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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La guerre et la paix, Tome I + +Author: Léon Tolstoï + +Release Date: March 8, 2006 [EBook #17949] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME I *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + +Comte Léon Tolstoï + +LA GUERRE ET LA PAIX + +TOME I +(1863-1869) +Traduction par UNE RUSSE + + +PREMIÈRE PARTIE + +AVANT TILSITT + +1805--1807 + + + + +CHAPITRE PREMIER + +I + + +«Eh bien, prince, que vous disais-je? Gênes et Lucques sont devenues les +propriétés de la famille Bonaparte. Aussi, je vous le déclare d'avance, +vous cesserez d'être mon ami, mon fidèle esclave, comme vous dites, si +vous continuez à nier la guerre et si vous vous obstinez à défendre plus +longtemps les horreurs et les atrocités commises par cet Antéchrist..., +car c'est l'Antéchrist en personne, j'en suis sûre! Allons, bonjour, +cher prince; je vois que je vous fais peur... asseyez-vous ici, et +causons[1]....» + +Ainsi s'exprimait en juillet 1805 Anna Pavlovna Schérer, qui était +demoiselle d'honneur de Sa Majesté l'impératrice Marie Féodorovna et qui +faisait même partie de l'entourage intime de Sa Majesté. Ces paroles +s'adressaient au prince Basile, personnage grave et officiel, arrivé le +premier à sa soirée. + +Mlle Schérer toussait depuis quelques jours; c'était une grippe, +disait-elle (le mot «grippe» était alors une expression toute nouvelle +et encore peu usitée). + +Un laquais en livrée rouge--la livrée de la cour--avait colporté le +matin dans toute la ville des billets qui disaient invariablement: «Si +vous n'avez rien de mieux à faire, monsieur le Comte ou Mon Prince, et +si la perspective de passer la soirée chez une pauvre malade ne vous +effraye pas trop, je serai charmée de vous voir chez moi entre sept et +huit.--ANNA SCHÉRER[2].» + +«Grand Dieu! quelle virulente sortie!» répondit le prince, sans se +laisser émouvoir par cette réception. + +Le prince portait un uniforme de cour brodé d'or, chamarré de +décorations, des bas de soie et des souliers à boucles; sa figure plate +souriait aimablement; il s'exprimait en français, ce français recherché +dont nos grands-pères avaient l'habitude jusque dans leurs pensées, et +sa voix avait ces inflexions mesurées et protectrices d'un homme de cour +influent et vieilli dans ce milieu. + +Il s'approcha d'Anna Pavlovna, lui baisa la main, en inclinant sa tête +chauve et parfumée, et s'installa ensuite à son aise sur le sofa. + +«Avant tout, chère amie, rassurez-moi, de grâce, sur votre santé, +continua-t-il d'un ton galant, qui laissait pourtant percer la moquerie +et même l'indifférence à travers ses phrases d'une politesse banale. + +--Comment pourrais-je me bien porter, quand le moral est malade? Un +coeur sensible n'a-t-il pas à souffrir de nos jours? Vous voilà chez moi +pour toute la soirée, j'espère? + +--Non, malheureusement: c'est aujourd'hui mercredi; l'ambassadeur +d'Angleterre donne une grande fête, et il faut que j'y paraisse; ma +fille viendra me chercher. + +--Je croyais la fête remise à un autre jour, et je vous avouerai même +que toutes ces réjouissances et tous ces feux d'artifice commencent à +m'ennuyer terriblement. + +--Si l'on avait pu soupçonner votre désir, on aurait certainement remis +la réception, répondit le prince machinalement, comme une montre bien +réglée, et sans le moindre désir d'être pris au sérieux. + +--Ne me taquinez pas, voyons; et vous, qui savez tout, dites-moi ce +qu'on a décidé à propos de la dépêche de Novosiltzow? + +--Que vous dirai-je? reprit le prince avec une expression de fatigue et +d'ennui.... Vous tenez à savoir ce qu'on a décidé? Eh bien, on a décidé +que Bonaparte a brûlé ses vaisseaux, et il paraîtrait que nous sommes +sur le point d'en faire autant.» + +Le prince Basile parlait toujours avec nonchalance, comme un acteur qui +répète un vieux rôle. Mlle Schérer affectait au contraire, malgré ses +quarante ans, une vivacité pleine d'entrain. Sa position sociale était +de passer pour une femme enthousiaste; aussi lui arrivait-il parfois de +s'exalter à froid, sans en avoir envie, rien que pour ne pas tromper +l'attente de ses connaissances. Le sourire à moitié contenu qui se +voyait toujours sur sa figure n'était guère en harmonie, il est vrai, +avec ses traits fatigués, mais il exprimait la parfaite conscience de ce +charmant défaut, dont, à l'imitation des enfants gâtés, elle ne pouvait +ou ne voulait pas se corriger. La conversation politique qui s'engagea +acheva d'irriter Anna Pavlovna. + +«Ah! ne me parlez pas de l'Autriche! Il est possible que je n'y +comprenne rien; mais, à mon avis, l'Autriche n'a jamais voulu et ne veut +pas la guerre! Elle nous trahit: c'est la Russie toute seule qui +délivrera l'Europe! Notre bienfaiteur a le sentiment de sa haute +mission, et il n'y faillira pas! J'y crois, et j'y tiens de toute mon +âme! Un grand rôle est réservé à notre empereur bien-aimé, si bon, si +généreux! Dieu ne l'abandonnera pas! Il accomplira sa tâche et écrasera +l'hydre des révolutions, devenue encore plus hideuse, si c'est possible, +sous les traits de ce monstre, de cet assassin! C'est à nous de racheter +le sang du juste! À qui se fier, je vous le demande? L'Angleterre a +l'esprit trop mercantile pour comprendre l'élévation d'âme de +l'empereur Alexandre! Elle a refusé de céder Malte. Elle attend, elle +cherche une arrière-pensée derrière nos actes. Qu'ont-ils dit à +Novosiltzow? Rien! Non, non, ils ne comprennent pas l'abnégation de +notre souverain, qui ne désire rien pour lui-même et ne veut que le bien +général! Qu'ont-ils promis? Rien, et leurs promesses mêmes sont nulles! +La Prusse n'a-t-elle pas déclaré Bonaparte invincible et l'Europe +impuissante à le combattre? Je ne crois ni à Hardenberg, ni à Haugwitz! +Cette fameuse neutralité prussienne n'est qu'un piège[3]! Mais j'ai foi +en Dieu et dans la haute destinée de notre cher empereur, le sauveur de +l'Europe!» + +Elle s'arrêta tout à coup, en souriant doucement à son propre +entraînement. + +«Que n'êtes-vous à la place de notre aimable Wintzingerode! Grâce à +votre éloquence, vous auriez emporté d'assaut le consentement du roi de +Prusse; mais... me donnerez-vous du thé? + +--À l'instant!... À propos, ajouta-t-elle en reprenant son calme, +j'attends ce soir deux hommes fort intéressants, le vicomte de +Mortemart, allié aux Montmorency par les Rohan, une des plus illustres +familles de France, un des bons émigrés, un vrai! L'autre, c'est l'abbé +Morio, cet esprit si profond!... Vous savez qu'il a été reçu par +l'empereur! + +--Ah! je serai charmé!... Mais dites-moi, je vous prie, continua le +prince avec une nonchalance croissante, comme s'il venait seulement de +songer à la question qu'il allait faire, tandis qu'elle était le but +principal de sa visite, dites-moi s'il est vrai que Sa Majesté +l'impératrice mère ait désiré la nomination du baron Founcke au poste de +premier secrétaire à Vienne? Le baron me paraît si nul! Le prince Basile +convoitait pour son fils ce même poste, qu'on tâchait de faire obtenir +au baron Founcke par la protection de l'impératrice Marie Féodorovna. +Anna Pavlovna couvrit presque entièrement ses yeux en abaissant ses +paupières; cela voulait dire que ni elle ni personne ne savait ce qui +pouvait convenir ou déplaire à l'impératrice. + +«Le baron Founcke a été recommandé à l'impératrice mère par la soeur de +Sa Majesté,» dit-elle d'un ton triste et sec. + +En prononçant ces paroles, Anna Pavlovna donna à sa figure l'expression +d'un profond et sincère dévouement avec une teinte de mélancolie; elle +prenait cette expression chaque fois qu'elle prononçait le nom de son +auguste protectrice, et son regard se voila de nouveau lorsqu'elle +ajouta que Sa Majesté témoignait beaucoup d'estime au baron Founcke. + +Le prince se taisait, avec un air de profonde indifférence, et pourtant +Anna Pavlovna, avec son tact et sa finesse de femme, et de femme de +cour, venait de lui allonger un petit coup de griffe, pour s'être permis +un jugement téméraire sur une personne recommandée aux bontés de +l'impératrice; mais elle s'empressa aussitôt de le consoler: + +«Parlons un peu des vôtres! Savez-vous que votre fille fait les délices +de la société depuis son apparition dans le monde? On la trouve belle +comme le jour!» + +Le prince fit un salut qui exprimait son respect et sa reconnaissance. + +«Que de fois n'ai-je pas été frappée de l'injuste répartition du bonheur +dans cette vie, continua Anna Pavlovna, après un instant de silence. +Elle se rapprocha du prince avec un aimable sourire pour lui faire +comprendre qu'elle abandonnait le terrain de la politique et les +causeries de salon pour commencer un entretien intime: «Pourquoi, par +exemple, le sort vous a-t-il accordé de charmants enfants tels que les +vôtres, à l'exception pourtant d'Anatole, votre cadet, que je n'aime +pas? ajouta-t-elle avec la décision d'un jugement sans appel et en +levant les sourcils. Vous êtes le dernier à les apprécier, vous ne les +méritez donc pas...» + +Et elle sourit de son sourire enthousiaste. + +«Que voulez-vous? dit le prince. Lavater aurait certainement découvert +que je n'ai pas la bosse de la paternité. + +--Trêve de plaisanteries! il faut que je vous parle sérieusement. Je +suis très mécontente de votre cadet, entre nous soit dit. On a parlé de +lui chez Sa Majesté (sa figure, à ces mots, prit une expression de +tristesse), et on vous a plaint.» + +Le prince ne répondit rien. Elle le regarda en silence et attendit. + +«Je ne sais plus que faire, reprit-il avec humeur. Comme père, j'ai fait +ce que j'ai pu pour leur éducation, et tous les deux ont mal tourné. +Hippolyte du moins est un imbécile paisible, tandis qu'Anatole est un +imbécile turbulent; c'est la seule différence qu'il y ait entre eux!» + +Il sourit cette fois plus naturellement, plus franchement, et quelque +chose de grossier et de désagréable se dessina dans les replis de sa +bouche ridée. + +«Les hommes comme vous ne devraient pas avoir d'enfants; si vous n'étiez +pas père, je n'aurais aucun reproche à vous adresser, lui dit d'un air +pensif Mlle Schérer. + +--Je suis votre fidèle esclave, vous le savez; aussi est-ce à vous seule +que je puis me confesser; mes enfants ne sont pour moi qu'un lourd +fardeau et la croix de mon existence; c'est ainsi que je les accepte. +Que faire?...» Et il se tut, en exprimant par un geste sa soumission à +la destinée. + +Anna Pavlovna parut réfléchir. + +«N'avez-vous jamais songé à marier votre fils prodigue, Anatole? Les +vieilles filles ont, dit-on, la manie de marier les gens; je ne crois +pas avoir cette faiblesse, et pourtant j'ai une jeune fille en vue pour +lui, une parente à nous, la princesse Bolkonsky, qui est très +malheureuse auprès de son père.» + +Le prince Basile ne dit rien, mais un léger mouvement de tête indiqua la +rapidité de ses conclusions, rapidité familière à un homme du monde, et +son empressement à enregistrer ces circonstances dans sa mémoire. + +«Savez-vous bien que cet Anatole me coûte quarante mille roubles par +an? soupira-t-il en donnant un libre cours à ses tristes pensées. Que +sera-ce dans cinq ans, s'il y va de ce train? Voilà l'avantage d'être +père!... Est-elle riche, votre princesse? + +--Son père est très riche et très avare! Il vit chez lui, à la campagne. +C'est ce fameux prince Bolkonsky auquel on a fait quitter le service du +vivant de feu l'empereur et qu'on avait surnommé «le roi de Prusse». Il +est fort intelligent, mais très original et assez difficile à vivre. La +pauvre enfant est malheureuse comme les pierres. Elle n'a qu'un frère, +qui a épousé depuis peu Lise Heinenn et qui est aide de camp de +Koutouzow. Vous le verrez tout à l'heure. + +--De grâce, chère Annette, dit le prince en saisissant tout à coup la +main de Mlle Schérer, arrangez-moi cette affaire, et je serai à tout +jamais le plus fidèle de vos _esclafes_, comme l'écrit mon _starost_[4] +au bas de ses rapports. Elle est de bonne famille et riche, c'est juste +ce qu'il me faut.» + +Et là-dessus, avec la familiarité de geste élégante et aisée qui le +distinguait, il baisa la main de la demoiselle d'honneur, puis, après +l'avoir serrée légèrement, il s'enfonça dans son fauteuil en regardant +d'un autre côté. + +«Eh bien, écoutez, dit Anna Pavlovna, j'en causerai ce soir même avec +Lise Bolkonsky. Qui sait? cela s'arrangera peut-être! Je vais faire, +dans l'intérêt de votre famille, l'apprentissage de mon métier de +vieille fille. + + +II + + +Le salon d'Anna Pavlovna s'emplissait peu à peu: la fine fleur de +Pétersbourg y était réunie; cette réunion se composait, il est vrai, de +personnes dont le caractère et l'âge différaient beaucoup, mais qui +étaient toutes du même bord. La fille du prince Basile, la belle Hélène, +venait d'arriver pour emmener son père et se rendre avec lui à la fête +de l'ambassadeur d'Angleterre. Elle était en toilette de bal, avec le +chiffre de demoiselle d'honneur à son corsage. La plus séduisante femme +de Pétersbourg, la toute jeune et toute mignonne princesse Bolkonsky, y +était également. Mariée l'hiver précédent, sa situation intéressante, +tout en lui interdisant les grandes réunions, lui permettait encore de +prendre part aux soirées intimes. On y voyait aussi le prince Hippolyte, +fils du prince Basile, suivi de Mortemart, qu'il présentait à ses +connaissances, l'abbé Morio, et bien d'autres. + +«Avez-vous vu ma tante?» ou bien: «Ne connaissez-vous pas ma tante?» +répétait invariablement Anna Pavlovna à chacun de ses invités en les +conduisant vers une petite vieille coiffée de noeuds gigantesques, qui +venait de faire son apparition. Mlle Schérer portait lentement son +regard du nouvel arrivé sur «sa tante» en le lui présentant, et la +quittait aussitôt pour en amener d'autres. Tous accomplissaient la même +cérémonie auprès de cette tante inconnue et inutile, qui n'intéressait +personne. Anna Pavlovna écoutait et approuvait l'échange de leurs +civilités, d'un air à la fois triste et solennel. La tante employait +toujours les mêmes termes, en s'informant de la santé de chacun, en +parlant de la sienne propre et de celle de Sa Majesté l'impératrice, +«laquelle, Dieu merci, était devenue meilleure». Par politesse, on +tâchait de ne pas marquer trop de hâte en s'esquivant, et l'on se +gardait bien de revenir auprès de la vieille dame une seconde fois dans +la soirée. La jeune princesse Bolkonsky avait apporté son ouvrage dans +un _ridicule_ de velours brodé d'or. Sa lèvre supérieure, une ravissante +petite lèvre, ombragée d'un fin duvet, ne parvenait jamais à rejoindre +la lèvre inférieure; mais, malgré l'effort visible qu'elle faisait pour +s'abaisser ou se relever, elle n'en était que plus gracieuse, malgré ce +léger défaut tout personnel et original, privilège des femmes +véritablement attrayantes, car cette bouche à demi ouverte lui prêtait +un charme de plus. Chacun admirait cette jeune femme, pleine de vie et +de santé, qui, à la veille d'être mère, portait si légèrement son +fardeau. Après avoir échangé quelques mots avec elle, tous, jeunes gens +ennuyés ou vieillards moroses, se figuraient qu'ils étaient bien près de +lui ressembler, ou qu'ils avaient été particulièrement aimables, grâce à +son gai sourire, qui à chaque parole faisait briller ses petites dents +blanches. + +La petite princesse fit le tour de la table à petits pas et en se +dandinant; puis, après avoir arrangé les plis de sa robe, elle s'assit +sur le canapé à côté du samovar, de l'air d'une personne qui n'avait eu +dans tout cela qu'un seul but, son propre plaisir et celui des autres. + +«J'ai apporté mon ouvrage, dit-elle en ouvrant son sac et en s'adressant +à la société en général.--Prenez garde, Annette, n'allez pas me jouer +quelque méchant tour; vous m'avez écrit que votre soirée serait toute +petite; aussi voyez comme me voilà attifée...» Et elle étendit les bras +pour mieux faire valoir son élégante robe grise, garnie de dentelles, et +serrée un peu au-dessous de la gorge par une large ceinture. + +«Soyez tranquille, Lise, vous serez malgré tout la plus jolie. + +--Savez-vous que mon mari m'abandonne? continua-t-elle, en s'adressant +du même ton à un général: il va se faire tuer! + +--À quoi bon cette horrible guerre?» dit-elle au prince Basile. + +Et, sans attendre sa réponse, elle se mit à causer avec la fille du +prince, la belle Hélène. + +«Quelle gentille personne que cette petite princesse,» dit tout bas le +prince Basile à Anna Pavlovna! + +Bientôt après, un jeune homme, gros et lourd, aux cheveux ras, fit son +entrée dans le salon. Il portait des lunettes, un pantalon clair à la +mode de l'époque, un immense jabot et un habit brun. C'était le fils +naturel du comte Besoukhow, un grand seigneur très connu du temps de +Catherine et qui se mourait en ce moment à Moscou. Le jeune homme +n'avait encore fait choix d'aucune carrière; il arrivait de l'étranger, +où il avait été élevé, et se montrait pour la première fois dans le +monde. Anna Pavlovna l'accueillit avec le salut dont elle gratifiait ses +hôtes les plus obscurs. Pourtant, à la vue de Pierre, et malgré ce salut +d'un ordre inférieur, sa figure exprima un mélange d'inquiétude et de +crainte, sentiment que l'on éprouve à la vue d'un objet colossal qui ne +serait pas à sa place. Pierre était effectivement d'une stature plus +élevée que les autres invités; mais l'inquiétude d'Anna Pavlovna +provenait d'une autre cause: elle craignait ce regard bon et timide, +observateur et sincère, qui le distinguait du reste de la compagnie. + +«C'est on ne peut plus aimable à vous, monsieur Pierre, d'être venu voir +une pauvre malade,» dit-elle en échangeant avec sa tante des regards +troublés pendant qu'elle le lui présentait. + +Pierre balbutia quelque chose d'inintelligible, en continuant à laisser +errer ses yeux autour de lui. Tout à coup il sourit gaiement et salua la +petite princesse comme une de ses bonnes connaissances, puis il +s'inclina devant «la tante». Anna Pavlovna avait bien raison de +s'inquiéter, car Pierre quitta «la tante» brusquement, sans même +attendre la fin de sa phrase sur la santé de Sa Majesté. Elle l'arrêta +tout effrayée: + +«Connaissez-vous l'abbé Morio? lui dit-elle. C'est un homme fort +intéressant. + +--Oui, j'ai entendu parler de son projet d'une paix perpétuelle; c'est +très spirituel..., mais ce n'est guère praticable. + +--Croyez-vous?» dit Anna Pavlovna, pour dire quelque chose, en rentrant +dans son rôle de maîtresse de maison. + +Mais Pierre se rendit coupable d'une seconde incivilité: il venait +d'abandonner une de ses interlocutrices, sans attendre la fin de sa +phrase, et maintenant il retenait l'autre, qui voulait s'éloigner, en +lui expliquant, la tête penchée et ses grands pieds solidement rivés au +parquet, pourquoi le projet de l'abbé Morio n'était qu'une utopie. + +«Nous en causerons plus tard,» dit en souriant Mlle Schérer. + +S'étant débarrassée de ce jeune homme, qui ne savait pas vivre, elle +retourna à ses occupations, écoutant, regardant, prête à intervenir sur +les points faibles et à remettre à flot une conversation languissante. +Elle imitait en cela la conduite d'un contremaître de filature, qui, en +se promenant au milieu de ses ouvriers, remarque l'immobilité ou le son +criard, inusité, bruyant, d'un fuseau, et s'empresse à l'instant de +l'arrêter ou de le lancer. Telle Anna Pavlovna se promenait dans son +salon, s'approchait tour à tour d'un groupe silencieux ou d'un cercle +bavard; un mot de sa bouche, un déplacement de personnes habilement +opéré, remontait la machine à conversation, qui continuait à tourner +d'un mouvement égal et convenable. La crainte que lui inspirait Pierre +se trahissait au milieu de ses soucis; en le suivant des yeux, elle le +vit se rapprocher pour écouter ce qui se disait autour de Mortemart et +gagner ensuite le cercle de l'abbé Morio. Quant à Pierre, élevé à +l'étranger, c'était sa première soirée en Russie; il savait qu'il avait +autour de lui tout ce que Pétersbourg contenait d'intelligent, et ses +yeux s'écarquillaient en passant rapidement de l'un à l'autre, comme +ceux d'un enfant dans un magasin de joujoux, tant il craignait de +manquer une conversation frappée au coin de l'esprit. En regardant ces +personnages dont les figures étaient distinguées et pleines d'assurance, +il en attendait toujours un mot fin et spirituel. La conversation de +l'abbé Morio l'ayant attiré, il s'arrêta, cherchant une occasion de +donner son avis: car c'est le faible de tous les jeunes gens. + + +III + + +La soirée d'Anna Pavlovna était lancée, les fuseaux travaillaient dans +tous les coins, sans interruption. À l'exception de la tante, assise +près d'une autre dame âgée dont le visage était creusé par les larmes et +qui se trouvait un peu dépaysée dans cette brillante société, les +invités s'étaient divisés en trois groupes. Au centre du premier, où +dominait l'élément masculin, se tenait l'abbé; le second, composé de +jeunes gens, entourait Hélène, la beauté princière, et la princesse +Bolkonsky, cette charmante petite femme, si jolie et si fraîche, +quoiqu'un peu trop forte pour son âge; le troisième s'était formé autour +de Mortemart et de Mlle Schérer. + +Le vicomte, dont le visage était doux et les manières agréables, posait +pour l'homme célèbre; mais, par bienséance, il laissait modestement à +la société qui l'entourait le soin de faire les honneurs de sa personne. +Anna Pavlovna en profitait visiblement à la façon d'un bon maître +d'hôtel, qui vous recommande, comme un mets choisi et recherché, certain +morceau qui, préparé par un autre, n'aurait pas été mangeable: elle +avait ainsi servi à ses invités le vicomte d'abord, et l'abbé ensuite, +deux bouchées d'une exquise délicatesse. Autour de Mortemart, on causait +de l'assassinat du duc d'Enghien. Le vicomte soutenait que le duc était +mort par grandeur d'âme, et que Bonaparte avait des raisons personnelles +de lui en vouloir. + +«Ah oui! contez-nous cela, vicomte,» dit gaiement Anna Pavlovna, qui +avait trouvé dans cette phrase: «contez-nous cela, vicomte,» un vague +parfum Louis XV. + +Le vicomte sourit et s'inclina en signe d'assentiment. Il se fit un +cercle autour de lui, tandis qu'Anna Pavlovna invitait les gens à +l'écouter. + +«Le vicomte, dit-elle tout bas à son voisin, connaissait le duc +intimement; le vicomte, répéta-t-elle en se tournant vers un autre, est +un conteur admirable; le vicomte (ceci s'adressait à un troisième) +appartient au meilleur monde, cela se voit tout de suite.» + +Voilà comment le vicomte se trouvait offert au public comme un gibier +rare, avec la manière d'offrir la plus distinguée et la plus alléchante; +il souriait avec finesse au moment de commencer son récit. + +«Venez vous asseoir ici, ma chère Hélène,» dit Anna Pavlovna en +s'adressant à la belle jeune fille qui était le centre d'un autre +groupe. + +La princesse Hélène garda en se levant cet inaltérable sourire qu'elle +avait sur les lèvres depuis son entrée et qui était son apanage de +beauté sans rivale. Frôlant à peine, de sa toilette blanche garnie de +lierre et d'herbages, les hommes, qui se reculaient pour la laisser +passer, elle avança toute scintillante du feu des pierreries, du lustre +de ses cheveux, de l'éblouissante blancheur de ses épaules, symbole +vivant de l'éclat d'une fête. Elle ne regardait personne; mais, souriant +à tous, elle accordait pour ainsi dire à chacun le droit d'admirer la +beauté de sa taille, ses épaules si rondes, que son corsage échancré à +la mode du jour laissait à découvert, ainsi qu'une partie de la gorge et +du dos. Hélène était si merveilleusement belle qu'elle ne pouvait avoir +l'ombre de coquetterie; elle se sentait en entrant comme gênée d'une +beauté si parfaite et si triomphante, et elle aurait désiré en affaiblir +l'impression, qu'elle n'aurait pu y réussir. + +«Qu'elle est belle!» s'écriait-on en la regardant. + +Le vicomte eut un mouvement d'épaules en baissant les yeux, comme frappé +par une apparition surnaturelle, pendant qu'Hélène s'asseyait près de +lui, en l'éclairant, lui aussi, de son éternel sourire. + +«Je suis, dit-il, tout intimidé devant un pareil auditoire.» + +Hélène, appuyant son beau bras sur une table, ne jugea pas nécessaire de +répondre; elle souriait et attendait. Tout le temps que dura le récit, +elle se tint droite, abaissant parfois son regard sur sa belle main +potelée, sur sa gorge encore plus belle, jouant avec le collier de +diamants qui l'ornait, étalant sa robe, et se retournant aux endroits +dramatiques vers Anna Pavlovna, pour imiter l'expression de sa +physionomie et reprendre ensuite son calme et placide sourire. + +La petite princesse avait également quitté la table de thé. + +«Attendez, je vais prendre mon ouvrage. Eh bien! que faites-vous? À quoi +pensez-vous? dit-elle à Hippolyte. Apportez-moi donc mon _ridicule_.» + +La princesse, riant et parlant à la fois, avait causé un déplacement +général. + +«Je suis très bien ici,» continua-t-elle en s'asseyant pour recevoir son +_ridicule_ des mains du prince Hippolyte, qui avança un fauteuil et se +plaça à côté d'elle. + +Le «charmant Hippolyte» ressemblait d'une manière frappante à sa soeur, +«la belle des belles,» quoiqu'il fût remarquablement laid. Les traits +étaient les mêmes, mais chez sa soeur ils étaient transfigurés par ce +sourire invariablement radieux, satisfait, plein de jeunesse, et par la +perfection classique de toute sa personne; sur le visage du frère se +peignait au contraire l'idiotisme, joint à une humeur constamment +boudeuse; sa personne était faible et malingre; ses yeux, son nez, sa +bouche paraissaient se confondre en une grimace indéterminée et ennuyée, +tandis que ses pieds et ses mains se tordaient et prenaient des poses +impossibles. + +«Est-ce une histoire de revenants? demanda-t-il en portant son lorgnon à +ses yeux comme si cet objet devait lui rendre l'élocution plus facile. + +--Pas le moins du monde, dit le narrateur stupéfait. + +--C'est que je ne puis les souffrir,» reprit Hippolyte, et l'on comprit +à son air qu'il avait senti après coup la portée de ses paroles; mais il +avait tant d'aplomb qu'on se demandait, chaque fois qu'il parlait, s'il +était bête ou spirituel. Il portait un habit à pans, vert foncé, des +_inexpressibles_ couleurs «chair de nymphe émue», selon sa propre +expression, des bas et des souliers à boucles. + +Le vicomte conta fort agréablement l'anecdote qui circulait sur le duc +d'Enghien; il s'était, disait-on, rendu secrètement à Paris pour voir +Mlle Georges, et il y avait rencontré Bonaparte, que l'éminente artiste +favorisait également. La conséquence de ce hasard malheureux avait été +pour Napoléon un de ces évanouissements prolongés auxquels il était +sujet et qui l'avait mis au pouvoir de son ennemi. Le duc n'en avait pas +profité; mais Bonaparte s'était vengé plus tard de cette généreuse +conduite en le faisant assassiner. Ce récit, plein d'intérêt, devenait +surtout émouvant au moment de la rencontre des deux rivaux, et les dames +s'en montrèrent émues. + +«C'est charmant, murmura Anna Pavlovna en interrogeant des yeux la +petite princesse. + +--Charmant!» reprit la petite princesse en piquant son aiguille dans son +ouvrage pour faire voir que l'intérêt et le charme de l'histoire +interrompaient son travail. + +Le vicomte goûta fort cet éloge muet, et il s'apprêtait à continuer +lorsqu'Anna Pavlovna, qui n'avait pas cessé de surveiller le terrible +Pierre, le voyant aux prises avec l'abbé, se précipita vers eux pour +prévenir le danger. Pierre avait en effet réussi à engager l'abbé dans +une conversation sur l'équilibre politique, et l'abbé, visiblement +enchanté de l'ardeur ingénue de son jeune interlocuteur, lui développait +tout au long son projet tendrement caressé; tous deux parlaient haut, +avec vivacité et avec entrain, et c'était là ce qui avait déplu à la +demoiselle d'honneur. + +«Quel moyen? Mais l'équilibre européen et le droit des gens, disait +l'abbé.... Un seul empire puissant comme la Russie, réputée barbare, se +mettant honnêtement à la tête d'une alliance qui aurait pour but +l'équilibre de l'Europe, et le monde serait sauvé! + +--Mais comment parviendrez-vous à établir cet équilibre?» disait Pierre, +au moment où Anna Pavlovna, lui jetant un regard sévère, demandait à +l'Italien comment il supportait le climat du Nord. La figure de ce +dernier changea subitement d'expression; et il prit cet air +doucereusement affecté qui lui était habituel avec les femmes. + +«Je subis trop vivement le charme de l'esprit et de la culture +intellectuelle de la société féminine surtout, dans laquelle j'ai +l'honneur d'être reçu, pour avoir eu le loisir de songer au climat,» +répondit-il, tandis que Mlle Schérer s'empressait de les rapprocher, +Pierre et lui, du cercle général, afin de ne les point perdre de vue. + +Au même moment, un nouveau personnage fit son entrée dans le salon de +Mlle Schérer: c'était le jeune prince Bolkonsky, le mari de la petite +princesse, un joli garçon, de taille moyenne, avec des traits durs et +accentués. Tout en lui, à commencer par son regard fatigué et à finir +par sa démarche mesurée et tranquille, était l'opposé de sa petite +femme, si vive et si remuante. Il connaissait tout le monde dans ce +salon. Tous lui inspiraient un ennui profond, et il aurait payé cher +pour ne plus les voir ni les entendre, sans en excepter même sa femme. +Elle semblait lui inspirer plus d'antipathie que le reste, et il se +détourna d'elle avec une grimace qui fit tort à sa jolie figure. Il +baisa la main d'Anna Pavlovna et promena ses regards autour de lui en +fronçant le sourcil. + +«Vous vous préparez à faire la guerre, prince? lui dit-elle. + +--Le général Koutouzow a bien voulu de moi pour aide de camp, répondit +Bolkonsky en accentuant la syllabe «zow». + +--Et votre femme? + +--Elle ira à la campagne. + +--Comment n'avez-vous pas honte de nous priver de votre ravissante +petite femme? + +--André, s'écria la petite princesse, aussi coquette avec son mari +qu'avec les autres, si tu savais la jolie histoire que le vicomte vient +de nous conter sur Mlle Georges et Bonaparte!» + +Le prince André fit de nouveau la grimace et s'éloigna. + +Pierre, qui depuis son entrée l'avait suivi de ses yeux gais et +bienveillants, s'approcha de lui et lui saisit la main. Le prince André +ne se dérida pas pour le nouveau venu; mais, quand il eut reconnu le +visage souriant de Pierre, le sien s'illumina tout à coup d'un bon et +cordial sourire: + +«Ah! bah! te voilà aussi dans le grand monde! + +--Je savais que vous y seriez. J'irai souper chez vous; le puis-je? +ajouta-t-il tout bas pour ne pas gêner le vicomte, qui parlait encore. + +--Non, tu ne le peux pas,» dit André en riant et en faisant comprendre +à Pierre par un serrement de main l'inutilité de sa question. + +Il allait lui dire quelque chose, lorsque le prince Basile et sa fille +se levèrent, et l'on se rangea pour leur faire place. + +«Excusez-nous, cher vicomte, dit le prince en forçant aimablement +Mortemart à rester assis; cette malencontreuse fête de l'ambassade +d'Angleterre nous prive d'un plaisir et nous force à vous interrompre. +Je regrette vivement, chère Anna Pavlovna, d'être obligé de quitter +votre charmante soirée.» + +Sa fille Hélène se fraya un chemin au milieu des chaises, en retenant sa +robe d'une main, sans cesser de sourire. Pierre regarda cette beauté +resplendissante avec un mélange d'extase et de terreur. + +«Elle est bien belle! dit le prince André. + +--Oui,» répondit Pierre. + +Le prince Basile lui serra la main en passant: + +«Faites-moi l'éducation de cet ours-là, dit-il en s'adressant à Mlle +Schérer, je vous en supplie. Voilà onze mois qu'il demeure chez moi, et +c'est la première fois que je l'aperçois dans le monde. Rien ne forme +mieux un jeune homme que la société des femmes d'esprit.» + + +IV + + +Anna Pavlovna promit en souriant de s'occuper de Pierre, qu'elle savait +apparenté par son père au prince Basile. La vieille dame, qui était +restée assise à côté de «la tante», se leva précipitamment et rattrapa +le prince Basile dans l'antichambre. Sa figure bienveillante et creusée +par les larmes n'exprimait plus l'intérêt attentif qu'elle s'était +efforcée de lui donner, mais elle trahissait l'inquiétude et la +crainte. + +«Que me direz-vous, prince, à propos de mon Boris?» + +Elle prononçait le mot Boris en accentuant tout particulièrement l'_o_. + +«Je ne puis rester plus longtemps à Pétersbourg. Dites-moi, de grâce, +quelles nouvelles je puis rapporter à mon pauvre garçon?» + +Malgré le visible déplaisir et la flagrante impolitesse du prince Basile +en l'écoutant, elle lui souriait et le retenait de la main pour +l'empêcher de s'éloigner. + +«Que vous en coûterait-il de dire un mot à l'empereur? Il passerait tout +droit dans la garde! + +--Soyez assurée, princesse, que je ferai tout mon possible, mais il +m'est difficile de demander cela à Sa Majesté; je vous conseillerais +plutôt de vous adresser à Roumianzow par l'intermédiaire du prince +Galitzine; ce serait plus prudent.» + +La vieille dame portait le nom de princesse Droubetzkoï, celui d'une des +premières familles de Russie; mais, pauvre et retirée du monde depuis de +longues années, elle avait perdu toutes ses relations d'autrefois. Elle +n'était venue à Pétersbourg que pour tâcher d'obtenir pour son fils +unique l'autorisation d'entrer dans la garde. C'est dans l'espoir de +rencontrer le prince Basile qu'elle était venue à la soirée de Mlle +Schérer. Sa figure, belle jadis, exprima un vif mécontentement, mais +pendant une seconde seulement; elle sourit de nouveau et se saisit plus +fortement du bras du prince Basile. + +«Écoutez-moi, mon prince; je ne vous ai jamais rien demandé, je ne vous +demanderai plus jamais rien, et jamais je ne me suis prévalue de +l'amitié qui vous unissait, mon père et vous. Mais à présent, au nom de +Dieu, faites cela pour mon fils et vous serez notre bienfaiteur, +ajouta-t-elle rapidement. Non, ne vous fâchez pas, et promettez. J'ai +demandé à Galitzine, il m'a refusé! Soyez le bon enfant que vous étiez +jadis, continua-t-elle, en essayant de sourire, pendant que ses yeux se +remplissaient de larmes. + +--Papa! nous serons en retard,» dit la princesse Hélène, qui attendait à +la porte. + +Et elle tourna vers son père sa charmante figure. + +Le pouvoir en ce monde est un capital qu'il faut savoir ménager. Le +prince Basile le savait mieux que personne: intercéder pour chacun de +ceux qui s'adressaient à lui, c'était le plus sûr moyen de ne jamais +rien obtenir pour lui-même; il avait compris cela tout de suite. Aussi +n'usait-il que fort rarement de son influence personnelle; mais +l'ardente supplication de la princesse Droubetzkoï fit naître un léger +remords au fond de sa conscience. Ce qu'elle lui avait rappelé était la +vérité. Il devait en effet à son père d'avoir fait les premiers pas dans +la carrière. Il avait aussi remarqué qu'elle était du nombre de ces +femmes, de ces mères surtout, qui n'ont ni cesse ni repos tant que le +but de leur opiniâtre désir n'est pas atteint, et qui sont prêtes, le +cas échéant, à renouveler à toute heure les récriminations et les +scènes. Cette dernière considération le décida. + +«Chère Anna Mikhaïlovna, lui dit-il de sa voix ennuyée et avec sa +familiarité habituelle, il m'est à peu près impossible de faire ce que +vous me demandez; cependant j'essayerai pour vous prouver mon affection +et le respect que je porte à la mémoire de votre père. Votre fils +passera dans la garde, je vous en donne ma parole! Êtes-vous contente? + +--Cher ami, vous êtes mon bienfaiteur! Je n'attendais pas moins de vous, +je connaissais votre bonté! Un mot encore, dit-elle, le voyant prêt à la +quitter. Une fois dans la garde... et elle s'arrêta confuse.... Vous qui +êtes dans de bons rapports avec Koutouzow, vous lui recommanderez bien +un peu Boris, n'est-ce pas, afin qu'il le prenne pour aide de camp? Je +serai alors tranquille, et jamais je ne...» + +Le prince Basile sourit: + +«Cela, je ne puis vous le promettre. Depuis que Koutouzow a été nommé +général en chef, il est accablé de demandes. Lui-même m'a assuré que +toutes les dames de Moscou lui proposaient leurs fils comme aides de +camp. + +--Non, non, promettez, mon ami, mon bienfaiteur, promettez-le-moi, ou je +vous retiens encore! + +--Papa! répéta du même ton la belle Hélène, nous serons en retard. + +--Eh bien! au revoir, vous voyez, je ne puis.... + +--Ainsi, demain vous en parlerez à l'empereur? + +--Sans faute; mais quant à Koutouzow, je ne promets rien! + +--Mon Basile,» reprit Anna Mikhaïlovna en l'accompagnant avec un sourire +de jeune coquette sur les lèvres, et en oubliant que ce sourire, son +sourire d'autrefois, n'était plus guère en harmonie avec sa figure +fatiguée. Elle ne pensait plus en effet à son âge et employait sans y +songer toutes ses ressources de femme. Mais, à peine le prince eut-il +disparu, que son visage reprit une expression froide et tendue. Elle +regagna le cercle au milieu duquel le vicomte continuait son récit, et +fit de nouveau semblant de s'y intéresser, en attendant, puisque son +affaire était faite, l'instant favorable pour s'éclipser. + +«Mais que dites-vous de cette dernière comédie du sacre de Milan? +demanda Mlle Schérer, et des populations de Gênes et de Lucques qui +viennent présenter leurs voeux à M. Buonaparte. M. Buonaparte assis sur +un trône et exauçant les voeux des nations? Adorable! Non, c'est à en +devenir folle! On dirait que le monde a perdu la tête.» + +Le prince André sourit en regardant Anna Pavlovna. + +«Dieu me la donne, gare à qui la touche,» dit-il. + +C'étaient les paroles que Bonaparte avaient prononcées en mettant la +couronne sur sa tête. + +«On dit qu'il était très beau en prononçant ces paroles,» ajouta-t-il, +en les répétant en italien: «Dio mi la dona, guai a chi la toca!» + +«J'espère, continua Anna Pavlovna, que ce sera là la goutte d'eau qui +fera déborder le vase. En vérité, les souverains ne peuvent plus +supporter cet homme, qui est pour tous une menace vivante. + +--Les souverains! Je ne parle pas de la Russie, dit le vicomte poliment +et avec tristesse, les souverains, madame? Qu'ont-ils fait pour Louis +XVI, pour la reine, pour Madame Élisabeth? Rien, continua-t-il en +s'animant, et, croyez-moi, ils sont punis pour avoir trahi la cause des +Bourbons. Les souverains? Mais ils envoient des ambassadeurs +complimenter l'Usurpateur[5]...» Et, après avoir poussé une exclamation +de mépris, il changea de pose. + +Le prince Hippolyte, qui n'avait cessé d'examiner le vicomte à travers +son lorgnon, se tourna à ces mots tout d'une pièce vers la petite +princesse pour lui demander une aiguille, avec laquelle il lui dessina +sur la table l'écusson des Condé, et il se mit à le lui expliquer avec +une gravité imperturbable, comme si elle l'en avait prié: + +«Bâton de gueules engrêlés de gueule et d'azur, maison des Condé.» + +La princesse écoutait et souriait. + +«Si Bonaparte reste encore un an sur le trône de France, dit le vicomte, +en reprenant son sujet comme un homme habitué à suivre ses propres +pensées sans prêter grande attention aux réflexions d'autrui dans une +question qui lui est familière, les choses n'en iront que mieux: la +société française, je parle de la bonne, bien entendu, sera à jamais +détruite par les intrigues, la violence; l'exil et les condamnations... +et alors...» + +Il haussa les épaules en levant les bras au ciel. Pierre voulut +intervenir mais Anna Pavlovna, qui le guettait, le devança. + +«L'empereur Alexandre, commença-t-elle avec cette inflexion de +tristesse qui accompagnait toujours ses réflexions sur la famille +impériale, a déclaré laisser aux Français eux-mêmes le droit de choisir +la forme de leur gouvernement, et je suis convaincue que la nation +entière, une fois délivrée de l'Usurpateur, va se jeter dans les bras de +son roi légitime.» + +Anna Pavlovna tenait, comme on le voit, à flatter l'émigré royaliste. + +«C'est peu probable, dit le prince André. Monsieur le vicomte suppose +avec raison que les choses sont allées très loin, et il sera, je crois, +difficile de revenir au passé. + +--J'ai entendu dire, ajouta Pierre en se rapprochant d'eux, que la plus +grande partie de la noblesse a été gagnée par Napoléon. + +--Ce sont les bonapartistes qui l'assurent, s'écria le vicomte sans +regarder Pierre. + +--Il est impossible de savoir quelle est aujourd'hui l'opinion publique +en France. + +--Bonaparte l'a pourtant dit, reprit le prince André avec ironie, car le +vicomte lui déplaisait, et c'était lui que visaient ses saillies. «Je +leur ai montré le chemin de la gloire, ils n'en n'ont pas voulu,--ce +sont les paroles que l'on prête à Napoléon;--je leur ai ouvert mes +antichambres, ils s'y sont «précipités en foule...» Je ne sais pas à +quel point il avait le droit de le dire. + +--Il n'en avait aucun, répondit le vicomte; après l'assassinat du duc +d'Enghien, les gens les plus enthousiastes ont cessé de voir en lui un +héros, et si même il l'avait été un moment aux yeux de certaines +personnes, ajouta-t-il en se tournant vers Anna Pavlovna, après cet +assassinat il y a eu un martyr de plus au ciel, et un héros de moins sur +la terre[6].» + +Ces derniers mots du vicomte n'avaient pas encore été salués d'un +sourire approbatif, que déjà Pierre s'était de nouveau élancé dans +l'arène, sans laisser à Anna Pavlovna, qui pressentait quelque chose +d'exorbitant, le temps de l'arrêter. + +«L'exécution du duc d'Enghien, dit Pierre, était une nécessité +politique, et Napoléon a justement montré de la grandeur d'âme en +assumant sur lui seul la responsabilité de cet acte. + +--Dieu! Dieu! murmura Mlle Schérer avec horreur. + +--Comment, monsieur Pierre, vous trouvez qu'il y a de la grandeur d'âme +dans un assassinat? dit la petite princesse en souriant et en attirant à +elle son ouvrage. + +--Ah! ah! firent plusieurs voix. + +--Capital!» s'écria le prince Hippolyte en anglais. + +Et il se frappa le genou de la main. Le vicomte se borna à hausser les +épaules. + +Pierre regarda gravement son auditoire par-dessus ses lunettes. + +«Je parle ainsi, continua-t-il, parce que les Bourbons ont fui devant la +Révolution, en laissant le peuple livré à l'anarchie! Napoléon seul a su +comprendre et vaincre la Révolution, et c'est pourquoi il ne pouvait, +lorsqu'il avait en vue le bien général, se laisser arrêter par la vie +d'un individu. + +--Ne voulez-vous pas passer à l'autre table?» dit Anna Pavlovna. + +Mais Pierre, s'animant de plus en plus, continua son plaidoyer sans lui +répondre: + +«Oui, Napoléon est grand parce qu'il s'est placé au-dessus de la +Révolution, qu'il en a écrasé les abus en conservant tout ce qu'elle +avait de bon, l'égalité des citoyens, la liberté de la presse et de la +parole, et c'est par là qu'il a conquis le pouvoir. + +--S'il avait rendu ce pouvoir au roi légitime, sans en profiter pour +commettre un meurtre, je l'aurais appelé un grand homme, dit le +vicomte. + +--Cela lui était impossible. La nation ne lui avait donné la puissance +que pour qu'il la débarrassât des Bourbons; elle avait reconnu en lui un +homme supérieur. La Révolution a été une grande oeuvre, continua Pierre, +qui témoignait de son extrême jeunesse, en essayant d'expliquer ses +opinions et en émettant des idées avancées et irritantes. + +--La Révolution et le régicide une grande oeuvre! Après cela,... Mais ne +voulez-vous pas passer à l'autre table? répéta Anna Pavlovna. + +--Le _Contrat social_! repartit le vicomte avec un sourire de +résignation. + +--Je ne parle pas du régicide, je parle de l'idée. + +--Oui, l'idée du pillage, du meurtre et du régicide, dit en +l'interrompant une voix ironique. + +--Il est certain que ce sont là les extrêmes; mais le fond véritable de +l'idée, c'est l'émancipation des préjugés, l'égalité des citoyens, et +tout cela a été conservé par Napoléon dans son intégrité. + +--La liberté! l'égalité! dit avec mépris le vicomte, qui était décidé à +démontrer au jeune homme toute l'absurdité de son raisonnement.... Ces +mots si ronflants ont déjà perdu leur valeur. Qui donc n'aimerait la +liberté et l'égalité? Le Sauveur nous les a prêchées! Sommes-nous +devenus plus heureux après la Révolution? Au contraire! Nous voulions la +liberté, et Bonaparte l'a confisquée!» + +Le prince André regardait en souriant tantôt Pierre et le vicomte, +tantôt la maîtresse de la maison, qui, malgré son grand usage du monde, +avait été terrifiée par les sorties de Pierre; mais, lorsqu'elle +s'aperçut que ces paroles sacrilèges n'excitaient point la colère du +vicomte et qu'il n'était plus possible de les étouffer, elle fit cause +commune avec le noble émigré et, rassemblant toutes ses forces, tomba à +son tour sur l'orateur. + +«Mais, mon cher monsieur Pierre, dit-elle, comment pouvez-vous expliquer +la conduite du grand homme qui met à mort un duc, disons même tout +simplement un homme, lorsque cet homme n'a commis aucun crime, et cela +sans jugement? + +--J'aurais également demandé à monsieur, dit le vicomte, de m'expliquer +le 18 brumaire. N'était-ce point une trahison, ou, si vous aimez mieux, +un escamotage qui ne ressemble en rien à la manière d'agir d'un grand +homme? + +--Et les prisonniers d'Afrique massacrés par son ordre, s'écria la +petite princesse, c'est épouvantable! + +--C'est un roturier, vous avez beau dire,» ajouta le prince Hippolyte. + +Pierre, ne sachant plus à qui répondre, les regarda tous en souriant, +non pas d'un sourire insignifiant et à peine visible, mais de ce sourire +franc et sincère qui donnait à sa figure, habituellement sévère et même +un peu morose, une expression de bonté naïve, semblable à celle d'un +enfant qui implore son pardon. + +Le vicomte, qui ne l'avait jamais vu, comprit tout de suite que ce +jacobin était moins terrible que ses paroles. On se taisait. + +«Comment voulez-vous qu'il vous réponde à tous? dit tout à coup le +prince André. N'y a-t-il pas une différence entre les actions d'un homme +privé et celles d'un homme d'État, d'un grand capitaine ou d'un +souverain? Il me semble du moins qu'il y en a une. + +--Mais sans doute, s'écria Pierre, tout heureux de cet appui inespéré. + +--Napoléon, sur le pont d'Arcole ou tendant la main aux pestiférés dans +l'hôpital de Jaffa, est grand comme homme, et il est impossible de ne +pas le reconnaître; mais il y a, c'est vrai, d'autres faits difficiles à +justifier,» continua le prince André, qui tenait visiblement à réparer +la maladresse des discours de Pierre et qui se leva sur ces derniers +mots, en donnant ainsi à sa femme le signal du départ. + +Le prince Hippolyte fit de même, mais tout en engageant d'un geste de la +main tous ceux qui allaient suivre cet exemple à ne pas bouger. + +«À propos, dit-il vivement, on m'a conté aujourd'hui une anecdote +moscovite charmante; il faut que je vous en régale. Vous m'excuserez, +vicomte; je dois la dire en russe; on n'en comprendrait pas le sel +autrement...» + +Et il entama son histoire en russe, mais avec l'accent d'un Français qui +aurait séjourné un an en Russie: + +«Il y a à Moscou une dame, une grande dame, très avare, qui avait besoin +de deux valets de pied de grande taille pour placer derrière sa +voiture.... Or cette dame avait aussi, c'était son goût, une femme de +chambre de grande taille....» + +Ici le prince Hippolyte se mit à réfléchir, comme s'il éprouvait une +certaine difficulté à continuer son récit: + +«Elle lui dit; oui, elle lui dit: Fille une telle, mets la livrée et +monte derrière la voiture; je vais faire des visites...» + +À cet endroit, le prince Hippolyte éclata de rire, mais par malheur il +n'y eut pas d'écho dans son auditoire, et le conteur parut éprouver de +cet insuccès une impression défavorable. Plusieurs se décidèrent +pourtant à sourire, entre autres la vieille dame et Mlle Schérer. + +...Elle partit; tout à coup il s'éleva un ouragan; la fille perdit son +chapeau, et ses longs cheveux se dénouèrent.» + +Ne pouvant se contenir davantage, il fut pris d'un accès de rire si +bruyant qu'il en suffoquait. + +«...Oui, acheva-t-il en se tordant, ses longs cheveux se dénouèrent... +et toute la ville l'a su!» + +Et l'anecdote finit là. Personne, à vrai dire, n'en avait compris le +sens, ni pourquoi elle devait être nécessairement contée en russe. Mais +Anna Pavlovna et quelques autres surent gré au narrateur d'avoir si +adroitement mis fin à l'ennuyeuse et désagréable sortie de M. Pierre. La +conversation s'éparpilla ensuite en menus propos, en remarques +insignifiantes sur le bal à venir et sur le bal passé, sur les théâtres, +le tout entremêlé de questions pour savoir où et quand on se +retrouverait. + + +V + + +Après cet incident, les hôtes d'Anna Pavlovna la remercièrent de sa +charmante soirée et se retirèrent un à un. + +D'une taille peu ordinaire, carré des épaules, et maladroit à l'extrême, +Pierre avait aussi, entre autres désavantages physiques, des mains +énormes et rouges; il ne savait pas entrer dans un salon, encore moins +en sortir comme il convient et après avoir débité de jolies phrases. +Grâce à sa distraction proverbiale, il avait pris en se levant, au lieu +de son chapeau, le tricorne à plumet d'un général, qu'il se mit à +tirailler jusqu'au moment où le légitime propriétaire, effrayé, parvint +à se le faire rendre. Mais, il faut le dire, tous ces défauts et toutes +ces gaucheries étaient rachetés par sa bienveillance, sa candeur et sa +modestie. + +Mlle Schérer, se tournant vers lui, le salua comme pour lui octroyer son +pardon, avec une mansuétude toute chrétienne. + +«J'espère, lui dit-elle, avoir encore le plaisir de vous voir; mais +j'espère également, mon cher monsieur Pierre, que d'ici là vous aurez +changé d'opinions.» + +Il ne lui répondit rien; mais, quand il lui rendit son salut, tous les +assistants purent voir sur ses lèvres ce franc sourire qui avait l'air +de dire: «Après tout, les opinions sont des opinions, et vous voyez que +je suis un bon et brave garçon.» C'était si vrai que tous, y compris +Mlle Schérer, le sentirent instinctivement. + +Le prince André avait suivi dans l'antichambre sa femme et le prince +Hippolyte, qu'il écoutait avec indifférence, en se faisant donner son +manteau par un laquais. Le prince Hippolyte, le lorgnon dans l'oeil, +debout à côté de la gentille petite princesse, la regardait obstinément. + +«Allez-vous-en, Annette, disait la jeune femme en prenant congé d'elle; +vous aurez froid! C'est convenu!» ajouta-t-elle tout bas. + +Anna Pavlovna avait eu le temps de causer avec Lise du mariage projeté +entre sa belle-soeur et Anatole: + +«Je compte sur vous, ma chérie, répondit-elle également à voix basse. +Vous lui en écrirez un mot, et vous me direz comment le père envisage la +chose. Au revoir!...» + +Et elle rentra au salon. + +Le prince Hippolyte se rapprocha de la petite princesse et, se penchant +au-dessus d'elle, lui parla de très près en chuchotant. + +Deux laquais, le sien et celui de la princesse, l'un tenant un surtout +d'officier, l'autre un châle, attendaient qu'il eût fini ce bavardage en +français, qu'ils semblaient écouter, tout inintelligible qu'il fût pour +eux, et même comprendre, sans vouloir le laisser paraître. + +La petite princesse parlait, souriait et riait tout à la fois. + +«Je suis enchanté de n'être pas allé chez l'ambassadeur, disait le +prince Hippolyte. Quel ennui! Charmante soirée, n'est-il pas vrai? +Charmante! + +--On assure que le bal de ce soir sera très beau, repartit la princesse +en retroussant sa petite lèvre au fin duvet; toutes les jolies femmes de +la société y seront. + +--Pas toutes, puisque vous n'y serez pas,» ajouta-t-il en riant. Et +s'emparant du châle que présentait le valet de pied, il le poussa de +côté pour envelopper la princesse. Ses mains s'attardèrent assez +longtemps autour du cou de la jeune femme, qu'il avait l'air d'embrasser +(était-ce intention ou gaucherie? personne n'aurait pu le deviner). Elle +recula gracieusement, en continuant à sourire, se détourna et regarda +son mari, dont les yeux étaient fermés et qui avait l'air fatigué et +endormi. + +«Êtes-vous prête?» dit-il à sa femme en lui glissant un regard. + +Le prince Hippolyte endossa prestement son surtout, qui, étant à la +dernière mode, lui descendait plus bas que les talons, et, tout en +s'embarrassant dans ses plis, il se précipita sur le perron pour aider +la princesse à monter en voiture. + +«Au revoir, princesse!» cria-t-il, la langue aussi embarrassée que les +pieds. + +La princesse relevait sa robe et s'asseyait dans le fond obscur de la +voiture; son mari arrangeait son sabre. + +Le prince Hippolyte, qui faisait semblant de les aider, ne faisait en +réalité que les gêner. + +«Pardon, monsieur, dit le prince André d'un ton sec et désagréable, en +s'adressant en russe au jeune homme qui l'empêchait de passer.--Pierre, +viens-tu, je t'attends,» reprit-il affectueusement. + +Le postillon partit, et le carrosse s'ébranla avec un bruit de roues[7]. + +Le prince Hippolyte, resté sur le perron, riait d'un rire nerveux en +attendant le vicomte, à qui il avait promis de le reconduire. + +«Eh bien, mon cher, votre petite princesse est très bien, très bien, +dit le vicomte en se mettant en voiture, très bien, ma foi!...» Et il +baisa le bout de ses doigts. + +Hippolyte se rengorgea en riant. + +«Savez-vous que vous êtes terrible avec votre petit air innocent? Je +plains le pauvre mari, ce petit officier qui se donne des airs de prince +régnant.» + +Hippolyte balbutia en riant aux éclats: «Et vous disiez que les dames +russes ne valaient pas les Françaises: il ne s'agit que de savoir s'y +prendre.» + + +VI + + +Pierre, arrivé le premier, entra tout droit dans le cabinet du prince +André, en habitué de la maison; après s'être étendu sur le canapé, comme +il en avait l'habitude, il prit un livre au hasard,--c'était ce jour-là +les _Commentaires_ de César,--et, s'accoudant aussitôt, il l'ouvrit au +beau milieu. + +«Qu'as-tu fait chez Mlle Schérer? Elle en tombera sérieusement malade,» +dit le prince André, qui entra bientôt après en frottant l'une contre +l'autre ses mains, qu'il avait petites et blanches. + +Pierre se retourna tout d'une pièce; le canapé en gémit, et, montrant sa +figure animée et souriante, il fit un geste qui témoignait de son +indifférence: + +«Cet abbé est vraiment intéressant; seulement il n'entend pas la +question comme il faut l'entendre.... Je suis sûr qu'une paix inviolable +est possible, mais je ne puis dire comment, ce ne serait toujours pas au +moyen de l'équilibre politique...» + +Le prince André, qui n'avait pas l'air de s'intéresser aux questions +abstraites, l'interrompit: + +«Vois-tu, mon cher, ce qui est impossible, c'est de dire partout et +toujours ce que l'on pense! Eh bien, t'es-tu décidé à quelque chose? +Seras-tu garde à cheval ou diplomate? + +--Croiriez-vous que je n'en sais encore rien! Ni l'une ni l'autre de ces +perspectives ne me séduit, dit Pierre en s'asseyant à la turque sur le +divan. + +--Il faut pourtant te décider à quelque chose; ton père attend!» + +Pierre avait été envoyé à l'étranger à l'âge de dix ans avec un abbé +pour précepteur, et il y était resté jusqu'à vingt-cinq ans. À son +retour à Moscou, son père avait congédié l'abbé et avait dit au jeune +homme: + +«Maintenant, va à Pétersbourg, examine et choisis! Je consens à tout. +Voici une lettre pour le prince Basile, et voilà de l'argent. Écris et +compte sur moi pour t'aider.» + +Or depuis trois mois Pierre cherchait une carrière et ne faisait rien. +Il se passa la main sur le front: + +«Ce doit être un franc-maçon? dit-il en pensant à l'abbé qu'il avait vu +à la soirée. + +--Chimères que tout cela, lui dit en l'interrompant le prince André; +parlons plutôt de tes affaires. Es-tu allé voir la garde à cheval? + +--Non, je n'y suis pas allé; mais j'ai réfléchi à une chose, que je +voulais vous communiquer. Nous avons la guerre avec Napoléon; si l'on se +battait pour la liberté, je serais le premier à m'engager; mais aider +l'Angleterre et l'Autriche à lutter contre le plus grand homme qui soit +au monde, ce n'est pas bien.» + +Le prince André ne fit que hausser les épaules à cette sortie enfantine; +dédaignant d'y faire une réponse sérieuse, il se contenta de dire: + +«Si l'on ne se battait que pour ses convictions, il n'y aurait pas de +guerre. + +--Et ce serait parfait, répliqua Pierre. + +--C'est bien possible, mais cela ne sera jamais, reprit en souriant le +prince André. + +--Enfin, voyons, pourquoi allons-nous faire la guerre? + +--Pourquoi? Je n'en sais rien! Il le faut, et par-dessus le marché j'y +vais.--et il s'arrêta. J'y vais, parce que la vie que je mène ici... ne +me va pas!» + + +VII + + +Le frôlement d'une robe se fit entendre dans la pièce voisine. À ce +bruit, le prince André eut l'air de revenir à lui: il se redressa et +donna à son visage l'expression qu'il avait eue pendant toute la soirée +d'Anna Pavlovna. Pierre glissa ses pieds à terre. La princesse entra; +elle avait eu le temps de remplacer sa toilette du soir par un +déshabillé de maison, non moins frais et non moins élégant; son mari se +leva et lui avança poliment un fauteuil. + +«Je me demande souvent, dit-elle en français, selon son habitude, et en +s'asseyant vivement, pourquoi Annette ne s'est pas mariée? Comme vous +êtes sots, messieurs, de ne pas l'avoir épousée! Je vous en demande +pardon, mais vous n'entendez rien aux femmes. Quel disputeur vous +faites, monsieur Pierre! + +--Je dispute aussi contre votre mari, car je ne comprends pas pourquoi +il va faire la guerre,» dit Pierre en s'adressant à la princesse, sans +le moindre symptôme de cet embarras qui existe souvent entre un jeune +homme et une jeune femme. + +La princesse tressaillit; la réflexion de Pierre l'avait touchée au vif. + +«Eh bien, moi aussi, je lui dis la même chose. Vraiment, je ne comprends +pas pourquoi les hommes ne peuvent vivre sans guerre? Pourquoi ne +désirons-nous rien, n'avons-nous besoin de rien, nous autres femmes? +Voyons, je vous en fais juge. Je suis toujours à lui répéter que sa +position ici comme aide de camp de mon oncle est des plus brillantes: +chacun le connaît, chacun l'apprécie! Pas plus tard que ces jours-ci, +chez les Apraxine, j'ai entendu une dame dire: «C'est là le fameux +«prince André!» ma parole d'honneur!» + +Et elle éclata de rire. + +«Voilà comment il est reçu partout, et il peut, quand il le voudra, +devenir aide de camp de l'empereur, car l'empereur, vous le savez, s'est +entretenu très gracieusement avec lui! Nous le disions justement, +Annette et moi. Ce serait si facile à arranger! Qu'en pensez-vous?» + +Pierre regarda le prince André et se tut en voyant que son ami +paraissait contrarié. + +«Quand partez-vous? demanda-t-il. + +--Ah! ne me parlez pas de ce départ, je ne veux pas en entendre parler, +reprit la princesse de cet air à la fois capricieux et enjoué qu'elle +avait eu avec Hippolyte, mais qui, dans ce cercle intime dont Pierre +faisait partie, détonnait singulièrement. Lorsque j'ai pensé aujourd'hui +qu'il me faudra rompre avec toutes des chères relations... je..., et +puis, sais-tu, André, et elle lui fit un imperceptible clignement d'yeux +en frissonnant... j'ai peur!» + +Son mari la regarda stupéfait, comme s'il venait seulement de +s'apercevoir de sa présence. Il lui répondit pourtant avec une froide +politesse: + +«Que craignez-vous, Lise? Je ne vous comprends pas. + +--Voilà bien les hommes! Des égoïstes, tous des égoïstes! Parce qu'il +lui est venu une fantaisie, il m'abandonne, Dieu sait pourquoi, et +m'enferme toute seule à la campagne. + +--Avec mon père et ma soeur, vous l'oubliez. + +--Cela revient au même; j'y serai seule, loin de mes amis à moi, et il +veut que je sois tranquille?» + +Elle parlait d'un ton boudeur; sa lèvre relevée, loin de donner à sa +physionomie une expression souriante, lui prêtait au contraire quelque +chose qui faisait songer à un méchant petit rongeur. Elle se tut, ne +trouvant peut-être pas convenable de faire allusion à sa grossesse +devant Pierre, car là était le noeud de la situation. + +«Je ne puis pourtant pas deviner de quoi vous avez peur,» reprit +lentement son mari, sans la quitter du regard. + +La princesse rougit et fit un geste de désespoir. + +«André, André, pourquoi êtes-vous si changé? + +--Votre médecin vous défend de veiller; vous devriez aller vous mettre +au lit.» + +La princesse ne répondit rien, mais ses lèvres tremblèrent, tout à +coup. Quant à lui, il se leva, haussa les épaules et se mit à arpenter +son cabinet. + +Pierre, naïvement surpris, les observait tous deux; enfin il fit un +mouvement comme pour se lever, mais il s'arrêta. + +«Ça m'est égal que monsieur Pierre soit présent, s'écria la princesse, +dont la jolie figure fit la grimace de l'enfant qui va pleurer. Il y a +longtemps, André, que je voulais te le demander: pourquoi es-tu devenu +tout autre avec moi? Que t'ai-je fait? Tu vas rejoindre l'armée, tu n'as +aucune pitié pour moi. Pourquoi? + +--Lise!» dit le prince André. + +Et ce seul mot contenait à la fois la prière, la menace et l'assurance +qu'elle allait regretter ses paroles. + +Elle continua pourtant avec précipitation: + +«Tu me traites en malade ou en enfant. Je vois tout.... Tu n'étais pas +ainsi il y a six mois! + +--Lise, finissez, je vous en prie,» reprit son mari en élevant la voix. + +Pierre, dont l'agitation n'avait fait que croître pendant cet +entretien, se leva et s'approcha de la jeune femme. Il paraissait ne +pouvoir supporter la vue de ses larmes, et l'on aurait dit qu'il était +prêt à pleurer avec elle. + +«Calmez-vous, princesse; ce sont des idées.... J'ai éprouvé cela +aussi... je vous assure... enfin... non, excusez-moi; je suis de trop +comme étranger. Tranquillisez-vous. Adieu!» + +Le prince André le retint. + +«Non, Pierre; attends. La princesse est trop bonne pour me priver du +plaisir de passer ma soirée avec toi. + +--Oui, il ne pense qu'à lui, murmura-t-elle, sans pouvoir retenir des +larmes de dépit. + +--Lise!» reprit sèchement le prince André, dont la voix était montée au +diapason qui indiquait que sa patience était à bout. + +Tout à coup sur son joli minois d'écureuil en colère se répandit cette +expression craintive, timide et timorée que prend souvent un chien +lorsque, de sa queue abaissée, il frappe la terre rapidement et sans +bruit. + +«Mon Dieu, mon Dieu,» murmura-t-elle en jetant à son mari un regard +sournois, puis, relevant sa robe d'une main, elle s'approcha de lui et +lui mit un baiser sur le front. + +«Bonsoir, Lise,» dit-il en se levant à son tour et en lui baisant la +main, comme à une étrangère. + + +VIII + + +Les deux amis se taisaient. Ni l'un ni l'autre ne se décidait à parler. +Pierre regardait à la dérobée le prince André, qui se frottait le front +de sa petite main. + +«Allons souper,» dit-il en soupirant, et il se dirigea vers la porte. +Ils entrèrent dans une magnifique salle à manger nouvellement décorée. +Les cristaux, l'argenterie, la vaisselle, le linge damassé, tout portait +l'empreinte de la nouveauté, cette marque distinctive des jeunes +ménages. Au milieu du souper, le prince André s'accouda sur la table et +se mit à parler avec une irritation nerveuse que Pierre n'avait jamais +remarquée en lui, et comme un homme qui a quelque chose sur le coeur +depuis longtemps et qui se décide enfin à entrer dans la voie des +confidences. + +«Mon cher ami, ne te marie que lorsque tu auras fait tout ce que tu veux +faire, lorsque tu auras cessé d'aimer la femme de ton choix et que tu +l'auras bien étudiée; autrement, tu te tromperas cruellement et d'une +façon irréparable! Marie-toi plutôt vieux et bon à rien! Alors tu ne +risqueras pas de gaspiller tout ce qu'il y a en toi d'élevé et de bon. +Oui, tout s'éparpille en menue monnaie! Oui, c'est ainsi; tu as beau me +regarder de cet air étonné. Si tu comptais devenir quelque chose par +toi-même, tu sentiras à chaque pas que tout est fini, que tout est fermé +pour toi, sauf les salons où tu coudoieras un laquais de cour et un +idiot.... Mais à quoi sert de...?» + +Et sa main retomba avec force sur la table. + +Pierre ôta ses lunettes. Ce mouvement, en changeant complètement sa +figure, laissait mieux encore voir sa bonté et sa stupéfaction. + +«Ma femme, continua le prince André, est une excellente femme, une de +celles avec lesquelles l'honneur d'un mari n'a rien à craindre; mais que +ne donnerais-je pas en ce moment, grands dieux! pour n'être pas marié! +Tu es le premier et le seul à qui je l'avoue, parce que je t'aime!» + +Le prince André, en parlant ainsi, ressemblait de moins en moins à ce +prince Bolkonsky qui se carrait dans un des fauteuils de Mlle Schérer, +fermant à demi les yeux et lançant à demi-voix des phrases en français. +Chaque muscle de sa figure sèche et nerveuse avait un tressaillement de +fièvre; ses yeux, dont le feu paraissait toujours éteint, brillaient et +rayonnaient avec éclat. On devinait qu'il était d'autant plus violent +dans ces courts instants d'irritabilité maladive, qu'il semblait faible +et sans vigueur dans son état habituel. + +«Tu ne me comprends pas, et c'est pourtant l'histoire de toute une +existence! Tu parles de Bonaparte et de sa carrière, continua-t-il, bien +que Pierre n'en eût pas soufflé mot... mais Bonaparte, lorsqu'il +travaillait, marchait à son but, pas à pas, il était libre, il n'avait +que cet objet en vue, et il l'a atteint. Mais que tu aies le malheur de +te lier à une femme, et te voilà enchaîné comme un forçat; tout ce que +tu sentiras en toi de forces et d'aspirations ne fera que t'accabler et +te remplir de regrets. Les commérages de salon, les bals, la vanité, la +mesquinerie, voilà le cercle magique qui te retiendra. Je m'en vais à +présent faire la guerre, une des plus formidables guerres qui aient +jamais eu lieu, et je ne sais rien, je ne suis capable de rien; mais en +revanche je suis très aimable, très caustique, et l'on m'écoute chez +Mlle Schérer! Et puis cette société stupide dont ma femme ne peut se +passer!... Si seulement tu savais ce qu'elles valent, toutes ces femmes +distinguées et toutes les femmes en général. Mon père a raison! +L'égoïsme, la vanité, la sottise, la médiocrité en tout... voilà les +femmes, lorsqu'elles se montrent comme elles sont. À les voir dans le +monde, on pourrait croire qu'il y a en elles autre chose; mais non, +rien, rien! Oui, mon ami, ne te marie pas...» + +Ce furent les dernières paroles du prince André. + +«Ce qui me paraît singulier, dit Pierre, c'est que vous, vous puissiez +vous trouver incapable, et croire que vous avez manqué votre vie, quand +l'avenir est devant vous et que...» + +Son intonation faisait voir en quelle haute estime il tenait son ami et +tout ce qu'il en attendait. + +Quel droit a-t-il de parler ainsi, pensait Pierre, pour qui le prince +André était le type de toutes les perfections, justement parce qu'il +avait en lui la qualité qu'il sentait lui manquer à lui-même, +c'est-à-dire la force de volonté. Il avait toujours admiré chez son ami +la facilité et l'égalité de ses rapports avec des gens de toute espèce, +sa mémoire merveilleuse, ses connaissances variées, car il lisait tout +ou prenait un aperçu de toute chose, ainsi que son aptitude au travail +et à l'étude. Si Pierre était frappé de ne point rencontrer chez André +de dispositions à la philosophie spéculative, ce qui était son faible à +lui, il n'y voyait point un défaut, mais une force de plus. + +Dans les relations les plus intimes, les plus amicales et les plus +simples, la flatterie et la louange sont aussi nécessaires que l'huile +qui graisse le rouage et le fait marcher. + +«Je suis un homme fini, aussi ne parlons plus de moi, mais de toi,» +reprit le prince André, après un moment de silence, et en souriant à +cette heureuse diversion. + +Le visage de Pierre refléta aussitôt ce changement de physionomie. + +«De moi? dit-il, et sa bouche s'épanouit en un sourire joyeux et +inconscient...? Mais, de moi, il n'y a rien à dire. Que suis-je +d'ailleurs? Un bâtard!...--Et il rougit subitement, car il avait fait +pour prononcer ce mot un visible effort,--Sans nom, sans fortune, et... +en vérité... je suis libre et content, pour le moment, du moins. +Seulement je ne sais, vous l'avouerai-je, ce que je dois entreprendre, +et je tenais sérieusement à vous demander conseil là-dessus.» + +Le prince André le regardait avec une affectueuse bienveillance; mais +cette bienveillance amicale laissait cependant deviner la conscience +qu'il avait de sa supériorité. + +«J'ai de l'affection pour toi, parce que tu es le seul homme vivant, +dans tout notre cercle; tu es satisfait; eh bien! choisis à ton goût, le +choix importe peu. Tu seras bien partout; mais cesse de voir, je t'en +prie, ces Kouraguine; cesse de mener cette existence; cela te va si peu, +toute cette débauche, cette vie à la hussarde, cette.... + +--Que voulez-vous, mon cher, dit Pierre en haussant les épaules; les +femmes, mon ami, les femmes! + +--Je n'admets pas cela, répondit André: les femmes comme il faut, oui, +mais pas celles de Kouraguine; celles-là et le vin, je n'admets pas +cela.» + +Pierre demeurait chez le prince Basile et partageait la vie dissipée de +son fils cadet Anatole, celui-là même qu'on voulait marier à la soeur du +prince André pour tâcher de le corriger. + +«Savez-vous, dit Pierre, comme s'il lui était venu tout à coup une +heureuse inspiration, j'y ai sérieusement réfléchi depuis longtemps! +Grâce à ce genre de vie, je ne puis ni me décider, ni penser à rien. +J'ai des maux de tête et pas d'argent. Il m'a encore invité pour ce +soir, mais je n'irai pas! + +--Donne-moi ta parole d'honneur que tu cesseras d'y aller. + +--Je vous la donne!» + + +IX + + +Il était une heure passée lorsque Pierre quitta son ami. C'était par +une nuit de juin, une de ces nuits de Pétersbourg, presque sans +crépuscule; il monta dans une voiture de louage avec l'intention bien +arrêtée de rentrer chez lui. Mais plus il avançait, plus il sentait +qu'il lui serait impossible de dormir pendant cette nuit qui ressemblait +au matin ou au soir d'un beau jour. Son regard plongeait au loin dans +les rues désertes. Chemin faisant, il se rappela que la société +habituelle des joueurs devait se trouver réunie chez Anatole Kouraguine; +après le jeu, on se mettait à boire, et le tout finissait par un des +plaisirs favoris de Pierre. + +«Si j'y allais?» se dit-il, et il pensa à la parole qu'il venait de +donner au prince André. + +Mais en même temps, comme il arrive souvent aux gens sans caractère, il +lui prit une si furieuse envie de jouir une fois encore de cette vie de +libertinage, qu'il ne connaissait, hélas, que trop bien, qu'il se décida +à aller chez Anatole, tout en se disant que son engagement n'avait +aucune valeur, puisqu'il avait promis à Anatole avant de promettre au +prince André; qu'à tout prendre, ces engagements n'étaient que de pure +convention, sans signification précise, et que d'ailleurs personne +n'était sûr de son lendemain et ne pouvait savoir s'il n'arriverait pas +quelque événement extraordinaire qui emporterait, avec la vie, l'honneur +et le déshonneur. Cette façon habituelle de raisonner bouleversait +souvent ses décisions en apparence les plus arrêtées. Pierre céda +encore et alla chez Kouraguine. Arrivé devant le perron d'une grande +maison située à côté des casernes de la garde à cheval, il en gravit les +marches éclairées et entra par la porte qu'il trouva toute grande +ouverte. Il n'y avait personne dans le vestibule. Ça sentait le vin: des +bouteilles vides, des manteaux, des galoches étaient jetés çà et là, et +l'on entendait à distance des bruits de voix et des cris. + +Le jeu et le souper venaient de finir, mais on ne se séparait pas +encore. Après s'être débarrassé de son manteau, Pierre entra dans la +première pièce, où l'on voyait les restes du souper et où un laquais, +sûr de l'impunité, avalait en cachette le vin oublié au fond des verres. +Plus loin, dans le troisième salon, au milieu du tohu-bohu général des +rires et des cris, le grognement d'un ours se faisait entendre. Huit +jeunes gens se pressaient anxieusement autour d'une fenêtre ouverte; +trois d'entre eux jouaient avec un ourson, que l'un d'eux traînait à la +chaîne en l'excitant contre son camarade pour lui faire peur. + +«Je parie pour Stievens! cria l'un. + +--Ne l'aidez pas surtout! cria un second. + +--Va pour Dologhow! cria un troisième. + +--Kouraguine, sépare-les! + +--Voyons, laissez-là Michka, il s'agit d'un pari! + +--D'un coup, autrement il a perdu! cria un quatrième. + +--Jacques, une bouteille! hurla le maître de la maison, un grand et beau +garçon qui se tenait au milieu du groupe, sans habit, sa chemise ouverte +sur la poitrine. + +--Attendez, Messieurs, voici Pétrouchka, ce cher ami,» dit-il, +s'adressant à Pierre. + +Un homme de taille moyenne, aux yeux bleus et clairs, dont la voix calme +et sobre contrastait singulièrement avec toutes les autres voix avinées, +l'appela de la fenêtre: + +«Viens ici que je t'explique le pari...» + +C'était Dologhow, un officier du régiment de Séménovsky, bretteur et +joueur connu, qui demeurait avec Anatole. Pierre souriait et regardait +gaiement autour de lui: + +«Je n'y comprends rien! de quoi s'agit-il? + +--Un moment, il n'est pas gris! Vite une bouteille, dit Anatole, et, +saisissant un verre sur la table, il s'approcha de lui: + +--Avant tout, il faut boire!» Pierre se mit à avaler verre sur verre; +cela ne l'empêchait pas de suivre la conversation et d'examiner de côté +tous les convives qui étaient ivres et qui s'étaient de nouveau groupés +près de la croisée. Anatole lui versait du vin, et lui racontait le pari +de Dologhow avec l'Anglais Stievens, un marin. Le premier s'était engagé +à boire une bouteille de rhum, assis sur une fenêtre du troisième étage, +les jambes pendantes en dehors. + +«Voyons, achève-la, répondit Anatole, en offrant à Pierre le dernier +verre: je ne te lâche pas auparavant! + +--Non, je n'en veux plus,» dit Pierre, repoussant son ami et +s'approchant de la fenêtre. + +Dologhow tenait l'Anglais par le bras, et lui répétait d'une façon nette +et précise les conditions du pari, tout en s'adressant de préférence à +Pierre ou à Anatole. + +Dologhow, de taille moyenne, avait les cheveux crépus, les yeux bleus et +vingt-cinq ans environ. Comme tous les officiers d'infanterie de cette +époque, il ne portait pas de moustaches, et sa bouche, qui était le +trait saillant de sa figure, se montrait tout entière. Les lignes en +étaient remarquablement fines et bien dessinées; la lèvre supérieure +s'avançait virilement au-dessus de la lèvre inférieure, qui était un peu +forte; aux deux coins de sa bouche se jouait constamment un sourire: on +aurait même pu dire deux sourires, dont l'un faisait pendant à l'autre; +cet ensemble, joint à son regard ferme, assuré et intelligent, forçait +l'attention. Sans fortune, il n'avait pas de relations, demeurait avec +Anatole, dépensait des milliers de roubles, et s'était posé malgré cela +de façon à inspirer à ceux qui le connaissaient plus de respect qu'ils +n'en avaient pour Anatole. Il jouait à tous les jeux, gagnait toujours +et buvait énormément, sans jamais perdre sa liberté d'esprit. Kouraguine +et lui étaient alors des célébrités dans le monde des mauvais sujets et +des viveurs de Pétersbourg. + +On apporta une bouteille de rhum; deux laquais, visiblement ahuris par +les cris et les ordres qu'on ne cessait de leur donner, se dépêchaient à +démolir le châssis qui empêchait de s'asseoir sur le rebord extérieur de +la croisée. + +Anatole s'en approcha avec son air conquérant. Il avait envie de casser +quelque chose, et, repoussant les domestiques, il tira à lui le châssis, +qui résista; les carreaux se brisèrent. + +«Voyons, à ton tour, Hercule, dit-il à Pierre. Pierre saisit +l'encadrement, l'arracha et en détacha avec fracas le châssis en bois de +chêne. + +--Enlevez-le en entier, on pourrait croire que je m'y suis cramponné, +dit Dologhow. + +--L'Anglais se vante, je crois? dit Anatole. + +--C'est bien, répéta Pierre, en suivant des yeux Dologhow, qui, ayant +pris une bouteille de rhum, s'approchait de la fenêtre ouverte sur le +ciel, où la lumière du soir et celle du matin se confondaient. Il sauta +sur la croisée, tenant la bouteille d'une main: + +«Écoutez, s'écria-t-il, debout dans l'embrasure, le visage tourné vers +l'intérieur de la chambre. Chacun se tut. + +«Je parie (il parlait le français pour se bien faire comprendre de +l'Anglais, et il le parlait même assez mal), je parie cinquante +impériales, voulez-vous cent? + +--Non, cinquante! + +--Bien, c'est dit: je parie cinquante impériales que je boirai toute +cette bouteille de rhum, sans ôter le goulot de ma bouche, que je la +boirai là, assis, en dehors de la fenêtre,--et il se pencha pour +indiquer le rebord incliné de la muraille,--là-dessus et sans me tenir à +rien. Est-ce cela? + +--Parfaitement,» dit l'Anglais. + +Anatole, saisissant ce dernier par un des boutons de son habit et le +regardant de haut, car Stievens était petit, lui répéta en anglais les +conditions du pari. + +«Ce n'est pas tout, s'écria Dologhow, en frappant avec la bouteille sur +l'entablement de la fenêtre, afin de se faire écouter.... Ce n'est pas +tout, Kouraguine, attention! Si quelqu'un fait la même chose, je lui +payerai cent impériales. Est-ce compris?» + +L'Anglais inclina la tête, sans laisser deviner s'il avait l'intention +d'accepter ou de refuser ce nouveau pari. Anatole le tenait toujours, et +lui traduisait les paroles de Dologhow, malgré ses gestes affirmatifs +réitérés. Un jeune hussard de la garde, qui avait été en déveine toute +la soirée, grimpa sur la fenêtre et se pencha pour regarder en bas: + +«Oh! oh! murmura-t-il, en jetant les yeux jusque sur les dalles du +trottoir. + +--Silence!» cria Dologhow, et il tira en arrière l'officier, qui, +embarrassé par ses éperons, sauta gauchement dans la chambre. + +La bouteille une fois placée à sa portée, Dologhow enjamba la fenêtre +avec lenteur et précaution, en abaissant ses jambes; alors, s'appuyant +des deux mains aux deux côtés de la fenêtre il en mesura de l'oeil la +largeur. Puis il s'assit doucement, laissa aller ses mains, se pencha un +peu à gauche, puis à droite, et saisit la bouteille. + +Anatole apporta deux bougies et les plaça dans l'embrasure. Il faisait +pourtant grand jour. Le dos et la tête crépue de Dologhow en chemise +étaient éclairés des deux côtés. Tous se serrèrent autour de la fenêtre, +l'Anglais en avant des autres. Pierre souriait en silence. Tout à coup +un des assistants, terrifié et mécontent, se glissa au premier rang, +avec l'intention de saisir Dologhow par sa chemise. + +«Messieurs, ce sont des folies, il se blessera mortellement,» s'écria +cet homme sage, plus sage assurément que ses camarades. + +Anatole l'arrêta. + +«Ne le touche pas, tu vas l'effrayer et il se tuera, et alors quoi? +hein!» + +Dologhow, s'appuyant sur ses mains et cherchant à se mettre d'aplomb, se +retourna: + +«Si quelqu'un essaye encore de s'en mêler, je le ferai descendre par là +à la minute. Voilà!» dit-il, laissant lentement tomber ces mots à +travers ses lèvres minces et serrées.... Puis ayant prononcé: Voilà! il +se retourna, porta la bouteille à sa bouche, rejeta sa tête en arrière +et leva le bras qu'il avait encore de libre, afin de s'assurer un +contrepoids. Un des domestiques, en train de rassembler les verres sur +la table, s'arrêta immobile, à demi penché, et ne quitta plus des yeux +la fenêtre et la tête de Dologhow. + +L'Anglais, les lèvres fortement pincées, regardait de côté. Celui qui +avait essayé, mais en vain, d'empêcher cette folie, s'était précipité +dans un coin de la chambre sur un canapé, la figure tournée vers la +muraille. Pierre se couvrit les yeux, et un faible sourire passa sur sa +figure, qui exprimait l'épouvante et l'horreur. Il se fit un grand +silence. + +Pierre ouvrit les yeux et vit Dologhow assis dans la même position; +seulement sa tête penchait si fortement en arrière, que ses cheveux +crépus touchaient le col de sa chemise, tandis que le bras qui tenait la +bouteille s'élevait de plus en plus, vacillant un peu sous l'effort. La +bouteille se vidait à vue d'oeil. «Comme c'est long!» pensait Pierre. Il +lui semblait qu'il s'était écoulé plus d'une demi-heure.... Dologhow fit +tout à coup un mouvement de recul, et son bras trembla plus fort. Assis +comme il l'était, sur un rebord incliné, ce mouvement nerveux pouvait le +faire glisser dans le vide. Il se déplaça tout d'une pièce, et son bras +et sa tête vacillèrent davantage; instinctivement il leva une main +comme pour se cramponner à l'entablement de la croisée, mais l'abaissa +aussitôt. Pierre referma les yeux, en se promettant de ne plus les +rouvrir; mais au mouvement général qui se produisit une seconde après il +regarda et vit Dologhow qui se tenait debout dans l'embrasure, pâle mais +joyeux. + +«Elle est vide!» + +Il lança sa bouteille à l'Anglais, qui l'attrapa à la volée. Dologhow +sauta dans la chambre: il exhalait une forte odeur de rhum. + +«Admirable! bravo! Voilà un pari! Que le diable vous emporte tous!» +criait-on de tous côtés à la fois. + +L'Anglais avait tiré sa bourse et faisait ses comptes avec Dologhow, +devenu silencieux et maussade. Pierre s'élança sur la fenêtre. + +«Messieurs! qui veut parier avec moi que je ferai la même chose, et même +sans pari? Vite une bouteille, je le ferai! Vite!... + +--Va, va, dit Dologhow en souriant. + +--Es-tu devenu fou, voyons! Qu'est-ce qui te prend? On te le défend, +entends-tu bien, à toi dont la tête tourne sur un escalier, s'écrièrent +plusieurs voix. + +--Je boirai; vite une bouteille! cria Pierre en frappant avec force sur +la table d'un geste d'ivrogne, et il enjamba l'appui de la fenêtre. Un +des jeunes gens se jeta sur ses mains, mais il était si fort, qu'il le +repoussa bien loin. + +--Non, vous n'en viendrez pas à bout comme cela, dit Anatole; attendez, +je vais l'attraper. + +--Écoute! je tiens le pari, mais pas avant demain; maintenant allons +tous à.... + +--Allons! s'écria Pierre, allons, et en avant Michka!» Il saisit +l'ourson, l'entoura de ses bras, le souleva de terre et se mit à valser +avec lui tout autour de la chambre. + + +X + + +Le prince Basile n'avait point oublié la promesse qu'il avait faite à la +princesse Droubetzkoï à la soirée de Mlle Schérer. La requête avait été +présentée à l'Empereur, et le fils de la princesse passa, par exception, +en qualité de sous-lieutenant dans la garde, au régiment Séménovsky; +mais cependant, malgré tous les efforts de sa mère, Boris ne fut pas +nommé aide de camp de Koutouzow. Quelque temps après la soirée, la +princesse retourna à Moscou auprès des Rostow, ses riches parents, chez +qui elle s'arrêtait toujours; c'est là que son petit Boris adoré avait +passé la plus grande partie de son enfance. La garde avait quitté +Pétersbourg le 10 du mois d'août, et le jeune homme, retenu à Moscou par +la nécessité de s'occuper de son équipement, devait la rejoindre à +Radzivilow. + +C'était jour de fête chez les Rostow. La mère et la fille cadette +s'appelaient Natalie, et on les fêtait toutes les deux. Une longue suite +de voitures n'avaient cessé dès le matin de déposer à l'hôtel Rostow, +rue Povarskaïa, une foule de visiteurs qui apportaient leurs +félicitations. La comtesse et sa fille aînée, une belle personne, les +recevaient au salon, où ils se succédaient sans relâche. + +La mère était une femme de quarante-cinq ans, avec un type oriental, un +visage amaigri, et visiblement épuisée par les douze enfants qu'elle +avait donnés à son mari. La lenteur de ses mouvements et de son parler, +qui provenait de sa faiblesse, lui donnait un air imposant qui inspirait +le respect. La princesse Droubetzkoï était avec elle, et, comme elle +faisait partie de la famille, elle aidait de son mieux à recevoir les +visiteurs et à soutenir la conversation. + +Les jeunes gens, qui ne se souciaient pas de prendre part à la +réception, se tenaient dans des chambres intérieures. Le comte allait à +la rencontre des arrivants, et en les reconduisant les engageait tous à +dîner. + +«Je vous suis bien sincèrement obligé, mon cher, ou ma chère, disait-il +indifféremment à chacun, aux inférieurs aussi bien qu'aux supérieurs. +Merci pour celle dont nous célébrons la fête. Vous viendrez dîner sans +faute, n'est-ce pas? Autrement, mon cher, vous m'offenseriez. Je vous +supplie de venir avec toute votre famille, ma chère...» Il répétait +exactement les mêmes paroles à tous les invités, et les accompagnait +exactement de la même expression de figure, puis venait un serrement de +main avec saluts réitérés. Après avoir reconduit les partants, il +revenait auprès de ceux qui n'avaient pas encore fait leurs adieux, +s'avançait à lui-même un fauteuil et, après avoir posé avec complaisance +ses pieds à terre et ses mains sur ses genoux, il se balançait de droite +et de gauche, émettant, en homme qui croit savoir vivre, des réflexions +sur le temps, sur la santé, tantôt en russe, tantôt en français, bien +qu'il parlât fort mal le français, mais toujours avec le même aplomb. +Malgré sa fatigue, il se levait de nouveau pour reconduire les partants, +comme un homme bien décidé à remplir ses devoirs jusqu'au bout, et +renouvelait ses invitations, tout cela en ramenant sur son crâne chauve +quelques cheveux gris et rares. + +Parfois, en revenant, il traversait le vestibule et la serre et entrait +dans une grande salle avec des murs de stuc, où l'on dressait les tables +pour un dîner de quatre-vingts couverts. Après avoir regardé les +domestiques qui portaient les porcelaines, l'argenterie, et déployaient +les nappes damassées, il appelait un certain Dmitri Vassiliévitch, noble +de naissance, qui dirigeait ses affaires, et lui disait: + +«Écoute, Mitenka, tâche que tout soit bien; oui, c'est bien, c'est +bien!...» + +Et en examinant avec satisfaction une énorme table qui venait de +recevoir une rallonge, il ajoutait: + +«Le principal, c'est le service, c'est le service, entends-tu bien,» et +là-dessus il rentrait enchanté dans le salon. + +«Marie Lvovna Karaguine!» annonça d'une voix de basse le valet de pied +de la comtesse en se montrant à la porte. + +La comtesse réfléchit un instant, en savourant une prise de tabac +qu'elle prenait dans une tabatière en or ornée du portrait de son mari. + +«Dieu! que ces visites m'ont exténuée! Allons, encore cette dernière... +elle est si bégueule!... Priez-la de monter,» répondit-elle tristement +au laquais, comme si elle voulait dire: «Oh! celle-là va m'achever!» + +Une dame, grande, forte, à l'air hautain, suivie d'une jeune fille au +visage rond et souriant, entra au salon; elles étaient précédées toutes +deux du frou-frou de leurs robes traînantes. + +«Chère comtesse... il y a si longtemps... elle a été alitée, la pauvre +enfant... au bal des Razoumosky et de la comtesse Apraxine.... J'ai été +si heureuse!» + +Ces civilités à bâtons rompus se confondaient avec le frôlement des +robes et le déplacement des chaises. Puis la conversation s'engageait +tant bien que mal jusqu'au moment où, grâce à une première pause, on +pouvait décemment se permettre de lever la séance, tout en faisant ses +adieux, et, après avoir recommencé les: «Je suis bien charmée... la +santé de maman.... La comtesse Apraxine...» passer dans l'antichambre, +mettre sa pelisse et son manteau et partir. + +La maladie du vieux comte Besoukhow, l'un des plus beaux hommes du temps +de Catherine, qui était en ce moment la nouvelle du jour, fit +naturellement les frais de la conversation, et il fut même question de +son fils naturel, Pierre, celui-là même qui avait été si peu convenable +à la soirée de Mlle Schérer. + +«Je plains bien sincèrement le pauvre comte, dit Mme Karaguine. Sa santé +est si mauvaise, et avoir un fils qui lui cause un pareil chagrin! + +--Mais quel est donc le chagrin qu'il a pu lui causer?» demanda la +comtesse en feignant d'ignorer l'histoire, tandis qu'elle l'avait déjà +entendu conter au moins une quinzaine de fois. + +«Voilà le fruit de l'éducation actuelle! Ce jeune homme s'est trouvé +livré à lui-même lorsqu'il était à l'étranger, et maintenant on raconte +qu'il a fait à Pétersbourg des choses si épouvantables, qu'on a dû le +faire partir, par ordre de la police. + +--Vraiment? dit la comtesse. + +--Il a fait de mauvaises connaissances, ajouta la princesse Droubetzkoï, +et avec le fils du prince Basile et un certain Dologhow ils ont commis +des horreurs.... Ce dernier a été fait soldat et on a renvoyé le fils de +Besoukhow à Moscou; quant à Anatole, son père a trouvé le moyen +d'étouffer le scandale; on lui a pourtant enjoint de quitter +Pétersbourg. + +--Mais qu'ont-ils donc fait? demanda la comtesse. + +--Ce sont de véritables brigands, Dologhow surtout, reprit Mme +Karaguine: il est le fils de Marie Ivanovna Dologhow, une dame si +respectable.... Croiriez-vous qu'à eux trois ils se sont emparés, je ne +sais où, d'un ourson, qu'ils l'ont fourré avec eux en voiture et mené +chez des actrices. La police a voulu les arrêter. Alors... qu'ont-ils +imaginé?... Ils ont saisi l'officier de police; et, après l'avoir +attaché sur le dos de l'ourson, ils l'ont lâché clans la Moïka, l'ourson +nageant avec l'homme de police sur son dos. + +--Ah! ma chère, la bonne figure que devait avoir cet homme! s'écria le +comte en se tordant de rire. + +--Mais, c'est une horreur! Il n'y a pas là, cher comte, de quoi rire,» +s'écria Mme Karaguine. + +Et, malgré elle, elle pouffait de rire, comme lui. + +«On a eu toutes les peines du monde à sauver le malheureux... et quand +on pense que c'est le fils du comte Besoukhow qui s'amuse d'une façon +aussi insensée! Il passait pourtant pour un garçon intelligent et bien +élevé.... Voilà le résultat d'une éducation faite à l'étranger. J'espère +au moins que personne ne le recevra, malgré sa fortune. On a voulu me le +présenter, mais j'ai immédiatement décliné cet honneur...! J'ai des +filles! + +--Où avez-vous donc appris qu'il fût si riche, demanda la comtesse en +se penchant vers Mme Karaguine et en tournant le dos aux demoiselles, +qui feignirent aussitôt de ne rien entendre. Le vieux comte n'a que des +enfants naturels, et Pierre est un de ces bâtards, je crois!» + +Mme Karaguine fit un geste de la main. + +«Ils sont, je crois, une vingtaine.» + +La princesse Droubetzkoï, qui brûlait du désir de faire parade de ses +relations et de montrer qu'elle connaissait à fond l'existence de chacun +dans le détail le plus intime, prit à son tour la parole et dit à voix +basse et avec emphase: + +«Voici ce que c'est...! La réputation du comte Besoukhow est bien +établie: il a tant d'enfants, qu'il en a perdu le compte, mais Pierre +est son favori. + +--Quel beau vieillard c'était, pas plus tard que l'année dernière, dit +la comtesse, je n'ai jamais vu d'homme aussi beau que lui! + +--Ah! il a beaucoup changé depuis... À propos, j'allais vous dire que +l'héritier direct de toute sa fortune est le prince Basile, du chef de +sa femme; mais le vieux, ayant de l'affection pour Pierre, s'est +beaucoup occupé de son éducation, et a écrit à l'Empereur à son sujet. +Personne ne peut donc savoir lequel des deux héritera de lui à sa mort, +qu'on attend d'ailleurs d'un moment à l'autre. Lorrain est même arrivé +de Pétersbourg. La fortune est colossale... quarante mille âmes et des +millions en capitaux. Je le sais pour sûr, car je le tiens du prince +Basile lui-même. Le vieux Besoukhow m'est aussi un peu cousin par sa +mère, et il est le parrain de Boris, ajouta-t-elle, en faisant semblant +de n'attacher à ce fait aucune importance. Le prince Basile est à Moscou +depuis hier soir. + +--N'est-il pas chargé de faire une inspection? + +--Oui; mais, entre nous soit dit, reprit la princesse, l'inspection +n'est qu'un prétexte: il n'est arrivé que pour voir le comte Cyrille +Vladimirovitch, quand il a su qu'il était au plus mal. + +--Cela n'empêche pas, ma chère, l'histoire d'être excellente, dit le +comte, qui, en se voyant peu écouté par les dames, se tourna du côté des +demoiselles. Oh! la bonne figure qu'il devait faire l'homme de +police!...» + +Et il se mit à contrefaire les gestes du policier en éclatant de rire +d'une voix de basse-taille. C'était ce rire bruyant et sonore +particulier aux gens qui aiment à bien manger et surtout à bien boire; +tout son gros corps en trembla. + +«Vous revenez dîner, n'est-ce pas, ma chère?» ajouta-t-il. + + +XI + + +Il se fit un grand silence. La comtesse regardait Mme Karaguine et +souriait agréablement, sans même chercher à déguiser la satisfaction +qu'elle éprouverait à la voir partir. La fille de Mme Karaguine +arrangeait machinalement sa robe en interrogeant sa mère du regard, +lorsqu'on entendit tout à coup comme le bruit de plusieurs personnes qui +auraient traversé en courant la pièce voisine, puis la chute d'une +chaise, et une fillette de treize ans, retenant d'une main le jupon +retroussé de sa petite robe de mousseline dans lequel elle semblait +cacher quelque chose, bondit jusqu'au milieu du salon et s'y arrêta tout +court. Il était évident qu'une course désordonnée l'avait entraînée plus +loin qu'elle ne voulait. + +Au même moment se montrèrent à sa suite un étudiant au collet amarante, +un officier de la garde, une jeune fille de quinze ans et un petit +garçon en jaquette, au teint vif et coloré. + +Le comte se leva en se balançant et, entourant la petite fille de ses +bras: + +«Ah! la voilà, s'écria-t-il, c'est sa fête aujourd'hui; ma chère, c'est +sa fête! + +--Il y a temps pour tout, ma chérie, dit la comtesse avec une feinte +sévérité.... Tu la gâtes toujours, Élie! + +--Bonjour, ma chère; je vous souhaite une bonne fête!... La délicieuse +enfant!» dit Mme Karaguine en s'adressant à la mère. + +La petite fille, avec ses yeux noirs et sa bouche trop grande, semblait +plutôt laide que jolie, mais, en revanche, elle était d'une vivacité +sans pareille; le mouvement de ses épaules, qui s'agitaient encore dans +son corsage décolleté, attestait qu'elle venait de courir; ses cheveux +noirs, bouclés, et tout ébouriffés, retombaient en arrière; ses bras nus +étaient minces et grêles; elle portait encore des pantalons garnis de +dentelle, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers. En un mot, +elle était dans cet âge plein d'espérances où la petite fille n'est plus +une enfant, mais où l'enfant n'est pas encore une jeune fille. Échappant +à son père, elle se jeta sur sa mère, sans prêter la moindre attention à +sa réprimande, et, cachant sa figure en feu dans le fouillis de dentelle +qui couvrait le mantelet de la comtesse, elle éclata de rire et se mit à +conter à bâtons rompus une histoire sur sa poupée, qu'elle tira aussitôt +de son jupon. + +«Vous voyez bien, c'est une poupée, c'est Mimi, vous voyez!...» + +Et Natacha, pouvant à peine parler, glissa sur les genoux de sa mère en +riant de si bon coeur, que Mme Karaguine ne put s'empêcher d'en faire +autant. + +«Voyons, laisse-moi, va-t'en avec ton monstre, disait la comtesse en +jouant la colère et en la repoussant doucement.... C'est ma cadette,» +dit-elle en s'adressant à Mme Karaguine. + +Natacha, relevant sa tête enfouie au milieu des dentelles de sa mère, +regarda un moment la dame inconnue à travers les larmes du rire et se +cacha de nouveau le visage. Obligée d'admirer ce tableau de famille, Mme +Karaguine crut bien faire en y jouant son rôle: + +«Dites-moi, ma petite, qui est donc Mimi? C'est votre fille sans doute?» + +Natacha, mécontente du ton de condescendance de l'étrangère, ne répondit +rien et se borna à la regarder d'un air sérieux. + +Pendant ce temps, toute la jeunesse, c'est-à-dire Boris, l'officier, +fils de la princesse Droubetzkoï, Nicolas, l'étudiant, fils aîné du +comte Rostow, Sonia, sa nièce, âgée de quinze ans, et Pétroucha, son +fils cadet, s'étaient groupés dans la chambre et faisaient des efforts +visibles pour contenir, dans les limites de la bienséance, la vivacité +et l'entrain qui perçaient dans chacun de leurs mouvements. Rien qu'à +les voir, on comprenait bien vite que, dans les appartements intérieurs +d'où ils s'étaient si impétueusement élancés, l'entretien avait été +autrement gai qu'au salon, et qu'on y avait parlé d'autre chose que des +bruits de la ville, du temps qu'il faisait et de la comtesse Apraxine. +Ils échangeaient des regards furtifs et retenaient à grand'peine leur +fou rire. + +Les deux jeunes gens étaient des amis d'enfance, du même âge, tous deux +jolis garçons, mais absolument différents l'un de l'autre. Boris était +grand, blond, d'une beauté calme et régulière. Nicolas avait la tête +bouclée, il était petit et son visage exprimait la franchise. Sur sa +lèvre supérieure s'estompaient légèrement les premiers poils d'une +moustache naissante. Tout en lui respirait l'ardeur et l'enthousiasme. +Il avait fortement rougi en entrant et avait essayé en vain de dire +quelque chose. Boris, au contraire, reprit tout de suite son aplomb, et +raconta d'une façon plaisante qu'il avait eu l'honneur de connaître Mlle +Mimi dans son adolescence, mais que depuis cinq ans elle avait +terriblement vieilli et que sa tête était fendue! + +Pendant ce récit il jeta un regard à Natacha, qui reporta aussitôt les +yeux sur son petit frère: celui-ci, les paupières à moitié fermées, +était comme secoué par un rire convulsif et silencieux; ne pouvant à +cette vue se contenir davantage, elle se leva d'un bond et s'enfuit +aussi vite que ses petits pieds pouvaient la porter. Boris resta +impassible: + +«Maman, ne désirez-vous pas sortir et n'avez-vous pas besoin de la +voiture? demanda-t-il en souriant. + +--Oui, certainement, va la commander,» répondit sa mère. + +Boris quitta le salon sans se presser et suivit les traces de Natacha, +tandis que le petit bonhomme joufflu s'élançait à leur suite, tout +mécontent d'avoir été abandonné par eux. + + +XII + + +De toute cette jeunesse il ne restait plus que Nicolas et Sonia, la +demoiselle étrangère et la fille aînée de la comtesse, de quatre ans +plus âgée que Natacha et qui comptait déjà au nombre des grandes +personnes. + +Sonia était une petite brune mignonne, avec des yeux doux, ombragés de +longs cils. Le ton olivâtre de son visage s'accusait encore plus sur la +nuque et sur ses mains fines et gracieuses, et une épaisse natte de +cheveux noirs s'enroulait deux fois autour de sa tête. L'harmonie de ses +mouvements, la mollesse et la souplesse de ses membres grêles, ses +manières un peu réservées la faisaient comparer à un joli petit minet +prêt à se métamorphoser en une délicieuse jeune chatte. Elle essayait +par un sourire de prendre part à la conversation générale, mais ses +yeux, sous leurs cils longs et soyeux, se portaient involontairement sur +le cousin qui allait partir pour l'armée: ils exprimaient si visiblement +ce sentiment d'adoration particulier aux jeunes filles, que son sourire +ne pouvait tromper personne; il était évident que le petit minet ne +s'était pelotonné que pour un instant, et qu'une fois hors du salon, à +l'exemple de Boris et de Natacha, il sauterait et gambaderait de plus +belle avec ce cher petit cousin. + +«Oui, ma chère, disait le vieux comte en montrant Nicolas, son ami Boris +a été nommé officier et il veut le suivre par amitié pour lui, me +quitter, laisser là l'université et se faire militaire.... Et dire, ma +chère, que sa place aux Archives était toute prête! C'est ce que +j'appelle de l'amitié! + +--Mais la guerre est déclarée, dit-on? + +--On le dit depuis longtemps, on le redira encore, et puis on n'en +parlera plus.... Oui, ma chère, voilà de l'amitié, ou je ne m'y connais +pas.... Il entre aux hussards!» + +Mme Karaguine, ne sachant que répondre, hocha la tête. + +«Ce n'est pas du tout par amitié!» s'écria Nicolas, qui devint pourpre +et eut l'air de s'en défendre comme d'une action honteuse. + +Il jeta un coup d'oeil sur sa cousine et sur Mlle Karaguine, qui +semblaient toutes deux l'approuver. + +«Nous avons aujourd'hui à dîner le colonel du régiment de Pavlograd; il +est ici en congé et il l'emmènera. Que faire? dit le comte en haussant +les épaules et en s'efforçant de parler gaiement d'un sujet qui lui +avait causé beaucoup de chagrin. + +--Je vous ai déjà déclaré, papa, que si vous me défendiez de partir, je +resterais. Mais je ne puis être que militaire, je le sais très bien, +car, pour devenir diplomate ou fonctionnaire civil, il faut savoir +cacher ses sentiments, et je ne le sais pas,» continua-t-il en regardant +ces demoiselles avec toute la coquetterie de son âge. + +La petite chatte, les yeux attachés sur les siens, semblait guetter la +minute favorable pour recommencer ses agaceries et donner un libre cours +à sa nature féline. + +«C'est bon, c'est bon, dit le comte; il s'enflamme tout de suite. +Bonaparte leur a tourné la cervelle à tous, et tous cherchent à savoir +comment de simple lieutenant il est devenu Empereur. Après tout, je leur +souhaite bonne chance,» ajouta-t-il sans remarquer le sourire moqueur de +Mme Karaguine. + +On se mit à parler de Napoléon, et Julie, c'était le nom de Mlle +Karaguine, s'adressant au jeune Rostow: + +«Je regrette, lui dit-elle, que vous n'ayez pas été jeudi chez les +Argharow. Je me suis ennuyée sans vous,» murmura-t-elle tendrement. + +Le jeune homme, très flatté, se rapprocha d'elle, et il s'ensuivit un +aparté plein de coquetterie, qui lui fit oublier la jalousie de Sonia, +tandis que la pauvre petite, toute rouge et toute frémissante, +s'efforçait de sourire. Au milieu de l'entretien il se tourna vers elle, +et Sonia, lui répondant par un regard à la fois passionné et irrité, +quitta la chambre, ayant beaucoup de peine à retenir ses larmes. + +Toute la vivacité de Nicolas disparut comme par enchantement, et, +profitant du premier moment favorable, il s'éloigna à sa recherche, la +figure bouleversée. + +«Les secrets de cette jeunesse sont cousus de fil blanc,» dit la +princesse Droubetzkoï en le suivant des yeux... «cousinage, dangereux +voisinage[8]««Oui,» reprit la comtesse, après l'éclipse de ce rayon de +soleil et de vie apporté par toute cette jeunesse.... + +Et répondant elle-même à une question que personne ne lui avait +adressée, mais qui la préoccupait constamment: + +«Que de soucis, que de souffrances avant de pouvoir en jouir!... et +maintenant je tremble plus que je ne me réjouis. J'ai peur, toujours +peur! C'est justement l'âge le plus dangereux pour les filles comme pour +les garçons. + +--Tout dépend de l'éducation! + +--Vous avez parfaitement raison; j'ai été, Dieu merci, l'amie de mes +enfants, et ils me donnent jusqu'à présent toute leur +confiance,--répondit la comtesse; elle nourrissait à cet égard les +illusions de beaucoup de parents qui s'imaginent connaître les secrets +de leurs enfants.--Je sais que mes filles n'auront rien de caché pour +moi, et que si Nicolas fait des folies,--un garçon y est toujours plus +ou moins obligé,--il ne se conduira pas comme ces messieurs de +Pétersbourg. + +--Ce sont de bons enfants,--dit le comte, dont le grand moyen pour +trancher les questions compliquées était de trouver tout parfait.--Que +faire? il a voulu être hussard.... Que voulez-vous, ma chère? + +--Quelle charmante petite créature que votre cadette, un véritable +vif-argent. + +--Oui, elle me ressemble, reprit naïvement le père, et quelle voix! Bien +qu'elle soit ma fille, je suis forcé d'être juste; ce sera une véritable +cantatrice, une seconde Salomoni! Nous avons pris un Italien pour lui +donner des leçons. + +--N'est-ce pas trop tôt? À son âge, cela peut lui gâter la voix. + +--Mais pourquoi donc serait-ce trop tôt? Nos mères se mariaient bien à +douze ou treize ans. + +--Savez-vous qu'elle est déjà amoureuse de Boris! Qu'en pensez-vous?» +dit la comtesse en souriant et en échangeant un regard avec son amie la +princesse A. Mikhaïlovna. + +Et comme si elle répondait ensuite à ses propres pensées, elle ajouta: + +«Si je la tenais sévèrement, si je lui défendais de le voir, Dieu sait +ce qu'il en adviendrait (elle voulait dire sans doute par là qu'ils +s'embrasseraient en cachette): tandis que maintenant je sais tout ce +qu'ils se disent; elle vient elle-même me le conter tous les soirs. Je +la gâte, c'est possible, mais cela vaut mieux, croyez-moi.... Quant à +ma fille aînée, elle a été élevée très sévèrement. + +--Ah! c'est bien vrai, j'ai été élevée tout autrement,» dit la jeune +comtesse Véra en souriant. + +Mais par malheur son sourire ne l'embellissait pas, car, au contraire de +ce qui a lieu d'habitude, il donnait à sa figure une expression +désagréable et affectée. Cependant elle était plutôt belle, assez +intelligente, instruite, elle avait la voix agréable, et ce qu'elle +venait de dire était parfaitement juste; pourtant, chose étrange, tous +se regardèrent, étonnés et embarrassés. + +«On tâche toujours de mieux réussir avec les aînés et d'en faire quelque +chose d'extraordinaire, dit Mme Karaguine. + +--Il faut avouer, reprit le comte, que la comtesse a voulu atteindre +l'impossible avec Véra; mais, après tout, elle a réussi, et parfaitement +réussi,» ajouta-t-il, en lançant à sa fille un coup d'oeil approbateur. + +Mme Karaguine se décida enfin à faire ses adieux, en promettant de +revenir dîner. + +«Quelle sotte! s'écria la comtesse après l'avoir reconduite, je croyais +qu'elle ne s'en irait jamais!» + + +XIII + + +Natacha s'était arrêtée, dans sa fuite, à l'entrée de la serre; là elle +attendit Boris, tout en prêtant l'oreille à la conversation du salon. À +la fin, perdant patience et frappant du pied, elle était sur le point de +pleurer, lorsqu'elle entendit le jeune homme, qui arrivait sans se +presser le moins du monde. Elle n'eut que le temps de se jeter derrière +les caisses d'arbustes. Une fois dans la serre, Boris regarda autour de +lui et, secouant un léger grain de poussière de dessus sa manche, il +s'approcha de la glace pour y mirer sa jolie figure. Natacha suivait +avec curiosité tous ses mouvements: elle le vit sourire et se diriger +vers la porte opposée; alors elle eut la pensée de l'appeler: + +«Non, se dit-elle, qu'il me cherche!» + +À peine avait-il disparu, que Sonia, tout en pleurs et les joues en feu, +se précipita dans la serre. Natacha allait s'élancer vers elle, mais le +plaisir de rester invisible et d'observer, ce qui se passait, comme dans +les contes de fées, la retint immobile. Sonia se parlait à elle-même +tout bas, les yeux fixés sur la porte du salon. Nicolas entra. + +«Sonia, qu'as-tu? Est-ce possible? lui cria-t-il en courant à elle. + +--Rien, je n'ai rien, laissez-moi!...» + +Et elle fondit en larmes. + +«Mais non, je sais ce que c'est! + +--Eh bien! si vous le savez, tant mieux pour vous, allez la rejoindre. + +--Sonia, un mot! Peut-on se tourmenter ainsi et me tourmenter moi, pour +une chimère,» lui dit-il en lui prenant la main. + +Sonia pleurait sans retirer sa main. Natacha, clouée à sa place, +retenait sa respiration; ses yeux brillaient. + +«Qu'est-ce qui va se passer? pensa-t-elle. + +--Sonia, le monde entier n'est rien pour moi: toi seule tu es tout, et +je te le prouverai! + +--Je n'aime pas que tu parles à... dit Sonia. + +--Eh bien! je ne le ferai plus, pardonne-moi!...» + +Et, l'attirant à lui, il l'embrassa. + +«Ah! voilà qui est bien!» se dit Natacha. + +Nicolas et Sonia quittèrent la serre; elle les suivit à distance jusqu'à +la porte et appela Boris. + +«Boris, venez ici, dit-elle d'un air important et mystérieux. J'ai à +vous dire quelque chose. Ici, ici!...» + +Et elle l'amena jusqu'à sa cachette entre les fleurs. Boris obéissait en +souriant: + +«Qu'avez-vous à me dire?» + +Elle se troubla, regarda autour d'elle, et, ayant aperçu sa poupée qui +gisait abandonnée sur une des caisses, elle s'en empara et la lui +présenta: + +«Embrassez ma poupée!» + +Boris ne bougeait pas et regardait sa petite figure animée et souriante. + +«Vous ne le voulez pas? Eh bien, venez, par ici...» + +Et, l'entraînant tout au milieu des arbres, elle jeta sa poupée. + +«Plus près, plus près!» dit-elle en saisissant tout à coup le jeune +homme par son uniforme. + +Et, rougissante d'émotion et prête à pleurer, elle murmura: + +«Et moi, m'embrasserez-vous?» + +Boris devint pourpre. + +«Comme vous êtes étrange!» lui dit-il. + +Et il se penchait indécis au-dessus d'elle. + +S'élançant d'un bond sur une des caisses, elle entoura de ses deux +petits bras nus et grêles le cou de son compagnon, et, rejetant ses +cheveux en arrière, elle lui appliqua un baiser sur les lèvres; puis, +s'échappant aussitôt et se glissant rapidement à travers les plantes, +elle s'arrêta de l'autre côté, la tête penchée. + +«Natacha, je vous aime, vous le savez bien, mais.... + +--Êtes-vous amoureux de moi? + +--Oui, je le suis. Mais, je vous en prie, ne recommençons plus..., ce +que nous venons de faire.... Encore quatre ans... alors je demanderai +votre main...» + +Natacha se mit à réfléchir. + +«Treize, quatorze, quinze, seize, dit-elle en comptant sur ses doigts. +Bien, c'est convenu!...» + +Et un sourire de confiance et de satisfaction éclaira son petit visage. + +«C'est convenu! reprit Boris. + +--Pour toujours, à la vie à la mort!» s'écria la fillette en lui prenant +le bras et en l'emmenant, heureuse et tranquille, dans le grand salon. + + +XIV + + +La comtesse, qui s'était sentie fatiguée, avait fait fermer sa porte et +donné ordre au suisse d'inviter à dîner tous ceux qui viendraient +apporter leurs félicitations. Elle désirait aussi causer en tête-à-tête +avec son amie d'enfance, la princesse Droubetzkoï, qui était revenue +depuis peu de Pétersbourg. + +«Je serai franche avec toi, lui dit-elle en rapprochant son fauteuil de +celui de la comtesse: il nous reste, hélas! si peu de vieux amis, que +ton amitié m'est doublement précieuse.» + +Et, jetant un regard sur Véra, elle se tut. + +La comtesse lui serra tendrement la main. + +«Véra, vous ne comprenez donc rien?» + +Elle aimait peu sa fille, et c'était facile à voir. + +«Tu ne comprends donc pas que tu es de trop ici. Va rejoindre tes +soeurs. + +--Si vous me l'aviez dit plus tôt, maman,--répondit la belle Véra avec +un certain dédain, mais sans paraître toutefois offensée,--je serais +déjà partie...» + +Et elle passa dans la grande salle, où elle aperçut deux couples assis, +chacun devant une fenêtre et qui semblaient se faire pendants l'un à +l'autre. + +Elle s'arrêta un moment pour les regarder d'un air moqueur. Nicolas, à +côté de Sonia, lui copiait des vers, les premiers de sa composition. +Boris et Natacha causaient à voix basse; ils se turent à l'approche de +Véra. Les deux petites filles avaient un air joyeux et coupable qui +trahissait leur amour; c'était charmant et comique tout à la fois, mais +Véra ne trouvait cela ni charmant ni comique. + +«Combien de fois ne vous ai-je pas prié de ne jamais toucher aux objets +qui m'appartiennent! Vous avez une chambre à vous.» + +Et là-dessus elle prit l'encrier des mains de Nicolas. + +«Un instant, un instant, dit Nicolas en trempant sa plume dans +l'encrier. + +--Vous ne faites jamais rien à propos: tout à l'heure, vous êtes entrés +comme des fous dans le salon, et vous nous avez tous scandalisés.» En +dépit, ou peut-être à cause de la vérité de sa remarque, personne ne +souffla mot, mais il y eut entre les quatre coupables un rapide échange +de regards. Véra, son encrier à la main, hésitait à s'éloigner. + +«Et quels secrets pouvez-vous bien avoir à vos âges? C'est ridicule, et +ce ne sont que des folies! + +--Mais que t'importe, Véra? dit avec douceur Natacha, qui se sentait ce +jour-là meilleure que d'habitude et mieux disposée pour les autres. + +--C'est absurde! J'ai honte pour vous! Quels sont vos secrets, je vous +prie? + +--Chacun a les siens, et nous te laissons en repos, toi et Berg, reprit +Natacha en s'échauffant. + +--Il est facile de me laisser tranquille, puisque je ne fais rien de +blâmable. Mais, quant à toi, je dirai à maman comment tu te conduis avec +Boris. + +--Natalie Ilinischna se conduit très bien avec moi, je n'ai pas à m'en +plaindre. + +--Finissez, Boris; vous êtes un vrai diplomate!» + +Ce mot «diplomate», très usité parmi ces enfants, avait dans leur argot +une signification toute particulière. + +«C'est insupportable, dit Natacha, irritée et blessée. Pourquoi +s'accroche-t-elle à moi? Tu ne nous comprendras jamais, car tu n'as +jamais aimé personne; tu n'as pas de coeur, tu es Mme de Genlis, et +voilà tout (ce sobriquet, inventé par Nicolas, passait pour fort +injurieux); ton seul plaisir est de causer de l'ennui aux autres: tu +n'as qu'à faire la coquette avec Berg tant que tu voudras. + +--Ce qui est certain, c'est que je ne cours pas après un jeune homme +devant le monde, et.... + +--Très bien, s'écria Nicolas, tu as atteint ton but, tu nous as dérangés +pour nous dire à tous des sottises; allons-nous-en, sauvons-nous dans la +chambre d'étude!...» + +Aussitôt tous les quatre se levèrent et disparurent comme une nichée +d'oiseaux effarouchés. + +«C'est à moi au contraire que vous en avez dit,» s'écria Véra, tandis +que les quatre voix répétaient gaiement en choeur derrière la porte: + +«Mme de Genlis! Mme de Genlis!» + +Sans se préoccuper de ce sobriquet, Véra s'approcha de la glace pour +arranger son écharpe et sa coiffure, et la vue de son beau visage lui +rendit son impassibilité habituelle. + +Dans le salon, la conversation était des plus intimes entre les deux +amies. + +«Ah! chère, disait la comtesse, tout n'est pas rose dans ma vie; je vois +très bien, au train dont vont les choses, que nous n'en avons pas pour +longtemps; toute notre fortune y passera! À qui la faute? À sa bonté et +au club! À la campagne même, il n'a point de repos... toujours des +spectacles, des chasses, que sais-je enfin? Mais à quoi sert d'en +parler? Raconte-moi plutôt ce que tu as fait. Vraiment, je t'admire: +comment peux-tu courir ainsi la poste à ton âge, aller à Moscou, à +Pétersbourg, chez tous les ministres, chez tous les gros bonnets et +savoir t'y prendre avec chacun? Voyons, comment y es-tu parvenue? C'est +merveilleux; quant à moi, je n'y entends rien! + +--Ah! ma chère âme, que Dieu te préserve de jamais savoir par expérience +ce que c'est que de rester veuve, sans appui, avec un fils qu'on aime à +la folie! On se soumet à tout pour lui! Mon procès a été une dure école! +Lorsque j'avais besoin de voir un de ces gros bonnets, j'écrivais ceci: +«La princesse une telle désire voir un tel,» et j'allais moi-même en +voiture de louage une fois, deux fois, quatre fois, jusqu'à ce que +j'eusse obtenu ce qu'il me fallait, et ce que l'on pensait de moi +m'était complètement indifférent. + +--À qui donc t'es-tu adressée pour Boris? Car enfin le voilà officier +dans la garde, tandis que Nicolas n'est que «junker». Personne ne s'est +remué pour lui. À qui donc t'es-tu adressée? + +--Au prince Basile, et il a été très aimable. Il a tout de suite promis +d'en parler à l'Empereur, ajouta vivement la princesse, oubliant les +récentes humiliations qu'elle avait dû subir. + +--A-t-il beaucoup vieilli, le prince Basile? Je ne l'ai pas rencontré +depuis l'époque de nos comédies chez les Roumianzow; il m'aura oubliée, +et pourtant à cette époque-là il me faisait la cour! + +--Il est toujours le même, aimable et galant; les grandeurs ne lui ont +pas tourné la tête! «Je regrette, chère princesse, m'a-t-il dit, de ne +pas avoir à me donner plus de peine; vous n'avez qu'à ordonner.» C'est +vraiment un brave homme et un bon parent. Tu sais, Nathalie, l'amour que +je porte à mon fils; il n'y a rien que je ne sois prête à faire pour son +bonheur. Mais ma position est si difficile, si pénible, et elle a encore +empiré, dit-elle tristement à voix basse. Mon malheureux procès n'avance +guère et me ruine. Je n'ai pas dix kopeks dans ma poche, le croirais-tu? +Et je ne sais comment équiper Boris.» + +Et, tirant son mouchoir, elle se mit à pleurer: + +«J'ai besoin de cinq cents roubles, et je n'ai qu'un seul billet de +vingt-cinq roubles. Ma situation est épouvantable: je n'ai plus +d'espoir que dans le comte Besoukhow. S'il ne consent pas à venir en +aide à son filleul Boris et à lui faire une pension, toutes mes peines +sont perdues.» + +Les yeux de la comtesse étaient devenus humides, et elle paraissait +absorbée dans ses réflexions. + +«Il m'arrive souvent de penser à l'existence solitaire du comte +Besoukhow, reprit la princesse, à sa fortune colossale, et de me +demander--c'est peut-être un péché--pourquoi vit-il? La vie lui est à +charge, tandis que Boris est jeune.... + +--Il lui laissera assurément quelque chose, dit la comtesse. + +--J'en doute, chère amie; ces grands seigneurs millionnaires sont si +égoïstes! Je vais pourtant y aller avec Boris, afin d'expliquer au comte +ce dont il s'agit. Il est maintenant deux heures, dit-elle en se levant, +et vous dînez à quatre... j'aurai le temps.» + +La princesse envoya chercher son fils: + +«Au revoir, mon amie, dit-elle à la comtesse, qui la reconduisit jusqu'à +l'antichambre; souhaite-moi bonne chance. + +--Vous allez voir le comte Cyrille Vladimirovitch, ma chère, lui cria le +comte en sortant de la grande salle? S'il se sent mieux, vous inviterez +Pierre à dîner; il venait chez nous autrefois et dansait avec les +enfants. Faites-le-lui promettre, je vous en prie. Nous verrons si +Tarass se distinguera; il assure que le comte Orlow n'a jamais donné un +dîner pareil à celui qu'il nous prépare.» + + +XV + + +«Mon cher Boris, dit la princesse à son fils, pendant que la voiture +mise à sa disposition par la comtesse Rostow quittait la rue jonchée de +paille et entrait dans la grande cour de l'hôtel Besoukhow, mon cher +Boris, répéta-t-elle en dégageant sa main de dessous son vieux manteau +et en la posant sur celle de son fils avec un mouvement à la fois +caressant et timide, sois aimable, sois prudent. Il est ton parrain, et +ton avenir dépend de lui, ne l'oublie pas. Sois gentil, comme tu sais +l'être quand tu veux. + +--J'aurais voulu, je l'avoue, être sûr de retirer de tout cela autre +chose qu'une humiliation, répondit-il froidement; mais vous avez ma +promesse, et je ferai cela pour vous.» + +Après avoir refusé de se faire annoncer, la mère et le fils entrèrent +dans le vestibule vitré, orné de deux rangées de statues dans des +niches. Le suisse les examina des pieds à la tête, ses yeux +s'arrêtèrent sur le manteau râpé de la mère; alors il leur demanda s'ils +étaient venus pour les jeunes princesses ou pour le comte. En apprenant +que c'était pour ce dernier, il s'empressa de leur déclarer, en dépit +des voitures qui stationnaient devant la porte et dont la présence lui +donnait un démenti, que Son Excellence ne recevait personne, vu +l'extrême gravité de son état. + +«Dans ce cas, partons, dit Boris en français. + +--Mon ami,» reprit sa mère d'un ton suppliant, en lui touchant le bras, +comme si cet attouchement avait le don de le calmer ou de l'exciter à +volonté. + +Boris se tut; sa mère en profita pour s'adresser au suisse d'un ton +larmoyant: «Je sais que le comte est très mal, c'est pour cela que je +suis venue; je suis sa parente, je ne le dérangerai pas... je veux +seulement voir le prince Basile; je sais qu'il est ici; va, je te prie, +nous annoncer.» + +Le suisse tira avec humeur le cordon de la sonnette. + +«La princesse Droubetzkoï se fait annoncer chez le prince Basile,» +cria-t-il à un valet de chambre qui avançait sa tête sous la voûte de +l'escalier. + +La princesse arrangea les plis de sa robe de taffetas teint, en se +regardant dans une grande glace de Venise encadrée dans le mur, et posa +hardiment sa chaussure usée sur les marches tendues d'un riche tapis. + +«Vous me l'avez promis, mon cher,» répéta-t-elle à son fils, en +l'effleurant de la main pour l'encourager. + +Boris la suivit tranquillement, les yeux baissés, et tous deux entrèrent +dans la salle que l'on devait traverser pour arriver chez le prince +Basile. + +Au moment où ils allaient demander leur chemin à un vieux valet de +chambre qui s'était levé à leur approche, une des nombreuses portes qui +donnaient dans cette pièce s'ouvrit et laissa passer le prince Basile en +douillette de velours fourrée et ornée d'une seule décoration, ce qui +était ordinairement chez lui l'indice d'une toilette négligée. Le prince +reconduisait un beau garçon à cheveux noirs. C'était le docteur Lorrain. + +«Est-ce bien certain? + +--_Errare humanum est_, mon prince, répondit le docteur en grasseyant et +en prononçant le latin à la française. + +--C'est bien, c'est bien,» dit le prince Basile, qui, ayant remarqué la +princesse Droubetzkoï et son fils, congédia le médecin en le saluant de +la tête. + +Alors il s'approcha d'eux en silence et les interrogea du regard. Boris +vit l'expression d'une profonde douleur passer aussitôt dans les yeux de +sa mère, et il en sourit à la dérobée. + +«Nous nous retrouvons dans de bien tristes circonstances, mon prince.... +Comment va le cher malade?» dit-elle, en faisant semblant de ne point +remarquer le regard, froid et blessant dirigé sur elle. + +Le prince Basile continua à les regarder en silence, elle et son fils +Boris, sans chercher même à déguiser son étonnement; sans rendre à ce +dernier son salut, il répondit à la princesse par un mouvement de tête +et de lèvres qui indiquait que la situation du malade était désespérée. + +«C'est donc vrai! s'écria-t-elle. Ah! c'est épouvantable, c'est terrible +à penser.... C'est mon fils, ajouta-t-elle; il tenait à vous remercier +en personne.» Nouveau salut de Boris. «Soyez persuadé, mon prince, que +jamais le coeur d'une mère n'oubliera ce que vous avez fait pour son +fils. + +--Je suis heureux, chère Anna Mikhaïlovna, d'avoir pu vous être +agréable,» dit le prince en chiffonnant son jabot. + +Et sa voix et son geste prirent des airs de protection tout autres qu'à +Pétersbourg à la soirée de Mlle Schérer. + +«Faites votre possible pour servir avec zèle et vous rendre digne de.... +Je suis charmé, charmé de... Êtes-vous en congé?» + +Tout cela avait été débité avec la plus parfaite indifférence. + +«J'attends l'ordre du jour, Excellence, pour me rendre à ma nouvelle +destination,» répondit Boris sans se montrer blessé de ce ton sec et +sans témoigner le désir de continuer la conversation. + +Frappé de son air tranquille et discret, le prince le regarda avec +attention: + +«Demeurez-vous avec votre mère? + +--Je demeure chez la comtesse Rostow, Excellence. + +--Chez Élie Rostow, marié à Nathalie Schinchine, dit Anna Mikhaïlovna. + +--Je sais, je sais, reprit le prince de sa voix monotone. Je n'ai jamais +pu comprendre Nathalie! S'être décidée à épouser cet ours mal léché.... +Un personnage stupide, ridicule et, qui plus est, joueur, à ce qu'on +dit. + +--Oui, mais un très brave homme, mon prince, reprit la princesse en +souriant, de manière à faire croire qu'elle partageait son opinion, tout +en défendant le pauvre comte. + +--Que disent les médecins? demanda-t-elle de nouveau en redonnant à sa +figure fatiguée l'expression d'un profond chagrin. + +--Il y a peu d'espoir. + +--J'aurais tant désiré pouvoir encore une fois remercier mon oncle de +toutes ses bontés pour moi et pour Boris. C'est son filleul!» +ajouta-t-elle avec importance, comme si cette nouvelle devait produire +une impression favorable sur le prince Basile. + +Ce dernier se tut et fronça le sourcil. + +Comprenant aussitôt qu'il craignait de trouver en elle un compétiteur +dangereux à la succession du comte Besoukhow, elle s'empressa de le +rassurer: + +«Si ce n'était ma sincère affection et mon dévouement à mon oncle...» + +Ces deux mots «mon oncle» glissaient de ses lèvres avec un mélange +d'assurance et de laisser-aller. + +«Je connais son caractère franc et noble!... mais ici il n'a que ses +nièces auprès de lui; elles sont jeunes...» + +Et elle continua à demi-voix en baissant la tête: + +«A-t-il rempli ses derniers devoirs? Ses instants sont précieux! Il ne +saurait être plus mal, il serait donc indispensable de le préparer. Nous +autres femmes, prince, ajouta-t-elle en souriant avec douceur, nous +savons toujours faire accepter ces choses-là. Il faut absolument que je +le voie, malgré tout ce qu'une telle entrevue peut avoir de pénible pour +moi; mais je suis si habituée à souffrir!» + +Le prince avait compris, comme l'autre fois à la soirée de Mlle Schérer, +qu'il serait impossible de se débarrasser d'Anna Mikhaïlovna. + +«Je craindrais que cette entrevue ne lui fît du mal, chère princesse! +Attendons jusqu'au soir: les médecins comptent sur une crise! + +--Attendre, mon prince, mais ce sont ses derniers instants, pensez qu'il +y va du salut de son âme! Ah! ils sont terribles les devoirs d'un +chrétien!» + +La porte qui communiquait avec les chambres intérieures s'ouvrit à ce +moment, et une des princesses en sortit; sa figure était froide et +revêche, et sa taille, d'une longueur démesurée, jurait par sa +disproportion avec l'ensemble de sa personne. + +«Eh bien, comment est-il? demanda le prince Basile. + +--Toujours de même, et cela ne peut être autrement avec ce bruit, +répondit la demoiselle, en toisant Anna Mikhaïlovna comme une étrangère. + +--Ah! chère, je ne vous reconnaissais pas, s'écria celle-ci avec joie en +s'approchant d'elle. Je viens d'arriver, et je suis accourue pour vous +aider à soigner mon oncle! Combien vous avez dû souffrir!» ajouta-t-elle +en levant les yeux au ciel. + +La jeune princesse tourna sur ses talons et sortit sans dire un mot. + +Anna Mikhaïlovna ôta ses gants, et, s'établissant dans un fauteuil comme +dans un retranchement conquis, elle engagea le prince à s'asseoir à ses +côtés. + +«Boris, je vais aller chez le comte, chez mon oncle; toi, mon ami, en +attendant, va chez Pierre, et fais-lui part de l'invitation des Rostow. +Ils l'invitent à dîner, tu sais?... Mais il n'ira pas, je crois, +dit-elle en se tournant vers le prince Basile. + +--Pourquoi pas? reprit celui-ci avec une mauvaise humeur bien visible; +je serai très content que vous me débarrassiez de ce jeune homme. Il +s'est installé ici, et le comte n'a pas demandé une seule fois à le +voir.» + +Il haussa les épaules et sonna. Un valet de chambre parut et fut chargé +de conduire Boris chez Pierre Kirilovitch en prenant par un autre +escalier. + + +XVI + + +C'était la vérité. Pierre n'avait pas eu le loisir de se choisir encore +une carrière, par suite de son renvoi de Pétersbourg à Moscou pour ses +folies tapageuses. L'histoire racontée chez les Rostow était +authentique. Il avait, de concert avec ses camarades, attaché l'officier +de police sur le dos de l'ourson! + +De retour depuis peu de jours, il s'était arrêté chez son père, comme +d'habitude. Il supposait avec raison que son aventure devait être connue +et que l'entourage féminin du comte, toujours hostile à son égard, ne +manquerait pas de le monter contre lui. Malgré tout, il se rendit le +jour même de son arrivée dans l'appartement de son père et s'arrêta, +chemin faisant, dans le salon où se tenaient habituellement les +princesses, pour leur dire bonjour. Deux d'entre elles faisaient de la +tapisserie à un grand métier, tandis que la troisième, l'aînée, leur +faisait une lecture à haute voix. + +Son maintien était sévère, sa personne soignée, mais la longueur de son +buste sautait aux yeux: c'était celle qui avait feint d'ignorer la +présence d'Anna Mikhaïlovna. Les cadettes, toutes deux fort jolies, ne +se distinguaient l'une de l'autre que par un grain de beauté, qui était +placé chez l'une juste au-dessus de la lèvre et qui la rendait fort +séduisante. Pierre fut reçu comme un pestiféré. L'aînée interrompit sa +lecture et fixa sur lui en silence des regards effrayés; la seconde, +celle qui était privée du grain de beauté, suivit son exemple; la +troisième, moqueuse et gaie, se pencha sur son ouvrage pour cacher de +son mieux le sourire provoqué par la scène qui allait se jouer et +qu'elle prévoyait. Elle piqua son aiguille dans le canevas et fit +semblant d'examiner le dessin, en étouffant un éclat de rire. + +«Bonjour, ma cousine, dit Pierre, vous ne me reconnaissez pas? + +--Je ne vous reconnais que trop bien, trop bien! + +--Comment va le comte? Puis-je le voir? demanda Pierre avec sa gaucherie +habituelle, mais sans témoigner d'embarras. + +--Le comte souffre moralement et physiquement, et vous avez pris soin +d'augmenter chez lui les souffrances de l'âme. + +--Puis-je voir le comte? répéta Pierre. + +--Oh! si vous voulez le tuer, le tuer définitivement, oui, vous le +pouvez. Olga, va voir si le bouillon est prêt pour l'oncle; c'est le +moment,» ajouta-t-elle, pour faire comprendre à Pierre qu'elles étaient +uniquement occupées à soigner leur oncle, tandis que lui, il ne pensait +évidemment qu'à lui être désagréable. + +Olga sortit. Pierre attendit un instant, et, après avoir examiné les +deux soeurs: + +«Si c'est ainsi, dit-il en les saluant, je retourne chez moi, et vous me +ferez savoir quand ce sera possible.» + +Il s'en alla, et la petite princesse au grain de beauté accompagna sa +retraite d'un long éclat de rire. + +Le prince Basile arriva le lendemain et s'installa dans la maison du +comte. Il fit venir Pierre: + +«Mon cher, lui dit-il, si vous vous conduisez ici comme à Pétersbourg, +vous finirez très mal: c'est tout ce que je puis vous dire. Le comte +est dangereusement malade; il est inutile que vous le voyiez.» + +À partir de ce moment, on ne s'inquiéta plus de Pierre, qui passait ses +journées tout seul dans sa chambre du second étage. + +Lorsque Boris entra chez lui, Pierre marchait à grands pas, s'arrêtait +dans les coins de l'appartement, menaçant la muraille de son poing +fermé, comme s'il voulait percer d'un coup d'épée un ennemi invisible, +lançant des regards furieux par-dessus ses lunettes et recommençant sa +promenade en haussant les épaules avec force gestes et paroles +entrecoupées. + +«L'Angleterre a vécu! disait-il en fronçant les sourcils et en dirigeant +son index vers un personnage imaginaire. M. Pitt, traître à la nation et +au droit des gens, est condamné à...» + +Il n'eut pas le temps de prononcer l'arrêt dicté par Napoléon, +représenté en ce moment par Pierre. Il avait déjà traversé la Manche et +pris Londres d'assaut, lorsqu'il vit entrer un jeune et charmant +officier, à la tournure élégante. Il s'arrêta court. Pierre avait laissé +Boris âgé de quatorze ans et ne se le rappelait plus; malgré cela, il +lui tendit la main en lui souriant amicalement, par suite de sa +bienveillance naturelle. + +«Vous ne m'avez pas oublié? dit Boris, répondant à ce sourire. Je suis +venu avec ma mère voir le comte, mais on dit qu'il est malade. + +--Oui, on le dit; on ne lui laisse pas une minute de repos,» reprit +Pierre, qui se demandait à part lui quel était ce jeune homme. + +Boris voyait bien qu'il ne le reconnaissait pas; mais, trouvant qu'il +était inutile de se nommer et n'éprouvant d'ailleurs aucun embarras, il +le regardait dans le blanc des yeux. + +«Le comte Rostow vous invite à venir dîner chez lui aujourd'hui, dit-il +après un silence prolongé, qui commençait à devenir pénible pour Pierre. + +--Ah! le comte Rostow, s'écria Pierre joyeusement; alors vous êtes son +fils Élie. Figurez-vous que je ne vous reconnaissais pas. Vous +rappelez-vous nos promenades aux montagnes des Oiseaux en compagnie de +Mme Jacquot, il y a de cela longtemps? + +--Vous vous trompez, reprit Boris sans se presser et en souriant d'un +air assuré et moqueur. Je suis Boris, le fils de la princesse +Droubetzkoï. Le comte Rostow s'appelle Élie et son fils Nicolas, et je +n'ai jamais connu de Mme Jacquot.» + +Pierre secoua la tête et promena ses mains autour de lui, comme s'il +voulait chasser des cousins ou des abeilles. + +«Ah! Dieu! est-ce possible? J'aurai tout confondu; j'ai tant de parents +à Moscou.... Vous êtes Boris,... oui, c'est bien cela... enfin c'est +débrouillé! Voyons, que pensez-vous de l'expédition de Boulogne? Les +Anglais auront du fil à retordre, si Napoléon parvient seulement à +traverser le détroit. Je crois l'entreprise possible,... pourvu que +Villeneuve se conduise bien.» + +Boris, qui ne lisait pas les journaux, ne savait rien de l'expédition et +entendait prononcer le nom de Villeneuve pour la première fois. + +«Ici, à Moscou, les dîners et les commérages nous occupent bien +autrement que la politique, répondit-il d'un air toujours moqueur: je +n'en sais absolument rien et je n'y pense jamais! Il n'est question en +ville que de vous et du comte.» + +Pierre sourit de son bon sourire, tout en ayant l'air de craindre que +son interlocuteur ne laissât échapper quelque parole indiscrète; mais +Boris s'exprimait d'un ton sec et précis sans le quitter des yeux. + +«Moscou n'a pas autre chose à faire; chacun veut savoir à qui le comte +léguera sa fortune, et qui sait s'il ne nous enterrera pas tous? Pour +ma part, je le lui souhaite de tout coeur! + +--Oui, c'est très pénible, très pénible, balbutia Pierre, qui continuait +à redouter une question délicate pour lui. + +--Et vous devez croire, reprit Boris en rougissant légèrement, mais en +conservant son maintien réservé, que chacun cherche également à obtenir +une obole du millionnaire.... + +--Nous y voilà! pensa Pierre. + +--Et je tiens justement à vous dire, pour éviter tout malentendu, que +vous vous tromperiez singulièrement en nous mettant, ma mère et moi, au +nombre de ces gens-là. Votre père est très riche, tandis que nous sommes +très pauvres; c'est pourquoi je ne l'ai jamais considéré comme un +parent. Ni ma mère, ni moi, ne lui demanderons rien et n'accepterons +jamais rien de lui!» + +Pierre fut quelque temps avant de comprendre; tout à coup il saisit +vivement, et gauchement comme toujours, la main de Boris, et rougissant +de confusion et de honte: + +«Est-ce possible? s'écria-t-il, peut-on croire que je... ou que +d'autres...? + +--Je suis bien aise de vous l'avoir dit; excusez-moi. Si cela vous a +été désagréable, je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, continua +Boris en rassurant Pierre, car les rôles étaient intervertis. J'ai pour +principe d'être franc.... Mais que dois-je répondre? Viendrez-vous dîner +chez les Rostow?...» + +Et Boris, s'étant ainsi délivré d'un lourd fardeau et tiré d'une fausse +situation en les passant à un autre, était redevenu charmant comme +d'habitude. + +«Écoutez-moi, dit Pierre tranquillisé, vous êtes un homme étonnant. Ce +que vous venez de faire est bien, très bien! Vous ne méconnaissez pas, +c'est naturel... il y a si longtemps que nous ne nous étions vus... +encore enfants.... Donc, vous auriez pu supposer... je vous comprends +très bien; je ne l'aurais pas fait, je n'en aurais pas eu le courage, +mais tout de même c'est parfait. Je suis enchanté d'avoir fait votre +connaissance. C'est vraiment étrange, ajouta-t-il en souriant après un +moment de silence, vous avez pu supposer que je... et il se mit à +rire.--Enfin nous nous connaîtrons mieux, n'est-ce pas? je vous en +prie...» et il lui serra la main. Savez-vous que je n'ai pas vu le +comte? Il ne m'a pas fait demander... il me fait de la peine comme +homme, mais que faire?... Ainsi, vous croyez sérieusement que Napoléon +aura le temps de faire passer la mer à son armée?» + +Et Pierre se mit à développer les avantages et les désavantages de +l'expédition de Boulogne. + +Il en était là lorsqu'un domestique vint prévenir Boris que sa mère +montait en voiture; il prit congé de Pierre, qui lui promit, en lui +serrant amicalement la main, d'aller dîner chez les Rostow. Il se +promena longtemps encore dans sa chambre, mais cette fois sans +s'escrimer contre des ennemis imaginaires; il souriait et se sentait +pris, sans doute à cause de sa grande jeunesse et de son complet +isolement, d'une tendresse sans cause pour ce jeune homme intelligent et +sympathique, et bien décidé à faire plus ample connaissance avec lui. + +Le prince Basile reconduisait la princesse, qui cachait dans son +mouchoir son visage baigné de larmes. + +«C'est affreux, c'est affreux, murmurait-elle, mais malgré tout je +remplirai mon devoir jusqu'au bout. Je reviendrai pour le veiller; on ne +peut pas le laisser ainsi..., chaque seconde est précieuse. Je ne +comprends pas ce que ses nièces attendent. Dieu aidant, je trouverai +peut-être moyen de le préparer.... Adieu, mon prince, que le bon Dieu +vous soutienne! + +--Adieu, ma chère,» répondit négligemment le prince Basile. + +«Ah! son état est terrible, dit la mère à son fils, à peine assise dans +sa voiture; il ne reconnaît personne. + +--Je ne puis, ma mère, me rendre compte de la nature de ses rapports +avec Pierre. + +--Le testament dévoilera tout, mon ami, et notre sort en dépendra +également. + +--Mais qu'est-ce qui vous fait supposer qu'il nous laissera quelque +chose? + +--Ah! mon enfant, il est si riche, et nous sommes si pauvres! + +--Cette raison ne me paraît pas suffisante, je vous l'avoue, maman.... + +--Mon Dieu, mon Dieu, qu'il est malade!» répétait la princesse. + + +XVII + + +Lorsque Anna Mikhaïlovna et son fils avaient quitté la comtesse Rostow +pour faire leur visite, ils l'avaient laissée seule, plongée dans ses +réflexions et essuyant de temps en temps ses yeux pleins de larmes. +Enfin elle sonna. + +«Il me semble, ma bonne, dit-elle en s'adressant d'un ton sévère à la +fille de chambre qui avait tardé à répondre à l'appel, que vous ne +voulez pas faire votre service; c'est bien! je vous chercherai une autre +place!» + +La comtesse avait les nerfs agacés; le chagrin et la pauvreté honteuse +de son amie l'avaient mise de fort mauvaise humeur, ce qui se traduisait +toujours dans son langage par le «vous» et «ma bonne». + +«Pardon, madame, murmura la coupable. + +--Priez le comte de passer chez moi.» + +Le comte arriva bientôt en se dandinant et s'approcha timidement de sa +femme: + +«Oh! ah! ma petite comtesse, quel sauté de gelinottes au madère nous +aurons! Je l'ai goûté, ma chère. Aussi ai-je payé Taraska mille roubles, +et il les vaut.» + +Il s'assit à côté de sa femme, passa une main dans ses cheveux et posa +l'autre sur ses genoux d'un air vainqueur. + +«Que désirez-vous, petite comtesse? + +--Voilà ce que c'est, mon ami; mais quelle est cette tache? lui +dit-elle en posant le doigt sur son gilet. C'est sans doute le sauté de +gelinottes? ajouta-t-elle en souriant. Voyez-vous, cher comte, il me +faut de l'argent.» + +La figure du comte s'allongea. + +«Ah! dit-il, chère petite comtesse!» + +Et il chercha son portefeuille avec agitation. + +«Il m'en faut beaucoup... cinq cents roubles, reprit-elle, en frottant +la tache avec son mouchoir de batiste. + +--À l'instant, à l'instant! hé, qui est là? cria-t-il, avec l'assurance +de l'homme qui sait qu'il sera obéi et qu'on s'élancera tête baissée à +sa voix. Qu'on m'envoie Mitenka!» + +Mitenka était le fils d'un noble et avait été élevé par le comte, qui +lui avait confié le soin de toutes ses affaires; il fit son entrée à pas +lents et mesurés, et s'arrêta respectueusement devant lui. + +«Écoute, mon cher, apporte-moi,--et il hésita,--apporte-moi sept cents +roubles, oui, sept cents roubles; mais fais attention de ne pas me +donner des papiers sales et déchirés comme l'autre fois. J'en veux de +neufs; c'est pour la comtesse. + +--Oui, je t'en prie, Mitenka, qu'ils soient propres, dit la comtesse +avec un soupir. + +--Quand Votre Excellence désire-t-elle les avoir? car vous savez que... +du reste soyez sans inquiétude, se hâta de dire Mitenka, qui voyait +poindre dans la respiration fréquente et pénible du comte le signe +précurseur d'une colère inévitable.... J'avais oublié... vous allez les +recevoir. + +--Très bien, très bien, donne-les à la comtesse. Quel trésor que ce +garçon! dit le comte en le suivant des yeux; rien ne lui est impossible +et c'est là ce qui me plaît, car après tout c'est ainsi que cela doit +être. + +--Ah! l'argent, l'argent, que de maux l'argent cause dans ce monde, et +celui-là me sera bien utile, cher comte. + +--Chacun sait, petite comtesse, que vous êtes terriblement dépensière,» +reprit le comte. Et, après avoir baisé la main de sa femme, il rentra +chez lui. + +La comtesse reçut ses assignats tout neufs, et elle venait de les +recouvrir soigneusement de son mouchoir de poche, lorsque la princesse +Droubetzkoï entra dans sa chambre. + +«Eh bien, mon amie? demanda la comtesse légèrement émue. + +--Ah! quelle terrible situation! Il est méconnaissable et si mal, si +mal! Je ne suis restée qu'un instant, et je n'ai pas dit deux mots. + +--Annette, au nom du ciel, ne me refuse pas,» dit tout à coup la +comtesse en rougissant et avec un air de confusion qui contrastait +singulièrement avec l'expression sévère de sa figure fatiguée. + +Elle retira vivement son mouchoir et présenta le petit paquet à Anna +Mikhaïlovna. Celle-ci devina tout de suite la vérité, et elle se pencha +aussitôt, toute prête à serrer son amie dans ses bras. + +«Voilà pour l'uniforme de Boris!» + +Le moment était venu, et la princesse embrassa son amie en pleurant. +Pourquoi pleuraient-elles toutes deux? Était-ce parce qu'elles se +trouvaient forcées de penser à l'argent, cette question si secondaire +quand on s'aime! ou peut-être songeaient-elles au passé, à leur enfance, +qui avait vu naître leur affection, et à leur jeunesse évanouie? Quoi +qu'il en soit, leurs larmes coulaient, mais c'étaient de douces larmes. + + +XVIII + + +La comtesse Rostow était au salon avec ses filles et un grand nombre +d'invités: Le comte avait emmené les hommes dans son cabinet et leur +faisait les honneurs de sa collection de pipes turques; de temps en +temps il revenait demander à sa femme si Marie Dmitrievna Afrossimow +était arrivée. + +Marie Dmitrievna, surnommée «le terrible dragon», n'avait ni titre ni +fortune, mais son caractère était franc et ouvert, ses manières simples +et naturelles. Elle était connue de la famille impériale; la meilleure +société des deux capitales allait chez elle. On avait beau se moquer +tout bas de son sans-façon et faire circuler les anecdotes les plus +étranges sur son compte, elle inspirait la crainte et le respect. + +On fumait dans le cabinet du comte et l'on causait de la guerre qui +venait d'être officiellement déclarée dans le manifeste au sujet du +recrutement. Personne ne l'avait encore lu, mais chacun savait qu'il +était publié. Le comte, assis sur une ottomane entre deux convives qui +parlaient tout en fumant, ne disait mot, mais inclinait la tête à gauche +et à droite, en les regardant et en les écoutant tour à tour avec un +visible plaisir. + +L'un d'eux portait le costume civil: sa figure ridée, bilieuse, maigre +et rasée de près, accusait un âge voisin de la vieillesse, quoiqu'il +fût mis à la dernière mode; il avait ramené ses pieds sur le divan, avec +le sans-gêne d'un habitué de la maison, et aspirait bruyamment à longs +traits et avec force contorsions, la fumée qui s'échappait d'une +chibouque, dont le bout d'ambre relevait le coin de sa bouche. +Schinchine était un vieux garçon, cousin germain de la comtesse. On le +tenait, dans les salons de Moscou, pour une mauvaise langue. Lorsqu'il +causait, il avait toujours l'air de faire un grand honneur à son +interlocuteur. L'autre convive, jeune officier de la garde, frais et +rose, bien frisé, bien coquet, et tiré à quatre épingles, tenait le bout +de sa chibouque entre les deux lèvres vermeilles de sa jolie bouche, et +laissait doucement échapper la fumée en légères spirales. C'était le +lieutenant Berg, officier au régiment de Séménovsky, qu'il était sur le +point de rejoindre avec Boris: c'était lui que Natacha avait appelé «le +fiancé» de la comtesse Véra. Le comte continuait à prêter une oreille +attentive, car jouer au boston et suivre la conversation de deux +bavards, quand il avait l'heureuse fortune d'en avoir deux sous la main, +étaient ses occupations favorites. + +«Comment arrangez-vous tout cela, mon cher, mon très honorable Alphonse +Karlovitch?» disait Schinchine avec ironie; il mêlait, ce qui donnait un +certain piquant à sa conversation, les expressions russes les plus +familières aux phrases françaises les plus choisies. + +«Vous comptez donc vous faire des rentes sur l'État avec votre +compagnie, et en tirer un petit revenu? + +--Non, Pierre Nicolaïévitch, je tiens seulement à prouver que les +avantages sont bien moins considérables dans la cavalerie que dans +l'infanterie. Mais vous allez du reste juger de ma position...» + +Berg parlait toujours d'une façon précise, tranquille et polie; sa +conversation n'avait jamais d'autre objet que lui-même, et tant qu'un +entretien ne lui offrait pas d'intérêt personnel, son silence pouvait se +prolonger indéfiniment sans lui faire éprouver et sans faire éprouver +aux autres le moindre embarras; mais, à la première occasion favorable, +il se mettait en avant avec une satisfaction visible. + +«Voici ma situation, Pierre Nicolaïévitch.... Si je servais dans la +cavalerie, même comme lieutenant, je n'aurais pas plus de 200 roubles +par trimestre; à présent j'en ai 230...» + +Et Berg sourit agréablement en regardant Schinchine et le comte avec une +tranquille assurance, comme si sa carrière et ses succès devaient être +le but suprême des désirs de chacun. + +«Et puis, dans la garde je suis en vue, et les vacances y sont plus +fréquentes que dans l'infanterie. Vous devez comprendre que 230 roubles +ne pouvaient me suffire, car je fais des économies, et j'envoie de +l'argent à mon père, continua Berg en lançant une bouffée de fumée. + +--Le calcul est juste: «l'Allemand moud son blé sur le dos de sa hache,» +comme dit le proverbe...» + +Et Schinchine fit passer le tuyau de sa chibouque dans le coin opposé de +sa bouche en jetant un coup d'oeil au comte, qui éclata de rire. Le +reste de la société, voyant Schinchine en train de parler, fit cercle +autour d'eux. Berg, qui ne remarquait jamais la moquerie dont il pouvait +être l'objet, continua à énumérer les avantages qu'il s'était assurés en +passant dans la garde: premièrement un rang de plus que ses camarades; +puis, en temps de guerre, le chef d'escadron pouvait fort bien être tué, +et alors lui, comme le plus ancien, le remplacerait d'autant plus +facilement qu'on l'aimait beaucoup au régiment, et que son papa était +très fier de lui. Il contait avec délices ses petites histoires, sans +paraître se douter qu'il pût y avoir des intérêts plus graves que les +siens, et il y avait dans l'expression naïve de son jeune égoïsme une +telle ingénuité, que l'auditoire en était désarmé. + +«Enfin, mon cher, que vous soyez dans l'infanterie ou dans la cavalerie, +vous ferez votre chemin, je vous en réponds,» dit Schinchine en lui +tapant sur l'épaule et en posant ses pieds, par terre. + +Berg sourit avec satisfaction et suivit le comte, qui passa au salon +avec toute la société. + +C'était le moment qui précède l'annonce du dîner, ce moment où personne +ne tient à engager une conversation, dans l'attente de la zakouska[9]. +Cependant la politesse vous y oblige, ne fût-ce que pour déguiser votre +impatience. Les maîtres de la maison regardent la porte de la salle à +manger et échangent entre eux des coups d'oeil désespérés. De leur côté, +les invités, qui surprennent au passage ces signes non équivoques +d'impatience, se creusent la tête pour deviner quelle peut être la +personne ou la chose attendue: est-ce un parent en retard, ou est-ce le +potage? + +Pierre venait seulement d'arriver, et s'était gauchement assis dans le +premier fauteuil venu qui lui avait barré le chemin du milieu du salon. +La comtesse se donnait toute la peine imaginable pour le faire parler, +mais n'en obtenait que des monosyllabes, pendant qu'à travers ses +lunettes il regardait autour de lui, en ayant l'air de chercher +quelqu'un. On le trouvait sans doute fort gênant, mais il était le seul +à ne pas s'en apercevoir. Chacun connaissait plus ou moins son histoire +de l'ours, et cet homme gros, grand et robuste excitait la curiosité +générale; on se demandait avec étonnement comment un être aussi lourd, +aussi indolent, avait pu faire une pareille plaisanterie à l'officier de +police. + +«Vous êtes arrivé depuis peu? lui demanda la comtesse. + +--Oui, madame, répondit-il en regardant à gauche. + +--Vous n'avez pas vu mon mari? + +--Non, madame, dit-il en souriant mal à propos. + +--Vous avez été à Paris il n'y a pas bien longtemps; ce doit être très +intéressant à visiter? + +--Très intéressant.» + +La comtesse jeta un regard à Anna Mikhaïlovna, qui, saisissant au vol +cette prière muette, s'approcha du jeune homme pour animer, s'il était +possible, la conversation; elle lui parla de son père, mais sans plus de +succès, et il continua à ne répondre que par monosyllabes. + +De leur côté, les autres invités échangeaient entre eux des phrases +comme celles-ci: «Les Razoumovsky... cela a été charmant!... Vous êtes +bien bonne... la comtesse Apraxine...» lorsque la comtesse se dirigea +tout à coup vers l'autre salon, et on l'entendit s'écrier: + +«Marie Dmitrievna! + +--Elle-même!...» répondit une voix assez dure. + +Et Marie Dmitrievna parut au même instant. + +À l'exception des vieilles femmes, les dames comme les demoiselles se +levèrent aussitôt. + +Marie Dmitrievna s'était arrêtée sur le seuil de la porte. D'une taille +élevée, forte et hommasse, elle portait haut sa tête à boucles grises, +qui accusait la cinquantaine, et, tout en affectant de rabattre sans se +hâter les larges manches de sa robe, elle enveloppa du regard toute la +société qui l'entourait. + +Marie Dmitrievna parlait toujours russe. + +«Salut cordial à celle que nous fêtons, à elle et à ses enfants! +dit-elle de sa voix forte qui dominait toutes les autres.--Que +deviens-tu, vieux pécheur? dit-elle en s'adressant au comte, qui lui +baisait la main.--Avoue-le, tu t'ennuies à Moscou, il n'y a où lancer +les chiens.... Que faire, mon bon? Voilà! Quand ces petits oiseaux-là +auront grandi,--et elle désignait les jeunes filles,--bon gré mal gré il +faudra leur chercher des fiancés.--Eh bien! mon cosaque, dit Marie +Dmitrievna à Natacha, qu'elle appelait toujours ainsi, en la caressant +de la main pendant que la petite baisait gaiement la sienne,--sans +avoir peur.... Cette fillette est un lutin, je le sais, mais je l'aime!» + +Retirant d'un énorme «ridicule» des boucles d'oreilles en pierres fines, +taillées en poires, elle les donna à la petite fille, toute rayonnante +de joie et de plaisir, et, se retournant ensuite vers Pierre: + +«Hé! hé! mon très cher, viens, viens ici, lui dit-elle d'une voix +qu'elle s'efforçait de rendre douce et engageante; viens ici, mon cher.» + +Et elle relevait ses larges manches d'un air menaçant...: + +«Approche, approche! J'ai été la seule à dire la vérité à ton père, +quand l'occasion s'en présentait; je ne vais pas te la ménager non plus, +c'est Dieu qui l'ordonne.» + +Elle se tut, et chacun attendit ce qui allait se passer après cet exorde +gros d'orage: + +«C'est bien, il n'y a rien à dire, tu es un gentil garçon!... Pendant +que ton père est étendu sur son lit de douleur, tu t'amuses à attacher +un homme de police sur le dos d'un ourson! C'est indécent, mon bonhomme, +c'est indécent! Tu aurais mieux fait d'aller faire la guerre...» + +Puis, lui tournant le dos et présentant sa main au comte, qui retenait à +grand'peine un éclat de rire étouffé: + +«Eh bien, à table, s'écria-t-elle, il en est temps, je crois!» + +Le comte ouvrit la marche, avec Marie Dmitrievna. Venaient ensuite la +comtesse au bras d'un colonel de hussards, personnage à ménager, car il +devait servir de guide à Nicolas et l'emmener au régiment, Anna +Mikhaïlovna avec Schinchine, Berg avec Véra, la souriante Julie +Karaguine avec Nicolas; d'autres couples suivaient à la file tout le +long de la salle, et enfin derrière toute la compagnie, marchant un à un +avec les enfants, les gouverneurs et les gouvernantes. Les domestiques +se précipitèrent sur les chaises, qui furent avancées avec bruit; la +musique éclata dans les galeries du haut, et tout le monde s'assit. Les +sons de l'orchestre ne tardèrent pas à être étouffés par le cliquetis +des couteaux et des fourchettes, par la voix des convives et les allées +et venues des valets de chambre. La comtesse occupait un des bouts de la +longue table avec Marie Dmitrievna à sa droite, et Anna Mikhaïlovna à sa +gauche. Le comte, placé à l'autre bout, avait Schinchine à sa droite et +à sa gauche le colonel; les autres invités du sexe fort s'assirent à +leur fantaisie, et, au milieu de la table, les jeunes gens, Véra, Berg, +Pierre et Boris, faisaient face aux enfants, aux gouverneurs et aux +gouvernantes. + +Le comte jetait par intervalles un regard à sa femme et à son +gigantesque bonnet à noeuds bleus, qu'il apercevait entre les carafes, +les bouteilles et les vases garnis de fruits qui l'en séparaient, et +s'occupait activement, sans s'oublier lui-même, à verser du vin à ses +voisins. À travers les tiges d'ananas qui la cachaient un peu, la +comtesse répondait aux coups d'oeil de son mari, dont le front enluminé +se détachait ostensiblement au milieu des cheveux gris qui +l'entouraient. Le côté des dames gazouillait à l'unisson; du côté des +hommes, les voix s'élevaient de plus en plus, et entre autres celle du +colonel de hussards, qui mangeait et buvait tant et si bien, que sa +figure en était devenue pourpre, et que le comte l'offrait comme +exemple, aux autres dîneurs. Berg expliquait à Véra, avec un tendre +sourire, que l'amour venait du ciel et n'appartenait point à la terre. +Boris nommait une à une, à son nouvel ami Pierre, toutes les personnes +présentes, en échangeant des regards avec Natacha, qui lui faisait +vis-à-vis. Pierre parlait peu, examinait les figures qui lui étaient +inconnues et mangeait à belles dents. Des deux potages qu'on lui avait +présentés, il avait choisi le potage à la tortue, et depuis la +koulibiaka jusqu'au rôti de gelinottes, il n'avait pas laissé passer un +seul plat, ni refusé un seul des vins offerts par le maître d'hôtel, qui +tenait majestueusement la bouteille enveloppée d'une serviette, et qui +lui glissait mystérieusement à l'oreille: + +«Madère sec, vin de Hongrie, vin du Rhin!» + +Il buvait indifféremment dans l'un ou l'autre des quatre verres, aux +armes du comte, placés devant, chaque convive, et il se sentait pris +pour ses voisins d'une bienveillance qui ne faisait qu'augmenter à +chaque rasade. Natacha regardait fixement Boris, comme les fillettes +savent seules le faire quand elles ont une amourette, et surtout +lorsqu'elles viennent d'embrasser pour la première fois le héros de +leurs rêves. Pierre ne faisait nulle attention à elle, et cependant, à +la vue de cette singulière petite fille qui avait des yeux passionnés, +il se sentait pris d'une folle envie de rire. + +Nicolas, qui se trouvait loin de Sonia, et à côté de Julie Karaguine, +causait avec elle en souriant. Sonia souriait aussi, mais la jalousie la +dévorait: elle pâlissait, rougissait tour à tour, et faisait tout son +possible pour deviner ce qu'ils pouvaient se dire. La gouvernante, à +l'air agressif, se tenait sur le qui-vive, toute prête à fondre sur +celui qui oserait attaquer les enfants. Le gouverneur allemand tâchait +de noter dans sa cervelle les mets et les vins qui défilaient devant +lui, pour en faire une description détaillée dans sa première lettre à +sa famille, et il était profondément blessé de ce que le maître d'hôtel +ne faisait nulle attention à lui et ne lui offrait jamais de vin. Il +dissimulait de son mieux, en faisant semblant de ne pas en désirer, et +il aurait bien voulu faire croire que, s'il en avait accepté, ç'aurait +été uniquement pour satisfaire une curiosité de savant. + + +XIX + + +La conversation s'animait de plus en plus du côté des hommes. Le colonel +racontait que le manifeste de la déclaration de guerre était déjà +répandu à Pétersbourg, et que l'exemplaire qu'il en avait eu venait +d'être apporté au général en chef par un courrier. + +«Quelle est la mauvaise étoile qui nous pousse à guerroyer contre +Napoléon? s'écria Schinchine. Il a déjà rabattu le caquet à l'Autriche; +je crains cette fois que ce ne soit notre tour.» + +Le colonel, un robuste et rouge Allemand, bon soldat d'ailleurs et bon +patriote, malgré son origine, s'offensa de ces paroles: + +«Mauvaise étoile! s'écria-t-il en prononçant les mots à sa façon et tout +de travers. Quand c'est l'Empereur, monsieur, qui sait pourquoi nous la +faisons! Il dit dans son manifeste qu'il ne saurait rester indifférent +au danger qui menace la Russie, et que la sécurité de l'empire, la +dignité et la sainteté des _alliances!_...» ajouta-t-il en appuyant +particulièrement sur ce dernier mot, comme si toute l'importance de la +question y était contenue. + +Puis, grâce à une mémoire infaillible et exercée depuis longtemps à +retenir les édits officiels, il se mit à répéter mot à mot les premières +lignes du manifeste: + +«Le seul désir, l'unique et constant but de l'Empereur étant d'établir +en Europe une paix durable, il se décide, afin d'en atteindre la +réalisation, à faire passer dès à présent une partie de l'armée à +l'étranger. Voilà, monsieur, la raison! dit-il, en vidant son verre avec +lenteur et en sollicitant du regard l'approbation du comte. + +--Connaissez-vous le proverbe: «Jérémie, Jérémie, reste chez toi, et +veille à tes fuseaux!» repartit ironiquement Schinchine. Cela nous va +comme un gant. Quand on pense que même Souvorow a été battu à plate +couture..., et où sont aujourd'hui, je vous le demande, les Souvorow? +dit-il en passant du russe au français. + +--Nous devons nous battre jusqu'à la dernière goutte de notre sang, +reprit le colonel en frappant du poing sur la table, et mourir pour +notre Empereur! Voilà ce qu'il faut, et surtout raisonner le moins +possible, ajouta-t-il en accentuant le mot «moins» et en se tournant +vers le comte. C'est ainsi que nous raisonnons, nous autres vieux +hussards; et vous, comment raisonnez-vous, jeune homme et jeune hussard? +continua-t-il en s'adressant à Nicolas, qui négligeait sa voisine pour +écouter de toutes ses oreilles. + +--Je suis complètement de votre avis, répondit-il en devenant rouge +comme une pivoine, en tournant les assiettes dans tous les sens et en +déplaçant et replaçant son verre d'un mouvement si brusque et si +désespéré, qu'il faillit le briser. Je suis convaincu que nous devons, +nous autres Russes, vaincre ou mourir!...» + +La phrase n'était pas achevée, qu'il en avait déjà senti tout le +ridicule: c'était pompeux, emphatique et complètement hors de propos. + +«C'est bien beau, ce que vous venez de dire,» lui souffla à l'oreille +Julie en soupirant. Sonia, saisie d'un tremblement nerveux, l'avait +écouté toute rougissante, tandis que Pierre approuvait le discours du +colonel: + +«Voilà qui s'appelle parler, dit-il. + +--Vous êtes, jeune homme, un vrai hussard, reprit le colonel, en +recommençant à frapper sur la table. + +--Hé, là-bas, pourquoi tout ce bruit?...» + +C'était Marie Dmitrievna qui élevait la voix. + +«Pourquoi ces coups de poing? À qui en as-tu? En vérité, tu t'emportes +comme si tu chargeais des Français! + +--Je dis la vérité, lui répondit le hussard. + +--Nous parlons de la guerre, s'écria le comte, car savez-vous, Marie +Dmitrievna, que j'ai un fils qui part pour l'armée? + +--Et moi, j'en ai quatre à l'armée et je ne m'en plains pas; tout se +fait par la volonté de Dieu. On meurt couché «sur son poêle[10]«, et +l'on se tire sain et sauf d'une mêlée, continua Marie Dmitrievna, en +élevant sa forte voix qui résonnait à travers la table.... + +Et la conversation se localisa de nouveau entre les femmes d'un côté, et +les hommes de l'autre. + +«Je te dis que tu ne le demanderas pas, murmurait à Natacha son petit +frère, tu ne le demanderas pas? + +--Et moi, je te dis que je le demanderai,» répondit Natacha.... + +Et la figure tout en feu et avec une audace mutine et résolue, elle se +leva à demi, et invitant Pierre du regard à lui prêter attention: + +«Maman! s'écria-t-elle de sa voix d'enfant, fraîche et sonore. + +--Que veux-tu?» demanda la comtesse effrayée. + +Elle avait deviné une gaminerie, à l'expression de la figure de la +petite fille, et elle la menaça sévèrement du doigt, en hochant la tête +d'un air fâché et mécontent. + +Les conversations cessèrent. + +«Maman, quel plat sucré aurons-nous?» reprit sans hésitation Natacha.... + +Sa mère faisait de vains efforts pour l'arrêter. + +«Cosaque!» cria Marie Dmitrievna, en la menaçant à son tour de l'index. + +Les convives s'entre-regardèrent. Les vieux ne savaient comment prendre +cet incident. + +«Maman, quel plat sucré aurons-nous?» répéta Natacha gaiement, et +parfaitement rassurée sur les suites de son espièglerie. + +Sonia et le gros Pierre étouffaient leurs rires tant bien que mal. + +«Eh bien, tu vois, je l'ai demandé, chuchota Natacha au petit frère et à +Pierre, qu'elle regarda de nouveau. + +--On servira une glace, mais tu n'en auras pas,» dit Marie Dmitrievna. + +Natacha, voyant qu'elle n'avait plus rien à craindre même de la part de +cette dernière, s'adressa à elle encore plus résolument: «Quelle glace? +Je n'aime pas la glace à la crème. + +--Aux carottes, alors? + +--Non, non, quelle glace, Marie Dmitrievna, quelle glace? Je veux le +savoir,» criait-elle toujours plus haut. + +La comtesse et tous les convives éclatèrent de rire. On ne riait pas +autant de la repartie de Marie Dmitrievna que de la hardiesse et de +l'habileté déployées par cette fillette, qui osait ainsi lui tenir tête. + +Natacha se calma lorsqu'on lui eut annoncé une glace à l'ananas. Un +instant après, on versa le champagne; la musique se remit à jouer; le +comte et la petite comtesse s'embrassèrent, les convives se levèrent +pour la féliciter et trinquer avec leurs hôtes, leurs vis-à-vis, leurs +voisins et les enfants. Enfin les domestiques retirèrent vivement les +chaises, et tous les convives, dont le vin et le dîner avaient +légèrement coloré les visages, se remirent en file comme en entrant, et +passèrent dans le même ordre de la salle à manger au salon. + + +XX + + +Les tables de jeu étaient préparées; les parties de boston +s'organisèrent, et les invités se répandirent dans les salons et dans la +bibliothèque. Le comte contemplait un jeu de cartes qu'il avait +disposées en éventail devant lui. C'était l'heure habituelle de sa +sieste: aussi faisait-il son possible pour vaincre le sommeil qui le +gagnait, et il riait à tout propos. La jeunesse, entraînée par la +maîtresse de la maison, s'était groupée autour du piano et de la harpe. +Julie, cédant aux instances générales, exécuta sur ce dernier instrument +un air avec variations, et se joignit ensuite au reste de la société, +pour prier Natacha et Nicolas, dont on connaissait le talent musical, de +chanter quelque chose. Natacha, toute fière d'être traitée en grande +personne, était cependant fort intimidée. + +«Que chanterons-nous? demanda-t-elle. + +--_La Source_, répondit Nicolas. + +--Eh! bien, commençons! Boris, venez ici! Où donc est Sonia?» + +S'apercevant de l'absence de son amie, Natacha s'élança hors de la salle +à sa recherche et courut à la chambre de Sonia. Elle était vide: dans le +salon d'étude, personne! Elle comprit alors que Sonia devait se trouver +sur le banc du corridor. Ce banc était le lieu consacré aux douloureux +épanchements de la jeune génération féminine de la famille Rostow. Il +n'y avait pas à en douter. Sonia s'était effectivement jetée sur le +banc, où elle pleurait à chaudes larmes, dans sa vaporeuse toilette +rose, qu'elle froissait sans y prendre garde; ses petites épaules +décolletées étaient convulsivement secouées par des sanglots, et elle +pressait contre un coussin rayé et sale, propriété de la vieille bonne, +son visage caché dans ses mains. La figure de Natacha, jusque-là si +animée et si joyeuse, perdit son air de fête: ses yeux devinrent fixes, +les veines de son cou se gonflèrent et les coins de sa bouche +s'abaissèrent. + +«Sonia, qu'as-tu? Qu'est-il arrivé? Oh! oh!» s'écria-t-elle. + +Et à la vue des pleurs de Sonia elle se mit, de son côté, à fondre en +larmes. + +Sonia essaya, mais en vain, de relever la tête pour lui répondre. Elle +enfonça davantage sa figure dans le coussin. Natacha s'assit près +d'elle en l'entourant de ses bras, et, parvenant enfin à maîtriser son +émotion, elle se leva à demi en s'essuyant les yeux. + +«Nicolas part dans une semaine, balbutia-t-elle: l'ordre du jour a paru, +il est imprimé; il me l'a dit lui-même. Mais je n'aurais pas pleuré +malgré cela, ajouta-t-elle en montrant un papier qu'elle tenait à la +main et sur lequel Nicolas lui avait écrit des vers. Mais c'est que tu +ne peux pas me comprendre, et personne ne peut comprendre cette belle +âme. Tu es heureuse, toi, je ne t'en veux pas, je t'aime et j'aime +Boris: il est charmant, il n'y aura pas d'obstacles, entre vous; mais +Nicolas est mon cousin et il faudra le métropolitain lui-même pour... +autrement c'est impossible! Et puis si maman (Sonia regardait la +comtesse comme sa mère) trouvait que je suis un empêchement à l'avenir +de Nicolas? Elle dirait que je n'ai pas de coeur, que je suis une +ingrate; et vraiment, Dieu m'est témoin, je l'aime tant, et elle, et +vous tous... excepté pourtant Véra.... Que lui ai-je fait à celle-là +pour que...? Oui, je vous suis si reconnaissante, que j'aurais été +heureuse de vous sacrifier quelque chose, mais je n'ai rien...» + +Et Sonia, ne pouvant se contenir, cacha de nouveau son visage dans le +coussin. On voyait, aux efforts de Natacha pour la calmer, que celle-ci +comprenait toute la gravité du chagrin de son amie. + +«Sonia,» dit-elle. + +Elle avait tout à coup deviné la vérité. + +«Je parie, que Véra t'a parlé après le dîner? Oui, n'est-ce pas? + +--Mais c'est Nicolas qui les a écrits, ces vers, et c'est moi qui ai +copié les autres qu'elle a trouvés sur ma fable et qu'elle menace de +montrer à maman.... Elle m'a dit que j'étais une ingrate, et que maman +ne me permettrait jamais de l'épouser..., qu'il épouserait Julie +Karaguine, et tu as bien vu comme il s'est occupé d'elle toute la +journée; Natacha, pourquoi tout cela?...» + +Et ses larmes recommencèrent de plus belle. Natacha l'attira à elle, +l'embrassa, et la tranquillisa en lui souriant à travers ses pleurs. + +«Sonia, il ne faut pas la croire. Souviens-toi de ce que nous disions à +nous trois avec Nicolas, l'autre soir après le souper. Nous avons décidé +d'avance comment tout se passerait; je ne me rappelle plus comment, mais +je sais que cela devait être très bien et très possible. Le frère de +l'oncle Schinchine a bien épousé sa cousine germaine, et nous ne sommes +cousins qu'au troisième degré. Boris aussi disait que ce ne serait pas +difficile, car je lui ai raconté tout cela, tu sais, et il est si +intelligent, si bon! Ne pleure pas, Sonia, ma petite colombe, ma petite +amie.!...» + +Et elle la couvrait de baisers en riant. + +«Véra est méchante, laissons-la tranquille, mais tout ira bien, et elle +ne dira rien à maman. Nicolas l'annoncera lui-même et il ne pense pas à +Julie...» + +Puis elle lui donna encore un baiser, et Sonia se releva d'un bond, les +yeux tout brillants de nouveau, de joie et d'espérance. C'était bien +véritablement un charmant petit chat, qui semblait guetter le moment +favorable pour retomber doucement sur ses pattes et s'élancer à la +poursuite du peloton avec lequel, comme tous ceux de sa race, il savait +si bien jouer. + +«Tu le crois? bien vrai, tu le jures? dit-elle vivement, en réparant le +désordre de sa robe et de sa coiffure. + +--Je te le jure,» répliqua Natacha, en lui rattachant une boucle de +cheveux échappée de ses longues nattes. «Eh bien, allons chanter _la +Source_, s'écrièrent-elles en riant, allons! + +--Sais-tu que ce gros Pierre, qui était en face de moi, est très drôle, +dit tout à coup Natacha en s'arrêtant. Oh! que je m'amuse!...» + +Et elle s'élança dans le corridor. Sonia secoua le duvet attaché à sa +jupe, glissa les vers dans son corsage et la suivit à pas précipités, +les joues tout en feu. + +Comme on le pense, le quatuor de _la Source_ eut un grand succès. +Nicolas chanta ensuite une nouvelle romance: + + _Phoebé rayonne dans la nuit,_ + _Je rêve à toi, mon coeur s'enfuit_ + _Vers ton coeur, ô mon adorée;_ + _Je rêve que tes doigts charmants_ + _Font vibrer la harpe dorée..._ + _Mais que m'importent ces doux chants,_ + _Et ces appels de mon amante,_ + _Si ses baisers ne viennent pas_ + _Devancer sur ma lèvre ardente_ + _Le baiser glacé du trépas?_ + +Il n'avait pas fini, que l'orchestre placé dans la galerie donna le +signal de la danse, et la jeunesse s'élança au milieu d'un pêle-mêle +général. + +Schinchine venait d'accaparer Pierre, qui était pour lui un morceau +friand tout fraîchement débarqué, et il se lançait dans une ennuyeuse +dissertation politique, lorsque Natacha entra dans le salon, et marchant +droit vers Pierre: + +«Maman, lui dit-elle en riant et en rougissant, maman m'a ordonné de +vous inviter à danser. + +--Je crains de brouiller toutes les figures, répondit Pierre, mais si +vous voulez me guider...» + +Et il présenta sa main à la fillette. + +Pendant que les couples se mettaient en place et que les instruments +s'accordaient, Pierre s'était assis à côté de sa petite dame, qui ne se +possédait pas de joie, à la seule idée de danser avec un grand monsieur +arrivé de l'étranger, et de causer avec lui comme une grande personne. +Tout en jouant avec un éventail qu'on lui avait donné à garder et en +prenant une pose dégagée, étudiée Dieu sait où et Dieu sait quand, elle +bavardait et riait avec son cavalier. + +«Eh bien, eh bien, regardez-la donc!» dit la comtesse en traversant la +salle. + +Natacha rougit sans cesser de rire: + +«Mais, maman, quel plaisir avez-vous à.... Qu'y a-t-il donc là de si +extraordinaire?» + +On dansait la troisième «anglaise», lorsque le comte et Marie +Dmitrievna, qui jouaient au salon, repoussèrent leurs chaises et +passèrent dans la salle de bal, suivis de quelques vieux dignitaires qui +étiraient leurs membres endoloris à la suite de ce long repos, tout en +remettant dans leur poche leur bourse et leur portefeuille. + +Marie Dmitrievna et son cavalier étaient de fort belle humeur; ce +dernier lui avait offert, comme un véritable danseur de ballet et avec +une politesse comique et théâtrale, son poing arrondi, sur lequel elle +avait gracieusement posé la main. Se redressant alors plein de gaieté et +de verve, le comte attendit que la figure de «l'anglaise» fût terminée: + +«Semione! s'écria-t-il aussitôt, en battant des mains et en s'adressant +au premier violon, joue le _Daniel Cooper_, tu sais?» + +C'était la danse favorite du comte, la danse de sa jeunesse, une des +figures de «l'anglaise». + +«Regardez donc papa,» s'écria Natacha de toutes ses forces, et, oubliant +qu'elle dansait avec un grand monsieur, elle pencha sa tête sur ses +genoux en riant de tout son coeur. Toute la salle s'amusait +effectivement à suivre les mouvements et les poses du joyeux petit +vieillard et de son imposante partenaire, dont la taille dépassait la +sienne. Les bras arrondis, les épaules effacées, les pieds en dehors, il +battait légèrement la mesure sur le parquet; le sourire qui +s'épanouissait sur son visage préparait le public à ce qui allait +suivre. Aux premières notes de cet entraînant _Daniel Cooper_, qui lui +rappelait le gai _trépak_ (danse nationale russe), toutes les portes qui +donnaient dans la salle se garnirent d'hommes d'un côté et de femmes de +l'autre: c'étaient les gens de la maison accourus pour contempler le +spectacle que leur offrait la joyeuse incartade de leur maître: + +«Ah! Seigneur notre Père, quel aigle!» s'écria la vieille bonne. + +Le comte dansait avec art et il en était fier! Quant à sa dame, elle +n'avait jamais su, ni jamais essayé de bien danser. + +Ayant confié son «ridicule» à la comtesse, elle se tenait immobile et +droite comme une véritable géante. Ses puissantes mains pendaient le +long de sa puissante personne, et grâce à un sourire étudié et au +frémissement de ses narines, son visage, dont les lignes étaient +correctes, mais d'une beauté sévère, témoignait seul de son animation. +Si le cavalier charmait les spectateurs qui l'entouraient par l'imprévu +et les grâces de ses pas et de ses entrechats, le moindre geste de la +dame excitait une admiration égale. On savait gré à Marie Dmitrievna de +ses balancements, de ses demi-tours, de ses mouvements d'épaules, +empreints d'une dignité surprenante malgré sa corpulence, et que sa +retenue habituelle rendait encore plus extraordinaires. La danse +s'animait de plus en plus, on négligeait les autres couples, et toute +l'attention se concentrait sur les deux vieilles gens. Natacha tirait +les gens au hasard par leur robe ou par leur habit en exigeant qu'on +regardât son père, et Dieu sait si l'on s'en faisait faute. + +Dans les intervalles de la danse, le comte reprenait haleine, s'éventait +avec son mouchoir et criait aux musiciens d'aller plus vite. Puis il se +lançait de nouveau, tournant autour de sa dame, tantôt sur la pointe des +pieds, tantôt sur les talons. Enfin, emporté par son ardeur juvénile, +après avoir ramené m danseuse à sa place et s'être galamment incliné +devant elle, il leva une jambe en l'air, et termina ses évolutions +chorégraphiques par une pirouette splendide, aux applaudissements et aux +rires de toute la salle et surtout de Natacha. + +Les deux danseurs s'arrêtèrent, épuisés, hors d'haleine front +ruisselant. + +«Oui, ma chère? c'est bien ainsi que l'on dansait de notre temps, +s'écria le comte. + +--Hourra pour _Daniel Cooper_!» reprit Marie Dmitrievna, en respirant +avec peine et en retroussant ses manches. + + +XXI + + +Pendant que l'on dansait ainsi la septième «anglaise», que les musiciens +détonnaient de fatigue, et que les domestiques et les cuisiniers, à bout +de forces, préparaient le souper, un sixième coup d'apoplexie frappait +le comte Besoukhow. Les médecins ayant déclaré que tout espoir de +guérison était perdu, on lut au moribond les prières de la confession, +on le fit communier et l'on se prépara à lui donner l'extrême-onction. +L'agitation et l'inquiétude inséparables de ces derniers moments +régnaient autour de ce lit de mort. De nombreux agents des pompes +funèbres, alléchés par l'appât de riches funérailles, se pressaient +devant la grande porte d'entrée, ayant soin pourtant de se dérober entre +les voitures qui s'arrêtaient devant le perron. Le général-gouverneur de +Moscou, qui avait envoyé ses aides de camp plusieurs fois par jour pour +avoir des nouvelles du malade, était venu ce soir-là en personne prendre +un dernier congé de l'illustre contemporain de Catherine. Le magnifique +salon de réception était plein de monde. Tous se levèrent avec respect à +l'entrée du général en chef, qui venait de passer une demi-heure seul +avec le mourant, et qui, en saluant à droite et à gauche, se hâta de +traverser le salon sous le feu de tous les regards. + +Le prince Basile, singulièrement pâli et amaigri, le reconduisait, en +lui disant quelques mots à voix basse. Après avoir accompli ce devoir, +il s'arrêta dans la grande salle, et se laissa tomber sur une chaise, en +se couvrant les yeux de la main. + +Bientôt après, il se leva et se dirigea vivement et d'un air anxieux +vers un long couloir qui aboutissait à l'appartement de l'aînée des +princesses, et il y disparut. + +Les personnes qui étaient restées dans le salon à demi éclairé +chuchotaient entre elles ou se taisaient subitement, et jetaient des +regards curieux et inquiets du côté de la porte, chaque fois qu'elle +s'ouvrait pour livrer passage à ceux qui entraient chez le malade ou qui +en sortaient. + +«Le terme est arrivé! disait un vieux prêtre assis à côté d'une dame qui +l'écoutait avec vénération.... Le terme est arrivé! Aller plus loin est +impossible! + +--N'est-ce pas trop tard pour l'extrême-onction? demanda sa voisine, +feignant de ne point savoir à quoi s'en tenir là-dessus. + +--C'est un bien grand sacrement,» répondit le serviteur de l'Église, et, +passant doucement la main sur son front chauve, il ramena en avant +quelques rares mèches de cheveux gris. + +«Qui était-ce donc? Le général en chef? demandait-on à l'autre bout de +la chambre.... Comme il est encore jeune! + +--Et il est à la veille de ses soixante-dix ans!... On dit que le comte +n'a plus sa tête.... Il était question de lui donner +l'extrême-onction.... + +--J'ai connu quelqu'un qui l'a reçue sept fois.» + +La seconde des nièces du comte Besoukhow venait de quitter son oncle. +Elle avait les yeux rouges; elle alla s'asseoir à côté du docteur +Lorrain, qui était gracieusement accoudé sous le portrait de +l'impératrice Catherine. + +«Il fait véritablement beau, princesse, très beau, lui dit le médecin... +on pourrait en vérité se croire à la campagne, bien qu'on soit à Moscou! + +--N'est-ce pas? répondit la demoiselle avec un soupir.... Me +permettez-vous de lui donner à boire?» + +Le médecin parut réfléchir: + +«A-t-il pris la potion? + +--Oui.» + +Il regarda son «Bréguet»: + +«Prenez un verre d'eau cuite et mettez-y une pincée (faisant le geste de +ses doigts fluets) de... de crème de tartre. + +«Che ne gonnais bas de gas où l'on reste en fie abrès le droisième goup, +disait un médecin allemand à un aide de camp. + +--Quel homme robuste c'était! répondit son interlocuteur... À qui +reviennent toutes ses richesses? ajouta-t-il tout bas. + +--Il se drouvera pien un amadeur,» reprit l'Allemand avec un gros +sourire. + +La porte s'ouvrit de nouveau. Tout le monde regarda: c'était la seconde +princesse qui, après avoir préparé la tisane, entrait chez le malade. + +Le médecin allemand s'approcha de Lorrain. + +«Il bourra pien drainer engore jusqu'au madin.» + +Lorrain plissa ses lèvres, et fit solennellement un geste négatif avec +son index: + +«Cette nuit au plus tard!» dit-il tout bas, en souriant orgueilleusement +à sa propre science, qui lui permettait de si bien préciser la +situation de l'agonisant. + +Le prince Basile ouvrit la porte de la chambre de la princesse aînée. Il +y faisait presque nuit: deux petites lampes brûlaient devant les images, +et il s'en exhalait une douce odeur de fleurs et de parfums. Une foule +de petits meubles, de chiffonnières et de guéridons de toutes formes +l'encombraient, et l'on entrevoyait à demi cachées par un paravent les +blanches couvertures d'un lit très élevé. + +Un petit chien aboya. + +«Ah! c'est vous, mon cousin!» + +Elle se leva, en passant la main sur ses bandeaux, si constamment et si +correctement lisses, qu'on aurait pu les croire fixés sur sa tête par +une couche de vernis. + +«Qu'y a-t-il? dit-elle, vous m'avez effrayée! + +--Il n'y a rien. C'est toujours la même chose, mais je suis venu causer +affaires avec toi, Catiche,» lui dit le prince. + +Et il s'assit avec lassitude dans le fauteuil qu'elle avait occupé. + +«Comme tu as chauffé ta chambre! Voyons, assieds-toi là, et causons. + +--Je croyais qu'il était arrivé quelque chose...» + +Et elle se mit en face de lui, toute prête à l'écouter avec son air +impassible et dur. + +«J'ai essayé de dormir, mais je ne peux pas. + +--Eh bien, ma chère?» dit le prince Basile qui lui prit la main et qui +ensuite l'abaissa graduellement, selon son habitude.... + +Ces quelques mots devaient faire allusion à bien des choses, car le +cousin et la cousine s'étaient entendus sans rien se dire. + +La princesse, dont la taille était longue, sèche et disgracieuse, tourna +lentement ses yeux gris à fleur de tête et sans expression, et les fixa +sur lui; puis elle secoua la tête, soupira et reporta son regard vers +les images. Ce mouvement pouvait s'interpréter de deux manières: c'était +de la douleur et de la résignation, ou bien de la fatigue et l'espoir +d'un prochain repos. + +Le prince Basile le comprit ainsi. + +«Crois-tu donc que je ne m'en ressente pas aussi? Je suis éreinté comme +un cheval de poste. Causons pourtant, et sérieusement, si tu veux +bien...» + +Il se tut et la contraction de ses joues donna à sa physionomie une +expression désagréable, qui ne ressemblait en rien à celle qu'il prenait +devant témoins. Son regard était aussi tout autre, et on y lisait à la +fois l'impudence et la crainte. + +La princesse, retenant son petit chien sur ses genoux, de ses mains +osseuses et maigres, le regardait attentivement dans le plus profond +silence, bien décidée à ne pas le rompre la première, dût-il se +prolonger toute la nuit. + +«Voyez-vous, chère princesse et chère cousine Catherine Sémenovna, +reprit le prince Basile avec un effort visible, il faut penser à tout +dans de pareils moments; il faut penser à l'avenir, au vôtre... je vous +aime toutes trois comme mes propres filles, tu le sais...?» + +Comme la princesse restait impassible et impénétrable, il continua sans +la regarder, en repoussant avec humeur un guéridon: + +«Tu sais bien, Catiche, que vous trois et ma femme vous êtes les seules +héritières directes. Je comprends tout ce que le sujet a de pénible pour +toi et pour moi aussi, je te le jure; mais, ma chère amie, j'ai dépassé +la cinquantaine, il faut tout prévoir!... Sais-tu que j'ai envoyé +chercher Pierre? Le comte l'a exigé en indiquant son portrait...» + +Le prince Basile releva les yeux sur elle: rien n'indiquait sur sa +figure si elle l'avait écouté, ou si elle le regardait sans songer à +rien. + +«Je ne cesse d'adresser de ferventes prières à Dieu, mon cousin, pour +qu'il soit sauvé et pour que sa belle âme se détache sans souffrance de +ce monde. + +--Oui, oui, certainement, répliqua le vieux prince, en attirant cette +fois à lui avec un mouvement de colère l'innocent guéridon.... + +--Mais enfin, voici l'affaire... tu la connais... le comte a fait +l'hiver dernier un testament par lequel il laisse toute sa fortune à +Pierre, en mettant de côté ses héritiers légitimes. + +--Oh! il en a tant fait de testaments! repartit la nièce avec une +tranquillité parfaite.... En tout cas, il ne saurait rien léguer à +Pierre, car Pierre est un fils naturel! + +--Et que ferions-nous? s'écria vivement le prince Basile en serrant +contre lui le guéridon à le briser...--Que ferions-nous si le comte +demandait à l'Empereur, dans une lettre, de légitimer ce fils? Eu égard +aux services du comte, on le lui accorderait peut-être!» + +La princesse sourit, et ce sourire disait qu'elle en savait là-dessus +plus long que son interlocuteur. + +«Je te dirai plus: la lettre est écrite, mais elle n'a pas été envoyée, +et pourtant l'Empereur en a connaissance. Il s'agirait de découvrir si +elle a été détruite; si, au contraire, elle existe... alors... quand +tout sera fini!--et il soupira pour faire entendre ce que voulait dire +le mot «tout»,--on cherchera dans les papiers du comte..., le testament +sera remis à l'Empereur avec la lettre, sa prière sera accueillie et +Pierre héritera légitimement de tout! + +--Et notre part? demanda la princesse avec une ironie marquée, bien +convaincue qu'il n'y avait rien à craindre. + +--Mais, ma pauvre Catiche, c'est clair comme le jour: il sera le seul +héritier, et vous ne recevrez pas une obole--Tu dois le savoir, ma +chère! Le testament et la lettre ont-ils été détruits? S'il les a +oubliés, où se trouvent-ils? Dans ce cas il faudrait s'en emparer, +car.... + +--Il ne manquerait plus que cela, lui dit-elle en l'interrompant du même +ton et avec la même expression dans le regard.... Je ne suis qu'une +femme et, selon vous, nous sommes toutes des sottes? Mais je suis sûre +qu'un bâtard ne peut hériter de rien, un bâtard! ajouta-t-elle en +français, comme si ce mot dans cette langue devait répondre +victorieusement à tous les arguments de son adversaire. + +--Tu ne veux pas me comprendre, Catiche, car tu es intelligente. Si le +comte obtient la légitimation, Pierre deviendra comte Besoukhow, et +toute la fortune ira à lui de droit. Si le testament et la lettre +existent, il ne te reviendra à toi, que la consolation d'avoir été +bonne, dévouée... etc... etc... c'est certain! + +--Je sais que le testament existe, mais je sais aussi qu'il n'est pas +légal, et vous me prenez, je crois, pour une idiote, mon cousin, +répondit la princesse, convaincue qu'elle avait été mordante et +spirituelle. + +--Ma chère princesse Catherine, reprit le vieux prince avec une +impatience marquée, je ne suis pas venu pour te blesser, mais pour +causer avec toi de tes propres intérêts. Tu es une bonne et aimable +parente, et je te répète pour la dixième fois que, si le testament et la +lettre se trouvent parmi les papiers du comte, tes soeurs et toi vous +cessez d'être les héritières. Si tu manques de confiance en moi, +adresse-toi à des gens compétents. Je viens d'en causer avec Dmitri +Onoufrievitch, l'homme d'affaires de la maison, et il m'a répété la +même chose.» + +La lumière se fit tout à coup dans les idées de la princesse. Ses lèvres +minces pâlirent, mais ses yeux gardèrent leur immobilité, tandis que sa +voix, qu'elle ne pouvait plus maîtriser, avait des éclats inattendus. + +«Ce serait charmant, je n'ai jamais rien demandé, et je ne veux rien +accepter! s'écria-t-elle en jetant à terre son carlin, et en arrangeant +les plis de sa robe.... Voilà la reconnaissance, voilà l'affection pour +celles qui lui ont tout sacrifié! Bravo! c'est parfait. Je n'ai +heureusement besoin de rien, prince! + +--Mais tu n'es pas seule, tu as des soeurs.... + +--Oui, continua-t-elle sans l'écouter, je le savais depuis longtemps, +mais je n'y pensais plus: l'envie, la duplicité, l'intrigue, la plus +noire des ingratitudes, voilà à quoi je devais m'attendre dans cette +maison. J'ai tout compris, et je sais à qui je dois m'en prendre de ces +intrigues. + +--Mais il ne s'agit pas de cela, ma chère amie. + +--C'est votre protégée, cette charmante princesse Droubetzkoï, que je +n'aurais pas voulu avoir pour femme de chambre, cette vilaine et atroce +créature! + +--Voyons, ne perdons pas notre temps. + +--Ah! laissez-moi: elle s'est faufilée ici pendant l'hiver et a raconté +au comte des horreurs, des choses épouvantables sur nous toutes, sur +Sophie surtout. Impossible de vous les répéter!... Le comte en est tombé +malade et n'a pas voulu nous laisser entrer chez lui pendant quinze +jours. C'est alors qu'il a écrit ce sale papier, qui, à ce que je +croyais, ne pouvait avoir aucune valeur. + +--Nous y voilà..., mais pourquoi ne pas m'avoir prévenu? Où est-il? + +--Il est enfermé dans le portefeuille à mosaïque qu'il garde toujours +sous son oreiller.... Oui, c'est elle, et si j'ai un gros péché sur la +conscience, c'est la haine que m'inspire cette vilaine femme! Pourquoi +se glisse-t-elle parmi nous? Oh! un jour viendra où je lui dirai son +fait,» s'écria la princesse complètement hors d'elle-même. + + +XXII + + +Pendant que toutes ces conversations avaient lieu au salon et chez la +princesse, la voiture du prince Basile ramenait Pierre et avec lui la +princesse Droubetzkoï, qui avait jugé nécessaire de l'accompagner. +Lorsque les roues glissèrent doucement sur la paille étendue devant la +façade de l'hôtel Besoukhow, elle se tourna vers son compagnon avec des +phrases de consolation toutes prêtes; mais, à sa grande surprise, Pierre +dormait, tranquillement bercé par le mouvement de la voiture; elle le +réveilla, et il la suivit en songeant pour la première fois qu'il allait +avoir une entrevue avec son père mourant! La voiture s'était arrêtée à +une des entrées latérales. Au moment où il mettait pied à terre, deux +hommes vêtus de noir se retirèrent vivement dans l'ombre projetée par le +mur; d'autres avaient également l'air de se cacher. Personne n'y faisait +la moindre attention. «Cela doit être ainsi,» se dit Pierre, et il +continua à suivre la princesse, qui montait rapidement l'étroit escalier +de service. Il se demandait pourquoi elle avait justement choisi cette +entrée inusitée, pourquoi cette visite au comte et quelle en serait +l'utilité, mais l'assurance et la hâte de son guide le forçaient à +croire encore une fois que cela devait être ainsi. À mi-chemin, ils +furent heurtés par des gens qui descendaient l'escalier en courant, avec +des seaux d'eau, et qui se serrèrent contre la muraille pour leur livrer +passage, sans témoigner le moindre étonnement à leur vue. + +«C'est bien de ce côté, l'appartement des princesses? demanda Anna +Mikhaïlovna à l'un d'eux. + +--Oui, c'est ici, répondit à haute voix l'homme à qui elle s'était +adressée, comme si le moment était venu où l'on pouvait tout se +permettre. C'est la porte à gauche. + +--Le comte ne m'a peut-être pas appelé, dit Pierre en arrivant sur le +palier.... Je préférerais aller tout droit chez moi.» + +Anna Mikhaïlovna s'arrêta pour l'attendre: + +«Ah! mon ami! lui dit-elle en lui effleurant la main comme elle avait +effleuré celle de son fils peu d'heures auparavant. Croyez que je +souffre autant que vous, mais soyez homme! + +--Vraiment, je ferais mieux de me retirer...» + +Et Pierre regarda affectueusement la princesse par-dessus ses lunettes. + +«Ah! mon ami, oubliez les torts qu'on a pu avoir envers vous; pensez +qu'il est votre père et qu'il est à l'agonie.» Elle soupira: «Je vous +aime comme mon fils, fiez-vous à moi, je veillerai à vos intérêts.» + +Pierre n'avait rien compris, mais encore une fois il se dit: «Cela doit +être ainsi,» et il se laissa emmener. La princesse ouvrit une porte et +entra dans une petite pièce qui servait d'antichambre. Un vieux +serviteur des princesses, assis dans un coin, y tricotait un bas. +Pierre n'avait jamais visité cette partie de la maison. Anna Mikhaïlovna +s'informa de la santé de ces dames auprès d'une fille de chambre, à +laquelle elle prodigua les «ma bonne» et les «mon enfant». + +Celle-ci, qui portait une carafe d'eau sur un plateau, enfila un long +couloir dallé et fut suivie par la princesse. La première chambre à +gauche était celle de l'aînée des nièces. Dans son empressement à y +entrer, la servante laissa la porte entrebâillée, si bien que Pierre et +sa conductrice, en y jetant involontairement les yeux, surprirent la +nièce aînée causant avec le prince Basile. À la vue des deux visiteurs, +ce dernier se rejeta en arrière avec un geste marqué de contrariété, +tandis que la princesse, se précipitant sur la porte, la referma avec +violence. Cet accès de colère, si opposé au calme habituel de son +maintien, et l'inquiétude extrême qui se peignait sur le visage du +prince Basile étaient si étranges, que Pierre s'arrêta court, +interrogeant son guide du regard; la bonne dame, qui ne partageait pas +sa surprise, répondit par un soupir et un sourire: + +«Soyez homme, mon ami; c'est moi qui veillerai à vos intérêts.» + +Et Anna Mikhaïlovna doubla le pas. + +C'est moi qui veillerai à vos intérêts! Que voulait-elle dire? Pierre +n'y comprenait rien, «mais cela doit sans doute être ainsi,» se +disait-il. Le corridor aboutissait à une grande salle mal éclairée +attenante au salon de réception du comte. Quoique richement décoré, ce +salon était d'un aspect sévère; Pierre le traversait habituellement +lorsqu'il rentrait par le grand escalier. Une baignoire, qu'on y avait +oubliée, s'y étalait au beau milieu; l'eau en dégouttait tout doucement +et mouillait le tapis. Un domestique, et un sacristain tenant un +encensoir s'approchaient doucement des nouveaux venus, qu'ils n'avaient +pas aperçus. Le salon d'à côté s'ouvrait sur un jardin d'hiver; deux +énormes fenêtres à l'italienne y laissaient entrer le jour; un buste en +marbre et un portrait en pied de l'impératrice Catherine en étaient les +principaux ornements. Les mêmes personnes y étaient encore assises et +chuchotaient entre elles, en gardant les mêmes poses. + +Tous se turent à l'entrée d'Anna Mikhaïlovna, pour examiner sa figure +pâle et éplorée, et le gros et grand Pierre qui la suivait docilement, +la tête basse. Elle savait, et son visage l'exprimait clairement, que +l'instant décisif était enfin arrivé, et ce fut avec l'assurance d'une +Pétersbourgeoise rompue aux affaires qu'elle soutint la fixité curieuse +de leurs regards. Elle sentait qu'elle était protégée par celui qu'elle +avait amené, car le mourant l'avait demandé. Se dirigeant sans hésiter +vers le confesseur du comte, et se courbant de façon à se rapetisser, +sans toutefois s'incliner outre mesure, elle lui demanda +respectueusement sa bénédiction, et s'adressa avec la même humilité à +l'autre dignitaire de l'Église. + +«Dieu soit loué, nous voilà à temps, dit-elle, nous avions si +grand'peur!... C'est le fils du comte! Quel épouvantable moment!» + +Ayant murmuré ces quelques mots, elle se tourna vers le docteur: + +«Cher docteur, ce jeune homme est le fils du comte; y a-t-il de +l'espoir?» + +Le docteur leva les yeux au ciel et haussa les épaules. + +Anna Mikhaïlovna l'imita en tout point, et, se couvrant la figure de la +main, elle le quitta avec un profond soupir, pour se rapprocher de +Pierre, avec une physionomie où il y avait du respect, de la tendresse +et une tristesse significative. + +«Ayez confiance en sa miséricorde!» Alors elle lui indiqua du doigt un +petit canapé qu'elle l'engagea à occuper; ensuite elle se dirigea sans +bruit vers la porte mystérieuse qui attirait toute l'attention, l'ouvrit +imperceptiblement et disparut. + +Pierre, qui s'était décidé à lui obéir aveuglément, s'assit sur le petit +canapé et remarqua, non sans surprise, qu'on l'observait avec plus de +curiosité que d'intérêt. On chuchotait en le désignant, et il paraissait +inspirer une certaine crainte et une certaine servilité. On lui +témoignait un respect auquel on ne l'avait point habitué, et la dame +inconnue qui causait avec les deux prêtres se leva pour lui offrir sa +place; un aide de camp ramassa le gant qu'il avait laissé tomber et le +lui présenta; les médecins se turent et se rangèrent pour le laisser +passer. Le premier mouvement de Pierre avait été de refuser la place +offerte, pour ne point déranger la dame, de ramasser lui-même son gant +et d'éviter les médecins, qui d'ailleurs ne se trouvaient pas sur son +chemin; mais il pensa que ce ne serait pas convenable, qu'il était +devenu un personnage, qu'on attendait beaucoup de lui pendant cette +mystérieuse et triste nuit, et que par conséquent il était tenu +d'accepter les services de chacun. + +Il prit donc silencieusement le gant que lui tendait l'aide de camp, il +s'assit à la place offerte par la dame, posa ses mains sur ses genoux, +bien parallèles l'une à l'autre, dans la pose naïve d'une statue +égyptienne, très décidé, pour ne point se compromettre, à s'abandonner à +la volonté d'autrui, au lieu de suivre ses propres inspirations. + +Deux minutes s'étaient à peine écoulées, que le prince Basile, la tête +haute, vêtu de sa longue redingote, sur laquelle brillaient trois +étoiles, fit majestueusement son entrée. Il semblait avoir subitement +maigri; ses yeux s'agrandirent à la vue de Pierre. Il lui prit la main, +ce qu'il n'avait encore jamais fait, et l'abaissa lentement comme pour +en éprouver la force de résistance. + +«Courage, courage, mon ami;... il a demandé à vous voir, c'est bien!» + +Et il allait le quitter, lorsque Pierre crut de son devoir de lui +demander: + +«Est-ce que la santé de...?» + +Il s'arrêta confus, ne sachant comment nommer le comte son père! + +«Il a eu encore «un coup» il y a une demi-heure. Courage, mon ami!» + +Le trouble de ses idées était si grand, que Pierre s'imagina à +l'entendre que le mourant avait été frappé par quelqu'un, et il fixa sur +le prince Basile un regard ahuri. Celui-ci, ayant échangé quelques mots +avec le docteur Lorrain, se glissa sur la pointe du pied par la porte +entr'ouverte. L'aînée des princesses le suivit, ainsi que le clergé et +les serviteurs de la maison. Il se fit un mouvement dans la chambre du +malade, et Anna Mikhaïlovna, pâle mais ferme dans l'accomplissement de +son devoir, en sortit pour aller chercher Pierre. + +«La bonté divine est inépuisable, lui dit-elle. La cérémonie de +l'extrême-onction va commencer... venez...!» + +Il se leva et remarqua que toutes les personnes qui étaient là, la dame +inconnue et l'aide de camp compris, entrèrent avec lui dans la pièce +voisine. Il n'y avait plus de consigne à observer. + + +XXIII + + +Pierre connaissait parfaitement cette grande chambre, divisée par des +colonnes formant alcôve et toute tapissée d'étoffes à l'orientale. +Derrière les colonnes, on voyait un grand lit en bois d'acajou, très +élevé, garni de lourds rideaux, et, de l'autre, la niche vitrée +contenant les saintes images, qui était éclairée comme une église +pendant l'office divin. Dans un large fauteuil à la Voltaire placé +devant elles, le comte Besoukhow, avec sa grande et majestueuse figure, +et enveloppé jusqu'à la ceinture d'une couverture de soie, était à demi +couché sur des oreillers d'une blancheur immaculée. Une crinière de +cheveux gris, semblable à celle d'un lion, et des rides fortement +accusées faisaient ressortir son beau et noble visage au teint de cire. +Ses deux mains, grandes et fortes, gisaient inanimées sur la couverture. +Entre l'index et le pouce de la main droite, on avait placé un cierge, +que retenait un vieux serviteur penché au-dessus du fauteuil. Les +prêtres et les diacres, avec leurs longs cheveux descendant sur les +épaules, et leurs riches habits sacerdotaux, officiaient autour de lui +avec une lenteur solennelle, tenant à la main des cierges allumés. Au +second plan, les deux nièces cadettes, leurs mouchoirs sur les yeux, +s'effaçaient derrière le visage impassible de Catiche, leur soeur aînée, +qui paraissait craindre, si elle avait porté ailleurs son regard rivé +aux saintes images, de ne plus rester maîtresse de ses sentiments. Une +tristesse calme et une expression de pardon sans réserve se lisaient sur +les traits de la princesse Droubetzkoï, qui était restée appuyée à la +porte, à côté de la dame inconnue. Le prince Basile, en face d'elle, à +deux pas du mourant, un cierge dans la main gauche, se tenait accoudé +sur le dossier sculpté d'une chaise recouverte de velours, et levait les +yeux au ciel chaque fois que de sa main droite il se touchait le front +en se signant. Son visage était empreint d'une piété résignée et d'un +abandon complet à la volonté du Très-Haut. + +«Malheur à vous qui n'êtes pas à la hauteur de mes sentiments!» avait-il +l'air de dire. + +Derrière lui étaient groupés les médecins et les serviteurs de la +maison, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, comme à l'église. +Tous se taisaient et se signaient. On n'entendait que la voix des +officiants et le chant plein et continu du choeur. Parfois, un des +assistants soupirait ou changeait de pose. + +Tout à coup, la princesse Droubetzkoï traversa la chambre de l'air +assuré d'une personne qui a la conscience de ce qu'elle fait, et offrit +un cierge à Pierre. + +Il l'alluma, et, distrait par ses propres réflexions, il se signa de la +main qui le tenait. + +Sophie, la cadette des princesses, celle-là même qui avait un grain de +beauté sur la joue, le regarda en souriant, replongea sa figure dans son +mouchoir et resta quelques instants la figure cachée. Puis, après avoir +jeté un second coup d'oeil sur Pierre, elle se sentit incapable de +garder plus longtemps son sérieux et se retira derrière une des +colonnes. Au milieu de la cérémonie, les voix se turent soudain: les +prêtres se dirent quelques mots à l'oreille; le vieux serviteur qui +soutenait la main du comte se redressa et se tourna vers les dames. Anna +Mikhaïlovna s'avança aussitôt, et, se penchant au-dessus du moribond, +elle appela à elle, d'un geste et sans le regarder, le docteur Lorrain, +qui, adossé à une colonne, témoignait, par sa tenue respectueuse, qu'il +comprenait et approuvait, malgré sa qualité d'étranger et la différence +de religion, toute l'importance du sacrement administré. Il s'approcha +doucement et souleva de ses doigts fluets la main étendue sur la +couverture; il en chercha le pouls en se détournant, et s'absorba dans +ses calculs. On s'agita autour de lui, on mouilla les lèvres du mourant +avec un cordial, chacun reprit sa place, et la cérémonie continua. +Pendant cette interruption, Pierre, qui avait suivi les mouvements du +prince Basile, l'avait vu quitter sa chaise, rejoindre l'aînée des +nièces et se diriger avec elle vers le fond de l'alcôve, puis passer +près du grand lit à rideaux et disparaître par une petite porte dérobée. + +L'office n'était pas terminé, qu'ils avaient déjà repris leurs places. +Cette circonstance n'éveilla pas la curiosité de Pierre, car il était +convaincu ce soir-là que tout ce qu'il voyait faire était indispensable +et naturel. Les chants cessèrent et la voix du prêtre, qui présentait au +mourant ses respectueuses félicitations, se fit entendre; mais le +mourant gisait toujours inanimé! Les allées et venues recommencèrent à +ses côtés; on marchait, on chuchotait, et le chuchotement de la +princesse Droubetzkoï dominait les autres. Pierre l'entendit qui disait: + +«Il faut absolument le reporter dans son lit, autrement il sera +impossible de...» + +Les médecins, les princesses et les domestiques entourèrent le comte, +qui se trouva ainsi caché aux yeux de Pierre, et cependant cette tête +jaunie, avec sa forêt de cheveux, était toujours présente à ses yeux +depuis son entrée. Il devina, aux précautions qu'on prenait, qu'on le +soulevait pour le transporter. + +«Empoigne donc mon bras, tu vas le laisser tomber, dit un domestique +effrayé.... + +--Par en bas!... vite!... encore un!» disait un autre. + +Et, à entendre les respirations oppressées et les pas précipités des +porteurs, on devinait le poids qui les accablait. Ils frôlèrent le jeune +homme, et il put apercevoir pendant une seconde, au milieu d'un fouillis +de têtes inclinées, la poitrine élevée et puissante du mourant, ses +épaules à découvert et sa tête de lion à crinière bouclée. Cette tête, +avec son front extraordinairement large, ses pommettes saillantes, sa +bouche bien découpée, son regard froid et imposant, n'était pas encore +défigurée par les approches de la mort; c'était bien la même que Pierre +avait vue trois mois auparavant, lorsque son père l'avait envoyé à +Pétersbourg. Mais aujourd'hui elle se balançait inerte, selon la marche +inégale des porteurs, et son regard atone ne s'arrêtait sur rien. + +Après quelques minutes de confusion autour du lit, les serviteurs se +retirèrent. Anna Mikhaïlovna toucha légèrement Pierre du bout du doigt +et lui dit: + +«Venez!» + +Il obéit. On avait donné au malade, à demi soulevé et soutenu par une +pile de coussins, une pose apprêtée, en rapport avec le sacrement qu'il +venait de recevoir. Ses mains étaient étalées sur le taffetas vert de la +couverture, et il regardait droit devant lui, de ce regard vague et +perdu dans l'espace, qu'aucun homme ne saurait ni définir ni comprendre; +n'avait-il rien à dire ou avait-il à dire beaucoup? Pierre s'arrêta près +du lit, ne sachant que faire; il interrogea des yeux son guide, qui, +d'un mouvement imperceptible, lui indiqua la main du mourant, en lui +faisant signe d'y appliquer un baiser. Pierre se pencha avec précaution +pour ne pas toucher à la couverture, et ses lèvres effleurèrent la main +large et charnue du comte. + +Pas un muscle ne tressaillit sur cette main, pas une contraction ne +parut sur ce visage, et rien, rien ne répondit à cet attouchement. +Pierre, indécis, reporta ses yeux sur la princesse, qui lui fit signe de +s'asseoir dans le fauteuil, au pied du lit. Il s'assit sans la quitter +du regard; elle baissa la tête affirmativement. Plus sûr de son fait, il +reprit sa pose de statue égyptienne, et, visiblement embarrassé de sa +gaucherie habituelle, il faisait de sérieux efforts pour occuper le +moins de place possible, les regards fixés sur les traits de +l'agonisant. Anna Mikhaïlovna ne le perdait pas de vue non plus, +convaincue de l'importance de cette dernière et touchante entrevue du +fils et du père. + +Deux minutes, qui parurent un siècle à Pierre, s'étaient à peine +écoulées, lorsque la figure du comte fut subitement et violemment +agitée par une convulsion, et sa bouche, rejetée de côté, laissa passer +un râle rauque et sourd. Ce fut pour Pierre le premier avertissement +d'une fin prochaine; la princesse Droubetzkoï épiait les yeux du mourant +pour en deviner les désirs: elle porta son doigt tour à tour sur Pierre, +sur la tisane, sur le prince Basile, sur la couverture... tout fut +inutile, et un éclair d'impatience sembla briller dans ce regard éteint, +qui essayait d'attirer l'attention du valet de chambre immobile au +chevet de sa couche. + +«Il demande à être retourné,» murmura ce dernier, qui se mit en devoir +de le changer de position. + +Pierre voulut l'aider, et ils venaient d'y réussir, quand une des mains +du comte retomba lourdement en arrière, malgré les vains efforts du +malade pour la ramener à lui. + +S'aperçut-il de l'expression d'effroi qui se peignit sur la figure +bouleversée de Pierre à la vue de ce membre frappé de paralysie, ou +quelque autre pensée traversa-t-elle son cerveau? Qui peut le dire? Car +il regarda à son tour ce bras désobéissant, le visage terrifié de son +fils, et un sourire terne, décoloré, étrange à cette heure, voltigea sur +ses lèvres. On aurait dit qu'il répondait, par une compassion ironique, +à cette destruction envahissante et graduelle de ses forces. + +Ce sourire inattendu fit mal à Pierre: il fut saisi d'une crampe à la +poitrine, il lui vint un chatouillement dans le gosier, et les larmes +lui montèrent aux yeux. + +Le malade, qu'on avait recouché du côté de la muraille, poussa un +profond soupir. + +«Il s'est assoupi, dit Anna Mikhaïlovna à une des nièces qui revenait à +son poste. Allons!...» + +Et Pierre la suivit. + + +XXIV + + +Il n'y avait plus personne au salon que le prince Basile et la princesse +Catiche, assis tous les deux sous le portrait de l'impératrice et +causant avec vivacité; ils s'interrompirent soudain à l'entrée de +Pierre; il ne put s'empêcher de remarquer que la princesse Catiche +faisait un mouvement comme pour cacher quelque chose. + +«Je ne puis voir cette femme, murmura-t-elle en apercevant la princesse +Droubetzkoï. + +--Catiche a fait servir le thé dans le petit salon, dit le prince +Basile à la princesse Droubetzkoï; allez, allez, ma pauvre amie, mangez +un morceau, autrement vous n'y résisterez pas...» + +Et il serra silencieusement et affectueusement le bras de Pierre. + +«Rien ne restaure comme une tasse de cet excellent thé russe après une +nuit blanche,» disait le docteur Lorrain, en savourant à petites gorgées +le chaud breuvage dans une tasse en vieille porcelaine de Chine. Il se +tenait debout dans le petit salon, devant une table sur laquelle on +avait préparé le thé et une collation froide. + +Tous ceux qui avaient passé la nuit dans la maison s'étaient réunis dans +cette petite pièce, presque entièrement tapissée de glaces, et meublée +de consoles dorées. C'était là que Pierre aimait à se retirer pendant +les grands bals, car il ne savait pas danser; il préférait s'y isoler +pour observer et s'amuser des dames qui y venaient, toutes pimpantes et +ruisselantes de diamants et de perles, voir se refléter dans ces glaces +leurs brillantes images. À cette heure, l'éclairage ne se composait que +de deux bougies; sur une table, placée au hasard, des plats et des +tasses se confondaient en désordre; il n'y avait plus de toilettes de +fête; mais des groupes étranges, formés de personnes de toute condition, +s'entretenaient à voix basse, laissant paraître, à chaque mot, à chaque +geste, une incessante préoccupation sur le mystérieux événement qui +allait se passer dans l'alcôve de la grande chambre. Pierre avait faim, +mais il s'abstint de manger. Il chercha autour de lui sa compagne et la +vit se glisser furtivement dans le salon à côté, où étaient restés le +prince Basile et la princesse Catiche. Se croyant obligée de la suivre, +il se leva et la trouva aux prises avec l'aînée des nièces. + +«Permettez-moi, madame, de savoir ce qui est et ce qui n'est pas +nécessaire, disait Catiche de ce ton irrité qui rappelait le moment où +elle avait fermé la porte avec colère. + +--Chère princesse, reprenait Anna Mikhaïlovna avec douceur et en lui +barrant le chemin... ce sera, je le crains, trop pénible pour votre +pauvre oncle; en ce moment il a si fort besoin de repos;... lui parler +des intérêts de ce monde, lorsque son âme est prête à...» + +Le prince Basile, enfoncé dans un fauteuil, les jambes croisées selon +son habitude, paraissait ne prêter qu'une médiocre attention au colloque +des deux dames; mais ses joues agitées en tous sens tressaillaient d'une +émotion contenue. + +«Voyons, ma bonne princesse, laissez faire Catiche; le comte l'aime +tant, vous savez? + +--Je ne sais pas même ce qu'il contient, reprit Catiche en se tournant +vers lui et en désignant le portefeuille à mosaïque qu'elle tenait +entre ses doigts crispés. Je sais seulement que le véritable testament +est dans son bureau; il n'y a là dedans que des papiers oubliés...» + +Et elle fit un pas pour échapper à la princesse Droubetzkoï qui, d'un +bond se retrouva sur son passage. + +«Je le sais, chère et bonne princesse, répliqua-t-elle en saisissant le +portefeuille avec une force qui prouvait sa ferme intention de ne point +le lâcher; chère princesse, je vous en conjure, ménagez-le!» + +Une lutte s'engagea entre elles. Catiche se défendait encore sans rien +dire, mais on sentait qu'un torrent d'injures était prêt à couler de ses +lèvres serrées, tandis que la voix doucereuse de son ennemie avait +conservé tout son calme, malgré les violents efforts de la lutte. + +«Pierre, mon ami, approchez, lui cria Anna Mikhaïlovna.... Il ne sera +pas de trop dans ce conseil de famille, n'est-ce pas, prince? + +--Eh quoi, mon cousin, vous ne répondez pas? Pourquoi donc ce silence, +quand Dieu sait quel monde vient se mêler de nos affaires, sans +respecter le seuil de la chambre du mourant!... Intrigante!» +murmura-t-elle avec fureur, en tirant à elle le portefeuille. + +La violence de son geste ébranla Anna Mikhaïlovna, qui fut entraînée en +avant sans toutefois lâcher prise. + +«Oh!» fit le prince Basile avec un accent de reproche. + +Et il se leva. + +«C'est ridicule, voyons, lâchez-le, vous dis-je!» + +Catiche obéit; mais comme son adversaire s'obstinait à garder le +portefeuille: + +«Et vous aussi, laissez-le; voyons, je prends tout sur moi, je vais lui +demander... cela vous satisfait-il? + +--Mais, prince, après ce grand sacrement, donnez-lui un instant de +répit! Quel est votre avis? dit-elle à Pierre, qui contemplait, tout +ahuri, le visage enflammé de Catiche et les joues tremblotantes du +prince Basile. + +--Rappelez-vous que vous êtes responsable des conséquences, répondit +sèchement ce dernier, vous ne savez ce que vous faites. + +--Horrible femme!» s'écria tout à coup Catiche, en se jetant sur elle et +en lui arrachant enfin le portefeuille. + +Le vieux prince baissa la tête, et ses bras retombèrent le long de son +corps. + +Au même moment, la porte mystérieuse qui s'était si souvent ouverte et +refermée avec précaution pendant cette longue nuit s'ouvrit avec fracas, +et livra passage à la seconde des nièces, qui, les mains jointes, +affolée de terreur, se précipita au milieu d'eux: + +«Que faites-vous, balbutia-t-elle avec désespoir; il se meurt, et vous +m'abandonnez toute seule!» + +Catiche laissa échapper le portefeuille; la princesse Droubetzkoï, se +penchant vivement, le ramassa et s'enfuit. + +Le prince Basile et la princesse Catiche, une fois revenus de leur +stupeur, la suivirent dans la chambre à coucher. Catiche reparut +bientôt; sa figure était pâle, sa physionomie dure et sa lèvre +inférieure fortement pincée. À la vue de Pierre, ses sentiments de +malveillance éclatèrent: + +«Oui, jouez votre comédie, jouez-la.... Vous vous y attendiez!...» + +Ses sanglots l'arrêtèrent, et elle s'éloigna en se cachant la figure. + +Le prince Basile revint à son tour. À peine avait-il atteint le canapé +occupé par Pierre, qu'il s'y laissa tomber comme s'il allait se trouver +mal; il était livide, sa mâchoire tremblait, ses dents claquaient comme +s'il avait la fièvre. + +«Ah! mon ami,» dit-il en saisissant les bras de Pierre. + +Pierre fut frappé de la sincérité de son accent et de la faiblesse de sa +voix: c'était chose nouvelle pour lui! + +«Nous péchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dépassé la +soixantaine, mon ami.... Oui, tout finit par la mort, la mort, quelle +terreur!...» + +Et il se mit à pleurer. + +Anna Mikhaïlovna ne tarda pas à paraître à son tour; elle s'approcha de +Pierre à pas lents et mesurés. + +«Pierre!» murmura-t-elle. + +Il la regarda pendant qu'elle le baisait au front, les yeux mouillés de +larmes: + +«Il n'est plus!...» + +Pierre continuait à la regarder par-dessus ses lunettes. + +«Allons, je vous reconduirai, tâchez de pleurer... rien ne soulage comme +les larmes!» + +Elle le fit passer dans une salle obscure. En y entrant, Pierre éprouva +la satisfaction intime de n'y être plus un objet de curiosité. Anna +Mikhaïlovna l'y laissa un moment, et, quand elle revint le chercher, +elle le trouva profondément endormi, la tête appuyée sur sa main. + +Le lendemain, elle lui dit: + +«Oui, mon cher ami, c'est une grande perte pour nous tous. Je ne parle +pas de vous. Dieu vous soutiendra, vous êtes jeune, vous serez à la tête +d'une fortune colossale. Le testament n'a pas encore été ouvert, mais je +vous connais assez pour être sûre que cela ne vous tournera pas la tête; +seulement vous aurez de nouveaux devoirs à remplir, il faut être homme!» + +Pierre ne disait mot. + +«Un jour peut-être..., plus tard, je vous raconterai! Enfin... si je +n'avais pas été là, Dieu sait ce qui serait arrivé. Mon oncle m'avait +promis, avant-hier encore, de ne pas oublier Boris, mais il n'a pas eu +le temps d'y songer. J'espère, mon cher ami, que vous exécuterez les +volontés de votre père.» + +Pierre, qui ne comprenait rien à tout ce qu'elle disait, se taisait et +rougissait d'un air embarrassé. + +Après la mort du vieux comte, la princesse était retournée chez les +Rostow pour s'y reposer un peu de toutes ses fatigues. À peine éveillée, +elle se mit à raconter à ses amis et à ses connaissances les moindres +détails de cette nuit pleine d'incidents. «Le comte, disait-elle, était +mort comme elle aurait elle-même désiré mourir!... Sa fin avait été des +plus édifiantes, et la dernière entrevue entre le père et le fils +touchante au point qu'elle ne pouvait y songer sans attendrissement. +Elle ne savait vraiment pas lequel des deux s'était montré le plus +admirable pendant ces derniers et solennels instants, du père, qui avait +eu un mot pour chacun et qui s'était montré d'une tendresse si profonde +pour son enfant, ou du fils, qui, anéanti et brisé par la douleur, +s'efforçait encore de prendre sur lui en face de son père à l'agonie... +«De pareilles scènes sont navrantes, mais elles font du bien.... Elles +élèvent l'âme lorsqu'on a devant soi des hommes comme ceux-là!» +ajoutait-elle. Elle racontait aussi et critiquait la conduite du prince +Basile et de la princesse Catiche, mais bien bas, dans le tuyau de +l'oreille, et sous le sceau du plus grand secret. + + +XXV + + +On attendait de jour en jour à Lissy-Gory, domaine du prince Nicolas +Andréévitch Bolkonsky, l'arrivée du jeune prince André et de sa femme; +mais cette attente ne troublait en rien le mode d'existence établi par +le vieux prince, qu'on avait surnommé, dans un certain cercle, «le roi +de Prusse». Général en chef de l'empereur Paul, il avait été exilé par +lui dans sa propriété de Lissy-Gory, et il y vivait depuis lors dans la +retraite avec sa fille Marie et sa demoiselle de compagnie, Mlle +Bourrienne. Le nouveau règne lui avait ouvert les portes de sa prison et +lui avait rendu le droit de séjourner dans les deux capitales; mais il +s'obstinait à ne pas quitter sa terre, ayant déclaré à qui voulait +l'entendre que les cent cinquante verstes qui le séparaient de Moscou +pouvaient bien être franchies par ceux qui désiraient le voir, et que, +quant à lui, il n'avait besoin de rien, ni de personne. + +Les vices de l'humanité provenaient, disait-il, exclusivement de deux +causes: l'oisiveté et la superstition. De même, il ne reconnaissait que +deux vertus: l'activité et l'intelligence; et il s'occupait +personnellement de l'éducation de sa fille, afin de développer en elle, +autant que possible, ces deux qualités. Jusqu'à l'âge de vingt ans, elle +avait étudié, sous sa direction, la géométrie et l'algèbre, et sa +journée avait été méthodiquement employée à des occupations déterminées +et suivies. + +Quant à lui, il écrivait ses mémoires, résolvait des problèmes de +mathématiques, tournait des tabatières, travaillait au jardin et +surveillait la construction de ses différentes bâtisses, qui lui +donnaient fort à faire, car le bien était grand et l'on bâtissait +toujours. + +Jusqu'au moment de son entrée dans la salle à manger, qui avait lieu +invariablement à la même heure, ou, pour mieux dire, à la même minute, +sa vie entière était réglée dans ses moindres détails avec une +exactitude scrupuleuse. Il était cassant et exigeant à l'extrême à +l'égard de son entourage, y compris sa fille; aussi, sans être cruel, il +avait su inspirer une crainte et un respect qu'un homme vraiment méchant +aurait eu de la peine à obtenir. Malgré sa vie retirée et en dehors de +tout emploi officiel, aucun des fonctionnaires du gouvernement où il +demeurait n'eût manqué de venir lui présenter ses devoirs et de pousser +la déférence jusqu'à attendre son apparition dans le grand vestibule, à +l'exemple de la princesse Marie, de l'architecte et du jardinier. Tous +ressentaient du reste le même sentiment mêlé de crainte et de respect, +lorsque la lourde porte de son cabinet s'ouvrait lentement pour laisser +passer ce petit vieillard, avec sa perruque poudrée, ses mains sèches et +fines, ses sourcils épais et grisonnants, dont l'ombre adoucissait +parfois l'éclat des yeux brillants et presque jeunes encore. + +Dans la matinée où devait arriver le jeune ménage, la princesse Marie +traversa, selon son invariable habitude, le grand vestibule pour aller +souhaiter le bonjour à son père, et, comme toujours, à ce moment-là, +elle ne pouvait se défendre d'une certaine émotion, elle se signait et +priait pour se donner du courage, afin que cette première entrevue se +passât sans bourrasque. Le vieux serviteur poudré qui était toujours +assis dans le vestibule se leva et lui dit tout bas: + +«Veuillez entrer.» + +Le bruit régulier d'un tour se faisait entendre dans la pièce voisine. +La princesse en ouvrit timidement la porte, qui tourna doucement sur ses +gonds, et s'arrêta sur le seuil; le prince travaillait, il se retourna +et reprit aussitôt son ouvrage. + +Ce cabinet était plein d'objets d'un usage journalier. Une énorme table, +sur laquelle étaient jetés au hasard des cartes et des livres, des +armoires vitrées dont les clefs brillaient dans leurs serrures, un +bureau très élevé pour écrire débout, et sur lequel s'étalait un cahier +ouvert, un tour garni de ses outils, et des copeaux jonchant le parquet, +témoignaient d'une activité variée, constante et réglée. Au mouvement +cadencé de son pied chaussé d'une botte molle à la tartare, à la +pression ferme et égale de sa main nerveuse, on restait frappé de la +forte dose de volonté contenue dans ce vieillard encore vert. Après +avoir travaillé pendant quelques secondes, il retira son pied de dessus +la pédale, essuya le repoussoir, qu'il jeta dans un sac de cuir cloué au +tour, et s'approcha de la table. Il n'avait pas l'habitude de bénir ses +enfants, mais il leur offrait toujours à baiser une joue, que le rasoir +négligeait le plus souvent. Ce cérémonial accompli, il examina sa fille +et lui dit avec une certaine brusquerie, qui cependant n'était pas +exempte d'affection: + +«Tu vas bien, tu vas bien? Assieds-toi là...» + +Et, s'emparant d'un cahier de géométrie écrit de sa main, il étendit la +jambe et attira à lui un fauteuil. + +«C'est pour demain,» dit-il vivement en feuilletant les pages et en +marquant de l'ongle le paragraphe qu'il avait choisi. + +La princesse Marie se pencha sur la table. + +«Tiens, voici une lettre pour toi,» ajouta-t-il tout à coup, en retirant +d'un vide-poche suspendu au mur une enveloppe dont l'adresse avait été +écrite par une main féminine, et il la lui jeta. + +À la vue de cette lettre, le visage de la princesse Marie se marbra de +taches rouges; elle la saisit aussitôt et la regarda. + +«Est-ce de ton «Héloïse»? demanda le prince avec un sourire glacial, qui +laissa voir des dents jaunes, mais bien conservées. + +--Oui, c'est de Julie, répondit-elle timidement. + +--Je laisserai encore passer deux lettres, mais je lirai la troisième; +vous vous écrivez des folies, je parie,... je lirai la troisième. + +--Mais lisez celle-ci, mon père...» + +Et sa fille la lui tendit en rougissant. + +«J'ai dit la troisième, ce sera la troisième, s'écria le vieux prince, +en repoussant la lettre pour reprendre son cahier de géométrie. + +--Eh bien, mademoiselle...» + +Et il se pencha au-dessus de sa fille, en appuyant une main sur le +dossier du fauteuil où elle était assise et où elle se sentait comme +enveloppée de cette atmosphère acre, imprégnée d'une odeur de tabac, +particulière à la vieillesse et qui lui était si familière... «Eh bien, +ces triangles sont égaux; tu vois l'angle ABC.» + +La princesse regardait avec effroi les yeux brillants de son père, ses +joues se couvraient de taches de feu, la peur lui ôtait la faculté de +penser et la rendait incapable de suivre les déductions de son +professeur, si claires qu'elles fussent.... Cette scène se répétait tous +les jours; mais à qui en était la faute, au maître ou à l'élève, qui +finissait par voir trouble et par ne plus rien entendre? La figure de +son père touchait la sienne, elle sentait l'odeur pénétrante de son +haleine et ne pensait plus qu'à fuir au plus vite et à se retirer dans +sa chambre pour y étudier et résoudre en toute liberté le problème +proposé. Lui, de son côté, s'échauffait, repoussait et ramenait son +fauteuil avec fracas, tout en faisant maints efforts pour se maîtriser; +puis de nouveau il se fâchait, tempêtait et envoyait le cahier à tous +les diables. + +Le malheur voulut que, cette fois encore, la princesse répondît de +travers: + +«Quelle sotte!» s'écria-t-il, en rejetant le manuscrit. + +Puis, se détournant, il se leva, fit quelques pas, passa la main sur les +cheveux de sa fille, se rassit et reprit son explication de plus belle. + +«Cela ne va pas, princesse, cela ne va pas! lui dit-il, voyant qu'elle +était prête à le quitter en emportant son cahier.... Les mathématiques +sont une noble science, et je ne veux pas que tu ressembles à nos sottes +demoiselles. Persévère, tu finiras par les aimer, et la bêtise délogera +de ta cervelle.» + +Et il conclut en lui donnant une petite tape sur la joue. + +Elle fit un pas, il l'arrêta du geste, et, saisissant sur son bureau un +livre nouvellement reçu, il le lui tendit: + +«Ton «Héloïse» t'envoie aussi je ne sais quelle _Clef du mystère;_ c'est +religieux, à ce qu'il paraît. Je ne m'inquiète en rien des croyances de +personne, mais je l'ai parcouru. Tiens, prends-le, et va-t'en.» Et, lui +tapant cette fois sur l'épaule, il ferma la porte derrière elle. + +La princesse Marie rentra dans sa chambre. L'expression craintive, qui +lui était habituelle, rendait encore moins attrayant son visage maladif +et sans charme. Elle s'assit devant la table à écrire, garnie de +miniatures encadrées, et encombrée de livres et de cahiers jetés au +hasard, car elle avait autant de désordre que son père avait d'ordre, et +rompit avec impatience le cachet de la lettre de sa plus chère amie +d'enfance, Julie Karaguine, que nous avons déjà rencontrée chez les +Rostow. + +Voici le contenu de cette lettre: + +«Chère et excellente amie, quelle chose terrible et effrayante que +l'absence! J'ai beau me dire que la moitié de mon existence et de mon +bonheur est en vous, que, malgré la distance qui nous sépare, nos coeurs +sont unis par des liens indissolubles, le mien se révolte contre la +destinée, et je ne puis, malgré les plaisirs et les distractions qui +m'entourent, vaincre une certaine tristesse cachée que je ressens au +fond du coeur depuis notre séparation. Pourquoi ne sommes-nous pas +réunies, comme cet été, dans votre grand cabinet, sur le canapé bleu, le +canapé aux confidences? + +«Pourquoi ne puis-je, comme il y a trois mois, puiser de nouvelles +forces morales dans votre regard si doux, si calme, si pénétrant, regard +que j'aimais tant et que je crois voir devant moi quand je vous +écris[11].» + +Arrivée à cet endroit de la lettre, la princesse Marie poussa un soupir, +se retourna et se regarda dans une psyché, qui lui renvoya l'image de sa +personne disgracieuse et de son visage amaigri, dont les yeux toujours +tristes semblaient avoir pris, en se voyant reflétés dans la glace, une +expression encore plus accentuée de mélancolie. «Elle me flatte,» se +dit-elle en reprenant sa lecture. Et cependant Julie était dans le vrai: +les yeux de Marie étaient grands, profonds, et avaient parfois des +éclairs qui leur donnaient une beauté surnaturelle, en transformant +complètement sa figure, qu'ils éclairaient de leur douce et tendre +lumière. Mais la princesse ne se rendait pas compte à elle-même de +l'expression que ses yeux prenaient chaque fois qu'elle s'oubliait en +pensant aux autres, et l'impitoyable psyché continuait à refléter une +physionomie gauche et guindée. Elle reprit sa lecture: + +«Tout Moscou ne parle que de guerre! L'un de mes deux frères est déjà à +l'étranger; l'autre est avec la garde, qui se met en marche vers la +frontière. Notre cher Empereur a quitté Pétersbourg et, à ce qu'on +prétend, compte lui-même exposer sa précieuse existence aux chances de +la guerre. Dieu veuille que le monstre corse qui détruit le repos de +l'Europe soit terrassé par l'ange que le Tout-Puissant, dans sa +miséricorde, nous a donné pour souverain. Sans parler de mes frères, +cette guerre m'a privée d'une relation des plus chères à mon coeur. Je +parle du jeune Nicolas Rostow, qui, avec son enthousiasme, n'a pu +supporter l'inaction et a quitté l'université pour aller s'enrôler dans +l'armée. Eh bien, chère Marie, je vous avouerai que, malgré son extrême +jeunesse, son départ pour l'armée a été un grand chagrin pour moi! Ce +jeune homme, dont je vous parlais cet été, a tant de noblesse, tant de +cette véritable jeunesse qu'on rencontre si rarement dans ce siècle où +nous ne vivons qu'au milieu de vieillards de vingt ans, il a surtout +tant de franchise et de coeur, il est tellement pur et poétique, que mes +relations avec lui, quelque passagères qu'elles aient été, ont été une +des plus douces jouissances de mon pauvre coeur, qui a déjà tant +souffert. Je vous raconterai un jour nos adieux et tout ce qui s'est +dit au départ. Tout cela est encore trop récent. + +«Ah! chère amie, vous êtes heureuse de ne pas connaître ces jouissances +et ces peines si poignantes; vous êtes heureuse, puisque ces dernières +sont ordinairement les plus fortes. Je sais très bien que le comte +Nicolas est trop jeune pour pouvoir jamais devenir pour moi quelque +chose de plus qu'un ami; mais cette douce amitié, ces relations si +poétiques sont pour mon coeur un vrai besoin; mais n'en parlons plus. La +grande nouvelle du jour, qui occupe tout Moscou, est la mort du comte +Besoukhow et l'ouverture de sa succession. Figurez-vous que les +princesses n'ont reçu que très peu de chose, le prince Basile rien, et +que c'est M. Pierre qui a hérité de tout et qui, par-dessus le marché, a +été reconnu pour fils légitime, par conséquent comte Besoukhow et +possesseur de la plus grande fortune de Russie. On prétend que le prince +Basile a joué un très vilain rôle dans toute cette histoire et qu'il est +reparti tout penaud pour Pétersbourg. Je vous avoue que je comprends +très peu toutes ces affaires de legs et de testament. Ce que je sais, +c'est que ce jeune homme, que nous connaissions tous sous le nom de M. +Pierre tout court, est devenu comte Besoukhow et possesseur de l'une des +plus grandes fortunes de Russie. Je m'amuse fort à observer les +changements de ton et de manières des mamans accablées de filles à +marier, et des demoiselles elles-mêmes, à l'égard de cet individu, qui, +par parenthèse, m'a toujours paru être un pauvre sire. Comme on s'amuse +depuis deux ans à me donner des promis que je ne connais pas le plus +souvent, la chronique matrimoniale de Moscou me fait comtesse Besoukhow. +Mais vous sentez bien que je ne me soucie nullement de le devenir. À +propos de mariage, savez-vous que, tout dernièrement, «la tante en +général», Anna Mikhaïlovna, m'a confié, sous le sceau du plus grand +secret, un projet de mariage pour vous. Ce n'est ni plus ni moins que le +fils du prince Basile, Anatole, qu'on voudrait ranger, en le mariant à +une personne riche et distinguée, et c'est sur vous qu'est tombé le +choix des parents. Je ne sais comment vous envisagerez la chose. Mais +j'ai cru de mon devoir de vous en prévenir. On le dit très beau et très +mauvais sujet: c'est tout ce que j'ai pu savoir sur son compte. Mais +assez de bavardage comme cela; je finis mon second feuillet, et maman +m'envoie chercher pour aller dîner chez les Apraxine. Lisez le livre +mystique que je vous envoie et qui fait fureur chez nous. Quoiqu'il y +ait dans ce livre des choses difficiles à atteindre avec la faible +conception humaine, c'est un livre admirable, dont la lecture calme et +élève l'âme. Adieu. Mes respects à monsieur votre père, et mes +compliments à Mlle Bourrienne. Je vous embrasse comme je vous aime. + +«Julie.» + +«P.-S. Donnez-moi des nouvelles de votre frère et de sa charmante petite +femme [12].» + +Cette lecture avait plongé la princesse Marie dans une douce rêverie; +elle réfléchissait et souriait, et son visage, éclairé par ses beaux +yeux, semblait transfiguré. Se levant tout à coup, elle traversa +résolument la chambre, et, s'asseyant à sa table, elle laissa courir sa +plume sur une feuille de papier; voici sa réponse: + +«Chère et excellente amie, votre lettre du 13 m'a causé une grande joie. +Vous m'aimez donc toujours, ma poétique Julie! L'absence, dont vous +dites tant de mal, n'a donc pas eu sur vous son influence habituelle. +Vous vous plaignez de l'absence? Que devrais-je dire, moi, si j'osais me +plaindre, privée de tous ceux qui me sont chers? Ah! si nous n'avions +pas la religion pour nous consoler, la vie serait bien triste! Pourquoi +me supposez-vous un regard sévère, quand vous me parlez de votre +affection pour ce jeune homme? Sous ce rapport, je ne suis rigide que +pour moi. Je comprends ces sentiments chez les autres, et si je ne puis +les approuver, ne les ayant jamais ressentis je ne les condamne pas. Il +me paraît seulement que l'amour chrétien, l'amour du prochain, l'amour +pour ses ennemis est plus méritoire, plus doux que ne le sont les +sentiments que peuvent inspirer les beaux yeux d'un jeune homme à une +jeune fille poétique et aimante comme vous. La nouvelle de la mort du +comte Besoukhow nous est parvenue avant votre lettre, et mon père en a +été très affecté. Il dit que c'est l'avant-dernier représentant du grand +siècle, et qu'à présent c'est son tour mais qu'il fera son possible pour +que son tour vienne le plus tard possible. Que Dieu nous garde de ce +terrible malheur! Je ne puis partager votre opinion sur Pierre, que j'ai +connu enfant. Il m'a toujours paru avoir un coeur excellent, et c'est là +la qualité que j'estime le plus. Quant à son héritage et au rôle qu'y a +joué le prince Basile, c'est bien triste pour tous les deux! Ah! chère +amie, la parole de notre divin Sauveur, «qu'il est plus aisé à un +chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans +le royaume de Dieu,» cette parole est terriblement vraie! Je plains le +prince Basile et je plains encore davantage le sort de M. Pierre. Si +jeune et accablé de ses richesses, que de tentations n'aura-t-il pas à +subir! Si l'on me demandait ce que je désirerais le plus au monde, ce +serait d'être plus pauvre que le plus pauvre des mendiants. Mille +grâces, chère amie, pour l'ouvrage que vous m'avez envoyé et qui fait si +grande fureur chez vous! + +«Cependant, puisque vous me dites qu'au milieu de plusieurs bonnes +choses il y en a d'autres que la faible conception humaine ne peut +atteindre, il me paraît assez inutile de s'occuper d'une lecture +inintelligible, qui par là même ne pourrait être d'aucun fruit. Je n'ai +jamais pu comprendre la rage qu'ont certaines personnes de s'embrouiller +l'entendement en s'attachant à des livres mystiques qui n'élèvent que +des doutes dans leurs esprits, en exaltant leur imagination et en leur +donnant un caractère d'exagération tout à fait contraire à la simplicité +chrétienne. Lisons les Apôtres et les Évangiles. Ne cherchons pas à +pénétrer ce que ceux-là renferment de mystérieux, car comment +oserions-nous, misérables pécheurs que nous sommes, prétendre à nous +initier dans les secrets terribles et sacrés de la Providence, tant que +nous portons cette dépouille charnelle, qui élève entre nous et +l'Éternel un voile impénétrable? Bornons-nous donc à étudier les +principes sublimes que notre divin Sauveur nous a laissés pour notre +conduite ici-bas; cherchons à nous y conformer et à les suivre; +persuadons-nous que moins nous donnons d'essor à notre faible esprit +humain, plus il est agréable à Dieu, qui rejette toute science ne venant +pas de lui; que moins nous cherchons à approfondir ce qu'il lui a plu de +dérober à notre connaissance, plus tôt il nous en accordera la +découverte par son divin esprit. Mon père ne m'a pas parlé du +prétendant, mais il m'a dit seulement qu'il a reçu une lettre et attend +une visite du prince Basile. Quant au projet de mariage qui me regarde, +je vous dirai, chère et excellente amie, que le mariage, selon moi, est +une institution divine à laquelle il faut se conformer. Quelque pénible +que cela soit pour moi, si le Tout-Puissant m'impose jamais les devoirs +d'épouse et de mère, je tâcherai de les remplir aussi fidèlement que je +le pourrai, sans m'inquiéter de l'examen de mes sentiments à l'égard de +celui qu'il me donnera pour époux. J'ai reçu une lettre de mon frère qui +m'annonce son arrivée à Lissy-Gory avec sa femme. Ce sera une joie de +courte durée, puisqu'il nous quitte pour prendre part à cette +malheureuse guerre, à laquelle nous sommes entraînés, Dieu sait comment +et pourquoi. Non seulement chez vous, au centre des affaires et du +monde, on ne parle que de guerre, mais ici au milieu des travaux +champêtres et de ce calme de la nature que les citadins se représentent +à la campagne, les bruits de la guerre se font entendre et sentir +péniblement. Mon père ne parle que de marches et de contremarches, +choses auxquelles je ne comprends rien, et avant-hier, en faisant ma +promenade habituelle dans la rue du village, je vis quelque chose qui me +déchira le coeur: c'était un convoi de recrues enrôlées chez nous et +expédiées pour l'armée! Il fallait voir l'état où se trouvaient les +mères, les femmes et les enfants des hommes qui partaient! il fallait +entendre les sanglots des uns et des autres! On dirait que l'humanité a +oublié les lois de son divin Sauveur, qui prêchait l'amour et le pardon +des offenses, et qu'elle fait consister son plus grand mérite dans l'art +de s'entre-tuer. + +«Adieu, chère et bonne amie. Que notre divin Sauveur et sa très sainte +Mère vous aient en leur sainte et puissante garde! + +«Marie[13].» + +«Ah! princesse, vous expédiez votre courrier; j'ai déjà écrit à ma +pauvre mère,» s'écria en grasseyant Mlle Bourrienne d'une voix pleine et +sympathique. + +Sa personne vive et légère contrastait singulièrement avec l'atmosphère +sombre, solitaire et mélancolique qui entourait la princesse Marie. + +«Il faut que je vous prévienne, princesse, ajouta-t-elle plus bas: le +prince a eu une altercation avec Michel Ivanow; il est de très mauvaise +humeur,--et s'écoutant grasseyer avec plaisir,--très morose.... +Tenez-vous donc sur vos gardes... vous savez.... + +--Ah! chère amie, je vous ai priée de ne jamais me parler de la mauvaise +humeur de mon père; je ne me permets pas de le juger, et je tiens à ce +que les autres fassent comme moi,» répondit la princesse Marie en +regardant à sa montre. + +Et, remarquant avec effroi qu'elle était en retard de cinq minutes sur +l'heure qu'elle était obligée de consacrer à son piano, elle se dirigea +vers la grande salle. Pendant que le prince se reposait, de midi à deux +heures, sa fille devait exercer ses doigts: ainsi le voulait la règle +immuable de la maison. + + +XXVI + +Le valet de chambre à cheveux gris s'assoupissait aussi de son côté sur +sa chaise, au bruit du ronflement égal de son maître, qui dormait dans +son grand cabinet, et aux sons lointains du piano, sur lequel se +succédaient jusqu'à vingt fois de suite les passages difficiles d'une +sonate de Dussek. + +Une voiture et une britchka s'arrêtèrent devant l'entrée principale. Le +prince André descendit le premier de la voiture et aida sa jeune femme à +le suivre. + +Le vieux Tikhone, qui s'était doucement glissé hors de l'antichambre en +refermant la porte derrière lui, leur annonça tout bas que le prince +dormait. Ni l'arrivée du fils de la maison, ni aucun autre événement, +quelque extraordinaire qu'il pût être, ne devait intervertir l'ordre de +la journée. Le prince André le savait comme lui, et peut-être encore +mieux, car il regarda à sa montre, pour se convaincre que rien n'était +changé dans les habitudes de son père. + +«Il ne s'éveillera que dans vingt minutes, dit-il à sa femme; allons +chez la princesse Marie.» + +La petite princesse avait pris de l'embonpoint, mais ses yeux et sa +petite lèvre retroussée avec son fin duvet avaient toujours le même +sourire gai et gracieux. + +«Mais c'est un palais!» dit-elle à son mari. Elle exprimait son +admiration comme si elle eût félicité un maître de maison sur la beauté +de son bal. «Allons, vite, vite!» + +Et elle souriait à son mari et au vieux Tikhone qui les conduisait. + +«C'est Marie qui s'exerce; allons doucement, il faut la surprendre.» + +Le prince André la suivait avec tristesse. + +«Tu as vieilli, mon vieux Tikhone,» dit-il au serviteur qui lui baisait +la main. + +Au moment où ils allaient entrer dans la salle d'où partaient les +accords du piano, une porte de côté s'ouvrit et livra passage à une +jeune et jolie Française: c'était la blonde Mlle Bourrienne, qui parut +transportée de joie et de surprise à leur vue, et s'écria: «Ah! quel +bonheur pour la princesse!... Il faut que je la prévienne!... + +--Non, non, de grâce! Vous êtes Mlle Bourrienne: je vous connais déjà +par l'amitié que vous porte ma belle-soeur, lui dit la princesse en +l'embrassant. Elle ne nous attend guère, n'est-ce pas?...» + +Ils étaient près de la porte derrière laquelle les mêmes morceaux +allaient se répétant sans relâche. Le prince André fronça le sourcil, +comme s'il s'attendait à éprouver une impression pénible. + +Sa femme entra la première; la musique cessa brusquement. On entendit +un cri, un bruit de baisers échangés, et le prince André put voir sa +soeur et sa femme, qui ne s'étaient rencontrées qu'une fois, à l'époque +de son mariage, tendrement serrées dans les bras l'une de l'autre, +pendant que Mlle Bourrienne les regardait, la main sur le coeur et prête +à pleurer et à rire tout à la fois. + +Il haussa les épaules, et son front se plissa comme celui d'un mélomane +qui entend une fausse note. Les deux jeunes femmes, ayant reculé d'un +pas, se jetèrent de nouveau dans les bras l'une de l'autre pour +s'embrasser encore en se prenant les mains et la taille. Finalement, +elles fondirent en larmes, à sa grande stupéfaction. Mlle Bourrienne, +profondément attendrie, se mit à pleurer. Le prince André se sentait mal +à l'aise, mais sa femme et sa soeur semblaient trouver tout naturel que +leur première entrevue ne pût se passer sans larmes. + +«Ah! chère.--Ah! Marie, dirent-elles à la fois en riant. + +--Savez-vous bien que j'ai rêvé de vous cette nuit? + +--Vous ne nous attendiez pas?... Mais, Marie, vous avez maigri! + +--Et vous, vous avez repris.... + +--J'ai tout de suite reconnu Madame la princesse, s'écria Mlle +Bourrienne. + +--Et moi qui ne me doutais de rien.... Ah! André, je ne vous voyais +pas!» + +Le prince André et sa soeur s'embrassèrent. + +«Quelle pleurnicheuse!» lui dit-il, pendant qu'elle fixait sur lui ses +yeux encore voilés de pleurs, et que son tendre et lumineux regard +cherchait le sien. La petite princesse bavardait sans s'arrêter. Sa +lèvre supérieure ne cessait de s'abaisser, en effleurant celle de +dessous pour se relever aussitôt et s'épanouir dans un gai sourire, qui +faisait ressortir l'éclat de ses petites dents et celui de ses yeux. + +«Ils avaient eu un accident, contait-elle tout d'une haleine, à la +Spasskaïa-Gora... et cet accident aurait pu être grave... et puis elle +avait laissé toutes ses robes à Pétersbourg; elle n'avait plus rien à +mettre... et André était si changé... et Kitty Odintzow avait épousé un +vieux bonhomme... et elle avait un mari pour sa belle-soeur, un mari +sérieux... mais nous en causerons plus tard,» ajouta-t-elle. + +La princesse Marie continuait à examiner son frère: on lisait +l'affection et la tristesse dans ses beaux yeux. Ses pensées ne +suivaient plus le caquetage de la jolie petite perruche, et elle +interrompit même la description d'une des dernières fêtes données à +Pétersbourg, pour demander à son frère s'il était tout à fait décidé à +rejoindre l'armée. + +«Oui, et pas plus tard que demain.» + +Lise soupira. + +«Il m'abandonne ici, s'écria-t-elle, et Dieu sait pourquoi, lorsqu'il +aurait pu obtenir de l'avancement...» + +La princesse Marie, sans l'écouter davantage, la regarda +affectueusement, et désignant au prince André l'embonpoint exagéré de sa +femme: + +«Est-ce bien sûr?» dit-elle. + +La jeune femme changea de couleur. + +«Oui, répondit-elle en soupirant. Et c'est si effrayant!» + +Ses lèvres se serrèrent, et, effleurant de sa joue le visage de sa +belle-soeur, elle fondit en larmes. + +«Il lui faut du repos, dit le prince André avec un air de +mécontentement.... N'est-ce pas, Lise? Emmène-la chez toi, Marie, +pendant que j'irai chez mon père.... Dis-moi, est-il toujours le même? + +--Oui, toujours, au moins pour moi, reprit sa soeur. + +--Et toujours les mêmes heures, les mêmes promenades dans les mêmes +allées, et puis après cela vient le tour...» + +Et l'imperceptible sourire du prince André disait assez que, malgré son +respect filial, il était au courant des manies de son père. + +«Oui, les mêmes heures, le même tour et les mêmes leçons de +mathématiques et de géométrie,» reprit-elle en riant, comme si ces +heures d'étude étaient les plus belles de son existence. + +Lorsque les vingt dernières minutes consacrées au sommeil du vieux +prince se furent écoulées, le vieux Tikhone vint chercher le prince +André; son père lui faisait l'honneur de changer, à cause de lui, la +règle de la journée en le recevant pendant sa toilette. Le vieux prince +se faisait toujours poudrer pour le dîner et endossait alors une longue +redingote à l'ancienne mode. Au moment où son fils entra dans son +cabinet de toilette, il était enfoncé dans un fauteuil de cuir, et +couvert d'un large peignoir blanc, la tête livrée aux mains du fidèle +Tikhone. Le prince André s'avança vivement; l'expression chagrine qui +était devenue son expression habituelle avait disparu; il y avait dans +sa physionomie la même vivacité qui s'y montrait dans ses causeries avec +Pierre. + +«Ah! te voilà, mon guerrier! Tu veux vaincre Bonaparte,» s'écria le +vieux prince, en secouant sa tête poudrée, autant que le lui +permettaient les mains de Tikhone qui tressait le catogan. + +«Oui, oui, vas-y... ferme! de l'avant! Sans cela, il pourrait se faire +qu'il nous comptât bientôt au nombre de ses sujets.... Tu vas bien?...» + +Et il lui tendit sa joue. La sieste l'avait mis de belle humeur, aussi +avait-il l'habitude de dire: «avant dîner sommeil d'or, après dîner +sommeil d'argent». Il lançait à son fils de joyeux regards de côté à +travers ses épais sourcils, pendant que son fils l'embrassait à +l'endroit indiqué, sans répondre à ses éternelles plaisanteries sur les +militaires de l'époque actuelle et surtout sur Bonaparte. + +«Oui, me voici, mon père, et je vous ai aussi amené ma femme dans un +état intéressant.... Et vous, vous portez-vous bien? + +--Mon cher ami, il n'y a que les imbéciles et les débauchés pour être +malades, et tu me connais.... Je travaille du matin au soir, je suis +sobre, donc je me porte bien! + +--Dieu merci! reprit son fils. + +--Dieu n'y est pour rien! Voyons... et revenant à son dada, voyons, +conte-moi un peu comment les Allemands vous ont enseigné le moyen de +battre Bonaparte, selon les règles de cette nouvelle science appelée +stratégie? + +--Laissez-moi un peu respirer, mon père, lui répondit en souriant le +prince André, qui l'aimait et le respectait malgré ses manies. Je ne +sais même pas encore où je loge. + +--Sottises, sottises que tout cela,» s'écria le vieux en tortillant sa +tresse pour s'assurer qu'elle était bien nattée. + +Et saisissant la main de son fils: + +«La maison destinée à ta femme est prête: la princesse Marie l'y +conduira, la lui montrera, et elles bavarderont à remplir trois +paniers.... Affaires de femmes que tout cela.... Je suis content de la +recevoir. Voyons, mets-toi là et parle. J'admets l'armée de Michelson, +de Tolstoy, car elles opéreront ensemble; mais l'armée du Midi, que +fera-t-elle? La Prusse reste neutre, je le sais; mais l'Autriche, mais +la Suède? ajouta-t-il en se levant et en marchant dans la chambre, +pendant que le vieux Tikhone le suivait, lui présentant les différentes +pièces de son ajustement.... Comment traversera-t-on la Poméranie?» + +L'insistance de son père était si grande, que le prince André commença, +à contrecoeur d'abord et en s'animant ensuite, à développer, moitié en +russe, moitié en français, le plan des opérations pour la nouvelle +campagne qui était à la veille de s'ouvrir. Il expliqua comment une +armée de 90 000 hommes devait menacer la Prusse pour la faire sortir de +sa neutralité et la forcer à l'action; comment une partie de ces troupes +se joindrait aux Suédois à Stralsund; comment 220 000 Autrichiens et 100 +000 Russes agiraient pendant ce temps en Italie et sur le Rhin; comment +50 000 Russes et 80 000 Anglais débarqueraient à Naples, et comment +enfin ce total de 800 000 hommes attaquerait les Français sur plusieurs +points à la fois. Le vieux prince ne témoigna pas le moindre intérêt à +ce long récit. On aurait dit qu'il ne l'avait même pas écouté, car il +l'avait interrompu à trois reprises, sans cesser de marcher en +s'habillant; la première fois il s'écria: + +«Le blanc, le blanc!...» + +Ce qui voulait dire que le vieux Tikhone se trompait de gilet. La +seconde, il demanda si sa belle-fille accoucherait bientôt, et hocha la +tête d'un air de reproche en ajoutant: + +«C'est mal C'est mal! Continue!» + +Et la troisième, pendant que son fils terminait son exposition, il +entonna de sa voix fausse et cassée: + +«Marlbrough s'en va-t-en guerre, ne sait quand reviendra.» + +«Je ne vous dis pas que j'approuve ce plan, lui dit son fils en souriant +légèrement. Je vous l'ai exposé tel qu'il est: Napoléon en aura bien +certainement fait un qui vaudra le nôtre. + +--Rien de neuf, rien de neuf là dedans, voilà ce que je te dirai.» + +Et le vieux répéta entre ses dents, d'un air pensif: + +«Ne sait quand reviendra».... Maintenant va-t'en dans la salle à +manger!» + + +XXVII + + +Deux heures sonnaient lorsque le prince, rasé et poudré, fit son entrée +dans la salle à manger, où l'attendaient sa belle-fille, sa fille, Mlle +Bourrienne et l'architecte de la maison, qui était admis à sa table, +quoique sa position inférieure ne lui donnât aucun droit à un pareil +honneur. Le vieux prince, à cheval sur l'étiquette et sur la différence +des rangs, n'invitait que rarement les gros bonnets de la province, mais +il lui plaisait de montrer dans la personne de son architecte, qui se +mouchait timidement dans un mouchoir à carreaux, que tous les hommes +sont égaux. Il lui arrivait souvent de rappeler à sa fille que Michel +Ivanovitch ne valait pas moins qu'eux, et c'était à lui qu'il +s'adressait presque toujours pendant ses repas. + +Dans la haute et spacieuse salle à manger, derrière chaque chaise se +tenait un domestique, et le maître d'hôtel, une serviette sur le bras, +promenait une dernière fois son regard inquiet de la table aux laquais, +et du cartel à la porte qui allait s'ouvrir devant son maître. Le prince +André examinait attentivement l'arbre généalogique de sa famille, +encadré d'une baguette d'or. Cet objet, tout nouveau pour lui, était +suspendu en face d'un autre immense tableau du même genre, indignement +barbouillé par un artiste amateur. Ce barbouillage représentait le chef +de la lignée des Bolkonsky, un descendant de Rurik, en prince souverain +avec une couronne sur la tête. André ne put s'empêcher de sourire à la +vue de ce portrait de haute fantaisie qui frisait la caricature. + +«Ah! je le reconnais bien là tout entier!» + +La princesse Marie, qui venait d'entrer, le regardait avec étonnement, +et ne comprenait pas ce qu'il pouvait y avoir là de risible; tout ce qui +touchait à son père lui inspirait un respect religieux, qu'aucune +critique ne pouvait affaiblir. + +«Chacun a son talon d'Achille, continua le prince André.... Avoir +l'esprit qu'il a et se donner ce ridicule!...» + +La princesse Marie, à laquelle déplaisait la hardiesse de ces propos, +allait y répondre, lorsque les pas si impatiemment attendus se firent +entendre. La démarche agile et légère du vieux prince, ses allures +brusques et vives contrastaient si singulièrement avec la tenue sévère +et correcte de sa maison, qu'on aurait pu y soupçonner une +arrière-pensée de sa part. + +Deux heures venaient donc de sonner au cartel, et la pendule du salon y +répondait mélancoliquement, lorsque le prince parut; ses yeux brillants, +pleins de feu, surplombés de leurs épais sourcils gris, glissèrent +rapidement sur toutes les personnes présentes pour se fixer sur la +petite princesse. À sa vue, elle fut saisie de ce sentiment de respect +et de crainte que son beau-père savait inspirer à tout son entourage. Il +lui caressa doucement les cheveux et lui donna une petite tape sur la +nuque. + +«Je suis bien aise, bien aise,» dit-il. + +Et, l'ayant dévisagée une seconde, il la quitta aussitôt pour s'asseoir +à table: + +«Asseyez-vous, asseyez-vous, Michel Ivanovitch.» + +Il indiqua à sa belle-fille une chaise à côté de lui, et le valet de +chambre la lui avança. + +«Oh! oh! fit le vieux prince en jetant un regard sur sa taille arrondie; +trop de hâte, c'est mal! Il faut marcher, beaucoup marcher, +beaucoup!...» + +Et sa bouche riait d'un rire sec et désagréable, tandis que ses yeux ne +disaient rien. + +La petite princesse ne l'entendit pas ou fit semblant de ne pas l'avoir +entendu; elle garda un silence embarrassé jusqu'au moment où il lui +demanda des nouvelles de son père et de différentes autres +connaissances; alors elle sourit et retrouva son entrain en lui +racontant tous les petits commérages de la capitale. + +«La pauvre comtesse Apraxine a perdu son mari et elle a pleuré toutes +les larmes de son corps!...» + +Plus elle s'animait, plus le vieux prince l'étudiait d'un air sévère; +tout à coup il se détourna brusquement: on aurait dit qu'il n'avait plus +rien à apprendre: + +«Eh bien, Michel Ivanovitch, s'écria-t-il, il va arriver malheur à +votre Bonaparte. Le prince André (il ne parlait jamais de son fils qu'à +la troisième personne) me l'a expliqué; de terribles forces s'amassent +contre lui.... Et dire qu'à nous deux, vous et moi, nous l'avons +toujours tenu pour un imbécile!» + +Michel Ivanovitch savait parfaitement n'avoir jamais eu pareille opinion +en si flatteuse compagnie: aussi comprit-il que sa personne servait +d'entrée en matière; il regarda le jeune prince avec une certaine +surprise, ne sachant pas trop ce qui allait suivre. + +«C'est un grand tacticien,» dit le prince à son fils, en désignant +Michel Ivanovitch, et il reprit son thème favori, c'est-à-dire la +guerre, Bonaparte, les grands capitaines et les hommes d'État du moment. +Il n'y avait, selon lui, à la tête des affaires que des écoliers +ignorant les premières notions de la science militaire et +administrative; Bonaparte n'était qu'un petit Français sans importance, +dont les succès devaient être attribués au manque des Potemkin et des +Souvorow. L'état de l'Europe n'offrait aucune complication, et il n'y +avait point de guerre sérieuse, mais une comédie de marionnettes, jouée +par les grands faiseurs pour tromper le public. + +Le prince André répondait gaiement à ces plaisanteries, et les +provoquait même pour engager son père à continuer. + +«Le passé l'emporte toujours sur le présent, et pourtant Souvorow s'est +laissé prendre au piège tendu par Moreau; il n'a pas su s'en tirer. + +--Qui te l'a dit? Qui te l'a dit? s'écria le prince. Souvorow...» + +Et il jeta en l'air son assiette, que le vieux Tikhone eut l'adresse de +saisir au vol. + +«Frédéric et Souvorow, en voilà deux; mais Moreau! Moreau était +prisonnier si Souvorow avait été libre d'agir; mais il avait sur son dos +le Hof-kriegs-wurstschnapsrath, dont le diable ne se serait pas +débarrassé. Vous verrez; vous verrez ce qu'est un +Hof-kriegs-wurstschnapsrath! Si Souvorow n'a pas eu ses coudées franches +avec lui, ce n'est pas Michel Koutouzow qui les aura. Non, mon ami, vos +généraux ne vous suffiront pas: il vous faudra des généraux français, de +ceux qui se retournent contre les leurs pour lutter avec Bonaparte. On a +déjà envoyé à New-York l'Allemand Pahlen à la recherche de Moreau, +ajouta-t-il en faisant allusion à la proposition faite à ce dernier +d'entrer au service de la Russie. C'est inouï! Les Potemkin, les +Souvorow, les Orlow, étaient-ils des Allemands? Crois-moi, ou bien ils +n'ont plus de cervelle, ou bien c'est moi qui ai perdu la mienne. Je +vous souhaite bonne chance, mais nous verrons. Bonaparte un grand +capitaine? Oh! oh! + +--Je suis loin de trouver notre organisation parfaite, mais j'avoue que +je ne partage pas votre manière de voir; moquez-vous de Bonaparte, si +cela vous plaît: il n'en sera pas moins un grand capitaine. + +--Michel Ivanovitch, s'écria le vieux prince, entendez-vous?» + +L'architecte, qui était fort occupé de son rôti, avait espéré se faire +oublier. + +«L'entendez-vous? Je vous ai toujours soutenu que Bonaparte était un +grand tacticien: eh bien, c'est aussi son avis à lui. + +--Mais certainement, Excellence, murmura Michel Ivanovitch, pendant que +le prince riait d'un rire sec. + +--Bonaparte est né sous une heureuse étoile, ses soldats sont +admirables, et puis il a eu la chance d'avoir affaire aux Allemands en +premier et de les avoir battus: il faut être un bon à rien pour ne pas +savoir les battre; depuis que le monde existe, on les a toujours rossés, +et eux ne l'ont jamais rendu à personne!... Si! pourtant, ils se sont +rossés entre eux... mais cela ne compte pas! Eh bien, c'est à eux qu'il +est redevable de sa gloire!...» + +Et il se mit à énumérer toutes les fautes commises, selon lui, par +Bonaparte, comme capitaine et comme administrateur. Son fils l'écoutait +en silence, mais aucun argument n'aurait été assez fort pour ébranler +ses convictions, aussi fermement enracinées que celles de son père; +seulement, il s'étonnait et se demandait comment il était possible à un +vieillard solitaire et retiré à la campagne de connaître aussi bien dans +leurs moindres détails toutes les combinaisons politiques et militaires +de l'Europe. + +«Tu crois que je n'y comprends rien, parce que je suis vieux? Eh bien, +voilà:... cela me travaille... je n'en dors pas la nuit.... Où est-il +donc, ton grand capitaine? Où a-t-il fait ses preuves? + +--Ce serait trop long à démontrer. + +--Eh bien, va le rejoindre, ton Bonaparte! Voilà encore un admirateur de +votre goujat d'empereur! s'écria-t-il en excellent français. + +--Vous savez que je ne suis pas bonapartiste, mon prince. + +--«Ne sait quand reviendra,» fredonna le vieillard d'une voix fausse, et +c'est en riant tout jaune qu'il se leva de table. + +Tant qu'avait duré la discussion, la petite princesse était restée +silencieuse et effarouchée, regardant tour à tour son mari, son +beau-père et sa belle-soeur. À peine le dîner fini, elle prit cette +dernière par le bras, et l'entraînant dans la pièce voisine: + +«Quel homme d'esprit que votre père! C'est à cause de cela, je crois, +qu'il me fait peur! + +--Il est si bon!» répondit la princesse Marie. + + +XXVIII + + +On était au lendemain et le prince André partait dans la soirée. Quant +au vieux prince, il n'avait rien changé à ses habitudes et s'était +retiré chez lui après le dîner. Sa belle-fille était chez la princesse +Marie, pendant que son fils, après avoir ôté son uniforme et mis une +redingote sans épaulettes, faisait ses derniers préparatifs de départ +avec l'aide de son valet de chambre. Il visita lui-même avec soin sa +calèche de voyage, ses valises, et donna l'ordre d'atteler. Il ne +restait plus dans sa chambre que les menus objets qui le suivaient +partout: une cassette, une cantine en argent, deux pistolets et un sabre +turc, que son père avait rapportés de l'assaut d'Otchakow et dont il lui +avait fait cadeau; tout était rangé dans le plus grand ordre, nettoyé, +remis à neuf, et placé dans des fourreaux de drap solidement attachés. + +Pour peu qu'on soit enclin à la réflexion, on est presque toujours dans +une disposition d'esprit sérieuse au moment d'un départ ou d'un +changement d'existence: on jette un coup d'oeil en arrière et l'on fait +des plans pour l'avenir. Le prince André était soucieux et attendri: il +marchait de long en large, les mains croisées derrière le dos, regardant +sans voir et hochant la tête d'un air absorbé. Craignait-il l'issue de +la guerre, ou regrettait-il sa femme? L'un et l'autre peut-être; mais il +était évident qu'il ne tenait pas à être surpris dans ces dispositions, +car, à un bruit de pas qui se fit entendre dans la pièce voisine, il +s'approcha vivement de la table, dégagea ses mains et fit semblant de +ranger sa cassette, pendant que sa figure reprenait son expression +habituelle de calme impénétrable. + +La princesse Marie entra en courant, et toute hors d'haleine: «On m'a +dit que tu avais fait atteler, et moi qui désirais causer seule avec +toi... car Dieu sait pour combien de temps nous allons nous séparer.... +Cela ne t'ennuie pas au moins que je sois venue?... Tu es bien changé, +Andrioucha,» ajouta-t-elle, comme pour expliquer sa question. + +Elle n'avait pu s'empêcher de sourire en l'appelant ainsi, car il lui +paraissait étrange que ce beau garçon, dont l'extérieur était si sévère, +fût l'Andrioucha de ses jeux, le petit gamin efflanqué et polisson de +son enfance. + +«Où est Lise? dit-il en répondant à la question de sa soeur par un +sourire. + +--Elle s'est endormie de fatigue sur mon canapé! Ah! André, quel trésor +de femme vous avez là!... Une véritable enfant, gaie, vive: aussi je +l'aime bien.» + +Le prince André s'était assis à côté de sa soeur et gardait le silence; +un sourire ironique se jouait sur ses lèvres, elle le remarqua et +reprit: + +«Il faut être indulgent pour ses petites faiblesses.... Qui n'en a pas? +Elle a été élevée dans le monde: sa position actuelle est très +difficile... il faut se mettre à la place de chacun: tout comprendre, +c'est tout pardonner. Tu avoueras qu'il est bien dur pour elle, dans +l'état où elle se trouve, de se séparer de son mari et de rester seule à +la campagne... oui, c'est très dur d'être obligée de rompre ainsi avec +ses habitudes passées.» + +Le prince André l'écoutait comme on écoute les personnes que l'on +connaît à fond. + +«Mais toi, tu vis bien à la campagne?... Tu trouves donc cette existence +bien difficile à supporter? + +--Oh! moi, c'est tout différent. Je ne connais rien, et je ne puis +désirer une autre existence; mais, pour une jeune femme habituée à la +vie du monde, enterrer ses plus belles années dans cette solitude, car, +tu le sais, mon père est toujours occupé, et moi... et moi? Quelle +ressource puis-je être pour elle?... Elle a toujours vécu dans la +meilleure société... il ne lui reste donc que Mlle Bourrienne.... + +--Elle me déplaît, votre Bourrienne! + +--Oh! je t'assure qu'elle est très bonne, très gentille et surtout très +malheureuse!... Elle n'a personne au monde... À dire vrai, elle me gêne +plus qu'elle ne m'est utile; j'ai toujours été un véritable sauvageon et +je préfère être seule!... Mon père l'aime, il est toujours bon pour elle +et pour Michel Ivanovitch, car il est leur bienfaiteur, et comme dit +Sterne: «On aime les gens en raison du bien qu'on leur fait et non du +bien qu'ils nous font».... Mon père l'a recueillie orpheline, sur le +pavé, et elle est vraiment bonne!... Sa façon de lire lui plaît, et tous +les soirs elle lui fait sa lecture. + +--Voyons, Marie, dis-moi franchement, tu dois bien souffrir parfois du +caractère de notre père?» + +La princesse Marie, atterrée par cette question, balbutia avec effort: + +«Moi, souffrir? + +--Il a toujours été dur, mais maintenant il doit être terriblement +difficile à vivre, continua le prince André pour éprouver sa soeur. + +--Tu es bon, André, très bon, mais tu pèches par orgueil, reprit-elle, +comme si elle eût répondu à ses propres pensées, et c'est très mal! +Comment peux-tu te permettre un pareil jugement et supposer que notre +père puisse inspirer autre chose que la vénération? Je suis heureuse et +satisfaite auprès de lui, et je regrette que ce bonheur ne soit pas +partagé par tout le monde.» + +Son frère secoua la tête avec incrédulité. + +«Une seule chose, à te parler franchement, m'inquiète et me tourmente: +ce sont ses opinions en matière religieuse. Je ne puis comprendre qu'un +homme aussi intelligent puisse s'égarer et s'aveugler au point de +discuter sur des questions claires comme le jour. Voilà bien +véritablement mon seul chagrin! Du reste il me semble, depuis quelque +temps, voir en lui un léger progrès: ses plaisanteries sont moins +mordantes, il a même consenti à recevoir la visite d'un moine, avec +lequel il s'est longuement entretenu. + +--Oh! oh! je crains bien qu'avec lui, sur ce point, toi et le moine vous +ne perdiez votre latin. + +--Ah! mon ami, je prie Dieu de toute mon âme et j'espère qu'il +m'entendra.... André, ajouta-t-elle timidement, j'ai une prière à +t'adresser! + +--Que puis-je faire pour toi? + +--Promets-moi de ne point la rejeter, cela ne te causera aucune peine: +ce n'est rien, crois-le bien, qui soit indigne de toi, et ce sera pour +moi une grande consolation. Promets-le-moi, Andrioucha, et, plongeant la +main dans son sac, elle en retira un objet, qu'elle tint caché, comme si +elle n'osait le présenter à son frère avant d'en avoir reçu une bonne et +formelle réponse. + +--Dussé-je même faire un grand sacrifice, je.... + +--Tu n'as qu'à en penser ce qu'il te plaira. Tu es tout juste comme mon +père, mais peu m'importe; promets-le-moi, je t'en prie; notre grand-père +l'a déjà portée pendant les guerres qu'il a faites, et tu la porteras +aussi, n'est-ce pas? + +--Mais de quoi s'agit-il donc? + +--André, je te bénis avec cette petite image, et tu vas me promettre de +ne jamais l'ôter de ton cou. + +--Uniquement pour te faire plaisir, et si elle n'est pas d'un poids à +me le rompre», répliqua le prince André; mais l'expression chagrine que +prit la figure de sa soeur, à cette mauvaise plaisanterie, le fit +changer de ton: «Certainement, mon amie, je la reçois avec plaisir. + +--Il vaincra ta résistance, Il te sauvera, Il te pardonnera, et Il +t'amènera à Lui, car Lui seul est la vérité et la paix,» dit-elle d'une +voix tremblante d'émotion, en élevant au-dessus de la tête de son frère, +d'un geste solennel et recueilli, une vieille image noircie par le +temps. La sainte image, de forme ovale, représentait le Sauveur. Elle +était enchâssée d'argent et suspendue à une petite chaîne du même métal. +Après s'être signée, elle la baisa et la lui présenta: «Fais-le pour +moi, je t'en prie!» + +Ses beaux yeux brillaient d'un doux et tendre éclat, son visage pâle et +maladif en était comme transfiguré. Son frère étendit la main pour +prendre l'image, mais elle l'arrêta. Il comprit et la baisa, en faisant +le signe de la croix d'un air à la fois attendri et railleur. + +«Merci, mon ami, dit-elle en l'embrassant et en reprenant sa place à ses +côtés. Sois bon et généreux, André, ne juge pas Lise avec sévérité.... +Elle est bonne, gentille, et sa position est très pénible. + +--Mais il me semble, Marie, que je n'ai jamais rien reproché à ma femme, +ni témoigné aucun mécontentement. Pourquoi toutes ces recommandations?» + +Elle rougit, et se tut, confuse et interdite. + +«Mettons que je ne t'ai rien dit, mais je vois que d'autres ont parlé, +et cela m'afflige.» + +Sa figure et son cou se marbraient de taches rouges, et elle faisait +d'inutiles efforts pour lui répondre, car son frère avait deviné juste. + +La petite princesse avait en effet beaucoup pleuré en lui confiant ses +craintes: elle était sûre de mourir en couches, disait-elle, et se +trouvait bien à plaindre... elle en voulait au sort, à son beau-père, à +son mari. Puis, cette crise de larmes l'ayant épuisée, elle s'était +endormie de fatigue. + +Le prince André eut pitié de sa soeur. + +«Écoute, Marie: je n'ai jamais rien reproché à ma femme, je ne l'ai +jamais fait et ne le ferai jamais. Je n'ai également aucun tort envers +elle, et je tâcherai de n'en jamais avoir.... Mais si tu tiens à savoir +la vérité, à savoir si je suis heureux.... Eh bien! non, je ne le suis +pas. Elle, non plus, n'est pas heureuse!... Pourquoi cela? je l'ignore.» + +En achevant ces mots, il se pencha et embrassa sa soeur, mais sans voir +le doux rayonnement de son regard, car ses yeux s'étaient arrêtés sur la +porte entre-bâillée. + +«Allons la retrouver, Marie, il faut lui dire adieu; ou plutôt vas-y +d'abord et réveille-la, je vais venir.... Pétroucha! dit-il, en appelant +son valet de chambre: viens ici, emporte-moi tous ces objets: tu mettras +ceci à ma droite, et cela sous le siège.» + +La princesse Marie se leva et s'arrêta à mi-chemin: + +«André, si vous aviez la foi, vous vous seriez adressé à Dieu, pour lui +demander l'amour que vous ne ressentez pas, et votre voeu aurait été +exaucé! + +--Ah oui! comme cela, peut-être bien!... Va, Marie, je te rejoins.» + +Peu d'instants après, le prince André traversait la galerie qui +réunissait l'aile du château au corps de logis, et il y rencontra la +jolie et sémillante Mlle Bourrienne; c'était la troisième fois de la +journée qu'elle se trouvait sur son chemin. + +«Ah! je vous croyais chez vous?» dit-elle en rougissant et en baissant +les yeux. + +Le visage du prince André prit une expression de vive irritation, et +pour toute réponse il lui lança un regard empreint d'un tel mépris, +qu'elle s'arrêta interdite et disparut aussitôt. En approchant de la +chambre de sa soeur, il entendit la voix enjouée de sa femme qui s'était +réveillée, et bavardait comme si elle avait à rattraper le temps perdu. + +«Vous figurez-vous, Marie, disait-elle en riant aux éclats, la vieille +comtesse Zoubow avec ses fausses boucles et la bouche pleine de fausses +dents, comme si elle voulait défier les années... ah! ah! ah!» + +C'était bien la cinquième fois que le prince André lui entendait répéter +les mêmes plaisanteries. Il entra doucement et la trouva toute reposée, +les joues fraîches, travaillant à l'aiguille et commodément assise dans +une grande bergère, racontant à bâtons rompus ses petites anecdotes sur +Pétersbourg. Il lui passa affectueusement la main sur les cheveux, en +lui demandant si elle se sentait mieux. + +«Oui, oui,» dit-elle, en se hâtant de reprendre l'inépuisable thème de +ses souvenirs. + +La calèche de voyage, attelée de six chevaux, attendait devant le +perron. L'obscurité impénétrable d'une nuit d'automne dérobait aux +regards les objets les plus proches, et le cocher distinguait à peine le +timon de la voiture, autour de laquelle les domestiques agitaient leurs +lanternes; l'intérieur de la maison était éclairé, et les immenses +fenêtres de la vaste façade envoyaient au dehors des flots de lumière. +La domesticité se pressait en foule dans le vestibule pour prendre congé +du jeune maître, tandis que les personnes de l'entourage intime de la +famille étaient réunies dans le grand salon. On attendait la sortie du +prince André, que son père, désirant le voir seul, avait fait appeler +dans son cabinet. André, en y entrant, avait trouvé le vieux prince +assis à sa table, écrivant avec ses lunettes sur le nez, et vêtu d'une +robe de chambre blanche; c'est un costume dans lequel il ne se laissait +jamais surprendre, d'habitude. + +Le vieux prince se retourna. + +«Tu vas partir? lui dit-il, en se remettant à écrire. + +--Oui, je viens vous faire mes adieux. + +--Embrasse-moi là...» + +Et il lui indiqua sa joue.... + +«Merci! merci! + +--De quoi me remerciez-vous? + +--De ce que tu ne restes pas en arrière, attaché aux jupons d'une femme. +Le service avant tout!... merci!» + +Et il recommença à écrire d'une façon si nerveuse, que sa plume criait +et crachait dans tous les sens. + +«Si tu as quelque chose à me dire, dis-le, j'écoute! + +--Ma femme... je suis confus de vous la laisser ainsi sur les bras. + +--Que viens-tu me chanter? dis ce qu'il faut dire! + +--Quand le terme sera proche, envoyez à Moscou chercher un accoucheur, +pour qu'il soit là...» + +Le vieux prince leva sur son fils un regard surpris et sévère. + +«Je sais bien que rien n'y fera, si la nature ne vient pas elle-même en +aide à la science, reprit le prince André légèrement ému; je sais que, +sur des milliers de cas pareils, il ne s'en trouverait qu'un peut-être +de malheureux, mais c'est son caprice à elle, et le mien aussi. On lui +a fait accroire toutes sortes de choses à la suite d'un rêve. + +--Hem! hem! murmura le vieux entre ses dents.... Bien, bien, je le +ferai; puis signant son nom avec un paragraphe vigoureux: Mauvaise +affaire, hein? ajouta-t-il en souriant. + +--De quelle mauvaise affaire parlez-vous, mon père? + +--Ta femme! répliqua carrément le vieux, en appuyant sur ce mot. + +--Je ne vous comprends pas. + +--Vois-tu, mon ami, on n'y peut rien, elles sont toutes les mêmes; on ne +peut pas se démarier; ne crains rien, je ne le dirai à personne, mais tu +le sais aussi bien que moi... c'est la vérité.» + +De sa main maigre et osseuse il saisit brusquement la main d'André et la +serra, tandis que son regard perçant pénétrait jusqu'au fond de son +être. Son fils répondit par un aveu muet, un soupir! + +Le vieux prince plia et cacheta ses lettres en un tour de main: + +«Qu'y faire? elle est jolie! Sois tranquille, ce sera fait,» dit-il +brièvement. + +André se taisait, à la fois triste et content d'avoir été deviné. + +«Écoute, ne t'en inquiète pas, on fera le possible; et maintenant voici +une lettre pour Michel Illarionovitch: je lui demande de t'employer aux +bons endroits et de ne pas te garder trop longtemps auprès de lui. Tu +lui diras que ma vieille affection se souvient toujours de lui et tu +m'informeras de son accueil. Si tu en es content, fais ton devoir; +autrement, va-t'en; le fils de Nicolas Bolkonsky ne saurait être gardé +auprès de son chef par tolérance.... Approche!» + +Il parlait très vite et avalait la moitié de ses mots, mais son fils le +comprenait. Il le suivit au bureau, que son père ouvrit pour en retirer +un gros cahier tout couvert d'une écriture serrée, mais parfaitement +lisible. «Il est probable que je mourrai avant toi, ceci est un mémoire +à remettre à l'Empereur après ma mort; voici également un billet du +Lombard et une lettre; c'est le prix que je destine à celui qui écrira +les campagnes de Souvorow; tu l'enverras à l'Académie, j'y ai fait des +annotations; lis-les après moi, elles te seront utiles.» + +André, sentant qu'il ne pouvait pas, sans une sorte d'indélicatesse, +promettre à son père une longue vie, répondit simplement: + +«Tout sera fait selon votre désir. + +--Et maintenant, adieu, s'écria le vieillard en l'embrassant et en lui +donnant sa main à baiser. Rappelle-toi, prince André, que si la mort te +frappait, mon vieux coeur en saignerait; et si j'apprenais, ajouta-t-il +gravement en le regardant en face, que le fils de Nicolas Bolkonsky ne +fait point son devoir, j'en aurais honte, sache-le bien.» + +Ces dernières paroles s'échappèrent en sifflant de sa bouche. + +«Vous auriez pu vous épargner la peine de me le dire, mon père, répliqua +le prince André en souriant. J'ai aussi une prière à vous adresser: si +je suis tué et qu'il me soit né un fils, gardez-le auprès de vous, +élevez-le ici, je vous en supplie! + +--Il ne faudra donc pas le rendre à ta femme?...» + +Et il essaya de rire, mais un frisson nerveux agita son menton. + +«Va-t'en, s'écria-t-il en haussant la voix, et il poussa son fils hors +du cabinet. + +--Qu'y a-t-il? Qu'est-il arrivé?» demandèrent anxieusement les deux +princesses, en voyant le vieillard apparaître dans sa robe de chambre, +ses lunettes sur le nez, et sans perruque. + +Il se retira aussitôt. + +Le prince André soupira sans répondre: + +«Eh bien? dit-il à sa femme d'un ton froidement railleur, comme s'il +l'invitait à jouer ses petites comédies. + +--André, déjà!» et la petite princesse pâlit de crainte et d'émotion; il +l'embrassa, elle poussa un cri et s'évanouit. Soulevant sa tête penchée +sur son épaule, il lui jeta un long regard et la déposa doucement dans +un fauteuil. + +«Adieu, Marie,» dit-il tout bas à sa soeur; leurs mains s'enlacèrent, +et, la baisant au front, il sortit à pas précipités. Mlle Bourrienne +frottait les tempes de la petite princesse; la princesse Marie la +soutenait et envoyait, de ses yeux voilés de pleurs, encore un dernier +regard et une dernière bénédiction à son frère, tandis que le vieux +prince se mouchait fréquemment et avec un tel bruit, dans son cabinet, +qu'on aurait cru entendre des coups de pistolet tirés avec colère. Elle +le vit tout à coup paraître sur le seuil du salon. + +«Il est parti!... Allons, c'est bien!...» + +Et, apercevant la jeune femme évanouie, il secoua la tête d'un air +fâché, et rentra brusquement chez lui, en refermant la porte avec +violence. + + + + +CHAPITRE II + +I + + +L'armée russe occupait, en octobre 1805, un certain nombre de villes et +de villages de l'archiduché d'Autriche. On y voyait arriver chaque jour +de nouveaux régiments, dont le séjour pesait lourdement sur le pays et +sur ses habitants. Ces forces, toujours croissantes, se concentraient +autour de la forteresse de Braunau, quartier général du commandant en +chef Koutouzow. + +C'était le 11 octobre, et un régiment d'infanterie, fraîchement arrivé, +s'était arrêté à un demi-mille de la ville. Il n'avait rien emprunté +dans son aspect à la localité étrangère qui lui servait de cadre. Malgré +les vergers, les murs en pierre, les toits en tuile qui l'entouraient et +les montagnes qui se dessinaient à l'horizon, il était bien toujours le +type d'un régiment russe, se préparant dans son pays pour l'inspection +de son chef. + +L'ordre du jour qui annonçait l'inspection lui était parvenu la veille, +à la dernière étape; mais comme la rédaction présentait quelque +obscurité, le chef du régiment avait été obligé d'assembler le conseil +des chefs de bataillon, pour décider de la tenue exigée en cette +occasion. Devait-on se mettre en tenue de campagne ou en grande tenue? +On opina pour la dernière alternative; mieux valait montrer trop de zèle +que trop peu. Les soldats se mirent à l'oeuvre: malgré les trente +verstes qu'ils venaient de parcourir, pas un ne ferma l'oeil de la nuit, +tout fut raccommodé et nettoyé. + +Les aides de camp et les chefs de compagnie comptaient leurs soldats, +formaient les rangs, et, quand le jour fut venu, leurs regards charmés +purent s'arrêter sur une masse compacte de 2 000 hommes bien serrés et +bien alignés, à la place de la foule débraillée de la veille. Chacun +était à son poste et savait ce qu'il avait à faire: pas un bouton, pas +une petite courroie ne manquait, tout reluisait et étincelait au soleil. + +Tout était donc en ordre, et le général en chef pouvait sans crainte +passer en revue chacun des soldats, car sa chemise était blanche, et son +havresac contenait le nombre d'objets réglementaire. Un seul détail +laissait à désirer: c'était la chaussure, qui s'en allait en lambeaux; +le régiment avait, il est vrai, fourni ses mille verstes, et les +intendances du pays faisaient la sourde oreille aux constantes +réclamations du chef de régiment pour en obtenir la matière première +nécessaire à la confection des bottes. Ce chef était un gros général +d'un âge avancé, d'un tempérament sanguin, avec des épaules carrées, des +sourcils et des favoris grisonnants. Son uniforme neuf et brillant +laissait voir toutefois quelques traces inévitables d'un séjour prolongé +dans le porte-manteau; ses lourdes épaulettes lui élevaient les épaules +jusqu'au ciel; il se promenait devant le front en se dandinant, le corps +légèrement incliné en avant, avec l'air satisfait d'un homme qui vient +d'accomplir un acte solennel. Il était fier de son régiment, auquel son +âme appartenait tout entière; sa démarche trahissait peut-être bien +encore d'autres préoccupations, car, en dehors de ses soucis militaires, +les intérêts du bien-être général, et le beau sexe en particulier, +occupaient une large place dans son coeur. + +«Eh bien, mon cher Michel Dmitriévitch,» dit-il en s'adressant à un chef +de bataillon qui s'avançait en souriant d'un air également heureux... +«Rude besogne cette nuit... hein? Pas mal ficelé notre régiment!... Il +n'est pas des derniers... hein?» Le commandant eut l'air de goûter cette +plaisanterie de son chef et se mit à rire. + +«Certainement.... On ne nous aurait pas renvoyés du Champ de Mars. + +--Qu'y a-t-il?» s'écria le général, qui venait d'apercevoir deux +cavaliers, un aide de camp et un cosaque, arrivant par la grand'route +qui menait à la ville et sur laquelle de distance en distance étaient +échelonnés des fantassins en vedette. Le premier, qui était envoyé du +quartier général pour expliquer l'ordre du jour de la veille, annonça +que la volonté du général en chef était que le régiment se présentât +devant lui en tenue de campagne et sans préparatifs d'aucune sorte. Un +membre du conseil de guerre (Hofkriegsrath) était arrivé la veille de +Vienne pour engager Koutouzow à rejoindre au plus vite l'armée de +l'archiduc Ferdinand et de Mack; cette proposition n'était pas du goût +du général en chef, qui y faisait une vive opposition, et, comme preuve +à l'appui, il tenait à faire constater par l'Autrichien lui-même en quel +triste état se trouvaient les troupes russes après leur longue marche. + +L'aide de camp, qui ignorait ces détails, se borna à dire que le général +en chef serait très mécontent s'il ne trouvait pas le régiment en tenue +de campagne. À ces mots, le pauvre général baissa la tête, haussa +silencieusement les épaules et se tordit les mains de désespoir: + +«Nous voilà bien! Quand je vous le disais, Michel Dmitriévitch... tenue +de campagne, donc en capotes, ajouta-t-il en s'adressant avec humeur au +commandant de bataillon...--Ah! mon Dieu! Messieurs les chefs de +bataillon, s'écria-t-il d'une voix habituée au commandement et il avança +d'un pas.... Messieurs les sergents-majors!... Son Excellence +sera-t-elle bientôt ici? demanda-t-il avec une respectueuse déférence à +l'aide de camp. + +--Dans une heure, je pense. + +--Aurons-nous seulement le temps de changer de tenue? + +--Je l'ignore, mon général...» Et le chef de régiment s'approcha des +rangs et donna ses ordres. Les commandants de bataillon se mirent à +courir, les sergents-majors à s'agiter, et en une seconde les carrés, +jusqu'alors immobiles et silencieux, se rompirent et se dispersèrent. Ce +ne fut plus que le bourdonnement confus d'une foule en mouvement: les +soldats se précipitaient dans tous les sens, chargeaient leurs havresacs +sur leurs épaules et, élevant leurs capotes en l'air par-dessus leur +tête, en enfilaient les manches à la hâte. + +«Qu'est-ce que cela? Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria le +général.--Commandant de la troisième compagnie! + +--De la troisième compagnie!... Le général demande le commandant de la +troisième compagnie! répétèrent plusieurs voix, et l'aide de camp se +précipita à la recherche du retardataire. L'excès de zèle et +l'effarement de chacun avaient si bien troublé toutes les têtes, que +l'on avait fini par crier: La compagnie demande le général! lorsque ces +appels réitérés parvinrent enfin aux oreilles de l'absent, un homme d'un +certain âge; il était incapable de courir, mais il franchissait +pourtant au petit trot, sur la pointe de ses pieds mal équilibrés, la +distance qui le séparait de son chef. On voyait bien vite que le vieux +capitaine était inquiet comme un écolier qui prévoit une question à +laquelle il ne saura pas répondre. Sur son nez empourpré pointaient des +taches dues à l'intempérance; sa bouche tremblait d'émotion, il +soufflait et ralentissait le pas à mesure qu'il avançait et que le +commandant l'examinait des pieds à la tête: + +«Vous flanquez donc des fourreaux à vos soldats? Qu'est-ce que cela +signifie! lui dit-il, en montrant du doigt un soldat de la troisième +compagnie, dont la capote de drap tranchait sur le reste par sa couleur. +Où vous cachiez-vous donc, on attend le général en chef et vous quittez +votre poste, hein? Je vous apprendrai à habiller vos soldats de la sorte +le jour d'une revue!» + +Le vieux capitaine ne quittait pas des yeux son chef, et, de plus en +plus ahuri, pressait ses deux doigts contre la visière de son shako, +comme si ce geste devait le sauver. + +«Eh bien, vous ne répondez pas? Et celui-là que vous avez déguisé en +Hongrois, qui est-il? + +--Votre Excellence.... + +--Eh bien, quoi? vous aurez beau me répéter sur tous les tons: Votre +Excellence, et après? Savez-vous ce que cela veut dire: Votre +Excellence? + +--Votre Excellence, c'est Dologhow, celui qui a été dégradé, balbutia le +capitaine. + +--Dégradé? Donc il n'est pas maréchal pour se permettre... il est +soldat, et un soldat doit être habillé selon l'ordonnance. + +--Votre Excellence elle-même l'a autorisé à s'habiller ainsi pendant la +marche. + +--Autorisé, autorisé, c'est toujours ainsi avec vous, jeunes gens, +répliqua le commandant en se calmant un peu... on vous dit une chose et +vous... eh bien, quoi?... et s'échauffant de nouveau: Habillez vos +hommes convenablement, voilà!» + +Et, se retournant vers l'envoyé de Koutouzow, il continua son +inspection, satisfait de sa petite scène, et cherchant un prétexte à une +nouvelle explosion. Le hausse-col d'un officier lui paraissant suspect, +il tança vertement l'officier; puis, l'alignement du premier rang de la +troisième compagnie manquant de rectitude, il s'adressa d'une voix +agitée à Dologhow, qui était vêtu d'une capote d'un drap gris bleuâtre: + +«Où est ton pied? où est ton pied?» + +Dologhow retira tout doucement son pied et fixa son regard vif et hardi +sur le général. + +«Pourquoi cette capote bleue? À bas! Sergent-major, qu'on déshabille cet +homme.... + +--Mon devoir, général, lui répliqua Dologhow en l'interrompant, est de +remplir les ordres que je reçois, mais je ne suis point forcé de +supporter les.... + +--Pas un mot dans les rangs, pas un! + +--Je ne suis pas forcé, reprit Dologhow à haute voix, de supporter les +injures...» + +Et les regards du chef du régiment et ceux du soldat se croisèrent. + +Le général se tut en tiraillant avec colère son écharpe: + +«Veuillez changer d'habit,» lui dit-il. + +Et il se détourna. + + +II + + +«On arrive!» cria le fantassin placé en vedette, et le général, rouge +d'émotion, courut à son cheval et, en saisissant la bride d'une main +tremblante, sauta en selle, tira son épée d'un air radieux et résolu, et +ouvrit la bouche toute grande, pour donner le signal. + +Le régiment ondula un instant pour retomber dans une immobilité +complète: + +«Silence dans les rangs!» s'écria le général d'une voix vibrante, dont +les inflexions variées offraient un singulier mélange de satisfaction, +de sévérité et de déférence..., car les autorités approchaient. Une +haute calèche de Vienne à ressorts et à panneaux bleus s'avançait le +long d'une large route vicinale, ombragée d'arbres. Des militaires à +cheval et une escorte de cosaques l'accompagnaient. L'uniforme blanc du +général autrichien, assis à côté de Koutouzow, se détachait vivement sur +la teinte sombre des uniformes russes. La calèche s'arrêta, les deux +généraux cessèrent de causer, et Koutouzow descendit du marchepied, +pesamment et avec effort, sans paraître faire attention à ces deux mille +hommes, dont les regards étaient rivés sur lui et sur leur chef. Au +commandement donné, le régiment tressaillit comme un seul homme et +présenta les armes. La voix du général en chef se fit entendre au +milieu d'un silence de mort, puis les cris de: «Vive Votre Excellence!» +retentirent en réponse à son salut, et tout rentra de nouveau dans le +silence. Koutouzow, qui s'était arrêté pendant que le régiment +s'ébranlait, parcourut les rangs avec le général autrichien. À la façon +dont le général en chef avait été reçu et salué par son subordonné, à la +façon dont celui-ci le suivait la tête inclinée, épiant ses moindres +mouvements, et se redressant au moindre mot, il était évident que ses +devoirs lui étaient doux au coeur. Grâce à sa sévérité et à ses bons +soins, son régiment était en effet en bien meilleur état que ceux qui +étaient dernièrement arrivés à Braunau: en fait de malades et de +traînards, il ne comptait que 217 hommes, et tout était en excellent +ordre, à l'exception cependant de la chaussure. + +Koutouzow s'arrêtait de temps en temps pour adresser quelques paroles +bienveillantes aux officiers et aux soldats qu'il avait connus pendant +la campagne de Turquie. À la vue de leurs bottes, il hochait tristement +la tête, et les indiquait à son compagnon d'un air qui témoignait de sa +clairvoyance et lui épargnait la peine de faire des reproches directs. +Quand ce geste venait à se répéter, le chef du régiment se précipitait +en avant, comme pour saisir au vol les observations attendues. Une +vingtaine de personnes, composant la suite, marchaient à quelques pas en +arrière, l'oreille tendue, tout en causant et en riant entre elles. Un +aide de camp, joli garçon, suivait de près le général en chef: c'était +le prince Bolkonsky. À ses côtés venait ce gros et grand Nesvitsky, +officier supérieur au visage aimable et souriant, et aux yeux pleins de +douceur. Nesvitsky réprimait avec peine un fou rire causé par un de ses +camarades, un hussard au teint basané, qui, le regard fixé sur le dos du +commandant du régiment, répétait chacun de ses gestes avec un sérieux +imperturbable. + +Koutouzow passait avec lenteur et nonchalance devant ces milliers d'yeux +qui semblaient sortir de leurs orbites pour le mieux voir. + +Il s'arrêta tout à coup devant la troisième compagnie; sa suite, ne +prévoyant pas ce brusque arrêt, se trouva rapprochée de lui. + +«Ah! Timokhine!» s'écria-t-il, en reconnaissant le capitaine au nez +rouge. + +Timokhine, qui semblait s'être allongé jusqu'aux limites du possible, +pendant l'algarade de son général au sujet de Dologhow, trouva encore le +moyen, à l'apostrophe du général en chef, de se redresser au point que +cette tension, si elle s'était prolongée, aurait pu lui devenir fatale. +Koutouzow s'en aperçut et se détourna aussitôt pour y mettre un terme, +en laissant errer un faible sourire sur sa figure balafrée. + +«C'est encore un compagnon d'armes d'Ismaïl, un brave officier!... En +es-tu content?...» + +Et il s'adressa au chef de régiment, qui sans se douter qu'un miroir +invisible pour lui (le hussard basané) allait le réfléchir de la tête +aux pieds, tressaillit et s'avança en disant: + +«Très content, Haute Excellence! + +--Chacun a ses faiblesses, et il est, je crois, un disciple de Bacchus,» +ajouta Koutouzow en s'éloignant. + +Terrifié à l'idée d'en avoir la responsabilité, le malheureux commandant +garda le silence. Pendant ce temps le hussard basané, dont les yeux +avaient été frappés par la personne du capitaine disciple de Bacchus, au +nez rouge et à la taille tendue, l'imita si parfaitement, que Nesvitsky +éclata de rire. Koutouzow se retourna, mais notre moqueur savait +commander à son visage, et, une expression de gravité respectueuse +succéda comme par enchantement à ses grimaces. + +La troisième compagnie était la dernière. Koutouzow s'arrêta pensif, +cherchant évidemment à rappeler ses souvenirs. Le prince André fit un +pas, et lui dit tout bas en français: + +«Vous m'avez ordonné de vous rappeler Dologhow, celui qui a été +dégradé.... + +--Où est Dologhow?» demanda-t-il aussitôt. + +Revêtu cette fois de la capote grise de soldat, Dologhow ne se fit point +attendre; il sortit des rangs et présenta les armes: c'était décidément +un soldat de belle mine, bien tourné, aux cheveux blonds, et aux yeux +bleus et clairs. + +«Une plainte? demanda Koutouzow, en fronçant légèrement les sourcils. + +--Non, c'est Dologhow, lui dit le prince André. + +--Ah! j'espère que cette leçon t'aura suffisamment corrigé; fais ton +possible pour bien servir; l'Empereur est clément et je ne t'oublierai +pas non plus, si tu le mérites.» + +Les yeux bleus et brillants de Dologhow le regardaient aussi hardiment +qu'ils avaient regardé le chef du régiment, et leur expression semblait +combler cet abîme de convention qui sépare le simple soldat du général +en chef. + +«Une seule grâce, Excellence, dit-il de sa voix ferme, calme et +vibrante.... Veuillez m'accorder l'occasion d'effacer ma faute et de +faire preuve de mon dévouement à l'empereur et à la Russie.» + +Koutouzow se détourna et se dirigea vers sa calèche d'un air maussade. +Ces phrases banales, toujours les mêmes, l'ennuyaient et le fatiguaient: + +«À quoi bon, pensait-il, y répondre par un même refrain? à quoi bon ces +vieilles et éternelles redites?» + +Le régiment se fractionna en compagnies, et se mit en marche pour aller +près de Braunau occuper ses logements, s'y équiper, s'y chausser et s'y +reposer. + +«Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, Prokhore Ignatovitch?...» dit le +chef de régiment en s'adressant au capitaine, après avoir dépassé à +cheval la troisième compagnie. + +Son visage exprimait la satisfaction sans bornes que lui causait +l'inspection si heureusement terminée: + +«Le service de l'Empereur, vous savez?... Et puis on craint de se +couvrir de honte devant le régiment: je suis toujours le premier à +offrir des excuses... et il lui tendit la main. + +--De grâce, général, oserai-je penser que...» + +Et tandis que le nez du capitaine s'empourprait de joie, sa bouche, se +fendant jusqu'aux oreilles en un large sourire, laissa voir ses dents +ébréchées, dont les deux incisives avaient été perdues sans retour à +l'assaut d'Ismaïl: + +«Dites également à M. Dologhow que je ne l'oublierai pas, qu'il soit +tranquille.... Comment se conduit-il, à propos? + +--Il est très exact à son devoir, Excellence, mais son caractère.... + +--Comment, son caractère? + +--Cela lui prend par accès, Excellence; il y a des jours où il est bon, +intelligent, instruit, et puis d'autres moments où c'est une bête +féroce. N'a-t-il pas failli, tout dernièrement, assommer un juif en +Pologne... vous le savez bien?... + +--Oui, oui, repartit le chef de régiment, mais il est à plaindre... il +est malheureux... il a de hautes protections, ainsi vous ferez bien +de.... + +--Parfaitement, Excellence, et le sourire du capitaine disait assez +qu'il avait compris l'intention de son supérieur. + +--Les épaulettes à la première affaire! s'écria le général, en jetant +ces paroles à Dologhow, au moment où celui-ci passait. Dologhow se +retourna en silence, et sourit d'un air railleur. + +--Bien, très bien! continua le chef à haute voix pour se faire entendre +des soldats: je donne de l'eau-de-vie à tout le monde et je remercie +chacun de vous.... Dieu soit loué!» + +Et il s'approcha d'une autre compagnie. + +«C'est un brave homme: après tout, on peut servir sous ses ordres, dit +le capitaine en s'adressant à son officier subalterne. + +--En un mot, «le roi de coeur»! lui répliqua l'officier subalterne, et +il riait en appliquant au général le sobriquet qu'on lui avait donné. + +La joyeuse disposition d'humeur des officiers, causée par l'heureuse +issue de la revue, avait vite fait son chemin parmi les soldats. Ils +marchaient gaiement, tout en causant: + +«Qui donc a inventé que Koutouzow était borgne? + +--Ah! pour cela, oui, il l'est! + +--Ah! pour cela, non, te dis-je: bottes et tournevis, il a tout +inspecté! + +--Oh! quelle peur j'ai eue quand il a regardé les miennes et.... + +--Et l'autre, dis donc, l'Autrichien? un morceau de craie... quoi? un +vrai sac de farine! Quelle corvée d'avoir cela à blanchir! + +--Voyons, toi qui étais en avant, quand est-ce qu'ils ont dit qu'on se +frotterait? Quand? On nous a pourtant bien dit que Bonaparte était ici à +Braunau. + +--Bonaparte ici? En voilà une farce! Imbécile qui ne sait pas que le +Prussien s'est révolté et que l'Autrichien doit lui marcher dessus... et +alors, après qu'il l'aura rossé, il commencera la guerre avec Bonaparte. +Va donc conter à d'autres qu'il est ici. Bonaparte à Braunau! On voit +bien que t'es bête; ouvre donc tes oreilles, blanc-bec! + +--Ah! ces diables de fourriers!... Voilà la cinquième compagnie qui +tourne dans le village, et ils auront fait la soupe que nous ne serons +pas encore là! + +--Voyons, passe-moi une croûte, que diable? + +--Ne t'ai-je pas donné du tabac hier soir... hein, pas vrai? Eh bien, +prends-la, ta croûte... tiens! + +--Si au moins on s'arrêtait... mais non... encore cinq verstes à traîner +son estomac creux. + +--Cela t'irait, dis donc, si les Allemands nous offraient leurs belles +calèches: en voiture ce serait chic... hein? + +--Et le peuple d'ici?... as-tu vu? ce n'est plus le même; le Polonais, +c'était encore un sujet de l'Empereur; mais maintenant des Allemands +tout le long... rien que cela. + +--En avant les chanteurs!» s'écria le capitaine, et une vingtaine de +soldats sortirent des rangs. + +Le tambour qui dirigeait les chants se tourna vers eux, fit un geste et +entonna la chanson commençant par ces mots: «Voilà la diane, voilà le +soleil» et finissant par ceux-ci: «Et de la gloire nous en aurons avec +Kamensky notre père.» Composée en Turquie, cette chanson était chantée +aujourd'hui en Autriche; il n'y avait de changé que le nom de Koutouzow, +mis récemment à la place de celui de Kamensky. Après avoir crânement +enlevé ces dernières paroles, le tambour, un beau soldat, de quarante +ans environ, avec des formes nerveuses, examina sévèrement ses camarades +en fronçant les sourcils, pendant que ses mains, allant à droite et à +gauche, semblaient lancer à terre un objet invisible. S'étant bien +assuré que tous le regardaient, il releva doucement ses bras et les tint +pendant quelques secondes immobiles au-dessus de sa tête, comme s'il +soutenait avec le plus grand soin cet objet précieux et toujours +invisible. Tout à coup, le rejetant brusquement, il entonna: «Mon toit, +mon cher petit toit» et une vingtaine de voix le répétèrent en choeur. +Un autre soldat s'élança en avant et se mit, sans paraître le moins du +monde gêné par le poids de son fourniment, à sauter et à danser à +reculons devant ses camarades, en remuant ses épaules et en menaçant le +vide avec des cuillères qu'il frappait entre elles en guise de +castagnettes. Les autres le suivaient en mesure, d'une allure rapide. Un +bruit de roues et de chevaux se fit entendre derrière eux: c'était +Koutouzow et sa suite qui revenaient en ville. Il fit un signe pour +permettre aux soldats de continuer librement leur marche. Au second rang +du flanc droit que rasait la haute calèche, la figure de Dologhow, le +soldat aux yeux bleus, attirait l'attention: sa démarche cadencée, +gracieuse et hardie à la fois, son regard assuré et moqueur, jeté comme +un défi à ceux qui le dépassaient, paraissaient les plaindre de ne point +faire leur entrée à pied comme lui et sa joyeuse compagnie, le +sous-lieutenant de hussards, Gerkow, le même qui s'était amusé à imiter +le général commandant le régiment, modéra l'allure de son cheval pour se +rapprocher de Dologhow; bien qu'il eût été, lui aussi, du nombre des +viveurs dont ce dernier avait été le chef de file, il s'était pourtant +prudemment abstenu jusqu'à ce moment de renouer connaissance avec le +disgracié: les quelques mots dits par Koutouzow lui firent changer de +tactique, et feignant une véritable joie: + +«Comment cela va-t-il» cher ami? lui dit-il. + +--Comme tu vois,» répondit froidement Dologhow. + +La chanson toujours vive et légère accompagnait d'une façon étrange la +désinvolture comique de Gerkow et les réponses glaciales de son +ex-camarade. + +«Eh bien, t'arranges-tu avec tes chefs? + +--Mais oui, pas mal; ce sont de braves gens: tu t'es donc faufilé dans +l'état-major? + +--J'y suis attaché, je fais le service.» + +Ils se turent tous les deux: «Le faucon est bien lancé et lancé de la +main droite,» reprenait la chanson, et, en l'écoutant, on se sentait +involontairement plein de confiance et de résolution. + +Leur conversation aurait certainement changé de ton sans ce joyeux +accompagnement: + +«Les Autrichiens sont-ils battus? Est-ce vrai? demanda Dologhow. + +--On le dit, mais qui diable peut le savoir! + +--Tant mieux, répliqua brièvement Dologhow, en suivant la cadence. + +--Viens chez nous ce soir, veux-tu? nous aurons un pharaon! + +--Vous avez donc beaucoup d'argent? + +--Viens toujours! + +--Impossible. J'ai fait le voeu de ne jouer ni boire jusqu'à ce que +j'aie regagné mon grade. + +--Eh bien, alors ce sera à la première affaire. + +--Eh bien! alors, on verra! + +--Viens tout de même: si tu as besoin de quelque chose, l'état-major +t'aidera.» + +Dologhow sourit: + +«Ne t'occupe pas de moi; je ne demanderai rien, je prendrai ce dont +j'aurai besoin. + +--Soit, c'était seulement pour.... + +--C'est ça, moi aussi c'était seulement pour.... + +--Adieu! + +--Adieu!...» + +Et bien haut et bien loin: «Là-bas, là-bas dans la patrie,» continuait +la chanson, pendant que Gerkow éperonnait son cheval; le cheval, couvert +d'écume et galopant en mesure au son de la musique, dépassa la compagnie +et rejoignit bientôt la haute calèche. + + +III + + +À peine rentré chez lui, Koutouzow, accompagné du général autrichien, +s'était rendu tout droit dans son cabinet de travail: là il se fit +donner par son aide de camp, le prince Bolkonsky, des papiers qui se +rapportaient à l'état des troupes, et des lettres qui avaient été reçues +la veille, de l'archiduc Ferdinand, commandant l'armée d'avant-garde. +Une carte était étalée sur la table, devant laquelle s'assirent +Koutouzow et son compagnon, un des membres du Hofkriegsrath (conseil +supérieur de la guerre). Tout en recevant les papiers de la main de +Bolkonsky, et en lui faisant signe de rester auprès de lui, il continua +la conversation en français, en donnant à ses phrases, qu'il énonçait +avec lenteur, une certaine élégance de tournure et d'inflexion, qui les +rendait agréables à l'oreille; il semblait s'écouter lui-même avec un +plaisir marqué: + +«Voici mon unique réponse, général: si l'affaire en question n'avait +dépendu que de moi, la volonté de S. M. l'Empereur François aurait été +aussitôt accomplie et je me serais joint à l'archiduc. Veuillez croire +que personnellement j'aurais déposé avec joie le commandement de cette +armée, ainsi que la lourde responsabilité dont je suis chargé, entre les +mains d'un de ces généraux, plus éclairés et plus capables que moi, dont +l'Autriche fourmille; mais les circonstances enchaînent souvent nos +volontés.» + +Le sourire qui accompagnait ces derniers mots justifiait pleinement la +visible incrédulité de l'Autrichien. Quant à Koutouzow, assuré de ne pas +être contredit en face, et c'était là pour lui le point principal, peu +lui importait le reste! + +Force fut donc à son interlocuteur de répondre sur le même ton, tandis +que le son de sa voix trahissait sa mauvaise humeur et contrastait +plaisamment avec les paroles flatteuses, étudiées à l'avance, qu'il +laissait échapper avec effort. + +«Tout au contraire, Excellence, l'Empereur apprécie hautement ce que +vous avez fait pour nos intérêts communs; nous trouvons seulement que la +lenteur de votre marche empêche les braves troupes russes et leurs +chefs de cueillir des lauriers, comme ils en ont l'habitude.» + +Koutouzow s'inclina, ayant toujours son sourire railleur sur les lèvres. + +«Ce n'est pas mon opinion; je suis convaincu, au contraire, en me +fondant sur la lettre dont m'a honoré S. A. I. l'archiduc Ferdinand, que +l'armée autrichienne, commandée par un général aussi expérimenté que le +général Mack, est en ce moment victorieuse et que vous n'avez plus +besoin de notre concours.» + +L'Autrichien maîtrisa avec peine une explosion de colère. Cette réponse +s'accordait peu, en effet, avec les bruits qui couraient sur une défaite +de ses compatriotes, et cette défaite, les circonstances la rendaient +d'ailleurs probable; aussi avait-elle l'air d'une mauvaise plaisanterie, +et pourtant le général en chef, calme et souriant, avait le droit +d'émettre ces suppositions, car la dernière lettre de Mack lui-même +parlait d'une prochaine victoire et faisait l'éloge de l'admirable +position de son armée au point de vue stratégique. + +«Passe-moi la lettre, dit-il au prince André. Veuillez écouter...» + +Et il lut en allemand le passage suivant: + +«L'ensemble de nos forces, 70 000 hommes environ, nous permet +d'attaquer l'ennemi et de le battre, s'il tentait le passage du Lech. +Dans le cas contraire, Ulm étant à nous, nous pouvons ainsi rester +maîtres des deux rives du Danube, le traverser au besoin pour lui tomber +dessus, couper ses lignes de communication, repasser le fleuve plus bas, +et enfin l'empêcher de tourner le gros de ses forces contre nos fidèles +alliés. Nous attendrons ainsi vaillamment le moment où l'armée impériale +de Russie sera prête à se joindre à nous, pour faire subir à l'ennemi le +sort qu'il a mérité.» + +En terminant cette longue phraséologie, Koutouzow poussa un soupir et +releva les yeux. + +«Votre Excellence n'ignore point que le sage doit toujours prévoir le +pire, reprit son vis-à-vis, pressé de mettre fin aux railleries pour +aborder sérieusement la question; il jeta malgré lui un coup d'oeil sur +î'aide de camp. + +--Mille excuses, général...» + +Et Koutouzow, l'interrompant, s'adressa au prince André: + +«Veux-tu, mon cher, demander à Kozlovsky tous les rapports de nos +espions. Voici encore deux lettres du comte Nostitz, une autre de S. A. +I. l'archiduc Ferdinand, et de plus ces quelques papiers. Il s'agit de +me composer de tout cela, en français et bien proprement, un mémorandum +qui résumera toutes les nouvelles reçues dernièrement sur la marche de +l'armée autrichienne, pour le présenter à Son Excellence.» + +Le prince André baissa la tête en signe d'assentiment. Il avait compris +non seulement ce qui lui avait été dit, mais aussi ce qu'on lui avait +donné à entendre et, saluant les deux généraux, il sortit lentement. + +Il y avait peu de temps que le prince André avait quitté la Russie, et +cependant il était bien changé. Cette affectation de nonchalance et +d'ennui, qui lui était habituelle, avait complètement disparu de toute +sa personne; il semblait ne plus avoir le loisir de songer à +l'impression qu'il produisait sur les autres, étant occupé d'intérêts +réels autrement graves. Satisfait de lui-même et de son entourage, il +n'en était que plus gai et plus bienveillant. Koutouzow, qu'il avait +rejoint en Pologne, l'avait accueilli à bras ouverts, en lui promettant +de ne pas l'oublier: aussi l'avait-il distingué de ses autres aides de +camp, en l'emmenant à Vienne et en lui confiant des missions plus +sérieuses. Il avait même adressé à son ancien camarade, le vieux prince +Bolkonsky, les lignes suivantes: + +«Votre fils deviendra, je le crois et je l'espère, un officier de +mérite, par sa fermeté et le soin qu'il met à accomplir strictement ses +devoirs. Je suis heureux de l'avoir auprès de moi.» + +Parmi les officiers de l'état-major et parmi ceux de l'armée, le prince +André s'était fait, comme jadis à Pétersbourg, deux réputations tout à +fait différentes. Les uns, la minorité, reconnaissant en lui une +personnalité hors ligne et capable de grandes choses, l'exaltaient, +l'écoutaient et l'imitaient: aussi ses rapports avec ceux-là étaient-ils +naturels et faciles; les autres, la majorité, ne l'aimant pas, le +traitaient d'orgueilleux, d'homme froid et désagréable: avec ceux-là il +avait su se poser de façon à se faire craindre et respecter. En sortant +du cabinet, le prince André s'approcha de son camarade Kozlovsky, l'aide +de camp de service, qui était assis près d'une fenêtre, un livre à la +main: + +«Qu'a dit le prince? demanda ce dernier. + +--Il a ordonné de composer un mémorandum explicatif sur notre inaction. + +--Pourquoi?» + +Le prince André haussa les épaules. + +«A-t-on des nouvelles de Mack? + +--Non. + +--Si la nouvelle de sa défaite était vraie, nous l'aurions déjà reçue. + +--Probablement...» + +Et le prince André se dirigea vers la porte de sortie; mais au même +moment elle s'ouvrit avec violence pour livrer passage à un nouvel +arrivant, qui se précipita dans la chambre. C'était un général +autrichien de haute taille, avec un bandeau noir autour de la tête, et +l'ordre de Marie-Thérèse au cou. Le prince André s'arrêta. + +«Le général en chef Koutouzow? demanda vivement l'inconnu avec un fort +accent allemand et, ayant jeté un rapide coup d'oeil autour de lui, il +marcha droit vers la porte du cabinet. + +--Le général en chef est occupé, répondit Kozlovsky, se hâtant de lui +barrer le chemin.... Qui annoncerai-je?» + +Le général autrichien, étonné de ne pas être connu, regarda avec mépris +de haut en bas le petit aide de camp. + +«Le général en chef est occupé,» répéta Kozlovsky sans s'émouvoir. + +La figure de l'étranger s'assombrit et ses lèvres tremblèrent, pendant +qu'il tirait de sa poche un calepin. Ayant à la hâte griffonné quelques +lignes, il arracha le feuillet, le lui tendit, s'approcha brusquement de +la fenêtre et, se laissant tomber de tout son poids sur un fauteuil, il +regarda les deux jeunes gens d'un air maussade, destiné, sans doute, à +réprimer leur curiosité. Relevant ensuite la tête, il se redressa avec +l'intention évidente de dire quelque chose, puis, faisant un mouvement, +il essaya avec une feinte nonchalance de fredonner à mi-voix un refrain +qui se perdit en un son inarticulé. La porte du cabinet s'ouvrit, et +Koutouzow parut sur le seuil. Le général à la tête bandée, se baissant +comme s'il avait à éviter un danger, s'avança au-devant de lui, en +faisant quelques enjambées de ses longues jambes maigres. + +«Vous voyez le malheureux Mack!» dit-il d'une voix émue. + +Koutouzow conserva pendant quelques secondes une complète impassibilité, +puis ses traits se détendirent, les plis de son front s'effacèrent; il +le salua respectueusement et, le laissant passer devant lui, le suivit +et referma la porte. Le bruit qui s'était répandu de la défaite des +Autrichiens et de la reddition de l'armée sous les murs d'Ulm, se +trouvait donc confirmé. + +Une demi-heure plus tard, des aides de camp envoyés dans toutes les +directions portaient des ordres qui devaient dans un prochain délai +tirer l'armée russe de son inaction et la faire marcher à la rencontre +de l'ennemi. + +Le prince André était un de ces rares officiers d'état-major pour +lesquels tout l'intérêt se concentre sur l'ensemble des opérations +militaires. La présence de Mack et les détails de son désastre lui +avaient fait comprendre que l'armée russe était dans une situation +critique, et que la première moitié de la campagne était perdue. Il se +représentait le rôle échu aux troupes russes et celui qu'il allait jouer +lui-même, et il ne pouvait s'empêcher de ressentir une émotion joyeuse +en songeant que l'orgueilleuse Autriche était humiliée et qu'avant une +semaine il prendrait part à un engagement inévitable entre les Français +et les Russes, le premier qui aurait eu lieu depuis Souvorow. Cependant +il craignait que le génie de Bonaparte ne fût plus fort que tout +l'héroïsme de ses adversaires, et, d'un autre côté, il ne pouvait +admettre que son héros subît un échec. + +Surexcité par le travail de sa pensée, le prince André retourna chez lui +pour écrire à son père sa lettre quotidienne. Chemin faisant, il +rencontra son compagnon de chambre, Nesvitsky, et le moqueur Gerkow, qui +riaient tous deux aux éclats. + +«Pourquoi es-tu si sombre? lui demanda Nesvitsky, à la vue de sa figure +pâle et de ses yeux animés. + +--Il n'y a pas de quoi être gai,» répliqua Bolkonsky. + +Au moment où ils s'abordaient ainsi, ils virent paraître au fond du +corridor un membre du Hofkriegsrath et le général autrichien Strauch, +attaché à l'état-major de Koutouzow avec mission de veiller à la +fourniture des vivres destinés à l'armée russe; ces deux personnages +étaient arrivés de la veille. La largeur du corridor permettait aux +trois jeunes officiers de ne pas se déranger pour les laisser passer, +mais Gerkow, repoussant Nesvitsky, s'écria d'une voix haletante: + +«Ils viennent... ils viennent!... de grâce, faites place!» + +Les deux généraux semblaient vouloir éviter toute marque de respect, +lorsque Gerkow, sur la figure duquel s'épanouit un large sourire de +niaise satisfaction, fit un pas en avant. + +«Excellence, dit-il en allemand et en s'adressant à l'Autrichien, j'ai +l'honneur de vous offrir mes félicitations...» + +Et il inclina la tête, en jetant gauchement l'un après l'autre ses pieds +en arrière, comme un enfant qui apprend à danser. Le membre du +Hofkriegsrath prit un air sévère, mais, frappé de la franchise de ce +gros et bête sourire, il ne put lui refuser un moment d'attention. + +«J'ai l'honneur, reprit Gerkow, de vous offrir mes félicitations; le +général Mack est arrivé en bonne santé, sauf un léger coup ici,» +ajouta-t-il, en portant d'un air radieux la main à sa tête. Le général +fronça les sourcils et se détourna: + +«Dieu, quel imbécile!» s'écria-t-il en continuant son chemin. + +Nesvitsky enchanté entoura de ses bras le prince André: celui-ci, dont +la pâleur avait encore augmenté, le repoussa durement d'un air fâché et +se tourna vers Gerkow. Le sentiment d'irritation causé par la vue de +Mack, par les nouvelles qu'il avait apportées, par ses propres +réflexions sur la situation de l'armée russe, venait enfin de trouver +une issue en face de la plaisanterie déplacée de ce dernier. + +«S'il vous est agréable, monsieur,--lui dit-il d'une voix tranchante, +tandis que son menton tremblait légèrement,--de poser pour le bouffon, +je ne puis certainement pas vous en empêcher, mais je vous avertis que, +si vous vous permettez de recommencer vos sottes facéties en ma +présence, je vous apprendrai comment il faut se conduire.» + +Nesvitsky et Gerkow, stupéfaits de cette sortie, ouvrirent de grands +yeux et se regardèrent en silence. + +«Mais quoi? je l'ai félicité, voilà tout, dit Gerkow. + +--Je ne plaisante pas, taisez-vous, s'écria Bolkonsky, et, prenant le +bras de Nesvitsky, il s'éloigna de Gerkow, qui ne trouvait rien à +répondre. + +--Voyons, qu'est-ce qui t'arrive? dit Nesvitsky avec l'intention de le +calmer. + +--Comment! ce qui m'arrive? tu ne comprends donc pas! Ou bien nous +sommes des officiers au service de notre Empereur et de notre patrie, +qui se réjouissent des succès et pleurent sur les défaites, ou bien nous +sommes des laquais qui n'ont rien à voir dans les affaires de leurs +maîtres. Quarante mille hommes massacrés, l'armée de nos alliés +détruite... et vous trouvez là le mot pour rire! s'écria le prince André +ému, comme si cette dernière phrase, dite en français, donnait plus de +poids à son opinion.... C'est bon pour un garçon de rien comme cet +individu, dont vous avez fait votre ami, mais pas pour vous, pas pour +vous! Des gamins seuls peuvent s'amuser ainsi!...» + +Ayant remarqué que Gerkow pouvait l'entendre, il attendit pour voir s'il +répliquerait, mais le lieutenant tourna sur ses talons et sortit du +corridor. + + +IV + + +Le régiment de hussards de Pavlograd campait à deux milles de Braunau. +L'escadron dans lequel Nicolas Rostow était «junker» était logé dans le +village de Saltzeneck, dont la plus belle maison avait été réservée au +chef d'escadron, capitaine Denissow, connu dans toute la division de +cavalerie sous le nom de «Vaska Denissow». + +Depuis que le «junker» Rostow avait rejoint son régiment en Pologne, il +avait toujours partagé le logement du chef d'escadron. Ce jour-là même, +le 8 octobre, pendant qu'au quartier général tout était sens dessus +dessous, à cause de la défaite de Mack, l'escadron continuait tout +doucement sa vie de bivouac. Denissow, qui avait joué et perdu toute la +nuit, n'était pas encore rentré au moment où Rostow, en uniforme de +junker, revenait à cheval, de bon matin, de la distribution de fourrage; +s'arrêtant au perron, il rejeta vivement sa jambe en arrière avec, un +mouvement plein de jeunesse, et, restant une seconde le pied sur +l'étrier, comme s'il se séparait à regret de sa monture, il sauta à +terre et appela le planton qui se précipitait déjà pour tenir son +cheval: + +«Ah! Bonedareneko, promène-le, veux-tu, dit-il en s'adressant au hussard +avec cette affabilité familière et gaie habituelle aux bonnes natures +lorsqu'elles se sentent heureuses. + +--Entendu, Votre Excellence, répondit le Petit-Russien en secouant la +tête avec bonne humeur. + +--Fais attention, promène-le bien.» + +Un autre hussard s'était également élancé vers le cheval, mais +Bonedareneko avait aussitôt saisi le bridon; on voyait que le «junker» +payait bien et qu'il était avantageux de le servir. + +Rostow caressa doucement sa bête et s'arrêta sur le perron pour la +regarder. + +«Bravo, quel cheval cela fera!» se dit-il en lui-même, et, relevant son +sabre, il monta rapidement les quelques marches en faisant sonner ses +éperons. + +L'Allemand propriétaire de la maison se montra, en camisole de laine et +en bonnet de coton, à la porte de l'étable, où il remuait le fumier avec +une fourche. + +Sa figure s'éclaira d'un bon sourire à la vue de Rostow. + +«Bonjour, bonjour, lui dit-il, en rendant son salut au jeune homme avec +un plaisir évident. + +--Déjà à l'ouvrage, lui dit Rostow, souriant à son tour, hourra pour +l'Autriche, hourra pour les Russes, hourra pour l'empereur Alexandre!» +ajouta-t-il en répétant les exclamations favorites de l'Allemand. + +Celui-ci s'avança en riant, jeta en l'air son bonnet de coton et +s'écria: + +«Hourra pour toute la terre!» + +Rostow répéta son hourra, et cependant il n'y avait aucun motif de se +réjouir d'une façon aussi extraordinaire, ni pour l'Allemand qui +nettoyait son étable, ni pour Rostow qui était allé chercher du foin +avec son peloton. Après qu'ils eurent ainsi donné un libre cours à leurs +sentiments patriotiques et fraternels, le vieux bonhomme retourna à son +ouvrage, et le jeune junker rentra chez lui. + +«Où est ton maître? demanda-t-il à Lavrouchka, le domestique de +Denissow, rusé coquin et connu pour tel de tout le régiment. + +--Il n'est pas encore rentré depuis hier au soir; il aura probablement +perdu, répondit Lavrouchka, car je le connais bien: quand il gagne, il +revient de bonne heure pour s'en vanter; s'il ne revient pas de toute la +nuit, c'est qu'il est en déroute, et alors il est d'une humeur de +chien. Faut-il vous servir le café? + +--Oui, donne-le et promptement.» + +Dix minutes plus tard, Lavrouchka apportait le café: + +«Il vient, il vient! gare la bombe!» + +Rostow aperçut effectivement Denissow qui rentrait. C'était un petit +homme, à la figure enluminée, aux yeux noirs et brillants, aux cheveux +noirs et à la moustache en désordre. Son dolman était dégrafé, son large +pantalon tenait à peine et son shako froissé descendait sur sa nuque. +Sombre et soucieux, il s'approchait la tête basse. + +«Lavrouchka! s'écria-t-il avec colère et en grasseyant. Voyons, idiot, +ôte-moi cela. + +--Mais puisque je vous l'ôte! + +--Ah! te voilà levé! dit Denissow, en entrant dans la chambre. + +--Il y a beau temps... j'ai déjà été au fourrage et j'ai vu Fräulein +Mathilde. + +--Ah! Ah! Et moi, mon cher, je me suis enfoncé, comme une triple +buse.... Une mauvaise chance du diable! Elle a commencé après ton +départ.... Hé! du thé!» cria-t-il d'un air renfrogné. + +Puis, grimaçant un sourire qui laissa voir ses dents petites et fortes, +il passa ses doigts dans ses cheveux en broussailles. + +«C'est le diable qui m'a envoyé chez ce Rat (c'était le surnom donné à +l'officier).... Figure-toi... pas une carte, pas une!...» + +Et Denissow, laissant tomber le feu de sa pipe, la jeta avec violence +sur le plancher, où elle se brisa en mille morceaux. Après avoir +réfléchi une demi-seconde en regardant gaiement Rostow de ses yeux noirs +et brillants: + +«Si au moins il y avait des femmes, passe encore, mais il n'y a rien à +faire, excepté boire!... Quand donc se battra-t-on?... Hé, qui est là? +ajouta-t-il, en entendant derrière la porte un bruit de grosses bottes +et d'éperons, accompagné d'une petite toux respectueuse. + +--Le maréchal des logis!» annonça Lavrouchka. Denissow s'assombrit +encore plus. + +«Ça va mal, dit-il, en jetant à Rostow sa bourse qui contenait quelques +pièces d'or.... Compte, je t'en prie, mon ami, ce qui me reste, et cache +ma bourse sous mon oreiller.» + +Il sortit. + +Rostow s'amusa à mettre en piles égales les pièces d'or de différente +valeur et à les compter machinalement, pendant que la voix de Denissow +se faisait entendre dans la pièce voisine: + +«Ah! Télianine, bonjour; je me suis enfoncé hier! + +--Chez qui? + +--Chez Bykow. + +--Chez le Rat, je le sais,» dit une autre voix flûtée. + +Et le lieutenant Télianine, petit officier du même escadron, entra au +même moment dans la chambre où se trouvait Rostow. Celui-ci, jetant la +bourse sous l'oreiller, serra la main moite qui lui était tendue. +Télianine avait été renvoyé de la garde peu temps avant la campagne; sa +conduite était maintenant exempte de tout reproche, et cependant il +n'était pas aimé. Rostow surtout ne pouvait ni surmonter ni cacher +l'antipathie involontaire qu'il lui inspirait. + +«Eh bien, jeune cavalier, êtes-vous content de mon petit Corbeau?» +(c'était le nom du cheval vendu à Rostow). Le lieutenant ne regardait +jamais en face la personne à laquelle il parlait, et ses yeux allaient +sans cesse d'un objet à un autre.... + +«Je vous ai vu le monter ce matin. + +--Mais il n'a rien de particulier, c'est un bon cheval, répondit Rostow, +qui savait fort bien que cette bête payée sept cents roubles n'en valait +pas la moitié.... Il boite un peu de la jambe gauche de devant. + +--C'est le sabot qui se sera fendu: ce n'est rien, je vous apprendrai à +y mettre un rivet. + +--Oui, apprenez-le-moi. + +--Oh! c'est bien facile, ce n'est pas un secret; quant au cheval, vous +m'en remercierez. + +--Je vais le faire amener,» dit aussitôt Rostow pour se débarrasser de +Télianine. + +Et il sortit. + +Denissow, assis par terre dans la pièce d'entrée, les jambes croisées, +la pipe à la bouche, écoutait le rapport du maréchal des logis. À la vue +de Rostow, il fit une grimace, en lui indiquant du doigt par-dessus son +épaule, avec une expression de dégoût, la chambre où était Télianine: + +«Je n'aime pas ce garçon-là,» dit-il sans s'inquiéter de la présence de +son subordonné. + +Rostow haussa les épaules comme pour dire: + +«Moi non plus, mais qu'y faire?» + +Et, ayant donné ses ordres, il retourna auprès de l'officier, qui était +nonchalamment occupé à frotter ses petites mains blanches: + +«Et dire qu'il existe des figures aussi antipathiques!» pensa Rostow. + +«Eh bien, avez-vous fait amener le cheval? demanda Télianine, en se +levant et en jetant autour de lui un regard indifférent. + +--Oui, à l'instant. + +--C'est bien... je n'étais entré que pour demander à Denissow s'il avait +reçu l'ordre du jour d'hier; l'avez-vous reçu, Denissow? + +--Non, pas encore; où allez-vous? + +--Mais je vais aller montrer à ce jeune homme comment on ferre un +cheval.» + +Ils entrèrent dans l'écurie, et, sa besogne faite, le lieutenant +retourna chez lui. + +Denissow, assis à une table sur laquelle on avait posé une bouteille +d'eau-de-vie et un saucisson, était en train d'écrire. Sa plume criait +et crachait sur le papier. Quand Rostow entra, il le regarda d'un air +sombre: + +«C'est à elle que j'écris...» + +Et, s'accoudant sur la table sans lâcher sa plume, comme s'il saisissait +avec joie l'occasion de dire tout haut ce qu'il voulait mettre par +écrit, il lui détailla le contenu de son épître: + +«Vois-tu, mon ami, on ne vit pas, on dort quand on n'a pas un amour dans +le coeur. Nous sommes les enfants de la poussière, mais, lorsqu'on aime, +on devient Dieu, on devient pur comme au premier jour de la création!... +Qui va là? Envoie-le au diable, je n'ai pas le temps!» + +Mais Lavrouchka s'approcha de lui sans se déconcerter: + +«Ce n'est personne, c'est le maréchal des logis à qui vous avez dit de +venir chercher l'argent.» + +Denissow fit un geste d'impatience aussitôt réprimé: + +«Mauvaise affaire, grommela-t-il.... Dis donc, Rostow, combien y a-t-il +dans ma bourse? + +--Sept pièces neuves et trois vieilles. + +--Ah! mauvaise affaire! Que fais-tu là planté comme une borne? Va +chercher le maréchal des logis! + +--Denissow, je t'en prie, s'écria Rostow en rougissant, prends de mon +argent, tu sais que j'en ai. + +--Je n'aime pas à emprunter aux amis. Non, je n'aime pas cela. + +--Si tu ne me traites pas en camarade, tu m'offenseras sérieusement; +j'en ai, je t'assure, répéta Rostow. + +--Mais non, je te le répète...» + +Denissow s'approcha du lit pour retirer sa bourse de dessous l'oreiller: + +«Où l'as-tu cachée? + +--Sous le dernier oreiller. + +--Elle n'y est pas!...» + +Et Denissow jeta les deux oreillers par terre. + +«C'est vraiment inouï! + +--Tu l'auras fait tomber, attends, dit Rostow, en secouant les oreillers +à son tour et en rejetant également de côté la couverture.... Pas de +bourse!... Aurais-je donc oublié? Mais non, puisque j'ai même pensé que +tu la gardais sous ta tête comme un trésor. Je l'ai bien mise là +pourtant; où est-elle donc? ajouta-t-il en se tournant vers Lavrouchka. + +--Elle doit être là où vous l'avez laissée, car je ne suis pas entré! + +--Et je te dis qu'elle n'y est pas. + +--C'est toujours la même histoire... vous oubliez toujours où vous +mettez les choses... regardez dans vos poches. + +--Mais non, te dis-je, puisque j'ai pensé au trésor... je me rappelle +très bien que je l'ai mise là.» + +Lavrouchka défit entièrement le lit, regarda partout, fureta dans tous +les coins, et s'arrêta au beau milieu de la chambre, en étendant les +bras avec stupéfaction. Denissow, qui avait suivi tous ses mouvements en +silence, se tourna à ce geste vers Rostow: + +«Voyons, Rostow, cesse de plaisanter!» + +Rostow, en sentant peser sur lui le regard de son ami, releva les yeux +et les baissa aussitôt. Son visage devint pourpre et la respiration lui +manqua. + +«Il n'y a eu ici que le lieutenant et vous deux, donc elle doit y être! +dit Lavrouchka. + +--Eh bien, alors, poupée du diable, remue-toi... cherche, s'écria +Denissow devenu cramoisi, et le menaçant du poing: il, faut qu'elle se +trouve, sans cela je te cravacherai... je vous cravacherai tous!...» + +Rostow boutonna sa veste, agrafa son ceinturon et prit sa casquette. + +«Trouve-la, te dis-je, continuait Denissow en secouant son domestique +et en le poussant violemment contre la muraille. + +--Laisse-le, Denissow, je sais qui l'a prise...» + +Et Rostow se dirigea vers la porte, les yeux toujours baissés. Denissow, +ayant subitement compris son allusion, s'arrêta et lui saisit la main: + +«Quelle bêtise! s'écria-t-il si fortement que les veines de son cou et +de son front se tendirent comme des cordes. Tu deviens fou, je crois... +la bourse est ici, j'écorcherai vif ce misérable et elle se retrouvera. + +--Je sais qui l'a prise, répéta Rostow d'une voix étranglée. + +--Et moi, je te défends...» s'écria Denissow. + +Mais Rostow s'arracha avec colère à son étreinte. + +«Tu ne comprends donc pas, lui dit-il, en le regardant droit et ferme +dans les yeux, tu ne comprends donc pas ce que tu me dis? Il n'y avait +que moi ici; donc, si ce n'est pas l'autre, c'est... et il se précipita +hors de la chambre sans achever sa phrase. + +--Ah! que le diable t'emporte, toi et tout le reste!» + +Ce furent les dernières paroles qui arrivèrent aux oreilles de Rostow; +peu d'instants après il entrait dans le logement de Télianine. + +«Mon maître n'est pas à la maison, lui dit le domestique, il est allé à +l'état-major.... Est-il arrivé quelque chose? ajouta-t-il, en remarquant +la figure bouleversée du junker. + +--Non, rien! + +--Vous l'avez manqué de peu.» + +Sans rentrer chez lui, Rostow monta à cheval et se rendit à +l'état-major, qui était établi à trois verstes de Saltzeneck; il y avait +là un petit «traktir» où se réunissaient les officiers. Arrivé devant la +porte, il y vit attaché le cheval de Télianine; le jeune officier était +attablé dans la chambre du fond devant un plat de saucisses et une +bouteille de vin. + +«Ah! vous voilà aussi, jeune adolescent, dit-il en souriant et en +élevant ses sourcils. + +--Oui,» dit Rostow avec effort, et il s'assit à une table voisine, à +côté de deux Allemands et d'un officier russe. + +Tous gardaient le silence, on n'entendait que le cliquetis des +couteaux. Ayant fini de déjeuner, le lieutenant tira de sa poche une +longue bourse, en fit glisser les coulants de ses petits doigts blancs +et recourbés à la poulaine, y prit une pièce d'or et la tendit au +garçon. + +«Dépêchez-vous, dit-il. + +--Permettez-moi d'examiner cette bourse,» murmura Rostow en +s'approchant. + +Télianine, dont les yeux, comme d'habitude, ne se fixaient nulle part, +la lui passa. + +«Elle est jolie, n'est-ce pas? dit-il en pâlissant légèrement... voyez, +jeune homme.» + +Le regard de Rostow se porta alternativement sur la bourse et sur le +lieutenant. + +«Tout cela restera à Vienne, si nous y arrivons, car ici, dans ces +vilains petits trous, on ne peut guère dépenser son argent, ajouta-t-il +avec une gaieté forcée.... Rendez-la-moi, je m'en vais.» + +Rostow se taisait. + +«Eh bien, et vous, vous allez déjeuner? On mange assez bien ici, mais, +voyons, rendez-la-moi donc...» + +Et il étendit la main pour prendre la bourse. + +Le junker la lâcha et le lieutenant la glissa doucement dans la poche de +son pantalon; il releva ses sourcils avec négligence, et sa bouche +s'entr'ouvrit comme pour dire: «Oui, c'est ma bourse; elle rentre dans +ma poche, c'est tout simple, et personne n'a rien à y voir...» + +«Eh bien, dit-il, et leurs regards se croisèrent en se lançant des +éclairs. + +--Venez par ici, et Rostow entraîna Télianine vers la fenêtre.... Cet +argent est à Denissow, vous l'avez pris! lui souffla-t-il à l'oreille. + +--Quoi? comment... vous osez?» Mais dans ces paroles entrecoupées on +sentait qu'il n'y avait plus qu'un appel désespéré, une demande de +pardon; les derniers doutes, dont le poids terrible n'avait cessé +d'oppresser le coeur de Rostow, se dissipèrent aussitôt. + +Il en ressentit une grande joie et en même temps une immense compassion +pour ce malheureux. + +«Il y a du monde ici, Dieu sait ce que l'on pourrait supposer, murmura +Télianine en prenant sa casquette et en se dirigeant vers une autre +chambre qui était vide. + +--Il faut nous expliquer: je le savais et je puis le prouver,» répliqua +Rostow, décidé à aller jusqu'au bout. + +Le visage pâle et terrifié du coupable tressaillit; ses yeux allaient +toujours de droite et de gauche, mais sans quitter le plancher et sans +oser se porter plus haut. Quelques sons rauques et inarticulés +s'échappèrent de sa poitrine. + +«Je vous en supplie, comte, ne me perdez pas, voici l'argent, +prenez-le... mon père est vieux, ma mère...» + +Et il jeta la bourse sur la table. + +Rostow s'en empara et marcha vers la porte sans le regarder; arrivé sur +le seuil, il se retourna et revint sur ses pas. + +«Mon Dieu, lui dit-il avec angoisse et les yeux humides, comment +avez-vous pu faire cela? + +--Comte!...» + +Et Télianine s'approcha du junker. + +«Ne me touchez pas, s'écria impétueusement Rostow en se reculant; si +vous en avez besoin, eh bien, tenez, prenez-la.» Et, lui jetant la +bourse, il disparut en courant. + + +V + + +Le soir même, une conversation animée avait lieu, dans le logement de +Denissow, entre les officiers de l'escadron. + +«Je vous répète que vous devez présenter vos excuses au colonel, disait +le capitaine en second, Kirstein; le capitaine Kirstein avait des +cheveux grisonnants, d'énormes moustaches, des traits accentués, un +visage ridé; redevenu deux fois simple soldat pour affaires d'honneur, +il avait toujours su reconquérir son rang. + +--Je ne permettrai à personne de dire que je mens, s'écria Rostow, le +visage enflammé et tremblant d'émotion.... Il m'a dit que j'en avais +menti, à quoi je lui ai répondu que c'était lui qui en avait menti.... +Cela en restera là!... On peut me mettre de service tous les jours et me +flanquer aux arrêts, mais quant à des excuses, c'est autre chose, car si +le colonel juge indigne de lui de me donner satisfaction, alors.... + +--Mais voyons, écoutez-moi, dit Kirstein en l'interrompant de sa voix +de basse, et il lissait avec calme ses longues moustaches. Vous lui avez +dit, en présence de plusieurs officiers, qu'un de leurs camarades avait +volé? + +--Ce n'est pas ma faute si la conversation a eu lieu devant témoins. +J'ai peut-être eu tort, mais je ne suis point un diplomate; c'est pour +cela que je suis entré dans les hussards, persuadé qu'ici toutes ces +finesses étaient inutiles, et là-dessus il me lance un démenti à la +figure. Eh bien... qu'il me donne satisfaction! + +--Tout cela est fort bien, personne ne doute de votre courage, mais là +n'est pas la question. Demandez plutôt à Denissow s'il est admissible +que vous, un «junker», vous puissiez demander satisfaction au chef de +votre régiment?» + +Denissow mordillait sa moustache d'un air sombre, sans prendre part à la +discussion; mais à la question de Kirstein il secoua négativement la +tête. + +«Vous parlez de cette vilenie au colonel devant des officiers?... +Bogdanitch a eu parfaitement raison de vous rappeler à l'ordre. + +--Il ne m'a pas rappelé à l'ordre, il a prétendu que je ne disais pas la +vérité. + +--C'est ça, et vous lui avez répondu des bêtises... vous lui devez donc +des excuses. + +--Pas le moins du monde. + +--Je ne m'attendais pas à cela de vous, reprit gravement le capitaine en +second, car vous êtes coupable non seulement envers lui, mais envers +tout le régiment. Si au moins vous aviez réfléchi, si vous aviez pris +conseil avant d'agir, mais non, vous avez éclaté, et cela devant les +officiers. Que restait-il à faire au colonel? à mettre l'accusé en +jugement; c'était imprimer une tache à son régiment et le couvrir de +honte pour un misérable. Ce serait juste selon vous, mais cela nous +déplaît à nous, et Bogdanitch est un brave de vous avoir puni. Vous en +êtes outré, mais c'est votre faute, vous l'avez cherché, et maintenant +qu'on tâche d'étouffer l'affaire, vous continuez à l'ébruiter... et +votre amour-propre vous empêche d'offrir vos excuses à un vieux et +honorable militaire comme notre colonel. Peu vous importe, n'est-ce pas? +Cela vous est bien égal de déshonorer le régiment!--et la voix de +Kirstein trembla légèrement--à vous qui n'y passerez peut-être qu'une +année et qui demain pouvez être nommé aide de camp? Mais cela ne nous +est pas indifférent à nous, que l'on dise qu'il y a des voleurs dans le +régiment de Pavlograd; n'est-ce pas, Denissow?» + +Denissow, silencieux et immobile, lançait de temps en temps un coup +d'oeil à Rostow. + +«Nous autres vieux soldats, qui avons grandi avec le régiment et qui +espérons y mourir, son honneur nous tient au coeur, et Bogdanitch le +sait bien. C'est mal, c'est mal; fâchez-vous si vous voulez, je n'ai +jamais mâché la vérité à personne. + +--Il a raison, que diable, s'écria Denissow... eh bien, Rostow, eh +bien!...» + +Rostow, rougissant et pâlissant tour à tour, portait ses regards de l'un +à l'autre: + +«Non, messieurs, non, ne pensez pas... ne me croyez pas capable de... +l'honneur du régiment m'est aussi cher... et je le prouverai... et +l'honneur du drapeau aussi. Eh bien, oui, j'ai eu tort, complètement +tort, que vous faut-il encore?» + +Et ses yeux se mouillèrent de larmes. + +«Très bien, comte, s'écria Kirstein en se levant et en lui tapant sur +l'épaule avec sa large main. + +--Je te le disais bien, dit Denissow, c'est un brave coeur. + +--Oui, c'est bien, très bien, comte, répéta le vieux militaire, en +honorant le «junker» de son titre, en reconnaissance de son aveu.... +Allons, allons, faites vos excuses, Excellence. + +--Messieurs, je ferai tout ce que vous voudrez... personne ne m'entendra +plus prononcer un mot là-dessus; mais quant à faire mes excuses, cela +m'est impossible, je vous le jure: j'aurais l'air d'un petit garçon qui +demande pardon.» + +Denissow partit d'un éclat de rire. + +«Tant pis pour vous! Bogdanitch est rancunier; vous payerez cher votre +obstination. + +--Je vous le jure, ce n'est pas de l'obstination, je ne puis pas vous +expliquer ce que j'éprouve... je ne le puis pas. + +--Eh bien, comme il vous plaira! Et où est-il, ce misérable? où s'est-il +caché? demanda Kirstein, en se tournant vers Denissow. + +--Il fait le malade, on le portera malade dans l'ordre du jour de +demain. + +--Oui, c'est une maladie: impossible de comprendre cela autrement. + +--Maladie ou non, je lui conseille de ne pas me tomber sous la main, je +le tuerais,» s'écria Denissow avec fureur. + +En ce moment Gerkow entra. + +«Toi! dirent les officiers. + +--En marche, messieurs! Mack s'est rendu prisonnier avec toute son +armée. + +--Quel canard! + +--Je l'ai vu, vu de mes propres yeux. + +--Comment, tu as vu Mack vivant, en chair et en os? + +--En marche! en marche! vite une bouteille pour la nouvelle qu'il +apporte! Comment es-tu tombé ici? + +--On m'a de nouveau renvoyé au régiment à cause de ce diable de Mack. Le +général autrichien s'est plaint de ce que je l'avais félicité de +l'arrivée de son supérieur. Qu'as-tu donc, Rostow, on dirait que tu sors +du bain? + +--Ah! mon cher, c'est un tel gâchis ici depuis deux jours!» + +L'aide de camp du régiment entra et confirma les paroles de Gerkow. + +Le régiment devait se mettre en marche le lendemain: + +«En marche, messieurs! Dieu merci, plus d'inaction!» + + +VI + + +Koutouzow s'était replié sur Vienne, en détruisant derrière lui les +ponts sur l'Inn, à Braunau, et sur la Traun, à Lintz. Pendant la journée +du 23 octobre, les troupes passaient la rivière Enns. Les fourgons de +bagages, l'artillerie, les colonnes de troupes traversaient la ville en +défilant des deux côtés du pont. Il faisait un temps d'automne doux et +pluvieux. Le vaste horizon qui se déroulait à la vue, des hauteurs où +étaient placées les batteries russes pour la défense du pont, tantôt se +dérobait derrière un rideau de pluie fine et légère qui rayait +l'atmosphère de lignes obliques, tantôt s'élargissait lorsqu'un rayon de +soleil illuminait au loin tous les objets, en leur prêtant l'éclat du +vernis. La petite ville avec ses blanches maisonnettes aux toits rouges, +sa cathédrale et son pont, des deux côtés duquel se déversait en masses +serrées l'armée russe, était située au pied des collines. Au tournant du +Danube, à l'embouchure de l'Enns, on apercevait des barques, une île, +un château avec son parc, entourés des eaux réunies des deux fleuves, +et, sur la rive gauche et rocheuse du Danube, s'étendaient dans le +lointain mystérieux des montagnes verdoyantes, aux défilés bleuâtres, +couvertes d'une forêt de pins à l'aspect sauvage et impénétrable, +derrière laquelle s'élançaient les tours d'un couvent, et bien loin, sur +la hauteur, on entrevoyait les patrouilles ennemies. En avant de la +batterie, le général commandant l'arrière-garde, accompagné d'un +officier de l'état-major, examinait le terrain à l'aide d'une +longue-vue; à quelques pas de lui, assis sur l'affût d'un canon, +Nesvitsky, envoyé à l'arrière-garde par le général en chef, faisait à +ses camarades les honneurs de ses petits pâtés arrosés de véritable +Doppel-Kummel[14]. Le cosaque qui le suivait lui présentait le flacon et +la cantine, pendant que les officiers l'entouraient gaiement, les uns à +genoux, les autres assis à la turque sur l'herbe mouillée. + +«Pas bête ce prince autrichien qui s'est construit ici un château! Quel +charmant endroit! Eh bien, messieurs, vous ne mangez plus! + +--Mille remerciements, prince, répondit l'un d'eux, qui trouvait un +plaisir extrême à causer avec un aussi gros bonnet de l'état-major.... + +--Le site est ravissant: nous avons côtoyé le parc et aperçu deux cerfs, +et quel beau château! + +--Voyez, prince, dit un autre qui, se faisant scrupule d'avaler encore +un petit pâté, détourna son intérêt sur le paysage: voyez, nos +fantassins s'y sont déjà introduits; tenez, là-bas derrière le village, +sur cette petite prairie, il y en a trois qui traînent quelque chose. +Ils l'auront bien vite nettoyé, ce château! ajouta-t-il avec un sourire +d'approbation. + +--Oui, oui, dit Nesvitsky, en introduisant un petit pâté dans sa grande +et belle bouche aux lèvres humides. Quant à moi, j'aurais désiré +pénétrer là dedans, continua-t-il en indiquant les hautes tours du +couvent situé sur la montagne, et ses yeux brillèrent en se fermant à +demi. + +--Ne serait-ce pas charmant, avouez-le, messieurs?... Pour effrayer ces +nonnettes, j'aurais, ma foi, donné cinq ans de ma vie... des Italiennes, +dit-on, et il y en a de jolies. + +--D'autant plus qu'elles s'ennuient à mourir,» ajouta un officier plus +hardi que les autres. + +Pendant ce temps, l'officier de l'état-major indiquait quelque chose au +général, qui l'examinait avec sa longue-vue. + +«C'est ça, c'est ça! répondit le général d'un ton de mauvaise humeur, en +abaissant sa lorgnette et en haussant les épaules.... Ils vont tirer +sur les nôtres!... Comme ils traînent!» + +À l'oeil nu, on distinguait de l'autre côté une batterie ennemie, de +laquelle s'échappait une légère fumée d'un blanc de lait, puis on +entendit un bruit sourd et l'on vit nos troupes hâter le pas au passage +de la rivière. Nesvitsky se leva en s'éventant, et s'approcha du +général, le sourire sur les lèvres. + +«Votre Excellence ne voudrait-elle pas manger un morceau? + +--Cela ne va pas, dit le général sans répondre à son invitation, les +nôtres sont en retard. + +--Faut-il y courir, Excellence? + +--Oui, allez-y, je vous prie...» + +Et le général lui répéta l'ordre qui avait déjà été donné: + +«Vous direz aux hussards de passer les derniers, de brûler le pont, +comme je l'ai ordonné, et de s'assurer si les matières inflammables sont +bien placées. + +--Très bien, répondit Nesvitsky;--alors il fit signe au cosaque de lui +amener son cheval et de ranger sa cantine, et hissa légèrement son gros +corps en selle.--Ma parole, j'irai voir, en passant, les nonnettes, +dit-il aux officiers, en lançant son cheval sur le sentier sinueux qui +se déroulait au flanc de la montagne. + +--Voyons, capitaine, dit le général, en s'adressant à l'artilleur, +tirez, le hasard dirigera vos coups... amusez-vous un peu! + +--Les servants à leurs pièces! commanda l'officier, et, un instant +après, les artilleurs quittèrent gaiement leurs feux de bivouac pour +courir aux canons et les charger. + +«N° 1!...» + +Et le N° 1 s'élança crânement dans l'espace! + +Un son métallique et assourdissant retentit: la grenade, en sifflant, +vola par-dessus les têtes des nôtres et alla tomber bien en avant de +l'ennemi; un léger nuage de fumée indiqua l'endroit de la chute et de +l'explosion. Officiers et soldats s'étaient réveillés à ce bruit, et +tous suivirent avec intérêt la marche de nos troupes au bas de la +montagne, et celle de l'ennemi qui avançait. Tout se voyait +distinctement. Le son répercuté de ce coup solitaire et les rayons +brillants du soleil, déchirant son voile de nuages, se fondirent en une +seule et même impression d'entrain et de vie. + + +VII + + +Deux boulets ennemis avaient passé par-dessus le pont, et sur le pont il +y avait foule. Tout au milieu, appuyé contre la balustrade, se tenait le +prince Nesvitsky, riant et regardant son cosaque qui tenait les deux +chevaux un peu en arrière de lui. À peine faisait-il un pas en avant, +que les soldats et les chariots le repoussaient contre le parapet, et il +se remettait à sourire. + +«Eh! là-bas, camarade, disait le cosaque à un soldat qui conduisait un +fourgon, et refoulait l'infanterie massée autour de ses roues.... Eh! +là-bas, attends donc, laisse passer le général!» + +Mais le soldat du train, sans faire la moindre attention au titre de +général, criait contre les hommes qui lui barraient la route: + +«Eh! pays, tire à gauche, gare!...» + +Mais les «pays», épaule contre épaule, leurs baïonnettes +s'entrechoquant, continuaient à marcher en masse compacte. En regardant +au-dessous de lui, le prince Nesvitsky pouvait apercevoir les petites +vagues, rapides et clapotantes de l'Enns, qui, courant l'une sur +l'autre, se confondaient, blanches d'écume, en se brisant sous l'arche +du pont. En regardant autour de lui, il voyait se succéder des vagues +vivantes de soldats semblables à celles d'en bas, des vagues de shakos +recouverts de leurs fourreaux, de sacs, de fusils aux longues +baïonnettes, de visages aux pommettes saillantes, aux joues creuses, à +l'expression insouciante et fatiguée, et de pieds en mouvement foulant +les planches boueuses du pont. Parfois, un officier en manteau se +frayait un passage à travers ces ondes uniformes, comme un jet de la +blanche écume qui courait sur les eaux de l'Enns. Parfois les ondes de +l'infanterie entraînaient avec elles un hussard à pied, un domestique +militaire, un habitant de la ville, comme de légers morceaux de bois +emportés par le courant; parfois encore, un fourgon d'officier ou de +compagnie, recouvert de cuir de haut en bas, voguait majestueusement, +soutenu par la vague humaine comme une poutre descendant la rivière. + +«Voilà!... c'est comme une digue rompue! dit le cosaque, sans pouvoir +avancer. + +--Dites donc, y en a-t-il encore beaucoup à passer? + +--Un million moins un, répondit un loustic de belle humeur, clignant de +l'oeil et en le frôlant de sa capote déchirée. Après lui venait un vieux +soldat, à l'air sombre, qui disait à son camarade: + +«À présent qu'il (l'ennemi) va chauffer le pont, on ne pensera plus à +se gratter!...» + +Et les soldats passaient, et à leur suite venait un fourgon avec un +domestique militaire qui fouillait sous la bâche en criant: + +«Où diable a-t-on fourré le tournevis?...» + +Et celui-là aussi passait son chemin. Puis venaient des soldats en +gaieté, qui avaient quelques gouttes d'eau-de-vie sur la conscience: + +«Comme il lui a bien appliqué sa crosse droit dans les dents, le cher +homme! disait en ricanant l'un d'eux qui gesticulait, la capote +relevée.... + +--C'est bien fait pour ce doux jambon!» répondit l'autre en riant. + +Et ils passèrent, en sorte que Nesvitsky ne sut jamais qui avait reçu le +coup de crosse, ni à qui s'adressait l'épithète de «doux jambon». + +«Qu'est-ce qu'ils ont à se dépêcher? Parce qu'il a tiré un coup à +poudre, ils s'imaginent qu'ils vont tous tomber, grommelait un +sous-officier.... + +--Quand le boulet a sifflé à mes oreilles, alors, sais-tu, vieux père, +j'en ai perdu la respiration.... Quelle frayeur, vrai Dieu! disait un +jeune soldat, dont la grande bouche se fendait jusqu'aux oreilles pour +mieux rire, comme s'il se vantait d'avoir eu peur.... + +Et celui-là passait aussi. Après lui venait un chariot qui ne +ressemblait en rien aux précédents. C'était un attelage à l'allemande, à +deux chevaux, conduit par un homme du pays et traînant une montagne de +choses entassées. Une belle vache pie était attachée derrière; sur des +édredons empilés se tenaient assises une mère allaitant son enfant, une +vieille femme et une jeune et belle fille aux joues rouges. Ces +émigrants avaient sans doute obtenu un laissez-passer spécial. Les deux +jeunes femmes, pendant que la voiture marchait à pas lents, avaient +attiré l'attention des soldats, qui ne leur ménageaient pas les +quolibets: + +«Oh! cette grande saucisse qui déménage aussi!... + +--Vends-moi la petite mère, disait un autre à l'Allemand, qui, la tête +inclinée, terrifié et farouche, allongeait le pas. + +--S'est-elle attifée? Quelles diablesses!... Cela t'irait, Fédotow, +d'être logé chez elles? Nous en avons vu, camarade! + +--Où allez-vous?» demanda un officier d'infanterie qui mangeait une +pomme. + +Et il regarda en souriant la jeune fille. L'Allemand fit signe qu'il ne +comprenait pas: + +«La veux-tu? prends-la, continua l'officier en passant la pomme à la +belle fille, qui l'accepta en souriant. Tous, y compris Nesvitsky, +suivaient des yeux les femmes qui s'éloignaient. Après elles, +recommencèrent le même défilé de soldats, les mêmes conversations, et +puis tout s'arrêta de nouveau, à cause d'un cheval du fourgon de la +compagnie, qui, comme il arrive souvent à la descente d'un pont, s'était +empêtré dans ses traits: + +«Eh bien, qu'est-ce qu'on attend?... Quel désordre!... Ne poussez donc +pas!... Au diable l'impatient! Ce sera bien pis quand il brûlera le +pont... et l'officier qu'on écrase!» s'écrièrent des soldats dans la +foule, en se regardant les uns les autres et en se pressant vers la +sortie. + +Tout à coup Nesvitsky entendit un bruit tout nouveau pour lui; quelque +chose s'approchait rapidement, quelque chose de grand, qui tomba dans +l'eau avec fracas: + +«Tiens, jusqu'où ça a volé! dit gravement un soldat en se retournant au +bruit. + +--Eh bien, quoi, c'est un encouragement pour nous faire marcher plus +vite,» ajouta un autre avec une certaine inquiétude. + +Nesvitsky comprit qu'il s'agissait d'une bombe. + +«Hé, cosaque, le cheval! dit-il, et faites place, vous autres, faites +place!» + +Ce ne fut pas sans efforts qu'il atteignit sa monture et qu'il avança en +lançant des vociférations à droite et à gauche. Les soldats se serrèrent +pour lui faire place, mais ils furent aussitôt refoulés contre lui par +les plus éloignés, et sa jambe fut prise comme dans un étau. + +«Nesvitsky, Nesvitsky, tu es un animal!...» + +Nesvitsky, se retournant au son d'une voix enrouée, vit quinze pas +derrière lui, séparé par cette houle vivante de l'infanterie en marche, +Vaska Denissow, les cheveux ébouriffés, la casquette sur la nuque et le +dolman fièrement rejeté sur l'épaule. + +«Dis donc à ces diables de nous laisser passer, lui cria Denissow avec +colère et en brandissant, de sa petite main aussi rouge que sa figure, +son sabre qu'il avait laissé dans le fourreau. + +--Ah! ah! Vaska, répondit joyeusement Nesvitsky... que fais-tu là? + +--L'escadron ne peut pas passer, continua-t-il en éperonnant son beau +cheval noir, un Arabe pur sang, dont les oreilles frémissaient à la +piqûre accidentelle des baïonnettes, et qui, blanc d'écume, martelant de +ses fers les planches du pont, en aurait franchi le garde-fou si son +cavalier l'eût laissé faire.--Mais, que diable... quels moutons!... de +vrais moutons... arrière!... faites place!... Eh! là-bas du fourgon... +attends... ou je vous sabre tous!...» + +Alors il tira son sabre, et exécuta un moulinet. Les soldats effrayés se +serrèrent, et Denissow put rejoindre Nesvitsky.» + +«Tu n'es donc pas gris aujourd'hui? lui demanda ce dernier. + +--Est-ce qu'on me donne le temps de boire; toute la journée on traîne le +régiment de droite et de gauche.... S'il faut se battre, eh bien, qu'on +se batte; sans cela, le diable sait ce qu'on fait! + +--Tu es d'une élégance!» dit Nesvitsky, en regardant son dolman et la +housse de son cheval. + +Denissow sourit, tira de sa sabretache un mouchoir d'où s'échappait une +odeur parfumée, et le mit sous le nez de son ami. + +«Impossible autrement, car on se battra peut-être!... Rasé, parfumé, les +dents brossées!...» + +L'imposante figure de Nesvitsky suivi de son cosaque, et la persévérance +de Denissow à tenir son sabre à la main produisirent leur effet. + +Ils parvinrent à traverser le pont, et ce fut à leur tour d'arrêter +l'infanterie. Nesvitsky, ayant trouvé le colonel, lui transmit l'ordre +dont il était porteur et retourna sur ses pas. + +La route une fois balayée, Denissow se campa à l'entrée du pont: +retenant négligemment son étalon qui frappait du pied avec impatience, +il regardait défiler son escadron, les officiers en avant, sur quatre +hommes de front. L'escadron s'y développa pour gagner la rive opposée. +Les fantassins, arrêtés et massés dans la boue, examinaient les hussards +fiers et élégants, de cet air ironique et malveillant particulier aux +soldats de différentes armes lorsqu'ils se rencontrent. + +«Des enfants bien mis, tout prêts pour la Podnovinsky[15]! On n'en tire +rien!... Tout pour la montre! + +--Eh! l'infanterie, ne fais pas de poussière! dit plaisamment un +hussard dont le cheval venait d'éclabousser un fantassin. + +--Si on t'avait fait marcher deux étapes le sac sur le dos, tes +brandebourgs ne seraient pas si neufs!... Ce n'est pas un homme, c'est +un oiseau à cheval!...» + +Et le fantassin s'essuya la figure avec sa manche. + +«C'est ça, Likine... si tu étais à cheval, tu ferais une jolie figure! +disait un caporal à un pauvre petit troupier qui pliait sous le poids de +son fourniment. + +--Mets-toi un bâton entre les jambes et tu seras à cheval,» repartit le +hussard. + + +VIII + + +Le reste de l'infanterie traversait en se hâtant; les fourgons avaient +déjà passé, la presse était moindre et le dernier bataillon venait +d'arriver sur le pont. Seuls de l'autre côté, les hussards de l'escadron +de Denissow ne pouvaient encore apercevoir l'ennemi, qui néanmoins était +parfaitement visible des hauteurs opposées, car leur horizon se trouvait +limité, à une demi-verste de distance, par une colline. Une petite lande +déserte, sur laquelle s'agitaient nos patrouilles de cosaques, +s'étendait au premier plan. + +Tout à coup, sur la montée de la route, se montrèrent juste en face, de +l'artillerie et des capotes bleues: c'étaient les Français! Les +officiers et les soldats de l'escadron de Denissow, tout en essayant de +parler de choses indifférentes et de regarder de côté et d'autre, ne +cessaient de penser à ce qui se préparait là-bas sur la montagne, et de +regarder involontairement les taches noires qui se dessinaient à +l'horizon; ils savaient que ces taches noires, c'était l'ennemi. + +Le temps s'était éclairci dans l'après-midi; un soleil radieux +descendait vers le couchant, au-dessus du Danube et des sombres +montagnes qui l'environnent; l'air était calme, le son des clairons et +les cris de l'ennemi le traversaient par intervalles. Les Français +avaient cessé leur feu; sur un espace de trois cents sagènes[16] +environ, il n'y avait plus que quelques patrouilles. On éprouvait le +sentiment de cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui +sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de +cette limite, qui évoque la pensée de l'autre limite, celle qui sépare +les morts des vivants?... L'inconnu des souffrances, la mort? Qu'y +a-t-il là, au delà de ce champ, de cet arbre, de ce toit éclairés par le +soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de +franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser, car on +comprend que tôt ou tard on y sera obligé, et qu'on saura alors ce +qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on connaîtra ce qui se trouve +de l'autre côté de la vie.... On se sent exubérant de forces, de santé, +de gaieté, d'animation, et ceux qui vous entourent sont aussi en train, +et aussi vaillants que vous-même!... + +Telles sont les sensations, sinon les pensées de tout homme en face de +l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une +netteté de perception inexprimables à tout ce qui se déroule pendant ces +courts instants. + +Une légère fumée s'éleva sur une éminence, et un boulet vola en sifflant +au-dessus de l'escadron de hussards. Les officiers, qui s'étaient +groupés, retournèrent à leur poste; les hommes alignèrent leurs chevaux. +Le silence se fit dans les rangs; tous les regards se portèrent de +l'ennemi sur le chef d'escadron, dans l'attente du commandement. Un +second et un troisième projectile passèrent en l'air: il était évident +qu'on tirait sur eux, mais les boulets, dont on entendait distinctement +le sifflement régulier, allaient se perdre derrière l'escadron. Les +hussards ne se détournaient pas, mais, à ce bruit répété, tous les +cavaliers se soulevaient comme un seul homme et retombaient sur leurs +étriers. Chaque soldat, sans tourner la tête, regardait de côté son +camarade, comme pour saisir au passage l'impression qu'il éprouvait. +Depuis Denissow jusqu'au trompette, chaque figure avait un léger +tressaillement de lèvres et de menton, qui indiquait un sentiment +intérieur de lutte et d'excitation. Le maréchal des logis, avec sa +figure renfrognée, examinait ses hommes comme s'il les menaçait d'une +punition. Le «junker» Mironow s'inclinait à chaque boulet; Rostow, placé +au flanc gauche sur son brillant Corbeau, avait l'air heureux et +satisfait d'un écolier assuré de se distinguer dans l'examen qu'il subit +devant un nombreux public. Il regardait gaiement, sans crainte, les +camarades, comme pour les prendre à témoin de son calme devant le feu de +l'ennemi, et cependant sur ses traits se dessinait aussi ce pli +involontaire creusé par une impression nouvelle et sérieuse. + +«Qui est-ce qui salue là-bas? Eh! junker Mironow, ce n'est pas bien, +regardez-moi,» criait Denissow qui, ne pouvant rester en place, faisait +le manège devant l'escadron. + +Il n'y avait rien de changé dans la petite personne de Denissow, avec +son nez en l'air et sa chevelure noire; il tenait de sa petite main +musculeuse aux doigts courts la poignée de son sabre nu: c'était sa +personne de tous les jours, ou de tous les soirs, après deux bouteilles +vidées! Il était seulement plus rouge que d'habitude, et rejetant en +arrière sa tête crépue, comme font les oiseaux lorsqu'ils boivent, +éperonnant sans pitié son brave Bédouin, il se porta au galop sur le +flanc gauche, et donna d'une voix enrouée l'ordre d'examiner les +pistolets. Il se retourna alors vers Kirstein, qui venait à lui sur une +lourde jument d'allure pacifique. + +«Eh quoi! dit ce dernier, sérieux comme toujours, mais dont les yeux +brillaient.... Eh quoi! on n'en viendra pas aux mains, tu verras, nous +nous retirerons. + +--Le diable sait ce qu'ils font, grommela Denissow.... Ah! Rostow, +s'écria-t-il, en voyant la joyeuse figure du junker, te voilà à la +fête!» + +Rostow se sentait complètement heureux. À ce moment, un général se +montra sur le pont; Denissow s'élança vers lui: + +«Excellence, permettez-nous d'attaquer, je les culbuterai. + +--Il s'agit bien d'attaquer, répondit le général, en fronçant le +sourcil, comme pour chasser une mouche importune.... Pourquoi êtes-vous +ici? Les éclaireurs se replient! Ramenez l'escadron!» + +Le premier et le deuxième escadron repassèrent le pont, sortirent du +cercle des projectiles et se dirigèrent vers la montagne sans avoir +perdu un seul homme. Les derniers cosaques abandonnèrent l'autre rive. + +Le colonel Karl Bogdanitch Schoubert s'approcha de l'escadron de +Denissow et continua à marcher au pas, presque à côté de Rostow, sans +s'occuper de son inférieur, qu'il revoyait pour la première fois depuis +leur altercation au sujet de Télianine. Rostow, à son rang, se sentait +au pouvoir de cet homme envers lequel il se reconnaissait coupable; il +ne quittait pas des yeux son dos athlétique, son cou rouge et sa nuque +blonde. Il lui semblait que Bogdanitch affectait de ne pas le voir, que +son but était d'éprouver son courage, et il se redressait de toute sa +hauteur, en regardant gaiement autour de lui. Il pensait encore que +Bogdanitch faisait exprès de ne point s'éloigner, pour faire parade de +son sang-froid, ou bien, que pour se venger il lancerait, à cause de +lui, l'escadron dans une attaque désespérée, ou bien encore qu'après +l'attaque il viendrait à sa rencontre et lui donnerait généreusement, à +lui blessé, une poignée de main en signe de réconciliation. + +Gerkow, dont les hautes et larges épaules étaient bien connues des +hussards de Pavlograd, s'approcha du colonel. Gerkow, qui était envoyé +par l'état-major, n'était pas resté au régiment; il se disait à lui-même +qu'il n'était pas assez bête pour cela, lorsque, sans rien faire, il +pouvait, en se faisant attacher à un état-major quelconque, recevoir des +récompenses. Aussi parvint-il à se faire nommer officier d'ordonnance du +prince Bagration. Il venait, de la part du commandant de +l'arrière-garde, apporter un ordre à son ancien chef. + +«Colonel, dit-il d'un air sombre et grave, en s'adressant à l'ennemi de +Rostow,--et il lança un coup d'oeil à ses camarades,--on vous ordonne +de vous arrêter et de brûler le pont.» + +--Qui? On vous ordonne? demanda le colonel d'un air grognon. + +--Ah! ça, je n'en sais rien: qui? on vous ordonne? répondit le cornette, +sans se départir de son sérieux.... Le prince m'a simplement envoyé vous +dire de ramener les hussards et de brûler le pont.» + +Un officier d'état-major se présenta au même moment, porteur du même +ordre, et fut suivi de près par le gros Nesvitsky, qui arrivait au galop +de son cheval cosaque. + +«Comment, colonel, je vous avais dit de brûler le pont!... Il y a donc +eu malentendu... tout le monde là-bas perd la tête, on n'y comprend +rien.» + +Le colonel, sans se presser, fit faire halte à son régiment et +s'adressant à Nesvitsky: + +«Vous ne m'avez parlé que des matières inflammables; quant à brûler le +pont, vous ne m'en avez rien dit. + +--Comment, mon petit père, je ne vous en ai rien dit? repartit Nesvitsky +en ôtant sa casquette et en passant sa main dans ses cheveux trempés de +sueur... puisque je vous ai parlé des matières inflammables? + +--D'abord, je ne suis pas votre petit père, monsieur l'officier +d'état-major, et vous ne m'avez pas dit de brûler le pont. Je connais le +service, et j'ai pour habitude d'exécuter ponctuellement les ordres que +je reçois; vous avez dit: on brûlera le pont; je ne pouvais donc pas +deviner, sans le secours du Saint-Esprit, qui le brûlerait! + +--C'est toujours ainsi, dit Nesvitsky avec un geste d'impatience...--Que +fais-tu, toi, ici? continua-t-il en s'adressant à Gerkow. + +--Mais je suis aussi venu pour cela!... Te voilà mouillé comme une +éponge; veux-tu que je te presse? + +--Vous m'avez dit, monsieur l'officier de l'état-major... continua le +colonel d'un ton offensé. + +--Dépêchez-vous, colonel, s'écria l'officier en l'interrompant...; sans +cela l'ennemi va nous mitrailler.» + +Le colonel les regarda tour à tour en silence et fronça le sourcil. + +«Je brûlerai le pont,» dit-il d'un ton solennel, comme pour bien +constater qu'il ferait son devoir en dépit de toutes les difficultés +qu'on lui suscitait. + +Ayant donné, de ses longues jambes maigres, un double coup d'éperon à +son cheval, comme si l'animal était coupable, il s'avança pour commander +au deuxième escadron de Denissow de retourner au pont. + +«C'est bien cela, se dit Rostow, il veut m'éprouver!...» + +Son coeur se serra, le sang lui afflua aux tempes: + +«Eh bien, qu'il regarde, il verra si je suis un poltron!» + +La contraction, causée par le sifflement des boulets, reparut de nouveau +sur les visages animés des hommes de l'escadron. Rostow ne quittait pas +des yeux son ennemi le colonel, et cherchait à lire sur sa figure la +confirmation de ses soupçons; mais le colonel ne le regarda pas une +seule fois et continua à examiner les rangs avec une sévérité +solennelle. + +Son commandement se fit entendre. + +«Vite, vite!» crièrent quelques voix autour de lui. + +Les sabres s'accrochaient aux brides, les éperons s'entrechoquaient, et +les hussards quittèrent leurs montures, ne sachant eux-mêmes ce qu'ils +allaient faire. Quelques-uns se signaient. Rostow ne regardait plus son +chef, il n'en avait plus le temps. Il craignait de rester en arrière, sa +main tremblait en jetant la bride de son cheval au soldat chargé de le +garder, et il entendait les battements de son coeur. Denissow, penché en +arrière, passa devant lui en disant quelques mots. Rostow ne voyait rien +que les hussards qui couraient en s'embarrassant dans leurs éperons et +en faisant sonner leurs sabres. + +«Un brancard!» s'écria une voix derrière lui, sans que Rostow se rendît +compte de la demande. + +Il courait toujours pour garder l'avance, mais à l'entrée du pont il +trébucha et tomba sur les mains dans la boue gluante et tassée. Ses +camarades le dépassèrent. + +«Des deux côtés, capitaine!» s'écria le colonel, qui était resté à +cheval non loin du pont et dont la figure était joyeuse et triomphante. + +Rostow se releva en essuyant ses mains au cuir de son pantalon, et, +regardant son ennemi, s'élança en avant, pensant que, plus loin il +irait, mieux cela vaudrait, mais Bogdanitch le rappela sans le +reconnaître: + +«Qui court là-bas au milieu du pont? Eh! junker, arrière, s'écria-t-il +en colère, et, s'adressant à Denissow qui, par fanfaronnade, s'était +avancé à cheval sur le pont: + +--Pourquoi vous risquer ainsi, capitaine? Descendez de cheval!» + +Denissow, se retournant sur sa selle, murmura: + +«Hein! celui-là trouve toujours à redire à tout.» + +Pendant ce temps, Nesvitsky, Gerkow et l'officier d'état-major, placés +hors de portée du tir de l'ennemi, observaient tantôt ce petit groupe +d'hommes en vestes à brandebourgs, d'un vert foncé, en shakos jaunes, en +pantalons gros bleu, qui s'agitaient près du pont, et tantôt, de l'autre +côté, les capotes bleues qui s'avançaient, suivies de chevaux, qu'on +reconnaissait facilement pour les chevaux de l'artillerie. + +Brûleront-ils ou ne brûleront-ils pas le pont? Qui arrivera les +premiers, eux, ou les Français qui les mitraillent? Chacun, dans cette +masse énorme de troupes réunies sur un même point, s'adressait +involontairement cette question, en présence des péripéties de cette +scène éclairée par le soleil couchant. + +«Oh! dit Nesvitsky, ils seront frottés, les hussards! ils sont +maintenant à portée des canons! + +--Il a pris trop de monde avec lui, dit l'officier d'état-major. + +--C'est vrai, reprit Nesvitsky. Deux braves auraient fait l'affaire. + +--Oh! Excellence, Excellence,» dit Gerkow, sans quitter des yeux les +hussards. + +Il avait toujours cet air naïf et railleur qui faisait qu'on se +demandait s'il était réellement sérieux.... + +«Quelle idée! Envoyer deux braves, mais alors qui nous donnerait le +Vladimir, avec la rosette à la boutonnière?... Eh bien qu'on les frotte, +mais au moins l'escadron sera présenté et chacun peut espérer une +décoration: notre colonel sait ce qu'il fait. + +--Voilà la mitraille!» dit l'officier, en désignant du doigt les pièces +ennemies qu'on enlevait des avant-trains. + +Un panache de fumée s'éleva, puis un second et un troisième presque en +même temps, et, au moment où le bruit du premier coup traversait +l'espace, le quatrième fut visible. + +«Oh!» s'écria Nesvitsky comme frappé par une douleur aiguë. + +Et il saisit la main de l'officier: + +«Voyez, il en est tombé, il en est tombé un!... + +--Deux, il me semble? + +--Si j'étais souverain, je ne ferais jamais la guerre,» dit Nesvitsky en +se détournant. + +Les canons français se rechargeaient vivement, et de nouveau la fumée se +montra sur plusieurs points. L'infanterie, en capotes bleues courut vers +le pont, que couvrit, en crépitant sur ses planches, une pluie de +mitraille. Mais cette fois, Nesvitsky ne voyait plus rien. Une épaisse +fumée s'élevait en rideau, les hussards avaient réussi à mettre le feu, +et les batteries françaises tiraient, non plus pour les en empêcher, +mais parce que les canons étaient chargés et qu'il n'y avait plus sur +qui tirer. + +Les Français avaient eu le temps d'envoyer trois décharges avant que les +hussards fussent retournés à leurs chevaux; deux de ces décharges, mal +dirigées, avaient passé par-dessus les têtes; mais la dernière, tombée +au milieu d'un groupe de soldats, en avait abattu trois. + +Rostow, préoccupé de ses rapports avec Bogdanitch, s'était arrêté au +milieu du pont, ne sachant plus que faire. Il n'y avait là personne à +pourfendre. Pourfendre, voilà comment il s'était toujours figuré une +bataille, et comme il ne s'était pas muni de paille enflammée, à +l'exemple de ses camarades, il ne pouvait coopérer à l'incendie. Il +restait donc là, indécis, quand retentit sur le pont comme une grêle de +noix, et près de lui un hussard tomba sur le parapet en gémissant. +Rostow courut à lui; on appela les brancardiers, et quelques hommes +saisirent le blessé et le soulevèrent. + +«Oh! laissez-moi, au nom du Christ!» s'écria le soldat. + +Mais on continua à le soulever et à l'emporter. Rostow se détourna, son +regard plongea dans le lointain: on aurait dit qu'il cherchait à y +découvrir quelque chose; puis il se reporta sur le Danube, sur le ciel, +sur le soleil. Comme le ciel lui parut bleu, calme et profond! Comme le +soleil descendait brillant et glorieux! Comme les eaux du Danube +scintillent au loin doucement agitées!... Là-bas dans le fond, ces +montagnes bleuâtres aux défilés mystérieux, ce couvent, ces forêts de +pins cachées derrière un brouillard transparent.... Là était la paix, là +était le bonheur! + +«Ah! si j'avais pu y vivre, je n'aurais rien désiré de plus, pensait +Rostow... rien! Je sens en moi tant d'éléments de bonheur, en moi et en +ce beau soleil... tandis qu'ici... des cris de souffrance... la peur... +la confusion... la hâte... on crie de nouveau, tous reculent et me +voilà courant avec eux... et la voilà, la voilà, la mort, au-dessus de +moi!... Une seconde encore, et peut-être ne verrai-je plus jamais ni ce +soleil, ni ces eaux, ni ces montagnes!...» + +Le soleil se voila. On portait d'autres brancards devant Rostow: la +crainte de la mort et du brancard, l'amour du soleil et de la vie, tout +se confondit en un sentiment de souffrance et d'angoisse: + +«Mon Dieu, que Celui qui est là-haut me garde, me pardonne et me +protège!» murmura Rostow. + +Les hussards reprirent leurs chevaux, les voix devinrent plus assurées, +et les brancards disparurent. + +«Eh bien, mon cher, tu l'as sentie, la poudre? lui cria à l'oreille +Vaska Denissow. + +--Tout est fini! mais moi, je suis un poltron, un poltron! pensa Rostow +en se remettant en selle. + +--Est-ce que c'était de la mitraille? demanda-t-il à Denissow. + +--Parbleu, je crois bien, et encore de quel calibre! nous avons +fièrement travaillé! Il y faisait chaud; l'attaque, c'est autre chose, +mais ici on tirait sur nous comme à la cible...» + +Et Denissow se rapprocha du groupe où se trouvaient Nesvitsky et ses +compagnons. + +«Je crois qu'on n'aura rien remarqué», se disait Rostow, et c'était +vrai, car chacun se rendait compte, par expérience, de la sensation +qu'il avait éprouvée à ce premier baptême du feu. + +«Ma foi, quel beau rapport il y aura!... Et l'on me fera peut-être +sous-lieutenant! dit Gerkow. + +--Annoncez au prince que j'ai mis le feu au pont, dit le colonel d'un +air triomphant. + +--S'il me questionne sur les pertes?... + +--Bah! insignifiantes, répondit-il de sa voix de basse, deux hussards +blessés et un tué raide mort,» ajouta-t-il, sans chercher à réprimer un +sourire de satisfaction; il scandait même avec bonheur cette heureuse +expression de «raide mort». + +Les trente-cinq mille hommes de l'armée de Koutouzow, poursuivis par une +armée de cent mille Français, avec Bonaparte à leur tête, ne +rencontraient qu'hostilité dans le pays. Ils n'avaient plus confiance +dans leurs alliés, ils manquaient d'approvisionnements; et, forcés à +l'action en dehors de toutes les conditions prévues d'une guerre, ils se +repliaient avec précipitation. Ils descendaient le Danube, s'arrêtant +pour faire face à l'ennemi, s'en débarrassant par des engagements +d'arrière-garde et ne s'engageant qu'autant qu'il était nécessaire pour +opérer leur retraite sans perdre leurs bagages. Quelques rencontres +avaient eu lieu à Lambach, à Amstetten, à Melck, et, malgré le courage +et la fermeté des Russes, auxquels leurs adversaires rendaient justice, +le résultat n'en était pas moins une retraite, une vraie retraite. Les +Autrichiens, échappés à la reddition d'Ulm et réunis à Koutouzow à +Braunau, s'en étaient de nouveau séparés, l'abandonnant à ses forces +épuisées. Défendre Vienne n'était plus possible, car, en dépit du plan +de campagne offensive, si savamment élaboré selon les règles de la +nouvelle science stratégique, et remis à Koutouzow par le conseil de +guerre autrichien, la seule chance qu'il eût de ne pas perdre son armée +comme Mack, c'était d'opérer sa jonction avec les troupes qui arrivaient +de Russie. + +Le 28 octobre, Koutouzow passa sur la rive gauche du Danube et s'y +arrêta pour la première fois, mettant le fleuve entre lui et le gros des +forces ennemies. Le 30, il attaqua Mortier, qui se trouvait également +sur la rive gauche, et le battit. Les premiers trophées de cette affaire +furent deux canons, un drapeau et deux généraux, et, pour la première +fois depuis une retraite de quinze jours, les Russes s'arrêtèrent, +bousculèrent les Français, et restèrent maîtres du champ de bataille. +Malgré l'épuisement des troupes, mal vêtues, affaiblies d'un tiers par +la perte des traînards, des malades, des morts et des blessés, +abandonnés sur le terrain et confiés par une lettre de Koutouzow à +l'humanité de l'ennemi, malgré la quantité de blessés que les hôpitaux +et les maisons converties en ambulances ne pouvaient contenir, malgré +toutes ces circonstances aggravantes, cet arrêt à Krems et cette +victoire remportée sur Mortier avaient fortement relevé le moral des +troupes. + +Les nouvelles les plus favorables, mais aussi les plus fausses, +circulaient entre l'armée et l'état-major: on annonçait la prochaine +arrivée de nouvelles colonnes russes, une victoire des Autrichiens et +enfin la retraite précipitée de Bonaparte. + +Le prince André s'était trouvé pendant ce dernier combat à côté du +général autrichien Schmidt, qui avait été tué; lui-même avait eu son +cheval blessé sous lui et la main égratignée par une balle. Afin de lui +témoigner sa bienveillance, le général en chef l'avait envoyé porter la +nouvelle de cette victoire à Brünn, où résidait la cour d'Autriche +depuis qu'elle s'était enfuie de Vienne, menacée par l'armée française. +Dans la nuit du combat, excité mais non fatigué, car, malgré sa frêle +apparence, il supportait mieux la fatigue physique qu'un homme plus +robuste, il monta à cheval, pour aller présenter le rapport de Doktourow +à Koutouzow, et fut aussitôt expédié en courrier, ce qui était l'indice +assuré d'une promotion prochaine. + +La nuit était sombre et étoilée, la route se dessinait en noir sur la +neige tombée la veille pendant la bataille. Le prince André, emporté par +sa charrette de poste, passait en revue tous les sentiments qui +l'agitaient, l'impression du combat, l'heureux effet que produirait la +nouvelle de la victoire, les adieux du commandant en chef et de ses +camarades. Il éprouvait la jouissance intime de l'homme qui, après une +longue attente, voit enfin luire les premiers rayons du bonheur désiré. +Dès qu'il fermait les yeux, la fusillade et le grondement du canon +résonnaient à son oreille, se confondant avec le bruit des roues et les +incidents de la bataille. Tantôt il voyait fuir les Russes, tantôt il se +voyait tué lui-même; alors il se réveillait en sursaut; heureux de +sentir se dissiper ce mauvais rêve; puis il s'assoupissait de nouveau en +rêvant au sang-froid qu'il avait déployé. Une matinée ensoleillée +succéda à cette nuit sombre; la neige fondait, les chevaux galopaient, +et de chaque côté du chemin se déroulaient des forêts, des champs et des +villages. + +À l'un des relais il rejoignit un convoi de blessés: l'officier qui le +conduisait, étendu sur la première charrette, criait et injuriait un +soldat. Des blessés sales, pâles et enveloppés de linges ensanglantés, +entassés dans de grands chariots, étaient secoués sur la route +pierreuse; les uns causaient, les autres mangeaient du pain, et les plus +malades regardaient, avec un intérêt tranquille et naïf, le courrier +qui les dépassait au galop. + +Le prince André fit arrêter sa charrette et demanda aux soldats quand +ils avaient été blessés: + +«Avant-hier sur le Danube, répondit l'un d'eux, et le prince André, +tirant sa bourse, leur donna trois pièces d'or. + +--Pour tous! dit-il en s'adressant à l'officier qui approchait: +Guérissez-vous, mes enfants, il y aura encore de la besogne. + +--Quelle nouvelle y a-t-il, monsieur l'aide de camp? demanda l'officier, +visiblement satisfait de trouver à qui parler. + +--Bonne nouvelle!... En avant!» cria-t-il au cocher. + +Il faisait nuit lorsque le prince André entra à Brünn et se vit entouré +de hautes maisons, de magasins éclairés, de lanternes allumées, de beaux +équipages roulant sur le pavé, en un mot de toute cette atmosphère +animée de grande ville, si attrayante pour un militaire qui arrive du +camp. Malgré sa course rapide et sa nuit d'insomnie, il se sentait +encore plus excité que la veille. Comme il approchait du palais, ses +yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et ses pensées se succédaient avec +une netteté magique. Tous les détails de la bataille étaient sortis du +vague et se condensaient dans sa pensée en un rapport concis, tel qu'il +devait le présenter à l'empereur François. Il entendait les questions +qu'on lui adresserait et les réponses qu'il y ferait. Il était convaincu +qu'on allait l'introduire tout de suite auprès de l'Empereur; mais, à +l'entrée principale du palais, un fonctionnaire civil l'arrêta, et, +l'ayant reconnu pour un courrier, le conduisit à une autre entrée: + +«Dans le corridor à droite, Euer Hochgeboren. (Votre Haute Naissance); +vous y trouverez l'aide de camp de service, qui vous introduira auprès +du ministre.» + +L'aide de camp de service pria le prince André de l'attendre, et alla +l'annoncer au ministre de la guerre. Il revint bientôt, et, s'inclinant +avec une politesse marquée, il fit passer le prince André devant lui; +après lui avoir fait traverser le corridor, il l'introduisit dans le +cabinet où travaillait le ministre. L'officier autrichien semblait, par +son excessive politesse, vouloir élever une barrière qui le mît à l'abri +de toute familiarité de la part de l'aide de camp russe. Plus le prince +André se rapprochait du haut fonctionnaire, plus s'affaiblissait en lui +le sentiment de joyeuse satisfaction qu'il avait éprouvé quelques +instants avant, et plus il ressentait vivement comme l'impression d'une +offense reçue; et cette impression, malgré lui, se transformait peu à +peu en un dédain inconscient. Son esprit attentif lui présenta aussitôt +tous les motifs qui lui donnaient le droit de mépriser l'aide de camp +et le ministre: «Une victoire gagnée leur paraîtra chose facile, à eux +qui n'ont pas senti la poudre, voilà ce qu'il pensait,» et il entra dans +le cabinet avec une lenteur affectée. Cette irritation sourde s'augmenta +à la vue du dignitaire, qui, tenant penchée sur sa table, entre deux +bougies, sa tête chauve et encadrée de cheveux gris, lisait, prenait des +notes, et semblait ignorer sa présence. + +«Prenez cela, dit-il à son aide de camp,» en lui tendant quelques +papiers et sans accorder la moindre attention au prince André. + +«Ou bien, se disait le prince, de toutes les affaires qui l'occupent, la +marche de l'armée de Koutouzow est ce qui l'intéresse le moins; ou bien +il cherche à me le faire accroire.» + +Après avoir soigneusement et minutieusement rangé ses papiers, le +ministre releva la tête et montra une figure intelligente, pleine de +caractère et de fermeté; mais, en s'adressant au prince André, il prit +aussitôt cette expression de convention, niaisement souriante et +affectée à la fois, habituelle à l'homme qui reçoit journellement un +grand nombre de pétitionnaires. + +«De la part du général en chef Koutouzow!... De bonnes nouvelles, +j'espère?... Un engagement avec Mortier!... Une victoire!... il était +temps!» + +Le ministre se mit à lire la dépêche qui lui était adressée: + +«Ah! mon Dieu, Schmidt, quel malheur! quel malheur! dit-il en allemand, +et, après l'avoir parcourue, il la posa sur la table, d'un air soucieux. +Ah! quel malheur! Vous dites que l'affaire a été décisive? Pourtant +Mortier n'a pas été fait prisonnier!...» + +Puis, après un moment de silence: + +«Je suis bien satisfait de vos bonnes nouvelles, quoique ce soit les +payer un peu cher, par la mort de Schmidt! Sa Majesté désirera sûrement +vous voir, mais pas à présent. Je vous remercie, allez vous reposer et +trouvez-vous demain sur le passage de Sa Majesté après la parade; du +reste je vous ferai prévenir. Au revoir!... Sa Majesté désirera sûrement +vous voir elle-même,» répéta-t-il en le congédiant. + +Lorsque le prince André eut quitté le palais, il lui sembla qu'il avait +laissé derrière lui, entre les mains d'un ministre indifférent et de son +aide de camp obséquieux, toute l'émotion et tout le bonheur que lui +avait causés la victoire. La disposition de son esprit n'était plus la +même, et la bataille ne se présentait plus à lui que comme un lointain, +bien lointain souvenir. + + +IX + + +Le prince André descendit à Brünn chez une de ses connaissances russes, +le diplomate Bilibine. + +«Ah! cher prince, rien ne pouvait m'être plus agréable, lui dit son hôte +en allant à sa rencontre.... Franz, portez les effets du prince dans ma +chambre à coucher, ajouta-t-il en s'adressant au domestique qui +conduisait Bolkonsky.... Vous êtes le messager d'une victoire, c'est +parfait; quant à moi, je suis malade, comme vous le voyez.» + +Après avoir fait sa toilette, le prince André rejoignit le diplomate +dans un élégant cabinet, où il se mit à table devant le dîner qu'on +venait de lui préparer, pendant que son hôte s'asseyait au coin de la +cheminée. + +Le prince André retrouvait avec plaisir, dans ce milieu, les éléments +d'élégance et de confort auxquels il était habitué depuis son enfance, +et qui lui avaient si souvent manqué dans ces derniers temps. Il lui +était agréable, après la réception autrichienne, de pouvoir parler, non +pas en russe, car ils causaient en français, mais avec un Russe, qui +partageait, il fallait le supposer, l'aversion très vive qu'inspiraient +généralement alors les Autrichiens. + +Bilibine avait trente-cinq ans environ; il était garçon, et appartenait +au même cercle de société que le prince André. Après s'être connus à +Pétersbourg, ils s'étaient retrouvés et rapprochés, pendant le séjour +qu'André avait fait à Vienne à la suite de son général. Ils avaient tous +deux les qualités requises pour parcourir, chacun dans sa spécialité, +une rapide et brillante carrière. Bilibine, quoique jeune, n'était plus +un jeune diplomate, car, depuis l'âge de seize ans, il était dans la +carrière. Arrivé à Vienne, après avoir passé par Paris et Copenhague, il +y occupait une position importante. Le chancelier et notre ambassadeur +en Autriche faisaient cas de sa capacité, et l'appréciaient. Il ne +ressemblait en rien à ces diplomates dont les qualités sont négatives, +dont toute la science consiste à ne pas se compromettre et à parler +français: il était de ceux qui aiment le travail, et, malgré une +certaine paresse native, il lui arrivait, souvent de passer la nuit à +son bureau. L'objet de son travail lui était indifférent: ce qui +l'intéressait, ce n'était pas le pourquoi, mais le comment, et il +trouvait un plaisir tout particulier à composer, d'une façon ingénieuse, +élégante et habile, n'importe quels mémorandums, rapports ou +circulaires. Outre les services qu'il rendait la plume à la main, on lui +reconnaissait encore le talent de savoir se conduire et de parler à +propos dans les hautes sphères. + +Bilibine n'aimait la causerie que lorsqu'elle lui offrait l'occasion de +dire quelque chose de remarquable et de la parsemer de ces traits +brillants et originaux, de ces phrases fines et acérées, qui, préparées +à l'avance dans son laboratoire intime, étaient si faciles à retenir, +qu'elles restaient gravées même clans les cervelles les plus dures; +c'est, ainsi que les mots de Bilibine se colportaient dans les salons de +Vienne et influaient parfois sur les événements. + +Son visage jaune, maigre et fatigué était creusé de plis; chacun de ces +plis était si soigneusement lavé, qu'il rappelait l'aspect du bout des +doigts lorsqu'ils ont fait un long séjour dans l'eau; le jeu de sa +physionomie consistait dans le mouvement perpétuel de ces plis. Tantôt +c'était son front qui se ridait, tantôt ses sourcils qui s'élevaient ou +s'abaissaient tour à tour, ou bien ses joues qui se fronçaient. Un +regard toujours gai et franc partait de ses petits yeux enfoncés. + +«Eh bien, racontez-moi vos exploits!» Bolkonsky lui narra aussitôt, sans +se mettre en avant, les détails de l'affaire et la réception du +ministre: «Ils m'ont reçu, moi et ma nouvelle, comme un chien dans un +jeu de quilles.» + +Bilibine sourit, et ses rides se détendirent. + +«Cependant, mon cher, dit-il en regardant ses ongles à distance, et en +plissant sa peau sous l'oeil gauche, malgré la haute estime que je +professe pour les armées russo-orthodoxes, il me semble que cette +victoire n'est pas des plus victorieuses.» + +Il continuait à parler français, ne prononçant en russe que certains +mots qu'il voulait souligner d'une façon dédaigneuse: + +«Comment! vous avez écrasé de tout votre poids le malheureux Mortier, +qui n'avait qu'une division, et ce Mortier vous échappe!... Où est donc +votre victoire? + +--Sans nous vanter, vous avouerez pourtant que cela vaut mieux +qu'Ulm?... + +--Pourquoi n'avoir pas fait prisonnier un maréchal, un seul maréchal? + +--Parce que les événements n'arrivent pas selon notre volonté et ne se +règlent pas d'avance comme une parade! Nous avions espéré le tourner +vers les sept heures du matin, et nous n'y sommes arrivés qu'à cinq +heures du soir. + +--Pourquoi n'y êtes-vous pas arrivés à sept heures? Il fallait y +arriver. + +--Pourquoi n'avez-vous pas soufflé à Bonaparte, par voie diplomatique, +qu'il ferait bien d'abandonner Gênes? reprit le prince André du même +ton de raillerie. + +--Oh! je sais bien, repartit Bilibine... vous vous dites qu'il est très +facile de faire prisonniers des maréchaux au coin de son feu; c'est +vrai, et pourtant, pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Ne vous étonnez +donc pas que, à l'exemple du ministre de la guerre, notre auguste +Empereur et le roi Franz ne vous soient pas bien reconnaissants de cette +victoire; et moi-même, infime secrétaire de l'ambassade de Russie, je +n'éprouve pas un besoin irrésistible de témoigner mon enthousiasme, en +donnant un thaler à mon Franz, avec la permission d'aller se promener +avec sa «Liebchen» au Prater.... J'oublie qu'il n'y a pas de Prater +ici.» Il regarda le prince André et déplissa subitement son front. + +«Alors, mon cher, c'est à mon tour de vous demander pourquoi? Je ne le +comprends pas, je l'avoue; peut-être y a-t-il là-dessous quelques +finesses diplomatiques qui dépassent ma faible intelligence? Le fait est +que je n'y comprends rien: Mack perd une armée entière, l'archiduc +Ferdinand et l'archiduc Charles s'abstiennent de donner signe de vie et +commettent faute sur faute. Koutouzow seul gagne franchement une +bataille, rompt le charme français, et le ministre de la guerre ne +désire même pas connaître les détails de la victoire. + +--C'est là le noeud de la question! Voyez-vous, mon cher, hourra pour le +czar, pour la Russie, pour la foi! Tout cela est bel et bon; mais que +nous importent, je veux dire qu'importent à la cour d'Autriche toutes +vos victoires! Apportez-nous une bonne petite nouvelle du succès d'un +archiduc Charles ou d'un archiduc Ferdinand, l'un vaut l'autre, comme +vous le savez; mettons, si vous voulez, un succès remporté sur une +compagnie des pompiers de Bonaparte, ce serait autre chose, et on +l'aurait proclamé à son de trompe; mais ceci ne peut que nous déplaire. +Comment! l'archiduc Charles ne fait rien, l'archiduc Ferdinand se couvre +de honte, vous abandonnez Vienne sans défense aucune, tout comme si vous +nous disiez: Dieu est avec nous! mais que le bon Dieu vous bénisse, vous +et votre capitale.... Vous faites tuer Schmidt, un général que nous +aimons tous, et vous vous félicitez de la victoire? On ne saurait rien +inventer de plus irritant que cela! C'est comme un fait exprès, comme un +fait exprès! Et puis, que vous remportiez effectivement un brillant +succès, que l'archiduc Charles même en ait un de son côté, cela +changerait-il quelque chose à la marche générale des affaires? +Maintenant il est trop tard: Vienne est occupée par les troupes +françaises! + +--Comment, occupée? Vienne est occupée? + +--Non seulement occupée, mais Bonaparte est à Schoenbrünn, et notre +aimable comte Wrbna s'y rend pour prendre ses ordres.» + +À cause de sa fatigue, des différentes impressions de son voyage et de +sa réception par le ministre, à cause surtout de l'influence du dîner, +Bolkonsky commençait à sentir confusément qu'il ne saisissait pas bien +toute la gravité de ces nouvelles. + +«Le comte Lichtenfeld, que j'ai vu ce matin, continua Bilibine, m'a +montré une lettre pleine de détails sur une revue des Français à Vienne, +sur le prince Murat et tout son tremblement. Vous voyez donc bien que +votre victoire n'a rien de bien réjouissant et qu'on ne saurait vous +recevoir en sauveur! + +--Je vous assure que, pour ma part, j'y suis très indifférent, reprit le +prince André, qui commençait à se rendre compte du peu de valeur de +l'engagement de Krems, en comparaison d'un événement aussi important que +l'occupation d'une capitale: + +«Comment? Vienne est occupée? Comment, et la fameuse tête de pont, et le +prince Auersperg, qui était chargé de la défense de Vienne? + +--Le prince Auersperg est de notre côté, pour notre défense, et s'en +acquitte assez mal, et Vienne est de l'autre côté; quant au pont, il +n'est pas encore pris et ne le sera pas, je l'espère; il est miné, avec +ordre de le faire sauter; sans cela nous serions déjà dans les montagnes +de la Bohême et vous auriez passé, vous et votre armée, un vilain quart +d'heure entre deux feux. + +--Cela ne veut pourtant pas dire, reprit le prince André, que la +campagne soit finie? + +--Et moi, je crois qu'elle l'est. Nos gros bonnets d'ici le pensent +également, sans oser le dire. Il arrivera ce que j'ai prédit dès le +début. Ce n'est pas votre échauffourée de Diernstein, ce n'est pas la +poudre qui tranchera la question, mais ce sont ceux qui l'ont inventée.» + +Bilibine venait de répéter un de ses mots; il reprit au bout d'une +seconde, en déplissant son front: + +«Toute la question est dans le résultat de l'entrevue de l'empereur +Alexandre avec le roi de Prusse à Berlin. Si la Prusse entre dans +l'alliance, on force la main à l'Autriche, et il y aura guerre, sinon il +n'y a plus qu'à s'entendre sur le lieu de réunion pour poser les +préliminaires d'un nouveau CampoFormio. + +--Quel merveilleux génie et quel bonheur il a! s'écria le prince André, +en frappant la table de son poing fermé. + +--Bonaparte? demanda interrogativement Bilibine, en replissant son +front, c'était le signe avant-coureur d'un mot: Buonaparte? +continua-t-il en accentuant l'»u»; mais j'y pense, maintenant qu'il +dicte de Schoenbrünn des lois à l'Autriche, il faut lui faire grâce de +l'»u»! Je me décide à cette suppression et je rappellerai désormais +Bonaparte, tout court. + +--Voyons, sans plaisanterie, croyez-vous que la campagne soit terminée? + +--Voici ce que je crois: l'Autriche, cette fois, a été le dindon de la +farce; elle n'y est pas habituée et elle prendra sa revanche. Elle a été +le dindon, premièrement: parce que les provinces sont ruinées +(l'orthodoxe, vous le savez, est terrible pour le pillage), l'armée +détruite, la capitale prise, et tout cela pour les beaux yeux de Sa +Majesté de Sardaigne; et secondement, ceci, mon cher, entre nous, je +sens d'instinct qu'on nous trompe, je flaire des rapports et des projets +de paix avec la France, d'une paix secrète conclue séparément. + +--C'est impossible, ce serait trop vilain. + +--Qui vivra verra,» repartit Bilibine. + +Et le prince André se retira dans la chambre qui lui avait été préparée. + +Une fois étendu entre des draps bien blancs, la tête sur des oreillers +parfumés et moelleux, le prince André sentit malgré lui que la bataille +dont il avait apporté la nouvelle passait de plus en plus à l'état de +vague souvenir. Il ne pensait plus qu'à l'alliance prussienne, à la +trahison de l'Autriche, au nouveau triomphe de Bonaparte, à la revue et +à la réception de l'empereur François, pour le lendemain. Il ferma les +yeux, et au même instant le bruit de la canonnade, de la fusillade et +des roues éclata dans ses oreilles. Il voyait les soldats descendre un à +un le long des montagnes, il entendait le tir des Français, il était là +avec Schmidt au premier rang, les balles sifflaient gaiement autour de +lui, et son coeur tressaillait et s'emplissait d'une folle exubérance de +vie, comme il n'en avait jamais ressentie depuis son enfance. Il se +réveilla en sursaut: + +«Oui, oui, c'était bien cela!» + +Et il se rendormit heureux, avec un sourire d'enfant, du profond sommeil +de la jeunesse. + + +X + + +Le lendemain, il se réveilla tard, et, rassemblant ses idées, il se +rappela tout d'abord qu'il devait se présenter le jour même à l'empereur +François; et toutes les impressions de la veille, l'audience du +ministre, la politesse exagérée de l'aide de camp, sa conversation avec +Bilibine, traversèrent en foule son cerveau. Ayant endossé, pour se +rendre au palais, la grande tenue qu'il n'avait pas portée depuis +longtemps, gai et dispos, le bras en écharpe, il entra, en passant, +chez son hôte, où se trouvaient déjà quatre jeunes diplomates, entre +autres le prince Hippolyte Kouraguine, secrétaire à l'ambassade de +Russie, que Bolkonsky connaissait. + +Les trois autres, que Bilibine lui nomma, étaient des jeunes gens du +monde, élégants, riches, aimant le plaisir, qui formaient ici, comme à +Vienne, un cercle à part, dont il était la tête et qu'il appelait «les +nôtres». Ce cercle, composé presque exclusivement de diplomates, avait +ses intérêts en dehors de la guerre et de la politique. La vie du grand +monde, leurs relations avec quelques femmes et leur service de +chancellerie occupaient seuls leurs loisirs. Ces messieurs firent au +prince André l'honneur très rare de le recevoir avec empressement, comme +un des leurs. Par politesse et comme entrée en matière, ils daignèrent +lui adresser quelques questions au sujet de l'armée et de la bataille, +pour reprendre ensuite leur conversation vive et légère, pleine de gaies +saillies et de critiques sans valeur. + +«Et voici le bouquet! dit l'un d'eux qui racontait la déconvenue d'un +collègue: le chancelier lui assure à lui-même que sa nomination à +Londres est un avancement, qu'il doit la considérer comme telle: vous +représentez-vous sa figure à ces mots? + +--Et moi, messieurs, je vous dénonce Kouraguine, le terrible Don Juan, +qui profite du malheur d'autrui.» + +Le prince Hippolyte était étalé dans un fauteuil à la Voltaire, les +jambes jetées négligemment par-dessus les bras du fauteuil: + +«Voyons, parlez-moi de cela, dit-il en riant. + +--Oh! Don Juan! oh! serpent! dirent plusieurs voix. + +--Vous ne savez probablement pas, Bolkonsky, reprit Bilibine, que toutes +les atrocités commises par l'armée française, j'allais dire par l'armée +russe, ne sont rien en comparaison des ravages causés par cet homme +parmi nos dames. + +--La femme est la compagne de l'homme,» dit le prince Hippolyte, en +regardant ses pieds à travers son monocle. + +Bilibine et «les nôtres» éclatèrent de rire, et le prince André put +constater que cet Hippolyte dont il avait été, il faut l'avouer, presque +jaloux, était le plastron de cette société. + +«Il faut que je vous fasse les honneurs de Kouraguine, dit Bilibine tout +bas; il est charmant dans ses dissertations politiques; vous allez voir +avec quelle importance...» + +Et s'approchant d'Hippolyte, le front plissé, il entama sur les +événements du jour une discussion qui attira aussitôt l'attention +générale. + +«Le cabinet de Berlin ne peut pas exprimer un sentiment d'alliance, +commença Hippolyte en regardant son auditoire avec assurance, sans +exprimer... comme dans sa dernière note... vous comprenez... vous +comprenez.... Puis, si S. M. l'Empereur ne déroge pas aux principes, +notre alliance... attendez, je n'ai pas fini...» + +Et saisissant la main du prince André: + +«Je suppose que l'intervention sera plus forte que la non-intervention +et... on ne pourra pas imputer à fin de non-recevoir notre dépêche du 28 +novembre; voilà comment tout cela finira...» + +Et il lâcha la main du prince André. + +«Démosthène, je te reconnais au caillou que tu as caché dans ta bouche +d'or[17],» s'écria Bilibine, qui, pour mieux témoigner sa satisfaction, +semblait avoir fait descendre sur son front toute sa forêt de cheveux. + +Hippolyte, riant plus fort et plus haut que les autres, avait pourtant +l'air de souffrir de ce rire forcé qui tordait en tous sens sa figure +habituellement apathique. + +«Voyons, messieurs, dit Bilibine, Bolkonsky est mon hôte et je tiens, +autant qu'il est en mon pouvoir, à le faire jouir de tous les plaisirs +de Brünn. Si nous étions à Vienne, ce serait bien plus facile, mais ici, +dans ce vilain trou morave, je vous demande votre aide: il faut lui +faire les honneurs de Brünn. Chargez-vous du théâtre, je me charge de la +société. Quant à vous, Hippolyte, la question du beau sexe vous regarde. + +--Il faudra lui montrer la ravissante Amélie, s'écria un «des nôtres», +en baisant le bout de ses doigts. + +--Oui, il faudra inspirer à ce sanguinaire soldat des sentiments plus +humains, ajouta Bilibine. + +--Il me sera difficile, messieurs, de profiter de vos aimables +dispositions à mon égard, objecta Bolkonsky, en regardant à sa montre, +car il est temps que je sorte. + +--Où allez-vous donc? + +--Je me rends chez l'Empereur. + +--Oh! oh! Alors au revoir, Bolkonsky! + +--Au revoir, prince; revenez dîner avec nous, nous nous chargerons de +vous. + +--Écoutez, lui dit Bilibine, en le reconduisant dans l'antichambre, vous +ferez bien, dans votre entrevue avec l'Empereur, de donner des éloges à +l'intendance, pour sa manière de distribuer les vivres et de désigner +les étapes. + +--Quand même je le voudrais, je ne le pourrais pas, répondit Bolkonsky. + +--Eh bien! parlez pour deux, car il a la passion des audiences sans +jamais trouver un mot à dire, comme vous le verrez.» + + +XI + + +Le prince André, placé sur le passage de l'Empereur, dans le groupe des +officiers autrichiens, eut l'honneur d'attirer son regard et de recevoir +un salut de sa longue tête. La cérémonie achevée, l'aide de camp de la +veille vint poliment transmettre à Bolkonsky le désir de Sa Majesté de +lui donner audience. L'empereur François le reçut debout au milieu de +son cabinet, et le prince André fut frappé de son embarras: il +rougissait à tout propos et semblait ne savoir comment s'exprimer: + +«Dites-moi à quel moment a commencé la bataille?» demanda-t-il avec +précipitation. + +Le prince André, l'ayant satisfait sur ce point, se vit bientôt obligé +de répondre à d'autres demandes tout aussi naïves. + +«Comment se porte Koutouzow? Quand a-t-il quitté Krems?...» etc.... + +L'Empereur paraissait n'avoir qu'un but: poser un certain nombre de +questions; quant aux réponses, elles ne l'intéressaient guère. + +«À quelle heure la bataille a-t-elle commencé? + +--Je ne saurais préciser à Votre Majesté l'heure à laquelle la bataille +s'est engagée sur le front des troupes, car à Diernstein, où je me +trouvais, la première attaque a eu lieu à six heures du soir,» reprit +vivement Bolkonsky. + +Il comptait présenter à l'Empereur une description exacte, qu'il tenait +toute prête, de ce qu'il avait vu et appris. + +L'Empereur lui coupa la parole, puis lui demanda en souriant: + +«Combien de milles? + +--D'où et jusqu'où, sire? + +--De Diernstein à Krems? + +--Trois milles et demi, sire. + +--Les Français ont-ils quitté la rive gauche? + +--D'après les derniers rapports de nos espions, les derniers Français +ont traversé la rivière la même nuit sur des radeaux. + +--Y a-t-il assez de fourrages à Krems? + +--Pas en quantité suffisante.» + +L'Empereur l'interrompit de nouveau: + +«À quelle heure a été tué le général Schmidt? + +--À sept heures, je crois. + +--À sept heures?... c'est bien triste, bien triste!» + +Là-dessus, l'ayant remercié, il le congédia. Le prince André sortit et +se vit aussitôt entouré d'un grand nombre de courtisans; il n'y avait +plus pour lui que phrases flatteuses et regards bienveillants, jusqu'à +l'aide de camp, qui lui fit des reproches de ne pas s'être logé au +palais et lui offrit même sa maison. Le ministre de la guerre le +félicita pour la décoration de l'ordre de Marie-Thérèse de 3ème classe +que l'Empereur venait de lui conférer; le chambellan de l'Impératrice +l'engagea à passer chez Sa Majesté; l'archiduchesse désirait également +le voir. Il ne savait à qui répondre et cherchait à rassembler ses +idées, lorsque l'ambassadeur de Russie, lui touchant l'épaule, +l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre pour causer avec lui. + +En dépit des prévisions de Bilibine, la nouvelle qu'il avait apportée +avait été reçue avec joie, et un _Te Deum_ avait été commandé. Koutouzow +venait d'être nommé grand-croix de Marie-Thérèse, et toute l'armée +recevait des récompenses. Grâce aux invitations qui pleuvaient sur lui +de tous côtés, le prince André fut obligé de consacrer toute sa matinée +à des visites chez les hauts dignitaires autrichiens. Après les avoir +terminées, vers cinq heures du soir, il retournait chez Bilibine, et +composait, chemin faisant, la lettre qu'il voulait écrire à son père et +dans laquelle il lui décrivait sa course à Brünn, lorsque devant le +perron il aperçut une britchka plus d'à moitié remplie d'objets +emballés, et Franz, le domestique de Bilibine, y introduisant avec +effort une nouvelle malle. + +Le prince André, qui s'était arrêté en route chez un libraire pour y +prendre quelques livres, s'était attardé. + +«Qu'est-ce que cela veut dire? + +--Ah! Excellence! s'écria Franz, nous allons plus loin: le scélérat est +de nouveau sur nos talons. + +--Mais que se passe-t-il donc? demanda le prince André au moment où +Bilibine, dont le visage toujours calme trahissait cependant une +certaine émotion, venait à sa rencontre. + +--Avouez que c'est charmant cette histoire du pont de Thabor!... Ils +l'ont passé sans coup férir!» + +Le prince André écoutait sans comprendre. + +«Mais d'où venez-vous donc, pour ignorer ce que savent tous les cochers +de fiacre? + +--Je viens de chez l'archiduc, et je n'y ai rien appris. + +--Et vous n'avez pas remarqué que chacun fait ses paquets? + +--Je n'ai rien vu! Mais enfin qu'y a-t-il donc? reprit-il avec +impatience. + +--Ce qu'il y a? Il y a que les Français ont passé le pont défendu par +d'Auersperg, qui ne l'a pas fait sauter, que Murat arrive au grand +galop sur la route de Brünn et que, sinon aujourd'hui, du moins demain +ils seront ici. + +--Comment, ici? mais puisque le pont était miné, pourquoi ne l'avoir pas +fait sauter? + +--C'est à vous que je le demande, car personne, pas même Bonaparte, ne +le saura jamais!» + +Bolkonsky haussa les épaules: + +«Mais si le pont est franchi, l'armée est perdue, elle sera coupée! + +--C'est justement là le _hic_... Écoutez: Les Français occupent Vienne, +comme je vous l'ai déjà dit, tout va très bien. Le lendemain, +c'est-à-dire hier au soir, messieurs les maréchaux Murat, Lannes et +Belliard[18] montent à cheval et vont examiner le pont; remarquez bien, +trois Gascons! Messieurs, dit l'un d'eux, vous savez que le pont de +Thabor est miné et contre-miné, qu'il est défendu par cette fameuse tête +de pont que vous savez, et quinze mille hommes de troupes qui ont reçu +l'ordre de le faire sauter pour nous barrer le passage. Mais comme il +serait plus qu'agréable à notre Empereur et maître, Napoléon, de s'en +emparer, allons-y tous trois et emparons-nous-en. «Allons,» répondirent +les autres. Et les voilà qui partent, qui prennent le pont, le +franchissent, et toute l'armée à leur suite passe le Danube, se +dirigeant sur nous, sur vous et sur vos communications. + +--Trêve de plaisanteries, repartit le prince André, le sujet est grave +et triste.» + +Et cependant, malgré l'ennui qu'aurait dû lui causer cette fâcheuse +nouvelle, il éprouvait une certaine satisfaction. Depuis qu'il avait +appris la situation désespérée de l'armée russe, il se croyait destiné à +la tirer de ce péril: c'était pour lui le Toulon qui allait le faire +sortir de la foule obscure de ses camarades et lui ouvrir le chemin de +la gloire. Tout en écoutant Bilibine, il se voyait déjà arrivant au +camp, donnant son avis au conseil de guerre, et proposant un plan qui +pourrait seul sauver l'armée; naturellement on lui en confiait +l'exécution. + +«Je ne plaisante pas, continua Bilibine, rien de plus vrai, rien de plus +triste! Ces messieurs arrivent seuls sur le pont et agitent leurs +mouchoirs blancs, ils assurent qu'il y a un armistice et qu'eux, +maréchaux, vont conférer avec le prince Auersperg; l'officier de garde +les laisse entrer dans la tête du pont. Ils lui racontent un tas de +gasconnades: que la guerre est finie, que l'empereur François va +recevoir Bonaparte, que, quant à eux, ils vont chez le prince +Auersperg... et mille autres contes bleus. L'officier envoie chercher +Auersperg. Ces messieurs embrassent leurs ennemis, plaisantent avec eux, +enfourchent les canons, pendant qu'un bataillon français arrive tout +doucement sur le pont et jette à l'eau les sacs de matières +inflammables! Enfin paraît le général-lieutenant, notre cher prince +Auersperg von Nautern. + +«Cher ennemi, fleur des guerriers, autrichiens, héros des campagnes de +Turquie, trêve à notre inimitié, nous pouvons nous tendre la main, +l'empereur Napoléon brûle du désir de connaître le prince Auersperg!» + +«En un mot, ces messieurs, qui n'étaient pas Gascons pour rien, lui +jettent tant de poudre aux yeux avec leurs belles phrases, et lui, de +son côté, se sent tellement honoré de cette intimité soudaine avec des +maréchaux de France, si aveuglé par le manteau et les plumes d'autruche +de Murat, qu'il n'y voit que du feu, et oublie celui qu'il devait faire +sur l'ennemi!» + +Malgré la vivacité de son récit, Bilibine n'oublia pas de s'arrêter pour +donner le temps au prince André d'apprécier le mot qu'il venait de +lancer. + +«Le bataillon français entre dans la tête du pont, encloue les canons, +et le pont est à eux! Mais voilà le plus joli, continua-t-il en laissant +au plaisir qu'il trouvait à sa narration le soin de calmer son +émotion.... Le sergent posté près du canon, au signal duquel on devait +mettre le feu à la mine, voyant accourir les Français, était sur le +point de tirer, lorsque Lannes lui arrêta le bras. Le sergent, plus fin +que son général, s'approcha d'Auersperg et lui dit ceci ou à peu près: + +«Prince, on vous trompe et voilà les Français!» + +Murat, craignant de voir l'affaire compromise s'il le laissait +continuer, s'adresse de son côté, en vrai Gascon, à d'Auersperg avec une +feinte surprise: + +«Je ne reconnais pas la discipline autrichienne tant vantée; comment, +vous permettez à un de vos subalternes de vous parler ainsi!».... Quel +trait de génie!... + +Le prince Auersperg se pique d'honneur et fait mettre le sergent aux +arrêts! Avouez que c'est charmant, toute cette histoire du pont de +Thabor! + +«Ce n'est ni bêtise, ni lâcheté... c'est trahison peut-être! s'écria le +prince André, qui se représentait les capotes grises, les blessés, la +fumée de la poudre, la canonnade et la gloire qui l'attendait. + +--Nullement, cela met la cour dans de trop mauvais draps; ce n'est ni +trahison, ni lâcheté, ni bêtise; c'est comme à Ulm: c'est... cherchant +une pointe... c'est du Mack, nous sommes Mackés, dit-il en terminant, +tout fier d'avoir trouvé un mot, un mot tout neuf, un de ces mots qui +seraient répétés partout, et son front se déplissa en signe de +satisfaction, pendant qu'il regardait ses ongles, le sourire sur les +lèvres. + +--Où allez-vous? dit-il au prince André, qui s'était levé. + +--Je pars. + +--Pour où? + +--Pour l'armée! + +--Mais vous pensiez rester encore deux jours? + +--C'est impossible, je pars à l'instant.» + +Et le prince André, ayant donné ses ordres, rentra dans sa chambre. + +«Écoutez, mon cher, lui dit Bilibine en l'y rejoignant, pourquoi +partez-vous?» + +Le prince André l'interrogea du regard, sans lui répondre. + +«Mais oui, pourquoi partez-vous? Je sais bien, vous pensez qu'il est de +votre devoir de vous rendre à l'armée, maintenant qu'elle est en danger; +je vous comprends, c'est de l'héroïsme! + +--Pas le moins du monde. + +--Oui, vous êtes philosophe, mais soyez-le complètement! Envisagez les +choses d'un autre point de vue, et vous verrez que votre devoir est au +contraire de vous garder de tout péril. Que ceux qui ne sont bons qu'à +cela s'y jettent; on ne vous a pas donné l'ordre de revenir, et ici on +ne vous lâchera pas! Ainsi donc, vous pouvez rester et nous suivre là où +nous entraînera notre malheureux sort. On va à Olmütz, dit-on; c'est une +fort jolie ville: nous pourrons y arriver dans ma calèche fort +agréablement. + +--Pour Dieu, cessez vos plaisanteries, Bilibine. + +--Je vous parle sérieusement et en ami. Jugez-en: pourquoi partez-vous +quand vous pouvez rester ici? De deux choses l'une: ou bien la paix sera +conclue avant que vous arriviez à l'armée; ou bien il y aura une +débâcle, et vous partagerez la honte de l'armée de Koutouzow...» + +Et Bilibine déplissa son front, convaincu que son dilemme était +irréfutable. + +«Je ne puis pas en juger,» répondit froidement le prince André. + +Et au fond de son coeur il pensait: + +«Je pars pour sauver l'armée! + +--Mon cher, vous êtes un héros!» lui cria Bilibine. + + +XII + + +Après avoir pris congé du ministre de la guerre, Bolkonsky partit dans +la nuit avec l'intention de rejoindre l'armée, qu'il ne savait plus où +trouver, et avec la crainte de tomber entre les mains des Français. + +À Brünn, la cour faisait ses préparatifs de départ, et le gros des +bagages était déjà expédié sur Olmütz. + +En arrivant aux environs d'Etzelsdorf, le prince André se trouva tout à +coup sur le passage de l'armée russe, qui se retirait en grande hâte et +en désordre, et dont les nombreux chariots qui encombraient la route +empêchèrent sa voiture d'avancer. Après avoir demandé au chef des +cosaques un cheval et un homme, le prince André, fatigué et mourant de +faim, dépassa les fourgons pour s'élancer à la recherche du général en +chef. Les bruits les plus tristes arrivaient à ses oreilles tout le long +du chemin, et la confusion qu'il voyait autour de lui ne semblait que +trop les confirmer. + +«Cette armée russe que l'or de l'Angleterre a transportée des extrémités +de l'univers, nous allons lui faire éprouver le même sort (le sort +d'Ulm),» avait dit Bonaparte dans son ordre du jour, à l'ouverture de la +campagne! Ces paroles, subitement revenues à la mémoire du prince André, +éveillaient en lui un sentiment d'admiration pour ce grand génie, joint +à une impression d'orgueil blessé que traversait l'espoir d'une +prochaine revanche: + +«Et s'il ne restait plus qu'à mourir? pensait-il; eh bien, on saura +mourir, et pas plus mal qu'un autre, s'il le faut.» + +Il regardait avec dédain ces files innombrables de charrettes, de parcs +d'artillerie, s'enchevêtrant, se confondant l'un dans l'autre, et plus +loin encore et toujours des charrettes, des chariots de toute forme se +dépassant, se heurtant et s'interceptant le passage, en trois ou quatre +rangs serrés, sur la large route boueuse. Devant, derrière, aussi loin +que l'on pouvait percevoir un son, on entendait de tous côtés le bruit +des roues, des charrettes, des affûts, le piétinement des chevaux, les +cris des conducteurs pressant leurs attelages, les jurons des soldats, +des domestiques et des officiers. Sur les bords du chemin on voyait à +chaque pas des chevaux morts, dont quelques-uns étaient déjà écorchés, +des charrettes à moitié brisées, des soldats de toute arme sortant en +foule des villages voisins, et traînant à leur suite des moutons, des +poules, du foin et de grands sacs pleins jusqu'au bord; aux descentes et +aux montées, les groupes devenaient plus compacts, et leurs cris confus +se fondaient en une clameur ininterrompue. Quelques soldats enfoncés +dans la boue jusqu'aux genoux soutenaient les roues des avant-trains et +des fourgons; les fouets sifflaient dans l'air, les chevaux glissaient, +les traits se rompaient et les vociférations semblaient faire éclater +les poitrines. Les officiers, surveillant la marche, galopaient en avant +et en arrière; leurs figures harassées trahissaient leur impuissance à +rétablir l'ordre, et leurs commandements se noyaient dans le brouhaha de +cette houle humaine. + +«Voilà la chère armée orthodoxe!» se dit Bolkonsky, en se rappelant les +paroles de Bilibine et en s'approchant d'un fourgon pour s'enquérir du +général en chef. + +Une voiture de forme étrange, traînée par un cheval, tenant le milieu +entre la charrette, la calèche et le cabriolet, et dont les matériaux +hétérogènes accusaient une fabrication de circonstance, frappa ses +regards à quelques pas de lui; un soldat la conduisait, et l'on +apercevait, sous la capote et le tablier de cuir, une femme tout +enveloppée de châles. Au moment de faire sa question, le prince André en +fut détourné par les cris désespérés que poussait cette femme. +L'officier placé à la tête de la file battait son conducteur parce qu'il +essayait de dépasser les autres, et les coups de fouet cinglaient le +tablier de la voiture. À la vue du prince André, la femme avança la +tête, et, faisant des signes réitérés de la main, elle l'interpella: + +«Monsieur l'aide de camp, monsieur l'aide de camp, pitié, de grâce, +défendez-moi! qu'est-ce qui va m'arriver? Je suis la femme du médecin du +7ème chasseurs; on ne nous laisse pas passer, nous sommes restés en +arrière, nous avons perdu les nôtres! + +--Arrière, ou je t'aplatirai comme une galette, criait l'officier en +colère au soldat, arrière avec ta coquine! + +--Monsieur l'aide de camp, défendez-moi, que me veut-on? + +--Laissez passer cette voiture, ne voyez-vous pas qu'il y a une femme +dedans?» dit le prince André, en s'adressant à l'officier. + +Celui-ci le regarda sans répondre et, se tournant vers le soldat: «Ah! +oui, que je te laisserai passer.... Arrière, animal! + +--Laissez-le passer, vous dis-je, reprit le prince André. + +--Qui es-tu, toi?» demanda l'officier hors de lui. Et il appuya sur le +«toi». + +«Es-tu le chef ici? C'est moi qui suis le chef, et pas toi, entends-tu +bien?... Et toi, là-bas, arrière, ou je t'aplatis comme une galette! +continua-t-il en répétant l'expression, qui lui avait plu sans doute. + +--Bien arrangé, le petit aide de camp!» dit une voix dans la foule. + +L'officier était arrivé à ce paroxysme de fureur qui enlève aux gens la +conscience de leurs actes, et le prince André sentit un moment que son +intervention frisait le ridicule, la chose qu'il craignait le plus au +monde; mais, son instinct prenant le dessus, il se laissa à son tour +emporter par une colère folle, et il s'approcha de l'officier en levant +son fouet et en scandant ces mots: + +«Veuillez laisser passer!» + +L'officier fit un geste de mauvaise humeur et se hâta de s'éloigner: + +«C'est toujours leur faute à ceux-là de l'état-major, le désordre et +tout le bataclan, grommela-t-il; eh bien, faites comme vous voudrez.» + +Le prince André se hâta à son tour et, sans lever les yeux sur la femme +du médecin, qui l'appelait son sauveur, repassant dans sa tête les +détails de cette scène ridicule, il galopa jusqu'au village, où se +trouvait, lui avait-on dit, le général en chef. Arrivé là, il descendit +de cheval, dans l'intention de manger un peu, de se reposer un instant +et de mettre de l'ordre dans le trouble pénible de ses impressions: + +«C'est une troupe de bandits, ce n'est pas une armée,» pensait-il, +lorsqu'une voix connue l'appela par son nom. + +Il se retourna, et il aperçut à une petite fenêtre Nesvitsky, qui +mâchonnait quelque chose et lui faisait de grands gestes. + +«Bolkonsky, ne m'entends-tu pas? Viens vite!» + +Entré dans la maison, il y trouva Nesvitsky et un autre aide de camp, +qui déjeunaient; ils s'empressèrent de lui demander d'un air alarmé s'il +apportait quelque nouvelle. + +«Où est le général en chef? demanda Bolkonsky. + +--Ici, dans cette maison, répondit l'aide de camp. + +--Eh bien, est-ce vrai, la paix et la capitulation? demanda Nesvitsky. + +--C'est à vous de me le dire, je n'en sais rien, car j'ai eu toutes les +peines du monde à vous rejoindre. + +--Ah! mon cher, ce qui se passe chez nous est vraiment affreux... je +fais mon mea culpa... nous nous sommes moqués de Mack, et notre +situation est pire que la sienne; assieds-toi et déjeune, ajouta +Nesvitsky. + +--Il vous sera impossible, mon prince, de retrouver à présent votre +fourgon et vos effets: quant à votre Pierre, Dieu sait où il est. + +--Où est donc le quartier général? + +--Nous couchons à Znaïm. + +--Quant à moi, dit Nesvitsky, j'ai chargé sur deux chevaux tout ce dont +j'ai besoin et l'on m'a fait d'excellents bâts qui résisteraient même +aux chemins des montagnes de la Bohême!... Ça va mal, mon cher.... Eh +bien, es-tu malade?... il me semble que tu frissonnes? + +--Je n'ai rien,» répondit le prince André. + +Et il se rappela au même instant sa rencontre avec la femme du médecin +et l'officier du train. + +«Que fait ici le général en chef? + +--Je n'y comprends rien, répondit Nesvitsky. + +--Et moi, je ne comprends qu'une chose: c'est que tout ça est +déplorable,» dit le prince André. + +Et il se rendit chez Koutouzow; il remarqua, en passant, sa voiture et +les chevaux de sa suite harassés, éreintés, entourés de cosaques et de +gens de service, qui causaient à haute voix entre eux. Koutouzow +lui-même était dans la chaumière avec Bagration et Weirother (c'était le +nom du général autrichien qui remplaçait le défunt Schmidt). Dans le +vestibule, le petit Koslovsky, la figure fatiguée par les veilles, assis +sur ses talons, dictait des ordres à un secrétaire, qui les griffonnait +à la hâte sur un tonneau renversé. Koslovsky jeta un coup d'oeil à +l'arrivant, sans se donner le temps de le saluer: + +«À la ligne... as-tu écrit?... Le régiment des grenadiers de Kiew, le +régiment de.... + +--Impossible de vous suivre, Votre Haute Noblesse,» répliqua le +secrétaire d'un ton de mauvaise humeur. + +Au même moment, on entendait à travers la porte la voix animée et +mécontente du général en chef, à laquelle répondait une autre voix +complètement inconnue. Le bruit de cette conversation, l'inattention de +Koslovsky, le manque de respect de l'écrivain à bout de forces, cette +étrange installation autour d'un tonneau dans le voisinage du commandant +en chef, les rires bruyants des cosaques sous les fenêtres, tous ces +détails firent pressentir au prince André qu'il avait dû se passer +quelque chose de grave et de malheureux. + +Il adressa aussitôt une kyrielle de questions à l'aide de camp. + +«À l'instant, mon prince, répondit celui-ci. Bagration est chargé de la +disposition des troupes. + +--Et la capitulation? + +--Il n'y en a pas, on se prépare à une bataille.» + +Au moment où le prince André se dirigeait vers la porte de la pièce +voisine, Koutouzow, avec son nez aquilin, et sa figure rebondie, parut +sur le seuil. Le prince André se trouvait juste en face de lui, mais le +général en chef le regardait sans le reconnaître; à l'expression vague +de son oeil unique on voyait que les soucis et les préoccupations +l'absorbaient au point de l'isoler du monde extérieur. + +«Est-ce fini? demanda-t-il à Koslovsky. + +--À l'instant, Votre Excellence.» + +Bagration avait suivi le général en chef: petit de taille, sec, encore +jeune, sa figure, d'un type oriental, attirait l'attention par son +expression de calme et de fermeté. + +«Excellence!...» + +Et le prince André tendit une enveloppe à Koutouzow. + +«Ah! de Vienne, c'est bien...» + +Il sortit de la chambre avec Bagration et ils s'arrêtèrent tous deux sur +le perron. + +«Ainsi donc, adieu, prince, dit-il à Bagration. Que le Sauveur te garde, +je te bénis pour cette grande entreprise!» + +Il s'attendrit, et ses yeux s'humectèrent de larmes; l'attirant à lui de +son bras gauche, il fit de la main droite sur son front le signe de la +croix, geste qui lui était familier, et lui tendit sa joue à baiser, +mais Bagration l'embrassa au cou: + +«Que Dieu soit avec toi!» + +Et il monta en calèche. + +«Viens avec moi, dit-il à Bolkonsky. + +--Votre Excellence, j'aurais désiré me rendre utile ici.... Si vous +vouliez me permettre de rester sous les ordres du prince Bagration? + +--Assieds-toi, reprit Koutouzow en voyant l'indécision de Bolkonsky. +J'ai moi-même besoin de bons officiers. + +--Si demain la dixième partie de son détachement nous revient, il faudra +en remercier Dieu!» ajouta-t-il comme se parlant à lui-même. + +Le regard du prince André se fixa involontairement pour une seconde sur +l'oeil absent et la cicatrice à la tempe de Koutouzow, double souvenir +d'une balle turque: + +«Oui, se dit-il, il a le droit de parler avec calme de la perte de tant +d'hommes. + +--C'est pour cela, continua-t-il tout haut, que je vous supplie de +m'envoyer là-bas.» + +Koutouzow ne répondit rien: plongé dans ses réflexions, il semblait +avoir oublié ce qu'il venait de dire. Doucement bercé sur les coussins +de sa calèche, il tourna un instant après vers le prince André une +figure calme, sur laquelle on aurait vainement cherché la moindre trace +d'émotion, et, tout en raillant finement, il se fit raconter par +Bolkonsky son entrevue avec l'empereur, les on-dit de la cour sur +l'engagement de Krems, et le questionna même au sujet de quelques dames +que tous deux connaissaient. + + +XIII + + +Le 1er novembre, Koutouzow avait reçu d'un de ses espions un rapport +d'après lequel il jugeait son armée dans une position presque sans +issue. Les Français, après le passage du pont, disait le rapport, +marchaient en forces considérables pour intercepter sa jonction avec les +troupes venant de Russie. Si Koutouzow se décidait à rester à Krems, les +cent cinquante mille hommes de Napoléon couperaient ses communications, +en entourant ses quarante mille soldats fatigués et épuisés, et il se +trouverait dans la position de Mack à Ulm; s'il abandonnait la grande +voie de ses communications avec la Russie, il devrait se jeter, en +défendant sa retraite pas à pas, dans les montagnes inconnues et +dépourvues de routes de la Bohême, et perdre par suite tout espoir de se +réunir à Bouksevden. Si enfin il se décidait à se replier de Krems sur +Olmütz, pour rejoindre ses nouvelles forces, il risquait d'être devancé +par les Français, et forcé d'accepter la bataille, pendant sa marche et +avec tout son train de bagages derrière lui, contre un ennemi trois fois +plus nombreux, qui le cernerait de deux côtés. Il choisit cependant +cette dernière alternative. + +Les Français s'avançaient à marches forcées vers Znaïm, sur la ligne de +retraite de Koutouzow, mais toutefois à 100 verstes devant lui. Se +laisser devancer par eux, c'était pour les Russes la honte d'Ulm et la +perte complète de l'armée; il n'y avait d'autre chance de la sauver, que +d'atteindre ce point avant l'armée française; mais la réussite devenait +impossible avec une masse de quarante mille hommes. Le chemin que +l'ennemi avait à parcourir de Vienne à Znaïm était meilleur et plus +direct que celui de Koutouzow de Krems à Znaïm. + +À la réception de cette nouvelle, il avait expédié, à travers les +montagnes, Bagration et son avant-garde de quatre mille hommes sur la +route de Vienne à Znaïm. Bagration avait ordre d'opérer cette marche +sans s'arrêter, de se placer de façon à avoir Vienne devant lui, Znaïm +derrière, et si, grâce à sa bonne étoile, il réussissait à arriver le +premier, de retenir l'ennemi autant qu'il le pourrait, pendant que +Koutouzow, avec tout son train de campagne, s'écoulerait vers Znaïm. + +Après avoir réussi à franchir 45 verstes de montagnes sans chemins +frayés, par une nuit orageuse, et avec des soldats affamés et mal +chaussés, Bagration, ayant perdu en traînards le tiers de ses hommes, +déboucha à Hollabrünn sur la route de Vienne à Znaïm, quelques heures +avant les Français. Afin de donner à Koutouzow les vingt-quatre heures +indispensables pour atteindre son but, ses quatre mille hommes, épuisés +de fatigue, devaient arrêter l'ennemi à Hollabrünn et sauver ainsi +l'armée, ce qui était en réalité impossible. Mais la fortune capricieuse +rendit l'impossible possible. Le succès de la ruse qui avait livré aux +Français, sans coup férir, le pont de Vienne, inspira à Murat la pensée +d'en tenter une du même genre avec Koutouzow. Rencontrant le faible +détachement de Bagration, il s'imagina avoir devant lui l'armée tout +entière. Sûr de l'écraser dès qu'il aurait reçu les renforts qu'il +attendait, il lui proposa un armistice de trois jours, pendant lequel +chacun d'eux conserverait ses positions respectives. Pour être plus sûr +de l'obtenir, il confirma que les préliminaires de la paix étaient en +discussion, et que par conséquent il était inutile de verser le sang. Le +général autrichien Nostitz, placé aux avant-postes, le crut sur parole +et, en se repliant, démasqua Bagration. Un autre parlementaire porta +dans le camp russe les mêmes assurances mensongères. Bagration répondit +qu'il ne pouvait ni accepter, ni refuser l'armistice, et qu'il devait +avant tout en référer au général en chef, auquel il allait envoyer son +aide de camp. Cette proposition était le salut de l'armée; aussi +Koutouzow dépêcha-t-il immédiatement à l'ennemi l'aide de camp +Wintzengerode, chargé non seulement d'accepter l'armistice, mais aussi +de poser les conditions d'une capitulation. Il expédia en même temps +d'autres ordres en arrière, pour presser la marche de l'armée, que +l'ennemi ignorait encore parce qu'elle s'opérait derrière les faibles +troupes de Bagration, restées immobiles devant des forces huit fois plus +considérables. Les prévisions de Koutouzow se réalisèrent. Ses +propositions ne l'engageaient à rien et lui faisaient gagner un temps +précieux; car la faute de Murat ne pouvait tarder à être découverte. +Aussitôt que Bonaparte, établi à Schoenbrünn, à 25 verstes de +Hollabrünn, reçut le rapport de Murat contenant les projets d'armistice +et de capitulation, il comprit qu'on l'avait joué et lui écrivit la +lettre suivante: + +_Au prince Murat._ + +«_Schoenbrünn, 25 brumaire (16 novembre), an 1805, huit heures du +matin._ + +«Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon +mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous n'avez +pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me faites perdre +le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice sur-le-champ et marchez à +l'ennemi. Vous lui ferez déclarer que le général qui a signé cette +capitulation n'avait pas le droit de le faire, qu'il n'y a que +l'empereur de Russie qui ait ce droit. + +«Toutefois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait ladite +convention, je la ratifierai, mais ce n'est qu'une ruse. Marchez, +détruisez l'armée russe... vous êtes en position de prendre son bagage +et son artillerie. + +«L'aide de camp de Russie est un..., les officiers ne sont rien quand +ils n'ont pas de pouvoirs; celui-ci n'en avait point... les Autrichiens +se sont laissé jouer sur le pont de Vienne, vous vous laissez jouer par +un aide de camp de l'Empereur. + +«NAPOLÉON.» + + +L'aide de camp porteur de cette terrible épître galopait ventre à terre. +Napoléon, craignant de laisser échapper sa facile proie, arrivait avec +toute sa garde pour livrer bataille, tandis que les quatre mille hommes +de Bagration allumaient gaiement leurs feux, se séchaient, se +chauffaient pour la première fois depuis trois jours et cuisaient leur +gruau, sans qu'aucun d'eux pressentît l'ouragan qui allait fondre sur +eux. + + +XIV + + +L'aide de camp de Napoléon n'avait pas encore rejoint Murat, lorsque le +prince André, ayant obtenu de Koutouzow l'autorisation désirée, arriva à +Grounth, à quatre heures du soir, auprès de Bagration. On y était dans +l'ignorance de la marche générale des affaires: on y causait de la paix +sans y ajouter foi; on y parlait de la bataille sans la croire +prochaine. Bagration reçut l'aide de camp favori de Koutouzow avec une +distinction et une bienveillance toutes particulières; il lui annonça +qu'ils étaient à la veille d'en venir aux mains avec l'ennemi, lui +laissant le choix, ou d'être attaché à sa personne pendant le combat, ou +de surveiller la retraite de l'arrière-garde, ce qui était également +fort important. + +«Du reste, je ne crois pas à un engagement pour aujourd'hui,» ajouta +Bagration, comme s'il voulait tranquilliser le prince André, et +intérieurement il se dit: + +«Si ce n'est qu'un freluquet de l'état-major, envoyé pour recevoir une +décoration, il la recevra aussi bien à l'arrière-garde; mais s'il veut +rester auprès de moi, tant mieux, un brave officier n'est jamais de +trop!» + +Le prince André, sans répondre à sa double proposition, demanda au +prince s'il voulait lui permettre d'examiner la situation et la +dislocation des troupes, pour pouvoir s'orienter, le cas échéant. +L'officier de service du détachement, un bel homme, d'une élégance +recherchée, portant un solitaire à l'index, parlant mal mais très +volontiers le français, se proposa comme guide. + +On ne voyait de tous côtés que des officiers trempés jusqu'aux os, à la +recherche de quelque chose, et des soldats traînant après eux des +portes, des bancs et des palissades. + +«Voyez, prince, nous ne parvenons pas à nous débarrasser de ces gens-là, +dit l'officier d'état-major, en les désignant du doigt et en indiquant +la tente d'une vivandière: les chefs sont trop faibles, ils leur +permettent de se rassembler ici... je les ai tous chassés ce matin, et +la voilà de nouveau pleine. Permettez, prince, une seconde, que je les +chasse encore. + +--Allons-y, répondit le prince André, j'y prendrai un morceau de pain et +de fromage, car je n'ai pas eu le temps de manger. + +--Si vous me l'aviez dit, prince, je vous aurais offert de partager mon +pain et mon sel.» + +Ils quittèrent leurs chevaux et entrèrent dans la tente; quelques +officiers, à la figure fatiguée et enluminée, étaient occupés à boire et +à manger. + +«Pour Dieu, messieurs, leur dit l'officier d'état-major d'un ton de +reproche accentué, qui prouvait que ce n'était pas la première fois +qu'il le leur répétait, vous savez bien que le prince a défendu de +quitter son poste et de se réunir ici;» et s'adressant à un officier +d'artillerie de petite taille, maigre et peu soigné, qui s'était levé à +leur entrée avec un sourire contraint, et s'était déchaussé pour donner +à la vivandière ses bottes à sécher. «Et vous aussi, capitaine +Tonschine! N'avez-vous pas honte? En votre qualité d'artilleur, vous +devriez donner l'exemple, et vous voilà sans bottes; si on bat la +générale, vous serez gentil, nu-pieds. Vous allez me faire le plaisir, +messieurs, de retourner à vos postes, tous,» ajouta-t-il d'un ton de +commandement. + +Le prince André n'avait pu s'empêcher de sourire en regardant Tonschine, +qui, debout, silencieux et souriant, levait tour à tour ses pieds +déchaussés, et dont les yeux, bons et intelligents, allaient de l'un à +l'autre. + +«Les soldats disent qu'il est plus commode d'être déchaussé, répondit +humblement le capitaine Tonschine, en cherchant à sortir par une +plaisanterie de sa fausse position; mais il se troubla en sentant que sa +saillie avait été mal reçue. + +--Retournez à vos postes, messieurs,» répéta l'officier d'état-major, +qui s'efforçait de garder son sérieux. + +Le prince André jeta encore un coup d'oeil sur l'artilleur, dont la +personnalité comique était un type à part; il n'avait rien de militaire, +et cependant il produisait la meilleure impression. + +Une fois sortis du village, après avoir dépassé et rencontré à chaque +pas des soldats et des officiers de toute arme, ils virent à leur gauche +les retranchements en terre glaise rouge qu'on était encore en train +d'élever. Quelques bataillons en chemise, malgré la bise froide qui +soufflait, y travaillaient comme des fourmis. Les ayant examinés, ils +poursuivirent leur route et, s'en éloignant au galop, ils gravirent la +montagne opposée. + +Du haut de cette éminence ils aperçurent les Français. + +«Là-bas est notre batterie, celle de cet original déchaussé; allons-y, +mon prince, c'est le point le plus élevé, nous verrons mieux. + +--Mille grâces, je trouverai mon chemin tout seul, répondit le prince +André, pour se débarrasser de son compagnon; ne vous dérangez pas, je +vous en supplie...» + +Et ils se séparèrent. + +À dix verstes des Français, sur la route de Znaïm, parcourue par le +prince André le matin même, régnaient une confusion et un désordre +indescriptibles. À Grounth, il avait senti dans l'air une inquiétude et +une agitation inusitées; ici, au contraire, en se rapprochant de +l'ennemi, il constatait avec joie la bonne tenue et l'air d'assurance +des troupes. Les soldats, vêtus de leurs capotes grises, étaient bien +alignés devant le sergent-major et le capitaine, qui comptaient leurs +hommes en posant le doigt sur la poitrine de chacun d'eux, et en faisant +lever le bras au dernier soldat de chaque petit détachement. +Quelques-uns apportaient du bois et des broussailles pour se construire +des baraques, riaient et causaient entre eux; des groupes s'étaient +formés autour des feux; les uns tout habillés, les autres, à moitié nus, +séchaient leurs chemises, raccommodaient leurs bottes et leurs capotes, +rangés en cercle autour des marmites et des cuisiniers. Dans une des +compagnies la soupe était prête, et les soldats impatients suivaient des +yeux la vapeur des chaudières, en attendant que le sergent de service +eût porté leur soupe à goûter à l'officier, assis sur une poutre devant +sa baraque. + +Dans une autre compagnie, plus heureuse, car toutes n'avaient pas +d'eau-de-vie, les hommes se pressaient autour d'un sergent-major qui +avait une figure grêlée et de larges épaules; il leur en versait tour à +tour dans le couvercle de leurs bidons, en inclinant son petit tonneau; +les soldats la portaient pieusement à leurs lèvres, s'en rinçaient la +bouche, essuyaient ensuite leurs lèvres sur leurs manches, et, après +avoir recouvert leurs bidons, s'éloignaient gais et dispos. Tous +étaient si calmes, qu'on n'aurait pu supposer, à les voir, que l'ennemi +fût à deux pas. Ils semblaient plutôt se reposer à une tranquille étape +dans leur pays, qu'être à la veille d'un engagement où peut-être la +moitié d'entre eux resteraient sur le terrain. Le prince André, après +avoir passé devant le régiment de chasseurs, atteignit les rangs serrés +des grenadiers de Kiew; tout en conservant leur tournure martiale +habituelle, les grenadiers étaient aussi paisiblement occupés que leurs +camarades; il aperçut, non loin de la haute baraque du chef du régiment, +un peloton de grenadiers devant lequel un homme nu était couché. Deux +soldats le tenaient, deux autres frappaient régulièrement sur son dos +avec de minces et flexibles baguettes. Le patient criait d'une façon +lamentable; un gros major marchait devant le détachement et répétait, +sans faire la moindre attention à ses cris: + +«Il est honteux pour un soldat de voler, le soldat doit être honnête et +brave; s'il a volé son camarade, c'est qu'il n'a pas le sentiment de +l'honneur, c'est qu'il est un misérable! Encore! encore!...» + +Et les coups tombaient, et les cris continuaient. + +Un jeune officier qui venait de s'éloigner du coupable, et dont la +figure trahissait une compassion involontaire, regarda avec étonnement +l'aide de camp qui passait. + +Le prince André, une fois arrivé aux avant-postes, les parcourut en +détail. La ligne des tirailleurs ennemis et la nôtre, séparées par une +grande distance sur le flanc gauche et sur le flanc droit, se +rapprochaient au milieu, à l'endroit même que les parlementaires avaient +traversé le matin. Elles étaient si rapprochées, que les soldats +pouvaient distinguer les traits les uns des autres et se parler. +Beaucoup de curieux, mêlés aux soldats, examinaient cet ennemi inconnu +et étrange pour eux, et, quoiqu'on leur intimât sans cesse l'ordre de +s'éloigner, ils semblaient cloués sur place. Nos soldats s'étaient bien +vite lassés de ce spectacle: ils ne regardaient plus les Français, et +passaient le temps de leur faction à échanger entre eux des lazzis sur +les nouveaux arrivants. + +Le prince André s'arrêta pour considérer l'ennemi. + +«Vois donc, vois donc,--disait un soldat à son camarade en lui en +désignant un autre qui s'était avancé sur la ligne et avait engagé une +conversation vive et animée avec un grenadier français,--vois donc +comme il en dégoise, le Français ne peut pas le rattraper. + +--Qu'en dis-tu, toi, Siderow? + +--Attends, laisse-moi écouter.... Diable! comme il y va,» répondit +Siderow, qui passait pour savoir très bien le français. + +Ce soldat qu'ils admiraient tant était Dologhow; son capitaine et lui +arrivaient du flanc gauche, où était leur régiment. + +Encore, encore,--disait le capitaine en se penchant en avant, et en +cherchant à ne pas perdre une seule de ces paroles qui étaient +complètement inintelligibles pour lui:--Parlez, parlez plus vite!... que +veut-il?» + +Dologhow, entraîné dans une chaude dispute avec le grenadier, ne lui +répondit pas. Ils parlaient de la campagne; le Français, confondant les +Autrichiens avec les Russes, soutenait que ces derniers s'étaient rendus +et avaient fui à Ulm, tandis que Dologhow cherchait à lui prouver que +les Russes avaient battu les Français et ne s'étaient pas rendus: + +«Si l'on nous ordonne de vous chasser d'ici, nous vous chasserons, +continua-t-il. + +--Faites seulement bien attention, répondait le grenadier, qu'on ne vous +emmène pas tous avec vos cosaques.» + +L'auditoire se mit à rire. + +«On vous fera danser comme du temps de Souvorow, reprit Dologhow. + +--Qu'est-ce qu'il chante? demanda un Français. + +--Bah, de l'histoire ancienne! répondit un autre, comprenant qu'il était +question des guerres du temps passé. + +--L'Empereur va lui en faire voir à votre Souvara comme aux autres.... + +--Bonaparte? répliqua Dologhow, qui fut aussitôt interrompu par le +Français irrité. + +--Il n'y a pas de Bonaparte, il y a l'Empereur, sacré nom! + +--Que le diable emporte votre Empereur!...» + +Et Dologhow jurant en russe, à la manière des soldats, jeta son fusil +sur son épaule et s'éloigna en disant à son capitaine: + +«Allons-nous-en, Ivan Loukitch. + +--En voilà du français, dirent en riant les soldats; à ton tour, +Siderow!...» + +Et Siderow, clignant de l'oeil et s'adressant aux Français, leur lança +coup sur coup une bordée de mots sans suite, sans signification, tels +que «cari, mata tafa, safi, muter casca», en tâchant de donner à sa voix +des intonations expressives. Un rire homérique éclata parmi les soldats, +un rire si franc, si joyeux, qu'il traversa la ligne et se communiqua +aux Français; on aurait pu croire qu'il n'y avait plus qu'à décharger +les fusils et à rentrer chacun chez soi: mais les fusils restèrent +chargés, les meurtrières des maisons et des retranchements conservèrent +leur aspect menaçant, et les canons enlevés de leurs avant-trains et +braqués sur l'ennemi ne sortirent pas de leur sinistre immobilité. + + +XV + + +Après avoir parcouru la ligne des troupes jusqu'au flanc gauche, le +prince André monta à la batterie d'où, au dire de l'officier +d'état-major, on découvrait tout le terrain. Il descendit de cheval et +s'arrêta au bout de la batterie, au quatrième et dernier canon. +L'artilleur de garde voulut lui présenter les armes, mais, au signe de +l'officier, il reprit sa marche monotone et régulière. Derrière les +bouches à feu se trouvaient les avant-trains, et plus loin, les chevaux +attachés au piquet et les feux du bivouac des artilleurs. À gauche, non +loin du dernier canon, s'élevait une petite hutte formée de branchages +entrelacés, de l'intérieur de laquelle partaient les voix animées de +plusieurs officiers. + +On apercevait en effet de cette batterie la presque totalité des +troupes russes et la plus grande partie de celles de l'ennemi. Sur une +colline, juste en face, se dessinait à l'horizon le village de +Schöngraben; à droite et à gauche, on distinguait, à trois endroits +différents, au milieu de la fumée de leurs feux, les troupes françaises, +dont le plus grand nombre était massé dans le village et derrière la +montagne. À gauche des maisons, à travers les nuages de fumée, on +entrevoyait confusément une masse sombre, qui paraissait être une +batterie, mais dont, à l'oeil nu, on ne pouvait se rendre compte. Notre +flanc droit s'étendait sur une hauteur assez élevée, dominant l'ennemi, +et occupée par l'infanterie et par les dragons, qu'on apercevait +distinctement sur le bord du plateau. Du centre, où se trouvaient en ce +moment la batterie de Tonschine et le prince André, partait un chemin en +pente douce, qui remontait directement au ruisseau dont le cours nous +séparait de Schöngraben. Sur la gauche, nos troupes occupaient tout +l'espace jusqu'aux forêts, dont la lisière était éclairée au loin par +les feux qu'y avait allumés notre infanterie. Le développement de la +ligne de l'ennemi était plus grand que le nôtre, et il était évident +qu'il pouvait nous tourner des deux côtés. Un ravin à pic longeait les +derrières de nos positions, et rendait difficile la retraite de la +cavalerie et de l'artillerie. Le prince André, appuyé contre un canon, +marqua à la hâte, sur une feuille arrachée à son calepin, la position de +nos troupes, en y indiquant deux endroits qu'il comptait signaler à +l'attention de Bagration, pour lui proposer, d'abord de réunir toute +l'artillerie au centre, et en second lieu de faire passer l'infanterie +de l'autre côté du ravin. Le prince André, qui avait été, depuis le +commencement de la campagne, constamment attaché au général en chef, +était habitué à se rendre compte des mouvements des masses et des +dispositions générales à prendre. Ayant beaucoup étudié les relations +historiques des batailles, il ne saisissait, dans l'engagement qui se +préparait, que les traits principaux, et pensait involontairement aux +conséquences qu'ils exerceraient sur l'ensemble des opérations. «Si +l'ennemi dirige l'attaque sur le flanc droit, se disait-il, les +régiments de grenadiers de Kiew et de chasseurs de Podolie devront +défendre leurs positions jusqu'au moment d'être renforcés par les +réserves du centre, et dans ce cas les dragons peuvent les prendre en +travers et les culbuter. Si on attaque le centre, qui est d'ailleurs à +couvert de la grande batterie, nous concentrons le flanc gauche sur +cette hauteur, et nous nous replions, en nous échelonnant jusqu'au +ravin.» Pendant qu'il était absorbé dans ses réflexions, il continuait à +entendre, sans prêter toutefois la moindre attention à leurs paroles, +les voix des officiers qui étaient dans la hutte. Une d'elles cependant +le frappa tout à coup par la sincérité de son accent, et malgré lui il +se prit à écouter. + +«Non, mon ami, disait cette voix sympathique, qu'il croyait connaître, +je dis que, s'il était possible de savoir ce qui nous attend après la +mort, personne de nous n'en aurait peur; c'est ainsi, mon ami! + +--Qu'on ait peur ou non, reprit une voix plus jeune, cela revient au +même, on ne l'évitera pas. + +--Oui, mais en attendant on a peur. + +--Ah! vous autres savants, s'écria une troisième voix à l'intonation +mâle, vous autres artilleurs, vous n'êtes si sûrs de votre fait que +parce que vous traînez toujours à votre suite de l'eau-de-vie et de quoi +manger.» + +C'était probablement une plaisanterie de fantassin. + +«Oui, et pourtant on a peur, reprit la première voix, on a peur de +l'inconnu, voilà! On a beau vous conter que l'âme s'en va au ciel, ne +sait-on pas qu'il n'y a pas de ciel, qu'il n'y a qu'une atmosphère? + +--Voyons, Tonschine, faites-nous part de votre absinthe, dit la voix +mâle. + +--C'est donc le même capitaine qui était sans bottes chez la vivandière, +se dit le prince André, en reconnaissant avec plaisir l'organe de celui +qui philosophait. + +--De l'absinthe, pourquoi pas? répondit Tonschine. Quant à comprendre +la vie future...,» il n'acheva pas sa phrase, car au même moment un +sifflement fendit l'air, et un boulet, traversant l'espace avec une +rapidité vertigineuse, s'enfonça avec fracas dans la terre, qu'il fit +rejaillir autour de lui à deux pas de la hutte, le sol trembla sous le +coup. Tonschine s'élança hors de la hutte, la pipe à la bouche, sa bonne +et intelligente figure un peu pâle; il était suivi de l'officier +d'infanterie à la grosse voix, qui boutonna son uniforme, chemin +faisant, et qui courut à toutes jambes rejoindre sa compagnie. + + +XVI + + +Le prince André, arrêté à cheval près de la batterie, parcourait des +yeux le vaste horizon pour y découvrir la pièce qui avait lancé le +projectile. Il aperçut comme des ondulations dans les masses jusque-là +immobiles des Français, et constata la présence de la batterie qu'il +avait soupçonnée. Deux cavaliers descendirent au galop la montagne, au +pied de laquelle avançait une petite colonne ennemie dans l'intention +évidente de renforcer les avant-postes. La fumée du premier coup n'était +pas encore dissipée, qu'un second nuage s'éleva, et qu'un second coup +partit: la bataille était commencée. Le prince André s'élança à bride +abattue dans la direction de Grounth pour y rejoindre le prince +Bagration. La canonnade augmentait de violence derrière lui, et l'on y +répondait de notre côté. Dans le bas, à l'endroit traversé par les +parlementaires, la fusillade s'engageait. + +Lemarrois venait de remettre à Murat la lettre fulminante de Napoléon. +Murat, honteux de sa déconvenue et désirant se faire pardonner, fit +aussitôt marcher ses troupes vers le centre de l'armée russe, pour en +tourner en même temps les deux ailes, avec l'espoir d'écraser, avant le +soir et avant l'arrivée de l'Empereur, le faible détachement qu'il avait +devant lui. + +«C'est commencé! se dit le prince André, dont le coeur battit plus vite; +mais où trouverai-je mon Toulon?» + +En passant au milieu de ces compagnies qui, un quart d'heure avant, +mangeaient tranquillement leur soupe, il rencontra partout la même +agitation: des soldats saisissaient leurs fusils et s'alignaient en +ordre, tandis que leur visage exprimait l'excitation qu'il ressentait +lui-même au fond du coeur. Comme lui, ils semblaient dire, avec un +mélange de terreur et de joie: + +«C'est commencé!» + +À peu de distance des retranchements inachevés, il vit venir à lui, dans +le crépuscule d'une brumeuse soirée d'automne, plusieurs militaires à +cheval. Le premier, qui marchait en avant, revêtu d'une bourka[19], +montait un cheval blanc; c'était le prince Bagration, qui, +reconnaissant le prince André, le salua d'un signe de tête. Celui-ci +s'était arrêté pour l'attendre et le mettre au fait de ce qu'il avait +vu. + +En l'écoutant, le prince Bagration regardait devant lui, et le prince +André se demandait avec une curiosité inquiète, en étudiant les traits +fortement accusés de cette figure dont les yeux étaient à moitié fermés, +vagues et endormis, quelles pensées, quels sentiments se cachaient +derrière ce masque impénétrable?... + +«C'est bien, dit-il, en inclinant la tête en signe d'acquiescement et +comme si ce qu'il venait d'entendre avait été prévu par lui. Le prince +André, encore tout haletant de sa course, parlait avec volubilité, +tandis que le prince Bagration accentuait ses mots, à l'orientale, et +les laissait tomber lentement de ses lèvres. Il éperonna son cheval, +mais sans laisser paraître le moindre signe de précipitation, et se +dirigea vers la batterie de Tonschine, accompagné de toute sa suite, +composée d'un officier d'état-major, son aide de camp spécial, du +prince, de Gerkow, d'une ordonnance, de l'officier de l'état-major de +service et d'un fonctionnaire civil, ayant rang d'auditeur, qui par +curiosité avait demandé et obtenu la permission d'assister à une +bataille. Ce gros et fort pékin, à la figure pleine, secoué par son +cheval, assis sur une selle du train des bagages, enveloppé d'un épais +manteau de camelot, regardait autour de lui avec un sourire naïf et +satisfait, et faisait une étrange figure au milieu des hussards, des +cosaques et des aides de camp. + +«Et dire qu'il tient à voir une bataille, dit Gerkow à Bolkonsky, en le +lui désignant, et il a déjà mal au creux de l'estomac! + +--Voyons, épargnez-moi, dit le civil, qui paraissait content de servir +de but aux plaisanteries de Gerkow, et cherchait à passer pour plus bête +qu'il n'était. + +--Très drôle, mon monsieur prince, dit l'officier de service;--il se +rappelait qu'en français le titre du prince était toujours précédé d'un +autre mot, mais il ne put parvenir à le trouver. Ils approchaient de la +batterie de Tonschine, lorsqu'un boulet tomba à quelques pas d'eux. + +--Qu'est-ce qui est tombé? demanda l'auditeur. + +--C'est une galette française, répondit Gerkow. + +--Comment, c'est cela qui tue? reprit le premier. Dieu! que c'est +effrayant!» continua-t-il tout radieux. + +À peine avait-il achevé, qu'un sifflement terrible, épouvantable, se fit +entendre. Un cosaque glissa de son cheval et tomba un peu à la droite de +l'auditeur. Gerkow et l'officier de service se penchèrent, en tirant +leurs chevaux du côté opposé. L'auditeur, arrêté devant le cosaque, le +considérait avec curiosité: le cosaque était mort, tandis que le cheval +se débattait encore. + +Le prince Bagration regarda par-dessus son épaule. Devinant le motif de +cette confusion, il se détourna avec tranquillité, en ayant l'air de +dire: + +«Ce n'est pas la peine de s'occuper de ces bagatelles.» + +Il arrêta son cheval et, en bon cavalier qu'il était, se pencha en +avant, et dégagea son épée, accrochée à sa bourka. C'était une épée +ancienne, différente de celles qu'on portait habituellement, et dont +Souvorow lui avait fait cadeau en Italie. Le prince André, se souvenant +alors de ce détail, y vit un heureux présage. Arrivé à la batterie +placée sur la hauteur, le prince Bagration demanda au canonnier de garde +près des caissons: + +«Quelle compagnie?...» + +Et il avait plutôt l'air de lui demander: + +«N'auriez-vous pas peur, par hasard?» + +Le canonnier le comprit ainsi. + +«C'est la compagnie du capitaine Tonschine, Excellence, répondit +joyeusement l'artilleur, qui avait les cheveux roux. + +--C'est bien, c'est bien, dit Bagration, et il longeait les avant-trains +pour arriver au dernier canon, lorsque le coup assourdissant de cette +bouche à feu résonna dans l'espace, et, au milieu de la fumée qui +l'enveloppait, il vit les servants s'agiter tout autour et la remettre +avec effort en place. Le soldat n° 1, de haute taille et de large +carrure, qui tenait le refouloir, recula vers la roue; le soldat n° 2 +mettait, d'une main tremblante, la charge dans la bouche du canon. +Tonschine, petit et trapu, trébuchant sur l'affût, regardait au loin, en +abritant ses yeux de sa main, sans voir le général. + +--Ajoutez encore deux lignes, et ce sera bien! s'écria-t-il d'une voix +flûtée, à laquelle il tâchait de donner une inflexion martiale peu en +rapport avec sa personne--N° 2, feu!...» + +Bagration appela Tonschine, qui s'approcha à l'instant de lui, en +portant timidement et gauchement les trois doigts à sa visière, plutôt +comme un prêtre qui bénit que comme un militaire qui salue. Au lieu de +balayer la plaine, comme elles y étaient destinées, les pièces de la +batterie envoyaient des bombes incendiaires dans le village de +Schöngraben, devant lequel fourmillaient les masses ennemies. + +Personne n'avait indiqué à Tonschine où et avec quoi il devait tirer; +mais, après avoir pris conseil de son sergent-major, Zakartchenko, qu'il +tenait en haute estime, ils avaient décidé d'un commun accord qu'ils +devaient chercher à incendier le village: + +«C'est bien», dit Bagration, qui écouta le rapport de l'officier et +examina à son tour le champ de bataille. + +Du bas de la hauteur, où se trouvait le régiment de Kiew, montait le +grondement prolongé et crépitant d'une fusillade; plus loin à droite, +derrière les dragons, on apercevait une colonne ennemie qui tournait +notre flanc; à gauche, l'horizon était limité par une forêt. + +Le prince Bagration ordonna à deux bataillons du centre d'aller +renforcer l'aile droite: l'officier d'état-major se permit de faire +remarquer au prince que dans ce cas les pièces resteraient à découvert. +Le prince le regarda sans rien dire, de ses yeux vagues. La réflexion +était juste, il n'y avait rien à y répondre. À ce moment arriva au galop +un aide de camp envoyé par le chef du régiment qui se battait sur les +bords de la rivière. Il apportait la nouvelle que des masses énormes de +Français s'avançaient par la plaine, que le régiment était dispersé et +qu'il se repliait pour se joindre aux grenadiers de Kiew. Le prince +Bagration fit un signe d'assentiment et d'approbation. Il s'éloigna au +pas vers la droite, en envoyant aux dragons l'ordre d'attaquer. Une +demi-heure plus tard, le porteur du message revint annoncer que les +dragons s'étaient déjà retirés de l'autre côté du ravin pour se mettre à +l'abri du terrible feu de l'ennemi, éviter une inutile perte d'hommes et +envoyer des tirailleurs sous bois. + +«C'est bien», dit de nouveau Bagration en quittant la batterie. On +entendait la fusillade dans la forêt; le flanc gauche étant trop éloigné +pour que le général en chef pût y arriver à temps, il y dépêcha Gerkow +pour dire au général commandant, celui-là même que nous avons vu à +Braunau présenter son régiment à Koutouzow, de se retirer au plus vite +derrière le ravin, parce que le flanc droit ne serait pas en état de +tenir longtemps contre l'ennemi; de sorte que Tonschine fut oublié et +resta sans bataillons pour couvrir sa batterie. + +Le prince André écoutait avec attention les observations échangées entre +le prince Bagration et les différents chefs et les ordres qui +s'ensuivaient. + +Il fut très surpris de voir qu'en réalité le prince Bagration ne donnait +aucun ordre, et cherchait tout bonnement à faire croire que ses +intentions personnelles étaient en parfait accord avec ce qui était en +réalité le simple effet de la force des circonstances, de la volonté de +ses subordonnés, et des caprices du hasard. Et cependant, malgré la +tournure que les événements prenaient en dehors de ses prévisions, le +prince André s'avouait que sa conduite pleine de tact donnait à sa +présence une grande valeur. Rien qu'à le voir, ceux qui l'approchaient +avec des figures décomposées, sentaient le calme leur revenir; officiers +et soldats le saluaient gaiement et, s'excitant les uns les autres, +faisaient montre devant lui de leur courage. + + +XVII + + +Le prince Bagration atteignit le point culminant de notre aile droite et +redescendit vers la plaine, où continuait le bruit de la fusillade et où +l'action se dérobait derrière l'épaisse fumée qui l'enveloppait, lui et +sa suite. Ils ne voyaient rien encore distinctement, mais à chaque pas +en avant ils sentaient de plus en plus vivement que la vraie bataille +était proche. Ils se croisaient avec des blessés; l'un d'eux, sans +shako, la tête ensanglantée, soutenu sous les bras par deux soldats, +rendait du sang à flots et râlait: la balle lui était sans doute entrée +dans la bouche ou dans le gosier. Un autre, sans fusil, avec un air plus +effaré que souffrant, marchait résolument et agitait, sous l'impression +encore toute fraîche de la douleur, sa main mutilée d'où le sang coulait +à flots sur sa capote. Après avoir traversé la grande route, ils +descendirent une pente escarpée sur laquelle gisaient quelques hommes; +un peu plus loin, des soldats valides montaient vers eux en criant et en +gesticulant, malgré la présence du général. À quelques pas de là on +distinguait déjà dans la fumée les lignes des capotes grises, et un +officier, apercevant Bagration, courut aux hommes qui le suivaient en +leur ordonnant de retourner sur leurs pas. + +Le général en chef s'approcha des rangs d'où partaient à chaque instant +des coups secs qui étouffaient le bourdonnement des voix et les cris des +commandements; les figures animées des soldats étaient noires de poudre: +les uns enfonçaient la baguette dans le fusil, les autres versaient la +poudre dans le bassinet et tiraient les cartouches de leur giberne, les +derniers tiraient au hasard, à travers le nuage de fumée épais et +immobile dont l'atmosphère était imprégnée; à des intervalles +rapprochés, des sons et des sifflements aigus, d'une nature +particulière, chatouillaient désagréablement l'oreille: «Qu'est-ce donc? +se dit le prince André en approchant de cette cohue.... Ce ne sont pas +des tirailleurs, car ils sont en masse; ce n'est pas une attaque, +puisqu'ils ne bougent pas, et ils ne forment pas non plus le carré?» + +Le chef du régiment, vieux militaire à l'extérieur maigre et débile, +dont les grandes paupières recouvraient presque entièrement les yeux, +s'approcha du prince Bagration, et le reçut avec un sourire +bienveillant, comme on reçoit un hôte qui vous est cher. Il lui expliqua +que son régiment, attaqué par la cavalerie française, l'avait repoussée, +mais en y perdant plus de la moitié de ses hommes. Il avait +militairement qualifié d'attaque ce qui venait de se passer, quand, par +le fait, il n'aurait pu lui-même se rendre un compte exact de l'état de +ses troupes pendant cette dernière demi-heure, et dire positivement si +l'attaque avait été repoussée, ou si son régiment avait été enfoncé. Il +n'y avait dans tout cela de certain que la grêle de boulets et de +grenades qui décimait ses hommes depuis qu'ils avaient commencé à +s'engager au cri de: «Voilà la cavalerie!» Ce cri avait été le signal de +la mêlée, et ils s'étaient mis à tirer, non plus sur la cavalerie, mais +bien sur l'infanterie française qui avait paru dans le vallon. + +Le prince Bagration approuva de la tête ce rapport, comme s'il contenait +tout ce qu'il pouvait désirer et tout ce qu'il avait prévu, et, se +tournant vers son aide de camp, il lui ordonna de faire descendre de la +montagne les deux bataillons du 6ème chasseurs, qu'il venait d'y voir en +passant. + +En ce moment le prince André fut frappé du changement qui s'était +produit sur la figure du général en chef: elle exprimait une décision +ferme et satisfaite d'elle-même, celle d'un homme qui prend son dernier +élan pour se jeter à l'eau par une chaude journée d'été. Ce regard vague +et endormi, ce masque affecté des profondes combinaisons avaient +disparu; ses yeux d'épervier, ronds et résolus, regardaient devant eux +sans se fixer sur rien, avec une certaine exaltation dédaigneuse, tandis +que ses mouvements conservaient leur lenteur et leur régularité +habituelles. + +Le chef de régiment le supplia de se retirer, car l'endroit était +périlleux: «Au nom du ciel, Excellence, voyez donc!» et il montrait les +balles qui sifflaient et crépitaient autour d'eux. + +Il y avait dans sa parole ce ton de persuasion et de remontrance +qu'emploierait un charpentier qui, en voyant son seigneur manier la +hache, lui dirait: + +«Nous y sommes habitués nous autres, mais vous, vous vous ferez venir +des durillons aux mains.» + +Quant à lui, il semblait convaincu que ces balles le respecteraient, et +ce fut en vain que l'officier d'état-major joignit ses instances aux +siennes. Sans leur répondre, le prince Bagration ordonna de cesser la +fusillade et de former les rangs pour faire place aux deux bataillons +qui s'avançaient. Pendant qu'il parlait, on aurait cru qu'une main +invisible relevait vers la gauche un coin du rideau de fumée qui +masquait le bas-fond, et tous les yeux se dirigèrent vers la montagne, +qui se découvrait peu à peu à leurs yeux, et sur le versant de laquelle +descendait la colonne ennemie. On pouvait déjà reconnaître les bonnets à +poil des grenadiers, distinguer les officiers des soldats, et voir les +plis du drapeau s'enrouler autour de la hampe. + +«Comme ils marchent bien!» dit une voix dans la suite du prince. + +La tête de la colonne avait déjà atteint le bas du ravin, et le choc +était imminent de ce côté de la descente. + +Les restes du régiment qui avait soutenu l'attaque se reformèrent +rapidement et s'éloignèrent sur la droite, tandis que, chassant devant +eux les traînards, les deux bataillons du 6ème chasseurs s'avançaient +d'un pas pesant, régulier et cadencé. Sur le flanc gauche, du côté de +Bagration, marchait le commandant de la compagnie; c'était un homme de +belle prestance, dont la large figure avait une expression +inintelligente et satisfaite, celui-là même qui s'était précipité hors +de la hutte de Tonschine. On voyait qu'il n'avait qu'une idée fixe, +passer avec désinvolture devant son chef. Se balançant légèrement sur +ses pieds musculeux, il se redressait sans le moindre effort et, tenant +à la main sa petite épée nue, à lame fine et recourbée, regardant tantôt +son chef, tantôt ceux qui le suivaient, sans jamais perdre le pas, il +répétait à chaque enjambée, en tournant avec souplesse son corps +vigoureux: «Gauche, gauche, gauche!...» Et la muraille vivante marchait +en mesure, et chacune de ces figures, sérieuses et dissemblables, +alourdie par le poids de son fusil et de son sac, semblait comme lui +n'avoir qu'une seule pensée et répéter avec lui: «Gauche, gauche, +gauche!» + +Un gros major essoufflé perdait le pas en contournant un buisson de la +route; un traînard, effrayé de sa négligence, courait pour rejoindre sa +compagnie. + +Un boulet passa par-dessus la tête du prince Bagration et de sa suite, +s'abattit au milieu de la colonne en accompagnant les mots de: gauche, +gauche, gauche! de la cadence de son sifflement. + +«Serrez les rangs,» s'écria avec crânerie le chef de la compagnie; les +soldats se séparaient à l'endroit où était tombé le boulet, et le vieux +sous-officier chevronné, resté en arrière auprès des morts, rejoignit +son rang, emboîta vivement le pas en se retournant d'un air soucieux, et +le commandement de: gauche, gauche, gauche! rythmant de nouveau le bruit +régulier du pas des soldats, semblait encore sortir de la profondeur de +ce silence menaçant. + +«Vous l'avez passée en braves, mes enfants,» dit le prince Bagration. Un +cri de: «Prêts à servir[20], Excellence!» éclata par détachement. Un +soldat renfrogné regarda son général comme pour lui dire: «Nous le +savons aussi bien que vous!» Un autre, sans se retourner, dans la +crainte d'être distrait, ouvrait la bouche toute grande en criant. + +On donna l'ordre de s'arrêter et d'ôter les sacs. + +Bagration parcourut les rangs qui venaient de défiler devant lui, +descendit de cheval, tendit la bride à son cosaque, lui remit sa bourka +et étira ses jambes. La tête de la colonne française, officiers en tête, +déboucha en ce moment de derrière la montagne. + +«En avant, avec l'aide de Dieu!» s'écria Bagration d'une voix claire et +ferme, et, se retournant un instant vers le front de la troupe, il +s'avança avec effort sur le terrain inégal, du pas incertain d'un +cavalier à pied. Le prince André se sentit entraîné par une force +irrésistible et en éprouva un grand bonheur[21]. + +Les Français étaient à une faible distance, et il pouvait apercevoir +distinctement leurs figures, les buffleteries, les épaulettes rouges, et +un vieil officier qui, les pieds en dehors et des guêtres aux jambes, +gravissait avec peine la montagne. Un coup, un second, un troisième +partirent, et les lignes ennemies se couvrirent de fumée: la fusillade +recommença. Quelques hommes tombèrent de notre côté, entre autres +l'officier qui s'était donné tant de mal pour défiler avec avantage +devant ses chefs. + +Au premier coup de fusil, Bagration avait crié hourra! Un hourra +prolongé lui répondit sur toute la ligne, et dépassant leurs chefs, se +dépassant l'un l'autre, nos soldats s'élancèrent joyeusement à la +poursuite des Français, dont les rangs s'étaient rompus. + + +XVIII + + +L'attaque du 6ème chasseurs avait assuré la retraite du flanc droit. Au +centre, l'incendie allumé à Schöngraben par la batterie oubliée de +Tonschine arrêtait le mouvement des Français, qui éteignaient le feu +propagé par le vent, et nous donnaient ainsi le temps de nous retirer; +la retraite du centre à travers le ravin se faisait avec bruit et +précipitation, quoique sans désordre. Mais le flanc gauche, qui avait +été attaqué en même temps et cerné par des forces supérieures sous le +commandement de Lannes, composé des régiments d'infanterie d'Azow et de +Podolie, était débandé. Bagration envoya Gerkow au général commandant le +flanc gauche, avec ordre de se replier immédiatement. + +Gerkow, les doigts à la hauteur de la visière, s'élança résolument au +galop, mais il avait à peine quitté Bagration que son courage le trahit; +saisi d'une terreur folle, il lui fut impossible d'aller à l'encontre du +danger; sans avancer jusqu'à la fusillade, il se mit à chercher le +général et les autres chefs là où ils ne pouvaient se trouver; il en +résulta que l'ordre ne fut pas transmis. + +Le commandant du flanc gauche était, par ancienneté de grade, le chef du +régiment que nous avons vu à Braunau et dans lequel servait Dologhow, +tandis que le commandant de l'extrême gauche était le chef du régiment +de Pavlograd, dont faisait partie Rostow. Les deux chefs, violemment +irrités l'un contre l'autre, ce qui causa un malentendu, perdaient du +temps en récriminations injurieuses, pendant qu'au flanc droit on se +battait depuis longtemps et que les Français commençaient à opérer leur +retraite. + +Les régiments de cavalerie et le régiment des chasseurs étaient peu en +mesure de prendre part à l'engagement; du soldat au général, personne ne +s'y attendait, et l'on s'occupait paisiblement du chauffage dans +l'infanterie, et du fourrage dans la cavalerie. + +«Votre chef est mon ancien en grade, disait, rouge de colère, l'Allemand +qui commandait les hussards, à l'aide de camp du régiment de +chasseurs.... Qu'il fasse comme bon lui semble, je ne puis sacrifier mes +hommes.... Trompettes, sonnez la retraite!» + +L'action cependant devenait chaude; la canonnade et la fusillade +grondaient; à droite et au centre, les tirailleurs de Lannes +franchissaient la digue du moulin et s'alignaient de notre côté à deux +portées de fusil. Le général d'infanterie se hissa lourdement sur son +cheval et, se redressant de toute sa hauteur, alla rejoindre le colonel +de cavalerie. La politesse apparente de leur salut cachait leur +animosité réciproque. + +«Je ne puis pourtant pas, colonel, laisser la moitié de mon monde dans +le bois. Je vous prie... et il appuyait sur ce mot... je vous prie +d'occuper les positions et de vous tenir prêt pour l'attaque. + +--Et moi, je vous prie de vous mêler de vos affaires; si vous étiez de +la cavalerie.... + +--Je ne suis pas de la cavalerie, colonel, mais je suis un général +russe, si vous ne le savez pas.... + +--Je le sais très bien, Excellence, reprit le premier, en éperonnant son +cheval et en devenant pourpre.... Ne vous plairait il pas de me suivre +aux avant-postes? Vous verriez par vous-même que la position ne vaut +rien; je n'ai pas envie de faire massacrer mon monde pour votre bon +plaisir. + +--Vous vous oubliez, colonel, ce n'est pas pour mon bon plaisir, et je +ne saurais vous permettre de le dire...» + +Le général accepta la proposition pour ce tournoi de courage: la +poitrine en avant et fronçant le sourcil, il se dirigea avec lui vers la +ligne des tirailleurs, comme si leur différend ne pouvait se vider que +sous les balles. Arrivés là, ils s'arrêtèrent en silence et quelques +balles volèrent par-dessus leurs têtes. Il n'y avait rien de nouveau à y +voir, car, de l'endroit même qu'ils avaient quitté, l'impossibilité pour +la cavalerie de manoeuvrer au milieu des ravins et des broussailles +était aussi évidente que le mouvement tournant des Français pour +envelopper l'aile gauche. Les deux chefs se regardaient comme deux coqs +prêts au combat, chacun attendant en vain un signe de faiblesse de son +adversaire. Tous deux subirent cette épreuve avec honneur, et ils +l'auraient prolongée indéfiniment par amour-propre, aucun ne voulant +abandonner la partie le premier, si, au même instant, une fusillade, +accompagnée de cris confus, n'avait éclaté à deux pas en arrière. + +Les Français étaient tombés sur les soldats occupés à ramasser du bois: +il ne pouvait donc plus être question pour les hussards de se replier +avec l'infanterie, car ils étaient coupés de leur chemin de retraite sur +la gauche par les avant-postes ennemis, et force leur fut d'attaquer, +malgré les difficultés du terrain, pour s'ouvrir un passage. + +L'escadron de Rostow, qui n'avait eu que le temps de se mettre en selle, +se trouvait juste en face de l'ennemi, et, alors, comme sur le pont de +l'Enns, il n'y avait rien entre l'ennemi et eux, rien que cette distance +pleine de terreur et d'inconnu, cette distance entre les vivants et les +morts que chacun sentait instinctivement, en se demandant avec émotion +s'il la franchirait sain et sauf!... + +Le colonel arriva sur le front, en répondant de mauvaise humeur aux +questions des officiers; en homme résolu à faire à sa tête, il leur jeta +un ordre. Rien n'avait été dit de bien précis, mais une vague rumeur +faisait pressentir une attaque, et l'on entendit tout à la fois le +commandement: «Alignez-vous!» et le froissement des sabres tirés du +fourreau. Nul ne bougeait: l'indécision des chefs était si apparente, +qu'elle ne tarda pas à se communiquer à leurs troupes, infanterie et +cavalerie. + +«Ah! si cela pouvait venir plus vite, plus vite,» se disait Rostow, en +sentant arriver le moment de l'attaque, cette grande et ineffable +jouissance dont ses camarades l'avaient si souvent entretenu. + +«En avant avec l'aide de Dieu, mes enfants! cria la voix de Denissow.... +Au trot, marche!» + +Les croupes des chevaux ondulèrent, Corbeau tira sur la bride et partit. + +Rostow avait à sa droite les premiers rangs de ses hussards et au fond, +devant lui, une ligne sombre dont il ne pouvait se rendre compte à +distance, mais qui était l'ennemi. On entendait au loin des coups de +fusil. + +«Au trot accéléré!...» + +Et Rostow, suivant l'impulsion de son cheval excité, se sentait gagné +par la même ardeur. Un arbre solitaire qui lui avait semblé être au +milieu de cette ligne mystérieuse était maintenant dépassé: + +«Eh bien, la voilà dépassée, et il n'y a rien de terrible, au contraire +tout devient plus gai, plus amusant. Oh! comme je vais les sabrer!» +murmura-t-il avec joie en serrant la poignée de son sabre. + +Un formidable hourra retentit derrière lui.... + +«Qu'il me tombe seulement sous la main!» + +Et, enlevant Corbeau, il le lança à pleine carrière; l'ennemi était en +vue. Tout à coup un immense coup de fouet cingla l'escadron. Rostow leva +la main, prêt à sabrer, mais au même moment il vit s'éloigner Nikitenka, +le soldat qui galopait devant lui, et il se sentit, comme dans un rêve, +emporté avec une rapidité vertigineuse, sans quitter sa place. Un +hussard le dépassa au galop et le regarda d'un air sombre. + +«Que m'arrive-t-il? Je n'avance pas; je suis donc tombé? suis-je mort?» + +Questions et réponses se croisaient dans sa tête. Il était seul au +milieu des champs; plus de chevaux emportés, plus de hussards, il ne +voyait autour de lui que la terre immobile et le chaume de la plaine. +Quelque chose de chaud, du sang, coulait autour de lui: + +«Non, je ne suis que blessé; c'est mon cheval qui est tué!» + +Corbeau essaya de se relever, mais il retomba de tout son poids sur son +cavalier; des flots de sang coulaient de sa tête et il se débattait dans +de vains efforts. Rostow, cherchant à se remettre sur ses pieds, retomba +à son tour, sa sabretache s'accrocha à la selle: + +«Où sont les nôtres? où sont les Français?...» + +Il n'en savait rien.... Il n'y avait personne. + +Étant parvenu à se dégager de dessous son cheval, il se releva. Où donc +se trouvait à présent cette ligne qui séparait si nettement les deux +armées? + +«Ne m'est-il pas arrivé quelque chose de grave? Cela se passe-t-il +toujours ainsi, et que dois-je faire à présent?...» + +Il sentit un poids étrange peser sur son bras gauche engourdi. Son +poignet semblait ne plus lui appartenir, et pourtant aucune trace de +sang ne se voyait sur sa main: + +«Ah! voilà enfin des hommes, ils vont m'aider,» pensa-t-il avec joie. +Le premier de ceux qui accouraient vers lui, hâlé, bronzé, avec un nez +crochu, vêtu d'une capote gros bleu, portait un shako de forme étrange; +l'un d'eux prononça quelques mots dans une langue qui n'était pas du +russe. D'autres, habillés de même façon, conduisaient un hussard de son +régiment. + +«C'est, sans doute un prisonnier.... Mais va-t-on me prendre aussi? se +dit Rostow, qui n'en croyait pas ses yeux. Sont-ce des Français?» + +Il examinait les survenants, et, malgré sa récente bravoure qui les +voulait tous exterminer, ce voisinage le glaçait d'effroi. + +«Où vont-ils?... Est-ce à moi qu'ils en veulent?... Me tueront-ils?... +Pourquoi? Moi que tout le monde aime?...» + +Et il se souvint de l'amour de sa mère, de sa famille, de l'affection +que chacun avait pour lui, ce qui rendait cette supposition +invraisemblable. + +Il restait cloué à sa place, sans se rendre compte de sa situation; le +Français au nez crochu, à la figure étrangère, échauffée par la course, +et dont il pouvait déjà distinguer la physionomie, arrivait sur lui la +baïonnette en avant. Rostow saisit son pistolet, mais, au lieu de le +décharger sur son ennemi, il le lui jeta violemment à la tête, et +s'enfuit à toutes jambes se cacher dans les buissons. + +Les sentiments de lutte et d'excitation qu'il avait si vivement éprouvés +sur le pont de l'Enns étaient bien loin de lui: il courait comme un +lièvre traqué par les chiens; l'instinct de conserver son existence +jeune et heureuse envahissait tout son être, et lui donnait des ailes! +Sautant par-dessus les fossés, franchissant les sillons avec +l'impétuosité de son enfance, il tournait souvent en arrière sa bonne et +douce figure pâlie, tandis que le frisson de la peur aiguillonnait sa +course. + +«Il vaut mieux ne pas regarder,» pensa-t-il; mais, arrivé aux premières +broussailles, il s'arrêta; les Français étaient distancés, et celui qui +le poursuivait ralentissait le pas et semblait appeler ses compagnons: + +«Impossible!... Ils ne peuvent pas vouloir me tuer?» se dit Rostow. + +Cependant son bras devenait de plus en plus lourd; on aurait dit qu'il +traînait un poids de deux pouds[22], il ne pouvait plus avancer. Le +Français le visait, il ferma les yeux et se baissa: une, deux balles +passèrent en sifflant à ses oreilles; rassemblant ses dernières forces +et soulevant son poignet gauche avec sa main droite, il s'élança dans +les buissons. Là était le salut, là étaient les tirailleurs russes! + + +XIX + + +L'infanterie, surprise à l'improviste dans le bois, en sortait au pas de +course, en groupes débandés. Un soldat effaré laissa tomber ce mot d'une +si terrible signification à la guerre: + +«Nous sommes coupés!» + +Et ce mot répandit l'épouvante dans toute la masse. + +«Cernés! coupés! perdus!» criaient les fuyards. + +Au premier bruit de la fusillade, aux premiers cris, le commandant du +régiment devina qu'il venait de se passer quelque chose d'effroyable. +Frappé de la pensée que lui, officier exact, militaire exemplaire depuis +tant d'années, pouvait être accusé de négligence et d'incurie par ses +chefs, oubliant ses airs d'importance, son rival indiscipliné, oubliant +surtout le danger qui l'attendait, il empoigna le pommeau de sa selle, +éperonna son cheval et partit au galop rejoindre son régiment, sous une +pluie de balles qui heureusement ne l'effleurèrent même pas. Il n'avait +qu'un désir: savoir ce qui en était, réparer la faute commise, si elle +venait à lui être imputée, et rester pur de tout blâme, lui qui +comptait vingt-deux ans de services irréprochables. + +Ayant heureusement franchi la ligne ennemie, il tomba de l'autre côté du +bois au milieu des fuyards qui se précipitaient à travers champs, sans +vouloir écouter les commandements. C'était la minute terrible de cette +hésitation morale qui décide du sort d'une bataille. Ces troupes +affolées obéiraient-elles à la voix jusque-là si respectée de leur chef, +ou continueraient-elles à fuir? Malgré ses rappels désespérés, malgré sa +figure décomposée par la fureur, malgré ses gestes menaçants, les +soldats couraient, couraient toujours, et tiraient en l'air sans se +retourner. Le sort en était jeté: la balance, dans cette minute +d'hésitation, avait penché du côté de la peur. + +Le général étouffait à force de crier, la fumée l'aveuglait; il s'arrêta +de désespoir. Tout semblait perdu, lorsque les Français qui nous +poursuivaient s'enfuirent tout à coup sans raison apparente et se +rejetèrent dans la forêt, où apparurent les tirailleurs russes. C'était +la compagnie de Timokhine, qui, ayant seule conservé ses rangs et +s'étant retranchée dans le fossé à la lisière de la forêt, attaquait les +Français par derrière; Timokhine, brandissant sa petite épée, s'était +élancé sur l'ennemi avec un élan si formidable et une si folle audace, +que les Français, saisis à leur tour de terreur, s'enfuirent en jetant +leurs fusils. Dologhow, qui courait à côté de lui, en tua un à bout +portant, et fut le premier à s'emparer d'un officier, qui se rendit +prisonnier. Les fuyards s'arrêtèrent, les bataillons se reformèrent, et +l'ennemi, qui avait été sur le point de couper en deux le flanc gauche, +fut repoussé. Le chef du régiment se tenait sur le pont avec le major +Ekonomow, et assistait au défilé des compagnies qui se repliaient, +lorsqu'un soldat, s'approchant de son cheval, saisit son étrier et se +serra contre lui; ce soldat, qui tenait dans ses mains une épée +d'officier, portait une capote de drap gros bleu et une giberne +française en bandoulière; la tête bandée, sans shako et sans havresac, +il souriait malgré sa pâleur, et ses yeux bleus regardaient fièrement +son chef, qui ne put s'empêcher de lui accorder quelque attention, +malgré les ordres qu'il était en train de donner au major Ekonomow. + +«Excellence, voici deux trophées! dit Dologhow en montrant l'épée et la +giberne. J'ai fait prisonnier un officier, j'ai arrêté une compagnie... +(Sa respiration courte et haletante dénotait la fatigue, il parlait par +saccades):.... Toute la compagnie peut en témoigner, je vous prie de +vous en souvenir, Excellence. + +--Bien, bien!» répondit son chef, sans interrompre sa conversation avec +le major. + +Et Dologhow, détachant son mouchoir, le tira par la manche, en lui +montrant les caillots de sang coagulés dans ses cheveux: + +«Blessure de baïonnette, fit-il, j'étais en avant; rappelez-vous-le, +Excellence!» + +Comme on l'a vu plus haut, on avait oublié la batterie de Tonschine; +mais, vers la fin de l'engagement, le prince Bagration, entendant la +canonnade continuer au centre, y envoya d'abord l'officier d'état-major +de service, puis le prince André, avec ordre à Tonschine de se retirer +au plus vite. Les deux bataillons qui devaient défendre la batterie +avaient été envoyés, sur un ordre venu on ne sait d'où, prendre part à +la bataille, et la batterie continuait à tirer. Les Français, trompés +par ce feu énergique, et supposant que le gros des forces était massé de +ce côté, essayèrent par deux fois de s'en emparer, et furent repoussés +chaque fois par la mitraille que vomissaient ces quatre bouches à feu +solitaires et abandonnées sur la hauteur. + +Peu de temps après le départ de Bagration, Tonschine était parvenu à +rallumer, l'incendie de Schöngraben. + +«Vois donc comme ça brûle! quelle fumée, quelle fumée!... Ils courent, +vois donc!» se disaient les servants, heureux de leur succès. + +Toutes les pièces étaient pointées sur le village, et chaque coup était +salué de joyeuses exclamations. Le feu, poussé par le vent, se +propageait avec rapidité. Les colonnes françaises abandonnèrent +Schöngraben, et établirent sur sa droite dix pièces qui répondirent à +celles de Tonschine. + +La joie enfantine excitée par la vue de l'incendie, et l'heureux +résultat de leur tir avaient empêché les artilleurs de remarquer cette +batterie. Ils ne s'en aperçurent que lorsque deux projectiles, suivis de +plusieurs autres, vinrent tomber au milieu de leurs pièces. Un canonnier +eut la jambe enlevée, et deux chevaux furent tués. Leur ardeur n'en fut +pas refroidie, mais elle changea de caractère; les chevaux furent +remplacés par ceux de l'affût de réserve, les blessés furent emportés et +les quatre pièces tournées vers la batterie ennemie. L'officier camarade +de Tonschine avait été tué dès le commencement de l'action, et des +quarante hommes qui servaient les pièces, dix-sept eurent le même sort +dans l'espace d'une heure. Quant aux survivants, ils continuaient +gaiement leur besogne. + +Le petit officier aux mouvements gauches et enfantins faisait +constamment renouveler sa pipe par son domestique, et s'élançait en +avant pour examiner les Français, en s'abritant les yeux de sa main. + +«Feu! enfants,» disait-il, en saisissant lui-même les roues du canon +pour le pointer. + +Au milieu de la fumée, assourdi par le bruit continuel du tir, dont +chaque coup le faisait tressaillir, Tonschine courait d'une pièce à +l'autre, sa pipe à la bouche, soit pour les pointer, soit pour compter +les charges, soit pour faire changer les attelages. Jetant de sa petite +voix, au milieu de ce bruit infernal, des ordres incessants, sa figure +s'animait de plus en plus: elle ne se contractait que lorsqu'un homme +tombait blessé ou mort, et il s'en détournait pour crier avec colère +après les survivants, toujours lents à relever les morts ou les blessés. +Les soldats, beaux hommes pour la plupart et, comme il arrive souvent +dans une compagnie d'artilleurs, de deux têtes plus grands et plus +larges d'épaules que leur chef, l'interrogeaient du regard comme des +enfants dans une situation difficile, et l'expression de sa figure se +reflétait aussitôt sur leurs mâles visages. + +Grâce à ce grondement continu, à ce tapage, à cette activité forcée, +Tonschine n'éprouvait pas la moindre crainte: il n'admettait même pas la +possibilité d'être blessé ou tué. Il lui semblait que depuis le premier +coup tiré sur l'ennemi il s'était passé beaucoup de temps, qu'il était +là depuis la veille, et que ce petit carré de terrain qu'il occupait lui +était familier et connu. Il n'oubliait rien, prenait avec sang-froid ses +dispositions, comme aurait pu le faire à sa place le meilleur des +officiers, et pourtant il se trouvait dans un état voisin du délire ou +de l'ivresse. + +Du milieu du bruit assourdissant de la batterie, de la fumée et des +boulets ennemis qui tombaient sur la terre, sur un canon, sur un homme, +sur un cheval, du milieu de ses soldats qui se hâtaient, le front +ruisselant de sueur, il s'élevait dans sa tête un monde à part et +fantastique, plein de fiévreuses jouissances. Dans ce rêve éveillé, les +canons ennemis étaient pour lui des pipes énormes par lesquelles un +fumeur invisible lui lançait de légers nuages de fumée. + +«Tiens, le voilà qui fume, se dit Tonschine à demi-voix, à la vue d'un +blanc panache que le vent emportait: attrapons la balle et renvoyons-la! + +--Qu'ordonnez-vous, Votre Noblesse? demanda le canonnier placé à côté de +lui, qui avait vaguement entendu ces paroles. + +--Rien, vas-y! vas-y, notre Matvéevna,» répondit-il, en s'adressant au +grand canon de fonte ancienne qui était le dernier de la rangée et qui +pour lui était la Matvéevna. + +Les Français lui faisaient l'effet de fourmis courant autour des pièces; +le bel artilleur, un peu ivrogne, qui était le servant n° 1 du deuxième +canon, représentait, dans le monde de ses fantaisies, le personnage de +«l'oncle», dont Tonschine suivait les moindres gestes avec un plaisir +tout particulier, et le son de la fusillade arrivait jusqu'à lui comme +la respiration d'un être vivant, dont il percevait avidement tous les +soupirs. + +«Le voilà qui respire, se disait-il tout bas, et lui-même se croyait un +homme puissant, de haute taille, lançant des deux mains des boulets sur +l'ennemi. + +--Voyons, Matvéevna, fais ton devoir! venait-il de dire, en quittant son +canon favori, lorsqu'il entendit au-dessus de sa tête une voix inconnue: + +--Capitaine Tonschine, capitaine!» + +Il se retourna effrayé: c'était l'officier d'état-major qui +l'interpellait: + +«Êtes-vous fou? voilà deux fois qu'on vous a donné l'ordre de vous +retirer! + +--Moi... je n'ai rien... bégaya-t-il, les deux doigts à la visière de sa +casquette. + +--Je...» + +Mais l'aide de camp n'acheva pas. Un boulet, fendant l'air à ses côtés, +lui fit faire le plongeon. Il allait recommencer sa phrase, lorsqu'un +nouveau boulet l'arrêta tout court. Il tourna bride, et s'éloigna au +galop, en lui criant: + +«Retirez-vous!» + +Les artilleurs se mirent à rire. Un second aide de camp arriva aussitôt +porteur du même ordre. + +C'était le prince André. La première chose qui frappa ses regards, en +arrivant sur le plateau, fut un cheval dont le pied écrasé laissait +échapper un flot de sang et qui hennissait de douleur à côté de ses +compagnons encore attelés. Quelques morts gisaient au milieu des +avant-trains. + +Des boulets volaient l'un après l'autre par-dessus sa tête, et il +sentait un frisson nerveux courir le long de son épine dorsale; mais la +pensée seule qu'il pût avoir peur lui rendait tout son courage. +Descendant lentement de son cheval au milieu des pièces, il transmit +l'ordre, et sur place. Bien décidé, à part lui, à les faire enlever sous +ses yeux, et à les emmener au besoin lui-même sous le feu incessant des +Français; il prêta son aide à Tonschine, en enjambant les corps étendus +de tous côtés. + +«Il vient de nous arriver une autorité tout à l'heure, mais elle s'est +sauvée bien vite: ce n'est pas comme Votre Noblesse,» dit un canonnier +au prince André. + +Ce dernier n'avait échangé aucune parole avec Tonschine, et, occupés +tous les deux, ils semblaient ne pas se voir. Après être parvenus à +placer les quatre canons intacts sur leurs avant-trains, ils se mirent +en route pour descendre, en abandonnant une pièce enclouée et une +licorne. + +«Au revoir!» dit le prince André. + +Et il tendit la main au capitaine. + +«Au revoir, mon ami, ma bonne petite âme!» + +Et les yeux de Tonschine s'emplirent de larmes, sans qu'il sût pourquoi. + + +XX + + +Le vent était tombé; de sombres nuages qui se confondaient à l'horizon +avec la fumée de la poudre restaient suspendus sur le champ de bataille; +la lueur de deux incendies, d'autant plus visible que le soir était +venu, se détachait sur ce fond. La canonnade allait s'affaiblissant, +mais la fusillade, derrière et à droite, s'entendait à chaque pas plus +forte et plus rapprochée. À peine sorti avec ses canons de la zone du +feu ennemi, et descendu dans le ravin, Tonschine rencontra une partie de +l'état-major, entre autres l'officier porteur de l'ordre de retraite et +Gerkow, qui, bien qu'il eût été envoyé deux fois, n'était jamais parvenu +jusqu'à lui. Tous, s'interrompant les uns les autres, lui donnaient des +ordres et des contre-ordres sur la route qu'il devait suivre, +l'accablant de reproches et de critiques. + +Quant à lui, monté sur son misérable cheval, il gardait un morne +silence, car il sentait qu'à la première parole qu'il aurait prononcée, +ses nerfs, en se détendant, auraient trahi son émotion. Bien qu'il lui +eût été enjoint d'abandonner les blessés, plusieurs se traînaient, en +suppliant qu'on les plaçât sur les canons. L'élégant officier +d'infanterie qui, peu d'heures auparavant, s'était élancé hors de la +hutte de Tonschine, était maintenant couché sur l'affût de la Matvéevna, +avec une balle dans le ventre. Un junker de hussards, pâle et soutenant +sa main mutilée, demandait également une petite place. + +«Capitaine, dit-il, au nom du ciel, je suis contusionné, je ne peux plus +marcher!» + +On voyait qu'il avait dû plus d'une fois faire inutilement la même +demande, car sa voix était suppliante et timide: + +«Au nom du ciel, ne me refusez pas! + +--Placez-le, placez-le! Mets une capote sous lui, mon petit oncle, dit +Tonschine, en s'adressant à son artilleur favori...--Où est l'officier +blessé? + +--On l'a enlevé, il est mort, répondit une voix. + +--Alors, asseyez-vous, mon ami, asseyez-vous; étends la capote, +Antonow.» + +Le junker, qui n'était autre que Rostow, grelottait du frisson de la +fièvre; on le plaça sur la Matvéevna, sur ce même canon d'où l'on venait +d'enlever le mort. Le sang dont était couvert le manteau tacha le +pantalon et les mains du junker. + +«Êtes-vous blessé, mon ami? lui demanda Tonschine. + +--Non, je ne suis que contusionné. + +--Pourquoi y a-t-il du sang sur la capote? + +--C'est l'officier, Votre Noblesse,» dit l'artilleur, en l'essuyant avec +sa manche, comme pour s'excuser de cette tache sur une de ses pièces. + +Les canons, poussés par l'infanterie, furent hissés à grand'peine sur la +montagne, et, arrivés enfin au village de Gunthersdorf, ils s'y +arrêtèrent. Il y faisait tellement sombre, qu'on ne distinguait plus à +dix pas les uniformes des soldats. La fusillade cessait peu à peu. Tout +à coup elle reprit tout près, sur la droite, et des éclairs brillèrent +dans l'obscurité. C'était une dernière tentative des Français, à +laquelle nos soldats répondirent des maisons du village, dont ils +sortirent aussitôt. Quant à Tonschine et à ses hommes, ne pouvant plus +avancer, ils attendaient leur sort, en se regardant en silence. La +fusillade cessa bientôt, et d'une rue détournée débouchèrent des soldats +qui causaient bruyamment: + +«Nous les avons crânement chauffés, camarades, ils ne s'y frotteront +plus! + +--Es-tu sain et sauf, Pétrow? + +--On n'y voit goutte, dit un autre... il fait noir comme dans un +four.... Frères, n'y a-t-il rien à boire?» + +Les Français avaient été définitivement repoussés, et les canons de +Tonschine s'éloignèrent en avant dans la profondeur de l'obscurité, +entourés de la clameur confuse de l'infanterie. + +On aurait dit un sombre et invisible fleuve s'écoulant dans la même +direction, dont le grondement était représenté par le murmure sourd des +voix, le bruit des fers des chevaux et le grincement des roues. Du +milieu de cette confusion s'élevaient, perçants et distincts, les +gémissements et les plaintes des blessés, qui semblaient remplir à eux +seuls ces ténèbres et se confondre avec elles en une même et sinistre +impression. Quelques pas plus loin, une certaine agitation se manifesta +dans cette foule mouvante: un cavalier monté sur un cheval blanc et +accompagné d'une suite nombreuse venait de passer en jetant quelques +mots: + +«Qu'a-t-il dit? Où va-t-on? S'arrête-t-on? A-t-il remercié?» + +Tandis que ces questions s'entrecroisaient, cette masse vivante fut tout +à coup refoulée dans son élan en avant par la résistance des premiers +rangs, qui s'étaient arrêtés: l'ordre venait d'être donné de camper au +milieu de cette route boueuse. + +Les feux s'allumèrent et les conversations reprirent. Le capitaine +Tonschine, après avoir pris ses dispositions, envoya un soldat à la +recherche d'une ambulance ou d'un médecin pour le pauvre junker, et +s'assit auprès du feu. Rostow se traîna près de lui: le frisson de la +fièvre, causée par la souffrance, le froid et l'humidité, secouait tout +son corps; un sommeil invincible s'emparait de lui, mais il ne pouvait +s'y abandonner, à cause de la douleur et de l'angoisse que lui faisait +éprouver son bras; tantôt il fermait les yeux, tantôt il regardait le +feu, qui lui paraissait d'un rouge ardent, ou la petite personne trapue +de Tonschine, qui, assis à la turque, le regardait avec une compassion +sympathique de ses yeux intelligents et bons. Il sentait que de toute +son âme il lui aurait porté secours, mais qu'il ne le pouvait pas. + +De toutes parts on entendait des pas, des voix, le bruit de l'infanterie +qui s'installait, des sabots des chevaux qui piétinaient dans la boue, +et du bois que l'on fendait au loin. + +Ce n'était plus le fleuve invisible qui grondait, c'était une mer +houleuse et frissonnante après la tempête. Rostow voyait et entendait, +sans comprendre ce qui se passait autour de lui. Un troupier s'approcha +du feu, s'accroupit sur ses talons, avança les mains vers la flamme, et, +se retournant avec un regard interrogatif vers Tonschine: + +«Vous permettez, Votre Noblesse? J'ai perdu ma compagnie je ne sais où!» + +Un officier d'infanterie qui avait la joue bandée s'adressa à Tonschine, +pour le prier de faire avancer les canons qui barraient le chemin à un +fourgon; après lui arrivèrent deux soldats qui s'injuriaient en se +disputant une botte: + +«Pas vrai que tu l'as ramassée.... + +--En v'là une blague!» criait l'un d'eux d'une voix enrouée. + +Un autre, le cou entouré de linges sanglants, s'approcha des artilleurs +en demandant à boire d'une voix sourde: + +«Va-t-il donc falloir mourir comme un chien?» + +Tonschine lui fit donner de l'eau. Puis accourut un loustic qui venait +chercher du feu pour les fantassins: + +«Du feu, du feu bien brûlant!... Bonne chance, pays, merci pour le feu, +nous vous le rendrons avec usure,» criait-il en disparaissant dans la +nuit avec son tison enflammé. + +Puis quatre soldats passèrent, qui portaient sur un manteau quelque +chose de lourd. L'un d'eux trébucha: + +«Voilà que ces diables ont laissé du bois sur la route, +grommela-t-il.... + +--Il est mort, pourquoi le porter? dit un autre, voyons, je vous...» + +Et les quatre hommes s'enfoncèrent dans l'ombre avec leur fardeau. + +«Vous souffrez? dit Tonschine tout bas à Rostow. + +--Oui, je souffre. + +--Votre Noblesse, le général vous demande, dit un canonnier à Tonschine. + +--J'y vais, mon ami.» + +Il se leva et s'éloigna du feu en boutonnant son uniforme. Le prince +Bagration était occupé à dîner dans une chaumière à quelques pas du +foyer des artilleurs, et causait avec plusieurs chefs de troupe qu'il +avait invités à partager son repas. Parmi eux se trouvaient le petit +vieux colonel aux paupières tombantes, qui nettoyait à belles dents un +os de mouton, le général aux vingt-deux ans de service irréprochable, à +la figure enluminée par le vin et la bonne chère, l'officier +d'état-major à la belle bague, Gerkow, qui ne cessait de regarder les +convives d'un air inquiet, et le prince André, pâle, les lèvres serrées, +les yeux brillants d'un éclat fiévreux. + +Dans un coin de la chambre était déposé un drapeau français. L'auditeur +en palpait le tissu en branlant la tête: était-ce par curiosité, ou bien +la vue de cette table où son couvert n'était pas mis, était-elle pénible +à son estomac affamé? + +Dans la chaumière voisine se trouvait un colonel français, fait +prisonnier par nos dragons; et nos officiers se pressaient autour de lui +pour l'examiner. + +Le prince Bagration remerciait les chefs qui avaient eu un commandement, +et se faisait rendre compte des détails du l'affaire et des pertes. Le +chef du régiment que nous avons déjà vu à Braunau expliquait au prince +comme quoi, dès le commencement de l'action, il avait rassemblé les +soldats qui ramassaient du bois, et les avait fait passer derrière les +deux bataillons avec lesquels il s'était précipité baïonnette en avant +sur l'ennemi, qu'il avait culbuté: + +«M'étant aperçu, Excellence, que le premier bataillon pliait, je me suis +posté sur la route et me suis dit: Laissons passer ceux-ci, nous +recevrons les autres avec un feu de bataillon, c'est ce que j'ai fait!» + +Le chef de régiment aurait tant voulu avoir agi ainsi, qu'il avait fini +par croire que c'était réellement arrivé. + +«Je dois aussi faire observer à Votre Excellence, continua-t-il en se +souvenant de sa conversation avec Koutouzow, que le soldat Dologhow +s'est emparé sous mes yeux d'un officier français, et qu'il s'est tout +particulièrement distingué. + +--C'est à ce moment, Excellence, que j'ai pris part à l'attaque du +régiment de Pavlograd, ajouta, avec un regard mal assuré, Gerkow, qui de +la journée n'avait aperçu un hussard, et qui ne savait que par ouï-dire +ce qui s'était passé. Ils ont enfoncé deux carrés, Excellence!» + +Les paroles de Gerkow firent sourire quelques-uns des officiers +présents, qui s'attendaient à une de ses plaisanteries habituelles, mais +comme aucune plaisanterie ne suivait ce mensonge qui, après tout, était +à l'honneur de nos troupes, ils prirent un air sérieux. + +«Je vous remercie tous, messieurs; toutes les armes, infanterie, +cavalerie, artillerie, se sont comportées héroïquement! Comment se +fait-il seulement qu'on ait laissé en arrière deux pièces du centre?» +demanda-t-il en cherchant quelqu'un des yeux. + +Le prince Bagration ne s'informait pas de ce qu'étaient devenus les +canons du flanc gauche, qui avaient été abandonnés dès le commencement +de l'engagement: + +«Il me semble cependant que je vous avais donné l'ordre de les faire +ramener, ajouta-t-il en s'adressant à l'officier d'état-major de +service. + +--L'un était encloué, répondit l'officier; quant à l'autre, je ne puis +comprendre.... J'étais là tout le temps... j'ai donné des ordres et... +il faisait chaud là-bas, c'est vrai,» ajouta-t-il avec modestie.» + +Quelqu'un fit observer qu'on avait envoyé chercher le capitaine +Tonschine. + +«Mais vous y étiez? dit le prince Bagration s'adressant au prince André. + +--Certainement, nous nous sommes manqués de peu, dit l'officier +d'état-major en souriant agréablement. + +--Je n'ai pas eu le plaisir de vous y voir,» répondit d'un ton rapide et +bref le prince André. + +Il y eut un moment de silence. Sur le seuil de la porte venait de +paraître Tonschine, qui se glissait timidement derrière toutes ces +grosses épaulettes; embarrassé comme toujours à leur vue, il trébucha à +la hampe du drapeau, et sa maladresse provoqua des rires étouffés. + +«Comment se fait-il qu'on ait laissé deux canons sur la hauteur?» +demanda Bagration en fronçant le sourcil, plutôt du côté des rieurs où +se trouvait Gerkow, que du côté du petit capitaine. + +Ce fut seulement alors, au milieu de ce grave aréopage, que celui-ci se +rendit compte avec terreur de la faute qu'il avait commise en +abandonnant, lui vivant, deux canons. Son trouble, les émotions par +lesquelles il avait passé, lui avaient fait complètement oublier cet +incident; il restait coi et murmurait: + +«Je ne sais pas, Excellence, il n'y avait pas assez d'hommes.... + +--Vous auriez pu en prendre des bataillons qui vous couvraient.» + +Tonschine aurait pu répondre qu'il n'y avait pas de bataillons: c'eût +été pourtant la vérité, mais il craignait de compromettre un chef, et +restait les yeux fixés sur Bagration, comme un écolier pris en faute. + +Le silence se prolongeait, et son juge, désirant évidemment ne pas faire +preuve d'une sévérité inutile, ne savait que lui dire. Le prince André +regardait Tonschine en dessous, et ses doigts se crispaient +nerveusement. + +«Excellence, dit-il en rompant le silence de sa voix tranchante, vous +m'avez envoyé à la batterie du capitaine, et j'y ai trouvé les deux +tiers des hommes et des chevaux morts, deux canons brisés, et pas de +bataillons pour les couvrir.» + +Le prince Bagration et Tonschine ne le quittaient pas des yeux. + +«Et si Votre Excellence me permet de donner mon opinion, c'est surtout à +cette batterie et à la fermeté héroïque du capitaine Tonschine et de sa +compagnie que nous devons en grande partie le succès de la journée.» + +Et sans attendre de réponse il se leva de table. Le prince Bagration +regarda Tonschine et, ne voulant pas laisser percer son incrédulité, il +inclina la tête en lui disant qu'il pouvait se retirer. + +Le prince André le suivit: + +«Grand merci, lui dit Tonschine en lui serrant la main, vous m'avez tiré +d'un mauvais pas, mon ami.» + +Lui jetant un coup d'oeil attristé, le prince André s'éloigna sans rien +répondre. Il avait un poids sur le coeur.... Tout était si étrange, si +différent de ce qu'il avait espéré! + +«Qui sont-ils? que font-ils? quand cela finira-t-il?» se demandait +Rostow en suivant les ombres qui se succédaient autour de lui. + +Son bras lui faisait de plus en plus mal, le sommeil l'accablait, des +taches rouges dansaient devant ses yeux, et toutes les diverses +impressions de ces voix, de ces figures, de sa solitude, se confondaient +avec la douleur qu'il éprouvait.... Oui, c'étaient bien ces soldats +blessés qui l'écrasaient, qui le froissaient, ces autres soldats qui lui +retournaient les muscles, qui rôtissaient les chairs de son bras brisé! + +Pour se débarrasser d'eux, il ferma les yeux, il s'oublia un instant, +et, dans cette courte seconde, il vit défiler devant lui toute une +fantasmagorie: sa mère avec sa main blanche, puis Sonia et ses petites +épaules maigres, puis les yeux de Natacha qui lui souriaient, puis +Denissow, Télianine, Bogdanitch et toute son histoire avec eux, et cette +histoire prenait la figure de ce soldat, là-bas, là-bas, celui qui avait +une voix aiguë, un nez crochu, qui lui faisait tant de mal et lui tirait +le bras. + +Il tâchait, mais en vain, de se dérober à la griffe qui torturait son +épaule, cette pauvre épaule qui aurait été intacte, s'il ne l'avait pas +broyée méchamment. + +Il ouvrit les yeux: une étroite bande du voile noir de la nuit +s'étendait au-dessus de la lueur des charbons, et dans cette lueur +voltigeait la poussière argentée d'une neige fine et légère. Point de +médecin, et Tonschine ne revenait pas. Sauf un pauvre petit troupier +tout nu, qui de l'autre côté du feu chauffait son corps amaigri, il +était tout seul. + +«Je ne suis nécessaire à personne! pensait Rostow, personne ne veut +m'aider, ne me plaint, et pourtant, à la maison, jadis j'étais fort, +gai, entouré d'affection. Il soupira, et son soupir se perdit dans un +gémissement. + +--Qu'y a-t-il?... cela te fait mal? demanda le petit troupier en +secouant sa chemise au-dessus du feu, et il ajouta, sans attendre la +réponse:--En a-t-on écharpé de pauvres gens aujourd'hui, c'est +effrayant!» + +Rostow ne l'écoutait pas, et suivait des yeux les flocons de neige qui +tourbillonnaient dans l'espace; il songeait à l'hiver de Russie, à la +maison chaude, bien éclairée, à sa fourrure moelleuse, à son rapide +traîneau, et il s'y voyait plein de vie, entouré de tous les siens: + +«Pourquoi donc suis-je venu me fourrer ici?» se disait-il. Les Français +ne renouvelèrent pas l'attaque le lendemain, et les restes du +détachement de Bagration se réunirent à l'armée de Koutouzow. + + + + +CHAPITRE III + +I + + +Le prince Basile ne faisait jamais de plan à l'avance: encore moins +pensait-il à faire du mal pour en tirer profit. C'était tout simplement +un homme du monde qui avait réussi, et pour qui le succès était devenu +une habitude. + +Il agissait constamment selon les circonstances, selon ses rapports avec +les uns et les autres, et conformait à cette pratique les différentes +combinaisons qui étaient le grand intérêt de son existence, et dont il +ne se rendait jamais un compte bien exact. Il en avait toujours une +dizaine en train: les unes restaient à l'état d'ébauche, les autres +réussissaient, les troisièmes tombaient dans l'eau. Jamais il ne se +disait, par exemple: «Ce personnage étant maintenant au pouvoir, il faut +que je tâche de capter sa confiance et son amitié, afin d'obtenir par +son entremise un don pécuniaire,» ou bien: «Voilà Pierre qui est riche, +je dois l'attirer chez moi pour lui faire épouser ma fille et lui +emprunter les 40 000 roubles dont j'ai besoin.» Mais si le personnage +influent se trouvait sur son chemin, son instinct lui soufflait qu'il +pouvait en tirer parti: il s'en rapprochait, s'établissait dans son +intimité de la façon la plus naturelle du monde, le flattait et savait +se rendre agréable. De même, sans y mettre la moindre préméditation, il +surveillait Pierre à Moscou. Le jeune homme ayant été, grâce à lui, +nommé gentilhomme de la chambre, ce qui équivalait alors au rang de +conseiller d'État, il l'avait engagé à retourner avec lui à Pétersbourg +et à y loger dans sa maison. Le prince Basile faisait assurément tout ce +qu'il fallait pour arriver, à marier sa fille avec Pierre, mais il le +faisait nonchalamment et sans s'en douter, avec l'assurance évidente que +sa conduite était toute simple. Si le prince avait eu l'habitude de +mûrir ses plans, il n'aurait pu avoir autant de bonhomie et de naturel +qu'il en apportait dans ses relations avec ses supérieurs comme avec ses +inférieurs. Quelque chose le poussait toujours vers tout ce qui était +plus puissant ou plus fortuné que lui, et il savait choisir, avec un art +tout particulier, l'instant favorable pour en tirer parti. À peine +Pierre fut-il devenu subitement riche et comte Besoukhow, et par suite +tiré de sa solitude et de son insouciance, qu'il se vit tout à coup +entouré et se trouva si bien accaparé par des occupations de toutes +sortes, qu'il n'avait plus même le temps de penser à loisir. Il lui +fallait signer des papiers, courir différents tribunaux dont il n'avait +qu'une vague idée, questionner son intendant en chef, visiter ses +propriétés près de Moscou, recevoir une foule de gens, qui jusque-là +avaient feint d'ignorer son existence, et qui maintenant se seraient +offensés s'il ne les avait pas reçus. Hommes de loi, hommes d'affaires, +parents éloignés, simples connaissances, tous étaient également +bienveillants et aimables pour le jeune héritier. Tous semblaient +convaincus des hautes qualités de Pierre. Il s'entendait dire à chaque +instant: «grâce à votre inépuisable bonté,» ou «grâce à votre grand +coeur», ou bien «vous qui êtes si pur», ou bien «s'il était aussi +intelligent que vous», etc., etc., et il commençait à croire sincèrement +à sa bonté inépuisable, à son intelligence hors ligne, d'autant plus +facilement qu'au fond de son coeur il avait toujours eu la conscience +d'être bon et intelligent. Ceux même qui avaient été malveillants et +désagréables à son égard étaient devenus tendres et affectueux. L'aînée +des princesses, celle qui avait la taille trop longue, les cheveux +plaqués comme ceux d'une poupée, et un caractère revêche, était venue +lui dire après l'enterrement, en baissant les yeux et en rougissant, +qu'elle regrettait leurs malentendus passés, et que, ne se sentant aucun +droit à rien, elle lui demandait pourtant l'autorisation, après le coup +qui venait de la frapper, de rester quelques semaines encore dans cette +maison qu'elle aimait tant, et où elle s'était si longtemps sacrifiée. +En voyant fondre en larmes cette fille habituellement impassible, Pierre +lui saisit la main avec émotion et lui demanda pardon, ne sachant pas +lui-même de quoi il s'agissait. À dater de ce jour, la princesse +commença à lui tricoter une écharpe de laine rayée. + +«Fais-le pour elle, mon cher, car, après tout, elle a beaucoup souffert +du caractère du défunt,» lui disait le prince Basile. + +Et il lui fit signer un papier en faveur de la princesse, après avoir +décidé, à part lui, que cet os à ronger, autrement dit cette lettre de +change de 30 000 roubles, devait être jeté en pâture à cette pauvre +princesse pour lui fermer la bouche sur le rôle qu'il avait joué dans +l'affaire du fameux portefeuille. Pierre signa la lettre de change, et +la princesse devint encore plus affectueuse pour lui. Ses soeurs +cadettes suivirent son exemple, surtout la plus jeune, la jolie +princesse au grain de beauté, qui ne laissait pas parfois d'embarrasser +Pierre par ses sourires et le trouble qu'elle témoignait à sa vue. + +Cette affection générale lui semblait si naturelle, qu'il lui paraissait +impossible d'en discuter la sincérité. Du reste, il n'avait guère le +temps de s'interroger là-dessus, bercé qu'il était par le charme +enivrant de ses nouvelles sensations. Il sentait qu'il était le centre +autour duquel gravitaient des intérêts importants, et qu'on attendait de +lui une activité constante; son inaction aurait été nuisible à beaucoup +de monde, et, tout en comprenant le bien qu'il aurait pu faire, il n'en +faisait tout juste que ce qu'on lui demandait, en laissant à l'avenir le +soin de compléter sa tâche. + +Le prince Basile s'était complètement emparé de Pierre et de la +direction de ses affaires, et, tout en paraissant à bout de forces, il +ne pouvait cependant se décider, après tout, à livrer le possesseur +d'une si grande fortune, le fils de son ami, aux caprices du sort et aux +intrigues des coquins. Pendant les premiers jours qui suivirent la mort +du comte Besoukhow, il le dirigeait en tout, et lui indiquait ce qu'il +avait à faire d'un ton fatigué qui semblait dire: + +«Vous savez que je suis accablé d'affaires, et que je ne m'occupe de +vous que par pure charité; vous comprenez bien d'ailleurs que ce que je +vous propose est la seule chose faisable...» + +«Eh bien, mon ami, nous partons demain, lui dit-il un jour, d'un ton +péremptoire, en fermant les yeux et en promenant ses doigts sur le bras +de Pierre, comme si ce départ avait été discuté et décidé depuis +longtemps. Nous partons demain; je t'offre avec plaisir une place dans +ma calèche. Le principal ici est arrangé, et il faut absolument que +j'aille à Pétersbourg. Voici ce que j'ai reçu du chancelier, auquel je +m'étais adressé pour toi: tu es gentilhomme de la chambre et attaché au +corps diplomatique.» + +Malgré ce ton d'autorité, Pierre, qui avait depuis si longtemps réfléchi +à la carrière qu'il pourrait suivre, essaya en vain de protester, mais +il fut aussitôt arrêté par le prince Basile. Le prince parlait, dans les +cas extrêmes, d'une voix basse et caverneuse qui excluait toute +possibilité d'interruption: + +«Mais, mon cher, je l'ai fait pour moi, pour ma conscience, il n'y a pas +à m'en remercier; personne ne s'est jamais plaint d'être trop aimé, et +puis d'ailleurs tu es libre, et tu peux quitter le service quand tu +voudras. Tu en jugeras par toi-même à Pétersbourg. Aujourd'hui il n'est +que temps de nous éloigner de ces terribles souvenirs...!» + +Et il soupira.... + +«Quant à ton valet de chambre, mon ami, il pourra suivre dans ta +calèche. À propos, j'oubliais de te dire, mon cher, que nous étions en +compte avec le défunt: aussi ai-je gardé ce qui a été reçu de la terre +de Riazan; tu n'en as pas besoin, nous réglerons plus tard.» Le prince +Basile avait en effet reçu et gardé plusieurs milliers de roubles +provenant de la redevance de cette terre. + +L'atmosphère tendre et affectueuse qui enveloppait Pierre à Moscou le +suivit à Pétersbourg. Il lui fut impossible de refuser la place, ou, +pour mieux dire, la nomination (car il ne faisait rien) que lui avait +procurée le prince Basile. Ses nombreuses connaissances, les invitations +qu'il recevait de toutes parts, le retenaient plus fortement peut-être +encore qu'à Moscou dans ce rêve éveillé, dans cette agitation constante +que lui causait l'impression d'un bonheur attendu et enfin réalisé. + +Plusieurs de ses compagnons de folies s'étaient dispersés: la garde +était en marche, Dologhow servait comme soldat, Anatole avait rejoint +l'armée dans l'intérieur, le prince André faisait la guerre.... Aussi +Pierre ne passait-il plus ses nuits à s'amuser comme il aimait tant +autrefois à le faire, et il n'avait plus ces conversations et ces +relations intimes qui, il y a quelque temps encore, lui plaisaient tant. +Tout son temps était pris par des dîners et des bals, en compagnie du +prince Basile, de sa forte et puissante femme, et de la belle Hélène. + +Anna Pavlovna Schérer n'avait pas été la dernière à prouver à Pierre +combien le sentiment de la société était changé à son égard. + +Jadis, quand il se trouvait en présence d'Anna Pavlovna, il sentait +toujours que ce qu'il disait manquait de tact et de convenance, et que +ses appréciations les plus intelligentes devenaient complètement +stupides dès qu'il les formulait, tandis que les propos les plus idiots +du prince Hippolyte étaient acceptés comme des traits d'esprit, +Aujourd'hui, au contraire, tout ce qu'il énonçait était «charmant», et +si Anna Pavlovna n'exprimait pas toujours son approbation, il voyait +bien que c'était uniquement par égard pour sa modestie. + +Au commencement de l'hiver de 1805 à 1806, Pierre reçut le petit billet +rose habituel qui contenait une invitation. Le post-scriptum disait: + +«Vous trouverez chez moi la belle Hélène qu'on ne se lasse jamais de +voir.» + +En lisant ce billet, il sentit pour la première fois qu'il existait +entre lui et Hélène un certain lien parfaitement visible pour plusieurs +personnes. Cette idée l'effraya, parce qu'elle entraînait à sa suite de +nouvelles obligations qu'il ne désirait pas contracter, et elle le +réjouit en même temps, comme une supposition amusante. + +La soirée d'Anna Pavlovna était en tous points semblable à celle de +l'été précédent, avec cette différence que la primeur actuelle n'était +plus Mortemart, mais un diplomate tout fraîchement débarqué de Berlin, +et qui apportait les détails les plus nouveaux sur le séjour de +l'empereur Alexandre à Potsdam, où les deux augustes amis s'étaient juré +une alliance éternelle pour la défense du bon droit contre l'ennemi du +genre humain. Anna Pavlovna reçut Pierre avec la nuance de tristesse +exigée par la perte récente qu'il venait de faire, car on semblait +s'être donné le mot pour lui persuader qu'il en avait beaucoup de +chagrin: c'était cette même nuance de tristesse qu'elle affectait +toujours en parlant de l'impératrice Marie Féodorovna. Avec son tact +tout particulier, elle organisa aussitôt différents groupes: le +principal, composé de généraux et du prince Basile, jouissait du +diplomate; le second s'était réuni autour de la table de thé. Mlle +Schérer se trouvait dans l'état d'excitation d'un chef d'armée sur le +champ de bataille, dont le cerveau est plein des plus brillantes +conceptions, mais à qui le temps manque pour les exécuter. Ayant +remarqué que Pierre se dirigeait vers le premier groupe, elle le toucha +légèrement du doigt: + +«Attendez, lui dit-elle, j'ai des vues sur vous pour ce soir.» + +Et, regardant Hélène, elle sourit. + +«Ma bonne Hélène, il faut que vous soyez charitable pour ma pauvre +tante, qui a une adoration pour vous: allez lui tenir compagnie pour dix +minutes, et voici cet aimable comte qui va se sacrifier avec vous.» + +Elle retint Pierre, en ayant l'air de lui faire une confidence: + +«N'est-ce pas qu'elle est ravissante? lui dit-elle tout bas, en lui +désignant la belle Hélène, qui s'avançait majestueusement vers la +«tante».... Quelle tenue pour une aussi jeune fille! quel tact! quel +coeur! Heureux celui qui l'obtiendra!... l'homme qui l'épousera, fût-il +le plus obscur, est sûr d'arriver au premier rang... n'est-ce pas votre +avis?» + +Pierre répondit en s'associant sincèrement aux éloges d'Anna Pavlovna, +car, lorsqu'il lui arrivait de songer à Hélène, c'étaient précisément sa +beauté et sa tenue pleine de dignité et de réserve qui se présentaient +tout d'abord à son imagination. + +La «tante», blottie dans son petit coin, y reçut les deux jeunes gens, +sans témoigner cependant le moindre empressement pour Hélène; au +contraire, elle jeta à sa nièce un regard effrayé, comme pour lui +demander ce qu'elle devait en faire. Sans en tenir compte, Anna +Pavlovna dit tout haut à Pierre, en regardant Hélène et en s'éloignant: + +«J'espère que vous ne trouverez plus qu'on s'ennuie chez moi?» + +Hélène sourit, étonnée que cette supposition pût s'adresser à une +personne qui avait l'insigne bonheur de l'admirer et de causer avec +elle. La «tante», après avoir toussé une ou deux fois pour éclaircir sa +voix, exprima en français à Hélène le plaisir qu'elle avait à la voir, +et, se tournant du côté de Pierre, elle répéta la même cérémonie. +Pendant que cette conversation somnifère se traînait en boitant, Hélène +adressa à Pierre un de ses beaux et radieux sourires que, du reste, elle +prodiguait à tout le monde. Il y était tellement habitué, qu'il ne le +remarqua même pas. La «tante» l'interrogeait sur la collection de +tabatières qui avait appartenu au vieux comte Besoukhow, et lui faisait +admirer la sienne, ornée du portrait de son mari. + +«C'est sans doute de V...» dit Pierre en nommant un célèbre peintre en +miniatures. + +Alors il se pencha au-dessus de la table pour prendre la tabatière; cela +ne l'empêchait pas de prêter l'oreille en même temps aux conversations +de l'autre groupe. Il était sur le point de se lever, lorsque la «tante» +lui tendit sa tabatière par-dessus la tête d'Hélène. Hélène se pencha en +avant, toute souriante. Elle portait, selon la mode du temps, un +corsage très échancré dans le dos et sur la poitrine. Son buste, dont la +blancheur rappelait à Pierre celle du marbre, était si près de lui, que, +malgré sa mauvaise vue, il distinguait involontairement toutes les +beautés de ses épaules et de son cou, si près de ses lèvres, qu'il +n'aurait eu qu'à se baisser d'une ligne pour les y poser. Il sentait la +tiède chaleur de son corps, mêlée à la suave odeur des parfums, et il +entendait vaguement craquer son corset au moindre mouvement. Ce n'était +pas pourtant le parfait ensemble des beautés de cette statue de marbre +qui venait de le frapper ainsi; c'étaient les charmes de ce corps +ravissant qu'il devinait sous cette légère gaze. La violence de la +sensation qui pénétra tout son être effaça à jamais ses premières +impressions, et il lui fut aussi impossible d'y revenir, qu'il est +impossible de retrouver ses illusions perdues. + +«Vous n'aviez donc pas remarqué combien je suis belle? semblait lui dire +Hélène. Vous n'aviez pas remarqué que je suis une femme et une femme que +chacun peut obtenir, vous surtout?» disait son regard. + +Et Pierre comprit en cet instant que non seulement Hélène pouvait +devenir sa femme, mais qu'elle le deviendrait, et cela aussi +positivement que s'ils étaient déjà devant le prêtre. Comment et quand? +Il l'ignorait. Serait-ce un bonheur? Il ne le savait pas; il pressentait +même plutôt que ce serait un malheur, mais il était sûr que cela +arriverait. + +Pierre baissa les yeux et les releva, en essayant de revoir en elle +cette froide beauté qui jusqu'à ce jour l'avait laissé si indifférent; +il ne le pouvait plus, il subissait son influence et il ne s'élevait +plus entre eux d'autre barrière que sa seule volonté. + +«Bon, je vous laisse dans votre petit coin.... Je vois que vous y êtes +très bien,» dit Mlle Schérer en passant. + +Et Pierre se demanda avec terreur s'il n'avait pas commis quelque +inconvenance, et s'il n'avait pas laissé deviner son trouble intérieur. +Il se rapprocha du principal groupe. + +«On dit que vous embellissez votre maison de Pétersbourg?» lui dit Anna +Pavlovna. + +C'était vrai en effet: l'architecte lui avait déclaré que des +arrangements intérieurs étaient indispensables, et il l'avait laissé +faire. + +«C'est très bien, mais ne déménagez pas de chez le prince Basile; il est +bon d'avoir un ami comme le prince, j'en sais quelque chose, dit Anna +Pavlovna, en souriant à ce dernier.... Vous êtes si jeune, vous avez +besoin de conseils; vous ne m'en voudrez pas d'user de mon privilège de +vieille femme...» + +Elle s'arrêta dans l'attente d'un compliment, comme le font +habituellement les dames qui parlent de leur âge. + +«Si vous vous mariez, ce sera autre chose!...» + +Et elle enveloppa Pierre et Hélène d'un même regard. Ils ne se voyaient +pas, mais Pierre la sentait toujours dans une proximité effrayante pour +lui, et il murmura une réponse banale. + +Rentré chez lui, il ne put s'endormir; il pensait toujours à ce qu'il +avait éprouvé. Il venait seulement de comprendre que cette femme qu'il +avait connue enfant, et dont il disait distraitement: «Oui, elle est +belle,» pouvait lui appartenir. + +«Mais elle est bête, je l'ai toujours dit, pensait-il. Il y a donc +quelque chose de mauvais, de défendu dans le sentiment qu'elle a +provoqué en moi. Ne m'a-t-on pas raconté que son frère Anatole avait eu +de l'amour pour elle et elle pour lui, et que c'est à cause de cela +qu'il avait été renvoyé? Son autre frère, c'est Hippolyte; son père, +c'est le prince Basile; ce n'est pas bien,» pensait-il. + +Et cependant, au milieu de toutes ces réflexions vagues sur la valeur +morale d'Hélène, il se surprenait souriant et rêvant à elle, à elle +devenue sa femme, avec l'espoir qu'elle pourrait l'aimer et que tout ce +qu'on avait pu en dire était faux, et tout à coup il la revoyait de +nouveau, non pas elle, Hélène, mais ce corps charmant revêtu de blanches +draperies. + +«Pourquoi donc ne l'avais-je pas vue ainsi auparavant?...» Et, trouvant +quelque chose de malhonnête et de répulsif dans ce mariage, il se +reprochait sa faiblesse. + +Il se rappelait ses mots, ses regards, et les mots et les regards de +ceux qui les avaient vus ensemble et les allusions transparentes de Mlle +Schérer, et celles du prince Basile, et il se demandait avec épouvante +s'il ne s'était pas déjà trop engagé à faire une chose évidemment +mauvaise et contre sa conscience..., et, tout en prononçant cet arrêt, +au fond de son âme s'élevait la brillante image d'Hélène, entourée de +l'auréole de sa beauté féminine. + + +II + + +Au mois de septembre de l'année 1805, le prince Basile reçut la mission +d'aller inspecter quatre gouvernements; il avait sollicité cette +commission pour faire en même temps, sans bourse délier, la tournée de +ses terres ruinées, prendre en passant son fils Anatole et se rendre +avec lui chez le prince Nicolas Bolkonsky, afin d'essayer de le marier à +la fille du vieux richard. Mais, avant de se lancer dans cette nouvelle +entreprise, il était nécessaire d'en finir avec l'indécision de Pierre, +qui passait chez lui toutes ses journées, et s'y montrait bête, confus +et embarrassé (comme le sont les amoureux) en présence d'Hélène, sans +faire un pas en avant, un pas décisif. + +«Tout cela est bel et bon, mais il faut que cela finisse,» se dit un +matin avec un soupir mélancolique le prince Basile, qui commençait à +trouver que Pierre, qui lui devait tant, ne se conduisait pas +précisément bien en cette circonstance: «C'est la jeunesse, +l'étourderie? Que le bon Dieu le bénisse, continuait-il, en constatant +avec satisfaction sa propre indulgence; mais il faut que cela +finisse!... C'est après-demain la fête d'Hélène: je réunirai quelques +parents, et s'il ne comprend pas ce qu'il lui reste à faire, j'y +veillerai: c'est mon devoir de père!» + +Six semaines s'étaient écoulées depuis la soirée de Mlle Schérer et la +nuit d'insomnie pendant laquelle Pierre avait décidé que son mariage +avec Hélène serait sa perte, et qu'il ne lui restait plus qu'à partir +pour l'éviter. Cependant il n'avait point quitté la maison du prince +Basile, et il sentait avec terreur qu'il se liait davantage tous les +jours, et qu'il ne pouvait plus se retrouver auprès d'Hélène avec son +indifférence première; d'un autre côté, il n'avait pas la force de se +détacher d'elle et se voyait contraint de l'épouser, en dépit du +malheur qui résulterait pour lui de cette union. Peut-être aurait-il pu +se retirer encore à temps si le prince Basile, qui jusque-là n'avait +jamais ouvert ses salons, ne s'était plu à avoir du monde chez lui tous +les soirs, et l'absence de Pierre, du moins à ce qu'on lui assurait, +aurait enlevé un élément de plaisir à ces réunions, en trompant +l'attente de tous. Dans les courts instants que le prince Basile passait +à la maison, il ne manquait jamais l'occasion, en lui offrant à baiser +sa joue rasée de frais, de lui dire: «à demain,» ou bien «au revoir, à +dîner», ou bien encore «c'est pour toi que je reste», et cependant s'il +lui arrivait de rester chez lui pour Pierre, comme il le disait, il ne +lui témoignait aucune attention spéciale. + +Pierre n'avait pas le courage de tromper ses espérances Tous les jours +il se répétait: + +«Il faut que je parvienne à la connaître; me suis-je trompé alors, ou +vois-je faux à présent?... Elle n'est pas sotte, elle est charmante; +elle ne parle pas beaucoup, il est vrai, mais elle ne dit jamais de +sottises et ne s'embarrasse jamais!» + +Il essayait parfois de l'entraîner dans une discussion, mais elle +répondait invariablement, d'une voix douce, par une réflexion qui +témoignait du peu d'intérêt qu'elle y prenait, ou par un sourire et un +regard qui, aux yeux de Pierre, étaient le signe infaillible de sa +supériorité. Elle avait sans doute raison de traiter de billevesées ces +dissertations, comparées à son sourire: elle en avait un tout +particulier à son adresse, radieux et confiant, tout autre que ce +sourire banal qui illuminait ordinairement son beau visage. Pierre +savait qu'on attendait de lui un mot, un pas au delà d'une certaine +limite, et il savait que tôt ou tard il la franchirait, malgré +l'incompréhensible terreur qui s'emparait de lui à cette seule pensée. +Que de fois pendant ces six semaines ne s'était-il pas senti entraîné de +plus en plus vers cet abîme, et ne s'était-il pas demandé: + +«Où est ma fermeté? N'en ai-je donc plus?» + +Pendant ces terribles luttes, sa fermeté habituelle semblait, en effet, +complètement anéantie. Pierre appartenait à cette catégorie peu +nombreuse d'hommes qui ne sont forts que lorsqu'ils sentent que leur +conscience n'a rien à leur reprocher, et, à partir du moment où, +au-dessus de la tabatière de la «tante», le démon du désir s'était +emparé de lui, un sentiment inconscient de culpabilité paralysait son +esprit de résolution. + +Une petite société d'intimes, de parents et d'amis, au dire de la +princesse, soupait chez eux le soir de la fête d'Hélène, et on leur +avait donné à entendre que, ce soir-là, devait se décider le sort de +celle qu'on fêtait. La princesse Kouraguine, dont l'embonpoint s'était +accusé et qui jadis avait été une beauté imposante, occupait le haut +bout de la table; à ses côtés étaient assis les hôtes les plus +marquants: un vieux général, sa femme et Mlle Schérer; à l'autre bout se +trouvaient les invités plus âgés et les personnes de la maison, Pierre +et Hélène à côté l'un de l'autre. Le prince Basile ne soupait pas: il se +promenait autour de la table, s'approchant de l'un ou de l'autre de ses +invités. Il était d'excellente humeur; il disait à chacun un mot +aimable, sauf cependant à Hélène et à Pierre, dont il feignait d'ignorer +la présence. Les bougies brillaient de tout leur éclat: l'argenterie, +les cristaux, les toilettes des dames et les épaulettes d'or et d'argent +scintillaient à leurs feux; autour de la table s'agitait la livrée rouge +des domestiques. On n'entendait que le cliquetis des couteaux, le bruit +des assiettes, des verres, les voix animées de plusieurs conversations. +Un vieux chambellan assurait de son amour brûlant une vieille baronne, +qui lui répondait par un éclat de rire; un autre racontait la +mésaventure d'une certaine Marie Victorovna, et le prince Basile, au +milieu de la table, provoquait l'attention en décrivant aux dames, d'un +ton railleur, la dernière séance du conseil de l'empire, au cours de +laquelle le nouveau général gouverneur de Saint-Pétersbourg avait reçu +et avait lu le fameux rescrit que l'empereur Alexandre lui avait adressé +de l'armée. Dans ce rescrit, Sa Majesté constatait les nombreuses +preuves de fidélité que son peuple lui donnait à tout instant, et +assurait que celles de la ville de Pétersbourg lui étaient +particulièrement agréables, qu'il était fier d'être à la tête d'une +pareille nation et qu'il tâcherait de s'en rendre digne! + +Le rescrit débutait par ces mots: + +«Sergueï Kousmitch, de tous côtés arrivent jusqu'à moi,» etc., etc. + +«Comment, demandait une dame, il n'a pas lu plus loin que «Sergueï +Kousmitch»? + +--Pas une demi-syllabe de plus...» Sergueï Kousmitch, de tous côtés... +de tous côtés, Sergueï Kousmitch»..., et le pauvre Viasmitinow ne put +aller plus loin, répondit le prince Basile en riant. À plusieurs +reprises il essaya de reprendre la phrase, mais, à peine le mot +«Sergueï» prononcé, sa voix tremblait; à «Kousmitch» les larmes +arrivaient, et après «de tous côtés» les sanglots l'étouffaient au point +qu'il ne pouvait continuer. Il tirait vite son mouchoir et recommençait +avec un nouvel effort le «Sergueï Kousmitch, de tous côtés», suivi de +larmes, si bien qu'un autre s'offrit pour lire à sa place. + +--Ne soyez pas méchant, s'écria Anna Pavlovna en le menaçant du doigt, +c'est un si brave et si excellent homme que notre bon Viasmitinow.» + +Tous riaient gaiement, sauf Pierre et Hélène, qui contenaient, en +silence et avec peine, le sourire, rayonnant et embarrassé à la fois, +que leurs sentiments intimes amenaient à tout moment sur leurs lèvres. + +On avait beau bavarder, rire, plaisanter, on avait beau manger avec +appétit du sauté et des glaces, goûter du vin du Rhin, en évitant de les +regarder, en un mot paraître indifférent à leur égard, on sentait +instinctivement, au coup d'oeil rapide qu'on leur jetait, aux éclats de +rire, à l'anecdote de «Sergueï Kousmitch», que tout cela n'était qu'un +jeu, et que toute l'attention de la société se concentrait de plus en +plus sur eux. Tout en imitant les sanglots de «Kousmitch», le prince +Basile examinait sa fille à la dérobée; et il se disait à part lui: + +«Ça va bien, ça se décidera aujourd'hui.» + +Dans les yeux d'Anna Pavlovna, qui le menaçait du doigt, il lisait ses +félicitations sur le prochain mariage. La vieille princesse, enveloppant +sa fille d'un regard courroucé, et proposant, avec un soupir +mélancolique, du vin à sa voisine, semblait lui dire: + +«Oui, il ne nous reste plus rien à faire, ma bonne amie, qu'à boire du +vin doux; c'est le tour de cette jeunesse et de son bonheur insolent.» + +«Voilà bien le vrai bonheur, pensait le diplomate en contemplant les +jeunes amoureux. Qu'elles sont insipides, toutes les folies que je +débite, à côté de cela!» + +Au milieu des intérêts mesquins et factices qui agitaient tout ce monde, +s'était tout à coup fait jour un sentiment naturel, celui de la double +attraction de deux jeunes gens beaux et pleins de sève, qui écrasait et +dominait tout cet échafaudage de conventions affectées. Non seulement +les maîtres, mais les gens eux-mêmes semblaient le comprendre, et +s'attardaient à admirer la figure resplendissante d'Hélène et celle de +Pierre, toute rouge et toute rayonnante d'émotion. + +Pierre était joyeux et confus à la fois de sentir qu'il était le but de +tous les regards. Il était dans la situation d'un homme absorbé qui ne +perçoit que vaguement ce qui l'entoure, et qui n'entrevoit la réalité +que par éclairs: + +«Ainsi tout est fini!... comment cela s'est-il fait si vite?... car il +n'y a plus à reculer, c'est devenu inévitable pour elle, pour moi, pour +tous.... Ils en sont si persuadés que je ne puis pas les tromper.» + +Voilà ce que se disait Pierre, en glissant un regard sur les +éblouissantes épaules qui brillaient à côté de lui. + +La honte le saisissait parfois: il lui était pénible d'occuper +l'attention générale, de se montrer si naïvement heureux, de jouer le +rôle de Paris ravisseur de la belle Hélène, lui dont la figure était si +dépourvue de charmes. Mais cela devait sans doute être ainsi, et il s'en +consolait. Il n'avait rien fait pour en arriver là; il avait quitté +Moscou avec le prince Basile, et s'était arrêté chez lui... pourquoi ne +l'aurait-il pas fait? Ensuite il avait joué aux cartes avec elle, il lui +avait ramassé son sac à ouvrage, il s'était promené avec elle.... Quand +donc cela avait-il commencé? et maintenant le voilà presque fiancé!... +Elle est là, à côté de lui; il la voit, il la sent, il respire son +haleine, il admire sa beauté!... Tout à coup une voix connue, lui +répétant la même question pour la seconde fois, le tira brusquement de +sa rêverie: + +«Dis-moi donc, quand as-tu reçu la lettre de Bolkonsky? Tu es vraiment +ce soir d'une distraction...» dit le prince Basile. + +Et Pierre remarqua que tous lui souriaient, à lui et à Hélène: + +«Après tout, puisqu'ils le savent, se dit-il, et d'autant mieux que +c'est vrai...» + +Et son sourire bon enfant lui revint sur les lèvres. + +«Quand as-tu reçu sa lettre? Est-ce d'Olmütz qu'il t'écrit? + +--Peut-on penser à ces bagatelles, se dit Pierre. Oui, d'Olmütz,» +répondit-il avec un soupir. + +En sortant de table, il conduisit sa dame dans le salon voisin, à la +suite des autres convives. On se sépara, et quelques-uns d'entre eux +partirent, sans même prendre congé d'Hélène, pour bien marquer qu'ils ne +voulaient pas détourner son attention; ceux qui approchaient d'elle pour +la saluer ne restaient auprès d'elle qu'une seconde, en la suppliant de +ne pas les reconduire. + +Le diplomate était triste et affligé en quittant le salon. Qu'était sa +futile carrière à côté du bonheur de ces jeunes gens? Le vieux général, +questionné par sa femme sur ses douleurs rhumatismales, grommela une +réponse tout haut, et se dit tout bas: + +«Quelle vieille sotte! parlez-moi d'Hélène Vassilievna, c'est une autre +paire de manches; elle sera encore belle à cinquante ans.» + +«Il me semble que je puis vous féliciter, murmura Anna Pavlovna à la +princesse mère, en l'embrassant tendrement. Si ce n'était ma migraine, +je serais restée.» + +La princesse ne répondit rien: elle était envieuse du bonheur de sa +fille. Pendant que ces adieux s'échangeaient, Pierre était resté seul +avec Hélène dans le petit salon; il s'y était souvent trouvé seul avec +elle dans ces derniers temps, sans lui avoir jamais parlé d'amour. Il +sentait que le moment était venu, mais il ne pouvait se décider à faire +ce dernier pas. Il avait honte: il lui semblait occuper à côté d'elle +une place qui ne lui était pas destinée: + +«Ce bonheur n'est pas pour toi, lui murmurait une voix intérieure, il +est pour ceux qui n'ont pas ce que tu as!» + +Mais il fallait rompre le silence. Il lui demanda si elle avait été +contente de la soirée. Elle répondit, avec sa simplicité habituelle, que +jamais sa fête n'avait été pour elle plus agréable que cette année. Les +plus proches parents causaient encore dans le grand salon. Le prince +Basile s'approcha nonchalamment de Pierre, et celui-ci ne trouva rien de +mieux à faire que de se lever précipitamment et de lui dire qu'il était +déjà tard. Un regard sévèrement interrogateur se fixa sur lui, et parut +lui dire que sa singulière réponse n'avait pas été comprise; mais le +prince Basile, reprenant aussitôt sa figure doucereuse, le força à se +rasseoir: + +«Eh bien, Hélène? dit-il à sa fille de ce ton d'affectueuse tendresse, +naturelle aux parents qui aiment leurs enfants, et que le prince imitait +sans la ressentir... «Sergueï Kousmitch... de tous côtés»... +chantonna-t-il en tourmentant le bouton de son gilet. + +Pierre comprit que cette anecdote n'était pas ce qui intéressait le +prince Basile en ce moment, et celui-ci comprit que Pierre l'avait +deviné. Il les quitta brusquement, et l'émotion que le jeune homme crut +apercevoir sur les traits de ce vieillard le toucha; il se retourna vers +Hélène: elle était confuse, embarrassée et semblait lui dire: + +«C'est votre faute!» + +«C'est inévitable, il le faut, mais je ne le puis», se dit-il en +recommençant à causer de choses et d'autres et en lui demandant où était +le sel de cette histoire de Sergueï Kousmitch. + +Hélène lui répondit qu'elle ne l'avait pas même écoutée. + +Dans la pièce voisine, la vieille princesse parlait de Pierre avec une +dame âgée: + +«Certainement c'est un parti très brillant, mais le bonheur, ma chère? + +--Les mariages se font dans les cieux!» répondit la vieille dame. + +Le prince Basile, qui rentrait en ce moment, alla s'asseoir dans un coin +écarté, ferma les yeux et s'assoupit. Comme sa tête plongeait en avant, +il se réveilla. + +«Aline, dit-il à sa femme, allez voir ce qu'ils font.» + +La princesse passa devant la porte du petit salon avec une indifférence +affectée, et y jeta un coup d'oeil. + +«Ils n'ont pas bougé,» dit-elle à son mari. + +Le prince Basile fronça le sourcil, fit une moue de côté, ses joues +tremblotèrent, son visage prit une expression de mauvaise humeur +vulgaire, il se secoua, et, rejetant sa tête en arrière, il entra à pas +décidés dans le petit salon. Son air était si solennel et triomphant, +que Pierre se leva effaré. + +«Dieu merci, dit-il, ma femme m'a tout raconté.» + +Et il serra Pierre et sa fille dans ses bras.... + +«Hélène, mon coeur, quelle joie! quel bonheur!...» + +Sa voix tremblait.... + +«J'aimais tant ton père... et elle sera pour toi une femme dévouée! Que +Dieu vous bénisse!...» + +Des larmes réelles coulaient sur ses joues.... + +«Princesse! cria-t-il à sa femme, venez donc!» + +La princesse arriva tout en pleurs, la vieille dame essuyait aussi ses +larmes; on embrassait Pierre, et Pierre baisait la main d'Hélène; +quelques secondes plus tard ils se retrouvèrent seuls: + +«Tout cela doit être, se dit Pierre, donc il n'y a pas à se demander si +c'est bien ou mal; c'est plutôt bien, car me voilà sorti d'incertitude.» + +Il tenait la main de sa fiancée, dont la belle gorge se soulevait et +s'abaissait tour à tour. + +«Hélène,» dit-il tout haut. + +Et il s'arrêta.... + +«Il est pourtant d'usage, pensait-il, de dire quelque chose dans ces cas +extraordinaires, mais que dit-on?» + +Il ne pouvait se le rappeler; il la regarda, elle se rapprocha de lui, +toute rougissante. + +«Ah! ôtez-les donc! ôtez-les,» dit-elle en lui indiquant ses lunettes. + +Pierre enleva ses lunettes, et ses yeux effrayés et interrogateurs +avaient cette expression étrange, familière à ceux qui en portent +habituellement. Il se baissait sur sa main, lorsque d'un mouvement +rapide et violent elle saisit ses lèvres au passage et y imprima +fortement les siennes; ce changement de sa réserve habituelle en un +abandon complet frappa Pierre désagréablement. + +«C'est trop tard, trop tard, pensa-t-il... c'est fini, et d'ailleurs je +l'aime!» + +«Je vous aime!» ajouta-t-il tout haut, forcé de dire quelque chose. + +Mais cet aveu résonna si misérablement à son oreille, qu'il en eut +honte. + +Six semaines après, il était marié et s'établissait, comme on le disait +alors, en heureux possesseur de la plus belle des femmes et de plusieurs +millions, dans le magnifique hôtel des comtes Besoukhow, entièrement +remis à neuf pour la circonstance. + + +III + + +Le vieux prince Bolkonsky recevait en décembre 1805 une lettre du +prince Basile, qui lui annonçait sa prochaine arrivée et celle de son +fils: + +«Je suis chargé d'une inspection: cent verstes de détour ne peuvent +m'empêcher de venir vous présenter mes devoirs, mon très respecté +bienfaiteur, lui écrivait-il; Anatole m'accompagne, il est en route pour +l'armée et j'espère que vous voudrez bien lui permettre de vous exprimer +de vive voix le profond respect qu'il vous porte, à l'exemple de son +père.» + +--Tant mieux, il n'y aura pas à mener Marie dans le monde, les +soupirants viennent nous chercher ici;» voilà les paroles que laissa +imprudemment échapper la petite princesse, en apprenant cette nouvelle. +Le prince fronça le sourcil et garda le silence. + +Deux semaines après la réception de cette lettre, les gens du prince +Basile firent leur apparition: ils précédaient leurs maîtres, qui +arrivèrent le lendemain. + +Le vieux prince avait toujours eu une triste opinion du caractère du +prince Basile, et dans ces derniers temps sa brillante carrière et les +hautes dignités auxquelles il avait trouvé moyen de parvenir pendant les +règnes des empereurs Paul et Alexandre, n'avaient fait que la fortifier. +Il devina son arrière-pensée aux transparentes allusions de sa lettre et +aux insinuations de la petite princesse, et sa mauvaise opinion se +changea en un sentiment de profond mépris. Il jurait comme un diable en +parlant de lui, et, le jour de son arrivée, il était encore plus grognon +que d'habitude. Était-il de méchante humeur parce que le prince Basile +arrivait, ou cette visite augmentait-elle sa méchante humeur? Le fait +est qu'il était d'une humeur de dogue. + +Tikhone avait même conseillé à l'architecte de ne pas entrer chez le +prince: + +«Écoutez-le donc marcher, lui avait-il dit, en attirant l'attention de +ce commensal sur le bruit des pas du prince. C'est sur ses talons qu'il +marche, et nous savons ce que cela veut dire.» + +Malgré tout, dès les neuf heures du matin, le prince, vêtu d'une petite +pelisse de velours, avec un collet de zibeline et un bonnet pareil, +sortit pour faire sa promenade habituelle. Il avait neigé la veille; +l'allée qu'il parcourait pour aller aux orangeries était balayée; on +voyait encore les traces du travail du jardinier, et une pelle se tenait +enfoncée dans le tas de neige molle qui s'élevait en muraille des deux +côtés du chemin. Le prince fit, en silence et d'un air sombre, le tour +des serres et des dépendances: + +«Peut-on passer en traîneau? demanda-t-il au vieil intendant qui +l'accompagnait et qui semblait être la copie fidèle de son maître. + +--La neige est très profonde, Excellence: aussi ai-je donné l'ordre de +la balayer sur la grande route.» + +Le prince fit un signe d'approbation, et monta le perron. + +«Dieu soit loué! se dit l'intendant, le nuage n'a pas crevé.» + +Et il ajouta tout haut: + +«Il aurait été difficile de passer, Excellence; aussi, ayant entendu +dire qu'un ministre arrivait chez Votre Excellence...» + +Le prince se retourna brusquement, et fixa sur lui des yeux pleins de +colère: + +«Comment, un ministre? Quel ministre? Qui a donné des ordres? +s'écria-t-il de sa voix dure et perçante. Pour la princesse ma fille, on +ne balaye pas la route, et pour un ministre.... Il ne vient pas de +ministre!... + +--Excellence, j'avais supposé.... + +--Tu as supposé,» continua le prince hors de lui. Et en parlant à mots +entrecoupés: + +«Tu as supposé... brigand!... va-nu-pieds!... je t'apprendrai à +supposer...» + +Et, levant sa canne, il allait la laisser retomber certainement sur le +dos d'Alpatitch, si celui-ci ne s'était instinctivement reculé. + +Effrayé de la hardiesse de son mouvement, cependant tout naturel, +Alpatitch inclina sa tête chauve devant le prince, qui, malgré cette +marque de soumission ou peut-être à cause d'elle, ne releva plus sa +canne, tout en continuant à crier: + +«Brigand! Qu'on rejette la neige sur la route!...» + +Et il entra violemment chez lui. + +La princesse Marie et Mlle Bourrienne attendaient le prince pour dîner; +elles le savaient de très mauvaise humeur, mais la sémillante figure de +Mlle Bourrienne semblait dire: + +«Peu m'importe! je suis toujours la même.» + +Quant à la princesse Marie, si elle sentait bien qu'elle aurait dû +imiter cette placide indifférence, elle n'en avait pas la force. Elle +était pâle, effrayée, et tenait ses yeux baissés: + +«Si je fais semblant de ne pas remarquer sa mauvaise humeur, +pensait-elle, il dira que je ne lui témoigne aucune sympathie, et si je +ne lui en montre pas, il m'accusera d'être ennuyeuse et maussade.» + +Le prince jeta un regard sur la figure effarée de sa fille: + +«Triple sotte, murmura-t-il entre ses dents, et l'autre n'est donc pas +là? l'aurait-on déjà mise au courant?...--Où est la princesse? Elle se +cache? + +--Elle est un peu indisposée, répondit Mlle Bourrienne avec un sourire +aimable, elle ne paraîtra pas; c'est si naturel dans sa situation. + +--Hem! hem! cré!... cré!...» fit le prince en se mettant à table. + +Son assiette lui paraissant mal essuyée, il la jeta derrière lui; +Tikhone la rattrapa au vol et la passa au maître d'hôtel. La petite +princesse n'était point souffrante, mais, prévenue de la colère du vieux +prince, elle s'était décidée à ne pas sortir de ses appartements. + +«J'ai peur pour l'enfant: Dieu sait ce qui peut lui arriver si je +m'effraye,» disait-elle à Mlle Bourrienne, qu'elle avait prise en +affection, qui passait chez elle ses journées, quelquefois même ses +nuits, et devant laquelle elle ne se gênait pas pour juger et critiquer +son beau-père, qui lui inspirait une terreur et une antipathie +invincibles. + +Ce dernier sentiment était réciproque, mais, chez le vieux prince, +c'était le dédain qui l'emportait. + +«Il nous arrive du monde, mon prince, dit Mlle Bourrienne en dépliant sa +serviette du bout de ses doigts roses. Son Excellence le prince +Kouraguine avec son fils, à ce que j'ai entendu dire? + +--Hem! Cette Excellence est un polisson! C'est moi qui l'ai fait entrer +au ministère, dit le prince d'un ton offensé. Quant à son fils, je ne +sais pas pourquoi il vient; la princesse Élisabeth Carlovna et la +princesse Marie le savent peut-être: moi, je ne le sais pas et n'ai pas +besoin de le savoir!...» + +Il regarda sa fille, qui rougissait. + +«Es-tu malade, toi aussi? Est-ce par crainte du ministre? comme disait +tout à l'heure cet idiot d'Alpatitch. + +--Non, mon père.» + +Mlle Bourrienne n'avait pas eu de chance dans le choix de son sujet de +conversation; elle n'en continua pas moins à bavarder, et sur les +orangeries, et sur la beauté d'une fleur nouvellement éclose, si bien +que le prince s'adoucit un peu après le potage. + +Le dîner terminé, il se rendit chez sa belle-fille, qu'il trouva assise +à une petite table et bavardant avec Macha, sa femme de chambre. Elle +pâlit à la vue de son beau-père. Elle n'était guère en beauté en ce +moment, elle était même plutôt laide. + +Ses joues s'étaient allongées, elle avait les yeux cernés, et sa lèvre +semblait se retrousser encore plus qu'auparavant. + +«Ce n'est rien, je m'alourdis, dit-elle en réponse à une question de son +beau-père, qui lui demandait de ses nouvelles. + +--Besoin de rien? + +--Non, merci, mon père. + +--C'est bien, c'est bien!...» + +Et il sortit. Alpatitch se trouva sur son chemin dans l'antichambre. + +«La route est-elle recouverte? + +--Oui, Excellence: pardonnez-moi, c'était par bêtise.» + +Le prince l'interrompit avec un sourire forcé: + +«C'est bon, c'est bon!...» + +Et lui tendant la main, que l'autre baisa, il rentra dans son cabinet. + +Le prince Basile arriva le soir même. Il trouva sur la grande route des +cochers et des gens de la maison, qui, à force de cris et de jurons, +firent franchir à son «vasok» (voiture sur patins) et à ses traîneaux la +neige qui avait été amoncelée exprès. + +On avait préparé pour chacun d'eux une chambre séparée. + +Anatole, sans habit, les poings sur les hanches, regardait fixement de +ses beaux grands yeux et avec un sourire distrait un coin de la table +devant laquelle il était assis. Toute l'existence n'était pour lui +qu'une série de plaisirs ininterrompue, y compris même cette visite à un +vieillard morose et à une héritière sans beauté. À tout prendre, elle +pouvait, à son avis, avoir même un résultat comique. Et pourquoi ne pas +l'épouser puisqu'elle est riche? La richesse ne gâte rien! Une fois rasé +et parfumé avec ce soin et cette élégance qu'il apportait toujours aux +moindres détails de sa toilette, portant haut sa belle tête avec une +expression naturellement conquérante, il rentra chez son père, autour +duquel s'agitaient deux valets de chambre. Le prince Basile salua son +fils gaiement d'un signe de tête, comme pour lui dire: + +«Tu es très bien ainsi! + +--Voyons, mon père, sans plaisanterie, elle est tout simplement +monstrueuse? dit Anatole, en reprenant un sujet qu'il avait plus d'une +fois abordé pendant le voyage. + +--Pas de folies, je t'en prie, fais ton possible, et c'est là le +principal, pour être respectueux et convenable envers le vieux. + +--S'il me décoche des choses par trop désagréables, je m'en irai, je +vous en avertis; je les déteste, ces vieux! + +--N'oublie pas que tout dépend de toi.» + +En attendant, on connaissait déjà, du côté des femmes, non seulement +l'arrivée du ministre et de son fils, mais les moindres détails sur +leurs personnes. La princesse Marie, seule dans sa chambre, faisait +d'inutiles efforts pour surmonter son émotion intérieure: + +«Pourquoi ont-ils écrit? Pourquoi Lise m'en a-t-elle parlé? C'est +impossible, je le sens!...» + +Et elle ajoutait, en se regardant dans la glace: + +«Comment ferai-je mon entrée dans le salon? Je ne pourrai jamais être +moi-même, même s'il me plaît?» + +Et la pensée de son père la remplissait de terreur. Macha avait déjà +raconté à la petite princesse et à Mlle Bourrienne comment ce beau +garçon, au visage vermeil et aux sourcils noirs, s'était élancé sur +l'escalier comme un aigle, enjambant trois marches à la fois, tandis que +le vieux papa traînait lourdement, clopin-clopant, un pied après +l'autre. + +«Ils sont arrivés, Marie, le savez-vous?» lui dit sa belle-soeur, en +entrant chez elle avec Mlle Bourrienne. + +La petite princesse, dont la marche s'alourdissait de plus en plus, +s'approcha d'un fauteuil et s'y laissa tomber: elle avait quitté son +déshabillé du matin et avait mis une de ses plus jolies toilettes; sa +coiffure était soignée, mais l'animation de sa figure ne parvenait pas à +cacher le changement de ses traits. Cette mise élégante le faisait au +contraire ressortir davantage. Mlle Bourrienne, de son côté, avait fait +des frais qui mettaient en relief les charmes de sa jolie personne. + +«Eh bien, et vous restez comme vous êtes, chère princesse? dit-elle. On +va venir annoncer que ces messieurs sont au salon, il faudra descendre, +et vous ne faites pas un petit bout de toilette?» + +La petite princesse sonna aussitôt une femme de chambre et passa +gaiement en revue la garde-robe de sa belle-soeur. La princesse Marie +s'en voulait à elle-même de son émotion, comme d'un manque de dignité, +et en voulait aussi à ses deux compagnes de trouver cela tout simple. Le +leur reprocher, c'eût été trahir les sensations qu'elle éprouvait; le +refus de se parer aurait amené des plaisanteries et des conseils sans +fin. Elle rougit, l'éclat de ses beaux yeux s'éteignit, sa figure se +marbra, et, en victime résignée, elle s'abandonna à la direction de sa +belle-soeur et de Mlle Bourrienne, qui toutes deux s'occupèrent, à qui +mieux mieux, à la rendre jolie. La pauvre fille était si laide, +qu'aucune rivalité entre elles n'était possible; aussi déployèrent-elles +toute leur science à l'habiller convenablement, avec la foi naïve des +femmes dans la puissance de l'ajustement. + +«Vraiment, ma bonne amie, cette robe n'est pas jolie, dit Lise en se +reculant pour mieux juger de l'ensemble. Faites apporter l'autre, la +robe massacat! Il s'agit peut-être du sort de toute ta vie.... Ah non! +elle est trop claire, elle ne te va pas.» + +Ce n'était pas la robe qui manquait de grâce, mais bien la personne +qu'elle habillait. La petite princesse et Mlle Bourrienne ne s'en +rendaient pas compte, persuadées qu'un noeud bleu par-ci, une mèche de +cheveux relevée par-là, qu'une écharpe abaissée sur la robe brune, +remédieraient à tout. Elles ne voyaient pas qu'il était impossible de +remédier à l'expression de ce visage effaré; elles avaient beau en +changer le cadre, il restait toujours insignifiant et sans attrait. +Après deux ou trois essais, la princesse Marie, toujours soumise, se +trouva tout à coup coiffée avec les cheveux relevés, ce qui la +défigurait encore davantage, et vêtue de l'élégante robe massacat à +écharpe bleue; la petite princesse, en ayant fait deux fois le tour pour +la bien examiner de tous les côtés et en arranger les plis, s'écria +enfin avec désespoir: + +«C'est impossible! Non, Marie, décidément cela ne vous va pas! Je vous +aime mieux dans votre petite robe grise de tous les jours; non, de +grâce, faites cela pour moi!... Katia, dit-elle à la femme de chambre, +apportez la robe grise de la princesse. Vous allez voir, dit-elle à Mlle +Bourrienne, en souriant d'avance à ses combinaisons artistiques, vous +allez voir ce que je vais produire.» + +Katia apporta la robe; la princesse Marie restait immobile devant la +glace. Mlle Bourrienne remarqua que ses yeux étaient humides, que ses +lèvres tremblaient, et qu'elle était prête à fondre en larmes. + +«Voyons, chère princesse, encore un petit effort.» + +La petite princesse, enlevant la robe à la femme de chambre, s'approcha +de sa belle-soeur. + +«Allons, Marie, nous allons faire cela bien gentiment, bien simplement.» + +Et toutes trois riaient et gazouillaient comme des oiseaux. + +«Non, laissez-moi!» + +Et sa voix avait une inflexion si sérieuse, si mélancolique, que le +gazouillement de ces oiseaux s'arrêta court. Elles comprirent à +l'expression de ces beaux yeux suppliants qu'il était inutile +d'insister. + +«Au moins changez de coiffure! Je vous le disais bien, continua la +princesse en s'adressant à Mlle Bourrienne, que Marie a une de ces +figures auxquelles ce genre de coiffure ne va pas du tout, mais du tout! +Changez-la, de grâce! + +--Laissez-moi, laissez-moi, tout cela m'est parfaitement égal.» + +Ses compagnes ne pouvaient en effet s'empêcher de le reconnaître. La +princesse Marie, parée de la sorte, était, il est vrai, plus laide que +jamais, mais elles connaissaient la puissance de ce regard mélancolique, +indice chez elle d'une décision ferme et résolue. + +«Vous changerez tout cela, n'est-ce pas?» dit Lise à sa belle-soeur, qui +demeura silencieuse. + +Et la petite princesse quitta la chambre. Restée seule, Marie ne se +regarda pas dans la glace, et, oubliant de mettre une autre coiffure, +elle resta complètement immobile. Elle pensait au mari, à cet être fort +et puissant, doué d'un attrait incompréhensible, qui devait la +transporter dans son monde à lui, complètement différent du sien, et +plein de bonheur. Elle pensait à l'enfant, à son enfant semblable à +celui de la fille de sa nourrice, qu'elle avait vu la veille. Elle le +voyait déjà suspendu à son sein... son mari était là... il les regardait +tendrement, elle et son enfant... «Mais tout cela est impossible! je +suis trop laide!» pensa-t-elle. + +«Le thé est servi, le prince va sortir de chez lui!» lui cria tout à +coup la femme de chambre, à travers la porte. + +Elle tressaillit et elle eut peur de ses propres pensées. Avant de +descendre, elle entra dans son oratoire, et, fixant ses regards sur +l'image noircie du Sauveur, éclairée par la douce lueur de la lampe, +elle joignit les mains, et se recueillit quelques instants. Le doute +tourmentait son âme: les joies de l'amour, de l'amour terrestre lui +seraient-elles données? Dans ses songes sur le mariage, elle entrevoyait +toujours le bonheur domestique complété par des enfants; mais son rêve +secret, presque inavoué à elle-même, était de goûter de cet amour +terrestre, et ce sentiment était d'autant plus fort, qu'elle le cachait +aux autres et à elle-même: «Mon Dieu, comment chasser de mon coeur ces +insinuations diaboliques? Comment me dérober à ces horribles pensées, +pour me soumettre avec calme à ta volonté?» À peine avait-elle adressé à +Dieu cette prière qu'elle en trouva la réponse dans son coeur: «Ne +désire rien pour toi-même, ne cherche rien, ne te trouble pas et n'envie +rien à personne; l'avenir doit te rester inconnu, mais il faut que cet +avenir te trouve prête à tout! S'il plaît à Dieu de t'éprouver par les +devoirs du mariage, que sa volonté s'accomplisse!» Ces pensées la +calmèrent, mais elle garda au fond de son coeur le désir de voir se +réaliser son rêve d'amour, elle soupira, se signa et descendit, sans +plus penser ni à sa robe, ni à sa coiffure, ni à son entrée, ni à ce +qu'elle dirait. Quelle valeur ces misères pouvaient-elles avoir devant +les desseins du Tout-Puissant, sans la volonté duquel il ne tombe pas un +cheveu de la tête de l'homme! + + +IV + + +La princesse Marie trouva déjà au salon le prince Basile et son fils, +causant avec la petite princesse et Mlle Bourrienne. Elle s'avança +gauchement, en marchant pesamment sur ses talons. Les deux hommes et +Mlle Bourrienne se levèrent, et la petite princesse s'écria: «Voilà +Marie!» + +Son coup d'oeil les enveloppa tous distinctement. Elle vit se fondre en +un aimable sourire l'expression grave qui avait passé sur le visage du +prince Basile à sa vue; elle vit les yeux de sa belle-soeur suivre avec +curiosité sur la figure des visiteurs l'impression qu'elle produisait; +elle vit Mlle Bourrienne avec ses rubans et son joli visage, qui n'avait +jamais été aussi animé, tourné vers lui, mais elle ne le vit pas, _lui_! +Seulement, elle comprit instinctivement que quelque chose de grand, de +lumineux, de beau, s'approchait d'elle à son entrée. Le prince Basile +fut le premier à lui baiser la main; ses lèvres effleurèrent le front +chauve incliné sur elle[23], et, répondant à ses compliments, elle +l'assura qu'elle ne l'avait point oublié. Anatole survint, mais elle ne +pouvait le voir: elle sentit sa main emprisonnée dans une autre main +ferme et douce, et elle toucha à peine de ses lèvres un front blanc, +ombragé de beaux cheveux châtains. Relevant les yeux, elle fut frappée +de sa beauté. Il se tenait devant elle, un doigt passé dans la +boutonnière de son uniforme, la taille cambrée; il se balançait +légèrement sur un pied, et la regardait en silence, sans penser à elle. +Anatole n'avait pas la compréhension vive, il n'était pas éloquent, +mais en revanche il possédait ce calme si précieux dans le monde et +cette assurance que rien ne pouvait ébranler. Un homme timide, qui se +serait montré embarrassé de l'inconvenance de son silence à une première +entrevue, et qui aurait fait des efforts pour en sortir, aurait empiré +la situation, tandis qu'Anatole, qui ne s'en préoccupait guère, +continuait à examiner la coiffure de la princesse Marie, sans se presser +le moins du monde de sortir de son mutisme: + +«Je ne vous empêche pas de causer, avait-il l'air de dire, mais quant à +moi, je n'en ai nulle envie!» + +La conscience de sa supériorité donnait à ses rapports avec les femmes +une certaine nuance de dédain, qui avait le don d'éveiller en elles la +curiosité, la crainte, l'amour même. Il paraissait leur dire: + +«Je vous connais, croyez-moi! Pourquoi dissimuler?... vous ne demandez +pas mieux!» + +Peut-être ne le pensait-il pas, c'était même probable, car jamais il ne +se donnait la peine de réfléchir, mais il imposait cette conviction, et +la princesse Marie l'éprouva si bien, qu'elle s'empara aussitôt du +prince Basile, afin de faire comprendre à son fils qu'elle ne se +trouvait pas digne d'occuper son attention. La conversation était vive +et animée, grâce surtout au babillage de la petite princesse, qui +entr'ouvrait à plaisir ses lèvres pour montrer ses dents blanches. Elle +avait engagé avec le prince Basile une de ces causeries qui lui étaient +habituelles et qui pouvaient faire supposer qu'entre elle et son +interlocuteur il y avait un échange de souvenirs mutuels, d'anecdotes +connues d'eux seuls, tandis que ce n'était qu'un léger tissu de phrases +brillantes, qui ne supposait aucune intimité antérieure. + +Le prince Basile lui donnait la réplique, ainsi qu'Anatole, qu'elle +connaissait à peine. Mlle Bourrienne crut aussi de son devoir de faire +sa partie dans cet échange de souvenirs, étrangers pour elle, et la +princesse Marie se vit entraînée à y prendre gaiement part. + +«Nous pourrons au moins jouir de vous complètement, cher prince: ce +n'était pas ainsi aux soirées d'Annette, vous vous sauviez toujours... +cette chère Annette! + +--Vous n'allez pas au moins me parler politique, comme Annette? + +--Et notre table de thé? + +--Oh oui! + +--Pourquoi ne veniez-vous jamais chez Annette? demanda-t-elle à Anatole. +Ah! je le sais, allez, votre frère Hippolyte m'a raconté vos exploits!» +Et elle ajouta, en le menaçant de son joli doigt: «Je les connais, vos +exploits de Paris! + +--Et Hippolyte ne t'a pas raconté, demanda le prince Basile à son fils, +en saisissant la main de la petite princesse comme pour la retenir, il +ne t'a pas raconté comme il séchait sur pied pour cette charmante +princesse et comme elle le mettait à la porte.... Oh! c'est la perle des +femmes, princesse,» dit-il à la princesse Marie. + +Mlle Bourrienne, de son côté, au mot de «Paris», profita de l'occasion +pour jeter dans la conversation ses souvenirs personnels. + +Elle questionna Anatole sur son séjour à Paris: + +«Paris lui avait-il plu? + +Anatole, heureux de lui répondre, souriait en la regardant; ayant décidé +à l'avance dans son for intérieur qu'il ne s'ennuierait pas à +Lissy-Gory: + +«Elle n'est pas mal, pas mal du tout, cette demoiselle de compagnie, +disait-il à part lui; j'espère que l'autre la prendra avec elle quand +elle m'épousera...; la petite est, ma foi, gentille!» + +Le vieux prince s'habillait dans son cabinet sans se hâter: grognon et +pensif, il réfléchissait à ce qu'il devait faire. L'arrivée de ces +visiteurs le contrariait. + +«Que me veulent-ils, le prince Basile et son fils? Le père est un +hâbleur, un homme de rien, son fils doit être gentil! + +Leur arrivée le contrariait surtout parce qu'elle ramenait sur le tapis +une question qu'il s'efforçait toujours d'éloigner, en cherchant à se +tromper lui-même. Il s'était bien souvent demandé s'il se déciderait un +jour à se séparer de sa fille, mais jamais il ne se posait +catégoriquement cette question, sachant bien que, s'il y répondait en +toute justice, sa réponse serait contraire non seulement à ses +sentiments, mais encore à toutes ses habitudes. Son existence sans elle, +malgré le peu de cas qu'il paraissait en faire, lui semblait impossible: + +«Qu'a-t-elle besoin de se marier pour être malheureuse? Voilà Lise, qui +certainement n'aurait pu trouver un meilleur mari... est-elle contente +de son sort? Laide et gauche comme elle est, qui l'épousera pour elle? +On la prendra pour sa fortune, pour ses alliances! Ne serait-elle pas +beaucoup plus heureuse de rester fille?» + +Ainsi pensait le vieux prince, en s'habillant, et il se disait que +cette terrible alternative était à la veille d'une solution, car +l'intention évidente du prince Basile est de faire sa demande, sinon +aujourd'hui, à coup sûr demain. Sans doute le nom, la position dans le +monde, tout est convenable, mais est-il digne d'elle?... «C'est ce que +nous verrons! c'est ce que nous verrons,» ajouta-t-il tout haut. + +Et il se dirigea d'un pas ferme et décidé vers le salon. En entrant, il +embrassa d'un seul coup d'oeil tous les détails, et le changement de +toilette de la petite princesse, et les rubans de Mlle Bourrienne, et la +monstrueuse coiffure de sa fille, et son isolement et les sourires de +Bourrienne et d'Anatole: + +«Elle est attifée comme une sotte, pensa-t-il, et lui, qui n'a pas l'air +d'y prendre garde! + +--Bonjour, dit-il en s'approchant du prince Basile. Je suis content de +te voir. + +--L'amitié ne connaît pas les distances, répondit le prince Basile, en +parlant comme toujours d'un ton assuré et familier. Voici mon cadet, +aimez-le, je vous le recommande! + +--Beau garçon, beau garçon, dit le maître de la maison, en examinant +Anatole. Viens ici, embrasse-moi là.» + +Et il lui présenta sa joue. Anatole l'embrassa, en le regardant +curieusement, mais avec une tranquillité parfaite, dans l'attente d'une +de ces sorties originales et brusques dont son père lui avait parlé. + +Le vieux prince s'assit à sa place habituelle dans le coin du canapé, +et, après avoir offert un fauteuil au prince Basile, il l'entreprit sur +la politique et les nouvelles du jour; sans cesser de paraître l'écouter +avec attention, il ne perdait pas de vue sa fille. + +«Ah! c'est ce qu'on écrit de Potsdam.» + +Et, répétant les dernières paroles de son interlocuteur, il se leva et +s'approcha d'elle: + +«Est-ce pour les visiteurs que tu t'es ainsi parée? belle, très belle, +ma foi! une nouvelle coiffure à leur intention!... Eh bien, alors je te +défends, devant eux, de jamais te permettre à l'avenir de te pomponner +sans mon autorisation. + +--C'est moi, mon père, qui suis la coupable, dit la petite princesse en +s'interposant. + +--Vous avez, madame, tous les droits possibles de vous parer à votre +guise, lui répondit-il en lui faisant un profond salut, mais elle n'a +pas besoin de se défigurer: elle est assez laide comme cela!...» + +Et il se rassit à sa place, sans s'occuper davantage de la princesse +Marie, qui était prête à pleurer. + +«Je trouve au contraire que cette coiffure va fort bien à la princesse, +dit le prince Basile. + +--Eh bien, dis donc, mon jeune prince... comment t'appelle-t-on? Viens +ici, causons et faisons connaissance. + +--C'est maintenant que la farce va commencer, se dit Anatole en +s'asseyant à côté de lui. + +--Ainsi donc, mon bon, on vous a élevé à l'étranger? Ce n'est pas comme +nous, ton père et moi, auxquels un sacristain a enseigné à lire et à +écrire!... Eh bien, dites-moi, mon ami, vous servez dans la garde à +cheval à présent? ajouta-t-il en le regardant fixement de très près. + +--Non, j'ai passé dans l'armée, répondit Anatole, qui réprimait avec +peine une folle envie de rire. + +--Ah! ah! c'est parfait! C'est donc que vous voulez servir l'Empereur et +la patrie? On est à la guerre... un beau garçon comme cela doit servir, +doit servir... au service actif! + +--Non, prince, le régiment est déjà en marche, et moi j'y suis +attaché...--À quoi donc suis-je attaché, papa? dit-il en riant à son +père. + +--Il sert bien, ma foi: il demande à quoi il est attaché! ha! ha!» + +Et le vieux prince partit d'un éclat de rire, auquel Anatole fit écho, +quand tout à coup le premier s'arrêta tout court et fronça violemment +les sourcils: + +«Eh bien, va-t-en,» lui dit-il. + +Et Anatole alla rejoindre les dames. + +«Tu l'as fait élever à l'étranger, n'est-ce pas, prince Basile? + +--J'ai fait ce que j'ai pu, répondit le prince Basile, car l'éducation +que l'on donne là-bas est infiniment supérieure. + +--Oui, tout est changé aujourd'hui, tout est nouveau!... Beau garçon, +beau garçon! Allons chez moi.» + +À peine furent-ils arrivés dans son cabinet, que le prince Basile +s'empressa de lui faire part de ses désirs et de ses espérances. + +«Crois-tu donc que je la tienne enchaînée, et que je ne puisse pas m'en +séparer? Que se figurent-ils donc? s'écria-t-il avec colère; mais demain +si elle veut, cela m'est bien égal! Seulement je veux mieux connaître +mon gendre!... Tu connais mes principes: agis donc franchement. Je lui +demanderai demain devant toi si elle veut, et dans ce cas il restera; il +restera ici, je veux l'étudier!...» + +Et le vieux prince termina par son ébrouement habituel, en donnant à sa +voix cette même intonation aiguë qu'il avait eue en prenant congé de son +fils. + +«Je vous parlerai bien franchement,--dit le prince Basile, et il prit le +ton matois de l'homme convaincu qu'il est inutile de ruser avec un +auditeur trop clairvoyant,--car vous voyez au travers des gens. Anatole +n'est pas un génie, mais c'est un honnête et brave garçon, c'est un bon +fils. + +--Bien, bien, nous verrons!» + +À l'apparition d'Anatole, les trois femmes, qui vivaient solitaires, et +privées depuis longtemps de la société des hommes, sentirent, toutes les +trois également, que leur existence jusque-là avait été incomplète. La +faculté de penser, de sentir, d'observer, se trouva décuplée en une +seconde chez toutes les trois, et les ténèbres qui les enveloppaient +s'éclairèrent tout à coup d'une lumière inattendue et vivifiante. + +La princesse Marie ne pensait plus ni à sa figure ni à sa malencontreuse +coiffure, elle s'absorbait dans la contemplation de cet homme si beau et +si franc, qui pouvait devenir son mari. Il lui paraissait bon, +courageux, énergique, généreux; au moins en était-elle persuadée; mille +rêveries de bonheur domestique s'élevaient dans son imagination: elle +essayait de les chasser et de les cacher au fond de son coeur: + +«Ne suis-je pas trop froide? pensait-elle; si je garde cette réserve, +c'est parce que je me sens trop vivement attirée vers lui!... Il ne peut +pourtant pas deviner ce que je pense, et croire qu'il m'est +désagréable.» + +Et la princesse Marie faisait son possible pour être aimable, sans y +réussir. + +«La pauvre fille! elle est diablement laide!» pensait Anatole. + +Mlle Bourrienne avait aussi son petit lot de pensées éveillées en elle +par la présence d'Anatole. La jolie jeune fille, qui n'avait ni position +dans le monde, ni parents, ni amis, ni patrie, n'avait jamais songé +sérieusement à être toute sa vie la lectrice du vieux prince et l'amie +de la princesse Marie. Elle attendait depuis longtemps ce prince russe, +qui, du premier coup d'oeil, saurait apprécier sa supériorité sur ses +jeunes compatriotes, laides et mal fagotées, s'éprendrait d'elle et +l'enlèverait. Mlle Bourrienne s'était composée toute une petite +histoire, qu'elle tenait d'une de ses tantes et que son imagination se +complaisait à achever. C'était le roman d'une jeune fille séduite, que +sa pauvre mère accablait de reproches, et souvent elle se sentait émue +jusqu'aux larmes de ce récit fait à un séducteur imaginaire.... Ce +prince russe qui devait l'enlever était là.... Il lui déclarerait son +amour... elle mettrait en avant: «ma pauvre mère,» et il l'épouserait. +C'est ainsi que Mlle Bourrienne imposait, chapitre par chapitre, son +roman, tout en causant des merveilles de Paris. Elle n'avait aucun plan +préconçu, mais tout était classé à l'avance dans sa tête, et tous ces +éléments épars se groupaient autour d'Anatole, auquel elle voulait +plaire à tout prix. + +Quant à la petite princesse, comme un vieux cheval de bataille qui, +malgré son âge, dresse instinctivement l'oreille au son de la trompette, +elle se préparait à faire une charge à fond de coquetterie, sans y +mettre la moindre arrière-pensée, et sous la seule impulsion d'une +gaieté naïve et étourdie. Anatole avait l'habitude, lorsqu'il se +trouvait dans la société des femmes, de se poser en homme blasé et +fatigué de leurs avances; mais, en voyant l'impression qu'il produisait +sur celles-ci, il ne put s'empêcher d'éprouver une véritable +satisfaction d'amour-propre, d'autant plus qu'il sentait déjà naître +dans son coeur, pour la jolie et provocante Mlle Bourrienne, un de ces +accès de passion sans frein qui s'emparaient de lui avec une violence +irrésistible et l'entraînaient à commettre les actions les plus hardies +et les plus brutales. + +Après le thé, la société avait passé dans le salon voisin; la princesse +Marie fut priée de se mettre au piano. Anatole s'accouda sur +l'instrument à côté de Mlle Bourrienne, et ses yeux pétillants et rieurs +ne quittaient pas la princesse Marie, qui sentait avec une émotion de +joie douloureuse ce regard fixé sur elle. Sa sonate favorite la +transportait dans un monde de suaves harmonies intimes, dont la poésie +devenait plus forte, plus vibrante, sous l'influence de ce regard. Il +était dirigé sur elle, et cependant il ne s'adressait en réalité qu'au +petit pied de Mlle Bourrienne, qu'Anatole pressait doucement du sien. +Elle regardait aussi la princesse Marie, et dans ses beaux yeux +trahissait également une expression de joie émue et mêlée d'espérance. + +«Comme elle m'aime, pensait la princesse, comme je suis heureuse et quel +bonheur pour moi d'avoir une amie comme elle, et un mari comme lui!... +Mais sera-t-il jamais mon mari?» + +Le soir après le souper, quand on se sépara, Anatole baisa la main de la +princesse, qui trouva le courage de le regarder. Il baisa également la +main de la jeune Française: ce n'était pas assurément convenable, mais +il le fit avec son assurance habituelle. Elle rougit, tout effrayée, et +regarda la princesse Marie: + +«Quelle délicatesse, pensa cette dernière. Amélie craindrait-elle par +hasard ma jalousie? Croit-elle que je ne sais pas apprécier sa tendresse +si pure et son dévouement?» + +Et, s'approchant de Mlle Bourrienne, elle l'embrassa avec affection. +Anatole s'avança galamment vers la petite princesse pour lui baiser la +main: + +«Non, non! Quand votre père m'écrira que vous vous conduisez bien, je +vous donnerai ma main à baiser, pas avant. + +Et, le menaçant du doigt, elle sortit en souriant. + + +V + + +Chacun rentra chez soi, et, à part Anatole, qui s'endormit aussitôt, +personne ne ferma l'oeil de longtemps. + +«Sera-t-il vraiment mon mari, cet homme si beau, si bon, surtout si +bon!» pensait la princesse Marie. + +Et elle éprouvait une terreur qui n'était pas dans sa nature: elle +avait peur de se retourner, de bouger; il lui semblait que quelqu'un se +tenait là, dans ce coin sombre, derrière le paravent, et ce quelqu'un +était le diable, ce quelqu'un était cet homme au front blanc, aux +sourcils noirs, aux lèvres vermeilles! + +Elle appela sa femme de chambre, et la pria de passer la nuit auprès +d'elle. + +Mlle Bourrienne arpenta longtemps le jardin d'hiver, attendant vainement +aussi quelqu'un, souriant à quelqu'un, et s'émouvant parfois aux paroles +de sa «pauvre mère», qui lui reprochait sa chute. + +La petite princesse grondait sa femme de chambre: son lit était mal +fait: elle ne pouvait s'y coucher d'aucune façon; tout lui était lourd +et incommode... c'était son fardeau qui la gênait. Il la gênait d'autant +plus ce soir, que la présence d'Anatole l'avait reportée à une époque +où, vive et légère, elle n'avait aucun souci: assise, en camisole et en +bonnet de nuit, dans un fauteuil, pour la troisième fois elle faisait +refaire son lit et retourner les matelas par sa femme de chambre +endormie. + +«Je t'avais bien dit qu'il n'y avait que des creux et des bosses; tu +comprends bien que je n'aurais pas mieux demandé que de dormir? Ainsi ce +n'est pas ma faute,» disait-elle du ton boudeur d'un enfant qui va +pleurer. + +Le vieux prince ne dormait pas non plus. Tikhone, à travers son sommeil, +l'entendait marcher et s'ébrouer; il lui semblait que sa dignité avait +été offensée, et cette offense était d'autant plus vive, qu'elle ne se +rapportait pas à lui, mais à sa fille, à sa fille qu'il aimait plus que +lui-même. Il avait beau se dire qu'il prendrait son temps pour décider +quelle serait dans cette affaire la ligne de conduite à suivre, une +ligne de conduite selon la justice et l'équité, ses réflexions ne +faisaient que l'irriter davantage: + +«Elle a tout oublié pour le premier venu, tout, jusqu'à son père... et +la voilà qui court en haut, qui se coiffe et qui fait des grâces, et qui +ne ressemble plus à elle-même! Et la voilà enchantée d'abandonner son +père, et pourtant elle savait que je le remarquerais! Frr... frr... +frr.... Est-ce que je ne vois pas que cet imbécile ne regarde que la +Bourrienne?... Il faut que je la chasse! Et pas un brin de fierté pour +le comprendre; si elle n'en a pas pour elle, qu'elle en ait pour moi! Il +faudra lui montrer que ce bellâtre ne pense qu'à la Bourrienne. Pas de +fierté!... je le lui dirai!» + +Dire à sa fille qu'elle se faisait des illusions et qu'Anatole +s'occupait de la Française était, il le savait bien, le plus sûr moyen +de froisser son amour-propre. Sa cause serait gagnée; en d'autres +termes, son désir de garder sa fille serait satisfait. Cette idée le +calma, et il appela Tikhone pour se faire déshabiller. + +«C'est le diable qui les a envoyés,» se disait-il pendant que Tikhone +passait la chemise de nuit sur ce vieux corps parcheminé, dont la +poitrine était couverte d'une épaisse toison de poils gris. + +«Je ne les ai pas invités, et les voilà qui me dérangent mon existence, +et il me reste si peu de temps à vivre.... Au diable!» + +Tikhone était habitué à entendre le prince parler tout haut; aussi +reçut-il d'un visage impassible le coup d'oeil furibond qui émergeait de +la chemise. + +«Sont-ils couchés?» + +Tikhone, comme tous les valets de chambre bien appris, devinait +d'instinct la direction des pensées de son maître: + +«Ils se sont couchés et ont éteint leurs lumières, Excellence. + +--Bien nécessaire, bien nécessaire,» marmotta le vieux. + +Et, glissant ses pieds dans ses pantoufles, et endossant sa robe de +chambre, il alla s'étendre sur le divan qui lui servait de lit. + +Quoique peu de paroles eussent été échangées entre Anatole et Mlle +Bourrienne, ils s'étaient parfaitement compris; quant à la partie du +roman qui précédait l'apparition de «ma pauvre mère», ils sentaient +qu'ils avaient beaucoup de choses à se dire en secret; aussi, dès le +lendemain matin, cherchèrent-il les occasions d'un tête-à-tête, et ils +se rencontrèrent inopinément dans le jardin d'hiver, pendant que la +princesse Marie descendait, plus morte que vive, pour se rendre chez son +père à l'heure habituelle. Il lui semblait que non seulement chacun +savait que son sort allait se décider dans la journée, mais qu'elle-même +y était toute disposée. Elle lisait cela sur la figure de Tikhone, sur +celle du valet de chambre du prince Basile, qu'elle croisa dans le +corridor, portant de l'eau chaude à son maître, et qui lui fit un +profond salut. + +Le vieux prince, ce matin-là, se montra plein de bienveillance et +d'aménité pour sa fille; elle connaissait depuis longtemps cette façon +d'agir, qui n'empêchait pas ses mains sèches de se crisper de colère +contre elle pour un problème d'arithmétique qu'elle ne saisissait pas +assez vite, et qui le poussait à se lever, à s'éloigner d'elle et à +répéter à plusieurs reprises les mêmes paroles d'une voix sourde et +contenue. + +Il entama le sujet qui le préoccupait, sans la tutoyer: + +«On m'a fait une proposition qui vous concerne, lui dit-il en souriant +d'un sourire forcé; vous aurez probablement deviné que le prince Basile +n'a pas amené ici son élève (c'est ainsi qu'il appelait Anatole, sans +trop savoir pourquoi) pour mes beaux yeux; vous connaissez mes +principes: c'est pour cela que je vous parle en ce moment. + +--Comment dois-je vous comprendre, mon père? dit la princesse, pâlissant +et rougissant tour à tour. + +--Comment comprendre? s'écria le vieux en s'échauffant. Le prince Basile +te trouve à son goût comme belle-fille et il te fait la proposition au +nom de son élève: c'est clair! Comment comprendre? c'est à toi que je le +demande. + +--Je ne sais pas, mon père, ce que vous... murmura la princesse. + +--Moi, moi, je n'ai rien à y voir, laissez-moi donc de côté, ce n'est +pas moi qui me marie!... Que voulez-vous?... c'est là ce qu'il me serait +agréable d'apprendre?» + +La princesse devina que son père ne voyait pas ce mariage d'un bon oeil, +mais elle se dit aussitôt que c'était le moment ou jamais de décider de +son sort. Elle baissa les yeux pour ne pas voir ce regard qui lui ôtait +toute faculté de penser et devant lequel elle était habituée à plier: + +«Je ne désire qu'une chose: agir selon votre volonté, mais s'il m'était +permis d'exprimer mon désir.... + +--Parfait! s'écria le prince en l'interrompant: il te prendra avec la +dot et il y accrochera Mlle Bourrienne; c'est elle qui sera sa femme, et +toi...» + +Il s'arrêta en voyant l'impression que ses paroles produisaient sur sa +fille; elle baissait la tête, et elle était prête à fondre en larmes. + +«Voyons, voyons, je plaisante. Souviens-toi d'une chose, princesse, mes +principes reconnaissent à une jeune fille le droit de choisir. Tu es +libre, mais n'oublie pas que le bonheur de toute ta vie dépend du parti +que tu vas prendre... je ne parle pas de moi. + +--Mais je ne sais, mon père.... + +--Je n'en parle pas; quant à lui, il épousera qui on voudra; mais toi, +tu es libre: va dans ta chambre, réfléchis, et apporte-moi ta réponse +dans une heure; tu auras à te prononcer devant lui. Je sais bien, tu vas +prier, je ne t'en empêche pas; prie, tu ferais mieux de réfléchir +pourtant; va!... Oui ou non, oui ou non, oui ou non!» criait-il pendant +que sa fille s'éloignait chancelante, car son sort était décidé et +décidé pour son bonheur. + +Mais l'allusion de son père à Mlle Bourrienne était terrible; à la +supposer fausse, elle n'y pouvait penser de sang-froid. Elle retournait +chez elle par le jardin d'hiver, lorsque la voix si connue de Mlle +Bourrienne la tira de son trouble. Elle leva les yeux et vit à deux pas +d'elle Anatole qui embrassait la jeune Française, en lui parlant à +l'oreille. La figure d'Anatole exprimait les sentiments violents qui +l'agitaient, quand il se retourna vers la princesse, oubliant son bras +autour de la taille de la jolie fille. + +«Qui est là? Que me veut-on?» semblait-il dire. + +La princesse Marie s'était arrêtée pétrifiée, les regardant sans +comprendre. Mlle Bourrienne poussa un cri et s'enfuit. Anatole salua la +princesse avec un sourire fanfaron, et haussant les épaules, il se +dirigea vers la porte qui conduisait à son appartement. + +Une heure plus tard, Tikhone, qui avait été envoyé prévenir la princesse +Marie, lui annonça qu'on l'attendait, et que le prince Basile était là. +Il la trouva dans sa chambre, assise sur le canapé, passant doucement la +main sur les cheveux de Mlle Bourrienne, qui pleurait à chaudes larmes. +Les doux yeux de la princesse Marie, pleins d'une pitié tendre et +affectueuse, avaient retrouvé leur calme et leur lumineuse beauté. + +«Non, princesse, je suis perdue à jamais dans votre coeur. + +--Pourquoi donc? Je vous aime plus que jamais et je tâcherai de faire +tout mon possible..., répondit la princesse Marie avec un triste +sourire. Remettez-vous, mon amie, je vais aller trouver mon père.» + +Le prince Basile, assis les jambes croisées, et tenant une tabatière +dans sa main, simulait un profond attendrissement, qu'il paraissait +s'efforcer de cacher sous un rire ému. À l'entrée de la princesse Marie, +aspirant à la hâte une petite prise, il lui saisit les deux mains: + +«Ah! ma bonne, ma bonne, le sort de mon fils est entre vos mains. +Décidez, ma bonne, ma chère, ma douce Marie, que j'ai toujours aimée +comme ma fille.» + +Il se détourna, car une larme venait en effet de poindre dans ses yeux. + +«Frr.... Frr...! Au nom de son élève et fils, le prince te demande si tu +veux, oui ou non, devenir la femme du prince Anatole Kouraguine? Oui ou +non, dis-le, s'écria-t-il; je me réserve ensuite le droit de faire +connaître mon opinion... oui, mon opinion, rien que mon opinion, +ajouta-t-il en répondant au regard suppliant du prince Basile.... Eh +bien! oui ou non? + +--Mon désir, mon père, est de ne jamais vous quitter, de ne jamais +séparer mon existence de la vôtre. Je ne veux pas me marier, répondit la +princesse Marie, en adressant un regard résolu de ses beaux yeux au +prince Basile et à son père. + +--Folies, bêtises, bêtises, bêtises!» s'écria le vieux prince, en +attirant sa fille à lui, et en lui serrant la main avec une telle +violence, qu'elle cria de douleur. + +Le prince Basile se leva. + +«Ma chère Marie, c'est un moment que je n'oublierai jamais; mais +dites-moi, ne nous donnerez-vous pas un peu d'espérance? Ne pourra-t-il +toucher votre coeur si bon, si généreux? Je ne vous demande qu'un seul +mot: peut-être? + +--Prince, j'ai dit ce que mon coeur m'a dicté, je vous remercie de +l'honneur que vous m'avez fait, mais je ne serai jamais la femme de +votre fils! + +--Voilà qui est terminé, mon cher; très content de te voir, très +content. Retourne chez toi, princesse.... Très content, très content,» +répéta le vieux prince, en embrassant le prince Basile. + +«Je suis appelée à un autre bonheur, se disait la princesse Marie, je +serai heureuse en me dévouant et en faisant le bonheur d'autrui, et, +quoi qu'il m'en coûte, je n'abandonnerai pas la pauvre Amélie. Elle +l'aime si passionnément et s'en repent si amèrement. Je ferai tout pour +faciliter son mariage avec lui. S'il manque de fortune, je lui en +donnerai à elle, et je prierai mon père et André d'y consentir!... Je me +réjouirais tant de la voir sa femme, elle si triste, si seule, si +abandonnée!... Comme elle doit l'aimer pour s'être oubliée ainsi! Qui +sait? J'aurais peut-être agi de même!» + + +VI + + +La famille Rostow se trouvait depuis longtemps sans nouvelles de +Nicolas, lorsque dans le courant de l'hiver le comte reçut une lettre +sur l'adresse de laquelle il reconnut l'écriture de son fils. Il se +précipita aussitôt, en marchant sur la pointe des pieds afin de ne pas +être entendu, tout droit dans son cabinet, où il s'enferma pour la lire +tout à son aise. Anna Mikhaïlovna, qui avait eu connaissance de +l'arrivée de la lettre, car elle n'ignorait jamais rien de ce qui se +passait dans la maison alla, à pas discrets, retrouver le comte dans son +cabinet et l'y surprit pleurant et riant tout à la fois. + +«Mon bon ami? dit d'un ton interrogatif et mélancolique Anna +Mikhaïlovna, toute prête à prendre part à ce qui lui arrivait, et qui, +malgré l'heureuse tournure de ses affaires, continuait à demeurer chez +les Rostow. + +--De Nicolouchka... une lettre!... Il a été blessé, ma chère... blessé, +ce cher enfant... ma petite comtesse!... fait officier, ma chère... +grâce à Dieu!... Mais comment le lui dire?» balbutia le comte en +sanglotant. + +Anna Mikhaïlovna s'assit à ses côtés, essuya les larmes du comte qui +tombaient sur la lettre, la parcourut et, après s'être également essuyé +les yeux, calma l'agitation du comte, lui assurant que pendant le dîner +elle préparerait la comtesse, et que le soir, après le thé, on pourrait +lui annoncer la nouvelle. + +Elle tint en effet sa promesse, et pendant le repas elle ne cessa de +broder sur le thème de la guerre, demanda à deux reprises quand on avait +reçu la dernière lettre de Nicolas, quoiqu'elle le sût parfaitement, et +fit observer qu'on devait s'attendre, à tout moment, à avoir de ses +nouvelles, peut-être même avant que la journée fût passée. Chaque fois +qu'elle recommençait ses allusions, la comtesse l'examinait, ainsi que +son mari, avec inquiétude, et Anna Mikhaïlovna détournait adroitement la +conversation sur des sujets indifférents. Natacha, qui, de toute la +famille, saisissait le plus facilement la moindre nuance dans les +inflexions de la voix, le plus léger changement dans les traits et les +regards, avait aussitôt dressé les oreilles, devinant qu'il y avait +là-dessous un secret concernant son frère, entre son père et Anna +Mikhaïlovna, et que cette dernière y préparait sa mère. Malgré toute son +audace, connaissant la sensibilité de cette mère par rapport à son fils, +Natacha n'osa adresser aucune question; son inquiétude l'empêcha de +manger, elle ne faisait que se tourner et se retourner sur sa chaise, au +grand déplaisir de sa gouvernante. Aussitôt le dîner fini, elle se +précipita à la poursuite d'Anna Mikhaïlovna, qu'elle rattrapa dans le +salon; elle se suspendit à son cou de toute la force de son élan: +«Tante, bonne tante, qu'y a-t-il? + +--Rien, ma petite. + +--Chère petite âme de tante, je sais que vous savez quelque chose, et je +ne vous lâcherai pas.» + +Anna Mikhaïlovna secoua la tête. + +«Vous êtes une fine mouche, mon enfant! + +--Nicolas a écrit, pas vrai? s'écria Natacha, lisant une réponse +affirmative sur la figure de sa tante. + +--Chut! sois prudente; tu sais comme ta mère est impressionnable! + +--Je le serai, je vous le promets; dites-moi seulement ce qu'il y a? +Vous ne voulez pas me le raconter? eh bien, alors j'irai tout de suite +le lui dire!» + +Anna Mikhaïlovna la mit au courant en peu de mots, en lui réitérant +l'injonction de garder le silence. + +«Je vous donne ma parole d'honneur, dit Natacha en se signant, que je ne +le dirai à personne...» + +Et elle courut aussitôt rejoindre Sonia, à laquelle elle cria de loin, +avec une joie exubérante: + +«Nicolas est blessé! une lettre! + +--Nicolas!» dit Sonia en pâlissant subitement. + +À la vue de l'impression produite par ses paroles, Natacha comprit tout +à coup ce qui se mêlait de triste à cette joyeuse nouvelle. + +Elle se jeta sur Sonia et l'embrassa en pleurant: + +«Il n'a été qu'un peu blessé, il a été fait officier et il se porte +bien, car c'est lui-même qui écrit! + +--Quelles pleurnicheuses vous faites, vous autres femmes! dit Pétia en +faisant de grandes enjambées dans la chambre, d'un air décidé.--Eh bien, +moi, je suis content, très content, que mon frère se soit distingué! +Vous n'êtes que des pleurnicheuses, vous n'y comprenez rien!» + +Natacha sourit à travers ses larmes. + +«Et tu as lu la lettre? demanda Sonia. + +--Non, je ne l'ai pas lue, mais Anna Mikhaïlovna m'a dit que le mauvais +moment était passé et qu'il était officier. + +--Dieu soit loué, dit Sonia en faisant le signe de la croix, mais elle +t'aura peut-être trompée. Allons chez maman.» + +Pétia continuait sa promenade en silence. + +«Si j'avais été à la place de Nicolouchka, j'en aurais tué encore +davantage, de ces Français; ce sont des misérables; j'en aurais tué tant +et tant que j'en aurais fait une montagne, voilà! + +--Tais-toi donc, Pétia, tu es un imbécile! + +--Ce n'est pas moi qui suis un imbécile, c'est vous qui êtes des +sottes! Peut-on pleurer pour des bagatelles? + +--Tu te le rappelles? demanda Natacha après un moment de silence. + +--Si je me rappelle Nicolas? dit Sonia en souriant. + +--Mais non, Sonia... je veux dire... te le rappelles-tu bien... +clairement?... te rappelles-tu tout?... disait avec force gestes +Natacha, qui tâchait de donner à ses paroles une signification sérieuse. +Moi, je me rappelle Nicolas... très bien. Quant à Boris, je ne me +souviens plus de lui, mais là, pas du tout. + +--Comment! tu ne te souviens pas de Boris? demanda Sonia stupéfaite. + +--Ce n'est pas que je l'aie oublié,... je sais bien comment il est! +Quand je ferme les yeux, je vois Nicolas, mais Boris...» + +Et elle ferma les yeux. + +«Il n'y a plus rien, rien! + +--Ah! Natacha,» dit Sonia avec une exaltation sérieuse; elle la +regardait sans doute comme indigne d'entendre ce qu'elle allait lui +dire, ce qui ne l'empêcha pas d'accentuer malgré elle ses paroles avec +une conviction émue: «J'aime ton frère, et quoi qu'il nous arrive, à lui +ou à moi, je ne cesserai de l'aimer!» + +Natacha la regardait de ses yeux curieux: elle sentait que Sonia venait +de dire la vérité, que c'était de l'amour et qu'elle n'avait jamais +encore éprouvé rien de pareil; elle voyait, mais sans le comprendre, que +cela pouvait exister! + +«Lui écriras-tu?» + +Sonia réfléchit, car c'était une question qui la préoccupait depuis +longtemps. Comment lui écrirait-elle? Et d'abord fallait-il lui écrire? +Maintenant qu'il était un officier, et un héros blessé, le moment était +venu, croyait-elle, de se rappeler à son souvenir et de lui rappeler +ainsi l'engagement qu'il avait pris à son égard: + +«Je ne sais pas; s'il m'écrit, je lui écrirai, répondit-elle en +rougissant. + +--Et ça ne t'embarrassera pas? + +--Non. + +--Eh bien, moi, j'aurais honte d'écrire à Boris, et je ne lui écrirai +pas. + +--Et pourquoi en aurais-tu honte? + +--Je ne sais pas, mais j'en aurais honte. + +--Et moi, je sais pourquoi elle en aurait honte, dit Pétia, offensé de +l'apostrophe de sa soeur. C'est parce qu'elle s'est amourachée de ce +gros avec des lunettes (c'est ainsi que Pétia désignait son homonyme, le +nouveau comte Besoukhow), et maintenant c'est le tour du chanteur (il +faisait allusion à l'Italien, au nouveau maître de chant de Natacha).... +C'est pour cela qu'elle a honte! + +--Es-tu bête, Pétia! + +--Pas plus bête que vous, madame,» reprit le gamin de neuf ans du ton +d'un vieux brigadier. + +Cependant la comtesse s'était émue des réticences d'Anna Mikhaïlovna, +et, revenue chez elle, elle ne quittait pas, de ses yeux prêts à fondre +en larmes, la miniature de son fils. Anna Mikhaïlovna, tenant la lettre, +s'arrêta sur le seuil de la chambre: + +«N'entrez pas, disait-elle au vieux comte, qui la suivait... plus +tard...» + +Et elle referma la porte derrière elle. + +Le comte appliqua son oreille au trou de la serrure, et n'entendit tout +d'abord qu'un échange de propos indifférents, puis Anna Mikhaïlovna qui +faisait un long discours, puis un cri, un silence... et deux voix qui se +répondaient alternativement dans un joyeux duo. Anna Mikhaïlovna +introduisit le comte. Elle portait sur sa figure l'orgueilleuse +satisfaction d'un opérateur qui a mené à bonne fin une amputation +dangereuse, et qui désire voir le public apprécier le talent dont il +vient de faire preuve. + +«C'est fait!» dit-elle au comte, pendant que la comtesse, tenant d'une +main le portrait et de l'autre la lettre, les baisait tour à tour. Elle +tendit les mains à son mari, embrassa sa tête chauve, par-dessus +laquelle elle envoya un nouveau regard à la lettre et au portrait, et le +repoussa doucement, pour approcher encore une fois la lettre et le +portrait de ses lèvres. Véra, Natacha, Sonia, Pétia entrèrent au même +moment, et on leur lut la lettre de Nicolas, dans laquelle il décrivait, +en quelques lignes, la campagne, les deux batailles auxquelles il avait +pris part, son avancement, et qui finissait par ces mots: «Je baise les +mains à maman, et à papa, en demandant leur bénédiction, et j'embrasse +Véra, Natacha et Pétia.» Il envoyait aussi ses compliments à M. +Schelling, à Mme Shoss, sa vieille bonne, et suppliait sa mère de +vouloir bien donner de sa part un baiser à sa chère Sonia, à laquelle il +pensait toujours autant, et qu'il aimait toujours. Sonia à ces mots +devint pourpre, et ses yeux se remplirent de larmes. Ne pouvant soutenir +les regards dirigés sur elle, elle se sauva dans la grande salle, en fit +le tour, pirouetta sur ses talons comme une toupie, et, toute rayonnante +de plaisir, elle fit le ballon avec sa robe, et s'accroupit sur le +plancher. La comtesse pleurait. + +«Il n'y a pas de quoi pleurer, maman, dit Véra. Il faut se réjouir au +contraire!» + +C'était juste, et cependant le comte, la comtesse, Natacha, tous la +regardèrent d'un air de reproche: + +«De qui donc tient-elle?» se demanda la comtesse. + +La lettre du fils bien-aimé fut lue et relue une centaine de fois, et +ceux qui désiraient en entendre le contenu devaient se rendre chez la +comtesse, car elle ne s'en dessaisissait pas. Lorsque la comtesse en +faisait la lecture aux gouverneurs, aux gouvernantes, à Mitenka, aux +connaissances de la maison, c'était chaque fois pour elle une nouvelle +jouissance, et chaque fois elle découvrait de nouvelles qualités à son +Nicolas chéri. C'était si étrange en effet pour elle de se dire que ce +fils qu'elle avait porté dans son sein, il y avait vingt ans, que ce +fils à propos duquel elle se disputait avec son mari qui le gâtait, que +cet enfant qu'elle croyait entendre bégayer «maman»... était là-bas, +loin d'elle, dans un pays étranger, qu'il s'y conduisait en brave +soldat, qu'il y remplissait sans mentor son devoir d'homme de coeur! +L'expérience de tous les jours, qui nous montre le chemin parcouru +insensiblement par les enfants, depuis le berceau jusqu'à l'âge d'homme, +n'avait jamais existé pour elle. Chaque pas de son fils vers la virilité +lui paraissait aussi merveilleux que s'il eût été le premier exemple +d'un semblable développement. + +«Quel style, quelles jolies descriptions! Et quelle âme! Et sur +lui-même, rien... aucun détail! Il parle d'un certain Denissow, et je +suis sûre qu'il aura montré plus de courage qu'eux tous. Quel coeur! Je +le disais toujours lorsqu'il était petit, toujours!» + +Pendant une semaine on ne s'occupa que de faire des brouillons, et +d'écrire, et de recopier la lettre que toute la maison envoyait à +Nicolouchka. Sous la surveillance de la comtesse et du comte, on +préparait l'argent et les effets nécessaires à l'équipement du nouvel +officier, Anna Mikhaïlovna, en femme pratique, avait su ménager à son +fils une protection dans l'armée, et se faciliter avec lui des moyens de +correspondre, en envoyant ses lettres au grand-duc Constantin, +commandant de la garde. Les Rostow, de leur côté, supposaient qu'on +adressant leurs lettres «à la garde russe, à l'étranger», c'était +parfaitement clair et précis, et que, si les lettres arrivaient jusqu'au +grand-duc commandant de la garde, il n'y avait aucune raison pour +qu'elles n'arrivassent pas également au régiment de Pavlograd, qui +devait se trouver dans le voisinage. Il fut pourtant décidé qu'on +enverrait le tout à Boris par le courrier du grand-duc, et que Boris +serait chargé de le transmettre à leur fils. Père, mère, Sonia et les +enfants, tous avaient écrit, et le vieux comte avait joint au paquet six +mille roubles pour l'équipement. + + +VII + + +Le 12 novembre, l'armée de Koutouzow, campée aux alentours d'Olmütz, se +préparait à être passée en revue par les deux empereurs de Russie et +d'Autriche. La garde, qui venait d'arriver, bivouaquait à quinze verstes +de là, pour paraître le lendemain matin à dix heures sur le champ de +manoeuvres. + +Nicolas Rostow avait reçu ce même jour un billet de Boris. Boris lui +annonçait que le régiment d'Ismaïlovsky s'arrêtait à quelques verstes, +et qu'il l'attendait pour lui remettre la lettre et l'argent. La +nécessité de ce dernier envoi se faisait vivement sentir, car, après la +campagne, et pendant le séjour à Olmütz, Nicolas avait été exposé à +toutes les tentations imaginables, grâce aux cantines bien fournies des +vivandiers, et grâce aussi aux juifs autrichiens, qui pullulaient dans +le camp. Ce n'était dans le régiment de Pavlograd que banquets sur +banquets pour fêter les récompenses reçues; puis des courses sans fin à +la ville, où une certaine Caroline la Hongroise avait ouvert un +restaurant, dont le service était fait par des femmes. Rostow avait fêté +tout dernièrement son avancement, avait acheté Bédouin, le cheval de +Denissow, et se trouvait endetté jusqu'au cou envers ses camarades et le +Vivandier. Après avoir dîné avec des amis, il se mit en quête de son +camarade d'enfance, dans le bivouac de la garde. Il n'avait pas encore +eu le temps de s'équiper, et portait toujours sa veste râpée de junker, +ornée de la croix de soldat, un pantalon à fond de cuir et le ceinturon +avec l'épée d'officier; son cheval était un cheval cosaque acheté +d'occasion, et son shako bosselé était posé de côté, d'un air tapageur. +En s'approchant du régiment d'Ismaïlovsky, il ne pensait dans sa joie +qu'à émerveiller Boris et ses camarades de la garde par son air de +hussard aguerri qui n'en est pas à sa première campagne. + +La garde avait exécuté une promenade plutôt qu'une marche, en faisant +parade de sa belle tenue et de son élégance. Les havresacs étaient +transportés dans des charrettes, et, à chacune de leurs courtes étapes, +les officiers trouvaient des dîners excellents, préparés par les +autorités de l'endroit. Les régiments entraient dans les villes et en +sortaient musique en tête, et pendant toute la marche, ce dont la garde +était très fière, les soldats, obéissant à l'ordre du grand-duc, +marchaient au pas et les officiers suivaient à leur rang. Depuis leur +départ, Boris n'avait pas quitté Berg, qui était devenu chef de +compagnie, et qui, par son exactitude au service, avait su gagner la +confiance de ses chefs, et arranger fort avantageusement ses petites +affaires. Boris avait eu soin de faire bon nombre de connaissances, qui +pouvaient lui devenir très utiles dans un moment donné, entre autres +celle du prince André Bolkonsky, à qui il avait apporté une lettre de +Pierre, et il espérait être attaché, par sa protection, à l'état-major +du général en chef. Berg et Boris, tous deux tirés à quatre épingles, et +complètement reposés de leur dernière étape, jouaient aux échecs sur une +table ronde, dans le logement propre et soigné qui leur avait été +assigné; le long tuyau de la pipe de Berg se prélassait entre ses +jambes, pendant que Boris, de ses blanches mains, mettait les pièces en +piles, sans perdre de vue la figure de son partenaire, absorbé comme +toujours par son occupation du moment: + +«Eh bien, comment en sortirez-vous? + +--Nous allons voir!» + +La porte s'ouvrit à ce moment. + +«Le voilà enfin! s'écria Rostow.... Ah! et Berg est aussi là? + +--Petits enfants, allez faire dodo,» ajouta-t-il en fredonnant une +chanson de sa vieille bonne, qui avait toujours le don de les faire +pouffer de rire, Boris et lui. + +«Dieu de Dieu, que tu es changé!» + +Boris se leva pour aller à la rencontre de son ami, sans oublier +toutefois d'arrêter dans leur chute les différentes pièces du jeu; il +allait l'embrasser, lorsque Rostow fit un mouvement de côté. Avec cet +instinct naturel à la jeunesse, qui ne songe qu'à s'écarter des sentiers +battus, Rostow cherchait constamment à exprimer ses sentiments d'une +façon neuve et originale, et à ne se conformer en rien aux habitudes +reçues. Il n'avait d'autre désir que de faire quelque chose +d'extraordinaire, ne fût-ce que de pincer son ami, et surtout d'éviter +l'accolade habituelle. Boris au contraire déposa tout tranquillement et +affectueusement sur ses joues les trois baisers de rigueur. + +Six mois à peine s'étaient écoulés depuis leur séparation, et en se +retrouvant ainsi au moment où ils faisaient leurs premiers pas dans la +vie, ils furent frappés de l'énorme changement qui était survenu en eux, +et qui résultait évidemment du milieu dans lequel ils s'étaient +développés. + +«Ah! vous autres, maudits frotteurs de parquets, qui rentrez d'une +promenade, coquets et pimpants, tandis que nous, pauvres pécheurs de +l'armée...» disait Rostow, qui, avec sa jeune voix de baryton et ses +mouvements accentués, cherchait à se donner la désinvolture d'un +militaire de l'armée, par opposition avec l'élégance de la garde, en +montrant son pantalon couvert de boue. + +L'hôtesse allemande passa en ce moment la tête par la porte. + +«Est-elle jolie? dit Rostow, en clignant de l'oeil. + +--Ne crie donc pas si fort! Tu les effrayes, lui dit Boris. Sais-tu bien +que je ne t'attendais pas sitôt, car ce n'est qu'hier soir que j'ai +remis mon billet à Bolkonsky, un aide de camp que je connais. Je +n'espérais pas qu'il te le ferait parvenir aussi vite.... Eh bien, +comment vas-tu? Tu as reçu le baptême du feu?» + +Rostow, sans répondre, joua avec la croix de soldat de Saint-Georges qui +était suspendue aux brandebourgs de son uniforme et, indiquant son bras +en écharpe: + +«Comme tu vois! + +--Ah! ah! dit Boris en souriant, nous aussi, mon cher, nous avons fait +une campagne charmante. Son Altesse Impériale suivait le régiment, et +nous avions toutes nos aises. En Pologne, des réceptions, des dîners, +des bals à n'en plus finir.... Le césarévitch est très bienveillant pour +tous les officiers!» + +Et ils se racontèrent mutuellement toutes les différentes phases de +leur existences: l'un, la vie de bivouac, l'autre les avantages de sa +position dans la garde avec de hautes protections. + +«Oh! la garde! dit Rostow. Donne-moi du vin.» + +Boris fit une grimace, mais, tirant sa bourse de dessous ses oreillers +bien blancs, il fit apporter du vin. + +«À propos, voici ton argent et la lettre.» + +Rostow jeta l'argent sur le canapé, et saisit la lettre en mettant ses +deux coudes sur la table pour la lire commodément. La présence de Berg +le gênait; se sentant regardé fixement par lui, il se fit aussitôt un +écran de sa lettre. + +«On ne vous a pas ménagé l'argent! dit Berg, en contemplant le gros sac +enfoncé dans le canapé, et nous autres, nous tirons le diable par la +queue, avec notre solde. + +--Écoutez, mon cher, la première fois que vous recevrez une lettre de +chez vous et que vous aurez mille questions à faire à votre ami, je vous +assure que je m'en irai tout de suite pour vous laisser toute liberté: +ainsi donc, disparaissez bien vite... et allez-vous-en au diable! +s'écria-t-il en le faisant pivoter et en le regardant amicalement pour +adoucir la vivacité par trop franche de ses paroles. Ne m'en veuillez +pas, n'est-ce pas, je vous traite en vieille connaissance! + +--Mais je vous en prie, comte, je le comprends parfaitement, dit Berg de +sa voix enrouée. + +--Allez chez les maîtres de la maison: ils vous ont invité,» ajouta +Boris. + +Berg passa une redingote sans tache, releva ses cheveux par devant à la +façon de l'empereur Alexandre, et, convaincu de l'effet irrésistible +produit par sa toilette, il sortit avec un sourire de satisfaction sur +les lèvres. + +«Ah! quel animal je suis! dit Rostow, en lisant sa lettre. + +--Pourquoi? + +--Un véritable animal de ne pas leur avoir écrit une seconde fois... ils +se sont tellement effrayés! Eh bien, as-tu envoyé Gavrilo chercher du +vin? Bravo! nous allons nous en donner!» + +Parmi les missives de ses parents il y avait une lettre de +recommandation pour le prince Bagration. La vieille comtesse, d'après le +conseil d'Anna Mikhaïlovna, l'avait obtenue d'une de ses connaissances, +et elle demandait à son fils de la porter au plus tôt à son +destinataire, afin d'en tirer profit. + +«Quelle folie! j'en ai bien besoin! dit Rostow, en jetant la lettre sur +la table. + +--Pourquoi l'as-tu jetée? + +--C'est une lettre de recommandation, je m'en moque pas mal. + +--Comment, tu t'en moques pas mal? mais elle te sera nécessaire. + +--Je n'ai besoin de rien; ce n'est pas moi qui irai mendier une place +d'aide de camp! + +--Pourquoi donc? + +--C'est un service de domestique. + +--Ah! tu es toujours le même, à ce que je vois, dit Boris. + +--Et toi, toujours le même diplomate; mais il ne s'agit pas de cela... +que deviens-tu? dit Rostow. + +--Comme tu le vois, jusqu'à présent tout va bien, mais je t'avoue que +mon but est d'être attaché comme aide de camp, et de ne pas rester dans +les rangs. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'une fois qu'on est entré dans la carrière militaire, il faut +tâcher de la faire aussi brillante que possible. + +--Ah! c'est comme cela!» + +Et il attacha des regards fixes sur son ami, en s'efforçant, mais en +vain, de pénétrer le fond de sa pensée. + +Le vieux Gavrilo entra avec le vin demandé. + +«Il faudrait envoyer chercher Alphonse Carlovitch, il boirait avec toi à +ma place. + +--Si tu veux; comment est-il ce Tudesque? demanda Rostow d'un air +méprisant. + +--C'est un excellent homme, très honnête et très agréable.» + +Rostow examina de nouveau Boris et soupira. Berg une fois revenu, la +conversation des trois officiers devint plus vive, autour de la +bouteille de vin. Ceux de la garde mettaient Rostow au courant des +plaisirs qu'ils rencontraient sur leur marche, des réceptions qu'on leur +avait faites en Russie, en Pologne et à l'étranger. Ils citaient les +mots et les anecdotes de leur chef le grand-duc, à propos de sa bonté +et de la violence de son caractère. Berg, qui, selon son habitude, se +taisait toujours lorsque le sujet ne le touchait pas directement, +raconta complaisamment comment en Galicie il avait eu l'honneur de +causer avec Son Altesse Impériale, comment le grand-duc s'était plaint à +lui de l'irrégularité de leur marche, et comment, s'approchant un jour +en colère de la compagnie, il en avait appelé le chef «Arnaute»! C'était +l'expression favorite du césarévitch, dans ses accès d'emportement. + +«Vous ne me croirez pas, comte, mais j'étais si sûr de mon bon droit, +que je n'éprouvai pas la moindre frayeur; sans me vanter, je vous +avouerai que je connais aussi bien les ordres du jour et nos règlements, +que «Notre Père qui êtes aux cieux». Aussi n'y a-t-il jamais de fautes +de discipline à reprocher ma compagnie, et je comparus devant lui avec +une conscience tranquille...» + +À ces mots, le narrateur se leva pour montrer comment il s'était avancé, +en faisant le salut militaire. Il aurait été difficile de voir une +figure témoignant à la fois plus de respect et de contentement de +soi-même. + +«Il écume, poursuivit-il, m'envoie à tous les diables, et m'accable +d'»Arnaute» et de «Sibérie»! Je me garde bien de répondre. «Es-tu muet?» +s'écrie-t-il. Je continue à me taire.... Eh bien! comte, qu'en +dites-vous? Le lendemain, dans l'ordre du jour, pas un mot à propos de +cette scène! Voilà ce que c'est que de ne pas perdre la tête! Oui, +comte, c'est ainsi, répéta-t-il, en allumant sa pipe et en lançant en +l'air des anneaux de fumée. + +--Je vous en félicite,» dit Rostow. + +Mais Boris, devinant ses intentions moqueuses à l'endroit de Berg, +détourna adroitement la conversation en priant son ami de leur dire +quand et comment il avait été blessé. Rien ne pouvait être plus agréable +à Rostow, qui commença son récit; s'animant de plus en plus, il se mit à +raconter l'affaire de Schöngraben, non pas comme elle s'était passée, +mais comme il aurait souhaité qu'elle se fût passée c'est-à-dire +embellie par sa féconde imagination. Rostow aimait sans doute la vérité, +et tenait à s'y confirmer; cependant il s'en éloigna malgré lui, +imperceptiblement. Un exposé exact et prosaïque aurait été mal reçu par +ses camarades, qui, ayant, comme lui, entendu plus d'une fois décrire +des batailles, et s'en étant fait une idée précise, n'auraient ajouté +aucune foi à ses paroles, et peut-être même l'auraient accusé de ne pas +avoir saisi l'ensemble de ce qui s'était passé sous ses yeux. Comment +leur raconter tout simplement qu'il était parti au galop, que, tombé de +cheval, il s'était foulé le poignet et enfui à toutes jambes devant un +Français? Se borner ainsi à la pure vérité aurait demandé un grand +effort de sa part. Lâchant la bride à sa fantaisie, il leur narra +comment, au milieu du feu, une folle ardeur s'étant emparée de lui, il +avait tout oublié, s'était précipité comme la tempête sur un carré, y +sabrant de droite et de gauche, comment enfin il était tombé +d'épuisement..., etc., etc. + +«Tu ne peux te figurer, ajouta-t-il, l'étrange et terrible fureur qui +s'empare de vous pendant la mêlée!» + +Comme il prononçait cette belle péroraison, le prince Bolkonsky entra +dans la chambre. Le prince André, qui était flatté de voir les jeunes +gens s'adresser à lui, aimait à les protéger. Boris lui avait plu, et il +ne demandait pas mieux que de lui rendre service. Envoyé chez le +césarévitch par Koutouzow avec des papiers, il était venu en passant. À +la vue du hussard d'armée, échauffé par le récit de ses exploits (il ne +pouvait souffrir les individus de cette espèce), il fronça le sourcil, +sourit affectueusement à Boris et, s'inclinant légèrement, s'assit sur +le canapé. Rien ne pouvait lui être plus désagréable que de tomber dans +une société déplaisante pour lui. Rostow, devinant sa pensée, rougit +jusqu'au blanc des yeux: malgré son indifférence et son dédain pour +l'opinion de ces messieurs de l'état-major, il se sentit gêné par le ton +cassant et moqueur du prince André; remarquant aussi que Boris semblait +avoir honte de lui, il finit par se taire. Ce dernier demanda s'il y +avait des nouvelles et si l'on pouvait sans indiscrétion connaître les +dispositions futures. + +«On va probablement marcher en avant,» dit Bolkonsky, qui tenait à ne +pas se compromettre devant des étrangers. + +Berg profita de l'occasion pour s'informer, avec sa politesse +habituelle, si la ration de fourrage ne serait pas doublée pour les +chefs de compagnie de l'armée. Le prince André lui répondit, avec un +sourire, qu'il n'était pas juge de questions d'État aussi graves. + +«J'ai un mot à vous dire concernant votre affaire, dit-il à Boris, mais +nous en causerons plus tard. Venez chez moi après la revue, nous ferons +tout ce qu'il sera possible de faire...» + +Et s'adressant à Rostow, dont il ne semblait pas remarquer l'air confus +et passablement irrité: + +«Vous racontiez l'affaire de Schöngraben? Vous étiez là? + +--J'étais là!» répondit Rostow d'un ton agressif. + +Bolkonsky, trouvant l'occasion toute naturelle de s'amuser de sa +mauvaise humeur, lui dit: + +«Oui, on invente pas mal d'histoires sur cet engagement! + +--Oui, oui, on invente des histoires! dit Rostow en jetant tour à tour +sur Boris et sur Bolkonsky un regard devenu furieux; oui, il y a +beaucoup d'histoires, mais nos relations, les relations de ceux qui ont +été exposés au feu de l'ennemi, celles-là ont du poids, et un poids +d'une bien autre valeur que celles de ces élégants de l'état-major, qui +reçoivent des récompenses sans rien faire.... + +--Selon vous, je suis de ceux-là?» reprit avec sang-froid et en souriant +doucement le prince André. + +Un singulier mélange d'impatience et de respect pour le calme du +maintien de Bolkonsky agitait Rostow. + +«Je ne dis pas cela pour vous, je ne vous connais pas, et n'ai pas, je +l'avoue, le désir de vous connaître davantage. Je le dis pour tous ceux +des états-majors en général. + +--Et moi, dit le prince André, en l'interrompant d'une voix mesurée et +tranquille, je vois que vous voulez m'offenser, ce qui serait par trop +facile si vous vous manquiez de respect à vous-même; mais vous +reconnaîtrez sans doute aussi que l'heure et le lieu sont mal choisis +pour l'essayer. Nous sommes tous à la veille d'un duel sérieux et +important, et ce n'est pas la faute de Droubetzkoï, votre ami d'enfance, +si ma figure a le malheur de vous déplaire. Du reste, ajouta-t-il en se +levant, vous connaissez mon nom et vous savez où me trouver; n'oubliez +pas que je ne me considère pas le moins du monde comme offensé, et, +comme je suis plus âgé que vous, je me permets de vous conseiller de ne +donner aucune suite à votre mauvaise humeur. Ainsi donc, Boris, à +vendredi après la revue, je vous attendrai...» + +Et le prince André sortit en les saluant. + +Rostow ahuri ne retrouva pas son aplomb. Il s'en voulait mortellement de +n'avoir rien trouvé à répondre, et, s'étant fait amener son cheval, il +prit congé de Boris assez sèchement. + +«Fallait-il aller provoquer cet aide de camp poseur, ou laisser tomber +l'affaire dans l'eau?» + +Cette question le tourmenta tout le long de la route. Tantôt il se +représentait le plaisir qu'il éprouverait à voir la frayeur de ce petit +homme orgueilleux, tantôt il se surprenait avec étonnement à désirer, +avec une ardeur qu'il n'avait jamais ressentie, l'amitié de cet aide de +camp qu'il détestait. + + +VIII + + +Le lendemain de l'entrevue de Boris et de Rostow, les troupes +autrichiennes et russes, au nombre de 80 000 hommes, y compris celles +qui arrivaient de Russie et celles qui avaient fait la campagne, furent +passées en revue par l'empereur Alexandre, accompagné du césarévitch, et +l'empereur François, suivi d'un archiduc. Dès l'aube du jour, les +troupes, dans leur tenue de parade, s'alignaient sur la plaine devant la +forteresse. Une masse mouvante, aux drapeaux flottants, s'arrêtait au +commandement des officiers, se divisait et se formait en détachements, +se laissant dépasser par un autre flot bariolé d'uniformes différents. +Plus loin, c'était la cavalerie, habillée de bleu, de vert, de rouge, +avec ses musiciens aux uniformes brodés, qui s'avançait au pas cadencé +des chevaux noirs, gris et alezans; puis venait l'artillerie, qui, au +bruit d'airain de ses canons reluisants et tressautant sur leurs affûts, +se déroulait comme un serpent, entre la cavalerie, et l'infanterie, pour +se rendre à la place qui lui était réservée, en répandant sur son +passage l'odeur des mèches allumées. Les généraux en grande tenue, +chamarrés de décorations, collets relevés, et la taille serrée, les +officiers élégants et parés, les soldats aux visages rasés de frais, aux +fourniments brillants, les chevaux bien étrillés, à la robe miroitante +comme le satin, à la crinière bien peignée, tous comprenaient qu'il +allait se passer quelque chose de grave et de solennel. Du général au +soldat, chacun se sentait un grain de sable dans cette mer vivante, mais +avait conscience en même temps de sa force comme partie de ce grand +tout. + +Après maints efforts, à dix heures, tout fut prêt. L'armée était placée +sur trois rangs: la cavalerie en premier, l'artillerie ensuite et +l'infanterie en dernier. + +Entre chaque arme différente il y avait un large espace. Chacune de ces +trois parties se détachait vivement sur les deux autres. L'armée de +Koutouzow, dont le premier rang de droite était occupé par le régiment +de Pavlograd, puis les nouveaux régiments de l'armée et de la garde +arrivés de Russie, puis l'armée autrichienne, tous, rivalisant de bonne +tenue, étaient sur la même ligne et sous le même commandement. + +Tout à coup un murmure, semblable à celui du vent bruissant dans le +feuillage, parcourut les rangs: + +«Ils arrivent! Ils arrivent!» s'écrièrent quelques voix. + +Et la dernière inquiétude de l'attente se répandit comme une traînée de +poudre. + +Un groupe s'était en effet montré dans le lointain. Au même moment, un +léger souffle traversant le calme de l'air agita les flammes des lances +et les drapeaux, dont les plis s'enroulaient autour des hampes. Il +semblait que ce frissonnement témoignât de la joie de l'armée à +l'approche des souverains: + +«Silence!» cria une voix. + +Puis, ainsi que le chant des coqs se répondant aux premières lueurs de +l'aurore, le mot fut répété sur différents points, et tout se tut. + +On n'entendit plus, dans ce calme profond, que le pas des chevaux qui +approchaient: les trompettes du 1er régiment sonnèrent une fanfare, dont +les sons entraînants paraissaient sortir de ces milliers de poitrines +joyeusement émues à l'arrivée des empereurs. À peine la musique +avait-elle cessé, que la voix jeune et douce de l'empereur Alexandre +prononça distinctement ces mots: + +«Bonjour, mes enfants!» + +Et le 1er régiment fit éclater un hourra si retentissant et si prolongé, +que chacun de ces hommes tressaillit à la pensée du nombre et de la +puissance de la masse dont il faisait partie. + +Rostow, placé au premier rang dans l'armée de Koutouzow, la première sur +le passage de l'empereur, éprouva, comme tous les autres, ce sentiment +général d'oubli de soi-même, d'orgueilleuse conscience de sa force et +d'attraction passionnée vers le héros de cette solennité. + +Il se disait qu'à une parole de cet homme toute cette masse et lui-même, +infime atome, se précipiteraient dans le feu et dans l'eau, tout prêts à +commettre des crimes ou des actions héroïques, et il se sentait frémir +et presque défaillir à la vue de celui qui personnifiait cette parole. + +Les cris de hourra! hourra! retentissaient de tous côtés, et les +régiments, l'un après l'autre, sortant de leur immobilité et de leur +silence de mort, étaient évoqués à la vie, lorsque l'Empereur passait +devant eux, et le recevaient au son des fanfares, en poussant des +hourras qui se confondaient avec les hourras précédents en une clameur +assourdissante. + +Au milieu de ces lignes noires, immobiles, qui semblaient pétrifiées +sous leurs larges shakos, des centaines de cavaliers caracolaient dans +une élégante symétrie. C'était la suite des deux Empereurs, sur qui +était, concentrée toute l'attention contenue et émue de ces 80 000 +hommes. + +Le jeune et bel Empereur, en uniforme de garde à cheval, le tricorne +posé de côté, avec son visage agréable, sa voix douce et bien timbrée, +attirait surtout les regards. + +Rostow, qui était placé non loin des trompettes, suivait de sa vue +perçante l'approche de son souverain, et, lorsqu'il en eut distingué à +vingt pas les traits rayonnants de beauté, de jeunesse et de bonheur, il +se sentit pris d'un élan irrésistible de tendresse et d'enthousiasme: +tout dans l'extérieur du souverain le ravissait. + +Arrêté en face du régiment de Pavlograd, le jeune Empereur, s'adressant +à l'Empereur d'Autriche, prononça en français quelques paroles et +sourit. + +Rostow sourit aussi, et sentit que son amour ne faisait que croître; il +aurait voulu lui en donner une preuve, et l'impossibilité de le faire le +rendait tout malheureux. L'Empereur appela le chef de régiment. + +«Mon Dieu! que serait-ce s'il s'adressait à moi! j'en mourrais de joie! + +--Messieurs, dit l'Empereur en s'adressant aux officiers (et Rostow crut +entendre une voix du ciel), je vous remercie de tout mon coeur. Vous +avez mérité les drapeaux de Saint-Georges et vous vous en montrerez +dignes! + +--Rien que mourir, mourir pour lui!» se disait Rostow. + +À ce moment éclatèrent de formidables hourras, auxquels se joignit +Rostow, de toute la force de ses poumons, pour mieux témoigner, au +risque de se briser la poitrine, du degré de son enthousiasme. + +L'Empereur resta quelques instants indécis. + +«Comment peut-il être indécis?» se dit Rostow. + +Mais cette indécision lui parut aussi majestueuse et aussi pleine de +charme que tout ce que faisait l'Empereur, qui, ayant touché, du bout de +sa botte étroite, comme on les portait alors, sa belle jument bai brun, +rassembla les rênes de sa main gantée de blanc, et s'éloigna, suivi du +flot de ses aides de camp, pour aller s'arrêter, de plus en plus loin, +devant les autres régiments; et l'on ne voyait plus à la fin que le +plumet blanc de son tricorne ondulant au-dessus de la foule. + +Rostow avait remarqué Bolkonsky parmi les officiers de la suite. Il se +rappela la dispute de la veille, et se demanda s'il fallait, oui ou non, +le provoquer: «Non certainement, se dit-il.... Peut-on penser à cela à +présent? Que signifient nos querelles et nos offenses, quand nos coeurs +débordent d'amour, de dévouement et d'exaltation? J'aime tout le monde +et je pardonne à tous!» + +Lorsque l'Empereur eut passé devant tous les régiments, ils défilèrent à +leur tour. Rostow, monté sur Bédouin, qu'il avait tout nouvellement +acheté à Denissow, passa le dernier de son escadron, seul et bien en +vue. + +Excellent cavalier, il éperonna vivement son cheval et le mit au grand +trot. Abaissant sur son poitrail sa bouche écumante, la queue élégamment +arquée, fendant l'air, rasant la terre, jetant haut et avec grâce ses +jambes fines, Bédouin semblait sentir, lui aussi, que le regard de +l'Empereur était fixé sur lui. + +Le cavalier, de son côté, les jambes en arrière, la figure rayonnante et +inquiète, le buste correctement redressé, ne faisait qu'un avec son +cheval, et ils passèrent tous deux devant l'Empereur, dans toute leur +beauté. + +«Bravo les hussards de Pavlograd! dit l'Empereur. + +--Mon Dieu, que je serais heureux s'il voulait me dire là tout de suite +de me jeter dans le feu!» pensa Rostow. + +La revue terminée, les officiers nouvellement arrivés et ceux de +Koutouzow se formèrent en groupes et s'entretinrent des récompenses, des +Autrichiens et de leurs uniformes, de Bonaparte et de sa situation +critique, surtout lorsque le corps d'Essen les aurait rejoints et que la +Prusse se serait franchement alliée à la Russie. + +Mais c'était la personne même de l'empereur Alexandre qui faisait le +fond de toutes les conversations: on se répétait chacun de ses mots, de +ses mouvements, et l'enthousiasme allait toujours croissant. + +On ne désirait qu'une chose: marcher à l'ennemi sous son commandement, +car avec lui on était sûr de la victoire, et, après la revue, +l'assurance de vaincre était plus forte qu'après deux victoires +remportées. + + +IX + + +Le lendemain de la revue, Boris, ayant mis son plus bel uniforme, se +rendit à Olmütz accompagné des voeux de Berg, pour profiter des bonnes +dispositions de Bolkonsky. Une petite place bien commode, celle d'aide +de camp près d'un personnage haut placé, était tout ce qu'il lui +fallait. + +«C'est bon pour Rostow, se disait-il, à qui son père envoie six mille +roubles à la fois, de faire le dédaigneux et de traiter cela de service +de laquais; mais moi, qui n'ai rien que ma tête, il faut que je me +pousse dans la carrière, et que je profite de toutes les occasions +favorables. + +Le prince André n'était point à Olmütz ce jour-là. Mais l'aspect de la +ville, animée par la présence du quartier général, du corps +diplomatique, des deux empereurs, avec leur suite, leurs cours et leurs +familiers, ne fit qu'augmenter en lui le désir de pénétrer dans ces +hautes sphères. + +Bien qu'il fût dans la garde, il n'y connaissait personne. Tout ce +monde chamarré de cordons et de décorations, aux plumets multicolores, +parcourant les rues avec de beaux attelages, aussi bien militaire que +civil, lui paraissait à une telle hauteur au-dessus de lui, petit +officier, qu'il ne voulait ni ne pouvait assurément soupçonner même son +existence. Dans la maison occupée par le général en chef Koutouzow, et +où il était allé chercher Bolkonsky, l'accueil qu'il reçut des aides de +camp et des domestiques semblait destiné à lui faire comprendre qu'ils +avaient par-dessus la tête des flâneurs comme lui. Cependant le +lendemain, qui était le 15 du mois, il renouvela sa tentative. Le prince +André était chez lui, et l'on fit entrer Boris dans une grande salle; +c'était une ancienne salle de bal, où l'on avait entassé cinq lits, des +meubles de toute espèce, tables, chaises, plus un piano. Un aide de camp +en robe de chambre persane écrivait à côté de la porte d'entrée. Un +second, le gros et beau Nesvitsky, étendu sur son lit, les bras passés +sous la tête en guise d'oreiller, riait avec un officier assis à ses +pieds. Le troisième jouait une valse viennoise. Le quatrième, à moitié +couché sur l'instrument, la lui fredonnait. Bolkonsky n'y était pas. +Personne ne changea d'attitude à la vue de Boris, sauf l'aide de camp en +robe de chambre, qui lui répondit d'un air de mauvaise humeur que +Bolkonsky était de service, et qu'il le trouverait dans le salon +d'audience, la porte à gauche dans le corridor. Boris le remercia, s'y +rendit et y vit effectivement une dizaine d'officiers et de généraux. + +Au moment où il entrait, le prince André, avec cette politesse fatiguée +qui dissimule l'ennui, mais que le devoir impose, écoutait un général +russe décoré, d'un certain âge et rouge de figure, qui, planté sur la +pointe des pieds, lui exposait son affaire de cet air craintif habituel +au soldat: + +«Très bien, ayez l'obligeance d'attendre,» répondit-il au général, avec +cet accent français qu'il affectait en parlant russe, lorsqu'il voulait +être dédaigneux. + +Ayant aperçu Boris, et sans plus s'occuper du pétitionnaire, qui courait +après lui en réitérant sa demande et en assurant qu'il n'avait pas fini, +le prince André vint à lui et le salua amicalement. À ce changement à +vue, Boris comprit ce qu'il avait soupçonné tout d'abord, c'est qu'en +dehors de la discipline et de la subordination, telles qu'elles sont +écrites dans le code militaire, et telles qu'on les pratiquait au +régiment, il y en avait une autre bien plus essentielle, qui forçait ce +général à la figure enluminée à attendre patiemment le bon plaisir du +capitaine André, du moment que celui-ci préférait causer avec le +sous-lieutenant prince Boris Droubetzkoï. Il se promit de se guider à +l'avenir d'après ce dernier code et non d'après celui qui était en +vigueur. Grâce aux lettres de recommandation dont on l'avait pourvu, il +se sentait placé cent fois plus haut que ce général, qui, une fois dans +les rangs, pouvait l'écraser, lui simple sous-lieutenant de la garde. + +«Je regrette de vous avoir manqué hier, dit le prince André en lui +serrant la main. J'ai couru toute la journée avec des Allemands. J'ai +été avec Weirother faire une inspection et étudier la dislocation des +troupes, et vous savez que, lorsque les Allemands se piquent +d'exactitude, on n'en finit plus.» + +Boris sourit et fit semblant de comprendre ce qui devait être connu de +tout le monde. C'était pourtant la première fois qu'il entendait le nom +de Weirother et le mot de «dislocation». + +«Ainsi donc, mon cher, vous voulez devenir aide de camp? + +--Oui, répondit Boris en rougissant malgré lui, je désirerais le +demander au général en chef; le prince Kouraguine lui en aura sans doute +écrit. Je le désirerais surtout parce que je doute que la garde voie le +feu, ajouta-t-il enchanté de trouver ce prétexte plausible à sa requête. + +--Bien, bien, nous en causerons, dit le prince André; aussitôt mon +rapport présenté au sujet de ce monsieur, je serai à vous.» + +Pendant son absence, le général, qui comprenait autrement que Boris les +avantages de la discipline sous-entendue, jeta un regard furieux sur cet +impudent sous-lieutenant qui l'avait empêché de raconter en détail son +affaire; ce dernier en fut un peu décontenancé, et attendit avec +impatience le retour du prince André, qui l'emmena aussitôt dans la +grande salle aux cinq lits. + +«Voici, mon cher, mes conclusions: vous présenter au général en chef est +parfaitement inutile; il vous dira mille amabilités, vous engagera à +dîner chez lui... (Ce ne serait pourtant pas trop mal par rapport à +cette autre discipline, se dit Boris en lui-même...) et il ne fera rien +de plus, car on formerait bientôt tout un bataillon de nous autres aides +de camp et officiers d'ordonnance. Je vous propose autre chose, d'autant +mieux que Koutouzow et son état-major n'ont plus la même importance. +Dans ce moment, tout est concentré dans la personne de l'Empereur; ainsi +donc, nous irons voir le général aide de camp prince Dolgoroukow, un de +mes bons amis, un excellent homme, à qui j'ai parlé de vous; peut-être +trouvera-t-il moyen de vous placer auprès de lui, ou bien même plus +haut, plus près du soleil.» + +Le prince André, toujours prêt à guider un jeune homme et à lui rendre +sa carrière plus facile, s'acquittait de ce devoir avec un plaisir tout +particulier, et, sous le couvert de cette protection accordée à autrui +et qu'il n'aurait jamais acceptée pour lui-même, il gravitait autour de +cette sphère qui l'attirait malgré lui, et de laquelle rayonnait le +succès. + +La soirée était déjà assez avancée, lorsqu'ils franchirent le seuil du +palais occupé par les deux empereurs et leurs cours. + +Leurs Majestés avaient assisté ce même jour à un conseil de guerre, +auquel avaient également pris part tous les membres du Hofkriegsrath. On +y avait décidé, contre l'avis des vieux militaires, tels que Koutouzow +et le prince Schwarzenberg, qu'on reprendrait l'offensive et qu'on +livrerait bataille à Bonaparte. Au moment où le prince André se mettait +en quête du prince Dolgoroukow, il aperçut encore, sur les différents +visages qu'il rencontrait, la trace de cette victoire remportée par le +parti des jeunes dans le conseil de guerre. Les voix des temporiseurs +qui conseillaient d'attendre avaient été si bien étouffées par leurs +adversaires, et leurs arguments renversés par des preuves si +infaillibles à l'appui des avantages de l'offensive, que la future +bataille et la victoire qui devait en être la conséquence incontestable +appartenaient pour ainsi dire déjà au passé plutôt qu'à l'avenir. Les +forces considérables de Napoléon (excédant à coup sûr les nôtres) +étaient massées sur un seul point. Nos troupes, excitées par la présence +des empereurs, ne demandaient qu'à se battre; le point stratégique sur +lequel elles auraient à agir était connu dans ses moindres détails du +général Weirother, qui devait servir de guide aux deux armées. Par une +heureuse coïncidence, l'armée autrichienne ayant manoeuvré l'année +précédente sur ce terrain, il fut tracé sur les cartes avec une +exactitude mathématique; l'inaction de Napoléon faisait naturellement +croire qu'il s'était affaibli. + +Le prince Dolgoroukow, l'un des plus chauds défenseurs du plan +d'attaque, venait de rentrer du conseil, ému, épuisé, mais fier de son +triomphe, lorsque le prince André, auquel il serra aimablement la main, +lui présenta son protégé. Incapable de contenir plus longtemps les +pensées qui l'agitaient en ce moment, et ne faisant guère attention à +Boris: + +«Eh bien, mon cher, dit-il en français, en s'adressant au prince André, +nous l'avons remportée, la victoire! Dieu veuille seulement que celle +qui s'ensuivra soit aussi brillante! Et je vous avoue, mon cher, que je +reconnais mes torts envers les Autrichiens, et surtout envers Weirother. +Quelle minutie! Quelle connaissance des lieux! Quelle prévoyance de +toutes les conditions, de toutes les éventualités, des moindres détails! +On ne saurait décidément imaginer un ensemble aussi avantageux que celui +de notre situation actuelle. La réunion de la scrupuleuse exactitude +autrichienne avec la bravoure russe, que faut-il de plus? + +--L'attaque est donc décidée? + +--Oui, mon cher, et Bonaparte me paraît avoir perdu la tête! L'Empereur +a reçu une lettre de lui aujourd'hui...» + +Et Dolgoroukow sourit d'une manière significative. + +«Oui-da! que lui écrit-il donc? + +--Mais que peut-il lui écrire? Traderidera... etc., rien que pour gagner +du temps. Il tombera entre nos mains, soyez-en sûr! Mais le plus +amusant, et il sourit avec une bonhomie pleine de malice, c'est qu'on ne +savait comment lui adresser la réponse. Ne pouvant l'adresser au consul, +il va de soi qu'on ne pouvait l'adresser à l'Empereur; il ne restait +plus que le général Bonaparte, c'était au moins mon avis. + +--Mais, lui dit Bolkonsky, il me semble qu'entre ne pas le reconnaître +Empereur et l'appeler général il y a une différence. + +--Certainement, et c'était là la difficulté, continua vivement +Dolgoroukow. Aussi Bilibine, qui est fort intelligent, proposa l'adresse +suivante: «À l'usurpateur et à l'ennemi du genre humain.» + +--Rien que cela? + +--En tout cas, Bilibine a sérieusement tourné la difficulté, en homme +d'esprit qu'il est.... + +--Comment? + +--Au chef du gouvernement français!--C'est bien, n'est-ce pas. + +--Très bien, mais ça lui déplaira fort, dit Bolkonsky. + +--Oh! sans aucun doute! Mon frère, qui le connaît, ayant plus d'une fois +dîné chez cet Empereur à Paris, me racontait qu'il n'avait jamais vu de +plus fin et de plus rusé diplomate: l'habileté française jointe à +l'astuce italienne! Vous connaissez sans doute toutes les histoires du +comte Markow, le seul qui ait su se conduire avec lui. Connaissez-vous +celle du mouchoir? elle est ravissante! Et ce bavard de Dolgoroukow, +s'adressant tantôt à Boris, tantôt au prince André, leur raconta comment +Bonaparte, voulant éprouver notre ambassadeur, avait laissé tomber son +mouchoir à ses pieds, et, dans l'attente de le lui voir ramasser, +s'était arrêté devant lui; comment Markow, laissant aussitôt tomber le +sien tout à côté, le ramassa sans toucher à l'autre. + +--Charmant, dit Bolkonsky; mais deux mots, mon prince: je viens en +solliciteur pour ce jeune homme...» + +Un aide de camp qui venait chercher Dolgoroukow de la part de l'Empereur +ne donna pas au prince André le temps de finir sa phrase. + +«Oh! quel ennui, dit le prince Dolgoroukow, en se levant à la hâte et en +serrant la main aux deux jeunes gens. Je ferai tout ce qui me sera +possible, tout ce qui dépendra de moi, pour vous et ce charmant jeune +homme. Mais ce sera pour une autre fois! Vous voyez...» ajouta-t-il en +serrant de nouveau la main de Boris avec une familiarité bienveillante +et légère. + +Boris était tout ému du voisinage de cette personnalité puissante, ému +aussi de se trouver en contact avec un des ressorts qui mettaient en +mouvement ces énormes masses, dont lui, dans son régiment, ne se sentait +qu'une petite, soumise et infime parcelle. Ils traversèrent le corridor +à la suite du prince Dolgoroukow, et au moment où celui-ci entrait dans +les appartements de l'Empereur, il en sortit un homme en habit civil, de +haute taille, à figure intelligente, et dont la mâchoire proéminente, +loin d'enlaidir les traits, y ajoutait au contraire beaucoup de vivacité +et de mobilité. Il salua en passant Dolgoroukow comme un intime, et jeta +un regard fixe et froid sur le prince André, vers lequel il s'avança +avec la certitude que l'autre le saluerait et se rangerait pour le +laisser passer; mais le prince André ne fit ni l'un ni l'autre; la +figure de l'inconnu exprima l'irritation, et, se détournant, il longea +l'autre côté du corridor. + +«Qui est-ce? demanda Boris. + +--Un des hommes les plus remarquables et les plus antipathiques, à mon +avis. C'est le ministre des affaires étrangères, le prince Adam +Czartorisky.... Ce sont ces hommes-là, dit le prince André avec un +soupir qu'il ne put réprimer, qui décident du sort des nations!» + +Les troupes se mirent en marche le lendemain, et Boris, n'ayant revu ni +Bolkonsky ni Dolgoroukow, pendant le temps qui s'écoula jusqu'à la +bataille d'Austerlitz, fut laissé dans son régiment. + + +X + + +Le 16, à l'aube, l'escadron de Denissow, faisant partie du détachement +du prince Bagration, quitta sa dernière étape pour gagner le champ de +bataille, à la suite des autres colonnes; mais, à la distance d'une +verste, il reçut l'ordre de s'arrêter. Rostow vit défiler devant lui les +cosaques, le 1er et le 2ème escadron de hussards, quelques bataillons +d'infanterie et de l'artillerie, les généraux prince Bagration, +Dolgoroukow et leurs aides de camp. La lutte intérieure qu'il avait +soutenue pour vaincre la terreur qui s'emparait de lui au moment de +l'engagement, tous ses beaux rêves sur la façon dont il s'y +distinguerait à l'avenir, s'évanouissaient en fumée, car son escadron +fut laissé dans la réserve, et la journée s'écoula triste et ennuyeuse. +À neuf heures du matin, il entendit au loin une fusillade, des cris, des +hourras, il vit ramener quelques blessés et enfin, au milieu d'une +centaine de cosaques, tout un détachement de cavalerie française; si +l'engagement, comme on le voyait, avait été court, il s'était du moins +terminé à notre avantage; officiers et soldats parlaient d'une brillante +victoire, de la prise de Vischau et d'un escadron français fait +prisonnier. Le temps était pur, un beau soleil réchauffait l'air après +la légère gelée de la nuit, et le radieux éclat d'une belle journée +d'automne, en harmonie avec la joie et l'expression du triomphe, se +reflétait sur les traits des soldats, des officiers, des généraux et des +aides de camp qui se croisaient en tous sens. Après avoir souffert +l'angoisse inévitable qui précède une affaire, pour passer ensuite cette +joyeuse journée dans l'inaction, Rostow ressentait une vive impatience. + +«Rostow, viens ici, noyons notre chagrin! lui cria Denissow, qui, assis +sur le bord de la route, avait un flacon d'eau-de-vie et quelques +victuailles à côté de lui, et était entouré d'officiers qui partageaient +ses provisions. + +--Encore un qu'on amène! dit l'un d'eux, en désignant un dragon français +qui marchait entre deux cosaques, dont l'un menait par la bride la belle +et forte monture du prisonnier. + +--Vends-moi le cheval, cria Denissow au cosaque. + +--Volontiers, Votre Noblesse.» + +Les officiers se levèrent et entourèrent le cosaque et le prisonnier. +Ce dernier était un jeune Alsacien, qui parlait français avec un accent +allemand des plus prononcés. Il était rouge d'émotion; ayant entendu +parler sa langue, il s'adressait à chacun d'eux alternativement, en leur +expliquant qu'il n'avait pas été pris par sa faute, que c'était le +caporal qui en était cause, qu'il l'avait envoyé chercher des housses, +quoiqu'il l'assurât que les Russes étaient déjà là, et à chaque phrase +il ajoutait: + +«Qu'on ne fasse pas de mal à mon petit cheval.» + +Et il le caressait. Il avait l'air de ne pas se rendre bien compte de ce +qu'il disait: tantôt il s'excusait d'avoir été fait prisonnier, tantôt +il faisait parade de sa ponctualité à remplir ses devoirs de soldat, +comme s'il était encore en présence de ses chefs. C'était pour notre +arrière-garde un spécimen exact des armées françaises, que nous +connaissions encore si peu. + +Les cosaques échangèrent son cheval contre deux pièces d'or, et Rostow, +qui pour le moment se trouvait le plus riche des officiers, en devint +propriétaire. + +«Mais qu'on ne fasse pas de mal à mon petit cheval,» lui répéta +l'Alsacien. + +Rostow le rassura et lui donna un peu d'argent. + +«Allez! allez! dit le cosaque, en prenant le prisonnier français par la +main pour le faire avancer. + +--L'Empereur! l'Empereur! cria-t-on tout à coup autour d'eux. Tous +s'agitèrent, se dispersèrent, se placèrent à leur poste, et Rostow, +voyant venir de loin quelques cavaliers avec des plumets blancs, gagna +prestement sa place et se mit en selle. Toute sa mauvaise humeur, tout +son ennui, toute pensée personnelle s'effacèrent à l'instant de son +esprit; devant le sentiment de joie ineffable qui le pénétrait tout +entier, à l'approche de son souverain. C'était pour lui une compensation +complète à la déception du matin; exalté, comme un amoureux qui a obtenu +le rendez-vous désiré, il n'osait se retourner, et devinait son arrivée, +non au bruit des chevaux, mais à l'intensité de l'émotion qui +s'épanouissait en lui et qui éclairait et illuminait tout ce qui +l'entourait. Cependant le «soleil» arrivait plus près, plus près.... +Rostow se sentait comme enveloppé des rayons de sa douce et majestueuse +lumière..., et il entendit cette voix si bienveillante, si calme, si +imposante et si naturelle à la fois, qui résonna au milieu d'un silence +de mort: + +«Les hussards de Pavlograd? demanda l'Empereur. + +--La réserve, Sire!» répondit une voix humaine, après la voix divine qui +avait parlé. + +L'Empereur s'arrêta devant Rostow. La beauté de sa figure, plus +frappante encore dans ce moment que le jour de la revue, brillait +d'entrain et de jeunesse, et cet air d'innocente jeunesse, tout +rayonnant de la vivacité de l'adolescence, n'enlevait rien à la sereine +majesté de ses traits. En parcourant des yeux l'escadron, son regard +rencontra l'espace d'une seconde celui de Rostow. Avait-il compris ce +qui bouillonnait dans l'âme de ce dernier? Rostow en était convaincu, +car il avait senti passer sur lui le doux chatoiement de ses beaux yeux +bleus. + +Relevant les sourcils, l'Empereur éperonna brusquement son cheval et +s'élança au galop en avant. + +Le jeune souverain n'avait pu se refuser le plaisir d'assister à +l'engagement, malgré tous les avis contraires de ses conseillers, et, +s'étant séparé à midi de la troisième colonne qu'il suivait, il allait +rejoindre l'avant-garde, lorsqu'au moment où il atteignait les hussards, +plusieurs aides de camp lui apportèrent la nouvelle de l'heureuse issue +de l'affaire. + +Cette bataille, qui ne consistait, par le fait, qu'en la prise d'un +escadron français, lui fut représentée comme une grande victoire, si +bien que l'Empereur et même l'armée, avant que la fumée se fût dissipée, +étaient persuadés que les Français avaient été vaincus, et obligés de +battre en retraite. Peu d'instants après le départ de l'Empereur, la +division du régiment de Pavlograd reçut l'ordre d'avancer, et Rostow +eut encore une fois le bonheur d'apercevoir l'Empereur dans la petite +ville de Vischau. Quelques blessés et quelques tués qu'on n'avait pas eu +le temps d'enlever y gisaient encore sur la place où la fusillade avait +été la plus chaude. L'Empereur, accompagné de sa suite civile et +militaire, monté sur un cheval alezan, se penchait de côté, portant d'un +geste plein de grâce une lorgnette d'or à ses yeux, et regardait un +soldat étendu à ses pieds, sans casque et la tête ensanglantée. L'aspect +de ce blessé, horrible à voir, si près de l'Empereur, fut désagréable à +Rostow; il s'aperçut de la contraction de son visage et du frissonnement +qui parcourait tout son être; il vit son pied presser nerveusement le +flanc de sa monture, qui, bien dressée, conservait une immobilité +complète. Un aide de camp descendit de cheval pour soulever le blessé, +qui poussa un gémissement, et il le posa sur un brancard. + +«Doucement, doucement; ne peut-on pas faire cela plus doucement?» dit +l'Empereur, avec un accent de compassion qui prouvait que sa souffrance +était plus vive que celle du mourant. + +Il s'éloigna, et Rostow, qui avait remarqué ses yeux humides de larmes, +l'entendit dire en français à Czartorisky: + +«Quelle terrible chose que la guerre!» + +L'avant-garde établie en avant de Vischau, en vue de l'ennemi, qui ce +jour-là cédait le terrain sans la moindre résistance, avait reçu les +remerciements de l'Empereur, la promesse de récompenses et une double +ration d'eau-de-vie pour les hommes. Les grands feux du bivouac +pétillaient encore plus gaiement que la veille, et les chants des +soldats remplissaient l'air. Denissow fêtait son avancement au rang de +major, et Rostow, légèrement gris à la fin du souper, proposa de porter +la santé de Sa Majesté, non pas la santé officielle de l'Empereur comme +souverain, mais la santé de l'Empereur comme homme plein de coeur et de +charme.... + +«Buvons à sa santé, s'écria-t-il, et à la prochaine victoire!... Si nous +nous sommes bien battus, si nous n'avons pas reculé à Schöngraben devant +les Français, que sera-ce maintenant que nous l'avons, lui, à notre +tête? Nous mourrons avec bonheur pour lui, n'est-ce pas, messieurs? Je +ne m'exprime peut-être pas bien, mais je le sens et vous aussi! À la +santé de l'empereur Alexandre 1er! Hourra! + +--Hourra!» répondirent en choeur les officiers. + +Et le vieux Kirstein criait avec autant d'enthousiasme que l'officier de +vingt ans. + +Leurs verres vidés et brisés, Kirstein en remplit d'autres, et, +s'avançant en manches de chemise, un verre à la main, vers les soldats +groupés autour du feu, il leva le verre au-dessus de sa tête, pendant +que la flamme éclairait de ses rouges reflets sa pose triomphale, ses +grandes moustaches grises, et sa poitrine blanche, que sa chemise +entr'ouverte laissait à découvert. + +«Enfants, à la santé de notre Empereur et à la victoire sur l'ennemi!» +s'écria-t-il de sa voix basse et vibrante. + +Ses hommes l'entourèrent en lui répondant par de bruyantes acclamations. + +En se séparant à la nuit, Denissow frappa sur l'épaule de son favori +Rostow: + +«Pas moyen de s'amouracher, hein? alors on s'est épris de l'Empereur! + +--Denissow, ne plaisante pas là-dessus, c'est un sentiment trop élevé, +trop sublime! + +--Oui, oui, mon jeune ami, je suis de ton avis, je le partage et je +l'approuve!--Non, tu ne le comprends pas!» + +Et Rostow alla se promener au milieu des feux, qui s'éteignaient peu à +peu, en rêvant au bonheur de mourir, sans songer à sa vie, de mourir +simplement sous les yeux de l'Empereur; il se sentait en effet +transporté d'enthousiasme pour lui, pour la gloire des armes russes et +pour le triomphe du lendemain. Du reste, il n'était pas le seul à penser +ainsi: les neuf dixièmes des soldats éprouvaient, quoique à un moindre +degré, ces sensations enivrantes, pendant les heures mémorables qui +précédèrent la journée d'Austerlitz. + + +XI + + +L'Empereur séjourna le lendemain à Vischau. Son premier médecin Willier +ayant été appelé par lui plusieurs fois, la nouvelle d'une indisposition +de l'Empereur s'était répandue dans le quartier général, et dans son +entourage intime on disait qu'il n'avait ni appétit ni sommeil. On +attribuait cet état à la violente impression qu'avait produite sur son +âme sensible la vue des morts et des blessés. + +Le 17, de grand matin, un officier français, protégé par le drapeau +parlementaire, et demandant une audience de l'Empereur lui-même, fut +amené des avant-postes. Cet officier était Savary. L'empereur venait de +s'endormir. Savary dut attendre; à midi, il fut introduit, et une heure +après il repartit avec le prince Dolgoroukow. + +Il avait, disait-on, mission de proposer à l'empereur Alexandre une +entrevue avec Napoléon. À la grande joie de toute l'armée, cette +entrevue fut refusée, et le prince Dolgoroukow, le vainqueur de Vischau, +fut envoyé avec Savary pour entrer en pourparlers avec Napoléon, dans le +cas où, contre toute attente, ces pourparlers auraient la paix pour +objet. + +Dolgoroukow, de retour le même soir, resta longtemps en tête-à-tête avec +l'Empereur. + +Le 18 et le 19 novembre, les troupes firent encore deux étapes, pendant +que les avant-postes ennemis ne cessaient de se replier, après avoir +échangé quelques coups de fusil avec les nôtres. Dans l'après-midi du +19, un mouvement inaccoutumé d'allées et venues eut lieu dans les hautes +sphères de l'armée, et se continua jusqu'au lendemain matin, 20 +novembre, date de la mémorable bataille d'Austerlitz. + +Jusqu'à l'après-midi du 19, l'agitation inusitée, les conversations +animées, les courses des aides de camp, n'avaient pas dépassé les +limites du quartier général des empereurs, mais elles ne tardèrent pas à +gagner l'état-major de Koutouzow, et bientôt après les états-majors des +chefs de division. Dans la soirée, les ordres portés par les aides de +camp avaient mis en mouvement toutes les parties de l'armée, et pendant +la nuit du 19 au 20 cette énorme masse de 80 000 hommes se souleva en +bloc, s'ébranla et se mit en marche avec un sourd roulement. + +Le mouvement, concentré le matin dans le quartier général des Empereurs, +en se répandant de proche en proche, avait atteint et tiré de leur +immobilité jusqu'aux derniers ressorts de cette immense machine +militaire, comparable au mécanisme si compliqué d'une grande horloge. +L'impulsion une fois donnée, nul ne saurait plus l'arrêter: la grande +roue motrice, en accélérant rapidement sa rotation, entraîne à sa suite +toutes les autres: lancées à fond de train, sans avoir idée du but à +atteindre, les roues s'engrènent, les essieux crient, les poids +gémissent, les figurines défilent, et les aiguilles, se mouvant +lentement, marquent l'heure, résultat final obtenu par la même impulsion +donnée à ces milliers d'engrenages, qui semblaient destinés à ne jamais +sortir de leur immobilité! C'est ainsi que les désirs, les humiliations, +les souffrances, les élans d'orgueil, de terreur, d'enthousiasme, la +somme entière des sensations éprouvées par 160 000 Russes et Français +eurent comme résultat final, marqué par l'aiguille sur le cadran de +l'histoire de l'humanité, la grande bataille d'Austerlitz, la bataille +des trois Empereurs! + +Le prince André était de service ce jour-là, et n'avait pas quitté le +général en chef Koutouzow, qui, arrivé à six heures du soir au quartier +général des deux Empereurs, après avoir eu une courte audience de Sa +Majesté, se rendit chez le grand maréchal de la cour, comte Tolstoï. + +Bolkonsky, ayant remarqué l'air contrarié et mécontent de Koutouzow, en +profita pour entrer chez Dolgoroukow, et lui demander les détails sur ce +qui se passait; il avait cru s'apercevoir également qu'on en voulait à +son chef au quartier général, et qu'on affectait avec lui le ton de ceux +qui savent quelque chose que les autres ignorent. + +«Bonjour, mon cher, lui dit Dolgoroukow, qui prenait le thé avec +Bilibine. La fête est pour demain. Que fait votre vieux, il est de +mauvaise humeur? + +--Je ne dirai pas qu'il soit de mauvaise humeur, mais il aurait voulu, +je crois, qu'on l'eût entendu. + +--Comment donc, mais on l'a écouté au conseil de guerre et on l'écoutera +toujours lorsqu'il parlera sensément, mais traîner en longueur et +toujours attendre, lorsque Bonaparte a visiblement peur de la +bataille,... c'est impossible. + +--Mais vous l'avez vu, Bonaparte? Quelle impression vous a-t-il faite? + +--Oui, je l'ai vu, et je demeure convaincu qu'il redoute terriblement +cette bataille, répéta Dolgoroukow, enchanté de la conclusion qu'il +avait tirée de sa visite à Napoléon. S'il ne la redoutait pas, pourquoi +aurait-il demandé cette entrevue, entamé ces pourparlers? Pourquoi se +serait-il replié, lorsque cette retraite est tout l'opposé de sa +tactique habituelle? Croyez-moi: il a peur, son heure est venue, je puis +vous l'assurer. + +--Mais comment est-il? demanda le prince André. + +--C'est un homme en redingote grise, très désireux de m'entendre +l'appeler Votre Majesté, mais je ne l'ai honoré d'aucun titre, à son +grand chagrin. Voilà quel homme c'est, rien de plus! Et malgré le +profond respect que je porte au vieux Koutouzow, nous serions dans une +jolie situation si nous continuions à attendre l'inconnu, et à lui +donner ainsi la chance de s'en aller ou de nous tromper, tandis qu'à +présent nous sommes sûrs de le prendre. Il ne faut pas oublier le +principe de Souvarow: qu'il vaut mieux attaquer que de se laisser +attaquer. L'ardeur des jeunes gens à la guerre, est, croyez-moi, un +indicateur plus sûr que toute l'expérience des vieux tacticiens. + +--Mais quelle est donc sa position? Je suis allé aujourd'hui aux +avant-postes, et il est impossible de découvrir où se trouve le gros de +ses forces, reprit le prince André, qui brûlait d'envie d'exposer au +prince Dolgoroukow son plan d'attaque particulier. + +--Ceci est parfaitement indifférent. Tous les cas sont prévus s'il est à +Brünn...,» repartit Dolgoroukow, en se levant pour déployer une carte +sur la table et expliquer à sa façon le projet d'attaque de Weirother, +qui consistait en un mouvement de flanc. + +Le prince André fit des objections pour prouver que son plan valait +celui de Weirother, qui n'avait pour lui que la bonne fortune d'avoir +été approuvé. Pendant que le prince André faisait ressortir les côtés +faibles de ce dernier et les avantages du sien, le prince Dolgoroukow +avait cessé de l'écouter et jetait des regards distraits tour à tour sur +la carte et sur lui. + +«Il y aura un conseil de guerre ce soir chez Koutouzow, et vous pourrez +exposer vos objections, dit Dolgoroukow. + +--Et je le ferai certainement, reprit le prince André. + +--De quoi vous préoccupez-vous, messieurs? dit avec un sourire railleur +Bilibine, qui, après les avoir écoutés en silence, se préparait à les +plaisanter. Qu'il y ait une victoire ou une défaite demain, l'honneur de +l'armée russe sera sauf, car, à l'exception de notre Koutouzow, il n'y a +pas un seul Russe parmi les chefs des différentes divisions; voyez +plutôt: Herr général Wimpfen, le comte de Langeron, le prince de +Lichtenstein, le prince de Hohenlohe et enfin Prsch..., Prsch... et +ainsi de suite, comme tous les noms polonais. + +--Taisez-vous, mauvaise langue, dit Dolgoroukow, vous vous trompez: il +y a deux Russes, Miloradovitch et Doktourow; il y en a même un +troisième, Araktchéiew, mais il n'a pas les nerfs solides. + +--Je vais rejoindre mon chef, dit le prince André. Bonne chance, +messieurs!» + +Et il sortit en leur serrant la main à tous deux. + +Pendant le trajet, le prince André ne put s'empêcher de demander à +Koutouzow, qui était assis en silence à ses côtés, ce qu'il pensait de +la bataille du lendemain. Celui-ci, avec un air profondément sérieux, +lui répondit, au bout d'une seconde: «Je pense qu'elle sera perdue, et +j'ai prié le comte Tolstoï de transmettre mon opinion à l'Empereur.... +Eh bien, que croyez-vous qu'il m'ait répondu? «Eh, mon cher général, je +me mêle du riz et des côtelettes, mêlez-vous des affaires de la guerre» +Oui, mon cher, voilà ce qu'ils m'ont répondu!» + + +XII + + +À dix heures du soir, Weirother porta son plan au logement de Koutouzow, +où devait se rassembler le conseil de guerre. Tous les chefs de +colonnes, avaient été convoqués, et tous, à l'exception du prince +Bagration, qui s'était fait excuser, se réunirent à l'heure indiquée. + +Weirother, le grand organisateur de la bataille du lendemain, avec sa +vivacité et sa hâte fiévreuse, faisait un contraste complet avec +Koutouzow, mécontent et endormi, qui présidait malgré lui le Conseil de +guerre. Weirother se trouvait, à la tête de ce mouvement que rien ne +pouvait plus arrêter, dans la situation d'un cheval attelé qui, se +précipitant sur une descente, ne sait plus si c'est lui qui entraîne la +voiture ou si c'est la voiture qui le pousse. Emporté par une force +irrésistible, il ne se donnait plus le temps de réfléchir à la +conséquence de cet élan. Il avait été deux fois dans la soirée inspecter +les lignes ennemies, deux fois chez les empereurs pour faire son rapport +et donner des explications, et de plus dans sa chancellerie, où il avait +dicté en allemand un projet de disposition des troupes. Aussi +arriva-t-il au conseil de guerre complètement épuisé. + +Sa préoccupation était si évidente qu'il en oubliait la déférence qu'il +devait au général en chef: il l'interrompait à tout moment par des +paroles sans suite, sans même le regarder, sans répondre aux questions +qui lui étaient adressées. Avec ses habits couverts de boue, il avait un +air piteux, fatigué, égaré, qui cependant n'excluait pas l'orgueil et la +jactance. + +Koutouzow occupait un ancien château. Dans le grand salon, transformé en +cabinet, étaient réunis: Koutouzow, Weirother, tous les membres du +conseil de guerre et le prince André, qui, après avoir transmis les +excuses du prince Bagration, avait obtenu l'autorisation de rester. + +«Le prince Bagration ne venant pas, nous pouvons commencer notre +séance,» dit Weirother, en se levant avec empressement pour se +rapprocher de la table, sur laquelle était étalée, une immense carte +topographique des environs de Brünn. + +Koutouzow, dont l'uniforme déboutonné laissait prendre l'air à son large +cou de taureau, enfoncé dans un fauteuil à la Voltaire, ses petites +mains potelées de vieillard symétriquement posées sur les bras du +fauteuil, paraissait endormi, mais le son de la voix de Weirother lui +fit ouvrir avec effort l'oeil qui lui restait. + +«Oui, je vous en prie, autrement il sera trop tard...» + +Et sa tête retomba sur sa poitrine, et son oeil se referma. + +Quand la lecture commença, les membres du conseil auraient pu croire +qu'il faisait semblant de dormir, mais son ronflement sonore leur prouva +bientôt qu'il avait cédé malgré lui à cet invincible besoin de sommeil, +inhérent à la nature humaine, en dépit de son désir de témoigner son +dédain pour les dispositions qui avaient été arrêtées. En effet, il +dormait profondément. Weirother, trop occupé pour perdre une seconde, +lui jeta un coup d'oeil, prit un papier et commença d'un ton monotone +la lecture très compliquée et très difficile à suivre de la dislocation +des troupes: + +«_Dislocation des troupes pour l'attaque des positions ennemies derrière +Kobelnitz et Sokolenitz, du 30 novembre 1805._ + +«Vu que le flanc gauche de l'ennemi s'appuie sur des montagnes boisées +et que son aile droite s'étend le long des étangs derri ère Kobelnitz et +Sokolenitz et que notre flanc gauche déborde de beaucoup son flanc +droit, il serait avantageux d'attaquer l'aile droite de l'ennemi; si +nous parvenons surtout à nous emparer des villages de Kobelnitz et de +Sokolenitz, nous nous trouverions alors dans la possibilité de tomber +sur le flanc de l'ennemi et de le poursuivre dans la plaine, entre +Schlappanitz et le bois de Turass, en évitant les défilés entre +Schlappanitz et Bellovitz, qui couvrent le front de l'ennemi. Il est +indispensable dans ce but.... La première colonne marche... la seconde +colonne marche... la troisième colonne marche, etc.» + +Ainsi lisait Weirother, pendant que les généraux essayaient de le +suivre, avec un déplaisir manifeste. Le blond général Bouxhevden, de +haute taille, debout et le dos appuyé au mur, les yeux fixés sur la +flamme d'une des bougies, affectait même de ne pas écouter. À côté de +lui, Miloradovitch, avec sa figure haute en couleur, sa moustache +retroussée, assis avec un laisser-aller militaire, les coudes en dehors +et les mains sur les genoux, en face de Weirother, fixait sur lui, tout +en gardant un silence opiniâtre, ses grands yeux brillants, qu'il +reportait, à la moindre pause, sur ses collègues, sans qu'il leur fût +possible de se rendre compte de la signification de ce regard. Était-il +pour ou contre, mécontent ou satisfait des mesures prises? Le plus +rapproché de Weirother était le comte de Langeron, qui avait le type +d'un Français du midi; un fin sourire n'avait cessé d'animer son visage +pendant la lecture, et ses yeux suivaient le jeu de ses doigts fluets +qui faisaient tourner une tabatière en or ornée d'une miniature. Au +milieu d'une des plus longues périodes il avait relevé la tête, et il +était sur le point d'interrompre Weirother avec une politesse presque +blessante: mais le général autrichien, sans s'arrêter, fronçant le +sourcil, fit un geste impératif de la main comme s'il voulait lui dire: +«Après, après, vous me ferez vos observations; maintenant suivez sur la +carte et écoutez.» Langeron, surpris, leva les yeux au ciel, se tourna +en cherchant une explication du côté de Miloradovitch; mais, rencontrant +son regard sans expression, il pencha tristement la tête et recommença à +faire tourner sa tabatière. + +«Une leçon de géographie!» murmura-t-il à demi-voix, mais assez haut +cependant pour être entendu. + +Prsczebichewsky, tenant comme un cornet acoustique la main près de son +oreille avec une politesse respectueuse mais digne, avait l'air d'un +homme dont l'attention est complètement absorbée. Doktourow, de petite +taille, d'un extérieur modeste et d'une volonté à toute épreuve, à demi +penché sur la carte, étudiait consciencieusement le terrain qui lui +était inconnu. Il avait à plusieurs reprises prié Weirother de répéter +les mots qu'il n'avait pas saisis au passage et les noms des différents +villages, qu'il inscrivait au fur et à mesure sur son carnet. + +La lecture, qui avait duré plus d'une heure, une fois terminée, +Langeron, arrêtant le mouvement de rotation de sa tabatière sans +s'adresser à personne en particulier, exprima son opinion sur la +difficulté d'exécuter ce plan, qui n'était fondé que sur une position +supposée de l'ennemi, tandis que cette position ne pouvait être +exactement reconnue, vu la fréquence de ses mouvements. Ces objections +étaient fondées; mais leur but évident était, cela se voyait, de faire +sentir au général autrichien qu'il leur avait lu son projet avec +l'assurance d'un régent de collège dictant une leçon à ses écoliers, et +qu'il avait affaire, non à des imbéciles, mais à des gens parfaitement +capables de lui en remontrer dans l'art militaire. Le son de la voix +monotone de Weirother ayant cessé de se faire entendre, Koutouzow ouvrit +l'oeil, comme le meunier qui se réveille lorsque s'arrête le bruit +somnifère des roues de son moulin; après avoir écouté Langeron, il +referma l'oeil de nouveau et pencha la tête encore plus sur sa poitrine, +témoignant ainsi du peu d'intérêt qu'il prenait à cette discussion. + +Mettant tous ses efforts à irriter Weirother et à le froisser dans son +amour-propre d'auteur, Langeron continuait à démontrer que Bonaparte +pouvait tout aussi bien prendre l'initiative de l'attaque que se laisser +attaquer, et que dans ce cas il détruisait du coup toutes les +combinaisons du plan. Son adversaire ne répondait à ses arguments que +par un sourire de profond mépris, qui lui tenait lieu de toute réplique: + +«S'il avait pu nous attaquer, il l'aurait déjà fait! + +--Vous ne le croyez donc pas fort? dit Langeron. + +--S'il a 40 000 hommes, c'est beaucoup, répondit Weirother, avec le +dédain d'un docteur auquel une bonne femme indique un remède. + +--Dans ce cas, il court à sa perte en attendant notre attaque,» continua +Langeron d'un ton ironique. + +Il cherchait un appui dans Miloradovitch, mais celui-ci était à cent +lieues de la discussion. + +«Ma foi, dit-il, demain nous le verrons sur le champ de bataille.» + +Sur la figure de Weirother, on lisait clairement qu'il lui paraissait +étrange de rencontrer des objections chez les généraux russes, lorsque +non seulement lui, mais encore les deux empereurs étaient convaincus de +la justesse de son plan. + +«Les feux sont éteints dans le camp ennemi, et on y entend un bruit +incessant, dit-il. Que veut dire cela, si ce n'est qu'il se retire, et +c'est la seule chose que nous ayons à craindre, ou bien encore qu'il +change ses positions. Même en supposant qu'il prenne celle de Turass, il +nous épargnera beaucoup de peine, et nos dispositions resteront les +mêmes dans leurs moindres détails. + +--De quelle manière?...» demanda le prince André, qui cherchait depuis +longtemps l'occasion d'exprimer ses doutes. + +Mais Koutouzow se réveilla en toussant avec bruit: + +«Messieurs, dit-il, nos dispositions pour demain; je dirai même pour +aujourd'hui, puisqu'il est une heure du matin, nos dispositions ne +sauraient être changées. Vous les connaissez; nous ferons tous notre +devoir. Et rien n'est plus important, la veille d'une bataille,--il +s'arrêta un moment,--que de faire un bon somme!» + +Il fit mine de se lever. Les généraux le saluèrent, et on se sépara. + + +Le Conseil de guerre, devant lequel le prince André n'avait pas eu le +loisir d'exprimer sa manière de voir, lui laissa une impression de +trouble et d'inquiétude, et il se demandait qui d'eux tous avait raison, +de Dolgoroukow et Weirother, ou bien de Koutouzow et Langeron. Koutouzow +ne pouvait-il donc dire son opinion franchement à l'Empereur? Cela se +passait-il toujours ainsi, et en vient-on à risquer des milliers +d'existences et la mienne, pensait-il, grâce à des intérêts de cour tout +personnels?... Oui, on me tuera peut-être demain...? Et tout à coup +cette idée de la mort évoqua en lui toute une série de souvenirs +lointains et intimes, ses adieux à son père, à sa femme, les premiers +temps de son mariage et son amour pour elle! Il se souvint de sa +grossesse, il s'attendrit sur elle, sur lui-même, et sortant, tout ému +et agité, de la cabane où il logeait avec Nesvitsky, il se mit à +marcher. + +La nuit était brumeuse, et un mystérieux rayon de lune essayait d'en +percer les ténèbres. + +«Oui, demain, demain!» se disait-il. Tout sera peut-être fini pour moi +et ces souvenirs n'auront peut-être plus de valeur. Ce sera demain, je +le sens, qu'il me sera donné de montrer tout ce que je puis faire...» + +Et il se représentait la bataille, les pertes, la concentration de la +lutte sur un point, la confusion des chefs: + +«Voilà enfin l'heureux moment, le Toulon si ardemment désiré!» + +Il se vit ensuite exposant son opinion claire et précise à Koutouzov, à +Weirother, aux empereurs. Tous étaient frappés de la justesse de ses +combinaisons, mais personne n'osait prendre sur lui de les exécuter.... +Il choisissait un régiment, une division, posait ses conditions pour +qu'on ne se mît pas en travers de ses projets, menait sa division sur le +point décisif et remportait la victoire!... Et la mort et l'agonie? lui +soufflait une autre voix. Mais le prince André continuait à rêver à ses +futurs succès. C'est à lui que l'on confiait le plan de la prochaine +bataille. Il n'était, il est vrai, qu'un officier de service auprès de +Koutouzow, mais c'était lui qui faisait tout, et la seconde bataille +était également gagnée!... c'était lui qui remplaçait Koutouzow!... Eh +bien, après? reprit l'autre voix, après, si en attendant tu n'es pas +blessé, tué ou déçu, qu'arrivera-t-il?--Après, se répondait le prince +André, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir. Ce n'est pas ma faute +si je tiens à obtenir de la gloire, si je tiens à me rendre célèbre, à +me faire aimer des hommes, si c'est mon seul but dans la vie! Je ne le +dirai à personne, mais qu'y puis-je faire, si je ne tiens qu'à la gloire +et à l'amour des hommes? La mort, les blessures, la perte de ma famille, +rien de tout cela ne m'effraye, et quelque chers que me soient les êtres +que j'aime, mon père, ma soeur, ma femme, quelque étrange que cela +puisse paraître, je les donnerais tous pour une minute de gloire, de +triomphe, d'amour de la part de ces hommes que je ne connais pas et que +je ne connaîtrai jamais, pensait-il. + +Prêtant l'oreille au murmure confus qui s'élevait autour de la demeure +de Koutouzow, il y distingua les voix de la domesticité occupée à +l'emballage, et celle d'un cocher qui raillait sur son nom le vieux +cuisinier de Koutouzow, appelé Tite. + +«Le diable t'emporte! grommela le vieillard, au milieu des rires de ceux +qui l'entouraient. + +--Et pourtant, se disait le prince Bolkonsky, je ne tiens qu'à m'élever +au-dessus d'eux tous, je ne tiens qu'à cette gloire mystérieuse que je +sens planer dans ce brouillard au-dessus de ma tête!» + + +XIII + + +Rostow passa cette nuit-là avec son peloton aux avant-postes du +détachement de Bagration. Ses hussards étaient en vedette deux par deux; +lui-même parcourait leur ligne au pas de son cheval, pour vaincre +l'irrésistible sommeil qui s'emparait de lui. Derrière, sur une vaste +étendue, brillaient indistinctement à travers le brouillard les feux de +nos bivouacs, tandis qu'autour de lui et devant lui s'étendait la nuit +profonde. Malgré tous ses efforts pour percer la brume, il ne voyait +rien. Il croyait parfois entrevoir une lueur indécise, quelques feux +tremblotants, puis tout s'effaçait, et il se disait, qu'il avait été le +jouet d'une illusion; ses yeux se refermaient, et son imagination lui +représentait tantôt l'Empereur, tantôt Denissow, tantôt sa famille, et +il ouvrait de nouveau les yeux et n'apercevait devant lui que les +oreilles et la tête de son cheval, les ombres de ses hussards et la même +obscurité impénétrable. + +«Pourquoi ne m'arriverait-il pas ce qui est arrivé à tant d'autres? se +disait-il. Pourquoi ne me trouverais-je pas sur le passage de +l'Empereur, qui me donnerait une commission comme à tout autre officier +et, une fois la commission remplie, me rapprocherait de sa personne! Oh! +s'il le faisait, comme je veillerais sur lui, comme je lui dirais la +vérité, comme je démasquerais les fourbes!» + +Et Rostow, pour mieux se représenter son amour et son entier dévouement +à l'Empereur, se voyait aux prises avec un traître allemand, qu'il +souffletait et tuait sous les yeux de son souverain. Un cri éloigné le +fit tressaillir. + +«Où suis-je? ah! oui, aux avant-postes! le mot d'ordre et de ralliement: +«Timon et Olmütz!» Quel guignon d'être laissé demain dans la réserve! +Si du moins on me permettait de prendre part à l'affaire! Ce serait +peut-être la seule chance de voir l'Empereur. Je vais être relevé tout à +l'heure, et j'irai le demander au général.» + +Il se raffermit sur sa selle pour aller inspecter encore une fois ses +hussards. La nuit lui parut moins sombre: il distinguait confusément à +gauche une pente douce, et vis-à-vis, s'élevant à pic, un noir mamelon, +sur le plateau duquel s'étalait une tache blanche dont il ne pouvait se +rendre compte. Était-ce une clairière éclairée par la lune, des maisons +blanches, ou une couche de neige? Il crut même y apercevoir un certain +mouvement: + +«Une tache blanche? se dit Rostow, c'est de la neige à coup sûr; une +tache!» répéta-t-il, à moitié endormi. + +Et il retomba dans ses rêves.... + +«Natacha! murmura-t-il, elle ne voudra jamais croire que j'ai vu +l'Empereur! + +--À droite, Votre Noblesse, il y a là des buissons!» lui dit le hussard +devant lequel il passait. + +Il releva la tête, et s'arrêta. Il se sentait vaincu par le sommeil de +la jeunesse: + +«Oui, mais à quoi vais-je penser? Comment parlerai-je à l'Empereur?... +Non, non, ce n'est pas ça...» + +Et sa tête s'inclinait de nouveau, lorsque dans son rêve, croyant qu'on +tirait sur lui, il s'écria en se réveillant en sursaut: + +«Qui va là?...» + +Et il entendit au même instant, là où il supposait devoir être l'ennemi, +les cris retentissants de milliers de voix; son cheval et celui du +hussard qui marchait à ses côtés dressèrent les oreilles. À l'endroit +d'où ces cris partaient brilla et s'éteignit un feu solitaire, puis un +autre scintilla, et toute la ligne des troupes ennemies échelonnées sur +la montagne s'éclaira subitement d'une traînée de feux, pendant que les +clameurs allaient en augmentant. Rostow pouvait reconnaître, par les +intonations, que c'était du français, bien qu'il fût impossible de +distinguer les mots à cause du brouhaha. + +«Qu'est-ce que c'est? Qu'en penses-tu? demanda-t-il à son hussard. C'est +pourtant bien chez l'ennemi?... Ne l'entends-tu donc pas? ajouta-t-il, +en voyant qu'il ne lui répondait pas. + +--Eh! qu'est-ce qui peut le savoir, Votre Noblesse? + +--D'après la direction, ce doit bien être chez lui. + +--Peut-être chez lui, peut-être pas! il se passe tant de choses la nuit! +Hé, voyons, pas de bêtises,» dit-il à son cheval. + +Celui de Rostow s'échauffait également et frappait du pied la terre +gelée. Les cris augmentaient de force et de violence et se confondaient +en une immense clameur, comme seule pouvait la produire une armée de +plusieurs milliers d'hommes. Les feux s'allumaient sur toute la ligne. +Le sommeil de Rostow avait été chassé par le bruit des acclamations +triomphantes: + +«Vive l'Empereur! vive l'Empereur! entendait-il distinctement. + +--Ils ne sont pas loin, ils doivent être là, derrière le ruisseau,» +dit-il à son hussard. + +Celui-ci soupira sans répondre et fit entendre une toux de mauvaise +humeur. + +Le pas d'un cheval approchait, et il vit, surgissant tout à coup devant +lui du milieu du brouillard, une figure qui lui parut gigantesque: +c'était un sous-officier, qui lui annonça l'arrivée des généraux. +Rostow, se dirigeant à leur rencontre, se retourna pour suivre du regard +les feux de l'ennemi. Le prince Bagration et le prince Dolgoroukow, +accompagnés de leurs aides de camp, étaient venus voir cette +fantasmagorie de feux et écouter les clameurs de l'ennemi. Rostow +s'approcha de Bagration et, après lui avoir fait son rapport, se joignit +à sa suite, prêtant l'oreille à la conversation des deux chefs. + +«Croyez-moi, disait Dolgoroukow, ce n'est qu'une ruse de guerre: il +s'est retiré, et il a donné l'ordre à l'arrière-garde d'allumer des feux +et de faire du bruit afin de nous tromper. + +--J'ai peine à le croire, reprit Bagration; ils occupent ce mamelon +depuis hier soir; s'ils se retiraient, ils l'auraient aussi abandonné. +Monsieur l'officier, dit-il à Rostow, les éclaireurs y sont-ils encore? + +--Ils y étaient hier au soir, Excellence, mais maintenant je ne pourrais +vous le dire. Faut-il y aller voir avec mes hussards?» + +Bagration faisait de vains efforts pour distinguer la figure de Rostow. + +«Bien, allez-y» dit-il après un moment de silence. + +Rostow lança son cheval en avant, appela le sous-officier et deux +hussards, leur donna l'ordre de l'accompagner, et descendit au trot la +montagne dans la direction des cris. Il éprouvait un mélange +d'inquiétude et de plaisir à se perdre ainsi avec ses trois hussards +dans les ténèbres pleines de vapeurs, de mystères et de dangers. +Bagration lui enjoignit, de la hauteur où il était placé, de ne pas +franchir le ruisseau, mais Rostow feignit de ne pas l'avoir entendu. Il +allait, il allait toujours, prenant les buissons pour des arbres et les +ravines pour des hommes. Arrivé au pied de la montagne, il ne voyait +plus ni les nôtres ni l'ennemi. En revanche, les cris et les voix +étaient plus distincts. À quelques pas devant lui, il crut apercevoir +une rivière, mais en approchant il reconnut une grande route, et il +s'arrêta indécis sur la direction à prendre: fallait-il la suivre ou la +traverser pour continuer à travers champs vers la montagne opposée? +Suivre cette route, qui tranchait dans le brouillard, était plus sage, +parce qu'on y pouvait voir devant soi. + +«Suis-moi,» dit-il. + +Et il la franchit pour monter au galop le versant opposé, occupé depuis +la veille par un piquet français. + +«Votre Noblesse, le voilà!» lui dit un de ses hussards. + +Rostow eut à peine le temps de remarquer un point noir dans le +brouillard, qu'une lueur parut, un coup partit, et une balle siffla +comme à regret bien haut dans la brume et se perdit au loin. Un second +éclair brilla, le coup ne partit point. Rostow tourna bride et s'éloigna +au galop. Quatre coups partirent sur différents points, et les balles +chantèrent sur tous les tons. Rostow retint un moment son cheval, excité +comme lui, et le mit au pas: + +«Encore, et encore!» se disait-il gaiement. + +Mais les fusils se turent. Arrivé au galop auprès de Bagration, il porta +deux doigts à sa visière. + +Dolgoroukow défendait toujours son opinion: + +«Les Français se retiraient et n'avaient allumé leurs feux que pour nous +tromper. Ils ont parfaitement pu se retirer et laisser des piquets. + +--En tout cas, ils ne sont pas tous partis, Prince, dit Bagration. Nous +ne le saurons que demain. + +--Le piquet est sur la montagne, Excellence, et toujours là au même +endroit, dit Rostow, sans pouvoir réprimer un sourire de satisfaction, +causé par sa course et par le sifflement des balles. + +--Bien, bien, dit Bagration, je vous remercie, monsieur l'officier. + +--Excellence, dit Rostow, permettez-moi de.... + +--Qu'y a-t-il? + +--Notre escadron sera laissé dans la réserve, ayez la bonté de +m'attacher au 1er escadron. + +--Comment vous appelez-vous? + +--Comte Rostow. + +--Ah! c'est bien, bien! Je te garde auprès de moi comme ordonnance. + +--Vous êtes le fils d'Élie Andréïévitch, dit Dolgoroukow. Mais...» + +Rostow, sans lui répondre, demanda au prince Bagration: «Puis-je alors +espérer, Excellence?... + +--J'en donnerai l'ordre. + +--Demain, qui sait, oui, demain on m'enverra peut-être porter un message +à l'Empereur. Dieu soit loué!» se dit-il. + +Les cris et les feux de l'armée ennemie étaient causés par la lecture de +la proclamation de Napoléon, pendant laquelle l'Empereur faisait +lui-même à cheval le tour des bivouacs. Les soldats l'ayant aperçu, +allumaient des torches de paille et le suivaient en criant: Vive +l'Empereur! L'ordre du jour contenant la proclamation de Napoléon venait +de paraître; elle était ainsi conçue: + +«SOLDATS! + +«L'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée autrichienne +d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez battus à Hollabrünn, +et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu'ici. + +«Les positions que nous occupons sont formidables, et, pendant qu'ils +marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc. +Soldats, je dirigerai moi-même vos bataillons. Je me tiendrai loin du +feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la +confusion dans les rangs ennemis; mais, si la victoire était un moment +incertaine, vous verriez votre Empereur s'exposer aux premiers coups, +car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout où il +s'agit de l'honneur de l'infanterie française, qui importe tant à +l'honneur de toute la nation. + +«Que, sous prétexte d'emmener les blessés, on ne dégarnisse pas les +rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu'il faut +vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés d'une si grande +haine contre notre nation! + +«Cette victoire finira la campagne, et nous pourrons reprendre nos +quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui se +forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon +peuple, de vous et de moi. + +«NAPOLÉON.» + + +XIV + + +Il était cinq heures du matin, et le jour n'avait pas encore paru. Les +troupes du centre, de la réserve et le flanc droit de Bagration se +tenaient immobiles; mais, sur le flanc gauche, les colonnes +d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, qui avaient ordre de +descendre dans les bas-fonds pour attaquer le flanc droit des Français +et le rejeter, selon les dispositions prises, dans les montagnes de la +Bohême, s'éveillaient et commençaient leurs préparatifs. Il faisait +froid et sombre. Les officiers déjeunaient et avalaient leur thé en +toute hâte; les soldats grignotaient leurs biscuits, battaient la +semelle pour se réchauffer et se groupaient autour des feux, en y jetant +tour à tour les débris de chaises, de tables, de roues, de tonneaux, +d'abris, en un mot tout ce qu'ils ne pouvaient emporter et dont l'acre +fumée les enveloppait. L'arrivée des guides autrichiens devint le signal +de la mise en mouvement: le régiment s'agitait, les soldats quittaient +leur feu, serraient leurs pipes dans la tige de leurs bottes, et, +mettant leurs sacs dans les charrettes, saisissaient leurs fusils et +s'alignaient en bon ordre. Les officiers boutonnaient leurs uniformes, +bouclaient leurs ceinturons, accrochaient leurs havresacs et +inspectaient minutieusement les rangs. Les soldats des fourgons et les +domestiques militaires attelaient les chariots et y entassaient tous les +bagages. Les aides de camp, les commandants de régiment, de bataillon, +montaient à cheval, se signaient, donnaient leurs derniers ordres, leurs +commissions et leurs instructions aux hommes du train, et les colonnes +s'ébranlaient au bruit cadencé de milliers de pieds, sans savoir où +elles allaient, et sans même apercevoir, à cause de la fumée et du +brouillard intense, le terrain qu'elles abandonnaient et celui sur +lequel elles s'engageaient. + +Le soldat en marche est tout aussi limité dans ses moyens d'action, +aussi entraîné par son régiment, que le marin sur son navire. Pour l'un, +ce sera toujours le même pont, le même mât, le même câble; pour l'autre, +malgré les énormes distances inconnues et pleines de dangers qu'il lui +arrive de franchir, il a également autour de lui les mêmes camarades, le +même sergent-major, le chien fidèle de la compagnie et le même chef. Le +matelot est rarement curieux de se rendre compte des vastes étendues sur +lesquelles navigue son navire; mais, le jour de la bataille, on ne sait +comment, on ne sait pourquoi, une seule note solennelle, la même pour +tous, fait vibrer les cordes du moi moral du soldat par l'approche de +cet inconnu inévitable et décisif, qui éveille en lui une inquiétude +inusitée. Ce jour-là, il est excité, il regarde, il écoute, il +questionne et cherche à comprendre ce qui se passe en dehors du cercle +de ses intérêts habituels. + +L'épaisseur du brouillard était telle que le premier rayon de jour était +trop faible pour le percer, et l'on ne distinguait rien à dix pas. Les +buissons se transformaient en grands arbres, les plaines en descentes et +en ravins, et l'on risquait de se trouver inopinément devant l'ennemi. +Les colonnes marchèrent longtemps dans ce nuage, descendant et montant, +longeant des jardins et des murs dans une localité inconnue, sans le +rencontrer. Devant, derrière, de tous côtés, le soldat entendait l'armée +russe suivant la même direction, et il se réjouissait de savoir qu'un +grand nombre des siens se dirigeaient comme lui vers ce point inconnu. + +«As-tu entendu? voilà ceux de Koursk qui viennent de passer, disait-on +dans les rangs. + +--Ah! c'est effrayant ce qu'il y a de nos troupes! Quand on a allumé les +feux hier soir, j'ai regardé... c'était Moscou, quoi!» + +Les soldats marchaient gaiement, comme toujours, quand il s'agit de +prendre l'offensive, et cependant les chefs de colonnes ne s'en étaient +pas encore approchés et ne leur avaient pas dit un mot (tous ceux que +nous avons vus au conseil de guerre étaient en effet de mauvaise humeur +et mécontents de la décision prise: ils se bornaient à exécuter les +instructions qu'on leur avait données, sans s'occuper d'encourager le +soldat). Une heure environ se passa ainsi: le gros des troupes s'arrêta, +et aussitôt on éprouva le sentiment instinctif d'une grande confusion et +d'un grand désordre. Il serait difficile d'expliquer comment ce +sentiment d'abord confus devient bientôt une certitude absolue: le fait +est qu'il gagne insensiblement de proche en proche avec une rapidité +irrésistible, comme l'eau se déverse dans un ravin. Si l'armée russe +s'était trouvée seule, sans alliés, il se serait écoulé plus de temps +pour transformer une appréhension pareille en un fait certain; mais ici +on ressentait comme un plaisir extrême et tout naturel à en accuser les +Allemands, et chacun fut aussitôt convaincu que cette fatale confusion +était due aux mangeurs de saucisses. + +«Nous voilà en plan!... Qu'est-ce qui barre donc la route? Est-ce le +Français?... Non, car il aurait déjà tiré!... Avec cela qu'on nous a +pressés de partir, et nous voilà arrêtés en plein champ! Ces maudits +Allemands qui brouillent tout, ces diables qui ont la cervelle à +l'envers!... Fallait les flanquer en avant, tandis qu'ils se pressent +là, derrière. Et nous voilà à attendre sans manger! Sera-ce +long?...--Bon, voilà la cavalerie qui est maintenant en travers de la +route, dit un officier. Que le diable emporte ces Allemands, qui ne +connaissent pas leur pays! + +--Quelle division? demanda un aide de camp en s'approchant des soldats. + +--Dix-huitième! + +--Que faites-vous donc là? vous auriez dû être en avant depuis +longtemps; maintenant, vous ne passerez plus jusqu'au soir. + +--Quelles fichues dispositions! Ils ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils +font!» dit l'officier en s'éloignant. + +Puis ce fut un général qui criait avec colère en allemand: + +«Taffa-lafa! + +--Avec ça qu'il est facile de le comprendre, dit un soldat. Je les +aurais fusillées, ces canailles! + +--Nous devions être sur place à neuf heures, et nous n'avons pas fait la +moitié de la route.... En voilà des dispositions!» + +On n'entendait que cela de tous côtés, et l'ardeur première des troupes +se changeait insensiblement en une violente irritation, causée par la +stupidité des instructions qu'avaient données les Allemands. + +Cet embarras était le résultat du mouvement opéré par la cavalerie +autrichienne vers le flanc gauche. Les généraux en chef, ayant trouvé +notre centre trop éloigné du flanc droit, avaient fait rebrousser chemin +à toute la cavalerie, l'avaient dirigée vers le flanc gauche, et, par +suite de cet ordre, plusieurs milliers de chevaux passaient à travers +l'infanterie, qui était ainsi forcée de s'arrêter sur place. + +Une altercation avait eu lieu entre le guide autrichien et le général +russe. Ce dernier s'époumonait à exiger que la cavalerie suspendît son +mouvement; l'Autrichien répondait que la faute en était non pas à lui, +mais au chef, et pendant ce temps-là les troupes immobiles et +silencieuses perdaient peu à peu leur entrain. Après une heure de halte, +elles se mirent en marche, et elles descendaient dans les bas-fonds, où +le brouillard s'épaississait de plus en plus, tandis qu'il commençait à +s'éclaircir sur la hauteur, lorsque devant elles retentit à travers +cette brume impénétrable un premier coup, puis un second suivi de +quelques autres à intervalles irréguliers, auxquels succéda un feu vif +et continu, au-dessus du ruisseau de Goldbach. + +Ne comptant pas y rencontrer l'ennemi et arrivés sur lui à +l'improviste, ne recevant aucune parole d'encouragement de leurs chefs, +et conservant l'impression d'avoir été inutilement retardés, les Russes, +complètement enveloppés par ce brouillard épais, tiraient mollement et +sans hâte, avançaient, s'arrêtaient, sans recevoir à temps aucun ordre +de leurs chefs, ni des aides de camp, qui erraient comme eux dans ces +bas-fonds à la recherche de leur division. Ce fut le sort de la +première, de la seconde et de la troisième colonne, qui toutes trois +avaient opéré leur descente. L'ennemi était-il à dix verstes avec le +gros de ses forces, comme on le supposait, ou bien était-il là, caché à +tous les yeux? Personne ne le sut jusqu'à neuf heures du matin. La +quatrième colonne, commandée, par Koutouzow, occupait le plateau de +Pratzen. + +Pendant que tout cela se passait, Napoléon, entouré de ses maréchaux, se +tenait sur la hauteur de Schlapanitz. Au-dessus de sa tête se déroulait +un ciel bleu, et l'immense globe du soleil se balançait, comme un brûlot +enflammé, sur la mer laiteuse des vapeurs du brouillard. Ni les troupes +françaises, ni Napoléon, entouré de son état-major, ne se trouvaient de +l'autre côté du ruisseau et des bas-fonds des villages de Sokolenitz et +de Schlapanitz, derrière lesquels nous comptions occuper la position et +commencer l'attaque, mais tout au contraire ils étaient en deçà, et à +une telle proximité de nous, que Napoléon pouvait distinguer, à l'oeil +nu, un fantassin d'un cavalier. Vêtu d'une capote grise, la même qui +avait fait la campagne d'Italie, monté sur un petit cheval arabe gris, +il se tenait un peu en avant de ses maréchaux, examinant en silence les +contours des collines qui émergeaient peu à peu du brouillard et sur +lesquelles se mouvaient au loin les troupes russes, et prêtant l'oreille +à la fusillade engagée au pied des hauteurs. Pas un muscle ne bougeait +sur sa figure, encore maigre à cette époque, et ses yeux brillants +s'attachaient fixement sur un point. Ses prévisions se trouvaient +justifiées. Une grande partie des troupes russes étaient descendues dans +le ravin et marchaient vers la ligne des étangs. L'autre partie +abandonnait le plateau de Pratzen que Napoléon, qui le considérait comme +la clef de la position, avait eu l'intention d'attaquer. Il voyait +défiler et briller au milieu du brouillard, comme dans un enfoncement +formé par deux montagnes, descendant du village de Pratzen et suivant la +même direction vers le vallon, les milliers de baïonnettes des +différentes colonnes russes, qui se perdaient l'une après l'autre dans +cette mer de brumes. D'après les rapports reçus la veille au soir, +d'après le bruit très sensible de roues et de pas entendu pendant la +nuit aux avant-postes, d'après le désordre des manoeuvres des troupes +russes, il comprenait clairement que les alliés le supposaient à une +grande distance, que les colonnes de Pratzen composaient le centre de +l'armée russe, et que ce centre était suffisamment affaibli pour qu'il +pût l'attaquer avec succès,... et cependant il ne donnait pas le signal +de l'attaque. + +C'était pour lui un jour solennel,--l'anniversaire de son couronnement. +S'étant assoupi vers le matin d'un léger sommeil, il s'était levé gai, +bien portant, confiant dans son étoile, dans cette heureuse disposition +d'esprit où tout paraît possible, où tout réussit; montant à cheval, il +alla examiner le terrain; sa figure calme et froide trahissait dans son +immobilité un bonheur conscient et mérité, comme celui qui illumine +parfois la figure d'un adolescent amoureux et heureux. + +Lorsque le soleil se fut entièrement dégagé et que les gerbes +d'éclatante lumière se répandirent sur la plaine, Napoléon, qui semblait +n'avoir attendu que ce moment, déganta sa main blanche, d'une forme +irréprochable, et fit un geste qui était le signal de commencer +l'attaque. Les maréchaux, accompagnés de leurs aides de camp, galopèrent +dans différentes directions, et quelques minutes plus tard, le gros des +forces de l'armée française se dirigeait rapidement vers le plateau de +Pratzen, que les Russes continuaient à abandonner, en se déversant à +gauche dans la vallée. + + +XV + + +À huit heures du matin, Koutouzow se rendit à cheval à Pratzen, à la +tête de la quatrième colonne, celle de Miloradovitch, qui allait +remplacer les colonnes de Prsczebichewsky et de Langeron descendues dans +les bas-fonds. Il salua les soldats du premier régiment et donna +l'ordre de se mettre en marche, montrant par là son intention de +commander en personne. Il s'arrêta au village de Pratzen. Le prince +André, excité, exalté, mais calme et froid en apparence, comme l'est +généralement un homme qui se sent arrivé au but ardemment désiré, +faisait partie de la nombreuse suite du général en chef. La journée qui +commençait serait, il en était sûr, son Toulon ou son pont d'Arcole. Le +pays et la position de nos troupes lui étaient aussi connus qu'ils le +pouvaient être à tout officier supérieur de notre armée; quant à son +plan stratégique, inexécutable à présent, il l'avait complètement +oublié. Suivant en pensée le plan de Weirother, il se demandait, à part +lui, quels seraient les coups du hasard et les incidents qui lui +permettraient de mettre en évidence sa fermeté et la rapidité de ses +conceptions. + +À gauche, au pied de la montagne, dans le brouillard, des troupes +invisibles échangeaient des coups de fusil. «Là, se disait-il, se +concentrera la bataille, là surgiront les obstacles, et c'est là, qu'on +m'enverra avec une brigade ou une division, et que, le drapeau en main, +j'avancerai, en culbutant tout sur mon passage!» si bien qu'en voyant +défiler devant lui les bataillons, il ne pouvait s'empêcher de se dire: +«Voici peut-être justement le drapeau avec lequel je m'élancerai en +avant!» + +Sur le sol s'étendait un givre léger, qui fondait peu à peu en rosée, +tandis que dans le ravin tout était enveloppé d'un brouillard intense; +on n'y voyait absolument rien, surtout à gauche, où étaient descendues +nos troupes et d'où partait la fusillade. Le soleil brillait de tout son +éclat au-dessus de leurs têtes, dans un ciel bleu foncé. Au loin devant +elles, sur l'autre bord de cette mer blanchâtre, se dessinaient les +crêtes boisées des collines; c'était là que devait se trouver l'ennemi. +À droite, la garde s'engouffrait dans ces vapeurs, ne laissant après +elle que l'écho de sa marche; à gauche, derrière le village, des masses +de cavalerie s'avançaient pour disparaître à leur tour. Devant et +derrière s'écoulait l'infanterie. Le général en chef assistait au défilé +des troupes à la sortie du village: il avait l'air épuisé et irrité. +L'infanterie s'arrêta tout à coup devant lui, sans en avoir reçu +l'ordre, évidemment à cause d'un obstacle qui barrait la route à sa tête +de colonne: + +«Mais dites donc enfin qu'on se fractionne en bataillons et qu'on tourne +le village, dit Koutouzow sèchement au général qui s'avançait. Comment +ne comprenez-vous pas qu'il est impossible de se développer ainsi dans +les rues d'un village quand on marche à l'ennemi? + +--Je comptais précisément, Votre Excellence, me reformer en avant du +village.» + +Koutouzow sourit aigrement. + +«Charmante idée vraiment que de développer votre front en face de +l'ennemi! + +--L'ennemi est encore loin, Votre Haute Excellence. D'après la +disposition.... + +--Quelle disposition? s'écria-t-il avec colère. Qui vous l'a dit?... +Veuillez faire ce que l'on vous ordonne. + +--J'obéis, dit l'autre. + +--Mon cher, dit Nesvitsky à l'oreille du prince André, le vieux est +d'une humeur de chien.» + +Un officier autrichien, en uniforme blanc avec un plumet vert, aborda en +ce moment Koutouzow et lui demanda, de la part de l'Empereur, si la +quatrième colonne était engagée dans l'action. + +Koutouzow se détourna sans lui répondre; son regard tombant par hasard +sur le prince André, il s'adoucit, comme pour le mettre en dehors de sa +mauvaise humeur. + +«Allez voir, mon cher, lui dit-il, si la troisième division a dépassé le +village. Dites-lui de s'arrêter et d'attendre mes ordres, et +demandez-lui, ajouta-t-il en le retenant, si les tirailleurs sont postés +et ce qu'ils font... ce qu'ils font?» murmura-t-il, sans rien répondre +à l'envoyé autrichien. + +Le prince André, ayant dépassé les premiers bataillons, arrêta la +troisième division et constata en effet l'absence de tirailleurs en +avant des colonnes. Le chef du régiment reçut avec stupéfaction l'ordre +envoyé par le général en chef de les poster; il était convaincu que +d'autres troupes se déployaient devant lui et que l'ennemi devait être +au moins à dix verstes. Il ne voyait en effet devant lui qu'une étendue +déserte, qui semblait s'abaisser doucement et que recouvrait un épais +brouillard. Le prince André revint aussitôt faire son rapport au général +en chef, qu'il trouva au même endroit, toujours à cheval et lourdement +affaissé sur sa selle, de tout le poids de son corps. Les troupes +étaient arrêtées, et les soldats avaient mis leurs fusils la crosse à +terre. + +«Bien, bien,» dit-il. + +Et se tournant vers l'Autrichien, qui, une montre à la main, l'assurait +qu'il était temps de se remettre en marche, puisque toutes les colonnes +du flanc gauche avaient opéré leur descente: + +«Rien ne presse, Excellence, dit-il en bâillant.... Nous avons bien le +temps!» + +Au même moment, ils entendirent derrière eux les cris des troupes, +répondant au salut de certaines voix, qui s'avançaient avec rapidité le +long des colonnes en marche. Lorsque les soldats du régiment devant +lequel il se tenait crièrent à leur tour, Koutouzow recula de quelques +pas et fronça le sourcil. Sur la route de Pratzen arrivait au galop un +escadron de cavaliers de diverses couleurs, dont deux se détachaient en +avant des autres; l'un, en uniforme noir, avec un plumet blanc, montait +un cheval alezan à courte queue; l'autre, en uniforme blanc, était sur +un cheval noir. C'étaient les deux empereurs et leur suite. Koutouzow, +avec l'affectation d'un subordonné qui est à son poste, commanda aux +troupes le silence, et, faisant le salut militaire, s'approcha de +l'Empereur. Toute sa personne et ses manières, subitement +métamorphosées, avaient pris l'apparence de cette soumission aveugle de +l'inférieur, qui ne raisonne pas. Son respect affecté sembla frapper +désagréablement l'empereur Alexandre, mais cette impression fugitive +s'effaça aussitôt, pour ne laisser aucune trace sur sa jeune figure, +rayonnante de bonheur. Son indisposition de quelques jours l'avait +maigri, sans rien lui faire perdre de cet ensemble réellement séduisant +de majesté et de douceur, qui se lisait sur sa bouche aux lèvres fines +et dans ses beaux yeux bleus. + +S'il était majestueux à la revue d'Olmütz, ici il paraissait plus gai et +plus ardent. La figure colorée par la course rapide qu'il venait de +faire, il arrêta son cheval, et, respirant à pleins poumons, il se +retourna vers sa suite aussi jeune, aussi animée que lui, composée de +la fleur de la jeunesse austro-russe, des régiments d'armée et de la +garde. Czartorisky, Novosiltsow, Volkonsky, Strogonow et d'autres en +faisaient partie, et causaient en riant entre eux. Revêtus de brillants +uniformes, montés sur de beaux chevaux bien dressés, ils se tenaient à +quelques pas de l'empereur. Des écuyers tenaient en main, tout prêts +pour les deux souverains, des chevaux de rechange aux housses brodées. +L'empereur François, encore jeune, avec le teint vif, maigre, élancé, +raide en selle sur son bel étalon, jetant des regards anxieux autour de +lui, fit signe à un de ses aides de camp d'approcher. «Il va sûrement +lui demander l'heure du départ,» se dit le prince André, en suivant les +mouvements de son ancienne connaissance. Il se souvenait des questions +que Sa Majesté Autrichienne lui avait adressées à Brünn. + +La vue de cette brillante jeunesse, pleine de sève et de confiance dans +le succès, chassa aussitôt la disposition morose dans laquelle était +l'état-major de Koutouzow: telle une fraîche brise des champs, pénétrant +par la fenêtre ouverte, disperse au loin les lourdes vapeurs d'une +chambre trop chaude. + +«Pourquoi ne commencez-vous pas, Michel Larionovitch? + +--J'attendais Votre Majesté,» dit Koutouzow, en s'inclinant +respectueusement. + +L'Empereur se pencha de son côté comme s'il ne l'avait pas entendu. + +«J'attendais Votre Majesté, répéta Koutouzow,--et le prince André +remarqua un mouvement de sa lèvre supérieure au moment où il prononça: +«j'attendais»...--Les colonnes ne sont pas toutes réunies, sire.» + +Cette réponse déplut à l'Empereur; il haussa les épaules et regarda +Novosiltsow, comme pour se plaindre de Koutouzow. + +«Nous ne sommes pourtant pas sur le Champ-de-Mars, Michel Larionovitch, +où l'on attend pour commencer la revue que tous les régiments soient +rassemblés, continua l'Empereur, en jetant cette fois un coup d'oeil à +l'empereur François comme pour l'inviter, sinon à prendre part à la +conversation, au moins à l'écouter; mais ce dernier ne parut pas s'en +préoccuper. + +«C'est justement pour cela, sire, que je ne commence pas, dit Koutouzow +à haute et intelligible voix, car nous ne sommes pas à une revue, nous +ne sommes pas sur le Champ-de-Mars.» + +À ces paroles, les officiers de la suite s'entre-regardèrent. «Il a beau +être vieux, il ne devrait pas parler ainsi,» disaient clairement leurs +figures, qui exprimaient la désapprobation. + +L'Empereur fixa son regard attentif et scrutateur sur Koutouzow, dans +l'attente de ce qu'il allait sans doute ajouter. Celui-ci, inclinant +respectueusement la tête, garda le silence. Ce silence dura une seconde, +après laquelle, reprenant l'attitude et le ton d'un inférieur qui +demande des ordres: + +«Du reste, si tel est le désir de Votre Majesté?» dit-il. + +Et appelant à lui le chef de la colonne, Miloradovitch, il lui donna +l'ordre d'attaquer. + +Les rangs s'ébranlèrent, et deux bataillons de Novgorod et un bataillon +du régiment d'Apchéron défilèrent. + +Au moment où passait le bataillon d'Apchéron, Miloradovitch s'élança en +avant; son manteau était rejeté en arrière et laissait voir son uniforme +chamarré de décorations. Le tricorne orné d'un immense panache posé de +côté, il salua crânement l'Empereur en arrêtant court son cheval devant +lui. + +«Avec l'aide de Dieu, général! lui dit celui-ci. + +--Ma foi, sire, nous ferons tout ce que nous pourrons,» s'écria-t-il +gaiement, tandis que la suite souriait de son étrange accent français. + +Miloradovitch fit faire volte-face à son cheval et se retrouva à +quelques pas en arrière de l'Empereur. Les soldats, excités par la vue +du tsar, marchaient en cadence d'un pas rapide et plein d'entrain. + +«Enfants! leur cria tout à coup Miloradovitch, oubliant la présence de +son souverain et partageant lui-même l'élan de ses braves, dont il avait +été le compagnon sous le commandement de Souvarow... enfants! ce n'est +pas le premier village que vous allez enlever à la baïonnette! + +--Prêts à servir,» répondirent les soldats. + +À leurs cris, le cheval de l'Empereur, le même qu'il montait pendant les +revues en Russie, eut comme un frisson d'inquiétude. Ici, sur le champ +de bataille d'Austerlitz, surpris du voisinage de l'étalon noir de +l'Empereur François, il dressait les oreilles au bruit inusité des +décharges, sans en comprendre la signification, et sans se douter de ce +que pensait et ressentait son auguste cavalier. + +L'Empereur sourit, en désignant à un de ses intimes les bataillons qui +s'éloignaient. + + +XVI + + +Koutouzow, accompagné de ses aides de camp, suivit au pas les +carabiniers. + +À une demi-verste de distance, il s'arrêta près d'une maison isolée, une +auberge abandonnée sans doute, située à l'embranchement de deux routes +qui descendaient toutes deux la montagne et qui étaient toutes deux +couvertes de nos troupes. + +Le brouillard se dissipait, et on commençait à distinguer les masses +confuses de l'armée ennemie sur les hauteurs d'en face. On entendait un +feu très vif à gauche dans le vallon. Koutouzow causait avec le général +autrichien; le prince André pria ce dernier de lui passer la longue-vue. + +«Voyez, voyez, disait l'étranger, voilà les Français!» Et il indiqua, +non un point éloigné, mais le pied de la montagne qu'ils avaient devant +eux. + +Les deux généraux et les aides de camp se passèrent fiévreusement la +longue-vue. Une terreur involontaire se peignit sur leurs traits: les +Français, qu'on croyait à deux verstes, s'étaient dressés inopinément +devant eux! + +«C'est l'ennemi!... Mais non!... Mais certainement!... Comment est-ce +possible?» dirent plusieurs voix.... + +Et le prince André voyait à droite monter à la rencontre du régiment +d'Apchéron une formidable colonne de Français, à cinq cents pas de +l'endroit où ils se tenaient. + +«Voilà l'heure! se dit-il.... Il faut arrêter le régiment, Votre Haute +Excellence!» À ce moment, une épaisse fumée couvrit tout le paysage, une +forte décharge de mousqueterie retentit à leurs oreilles, et une voix +haletante de frayeur s'écria à deux pas: «Fini, camarades, fini!...» Et, +comme si un ordre émanait de cette voix, des masses énormes de soldats +refoulés, se poussant, se bousculant, passèrent en fuyant, au même +endroit, où, cinq minutes auparavant, ils avaient défilé devant les +empereurs. Essayer d'arrêter cette foule était une folie, car elle +entraînait tout sur son passage. Bolkonsky résistait avec peine au +torrent et ne comprenait que vaguement ce qui venait d'arriver. +Nesvitsky, rouge et hors de lui, criait à Koutouzow qu'il allait être +fait prisonnier, s'il ne se portait pas en arrière. Koutouzow, immobile, +tira son mouchoir et s'en couvrit la joue d'où le sang coulait. Le +prince André se fraya un passage jusqu'à lui: + +«Vous êtes blessé? lui dit-il avec émotion. + +--La plaie n'est pas là, mais ici!» dit Koutouzow, en pressant son +mouchoir sur sa blessure et en désignant les fuyards. + +«Arrêtez-les!» s'écria-t-il. + +Mais, comprenant aussitôt l'inutilité de cet appel, il piqua des deux, +et, prenant sur la droite au milieu d'une nouvelle troupe de fuyards, il +se vit entraîné avec elle en arrière. + +Leur masse était si serrée qu'il lui était impossible de s'en dégager. +Dans cette confusion les uns criaient, les autres se retournaient et +tiraient en l'air. Koutouzow, parvenu enfin à sortir du courant, se +dirigea avec sa suite, terriblement diminuée, vers l'endroit d'où +partait la fusillade. Le prince André, faisant des efforts surhumains +pour le rejoindre, aperçut sur la descente, à travers la fumée, une +batterie russe, qui n'avait pas encore cessé son feu et vers laquelle se +précipitaient des Français. Un peu, au-dessus d'elle se tenait immobile +l'infanterie russe. Un général s'en détacha et s'approcha de Koutouzow, +dont la suite se réduisait à quatre personnes. Pâles et émues, ces +quatre personnes se regardaient en silence. + +«Arrêtez ces misérables!» dit Koutouzow au chef de régiment. Et, comme +pour le punir de ces mots, une volée de balles, semblable à une nichée +d'oiseaux, passa en sifflant au-dessus du régiment et de sa tête. Les +Français attaquaient la batterie, et, ayant aperçu Koutouzow, ils +tiraient sur lui. À cette nouvelle décharge, le commandant de régiment +porta vivement la main à sa jambe; quelques soldats tombèrent, et le +porte-drapeau laissa échapper le drapeau de ses mains: vacillant un +moment, il s'accrocha aux baïonnettes des soldats; ceux-ci se mirent à +tirer sans en avoir reçu l'ordre. + +Un soupir désespéré sortit de la poitrine de Koutouzow. + +«Bolkonsky, murmura-t-il d'une voix de vieillard affaibli et en lui +montrant le bataillon à moitié détruit, que veut donc dire cela?» + +À peine avait-il prononcé ces mots, que le prince André, le gosier serré +par des larmes de honte et de colère, s'était jeté à bas de son cheval +et se précipitait vers le drapeau. + +«Enfants, en avant!» cria-t-il d'une voix perçante. «Le moment est +venu!» se dit-il, en saisissant la hampe et écoutant avec bonheur le +sifflement des balles dirigées contre lui. Quelques soldats tombèrent +encore. + +«Hourra!» s'écria-t-il, en soulevant avec peine le drapeau. + +Et courant en avant, persuadé que tout le bataillon le suivait, il fit +encore quelques pas; un soldat, puis un second, puis tous s'élancèrent à +sa suite en le dépassant. Un sous-officier s'empara du précieux fardeau, +dont le poids faisait trembler le bras du prince André, mais il fut tué +au même moment. Le reprenant encore une fois, André continua sa course +avec le bataillon. Il voyait devant lui nos artilleurs: les uns se +battaient, les autres abandonnaient leurs pièces et couraient à sa +rencontre; il voyait les fantassins français s'emparer de nos chevaux et +tourner nos canons. Il en était à vingt pas, les balles pleuvaient et +fauchaient tout autour de lui, mais ses yeux rivés sur la batterie ne +s'en détachaient pas. Là, un artilleur roux, le schako enfoncé, et un +Français se disputaient la possession d'un refouloir; l'expression +égarée et haineuse de leur figure lui était parfaitement visible; on +sentait qu'ils ne se rendaient pas compte de ce qu'ils faisaient. + +«Que font-ils? se demanda le prince André. Pourquoi l'artilleur ne +fuit-il pas, puisqu'il n'a plus d'arme, et pourquoi le Français ne +l'abat-il pas? Il n'aura pas le temps de se sauver, que le Français se +souviendra qu'il a son fusil! En effet, un second Français arriva sur +les combattants, et le sort de l'artilleur roux, qui venait d'arracher +le refouloir des mains de son adversaire, allait se décider. Mais le +prince André n'en vit pas la fin. Il reçut sur la tête un coup d'une +violence extrême, qu'il crut lui avoir été appliqué par un de ses +voisins. La douleur était moins sensible que désagréable, dans ce moment +où elle faisait une diversion à sa pensée: + +«Mais que m'arrive-t-il? je ne me tiens plus? mes jambes se dérobent +sous moi.» Et il tomba sur le dos. Il rouvrit les yeux, dans l'espoir +d'apprendre le dénouement de la lutte des deux Français avec +l'artilleur, et si les canons étaient sauvés ou emmenés. Mais il ne vit +plus rien que bien haut au-dessus de lui un ciel immense, profond, où +voguaient mollement de légers nuages grisâtres. «Quel calme, quelle +paix! se disait-il; ce n'était pas ainsi quand je courais, quand nous +courions en criant; ce n'était pas ainsi, lorsque les deux figures +effrayées se disputaient le refouloir; ce n'était pas ainsi que les +nuages flottaient dans ce ciel sans fin! Comment ne l'avais-je pas +remarquée plus tôt, cette profondeur sans limites? Comme je suis heureux +de l'avoir enfin aperçue!... Oui! tout est vide, tout est déception, +excepté cela! Et Dieu soit loué pour ce repos, pour ce calme!...» + + +XVII + + +À neuf heures du matin, au flanc droit, que commandait Bagration, +l'affaire n'était pas encore engagée. Malgré l'insistance de +Dolgoroukow, désireux de n'en point assumer la responsabilité, il lui +proposa d'envoyer demander les ordres du général en chef. Vu la distance +de dix verstes qui séparait les deux ailes de l'armée, l'envoyé, s'il +n'était pas tué, ce qui était peu probable, et s'il parvenait à +découvrir le général en chef, ce qui était très difficile, ne pourrait +revenir avant le soir; il en était bien convaincu. + +Jetant un regard sur sa suite, les yeux endormis et sans expression de +Bagration s'arrêtèrent sur la figure émue, presque enfantine de Rostow. +Il le choisit. + +«Et si je rencontre Sa Majesté avant le général en chef, Excellence? lui +dit Rostow. + +--Vous pourrez demander les ordres de Sa Majesté,» dit Dolgoroukow, en +prévenant la réponse de Bagration. + +Après avoir été relevé de sa faction, Rostow avait dormi quelques heures +et se sentait plein d'entrain, d'élasticité, de confiance en lui-même et +en son étoile, et prêt à tenter l'impossible. + +Ses désirs s'étaient accomplis: une grande bataille se livrait; il y +prenait part, et de plus, attaché à la personne du plus brave des +généraux, il était envoyé en mission auprès de Koutouzow, avec chance de +rencontrer l'Empereur. La matinée était claire, son cheval était bon. +Son âme s'épanouissait toute joyeuse. Longeant d'abord les lignes +immobiles des troupes de Bagration, il arriva sur un terrain occupé par +la cavalerie d'Ouvarow; il y remarqua les premiers signes précurseurs de +l'attaque; l'ayant dépassé, il entendit distinctement le bruit du canon +et les décharges de mousqueterie, qui augmentaient d'intensité à chaque +instant. + +Ce n'était plus un ou deux coups solitaires qui retentissaient à +intervalles réguliers dans l'air frais du matin, mais bien un roulement +continu, dans lequel se confondaient les décharges d'artillerie avec la +fusillade et qui se répercutait sur le versant des montagnes, en avant +de Pratzen. + +De légers flocons de fumée, voltigeant, se poursuivant l'un l'autre, +s'échappaient des fusils, tandis que des batteries s'élevaient de gros +tourbillons de nuages, qui se balançaient et s'étendaient dans l'espace. +Les baïonnettes des masses innombrables d'infanterie en mouvement +brillaient à travers la fumée et laissaient apercevoir l'artillerie avec +ses caissons verts, qui se déroulait au loin comme un étroit ruban. + +Rostow s'arrêta pour regarder ce qui se passait: où allaient-ils? +pourquoi marchaient-ils en tous sens, devant, derrière? il ne pouvait le +comprendre; mais ce spectacle, au lieu de lui inspirer de la crainte et +de l'abattement, ne faisait au contraire qu'augmenter son ardeur. + +«Je ne sais ce qui en résultera, mais à coup sûr ce sera bien,» se +disait-il. + +Après avoir dépassé les troupes autrichiennes, il arriva à la ligne +d'attaque.... C'était la garde qui donnait. + +«Tant mieux! je le verrai de plus près.» + +Plusieurs cavaliers venaient à lui en galopant. Il reconnut les uhlans +de la garde, dont les rangs avaient été rompus et qui abandonnaient la +mêlée. Rostow remarqua du sang sur l'un d'eux. + +«Peu m'importe,» se dit-il. À quelques centaines de pas de là, il vit +arriver au grand trot sur sa gauche, de façon à lui couper la route, une +foule énorme de cavaliers, aux uniformes blancs et scintillants, montés +sur des chevaux noirs. Lançant son cheval à toute bride, afin de leur +laisser le champ libre, il y serait certainement parvenu, si la +cavalerie n'avait pressé son allure; il la voyait gagner du terrain et +entendait le bruit des chevaux, et le cliquetis des armes se rapprochait +de plus en plus de lui. Au bout d'une minute à peine, il distinguait les +visages des chevaliers-gardes qui allaient attaquer l'infanterie +française: ils galopaient, tout en retenant leurs montures. + +Rostow entendit le commandement: «Marche! Marche! donné par un officier +qui lançait son pur-sang ventre à terre. Craignant d'être écrasé ou +entraîné, Rostow longeait leur front au triple galop, dans l'espoir de +traverser le terrain qu'il avait en vue, avant leur arrivée. + +Il craignait de ne pouvoir éviter le choc du dernier chevalier-garde, +dont la haute taille contrastait avec sa frêle apparence. Il aurait été +immanquablement foulé aux pieds, et son Bédouin avec lui, s'il n'avait +eu l'heureuse inspiration de faire siffler son fouet devant les yeux de +la belle et forte monture du chevalier-garde: elle tressaillit et dressa +les oreilles; mais, à un vigoureux coup d'éperon de son cavalier, +Bédouin releva la queue et, tendant le cou, s'élança encore plus rapide. +À peine Rostow les avait-il distancés qu'il entendit crier: «Hourra!» +et, se retournant, il vit les premiers rangs s'engouffrer dans un +régiment d'infanterie française, aux épaulettes rouges. L'épaisse fumée +d'un canon invisible les déroba aussitôt à sa vue. + +C'était cette brillante et fameuse charge des chevaliers-gardes tant +admirée des Français eux-mêmes! Avec quel serrement de coeur +n'entendit-il pas raconter, plus tard, que de toute cette masse de beaux +hommes, de toute cette brillante fleur de jeunesse, riche, élégante, +montée sur des chevaux de prix, officiers et junkers, qui l'avaient +dépassé dans un galop furieux, il ne restait que dix-huit hommes! + +«Mon heure viendra, je n'ai rien à leur envier, se disait Rostow en +s'éloignant. Peut-être vais-je voir l'Empereur.» + +Atteignant enfin notre infanterie de la garde, il se trouva au milieu +des boulets, qu'il devina plutôt qu'il ne les entendit, en voyant les +figures inquiètes des soldats et l'expression grave et plus contenue +des officiers. + +Une voix, celle de Boris, lui cria tout à coup: + +«Rostow! Qu'en dis-tu? nous voilà aux premières loges! Notre régiment a +été rudement engagé!» + +Et il souriait de cet heureux sourire de la jeunesse, qui vient le +recevoir le baptême du feu. Rostow s'arrêta: + +«Eh bien! et quoi? + +--Repoussés!» répondit Boris, devenu bavard. + +Et là-dessus il lui raconta comment la garde, voyant des troupes devant +elle et les ayant prises pour des Autrichiens, le sifflement des boulets +leur avait prouvé bientôt qu'ils formaient la première ligne et qu'ils +devaient attaquer. + +«Où vas-tu? lui demanda Boris. + +--Trouver le commandant en chef. + +--Le voilà! lui répondit Boris en lui indiquant le grand-duc Constantin +à cent pas d'eux, en uniforme de chevalier-garde, la tête dans les +épaules, les sourcils froncés, criant et gesticulant contre un officier +autrichien, blanc et blême. + +--Mais c'est le grand-duc, et je cherche le général en chef ou +l'Empereur, dit Rostow en s'éloignant. + +--Comte, comte, lui cria Berg, en lui montrant sa main enveloppée d'un +mouchoir ensanglanté, je suis blessé au poignet droit, et je suis resté +à mon rang! Voyez, comte, je suis obligé de tenir mon épée de la main +gauche! Dans ma famille tous les «Von Berg» ont été des chevaliers!» + +Et Berg continuait à parler que Rostow était déjà loin. + +Franchissant un espace désert, pour ne pas se trouver exposé au feu de +l'ennemi, il suivit la ligne des réserves, en s'éloignant par là du +centre de l'action. Tout à coup devant lui et sur les derrières de nos +troupes, dans un endroit où l'on ne pouvait guère supposer la présence +des Français, il entendit tout près de lui une vive fusillade. + +«Qu'est-ce que cela peut être? se demanda-t-il. L'ennemi sur nos +derrières?... C'est impossible,--et une peur folle s'empara de lui à la +pensée de l'issue possible de la bataille...--Quoi qu'il en soit, il n'y +a pas à l'éviter, il faut que je découvre le général en chef, et, si +tout est perdu, il ne me reste qu'à mourir avec eux.» + +Le noir pressentiment qui l'avait envahi se confirmait chaque pas qu'il +faisait sur le terrain occupé par les troupes de toute arme derrière le +village de Pratzen. + +«Que veut dire cela? Sur qui tire-t-on? Qui tire? se demandait Rostow en +rencontrant des soldats russes et autrichiens qui fuyaient en courant +pêle-mêle. + +--Le diable sait ce qui en est! Il a battu tout le monde! Tout est +perdu! lui répondirent en russe, en allemand, en tchèque tous ces +fuyards, comprenant aussi peu que lui ce qui se passait autour d'eux. + +--Qu'ils soient rossés, ces Allemands! + +--Que le diable les écorche, ces traîtres!» répondit un autre. + +--Que le diable emporte ces Russes!» grommelait un Allemand. + +Quelques blessés se traînaient le long du chemin. Les jurons, les cris, +les gémissements se confondaient en un écho prolongé et sinistre. La +fusillade avait cessé, et Rostow apprit plus tard que les fuyards +allemands et russes avaient tiré les uns sur les autres. + +«Mon Dieu! se disait Rostow, et l'Empereur qui peut, d'un moment à +l'autre, voir cette débandade!... Ce ne sont que quelques misérables +sans doute! Ça ne se peut pas, ça ne se peut pas; il faut les dépasser +au plus vite!» + +La pensée d'une complète déroute ne pouvait lui entrer dans l'esprit, +malgré la vue des batteries et des troupes françaises sur le plateau de +Pratzen, sur le plateau même où on lui avait enjoint d'aller trouver +l'Empereur et le général en chef. + + +XVIII + + +Aux environs du village de Pratzen, pas un chef n'était visible. Rostow +n'y aperçut que des troupes fuyant à la débandade. Sur la grande route, +des calèches, des voitures de toute espèce, des soldats russes, +autrichiens, de toute arme, blessés et non blessés, défilèrent devant +lui. Toute cette foule se pressait, bourdonnait, fourmillait et mêlait +ses cris au son sinistre des bombes lancées par les bouches à feu +françaises des hauteurs de Pratzen. + +«Où est l'Empereur? où est Koutouzow?» demandait-il au hasard sans +obtenir de réponse. + +Enfin, attrapant un soldat au collet, il le força à l'écouter: «Hé! +l'ami! Il y a longtemps qu'ils sont tous là-bas, qu'ils ont filé en +avant,» lui répondit le soldat en riant. + +Lâchant ce soldat, évidemment ivre, Rostow arrêta un domestique +militaire, qui lui semblait devoir être écuyer d'un personnage haut +placé. Le domestique lui raconta que l'Empereur avait passé en voiture +sur cette route une heure auparavant à fond de train, et qu'il était +dangereusement blessé. «C'est impossible, ce n'était pas lui, dit +Rostow.--Je l'ai vu de mes propres yeux, répondit le domestique avec un +sourire malin. Il y a assez longtemps que je le connais: combien de fois +ne l'ai-je pas vu à Pétersbourg. Il était très pâle, dans le fond de sa +voiture. Comme il les avait lancés ses quatre chevaux noirs, Ilia +Ivanitch! On dirait que je ne le connais pas, ces chevaux, et que +l'Empereur peut avoir un autre cocher qu'Ilia Ivanitch! + +--Qui cherchez-vous? lui demanda, quelques pas plus loin, un officier +blessé... le général en chef? Il a été tué par un boulet dans la +poitrine, devant notre régiment! + +--Il n'a pas été tué, il a été blessé! dit un autre. + +--Qui? Koutouzow? demanda Rostow. + +--Non, pas Koutouzow... comment l'appelle-t-on?... Enfin qu'importe! Il +n'en est pas resté beaucoup de vivants. Allez de ce côté, vous trouverez +tous les chefs réunis au village de Gostieradek.» + +Rostow continua son chemin au pas, ne sachant plus que faire, ni à qui +s'adresser. L'Empereur blessé! La bataille perdue!... Suivant la +direction indiquée, il voyait au loin une tour et les clochers d'une +église. Pourquoi se dépêcher? Il n'avait rien à demander à l'Empereur, +ni à Koutouzow, fussent-ils même sains et saufs. + +«Prenez le chemin à gauche, Votre Noblesse; si vous allez tout droit, +vous vous ferez tuer.» + +Rostow réfléchit un instant et suivit la route qu'on venait de lui +signaler comme dangereuse. + +«Ça m'est bien égal! l'Empereur étant blessé, qu'ai-je besoin de me +ménager?» + +Et il déboucha sur l'espace où il y avait eu le plus de morts et de +fuyards. Les Français n'y étaient pas encore, et le peu de Russes qui +avaient survécu l'avaient abandonné. Sur ce champ gisaient, comme des +gerbes bien garnies, des tas de dix, quinze hommes tués et blessés; les +blessés rampaient pour se réunir par deux et par trois, et poussaient +des cris qui frappaient péniblement l'oreille de Rostow; il lança son +cheval au galop pour éviter ce spectacle des souffrances humaines. Il +avait peur, non pas pour sa vie, mais peur de perdre ce sang-froid qui +lui était si nécessaire et qu'il avait senti faiblir en voyant ces +malheureux. + +Les Français avaient cessé de tirer sur cette plaine désertée par les +vivants; mais, à la vue de l'aide de camp qui la traversait, leurs +bouches à feu lancèrent quelques boulets. Ces sons stridents et +lugubres, ces morts dont il était entouré lui causèrent une impression +de terreur et de pitié pour lui-même. Il se souvint de la dernière +lettre de sa mère et se dit à lui-même: «Qu'aurait-elle éprouvé en me +voyant ici sous le feu de ces canons?» + +Dans le village de Gostieradek, qui était hors de la portée des boulets, +il retrouva les troupes russes, quittant le champ de bataille en ordre, +quoique confondues entre elles. On y parlait de la bataille perdue, +comme d'un fait avéré: mais personne ne put indiquer à Rostow où étaient +l'Empereur et Koutouzow. Les uns assuraient que le premier était +réellement blessé; d'autres démentaient ce bruit, en l'expliquant par la +fuite du grand-maréchal comte Tolstoï, pâle et terrifié, que l'on avait +vu passer dans la voiture de l'Empereur. Ayant appris que quelques +grands personnages se trouvaient derrière le hameau à gauche, Rostow s'y +dirigea, non plus dans l'espoir de rencontrer celui qu'il cherchait, +mais par acquit de conscience. À trois verstes plus loin, il dépassa les +dernières troupes russes, et, à côté d'un verger séparé de la route par +un fossé, il vit deux cavaliers. Il lui sembla connaître l'un deux, qui +portait un plumet blanc; l'autre, sur un magnifique cheval alezan, qu'il +crut aussi avoir déjà vu, arrivé au fossé, éperonna sa monture et, lui +rendant la bride, le franchit légèrement; quelques parcelles de terre +jaillirent sous les sabots du cheval, et alors, lui faisant faire +volte-face, il franchit de nouveau le fossé et s'approcha +respectueusement de son compagnon, comme pour l'engager à suivre son +exemple. Celui auquel il s'adressait fit un geste négatif de la tête et +de la main, et Rostow reconnut aussitôt son Empereur, son Empereur +adoré, dont il pleurait la défaite. + +«Mais il ne peut pas rester là, tout seul, au milieu de ce champ +désert!» se dit-il. Alexandre tourna la tête, et il put apercevoir ces +traits si profondément gravés dans son coeur. L'Empereur était pâle; ses +joues étaient creuses, ses yeux enfoncés; mais la douceur et la +mansuétude, empreintes sur sa figure, n'en étaient que plus frappantes. +Rostow était heureux de le voir, heureux de la certitude que sa blessure +n'était qu'une invention sans fondement, et il se disait qu'il était de +son devoir de lui transmettre sans plus tarder le message du prince +Dolgoroukow. + +Mais, comme un jeune amoureux ému et tremblant, qui n'ose donner cours à +ses rêveries passionnées de la nuit, et cherche avec effroi un faux +fuyant, afin de retarder le moment du rendez-vous si ardemment désiré, +Rostow, en présence de son désir réalisé, ne savait s'il lui fallait +s'approcher de l'Empereur ou si cette tentative ne serait pas +inconvenante et déplacée. + +«J'aurais peut-être l'air, se disait-il, de profiter avec empressement +de ce moment de solitude et d'abattement. Une figure inconnue peut lui +être désagréable, et puis, que lui dirai-je, quand un regard de lui +suffit pour m'ôter la voix? + +Les paroles qu'il aurait dû prononcer lui expiraient sur les lèvres, +d'autant plus qu'il leur avait donné un tout autre cadre, l'heure +triomphante d'une victoire, ou le moment où, étendu sur son lit de +douleur, l'Empereur le remercierait de ses exploits héroïques, et où, +lui mourant, il ferait à son souverain bien aimé l'aveu de son +dévouement, si noblement confirmé par sa mort. + +«Et d'ailleurs que lui demanderais-je? il est quatre heures du soir, et +la bataille est perdue! Non, non, je ne m'approcherai pas de lui: je ne +dois pas interrompre ses pensées. Il vaut mieux mourir mille fois que +d'en recevoir un regard courroucé.» + +Il s'éloigna donc tristement, le désespoir dans l'âme, en se retournant +toujours pour suivre les mouvements de son souverain. + +Il vit le capitaine Von Toll s'approcher de l'Empereur et l'aider à +franchir à pied le fossé et à s'asseoir ensuite sous un pommier. Toll +resta debout à côté de lui, en lui parlant avec chaleur. Ce spectacle +remplit Rostow de regrets et d'envie, surtout lorsqu'il vit l'Empereur, +portant une main à ses yeux, tendre l'autre à Toll. + +«J'aurais pu être à sa place,» se dit-il. Et, ne pouvant retenir les +larmes qui coulaient de ses yeux, il continua à s'éloigner, ne sachant à +quoi se décider ni de quel côté se diriger. Son désespoir était d'autant +plus violent, qu'il s'accusait de faiblesse. Il aurait pu, il aurait dû +s'approcher. C'était le moment ou jamais de faire preuve de dévouement, +et il n'en avait pas profité. Il tourna bride et revint à l'endroit où +il avait aperçu l'Empereur, et où il n'y avait plus personne. Une longue +file de charrettes et de fourgons passait lentement, et Rostow apprit +d'un des conducteurs que l'état-major de Koutouzow était non loin du +village, et qu'ils s'y rendaient. Il les suivit. + + +À cinq heures du soir, la bataille était perdue sur tous les points. +Plus de cent bouches à feu étaient tombées au pouvoir des Français. + +Tout le corps d'armée de Prsczebichewsky avait mis bas les armes. Les +autres colonnes, ayant perdu la moitié de leurs hommes, se repliaient en +troupes débandées. + +Le reste des colonnes de Langeron et de Doktourow se pressait +confusément autour des étangs et des écluses du village d'Auguest. + +Sur ce point seul, à six heures du soir, continuait encore le feu de +l'ennemi, qui, ayant placé des batteries à mi-côte de la hauteur de +Pratzen, tirait sur nos troupes en retraite. + +Doktourow et d'autres à l'arrière-garde, reformant leurs bataillons, se +défendaient contre la cavalerie française qui les poursuivait. Le jour +tombait. Sur l'étroite chaussée d'Auguest, pendant une longue série de +paisibles années, le bon vieux meunier, en bonnet de coton, avait jeté +ses lignes dans l'étang, pendant que son petit-fils, ses manches de +chemise retroussées, s'amusait à plonger la main dans le grand arrosoir +où frétillaient les poissons argentés; sur cette même chaussée, sous +l'oeil du paysan morave en bonnet de fourrure, en habit gros bleu, +d'énormes chariots avaient longtemps passé au pas, amenant au moulin de +riches gerbes de froment et remportant de gros sacs d'une farine blanche +et légère dont la fine poussière voltigeait en l'air; et maintenant on y +voyait une foule égarée, affolée, se pressant, se heurtant, s'écrasant +sous les pieds des chevaux, les roues des fourgons, des avant-trains, et +foulant aux pieds les mourants, pour aller se faire tuer quelques pas +plus loin. + +Toutes les dix secondes, un boulet ou une grenade tombait et éclatait au +milieu de cette foule compacte, tuant et couvrant de sang tous ceux +qu'ils atteignaient. Dologhow, déjà officier, blessé à la main, seul +avec ses dix hommes et son chef à cheval, représentait tout ce qui +restait du régiment. Entraînés par la masse, ils s'étaient frayé un +chemin jusqu'à l'entrée de la chaussée, où ils s'étaient vus arrêtés par +le cheval d'un avant-train, qui était tombé et qu'il fallait dégager. Un +boulet tua un homme derrière eux, un second en frappa un autre devant, +et le sang jaillit sur Dologhow. La foule se rua en avant avec désespoir +et s'arrêta de nouveau. + +«Le salut est au delà de ces cent pas; rester ici c'est la mort!» voilà +ce que tout le monde disait. + +Dologhow, qui avait été refoulé au milieu, parvint jusqu'au bord de la +digue, et courut sur la faible couche de glace qui recouvrait l'étang. + +«Voyons! tourne par ici, cria-t-il au canonnier. Elle tient...!» La +glace le supportait effectivement, mais elle craquait et cédait sous ses +pas, et il était évident que, sans attendre le poids du canon et de +cette foule, elle allait s'enfoncer sous lui. On le regardait, on se +pressait sur les bords, sans se décider à l'imiter. Le commandant du +régiment, à cheval, leva le bras, ouvrit la bouche pour lui parler, +lorsqu'un boulet siffla si bas au-dessus de toutes ces têtes terrifiées, +qu'elles s'inclinèrent, et quelque chose tomba. C'était le général qui +s'affaissait dans une mare de sang! Personne ne le regarda, personne ne +songea à le relever! + +«Sur la glace! sur la glace! n'entends-tu pas! Tourne, tourne,» crièrent +plusieurs voix; les gens ne savaient pas encore même pourquoi ils +criaient ainsi. + +Un des derniers avant-trains s'y engagea, et la foule se précipita sur +la glace, qui craqua sous l'un des fuyards; son pied s'enfonça dans +l'eau; en faisant un effort pour le retirer, il y tomba jusqu'à la +ceinture. Les plus proches hésitèrent, l'homme de l'avant-train arrêta +son cheval, tandis que derrière continuaient les cris: «En avant! En +avant sur la glace;» et des hurlements de terreur retentirent de toutes +parts. Les soldats, entourant le canon, tiraient et battaient les +chevaux pour les forcer à avancer. Les chevaux partirent, la glace +s'effondra d'un seul bloc, et quarante hommes disparurent. Cependant les +boulets ne cessaient de siffler et de tomber avec une sinistre +régularité, tantôt sur la glace, tantôt dans l'eau, et de décimer cette +masse vivante, qui avait envahi la digue, les étangs et leurs rives. + + +XIX + + +Pendant ce temps, le prince André gisait toujours au même endroit sur +la hauteur de Pratzen, serrant dans ses mains un morceau de la hampe du +drapeau, perdant du sang et poussant à son insu des gémissements +plaintifs et faibles comme ceux d'un enfant. + +Vers le soir, ses gémissements cessèrent: il était sans connaissance. +Tout à coup il rouvrit les yeux, ne se rendant pas compte du temps +écoulé et se sentant de nouveau vivant et souffrant d'une blessure +cuisante à la tête: + +«Où est-il donc ce ciel sans fond que j'ai vu ce matin et que je ne +connaissais pas auparavant?...» Ce fut sa première pensée. «...Et ces +souffrances aussi m'étaient inconnues! Oui, je ne savais rien, rien +jusqu'à présent. Mais où suis-je?» + +Il écouta et entendit le bruit de plusieurs chevaux et de voix qui +s'avançaient de son côté. On parlait français. Il ne tourna pas la tête. +Il regardait toujours ce ciel si haut au-dessus de lui, dont l'azur +insondable apparaissait à travers de légers nuages. + +Ces cavaliers, c'étaient Napoléon et deux aides de camp. Bonaparte avait +fait le tour du champ de bataille et donné des ordres pour renforcer les +batteries dirigées sur la digue d'Auguest; il examinait maintenant les +blessés et les morts abandonnés sur le terrain. + +«De beaux hommes! dit-il à la vue d'un grenadier russe, étendu sur le +ventre, la face contre terre, la nuque noircie et les bras déjà raidis +par la mort. + +--Les munitions des pièces de position sont épuisées, sire! lui dit un +aide de camp, envoyé des batteries qui mitraillaient Auguest. + +--Faites avancer celles de la réserve, répondit Napoléon en s'éloignant +de quelques pas et en s'arrêtant à côté du prince André, qui serrait +toujours la hampe mutilée dont le drapeau avait été pris comme trophée +par les Français. + +--Voilà une belle mort!» dit Napoléon. + +Le prince André comprit qu'il était question de lui et que c'était +Napoléon qui parlait; mais ses paroles bourdonnèrent à son oreille sans +qu'il y attachât le moindre intérêt, et il les oublia aussitôt. Sa tête +était brûlante; ses forces s'en allaient avec son sang, et il ne voyait +devant lui que ce ciel lointain et éternel. Il avait reconnu +Napoléon,--son héros;--mais dans ce moment ce héros lui paraissait si +petit, si insignifiant en comparaison de ce qui se passait entre son âme +et ce ciel sans limites! Ce qu'on disait, qui s'était arrêté près de +lui, tout lui était indifférent, mais il était content de leur halte; il +sentait confusément qu'on allait l'aider à rentrer dans cette existence +qu'il trouvait si belle, depuis qu'il l'avait comprise autrement. Il +rassembla toutes ses forces pour faire un mouvement et pour articuler un +son; il remua un pied et poussa un faible gémissement. + +«Ah! il n'est pas mort? dit Napoléon. Qu'on relève ce jeune homme, qu'on +le porte à l'ambulance!» + +Et l'Empereur alla à la rencontre du maréchal Lannes qui, souriant, se +découvrit devant lui et le félicita de la victoire. + +Bientôt le prince André ne se souvint plus de rien; la douleur causée +par les efforts de ceux qui le soulevaient, les secousses du brancard et +le sondage de sa plaie à l'ambulance lui avaient de nouveau fait perdre +connaissance. Il ne revint à lui que le soir, pendant qu'on le +transportait à l'hôpital avec plusieurs autres Russes blessés et +prisonniers. Pendant ce trajet, il se sentit ranimé et put regarder ce +qui se passait autour de lui et même parler. + +Les premiers mots qu'il entendit furent ceux de l'officier français +chargé d'escorter les blessés: + +«Arrêtons-nous ici: l'Empereur va passer; il faut lui procurer le +plaisir de voir ces messieurs. + +--Bah! il y a tant de prisonniers cette fois... une grande partie de +l'armée russe... il doit en avoir assez, dit un autre. + +--Oui! mais pourtant, reprit le premier en désignant un officier russe +blessé, en uniforme de chevalier-garde, celui-là est, dit-on, le +commandant de toute la garde de l'empereur Alexandre!» + +Bolkonsky reconnut le prince Repnine, qu'il avait rencontré dans le +monde à Pétersbourg. À côté de lui se tenait un jeune chevalier-garde de +dix-neuf ans, également blessé.» + +Bonaparte, arrivant au galop, arrêta court son cheval devant eux: + +«Qui est le plus élevé en grade?» demanda-t-il en voyant les blessés. + +On lui nomma le colonel prince Repnine. + +«Êtes-vous le commandant du régiment des chevaliers-gardes de l'empereur +Alexandre? + +--Je ne commandais qu'un escadron. + +--Votre régiment a fait son devoir avec honneur! + +--L'éloge d'un grand capitaine est la plus belle récompense du soldat, +répondit Repnine. + +--C'est avec plaisir que je vous le donne, dit Napoléon. Qui est ce +jeune homme à côté de vous?» + +Repnine nomma le lieutenant Suchtelen. + +Napoléon le regarda en souriant: + +«Il est venu bien jeune se frotter à nous? + +--La jeunesse n'empêche pas le courage, murmura Suchtelen d'une voix +émue. + +--Belle réponse, jeune homme; vous irez loin!» + +Pour compléter ce spectacle de triomphe, le prince André avait été aussi +placé, sur le premier rang, de façon à frapper forcément le regard de +l'Empereur, qui se souvint de l'avoir déjà aperçu sur le champ de +bataille. + +«Et vous, jeune homme, comment vous sentez-vous, mon brave?» + +Le prince André, les yeux fixés sur lui, gardait le silence. Tandis que, +cinq minutes auparavant, le blessé avait pu échanger quelques mots avec +les soldats qui le transportaient, maintenant, les yeux fixés sur +l'Empereur, il gardait le silence!... Qu'étaient en effet les intérêts, +l'orgueil, la joie triomphante de Napoléon? qu'était le héros lui-même, +en comparaison de ce beau ciel, plein de justice et de bonté, que son +âme avait embrassé et compris...? Tout lui semblait si misérable, si +mesquin, si différent de ces pensées solennelles et sévères qu'avaient +fait naître en lui l'épuisement de ses forces et l'attente de la mort! + +Les yeux fixés sur Napoléon, il pensait à l'insignifiance de la +grandeur, à l'insignifiance de vie, dont personne ne comprenait le but, +à l'insignifiance encore plus grande de la mort, dont le sens restait +caché et impénétrable aux vivants! + +«Qu'on s'occupe de ces messieurs, dit Napoléon sans attendre la réponse +du prince André, qu'on les mène au bivouac et que le docteur Larrey +examine leurs blessures. Au revoir, prince Repnine!» Et il les quitta, +les traits illuminés par le bonheur. + +Témoins de la bienveillance de l'Empereur envers les prisonniers, les +soldats qui portaient le prince André, et qui lui avaient enlevé la +petite image suspendue à son cou par sa soeur, s'empressèrent de la lui +rendre; il la trouva subitement posée sur sa poitrine au-dessus de son +uniforme, sans savoir par qui et comment elle y avait été remise. + +«Quel bonheur ce serait, pensa-t-il en se rappelant le profond sentiment +de vénération de sa soeur, quel bonheur ce serait, si tout était aussi +simple, aussi clair que Marie semble le croire! Comme il serait bon de +savoir où chercher aide et secours dans cette vie, et ce qui nous attend +après la mort!... Je serais si heureux, si calme si je pouvais dire: +Seigneur, ayez pitié de moi!... Mais à qui le dirais-je? Ou cette force +incommensurable, incompréhensible, à laquelle je ne puis ni m'adresser, +ni exprimer ce que je sens, est le grand Tout, ou bien c'est le néant, +ou bien c'est ce Dieu qui est renfermé ici dans cette image de Marie! +Rien, rien n'est certain, sinon le peu de valeur de ce qui est à la +portée de mon intelligence et la majesté de cet inconnu insondable, le +seul réel peut-être et le seul grand!» + +Le brancard fut emporté, et, à chaque secousse, il sentait une douleur +intense, augmentée par la fièvre et le délire qui s'emparaient de lui. +Il revoyait son père, sa soeur, sa femme, ce fils qui allait lui naître, +la petite et insignifiante personne de Napoléon, et toutes ces images +passaient et repassaient sur l'azur de ce ciel bleu et profond, qui se +mêlait à toutes ses fiévreuses hallucinations. Il lui semblait déjà +jouir à Lissy-Gory de la vie de famille calme et tranquille, +lorsqu'apparaissait tout à coup à ses yeux un petit Napoléon, dont le +regard indifférent, heureux du malheur d'autrui, le pénétrait de doute +et de souffrance... et il se tournait vers son ciel idéal, qui seul lui +promettait l'apaisement! Vers le matin, tous ces rêves se mêlèrent et se +confondirent dans les ténèbres et le chaos d'un état d'inconscience +complète, qui, selon l'avis de Larrey (médecin de Napoléon), devait se +terminer par la mort plutôt que par la guérison. + +«C'est un sujet nerveux et bilieux, dit Larrey, il n'en réchappera pas!» +Et le prince André fut confié, avec quelques autres blessés qui ne +laissaient plus d'espoir, aux soins des habitants du pays. + + + + +CHAPITRE IV + +I + + +Au commencement de l'année 1806, Nicolas Rostow et Denissow retournèrent +chez eux en congé. Comme ce dernier allait à Voronège, Rostow lui +proposa de faire avec lui la route jusqu'à Moscou, et même de s'y +arrêter quelques jours chez ses parents. À l'avant-dernier relais, +Denissow fêta la rencontre d'un ancien camarade, en vidant avec lui +trois bouteilles de vin: aussi, malgré les terribles secousses qui le +cahotaient dans le traîneau où il était couché tout de son long, il ne +se réveilla pas un instant. Plus ils approchaient, plus l'impatience de +Rostow augmentait: + +«Plus vite, plus vite! Oh! ces rues interminables, ces magasins, ces +vendeurs de kalatch[24], ces lanternes, ces isvostchiki! se disait-il +après avoir passé la barrière, où l'on avait inscrit leurs noms et leur +arrivée en congé...--Denissow, nous y sommes! Il dort!--et il se pencha +en avant, comme si, par ce mouvement, il pouvait augmenter la vitesse de +leur course.--Voilà le carrefour où se tient Zakhar l'isvostchiki, et +voilà Zakhar lui-même et son cheval!... Ah! voilà la boutique où +j'achetais du pain d'épice! Quand donc arriverons-nous? Va donc! + +--Où faut-il s'arrêter? demanda le postillon. + +--Mais là-bas au bout, à ce grand bâtiment! Comment, ne le vois-tu pas? +Tu sais pourtant bien que c'est notre maison!--Denissow! Denissow! Nous +arrivons!» + +Denissow souleva la tête et toussa sans répondre. + +«Dmitri, dit Rostow en s'adressant au laquais assis près du cocher, +est-ce bien chez nous cette lumière? + +--Oh! que oui, c'est dans le cabinet de votre père. + +--Ils ne seront pas encore couchés? Hein, qu'en penses-tu?... À propos, +n'oublie pas de déballer aussitôt mon nouvel uniforme,--et il passa la +main sur sa jeune moustache...--Eh bien donc, en avant! Réveille-toi +donc, Vasia...! + +Mais Denissow s'était de nouveau endormi. + +«Marche! marche! Trois roubles de pourboire!» s'écria Rostow, qui, à +quelques pas de chez lui, croyait ne jamais arriver. Le traîneau prit +sur la droite et s'arrêta devant le perron. Rostow reconnut la corniche +ébréchée, la borne du trottoir, et s'élança hors du traîneau avant qu'il +se fût arrêté. Il franchit les marches d'un bond. L'extérieur de la +maison était aussi froid, aussi calme que par le passé. Que faisait à +ces murs de pierre l'arrivée ou le départ? Personne dans le vestibule! +«Mon Dieu! serait-il arrivé quelque chose?» se dit Rostow avec un +serrement de coeur; il s'arrêta une minute, puis reprit sa course dans +l'escalier aux marches usées, qu'il connaissait si bien. «Et voilà le +même bouton de porte déjeté, dont la malpropreté agaçait toujours la +comtesse, et voilà l'antichambre!» Elle n'était éclairée dans ce moment +que par une chandelle. + +Le vieux Michel dormait sur une banquette, et Procope, le laquais, cet +athlète d'une force proverbiale qui soulevait l'arrière-train d'une +voiture, tressait dans un coin des chaussures en écorce. Il se retourna +au bruit de la porte qui s'ouvrait avec fracas, et sa figure endormie et +insouciante exprima subitement une joie mêlée de terreur: + +«Ah! notre père et les saints archanges! Le jeune comte! s'écria-t-il. +C'est-il possible?» Et Procope, tremblant d'émotion, se précipita vers +la porte du salon; mais, revenant aussitôt sur ses pas, il se jeta sur +l'épaule de son maître et la baisa. + +«Ils se portent tous bien? demanda Rostow, en lui retirant sa main. + +--Dieu soit loué! Dieu soit loué! Ils viennent seulement de finir de +dîner. Laisse-toi donc regarder, Votre Excellence! + +--Ainsi donc, tout va bien? + +--Dieu merci, Dieu merci!» + +Rostow, oubliant Denissow et ne voulant pas se laisser devancer par le +domestique, jeta sa pelisse et entra, en courant sur la pointe des +pieds, dans la grande salle obscure; les tables de jeux y étaient à la +même place, et le lustre était toujours enveloppé dans sa housse. Il +n'était pas arrivé au salon qu'un ouragan impétueux s'abattit sur lui +d'une porte latérale et le couvrit de baisers. Un second, un troisième +l'enveloppèrent à leur tour. Ce ne fut plus qu'embrassements, +exclamations et larmes de joie. Il ne savait lequel des trois était son +père, Natacha, ou Pétia; tous criaient, parlaient et l'embrassaient en +même temps, mais il remarqua l'absence de sa mère. + +«Et moi qui ne le savais pas?... Nicolouschka... mon ami. + +--Le voilà! C'est bien lui.... Kolia, mon bijou.... Est-il changé! Et il +n'y a pas de lumière! Vite du thé.... + +--Mais embrasse-moi donc!... + +--Ma bonne petite âme!...» + +Sonia, Natacha, Pétia, Anna Mikhaïlovna, Véra, le vieux comte, tous le +serraient dans leurs bras à tour de rôle, et les domestiques et les +filles de chambre, entrant à la suite les uns es autres, poussaient des +exclamations. Pétia se cramponnait à ses jambes et criait: + +«Et moi donc, et moi donc!» + +Natacha, après l'avoir étouffé de baisers, avait saisi sa veste et +sautait comme une chèvre, sans changer de place et en poussant des cris +aigus. + +On ne voyait que des yeux brillants de larmes de joie et d'affection, et +les lèvres se rapprochaient pour échanger de nouveaux baisers. + +Sonia, rouge comme le koumatch[25], le tenait par la main et fixait sur +lui un regard rayonnant de bonheur. Elle venait d'avoir seize ans: elle +était jolie, et l'exaltation du moment doublait encore sa beauté. Toute +haletante, elle ne le quittait pas des yeux et souriait. Il lui répondit +par un regard plein de reconnaissance; mais on voyait qu'il cherchait, +qu'il attendait quelqu'un, sa mère, qui ne s'était pas encore montrée, +tout à coup on entendit derrière la porte des pas si précipités, +rapides, qu'ils ne pouvaient être que ceux de la comtesse. Tous +s'écartèrent, et il s'élança à son cou. Elle tomba dans ses bras en +sanglotant; sans avoir la force de relever la tête, elle se serrait +contre lui, sa figure appuyée contre les froids brandebourgs de son +uniforme. Denissow, qui était entré sans être remarqué, les regardait et +s'essuyait les yeux. + +«Vasili Denissow, l'ami de votre fils, dit-il au comte qui regardait +avec étonnement le nouveau venu. + +--Ah! je sais, je sais. Très heureux, dit le comte en l'embrassant. +Nicolouchka nous l'avait écrit.... Natacha, Véra, le voilà, c'est +Denissow!» + +Tous ces visages rayonnants de joie se tournèrent aussitôt vers la +personne ébouriffée de Denissow et l'entourèrent. + +«Mon cher petit Denissow!» dit Natacha, à laquelle la joie avait +troublé la cervelle, et, s'élançant vers lui, elle l'embrassa. +Denissow, légèrement embarrassé, rougit et, prenant la main de Natacha, +la baisa galamment. + +Sa chambre étant préparée, on l'y conduisit, pendant que les Rostow se +groupaient autour de Nicolas dans le grand salon. + +La vieille comtesse n'avait pas lâché la main de son fils, et elle la +portait à chaque instant à ses lèvres; frères et soeurs suivaient à +l'envi chacun de ses gestes, de ses mots, de ses regards, se disputant à +qui serait le plus près de lui, et s'arrachant la tasse de thé, le +mouchoir, la pipe, pour les lui présenter. + +La première minute du retour de Rostow lui avait fait éprouver une +sensation de bonheur si complète, qu'elle lui semblait ne pouvoir plus +que s'affaiblir, et, dans son émotion, il en demandait encore et encore. + +Le lendemain, il dormit jusqu'à dix heures du matin. + +Dans la pièce voisine, imprégnée d'une forte odeur de tabac, traînaient +de tous côtés des sabres, des gibernes, des havresacs, des malles +ouvertes, des bottes sales, à côté desquelles se dressaient contre le +mur d'autres bottes bien cirées, avec leurs éperons. Les domestiques +portaient des lavabos, de l'eau chaude pour la barbe, et les habits +qu'ils venaient de brosser. + +«Eh! Grichka, la pipe! s'écria Denissow d'une voix enrouée.--Rostow, +lève-toi donc!» Rostow, se frottant les yeux, souleva de dessus son +chaud oreiller sa chevelure emmêlée: + +«Est-il tard? + +--Mais oui, il est tard, il est dix heures,» répondit la voix de +Natacha. Et l'on entendit derrière la porte un frôlement de robes et de +jupons, fortement empesés, qui se mêlait aux chuchotements et aux rires +des jeunes filles, dont on apercevait par l'entrebâillement les rubans +bleus, les yeux noirs et les figures joyeuses. C'étaient Natacha, Sonia +et Pétia qui venaient savoir s'il était levé. + +«Nicolouchka, lève-toi! répétait Natacha. + +--Tout de suite!» + +Pétia, ayant aperçu un sabre, s'en saisit aussitôt. Emporté par l'élan +guerrier que la vue d'un frère aîné, militaire, provoque toujours chez +les petits garçons, et oubliant qu'il n'était pas convenable pour ses +soeurs de voir des hommes déshabillés, il ouvrit brusquement la porte: + +«Est-ce ton sabre?» se mit-il à crier, pendant que les petites filles +se jetaient de côté. Denissow, épouvanté, cacha aussitôt ses pieds velus +sous la couverture, en appelant des yeux son camarade à son secours. La +porte se referma sur Pétia. + +«Nicolas, dit Natacha, viens ici en robe de chambre. + +--Est-ce son sabre ou le vôtre?» demanda Pétia en s'adressant à +Denissow, dont les longues moustaches noires lui inspiraient du respect. + +Rostow se chaussa à la hâte, endossa sa robe de chambre et passa dans +l'autre pièce, où il trouva Natacha qui avait mis une de ses bottes à +éperons et glissait son pied dans l'autre. Sonia pirouettait et faisait +le ballon. Toutes deux, fraîches, gaies et animées, portaient de +nouvelles robes bleues pareilles. Sonia s'enfuit au plus vite, et +Natacha, s'emparant de son frère, l'emmena pour causer avec lui plus à +son aise. Il s'établit alors entre eux un feu roulant de questions et de +réponses, qui avaient pour objet des bagatelles d'un intérêt tout +personnel. Natacha riait à chaque mot, non de ce qu'il disait, mais +parce que la joie qui remplissait son âme ne pouvait se traduire que par +le rire. + +«Comme c'est bien! c'est parfait!» répétait-elle. + +Et Rostow, sous l'influence de ces chaudes effluves de tendresse, +retrouvait insensiblement ce sourire d'enfant, qui, depuis son départ, +ne s'était pas épanoui une seule fois sur ses traits. + +«Sais-tu que tu es devenu un homme, un véritable homme?... et je suis si +fière de t'avoir pour frère!» Elle lui passa les doigts sur la +moustache. «Je voudrais bien savoir comment vous êtes, vous autres +hommes.... Est-ce que vous nous ressemblez? Non, n'est-ce pas? + +--Pourquoi Sonia s'est-elle sauvée? lui demanda son frère. + +--Oh! c'est toute une histoire. Comment parleras-tu à Sonia? La +tutoieras-tu? + +--Mais je ne sais pas, comme cela viendra. + +--Eh bien, alors, dis-lui: «vous,» je t'en prie, et tu sauras après +pourquoi. + +--Mais pourquoi? + +--Eh bien, je vais te le dire: Sonia est mon amie, et une si grande +amie, que j'ai brûlé mon bras pour elle,--et, relevant sa manche de +mousseline, elle laissa voir sur son bras blanc et mince, un peu plus +bas que l'épaule, à l'endroit couvert ordinairement par le haut des +manches, une tache rouge. + +--C'est moi qui me suis brûlée pour lui prouver mon amour. J'ai pris une +règle rougie au feu et me la suis appliquée là!» + +Étendu sur le canapé, garni de coussins, de leur chambre d'étude, +regardant les yeux brillants de Natacha, Rostow s'enfonçait de nouveau +avec bonheur dans ce monde enfantin, dans ce monde intime de la famille, +dont les propos n'avaient de sens et de valeur que pour lui, et lui +faisaient éprouver une des plus douces jouissances de sa vie; aussi la +brûlure du bras, comme témoignage d'affection, lui parut-elle toute +simple: il le comprenait sans s'en étonner. + +«Et bien, et après? c'est tout? + +--Nous sommes si liées, si liées, que ceci n'est rien... ce ne sont que +des folies... nous sommes amies pour toujours! Quand elle aime +quelqu'un, c'est pour la vie; quant à moi, je ne la comprends pas, +j'oublie tout de suite. + +--Eh bien, et puis? + +--Eh bien, elle t'aime comme elle m'aime!» Natacha rougit.--Tu dois te +rappeler, tu sais, avant ton départ.... Eh bien, elle assure que tu +oublieras tout cela.... Et elle dit: «Je l'aimerai, moi, toujours; mais +lui il faut qu'il soit libre!» N'est-ce pas que c'est beau et que c'est +noble, bien noble, n'est-ce pas?» + +Et Natacha demandait cela avec un tel sérieux et avec une telle émotion, +qu'on voyait bien qu'elle devait s'être attendrie plus d'une fois déjà +sur ce sujet. Rostow réfléchit quelques secondes. + +«Je ne reprends pas ma parole, dit-il. Et puis, Sonia est si ravissante, +qu'il faudrait être un triple imbécile pour refuser un honneur +pareil.... + +--Non, non, s'écria Natacha. Nous en avons déjà parlé. Nous étions +sûres, vois-tu, que tu répondrais ainsi. Mais cela ne se peut pas, parce +que, comprends-le bien, si tu te regardes seulement comme lié par ta +parole, il en résulte qu'elle a l'air de l'avoir dit exprès.... Tu +l'épouseras alors par point d'honneur, et ce ne sera plus du tout la +même chose.» + +Rostow ne trouva rien à redire: Sonia l'avait frappé la veille par sa +beauté, et ce matin elle lui avait semblé encore plus jolie. Elle avait +seize ans, elle l'aimait avec passion, et il en était sûr! Pourquoi ne +pas l'aimer dès lors, même en ajournant toute idée de mariage? «J'ai +encore tant de plaisirs et de jouissances inconnues devant moi! se +disait-il. Oui, c'est très bien combiné, il ne faut pas s'engager.» + +«C'est parfait, nous en causerons plus tard, dit-il à haute voix.... +Mais comme je suis content de te revoir! et toi, es-tu restée fidèle à +Boris? + +--Ah! quelle folie! s'écria Natacha en riant. Je ne pense, ni à lui, ni +à personne, et je n'en veux rien savoir. + +--Bravo! mais alors.... + +--Moi, dit Natacha?--et un sourire éclaira son petit visage. As-tu vu +Duport, le fameux danseur? Non! Alors tu ne comprendras pas, +regarde!--Natacha, arrondissant les bras et levant le coin de sa robe, +s'élança, se retourna, fit un entrechat, puis deux, et, s'élevant sur +les pointes, fit ainsi quelques pas.--Je me tiens, tu vois, sur mes +pointes! tu le vois? Eh bien, jamais je ne me marierai, je me ferai +danseuse. Seulement n'en parle pas!» + +Rostow éclata d'un rire si joyeux et si franc, que Denissow le lui +envia, et Natacha ne put s'empêcher de le partager. + +«Qu'en dis-tu? c'est bien, n'est-ce pas? + +--Comment! si c'est bien?... Tu ne veux donc plus épouser Boris?» + +Elle devint pourpre: + +«Je ne veux épouser personne, et je le lui dirai à lui-même, lorsque je +le verrai. + +--Oui da! dit Rostow. + +--Bah! ce sont des folies, continua-t-elle en riant... et ton Denissow, +est-il bon? + +--Très bon. + +--Eh bien, adieu, habille-toi.... Et il n'est pas effrayant, ton +Denissow? + +--Pourquoi effrayant?... Vaska est un brave garçon. + +--Tu l'appelles Vaska? Comme c'est drôle!... Et il est vraiment bon? + +--Mais oui! + +--Adieu, dépêche-toi, et viens prendre le thé... tous ensemble!» + +Natacha quitta la chambre sur la pointe des pieds comme une véritable +danseuse, et en souriant comme une petite fille de quinze ans. Rostow se +rendit bientôt au salon, où il trouva Sonia; il rougit et ne sut comment +l'aborder. Ils s'étaient embrassés la veille dans leur première +explosion de joie, mais aujourd'hui ils comprenaient que ce n'était plus +possible; il sentait poser sur lui le regard interrogateur de sa mère et +de ses soeurs, qui cherchaient à pressentir ce qu'il allait faire. Il +lui baisa la main et lui dit «vous», tandis que leurs yeux, se +rencontrant, semblaient se tutoyer et s'embrasser avec tendresse; ceux +de Sonia semblaient implorer son pardon, pour avoir osé lui rappeler sa +promesse par l'intermédiaire de Natacha et le remercier de son amour. +Lui, de son côté, la remerciait de l'avoir dégagé de sa parole et lui +disait qu'il ne cesserait jamais de l'aimer, parce que la voir c'était +l'aimer. + +«Voilà qui est singulier, dit Véra, profitant d'un moment de silence +général: Sonia et Nicolas se disent «vous,» comme des étrangers.» Elle +avait dit juste comme toujours, mais comme toujours aussi elle avait +parlé mal à propos, et chacun, sans en excepter la vieille comtesse, qui +voyait dans cet amour un obstacle à un brillant mariage pour son fils, +rougit d'un air embarrassé. Denissow entra au même moment, vêtu d'un +nouvel uniforme, pommadé, parfumé, frisé comme un jour de bataille, et +son amabilité inusitée avec les dames causa à Rostow une profonde +surprise. + + +II + + +Revenu de l'armée, Nicolas Rostow fut reçu, par sa famille, en fils +chéri, en héros; par sa parenté, en jeune homme distingué et bien élevé; +par ses connaissances, comme un charmant lieutenant de hussards, danseur +élégant et l'un des plus beaux partis de Moscou. + +Les Rostow comptaient tout Moscou au nombre de leurs habitués. Le comte, +qui avait renouvelé à la Banque l'engagement de ses terres, était +complètement à flot cette année, et Nicolas, devenu propriétaire d'un +superbe trotteur, poussait le genre jusqu'à porter un pantalon comme +personne n'en avait encore vu dans la ville, et des bottes à la mode, +aux points relevées, avec de petits éperons en argent. Il passait +gaiement son temps, et éprouvait ce sentiment du bien-être retrouvé que +l'on ressent si vivement lorsqu'on en a été longtemps privé. Grandi et +devenu homme à ses propres yeux, le souvenir de son désespoir, quand il +avait manqué son examen de catéchisme, de l'emprunt fait à Gavrilo +l'isvostohik, des baisers échangés en secret avec Sonia, tout cela ne +lui semblait qu'un enfantillage qui se perdait bien loin derrière lui; +tandis que maintenant il était un lieutenant de hussards avec le dolman +argenté, la croix de soldat de Saint-Georges sur la poitrine; il avait +un beau trotteur qu'il entraînait pour les courses de société, en +compagnie d'amateurs connus, âgés et respectables; il avait lié +connaissance avec une dame qui demeurait sur le boulevard et chez +laquelle il passait ses soirées; enfin, il dirigeait la mazurka au bal +des Arkharow, parlait guerre avec le feld-maréchal Kamenski, dînait au +club anglais, et tutoyait un colonel de quarante ans, ami de Denissow. + +Comme il n'avait pas vu l'Empereur depuis longtemps, la passion qu'il +éprouvait autrefois pour lui s'était affaiblie, mais il aimait à en +parler et à laisser croire que son dévouement avait un motif +inexplicable pour le commun des mortels, tout en partageant, au fond de +son coeur, l'adoration dont Moscou, qui avait décerné à l'empereur +Alexandre le surnom d'»Ange terrestre», entourait son souverain +bien-aimé. + +Pendant son court séjour dans sa famille, Rostow s'était plutôt éloigné +que rapproché de Sonia, malgré sa beauté, ses attraits et l'amour qui +éclatait dans toute sa personne. Il passait par cette phase de jeunesse +où chaque minute est si emplie, que le jeune homme n'a pas le temps de +penser à aimer. Il craignait de s'engager, il était jaloux de cette +indépendance qui pouvait seule lui permettre de réaliser tous ses +désirs, et il se disait à la vue de Sonia: «J'en trouverai beaucoup +comme elle, beaucoup qui me sont encore inconnues! Il sera toujours +temps d'aimer et de m'en occuper plus tard.» Il dédaignait, dans sa +virilité, de vivre au milieu des femmes et faisait mine d'aller à +contre-coeur au bal et dans le monde; mais les courses, le club anglais, +les parties fines, Denissow et les visites _là-bas_, c'était autre +chose, et c'était vraiment là ce qui convenait à un jeune et élégant +hussard! + +Au commencement de mars, le vieux comte Ilia Andréïévitch fut très +occupé des préparatifs d'un dîner qu'on donnait au club anglais en +l'honneur du prince Bagration. + +Le comte se promenait en robe de chambre dans la grande salle, donnant +des ordres à Phéoctiste, le célèbre maître d'hôtel du club, et lui +recommandait de se pourvoir de primeurs, de poisson bien frais, de veau +bien blanc, d'asperges, de concombres, de fraises!... Le comte était +membre et directeur du club depuis sa fondation. Personne mieux que lui +ne savait organiser sur une grande échelle un banquet solennel, d'autant +mieux qu'il payait de sa poche le surplus des dépenses prévues. Le chef +et le maître d'hôtel recevaient avec une satisfaction évidente les +instructions du comte, sachant par expérience ce que leur rapporterait +un dîner de plusieurs milliers de roubles. + +«Rappelle-toi bien, n'oublie pas les crêtes, les crêtes dans le potage à +la tortue. + +--Il faudra donc trois plats froids? demanda le cuisinier. + +--Il me paraît difficile qu'il y en ait moins, répondit le comte après +un moment de silence. + +--Il faudra donc acheter les grands sterlets? demanda le maître +d'hôtel. + +--Certainement! Que faire d'ailleurs, puisqu'on ne cède pas sur le +prix.... Ah! mon Dieu, mon Dieu, et moi qui allait oublier une seconde +entrée! Où est ma tête? mon Dieu! + +--Où me procurerai-je des fleurs? + +--Mitenka! Mitenka! va-t'en au grand galop à ma «datcha» s'écria le +comte en s'adressant à son intendant. Donne l'ordre à Maxime, le +jardinier, d'employer à la corvée pour m'amener tout ce qu'il y a dans +mes orangeries. Il faut que deux cents orangers soient ici vendredi. +Qu'on les emballe bien et qu'on les recouvre de feutre!» + +Ses dispositions achevées, il se disposait à aller retrouver «sa petite +comtesse» et à se reposer un peu chez elle, lorsque se souvenant de +différentes recommandations qu'il avait oubliées, il fit appeler de +nouveau le maître queux et le maître d'hôtel, et recommença ses +explications. La porte s'ouvrit, et le jeune comte entra d'un pas léger +et assuré, en faisant sonner ses éperons. Les bons résultats d'une vie +tranquille et heureuse se lisaient sur son teint reposé. + +«Ah! mon garçon, la tête me tourne, dit le vieux comte un peu honteux de +ses graves occupations; allons, aide-moi, il faudra avoir les chanteurs +de régiment, il y aura aussi un orchestre... et les bohémiens? qu'en +penses-tu? Vous les aimez vous autres militaires? + +--Vraiment, cher père, je parie que le prince Bagration quand il se +préparait à la bataille de Schöngraben, était moins affairé que vous +aujourd'hui. + +--Essayes-en, je te le conseille,» dit le vieux comte avec une feinte +colère, et se retournant vers le maître d'hôtel, qui les examinait tour +à tour avec une bonhomie intelligente: «Voilà la jeunesse, Phéoctiste; +elle se moque de nous autres vieux. + +--C'est vrai, Excellence; elle ne demande qu'à bien boire et à bien +manger; quant aux apprêts et au service ça lui est bien égal. + +--C'est ça, c'est ça,» s'écria le comte, et, empoignant les deux mains +de son fils: «Je te tiens, polisson, et tu vas me faire le plaisir de +prendre mon traîneau à deux chevaux et d'aller chez Besoukhow lui +demander de ma part des fraises et des ananas. Il n'y en a que chez lui. +S'il n'y est pas, va les demander aux princesses, puis tu iras au +Rasgoulaï. Ipatka, le cocher, connaît le chemin; tu y trouveras +Illiouchka le bohémien, celui qui dansait en casaquin blanc chez le +comte Orlow, et tu l'amèneras ici. + +--Avec les bohémiennes? ajouta Nicolas en riant. + +--Voyons, voyons!» dit son père. + +Le vieux comte en était là de ses recommandations, lorsque Anna +Mikhaïlovna, qui, selon son habitude, était entrée à pas de loup, parut +subitement auprès d'eux, avec cet air affairé et mêlé de fausse humilité +chrétienne qui lui était habituel. Le comte, surpris en robe de chambre, +ce qui du reste lui arrivait tous les jours, se confondit en excuses. + +«Ce n'est rien, cher comte, dit-elle, en fermant doucement les yeux. +Quant à votre commission, c'est moi qui la ferai. Le jeune Besoukhow +vient d'arriver, et nous en obtiendrons tout ce dont vous avez besoin. +Il faut que je le voie. Il m'a envoyé une lettre de Boris, qui, Dieu +merci, est attaché à l'état-major.» + +Le comte, enchanté de son obligeance, lui fit atteler sa petite voiture. + +«Vous lui direz de venir; je l'inscrirai. Est-il avec sa femme?» + +Anna Mikhaïlovna leva les yeux au ciel, et son visage exprima une +profonde douleur. + +«Ah! mon ami, il est bien malheureux, et, si ce qu'on dit est vrai, +c'est affreux, mais qui pouvait le prévoir? C'est une âme si belle et +si noble que ce jeune Besoukhow! Ah! oui, je le plains de tout coeur, et +je ferai tout ce qui me sera humainement possible pour le consoler. + +--Mais qu'y a-t-il donc? demandèrent à la fois le père et le fils. + +--Vous connaissez, n'est-ce pas? Dologhow, le fils de Marie Ivanovna, +dit Anna Mikhaïlovna en soupirant et en parlant à mi-voix et à mots +couverts, comme si elle craignait de se compromettre. Eh bien... c'est +«lui» qui l'a protégé, qui l'a invité à venir chez «lui» à Pétersbourg, +et maintenant «elle», elle est arrivée ici, avec cette tête à l'envers à +sa suite, et le pauvre Pierre est, dit-on, abîmé de douleur.» + +Malgré tout son désir de témoigner sa sympathie pour le jeune comte, les +intonations et les demi-sourires d'Anna Mikhaïlovna en laissaient percer +une plus vive encore peut-être pour cette «tête à l'envers», comme elle +appelait Dologhow. + +«Tout cela est bel et bon, mais il faut qu'il vienne au club... cela le +distraira. Ce sera un banquet monstre!» + +Le lendemain, 3 mars, à deux heures de l'après-midi, deux cent cinquante +membres du club anglais et cinquante invités attendaient pour dîner leur +hôte illustre, le prince Bagration, le héros de la campagne d'Autriche. + +La nouvelle de la bataille d'Austerlitz avait frappé Moscou de stupeur. +Jusqu'à ce moment, la victoire avait été si fidèle aux Russes que la +nouvelle d'une défaite ne rencontra que des incrédules, et l'on essaya +de l'attribuer à des causes extraordinaires. Lorsque dans le courant du +mois de décembre le fait fut devenu incontestable, on avait l'air, au +club anglais, où se réunissaient toute l'aristocratie de la ville et +tous les hauts dignitaires les mieux informés, de s'être donné le mot +pour ne faire aucune allusion ni à la guerre ni à la dernière bataille. +Les personnages influents, qui donnaient d'habitude le ton aux +conversations, tels que le comte Rostopchine, le prince Youry +Vladimirovitch Dolgoroukow, Valouïew, le comte Markow, le prince +Viazemsky, ne se montraient pas au club, mais se voyaient en petit +comité, et les Moscovites, habitués d'ordinaire, comme le comte Rostow, +à n'exprimer d'autre opinion que celle d'autrui, étaient restés quelque +temps sans guide et sans données précises sur la marche de la guerre. +Sentant instinctivement que les nouvelles étaient mauvaises et qu'il +était difficile de s'en rendre exactement compte, ils gardaient un +silence prudent. Les gros bonnets, semblables au jury qui sort de la +salle des délibérations, rentrèrent au club et donnèrent leur avis; tout +redevint pour eux d'une clarté inéluctable, et ils découvrirent à +l'instant mille et une raisons pour expliquer à leur façon cette +catastrophe incroyable, inadmissible: la déroute des Russes. À partir +de ce moment, on ne fit plus, dans tous les coins de Moscou, que broder +sur le même thème, qui était invariablement la mauvaise fourniture des +vivres, la trahison des Autrichiens, du Polonais Prsczebichewsky, du +Français Langeron, l'incapacité de Koutouzow, et (bien bas, bien bas) la +jeunesse, l'inexpérience et la confiance mal placée de l'Empereur. En +revanche, on était unanime pour dire que nos troupes avaient accompli +des prodiges de valeur: soldats, officiers, généraux, tous avaient été +héroïques. Mais le héros des héros était le prince Bagration, qui +s'était couvert de gloire à Schöngraben et à Austerlitz, où seul il +avait su conserver sa colonne en bon ordre, tout en se repliant avec +elle et en défendant pas à pas sa retraite contre un ennemi deux fois +plus nombreux. Son manque de parenté à Moscou, où il était étranger, y +avait singulièrement facilité sa promotion au titre de héros. On saluait +en lui le simple soldat de fortune, le soldat sans protections, sans +intrigues, qui ne songe qu'à se battre pour son pays, et dont le nom se +rattachait du reste aux souvenirs de la campagne d'Italie et de +Souvarow. La malveillance et la désapprobation que Koutouzow avait +accumulées sur sa tête s'accentuaient plus vivement encore par le +contraste des honneurs rendus à Bagration, «qu'il aurait fallu inventer +s'il n'avait pas existé,» comme avait dit un jour ce mauvais plaisant de +Schinchine, en parodiant les paroles de Voltaire. On ne parlait de +Koutouzow que pour le blâmer et l'accuser d'être une girouette de cour +et un vieux satyre. + +Tout Moscou répétait les paroles du prince Dolgoroukow: «À force de +forger, on devient forgeron,» en se consolant de la défaite actuelle par +le souvenir des victoires passées, et les aphorismes de Rostopchine, qui +disait à qui voulait l'entendre que «le soldat français avait besoin +d'être excité à la bataille par des phrases ronflantes; qu'il fallait à +l'Allemand une logique serrée pour le convaincre qu'il était plus +dangereux de fuir que de marcher à l'ennemi, et que, quant au Russe, on +était obligé de le retenir et de le supplier de se modérer.» + +Chaque jour, on citait de nouveaux traits de courage accomplis à +Austerlitz par nos soldats et par nos officiers: celui-ci avait sauvé un +drapeau, celui-là avait tué cinq français, cet autre avait pris cinq +canons. Berg n'était pas oublié, et, ceux mêmes qui ne le connaissaient +pas racontaient que, blessé à la main droite, il avait pris son épée de +la main gauche et avait bravement continué sa marche en avant. Quant à +Bolkonsky, personne n'en disait mot; ses plus proches parents +regrettaient seuls sa mort prématurée et plaignaient sa jeune femme +enceinte et son original de père. + + +III + + +Le 3 mars, de nombreuses voix, pareilles à un essaim d'abeilles +printanières, bourdonnaient dans les chambres du club anglais. Les +membres du club et les invités, les uns en uniforme, les autres en frac, +quelques-uns même en habit à la française, allaient et venaient, +s'asseyaient, se relevaient et se formaient en groupes animés. Les +laquais poudrés, en bas de soie et en culotte courte, se tenaient deux +par deux à chaque porte, tout prêts à faire leur service. La majorité de +cette réunion était composée d'hommes âgés, d'un extérieur respectable, +avec des figures satisfaites, de gros doigts, des gestes et des +inflexions de voix assurées. Cette catégorie de membres avait ses places +habituelles, réservées à l'avance, et se réunissait en petit comité +intime. La minorité se composait d'invités pris au hasard, et surtout de +jeunes gens, parmi lesquels se trouvaient Nesvitsky, ancien membre du +club, Denissow, Rostow, Dologhow, redevenu officier du régiment de +Séménovsky, et plusieurs autres. Cette jeunesse semblait faire +profession d'une déférence légèrement dédaigneuse envers la génération +des vieux et leur dire: «Nous sommes tout disposés à vous respecter, +mais rappelez-vous que l'avenir est à nous.» + +Pierre, qui, pour complaire à sa femme, avait laissé pousser ses +cheveux, ôté ses lunettes, et s'habillait à la dernière mode, promenait +sa tristesse et son ennui d'une salle à l'autre. Là, comme ailleurs, il +était entouré de gens qui adoraient en lui le veau d'or, et auxquels, +habitué qu'il était à leur encens, il ne répondait qu'avec une +distraction méprisante. Par son âge, il appartenait à la jeunesse, mais +par sa fortune et ses relations il faisait partie de la société des +hommes âgés et influents et passait indifféremment des uns aux autres. + +La conversation des vieux les plus marquants, tels que Rostopchine, +Valouïew et Narischkine, attirait sur eux l'attention de membres plus ou +moins connus du club, qui s'en approchaient pour les écouter +religieusement. Rostopchine racontait comment les Russes, refoulés par +les fuyards autrichiens, avaient dû se frayer un chemin au milieu d'eux +en les chargeant à la baïonnette; Valouïew expliquait à ses voisins, +sous le sceau du secret, que l'envoi d'Ouvarow à Moscou n'avait d'autre +but que de connaître l'opinion des Moscovites sur la bataille +d'Austerlitz, tandis que Narischkine rappelait l'anecdote de Souvorow, +se mettant à faire «cocorico» en pleine séance du conseil de guerre +autrichien, pour toute réponse à l'ineptie de ses membres. Schinchine, +qui cherchait toujours l'occasion de lancer une plaisanterie, ajouta +avec tristesse que Koutouzow n'avait même pas su apprendre de Souvorow à +faire «cocorico»; mais le regard sévère des vieux lui fit comprendre +qu'il était inconvenant de s'exprimer ainsi ce jour-là sur Koutouzow. + +Le comte Rostow allait de la salle à manger au salon et du salon à la +salle à manger, d'un air affairé et inquiet, saluant indifféremment, +avec sa bonhomie habituelle, les grands et les petits, cherchant parfois +du regard ce beau garçon qui était son fils et lui adressant de joyeux +clignements d'yeux. Nicolas, debout près de la fenêtre, causait avec +Dologhow, dont il avait fait récemment la connaissance et qu'il +appréciait beaucoup. Le vieux comte s'approcha pour serrer la main à ce +dernier. + +«Vous viendrez nous voir, n'est-ce pas? puisque vous connaissez mon +guerrier et que vous êtes deux héros de là-bas!... Ah! Vassili +Ignatieïtch... bonjour, mon vieux!...» + +Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car un laquais, tout +essoufflé et tout effaré, annonça: + +«Il est arrivé!» + +Des coups de sonnette retentirent sur l'escalier, les directeurs +s'élancèrent, et les différents membres du club, dispersés dans tous les +coins comme des grains de blé sur le van, se réunirent, se massèrent et +s'arrêtèrent à la porte du grand salon. + +Au même instant, Bagration parut à l'entrée de cette pièce. Il était +sans épée et sans tricorne. Selon l'usage du club, il les avait déposés +dans le vestibule. Il portait un uniforme neuf, décoré d'ordres +étrangers et russes, avec la croix de Saint-Georges sur la poitrine, et +n'avait plus le bonnet fourré et le fouet de cosaque en bandoulière, +comme Rostow l'avait vu la veille d'Austerlitz. Il avait fait couper un +peu ses cheveux et ses favoris, ce qui le changeait à son désavantage. +Son air endimanché, peu en rapport avec ses traits mâles et décidés, +donnait à sa physionomie une expression tant soit peu comique. Béklechow +et Fédor Pétrovitch Ouvarow, arrivés en même temps que lui, s'arrêtèrent +à la porte pour laisser passer l'hôte illustre, qui, confus de leur +politesse, s'arrêta un moment, et, après un échange de phrases banales, +se décida enfin à passer le premier. Rien qu'à voir la gaucherie de ses +mouvements et la façon dont il glissait sur le parquet d'un air +embarrassé, on sentait qu'il lui était mille fois plus habituel et plus +facile de traverser un champ labouré, sous une pluie de balles, comme il +l'avait fait à Schöngraben, à la tête du régiment de Koursk. Les +directeurs, qui s'étaient avancés au-devant de lui, lui exprimèrent en +peu de mots la joie que tous ressentaient à le recevoir, et, sans +attendre sa réponse, l'entourèrent à l'envi et s'en emparèrent pour le +conduire à la porte du salon, dont la foule, qui s'y était pressée, +rendait l'accès presque impossible; chacun en effet essayait +d'apercevoir Bagration par-dessus l'épaule de son voisin, comme s'il +s'était agi d'une bête curieuse! Le comte Rostow, tout en jouant des +coudes et répétant: «Je vous en prie, mon cher, laissez, laissez +passer!» fraya le chemin au nouvel arrivant jusqu'au grand divan où il +parvint enfin à le faire asseoir. Les gros bonnets du club formèrent +aussitôt le cercle autour de lui, pendant que le vieux comte se glissait +hors de la chambre, pour revenir un instant après, en compagnie des +autres directeurs, offrir à Bagration une ode composée en son honneur et +déposée sur un immense plat d'argent. + +À la vue de ce plat, Bagration jeta autour de lui des regards inquiets, +comme s'il cherchait un secours invisible; mais, se soumettant à ce +qu'il ne pouvait éviter et se sentant à la merci de tous ces yeux +braqués sur lui, il saisit vivement le plat des deux mains, non sans +jeter un coup d'oeil de reproche au comte, qui le lui tendait avec un +air de profonde déférence. Heureusement, un membre du club lui vint en +aide, en lui retirant obligeamment le plat, qu'il semblait ne plus +vouloir lâcher, et en recommandant les vers à son attention. «Puisqu'il +le faut!» avait-il l'air de dire, en prenant le rouleau de papier, et, +le regardant de ses yeux fatigués, il en commença la lecture d'un air +sérieux et concentré. + +L'auteur des vers lui offrit de les lire lui-même, et le prince +Bagration, résigné, pencha la tête et écouta. + + _«Sois la gloire du siècle d'Alexandre,_ + _Sois le bouclier de Titus sur le trône,_ + _À la fois homme de bien et guerrier redoutable._ + _De la patrie sois le rempart,_ + _Comme tu es César sur le champ de bataille!_ + _C'en est fait, l'heureux Napoléon_ + _Sait aujourd'hui ce qu'est Bagration,_ + _Et n'osera plus se mesurer avec les Achilles russes!...»_ + +Il n'avait pas achevé sa période que le maître d'hôtel annonça d'une +voix retentissante: + +«Le dîner est servi!» + +Les portes s'ouvrirent, et l'on entendit dans la salle à manger les sons +de l'orchestre qui jouait la fameuse polonaise: _Qu'il éclate le +tonnerre des victoires, et que le Russe, vaillant se réjouisse!_ + +Le comte Rostow, impatienté contre le malencontreux auteur, s'avança +vers Bagration et lui fit un profond salut. Comme, pour le moment, le +dîner était plus intéressant que la poésie, tous se levèrent, et se +rendirent, Bagration en tête, dans la salle à manger. L'illustre général +occupait la place d'honneur entre Béklechow et Narischkine, ayant tous +deux le prénom d'Alexandre, ce qui était une allusion délicate au nom +même de l'Empereur. Trois cents personnes s'assirent à cette longue +table, selon leur rang et leurs dignités, les plus notables à côté de +l'hôte qu'on fêtait. + +Un peu avant le dîner, le comte Ilia Andréïévitch lui avait présenté son +fils, et il regardait autour de lui avec une orgueilleuse satisfaction, +pendant que Bagration, qui avait reconnu Nicolas, lui balbutiait +quelques mots inintelligibles. + +Denissow, Rostow et Dologhow avaient pris place au milieu de la table, +en face de Pierre et de Nesvitsky. Le vieux comte, assis vis-à-vis de +Bagration, faisait, avec les autres directeurs, les honneurs du dîner, +et ils représentaient en leurs personnes la bienveillante hospitalité de +Moscou. + +Toute la peine que s'était donnée le comte était couronnée de succès. +Bien que les deux dîners, le dîner gras et le dîner maigre, fussent tous +deux exquis et admirablement réussis, il ne cessa, jusqu'à la fin du +repas, d'éprouver un inquiétude involontaire qui se traduisait, à +l'apparition de chaque nouveau plat, par un signe au sommelier ou un mot +à l'oreille du laquais placé debout derrière lui. Le gigantesque +sterlet, dont la vue le fit rougir d'une modeste fierté, venait à peine +de faire son entrée, que les bouteilles furent débouchées sur toute la +ligne, et le champagne coula à flots dans les verres. Lorsque l'émotion +produite par le poisson fut un peu calmée, le comte Ilia Andréïévitch se +concerta avec les autres directeurs. + +«Il est temps, leur dit-il, de porter la première santé, car il y en +aura beaucoup!...» + +Et il se leva, le verre à la main. On se tut pour écouter ce qu'il +allait dire: + +«À la santé de Sa Majesté l'Empereur!» s'écria-t-il, les yeux humides de +larmes de joie et d'enthousiasme, et l'orchestre éclata en fanfares. On +se leva, on cria hourra! Bagration répondit par un hourra aussi éclatant +que celui qu'il avait poussé à Schöngraben, et la voix de Rostow se fit +entendre au-dessus des voix des trois cents autres convives. Ému, sur le +point de pleurer, il ne cessait de répéter: «À la santé de Sa Majesté +l'Empereur!» et, vidant son verre d'un trait, il le jeta sur le parquet. +Plusieurs suivirent son exemple et les cris retentirent de plus belle. +Lorsqu'enfin le silence se rétablit, les domestiques ramassèrent les +cristaux brisés, et chacun se rassit, heureux du bruit qu'il avait fait. +Le comte Ilia Andréïévitch, jetant un regard sur la liste posée à côté +de son assiette, se releva et porta la santé du héros de notre dernière +campagne, le prince Pierre Ivanovitch Bagration! De nouveau ses yeux se +remplirent de larmes, et de nouveau un hourra répété par trois cents +voix répondit à son toast; mais, au lieu de l'orchestre, ce fut cette +fois un choeur de chanteurs qui entonna la cantate composée par Paul +Ivanovitch Koutouzow: + + _«Les Russes ne connaissent pas d'obstacles,_ + _De la victoire leur valeur est le gage,_ + _Car nous avons des Bagration,_ + _Et les ennemis sont à nos pieds, etc.»_ + +Les chants avaient à peine cessé, qu'on reprit la kyrielle des toasts. + +Le vieux comte continuait à s'attendrir; on brisait de plus en plus les +assiettes et les verres, et on criait à en perdre la voix. On avait bu à +la santé de Béklechow, de Narischkine, d'Ouvarow, de Dolgoroukow, +d'Apraxine, de Valouïew, à la santé des directeurs, des membres du club, +des invités, et enfin à celle de l'organisateur du dîner, le comte Ilia +Andréïévitch, qui, dès les premiers mots de ce toast, vaincu par son +émotion, tira son mouchoir, y cacha sa figure et fondit complètement en +larmes. + + +IV + + +Pierre buvait et mangeait beaucoup, avec son avidité habituelle. Mais, +ce jour-là, silencieux, morose et abattu, il regardait d'un air distrait +autour de lui et semblait ne rien entendre. Rien qu'à le voir ainsi +préoccupé, ses amis devinaient sans peine qu'il était absorbé par +quelque question accablante et insoluble. + +Cette question, qui tourmentait à la fois son coeur et son esprit, +c'étaient les allusions de la princesse Catherine, sa cousine, au sujet +de l'intimité de Dologhow avec sa femme. + +Le matin même, il avait reçu une lettre anonyme écrite sur le ton de +grossière raillerie propre à ce genre de lettres, dans laquelle on lui +disait que ses lunettes lui étaient bien inutiles, puisque la liaison de +sa femme et de Dologhow n'était un mystère que pour lui seul. Il n'avait +ajouté foi ni à la lettre ni aux allusions de sa cousine; mais la vue de +Dologhow, assis en face de lui, lui causait un invincible malaise. +Chaque fois que ses beaux yeux impudents rencontraient ceux de Pierre, +ils faisaient naître dans l'âme de ce dernier un sentiment effroyable, +monstrueux, et il se détournait brusquement. En se rappelant le passé +que l'on prêtait à Hélène et ses relations actuelles avec Dologhow, il +comprenait qu'il aurait pu y avoir quelque chose de vrai dans la lettre +anonyme, s'il ne s'était pas agi de sa femme. Pierre se rappela +involontairement la première visite de Dologhow, et comment, en souvenir +de leurs anciennes folies, il lui avait prêté de l'argent, comment il +l'avait installé dans sa maison, comment Hélène, sans se départir de son +éternel sourire, lui avait exprimé son ennui de cet arrangement, et +comment Dologhow, qui ne cessait de lui vanter avec cynisme la beauté de +sa femme, ne les avait plus quittés d'une semelle depuis ce jour-là. + +«Il est très beau, c'est vrai, se disait Pierre... et je sais qu'il +éprouverait une jouissance toute particulière à déshonorer mon nom, à se +jouer de moi, précisément à cause des services que je lui ai rendus; +oui, je comprends combien il trouverait, piquant de me tromper de la +sorte, mais je n'y crois pas, je n'ai pas le droit d'y croire!» + +Il avait souvent été frappé de l'expression méchante de, la figure de +Dologhow, comme le jour où ils avaient jeté à l'eau l'ours et l'officier +de police, ou bien lorsqu'il provoquait quelqu'un sans raison, ou qu'il +tuait d'un coup de pistolet le cheval d'un isvostchik, et aujourd'hui, +lorsque leurs yeux se rencontraient, il retrouvait dans son regard cette +même expression. «Oui, c'est un bretteur; tuer un homme est le dernier +de ses soucis; il se dit que chacun a peur de lui, et moi tout le +premier... et cela doit lui faire plaisir.... Et au fond c'est vrai.... +J'ai peur de lui!» Ainsi pensait Pierre, pendant que Rostow +s'entretenait gaiement avec ses deux amis, Denissow et Dologhow, dont +l'un était un brave hussard et l'autre un franc vaurien. Leur bruyant +trio faisait un singulier contraste avec la personne massive, sérieuse +et préoccupée de Pierre, pour lequel Rostow d'ailleurs n'avait pas de +sympathie: primo, c'était un pékin millionnaire, le mari d'une beauté à +la mode, et une poule mouillée, trois crimes irrémissibles à ses yeux de +hussard; secundo, Pierre, distrait et pensif, ne lui avait pas rendu son +salut, et lorsqu'on avait porté la santé de l'Empereur, abîmé dans ses +réflexions, Pierre ne s'était pas levé! + +«Eh bien, et vous? lui cria Rostow irrité de plus en plus. +N'entendez-vous pas? À la santé de l'Empereur!» + +Pierre soupira, se leva avec résignation, vida son verre, et quand tout +le monde fut rassis, il s'adressa à Rostow avec son bon sourire: + +«Tiens, et moi qui ne vous avais pas reconnu!» + +Rostow, qui s'égosillait à crier hourra! n'entendit même pas. + +«Eh bien, tu ne renouvelles pas connaissance? dit Dologhow. + +--Que le bon Dieu le bénisse, cet imbécile! répondit Rostow. + +--Il faut soigner les maris des jolies femmes,» lui dit à demi-voix +Denissow. + +Pierre devinait qu'ils parlaient de lui, mais il ne pouvait les +entendre. Cependant il rougit et se détourna. + +«Et maintenant, buvons à la santé des jolies femmes! dit Dologhow d'un +air moitié sérieux et moitié souriant.... Pétroucha!... À la santé des +jolies femmes et de leurs amants!» + +Pierre, les yeux baissés, buvait sans regarder Dologhow et sans lui +répondre. En ce moment, le laquais qui distribuait la cantate en remit +un exemplaire à Pierre, comme étant un des principaux membres du club. +Il allait le prendre, lorsque Dologhow se pencha et lui arracha la +feuille pour la lire. Pierre releva la tête, et, entraîné par un +mouvement irrésistible de colère, il lui cria de toute sa force: + +«Je vous le défends!» + +À ces mots, et voyant à qui ils s'adressaient, Nesvitsky et son voisin +de droite, effrayés, cherchèrent à le calmer, tandis que Dologhow, +fixant sur lui ses yeux brillants et froids comme l'acier, lui disait, +en accentuant chaque syllabe: + +«Je la garde!» + +Pâle, les lèvres tremblantes, Pierre la lui arracha des mains: + +«Vous êtes un misérable!... vous m'en rendrez raison!» + +Il se leva de table et comprit tout à coup que la question de +l'innocence de sa femme, cette question qui le torturait depuis +vingt-quatre heures, était tranchée sans retour. Il la détestait +maintenant et sentait que tout était rompu avec elle à jamais. Malgré +les instances de Denissow, Rostow consentit à servir de témoin à +Dologhow, et, le dîner terminé, il discuta avec Nesvitsky, le témoin de +Besoukhow, les conditions du duel. Pierre retourna chez lui, tandis que +Rostow, Dologhow et Denissow restèrent au club très avant dans la nuit à +écouter les bohémiennes et les chanteurs de régiment. + +«Ainsi, à demain, à Sokolniki, dit Dologhow, en prenant congé de Rostow, +sur le perron. + +--Et tu es calme? lui dit Rostow. + +--Vois-tu, répondit Dologhow, je te dirai mon secret en deux mots: si, +la veille d'un duel, tu te mets à écrire ton testament et des lettres +larmoyantes à tes parents, si surtout tu penses à la possibilité d'être +tué, tu es un imbécile, un homme fini! Si, au contraire, tu as la ferme +intention de tuer ton adversaire et cela le plus tôt possible, tout va +comme sur des roulettes. Ainsi que me le disait un jour notre chasseur +d'ours: «Comment ne pas en avoir peur de l'ours?... et, pourtant, quand +on le voit, on ne craint plus qu'une chose: c'est qu'il ne vous +échappe!» Eh bien, mon cher, c'est tout juste comme moi. Au revoir, à +demain!» + +Le lendemain, à huit heures du matin, Pierre et Nesvitsky, en arrivant +au bois de Sokolniki, y trouvèrent Dologhow, Denissow et Rostow. Pierre +paraissait complètement indifférent à ce qui allait se passer; on +voyait, à sa figure fatiguée, qu'il avait veillé toute la nuit, et ses +yeux tremblotaient involontairement à la lumière. Deux questions le +préoccupaient exclusivement: la culpabilité de sa femme, qui pour lui +ne faisait plus de doute, et l'innocence de Dologhow, auquel il +reconnaissait le droit de ne pas ménager l'honneur d'un homme, qui après +tout lui était étranger: «Peut-être en aurais-je fait tout autant, se +dit Pierre, oui, certainement je l'aurais fait!... Mais alors ce duel, +alors ce duel serait un assassinat?... Ou bien je le tuerai, ou bien ce +sera lui qui me touchera à la tête, au coude, au pied, au genou.... Ne +pourrais-je donc me cacher et m'enfuir quelque part?» Et, en même temps, +il demandait, avec un calme qui inspirait le respect à ceux qui +l'observaient: «Serons-nous bientôt prêts?» + +Après avoir enfoncé les sabres dans la neige, indiqué l'endroit jusqu'où +chacun devait marcher, et chargé les pistolets, Nesvitsky s'approcha de +Pierre: + +«Je croirais manquer à mon devoir, comte, dit-il d'une voix timide, et +je ne justifierais pas la confiance que vous m'avez témoignée et +l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant comme second, si dans +cette minute solennelle je ne vous disais pas toute la vérité.... Je ne +crois pas que le motif de l'affaire soit assez grave pour verser du +sang.... Vous avez eu tort, vous vous êtes emporté.... + +--Ah! oui, c'était bien bête!... dit Pierre. + +--Dans ce cas, laissez-moi porter vos excuses, et je suis sûr que nos +adversaires les accepteront, dit Nesvitsky, qui, comme tous ceux qui +sont mêlés à des affaires d'honneur, ne prenait la rencontre au sérieux +qu'au dernier moment. Il est plus honorable, comte, d'avouer ses torts +que d'en arriver à l'irréparable. Il n'y a pas eu d'offense grave, ni +d'un côté ni de l'autre. Permettez-moi.... + +--Les paroles sont inutiles! dit Pierre.... Ça m'est bien égal.... +Dites-moi seulement de quel côté je dois aller et où je dois tirer.» Il +prit le pistolet, et, n'en ayant jamais tenu un de sa vie et ne +s'inquiétant guère de l'avouer, il questionna ses témoins sur la façon +de presser la détente: «Ah! c'est ainsi... c'est vrai, je l'avais +oublié. + +--Aucune excuse, aucune, décidément!» répondit Dologhow à Rostow, qui de +son côté avait essayé une tentative de réconciliation. + +L'endroit choisi était une petite clairière, dans un bois de pins, +couverte de neige à moitié fondue, et à quatre-vingts pas de la route où +ils avaient laissé leurs traîneaux. À partir de l'endroit où se tenaient +les témoins jusqu'aux sabres que Nesvitsky et Rostow avaient fichés en +terre à dix pas l'un de l'autre, en guise de barrières, ils avaient +laissé des traces sur la neige molle et profonde, en comptant les +quarante pas qui devaient séparer les adversaires. Il dégelait, et +d'humides vapeurs voilaient le paysage au delà de cette distance. Bien +que tout fût prêt depuis trois minutes, personne ne donnait encore le +signal; tous se taisaient. + + +V + + +«Eh bien, qu'on commence! s'écria Dologhow. + +--Eh bien!» répéta Pierre en souriant. + +La situation devenait terrible. L'affaire, si insignifiante au début, ne +pouvait plus maintenant être arrêtée. Elle suivait fatalement sa marche +en dehors de toute volonté humaine; elle devait s'accomplir! Denissow +s'avança jusqu'à la barrière: + +«Les adversaires, dit-il, s'étant refusés à toute réconciliation, on +peut commencer. Qu'on prenne les pistolets, et qu'on se porte en avant +au mot «trois!» + +«Une! deux! trois!» compta Denissow d'une voix sourde, en se reculant. +Les combattants s'avancèrent sur le sentier frayé, et chacun d'eux +voyait peu à peu émerger du brouillard la figure de son adversaire. Ils +avaient le droit de tirer à volonté en marchant. Dologhow s'avançait +sans se hâter et sans lever son pistolet: ses yeux bleus brillaient et +regardaient fixement Pierre; sa bouche se plissait en un semblant de +sourire. + +Au mot: «trois!» Pierre marcha rapidement; s'écartant du sentier battu, +il s'enfonça dans la neige. Tenant son pistolet le bras tendu en avant, +dans la crainte de se blesser lui-même, il cherchait à soutenir sa main +droite avec sa main gauche, qu'il avait instinctivement rejetée en +arrière, tout en comprenant l'inutilité de cet effort; au bout de +quelques pas, il se retrouva sur le chemin, regarda à ses pieds, jeta un +coup d'oeil sur Dologhow, et tira. Ne s'attendant pas à un choc aussi +violent, Pierre tressaillit, s'arrêta et sourit de son impression. La +fumée, rendue encore plus épaisse par le brouillard, l'empêcha d'abord +de rien distinguer, et il attendait en vain l'autre coup, lorsque des +pas précipités se firent entendre, et il entrevit, au milieu de la +fumée, Dologhow pressant d'une main son côté gauche, et de l'autre +serrant convulsivement son pistolet abaissé. Rostow était accouru à lui. + +«Non... siffla entre ses dents Dologhow, non, ce n'est pas fini!» et, +faisant en chancelant quelques pas, il tomba sur la neige à côté du +sabre. Sa main gauche était couverte de sang; il l'essuya à son uniforme +et s'appuya dessus; son visage pâle et sombre tremblait avec une +contraction nerveuse. + +«Je vous... commença-t-il à dire, et il ajouta avec effort: prie!...» +Pierre, retenant avec peine un sanglot, allait s'approcher de lui, +lorsqu'il lui cria: «À la barrière!» Pierre comprit et s'arrêta. Ils +n'étaient plus qu'à dix pas l'un de l'autre. Dologhow plongea sa tête +dans la neige, en remplit sa bouche avec avidité, se redressa sur son +séant et chercha à retrouver son équilibre, tout en ne cessant de sucer +et de manger cette neige glacée. Ses lèvres frissonnaient, mais ses yeux +brillaient de l'éclat de la haine, et, réunissant toutes ses forces dans +un dernier effort, il leva son pistolet et visa lentement. + +«De côté, couvrez-vous du pistolet, s'écria Nesvitsky. + +--Couvrez-vous donc!» s'écria malgré lui Denissow, bien qu'il fût le +témoin de Dologhow. + +Pierre, avec un doux sourire de pitié et de regret, s'était abandonné +sans défense et offrait sa large poitrine au pistolet de Dologhow, qu'il +regardait tristement. Les trois témoins fermèrent les yeux. Le coup +partit, et Dologhow, s'écriant avec férocité: «Manqué!» retomba la face +contre terre. + +Pierre se prit la tête dans les mains et, retournant sur ses pas, entra +dans la forêt en marchant dans la neige à grandes enjambées. + +«C'est bête... c'est bête! disait-il. Mort? ce n'est pas vrai!» + +Nesvitsky le rejoignit et le conduisit chez lui. + +Rostow et Denissow emmenèrent Dologhow, qui, grièvement blessé et étendu +au fond du traîneau, restait immobile, les yeux fermés, sans répondre à +leurs questions; ils étaient à peine rentrés en ville qu'il revint à +lui, et, relevant péniblement la tête, il prit la main de Rostow, qui +fut frappé du changement complet de l'expression de sa figure, devenue +douce et attendrie. + +«Comment te sens-tu? + +--Mal! mais ce n'est pas là l'important. Mon ami, dit-il d'une voix +entrecoupée, où sommes-nous? À Moscou, n'est-ce pas? Écoute,... je l'ai +tuée, elle... elle ne le supportera pas, elle ne le supportera pas! + +--Mais qui donc? dit Rostow surpris. + +--Ma mère, ma pauvre mère, ma mère adorée!» + +Et Dologhow éclata en sanglots. Quand il fut un peu calmé, il expliqua à +Rostow qu'il vivait avec sa mère, que, si elle le voyait mourant, elle +ne survivrait pas à sa douleur, et le supplia d'aller la prévenir, ce +que Rostow fit aussitôt, tout en apprenant, à sa grande stupéfaction, +que ce mauvais sujet, ce bretteur, demeurait avec une vieille mère et +une soeur bossue, et qu'il était pour elles le plus tendre des fils et +le meilleur des frères. + + +VI + + +Les tête-à-tête de Pierre et de sa femme étaient devenus de plus en plus +rares, surtout depuis les dernières semaines. À Moscou, comme à +Pétersbourg, leur maison était remplie de monde du matin au soir. La +nuit qui suivit le duel, au lieu d'aller retrouver sa femme dans sa +chambre à coucher, il la passa, comme il lui arrivait du reste souvent, +dans le grand cabinet de son père, celui-là même où le vieux comte était +mort. + +Se jetant sur le canapé, il essaya de dormir pour oublier tout ce qui +venait de lui arriver; mais il s'éleva dans son âme une telle tempête de +sensations, de pensées, de souvenirs, que non seulement il lui fut +impossible de fermer les yeux, mais même de rester en place. Il se leva +et se mit à arpenter sa chambre à pas saccadés, tantôt il pensait aux +premiers temps leur mariage, à ses belles épaules, à son regard +langoureux et passionné; tantôt il voyait se dresser à côté d'elle +Dologhow, beau, impudent, avec son sourire diabolique, tel qu'il l'avait +vu au dîner du club; tantôt il le revoyait pâle, frissonnant, défait et +s'affaissant sur la neige. + +«Et après tout, se disait-il, j'ai tué son amant... oui, l'amant de ma +femme! Comment cela s'est-il fait?--C'est arrivé, parce que tu l'as +épousée, lui répondait une voix intérieure.--Mais en quoi suis-je donc +coupable?--Tu es coupable de l'avoir épousée sans l'aimer, continuait la +voix; tu l'as trompée, car tu t'es aveuglé volontairement.» Et ce +moment, cette minute où il lui avait dit avec tant d'effort: «Je vous +aime!» se retraça vivement à sa mémoire. «Oui, là était la faute! je +sentais bien alors que je n'avais pas le droit de le lui dire.» Il se +rappela en rougissant sa lune de miel, un incident surtout, dont le +souvenir l'humiliait aujourd'hui; peu de temps après son mariage, +sortant vers midi de leur chambre à coucher, et vêtu d'une élégante robe +de chambre, il avait trouvé dans son cabinet son intendant en chef qui, +en le saluant respectueusement, avait légèrement souri de le voir dans +ce négligé, comme pour lui témoigner la part qu'il prenait à son +bonheur. + +«Et que de fois n'ai-je pas été fier d'elle, de son tact si fin, fier de +notre intérieur où elle recevait toute la ville, fier surtout de sa +majestueuse et inaccessible beauté! Je croyais ne pas la comprendre, et +je m'étonnais de ne pas l'aimer. Quand j'étudiais son caractère, je me +disais que c'était ma faute, si je ne comprenais pas cette impassibilité +absolue, cette absence de tout désir, de tout intérêt... et maintenant +je connais le mot terrible de cette énigme.... C'est une femme +pervertie!» + +«Anatole allait lui emprunter de l'argent et baiser ses belles épaules. +Elle ne lui donnait pas d'argent, mais elle se laissait embrasser. Si +son père excitait en plaisantant sa jalousie, elle lui répondait, de son +sourire tranquille, qu'elle n'était pas assez sotte pour être jalouse. +«Il n'a qu'à faire ce qu'il veut,» disait-elle de moi. Un jour, lui +ayant demandé si elle ne sentait pas quelque symptôme de grossesse, elle +me répondit qu'elle n'était pas assez niaise pour désirer des enfants, +et que d'ailleurs elle n'en aurait jamais de moi!» + +Il se rappelait ensuite la grossièreté de ses idées, la vulgarité des +expressions qui lui étaient familières, malgré son éducation +aristocratique. «Non, je ne l'ai jamais aimée! se disait-il.... Et +maintenant, voilà Dologhow affaissé sur la neige, s'efforçant de +sourire, mourant peut-être et répondant à mon repentir par une feinte +bravade!» + +Pierre était un de ces hommes qui, en dépit de la faiblesse de leur +caractère, ne cherchent jamais de confident pour leur douleur. Il +luttait avec elle en silence. + +«Je suis coupable, et je dois supporter, quoi?... la honte de mon nom, +le malheur de ma vie? Folies que tout cela! Mon nom et mon honneur ne +sont que conventions, et mon être en est indépendant! + +«On a exécuté Louis XVI parce qu'il était criminel, et ils avaient +raison tout autant que ceux qui, après en avoir fait un saint, +mouraient pour lui en martyrs! N'a-t-on pas ensuite exécuté Robespierre +parce qu'il était un despote? Qui avait tort? Qui avait raison? +Personne. Vis tant que tu seras vivant: demain, qui le sait, tu mourras +comme j'aurais pu mourir il y a une heure. Pourquoi tant se tourmenter +quand on pense à ce qu'est notre existence en comparaison de +l'éternité!» + +Et au moment où il se croyait apaisé, il la revoyait, elle et les +transports de son amour passager: alors, recommençant à marcher, il +brisait tout ce qui lui tombait sous la main: «Pourquoi lui ai-je dit: +«Je vous aime?» se demandait-il pour la dixième fois, et il se surprit à +sourire en se rappelant le mot de Molière: «Que diable allait-il faire +dans cette galère?» + +Il était encore nuit lorsqu'il sonna son valet de chambre pour lui +donner ses ordres de départ. Ne comprenant plus la possibilité de parler +à sa femme, il retournait à Pétersbourg, et comptait lui laisser une +lettre pour lui annoncer son intention de vivre séparé d'elle à tout +jamais. + +Quelques heures après, le valet de chambre, qui lui apporta son café, le +trouva étendu sur le canapé, un livre à la main, et dormant +profondément. + +Réveillé en sursaut, il fut longtemps avant de comprendre pourquoi il +était là. + +«La comtesse fait demander si Votre Excellence est à la maison?» + +Pierre n'avait pas encore répondu, que la comtesse, en déshabillé de +satin blanc, brodé d'argent, les deux épaisses nattes de ses cheveux +relevées en diadème autour de sa ravissante tête, entra dans la chambre, +calme et imposante comme toujours, bien que sur son front de marbre +légèrement bombé se dessinât un pli creusé par la colère. Contenant ses +impressions jusqu'à la sortie du valet de chambre, et, connaissant +d'ailleurs toute l'histoire du duel dont elle venait parler à son mari, +elle s'arrêta devant lui, sans pouvoir réprimer un sourire de dédain. +Pierre, intimidé, la regarda par-dessus ses lunettes et feignit de +reprendre sa lecture, comme un lièvre aux abois rabat ses oreilles et +reste immobile en face de ses ennemis. + +«Qu'est-ce encore? Qu'avez-vous fait, je vous le demande? dit-elle +sévèrement, lorsque la porte se fut refermée sur le valet de chambre. + +--Comment, moi? demanda Pierre. + +--Que veut dire ce beau courage! Que veut dire ce duel? Voyons, +répondez!» + +Pierre se retourna lourdement sur le divan, ouvrit la bouche et ne +trouva rien à dire. + +«Eh bien, c'est moi qui vous répondrai.... Vous croyez tout ce qu'on +vous raconte, et on vous a raconté que Dologhow était mon amant? +continua-t-elle en prononçant en français le mot «amant» avec la netteté +cynique qui lui était habituelle, aussi simplement que si elle eût +employé toute autre expression.... Vous l'avez cru! et qu'avez-vous +prouvé en vous battant? que vous êtes un sot, que vous êtes un imbécile, +ce que du reste tout le monde savait! Qu'en résultera-t-il! C'est que je +serai la risée de tout Moscou, et que chacun racontera qu'étant gris, +vous avez provoqué un homme dont vous étiez jaloux sans raison, un homme +qui vaut infiniment mieux que vous sous tous les rapports...» Plus elle +parlait, plus elle élevait la voix en s'animant. + +Pierre immobile murmurait des mots inarticulés sans lever les yeux. + +«Et pourquoi avez-vous cru qu'il était mon amant? Parce que sa société +me faisait plaisir? Si vous étiez plus intelligent, plus agréable, +j'aurais préféré la vôtre! + +--Ne me parlez pas... je vous en supplie, dit Pierre d'une voix rauque. + + +--Pourquoi ne parlerais-je pas? J'ai le droit de vous parler, car je +puis dire hautement qu'une femme qui n'aurait pas d'amant, avec un mari +comme vous, serait une rare exception, et je n'en ai pas!» + +Pierre lui lança un regard étrange, dont elle ne comprit pas la +signification, et se recoucha sur le divan. Il souffrait physiquement: +sa poitrine se serrait, il ne pouvait respirer.... Il savait qu'il +aurait pu mettre un terme à cette torture, mais il savait aussi que ce +qu'il voulait faire était terrible. + +«Il vaut mieux nous séparer, dit-il d'une voix étouffée. + +--Nous séparer, parfaitement, à condition que vous me donniez de la +fortune,» répondit Hélène. + +Pierre sauta sur ses pieds, et perdant la tête, se jeta sur elle. + +«Je te tuerai!» s'écria-t-il. Et saisissant sur la table un morceau de +marbre, il fit un pas vers Hélène, en le brandissant avec une force dont +lui-même fut épouvanté. + +La figure de la comtesse devint effrayante à voir: elle poussa un cri de +bête fauve et se rejeta en arrière. Pierre subissait tout l'attrait, +toute l'ivresse de la fureur. Il jeta sur le parquet le marbre, qui se +brisa, et s'avançant vers elle les bras tendus: + +«Sortez!» s'écria-t-il d'une voix si formidable, qu'elle répandit la +terreur dans toute la maison. Dieu sait ce qu'il aurait fait en ce +moment, si Hélène ne s'était enfuie au plus vite. + + +Une semaine plus tard, Pierre partit pour Pétersbourg, après avoir donné +à sa femme un plein pouvoir pour la régie de tous ses biens en +Grande-Russie, qui constituaient une bonne moitié de sa fortune. + + +VII + + +Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis les nouvelles reçues à +Lissy-Gory de la bataille d'Austerlitz et de la disparition du prince +André, et malgré les lettres adressées à l'ambassade, malgré toutes les +recherches, son corps n'avait pas été retrouvé, et son nom ne figurait +pas sur la liste des prisonniers. La pensée la plus pénible pour ses +proches était de se dire qu'il pouvait bien aussi avoir été ramassé sur +le champ de bataille par les habitants du pays, et se trouver malade ou +mourant, seul, au milieu d'étrangers, et incapable de donner signe de +vie à sa famille. Les journaux, qui avaient été les premiers à +renseigner le vieux prince sur la défaite d'Austerlitz, disaient +simplement, en termes laconiques et vagues, que les Russes, après de +brillants engagements, avaient dû opérer leur retraite et qu'elle +s'était effectuée en bon ordre. Le prince tira de ce bulletin officiel +la conclusion évidente que les nôtres avaient essuyé une défaite. Huit +jours plus tard, une lettre de Koutouzow annonçait au vieux prince le +sort mystérieux de son fils: + +«Votre fils, lui écrivait-il, est tombé en héros, en avant du régiment, +son drapeau à la main, digne de son père et de sa patrie. Nos regrets à +tous sont unanimes, et personne ne sait jusqu'à présent s'il faut le +compter au nombre des vivants ou des morts. Tout espoir n'est pas +cependant perdu, car s'il était mort, son nom aurait figuré dans les +listes des officiers trouvés sur le champ de bataille, qui m'ont été +transmises par les parlementaires.» + +Le vieux prince reçut cette lettre très tard dans la soirée, et le +lendemain matin il sortit pour faire sa promenade habituelle; morose et +sombre, il n'adressa pas une parole à son homme d'affaires, ni à son +jardinier, ni à l'architecte. + +Lorsque la princesse Marie entra, elle le trouva occupé à son tour, mais +il ne se retourna pas comme il en avait coutume. + +«Ah! princesse Marie!» dit-il tout à coup en jetant le repoussoir. La +roue, par suite de l'impulsion reçue, continuait à tourner, et le +grincement de cette roue, qui allait en s'affaiblissant, se lia plus +tard, dans le souvenir de sa fille, avec la scène qui suivit. + +Elle s'approcha de lui, et, à la vue de sa physionomie, un sentiment +indéfinissable lui comprima le coeur. Ses yeux se troublèrent. Les +traits de son père avaient une contraction plutôt de méchanceté que de +tristesse et d'abattement; ils trahissaient la lutte violente qui se +passait en lui, et lui disaient qu'un terrible malheur allait tomber sur +sa tête, le plus terrible de tous, celui qu'elle n'avait pas encore +éprouvé, la perte irréparable d'une de ses plus chères affections! + +«Mon père! André?...» et cette pauvre fille, gauche et disgracieuse, +prononça ces paroles avec un charme si puissant de sympathie et +d'abnégation, que le vieux prince, sous l'influence de ce regard, laissa +échapper un sanglot en se détournant. + +«J'ai reçu des nouvelles: on ne le trouve nulle part, ni parmi les +prisonniers, ni parmi les morts. Koutouzow m'a écrit.... Il a été +tué!...» dit-il tout à coup de sa voix perçante, comme pour chasser sa +fille par ce cri. + +La princesse ne bougea pas, et ne s'évanouit pas. Elle était déjà pâle, +mais, à ces mots, son visage sembla se transformer, et ses beaux yeux +s'éclairèrent subitement. On aurait dit qu'un sentiment ineffable venu +d'en haut, indépendant des douleurs et des joies de ce monde, +s'étendait comme un baume sur le coup qui venait de les frapper. +Oubliant la crainte qu'elle avait de son père, elle lui saisit la main, +l'attira à elle, et baisa sa joue sèche et parcheminée. + +«Mon père, lui dit-elle, ne vous détournez pas de moi, pleurons +ensemble. + +--Ces misérables, ces pleutres! s'écria le prince, en l'écartant. Perdre +une armée, perdre des hommes! Et pourquoi?... Va l'annoncer à Lise!» La +princesse Marie se laissa tomber sans force dans un fauteuil et fondit +en larmes. Elle revoyait son frère au moment des adieux, lorsqu'il +s'était approché d'elle et de sa femme: elle revoyait son expression +attendrie et légèrement dédaigneuse, lorsqu'elle lui avait passé l'image +au cou. Était-il devenu croyant? S'était-il repenti de son incrédulité? +Était-il là-haut dans les demeures célestes de la paix et du bonheur? + +«Mon père, dit-elle, comment est-ce arrivé? + +--Va, va, il a été tué pendant cette bataille, où l'on a mené à la mort +les meilleurs hommes de Russie et sacrifié la gloire russe. Allez, +princesse Marie! Allez l'annoncer à Lise!» + +La princesse Marie entra chez sa belle-soeur qu'elle trouva travaillant, +et dont le regard se leva sur elle avec cette expression de bonheur +calme et intime, particulière aux femmes qui sont dans sa situation; ses +yeux regardaient sans voir, car elle contemplait au dedans d'elle-même +ce doux et mystérieux travail qui s'accomplissait dans son sein. + +«Marie, dit-elle, en repoussant son métier, donne-moi ta main.» + +Ses yeux riaient, sa petite lèvre se retroussa et se fixa en un sourire +d'enfant. La princesse Marie se mit à ses genoux devant elle, et cacha +sa tête dans les plis de sa robe. + +«Ici, ici... n'entends-tu pas?... c'est si étrange! Et sais-tu, Marie, +je l'aimerai bien...,» et ses yeux rayonnants de bonheur s'attachaient +sur la jeune princesse, qui ne pouvait relever la tête, car elle +pleurait. + +«Qu'as-tu donc, Marie? + +--Rien.... J'ai pensé à André, et cela m'a attristée,» répondit-elle en +essuyant ses pleurs. + +Dans le courant de la matinée, la princesse Marie essaya à plusieurs +reprises de préparer sa belle-soeur à la catastrophe, mais chaque fois +elle se mettait à pleurer. Ces larmes, dont la petite princesse ne +comprenait pas la cause, l'inquiétaient malgré son manque d'esprit +d'observation. Elle ne demandait rien, mais se retournait avec +inquiétude, comme si elle cherchait quelque chose autour d'elle. Le +vieux prince, dont elle avait toujours peur, entra chez elle avant le +dîner: il avait l'air méchant et agité. Il sortit sans lui avoir parlé. +Elle regarda sa belle-soeur et éclata en sanglots. + +«A-t-on reçu des nouvelles d'André? demanda-t-elle. + +--Non, tu sais que la chose est impossible, mais mon père s'inquiète, et +moi, je m'effraye. + +--Il n'y a donc rien? + +--Rien,» répondit la princesse, en la regardant franchement. Elle +s'était décidée, et avait décidé son père à ne rien lui dire jusqu'après +sa délivrance, qui était attendue de jour en jour. Le père et la fille +portaient et cachaient ce lourd chagrin, chacun à sa façon. Quoiqu'il +eût envoyé un émissaire en Autriche pour chercher les traces d'André, le +vieux prince était convaincu que son fils était mort, et il avait déjà +commandé pour lui, à Moscou, un monument qui devait être placé dans son +jardin. Il n'avait rien changé à son genre de vie, mais ses forces le +trahissaient. Il marchait et mangeait moins, dormait peu, et +s'affaiblissait visiblement. La princesse Marie espérait: elle priait +pour son frère, comme s'il était vivant, et attendait à toute heure +l'annonce de son retour. + + +VIII + + +«Ma bonne amie, lui dit un matin la petite princesse...,» et sa petite +lèvre se retroussa comme d'habitude, mais cette fois avec une tristesse +marquée, car depuis le jour où la terrible nouvelle avait été reçue, les +sourires, les voix, la démarche même de chacun, tout portait dans la +maison l'empreinte de la douleur, et la petite princesse, sans s'en +rendre compte, en subissait involontairement l'influence. + +«Ma bonne amie, je crains que le «fruschtique[26]«de ce matin, comme dit +Phoca le cuisinier, ne m'ait fait du mal? + +--Qu'as-tu, ma petite âme? Tu es pâle, tu es très pâle, s'écria la +princesse Marie, en accourant tout effrayée auprès d'elle. + +--Ne faudrait-il pas envoyer chercher Marie Bogdanovna, Votre +Excellence? dit une des filles de chambre qui se trouvait là. Marie +Bogdanovna était la sage-femme du chef-lieu de district, et depuis +quinze jours on l'avait fait venir à Lissy-Gory. + +--Tu as raison, c'est vrai, c'est peut-être ça.... Je vais y aller.... +Courage, mon ange!..., et embrassant sa belle-soeur, elle s'apprêta à +sortir de la chambre. + +--Non, non! s'écria la petite princesse, dont la pâle figure exprima non +seulement une souffrance physique, mais encore une terreur d'enfant, à +l'idée des douleurs inévitables dont elle avait le pressentiment. + +--Non, c'est l'estomac... dites que c'est l'estomac, Marie, dites, +dites...» Et elle pleurait comme pleurent les enfants capricieux et +malades en se tordant les mains avec désespoir et en s'écriant: «Mon +Dieu, mon Dieu!» + +La princesse Marie courut chercher la sage-femme qu'elle rencontra à +mi-chemin. + +«Marie Bogdanovna! C'est commencé, je crois, dit-elle, les yeux agrandis +par la terreur. + +--Eh bien, tant mieux, princesse, répondit la sage-femme sans hâter le +pas, et en se frottant les mains de l'air assuré d'une personne qui +connaît sa valeur.... Il est inutile que vous sachiez ça, vous autres +demoiselles. + +--Et le docteur qui n'est pas encore arrivé de Moscou! dit la princesse, +car, selon le désir du prince André et de sa femme, on y avait envoyé +chercher un accoucheur. + +--Cela ne fait rien, princesse, ne vous tourmentez pas, tout ira bien, +même sans le docteur.» + +Cinq minutes après, la princesse Marie entendit de sa chambre porter un +objet très lourd. Elle regarda. C'était un divan en cuir du cabinet du +prince André, que les gens transportaient dans la chambre à coucher, et +elle remarqua que leur figure était empreinte d'un sentiment inusité de +gravité et de douceur. La princesse Marie prêtait l'oreille à tous les +bruits de la maison, ouvrait sa porte, regardait, inquiète, ce qui se +passait dans le corridor. Quelques femmes allaient et venaient en +silence et se détournaient à sa vue. N'osant pas les questionner, elle +rentrait dans sa chambre, et tantôt se jetant dans son fauteuil, elle +prenait son livre de prières, tantôt s'agenouillant devant les images, +elle s'apercevait, avec surprise et chagrin, que la prière était +impuissante à calmer son agitation. La porte s'ouvrit tout à coup, et sa +vieille bonne, coiffée d'un large mouchoir, se montra sur le seuil. +Prascovia Savischna ne venait chez elle que rarement: tel était l'ordre +du vieux prince. + +«C'est moi, Machinka, et j'ai apporté, mon ange, les bougies de leur +mariage pour les allumer devant les saints, dit-elle en soupirant. + +--Ah! ma bonne, comme je suis contente. + +--Le Seigneur est miséricordieux, ma petite colombe!...» Et la vieille +bonne alluma les bougies à la lampe des images, et s'assit à la porte, +en tirant de sa poche un bas, qu'elle se mit à tricoter. La princesse +Marie prit un livre et feignit de lire, mais à chaque pas, à chaque +bruit, elle tournait ses yeux effrayés et interrogateurs sur sa bonne, +qui la calmait aussitôt du regard. Ce sentiment qu'éprouvait la +princesse Marie était d'ailleurs partagé par tous les habitants de cette +vaste maison. D'après une ancienne superstition, plus les douleurs de +l'accouchement sont ignorées, moins l'accouchée est censée souffrir: +aussi tous feignaient-ils de n'en rien savoir; personne n'en soufflait +mot, mais en dehors de la tenue grave et respectueuse, habituelle aux +gens du vieux prince, il se trahissait chez eux une inquiétude attendrie +et l'intuition de ce qui allait se passer, dans ce moment, de grand et +d'incompréhensible. + +Aucun éclat de rire ne retentissait dans l'aile habitée par les filles +et les femmes de service. Les domestiques et les laquais se tenaient +silencieusement sur le qui-vive dans l'antichambre. Dans les +dépendances, personne ne dormait, et des feux et de la lumière y étaient +entretenus. Le vieux prince marchait dans son cabinet, en appuyant sur +ses talons, et envoyait à tout instant le vieux Tikhone demander à Marie +Bogdanovna ce qui en était, lui répétant chaque fois: + +«Tu diras: «Le prince demande»... et reviens me dire.... + +--Dites au prince, répondit avec emphase Marie Bogdanovna, que le +travail est commencé. + +--Bien, dit le prince, en fermant sa porte,» et Tikhone n'entendit plus +le moindre bruit dans le cabinet. + +Un instant après il y rentra, en se donnant à lui-même pour excuse les +bougies à remplacer, et il vit le prince étendu sur le canapé. À la vue +de son visage défait, il secoua la tête, et s'approchant de son vieux +maître, il le baisa à l'épaule, et sortit, en oubliant les bougies et +son excuse. Le plus solennel des mystères qui soient en ce monde +continuait à s'accomplir. La soirée se passa ainsi, la nuit vint, et ce +sentiment d'attente émue, au lieu de s'apaiser, s'accroissait de minute +en minute. + + +Il faisait une de ces nuits du mois de mars où l'hiver semble reprendre +son empire, et déchaîne avec une fureur désespérée ses derniers ouragans +et ses dernières bourrasques de neige. On avait envoyé un relais de +chevaux sur la grand'route pour le docteur allemand, et des hommes munis +de lanternes, postés au tournant, devaient le conduire à travers les +ornières et les trous du chemin de Lissy-Gory. + +La princesse Marie ne lisait plus depuis longtemps son livre de prières, +et elle regardait fixement sa bonne, dont la petite figure ratatinée, +avec sa mèche de cheveux gris échappée de dessous le mouchoir et sa peau +ridée sous le menton, lui était si familière dans ses moindres détails. +Tout en tricotant, la vieille Savischna racontait à voix basse, pour la +centième fois, comment la princesse-mère était accouchée de la princesse +Marie à Kichinew, sans sage-femme, et n'ayant pour tous soins que ceux +d'une paysanne moldave: + +«Dieu est grand, le «docteur» est inutile!...» + +Un violent coup de vent ébranla le châssis de la fenêtre, fit sauter la +targette mal assujettie, et un courant d'air humide et glacé passa au +travers des rideaux d'étoffe, et éteignit la bougie. La princesse Marie +tressaillit. La vieille bonne, posant son tricot sur la table, +s'approcha de la fenêtre et se pencha en dehors, pour essayer de ramener +le battant. + +«Princesse, ma petite mère, on arrive sur la route avec des lanternes! +dit-elle en refermant la fenêtre,... ce doit être le «doctoure». + +--Ah! Dieu merci! s'écria la princesse, il faut aller le recevoir: il ne +comprend pas le russe.» + +Jetant un châle sur ses épaules, elle quitta la chambre, et vit en +passant par l'antichambre que la voiture était déjà arrêtée devant le +perron. Elle s'avança sur le palier de l'escalier. Sur un des piliers de +la balustrade on avait placé une chandelle que le vent faisait couler. +Un peu plus bas, sur le second palier, le valet de chambre, Philippe, +l'air tout effrayé, en tenant une autre à la main. Encore plus bas, au +tournant même, de l'escalier, on entendait comme le pas lourd de bottes +fourrées, et le timbre d'une voix bien connue frappa l'oreille de la +princesse Marie: + +«Dieu merci! disait cette voix, et mon père? + +--Le prince est couché, répondit le maître d'hôtel, Demiane. + +--C'est André! se dit la princesse Marie... et les pas se +rapprochèrent.... C'est impossible, ce serait trop extraordinaire!...» +Au même moment, le prince André, couvert d'une pelisse dont le collet +était blanc de neige, se montra sur le palier inférieur.... C'était bien +lui, mais pâle, amaigri, changé, avec une expression, inaccoutumée chez +lui, de douceur attendrie et inquiète. Il gravit les dernières marches, +et embrassa sa soeur, que l'émotion étouffait. + +«Vous n'avez donc pas reçu ma lettre? lui demanda-t-il en l'embrassant +de nouveau, pendant que l'accoucheur, avec lequel il s'était rencontré +à la dernière station, montait l'escalier. + +--Marie! quelle étrange coïncidence!» Et, ôtant sa pelisse et ses bottes +fourrées, il passa chez sa femme. + + +IX + + +La petite princesse, la tête couverte d'un bonnet blanc, était étendue +sur des oreillers. Les douleurs venaient de cesser. Ses longs cheveux +noirs s'enroulaient autour de ses joues enflammées et moites; sa jolie +petite bouche vermeille entr'ouverte souriait. Le prince André entra et +s'arrêta au pied du divan sur lequel elle était étendue. Ses yeux +brillants, pareils à ceux d'un enfant inquiet et agité, se fixèrent sur +lui sans changer d'expression: «Je vous aime tous, semblaient-ils dire, +je ne vous ai fait aucun mal... pourquoi donc faut-il que je souffre? +venez à mon secours.» Elle voyait son mari sans se rendre compte de son +apparition. Il la baisa au front. + +«Ma petite âme, lui dit-il,--il n'avait jamais employé cette expression +envers elle,--Dieu est bon!» + +Elle le regarda d'un air étonné, et ses yeux continuaient à lui dire: +«J'attendais du secours de toi, et tu ne m'aides pas, toi non plus!» +Les douleurs reprirent et Marie Bogdanovna engagea le prince André à +quitter la chambre. + +Il céda la place au médecin. La princesse Marie se trouva sur son +passage; ils se mirent à causer à voix basse, en s'interrompant à chaque +instant dans une attente fiévreuse. + +«Allez, mon ami,» lui dit-elle, et il alla s'asseoir dans la pièce +voisine de celle où était sa femme. Une fille de chambre en sortit, et +se troubla à la vue du prince André, qui, la figure cachée dans ses +mains, restait immobile. Les gémissements et les cris plaintifs +qu'arrachaient à la princesse ces douleurs toutes physiques, +s'entendaient à travers la porte; il se leva et fit un effort pour +l'ouvrir, quelqu'un la retenait de l'autre côté: + +«On ne peut pas, on ne peut pas!» dit une voix effrayée. Il essaya de +marcher. La chambre devint silencieuse, il se passa quelques secondes, +tout à coup un cri formidable retentit: + +«Ce n'est pas elle, elle n'en aurait pas eu la force!» se dit le prince +André, et il courut à la porte; le cri cessa, il entendit le vagissement +d'un enfant. + +«Pourquoi a-t-on apporté ici un enfant? s'écria-t-il dans le premier +moment. Que fait là cet enfant? Ou bien, est-ce cet enfant qui est né?» + +Quand il comprit tout à coup ce que ce cri renfermait de bonheur, les +larmes l'étouffèrent et, se reposant sur l'appui de la fenêtre, il se +mit à sangloter. La porte s'ouvrit. Le docteur, sans habit, les manches +de chemise retroussées, sortit pâle et tremblant. Le prince André se +retourna, mais le docteur, le regardant d'un air égaré, passa sans mot +dire. Une femme se précipita hors de la chambre, et s'arrêta, interdite, +à la vue du prince André. Il entra chez sa femme. Elle était morte, et +couchée dans la même position où il l'avait vue quelques instants +auparavant: son jeune et ravissant visage avait conservé la même +expression, malgré la fixité des yeux et la pâleur des joues: + +«Je vous aime tous, je n'ai fait de mal à personne, et qu'avez-vous fait +de moi?» semblait dire cette tête charmante que la vie avait abandonnée. +Dans un coin de la chambre, quelque chose de petit et de rouge vagissait +dans les bras tremblants de la sage-femme. + + +Deux heures après, le prince André entra à pas lents dans le cabinet de +son père, qui savait tout. En ouvrant la porte, il le trouva devant lui. +Le vieux prince étreignit en silence, de ses bras secs, pareils à des +tenailles de fer, le cou de son fils, et fondit en larmes. + + +Trois jours plus tard, on enterrait la petite princesse, et le prince +André monta les degrés du catafalque pour lui dire un dernier adieu. Les +yeux de la morte étaient fermés, mais son petit visage n'avait pas +changé et elle semblait toujours dire: «Qu'avez-vous fait de, moi?» Le +prince André ne pleurait pas, mais il sentit son coeur se déchirer à la +pensée qu'il était coupable de torts, désormais irréparables et +inoubliables. Le vieux prince baisa à son tour une des frêles mains de +cire, qui étaient croisées l'une sur l'autre, et l'on aurait cru que la +pauvre petite figure lui répétait aussi: «Qu'avez-vous fait de moi»? Il +se détourna brusquement après l'avoir regardée. + + +Cinq jours plus tard, le nouveau-né fut baptisé: la sage-femme retenait +les langes avec son menton, pendant que le prêtre oignait d'huile +sainte, avec les barbes d'une plume, la paume des mains et la plante des +pieds du petit prince Nicolas Andréïévitch. + +Le grand-père, après l'avoir porté, en sa qualité de parrain, autour du +vieux baptistère, s'était empressé de le remettre entre les mains de la +marraine, la princesse Marie. Le père, tout ému, et redoutant que le +prêtre ne laissât tomber l'enfant dans l'eau, attendait avec anxiété +dans la pièce voisine la fin du sacrement; aussi le regarda-t-il d'un +air satisfait, lorsque la vieille bonne le lui apporta, et il lui +répondit par un signe de tête amical à la bonne nouvelle qu'elle lui +donna que le morceau de cire, sur lequel on avait mis quelques petits +cheveux coupés sur la tête du nouveau-né, avait surnagé[27]. + + +X + + +Grâce au vieux comte, il ne fut pas question de la part que Rostow avait +prise au duel de Dologhow et de Besoukhow, et au lieu d'être dégradé, +comme il s'y attendait, il fut nommé aide de camp du général gouverneur +de Moscou, ce qui l'empêcha d'aller passer l'été à la campagne avec sa +famille, et l'obligea de rester en ville. Dologhow se lia plus +intimement avec lui. La vieille Marie Ivanovna aimait passionnément son +fils, et disait souvent à Rostow qu'elle l'avait pris en affection à +cause de son amitié pour son Fédia: + +«Oui, comte, son âme est trop noble et trop pure pour notre monde si +corrompu. Personne n'apprécie la bonté à sa juste valeur, car +malheureusement, chacun y voit un reproche à son adresse.... Est-ce +juste, est-ce honorable, je vous le demande, de la part de Besoukhow?... +Et mon enfant qui jusqu'à présent encore n'en dit jamais de mal? C'est +sur mon garçon que sont retombées leurs folies de Pétersbourg!... +Besoukhow n'en a pas souffert. Mon fils vient d'avoir de l'avancement, +c'est vrai, mais aussi où trouverez-vous, je vous le demande, un brave +comme lui?... Quant à ce duel,... y a-t-il l'ombre d'honneur chez ces +gens-là?... On sait qu'il est fils unique, et on le provoque, et on tire +tout droit sur lui?... Enfin, heureusement que Dieu l'a sauvé!... Et la +raison de tout cela?... Qui donc, de nos jours, n'a pas une intrigue, et +qu'y faire si Besoukhow est un mari jaloux? Sans doute il aurait pu le +montrer plus tôt, mais voilà un an que cela dure, et il le provoque avec +l'idée que Fédia s'y refuserait, parce qu'il lui doit de l'argent! +Quelle vilenie, quelle lâcheté? Je vous aime, vous, de tout mon coeur, +parce que vous avez compris mon Fédia, et il y a si peu de personnes qui +lui rendent justice, malgré sa belle âme.» + +Dologhow, de son côté laissait échapper des phrases qu'on n'aurait +jamais attendues de lui: + +«On me croit méchant, disait-il à Rostow, mais cela m'est bien égal! Je +ne tiens à reconnaître que ceux que j'aime, et pour ceux-là je donnerais +ma vie: quant aux autres, je les foulerai aux pieds, si je les trouve +sur mon chemin; j'adore ma mère, j'ai deux ou trois amis, toi surtout. +Quant aux autres, ils n'attirent mon attention qu'autant qu'ils peuvent +m'être utiles ou nuisibles, et presque tous sont nuisibles, à commencer +par les femmes.... Oui, mon ami, j'ai connu des hommes à l'âme noble, +élevée, tendre, mais les femmes! Comtesse ou cuisinière, elles se +vendent toutes, sans exception. Cette pureté céleste, ce dévouement que +je cherche dans la femme, je ne l'ai jamais trouvé. Ah! si j'avais +rencontré la femme rêvée, j'aurais tout sacrifié pour elle, mais les +autres!... il fit un geste de mépris. Et te l'avouerai-je, je ne tiens à +l'existence que parce que j'espère rencontrer un jour cet être idéal, +qui m'élèvera, m'épurera et me régénérera... mais tu ne comprends pas +ça, toi? + +--Au contraire, je te comprends parfaitement,» répliqua Rostow, qui +était de plus en plus sous le charme de son nouvel ami. + + +La famille Rostow revint en automne de la campagne. Denissow reparut +également bientôt après, et s'installa chez eux. Ces premiers mois de +l'hiver de 1800 à 1807 furent, pour Rostow et sa famille, pleins de +gaieté et d'entrain. Nicolas amenait dans la maison de ses parents +beaucoup de jeunes gens qui y étaient attirés par Véra, belle personne +de vingt ans, par Sonia, dont les seize ans avaient tout le charme d'une +fleur à peine éclose, et par Natacha, chez qui l'espièglerie de l'enfant +s'unissait aux séductions de la jeune fille. Chacun d'eux subissait plus +ou moins l'influence de ces visages souriants, débordants de bonheur, et +ouverts à toutes les impressions. Témoins de leur babillage décousu et +joyeux, pétillant d'imprévu, débordant de vie, d'espérances naissantes, +mêlés à cette agitation entraînante d'où partaient, comme des fusées, +leurs essais de chant et de piano, abandonnés, repris, selon le caprice +du moment, ils se sentaient à leur tour pénétrés et envahis par cette +atmosphère toute chargée d'amour, qui, comme ces jeunes filles, les +disposait à un bonheur confusément entrevu. + +Tels étaient les effluves magnétiques qui émanaient naturellement de +toute cette jeunesse, lorsque Dologhow fut présenté dans la maison de +Rostow. Il plut à tous, sauf à Natacha, qui avait été sur le point de se +brouiller avec son frère à cause de lui, car elle soutenait qu'il était +méchant, et que dans le duel avec Dologhow, Pierre avait eu raison, que +Dologhow était coupable, et de plus désagréable et affecté. + +«Il n'y a rien à comprendre! s'écriait Natacha avec une obstination +volontaire, il est méchant, il n'a pas de coeur! Quant à ton Denissow, +je l'aime! C'est un mauvais sujet, c'est possible, et pourtant je +l'aime!... C'est pour te dire que je comprends! Tout est calculé chez +l'autre, et c'est ce que je n'aime pas! + +--Oh! Denissow, c'est autre chose, répondit Rostow en ayant l'air de +donner à entendre que celui-là ne pouvait être comparé à Dologhow.--Son +âme si belle!... Il faut le voir avec sa mère... quel coeur! + +--Je ne puis pas en juger, mais ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne +suis pas à mon aise avec lui!... Et il est amoureux de Sonia, sais-tu? + +--Quelle folie! + +--J'en suis sûre, tu verras!» + +Natacha avait raison. Dologhow, qui n'aimait pas la société des dames, +venait souvent néanmoins, et l'on eut bientôt découvert, sans qu'il en +fût dit un mot, qu'il était attiré par Sonia. Celle-ci ne l'aurait +jamais avoué, bien qu'elle l'eût deviné et qu'elle devînt rouge comme +une cerise, chaque fois qu'il paraissait; il venait dîner presque tous +les jours, et ne manquait jamais, ni un spectacle, ni les bals de +demoiselles de Ioghel, lorsque les Rostow s'y trouvaient. Il témoignait +à Sonia une attention marquée, et l'expression de ses yeux était telle +que, non seulement Sonia n'en pouvait supporter le regard, mais que la +vieille comtesse et Natacha rougissaient quand elles venaient à le +surprendre. + +Il était évident que cet homme étrange et énergique pliait et se +soumettait à l'influence irrésistible exercée sur lui par cette brune et +gracieuse fillette, qui cependant était éprise d'un autre que lui. + +Rostow remarqua ces rapports entre elle et Dologhow, mais sans bien s'en +rendre compte: «Ils sont tous amoureux de l'une d'elles», se disait-il, +et, ne se sentant plus aussi à son aise dans ce milieu, il s'absenta +très souvent de la maison paternelle. + +On recommença, pendant ces mois d'automne, à causer de la guerre avec +Napoléon, avec plus d'ardeur encore que par le passé. Il fut question +d'un recrutement de dix sur mille, auquel s'ajoutaient neuf sur mille +pour la milice. On lançait de tous côtés des anathèmes sur Bonaparte, et +Moscou était plein de bruits de guerre. Quant à la famille Rostow, toute +la part qu'elle prenait à ces préparatifs belliqueux se concentrait sur +Nicolas, qui attendait l'expiration du congé de Denissow, pour retourner +avec lui au régiment, après les fêtes. Ce départ prochain ne l'empêchait +pas de s'amuser: il l'y excitait au contraire, et il passait la plus +grande partie de son temps en dîners, en soirées et en bals. + + +XI + + +Le troisième jour de Noël, les Rostow donnèrent un dîner d'adieux quasi +officiel en l'honneur de Denissow et de Nicolas, qui partaient après les +Rois. Parmi les vingt convives se trouvait Dologhow. + +Les courants électriques et passionnés, qui régnaient dans la maison, +n'avaient jamais été aussi sensibles que pendant ces derniers jours: +«Saisis au vol les fugitifs éclairs de bonheur, semblait dire à la +jeunesse cette mystérieuse influence: Aime, sois aimé! c'est là le seul +but où l'on doit tendre, car cela seul est vrai dans le monde!» + +Malgré les deux paires de chevaux que Nicolas avait mises sur les dents, +il n'avait fait que la moitié de ses courses, et ne rentra qu'une +seconde avant le repas. Il subit et ressentit aussitôt la contrainte qui +alourdissait ce jour-là l'atmosphère orageuse d'amour dont il était +entouré; un étrange embarras se trahissait entre quelques-unes des +personnes présentes, et, surtout entre Sonia et Dologhow. Il comprit +qu'il avait dû se passer quelque chose, et avec la délicatesse de son +coeur, sa conduite envers eux fut tendre et pleine de tact. Ce soir-là +il y avait bal chez Ioghel, le maître de danse, qui réunissait +fréquemment, les jours de fête, ses élèves des deux sexes. + +«Nicolas, iras-tu au bal chez Ioghel? Va, je t'en prie, il te le demande +instamment, et Vasili Dmitritch a promis d'y aller. + +--Où n'irais-je pas pour obéir à la comtesse? dit Denissow, qui, moitié +riant, moitié sérieux, s'était déclaré le chevalier de Natacha. Je suis +même prêt à danser le pas du châle. + +--Oui, si j'en ai le temps! J'ai promis aux Arkharow de passer la +soirée chez eux. + +--Et toi?...» dit-il en s'adressant à Dologhow. Il s'aperçut aussitôt de +l'indiscrétion de sa demande, au «oui» sec et froid qu'il reçut de ce +dernier, et au regard farouche qu'il jeta sur Sonia. + +«Il y a quelque chose entre eux», se dit Nicolas, et le départ de +Dologhow après le dîner le confirma dans cette supposition. Il appela à +lui Natacha pour la questionner: + +«Je te cherchais justement, s'écria-t-elle, en courant après lui, je te +l'avais bien dit, tu ne voulais jamais me croire? ajouta-t-elle d'un air +triomphant... il s'est déclaré!» + +Quoique Sonia ne le préoccupât que peu à cette époque, il éprouva +cependant, à cette confidence, un certain déchirement de coeur. Dologhow +était un parti convenable, brillant même sous quelques rapports pour +l'orpheline sans dot. La vieille comtesse et le monde devaient +certainement regarder un refus comme impossible. Aussi le premier +sentiment de Nicolas fut-il un sentiment d'irritation, et il s'apprêtait +à l'exhaler en railleries sur les promesses oubliées et sur le +consentement de Sonia, lorsqu'avant même qu'il eût eu le temps de +formuler sa pensée, Natacha continua: + +«Et figure-toi qu'elle l'a refusé, absolument refusé! Elle a dit +qu'elle en aimait un autre.» + +«Oui, ma Sonia ne pouvait agir autrement!» se dit Nicolas. + +«Maman a eu beau la supplier, elle a refusé, et je sais qu'elle ne +reviendra pas sur sa décision. + +--Maman l'a suppliée? demanda Nicolas d'un ton de reproche. + +--Oui, et ne te fâche pas, Nicolas. Je sais bien, quoique je ne sache +pas comment, que tu ne l'épouseras pas.... J'en suis sûre. + +--Allons donc, tu ne peux pas le savoir... mais il faut que je lui +parle. Quelle ravissante créature que cette Sonia! ajouta-t-il en +souriant. + +--Je crois bien qu'elle est ravissante? Je vais te l'envoyer...» Et elle +se sauva, après avoir embrassé son frère. + +Quelques secondes plus tard, Sonia entra, effrayée et confuse, comme une +coupable. Nicolas s'approcha d'elle, et lui baisa la main; depuis le +retour de la campagne ils ne s'étaient pas encore trouvés en tête à +tête. + +«Sophie, lui dit-il d'abord avec timidité, mais en reprenant peu à peu +de l'assurance, vous venez de refuser un parti brillant, un parti +avantageux.... C'est un homme de bien, il a des sentiments élevés... il +est mon ami.... + +--Mais c'est fini, je l'ai déjà refusé, dit Sonia en l'interrompant. + +--Si vous le refusez à cause de moi, je crains que.... + +--Ne me dites pas cela Nicolas, reprit-elle en l'interrompant de +nouveau, et elle l'implorait du regard. + +--C'est mon devoir. Peut-être est-ce de la suffisance, de ma part, mais +je préfère vous le dire, car dans ce cas je vous dois la vérité. Je vous +aime, je le crois, plus que tout.... + +--C'est assez pour moi, dit-elle en rougissant. + +--Mais j'ai été bien souvent amoureux et je m'amouracherai encore, et +pourtant je n'ai pour personne, comme pour vous, ce sentiment de +confiance, d'amitié, ni d'amour. Je suis jeune: maman, vous le savez, ne +désire pas ce mariage. Ainsi donc je ne puis rien vous promettre, et je +vous supplie de bien poser la proposition de Dologhow, ajouta-t-il en +prononçant avec effort le nom de son ami. + +--Ne me parlez pas ainsi. Je ne désire rien. Je vous aime comme un +frère, je vous aimerai toujours, et cela me suffit. + +--Vous êtes un ange, je ne suis pas digne de vous, j'ai peur de vous +tromper...» et Nicolas lui baisa encore une fois la main. + + +XII + + +«Les plus jolis bals de Moscou sont ceux de Ioghel», disaient les mères, +en regardant leurs filles danser les nouveaux pas qu'elles venaient +d'apprendre; jeunes filles et jeunes garçons étaient du même avis, +dansaient jusqu'à extinction de forces, et s'y amusaient comme des rois, +et pourtant quelquefois, ils y étaient venus par pure condescendance, +Les deux jolies princesses Gortchakow y avaient même, dans le courant de +l'hiver, trouvé des promis, ce qui en avait encore augmenté la renommée. +Leur grand charme était l'absence de maître et de maîtresse de maison. +On n'y voyait que le bon Ioghel voltigeant, léger comme le duvet, +saluant, selon toutes les règles de son art, ses invités, auxquels il +donnait des leçons au cachet, et tous, y compris les fillettes de treize +à quatorze ans, qui y montraient leur première robe longue, n'avaient +qu'une pensée, danser et s'amuser à qui mieux mieux. Toutes, sauf de +rares exceptions, étaient ou paraissaient jolies; leurs yeux +pétillaient, et leurs sourires rayonnaient à l'envi. Les meilleures +élèves, parmi lesquelles Natacha se distinguait par sa grâce, y +dansaient parfois le pas du châle; mais ce jour-là la préférence était +aux «anglaises», «aux écossaises» et à la mazurka, qui commençait à être +à la mode. La salle choisie par Ioghel était une des grandes salles de +l'hôtel Besoukhow et, au dire de chacun, la soirée était admirablement +réussie. Les jolies figures se comptaient par douzaines, et les +demoiselles Rostow, heureuses et radieuses encore plus que de coutume, +étaient les reines du bal. Sonia, fière de la déclaration de Dologhow, +fière de son refus et de son explication avec Nicolas, valsait de joie +autour de sa chambre, et, dans le bonheur exubérant qui la transfigurait +et l'illuminait, donnait à peine le temps à sa femme de chambre de +natter ses beaux cheveux. + +Natacha, non moins fière, et fière surtout de la robe longue qu'elle +mettait pour la première fois à un vrai bal, portait, comme Sonia, de la +mousseline blanche avec des rubans roses. + +À peine entrée dans la salle, elle fut prise d'une telle exaltation, que +tout danseur sur qui son regard s'arrêtait une seconde, lui inspirait +aussitôt la passion la plus violente. + +«Sonia, Sonia, quel bonheur, comme c'est joli!» + +Nicolas et Denissow passaient en revue les danseuses, d'un air +protecteur et affectueux: + +«Elle est charmante, dit Denissow en grasseyant. + +--Qui, qui cela? + +--La comtesse Natacha, répondit Denissow.... Et comme elle danse... +quelle grâce! + +--Mais de qui parles-tu? + +--Mais, de ta soeur!» répondit Denissow impatienté. + +Rostow sourit. + +«Mon cher comte, vous êtes un de mes meilleurs élèves, il faut que vous +dansiez, lui dit le petit Ioghel. Voyez comme il y a de jolies +demoiselles! et il adressa la même demande à Denissow, dont il avait été +aussi le professeur. + +--Non, mon cher, je «_ferrai tapisserrie_». Vous avez donc oublié +combien j'ai peu profité de vos leçons?... + +--Mais bien au contraire! s'empressa de lui dire Ioghel, en manière de +consolation. Vous ne faisiez pas grande attention, c'est vrai, mais vous +aviez des dispositions, vous en aviez!» + +Les premiers accords de la mazurka se firent entendre, et Nicolas +engagea Sonia. Denissow, assis à côté des mamans et appuyé sur son +sabre, ne cessait de suivre des yeux la jeunesse dansante, en battant du +pied la mesure, et il les faisait se pâmer de rire, en leur contant +gaiement toutes sortes d'histoires. Ioghel formait le premier couple +avec Natacha, son orgueil et sa plus brillante élève. Assemblant +gracieusement ses petits pieds chaussés d'escarpins, il s'élança en +glissant sur le parquet et en entraînant à sa suite Natacha, qui, malgré +sa timidité, exécutait ses pas avec le plus grand soin. Denissow ne la +quittait pas du regard, et sa figure disait clairement que s'il ne +dansait pas, c'est qu'il n'en avait pas envie, mais qu'au besoin il +aurait pu s'en acquitter à son honneur. Au milieu de la figure, il +arrêta Rostow qui passait devant lui: + +«Ce n'est pas ça du tout, dit-il; est-ce que ça ressemble à la mazurka? +Et pourtant, elle danse bien!» + +Denissow s'était acquis en Pologne une brillante réputation de danseur +de mazurka. Aussi Nicolas, courant à Natacha: + +«Va, lui dit-il, choisir Denissow, en voilà un qui danse à merveille!» + +Quand vint son tour, elle se leva, traversa toute seule la salle de ses +petits pieds légers, jusqu'à l'endroit où était Denissow, et remarqua +que chacun l'observait, en se demandant ce qu'elle allait faire. Nicolas +vit qu'ils se disputaient, et que Denissow refusait avec un joyeux +sourire: + +«Je vous en prie, Vassili Dmitritch, venez, je vous en prie. + +--Mais non, comtesse, vrai, ne m'y forcez point. + +--Voyons, Vasia, dit Nicolas, en arrivant au secours de sa soeur. + +--. Ne dirait-on pas qu'il fait des mamours à son minet? + +--Je chanterai pour vous toute une soirée, dit Natacha. + +--Ah! magicienne, vous faites de moi tout ce que vous voulez,» répliqua +Denissow, en décrochant son ceinturon. Franchissant la barricade de +chaises, saisissant d'une main ferme celle de sa partenaire, redressant +crânement la tête, et rejetant un pied en arrière, il se mit en position +et attendit la mesure. Soit qu'il fût à cheval, ou qu'il dansât la +mazurka, la petitesse de sa taille passait inaperçue, et il y déployait +tous ses avantages. À la première note, jetant un regard triomphant et +satisfait à sa dame, il frappa du talon, et bondissant avec l'élasticité +d'une balle, il s'élança dans le cercle, en l'entraînant avec lui. Il en +parcourut d'abord la moitié sur un pied presque sans toucher terre, et +en allant tout droit aux chaises, qu'il semblait ne pas apercevoir; +puis tout à coup, faisant résonner ses éperons, glissant sur ses pieds, +arrêté une seconde sur ses talons et choquant de nouveau ses éperons +sans bouger de place, tournant rapidement sur lui-même et donnant son +coup de talon du pied gauche, il repartait pour l'autre bout de la +salle. Natacha devinait chacun de ses mouvements sans s'en rendre +compte, et les suivait en s'y abandonnant sans résistance. Tantôt, la +tenant de la main droite ou de la main gauche, il pirouettait avec elle; +tantôt, tombant sur un genou, il la faisait tourner autour de lui, puis, +se relevant, il s'élançait avec une telle rapidité, qu'il semblait +devoir l'entraîner au travers des mitrailles, et pliait tout à coup le +genou, pour recommencer de plus belle ses gracieuses évolutions. +Ramenant ensuite sa dame à sa place, et l'ayant de nouveau fait +pirouetter avec une élégante désinvolture, en faisant sonner ses +éperons, il termina par un profond salut, tandis que Natacha oubliait, +dans son trouble, de lui faire la révérence traditionnelle. Ses yeux +souriants le regardaient avec stupeur, et semblaient ne pas le +reconnaître: «Que lui arrive-t-il donc?» se dit-elle. + +Quoique Ioghel n'acceptât pas la mazurka comme une danse classique, tous +étaient enthousiasmés de la façon dont Denissow l'avait dansée; on +venait le choisir à chaque instant, et les vieilles gens, le suivant du +coin de l'oeil, parlaient de la Pologne et du bon vieux temps. Denissow, +échauffé par la mazurka, s'essuya le front, et s'assit à côté de +Natacha, qu'il ne quitta plus de toute la soirée. + + +XIII + + +Deux jours après, Rostow, qui n'avait plus revu Dologhow, ni chez ses +parents, ni chez lui, reçut de lui ces quelques mots: + +«N'ayant plus l'intention de me présenter chez vous, par des motifs qui +te sont sans doute connus, et partant bientôt pour l'armée, je réunis ce +soir mes amis pour leur dire adieu. Tu nous trouveras à l'hôtel +d'Angleterre.» + +En quittant le théâtre, où il était allé avec Denissow et les siens, +Rostow s'y rendit vers dix heures et on l'introduisit aussitôt dans le +plus bel appartement, que Dologhow avait loué pour cette circonstance. + +Une vingtaine de personnes entouraient une table, à laquelle il était +assis et qui était éclairée par deux bougies. Une pile d'or et +d'assignats s'étalait devant lui: il taillait une banque. Nicolas ne +l'avait pas rencontré depuis le refus de Sonia, et éprouvait un certain +embarras à le revoir. + +Dès que Rostow entra, Dologhow lui jeta un regard froid et tranchant, +comme s'il eût été sûr d'avance qu'il allait venir: + +«Il y a longtemps que je ne t'ai vu, merci d'être venu! Laissez-moi +finir de tailler ma banque, nous allons avoir Illiouchka avec son +choeur. + +--Je suis pourtant allé chez toi, lui dit Rostow, en rougissant +légèrement. + +--Choisis une carte si tu veux,» ajouta Dologhow sans lui répondre. + +Une singulière conversation, qu'ils avaient eue un certain jour +ensemble, revint dans ce moment à la mémoire de Nicolas: «Il n'y a qu'un +imbécile pour se confier à la chance,» lui avait dit son ami. + +«Aurais-tu par hasard peur de jouer avec moi?» lui demanda en souriant +Dologhow, qui avait deviné sa pensée. + +Rostow comprit, à ce sourire, que Dologhow se trouvait, comme au dîner +du club, dans une de ces dispositions d'esprit où, éprouvant le besoin +de sortir du train-train monotone de la vie, il se laissait volontiers +entraîner à commettre une méchante action. + +Nicolas balbutia quelques mots et cherchait, sans y parvenir, une +plaisanterie à lui répondre, lorsque l'autre, le regardant en face, +articula lentement, nettement, et de façon à être entendu de tous: + +«Te rappelles-tu ce que nous disions un jour à propos du jeu: «Il n'y a +qu'un imbécile pour se confier à la chance; il faut jouer à coup sûr...» +et pourtant je veux l'essayer!... Et faisant craquer son jeu de cartes, +il dit au même moment: «La banque, Messieurs!» + +Écartant l'argent qu'il avait devant lui, il se prépara à tailler. +Rostow s'assit à ses côtés sans jouer. + +«Ne joue pas, cela vaut mieux, lui dit Dologhow.... Et Nicolas, chose +étrange, sentit la nécessité de prendre une carte, en plaçant dessus une +somme insignifiante. + +--Je n'ai pas d'argent, dit-il. + +--Sur parole!» lui répondit Dologhow. + +Rostow perdit les cinq roubles qu'il venait de mettre; il remit encore +et perdit de nouveau. Dologhow passa dix fois. + +«Messieurs, dit-il, veuillez placer l'argent sur les cartes; sans cela, +je ne me reconnaîtrai plus dans les comptes.» + +Un des joueurs émit l'opinion qu'on pouvait avoir confiance en lui. + +«Sans doute, mais j'ai peur de m'embrouiller... de grâce, mettez votre +argent sur les cartes.... Quant à toi, ne te gêne pas, ajouta-t-il en +s'adressant à Rostow, nous ferons nos comptes plus tard.» + +Le jeu continua, et le domestique ne cessait de verser du champagne à +flots. + +Rostow avait déjà perdu 800 roubles. Il allait faire son reste sur une +carte, lorsque le verre de champagne qu'on lui offrait arrêta son +mouvement, et il ne fit que sa mise habituelle de vingt roubles: + +«Mais laisse donc, lui dit Dologhow, qui cependant n'avait pas l'air de +l'observer, tu te referas plus vite!... C'est étrange, je fais gagner +les autres, et toi, je te fais toujours perdre... c'est peut-être parce +que tu me crains?» + +Rostow obéit. Ramassant par terre un sept de coeur dont le coin était +écorné, et dont plus tard il ne se souvint que trop, il écrivit bien +lisiblement dessus le chiffre 800, avala son verre de champagne, et tout +en souriant à Dologhow et en suivant avec anxiété le mouvement de ses +doigts, il attendit l'apparition d'un sept! La perte ou le gain, que +pouvait lui amener cette carte, avait pour lui une grande importance, +car, le dimanche précédent, son père, en lui remettant 2 000 roubles, +lui avait confié qu'il se trouvait dans des embarras d'argent, et +l'avait prié de bien économiser cette somme jusqu'au mois de mai. +Nicolas lui avait assuré qu'elle lui suffirait et au delà, et il ne lui +restait plus déjà que 1 200 roubles. Aussi, s'il venait à perdre sur ce +sept de coeur, non seulement il aurait 1 600 roubles à payer, mais il se +verrait obligé de manquer à sa parole! «Qu'il me donne au plus vite +cette carte, se disait-il, et je prends ma casquette, et je file à la +maison souper avec Denissow, Natacha et Sonia, et je jure de ne plus +toucher une carte de ma vie!» Tous les détails de sa vie de famille, ses +plaisanteries avec Pétia, ses conversations avec Sonia, ses duos avec +Natacha, la partie de piquet avec son père ou sa mère, tous ces plaisirs +intimes se représentèrent à lui avec la netteté et le charme d'un +bonheur perdu et inappréciable. Il ne pouvait admettre qu'un hasard +aveugle, en faisant tomber à droite ou à gauche ce sept de coeur, pût le +priver de ces joies reconquises, et le précipiter dans un abîme de +malheur indéfini et inconnu. Cela ne pouvait être, et il suivait, avec +une anxiété fiévreuse, le mouvement des mains rouges, velues, à larges +articulations, de Dologhow, qui s'arrêtèrent, et déposèrent le paquet de +cartes, pour prendre un verre et une pipe. + +«Tu n'as donc pas peur de jouer avec moi? lui dit Dologhow en se +renversant sur le dossier de sa chaise, comme pour raconter à ses amis +quelque chose de gai: + +--Oui, Messieurs, on m'a assuré qu'on avait fait courir à Moscou le +bruit que je trichais au jeu.... S'il en est ainsi, je vous conseille +d'être sur vos gardes! + +--Voyons, taille donc! lui dit Rostow. + +--Oh! ces vieilles commères de Moscou!» ajouta-t-il, en reprenant le +talon. + +À ce moment Rostow, réprimant avec peine une exclamation, se prit la +tête à deux mains. Le sept de coeur, qui lui était si nécessaire, était +la première carte de la taille, et il avait perdu plus qu'il ne pouvait +payer! + +«Écoute, lui dit Dologhow, ne va pas t'enfoncer!...» et il continua à +tailler. + + +XIV + + +Une heure et demie plus tard, tout l'intérêt de la partie était +concentré sur Rostow. Au lieu des premiers 1 600 roubles qu'il avait +perdus, il avait devant lui, inscrite à son débit, une longue colonne de +chiffres, dont le total pouvait, à ce qu'il croyait, s'élever à 15 000 +roubles, mais qui en réalité dépassait 20 000. Dologhow ne racontait +plus d'histoires: il suivait chaque mouvement de Rostow, et supputait le +chiffre de son gain, résolu à continuer le jeu, jusqu'à ce qu'il eût +atteint le chiffre de 43 000 roubles. Il s'était fixé ce chiffre dans +son idée, parce qu'il formait le total de son âge et de celui de Sonia. +Rostow, les coudes sur la table et la tête dans ses mains, assis devant +ce tapis vert barbouillé de craie et de taches de vin, et sur lequel +s'amoncelaient des montagnes de cartes, suivait aussi, la mort dans le +coeur, le mouvement de ces doigts qui le tenaient en son pouvoir: + +«Six cents roubles, as, neuf... impossible de se refaire?... Et comme on +doit être gai, là-bas, à la maison!... Valet sur le cinq.... Pourquoi +donc fait-il cela avec moi?» Parfois il augmentait sa mise, mais +Dologhow refusait et lui indiquait un chiffre. Rostow se soumettait, et +priait Dieu, comme il l'avait prié sur le champ de bataille, sur le pont +d'Amstetten. Tantôt, il tentait le sort, en relevant au hasard une carte +dans le tas tombé sur le tapis, en se disant qu'elle ferait tourner la +chance; tantôt, il comptait les brandebourgs de son uniforme et plaçait +sur une seule carte la somme représentant le nombre de leurs points; +tantôt, il regardait d'un air effaré les autres joueurs, comme pour leur +demander secours, et reportant son regard sur le visage de marbre de +son adversaire, il essayait de pénétrer ce qui se passait en lui: + +«Il sait pourtant quelle est l'importance de cette perte pour moi, et il +est mon ami, et je l'aimais!... Mais ce n'est pas sa faute, puisque la +chance est pour lui, et je ne suis pas coupable non plus!... Quel mal +ai-je fait?... Ai-je tué ou offensé quelqu'un?... Pourquoi donc cet +effroyable malheur? Il n'y a qu'un moment que je me suis approché de +cette table, avec le désir de gagner cent roubles, d'acheter à maman un +coffret pour sa fête et de m'en retourner bien vite.... J'étais heureux, +libre!... Quand donc a commencé pour moi ce fatal revirement?... Je suis +le même cependant, je suis à la même place!... Non, c'est impossible!... +cela ne peut durer!» + +Il était rouge, tout en nage, et faisait peine à voir, surtout à cause +de ses efforts surhumains pour conserver du calme. + +La colonne des pertes s'élevait à la somme fatale de 43 000 roubles, et +Rostow avait déjà apprêté sa carte pour un paroli de 3 000 roubles qu'il +venait de gagner, lorsque Dologhow, ramassant son jeu, le mit de côté, +fit rapidement l'addition avec la craie et en inscrivit le total en +chiffres bien alignés: + +«Allons souper, il en est temps! Voilà les bohémiens» dit-il, et une +dizaine d'hommes et de femmes, au teint cuivré, entrèrent dans la +chambre, en apportant avec eux le froid du dehors. Nicolas comprit que +tout était perdu. + +«Quoi, c'est tout? et moi qui t'avais préparé une jolie petite carte,» +dit-il à Dologhow, en feignant l'indifférence, et comme si l'action +seule du jeu l'intéressait. + +«Maintenant, tout est fini, pensait-il, tout! Maintenant une balle dans +la tête... c'est tout ce qui me reste à faire!» + +«Voyons, encore une petite carte, reprit-il. + +--Volontiers, fit Dologhow, en finissant d'additionner le total de 43 +021 roubles. Va pour 21 roubles! Rostow, qui avait marqué 6 000 sur une +carte, les effaça pour écrire 21. + +--Cela m'est égal, dit-il, ce qui m'intéresse, c'est de savoir si tu me +donneras ce dix.» + +Dologhow taillait sérieusement. Oh! comme Rostow le haïssait en ce +moment!... Le dix fut pour lui! + +«Vous me devez 43 000 roubles, comte, dit Dologhow, en se levant et en +s'étirant.... On se fatigue à la fin de rester assis. + +--Moi aussi, je suis fatigué, répliqua Rostow. + +--Quand pourrai-je recevoir l'argent, comte?» reprit l'autre, comme pour +lui faire sentir que la plaisanterie était déplacée. + +Nicolas rougit jusqu'au blanc des yeux, et l'emmenant à l'écart: + +«Je ne puis te payer tout, il faut que tu acceptes une lettre de change. + +--Écoute, lui dit Dologhow avec un sourire glacial, tu connais le +proverbe: «Heureux en amour, malheureux au jeu.» Ta cousine t'aime, je +le sais. + +«Oh! c'est épouvantable de se sentir entre les mains de cet homme!» se +dit Nicolas. Il pensait au coup qu'il allait porter à son père, à sa +mère; il comprenait quel bonheur c'eût été pour lui de n'avoir pas à +faire ce terrible aveu; il sentait que Dologhow le comprenait aussi, +qu'il pouvait lui épargner cette honte, ce chagrin, et que cependant il +jouait avec lui comme le chat avec la souris. + +«Ta cousine..., reprit Dologhow. + +--Ma cousine n'a rien à voir ici, dit Rostow en l'interrompant avec +colère, il est inutile de prononcer son nom! + +--Alors, quand puis-je recevoir? + +--Demain!» répondit Rostow, et il quitta la chambre. + + +XV + + +Rien de plus facile que de dire d'un ton convenable: «À demain!» mais ce +qui était épouvantable, c'était de rentrer, de revoir ses soeurs, son +père, sa mère, de leur dire tout, et de demander l'argent, pour ne pas +manquer à la parole donnée. + +Personne ne dormait encore. La jeunesse avait soupé en revenant du +théâtre, et s'était groupée autour du piano. Lorsque Nicolas entra dans +la salon, il se sentit pénétré par ces effluves d'amour pleines de +poésie qui régnaient dans leur maison, et qui semblaient, après la +déclaration de Dologhow et le bal de Ioghel, s'être concentrées, comme +avant l'orage, sur la tête de Sonia et de Natacha. Vêtues de bleu toutes +les deux, et telles qu'elles avaient paru au théâtre, jolies, gentilles, +et s'en rendant bien compte, elles riaient et causaient auprès du piano. +Véra et Schinchine jouaient aux échecs dans le salon. La comtesse, en +attendant le retour de son mari et de son fils, faisait «une patience» +que suivait avec attention une vieille dame, noble et pauvre, qu'ils +avaient recueillie. Denissow, les yeux brillants, les cheveux +ébouriffés, assis au piano, un pied rejeté en arrière, tapait les +touches de ses gros doigts, et plaquait des accords, en roulant les yeux +et en cherchant, de sa petite voix enrouée, mais juste, un +accompagnement au quatrain qu'il venait de composer en l'honneur de la +Magicienne: + + _«Magicienne, où prends-tu l'invincible pouvoir_ + _D'éveiller dans mon coeur les notes endormies?_ + _Oh, dis-le-moi, d'où vient la flamme qui, ce soir,_ + _Évoque dans mon coeur l'essaim des mélodies?»_ + +La passion faisait vibrer sa voix, et il fixait ses yeux noirs sur +Natacha émue, mais heureuse: «Charmant, parfait!» criait-elle, encore un +couplet!» «Rien n'est changé ici,» se dit Nicolas. «Ah! le voilà! +s'écria Natacha. + +--Papa est-il à la maison? demanda-t-il. + +--Comme je suis contente de te voir! reprit-elle sans lui répondre. Nous +nous amusons tant.... Vassili Dmitritch reste encore un jour pour me +faire plaisir. + +--Non, papa n'est pas encore rentré, dit Sonia. + +--Nicolas, viens ici, mon ami,» lui cria sa mère, de l'autre bout de +chambre. + +Nicolas alla lui baiser la main, et s'assit en silence auprès d'elle, +suivant du regard ses doigts, qui disposaient des cartes sur la table, +pour faire «une patience»..., et le bruit des rires et des voix arrivait +de la salle jusqu'à eux. + +«Bien, bien, s'écriait Denissow, il n'y a plus à vous en défendre: +chantez-moi la barcarolle, je vous en supplie!» + +La comtesse regarda son fils, qui continuait à se taire. + +«Qu'as-tu? lui demanda-t-elle. + +--Rien, répondit-il, comme s'il était fatigué d'une question qu'on lui +aurait adressée plusieurs fois... mon père viendra-t-il bientôt? + +--Je le crois!» + +«Rien n'est changé ici.... Ils ne savent rien! Où me cacher!» +pensait-il, et il rentra dans la salle où Sonia, assise au piano, venait +de commencer le prélude de la barcarolle. Natacha allait chanter, et +Denissow fixait sur elle des regards enflammés. + +Nicolas se mit à marcher en long et en large: + +«Voilà une belle idée de la faire chanter!... Que peut-elle chanter? que +trouvent-ils donc là de si gai?» + +Sonia plaqua un accord. + +«Mon Dieu, mon Dieu! se disait-il, je suis un homme perdu... +déshonoré... oui, il ne me reste plus qu'à me loger une balle dans la +tête... pourquoi donc chanter? S'en aller?... Bah, ils n'ont qu'à +continuer, après tout ça m'est bien égal!...» et Nicolas, sombre et +morose, marchait toujours, en évitant le regard des jeunes filles. + +«Nicolas, qu'avez-vous?» semblait lui demander Sonia, qui avait tout +d'abord remarqué sa tristesse. + +Natacha, avec son flair habituel, en était également frappée, mais elle +était si loin de toute idée de chagrin, de douleur et de repentir, sa +gaieté était si exubérante que, comme il arrive souvent à la jeunesse, +elle ne tarda pas à ne plus s'en préoccuper: «Je m'amuse trop, +pensa-t-elle, pour gâter mon plaisir par sympathie pour une douleur qui +n'est pas la mienne... et puis je me trompe sans doute, il est +probablement aussi gai que moi». + +«Voyons, Sonia,» dit-elle, en s'élançant vivement au milieu de la +salle, où l'acoustique lui semblait devoir être meilleure. Relevant la +tête et laissant pendre ses bras le long de son corps, comme font les +danseuses, elle semblait dire, en réponse au regard passionné de +Denissow: «Voilà comme je suis!» + +«De quoi donc peut-elle se réjouir? pensait Nicolas.... Comment cela ne +l'ennuie-t-il pas?» + +Natacha lança sa première note, sa poitrine se gonfla, et ses yeux +prirent une expression profonde. Elle ne pensait à rien, ni à personne, +en ce moment; sa bouche entr'ouverte en un sourire laissa échapper des +sons, ces sons que le premier gosier venu peut lancer à toute heure avec +les mêmes inflexions, et qui nous laisseront froids et indifférents +mille fois, pour nous faire frissonner et pleurer d'émotion à la mille +et unième. + +Natacha avait sérieusement étudié son chant pendant l'hiver, à cause +surtout de Denissow, que sa voix ravissait au septième ciel. Elle ne +chantait plus en enfant, et l'on ne sentait plus les efforts maladroits +de l'écolière. Bien que d'une rare étendue, sa voix n'était pas +suffisamment travaillée, au dire des connaisseurs. Et cependant, les +connaisseurs, malgré leurs critiques, s'abandonnaient à leur insu à la +jouissance que leur causait cette voix, encore inhabile à prendre sa +respiration à temps et à se jouer des difficultés; et longtemps après +qu'elle s'était tue, ils ne demandaient qu'à l'entendre encore et +encore. On sentait si bien s'épanouir en elle cette suave virginité +dont rien jusqu'à ce moment n'avait effleuré le velouté et +l'inconsciente puissance, qu'on aurait cru, en y changeant la moindre +chose, en altérer le charme. + +«Qu'est-ce donc? pensa Nicolas, tout surpris de l'entendre chanter +ainsi, et en écarquillant les yeux... que lui est-il arrivé? Comme elle +chante!» Oubliant tout, il attendait avec une fiévreuse impatience la +note qui allait suivre, et pendant un moment il n'y eut plus pour lui au +monde que la mesure à trois temps du: «_Oh mio crudele affetto_!»... +«Quelle absurde existence que la nôtre, pensait-il. Le malheur, +l'argent, Dologhow, la haine, l'honneur... tout cela n'est rien!... +voilà le vrai!... Natacha, ma petite colombe!... voyons si elle va +atteindre le «si»?... Elle l'a atteint; Dieu merci!».... Pour renforcer +le «si», il l'accompagna en tierce: «Quel bonheur! je l'ai donné aussi!» +s'écria-t-il, et la vibration de cette tierce éveilla dans son âme tout +ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur. Qu'étaient à côté de cette +sensation surhumaine et divine, et sa perte au jeu, et sa parole +donnée?... Folies! On pouvait tuer, voler et pourtant être encore +heureux. + + +XVI + + +Il y avait longtemps que la musique n'avait fait éprouver à Rostow de +pareilles jouissances. À peine Natacha eut-elle fini sa barcarolle que +le sentiment de la réalité lui revint, et il gagna sa chambre sans mot +dire. Un quart d'heure après, le vieux comte revenait du club, gai et +content; son fils se rendit chez lui. + +«Eh bien, t'es-tu amusé?» lui demanda-t-il, en souriant d'orgueil à sa +vue. Nicolas essaya en vain de dire oui... il étouffait. Son père +allumait sa pipe, sans remarquer son trouble. + +«Allons, c'est inévitable!» pensa-t-il, et prenant un ton dégagé, qui +lui fit honte à lui-même, et comme s'il ne s'agissait que de demander +une voiture à son père pour aller faire un tour de promenade: + +«Papa, lui dit-il, je suis venu pour affaires, je l'avais presque +oublié: j'ai besoin d'argent! + +--Vraiment, lui répondit le vieux comte qui était très bien disposé ce +soir-là.... Je savais bien que ce ne serait pas assez! T'en faut-il +beaucoup? + +--Oui, beaucoup, répliqua-t-il, en affectant un laisser-aller niais et +indifférent. Oui, j'ai un peu perdu, pas mal, beaucoup même, 43 000 +roubles! + +--Comment? Avec qui?... mais c'est une plaisanterie! s'écria le comte, +dont la nuque se couvrit d'une rougeur apoplectique. + +--Je me suis engagé à payer demain! + +--Oh! fit le père avec un geste de désespoir, et en se laissant tomber +sans force sur le canapé. + +--Qu'y faire! continua Nicolas, d'un ton assuré et hardi. Cela arrive à +tout le monde...» et pendant qu'il parlait, ainsi il se traitait au fond +de son coeur de misérable, de lâche: sa conscience lui disait que toute +sa vie ne suffirait pas à expier sa faute, et pendant qu'il assurait à +son père, d'un ton grossier, que «cela arrivait à tout le monde», il +avait envie de se jeter à ses genoux, de lui baiser la main et +d'implorer se pardon. + +À ces mots, le vieux comte baissa les yeux et s'agita d'un air +embarrassé: + +«Oui, oui, dit-il... seulement je crains... il me sera difficile de +trouver... À qui n'est-ce pas arrivé? à qui n'est-ce pas arrivé?...» et +jetant un coup d'oeil à son fils, il se dirigea vers la porte.... +Nicolas, qui s'attendait à des reproches, ne put y tenir plus longtemps: + +«Papa! Papa! pardonnez-moi,» s'écria-t-il en éclatant en sanglots, +alors saisissant la main de son père et pleurant comme un enfant, il la +porta vivement à ses lèvres. + + +Pendant que le fils avait cette explication avec son père, un entretien +non moins grave avait lieu entre la mère et la fille: «Maman!... Maman! +il me l'a faite! + +--Que veux-tu dire? + +--Il m'a fait sa déclaration, maman!» + +La comtesse n'en croyait pas ses oreilles.... Comment! Denissow avait +fait une déclaration à cette fillette de Natacha, qui, il y a quelques +jours à peine, jouait à la poupée et prenait encore des leçons! + +«Voyons, Natacha, pas de bêtises! lui dit avec douceur la comtesse, qui +espérait lui faire avouer que ce n'était qu'une plaisanterie. + +--Comment, des bêtises!... Mais c'est très sérieux, dit Natacha piquée +au vif. Je viens vous demander ce que je dois faire, et vous me dites +que ce sont des bêtises!» + +La comtesse haussa les épaules. + +«S'il est vrai que M. Denissow t'ait fait une déclaration, tu lui diras +de ma part que c'est un imbécile. + +--Mais non, ce n'est pas un imbécile. + +--Eh bien, alors que veux-tu? Vous avez toutes la tête tournée. Si tu en +es éprise, épouse-le, et que Dieu te bénisse! + +--Mais non, maman, je ne suis pas éprise de lui! Je vous jure qu'il me +semble que je ne le suis pas. + +--Eh! bien alors, va le lui dire toi-même. + +--Ah! maman, vous vous fâchez? Ne vous fâchez pas, chère petite +maman!... Voyons, est-ce ma faute? + +--Non, mais que veux-tu, mon coeur! Veux-tu que j'aille le lui dire? + +--Non, je le lui dirai moi-même, seulement enseignez-moi comment?... +Vous riez? mais si vous l'aviez vu, quand il m'a fait sa déclaration.... +Je sais bien qu'il n'en avait pas l'intention.... Ça lui a échappé! + +--Soit, mais il faut alors que tu lui répondes par un refus. + +--Ah! non, il ne faut pas le refuser,... il me fait tant de peine!... il +est si bon! + +--Eh bien, alors accepte-le, car il est vraiment grand temps de te +marier, ajouta la comtesse, moitié riant et moitié fâchée. + +--Pour cela non, maman, mais je t'assure qu'il me fait de la peine.... +Comment lui dire cela? + +--Aussi bien tu ne lui diras rien, c'est moi qui vais lui parler, dit la +comtesse, qui commençait à trouver malséant qu'on pût considérer cette +petite Natacha comme une grande personne. + +--Non, pour rien au monde, je le dirai moi-même, vous n'avez qu'à +écouter à la porte...» et Natacha rentra en courant dans la salle, où +Denissow, assis au piano et la figure dans ses mains, était encore à la +même place. Au bruit de ses pas, il releva la tête: + +«Natacha, lui dit-il en s'approchant d'elle vivement, mon sort est entre +vos mains... décidez! + +--Vassili Dmitritch, vous me faites tant de peine!... vous êtes si +bon!... mais cela ne se peut pas... cela ne se peut pas... mais je vous +jure que je vous aimerai toujours!» + +Denissow s'inclina sur la main de Natacha, et il ne put réprimer +quelques sanglots étouffés, en la sentant poser un baiser sur ses +cheveux noirs, crépus et ébouriffés. À ce moment, le frôlement de la +robe de la comtesse se fit entendre: + +«Vassili Dmitritch, merci pour l'honneur que vous nous faites, lui dit +la comtesse d'un air ému, qui cependant lui parut sévère..., mais ma +fille est si jeune!... et j'aurais pensé que vous vous seriez adressé à +moi avant de lui en parler. + +--Comtesse!» lui dit Denissow, en baissant les yeux de l'air d'un +coupable, et en essayant vainement de trouver quelques mots à lui +répondre. + +Natacha, le voyant si abattu, se mit à pleurer convulsivement. + +«Comtesse, j'ai eu tort, reprit Denissow d'une voix brisée par +l'émotion, mais j'adore votre fille et j'aime tant votre famille que +pour vous tous je donnerais deux fois ma vie!...» mais remarquant le +visage sérieux de la comtesse:... «Eh bien, adieu,» lui dit-il, et lui +baisant la main sans regarder Natacha, il quitta la salle d'un pas +résolu. + + +Nicolas passa la journée du lendemain chez Denissow, qui brûlait du +désir de quitter Moscou au plus tôt. Ses camarades donnèrent une soirée +d'adieux avec accompagnement de bohémiens et de bohémiennes, et depuis +il ne put jamais se souvenir comment on l'avait emballé dans son +traîneau, et comment il avait franchi les trois premiers relais. + +Après son départ, Rostow, auquel le vieux comte n'avait pu fournir +encore la grosse somme en question, resta quinze jours de plus à Moscou +sans sortir de chez lui, passant presque tout son temps dans +l'appartement des jeunes filles, à couvrir de vers et de musique les +pages de leurs albums. + +Sonia, plus tendre, plus affectueuse que jamais, semblait vouloir lui +prouver par là que cette perte au jeu était un exploit véritable, et +qu'elle ne pouvait que l'en aimer davantage, tandis que de son côté +Nicolas se regardait désormais comme indigne d'elle. + +Ayant enfin envoyé les 43 000 roubles à Dologhow qui lui donna un reçu +en règle, il partit à la fin de novembre, sans prendre congé d'aucune de +ses connaissances, et alla rejoindre son régiment, qui se trouvait déjà +en Pologne. + + + + +CHAPITRE V + +I + + +Après son explication avec sa femme, Pierre s'était mis en route pour +Pétersbourg. Arrivé au relais de Torjok, il n'y trouva pas de chevaux, +ou peut-être le maître de poste ne voulut-il pas lui en donner; obligé +d'attendre, il s'étendit, sans se déshabiller et sans quitter ses +grosses bottes fourrées, sur le grand divan placé devant une table +ronde, et se mit à réfléchir. + +«Faut-il apporter les malles et préparer un lit? Votre Excellence +veut-elle du thé?...» + +Pierre ne répondit pas: il n'avait rien vu, ni rien entendu, plongé dans +les réflexions qui l'absorbaient depuis quelques heures; peu lui +importait, en face des graves questions qui s'agitaient dans son esprit, +d'arriver plus ou moins tard à Pétersbourg et de se reposer ici ou +ailleurs. + +Le maître de poste, sa femme, le domestique, la marchande d'objets +brodés d'or et d'argent[28] entraient tour à tour pour lui offrir leurs +services. Pierre, sans changer de position, les regardait par-dessus ses +lunettes, ne se rendant pas compte de ce qu'ils lui voulaient. Comment +ces gens-là pouvaient-ils vivre tranquilles, sans avoir résolu les +douloureux problèmes qui n'avaient cessé de le tourmenter depuis ce +duel, suivi pour lui d'une si terrible nuit d'insomnie? Dans l'isolement +de son voyage, il ne pouvait s'empêcher d'y revenir constamment, sans +parvenir à les résoudre. C'était comme si le principal engrenage de son +existence s'était tordu et tournait toujours sans accrocher le cran et +sans pouvoir s'arrêter. + +Le maître de poste rentra pour lui dire humblement que, si Son +Excellence voulait bien attendre deux petites heures, il pourrait lui +donner des chevaux de courrier. Il mentait évidemment et n'avait d'autre +but que de rançonner le voyageur: «Ce qu'il fait est-il bien ou mal? se +dit Pierre. Pour moi qui en profite, c'est bien; mais pour le voyageur +qui viendra après moi, ce sera mal. Quant à lui, il ne peut faire +autrement, car il n'a pas de quoi se mettre sous la dent.... Il m'a +assuré que l'officier l'avait battu pour cela?... Si l'officier l'a +battu, c'est qu'il était pressé et que cela le retardait.... Et moi j'ai +tiré sur Dologhow, parce que je me croyais offensé... et Louis XVI a été +exécuté parce qu'on le regardait comme criminel... et, un an plus tard, +on a exécuté ceux qui l'avaient condamné.... Qu'est-ce qui est mal? +qu'est-ce qui est bien?... Que faut-il aimer? Que faut-il haïr?... +Pourquoi vivre! Qu'est-ce que la vie? Qu'est-ce que la mort?... Quelle +est cette force inconnue qui dirige le tout?...» Il ne trouvait pas de +réponse à ces questions, sauf une seule qui n'en était pas une: «la +mort! car alors ou tu sauras tout, ou tu cesseras de questionner...» +Mais c'était effrayant de mourir. + +La marchande de cuirs de Torjok lui vantait d'une voix perçante sa +marchandise, surtout des pantoufles en peau de chèvre. «J'ai des +centaines de roubles dont je ne sais que faire et cette femme en pelisse +déchirée me regarde timidement!... Que ferait-elle de cet argent?... Lui +donnerait-il un cheveu de plus de bonheur ou de paix?... Quelque chose +au monde peut-il lui épargner, à elle comme à moi, les atteintes du mal +ou de la mort?... La mort, qui met un terme à tout, qui peut venir +aujourd'hui ou demain, rend tout indifférent en comparaison de +l'éternité!...» et de nouveau il pressait l'engrenage de ses pensées, +qui continuait à tourner toujours à vide au même endroit. + +Son domestique lui apporta un livre à moitié coupé, un roman par lettres +de Mme de Souza; il se mit à lire le récit des malheurs et de la lutte +vertueuse d'une certaine Amélie de Mansfield. «Et pourquoi a-t-elle +lutté contre son séducteur, se demanda-t-il, puisqu'elle l'aimait? Il +est impossible que Dieu ait fait naître dans son âme des désirs +contraires à sa volonté. Mon ex-femme n'a pas lutté et peut-être +avait-elle raison!... On n'a rien découvert, on n'a rien inventé, et +nous savons seulement que nous ne savons rien. C'est là le dernier mot +de la sagesse humaine.» + +Tout, en lui et au dehors de lui, lui paraissait confus, incertain et +répugnant, mais cette impression même de répugnance lui causait une +jouissance irritante. + +«Puis-je prier Votre Excellence de céder un peu de place à la personne +qui me suit,» dit le maître de poste, en entrant dans la chambre avec un +autre voyageur, forcé, comme Pierre, de s'arrêter faute de chevaux. +C'était un vieillard de petite taille, ridé, jaune, avec des sourcils +gris qui retombaient sur ses yeux brillants, d'une couleur indécise. + +Pierre retira ses jambes de dessus la table et se leva pour se coucher +sur le lit que l'on venait de lui préparer; il regardait à la dérobée le +nouveau venu; celui-ci se laissa déshabiller, d'un air fatigué, par son +domestique et resta en petite veste fourrée couverte de nankin, et avec +des bottes de feutre à ses pieds maigres et osseux. Il s'assit sur le +canapé et appuya contre le dossier sa tête un peu forte: il avait le +front large, les cheveux coupés très court. Le regard sérieux, +intelligent et pénétrant, qu'il jeta alors sur Pierre, frappa ce +dernier. Il allait lui adresser une question insignifiante, lorsqu'il +remarqua que le voyageur avait déjà fermé les yeux, en croisant l'une +sur l'autre ses vieilles mains sèches: il portait à l'un de ses doigts +un anneau de plomb avec une tête, de mort et semblait, ou dormir, ou +réfléchir profondément. Son domestique était, comme lui, vieux, ridé et +jaune, sans moustaches et sans barbe, et l'on devinait, rien qu'à voir +sa peau lisse et parcheminée, que le rasoir n'y avait jamais passé. Il +déballa prestement le panier aux provisions, prépara la table de thé, +et apporta le samovar. Lorsque tout fut prêt, le voyageur ouvrit les +yeux, se rapprocha de la table, versa deux verres de thé, et en donna un +au petit vieillard sans barbe. Pierre, embarrassé, sentit qu'il allait +être inévitablement obligé de lier conversation avec lui. Le vieux +domestique rapporta son verre renversé sur la soucoupe avec le morceau +de sucre à moitié grignoté, et demanda à son maître s'il n'avait besoin +de rien. + +«Passe-moi le livre,» dit-il, et l'ayant reçu, il se plongea dans sa +lecture. + +Pierre crut s'apercevoir que c'était un ouvrage religieux, et continua à +l'examiner, lorsqu'il le vit cesser de lire et reprendre sa première +position. Il le considérait toujours, mais le vieux, se retournant de +son côté, fixa sur lui un regard ferme et sévère, qui le troubla tout en +l'attirant d'une façon irrésistible. + + +II + + +«J'ai l'honneur, si je ne me trompe, de parler au comte Besoukhow?» dit +l'inconnu à haute voix et sans se hâter. + +Pierre le regarda d'un air interrogateur par-dessus ses lunettes. + +«J'ai entendu parler de vous, continua son interlocuteur, du malheur qui +vous est arrivé!...» En soulignant le mot «malheur», il semblait dire: +«Vous avez beau donner à la chose le nom que vous voudrez, c'est «un +malheur»... «Je le regrette infiniment pour vous, monsieur.» + +Pierre rougit, posa ses pieds à terre et se pencha, intimidé et +souriant, vers le vieillard. + +«Des raisons plus graves que la curiosité m'obligent à vous le +rappeler,» continua-t-il après un moment de silence, sans détourner ses +yeux de Besoukhow, et il se recula un peu sur le canapé, l'invitant par +ce mouvement à venir prendre place près de lui. + +Bien que Pierre ne fût pas disposé à la causerie, il s'y résigna et alla +s'asseoir à ses côtés. + +«Vous êtes malheureux, monsieur; vous êtes jeune, je suis vieux, et +j'aurais voulu vous venir en aide dans la mesure de mes forces. + +--Ah! oui, dit Pierre avec un sourire contraint: je vous suis bien +reconnaissant.... Venez-vous de loin, monsieur? + +--Si, pour une raison ou pour une autre, ma conversation vous était +désagréable, dites-le-moi...» Et tout à coup sa voix devint tendre et +paternelle. + +«Oh! non, bien au contraire, je suis très heureux de faire votre +connaissance...» Et les yeux de Pierre, attirés par la bague, y +aperçurent la tête de mort, signe habituel de la franc-maçonnerie. + +«Permettez-moi de vous demander si vous êtes franc-maçon? + +--Oui, monsieur, j'appartiens à cet ordre.... En mon nom et au sien, je +vous tends une main fraternelle. + +--Je crains, dit Pierre, en hésitant entre la sympathie que lui +inspirait ce vieillard et les plaisanteries dont les francs-maçons +étaient ordinairement l'objet, je crains de ne point vous comprendre; je +crains que ma manière de voir sur la Création en général ne soit en +complet désaccord avec la vôtre. + +--Je connais votre manière de voir.... Vous croyez, et la majorité des +hommes le pense comme vous, qu'elle est le produit du travail de votre +intelligence? Non, monsieur.... Elle est le fruit de l'orgueil, de la +paresse et de l'ignorance!... Vous nourrissez une triste erreur, et +c'est pour la combattre que j'ai engagé cette conversation. + +--Pourquoi ne supposerais-je pas que l'erreur est de votre côté? + +--Je n'oserais pas dire que je connais la vérité, répliqua le +franc-maçon, qui étonnait Pierre de plus en plus par la précision et la +fermeté de ses paroles. Personne ne parvient seul jusqu'à la vérité; +c'est seulement pierre par pierre, avec le concours des milliers de +générations qui se sont succédé depuis Adam jusqu'à nous, que s'élève +l'édifice destiné à devenir un jour le temple digne du Grand Dieu. + +--Je dois vous avouer que je ne crois point en Dieu,» dit Pierre avec +effort, mais il sentait l'obligation de ne rien cacher de sa pensée. + +Le franc-maçon le regarda d'un oeil profond et avec le sourire d'un bon +riche, dont les millions vont rendre heureux le pauvre qui lui confie sa +misère: + +«Mais vous ne le connaissez pas, monsieur, vous ne pouvez pas le +connaître, et vous êtes malheureux, parce que vous ne le connaissez pas. + +--Oui, oui, je le sais bien, je suis malheureux, mais qu'y puis-je +faire? + +--Vous ne le connaissez pas.... Il est ici, il est en moi, il est dans +mes paroles, poursuivit le franc-maçon d'une voix sévère, il est en toi +jusque dans cette négation blasphématoire que tu viens de prononcer!» + +Il se tut et soupira, en s'efforçant de reprendre son calme. + +«S'il n'existait pas, reprit-il à demi-voix, nous n'en causerions pas. +De qui as-tu parlé? Qui as-tu renié? s'écria-t-il tout à coup avec une +exaltation fiévreuse et une puissance dominatrice. Qui donc l'aurait +inventé, s'il n'existait pas? D'où t'est venue, à toi et au monde +entier, l'idée d'un être incompréhensible, tout-puissant, et éternel +dans tous ses attributs?... Il existe! reprit-il après un long silence, +que Pierre se garda d'interrompre. Mais le comprendre est +impossible!...» et il feuilletait d'une main nerveuse et agitée les +pages de son livre. «Si tu doutais de l'existence d'un homme, je +t'aurais mené à cet homme, je te l'aurais montré; mais comment puis-je, +moi humble mortel, prouver sa toute-puissance, son éternité, sa +miséricorde infinie à celui qui est aveugle, ou qui ferme les yeux +exprès pour ne pas le voir, le comprendre, et qui ignore volontairement +la corruption et l'indignité de sa propre personne? Qui es-tu, toi? Tu +te crois sans doute un sage, pour avoir prononcé ce blasphème, +ajouta-t-il avec un sourire de mépris, et tu es aussi insensé, aussi +ignorant qu'un enfant qui joue avec le mouvement artistement combiné +d'une montre. Il n'en comprend pas le but et ne croit pas à celui qui +l'a fait. Le connaître est difficile. Nous y travaillons depuis des +siècles, depuis Adam jusqu'à nos jours, et toujours l'infini nous en +sépare!... Là éclatent notre faiblesse et sa grandeur!» + +Pierre l'écoutait avec émotion sans l'interrompre; ses yeux brillaient, +et il croyait de tout son coeur aux paroles de cet étranger. Se +sentait-il vaincu par ses arguments, ou bien subissait-il, comme les +enfants, l'influence de sa voix émue, de sa conviction, de sa sincérité, +de ce calme, de cette fermeté, de cette conscience de sa destinée, qui +perçait dans tout son être et qui le frappait, surtout par contraste +avec son atonie morale et son manque absolu d'espoir? De toute son âme, +il désirait avoir la foi et il éprouvait un sentiment presque béat de +calme, de régénération et de retour à la vie. + +«Ce n'est pas l'esprit qui comprend Dieu, c'est la vie qui le fait +comprendre!» + +Pierre, craignant de trouver dans le raisonnement de son interlocuteur +un côté faible ou obscur qui aurait ébranlé sa confiance naissante, +l'interrompit en lui disant: + +«Pourquoi donc l'intelligence humaine ne peut-elle pas s'élever jusqu'à +cette connaissance dont vous parlez? + +--La sagesse suprême et la vérité, répondit le franc-maçon avec son +sourire doux et paternel, peuvent se comparer à une rosée céleste, dont +nous voudrions nous pénétrer. Puis-je alors, moi vase impur, me pénétrer +de cette rosée et me faire juge de son essence? Une purification +intérieure peut seule me rendre apte à la recevoir dans une certaine +mesure. + +--Oui, oui, c'est cela, dit Pierre avec une joyeuse expansion. + +--La sagesse suprême a d'autres bases que l'intelligence et les sciences +humaines, telles que l'histoire, la physique et la chimie, qui +s'écroulent au moindre souffle. La sagesse suprême est Une; elle n'a +qu'une science, la science universelle, la science qui explique la +Création et la place que l'homme y occupe. Pour la comprendre, il faut +se purifier et régénérer son _moi;_ il faut donc, avant de savoir, +croire et se perfectionner. La lumière divine, qui brille au fond de nos +âmes, s'appelle la conscience. Que ta vue spirituelle se reporte sur ton +être intérieur, et demande-toi si tu es content de toi-même, et à quel +résultat tu es arrivé, n'ayant pour guide que ton intelligence! Vous +êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes intelligent, qu'avez-vous fait de +tous ces dons, dont vous avez été comblé? Êtes-vous content de vous-même +et de votre existence? + +--Non, je l'ai en horreur! + +--Si tu l'as en horreur, change-la, purifie-toi, et, à mesure que tu te +transformeras, tu apprendras à connaître la sagesse! Comment l'avez-vous +passée cette existence? En orgies, en débauches, en dépravations, +recevant tout de la société et ne lui donnant rien. Comment avez-vous +employé la fortune que vous avez reçue? Qu'avez-vous fait pour votre +prochain? Avez-vous pensé à vos dizaines de milliers de serfs? Leur +êtes-vous venu en aide moralement ou physiquement? Non, n'est-ce pas? +Vous avez profité de leur labeur pour mener une existence corrompue! +Voilà ce que vous avez fait. Avez-vous cherché à vous employer utilement +pour votre prochain? Non. Vous avez passé votre vie dans l'oisiveté. +Puis, vous vous êtes marié: vous avez accepté la responsabilité de +servir de guide à une jeune femme. Qu'avez-vous fait alors? Au lieu de +l'aider à trouver le chemin de la vérité, vous l'avez jetée dans l'abîme +du mensonge et du malheur. Un homme vous a offensé, vous l'avez tué, et +vous dites que vous ne connaissez pas Dieu, et que vous avez votre +existence en horreur! Comment en serait-il autrement?» + +Après ces paroles, le franc-maçon, que la véhémence de son discours +avait visiblement fatigué, s'appuya contre le dossier du canapé et ferma +les yeux, presque inanimé. Ses lèvres re-muaient sans laisser échapper +aucun son. Pierre l'examinait, son coeur débordait, mais il n'osait +rompre le silence. + +Le franc-maçon eut une petite toux de vieillard, il appela son +domestique. + +«Les chevaux? demanda-t-il. + +--On vient d'en amener. Vous ne vous reposerez pas un peu? + +--Non, fais atteler.» + +«Partira-t-il vraiment sans m'avoir initié à sa pensée et sans m'avoir +mis dans la bonne voie? se disait Pierre, qui s'était levé, et marchait +dans la chambre, la tête baissée. Oui, j'ai mené une vie méprisable, +mais je ne l'aimais pas, je n'en voulais pas!... Et cet homme connaît la +vérité et il peut me l'enseigner!» + +Le voyageur, ayant achevé d'arranger ses paquets, se tourna vers lui et +lui dit d'un ton indifférent et poli: + +«De quel côté vous dirigez-vous, monsieur? + +--Je vais à Pétersbourg, répondit Pierre avec une certaine hésitation, +et je vous remercie! Je suis tout à fait de votre avis: ne pensez pas +que je sois aussi mauvais. J'aurais sincèrement désiré être tel que vous +auriez voulu me voir, mais je n'ai jamais été secouru par personne!... +Je me reconnais coupable!... Aidez-moi, enseignez-moi, et peut-être +qu'un jour...» Un sanglot lui coupa la parole. + +Le franc-maçon garda longtemps le silence; il réfléchissait: «Dieu seul +peut vous venir en aide, mais le secours que notre ordre est en mesure +de vous donner vous sera accordé. Puisque vous allez à Pétersbourg, +remettez ceci au comte Villarsky (il tira un portefeuille, et, sur une +grande feuille pliée en quatre, il écrivit quelques mots). Maintenant, +encore un conseil: consacrez les premiers temps de votre séjour à +l'isolement et à l'étude de vous-même. Ne reprenez pas votre ancienne +existence. Bon voyage, monsieur, ajouta-t-il en voyant entrer son +domestique, et bonne chance!» + +Le voyageur s'appelait Ossip Alexéiévitch Basdéiew, comme Pierre le vit +dans le livre du maître de poste. Basdéiew était un franc-maçon et un +martiniste très connu du temps de Novikow. Longtemps après son départ, +Pierre continua à marcher sans penser à se coucher, sans penser même à +partir, se reportant à son passé corrompu, et se représentant, avec +cette exaltation de l'homme qui veut se régénérer, cet avenir de vertu +irréprochable, qui lui paraissait si facile à réaliser. Il lui semblait +qu'il ne s'était perverti que parce qu'il avait oublié, à son insu, tout +ce qu'il y avait de douceur dans le bien. Ses doutes s'étaient dissipés: +il croyait fermement à l'union fraternelle de tous les hommes, n'ayant +d'autre but que s'entr'aider sur le chemin de la vertu. C'est ainsi +qu'il comprenait l'ordre et les principes de la franc-maçonnerie. + + +III + + +Arrivé chez lui, Pierre ne fit part à personne de son retour. Il +s'enferma et passa ses journées à lire Thomas A. Kempis, qui lui avait +été remis, il ne savait par qui, et il n'y voyait qu'une chose, la +possibilité, jusque-là inconnue pour lui, d'atteindre à la perfection, +et de croire à cet amour fraternel et actif entre les hommes, que lui +avait dépeint Basdéiew. Une semaine après son arrivée, le jeune comte +polonais Villarsky, qu'il ne connaissait que fort peu, entra chez lui un +soir, avec cet air solennel et officiel qu'avait eu le témoin de +Dologhow. Il referma la porte, et s'étant bien assuré qu'il n'y avait +personne dans la chambre: + +«Je suis venu chez vous, lui dit-il, pour vous faire une proposition. +Une personne, très haut placée dans notre confrérie, a fait des +démarches pour que vous y soyez admis avant le terme et m'a proposé +d'être votre parrain. Accomplir la volonté de cette personne est pour +moi un devoir sacré. Désirez-vous entrer, sous ma garantie, dans la +confrérie des francs-maçons?» + +Le ton froid et sévère de cet homme, qu'il n'avait vu qu'au bal, +coquetant, avec un aimable sourire sur les lèvres, dans la société des +femmes les plus brillantes, frappa Pierre. + +«Oui, je le désire,» répondit-il. + +Villarsky inclina la tête: + +«Encore une question, comte, à laquelle je vous prie de répondre, non +comme un membre futur de notre société, mais en galant homme et en toute +sincérité: avez-vous renié vos opinions passées? Croyez-vous en Dieu?» + +Pierre réfléchit: + +«Oui, répondit-il, je crois en Dieu! + +--Dans ce cas...» Pierre l'interrompit encore: «Oui, je crois en Dieu! + +--Partons alors, ma voiture est à vos ordres.» + +Villarsky se tut pendant le trajet. À une question de Pierre, qui lui +demandait ce qu'il avait à faire et à répondre, il se borna à lui dire +que des frères, plus dignes que lui, l'éprouveraient, et qu'il n'avait +qu'à dire la vérité. + +Entrés sous la porte cochère d'une grande maison où se trouvait la loge, +ils montèrent un escalier obscur et arrivèrent à une antichambre +éclairée; ils s'y débarrassèrent de leurs pelisses pour passer dans une +pièce voisine. Un homme, étrangement habillé, parut sur le seuil de la +porte. Villarsky s'avança, lui dit quelques mots à l'oreille, en +français, et, ouvrant ensuite une petite armoire qui contenait des +habillements que Pierre voyait pour la première fois, il en tira un +mouchoir, lui banda les yeux, et, comme il le lui nouait derrière la +tête, quelques cheveux se trouvèrent pris dans le noeud. L'attirant à +lui, il l'embrassa, le prit par la main et l'emmena. Le gros Pierre, mal +à l'aise sous ce bandeau qui le tiraillait, les bras ballants, souriant +d'un air timide, suivit Villarsky d'un pas mal assuré. + +«Quoi qu'il vous arrive, dit ce dernier en s'arrêtant, supportez-le avec +courage, si vous êtes décidé à être des nôtres. (Pierre fit un signe +affirmatif.) Quand vous entendrez frapper à la porte, vous ôterez votre +bandeau. Courage et espoir!...» et il sortit en lui serrant la main. + +Resté seul, Pierre se redressa et porta involontairement la main au +bandeau pour l'enlever, mais il l'abaissa aussitôt. Les cinq minutes qui +s'écoulèrent lui parurent une heure; ses jambes se dérobaient sous lui, +ses mains s'engourdissaient; il se sentait fatigué et éprouvait les +sensations les plus diverses: il avait peur de ce qui l'attendait et +peur de manquer de courage; sa curiosité était éveillée, mais ce qui le +rassurait, c'était la certitude d'entrer enfin dans la voie de la +régénération et de faire le premier pas dans cette existence active et +vertueuse, à laquelle il n'avait cessé de rêver depuis sa rencontre +avec le voyageur. Des coups violents se firent entendre. Pierre ôta son +bandeau et regarda. La chambre était obscure; une petite lampe, +répandant une faible lumière, qui sortait d'un objet blanc placé sur une +table couverte de noir, à côté d'un livre ouvert, brûlait dans un coin. +Ce livre était l'Évangile, cet objet blanc était un crâne avec ses dents +et ses cavités. Tout en lisant le premier verset de l'évangile de saint +Jean: «Au commencement, était le Verbe et le Verbe était en Dieu,» il +fit le tour de la table et aperçut un cercueil plein d'ossements: il +n'en fut pas surpris, il s'attendait à des choses extraordinaires. Le +crâne, le cercueil, l'Évangile ne suffisant pas à son imagination +excitée, il en demandait davantage et regardait autour de lui, en +répétant ces mots: «Dieu, mort, amitié fraternelle...» paroles vagues, +qui symbolisaient pour lui une vie toute nouvelle. La porte s'ouvrit, et +un homme de petite taille entra; la brusque transition de la lumière aux +demi-ténèbres de cette chambre le fit s'arrêter un instant, et il avança +avec prudence vers la table, sur laquelle il posa ses mains gantées. + +Ce petit homme portait un tablier de cuir blanc, qui descendait de sa +poitrine jusque sur ses pieds, et sur lequel s'étalaient, autour de son +cou, une sorte de collier et une haute fraise entourant sa figure +allongée par le bas. + +«Pourquoi êtes-vous venu ici? demanda le nouveau venu, en se tournant +du côté de Pierre. Pourquoi vous, incrédule à la vérité, aveugle à la +lumière, pourquoi êtes-vous venu ici, et que voulez-vous de nous? Est-ce +la sagesse, la vertu et le progrès que vous cherchez?» + +Au moment où la porte s'était ouverte, Pierre avait éprouvé la même +terreur religieuse qu'il ressentait clans son enfance pendant la +confession, lorsqu'il se trouvait tête-à-tête avec un homme qui, dans +les conditions habituelles de la vie, lui aurait été complètement +étranger, et qui devenait son proche, de par le sentiment de la +fraternité humaine Pierre, ému, s'approcha du second Expert (ainsi +s'appelait dans l'ordre maçonnique le frère chargé de préparer le +récipiendaire qui demandait l'initiation), et il reconnut un de ses +amis, nommé Smolianinow. Cela lui fut désagréable; il aurait préféré ne +voir dans le nouveau venu qu'un frère, qu'un instructeur bienveillant et +inconnu. Il fut si longtemps sans répondre que l'Expert renouvela sa +question. + +«Oui; je... je... veux me régénérer. + +--C'est bien,» dit Smolianinow, et il continua: «Avez-vous une idée des +moyens qui sont à notre disposition pour vous aider à atteindre votre +but? + +--Je... j'espère... être guidé... secouru..., répondit Pierre d'une voix +tremblante qui l'empêchait de s'exprimer nettement. + +--Comment comprenez-vous la franc-maçonnerie? + +--Je pense que la franc-maçonnerie est la fraternité et l'égalité parmi +les hommes avec un but vertueux. + +--C'est bien, dit l'Expert satisfait de sa réponse. Avez-vous cherché le +moyen d'y arriver par la religion? + +--Non, l'ayant jugée contraire à la vérité, dit-il si bas que l'Expert +eut peine à entendre sa réponse et la lui fit répéter; j'étais un athée, +reprit-il. + +--Vous cherchez la vérité pour vous soumettre aux lois de la vie; par +conséquent, vous cherchez la sagesse et la vertu? + +--Oui.» + +L'Expert croisa ses mains gantées sur sa poitrine et poursuivit: + +«Mon devoir est de vous initier au but principal de notre ordre; s'il +est conforme à celui que vous désirez atteindre, vous en deviendrez un +membre utile. La base sur laquelle il repose et de laquelle aucune force +humaine ne peut le renverser, c'est la conservation et la transmission à +la postérité de mystères importants qui sont parvenus jusqu'à nous à +travers les siècles les plus reculés, à partir même du premier homme, +et d'où dépend le sort de l'humanité; mais personne ne peut les +connaître et en profiter, avant de s'être préparé, par une longue et +constante purification, à en pénétrer le sens. Notre second but est de +soutenir nos frères, de les aider à améliorer leur coeur, à se purifier, +à s'instruire avec les moyens découverts par les sages et légués par la +tradition et à se préparer à se rendre dignes de cette initiation. En +épurant et en corrigeant nos frères, nous nous employons à épurer et à +corriger l'humanité tout entière, en les lui offrant comme exemples +d'honnêteté et de vertu, et en employant toutes nos forces à lutter +contre le mal qui règne dans le monde. Réfléchissez à ce que je viens de +vous dire!...» et il quitta la chambre. + +«Lutter contre le mal qui règne dans le monde!...» se dit Pierre, et il +vit se dérouler à ses yeux cette sphère d'action si nouvelle pour lui. +Il se voyait exhortant des hommes égarés, comme il l'était lui-même deux +semaines auparavant, des hommes corrompus et malheureux, qu'il aidait en +parole et en action, des oppresseurs auxquels il arrachait leurs +victimes. Des trois buts énumérés par l'Expert, le dernier--la +régénération du genre humain--était celui qui le séduisait le plus; les +mystères importants ne faisaient qu'éveiller sa curiosité et ne lui +paraissaient pas essentiels. Le second, la purification de soi-même, +l'intéressait peu, car il éprouvait déjà la jouissance intime de se +sentir complètement corrigé de ses vices passés et tout prêt pour le +bien. + +Une demi-heure après, l'Expert rentra pour initier le récipiendaire aux +sept vertus dont les sept marches du temple de Salomon sont le symbole, +et que chaque franc-maçon devait s'appliquer à développer en soi. Les +sept vertus étaient: 1° la discrétion, ne pas trahir les secrets de +l'ordre; 2° l'obéissance aux supérieurs de l'ordre; 3° les bonnes +moeurs; 4° l'amour de l'humanité; 5° le courage; 6° la générosité; 7° +l'amour de la mort. + +«Pour vous conformer au septième article, pensez souvent à la mort, afin +que pour vous elle perde ses terreurs, elle cesse d'être l'ennemie, et +qu'elle devienne au contraire l'amie qui délivre de cette vie de misères +l'âme accablée par les travaux de la vertu, pour la conduire dans le +lieu des récompenses et de la paix.» + +«Oui, ce doit être ainsi, se dit Pierre, quand il fut de nouveau laissé +à ses réflexions solitaires; mais je suis si faible, que j'aime encore +mon existence, dont je saisis peu à peu et à présent seulement le +véritable but.» Quant aux cinq autres vertus, qu'il comptait sur ses +doigts, il les sentait en lui: le courage, la générosité, les bonnes +moeurs, l'amour de l'humanité, et surtout l'obéissance, qui ne lui +paraissait pas une vertu, mais un allégement et un bonheur, car rien ne +pouvait lui être plus doux que de se décharger de sa volonté et de se +soumettre à celle des guides qui connaissaient la vérité. + +L'Expert reparut pour la troisième fois, et lui demanda si sa décision +était inébranlable et s'il se soumettrait à tout ce qui serait exigé de +lui: + +«Je suis prêt à tout, répondit Pierre. + +--Je dois encore vous déclarer que notre ordre ne se borne pas aux +paroles pour répandre ses vérités, mais qu'il emploie d'autres moyens, +plus forts peut-être que la parole, sur celui qui cherche la sagesse et +la vertu. Le décor de cette «chambre des réflexions» doit, si votre +coeur est sincère, vous en dire plus que des discours, et vous aurez +maintes fois l'occasion, en avançant plus loin, de voir de semblables +symboles. Notre ordre, comme les sociétés de l'antiquité, répand son +enseignement au moyen d'hiéroglyphes, qui sont la désignation d'une +chose abstraite et qui contiennent en eux les propriétés mêmes de +l'objet qu'ils symbolisent.» + +Pierre savait parfaitement ce qu'était un hiéroglyphe, mais pressentant +l'approche des épreuves, il écoutait en silence. + +«Si vous êtes définitivement décidé, je vais procéder à l'initiation: en +témoignage de votre générosité, vous allez me remettre tout ce que vous +avez de précieux. + +--Mais je n'ai rien sur moi, dit Pierre, qui croyait qu'on lui demandait +tout ce qu'il possédait. + +--Ce que vous avez sur vous: montre, argent, bagues...» + +Pierre tira à la hâte sa montre, sa bourse, et eut beaucoup de peine à +retirer sa bague de mariage, qui serrait son gros doigt. + +«En signe d'obéissance, je vous prie de vous déshabiller.» + +Pierre ôta son frac, son gilet, sa botte gauche; le franc-maçon lui +ouvrit sa chemise du côté gauche de la poitrine, et releva son pantalon, +également du côté gauche, plus haut que le genou. Pierre se disposait à +répéter la même cérémonie du côté droit, pour en épargner la peine à +l'Expert, lorsque celui-ci l'arrêta et lui tendit une pantoufle pour +mettre à son pied gauche. Honteux, confus, embarrassé comme un enfant de +sa maladresse, il attendait, les bras pendants, les pieds écartés, les +instructions qui devaient suivre: + +«Enfin, en signe de sincérité, faites-moi l'aveu de votre principal +défaut? + +--Mon défaut principal? Mais j'en ai tant! + +--Le défaut qui vous entraînait le plus souvent à hésiter sur le chemin +de la vertu?» + +Pierre cherchait: + +«Est-ce le vin, la gourmandise, l'oisiveté, la paresse, la colère, la +haine, les femmes?» Il les repassait tous, sans savoir auquel accorder +la préférence. + +«Les femmes!» dit-il d'une voix à peine distincte. + +Le frère ne répondit pas, et resta quelque temps silencieux; puis, +s'approchant de la table, il y prit le bandeau et l'attacha sur les yeux +de Pierre: + +«Pour la dernière fois, je vous conjure de rentrer en vous-même; mettez +un frein à vos passions, cherchez le bonheur, non pas en elles, mais +dans votre coeur, car la source est en nous...» + +Et Pierre sentait déjà poindre en lui cette source vivifiante, qui +remplissait son âme de joie et d'attendrissement. + + +IV + + +Son parrain Villarsky, qu'il reconnut à la voix, reparut. À ses +questions réitérées sur la fermeté de sa décision, il répondit: + +«Oui, oui, je consens!...» et, la figure rayonnante, il suivit son +conducteur en avançant sa large et forte poitrine, entièrement +découverte, sur laquelle Villarsky tenait un glaive nu, et en marchant à +pas inégaux et timides, le pied gauche chaussé de la pantoufle +maçonnique. Ils traversèrent ainsi des corridors, tournant tantôt à +droite, tantôt à gauche, et arrivèrent enfin aux portes de la loge. +Villarsky toussa; on répondit par le bruit du maillet, et la porte +s'ouvrit devant eux. Une voix de basse lui demanda (ses yeux étant +toujours bandés) qui il était, d'où il venait et où il était né; puis on +l'emmena plus loin, en lui parlant tout le temps, par allégories, des +difficultés de son voyage, de l'amitié sainte, du grand Architecte de +l'Univers et du courage nécessaire dans les dangers et les travaux. Il +remarqua qu'on lui donnait différentes appellations, telles que «Celui +qui cherche», «Celui qui souffre», «Celui qui demande», et à chacune +d'elles les glaives et les maillots résonnaient, d'une manière +différente. Pendant qu'on le menait ainsi, il y eut un moment de +confusion parmi ses guides; il les entendit se disputer à voix basse, et +l'un d'eux insistait pour qu'on le fît passer sur un certain tapis. On +posa ensuite sa main droite sur un objet qu'il ne pouvait voir, et de sa +main gauche on lui fit appliquer du même côté un compas sur le sein, en +l'obligeant à répéter, après un autre, le serment d'obéissance aux lois +de l'ordre. Puis on éteignit les bougies, on alluma de l'esprit-de-vin, +ainsi que Pierre le devina à l'odeur, et on lui annonça qu'on allait lui +donner la petite lumière. On lui enleva le bandeau, et il aperçut devant +lui, comme dans un rêve, faiblement éclairés par la flamme bleuâtre, +quelques hommes, portant un tablier pareil à celui de son compagnon, +debout devant lui et dirigeant sur sa poitrine des glaives tirés de +leurs fourreaux. L'un d'eux avait une chemise ensanglantée. Pierre à +cette vue se pencha en avant, comme s'il désirait être transpercé, mais +les glaives se relevèrent, et on lui remit le bandeau: «Maintenant on va +te donner la grande lumière,» dit une voix.... On ralluma les bougies, +on lui ôta le bandeau, et un choeur de plus de dix voix entonna: _Sic +transit gloria mundi!_ + +Après s'être remis de sa première impression, Pierre vit autour d'une +grande table, couverte de noir, douze frères, habillés comme les +précédents; il en connaissait quelques-uns pour les avoir rencontrés +dans le monde. Celui qui présidait était un jeune homme inconnu, portant +au cou une croix différente de celle des autres; à sa droite, l'abbé +italien que nous avons vu à la soirée de Mlle Schérer; un haut +dignitaire de Pétersbourg, et un Suisse, qui avait été gouverneur chez +les Kouraguine, en faisaient partie. Tous écoutaient dans un silence +solennel le Vénérable, qui tenait en main le maillet. Sur la paroi du +mur brillait une étoile flamboyante; l'un des bouts de la table était +couvert d'un petit tapis représentant divers attributs, et à l'autre +bout s'élevait une sorte d'autel sur lequel étaient l'Évangile et un +crâne. Autour de la table étaient placés sept grands chandeliers, comme +ceux qu'on voit dans les églises. Pierre fut conduit par deux frères +devant l'autel. On lui plaça les pieds en équerre, et on lui intima +l'ordre de s'étendre tout de son long, comme s'il déposait sa personne +au pied du temple. + +«Qu'on lui donne la truelle! dit un des frères. + +--C'est inutile!» répliqua un autre. + +Pierre, ahuri, regarda autour de lui de ses yeux de myope et se demanda +avec une certaine hésitation où il était, si l'on ne se moquait pas de +lui, et si plus tard il n'aurait pas honte de ce souvenir; mais son +doute ne tarda pas à se dissiper devant les figures sérieuses de ceux +qui l'entouraient. Il se dit qu'il ne pouvait plus reculer, et se +pénétrant de nouveau d'un esprit de soumission, humble et attendri, il +se jeta par terre devant les portes du temple. Au bout de quelques +instants, on lui ordonna de se lever, on lui passa un tablier de cuir +blanc, pareil à ceux des autres frères, et on lui remit une truelle et +trois paires de gants. Le Vénérable lui expliqua alors qu'il devait +garder immaculée la blancheur de ce tablier, représentant la force et la +pureté; la truelle était pour lui servir à déraciner de son coeur les +vices et à ramener au bien avec charité le coeur du prochain; il devait +conserver la première paire de gants sans en connaître la signification +et porter la seconde dans leurs réunions; la troisième était pour une +main de femme: «Elle est destinée, cher frère, à être offerte par vous à +la Clandestine, que vous respecterez par-dessus toutes les autres. Ce +don sera un gage pour elle de la pureté de votre coeur; veillez +seulement, cher frère, à ce qu'ils ne gantent pas des mains indignes...» +Au moment où le Vénérable prononça ces paroles, Pierre crut remarquer +qu'il se troublait, et lui-même, regardant autour de lui d'un air +inquiet, rougit jusqu'aux larmes, comme rougissent les enfants. + +Il s'ensuivit un silence contraint que rompit à l'instant un des frères. +Ce frère amena Pierre devant le tapis et lui lut dans un cahier +l'explication des différents symboles qui y étaient figurés: le soleil, +la lune, le maillet, le plomb, la truelle, le cube de pierre de taille, +la colonne, les trois fenêtres, etc. On lui indiqua ensuite sa place, on +lui expliqua les signes maçonniques, on lui donna le mot de passe, et on +lui permit enfin de s'asseoir. Le Vénérable fit la lecture des statuts. +Elle fut très longue, et les sentiments dont Pierre était agité +l'empêchèrent de l'écouter avec suite: il ne se rappela que le dernier +paragraphe: + +«Nous connaissons dans nos temples d'autres degrés que ceux qui séparent +la vertu du vice. Crains de faire une différence qui puisse détruire +cette égalité. Vole au secours de ton frère, quel qu'il soit; ramène +celui qui s'égare, relève celui qui tombe: ne nourris jamais aucun +sentiment de haine ou d'inimitié contre lui. Sois bienveillant, affable; +allume dans tous les coeurs le feu de la vertu, partage ton bonheur avec +le prochain, et que l'envie ne vienne jamais troubler cette pure +jouissance. Pardonne à ton ennemi et ne te venge de lui qu'en lui +rendant le bien pour le mal. En remplissant ces lois suprêmes, tu +retrouveras les traces de ta grandeur ancienne et perdue.» + +À ces mots, il se leva et embrassa Pierre, qui, les yeux pleins de +larmes de joie, ne savait que répondre aux félicitations de tous, aussi +bien de ceux qu'il n'avait jamais vus jusque-là que de ceux qui +renouvelaient connaissance avec lui; mais il ne faisait aucune +différence entre ses anciens amis et ses nouveaux frères, et n'avait +d'autre désir que de se joindre à eux dans l'accomplissement de leur +grande oeuvre. + +Le Vénérable frappa du maillet, tous s'assirent, et, après leur avoir +adressé une exhortation à l'humilité, il leur proposa d'accomplir la +dernière cérémonie. Le haut dignitaire qui portait le titre de frère +trésorier fit le tour de l'assemblée. Pierre aurait voulu s'inscrire sur +cette liste pour tout ce qu'il possédait, mais la crainte d'être accusé +d'ostentation l'arrêta, et il s'inscrivit pour la même somme que les +autres. + +La séance terminée, il rentra chez lui, et il lui sembla qu'il +revenait, complètement transformé, d'un lointain voyage de plusieurs +années, et qu'il n'avait plus rien de commun avec sa vie et ses +habitudes passées. + + +V + + +Le lendemain de sa réception, Pierre employa la matinée à lire le livre +qu'on lui avait remis et à tâcher de se pénétrer de la signification du +carré, dont un côté représentait la divinité, le second le monde moral, +le troisième le monde physique, le quatrième l'union des deux. De temps +en temps il s'arrachait à la lecture et aux carrés pour se tracer un +nouveau plan d'existence, car on lui avait dit, à cette réunion, que le +bruit de son duel était parvenu aux oreilles de l'Empereur, et qu'il +ferait bien de s'éloigner de Pétersbourg. Il comptait donc aller vivre +dans ses terres du Midi et s'y occuper de ses paysans. Tout à coup, il +vit entrer chez lui le prince Basile. + +«Mon cher ami, qu'as-tu fait à Moscou? Que veut dire cette brouille avec +Hélène? Tu es dans l'erreur la plus complète: je sais tout, et je puis +t'assurer qu'elle est innocente devant toi, comme le Christ devant les +Juifs. Pourquoi donc, ajouta-t-il en empêchant Pierre de parler, +pourquoi ne pas t'être adressé directement à moi, comme à un ami? Mon +Dieu, je le comprends, tu t'es conduit en homme qui tient à son +honneur; tu t'es peut-être trop hâté, mais nous en causerons plus tard. +Songe à la position délicate dans laquelle tu nous as placés, elle et +moi, vis-à-vis de la société, et vis-à-vis de la cour, ajouta-t-il en +baissant la voix. Elle est à Moscou et toi ici; dis-toi bien, mon cher, +que ce ne peut être qu'un malentendu; j'aime à croire que c'est là ton +avis. Écris-lui une lettre, elle te rejoindra, tout s'expliquera; si tu +ne le fais pas, mon cher, il est à craindre que tu ne t'en repentes...,» +et le prince Basile le regarda d'une façon significative: «Je sais de +source certaine que l'impératrice mère prend un vif intérêt à toute +cette histoire; elle a toujours été très bienveillante pour Hélène.» + +Pierre, qui avait essayé plus d'une fois d'interrompre ce torrent de +paroles, ne savait comment s'y prendre pour répondre à son beau-père par +un refus catégorique; il se troublait, rougissait, se levait, se +rasseyait, se rappelait les exhortations maçonniques à la charité, et se +voyait pourtant contraint à être désagréable et à dire le contraire de +ce qu'on attendait de lui. Habitué à se soumettre à ce ton assuré de +laisser aller, il craignait de ne savoir y résister et sentait que tout +son avenir dépendait du mot qu'il prononcerait. Suivrait-il l'ancienne +voie, ou bien prendrait-il résolument le nouveau chemin, plein +d'attraits, qui lui avait été tracé, et sur lequel il était sûr de +trouver le renouvellement de tout son être? + +«Eh bien, mon ami, reprit d'un ton léger le prince Basile, réponds-moi: +«Oui, je vais lui écrire,» et nous tuerons le veau gras.» + +Mais il n'avait pas achevé sa phrase, que Pierre, la colère peinte sur +son visage, qui dans ce moment rappelait celui de son père, lui répondit +d'une voix étranglée, sans le regarder: + +«Prince, je ne vous ai pas appelé, éloignez-vous!... et il s'élança pour +lui ouvrir la porte. Éloignez-vous, répéta-t-il à son beau-père, dont le +visage avait pris une expression terrifiée. + +--Qu'as-tu? Tu es malade? + +--Éloignez-vous! vous dis-je,» lui cria-t-il encore une fois d'une voix +tremblante, et le prince Basile fut obligé de sortir, sans avoir reçu la +réponse qu'il demandait. + +Une semaine plus tard, Pierre, après avoir fait ses adieux à ses +nouveaux amis et leur avoir laissé une somme considérable pour être +distribuée en aumônes, partit pour ses terres, en emportant avec lui de +nombreuses lettres de recommandation pour les membres de l'ordre à Kiew +et à Odessa, et la promesse qu'ils lui écriraient et le guideraient dans +sa nouvelle voie. + + +VI + + +Malgré la sévérité de l'Empereur pour les duels, l'affaire de Pierre et +de Dologhow fut étouffée; ni les deux adversaires, ni leurs témoins, ne +furent poursuivis; mais l'histoire elle-même, confirmée d'ailleurs par +la séparation des deux époux, se répéta bientôt de bouche en bouche. +Pierre, que l'on avait reçu avec une bienveillante condescendance +lorsqu'il n'était qu'un bâtard, qu'on avait comblé d'attentions et de +flatteries lorsqu'il était devenu le premier parti de la Russie, avait +beaucoup perdu de son prestige aux yeux de la société après son mariage; +car ce mariage enlevait tout espoir aux mères qui avaient des filles à +marier, d'autant plus qu'il n'avait jamais ni cherché ni réussi à +s'insinuer dans les bonnes grâces de la coterie du _high life_. Aussi +n'accusait-on que lui, et le traitait-on à tout propos d'imbécile, de +jaloux et de monomane furieux, en tout semblable à son père. Après son +départ, Hélène, de retour à Pétersbourg, fut reçue par toutes ses +connaissances avec la bienveillance respectueuse qui était due à son +malheur. Si le nom de son mari venait à être prononcé par hasard, elle +prenait une expression de dignité, que, grâce à son tact inné, elle +s'était appropriée, sans en comprendre la valeur; sa figure disait +qu'elle supportait avec résignation son isolement, et que son mari était +la croix que Dieu lui avait envoyée. Quant au prince Basile, il +exprimait son opinion plus franchement, et ne manquait jamais, à +l'occasion, de dire, en portant le doigt à son front: + +«C'est un cerveau fêlé, je l'avais toujours dit. + +--Pardon, répliquait Mlle Schérer, je l'avais dit avant les autres, dit +devant témoins (et elle insistait sur la priorité de son +jugement)...--Ce malheureux jeune homme, ajoutait-elle, est perverti par +les idées corrompues du siècle. Je m'en étais bien aperçue à son retour +de l'étranger, quand il posait chez moi pour le petit Marat... vous en +souvient-il? Eh bien, voilà le beau résultat! Je n'ai jamais désiré ce +mariage, j'ai prédit tout ce qui est arrivé.» + +Anna Pavlovna continuait comme par le passé à donner des soirées, +qu'elle avait le don d'organiser avec un art tout particulier, et où se +réunissaient, suivant son expression, «la crème de la véritable bonne +société» et «la fine fleur de l'essence intellectuelle de Pétersbourg». +Ses soirées brillaient encore d'un autre attrait: elle avait le talent +d'offrir chaque fois à ce cercle choisi une personnalité nouvelle et +intéressante. Nulle part ailleurs on ne pouvait étudier avec autant de +précision que chez elle le thermomètre politique, dont les degrés +étaient marqués par l'atmosphère conservatrice de la société qui faisait +partie de la cour. + +Telle était la soirée qu'elle donnait à la fin de l'année 1806, après +la réception des tristes nouvelles de la défaite de l'armée prussienne +par Napoléon à Iéna et à Auerstaedt, après la reddition de la majeure +partie des forteresses de la Prusse, et lorsque nos troupes, +franchissant la frontière, allaient commencer une seconde campagne. «La +crème de la véritable bonne société» se composait de la malheureuse +Hélène abandonnée, de Mortemart, du séduisant prince Hippolyte, arrivé +tout dernièrement de Vienne, de deux diplomates, de «la Tante», d'un +jeune homme, connu dans ce salon sous la dénomination «d'un homme de +beaucoup de mérite», d'une toute récente demoiselle d'honneur avec sa +mère, et de quelques autres personnes moins en vue. + +La primeur de cette soirée était cette fois le prince Boris Droubetzkoï, +qui venait d'être envoyé en courrier de l'armée prussienne, et qui était +attaché comme aide de camp à un personnage haut placé. + +Le thermomètre politique disait, ce jour-là: «Les souverains de l'Europe +et leurs généraux auront beau s'incliner devant Napoléon pour me causer +_à moi_, et _à nous_ en général, tous les ennuis et toutes les +humiliations imaginables, notre opinion sur son compte ne changera +jamais. Nous ne cesserons d'exprimer nettement notre manière de voir sur +ce sujet, et nous dirons simplement, et une fois pour toutes, au roi de +Prusse et aux autres: «Tant pis pour vous. Tu l'as voulu, «Georges +Dandin!» + +Lorsque Boris, le lion de la soirée, entra dans le salon, tous les +invités y étaient réunis; la conversation, conduite par Anna Pavlovna, +roulait sur nos relations diplomatiques avec l'Autriche et sur l'espoir +d'une alliance avec elle. + +Boris, dont l'extérieur était devenu plus mâle, portait un élégant +uniforme d'aide de camp; il entra d'un air dégagé et, après avoir salué +«la Tante», se rapprocha du cercle principal. + +Anna Pavlovna lui donna sa main sèche à baiser, le présenta aux +personnes qui lui étaient inconnues, en les lui nommant au fur et à +mesure: + +«Le prince Hippolyte Kouraguine,--charmant jeune homme.--Monsieur Krouq, +chargé d'affaires de Copenhague,--un esprit profond.--Monsieur +Schittrow,--un homme de beaucoup de mérite.» + +Boris était parvenu, grâce aux soins de sa mère, à ses propres goûts et +à son empire sur lui-même, à se créer une situation très enviable: une +mission importante en Prusse lui avait été confiée, il en revenait en +courrier. Il s'était complètement initié à cette discipline non écrite +qui, pour la première fois, l'avait frappé à Olmütz, et qui, permettant +au lieutenant d'avoir le pas sur le général, n'exigeait, pour réussir, +ni efforts, ni travail, ni courage, ni persévérance, et ne demandait +seulement que de l'esprit de conduite avec les dispensateurs des +récompenses. Il s'étonnait souvent d'avoir avancé si vite, et de voir +que si peu de gens comprenaient combien ce chemin était facile à suivre. +À la suite de cette découverte, sa vie, ses rapports avec ses anciennes +connaissances, ses plans pour l'avenir, tout avait été changé. Malgré +son peu de fortune, il employait ses derniers roubles à être mieux +habillé que les autres, et pour ne pas se montrer en uniforme râpé, pour +ne pas se promener par les rues dans une vilaine voiture, il était +capable de se refuser bien des choses! Il ne recherchait que les +personnes placées au-dessus de lui et qui pouvaient lui être utiles; il +aimait Pétersbourg et méprisait Moscou. Le souvenir de la famille +Rostow, de son amour d'enfant pour Natacha, lui était désagréable, et, +depuis son retour de l'armée, il n'avait pas mis les pieds chez eux. +Invité à la soirée d'Anna Pavlovna, ce qu'il considérait comme un pas en +avant dans sa carrière, il comprit aussitôt son rôle. Laissant à la +maîtresse de maison le soin de faire ressortir tout ce qu'il apportait +d'intéressant, il se bornait à observer les gens et à méditer sur les +avantages qu'il y aurait à se rapprocher de chacun et sur les moyens d'y +parvenir. Il s'assit à la place indiquée auprès de la belle Hélène, et +écouta la conversation générale. + +«Vienne trouve les bases du traité proposé tellement inadmissibles, +qu'on ne saurait y souscrire, même à la suite des succès les plus +brillants, et elle met en doute les moyens qui pourraient nous les +procurer. C'est mot à mot la phrase du cabinet de Vienne, disait le +chargé d'affaires de Danemark. + +--Le «doute» est flatteur! ajoutait avec un fin sourire l'homme «à +l'esprit profond». + +--Il faut distinguer entre le cabinet de Vienne et l'Empereur +d'Autriche, dit Mortemart. L'Empereur d'Autriche n'a jamais pu songer à +pareille chose, et ce n'est que le cabinet qui le dit. + +--Eh! mon cher vicomte, reprit Anna Pavlovna, l'Urope (prononçant on ne +sait trop pourquoi «Urope», elle croyait sans doute faire preuve par là +d'une finesse de haut goût, en causant avec un Français), l'Urope ne +sera jamais notre alliée sincère[29]...» Et elle entama l'éloge du +courage héroïque et de la fermeté du roi de Prusse, pour ménager à Boris +son entrée en scène. + +Ce dernier attendait patiemment son tour, en écoutant les réflexions de +chacun, et en jetant de temps à autre un regard sur sa belle voisine, +qui répondait parfois par un sourire à ce jeune et bel aide de camp. + +Anna Pavlovna s'adressa tout naturellement à lui, et le pria de leur +décrire sa course à Glogau et la situation de l'armée prussienne. Boris, +sans se presser, raconta, en un français très pur et très correct, +quelques épisodes intéressants sur nos troupes et sur la cour, tout en +évitant avec soin d'exprimer son opinion personnelle sur les faits dont +il parlait. Il accapara pendant quelque temps l'attention générale, et +Anna Pavlovna voyait avec fierté que ses invités appréciaient à sa juste +valeur le régal qu'elle leur avait offert. Hélène se montrait plus +intéressée que personne par le récit de Boris, et, témoignant une grande +sollicitude pour la position de l'armée prussienne, elle lui adressa, +quelques questions au sujet de son voyage. + +«Il faut absolument que vous veniez me voir, lui dit-elle avec son +éternel sourire, et d'un ton qui pouvait laisser supposer que certaines +combinaisons, qu'il ignorait, rendaient sa visite indispensable. Mardi, +entre huit et neuf heures. Vous me ferez plaisir.» + +Boris s'empressa de promettre; il allait continuer sa causerie avec +elle, lorsque Anna Pavlovna l'appela, sous prétexte que «sa Tante» +désirait lui parler. + +«Vous connaissez son mari, n'est-ce pas? demanda «la Tante», en fermant +les yeux, et en indiquant Hélène d'un geste mélancolique. Ah! quelle +malheureuse et ravissante femme! Ne parlez pas de lui devant elle, je +vous en supplie, c'est trop pénible pour son coeur!» + + +VII + + +Pendant leur aparté, le prince Hippolyte s'était emparé du dé de la +conversation. + +Étendu à son aise dans un large fauteuil, il se redressa vivement et +lança ces mots: «Le roi de Prusse!» après quoi, se mettant à rire, il +retomba dans le silence. Tous se tournèrent vers lui, et Hippolyte, +continuant à rire et se renfonçant dans son fauteuil, répéta: + +«Le roi de Prusse!» + +Anna Pavlovna, voyant qu'il ne se décidait pas à en dire plus long, +attaqua Napoléon avec violence, et raconta, à l'appui de sa sortie, +comment ce brigand de Bonaparte avait volé à Potsdam l'épée de Frédéric +le Grand! + +«C'est l'épée de Frédéric le Grand, que je...» dit-elle; à ce moment, +Hippolyte l'interrompit en répétant: «Le roi de Prusse!...» et se tut. +Mlle Schérer fit une grimace, et Mortemart, l'ami d'Hippolyte, lui dit +brusquement: + +«Voyons, à qui en avez-vous avec votre roi de Prusse? + +--Oh! ce n'est rien, je voulais simplement dire que nous avons tort de +faire la guerre pour le roi de Prusse!» Il mitonnait cette petite +plaisanterie, qu'il avait entendue à Vienne, et cherchait à la placer +depuis le commencement de la soirée. + +Boris sourit prudemment, de façon qu'on pût supposer à volonté, ou qu'il +raillait, ou qu'il approuvait. + +«Il est très mauvais, votre jeu de mots, très spirituel, mais très +injuste, dit Anna Pavlovna, en le menaçant du doigt. Nous ne faisons pas +la guerre pour le roi de Prusse, sachez-le bien, mais pour les bons +principes. Ah! le méchant prince Hippolyte!» + +La conversation continua à rouler sur la politique, et s'anima +sensiblement, lorsqu'il fut question des récompenses accordées par +l'Empereur. + +«N. N. n'a-t-il pas reçu l'année dernière une tabatière avec le +portrait, dit l'homme «à l'esprit profond»? Pourquoi S. S. ne +pourrait-il pas en recevoir autant? + +--Je vous demande pardon, une tabatière avec le portrait de l'Empereur +est une récompense, mais point une distinction; c'est plutôt un cadeau, +fit observer le diplomate. + +--Il y a des précédents, je vous citerai Schwarzenberg. + +--C'est impossible, dit un troisième. + +--Je suis prêt à parier: le grand-cordon, c'est différent.» + +Au moment où l'on se quitta, Hélène, qui n'avait pas ouvert la bouche de +la soirée, réitéra à Boris sa prière, ou plutôt son ordre significatif +et bienveillant, de ne point oublier le prochain mardi. + +«Il le faut absolument,» dit-elle en souriant, et en regardant Anna +Pavlovna, qui, d'un triste sourire, appuya l'invitation. + +Hélène avait découvert, dans son intérêt subit pour l'armée prussienne, +une raison péremptoire pour recevoir Boris, et elle semblait laisser +entendre qu'elle la lui dirait à sa première visite. + +Boris se rendit au jour indiqué dans le brillant salon d'Hélène, où il y +avait déjà beaucoup de monde, et il allait en sortir sans avoir eu +d'explication catégorique, lorsque la comtesse, qui jusque-là ne lui +avait adressé que quelques mots, au moment où il lui baisait la main en +se retirant, lui dit tout à coup à l'oreille, et cette fois sans +sourire: + +«Venez dîner demain... le soir.... Il faut que vous veniez... +venez!...» + +Et voilà comment Boris devint l'intime de la comtesse pendant son +premier séjour à Pétersbourg. + + +VIII + + +La guerre se rallumait et se rapprochait de plus en plus des frontières +russes. On n'entendait de tous côtés que des anathèmes contre Bonaparte, +l'ennemi du genre humain. Dans les villages, où arrivaient à tout moment +du théâtre de la guerre les nouvelles les plus invraisemblables et les +plus contradictoires, on rassemblait les recrues et les soldats. + +À Lissy-Gory, l'existence de chacun avait grandement changé depuis +l'année précédente. + +Le vieux prince avait été nommé l'un des huit chefs de la milice +désignés pour toute la Russie. Malgré son état de faiblesse, aggravé par +l'incertitude dans laquelle il était resté pendant plusieurs mois sur le +sort de son fils, il crut de son devoir d'accepter ce poste que lui +avait confié l'Empereur lui-même, et cette activité toute nouvelle lui +rendait ses anciennes forces. Il passait tout son temps en courses dans +les trois gouvernements qui étaient de son ressort. Rigoureux dans +l'accomplissement de ses devoirs, il était d'une sévérité presque +cruelle avec ses subordonnés, et descendait jusqu'aux moindres détails. +Sa fille ne prenait plus de leçons de mathématiques; mais tous les +matins, accompagnée de la nourrice qui portait le petit prince Nicolas +(comme l'appelait le grand-père), elle venait le voir dans son cabinet. +L'enfant occupait, avec sa nourrice et la vieille bonne Savichnia, les +appartements de sa mère; c'est là que la princesse Marie, lui servant de +mère, passait la plus grande partie de sa journée. Mlle Bourrienne +semblait aussi s'être passionnément attachée au petit garçon, et la +princesse Marie s'en reposait parfois sur elle pour soigner et pour +amuser leur petit ange. + +On avait fait élever dans l'église de Lissy-Gory une chapelle sur la +tombe de la princesse, et, sur cette tombe, un ange en marbre blanc +déployait ses ailes. On aurait dit vraiment que l'ange, dont la lèvre +supérieure était un peu relevée, se préparait à sourire; aussi le prince +André et sa soeur furent frappés de sa ressemblance avec la défunte, et, +chose étrange que le prince se garda de faire remarquer à sa soeur, +l'artiste lui avait involontairement donné cette même expression de doux +reproche qu'il avait lue sur les traits de sa femme, glacés par la mort: +«Ah! qu'avez-vous fait de moi?...» + +Bientôt après son retour, le prince André reçut de son père en toute +propriété la terre de Bogoutcharovo, située à quarante verstes de +Lissy-Gory; aussi, fuyant les souvenirs pénibles et cherchant la +solitude, il profita de cette générosité du vieux prince, dont il +supportait avec peine le caractère difficile, pour s'y construire un +pied-à-terre, afin d'y passer la plus grande partie de son temps. + +Il s'était fermement décidé, après la bataille d'Austerlitz, à +abandonner la carrière militaire, ce qui l'obligea, à la reprise de la +guerre, pour ne point reprendre du service actif, de s'employer sous les +ordres de son père, en l'aidant à la formation des milices. Le père et +le fils semblaient avoir changé de rôle: le premier, excité par son +activité, ne présageait à cette campagne qu'une heureuse issue, tandis +que le fils la déplorait au fond de son coeur et voyait tout en noir. + +Le 26 février de l'année 1807, le vieux prince partit pour une +inspection et son fils resta à Lissy-Gory, comme il faisait d'habitude +durant ses absences. Le cocher qui l'avait mené à la ville voisine en +rapporta des lettres et des papiers pour le prince André. + +Le valet de chambre, ne l'ayant pas trouvé chez lui, passa dans +l'appartement de la princesse Marie sans l'y rencontrer; l'enfant, +malade depuis quatre jours, lui donnait des inquiétudes, et il était +auprès de lui. + +«Pétroucha vous demande, Votre Excellence, il a apporté des papiers, dit +une fille de service au prince André, qui, assis sur un tabouret très +bas, versait d'une main tremblante et comptait avec un soin extrême les +gouttes qu'il laissait tomber dans un verre à pied, à moitié plein +d'eau. + +--Qu'est-ce?» dit-il brusquement, et ce mouvement involontaire lui fit +verser quelques gouttes de trop. Jetant le contenu du verre, il +recommença son opération. + +À part le berceau, il n'y avait dans la chambre que deux fauteuils et +quelques petits meubles d'enfant; les rideaux étaient tirés devant les +fenêtres; sur la table brûlait une bougie, qu'un grand cahier de +musique, placé en écran, empêchait d'éclairer trop vivement le petit +malade. + +«Mon ami, dit à son frère la princesse Marie debout à côté du lit, +attends un peu, cela vaudra mieux. + +--Laisse-moi donc tranquille, tu ne sais ce que tu dis... tu n'as fait +qu'attendre, et voilà ce qui en est résulté, dit-il tout bas avec +aigreur. + +--Mon ami, attends, je t'en prie, il s'est endormi.» + +Le prince André se leva et s'arrêta indécis, la potion à la main. +«Vaudrait-il vraiment mieux attendre? dit-il. + +--Fais comme tu voudras, André, mais je crois que cela vaudrait mieux,» +répondit sa soeur, un peu embarrassée de la légère concession que lui +faisait son frère. + +C'était la seconde nuit qu'ils veillaient l'enfant, malade d'une forte +fièvre. Leur confiance dans le médecin habituel de la maison étant fort +limitée, ils en avaient envoyé chercher un autre à la ville voisine et +essayaient, en l'attendant, différents remèdes. Fatigués, énervés et +inquiets, leurs préoccupations se trahissaient par une irritation +involontaire. + +«Pétroucha vous attend,» reprit la fille de chambre. + +Il sortit pour recevoir les instructions verbales que son père lui +faisait transmettre, et rentra avec des lettres et des papiers. + +«Eh bien? + +--C'est toujours la même chose, mais prends patience: Carl Ivanitch +assure que le sommeil est un signe de guérison.» + +Le prince André s'approcha de l'enfant et constata qu'il avait la peau +brûlante. + +«Vous n'avez pas le sens commun, vous et votre Carl Ivanitch!» Et, +prenant la potion préparée, il se pencha au-dessus du berceau, pendant +que la princesse Marie le retenait en le suppliant: + +«Laisse-moi, dit le prince avec impatience.... Eh bien, soit, +donne-la-lui, toi!» + +La princesse Marie lui prit le verre des mains et, appelant la vieille +bonne à son aide, essaya de faire boire l'enfant, qui se débattit en +criant et en s'étranglant. Le prince André, se prenant la tête entre les +mains, alla s'asseoir sur un canapé dans la pièce voisine. + +Il décacheta machinalement la lettre de son père, qui, de sa grosse +écriture allongée, lui écrivait ce qui suit sur une feuille de papier +bleu: + +«Si l'heureuse nouvelle que je viens de recevoir à l'instant même, par +courrier, n'est pas une blague éhontée, on m'assure que Bennigsen a +remporté une victoire sur Bonaparte à Eylau. Pétersbourg est dans la +joie, et il pleut des récompenses pour l'armée. C'est un Allemand, mais +je l'en félicite néanmoins. Je ne comprends pas ce que fait le nommé +Hendrikow à Kortchew: ni les vivres, ni les renforts ne sont arrivés +jusqu'à présent. Pars, pars à la minute, et dis-lui que je lui ferai +couper la tête si je ne reçois pas le tout dans le courant de la +semaine. On a reçu une lettre de Pétia du champ de bataille de +Preussisch-Eylau; il a pris part au combat... tout est vrai! Quand ceux +que cela ne regarde pas ne s'en mêlent pas, un Allemand même peut battre +Napoléon. On le dit en fuite et très entamé. Ainsi donc, va de suite à +Kortchew et exécute mes ordres!» + +La seconde lettre qu'il décacheta était une interminable épître de +Bilibine: il la mit de côté pour la lire plus tard: + +«Aller à Kortchew?... ce n'est pas certes maintenant que j'irai!... Je +ne puis abandonner mon enfant malade!...» + +Il jeta un coup d'oeil dans l'autre chambre, et vit sa soeur encore +debout à côté du lit de l'enfant qu'elle berçait. + +«Quelle est donc cette autre nouvelle désagréable que Bilibine me donne? +Ah! oui, la victoire,... maintenant que j'ai quitté l'armée!... Oui, +oui, il se moque toujours de moi... tant mieux, si cela l'amuse...» Et, +sans en comprendre la moitié, il se mit à lire la lettre de Bilibine, +pour cesser de penser à ce qui le tourmentait et le préoccupait si +exclusivement. + + +IX + + +Bilibine, attaché au quartier général en qualité de diplomate, lui +écrivait en français une longue lettre pleine de saillies à la +française, mais dépeignant la campagne avec une franchise et une +hardiesse toutes patriotiques, et ne reculant pas devant un jugement, +fût-il même railleur, sur nos faits et gestes. En la lisant, on +s'apercevait bien vite que, ennuyé de la discrétion de rigueur imposée +aux diplomates, il était heureux de pouvoir épancher toute sa bile dans +le sein d'un correspondant aussi sûr que le prince André. Cette lettre, +déjà ancienne, était datée d'avant la bataille de Preussisch-Eylau: + +«Depuis nos grands succès d'Austerlitz, vous le savez, mon cher prince, +je ne quitte plus les quartiers généraux. Décidément j'ai pris goût à la +guerre, et bien m'en a pris. Ce que j'ai vu ces trois mois est +incroyable. + +«Je commence _ab ovo_. L'»ennemi du genre humain», comme vous savez, +s'attaque aux Prussiens. Les Prussiens sont nos fidèles alliés, qui ne +nous ont trompés que trois fois depuis trois ans. Nous prenons fait et +cause pour eux. Mais il se trouve que l'»ennemi du genre humain» ne fait +nulle attention à nos beaux discours, et, avec sa manière impolie et +sauvage, se jette sur les Prussiens, sans leur donner le temps de finir +la parade commencée, en deux tours de main les rosse à plate couture et +va s'installer au palais de Potsdam. + +«J'ai le plus vif désir, écrit le roi de Prusse à Bonaparte, que Votre +Majesté soit accueillie et traitée dans mon palais d'une manière qui lui +soit agréable, et c'est avec empressement que j'ai pris à cet effet +toutes les mesures que les circonstances me permettaient. Puissé-je +avoir réussi!» Les généraux prussiens se piquent de politesse envers les +Français et mettent bas les armes aux premières sommations. + +«Le chef de la garnison de Glogau, avec dix mille hommes, demande au roi +de Prusse ce qu'il doit faire s'il est sommé de se rendre?... Tout cela +est positif! + +«Bref, espérant en imposer seulement par notre attitude militaire, il se +trouve que nous voilà en guerre pour tout de bon, et, qui plus est, en +guerre sur nos frontières avec et pour le roi de Prusse. Tout est au +grand complet, il ne nous manque qu'une petite chose: c'est le général +en chef. Comme il s'est trouvé que les succès d'Austerlitz auraient pu +être plus décisifs si le général en chef eût été moins jeune, on fait la +revue des octogénaires, et, entre Prosorofsky et Kamensky, on donne la +préférence au dernier. Le général nous arrive en kibik, à la manière de +Souvarow, et est accueilli avec des acclamations de joie et de triomphe. + +«Le 4 arrive le premier courrier de Pétersbourg. On apporte les malles +dans le cabinet du maréchal, qui aime à faire tout par lui-même. On +m'appelle pour aider à faire le triage des lettres et prendre celles qui +nous sont destinées. Le maréchal nous regarde faire et attend les +paquets qui lui sont adressés. Nous cherchons... il n'y en a point. Le +maréchal devient impatient, se met lui-même à la besogne, et trouve des +lettres de l'Empereur pour le comte T., pour le prince V. et autres. +Alors le voilà qui se met dans une de ses colères bleues. Il jette feu +et flamme contre tout le monde, s'empare des lettres, les décachète et +lit celles que l'Empereur adresse à d'autres: «Ah! c'est ainsi qu'on se +conduit envers moi! Point de confiance! Ah! on a mission de me +surveiller! sortez!» et il écrit le fameux ordre du jour au général +Bennigsen[30]: + +«Je suis blessé, je ne puis monter à cheval, et par conséquent je ne +puis commander l'armée. Vous avez amené votre corps d'armée défait à +Poultousk, où il est exposé sans bois et sans fourrage; il faut y +remédier, selon votre rapport au comte Bouxhevden: il faut vous replier +vers nos frontières, vous exécuterez ce mouvement aujourd'hui même.» + +«Par suite de toutes mes courses, écrit-il à l'Empereur, la selle m'a +occasionné une écorchure, qui m'empêche de monter à cheval et de +commander une armée aussi importante. J'en ai remis le commandement à +l'ancien en grade, au comte Bouxhevden, en lui renvoyant tout le +service et tout ce qui s'y rapporte, lui donnant le conseil, s'il +manquait de pain, de se retirer dans l'intérieur de la Prusse, car il +n'en reste plus que pour un jour; quelques régiments n'en ont pas du +tout, d'après la déclaration des divisionnaires, Ostermann et +Sedmoretzki; les paysans n'en ont point; quant à moi, j'attendrai ma +guérison à l'hôpital d'Ostrolenko. En portant à l'auguste connaissance +de Votre Majesté la date de ce rapport, j'ai l'honneur d'ajouter que, si +l'armée bivouaque ici encore quinze jours, il ne restera pas un seul +homme valide au printemps.» + +«Permettez à un vieillard de se retirer à la campagne, chez lui, +emportant le douloureux regret de n'avoir pu remplir les grandes et +glorieuses fonctions auxquelles il avait été appelé. J'attendrai +l'auguste autorisation ici à l'hôpital, _afin de ne pas jouer le rôle +d'un écrivain, au lieu de celui de commandant_. Ma retraite de l'armée +ne causera pas plus de bruit que celle d'un aveugle. Il y en a mille +comme moi en Russie.» + +«Le maréchal se fâche contre l'Empereur, et nous punit tous; n'est-ce +pas que c'est logique? + +«Voilà le premier acte. Aux suivants, l'intérêt et le ridicule vont +s'accroissant comme de raison. Après le départ du maréchal, il se trouve +que nous sommes en vue de l'ennemi, et qu'il faut livrer bataille. +Bouxhevden est général en chef par droit d'ancienneté, mais le général +Bennigsen n'est pas de cet avis; d'autant plus qu'il est, lui, avec son +corps en vue de l'ennemi, et qu'il veut profiter de l'occasion d'une +bataille, «auf eigene Hand,» comme disent les Allemands. Il la donne. +C'est la bataille de Poultousk, qui est censée avoir été une grande +victoire, mais qui, à mon avis, n'en est pas une le moins du monde. Nous +autres pékins, nous avons, comme vous savez, la très vilaine habitude de +décider du gain ou de la perte d'une bataille. Celui qui s'est retiré +après la bataille l'a perdue, voilà ce que nous disons, et à ce titre +nous avons perdu la bataille de Poultousk. Bref, nous nous retirons +après la bataille, mais nous envoyons un courrier à Pétersbourg, qui +porte les nouvelles d'une victoire, et le général ne cède pas le +commandement en chef à Bouxhevden, espérant recevoir de Pétersbourg, en +reconnaissance de sa victoire, le titre de général en chef. Pendant cet +interrègne, nous commençons un plan de manoeuvres excessivement +intéressant et original. Notre but n'est pas, comme il le devrait être, +d'éviter l'ennemi ou de l'attaquer, mais uniquement d'éviter le général +Bouxhevden, qui, par droit d'ancienneté, serait notre chef. Nous tendons +vers ce but avec tant d'énergie, que, même en passant une rivière qui +n'est pas guéable, nous brûlons les ponts pour nous séparer de notre +ennemi, or notre ennemi pour le moment n'est pas Bonaparte, mais +Bouxhevden. Le général Bouxhevden a failli être attaqué et pris par des +forces ennemies supérieures, à cause d'une de nos belles manoeuvres qui +nous sauvaient de lui. Bouxhevden nous poursuit... nous filons. À peine +passe-t-il de notre côté de la rivière, que nous repassons de l'autre. +À la fin, notre ennemi Bouxhevden nous attrape et s'attaque à nous. Les +deux généraux se fâchent. Il y a même une provocation en duel de la part +de Bouxhevden et une attaque d'épilepsie de la part de Bennigsen. Mais, +au moment critique, le courrier, qui porte la nouvelle de notre victoire +de Poultousk, nous apporte de Pétersbourg notre nomination de général en +chef, et le premier ennemi, Bouxhevden, étant enfoncé, nous pouvons +penser au second, à Bonaparte. Mais voilà-t-il pas qu'à ce moment se +lève devant nous un troisième ennemi: c'est l'orthodoxe qui demande à +grands cris du pain, de la viande, des «soukharyi», du foin,--que +sais-je? Les magasins sont vides, les chemins impraticables. + +«L'orthodoxe se met à la maraude, et d'une manière dont la dernière +campagne ne peut vous donner la moindre idée. La moitié des régiments +forme des troupes libres, qui parcourent la contrée, en mettant tout à +feu et à sang. Les habitants sont ruinés de fond en comble, les hôpitaux +regorgent de malades, et la disette est partout. Deux fois le quartier +général a été attaqué par des troupes de maraudeurs, et le général en +chef a été obligé lui-même de demander un bataillon pour les chasser. +Dans une de ces attaques, on m'a emporté ma malle vide et ma robe de +chambre. L'Empereur veut donner le droit à tous les chefs de division de +fusiller les maraudeurs, mais je crains fort que cela n'oblige une +moitié de l'armée de fusiller l'autre[31].» + +Le prince André avait commencé cette lecture avec distraction; mais +gagné peu à peu par l'intérêt qu'il y trouvait, tout en n'accordant du +reste qu'une valeur relative au récit de Bilibine, arrivé à cette +dernière phrase, il froissa la lettre et la jeta de côté, dépité de +sentir que cette vie, si éloignée de lui à présent, pouvait encore lui +causer de l'émotion. Il ferma les yeux, se passa la main sur le front +comme pour en chasser toute trace, et prêta l'oreille à ce qui se +faisait dans la chambre de l'enfant. Il lui sembla entendre un bruit +étrange. Craignant qu'il ne se fût produit une aggravation dans l'état +du petit malade pendant qu'il lisait, il s'approcha de la porte sur la +pointe du pied. En entrant, il crut voir, à la figure bouleversée de la +bonne, qu'elle cachait quelque chose et que la princesse Marie n'était +plus là! + +«Mon ami!» dit sa soeur derrière lui. Comme il arrive souvent à la suite +d'une insomnie prolongée ou de violentes inquiétudes, une terreur +involontaire s'empara de lui: il crut entendre dans ces mots comme un +appel désespéré, comme l'annonce de la mort de son enfant, que tout, du +reste, semblait rendre probable. + +«Tout est fini!» pensa-t-il, et une sueur froide inonda son front! +S'approchant du berceau avec la conviction qu'il le trouverait vide, que +la vieille bonne cachait l'enfant mort, il en tira les rideaux, et ses +yeux, effarés par la peur, ne purent rien distinguer. Enfin il +l'aperçut. Le petit garçon, les joues rouges, couché en travers du +berceau, la tête plus bas que l'oreiller, tétait en rêve; sa respiration +était douce et égale. + +Tout joyeux et tout rassuré, il se pencha, et appliquant ses lèvres sur +la peau de l'enfant, ainsi qu'il l'avait vu faire à sa soeur, pour se +rendre compte du degré de chaleur, il sentit la moite humidité de son +petit front et de ses petits cheveux tout mouillés, et il reconnut à +cette abondante transpiration que non seulement il n'était pas mort, +mais que cette crise salutaire amènerait une prompte guérison. Il aurait +voulu saisir, et serrer contre sa poitrine ce petit être faible; il ne +l'osa pas, mais ses yeux attendris suivaient le contour de sa petite +tête, de ses petites mains, de ses petits pieds, qui se dessinaient sous +la couverture. Un frôlement de robe se fit entendre, et une ombre +apparut à côté de lui. C'était la princesse Marie, qui, soulevant le +rideau, le laissa retomber derrière elle. Son frère, écoutant toujours +la respiration de l'enfant, ne se retourna pas, mais lui tendit la main, +qu'elle serra fortement: + +«Il est en transpiration.... + +--J'allais te le dire,» répondit sa soeur. + +L'enfant remua dans son sommeil, sourit, et frotta son petit front +contre l'oreiller. + +Le prince André regarda sa soeur, dont les yeux lumineux brillaient de +larmes de joie dans la pénombre de la draperie. Elle attira son frère +vers elle au-dessus du berceau pour l'embrasser; ayant involontairement +accroché un peu le rideau, ils furent pris de la crainte de réveiller le +petit malade, et restèrent ainsi quelques instants dans cette +demi-obscurité, séparés tous les trois du monde entier. Le prince André +fut le premier à se retirer, et retrouvant avec peine son chemin au +travers des plis du rideau, il se dit en soupirant: «Oui, c'est tout ce +qui me reste!» + + +X + + +Pierre emportait avec lui de Pétersbourg des instructions complètes, +écrites par ses nouveaux frères, pour le guider dans les différentes +mesures qu'il méditait de prendre au sujet de ses paysans. + +Arrivé à Kiew, il y réunit les intendants de toutes les terres qu'il +possédait dans ce gouvernement, et leur fit part de ses intentions et de +ses désirs. Il leur déclara qu'il allait incontinent prendre ses +dispositions pour libérer ses paysans du servage. En attendant, il +fallait leur venir en aide et ne pas les surcharger de travail; les +femmes et les enfants devaient en être exemptés; les punitions devaient +se borner à des réprimandes, et dans chaque bien il fallait organiser +des hôpitaux, des asiles et des écoles. Quelques-uns des intendants (et +il y en avait qui savaient à peine lire) l'écoutèrent avec terreur, en +prêtant à ses paroles une portée qui leur était toute personnelle: il +était mécontent de leur gestion et savait qu'ils le volaient. D'autres, +après le premier moment d'effroi, s'amusèrent du bégaiement embarrassé +de leur maître, et de ses idées, si étranges et si nouvelles pour eux. +Le troisième groupe l'écouta par devoir et sans déplaisir. Le quatrième, +composé des plus intelligents, l'intendant général en tête, y +découvrirent tout de suite comment il fallait se comporter avec lui, +pour en arriver à leurs fins. Aussi les intentions philanthropiques de +Pierre rencontrèrent-elles chez eux une grande sympathie: «Mais, +ajoutèrent-ils, il est de première nécessité de s'occuper des biens +mêmes, vu le mauvais état de vos affaires.» + +Malgré l'immense fortune du comte Besoukhow, son fils se trouvait en +effet beaucoup plus riche avant d'en avoir hérité, avec les 10 000 +roubles de pension que lui faisait son père, qu'avec les 500 000 roubles +de rente qu'on lui supposait. Son budget était, en gros, à peu près le +suivant: On avait à payer à la banque foncière 80 000 roubles pour +l'engagement des terres; 30 000 pour l'entretien de la maison de +campagne près de Moscou, la maison de Moscou et la rente à la princesse +Catherine et à ses soeurs; 18 000 en pensions et en fondations de +charité; 150 000 à la comtesse; 70 000 en intérêts de dettes; 10 000 +environ dépensés pendant les deux dernières années pour la construction +d'une église, et les 100 000 qui lui restaient s'en allaient, il ne +savait comment, si bien que, tous les ans, il était obligé d'emprunter, +sans compter les incendies, la disette, la nécessité de rebâtir +fabriques et maisons; aussi Pierre, dès son premier pas, se vit forcé de +s'occuper lui-même de ses affaires, et il n'avait pour cela ni le goût, +ni la capacité voulue. + +Tous les jours il y consacrait quelques heures, sans qu'elles +avançassent d'une ligne. Il sentait qu'elles continuaient à aller leur +train habituel, sans que son travail eût la moindre influence sur leur +marche accoutumée. De son côté, l'intendant en chef les lui présentait +sous le plus triste aspect, lui démontrant la nécessité de payer ses +dettes et d'entreprendre de nouveaux travaux avec la corvée, ce à quoi +Pierre résistait, exigeant de son côté qu'on prît au plus tôt les +mesures nécessaires pour hâter la libération de ses paysans; et comme il +était impossible d'exécuter ces mesures avant d'avoir remboursé les +dettes, elles étaient forcément renvoyées aux calendes grecques. + +L'intendant ne se risquait pas à le lui dire franchement, et lui +proposait, pour en arriver là, de vendre de beaux bois qu'il possédait +dans le gouvernement de Kostroma, de belles et bonnes terres fertilisées +par une rivière, et une propriété qu'il avait en Crimée. Mais toutes ces +opérations se compliquaient d'une procédure si embrouillée, telle que +levée d'hypothèques, entrée en possession, autorisation de vente, etc., +que Pierre s'égarait dans ce dédale et se bornait à répéter: «Oui, oui, +faites-le.» + +Il manquait du sens pratique qui lui aurait facilité le travail, aussi +ne l'aimait-il pas, et se bornait-il à paraître s'y intéresser devant +son intendant, qui feignait d'y trouver un grand avantage pour le +propriétaire, tout en se plaignant du temps que cela lui prenait. + +Pierre rencontra à Kiew quelques connaissances, et les inconnus +affluèrent également pour faire un accueil hospitalier à ce +millionnaire, qui était le plus grand propriétaire de leur gouvernement. +Les tentations qui s'ensuivirent furent si grandes, qu'il ne put y +résister. Des jours, des semaines, des mois s'écoulèrent, avec le même +accompagnement de déjeuners, de dîners, de bals, que durant son +existence pétersbourgeoise, et, au lieu de cette nouvelle vie qu'il +avait rêvée, il continua l'ancienne, seulement dans un autre milieu. + +Il ne pouvait se dissimuler à lui-même que, des trois obligations +imposées aux francs-maçons, il ne remplissait pas celle qui devait +l'amener à être un exemple de pureté morale, et que des sept vertus à +pratiquer, les bonnes moeurs et l'amour de la mort ne trouvaient en lui +aucun écho. Il se consolait en se disant qu'il accomplissait l'autre +mission,--la régénération de l'humanité,--et qu'il possédait d'autres +vertus,--l'amour du prochain et la générosité. + +Au printemps de l'année 1807, il se décida à retourner à Pétersbourg, et +à faire, en y retournant, la visite de ses propriétés, afin de se rendre +compte _de visu_ des parties déjà réalisées de son programme, et de la +situation où vivait le peuple que Dieu lui avait confié, et qu'il avait +l'intention de combler de bienfaits. + +L'intendant en chef, aux yeux de qui les entreprises du jeune comte +étaient de l'extravagance pure, aussi désavantageuses pour lui que pour +le propriétaire et pour les paysans mêmes, lui fit des concessions. Tout +en lui représentant que l'émancipation était chose impossible, il fit +toutefois commencer dans tous les biens des bâtisses énormes, pour +asiles, écoles et hôpitaux. Partout il fit préparer des réceptions +pompeuses et solennelles, assuré à part lui qu'elles déplairaient à +Pierre; mais il pensait que ces processions, d'un caractère religieux et +patriarcal, avec le pain et le sel, et les images en tête, étaient +justement ce qui agirait le plus fortement sur l'imagination de son +seigneur, et contribueraient à entretenir ses illusions. + +Le printemps du Midi, le voyage dans une bonne calèche de Vienne, son +tête-à-tête avec lui-même, lui causèrent de véritables jouissances. Ces +biens, qu'il visitait pour la première fois, étaient plus beaux l'un +que l'autre. Le paysan lui parut heureux, prospère, et touché de ses +bienfaits. Les réceptions qu'on lui faisait partout l'embarrassaient +sans doute un peu, mais, au fond du coeur, il en éprouvait une douce +émotion. Dans un des villages, une députation lui offrit, avec le pain +et le sel, l'image de saint Pierre et saint Paul, en lui demandant +l'autorisation d'ajouter à l'église, aux frais de la commune, une +chapelle en l'honneur de son patron saint Pierre. Dans un autre endroit, +les femmes, avec leurs nourrissons sur les bras, le remercièrent de les +avoir délivrées des travaux fatigants. Dans un troisième, le prêtre, la +croix à la main, lui présenta les enfants auxquels, grâce à sa +générosité, il donnait les premiers éléments de l'instruction. Partout +il voyait s'élever et s'achever, sur le plan qu'il en avait donné, les +hôpitaux, les écoles et les asiles, à la veille de s'ouvrir. Partout il +révisait les comptes des intendants des biens, où les corvées étaient +diminuées de moitié, et recevait, pour cette nouvelle preuve de bonté, +les remerciements de ses paysans, vêtus de leurs caftans de drap gros +bleu. + +Seulement, Pierre ignorait que le village qui lui avait offert le pain +et le sel, et qui désirait construire une chapelle, était un bourg très +commerçant et que la chapelle était commencée depuis longtemps par les +richards de l'endroit, ceux-là mêmes qui s'étaient présentés à lui, +tandis que les neuf dixièmes des paysans étaient ruinés. Il ignorait +aussi qu'à la suite de son ordre de ne pas envoyer les nourrices au +travail de la corvée, ces mêmes nourrices étaient assujetties à un +travail bien autrement pénible dans leurs propres champs. Il ignorait +encore que le prêtre qui l'avait reçu la croix à la main pesait +lourdement sur les paysans, prélevant de trop fortes dîmes en nature, et +que les élèves qui l'entouraient lui étaient confiés à contre-coeur, et +rachetés le plus souvent par les parents, au prix d'une forte rançon. Il +ignorait que ces nouveaux bâtiments en pierre, élevés d'après ses plans, +étaient construits par ses paysans, dont ils augmentaient par le fait la +corvée, diminuée seulement sur le papier. Il ignorait enfin que là où +l'intendant portait dans le livre les redevances comme moindres d'un +tiers, ce tiers était compensé par une augmentation de corvées. Aussi +Pierre, enchanté des résultats de son inspection, se sentait réchauffé +d'une nouvelle ardeur philanthropique, et écrivait des lettres pleines +d'exaltation au frère instructeur, ainsi qu'il appelait le Vénérable. + +«Comme c'est facile d'être bon! comme ça demande peu d'efforts, pensait +Pierre, et combien peu nous y songeons!» + +Il était heureux de la reconnaissance qu'on lui témoignait, mais cette +reconnaissance même le rendit tout honteux à l'idée de tout le bien +qu'il aurait encore pu faire. + +L'intendant en chef, bête mais rusé, avait parfaitement compris le +jeune comte, intelligent mais naïf, et le jouait de toutes les façons. +Il profita de l'effet produit par les réceptions qu'il avait habilement +commandées à l'avance, pour y trouver de nouveaux arguments contre +l'émancipation des paysans, et lui assurer que ces derniers étaient +parfaitement heureux. + +Pierre lui donnait raison dans le fond de son coeur: il ne pouvait se +représenter des gens plus contents, et compatissait au sort qui les +attendait lorsqu'ils seraient libres; malgré tout, par un sentiment de +justice, il ne voulait en démordre à aucun prix. + +L'intendant promit de faire tous ses efforts pour exécuter la volonté du +comte, bien convaincu à l'avance que son maître ne serait jamais en état +de réviser ses actes, de s'assurer s'il avait fait son possible pour +vendre assez de forêts et de biens, afin de dégager le reste, qu'il ne +ferait pas de questions et ne saurait jamais que les bâtisses élevées +dans une intention philanthropique restaient sans usage, et que les +paysans continuaient à payer en argent et en travail la même redevance +que partout ailleurs, c'est-à-dire tout ce qu'ils pouvaient humainement +payer. + + +XI + + +À son retour du Midi, Pierre, qui se trouvait dans la plus heureuse +disposition d'esprit imaginable, mit à exécution son projet d'aller +faire une visite à son ami Bolkonsky, qu'il n'avait pas vu depuis deux +ans. + +Bogoutcharovo était situé au milieu d'une plaine zébrée de champs et de +forêts, dont quelques parties étaient abattues, et qui n'offrait à +l'oeil rien de bien pittoresque. La maison et ses dépendances +s'élevaient au bout du village, dont les isbas[32] s'alignaient le long +de la grand'route, au delà d'un étang creusé et empli d'eau si +nouvellement, que l'herbe n'avait pas encore eu le temps de verdir sur +ses bords, et au milieu d'un tout jeune bois, que dépassaient quelques +pins de haute taille. + +Les dépendances se composaient d'une grange, d'une écurie et d'un bain; +la maison se composait de deux ailes et d'un grand corps de logis en +pierre, avec une façade demi-circulaire encore inachevée; elle était +encadrée par les contours d'un jardin. Les palissades et les portes +cochères étaient solides et neuves; on voyait sous un hangar deux pompes +à incendie et un tonneau peint en vert. Les chemins, tracés en ligne +droite, étaient coupés par des ponts à balustrades solidement +construits. Tout portait l'empreinte de la bonne tenue et de l'ordre. À +la question: «Où est le prince?» les gens de service répondirent en +indiquant une maisonnette toute neuve, sur le bord même de l'étang. Le +vieux menin du prince André, Antoine, aida Pierre à descendre de +calèche, et le fit entrer dans une petite antichambre, fraîchement +décorée. + +Il fut frappé de la simplicité de cette demeure, qui contrastait avec +les brillantes conditions d'existence qui entouraient son ami, lors de +leur dernière entrevue. Il entra avec précipitation dans la pièce +suivante, qui exhalait l'odeur du sapin et qui n'était même pas encore +blanchie. Antoine passa devant lui, et courut, sur la pointe du pied, +frapper à la porte d'en face. + +«Qu'y a-t-il? demanda une voix dure et désagréable. + +--Une visite! répondit Antoine. + +--Prie-la d'attendre.» Et l'on entendit comme le bruit d'une chaise +qu'on reculait. Pierre s'avança vivement, et se heurta sur le pas de la +porte contre le prince André. Relevant ses lunettes et l'embrassant, il +put l'examiner de près: + +«Voilà une surprise!... j'en suis charmé,» dit le prince; mais Pierre +gardait le silence, sans quitter des yeux son ami, dont le changement de +physionomie l'avait frappé. Malgré la bienveillance de son accueil, le +sourire de ses lèvres, et ses efforts pour donner à ses yeux un joyeux +éclat, ses yeux restaient mornes et éteints. Maigri, pâli, vieilli, tout +témoignait chez lui, depuis son regard jusqu'aux plis de son front, de +la concentration de son esprit sur une seule pensée. Cette expression +inaccoutumée du visage du prince troublait et gênait Pierre au delà de +toute expression. + +Comme il arrive toujours après une longue séparation, la conversation, +composée de questions et de réponses faites à bâtons rompus, effleurait +à peine les sujets les plus intimes, ceux-là mêmes qu'ils savaient +devoir exiger une longue causerie. Enfin elle devint peu à peu plus +régulière, et les phrases sans suite cédèrent la place aux histoires sur +le passé et aux projets pour l'avenir. Il fut question du voyage de +Pierre, de ses occupations, de la guerre, et l'expression préoccupée et +abattue du prince André s'accentua encore davantage, pendant qu'il +écoutait Pierre, et que celui-ci lui parlait, avec une animation +fébrile, de son passé et de son avenir. Il semblait que le prince André, +alors même qu'il l'aurait voulu, n'aurait pu y prendre intérêt, et +Pierre commençait à sentir qu'il n'était pas convenable de se laisser +aller, en sa présence, à tous les rêves de bonheur et de bienfaisance +qu'il caressait dans son imagination. Il n'osait, par crainte du +ridicule, exposer les nouvelles théories maçonniques, que son dernier +voyage avait réveillées chez lui dans toute leur force; et pourtant il +brûlait du désir de prouver à son ami qu'il n'était plus le même homme +qu'il avait connu à Pétersbourg, mais un autre Pierre, meilleur et +régénéré. + +«Je ne puis vous dire par où j'ai passé dans ces derniers temps; je ne +me reconnais plus moi-même. + +--Oui, tu es bien changé en beaucoup de choses, dit le prince André. + +--Et vous? quels sont vos projets? + +--Mes projets? dit-il ironiquement, mes projets? répéta-t-il, comme si +ce mot l'étonnait;--tu le vois, je bâtis, et je compte habiter ici tout +à fait l'année prochaine. + +--Ce n'est pas ça, je vous demandais... dit Pierre. + +--Mais à quoi bon parler de moi? ajouta le prince en l'interrompant. +Conte-moi ton voyage.... Qu'as-tu vu? qu'as-tu fait dans tes biens?» + +Pierre entama son récit, en dissimulant le plus possible la part qu'il +avait prise aux améliorations introduites dans l'administration de ses +terres. Tout en l'écoutant sans grand intérêt, le prince achevait +parfois le tableau tracé par Pierre, en le raillant un peu de son +enthousiasme à propos des vieilleries usées et ressassées qu'il prenait +pour des nouveautés. + +Se sentant mal à l'aise dans la société du prince André, Pierre finit +par laisser tomber la conversation: + +«Écoute, mon cher, reprit ce dernier,--qui éprouvait, on le voyait bien, +la même contrainte,--je suis ici en camp volant, comme tu le vois, je +n'y suis venu que pour jeter un coup d'oeil, et je m'en retourne ce soir +à Lissy-Gory, viens avec moi: je te ferai faire connaissance avec ma +soeur.... Au fait, ne la connais-tu pas? poursuivit-il pour dire quelque +chose à cet ami, avec lequel il ne se sentait plus en communion d'idées. +Nous partirons après dîner... et maintenant allons voir ma nouvelle +installation.» + +Ils sortirent et ne parlèrent plus que de politique et d'objets en +l'air, comme des personnes peu intimes. Le prince André ne montra +quelque intérêt qu'en faisant à Pierre les honneurs de ses nouvelles +constructions, mais là même, en se promenant avec lui sur les +échafaudages, il s'arrêta brusquement au milieu de ses explications, et +lui dit: + +«Allons dîner, tout cela n'est guère intéressant.» + +Pendant le repas, le hasard amena sur le tapis le mariage de Besoukhow: + +«J'en ai été fort étonné,» lui dit son ami. + +Pierre se troubla, rougit et ajouta avec précipitation: + +«Je vous raconterai un jour comment tout cela est arrivé. Mais c'est +fini, et pour toujours! + +--Pour toujours? Le toujours n'existe jamais. + +--Mais vous savez néanmoins comment l'affaire s'est terminée? Vous avez +entendu parler du duel? + +--Oui, j'ai su que tu avais encore dû en passer par là! + +--Je remercie Dieu du moins d'une chose, c'est de n'avoir pas tué cet +homme, dit Pierre. + +--Pourquoi donc? Tuer un chien enragé, c'est même très bien. + +--Oui, mais tuer un homme, ce n'est pas bien, c'est injuste.... + +--Pourquoi injuste? Il ne nous est pas donné de savoir ce qui est juste +ou injuste! L'humanité s'est toujours trompée et se trompera toujours +sur ce sujet. + +--L'injuste, c'est le mal qu'on peut faire au prochain, dit Pierre, +voyant avec plaisir que son ami reprenait intérêt à la conversation, et +qu'il arriverait à découvrir ce qui l'avait changé à ce point envers +lui. + +--Qui donc t'a expliqué ce qui est le mal pour ton prochain? + +--Mais, dit Pierre, ne savons-nous pas ce qu'est le mal pour nous-mêmes? + +--Oui, nous le savons; mais ce qui sera le mal pour moi ne le sera +peut-être pas pour un autre, répondit avec vivacité le prince André. Je +ne connais que deux maux bien réels, le remords et la maladie; il n'y a +de bien que l'absence de ces maux: vivre pour soi et les éviter tous +deux, voilà toute ma science. + +--Et l'amour du prochain, et le dévouement? s'écria Pierre. Non, je ne +suis point de votre avis! Vivre et éviter le mal pour n'avoir pas à s'en +repentir, c'est trop peu; j'ai vécu ainsi, et mon existence a été perdue +sans utilité, et ce n'est que maintenant que je vis..., que je tâche de +vivre pour les autres, que j'en comprends tout le bonheur. Non, mille +fois non, je ne suis pas de votre avis, et vous-même, vous ne pensez pas +ce que vous dites. + +Le prince André, les yeux fixés sur lui, l'écoutait avec un sourire +railleur: + +«Tu vas faire la connaissance de ma soeur, la princesse Marie, et vous +vous conviendrez parfaitement, j'en suis sûr. Après tout, tu as +peut-être raison pour toi, et chacun vit à sa façon. Tu dis avoir perdu +ton existence en vivant ainsi, et n'avoir compris le bonheur qu'en +vivant pour les autres; eh bien, moi, c'est le contraire, j'ai vécu pour +la gloire, et qu'est-ce que la gloire, si ce n'est aussi l'amour du +prochain, le désir de lui être utile et de mériter ses louanges? J'ai +donc vécu pour les autres, et mon existence est perdue, perdue sans +retour; depuis que je vis pour moi, je suis plus calme! + +--Mais comment est-il possible de vivre pour soi seul? demanda Pierre en +s'échauffant. Et votre fils, votre soeur, votre père? + +--Ils font partie de mon moi, ce ne sont pas les autres, et les autres +c'est le prochain, comme la princesse Marie et toi vous l'appelez, le +prochain, cette grande source d'iniquité et de mal! Le prochain, +sais-tu, ce sont tes paysans de Kiew que tu rêves de combler de +bienfaits. + +--Vous voulez sans doute plaisanter? s'écria Pierre, excité par cette +apostrophe. Quelle erreur, quelle injustice peut-il y avoir dans mon +désir, si faiblement réalisé encore, de leur faire du bien? Quel mal y +a-t-il à instruire ces pauvres gens, ces paysans, qui sont nos frères +après tout, et qui naissent et meurent en ne connaissant de Dieu et de +la vérité que des pratiques extérieures et des prières sans aucun sens +pour eux? Quel mal y a-t-il à leur apprendre, à croire à une vie future, +où ils auront la consolation de trouver des compensations et des +récompenses? Quel mal et quelle erreur y a-t-il à les empêcher de mourir +sans secours, sans soins, lorsqu'il est si facile de leur donner ce qui +leur est matériellement nécessaire, un hôpital, un médecin, un asile? +N'est-ce pas un bienfait palpable, certain, que les quelques moments de +repos que je puis accorder au paysan, à la femme avec enfants, nuit et +jour accablés de soucis? Je l'ai fait... sur une très petite échelle, il +est vrai, mais enfin je l'ai fait, et vous ne me persuaderez pas que +j'aie eu tort et que vous n'êtes pas de mon avis. J'ai, du reste, acquis +une autre conviction, c'est que la jouissance que procure le bien que +l'on fait est le seul bonheur de la vie. + +--Oui, sans doute, si tu poses la question de cette façon, c'est tout +autre chose, reprit le prince André. Je bâtis une maison, je plante un +jardin, et toi, tu construis des hôpitaux; l'un et l'autre peuvent être +considérés comme un passe-temps. Mais laissons à Celui qui sait tout le +droit de juger le bien et le mal. Je vois que tu veux continuer la +discussion? Eh bien, allons...» + +Et ils sortirent sur le perron, qui faisait office de terrasse. + +«Tu parles d'écoles, d'enseignement, etc., etc., c'est-à-dire, +ajouta-t-il en lui indiquant un paysan qui passait en les saluant, que +tu veux le tirer de sa bestialité, lui donner des besoins moraux, +lorsque, à mon sens, le bonheur animal est le seul bonheur possible pour +lui... et tu veux l'en priver! Il me fait envie, et tu veux le rendre +_moi_, sans lui donner les moyens dont je dispose? Tu veux alléger son +travail, lorsqu'à mon avis le travail physique lui est aussi +indispensable que le travail intellectuel l'est pour nous? Toi, tu ne +peux pas t'empêcher de réfléchir...; moi, je me couche à trois heures du +matin et je ne puis dormir: il me vient une foule de pensées, je me +tourne, je me retourne, je pense et je repense: c'est une nécessité pour +moi, comme pour lui de labourer et de faucher; sinon, il ira boire au +cabaret et tombera malade. Huit jours de ce travail physique me +tueraient!... De même, il mourrait si, se gorgeant du soir au matin, il +menait pendant huit jours ma vie physiquement oisive!... À quoi +songes-tu encore? Ah oui, les hôpitaux et les médecins! Il a un coup de +sang, il meurt: tu le saignes, tu le guéris, et il vit estropié pendant +dix ans à la charge des siens. Il eût été bien plus simple pour lui de +le laisser mourir, car il y a toujours assez de ceux qui naissent. C'est +tout différent, pour sûr, si tu le considères comme un travailleur de +moins, et c'est là, te l'avouerai-je, ma manière d'envisager la +question, mais toi, tu le guéris par amour fraternel, et il n'en a nul +besoin. Encore une illusion de croire que la médecine a jamais guéri +quelqu'un! Quant à tuer, elle y excelle!» ajouta-t-il avec une amertume +mal déguisée. + +Il était évident, à la façon nette et précise dont le prince André +énonçait ses opinions, qu'il y avait pensé plus d'une fois; il parlait +avec plaisir et avec feu, comme un homme qui aurait été longtemps sevré +de cette satisfaction. Son regard s'animait à mesure que ses jugements +devenaient plus désespérés. + +«Ah! c'est horrible! horrible! dit Pierre. Je ne comprends pas comment +vous pouvez vivre avec des convictions pareilles. J'ai eu, j'en +conviens, de ces crises de désespoir, à Moscou, en voyage, mais dans ces +cas-là je ne vis pas, je descends si bas, si bas, que tout m'est odieux, +à commencer par moi-même...; je ne mange, ni ne me lave.... + +--Comment, ne pas se laver? Fi donc, c'est sale; il faut au contraire se +rendre la vie aussi agréable que possible. Si je vis, ce n'est pas ma +faute, et je tâche de végéter ainsi jusqu'à la mort... sans gêner +personne. + +--Mais pourquoi avez-vous de pareilles pensées? Vous voulez donc rester +à ne rien faire, à ne rien entreprendre?... + +--On dirait vraiment que la vie vous laisse en paix! J'aurais été charmé +de ne rien faire, mais voilà que la noblesse de l'endroit me fait +l'honneur de m'élire pour son maréchal, honneur dont je me suis +débarrassé non sans difficulté. Ils ne comprenaient pas que je manquais +de cette platitude bonasse et minutieuse qui leur est nécessaire et +qu'ils auraient désiré trouver en moi.... Je suis en train de m'arranger +ici un coin où je puisse vivre tranquille.... Arrive la milice, dont il +faut, bon gré mal gré, que je m'occupe. + +--Pourquoi ne servez-vous plus? + +--Comment, après Austerlitz? dit le prince André d'un air sombre. Non, +je me suis juré de ne plus servir dans l'armée active, et je tiendrai +parole, quand même Bonaparte serait là, dans le gouvernement de +Smolensk. Il menacerait Lissy-Gory même, que je ne rentrerais pas dans +les rangs! Quant à la milice, comme mon père est aujourd'hui commandant +en chef du 3ème arrondissement, je n'avais d'autre moyen de me délivrer +du service actif que de servir sous ses ordres. + +--Vous voyez bien cependant que vous servez? + +--Oui, je sers! + +--Mais alors pourquoi servez-vous? + +--Pourquoi? c'est bien simple: mon père est l'un des hommes les plus +remarquables de son siècle. Il se fait vieux, et, sans être précisément +dur, il a trop d'activité de caractère. L'habitude qu'il a d'un pouvoir +illimité le rend terrible, à présent surtout qu'il le tient, en qualité +de général en chef, de l'empereur lui-même. Il y a quinze jours, si +j'avais tardé de deux heures, il aurait fait pendre un misérable employé +à Youknow. Personne, excepté moi, n'ayant d'empire sur lui, je suis +obligé de servir, pour l'empêcher de commettre des actes qui, plus tard, +le condamneraient à des remords éternels. + +--Vous voyez bien! + +--Oui, mais ce n'est pas comme vous l'entendez. Je ne souhaitais et ne +souhaite aucun bien à ce scélérat d'employé, qui a volé des bottes aux +miliciens; j'aurais été même enchanté de le voir pendre, mais c'est mon +père qui me faisait de la peine, et mon père ou moi, c'est la même +chose!» + +Les yeux du prince André s'animaient de plus en plus d'un éclat +fiévreux, à mesure qu'il cherchait à prouver à Pierre qu'il ne se +préoccupait jamais du bien à faire à son prochain: + +«Tu veux donner la liberté à tes paysans? c'est une bonne chose; mais, +crois-moi, elle ne profitera, ni à toi, qui, je suppose, n'as jamais, ni +battu, ni exilé personne, ni à tes paysans, qui ne s'en trouvent pas +plus mal pour être battus et envoyés en Sibérie, car là-bas leurs plaies +ont tout le temps de se cicatriser... ils y recommencent la même vie +animale que par le passé, et ils se retrouvent exactement aussi heureux. +Mais sais-tu pour qui je la désirerais? Pour ceux dont le moral se +dégrade par l'abus qu'ils font de leur pouvoir, en infligeant des +punitions arbitraires, et qui, voués par là au remords, finissent par +l'étouffer en eux-mêmes et par s'endurcir peu à peu. Tu n'as peut-être +jamais vu, comme moi, de bonnes natures, élevées dans les traditions de +ce pouvoir sans frein, devenir, avec les années, irritables, cruelles, +incapables de se dominer et accroissant ainsi chaque jour la somme de +leur malheur. Voilà ceux que je plains, et pour lesquels la liberté des +paysans serait un bienfait! Oui, c'est la dignité de l'homme que je +pleure, la paix de la conscience, la pureté des sentiments, mais quant +aux dos et aux fronts des autres, ils n'en resteront pas moins des dos +et des fronts, qu'on les batte ou qu'on les rase!» + +À l'emportement que le prince André mettait dans cette discussion, +Pierre devinait involontairement que ces pensées lui étaient suggérées +par le caractère de son père. + +«Non, mille fois non, dit-il, je ne serai jamais de votre avis!» + + +XII + + +Ils se mirent en route dans la soirée pour Lissy-Gory; le prince André +rompait parfois le silence par quelques mots qui témoignaient de la +bonne disposition de son humeur; mais il avait beau lui montrer ses +champs et lui expliquer les perfectionnements agronomiques qu'il y avait +introduits, Pierre, absorbé dans ses réflexions, ne répondait que par +monosyllabes. Il se disait que son ami était malheureux, qu'il était +dans l'erreur, qu'il ne connaissait pas la vraie lumière, qu'il était de +son devoir à lui de l'aider, de l'éclairer et de le relever. Mais il +sentait aussi qu'à sa première parole le prince André renverserait d'un +mot toutes ses théories; il avait peur de commencer, peur surtout +d'exposer à sa satire l'arche sainte de ses croyances. + +«Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi? dit-il tout à coup, en baissant +la tête, comme un taureau qui s'apprête à donner un coup de corne. Vous +n'en avez pas le droit! + +--De penser quoi? demande le prince André étonné. + +--De penser ainsi à la vie, à la destinée de l'homme. C'étaient aussi +mes idées, et savez-vous ce qui m'a sauvé? La franc-maçonnerie! Ne +souriez pas: elle n'est pas, comme je le pensais et comme je le croyais, +une secte religieuse qui se borne à de vaines cérémonies, mais elle est +l'unique expression de ce qu'il y a de meilleur, d'éternel dans +l'humanité...» Et il lui expliqua que la franc-maçonnerie, comme il la +comprenait, était la doctrine chrétienne, affranchie des entraves +sociales et religieuses, et la simple mise en action de l'égalité, de la +fraternité, de la charité. + +«Notre sainte association est la seule qui comprenne le vrai but de la +vie, tout le reste est un mirage; en dehors d'elle, tout est mensonge et +iniquité, si bien qu'en dehors d'elle il ne reste plus à un homme bon et +intelligent qu'à végéter, comme vous le faites, en se gardant seulement +de faire du tort à son prochain. Mais si une fois vous admettez nos +principes fondamentaux, si vous entrez dans notre ordre, si, vous y +abandonnant, vous vous laissez diriger par lui, vous sentirez aussitôt, +comme je l'ai senti moi-même, que vous êtes un anneau de cette chaîne +invisible et éternelle, dont le premier chaînon est caché dans les +cieux.» + +Le prince André regardait devant lui et écoutait sans mot dire, se +faisant parfois répéter ce que le bruit des roues l'avait empêché +d'entendre. L'éclat de ses yeux, son silence même faisaient espérer à +Pierre que ses paroles n'avaient pas été vaines, et qu'elles ne seraient +pas reçues avec ironie. + +Ils arrivèrent ainsi à une rivière débordée qu'il fallait traverser en +bac; ils descendirent de la voiture, pendant qu'on la plaçait sur le bac +avec les chevaux. + +Le prince André, appuyé à la balustrade, regardait silencieusement cette +masse d'eau qui scintillait au soleil couchant: + +«Eh bien, qu'en pensez-vous? pourquoi ne répondez-vous pas? + +--Ce que je pense? mais je t'écoute! Tout cela est fort bien! Tu me +dis: entre dans notre ordre et nous t'enseignerons le but de la vie, la +destination de l'homme et les lois qui régissent le monde. Mais qui +êtes-vous donc? des hommes! D'où vient alors que vous sachiez tout et +d'où vient que je ne voie pas ce que vous voyez? Pour vous, la vertu et +la vérité doivent régner sur la terre, et moi, je ne m'en aperçois pas! + +--Croyez-vous à la vie future? lui demanda Pierre, en, l'interrompant. + +--À la vie future? murmura le prince André. Pierre, trouvant une +négation dans cette réponse de son ami, et connaissant de longue date +son athéisme, poursuivit: + +--Vous me dites que vous ne pouvez voir le règne de la vertu et de la +vérité sur cette terre? je ne le vois pas non plus et on ne peut pas le +voir, si on considère notre vie comme la fin de tout. Sur cette terre, +il n'y a ni vérité, ni vertu... tout est mensonge; mais dans la création +universelle, c'est la vérité qui gouverne. Sans doute, nous sommes les +enfants de cette terre, mais dans l'éternité nous sommes les enfants de +l'univers. Je sens malgré moi que je suis une parcelle de cet harmonieux +et immense ensemble. Je sens que, dans cette innombrable myriade +d'êtres, qui sont les manifestations de la divinité ou de cette force +supérieure, si vous l'aimez mieux, je suis un chaînon, un degré dans +l'échelle ascendante. Si je vois clairement devant mes yeux cette +échelle qui monte de la plante jusqu'à l'homme, pourquoi supposerais-je +qu'elle s'arrête à moi, sans monter plus haut? De même que rien ne se +perd dans ce monde, de même je ne puis me perdre dans le néant! Je sais +que j'ai été et que je serai! Je sais qu'à part moi et au-dessus de moi +vivent des esprits, et que dans ce monde demeure la vérité! + +--Oui, c'est la doctrine de Herder, dit le prince André, mais ce n'est +pas elle qui me convaincra! La vie et la mort, voilà ce qui vous +persuade!... Lorsqu'on voit un être qui vous est cher, qui est lié à +votre existence, envers lequel on a eu des torts qu'on espérait +réparer... (et sa voix trembla)... et que tout à coup cet être souffre, +se débat sous l'étreinte de la douleur et cesse d'exister... on se +demande pourquoi! Qu'il n'y ait pas de réponse à cela, c'est impossible, +et je crois qu'il y en a une! Voilà ce qui peut convaincre, voilà ce qui +m'a convaincu. + +--Mais, dit Pierre, n'ai-je pas dit la même chose? + +--Non, je veux dire que ce ne sont pas les raisonnements qui vous mènent +à admettre la nécessité de la vie future, mais lorsqu'on marche à deux +dans la vie, et que tout à coup votre compagnon disparaît, là-bas, dans +le vide, qu'on s'arrête devant cet abîme, qu'on y regarde... la +conviction s'impose, et j'ai regardé!... + +--Eh bien, alors! Vous savez qu'il y a un là-bas, et qu'il y a +quelqu'un, c'est-à-dire la vie future et Dieu!» + +Le prince André ne répondit rien. La calèche et les chevaux avaient +depuis longtemps passé sur l'autre rive, le soleil était descendu à +moitié, et la gelée du soir couvrait de son givre brillant les mares +autour de la descente qui menait à la rivière, pendant que Pierre et +André, au grand étonnement des domestiques, des cochers et des passeurs, +discutaient encore sur le bac: + +«S'il y a un Dieu, il y a une vie future, donc la vérité et la vertu +existent; le bonheur suprême de l'homme doit consister dans ses efforts +pour les atteindre. Il faut vivre, aimer et croire que nous ne vivons +pas maintenant seulement sur ce lambeau de terre, mais que nous avons +vécu et vivons éternellement dans cet infini...» + +Et Pierre indiquait le ciel. + +Le prince André, toujours appuyé contre la balustrade, l'écoutait, +pendant que son regard errait sur la surface assombrie de l'eau, à peine +éclairée par les derniers rayons empourprés du soleil qui allaient +s'éteignant peu à peu. Pierre se tut. Tout était calme, et l'on +n'entendait plus contre la quille du bateau, arrêté depuis longtemps, +qu'un faible clapotis qui semblait murmurer: «C'est la vérité! crois-y!» +Bolkonsky soupira, ses yeux se tournèrent, doux et tendres, vers la +figure émue et exaltée de Pierre, intimidé comme toujours par la +supériorité qu'il reconnaissait en son ami. + +«Oh! si c'était ainsi! dit ce dernier. Mais partons,» ajouta-t-il. + +En quittant le bac, il regarda encore une fois le ciel, que lui avait +montré Pierre, et, pour la première fois depuis Austerlitz, il retrouva +son ciel profond, idéal, celui qui planait au-dessus de sa tête sur le +champ de bataille. Un sentiment depuis longtemps endormi, le meilleur de +lui-même, se réveilla au fond de son âme: c'était le renouveau de la +jeunesse et de l'aspiration au bonheur. Rentré dans les conditions de sa +vie habituelle, ce sentiment s'effaça et s'affaiblit peu à peu, mais à +partir de cet entretien, et sans qu'il y eût rien de changé à son +existence, il sentit poindre au fond de son coeur le germe d'une vie +morale toute différente. + + +XIII + + +Il faisait déjà sombre lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée principale de la +maison de Lissy-Gory, et le prince André attira en souriant l'attention +de Pierre sur l'agitation qui se manifesta, à leur vue, du côté d'une +petite entrée latérale. Une petite vieille courbée sous le poids d'un +sac, et un homme de petite taille, à longs cheveux, et habillé de noir, +s'enfuirent aussitôt; deux femmes coururent les rejoindre, et tous les +quatre, se retournant effrayés pour examiner la voiture, disparurent par +un escalier de service. + +«Ce sont les hommes de Dieu[33], que Marie recueille, dit le prince +André, ils m'ont pris pour mon père, car il les fait chasser, tandis +qu'elle les reçoit. En cela seul elle ose lui désobéir. + +--Mais qu'est-ce que «les hommes de Dieu»? demanda Pierre. + +Le prince André n'eut pas le temps de lui répondre. Les domestiques +étant sortis à leur rencontre, il les questionna sur l'arrivée probable +de son père, qu'on attendait de la ville voisine à tout instant. + +Laissant Pierre dans son appartement, qui était toujours préparé pour le +recevoir, le prince André passa dans la chambre de l'enfant et revint +ensuite pour mener Pierre chez sa soeur: + +«Je ne l'ai pas encore vue, elle se cache avec ses «hommes de Dieu», +nous allons les surprendre, elle sera sans doute très confuse, mais tu +les verras. C'est curieux, ma parole! + +--Qu'est-ce donc? demanda Pierre. + +--Attends, tu vas les voir.» + +La princesse Marie se troubla et rougit jusqu'au blanc des yeux, quand +elle les vit entrer dans sa petite chambre, où brillaient les images +dorées éclairées par les lampes. Il y avait, à côté d'elle, sur le +canapé, un jeune garçon en habit de frère convers, avec un nez aussi +long que les cheveux, et près d'elle également, dans un fauteuil, une +petite vieille toute ratatinée, toute ridée, dont la figure avait une +expression d'extrême douceur et d'humilité. + +«André, pourquoi ne pas m'avoir prévenue? dit la princesse Marie d'un +ton de reproche, en se mettant devant ses pèlerins, comme une poule qui +cache ses poussins. + +--Je suis charmée de vous voir,» ajouta-t-elle en se tournant vers +Pierre, qui lui baisait la main. Elle l'avait connu enfant; son +affection pour André, ses malheurs et surtout sa bonne et honnête figure +la disposaient en sa faveur. Elle le regardait de ses yeux profonds et +doux, et semblait lui dire: «Je vous aime bien et, je vous en supplie, +ne vous moquez pas des «miens». Une fois les premiers compliments +échangés, elle les engagea à s'asseoir. + +«Ah! voilà Ivanouchka, dit le prince André, en indiquant d'un sourire le +jeune néophyte. + +--André! murmura la princesse d'un ton suppliant. + +--Il faut que vous sachiez que c'est une femme, dit le prince André. + +--André, au nom du ciel!» reprit sa soeur. + +On voyait que les vaines supplications de la princesse Marie et les +plaisanteries du prince André au sujet des pèlerins étaient chose +habituelle entre eux. + +«Mais, ma bonne amie, vous devriez au contraire m'être reconnaissante +d'expliquer à Pierre votre intimité avec ce jeune homme. + +--Vraiment!» dit Pierre avec curiosité, mais cependant d'un ton grave, +qui acheva de lui gagner le coeur de la princesse Marie. + +Leur bienfaitrice se préoccupait bien à tort pour «les siens», car +ceux-ci n'éprouvaient aucune gêne. La petite vieille, après avoir +renversé sa tasse sur sa soucoupe à côté du morceau de sucre tout +grignoté, se tenait immobile et les yeux baissés sur son fauteuil, en +jetant à droite et à gauche des regards sournois, et en attendant +l'offre d'une nouvelle tasse. Ivanouchka buvait à petites gorgées le thé +qui remplissait sa soucoupe, et regardait en dessous les deux jeunes +gens, de ses yeux qui exprimaient la ruse féminine. + +«Où as-tu été? à Kiew? demanda le prince André. + +--J'y ai été, mon père, répondit la petite vieille. C'est à Noël que je +me suis rendue digne de recevoir, chez les saints, la sainte et céleste +communion; maintenant je viens de Koliasine. Une grande grâce s'y est +révélée! + +--Et Ivanouchka est avec toi? + +--Non, je suis seule, répondit Ivanouchka, en s'efforçant de prendre une +voix de basse. Nous ne nous sommes rencontrées qu'à Youknow avec +Pélaguéïouchka...» + +Celle-ci, ne se possédant pas du désir de raconter ce qu'elle avait vu, +l'interrompit: + +«Oui, mon père, une grande grâce s'est révélée à Koliasine! + +--Quoi donc? de nouvelles reliques? demanda le prince André. + +--Voyons, André!... Ne lui raconte rien, Pélaguéïouchka. + +--Mais pourquoi donc, ma bonne mère, ne pas le lui raconter? Je l'aime, +il est bon, c'est un élu de Dieu, c'est mon bienfaiteur.... Je n'ai pas +oublié, vois-tu, qu'il m'a donné dix roubles. Comme j'étais à Kiew, +Kirioucha me dit, Kirioucha, vous savez bien, l'innocent, un véritable +homme de Dieu, qui marche nu-pieds été et hiver, Kirioucha me dit: +«Pourquoi erres-tu en pays étranger? Va à Koliasine, une image +miraculeuse de notre sainte mère la Vierge s'y est montrée.» Alors j'ai +dit adieu aux saints, et j'y suis allée!... Et arrivée là, poursuivit la +vieille d'un ton monotone, ceux que je rencontrais me disaient: «Nous +possédons une grande grâce: l'huile sainte découle de la joue de notre +sainte mère la Vierge.... + +--C'est bon, c'est bon, dit la princesse Marie en rougissant, tu +raconteras cela une autre fois. + +--Permettez-moi, dit Pierre, de lui adresser une question. Tu l'as vu de +tes propres yeux? + +--Certainement, mon père, certainement, j'ai été trouvée digne de cette +grâce: le visage était tout resplendissant d'une lumière céleste, et +l'huile dégouttait, dégouttait, de la joue. + +--Mais c'est une supercherie! objecta Pierre, qui l'avait écoutée avec +attention. + +--Ah, notre père, que dis-tu là? s'écria avec terreur Pélaguéïouchka, +en se tournant vers la princesse Marie, comme pour l'appeler à son +secours. + +--C'est ainsi qu'on trompe le peuple, poursuivit-il. + +--Seigneur Jésus! s'écria la pèlerine en se signant. Oh! ne répète pas +cela, mon père. Je connais un «Général» qui ne croyait pas, et qui +disait: «Ce sont les moines qui trompent!» Oui, il l'a dit, et il est +devenu aveugle!... Et alors il a rêvé, et il a vu notre sainte Vierge de +Petchersk, qui lui a dit: «Crois en moi et je te guérirai!».... Et alors +il a prié, supplié: «Menez-moi, menez-moi à elle!».... Je te raconte la +sainte vérité, car je l'ai vu, lorsqu'on l'a amené aveugle et lorsqu'il +s'est jeté devant elle en lui disant: «Guéris-moi et je te donnerai ce +que j'ai reçu en cadeau du Tsar.» Je l'ai vu, et j'ai vu l'étoile qui y +est incrustée, car elle lui a rendu la vue!... C'est péché de parler +ainsi, et Dieu te punira. + +--Quoi, quelle étoile? demanda Pierre. + +--C'est sans doute qu'on a promu au grade de général notre sainte mère +la Vierge,» dit le prince André en souriant. + +Pélaguéïouchka pâlit, en joignant les mains avec désespoir. + +«Dieu, Dieu, quel péché, et tu as un fils! dit-elle en devenant toute +rouge, de pâle qu'elle était.... Qu'as-tu dit? Que Dieu te pardonne!» et +elle se signa. «Ah! que Dieu lui pardonne,» ajouta-t-elle en s'adressant +à la princesse Marie, et en rassemblant ses hardes pour s'en aller. + +Elle était prête à pleurer, elle avait peur, elle avait honte de +profiter des bienfaits d'une maison où on parlait ainsi, et peut-être en +même temps regrettait-elle d'être obligée d'y renoncer. + +«Quel plaisir avez-vous à les troubler dans leur foi? dit la princesse +Marie. Pourquoi êtes-vous venus? + +--Mais, princesse, c'est une plaisanterie que j'ai faite à +Pélaguéïouchka! Princesse, ma parole, je n'ai pas voulu l'offenser. Ce +n'est pas sérieux, je t'assure!» + +Pélaguéïouchka s'arrêta d'un air incrédule, mais la sincérité du +repentir qui se lisait sur les traits de Pierre et le regard affectueux +du prince André l'apaisèrent peu à peu. + + +XIV + + +Remise de son émotion et ramenée à son sujet favori, elle leur parla du +père Amphiloche, de sa sainte existence, et comme quoi sa main sentait +l'encens; comment aussi à Kiew, à son dernier pèlerinage, un moine de sa +connaissance lui avait donné les clefs des catacombes, et comment elle y +avait passé quarante-huit heures avec les saints, ayant un morceau de +pain sec pour toute nourriture: + +«Je priais devant l'un, puis je disais mes prières devant un autre. Je +dormais un petit peu, je baisais un troisième; et quelle paix, ma mère, +quelle paix céleste! Je n'avais plus envie de remonter sur la terre du +bon Dieu.» + +Pierre l'écoutait et l'observait attentivement; le prince André quitta +la chambre, et sa soeur, abandonnant à elles-mêmes «les hommes de Dieu», +emmena Pierre au salon. + +«Vous êtes très bon, lui dit-elle. + +--Je n'ai pas voulu l'offenser, croyez-moi; j'apprécie ses sentiments!» + +La princesse Marie lui répondit par un sourire: + +«Je vous connais depuis longtemps, je vous aime comme un frère. Comment +avez-vous trouvé André? Il m'inquiète. Sa santé était meilleure l'hiver +dernier, mais au printemps sa blessure s'est rouverte, et le médecin lui +conseille de faire une cure à l'étranger. Son moral aussi me tourmente: +il ne peut pas, à l'exemple de nous autres femmes, pleurer son chagrin, +mais il le porte en dedans de lui-même; aujourd'hui il est gai, animé, +grâce à votre arrivée... c'est si rare! Tâchez de lui persuader de +voyager, il a besoin d'activité, et cette vie monotone le tue... on ne +le remarque pas, mais je le vois!» + +À dix heures du soir, les domestiques s'élancèrent sur le perron, au +tintement des clochettes de l'attelage qui ramenait le vieux prince. +Pierre et André allèrent à sa rencontre. + +«Qui est-ce? demanda le vieux en descendant de voiture.--Ah oui! très +content! ajouta-t-il en reconnaissant le jeune homme, embrasse-moi... +là!» + +Il était de bonne humeur, et le combla de tant de prévenances, que le +prince André les trouva, une heure plus tard, engagés dans une vive +discussion. Pierre prouvait qu'un jour viendrait où il n'y aurait plus +de guerre, tandis que le vieux prince, sans se fâcher, mais en le +raillant, soutenait le contraire: + +«Pratique une saignée, mets de l'eau à la place du sang, et alors il n'y +aura plus de guerre! Chimères de femme, chimères de femme!» ajouta-t-il, +en tapant affectueusement sur l'épaule de son adversaire, et en +s'approchant de la table, où son fils, qui ne voulait pas prendre part à +la conversation, examinait les papiers qu'il avait apportés. + +«Le maréchal de la noblesse, lui dit-il, le comte Rostow, n'a guère +fourni que la moitié de son contingent, et, arrivé une fois en ville, il +s'est imaginé de m'inviter à dîner! Je lui en ai donné un... de dîner! +Regarde ce papier!... Sais-tu qu'il me plaît, ton ami, il me réveille! +Un autre vous raconte des choses intelligentes, et on n'a pas envie de +les écouter, tandis que celui-ci me bombarde de balivernes, qui amusent +ma vieille tête. Allez, allez souper, je vous rejoindrai peut-être pour +me disputer encore.... Tu me feras le plaisir d'aimer ma sotte princesse +Marie, n'est-ce pas?» + +Pendant ce séjour à Lissy-Gory, Pierre apprécia tout le charme de +l'affection qui l'unissait au prince André. Le vieux prince et la +princesse Marie, qui le connaissaient à peine quand il y était arrivé, +le traitaient déjà en ancien ami. Il se sentait aimé, non seulement de +cette dernière, dont il avait gagné le coeur par sa douceur envers ses +protégés, mais même du petit bonhomme d'un an, le prince Nicolas, comme +l'appelait son grand-père; l'enfant lui souriait et se laissait porter +par lui. Mlle Bourrienne et l'architecte suivaient d'un air radieux ses +conversations avec le vieux prince. Celui-ci avait assisté au souper, +c'était une faveur marquée pour Pierre, et son amabilité ne se démentit +pas un instant, pendant les deux jours que son hôte passa à Lissy-Gory. + +Lorsque la famille se réunit après son départ, et que, par une +conséquence naturelle de sa visite, on se mit à analyser son caractère, +tous, chose bien rare, s'unirent pour en faire l'éloge et pour exprimer +la sympathie qu'il leur avait inspirée. + + +XV + + +Rostow, de retour après son congé, sentit, pour la première fois, la +force des liens qui l'attachaient à Denissow et à son régiment. + +À la vue du premier hussard à l'uniforme déboutonné, à la vue de +Dementiew le roux, à la vue des piquets de chevaux alezans, et enfin à +la vue de Lavrouchka criant joyeusement à son maître: «Le comte est +arrivé!» à l'embrassade de Denissow, ébouriffé, endormi, sortant en hâte +de sa hutte, et à l'accolade de ses camarades, Rostow éprouva la même +sensation qu'à son arrivée à la maison paternelle, lorsque son père, sa +mère, ses soeurs l'avaient étouffé de baisers; et des larmes de joie, +lui montant au gosier, l'empêchèrent de parler. + +Après s'être présenté au chef du régiment, en avoir reçu les mêmes +fonctions dans le même escadron, après s'être enquis des moindres +détails, il trouva dans cet adieu à sa liberté et dans le devoir qu'il +remplissait en reprenant sa place dans ce cadre étroit, le même +sentiment de quiétude et d'appui moral qu'il aurait eu dans sa propre +famille; car le régiment, au bout du compte, n'était-il pas devenu pour +lui un _home_ aussi cher que la maison paternelle? Il n'y avait pas là +ce tohu-bohu du monde, qui l'entraînait parfois à des erreurs +regrettables; il n'y avait pas Sonia, avec laquelle il ne savait jamais +s'il fallait ou non s'expliquer; il n'y avait plus la possibilité de +courir dans dix endroits à la fois, ni ces vingt-quatre heures qu'on +pouvait tuer de façons diverses, ni cette foule composée en majeure +partie d'indifférents, ni ces demandes d'argent, pénibles et +embarrassantes, ni la terrible perte au jeu avec Dologhow: ici, tout +était clair et précis. Le monde entier était partagé, pour lui, en deux +parties inégales: l'une était notre régiment de Pavlograd, l'autre _tout +le reste_, dont il n'avait qu'un médiocre souci. Tout y était connu: on +savait qui était le lieutenant, qui était le capitaine, qui était un +vaurien, qui était un bon garçon, et ce qui primait tout, c'était «le +camarade»! Le cantinier faisait crédit, on touchait sa paye tous les +trois mois. Par suite, rien à choisir, rien à combiner; tout se bornait +à se bien conduire, et à accomplir exactement et scrupuleusement l'ordre +reçu. + +Replacé sous le joug et les habitudes de la vie militaire, il était +aussi heureux que l'est un homme fatigué, de pouvoir se coucher et se +reposer. Cette existence lui fut d'autant plus agréable, qu'il s'était +juré, après sa perte au jeu (action qu'il se reprochait toujours malgré +le pardon de ses parents), de ne plus jouer, et, pour réparer sa faute, +de servir d'une façon irréprochable, en bon camarade, et en officier +sans reproches, c'est-à-dire de devenir un parfait galant homme, ce qui +dans le monde était loin d'être facile, tandis qu'au régiment rien +n'était plus aisé. Enfin il s'était promis de rembourser ses parents en +cinq ans, de ne toucher que deux mille roubles sur les dix qui lui +étaient annuellement alloués, et de laisser le reste à leur disposition. + + +À la suite de plusieurs retraites, de plusieurs marches en avant et de +plusieurs combats à Poultousk, à Preussisch-Eylau, notre armée s'était +enfin concentrée à Bartenstein. On attendait l'arrivée de l'Empereur +pour commencer la campagne. + +Le régiment de Pavlograd, qui avait pris part à celle de 1808, et qui +venait seulement de rejoindre l'armée active, après avoir complété ses +cadres en Russie, n'avait pas pris part à ces premiers engagements. Dès +son arrivée, il fut réuni au détachement de Platow, indépendant du reste +de l'armée. + +Les hussards avaient eu à plusieurs reprises de légères escarmouches +avec l'ennemi, et avaient même fait une fois des prisonniers, en +s'emparant des équipages du maréchal Oudinot. Le mois d'avril se passa à +bivouaquer près d'un village allemand ruiné et désert. + +Le dégel arrivait: il faisait froid et sale, les rivières charriaient, +et les chemins, devenus impraticables, arrêtaient la distribution de +fourrage pour les chevaux et de vivres pour les hommes. Les soldats se +répandaient dans les villages abandonnés, à la recherche de quelques +maigres pommes de terre. + +Il ne restait plus rien, les habitants étaient en fuite, et ceux qui +étaient demeurés en arrière, arrivés au dernier degré de la misère, +étaient un objet de pitié pour le soldat, qui, privé de tout, leur +donnait encore du sien, plutôt que de leur enlever leur dernière +bouchée. + +Le régiment avait perdu deux hommes dans les derniers engagements, mais +la maladie et la famine l'avaient réduit de moitié. La mortalité était +telle dans les hôpitaux, que le soldat, exténué par la fièvre et par +l'enflure, résultats de la mauvaise nourriture, préférait continuer son +service et traîner dans les rangs ses pieds endoloris, plutôt que +d'entrer à l'hôpital. Les premiers jours du printemps, les soldats +découvrirent dans la terre une certaine plante semblable à l'asperge, +qu'ils appelèrent, on ne sait trop pourquoi, «racine douce», bien +qu'elle fût au contraire très amère. On les voyait la chercher de tous +les côtés, la déterrer et la manger, malgré la défense qui leur en avait +été faite. Une nouvelle maladie, la tuméfaction des pieds, des mains et +de la figure, considérée par les médecins comme provenant de l'emploi de +cette plante nuisible, fit parmi eux de nombreuses victimes, et +cependant l'escadron de Denissow se nourrissait principalement de cette +racine. Il y avait quinze jours qu'il ne recevait plus qu'une ration +réduite de biscuit, et les pommes de terre qu'on avait envoyées en +dernier lieu se trouvaient gelées et germées. + +Les chevaux, dont la maigreur était effrayante, ne se nourrissaient que +de la paille des toits, et leur poil d'hiver se hérissait en touffes +emmêlées. + +Malgré toutes ces misères, officiers et soldats continuaient leur même +existence. Pâles et la figure gonflée, couverts d'uniformes déchirés, +les hussards s'alignaient comme d'habitude, allaient au fourrage, au +pansage, nettoyaient leur fourniment, arrachaient la paille des toits, +dînaient autour de leur chaudron et se levaient de là affamés, et +plaisantant sur leur maigre chère et sur leur faim. À leurs moments de +loisir, ils allumaient comme toujours leurs feux, s'y chauffaient tout +nus, fumaient, triaient et cuisaient leurs pommes de terre gelées et +gâtées, en se racontant des histoires sur les guerres de Potemkine et de +Souvorow ou des récits merveilleux sur Alëcha, le panier percé, ou sur +Mikolka, le manoeuvre. + +Les officiers demeuraient par deux et par trois dans des cabanes +délabrées. Les anciens s'occupaient de la paille, des pommes de terre +(l'argent abondait, quoiqu'on n'eût rien à manger), et la plupart +passaient leur temps à jouer aux cartes ou à d'autres jeux plus +innocents, tels que les osselets et la svaïka[34]. On causait peu des +affaires en général, surtout parce qu'on devinait qu'il n'y avait rien +de bon à apprendre. + +Rostow logeait avec Denissow, et le premier comprenait que, tout en ne +lui parlant jamais de sa famille, c'était à son amour malheureux pour +Natacha qu'il devait la recrudescence de son affection, et leur amitié +réciproque n'en devenait que plus vive. Denissow exposait le plus +rarement possible son ami au danger, et l'accueillait avec une joie +expansive, lorsqu'il le voyait revenir sain et sauf. Dans une des +reconnaissances où Rostow avait été envoyé pour chercher des vivres, il +trouva dans un village voisin un vieux Polonais avec sa fille qui +allaitait un enfant. À moitié nus, mourant de faim et de froid, ils +n'avaient aucun moyen de s'éloigner. Il les amena au bivouac, les logea +chez lui, et les secourut quelque temps jusqu'au rétablissement du +vieillard. Un camarade, venant à causer de femmes, assura en riant que +Rostow était le plus fin d'eux tous, et qu'il aurait bien dû leur faire +faire connaissance avec la jeune et jolie Polonaise qu'il avait sauvée. +Vivement blessé de ces propos, il répondit à l'officier par une volée +d'injures, et Denissow eut toutes les peines du monde à les empêcher de +se battre. Lorsque l'officier fut parti, Denissow, qui ignorait lui-même +la nature des relations de son ami avec la Polonaise, lui fit des +reproches sur son emportement: + +«Mais comment veux-tu que j'agisse autrement? Je la regarde comme ma +soeur et je ne puis te dire à quel point j'ai été blessé... car enfin +c'est comme si...» + +Denissow lui frappa sur l'épaule et se mit à marcher en long et en +large, signe chez lui d'une forte émotion: + +«Ah! quelle diable de race que ces Rostow...» murmura-t-il. + +Et Nicolas vit briller des larmes dans les yeux de son ami. + + +XVI + + +Au mois d'avril, les troupes reçurent, avec une joie facile à +comprendre, la nouvelle de l'arrivée de l'Empereur. Le régiment de +Pavlograd étant placé assez loin des avant-postes, en avant de +Bartenstein, Rostow fut privé du plaisir de parader à la revue +impériale. + +Ils bivouaquaient, Denissow et lui, dans une hutte creusée sous terre et +recouverte par les soldats, selon l'usage qui venait d'être récemment +introduit, de gazon et de branchages. On creusait un fossé d'une +archine[35] et demie de large, sur deux de profondeur et trois et demie +de longueur. À l'un des bouts étaient pratiquées des marches, c'était +l'entrée; le fossé lui-même formait la chambre, où chez les plus riches, +tels que le commandant de l'escadron, une grande planche, occupant tout +le fond du côté opposé à la sortie, et posée sur des pieux, représentait +la table; le long du fossé, la terre formait un rebord d'une archine, +c'étaient les deux lits et le canapé; le toit permettait de se tenir +debout au milieu, et on pouvait même être assis sur son lit, en se +rapprochant un peu de la table. Denissow, aimé de ses soldats, vivait +toujours largement: aussi avait-on appliqué sur le fronton de sa hutte +une planche avec un carreau brisé et recollé avec du papier. Lorsqu'il +faisait très grand froid, on plaçait sur les marches, décorées par +Denissow du nom de salon, une plaque de métal couverte de charbons +allumés, tirés du foyer des soldats, et il en résultait une si bonne +chaleur, que les officiers, réunis chez lui, y restaient simplement en +manches de chemise. + +Rostow, rentrant un jour de son service, tout mouillé et tout harassé +après une nuit de veille, se fit apporter un tas de ces charbons +allumés, changea de vêtements, fit sa prière, avala son thé, rangea ses +paquets dans le coin qui était à lui, et s'étendit bien réchauffé sur sa +couche, les bras passés sous sa tête, pour réfléchir tout à son aise à +l'avancement qu'il allait recevoir à propos de la dernière +reconnaissance qu'il avait faite. + +Il entendit tout à coup dehors la voix irritée de son ami; s'étant +penché vers la fenêtre pour voir à qui il en avait, il reconnut le +maréchal des logis Toptchenko: + +«Je t'avais pourtant défendu de leur laisser manger cette racine, criait +Denissow, et cependant j'en ai vu un qui en emportait. + +--Je l'ai défendu, Votre Noblesse, mais on ne m'écoute pas.» + +Rostow se recoucha en se disant avec satisfaction: «Ma foi, j'ai fini ma +besogne, c'est à lui maintenant de s'occuper de la sienne!» Lavrouchka, +le domestique madré, se joignit à la conversation du dehors; il +prétendait avoir aperçu, en allant à la distribution, des convois de +boeufs et de biscuit. + +«En selle, le second peloton! s'écria Denissow en s'éloignant. + +--Où vont-ils?» se demanda Rostow. + +Cinq minutes plus tard, son camarade rentra et se jeta, les pieds tout +crottés, sur son lit, fuma une pipe d'un air de mauvaise humeur, fouilla +dans ses effets, qu'il bouleversa, prit son fouet, son sabre, et +disparut. + +«Où vas-tu?» lui cria Rostow; mais l'autre, grommelant entre ses dents +qu'il avait à faire, s'élança au dehors en s'écriant: + +«Que Dieu et l'Empereur me jugent!» + +Rostow entendit le bruit des pieds des chevaux dans la boue, et il +s'endormit bien à son aise, sans s'inquiéter du départ de Denissow. +Réveillé vers le soir, il s'étonna d'apprendre que son ami n'était pas +revenu. Le temps était beau: deux officiers et un junker jouaient à la +svaïka; il se joignit à eux. Au beau milieu de la partie, ils virent +arriver des charrettes escortées d'une quinzaine de hussards sur leurs +chevaux efflanqués. Arrivés au piquet, ils furent entourés par leurs +camarades. + +«Voilà les vivres! dit Rostow... et Denissow qui se lamentait! + +--Quelle fête pour les soldats!» ajoutèrent les officiers. + +Denissow parut le dernier, accompagné de deux officiers d'infanterie; +ils causaient tous les trois avec vivacité: + +«Je vous avertis, capitaine... cria l'un d'eux, maigre, de petite +taille, et très irrité. + +--Et moi je vous avertis que je ne rends rien! + +--Vous en répondrez, capitaine, c'est du pillage... enlever les convois +aux siens! Et nos soldats qui n'ont rien mangé depuis deux jours! + +--Et les miens depuis deux semaines! + +--C'est du brigandage, vous en répondrez! répliqua l'officier +d'infanterie en haussant la voix. + +--Laissez-moi donc tranquille! s'écria Denissow en s'échauffant tout à +coup. Eh bien, oui, c'est moi qui répondrai, et pas vous! Que me +chantez-vous là?... Prenez garde à vous. Marche! + +--C'est bien! s'écria à son tour le petit officier, sans broncher, ni +quitter la place. + +--Au diable... marche!... et prenez garde à vous!... et Denissow fit +tourner la tête au cheval de son antagoniste. + +--Bien, bien, dit celui-ci d'un air menaçant et il prit un trot qui le +secouait sur sa selle. + +--Un chien, un chien vivant, un vrai chien sur une palissade!...» +C'était la raillerie la plus sanglante qu'un cavalier pût adresser à un +fantassin à cheval.--Je leur ai enlevé de force leur convoi! dit-il en +riant et en s'approchant de Rostow.... Impossible de laisser nos hommes +crever de faim!» + +Les charrettes capturées étaient destinées à un régiment d'infanterie, +mais, ayant appris par Lavrouchka qu'elles n'étaient pas escortées, +Denissow s'en était emparé avec ses hussards. On distribua aussitôt des +doubles rations de biscuit, et les autres escadrons en eurent leur part. + +Le lendemain, le chef du régiment fit venir Denissow et le regardant à +travers ses doigts écartés: + +«Voilà, dit-il, comment j'envisage la chose: je ne veux rien en savoir +et ne fais aucune enquête, mais je vous conseille de vous rendre à +l'état-major, et d'y arranger votre affaire avec la direction des +vivres. Faites votre possible pour donner un reçu constatant qu'il vous +a été fourni tant; car autrement ce sera inscrit au compte du régiment +d'infanterie, et l'enquête, une fois commencée, peut tourner mal.» + +Denissow se rendit immédiatement à l'état-major, tout disposé à suivre +ce conseil, mais à son retour il était dans un tel état, que Rostow, qui +ne l'avait jamais vu ainsi, en fut terrifié. Il ne pouvait ni parler, ni +respirer, et ne répondait aux questions de son ami que par des injures +et des menaces lancées d'une voix faible et enrouée.... + +Rostow l'engagea à se déshabiller, à boire un peu d'eau, et envoya +chercher le médecin. + +«Comprends-tu cela?... On veut me juger pour pillage!... Donne-moi de +l'eau!... eh bien, qu'on me juge; mais je punirai toujours les lâches, +je le dirai à l'Empereur. Donne-moi de la glace!» + +Le médecin le saigna, et un sang noir remplit toute une assiette. Une +fois soulagé, il fut en état de raconter à Rostow ce qui lui était +arrivé: + +«J'arrive... où est le chef?... on me l'indique.... Il faudra que vous +attendiez!... Impossible, mon service me réclame, j'ai fait trente +verstes, je n'ai pas le temps d'attendre, annoncez-moi!... Il daigne +enfin paraître, ce voleur en chef; il me fait la leçon: «C'est du +brigandage!...--Le brigand, dis-je, n'est pas celui qui s'empare des +vivres pour nourrir ses soldats, mais celui qui les fourre dans sa +poche!» Bon, il m'engage alors à signer un reçu chez le commissaire, et +m'annonce que l'affaire suivra son cours. J'entre chez le commissaire, +il est à table.... Qui vois-je? Voyons, devine!... Qui est-ce qui nous +affame? s'écria Denissow, en frappant la table de son bras malade avec +une telle violence que la planche vacilla et que les verres +s'entrechoquèrent.... Télianine! «Comment, c'est toi qui arrêtes nos +vivres? Une fois déjà on t'a tapé sur la figure et tu t'en es tiré assez +heureusement...» et je lui en ai dit, que c'était un plaisir! +poursuivit-il avec une joie féroce, en montrant ses dents blanches sous +ses noires moustaches. + +--Voyons, ne crie pas, calme-toi, voilà le sang qui coule de nouveau; +attends que je te bande le bras.» + +On le coucha, et il se réveilla dans son état habituel. + +Le lendemain, la journée n'était pas encore passée, que l'aide de camp +du régiment vint le trouver d'un air sérieux et chagrin pour lui montrer +le papier officiel du chef du régiment, et lui adressa des questions au +sujet de l'aventure de la veille. Il lui confia également que l'affaire +semblait prendre une tournure fâcheuse, qu'une commission militaire +était nommée, et que, vu la sévérité déployée habituellement dans les +cas de maraude et d'indiscipline, il devrait s'estimer heureux s'il +n'était que dégradé. + +L'affaire avait été exposée ainsi de la part des plaignants: le major +Denissow, après avoir enlevé de force un convoi, s'était présenté sans y +être invité, et «pris de vin», devant l'intendant en chef, l'avait +appelé voleur, l'avait menacé de le frapper, et, emmené de là, s'était +élancé dans les bureaux, y avait battu deux employés, dont l'un avait eu +le bras foulé. + +Denissow répondit en riant que c'était une histoire faite à plaisir, que +ça n'avait aucun sens, qu'il n'avait peur d'aucun jugement, et que, si +ces misérables l'attaquaient, il saurait bien leur fermer la bouche, et +qu'ils s'en souviendraient. + +Nicolas ne fut pas dupe du ton léger avec lequel il parlait de +l'affaire, il le connaissait trop bien, pour ne pas deviner ses +inquiétudes au sujet d'une affaire qui pouvait lui causer de grands +désagréments. Tous les jours on venait l'ennuyer de nouvelles questions, +de nouvelles explications, et, le premier mai, il reçut l'ordre de +passer son commandement au plus ancien et de se présenter en personne à +l'état-major de la division, pour y rendre compte du pillage dont +l'accusait l'intendance. La veille, Platow fit une reconnaissance avec +deux régiments de cosaques et deux escadrons de hussards. Denissow y fit +preuve de son courage habituel, en s'avançant jusque sur les lignes des +tirailleurs ennemis. Une balle française l'atteignit à la jambe. En +temps ordinaire, il n'aurait fait aucune attention à cette légère +blessure et n'aurait pas quitté le régiment, mais cette fois elle lui +servit de prétexte pour se débarrasser de sa visite à l'état-major, et +se faire envoyer à l'hôpital. + + +XVII + + +Au mois de juin eut lieu la bataille de Friedland, à laquelle les +hussards de Pavlograd ne prirent aucune part, et qui fut suivie d'un +armistice. Rostow, se sentant tout isolé sans son ami, n'en ayant eu +aucune nouvelle depuis son départ, et inquiet des suites qu'avait pu +avoir sa blessure, profita de la trêve pour se rendre à l'hôpital, situé +dans un petit bourg, deux fois saccagé par les troupes russes et +françaises. L'aspect en était d'autant plus sombre, que la saison était +belle et que les champs réjouissaient la vue, pendant qu'on ne voyait +dans ces rues ruinées que des habitants déguenillés, et des soldats +ivres ou malades. + +Une maison en pierres, dont les vitres étaient à moitié brisées, et +entourée des restes d'une palissade, portait le nom d'hôpital. Quelques +soldats, dont les membres étaient entourés de linge, pâles et bouffis, +assis ou errants, se chauffaient au soleil. + +À peine entré, Rostow fut saisi à la gorge par l'odeur de pharmacie et +en même temps de décomposition qui y régnait. Il rencontra sur +l'escalier un médecin militaire russe, un cigare à la bouche, accompagné +d'un chirurgien: + +«Je ne puis pas me fendre en deux, disait le premier, je t'attendrai ce +soir chez Makar Alexéïévitch. Fais ce que tu pourras! N'est-ce pas la +même chose? + +--Qui demandez-vous, Votre Noblesse? dit le docteur à Rostow, pourquoi +venez-vous ici chercher le typhus, quand vous avez échappé aux +balles?... C'est ici la maison des pestiférés! + +--Comment? demanda Rostow. + +--Le typhus est terrible; qui entre ici est mort. Nous y avons résisté, +Makéïew et moi, ajouta-t-il en montrant son collègue: cinq de nos +confrères y ont succombé. Une semaine après l'entrée d'un nouveau..., et +c'est fini. On nous a adjoint des Prussiens, mais cela leur déplaît, à +nos alliés!» + +Rostow lui expliqua qu'il désirait voir le major Denissow: + +«Je ne sais pas, je ne le connais pas, et ce n'est pas étonnant; j'ai +trois hôpitaux sur les bras, et quatre cents malades et plus! C'est +encore heureux que les charitables dames allemandes nous envoient deux +livres de café et de charpie par mois, sans cela nous n'y résisterions +pas... quatre cents, entendez-vous, sans compter les nouveaux à +recevoir.» + +L'air fatigué et épuisé du chirurgien trahissait son impatience de voir +le docteur bavard continuer son chemin. + +«Le major Denissow, répéta Nicolas, blessé à Molliten? + +--Ah oui! je crois qu'il est mort, n'est-ce pas, Makéïew? dit le docteur +avec la plus parfaite indifférence; mais le chirurgien fut d'un autre +avis. + +--Est-ce un roux, de haute taille?» demanda le docteur, et au +signalement que lui en donna Rostow, il s'écria avec joie: + +«Oui, oui, je me rappelle, il doit être mort. Du reste, je vais regarder +sur mes listes. Sont-elles chez toi, Makéïew? + +--Elles sont chez Makar Alexéïévitch. Ayez l'obligeance, dit Makéïew, en +s'adressant à Rostow, d'entrer vous-même dans la salle des officiers. + +--Je vous engage, mon cher, à ne pas y aller, vous risqueriez d'y +laisser votre peau, dit le docteur; mais Rostow prenant congé de lui, +pria le chirurgien de l'y conduire. + +--Ne vous en prenez qu'à vous-même s'il vous arrive malheur,» lui cria +le médecin du bas de l'escalier. + +L'odeur de l'hôpital était si écoeurante dans le sombre corridor qu'ils +traversaient, que Nicolas se boucha les narines, et s'arrêta même tout +étourdi. Une porte s'ouvrit à droite, un squelette en sortit pâle, +maigre, nu-pieds, marchant sur des béquilles, et regardant les nouveaux +venus avec envie. Notre hussard jeta un coup d'oeil dans la salle, et +vit des malades et des blessés couchés par terre sur de la paille, ou +sur leurs manteaux. + +«Peut-on entrer? demanda-t-il. + +--Il n'y a rien à voir,» répliqua le chirurgien; mais, cette réponse ne +faisant qu'aiguillonner sa curiosité, Rostow entra dans les chambres des +soldats. L'odeur y était encore plus acre et plus violente, car c'était +là le foyer même de l'infection. + +Dans une longue salle, exposée à un soleil ardent, étaient alignés, la +tête contre le mur et laissant un passage au milieu, les blessés et les +malades, dont la plupart avaient le délire et ne s'inquiétaient guère +des survenants. Les autres, relevant la tête en les voyant entrer, +tournèrent vers eux leurs figures de cire, sur lesquelles on lisait +l'espérance d'un secours providentiel, et une jalousie involontaire à la +vue de la bonne mine de Rostow. Celui-ci s'avança jusqu'au milieu de la +chambre, et portant au loin, par les portes entr'ouvertes, son regard +jusque dans les sections voisines, il n'aperçut partout que le même +spectacle sinistre, qu'il considéra en silence. À ses pieds, presque en +travers du passage, gisait un malade, un cosaque sans doute, facile à +reconnaître à la coupe de ses cheveux; les jambes et les bras écartés, +le visage enflammé, les yeux retournés et n'en laissant plus voir que le +blanc, les veines des pieds et des mains gonflées et près d'éclater, il +frappait sa tête contre le plancher, et répétait d'une voix rauque +toujours le même mot. Rostow se pencha pour mieux entendre: + +«À boire, à boire!» disait ce malheureux. + +Regardant autour de lui, il se demanda où il pourrait transporter le +mourant et lui donner de l'eau. + +«Qui donc les soigne?» demanda-t-il au chirurgien. + +Au même moment, un soldat du train, sortant de l'autre pièce et le +prenant pour un des chefs inspecteurs de l'hôpital, fit le salut +militaire en passant devant lui: + +«Transporte-le ailleurs et donne-lui de l'eau. + +--Entendu, Votre Noblesse, répondit le soldat sans bouger. + +--On n'en fera rien,» se dit Rostow, et il allait sortir, lorsqu'il se +sentit instinctivement attiré vers un coin de la chambre par un regard +fixé obstinément sur lui. Un vieux soldat, au teint jauni, à +l'expression sombre, à la barbe grise et inculte, semblait vouloir lui +demander quelque chose. Il s'approcha de lui et vit qu'une de ses jambes +avait été amputée au-dessus du genou. Son voisin, un tout jeune homme, +immobile, étendu la tête renversée en arrière, le visage d'une blancheur +mate, les yeux fixes sous ses paupières à demi closes, attira +l'attention de Rostow. Il frémit: «Mais il me semble, dit-il, que +celui-ci est.... + +--Oui, Votre Noblesse, et nous avons déjà tant supplié! dit le vieux +soldat dont la mâchoire tremblait. Il est mort à l'aube.... Ce sont +pourtant des hommes et pas des chiens! + +--On va l'emporter à l'instant, s'empressa de dire le chirurgien: venez, +Votre Noblesse. + +--Allons, allons,» dit Rostow avec la même hâte, en baissant les yeux, +et, essayant de passer inaperçu sous le feu croisé de ces regards, +braqués sur lui avec une expression de reproche et d'envie, il sortit de +cet enfer. + + +XVIII + + +Après avoir traversé le corridor, ils entrèrent dans la section des +officiers, qui était composée de trois pièces communiquant entre elles: +il y avait là des lits, sur lesquels les malades étaient couchés ou +assis. Quelques-uns d'entre eux se promenaient en robe de chambre. Le +premier que remarqua Rostow fut un petit homme maigre avec un bras de +moins, en bonnet de coton, une pipe à la bouche, arpentant de long en +large la première pièce. Il essaya de se rappeler où il l'avait déjà vu. + + +«Voilà comme on se retrouve, dit le petit homme. C'est moi, Touschine, +celui qui vous a ramené là-bas à Schöngraben, et vous voyez, ajouta-t-il +en montrant sa manche flottante, on m'a enlevé un petit morceau!... Vous +cherchez Denissow... c'est mon compagnon!... Venez par ici,» et il +l'emmena dans la chambre voisine, où l'on entendait rire aux éclats. + +«Comment ont-ils envie de rire ici?» se demanda Rostow qui ne pouvait ni +se débarrasser de l'odeur du mort, ni oublier les regards qui l'avaient +suivi à sa sortie. + +Denissow, la tête enfouie sous sa couverture, dormait encore, quoiqu'il +fût déjà midi: + +«Ah! Rostow! bonjour, bonjour!» s'écria-t-il de sa voix habituelle; mais +Rostow remarqua avec peine qu'à travers sa vivacité et son insouciance +ordinaire un sentiment étrange d'aigreur perçait sur sa figure et dans +ses paroles. + +Sa blessure, malgré son peu d'importance, n'était pas encore guérie +après un séjour de six semaines à l'hôpital; son visage était bouffi et +pâle comme ceux de ses camarades; mais ce n'était pas là ce qui avait +frappé Rostow: c'était le sourire forcé de son ami, qui semblait ne pas +se réjouir de sa visite, et qui ne le questionnait ni sur le régiment, +ni sur ce qui s'y passait; il se bornait à l'écouter lorsque Nicolas en +parlait. + +Il ne témoignait aucun intérêt à rien: on aurait dit qu'il s'efforçait +d'oublier le passé, et qu'il n'avait qu'une seule et constante +préoccupation, son affaire avec l'intendance. Quand Rostow lui demanda +où elle en était, il tira de dessous son oreiller plusieurs papiers, +entre autres celui qu'il avait reçu en dernier lieu de la commission et +le brouillon de sa réponse, qui évidemment lui plaisait, car il faisait +remarquer à Rostow les réflexions piquantes dont il l'avait émaillée. +Ses camarades, qui avaient entouré avec empressement le nouveau venu, +porteur de nouvelles du monde extérieur, s'éloignèrent peu à peu, +aussitôt que Denissow commença à lire. Leur figure disait assez qu'ils +avaient par-dessus la tête de toute cette histoire. Seul son voisin de +lit, un gros uhlan qui fumait sa pipe d'un air sombre, et le petit +Touschine, branlant la tête d'un air désapprobateur, continuèrent à +l'écouter: + +«À mon avis, dit le uhlan en l'interrompant au beau milieu de sa +lecture, il n'y a qu'une chose à faire, s'adresser à la clémence de +l'Empereur. Il y aura, dit-on, une pluie de récompenses, et il graciera, +c'est sûr.... + +--Moi, demander une grâce à l'Empereur! s'écria Denissow d'une voix +irritée, bien qu'il tâchât seulement de lui rendre son énergie +d'autrefois. Pourquoi? Si j'avais été un brigand, j'aurais pu demander +ma grâce, et c'est parce que j'attaque des misérables?... Qu'on me juge, +je n'ai pas peur: j'ai servi honorablement l'Empereur, la patrie, je +n'ai pas volé! Et l'on me dégraderait pour.... Allons donc!... Écoute ce +que je leur dis plus loin: «Si j'avais volé le gouvernement...» + +--C'est bien écrit, assurément cela saute aux yeux, dit Touschine, mais +là n'est pas la question, Vassili Dmitritch, il faut se soumettre... et +il ne le veut pas, ajouta-t-il en s'adressant à Rostow; l'auditeur lui a +bien dit que son affaire était mauvaise. + +--Eh bien, tant pis, repartit Denissow. + +--L'auditeur vous a pourtant préparé une supplique, dit Touschine; vous +devriez la signer et la remettre à Rostow: il a sûrement des +accointances avec l'état-major, et vous ne trouverez pas de meilleure +occasion. + +--J'ai déclaré que je ne ferais point de bassesse,» répondit Denissow, +et il reprit sa lecture. + +Rostow partageait l'opinion de Touschine et des autres officiers; +c'était, il le sentait d'instinct, la seule et véritable voie à suivre; +il aurait été heureux de rendre ce service à son camarade, mais, +connaissant sa volonté inébranlable et le juste motif de son +emportement, il n'osait l'y engager. + +Lorsque cette lecture irritante, qui avait duré plus d'une heure, fut +terminée, les groupes se reformèrent autour d'eux, et Rostow, +profondément attristé, passa le reste de la journée à causer de choses +et d'autres, et à écouter les récits de ces pauvres blessés, tandis que +Denissow, sombre et morne, gardait constamment le silence. + +S'étant enfin décidé à partir, fort avant dans la soirée, Rostow lui +demanda s'il n'avait pas de commissions? + +«Si! un moment,» répondit-il, et, tirant de dessous son oreiller les +mêmes papiers, il s'approcha de la fenêtre, sur l'appui de laquelle il y +avait un encrier, et il y trempa une plume: + +«Il n'y a pas à dire, un fouet ne peut briser une hache,» dit-il en +remettant à Rostow une grande enveloppe. + +C'était sa supplique à l'Empereur, dans laquelle, sans parler de ses +griefs contre l'intendance, il demandait sa grâce pure et simple: + +«Tu la remettras à qui de droit; on voit bien...» Il n'acheva pas, un +sourire douloureux et forcé contracta ses lèvres. + + +XIX + + +Revenu au régiment, Rostow, ayant mis le colonel au courant de la +situation de Denissow, partit aussitôt pour Tilsitt, avec la supplique +de Denissow dans sa poche. + +Le 13/25 juin, eut lieu l'entrevue des deux Empereurs, Alexandre et +Napoléon. Boris Droubetzkoï obtint d'un haut personnage de faire partie +ce jour-là de sa suite. + +«Je voudrais voir le grand homme,» avait-il dit en parlant de Napoléon, +qu'il avait jusque-là, comme tous les autres, appelé Bonaparte. + +«Vous voulez dire Bonaparte?» répondit le général en souriant. + +Boris comprit aussitôt que c'était une manière aimable de le mettre à +l'épreuve. + +«Mon prince, je parle de l'Empereur Napoléon...» + +Et le général lui tapa amicalement sur l'épaule. + +«Tu iras loin,» lui dit-il, et il le prit avec lui. + +Ce fut ainsi que Boris fit partie des élus qui assistèrent à l'entrevue +sur les bords du Niémen. Il vit les tentes et les radeaux ornés des +chiffres des deux souverains. Napoléon, sur la rive opposée, passant +devant le front de sa garde, l'Empereur Alexandre, pensif, attendant +dans un cabaret l'arrivée de son futur allié. Il vit les deux souverains +monter en bateau et Napoléon, abordant le premier le radeau, s'avancer +rapidement vers Alexandre, lui tendre la main, et disparaître avec lui +sous la tente. Depuis son entrée dans les hautes sphères, Boris avait +pris l'habitude d'observer attentivement tout ce qu'il voyait autour de +lui et d'en tenir note; il s'informa donc du nom des personnages de la +suite de Napoléon, s'inquiéta de leurs uniformes, écouta les propos des +dignitaires importants, regarda à sa montre pour savoir au juste l'heure +à laquelle les Empereurs s'étaient retirés sous la tente, et ne manqua +pas d'en faire autant à leur sortie. L'entretien dura une heure +cinquante-trois minutes, et il le nota aussitôt parmi les autres faits +historiques qui avaient leur importance. La suite de l'Empereur +Alexandre n'étant pas très nombreuse, il devenait dès lors très +important de se trouver à Tilsitt à cette occasion, et Boris ne tarda +pas à s'en apercevoir. Sa position se raffermit, on s'habitua à lui, il +fit dorénavant partie de ce milieu choisi, et il fut chargé deux fois +d'une mission pour l'Empereur. Ce dernier le connaissait, et +l'entourage, ne le considérant plus comme un nouveau venu, aurait été +même étonné de ne plus le voir. + +Il logeait avec un autre aide de camp, le comte Gelinski, un Polonais +élevé à Paris, très riche, partisan enthousiaste des Français, et dont +la tente devint pendant ces quelques jours à Tilsitt le point de +réunion, pour les dîners et les déjeuners, des officiers français de la +garde et de l'état-major. + +Le 24 juin, le comte Gelinski organisa un souper: un aide de camp de +Napoléon y occupait la place d'honneur, et parmi les autres invités on +voyait quelques officiers français de la garde, et un tout jeune homme, +d'une grande et ancienne famille, qui était page de Napoléon. Ce même +jour, Rostow, profitant de l'obscurité pour ne pas être reconnu en habit +civil, se rendit tout droit chez Boris. + +L'armée, qu'il venait de quitter, n'était point encore au diapason des +nouveaux rapports établis au quartier général avec Napoléon et les +Français, nos anciens ennemis devenus nos amis; rapports qui étaient la +conséquence naturelle du changement survenu dans la politique des deux +pays. Bonaparte y inspirait encore à tous le même sentiment de haine, de +mépris et de terreur. Rostow, discutant peu de jours auparavant avec un +officier du détachement de Platow, s'était acharné à lui prouver qu'on +traiterait Napoléon en criminel, et non en souverain, si on avait la +bonne fortune de le faire prisonnier. Une autre fois, causant avec un +colonel français blessé, il s'était échauffé au point de lui dire qu'il +ne pouvait être question de paix entre un Empereur légitime et un +brigand! Aussi éprouva-t-il un singulier étonnement à la vue des +officiers français et de ces uniformes qu'il avait l'habitude de ne +rencontrer qu'aux avant-postes. À peine les aperçut-il, que le sentiment +naturel à un militaire, l'animosité qu'il ressentait toujours à leur +vue, se réveilla en lui. Il s'arrêta sur le seuil du logement de +Droubetzkoï, et demanda en russe s'il y était. Boris, au son d'une voix +étrangère, sortit à sa rencontre, et ne put s'empêcher de laisser percer +un certain déplaisir: + +«Ah! c'est toi! je suis très content de te voir, dit-il néanmoins, mais +pas assez à temps pour que Rostow n'eût pas saisi sa première +impression. + +--Je viens mal à propos? dit-il froidement, je viens pour affaire, +autrement.... + +--Mais pas du tout: je suis seulement étonné de te voir ici!... Je suis +à vous dans un moment, répondit-il à quelqu'un qui l'appelait de l'autre +chambre. + +--Ah! je le vois bien... je viens mal à propos, répéta Nicolas; mais +Boris avait déjà arrêté sa ligne de conduite, et il l'entraîna avec lui. +Son regard calme et tranquille semblait s'être voilé et se dérober +derrière «les lunettes bleues» du savoir-vivre. + +--Tu as tort de le croire. Viens!» Le couvert était mis, il le présenta +à ses invités, et leur expliqua qu'il n'était pas un civil, mais un +militaire et son ancien ami. Rostow regardait les Français d'un air +maussade et les salua avec raideur. + +Gelinski, nullement satisfait de l'apparition de ce Russe, ne lui fit +aucun accueil. De son côté, Boris faisait mine de ne point s'apercevoir +de la gêne qu'il avait ainsi introduite dans leur cercle, et s'efforçait +de ranimer la conversation. Un des hôtes s'adressant, avec une politesse +toute française, à Rostow qui gardait un silence opiniâtre, demanda s'il +n'était pas venu avec l'intention de voir l'Empereur Napoléon. + +«Non, je suis venu pour affaire,» répondit brièvement Rostow. + +Sa mauvaise humeur, accrue par le déplaisir évident qu'il causait à son +ami, lui fit supposer que tous le regardaient également de travers: Ce +n'était du reste que trop vrai: sa présence les gênait, et à cause de +lui, la conversation languissait. + +«Que font-ils ici?» se demanda-t-il à lui-même. + +«Je sens que je suis de trop, dit-il à Boris, laisse-moi te conter mon +affaire, et je m'en vais. + +--Mais non, reste! Si tu es fatigué, va te reposer un peu dans ma +chambre.» + +Ils entrèrent dans la petite pièce où couchait Boris. Nicolas, sans +prendre même la peine de s'asseoir, lui déroula, d'un ton irrité, toute +l'affaire de Denissow, et lui demanda carrément s'il pouvait et voulait +remettre sa supplique au général, pour être transmise à l'Empereur. Pour +la première fois, le regard de Boris lui produisit un effet désagréable: +Boris, en effet, les jambes croisées, regardait de côté et d'autre, et +ne prêtait qu'une vague attention à son ami; il l'écoutait comme un +général écoute le rapport de son subordonné: + +«Oui, j'ai entendu conter beaucoup de choses de ce genre, l'Empereur est +très sévère à ce sujet. Il vaudrait mieux, à mon avis, ne pas la faire +parvenir jusqu'à Sa Majesté, et l'adresser tout simplement au chef du +corps d'armée; ensuite, je crois que.... + +--C'est-à-dire que tu ne veux rien faire, dis-le-moi tout net! s'écria +Rostow avec irritation. + +--Au contraire, je ferai ce que je pourrai.» + +Gelinski appela Boris à travers la porte. + +«Vas-y, vas-y...» dit Nicolas, et, refusant de prendre part au souper, +il resta dans la petite chambre, qu'il se mit à arpenter dans tous les +sens, au bruit animé des voix françaises. + + +XX + + +Le jour était mal choisi pour faire des démarches de ce genre. Il était +impossible de se présenter chez le général de service, en frac et sans +congé, et quand même Boris l'aurait voulu, celui-ci n'aurait pu rien +faire le lendemain 27 juin (9 juillet), jour où furent signés les +préliminaires de la paix. Les Empereurs échangèrent les grands-cordons +de leurs ordres: Alexandre reçut la Légion d'honneur, et Napoléon, le +Saint-André. Un grand banquet, auquel les Empereurs devaient assister, +fut offert par le bataillon de la garde française au bataillon de +Préobrajensky. + +Plus Rostow pensait à la façon d'agir de Boris, plus il en était +affecté. Il feignit de dormir quand Boris rentra, et le lendemain matin +il s'éclipsa de bonne heure, pour aller courir les rues en habit civil +et en chapeau rond, et examiner les Français, leurs uniformes et les +maisons occupées par les deux souverains. Sur la place, on commençait à +disposer les tables destinées au repas, et à pavoiser les façades des +maisons de drapeaux russes et français, ornés des chiffres A et N. + +«Il est évident que Boris ne veut rien faire, se disait Nicolas, et tout +est fini entre nous!... mais je ne m'en irai pas sans avoir tenté +l'impossible pour Denissow. Il faut que sa lettre parvienne à +l'Empereur... et l'Empereur est là!» ajoutait-il mentalement en se +rapprochant sans le vouloir de la demeure impériale. + +Deux chevaux tout sellés attendaient devant la porte: la suite se +rassemblait pour escorter Alexandre. + +«Je le verrai, mais comment lui remettrai-je moi-même la supplique? +Comment lui dirai-je tout?... M'arrêterait-on par hasard à cause de mon +habit civil?... Non! non! Il comprendra que c'est une injustice, car il +comprend tout, lui.... Et si l'on m'arrête?... Après tout, le grand +mal.... Ah! on se rassemble.... Eh bien, j'irai et je la remettrai: tant +pis pour Droubetzkoï, qui m'y oblige!...» + +Et avec une décision dont il ne se serait pas cru capable, il se dirigea +vers l'entrée. + +«Cette fois-ci, je ne laisserai pas échapper l'occasion comme à +Austerlitz. Je tomberai à ses pieds, je le prierai, je le supplierai!» +Son coeur battait avec violence à la pensée de le revoir: «Il +m'écoutera, me relèvera, me remerciera! Il me dira: «Je suis heureux de +pouvoir faire le bien et réparer les injustices!»... + +Et il passa, sans faire la moindre attention aux regards curieusement +dirigés sur lui. + +Un large escalier montait du perron au premier étage; à droite était une +porte fermée, et sous la voûte de l'escalier une autre porte, qui +conduisait au rez-de-chaussée. + +«Qui demandez-vous? lui dit-on. + +--C'est une supplique à remettre à Sa Majesté, répondit Nicolas d'une +voix tremblante. + +--Veuillez alors passer de son côté.» + +À cette invitation faite avec indifférence, Rostow s'effraya de son +entreprise; la pensée de se trouver inopinément face à face avec +l'Empereur était si séduisante et si terrible à la fois, qu'il était +presque sur le point de s'enfuir, mais le fourrier de la chambre lui +ouvrit la porte et le fit entrer chez l'officier de service. + +Un homme de taille moyenne, de trente ans environ, en pantalon blanc, en +bottes fortes, qui venait de passer une fine chemise de batiste, se +faisait boutonner ses bretelles par son valet de chambre. + +«Bien faite et la beauté du diable!» disait-il à quelqu'un dans la pièce +voisine. À la vue du jeune homme, il fronça le sourcil et se tut. + +«Que désirez-vous? Une supplique?... + +--Qu'est-ce que c'est? demanda une voix dans l'autre chambre. + +--Encore un pétitionnaire! répondit celui qui s'habillait. + +--Dites-lui d'attendre, remettez-le à plus tard. Il va sortir, il faut +l'accompagner. + +--Demain, demain, il est trop tard à présent...» + +Rostow fit quelques pas vers la porte: + +«De qui est la supplique, et qui êtes-vous? + +--Du major Denissow. + +--Mais vous, qui êtes-vous? un officier? + +--Le comte Rostow, lieutenant. + +--Quelle hardiesse! La supplique aurait dû être remise par votre chef. +Partez vite, partez vite!...» + +Et il reprit sa toilette interrompue. + +Rostow sortit; le perron était envahi par une foule de généraux en +grande tenue, devant lesquels il se trouvait forcé de passer. + +Et, mourant de peur, rien qu'en songeant qu'il pouvait rencontrer +l'Empereur, il craignait de se couvrir de honte, d'être mis aux arrêts +devant lui, il comprenait et regrettait toute l'inconvenance de sa +conduite, et se glissait les yeux baissés hors de cette brillante +réunion, lorsqu'une voix de basse bien connue l'appela par son nom, et +une main se posa sur son épaule: + +«Que faites-vous donc là, mon cher, et en habit civil encore?» + +C'était un général de cavalerie, ancien divisionnaire de Rostow, qui +avait su pendant cette campagne conquérir les bonnes grâces de +l'Empereur. + +Le jeune homme, effrayé, s'empressa de se justifier, mais, la bonhomie +railleuse de son chef l'ayant rassuré, il le prit à part, lui exposa +l'affaire d'une voix émue et implora son appui. Le général branla la +tête d'un air soucieux: + +«C'est triste pour ce brave, dit-il, donne-moi la supplique.» + +À peine la lui avait-il remise, qu'un bruit d'éperons résonna sur +l'escalier, et le général se rapprocha des autres. C'était la suite qui +descendait et qui se mit immédiatement en selle. L'écuyer Heine, le même +qui était à Austerlitz, amena le cheval de l'Empereur; un léger +craquement de bottes se fit entendre, et Rostow devina aussitôt quel +était celui qui descendait les degrés. Oubliant sa crainte d'être +reconnu, il s'avança au milieu de quelques autres curieux, et revit, +après un intervalle de deux ans, ces traits, ce regard, cette démarche, +cet ensemble séduisant de douceur et de majesté qui lui étaient si +chers.... Son enthousiasme et son amour se réveillèrent avec une +nouvelle force. L'Empereur portait l'uniforme du régiment de +Préobrajensky, le pantalon de peau collant, les bottes fortes, et sur la +poitrine la plaque d'un ordre étranger (la Légion d'honneur) que Nicolas +ne connaissait pas. Tenant son chapeau sous son bras, et mettant ses +gants, il s'arrêta au haut des marches du perron, et éclaira tout ce qui +l'entourait de son lumineux regard. Il jeta quelques mots en passant à +certains privilégiés, et, reconnaissant le général de cavalerie, il lui +sourit et l'appela à lui d'un signe de la main. + +Toute la suite recula, et Rostow put s'apercevoir qu'une assez longue +conversation s'engageait entre eux deux. + +L'Empereur fit un pas vers son cheval, la suite et la foule de la rue +s'élancèrent en avant, et Alexandre, saisissant le pommeau de la selle, +se retourna encore une fois vers le général, et lui dit d'une voix +accentuée, comme s'il tenait à être entendu de tous: + +«Impossible, général, et c'est impossible parce que la loi est au-dessus +de moi!» Il posa le pied dans l'étrier, le général s'inclina +respectueusement. Pendant que l'Empereur s'éloignait au galop, Nicolas, +oubliant tout dans son exaltation, courut à sa suite avec la foule. + + +XXI + + +Les bataillons de Préobrajensky et de la garde française avec ses hauts +bonnets à poils étaient alignés, le premier à droite, le second à +gauche. + +Au moment où l'Empereur s'avançait vers eux et où ils lui présentaient +les armes, un autre groupe de cavaliers, en avant desquels s'avançait un +personnage que Rostow devina tout de suite être Napoléon, déboucha de +l'autre côté de la place. Il arrivait au galop sur un cheval gris, pur +sang arabe, couvert d'une chabraque amarante brodée d'or. Il portait son +petit chapeau, le grand cordon de Saint-André et un uniforme bleu foncé +entr'ouvert sur un gilet blanc. Dès qu'il fut près de l'Empereur +Alexandre, il souleva son chapeau, et l'oeil exercé de Rostow remarqua +qu'il ne se tenait pas bien en selle. Les bataillons crièrent: «Hourra!» +et «Vive l'Empereur!» Ayant échangé quelques paroles, les illustres +alliés descendirent de cheval et se donnèrent la main. Le sourire de +Napoléon était contraint et désagréable, tandis que celui d'Alexandre se +distinguait par une bienveillance toute naturelle. + +Rostow ne les quitta pas des yeux, malgré les ruades des chevaux de la +gendarmerie française, chargée de contenir la foule; il était stupéfait +de voir l'Empereur traiter Napoléon d'égal à égal, et ce dernier en +faire autant avec une parfaite aisance. + +Les deux souverains, accompagnés de leur suite, s'approchèrent du +bataillon de Préobrajensky; Rostow, qui se trouvait au premier rang +d'une foule considérable massée en cet endroit, se trouva si près de son +Empereur bien-aimé, qu'il eut peur d'être reconnu. + +«Sire, je vous demande la permission de donner la Légion d'honneur au +plus brave de vos soldats,» dit une voix nette, en prononçant +distinctement chaque syllabe. C'était le petit Bonaparte qui parlait +ainsi, en regardant, de bas en haut, droit dans les yeux du Tsar, qui, +l'écoutant avec attention, lui sourit en lui faisant un signe +affirmatif. + +«À celui qui s'est le plus vaillamment conduit dans cette guerre! +ajouta Napoléon avec un calme irritant pour Rostow, et en regardant avec +assurance les soldats russes alignés, qui présentaient les armes et +fixaient, immobiles, les yeux sur la figure du Tsar: + +--Votre Majesté me permettra-t-elle de demander l'avis du colonel?» dit +Alexandre, en faisant quelques pas vers le prince Kozlovsky, commandant +du bataillon. Bonaparte ôta avec peine de sa petite main blanche son +gant, qui se déchira, et le jeta. Un aide de camp s'élança pour le +ramasser. + +«À qui la donner? demanda l'Empereur Alexandre, assez bas et en russe. + +--À celui que Votre Majesté choisira.» + +L'Empereur fronça le sourcil involontairement et ajouta: + +«Il faut pourtant lui répondre.» + +Le regard de Kozlovsky parcourut les rangs et glissa sur Rostow. + +«Serait-ce à moi par hasard?» se dit celui-ci. + +«Lazarew,» dit le colonel d'un air décidé, et le premier soldat du rang +en sortit aussitôt, le visage tressaillant d'émotion, comme il arrive +toujours à un appel fait inopinément devant le front. + +«Où vas-tu? ne bouge pas!» murmurèrent plusieurs voix, et Lazarew, ne +sachant où aller, s'arrêta effrayé. + +Napoléon tourna imperceptiblement la tête en arrière, et tendit sa +petite main potelée comme pour saisir quelque chose. Les personnes de sa +suite, devinant à l'instant son désir, s'agitèrent, chuchotèrent, se +passèrent de l'une à l'autre un petit objet, et un page, le même que +Nicolas avait vu chez Boris, s'élança en avant, et, saluant avec +respect, déposa dans cette main tendue une croix à ruban rouge. Napoléon +la prit sans la regarder et s'approcha de Lazarew, qui, les yeux +écarquillés, continuait obstinément à regarder son Empereur. Jetant un +coup d'oeil au Tsar pour bien lui prouver que ce qu'il allait faire +était une gracieuseté à son intention, Napoléon posa sa main, qui tenait +la croix, sur la poitrine du soldat, comme si son attouchement seul +devait suffire à rendre à tout jamais ce brave heureux d'avoir été +décoré et distingué entre tous. Sa main daigna donc toucher la poitrine +du soldat, et la croix qu'il y appliquait fut aussitôt attachée par les +officiers empressés des deux suites. Lazarew suivait d'un air sombre les +gestes de ce petit homme, et reporta, sans changer de pose, son regard +sur son souverain, comme pour lui demander ce qu'il devait faire; n'en +recevant aucun ordre, il resta pendant un certain temps dans son +immobilité de statue. + +Les Empereurs remontèrent à cheval et s'éloignèrent. Les Préobrajensky +rompirent les rangs, se mêlèrent aux grenadiers français et s'assirent +autour des tables. + +Lazarew occupait la place d'honneur; militaires et civils, officiers +russes et français, tous l'embrassaient, le félicitaient, lui serraient +les mains, l'entouraient à l'envi, et le bourdonnement des deux langues, +mêlé aux rires et aux chants, s'entendait de tous côtés sur la place. +Deux officiers, aux figures échauffées et joyeuses, passèrent devant +Rostow: + +«Quel régal, mon cher!... et servis avec de l'argenterie!... As-tu vu +Lazarew? + +--Je l'ai vu. + +--On assure que demain les Préobrajensky traiteront les Français. + +--Quel bonheur pour ce Lazarew! 1 200 francs de pension à vie! + +--En voilà un bonnet! criait un Préobrajensky, en mettant sur sa tête le +bonnet à poil d'un grenadier. + +--C'est charmant! + +--Connais-tu le mot d'ordre? disait un officier de la garde à un +camarade. Avant-hier c'était: «Napoléon, France, bravoure»; hier c'était +«Alexandre, Russie, grandeur» Un jour c'est Napoléon qui le donne, le +lendemain c'est l'Empereur, et demain il enverra la croix de +Saint-Georges au plus brave soldat de la garde française. On ne peut +faire autrement que de lui rendre la pareille.» + +Boris, qui, avec son ami Gelinski, était venu pour admirer le banquet, +aperçut Rostow appuyé au coin d'une maison: + +«Nicolas! bonjour; qu'es-tu donc devenu?... nous ne nous sommes pas vus. +Qu'as-tu donc? ajouta-t-il, en remarquant son air farouche et défait. + +--Rien, rien. + +--Tu viendras tantôt? + +--Oui, j'irai.» + +Rostow resta longtemps adossé contre la muraille, suivant des yeux les +héros de la fête, pendant qu'un douloureux travail intérieur +s'accomplissait en lui. Des doutes terribles envahissaient son âme, et +il ne pouvait leur donner de solution satisfaisante. Il pensait à +Denissow, à son indifférence chagrine, à sa soumission inattendue; il +revoyait l'hôpital, sa saleté, ses épouvantables maladies, ces bras et +ces jambes qui manquaient, et il croyait encore sentir l'odeur du +cadavre. Cette impression fut si vive, qu'il chercha instinctivement +autour de lui d'où elle lui montait à la gorge. Il pensait à Bonaparte, +à son air satisfait, à Bonaparte empereur, aimé et respecté de son +souverain bien-aimé! Mais alors, pourquoi tous ces membres mutilés? +pourquoi tous ces gens tués? D'un côté, Lazarew décoré, de l'autre +Denissow puni sans espoir de grâce!... Et il s'effrayait lui-même du +tour que prenaient ses réflexions. + +La faim et le fumet des plats le tirèrent de cette rêverie, et comme, +après tout, il fallait manger avant de s'en retourner, il entra dans +l'auberge voisine. Un grand nombre d'officiers, arrivés comme lui en +habit civil, y étaient réunis, et ce fut à grand'peine qu'il parvint à +se faire servir à dîner. Deux camarades de sa division se joignirent à +lui: on causa de la paix, et tous, comme du reste la majeure partie de +l'armée, en exprimèrent leur mécontentement. Ils assuraient que si on +avait tenu bon après Friedland, Napoléon était perdu, parce qu'il +n'avait plus ni vivres ni munitions. Nicolas mangeait en silence et +buvait encore plus qu'il ne mangeait; deux bouteilles de vin y avaient +déjà passé, et cependant le chaos qui était dans sa tête l'accablait +toujours et ne se débrouillait pas; il avait peur de s'abandonner à ses +pensées et ne pouvait parvenir à les écarter. Tout à coup, à la +réflexion d'un officier qui disait que la vue des Français était chose +humiliante, il s'écria, avec une violence que rien ne justifiait dans +ce moment et qui étonna son voisin, qu'il ne lui convenait pas de juger +ce qui aurait le mieux valu. Sa figure s'empourpra: + +«Comment pouvez-vous censurer les actions de l'Empereur? poursuivit-il. +Quel droit avons-nous de le faire? Nous ne connaissons ni son but, ni +son mobile! + +--Mais je n'ai pas dit un mot de l'Empereur, reprit l'officier, ne +pouvant attribuer qu'à l'ivresse cette étrange sortie. + +--Nous ne sommes pas des bureaucrates diplomates, nous sommes des +soldats et rien de plus, continua Rostow exaspéré. On ordonne de mourir +et l'on meurt!... et si l'on est puni, eh bien, tant pis, c'est qu'on +l'a mérité!... ce n'est pas à nous de juger! S'il plaît à notre +souverain de reconnaître Napoléon comme Empereur, et de conclure avec +lui une alliance, c'est qu'il faut que ce soit ainsi; et si nous nous +mettons à tout juger, à tout critiquer, il ne restera bientôt plus rien +de sacré pour nous. Nous finirons par dire que Dieu n'existe pas, qu'il +n'y a rien!» ajouta-t-il en frappant du poing sur la table, et ses +idées, tout incohérentes qu'elles paraissaient évidemment à ses +auditeurs, étaient au contraire la conséquence logique et sensée de ses +réflexions. + +«Nous n'avons qu'une chose à faire: remplir notre devoir, nous battre et +ne jamais penser, voilà tout! s'écria-t-il en terminant. + +--Et boire! ajouta un des officiers, désirant éviter une querelle. + +--Oui, et boire! répéta avec empressement Nicolas. Eh! garçon, encore +une bouteille!» + +FIN DU PREMIER VOLUME + +NOTES: + + [1] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.) + [2] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.) + [3] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.) + [4] Bailli du village. (_Note du traducteur_.) + [5] En français dans le texte. + [6] En français dans le texte. + [7] À cette époque, les grands seigneurs avaient toujours +à leur équipage quatre chevaux et un petit postillon sur l'un +des deux chevaux de devant. + [8] En français dans le texte. + [9] Hors-d'oeuvre et eau-de-vie servis avant le dîner. +(Note du traducteur.) + [10] En hiver, les paysans russes couchent sur leur +poêle, construit de façon à leur permettre de s'y étendre +plusieurs à la fois. _(Note du traducteur.)_ + [11] En français dans le texte. (_Note du traducteur._) + [12] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.) + [13] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.) + [14] Eau-de-vie de Riga. (_Note du traducteur._) + [15] Nom d'une promenade de Moscou. (_Note du +traducteur._) + [16] La sagène est égale à 7 pieds, ou 2,13 m. La verste +est égale à 500 sagènes. _(Note du correcteur.)_ + [17] En français dans le texte. (_Note du traducteur._). + [18] Le traducteur croit devoir relever l'erreur commise +par M. Bilibine au sujet du général Belliard, qui n'a jamais été +maréchal. + [19] Caban en étoffe de laine. (_Note du traducteur_.) + [20] Traduction littérale: «Heureux de nous donner de +la peine». Réponse obligatoire des soldats dans l'armée russe +aux remerciements de leurs chefs. (_Note du traducteur_.) + [21] Ici eut lieu l'attaque dont M. Thiers parle en ces +termes: «Les Russes se conduisirent vaillamment et, chose +rare à la guerre, on vit deux masses d'infanterie marcher l'une +contre l'autre sans qu'aucune des deux cédât avant d'être +abordée.» Napoléon à Sainte-Hélène s'exprime ainsi: +«Quelques bataillons russes montrèrent de l'intrépidité.» +(_Note de l'auteur._) + Voici textuellement les paroles de M. Thiers: «et, ce qui +est rare à la guerre, les deux masses d'infanterie marchèrent +résolument l'une contre l'autre sans qu'aucune des deux cédât +avant d'être abordée.» Puis, quelques lignes plus loin: «Les +Russes se conduisirent vaillamment.» (_Note du +traducteur._) + [22] Poud: Mesure de poids équivalente à 16,38 kg. +(_Note du correcteur._) + [23] Il est, et il était surtout d'usage pour une femme +d'embrasser l'homme qui lui baisait la main. (_Note du +traducteur_.) + [24] Pain blanc particulier à Moscou. (_Note du +traducteur._) + [25] Cotonnade rouge à l'usage des paysans. (_Note du +traducteur._) + [26] Le déjeuner. (_Note du traducteur._) + [27] En coupant les cheveux du nouveau-né, le prêtre +accomplit un des rites du baptême, et un usage superstitieux +les fait déposer sur un morceau de cire qu'on jette dans l'eau +lustrale. Si la cire flotte à la surface, c'est un bon présage; si +elle va au fond, c'est mauvais signe. (_Note du traducteur._) + [28] Genre d'industrie spéciale à la ville de Torjok. +(_Note du traducteur._) + [29] En français dans le texte. (_Note du traducteur._) + [30] En français dans le texte. (_Note du traducteur._) + [31] En français dans l'original. (_Note du traducteur._) + [32] Maison de paysan russe. (_Note du traducteur._) + [33] Nom d'une secte religieuse. (_Note du traducteur._) + [34] Jeu que l'on joue avec un clou à grosse tête et un +anneau. (_Note du traducteur._) + [35] Archine: unité de longueur russe égale à 71 cm +(_Note du correcteur._) + + + + + + +End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome I, by Léon Tolstoï + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME I *** + +***** This file should be named 17949-8.txt or 17949-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/4/17949/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La guerre et la paix, Tome I + +Author: Léon Tolstoï + +Release Date: March 8, 2006 [EBook #17949] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME I *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1>Comte Léon Tolstoï</h1> +<h1>LA GUERRE ET LA PAIX</h1> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2>TOME I</h2> +<h3>(1863-1869)</h3> +<h3>Traduction par UNE RUSSE</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<p><a name="chapitres" id="chapitres"></a></p> +<table summary="chapitres"><tr><td> +<a href="#CHAPITRE_PREMIER"><b>CHAPITRE PREMIER</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V</b></a><br /> +</td></tr> +</table> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> + +<h3>AVANT TILSITT</h3> + +<h3>1805—1807</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE PREMIER</a></h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>«Eh bien, prince, que vous disais-je? Gênes et Lucques sont devenues les +propriétés de la famille Bonaparte. Aussi, je vous le déclare d'avance, +vous cesserez d'être mon ami, mon fidèle esclave, comme vous dites, si +vous continuez à nier la guerre et si vous vous obstinez à défendre plus +longtemps les horreurs et les atrocités commises par cet Antéchrist..., +car c'est l'Antéchrist en personne, j'en suis sûre! Allons, bonjour, +cher prince; je vois que je vous fais peur... asseyez-vous ici, et +causons<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>....»</p> + +<p>Ainsi s'exprimait en juillet 1805 Anna Pavlovna Schérer, qui était +demoiselle d'honneur de Sa Majesté l'impératrice Marie Féodorovna et qui +faisait même partie de l'entourage intime de Sa Majesté. Ces paroles +s'adressaient au prince Basile, personnage grave et officiel, arrivé le +premier à sa soirée.</p> + +<p>Mlle Schérer toussait depuis quelques jours; c'était une grippe, +disait-elle (le mot «grippe» était alors une expression toute nouvelle +et encore peu usitée).</p> + +<p>Un laquais en livrée rouge—la livrée de la cour—avait colporté le +matin dans toute la ville des billets qui disaient invariablement: «Si +vous n'avez rien de mieux à faire, monsieur le Comte ou Mon Prince, et +si la perspective de passer la soirée chez une pauvre malade ne vous +effraye pas trop, je serai charmée de vous voir chez moi entre sept et +huit.—ANNA SCHÉRER<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.»</p> + +<p>«Grand Dieu! quelle virulente sortie!» répondit le prince, sans se +laisser émouvoir par cette réception.</p> + +<p>Le prince portait un uniforme de cour brodé d'or, chamarré de +décorations, des bas de soie et des souliers à boucles; sa figure plate +souriait aimablement; il s'exprimait en français, ce français recherché +dont nos grands-pères avaient l'habitude jusque dans leurs pensées, et +sa voix avait ces inflexions mesurées et protectrices d'un homme de cour +influent et vieilli dans ce milieu.</p> + +<p>Il s'approcha d'Anna Pavlovna, lui baisa la main, en inclinant sa tête +chauve et parfumée, et s'installa ensuite à son aise sur le sofa.</p> + +<p>«Avant tout, chère amie, rassurez-moi, de grâce, sur votre santé, +continua-t-il d'un ton galant, qui laissait pourtant percer la moquerie +et même l'indifférence à travers ses phrases d'une politesse banale.</p> + +<p>—Comment pourrais-je me bien porter, quand le moral est malade? Un +cœur sensible n'a-t-il pas à souffrir de nos jours? Vous voilà chez moi +pour toute la soirée, j'espère?</p> + +<p>—Non, malheureusement: c'est aujourd'hui mercredi; l'ambassadeur +d'Angleterre donne une grande fête, et il faut que j'y paraisse; ma +fille viendra me chercher.</p> + +<p>—Je croyais la fête remise à un autre jour, et je vous avouerai même +que toutes ces réjouissances et tous ces feux d'artifice commencent à +m'ennuyer terriblement.</p> + +<p>—Si l'on avait pu soupçonner votre désir, on aurait certainement remis +la réception, répondit le prince machinalement, comme une montre bien +réglée, et sans le moindre désir d'être pris au sérieux.</p> + +<p>—Ne me taquinez pas, voyons; et vous, qui savez tout, dites-moi ce +qu'on a décidé à propos de la dépêche de Novosiltzow?</p> + +<p>—Que vous dirai-je? reprit le prince avec une expression de fatigue et +d'ennui.... Vous tenez à savoir ce qu'on a décidé? Eh bien, on a décidé +que Bonaparte a brûlé ses vaisseaux, et il paraîtrait que nous sommes +sur le point d'en faire autant.»</p> + +<p>Le prince Basile parlait toujours avec nonchalance, comme un acteur qui +répète un vieux rôle. Mlle Schérer affectait au contraire, malgré ses +quarante ans, une vivacité pleine d'entrain. Sa position sociale était +de passer pour une femme enthousiaste; aussi lui arrivait-il parfois de +s'exalter à froid, sans en avoir envie, rien que pour ne pas tromper +l'attente de ses connaissances. Le sourire à moitié contenu qui se +voyait toujours sur sa figure n'était guère en harmonie, il est vrai, +avec ses traits fatigués, mais il exprimait la parfaite conscience de ce +charmant défaut, dont, à l'imitation des enfants gâtés, elle ne pouvait +ou ne voulait pas se corriger. La conversation politique qui s'engagea +acheva d'irriter Anna Pavlovna.</p> + +<p>«Ah! ne me parlez pas de l'Autriche! Il est possible que je n'y +comprenne rien; mais, à mon avis, l'Autriche n'a jamais voulu et ne veut +pas la guerre! Elle nous trahit: c'est la Russie toute seule qui +délivrera l'Europe! Notre bienfaiteur a le sentiment de sa haute +mission, et il n'y faillira pas! J'y crois, et j'y tiens de toute mon +âme! Un grand rôle est réservé à notre empereur bien-aimé, si bon, si +généreux! Dieu ne l'abandonnera pas! Il accomplira sa tâche et écrasera +l'hydre des révolutions, devenue encore plus hideuse, si c'est possible, +sous les traits de ce monstre, de cet assassin! C'est à nous de racheter +le sang du juste! À qui se fier, je vous le demande? L'Angleterre a +l'esprit trop mercantile pour comprendre l'élévation d'âme de +l'empereur Alexandre! Elle a refusé de céder Malte. Elle attend, elle +cherche une arrière-pensée derrière nos actes. Qu'ont-ils dit à +Novosiltzow? Rien! Non, non, ils ne comprennent pas l'abnégation de +notre souverain, qui ne désire rien pour lui-même et ne veut que le bien +général! Qu'ont-ils promis? Rien, et leurs promesses mêmes sont nulles! +La Prusse n'a-t-elle pas déclaré Bonaparte invincible et l'Europe +impuissante à le combattre? Je ne crois ni à Hardenberg, ni à Haugwitz! +Cette fameuse neutralité prussienne n'est qu'un piège<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>! Mais j'ai foi +en Dieu et dans la haute destinée de notre cher empereur, le sauveur de +l'Europe!»</p> + +<p>Elle s'arrêta tout à coup, en souriant doucement à son propre +entraînement.</p> + +<p>«Que n'êtes-vous à la place de notre aimable Wintzingerode! Grâce à +votre éloquence, vous auriez emporté d'assaut le consentement du roi de +Prusse; mais... me donnerez-vous du thé?</p> + +<p>—À l'instant!... À propos, ajouta-t-elle en reprenant son calme, +j'attends ce soir deux hommes fort intéressants, le vicomte de +Mortemart, allié aux Montmorency par les Rohan, une des plus illustres +familles de France, un des bons émigrés, un vrai! L'autre, c'est l'abbé +Morio, cet esprit si profond!... Vous savez qu'il a été reçu par +l'empereur!</p> + +<p>—Ah! je serai charmé!... Mais dites-moi, je vous prie, continua le +prince avec une nonchalance croissante, comme s'il venait seulement de +songer à la question qu'il allait faire, tandis qu'elle était le but +principal de sa visite, dites-moi s'il est vrai que Sa Majesté +l'impératrice mère ait désiré la nomination du baron Founcke au poste de +premier secrétaire à Vienne? Le baron me paraît si nul! Le prince Basile +convoitait pour son fils ce même poste, qu'on tâchait de faire obtenir +au baron Founcke par la protection de l'impératrice Marie Féodorovna. +Anna Pavlovna couvrit presque entièrement ses yeux en abaissant ses +paupières; cela voulait dire que ni elle ni personne ne savait ce qui +pouvait convenir ou déplaire à l'impératrice.</p> + +<p>«Le baron Founcke a été recommandé à l'impératrice mère par la sœur de +Sa Majesté,» dit-elle d'un ton triste et sec.</p> + +<p>En prononçant ces paroles, Anna Pavlovna donna à sa figure l'expression +d'un profond et sincère dévouement avec une teinte de mélancolie; elle +prenait cette expression chaque fois qu'elle prononçait le nom de son +auguste protectrice, et son regard se voila de nouveau lorsqu'elle +ajouta que Sa Majesté témoignait beaucoup d'estime au baron Founcke.</p> + +<p>Le prince se taisait, avec un air de profonde indifférence, et pourtant +Anna Pavlovna, avec son tact et sa finesse de femme, et de femme de +cour, venait de lui allonger un petit coup de griffe, pour s'être permis +un jugement téméraire sur une personne recommandée aux bontés de +l'impératrice; mais elle s'empressa aussitôt de le consoler:</p> + +<p>«Parlons un peu des vôtres! Savez-vous que votre fille fait les délices +de la société depuis son apparition dans le monde? On la trouve belle +comme le jour!»</p> + +<p>Le prince fit un salut qui exprimait son respect et sa reconnaissance.</p> + +<p>«Que de fois n'ai-je pas été frappée de l'injuste répartition du bonheur +dans cette vie, continua Anna Pavlovna, après un instant de silence. +Elle se rapprocha du prince avec un aimable sourire pour lui faire +comprendre qu'elle abandonnait le terrain de la politique et les +causeries de salon pour commencer un entretien intime: «Pourquoi, par +exemple, le sort vous a-t-il accordé de charmants enfants tels que les +vôtres, à l'exception pourtant d'Anatole, votre cadet, que je n'aime +pas? ajouta-t-elle avec la décision d'un jugement sans appel et en +levant les sourcils. Vous êtes le dernier à les apprécier, vous ne les +méritez donc pas...»</p> + +<p>Et elle sourit de son sourire enthousiaste.</p> + +<p>«Que voulez-vous? dit le prince. Lavater aurait certainement découvert +que je n'ai pas la bosse de la paternité.</p> + +<p>—Trêve de plaisanteries! il faut que je vous parle sérieusement. Je +suis très mécontente de votre cadet, entre nous soit dit. On a parlé de +lui chez Sa Majesté (sa figure, à ces mots, prit une expression de +tristesse), et on vous a plaint.»</p> + +<p>Le prince ne répondit rien. Elle le regarda en silence et attendit.</p> + +<p>«Je ne sais plus que faire, reprit-il avec humeur. Comme père, j'ai fait +ce que j'ai pu pour leur éducation, et tous les deux ont mal tourné. +Hippolyte du moins est un imbécile paisible, tandis qu'Anatole est un +imbécile turbulent; c'est la seule différence qu'il y ait entre eux!»</p> + +<p>Il sourit cette fois plus naturellement, plus franchement, et quelque +chose de grossier et de désagréable se dessina dans les replis de sa +bouche ridée.</p> + +<p>«Les hommes comme vous ne devraient pas avoir d'enfants; si vous n'étiez +pas père, je n'aurais aucun reproche à vous adresser, lui dit d'un air +pensif Mlle Schérer.</p> + +<p>—Je suis votre fidèle esclave, vous le savez; aussi est-ce à vous seule +que je puis me confesser; mes enfants ne sont pour moi qu'un lourd +fardeau et la croix de mon existence; c'est ainsi que je les accepte. +Que faire?...» Et il se tut, en exprimant par un geste sa soumission à +la destinée.</p> + +<p>Anna Pavlovna parut réfléchir.</p> + +<p>«N'avez-vous jamais songé à marier votre fils prodigue, Anatole? Les +vieilles filles ont, dit-on, la manie de marier les gens; je ne crois +pas avoir cette faiblesse, et pourtant j'ai une jeune fille en vue pour +lui, une parente à nous, la princesse Bolkonsky, qui est très +malheureuse auprès de son père.»</p> + +<p>Le prince Basile ne dit rien, mais un léger mouvement de tête indiqua la +rapidité de ses conclusions, rapidité familière à un homme du monde, et +son empressement à enregistrer ces circonstances dans sa mémoire.</p> + +<p>«Savez-vous bien que cet Anatole me coûte quarante mille roubles par +an? soupira-t-il en donnant un libre cours à ses tristes pensées. Que +sera-ce dans cinq ans, s'il y va de ce train? Voilà l'avantage d'être +père!... Est-elle riche, votre princesse?</p> + +<p>—Son père est très riche et très avare! Il vit chez lui, à la campagne. +C'est ce fameux prince Bolkonsky auquel on a fait quitter le service du +vivant de feu l'empereur et qu'on avait surnommé «le roi de Prusse». Il +est fort intelligent, mais très original et assez difficile à vivre. La +pauvre enfant est malheureuse comme les pierres. Elle n'a qu'un frère, +qui a épousé depuis peu Lise Heinenn et qui est aide de camp de +Koutouzow. Vous le verrez tout à l'heure.</p> + +<p>—De grâce, chère Annette, dit le prince en saisissant tout à coup la +main de Mlle Schérer, arrangez-moi cette affaire, et je serai à tout +jamais le plus fidèle de vos <i>esclafes</i>, comme l'écrit mon <i>starost</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> +au bas de ses rapports. Elle est de bonne famille et riche, c'est juste +ce qu'il me faut.»</p> + +<p>Et là-dessus, avec la familiarité de geste élégante et aisée qui le +distinguait, il baisa la main de la demoiselle d'honneur, puis, après +l'avoir serrée légèrement, il s'enfonça dans son fauteuil en regardant +d'un autre côté.</p> + +<p>«Eh bien, écoutez, dit Anna Pavlovna, j'en causerai ce soir même avec +Lise Bolkonsky. Qui sait? cela s'arrangera peut-être! Je vais faire, +dans l'intérêt de votre famille, l'apprentissage de mon métier de +vieille fille.</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>Le salon d'Anna Pavlovna s'emplissait peu à peu: la fine fleur de +Pétersbourg y était réunie; cette réunion se composait, il est vrai, de +personnes dont le caractère et l'âge différaient beaucoup, mais qui +étaient toutes du même bord. La fille du prince Basile, la belle Hélène, +venait d'arriver pour emmener son père et se rendre avec lui à la fête +de l'ambassadeur d'Angleterre. Elle était en toilette de bal, avec le +chiffre de demoiselle d'honneur à son corsage. La plus séduisante femme +de Pétersbourg, la toute jeune et toute mignonne princesse Bolkonsky, y +était également. Mariée l'hiver précédent, sa situation intéressante, +tout en lui interdisant les grandes réunions, lui permettait encore de +prendre part aux soirées intimes. On y voyait aussi le prince Hippolyte, +fils du prince Basile, suivi de Mortemart, qu'il présentait à ses +connaissances, l'abbé Morio, et bien d'autres.</p> + +<p>«Avez-vous vu ma tante?» ou bien: «Ne connaissez-vous pas ma tante?» +répétait invariablement Anna Pavlovna à chacun de ses invités en les +conduisant vers une petite vieille coiffée de nœuds gigantesques, qui +venait de faire son apparition. Mlle Schérer portait lentement son +regard du nouvel arrivé sur «sa tante» en le lui présentant, et la +quittait aussitôt pour en amener d'autres. Tous accomplissaient la même +cérémonie auprès de cette tante inconnue et inutile, qui n'intéressait +personne. Anna Pavlovna écoutait et approuvait l'échange de leurs +civilités, d'un air à la fois triste et solennel. La tante employait +toujours les mêmes termes, en s'informant de la santé de chacun, en +parlant de la sienne propre et de celle de Sa Majesté l'impératrice, +«laquelle, Dieu merci, était devenue meilleure». Par politesse, on +tâchait de ne pas marquer trop de hâte en s'esquivant, et l'on se +gardait bien de revenir auprès de la vieille dame une seconde fois dans +la soirée. La jeune princesse Bolkonsky avait apporté son ouvrage dans +un <i>ridicule</i> de velours brodé d'or. Sa lèvre supérieure, une ravissante +petite lèvre, ombragée d'un fin duvet, ne parvenait jamais à rejoindre +la lèvre inférieure; mais, malgré l'effort visible qu'elle faisait pour +s'abaisser ou se relever, elle n'en était que plus gracieuse, malgré ce +léger défaut tout personnel et original, privilège des femmes +véritablement attrayantes, car cette bouche à demi ouverte lui prêtait +un charme de plus. Chacun admirait cette jeune femme, pleine de vie et +de santé, qui, à la veille d'être mère, portait si légèrement son +fardeau. Après avoir échangé quelques mots avec elle, tous, jeunes gens +ennuyés ou vieillards moroses, se figuraient qu'ils étaient bien près de +lui ressembler, ou qu'ils avaient été particulièrement aimables, grâce à +son gai sourire, qui à chaque parole faisait briller ses petites dents +blanches.</p> + +<p>La petite princesse fit le tour de la table à petits pas et en se +dandinant; puis, après avoir arrangé les plis de sa robe, elle s'assit +sur le canapé à côté du samovar, de l'air d'une personne qui n'avait eu +dans tout cela qu'un seul but, son propre plaisir et celui des autres.</p> + +<p>«J'ai apporté mon ouvrage, dit-elle en ouvrant son sac et en s'adressant +à la société en général.—Prenez garde, Annette, n'allez pas me jouer +quelque méchant tour; vous m'avez écrit que votre soirée serait toute +petite; aussi voyez comme me voilà attifée...» Et elle étendit les bras +pour mieux faire valoir son élégante robe grise, garnie de dentelles, et +serrée un peu au-dessous de la gorge par une large ceinture.</p> + +<p>«Soyez tranquille, Lise, vous serez malgré tout la plus jolie.</p> + +<p>—Savez-vous que mon mari m'abandonne? continua-t-elle, en s'adressant +du même ton à un général: il va se faire tuer!</p> + +<p>—À quoi bon cette horrible guerre?» dit-elle au prince Basile.</p> + +<p>Et, sans attendre sa réponse, elle se mit à causer avec la fille du +prince, la belle Hélène.</p> + +<p>«Quelle gentille personne que cette petite princesse,» dit tout bas le +prince Basile à Anna Pavlovna!</p> + +<p>Bientôt après, un jeune homme, gros et lourd, aux cheveux ras, fit son +entrée dans le salon. Il portait des lunettes, un pantalon clair à la +mode de l'époque, un immense jabot et un habit brun. C'était le fils +naturel du comte Besoukhow, un grand seigneur très connu du temps de +Catherine et qui se mourait en ce moment à Moscou. Le jeune homme +n'avait encore fait choix d'aucune carrière; il arrivait de l'étranger, +où il avait été élevé, et se montrait pour la première fois dans le +monde. Anna Pavlovna l'accueillit avec le salut dont elle gratifiait ses +hôtes les plus obscurs. Pourtant, à la vue de Pierre, et malgré ce salut +d'un ordre inférieur, sa figure exprima un mélange d'inquiétude et de +crainte, sentiment que l'on éprouve à la vue d'un objet colossal qui ne +serait pas à sa place. Pierre était effectivement d'une stature plus +élevée que les autres invités; mais l'inquiétude d'Anna Pavlovna +provenait d'une autre cause: elle craignait ce regard bon et timide, +observateur et sincère, qui le distinguait du reste de la compagnie.</p> + +<p>«C'est on ne peut plus aimable à vous, monsieur Pierre, d'être venu voir +une pauvre malade,» dit-elle en échangeant avec sa tante des regards +troublés pendant qu'elle le lui présentait.</p> + +<p>Pierre balbutia quelque chose d'inintelligible, en continuant à laisser +errer ses yeux autour de lui. Tout à coup il sourit gaiement et salua la +petite princesse comme une de ses bonnes connaissances, puis il +s'inclina devant «la tante». Anna Pavlovna avait bien raison de +s'inquiéter, car Pierre quitta «la tante» brusquement, sans même +attendre la fin de sa phrase sur la santé de Sa Majesté. Elle l'arrêta +tout effrayée:</p> + +<p>«Connaissez-vous l'abbé Morio? lui dit-elle. C'est un homme fort +intéressant.</p> + +<p>—Oui, j'ai entendu parler de son projet d'une paix perpétuelle; c'est +très spirituel..., mais ce n'est guère praticable.</p> + +<p>—Croyez-vous?» dit Anna Pavlovna, pour dire quelque chose, en rentrant +dans son rôle de maîtresse de maison.</p> + +<p>Mais Pierre se rendit coupable d'une seconde incivilité: il venait +d'abandonner une de ses interlocutrices, sans attendre la fin de sa +phrase, et maintenant il retenait l'autre, qui voulait s'éloigner, en +lui expliquant, la tête penchée et ses grands pieds solidement rivés au +parquet, pourquoi le projet de l'abbé Morio n'était qu'une utopie.</p> + +<p>«Nous en causerons plus tard,» dit en souriant Mlle Schérer.</p> + +<p>S'étant débarrassée de ce jeune homme, qui ne savait pas vivre, elle +retourna à ses occupations, écoutant, regardant, prête à intervenir sur +les points faibles et à remettre à flot une conversation languissante. +Elle imitait en cela la conduite d'un contremaître de filature, qui, en +se promenant au milieu de ses ouvriers, remarque l'immobilité ou le son +criard, inusité, bruyant, d'un fuseau, et s'empresse à l'instant de +l'arrêter ou de le lancer. Telle Anna Pavlovna se promenait dans son +salon, s'approchait tour à tour d'un groupe silencieux ou d'un cercle +bavard; un mot de sa bouche, un déplacement de personnes habilement +opéré, remontait la machine à conversation, qui continuait à tourner +d'un mouvement égal et convenable. La crainte que lui inspirait Pierre +se trahissait au milieu de ses soucis; en le suivant des yeux, elle le +vit se rapprocher pour écouter ce qui se disait autour de Mortemart et +gagner ensuite le cercle de l'abbé Morio. Quant à Pierre, élevé à +l'étranger, c'était sa première soirée en Russie; il savait qu'il avait +autour de lui tout ce que Pétersbourg contenait d'intelligent, et ses +yeux s'écarquillaient en passant rapidement de l'un à l'autre, comme +ceux d'un enfant dans un magasin de joujoux, tant il craignait de +manquer une conversation frappée au coin de l'esprit. En regardant ces +personnages dont les figures étaient distinguées et pleines d'assurance, +il en attendait toujours un mot fin et spirituel. La conversation de +l'abbé Morio l'ayant attiré, il s'arrêta, cherchant une occasion de +donner son avis: car c'est le faible de tous les jeunes gens.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>La soirée d'Anna Pavlovna était lancée, les fuseaux travaillaient dans +tous les coins, sans interruption. À l'exception de la tante, assise +près d'une autre dame âgée dont le visage était creusé par les larmes et +qui se trouvait un peu dépaysée dans cette brillante société, les +invités s'étaient divisés en trois groupes. Au centre du premier, où +dominait l'élément masculin, se tenait l'abbé; le second, composé de +jeunes gens, entourait Hélène, la beauté princière, et la princesse +Bolkonsky, cette charmante petite femme, si jolie et si fraîche, +quoiqu'un peu trop forte pour son âge; le troisième s'était formé autour +de Mortemart et de Mlle Schérer.</p> + +<p>Le vicomte, dont le visage était doux et les manières agréables, posait +pour l'homme célèbre; mais, par bienséance, il laissait modestement à +la société qui l'entourait le soin de faire les honneurs de sa personne. +Anna Pavlovna en profitait visiblement à la façon d'un bon maître +d'hôtel, qui vous recommande, comme un mets choisi et recherché, certain +morceau qui, préparé par un autre, n'aurait pas été mangeable: elle +avait ainsi servi à ses invités le vicomte d'abord, et l'abbé ensuite, +deux bouchées d'une exquise délicatesse. Autour de Mortemart, on causait +de l'assassinat du duc d'Enghien. Le vicomte soutenait que le duc était +mort par grandeur d'âme, et que Bonaparte avait des raisons personnelles +de lui en vouloir.</p> + +<p>«Ah oui! contez-nous cela, vicomte,» dit gaiement Anna Pavlovna, qui +avait trouvé dans cette phrase: «contez-nous cela, vicomte,» un vague +parfum Louis XV.</p> + +<p>Le vicomte sourit et s'inclina en signe d'assentiment. Il se fit un +cercle autour de lui, tandis qu'Anna Pavlovna invitait les gens à +l'écouter.</p> + +<p>«Le vicomte, dit-elle tout bas à son voisin, connaissait le duc +intimement; le vicomte, répéta-t-elle en se tournant vers un autre, est +un conteur admirable; le vicomte (ceci s'adressait à un troisième) +appartient au meilleur monde, cela se voit tout de suite.»</p> + +<p>Voilà comment le vicomte se trouvait offert au public comme un gibier +rare, avec la manière d'offrir la plus distinguée et la plus alléchante; +il souriait avec finesse au moment de commencer son récit.</p> + +<p>«Venez vous asseoir ici, ma chère Hélène,» dit Anna Pavlovna en +s'adressant à la belle jeune fille qui était le centre d'un autre +groupe.</p> + +<p>La princesse Hélène garda en se levant cet inaltérable sourire qu'elle +avait sur les lèvres depuis son entrée et qui était son apanage de +beauté sans rivale. Frôlant à peine, de sa toilette blanche garnie de +lierre et d'herbages, les hommes, qui se reculaient pour la laisser +passer, elle avança toute scintillante du feu des pierreries, du lustre +de ses cheveux, de l'éblouissante blancheur de ses épaules, symbole +vivant de l'éclat d'une fête. Elle ne regardait personne; mais, souriant +à tous, elle accordait pour ainsi dire à chacun le droit d'admirer la +beauté de sa taille, ses épaules si rondes, que son corsage échancré à +la mode du jour laissait à découvert, ainsi qu'une partie de la gorge et +du dos. Hélène était si merveilleusement belle qu'elle ne pouvait avoir +l'ombre de coquetterie; elle se sentait en entrant comme gênée d'une +beauté si parfaite et si triomphante, et elle aurait désiré en affaiblir +l'impression, qu'elle n'aurait pu y réussir.</p> + +<p>«Qu'elle est belle!» s'écriait-on en la regardant.</p> + +<p>Le vicomte eut un mouvement d'épaules en baissant les yeux, comme frappé +par une apparition surnaturelle, pendant qu'Hélène s'asseyait près de +lui, en l'éclairant, lui aussi, de son éternel sourire.</p> + +<p>«Je suis, dit-il, tout intimidé devant un pareil auditoire.»</p> + +<p>Hélène, appuyant son beau bras sur une table, ne jugea pas nécessaire de +répondre; elle souriait et attendait. Tout le temps que dura le récit, +elle se tint droite, abaissant parfois son regard sur sa belle main +potelée, sur sa gorge encore plus belle, jouant avec le collier de +diamants qui l'ornait, étalant sa robe, et se retournant aux endroits +dramatiques vers Anna Pavlovna, pour imiter l'expression de sa +physionomie et reprendre ensuite son calme et placide sourire.</p> + +<p>La petite princesse avait également quitté la table de thé.</p> + +<p>«Attendez, je vais prendre mon ouvrage. Eh bien! que faites-vous? À quoi +pensez-vous? dit-elle à Hippolyte. Apportez-moi donc mon <i>ridicule</i>.»</p> + +<p>La princesse, riant et parlant à la fois, avait causé un déplacement +général.</p> + +<p>«Je suis très bien ici,» continua-t-elle en s'asseyant pour recevoir son +<i>ridicule</i> des mains du prince Hippolyte, qui avança un fauteuil et se +plaça à côté d'elle.</p> + +<p>Le «charmant Hippolyte» ressemblait d'une manière frappante à sa sœur, +«la belle des belles,» quoiqu'il fût remarquablement laid. Les traits +étaient les mêmes, mais chez sa sœur ils étaient transfigurés par ce +sourire invariablement radieux, satisfait, plein de jeunesse, et par la +perfection classique de toute sa personne; sur le visage du frère se +peignait au contraire l'idiotisme, joint à une humeur constamment +boudeuse; sa personne était faible et malingre; ses yeux, son nez, sa +bouche paraissaient se confondre en une grimace indéterminée et ennuyée, +tandis que ses pieds et ses mains se tordaient et prenaient des poses +impossibles.</p> + +<p>«Est-ce une histoire de revenants? demanda-t-il en portant son lorgnon à +ses yeux comme si cet objet devait lui rendre l'élocution plus facile.</p> + +<p>—Pas le moins du monde, dit le narrateur stupéfait.</p> + +<p>—C'est que je ne puis les souffrir,» reprit Hippolyte, et l'on comprit +à son air qu'il avait senti après coup la portée de ses paroles; mais il +avait tant d'aplomb qu'on se demandait, chaque fois qu'il parlait, s'il +était bête ou spirituel. Il portait un habit à pans, vert foncé, des +<i>inexpressibles</i> couleurs «chair de nymphe émue», selon sa propre +expression, des bas et des souliers à boucles.</p> + +<p>Le vicomte conta fort agréablement l'anecdote qui circulait sur le duc +d'Enghien; il s'était, disait-on, rendu secrètement à Paris pour voir +Mlle Georges, et il y avait rencontré Bonaparte, que l'éminente artiste +favorisait également. La conséquence de ce hasard malheureux avait été +pour Napoléon un de ces évanouissements prolongés auxquels il était +sujet et qui l'avait mis au pouvoir de son ennemi. Le duc n'en avait pas +profité; mais Bonaparte s'était vengé plus tard de cette généreuse +conduite en le faisant assassiner. Ce récit, plein d'intérêt, devenait +surtout émouvant au moment de la rencontre des deux rivaux, et les dames +s'en montrèrent émues.</p> + +<p>«C'est charmant, murmura Anna Pavlovna en interrogeant des yeux la +petite princesse.</p> + +<p>—Charmant!» reprit la petite princesse en piquant son aiguille dans son +ouvrage pour faire voir que l'intérêt et le charme de l'histoire +interrompaient son travail.</p> + +<p>Le vicomte goûta fort cet éloge muet, et il s'apprêtait à continuer +lorsqu'Anna Pavlovna, qui n'avait pas cessé de surveiller le terrible +Pierre, le voyant aux prises avec l'abbé, se précipita vers eux pour +prévenir le danger. Pierre avait en effet réussi à engager l'abbé dans +une conversation sur l'équilibre politique, et l'abbé, visiblement +enchanté de l'ardeur ingénue de son jeune interlocuteur, lui développait +tout au long son projet tendrement caressé; tous deux parlaient haut, +avec vivacité et avec entrain, et c'était là ce qui avait déplu à la +demoiselle d'honneur.</p> + +<p>«Quel moyen? Mais l'équilibre européen et le droit des gens, disait +l'abbé.... Un seul empire puissant comme la Russie, réputée barbare, se +mettant honnêtement à la tête d'une alliance qui aurait pour but +l'équilibre de l'Europe, et le monde serait sauvé!</p> + +<p>—Mais comment parviendrez-vous à établir cet équilibre?» disait Pierre, +au moment où Anna Pavlovna, lui jetant un regard sévère, demandait à +l'Italien comment il supportait le climat du Nord. La figure de ce +dernier changea subitement d'expression; et il prit cet air +doucereusement affecté qui lui était habituel avec les femmes.</p> + +<p>«Je subis trop vivement le charme de l'esprit et de la culture +intellectuelle de la société féminine surtout, dans laquelle j'ai +l'honneur d'être reçu, pour avoir eu le loisir de songer au climat,» +répondit-il, tandis que Mlle Schérer s'empressait de les rapprocher, +Pierre et lui, du cercle général, afin de ne les point perdre de vue.</p> + +<p>Au même moment, un nouveau personnage fit son entrée dans le salon de +Mlle Schérer: c'était le jeune prince Bolkonsky, le mari de la petite +princesse, un joli garçon, de taille moyenne, avec des traits durs et +accentués. Tout en lui, à commencer par son regard fatigué et à finir +par sa démarche mesurée et tranquille, était l'opposé de sa petite +femme, si vive et si remuante. Il connaissait tout le monde dans ce +salon. Tous lui inspiraient un ennui profond, et il aurait payé cher +pour ne plus les voir ni les entendre, sans en excepter même sa femme. +Elle semblait lui inspirer plus d'antipathie que le reste, et il se +détourna d'elle avec une grimace qui fit tort à sa jolie figure. Il +baisa la main d'Anna Pavlovna et promena ses regards autour de lui en +fronçant le sourcil.</p> + +<p>«Vous vous préparez à faire la guerre, prince? lui dit-elle.</p> + +<p>—Le général Koutouzow a bien voulu de moi pour aide de camp, répondit +Bolkonsky en accentuant la syllabe «zow».</p> + +<p>—Et votre femme?</p> + +<p>—Elle ira à la campagne.</p> + +<p>—Comment n'avez-vous pas honte de nous priver de votre ravissante +petite femme?</p> + +<p>—André, s'écria la petite princesse, aussi coquette avec son mari +qu'avec les autres, si tu savais la jolie histoire que le vicomte vient +de nous conter sur Mlle Georges et Bonaparte!»</p> + +<p>Le prince André fit de nouveau la grimace et s'éloigna.</p> + +<p>Pierre, qui depuis son entrée l'avait suivi de ses yeux gais et +bienveillants, s'approcha de lui et lui saisit la main. Le prince André +ne se dérida pas pour le nouveau venu; mais, quand il eut reconnu le +visage souriant de Pierre, le sien s'illumina tout à coup d'un bon et +cordial sourire:</p> + +<p>«Ah! bah! te voilà aussi dans le grand monde!</p> + +<p>—Je savais que vous y seriez. J'irai souper chez vous; le puis-je? +ajouta-t-il tout bas pour ne pas gêner le vicomte, qui parlait encore.</p> + +<p>—Non, tu ne le peux pas,» dit André en riant et en faisant comprendre +à Pierre par un serrement de main l'inutilité de sa question.</p> + +<p>Il allait lui dire quelque chose, lorsque le prince Basile et sa fille +se levèrent, et l'on se rangea pour leur faire place.</p> + +<p>«Excusez-nous, cher vicomte, dit le prince en forçant aimablement +Mortemart à rester assis; cette malencontreuse fête de l'ambassade +d'Angleterre nous prive d'un plaisir et nous force à vous interrompre. +Je regrette vivement, chère Anna Pavlovna, d'être obligé de quitter +votre charmante soirée.»</p> + +<p>Sa fille Hélène se fraya un chemin au milieu des chaises, en retenant sa +robe d'une main, sans cesser de sourire. Pierre regarda cette beauté +resplendissante avec un mélange d'extase et de terreur.</p> + +<p>«Elle est bien belle! dit le prince André.</p> + +<p>—Oui,» répondit Pierre.</p> + +<p>Le prince Basile lui serra la main en passant:</p> + +<p>«Faites-moi l'éducation de cet ours-là, dit-il en s'adressant à Mlle +Schérer, je vous en supplie. Voilà onze mois qu'il demeure chez moi, et +c'est la première fois que je l'aperçois dans le monde. Rien ne forme +mieux un jeune homme que la société des femmes d'esprit.»</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Anna Pavlovna promit en souriant de s'occuper de Pierre, qu'elle savait +apparenté par son père au prince Basile. La vieille dame, qui était +restée assise à côté de «la tante», se leva précipitamment et rattrapa +le prince Basile dans l'antichambre. Sa figure bienveillante et creusée +par les larmes n'exprimait plus l'intérêt attentif qu'elle s'était +efforcée de lui donner, mais elle trahissait l'inquiétude et la +crainte.</p> + +<p>«Que me direz-vous, prince, à propos de mon Boris?»</p> + +<p>Elle prononçait le mot Boris en accentuant tout particulièrement l'<i>o</i>.</p> + +<p>«Je ne puis rester plus longtemps à Pétersbourg. Dites-moi, de grâce, +quelles nouvelles je puis rapporter à mon pauvre garçon?»</p> + +<p>Malgré le visible déplaisir et la flagrante impolitesse du prince Basile +en l'écoutant, elle lui souriait et le retenait de la main pour +l'empêcher de s'éloigner.</p> + +<p>«Que vous en coûterait-il de dire un mot à l'empereur? Il passerait tout +droit dans la garde!</p> + +<p>—Soyez assurée, princesse, que je ferai tout mon possible, mais il +m'est difficile de demander cela à Sa Majesté; je vous conseillerais +plutôt de vous adresser à Roumianzow par l'intermédiaire du prince +Galitzine; ce serait plus prudent.»</p> + +<p>La vieille dame portait le nom de princesse Droubetzkoï, celui d'une des +premières familles de Russie; mais, pauvre et retirée du monde depuis de +longues années, elle avait perdu toutes ses relations d'autrefois. Elle +n'était venue à Pétersbourg que pour tâcher d'obtenir pour son fils +unique l'autorisation d'entrer dans la garde. C'est dans l'espoir de +rencontrer le prince Basile qu'elle était venue à la soirée de Mlle +Schérer. Sa figure, belle jadis, exprima un vif mécontentement, mais +pendant une seconde seulement; elle sourit de nouveau et se saisit plus +fortement du bras du prince Basile.</p> + +<p>«Écoutez-moi, mon prince; je ne vous ai jamais rien demandé, je ne vous +demanderai plus jamais rien, et jamais je ne me suis prévalue de +l'amitié qui vous unissait, mon père et vous. Mais à présent, au nom de +Dieu, faites cela pour mon fils et vous serez notre bienfaiteur, +ajouta-t-elle rapidement. Non, ne vous fâchez pas, et promettez. J'ai +demandé à Galitzine, il m'a refusé! Soyez le bon enfant que vous étiez +jadis, continua-t-elle, en essayant de sourire, pendant que ses yeux se +remplissaient de larmes.</p> + +<p>—Papa! nous serons en retard,» dit la princesse Hélène, qui attendait à +la porte.</p> + +<p>Et elle tourna vers son père sa charmante figure.</p> + +<p>Le pouvoir en ce monde est un capital qu'il faut savoir ménager. Le +prince Basile le savait mieux que personne: intercéder pour chacun de +ceux qui s'adressaient à lui, c'était le plus sûr moyen de ne jamais +rien obtenir pour lui-même; il avait compris cela tout de suite. Aussi +n'usait-il que fort rarement de son influence personnelle; mais +l'ardente supplication de la princesse Droubetzkoï fit naître un léger +remords au fond de sa conscience. Ce qu'elle lui avait rappelé était la +vérité. Il devait en effet à son père d'avoir fait les premiers pas dans +la carrière. Il avait aussi remarqué qu'elle était du nombre de ces +femmes, de ces mères surtout, qui n'ont ni cesse ni repos tant que le +but de leur opiniâtre désir n'est pas atteint, et qui sont prêtes, le +cas échéant, à renouveler à toute heure les récriminations et les +scènes. Cette dernière considération le décida.</p> + +<p>«Chère Anna Mikhaïlovna, lui dit-il de sa voix ennuyée et avec sa +familiarité habituelle, il m'est à peu près impossible de faire ce que +vous me demandez; cependant j'essayerai pour vous prouver mon affection +et le respect que je porte à la mémoire de votre père. Votre fils +passera dans la garde, je vous en donne ma parole! Êtes-vous contente?</p> + +<p>—Cher ami, vous êtes mon bienfaiteur! Je n'attendais pas moins de vous, +je connaissais votre bonté! Un mot encore, dit-elle, le voyant prêt à la +quitter. Une fois dans la garde... et elle s'arrêta confuse.... Vous qui +êtes dans de bons rapports avec Koutouzow, vous lui recommanderez bien +un peu Boris, n'est-ce pas, afin qu'il le prenne pour aide de camp? Je +serai alors tranquille, et jamais je ne...»</p> + +<p>Le prince Basile sourit:</p> + +<p>«Cela, je ne puis vous le promettre. Depuis que Koutouzow a été nommé +général en chef, il est accablé de demandes. Lui-même m'a assuré que +toutes les dames de Moscou lui proposaient leurs fils comme aides de +camp.</p> + +<p>—Non, non, promettez, mon ami, mon bienfaiteur, promettez-le-moi, ou je +vous retiens encore!</p> + +<p>—Papa! répéta du même ton la belle Hélène, nous serons en retard.</p> + +<p>—Eh bien! au revoir, vous voyez, je ne puis....</p> + +<p>—Ainsi, demain vous en parlerez à l'empereur?</p> + +<p>—Sans faute; mais quant à Koutouzow, je ne promets rien!</p> + +<p>—Mon Basile,» reprit Anna Mikhaïlovna en l'accompagnant avec un sourire +de jeune coquette sur les lèvres, et en oubliant que ce sourire, son +sourire d'autrefois, n'était plus guère en harmonie avec sa figure +fatiguée. Elle ne pensait plus en effet à son âge et employait sans y +songer toutes ses ressources de femme. Mais, à peine le prince eut-il +disparu, que son visage reprit une expression froide et tendue. Elle +regagna le cercle au milieu duquel le vicomte continuait son récit, et +fit de nouveau semblant de s'y intéresser, en attendant, puisque son +affaire était faite, l'instant favorable pour s'éclipser.</p> + +<p>«Mais que dites-vous de cette dernière comédie du sacre de Milan? +demanda Mlle Schérer, et des populations de Gênes et de Lucques qui +viennent présenter leurs vœux à M. Buonaparte. M. Buonaparte assis sur +un trône et exauçant les vœux des nations? Adorable! Non, c'est à en +devenir folle! On dirait que le monde a perdu la tête.»</p> + +<p>Le prince André sourit en regardant Anna Pavlovna.</p> + +<p>«Dieu me la donne, gare à qui la touche,» dit-il.</p> + +<p>C'étaient les paroles que Bonaparte avaient prononcées en mettant la +couronne sur sa tête.</p> + +<p>«On dit qu'il était très beau en prononçant ces paroles,» ajouta-t-il, +en les répétant en italien: «Dio mi la dona, guai a chi la toca!»</p> + +<p>«J'espère, continua Anna Pavlovna, que ce sera là la goutte d'eau qui +fera déborder le vase. En vérité, les souverains ne peuvent plus +supporter cet homme, qui est pour tous une menace vivante.</p> + +<p>—Les souverains! Je ne parle pas de la Russie, dit le vicomte poliment +et avec tristesse, les souverains, madame? Qu'ont-ils fait pour Louis +XVI, pour la reine, pour Madame Élisabeth? Rien, continua-t-il en +s'animant, et, croyez-moi, ils sont punis pour avoir trahi la cause des +Bourbons. Les souverains? Mais ils envoient des ambassadeurs +complimenter l'Usurpateur<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>...» Et, après avoir poussé une exclamation +de mépris, il changea de pose.</p> + +<p>Le prince Hippolyte, qui n'avait cessé d'examiner le vicomte à travers +son lorgnon, se tourna à ces mots tout d'une pièce vers la petite +princesse pour lui demander une aiguille, avec laquelle il lui dessina +sur la table l'écusson des Condé, et il se mit à le lui expliquer avec +une gravité imperturbable, comme si elle l'en avait prié:</p> + +<p>«Bâton de gueules engrêlés de gueule et d'azur, maison des Condé.»</p> + +<p>La princesse écoutait et souriait.</p> + +<p>«Si Bonaparte reste encore un an sur le trône de France, dit le vicomte, +en reprenant son sujet comme un homme habitué à suivre ses propres +pensées sans prêter grande attention aux réflexions d'autrui dans une +question qui lui est familière, les choses n'en iront que mieux: la +société française, je parle de la bonne, bien entendu, sera à jamais +détruite par les intrigues, la violence; l'exil et les condamnations... +et alors...»</p> + +<p>Il haussa les épaules en levant les bras au ciel. Pierre voulut +intervenir mais Anna Pavlovna, qui le guettait, le devança.</p> + +<p>«L'empereur Alexandre, commença-t-elle avec cette inflexion de +tristesse qui accompagnait toujours ses réflexions sur la famille +impériale, a déclaré laisser aux Français eux-mêmes le droit de choisir +la forme de leur gouvernement, et je suis convaincue que la nation +entière, une fois délivrée de l'Usurpateur, va se jeter dans les bras de +son roi légitime.»</p> + +<p>Anna Pavlovna tenait, comme on le voit, à flatter l'émigré royaliste.</p> + +<p>«C'est peu probable, dit le prince André. Monsieur le vicomte suppose +avec raison que les choses sont allées très loin, et il sera, je crois, +difficile de revenir au passé.</p> + +<p>—J'ai entendu dire, ajouta Pierre en se rapprochant d'eux, que la plus +grande partie de la noblesse a été gagnée par Napoléon.</p> + +<p>—Ce sont les bonapartistes qui l'assurent, s'écria le vicomte sans +regarder Pierre.</p> + +<p>—Il est impossible de savoir quelle est aujourd'hui l'opinion publique +en France.</p> + +<p>—Bonaparte l'a pourtant dit, reprit le prince André avec ironie, car le +vicomte lui déplaisait, et c'était lui que visaient ses saillies. «Je +leur ai montré le chemin de la gloire, ils n'en n'ont pas voulu,—ce +sont les paroles que l'on prête à Napoléon;—je leur ai ouvert mes +antichambres, ils s'y sont «précipités en foule...» Je ne sais pas à +quel point il avait le droit de le dire.</p> + +<p>—Il n'en avait aucun, répondit le vicomte; après l'assassinat du duc +d'Enghien, les gens les plus enthousiastes ont cessé de voir en lui un +héros, et si même il l'avait été un moment aux yeux de certaines +personnes, ajouta-t-il en se tournant vers Anna Pavlovna, après cet +assassinat il y a eu un martyr de plus au ciel, et un héros de moins sur +la terre<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.»</p> + +<p>Ces derniers mots du vicomte n'avaient pas encore été salués d'un +sourire approbatif, que déjà Pierre s'était de nouveau élancé dans +l'arène, sans laisser à Anna Pavlovna, qui pressentait quelque chose +d'exorbitant, le temps de l'arrêter.</p> + +<p>«L'exécution du duc d'Enghien, dit Pierre, était une nécessité +politique, et Napoléon a justement montré de la grandeur d'âme en +assumant sur lui seul la responsabilité de cet acte.</p> + +<p>—Dieu! Dieu! murmura Mlle Schérer avec horreur.</p> + +<p>—Comment, monsieur Pierre, vous trouvez qu'il y a de la grandeur d'âme +dans un assassinat? dit la petite princesse en souriant et en attirant à +elle son ouvrage.</p> + +<p>—Ah! ah! firent plusieurs voix.</p> + +<p>—Capital!» s'écria le prince Hippolyte en anglais.</p> + +<p>Et il se frappa le genou de la main. Le vicomte se borna à hausser les +épaules.</p> + +<p>Pierre regarda gravement son auditoire par-dessus ses lunettes.</p> + +<p>«Je parle ainsi, continua-t-il, parce que les Bourbons ont fui devant la +Révolution, en laissant le peuple livré à l'anarchie! Napoléon seul a su +comprendre et vaincre la Révolution, et c'est pourquoi il ne pouvait, +lorsqu'il avait en vue le bien général, se laisser arrêter par la vie +d'un individu.</p> + +<p>—Ne voulez-vous pas passer à l'autre table?» dit Anna Pavlovna.</p> + +<p>Mais Pierre, s'animant de plus en plus, continua son plaidoyer sans lui +répondre:</p> + +<p>«Oui, Napoléon est grand parce qu'il s'est placé au-dessus de la +Révolution, qu'il en a écrasé les abus en conservant tout ce qu'elle +avait de bon, l'égalité des citoyens, la liberté de la presse et de la +parole, et c'est par là qu'il a conquis le pouvoir.</p> + +<p>—S'il avait rendu ce pouvoir au roi légitime, sans en profiter pour +commettre un meurtre, je l'aurais appelé un grand homme, dit le +vicomte.</p> + +<p>—Cela lui était impossible. La nation ne lui avait donné la puissance +que pour qu'il la débarrassât des Bourbons; elle avait reconnu en lui un +homme supérieur. La Révolution a été une grande œuvre, continua Pierre, +qui témoignait de son extrême jeunesse, en essayant d'expliquer ses +opinions et en émettant des idées avancées et irritantes.</p> + +<p>—La Révolution et le régicide une grande œuvre! Après cela,... Mais ne +voulez-vous pas passer à l'autre table? répéta Anna Pavlovna.</p> + +<p>—Le <i>Contrat social</i>! repartit le vicomte avec un sourire de +résignation.</p> + +<p>—Je ne parle pas du régicide, je parle de l'idée.</p> + +<p>—Oui, l'idée du pillage, du meurtre et du régicide, dit en +l'interrompant une voix ironique.</p> + +<p>—Il est certain que ce sont là les extrêmes; mais le fond véritable de +l'idée, c'est l'émancipation des préjugés, l'égalité des citoyens, et +tout cela a été conservé par Napoléon dans son intégrité.</p> + +<p>—La liberté! l'égalité! dit avec mépris le vicomte, qui était décidé à +démontrer au jeune homme toute l'absurdité de son raisonnement.... Ces +mots si ronflants ont déjà perdu leur valeur. Qui donc n'aimerait la +liberté et l'égalité? Le Sauveur nous les a prêchées! Sommes-nous +devenus plus heureux après la Révolution? Au contraire! Nous voulions la +liberté, et Bonaparte l'a confisquée!»</p> + +<p>Le prince André regardait en souriant tantôt Pierre et le vicomte, +tantôt la maîtresse de la maison, qui, malgré son grand usage du monde, +avait été terrifiée par les sorties de Pierre; mais, lorsqu'elle +s'aperçut que ces paroles sacrilèges n'excitaient point la colère du +vicomte et qu'il n'était plus possible de les étouffer, elle fit cause +commune avec le noble émigré et, rassemblant toutes ses forces, tomba à +son tour sur l'orateur.</p> + +<p>«Mais, mon cher monsieur Pierre, dit-elle, comment pouvez-vous expliquer +la conduite du grand homme qui met à mort un duc, disons même tout +simplement un homme, lorsque cet homme n'a commis aucun crime, et cela +sans jugement?</p> + +<p>—J'aurais également demandé à monsieur, dit le vicomte, de m'expliquer +le 18 brumaire. N'était-ce point une trahison, ou, si vous aimez mieux, +un escamotage qui ne ressemble en rien à la manière d'agir d'un grand +homme?</p> + +<p>—Et les prisonniers d'Afrique massacrés par son ordre, s'écria la +petite princesse, c'est épouvantable!</p> + +<p>—C'est un roturier, vous avez beau dire,» ajouta le prince Hippolyte.</p> + +<p>Pierre, ne sachant plus à qui répondre, les regarda tous en souriant, +non pas d'un sourire insignifiant et à peine visible, mais de ce sourire +franc et sincère qui donnait à sa figure, habituellement sévère et même +un peu morose, une expression de bonté naïve, semblable à celle d'un +enfant qui implore son pardon.</p> + +<p>Le vicomte, qui ne l'avait jamais vu, comprit tout de suite que ce +jacobin était moins terrible que ses paroles. On se taisait.</p> + +<p>«Comment voulez-vous qu'il vous réponde à tous? dit tout à coup le +prince André. N'y a-t-il pas une différence entre les actions d'un homme +privé et celles d'un homme d'État, d'un grand capitaine ou d'un +souverain? Il me semble du moins qu'il y en a une.</p> + +<p>—Mais sans doute, s'écria Pierre, tout heureux de cet appui inespéré.</p> + +<p>—Napoléon, sur le pont d'Arcole ou tendant la main aux pestiférés dans +l'hôpital de Jaffa, est grand comme homme, et il est impossible de ne +pas le reconnaître; mais il y a, c'est vrai, d'autres faits difficiles à +justifier,» continua le prince André, qui tenait visiblement à réparer +la maladresse des discours de Pierre et qui se leva sur ces derniers +mots, en donnant ainsi à sa femme le signal du départ.</p> + +<p>Le prince Hippolyte fit de même, mais tout en engageant d'un geste de la +main tous ceux qui allaient suivre cet exemple à ne pas bouger.</p> + +<p>«À propos, dit-il vivement, on m'a conté aujourd'hui une anecdote +moscovite charmante; il faut que je vous en régale. Vous m'excuserez, +vicomte; je dois la dire en russe; on n'en comprendrait pas le sel +autrement...»</p> + +<p>Et il entama son histoire en russe, mais avec l'accent d'un Français qui +aurait séjourné un an en Russie:</p> + +<p>«Il y a à Moscou une dame, une grande dame, très avare, qui avait besoin +de deux valets de pied de grande taille pour placer derrière sa +voiture.... Or cette dame avait aussi, c'était son goût, une femme de +chambre de grande taille....»</p> + +<p>Ici le prince Hippolyte se mit à réfléchir, comme s'il éprouvait une +certaine difficulté à continuer son récit:</p> + +<p>«Elle lui dit; oui, elle lui dit: Fille une telle, mets la livrée et +monte derrière la voiture; je vais faire des visites...»</p> + +<p>À cet endroit, le prince Hippolyte éclata de rire, mais par malheur il +n'y eut pas d'écho dans son auditoire, et le conteur parut éprouver de +cet insuccès une impression défavorable. Plusieurs se décidèrent +pourtant à sourire, entre autres la vieille dame et Mlle Schérer.</p> + +<p>...Elle partit; tout à coup il s'éleva un ouragan; la fille perdit son +chapeau, et ses longs cheveux se dénouèrent.»</p> + +<p>Ne pouvant se contenir davantage, il fut pris d'un accès de rire si +bruyant qu'il en suffoquait.</p> + +<p>«...Oui, acheva-t-il en se tordant, ses longs cheveux se dénouèrent... +et toute la ville l'a su!»</p> + +<p>Et l'anecdote finit là. Personne, à vrai dire, n'en avait compris le +sens, ni pourquoi elle devait être nécessairement contée en russe. Mais +Anna Pavlovna et quelques autres surent gré au narrateur d'avoir si +adroitement mis fin à l'ennuyeuse et désagréable sortie de M. Pierre. La +conversation s'éparpilla ensuite en menus propos, en remarques +insignifiantes sur le bal à venir et sur le bal passé, sur les théâtres, +le tout entremêlé de questions pour savoir où et quand on se +retrouverait.</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Après cet incident, les hôtes d'Anna Pavlovna la remercièrent de sa +charmante soirée et se retirèrent un à un.</p> + +<p>D'une taille peu ordinaire, carré des épaules, et maladroit à l'extrême, +Pierre avait aussi, entre autres désavantages physiques, des mains +énormes et rouges; il ne savait pas entrer dans un salon, encore moins +en sortir comme il convient et après avoir débité de jolies phrases. +Grâce à sa distraction proverbiale, il avait pris en se levant, au lieu +de son chapeau, le tricorne à plumet d'un général, qu'il se mit à +tirailler jusqu'au moment où le légitime propriétaire, effrayé, parvint +à se le faire rendre. Mais, il faut le dire, tous ces défauts et toutes +ces gaucheries étaient rachetés par sa bienveillance, sa candeur et sa +modestie.</p> + +<p>Mlle Schérer, se tournant vers lui, le salua comme pour lui octroyer son +pardon, avec une mansuétude toute chrétienne.</p> + +<p>«J'espère, lui dit-elle, avoir encore le plaisir de vous voir; mais +j'espère également, mon cher monsieur Pierre, que d'ici là vous aurez +changé d'opinions.»</p> + +<p>Il ne lui répondit rien; mais, quand il lui rendit son salut, tous les +assistants purent voir sur ses lèvres ce franc sourire qui avait l'air +de dire: «Après tout, les opinions sont des opinions, et vous voyez que +je suis un bon et brave garçon.» C'était si vrai que tous, y compris +Mlle Schérer, le sentirent instinctivement.</p> + +<p>Le prince André avait suivi dans l'antichambre sa femme et le prince +Hippolyte, qu'il écoutait avec indifférence, en se faisant donner son +manteau par un laquais. Le prince Hippolyte, le lorgnon dans l'œil, +debout à côté de la gentille petite princesse, la regardait obstinément.</p> + +<p>«Allez-vous-en, Annette, disait la jeune femme en prenant congé d'elle; +vous aurez froid! C'est convenu!» ajouta-t-elle tout bas.</p> + +<p>Anna Pavlovna avait eu le temps de causer avec Lise du mariage projeté +entre sa belle-sœur et Anatole:</p> + +<p>«Je compte sur vous, ma chérie, répondit-elle également à voix basse. +Vous lui en écrirez un mot, et vous me direz comment le père envisage la +chose. Au revoir!...»</p> + +<p>Et elle rentra au salon.</p> + +<p>Le prince Hippolyte se rapprocha de la petite princesse et, se penchant +au-dessus d'elle, lui parla de très près en chuchotant.</p> + +<p>Deux laquais, le sien et celui de la princesse, l'un tenant un surtout +d'officier, l'autre un châle, attendaient qu'il eût fini ce bavardage en +français, qu'ils semblaient écouter, tout inintelligible qu'il fût pour +eux, et même comprendre, sans vouloir le laisser paraître.</p> + +<p>La petite princesse parlait, souriait et riait tout à la fois.</p> + +<p>«Je suis enchanté de n'être pas allé chez l'ambassadeur, disait le +prince Hippolyte. Quel ennui! Charmante soirée, n'est-il pas vrai? +Charmante!</p> + +<p>—On assure que le bal de ce soir sera très beau, repartit la princesse +en retroussant sa petite lèvre au fin duvet; toutes les jolies femmes de +la société y seront.</p> + +<p>—Pas toutes, puisque vous n'y serez pas,» ajouta-t-il en riant. Et +s'emparant du châle que présentait le valet de pied, il le poussa de +côté pour envelopper la princesse. Ses mains s'attardèrent assez +longtemps autour du cou de la jeune femme, qu'il avait l'air d'embrasser +(était-ce intention ou gaucherie? personne n'aurait pu le deviner). Elle +recula gracieusement, en continuant à sourire, se détourna et regarda +son mari, dont les yeux étaient fermés et qui avait l'air fatigué et +endormi.</p> + +<p>«Êtes-vous prête?» dit-il à sa femme en lui glissant un regard.</p> + +<p>Le prince Hippolyte endossa prestement son surtout, qui, étant à la +dernière mode, lui descendait plus bas que les talons, et, tout en +s'embarrassant dans ses plis, il se précipita sur le perron pour aider +la princesse à monter en voiture.</p> + +<p>«Au revoir, princesse!» cria-t-il, la langue aussi embarrassée que les +pieds.</p> + +<p>La princesse relevait sa robe et s'asseyait dans le fond obscur de la +voiture; son mari arrangeait son sabre.</p> + +<p>Le prince Hippolyte, qui faisait semblant de les aider, ne faisait en +réalité que les gêner.</p> + +<p>«Pardon, monsieur, dit le prince André d'un ton sec et désagréable, en +s'adressant en russe au jeune homme qui l'empêchait de passer.—Pierre, +viens-tu, je t'attends,» reprit-il affectueusement.</p> + +<p>Le postillon partit, et le carrosse s'ébranla avec un bruit de roues<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>Le prince Hippolyte, resté sur le perron, riait d'un rire nerveux en +attendant le vicomte, à qui il avait promis de le reconduire.</p> + +<p>«Eh bien, mon cher, votre petite princesse est très bien, très bien, +dit le vicomte en se mettant en voiture, très bien, ma foi!...» Et il +baisa le bout de ses doigts.</p> + +<p>Hippolyte se rengorgea en riant.</p> + +<p>«Savez-vous que vous êtes terrible avec votre petit air innocent? Je +plains le pauvre mari, ce petit officier qui se donne des airs de prince +régnant.»</p> + +<p>Hippolyte balbutia en riant aux éclats: «Et vous disiez que les dames +russes ne valaient pas les Françaises: il ne s'agit que de savoir s'y +prendre.»</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Pierre, arrivé le premier, entra tout droit dans le cabinet du prince +André, en habitué de la maison; après s'être étendu sur le canapé, comme +il en avait l'habitude, il prit un livre au hasard,—c'était ce jour-là +les <i>Commentaires</i> de César,—et, s'accoudant aussitôt, il l'ouvrit au +beau milieu.</p> + +<p>«Qu'as-tu fait chez Mlle Schérer? Elle en tombera sérieusement malade,» +dit le prince André, qui entra bientôt après en frottant l'une contre +l'autre ses mains, qu'il avait petites et blanches.</p> + +<p>Pierre se retourna tout d'une pièce; le canapé en gémit, et, montrant sa +figure animée et souriante, il fit un geste qui témoignait de son +indifférence:</p> + +<p>«Cet abbé est vraiment intéressant; seulement il n'entend pas la +question comme il faut l'entendre.... Je suis sûr qu'une paix inviolable +est possible, mais je ne puis dire comment, ce ne serait toujours pas au +moyen de l'équilibre politique...»</p> + +<p>Le prince André, qui n'avait pas l'air de s'intéresser aux questions +abstraites, l'interrompit:</p> + +<p>«Vois-tu, mon cher, ce qui est impossible, c'est de dire partout et +toujours ce que l'on pense! Eh bien, t'es-tu décidé à quelque chose? +Seras-tu garde à cheval ou diplomate?</p> + +<p>—Croiriez-vous que je n'en sais encore rien! Ni l'une ni l'autre de ces +perspectives ne me séduit, dit Pierre en s'asseyant à la turque sur le +divan.</p> + +<p>—Il faut pourtant te décider à quelque chose; ton père attend!»</p> + +<p>Pierre avait été envoyé à l'étranger à l'âge de dix ans avec un abbé +pour précepteur, et il y était resté jusqu'à vingt-cinq ans. À son +retour à Moscou, son père avait congédié l'abbé et avait dit au jeune +homme:</p> + +<p>«Maintenant, va à Pétersbourg, examine et choisis! Je consens à tout. +Voici une lettre pour le prince Basile, et voilà de l'argent. Écris et +compte sur moi pour t'aider.»</p> + +<p>Or depuis trois mois Pierre cherchait une carrière et ne faisait rien. +Il se passa la main sur le front:</p> + +<p>«Ce doit être un franc-maçon? dit-il en pensant à l'abbé qu'il avait vu +à la soirée.</p> + +<p>—Chimères que tout cela, lui dit en l'interrompant le prince André; +parlons plutôt de tes affaires. Es-tu allé voir la garde à cheval?</p> + +<p>—Non, je n'y suis pas allé; mais j'ai réfléchi à une chose, que je +voulais vous communiquer. Nous avons la guerre avec Napoléon; si l'on se +battait pour la liberté, je serais le premier à m'engager; mais aider +l'Angleterre et l'Autriche à lutter contre le plus grand homme qui soit +au monde, ce n'est pas bien.»</p> + +<p>Le prince André ne fit que hausser les épaules à cette sortie enfantine; +dédaignant d'y faire une réponse sérieuse, il se contenta de dire:</p> + +<p>«Si l'on ne se battait que pour ses convictions, il n'y aurait pas de +guerre.</p> + +<p>—Et ce serait parfait, répliqua Pierre.</p> + +<p>—C'est bien possible, mais cela ne sera jamais, reprit en souriant le +prince André.</p> + +<p>—Enfin, voyons, pourquoi allons-nous faire la guerre?</p> + +<p>—Pourquoi? Je n'en sais rien! Il le faut, et par-dessus le marché j'y +vais.—et il s'arrêta. J'y vais, parce que la vie que je mène ici... ne +me va pas!»</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Le frôlement d'une robe se fit entendre dans la pièce voisine. À ce +bruit, le prince André eut l'air de revenir à lui: il se redressa et +donna à son visage l'expression qu'il avait eue pendant toute la soirée +d'Anna Pavlovna. Pierre glissa ses pieds à terre. La princesse entra; +elle avait eu le temps de remplacer sa toilette du soir par un +déshabillé de maison, non moins frais et non moins élégant; son mari se +leva et lui avança poliment un fauteuil.</p> + +<p>«Je me demande souvent, dit-elle en français, selon son habitude, et en +s'asseyant vivement, pourquoi Annette ne s'est pas mariée? Comme vous +êtes sots, messieurs, de ne pas l'avoir épousée! Je vous en demande +pardon, mais vous n'entendez rien aux femmes. Quel disputeur vous +faites, monsieur Pierre!</p> + +<p>—Je dispute aussi contre votre mari, car je ne comprends pas pourquoi +il va faire la guerre,» dit Pierre en s'adressant à la princesse, sans +le moindre symptôme de cet embarras qui existe souvent entre un jeune +homme et une jeune femme.</p> + +<p>La princesse tressaillit; la réflexion de Pierre l'avait touchée au vif.</p> + +<p>«Eh bien, moi aussi, je lui dis la même chose. Vraiment, je ne comprends +pas pourquoi les hommes ne peuvent vivre sans guerre? Pourquoi ne +désirons-nous rien, n'avons-nous besoin de rien, nous autres femmes? +Voyons, je vous en fais juge. Je suis toujours à lui répéter que sa +position ici comme aide de camp de mon oncle est des plus brillantes: +chacun le connaît, chacun l'apprécie! Pas plus tard que ces jours-ci, +chez les Apraxine, j'ai entendu une dame dire: «C'est là le fameux +«prince André!» ma parole d'honneur!»</p> + +<p>Et elle éclata de rire.</p> + +<p>«Voilà comment il est reçu partout, et il peut, quand il le voudra, +devenir aide de camp de l'empereur, car l'empereur, vous le savez, s'est +entretenu très gracieusement avec lui! Nous le disions justement, +Annette et moi. Ce serait si facile à arranger! Qu'en pensez-vous?»</p> + +<p>Pierre regarda le prince André et se tut en voyant que son ami +paraissait contrarié.</p> + +<p>«Quand partez-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ah! ne me parlez pas de ce départ, je ne veux pas en entendre parler, +reprit la princesse de cet air à la fois capricieux et enjoué qu'elle +avait eu avec Hippolyte, mais qui, dans ce cercle intime dont Pierre +faisait partie, détonnait singulièrement. Lorsque j'ai pensé aujourd'hui +qu'il me faudra rompre avec toutes des chères relations... je..., et +puis, sais-tu, André, et elle lui fit un imperceptible clignement d'yeux +en frissonnant... j'ai peur!»</p> + +<p>Son mari la regarda stupéfait, comme s'il venait seulement de +s'apercevoir de sa présence. Il lui répondit pourtant avec une froide +politesse:</p> + +<p>«Que craignez-vous, Lise? Je ne vous comprends pas.</p> + +<p>—Voilà bien les hommes! Des égoïstes, tous des égoïstes! Parce qu'il +lui est venu une fantaisie, il m'abandonne, Dieu sait pourquoi, et +m'enferme toute seule à la campagne.</p> + +<p>—Avec mon père et ma sœur, vous l'oubliez.</p> + +<p>—Cela revient au même; j'y serai seule, loin de mes amis à moi, et il +veut que je sois tranquille?»</p> + +<p>Elle parlait d'un ton boudeur; sa lèvre relevée, loin de donner à sa +physionomie une expression souriante, lui prêtait au contraire quelque +chose qui faisait songer à un méchant petit rongeur. Elle se tut, ne +trouvant peut-être pas convenable de faire allusion à sa grossesse +devant Pierre, car là était le nœud de la situation.</p> + +<p>«Je ne puis pourtant pas deviner de quoi vous avez peur,» reprit +lentement son mari, sans la quitter du regard.</p> + +<p>La princesse rougit et fit un geste de désespoir.</p> + +<p>«André, André, pourquoi êtes-vous si changé?</p> + +<p>—Votre médecin vous défend de veiller; vous devriez aller vous mettre +au lit.»</p> + +<p>La princesse ne répondit rien, mais ses lèvres tremblèrent, tout à +coup. Quant à lui, il se leva, haussa les épaules et se mit à arpenter +son cabinet.</p> + +<p>Pierre, naïvement surpris, les observait tous deux; enfin il fit un +mouvement comme pour se lever, mais il s'arrêta.</p> + +<p>«Ça m'est égal que monsieur Pierre soit présent, s'écria la princesse, +dont la jolie figure fit la grimace de l'enfant qui va pleurer. Il y a +longtemps, André, que je voulais te le demander: pourquoi es-tu devenu +tout autre avec moi? Que t'ai-je fait? Tu vas rejoindre l'armée, tu n'as +aucune pitié pour moi. Pourquoi?</p> + +<p>—Lise!» dit le prince André.</p> + +<p>Et ce seul mot contenait à la fois la prière, la menace et l'assurance +qu'elle allait regretter ses paroles.</p> + +<p>Elle continua pourtant avec précipitation:</p> + +<p>«Tu me traites en malade ou en enfant. Je vois tout.... Tu n'étais pas +ainsi il y a six mois!</p> + +<p>—Lise, finissez, je vous en prie,» reprit son mari en élevant la voix.</p> + +<p>Pierre, dont l'agitation n'avait fait que croître pendant cet +entretien, se leva et s'approcha de la jeune femme. Il paraissait ne +pouvoir supporter la vue de ses larmes, et l'on aurait dit qu'il était +prêt à pleurer avec elle.</p> + +<p>«Calmez-vous, princesse; ce sont des idées.... J'ai éprouvé cela +aussi... je vous assure... enfin... non, excusez-moi; je suis de trop +comme étranger. Tranquillisez-vous. Adieu!»</p> + +<p>Le prince André le retint.</p> + +<p>«Non, Pierre; attends. La princesse est trop bonne pour me priver du +plaisir de passer ma soirée avec toi.</p> + +<p>—Oui, il ne pense qu'à lui, murmura-t-elle, sans pouvoir retenir des +larmes de dépit.</p> + +<p>—Lise!» reprit sèchement le prince André, dont la voix était montée au +diapason qui indiquait que sa patience était à bout.</p> + +<p>Tout à coup sur son joli minois d'écureuil en colère se répandit cette +expression craintive, timide et timorée que prend souvent un chien +lorsque, de sa queue abaissée, il frappe la terre rapidement et sans +bruit.</p> + +<p>«Mon Dieu, mon Dieu,» murmura-t-elle en jetant à son mari un regard +sournois, puis, relevant sa robe d'une main, elle s'approcha de lui et +lui mit un baiser sur le front.</p> + +<p>«Bonsoir, Lise,» dit-il en se levant à son tour et en lui baisant la +main, comme à une étrangère.</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Les deux amis se taisaient. Ni l'un ni l'autre ne se décidait à parler. +Pierre regardait à la dérobée le prince André, qui se frottait le front +de sa petite main.</p> + +<p>«Allons souper,» dit-il en soupirant, et il se dirigea vers la porte. +Ils entrèrent dans une magnifique salle à manger nouvellement décorée. +Les cristaux, l'argenterie, la vaisselle, le linge damassé, tout portait +l'empreinte de la nouveauté, cette marque distinctive des jeunes +ménages. Au milieu du souper, le prince André s'accouda sur la table et +se mit à parler avec une irritation nerveuse que Pierre n'avait jamais +remarquée en lui, et comme un homme qui a quelque chose sur le cœur +depuis longtemps et qui se décide enfin à entrer dans la voie des +confidences.</p> + +<p>«Mon cher ami, ne te marie que lorsque tu auras fait tout ce que tu veux +faire, lorsque tu auras cessé d'aimer la femme de ton choix et que tu +l'auras bien étudiée; autrement, tu te tromperas cruellement et d'une +façon irréparable! Marie-toi plutôt vieux et bon à rien! Alors tu ne +risqueras pas de gaspiller tout ce qu'il y a en toi d'élevé et de bon. +Oui, tout s'éparpille en menue monnaie! Oui, c'est ainsi; tu as beau me +regarder de cet air étonné. Si tu comptais devenir quelque chose par +toi-même, tu sentiras à chaque pas que tout est fini, que tout est fermé +pour toi, sauf les salons où tu coudoieras un laquais de cour et un +idiot.... Mais à quoi sert de...?»</p> + +<p>Et sa main retomba avec force sur la table.</p> + +<p>Pierre ôta ses lunettes. Ce mouvement, en changeant complètement sa +figure, laissait mieux encore voir sa bonté et sa stupéfaction.</p> + +<p>«Ma femme, continua le prince André, est une excellente femme, une de +celles avec lesquelles l'honneur d'un mari n'a rien à craindre; mais que +ne donnerais-je pas en ce moment, grands dieux! pour n'être pas marié! +Tu es le premier et le seul à qui je l'avoue, parce que je t'aime!»</p> + +<p>Le prince André, en parlant ainsi, ressemblait de moins en moins à ce +prince Bolkonsky qui se carrait dans un des fauteuils de Mlle Schérer, +fermant à demi les yeux et lançant à demi-voix des phrases en français. +Chaque muscle de sa figure sèche et nerveuse avait un tressaillement de +fièvre; ses yeux, dont le feu paraissait toujours éteint, brillaient et +rayonnaient avec éclat. On devinait qu'il était d'autant plus violent +dans ces courts instants d'irritabilité maladive, qu'il semblait faible +et sans vigueur dans son état habituel.</p> + +<p>«Tu ne me comprends pas, et c'est pourtant l'histoire de toute une +existence! Tu parles de Bonaparte et de sa carrière, continua-t-il, bien +que Pierre n'en eût pas soufflé mot... mais Bonaparte, lorsqu'il +travaillait, marchait à son but, pas à pas, il était libre, il n'avait +que cet objet en vue, et il l'a atteint. Mais que tu aies le malheur de +te lier à une femme, et te voilà enchaîné comme un forçat; tout ce que +tu sentiras en toi de forces et d'aspirations ne fera que t'accabler et +te remplir de regrets. Les commérages de salon, les bals, la vanité, la +mesquinerie, voilà le cercle magique qui te retiendra. Je m'en vais à +présent faire la guerre, une des plus formidables guerres qui aient +jamais eu lieu, et je ne sais rien, je ne suis capable de rien; mais en +revanche je suis très aimable, très caustique, et l'on m'écoute chez +Mlle Schérer! Et puis cette société stupide dont ma femme ne peut se +passer!... Si seulement tu savais ce qu'elles valent, toutes ces femmes +distinguées et toutes les femmes en général. Mon père a raison! +L'égoïsme, la vanité, la sottise, la médiocrité en tout... voilà les +femmes, lorsqu'elles se montrent comme elles sont. À les voir dans le +monde, on pourrait croire qu'il y a en elles autre chose; mais non, +rien, rien! Oui, mon ami, ne te marie pas...»</p> + +<p>Ce furent les dernières paroles du prince André.</p> + +<p>«Ce qui me paraît singulier, dit Pierre, c'est que vous, vous puissiez +vous trouver incapable, et croire que vous avez manqué votre vie, quand +l'avenir est devant vous et que...»</p> + +<p>Son intonation faisait voir en quelle haute estime il tenait son ami et +tout ce qu'il en attendait.</p> + +<p>Quel droit a-t-il de parler ainsi, pensait Pierre, pour qui le prince +André était le type de toutes les perfections, justement parce qu'il +avait en lui la qualité qu'il sentait lui manquer à lui-même, +c'est-à-dire la force de volonté. Il avait toujours admiré chez son ami +la facilité et l'égalité de ses rapports avec des gens de toute espèce, +sa mémoire merveilleuse, ses connaissances variées, car il lisait tout +ou prenait un aperçu de toute chose, ainsi que son aptitude au travail +et à l'étude. Si Pierre était frappé de ne point rencontrer chez André +de dispositions à la philosophie spéculative, ce qui était son faible à +lui, il n'y voyait point un défaut, mais une force de plus.</p> + +<p>Dans les relations les plus intimes, les plus amicales et les plus +simples, la flatterie et la louange sont aussi nécessaires que l'huile +qui graisse le rouage et le fait marcher.</p> + +<p>«Je suis un homme fini, aussi ne parlons plus de moi, mais de toi,» +reprit le prince André, après un moment de silence, et en souriant à +cette heureuse diversion.</p> + +<p>Le visage de Pierre refléta aussitôt ce changement de physionomie.</p> + +<p>«De moi? dit-il, et sa bouche s'épanouit en un sourire joyeux et +inconscient...? Mais, de moi, il n'y a rien à dire. Que suis-je +d'ailleurs? Un bâtard!...—Et il rougit subitement, car il avait fait +pour prononcer ce mot un visible effort,—Sans nom, sans fortune, et... +en vérité... je suis libre et content, pour le moment, du moins. +Seulement je ne sais, vous l'avouerai-je, ce que je dois entreprendre, +et je tenais sérieusement à vous demander conseil là-dessus.»</p> + +<p>Le prince André le regardait avec une affectueuse bienveillance; mais +cette bienveillance amicale laissait cependant deviner la conscience +qu'il avait de sa supériorité.</p> + +<p>«J'ai de l'affection pour toi, parce que tu es le seul homme vivant, +dans tout notre cercle; tu es satisfait; eh bien! choisis à ton goût, le +choix importe peu. Tu seras bien partout; mais cesse de voir, je t'en +prie, ces Kouraguine; cesse de mener cette existence; cela te va si peu, +toute cette débauche, cette vie à la hussarde, cette....</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon cher, dit Pierre en haussant les épaules; les +femmes, mon ami, les femmes!</p> + +<p>—Je n'admets pas cela, répondit André: les femmes comme il faut, oui, +mais pas celles de Kouraguine; celles-là et le vin, je n'admets pas +cela.»</p> + +<p>Pierre demeurait chez le prince Basile et partageait la vie dissipée de +son fils cadet Anatole, celui-là même qu'on voulait marier à la sœur du +prince André pour tâcher de le corriger.</p> + +<p>«Savez-vous, dit Pierre, comme s'il lui était venu tout à coup une +heureuse inspiration, j'y ai sérieusement réfléchi depuis longtemps! +Grâce à ce genre de vie, je ne puis ni me décider, ni penser à rien. +J'ai des maux de tête et pas d'argent. Il m'a encore invité pour ce +soir, mais je n'irai pas!</p> + +<p>—Donne-moi ta parole d'honneur que tu cesseras d'y aller.</p> + +<p>—Je vous la donne!»</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>Il était une heure passée lorsque Pierre quitta son ami. C'était par +une nuit de juin, une de ces nuits de Pétersbourg, presque sans +crépuscule; il monta dans une voiture de louage avec l'intention bien +arrêtée de rentrer chez lui. Mais plus il avançait, plus il sentait +qu'il lui serait impossible de dormir pendant cette nuit qui ressemblait +au matin ou au soir d'un beau jour. Son regard plongeait au loin dans +les rues désertes. Chemin faisant, il se rappela que la société +habituelle des joueurs devait se trouver réunie chez Anatole Kouraguine; +après le jeu, on se mettait à boire, et le tout finissait par un des +plaisirs favoris de Pierre.</p> + +<p>«Si j'y allais?» se dit-il, et il pensa à la parole qu'il venait de +donner au prince André.</p> + +<p>Mais en même temps, comme il arrive souvent aux gens sans caractère, il +lui prit une si furieuse envie de jouir une fois encore de cette vie de +libertinage, qu'il ne connaissait, hélas, que trop bien, qu'il se décida +à aller chez Anatole, tout en se disant que son engagement n'avait +aucune valeur, puisqu'il avait promis à Anatole avant de promettre au +prince André; qu'à tout prendre, ces engagements n'étaient que de pure +convention, sans signification précise, et que d'ailleurs personne +n'était sûr de son lendemain et ne pouvait savoir s'il n'arriverait pas +quelque événement extraordinaire qui emporterait, avec la vie, l'honneur +et le déshonneur. Cette façon habituelle de raisonner bouleversait +souvent ses décisions en apparence les plus arrêtées. Pierre céda +encore et alla chez Kouraguine. Arrivé devant le perron d'une grande +maison située à côté des casernes de la garde à cheval, il en gravit les +marches éclairées et entra par la porte qu'il trouva toute grande +ouverte. Il n'y avait personne dans le vestibule. Ça sentait le vin: des +bouteilles vides, des manteaux, des galoches étaient jetés çà et là, et +l'on entendait à distance des bruits de voix et des cris.</p> + +<p>Le jeu et le souper venaient de finir, mais on ne se séparait pas +encore. Après s'être débarrassé de son manteau, Pierre entra dans la +première pièce, où l'on voyait les restes du souper et où un laquais, +sûr de l'impunité, avalait en cachette le vin oublié au fond des verres. +Plus loin, dans le troisième salon, au milieu du tohu-bohu général des +rires et des cris, le grognement d'un ours se faisait entendre. Huit +jeunes gens se pressaient anxieusement autour d'une fenêtre ouverte; +trois d'entre eux jouaient avec un ourson, que l'un d'eux traînait à la +chaîne en l'excitant contre son camarade pour lui faire peur.</p> + +<p>«Je parie pour Stievens! cria l'un.</p> + +<p>—Ne l'aidez pas surtout! cria un second.</p> + +<p>—Va pour Dologhow! cria un troisième.</p> + +<p>—Kouraguine, sépare-les!</p> + +<p>—Voyons, laissez-là Michka, il s'agit d'un pari!</p> + +<p>—D'un coup, autrement il a perdu! cria un quatrième.</p> + +<p>—Jacques, une bouteille! hurla le maître de la maison, un grand et beau +garçon qui se tenait au milieu du groupe, sans habit, sa chemise ouverte +sur la poitrine.</p> + +<p>—Attendez, Messieurs, voici Pétrouchka, ce cher ami,» dit-il, +s'adressant à Pierre.</p> + +<p>Un homme de taille moyenne, aux yeux bleus et clairs, dont la voix calme +et sobre contrastait singulièrement avec toutes les autres voix avinées, +l'appela de la fenêtre:</p> + +<p>«Viens ici que je t'explique le pari...»</p> + +<p>C'était Dologhow, un officier du régiment de Séménovsky, bretteur et +joueur connu, qui demeurait avec Anatole. Pierre souriait et regardait +gaiement autour de lui:</p> + +<p>«Je n'y comprends rien! de quoi s'agit-il?</p> + +<p>—Un moment, il n'est pas gris! Vite une bouteille, dit Anatole, et, +saisissant un verre sur la table, il s'approcha de lui:</p> + +<p>—Avant tout, il faut boire!» Pierre se mit à avaler verre sur verre; +cela ne l'empêchait pas de suivre la conversation et d'examiner de côté +tous les convives qui étaient ivres et qui s'étaient de nouveau groupés +près de la croisée. Anatole lui versait du vin, et lui racontait le pari +de Dologhow avec l'Anglais Stievens, un marin. Le premier s'était engagé +à boire une bouteille de rhum, assis sur une fenêtre du troisième étage, +les jambes pendantes en dehors.</p> + +<p>«Voyons, achève-la, répondit Anatole, en offrant à Pierre le dernier +verre: je ne te lâche pas auparavant!</p> + +<p>—Non, je n'en veux plus,» dit Pierre, repoussant son ami et +s'approchant de la fenêtre.</p> + +<p>Dologhow tenait l'Anglais par le bras, et lui répétait d'une façon nette +et précise les conditions du pari, tout en s'adressant de préférence à +Pierre ou à Anatole.</p> + +<p>Dologhow, de taille moyenne, avait les cheveux crépus, les yeux bleus et +vingt-cinq ans environ. Comme tous les officiers d'infanterie de cette +époque, il ne portait pas de moustaches, et sa bouche, qui était le +trait saillant de sa figure, se montrait tout entière. Les lignes en +étaient remarquablement fines et bien dessinées; la lèvre supérieure +s'avançait virilement au-dessus de la lèvre inférieure, qui était un peu +forte; aux deux coins de sa bouche se jouait constamment un sourire: on +aurait même pu dire deux sourires, dont l'un faisait pendant à l'autre; +cet ensemble, joint à son regard ferme, assuré et intelligent, forçait +l'attention. Sans fortune, il n'avait pas de relations, demeurait avec +Anatole, dépensait des milliers de roubles, et s'était posé malgré cela +de façon à inspirer à ceux qui le connaissaient plus de respect qu'ils +n'en avaient pour Anatole. Il jouait à tous les jeux, gagnait toujours +et buvait énormément, sans jamais perdre sa liberté d'esprit. Kouraguine +et lui étaient alors des célébrités dans le monde des mauvais sujets et +des viveurs de Pétersbourg.</p> + +<p>On apporta une bouteille de rhum; deux laquais, visiblement ahuris par +les cris et les ordres qu'on ne cessait de leur donner, se dépêchaient à +démolir le châssis qui empêchait de s'asseoir sur le rebord extérieur de +la croisée.</p> + +<p>Anatole s'en approcha avec son air conquérant. Il avait envie de casser +quelque chose, et, repoussant les domestiques, il tira à lui le châssis, +qui résista; les carreaux se brisèrent.</p> + +<p>«Voyons, à ton tour, Hercule, dit-il à Pierre. Pierre saisit +l'encadrement, l'arracha et en détacha avec fracas le châssis en bois de +chêne.</p> + +<p>—Enlevez-le en entier, on pourrait croire que je m'y suis cramponné, +dit Dologhow.</p> + +<p>—L'Anglais se vante, je crois? dit Anatole.</p> + +<p>—C'est bien, répéta Pierre, en suivant des yeux Dologhow, qui, ayant +pris une bouteille de rhum, s'approchait de la fenêtre ouverte sur le +ciel, où la lumière du soir et celle du matin se confondaient. Il sauta +sur la croisée, tenant la bouteille d'une main:</p> + +<p>«Écoutez, s'écria-t-il, debout dans l'embrasure, le visage tourné vers +l'intérieur de la chambre. Chacun se tut.</p> + +<p>«Je parie (il parlait le français pour se bien faire comprendre de +l'Anglais, et il le parlait même assez mal), je parie cinquante +impériales, voulez-vous cent?</p> + +<p>—Non, cinquante!</p> + +<p>—Bien, c'est dit: je parie cinquante impériales que je boirai toute +cette bouteille de rhum, sans ôter le goulot de ma bouche, que je la +boirai là, assis, en dehors de la fenêtre,—et il se pencha pour +indiquer le rebord incliné de la muraille,—là-dessus et sans me tenir à +rien. Est-ce cela?</p> + +<p>—Parfaitement,» dit l'Anglais.</p> + +<p>Anatole, saisissant ce dernier par un des boutons de son habit et le +regardant de haut, car Stievens était petit, lui répéta en anglais les +conditions du pari.</p> + +<p>«Ce n'est pas tout, s'écria Dologhow, en frappant avec la bouteille sur +l'entablement de la fenêtre, afin de se faire écouter.... Ce n'est pas +tout, Kouraguine, attention! Si quelqu'un fait la même chose, je lui +payerai cent impériales. Est-ce compris?»</p> + +<p>L'Anglais inclina la tête, sans laisser deviner s'il avait l'intention +d'accepter ou de refuser ce nouveau pari. Anatole le tenait toujours, et +lui traduisait les paroles de Dologhow, malgré ses gestes affirmatifs +réitérés. Un jeune hussard de la garde, qui avait été en déveine toute +la soirée, grimpa sur la fenêtre et se pencha pour regarder en bas:</p> + +<p>«Oh! oh! murmura-t-il, en jetant les yeux jusque sur les dalles du +trottoir.</p> + +<p>—Silence!» cria Dologhow, et il tira en arrière l'officier, qui, +embarrassé par ses éperons, sauta gauchement dans la chambre.</p> + +<p>La bouteille une fois placée à sa portée, Dologhow enjamba la fenêtre +avec lenteur et précaution, en abaissant ses jambes; alors, s'appuyant +des deux mains aux deux côtés de la fenêtre il en mesura de l'œil la +largeur. Puis il s'assit doucement, laissa aller ses mains, se pencha un +peu à gauche, puis à droite, et saisit la bouteille.</p> + +<p>Anatole apporta deux bougies et les plaça dans l'embrasure. Il faisait +pourtant grand jour. Le dos et la tête crépue de Dologhow en chemise +étaient éclairés des deux côtés. Tous se serrèrent autour de la fenêtre, +l'Anglais en avant des autres. Pierre souriait en silence. Tout à coup +un des assistants, terrifié et mécontent, se glissa au premier rang, +avec l'intention de saisir Dologhow par sa chemise.</p> + +<p>«Messieurs, ce sont des folies, il se blessera mortellement,» s'écria +cet homme sage, plus sage assurément que ses camarades.</p> + +<p>Anatole l'arrêta.</p> + +<p>«Ne le touche pas, tu vas l'effrayer et il se tuera, et alors quoi? +hein!»</p> + +<p>Dologhow, s'appuyant sur ses mains et cherchant à se mettre d'aplomb, se +retourna:</p> + +<p>«Si quelqu'un essaye encore de s'en mêler, je le ferai descendre par là +à la minute. Voilà!» dit-il, laissant lentement tomber ces mots à +travers ses lèvres minces et serrées.... Puis ayant prononcé: Voilà! il +se retourna, porta la bouteille à sa bouche, rejeta sa tête en arrière +et leva le bras qu'il avait encore de libre, afin de s'assurer un +contrepoids. Un des domestiques, en train de rassembler les verres sur +la table, s'arrêta immobile, à demi penché, et ne quitta plus des yeux +la fenêtre et la tête de Dologhow.</p> + +<p>L'Anglais, les lèvres fortement pincées, regardait de côté. Celui qui +avait essayé, mais en vain, d'empêcher cette folie, s'était précipité +dans un coin de la chambre sur un canapé, la figure tournée vers la +muraille. Pierre se couvrit les yeux, et un faible sourire passa sur sa +figure, qui exprimait l'épouvante et l'horreur. Il se fit un grand +silence.</p> + +<p>Pierre ouvrit les yeux et vit Dologhow assis dans la même position; +seulement sa tête penchait si fortement en arrière, que ses cheveux +crépus touchaient le col de sa chemise, tandis que le bras qui tenait la +bouteille s'élevait de plus en plus, vacillant un peu sous l'effort. La +bouteille se vidait à vue d'œil. «Comme c'est long!» pensait Pierre. Il +lui semblait qu'il s'était écoulé plus d'une demi-heure.... Dologhow fit +tout à coup un mouvement de recul, et son bras trembla plus fort. Assis +comme il l'était, sur un rebord incliné, ce mouvement nerveux pouvait le +faire glisser dans le vide. Il se déplaça tout d'une pièce, et son bras +et sa tête vacillèrent davantage; instinctivement il leva une main +comme pour se cramponner à l'entablement de la croisée, mais l'abaissa +aussitôt. Pierre referma les yeux, en se promettant de ne plus les +rouvrir; mais au mouvement général qui se produisit une seconde après il +regarda et vit Dologhow qui se tenait debout dans l'embrasure, pâle mais +joyeux.</p> + +<p>«Elle est vide!»</p> + +<p>Il lança sa bouteille à l'Anglais, qui l'attrapa à la volée. Dologhow +sauta dans la chambre: il exhalait une forte odeur de rhum.</p> + +<p>«Admirable! bravo! Voilà un pari! Que le diable vous emporte tous!» +criait-on de tous côtés à la fois.</p> + +<p>L'Anglais avait tiré sa bourse et faisait ses comptes avec Dologhow, +devenu silencieux et maussade. Pierre s'élança sur la fenêtre.</p> + +<p>«Messieurs! qui veut parier avec moi que je ferai la même chose, et même +sans pari? Vite une bouteille, je le ferai! Vite!...</p> + +<p>—Va, va, dit Dologhow en souriant.</p> + +<p>—Es-tu devenu fou, voyons! Qu'est-ce qui te prend? On te le défend, +entends-tu bien, à toi dont la tête tourne sur un escalier, s'écrièrent +plusieurs voix.</p> + +<p>—Je boirai; vite une bouteille! cria Pierre en frappant avec force sur +la table d'un geste d'ivrogne, et il enjamba l'appui de la fenêtre. Un +des jeunes gens se jeta sur ses mains, mais il était si fort, qu'il le +repoussa bien loin.</p> + +<p>—Non, vous n'en viendrez pas à bout comme cela, dit Anatole; attendez, +je vais l'attraper.</p> + +<p>—Écoute! je tiens le pari, mais pas avant demain; maintenant allons +tous à....</p> + +<p>—Allons! s'écria Pierre, allons, et en avant Michka!» Il saisit +l'ourson, l'entoura de ses bras, le souleva de terre et se mit à valser +avec lui tout autour de la chambre.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>Le prince Basile n'avait point oublié la promesse qu'il avait faite à la +princesse Droubetzkoï à la soirée de Mlle Schérer. La requête avait été +présentée à l'Empereur, et le fils de la princesse passa, par exception, +en qualité de sous-lieutenant dans la garde, au régiment Séménovsky; +mais cependant, malgré tous les efforts de sa mère, Boris ne fut pas +nommé aide de camp de Koutouzow. Quelque temps après la soirée, la +princesse retourna à Moscou auprès des Rostow, ses riches parents, chez +qui elle s'arrêtait toujours; c'est là que son petit Boris adoré avait +passé la plus grande partie de son enfance. La garde avait quitté +Pétersbourg le 10 du mois d'août, et le jeune homme, retenu à Moscou par +la nécessité de s'occuper de son équipement, devait la rejoindre à +Radzivilow.</p> + +<p>C'était jour de fête chez les Rostow. La mère et la fille cadette +s'appelaient Natalie, et on les fêtait toutes les deux. Une longue suite +de voitures n'avaient cessé dès le matin de déposer à l'hôtel Rostow, +rue Povarskaïa, une foule de visiteurs qui apportaient leurs +félicitations. La comtesse et sa fille aînée, une belle personne, les +recevaient au salon, où ils se succédaient sans relâche.</p> + +<p>La mère était une femme de quarante-cinq ans, avec un type oriental, un +visage amaigri, et visiblement épuisée par les douze enfants qu'elle +avait donnés à son mari. La lenteur de ses mouvements et de son parler, +qui provenait de sa faiblesse, lui donnait un air imposant qui inspirait +le respect. La princesse Droubetzkoï était avec elle, et, comme elle +faisait partie de la famille, elle aidait de son mieux à recevoir les +visiteurs et à soutenir la conversation.</p> + +<p>Les jeunes gens, qui ne se souciaient pas de prendre part à la +réception, se tenaient dans des chambres intérieures. Le comte allait à +la rencontre des arrivants, et en les reconduisant les engageait tous à +dîner.</p> + +<p>«Je vous suis bien sincèrement obligé, mon cher, ou ma chère, disait-il +indifféremment à chacun, aux inférieurs aussi bien qu'aux supérieurs. +Merci pour celle dont nous célébrons la fête. Vous viendrez dîner sans +faute, n'est-ce pas? Autrement, mon cher, vous m'offenseriez. Je vous +supplie de venir avec toute votre famille, ma chère...» Il répétait +exactement les mêmes paroles à tous les invités, et les accompagnait +exactement de la même expression de figure, puis venait un serrement de +main avec saluts réitérés. Après avoir reconduit les partants, il +revenait auprès de ceux qui n'avaient pas encore fait leurs adieux, +s'avançait à lui-même un fauteuil et, après avoir posé avec complaisance +ses pieds à terre et ses mains sur ses genoux, il se balançait de droite +et de gauche, émettant, en homme qui croit savoir vivre, des réflexions +sur le temps, sur la santé, tantôt en russe, tantôt en français, bien +qu'il parlât fort mal le français, mais toujours avec le même aplomb. +Malgré sa fatigue, il se levait de nouveau pour reconduire les partants, +comme un homme bien décidé à remplir ses devoirs jusqu'au bout, et +renouvelait ses invitations, tout cela en ramenant sur son crâne chauve +quelques cheveux gris et rares.</p> + +<p>Parfois, en revenant, il traversait le vestibule et la serre et entrait +dans une grande salle avec des murs de stuc, où l'on dressait les tables +pour un dîner de quatre-vingts couverts. Après avoir regardé les +domestiques qui portaient les porcelaines, l'argenterie, et déployaient +les nappes damassées, il appelait un certain Dmitri Vassiliévitch, noble +de naissance, qui dirigeait ses affaires, et lui disait:</p> + +<p>«Écoute, Mitenka, tâche que tout soit bien; oui, c'est bien, c'est +bien!...»</p> + +<p>Et en examinant avec satisfaction une énorme table qui venait de +recevoir une rallonge, il ajoutait:</p> + +<p>«Le principal, c'est le service, c'est le service, entends-tu bien,» et +là-dessus il rentrait enchanté dans le salon.</p> + +<p>«Marie Lvovna Karaguine!» annonça d'une voix de basse le valet de pied +de la comtesse en se montrant à la porte.</p> + +<p>La comtesse réfléchit un instant, en savourant une prise de tabac +qu'elle prenait dans une tabatière en or ornée du portrait de son mari.</p> + +<p>«Dieu! que ces visites m'ont exténuée! Allons, encore cette dernière... +elle est si bégueule!... Priez-la de monter,» répondit-elle tristement +au laquais, comme si elle voulait dire: «Oh! celle-là va m'achever!»</p> + +<p>Une dame, grande, forte, à l'air hautain, suivie d'une jeune fille au +visage rond et souriant, entra au salon; elles étaient précédées toutes +deux du frou-frou de leurs robes traînantes.</p> + +<p>«Chère comtesse... il y a si longtemps... elle a été alitée, la pauvre +enfant... au bal des Razoumosky et de la comtesse Apraxine.... J'ai été +si heureuse!»</p> + +<p>Ces civilités à bâtons rompus se confondaient avec le frôlement des +robes et le déplacement des chaises. Puis la conversation s'engageait +tant bien que mal jusqu'au moment où, grâce à une première pause, on +pouvait décemment se permettre de lever la séance, tout en faisant ses +adieux, et, après avoir recommencé les: «Je suis bien charmée... la +santé de maman.... La comtesse Apraxine...» passer dans l'antichambre, +mettre sa pelisse et son manteau et partir.</p> + +<p>La maladie du vieux comte Besoukhow, l'un des plus beaux hommes du temps +de Catherine, qui était en ce moment la nouvelle du jour, fit +naturellement les frais de la conversation, et il fut même question de +son fils naturel, Pierre, celui-là même qui avait été si peu convenable +à la soirée de Mlle Schérer.</p> + +<p>«Je plains bien sincèrement le pauvre comte, dit Mme Karaguine. Sa santé +est si mauvaise, et avoir un fils qui lui cause un pareil chagrin!</p> + +<p>—Mais quel est donc le chagrin qu'il a pu lui causer?» demanda la +comtesse en feignant d'ignorer l'histoire, tandis qu'elle l'avait déjà +entendu conter au moins une quinzaine de fois.</p> + +<p>«Voilà le fruit de l'éducation actuelle! Ce jeune homme s'est trouvé +livré à lui-même lorsqu'il était à l'étranger, et maintenant on raconte +qu'il a fait à Pétersbourg des choses si épouvantables, qu'on a dû le +faire partir, par ordre de la police.</p> + +<p>—Vraiment? dit la comtesse.</p> + +<p>—Il a fait de mauvaises connaissances, ajouta la princesse Droubetzkoï, +et avec le fils du prince Basile et un certain Dologhow ils ont commis +des horreurs.... Ce dernier a été fait soldat et on a renvoyé le fils de +Besoukhow à Moscou; quant à Anatole, son père a trouvé le moyen +d'étouffer le scandale; on lui a pourtant enjoint de quitter +Pétersbourg.</p> + +<p>—Mais qu'ont-ils donc fait? demanda la comtesse.</p> + +<p>—Ce sont de véritables brigands, Dologhow surtout, reprit Mme +Karaguine: il est le fils de Marie Ivanovna Dologhow, une dame si +respectable.... Croiriez-vous qu'à eux trois ils se sont emparés, je ne +sais où, d'un ourson, qu'ils l'ont fourré avec eux en voiture et mené +chez des actrices. La police a voulu les arrêter. Alors... qu'ont-ils +imaginé?... Ils ont saisi l'officier de police; et, après l'avoir +attaché sur le dos de l'ourson, ils l'ont lâché clans la Moïka, l'ourson +nageant avec l'homme de police sur son dos.</p> + +<p>—Ah! ma chère, la bonne figure que devait avoir cet homme! s'écria le +comte en se tordant de rire.</p> + +<p>—Mais, c'est une horreur! Il n'y a pas là, cher comte, de quoi rire,» +s'écria Mme Karaguine.</p> + +<p>Et, malgré elle, elle pouffait de rire, comme lui.</p> + +<p>«On a eu toutes les peines du monde à sauver le malheureux... et quand +on pense que c'est le fils du comte Besoukhow qui s'amuse d'une façon +aussi insensée! Il passait pourtant pour un garçon intelligent et bien +élevé.... Voilà le résultat d'une éducation faite à l'étranger. J'espère +au moins que personne ne le recevra, malgré sa fortune. On a voulu me le +présenter, mais j'ai immédiatement décliné cet honneur...! J'ai des +filles!</p> + +<p>—Où avez-vous donc appris qu'il fût si riche, demanda la comtesse en +se penchant vers Mme Karaguine et en tournant le dos aux demoiselles, +qui feignirent aussitôt de ne rien entendre. Le vieux comte n'a que des +enfants naturels, et Pierre est un de ces bâtards, je crois!»</p> + +<p>Mme Karaguine fit un geste de la main.</p> + +<p>«Ils sont, je crois, une vingtaine.»</p> + +<p>La princesse Droubetzkoï, qui brûlait du désir de faire parade de ses +relations et de montrer qu'elle connaissait à fond l'existence de chacun +dans le détail le plus intime, prit à son tour la parole et dit à voix +basse et avec emphase:</p> + +<p>«Voici ce que c'est...! La réputation du comte Besoukhow est bien +établie: il a tant d'enfants, qu'il en a perdu le compte, mais Pierre +est son favori.</p> + +<p>—Quel beau vieillard c'était, pas plus tard que l'année dernière, dit +la comtesse, je n'ai jamais vu d'homme aussi beau que lui!</p> + +<p>—Ah! il a beaucoup changé depuis... À propos, j'allais vous dire que +l'héritier direct de toute sa fortune est le prince Basile, du chef de +sa femme; mais le vieux, ayant de l'affection pour Pierre, s'est +beaucoup occupé de son éducation, et a écrit à l'Empereur à son sujet. +Personne ne peut donc savoir lequel des deux héritera de lui à sa mort, +qu'on attend d'ailleurs d'un moment à l'autre. Lorrain est même arrivé +de Pétersbourg. La fortune est colossale... quarante mille âmes et des +millions en capitaux. Je le sais pour sûr, car je le tiens du prince +Basile lui-même. Le vieux Besoukhow m'est aussi un peu cousin par sa +mère, et il est le parrain de Boris, ajouta-t-elle, en faisant semblant +de n'attacher à ce fait aucune importance. Le prince Basile est à Moscou +depuis hier soir.</p> + +<p>—N'est-il pas chargé de faire une inspection?</p> + +<p>—Oui; mais, entre nous soit dit, reprit la princesse, l'inspection +n'est qu'un prétexte: il n'est arrivé que pour voir le comte Cyrille +Vladimirovitch, quand il a su qu'il était au plus mal.</p> + +<p>—Cela n'empêche pas, ma chère, l'histoire d'être excellente, dit le +comte, qui, en se voyant peu écouté par les dames, se tourna du côté des +demoiselles. Oh! la bonne figure qu'il devait faire l'homme de +police!...»</p> + +<p>Et il se mit à contrefaire les gestes du policier en éclatant de rire +d'une voix de basse-taille. C'était ce rire bruyant et sonore +particulier aux gens qui aiment à bien manger et surtout à bien boire; +tout son gros corps en trembla.</p> + +<p>«Vous revenez dîner, n'est-ce pas, ma chère?» ajouta-t-il.</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>Il se fit un grand silence. La comtesse regardait Mme Karaguine et +souriait agréablement, sans même chercher à déguiser la satisfaction +qu'elle éprouverait à la voir partir. La fille de Mme Karaguine +arrangeait machinalement sa robe en interrogeant sa mère du regard, +lorsqu'on entendit tout à coup comme le bruit de plusieurs personnes qui +auraient traversé en courant la pièce voisine, puis la chute d'une +chaise, et une fillette de treize ans, retenant d'une main le jupon +retroussé de sa petite robe de mousseline dans lequel elle semblait +cacher quelque chose, bondit jusqu'au milieu du salon et s'y arrêta tout +court. Il était évident qu'une course désordonnée l'avait entraînée plus +loin qu'elle ne voulait.</p> + +<p>Au même moment se montrèrent à sa suite un étudiant au collet amarante, +un officier de la garde, une jeune fille de quinze ans et un petit +garçon en jaquette, au teint vif et coloré.</p> + +<p>Le comte se leva en se balançant et, entourant la petite fille de ses +bras:</p> + +<p>«Ah! la voilà, s'écria-t-il, c'est sa fête aujourd'hui; ma chère, c'est +sa fête!</p> + +<p>—Il y a temps pour tout, ma chérie, dit la comtesse avec une feinte +sévérité.... Tu la gâtes toujours, Élie!</p> + +<p>—Bonjour, ma chère; je vous souhaite une bonne fête!... La délicieuse +enfant!» dit Mme Karaguine en s'adressant à la mère.</p> + +<p>La petite fille, avec ses yeux noirs et sa bouche trop grande, semblait +plutôt laide que jolie, mais, en revanche, elle était d'une vivacité +sans pareille; le mouvement de ses épaules, qui s'agitaient encore dans +son corsage décolleté, attestait qu'elle venait de courir; ses cheveux +noirs, bouclés, et tout ébouriffés, retombaient en arrière; ses bras nus +étaient minces et grêles; elle portait encore des pantalons garnis de +dentelle, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers. En un mot, +elle était dans cet âge plein d'espérances où la petite fille n'est plus +une enfant, mais où l'enfant n'est pas encore une jeune fille. Échappant +à son père, elle se jeta sur sa mère, sans prêter la moindre attention à +sa réprimande, et, cachant sa figure en feu dans le fouillis de dentelle +qui couvrait le mantelet de la comtesse, elle éclata de rire et se mit à +conter à bâtons rompus une histoire sur sa poupée, qu'elle tira aussitôt +de son jupon.</p> + +<p>«Vous voyez bien, c'est une poupée, c'est Mimi, vous voyez!...»</p> + +<p>Et Natacha, pouvant à peine parler, glissa sur les genoux de sa mère en +riant de si bon cœur, que Mme Karaguine ne put s'empêcher d'en faire +autant.</p> + +<p>«Voyons, laisse-moi, va-t'en avec ton monstre, disait la comtesse en +jouant la colère et en la repoussant doucement.... C'est ma cadette,» +dit-elle en s'adressant à Mme Karaguine.</p> + +<p>Natacha, relevant sa tête enfouie au milieu des dentelles de sa mère, +regarda un moment la dame inconnue à travers les larmes du rire et se +cacha de nouveau le visage. Obligée d'admirer ce tableau de famille, Mme +Karaguine crut bien faire en y jouant son rôle:</p> + +<p>«Dites-moi, ma petite, qui est donc Mimi? C'est votre fille sans doute?»</p> + +<p>Natacha, mécontente du ton de condescendance de l'étrangère, ne répondit +rien et se borna à la regarder d'un air sérieux.</p> + +<p>Pendant ce temps, toute la jeunesse, c'est-à-dire Boris, l'officier, +fils de la princesse Droubetzkoï, Nicolas, l'étudiant, fils aîné du +comte Rostow, Sonia, sa nièce, âgée de quinze ans, et Pétroucha, son +fils cadet, s'étaient groupés dans la chambre et faisaient des efforts +visibles pour contenir, dans les limites de la bienséance, la vivacité +et l'entrain qui perçaient dans chacun de leurs mouvements. Rien qu'à +les voir, on comprenait bien vite que, dans les appartements intérieurs +d'où ils s'étaient si impétueusement élancés, l'entretien avait été +autrement gai qu'au salon, et qu'on y avait parlé d'autre chose que des +bruits de la ville, du temps qu'il faisait et de la comtesse Apraxine. +Ils échangeaient des regards furtifs et retenaient à grand'peine leur +fou rire.</p> + +<p>Les deux jeunes gens étaient des amis d'enfance, du même âge, tous deux +jolis garçons, mais absolument différents l'un de l'autre. Boris était +grand, blond, d'une beauté calme et régulière. Nicolas avait la tête +bouclée, il était petit et son visage exprimait la franchise. Sur sa +lèvre supérieure s'estompaient légèrement les premiers poils d'une +moustache naissante. Tout en lui respirait l'ardeur et l'enthousiasme. +Il avait fortement rougi en entrant et avait essayé en vain de dire +quelque chose. Boris, au contraire, reprit tout de suite son aplomb, et +raconta d'une façon plaisante qu'il avait eu l'honneur de connaître Mlle +Mimi dans son adolescence, mais que depuis cinq ans elle avait +terriblement vieilli et que sa tête était fendue!</p> + +<p>Pendant ce récit il jeta un regard à Natacha, qui reporta aussitôt les +yeux sur son petit frère: celui-ci, les paupières à moitié fermées, +était comme secoué par un rire convulsif et silencieux; ne pouvant à +cette vue se contenir davantage, elle se leva d'un bond et s'enfuit +aussi vite que ses petits pieds pouvaient la porter. Boris resta +impassible:</p> + +<p>«Maman, ne désirez-vous pas sortir et n'avez-vous pas besoin de la +voiture? demanda-t-il en souriant.</p> + +<p>—Oui, certainement, va la commander,» répondit sa mère.</p> + +<p>Boris quitta le salon sans se presser et suivit les traces de Natacha, +tandis que le petit bonhomme joufflu s'élançait à leur suite, tout +mécontent d'avoir été abandonné par eux.</p> + + +<h3>XII</h3> + + +<p>De toute cette jeunesse il ne restait plus que Nicolas et Sonia, la +demoiselle étrangère et la fille aînée de la comtesse, de quatre ans +plus âgée que Natacha et qui comptait déjà au nombre des grandes +personnes.</p> + +<p>Sonia était une petite brune mignonne, avec des yeux doux, ombragés de +longs cils. Le ton olivâtre de son visage s'accusait encore plus sur la +nuque et sur ses mains fines et gracieuses, et une épaisse natte de +cheveux noirs s'enroulait deux fois autour de sa tête. L'harmonie de ses +mouvements, la mollesse et la souplesse de ses membres grêles, ses +manières un peu réservées la faisaient comparer à un joli petit minet +prêt à se métamorphoser en une délicieuse jeune chatte. Elle essayait +par un sourire de prendre part à la conversation générale, mais ses +yeux, sous leurs cils longs et soyeux, se portaient involontairement sur +le cousin qui allait partir pour l'armée: ils exprimaient si visiblement +ce sentiment d'adoration particulier aux jeunes filles, que son sourire +ne pouvait tromper personne; il était évident que le petit minet ne +s'était pelotonné que pour un instant, et qu'une fois hors du salon, à +l'exemple de Boris et de Natacha, il sauterait et gambaderait de plus +belle avec ce cher petit cousin.</p> + +<p>«Oui, ma chère, disait le vieux comte en montrant Nicolas, son ami Boris +a été nommé officier et il veut le suivre par amitié pour lui, me +quitter, laisser là l'université et se faire militaire.... Et dire, ma +chère, que sa place aux Archives était toute prête! C'est ce que +j'appelle de l'amitié!</p> + +<p>—Mais la guerre est déclarée, dit-on?</p> + +<p>—On le dit depuis longtemps, on le redira encore, et puis on n'en +parlera plus.... Oui, ma chère, voilà de l'amitié, ou je ne m'y connais +pas.... Il entre aux hussards!»</p> + +<p>Mme Karaguine, ne sachant que répondre, hocha la tête.</p> + +<p>«Ce n'est pas du tout par amitié!» s'écria Nicolas, qui devint pourpre +et eut l'air de s'en défendre comme d'une action honteuse.</p> + +<p>Il jeta un coup d'œil sur sa cousine et sur Mlle Karaguine, qui +semblaient toutes deux l'approuver.</p> + +<p>«Nous avons aujourd'hui à dîner le colonel du régiment de Pavlograd; il +est ici en congé et il l'emmènera. Que faire? dit le comte en haussant +les épaules et en s'efforçant de parler gaiement d'un sujet qui lui +avait causé beaucoup de chagrin.</p> + +<p>—Je vous ai déjà déclaré, papa, que si vous me défendiez de partir, je +resterais. Mais je ne puis être que militaire, je le sais très bien, +car, pour devenir diplomate ou fonctionnaire civil, il faut savoir +cacher ses sentiments, et je ne le sais pas,» continua-t-il en regardant +ces demoiselles avec toute la coquetterie de son âge.</p> + +<p>La petite chatte, les yeux attachés sur les siens, semblait guetter la +minute favorable pour recommencer ses agaceries et donner un libre cours +à sa nature féline.</p> + +<p>«C'est bon, c'est bon, dit le comte; il s'enflamme tout de suite. +Bonaparte leur a tourné la cervelle à tous, et tous cherchent à savoir +comment de simple lieutenant il est devenu Empereur. Après tout, je leur +souhaite bonne chance,» ajouta-t-il sans remarquer le sourire moqueur de +Mme Karaguine.</p> + +<p>On se mit à parler de Napoléon, et Julie, c'était le nom de Mlle +Karaguine, s'adressant au jeune Rostow:</p> + +<p>«Je regrette, lui dit-elle, que vous n'ayez pas été jeudi chez les +Argharow. Je me suis ennuyée sans vous,» murmura-t-elle tendrement.</p> + +<p>Le jeune homme, très flatté, se rapprocha d'elle, et il s'ensuivit un +aparté plein de coquetterie, qui lui fit oublier la jalousie de Sonia, +tandis que la pauvre petite, toute rouge et toute frémissante, +s'efforçait de sourire. Au milieu de l'entretien il se tourna vers elle, +et Sonia, lui répondant par un regard à la fois passionné et irrité, +quitta la chambre, ayant beaucoup de peine à retenir ses larmes.</p> + +<p>Toute la vivacité de Nicolas disparut comme par enchantement, et, +profitant du premier moment favorable, il s'éloigna à sa recherche, la +figure bouleversée.</p> + +<p>«Les secrets de cette jeunesse sont cousus de fil blanc,» dit la +princesse Droubetzkoï en le suivant des yeux... «cousinage, dangereux +voisinage<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>« «Oui,» reprit la comtesse, après l'éclipse de ce rayon de +soleil et de vie apporté par toute cette jeunesse....</p> + +<p>Et répondant elle-même à une question que personne ne lui avait +adressée, mais qui la préoccupait constamment:</p> + +<p>«Que de soucis, que de souffrances avant de pouvoir en jouir!... et +maintenant je tremble plus que je ne me réjouis. J'ai peur, toujours +peur! C'est justement l'âge le plus dangereux pour les filles comme pour +les garçons.</p> + +<p>—Tout dépend de l'éducation!</p> + +<p>—Vous avez parfaitement raison; j'ai été, Dieu merci, l'amie de mes +enfants, et ils me donnent jusqu'à présent toute leur +confiance,—répondit la comtesse; elle nourrissait à cet égard les +illusions de beaucoup de parents qui s'imaginent connaître les secrets +de leurs enfants.—Je sais que mes filles n'auront rien de caché pour +moi, et que si Nicolas fait des folies,—un garçon y est toujours plus +ou moins obligé,—il ne se conduira pas comme ces messieurs de +Pétersbourg.</p> + +<p>—Ce sont de bons enfants,—dit le comte, dont le grand moyen pour +trancher les questions compliquées était de trouver tout parfait.—Que +faire? il a voulu être hussard.... Que voulez-vous, ma chère?</p> + +<p>—Quelle charmante petite créature que votre cadette, un véritable +vif-argent.</p> + +<p>—Oui, elle me ressemble, reprit naïvement le père, et quelle voix! Bien +qu'elle soit ma fille, je suis forcé d'être juste; ce sera une véritable +cantatrice, une seconde Salomoni! Nous avons pris un Italien pour lui +donner des leçons.</p> + +<p>—N'est-ce pas trop tôt? À son âge, cela peut lui gâter la voix.</p> + +<p>—Mais pourquoi donc serait-ce trop tôt? Nos mères se mariaient bien à +douze ou treize ans.</p> + +<p>—Savez-vous qu'elle est déjà amoureuse de Boris! Qu'en pensez-vous?» +dit la comtesse en souriant et en échangeant un regard avec son amie la +princesse A. Mikhaïlovna.</p> + +<p>Et comme si elle répondait ensuite à ses propres pensées, elle ajouta:</p> + +<p>«Si je la tenais sévèrement, si je lui défendais de le voir, Dieu sait +ce qu'il en adviendrait (elle voulait dire sans doute par là qu'ils +s'embrasseraient en cachette): tandis que maintenant je sais tout ce +qu'ils se disent; elle vient elle-même me le conter tous les soirs. Je +la gâte, c'est possible, mais cela vaut mieux, croyez-moi.... Quant à +ma fille aînée, elle a été élevée très sévèrement.</p> + +<p>—Ah! c'est bien vrai, j'ai été élevée tout autrement,» dit la jeune +comtesse Véra en souriant.</p> + +<p>Mais par malheur son sourire ne l'embellissait pas, car, au contraire de +ce qui a lieu d'habitude, il donnait à sa figure une expression +désagréable et affectée. Cependant elle était plutôt belle, assez +intelligente, instruite, elle avait la voix agréable, et ce qu'elle +venait de dire était parfaitement juste; pourtant, chose étrange, tous +se regardèrent, étonnés et embarrassés.</p> + +<p>«On tâche toujours de mieux réussir avec les aînés et d'en faire quelque +chose d'extraordinaire, dit Mme Karaguine.</p> + +<p>—Il faut avouer, reprit le comte, que la comtesse a voulu atteindre +l'impossible avec Véra; mais, après tout, elle a réussi, et parfaitement +réussi,» ajouta-t-il, en lançant à sa fille un coup d'œil approbateur.</p> + +<p>Mme Karaguine se décida enfin à faire ses adieux, en promettant de +revenir dîner.</p> + +<p>«Quelle sotte! s'écria la comtesse après l'avoir reconduite, je croyais +qu'elle ne s'en irait jamais!»</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Natacha s'était arrêtée, dans sa fuite, à l'entrée de la serre; là elle +attendit Boris, tout en prêtant l'oreille à la conversation du salon. À +la fin, perdant patience et frappant du pied, elle était sur le point de +pleurer, lorsqu'elle entendit le jeune homme, qui arrivait sans se +presser le moins du monde. Elle n'eut que le temps de se jeter derrière +les caisses d'arbustes. Une fois dans la serre, Boris regarda autour de +lui et, secouant un léger grain de poussière de dessus sa manche, il +s'approcha de la glace pour y mirer sa jolie figure. Natacha suivait +avec curiosité tous ses mouvements: elle le vit sourire et se diriger +vers la porte opposée; alors elle eut la pensée de l'appeler:</p> + +<p>«Non, se dit-elle, qu'il me cherche!»</p> + +<p>À peine avait-il disparu, que Sonia, tout en pleurs et les joues en feu, +se précipita dans la serre. Natacha allait s'élancer vers elle, mais le +plaisir de rester invisible et d'observer, ce qui se passait, comme dans +les contes de fées, la retint immobile. Sonia se parlait à elle-même +tout bas, les yeux fixés sur la porte du salon. Nicolas entra.</p> + +<p>«Sonia, qu'as-tu? Est-ce possible? lui cria-t-il en courant à elle.</p> + +<p>—Rien, je n'ai rien, laissez-moi!...»</p> + +<p>Et elle fondit en larmes.</p> + +<p>«Mais non, je sais ce que c'est!</p> + +<p>—Eh bien! si vous le savez, tant mieux pour vous, allez la rejoindre.</p> + +<p>—Sonia, un mot! Peut-on se tourmenter ainsi et me tourmenter moi, pour +une chimère,» lui dit-il en lui prenant la main.</p> + +<p>Sonia pleurait sans retirer sa main. Natacha, clouée à sa place, +retenait sa respiration; ses yeux brillaient.</p> + +<p>«Qu'est-ce qui va se passer? pensa-t-elle.</p> + +<p>—Sonia, le monde entier n'est rien pour moi: toi seule tu es tout, et +je te le prouverai!</p> + +<p>—Je n'aime pas que tu parles à... dit Sonia.</p> + +<p>—Eh bien! je ne le ferai plus, pardonne-moi!...»</p> + +<p>Et, l'attirant à lui, il l'embrassa.</p> + +<p>«Ah! voilà qui est bien!» se dit Natacha.</p> + +<p>Nicolas et Sonia quittèrent la serre; elle les suivit à distance jusqu'à +la porte et appela Boris.</p> + +<p>«Boris, venez ici, dit-elle d'un air important et mystérieux. J'ai à +vous dire quelque chose. Ici, ici!...»</p> + +<p>Et elle l'amena jusqu'à sa cachette entre les fleurs. Boris obéissait en +souriant:</p> + +<p>«Qu'avez-vous à me dire?»</p> + +<p>Elle se troubla, regarda autour d'elle, et, ayant aperçu sa poupée qui +gisait abandonnée sur une des caisses, elle s'en empara et la lui +présenta:</p> + +<p>«Embrassez ma poupée!»</p> + +<p>Boris ne bougeait pas et regardait sa petite figure animée et souriante.</p> + +<p>«Vous ne le voulez pas? Eh bien, venez, par ici...»</p> + +<p>Et, l'entraînant tout au milieu des arbres, elle jeta sa poupée.</p> + +<p>«Plus près, plus près!» dit-elle en saisissant tout à coup le jeune +homme par son uniforme.</p> + +<p>Et, rougissante d'émotion et prête à pleurer, elle murmura:</p> + +<p>«Et moi, m'embrasserez-vous?»</p> + +<p>Boris devint pourpre.</p> + +<p>«Comme vous êtes étrange!» lui dit-il.</p> + +<p>Et il se penchait indécis au-dessus d'elle.</p> + +<p>S'élançant d'un bond sur une des caisses, elle entoura de ses deux +petits bras nus et grêles le cou de son compagnon, et, rejetant ses +cheveux en arrière, elle lui appliqua un baiser sur les lèvres; puis, +s'échappant aussitôt et se glissant rapidement à travers les plantes, +elle s'arrêta de l'autre côté, la tête penchée.</p> + +<p>«Natacha, je vous aime, vous le savez bien, mais....</p> + +<p>—Êtes-vous amoureux de moi?</p> + +<p>—Oui, je le suis. Mais, je vous en prie, ne recommençons plus..., ce +que nous venons de faire.... Encore quatre ans... alors je demanderai +votre main...»</p> + +<p>Natacha se mit à réfléchir.</p> + +<p>«Treize, quatorze, quinze, seize, dit-elle en comptant sur ses doigts. +Bien, c'est convenu!...»</p> + +<p>Et un sourire de confiance et de satisfaction éclaira son petit visage.</p> + +<p>«C'est convenu! reprit Boris.</p> + +<p>—Pour toujours, à la vie à la mort!» s'écria la fillette en lui prenant +le bras et en l'emmenant, heureuse et tranquille, dans le grand salon.</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>La comtesse, qui s'était sentie fatiguée, avait fait fermer sa porte et +donné ordre au suisse d'inviter à dîner tous ceux qui viendraient +apporter leurs félicitations. Elle désirait aussi causer en tête-à-tête +avec son amie d'enfance, la princesse Droubetzkoï, qui était revenue +depuis peu de Pétersbourg.</p> + +<p>«Je serai franche avec toi, lui dit-elle en rapprochant son fauteuil de +celui de la comtesse: il nous reste, hélas! si peu de vieux amis, que +ton amitié m'est doublement précieuse.»</p> + +<p>Et, jetant un regard sur Véra, elle se tut.</p> + +<p>La comtesse lui serra tendrement la main.</p> + +<p>«Véra, vous ne comprenez donc rien?»</p> + +<p>Elle aimait peu sa fille, et c'était facile à voir.</p> + +<p>«Tu ne comprends donc pas que tu es de trop ici. Va rejoindre tes +sœurs.</p> + +<p>—Si vous me l'aviez dit plus tôt, maman,—répondit la belle Véra avec +un certain dédain, mais sans paraître toutefois offensée,—je serais +déjà partie...»</p> + +<p>Et elle passa dans la grande salle, où elle aperçut deux couples assis, +chacun devant une fenêtre et qui semblaient se faire pendants l'un à +l'autre.</p> + +<p>Elle s'arrêta un moment pour les regarder d'un air moqueur. Nicolas, à +côté de Sonia, lui copiait des vers, les premiers de sa composition. +Boris et Natacha causaient à voix basse; ils se turent à l'approche de +Véra. Les deux petites filles avaient un air joyeux et coupable qui +trahissait leur amour; c'était charmant et comique tout à la fois, mais +Véra ne trouvait cela ni charmant ni comique.</p> + +<p>«Combien de fois ne vous ai-je pas prié de ne jamais toucher aux objets +qui m'appartiennent! Vous avez une chambre à vous.»</p> + +<p>Et là-dessus elle prit l'encrier des mains de Nicolas.</p> + +<p>«Un instant, un instant, dit Nicolas en trempant sa plume dans +l'encrier.</p> + +<p>—Vous ne faites jamais rien à propos: tout à l'heure, vous êtes entrés +comme des fous dans le salon, et vous nous avez tous scandalisés.» En +dépit, ou peut-être à cause de la vérité de sa remarque, personne ne +souffla mot, mais il y eut entre les quatre coupables un rapide échange +de regards. Véra, son encrier à la main, hésitait à s'éloigner.</p> + +<p>«Et quels secrets pouvez-vous bien avoir à vos âges? C'est ridicule, et +ce ne sont que des folies!</p> + +<p>—Mais que t'importe, Véra? dit avec douceur Natacha, qui se sentait ce +jour-là meilleure que d'habitude et mieux disposée pour les autres.</p> + +<p>—C'est absurde! J'ai honte pour vous! Quels sont vos secrets, je vous +prie?</p> + +<p>—Chacun a les siens, et nous te laissons en repos, toi et Berg, reprit +Natacha en s'échauffant.</p> + +<p>—Il est facile de me laisser tranquille, puisque je ne fais rien de +blâmable. Mais, quant à toi, je dirai à maman comment tu te conduis avec +Boris.</p> + +<p>—Natalie Ilinischna se conduit très bien avec moi, je n'ai pas à m'en +plaindre.</p> + +<p>—Finissez, Boris; vous êtes un vrai diplomate!»</p> + +<p>Ce mot «diplomate», très usité parmi ces enfants, avait dans leur argot +une signification toute particulière.</p> + +<p>«C'est insupportable, dit Natacha, irritée et blessée. Pourquoi +s'accroche-t-elle à moi? Tu ne nous comprendras jamais, car tu n'as +jamais aimé personne; tu n'as pas de cœur, tu es Mme de Genlis, et +voilà tout (ce sobriquet, inventé par Nicolas, passait pour fort +injurieux); ton seul plaisir est de causer de l'ennui aux autres: tu +n'as qu'à faire la coquette avec Berg tant que tu voudras.</p> + +<p>—Ce qui est certain, c'est que je ne cours pas après un jeune homme +devant le monde, et....</p> + +<p>—Très bien, s'écria Nicolas, tu as atteint ton but, tu nous as dérangés +pour nous dire à tous des sottises; allons-nous-en, sauvons-nous dans la +chambre d'étude!...»</p> + +<p>Aussitôt tous les quatre se levèrent et disparurent comme une nichée +d'oiseaux effarouchés.</p> + +<p>«C'est à moi au contraire que vous en avez dit,» s'écria Véra, tandis +que les quatre voix répétaient gaiement en chœur derrière la porte:</p> + +<p>«Mme de Genlis! Mme de Genlis!»</p> + +<p>Sans se préoccuper de ce sobriquet, Véra s'approcha de la glace pour +arranger son écharpe et sa coiffure, et la vue de son beau visage lui +rendit son impassibilité habituelle.</p> + +<p>Dans le salon, la conversation était des plus intimes entre les deux +amies.</p> + +<p>«Ah! chère, disait la comtesse, tout n'est pas rose dans ma vie; je vois +très bien, au train dont vont les choses, que nous n'en avons pas pour +longtemps; toute notre fortune y passera! À qui la faute? À sa bonté et +au club! À la campagne même, il n'a point de repos... toujours des +spectacles, des chasses, que sais-je enfin? Mais à quoi sert d'en +parler? Raconte-moi plutôt ce que tu as fait. Vraiment, je t'admire: +comment peux-tu courir ainsi la poste à ton âge, aller à Moscou, à +Pétersbourg, chez tous les ministres, chez tous les gros bonnets et +savoir t'y prendre avec chacun? Voyons, comment y es-tu parvenue? C'est +merveilleux; quant à moi, je n'y entends rien!</p> + +<p>—Ah! ma chère âme, que Dieu te préserve de jamais savoir par expérience +ce que c'est que de rester veuve, sans appui, avec un fils qu'on aime à +la folie! On se soumet à tout pour lui! Mon procès a été une dure école! +Lorsque j'avais besoin de voir un de ces gros bonnets, j'écrivais ceci: +«La princesse une telle désire voir un tel,» et j'allais moi-même en +voiture de louage une fois, deux fois, quatre fois, jusqu'à ce que +j'eusse obtenu ce qu'il me fallait, et ce que l'on pensait de moi +m'était complètement indifférent.</p> + +<p>—À qui donc t'es-tu adressée pour Boris? Car enfin le voilà officier +dans la garde, tandis que Nicolas n'est que «junker». Personne ne s'est +remué pour lui. À qui donc t'es-tu adressée?</p> + +<p>—Au prince Basile, et il a été très aimable. Il a tout de suite promis +d'en parler à l'Empereur, ajouta vivement la princesse, oubliant les +récentes humiliations qu'elle avait dû subir.</p> + +<p>—A-t-il beaucoup vieilli, le prince Basile? Je ne l'ai pas rencontré +depuis l'époque de nos comédies chez les Roumianzow; il m'aura oubliée, +et pourtant à cette époque-là il me faisait la cour!</p> + +<p>—Il est toujours le même, aimable et galant; les grandeurs ne lui ont +pas tourné la tête! «Je regrette, chère princesse, m'a-t-il dit, de ne +pas avoir à me donner plus de peine; vous n'avez qu'à ordonner.» C'est +vraiment un brave homme et un bon parent. Tu sais, Nathalie, l'amour que +je porte à mon fils; il n'y a rien que je ne sois prête à faire pour son +bonheur. Mais ma position est si difficile, si pénible, et elle a encore +empiré, dit-elle tristement à voix basse. Mon malheureux procès n'avance +guère et me ruine. Je n'ai pas dix kopeks dans ma poche, le croirais-tu? +Et je ne sais comment équiper Boris.»</p> + +<p>Et, tirant son mouchoir, elle se mit à pleurer:</p> + +<p>«J'ai besoin de cinq cents roubles, et je n'ai qu'un seul billet de +vingt-cinq roubles. Ma situation est épouvantable: je n'ai plus +d'espoir que dans le comte Besoukhow. S'il ne consent pas à venir en +aide à son filleul Boris et à lui faire une pension, toutes mes peines +sont perdues.»</p> + +<p>Les yeux de la comtesse étaient devenus humides, et elle paraissait +absorbée dans ses réflexions.</p> + +<p>«Il m'arrive souvent de penser à l'existence solitaire du comte +Besoukhow, reprit la princesse, à sa fortune colossale, et de me +demander—c'est peut-être un péché—pourquoi vit-il? La vie lui est à +charge, tandis que Boris est jeune....</p> + +<p>—Il lui laissera assurément quelque chose, dit la comtesse.</p> + +<p>—J'en doute, chère amie; ces grands seigneurs millionnaires sont si +égoïstes! Je vais pourtant y aller avec Boris, afin d'expliquer au comte +ce dont il s'agit. Il est maintenant deux heures, dit-elle en se levant, +et vous dînez à quatre... j'aurai le temps.»</p> + +<p>La princesse envoya chercher son fils:</p> + +<p>«Au revoir, mon amie, dit-elle à la comtesse, qui la reconduisit jusqu'à +l'antichambre; souhaite-moi bonne chance.</p> + +<p>—Vous allez voir le comte Cyrille Vladimirovitch, ma chère, lui cria le +comte en sortant de la grande salle? S'il se sent mieux, vous inviterez +Pierre à dîner; il venait chez nous autrefois et dansait avec les +enfants. Faites-le-lui promettre, je vous en prie. Nous verrons si +Tarass se distinguera; il assure que le comte Orlow n'a jamais donné un +dîner pareil à celui qu'il nous prépare.»</p> + + +<h3>XV</h3> + + +<p>«Mon cher Boris, dit la princesse à son fils, pendant que la voiture +mise à sa disposition par la comtesse Rostow quittait la rue jonchée de +paille et entrait dans la grande cour de l'hôtel Besoukhow, mon cher +Boris, répéta-t-elle en dégageant sa main de dessous son vieux manteau +et en la posant sur celle de son fils avec un mouvement à la fois +caressant et timide, sois aimable, sois prudent. Il est ton parrain, et +ton avenir dépend de lui, ne l'oublie pas. Sois gentil, comme tu sais +l'être quand tu veux.</p> + +<p>—J'aurais voulu, je l'avoue, être sûr de retirer de tout cela autre +chose qu'une humiliation, répondit-il froidement; mais vous avez ma +promesse, et je ferai cela pour vous.»</p> + +<p>Après avoir refusé de se faire annoncer, la mère et le fils entrèrent +dans le vestibule vitré, orné de deux rangées de statues dans des +niches. Le suisse les examina des pieds à la tête, ses yeux +s'arrêtèrent sur le manteau râpé de la mère; alors il leur demanda s'ils +étaient venus pour les jeunes princesses ou pour le comte. En apprenant +que c'était pour ce dernier, il s'empressa de leur déclarer, en dépit +des voitures qui stationnaient devant la porte et dont la présence lui +donnait un démenti, que Son Excellence ne recevait personne, vu +l'extrême gravité de son état.</p> + +<p>«Dans ce cas, partons, dit Boris en français.</p> + +<p>—Mon ami,» reprit sa mère d'un ton suppliant, en lui touchant le bras, +comme si cet attouchement avait le don de le calmer ou de l'exciter à +volonté.</p> + +<p>Boris se tut; sa mère en profita pour s'adresser au suisse d'un ton +larmoyant: «Je sais que le comte est très mal, c'est pour cela que je +suis venue; je suis sa parente, je ne le dérangerai pas... je veux +seulement voir le prince Basile; je sais qu'il est ici; va, je te prie, +nous annoncer.»</p> + +<p>Le suisse tira avec humeur le cordon de la sonnette.</p> + +<p>«La princesse Droubetzkoï se fait annoncer chez le prince Basile,» +cria-t-il à un valet de chambre qui avançait sa tête sous la voûte de +l'escalier.</p> + +<p>La princesse arrangea les plis de sa robe de taffetas teint, en se +regardant dans une grande glace de Venise encadrée dans le mur, et posa +hardiment sa chaussure usée sur les marches tendues d'un riche tapis.</p> + +<p>«Vous me l'avez promis, mon cher,» répéta-t-elle à son fils, en +l'effleurant de la main pour l'encourager.</p> + +<p>Boris la suivit tranquillement, les yeux baissés, et tous deux entrèrent +dans la salle que l'on devait traverser pour arriver chez le prince +Basile.</p> + +<p>Au moment où ils allaient demander leur chemin à un vieux valet de +chambre qui s'était levé à leur approche, une des nombreuses portes qui +donnaient dans cette pièce s'ouvrit et laissa passer le prince Basile en +douillette de velours fourrée et ornée d'une seule décoration, ce qui +était ordinairement chez lui l'indice d'une toilette négligée. Le prince +reconduisait un beau garçon à cheveux noirs. C'était le docteur Lorrain.</p> + +<p>«Est-ce bien certain?</p> + +<p>—<i>Errare humanum est</i>, mon prince, répondit le docteur en grasseyant et +en prononçant le latin à la française.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien,» dit le prince Basile, qui, ayant remarqué la +princesse Droubetzkoï et son fils, congédia le médecin en le saluant de +la tête.</p> + +<p>Alors il s'approcha d'eux en silence et les interrogea du regard. Boris +vit l'expression d'une profonde douleur passer aussitôt dans les yeux de +sa mère, et il en sourit à la dérobée.</p> + +<p>«Nous nous retrouvons dans de bien tristes circonstances, mon prince.... +Comment va le cher malade?» dit-elle, en faisant semblant de ne point +remarquer le regard, froid et blessant dirigé sur elle.</p> + +<p>Le prince Basile continua à les regarder en silence, elle et son fils +Boris, sans chercher même à déguiser son étonnement; sans rendre à ce +dernier son salut, il répondit à la princesse par un mouvement de tête +et de lèvres qui indiquait que la situation du malade était désespérée.</p> + +<p>«C'est donc vrai! s'écria-t-elle. Ah! c'est épouvantable, c'est terrible +à penser.... C'est mon fils, ajouta-t-elle; il tenait à vous remercier +en personne.» Nouveau salut de Boris. «Soyez persuadé, mon prince, que +jamais le cœur d'une mère n'oubliera ce que vous avez fait pour son +fils.</p> + +<p>—Je suis heureux, chère Anna Mikhaïlovna, d'avoir pu vous être +agréable,» dit le prince en chiffonnant son jabot.</p> + +<p>Et sa voix et son geste prirent des airs de protection tout autres qu'à +Pétersbourg à la soirée de Mlle Schérer.</p> + +<p>«Faites votre possible pour servir avec zèle et vous rendre digne de.... +Je suis charmé, charmé de... Êtes-vous en congé?»</p> + +<p>Tout cela avait été débité avec la plus parfaite indifférence.</p> + +<p>«J'attends l'ordre du jour, Excellence, pour me rendre à ma nouvelle +destination,» répondit Boris sans se montrer blessé de ce ton sec et +sans témoigner le désir de continuer la conversation.</p> + +<p>Frappé de son air tranquille et discret, le prince le regarda avec +attention:</p> + +<p>«Demeurez-vous avec votre mère?</p> + +<p>—Je demeure chez la comtesse Rostow, Excellence.</p> + +<p>—Chez Élie Rostow, marié à Nathalie Schinchine, dit Anna Mikhaïlovna.</p> + +<p>—Je sais, je sais, reprit le prince de sa voix monotone. Je n'ai jamais +pu comprendre Nathalie! S'être décidée à épouser cet ours mal léché.... +Un personnage stupide, ridicule et, qui plus est, joueur, à ce qu'on +dit.</p> + +<p>—Oui, mais un très brave homme, mon prince, reprit la princesse en +souriant, de manière à faire croire qu'elle partageait son opinion, tout +en défendant le pauvre comte.</p> + +<p>—Que disent les médecins? demanda-t-elle de nouveau en redonnant à sa +figure fatiguée l'expression d'un profond chagrin.</p> + +<p>—Il y a peu d'espoir.</p> + +<p>—J'aurais tant désiré pouvoir encore une fois remercier mon oncle de +toutes ses bontés pour moi et pour Boris. C'est son filleul!» +ajouta-t-elle avec importance, comme si cette nouvelle devait produire +une impression favorable sur le prince Basile.</p> + +<p>Ce dernier se tut et fronça le sourcil.</p> + +<p>Comprenant aussitôt qu'il craignait de trouver en elle un compétiteur +dangereux à la succession du comte Besoukhow, elle s'empressa de le +rassurer:</p> + +<p>«Si ce n'était ma sincère affection et mon dévouement à mon oncle...»</p> + +<p>Ces deux mots «mon oncle» glissaient de ses lèvres avec un mélange +d'assurance et de laisser-aller.</p> + +<p>«Je connais son caractère franc et noble!... mais ici il n'a que ses +nièces auprès de lui; elles sont jeunes...»</p> + +<p>Et elle continua à demi-voix en baissant la tête:</p> + +<p>«A-t-il rempli ses derniers devoirs? Ses instants sont précieux! Il ne +saurait être plus mal, il serait donc indispensable de le préparer. Nous +autres femmes, prince, ajouta-t-elle en souriant avec douceur, nous +savons toujours faire accepter ces choses-là. Il faut absolument que je +le voie, malgré tout ce qu'une telle entrevue peut avoir de pénible pour +moi; mais je suis si habituée à souffrir!»</p> + +<p>Le prince avait compris, comme l'autre fois à la soirée de Mlle Schérer, +qu'il serait impossible de se débarrasser d'Anna Mikhaïlovna.</p> + +<p>«Je craindrais que cette entrevue ne lui fît du mal, chère princesse! +Attendons jusqu'au soir: les médecins comptent sur une crise!</p> + +<p>—Attendre, mon prince, mais ce sont ses derniers instants, pensez qu'il +y va du salut de son âme! Ah! ils sont terribles les devoirs d'un +chrétien!»</p> + +<p>La porte qui communiquait avec les chambres intérieures s'ouvrit à ce +moment, et une des princesses en sortit; sa figure était froide et +revêche, et sa taille, d'une longueur démesurée, jurait par sa +disproportion avec l'ensemble de sa personne.</p> + +<p>«Eh bien, comment est-il? demanda le prince Basile.</p> + +<p>—Toujours de même, et cela ne peut être autrement avec ce bruit, +répondit la demoiselle, en toisant Anna Mikhaïlovna comme une étrangère.</p> + +<p>—Ah! chère, je ne vous reconnaissais pas, s'écria celle-ci avec joie en +s'approchant d'elle. Je viens d'arriver, et je suis accourue pour vous +aider à soigner mon oncle! Combien vous avez dû souffrir!» ajouta-t-elle +en levant les yeux au ciel.</p> + +<p>La jeune princesse tourna sur ses talons et sortit sans dire un mot.</p> + +<p>Anna Mikhaïlovna ôta ses gants, et, s'établissant dans un fauteuil comme +dans un retranchement conquis, elle engagea le prince à s'asseoir à ses +côtés.</p> + +<p>«Boris, je vais aller chez le comte, chez mon oncle; toi, mon ami, en +attendant, va chez Pierre, et fais-lui part de l'invitation des Rostow. +Ils l'invitent à dîner, tu sais?... Mais il n'ira pas, je crois, +dit-elle en se tournant vers le prince Basile.</p> + +<p>—Pourquoi pas? reprit celui-ci avec une mauvaise humeur bien visible; +je serai très content que vous me débarrassiez de ce jeune homme. Il +s'est installé ici, et le comte n'a pas demandé une seule fois à le +voir.»</p> + +<p>Il haussa les épaules et sonna. Un valet de chambre parut et fut chargé +de conduire Boris chez Pierre Kirilovitch en prenant par un autre +escalier.</p> + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>C'était la vérité. Pierre n'avait pas eu le loisir de se choisir encore +une carrière, par suite de son renvoi de Pétersbourg à Moscou pour ses +folies tapageuses. L'histoire racontée chez les Rostow était +authentique. Il avait, de concert avec ses camarades, attaché l'officier +de police sur le dos de l'ourson!</p> + +<p>De retour depuis peu de jours, il s'était arrêté chez son père, comme +d'habitude. Il supposait avec raison que son aventure devait être connue +et que l'entourage féminin du comte, toujours hostile à son égard, ne +manquerait pas de le monter contre lui. Malgré tout, il se rendit le +jour même de son arrivée dans l'appartement de son père et s'arrêta, +chemin faisant, dans le salon où se tenaient habituellement les +princesses, pour leur dire bonjour. Deux d'entre elles faisaient de la +tapisserie à un grand métier, tandis que la troisième, l'aînée, leur +faisait une lecture à haute voix.</p> + +<p>Son maintien était sévère, sa personne soignée, mais la longueur de son +buste sautait aux yeux: c'était celle qui avait feint d'ignorer la +présence d'Anna Mikhaïlovna. Les cadettes, toutes deux fort jolies, ne +se distinguaient l'une de l'autre que par un grain de beauté, qui était +placé chez l'une juste au-dessus de la lèvre et qui la rendait fort +séduisante. Pierre fut reçu comme un pestiféré. L'aînée interrompit sa +lecture et fixa sur lui en silence des regards effrayés; la seconde, +celle qui était privée du grain de beauté, suivit son exemple; la +troisième, moqueuse et gaie, se pencha sur son ouvrage pour cacher de +son mieux le sourire provoqué par la scène qui allait se jouer et +qu'elle prévoyait. Elle piqua son aiguille dans le canevas et fit +semblant d'examiner le dessin, en étouffant un éclat de rire.</p> + +<p>«Bonjour, ma cousine, dit Pierre, vous ne me reconnaissez pas?</p> + +<p>—Je ne vous reconnais que trop bien, trop bien!</p> + +<p>—Comment va le comte? Puis-je le voir? demanda Pierre avec sa gaucherie +habituelle, mais sans témoigner d'embarras.</p> + +<p>—Le comte souffre moralement et physiquement, et vous avez pris soin +d'augmenter chez lui les souffrances de l'âme.</p> + +<p>—Puis-je voir le comte? répéta Pierre.</p> + +<p>—Oh! si vous voulez le tuer, le tuer définitivement, oui, vous le +pouvez. Olga, va voir si le bouillon est prêt pour l'oncle; c'est le +moment,» ajouta-t-elle, pour faire comprendre à Pierre qu'elles étaient +uniquement occupées à soigner leur oncle, tandis que lui, il ne pensait +évidemment qu'à lui être désagréable.</p> + +<p>Olga sortit. Pierre attendit un instant, et, après avoir examiné les +deux sœurs:</p> + +<p>«Si c'est ainsi, dit-il en les saluant, je retourne chez moi, et vous me +ferez savoir quand ce sera possible.»</p> + +<p>Il s'en alla, et la petite princesse au grain de beauté accompagna sa +retraite d'un long éclat de rire.</p> + +<p>Le prince Basile arriva le lendemain et s'installa dans la maison du +comte. Il fit venir Pierre:</p> + +<p>«Mon cher, lui dit-il, si vous vous conduisez ici comme à Pétersbourg, +vous finirez très mal: c'est tout ce que je puis vous dire. Le comte +est dangereusement malade; il est inutile que vous le voyiez.»</p> + +<p>À partir de ce moment, on ne s'inquiéta plus de Pierre, qui passait ses +journées tout seul dans sa chambre du second étage.</p> + +<p>Lorsque Boris entra chez lui, Pierre marchait à grands pas, s'arrêtait +dans les coins de l'appartement, menaçant la muraille de son poing +fermé, comme s'il voulait percer d'un coup d'épée un ennemi invisible, +lançant des regards furieux par-dessus ses lunettes et recommençant sa +promenade en haussant les épaules avec force gestes et paroles +entrecoupées.</p> + +<p>«L'Angleterre a vécu! disait-il en fronçant les sourcils et en dirigeant +son index vers un personnage imaginaire. M. Pitt, traître à la nation et +au droit des gens, est condamné à...»</p> + +<p>Il n'eut pas le temps de prononcer l'arrêt dicté par Napoléon, +représenté en ce moment par Pierre. Il avait déjà traversé la Manche et +pris Londres d'assaut, lorsqu'il vit entrer un jeune et charmant +officier, à la tournure élégante. Il s'arrêta court. Pierre avait laissé +Boris âgé de quatorze ans et ne se le rappelait plus; malgré cela, il +lui tendit la main en lui souriant amicalement, par suite de sa +bienveillance naturelle.</p> + +<p>«Vous ne m'avez pas oublié? dit Boris, répondant à ce sourire. Je suis +venu avec ma mère voir le comte, mais on dit qu'il est malade.</p> + +<p>—Oui, on le dit; on ne lui laisse pas une minute de repos,» reprit +Pierre, qui se demandait à part lui quel était ce jeune homme.</p> + +<p>Boris voyait bien qu'il ne le reconnaissait pas; mais, trouvant qu'il +était inutile de se nommer et n'éprouvant d'ailleurs aucun embarras, il +le regardait dans le blanc des yeux.</p> + +<p>«Le comte Rostow vous invite à venir dîner chez lui aujourd'hui, dit-il +après un silence prolongé, qui commençait à devenir pénible pour Pierre.</p> + +<p>—Ah! le comte Rostow, s'écria Pierre joyeusement; alors vous êtes son +fils Élie. Figurez-vous que je ne vous reconnaissais pas. Vous +rappelez-vous nos promenades aux montagnes des Oiseaux en compagnie de +Mme Jacquot, il y a de cela longtemps?</p> + +<p>—Vous vous trompez, reprit Boris sans se presser et en souriant d'un +air assuré et moqueur. Je suis Boris, le fils de la princesse +Droubetzkoï. Le comte Rostow s'appelle Élie et son fils Nicolas, et je +n'ai jamais connu de Mme Jacquot.»</p> + +<p>Pierre secoua la tête et promena ses mains autour de lui, comme s'il +voulait chasser des cousins ou des abeilles.</p> + +<p>«Ah! Dieu! est-ce possible? J'aurai tout confondu; j'ai tant de parents +à Moscou.... Vous êtes Boris,... oui, c'est bien cela... enfin c'est +débrouillé! Voyons, que pensez-vous de l'expédition de Boulogne? Les +Anglais auront du fil à retordre, si Napoléon parvient seulement à +traverser le détroit. Je crois l'entreprise possible,... pourvu que +Villeneuve se conduise bien.»</p> + +<p>Boris, qui ne lisait pas les journaux, ne savait rien de l'expédition et +entendait prononcer le nom de Villeneuve pour la première fois.</p> + +<p>«Ici, à Moscou, les dîners et les commérages nous occupent bien +autrement que la politique, répondit-il d'un air toujours moqueur: je +n'en sais absolument rien et je n'y pense jamais! Il n'est question en +ville que de vous et du comte.»</p> + +<p>Pierre sourit de son bon sourire, tout en ayant l'air de craindre que +son interlocuteur ne laissât échapper quelque parole indiscrète; mais +Boris s'exprimait d'un ton sec et précis sans le quitter des yeux.</p> + +<p>«Moscou n'a pas autre chose à faire; chacun veut savoir à qui le comte +léguera sa fortune, et qui sait s'il ne nous enterrera pas tous? Pour +ma part, je le lui souhaite de tout cœur!</p> + +<p>—Oui, c'est très pénible, très pénible, balbutia Pierre, qui continuait +à redouter une question délicate pour lui.</p> + +<p>—Et vous devez croire, reprit Boris en rougissant légèrement, mais en +conservant son maintien réservé, que chacun cherche également à obtenir +une obole du millionnaire....</p> + +<p>—Nous y voilà! pensa Pierre.</p> + +<p>—Et je tiens justement à vous dire, pour éviter tout malentendu, que +vous vous tromperiez singulièrement en nous mettant, ma mère et moi, au +nombre de ces gens-là. Votre père est très riche, tandis que nous sommes +très pauvres; c'est pourquoi je ne l'ai jamais considéré comme un +parent. Ni ma mère, ni moi, ne lui demanderons rien et n'accepterons +jamais rien de lui!»</p> + +<p>Pierre fut quelque temps avant de comprendre; tout à coup il saisit +vivement, et gauchement comme toujours, la main de Boris, et rougissant +de confusion et de honte:</p> + +<p>«Est-ce possible? s'écria-t-il, peut-on croire que je... ou que +d'autres...?</p> + +<p>—Je suis bien aise de vous l'avoir dit; excusez-moi. Si cela vous a +été désagréable, je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, continua +Boris en rassurant Pierre, car les rôles étaient intervertis. J'ai pour +principe d'être franc.... Mais que dois-je répondre? Viendrez-vous dîner +chez les Rostow?...»</p> + +<p>Et Boris, s'étant ainsi délivré d'un lourd fardeau et tiré d'une fausse +situation en les passant à un autre, était redevenu charmant comme +d'habitude.</p> + +<p>«Écoutez-moi, dit Pierre tranquillisé, vous êtes un homme étonnant. Ce +que vous venez de faire est bien, très bien! Vous ne méconnaissez pas, +c'est naturel... il y a si longtemps que nous ne nous étions vus... +encore enfants.... Donc, vous auriez pu supposer... je vous comprends +très bien; je ne l'aurais pas fait, je n'en aurais pas eu le courage, +mais tout de même c'est parfait. Je suis enchanté d'avoir fait votre +connaissance. C'est vraiment étrange, ajouta-t-il en souriant après un +moment de silence, vous avez pu supposer que je... et il se mit à +rire.—Enfin nous nous connaîtrons mieux, n'est-ce pas? je vous en +prie...» et il lui serra la main. Savez-vous que je n'ai pas vu le +comte? Il ne m'a pas fait demander... il me fait de la peine comme +homme, mais que faire?... Ainsi, vous croyez sérieusement que Napoléon +aura le temps de faire passer la mer à son armée?»</p> + +<p>Et Pierre se mit à développer les avantages et les désavantages de +l'expédition de Boulogne.</p> + +<p>Il en était là lorsqu'un domestique vint prévenir Boris que sa mère +montait en voiture; il prit congé de Pierre, qui lui promit, en lui +serrant amicalement la main, d'aller dîner chez les Rostow. Il se +promena longtemps encore dans sa chambre, mais cette fois sans +s'escrimer contre des ennemis imaginaires; il souriait et se sentait +pris, sans doute à cause de sa grande jeunesse et de son complet +isolement, d'une tendresse sans cause pour ce jeune homme intelligent et +sympathique, et bien décidé à faire plus ample connaissance avec lui.</p> + +<p>Le prince Basile reconduisait la princesse, qui cachait dans son +mouchoir son visage baigné de larmes.</p> + +<p>«C'est affreux, c'est affreux, murmurait-elle, mais malgré tout je +remplirai mon devoir jusqu'au bout. Je reviendrai pour le veiller; on ne +peut pas le laisser ainsi..., chaque seconde est précieuse. Je ne +comprends pas ce que ses nièces attendent. Dieu aidant, je trouverai +peut-être moyen de le préparer.... Adieu, mon prince, que le bon Dieu +vous soutienne!</p> + +<p>—Adieu, ma chère,» répondit négligemment le prince Basile.</p> + +<p>«Ah! son état est terrible, dit la mère à son fils, à peine assise dans +sa voiture; il ne reconnaît personne.</p> + +<p>—Je ne puis, ma mère, me rendre compte de la nature de ses rapports +avec Pierre.</p> + +<p>—Le testament dévoilera tout, mon ami, et notre sort en dépendra +également.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce qui vous fait supposer qu'il nous laissera quelque +chose?</p> + +<p>—Ah! mon enfant, il est si riche, et nous sommes si pauvres!</p> + +<p>—Cette raison ne me paraît pas suffisante, je vous l'avoue, maman....</p> + +<p>—Mon Dieu, mon Dieu, qu'il est malade!» répétait la princesse.</p> + + +<h3>XVII</h3> + + +<p>Lorsque Anna Mikhaïlovna et son fils avaient quitté la comtesse Rostow +pour faire leur visite, ils l'avaient laissée seule, plongée dans ses +réflexions et essuyant de temps en temps ses yeux pleins de larmes. +Enfin elle sonna.</p> + +<p>«Il me semble, ma bonne, dit-elle en s'adressant d'un ton sévère à la +fille de chambre qui avait tardé à répondre à l'appel, que vous ne +voulez pas faire votre service; c'est bien! je vous chercherai une autre +place!»</p> + +<p>La comtesse avait les nerfs agacés; le chagrin et la pauvreté honteuse +de son amie l'avaient mise de fort mauvaise humeur, ce qui se traduisait +toujours dans son langage par le «vous» et «ma bonne».</p> + +<p>«Pardon, madame, murmura la coupable.</p> + +<p>—Priez le comte de passer chez moi.»</p> + +<p>Le comte arriva bientôt en se dandinant et s'approcha timidement de sa +femme:</p> + +<p>«Oh! ah! ma petite comtesse, quel sauté de gelinottes au madère nous +aurons! Je l'ai goûté, ma chère. Aussi ai-je payé Taraska mille roubles, +et il les vaut.»</p> + +<p>Il s'assit à côté de sa femme, passa une main dans ses cheveux et posa +l'autre sur ses genoux d'un air vainqueur.</p> + +<p>«Que désirez-vous, petite comtesse?</p> + +<p>—Voilà ce que c'est, mon ami; mais quelle est cette tache? lui +dit-elle en posant le doigt sur son gilet. C'est sans doute le sauté de +gelinottes? ajouta-t-elle en souriant. Voyez-vous, cher comte, il me +faut de l'argent.»</p> + +<p>La figure du comte s'allongea.</p> + +<p>«Ah! dit-il, chère petite comtesse!»</p> + +<p>Et il chercha son portefeuille avec agitation.</p> + +<p>«Il m'en faut beaucoup... cinq cents roubles, reprit-elle, en frottant +la tache avec son mouchoir de batiste.</p> + +<p>—À l'instant, à l'instant! hé, qui est là? cria-t-il, avec l'assurance +de l'homme qui sait qu'il sera obéi et qu'on s'élancera tête baissée à +sa voix. Qu'on m'envoie Mitenka!»</p> + +<p>Mitenka était le fils d'un noble et avait été élevé par le comte, qui +lui avait confié le soin de toutes ses affaires; il fit son entrée à pas +lents et mesurés, et s'arrêta respectueusement devant lui.</p> + +<p>«Écoute, mon cher, apporte-moi,—et il hésita,—apporte-moi sept cents +roubles, oui, sept cents roubles; mais fais attention de ne pas me +donner des papiers sales et déchirés comme l'autre fois. J'en veux de +neufs; c'est pour la comtesse.</p> + +<p>—Oui, je t'en prie, Mitenka, qu'ils soient propres, dit la comtesse +avec un soupir.</p> + +<p>—Quand Votre Excellence désire-t-elle les avoir? car vous savez que... +du reste soyez sans inquiétude, se hâta de dire Mitenka, qui voyait +poindre dans la respiration fréquente et pénible du comte le signe +précurseur d'une colère inévitable.... J'avais oublié... vous allez les +recevoir.</p> + +<p>—Très bien, très bien, donne-les à la comtesse. Quel trésor que ce +garçon! dit le comte en le suivant des yeux; rien ne lui est impossible +et c'est là ce qui me plaît, car après tout c'est ainsi que cela doit +être.</p> + +<p>—Ah! l'argent, l'argent, que de maux l'argent cause dans ce monde, et +celui-là me sera bien utile, cher comte.</p> + +<p>—Chacun sait, petite comtesse, que vous êtes terriblement dépensière,» +reprit le comte. Et, après avoir baisé la main de sa femme, il rentra +chez lui.</p> + +<p>La comtesse reçut ses assignats tout neufs, et elle venait de les +recouvrir soigneusement de son mouchoir de poche, lorsque la princesse +Droubetzkoï entra dans sa chambre.</p> + +<p>«Eh bien, mon amie? demanda la comtesse légèrement émue.</p> + +<p>—Ah! quelle terrible situation! Il est méconnaissable et si mal, si +mal! Je ne suis restée qu'un instant, et je n'ai pas dit deux mots.</p> + +<p>—Annette, au nom du ciel, ne me refuse pas,» dit tout à coup la +comtesse en rougissant et avec un air de confusion qui contrastait +singulièrement avec l'expression sévère de sa figure fatiguée.</p> + +<p>Elle retira vivement son mouchoir et présenta le petit paquet à Anna +Mikhaïlovna. Celle-ci devina tout de suite la vérité, et elle se pencha +aussitôt, toute prête à serrer son amie dans ses bras.</p> + +<p>«Voilà pour l'uniforme de Boris!»</p> + +<p>Le moment était venu, et la princesse embrassa son amie en pleurant. +Pourquoi pleuraient-elles toutes deux? Était-ce parce qu'elles se +trouvaient forcées de penser à l'argent, cette question si secondaire +quand on s'aime! ou peut-être songeaient-elles au passé, à leur enfance, +qui avait vu naître leur affection, et à leur jeunesse évanouie? Quoi +qu'il en soit, leurs larmes coulaient, mais c'étaient de douces larmes.</p> + + +<h3>XVIII</h3> + + +<p>La comtesse Rostow était au salon avec ses filles et un grand nombre +d'invités: Le comte avait emmené les hommes dans son cabinet et leur +faisait les honneurs de sa collection de pipes turques; de temps en +temps il revenait demander à sa femme si Marie Dmitrievna Afrossimow +était arrivée.</p> + +<p>Marie Dmitrievna, surnommée «le terrible dragon», n'avait ni titre ni +fortune, mais son caractère était franc et ouvert, ses manières simples +et naturelles. Elle était connue de la famille impériale; la meilleure +société des deux capitales allait chez elle. On avait beau se moquer +tout bas de son sans-façon et faire circuler les anecdotes les plus +étranges sur son compte, elle inspirait la crainte et le respect.</p> + +<p>On fumait dans le cabinet du comte et l'on causait de la guerre qui +venait d'être officiellement déclarée dans le manifeste au sujet du +recrutement. Personne ne l'avait encore lu, mais chacun savait qu'il +était publié. Le comte, assis sur une ottomane entre deux convives qui +parlaient tout en fumant, ne disait mot, mais inclinait la tête à gauche +et à droite, en les regardant et en les écoutant tour à tour avec un +visible plaisir.</p> + +<p>L'un d'eux portait le costume civil: sa figure ridée, bilieuse, maigre +et rasée de près, accusait un âge voisin de la vieillesse, quoiqu'il +fût mis à la dernière mode; il avait ramené ses pieds sur le divan, avec +le sans-gêne d'un habitué de la maison, et aspirait bruyamment à longs +traits et avec force contorsions, la fumée qui s'échappait d'une +chibouque, dont le bout d'ambre relevait le coin de sa bouche. +Schinchine était un vieux garçon, cousin germain de la comtesse. On le +tenait, dans les salons de Moscou, pour une mauvaise langue. Lorsqu'il +causait, il avait toujours l'air de faire un grand honneur à son +interlocuteur. L'autre convive, jeune officier de la garde, frais et +rose, bien frisé, bien coquet, et tiré à quatre épingles, tenait le bout +de sa chibouque entre les deux lèvres vermeilles de sa jolie bouche, et +laissait doucement échapper la fumée en légères spirales. C'était le +lieutenant Berg, officier au régiment de Séménovsky, qu'il était sur le +point de rejoindre avec Boris: c'était lui que Natacha avait appelé «le +fiancé» de la comtesse Véra. Le comte continuait à prêter une oreille +attentive, car jouer au boston et suivre la conversation de deux +bavards, quand il avait l'heureuse fortune d'en avoir deux sous la main, +étaient ses occupations favorites.</p> + +<p>«Comment arrangez-vous tout cela, mon cher, mon très honorable Alphonse +Karlovitch?» disait Schinchine avec ironie; il mêlait, ce qui donnait un +certain piquant à sa conversation, les expressions russes les plus +familières aux phrases françaises les plus choisies.</p> + +<p>«Vous comptez donc vous faire des rentes sur l'État avec votre +compagnie, et en tirer un petit revenu?</p> + +<p>—Non, Pierre Nicolaïévitch, je tiens seulement à prouver que les +avantages sont bien moins considérables dans la cavalerie que dans +l'infanterie. Mais vous allez du reste juger de ma position...»</p> + +<p>Berg parlait toujours d'une façon précise, tranquille et polie; sa +conversation n'avait jamais d'autre objet que lui-même, et tant qu'un +entretien ne lui offrait pas d'intérêt personnel, son silence pouvait se +prolonger indéfiniment sans lui faire éprouver et sans faire éprouver +aux autres le moindre embarras; mais, à la première occasion favorable, +il se mettait en avant avec une satisfaction visible.</p> + +<p>«Voici ma situation, Pierre Nicolaïévitch.... Si je servais dans la +cavalerie, même comme lieutenant, je n'aurais pas plus de 200 roubles +par trimestre; à présent j'en ai 230...»</p> + +<p>Et Berg sourit agréablement en regardant Schinchine et le comte avec une +tranquille assurance, comme si sa carrière et ses succès devaient être +le but suprême des désirs de chacun.</p> + +<p>«Et puis, dans la garde je suis en vue, et les vacances y sont plus +fréquentes que dans l'infanterie. Vous devez comprendre que 230 roubles +ne pouvaient me suffire, car je fais des économies, et j'envoie de +l'argent à mon père, continua Berg en lançant une bouffée de fumée.</p> + +<p>—Le calcul est juste: «l'Allemand moud son blé sur le dos de sa hache,» +comme dit le proverbe...»</p> + +<p>Et Schinchine fit passer le tuyau de sa chibouque dans le coin opposé de +sa bouche en jetant un coup d'œil au comte, qui éclata de rire. Le +reste de la société, voyant Schinchine en train de parler, fit cercle +autour d'eux. Berg, qui ne remarquait jamais la moquerie dont il pouvait +être l'objet, continua à énumérer les avantages qu'il s'était assurés en +passant dans la garde: premièrement un rang de plus que ses camarades; +puis, en temps de guerre, le chef d'escadron pouvait fort bien être tué, +et alors lui, comme le plus ancien, le remplacerait d'autant plus +facilement qu'on l'aimait beaucoup au régiment, et que son papa était +très fier de lui. Il contait avec délices ses petites histoires, sans +paraître se douter qu'il pût y avoir des intérêts plus graves que les +siens, et il y avait dans l'expression naïve de son jeune égoïsme une +telle ingénuité, que l'auditoire en était désarmé.</p> + +<p>«Enfin, mon cher, que vous soyez dans l'infanterie ou dans la cavalerie, +vous ferez votre chemin, je vous en réponds,» dit Schinchine en lui +tapant sur l'épaule et en posant ses pieds, par terre.</p> + +<p>Berg sourit avec satisfaction et suivit le comte, qui passa au salon +avec toute la société.</p> + +<p>C'était le moment qui précède l'annonce du dîner, ce moment où personne +ne tient à engager une conversation, dans l'attente de la zakouska<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. +Cependant la politesse vous y oblige, ne fût-ce que pour déguiser votre +impatience. Les maîtres de la maison regardent la porte de la salle à +manger et échangent entre eux des coups d'œil désespérés. De leur côté, +les invités, qui surprennent au passage ces signes non équivoques +d'impatience, se creusent la tête pour deviner quelle peut être la +personne ou la chose attendue: est-ce un parent en retard, ou est-ce le +potage?</p> + +<p>Pierre venait seulement d'arriver, et s'était gauchement assis dans le +premier fauteuil venu qui lui avait barré le chemin du milieu du salon. +La comtesse se donnait toute la peine imaginable pour le faire parler, +mais n'en obtenait que des monosyllabes, pendant qu'à travers ses +lunettes il regardait autour de lui, en ayant l'air de chercher +quelqu'un. On le trouvait sans doute fort gênant, mais il était le seul +à ne pas s'en apercevoir. Chacun connaissait plus ou moins son histoire +de l'ours, et cet homme gros, grand et robuste excitait la curiosité +générale; on se demandait avec étonnement comment un être aussi lourd, +aussi indolent, avait pu faire une pareille plaisanterie à l'officier de +police.</p> + +<p>«Vous êtes arrivé depuis peu? lui demanda la comtesse.</p> + +<p>—Oui, madame, répondit-il en regardant à gauche.</p> + +<p>—Vous n'avez pas vu mon mari?</p> + +<p>—Non, madame, dit-il en souriant mal à propos.</p> + +<p>—Vous avez été à Paris il n'y a pas bien longtemps; ce doit être très +intéressant à visiter?</p> + +<p>—Très intéressant.»</p> + +<p>La comtesse jeta un regard à Anna Mikhaïlovna, qui, saisissant au vol +cette prière muette, s'approcha du jeune homme pour animer, s'il était +possible, la conversation; elle lui parla de son père, mais sans plus de +succès, et il continua à ne répondre que par monosyllabes.</p> + +<p>De leur côté, les autres invités échangeaient entre eux des phrases +comme celles-ci: «Les Razoumovsky... cela a été charmant!... Vous êtes +bien bonne... la comtesse Apraxine...» lorsque la comtesse se dirigea +tout à coup vers l'autre salon, et on l'entendit s'écrier:</p> + +<p>«Marie Dmitrievna!</p> + +<p>—Elle-même!...» répondit une voix assez dure.</p> + +<p>Et Marie Dmitrievna parut au même instant.</p> + +<p>À l'exception des vieilles femmes, les dames comme les demoiselles se +levèrent aussitôt.</p> + +<p>Marie Dmitrievna s'était arrêtée sur le seuil de la porte. D'une taille +élevée, forte et hommasse, elle portait haut sa tête à boucles grises, +qui accusait la cinquantaine, et, tout en affectant de rabattre sans se +hâter les larges manches de sa robe, elle enveloppa du regard toute la +société qui l'entourait.</p> + +<p>Marie Dmitrievna parlait toujours russe.</p> + +<p>«Salut cordial à celle que nous fêtons, à elle et à ses enfants! +dit-elle de sa voix forte qui dominait toutes les autres.—Que +deviens-tu, vieux pécheur? dit-elle en s'adressant au comte, qui lui +baisait la main.—Avoue-le, tu t'ennuies à Moscou, il n'y a où lancer +les chiens.... Que faire, mon bon? Voilà! Quand ces petits oiseaux-là +auront grandi,—et elle désignait les jeunes filles,—bon gré mal gré il +faudra leur chercher des fiancés.—Eh bien! mon cosaque, dit Marie +Dmitrievna à Natacha, qu'elle appelait toujours ainsi, en la caressant +de la main pendant que la petite baisait gaiement la sienne,—sans +avoir peur.... Cette fillette est un lutin, je le sais, mais je l'aime!»</p> + +<p>Retirant d'un énorme «ridicule» des boucles d'oreilles en pierres fines, +taillées en poires, elle les donna à la petite fille, toute rayonnante +de joie et de plaisir, et, se retournant ensuite vers Pierre:</p> + +<p>«Hé! hé! mon très cher, viens, viens ici, lui dit-elle d'une voix +qu'elle s'efforçait de rendre douce et engageante; viens ici, mon cher.»</p> + +<p>Et elle relevait ses larges manches d'un air menaçant...:</p> + +<p>«Approche, approche! J'ai été la seule à dire la vérité à ton père, +quand l'occasion s'en présentait; je ne vais pas te la ménager non plus, +c'est Dieu qui l'ordonne.»</p> + +<p>Elle se tut, et chacun attendit ce qui allait se passer après cet exorde +gros d'orage:</p> + +<p>«C'est bien, il n'y a rien à dire, tu es un gentil garçon!... Pendant +que ton père est étendu sur son lit de douleur, tu t'amuses à attacher +un homme de police sur le dos d'un ourson! C'est indécent, mon bonhomme, +c'est indécent! Tu aurais mieux fait d'aller faire la guerre...»</p> + +<p>Puis, lui tournant le dos et présentant sa main au comte, qui retenait à +grand'peine un éclat de rire étouffé:</p> + +<p>«Eh bien, à table, s'écria-t-elle, il en est temps, je crois!»</p> + +<p>Le comte ouvrit la marche, avec Marie Dmitrievna. Venaient ensuite la +comtesse au bras d'un colonel de hussards, personnage à ménager, car il +devait servir de guide à Nicolas et l'emmener au régiment, Anna +Mikhaïlovna avec Schinchine, Berg avec Véra, la souriante Julie +Karaguine avec Nicolas; d'autres couples suivaient à la file tout le +long de la salle, et enfin derrière toute la compagnie, marchant un à un +avec les enfants, les gouverneurs et les gouvernantes. Les domestiques +se précipitèrent sur les chaises, qui furent avancées avec bruit; la +musique éclata dans les galeries du haut, et tout le monde s'assit. Les +sons de l'orchestre ne tardèrent pas à être étouffés par le cliquetis +des couteaux et des fourchettes, par la voix des convives et les allées +et venues des valets de chambre. La comtesse occupait un des bouts de la +longue table avec Marie Dmitrievna à sa droite, et Anna Mikhaïlovna à sa +gauche. Le comte, placé à l'autre bout, avait Schinchine à sa droite et +à sa gauche le colonel; les autres invités du sexe fort s'assirent à +leur fantaisie, et, au milieu de la table, les jeunes gens, Véra, Berg, +Pierre et Boris, faisaient face aux enfants, aux gouverneurs et aux +gouvernantes.</p> + +<p>Le comte jetait par intervalles un regard à sa femme et à son +gigantesque bonnet à nœuds bleus, qu'il apercevait entre les carafes, +les bouteilles et les vases garnis de fruits qui l'en séparaient, et +s'occupait activement, sans s'oublier lui-même, à verser du vin à ses +voisins. À travers les tiges d'ananas qui la cachaient un peu, la +comtesse répondait aux coups d'œil de son mari, dont le front enluminé +se détachait ostensiblement au milieu des cheveux gris qui +l'entouraient. Le côté des dames gazouillait à l'unisson; du côté des +hommes, les voix s'élevaient de plus en plus, et entre autres celle du +colonel de hussards, qui mangeait et buvait tant et si bien, que sa +figure en était devenue pourpre, et que le comte l'offrait comme +exemple, aux autres dîneurs. Berg expliquait à Véra, avec un tendre +sourire, que l'amour venait du ciel et n'appartenait point à la terre. +Boris nommait une à une, à son nouvel ami Pierre, toutes les personnes +présentes, en échangeant des regards avec Natacha, qui lui faisait +vis-à-vis. Pierre parlait peu, examinait les figures qui lui étaient +inconnues et mangeait à belles dents. Des deux potages qu'on lui avait +présentés, il avait choisi le potage à la tortue, et depuis la +koulibiaka jusqu'au rôti de gelinottes, il n'avait pas laissé passer un +seul plat, ni refusé un seul des vins offerts par le maître d'hôtel, qui +tenait majestueusement la bouteille enveloppée d'une serviette, et qui +lui glissait mystérieusement à l'oreille:</p> + +<p>«Madère sec, vin de Hongrie, vin du Rhin!»</p> + +<p>Il buvait indifféremment dans l'un ou l'autre des quatre verres, aux +armes du comte, placés devant, chaque convive, et il se sentait pris +pour ses voisins d'une bienveillance qui ne faisait qu'augmenter à +chaque rasade. Natacha regardait fixement Boris, comme les fillettes +savent seules le faire quand elles ont une amourette, et surtout +lorsqu'elles viennent d'embrasser pour la première fois le héros de +leurs rêves. Pierre ne faisait nulle attention à elle, et cependant, à +la vue de cette singulière petite fille qui avait des yeux passionnés, +il se sentait pris d'une folle envie de rire.</p> + +<p>Nicolas, qui se trouvait loin de Sonia, et à côté de Julie Karaguine, +causait avec elle en souriant. Sonia souriait aussi, mais la jalousie la +dévorait: elle pâlissait, rougissait tour à tour, et faisait tout son +possible pour deviner ce qu'ils pouvaient se dire. La gouvernante, à +l'air agressif, se tenait sur le qui-vive, toute prête à fondre sur +celui qui oserait attaquer les enfants. Le gouverneur allemand tâchait +de noter dans sa cervelle les mets et les vins qui défilaient devant +lui, pour en faire une description détaillée dans sa première lettre à +sa famille, et il était profondément blessé de ce que le maître d'hôtel +ne faisait nulle attention à lui et ne lui offrait jamais de vin. Il +dissimulait de son mieux, en faisant semblant de ne pas en désirer, et +il aurait bien voulu faire croire que, s'il en avait accepté, ç'aurait +été uniquement pour satisfaire une curiosité de savant.</p> + + +<h3>XIX</h3> + + +<p>La conversation s'animait de plus en plus du côté des hommes. Le colonel +racontait que le manifeste de la déclaration de guerre était déjà +répandu à Pétersbourg, et que l'exemplaire qu'il en avait eu venait +d'être apporté au général en chef par un courrier.</p> + +<p>«Quelle est la mauvaise étoile qui nous pousse à guerroyer contre +Napoléon? s'écria Schinchine. Il a déjà rabattu le caquet à l'Autriche; +je crains cette fois que ce ne soit notre tour.»</p> + +<p>Le colonel, un robuste et rouge Allemand, bon soldat d'ailleurs et bon +patriote, malgré son origine, s'offensa de ces paroles:</p> + +<p>«Mauvaise étoile! s'écria-t-il en prononçant les mots à sa façon et tout +de travers. Quand c'est l'Empereur, monsieur, qui sait pourquoi nous la +faisons! Il dit dans son manifeste qu'il ne saurait rester indifférent +au danger qui menace la Russie, et que la sécurité de l'empire, la +dignité et la sainteté des <i>alliances!</i>...» ajouta-t-il en appuyant +particulièrement sur ce dernier mot, comme si toute l'importance de la +question y était contenue.</p> + +<p>Puis, grâce à une mémoire infaillible et exercée depuis longtemps à +retenir les édits officiels, il se mit à répéter mot à mot les premières +lignes du manifeste:</p> + +<p>«Le seul désir, l'unique et constant but de l'Empereur étant d'établir +en Europe une paix durable, il se décide, afin d'en atteindre la +réalisation, à faire passer dès à présent une partie de l'armée à +l'étranger. Voilà, monsieur, la raison! dit-il, en vidant son verre avec +lenteur et en sollicitant du regard l'approbation du comte.</p> + +<p>—Connaissez-vous le proverbe: «Jérémie, Jérémie, reste chez toi, et +veille à tes fuseaux!» repartit ironiquement Schinchine. Cela nous va +comme un gant. Quand on pense que même Souvorow a été battu à plate +couture..., et où sont aujourd'hui, je vous le demande, les Souvorow? +dit-il en passant du russe au français.</p> + +<p>—Nous devons nous battre jusqu'à la dernière goutte de notre sang, +reprit le colonel en frappant du poing sur la table, et mourir pour +notre Empereur! Voilà ce qu'il faut, et surtout raisonner le moins +possible, ajouta-t-il en accentuant le mot «moins» et en se tournant +vers le comte. C'est ainsi que nous raisonnons, nous autres vieux +hussards; et vous, comment raisonnez-vous, jeune homme et jeune hussard? +continua-t-il en s'adressant à Nicolas, qui négligeait sa voisine pour +écouter de toutes ses oreilles.</p> + +<p>—Je suis complètement de votre avis, répondit-il en devenant rouge +comme une pivoine, en tournant les assiettes dans tous les sens et en +déplaçant et replaçant son verre d'un mouvement si brusque et si +désespéré, qu'il faillit le briser. Je suis convaincu que nous devons, +nous autres Russes, vaincre ou mourir!...»</p> + +<p>La phrase n'était pas achevée, qu'il en avait déjà senti tout le +ridicule: c'était pompeux, emphatique et complètement hors de propos.</p> + +<p>«C'est bien beau, ce que vous venez de dire,» lui souffla à l'oreille +Julie en soupirant. Sonia, saisie d'un tremblement nerveux, l'avait +écouté toute rougissante, tandis que Pierre approuvait le discours du +colonel:</p> + +<p>«Voilà qui s'appelle parler, dit-il.</p> + +<p>—Vous êtes, jeune homme, un vrai hussard, reprit le colonel, en +recommençant à frapper sur la table.</p> + +<p>—Hé, là-bas, pourquoi tout ce bruit?...»</p> + +<p>C'était Marie Dmitrievna qui élevait la voix.</p> + +<p>«Pourquoi ces coups de poing? À qui en as-tu? En vérité, tu t'emportes +comme si tu chargeais des Français!</p> + +<p>—Je dis la vérité, lui répondit le hussard.</p> + +<p>—Nous parlons de la guerre, s'écria le comte, car savez-vous, Marie +Dmitrievna, que j'ai un fils qui part pour l'armée?</p> + +<p>—Et moi, j'en ai quatre à l'armée et je ne m'en plains pas; tout se +fait par la volonté de Dieu. On meurt couché «sur son poêle «,<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> et +l'on se tire sain et sauf d'une mêlée, continua Marie Dmitrievna, en +élevant sa forte voix qui résonnait à travers la table....</p> + +<p>Et la conversation se localisa de nouveau entre les femmes d'un côté, et +les hommes de l'autre.</p> + +<p>«Je te dis que tu ne le demanderas pas, murmurait à Natacha son petit +frère, tu ne le demanderas pas?</p> + +<p>—Et moi, je te dis que je le demanderai,» répondit Natacha....</p> + +<p>Et la figure tout en feu et avec une audace mutine et résolue, elle se +leva à demi, et invitant Pierre du regard à lui prêter attention:</p> + +<p>«Maman! s'écria-t-elle de sa voix d'enfant, fraîche et sonore.</p> + +<p>—Que veux-tu?» demanda la comtesse effrayée.</p> + +<p>Elle avait deviné une gaminerie, à l'expression de la figure de la +petite fille, et elle la menaça sévèrement du doigt, en hochant la tête +d'un air fâché et mécontent.</p> + +<p>Les conversations cessèrent.</p> + +<p>«Maman, quel plat sucré aurons-nous?» reprit sans hésitation Natacha....</p> + +<p>Sa mère faisait de vains efforts pour l'arrêter.</p> + +<p>«Cosaque!» cria Marie Dmitrievna, en la menaçant à son tour de l'index.</p> + +<p>Les convives s'entre-regardèrent. Les vieux ne savaient comment prendre +cet incident.</p> + +<p>«Maman, quel plat sucré aurons-nous?» répéta Natacha gaiement, et +parfaitement rassurée sur les suites de son espièglerie.</p> + +<p>Sonia et le gros Pierre étouffaient leurs rires tant bien que mal.</p> + +<p>«Eh bien, tu vois, je l'ai demandé, chuchota Natacha au petit frère et à +Pierre, qu'elle regarda de nouveau.</p> + +<p>—On servira une glace, mais tu n'en auras pas,» dit Marie Dmitrievna.</p> + +<p>Natacha, voyant qu'elle n'avait plus rien à craindre même de la part de +cette dernière, s'adressa à elle encore plus résolument: «Quelle glace? +Je n'aime pas la glace à la crème.</p> + +<p>—Aux carottes, alors?</p> + +<p>—Non, non, quelle glace, Marie Dmitrievna, quelle glace? Je veux le +savoir,» criait-elle toujours plus haut.</p> + +<p>La comtesse et tous les convives éclatèrent de rire. On ne riait pas +autant de la repartie de Marie Dmitrievna que de la hardiesse et de +l'habileté déployées par cette fillette, qui osait ainsi lui tenir tête.</p> + +<p>Natacha se calma lorsqu'on lui eut annoncé une glace à l'ananas. Un +instant après, on versa le champagne; la musique se remit à jouer; le +comte et la petite comtesse s'embrassèrent, les convives se levèrent +pour la féliciter et trinquer avec leurs hôtes, leurs vis-à-vis, leurs +voisins et les enfants. Enfin les domestiques retirèrent vivement les +chaises, et tous les convives, dont le vin et le dîner avaient +légèrement coloré les visages, se remirent en file comme en entrant, et +passèrent dans le même ordre de la salle à manger au salon.</p> + + +<h3>XX</h3> + + +<p>Les tables de jeu étaient préparées; les parties de boston +s'organisèrent, et les invités se répandirent dans les salons et dans la +bibliothèque. Le comte contemplait un jeu de cartes qu'il avait +disposées en éventail devant lui. C'était l'heure habituelle de sa +sieste: aussi faisait-il son possible pour vaincre le sommeil qui le +gagnait, et il riait à tout propos. La jeunesse, entraînée par la +maîtresse de la maison, s'était groupée autour du piano et de la harpe. +Julie, cédant aux instances générales, exécuta sur ce dernier instrument +un air avec variations, et se joignit ensuite au reste de la société, +pour prier Natacha et Nicolas, dont on connaissait le talent musical, de +chanter quelque chose. Natacha, toute fière d'être traitée en grande +personne, était cependant fort intimidée.</p> + +<p>«Que chanterons-nous? demanda-t-elle.</p> + +<p>—<i>La Source</i>, répondit Nicolas.</p> + +<p>—Eh! bien, commençons! Boris, venez ici! Où donc est Sonia?»</p> + +<p>S'apercevant de l'absence de son amie, Natacha s'élança hors de la salle +à sa recherche et courut à la chambre de Sonia. Elle était vide: dans le +salon d'étude, personne! Elle comprit alors que Sonia devait se trouver +sur le banc du corridor. Ce banc était le lieu consacré aux douloureux +épanchements de la jeune génération féminine de la famille Rostow. Il +n'y avait pas à en douter. Sonia s'était effectivement jetée sur le +banc, où elle pleurait à chaudes larmes, dans sa vaporeuse toilette +rose, qu'elle froissait sans y prendre garde; ses petites épaules +décolletées étaient convulsivement secouées par des sanglots, et elle +pressait contre un coussin rayé et sale, propriété de la vieille bonne, +son visage caché dans ses mains. La figure de Natacha, jusque-là si +animée et si joyeuse, perdit son air de fête: ses yeux devinrent fixes, +les veines de son cou se gonflèrent et les coins de sa bouche +s'abaissèrent.</p> + +<p>«Sonia, qu'as-tu? Qu'est-il arrivé? Oh! oh!» s'écria-t-elle.</p> + +<p>Et à la vue des pleurs de Sonia elle se mit, de son côté, à fondre en +larmes.</p> + +<p>Sonia essaya, mais en vain, de relever la tête pour lui répondre. Elle +enfonça davantage sa figure dans le coussin. Natacha s'assit près +d'elle en l'entourant de ses bras, et, parvenant enfin à maîtriser son +émotion, elle se leva à demi en s'essuyant les yeux.</p> + +<p>«Nicolas part dans une semaine, balbutia-t-elle: l'ordre du jour a paru, +il est imprimé; il me l'a dit lui-même. Mais je n'aurais pas pleuré +malgré cela, ajouta-t-elle en montrant un papier qu'elle tenait à la +main et sur lequel Nicolas lui avait écrit des vers. Mais c'est que tu +ne peux pas me comprendre, et personne ne peut comprendre cette belle +âme. Tu es heureuse, toi, je ne t'en veux pas, je t'aime et j'aime +Boris: il est charmant, il n'y aura pas d'obstacles, entre vous; mais +Nicolas est mon cousin et il faudra le métropolitain lui-même pour... +autrement c'est impossible! Et puis si maman (Sonia regardait la +comtesse comme sa mère) trouvait que je suis un empêchement à l'avenir +de Nicolas? Elle dirait que je n'ai pas de cœur, que je suis une +ingrate; et vraiment, Dieu m'est témoin, je l'aime tant, et elle, et +vous tous... excepté pourtant Véra.... Que lui ai-je fait à celle-là +pour que...? Oui, je vous suis si reconnaissante, que j'aurais été +heureuse de vous sacrifier quelque chose, mais je n'ai rien...»</p> + +<p>Et Sonia, ne pouvant se contenir, cacha de nouveau son visage dans le +coussin. On voyait, aux efforts de Natacha pour la calmer, que celle-ci +comprenait toute la gravité du chagrin de son amie.</p> + +<p>«Sonia,» dit-elle.</p> + +<p>Elle avait tout à coup deviné la vérité.</p> + +<p>«Je parie, que Véra t'a parlé après le dîner? Oui, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Mais c'est Nicolas qui les a écrits, ces vers, et c'est moi qui ai +copié les autres qu'elle a trouvés sur ma fable et qu'elle menace de +montrer à maman.... Elle m'a dit que j'étais une ingrate, et que maman +ne me permettrait jamais de l'épouser..., qu'il épouserait Julie +Karaguine, et tu as bien vu comme il s'est occupé d'elle toute la +journée; Natacha, pourquoi tout cela?...»</p> + +<p>Et ses larmes recommencèrent de plus belle. Natacha l'attira à elle, +l'embrassa, et la tranquillisa en lui souriant à travers ses pleurs.</p> + +<p>«Sonia, il ne faut pas la croire. Souviens-toi de ce que nous disions à +nous trois avec Nicolas, l'autre soir après le souper. Nous avons décidé +d'avance comment tout se passerait; je ne me rappelle plus comment, mais +je sais que cela devait être très bien et très possible. Le frère de +l'oncle Schinchine a bien épousé sa cousine germaine, et nous ne sommes +cousins qu'au troisième degré. Boris aussi disait que ce ne serait pas +difficile, car je lui ai raconté tout cela, tu sais, et il est si +intelligent, si bon! Ne pleure pas, Sonia, ma petite colombe, ma petite +amie.!...»</p> + +<p>Et elle la couvrait de baisers en riant.</p> + +<p>«Véra est méchante, laissons-la tranquille, mais tout ira bien, et elle +ne dira rien à maman. Nicolas l'annoncera lui-même et il ne pense pas à +Julie...»</p> + +<p>Puis elle lui donna encore un baiser, et Sonia se releva d'un bond, les +yeux tout brillants de nouveau, de joie et d'espérance. C'était bien +véritablement un charmant petit chat, qui semblait guetter le moment +favorable pour retomber doucement sur ses pattes et s'élancer à la +poursuite du peloton avec lequel, comme tous ceux de sa race, il savait +si bien jouer.</p> + +<p>«Tu le crois? bien vrai, tu le jures? dit-elle vivement, en réparant le +désordre de sa robe et de sa coiffure.</p> + +<p>—Je te le jure,» répliqua Natacha, en lui rattachant une boucle de +cheveux échappée de ses longues nattes. «Eh bien, allons chanter <i>la +Source</i>, s'écrièrent-elles en riant, allons!</p> + +<p>—Sais-tu que ce gros Pierre, qui était en face de moi, est très drôle, +dit tout à coup Natacha en s'arrêtant. Oh! que je m'amuse!...»</p> + +<p>Et elle s'élança dans le corridor. Sonia secoua le duvet attaché à sa +jupe, glissa les vers dans son corsage et la suivit à pas précipités, +les joues tout en feu.</p> + +<p>Comme on le pense, le quatuor de <i>la Source</i> eut un grand succès. +Nicolas chanta ensuite une nouvelle romance:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Phoebé rayonne dans la nuit,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je rêve à toi, mon cœur s'enfuit</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Vers ton cœur, ô mon adorée;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je rêve que tes doigts charmants</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Font vibrer la harpe dorée...</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais que m'importent ces doux chants,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et ces appels de mon amante,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Si ses baisers ne viennent pas</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Devancer sur ma lèvre ardente</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Le baiser glacé du trépas?</i></span><br /> +</p> + +<p>Il n'avait pas fini, que l'orchestre placé dans la galerie donna le +signal de la danse, et la jeunesse s'élança au milieu d'un pêle-mêle +général.</p> + +<p>Schinchine venait d'accaparer Pierre, qui était pour lui un morceau +friand tout fraîchement débarqué, et il se lançait dans une ennuyeuse +dissertation politique, lorsque Natacha entra dans le salon, et marchant +droit vers Pierre:</p> + +<p>«Maman, lui dit-elle en riant et en rougissant, maman m'a ordonné de +vous inviter à danser.</p> + +<p>—Je crains de brouiller toutes les figures, répondit Pierre, mais si +vous voulez me guider...»</p> + +<p>Et il présenta sa main à la fillette.</p> + +<p>Pendant que les couples se mettaient en place et que les instruments +s'accordaient, Pierre s'était assis à côté de sa petite dame, qui ne se +possédait pas de joie, à la seule idée de danser avec un grand monsieur +arrivé de l'étranger, et de causer avec lui comme une grande personne. +Tout en jouant avec un éventail qu'on lui avait donné à garder et en +prenant une pose dégagée, étudiée Dieu sait où et Dieu sait quand, elle +bavardait et riait avec son cavalier.</p> + +<p>«Eh bien, eh bien, regardez-la donc!» dit la comtesse en traversant la +salle.</p> + +<p>Natacha rougit sans cesser de rire:</p> + +<p>«Mais, maman, quel plaisir avez-vous à.... Qu'y a-t-il donc là de si +extraordinaire?»</p> + +<p>On dansait la troisième «anglaise», lorsque le comte et Marie +Dmitrievna, qui jouaient au salon, repoussèrent leurs chaises et +passèrent dans la salle de bal, suivis de quelques vieux dignitaires qui +étiraient leurs membres endoloris à la suite de ce long repos, tout en +remettant dans leur poche leur bourse et leur portefeuille.</p> + +<p>Marie Dmitrievna et son cavalier étaient de fort belle humeur; ce +dernier lui avait offert, comme un véritable danseur de ballet et avec +une politesse comique et théâtrale, son poing arrondi, sur lequel elle +avait gracieusement posé la main. Se redressant alors plein de gaieté et +de verve, le comte attendit que la figure de «l'anglaise» fût terminée:</p> + +<p>«Semione! s'écria-t-il aussitôt, en battant des mains et en s'adressant +au premier violon, joue le <i>Daniel Cooper</i>, tu sais?»</p> + +<p>C'était la danse favorite du comte, la danse de sa jeunesse, une des +figures de «l'anglaise».</p> + +<p>«Regardez donc papa,» s'écria Natacha de toutes ses forces, et, oubliant +qu'elle dansait avec un grand monsieur, elle pencha sa tête sur ses +genoux en riant de tout son cœur. Toute la salle s'amusait +effectivement à suivre les mouvements et les poses du joyeux petit +vieillard et de son imposante partenaire, dont la taille dépassait la +sienne. Les bras arrondis, les épaules effacées, les pieds en dehors, il +battait légèrement la mesure sur le parquet; le sourire qui +s'épanouissait sur son visage préparait le public à ce qui allait +suivre. Aux premières notes de cet entraînant <i>Daniel Cooper</i>, qui lui +rappelait le gai <i>trépak</i> (danse nationale russe), toutes les portes qui +donnaient dans la salle se garnirent d'hommes d'un côté et de femmes de +l'autre: c'étaient les gens de la maison accourus pour contempler le +spectacle que leur offrait la joyeuse incartade de leur maître:</p> + +<p>«Ah! Seigneur notre Père, quel aigle!» s'écria la vieille bonne.</p> + +<p>Le comte dansait avec art et il en était fier! Quant à sa dame, elle +n'avait jamais su, ni jamais essayé de bien danser.</p> + +<p>Ayant confié son «ridicule» à la comtesse, elle se tenait immobile et +droite comme une véritable géante. Ses puissantes mains pendaient le +long de sa puissante personne, et grâce à un sourire étudié et au +frémissement de ses narines, son visage, dont les lignes étaient +correctes, mais d'une beauté sévère, témoignait seul de son animation. +Si le cavalier charmait les spectateurs qui l'entouraient par l'imprévu +et les grâces de ses pas et de ses entrechats, le moindre geste de la +dame excitait une admiration égale. On savait gré à Marie Dmitrievna de +ses balancements, de ses demi-tours, de ses mouvements d'épaules, +empreints d'une dignité surprenante malgré sa corpulence, et que sa +retenue habituelle rendait encore plus extraordinaires. La danse +s'animait de plus en plus, on négligeait les autres couples, et toute +l'attention se concentrait sur les deux vieilles gens. Natacha tirait +les gens au hasard par leur robe ou par leur habit en exigeant qu'on +regardât son père, et Dieu sait si l'on s'en faisait faute.</p> + +<p>Dans les intervalles de la danse, le comte reprenait haleine, s'éventait +avec son mouchoir et criait aux musiciens d'aller plus vite. Puis il se +lançait de nouveau, tournant autour de sa dame, tantôt sur la pointe des +pieds, tantôt sur les talons. Enfin, emporté par son ardeur juvénile, +après avoir ramené m danseuse à sa place et s'être galamment incliné +devant elle, il leva une jambe en l'air, et termina ses évolutions +chorégraphiques par une pirouette splendide, aux applaudissements et aux +rires de toute la salle et surtout de Natacha.</p> + +<p>Les deux danseurs s'arrêtèrent, épuisés, hors d'haleine front +ruisselant.</p> + +<p>«Oui, ma chère? c'est bien ainsi que l'on dansait de notre temps, +s'écria le comte.</p> + +<p>—Hourra pour <i>Daniel Cooper</i>!» reprit Marie Dmitrievna, en respirant +avec peine et en retroussant ses manches.</p> + + +<h3>XXI</h3> + + +<p>Pendant que l'on dansait ainsi la septième «anglaise», que les musiciens +détonnaient de fatigue, et que les domestiques et les cuisiniers, à bout +de forces, préparaient le souper, un sixième coup d'apoplexie frappait +le comte Besoukhow. Les médecins ayant déclaré que tout espoir de +guérison était perdu, on lut au moribond les prières de la confession, +on le fit communier et l'on se prépara à lui donner l'extrême-onction. +L'agitation et l'inquiétude inséparables de ces derniers moments +régnaient autour de ce lit de mort. De nombreux agents des pompes +funèbres, alléchés par l'appât de riches funérailles, se pressaient +devant la grande porte d'entrée, ayant soin pourtant de se dérober entre +les voitures qui s'arrêtaient devant le perron. Le général-gouverneur de +Moscou, qui avait envoyé ses aides de camp plusieurs fois par jour pour +avoir des nouvelles du malade, était venu ce soir-là en personne prendre +un dernier congé de l'illustre contemporain de Catherine. Le magnifique +salon de réception était plein de monde. Tous se levèrent avec respect à +l'entrée du général en chef, qui venait de passer une demi-heure seul +avec le mourant, et qui, en saluant à droite et à gauche, se hâta de +traverser le salon sous le feu de tous les regards.</p> + +<p>Le prince Basile, singulièrement pâli et amaigri, le reconduisait, en +lui disant quelques mots à voix basse. Après avoir accompli ce devoir, +il s'arrêta dans la grande salle, et se laissa tomber sur une chaise, en +se couvrant les yeux de la main.</p> + +<p>Bientôt après, il se leva et se dirigea vivement et d'un air anxieux +vers un long couloir qui aboutissait à l'appartement de l'aînée des +princesses, et il y disparut.</p> + +<p>Les personnes qui étaient restées dans le salon à demi éclairé +chuchotaient entre elles ou se taisaient subitement, et jetaient des +regards curieux et inquiets du côté de la porte, chaque fois qu'elle +s'ouvrait pour livrer passage à ceux qui entraient chez le malade ou qui +en sortaient.</p> + +<p>«Le terme est arrivé! disait un vieux prêtre assis à côté d'une dame qui +l'écoutait avec vénération.... Le terme est arrivé! Aller plus loin est +impossible!</p> + +<p>—N'est-ce pas trop tard pour l'extrême-onction? demanda sa voisine, +feignant de ne point savoir à quoi s'en tenir là-dessus.</p> + +<p>—C'est un bien grand sacrement,» répondit le serviteur de l'Église, et, +passant doucement la main sur son front chauve, il ramena en avant +quelques rares mèches de cheveux gris.</p> + +<p>«Qui était-ce donc? Le général en chef? demandait-on à l'autre bout de +la chambre.... Comme il est encore jeune!</p> + +<p>—Et il est à la veille de ses soixante-dix ans!... On dit que le comte +n'a plus sa tête.... Il était question de lui donner +l'extrême-onction....</p> + +<p>—J'ai connu quelqu'un qui l'a reçue sept fois.»</p> + +<p>La seconde des nièces du comte Besoukhow venait de quitter son oncle. +Elle avait les yeux rouges; elle alla s'asseoir à côté du docteur +Lorrain, qui était gracieusement accoudé sous le portrait de +l'impératrice Catherine.</p> + +<p>«Il fait véritablement beau, princesse, très beau, lui dit le médecin... +on pourrait en vérité se croire à la campagne, bien qu'on soit à Moscou!</p> + +<p>—N'est-ce pas? répondit la demoiselle avec un soupir.... Me +permettez-vous de lui donner à boire?»</p> + +<p>Le médecin parut réfléchir:</p> + +<p>«A-t-il pris la potion?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Il regarda son «Bréguet»:</p> + +<p>«Prenez un verre d'eau cuite et mettez-y une pincée (faisant le geste de +ses doigts fluets) de... de crème de tartre.</p> + +<p>«Che ne gonnais bas de gas où l'on reste en fie abrès le droisième goup, +disait un médecin allemand à un aide de camp.</p> + +<p>—Quel homme robuste c'était! répondit son interlocuteur... À qui +reviennent toutes ses richesses? ajouta-t-il tout bas.</p> + +<p>—Il se drouvera pien un amadeur,» reprit l'Allemand avec un gros +sourire.</p> + +<p>La porte s'ouvrit de nouveau. Tout le monde regarda: c'était la seconde +princesse qui, après avoir préparé la tisane, entrait chez le malade.</p> + +<p>Le médecin allemand s'approcha de Lorrain.</p> + +<p>«Il bourra pien drainer engore jusqu'au madin.»</p> + +<p>Lorrain plissa ses lèvres, et fit solennellement un geste négatif avec +son index:</p> + +<p>«Cette nuit au plus tard!» dit-il tout bas, en souriant orgueilleusement +à sa propre science, qui lui permettait de si bien préciser la +situation de l'agonisant.</p> + +<p>Le prince Basile ouvrit la porte de la chambre de la princesse aînée. Il +y faisait presque nuit: deux petites lampes brûlaient devant les images, +et il s'en exhalait une douce odeur de fleurs et de parfums. Une foule +de petits meubles, de chiffonnières et de guéridons de toutes formes +l'encombraient, et l'on entrevoyait à demi cachées par un paravent les +blanches couvertures d'un lit très élevé.</p> + +<p>Un petit chien aboya.</p> + +<p>«Ah! c'est vous, mon cousin!»</p> + +<p>Elle se leva, en passant la main sur ses bandeaux, si constamment et si +correctement lisses, qu'on aurait pu les croire fixés sur sa tête par +une couche de vernis.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? dit-elle, vous m'avez effrayée!</p> + +<p>—Il n'y a rien. C'est toujours la même chose, mais je suis venu causer +affaires avec toi, Catiche,» lui dit le prince.</p> + +<p>Et il s'assit avec lassitude dans le fauteuil qu'elle avait occupé.</p> + +<p>«Comme tu as chauffé ta chambre! Voyons, assieds-toi là, et causons.</p> + +<p>—Je croyais qu'il était arrivé quelque chose...»</p> + +<p>Et elle se mit en face de lui, toute prête à l'écouter avec son air +impassible et dur.</p> + +<p>«J'ai essayé de dormir, mais je ne peux pas.</p> + +<p>—Eh bien, ma chère?» dit le prince Basile qui lui prit la main et qui +ensuite l'abaissa graduellement, selon son habitude....</p> + +<p>Ces quelques mots devaient faire allusion à bien des choses, car le +cousin et la cousine s'étaient entendus sans rien se dire.</p> + +<p>La princesse, dont la taille était longue, sèche et disgracieuse, tourna +lentement ses yeux gris à fleur de tête et sans expression, et les fixa +sur lui; puis elle secoua la tête, soupira et reporta son regard vers +les images. Ce mouvement pouvait s'interpréter de deux manières: c'était +de la douleur et de la résignation, ou bien de la fatigue et l'espoir +d'un prochain repos.</p> + +<p>Le prince Basile le comprit ainsi.</p> + +<p>«Crois-tu donc que je ne m'en ressente pas aussi? Je suis éreinté comme +un cheval de poste. Causons pourtant, et sérieusement, si tu veux +bien...»</p> + +<p>Il se tut et la contraction de ses joues donna à sa physionomie une +expression désagréable, qui ne ressemblait en rien à celle qu'il prenait +devant témoins. Son regard était aussi tout autre, et on y lisait à la +fois l'impudence et la crainte.</p> + +<p>La princesse, retenant son petit chien sur ses genoux, de ses mains +osseuses et maigres, le regardait attentivement dans le plus profond +silence, bien décidée à ne pas le rompre la première, dût-il se +prolonger toute la nuit.</p> + +<p>«Voyez-vous, chère princesse et chère cousine Catherine Sémenovna, +reprit le prince Basile avec un effort visible, il faut penser à tout +dans de pareils moments; il faut penser à l'avenir, au vôtre... je vous +aime toutes trois comme mes propres filles, tu le sais...?»</p> + +<p>Comme la princesse restait impassible et impénétrable, il continua sans +la regarder, en repoussant avec humeur un guéridon:</p> + +<p>«Tu sais bien, Catiche, que vous trois et ma femme vous êtes les seules +héritières directes. Je comprends tout ce que le sujet a de pénible pour +toi et pour moi aussi, je te le jure; mais, ma chère amie, j'ai dépassé +la cinquantaine, il faut tout prévoir!... Sais-tu que j'ai envoyé +chercher Pierre? Le comte l'a exigé en indiquant son portrait...»</p> + +<p>Le prince Basile releva les yeux sur elle: rien n'indiquait sur sa +figure si elle l'avait écouté, ou si elle le regardait sans songer à +rien.</p> + +<p>«Je ne cesse d'adresser de ferventes prières à Dieu, mon cousin, pour +qu'il soit sauvé et pour que sa belle âme se détache sans souffrance de +ce monde.</p> + +<p>—Oui, oui, certainement, répliqua le vieux prince, en attirant cette +fois à lui avec un mouvement de colère l'innocent guéridon....</p> + +<p>—Mais enfin, voici l'affaire... tu la connais... le comte a fait +l'hiver dernier un testament par lequel il laisse toute sa fortune à +Pierre, en mettant de côté ses héritiers légitimes.</p> + +<p>—Oh! il en a tant fait de testaments! repartit la nièce avec une +tranquillité parfaite.... En tout cas, il ne saurait rien léguer à +Pierre, car Pierre est un fils naturel!</p> + +<p>—Et que ferions-nous? s'écria vivement le prince Basile en serrant +contre lui le guéridon à le briser...—Que ferions-nous si le comte +demandait à l'Empereur, dans une lettre, de légitimer ce fils? Eu égard +aux services du comte, on le lui accorderait peut-être!»</p> + +<p>La princesse sourit, et ce sourire disait qu'elle en savait là-dessus +plus long que son interlocuteur.</p> + +<p>«Je te dirai plus: la lettre est écrite, mais elle n'a pas été envoyée, +et pourtant l'Empereur en a connaissance. Il s'agirait de découvrir si +elle a été détruite; si, au contraire, elle existe... alors... quand +tout sera fini!—et il soupira pour faire entendre ce que voulait dire +le mot «tout»,—on cherchera dans les papiers du comte..., le testament +sera remis à l'Empereur avec la lettre, sa prière sera accueillie et +Pierre héritera légitimement de tout!</p> + +<p>—Et notre part? demanda la princesse avec une ironie marquée, bien +convaincue qu'il n'y avait rien à craindre.</p> + +<p>—Mais, ma pauvre Catiche, c'est clair comme le jour: il sera le seul +héritier, et vous ne recevrez pas une obole—Tu dois le savoir, ma +chère! Le testament et la lettre ont-ils été détruits? S'il les a +oubliés, où se trouvent-ils? Dans ce cas il faudrait s'en emparer, +car....</p> + +<p>—Il ne manquerait plus que cela, lui dit-elle en l'interrompant du même +ton et avec la même expression dans le regard.... Je ne suis qu'une +femme et, selon vous, nous sommes toutes des sottes? Mais je suis sûre +qu'un bâtard ne peut hériter de rien, un bâtard! ajouta-t-elle en +français, comme si ce mot dans cette langue devait répondre +victorieusement à tous les arguments de son adversaire.</p> + +<p>—Tu ne veux pas me comprendre, Catiche, car tu es intelligente. Si le +comte obtient la légitimation, Pierre deviendra comte Besoukhow, et +toute la fortune ira à lui de droit. Si le testament et la lettre +existent, il ne te reviendra à toi, que la consolation d'avoir été +bonne, dévouée... etc... etc... c'est certain!</p> + +<p>—Je sais que le testament existe, mais je sais aussi qu'il n'est pas +légal, et vous me prenez, je crois, pour une idiote, mon cousin, +répondit la princesse, convaincue qu'elle avait été mordante et +spirituelle.</p> + +<p>—Ma chère princesse Catherine, reprit le vieux prince avec une +impatience marquée, je ne suis pas venu pour te blesser, mais pour +causer avec toi de tes propres intérêts. Tu es une bonne et aimable +parente, et je te répète pour la dixième fois que, si le testament et la +lettre se trouvent parmi les papiers du comte, tes sœurs et toi vous +cessez d'être les héritières. Si tu manques de confiance en moi, +adresse-toi à des gens compétents. Je viens d'en causer avec Dmitri +Onoufrievitch, l'homme d'affaires de la maison, et il m'a répété la +même chose.»</p> + +<p>La lumière se fit tout à coup dans les idées de la princesse. Ses lèvres +minces pâlirent, mais ses yeux gardèrent leur immobilité, tandis que sa +voix, qu'elle ne pouvait plus maîtriser, avait des éclats inattendus.</p> + +<p>«Ce serait charmant, je n'ai jamais rien demandé, et je ne veux rien +accepter! s'écria-t-elle en jetant à terre son carlin, et en arrangeant +les plis de sa robe.... Voilà la reconnaissance, voilà l'affection pour +celles qui lui ont tout sacrifié! Bravo! c'est parfait. Je n'ai +heureusement besoin de rien, prince!</p> + +<p>—Mais tu n'es pas seule, tu as des sœurs....</p> + +<p>—Oui, continua-t-elle sans l'écouter, je le savais depuis longtemps, +mais je n'y pensais plus: l'envie, la duplicité, l'intrigue, la plus +noire des ingratitudes, voilà à quoi je devais m'attendre dans cette +maison. J'ai tout compris, et je sais à qui je dois m'en prendre de ces +intrigues.</p> + +<p>—Mais il ne s'agit pas de cela, ma chère amie.</p> + +<p>—C'est votre protégée, cette charmante princesse Droubetzkoï, que je +n'aurais pas voulu avoir pour femme de chambre, cette vilaine et atroce +créature!</p> + +<p>—Voyons, ne perdons pas notre temps.</p> + +<p>—Ah! laissez-moi: elle s'est faufilée ici pendant l'hiver et a raconté +au comte des horreurs, des choses épouvantables sur nous toutes, sur +Sophie surtout. Impossible de vous les répéter!... Le comte en est tombé +malade et n'a pas voulu nous laisser entrer chez lui pendant quinze +jours. C'est alors qu'il a écrit ce sale papier, qui, à ce que je +croyais, ne pouvait avoir aucune valeur.</p> + +<p>—Nous y voilà..., mais pourquoi ne pas m'avoir prévenu? Où est-il?</p> + +<p>—Il est enfermé dans le portefeuille à mosaïque qu'il garde toujours +sous son oreiller.... Oui, c'est elle, et si j'ai un gros péché sur la +conscience, c'est la haine que m'inspire cette vilaine femme! Pourquoi +se glisse-t-elle parmi nous? Oh! un jour viendra où je lui dirai son +fait,» s'écria la princesse complètement hors d'elle-même.</p> + + +<h3>XXII</h3> + + +<p>Pendant que toutes ces conversations avaient lieu au salon et chez la +princesse, la voiture du prince Basile ramenait Pierre et avec lui la +princesse Droubetzkoï, qui avait jugé nécessaire de l'accompagner. +Lorsque les roues glissèrent doucement sur la paille étendue devant la +façade de l'hôtel Besoukhow, elle se tourna vers son compagnon avec des +phrases de consolation toutes prêtes; mais, à sa grande surprise, Pierre +dormait, tranquillement bercé par le mouvement de la voiture; elle le +réveilla, et il la suivit en songeant pour la première fois qu'il allait +avoir une entrevue avec son père mourant! La voiture s'était arrêtée à +une des entrées latérales. Au moment où il mettait pied à terre, deux +hommes vêtus de noir se retirèrent vivement dans l'ombre projetée par le +mur; d'autres avaient également l'air de se cacher. Personne n'y faisait +la moindre attention. «Cela doit être ainsi,» se dit Pierre, et il +continua à suivre la princesse, qui montait rapidement l'étroit escalier +de service. Il se demandait pourquoi elle avait justement choisi cette +entrée inusitée, pourquoi cette visite au comte et quelle en serait +l'utilité, mais l'assurance et la hâte de son guide le forçaient à +croire encore une fois que cela devait être ainsi. À mi-chemin, ils +furent heurtés par des gens qui descendaient l'escalier en courant, avec +des seaux d'eau, et qui se serrèrent contre la muraille pour leur livrer +passage, sans témoigner le moindre étonnement à leur vue.</p> + +<p>«C'est bien de ce côté, l'appartement des princesses? demanda Anna +Mikhaïlovna à l'un d'eux.</p> + +<p>—Oui, c'est ici, répondit à haute voix l'homme à qui elle s'était +adressée, comme si le moment était venu où l'on pouvait tout se +permettre. C'est la porte à gauche.</p> + +<p>—Le comte ne m'a peut-être pas appelé, dit Pierre en arrivant sur le +palier.... Je préférerais aller tout droit chez moi.»</p> + +<p>Anna Mikhaïlovna s'arrêta pour l'attendre:</p> + +<p>«Ah! mon ami! lui dit-elle en lui effleurant la main comme elle avait +effleuré celle de son fils peu d'heures auparavant. Croyez que je +souffre autant que vous, mais soyez homme!</p> + +<p>—Vraiment, je ferais mieux de me retirer...»</p> + +<p>Et Pierre regarda affectueusement la princesse par-dessus ses lunettes.</p> + +<p>«Ah! mon ami, oubliez les torts qu'on a pu avoir envers vous; pensez +qu'il est votre père et qu'il est à l'agonie.» Elle soupira: «Je vous +aime comme mon fils, fiez-vous à moi, je veillerai à vos intérêts.»</p> + +<p>Pierre n'avait rien compris, mais encore une fois il se dit: «Cela doit +être ainsi,» et il se laissa emmener. La princesse ouvrit une porte et +entra dans une petite pièce qui servait d'antichambre. Un vieux +serviteur des princesses, assis dans un coin, y tricotait un bas. +Pierre n'avait jamais visité cette partie de la maison. Anna Mikhaïlovna +s'informa de la santé de ces dames auprès d'une fille de chambre, à +laquelle elle prodigua les «ma bonne» et les «mon enfant».</p> + +<p>Celle-ci, qui portait une carafe d'eau sur un plateau, enfila un long +couloir dallé et fut suivie par la princesse. La première chambre à +gauche était celle de l'aînée des nièces. Dans son empressement à y +entrer, la servante laissa la porte entrebâillée, si bien que Pierre et +sa conductrice, en y jetant involontairement les yeux, surprirent la +nièce aînée causant avec le prince Basile. À la vue des deux visiteurs, +ce dernier se rejeta en arrière avec un geste marqué de contrariété, +tandis que la princesse, se précipitant sur la porte, la referma avec +violence. Cet accès de colère, si opposé au calme habituel de son +maintien, et l'inquiétude extrême qui se peignait sur le visage du +prince Basile étaient si étranges, que Pierre s'arrêta court, +interrogeant son guide du regard; la bonne dame, qui ne partageait pas +sa surprise, répondit par un soupir et un sourire:</p> + +<p>«Soyez homme, mon ami; c'est moi qui veillerai à vos intérêts.»</p> + +<p>Et Anna Mikhaïlovna doubla le pas.</p> + +<p>C'est moi qui veillerai à vos intérêts! Que voulait-elle dire? Pierre +n'y comprenait rien, «mais cela doit sans doute être ainsi,» se +disait-il. Le corridor aboutissait à une grande salle mal éclairée +attenante au salon de réception du comte. Quoique richement décoré, ce +salon était d'un aspect sévère; Pierre le traversait habituellement +lorsqu'il rentrait par le grand escalier. Une baignoire, qu'on y avait +oubliée, s'y étalait au beau milieu; l'eau en dégouttait tout doucement +et mouillait le tapis. Un domestique, et un sacristain tenant un +encensoir s'approchaient doucement des nouveaux venus, qu'ils n'avaient +pas aperçus. Le salon d'à côté s'ouvrait sur un jardin d'hiver; deux +énormes fenêtres à l'italienne y laissaient entrer le jour; un buste en +marbre et un portrait en pied de l'impératrice Catherine en étaient les +principaux ornements. Les mêmes personnes y étaient encore assises et +chuchotaient entre elles, en gardant les mêmes poses.</p> + +<p>Tous se turent à l'entrée d'Anna Mikhaïlovna, pour examiner sa figure +pâle et éplorée, et le gros et grand Pierre qui la suivait docilement, +la tête basse. Elle savait, et son visage l'exprimait clairement, que +l'instant décisif était enfin arrivé, et ce fut avec l'assurance d'une +Pétersbourgeoise rompue aux affaires qu'elle soutint la fixité curieuse +de leurs regards. Elle sentait qu'elle était protégée par celui qu'elle +avait amené, car le mourant l'avait demandé. Se dirigeant sans hésiter +vers le confesseur du comte, et se courbant de façon à se rapetisser, +sans toutefois s'incliner outre mesure, elle lui demanda +respectueusement sa bénédiction, et s'adressa avec la même humilité à +l'autre dignitaire de l'Église.</p> + +<p>«Dieu soit loué, nous voilà à temps, dit-elle, nous avions si +grand'peur!... C'est le fils du comte! Quel épouvantable moment!»</p> + +<p>Ayant murmuré ces quelques mots, elle se tourna vers le docteur:</p> + +<p>«Cher docteur, ce jeune homme est le fils du comte; y a-t-il de +l'espoir?»</p> + +<p>Le docteur leva les yeux au ciel et haussa les épaules.</p> + +<p>Anna Mikhaïlovna l'imita en tout point, et, se couvrant la figure de la +main, elle le quitta avec un profond soupir, pour se rapprocher de +Pierre, avec une physionomie où il y avait du respect, de la tendresse +et une tristesse significative.</p> + +<p>«Ayez confiance en sa miséricorde!» Alors elle lui indiqua du doigt un +petit canapé qu'elle l'engagea à occuper; ensuite elle se dirigea sans +bruit vers la porte mystérieuse qui attirait toute l'attention, l'ouvrit +imperceptiblement et disparut.</p> + +<p>Pierre, qui s'était décidé à lui obéir aveuglément, s'assit sur le petit +canapé et remarqua, non sans surprise, qu'on l'observait avec plus de +curiosité que d'intérêt. On chuchotait en le désignant, et il paraissait +inspirer une certaine crainte et une certaine servilité. On lui +témoignait un respect auquel on ne l'avait point habitué, et la dame +inconnue qui causait avec les deux prêtres se leva pour lui offrir sa +place; un aide de camp ramassa le gant qu'il avait laissé tomber et le +lui présenta; les médecins se turent et se rangèrent pour le laisser +passer. Le premier mouvement de Pierre avait été de refuser la place +offerte, pour ne point déranger la dame, de ramasser lui-même son gant +et d'éviter les médecins, qui d'ailleurs ne se trouvaient pas sur son +chemin; mais il pensa que ce ne serait pas convenable, qu'il était +devenu un personnage, qu'on attendait beaucoup de lui pendant cette +mystérieuse et triste nuit, et que par conséquent il était tenu +d'accepter les services de chacun.</p> + +<p>Il prit donc silencieusement le gant que lui tendait l'aide de camp, il +s'assit à la place offerte par la dame, posa ses mains sur ses genoux, +bien parallèles l'une à l'autre, dans la pose naïve d'une statue +égyptienne, très décidé, pour ne point se compromettre, à s'abandonner à +la volonté d'autrui, au lieu de suivre ses propres inspirations.</p> + +<p>Deux minutes s'étaient à peine écoulées, que le prince Basile, la tête +haute, vêtu de sa longue redingote, sur laquelle brillaient trois +étoiles, fit majestueusement son entrée. Il semblait avoir subitement +maigri; ses yeux s'agrandirent à la vue de Pierre. Il lui prit la main, +ce qu'il n'avait encore jamais fait, et l'abaissa lentement comme pour +en éprouver la force de résistance.</p> + +<p>«Courage, courage, mon ami;... il a demandé à vous voir, c'est bien!»</p> + +<p>Et il allait le quitter, lorsque Pierre crut de son devoir de lui +demander:</p> + +<p>«Est-ce que la santé de...?»</p> + +<p>Il s'arrêta confus, ne sachant comment nommer le comte son père!</p> + +<p>«Il a eu encore «un coup» il y a une demi-heure. Courage, mon ami!»</p> + +<p>Le trouble de ses idées était si grand, que Pierre s'imagina à +l'entendre que le mourant avait été frappé par quelqu'un, et il fixa sur +le prince Basile un regard ahuri. Celui-ci, ayant échangé quelques mots +avec le docteur Lorrain, se glissa sur la pointe du pied par la porte +entr'ouverte. L'aînée des princesses le suivit, ainsi que le clergé et +les serviteurs de la maison. Il se fit un mouvement dans la chambre du +malade, et Anna Mikhaïlovna, pâle mais ferme dans l'accomplissement de +son devoir, en sortit pour aller chercher Pierre.</p> + +<p>«La bonté divine est inépuisable, lui dit-elle. La cérémonie de +l'extrême-onction va commencer... venez...!»</p> + +<p>Il se leva et remarqua que toutes les personnes qui étaient là, la dame +inconnue et l'aide de camp compris, entrèrent avec lui dans la pièce +voisine. Il n'y avait plus de consigne à observer.</p> + + +<h3>XXIII</h3> + + +<p>Pierre connaissait parfaitement cette grande chambre, divisée par des +colonnes formant alcôve et toute tapissée d'étoffes à l'orientale. +Derrière les colonnes, on voyait un grand lit en bois d'acajou, très +élevé, garni de lourds rideaux, et, de l'autre, la niche vitrée +contenant les saintes images, qui était éclairée comme une église +pendant l'office divin. Dans un large fauteuil à la Voltaire placé +devant elles, le comte Besoukhow, avec sa grande et majestueuse figure, +et enveloppé jusqu'à la ceinture d'une couverture de soie, était à demi +couché sur des oreillers d'une blancheur immaculée. Une crinière de +cheveux gris, semblable à celle d'un lion, et des rides fortement +accusées faisaient ressortir son beau et noble visage au teint de cire. +Ses deux mains, grandes et fortes, gisaient inanimées sur la couverture. +Entre l'index et le pouce de la main droite, on avait placé un cierge, +que retenait un vieux serviteur penché au-dessus du fauteuil. Les +prêtres et les diacres, avec leurs longs cheveux descendant sur les +épaules, et leurs riches habits sacerdotaux, officiaient autour de lui +avec une lenteur solennelle, tenant à la main des cierges allumés. Au +second plan, les deux nièces cadettes, leurs mouchoirs sur les yeux, +s'effaçaient derrière le visage impassible de Catiche, leur sœur aînée, +qui paraissait craindre, si elle avait porté ailleurs son regard rivé +aux saintes images, de ne plus rester maîtresse de ses sentiments. Une +tristesse calme et une expression de pardon sans réserve se lisaient sur +les traits de la princesse Droubetzkoï, qui était restée appuyée à la +porte, à côté de la dame inconnue. Le prince Basile, en face d'elle, à +deux pas du mourant, un cierge dans la main gauche, se tenait accoudé +sur le dossier sculpté d'une chaise recouverte de velours, et levait les +yeux au ciel chaque fois que de sa main droite il se touchait le front +en se signant. Son visage était empreint d'une piété résignée et d'un +abandon complet à la volonté du Très-Haut.</p> + +<p>«Malheur à vous qui n'êtes pas à la hauteur de mes sentiments!» avait-il +l'air de dire.</p> + +<p>Derrière lui étaient groupés les médecins et les serviteurs de la +maison, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, comme à l'église. +Tous se taisaient et se signaient. On n'entendait que la voix des +officiants et le chant plein et continu du chœur. Parfois, un des +assistants soupirait ou changeait de pose.</p> + +<p>Tout à coup, la princesse Droubetzkoï traversa la chambre de l'air +assuré d'une personne qui a la conscience de ce qu'elle fait, et offrit +un cierge à Pierre.</p> + +<p>Il l'alluma, et, distrait par ses propres réflexions, il se signa de la +main qui le tenait.</p> + +<p>Sophie, la cadette des princesses, celle-là même qui avait un grain de +beauté sur la joue, le regarda en souriant, replongea sa figure dans son +mouchoir et resta quelques instants la figure cachée. Puis, après avoir +jeté un second coup d'œil sur Pierre, elle se sentit incapable de +garder plus longtemps son sérieux et se retira derrière une des +colonnes. Au milieu de la cérémonie, les voix se turent soudain: les +prêtres se dirent quelques mots à l'oreille; le vieux serviteur qui +soutenait la main du comte se redressa et se tourna vers les dames. Anna +Mikhaïlovna s'avança aussitôt, et, se penchant au-dessus du moribond, +elle appela à elle, d'un geste et sans le regarder, le docteur Lorrain, +qui, adossé à une colonne, témoignait, par sa tenue respectueuse, qu'il +comprenait et approuvait, malgré sa qualité d'étranger et la différence +de religion, toute l'importance du sacrement administré. Il s'approcha +doucement et souleva de ses doigts fluets la main étendue sur la +couverture; il en chercha le pouls en se détournant, et s'absorba dans +ses calculs. On s'agita autour de lui, on mouilla les lèvres du mourant +avec un cordial, chacun reprit sa place, et la cérémonie continua. +Pendant cette interruption, Pierre, qui avait suivi les mouvements du +prince Basile, l'avait vu quitter sa chaise, rejoindre l'aînée des +nièces et se diriger avec elle vers le fond de l'alcôve, puis passer +près du grand lit à rideaux et disparaître par une petite porte dérobée.</p> + +<p>L'office n'était pas terminé, qu'ils avaient déjà repris leurs places. +Cette circonstance n'éveilla pas la curiosité de Pierre, car il était +convaincu ce soir-là que tout ce qu'il voyait faire était indispensable +et naturel. Les chants cessèrent et la voix du prêtre, qui présentait au +mourant ses respectueuses félicitations, se fit entendre; mais le +mourant gisait toujours inanimé! Les allées et venues recommencèrent à +ses côtés; on marchait, on chuchotait, et le chuchotement de la +princesse Droubetzkoï dominait les autres. Pierre l'entendit qui disait:</p> + +<p>«Il faut absolument le reporter dans son lit, autrement il sera +impossible de...»</p> + +<p>Les médecins, les princesses et les domestiques entourèrent le comte, +qui se trouva ainsi caché aux yeux de Pierre, et cependant cette tête +jaunie, avec sa forêt de cheveux, était toujours présente à ses yeux +depuis son entrée. Il devina, aux précautions qu'on prenait, qu'on le +soulevait pour le transporter.</p> + +<p>«Empoigne donc mon bras, tu vas le laisser tomber, dit un domestique +effrayé....</p> + +<p>—Par en bas!... vite!... encore un!» disait un autre.</p> + +<p>Et, à entendre les respirations oppressées et les pas précipités des +porteurs, on devinait le poids qui les accablait. Ils frôlèrent le jeune +homme, et il put apercevoir pendant une seconde, au milieu d'un fouillis +de têtes inclinées, la poitrine élevée et puissante du mourant, ses +épaules à découvert et sa tête de lion à crinière bouclée. Cette tête, +avec son front extraordinairement large, ses pommettes saillantes, sa +bouche bien découpée, son regard froid et imposant, n'était pas encore +défigurée par les approches de la mort; c'était bien la même que Pierre +avait vue trois mois auparavant, lorsque son père l'avait envoyé à +Pétersbourg. Mais aujourd'hui elle se balançait inerte, selon la marche +inégale des porteurs, et son regard atone ne s'arrêtait sur rien.</p> + +<p>Après quelques minutes de confusion autour du lit, les serviteurs se +retirèrent. Anna Mikhaïlovna toucha légèrement Pierre du bout du doigt +et lui dit:</p> + +<p>«Venez!»</p> + +<p>Il obéit. On avait donné au malade, à demi soulevé et soutenu par une +pile de coussins, une pose apprêtée, en rapport avec le sacrement qu'il +venait de recevoir. Ses mains étaient étalées sur le taffetas vert de la +couverture, et il regardait droit devant lui, de ce regard vague et +perdu dans l'espace, qu'aucun homme ne saurait ni définir ni comprendre; +n'avait-il rien à dire ou avait-il à dire beaucoup? Pierre s'arrêta près +du lit, ne sachant que faire; il interrogea des yeux son guide, qui, +d'un mouvement imperceptible, lui indiqua la main du mourant, en lui +faisant signe d'y appliquer un baiser. Pierre se pencha avec précaution +pour ne pas toucher à la couverture, et ses lèvres effleurèrent la main +large et charnue du comte.</p> + +<p>Pas un muscle ne tressaillit sur cette main, pas une contraction ne +parut sur ce visage, et rien, rien ne répondit à cet attouchement. +Pierre, indécis, reporta ses yeux sur la princesse, qui lui fit signe de +s'asseoir dans le fauteuil, au pied du lit. Il s'assit sans la quitter +du regard; elle baissa la tête affirmativement. Plus sûr de son fait, il +reprit sa pose de statue égyptienne, et, visiblement embarrassé de sa +gaucherie habituelle, il faisait de sérieux efforts pour occuper le +moins de place possible, les regards fixés sur les traits de +l'agonisant. Anna Mikhaïlovna ne le perdait pas de vue non plus, +convaincue de l'importance de cette dernière et touchante entrevue du +fils et du père.</p> + +<p>Deux minutes, qui parurent un siècle à Pierre, s'étaient à peine +écoulées, lorsque la figure du comte fut subitement et violemment +agitée par une convulsion, et sa bouche, rejetée de côté, laissa passer +un râle rauque et sourd. Ce fut pour Pierre le premier avertissement +d'une fin prochaine; la princesse Droubetzkoï épiait les yeux du mourant +pour en deviner les désirs: elle porta son doigt tour à tour sur Pierre, +sur la tisane, sur le prince Basile, sur la couverture... tout fut +inutile, et un éclair d'impatience sembla briller dans ce regard éteint, +qui essayait d'attirer l'attention du valet de chambre immobile au +chevet de sa couche.</p> + +<p>«Il demande à être retourné,» murmura ce dernier, qui se mit en devoir +de le changer de position.</p> + +<p>Pierre voulut l'aider, et ils venaient d'y réussir, quand une des mains +du comte retomba lourdement en arrière, malgré les vains efforts du +malade pour la ramener à lui.</p> + +<p>S'aperçut-il de l'expression d'effroi qui se peignit sur la figure +bouleversée de Pierre à la vue de ce membre frappé de paralysie, ou +quelque autre pensée traversa-t-elle son cerveau? Qui peut le dire? Car +il regarda à son tour ce bras désobéissant, le visage terrifié de son +fils, et un sourire terne, décoloré, étrange à cette heure, voltigea sur +ses lèvres. On aurait dit qu'il répondait, par une compassion ironique, +à cette destruction envahissante et graduelle de ses forces.</p> + +<p>Ce sourire inattendu fit mal à Pierre: il fut saisi d'une crampe à la +poitrine, il lui vint un chatouillement dans le gosier, et les larmes +lui montèrent aux yeux.</p> + +<p>Le malade, qu'on avait recouché du côté de la muraille, poussa un +profond soupir.</p> + +<p>«Il s'est assoupi, dit Anna Mikhaïlovna à une des nièces qui revenait à +son poste. Allons!...»</p> + +<p>Et Pierre la suivit.</p> + + +<h3>XXIV</h3> + + +<p>Il n'y avait plus personne au salon que le prince Basile et la princesse +Catiche, assis tous les deux sous le portrait de l'impératrice et +causant avec vivacité; ils s'interrompirent soudain à l'entrée de +Pierre; il ne put s'empêcher de remarquer que la princesse Catiche +faisait un mouvement comme pour cacher quelque chose.</p> + +<p>«Je ne puis voir cette femme, murmura-t-elle en apercevant la princesse +Droubetzkoï.</p> + +<p>—Catiche a fait servir le thé dans le petit salon, dit le prince +Basile à la princesse Droubetzkoï; allez, allez, ma pauvre amie, mangez +un morceau, autrement vous n'y résisterez pas...»</p> + +<p>Et il serra silencieusement et affectueusement le bras de Pierre.</p> + +<p>«Rien ne restaure comme une tasse de cet excellent thé russe après une +nuit blanche,» disait le docteur Lorrain, en savourant à petites gorgées +le chaud breuvage dans une tasse en vieille porcelaine de Chine. Il se +tenait debout dans le petit salon, devant une table sur laquelle on +avait préparé le thé et une collation froide.</p> + +<p>Tous ceux qui avaient passé la nuit dans la maison s'étaient réunis dans +cette petite pièce, presque entièrement tapissée de glaces, et meublée +de consoles dorées. C'était là que Pierre aimait à se retirer pendant +les grands bals, car il ne savait pas danser; il préférait s'y isoler +pour observer et s'amuser des dames qui y venaient, toutes pimpantes et +ruisselantes de diamants et de perles, voir se refléter dans ces glaces +leurs brillantes images. À cette heure, l'éclairage ne se composait que +de deux bougies; sur une table, placée au hasard, des plats et des +tasses se confondaient en désordre; il n'y avait plus de toilettes de +fête; mais des groupes étranges, formés de personnes de toute condition, +s'entretenaient à voix basse, laissant paraître, à chaque mot, à chaque +geste, une incessante préoccupation sur le mystérieux événement qui +allait se passer dans l'alcôve de la grande chambre. Pierre avait faim, +mais il s'abstint de manger. Il chercha autour de lui sa compagne et la +vit se glisser furtivement dans le salon à côté, où étaient restés le +prince Basile et la princesse Catiche. Se croyant obligée de la suivre, +il se leva et la trouva aux prises avec l'aînée des nièces.</p> + +<p>«Permettez-moi, madame, de savoir ce qui est et ce qui n'est pas +nécessaire, disait Catiche de ce ton irrité qui rappelait le moment où +elle avait fermé la porte avec colère.</p> + +<p>—Chère princesse, reprenait Anna Mikhaïlovna avec douceur et en lui +barrant le chemin... ce sera, je le crains, trop pénible pour votre +pauvre oncle; en ce moment il a si fort besoin de repos;... lui parler +des intérêts de ce monde, lorsque son âme est prête à...»</p> + +<p>Le prince Basile, enfoncé dans un fauteuil, les jambes croisées selon +son habitude, paraissait ne prêter qu'une médiocre attention au colloque +des deux dames; mais ses joues agitées en tous sens tressaillaient d'une +émotion contenue.</p> + +<p>«Voyons, ma bonne princesse, laissez faire Catiche; le comte l'aime +tant, vous savez?</p> + +<p>—Je ne sais pas même ce qu'il contient, reprit Catiche en se tournant +vers lui et en désignant le portefeuille à mosaïque qu'elle tenait +entre ses doigts crispés. Je sais seulement que le véritable testament +est dans son bureau; il n'y a là dedans que des papiers oubliés...»</p> + +<p>Et elle fit un pas pour échapper à la princesse Droubetzkoï qui, d'un +bond se retrouva sur son passage.</p> + +<p>«Je le sais, chère et bonne princesse, répliqua-t-elle en saisissant le +portefeuille avec une force qui prouvait sa ferme intention de ne point +le lâcher; chère princesse, je vous en conjure, ménagez-le!»</p> + +<p>Une lutte s'engagea entre elles. Catiche se défendait encore sans rien +dire, mais on sentait qu'un torrent d'injures était prêt à couler de ses +lèvres serrées, tandis que la voix doucereuse de son ennemie avait +conservé tout son calme, malgré les violents efforts de la lutte.</p> + +<p>«Pierre, mon ami, approchez, lui cria Anna Mikhaïlovna.... Il ne sera +pas de trop dans ce conseil de famille, n'est-ce pas, prince?</p> + +<p>—Eh quoi, mon cousin, vous ne répondez pas? Pourquoi donc ce silence, +quand Dieu sait quel monde vient se mêler de nos affaires, sans +respecter le seuil de la chambre du mourant!... Intrigante!» +murmura-t-elle avec fureur, en tirant à elle le portefeuille.</p> + +<p>La violence de son geste ébranla Anna Mikhaïlovna, qui fut entraînée en +avant sans toutefois lâcher prise.</p> + +<p>«Oh!» fit le prince Basile avec un accent de reproche.</p> + +<p>Et il se leva.</p> + +<p>«C'est ridicule, voyons, lâchez-le, vous dis-je!»</p> + +<p>Catiche obéit; mais comme son adversaire s'obstinait à garder le +portefeuille:</p> + +<p>«Et vous aussi, laissez-le; voyons, je prends tout sur moi, je vais lui +demander... cela vous satisfait-il?</p> + +<p>—Mais, prince, après ce grand sacrement, donnez-lui un instant de +répit! Quel est votre avis? dit-elle à Pierre, qui contemplait, tout +ahuri, le visage enflammé de Catiche et les joues tremblotantes du +prince Basile.</p> + +<p>—Rappelez-vous que vous êtes responsable des conséquences, répondit +sèchement ce dernier, vous ne savez ce que vous faites.</p> + +<p>—Horrible femme!» s'écria tout à coup Catiche, en se jetant sur elle et +en lui arrachant enfin le portefeuille.</p> + +<p>Le vieux prince baissa la tête, et ses bras retombèrent le long de son +corps.</p> + +<p>Au même moment, la porte mystérieuse qui s'était si souvent ouverte et +refermée avec précaution pendant cette longue nuit s'ouvrit avec fracas, +et livra passage à la seconde des nièces, qui, les mains jointes, +affolée de terreur, se précipita au milieu d'eux:</p> + +<p>«Que faites-vous, balbutia-t-elle avec désespoir; il se meurt, et vous +m'abandonnez toute seule!»</p> + +<p>Catiche laissa échapper le portefeuille; la princesse Droubetzkoï, se +penchant vivement, le ramassa et s'enfuit.</p> + +<p>Le prince Basile et la princesse Catiche, une fois revenus de leur +stupeur, la suivirent dans la chambre à coucher. Catiche reparut +bientôt; sa figure était pâle, sa physionomie dure et sa lèvre +inférieure fortement pincée. À la vue de Pierre, ses sentiments de +malveillance éclatèrent:</p> + +<p>«Oui, jouez votre comédie, jouez-la.... Vous vous y attendiez!...»</p> + +<p>Ses sanglots l'arrêtèrent, et elle s'éloigna en se cachant la figure.</p> + +<p>Le prince Basile revint à son tour. À peine avait-il atteint le canapé +occupé par Pierre, qu'il s'y laissa tomber comme s'il allait se trouver +mal; il était livide, sa mâchoire tremblait, ses dents claquaient comme +s'il avait la fièvre.</p> + +<p>«Ah! mon ami,» dit-il en saisissant les bras de Pierre.</p> + +<p>Pierre fut frappé de la sincérité de son accent et de la faiblesse de sa +voix: c'était chose nouvelle pour lui!</p> + +<p>«Nous péchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dépassé la +soixantaine, mon ami.... Oui, tout finit par la mort, la mort, quelle +terreur!...»</p> + +<p>Et il se mit à pleurer.</p> + +<p>Anna Mikhaïlovna ne tarda pas à paraître à son tour; elle s'approcha de +Pierre à pas lents et mesurés.</p> + +<p>«Pierre!» murmura-t-elle.</p> + +<p>Il la regarda pendant qu'elle le baisait au front, les yeux mouillés de +larmes:</p> + +<p>«Il n'est plus!...»</p> + +<p>Pierre continuait à la regarder par-dessus ses lunettes.</p> + +<p>«Allons, je vous reconduirai, tâchez de pleurer... rien ne soulage comme +les larmes!»</p> + +<p>Elle le fit passer dans une salle obscure. En y entrant, Pierre éprouva +la satisfaction intime de n'y être plus un objet de curiosité. Anna +Mikhaïlovna l'y laissa un moment, et, quand elle revint le chercher, +elle le trouva profondément endormi, la tête appuyée sur sa main.</p> + +<p>Le lendemain, elle lui dit:</p> + +<p>«Oui, mon cher ami, c'est une grande perte pour nous tous. Je ne parle +pas de vous. Dieu vous soutiendra, vous êtes jeune, vous serez à la tête +d'une fortune colossale. Le testament n'a pas encore été ouvert, mais je +vous connais assez pour être sûre que cela ne vous tournera pas la tête; +seulement vous aurez de nouveaux devoirs à remplir, il faut être homme!»</p> + +<p>Pierre ne disait mot.</p> + +<p>«Un jour peut-être..., plus tard, je vous raconterai! Enfin... si je +n'avais pas été là, Dieu sait ce qui serait arrivé. Mon oncle m'avait +promis, avant-hier encore, de ne pas oublier Boris, mais il n'a pas eu +le temps d'y songer. J'espère, mon cher ami, que vous exécuterez les +volontés de votre père.»</p> + +<p>Pierre, qui ne comprenait rien à tout ce qu'elle disait, se taisait et +rougissait d'un air embarrassé.</p> + +<p>Après la mort du vieux comte, la princesse était retournée chez les +Rostow pour s'y reposer un peu de toutes ses fatigues. À peine éveillée, +elle se mit à raconter à ses amis et à ses connaissances les moindres +détails de cette nuit pleine d'incidents. «Le comte, disait-elle, était +mort comme elle aurait elle-même désiré mourir!... Sa fin avait été des +plus édifiantes, et la dernière entrevue entre le père et le fils +touchante au point qu'elle ne pouvait y songer sans attendrissement. +Elle ne savait vraiment pas lequel des deux s'était montré le plus +admirable pendant ces derniers et solennels instants, du père, qui avait +eu un mot pour chacun et qui s'était montré d'une tendresse si profonde +pour son enfant, ou du fils, qui, anéanti et brisé par la douleur, +s'efforçait encore de prendre sur lui en face de son père à l'agonie... +«De pareilles scènes sont navrantes, mais elles font du bien.... Elles +élèvent l'âme lorsqu'on a devant soi des hommes comme ceux-là!» +ajoutait-elle. Elle racontait aussi et critiquait la conduite du prince +Basile et de la princesse Catiche, mais bien bas, dans le tuyau de +l'oreille, et sous le sceau du plus grand secret.</p> + + + +<h3>XXV</h3> + + +<p>On attendait de jour en jour à Lissy-Gory, domaine du prince Nicolas +Andréévitch Bolkonsky, l'arrivée du jeune prince André et de sa femme; +mais cette attente ne troublait en rien le mode d'existence établi par +le vieux prince, qu'on avait surnommé, dans un certain cercle, «le roi +de Prusse». Général en chef de l'empereur Paul, il avait été exilé par +lui dans sa propriété de Lissy-Gory, et il y vivait depuis lors dans la +retraite avec sa fille Marie et sa demoiselle de compagnie, Mlle +Bourrienne. Le nouveau règne lui avait ouvert les portes de sa prison et +lui avait rendu le droit de séjourner dans les deux capitales; mais il +s'obstinait à ne pas quitter sa terre, ayant déclaré à qui voulait +l'entendre que les cent cinquante verstes qui le séparaient de Moscou +pouvaient bien être franchies par ceux qui désiraient le voir, et que, +quant à lui, il n'avait besoin de rien, ni de personne.</p> + +<p>Les vices de l'humanité provenaient, disait-il, exclusivement de deux +causes: l'oisiveté et la superstition. De même, il ne reconnaissait que +deux vertus: l'activité et l'intelligence; et il s'occupait +personnellement de l'éducation de sa fille, afin de développer en elle, +autant que possible, ces deux qualités. Jusqu'à l'âge de vingt ans, elle +avait étudié, sous sa direction, la géométrie et l'algèbre, et sa +journée avait été méthodiquement employée à des occupations déterminées +et suivies.</p> + +<p>Quant à lui, il écrivait ses mémoires, résolvait des problèmes de +mathématiques, tournait des tabatières, travaillait au jardin et +surveillait la construction de ses différentes bâtisses, qui lui +donnaient fort à faire, car le bien était grand et l'on bâtissait +toujours.</p> + +<p>Jusqu'au moment de son entrée dans la salle à manger, qui avait lieu +invariablement à la même heure, ou, pour mieux dire, à la même minute, +sa vie entière était réglée dans ses moindres détails avec une +exactitude scrupuleuse. Il était cassant et exigeant à l'extrême à +l'égard de son entourage, y compris sa fille; aussi, sans être cruel, il +avait su inspirer une crainte et un respect qu'un homme vraiment méchant +aurait eu de la peine à obtenir. Malgré sa vie retirée et en dehors de +tout emploi officiel, aucun des fonctionnaires du gouvernement où il +demeurait n'eût manqué de venir lui présenter ses devoirs et de pousser +la déférence jusqu'à attendre son apparition dans le grand vestibule, à +l'exemple de la princesse Marie, de l'architecte et du jardinier. Tous +ressentaient du reste le même sentiment mêlé de crainte et de respect, +lorsque la lourde porte de son cabinet s'ouvrait lentement pour laisser +passer ce petit vieillard, avec sa perruque poudrée, ses mains sèches et +fines, ses sourcils épais et grisonnants, dont l'ombre adoucissait +parfois l'éclat des yeux brillants et presque jeunes encore.</p> + +<p>Dans la matinée où devait arriver le jeune ménage, la princesse Marie +traversa, selon son invariable habitude, le grand vestibule pour aller +souhaiter le bonjour à son père, et, comme toujours, à ce moment-là, +elle ne pouvait se défendre d'une certaine émotion, elle se signait et +priait pour se donner du courage, afin que cette première entrevue se +passât sans bourrasque. Le vieux serviteur poudré qui était toujours +assis dans le vestibule se leva et lui dit tout bas:</p> + +<p>«Veuillez entrer.»</p> + +<p>Le bruit régulier d'un tour se faisait entendre dans la pièce voisine. +La princesse en ouvrit timidement la porte, qui tourna doucement sur ses +gonds, et s'arrêta sur le seuil; le prince travaillait, il se retourna +et reprit aussitôt son ouvrage.</p> + +<p>Ce cabinet était plein d'objets d'un usage journalier. Une énorme table, +sur laquelle étaient jetés au hasard des cartes et des livres, des +armoires vitrées dont les clefs brillaient dans leurs serrures, un +bureau très élevé pour écrire débout, et sur lequel s'étalait un cahier +ouvert, un tour garni de ses outils, et des copeaux jonchant le parquet, +témoignaient d'une activité variée, constante et réglée. Au mouvement +cadencé de son pied chaussé d'une botte molle à la tartare, à la +pression ferme et égale de sa main nerveuse, on restait frappé de la +forte dose de volonté contenue dans ce vieillard encore vert. Après +avoir travaillé pendant quelques secondes, il retira son pied de dessus +la pédale, essuya le repoussoir, qu'il jeta dans un sac de cuir cloué au +tour, et s'approcha de la table. Il n'avait pas l'habitude de bénir ses +enfants, mais il leur offrait toujours à baiser une joue, que le rasoir +négligeait le plus souvent. Ce cérémonial accompli, il examina sa fille +et lui dit avec une certaine brusquerie, qui cependant n'était pas +exempte d'affection:</p> + +<p>«Tu vas bien, tu vas bien? Assieds-toi là...»</p> + +<p>Et, s'emparant d'un cahier de géométrie écrit de sa main, il étendit la +jambe et attira à lui un fauteuil.</p> + +<p>«C'est pour demain,» dit-il vivement en feuilletant les pages et en +marquant de l'ongle le paragraphe qu'il avait choisi.</p> + +<p>La princesse Marie se pencha sur la table.</p> + +<p>«Tiens, voici une lettre pour toi,» ajouta-t-il tout à coup, en retirant +d'un vide-poche suspendu au mur une enveloppe dont l'adresse avait été +écrite par une main féminine, et il la lui jeta.</p> + +<p>À la vue de cette lettre, le visage de la princesse Marie se marbra de +taches rouges; elle la saisit aussitôt et la regarda.</p> + +<p>«Est-ce de ton «Héloïse»? demanda le prince avec un sourire glacial, qui +laissa voir des dents jaunes, mais bien conservées.</p> + +<p>—Oui, c'est de Julie, répondit-elle timidement.</p> + +<p>—Je laisserai encore passer deux lettres, mais je lirai la troisième; +vous vous écrivez des folies, je parie,... je lirai la troisième.</p> + +<p>—Mais lisez celle-ci, mon père...»</p> + +<p>Et sa fille la lui tendit en rougissant.</p> + +<p>«J'ai dit la troisième, ce sera la troisième, s'écria le vieux prince, +en repoussant la lettre pour reprendre son cahier de géométrie.</p> + +<p>—Eh bien, mademoiselle...»</p> + +<p>Et il se pencha au-dessus de sa fille, en appuyant une main sur le +dossier du fauteuil où elle était assise et où elle se sentait comme +enveloppée de cette atmosphère acre, imprégnée d'une odeur de tabac, +particulière à la vieillesse et qui lui était si familière... «Eh bien, +ces triangles sont égaux; tu vois l'angle ABC.»</p> + +<p>La princesse regardait avec effroi les yeux brillants de son père, ses +joues se couvraient de taches de feu, la peur lui ôtait la faculté de +penser et la rendait incapable de suivre les déductions de son +professeur, si claires qu'elles fussent.... Cette scène se répétait tous +les jours; mais à qui en était la faute, au maître ou à l'élève, qui +finissait par voir trouble et par ne plus rien entendre? La figure de +son père touchait la sienne, elle sentait l'odeur pénétrante de son +haleine et ne pensait plus qu'à fuir au plus vite et à se retirer dans +sa chambre pour y étudier et résoudre en toute liberté le problème +proposé. Lui, de son côté, s'échauffait, repoussait et ramenait son +fauteuil avec fracas, tout en faisant maints efforts pour se maîtriser; +puis de nouveau il se fâchait, tempêtait et envoyait le cahier à tous +les diables.</p> + +<p>Le malheur voulut que, cette fois encore, la princesse répondît de +travers:</p> + +<p>«Quelle sotte!» s'écria-t-il, en rejetant le manuscrit.</p> + +<p>Puis, se détournant, il se leva, fit quelques pas, passa la main sur les +cheveux de sa fille, se rassit et reprit son explication de plus belle.</p> + +<p>«Cela ne va pas, princesse, cela ne va pas! lui dit-il, voyant qu'elle +était prête à le quitter en emportant son cahier.... Les mathématiques +sont une noble science, et je ne veux pas que tu ressembles à nos sottes +demoiselles. Persévère, tu finiras par les aimer, et la bêtise délogera +de ta cervelle.»</p> + +<p>Et il conclut en lui donnant une petite tape sur la joue.</p> + +<p>Elle fit un pas, il l'arrêta du geste, et, saisissant sur son bureau un +livre nouvellement reçu, il le lui tendit:</p> + +<p>«Ton «Héloïse» t'envoie aussi je ne sais quelle <i>Clef du mystère;</i> c'est +religieux, à ce qu'il paraît. Je ne m'inquiète en rien des croyances de +personne, mais je l'ai parcouru. Tiens, prends-le, et va-t'en.» Et, lui +tapant cette fois sur l'épaule, il ferma la porte derrière elle.</p> + +<p>La princesse Marie rentra dans sa chambre. L'expression craintive, qui +lui était habituelle, rendait encore moins attrayant son visage maladif +et sans charme. Elle s'assit devant la table à écrire, garnie de +miniatures encadrées, et encombrée de livres et de cahiers jetés au +hasard, car elle avait autant de désordre que son père avait d'ordre, et +rompit avec impatience le cachet de la lettre de sa plus chère amie +d'enfance, Julie Karaguine, que nous avons déjà rencontrée chez les +Rostow.</p> + +<p>Voici le contenu de cette lettre:</p> + +<p>«Chère et excellente amie, quelle chose terrible et effrayante que +l'absence! J'ai beau me dire que la moitié de mon existence et de mon +bonheur est en vous, que, malgré la distance qui nous sépare, nos cœurs +sont unis par des liens indissolubles, le mien se révolte contre la +destinée, et je ne puis, malgré les plaisirs et les distractions qui +m'entourent, vaincre une certaine tristesse cachée que je ressens au +fond du cœur depuis notre séparation. Pourquoi ne sommes-nous pas +réunies, comme cet été, dans votre grand cabinet, sur le canapé bleu, le +canapé aux confidences?</p> + +<p>«Pourquoi ne puis-je, comme il y a trois mois, puiser de nouvelles +forces morales dans votre regard si doux, si calme, si pénétrant, regard +que j'aimais tant et que je crois voir devant moi quand je vous +écris<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.»</p> + +<p>Arrivée à cet endroit de la lettre, la princesse Marie poussa un soupir, +se retourna et se regarda dans une psyché, qui lui renvoya l'image de sa +personne disgracieuse et de son visage amaigri, dont les yeux toujours +tristes semblaient avoir pris, en se voyant reflétés dans la glace, une +expression encore plus accentuée de mélancolie. «Elle me flatte,» se +dit-elle en reprenant sa lecture. Et cependant Julie était dans le vrai: +les yeux de Marie étaient grands, profonds, et avaient parfois des +éclairs qui leur donnaient une beauté surnaturelle, en transformant +complètement sa figure, qu'ils éclairaient de leur douce et tendre +lumière. Mais la princesse ne se rendait pas compte à elle-même de +l'expression que ses yeux prenaient chaque fois qu'elle s'oubliait en +pensant aux autres, et l'impitoyable psyché continuait à refléter une +physionomie gauche et guindée. Elle reprit sa lecture:</p> + +<p>«Tout Moscou ne parle que de guerre! L'un de mes deux frères est déjà à +l'étranger; l'autre est avec la garde, qui se met en marche vers la +frontière. Notre cher Empereur a quitté Pétersbourg et, à ce qu'on +prétend, compte lui-même exposer sa précieuse existence aux chances de +la guerre. Dieu veuille que le monstre corse qui détruit le repos de +l'Europe soit terrassé par l'ange que le Tout-Puissant, dans sa +miséricorde, nous a donné pour souverain. Sans parler de mes frères, +cette guerre m'a privée d'une relation des plus chères à mon cœur. Je +parle du jeune Nicolas Rostow, qui, avec son enthousiasme, n'a pu +supporter l'inaction et a quitté l'université pour aller s'enrôler dans +l'armée. Eh bien, chère Marie, je vous avouerai que, malgré son extrême +jeunesse, son départ pour l'armée a été un grand chagrin pour moi! Ce +jeune homme, dont je vous parlais cet été, a tant de noblesse, tant de +cette véritable jeunesse qu'on rencontre si rarement dans ce siècle où +nous ne vivons qu'au milieu de vieillards de vingt ans, il a surtout +tant de franchise et de cœur, il est tellement pur et poétique, que mes +relations avec lui, quelque passagères qu'elles aient été, ont été une +des plus douces jouissances de mon pauvre cœur, qui a déjà tant +souffert. Je vous raconterai un jour nos adieux et tout ce qui s'est +dit au départ. Tout cela est encore trop récent.</p> + +<p>«Ah! chère amie, vous êtes heureuse de ne pas connaître ces jouissances +et ces peines si poignantes; vous êtes heureuse, puisque ces dernières +sont ordinairement les plus fortes. Je sais très bien que le comte +Nicolas est trop jeune pour pouvoir jamais devenir pour moi quelque +chose de plus qu'un ami; mais cette douce amitié, ces relations si +poétiques sont pour mon cœur un vrai besoin; mais n'en parlons plus. La +grande nouvelle du jour, qui occupe tout Moscou, est la mort du comte +Besoukhow et l'ouverture de sa succession. Figurez-vous que les +princesses n'ont reçu que très peu de chose, le prince Basile rien, et +que c'est M. Pierre qui a hérité de tout et qui, par-dessus le marché, a +été reconnu pour fils légitime, par conséquent comte Besoukhow et +possesseur de la plus grande fortune de Russie. On prétend que le prince +Basile a joué un très vilain rôle dans toute cette histoire et qu'il est +reparti tout penaud pour Pétersbourg. Je vous avoue que je comprends +très peu toutes ces affaires de legs et de testament. Ce que je sais, +c'est que ce jeune homme, que nous connaissions tous sous le nom de M. +Pierre tout court, est devenu comte Besoukhow et possesseur de l'une des +plus grandes fortunes de Russie. Je m'amuse fort à observer les +changements de ton et de manières des mamans accablées de filles à +marier, et des demoiselles elles-mêmes, à l'égard de cet individu, qui, +par parenthèse, m'a toujours paru être un pauvre sire. Comme on s'amuse +depuis deux ans à me donner des promis que je ne connais pas le plus +souvent, la chronique matrimoniale de Moscou me fait comtesse Besoukhow. +Mais vous sentez bien que je ne me soucie nullement de le devenir. À +propos de mariage, savez-vous que, tout dernièrement, «la tante en +général», Anna Mikhaïlovna, m'a confié, sous le sceau du plus grand +secret, un projet de mariage pour vous. Ce n'est ni plus ni moins que le +fils du prince Basile, Anatole, qu'on voudrait ranger, en le mariant à +une personne riche et distinguée, et c'est sur vous qu'est tombé le +choix des parents. Je ne sais comment vous envisagerez la chose. Mais +j'ai cru de mon devoir de vous en prévenir. On le dit très beau et très +mauvais sujet: c'est tout ce que j'ai pu savoir sur son compte. Mais +assez de bavardage comme cela; je finis mon second feuillet, et maman +m'envoie chercher pour aller dîner chez les Apraxine. Lisez le livre +mystique que je vous envoie et qui fait fureur chez nous. Quoiqu'il y +ait dans ce livre des choses difficiles à atteindre avec la faible +conception humaine, c'est un livre admirable, dont la lecture calme et +élève l'âme. Adieu. Mes respects à monsieur votre père, et mes +compliments à Mlle Bourrienne. Je vous embrasse comme je vous aime.</p> + +<p>«Julie.»</p> + +<p>«P.-S. Donnez-moi des nouvelles de votre frère et de sa charmante petite +femme <a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p> + +<p>Cette lecture avait plongé la princesse Marie dans une douce rêverie; +elle réfléchissait et souriait, et son visage, éclairé par ses beaux +yeux, semblait transfiguré. Se levant tout à coup, elle traversa +résolument la chambre, et, s'asseyant à sa table, elle laissa courir sa +plume sur une feuille de papier; voici sa réponse:</p> + +<p>«Chère et excellente amie, votre lettre du 13 m'a causé une grande joie. +Vous m'aimez donc toujours, ma poétique Julie! L'absence, dont vous +dites tant de mal, n'a donc pas eu sur vous son influence habituelle. +Vous vous plaignez de l'absence? Que devrais-je dire, moi, si j'osais me +plaindre, privée de tous ceux qui me sont chers? Ah! si nous n'avions +pas la religion pour nous consoler, la vie serait bien triste! Pourquoi +me supposez-vous un regard sévère, quand vous me parlez de votre +affection pour ce jeune homme? Sous ce rapport, je ne suis rigide que +pour moi. Je comprends ces sentiments chez les autres, et si je ne puis +les approuver, ne les ayant jamais ressentis je ne les condamne pas. Il +me paraît seulement que l'amour chrétien, l'amour du prochain, l'amour +pour ses ennemis est plus méritoire, plus doux que ne le sont les +sentiments que peuvent inspirer les beaux yeux d'un jeune homme à une +jeune fille poétique et aimante comme vous. La nouvelle de la mort du +comte Besoukhow nous est parvenue avant votre lettre, et mon père en a +été très affecté. Il dit que c'est l'avant-dernier représentant du grand +siècle, et qu'à présent c'est son tour mais qu'il fera son possible pour +que son tour vienne le plus tard possible. Que Dieu nous garde de ce +terrible malheur! Je ne puis partager votre opinion sur Pierre, que j'ai +connu enfant. Il m'a toujours paru avoir un cœur excellent, et c'est là +la qualité que j'estime le plus. Quant à son héritage et au rôle qu'y a +joué le prince Basile, c'est bien triste pour tous les deux! Ah! chère +amie, la parole de notre divin Sauveur, «qu'il est plus aisé à un +chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans +le royaume de Dieu,» cette parole est terriblement vraie! Je plains le +prince Basile et je plains encore davantage le sort de M. Pierre. Si +jeune et accablé de ses richesses, que de tentations n'aura-t-il pas à +subir! Si l'on me demandait ce que je désirerais le plus au monde, ce +serait d'être plus pauvre que le plus pauvre des mendiants. Mille +grâces, chère amie, pour l'ouvrage que vous m'avez envoyé et qui fait si +grande fureur chez vous!</p> + +<p>«Cependant, puisque vous me dites qu'au milieu de plusieurs bonnes +choses il y en a d'autres que la faible conception humaine ne peut +atteindre, il me paraît assez inutile de s'occuper d'une lecture +inintelligible, qui par là même ne pourrait être d'aucun fruit. Je n'ai +jamais pu comprendre la rage qu'ont certaines personnes de s'embrouiller +l'entendement en s'attachant à des livres mystiques qui n'élèvent que +des doutes dans leurs esprits, en exaltant leur imagination et en leur +donnant un caractère d'exagération tout à fait contraire à la simplicité +chrétienne. Lisons les Apôtres et les Évangiles. Ne cherchons pas à +pénétrer ce que ceux-là renferment de mystérieux, car comment +oserions-nous, misérables pécheurs que nous sommes, prétendre à nous +initier dans les secrets terribles et sacrés de la Providence, tant que +nous portons cette dépouille charnelle, qui élève entre nous et +l'Éternel un voile impénétrable? Bornons-nous donc à étudier les +principes sublimes que notre divin Sauveur nous a laissés pour notre +conduite ici-bas; cherchons à nous y conformer et à les suivre; +persuadons-nous que moins nous donnons d'essor à notre faible esprit +humain, plus il est agréable à Dieu, qui rejette toute science ne venant +pas de lui; que moins nous cherchons à approfondir ce qu'il lui a plu de +dérober à notre connaissance, plus tôt il nous en accordera la +découverte par son divin esprit. Mon père ne m'a pas parlé du +prétendant, mais il m'a dit seulement qu'il a reçu une lettre et attend +une visite du prince Basile. Quant au projet de mariage qui me regarde, +je vous dirai, chère et excellente amie, que le mariage, selon moi, est +une institution divine à laquelle il faut se conformer. Quelque pénible +que cela soit pour moi, si le Tout-Puissant m'impose jamais les devoirs +d'épouse et de mère, je tâcherai de les remplir aussi fidèlement que je +le pourrai, sans m'inquiéter de l'examen de mes sentiments à l'égard de +celui qu'il me donnera pour époux. J'ai reçu une lettre de mon frère qui +m'annonce son arrivée à Lissy-Gory avec sa femme. Ce sera une joie de +courte durée, puisqu'il nous quitte pour prendre part à cette +malheureuse guerre, à laquelle nous sommes entraînés, Dieu sait comment +et pourquoi. Non seulement chez vous, au centre des affaires et du +monde, on ne parle que de guerre, mais ici au milieu des travaux +champêtres et de ce calme de la nature que les citadins se représentent +à la campagne, les bruits de la guerre se font entendre et sentir +péniblement. Mon père ne parle que de marches et de contremarches, +choses auxquelles je ne comprends rien, et avant-hier, en faisant ma +promenade habituelle dans la rue du village, je vis quelque chose qui me +déchira le cœur: c'était un convoi de recrues enrôlées chez nous et +expédiées pour l'armée! Il fallait voir l'état où se trouvaient les +mères, les femmes et les enfants des hommes qui partaient! il fallait +entendre les sanglots des uns et des autres! On dirait que l'humanité a +oublié les lois de son divin Sauveur, qui prêchait l'amour et le pardon +des offenses, et qu'elle fait consister son plus grand mérite dans l'art +de s'entre-tuer.</p> + +<p>«Adieu, chère et bonne amie. Que notre divin Sauveur et sa très sainte +Mère vous aient en leur sainte et puissante garde!</p> + +<p>«Marie<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</p> + +<p>«Ah! princesse, vous expédiez votre courrier; j'ai déjà écrit à ma +pauvre mère,» s'écria en grasseyant Mlle Bourrienne d'une voix pleine et +sympathique.</p> + +<p>Sa personne vive et légère contrastait singulièrement avec l'atmosphère +sombre, solitaire et mélancolique qui entourait la princesse Marie.</p> + +<p>«Il faut que je vous prévienne, princesse, ajouta-t-elle plus bas: le +prince a eu une altercation avec Michel Ivanow; il est de très mauvaise +humeur,—et s'écoutant grasseyer avec plaisir,—très morose.... +Tenez-vous donc sur vos gardes... vous savez....</p> + +<p>—Ah! chère amie, je vous ai priée de ne jamais me parler de la mauvaise +humeur de mon père; je ne me permets pas de le juger, et je tiens à ce +que les autres fassent comme moi,» répondit la princesse Marie en +regardant à sa montre.</p> + +<p>Et, remarquant avec effroi qu'elle était en retard de cinq minutes sur +l'heure qu'elle était obligée de consacrer à son piano, elle se dirigea +vers la grande salle. Pendant que le prince se reposait, de midi à deux +heures, sa fille devait exercer ses doigts: ainsi le voulait la règle +immuable de la maison.</p> + + +<h3>XXVI</h3> + +<p>Le valet de chambre à cheveux gris s'assoupissait aussi de son côté sur +sa chaise, au bruit du ronflement égal de son maître, qui dormait dans +son grand cabinet, et aux sons lointains du piano, sur lequel se +succédaient jusqu'à vingt fois de suite les passages difficiles d'une +sonate de Dussek.</p> + +<p>Une voiture et une britchka s'arrêtèrent devant l'entrée principale. Le +prince André descendit le premier de la voiture et aida sa jeune femme à +le suivre.</p> + +<p>Le vieux Tikhone, qui s'était doucement glissé hors de l'antichambre en +refermant la porte derrière lui, leur annonça tout bas que le prince +dormait. Ni l'arrivée du fils de la maison, ni aucun autre événement, +quelque extraordinaire qu'il pût être, ne devait intervertir l'ordre de +la journée. Le prince André le savait comme lui, et peut-être encore +mieux, car il regarda à sa montre, pour se convaincre que rien n'était +changé dans les habitudes de son père.</p> + +<p>«Il ne s'éveillera que dans vingt minutes, dit-il à sa femme; allons +chez la princesse Marie.»</p> + +<p>La petite princesse avait pris de l'embonpoint, mais ses yeux et sa +petite lèvre retroussée avec son fin duvet avaient toujours le même +sourire gai et gracieux.</p> + +<p>«Mais c'est un palais!» dit-elle à son mari. Elle exprimait son +admiration comme si elle eût félicité un maître de maison sur la beauté +de son bal. «Allons, vite, vite!»</p> + +<p>Et elle souriait à son mari et au vieux Tikhone qui les conduisait.</p> + +<p>«C'est Marie qui s'exerce; allons doucement, il faut la surprendre.»</p> + +<p>Le prince André la suivait avec tristesse.</p> + +<p>«Tu as vieilli, mon vieux Tikhone,» dit-il au serviteur qui lui baisait +la main.</p> + +<p>Au moment où ils allaient entrer dans la salle d'où partaient les +accords du piano, une porte de côté s'ouvrit et livra passage à une +jeune et jolie Française: c'était la blonde Mlle Bourrienne, qui parut +transportée de joie et de surprise à leur vue, et s'écria: «Ah! quel +bonheur pour la princesse!... Il faut que je la prévienne!...</p> + +<p>—Non, non, de grâce! Vous êtes Mlle Bourrienne: je vous connais déjà +par l'amitié que vous porte ma belle-sœur, lui dit la princesse en +l'embrassant. Elle ne nous attend guère, n'est-ce pas?...»</p> + +<p>Ils étaient près de la porte derrière laquelle les mêmes morceaux +allaient se répétant sans relâche. Le prince André fronça le sourcil, +comme s'il s'attendait à éprouver une impression pénible.</p> + +<p>Sa femme entra la première; la musique cessa brusquement. On entendit +un cri, un bruit de baisers échangés, et le prince André put voir sa +sœur et sa femme, qui ne s'étaient rencontrées qu'une fois, à l'époque +de son mariage, tendrement serrées dans les bras l'une de l'autre, +pendant que Mlle Bourrienne les regardait, la main sur le cœur et prête +à pleurer et à rire tout à la fois.</p> + +<p>Il haussa les épaules, et son front se plissa comme celui d'un mélomane +qui entend une fausse note. Les deux jeunes femmes, ayant reculé d'un +pas, se jetèrent de nouveau dans les bras l'une de l'autre pour +s'embrasser encore en se prenant les mains et la taille. Finalement, +elles fondirent en larmes, à sa grande stupéfaction. Mlle Bourrienne, +profondément attendrie, se mit à pleurer. Le prince André se sentait mal +à l'aise, mais sa femme et sa sœur semblaient trouver tout naturel que +leur première entrevue ne pût se passer sans larmes.</p> + +<p>«Ah! chère.—Ah! Marie, dirent-elles à la fois en riant.</p> + +<p>—Savez-vous bien que j'ai rêvé de vous cette nuit?</p> + +<p>—Vous ne nous attendiez pas?... Mais, Marie, vous avez maigri!</p> + +<p>—Et vous, vous avez repris....</p> + +<p>—J'ai tout de suite reconnu Madame la princesse, s'écria Mlle +Bourrienne.</p> + +<p>—Et moi qui ne me doutais de rien.... Ah! André, je ne vous voyais +pas!»</p> + +<p>Le prince André et sa sœur s'embrassèrent.</p> + +<p>«Quelle pleurnicheuse!» lui dit-il, pendant qu'elle fixait sur lui ses +yeux encore voilés de pleurs, et que son tendre et lumineux regard +cherchait le sien. La petite princesse bavardait sans s'arrêter. Sa +lèvre supérieure ne cessait de s'abaisser, en effleurant celle de +dessous pour se relever aussitôt et s'épanouir dans un gai sourire, qui +faisait ressortir l'éclat de ses petites dents et celui de ses yeux.</p> + +<p>«Ils avaient eu un accident, contait-elle tout d'une haleine, à la +Spasskaïa-Gora... et cet accident aurait pu être grave... et puis elle +avait laissé toutes ses robes à Pétersbourg; elle n'avait plus rien à +mettre... et André était si changé... et Kitty Odintzow avait épousé un +vieux bonhomme... et elle avait un mari pour sa belle-sœur, un mari +sérieux... mais nous en causerons plus tard,» ajouta-t-elle.</p> + +<p>La princesse Marie continuait à examiner son frère: on lisait +l'affection et la tristesse dans ses beaux yeux. Ses pensées ne +suivaient plus le caquetage de la jolie petite perruche, et elle +interrompit même la description d'une des dernières fêtes données à +Pétersbourg, pour demander à son frère s'il était tout à fait décidé à +rejoindre l'armée.</p> + +<p>«Oui, et pas plus tard que demain.»</p> + +<p>Lise soupira.</p> + +<p>«Il m'abandonne ici, s'écria-t-elle, et Dieu sait pourquoi, lorsqu'il +aurait pu obtenir de l'avancement...»</p> + +<p>La princesse Marie, sans l'écouter davantage, la regarda +affectueusement, et désignant au prince André l'embonpoint exagéré de sa +femme:</p> + +<p>«Est-ce bien sûr?» dit-elle.</p> + +<p>La jeune femme changea de couleur.</p> + +<p>«Oui, répondit-elle en soupirant. Et c'est si effrayant!»</p> + +<p>Ses lèvres se serrèrent, et, effleurant de sa joue le visage de sa +belle-sœur, elle fondit en larmes.</p> + +<p>«Il lui faut du repos, dit le prince André avec un air de +mécontentement.... N'est-ce pas, Lise? Emmène-la chez toi, Marie, +pendant que j'irai chez mon père.... Dis-moi, est-il toujours le même?</p> + +<p>—Oui, toujours, au moins pour moi, reprit sa sœur.</p> + +<p>—Et toujours les mêmes heures, les mêmes promenades dans les mêmes +allées, et puis après cela vient le tour...»</p> + +<p>Et l'imperceptible sourire du prince André disait assez que, malgré son +respect filial, il était au courant des manies de son père.</p> + +<p>«Oui, les mêmes heures, le même tour et les mêmes leçons de +mathématiques et de géométrie,» reprit-elle en riant, comme si ces +heures d'étude étaient les plus belles de son existence.</p> + +<p>Lorsque les vingt dernières minutes consacrées au sommeil du vieux +prince se furent écoulées, le vieux Tikhone vint chercher le prince +André; son père lui faisait l'honneur de changer, à cause de lui, la +règle de la journée en le recevant pendant sa toilette. Le vieux prince +se faisait toujours poudrer pour le dîner et endossait alors une longue +redingote à l'ancienne mode. Au moment où son fils entra dans son +cabinet de toilette, il était enfoncé dans un fauteuil de cuir, et +couvert d'un large peignoir blanc, la tête livrée aux mains du fidèle +Tikhone. Le prince André s'avança vivement; l'expression chagrine qui +était devenue son expression habituelle avait disparu; il y avait dans +sa physionomie la même vivacité qui s'y montrait dans ses causeries avec +Pierre.</p> + +<p>«Ah! te voilà, mon guerrier! Tu veux vaincre Bonaparte,» s'écria le +vieux prince, en secouant sa tête poudrée, autant que le lui +permettaient les mains de Tikhone qui tressait le catogan.</p> + +<p>«Oui, oui, vas-y... ferme! de l'avant! Sans cela, il pourrait se faire +qu'il nous comptât bientôt au nombre de ses sujets.... Tu vas bien?...»</p> + +<p>Et il lui tendit sa joue. La sieste l'avait mis de belle humeur, aussi +avait-il l'habitude de dire: «avant dîner sommeil d'or, après dîner +sommeil d'argent». Il lançait à son fils de joyeux regards de côté à +travers ses épais sourcils, pendant que son fils l'embrassait à +l'endroit indiqué, sans répondre à ses éternelles plaisanteries sur les +militaires de l'époque actuelle et surtout sur Bonaparte.</p> + +<p>«Oui, me voici, mon père, et je vous ai aussi amené ma femme dans un +état intéressant.... Et vous, vous portez-vous bien?</p> + +<p>—Mon cher ami, il n'y a que les imbéciles et les débauchés pour être +malades, et tu me connais.... Je travaille du matin au soir, je suis +sobre, donc je me porte bien!</p> + +<p>—Dieu merci! reprit son fils.</p> + +<p>—Dieu n'y est pour rien! Voyons... et revenant à son dada, voyons, +conte-moi un peu comment les Allemands vous ont enseigné le moyen de +battre Bonaparte, selon les règles de cette nouvelle science appelée +stratégie?</p> + +<p>—Laissez-moi un peu respirer, mon père, lui répondit en souriant le +prince André, qui l'aimait et le respectait malgré ses manies. Je ne +sais même pas encore où je loge.</p> + +<p>—Sottises, sottises que tout cela,» s'écria le vieux en tortillant sa +tresse pour s'assurer qu'elle était bien nattée.</p> + +<p>Et saisissant la main de son fils:</p> + +<p>«La maison destinée à ta femme est prête: la princesse Marie l'y +conduira, la lui montrera, et elles bavarderont à remplir trois +paniers.... Affaires de femmes que tout cela.... Je suis content de la +recevoir. Voyons, mets-toi là et parle. J'admets l'armée de Michelson, +de Tolstoy, car elles opéreront ensemble; mais l'armée du Midi, que +fera-t-elle? La Prusse reste neutre, je le sais; mais l'Autriche, mais +la Suède? ajouta-t-il en se levant et en marchant dans la chambre, +pendant que le vieux Tikhone le suivait, lui présentant les différentes +pièces de son ajustement.... Comment traversera-t-on la Poméranie?»</p> + +<p>L'insistance de son père était si grande, que le prince André commença, +à contrecœur d'abord et en s'animant ensuite, à développer, moitié en +russe, moitié en français, le plan des opérations pour la nouvelle +campagne qui était à la veille de s'ouvrir. Il expliqua comment une +armée de 90 000 hommes devait menacer la Prusse pour la faire sortir de +sa neutralité et la forcer à l'action; comment une partie de ces troupes +se joindrait aux Suédois à Stralsund; comment 220 000 Autrichiens et 100 +000 Russes agiraient pendant ce temps en Italie et sur le Rhin; comment +50 000 Russes et 80 000 Anglais débarqueraient à Naples, et comment +enfin ce total de 800 000 hommes attaquerait les Français sur plusieurs +points à la fois. Le vieux prince ne témoigna pas le moindre intérêt à +ce long récit. On aurait dit qu'il ne l'avait même pas écouté, car il +l'avait interrompu à trois reprises, sans cesser de marcher en +s'habillant; la première fois il s'écria:</p> + +<p>«Le blanc, le blanc!...»</p> + +<p>Ce qui voulait dire que le vieux Tikhone se trompait de gilet. La +seconde, il demanda si sa belle-fille accoucherait bientôt, et hocha la +tête d'un air de reproche en ajoutant:</p> + +<p>«C'est mal C'est mal! Continue!»</p> + +<p>Et la troisième, pendant que son fils terminait son exposition, il +entonna de sa voix fausse et cassée:</p> + +<p>«Marlbrough s'en va-t-en guerre, ne sait quand reviendra.»</p> + +<p>«Je ne vous dis pas que j'approuve ce plan, lui dit son fils en souriant +légèrement. Je vous l'ai exposé tel qu'il est: Napoléon en aura bien +certainement fait un qui vaudra le nôtre.</p> + +<p>—Rien de neuf, rien de neuf là dedans, voilà ce que je te dirai.»</p> + +<p>Et le vieux répéta entre ses dents, d'un air pensif:</p> + +<p>«Ne sait quand reviendra».... Maintenant va-t'en dans la salle à +manger!»</p> + + +<h3>XXVII</h3> + + +<p>Deux heures sonnaient lorsque le prince, rasé et poudré, fit son entrée +dans la salle à manger, où l'attendaient sa belle-fille, sa fille, Mlle +Bourrienne et l'architecte de la maison, qui était admis à sa table, +quoique sa position inférieure ne lui donnât aucun droit à un pareil +honneur. Le vieux prince, à cheval sur l'étiquette et sur la différence +des rangs, n'invitait que rarement les gros bonnets de la province, mais +il lui plaisait de montrer dans la personne de son architecte, qui se +mouchait timidement dans un mouchoir à carreaux, que tous les hommes +sont égaux. Il lui arrivait souvent de rappeler à sa fille que Michel +Ivanovitch ne valait pas moins qu'eux, et c'était à lui qu'il +s'adressait presque toujours pendant ses repas.</p> + +<p>Dans la haute et spacieuse salle à manger, derrière chaque chaise se +tenait un domestique, et le maître d'hôtel, une serviette sur le bras, +promenait une dernière fois son regard inquiet de la table aux laquais, +et du cartel à la porte qui allait s'ouvrir devant son maître. Le prince +André examinait attentivement l'arbre généalogique de sa famille, +encadré d'une baguette d'or. Cet objet, tout nouveau pour lui, était +suspendu en face d'un autre immense tableau du même genre, indignement +barbouillé par un artiste amateur. Ce barbouillage représentait le chef +de la lignée des Bolkonsky, un descendant de Rurik, en prince souverain +avec une couronne sur la tête. André ne put s'empêcher de sourire à la +vue de ce portrait de haute fantaisie qui frisait la caricature.</p> + +<p>«Ah! je le reconnais bien là tout entier!»</p> + +<p>La princesse Marie, qui venait d'entrer, le regardait avec étonnement, +et ne comprenait pas ce qu'il pouvait y avoir là de risible; tout ce qui +touchait à son père lui inspirait un respect religieux, qu'aucune +critique ne pouvait affaiblir.</p> + +<p>«Chacun a son talon d'Achille, continua le prince André.... Avoir +l'esprit qu'il a et se donner ce ridicule!...»</p> + +<p>La princesse Marie, à laquelle déplaisait la hardiesse de ces propos, +allait y répondre, lorsque les pas si impatiemment attendus se firent +entendre. La démarche agile et légère du vieux prince, ses allures +brusques et vives contrastaient si singulièrement avec la tenue sévère +et correcte de sa maison, qu'on aurait pu y soupçonner une +arrière-pensée de sa part.</p> + +<p>Deux heures venaient donc de sonner au cartel, et la pendule du salon y +répondait mélancoliquement, lorsque le prince parut; ses yeux brillants, +pleins de feu, surplombés de leurs épais sourcils gris, glissèrent +rapidement sur toutes les personnes présentes pour se fixer sur la +petite princesse. À sa vue, elle fut saisie de ce sentiment de respect +et de crainte que son beau-père savait inspirer à tout son entourage. Il +lui caressa doucement les cheveux et lui donna une petite tape sur la +nuque.</p> + +<p>«Je suis bien aise, bien aise,» dit-il.</p> + +<p>Et, l'ayant dévisagée une seconde, il la quitta aussitôt pour s'asseoir +à table:</p> + +<p>«Asseyez-vous, asseyez-vous, Michel Ivanovitch.»</p> + +<p>Il indiqua à sa belle-fille une chaise à côté de lui, et le valet de +chambre la lui avança.</p> + +<p>«Oh! oh! fit le vieux prince en jetant un regard sur sa taille arrondie; +trop de hâte, c'est mal! Il faut marcher, beaucoup marcher, +beaucoup!...»</p> + +<p>Et sa bouche riait d'un rire sec et désagréable, tandis que ses yeux ne +disaient rien.</p> + +<p>La petite princesse ne l'entendit pas ou fit semblant de ne pas l'avoir +entendu; elle garda un silence embarrassé jusqu'au moment où il lui +demanda des nouvelles de son père et de différentes autres +connaissances; alors elle sourit et retrouva son entrain en lui +racontant tous les petits commérages de la capitale.</p> + +<p>«La pauvre comtesse Apraxine a perdu son mari et elle a pleuré toutes +les larmes de son corps!...»</p> + +<p>Plus elle s'animait, plus le vieux prince l'étudiait d'un air sévère; +tout à coup il se détourna brusquement: on aurait dit qu'il n'avait plus +rien à apprendre:</p> + +<p>«Eh bien, Michel Ivanovitch, s'écria-t-il, il va arriver malheur à +votre Bonaparte. Le prince André (il ne parlait jamais de son fils qu'à +la troisième personne) me l'a expliqué; de terribles forces s'amassent +contre lui.... Et dire qu'à nous deux, vous et moi, nous l'avons +toujours tenu pour un imbécile!»</p> + +<p>Michel Ivanovitch savait parfaitement n'avoir jamais eu pareille opinion +en si flatteuse compagnie: aussi comprit-il que sa personne servait +d'entrée en matière; il regarda le jeune prince avec une certaine +surprise, ne sachant pas trop ce qui allait suivre.</p> + +<p>«C'est un grand tacticien,» dit le prince à son fils, en désignant +Michel Ivanovitch, et il reprit son thème favori, c'est-à-dire la +guerre, Bonaparte, les grands capitaines et les hommes d'État du moment. +Il n'y avait, selon lui, à la tête des affaires que des écoliers +ignorant les premières notions de la science militaire et +administrative; Bonaparte n'était qu'un petit Français sans importance, +dont les succès devaient être attribués au manque des Potemkin et des +Souvorow. L'état de l'Europe n'offrait aucune complication, et il n'y +avait point de guerre sérieuse, mais une comédie de marionnettes, jouée +par les grands faiseurs pour tromper le public.</p> + +<p>Le prince André répondait gaiement à ces plaisanteries, et les +provoquait même pour engager son père à continuer.</p> + +<p>«Le passé l'emporte toujours sur le présent, et pourtant Souvorow s'est +laissé prendre au piège tendu par Moreau; il n'a pas su s'en tirer.</p> + +<p>—Qui te l'a dit? Qui te l'a dit? s'écria le prince. Souvorow...»</p> + +<p>Et il jeta en l'air son assiette, que le vieux Tikhone eut l'adresse de +saisir au vol.</p> + +<p>«Frédéric et Souvorow, en voilà deux; mais Moreau! Moreau était +prisonnier si Souvorow avait été libre d'agir; mais il avait sur son dos +le Hof-kriegs-wurstschnapsrath, dont le diable ne se serait pas +débarrassé. Vous verrez; vous verrez ce qu'est un +Hof-kriegs-wurstschnapsrath! Si Souvorow n'a pas eu ses coudées franches +avec lui, ce n'est pas Michel Koutouzow qui les aura. Non, mon ami, vos +généraux ne vous suffiront pas: il vous faudra des généraux français, de +ceux qui se retournent contre les leurs pour lutter avec Bonaparte. On a +déjà envoyé à New-York l'Allemand Pahlen à la recherche de Moreau, +ajouta-t-il en faisant allusion à la proposition faite à ce dernier +d'entrer au service de la Russie. C'est inouï! Les Potemkin, les +Souvorow, les Orlow, étaient-ils des Allemands? Crois-moi, ou bien ils +n'ont plus de cervelle, ou bien c'est moi qui ai perdu la mienne. Je +vous souhaite bonne chance, mais nous verrons. Bonaparte un grand +capitaine? Oh! oh!</p> + +<p>—Je suis loin de trouver notre organisation parfaite, mais j'avoue que +je ne partage pas votre manière de voir; moquez-vous de Bonaparte, si +cela vous plaît: il n'en sera pas moins un grand capitaine.</p> + +<p>—Michel Ivanovitch, s'écria le vieux prince, entendez-vous?»</p> + +<p>L'architecte, qui était fort occupé de son rôti, avait espéré se faire +oublier.</p> + +<p>«L'entendez-vous? Je vous ai toujours soutenu que Bonaparte était un +grand tacticien: eh bien, c'est aussi son avis à lui.</p> + +<p>—Mais certainement, Excellence, murmura Michel Ivanovitch, pendant que +le prince riait d'un rire sec.</p> + +<p>—Bonaparte est né sous une heureuse étoile, ses soldats sont +admirables, et puis il a eu la chance d'avoir affaire aux Allemands en +premier et de les avoir battus: il faut être un bon à rien pour ne pas +savoir les battre; depuis que le monde existe, on les a toujours rossés, +et eux ne l'ont jamais rendu à personne!... Si! pourtant, ils se sont +rossés entre eux... mais cela ne compte pas! Eh bien, c'est à eux qu'il +est redevable de sa gloire!...»</p> + +<p>Et il se mit à énumérer toutes les fautes commises, selon lui, par +Bonaparte, comme capitaine et comme administrateur. Son fils l'écoutait +en silence, mais aucun argument n'aurait été assez fort pour ébranler +ses convictions, aussi fermement enracinées que celles de son père; +seulement, il s'étonnait et se demandait comment il était possible à un +vieillard solitaire et retiré à la campagne de connaître aussi bien dans +leurs moindres détails toutes les combinaisons politiques et militaires +de l'Europe.</p> + +<p>«Tu crois que je n'y comprends rien, parce que je suis vieux? Eh bien, +voilà:... cela me travaille... je n'en dors pas la nuit.... Où est-il +donc, ton grand capitaine? Où a-t-il fait ses preuves?</p> + +<p>—Ce serait trop long à démontrer.</p> + +<p>—Eh bien, va le rejoindre, ton Bonaparte! Voilà encore un admirateur de +votre goujat d'empereur! s'écria-t-il en excellent français.</p> + +<p>—Vous savez que je ne suis pas bonapartiste, mon prince.</p> + +<p>—«Ne sait quand reviendra,» fredonna le vieillard d'une voix fausse, et +c'est en riant tout jaune qu'il se leva de table.</p> + +<p>Tant qu'avait duré la discussion, la petite princesse était restée +silencieuse et effarouchée, regardant tour à tour son mari, son +beau-père et sa belle-sœur. À peine le dîner fini, elle prit cette +dernière par le bras, et l'entraînant dans la pièce voisine:</p> + +<p>«Quel homme d'esprit que votre père! C'est à cause de cela, je crois, +qu'il me fait peur!</p> + +<p>—Il est si bon!» répondit la princesse Marie.</p> + + +<h3>XXVIII</h3> + + +<p>On était au lendemain et le prince André partait dans la soirée. Quant +au vieux prince, il n'avait rien changé à ses habitudes et s'était +retiré chez lui après le dîner. Sa belle-fille était chez la princesse +Marie, pendant que son fils, après avoir ôté son uniforme et mis une +redingote sans épaulettes, faisait ses derniers préparatifs de départ +avec l'aide de son valet de chambre. Il visita lui-même avec soin sa +calèche de voyage, ses valises, et donna l'ordre d'atteler. Il ne +restait plus dans sa chambre que les menus objets qui le suivaient +partout: une cassette, une cantine en argent, deux pistolets et un sabre +turc, que son père avait rapportés de l'assaut d'Otchakow et dont il lui +avait fait cadeau; tout était rangé dans le plus grand ordre, nettoyé, +remis à neuf, et placé dans des fourreaux de drap solidement attachés.</p> + +<p>Pour peu qu'on soit enclin à la réflexion, on est presque toujours dans +une disposition d'esprit sérieuse au moment d'un départ ou d'un +changement d'existence: on jette un coup d'œil en arrière et l'on fait +des plans pour l'avenir. Le prince André était soucieux et attendri: il +marchait de long en large, les mains croisées derrière le dos, regardant +sans voir et hochant la tête d'un air absorbé. Craignait-il l'issue de +la guerre, ou regrettait-il sa femme? L'un et l'autre peut-être; mais il +était évident qu'il ne tenait pas à être surpris dans ces dispositions, +car, à un bruit de pas qui se fit entendre dans la pièce voisine, il +s'approcha vivement de la table, dégagea ses mains et fit semblant de +ranger sa cassette, pendant que sa figure reprenait son expression +habituelle de calme impénétrable.</p> + +<p>La princesse Marie entra en courant, et toute hors d'haleine: «On m'a +dit que tu avais fait atteler, et moi qui désirais causer seule avec +toi... car Dieu sait pour combien de temps nous allons nous séparer.... +Cela ne t'ennuie pas au moins que je sois venue?... Tu es bien changé, +Andrioucha,» ajouta-t-elle, comme pour expliquer sa question.</p> + +<p>Elle n'avait pu s'empêcher de sourire en l'appelant ainsi, car il lui +paraissait étrange que ce beau garçon, dont l'extérieur était si sévère, +fût l'Andrioucha de ses jeux, le petit gamin efflanqué et polisson de +son enfance.</p> + +<p>«Où est Lise? dit-il en répondant à la question de sa sœur par un +sourire.</p> + +<p>—Elle s'est endormie de fatigue sur mon canapé! Ah! André, quel trésor +de femme vous avez là!... Une véritable enfant, gaie, vive: aussi je +l'aime bien.»</p> + +<p>Le prince André s'était assis à côté de sa sœur et gardait le silence; +un sourire ironique se jouait sur ses lèvres, elle le remarqua et +reprit:</p> + +<p>«Il faut être indulgent pour ses petites faiblesses.... Qui n'en a pas? +Elle a été élevée dans le monde: sa position actuelle est très +difficile... il faut se mettre à la place de chacun: tout comprendre, +c'est tout pardonner. Tu avoueras qu'il est bien dur pour elle, dans +l'état où elle se trouve, de se séparer de son mari et de rester seule à +la campagne... oui, c'est très dur d'être obligée de rompre ainsi avec +ses habitudes passées.»</p> + +<p>Le prince André l'écoutait comme on écoute les personnes que l'on +connaît à fond.</p> + +<p>«Mais toi, tu vis bien à la campagne?... Tu trouves donc cette existence +bien difficile à supporter?</p> + +<p>—Oh! moi, c'est tout différent. Je ne connais rien, et je ne puis +désirer une autre existence; mais, pour une jeune femme habituée à la +vie du monde, enterrer ses plus belles années dans cette solitude, car, +tu le sais, mon père est toujours occupé, et moi... et moi? Quelle +ressource puis-je être pour elle?... Elle a toujours vécu dans la +meilleure société... il ne lui reste donc que Mlle Bourrienne....</p> + +<p>—Elle me déplaît, votre Bourrienne!</p> + +<p>—Oh! je t'assure qu'elle est très bonne, très gentille et surtout très +malheureuse!... Elle n'a personne au monde... À dire vrai, elle me gêne +plus qu'elle ne m'est utile; j'ai toujours été un véritable sauvageon et +je préfère être seule!... Mon père l'aime, il est toujours bon pour elle +et pour Michel Ivanovitch, car il est leur bienfaiteur, et comme dit +Sterne: «On aime les gens en raison du bien qu'on leur fait et non du +bien qu'ils nous font».... Mon père l'a recueillie orpheline, sur le +pavé, et elle est vraiment bonne!... Sa façon de lire lui plaît, et tous +les soirs elle lui fait sa lecture.</p> + +<p>—Voyons, Marie, dis-moi franchement, tu dois bien souffrir parfois du +caractère de notre père?»</p> + +<p>La princesse Marie, atterrée par cette question, balbutia avec effort:</p> + +<p>«Moi, souffrir?</p> + +<p>—Il a toujours été dur, mais maintenant il doit être terriblement +difficile à vivre, continua le prince André pour éprouver sa sœur.</p> + +<p>—Tu es bon, André, très bon, mais tu pèches par orgueil, reprit-elle, +comme si elle eût répondu à ses propres pensées, et c'est très mal! +Comment peux-tu te permettre un pareil jugement et supposer que notre +père puisse inspirer autre chose que la vénération? Je suis heureuse et +satisfaite auprès de lui, et je regrette que ce bonheur ne soit pas +partagé par tout le monde.»</p> + +<p>Son frère secoua la tête avec incrédulité.</p> + +<p>«Une seule chose, à te parler franchement, m'inquiète et me tourmente: +ce sont ses opinions en matière religieuse. Je ne puis comprendre qu'un +homme aussi intelligent puisse s'égarer et s'aveugler au point de +discuter sur des questions claires comme le jour. Voilà bien +véritablement mon seul chagrin! Du reste il me semble, depuis quelque +temps, voir en lui un léger progrès: ses plaisanteries sont moins +mordantes, il a même consenti à recevoir la visite d'un moine, avec +lequel il s'est longuement entretenu.</p> + +<p>—Oh! oh! je crains bien qu'avec lui, sur ce point, toi et le moine vous +ne perdiez votre latin.</p> + +<p>—Ah! mon ami, je prie Dieu de toute mon âme et j'espère qu'il +m'entendra.... André, ajouta-t-elle timidement, j'ai une prière à +t'adresser!</p> + +<p>—Que puis-je faire pour toi?</p> + +<p>—Promets-moi de ne point la rejeter, cela ne te causera aucune peine: +ce n'est rien, crois-le bien, qui soit indigne de toi, et ce sera pour +moi une grande consolation. Promets-le-moi, Andrioucha, et, plongeant la +main dans son sac, elle en retira un objet, qu'elle tint caché, comme si +elle n'osait le présenter à son frère avant d'en avoir reçu une bonne et +formelle réponse.</p> + +<p>—Dussé-je même faire un grand sacrifice, je....</p> + +<p>—Tu n'as qu'à en penser ce qu'il te plaira. Tu es tout juste comme mon +père, mais peu m'importe; promets-le-moi, je t'en prie; notre grand-père +l'a déjà portée pendant les guerres qu'il a faites, et tu la porteras +aussi, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Mais de quoi s'agit-il donc?</p> + +<p>—André, je te bénis avec cette petite image, et tu vas me promettre de +ne jamais l'ôter de ton cou.</p> + +<p>—Uniquement pour te faire plaisir, et si elle n'est pas d'un poids à +me le rompre», répliqua le prince André; mais l'expression chagrine que +prit la figure de sa sœur, à cette mauvaise plaisanterie, le fit +changer de ton: «Certainement, mon amie, je la reçois avec plaisir.</p> + +<p>—Il vaincra ta résistance, Il te sauvera, Il te pardonnera, et Il +t'amènera à Lui, car Lui seul est la vérité et la paix,» dit-elle d'une +voix tremblante d'émotion, en élevant au-dessus de la tête de son frère, +d'un geste solennel et recueilli, une vieille image noircie par le +temps. La sainte image, de forme ovale, représentait le Sauveur. Elle +était enchâssée d'argent et suspendue à une petite chaîne du même métal. +Après s'être signée, elle la baisa et la lui présenta: «Fais-le pour +moi, je t'en prie!»</p> + +<p>Ses beaux yeux brillaient d'un doux et tendre éclat, son visage pâle et +maladif en était comme transfiguré. Son frère étendit la main pour +prendre l'image, mais elle l'arrêta. Il comprit et la baisa, en faisant +le signe de la croix d'un air à la fois attendri et railleur.</p> + +<p>«Merci, mon ami, dit-elle en l'embrassant et en reprenant sa place à ses +côtés. Sois bon et généreux, André, ne juge pas Lise avec sévérité.... +Elle est bonne, gentille, et sa position est très pénible.</p> + +<p>—Mais il me semble, Marie, que je n'ai jamais rien reproché à ma femme, +ni témoigné aucun mécontentement. Pourquoi toutes ces recommandations?»</p> + +<p>Elle rougit, et se tut, confuse et interdite.</p> + +<p>«Mettons que je ne t'ai rien dit, mais je vois que d'autres ont parlé, +et cela m'afflige.»</p> + +<p>Sa figure et son cou se marbraient de taches rouges, et elle faisait +d'inutiles efforts pour lui répondre, car son frère avait deviné juste.</p> + +<p>La petite princesse avait en effet beaucoup pleuré en lui confiant ses +craintes: elle était sûre de mourir en couches, disait-elle, et se +trouvait bien à plaindre... elle en voulait au sort, à son beau-père, à +son mari. Puis, cette crise de larmes l'ayant épuisée, elle s'était +endormie de fatigue.</p> + +<p>Le prince André eut pitié de sa sœur.</p> + +<p>«Écoute, Marie: je n'ai jamais rien reproché à ma femme, je ne l'ai +jamais fait et ne le ferai jamais. Je n'ai également aucun tort envers +elle, et je tâcherai de n'en jamais avoir.... Mais si tu tiens à savoir +la vérité, à savoir si je suis heureux.... Eh bien! non, je ne le suis +pas. Elle, non plus, n'est pas heureuse!... Pourquoi cela? je l'ignore.»</p> + +<p>En achevant ces mots, il se pencha et embrassa sa sœur, mais sans voir +le doux rayonnement de son regard, car ses yeux s'étaient arrêtés sur la +porte entre-bâillée.</p> + +<p>«Allons la retrouver, Marie, il faut lui dire adieu; ou plutôt vas-y +d'abord et réveille-la, je vais venir.... Pétroucha! dit-il, en appelant +son valet de chambre: viens ici, emporte-moi tous ces objets: tu mettras +ceci à ma droite, et cela sous le siège.»</p> + +<p>La princesse Marie se leva et s'arrêta à mi-chemin:</p> + +<p>«André, si vous aviez la foi, vous vous seriez adressé à Dieu, pour lui +demander l'amour que vous ne ressentez pas, et votre vœu aurait été +exaucé!</p> + +<p>—Ah oui! comme cela, peut-être bien!... Va, Marie, je te rejoins.»</p> + +<p>Peu d'instants après, le prince André traversait la galerie qui +réunissait l'aile du château au corps de logis, et il y rencontra la +jolie et sémillante Mlle Bourrienne; c'était la troisième fois de la +journée qu'elle se trouvait sur son chemin.</p> + +<p>«Ah! je vous croyais chez vous?» dit-elle en rougissant et en baissant +les yeux.</p> + +<p>Le visage du prince André prit une expression de vive irritation, et +pour toute réponse il lui lança un regard empreint d'un tel mépris, +qu'elle s'arrêta interdite et disparut aussitôt. En approchant de la +chambre de sa sœur, il entendit la voix enjouée de sa femme qui s'était +réveillée, et bavardait comme si elle avait à rattraper le temps perdu.</p> + +<p>«Vous figurez-vous, Marie, disait-elle en riant aux éclats, la vieille +comtesse Zoubow avec ses fausses boucles et la bouche pleine de fausses +dents, comme si elle voulait défier les années... ah! ah! ah!»</p> + +<p>C'était bien la cinquième fois que le prince André lui entendait répéter +les mêmes plaisanteries. Il entra doucement et la trouva toute reposée, +les joues fraîches, travaillant à l'aiguille et commodément assise dans +une grande bergère, racontant à bâtons rompus ses petites anecdotes sur +Pétersbourg. Il lui passa affectueusement la main sur les cheveux, en +lui demandant si elle se sentait mieux.</p> + +<p>«Oui, oui,» dit-elle, en se hâtant de reprendre l'inépuisable thème de +ses souvenirs.</p> + +<p>La calèche de voyage, attelée de six chevaux, attendait devant le +perron. L'obscurité impénétrable d'une nuit d'automne dérobait aux +regards les objets les plus proches, et le cocher distinguait à peine le +timon de la voiture, autour de laquelle les domestiques agitaient leurs +lanternes; l'intérieur de la maison était éclairé, et les immenses +fenêtres de la vaste façade envoyaient au dehors des flots de lumière. +La domesticité se pressait en foule dans le vestibule pour prendre congé +du jeune maître, tandis que les personnes de l'entourage intime de la +famille étaient réunies dans le grand salon. On attendait la sortie du +prince André, que son père, désirant le voir seul, avait fait appeler +dans son cabinet. André, en y entrant, avait trouvé le vieux prince +assis à sa table, écrivant avec ses lunettes sur le nez, et vêtu d'une +robe de chambre blanche; c'est un costume dans lequel il ne se laissait +jamais surprendre, d'habitude.</p> + +<p>Le vieux prince se retourna.</p> + +<p>«Tu vas partir? lui dit-il, en se remettant à écrire.</p> + +<p>—Oui, je viens vous faire mes adieux.</p> + +<p>—Embrasse-moi là...»</p> + +<p>Et il lui indiqua sa joue....</p> + +<p>«Merci! merci!</p> + +<p>—De quoi me remerciez-vous?</p> + +<p>—De ce que tu ne restes pas en arrière, attaché aux jupons d'une femme. +Le service avant tout!... merci!»</p> + +<p>Et il recommença à écrire d'une façon si nerveuse, que sa plume criait +et crachait dans tous les sens.</p> + +<p>«Si tu as quelque chose à me dire, dis-le, j'écoute!</p> + +<p>—Ma femme... je suis confus de vous la laisser ainsi sur les bras.</p> + +<p>—Que viens-tu me chanter? dis ce qu'il faut dire!</p> + +<p>—Quand le terme sera proche, envoyez à Moscou chercher un accoucheur, +pour qu'il soit là...»</p> + +<p>Le vieux prince leva sur son fils un regard surpris et sévère.</p> + +<p>«Je sais bien que rien n'y fera, si la nature ne vient pas elle-même en +aide à la science, reprit le prince André légèrement ému; je sais que, +sur des milliers de cas pareils, il ne s'en trouverait qu'un peut-être +de malheureux, mais c'est son caprice à elle, et le mien aussi. On lui +a fait accroire toutes sortes de choses à la suite d'un rêve.</p> + +<p>—Hem! hem! murmura le vieux entre ses dents.... Bien, bien, je le +ferai; puis signant son nom avec un paragraphe vigoureux: Mauvaise +affaire, hein? ajouta-t-il en souriant.</p> + +<p>—De quelle mauvaise affaire parlez-vous, mon père?</p> + +<p>—Ta femme! répliqua carrément le vieux, en appuyant sur ce mot.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas.</p> + +<p>—Vois-tu, mon ami, on n'y peut rien, elles sont toutes les mêmes; on ne +peut pas se démarier; ne crains rien, je ne le dirai à personne, mais tu +le sais aussi bien que moi... c'est la vérité.»</p> + +<p>De sa main maigre et osseuse il saisit brusquement la main d'André et la +serra, tandis que son regard perçant pénétrait jusqu'au fond de son +être. Son fils répondit par un aveu muet, un soupir!</p> + +<p>Le vieux prince plia et cacheta ses lettres en un tour de main:</p> + +<p>«Qu'y faire? elle est jolie! Sois tranquille, ce sera fait,» dit-il +brièvement.</p> + +<p>André se taisait, à la fois triste et content d'avoir été deviné.</p> + +<p>«Écoute, ne t'en inquiète pas, on fera le possible; et maintenant voici +une lettre pour Michel Illarionovitch: je lui demande de t'employer aux +bons endroits et de ne pas te garder trop longtemps auprès de lui. Tu +lui diras que ma vieille affection se souvient toujours de lui et tu +m'informeras de son accueil. Si tu en es content, fais ton devoir; +autrement, va-t'en; le fils de Nicolas Bolkonsky ne saurait être gardé +auprès de son chef par tolérance.... Approche!»</p> + +<p>Il parlait très vite et avalait la moitié de ses mots, mais son fils le +comprenait. Il le suivit au bureau, que son père ouvrit pour en retirer +un gros cahier tout couvert d'une écriture serrée, mais parfaitement +lisible. «Il est probable que je mourrai avant toi, ceci est un mémoire +à remettre à l'Empereur après ma mort; voici également un billet du +Lombard et une lettre; c'est le prix que je destine à celui qui écrira +les campagnes de Souvorow; tu l'enverras à l'Académie, j'y ai fait des +annotations; lis-les après moi, elles te seront utiles.»</p> + +<p>André, sentant qu'il ne pouvait pas, sans une sorte d'indélicatesse, +promettre à son père une longue vie, répondit simplement:</p> + +<p>«Tout sera fait selon votre désir.</p> + +<p>—Et maintenant, adieu, s'écria le vieillard en l'embrassant et en lui +donnant sa main à baiser. Rappelle-toi, prince André, que si la mort te +frappait, mon vieux cœur en saignerait; et si j'apprenais, ajouta-t-il +gravement en le regardant en face, que le fils de Nicolas Bolkonsky ne +fait point son devoir, j'en aurais honte, sache-le bien.»</p> + +<p>Ces dernières paroles s'échappèrent en sifflant de sa bouche.</p> + +<p>«Vous auriez pu vous épargner la peine de me le dire, mon père, répliqua +le prince André en souriant. J'ai aussi une prière à vous adresser: si +je suis tué et qu'il me soit né un fils, gardez-le auprès de vous, +élevez-le ici, je vous en supplie!</p> + +<p>—Il ne faudra donc pas le rendre à ta femme?...»</p> + +<p>Et il essaya de rire, mais un frisson nerveux agita son menton.</p> + +<p>«Va-t'en, s'écria-t-il en haussant la voix, et il poussa son fils hors +du cabinet.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? Qu'est-il arrivé?» demandèrent anxieusement les deux +princesses, en voyant le vieillard apparaître dans sa robe de chambre, +ses lunettes sur le nez, et sans perruque.</p> + +<p>Il se retira aussitôt.</p> + +<p>Le prince André soupira sans répondre:</p> + +<p>«Eh bien? dit-il à sa femme d'un ton froidement railleur, comme s'il +l'invitait à jouer ses petites comédies.</p> + +<p>—André, déjà!» et la petite princesse pâlit de crainte et d'émotion; il +l'embrassa, elle poussa un cri et s'évanouit. Soulevant sa tête penchée +sur son épaule, il lui jeta un long regard et la déposa doucement dans +un fauteuil.</p> + +<p>«Adieu, Marie,» dit-il tout bas à sa sœur; leurs mains s'enlacèrent, +et, la baisant au front, il sortit à pas précipités. Mlle Bourrienne +frottait les tempes de la petite princesse; la princesse Marie la +soutenait et envoyait, de ses yeux voilés de pleurs, encore un dernier +regard et une dernière bénédiction à son frère, tandis que le vieux +prince se mouchait fréquemment et avec un tel bruit, dans son cabinet, +qu'on aurait cru entendre des coups de pistolet tirés avec colère. Elle +le vit tout à coup paraître sur le seuil du salon.</p> + +<p>«Il est parti!... Allons, c'est bien!...»</p> + +<p>Et, apercevant la jeune femme évanouie, il secoua la tête d'un air +fâché, et rentra brusquement chez lui, en refermant la porte avec +violence.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE II</a></h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>L'armée russe occupait, en octobre 1805, un certain nombre de villes et +de villages de l'archiduché d'Autriche. On y voyait arriver chaque jour +de nouveaux régiments, dont le séjour pesait lourdement sur le pays et +sur ses habitants. Ces forces, toujours croissantes, se concentraient +autour de la forteresse de Braunau, quartier général du commandant en +chef Koutouzow.</p> + +<p>C'était le 11 octobre, et un régiment d'infanterie, fraîchement arrivé, +s'était arrêté à un demi-mille de la ville. Il n'avait rien emprunté +dans son aspect à la localité étrangère qui lui servait de cadre. Malgré +les vergers, les murs en pierre, les toits en tuile qui l'entouraient et +les montagnes qui se dessinaient à l'horizon, il était bien toujours le +type d'un régiment russe, se préparant dans son pays pour l'inspection +de son chef.</p> + +<p>L'ordre du jour qui annonçait l'inspection lui était parvenu la veille, +à la dernière étape; mais comme la rédaction présentait quelque +obscurité, le chef du régiment avait été obligé d'assembler le conseil +des chefs de bataillon, pour décider de la tenue exigée en cette +occasion. Devait-on se mettre en tenue de campagne ou en grande tenue? +On opina pour la dernière alternative; mieux valait montrer trop de zèle +que trop peu. Les soldats se mirent à l'œuvre: malgré les trente +verstes qu'ils venaient de parcourir, pas un ne ferma l'œil de la nuit, +tout fut raccommodé et nettoyé.</p> + +<p>Les aides de camp et les chefs de compagnie comptaient leurs soldats, +formaient les rangs, et, quand le jour fut venu, leurs regards charmés +purent s'arrêter sur une masse compacte de 2 000 hommes bien serrés et +bien alignés, à la place de la foule débraillée de la veille. Chacun +était à son poste et savait ce qu'il avait à faire: pas un bouton, pas +une petite courroie ne manquait, tout reluisait et étincelait au soleil.</p> + +<p>Tout était donc en ordre, et le général en chef pouvait sans crainte +passer en revue chacun des soldats, car sa chemise était blanche, et son +havresac contenait le nombre d'objets réglementaire. Un seul détail +laissait à désirer: c'était la chaussure, qui s'en allait en lambeaux; +le régiment avait, il est vrai, fourni ses mille verstes, et les +intendances du pays faisaient la sourde oreille aux constantes +réclamations du chef de régiment pour en obtenir la matière première +nécessaire à la confection des bottes. Ce chef était un gros général +d'un âge avancé, d'un tempérament sanguin, avec des épaules carrées, des +sourcils et des favoris grisonnants. Son uniforme neuf et brillant +laissait voir toutefois quelques traces inévitables d'un séjour prolongé +dans le porte-manteau; ses lourdes épaulettes lui élevaient les épaules +jusqu'au ciel; il se promenait devant le front en se dandinant, le corps +légèrement incliné en avant, avec l'air satisfait d'un homme qui vient +d'accomplir un acte solennel. Il était fier de son régiment, auquel son +âme appartenait tout entière; sa démarche trahissait peut-être bien +encore d'autres préoccupations, car, en dehors de ses soucis militaires, +les intérêts du bien-être général, et le beau sexe en particulier, +occupaient une large place dans son cœur.</p> + +<p>«Eh bien, mon cher Michel Dmitriévitch,» dit-il en s'adressant à un chef +de bataillon qui s'avançait en souriant d'un air également heureux... +«Rude besogne cette nuit... hein? Pas mal ficelé notre régiment!... Il +n'est pas des derniers... hein?» Le commandant eut l'air de goûter cette +plaisanterie de son chef et se mit à rire.</p> + +<p>«Certainement.... On ne nous aurait pas renvoyés du Champ de Mars.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?» s'écria le général, qui venait d'apercevoir deux +cavaliers, un aide de camp et un cosaque, arrivant par la grand'route +qui menait à la ville et sur laquelle de distance en distance étaient +échelonnés des fantassins en vedette. Le premier, qui était envoyé du +quartier général pour expliquer l'ordre du jour de la veille, annonça +que la volonté du général en chef était que le régiment se présentât +devant lui en tenue de campagne et sans préparatifs d'aucune sorte. Un +membre du conseil de guerre (Hofkriegsrath) était arrivé la veille de +Vienne pour engager Koutouzow à rejoindre au plus vite l'armée de +l'archiduc Ferdinand et de Mack; cette proposition n'était pas du goût +du général en chef, qui y faisait une vive opposition, et, comme preuve +à l'appui, il tenait à faire constater par l'Autrichien lui-même en quel +triste état se trouvaient les troupes russes après leur longue marche.</p> + +<p>L'aide de camp, qui ignorait ces détails, se borna à dire que le général +en chef serait très mécontent s'il ne trouvait pas le régiment en tenue +de campagne. À ces mots, le pauvre général baissa la tête, haussa +silencieusement les épaules et se tordit les mains de désespoir:</p> + +<p>«Nous voilà bien! Quand je vous le disais, Michel Dmitriévitch... tenue +de campagne, donc en capotes, ajouta-t-il en s'adressant avec humeur au +commandant de bataillon...—Ah! mon Dieu! Messieurs les chefs de +bataillon, s'écria-t-il d'une voix habituée au commandement et il avança +d'un pas.... Messieurs les sergents-majors!... Son Excellence +sera-t-elle bientôt ici? demanda-t-il avec une respectueuse déférence à +l'aide de camp.</p> + +<p>—Dans une heure, je pense.</p> + +<p>—Aurons-nous seulement le temps de changer de tenue?</p> + +<p>—Je l'ignore, mon général...» Et le chef de régiment s'approcha des +rangs et donna ses ordres. Les commandants de bataillon se mirent à +courir, les sergents-majors à s'agiter, et en une seconde les carrés, +jusqu'alors immobiles et silencieux, se rompirent et se dispersèrent. Ce +ne fut plus que le bourdonnement confus d'une foule en mouvement: les +soldats se précipitaient dans tous les sens, chargeaient leurs havresacs +sur leurs épaules et, élevant leurs capotes en l'air par-dessus leur +tête, en enfilaient les manches à la hâte.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela? Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria le +général.—Commandant de la troisième compagnie!</p> + +<p>—De la troisième compagnie!... Le général demande le commandant de la +troisième compagnie! répétèrent plusieurs voix, et l'aide de camp se +précipita à la recherche du retardataire. L'excès de zèle et +l'effarement de chacun avaient si bien troublé toutes les têtes, que +l'on avait fini par crier: La compagnie demande le général! lorsque ces +appels réitérés parvinrent enfin aux oreilles de l'absent, un homme d'un +certain âge; il était incapable de courir, mais il franchissait +pourtant au petit trot, sur la pointe de ses pieds mal équilibrés, la +distance qui le séparait de son chef. On voyait bien vite que le vieux +capitaine était inquiet comme un écolier qui prévoit une question à +laquelle il ne saura pas répondre. Sur son nez empourpré pointaient des +taches dues à l'intempérance; sa bouche tremblait d'émotion, il +soufflait et ralentissait le pas à mesure qu'il avançait et que le +commandant l'examinait des pieds à la tête:</p> + +<p>«Vous flanquez donc des fourreaux à vos soldats? Qu'est-ce que cela +signifie! lui dit-il, en montrant du doigt un soldat de la troisième +compagnie, dont la capote de drap tranchait sur le reste par sa couleur. +Où vous cachiez-vous donc, on attend le général en chef et vous quittez +votre poste, hein? Je vous apprendrai à habiller vos soldats de la sorte +le jour d'une revue!»</p> + +<p>Le vieux capitaine ne quittait pas des yeux son chef, et, de plus en +plus ahuri, pressait ses deux doigts contre la visière de son shako, +comme si ce geste devait le sauver.</p> + +<p>«Eh bien, vous ne répondez pas? Et celui-là que vous avez déguisé en +Hongrois, qui est-il?</p> + +<p>—Votre Excellence....</p> + +<p>—Eh bien, quoi? vous aurez beau me répéter sur tous les tons: Votre +Excellence, et après? Savez-vous ce que cela veut dire: Votre +Excellence?</p> + +<p>—Votre Excellence, c'est Dologhow, celui qui a été dégradé, balbutia le +capitaine.</p> + +<p>—Dégradé? Donc il n'est pas maréchal pour se permettre... il est +soldat, et un soldat doit être habillé selon l'ordonnance.</p> + +<p>—Votre Excellence elle-même l'a autorisé à s'habiller ainsi pendant la +marche.</p> + +<p>—Autorisé, autorisé, c'est toujours ainsi avec vous, jeunes gens, +répliqua le commandant en se calmant un peu... on vous dit une chose et +vous... eh bien, quoi?... et s'échauffant de nouveau: Habillez vos +hommes convenablement, voilà!»</p> + +<p>Et, se retournant vers l'envoyé de Koutouzow, il continua son +inspection, satisfait de sa petite scène, et cherchant un prétexte à une +nouvelle explosion. Le hausse-col d'un officier lui paraissant suspect, +il tança vertement l'officier; puis, l'alignement du premier rang de la +troisième compagnie manquant de rectitude, il s'adressa d'une voix +agitée à Dologhow, qui était vêtu d'une capote d'un drap gris bleuâtre:</p> + +<p>«Où est ton pied? où est ton pied?»</p> + +<p>Dologhow retira tout doucement son pied et fixa son regard vif et hardi +sur le général.</p> + +<p>«Pourquoi cette capote bleue? À bas! Sergent-major, qu'on déshabille cet +homme....</p> + +<p>—Mon devoir, général, lui répliqua Dologhow en l'interrompant, est de +remplir les ordres que je reçois, mais je ne suis point forcé de +supporter les....</p> + +<p>—Pas un mot dans les rangs, pas un!</p> + +<p>—Je ne suis pas forcé, reprit Dologhow à haute voix, de supporter les +injures...»</p> + +<p>Et les regards du chef du régiment et ceux du soldat se croisèrent.</p> + +<p>Le général se tut en tiraillant avec colère son écharpe:</p> + +<p>«Veuillez changer d'habit,» lui dit-il.</p> + +<p>Et il se détourna.</p> + + + +<h3>II</h3> + + +<p>«On arrive!» cria le fantassin placé en vedette, et le général, rouge +d'émotion, courut à son cheval et, en saisissant la bride d'une main +tremblante, sauta en selle, tira son épée d'un air radieux et résolu, et +ouvrit la bouche toute grande, pour donner le signal.</p> + +<p>Le régiment ondula un instant pour retomber dans une immobilité +complète:</p> + +<p>«Silence dans les rangs!» s'écria le général d'une voix vibrante, dont +les inflexions variées offraient un singulier mélange de satisfaction, +de sévérité et de déférence..., car les autorités approchaient. Une +haute calèche de Vienne à ressorts et à panneaux bleus s'avançait le +long d'une large route vicinale, ombragée d'arbres. Des militaires à +cheval et une escorte de cosaques l'accompagnaient. L'uniforme blanc du +général autrichien, assis à côté de Koutouzow, se détachait vivement sur +la teinte sombre des uniformes russes. La calèche s'arrêta, les deux +généraux cessèrent de causer, et Koutouzow descendit du marchepied, +pesamment et avec effort, sans paraître faire attention à ces deux mille +hommes, dont les regards étaient rivés sur lui et sur leur chef. Au +commandement donné, le régiment tressaillit comme un seul homme et +présenta les armes. La voix du général en chef se fit entendre au +milieu d'un silence de mort, puis les cris de: «Vive Votre Excellence!» +retentirent en réponse à son salut, et tout rentra de nouveau dans le +silence. Koutouzow, qui s'était arrêté pendant que le régiment +s'ébranlait, parcourut les rangs avec le général autrichien. À la façon +dont le général en chef avait été reçu et salué par son subordonné, à la +façon dont celui-ci le suivait la tête inclinée, épiant ses moindres +mouvements, et se redressant au moindre mot, il était évident que ses +devoirs lui étaient doux au cœur. Grâce à sa sévérité et à ses bons +soins, son régiment était en effet en bien meilleur état que ceux qui +étaient dernièrement arrivés à Braunau: en fait de malades et de +traînards, il ne comptait que 217 hommes, et tout était en excellent +ordre, à l'exception cependant de la chaussure.</p> + +<p>Koutouzow s'arrêtait de temps en temps pour adresser quelques paroles +bienveillantes aux officiers et aux soldats qu'il avait connus pendant +la campagne de Turquie. À la vue de leurs bottes, il hochait tristement +la tête, et les indiquait à son compagnon d'un air qui témoignait de sa +clairvoyance et lui épargnait la peine de faire des reproches directs. +Quand ce geste venait à se répéter, le chef du régiment se précipitait +en avant, comme pour saisir au vol les observations attendues. Une +vingtaine de personnes, composant la suite, marchaient à quelques pas en +arrière, l'oreille tendue, tout en causant et en riant entre elles. Un +aide de camp, joli garçon, suivait de près le général en chef: c'était +le prince Bolkonsky. À ses côtés venait ce gros et grand Nesvitsky, +officier supérieur au visage aimable et souriant, et aux yeux pleins de +douceur. Nesvitsky réprimait avec peine un fou rire causé par un de ses +camarades, un hussard au teint basané, qui, le regard fixé sur le dos du +commandant du régiment, répétait chacun de ses gestes avec un sérieux +imperturbable.</p> + +<p>Koutouzow passait avec lenteur et nonchalance devant ces milliers d'yeux +qui semblaient sortir de leurs orbites pour le mieux voir.</p> + +<p>Il s'arrêta tout à coup devant la troisième compagnie; sa suite, ne +prévoyant pas ce brusque arrêt, se trouva rapprochée de lui.</p> + +<p>«Ah! Timokhine!» s'écria-t-il, en reconnaissant le capitaine au nez +rouge.</p> + +<p>Timokhine, qui semblait s'être allongé jusqu'aux limites du possible, +pendant l'algarade de son général au sujet de Dologhow, trouva encore le +moyen, à l'apostrophe du général en chef, de se redresser au point que +cette tension, si elle s'était prolongée, aurait pu lui devenir fatale. +Koutouzow s'en aperçut et se détourna aussitôt pour y mettre un terme, +en laissant errer un faible sourire sur sa figure balafrée.</p> + +<p>«C'est encore un compagnon d'armes d'Ismaïl, un brave officier!... En +es-tu content?...»</p> + +<p>Et il s'adressa au chef de régiment, qui sans se douter qu'un miroir +invisible pour lui (le hussard basané) allait le réfléchir de la tête +aux pieds, tressaillit et s'avança en disant:</p> + +<p>«Très content, Haute Excellence!</p> + +<p>—Chacun a ses faiblesses, et il est, je crois, un disciple de Bacchus,» +ajouta Koutouzow en s'éloignant.</p> + +<p>Terrifié à l'idée d'en avoir la responsabilité, le malheureux commandant +garda le silence. Pendant ce temps le hussard basané, dont les yeux +avaient été frappés par la personne du capitaine disciple de Bacchus, au +nez rouge et à la taille tendue, l'imita si parfaitement, que Nesvitsky +éclata de rire. Koutouzow se retourna, mais notre moqueur savait +commander à son visage, et, une expression de gravité respectueuse +succéda comme par enchantement à ses grimaces.</p> + +<p>La troisième compagnie était la dernière. Koutouzow s'arrêta pensif, +cherchant évidemment à rappeler ses souvenirs. Le prince André fit un +pas, et lui dit tout bas en français:</p> + +<p>«Vous m'avez ordonné de vous rappeler Dologhow, celui qui a été +dégradé....</p> + +<p>—Où est Dologhow?» demanda-t-il aussitôt.</p> + +<p>Revêtu cette fois de la capote grise de soldat, Dologhow ne se fit point +attendre; il sortit des rangs et présenta les armes: c'était décidément +un soldat de belle mine, bien tourné, aux cheveux blonds, et aux yeux +bleus et clairs.</p> + +<p>«Une plainte? demanda Koutouzow, en fronçant légèrement les sourcils.</p> + +<p>—Non, c'est Dologhow, lui dit le prince André.</p> + +<p>—Ah! j'espère que cette leçon t'aura suffisamment corrigé; fais ton +possible pour bien servir; l'Empereur est clément et je ne t'oublierai +pas non plus, si tu le mérites.»</p> + +<p>Les yeux bleus et brillants de Dologhow le regardaient aussi hardiment +qu'ils avaient regardé le chef du régiment, et leur expression semblait +combler cet abîme de convention qui sépare le simple soldat du général +en chef.</p> + +<p>«Une seule grâce, Excellence, dit-il de sa voix ferme, calme et +vibrante.... Veuillez m'accorder l'occasion d'effacer ma faute et de +faire preuve de mon dévouement à l'empereur et à la Russie.»</p> + +<p>Koutouzow se détourna et se dirigea vers sa calèche d'un air maussade. +Ces phrases banales, toujours les mêmes, l'ennuyaient et le fatiguaient:</p> + +<p>«À quoi bon, pensait-il, y répondre par un même refrain? à quoi bon ces +vieilles et éternelles redites?»</p> + +<p>Le régiment se fractionna en compagnies, et se mit en marche pour aller +près de Braunau occuper ses logements, s'y équiper, s'y chausser et s'y +reposer.</p> + +<p>«Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, Prokhore Ignatovitch?...» dit le +chef de régiment en s'adressant au capitaine, après avoir dépassé à +cheval la troisième compagnie.</p> + +<p>Son visage exprimait la satisfaction sans bornes que lui causait +l'inspection si heureusement terminée:</p> + +<p>«Le service de l'Empereur, vous savez?... Et puis on craint de se +couvrir de honte devant le régiment: je suis toujours le premier à +offrir des excuses... et il lui tendit la main.</p> + +<p>—De grâce, général, oserai-je penser que...»</p> + +<p>Et tandis que le nez du capitaine s'empourprait de joie, sa bouche, se +fendant jusqu'aux oreilles en un large sourire, laissa voir ses dents +ébréchées, dont les deux incisives avaient été perdues sans retour à +l'assaut d'Ismaïl:</p> + +<p>«Dites également à M. Dologhow que je ne l'oublierai pas, qu'il soit +tranquille.... Comment se conduit-il, à propos?</p> + +<p>—Il est très exact à son devoir, Excellence, mais son caractère....</p> + +<p>—Comment, son caractère?</p> + +<p>—Cela lui prend par accès, Excellence; il y a des jours où il est bon, +intelligent, instruit, et puis d'autres moments où c'est une bête +féroce. N'a-t-il pas failli, tout dernièrement, assommer un juif en +Pologne... vous le savez bien?...</p> + +<p>—Oui, oui, repartit le chef de régiment, mais il est à plaindre... il +est malheureux... il a de hautes protections, ainsi vous ferez bien +de....</p> + +<p>—Parfaitement, Excellence, et le sourire du capitaine disait assez +qu'il avait compris l'intention de son supérieur.</p> + +<p>—Les épaulettes à la première affaire! s'écria le général, en jetant +ces paroles à Dologhow, au moment où celui-ci passait. Dologhow se +retourna en silence, et sourit d'un air railleur.</p> + +<p>—Bien, très bien! continua le chef à haute voix pour se faire entendre +des soldats: je donne de l'eau-de-vie à tout le monde et je remercie +chacun de vous.... Dieu soit loué!»</p> + +<p>Et il s'approcha d'une autre compagnie.</p> + +<p>«C'est un brave homme: après tout, on peut servir sous ses ordres, dit +le capitaine en s'adressant à son officier subalterne.</p> + +<p>—En un mot, «le roi de cœur»! lui répliqua l'officier subalterne, et +il riait en appliquant au général le sobriquet qu'on lui avait donné.</p> + +<p>La joyeuse disposition d'humeur des officiers, causée par l'heureuse +issue de la revue, avait vite fait son chemin parmi les soldats. Ils +marchaient gaiement, tout en causant:</p> + +<p>«Qui donc a inventé que Koutouzow était borgne?</p> + +<p>—Ah! pour cela, oui, il l'est!</p> + +<p>—Ah! pour cela, non, te dis-je: bottes et tournevis, il a tout +inspecté!</p> + +<p>—Oh! quelle peur j'ai eue quand il a regardé les miennes et....</p> + +<p>—Et l'autre, dis donc, l'Autrichien? un morceau de craie... quoi? un +vrai sac de farine! Quelle corvée d'avoir cela à blanchir!</p> + +<p>—Voyons, toi qui étais en avant, quand est-ce qu'ils ont dit qu'on se +frotterait? Quand? On nous a pourtant bien dit que Bonaparte était ici à +Braunau.</p> + +<p>—Bonaparte ici? En voilà une farce! Imbécile qui ne sait pas que le +Prussien s'est révolté et que l'Autrichien doit lui marcher dessus... et +alors, après qu'il l'aura rossé, il commencera la guerre avec Bonaparte. +Va donc conter à d'autres qu'il est ici. Bonaparte à Braunau! On voit +bien que t'es bête; ouvre donc tes oreilles, blanc-bec!</p> + +<p>—Ah! ces diables de fourriers!... Voilà la cinquième compagnie qui +tourne dans le village, et ils auront fait la soupe que nous ne serons +pas encore là!</p> + +<p>—Voyons, passe-moi une croûte, que diable?</p> + +<p>—Ne t'ai-je pas donné du tabac hier soir... hein, pas vrai? Eh bien, +prends-la, ta croûte... tiens!</p> + +<p>—Si au moins on s'arrêtait... mais non... encore cinq verstes à traîner +son estomac creux.</p> + +<p>—Cela t'irait, dis donc, si les Allemands nous offraient leurs belles +calèches: en voiture ce serait chic... hein?</p> + +<p>—Et le peuple d'ici?... as-tu vu? ce n'est plus le même; le Polonais, +c'était encore un sujet de l'Empereur; mais maintenant des Allemands +tout le long... rien que cela.</p> + +<p>—En avant les chanteurs!» s'écria le capitaine, et une vingtaine de +soldats sortirent des rangs.</p> + +<p>Le tambour qui dirigeait les chants se tourna vers eux, fit un geste et +entonna la chanson commençant par ces mots: «Voilà la diane, voilà le +soleil» et finissant par ceux-ci: «Et de la gloire nous en aurons avec +Kamensky notre père.» Composée en Turquie, cette chanson était chantée +aujourd'hui en Autriche; il n'y avait de changé que le nom de Koutouzow, +mis récemment à la place de celui de Kamensky. Après avoir crânement +enlevé ces dernières paroles, le tambour, un beau soldat, de quarante +ans environ, avec des formes nerveuses, examina sévèrement ses camarades +en fronçant les sourcils, pendant que ses mains, allant à droite et à +gauche, semblaient lancer à terre un objet invisible. S'étant bien +assuré que tous le regardaient, il releva doucement ses bras et les tint +pendant quelques secondes immobiles au-dessus de sa tête, comme s'il +soutenait avec le plus grand soin cet objet précieux et toujours +invisible. Tout à coup, le rejetant brusquement, il entonna: «Mon toit, +mon cher petit toit» et une vingtaine de voix le répétèrent en chœur. +Un autre soldat s'élança en avant et se mit, sans paraître le moins du +monde gêné par le poids de son fourniment, à sauter et à danser à +reculons devant ses camarades, en remuant ses épaules et en menaçant le +vide avec des cuillères qu'il frappait entre elles en guise de +castagnettes. Les autres le suivaient en mesure, d'une allure rapide. Un +bruit de roues et de chevaux se fit entendre derrière eux: c'était +Koutouzow et sa suite qui revenaient en ville. Il fit un signe pour +permettre aux soldats de continuer librement leur marche. Au second rang +du flanc droit que rasait la haute calèche, la figure de Dologhow, le +soldat aux yeux bleus, attirait l'attention: sa démarche cadencée, +gracieuse et hardie à la fois, son regard assuré et moqueur, jeté comme +un défi à ceux qui le dépassaient, paraissaient les plaindre de ne point +faire leur entrée à pied comme lui et sa joyeuse compagnie, le +sous-lieutenant de hussards, Gerkow, le même qui s'était amusé à imiter +le général commandant le régiment, modéra l'allure de son cheval pour se +rapprocher de Dologhow; bien qu'il eût été, lui aussi, du nombre des +viveurs dont ce dernier avait été le chef de file, il s'était pourtant +prudemment abstenu jusqu'à ce moment de renouer connaissance avec le +disgracié: les quelques mots dits par Koutouzow lui firent changer de +tactique, et feignant une véritable joie:</p> + +<p>«Comment cela va-t-il» cher ami? lui dit-il.</p> + +<p>—Comme tu vois,» répondit froidement Dologhow.</p> + +<p>La chanson toujours vive et légère accompagnait d'une façon étrange la +désinvolture comique de Gerkow et les réponses glaciales de son +ex-camarade.</p> + +<p>«Eh bien, t'arranges-tu avec tes chefs?</p> + +<p>—Mais oui, pas mal; ce sont de braves gens: tu t'es donc faufilé dans +l'état-major?</p> + +<p>—J'y suis attaché, je fais le service.»</p> + +<p>Ils se turent tous les deux: «Le faucon est bien lancé et lancé de la +main droite,» reprenait la chanson, et, en l'écoutant, on se sentait +involontairement plein de confiance et de résolution.</p> + +<p>Leur conversation aurait certainement changé de ton sans ce joyeux +accompagnement:</p> + +<p>«Les Autrichiens sont-ils battus? Est-ce vrai? demanda Dologhow.</p> + +<p>—On le dit, mais qui diable peut le savoir!</p> + +<p>—Tant mieux, répliqua brièvement Dologhow, en suivant la cadence.</p> + +<p>—Viens chez nous ce soir, veux-tu? nous aurons un pharaon!</p> + +<p>—Vous avez donc beaucoup d'argent?</p> + +<p>—Viens toujours!</p> + +<p>—Impossible. J'ai fait le vœu de ne jouer ni boire jusqu'à ce que +j'aie regagné mon grade.</p> + +<p>—Eh bien, alors ce sera à la première affaire.</p> + +<p>—Eh bien! alors, on verra!</p> + +<p>—Viens tout de même: si tu as besoin de quelque chose, l'état-major +t'aidera.»</p> + +<p>Dologhow sourit:</p> + +<p>«Ne t'occupe pas de moi; je ne demanderai rien, je prendrai ce dont +j'aurai besoin.</p> + +<p>—Soit, c'était seulement pour....</p> + +<p>—C'est ça, moi aussi c'était seulement pour....</p> + +<p>—Adieu!</p> + +<p>—Adieu!...»</p> + +<p>Et bien haut et bien loin: «Là-bas, là-bas dans la patrie,» continuait +la chanson, pendant que Gerkow éperonnait son cheval; le cheval, couvert +d'écume et galopant en mesure au son de la musique, dépassa la compagnie +et rejoignit bientôt la haute calèche.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>À peine rentré chez lui, Koutouzow, accompagné du général autrichien, +s'était rendu tout droit dans son cabinet de travail: là il se fit +donner par son aide de camp, le prince Bolkonsky, des papiers qui se +rapportaient à l'état des troupes, et des lettres qui avaient été reçues +la veille, de l'archiduc Ferdinand, commandant l'armée d'avant-garde. +Une carte était étalée sur la table, devant laquelle s'assirent +Koutouzow et son compagnon, un des membres du Hofkriegsrath (conseil +supérieur de la guerre). Tout en recevant les papiers de la main de +Bolkonsky, et en lui faisant signe de rester auprès de lui, il continua +la conversation en français, en donnant à ses phrases, qu'il énonçait +avec lenteur, une certaine élégance de tournure et d'inflexion, qui les +rendait agréables à l'oreille; il semblait s'écouter lui-même avec un +plaisir marqué:</p> + +<p>«Voici mon unique réponse, général: si l'affaire en question n'avait +dépendu que de moi, la volonté de S. M. l'Empereur François aurait été +aussitôt accomplie et je me serais joint à l'archiduc. Veuillez croire +que personnellement j'aurais déposé avec joie le commandement de cette +armée, ainsi que la lourde responsabilité dont je suis chargé, entre les +mains d'un de ces généraux, plus éclairés et plus capables que moi, dont +l'Autriche fourmille; mais les circonstances enchaînent souvent nos +volontés.»</p> + +<p>Le sourire qui accompagnait ces derniers mots justifiait pleinement la +visible incrédulité de l'Autrichien. Quant à Koutouzow, assuré de ne pas +être contredit en face, et c'était là pour lui le point principal, peu +lui importait le reste!</p> + +<p>Force fut donc à son interlocuteur de répondre sur le même ton, tandis +que le son de sa voix trahissait sa mauvaise humeur et contrastait +plaisamment avec les paroles flatteuses, étudiées à l'avance, qu'il +laissait échapper avec effort.</p> + +<p>«Tout au contraire, Excellence, l'Empereur apprécie hautement ce que +vous avez fait pour nos intérêts communs; nous trouvons seulement que la +lenteur de votre marche empêche les braves troupes russes et leurs +chefs de cueillir des lauriers, comme ils en ont l'habitude.»</p> + +<p>Koutouzow s'inclina, ayant toujours son sourire railleur sur les lèvres.</p> + +<p>«Ce n'est pas mon opinion; je suis convaincu, au contraire, en me +fondant sur la lettre dont m'a honoré S. A. I. l'archiduc Ferdinand, que +l'armée autrichienne, commandée par un général aussi expérimenté que le +général Mack, est en ce moment victorieuse et que vous n'avez plus +besoin de notre concours.»</p> + +<p>L'Autrichien maîtrisa avec peine une explosion de colère. Cette réponse +s'accordait peu, en effet, avec les bruits qui couraient sur une défaite +de ses compatriotes, et cette défaite, les circonstances la rendaient +d'ailleurs probable; aussi avait-elle l'air d'une mauvaise plaisanterie, +et pourtant le général en chef, calme et souriant, avait le droit +d'émettre ces suppositions, car la dernière lettre de Mack lui-même +parlait d'une prochaine victoire et faisait l'éloge de l'admirable +position de son armée au point de vue stratégique.</p> + +<p>«Passe-moi la lettre, dit-il au prince André. Veuillez écouter...»</p> + +<p>Et il lut en allemand le passage suivant:</p> + +<p>«L'ensemble de nos forces, 70 000 hommes environ, nous permet +d'attaquer l'ennemi et de le battre, s'il tentait le passage du Lech. +Dans le cas contraire, Ulm étant à nous, nous pouvons ainsi rester +maîtres des deux rives du Danube, le traverser au besoin pour lui tomber +dessus, couper ses lignes de communication, repasser le fleuve plus bas, +et enfin l'empêcher de tourner le gros de ses forces contre nos fidèles +alliés. Nous attendrons ainsi vaillamment le moment où l'armée impériale +de Russie sera prête à se joindre à nous, pour faire subir à l'ennemi le +sort qu'il a mérité.»</p> + +<p>En terminant cette longue phraséologie, Koutouzow poussa un soupir et +releva les yeux.</p> + +<p>«Votre Excellence n'ignore point que le sage doit toujours prévoir le +pire, reprit son vis-à-vis, pressé de mettre fin aux railleries pour +aborder sérieusement la question; il jeta malgré lui un coup d'œil sur +î'aide de camp.</p> + +<p>—Mille excuses, général...»</p> + +<p>Et Koutouzow, l'interrompant, s'adressa au prince André:</p> + +<p>«Veux-tu, mon cher, demander à Kozlovsky tous les rapports de nos +espions. Voici encore deux lettres du comte Nostitz, une autre de S. A. +I. l'archiduc Ferdinand, et de plus ces quelques papiers. Il s'agit de +me composer de tout cela, en français et bien proprement, un mémorandum +qui résumera toutes les nouvelles reçues dernièrement sur la marche de +l'armée autrichienne, pour le présenter à Son Excellence.»</p> + +<p>Le prince André baissa la tête en signe d'assentiment. Il avait compris +non seulement ce qui lui avait été dit, mais aussi ce qu'on lui avait +donné à entendre et, saluant les deux généraux, il sortit lentement.</p> + +<p>Il y avait peu de temps que le prince André avait quitté la Russie, et +cependant il était bien changé. Cette affectation de nonchalance et +d'ennui, qui lui était habituelle, avait complètement disparu de toute +sa personne; il semblait ne plus avoir le loisir de songer à +l'impression qu'il produisait sur les autres, étant occupé d'intérêts +réels autrement graves. Satisfait de lui-même et de son entourage, il +n'en était que plus gai et plus bienveillant. Koutouzow, qu'il avait +rejoint en Pologne, l'avait accueilli à bras ouverts, en lui promettant +de ne pas l'oublier: aussi l'avait-il distingué de ses autres aides de +camp, en l'emmenant à Vienne et en lui confiant des missions plus +sérieuses. Il avait même adressé à son ancien camarade, le vieux prince +Bolkonsky, les lignes suivantes:</p> + +<p>«Votre fils deviendra, je le crois et je l'espère, un officier de +mérite, par sa fermeté et le soin qu'il met à accomplir strictement ses +devoirs. Je suis heureux de l'avoir auprès de moi.»</p> + +<p>Parmi les officiers de l'état-major et parmi ceux de l'armée, le prince +André s'était fait, comme jadis à Pétersbourg, deux réputations tout à +fait différentes. Les uns, la minorité, reconnaissant en lui une +personnalité hors ligne et capable de grandes choses, l'exaltaient, +l'écoutaient et l'imitaient: aussi ses rapports avec ceux-là étaient-ils +naturels et faciles; les autres, la majorité, ne l'aimant pas, le +traitaient d'orgueilleux, d'homme froid et désagréable: avec ceux-là il +avait su se poser de façon à se faire craindre et respecter. En sortant +du cabinet, le prince André s'approcha de son camarade Kozlovsky, l'aide +de camp de service, qui était assis près d'une fenêtre, un livre à la +main:</p> + +<p>«Qu'a dit le prince? demanda ce dernier.</p> + +<p>—Il a ordonné de composer un mémorandum explicatif sur notre inaction.</p> + +<p>—Pourquoi?»</p> + +<p>Le prince André haussa les épaules.</p> + +<p>«A-t-on des nouvelles de Mack?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Si la nouvelle de sa défaite était vraie, nous l'aurions déjà reçue.</p> + +<p>—Probablement...»</p> + +<p>Et le prince André se dirigea vers la porte de sortie; mais au même +moment elle s'ouvrit avec violence pour livrer passage à un nouvel +arrivant, qui se précipita dans la chambre. C'était un général +autrichien de haute taille, avec un bandeau noir autour de la tête, et +l'ordre de Marie-Thérèse au cou. Le prince André s'arrêta.</p> + +<p>«Le général en chef Koutouzow? demanda vivement l'inconnu avec un fort +accent allemand et, ayant jeté un rapide coup d'œil autour de lui, il +marcha droit vers la porte du cabinet.</p> + +<p>—Le général en chef est occupé, répondit Kozlovsky, se hâtant de lui +barrer le chemin.... Qui annoncerai-je?»</p> + +<p>Le général autrichien, étonné de ne pas être connu, regarda avec mépris +de haut en bas le petit aide de camp.</p> + +<p>«Le général en chef est occupé,» répéta Kozlovsky sans s'émouvoir.</p> + +<p>La figure de l'étranger s'assombrit et ses lèvres tremblèrent, pendant +qu'il tirait de sa poche un calepin. Ayant à la hâte griffonné quelques +lignes, il arracha le feuillet, le lui tendit, s'approcha brusquement de +la fenêtre et, se laissant tomber de tout son poids sur un fauteuil, il +regarda les deux jeunes gens d'un air maussade, destiné, sans doute, à +réprimer leur curiosité. Relevant ensuite la tête, il se redressa avec +l'intention évidente de dire quelque chose, puis, faisant un mouvement, +il essaya avec une feinte nonchalance de fredonner à mi-voix un refrain +qui se perdit en un son inarticulé. La porte du cabinet s'ouvrit, et +Koutouzow parut sur le seuil. Le général à la tête bandée, se baissant +comme s'il avait à éviter un danger, s'avança au-devant de lui, en +faisant quelques enjambées de ses longues jambes maigres.</p> + +<p>«Vous voyez le malheureux Mack!» dit-il d'une voix émue.</p> + +<p>Koutouzow conserva pendant quelques secondes une complète impassibilité, +puis ses traits se détendirent, les plis de son front s'effacèrent; il +le salua respectueusement et, le laissant passer devant lui, le suivit +et referma la porte. Le bruit qui s'était répandu de la défaite des +Autrichiens et de la reddition de l'armée sous les murs d'Ulm, se +trouvait donc confirmé.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, des aides de camp envoyés dans toutes les +directions portaient des ordres qui devaient dans un prochain délai +tirer l'armée russe de son inaction et la faire marcher à la rencontre +de l'ennemi.</p> + +<p>Le prince André était un de ces rares officiers d'état-major pour +lesquels tout l'intérêt se concentre sur l'ensemble des opérations +militaires. La présence de Mack et les détails de son désastre lui +avaient fait comprendre que l'armée russe était dans une situation +critique, et que la première moitié de la campagne était perdue. Il se +représentait le rôle échu aux troupes russes et celui qu'il allait jouer +lui-même, et il ne pouvait s'empêcher de ressentir une émotion joyeuse +en songeant que l'orgueilleuse Autriche était humiliée et qu'avant une +semaine il prendrait part à un engagement inévitable entre les Français +et les Russes, le premier qui aurait eu lieu depuis Souvorow. Cependant +il craignait que le génie de Bonaparte ne fût plus fort que tout +l'héroïsme de ses adversaires, et, d'un autre côté, il ne pouvait +admettre que son héros subît un échec.</p> + +<p>Surexcité par le travail de sa pensée, le prince André retourna chez lui +pour écrire à son père sa lettre quotidienne. Chemin faisant, il +rencontra son compagnon de chambre, Nesvitsky, et le moqueur Gerkow, qui +riaient tous deux aux éclats.</p> + +<p>«Pourquoi es-tu si sombre? lui demanda Nesvitsky, à la vue de sa figure +pâle et de ses yeux animés.</p> + +<p>—Il n'y a pas de quoi être gai,» répliqua Bolkonsky.</p> + +<p>Au moment où ils s'abordaient ainsi, ils virent paraître au fond du +corridor un membre du Hofkriegsrath et le général autrichien Strauch, +attaché à l'état-major de Koutouzow avec mission de veiller à la +fourniture des vivres destinés à l'armée russe; ces deux personnages +étaient arrivés de la veille. La largeur du corridor permettait aux +trois jeunes officiers de ne pas se déranger pour les laisser passer, +mais Gerkow, repoussant Nesvitsky, s'écria d'une voix haletante:</p> + +<p>«Ils viennent... ils viennent!... de grâce, faites place!»</p> + +<p>Les deux généraux semblaient vouloir éviter toute marque de respect, +lorsque Gerkow, sur la figure duquel s'épanouit un large sourire de +niaise satisfaction, fit un pas en avant.</p> + +<p>«Excellence, dit-il en allemand et en s'adressant à l'Autrichien, j'ai +l'honneur de vous offrir mes félicitations...»</p> + +<p>Et il inclina la tête, en jetant gauchement l'un après l'autre ses pieds +en arrière, comme un enfant qui apprend à danser. Le membre du +Hofkriegsrath prit un air sévère, mais, frappé de la franchise de ce +gros et bête sourire, il ne put lui refuser un moment d'attention.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, reprit Gerkow, de vous offrir mes félicitations; le +général Mack est arrivé en bonne santé, sauf un léger coup ici,» +ajouta-t-il, en portant d'un air radieux la main à sa tête. Le général +fronça les sourcils et se détourna:</p> + +<p>«Dieu, quel imbécile!» s'écria-t-il en continuant son chemin.</p> + +<p>Nesvitsky enchanté entoura de ses bras le prince André: celui-ci, dont +la pâleur avait encore augmenté, le repoussa durement d'un air fâché et +se tourna vers Gerkow. Le sentiment d'irritation causé par la vue de +Mack, par les nouvelles qu'il avait apportées, par ses propres +réflexions sur la situation de l'armée russe, venait enfin de trouver +une issue en face de la plaisanterie déplacée de ce dernier.</p> + +<p>«S'il vous est agréable, monsieur,—lui dit-il d'une voix tranchante, +tandis que son menton tremblait légèrement,—de poser pour le bouffon, +je ne puis certainement pas vous en empêcher, mais je vous avertis que, +si vous vous permettez de recommencer vos sottes facéties en ma +présence, je vous apprendrai comment il faut se conduire.»</p> + +<p>Nesvitsky et Gerkow, stupéfaits de cette sortie, ouvrirent de grands +yeux et se regardèrent en silence.</p> + +<p>«Mais quoi? je l'ai félicité, voilà tout, dit Gerkow.</p> + +<p>—Je ne plaisante pas, taisez-vous, s'écria Bolkonsky, et, prenant le +bras de Nesvitsky, il s'éloigna de Gerkow, qui ne trouvait rien à +répondre.</p> + +<p>—Voyons, qu'est-ce qui t'arrive? dit Nesvitsky avec l'intention de le +calmer.</p> + +<p>—Comment! ce qui m'arrive? tu ne comprends donc pas! Ou bien nous +sommes des officiers au service de notre Empereur et de notre patrie, +qui se réjouissent des succès et pleurent sur les défaites, ou bien nous +sommes des laquais qui n'ont rien à voir dans les affaires de leurs +maîtres. Quarante mille hommes massacrés, l'armée de nos alliés +détruite... et vous trouvez là le mot pour rire! s'écria le prince André +ému, comme si cette dernière phrase, dite en français, donnait plus de +poids à son opinion.... C'est bon pour un garçon de rien comme cet +individu, dont vous avez fait votre ami, mais pas pour vous, pas pour +vous! Des gamins seuls peuvent s'amuser ainsi!...»</p> + +<p>Ayant remarqué que Gerkow pouvait l'entendre, il attendit pour voir s'il +répliquerait, mais le lieutenant tourna sur ses talons et sortit du +corridor.</p> + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Le régiment de hussards de Pavlograd campait à deux milles de Braunau. +L'escadron dans lequel Nicolas Rostow était «junker» était logé dans le +village de Saltzeneck, dont la plus belle maison avait été réservée au +chef d'escadron, capitaine Denissow, connu dans toute la division de +cavalerie sous le nom de «Vaska Denissow».</p> + +<p>Depuis que le «junker» Rostow avait rejoint son régiment en Pologne, il +avait toujours partagé le logement du chef d'escadron. Ce jour-là même, +le 8 octobre, pendant qu'au quartier général tout était sens dessus +dessous, à cause de la défaite de Mack, l'escadron continuait tout +doucement sa vie de bivouac. Denissow, qui avait joué et perdu toute la +nuit, n'était pas encore rentré au moment où Rostow, en uniforme de +junker, revenait à cheval, de bon matin, de la distribution de fourrage; +s'arrêtant au perron, il rejeta vivement sa jambe en arrière avec, un +mouvement plein de jeunesse, et, restant une seconde le pied sur +l'étrier, comme s'il se séparait à regret de sa monture, il sauta à +terre et appela le planton qui se précipitait déjà pour tenir son +cheval:</p> + +<p>«Ah! Bonedareneko, promène-le, veux-tu, dit-il en s'adressant au hussard +avec cette affabilité familière et gaie habituelle aux bonnes natures +lorsqu'elles se sentent heureuses.</p> + +<p>—Entendu, Votre Excellence, répondit le Petit-Russien en secouant la +tête avec bonne humeur.</p> + +<p>—Fais attention, promène-le bien.»</p> + +<p>Un autre hussard s'était également élancé vers le cheval, mais +Bonedareneko avait aussitôt saisi le bridon; on voyait que le «junker» +payait bien et qu'il était avantageux de le servir.</p> + +<p>Rostow caressa doucement sa bête et s'arrêta sur le perron pour la +regarder.</p> + +<p>«Bravo, quel cheval cela fera!» se dit-il en lui-même, et, relevant son +sabre, il monta rapidement les quelques marches en faisant sonner ses +éperons.</p> + +<p>L'Allemand propriétaire de la maison se montra, en camisole de laine et +en bonnet de coton, à la porte de l'étable, où il remuait le fumier avec +une fourche.</p> + +<p>Sa figure s'éclaira d'un bon sourire à la vue de Rostow.</p> + +<p>«Bonjour, bonjour, lui dit-il, en rendant son salut au jeune homme avec +un plaisir évident.</p> + +<p>—Déjà à l'ouvrage, lui dit Rostow, souriant à son tour, hourra pour +l'Autriche, hourra pour les Russes, hourra pour l'empereur Alexandre!» +ajouta-t-il en répétant les exclamations favorites de l'Allemand.</p> + +<p>Celui-ci s'avança en riant, jeta en l'air son bonnet de coton et +s'écria:</p> + +<p>«Hourra pour toute la terre!»</p> + +<p>Rostow répéta son hourra, et cependant il n'y avait aucun motif de se +réjouir d'une façon aussi extraordinaire, ni pour l'Allemand qui +nettoyait son étable, ni pour Rostow qui était allé chercher du foin +avec son peloton. Après qu'ils eurent ainsi donné un libre cours à leurs +sentiments patriotiques et fraternels, le vieux bonhomme retourna à son +ouvrage, et le jeune junker rentra chez lui.</p> + +<p>«Où est ton maître? demanda-t-il à Lavrouchka, le domestique de +Denissow, rusé coquin et connu pour tel de tout le régiment.</p> + +<p>—Il n'est pas encore rentré depuis hier au soir; il aura probablement +perdu, répondit Lavrouchka, car je le connais bien: quand il gagne, il +revient de bonne heure pour s'en vanter; s'il ne revient pas de toute la +nuit, c'est qu'il est en déroute, et alors il est d'une humeur de +chien. Faut-il vous servir le café?</p> + +<p>—Oui, donne-le et promptement.»</p> + +<p>Dix minutes plus tard, Lavrouchka apportait le café:</p> + +<p>«Il vient, il vient! gare la bombe!»</p> + +<p>Rostow aperçut effectivement Denissow qui rentrait. C'était un petit +homme, à la figure enluminée, aux yeux noirs et brillants, aux cheveux +noirs et à la moustache en désordre. Son dolman était dégrafé, son large +pantalon tenait à peine et son shako froissé descendait sur sa nuque. +Sombre et soucieux, il s'approchait la tête basse.</p> + +<p>«Lavrouchka! s'écria-t-il avec colère et en grasseyant. Voyons, idiot, +ôte-moi cela.</p> + +<p>—Mais puisque je vous l'ôte!</p> + +<p>—Ah! te voilà levé! dit Denissow, en entrant dans la chambre.</p> + +<p>—Il y a beau temps... j'ai déjà été au fourrage et j'ai vu Fräulein +Mathilde.</p> + +<p>—Ah! Ah! Et moi, mon cher, je me suis enfoncé, comme une triple +buse.... Une mauvaise chance du diable! Elle a commencé après ton +départ.... Hé! du thé!» cria-t-il d'un air renfrogné.</p> + +<p>Puis, grimaçant un sourire qui laissa voir ses dents petites et fortes, +il passa ses doigts dans ses cheveux en broussailles.</p> + +<p>«C'est le diable qui m'a envoyé chez ce Rat (c'était le surnom donné à +l'officier).... Figure-toi... pas une carte, pas une!...»</p> + +<p>Et Denissow, laissant tomber le feu de sa pipe, la jeta avec violence +sur le plancher, où elle se brisa en mille morceaux. Après avoir +réfléchi une demi-seconde en regardant gaiement Rostow de ses yeux noirs +et brillants:</p> + +<p>«Si au moins il y avait des femmes, passe encore, mais il n'y a rien à +faire, excepté boire!... Quand donc se battra-t-on?... Hé, qui est là? +ajouta-t-il, en entendant derrière la porte un bruit de grosses bottes +et d'éperons, accompagné d'une petite toux respectueuse.</p> + +<p>—Le maréchal des logis!» annonça Lavrouchka. Denissow s'assombrit +encore plus.</p> + +<p>«Ça va mal, dit-il, en jetant à Rostow sa bourse qui contenait quelques +pièces d'or.... Compte, je t'en prie, mon ami, ce qui me reste, et cache +ma bourse sous mon oreiller.»</p> + +<p>Il sortit.</p> + +<p>Rostow s'amusa à mettre en piles égales les pièces d'or de différente +valeur et à les compter machinalement, pendant que la voix de Denissow +se faisait entendre dans la pièce voisine:</p> + +<p>«Ah! Télianine, bonjour; je me suis enfoncé hier!</p> + +<p>—Chez qui?</p> + +<p>—Chez Bykow.</p> + +<p>—Chez le Rat, je le sais,» dit une autre voix flûtée.</p> + +<p>Et le lieutenant Télianine, petit officier du même escadron, entra au +même moment dans la chambre où se trouvait Rostow. Celui-ci, jetant la +bourse sous l'oreiller, serra la main moite qui lui était tendue. +Télianine avait été renvoyé de la garde peu temps avant la campagne; sa +conduite était maintenant exempte de tout reproche, et cependant il +n'était pas aimé. Rostow surtout ne pouvait ni surmonter ni cacher +l'antipathie involontaire qu'il lui inspirait.</p> + +<p>«Eh bien, jeune cavalier, êtes-vous content de mon petit Corbeau?» +(c'était le nom du cheval vendu à Rostow). Le lieutenant ne regardait +jamais en face la personne à laquelle il parlait, et ses yeux allaient +sans cesse d'un objet à un autre....</p> + +<p>«Je vous ai vu le monter ce matin.</p> + +<p>—Mais il n'a rien de particulier, c'est un bon cheval, répondit Rostow, +qui savait fort bien que cette bête payée sept cents roubles n'en valait +pas la moitié.... Il boite un peu de la jambe gauche de devant.</p> + +<p>—C'est le sabot qui se sera fendu: ce n'est rien, je vous apprendrai à +y mettre un rivet.</p> + +<p>—Oui, apprenez-le-moi.</p> + +<p>—Oh! c'est bien facile, ce n'est pas un secret; quant au cheval, vous +m'en remercierez.</p> + +<p>—Je vais le faire amener,» dit aussitôt Rostow pour se débarrasser de +Télianine.</p> + +<p>Et il sortit.</p> + +<p>Denissow, assis par terre dans la pièce d'entrée, les jambes croisées, +la pipe à la bouche, écoutait le rapport du maréchal des logis. À la vue +de Rostow, il fit une grimace, en lui indiquant du doigt par-dessus son +épaule, avec une expression de dégoût, la chambre où était Télianine:</p> + +<p>«Je n'aime pas ce garçon-là,» dit-il sans s'inquiéter de la présence de +son subordonné.</p> + +<p>Rostow haussa les épaules comme pour dire:</p> + +<p>«Moi non plus, mais qu'y faire?»</p> + +<p>Et, ayant donné ses ordres, il retourna auprès de l'officier, qui était +nonchalamment occupé à frotter ses petites mains blanches:</p> + +<p>«Et dire qu'il existe des figures aussi antipathiques!» pensa Rostow.</p> + +<p>«Eh bien, avez-vous fait amener le cheval? demanda Télianine, en se +levant et en jetant autour de lui un regard indifférent.</p> + +<p>—Oui, à l'instant.</p> + +<p>—C'est bien... je n'étais entré que pour demander à Denissow s'il avait +reçu l'ordre du jour d'hier; l'avez-vous reçu, Denissow?</p> + +<p>—Non, pas encore; où allez-vous?</p> + +<p>—Mais je vais aller montrer à ce jeune homme comment on ferre un +cheval.»</p> + +<p>Ils entrèrent dans l'écurie, et, sa besogne faite, le lieutenant +retourna chez lui.</p> + +<p>Denissow, assis à une table sur laquelle on avait posé une bouteille +d'eau-de-vie et un saucisson, était en train d'écrire. Sa plume criait +et crachait sur le papier. Quand Rostow entra, il le regarda d'un air +sombre:</p> + +<p>«C'est à elle que j'écris...»</p> + +<p>Et, s'accoudant sur la table sans lâcher sa plume, comme s'il saisissait +avec joie l'occasion de dire tout haut ce qu'il voulait mettre par +écrit, il lui détailla le contenu de son épître:</p> + +<p>«Vois-tu, mon ami, on ne vit pas, on dort quand on n'a pas un amour dans +le cœur. Nous sommes les enfants de la poussière, mais, lorsqu'on aime, +on devient Dieu, on devient pur comme au premier jour de la création!... +Qui va là? Envoie-le au diable, je n'ai pas le temps!»</p> + +<p>Mais Lavrouchka s'approcha de lui sans se déconcerter:</p> + +<p>«Ce n'est personne, c'est le maréchal des logis à qui vous avez dit de +venir chercher l'argent.»</p> + +<p>Denissow fit un geste d'impatience aussitôt réprimé:</p> + +<p>«Mauvaise affaire, grommela-t-il.... Dis donc, Rostow, combien y a-t-il +dans ma bourse?</p> + +<p>—Sept pièces neuves et trois vieilles.</p> + +<p>—Ah! mauvaise affaire! Que fais-tu là planté comme une borne? Va +chercher le maréchal des logis!</p> + +<p>—Denissow, je t'en prie, s'écria Rostow en rougissant, prends de mon +argent, tu sais que j'en ai.</p> + +<p>—Je n'aime pas à emprunter aux amis. Non, je n'aime pas cela.</p> + +<p>—Si tu ne me traites pas en camarade, tu m'offenseras sérieusement; +j'en ai, je t'assure, répéta Rostow.</p> + +<p>—Mais non, je te le répète...»</p> + +<p>Denissow s'approcha du lit pour retirer sa bourse de dessous l'oreiller:</p> + +<p>«Où l'as-tu cachée?</p> + +<p>—Sous le dernier oreiller.</p> + +<p>—Elle n'y est pas!...»</p> + +<p>Et Denissow jeta les deux oreillers par terre.</p> + +<p>«C'est vraiment inouï!</p> + +<p>—Tu l'auras fait tomber, attends, dit Rostow, en secouant les oreillers +à son tour et en rejetant également de côté la couverture.... Pas de +bourse!... Aurais-je donc oublié? Mais non, puisque j'ai même pensé que +tu la gardais sous ta tête comme un trésor. Je l'ai bien mise là +pourtant; où est-elle donc? ajouta-t-il en se tournant vers Lavrouchka.</p> + +<p>—Elle doit être là où vous l'avez laissée, car je ne suis pas entré!</p> + +<p>—Et je te dis qu'elle n'y est pas.</p> + +<p>—C'est toujours la même histoire... vous oubliez toujours où vous +mettez les choses... regardez dans vos poches.</p> + +<p>—Mais non, te dis-je, puisque j'ai pensé au trésor... je me rappelle +très bien que je l'ai mise là.»</p> + +<p>Lavrouchka défit entièrement le lit, regarda partout, fureta dans tous +les coins, et s'arrêta au beau milieu de la chambre, en étendant les +bras avec stupéfaction. Denissow, qui avait suivi tous ses mouvements en +silence, se tourna à ce geste vers Rostow:</p> + +<p>«Voyons, Rostow, cesse de plaisanter!»</p> + +<p>Rostow, en sentant peser sur lui le regard de son ami, releva les yeux +et les baissa aussitôt. Son visage devint pourpre et la respiration lui +manqua.</p> + +<p>«Il n'y a eu ici que le lieutenant et vous deux, donc elle doit y être! +dit Lavrouchka.</p> + +<p>—Eh bien, alors, poupée du diable, remue-toi... cherche, s'écria +Denissow devenu cramoisi, et le menaçant du poing: il, faut qu'elle se +trouve, sans cela je te cravacherai... je vous cravacherai tous!...»</p> + +<p>Rostow boutonna sa veste, agrafa son ceinturon et prit sa casquette.</p> + +<p>«Trouve-la, te dis-je, continuait Denissow en secouant son domestique +et en le poussant violemment contre la muraille.</p> + +<p>—Laisse-le, Denissow, je sais qui l'a prise...»</p> + +<p>Et Rostow se dirigea vers la porte, les yeux toujours baissés. Denissow, +ayant subitement compris son allusion, s'arrêta et lui saisit la main:</p> + +<p>«Quelle bêtise! s'écria-t-il si fortement que les veines de son cou et +de son front se tendirent comme des cordes. Tu deviens fou, je crois... +la bourse est ici, j'écorcherai vif ce misérable et elle se retrouvera.</p> + +<p>—Je sais qui l'a prise, répéta Rostow d'une voix étranglée.</p> + +<p>—Et moi, je te défends...» s'écria Denissow.</p> + +<p>Mais Rostow s'arracha avec colère à son étreinte.</p> + +<p>«Tu ne comprends donc pas, lui dit-il, en le regardant droit et ferme +dans les yeux, tu ne comprends donc pas ce que tu me dis? Il n'y avait +que moi ici; donc, si ce n'est pas l'autre, c'est... et il se précipita +hors de la chambre sans achever sa phrase.</p> + +<p>—Ah! que le diable t'emporte, toi et tout le reste!»</p> + +<p>Ce furent les dernières paroles qui arrivèrent aux oreilles de Rostow; +peu d'instants après il entrait dans le logement de Télianine.</p> + +<p>«Mon maître n'est pas à la maison, lui dit le domestique, il est allé à +l'état-major.... Est-il arrivé quelque chose? ajouta-t-il, en remarquant +la figure bouleversée du junker.</p> + +<p>—Non, rien!</p> + +<p>—Vous l'avez manqué de peu.»</p> + +<p>Sans rentrer chez lui, Rostow monta à cheval et se rendit à +l'état-major, qui était établi à trois verstes de Saltzeneck; il y avait +là un petit «traktir» où se réunissaient les officiers. Arrivé devant la +porte, il y vit attaché le cheval de Télianine; le jeune officier était +attablé dans la chambre du fond devant un plat de saucisses et une +bouteille de vin.</p> + +<p>«Ah! vous voilà aussi, jeune adolescent, dit-il en souriant et en +élevant ses sourcils.</p> + +<p>—Oui,» dit Rostow avec effort, et il s'assit à une table voisine, à +côté de deux Allemands et d'un officier russe.</p> + +<p>Tous gardaient le silence, on n'entendait que le cliquetis des +couteaux. Ayant fini de déjeuner, le lieutenant tira de sa poche une +longue bourse, en fit glisser les coulants de ses petits doigts blancs +et recourbés à la poulaine, y prit une pièce d'or et la tendit au +garçon.</p> + +<p>«Dépêchez-vous, dit-il.</p> + +<p>—Permettez-moi d'examiner cette bourse,» murmura Rostow en +s'approchant.</p> + +<p>Télianine, dont les yeux, comme d'habitude, ne se fixaient nulle part, +la lui passa.</p> + +<p>«Elle est jolie, n'est-ce pas? dit-il en pâlissant légèrement... voyez, +jeune homme.»</p> + +<p>Le regard de Rostow se porta alternativement sur la bourse et sur le +lieutenant.</p> + +<p>«Tout cela restera à Vienne, si nous y arrivons, car ici, dans ces +vilains petits trous, on ne peut guère dépenser son argent, ajouta-t-il +avec une gaieté forcée.... Rendez-la-moi, je m'en vais.»</p> + +<p>Rostow se taisait.</p> + +<p>«Eh bien, et vous, vous allez déjeuner? On mange assez bien ici, mais, +voyons, rendez-la-moi donc...»</p> + +<p>Et il étendit la main pour prendre la bourse.</p> + +<p>Le junker la lâcha et le lieutenant la glissa doucement dans la poche de +son pantalon; il releva ses sourcils avec négligence, et sa bouche +s'entr'ouvrit comme pour dire: «Oui, c'est ma bourse; elle rentre dans +ma poche, c'est tout simple, et personne n'a rien à y voir...»</p> + +<p>«Eh bien, dit-il, et leurs regards se croisèrent en se lançant des +éclairs.</p> + +<p>—Venez par ici, et Rostow entraîna Télianine vers la fenêtre.... Cet +argent est à Denissow, vous l'avez pris! lui souffla-t-il à l'oreille.</p> + +<p>—Quoi? comment... vous osez?» Mais dans ces paroles entrecoupées on +sentait qu'il n'y avait plus qu'un appel désespéré, une demande de +pardon; les derniers doutes, dont le poids terrible n'avait cessé +d'oppresser le cœur de Rostow, se dissipèrent aussitôt.</p> + +<p>Il en ressentit une grande joie et en même temps une immense compassion +pour ce malheureux.</p> + +<p>«Il y a du monde ici, Dieu sait ce que l'on pourrait supposer, murmura +Télianine en prenant sa casquette et en se dirigeant vers une autre +chambre qui était vide.</p> + +<p>—Il faut nous expliquer: je le savais et je puis le prouver,» répliqua +Rostow, décidé à aller jusqu'au bout.</p> + +<p>Le visage pâle et terrifié du coupable tressaillit; ses yeux allaient +toujours de droite et de gauche, mais sans quitter le plancher et sans +oser se porter plus haut. Quelques sons rauques et inarticulés +s'échappèrent de sa poitrine.</p> + +<p>«Je vous en supplie, comte, ne me perdez pas, voici l'argent, +prenez-le... mon père est vieux, ma mère...»</p> + +<p>Et il jeta la bourse sur la table.</p> + +<p>Rostow s'en empara et marcha vers la porte sans le regarder; arrivé sur +le seuil, il se retourna et revint sur ses pas.</p> + +<p>«Mon Dieu, lui dit-il avec angoisse et les yeux humides, comment +avez-vous pu faire cela?</p> + +<p>—Comte!...»</p> + +<p>Et Télianine s'approcha du junker.</p> + +<p>«Ne me touchez pas, s'écria impétueusement Rostow en se reculant; si +vous en avez besoin, eh bien, tenez, prenez-la.» Et, lui jetant la +bourse, il disparut en courant.</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Le soir même, une conversation animée avait lieu, dans le logement de +Denissow, entre les officiers de l'escadron.</p> + +<p>«Je vous répète que vous devez présenter vos excuses au colonel, disait +le capitaine en second, Kirstein; le capitaine Kirstein avait des +cheveux grisonnants, d'énormes moustaches, des traits accentués, un +visage ridé; redevenu deux fois simple soldat pour affaires d'honneur, +il avait toujours su reconquérir son rang.</p> + +<p>—Je ne permettrai à personne de dire que je mens, s'écria Rostow, le +visage enflammé et tremblant d'émotion.... Il m'a dit que j'en avais +menti, à quoi je lui ai répondu que c'était lui qui en avait menti.... +Cela en restera là!... On peut me mettre de service tous les jours et me +flanquer aux arrêts, mais quant à des excuses, c'est autre chose, car si +le colonel juge indigne de lui de me donner satisfaction, alors....</p> + +<p>—Mais voyons, écoutez-moi, dit Kirstein en l'interrompant de sa voix +de basse, et il lissait avec calme ses longues moustaches. Vous lui avez +dit, en présence de plusieurs officiers, qu'un de leurs camarades avait +volé?</p> + +<p>—Ce n'est pas ma faute si la conversation a eu lieu devant témoins. +J'ai peut-être eu tort, mais je ne suis point un diplomate; c'est pour +cela que je suis entré dans les hussards, persuadé qu'ici toutes ces +finesses étaient inutiles, et là-dessus il me lance un démenti à la +figure. Eh bien... qu'il me donne satisfaction!</p> + +<p>—Tout cela est fort bien, personne ne doute de votre courage, mais là +n'est pas la question. Demandez plutôt à Denissow s'il est admissible +que vous, un «junker», vous puissiez demander satisfaction au chef de +votre régiment?»</p> + +<p>Denissow mordillait sa moustache d'un air sombre, sans prendre part à la +discussion; mais à la question de Kirstein il secoua négativement la +tête.</p> + +<p>«Vous parlez de cette vilenie au colonel devant des officiers?... +Bogdanitch a eu parfaitement raison de vous rappeler à l'ordre.</p> + +<p>—Il ne m'a pas rappelé à l'ordre, il a prétendu que je ne disais pas la +vérité.</p> + +<p>—C'est ça, et vous lui avez répondu des bêtises... vous lui devez donc +des excuses.</p> + +<p>—Pas le moins du monde.</p> + +<p>—Je ne m'attendais pas à cela de vous, reprit gravement le capitaine en +second, car vous êtes coupable non seulement envers lui, mais envers +tout le régiment. Si au moins vous aviez réfléchi, si vous aviez pris +conseil avant d'agir, mais non, vous avez éclaté, et cela devant les +officiers. Que restait-il à faire au colonel? à mettre l'accusé en +jugement; c'était imprimer une tache à son régiment et le couvrir de +honte pour un misérable. Ce serait juste selon vous, mais cela nous +déplaît à nous, et Bogdanitch est un brave de vous avoir puni. Vous en +êtes outré, mais c'est votre faute, vous l'avez cherché, et maintenant +qu'on tâche d'étouffer l'affaire, vous continuez à l'ébruiter... et +votre amour-propre vous empêche d'offrir vos excuses à un vieux et +honorable militaire comme notre colonel. Peu vous importe, n'est-ce pas? +Cela vous est bien égal de déshonorer le régiment!—et la voix de +Kirstein trembla légèrement—à vous qui n'y passerez peut-être qu'une +année et qui demain pouvez être nommé aide de camp? Mais cela ne nous +est pas indifférent à nous, que l'on dise qu'il y a des voleurs dans le +régiment de Pavlograd; n'est-ce pas, Denissow?»</p> + +<p>Denissow, silencieux et immobile, lançait de temps en temps un coup +d'œil à Rostow.</p> + +<p>«Nous autres vieux soldats, qui avons grandi avec le régiment et qui +espérons y mourir, son honneur nous tient au cœur, et Bogdanitch le +sait bien. C'est mal, c'est mal; fâchez-vous si vous voulez, je n'ai +jamais mâché la vérité à personne.</p> + +<p>—Il a raison, que diable, s'écria Denissow... eh bien, Rostow, eh +bien!...»</p> + +<p>Rostow, rougissant et pâlissant tour à tour, portait ses regards de l'un +à l'autre:</p> + +<p>«Non, messieurs, non, ne pensez pas... ne me croyez pas capable de... +l'honneur du régiment m'est aussi cher... et je le prouverai... et +l'honneur du drapeau aussi. Eh bien, oui, j'ai eu tort, complètement +tort, que vous faut-il encore?»</p> + +<p>Et ses yeux se mouillèrent de larmes.</p> + +<p>«Très bien, comte, s'écria Kirstein en se levant et en lui tapant sur +l'épaule avec sa large main.</p> + +<p>—Je te le disais bien, dit Denissow, c'est un brave cœur.</p> + +<p>—Oui, c'est bien, très bien, comte, répéta le vieux militaire, en +honorant le «junker» de son titre, en reconnaissance de son aveu.... +Allons, allons, faites vos excuses, Excellence.</p> + +<p>—Messieurs, je ferai tout ce que vous voudrez... personne ne m'entendra +plus prononcer un mot là-dessus; mais quant à faire mes excuses, cela +m'est impossible, je vous le jure: j'aurais l'air d'un petit garçon qui +demande pardon.»</p> + +<p>Denissow partit d'un éclat de rire.</p> + +<p>«Tant pis pour vous! Bogdanitch est rancunier; vous payerez cher votre +obstination.</p> + +<p>—Je vous le jure, ce n'est pas de l'obstination, je ne puis pas vous +expliquer ce que j'éprouve... je ne le puis pas.</p> + +<p>—Eh bien, comme il vous plaira! Et où est-il, ce misérable? où s'est-il +caché? demanda Kirstein, en se tournant vers Denissow.</p> + +<p>—Il fait le malade, on le portera malade dans l'ordre du jour de +demain.</p> + +<p>—Oui, c'est une maladie: impossible de comprendre cela autrement.</p> + +<p>—Maladie ou non, je lui conseille de ne pas me tomber sous la main, je +le tuerais,» s'écria Denissow avec fureur.</p> + +<p>En ce moment Gerkow entra.</p> + +<p>«Toi! dirent les officiers.</p> + +<p>—En marche, messieurs! Mack s'est rendu prisonnier avec toute son +armée.</p> + +<p>—Quel canard!</p> + +<p>—Je l'ai vu, vu de mes propres yeux.</p> + +<p>—Comment, tu as vu Mack vivant, en chair et en os?</p> + +<p>—En marche! en marche! vite une bouteille pour la nouvelle qu'il +apporte! Comment es-tu tombé ici?</p> + +<p>—On m'a de nouveau renvoyé au régiment à cause de ce diable de Mack. Le +général autrichien s'est plaint de ce que je l'avais félicité de +l'arrivée de son supérieur. Qu'as-tu donc, Rostow, on dirait que tu sors +du bain?</p> + +<p>—Ah! mon cher, c'est un tel gâchis ici depuis deux jours!»</p> + +<p>L'aide de camp du régiment entra et confirma les paroles de Gerkow.</p> + +<p>Le régiment devait se mettre en marche le lendemain:</p> + +<p>«En marche, messieurs! Dieu merci, plus d'inaction!»</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Koutouzow s'était replié sur Vienne, en détruisant derrière lui les +ponts sur l'Inn, à Braunau, et sur la Traun, à Lintz. Pendant la journée +du 23 octobre, les troupes passaient la rivière Enns. Les fourgons de +bagages, l'artillerie, les colonnes de troupes traversaient la ville en +défilant des deux côtés du pont. Il faisait un temps d'automne doux et +pluvieux. Le vaste horizon qui se déroulait à la vue, des hauteurs où +étaient placées les batteries russes pour la défense du pont, tantôt se +dérobait derrière un rideau de pluie fine et légère qui rayait +l'atmosphère de lignes obliques, tantôt s'élargissait lorsqu'un rayon de +soleil illuminait au loin tous les objets, en leur prêtant l'éclat du +vernis. La petite ville avec ses blanches maisonnettes aux toits rouges, +sa cathédrale et son pont, des deux côtés duquel se déversait en masses +serrées l'armée russe, était située au pied des collines. Au tournant du +Danube, à l'embouchure de l'Enns, on apercevait des barques, une île, +un château avec son parc, entourés des eaux réunies des deux fleuves, +et, sur la rive gauche et rocheuse du Danube, s'étendaient dans le +lointain mystérieux des montagnes verdoyantes, aux défilés bleuâtres, +couvertes d'une forêt de pins à l'aspect sauvage et impénétrable, +derrière laquelle s'élançaient les tours d'un couvent, et bien loin, sur +la hauteur, on entrevoyait les patrouilles ennemies. En avant de la +batterie, le général commandant l'arrière-garde, accompagné d'un +officier de l'état-major, examinait le terrain à l'aide d'une +longue-vue; à quelques pas de lui, assis sur l'affût d'un canon, +Nesvitsky, envoyé à l'arrière-garde par le général en chef, faisait à +ses camarades les honneurs de ses petits pâtés arrosés de véritable +Doppel-Kummel<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Le cosaque qui le suivait lui présentait le flacon et +la cantine, pendant que les officiers l'entouraient gaiement, les uns à +genoux, les autres assis à la turque sur l'herbe mouillée.</p> + +<p>«Pas bête ce prince autrichien qui s'est construit ici un château! Quel +charmant endroit! Eh bien, messieurs, vous ne mangez plus!</p> + +<p>—Mille remerciements, prince, répondit l'un d'eux, qui trouvait un +plaisir extrême à causer avec un aussi gros bonnet de l'état-major....</p> + +<p>—Le site est ravissant: nous avons côtoyé le parc et aperçu deux cerfs, +et quel beau château!</p> + +<p>—Voyez, prince, dit un autre qui, se faisant scrupule d'avaler encore +un petit pâté, détourna son intérêt sur le paysage: voyez, nos +fantassins s'y sont déjà introduits; tenez, là-bas derrière le village, +sur cette petite prairie, il y en a trois qui traînent quelque chose. +Ils l'auront bien vite nettoyé, ce château! ajouta-t-il avec un sourire +d'approbation.</p> + +<p>—Oui, oui, dit Nesvitsky, en introduisant un petit pâté dans sa grande +et belle bouche aux lèvres humides. Quant à moi, j'aurais désiré +pénétrer là dedans, continua-t-il en indiquant les hautes tours du +couvent situé sur la montagne, et ses yeux brillèrent en se fermant à +demi.</p> + +<p>—Ne serait-ce pas charmant, avouez-le, messieurs?... Pour effrayer ces +nonnettes, j'aurais, ma foi, donné cinq ans de ma vie... des Italiennes, +dit-on, et il y en a de jolies.</p> + +<p>—D'autant plus qu'elles s'ennuient à mourir,» ajouta un officier plus +hardi que les autres.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'officier de l'état-major indiquait quelque chose au +général, qui l'examinait avec sa longue-vue.</p> + +<p>«C'est ça, c'est ça! répondit le général d'un ton de mauvaise humeur, en +abaissant sa lorgnette et en haussant les épaules.... Ils vont tirer +sur les nôtres!... Comme ils traînent!»</p> + +<p>À l'œil nu, on distinguait de l'autre côté une batterie ennemie, de +laquelle s'échappait une légère fumée d'un blanc de lait, puis on +entendit un bruit sourd et l'on vit nos troupes hâter le pas au passage +de la rivière. Nesvitsky se leva en s'éventant, et s'approcha du +général, le sourire sur les lèvres.</p> + +<p>«Votre Excellence ne voudrait-elle pas manger un morceau?</p> + +<p>—Cela ne va pas, dit le général sans répondre à son invitation, les +nôtres sont en retard.</p> + +<p>—Faut-il y courir, Excellence?</p> + +<p>—Oui, allez-y, je vous prie...»</p> + +<p>Et le général lui répéta l'ordre qui avait déjà été donné:</p> + +<p>«Vous direz aux hussards de passer les derniers, de brûler le pont, +comme je l'ai ordonné, et de s'assurer si les matières inflammables sont +bien placées.</p> + +<p>—Très bien, répondit Nesvitsky;—alors il fit signe au cosaque de lui +amener son cheval et de ranger sa cantine, et hissa légèrement son gros +corps en selle.—Ma parole, j'irai voir, en passant, les nonnettes, +dit-il aux officiers, en lançant son cheval sur le sentier sinueux qui +se déroulait au flanc de la montagne.</p> + +<p>—Voyons, capitaine, dit le général, en s'adressant à l'artilleur, +tirez, le hasard dirigera vos coups... amusez-vous un peu!</p> + +<p>—Les servants à leurs pièces! commanda l'officier, et, un instant +après, les artilleurs quittèrent gaiement leurs feux de bivouac pour +courir aux canons et les charger.</p> + +<p>«N° 1!...»</p> + +<p>Et le N° 1 s'élança crânement dans l'espace!</p> + +<p>Un son métallique et assourdissant retentit: la grenade, en sifflant, +vola par-dessus les têtes des nôtres et alla tomber bien en avant de +l'ennemi; un léger nuage de fumée indiqua l'endroit de la chute et de +l'explosion. Officiers et soldats s'étaient réveillés à ce bruit, et +tous suivirent avec intérêt la marche de nos troupes au bas de la +montagne, et celle de l'ennemi qui avançait. Tout se voyait +distinctement. Le son répercuté de ce coup solitaire et les rayons +brillants du soleil, déchirant son voile de nuages, se fondirent en une +seule et même impression d'entrain et de vie.</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Deux boulets ennemis avaient passé par-dessus le pont, et sur le pont il +y avait foule. Tout au milieu, appuyé contre la balustrade, se tenait le +prince Nesvitsky, riant et regardant son cosaque qui tenait les deux +chevaux un peu en arrière de lui. À peine faisait-il un pas en avant, +que les soldats et les chariots le repoussaient contre le parapet, et il +se remettait à sourire.</p> + +<p>«Eh! là-bas, camarade, disait le cosaque à un soldat qui conduisait un +fourgon, et refoulait l'infanterie massée autour de ses roues.... Eh! +là-bas, attends donc, laisse passer le général!»</p> + +<p>Mais le soldat du train, sans faire la moindre attention au titre de +général, criait contre les hommes qui lui barraient la route:</p> + +<p>«Eh! pays, tire à gauche, gare!...»</p> + +<p>Mais les «pays», épaule contre épaule, leurs baïonnettes +s'entrechoquant, continuaient à marcher en masse compacte. En regardant +au-dessous de lui, le prince Nesvitsky pouvait apercevoir les petites +vagues, rapides et clapotantes de l'Enns, qui, courant l'une sur +l'autre, se confondaient, blanches d'écume, en se brisant sous l'arche +du pont. En regardant autour de lui, il voyait se succéder des vagues +vivantes de soldats semblables à celles d'en bas, des vagues de shakos +recouverts de leurs fourreaux, de sacs, de fusils aux longues +baïonnettes, de visages aux pommettes saillantes, aux joues creuses, à +l'expression insouciante et fatiguée, et de pieds en mouvement foulant +les planches boueuses du pont. Parfois, un officier en manteau se +frayait un passage à travers ces ondes uniformes, comme un jet de la +blanche écume qui courait sur les eaux de l'Enns. Parfois les ondes de +l'infanterie entraînaient avec elles un hussard à pied, un domestique +militaire, un habitant de la ville, comme de légers morceaux de bois +emportés par le courant; parfois encore, un fourgon d'officier ou de +compagnie, recouvert de cuir de haut en bas, voguait majestueusement, +soutenu par la vague humaine comme une poutre descendant la rivière.</p> + +<p>«Voilà!... c'est comme une digue rompue! dit le cosaque, sans pouvoir +avancer.</p> + +<p>—Dites donc, y en a-t-il encore beaucoup à passer?</p> + +<p>—Un million moins un, répondit un loustic de belle humeur, clignant de +l'œil et en le frôlant de sa capote déchirée. Après lui venait un vieux +soldat, à l'air sombre, qui disait à son camarade:</p> + +<p>«À présent qu'il (l'ennemi) va chauffer le pont, on ne pensera plus à +se gratter!...»</p> + +<p>Et les soldats passaient, et à leur suite venait un fourgon avec un +domestique militaire qui fouillait sous la bâche en criant:</p> + +<p>«Où diable a-t-on fourré le tournevis?...»</p> + +<p>Et celui-là aussi passait son chemin. Puis venaient des soldats en +gaieté, qui avaient quelques gouttes d'eau-de-vie sur la conscience:</p> + +<p>«Comme il lui a bien appliqué sa crosse droit dans les dents, le cher +homme! disait en ricanant l'un d'eux qui gesticulait, la capote +relevée....</p> + +<p>—C'est bien fait pour ce doux jambon!» répondit l'autre en riant.</p> + +<p>Et ils passèrent, en sorte que Nesvitsky ne sut jamais qui avait reçu le +coup de crosse, ni à qui s'adressait l'épithète de «doux jambon».</p> + +<p>«Qu'est-ce qu'ils ont à se dépêcher? Parce qu'il a tiré un coup à +poudre, ils s'imaginent qu'ils vont tous tomber, grommelait un +sous-officier....</p> + +<p>—Quand le boulet a sifflé à mes oreilles, alors, sais-tu, vieux père, +j'en ai perdu la respiration.... Quelle frayeur, vrai Dieu! disait un +jeune soldat, dont la grande bouche se fendait jusqu'aux oreilles pour +mieux rire, comme s'il se vantait d'avoir eu peur....</p> + +<p>Et celui-là passait aussi. Après lui venait un chariot qui ne +ressemblait en rien aux précédents. C'était un attelage à l'allemande, à +deux chevaux, conduit par un homme du pays et traînant une montagne de +choses entassées. Une belle vache pie était attachée derrière; sur des +édredons empilés se tenaient assises une mère allaitant son enfant, une +vieille femme et une jeune et belle fille aux joues rouges. Ces +émigrants avaient sans doute obtenu un laissez-passer spécial. Les deux +jeunes femmes, pendant que la voiture marchait à pas lents, avaient +attiré l'attention des soldats, qui ne leur ménageaient pas les +quolibets:</p> + +<p>«Oh! cette grande saucisse qui déménage aussi!...</p> + +<p>—Vends-moi la petite mère, disait un autre à l'Allemand, qui, la tête +inclinée, terrifié et farouche, allongeait le pas.</p> + +<p>—S'est-elle attifée? Quelles diablesses!... Cela t'irait, Fédotow, +d'être logé chez elles? Nous en avons vu, camarade!</p> + +<p>—Où allez-vous?» demanda un officier d'infanterie qui mangeait une +pomme.</p> + +<p>Et il regarda en souriant la jeune fille. L'Allemand fit signe qu'il ne +comprenait pas:</p> + +<p>«La veux-tu? prends-la, continua l'officier en passant la pomme à la +belle fille, qui l'accepta en souriant. Tous, y compris Nesvitsky, +suivaient des yeux les femmes qui s'éloignaient. Après elles, +recommencèrent le même défilé de soldats, les mêmes conversations, et +puis tout s'arrêta de nouveau, à cause d'un cheval du fourgon de la +compagnie, qui, comme il arrive souvent à la descente d'un pont, s'était +empêtré dans ses traits:</p> + +<p>«Eh bien, qu'est-ce qu'on attend?... Quel désordre!... Ne poussez donc +pas!... Au diable l'impatient! Ce sera bien pis quand il brûlera le +pont... et l'officier qu'on écrase!» s'écrièrent des soldats dans la +foule, en se regardant les uns les autres et en se pressant vers la +sortie.</p> + +<p>Tout à coup Nesvitsky entendit un bruit tout nouveau pour lui; quelque +chose s'approchait rapidement, quelque chose de grand, qui tomba dans +l'eau avec fracas:</p> + +<p>«Tiens, jusqu'où ça a volé! dit gravement un soldat en se retournant au +bruit.</p> + +<p>—Eh bien, quoi, c'est un encouragement pour nous faire marcher plus +vite,» ajouta un autre avec une certaine inquiétude.</p> + +<p>Nesvitsky comprit qu'il s'agissait d'une bombe.</p> + +<p>«Hé, cosaque, le cheval! dit-il, et faites place, vous autres, faites +place!»</p> + +<p>Ce ne fut pas sans efforts qu'il atteignit sa monture et qu'il avança en +lançant des vociférations à droite et à gauche. Les soldats se serrèrent +pour lui faire place, mais ils furent aussitôt refoulés contre lui par +les plus éloignés, et sa jambe fut prise comme dans un étau.</p> + +<p>«Nesvitsky, Nesvitsky, tu es un animal!...»</p> + +<p>Nesvitsky, se retournant au son d'une voix enrouée, vit quinze pas +derrière lui, séparé par cette houle vivante de l'infanterie en marche, +Vaska Denissow, les cheveux ébouriffés, la casquette sur la nuque et le +dolman fièrement rejeté sur l'épaule.</p> + +<p>«Dis donc à ces diables de nous laisser passer, lui cria Denissow avec +colère et en brandissant, de sa petite main aussi rouge que sa figure, +son sabre qu'il avait laissé dans le fourreau.</p> + +<p>—Ah! ah! Vaska, répondit joyeusement Nesvitsky... que fais-tu là?</p> + +<p>—L'escadron ne peut pas passer, continua-t-il en éperonnant son beau +cheval noir, un Arabe pur sang, dont les oreilles frémissaient à la +piqûre accidentelle des baïonnettes, et qui, blanc d'écume, martelant de +ses fers les planches du pont, en aurait franchi le garde-fou si son +cavalier l'eût laissé faire.—Mais, que diable... quels moutons!... de +vrais moutons... arrière!... faites place!... Eh! là-bas du fourgon... +attends... ou je vous sabre tous!...»</p> + +<p>Alors il tira son sabre, et exécuta un moulinet. Les soldats effrayés se +serrèrent, et Denissow put rejoindre Nesvitsky.»</p> + +<p>«Tu n'es donc pas gris aujourd'hui? lui demanda ce dernier.</p> + +<p>—Est-ce qu'on me donne le temps de boire; toute la journée on traîne le +régiment de droite et de gauche.... S'il faut se battre, eh bien, qu'on +se batte; sans cela, le diable sait ce qu'on fait!</p> + +<p>—Tu es d'une élégance!» dit Nesvitsky, en regardant son dolman et la +housse de son cheval.</p> + +<p>Denissow sourit, tira de sa sabretache un mouchoir d'où s'échappait une +odeur parfumée, et le mit sous le nez de son ami.</p> + +<p>«Impossible autrement, car on se battra peut-être!... Rasé, parfumé, les +dents brossées!...»</p> + +<p>L'imposante figure de Nesvitsky suivi de son cosaque, et la persévérance +de Denissow à tenir son sabre à la main produisirent leur effet.</p> + +<p>Ils parvinrent à traverser le pont, et ce fut à leur tour d'arrêter +l'infanterie. Nesvitsky, ayant trouvé le colonel, lui transmit l'ordre +dont il était porteur et retourna sur ses pas.</p> + +<p>La route une fois balayée, Denissow se campa à l'entrée du pont: +retenant négligemment son étalon qui frappait du pied avec impatience, +il regardait défiler son escadron, les officiers en avant, sur quatre +hommes de front. L'escadron s'y développa pour gagner la rive opposée. +Les fantassins, arrêtés et massés dans la boue, examinaient les hussards +fiers et élégants, de cet air ironique et malveillant particulier aux +soldats de différentes armes lorsqu'ils se rencontrent.</p> + +<p>«Des enfants bien mis, tout prêts pour la Podnovinsky<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>! On n'en tire +rien!... Tout pour la montre!</p> + +<p>—Eh! l'infanterie, ne fais pas de poussière! dit plaisamment un +hussard dont le cheval venait d'éclabousser un fantassin.</p> + +<p>—Si on t'avait fait marcher deux étapes le sac sur le dos, tes +brandebourgs ne seraient pas si neufs!... Ce n'est pas un homme, c'est +un oiseau à cheval!...»</p> + +<p>Et le fantassin s'essuya la figure avec sa manche.</p> + +<p>«C'est ça, Likine... si tu étais à cheval, tu ferais une jolie figure! +disait un caporal à un pauvre petit troupier qui pliait sous le poids de +son fourniment.</p> + +<p>—Mets-toi un bâton entre les jambes et tu seras à cheval,» repartit le +hussard.</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Le reste de l'infanterie traversait en se hâtant; les fourgons avaient +déjà passé, la presse était moindre et le dernier bataillon venait +d'arriver sur le pont. Seuls de l'autre côté, les hussards de l'escadron +de Denissow ne pouvaient encore apercevoir l'ennemi, qui néanmoins était +parfaitement visible des hauteurs opposées, car leur horizon se trouvait +limité, à une demi-verste de distance, par une colline. Une petite lande +déserte, sur laquelle s'agitaient nos patrouilles de cosaques, +s'étendait au premier plan.</p> + +<p>Tout à coup, sur la montée de la route, se montrèrent juste en face, de +l'artillerie et des capotes bleues: c'étaient les Français! Les +officiers et les soldats de l'escadron de Denissow, tout en essayant de +parler de choses indifférentes et de regarder de côté et d'autre, ne +cessaient de penser à ce qui se préparait là-bas sur la montagne, et de +regarder involontairement les taches noires qui se dessinaient à +l'horizon; ils savaient que ces taches noires, c'était l'ennemi.</p> + +<p>Le temps s'était éclairci dans l'après-midi; un soleil radieux +descendait vers le couchant, au-dessus du Danube et des sombres +montagnes qui l'environnent; l'air était calme, le son des clairons et +les cris de l'ennemi le traversaient par intervalles. Les Français +avaient cessé leur feu; sur un espace de trois cents sagènes<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> +environ, il n'y avait plus que quelques patrouilles. On éprouvait le +sentiment de cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui +sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de +cette limite, qui évoque la pensée de l'autre limite, celle qui sépare +les morts des vivants?... L'inconnu des souffrances, la mort? Qu'y +a-t-il là, au delà de ce champ, de cet arbre, de ce toit éclairés par le +soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de +franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser, car on +comprend que tôt ou tard on y sera obligé, et qu'on saura alors ce +qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on connaîtra ce qui se trouve +de l'autre côté de la vie.... On se sent exubérant de forces, de santé, +de gaieté, d'animation, et ceux qui vous entourent sont aussi en train, +et aussi vaillants que vous-même!...</p> + +<p>Telles sont les sensations, sinon les pensées de tout homme en face de +l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une +netteté de perception inexprimables à tout ce qui se déroule pendant ces +courts instants.</p> + +<p>Une légère fumée s'éleva sur une éminence, et un boulet vola en sifflant +au-dessus de l'escadron de hussards. Les officiers, qui s'étaient +groupés, retournèrent à leur poste; les hommes alignèrent leurs chevaux. +Le silence se fit dans les rangs; tous les regards se portèrent de +l'ennemi sur le chef d'escadron, dans l'attente du commandement. Un +second et un troisième projectile passèrent en l'air: il était évident +qu'on tirait sur eux, mais les boulets, dont on entendait distinctement +le sifflement régulier, allaient se perdre derrière l'escadron. Les +hussards ne se détournaient pas, mais, à ce bruit répété, tous les +cavaliers se soulevaient comme un seul homme et retombaient sur leurs +étriers. Chaque soldat, sans tourner la tête, regardait de côté son +camarade, comme pour saisir au passage l'impression qu'il éprouvait. +Depuis Denissow jusqu'au trompette, chaque figure avait un léger +tressaillement de lèvres et de menton, qui indiquait un sentiment +intérieur de lutte et d'excitation. Le maréchal des logis, avec sa +figure renfrognée, examinait ses hommes comme s'il les menaçait d'une +punition. Le «junker» Mironow s'inclinait à chaque boulet; Rostow, placé +au flanc gauche sur son brillant Corbeau, avait l'air heureux et +satisfait d'un écolier assuré de se distinguer dans l'examen qu'il subit +devant un nombreux public. Il regardait gaiement, sans crainte, les +camarades, comme pour les prendre à témoin de son calme devant le feu de +l'ennemi, et cependant sur ses traits se dessinait aussi ce pli +involontaire creusé par une impression nouvelle et sérieuse.</p> + +<p>«Qui est-ce qui salue là-bas? Eh! junker Mironow, ce n'est pas bien, +regardez-moi,» criait Denissow qui, ne pouvant rester en place, faisait +le manège devant l'escadron.</p> + +<p>Il n'y avait rien de changé dans la petite personne de Denissow, avec +son nez en l'air et sa chevelure noire; il tenait de sa petite main +musculeuse aux doigts courts la poignée de son sabre nu: c'était sa +personne de tous les jours, ou de tous les soirs, après deux bouteilles +vidées! Il était seulement plus rouge que d'habitude, et rejetant en +arrière sa tête crépue, comme font les oiseaux lorsqu'ils boivent, +éperonnant sans pitié son brave Bédouin, il se porta au galop sur le +flanc gauche, et donna d'une voix enrouée l'ordre d'examiner les +pistolets. Il se retourna alors vers Kirstein, qui venait à lui sur une +lourde jument d'allure pacifique.</p> + +<p>«Eh quoi! dit ce dernier, sérieux comme toujours, mais dont les yeux +brillaient.... Eh quoi! on n'en viendra pas aux mains, tu verras, nous +nous retirerons.</p> + +<p>—Le diable sait ce qu'ils font, grommela Denissow.... Ah! Rostow, +s'écria-t-il, en voyant la joyeuse figure du junker, te voilà à la +fête!»</p> + +<p>Rostow se sentait complètement heureux. À ce moment, un général se +montra sur le pont; Denissow s'élança vers lui:</p> + +<p>«Excellence, permettez-nous d'attaquer, je les culbuterai.</p> + +<p>—Il s'agit bien d'attaquer, répondit le général, en fronçant le +sourcil, comme pour chasser une mouche importune.... Pourquoi êtes-vous +ici? Les éclaireurs se replient! Ramenez l'escadron!»</p> + +<p>Le premier et le deuxième escadron repassèrent le pont, sortirent du +cercle des projectiles et se dirigèrent vers la montagne sans avoir +perdu un seul homme. Les derniers cosaques abandonnèrent l'autre rive.</p> + +<p>Le colonel Karl Bogdanitch Schoubert s'approcha de l'escadron de +Denissow et continua à marcher au pas, presque à côté de Rostow, sans +s'occuper de son inférieur, qu'il revoyait pour la première fois depuis +leur altercation au sujet de Télianine. Rostow, à son rang, se sentait +au pouvoir de cet homme envers lequel il se reconnaissait coupable; il +ne quittait pas des yeux son dos athlétique, son cou rouge et sa nuque +blonde. Il lui semblait que Bogdanitch affectait de ne pas le voir, que +son but était d'éprouver son courage, et il se redressait de toute sa +hauteur, en regardant gaiement autour de lui. Il pensait encore que +Bogdanitch faisait exprès de ne point s'éloigner, pour faire parade de +son sang-froid, ou bien, que pour se venger il lancerait, à cause de +lui, l'escadron dans une attaque désespérée, ou bien encore qu'après +l'attaque il viendrait à sa rencontre et lui donnerait généreusement, à +lui blessé, une poignée de main en signe de réconciliation.</p> + +<p>Gerkow, dont les hautes et larges épaules étaient bien connues des +hussards de Pavlograd, s'approcha du colonel. Gerkow, qui était envoyé +par l'état-major, n'était pas resté au régiment; il se disait à lui-même +qu'il n'était pas assez bête pour cela, lorsque, sans rien faire, il +pouvait, en se faisant attacher à un état-major quelconque, recevoir des +récompenses. Aussi parvint-il à se faire nommer officier d'ordonnance du +prince Bagration. Il venait, de la part du commandant de +l'arrière-garde, apporter un ordre à son ancien chef.</p> + +<p>«Colonel, dit-il d'un air sombre et grave, en s'adressant à l'ennemi de +Rostow,—et il lança un coup d'œil à ses camarades,—on vous ordonne +de vous arrêter et de brûler le pont.»</p> + +<p>—Qui? On vous ordonne? demanda le colonel d'un air grognon.</p> + +<p>—Ah! ça, je n'en sais rien: qui? on vous ordonne? répondit le cornette, +sans se départir de son sérieux.... Le prince m'a simplement envoyé vous +dire de ramener les hussards et de brûler le pont.»</p> + +<p>Un officier d'état-major se présenta au même moment, porteur du même +ordre, et fut suivi de près par le gros Nesvitsky, qui arrivait au galop +de son cheval cosaque.</p> + +<p>«Comment, colonel, je vous avais dit de brûler le pont!... Il y a donc +eu malentendu... tout le monde là-bas perd la tête, on n'y comprend +rien.»</p> + +<p>Le colonel, sans se presser, fit faire halte à son régiment et +s'adressant à Nesvitsky:</p> + +<p>«Vous ne m'avez parlé que des matières inflammables; quant à brûler le +pont, vous ne m'en avez rien dit.</p> + +<p>—Comment, mon petit père, je ne vous en ai rien dit? repartit Nesvitsky +en ôtant sa casquette et en passant sa main dans ses cheveux trempés de +sueur... puisque je vous ai parlé des matières inflammables?</p> + +<p>—D'abord, je ne suis pas votre petit père, monsieur l'officier +d'état-major, et vous ne m'avez pas dit de brûler le pont. Je connais le +service, et j'ai pour habitude d'exécuter ponctuellement les ordres que +je reçois; vous avez dit: on brûlera le pont; je ne pouvais donc pas +deviner, sans le secours du Saint-Esprit, qui le brûlerait!</p> + +<p>—C'est toujours ainsi, dit Nesvitsky avec un geste d'impatience...—Que +fais-tu, toi, ici? continua-t-il en s'adressant à Gerkow.</p> + +<p>—Mais je suis aussi venu pour cela!... Te voilà mouillé comme une +éponge; veux-tu que je te presse?</p> + +<p>—Vous m'avez dit, monsieur l'officier de l'état-major... continua le +colonel d'un ton offensé.</p> + +<p>—Dépêchez-vous, colonel, s'écria l'officier en l'interrompant...; sans +cela l'ennemi va nous mitrailler.»</p> + +<p>Le colonel les regarda tour à tour en silence et fronça le sourcil.</p> + +<p>«Je brûlerai le pont,» dit-il d'un ton solennel, comme pour bien +constater qu'il ferait son devoir en dépit de toutes les difficultés +qu'on lui suscitait.</p> + +<p>Ayant donné, de ses longues jambes maigres, un double coup d'éperon à +son cheval, comme si l'animal était coupable, il s'avança pour commander +au deuxième escadron de Denissow de retourner au pont.</p> + +<p>«C'est bien cela, se dit Rostow, il veut m'éprouver!...»</p> + +<p>Son cœur se serra, le sang lui afflua aux tempes:</p> + +<p>«Eh bien, qu'il regarde, il verra si je suis un poltron!»</p> + +<p>La contraction, causée par le sifflement des boulets, reparut de nouveau +sur les visages animés des hommes de l'escadron. Rostow ne quittait pas +des yeux son ennemi le colonel, et cherchait à lire sur sa figure la +confirmation de ses soupçons; mais le colonel ne le regarda pas une +seule fois et continua à examiner les rangs avec une sévérité +solennelle.</p> + +<p>Son commandement se fit entendre.</p> + +<p>«Vite, vite!» crièrent quelques voix autour de lui.</p> + +<p>Les sabres s'accrochaient aux brides, les éperons s'entrechoquaient, et +les hussards quittèrent leurs montures, ne sachant eux-mêmes ce qu'ils +allaient faire. Quelques-uns se signaient. Rostow ne regardait plus son +chef, il n'en avait plus le temps. Il craignait de rester en arrière, sa +main tremblait en jetant la bride de son cheval au soldat chargé de le +garder, et il entendait les battements de son cœur. Denissow, penché en +arrière, passa devant lui en disant quelques mots. Rostow ne voyait rien +que les hussards qui couraient en s'embarrassant dans leurs éperons et +en faisant sonner leurs sabres.</p> + +<p>«Un brancard!» s'écria une voix derrière lui, sans que Rostow se rendît +compte de la demande.</p> + +<p>Il courait toujours pour garder l'avance, mais à l'entrée du pont il +trébucha et tomba sur les mains dans la boue gluante et tassée. Ses +camarades le dépassèrent.</p> + +<p>«Des deux côtés, capitaine!» s'écria le colonel, qui était resté à +cheval non loin du pont et dont la figure était joyeuse et triomphante.</p> + +<p>Rostow se releva en essuyant ses mains au cuir de son pantalon, et, +regardant son ennemi, s'élança en avant, pensant que, plus loin il +irait, mieux cela vaudrait, mais Bogdanitch le rappela sans le +reconnaître:</p> + +<p>«Qui court là-bas au milieu du pont? Eh! junker, arrière, s'écria-t-il +en colère, et, s'adressant à Denissow qui, par fanfaronnade, s'était +avancé à cheval sur le pont:</p> + +<p>—Pourquoi vous risquer ainsi, capitaine? Descendez de cheval!»</p> + +<p>Denissow, se retournant sur sa selle, murmura:</p> + +<p>«Hein! celui-là trouve toujours à redire à tout.»</p> + +<p>Pendant ce temps, Nesvitsky, Gerkow et l'officier d'état-major, placés +hors de portée du tir de l'ennemi, observaient tantôt ce petit groupe +d'hommes en vestes à brandebourgs, d'un vert foncé, en shakos jaunes, en +pantalons gros bleu, qui s'agitaient près du pont, et tantôt, de l'autre +côté, les capotes bleues qui s'avançaient, suivies de chevaux, qu'on +reconnaissait facilement pour les chevaux de l'artillerie.</p> + +<p>Brûleront-ils ou ne brûleront-ils pas le pont? Qui arrivera les +premiers, eux, ou les Français qui les mitraillent? Chacun, dans cette +masse énorme de troupes réunies sur un même point, s'adressait +involontairement cette question, en présence des péripéties de cette +scène éclairée par le soleil couchant.</p> + +<p>«Oh! dit Nesvitsky, ils seront frottés, les hussards! ils sont +maintenant à portée des canons!</p> + +<p>—Il a pris trop de monde avec lui, dit l'officier d'état-major.</p> + +<p>—C'est vrai, reprit Nesvitsky. Deux braves auraient fait l'affaire.</p> + +<p>—Oh! Excellence, Excellence,» dit Gerkow, sans quitter des yeux les +hussards.</p> + +<p>Il avait toujours cet air naïf et railleur qui faisait qu'on se +demandait s'il était réellement sérieux....</p> + +<p>«Quelle idée! Envoyer deux braves, mais alors qui nous donnerait le +Vladimir, avec la rosette à la boutonnière?... Eh bien qu'on les frotte, +mais au moins l'escadron sera présenté et chacun peut espérer une +décoration: notre colonel sait ce qu'il fait.</p> + +<p>—Voilà la mitraille!» dit l'officier, en désignant du doigt les pièces +ennemies qu'on enlevait des avant-trains.</p> + +<p>Un panache de fumée s'éleva, puis un second et un troisième presque en +même temps, et, au moment où le bruit du premier coup traversait +l'espace, le quatrième fut visible.</p> + +<p>«Oh!» s'écria Nesvitsky comme frappé par une douleur aiguë.</p> + +<p>Et il saisit la main de l'officier:</p> + +<p>«Voyez, il en est tombé, il en est tombé un!...</p> + +<p>—Deux, il me semble?</p> + +<p>—Si j'étais souverain, je ne ferais jamais la guerre,» dit Nesvitsky en +se détournant.</p> + +<p>Les canons français se rechargeaient vivement, et de nouveau la fumée se +montra sur plusieurs points. L'infanterie, en capotes bleues courut vers +le pont, que couvrit, en crépitant sur ses planches, une pluie de +mitraille. Mais cette fois, Nesvitsky ne voyait plus rien. Une épaisse +fumée s'élevait en rideau, les hussards avaient réussi à mettre le feu, +et les batteries françaises tiraient, non plus pour les en empêcher, +mais parce que les canons étaient chargés et qu'il n'y avait plus sur +qui tirer.</p> + +<p>Les Français avaient eu le temps d'envoyer trois décharges avant que les +hussards fussent retournés à leurs chevaux; deux de ces décharges, mal +dirigées, avaient passé par-dessus les têtes; mais la dernière, tombée +au milieu d'un groupe de soldats, en avait abattu trois.</p> + +<p>Rostow, préoccupé de ses rapports avec Bogdanitch, s'était arrêté au +milieu du pont, ne sachant plus que faire. Il n'y avait là personne à +pourfendre. Pourfendre, voilà comment il s'était toujours figuré une +bataille, et comme il ne s'était pas muni de paille enflammée, à +l'exemple de ses camarades, il ne pouvait coopérer à l'incendie. Il +restait donc là, indécis, quand retentit sur le pont comme une grêle de +noix, et près de lui un hussard tomba sur le parapet en gémissant. +Rostow courut à lui; on appela les brancardiers, et quelques hommes +saisirent le blessé et le soulevèrent.</p> + +<p>«Oh! laissez-moi, au nom du Christ!» s'écria le soldat.</p> + +<p>Mais on continua à le soulever et à l'emporter. Rostow se détourna, son +regard plongea dans le lointain: on aurait dit qu'il cherchait à y +découvrir quelque chose; puis il se reporta sur le Danube, sur le ciel, +sur le soleil. Comme le ciel lui parut bleu, calme et profond! Comme le +soleil descendait brillant et glorieux! Comme les eaux du Danube +scintillent au loin doucement agitées!... Là-bas dans le fond, ces +montagnes bleuâtres aux défilés mystérieux, ce couvent, ces forêts de +pins cachées derrière un brouillard transparent.... Là était la paix, là +était le bonheur!</p> + +<p>«Ah! si j'avais pu y vivre, je n'aurais rien désiré de plus, pensait +Rostow... rien! Je sens en moi tant d'éléments de bonheur, en moi et en +ce beau soleil... tandis qu'ici... des cris de souffrance... la peur... +la confusion... la hâte... on crie de nouveau, tous reculent et me +voilà courant avec eux... et la voilà, la voilà, la mort, au-dessus de +moi!... Une seconde encore, et peut-être ne verrai-je plus jamais ni ce +soleil, ni ces eaux, ni ces montagnes!...»</p> + +<p>Le soleil se voila. On portait d'autres brancards devant Rostow: la +crainte de la mort et du brancard, l'amour du soleil et de la vie, tout +se confondit en un sentiment de souffrance et d'angoisse:</p> + +<p>«Mon Dieu, que Celui qui est là-haut me garde, me pardonne et me +protège!» murmura Rostow.</p> + +<p>Les hussards reprirent leurs chevaux, les voix devinrent plus assurées, +et les brancards disparurent.</p> + +<p>«Eh bien, mon cher, tu l'as sentie, la poudre? lui cria à l'oreille +Vaska Denissow.</p> + +<p>—Tout est fini! mais moi, je suis un poltron, un poltron! pensa Rostow +en se remettant en selle.</p> + +<p>—Est-ce que c'était de la mitraille? demanda-t-il à Denissow.</p> + +<p>—Parbleu, je crois bien, et encore de quel calibre! nous avons +fièrement travaillé! Il y faisait chaud; l'attaque, c'est autre chose, +mais ici on tirait sur nous comme à la cible...»</p> + +<p>Et Denissow se rapprocha du groupe où se trouvaient Nesvitsky et ses +compagnons.</p> + +<p>«Je crois qu'on n'aura rien remarqué», se disait Rostow, et c'était +vrai, car chacun se rendait compte, par expérience, de la sensation +qu'il avait éprouvée à ce premier baptême du feu.</p> + +<p>«Ma foi, quel beau rapport il y aura!... Et l'on me fera peut-être +sous-lieutenant! dit Gerkow.</p> + +<p>—Annoncez au prince que j'ai mis le feu au pont, dit le colonel d'un +air triomphant.</p> + +<p>—S'il me questionne sur les pertes?...</p> + +<p>—Bah! insignifiantes, répondit-il de sa voix de basse, deux hussards +blessés et un tué raide mort,» ajouta-t-il, sans chercher à réprimer un +sourire de satisfaction; il scandait même avec bonheur cette heureuse +expression de «raide mort».</p> + +<p>Les trente-cinq mille hommes de l'armée de Koutouzow, poursuivis par une +armée de cent mille Français, avec Bonaparte à leur tête, ne +rencontraient qu'hostilité dans le pays. Ils n'avaient plus confiance +dans leurs alliés, ils manquaient d'approvisionnements; et, forcés à +l'action en dehors de toutes les conditions prévues d'une guerre, ils se +repliaient avec précipitation. Ils descendaient le Danube, s'arrêtant +pour faire face à l'ennemi, s'en débarrassant par des engagements +d'arrière-garde et ne s'engageant qu'autant qu'il était nécessaire pour +opérer leur retraite sans perdre leurs bagages. Quelques rencontres +avaient eu lieu à Lambach, à Amstetten, à Melck, et, malgré le courage +et la fermeté des Russes, auxquels leurs adversaires rendaient justice, +le résultat n'en était pas moins une retraite, une vraie retraite. Les +Autrichiens, échappés à la reddition d'Ulm et réunis à Koutouzow à +Braunau, s'en étaient de nouveau séparés, l'abandonnant à ses forces +épuisées. Défendre Vienne n'était plus possible, car, en dépit du plan +de campagne offensive, si savamment élaboré selon les règles de la +nouvelle science stratégique, et remis à Koutouzow par le conseil de +guerre autrichien, la seule chance qu'il eût de ne pas perdre son armée +comme Mack, c'était d'opérer sa jonction avec les troupes qui arrivaient +de Russie.</p> + +<p>Le 28 octobre, Koutouzow passa sur la rive gauche du Danube et s'y +arrêta pour la première fois, mettant le fleuve entre lui et le gros des +forces ennemies. Le 30, il attaqua Mortier, qui se trouvait également +sur la rive gauche, et le battit. Les premiers trophées de cette affaire +furent deux canons, un drapeau et deux généraux, et, pour la première +fois depuis une retraite de quinze jours, les Russes s'arrêtèrent, +bousculèrent les Français, et restèrent maîtres du champ de bataille. +Malgré l'épuisement des troupes, mal vêtues, affaiblies d'un tiers par +la perte des traînards, des malades, des morts et des blessés, +abandonnés sur le terrain et confiés par une lettre de Koutouzow à +l'humanité de l'ennemi, malgré la quantité de blessés que les hôpitaux +et les maisons converties en ambulances ne pouvaient contenir, malgré +toutes ces circonstances aggravantes, cet arrêt à Krems et cette +victoire remportée sur Mortier avaient fortement relevé le moral des +troupes.</p> + +<p>Les nouvelles les plus favorables, mais aussi les plus fausses, +circulaient entre l'armée et l'état-major: on annonçait la prochaine +arrivée de nouvelles colonnes russes, une victoire des Autrichiens et +enfin la retraite précipitée de Bonaparte.</p> + +<p>Le prince André s'était trouvé pendant ce dernier combat à côté du +général autrichien Schmidt, qui avait été tué; lui-même avait eu son +cheval blessé sous lui et la main égratignée par une balle. Afin de lui +témoigner sa bienveillance, le général en chef l'avait envoyé porter la +nouvelle de cette victoire à Brünn, où résidait la cour d'Autriche +depuis qu'elle s'était enfuie de Vienne, menacée par l'armée française. +Dans la nuit du combat, excité mais non fatigué, car, malgré sa frêle +apparence, il supportait mieux la fatigue physique qu'un homme plus +robuste, il monta à cheval, pour aller présenter le rapport de Doktourow +à Koutouzow, et fut aussitôt expédié en courrier, ce qui était l'indice +assuré d'une promotion prochaine.</p> + +<p>La nuit était sombre et étoilée, la route se dessinait en noir sur la +neige tombée la veille pendant la bataille. Le prince André, emporté par +sa charrette de poste, passait en revue tous les sentiments qui +l'agitaient, l'impression du combat, l'heureux effet que produirait la +nouvelle de la victoire, les adieux du commandant en chef et de ses +camarades. Il éprouvait la jouissance intime de l'homme qui, après une +longue attente, voit enfin luire les premiers rayons du bonheur désiré. +Dès qu'il fermait les yeux, la fusillade et le grondement du canon +résonnaient à son oreille, se confondant avec le bruit des roues et les +incidents de la bataille. Tantôt il voyait fuir les Russes, tantôt il se +voyait tué lui-même; alors il se réveillait en sursaut; heureux de +sentir se dissiper ce mauvais rêve; puis il s'assoupissait de nouveau en +rêvant au sang-froid qu'il avait déployé. Une matinée ensoleillée +succéda à cette nuit sombre; la neige fondait, les chevaux galopaient, +et de chaque côté du chemin se déroulaient des forêts, des champs et des +villages.</p> + +<p>À l'un des relais il rejoignit un convoi de blessés: l'officier qui le +conduisait, étendu sur la première charrette, criait et injuriait un +soldat. Des blessés sales, pâles et enveloppés de linges ensanglantés, +entassés dans de grands chariots, étaient secoués sur la route +pierreuse; les uns causaient, les autres mangeaient du pain, et les plus +malades regardaient, avec un intérêt tranquille et naïf, le courrier +qui les dépassait au galop.</p> + +<p>Le prince André fit arrêter sa charrette et demanda aux soldats quand +ils avaient été blessés:</p> + +<p>«Avant-hier sur le Danube, répondit l'un d'eux, et le prince André, +tirant sa bourse, leur donna trois pièces d'or.</p> + +<p>—Pour tous! dit-il en s'adressant à l'officier qui approchait: +Guérissez-vous, mes enfants, il y aura encore de la besogne.</p> + +<p>—Quelle nouvelle y a-t-il, monsieur l'aide de camp? demanda l'officier, +visiblement satisfait de trouver à qui parler.</p> + +<p>—Bonne nouvelle!... En avant!» cria-t-il au cocher.</p> + +<p>Il faisait nuit lorsque le prince André entra à Brünn et se vit entouré +de hautes maisons, de magasins éclairés, de lanternes allumées, de beaux +équipages roulant sur le pavé, en un mot de toute cette atmosphère +animée de grande ville, si attrayante pour un militaire qui arrive du +camp. Malgré sa course rapide et sa nuit d'insomnie, il se sentait +encore plus excité que la veille. Comme il approchait du palais, ses +yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et ses pensées se succédaient avec +une netteté magique. Tous les détails de la bataille étaient sortis du +vague et se condensaient dans sa pensée en un rapport concis, tel qu'il +devait le présenter à l'empereur François. Il entendait les questions +qu'on lui adresserait et les réponses qu'il y ferait. Il était convaincu +qu'on allait l'introduire tout de suite auprès de l'Empereur; mais, à +l'entrée principale du palais, un fonctionnaire civil l'arrêta, et, +l'ayant reconnu pour un courrier, le conduisit à une autre entrée:</p> + +<p>«Dans le corridor à droite, Euer Hochgeboren. (Votre Haute Naissance); +vous y trouverez l'aide de camp de service, qui vous introduira auprès +du ministre.»</p> + +<p>L'aide de camp de service pria le prince André de l'attendre, et alla +l'annoncer au ministre de la guerre. Il revint bientôt, et, s'inclinant +avec une politesse marquée, il fit passer le prince André devant lui; +après lui avoir fait traverser le corridor, il l'introduisit dans le +cabinet où travaillait le ministre. L'officier autrichien semblait, par +son excessive politesse, vouloir élever une barrière qui le mît à l'abri +de toute familiarité de la part de l'aide de camp russe. Plus le prince +André se rapprochait du haut fonctionnaire, plus s'affaiblissait en lui +le sentiment de joyeuse satisfaction qu'il avait éprouvé quelques +instants avant, et plus il ressentait vivement comme l'impression d'une +offense reçue; et cette impression, malgré lui, se transformait peu à +peu en un dédain inconscient. Son esprit attentif lui présenta aussitôt +tous les motifs qui lui donnaient le droit de mépriser l'aide de camp +et le ministre: «Une victoire gagnée leur paraîtra chose facile, à eux +qui n'ont pas senti la poudre, voilà ce qu'il pensait,» et il entra dans +le cabinet avec une lenteur affectée. Cette irritation sourde s'augmenta +à la vue du dignitaire, qui, tenant penchée sur sa table, entre deux +bougies, sa tête chauve et encadrée de cheveux gris, lisait, prenait des +notes, et semblait ignorer sa présence.</p> + +<p>«Prenez cela, dit-il à son aide de camp,» en lui tendant quelques +papiers et sans accorder la moindre attention au prince André.</p> + +<p>«Ou bien, se disait le prince, de toutes les affaires qui l'occupent, la +marche de l'armée de Koutouzow est ce qui l'intéresse le moins; ou bien +il cherche à me le faire accroire.»</p> + +<p>Après avoir soigneusement et minutieusement rangé ses papiers, le +ministre releva la tête et montra une figure intelligente, pleine de +caractère et de fermeté; mais, en s'adressant au prince André, il prit +aussitôt cette expression de convention, niaisement souriante et +affectée à la fois, habituelle à l'homme qui reçoit journellement un +grand nombre de pétitionnaires.</p> + +<p>«De la part du général en chef Koutouzow!... De bonnes nouvelles, +j'espère?... Un engagement avec Mortier!... Une victoire!... il était +temps!»</p> + +<p>Le ministre se mit à lire la dépêche qui lui était adressée:</p> + +<p>«Ah! mon Dieu, Schmidt, quel malheur! quel malheur! dit-il en allemand, +et, après l'avoir parcourue, il la posa sur la table, d'un air soucieux. +Ah! quel malheur! Vous dites que l'affaire a été décisive? Pourtant +Mortier n'a pas été fait prisonnier!...»</p> + +<p>Puis, après un moment de silence:</p> + +<p>«Je suis bien satisfait de vos bonnes nouvelles, quoique ce soit les +payer un peu cher, par la mort de Schmidt! Sa Majesté désirera sûrement +vous voir, mais pas à présent. Je vous remercie, allez vous reposer et +trouvez-vous demain sur le passage de Sa Majesté après la parade; du +reste je vous ferai prévenir. Au revoir!... Sa Majesté désirera sûrement +vous voir elle-même,» répéta-t-il en le congédiant.</p> + +<p>Lorsque le prince André eut quitté le palais, il lui sembla qu'il avait +laissé derrière lui, entre les mains d'un ministre indifférent et de son +aide de camp obséquieux, toute l'émotion et tout le bonheur que lui +avait causés la victoire. La disposition de son esprit n'était plus la +même, et la bataille ne se présentait plus à lui que comme un lointain, +bien lointain souvenir.</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>Le prince André descendit à Brünn chez une de ses connaissances russes, +le diplomate Bilibine.</p> + +<p>«Ah! cher prince, rien ne pouvait m'être plus agréable, lui dit son hôte +en allant à sa rencontre.... Franz, portez les effets du prince dans ma +chambre à coucher, ajouta-t-il en s'adressant au domestique qui +conduisait Bolkonsky.... Vous êtes le messager d'une victoire, c'est +parfait; quant à moi, je suis malade, comme vous le voyez.»</p> + +<p>Après avoir fait sa toilette, le prince André rejoignit le diplomate +dans un élégant cabinet, où il se mit à table devant le dîner qu'on +venait de lui préparer, pendant que son hôte s'asseyait au coin de la +cheminée.</p> + +<p>Le prince André retrouvait avec plaisir, dans ce milieu, les éléments +d'élégance et de confort auxquels il était habitué depuis son enfance, +et qui lui avaient si souvent manqué dans ces derniers temps. Il lui +était agréable, après la réception autrichienne, de pouvoir parler, non +pas en russe, car ils causaient en français, mais avec un Russe, qui +partageait, il fallait le supposer, l'aversion très vive qu'inspiraient +généralement alors les Autrichiens.</p> + +<p>Bilibine avait trente-cinq ans environ; il était garçon, et appartenait +au même cercle de société que le prince André. Après s'être connus à +Pétersbourg, ils s'étaient retrouvés et rapprochés, pendant le séjour +qu'André avait fait à Vienne à la suite de son général. Ils avaient tous +deux les qualités requises pour parcourir, chacun dans sa spécialité, +une rapide et brillante carrière. Bilibine, quoique jeune, n'était plus +un jeune diplomate, car, depuis l'âge de seize ans, il était dans la +carrière. Arrivé à Vienne, après avoir passé par Paris et Copenhague, il +y occupait une position importante. Le chancelier et notre ambassadeur +en Autriche faisaient cas de sa capacité, et l'appréciaient. Il ne +ressemblait en rien à ces diplomates dont les qualités sont négatives, +dont toute la science consiste à ne pas se compromettre et à parler +français: il était de ceux qui aiment le travail, et, malgré une +certaine paresse native, il lui arrivait, souvent de passer la nuit à +son bureau. L'objet de son travail lui était indifférent: ce qui +l'intéressait, ce n'était pas le pourquoi, mais le comment, et il +trouvait un plaisir tout particulier à composer, d'une façon ingénieuse, +élégante et habile, n'importe quels mémorandums, rapports ou +circulaires. Outre les services qu'il rendait la plume à la main, on lui +reconnaissait encore le talent de savoir se conduire et de parler à +propos dans les hautes sphères.</p> + +<p>Bilibine n'aimait la causerie que lorsqu'elle lui offrait l'occasion de +dire quelque chose de remarquable et de la parsemer de ces traits +brillants et originaux, de ces phrases fines et acérées, qui, préparées +à l'avance dans son laboratoire intime, étaient si faciles à retenir, +qu'elles restaient gravées même clans les cervelles les plus dures; +c'est, ainsi que les mots de Bilibine se colportaient dans les salons de +Vienne et influaient parfois sur les événements.</p> + +<p>Son visage jaune, maigre et fatigué était creusé de plis; chacun de ces +plis était si soigneusement lavé, qu'il rappelait l'aspect du bout des +doigts lorsqu'ils ont fait un long séjour dans l'eau; le jeu de sa +physionomie consistait dans le mouvement perpétuel de ces plis. Tantôt +c'était son front qui se ridait, tantôt ses sourcils qui s'élevaient ou +s'abaissaient tour à tour, ou bien ses joues qui se fronçaient. Un +regard toujours gai et franc partait de ses petits yeux enfoncés.</p> + +<p>«Eh bien, racontez-moi vos exploits!» Bolkonsky lui narra aussitôt, sans +se mettre en avant, les détails de l'affaire et la réception du +ministre: «Ils m'ont reçu, moi et ma nouvelle, comme un chien dans un +jeu de quilles.»</p> + +<p>Bilibine sourit, et ses rides se détendirent.</p> + +<p>«Cependant, mon cher, dit-il en regardant ses ongles à distance, et en +plissant sa peau sous l'œil gauche, malgré la haute estime que je +professe pour les armées russo-orthodoxes, il me semble que cette +victoire n'est pas des plus victorieuses.»</p> + +<p>Il continuait à parler français, ne prononçant en russe que certains +mots qu'il voulait souligner d'une façon dédaigneuse:</p> + +<p>«Comment! vous avez écrasé de tout votre poids le malheureux Mortier, +qui n'avait qu'une division, et ce Mortier vous échappe!... Où est donc +votre victoire?</p> + +<p>—Sans nous vanter, vous avouerez pourtant que cela vaut mieux +qu'Ulm?...</p> + +<p>—Pourquoi n'avoir pas fait prisonnier un maréchal, un seul maréchal?</p> + +<p>—Parce que les événements n'arrivent pas selon notre volonté et ne se +règlent pas d'avance comme une parade! Nous avions espéré le tourner +vers les sept heures du matin, et nous n'y sommes arrivés qu'à cinq +heures du soir.</p> + +<p>—Pourquoi n'y êtes-vous pas arrivés à sept heures? Il fallait y +arriver.</p> + +<p>—Pourquoi n'avez-vous pas soufflé à Bonaparte, par voie diplomatique, +qu'il ferait bien d'abandonner Gênes? reprit le prince André du même +ton de raillerie.</p> + +<p>—Oh! je sais bien, repartit Bilibine... vous vous dites qu'il est très +facile de faire prisonniers des maréchaux au coin de son feu; c'est +vrai, et pourtant, pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Ne vous étonnez +donc pas que, à l'exemple du ministre de la guerre, notre auguste +Empereur et le roi Franz ne vous soient pas bien reconnaissants de cette +victoire; et moi-même, infime secrétaire de l'ambassade de Russie, je +n'éprouve pas un besoin irrésistible de témoigner mon enthousiasme, en +donnant un thaler à mon Franz, avec la permission d'aller se promener +avec sa «Liebchen» au Prater.... J'oublie qu'il n'y a pas de Prater +ici.» Il regarda le prince André et déplissa subitement son front.</p> + +<p>«Alors, mon cher, c'est à mon tour de vous demander pourquoi? Je ne le +comprends pas, je l'avoue; peut-être y a-t-il là-dessous quelques +finesses diplomatiques qui dépassent ma faible intelligence? Le fait est +que je n'y comprends rien: Mack perd une armée entière, l'archiduc +Ferdinand et l'archiduc Charles s'abstiennent de donner signe de vie et +commettent faute sur faute. Koutouzow seul gagne franchement une +bataille, rompt le charme français, et le ministre de la guerre ne +désire même pas connaître les détails de la victoire.</p> + +<p>—C'est là le nœud de la question! Voyez-vous, mon cher, hourra pour le +czar, pour la Russie, pour la foi! Tout cela est bel et bon; mais que +nous importent, je veux dire qu'importent à la cour d'Autriche toutes +vos victoires! Apportez-nous une bonne petite nouvelle du succès d'un +archiduc Charles ou d'un archiduc Ferdinand, l'un vaut l'autre, comme +vous le savez; mettons, si vous voulez, un succès remporté sur une +compagnie des pompiers de Bonaparte, ce serait autre chose, et on +l'aurait proclamé à son de trompe; mais ceci ne peut que nous déplaire. +Comment! l'archiduc Charles ne fait rien, l'archiduc Ferdinand se couvre +de honte, vous abandonnez Vienne sans défense aucune, tout comme si vous +nous disiez: Dieu est avec nous! mais que le bon Dieu vous bénisse, vous +et votre capitale.... Vous faites tuer Schmidt, un général que nous +aimons tous, et vous vous félicitez de la victoire? On ne saurait rien +inventer de plus irritant que cela! C'est comme un fait exprès, comme un +fait exprès! Et puis, que vous remportiez effectivement un brillant +succès, que l'archiduc Charles même en ait un de son côté, cela +changerait-il quelque chose à la marche générale des affaires? +Maintenant il est trop tard: Vienne est occupée par les troupes +françaises!</p> + +<p>—Comment, occupée? Vienne est occupée?</p> + +<p>—Non seulement occupée, mais Bonaparte est à Schoenbrünn, et notre +aimable comte Wrbna s'y rend pour prendre ses ordres.»</p> + +<p>À cause de sa fatigue, des différentes impressions de son voyage et de +sa réception par le ministre, à cause surtout de l'influence du dîner, +Bolkonsky commençait à sentir confusément qu'il ne saisissait pas bien +toute la gravité de ces nouvelles.</p> + +<p>«Le comte Lichtenfeld, que j'ai vu ce matin, continua Bilibine, m'a +montré une lettre pleine de détails sur une revue des Français à Vienne, +sur le prince Murat et tout son tremblement. Vous voyez donc bien que +votre victoire n'a rien de bien réjouissant et qu'on ne saurait vous +recevoir en sauveur!</p> + +<p>—Je vous assure que, pour ma part, j'y suis très indifférent, reprit le +prince André, qui commençait à se rendre compte du peu de valeur de +l'engagement de Krems, en comparaison d'un événement aussi important que +l'occupation d'une capitale:</p> + +<p>«Comment? Vienne est occupée? Comment, et la fameuse tête de pont, et le +prince Auersperg, qui était chargé de la défense de Vienne?</p> + +<p>—Le prince Auersperg est de notre côté, pour notre défense, et s'en +acquitte assez mal, et Vienne est de l'autre côté; quant au pont, il +n'est pas encore pris et ne le sera pas, je l'espère; il est miné, avec +ordre de le faire sauter; sans cela nous serions déjà dans les montagnes +de la Bohême et vous auriez passé, vous et votre armée, un vilain quart +d'heure entre deux feux.</p> + +<p>—Cela ne veut pourtant pas dire, reprit le prince André, que la +campagne soit finie?</p> + +<p>—Et moi, je crois qu'elle l'est. Nos gros bonnets d'ici le pensent +également, sans oser le dire. Il arrivera ce que j'ai prédit dès le +début. Ce n'est pas votre échauffourée de Diernstein, ce n'est pas la +poudre qui tranchera la question, mais ce sont ceux qui l'ont inventée.»</p> + +<p>Bilibine venait de répéter un de ses mots; il reprit au bout d'une +seconde, en déplissant son front:</p> + +<p>«Toute la question est dans le résultat de l'entrevue de l'empereur +Alexandre avec le roi de Prusse à Berlin. Si la Prusse entre dans +l'alliance, on force la main à l'Autriche, et il y aura guerre, sinon il +n'y a plus qu'à s'entendre sur le lieu de réunion pour poser les +préliminaires d'un nouveau CampoFormio.</p> + +<p>—Quel merveilleux génie et quel bonheur il a! s'écria le prince André, +en frappant la table de son poing fermé.</p> + +<p>—Bonaparte? demanda interrogativement Bilibine, en replissant son +front, c'était le signe avant-coureur d'un mot: Buonaparte? +continua-t-il en accentuant l'»u»; mais j'y pense, maintenant qu'il +dicte de Schoenbrünn des lois à l'Autriche, il faut lui faire grâce de +l'»u»! Je me décide à cette suppression et je rappellerai désormais +Bonaparte, tout court.</p> + +<p>—Voyons, sans plaisanterie, croyez-vous que la campagne soit terminée?</p> + +<p>—Voici ce que je crois: l'Autriche, cette fois, a été le dindon de la +farce; elle n'y est pas habituée et elle prendra sa revanche. Elle a été +le dindon, premièrement: parce que les provinces sont ruinées +(l'orthodoxe, vous le savez, est terrible pour le pillage), l'armée +détruite, la capitale prise, et tout cela pour les beaux yeux de Sa +Majesté de Sardaigne; et secondement, ceci, mon cher, entre nous, je +sens d'instinct qu'on nous trompe, je flaire des rapports et des projets +de paix avec la France, d'une paix secrète conclue séparément.</p> + +<p>—C'est impossible, ce serait trop vilain.</p> + +<p>—Qui vivra verra,» repartit Bilibine.</p> + +<p>Et le prince André se retira dans la chambre qui lui avait été préparée.</p> + +<p>Une fois étendu entre des draps bien blancs, la tête sur des oreillers +parfumés et moelleux, le prince André sentit malgré lui que la bataille +dont il avait apporté la nouvelle passait de plus en plus à l'état de +vague souvenir. Il ne pensait plus qu'à l'alliance prussienne, à la +trahison de l'Autriche, au nouveau triomphe de Bonaparte, à la revue et +à la réception de l'empereur François, pour le lendemain. Il ferma les +yeux, et au même instant le bruit de la canonnade, de la fusillade et +des roues éclata dans ses oreilles. Il voyait les soldats descendre un à +un le long des montagnes, il entendait le tir des Français, il était là +avec Schmidt au premier rang, les balles sifflaient gaiement autour de +lui, et son cœur tressaillait et s'emplissait d'une folle exubérance de +vie, comme il n'en avait jamais ressentie depuis son enfance. Il se +réveilla en sursaut:</p> + +<p>«Oui, oui, c'était bien cela!»</p> + +<p>Et il se rendormit heureux, avec un sourire d'enfant, du profond sommeil +de la jeunesse.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>Le lendemain, il se réveilla tard, et, rassemblant ses idées, il se +rappela tout d'abord qu'il devait se présenter le jour même à l'empereur +François; et toutes les impressions de la veille, l'audience du +ministre, la politesse exagérée de l'aide de camp, sa conversation avec +Bilibine, traversèrent en foule son cerveau. Ayant endossé, pour se +rendre au palais, la grande tenue qu'il n'avait pas portée depuis +longtemps, gai et dispos, le bras en écharpe, il entra, en passant, +chez son hôte, où se trouvaient déjà quatre jeunes diplomates, entre +autres le prince Hippolyte Kouraguine, secrétaire à l'ambassade de +Russie, que Bolkonsky connaissait.</p> + +<p>Les trois autres, que Bilibine lui nomma, étaient des jeunes gens du +monde, élégants, riches, aimant le plaisir, qui formaient ici, comme à +Vienne, un cercle à part, dont il était la tête et qu'il appelait «les +nôtres». Ce cercle, composé presque exclusivement de diplomates, avait +ses intérêts en dehors de la guerre et de la politique. La vie du grand +monde, leurs relations avec quelques femmes et leur service de +chancellerie occupaient seuls leurs loisirs. Ces messieurs firent au +prince André l'honneur très rare de le recevoir avec empressement, comme +un des leurs. Par politesse et comme entrée en matière, ils daignèrent +lui adresser quelques questions au sujet de l'armée et de la bataille, +pour reprendre ensuite leur conversation vive et légère, pleine de gaies +saillies et de critiques sans valeur.</p> + +<p>«Et voici le bouquet! dit l'un d'eux qui racontait la déconvenue d'un +collègue: le chancelier lui assure à lui-même que sa nomination à +Londres est un avancement, qu'il doit la considérer comme telle: vous +représentez-vous sa figure à ces mots?</p> + +<p>—Et moi, messieurs, je vous dénonce Kouraguine, le terrible Don Juan, +qui profite du malheur d'autrui.»</p> + +<p>Le prince Hippolyte était étalé dans un fauteuil à la Voltaire, les +jambes jetées négligemment par-dessus les bras du fauteuil:</p> + +<p>«Voyons, parlez-moi de cela, dit-il en riant.</p> + +<p>—Oh! Don Juan! oh! serpent! dirent plusieurs voix.</p> + +<p>—Vous ne savez probablement pas, Bolkonsky, reprit Bilibine, que toutes +les atrocités commises par l'armée française, j'allais dire par l'armée +russe, ne sont rien en comparaison des ravages causés par cet homme +parmi nos dames.</p> + +<p>—La femme est la compagne de l'homme,» dit le prince Hippolyte, en +regardant ses pieds à travers son monocle.</p> + +<p>Bilibine et «les nôtres» éclatèrent de rire, et le prince André put +constater que cet Hippolyte dont il avait été, il faut l'avouer, presque +jaloux, était le plastron de cette société.</p> + +<p>«Il faut que je vous fasse les honneurs de Kouraguine, dit Bilibine tout +bas; il est charmant dans ses dissertations politiques; vous allez voir +avec quelle importance...»</p> + +<p>Et s'approchant d'Hippolyte, le front plissé, il entama sur les +événements du jour une discussion qui attira aussitôt l'attention +générale.</p> + +<p>«Le cabinet de Berlin ne peut pas exprimer un sentiment d'alliance, +commença Hippolyte en regardant son auditoire avec assurance, sans +exprimer... comme dans sa dernière note... vous comprenez... vous +comprenez.... Puis, si S. M. l'Empereur ne déroge pas aux principes, +notre alliance... attendez, je n'ai pas fini...»</p> + +<p>Et saisissant la main du prince André:</p> + +<p>«Je suppose que l'intervention sera plus forte que la non-intervention +et... on ne pourra pas imputer à fin de non-recevoir notre dépêche du 28 +novembre; voilà comment tout cela finira...»</p> + +<p>Et il lâcha la main du prince André.</p> + +<p>«Démosthène, je te reconnais au caillou que tu as caché dans ta bouche +d'or<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>,» s'écria Bilibine, qui, pour mieux témoigner sa satisfaction, +semblait avoir fait descendre sur son front toute sa forêt de cheveux.</p> + +<p>Hippolyte, riant plus fort et plus haut que les autres, avait pourtant +l'air de souffrir de ce rire forcé qui tordait en tous sens sa figure +habituellement apathique.</p> + +<p>«Voyons, messieurs, dit Bilibine, Bolkonsky est mon hôte et je tiens, +autant qu'il est en mon pouvoir, à le faire jouir de tous les plaisirs +de Brünn. Si nous étions à Vienne, ce serait bien plus facile, mais ici, +dans ce vilain trou morave, je vous demande votre aide: il faut lui +faire les honneurs de Brünn. Chargez-vous du théâtre, je me charge de la +société. Quant à vous, Hippolyte, la question du beau sexe vous regarde.</p> + +<p>—Il faudra lui montrer la ravissante Amélie, s'écria un «des nôtres», +en baisant le bout de ses doigts.</p> + +<p>—Oui, il faudra inspirer à ce sanguinaire soldat des sentiments plus +humains, ajouta Bilibine.</p> + +<p>—Il me sera difficile, messieurs, de profiter de vos aimables +dispositions à mon égard, objecta Bolkonsky, en regardant à sa montre, +car il est temps que je sorte.</p> + +<p>—Où allez-vous donc?</p> + +<p>—Je me rends chez l'Empereur.</p> + +<p>—Oh! oh! Alors au revoir, Bolkonsky!</p> + +<p>—Au revoir, prince; revenez dîner avec nous, nous nous chargerons de +vous.</p> + +<p>—Écoutez, lui dit Bilibine, en le reconduisant dans l'antichambre, vous +ferez bien, dans votre entrevue avec l'Empereur, de donner des éloges à +l'intendance, pour sa manière de distribuer les vivres et de désigner +les étapes.</p> + +<p>—Quand même je le voudrais, je ne le pourrais pas, répondit Bolkonsky.</p> + +<p>—Eh bien! parlez pour deux, car il a la passion des audiences sans +jamais trouver un mot à dire, comme vous le verrez.»</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>Le prince André, placé sur le passage de l'Empereur, dans le groupe des +officiers autrichiens, eut l'honneur d'attirer son regard et de recevoir +un salut de sa longue tête. La cérémonie achevée, l'aide de camp de la +veille vint poliment transmettre à Bolkonsky le désir de Sa Majesté de +lui donner audience. L'empereur François le reçut debout au milieu de +son cabinet, et le prince André fut frappé de son embarras: il +rougissait à tout propos et semblait ne savoir comment s'exprimer:</p> + +<p>«Dites-moi à quel moment a commencé la bataille?» demanda-t-il avec +précipitation.</p> + +<p>Le prince André, l'ayant satisfait sur ce point, se vit bientôt obligé +de répondre à d'autres demandes tout aussi naïves.</p> + +<p>«Comment se porte Koutouzow? Quand a-t-il quitté Krems?...» etc....</p> + +<p>L'Empereur paraissait n'avoir qu'un but: poser un certain nombre de +questions; quant aux réponses, elles ne l'intéressaient guère.</p> + +<p>«À quelle heure la bataille a-t-elle commencé?</p> + +<p>—Je ne saurais préciser à Votre Majesté l'heure à laquelle la bataille +s'est engagée sur le front des troupes, car à Diernstein, où je me +trouvais, la première attaque a eu lieu à six heures du soir,» reprit +vivement Bolkonsky.</p> + +<p>Il comptait présenter à l'Empereur une description exacte, qu'il tenait +toute prête, de ce qu'il avait vu et appris.</p> + +<p>L'Empereur lui coupa la parole, puis lui demanda en souriant:</p> + +<p>«Combien de milles?</p> + +<p>—D'où et jusqu'où, sire?</p> + +<p>—De Diernstein à Krems?</p> + +<p>—Trois milles et demi, sire.</p> + +<p>—Les Français ont-ils quitté la rive gauche?</p> + +<p>—D'après les derniers rapports de nos espions, les derniers Français +ont traversé la rivière la même nuit sur des radeaux.</p> + +<p>—Y a-t-il assez de fourrages à Krems?</p> + +<p>—Pas en quantité suffisante.»</p> + +<p>L'Empereur l'interrompit de nouveau:</p> + +<p>«À quelle heure a été tué le général Schmidt?</p> + +<p>—À sept heures, je crois.</p> + +<p>—À sept heures?... c'est bien triste, bien triste!»</p> + +<p>Là-dessus, l'ayant remercié, il le congédia. Le prince André sortit et +se vit aussitôt entouré d'un grand nombre de courtisans; il n'y avait +plus pour lui que phrases flatteuses et regards bienveillants, jusqu'à +l'aide de camp, qui lui fit des reproches de ne pas s'être logé au +palais et lui offrit même sa maison. Le ministre de la guerre le +félicita pour la décoration de l'ordre de Marie-Thérèse de 3<sup>ème</sup> classe +que l'Empereur venait de lui conférer; le chambellan de l'Impératrice +l'engagea à passer chez Sa Majesté; l'archiduchesse désirait également +le voir. Il ne savait à qui répondre et cherchait à rassembler ses +idées, lorsque l'ambassadeur de Russie, lui touchant l'épaule, +l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre pour causer avec lui.</p> + +<p>En dépit des prévisions de Bilibine, la nouvelle qu'il avait apportée +avait été reçue avec joie, et un <i>Te Deum</i> avait été commandé. Koutouzow +venait d'être nommé grand-croix de Marie-Thérèse, et toute l'armée +recevait des récompenses. Grâce aux invitations qui pleuvaient sur lui +de tous côtés, le prince André fut obligé de consacrer toute sa matinée +à des visites chez les hauts dignitaires autrichiens. Après les avoir +terminées, vers cinq heures du soir, il retournait chez Bilibine, et +composait, chemin faisant, la lettre qu'il voulait écrire à son père et +dans laquelle il lui décrivait sa course à Brünn, lorsque devant le +perron il aperçut une britchka plus d'à moitié remplie d'objets +emballés, et Franz, le domestique de Bilibine, y introduisant avec +effort une nouvelle malle.</p> + +<p>Le prince André, qui s'était arrêté en route chez un libraire pour y +prendre quelques livres, s'était attardé.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela veut dire?</p> + +<p>—Ah! Excellence! s'écria Franz, nous allons plus loin: le scélérat est +de nouveau sur nos talons.</p> + +<p>—Mais que se passe-t-il donc? demanda le prince André au moment où +Bilibine, dont le visage toujours calme trahissait cependant une +certaine émotion, venait à sa rencontre.</p> + +<p>—Avouez que c'est charmant cette histoire du pont de Thabor!... Ils +l'ont passé sans coup férir!»</p> + +<p>Le prince André écoutait sans comprendre.</p> + +<p>«Mais d'où venez-vous donc, pour ignorer ce que savent tous les cochers +de fiacre?</p> + +<p>—Je viens de chez l'archiduc, et je n'y ai rien appris.</p> + +<p>—Et vous n'avez pas remarqué que chacun fait ses paquets?</p> + +<p>—Je n'ai rien vu! Mais enfin qu'y a-t-il donc? reprit-il avec +impatience.</p> + +<p>—Ce qu'il y a? Il y a que les Français ont passé le pont défendu par +d'Auersperg, qui ne l'a pas fait sauter, que Murat arrive au grand +galop sur la route de Brünn et que, sinon aujourd'hui, du moins demain +ils seront ici.</p> + +<p>—Comment, ici? mais puisque le pont était miné, pourquoi ne l'avoir pas +fait sauter?</p> + +<p>—C'est à vous que je le demande, car personne, pas même Bonaparte, ne +le saura jamais!»</p> + +<p>Bolkonsky haussa les épaules:</p> + +<p>«Mais si le pont est franchi, l'armée est perdue, elle sera coupée!</p> + +<p>—C'est justement là le <i>hic</i>... Écoutez: Les Français occupent Vienne, +comme je vous l'ai déjà dit, tout va très bien. Le lendemain, +c'est-à-dire hier au soir, messieurs les maréchaux Murat, Lannes et +Belliard<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> montent à cheval et vont examiner le pont; remarquez bien, +trois Gascons! Messieurs, dit l'un d'eux, vous savez que le pont de +Thabor est miné et contre-miné, qu'il est défendu par cette fameuse tête +de pont que vous savez, et quinze mille hommes de troupes qui ont reçu +l'ordre de le faire sauter pour nous barrer le passage. Mais comme il +serait plus qu'agréable à notre Empereur et maître, Napoléon, de s'en +emparer, allons-y tous trois et emparons-nous-en. «Allons,» répondirent +les autres. Et les voilà qui partent, qui prennent le pont, le +franchissent, et toute l'armée à leur suite passe le Danube, se +dirigeant sur nous, sur vous et sur vos communications.</p> + +<p>—Trêve de plaisanteries, repartit le prince André, le sujet est grave +et triste.»</p> + +<p>Et cependant, malgré l'ennui qu'aurait dû lui causer cette fâcheuse +nouvelle, il éprouvait une certaine satisfaction. Depuis qu'il avait +appris la situation désespérée de l'armée russe, il se croyait destiné à +la tirer de ce péril: c'était pour lui le Toulon qui allait le faire +sortir de la foule obscure de ses camarades et lui ouvrir le chemin de +la gloire. Tout en écoutant Bilibine, il se voyait déjà arrivant au +camp, donnant son avis au conseil de guerre, et proposant un plan qui +pourrait seul sauver l'armée; naturellement on lui en confiait +l'exécution.</p> + +<p>«Je ne plaisante pas, continua Bilibine, rien de plus vrai, rien de plus +triste! Ces messieurs arrivent seuls sur le pont et agitent leurs +mouchoirs blancs, ils assurent qu'il y a un armistice et qu'eux, +maréchaux, vont conférer avec le prince Auersperg; l'officier de garde +les laisse entrer dans la tête du pont. Ils lui racontent un tas de +gasconnades: que la guerre est finie, que l'empereur François va +recevoir Bonaparte, que, quant à eux, ils vont chez le prince +Auersperg... et mille autres contes bleus. L'officier envoie chercher +Auersperg. Ces messieurs embrassent leurs ennemis, plaisantent avec eux, +enfourchent les canons, pendant qu'un bataillon français arrive tout +doucement sur le pont et jette à l'eau les sacs de matières +inflammables! Enfin paraît le général-lieutenant, notre cher prince +Auersperg von Nautern.</p> + +<p>«Cher ennemi, fleur des guerriers, autrichiens, héros des campagnes de +Turquie, trêve à notre inimitié, nous pouvons nous tendre la main, +l'empereur Napoléon brûle du désir de connaître le prince Auersperg!»</p> + +<p>«En un mot, ces messieurs, qui n'étaient pas Gascons pour rien, lui +jettent tant de poudre aux yeux avec leurs belles phrases, et lui, de +son côté, se sent tellement honoré de cette intimité soudaine avec des +maréchaux de France, si aveuglé par le manteau et les plumes d'autruche +de Murat, qu'il n'y voit que du feu, et oublie celui qu'il devait faire +sur l'ennemi!»</p> + +<p>Malgré la vivacité de son récit, Bilibine n'oublia pas de s'arrêter pour +donner le temps au prince André d'apprécier le mot qu'il venait de +lancer.</p> + +<p>«Le bataillon français entre dans la tête du pont, encloue les canons, +et le pont est à eux! Mais voilà le plus joli, continua-t-il en laissant +au plaisir qu'il trouvait à sa narration le soin de calmer son +émotion.... Le sergent posté près du canon, au signal duquel on devait +mettre le feu à la mine, voyant accourir les Français, était sur le +point de tirer, lorsque Lannes lui arrêta le bras. Le sergent, plus fin +que son général, s'approcha d'Auersperg et lui dit ceci ou à peu près:</p> + +<p>«Prince, on vous trompe et voilà les Français!»</p> + +<p>Murat, craignant de voir l'affaire compromise s'il le laissait +continuer, s'adresse de son côté, en vrai Gascon, à d'Auersperg avec une +feinte surprise:</p> + +<p>«Je ne reconnais pas la discipline autrichienne tant vantée; comment, +vous permettez à un de vos subalternes de vous parler ainsi!».... Quel +trait de génie!...</p> + +<p>Le prince Auersperg se pique d'honneur et fait mettre le sergent aux +arrêts! Avouez que c'est charmant, toute cette histoire du pont de +Thabor!</p> + +<p>«Ce n'est ni bêtise, ni lâcheté... c'est trahison peut-être! s'écria le +prince André, qui se représentait les capotes grises, les blessés, la +fumée de la poudre, la canonnade et la gloire qui l'attendait.</p> + +<p>—Nullement, cela met la cour dans de trop mauvais draps; ce n'est ni +trahison, ni lâcheté, ni bêtise; c'est comme à Ulm: c'est... cherchant +une pointe... c'est du Mack, nous sommes Mackés, dit-il en terminant, +tout fier d'avoir trouvé un mot, un mot tout neuf, un de ces mots qui +seraient répétés partout, et son front se déplissa en signe de +satisfaction, pendant qu'il regardait ses ongles, le sourire sur les +lèvres.</p> + +<p>—Où allez-vous? dit-il au prince André, qui s'était levé.</p> + +<p>—Je pars.</p> + +<p>—Pour où?</p> + +<p>—Pour l'armée!</p> + +<p>—Mais vous pensiez rester encore deux jours?</p> + +<p>—C'est impossible, je pars à l'instant.»</p> + +<p>Et le prince André, ayant donné ses ordres, rentra dans sa chambre.</p> + +<p>«Écoutez, mon cher, lui dit Bilibine en l'y rejoignant, pourquoi +partez-vous?»</p> + +<p>Le prince André l'interrogea du regard, sans lui répondre.</p> + +<p>«Mais oui, pourquoi partez-vous? Je sais bien, vous pensez qu'il est de +votre devoir de vous rendre à l'armée, maintenant qu'elle est en danger; +je vous comprends, c'est de l'héroïsme!</p> + +<p>—Pas le moins du monde.</p> + +<p>—Oui, vous êtes philosophe, mais soyez-le complètement! Envisagez les +choses d'un autre point de vue, et vous verrez que votre devoir est au +contraire de vous garder de tout péril. Que ceux qui ne sont bons qu'à +cela s'y jettent; on ne vous a pas donné l'ordre de revenir, et ici on +ne vous lâchera pas! Ainsi donc, vous pouvez rester et nous suivre là où +nous entraînera notre malheureux sort. On va à Olmütz, dit-on; c'est une +fort jolie ville: nous pourrons y arriver dans ma calèche fort +agréablement.</p> + +<p>—Pour Dieu, cessez vos plaisanteries, Bilibine.</p> + +<p>—Je vous parle sérieusement et en ami. Jugez-en: pourquoi partez-vous +quand vous pouvez rester ici? De deux choses l'une: ou bien la paix sera +conclue avant que vous arriviez à l'armée; ou bien il y aura une +débâcle, et vous partagerez la honte de l'armée de Koutouzow...»</p> + +<p>Et Bilibine déplissa son front, convaincu que son dilemme était +irréfutable.</p> + +<p>«Je ne puis pas en juger,» répondit froidement le prince André.</p> + +<p>Et au fond de son cœur il pensait:</p> + +<p>«Je pars pour sauver l'armée!</p> + +<p>—Mon cher, vous êtes un héros!» lui cria Bilibine.</p> + + +<h3>XII</h3> + + +<p>Après avoir pris congé du ministre de la guerre, Bolkonsky partit dans +la nuit avec l'intention de rejoindre l'armée, qu'il ne savait plus où +trouver, et avec la crainte de tomber entre les mains des Français.</p> + +<p>À Brünn, la cour faisait ses préparatifs de départ, et le gros des +bagages était déjà expédié sur Olmütz.</p> + +<p>En arrivant aux environs d'Etzelsdorf, le prince André se trouva tout à +coup sur le passage de l'armée russe, qui se retirait en grande hâte et +en désordre, et dont les nombreux chariots qui encombraient la route +empêchèrent sa voiture d'avancer. Après avoir demandé au chef des +cosaques un cheval et un homme, le prince André, fatigué et mourant de +faim, dépassa les fourgons pour s'élancer à la recherche du général en +chef. Les bruits les plus tristes arrivaient à ses oreilles tout le long +du chemin, et la confusion qu'il voyait autour de lui ne semblait que +trop les confirmer.</p> + +<p>«Cette armée russe que l'or de l'Angleterre a transportée des extrémités +de l'univers, nous allons lui faire éprouver le même sort (le sort +d'Ulm),» avait dit Bonaparte dans son ordre du jour, à l'ouverture de la +campagne! Ces paroles, subitement revenues à la mémoire du prince André, +éveillaient en lui un sentiment d'admiration pour ce grand génie, joint +à une impression d'orgueil blessé que traversait l'espoir d'une +prochaine revanche:</p> + +<p>«Et s'il ne restait plus qu'à mourir? pensait-il; eh bien, on saura +mourir, et pas plus mal qu'un autre, s'il le faut.»</p> + +<p>Il regardait avec dédain ces files innombrables de charrettes, de parcs +d'artillerie, s'enchevêtrant, se confondant l'un dans l'autre, et plus +loin encore et toujours des charrettes, des chariots de toute forme se +dépassant, se heurtant et s'interceptant le passage, en trois ou quatre +rangs serrés, sur la large route boueuse. Devant, derrière, aussi loin +que l'on pouvait percevoir un son, on entendait de tous côtés le bruit +des roues, des charrettes, des affûts, le piétinement des chevaux, les +cris des conducteurs pressant leurs attelages, les jurons des soldats, +des domestiques et des officiers. Sur les bords du chemin on voyait à +chaque pas des chevaux morts, dont quelques-uns étaient déjà écorchés, +des charrettes à moitié brisées, des soldats de toute arme sortant en +foule des villages voisins, et traînant à leur suite des moutons, des +poules, du foin et de grands sacs pleins jusqu'au bord; aux descentes et +aux montées, les groupes devenaient plus compacts, et leurs cris confus +se fondaient en une clameur ininterrompue. Quelques soldats enfoncés +dans la boue jusqu'aux genoux soutenaient les roues des avant-trains et +des fourgons; les fouets sifflaient dans l'air, les chevaux glissaient, +les traits se rompaient et les vociférations semblaient faire éclater +les poitrines. Les officiers, surveillant la marche, galopaient en avant +et en arrière; leurs figures harassées trahissaient leur impuissance à +rétablir l'ordre, et leurs commandements se noyaient dans le brouhaha de +cette houle humaine.</p> + +<p>«Voilà la chère armée orthodoxe!» se dit Bolkonsky, en se rappelant les +paroles de Bilibine et en s'approchant d'un fourgon pour s'enquérir du +général en chef.</p> + +<p>Une voiture de forme étrange, traînée par un cheval, tenant le milieu +entre la charrette, la calèche et le cabriolet, et dont les matériaux +hétérogènes accusaient une fabrication de circonstance, frappa ses +regards à quelques pas de lui; un soldat la conduisait, et l'on +apercevait, sous la capote et le tablier de cuir, une femme tout +enveloppée de châles. Au moment de faire sa question, le prince André en +fut détourné par les cris désespérés que poussait cette femme. +L'officier placé à la tête de la file battait son conducteur parce qu'il +essayait de dépasser les autres, et les coups de fouet cinglaient le +tablier de la voiture. À la vue du prince André, la femme avança la +tête, et, faisant des signes réitérés de la main, elle l'interpella:</p> + +<p>«Monsieur l'aide de camp, monsieur l'aide de camp, pitié, de grâce, +défendez-moi! qu'est-ce qui va m'arriver? Je suis la femme du médecin du +7<sup>ème</sup> chasseurs; on ne nous laisse pas passer, nous sommes restés en +arrière, nous avons perdu les nôtres!</p> + +<p>—Arrière, ou je t'aplatirai comme une galette, criait l'officier en +colère au soldat, arrière avec ta coquine!</p> + +<p>—Monsieur l'aide de camp, défendez-moi, que me veut-on?</p> + +<p>—Laissez passer cette voiture, ne voyez-vous pas qu'il y a une femme +dedans?» dit le prince André, en s'adressant à l'officier.</p> + +<p>Celui-ci le regarda sans répondre et, se tournant vers le soldat: «Ah! +oui, que je te laisserai passer.... Arrière, animal!</p> + +<p>—Laissez-le passer, vous dis-je, reprit le prince André.</p> + +<p>—Qui es-tu, toi?» demanda l'officier hors de lui. Et il appuya sur le +«toi».</p> + +<p>«Es-tu le chef ici? C'est moi qui suis le chef, et pas toi, entends-tu +bien?... Et toi, là-bas, arrière, ou je t'aplatis comme une galette! +continua-t-il en répétant l'expression, qui lui avait plu sans doute.</p> + +<p>—Bien arrangé, le petit aide de camp!» dit une voix dans la foule.</p> + +<p>L'officier était arrivé à ce paroxysme de fureur qui enlève aux gens la +conscience de leurs actes, et le prince André sentit un moment que son +intervention frisait le ridicule, la chose qu'il craignait le plus au +monde; mais, son instinct prenant le dessus, il se laissa à son tour +emporter par une colère folle, et il s'approcha de l'officier en levant +son fouet et en scandant ces mots:</p> + +<p>«Veuillez laisser passer!»</p> + +<p>L'officier fit un geste de mauvaise humeur et se hâta de s'éloigner:</p> + +<p>«C'est toujours leur faute à ceux-là de l'état-major, le désordre et +tout le bataclan, grommela-t-il; eh bien, faites comme vous voudrez.»</p> + +<p>Le prince André se hâta à son tour et, sans lever les yeux sur la femme +du médecin, qui l'appelait son sauveur, repassant dans sa tête les +détails de cette scène ridicule, il galopa jusqu'au village, où se +trouvait, lui avait-on dit, le général en chef. Arrivé là, il descendit +de cheval, dans l'intention de manger un peu, de se reposer un instant +et de mettre de l'ordre dans le trouble pénible de ses impressions:</p> + +<p>«C'est une troupe de bandits, ce n'est pas une armée,» pensait-il, +lorsqu'une voix connue l'appela par son nom.</p> + +<p>Il se retourna, et il aperçut à une petite fenêtre Nesvitsky, qui +mâchonnait quelque chose et lui faisait de grands gestes.</p> + +<p>«Bolkonsky, ne m'entends-tu pas? Viens vite!»</p> + +<p>Entré dans la maison, il y trouva Nesvitsky et un autre aide de camp, +qui déjeunaient; ils s'empressèrent de lui demander d'un air alarmé s'il +apportait quelque nouvelle.</p> + +<p>«Où est le général en chef? demanda Bolkonsky.</p> + +<p>—Ici, dans cette maison, répondit l'aide de camp.</p> + +<p>—Eh bien, est-ce vrai, la paix et la capitulation? demanda Nesvitsky.</p> + +<p>—C'est à vous de me le dire, je n'en sais rien, car j'ai eu toutes les +peines du monde à vous rejoindre.</p> + +<p>—Ah! mon cher, ce qui se passe chez nous est vraiment affreux... je +fais mon mea culpa... nous nous sommes moqués de Mack, et notre +situation est pire que la sienne; assieds-toi et déjeune, ajouta +Nesvitsky.</p> + +<p>—Il vous sera impossible, mon prince, de retrouver à présent votre +fourgon et vos effets: quant à votre Pierre, Dieu sait où il est.</p> + +<p>—Où est donc le quartier général?</p> + +<p>—Nous couchons à Znaïm.</p> + +<p>—Quant à moi, dit Nesvitsky, j'ai chargé sur deux chevaux tout ce dont +j'ai besoin et l'on m'a fait d'excellents bâts qui résisteraient même +aux chemins des montagnes de la Bohême!... Ça va mal, mon cher.... Eh +bien, es-tu malade?... il me semble que tu frissonnes?</p> + +<p>—Je n'ai rien,» répondit le prince André.</p> + +<p>Et il se rappela au même instant sa rencontre avec la femme du médecin +et l'officier du train.</p> + +<p>«Que fait ici le général en chef?</p> + +<p>—Je n'y comprends rien, répondit Nesvitsky.</p> + +<p>—Et moi, je ne comprends qu'une chose: c'est que tout ça est +déplorable,» dit le prince André.</p> + +<p>Et il se rendit chez Koutouzow; il remarqua, en passant, sa voiture et +les chevaux de sa suite harassés, éreintés, entourés de cosaques et de +gens de service, qui causaient à haute voix entre eux. Koutouzow +lui-même était dans la chaumière avec Bagration et Weirother (c'était le +nom du général autrichien qui remplaçait le défunt Schmidt). Dans le +vestibule, le petit Koslovsky, la figure fatiguée par les veilles, assis +sur ses talons, dictait des ordres à un secrétaire, qui les griffonnait +à la hâte sur un tonneau renversé. Koslovsky jeta un coup d'œil à +l'arrivant, sans se donner le temps de le saluer:</p> + +<p>«À la ligne... as-tu écrit?... Le régiment des grenadiers de Kiew, le +régiment de....</p> + +<p>—Impossible de vous suivre, Votre Haute Noblesse,» répliqua le +secrétaire d'un ton de mauvaise humeur.</p> + +<p>Au même moment, on entendait à travers la porte la voix animée et +mécontente du général en chef, à laquelle répondait une autre voix +complètement inconnue. Le bruit de cette conversation, l'inattention de +Koslovsky, le manque de respect de l'écrivain à bout de forces, cette +étrange installation autour d'un tonneau dans le voisinage du commandant +en chef, les rires bruyants des cosaques sous les fenêtres, tous ces +détails firent pressentir au prince André qu'il avait dû se passer +quelque chose de grave et de malheureux.</p> + +<p>Il adressa aussitôt une kyrielle de questions à l'aide de camp.</p> + +<p>«À l'instant, mon prince, répondit celui-ci. Bagration est chargé de la +disposition des troupes.</p> + +<p>—Et la capitulation?</p> + +<p>—Il n'y en a pas, on se prépare à une bataille.»</p> + +<p>Au moment où le prince André se dirigeait vers la porte de la pièce +voisine, Koutouzow, avec son nez aquilin, et sa figure rebondie, parut +sur le seuil. Le prince André se trouvait juste en face de lui, mais le +général en chef le regardait sans le reconnaître; à l'expression vague +de son œil unique on voyait que les soucis et les préoccupations +l'absorbaient au point de l'isoler du monde extérieur.</p> + +<p>«Est-ce fini? demanda-t-il à Koslovsky.</p> + +<p>—À l'instant, Votre Excellence.»</p> + +<p>Bagration avait suivi le général en chef: petit de taille, sec, encore +jeune, sa figure, d'un type oriental, attirait l'attention par son +expression de calme et de fermeté.</p> + +<p>«Excellence!...»</p> + +<p>Et le prince André tendit une enveloppe à Koutouzow.</p> + +<p>«Ah! de Vienne, c'est bien...»</p> + +<p>Il sortit de la chambre avec Bagration et ils s'arrêtèrent tous deux sur +le perron.</p> + +<p>«Ainsi donc, adieu, prince, dit-il à Bagration. Que le Sauveur te garde, +je te bénis pour cette grande entreprise!»</p> + +<p>Il s'attendrit, et ses yeux s'humectèrent de larmes; l'attirant à lui de +son bras gauche, il fit de la main droite sur son front le signe de la +croix, geste qui lui était familier, et lui tendit sa joue à baiser, +mais Bagration l'embrassa au cou:</p> + +<p>«Que Dieu soit avec toi!»</p> + +<p>Et il monta en calèche.</p> + +<p>«Viens avec moi, dit-il à Bolkonsky.</p> + +<p>—Votre Excellence, j'aurais désiré me rendre utile ici.... Si vous +vouliez me permettre de rester sous les ordres du prince Bagration?</p> + +<p>—Assieds-toi, reprit Koutouzow en voyant l'indécision de Bolkonsky. +J'ai moi-même besoin de bons officiers.</p> + +<p>—Si demain la dixième partie de son détachement nous revient, il faudra +en remercier Dieu!» ajouta-t-il comme se parlant à lui-même.</p> + +<p>Le regard du prince André se fixa involontairement pour une seconde sur +l'œil absent et la cicatrice à la tempe de Koutouzow, double souvenir +d'une balle turque:</p> + +<p>«Oui, se dit-il, il a le droit de parler avec calme de la perte de tant +d'hommes.</p> + +<p>—C'est pour cela, continua-t-il tout haut, que je vous supplie de +m'envoyer là-bas.»</p> + +<p>Koutouzow ne répondit rien: plongé dans ses réflexions, il semblait +avoir oublié ce qu'il venait de dire. Doucement bercé sur les coussins +de sa calèche, il tourna un instant après vers le prince André une +figure calme, sur laquelle on aurait vainement cherché la moindre trace +d'émotion, et, tout en raillant finement, il se fit raconter par +Bolkonsky son entrevue avec l'empereur, les on-dit de la cour sur +l'engagement de Krems, et le questionna même au sujet de quelques dames +que tous deux connaissaient.</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Le 1<sup>er</sup> novembre, Koutouzow avait reçu d'un de ses espions un rapport +d'après lequel il jugeait son armée dans une position presque sans +issue. Les Français, après le passage du pont, disait le rapport, +marchaient en forces considérables pour intercepter sa jonction avec les +troupes venant de Russie. Si Koutouzow se décidait à rester à Krems, les +cent cinquante mille hommes de Napoléon couperaient ses communications, +en entourant ses quarante mille soldats fatigués et épuisés, et il se +trouverait dans la position de Mack à Ulm; s'il abandonnait la grande +voie de ses communications avec la Russie, il devrait se jeter, en +défendant sa retraite pas à pas, dans les montagnes inconnues et +dépourvues de routes de la Bohême, et perdre par suite tout espoir de se +réunir à Bouksevden. Si enfin il se décidait à se replier de Krems sur +Olmütz, pour rejoindre ses nouvelles forces, il risquait d'être devancé +par les Français, et forcé d'accepter la bataille, pendant sa marche et +avec tout son train de bagages derrière lui, contre un ennemi trois fois +plus nombreux, qui le cernerait de deux côtés. Il choisit cependant +cette dernière alternative.</p> + +<p>Les Français s'avançaient à marches forcées vers Znaïm, sur la ligne de +retraite de Koutouzow, mais toutefois à 100 verstes devant lui. Se +laisser devancer par eux, c'était pour les Russes la honte d'Ulm et la +perte complète de l'armée; il n'y avait d'autre chance de la sauver, que +d'atteindre ce point avant l'armée française; mais la réussite devenait +impossible avec une masse de quarante mille hommes. Le chemin que +l'ennemi avait à parcourir de Vienne à Znaïm était meilleur et plus +direct que celui de Koutouzow de Krems à Znaïm.</p> + +<p>À la réception de cette nouvelle, il avait expédié, à travers les +montagnes, Bagration et son avant-garde de quatre mille hommes sur la +route de Vienne à Znaïm. Bagration avait ordre d'opérer cette marche +sans s'arrêter, de se placer de façon à avoir Vienne devant lui, Znaïm +derrière, et si, grâce à sa bonne étoile, il réussissait à arriver le +premier, de retenir l'ennemi autant qu'il le pourrait, pendant que +Koutouzow, avec tout son train de campagne, s'écoulerait vers Znaïm.</p> + +<p>Après avoir réussi à franchir 45 verstes de montagnes sans chemins +frayés, par une nuit orageuse, et avec des soldats affamés et mal +chaussés, Bagration, ayant perdu en traînards le tiers de ses hommes, +déboucha à Hollabrünn sur la route de Vienne à Znaïm, quelques heures +avant les Français. Afin de donner à Koutouzow les vingt-quatre heures +indispensables pour atteindre son but, ses quatre mille hommes, épuisés +de fatigue, devaient arrêter l'ennemi à Hollabrünn et sauver ainsi +l'armée, ce qui était en réalité impossible. Mais la fortune capricieuse +rendit l'impossible possible. Le succès de la ruse qui avait livré aux +Français, sans coup férir, le pont de Vienne, inspira à Murat la pensée +d'en tenter une du même genre avec Koutouzow. Rencontrant le faible +détachement de Bagration, il s'imagina avoir devant lui l'armée tout +entière. Sûr de l'écraser dès qu'il aurait reçu les renforts qu'il +attendait, il lui proposa un armistice de trois jours, pendant lequel +chacun d'eux conserverait ses positions respectives. Pour être plus sûr +de l'obtenir, il confirma que les préliminaires de la paix étaient en +discussion, et que par conséquent il était inutile de verser le sang. Le +général autrichien Nostitz, placé aux avant-postes, le crut sur parole +et, en se repliant, démasqua Bagration. Un autre parlementaire porta +dans le camp russe les mêmes assurances mensongères. Bagration répondit +qu'il ne pouvait ni accepter, ni refuser l'armistice, et qu'il devait +avant tout en référer au général en chef, auquel il allait envoyer son +aide de camp. Cette proposition était le salut de l'armée; aussi +Koutouzow dépêcha-t-il immédiatement à l'ennemi l'aide de camp +Wintzengerode, chargé non seulement d'accepter l'armistice, mais aussi +de poser les conditions d'une capitulation. Il expédia en même temps +d'autres ordres en arrière, pour presser la marche de l'armée, que +l'ennemi ignorait encore parce qu'elle s'opérait derrière les faibles +troupes de Bagration, restées immobiles devant des forces huit fois plus +considérables. Les prévisions de Koutouzow se réalisèrent. Ses +propositions ne l'engageaient à rien et lui faisaient gagner un temps +précieux; car la faute de Murat ne pouvait tarder à être découverte. +Aussitôt que Bonaparte, établi à Schoenbrünn, à 25 verstes de +Hollabrünn, reçut le rapport de Murat contenant les projets d'armistice +et de capitulation, il comprit qu'on l'avait joué et lui écrivit la +lettre suivante:</p> + +<p><i>Au prince Murat.</i></p> + +<p>«<i>Schoenbrünn, 25 brumaire (16 novembre), an 1805, huit heures du +matin.</i></p> + +<p>«Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon +mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous n'avez +pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me faites perdre +le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice sur-le-champ et marchez à +l'ennemi. Vous lui ferez déclarer que le général qui a signé cette +capitulation n'avait pas le droit de le faire, qu'il n'y a que +l'empereur de Russie qui ait ce droit.</p> + +<p>«Toutefois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait ladite +convention, je la ratifierai, mais ce n'est qu'une ruse. Marchez, +détruisez l'armée russe... vous êtes en position de prendre son bagage +et son artillerie.</p> + +<p>«L'aide de camp de Russie est un..., les officiers ne sont rien quand +ils n'ont pas de pouvoirs; celui-ci n'en avait point... les Autrichiens +se sont laissé jouer sur le pont de Vienne, vous vous laissez jouer par +un aide de camp de l'Empereur.</p> + +<p>«NAPOLÉON.»</p> + + +<p>L'aide de camp porteur de cette terrible épître galopait ventre à terre. +Napoléon, craignant de laisser échapper sa facile proie, arrivait avec +toute sa garde pour livrer bataille, tandis que les quatre mille hommes +de Bagration allumaient gaiement leurs feux, se séchaient, se +chauffaient pour la première fois depuis trois jours et cuisaient leur +gruau, sans qu'aucun d'eux pressentît l'ouragan qui allait fondre sur +eux.</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>L'aide de camp de Napoléon n'avait pas encore rejoint Murat, lorsque le +prince André, ayant obtenu de Koutouzow l'autorisation désirée, arriva à +Grounth, à quatre heures du soir, auprès de Bagration. On y était dans +l'ignorance de la marche générale des affaires: on y causait de la paix +sans y ajouter foi; on y parlait de la bataille sans la croire +prochaine. Bagration reçut l'aide de camp favori de Koutouzow avec une +distinction et une bienveillance toutes particulières; il lui annonça +qu'ils étaient à la veille d'en venir aux mains avec l'ennemi, lui +laissant le choix, ou d'être attaché à sa personne pendant le combat, ou +de surveiller la retraite de l'arrière-garde, ce qui était également +fort important.</p> + +<p>«Du reste, je ne crois pas à un engagement pour aujourd'hui,» ajouta +Bagration, comme s'il voulait tranquilliser le prince André, et +intérieurement il se dit:</p> + +<p>«Si ce n'est qu'un freluquet de l'état-major, envoyé pour recevoir une +décoration, il la recevra aussi bien à l'arrière-garde; mais s'il veut +rester auprès de moi, tant mieux, un brave officier n'est jamais de +trop!»</p> + +<p>Le prince André, sans répondre à sa double proposition, demanda au +prince s'il voulait lui permettre d'examiner la situation et la +dislocation des troupes, pour pouvoir s'orienter, le cas échéant. +L'officier de service du détachement, un bel homme, d'une élégance +recherchée, portant un solitaire à l'index, parlant mal mais très +volontiers le français, se proposa comme guide.</p> + +<p>On ne voyait de tous côtés que des officiers trempés jusqu'aux os, à la +recherche de quelque chose, et des soldats traînant après eux des +portes, des bancs et des palissades.</p> + +<p>«Voyez, prince, nous ne parvenons pas à nous débarrasser de ces gens-là, +dit l'officier d'état-major, en les désignant du doigt et en indiquant +la tente d'une vivandière: les chefs sont trop faibles, ils leur +permettent de se rassembler ici... je les ai tous chassés ce matin, et +la voilà de nouveau pleine. Permettez, prince, une seconde, que je les +chasse encore.</p> + +<p>—Allons-y, répondit le prince André, j'y prendrai un morceau de pain et +de fromage, car je n'ai pas eu le temps de manger.</p> + +<p>—Si vous me l'aviez dit, prince, je vous aurais offert de partager mon +pain et mon sel.»</p> + +<p>Ils quittèrent leurs chevaux et entrèrent dans la tente; quelques +officiers, à la figure fatiguée et enluminée, étaient occupés à boire et +à manger.</p> + +<p>«Pour Dieu, messieurs, leur dit l'officier d'état-major d'un ton de +reproche accentué, qui prouvait que ce n'était pas la première fois +qu'il le leur répétait, vous savez bien que le prince a défendu de +quitter son poste et de se réunir ici;» et s'adressant à un officier +d'artillerie de petite taille, maigre et peu soigné, qui s'était levé à +leur entrée avec un sourire contraint, et s'était déchaussé pour donner +à la vivandière ses bottes à sécher. «Et vous aussi, capitaine +Tonschine! N'avez-vous pas honte? En votre qualité d'artilleur, vous +devriez donner l'exemple, et vous voilà sans bottes; si on bat la +générale, vous serez gentil, nu-pieds. Vous allez me faire le plaisir, +messieurs, de retourner à vos postes, tous,» ajouta-t-il d'un ton de +commandement.</p> + +<p>Le prince André n'avait pu s'empêcher de sourire en regardant Tonschine, +qui, debout, silencieux et souriant, levait tour à tour ses pieds +déchaussés, et dont les yeux, bons et intelligents, allaient de l'un à +l'autre.</p> + +<p>«Les soldats disent qu'il est plus commode d'être déchaussé, répondit +humblement le capitaine Tonschine, en cherchant à sortir par une +plaisanterie de sa fausse position; mais il se troubla en sentant que sa +saillie avait été mal reçue.</p> + +<p>—Retournez à vos postes, messieurs,» répéta l'officier d'état-major, +qui s'efforçait de garder son sérieux.</p> + +<p>Le prince André jeta encore un coup d'œil sur l'artilleur, dont la +personnalité comique était un type à part; il n'avait rien de militaire, +et cependant il produisait la meilleure impression.</p> + +<p>Une fois sortis du village, après avoir dépassé et rencontré à chaque +pas des soldats et des officiers de toute arme, ils virent à leur gauche +les retranchements en terre glaise rouge qu'on était encore en train +d'élever. Quelques bataillons en chemise, malgré la bise froide qui +soufflait, y travaillaient comme des fourmis. Les ayant examinés, ils +poursuivirent leur route et, s'en éloignant au galop, ils gravirent la +montagne opposée.</p> + +<p>Du haut de cette éminence ils aperçurent les Français.</p> + +<p>«Là-bas est notre batterie, celle de cet original déchaussé; allons-y, +mon prince, c'est le point le plus élevé, nous verrons mieux.</p> + +<p>—Mille grâces, je trouverai mon chemin tout seul, répondit le prince +André, pour se débarrasser de son compagnon; ne vous dérangez pas, je +vous en supplie...»</p> + +<p>Et ils se séparèrent.</p> + +<p>À dix verstes des Français, sur la route de Znaïm, parcourue par le +prince André le matin même, régnaient une confusion et un désordre +indescriptibles. À Grounth, il avait senti dans l'air une inquiétude et +une agitation inusitées; ici, au contraire, en se rapprochant de +l'ennemi, il constatait avec joie la bonne tenue et l'air d'assurance +des troupes. Les soldats, vêtus de leurs capotes grises, étaient bien +alignés devant le sergent-major et le capitaine, qui comptaient leurs +hommes en posant le doigt sur la poitrine de chacun d'eux, et en faisant +lever le bras au dernier soldat de chaque petit détachement. +Quelques-uns apportaient du bois et des broussailles pour se construire +des baraques, riaient et causaient entre eux; des groupes s'étaient +formés autour des feux; les uns tout habillés, les autres, à moitié nus, +séchaient leurs chemises, raccommodaient leurs bottes et leurs capotes, +rangés en cercle autour des marmites et des cuisiniers. Dans une des +compagnies la soupe était prête, et les soldats impatients suivaient des +yeux la vapeur des chaudières, en attendant que le sergent de service +eût porté leur soupe à goûter à l'officier, assis sur une poutre devant +sa baraque.</p> + +<p>Dans une autre compagnie, plus heureuse, car toutes n'avaient pas +d'eau-de-vie, les hommes se pressaient autour d'un sergent-major qui +avait une figure grêlée et de larges épaules; il leur en versait tour à +tour dans le couvercle de leurs bidons, en inclinant son petit tonneau; +les soldats la portaient pieusement à leurs lèvres, s'en rinçaient la +bouche, essuyaient ensuite leurs lèvres sur leurs manches, et, après +avoir recouvert leurs bidons, s'éloignaient gais et dispos. Tous +étaient si calmes, qu'on n'aurait pu supposer, à les voir, que l'ennemi +fût à deux pas. Ils semblaient plutôt se reposer à une tranquille étape +dans leur pays, qu'être à la veille d'un engagement où peut-être la +moitié d'entre eux resteraient sur le terrain. Le prince André, après +avoir passé devant le régiment de chasseurs, atteignit les rangs serrés +des grenadiers de Kiew; tout en conservant leur tournure martiale +habituelle, les grenadiers étaient aussi paisiblement occupés que leurs +camarades; il aperçut, non loin de la haute baraque du chef du régiment, +un peloton de grenadiers devant lequel un homme nu était couché. Deux +soldats le tenaient, deux autres frappaient régulièrement sur son dos +avec de minces et flexibles baguettes. Le patient criait d'une façon +lamentable; un gros major marchait devant le détachement et répétait, +sans faire la moindre attention à ses cris:</p> + +<p>«Il est honteux pour un soldat de voler, le soldat doit être honnête et +brave; s'il a volé son camarade, c'est qu'il n'a pas le sentiment de +l'honneur, c'est qu'il est un misérable! Encore! encore!...»</p> + +<p>Et les coups tombaient, et les cris continuaient.</p> + +<p>Un jeune officier qui venait de s'éloigner du coupable, et dont la +figure trahissait une compassion involontaire, regarda avec étonnement +l'aide de camp qui passait.</p> + +<p>Le prince André, une fois arrivé aux avant-postes, les parcourut en +détail. La ligne des tirailleurs ennemis et la nôtre, séparées par une +grande distance sur le flanc gauche et sur le flanc droit, se +rapprochaient au milieu, à l'endroit même que les parlementaires avaient +traversé le matin. Elles étaient si rapprochées, que les soldats +pouvaient distinguer les traits les uns des autres et se parler. +Beaucoup de curieux, mêlés aux soldats, examinaient cet ennemi inconnu +et étrange pour eux, et, quoiqu'on leur intimât sans cesse l'ordre de +s'éloigner, ils semblaient cloués sur place. Nos soldats s'étaient bien +vite lassés de ce spectacle: ils ne regardaient plus les Français, et +passaient le temps de leur faction à échanger entre eux des lazzis sur +les nouveaux arrivants.</p> + +<p>Le prince André s'arrêta pour considérer l'ennemi.</p> + +<p>«Vois donc, vois donc,—disait un soldat à son camarade en lui en +désignant un autre qui s'était avancé sur la ligne et avait engagé une +conversation vive et animée avec un grenadier français,—vois donc +comme il en dégoise, le Français ne peut pas le rattraper.</p> + +<p>—Qu'en dis-tu, toi, Siderow?</p> + +<p>—Attends, laisse-moi écouter.... Diable! comme il y va,» répondit +Siderow, qui passait pour savoir très bien le français.</p> + +<p>Ce soldat qu'ils admiraient tant était Dologhow; son capitaine et lui +arrivaient du flanc gauche, où était leur régiment.</p> + +<p>Encore, encore,—disait le capitaine en se penchant en avant, et en +cherchant à ne pas perdre une seule de ces paroles qui étaient +complètement inintelligibles pour lui:—Parlez, parlez plus vite!... que +veut-il?»</p> + +<p>Dologhow, entraîné dans une chaude dispute avec le grenadier, ne lui +répondit pas. Ils parlaient de la campagne; le Français, confondant les +Autrichiens avec les Russes, soutenait que ces derniers s'étaient rendus +et avaient fui à Ulm, tandis que Dologhow cherchait à lui prouver que +les Russes avaient battu les Français et ne s'étaient pas rendus:</p> + +<p>«Si l'on nous ordonne de vous chasser d'ici, nous vous chasserons, +continua-t-il.</p> + +<p>—Faites seulement bien attention, répondait le grenadier, qu'on ne vous +emmène pas tous avec vos cosaques.»</p> + +<p>L'auditoire se mit à rire.</p> + +<p>«On vous fera danser comme du temps de Souvorow, reprit Dologhow.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il chante? demanda un Français.</p> + +<p>—Bah, de l'histoire ancienne! répondit un autre, comprenant qu'il était +question des guerres du temps passé.</p> + +<p>—L'Empereur va lui en faire voir à votre Souvara comme aux autres....</p> + +<p>—Bonaparte? répliqua Dologhow, qui fut aussitôt interrompu par le +Français irrité.</p> + +<p>—Il n'y a pas de Bonaparte, il y a l'Empereur, sacré nom!</p> + +<p>—Que le diable emporte votre Empereur!...»</p> + +<p>Et Dologhow jurant en russe, à la manière des soldats, jeta son fusil +sur son épaule et s'éloigna en disant à son capitaine:</p> + +<p>«Allons-nous-en, Ivan Loukitch.</p> + +<p>—En voilà du français, dirent en riant les soldats; à ton tour, +Siderow!...»</p> + +<p>Et Siderow, clignant de l'œil et s'adressant aux Français, leur lança +coup sur coup une bordée de mots sans suite, sans signification, tels +que «cari, mata tafa, safi, muter casca», en tâchant de donner à sa voix +des intonations expressives. Un rire homérique éclata parmi les soldats, +un rire si franc, si joyeux, qu'il traversa la ligne et se communiqua +aux Français; on aurait pu croire qu'il n'y avait plus qu'à décharger +les fusils et à rentrer chacun chez soi: mais les fusils restèrent +chargés, les meurtrières des maisons et des retranchements conservèrent +leur aspect menaçant, et les canons enlevés de leurs avant-trains et +braqués sur l'ennemi ne sortirent pas de leur sinistre immobilité.</p> + + +<h3>XV</h3> + + +<p>Après avoir parcouru la ligne des troupes jusqu'au flanc gauche, le +prince André monta à la batterie d'où, au dire de l'officier +d'état-major, on découvrait tout le terrain. Il descendit de cheval et +s'arrêta au bout de la batterie, au quatrième et dernier canon. +L'artilleur de garde voulut lui présenter les armes, mais, au signe de +l'officier, il reprit sa marche monotone et régulière. Derrière les +bouches à feu se trouvaient les avant-trains, et plus loin, les chevaux +attachés au piquet et les feux du bivouac des artilleurs. À gauche, non +loin du dernier canon, s'élevait une petite hutte formée de branchages +entrelacés, de l'intérieur de laquelle partaient les voix animées de +plusieurs officiers.</p> + +<p>On apercevait en effet de cette batterie la presque totalité des +troupes russes et la plus grande partie de celles de l'ennemi. Sur une +colline, juste en face, se dessinait à l'horizon le village de +Schöngraben; à droite et à gauche, on distinguait, à trois endroits +différents, au milieu de la fumée de leurs feux, les troupes françaises, +dont le plus grand nombre était massé dans le village et derrière la +montagne. À gauche des maisons, à travers les nuages de fumée, on +entrevoyait confusément une masse sombre, qui paraissait être une +batterie, mais dont, à l'œil nu, on ne pouvait se rendre compte. Notre +flanc droit s'étendait sur une hauteur assez élevée, dominant l'ennemi, +et occupée par l'infanterie et par les dragons, qu'on apercevait +distinctement sur le bord du plateau. Du centre, où se trouvaient en ce +moment la batterie de Tonschine et le prince André, partait un chemin en +pente douce, qui remontait directement au ruisseau dont le cours nous +séparait de Schöngraben. Sur la gauche, nos troupes occupaient tout +l'espace jusqu'aux forêts, dont la lisière était éclairée au loin par +les feux qu'y avait allumés notre infanterie. Le développement de la +ligne de l'ennemi était plus grand que le nôtre, et il était évident +qu'il pouvait nous tourner des deux côtés. Un ravin à pic longeait les +derrières de nos positions, et rendait difficile la retraite de la +cavalerie et de l'artillerie. Le prince André, appuyé contre un canon, +marqua à la hâte, sur une feuille arrachée à son calepin, la position de +nos troupes, en y indiquant deux endroits qu'il comptait signaler à +l'attention de Bagration, pour lui proposer, d'abord de réunir toute +l'artillerie au centre, et en second lieu de faire passer l'infanterie +de l'autre côté du ravin. Le prince André, qui avait été, depuis le +commencement de la campagne, constamment attaché au général en chef, +était habitué à se rendre compte des mouvements des masses et des +dispositions générales à prendre. Ayant beaucoup étudié les relations +historiques des batailles, il ne saisissait, dans l'engagement qui se +préparait, que les traits principaux, et pensait involontairement aux +conséquences qu'ils exerceraient sur l'ensemble des opérations. «Si +l'ennemi dirige l'attaque sur le flanc droit, se disait-il, les +régiments de grenadiers de Kiew et de chasseurs de Podolie devront +défendre leurs positions jusqu'au moment d'être renforcés par les +réserves du centre, et dans ce cas les dragons peuvent les prendre en +travers et les culbuter. Si on attaque le centre, qui est d'ailleurs à +couvert de la grande batterie, nous concentrons le flanc gauche sur +cette hauteur, et nous nous replions, en nous échelonnant jusqu'au +ravin.» Pendant qu'il était absorbé dans ses réflexions, il continuait à +entendre, sans prêter toutefois la moindre attention à leurs paroles, +les voix des officiers qui étaient dans la hutte. Une d'elles cependant +le frappa tout à coup par la sincérité de son accent, et malgré lui il +se prit à écouter.</p> + +<p>«Non, mon ami, disait cette voix sympathique, qu'il croyait connaître, +je dis que, s'il était possible de savoir ce qui nous attend après la +mort, personne de nous n'en aurait peur; c'est ainsi, mon ami!</p> + +<p>—Qu'on ait peur ou non, reprit une voix plus jeune, cela revient au +même, on ne l'évitera pas.</p> + +<p>—Oui, mais en attendant on a peur.</p> + +<p>—Ah! vous autres savants, s'écria une troisième voix à l'intonation +mâle, vous autres artilleurs, vous n'êtes si sûrs de votre fait que +parce que vous traînez toujours à votre suite de l'eau-de-vie et de quoi +manger.»</p> + +<p>C'était probablement une plaisanterie de fantassin.</p> + +<p>«Oui, et pourtant on a peur, reprit la première voix, on a peur de +l'inconnu, voilà! On a beau vous conter que l'âme s'en va au ciel, ne +sait-on pas qu'il n'y a pas de ciel, qu'il n'y a qu'une atmosphère?</p> + +<p>—Voyons, Tonschine, faites-nous part de votre absinthe, dit la voix +mâle.</p> + +<p>—C'est donc le même capitaine qui était sans bottes chez la vivandière, +se dit le prince André, en reconnaissant avec plaisir l'organe de celui +qui philosophait.</p> + +<p>—De l'absinthe, pourquoi pas? répondit Tonschine. Quant à comprendre +la vie future...,» il n'acheva pas sa phrase, car au même moment un +sifflement fendit l'air, et un boulet, traversant l'espace avec une +rapidité vertigineuse, s'enfonça avec fracas dans la terre, qu'il fit +rejaillir autour de lui à deux pas de la hutte, le sol trembla sous le +coup. Tonschine s'élança hors de la hutte, la pipe à la bouche, sa bonne +et intelligente figure un peu pâle; il était suivi de l'officier +d'infanterie à la grosse voix, qui boutonna son uniforme, chemin +faisant, et qui courut à toutes jambes rejoindre sa compagnie.</p> + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>Le prince André, arrêté à cheval près de la batterie, parcourait des +yeux le vaste horizon pour y découvrir la pièce qui avait lancé le +projectile. Il aperçut comme des ondulations dans les masses jusque-là +immobiles des Français, et constata la présence de la batterie qu'il +avait soupçonnée. Deux cavaliers descendirent au galop la montagne, au +pied de laquelle avançait une petite colonne ennemie dans l'intention +évidente de renforcer les avant-postes. La fumée du premier coup n'était +pas encore dissipée, qu'un second nuage s'éleva, et qu'un second coup +partit: la bataille était commencée. Le prince André s'élança à bride +abattue dans la direction de Grounth pour y rejoindre le prince +Bagration. La canonnade augmentait de violence derrière lui, et l'on y +répondait de notre côté. Dans le bas, à l'endroit traversé par les +parlementaires, la fusillade s'engageait.</p> + +<p>Lemarrois venait de remettre à Murat la lettre fulminante de Napoléon. +Murat, honteux de sa déconvenue et désirant se faire pardonner, fit +aussitôt marcher ses troupes vers le centre de l'armée russe, pour en +tourner en même temps les deux ailes, avec l'espoir d'écraser, avant le +soir et avant l'arrivée de l'Empereur, le faible détachement qu'il avait +devant lui.</p> + +<p>«C'est commencé! se dit le prince André, dont le cœur battit plus vite; +mais où trouverai-je mon Toulon?»</p> + +<p>En passant au milieu de ces compagnies qui, un quart d'heure avant, +mangeaient tranquillement leur soupe, il rencontra partout la même +agitation: des soldats saisissaient leurs fusils et s'alignaient en +ordre, tandis que leur visage exprimait l'excitation qu'il ressentait +lui-même au fond du cœur. Comme lui, ils semblaient dire, avec un +mélange de terreur et de joie:</p> + +<p>«C'est commencé!»</p> + +<p>À peu de distance des retranchements inachevés, il vit venir à lui, dans +le crépuscule d'une brumeuse soirée d'automne, plusieurs militaires à +cheval. Le premier, qui marchait en avant, revêtu d'une bourka<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>, +montait un cheval blanc; c'était le prince Bagration, qui, +reconnaissant le prince André, le salua d'un signe de tête. Celui-ci +s'était arrêté pour l'attendre et le mettre au fait de ce qu'il avait +vu.</p> + +<p>En l'écoutant, le prince Bagration regardait devant lui, et le prince +André se demandait avec une curiosité inquiète, en étudiant les traits +fortement accusés de cette figure dont les yeux étaient à moitié fermés, +vagues et endormis, quelles pensées, quels sentiments se cachaient +derrière ce masque impénétrable?...</p> + +<p>«C'est bien, dit-il, en inclinant la tête en signe d'acquiescement et +comme si ce qu'il venait d'entendre avait été prévu par lui. Le prince +André, encore tout haletant de sa course, parlait avec volubilité, +tandis que le prince Bagration accentuait ses mots, à l'orientale, et +les laissait tomber lentement de ses lèvres. Il éperonna son cheval, +mais sans laisser paraître le moindre signe de précipitation, et se +dirigea vers la batterie de Tonschine, accompagné de toute sa suite, +composée d'un officier d'état-major, son aide de camp spécial, du +prince, de Gerkow, d'une ordonnance, de l'officier de l'état-major de +service et d'un fonctionnaire civil, ayant rang d'auditeur, qui par +curiosité avait demandé et obtenu la permission d'assister à une +bataille. Ce gros et fort pékin, à la figure pleine, secoué par son +cheval, assis sur une selle du train des bagages, enveloppé d'un épais +manteau de camelot, regardait autour de lui avec un sourire naïf et +satisfait, et faisait une étrange figure au milieu des hussards, des +cosaques et des aides de camp.</p> + +<p>«Et dire qu'il tient à voir une bataille, dit Gerkow à Bolkonsky, en le +lui désignant, et il a déjà mal au creux de l'estomac!</p> + +<p>—Voyons, épargnez-moi, dit le civil, qui paraissait content de servir +de but aux plaisanteries de Gerkow, et cherchait à passer pour plus bête +qu'il n'était.</p> + +<p>—Très drôle, mon monsieur prince, dit l'officier de service;—il se +rappelait qu'en français le titre du prince était toujours précédé d'un +autre mot, mais il ne put parvenir à le trouver. Ils approchaient de la +batterie de Tonschine, lorsqu'un boulet tomba à quelques pas d'eux.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui est tombé? demanda l'auditeur.</p> + +<p>—C'est une galette française, répondit Gerkow.</p> + +<p>—Comment, c'est cela qui tue? reprit le premier. Dieu! que c'est +effrayant!» continua-t-il tout radieux.</p> + +<p>À peine avait-il achevé, qu'un sifflement terrible, épouvantable, se fit +entendre. Un cosaque glissa de son cheval et tomba un peu à la droite de +l'auditeur. Gerkow et l'officier de service se penchèrent, en tirant +leurs chevaux du côté opposé. L'auditeur, arrêté devant le cosaque, le +considérait avec curiosité: le cosaque était mort, tandis que le cheval +se débattait encore.</p> + +<p>Le prince Bagration regarda par-dessus son épaule. Devinant le motif de +cette confusion, il se détourna avec tranquillité, en ayant l'air de +dire:</p> + +<p>«Ce n'est pas la peine de s'occuper de ces bagatelles.»</p> + +<p>Il arrêta son cheval et, en bon cavalier qu'il était, se pencha en +avant, et dégagea son épée, accrochée à sa bourka. C'était une épée +ancienne, différente de celles qu'on portait habituellement, et dont +Souvorow lui avait fait cadeau en Italie. Le prince André, se souvenant +alors de ce détail, y vit un heureux présage. Arrivé à la batterie +placée sur la hauteur, le prince Bagration demanda au canonnier de garde +près des caissons:</p> + +<p>«Quelle compagnie?...»</p> + +<p>Et il avait plutôt l'air de lui demander:</p> + +<p>«N'auriez-vous pas peur, par hasard?»</p> + +<p>Le canonnier le comprit ainsi.</p> + +<p>«C'est la compagnie du capitaine Tonschine, Excellence, répondit +joyeusement l'artilleur, qui avait les cheveux roux.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, dit Bagration, et il longeait les avant-trains +pour arriver au dernier canon, lorsque le coup assourdissant de cette +bouche à feu résonna dans l'espace, et, au milieu de la fumée qui +l'enveloppait, il vit les servants s'agiter tout autour et la remettre +avec effort en place. Le soldat n° 1, de haute taille et de large +carrure, qui tenait le refouloir, recula vers la roue; le soldat n° 2 +mettait, d'une main tremblante, la charge dans la bouche du canon. +Tonschine, petit et trapu, trébuchant sur l'affût, regardait au loin, en +abritant ses yeux de sa main, sans voir le général.</p> + +<p>—Ajoutez encore deux lignes, et ce sera bien! s'écria-t-il d'une voix +flûtée, à laquelle il tâchait de donner une inflexion martiale peu en +rapport avec sa personne—N° 2, feu!...»</p> + +<p>Bagration appela Tonschine, qui s'approcha à l'instant de lui, en +portant timidement et gauchement les trois doigts à sa visière, plutôt +comme un prêtre qui bénit que comme un militaire qui salue. Au lieu de +balayer la plaine, comme elles y étaient destinées, les pièces de la +batterie envoyaient des bombes incendiaires dans le village de +Schöngraben, devant lequel fourmillaient les masses ennemies.</p> + +<p>Personne n'avait indiqué à Tonschine où et avec quoi il devait tirer; +mais, après avoir pris conseil de son sergent-major, Zakartchenko, qu'il +tenait en haute estime, ils avaient décidé d'un commun accord qu'ils +devaient chercher à incendier le village:</p> + +<p>«C'est bien», dit Bagration, qui écouta le rapport de l'officier et +examina à son tour le champ de bataille.</p> + +<p>Du bas de la hauteur, où se trouvait le régiment de Kiew, montait le +grondement prolongé et crépitant d'une fusillade; plus loin à droite, +derrière les dragons, on apercevait une colonne ennemie qui tournait +notre flanc; à gauche, l'horizon était limité par une forêt.</p> + +<p>Le prince Bagration ordonna à deux bataillons du centre d'aller +renforcer l'aile droite: l'officier d'état-major se permit de faire +remarquer au prince que dans ce cas les pièces resteraient à découvert. +Le prince le regarda sans rien dire, de ses yeux vagues. La réflexion +était juste, il n'y avait rien à y répondre. À ce moment arriva au galop +un aide de camp envoyé par le chef du régiment qui se battait sur les +bords de la rivière. Il apportait la nouvelle que des masses énormes de +Français s'avançaient par la plaine, que le régiment était dispersé et +qu'il se repliait pour se joindre aux grenadiers de Kiew. Le prince +Bagration fit un signe d'assentiment et d'approbation. Il s'éloigna au +pas vers la droite, en envoyant aux dragons l'ordre d'attaquer. Une +demi-heure plus tard, le porteur du message revint annoncer que les +dragons s'étaient déjà retirés de l'autre côté du ravin pour se mettre à +l'abri du terrible feu de l'ennemi, éviter une inutile perte d'hommes et +envoyer des tirailleurs sous bois.</p> + +<p>«C'est bien», dit de nouveau Bagration en quittant la batterie. On +entendait la fusillade dans la forêt; le flanc gauche étant trop éloigné +pour que le général en chef pût y arriver à temps, il y dépêcha Gerkow +pour dire au général commandant, celui-là même que nous avons vu à +Braunau présenter son régiment à Koutouzow, de se retirer au plus vite +derrière le ravin, parce que le flanc droit ne serait pas en état de +tenir longtemps contre l'ennemi; de sorte que Tonschine fut oublié et +resta sans bataillons pour couvrir sa batterie.</p> + +<p>Le prince André écoutait avec attention les observations échangées entre +le prince Bagration et les différents chefs et les ordres qui +s'ensuivaient.</p> + +<p>Il fut très surpris de voir qu'en réalité le prince Bagration ne donnait +aucun ordre, et cherchait tout bonnement à faire croire que ses +intentions personnelles étaient en parfait accord avec ce qui était en +réalité le simple effet de la force des circonstances, de la volonté de +ses subordonnés, et des caprices du hasard. Et cependant, malgré la +tournure que les événements prenaient en dehors de ses prévisions, le +prince André s'avouait que sa conduite pleine de tact donnait à sa +présence une grande valeur. Rien qu'à le voir, ceux qui l'approchaient +avec des figures décomposées, sentaient le calme leur revenir; officiers +et soldats le saluaient gaiement et, s'excitant les uns les autres, +faisaient montre devant lui de leur courage.</p> + + +<h3>XVII</h3> + + +<p>Le prince Bagration atteignit le point culminant de notre aile droite et +redescendit vers la plaine, où continuait le bruit de la fusillade et où +l'action se dérobait derrière l'épaisse fumée qui l'enveloppait, lui et +sa suite. Ils ne voyaient rien encore distinctement, mais à chaque pas +en avant ils sentaient de plus en plus vivement que la vraie bataille +était proche. Ils se croisaient avec des blessés; l'un d'eux, sans +shako, la tête ensanglantée, soutenu sous les bras par deux soldats, +rendait du sang à flots et râlait: la balle lui était sans doute entrée +dans la bouche ou dans le gosier. Un autre, sans fusil, avec un air plus +effaré que souffrant, marchait résolument et agitait, sous l'impression +encore toute fraîche de la douleur, sa main mutilée d'où le sang coulait +à flots sur sa capote. Après avoir traversé la grande route, ils +descendirent une pente escarpée sur laquelle gisaient quelques hommes; +un peu plus loin, des soldats valides montaient vers eux en criant et en +gesticulant, malgré la présence du général. À quelques pas de là on +distinguait déjà dans la fumée les lignes des capotes grises, et un +officier, apercevant Bagration, courut aux hommes qui le suivaient en +leur ordonnant de retourner sur leurs pas.</p> + +<p>Le général en chef s'approcha des rangs d'où partaient à chaque instant +des coups secs qui étouffaient le bourdonnement des voix et les cris des +commandements; les figures animées des soldats étaient noires de poudre: +les uns enfonçaient la baguette dans le fusil, les autres versaient la +poudre dans le bassinet et tiraient les cartouches de leur giberne, les +derniers tiraient au hasard, à travers le nuage de fumée épais et +immobile dont l'atmosphère était imprégnée; à des intervalles +rapprochés, des sons et des sifflements aigus, d'une nature +particulière, chatouillaient désagréablement l'oreille: «Qu'est-ce donc? +se dit le prince André en approchant de cette cohue.... Ce ne sont pas +des tirailleurs, car ils sont en masse; ce n'est pas une attaque, +puisqu'ils ne bougent pas, et ils ne forment pas non plus le carré?»</p> + +<p>Le chef du régiment, vieux militaire à l'extérieur maigre et débile, +dont les grandes paupières recouvraient presque entièrement les yeux, +s'approcha du prince Bagration, et le reçut avec un sourire +bienveillant, comme on reçoit un hôte qui vous est cher. Il lui expliqua +que son régiment, attaqué par la cavalerie française, l'avait repoussée, +mais en y perdant plus de la moitié de ses hommes. Il avait +militairement qualifié d'attaque ce qui venait de se passer, quand, par +le fait, il n'aurait pu lui-même se rendre un compte exact de l'état de +ses troupes pendant cette dernière demi-heure, et dire positivement si +l'attaque avait été repoussée, ou si son régiment avait été enfoncé. Il +n'y avait dans tout cela de certain que la grêle de boulets et de +grenades qui décimait ses hommes depuis qu'ils avaient commencé à +s'engager au cri de: «Voilà la cavalerie!» Ce cri avait été le signal de +la mêlée, et ils s'étaient mis à tirer, non plus sur la cavalerie, mais +bien sur l'infanterie française qui avait paru dans le vallon.</p> + +<p>Le prince Bagration approuva de la tête ce rapport, comme s'il contenait +tout ce qu'il pouvait désirer et tout ce qu'il avait prévu, et, se +tournant vers son aide de camp, il lui ordonna de faire descendre de la +montagne les deux bataillons du 6<sup>ème</sup> chasseurs, qu'il venait d'y voir en +passant.</p> + +<p>En ce moment le prince André fut frappé du changement qui s'était +produit sur la figure du général en chef: elle exprimait une décision +ferme et satisfaite d'elle-même, celle d'un homme qui prend son dernier +élan pour se jeter à l'eau par une chaude journée d'été. Ce regard vague +et endormi, ce masque affecté des profondes combinaisons avaient +disparu; ses yeux d'épervier, ronds et résolus, regardaient devant eux +sans se fixer sur rien, avec une certaine exaltation dédaigneuse, tandis +que ses mouvements conservaient leur lenteur et leur régularité +habituelles.</p> + +<p>Le chef de régiment le supplia de se retirer, car l'endroit était +périlleux: «Au nom du ciel, Excellence, voyez donc!» et il montrait les +balles qui sifflaient et crépitaient autour d'eux.</p> + +<p>Il y avait dans sa parole ce ton de persuasion et de remontrance +qu'emploierait un charpentier qui, en voyant son seigneur manier la +hache, lui dirait:</p> + +<p>«Nous y sommes habitués nous autres, mais vous, vous vous ferez venir +des durillons aux mains.»</p> + +<p>Quant à lui, il semblait convaincu que ces balles le respecteraient, et +ce fut en vain que l'officier d'état-major joignit ses instances aux +siennes. Sans leur répondre, le prince Bagration ordonna de cesser la +fusillade et de former les rangs pour faire place aux deux bataillons +qui s'avançaient. Pendant qu'il parlait, on aurait cru qu'une main +invisible relevait vers la gauche un coin du rideau de fumée qui +masquait le bas-fond, et tous les yeux se dirigèrent vers la montagne, +qui se découvrait peu à peu à leurs yeux, et sur le versant de laquelle +descendait la colonne ennemie. On pouvait déjà reconnaître les bonnets à +poil des grenadiers, distinguer les officiers des soldats, et voir les +plis du drapeau s'enrouler autour de la hampe.</p> + +<p>«Comme ils marchent bien!» dit une voix dans la suite du prince.</p> + +<p>La tête de la colonne avait déjà atteint le bas du ravin, et le choc +était imminent de ce côté de la descente.</p> + +<p>Les restes du régiment qui avait soutenu l'attaque se reformèrent +rapidement et s'éloignèrent sur la droite, tandis que, chassant devant +eux les traînards, les deux bataillons du 6<sup>ème</sup> chasseurs s'avançaient +d'un pas pesant, régulier et cadencé. Sur le flanc gauche, du côté de +Bagration, marchait le commandant de la compagnie; c'était un homme de +belle prestance, dont la large figure avait une expression +inintelligente et satisfaite, celui-là même qui s'était précipité hors +de la hutte de Tonschine. On voyait qu'il n'avait qu'une idée fixe, +passer avec désinvolture devant son chef. Se balançant légèrement sur +ses pieds musculeux, il se redressait sans le moindre effort et, tenant +à la main sa petite épée nue, à lame fine et recourbée, regardant tantôt +son chef, tantôt ceux qui le suivaient, sans jamais perdre le pas, il +répétait à chaque enjambée, en tournant avec souplesse son corps +vigoureux: «Gauche, gauche, gauche!...» Et la muraille vivante marchait +en mesure, et chacune de ces figures, sérieuses et dissemblables, +alourdie par le poids de son fusil et de son sac, semblait comme lui +n'avoir qu'une seule pensée et répéter avec lui: «Gauche, gauche, +gauche!»</p> + +<p>Un gros major essoufflé perdait le pas en contournant un buisson de la +route; un traînard, effrayé de sa négligence, courait pour rejoindre sa +compagnie.</p> + +<p>Un boulet passa par-dessus la tête du prince Bagration et de sa suite, +s'abattit au milieu de la colonne en accompagnant les mots de: gauche, +gauche, gauche! de la cadence de son sifflement.</p> + +<p>«Serrez les rangs,» s'écria avec crânerie le chef de la compagnie; les +soldats se séparaient à l'endroit où était tombé le boulet, et le vieux +sous-officier chevronné, resté en arrière auprès des morts, rejoignit +son rang, emboîta vivement le pas en se retournant d'un air soucieux, et +le commandement de: gauche, gauche, gauche! rythmant de nouveau le bruit +régulier du pas des soldats, semblait encore sortir de la profondeur de +ce silence menaçant.</p> + +<p>«Vous l'avez passée en braves, mes enfants,» dit le prince Bagration. Un +cri de: «Prêts à servir<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, Excellence!» éclata par détachement. Un +soldat renfrogné regarda son général comme pour lui dire: «Nous le +savons aussi bien que vous!» Un autre, sans se retourner, dans la +crainte d'être distrait, ouvrait la bouche toute grande en criant.</p> + +<p>On donna l'ordre de s'arrêter et d'ôter les sacs.</p> + +<p>Bagration parcourut les rangs qui venaient de défiler devant lui, +descendit de cheval, tendit la bride à son cosaque, lui remit sa bourka +et étira ses jambes. La tête de la colonne française, officiers en tête, +déboucha en ce moment de derrière la montagne.</p> + +<p>«En avant, avec l'aide de Dieu!» s'écria Bagration d'une voix claire et +ferme, et, se retournant un instant vers le front de la troupe, il +s'avança avec effort sur le terrain inégal, du pas incertain d'un +cavalier à pied. Le prince André se sentit entraîné par une force +irrésistible et en éprouva un grand bonheur<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<p>Les Français étaient à une faible distance, et il pouvait apercevoir +distinctement leurs figures, les buffleteries, les épaulettes rouges, et +un vieil officier qui, les pieds en dehors et des guêtres aux jambes, +gravissait avec peine la montagne. Un coup, un second, un troisième +partirent, et les lignes ennemies se couvrirent de fumée: la fusillade +recommença. Quelques hommes tombèrent de notre côté, entre autres +l'officier qui s'était donné tant de mal pour défiler avec avantage +devant ses chefs.</p> + +<p>Au premier coup de fusil, Bagration avait crié hourra! Un hourra +prolongé lui répondit sur toute la ligne, et dépassant leurs chefs, se +dépassant l'un l'autre, nos soldats s'élancèrent joyeusement à la +poursuite des Français, dont les rangs s'étaient rompus.</p> + + +<h3>XVIII</h3> + + +<p>L'attaque du 6<sup>ème</sup> chasseurs avait assuré la retraite du flanc droit. Au +centre, l'incendie allumé à Schöngraben par la batterie oubliée de +Tonschine arrêtait le mouvement des Français, qui éteignaient le feu +propagé par le vent, et nous donnaient ainsi le temps de nous retirer; +la retraite du centre à travers le ravin se faisait avec bruit et +précipitation, quoique sans désordre. Mais le flanc gauche, qui avait +été attaqué en même temps et cerné par des forces supérieures sous le +commandement de Lannes, composé des régiments d'infanterie d'Azow et de +Podolie, était débandé. Bagration envoya Gerkow au général commandant le +flanc gauche, avec ordre de se replier immédiatement.</p> + +<p>Gerkow, les doigts à la hauteur de la visière, s'élança résolument au +galop, mais il avait à peine quitté Bagration que son courage le trahit; +saisi d'une terreur folle, il lui fut impossible d'aller à l'encontre du +danger; sans avancer jusqu'à la fusillade, il se mit à chercher le +général et les autres chefs là où ils ne pouvaient se trouver; il en +résulta que l'ordre ne fut pas transmis.</p> + +<p>Le commandant du flanc gauche était, par ancienneté de grade, le chef du +régiment que nous avons vu à Braunau et dans lequel servait Dologhow, +tandis que le commandant de l'extrême gauche était le chef du régiment +de Pavlograd, dont faisait partie Rostow. Les deux chefs, violemment +irrités l'un contre l'autre, ce qui causa un malentendu, perdaient du +temps en récriminations injurieuses, pendant qu'au flanc droit on se +battait depuis longtemps et que les Français commençaient à opérer leur +retraite.</p> + +<p>Les régiments de cavalerie et le régiment des chasseurs étaient peu en +mesure de prendre part à l'engagement; du soldat au général, personne ne +s'y attendait, et l'on s'occupait paisiblement du chauffage dans +l'infanterie, et du fourrage dans la cavalerie.</p> + +<p>«Votre chef est mon ancien en grade, disait, rouge de colère, l'Allemand +qui commandait les hussards, à l'aide de camp du régiment de +chasseurs.... Qu'il fasse comme bon lui semble, je ne puis sacrifier mes +hommes.... Trompettes, sonnez la retraite!»</p> + +<p>L'action cependant devenait chaude; la canonnade et la fusillade +grondaient; à droite et au centre, les tirailleurs de Lannes +franchissaient la digue du moulin et s'alignaient de notre côté à deux +portées de fusil. Le général d'infanterie se hissa lourdement sur son +cheval et, se redressant de toute sa hauteur, alla rejoindre le colonel +de cavalerie. La politesse apparente de leur salut cachait leur +animosité réciproque.</p> + +<p>«Je ne puis pourtant pas, colonel, laisser la moitié de mon monde dans +le bois. Je vous prie... et il appuyait sur ce mot... je vous prie +d'occuper les positions et de vous tenir prêt pour l'attaque.</p> + +<p>—Et moi, je vous prie de vous mêler de vos affaires; si vous étiez de +la cavalerie....</p> + +<p>—Je ne suis pas de la cavalerie, colonel, mais je suis un général +russe, si vous ne le savez pas....</p> + +<p>—Je le sais très bien, Excellence, reprit le premier, en éperonnant son +cheval et en devenant pourpre.... Ne vous plairait il pas de me suivre +aux avant-postes? Vous verriez par vous-même que la position ne vaut +rien; je n'ai pas envie de faire massacrer mon monde pour votre bon +plaisir.</p> + +<p>—Vous vous oubliez, colonel, ce n'est pas pour mon bon plaisir, et je +ne saurais vous permettre de le dire...»</p> + +<p>Le général accepta la proposition pour ce tournoi de courage: la +poitrine en avant et fronçant le sourcil, il se dirigea avec lui vers la +ligne des tirailleurs, comme si leur différend ne pouvait se vider que +sous les balles. Arrivés là, ils s'arrêtèrent en silence et quelques +balles volèrent par-dessus leurs têtes. Il n'y avait rien de nouveau à y +voir, car, de l'endroit même qu'ils avaient quitté, l'impossibilité pour +la cavalerie de manœuvrer au milieu des ravins et des broussailles +était aussi évidente que le mouvement tournant des Français pour +envelopper l'aile gauche. Les deux chefs se regardaient comme deux coqs +prêts au combat, chacun attendant en vain un signe de faiblesse de son +adversaire. Tous deux subirent cette épreuve avec honneur, et ils +l'auraient prolongée indéfiniment par amour-propre, aucun ne voulant +abandonner la partie le premier, si, au même instant, une fusillade, +accompagnée de cris confus, n'avait éclaté à deux pas en arrière.</p> + +<p>Les Français étaient tombés sur les soldats occupés à ramasser du bois: +il ne pouvait donc plus être question pour les hussards de se replier +avec l'infanterie, car ils étaient coupés de leur chemin de retraite sur +la gauche par les avant-postes ennemis, et force leur fut d'attaquer, +malgré les difficultés du terrain, pour s'ouvrir un passage.</p> + +<p>L'escadron de Rostow, qui n'avait eu que le temps de se mettre en selle, +se trouvait juste en face de l'ennemi, et, alors, comme sur le pont de +l'Enns, il n'y avait rien entre l'ennemi et eux, rien que cette distance +pleine de terreur et d'inconnu, cette distance entre les vivants et les +morts que chacun sentait instinctivement, en se demandant avec émotion +s'il la franchirait sain et sauf!...</p> + +<p>Le colonel arriva sur le front, en répondant de mauvaise humeur aux +questions des officiers; en homme résolu à faire à sa tête, il leur jeta +un ordre. Rien n'avait été dit de bien précis, mais une vague rumeur +faisait pressentir une attaque, et l'on entendit tout à la fois le +commandement: «Alignez-vous!» et le froissement des sabres tirés du +fourreau. Nul ne bougeait: l'indécision des chefs était si apparente, +qu'elle ne tarda pas à se communiquer à leurs troupes, infanterie et +cavalerie.</p> + +<p>«Ah! si cela pouvait venir plus vite, plus vite,» se disait Rostow, en +sentant arriver le moment de l'attaque, cette grande et ineffable +jouissance dont ses camarades l'avaient si souvent entretenu.</p> + +<p>«En avant avec l'aide de Dieu, mes enfants! cria la voix de Denissow.... +Au trot, marche!»</p> + +<p>Les croupes des chevaux ondulèrent, Corbeau tira sur la bride et partit.</p> + +<p>Rostow avait à sa droite les premiers rangs de ses hussards et au fond, +devant lui, une ligne sombre dont il ne pouvait se rendre compte à +distance, mais qui était l'ennemi. On entendait au loin des coups de +fusil.</p> + +<p>«Au trot accéléré!...»</p> + +<p>Et Rostow, suivant l'impulsion de son cheval excité, se sentait gagné +par la même ardeur. Un arbre solitaire qui lui avait semblé être au +milieu de cette ligne mystérieuse était maintenant dépassé:</p> + +<p>«Eh bien, la voilà dépassée, et il n'y a rien de terrible, au contraire +tout devient plus gai, plus amusant. Oh! comme je vais les sabrer!» +murmura-t-il avec joie en serrant la poignée de son sabre.</p> + +<p>Un formidable hourra retentit derrière lui....</p> + +<p>«Qu'il me tombe seulement sous la main!»</p> + +<p>Et, enlevant Corbeau, il le lança à pleine carrière; l'ennemi était en +vue. Tout à coup un immense coup de fouet cingla l'escadron. Rostow leva +la main, prêt à sabrer, mais au même moment il vit s'éloigner Nikitenka, +le soldat qui galopait devant lui, et il se sentit, comme dans un rêve, +emporté avec une rapidité vertigineuse, sans quitter sa place. Un +hussard le dépassa au galop et le regarda d'un air sombre.</p> + +<p>«Que m'arrive-t-il? Je n'avance pas; je suis donc tombé? suis-je mort?»</p> + +<p>Questions et réponses se croisaient dans sa tête. Il était seul au +milieu des champs; plus de chevaux emportés, plus de hussards, il ne +voyait autour de lui que la terre immobile et le chaume de la plaine. +Quelque chose de chaud, du sang, coulait autour de lui:</p> + +<p>«Non, je ne suis que blessé; c'est mon cheval qui est tué!»</p> + +<p>Corbeau essaya de se relever, mais il retomba de tout son poids sur son +cavalier; des flots de sang coulaient de sa tête et il se débattait dans +de vains efforts. Rostow, cherchant à se remettre sur ses pieds, retomba +à son tour, sa sabretache s'accrocha à la selle:</p> + +<p>«Où sont les nôtres? où sont les Français?...»</p> + +<p>Il n'en savait rien.... Il n'y avait personne.</p> + +<p>Étant parvenu à se dégager de dessous son cheval, il se releva. Où donc +se trouvait à présent cette ligne qui séparait si nettement les deux +armées?</p> + +<p>«Ne m'est-il pas arrivé quelque chose de grave? Cela se passe-t-il +toujours ainsi, et que dois-je faire à présent?...»</p> + +<p>Il sentit un poids étrange peser sur son bras gauche engourdi. Son +poignet semblait ne plus lui appartenir, et pourtant aucune trace de +sang ne se voyait sur sa main:</p> + +<p>«Ah! voilà enfin des hommes, ils vont m'aider,» pensa-t-il avec joie. +Le premier de ceux qui accouraient vers lui, hâlé, bronzé, avec un nez +crochu, vêtu d'une capote gros bleu, portait un shako de forme étrange; +l'un d'eux prononça quelques mots dans une langue qui n'était pas du +russe. D'autres, habillés de même façon, conduisaient un hussard de son +régiment.</p> + +<p>«C'est, sans doute un prisonnier.... Mais va-t-on me prendre aussi? se +dit Rostow, qui n'en croyait pas ses yeux. Sont-ce des Français?»</p> + +<p>Il examinait les survenants, et, malgré sa récente bravoure qui les +voulait tous exterminer, ce voisinage le glaçait d'effroi.</p> + +<p>«Où vont-ils?... Est-ce à moi qu'ils en veulent?... Me tueront-ils?... +Pourquoi? Moi que tout le monde aime?...»</p> + +<p>Et il se souvint de l'amour de sa mère, de sa famille, de l'affection +que chacun avait pour lui, ce qui rendait cette supposition +invraisemblable.</p> + +<p>Il restait cloué à sa place, sans se rendre compte de sa situation; le +Français au nez crochu, à la figure étrangère, échauffée par la course, +et dont il pouvait déjà distinguer la physionomie, arrivait sur lui la +baïonnette en avant. Rostow saisit son pistolet, mais, au lieu de le +décharger sur son ennemi, il le lui jeta violemment à la tête, et +s'enfuit à toutes jambes se cacher dans les buissons.</p> + +<p>Les sentiments de lutte et d'excitation qu'il avait si vivement éprouvés +sur le pont de l'Enns étaient bien loin de lui: il courait comme un +lièvre traqué par les chiens; l'instinct de conserver son existence +jeune et heureuse envahissait tout son être, et lui donnait des ailes! +Sautant par-dessus les fossés, franchissant les sillons avec +l'impétuosité de son enfance, il tournait souvent en arrière sa bonne et +douce figure pâlie, tandis que le frisson de la peur aiguillonnait sa +course.</p> + +<p>«Il vaut mieux ne pas regarder,» pensa-t-il; mais, arrivé aux premières +broussailles, il s'arrêta; les Français étaient distancés, et celui qui +le poursuivait ralentissait le pas et semblait appeler ses compagnons:</p> + +<p>«Impossible!... Ils ne peuvent pas vouloir me tuer?» se dit Rostow.</p> + +<p>Cependant son bras devenait de plus en plus lourd; on aurait dit qu'il +traînait un poids de deux pouds<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, il ne pouvait plus avancer. Le +Français le visait, il ferma les yeux et se baissa: une, deux balles +passèrent en sifflant à ses oreilles; rassemblant ses dernières forces +et soulevant son poignet gauche avec sa main droite, il s'élança dans +les buissons. Là était le salut, là étaient les tirailleurs russes!</p> + + +<h3>XIX</h3> + + +<p>L'infanterie, surprise à l'improviste dans le bois, en sortait au pas de +course, en groupes débandés. Un soldat effaré laissa tomber ce mot d'une +si terrible signification à la guerre:</p> + +<p>«Nous sommes coupés!»</p> + +<p>Et ce mot répandit l'épouvante dans toute la masse.</p> + +<p>«Cernés! coupés! perdus!» criaient les fuyards.</p> + +<p>Au premier bruit de la fusillade, aux premiers cris, le commandant du +régiment devina qu'il venait de se passer quelque chose d'effroyable. +Frappé de la pensée que lui, officier exact, militaire exemplaire depuis +tant d'années, pouvait être accusé de négligence et d'incurie par ses +chefs, oubliant ses airs d'importance, son rival indiscipliné, oubliant +surtout le danger qui l'attendait, il empoigna le pommeau de sa selle, +éperonna son cheval et partit au galop rejoindre son régiment, sous une +pluie de balles qui heureusement ne l'effleurèrent même pas. Il n'avait +qu'un désir: savoir ce qui en était, réparer la faute commise, si elle +venait à lui être imputée, et rester pur de tout blâme, lui qui +comptait vingt-deux ans de services irréprochables.</p> + +<p>Ayant heureusement franchi la ligne ennemie, il tomba de l'autre côté du +bois au milieu des fuyards qui se précipitaient à travers champs, sans +vouloir écouter les commandements. C'était la minute terrible de cette +hésitation morale qui décide du sort d'une bataille. Ces troupes +affolées obéiraient-elles à la voix jusque-là si respectée de leur chef, +ou continueraient-elles à fuir? Malgré ses rappels désespérés, malgré sa +figure décomposée par la fureur, malgré ses gestes menaçants, les +soldats couraient, couraient toujours, et tiraient en l'air sans se +retourner. Le sort en était jeté: la balance, dans cette minute +d'hésitation, avait penché du côté de la peur.</p> + +<p>Le général étouffait à force de crier, la fumée l'aveuglait; il s'arrêta +de désespoir. Tout semblait perdu, lorsque les Français qui nous +poursuivaient s'enfuirent tout à coup sans raison apparente et se +rejetèrent dans la forêt, où apparurent les tirailleurs russes. C'était +la compagnie de Timokhine, qui, ayant seule conservé ses rangs et +s'étant retranchée dans le fossé à la lisière de la forêt, attaquait les +Français par derrière; Timokhine, brandissant sa petite épée, s'était +élancé sur l'ennemi avec un élan si formidable et une si folle audace, +que les Français, saisis à leur tour de terreur, s'enfuirent en jetant +leurs fusils. Dologhow, qui courait à côté de lui, en tua un à bout +portant, et fut le premier à s'emparer d'un officier, qui se rendit +prisonnier. Les fuyards s'arrêtèrent, les bataillons se reformèrent, et +l'ennemi, qui avait été sur le point de couper en deux le flanc gauche, +fut repoussé. Le chef du régiment se tenait sur le pont avec le major +Ekonomow, et assistait au défilé des compagnies qui se repliaient, +lorsqu'un soldat, s'approchant de son cheval, saisit son étrier et se +serra contre lui; ce soldat, qui tenait dans ses mains une épée +d'officier, portait une capote de drap gros bleu et une giberne +française en bandoulière; la tête bandée, sans shako et sans havresac, +il souriait malgré sa pâleur, et ses yeux bleus regardaient fièrement +son chef, qui ne put s'empêcher de lui accorder quelque attention, +malgré les ordres qu'il était en train de donner au major Ekonomow.</p> + +<p>«Excellence, voici deux trophées! dit Dologhow en montrant l'épée et la +giberne. J'ai fait prisonnier un officier, j'ai arrêté une compagnie... +(Sa respiration courte et haletante dénotait la fatigue, il parlait par +saccades):.... Toute la compagnie peut en témoigner, je vous prie de +vous en souvenir, Excellence.</p> + +<p>—Bien, bien!» répondit son chef, sans interrompre sa conversation avec +le major.</p> + +<p>Et Dologhow, détachant son mouchoir, le tira par la manche, en lui +montrant les caillots de sang coagulés dans ses cheveux:</p> + +<p>«Blessure de baïonnette, fit-il, j'étais en avant; rappelez-vous-le, +Excellence!»</p> + +<p>Comme on l'a vu plus haut, on avait oublié la batterie de Tonschine; +mais, vers la fin de l'engagement, le prince Bagration, entendant la +canonnade continuer au centre, y envoya d'abord l'officier d'état-major +de service, puis le prince André, avec ordre à Tonschine de se retirer +au plus vite. Les deux bataillons qui devaient défendre la batterie +avaient été envoyés, sur un ordre venu on ne sait d'où, prendre part à +la bataille, et la batterie continuait à tirer. Les Français, trompés +par ce feu énergique, et supposant que le gros des forces était massé de +ce côté, essayèrent par deux fois de s'en emparer, et furent repoussés +chaque fois par la mitraille que vomissaient ces quatre bouches à feu +solitaires et abandonnées sur la hauteur.</p> + +<p>Peu de temps après le départ de Bagration, Tonschine était parvenu à +rallumer, l'incendie de Schöngraben.</p> + +<p>«Vois donc comme ça brûle! quelle fumée, quelle fumée!... Ils courent, +vois donc!» se disaient les servants, heureux de leur succès.</p> + +<p>Toutes les pièces étaient pointées sur le village, et chaque coup était +salué de joyeuses exclamations. Le feu, poussé par le vent, se +propageait avec rapidité. Les colonnes françaises abandonnèrent +Schöngraben, et établirent sur sa droite dix pièces qui répondirent à +celles de Tonschine.</p> + +<p>La joie enfantine excitée par la vue de l'incendie, et l'heureux +résultat de leur tir avaient empêché les artilleurs de remarquer cette +batterie. Ils ne s'en aperçurent que lorsque deux projectiles, suivis de +plusieurs autres, vinrent tomber au milieu de leurs pièces. Un canonnier +eut la jambe enlevée, et deux chevaux furent tués. Leur ardeur n'en fut +pas refroidie, mais elle changea de caractère; les chevaux furent +remplacés par ceux de l'affût de réserve, les blessés furent emportés et +les quatre pièces tournées vers la batterie ennemie. L'officier camarade +de Tonschine avait été tué dès le commencement de l'action, et des +quarante hommes qui servaient les pièces, dix-sept eurent le même sort +dans l'espace d'une heure. Quant aux survivants, ils continuaient +gaiement leur besogne.</p> + +<p>Le petit officier aux mouvements gauches et enfantins faisait +constamment renouveler sa pipe par son domestique, et s'élançait en +avant pour examiner les Français, en s'abritant les yeux de sa main.</p> + +<p>«Feu! enfants,» disait-il, en saisissant lui-même les roues du canon +pour le pointer.</p> + +<p>Au milieu de la fumée, assourdi par le bruit continuel du tir, dont +chaque coup le faisait tressaillir, Tonschine courait d'une pièce à +l'autre, sa pipe à la bouche, soit pour les pointer, soit pour compter +les charges, soit pour faire changer les attelages. Jetant de sa petite +voix, au milieu de ce bruit infernal, des ordres incessants, sa figure +s'animait de plus en plus: elle ne se contractait que lorsqu'un homme +tombait blessé ou mort, et il s'en détournait pour crier avec colère +après les survivants, toujours lents à relever les morts ou les blessés. +Les soldats, beaux hommes pour la plupart et, comme il arrive souvent +dans une compagnie d'artilleurs, de deux têtes plus grands et plus +larges d'épaules que leur chef, l'interrogeaient du regard comme des +enfants dans une situation difficile, et l'expression de sa figure se +reflétait aussitôt sur leurs mâles visages.</p> + +<p>Grâce à ce grondement continu, à ce tapage, à cette activité forcée, +Tonschine n'éprouvait pas la moindre crainte: il n'admettait même pas la +possibilité d'être blessé ou tué. Il lui semblait que depuis le premier +coup tiré sur l'ennemi il s'était passé beaucoup de temps, qu'il était +là depuis la veille, et que ce petit carré de terrain qu'il occupait lui +était familier et connu. Il n'oubliait rien, prenait avec sang-froid ses +dispositions, comme aurait pu le faire à sa place le meilleur des +officiers, et pourtant il se trouvait dans un état voisin du délire ou +de l'ivresse.</p> + +<p>Du milieu du bruit assourdissant de la batterie, de la fumée et des +boulets ennemis qui tombaient sur la terre, sur un canon, sur un homme, +sur un cheval, du milieu de ses soldats qui se hâtaient, le front +ruisselant de sueur, il s'élevait dans sa tête un monde à part et +fantastique, plein de fiévreuses jouissances. Dans ce rêve éveillé, les +canons ennemis étaient pour lui des pipes énormes par lesquelles un +fumeur invisible lui lançait de légers nuages de fumée.</p> + +<p>«Tiens, le voilà qui fume, se dit Tonschine à demi-voix, à la vue d'un +blanc panache que le vent emportait: attrapons la balle et renvoyons-la!</p> + +<p>—Qu'ordonnez-vous, Votre Noblesse? demanda le canonnier placé à côté de +lui, qui avait vaguement entendu ces paroles.</p> + +<p>—Rien, vas-y! vas-y, notre Matvéevna,» répondit-il, en s'adressant au +grand canon de fonte ancienne qui était le dernier de la rangée et qui +pour lui était la Matvéevna.</p> + +<p>Les Français lui faisaient l'effet de fourmis courant autour des pièces; +le bel artilleur, un peu ivrogne, qui était le servant n° 1 du deuxième +canon, représentait, dans le monde de ses fantaisies, le personnage de +«l'oncle», dont Tonschine suivait les moindres gestes avec un plaisir +tout particulier, et le son de la fusillade arrivait jusqu'à lui comme +la respiration d'un être vivant, dont il percevait avidement tous les +soupirs.</p> + +<p>«Le voilà qui respire, se disait-il tout bas, et lui-même se croyait un +homme puissant, de haute taille, lançant des deux mains des boulets sur +l'ennemi.</p> + +<p>—Voyons, Matvéevna, fais ton devoir! venait-il de dire, en quittant son +canon favori, lorsqu'il entendit au-dessus de sa tête une voix inconnue:</p> + +<p>—Capitaine Tonschine, capitaine!»</p> + +<p>Il se retourna effrayé: c'était l'officier d'état-major qui +l'interpellait:</p> + +<p>«Êtes-vous fou? voilà deux fois qu'on vous a donné l'ordre de vous +retirer!</p> + +<p>—Moi... je n'ai rien... bégaya-t-il, les deux doigts à la visière de sa +casquette.</p> + +<p>—Je...»</p> + +<p>Mais l'aide de camp n'acheva pas. Un boulet, fendant l'air à ses côtés, +lui fit faire le plongeon. Il allait recommencer sa phrase, lorsqu'un +nouveau boulet l'arrêta tout court. Il tourna bride, et s'éloigna au +galop, en lui criant:</p> + +<p>«Retirez-vous!»</p> + +<p>Les artilleurs se mirent à rire. Un second aide de camp arriva aussitôt +porteur du même ordre.</p> + +<p>C'était le prince André. La première chose qui frappa ses regards, en +arrivant sur le plateau, fut un cheval dont le pied écrasé laissait +échapper un flot de sang et qui hennissait de douleur à côté de ses +compagnons encore attelés. Quelques morts gisaient au milieu des +avant-trains.</p> + +<p>Des boulets volaient l'un après l'autre par-dessus sa tête, et il +sentait un frisson nerveux courir le long de son épine dorsale; mais la +pensée seule qu'il pût avoir peur lui rendait tout son courage. +Descendant lentement de son cheval au milieu des pièces, il transmit +l'ordre, et sur place. Bien décidé, à part lui, à les faire enlever sous +ses yeux, et à les emmener au besoin lui-même sous le feu incessant des +Français; il prêta son aide à Tonschine, en enjambant les corps étendus +de tous côtés.</p> + +<p>«Il vient de nous arriver une autorité tout à l'heure, mais elle s'est +sauvée bien vite: ce n'est pas comme Votre Noblesse,» dit un canonnier +au prince André.</p> + +<p>Ce dernier n'avait échangé aucune parole avec Tonschine, et, occupés +tous les deux, ils semblaient ne pas se voir. Après être parvenus à +placer les quatre canons intacts sur leurs avant-trains, ils se mirent +en route pour descendre, en abandonnant une pièce enclouée et une +licorne.</p> + +<p>«Au revoir!» dit le prince André.</p> + +<p>Et il tendit la main au capitaine.</p> + +<p>«Au revoir, mon ami, ma bonne petite âme!»</p> + +<p>Et les yeux de Tonschine s'emplirent de larmes, sans qu'il sût pourquoi.</p> + + +<h3>XX</h3> + + +<p>Le vent était tombé; de sombres nuages qui se confondaient à l'horizon +avec la fumée de la poudre restaient suspendus sur le champ de bataille; +la lueur de deux incendies, d'autant plus visible que le soir était +venu, se détachait sur ce fond. La canonnade allait s'affaiblissant, +mais la fusillade, derrière et à droite, s'entendait à chaque pas plus +forte et plus rapprochée. À peine sorti avec ses canons de la zone du +feu ennemi, et descendu dans le ravin, Tonschine rencontra une partie de +l'état-major, entre autres l'officier porteur de l'ordre de retraite et +Gerkow, qui, bien qu'il eût été envoyé deux fois, n'était jamais parvenu +jusqu'à lui. Tous, s'interrompant les uns les autres, lui donnaient des +ordres et des contre-ordres sur la route qu'il devait suivre, +l'accablant de reproches et de critiques.</p> + +<p>Quant à lui, monté sur son misérable cheval, il gardait un morne +silence, car il sentait qu'à la première parole qu'il aurait prononcée, +ses nerfs, en se détendant, auraient trahi son émotion. Bien qu'il lui +eût été enjoint d'abandonner les blessés, plusieurs se traînaient, en +suppliant qu'on les plaçât sur les canons. L'élégant officier +d'infanterie qui, peu d'heures auparavant, s'était élancé hors de la +hutte de Tonschine, était maintenant couché sur l'affût de la Matvéevna, +avec une balle dans le ventre. Un junker de hussards, pâle et soutenant +sa main mutilée, demandait également une petite place.</p> + +<p>«Capitaine, dit-il, au nom du ciel, je suis contusionné, je ne peux plus +marcher!»</p> + +<p>On voyait qu'il avait dû plus d'une fois faire inutilement la même +demande, car sa voix était suppliante et timide:</p> + +<p>«Au nom du ciel, ne me refusez pas!</p> + +<p>—Placez-le, placez-le! Mets une capote sous lui, mon petit oncle, dit +Tonschine, en s'adressant à son artilleur favori...—Où est l'officier +blessé?</p> + +<p>—On l'a enlevé, il est mort, répondit une voix.</p> + +<p>—Alors, asseyez-vous, mon ami, asseyez-vous; étends la capote, +Antonow.»</p> + +<p>Le junker, qui n'était autre que Rostow, grelottait du frisson de la +fièvre; on le plaça sur la Matvéevna, sur ce même canon d'où l'on venait +d'enlever le mort. Le sang dont était couvert le manteau tacha le +pantalon et les mains du junker.</p> + +<p>«Êtes-vous blessé, mon ami? lui demanda Tonschine.</p> + +<p>—Non, je ne suis que contusionné.</p> + +<p>—Pourquoi y a-t-il du sang sur la capote?</p> + +<p>—C'est l'officier, Votre Noblesse,» dit l'artilleur, en l'essuyant avec +sa manche, comme pour s'excuser de cette tache sur une de ses pièces.</p> + +<p>Les canons, poussés par l'infanterie, furent hissés à grand'peine sur la +montagne, et, arrivés enfin au village de Gunthersdorf, ils s'y +arrêtèrent. Il y faisait tellement sombre, qu'on ne distinguait plus à +dix pas les uniformes des soldats. La fusillade cessait peu à peu. Tout +à coup elle reprit tout près, sur la droite, et des éclairs brillèrent +dans l'obscurité. C'était une dernière tentative des Français, à +laquelle nos soldats répondirent des maisons du village, dont ils +sortirent aussitôt. Quant à Tonschine et à ses hommes, ne pouvant plus +avancer, ils attendaient leur sort, en se regardant en silence. La +fusillade cessa bientôt, et d'une rue détournée débouchèrent des soldats +qui causaient bruyamment:</p> + +<p>«Nous les avons crânement chauffés, camarades, ils ne s'y frotteront +plus!</p> + +<p>—Es-tu sain et sauf, Pétrow?</p> + +<p>—On n'y voit goutte, dit un autre... il fait noir comme dans un +four.... Frères, n'y a-t-il rien à boire?»</p> + +<p>Les Français avaient été définitivement repoussés, et les canons de +Tonschine s'éloignèrent en avant dans la profondeur de l'obscurité, +entourés de la clameur confuse de l'infanterie.</p> + +<p>On aurait dit un sombre et invisible fleuve s'écoulant dans la même +direction, dont le grondement était représenté par le murmure sourd des +voix, le bruit des fers des chevaux et le grincement des roues. Du +milieu de cette confusion s'élevaient, perçants et distincts, les +gémissements et les plaintes des blessés, qui semblaient remplir à eux +seuls ces ténèbres et se confondre avec elles en une même et sinistre +impression. Quelques pas plus loin, une certaine agitation se manifesta +dans cette foule mouvante: un cavalier monté sur un cheval blanc et +accompagné d'une suite nombreuse venait de passer en jetant quelques +mots:</p> + +<p>«Qu'a-t-il dit? Où va-t-on? S'arrête-t-on? A-t-il remercié?»</p> + +<p>Tandis que ces questions s'entrecroisaient, cette masse vivante fut tout +à coup refoulée dans son élan en avant par la résistance des premiers +rangs, qui s'étaient arrêtés: l'ordre venait d'être donné de camper au +milieu de cette route boueuse.</p> + +<p>Les feux s'allumèrent et les conversations reprirent. Le capitaine +Tonschine, après avoir pris ses dispositions, envoya un soldat à la +recherche d'une ambulance ou d'un médecin pour le pauvre junker, et +s'assit auprès du feu. Rostow se traîna près de lui: le frisson de la +fièvre, causée par la souffrance, le froid et l'humidité, secouait tout +son corps; un sommeil invincible s'emparait de lui, mais il ne pouvait +s'y abandonner, à cause de la douleur et de l'angoisse que lui faisait +éprouver son bras; tantôt il fermait les yeux, tantôt il regardait le +feu, qui lui paraissait d'un rouge ardent, ou la petite personne trapue +de Tonschine, qui, assis à la turque, le regardait avec une compassion +sympathique de ses yeux intelligents et bons. Il sentait que de toute +son âme il lui aurait porté secours, mais qu'il ne le pouvait pas.</p> + +<p>De toutes parts on entendait des pas, des voix, le bruit de l'infanterie +qui s'installait, des sabots des chevaux qui piétinaient dans la boue, +et du bois que l'on fendait au loin.</p> + +<p>Ce n'était plus le fleuve invisible qui grondait, c'était une mer +houleuse et frissonnante après la tempête. Rostow voyait et entendait, +sans comprendre ce qui se passait autour de lui. Un troupier s'approcha +du feu, s'accroupit sur ses talons, avança les mains vers la flamme, et, +se retournant avec un regard interrogatif vers Tonschine:</p> + +<p>«Vous permettez, Votre Noblesse? J'ai perdu ma compagnie je ne sais où!»</p> + +<p>Un officier d'infanterie qui avait la joue bandée s'adressa à Tonschine, +pour le prier de faire avancer les canons qui barraient le chemin à un +fourgon; après lui arrivèrent deux soldats qui s'injuriaient en se +disputant une botte:</p> + +<p>«Pas vrai que tu l'as ramassée....</p> + +<p>—En v'là une blague!» criait l'un d'eux d'une voix enrouée.</p> + +<p>Un autre, le cou entouré de linges sanglants, s'approcha des artilleurs +en demandant à boire d'une voix sourde:</p> + +<p>«Va-t-il donc falloir mourir comme un chien?»</p> + +<p>Tonschine lui fit donner de l'eau. Puis accourut un loustic qui venait +chercher du feu pour les fantassins:</p> + +<p>«Du feu, du feu bien brûlant!... Bonne chance, pays, merci pour le feu, +nous vous le rendrons avec usure,» criait-il en disparaissant dans la +nuit avec son tison enflammé.</p> + +<p>Puis quatre soldats passèrent, qui portaient sur un manteau quelque +chose de lourd. L'un d'eux trébucha:</p> + +<p>«Voilà que ces diables ont laissé du bois sur la route, +grommela-t-il....</p> + +<p>—Il est mort, pourquoi le porter? dit un autre, voyons, je vous...»</p> + +<p>Et les quatre hommes s'enfoncèrent dans l'ombre avec leur fardeau.</p> + +<p>«Vous souffrez? dit Tonschine tout bas à Rostow.</p> + +<p>—Oui, je souffre.</p> + +<p>—Votre Noblesse, le général vous demande, dit un canonnier à Tonschine.</p> + +<p>—J'y vais, mon ami.»</p> + +<p>Il se leva et s'éloigna du feu en boutonnant son uniforme. Le prince +Bagration était occupé à dîner dans une chaumière à quelques pas du +foyer des artilleurs, et causait avec plusieurs chefs de troupe qu'il +avait invités à partager son repas. Parmi eux se trouvaient le petit +vieux colonel aux paupières tombantes, qui nettoyait à belles dents un +os de mouton, le général aux vingt-deux ans de service irréprochable, à +la figure enluminée par le vin et la bonne chère, l'officier +d'état-major à la belle bague, Gerkow, qui ne cessait de regarder les +convives d'un air inquiet, et le prince André, pâle, les lèvres serrées, +les yeux brillants d'un éclat fiévreux.</p> + +<p>Dans un coin de la chambre était déposé un drapeau français. L'auditeur +en palpait le tissu en branlant la tête: était-ce par curiosité, ou bien +la vue de cette table où son couvert n'était pas mis, était-elle pénible +à son estomac affamé?</p> + +<p>Dans la chaumière voisine se trouvait un colonel français, fait +prisonnier par nos dragons; et nos officiers se pressaient autour de lui +pour l'examiner.</p> + +<p>Le prince Bagration remerciait les chefs qui avaient eu un commandement, +et se faisait rendre compte des détails du l'affaire et des pertes. Le +chef du régiment que nous avons déjà vu à Braunau expliquait au prince +comme quoi, dès le commencement de l'action, il avait rassemblé les +soldats qui ramassaient du bois, et les avait fait passer derrière les +deux bataillons avec lesquels il s'était précipité baïonnette en avant +sur l'ennemi, qu'il avait culbuté:</p> + +<p>«M'étant aperçu, Excellence, que le premier bataillon pliait, je me suis +posté sur la route et me suis dit: Laissons passer ceux-ci, nous +recevrons les autres avec un feu de bataillon, c'est ce que j'ai fait!»</p> + +<p>Le chef de régiment aurait tant voulu avoir agi ainsi, qu'il avait fini +par croire que c'était réellement arrivé.</p> + +<p>«Je dois aussi faire observer à Votre Excellence, continua-t-il en se +souvenant de sa conversation avec Koutouzow, que le soldat Dologhow +s'est emparé sous mes yeux d'un officier français, et qu'il s'est tout +particulièrement distingué.</p> + +<p>—C'est à ce moment, Excellence, que j'ai pris part à l'attaque du +régiment de Pavlograd, ajouta, avec un regard mal assuré, Gerkow, qui de +la journée n'avait aperçu un hussard, et qui ne savait que par ouï-dire +ce qui s'était passé. Ils ont enfoncé deux carrés, Excellence!»</p> + +<p>Les paroles de Gerkow firent sourire quelques-uns des officiers +présents, qui s'attendaient à une de ses plaisanteries habituelles, mais +comme aucune plaisanterie ne suivait ce mensonge qui, après tout, était +à l'honneur de nos troupes, ils prirent un air sérieux.</p> + +<p>«Je vous remercie tous, messieurs; toutes les armes, infanterie, +cavalerie, artillerie, se sont comportées héroïquement! Comment se +fait-il seulement qu'on ait laissé en arrière deux pièces du centre?» +demanda-t-il en cherchant quelqu'un des yeux.</p> + +<p>Le prince Bagration ne s'informait pas de ce qu'étaient devenus les +canons du flanc gauche, qui avaient été abandonnés dès le commencement +de l'engagement:</p> + +<p>«Il me semble cependant que je vous avais donné l'ordre de les faire +ramener, ajouta-t-il en s'adressant à l'officier d'état-major de +service.</p> + +<p>—L'un était encloué, répondit l'officier; quant à l'autre, je ne puis +comprendre.... J'étais là tout le temps... j'ai donné des ordres et... +il faisait chaud là-bas, c'est vrai,» ajouta-t-il avec modestie.»</p> + +<p>Quelqu'un fit observer qu'on avait envoyé chercher le capitaine +Tonschine.</p> + +<p>«Mais vous y étiez? dit le prince Bagration s'adressant au prince André.</p> + +<p>—Certainement, nous nous sommes manqués de peu, dit l'officier +d'état-major en souriant agréablement.</p> + +<p>—Je n'ai pas eu le plaisir de vous y voir,» répondit d'un ton rapide et +bref le prince André.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence. Sur le seuil de la porte venait de +paraître Tonschine, qui se glissait timidement derrière toutes ces +grosses épaulettes; embarrassé comme toujours à leur vue, il trébucha à +la hampe du drapeau, et sa maladresse provoqua des rires étouffés.</p> + +<p>«Comment se fait-il qu'on ait laissé deux canons sur la hauteur?» +demanda Bagration en fronçant le sourcil, plutôt du côté des rieurs où +se trouvait Gerkow, que du côté du petit capitaine.</p> + +<p>Ce fut seulement alors, au milieu de ce grave aréopage, que celui-ci se +rendit compte avec terreur de la faute qu'il avait commise en +abandonnant, lui vivant, deux canons. Son trouble, les émotions par +lesquelles il avait passé, lui avaient fait complètement oublier cet +incident; il restait coi et murmurait:</p> + +<p>«Je ne sais pas, Excellence, il n'y avait pas assez d'hommes....</p> + +<p>—Vous auriez pu en prendre des bataillons qui vous couvraient.»</p> + +<p>Tonschine aurait pu répondre qu'il n'y avait pas de bataillons: c'eût +été pourtant la vérité, mais il craignait de compromettre un chef, et +restait les yeux fixés sur Bagration, comme un écolier pris en faute.</p> + +<p>Le silence se prolongeait, et son juge, désirant évidemment ne pas faire +preuve d'une sévérité inutile, ne savait que lui dire. Le prince André +regardait Tonschine en dessous, et ses doigts se crispaient +nerveusement.</p> + +<p>«Excellence, dit-il en rompant le silence de sa voix tranchante, vous +m'avez envoyé à la batterie du capitaine, et j'y ai trouvé les deux +tiers des hommes et des chevaux morts, deux canons brisés, et pas de +bataillons pour les couvrir.»</p> + +<p>Le prince Bagration et Tonschine ne le quittaient pas des yeux.</p> + +<p>«Et si Votre Excellence me permet de donner mon opinion, c'est surtout à +cette batterie et à la fermeté héroïque du capitaine Tonschine et de sa +compagnie que nous devons en grande partie le succès de la journée.»</p> + +<p>Et sans attendre de réponse il se leva de table. Le prince Bagration +regarda Tonschine et, ne voulant pas laisser percer son incrédulité, il +inclina la tête en lui disant qu'il pouvait se retirer.</p> + +<p>Le prince André le suivit:</p> + +<p>«Grand merci, lui dit Tonschine en lui serrant la main, vous m'avez tiré +d'un mauvais pas, mon ami.»</p> + +<p>Lui jetant un coup d'œil attristé, le prince André s'éloigna sans rien +répondre. Il avait un poids sur le cœur.... Tout était si étrange, si +différent de ce qu'il avait espéré!</p> + +<p>«Qui sont-ils? que font-ils? quand cela finira-t-il?» se demandait +Rostow en suivant les ombres qui se succédaient autour de lui.</p> + +<p>Son bras lui faisait de plus en plus mal, le sommeil l'accablait, des +taches rouges dansaient devant ses yeux, et toutes les diverses +impressions de ces voix, de ces figures, de sa solitude, se confondaient +avec la douleur qu'il éprouvait.... Oui, c'étaient bien ces soldats +blessés qui l'écrasaient, qui le froissaient, ces autres soldats qui lui +retournaient les muscles, qui rôtissaient les chairs de son bras brisé!</p> + +<p>Pour se débarrasser d'eux, il ferma les yeux, il s'oublia un instant, +et, dans cette courte seconde, il vit défiler devant lui toute une +fantasmagorie: sa mère avec sa main blanche, puis Sonia et ses petites +épaules maigres, puis les yeux de Natacha qui lui souriaient, puis +Denissow, Télianine, Bogdanitch et toute son histoire avec eux, et cette +histoire prenait la figure de ce soldat, là-bas, là-bas, celui qui avait +une voix aiguë, un nez crochu, qui lui faisait tant de mal et lui tirait +le bras.</p> + +<p>Il tâchait, mais en vain, de se dérober à la griffe qui torturait son +épaule, cette pauvre épaule qui aurait été intacte, s'il ne l'avait pas +broyée méchamment.</p> + +<p>Il ouvrit les yeux: une étroite bande du voile noir de la nuit +s'étendait au-dessus de la lueur des charbons, et dans cette lueur +voltigeait la poussière argentée d'une neige fine et légère. Point de +médecin, et Tonschine ne revenait pas. Sauf un pauvre petit troupier +tout nu, qui de l'autre côté du feu chauffait son corps amaigri, il +était tout seul.</p> + +<p>«Je ne suis nécessaire à personne! pensait Rostow, personne ne veut +m'aider, ne me plaint, et pourtant, à la maison, jadis j'étais fort, +gai, entouré d'affection. Il soupira, et son soupir se perdit dans un +gémissement.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?... cela te fait mal? demanda le petit troupier en +secouant sa chemise au-dessus du feu, et il ajouta, sans attendre la +réponse:—En a-t-on écharpé de pauvres gens aujourd'hui, c'est +effrayant!»</p> + +<p>Rostow ne l'écoutait pas, et suivait des yeux les flocons de neige qui +tourbillonnaient dans l'espace; il songeait à l'hiver de Russie, à la +maison chaude, bien éclairée, à sa fourrure moelleuse, à son rapide +traîneau, et il s'y voyait plein de vie, entouré de tous les siens:</p> + +<p>«Pourquoi donc suis-je venu me fourrer ici?» se disait-il. Les Français +ne renouvelèrent pas l'attaque le lendemain, et les restes du +détachement de Bagration se réunirent à l'armée de Koutouzow.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE III</a></h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Le prince Basile ne faisait jamais de plan à l'avance: encore moins +pensait-il à faire du mal pour en tirer profit. C'était tout simplement +un homme du monde qui avait réussi, et pour qui le succès était devenu +une habitude.</p> + +<p>Il agissait constamment selon les circonstances, selon ses rapports avec +les uns et les autres, et conformait à cette pratique les différentes +combinaisons qui étaient le grand intérêt de son existence, et dont il +ne se rendait jamais un compte bien exact. Il en avait toujours une +dizaine en train: les unes restaient à l'état d'ébauche, les autres +réussissaient, les troisièmes tombaient dans l'eau. Jamais il ne se +disait, par exemple: «Ce personnage étant maintenant au pouvoir, il faut +que je tâche de capter sa confiance et son amitié, afin d'obtenir par +son entremise un don pécuniaire,» ou bien: «Voilà Pierre qui est riche, +je dois l'attirer chez moi pour lui faire épouser ma fille et lui +emprunter les 40 000 roubles dont j'ai besoin.» Mais si le personnage +influent se trouvait sur son chemin, son instinct lui soufflait qu'il +pouvait en tirer parti: il s'en rapprochait, s'établissait dans son +intimité de la façon la plus naturelle du monde, le flattait et savait +se rendre agréable. De même, sans y mettre la moindre préméditation, il +surveillait Pierre à Moscou. Le jeune homme ayant été, grâce à lui, +nommé gentilhomme de la chambre, ce qui équivalait alors au rang de +conseiller d'État, il l'avait engagé à retourner avec lui à Pétersbourg +et à y loger dans sa maison. Le prince Basile faisait assurément tout ce +qu'il fallait pour arriver, à marier sa fille avec Pierre, mais il le +faisait nonchalamment et sans s'en douter, avec l'assurance évidente que +sa conduite était toute simple. Si le prince avait eu l'habitude de +mûrir ses plans, il n'aurait pu avoir autant de bonhomie et de naturel +qu'il en apportait dans ses relations avec ses supérieurs comme avec ses +inférieurs. Quelque chose le poussait toujours vers tout ce qui était +plus puissant ou plus fortuné que lui, et il savait choisir, avec un art +tout particulier, l'instant favorable pour en tirer parti. À peine +Pierre fut-il devenu subitement riche et comte Besoukhow, et par suite +tiré de sa solitude et de son insouciance, qu'il se vit tout à coup +entouré et se trouva si bien accaparé par des occupations de toutes +sortes, qu'il n'avait plus même le temps de penser à loisir. Il lui +fallait signer des papiers, courir différents tribunaux dont il n'avait +qu'une vague idée, questionner son intendant en chef, visiter ses +propriétés près de Moscou, recevoir une foule de gens, qui jusque-là +avaient feint d'ignorer son existence, et qui maintenant se seraient +offensés s'il ne les avait pas reçus. Hommes de loi, hommes d'affaires, +parents éloignés, simples connaissances, tous étaient également +bienveillants et aimables pour le jeune héritier. Tous semblaient +convaincus des hautes qualités de Pierre. Il s'entendait dire à chaque +instant: «grâce à votre inépuisable bonté,» ou «grâce à votre grand +cœur», ou bien «vous qui êtes si pur», ou bien «s'il était aussi +intelligent que vous», etc., etc., et il commençait à croire sincèrement +à sa bonté inépuisable, à son intelligence hors ligne, d'autant plus +facilement qu'au fond de son cœur il avait toujours eu la conscience +d'être bon et intelligent. Ceux même qui avaient été malveillants et +désagréables à son égard étaient devenus tendres et affectueux. L'aînée +des princesses, celle qui avait la taille trop longue, les cheveux +plaqués comme ceux d'une poupée, et un caractère revêche, était venue +lui dire après l'enterrement, en baissant les yeux et en rougissant, +qu'elle regrettait leurs malentendus passés, et que, ne se sentant aucun +droit à rien, elle lui demandait pourtant l'autorisation, après le coup +qui venait de la frapper, de rester quelques semaines encore dans cette +maison qu'elle aimait tant, et où elle s'était si longtemps sacrifiée. +En voyant fondre en larmes cette fille habituellement impassible, Pierre +lui saisit la main avec émotion et lui demanda pardon, ne sachant pas +lui-même de quoi il s'agissait. À dater de ce jour, la princesse +commença à lui tricoter une écharpe de laine rayée.</p> + +<p>«Fais-le pour elle, mon cher, car, après tout, elle a beaucoup souffert +du caractère du défunt,» lui disait le prince Basile.</p> + +<p>Et il lui fit signer un papier en faveur de la princesse, après avoir +décidé, à part lui, que cet os à ronger, autrement dit cette lettre de +change de 30 000 roubles, devait être jeté en pâture à cette pauvre +princesse pour lui fermer la bouche sur le rôle qu'il avait joué dans +l'affaire du fameux portefeuille. Pierre signa la lettre de change, et +la princesse devint encore plus affectueuse pour lui. Ses sœurs +cadettes suivirent son exemple, surtout la plus jeune, la jolie +princesse au grain de beauté, qui ne laissait pas parfois d'embarrasser +Pierre par ses sourires et le trouble qu'elle témoignait à sa vue.</p> + +<p>Cette affection générale lui semblait si naturelle, qu'il lui paraissait +impossible d'en discuter la sincérité. Du reste, il n'avait guère le +temps de s'interroger là-dessus, bercé qu'il était par le charme +enivrant de ses nouvelles sensations. Il sentait qu'il était le centre +autour duquel gravitaient des intérêts importants, et qu'on attendait de +lui une activité constante; son inaction aurait été nuisible à beaucoup +de monde, et, tout en comprenant le bien qu'il aurait pu faire, il n'en +faisait tout juste que ce qu'on lui demandait, en laissant à l'avenir le +soin de compléter sa tâche.</p> + +<p>Le prince Basile s'était complètement emparé de Pierre et de la +direction de ses affaires, et, tout en paraissant à bout de forces, il +ne pouvait cependant se décider, après tout, à livrer le possesseur +d'une si grande fortune, le fils de son ami, aux caprices du sort et aux +intrigues des coquins. Pendant les premiers jours qui suivirent la mort +du comte Besoukhow, il le dirigeait en tout, et lui indiquait ce qu'il +avait à faire d'un ton fatigué qui semblait dire:</p> + +<p>«Vous savez que je suis accablé d'affaires, et que je ne m'occupe de +vous que par pure charité; vous comprenez bien d'ailleurs que ce que je +vous propose est la seule chose faisable...»</p> + +<p>«Eh bien, mon ami, nous partons demain, lui dit-il un jour, d'un ton +péremptoire, en fermant les yeux et en promenant ses doigts sur le bras +de Pierre, comme si ce départ avait été discuté et décidé depuis +longtemps. Nous partons demain; je t'offre avec plaisir une place dans +ma calèche. Le principal ici est arrangé, et il faut absolument que +j'aille à Pétersbourg. Voici ce que j'ai reçu du chancelier, auquel je +m'étais adressé pour toi: tu es gentilhomme de la chambre et attaché au +corps diplomatique.»</p> + +<p>Malgré ce ton d'autorité, Pierre, qui avait depuis si longtemps réfléchi +à la carrière qu'il pourrait suivre, essaya en vain de protester, mais +il fut aussitôt arrêté par le prince Basile. Le prince parlait, dans les +cas extrêmes, d'une voix basse et caverneuse qui excluait toute +possibilité d'interruption:</p> + +<p>«Mais, mon cher, je l'ai fait pour moi, pour ma conscience, il n'y a pas +à m'en remercier; personne ne s'est jamais plaint d'être trop aimé, et +puis d'ailleurs tu es libre, et tu peux quitter le service quand tu +voudras. Tu en jugeras par toi-même à Pétersbourg. Aujourd'hui il n'est +que temps de nous éloigner de ces terribles souvenirs...!»</p> + +<p>Et il soupira....</p> + +<p>«Quant à ton valet de chambre, mon ami, il pourra suivre dans ta +calèche. À propos, j'oubliais de te dire, mon cher, que nous étions en +compte avec le défunt: aussi ai-je gardé ce qui a été reçu de la terre +de Riazan; tu n'en as pas besoin, nous réglerons plus tard.» Le prince +Basile avait en effet reçu et gardé plusieurs milliers de roubles +provenant de la redevance de cette terre.</p> + +<p>L'atmosphère tendre et affectueuse qui enveloppait Pierre à Moscou le +suivit à Pétersbourg. Il lui fut impossible de refuser la place, ou, +pour mieux dire, la nomination (car il ne faisait rien) que lui avait +procurée le prince Basile. Ses nombreuses connaissances, les invitations +qu'il recevait de toutes parts, le retenaient plus fortement peut-être +encore qu'à Moscou dans ce rêve éveillé, dans cette agitation constante +que lui causait l'impression d'un bonheur attendu et enfin réalisé.</p> + +<p>Plusieurs de ses compagnons de folies s'étaient dispersés: la garde +était en marche, Dologhow servait comme soldat, Anatole avait rejoint +l'armée dans l'intérieur, le prince André faisait la guerre.... Aussi +Pierre ne passait-il plus ses nuits à s'amuser comme il aimait tant +autrefois à le faire, et il n'avait plus ces conversations et ces +relations intimes qui, il y a quelque temps encore, lui plaisaient tant. +Tout son temps était pris par des dîners et des bals, en compagnie du +prince Basile, de sa forte et puissante femme, et de la belle Hélène.</p> + +<p>Anna Pavlovna Schérer n'avait pas été la dernière à prouver à Pierre +combien le sentiment de la société était changé à son égard.</p> + +<p>Jadis, quand il se trouvait en présence d'Anna Pavlovna, il sentait +toujours que ce qu'il disait manquait de tact et de convenance, et que +ses appréciations les plus intelligentes devenaient complètement +stupides dès qu'il les formulait, tandis que les propos les plus idiots +du prince Hippolyte étaient acceptés comme des traits d'esprit, +Aujourd'hui, au contraire, tout ce qu'il énonçait était «charmant», et +si Anna Pavlovna n'exprimait pas toujours son approbation, il voyait +bien que c'était uniquement par égard pour sa modestie.</p> + +<p>Au commencement de l'hiver de 1805 à 1806, Pierre reçut le petit billet +rose habituel qui contenait une invitation. Le post-scriptum disait:</p> + +<p>«Vous trouverez chez moi la belle Hélène qu'on ne se lasse jamais de +voir.»</p> + +<p>En lisant ce billet, il sentit pour la première fois qu'il existait +entre lui et Hélène un certain lien parfaitement visible pour plusieurs +personnes. Cette idée l'effraya, parce qu'elle entraînait à sa suite de +nouvelles obligations qu'il ne désirait pas contracter, et elle le +réjouit en même temps, comme une supposition amusante.</p> + +<p>La soirée d'Anna Pavlovna était en tous points semblable à celle de +l'été précédent, avec cette différence que la primeur actuelle n'était +plus Mortemart, mais un diplomate tout fraîchement débarqué de Berlin, +et qui apportait les détails les plus nouveaux sur le séjour de +l'empereur Alexandre à Potsdam, où les deux augustes amis s'étaient juré +une alliance éternelle pour la défense du bon droit contre l'ennemi du +genre humain. Anna Pavlovna reçut Pierre avec la nuance de tristesse +exigée par la perte récente qu'il venait de faire, car on semblait +s'être donné le mot pour lui persuader qu'il en avait beaucoup de +chagrin: c'était cette même nuance de tristesse qu'elle affectait +toujours en parlant de l'impératrice Marie Féodorovna. Avec son tact +tout particulier, elle organisa aussitôt différents groupes: le +principal, composé de généraux et du prince Basile, jouissait du +diplomate; le second s'était réuni autour de la table de thé. Mlle +Schérer se trouvait dans l'état d'excitation d'un chef d'armée sur le +champ de bataille, dont le cerveau est plein des plus brillantes +conceptions, mais à qui le temps manque pour les exécuter. Ayant +remarqué que Pierre se dirigeait vers le premier groupe, elle le toucha +légèrement du doigt:</p> + +<p>«Attendez, lui dit-elle, j'ai des vues sur vous pour ce soir.»</p> + +<p>Et, regardant Hélène, elle sourit.</p> + +<p>«Ma bonne Hélène, il faut que vous soyez charitable pour ma pauvre +tante, qui a une adoration pour vous: allez lui tenir compagnie pour dix +minutes, et voici cet aimable comte qui va se sacrifier avec vous.»</p> + +<p>Elle retint Pierre, en ayant l'air de lui faire une confidence:</p> + +<p>«N'est-ce pas qu'elle est ravissante? lui dit-elle tout bas, en lui +désignant la belle Hélène, qui s'avançait majestueusement vers la +«tante».... Quelle tenue pour une aussi jeune fille! quel tact! quel +cœur! Heureux celui qui l'obtiendra!... l'homme qui l'épousera, fût-il +le plus obscur, est sûr d'arriver au premier rang... n'est-ce pas votre +avis?»</p> + +<p>Pierre répondit en s'associant sincèrement aux éloges d'Anna Pavlovna, +car, lorsqu'il lui arrivait de songer à Hélène, c'étaient précisément sa +beauté et sa tenue pleine de dignité et de réserve qui se présentaient +tout d'abord à son imagination.</p> + +<p>La «tante», blottie dans son petit coin, y reçut les deux jeunes gens, +sans témoigner cependant le moindre empressement pour Hélène; au +contraire, elle jeta à sa nièce un regard effrayé, comme pour lui +demander ce qu'elle devait en faire. Sans en tenir compte, Anna +Pavlovna dit tout haut à Pierre, en regardant Hélène et en s'éloignant:</p> + +<p>«J'espère que vous ne trouverez plus qu'on s'ennuie chez moi?»</p> + +<p>Hélène sourit, étonnée que cette supposition pût s'adresser à une +personne qui avait l'insigne bonheur de l'admirer et de causer avec +elle. La «tante», après avoir toussé une ou deux fois pour éclaircir sa +voix, exprima en français à Hélène le plaisir qu'elle avait à la voir, +et, se tournant du côté de Pierre, elle répéta la même cérémonie. +Pendant que cette conversation somnifère se traînait en boitant, Hélène +adressa à Pierre un de ses beaux et radieux sourires que, du reste, elle +prodiguait à tout le monde. Il y était tellement habitué, qu'il ne le +remarqua même pas. La «tante» l'interrogeait sur la collection de +tabatières qui avait appartenu au vieux comte Besoukhow, et lui faisait +admirer la sienne, ornée du portrait de son mari.</p> + +<p>«C'est sans doute de V...» dit Pierre en nommant un célèbre peintre en +miniatures.</p> + +<p>Alors il se pencha au-dessus de la table pour prendre la tabatière; cela +ne l'empêchait pas de prêter l'oreille en même temps aux conversations +de l'autre groupe. Il était sur le point de se lever, lorsque la «tante» +lui tendit sa tabatière par-dessus la tête d'Hélène. Hélène se pencha en +avant, toute souriante. Elle portait, selon la mode du temps, un +corsage très échancré dans le dos et sur la poitrine. Son buste, dont la +blancheur rappelait à Pierre celle du marbre, était si près de lui, que, +malgré sa mauvaise vue, il distinguait involontairement toutes les +beautés de ses épaules et de son cou, si près de ses lèvres, qu'il +n'aurait eu qu'à se baisser d'une ligne pour les y poser. Il sentait la +tiède chaleur de son corps, mêlée à la suave odeur des parfums, et il +entendait vaguement craquer son corset au moindre mouvement. Ce n'était +pas pourtant le parfait ensemble des beautés de cette statue de marbre +qui venait de le frapper ainsi; c'étaient les charmes de ce corps +ravissant qu'il devinait sous cette légère gaze. La violence de la +sensation qui pénétra tout son être effaça à jamais ses premières +impressions, et il lui fut aussi impossible d'y revenir, qu'il est +impossible de retrouver ses illusions perdues.</p> + +<p>«Vous n'aviez donc pas remarqué combien je suis belle? semblait lui dire +Hélène. Vous n'aviez pas remarqué que je suis une femme et une femme que +chacun peut obtenir, vous surtout?» disait son regard.</p> + +<p>Et Pierre comprit en cet instant que non seulement Hélène pouvait +devenir sa femme, mais qu'elle le deviendrait, et cela aussi +positivement que s'ils étaient déjà devant le prêtre. Comment et quand? +Il l'ignorait. Serait-ce un bonheur? Il ne le savait pas; il pressentait +même plutôt que ce serait un malheur, mais il était sûr que cela +arriverait.</p> + +<p>Pierre baissa les yeux et les releva, en essayant de revoir en elle +cette froide beauté qui jusqu'à ce jour l'avait laissé si indifférent; +il ne le pouvait plus, il subissait son influence et il ne s'élevait +plus entre eux d'autre barrière que sa seule volonté.</p> + +<p>«Bon, je vous laisse dans votre petit coin.... Je vois que vous y êtes +très bien,» dit Mlle Schérer en passant.</p> + +<p>Et Pierre se demanda avec terreur s'il n'avait pas commis quelque +inconvenance, et s'il n'avait pas laissé deviner son trouble intérieur. +Il se rapprocha du principal groupe.</p> + +<p>«On dit que vous embellissez votre maison de Pétersbourg?» lui dit Anna +Pavlovna.</p> + +<p>C'était vrai en effet: l'architecte lui avait déclaré que des +arrangements intérieurs étaient indispensables, et il l'avait laissé +faire.</p> + +<p>«C'est très bien, mais ne déménagez pas de chez le prince Basile; il est +bon d'avoir un ami comme le prince, j'en sais quelque chose, dit Anna +Pavlovna, en souriant à ce dernier.... Vous êtes si jeune, vous avez +besoin de conseils; vous ne m'en voudrez pas d'user de mon privilège de +vieille femme...»</p> + +<p>Elle s'arrêta dans l'attente d'un compliment, comme le font +habituellement les dames qui parlent de leur âge.</p> + +<p>«Si vous vous mariez, ce sera autre chose!...»</p> + +<p>Et elle enveloppa Pierre et Hélène d'un même regard. Ils ne se voyaient +pas, mais Pierre la sentait toujours dans une proximité effrayante pour +lui, et il murmura une réponse banale.</p> + +<p>Rentré chez lui, il ne put s'endormir; il pensait toujours à ce qu'il +avait éprouvé. Il venait seulement de comprendre que cette femme qu'il +avait connue enfant, et dont il disait distraitement: «Oui, elle est +belle,» pouvait lui appartenir.</p> + +<p>«Mais elle est bête, je l'ai toujours dit, pensait-il. Il y a donc +quelque chose de mauvais, de défendu dans le sentiment qu'elle a +provoqué en moi. Ne m'a-t-on pas raconté que son frère Anatole avait eu +de l'amour pour elle et elle pour lui, et que c'est à cause de cela +qu'il avait été renvoyé? Son autre frère, c'est Hippolyte; son père, +c'est le prince Basile; ce n'est pas bien,» pensait-il.</p> + +<p>Et cependant, au milieu de toutes ces réflexions vagues sur la valeur +morale d'Hélène, il se surprenait souriant et rêvant à elle, à elle +devenue sa femme, avec l'espoir qu'elle pourrait l'aimer et que tout ce +qu'on avait pu en dire était faux, et tout à coup il la revoyait de +nouveau, non pas elle, Hélène, mais ce corps charmant revêtu de blanches +draperies.</p> + +<p>«Pourquoi donc ne l'avais-je pas vue ainsi auparavant?...» Et, trouvant +quelque chose de malhonnête et de répulsif dans ce mariage, il se +reprochait sa faiblesse.</p> + +<p>Il se rappelait ses mots, ses regards, et les mots et les regards de +ceux qui les avaient vus ensemble et les allusions transparentes de Mlle +Schérer, et celles du prince Basile, et il se demandait avec épouvante +s'il ne s'était pas déjà trop engagé à faire une chose évidemment +mauvaise et contre sa conscience..., et, tout en prononçant cet arrêt, +au fond de son âme s'élevait la brillante image d'Hélène, entourée de +l'auréole de sa beauté féminine.</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>Au mois de septembre de l'année 1805, le prince Basile reçut la mission +d'aller inspecter quatre gouvernements; il avait sollicité cette +commission pour faire en même temps, sans bourse délier, la tournée de +ses terres ruinées, prendre en passant son fils Anatole et se rendre +avec lui chez le prince Nicolas Bolkonsky, afin d'essayer de le marier à +la fille du vieux richard. Mais, avant de se lancer dans cette nouvelle +entreprise, il était nécessaire d'en finir avec l'indécision de Pierre, +qui passait chez lui toutes ses journées, et s'y montrait bête, confus +et embarrassé (comme le sont les amoureux) en présence d'Hélène, sans +faire un pas en avant, un pas décisif.</p> + +<p>«Tout cela est bel et bon, mais il faut que cela finisse,» se dit un +matin avec un soupir mélancolique le prince Basile, qui commençait à +trouver que Pierre, qui lui devait tant, ne se conduisait pas +précisément bien en cette circonstance: «C'est la jeunesse, +l'étourderie? Que le bon Dieu le bénisse, continuait-il, en constatant +avec satisfaction sa propre indulgence; mais il faut que cela +finisse!... C'est après-demain la fête d'Hélène: je réunirai quelques +parents, et s'il ne comprend pas ce qu'il lui reste à faire, j'y +veillerai: c'est mon devoir de père!»</p> + +<p>Six semaines s'étaient écoulées depuis la soirée de Mlle Schérer et la +nuit d'insomnie pendant laquelle Pierre avait décidé que son mariage +avec Hélène serait sa perte, et qu'il ne lui restait plus qu'à partir +pour l'éviter. Cependant il n'avait point quitté la maison du prince +Basile, et il sentait avec terreur qu'il se liait davantage tous les +jours, et qu'il ne pouvait plus se retrouver auprès d'Hélène avec son +indifférence première; d'un autre côté, il n'avait pas la force de se +détacher d'elle et se voyait contraint de l'épouser, en dépit du +malheur qui résulterait pour lui de cette union. Peut-être aurait-il pu +se retirer encore à temps si le prince Basile, qui jusque-là n'avait +jamais ouvert ses salons, ne s'était plu à avoir du monde chez lui tous +les soirs, et l'absence de Pierre, du moins à ce qu'on lui assurait, +aurait enlevé un élément de plaisir à ces réunions, en trompant +l'attente de tous. Dans les courts instants que le prince Basile passait +à la maison, il ne manquait jamais l'occasion, en lui offrant à baiser +sa joue rasée de frais, de lui dire: «à demain,» ou bien «au revoir, à +dîner», ou bien encore «c'est pour toi que je reste», et cependant s'il +lui arrivait de rester chez lui pour Pierre, comme il le disait, il ne +lui témoignait aucune attention spéciale.</p> + +<p>Pierre n'avait pas le courage de tromper ses espérances Tous les jours +il se répétait:</p> + +<p>«Il faut que je parvienne à la connaître; me suis-je trompé alors, ou +vois-je faux à présent?... Elle n'est pas sotte, elle est charmante; +elle ne parle pas beaucoup, il est vrai, mais elle ne dit jamais de +sottises et ne s'embarrasse jamais!»</p> + +<p>Il essayait parfois de l'entraîner dans une discussion, mais elle +répondait invariablement, d'une voix douce, par une réflexion qui +témoignait du peu d'intérêt qu'elle y prenait, ou par un sourire et un +regard qui, aux yeux de Pierre, étaient le signe infaillible de sa +supériorité. Elle avait sans doute raison de traiter de billevesées ces +dissertations, comparées à son sourire: elle en avait un tout +particulier à son adresse, radieux et confiant, tout autre que ce +sourire banal qui illuminait ordinairement son beau visage. Pierre +savait qu'on attendait de lui un mot, un pas au delà d'une certaine +limite, et il savait que tôt ou tard il la franchirait, malgré +l'incompréhensible terreur qui s'emparait de lui à cette seule pensée. +Que de fois pendant ces six semaines ne s'était-il pas senti entraîné de +plus en plus vers cet abîme, et ne s'était-il pas demandé:</p> + +<p>«Où est ma fermeté? N'en ai-je donc plus?»</p> + +<p>Pendant ces terribles luttes, sa fermeté habituelle semblait, en effet, +complètement anéantie. Pierre appartenait à cette catégorie peu +nombreuse d'hommes qui ne sont forts que lorsqu'ils sentent que leur +conscience n'a rien à leur reprocher, et, à partir du moment où, +au-dessus de la tabatière de la «tante», le démon du désir s'était +emparé de lui, un sentiment inconscient de culpabilité paralysait son +esprit de résolution.</p> + +<p>Une petite société d'intimes, de parents et d'amis, au dire de la +princesse, soupait chez eux le soir de la fête d'Hélène, et on leur +avait donné à entendre que, ce soir-là, devait se décider le sort de +celle qu'on fêtait. La princesse Kouraguine, dont l'embonpoint s'était +accusé et qui jadis avait été une beauté imposante, occupait le haut +bout de la table; à ses côtés étaient assis les hôtes les plus +marquants: un vieux général, sa femme et Mlle Schérer; à l'autre bout se +trouvaient les invités plus âgés et les personnes de la maison, Pierre +et Hélène à côté l'un de l'autre. Le prince Basile ne soupait pas: il se +promenait autour de la table, s'approchant de l'un ou de l'autre de ses +invités. Il était d'excellente humeur; il disait à chacun un mot +aimable, sauf cependant à Hélène et à Pierre, dont il feignait d'ignorer +la présence. Les bougies brillaient de tout leur éclat: l'argenterie, +les cristaux, les toilettes des dames et les épaulettes d'or et d'argent +scintillaient à leurs feux; autour de la table s'agitait la livrée rouge +des domestiques. On n'entendait que le cliquetis des couteaux, le bruit +des assiettes, des verres, les voix animées de plusieurs conversations. +Un vieux chambellan assurait de son amour brûlant une vieille baronne, +qui lui répondait par un éclat de rire; un autre racontait la +mésaventure d'une certaine Marie Victorovna, et le prince Basile, au +milieu de la table, provoquait l'attention en décrivant aux dames, d'un +ton railleur, la dernière séance du conseil de l'empire, au cours de +laquelle le nouveau général gouverneur de Saint-Pétersbourg avait reçu +et avait lu le fameux rescrit que l'empereur Alexandre lui avait adressé +de l'armée. Dans ce rescrit, Sa Majesté constatait les nombreuses +preuves de fidélité que son peuple lui donnait à tout instant, et +assurait que celles de la ville de Pétersbourg lui étaient +particulièrement agréables, qu'il était fier d'être à la tête d'une +pareille nation et qu'il tâcherait de s'en rendre digne!</p> + +<p>Le rescrit débutait par ces mots:</p> + +<p>«Sergueï Kousmitch, de tous côtés arrivent jusqu'à moi,» etc., etc.</p> + +<p>«Comment, demandait une dame, il n'a pas lu plus loin que «Sergueï +Kousmitch»?</p> + +<p>—Pas une demi-syllabe de plus...» Sergueï Kousmitch, de tous côtés... +de tous côtés, Sergueï Kousmitch»..., et le pauvre Viasmitinow ne put +aller plus loin, répondit le prince Basile en riant. À plusieurs +reprises il essaya de reprendre la phrase, mais, à peine le mot +«Sergueï» prononcé, sa voix tremblait; à «Kousmitch» les larmes +arrivaient, et après «de tous côtés» les sanglots l'étouffaient au point +qu'il ne pouvait continuer. Il tirait vite son mouchoir et recommençait +avec un nouvel effort le «Sergueï Kousmitch, de tous côtés», suivi de +larmes, si bien qu'un autre s'offrit pour lire à sa place.</p> + +<p>—Ne soyez pas méchant, s'écria Anna Pavlovna en le menaçant du doigt, +c'est un si brave et si excellent homme que notre bon Viasmitinow.»</p> + +<p>Tous riaient gaiement, sauf Pierre et Hélène, qui contenaient, en +silence et avec peine, le sourire, rayonnant et embarrassé à la fois, +que leurs sentiments intimes amenaient à tout moment sur leurs lèvres.</p> + +<p>On avait beau bavarder, rire, plaisanter, on avait beau manger avec +appétit du sauté et des glaces, goûter du vin du Rhin, en évitant de les +regarder, en un mot paraître indifférent à leur égard, on sentait +instinctivement, au coup d'œil rapide qu'on leur jetait, aux éclats de +rire, à l'anecdote de «Sergueï Kousmitch», que tout cela n'était qu'un +jeu, et que toute l'attention de la société se concentrait de plus en +plus sur eux. Tout en imitant les sanglots de «Kousmitch», le prince +Basile examinait sa fille à la dérobée; et il se disait à part lui:</p> + +<p>«Ça va bien, ça se décidera aujourd'hui.»</p> + +<p>Dans les yeux d'Anna Pavlovna, qui le menaçait du doigt, il lisait ses +félicitations sur le prochain mariage. La vieille princesse, enveloppant +sa fille d'un regard courroucé, et proposant, avec un soupir +mélancolique, du vin à sa voisine, semblait lui dire:</p> + +<p>«Oui, il ne nous reste plus rien à faire, ma bonne amie, qu'à boire du +vin doux; c'est le tour de cette jeunesse et de son bonheur insolent.»</p> + +<p>«Voilà bien le vrai bonheur, pensait le diplomate en contemplant les +jeunes amoureux. Qu'elles sont insipides, toutes les folies que je +débite, à côté de cela!»</p> + +<p>Au milieu des intérêts mesquins et factices qui agitaient tout ce monde, +s'était tout à coup fait jour un sentiment naturel, celui de la double +attraction de deux jeunes gens beaux et pleins de sève, qui écrasait et +dominait tout cet échafaudage de conventions affectées. Non seulement +les maîtres, mais les gens eux-mêmes semblaient le comprendre, et +s'attardaient à admirer la figure resplendissante d'Hélène et celle de +Pierre, toute rouge et toute rayonnante d'émotion.</p> + +<p>Pierre était joyeux et confus à la fois de sentir qu'il était le but de +tous les regards. Il était dans la situation d'un homme absorbé qui ne +perçoit que vaguement ce qui l'entoure, et qui n'entrevoit la réalité +que par éclairs:</p> + +<p>«Ainsi tout est fini!... comment cela s'est-il fait si vite?... car il +n'y a plus à reculer, c'est devenu inévitable pour elle, pour moi, pour +tous.... Ils en sont si persuadés que je ne puis pas les tromper.»</p> + +<p>Voilà ce que se disait Pierre, en glissant un regard sur les +éblouissantes épaules qui brillaient à côté de lui.</p> + +<p>La honte le saisissait parfois: il lui était pénible d'occuper +l'attention générale, de se montrer si naïvement heureux, de jouer le +rôle de Paris ravisseur de la belle Hélène, lui dont la figure était si +dépourvue de charmes. Mais cela devait sans doute être ainsi, et il s'en +consolait. Il n'avait rien fait pour en arriver là; il avait quitté +Moscou avec le prince Basile, et s'était arrêté chez lui... pourquoi ne +l'aurait-il pas fait? Ensuite il avait joué aux cartes avec elle, il lui +avait ramassé son sac à ouvrage, il s'était promené avec elle.... Quand +donc cela avait-il commencé? et maintenant le voilà presque fiancé!... +Elle est là, à côté de lui; il la voit, il la sent, il respire son +haleine, il admire sa beauté!... Tout à coup une voix connue, lui +répétant la même question pour la seconde fois, le tira brusquement de +sa rêverie:</p> + +<p>«Dis-moi donc, quand as-tu reçu la lettre de Bolkonsky? Tu es vraiment +ce soir d'une distraction...» dit le prince Basile.</p> + +<p>Et Pierre remarqua que tous lui souriaient, à lui et à Hélène:</p> + +<p>«Après tout, puisqu'ils le savent, se dit-il, et d'autant mieux que +c'est vrai...»</p> + +<p>Et son sourire bon enfant lui revint sur les lèvres.</p> + +<p>«Quand as-tu reçu sa lettre? Est-ce d'Olmütz qu'il t'écrit?</p> + +<p>—Peut-on penser à ces bagatelles, se dit Pierre. Oui, d'Olmütz,» +répondit-il avec un soupir.</p> + +<p>En sortant de table, il conduisit sa dame dans le salon voisin, à la +suite des autres convives. On se sépara, et quelques-uns d'entre eux +partirent, sans même prendre congé d'Hélène, pour bien marquer qu'ils ne +voulaient pas détourner son attention; ceux qui approchaient d'elle pour +la saluer ne restaient auprès d'elle qu'une seconde, en la suppliant de +ne pas les reconduire.</p> + +<p>Le diplomate était triste et affligé en quittant le salon. Qu'était sa +futile carrière à côté du bonheur de ces jeunes gens? Le vieux général, +questionné par sa femme sur ses douleurs rhumatismales, grommela une +réponse tout haut, et se dit tout bas:</p> + +<p>«Quelle vieille sotte! parlez-moi d'Hélène Vassilievna, c'est une autre +paire de manches; elle sera encore belle à cinquante ans.»</p> + +<p>«Il me semble que je puis vous féliciter, murmura Anna Pavlovna à la +princesse mère, en l'embrassant tendrement. Si ce n'était ma migraine, +je serais restée.»</p> + +<p>La princesse ne répondit rien: elle était envieuse du bonheur de sa +fille. Pendant que ces adieux s'échangeaient, Pierre était resté seul +avec Hélène dans le petit salon; il s'y était souvent trouvé seul avec +elle dans ces derniers temps, sans lui avoir jamais parlé d'amour. Il +sentait que le moment était venu, mais il ne pouvait se décider à faire +ce dernier pas. Il avait honte: il lui semblait occuper à côté d'elle +une place qui ne lui était pas destinée:</p> + +<p>«Ce bonheur n'est pas pour toi, lui murmurait une voix intérieure, il +est pour ceux qui n'ont pas ce que tu as!»</p> + +<p>Mais il fallait rompre le silence. Il lui demanda si elle avait été +contente de la soirée. Elle répondit, avec sa simplicité habituelle, que +jamais sa fête n'avait été pour elle plus agréable que cette année. Les +plus proches parents causaient encore dans le grand salon. Le prince +Basile s'approcha nonchalamment de Pierre, et celui-ci ne trouva rien de +mieux à faire que de se lever précipitamment et de lui dire qu'il était +déjà tard. Un regard sévèrement interrogateur se fixa sur lui, et parut +lui dire que sa singulière réponse n'avait pas été comprise; mais le +prince Basile, reprenant aussitôt sa figure doucereuse, le força à se +rasseoir:</p> + +<p>«Eh bien, Hélène? dit-il à sa fille de ce ton d'affectueuse tendresse, +naturelle aux parents qui aiment leurs enfants, et que le prince imitait +sans la ressentir... «Sergueï Kousmitch... de tous côtés»... +chantonna-t-il en tourmentant le bouton de son gilet.</p> + +<p>Pierre comprit que cette anecdote n'était pas ce qui intéressait le +prince Basile en ce moment, et celui-ci comprit que Pierre l'avait +deviné. Il les quitta brusquement, et l'émotion que le jeune homme crut +apercevoir sur les traits de ce vieillard le toucha; il se retourna vers +Hélène: elle était confuse, embarrassée et semblait lui dire:</p> + +<p>«C'est votre faute!»</p> + +<p>«C'est inévitable, il le faut, mais je ne le puis», se dit-il en +recommençant à causer de choses et d'autres et en lui demandant où était +le sel de cette histoire de Sergueï Kousmitch.</p> + +<p>Hélène lui répondit qu'elle ne l'avait pas même écoutée.</p> + +<p>Dans la pièce voisine, la vieille princesse parlait de Pierre avec une +dame âgée:</p> + +<p>«Certainement c'est un parti très brillant, mais le bonheur, ma chère?</p> + +<p>—Les mariages se font dans les cieux!» répondit la vieille dame.</p> + +<p>Le prince Basile, qui rentrait en ce moment, alla s'asseoir dans un coin +écarté, ferma les yeux et s'assoupit. Comme sa tête plongeait en avant, +il se réveilla.</p> + +<p>«Aline, dit-il à sa femme, allez voir ce qu'ils font.»</p> + +<p>La princesse passa devant la porte du petit salon avec une indifférence +affectée, et y jeta un coup d'œil.</p> + +<p>«Ils n'ont pas bougé,» dit-elle à son mari.</p> + +<p>Le prince Basile fronça le sourcil, fit une moue de côté, ses joues +tremblotèrent, son visage prit une expression de mauvaise humeur +vulgaire, il se secoua, et, rejetant sa tête en arrière, il entra à pas +décidés dans le petit salon. Son air était si solennel et triomphant, +que Pierre se leva effaré.</p> + +<p>«Dieu merci, dit-il, ma femme m'a tout raconté.»</p> + +<p>Et il serra Pierre et sa fille dans ses bras....</p> + +<p>«Hélène, mon cœur, quelle joie! quel bonheur!...»</p> + +<p>Sa voix tremblait....</p> + +<p>«J'aimais tant ton père... et elle sera pour toi une femme dévouée! Que +Dieu vous bénisse!...»</p> + +<p>Des larmes réelles coulaient sur ses joues....</p> + +<p>«Princesse! cria-t-il à sa femme, venez donc!»</p> + +<p>La princesse arriva tout en pleurs, la vieille dame essuyait aussi ses +larmes; on embrassait Pierre, et Pierre baisait la main d'Hélène; +quelques secondes plus tard ils se retrouvèrent seuls:</p> + +<p>«Tout cela doit être, se dit Pierre, donc il n'y a pas à se demander si +c'est bien ou mal; c'est plutôt bien, car me voilà sorti d'incertitude.»</p> + +<p>Il tenait la main de sa fiancée, dont la belle gorge se soulevait et +s'abaissait tour à tour.</p> + +<p>«Hélène,» dit-il tout haut.</p> + +<p>Et il s'arrêta....</p> + +<p>«Il est pourtant d'usage, pensait-il, de dire quelque chose dans ces cas +extraordinaires, mais que dit-on?»</p> + +<p>Il ne pouvait se le rappeler; il la regarda, elle se rapprocha de lui, +toute rougissante.</p> + +<p>«Ah! ôtez-les donc! ôtez-les,» dit-elle en lui indiquant ses lunettes.</p> + +<p>Pierre enleva ses lunettes, et ses yeux effrayés et interrogateurs +avaient cette expression étrange, familière à ceux qui en portent +habituellement. Il se baissait sur sa main, lorsque d'un mouvement +rapide et violent elle saisit ses lèvres au passage et y imprima +fortement les siennes; ce changement de sa réserve habituelle en un +abandon complet frappa Pierre désagréablement.</p> + +<p>«C'est trop tard, trop tard, pensa-t-il... c'est fini, et d'ailleurs je +l'aime!»</p> + +<p>«Je vous aime!» ajouta-t-il tout haut, forcé de dire quelque chose.</p> + +<p>Mais cet aveu résonna si misérablement à son oreille, qu'il en eut +honte.</p> + +<p>Six semaines après, il était marié et s'établissait, comme on le disait +alors, en heureux possesseur de la plus belle des femmes et de plusieurs +millions, dans le magnifique hôtel des comtes Besoukhow, entièrement +remis à neuf pour la circonstance.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Le vieux prince Bolkonsky recevait en décembre 1805 une lettre du +prince Basile, qui lui annonçait sa prochaine arrivée et celle de son +fils:</p> + +<p>«Je suis chargé d'une inspection: cent verstes de détour ne peuvent +m'empêcher de venir vous présenter mes devoirs, mon très respecté +bienfaiteur, lui écrivait-il; Anatole m'accompagne, il est en route pour +l'armée et j'espère que vous voudrez bien lui permettre de vous exprimer +de vive voix le profond respect qu'il vous porte, à l'exemple de son +père.»</p> + +<p>—Tant mieux, il n'y aura pas à mener Marie dans le monde, les +soupirants viennent nous chercher ici;» voilà les paroles que laissa +imprudemment échapper la petite princesse, en apprenant cette nouvelle. +Le prince fronça le sourcil et garda le silence.</p> + +<p>Deux semaines après la réception de cette lettre, les gens du prince +Basile firent leur apparition: ils précédaient leurs maîtres, qui +arrivèrent le lendemain.</p> + +<p>Le vieux prince avait toujours eu une triste opinion du caractère du +prince Basile, et dans ces derniers temps sa brillante carrière et les +hautes dignités auxquelles il avait trouvé moyen de parvenir pendant les +règnes des empereurs Paul et Alexandre, n'avaient fait que la fortifier. +Il devina son arrière-pensée aux transparentes allusions de sa lettre et +aux insinuations de la petite princesse, et sa mauvaise opinion se +changea en un sentiment de profond mépris. Il jurait comme un diable en +parlant de lui, et, le jour de son arrivée, il était encore plus grognon +que d'habitude. Était-il de méchante humeur parce que le prince Basile +arrivait, ou cette visite augmentait-elle sa méchante humeur? Le fait +est qu'il était d'une humeur de dogue.</p> + +<p>Tikhone avait même conseillé à l'architecte de ne pas entrer chez le +prince:</p> + +<p>«Écoutez-le donc marcher, lui avait-il dit, en attirant l'attention de +ce commensal sur le bruit des pas du prince. C'est sur ses talons qu'il +marche, et nous savons ce que cela veut dire.»</p> + +<p>Malgré tout, dès les neuf heures du matin, le prince, vêtu d'une petite +pelisse de velours, avec un collet de zibeline et un bonnet pareil, +sortit pour faire sa promenade habituelle. Il avait neigé la veille; +l'allée qu'il parcourait pour aller aux orangeries était balayée; on +voyait encore les traces du travail du jardinier, et une pelle se tenait +enfoncée dans le tas de neige molle qui s'élevait en muraille des deux +côtés du chemin. Le prince fit, en silence et d'un air sombre, le tour +des serres et des dépendances:</p> + +<p>«Peut-on passer en traîneau? demanda-t-il au vieil intendant qui +l'accompagnait et qui semblait être la copie fidèle de son maître.</p> + +<p>—La neige est très profonde, Excellence: aussi ai-je donné l'ordre de +la balayer sur la grande route.»</p> + +<p>Le prince fit un signe d'approbation, et monta le perron.</p> + +<p>«Dieu soit loué! se dit l'intendant, le nuage n'a pas crevé.»</p> + +<p>Et il ajouta tout haut:</p> + +<p>«Il aurait été difficile de passer, Excellence; aussi, ayant entendu +dire qu'un ministre arrivait chez Votre Excellence...»</p> + +<p>Le prince se retourna brusquement, et fixa sur lui des yeux pleins de +colère:</p> + +<p>«Comment, un ministre? Quel ministre? Qui a donné des ordres? +s'écria-t-il de sa voix dure et perçante. Pour la princesse ma fille, on +ne balaye pas la route, et pour un ministre.... Il ne vient pas de +ministre!...</p> + +<p>—Excellence, j'avais supposé....</p> + +<p>—Tu as supposé,» continua le prince hors de lui. Et en parlant à mots +entrecoupés:</p> + +<p>«Tu as supposé... brigand!... va-nu-pieds!... je t'apprendrai à +supposer...»</p> + +<p>Et, levant sa canne, il allait la laisser retomber certainement sur le +dos d'Alpatitch, si celui-ci ne s'était instinctivement reculé.</p> + +<p>Effrayé de la hardiesse de son mouvement, cependant tout naturel, +Alpatitch inclina sa tête chauve devant le prince, qui, malgré cette +marque de soumission ou peut-être à cause d'elle, ne releva plus sa +canne, tout en continuant à crier:</p> + +<p>«Brigand! Qu'on rejette la neige sur la route!...»</p> + +<p>Et il entra violemment chez lui.</p> + +<p>La princesse Marie et Mlle Bourrienne attendaient le prince pour dîner; +elles le savaient de très mauvaise humeur, mais la sémillante figure de +Mlle Bourrienne semblait dire:</p> + +<p>«Peu m'importe! je suis toujours la même.»</p> + +<p>Quant à la princesse Marie, si elle sentait bien qu'elle aurait dû +imiter cette placide indifférence, elle n'en avait pas la force. Elle +était pâle, effrayée, et tenait ses yeux baissés:</p> + +<p>«Si je fais semblant de ne pas remarquer sa mauvaise humeur, +pensait-elle, il dira que je ne lui témoigne aucune sympathie, et si je +ne lui en montre pas, il m'accusera d'être ennuyeuse et maussade.»</p> + +<p>Le prince jeta un regard sur la figure effarée de sa fille:</p> + +<p>«Triple sotte, murmura-t-il entre ses dents, et l'autre n'est donc pas +là? l'aurait-on déjà mise au courant?...—Où est la princesse? Elle se +cache?</p> + +<p>—Elle est un peu indisposée, répondit Mlle Bourrienne avec un sourire +aimable, elle ne paraîtra pas; c'est si naturel dans sa situation.</p> + +<p>—Hem! hem! cré!... cré!...» fit le prince en se mettant à table.</p> + +<p>Son assiette lui paraissant mal essuyée, il la jeta derrière lui; +Tikhone la rattrapa au vol et la passa au maître d'hôtel. La petite +princesse n'était point souffrante, mais, prévenue de la colère du vieux +prince, elle s'était décidée à ne pas sortir de ses appartements.</p> + +<p>«J'ai peur pour l'enfant: Dieu sait ce qui peut lui arriver si je +m'effraye,» disait-elle à Mlle Bourrienne, qu'elle avait prise en +affection, qui passait chez elle ses journées, quelquefois même ses +nuits, et devant laquelle elle ne se gênait pas pour juger et critiquer +son beau-père, qui lui inspirait une terreur et une antipathie +invincibles.</p> + +<p>Ce dernier sentiment était réciproque, mais, chez le vieux prince, +c'était le dédain qui l'emportait.</p> + +<p>«Il nous arrive du monde, mon prince, dit Mlle Bourrienne en dépliant sa +serviette du bout de ses doigts roses. Son Excellence le prince +Kouraguine avec son fils, à ce que j'ai entendu dire?</p> + +<p>—Hem! Cette Excellence est un polisson! C'est moi qui l'ai fait entrer +au ministère, dit le prince d'un ton offensé. Quant à son fils, je ne +sais pas pourquoi il vient; la princesse Élisabeth Carlovna et la +princesse Marie le savent peut-être: moi, je ne le sais pas et n'ai pas +besoin de le savoir!...»</p> + +<p>Il regarda sa fille, qui rougissait.</p> + +<p>«Es-tu malade, toi aussi? Est-ce par crainte du ministre? comme disait +tout à l'heure cet idiot d'Alpatitch.</p> + +<p>—Non, mon père.»</p> + +<p>Mlle Bourrienne n'avait pas eu de chance dans le choix de son sujet de +conversation; elle n'en continua pas moins à bavarder, et sur les +orangeries, et sur la beauté d'une fleur nouvellement éclose, si bien +que le prince s'adoucit un peu après le potage.</p> + +<p>Le dîner terminé, il se rendit chez sa belle-fille, qu'il trouva assise +à une petite table et bavardant avec Macha, sa femme de chambre. Elle +pâlit à la vue de son beau-père. Elle n'était guère en beauté en ce +moment, elle était même plutôt laide.</p> + +<p>Ses joues s'étaient allongées, elle avait les yeux cernés, et sa lèvre +semblait se retrousser encore plus qu'auparavant.</p> + +<p>«Ce n'est rien, je m'alourdis, dit-elle en réponse à une question de son +beau-père, qui lui demandait de ses nouvelles.</p> + +<p>—Besoin de rien?</p> + +<p>—Non, merci, mon père.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien!...»</p> + +<p>Et il sortit. Alpatitch se trouva sur son chemin dans l'antichambre.</p> + +<p>«La route est-elle recouverte?</p> + +<p>—Oui, Excellence: pardonnez-moi, c'était par bêtise.»</p> + +<p>Le prince l'interrompit avec un sourire forcé:</p> + +<p>«C'est bon, c'est bon!...»</p> + +<p>Et lui tendant la main, que l'autre baisa, il rentra dans son cabinet.</p> + +<p>Le prince Basile arriva le soir même. Il trouva sur la grande route des +cochers et des gens de la maison, qui, à force de cris et de jurons, +firent franchir à son «vasok» (voiture sur patins) et à ses traîneaux la +neige qui avait été amoncelée exprès.</p> + +<p>On avait préparé pour chacun d'eux une chambre séparée.</p> + +<p>Anatole, sans habit, les poings sur les hanches, regardait fixement de +ses beaux grands yeux et avec un sourire distrait un coin de la table +devant laquelle il était assis. Toute l'existence n'était pour lui +qu'une série de plaisirs ininterrompue, y compris même cette visite à un +vieillard morose et à une héritière sans beauté. À tout prendre, elle +pouvait, à son avis, avoir même un résultat comique. Et pourquoi ne pas +l'épouser puisqu'elle est riche? La richesse ne gâte rien! Une fois rasé +et parfumé avec ce soin et cette élégance qu'il apportait toujours aux +moindres détails de sa toilette, portant haut sa belle tête avec une +expression naturellement conquérante, il rentra chez son père, autour +duquel s'agitaient deux valets de chambre. Le prince Basile salua son +fils gaiement d'un signe de tête, comme pour lui dire:</p> + +<p>«Tu es très bien ainsi!</p> + +<p>—Voyons, mon père, sans plaisanterie, elle est tout simplement +monstrueuse? dit Anatole, en reprenant un sujet qu'il avait plus d'une +fois abordé pendant le voyage.</p> + +<p>—Pas de folies, je t'en prie, fais ton possible, et c'est là le +principal, pour être respectueux et convenable envers le vieux.</p> + +<p>—S'il me décoche des choses par trop désagréables, je m'en irai, je +vous en avertis; je les déteste, ces vieux!</p> + +<p>—N'oublie pas que tout dépend de toi.»</p> + +<p>En attendant, on connaissait déjà, du côté des femmes, non seulement +l'arrivée du ministre et de son fils, mais les moindres détails sur +leurs personnes. La princesse Marie, seule dans sa chambre, faisait +d'inutiles efforts pour surmonter son émotion intérieure:</p> + +<p>«Pourquoi ont-ils écrit? Pourquoi Lise m'en a-t-elle parlé? C'est +impossible, je le sens!...»</p> + +<p>Et elle ajoutait, en se regardant dans la glace:</p> + +<p>«Comment ferai-je mon entrée dans le salon? Je ne pourrai jamais être +moi-même, même s'il me plaît?»</p> + +<p>Et la pensée de son père la remplissait de terreur. Macha avait déjà +raconté à la petite princesse et à Mlle Bourrienne comment ce beau +garçon, au visage vermeil et aux sourcils noirs, s'était élancé sur +l'escalier comme un aigle, enjambant trois marches à la fois, tandis que +le vieux papa traînait lourdement, clopin-clopant, un pied après +l'autre.</p> + +<p>«Ils sont arrivés, Marie, le savez-vous?» lui dit sa belle-sœur, en +entrant chez elle avec Mlle Bourrienne.</p> + +<p>La petite princesse, dont la marche s'alourdissait de plus en plus, +s'approcha d'un fauteuil et s'y laissa tomber: elle avait quitté son +déshabillé du matin et avait mis une de ses plus jolies toilettes; sa +coiffure était soignée, mais l'animation de sa figure ne parvenait pas à +cacher le changement de ses traits. Cette mise élégante le faisait au +contraire ressortir davantage. Mlle Bourrienne, de son côté, avait fait +des frais qui mettaient en relief les charmes de sa jolie personne.</p> + +<p>«Eh bien, et vous restez comme vous êtes, chère princesse? dit-elle. On +va venir annoncer que ces messieurs sont au salon, il faudra descendre, +et vous ne faites pas un petit bout de toilette?»</p> + +<p>La petite princesse sonna aussitôt une femme de chambre et passa +gaiement en revue la garde-robe de sa belle-sœur. La princesse Marie +s'en voulait à elle-même de son émotion, comme d'un manque de dignité, +et en voulait aussi à ses deux compagnes de trouver cela tout simple. Le +leur reprocher, c'eût été trahir les sensations qu'elle éprouvait; le +refus de se parer aurait amené des plaisanteries et des conseils sans +fin. Elle rougit, l'éclat de ses beaux yeux s'éteignit, sa figure se +marbra, et, en victime résignée, elle s'abandonna à la direction de sa +belle-sœur et de Mlle Bourrienne, qui toutes deux s'occupèrent, à qui +mieux mieux, à la rendre jolie. La pauvre fille était si laide, +qu'aucune rivalité entre elles n'était possible; aussi déployèrent-elles +toute leur science à l'habiller convenablement, avec la foi naïve des +femmes dans la puissance de l'ajustement.</p> + +<p>«Vraiment, ma bonne amie, cette robe n'est pas jolie, dit Lise en se +reculant pour mieux juger de l'ensemble. Faites apporter l'autre, la +robe massacat! Il s'agit peut-être du sort de toute ta vie.... Ah non! +elle est trop claire, elle ne te va pas.»</p> + +<p>Ce n'était pas la robe qui manquait de grâce, mais bien la personne +qu'elle habillait. La petite princesse et Mlle Bourrienne ne s'en +rendaient pas compte, persuadées qu'un nœud bleu par-ci, une mèche de +cheveux relevée par-là, qu'une écharpe abaissée sur la robe brune, +remédieraient à tout. Elles ne voyaient pas qu'il était impossible de +remédier à l'expression de ce visage effaré; elles avaient beau en +changer le cadre, il restait toujours insignifiant et sans attrait. +Après deux ou trois essais, la princesse Marie, toujours soumise, se +trouva tout à coup coiffée avec les cheveux relevés, ce qui la +défigurait encore davantage, et vêtue de l'élégante robe massacat à +écharpe bleue; la petite princesse, en ayant fait deux fois le tour pour +la bien examiner de tous les côtés et en arranger les plis, s'écria +enfin avec désespoir:</p> + +<p>«C'est impossible! Non, Marie, décidément cela ne vous va pas! Je vous +aime mieux dans votre petite robe grise de tous les jours; non, de +grâce, faites cela pour moi!... Katia, dit-elle à la femme de chambre, +apportez la robe grise de la princesse. Vous allez voir, dit-elle à Mlle +Bourrienne, en souriant d'avance à ses combinaisons artistiques, vous +allez voir ce que je vais produire.»</p> + +<p>Katia apporta la robe; la princesse Marie restait immobile devant la +glace. Mlle Bourrienne remarqua que ses yeux étaient humides, que ses +lèvres tremblaient, et qu'elle était prête à fondre en larmes.</p> + +<p>«Voyons, chère princesse, encore un petit effort.»</p> + +<p>La petite princesse, enlevant la robe à la femme de chambre, s'approcha +de sa belle-sœur.</p> + +<p>«Allons, Marie, nous allons faire cela bien gentiment, bien simplement.»</p> + +<p>Et toutes trois riaient et gazouillaient comme des oiseaux.</p> + +<p>«Non, laissez-moi!»</p> + +<p>Et sa voix avait une inflexion si sérieuse, si mélancolique, que le +gazouillement de ces oiseaux s'arrêta court. Elles comprirent à +l'expression de ces beaux yeux suppliants qu'il était inutile +d'insister.</p> + +<p>«Au moins changez de coiffure! Je vous le disais bien, continua la +princesse en s'adressant à Mlle Bourrienne, que Marie a une de ces +figures auxquelles ce genre de coiffure ne va pas du tout, mais du tout! +Changez-la, de grâce!</p> + +<p>—Laissez-moi, laissez-moi, tout cela m'est parfaitement égal.»</p> + +<p>Ses compagnes ne pouvaient en effet s'empêcher de le reconnaître. La +princesse Marie, parée de la sorte, était, il est vrai, plus laide que +jamais, mais elles connaissaient la puissance de ce regard mélancolique, +indice chez elle d'une décision ferme et résolue.</p> + +<p>«Vous changerez tout cela, n'est-ce pas?» dit Lise à sa belle-sœur, qui +demeura silencieuse.</p> + +<p>Et la petite princesse quitta la chambre. Restée seule, Marie ne se +regarda pas dans la glace, et, oubliant de mettre une autre coiffure, +elle resta complètement immobile. Elle pensait au mari, à cet être fort +et puissant, doué d'un attrait incompréhensible, qui devait la +transporter dans son monde à lui, complètement différent du sien, et +plein de bonheur. Elle pensait à l'enfant, à son enfant semblable à +celui de la fille de sa nourrice, qu'elle avait vu la veille. Elle le +voyait déjà suspendu à son sein... son mari était là... il les regardait +tendrement, elle et son enfant... «Mais tout cela est impossible! je +suis trop laide!» pensa-t-elle.</p> + +<p>«Le thé est servi, le prince va sortir de chez lui!» lui cria tout à +coup la femme de chambre, à travers la porte.</p> + +<p>Elle tressaillit et elle eut peur de ses propres pensées. Avant de +descendre, elle entra dans son oratoire, et, fixant ses regards sur +l'image noircie du Sauveur, éclairée par la douce lueur de la lampe, +elle joignit les mains, et se recueillit quelques instants. Le doute +tourmentait son âme: les joies de l'amour, de l'amour terrestre lui +seraient-elles données? Dans ses songes sur le mariage, elle entrevoyait +toujours le bonheur domestique complété par des enfants; mais son rêve +secret, presque inavoué à elle-même, était de goûter de cet amour +terrestre, et ce sentiment était d'autant plus fort, qu'elle le cachait +aux autres et à elle-même: «Mon Dieu, comment chasser de mon cœur ces +insinuations diaboliques? Comment me dérober à ces horribles pensées, +pour me soumettre avec calme à ta volonté?» À peine avait-elle adressé à +Dieu cette prière qu'elle en trouva la réponse dans son cœur: «Ne +désire rien pour toi-même, ne cherche rien, ne te trouble pas et n'envie +rien à personne; l'avenir doit te rester inconnu, mais il faut que cet +avenir te trouve prête à tout! S'il plaît à Dieu de t'éprouver par les +devoirs du mariage, que sa volonté s'accomplisse!» Ces pensées la +calmèrent, mais elle garda au fond de son cœur le désir de voir se +réaliser son rêve d'amour, elle soupira, se signa et descendit, sans +plus penser ni à sa robe, ni à sa coiffure, ni à son entrée, ni à ce +qu'elle dirait. Quelle valeur ces misères pouvaient-elles avoir devant +les desseins du Tout-Puissant, sans la volonté duquel il ne tombe pas un +cheveu de la tête de l'homme!</p> + + +<h3>IV</h3> + + + +<p>La princesse Marie trouva déjà au salon le prince Basile et son fils, +causant avec la petite princesse et Mlle Bourrienne. Elle s'avança +gauchement, en marchant pesamment sur ses talons. Les deux hommes et +Mlle Bourrienne se levèrent, et la petite princesse s'écria: «Voilà +Marie!»</p> + +<p>Son coup d'œil les enveloppa tous distinctement. Elle vit se fondre en +un aimable sourire l'expression grave qui avait passé sur le visage du +prince Basile à sa vue; elle vit les yeux de sa belle-sœur suivre avec +curiosité sur la figure des visiteurs l'impression qu'elle produisait; +elle vit Mlle Bourrienne avec ses rubans et son joli visage, qui n'avait +jamais été aussi animé, tourné vers lui, mais elle ne le vit pas, <i>lui</i>! +Seulement, elle comprit instinctivement que quelque chose de grand, de +lumineux, de beau, s'approchait d'elle à son entrée. Le prince Basile +fut le premier à lui baiser la main; ses lèvres effleurèrent le front +chauve incliné sur elle<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, et, répondant à ses compliments, elle +l'assura qu'elle ne l'avait point oublié. Anatole survint, mais elle ne +pouvait le voir: elle sentit sa main emprisonnée dans une autre main +ferme et douce, et elle toucha à peine de ses lèvres un front blanc, +ombragé de beaux cheveux châtains. Relevant les yeux, elle fut frappée +de sa beauté. Il se tenait devant elle, un doigt passé dans la +boutonnière de son uniforme, la taille cambrée; il se balançait +légèrement sur un pied, et la regardait en silence, sans penser à elle. +Anatole n'avait pas la compréhension vive, il n'était pas éloquent, +mais en revanche il possédait ce calme si précieux dans le monde et +cette assurance que rien ne pouvait ébranler. Un homme timide, qui se +serait montré embarrassé de l'inconvenance de son silence à une première +entrevue, et qui aurait fait des efforts pour en sortir, aurait empiré +la situation, tandis qu'Anatole, qui ne s'en préoccupait guère, +continuait à examiner la coiffure de la princesse Marie, sans se presser +le moins du monde de sortir de son mutisme:</p> + +<p>«Je ne vous empêche pas de causer, avait-il l'air de dire, mais quant à +moi, je n'en ai nulle envie!»</p> + +<p>La conscience de sa supériorité donnait à ses rapports avec les femmes +une certaine nuance de dédain, qui avait le don d'éveiller en elles la +curiosité, la crainte, l'amour même. Il paraissait leur dire:</p> + +<p>«Je vous connais, croyez-moi! Pourquoi dissimuler?... vous ne demandez +pas mieux!»</p> + +<p>Peut-être ne le pensait-il pas, c'était même probable, car jamais il ne +se donnait la peine de réfléchir, mais il imposait cette conviction, et +la princesse Marie l'éprouva si bien, qu'elle s'empara aussitôt du +prince Basile, afin de faire comprendre à son fils qu'elle ne se +trouvait pas digne d'occuper son attention. La conversation était vive +et animée, grâce surtout au babillage de la petite princesse, qui +entr'ouvrait à plaisir ses lèvres pour montrer ses dents blanches. Elle +avait engagé avec le prince Basile une de ces causeries qui lui étaient +habituelles et qui pouvaient faire supposer qu'entre elle et son +interlocuteur il y avait un échange de souvenirs mutuels, d'anecdotes +connues d'eux seuls, tandis que ce n'était qu'un léger tissu de phrases +brillantes, qui ne supposait aucune intimité antérieure.</p> + +<p>Le prince Basile lui donnait la réplique, ainsi qu'Anatole, qu'elle +connaissait à peine. Mlle Bourrienne crut aussi de son devoir de faire +sa partie dans cet échange de souvenirs, étrangers pour elle, et la +princesse Marie se vit entraînée à y prendre gaiement part.</p> + +<p>«Nous pourrons au moins jouir de vous complètement, cher prince: ce +n'était pas ainsi aux soirées d'Annette, vous vous sauviez toujours... +cette chère Annette!</p> + +<p>—Vous n'allez pas au moins me parler politique, comme Annette?</p> + +<p>—Et notre table de thé?</p> + +<p>—Oh oui!</p> + +<p>—Pourquoi ne veniez-vous jamais chez Annette? demanda-t-elle à Anatole. +Ah! je le sais, allez, votre frère Hippolyte m'a raconté vos exploits!» +Et elle ajouta, en le menaçant de son joli doigt: «Je les connais, vos +exploits de Paris!</p> + +<p>—Et Hippolyte ne t'a pas raconté, demanda le prince Basile à son fils, +en saisissant la main de la petite princesse comme pour la retenir, il +ne t'a pas raconté comme il séchait sur pied pour cette charmante +princesse et comme elle le mettait à la porte.... Oh! c'est la perle des +femmes, princesse,» dit-il à la princesse Marie.</p> + +<p>Mlle Bourrienne, de son côté, au mot de «Paris», profita de l'occasion +pour jeter dans la conversation ses souvenirs personnels.</p> + +<p>Elle questionna Anatole sur son séjour à Paris:</p> + +<p>«Paris lui avait-il plu?</p> + +<p>Anatole, heureux de lui répondre, souriait en la regardant; ayant décidé +à l'avance dans son for intérieur qu'il ne s'ennuierait pas à +Lissy-Gory:</p> + +<p>«Elle n'est pas mal, pas mal du tout, cette demoiselle de compagnie, +disait-il à part lui; j'espère que l'autre la prendra avec elle quand +elle m'épousera...; la petite est, ma foi, gentille!»</p> + +<p>Le vieux prince s'habillait dans son cabinet sans se hâter: grognon et +pensif, il réfléchissait à ce qu'il devait faire. L'arrivée de ces +visiteurs le contrariait.</p> + +<p>«Que me veulent-ils, le prince Basile et son fils? Le père est un +hâbleur, un homme de rien, son fils doit être gentil!</p> + +<p>Leur arrivée le contrariait surtout parce qu'elle ramenait sur le tapis +une question qu'il s'efforçait toujours d'éloigner, en cherchant à se +tromper lui-même. Il s'était bien souvent demandé s'il se déciderait un +jour à se séparer de sa fille, mais jamais il ne se posait +catégoriquement cette question, sachant bien que, s'il y répondait en +toute justice, sa réponse serait contraire non seulement à ses +sentiments, mais encore à toutes ses habitudes. Son existence sans elle, +malgré le peu de cas qu'il paraissait en faire, lui semblait impossible:</p> + +<p>«Qu'a-t-elle besoin de se marier pour être malheureuse? Voilà Lise, qui +certainement n'aurait pu trouver un meilleur mari... est-elle contente +de son sort? Laide et gauche comme elle est, qui l'épousera pour elle? +On la prendra pour sa fortune, pour ses alliances! Ne serait-elle pas +beaucoup plus heureuse de rester fille?»</p> + +<p>Ainsi pensait le vieux prince, en s'habillant, et il se disait que +cette terrible alternative était à la veille d'une solution, car +l'intention évidente du prince Basile est de faire sa demande, sinon +aujourd'hui, à coup sûr demain. Sans doute le nom, la position dans le +monde, tout est convenable, mais est-il digne d'elle?... «C'est ce que +nous verrons! c'est ce que nous verrons,» ajouta-t-il tout haut.</p> + +<p>Et il se dirigea d'un pas ferme et décidé vers le salon. En entrant, il +embrassa d'un seul coup d'œil tous les détails, et le changement de +toilette de la petite princesse, et les rubans de Mlle Bourrienne, et la +monstrueuse coiffure de sa fille, et son isolement et les sourires de +Bourrienne et d'Anatole:</p> + +<p>«Elle est attifée comme une sotte, pensa-t-il, et lui, qui n'a pas l'air +d'y prendre garde!</p> + +<p>—Bonjour, dit-il en s'approchant du prince Basile. Je suis content de +te voir.</p> + +<p>—L'amitié ne connaît pas les distances, répondit le prince Basile, en +parlant comme toujours d'un ton assuré et familier. Voici mon cadet, +aimez-le, je vous le recommande!</p> + +<p>—Beau garçon, beau garçon, dit le maître de la maison, en examinant +Anatole. Viens ici, embrasse-moi là.»</p> + +<p>Et il lui présenta sa joue. Anatole l'embrassa, en le regardant +curieusement, mais avec une tranquillité parfaite, dans l'attente d'une +de ces sorties originales et brusques dont son père lui avait parlé.</p> + +<p>Le vieux prince s'assit à sa place habituelle dans le coin du canapé, +et, après avoir offert un fauteuil au prince Basile, il l'entreprit sur +la politique et les nouvelles du jour; sans cesser de paraître l'écouter +avec attention, il ne perdait pas de vue sa fille.</p> + +<p>«Ah! c'est ce qu'on écrit de Potsdam.»</p> + +<p>Et, répétant les dernières paroles de son interlocuteur, il se leva et +s'approcha d'elle:</p> + +<p>«Est-ce pour les visiteurs que tu t'es ainsi parée? belle, très belle, +ma foi! une nouvelle coiffure à leur intention!... Eh bien, alors je te +défends, devant eux, de jamais te permettre à l'avenir de te pomponner +sans mon autorisation.</p> + +<p>—C'est moi, mon père, qui suis la coupable, dit la petite princesse en +s'interposant.</p> + +<p>—Vous avez, madame, tous les droits possibles de vous parer à votre +guise, lui répondit-il en lui faisant un profond salut, mais elle n'a +pas besoin de se défigurer: elle est assez laide comme cela!...»</p> + +<p>Et il se rassit à sa place, sans s'occuper davantage de la princesse +Marie, qui était prête à pleurer.</p> + +<p>«Je trouve au contraire que cette coiffure va fort bien à la princesse, +dit le prince Basile.</p> + +<p>—Eh bien, dis donc, mon jeune prince... comment t'appelle-t-on? Viens +ici, causons et faisons connaissance.</p> + +<p>—C'est maintenant que la farce va commencer, se dit Anatole en +s'asseyant à côté de lui.</p> + +<p>—Ainsi donc, mon bon, on vous a élevé à l'étranger? Ce n'est pas comme +nous, ton père et moi, auxquels un sacristain a enseigné à lire et à +écrire!... Eh bien, dites-moi, mon ami, vous servez dans la garde à +cheval à présent? ajouta-t-il en le regardant fixement de très près.</p> + +<p>—Non, j'ai passé dans l'armée, répondit Anatole, qui réprimait avec +peine une folle envie de rire.</p> + +<p>—Ah! ah! c'est parfait! C'est donc que vous voulez servir l'Empereur et +la patrie? On est à la guerre... un beau garçon comme cela doit servir, +doit servir... au service actif!</p> + +<p>—Non, prince, le régiment est déjà en marche, et moi j'y suis +attaché...—À quoi donc suis-je attaché, papa? dit-il en riant à son +père.</p> + +<p>—Il sert bien, ma foi: il demande à quoi il est attaché! ha! ha!»</p> + +<p>Et le vieux prince partit d'un éclat de rire, auquel Anatole fit écho, +quand tout à coup le premier s'arrêta tout court et fronça violemment +les sourcils:</p> + +<p>«Eh bien, va-t-en,» lui dit-il.</p> + +<p>Et Anatole alla rejoindre les dames.</p> + +<p>«Tu l'as fait élever à l'étranger, n'est-ce pas, prince Basile?</p> + +<p>—J'ai fait ce que j'ai pu, répondit le prince Basile, car l'éducation +que l'on donne là-bas est infiniment supérieure.</p> + +<p>—Oui, tout est changé aujourd'hui, tout est nouveau!... Beau garçon, +beau garçon! Allons chez moi.»</p> + +<p>À peine furent-ils arrivés dans son cabinet, que le prince Basile +s'empressa de lui faire part de ses désirs et de ses espérances.</p> + +<p>«Crois-tu donc que je la tienne enchaînée, et que je ne puisse pas m'en +séparer? Que se figurent-ils donc? s'écria-t-il avec colère; mais demain +si elle veut, cela m'est bien égal! Seulement je veux mieux connaître +mon gendre!... Tu connais mes principes: agis donc franchement. Je lui +demanderai demain devant toi si elle veut, et dans ce cas il restera; il +restera ici, je veux l'étudier!...»</p> + +<p>Et le vieux prince termina par son ébrouement habituel, en donnant à sa +voix cette même intonation aiguë qu'il avait eue en prenant congé de son +fils.</p> + +<p>«Je vous parlerai bien franchement,—dit le prince Basile, et il prit le +ton matois de l'homme convaincu qu'il est inutile de ruser avec un +auditeur trop clairvoyant,—car vous voyez au travers des gens. Anatole +n'est pas un génie, mais c'est un honnête et brave garçon, c'est un bon +fils.</p> + +<p>—Bien, bien, nous verrons!»</p> + +<p>À l'apparition d'Anatole, les trois femmes, qui vivaient solitaires, et +privées depuis longtemps de la société des hommes, sentirent, toutes les +trois également, que leur existence jusque-là avait été incomplète. La +faculté de penser, de sentir, d'observer, se trouva décuplée en une +seconde chez toutes les trois, et les ténèbres qui les enveloppaient +s'éclairèrent tout à coup d'une lumière inattendue et vivifiante.</p> + +<p>La princesse Marie ne pensait plus ni à sa figure ni à sa malencontreuse +coiffure, elle s'absorbait dans la contemplation de cet homme si beau et +si franc, qui pouvait devenir son mari. Il lui paraissait bon, +courageux, énergique, généreux; au moins en était-elle persuadée; mille +rêveries de bonheur domestique s'élevaient dans son imagination: elle +essayait de les chasser et de les cacher au fond de son cœur:</p> + +<p>«Ne suis-je pas trop froide? pensait-elle; si je garde cette réserve, +c'est parce que je me sens trop vivement attirée vers lui!... Il ne peut +pourtant pas deviner ce que je pense, et croire qu'il m'est +désagréable.»</p> + +<p>Et la princesse Marie faisait son possible pour être aimable, sans y +réussir.</p> + +<p>«La pauvre fille! elle est diablement laide!» pensait Anatole.</p> + +<p>Mlle Bourrienne avait aussi son petit lot de pensées éveillées en elle +par la présence d'Anatole. La jolie jeune fille, qui n'avait ni position +dans le monde, ni parents, ni amis, ni patrie, n'avait jamais songé +sérieusement à être toute sa vie la lectrice du vieux prince et l'amie +de la princesse Marie. Elle attendait depuis longtemps ce prince russe, +qui, du premier coup d'œil, saurait apprécier sa supériorité sur ses +jeunes compatriotes, laides et mal fagotées, s'éprendrait d'elle et +l'enlèverait. Mlle Bourrienne s'était composée toute une petite +histoire, qu'elle tenait d'une de ses tantes et que son imagination se +complaisait à achever. C'était le roman d'une jeune fille séduite, que +sa pauvre mère accablait de reproches, et souvent elle se sentait émue +jusqu'aux larmes de ce récit fait à un séducteur imaginaire.... Ce +prince russe qui devait l'enlever était là.... Il lui déclarerait son +amour... elle mettrait en avant: «ma pauvre mère,» et il l'épouserait. +C'est ainsi que Mlle Bourrienne imposait, chapitre par chapitre, son +roman, tout en causant des merveilles de Paris. Elle n'avait aucun plan +préconçu, mais tout était classé à l'avance dans sa tête, et tous ces +éléments épars se groupaient autour d'Anatole, auquel elle voulait +plaire à tout prix.</p> + +<p>Quant à la petite princesse, comme un vieux cheval de bataille qui, +malgré son âge, dresse instinctivement l'oreille au son de la trompette, +elle se préparait à faire une charge à fond de coquetterie, sans y +mettre la moindre arrière-pensée, et sous la seule impulsion d'une +gaieté naïve et étourdie. Anatole avait l'habitude, lorsqu'il se +trouvait dans la société des femmes, de se poser en homme blasé et +fatigué de leurs avances; mais, en voyant l'impression qu'il produisait +sur celles-ci, il ne put s'empêcher d'éprouver une véritable +satisfaction d'amour-propre, d'autant plus qu'il sentait déjà naître +dans son cœur, pour la jolie et provocante Mlle Bourrienne, un de ces +accès de passion sans frein qui s'emparaient de lui avec une violence +irrésistible et l'entraînaient à commettre les actions les plus hardies +et les plus brutales.</p> + +<p>Après le thé, la société avait passé dans le salon voisin; la princesse +Marie fut priée de se mettre au piano. Anatole s'accouda sur +l'instrument à côté de Mlle Bourrienne, et ses yeux pétillants et rieurs +ne quittaient pas la princesse Marie, qui sentait avec une émotion de +joie douloureuse ce regard fixé sur elle. Sa sonate favorite la +transportait dans un monde de suaves harmonies intimes, dont la poésie +devenait plus forte, plus vibrante, sous l'influence de ce regard. Il +était dirigé sur elle, et cependant il ne s'adressait en réalité qu'au +petit pied de Mlle Bourrienne, qu'Anatole pressait doucement du sien. +Elle regardait aussi la princesse Marie, et dans ses beaux yeux +trahissait également une expression de joie émue et mêlée d'espérance.</p> + +<p>«Comme elle m'aime, pensait la princesse, comme je suis heureuse et quel +bonheur pour moi d'avoir une amie comme elle, et un mari comme lui!... +Mais sera-t-il jamais mon mari?»</p> + +<p>Le soir après le souper, quand on se sépara, Anatole baisa la main de la +princesse, qui trouva le courage de le regarder. Il baisa également la +main de la jeune Française: ce n'était pas assurément convenable, mais +il le fit avec son assurance habituelle. Elle rougit, tout effrayée, et +regarda la princesse Marie:</p> + +<p>«Quelle délicatesse, pensa cette dernière. Amélie craindrait-elle par +hasard ma jalousie? Croit-elle que je ne sais pas apprécier sa tendresse +si pure et son dévouement?»</p> + +<p>Et, s'approchant de Mlle Bourrienne, elle l'embrassa avec affection. +Anatole s'avança galamment vers la petite princesse pour lui baiser la +main:</p> + +<p>«Non, non! Quand votre père m'écrira que vous vous conduisez bien, je +vous donnerai ma main à baiser, pas avant.</p> + +<p>Et, le menaçant du doigt, elle sortit en souriant.</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Chacun rentra chez soi, et, à part Anatole, qui s'endormit aussitôt, +personne ne ferma l'œil de longtemps.</p> + +<p>«Sera-t-il vraiment mon mari, cet homme si beau, si bon, surtout si +bon!» pensait la princesse Marie.</p> + +<p>Et elle éprouvait une terreur qui n'était pas dans sa nature: elle +avait peur de se retourner, de bouger; il lui semblait que quelqu'un se +tenait là, dans ce coin sombre, derrière le paravent, et ce quelqu'un +était le diable, ce quelqu'un était cet homme au front blanc, aux +sourcils noirs, aux lèvres vermeilles!</p> + +<p>Elle appela sa femme de chambre, et la pria de passer la nuit auprès +d'elle.</p> + +<p>Mlle Bourrienne arpenta longtemps le jardin d'hiver, attendant vainement +aussi quelqu'un, souriant à quelqu'un, et s'émouvant parfois aux paroles +de sa «pauvre mère», qui lui reprochait sa chute.</p> + +<p>La petite princesse grondait sa femme de chambre: son lit était mal +fait: elle ne pouvait s'y coucher d'aucune façon; tout lui était lourd +et incommode... c'était son fardeau qui la gênait. Il la gênait d'autant +plus ce soir, que la présence d'Anatole l'avait reportée à une époque +où, vive et légère, elle n'avait aucun souci: assise, en camisole et en +bonnet de nuit, dans un fauteuil, pour la troisième fois elle faisait +refaire son lit et retourner les matelas par sa femme de chambre +endormie.</p> + +<p>«Je t'avais bien dit qu'il n'y avait que des creux et des bosses; tu +comprends bien que je n'aurais pas mieux demandé que de dormir? Ainsi ce +n'est pas ma faute,» disait-elle du ton boudeur d'un enfant qui va +pleurer.</p> + +<p>Le vieux prince ne dormait pas non plus. Tikhone, à travers son sommeil, +l'entendait marcher et s'ébrouer; il lui semblait que sa dignité avait +été offensée, et cette offense était d'autant plus vive, qu'elle ne se +rapportait pas à lui, mais à sa fille, à sa fille qu'il aimait plus que +lui-même. Il avait beau se dire qu'il prendrait son temps pour décider +quelle serait dans cette affaire la ligne de conduite à suivre, une +ligne de conduite selon la justice et l'équité, ses réflexions ne +faisaient que l'irriter davantage:</p> + +<p>«Elle a tout oublié pour le premier venu, tout, jusqu'à son père... et +la voilà qui court en haut, qui se coiffe et qui fait des grâces, et qui +ne ressemble plus à elle-même! Et la voilà enchantée d'abandonner son +père, et pourtant elle savait que je le remarquerais! Frr... frr... +frr.... Est-ce que je ne vois pas que cet imbécile ne regarde que la +Bourrienne?... Il faut que je la chasse! Et pas un brin de fierté pour +le comprendre; si elle n'en a pas pour elle, qu'elle en ait pour moi! Il +faudra lui montrer que ce bellâtre ne pense qu'à la Bourrienne. Pas de +fierté!... je le lui dirai!»</p> + +<p>Dire à sa fille qu'elle se faisait des illusions et qu'Anatole +s'occupait de la Française était, il le savait bien, le plus sûr moyen +de froisser son amour-propre. Sa cause serait gagnée; en d'autres +termes, son désir de garder sa fille serait satisfait. Cette idée le +calma, et il appela Tikhone pour se faire déshabiller.</p> + +<p>«C'est le diable qui les a envoyés,» se disait-il pendant que Tikhone +passait la chemise de nuit sur ce vieux corps parcheminé, dont la +poitrine était couverte d'une épaisse toison de poils gris.</p> + +<p>«Je ne les ai pas invités, et les voilà qui me dérangent mon existence, +et il me reste si peu de temps à vivre.... Au diable!»</p> + +<p>Tikhone était habitué à entendre le prince parler tout haut; aussi +reçut-il d'un visage impassible le coup d'œil furibond qui émergeait de +la chemise.</p> + +<p>«Sont-ils couchés?»</p> + +<p>Tikhone, comme tous les valets de chambre bien appris, devinait +d'instinct la direction des pensées de son maître:</p> + +<p>«Ils se sont couchés et ont éteint leurs lumières, Excellence.</p> + +<p>—Bien nécessaire, bien nécessaire,» marmotta le vieux.</p> + +<p>Et, glissant ses pieds dans ses pantoufles, et endossant sa robe de +chambre, il alla s'étendre sur le divan qui lui servait de lit.</p> + +<p>Quoique peu de paroles eussent été échangées entre Anatole et Mlle +Bourrienne, ils s'étaient parfaitement compris; quant à la partie du +roman qui précédait l'apparition de «ma pauvre mère», ils sentaient +qu'ils avaient beaucoup de choses à se dire en secret; aussi, dès le +lendemain matin, cherchèrent-il les occasions d'un tête-à-tête, et ils +se rencontrèrent inopinément dans le jardin d'hiver, pendant que la +princesse Marie descendait, plus morte que vive, pour se rendre chez son +père à l'heure habituelle. Il lui semblait que non seulement chacun +savait que son sort allait se décider dans la journée, mais qu'elle-même +y était toute disposée. Elle lisait cela sur la figure de Tikhone, sur +celle du valet de chambre du prince Basile, qu'elle croisa dans le +corridor, portant de l'eau chaude à son maître, et qui lui fit un +profond salut.</p> + +<p>Le vieux prince, ce matin-là, se montra plein de bienveillance et +d'aménité pour sa fille; elle connaissait depuis longtemps cette façon +d'agir, qui n'empêchait pas ses mains sèches de se crisper de colère +contre elle pour un problème d'arithmétique qu'elle ne saisissait pas +assez vite, et qui le poussait à se lever, à s'éloigner d'elle et à +répéter à plusieurs reprises les mêmes paroles d'une voix sourde et +contenue.</p> + +<p>Il entama le sujet qui le préoccupait, sans la tutoyer:</p> + +<p>«On m'a fait une proposition qui vous concerne, lui dit-il en souriant +d'un sourire forcé; vous aurez probablement deviné que le prince Basile +n'a pas amené ici son élève (c'est ainsi qu'il appelait Anatole, sans +trop savoir pourquoi) pour mes beaux yeux; vous connaissez mes +principes: c'est pour cela que je vous parle en ce moment.</p> + +<p>—Comment dois-je vous comprendre, mon père? dit la princesse, pâlissant +et rougissant tour à tour.</p> + +<p>—Comment comprendre? s'écria le vieux en s'échauffant. Le prince Basile +te trouve à son goût comme belle-fille et il te fait la proposition au +nom de son élève: c'est clair! Comment comprendre? c'est à toi que je le +demande.</p> + +<p>—Je ne sais pas, mon père, ce que vous... murmura la princesse.</p> + +<p>—Moi, moi, je n'ai rien à y voir, laissez-moi donc de côté, ce n'est +pas moi qui me marie!... Que voulez-vous?... c'est là ce qu'il me serait +agréable d'apprendre?»</p> + +<p>La princesse devina que son père ne voyait pas ce mariage d'un bon œil, +mais elle se dit aussitôt que c'était le moment ou jamais de décider de +son sort. Elle baissa les yeux pour ne pas voir ce regard qui lui ôtait +toute faculté de penser et devant lequel elle était habituée à plier:</p> + +<p>«Je ne désire qu'une chose: agir selon votre volonté, mais s'il m'était +permis d'exprimer mon désir....</p> + +<p>—Parfait! s'écria le prince en l'interrompant: il te prendra avec la +dot et il y accrochera Mlle Bourrienne; c'est elle qui sera sa femme, et +toi...»</p> + +<p>Il s'arrêta en voyant l'impression que ses paroles produisaient sur sa +fille; elle baissait la tête, et elle était prête à fondre en larmes.</p> + +<p>«Voyons, voyons, je plaisante. Souviens-toi d'une chose, princesse, mes +principes reconnaissent à une jeune fille le droit de choisir. Tu es +libre, mais n'oublie pas que le bonheur de toute ta vie dépend du parti +que tu vas prendre... je ne parle pas de moi.</p> + +<p>—Mais je ne sais, mon père....</p> + +<p>—Je n'en parle pas; quant à lui, il épousera qui on voudra; mais toi, +tu es libre: va dans ta chambre, réfléchis, et apporte-moi ta réponse +dans une heure; tu auras à te prononcer devant lui. Je sais bien, tu vas +prier, je ne t'en empêche pas; prie, tu ferais mieux de réfléchir +pourtant; va!... Oui ou non, oui ou non, oui ou non!» criait-il pendant +que sa fille s'éloignait chancelante, car son sort était décidé et +décidé pour son bonheur.</p> + +<p>Mais l'allusion de son père à Mlle Bourrienne était terrible; à la +supposer fausse, elle n'y pouvait penser de sang-froid. Elle retournait +chez elle par le jardin d'hiver, lorsque la voix si connue de Mlle +Bourrienne la tira de son trouble. Elle leva les yeux et vit à deux pas +d'elle Anatole qui embrassait la jeune Française, en lui parlant à +l'oreille. La figure d'Anatole exprimait les sentiments violents qui +l'agitaient, quand il se retourna vers la princesse, oubliant son bras +autour de la taille de la jolie fille.</p> + +<p>«Qui est là? Que me veut-on?» semblait-il dire.</p> + +<p>La princesse Marie s'était arrêtée pétrifiée, les regardant sans +comprendre. Mlle Bourrienne poussa un cri et s'enfuit. Anatole salua la +princesse avec un sourire fanfaron, et haussant les épaules, il se +dirigea vers la porte qui conduisait à son appartement.</p> + +<p>Une heure plus tard, Tikhone, qui avait été envoyé prévenir la princesse +Marie, lui annonça qu'on l'attendait, et que le prince Basile était là. +Il la trouva dans sa chambre, assise sur le canapé, passant doucement la +main sur les cheveux de Mlle Bourrienne, qui pleurait à chaudes larmes. +Les doux yeux de la princesse Marie, pleins d'une pitié tendre et +affectueuse, avaient retrouvé leur calme et leur lumineuse beauté.</p> + +<p>«Non, princesse, je suis perdue à jamais dans votre cœur.</p> + +<p>—Pourquoi donc? Je vous aime plus que jamais et je tâcherai de faire +tout mon possible..., répondit la princesse Marie avec un triste +sourire. Remettez-vous, mon amie, je vais aller trouver mon père.»</p> + +<p>Le prince Basile, assis les jambes croisées, et tenant une tabatière +dans sa main, simulait un profond attendrissement, qu'il paraissait +s'efforcer de cacher sous un rire ému. À l'entrée de la princesse Marie, +aspirant à la hâte une petite prise, il lui saisit les deux mains:</p> + +<p>«Ah! ma bonne, ma bonne, le sort de mon fils est entre vos mains. +Décidez, ma bonne, ma chère, ma douce Marie, que j'ai toujours aimée +comme ma fille.»</p> + +<p>Il se détourna, car une larme venait en effet de poindre dans ses yeux.</p> + +<p>«Frr.... Frr...! Au nom de son élève et fils, le prince te demande si tu +veux, oui ou non, devenir la femme du prince Anatole Kouraguine? Oui ou +non, dis-le, s'écria-t-il; je me réserve ensuite le droit de faire +connaître mon opinion... oui, mon opinion, rien que mon opinion, +ajouta-t-il en répondant au regard suppliant du prince Basile.... Eh +bien! oui ou non?</p> + +<p>—Mon désir, mon père, est de ne jamais vous quitter, de ne jamais +séparer mon existence de la vôtre. Je ne veux pas me marier, répondit la +princesse Marie, en adressant un regard résolu de ses beaux yeux au +prince Basile et à son père.</p> + +<p>—Folies, bêtises, bêtises, bêtises!» s'écria le vieux prince, en +attirant sa fille à lui, et en lui serrant la main avec une telle +violence, qu'elle cria de douleur.</p> + +<p>Le prince Basile se leva.</p> + +<p>«Ma chère Marie, c'est un moment que je n'oublierai jamais; mais +dites-moi, ne nous donnerez-vous pas un peu d'espérance? Ne pourra-t-il +toucher votre cœur si bon, si généreux? Je ne vous demande qu'un seul +mot: peut-être?</p> + +<p>—Prince, j'ai dit ce que mon cœur m'a dicté, je vous remercie de +l'honneur que vous m'avez fait, mais je ne serai jamais la femme de +votre fils!</p> + +<p>—Voilà qui est terminé, mon cher; très content de te voir, très +content. Retourne chez toi, princesse.... Très content, très content,» +répéta le vieux prince, en embrassant le prince Basile.</p> + +<p>«Je suis appelée à un autre bonheur, se disait la princesse Marie, je +serai heureuse en me dévouant et en faisant le bonheur d'autrui, et, +quoi qu'il m'en coûte, je n'abandonnerai pas la pauvre Amélie. Elle +l'aime si passionnément et s'en repent si amèrement. Je ferai tout pour +faciliter son mariage avec lui. S'il manque de fortune, je lui en +donnerai à elle, et je prierai mon père et André d'y consentir!... Je me +réjouirais tant de la voir sa femme, elle si triste, si seule, si +abandonnée!... Comme elle doit l'aimer pour s'être oubliée ainsi! Qui +sait? J'aurais peut-être agi de même!»</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>La famille Rostow se trouvait depuis longtemps sans nouvelles de +Nicolas, lorsque dans le courant de l'hiver le comte reçut une lettre +sur l'adresse de laquelle il reconnut l'écriture de son fils. Il se +précipita aussitôt, en marchant sur la pointe des pieds afin de ne pas +être entendu, tout droit dans son cabinet, où il s'enferma pour la lire +tout à son aise. Anna Mikhaïlovna, qui avait eu connaissance de +l'arrivée de la lettre, car elle n'ignorait jamais rien de ce qui se +passait dans la maison alla, à pas discrets, retrouver le comte dans son +cabinet et l'y surprit pleurant et riant tout à la fois.</p> + +<p>«Mon bon ami? dit d'un ton interrogatif et mélancolique Anna +Mikhaïlovna, toute prête à prendre part à ce qui lui arrivait, et qui, +malgré l'heureuse tournure de ses affaires, continuait à demeurer chez +les Rostow.</p> + +<p>—De Nicolouchka... une lettre!... Il a été blessé, ma chère... blessé, +ce cher enfant... ma petite comtesse!... fait officier, ma chère... +grâce à Dieu!... Mais comment le lui dire?» balbutia le comte en +sanglotant.</p> + +<p>Anna Mikhaïlovna s'assit à ses côtés, essuya les larmes du comte qui +tombaient sur la lettre, la parcourut et, après s'être également essuyé +les yeux, calma l'agitation du comte, lui assurant que pendant le dîner +elle préparerait la comtesse, et que le soir, après le thé, on pourrait +lui annoncer la nouvelle.</p> + +<p>Elle tint en effet sa promesse, et pendant le repas elle ne cessa de +broder sur le thème de la guerre, demanda à deux reprises quand on avait +reçu la dernière lettre de Nicolas, quoiqu'elle le sût parfaitement, et +fit observer qu'on devait s'attendre, à tout moment, à avoir de ses +nouvelles, peut-être même avant que la journée fût passée. Chaque fois +qu'elle recommençait ses allusions, la comtesse l'examinait, ainsi que +son mari, avec inquiétude, et Anna Mikhaïlovna détournait adroitement la +conversation sur des sujets indifférents. Natacha, qui, de toute la +famille, saisissait le plus facilement la moindre nuance dans les +inflexions de la voix, le plus léger changement dans les traits et les +regards, avait aussitôt dressé les oreilles, devinant qu'il y avait +là-dessous un secret concernant son frère, entre son père et Anna +Mikhaïlovna, et que cette dernière y préparait sa mère. Malgré toute son +audace, connaissant la sensibilité de cette mère par rapport à son fils, +Natacha n'osa adresser aucune question; son inquiétude l'empêcha de +manger, elle ne faisait que se tourner et se retourner sur sa chaise, au +grand déplaisir de sa gouvernante. Aussitôt le dîner fini, elle se +précipita à la poursuite d'Anna Mikhaïlovna, qu'elle rattrapa dans le +salon; elle se suspendit à son cou de toute la force de son élan: +«Tante, bonne tante, qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Rien, ma petite.</p> + +<p>—Chère petite âme de tante, je sais que vous savez quelque chose, et je +ne vous lâcherai pas.»</p> + +<p>Anna Mikhaïlovna secoua la tête.</p> + +<p>«Vous êtes une fine mouche, mon enfant!</p> + +<p>—Nicolas a écrit, pas vrai? s'écria Natacha, lisant une réponse +affirmative sur la figure de sa tante.</p> + +<p>—Chut! sois prudente; tu sais comme ta mère est impressionnable!</p> + +<p>—Je le serai, je vous le promets; dites-moi seulement ce qu'il y a? +Vous ne voulez pas me le raconter? eh bien, alors j'irai tout de suite +le lui dire!»</p> + +<p>Anna Mikhaïlovna la mit au courant en peu de mots, en lui réitérant +l'injonction de garder le silence.</p> + +<p>«Je vous donne ma parole d'honneur, dit Natacha en se signant, que je ne +le dirai à personne...»</p> + +<p>Et elle courut aussitôt rejoindre Sonia, à laquelle elle cria de loin, +avec une joie exubérante:</p> + +<p>«Nicolas est blessé! une lettre!</p> + +<p>—Nicolas!» dit Sonia en pâlissant subitement.</p> + +<p>À la vue de l'impression produite par ses paroles, Natacha comprit tout +à coup ce qui se mêlait de triste à cette joyeuse nouvelle.</p> + +<p>Elle se jeta sur Sonia et l'embrassa en pleurant:</p> + +<p>«Il n'a été qu'un peu blessé, il a été fait officier et il se porte +bien, car c'est lui-même qui écrit!</p> + +<p>—Quelles pleurnicheuses vous faites, vous autres femmes! dit Pétia en +faisant de grandes enjambées dans la chambre, d'un air décidé.—Eh bien, +moi, je suis content, très content, que mon frère se soit distingué! +Vous n'êtes que des pleurnicheuses, vous n'y comprenez rien!»</p> + +<p>Natacha sourit à travers ses larmes.</p> + +<p>«Et tu as lu la lettre? demanda Sonia.</p> + +<p>—Non, je ne l'ai pas lue, mais Anna Mikhaïlovna m'a dit que le mauvais +moment était passé et qu'il était officier.</p> + +<p>—Dieu soit loué, dit Sonia en faisant le signe de la croix, mais elle +t'aura peut-être trompée. Allons chez maman.»</p> + +<p>Pétia continuait sa promenade en silence.</p> + +<p>«Si j'avais été à la place de Nicolouchka, j'en aurais tué encore +davantage, de ces Français; ce sont des misérables; j'en aurais tué tant +et tant que j'en aurais fait une montagne, voilà!</p> + +<p>—Tais-toi donc, Pétia, tu es un imbécile!</p> + +<p>—Ce n'est pas moi qui suis un imbécile, c'est vous qui êtes des +sottes! Peut-on pleurer pour des bagatelles?</p> + +<p>—Tu te le rappelles? demanda Natacha après un moment de silence.</p> + +<p>—Si je me rappelle Nicolas? dit Sonia en souriant.</p> + +<p>—Mais non, Sonia... je veux dire... te le rappelles-tu bien... +clairement?... te rappelles-tu tout?... disait avec force gestes +Natacha, qui tâchait de donner à ses paroles une signification sérieuse. +Moi, je me rappelle Nicolas... très bien. Quant à Boris, je ne me +souviens plus de lui, mais là, pas du tout.</p> + +<p>—Comment! tu ne te souviens pas de Boris? demanda Sonia stupéfaite.</p> + +<p>—Ce n'est pas que je l'aie oublié,... je sais bien comment il est! +Quand je ferme les yeux, je vois Nicolas, mais Boris...»</p> + +<p>Et elle ferma les yeux.</p> + +<p>«Il n'y a plus rien, rien!</p> + +<p>—Ah! Natacha,» dit Sonia avec une exaltation sérieuse; elle la +regardait sans doute comme indigne d'entendre ce qu'elle allait lui +dire, ce qui ne l'empêcha pas d'accentuer malgré elle ses paroles avec +une conviction émue: «J'aime ton frère, et quoi qu'il nous arrive, à lui +ou à moi, je ne cesserai de l'aimer!»</p> + +<p>Natacha la regardait de ses yeux curieux: elle sentait que Sonia venait +de dire la vérité, que c'était de l'amour et qu'elle n'avait jamais +encore éprouvé rien de pareil; elle voyait, mais sans le comprendre, que +cela pouvait exister!</p> + +<p>«Lui écriras-tu?»</p> + +<p>Sonia réfléchit, car c'était une question qui la préoccupait depuis +longtemps. Comment lui écrirait-elle? Et d'abord fallait-il lui écrire? +Maintenant qu'il était un officier, et un héros blessé, le moment était +venu, croyait-elle, de se rappeler à son souvenir et de lui rappeler +ainsi l'engagement qu'il avait pris à son égard:</p> + +<p>«Je ne sais pas; s'il m'écrit, je lui écrirai, répondit-elle en +rougissant.</p> + +<p>—Et ça ne t'embarrassera pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, moi, j'aurais honte d'écrire à Boris, et je ne lui écrirai +pas.</p> + +<p>—Et pourquoi en aurais-tu honte?</p> + +<p>—Je ne sais pas, mais j'en aurais honte.</p> + +<p>—Et moi, je sais pourquoi elle en aurait honte, dit Pétia, offensé de +l'apostrophe de sa sœur. C'est parce qu'elle s'est amourachée de ce +gros avec des lunettes (c'est ainsi que Pétia désignait son homonyme, le +nouveau comte Besoukhow), et maintenant c'est le tour du chanteur (il +faisait allusion à l'Italien, au nouveau maître de chant de Natacha).... +C'est pour cela qu'elle a honte!</p> + +<p>—Es-tu bête, Pétia!</p> + +<p>—Pas plus bête que vous, madame,» reprit le gamin de neuf ans du ton +d'un vieux brigadier.</p> + +<p>Cependant la comtesse s'était émue des réticences d'Anna Mikhaïlovna, +et, revenue chez elle, elle ne quittait pas, de ses yeux prêts à fondre +en larmes, la miniature de son fils. Anna Mikhaïlovna, tenant la lettre, +s'arrêta sur le seuil de la chambre:</p> + +<p>«N'entrez pas, disait-elle au vieux comte, qui la suivait... plus +tard...»</p> + +<p>Et elle referma la porte derrière elle.</p> + +<p>Le comte appliqua son oreille au trou de la serrure, et n'entendit tout +d'abord qu'un échange de propos indifférents, puis Anna Mikhaïlovna qui +faisait un long discours, puis un cri, un silence... et deux voix qui se +répondaient alternativement dans un joyeux duo. Anna Mikhaïlovna +introduisit le comte. Elle portait sur sa figure l'orgueilleuse +satisfaction d'un opérateur qui a mené à bonne fin une amputation +dangereuse, et qui désire voir le public apprécier le talent dont il +vient de faire preuve.</p> + +<p>«C'est fait!» dit-elle au comte, pendant que la comtesse, tenant d'une +main le portrait et de l'autre la lettre, les baisait tour à tour. Elle +tendit les mains à son mari, embrassa sa tête chauve, par-dessus +laquelle elle envoya un nouveau regard à la lettre et au portrait, et le +repoussa doucement, pour approcher encore une fois la lettre et le +portrait de ses lèvres. Véra, Natacha, Sonia, Pétia entrèrent au même +moment, et on leur lut la lettre de Nicolas, dans laquelle il décrivait, +en quelques lignes, la campagne, les deux batailles auxquelles il avait +pris part, son avancement, et qui finissait par ces mots: «Je baise les +mains à maman, et à papa, en demandant leur bénédiction, et j'embrasse +Véra, Natacha et Pétia.» Il envoyait aussi ses compliments à M. +Schelling, à Mme Shoss, sa vieille bonne, et suppliait sa mère de +vouloir bien donner de sa part un baiser à sa chère Sonia, à laquelle il +pensait toujours autant, et qu'il aimait toujours. Sonia à ces mots +devint pourpre, et ses yeux se remplirent de larmes. Ne pouvant soutenir +les regards dirigés sur elle, elle se sauva dans la grande salle, en fit +le tour, pirouetta sur ses talons comme une toupie, et, toute rayonnante +de plaisir, elle fit le ballon avec sa robe, et s'accroupit sur le +plancher. La comtesse pleurait.</p> + +<p>«Il n'y a pas de quoi pleurer, maman, dit Véra. Il faut se réjouir au +contraire!»</p> + +<p>C'était juste, et cependant le comte, la comtesse, Natacha, tous la +regardèrent d'un air de reproche:</p> + +<p>«De qui donc tient-elle?» se demanda la comtesse.</p> + +<p>La lettre du fils bien-aimé fut lue et relue une centaine de fois, et +ceux qui désiraient en entendre le contenu devaient se rendre chez la +comtesse, car elle ne s'en dessaisissait pas. Lorsque la comtesse en +faisait la lecture aux gouverneurs, aux gouvernantes, à Mitenka, aux +connaissances de la maison, c'était chaque fois pour elle une nouvelle +jouissance, et chaque fois elle découvrait de nouvelles qualités à son +Nicolas chéri. C'était si étrange en effet pour elle de se dire que ce +fils qu'elle avait porté dans son sein, il y avait vingt ans, que ce +fils à propos duquel elle se disputait avec son mari qui le gâtait, que +cet enfant qu'elle croyait entendre bégayer «maman»... était là-bas, +loin d'elle, dans un pays étranger, qu'il s'y conduisait en brave +soldat, qu'il y remplissait sans mentor son devoir d'homme de cœur! +L'expérience de tous les jours, qui nous montre le chemin parcouru +insensiblement par les enfants, depuis le berceau jusqu'à l'âge d'homme, +n'avait jamais existé pour elle. Chaque pas de son fils vers la virilité +lui paraissait aussi merveilleux que s'il eût été le premier exemple +d'un semblable développement.</p> + +<p>«Quel style, quelles jolies descriptions! Et quelle âme! Et sur +lui-même, rien... aucun détail! Il parle d'un certain Denissow, et je +suis sûre qu'il aura montré plus de courage qu'eux tous. Quel cœur! Je +le disais toujours lorsqu'il était petit, toujours!»</p> + +<p>Pendant une semaine on ne s'occupa que de faire des brouillons, et +d'écrire, et de recopier la lettre que toute la maison envoyait à +Nicolouchka. Sous la surveillance de la comtesse et du comte, on +préparait l'argent et les effets nécessaires à l'équipement du nouvel +officier, Anna Mikhaïlovna, en femme pratique, avait su ménager à son +fils une protection dans l'armée, et se faciliter avec lui des moyens de +correspondre, en envoyant ses lettres au grand-duc Constantin, +commandant de la garde. Les Rostow, de leur côté, supposaient qu'on +adressant leurs lettres «à la garde russe, à l'étranger», c'était +parfaitement clair et précis, et que, si les lettres arrivaient jusqu'au +grand-duc commandant de la garde, il n'y avait aucune raison pour +qu'elles n'arrivassent pas également au régiment de Pavlograd, qui +devait se trouver dans le voisinage. Il fut pourtant décidé qu'on +enverrait le tout à Boris par le courrier du grand-duc, et que Boris +serait chargé de le transmettre à leur fils. Père, mère, Sonia et les +enfants, tous avaient écrit, et le vieux comte avait joint au paquet six +mille roubles pour l'équipement.</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Le 12 novembre, l'armée de Koutouzow, campée aux alentours d'Olmütz, se +préparait à être passée en revue par les deux empereurs de Russie et +d'Autriche. La garde, qui venait d'arriver, bivouaquait à quinze verstes +de là, pour paraître le lendemain matin à dix heures sur le champ de +manœuvres.</p> + +<p>Nicolas Rostow avait reçu ce même jour un billet de Boris. Boris lui +annonçait que le régiment d'Ismaïlovsky s'arrêtait à quelques verstes, +et qu'il l'attendait pour lui remettre la lettre et l'argent. La +nécessité de ce dernier envoi se faisait vivement sentir, car, après la +campagne, et pendant le séjour à Olmütz, Nicolas avait été exposé à +toutes les tentations imaginables, grâce aux cantines bien fournies des +vivandiers, et grâce aussi aux juifs autrichiens, qui pullulaient dans +le camp. Ce n'était dans le régiment de Pavlograd que banquets sur +banquets pour fêter les récompenses reçues; puis des courses sans fin à +la ville, où une certaine Caroline la Hongroise avait ouvert un +restaurant, dont le service était fait par des femmes. Rostow avait fêté +tout dernièrement son avancement, avait acheté Bédouin, le cheval de +Denissow, et se trouvait endetté jusqu'au cou envers ses camarades et le +Vivandier. Après avoir dîné avec des amis, il se mit en quête de son +camarade d'enfance, dans le bivouac de la garde. Il n'avait pas encore +eu le temps de s'équiper, et portait toujours sa veste râpée de junker, +ornée de la croix de soldat, un pantalon à fond de cuir et le ceinturon +avec l'épée d'officier; son cheval était un cheval cosaque acheté +d'occasion, et son shako bosselé était posé de côté, d'un air tapageur. +En s'approchant du régiment d'Ismaïlovsky, il ne pensait dans sa joie +qu'à émerveiller Boris et ses camarades de la garde par son air de +hussard aguerri qui n'en est pas à sa première campagne.</p> + +<p>La garde avait exécuté une promenade plutôt qu'une marche, en faisant +parade de sa belle tenue et de son élégance. Les havresacs étaient +transportés dans des charrettes, et, à chacune de leurs courtes étapes, +les officiers trouvaient des dîners excellents, préparés par les +autorités de l'endroit. Les régiments entraient dans les villes et en +sortaient musique en tête, et pendant toute la marche, ce dont la garde +était très fière, les soldats, obéissant à l'ordre du grand-duc, +marchaient au pas et les officiers suivaient à leur rang. Depuis leur +départ, Boris n'avait pas quitté Berg, qui était devenu chef de +compagnie, et qui, par son exactitude au service, avait su gagner la +confiance de ses chefs, et arranger fort avantageusement ses petites +affaires. Boris avait eu soin de faire bon nombre de connaissances, qui +pouvaient lui devenir très utiles dans un moment donné, entre autres +celle du prince André Bolkonsky, à qui il avait apporté une lettre de +Pierre, et il espérait être attaché, par sa protection, à l'état-major +du général en chef. Berg et Boris, tous deux tirés à quatre épingles, et +complètement reposés de leur dernière étape, jouaient aux échecs sur une +table ronde, dans le logement propre et soigné qui leur avait été +assigné; le long tuyau de la pipe de Berg se prélassait entre ses +jambes, pendant que Boris, de ses blanches mains, mettait les pièces en +piles, sans perdre de vue la figure de son partenaire, absorbé comme +toujours par son occupation du moment:</p> + +<p>«Eh bien, comment en sortirez-vous?</p> + +<p>—Nous allons voir!»</p> + +<p>La porte s'ouvrit à ce moment.</p> + +<p>«Le voilà enfin! s'écria Rostow.... Ah! et Berg est aussi là?</p> + +<p>—Petits enfants, allez faire dodo,» ajouta-t-il en fredonnant une +chanson de sa vieille bonne, qui avait toujours le don de les faire +pouffer de rire, Boris et lui.</p> + +<p>«Dieu de Dieu, que tu es changé!»</p> + +<p>Boris se leva pour aller à la rencontre de son ami, sans oublier +toutefois d'arrêter dans leur chute les différentes pièces du jeu; il +allait l'embrasser, lorsque Rostow fit un mouvement de côté. Avec cet +instinct naturel à la jeunesse, qui ne songe qu'à s'écarter des sentiers +battus, Rostow cherchait constamment à exprimer ses sentiments d'une +façon neuve et originale, et à ne se conformer en rien aux habitudes +reçues. Il n'avait d'autre désir que de faire quelque chose +d'extraordinaire, ne fût-ce que de pincer son ami, et surtout d'éviter +l'accolade habituelle. Boris au contraire déposa tout tranquillement et +affectueusement sur ses joues les trois baisers de rigueur.</p> + +<p>Six mois à peine s'étaient écoulés depuis leur séparation, et en se +retrouvant ainsi au moment où ils faisaient leurs premiers pas dans la +vie, ils furent frappés de l'énorme changement qui était survenu en eux, +et qui résultait évidemment du milieu dans lequel ils s'étaient +développés.</p> + +<p>«Ah! vous autres, maudits frotteurs de parquets, qui rentrez d'une +promenade, coquets et pimpants, tandis que nous, pauvres pécheurs de +l'armée...» disait Rostow, qui, avec sa jeune voix de baryton et ses +mouvements accentués, cherchait à se donner la désinvolture d'un +militaire de l'armée, par opposition avec l'élégance de la garde, en +montrant son pantalon couvert de boue.</p> + +<p>L'hôtesse allemande passa en ce moment la tête par la porte.</p> + +<p>«Est-elle jolie? dit Rostow, en clignant de l'œil.</p> + +<p>—Ne crie donc pas si fort! Tu les effrayes, lui dit Boris. Sais-tu bien +que je ne t'attendais pas sitôt, car ce n'est qu'hier soir que j'ai +remis mon billet à Bolkonsky, un aide de camp que je connais. Je +n'espérais pas qu'il te le ferait parvenir aussi vite.... Eh bien, +comment vas-tu? Tu as reçu le baptême du feu?»</p> + +<p>Rostow, sans répondre, joua avec la croix de soldat de Saint-Georges qui +était suspendue aux brandebourgs de son uniforme et, indiquant son bras +en écharpe:</p> + +<p>«Comme tu vois!</p> + +<p>—Ah! ah! dit Boris en souriant, nous aussi, mon cher, nous avons fait +une campagne charmante. Son Altesse Impériale suivait le régiment, et +nous avions toutes nos aises. En Pologne, des réceptions, des dîners, +des bals à n'en plus finir.... Le césarévitch est très bienveillant pour +tous les officiers!»</p> + +<p>Et ils se racontèrent mutuellement toutes les différentes phases de +leur existences: l'un, la vie de bivouac, l'autre les avantages de sa +position dans la garde avec de hautes protections.</p> + +<p>«Oh! la garde! dit Rostow. Donne-moi du vin.»</p> + +<p>Boris fit une grimace, mais, tirant sa bourse de dessous ses oreillers +bien blancs, il fit apporter du vin.</p> + +<p>«À propos, voici ton argent et la lettre.»</p> + +<p>Rostow jeta l'argent sur le canapé, et saisit la lettre en mettant ses +deux coudes sur la table pour la lire commodément. La présence de Berg +le gênait; se sentant regardé fixement par lui, il se fit aussitôt un +écran de sa lettre.</p> + +<p>«On ne vous a pas ménagé l'argent! dit Berg, en contemplant le gros sac +enfoncé dans le canapé, et nous autres, nous tirons le diable par la +queue, avec notre solde.</p> + +<p>—Écoutez, mon cher, la première fois que vous recevrez une lettre de +chez vous et que vous aurez mille questions à faire à votre ami, je vous +assure que je m'en irai tout de suite pour vous laisser toute liberté: +ainsi donc, disparaissez bien vite... et allez-vous-en au diable! +s'écria-t-il en le faisant pivoter et en le regardant amicalement pour +adoucir la vivacité par trop franche de ses paroles. Ne m'en veuillez +pas, n'est-ce pas, je vous traite en vieille connaissance!</p> + +<p>—Mais je vous en prie, comte, je le comprends parfaitement, dit Berg de +sa voix enrouée.</p> + +<p>—Allez chez les maîtres de la maison: ils vous ont invité,» ajouta +Boris.</p> + +<p>Berg passa une redingote sans tache, releva ses cheveux par devant à la +façon de l'empereur Alexandre, et, convaincu de l'effet irrésistible +produit par sa toilette, il sortit avec un sourire de satisfaction sur +les lèvres.</p> + +<p>«Ah! quel animal je suis! dit Rostow, en lisant sa lettre.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Un véritable animal de ne pas leur avoir écrit une seconde fois... ils +se sont tellement effrayés! Eh bien, as-tu envoyé Gavrilo chercher du +vin? Bravo! nous allons nous en donner!»</p> + +<p>Parmi les missives de ses parents il y avait une lettre de +recommandation pour le prince Bagration. La vieille comtesse, d'après le +conseil d'Anna Mikhaïlovna, l'avait obtenue d'une de ses connaissances, +et elle demandait à son fils de la porter au plus tôt à son +destinataire, afin d'en tirer profit.</p> + +<p>«Quelle folie! j'en ai bien besoin! dit Rostow, en jetant la lettre sur +la table.</p> + +<p>—Pourquoi l'as-tu jetée?</p> + +<p>—C'est une lettre de recommandation, je m'en moque pas mal.</p> + +<p>—Comment, tu t'en moques pas mal? mais elle te sera nécessaire.</p> + +<p>—Je n'ai besoin de rien; ce n'est pas moi qui irai mendier une place +d'aide de camp!</p> + +<p>—Pourquoi donc?</p> + +<p>—C'est un service de domestique.</p> + +<p>—Ah! tu es toujours le même, à ce que je vois, dit Boris.</p> + +<p>—Et toi, toujours le même diplomate; mais il ne s'agit pas de cela... +que deviens-tu? dit Rostow.</p> + +<p>—Comme tu le vois, jusqu'à présent tout va bien, mais je t'avoue que +mon but est d'être attaché comme aide de camp, et de ne pas rester dans +les rangs.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce qu'une fois qu'on est entré dans la carrière militaire, il faut +tâcher de la faire aussi brillante que possible.</p> + +<p>—Ah! c'est comme cela!»</p> + +<p>Et il attacha des regards fixes sur son ami, en s'efforçant, mais en +vain, de pénétrer le fond de sa pensée.</p> + +<p>Le vieux Gavrilo entra avec le vin demandé.</p> + +<p>«Il faudrait envoyer chercher Alphonse Carlovitch, il boirait avec toi à +ma place.</p> + +<p>—Si tu veux; comment est-il ce Tudesque? demanda Rostow d'un air +méprisant.</p> + +<p>—C'est un excellent homme, très honnête et très agréable.»</p> + +<p>Rostow examina de nouveau Boris et soupira. Berg une fois revenu, la +conversation des trois officiers devint plus vive, autour de la +bouteille de vin. Ceux de la garde mettaient Rostow au courant des +plaisirs qu'ils rencontraient sur leur marche, des réceptions qu'on leur +avait faites en Russie, en Pologne et à l'étranger. Ils citaient les +mots et les anecdotes de leur chef le grand-duc, à propos de sa bonté +et de la violence de son caractère. Berg, qui, selon son habitude, se +taisait toujours lorsque le sujet ne le touchait pas directement, +raconta complaisamment comment en Galicie il avait eu l'honneur de +causer avec Son Altesse Impériale, comment le grand-duc s'était plaint à +lui de l'irrégularité de leur marche, et comment, s'approchant un jour +en colère de la compagnie, il en avait appelé le chef «Arnaute»! C'était +l'expression favorite du césarévitch, dans ses accès d'emportement.</p> + +<p>«Vous ne me croirez pas, comte, mais j'étais si sûr de mon bon droit, +que je n'éprouvai pas la moindre frayeur; sans me vanter, je vous +avouerai que je connais aussi bien les ordres du jour et nos règlements, +que «Notre Père qui êtes aux cieux». Aussi n'y a-t-il jamais de fautes +de discipline à reprocher ma compagnie, et je comparus devant lui avec +une conscience tranquille...»</p> + +<p>À ces mots, le narrateur se leva pour montrer comment il s'était avancé, +en faisant le salut militaire. Il aurait été difficile de voir une +figure témoignant à la fois plus de respect et de contentement de +soi-même.</p> + +<p>«Il écume, poursuivit-il, m'envoie à tous les diables, et m'accable +d'»Arnaute» et de «Sibérie»! Je me garde bien de répondre. «Es-tu muet?» +s'écrie-t-il. Je continue à me taire.... Eh bien! comte, qu'en +dites-vous? Le lendemain, dans l'ordre du jour, pas un mot à propos de +cette scène! Voilà ce que c'est que de ne pas perdre la tête! Oui, +comte, c'est ainsi, répéta-t-il, en allumant sa pipe et en lançant en +l'air des anneaux de fumée.</p> + +<p>—Je vous en félicite,» dit Rostow.</p> + +<p>Mais Boris, devinant ses intentions moqueuses à l'endroit de Berg, +détourna adroitement la conversation en priant son ami de leur dire +quand et comment il avait été blessé. Rien ne pouvait être plus agréable +à Rostow, qui commença son récit; s'animant de plus en plus, il se mit à +raconter l'affaire de Schöngraben, non pas comme elle s'était passée, +mais comme il aurait souhaité qu'elle se fût passée c'est-à-dire +embellie par sa féconde imagination. Rostow aimait sans doute la vérité, +et tenait à s'y confirmer; cependant il s'en éloigna malgré lui, +imperceptiblement. Un exposé exact et prosaïque aurait été mal reçu par +ses camarades, qui, ayant, comme lui, entendu plus d'une fois décrire +des batailles, et s'en étant fait une idée précise, n'auraient ajouté +aucune foi à ses paroles, et peut-être même l'auraient accusé de ne pas +avoir saisi l'ensemble de ce qui s'était passé sous ses yeux. Comment +leur raconter tout simplement qu'il était parti au galop, que, tombé de +cheval, il s'était foulé le poignet et enfui à toutes jambes devant un +Français? Se borner ainsi à la pure vérité aurait demandé un grand +effort de sa part. Lâchant la bride à sa fantaisie, il leur narra +comment, au milieu du feu, une folle ardeur s'étant emparée de lui, il +avait tout oublié, s'était précipité comme la tempête sur un carré, y +sabrant de droite et de gauche, comment enfin il était tombé +d'épuisement..., etc., etc.</p> + +<p>«Tu ne peux te figurer, ajouta-t-il, l'étrange et terrible fureur qui +s'empare de vous pendant la mêlée!»</p> + +<p>Comme il prononçait cette belle péroraison, le prince Bolkonsky entra +dans la chambre. Le prince André, qui était flatté de voir les jeunes +gens s'adresser à lui, aimait à les protéger. Boris lui avait plu, et il +ne demandait pas mieux que de lui rendre service. Envoyé chez le +césarévitch par Koutouzow avec des papiers, il était venu en passant. À +la vue du hussard d'armée, échauffé par le récit de ses exploits (il ne +pouvait souffrir les individus de cette espèce), il fronça le sourcil, +sourit affectueusement à Boris et, s'inclinant légèrement, s'assit sur +le canapé. Rien ne pouvait lui être plus désagréable que de tomber dans +une société déplaisante pour lui. Rostow, devinant sa pensée, rougit +jusqu'au blanc des yeux: malgré son indifférence et son dédain pour +l'opinion de ces messieurs de l'état-major, il se sentit gêné par le ton +cassant et moqueur du prince André; remarquant aussi que Boris semblait +avoir honte de lui, il finit par se taire. Ce dernier demanda s'il y +avait des nouvelles et si l'on pouvait sans indiscrétion connaître les +dispositions futures.</p> + +<p>«On va probablement marcher en avant,» dit Bolkonsky, qui tenait à ne +pas se compromettre devant des étrangers.</p> + +<p>Berg profita de l'occasion pour s'informer, avec sa politesse +habituelle, si la ration de fourrage ne serait pas doublée pour les +chefs de compagnie de l'armée. Le prince André lui répondit, avec un +sourire, qu'il n'était pas juge de questions d'État aussi graves.</p> + +<p>«J'ai un mot à vous dire concernant votre affaire, dit-il à Boris, mais +nous en causerons plus tard. Venez chez moi après la revue, nous ferons +tout ce qu'il sera possible de faire...»</p> + +<p>Et s'adressant à Rostow, dont il ne semblait pas remarquer l'air confus +et passablement irrité:</p> + +<p>«Vous racontiez l'affaire de Schöngraben? Vous étiez là?</p> + +<p>—J'étais là!» répondit Rostow d'un ton agressif.</p> + +<p>Bolkonsky, trouvant l'occasion toute naturelle de s'amuser de sa +mauvaise humeur, lui dit:</p> + +<p>«Oui, on invente pas mal d'histoires sur cet engagement!</p> + +<p>—Oui, oui, on invente des histoires! dit Rostow en jetant tour à tour +sur Boris et sur Bolkonsky un regard devenu furieux; oui, il y a +beaucoup d'histoires, mais nos relations, les relations de ceux qui ont +été exposés au feu de l'ennemi, celles-là ont du poids, et un poids +d'une bien autre valeur que celles de ces élégants de l'état-major, qui +reçoivent des récompenses sans rien faire....</p> + +<p>—Selon vous, je suis de ceux-là?» reprit avec sang-froid et en souriant +doucement le prince André.</p> + +<p>Un singulier mélange d'impatience et de respect pour le calme du +maintien de Bolkonsky agitait Rostow.</p> + +<p>«Je ne dis pas cela pour vous, je ne vous connais pas, et n'ai pas, je +l'avoue, le désir de vous connaître davantage. Je le dis pour tous ceux +des états-majors en général.</p> + +<p>—Et moi, dit le prince André, en l'interrompant d'une voix mesurée et +tranquille, je vois que vous voulez m'offenser, ce qui serait par trop +facile si vous vous manquiez de respect à vous-même; mais vous +reconnaîtrez sans doute aussi que l'heure et le lieu sont mal choisis +pour l'essayer. Nous sommes tous à la veille d'un duel sérieux et +important, et ce n'est pas la faute de Droubetzkoï, votre ami d'enfance, +si ma figure a le malheur de vous déplaire. Du reste, ajouta-t-il en se +levant, vous connaissez mon nom et vous savez où me trouver; n'oubliez +pas que je ne me considère pas le moins du monde comme offensé, et, +comme je suis plus âgé que vous, je me permets de vous conseiller de ne +donner aucune suite à votre mauvaise humeur. Ainsi donc, Boris, à +vendredi après la revue, je vous attendrai...»</p> + +<p>Et le prince André sortit en les saluant.</p> + +<p>Rostow ahuri ne retrouva pas son aplomb. Il s'en voulait mortellement de +n'avoir rien trouvé à répondre, et, s'étant fait amener son cheval, il +prit congé de Boris assez sèchement.</p> + +<p>«Fallait-il aller provoquer cet aide de camp poseur, ou laisser tomber +l'affaire dans l'eau?»</p> + +<p>Cette question le tourmenta tout le long de la route. Tantôt il se +représentait le plaisir qu'il éprouverait à voir la frayeur de ce petit +homme orgueilleux, tantôt il se surprenait avec étonnement à désirer, +avec une ardeur qu'il n'avait jamais ressentie, l'amitié de cet aide de +camp qu'il détestait.</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Le lendemain de l'entrevue de Boris et de Rostow, les troupes +autrichiennes et russes, au nombre de 80 000 hommes, y compris celles +qui arrivaient de Russie et celles qui avaient fait la campagne, furent +passées en revue par l'empereur Alexandre, accompagné du césarévitch, et +l'empereur François, suivi d'un archiduc. Dès l'aube du jour, les +troupes, dans leur tenue de parade, s'alignaient sur la plaine devant la +forteresse. Une masse mouvante, aux drapeaux flottants, s'arrêtait au +commandement des officiers, se divisait et se formait en détachements, +se laissant dépasser par un autre flot bariolé d'uniformes différents. +Plus loin, c'était la cavalerie, habillée de bleu, de vert, de rouge, +avec ses musiciens aux uniformes brodés, qui s'avançait au pas cadencé +des chevaux noirs, gris et alezans; puis venait l'artillerie, qui, au +bruit d'airain de ses canons reluisants et tressautant sur leurs affûts, +se déroulait comme un serpent, entre la cavalerie, et l'infanterie, pour +se rendre à la place qui lui était réservée, en répandant sur son +passage l'odeur des mèches allumées. Les généraux en grande tenue, +chamarrés de décorations, collets relevés, et la taille serrée, les +officiers élégants et parés, les soldats aux visages rasés de frais, aux +fourniments brillants, les chevaux bien étrillés, à la robe miroitante +comme le satin, à la crinière bien peignée, tous comprenaient qu'il +allait se passer quelque chose de grave et de solennel. Du général au +soldat, chacun se sentait un grain de sable dans cette mer vivante, mais +avait conscience en même temps de sa force comme partie de ce grand +tout.</p> + +<p>Après maints efforts, à dix heures, tout fut prêt. L'armée était placée +sur trois rangs: la cavalerie en premier, l'artillerie ensuite et +l'infanterie en dernier.</p> + +<p>Entre chaque arme différente il y avait un large espace. Chacune de ces +trois parties se détachait vivement sur les deux autres. L'armée de +Koutouzow, dont le premier rang de droite était occupé par le régiment +de Pavlograd, puis les nouveaux régiments de l'armée et de la garde +arrivés de Russie, puis l'armée autrichienne, tous, rivalisant de bonne +tenue, étaient sur la même ligne et sous le même commandement.</p> + +<p>Tout à coup un murmure, semblable à celui du vent bruissant dans le +feuillage, parcourut les rangs:</p> + +<p>«Ils arrivent! Ils arrivent!» s'écrièrent quelques voix.</p> + +<p>Et la dernière inquiétude de l'attente se répandit comme une traînée de +poudre.</p> + +<p>Un groupe s'était en effet montré dans le lointain. Au même moment, un +léger souffle traversant le calme de l'air agita les flammes des lances +et les drapeaux, dont les plis s'enroulaient autour des hampes. Il +semblait que ce frissonnement témoignât de la joie de l'armée à +l'approche des souverains:</p> + +<p>«Silence!» cria une voix.</p> + +<p>Puis, ainsi que le chant des coqs se répondant aux premières lueurs de +l'aurore, le mot fut répété sur différents points, et tout se tut.</p> + +<p>On n'entendit plus, dans ce calme profond, que le pas des chevaux qui +approchaient: les trompettes du 1<sup>er</sup> régiment sonnèrent une fanfare, dont +les sons entraînants paraissaient sortir de ces milliers de poitrines +joyeusement émues à l'arrivée des empereurs. À peine la musique +avait-elle cessé, que la voix jeune et douce de l'empereur Alexandre +prononça distinctement ces mots:</p> + +<p>«Bonjour, mes enfants!»</p> + +<p>Et le 1<sup>er</sup> régiment fit éclater un hourra si retentissant et si prolongé, +que chacun de ces hommes tressaillit à la pensée du nombre et de la +puissance de la masse dont il faisait partie.</p> + +<p>Rostow, placé au premier rang dans l'armée de Koutouzow, la première sur +le passage de l'empereur, éprouva, comme tous les autres, ce sentiment +général d'oubli de soi-même, d'orgueilleuse conscience de sa force et +d'attraction passionnée vers le héros de cette solennité.</p> + +<p>Il se disait qu'à une parole de cet homme toute cette masse et lui-même, +infime atome, se précipiteraient dans le feu et dans l'eau, tout prêts à +commettre des crimes ou des actions héroïques, et il se sentait frémir +et presque défaillir à la vue de celui qui personnifiait cette parole.</p> + +<p>Les cris de hourra! hourra! retentissaient de tous côtés, et les +régiments, l'un après l'autre, sortant de leur immobilité et de leur +silence de mort, étaient évoqués à la vie, lorsque l'Empereur passait +devant eux, et le recevaient au son des fanfares, en poussant des +hourras qui se confondaient avec les hourras précédents en une clameur +assourdissante.</p> + +<p>Au milieu de ces lignes noires, immobiles, qui semblaient pétrifiées +sous leurs larges shakos, des centaines de cavaliers caracolaient dans +une élégante symétrie. C'était la suite des deux Empereurs, sur qui +était, concentrée toute l'attention contenue et émue de ces 80 000 +hommes.</p> + +<p>Le jeune et bel Empereur, en uniforme de garde à cheval, le tricorne +posé de côté, avec son visage agréable, sa voix douce et bien timbrée, +attirait surtout les regards.</p> + +<p>Rostow, qui était placé non loin des trompettes, suivait de sa vue +perçante l'approche de son souverain, et, lorsqu'il en eut distingué à +vingt pas les traits rayonnants de beauté, de jeunesse et de bonheur, il +se sentit pris d'un élan irrésistible de tendresse et d'enthousiasme: +tout dans l'extérieur du souverain le ravissait.</p> + +<p>Arrêté en face du régiment de Pavlograd, le jeune Empereur, s'adressant +à l'Empereur d'Autriche, prononça en français quelques paroles et +sourit.</p> + +<p>Rostow sourit aussi, et sentit que son amour ne faisait que croître; il +aurait voulu lui en donner une preuve, et l'impossibilité de le faire le +rendait tout malheureux. L'Empereur appela le chef de régiment.</p> + +<p>«Mon Dieu! que serait-ce s'il s'adressait à moi! j'en mourrais de joie!</p> + +<p>—Messieurs, dit l'Empereur en s'adressant aux officiers (et Rostow crut +entendre une voix du ciel), je vous remercie de tout mon cœur. Vous +avez mérité les drapeaux de Saint-Georges et vous vous en montrerez +dignes!</p> + +<p>—Rien que mourir, mourir pour lui!» se disait Rostow.</p> + +<p>À ce moment éclatèrent de formidables hourras, auxquels se joignit +Rostow, de toute la force de ses poumons, pour mieux témoigner, au +risque de se briser la poitrine, du degré de son enthousiasme.</p> + +<p>L'Empereur resta quelques instants indécis.</p> + +<p>«Comment peut-il être indécis?» se dit Rostow.</p> + +<p>Mais cette indécision lui parut aussi majestueuse et aussi pleine de +charme que tout ce que faisait l'Empereur, qui, ayant touché, du bout de +sa botte étroite, comme on les portait alors, sa belle jument bai brun, +rassembla les rênes de sa main gantée de blanc, et s'éloigna, suivi du +flot de ses aides de camp, pour aller s'arrêter, de plus en plus loin, +devant les autres régiments; et l'on ne voyait plus à la fin que le +plumet blanc de son tricorne ondulant au-dessus de la foule.</p> + +<p>Rostow avait remarqué Bolkonsky parmi les officiers de la suite. Il se +rappela la dispute de la veille, et se demanda s'il fallait, oui ou non, +le provoquer: «Non certainement, se dit-il.... Peut-on penser à cela à +présent? Que signifient nos querelles et nos offenses, quand nos cœurs +débordent d'amour, de dévouement et d'exaltation? J'aime tout le monde +et je pardonne à tous!»</p> + +<p>Lorsque l'Empereur eut passé devant tous les régiments, ils défilèrent à +leur tour. Rostow, monté sur Bédouin, qu'il avait tout nouvellement +acheté à Denissow, passa le dernier de son escadron, seul et bien en +vue.</p> + +<p>Excellent cavalier, il éperonna vivement son cheval et le mit au grand +trot. Abaissant sur son poitrail sa bouche écumante, la queue élégamment +arquée, fendant l'air, rasant la terre, jetant haut et avec grâce ses +jambes fines, Bédouin semblait sentir, lui aussi, que le regard de +l'Empereur était fixé sur lui.</p> + +<p>Le cavalier, de son côté, les jambes en arrière, la figure rayonnante et +inquiète, le buste correctement redressé, ne faisait qu'un avec son +cheval, et ils passèrent tous deux devant l'Empereur, dans toute leur +beauté.</p> + +<p>«Bravo les hussards de Pavlograd! dit l'Empereur.</p> + +<p>—Mon Dieu, que je serais heureux s'il voulait me dire là tout de suite +de me jeter dans le feu!» pensa Rostow.</p> + +<p>La revue terminée, les officiers nouvellement arrivés et ceux de +Koutouzow se formèrent en groupes et s'entretinrent des récompenses, des +Autrichiens et de leurs uniformes, de Bonaparte et de sa situation +critique, surtout lorsque le corps d'Essen les aurait rejoints et que la +Prusse se serait franchement alliée à la Russie.</p> + +<p>Mais c'était la personne même de l'empereur Alexandre qui faisait le +fond de toutes les conversations: on se répétait chacun de ses mots, de +ses mouvements, et l'enthousiasme allait toujours croissant.</p> + +<p>On ne désirait qu'une chose: marcher à l'ennemi sous son commandement, +car avec lui on était sûr de la victoire, et, après la revue, +l'assurance de vaincre était plus forte qu'après deux victoires +remportées.</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>Le lendemain de la revue, Boris, ayant mis son plus bel uniforme, se +rendit à Olmütz accompagné des vœux de Berg, pour profiter des bonnes +dispositions de Bolkonsky. Une petite place bien commode, celle d'aide +de camp près d'un personnage haut placé, était tout ce qu'il lui +fallait.</p> + +<p>«C'est bon pour Rostow, se disait-il, à qui son père envoie six mille +roubles à la fois, de faire le dédaigneux et de traiter cela de service +de laquais; mais moi, qui n'ai rien que ma tête, il faut que je me +pousse dans la carrière, et que je profite de toutes les occasions +favorables.</p> + +<p>Le prince André n'était point à Olmütz ce jour-là. Mais l'aspect de la +ville, animée par la présence du quartier général, du corps +diplomatique, des deux empereurs, avec leur suite, leurs cours et leurs +familiers, ne fit qu'augmenter en lui le désir de pénétrer dans ces +hautes sphères.</p> + +<p>Bien qu'il fût dans la garde, il n'y connaissait personne. Tout ce +monde chamarré de cordons et de décorations, aux plumets multicolores, +parcourant les rues avec de beaux attelages, aussi bien militaire que +civil, lui paraissait à une telle hauteur au-dessus de lui, petit +officier, qu'il ne voulait ni ne pouvait assurément soupçonner même son +existence. Dans la maison occupée par le général en chef Koutouzow, et +où il était allé chercher Bolkonsky, l'accueil qu'il reçut des aides de +camp et des domestiques semblait destiné à lui faire comprendre qu'ils +avaient par-dessus la tête des flâneurs comme lui. Cependant le +lendemain, qui était le 15 du mois, il renouvela sa tentative. Le prince +André était chez lui, et l'on fit entrer Boris dans une grande salle; +c'était une ancienne salle de bal, où l'on avait entassé cinq lits, des +meubles de toute espèce, tables, chaises, plus un piano. Un aide de camp +en robe de chambre persane écrivait à côté de la porte d'entrée. Un +second, le gros et beau Nesvitsky, étendu sur son lit, les bras passés +sous la tête en guise d'oreiller, riait avec un officier assis à ses +pieds. Le troisième jouait une valse viennoise. Le quatrième, à moitié +couché sur l'instrument, la lui fredonnait. Bolkonsky n'y était pas. +Personne ne changea d'attitude à la vue de Boris, sauf l'aide de camp en +robe de chambre, qui lui répondit d'un air de mauvaise humeur que +Bolkonsky était de service, et qu'il le trouverait dans le salon +d'audience, la porte à gauche dans le corridor. Boris le remercia, s'y +rendit et y vit effectivement une dizaine d'officiers et de généraux.</p> + +<p>Au moment où il entrait, le prince André, avec cette politesse fatiguée +qui dissimule l'ennui, mais que le devoir impose, écoutait un général +russe décoré, d'un certain âge et rouge de figure, qui, planté sur la +pointe des pieds, lui exposait son affaire de cet air craintif habituel +au soldat:</p> + +<p>«Très bien, ayez l'obligeance d'attendre,» répondit-il au général, avec +cet accent français qu'il affectait en parlant russe, lorsqu'il voulait +être dédaigneux.</p> + +<p>Ayant aperçu Boris, et sans plus s'occuper du pétitionnaire, qui courait +après lui en réitérant sa demande et en assurant qu'il n'avait pas fini, +le prince André vint à lui et le salua amicalement. À ce changement à +vue, Boris comprit ce qu'il avait soupçonné tout d'abord, c'est qu'en +dehors de la discipline et de la subordination, telles qu'elles sont +écrites dans le code militaire, et telles qu'on les pratiquait au +régiment, il y en avait une autre bien plus essentielle, qui forçait ce +général à la figure enluminée à attendre patiemment le bon plaisir du +capitaine André, du moment que celui-ci préférait causer avec le +sous-lieutenant prince Boris Droubetzkoï. Il se promit de se guider à +l'avenir d'après ce dernier code et non d'après celui qui était en +vigueur. Grâce aux lettres de recommandation dont on l'avait pourvu, il +se sentait placé cent fois plus haut que ce général, qui, une fois dans +les rangs, pouvait l'écraser, lui simple sous-lieutenant de la garde.</p> + +<p>«Je regrette de vous avoir manqué hier, dit le prince André en lui +serrant la main. J'ai couru toute la journée avec des Allemands. J'ai +été avec Weirother faire une inspection et étudier la dislocation des +troupes, et vous savez que, lorsque les Allemands se piquent +d'exactitude, on n'en finit plus.»</p> + +<p>Boris sourit et fit semblant de comprendre ce qui devait être connu de +tout le monde. C'était pourtant la première fois qu'il entendait le nom +de Weirother et le mot de «dislocation».</p> + +<p>«Ainsi donc, mon cher, vous voulez devenir aide de camp?</p> + +<p>—Oui, répondit Boris en rougissant malgré lui, je désirerais le +demander au général en chef; le prince Kouraguine lui en aura sans doute +écrit. Je le désirerais surtout parce que je doute que la garde voie le +feu, ajouta-t-il enchanté de trouver ce prétexte plausible à sa requête.</p> + +<p>—Bien, bien, nous en causerons, dit le prince André; aussitôt mon +rapport présenté au sujet de ce monsieur, je serai à vous.»</p> + +<p>Pendant son absence, le général, qui comprenait autrement que Boris les +avantages de la discipline sous-entendue, jeta un regard furieux sur cet +impudent sous-lieutenant qui l'avait empêché de raconter en détail son +affaire; ce dernier en fut un peu décontenancé, et attendit avec +impatience le retour du prince André, qui l'emmena aussitôt dans la +grande salle aux cinq lits.</p> + +<p>«Voici, mon cher, mes conclusions: vous présenter au général en chef est +parfaitement inutile; il vous dira mille amabilités, vous engagera à +dîner chez lui... (Ce ne serait pourtant pas trop mal par rapport à +cette autre discipline, se dit Boris en lui-même...) et il ne fera rien +de plus, car on formerait bientôt tout un bataillon de nous autres aides +de camp et officiers d'ordonnance. Je vous propose autre chose, d'autant +mieux que Koutouzow et son état-major n'ont plus la même importance. +Dans ce moment, tout est concentré dans la personne de l'Empereur; ainsi +donc, nous irons voir le général aide de camp prince Dolgoroukow, un de +mes bons amis, un excellent homme, à qui j'ai parlé de vous; peut-être +trouvera-t-il moyen de vous placer auprès de lui, ou bien même plus +haut, plus près du soleil.»</p> + +<p>Le prince André, toujours prêt à guider un jeune homme et à lui rendre +sa carrière plus facile, s'acquittait de ce devoir avec un plaisir tout +particulier, et, sous le couvert de cette protection accordée à autrui +et qu'il n'aurait jamais acceptée pour lui-même, il gravitait autour de +cette sphère qui l'attirait malgré lui, et de laquelle rayonnait le +succès.</p> + +<p>La soirée était déjà assez avancée, lorsqu'ils franchirent le seuil du +palais occupé par les deux empereurs et leurs cours.</p> + +<p>Leurs Majestés avaient assisté ce même jour à un conseil de guerre, +auquel avaient également pris part tous les membres du Hofkriegsrath. On +y avait décidé, contre l'avis des vieux militaires, tels que Koutouzow +et le prince Schwarzenberg, qu'on reprendrait l'offensive et qu'on +livrerait bataille à Bonaparte. Au moment où le prince André se mettait +en quête du prince Dolgoroukow, il aperçut encore, sur les différents +visages qu'il rencontrait, la trace de cette victoire remportée par le +parti des jeunes dans le conseil de guerre. Les voix des temporiseurs +qui conseillaient d'attendre avaient été si bien étouffées par leurs +adversaires, et leurs arguments renversés par des preuves si +infaillibles à l'appui des avantages de l'offensive, que la future +bataille et la victoire qui devait en être la conséquence incontestable +appartenaient pour ainsi dire déjà au passé plutôt qu'à l'avenir. Les +forces considérables de Napoléon (excédant à coup sûr les nôtres) +étaient massées sur un seul point. Nos troupes, excitées par la présence +des empereurs, ne demandaient qu'à se battre; le point stratégique sur +lequel elles auraient à agir était connu dans ses moindres détails du +général Weirother, qui devait servir de guide aux deux armées. Par une +heureuse coïncidence, l'armée autrichienne ayant manœuvré l'année +précédente sur ce terrain, il fut tracé sur les cartes avec une +exactitude mathématique; l'inaction de Napoléon faisait naturellement +croire qu'il s'était affaibli.</p> + +<p>Le prince Dolgoroukow, l'un des plus chauds défenseurs du plan +d'attaque, venait de rentrer du conseil, ému, épuisé, mais fier de son +triomphe, lorsque le prince André, auquel il serra aimablement la main, +lui présenta son protégé. Incapable de contenir plus longtemps les +pensées qui l'agitaient en ce moment, et ne faisant guère attention à +Boris:</p> + +<p>«Eh bien, mon cher, dit-il en français, en s'adressant au prince André, +nous l'avons remportée, la victoire! Dieu veuille seulement que celle +qui s'ensuivra soit aussi brillante! Et je vous avoue, mon cher, que je +reconnais mes torts envers les Autrichiens, et surtout envers Weirother. +Quelle minutie! Quelle connaissance des lieux! Quelle prévoyance de +toutes les conditions, de toutes les éventualités, des moindres détails! +On ne saurait décidément imaginer un ensemble aussi avantageux que celui +de notre situation actuelle. La réunion de la scrupuleuse exactitude +autrichienne avec la bravoure russe, que faut-il de plus?</p> + +<p>—L'attaque est donc décidée?</p> + +<p>—Oui, mon cher, et Bonaparte me paraît avoir perdu la tête! L'Empereur +a reçu une lettre de lui aujourd'hui...»</p> + +<p>Et Dolgoroukow sourit d'une manière significative.</p> + +<p>«Oui-da! que lui écrit-il donc?</p> + +<p>—Mais que peut-il lui écrire? Traderidera... etc., rien que pour gagner +du temps. Il tombera entre nos mains, soyez-en sûr! Mais le plus +amusant, et il sourit avec une bonhomie pleine de malice, c'est qu'on ne +savait comment lui adresser la réponse. Ne pouvant l'adresser au consul, +il va de soi qu'on ne pouvait l'adresser à l'Empereur; il ne restait +plus que le général Bonaparte, c'était au moins mon avis.</p> + +<p>—Mais, lui dit Bolkonsky, il me semble qu'entre ne pas le reconnaître +Empereur et l'appeler général il y a une différence.</p> + +<p>—Certainement, et c'était là la difficulté, continua vivement +Dolgoroukow. Aussi Bilibine, qui est fort intelligent, proposa l'adresse +suivante: «À l'usurpateur et à l'ennemi du genre humain.»</p> + +<p>—Rien que cela?</p> + +<p>—En tout cas, Bilibine a sérieusement tourné la difficulté, en homme +d'esprit qu'il est....</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Au chef du gouvernement français!—C'est bien, n'est-ce pas.</p> + +<p>—Très bien, mais ça lui déplaira fort, dit Bolkonsky.</p> + +<p>—Oh! sans aucun doute! Mon frère, qui le connaît, ayant plus d'une fois +dîné chez cet Empereur à Paris, me racontait qu'il n'avait jamais vu de +plus fin et de plus rusé diplomate: l'habileté française jointe à +l'astuce italienne! Vous connaissez sans doute toutes les histoires du +comte Markow, le seul qui ait su se conduire avec lui. Connaissez-vous +celle du mouchoir? elle est ravissante! Et ce bavard de Dolgoroukow, +s'adressant tantôt à Boris, tantôt au prince André, leur raconta comment +Bonaparte, voulant éprouver notre ambassadeur, avait laissé tomber son +mouchoir à ses pieds, et, dans l'attente de le lui voir ramasser, +s'était arrêté devant lui; comment Markow, laissant aussitôt tomber le +sien tout à côté, le ramassa sans toucher à l'autre.</p> + +<p>—Charmant, dit Bolkonsky; mais deux mots, mon prince: je viens en +solliciteur pour ce jeune homme...»</p> + +<p>Un aide de camp qui venait chercher Dolgoroukow de la part de l'Empereur +ne donna pas au prince André le temps de finir sa phrase.</p> + +<p>«Oh! quel ennui, dit le prince Dolgoroukow, en se levant à la hâte et en +serrant la main aux deux jeunes gens. Je ferai tout ce qui me sera +possible, tout ce qui dépendra de moi, pour vous et ce charmant jeune +homme. Mais ce sera pour une autre fois! Vous voyez...» ajouta-t-il en +serrant de nouveau la main de Boris avec une familiarité bienveillante +et légère.</p> + +<p>Boris était tout ému du voisinage de cette personnalité puissante, ému +aussi de se trouver en contact avec un des ressorts qui mettaient en +mouvement ces énormes masses, dont lui, dans son régiment, ne se sentait +qu'une petite, soumise et infime parcelle. Ils traversèrent le corridor +à la suite du prince Dolgoroukow, et au moment où celui-ci entrait dans +les appartements de l'Empereur, il en sortit un homme en habit civil, de +haute taille, à figure intelligente, et dont la mâchoire proéminente, +loin d'enlaidir les traits, y ajoutait au contraire beaucoup de vivacité +et de mobilité. Il salua en passant Dolgoroukow comme un intime, et jeta +un regard fixe et froid sur le prince André, vers lequel il s'avança +avec la certitude que l'autre le saluerait et se rangerait pour le +laisser passer; mais le prince André ne fit ni l'un ni l'autre; la +figure de l'inconnu exprima l'irritation, et, se détournant, il longea +l'autre côté du corridor.</p> + +<p>«Qui est-ce? demanda Boris.</p> + +<p>—Un des hommes les plus remarquables et les plus antipathiques, à mon +avis. C'est le ministre des affaires étrangères, le prince Adam +Czartorisky.... Ce sont ces hommes-là, dit le prince André avec un +soupir qu'il ne put réprimer, qui décident du sort des nations!»</p> + +<p>Les troupes se mirent en marche le lendemain, et Boris, n'ayant revu ni +Bolkonsky ni Dolgoroukow, pendant le temps qui s'écoula jusqu'à la +bataille d'Austerlitz, fut laissé dans son régiment.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>Le 16, à l'aube, l'escadron de Denissow, faisant partie du détachement +du prince Bagration, quitta sa dernière étape pour gagner le champ de +bataille, à la suite des autres colonnes; mais, à la distance d'une +verste, il reçut l'ordre de s'arrêter. Rostow vit défiler devant lui les +cosaques, le 1<sup>er</sup> et le 2<sup>ème</sup> escadron de hussards, quelques bataillons +d'infanterie et de l'artillerie, les généraux prince Bagration, +Dolgoroukow et leurs aides de camp. La lutte intérieure qu'il avait +soutenue pour vaincre la terreur qui s'emparait de lui au moment de +l'engagement, tous ses beaux rêves sur la façon dont il s'y +distinguerait à l'avenir, s'évanouissaient en fumée, car son escadron +fut laissé dans la réserve, et la journée s'écoula triste et ennuyeuse. +À neuf heures du matin, il entendit au loin une fusillade, des cris, des +hourras, il vit ramener quelques blessés et enfin, au milieu d'une +centaine de cosaques, tout un détachement de cavalerie française; si +l'engagement, comme on le voyait, avait été court, il s'était du moins +terminé à notre avantage; officiers et soldats parlaient d'une brillante +victoire, de la prise de Vischau et d'un escadron français fait +prisonnier. Le temps était pur, un beau soleil réchauffait l'air après +la légère gelée de la nuit, et le radieux éclat d'une belle journée +d'automne, en harmonie avec la joie et l'expression du triomphe, se +reflétait sur les traits des soldats, des officiers, des généraux et des +aides de camp qui se croisaient en tous sens. Après avoir souffert +l'angoisse inévitable qui précède une affaire, pour passer ensuite cette +joyeuse journée dans l'inaction, Rostow ressentait une vive impatience.</p> + +<p>«Rostow, viens ici, noyons notre chagrin! lui cria Denissow, qui, assis +sur le bord de la route, avait un flacon d'eau-de-vie et quelques +victuailles à côté de lui, et était entouré d'officiers qui partageaient +ses provisions.</p> + +<p>—Encore un qu'on amène! dit l'un d'eux, en désignant un dragon français +qui marchait entre deux cosaques, dont l'un menait par la bride la belle +et forte monture du prisonnier.</p> + +<p>—Vends-moi le cheval, cria Denissow au cosaque.</p> + +<p>—Volontiers, Votre Noblesse.»</p> + +<p>Les officiers se levèrent et entourèrent le cosaque et le prisonnier. +Ce dernier était un jeune Alsacien, qui parlait français avec un accent +allemand des plus prononcés. Il était rouge d'émotion; ayant entendu +parler sa langue, il s'adressait à chacun d'eux alternativement, en leur +expliquant qu'il n'avait pas été pris par sa faute, que c'était le +caporal qui en était cause, qu'il l'avait envoyé chercher des housses, +quoiqu'il l'assurât que les Russes étaient déjà là, et à chaque phrase +il ajoutait:</p> + +<p>«Qu'on ne fasse pas de mal à mon petit cheval.»</p> + +<p>Et il le caressait. Il avait l'air de ne pas se rendre bien compte de ce +qu'il disait: tantôt il s'excusait d'avoir été fait prisonnier, tantôt +il faisait parade de sa ponctualité à remplir ses devoirs de soldat, +comme s'il était encore en présence de ses chefs. C'était pour notre +arrière-garde un spécimen exact des armées françaises, que nous +connaissions encore si peu.</p> + +<p>Les cosaques échangèrent son cheval contre deux pièces d'or, et Rostow, +qui pour le moment se trouvait le plus riche des officiers, en devint +propriétaire.</p> + +<p>«Mais qu'on ne fasse pas de mal à mon petit cheval,» lui répéta +l'Alsacien.</p> + +<p>Rostow le rassura et lui donna un peu d'argent.</p> + +<p>«Allez! allez! dit le cosaque, en prenant le prisonnier français par la +main pour le faire avancer.</p> + +<p>—L'Empereur! l'Empereur! cria-t-on tout à coup autour d'eux. Tous +s'agitèrent, se dispersèrent, se placèrent à leur poste, et Rostow, +voyant venir de loin quelques cavaliers avec des plumets blancs, gagna +prestement sa place et se mit en selle. Toute sa mauvaise humeur, tout +son ennui, toute pensée personnelle s'effacèrent à l'instant de son +esprit; devant le sentiment de joie ineffable qui le pénétrait tout +entier, à l'approche de son souverain. C'était pour lui une compensation +complète à la déception du matin; exalté, comme un amoureux qui a obtenu +le rendez-vous désiré, il n'osait se retourner, et devinait son arrivée, +non au bruit des chevaux, mais à l'intensité de l'émotion qui +s'épanouissait en lui et qui éclairait et illuminait tout ce qui +l'entourait. Cependant le «soleil» arrivait plus près, plus près.... +Rostow se sentait comme enveloppé des rayons de sa douce et majestueuse +lumière..., et il entendit cette voix si bienveillante, si calme, si +imposante et si naturelle à la fois, qui résonna au milieu d'un silence +de mort:</p> + +<p>«Les hussards de Pavlograd? demanda l'Empereur.</p> + +<p>—La réserve, Sire!» répondit une voix humaine, après la voix divine qui +avait parlé.</p> + +<p>L'Empereur s'arrêta devant Rostow. La beauté de sa figure, plus +frappante encore dans ce moment que le jour de la revue, brillait +d'entrain et de jeunesse, et cet air d'innocente jeunesse, tout +rayonnant de la vivacité de l'adolescence, n'enlevait rien à la sereine +majesté de ses traits. En parcourant des yeux l'escadron, son regard +rencontra l'espace d'une seconde celui de Rostow. Avait-il compris ce +qui bouillonnait dans l'âme de ce dernier? Rostow en était convaincu, +car il avait senti passer sur lui le doux chatoiement de ses beaux yeux +bleus.</p> + +<p>Relevant les sourcils, l'Empereur éperonna brusquement son cheval et +s'élança au galop en avant.</p> + +<p>Le jeune souverain n'avait pu se refuser le plaisir d'assister à +l'engagement, malgré tous les avis contraires de ses conseillers, et, +s'étant séparé à midi de la troisième colonne qu'il suivait, il allait +rejoindre l'avant-garde, lorsqu'au moment où il atteignait les hussards, +plusieurs aides de camp lui apportèrent la nouvelle de l'heureuse issue +de l'affaire.</p> + +<p>Cette bataille, qui ne consistait, par le fait, qu'en la prise d'un +escadron français, lui fut représentée comme une grande victoire, si +bien que l'Empereur et même l'armée, avant que la fumée se fût dissipée, +étaient persuadés que les Français avaient été vaincus, et obligés de +battre en retraite. Peu d'instants après le départ de l'Empereur, la +division du régiment de Pavlograd reçut l'ordre d'avancer, et Rostow +eut encore une fois le bonheur d'apercevoir l'Empereur dans la petite +ville de Vischau. Quelques blessés et quelques tués qu'on n'avait pas eu +le temps d'enlever y gisaient encore sur la place où la fusillade avait +été la plus chaude. L'Empereur, accompagné de sa suite civile et +militaire, monté sur un cheval alezan, se penchait de côté, portant d'un +geste plein de grâce une lorgnette d'or à ses yeux, et regardait un +soldat étendu à ses pieds, sans casque et la tête ensanglantée. L'aspect +de ce blessé, horrible à voir, si près de l'Empereur, fut désagréable à +Rostow; il s'aperçut de la contraction de son visage et du frissonnement +qui parcourait tout son être; il vit son pied presser nerveusement le +flanc de sa monture, qui, bien dressée, conservait une immobilité +complète. Un aide de camp descendit de cheval pour soulever le blessé, +qui poussa un gémissement, et il le posa sur un brancard.</p> + +<p>«Doucement, doucement; ne peut-on pas faire cela plus doucement?» dit +l'Empereur, avec un accent de compassion qui prouvait que sa souffrance +était plus vive que celle du mourant.</p> + +<p>Il s'éloigna, et Rostow, qui avait remarqué ses yeux humides de larmes, +l'entendit dire en français à Czartorisky:</p> + +<p>«Quelle terrible chose que la guerre!»</p> + +<p>L'avant-garde établie en avant de Vischau, en vue de l'ennemi, qui ce +jour-là cédait le terrain sans la moindre résistance, avait reçu les +remerciements de l'Empereur, la promesse de récompenses et une double +ration d'eau-de-vie pour les hommes. Les grands feux du bivouac +pétillaient encore plus gaiement que la veille, et les chants des +soldats remplissaient l'air. Denissow fêtait son avancement au rang de +major, et Rostow, légèrement gris à la fin du souper, proposa de porter +la santé de Sa Majesté, non pas la santé officielle de l'Empereur comme +souverain, mais la santé de l'Empereur comme homme plein de cœur et de +charme....</p> + +<p>«Buvons à sa santé, s'écria-t-il, et à la prochaine victoire!... Si nous +nous sommes bien battus, si nous n'avons pas reculé à Schöngraben devant +les Français, que sera-ce maintenant que nous l'avons, lui, à notre +tête? Nous mourrons avec bonheur pour lui, n'est-ce pas, messieurs? Je +ne m'exprime peut-être pas bien, mais je le sens et vous aussi! À la +santé de l'empereur Alexandre 1<sup>er</sup>! Hourra!</p> + +<p>—Hourra!» répondirent en chœur les officiers.</p> + +<p>Et le vieux Kirstein criait avec autant d'enthousiasme que l'officier de +vingt ans.</p> + +<p>Leurs verres vidés et brisés, Kirstein en remplit d'autres, et, +s'avançant en manches de chemise, un verre à la main, vers les soldats +groupés autour du feu, il leva le verre au-dessus de sa tête, pendant +que la flamme éclairait de ses rouges reflets sa pose triomphale, ses +grandes moustaches grises, et sa poitrine blanche, que sa chemise +entr'ouverte laissait à découvert.</p> + +<p>«Enfants, à la santé de notre Empereur et à la victoire sur l'ennemi!» +s'écria-t-il de sa voix basse et vibrante.</p> + +<p>Ses hommes l'entourèrent en lui répondant par de bruyantes acclamations.</p> + +<p>En se séparant à la nuit, Denissow frappa sur l'épaule de son favori +Rostow:</p> + +<p>«Pas moyen de s'amouracher, hein? alors on s'est épris de l'Empereur!</p> + +<p>—Denissow, ne plaisante pas là-dessus, c'est un sentiment trop élevé, +trop sublime!</p> + +<p>—Oui, oui, mon jeune ami, je suis de ton avis, je le partage et je +l'approuve!—Non, tu ne le comprends pas!»</p> + +<p>Et Rostow alla se promener au milieu des feux, qui s'éteignaient peu à +peu, en rêvant au bonheur de mourir, sans songer à sa vie, de mourir +simplement sous les yeux de l'Empereur; il se sentait en effet +transporté d'enthousiasme pour lui, pour la gloire des armes russes et +pour le triomphe du lendemain. Du reste, il n'était pas le seul à penser +ainsi: les neuf dixièmes des soldats éprouvaient, quoique à un moindre +degré, ces sensations enivrantes, pendant les heures mémorables qui +précédèrent la journée d'Austerlitz.</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>L'Empereur séjourna le lendemain à Vischau. Son premier médecin Willier +ayant été appelé par lui plusieurs fois, la nouvelle d'une indisposition +de l'Empereur s'était répandue dans le quartier général, et dans son +entourage intime on disait qu'il n'avait ni appétit ni sommeil. On +attribuait cet état à la violente impression qu'avait produite sur son +âme sensible la vue des morts et des blessés.</p> + +<p>Le 17, de grand matin, un officier français, protégé par le drapeau +parlementaire, et demandant une audience de l'Empereur lui-même, fut +amené des avant-postes. Cet officier était Savary. L'empereur venait de +s'endormir. Savary dut attendre; à midi, il fut introduit, et une heure +après il repartit avec le prince Dolgoroukow.</p> + +<p>Il avait, disait-on, mission de proposer à l'empereur Alexandre une +entrevue avec Napoléon. À la grande joie de toute l'armée, cette +entrevue fut refusée, et le prince Dolgoroukow, le vainqueur de Vischau, +fut envoyé avec Savary pour entrer en pourparlers avec Napoléon, dans le +cas où, contre toute attente, ces pourparlers auraient la paix pour +objet.</p> + +<p>Dolgoroukow, de retour le même soir, resta longtemps en tête-à-tête avec +l'Empereur.</p> + +<p>Le 18 et le 19 novembre, les troupes firent encore deux étapes, pendant +que les avant-postes ennemis ne cessaient de se replier, après avoir +échangé quelques coups de fusil avec les nôtres. Dans l'après-midi du +19, un mouvement inaccoutumé d'allées et venues eut lieu dans les hautes +sphères de l'armée, et se continua jusqu'au lendemain matin, 20 +novembre, date de la mémorable bataille d'Austerlitz.</p> + +<p>Jusqu'à l'après-midi du 19, l'agitation inusitée, les conversations +animées, les courses des aides de camp, n'avaient pas dépassé les +limites du quartier général des empereurs, mais elles ne tardèrent pas à +gagner l'état-major de Koutouzow, et bientôt après les états-majors des +chefs de division. Dans la soirée, les ordres portés par les aides de +camp avaient mis en mouvement toutes les parties de l'armée, et pendant +la nuit du 19 au 20 cette énorme masse de 80 000 hommes se souleva en +bloc, s'ébranla et se mit en marche avec un sourd roulement.</p> + +<p>Le mouvement, concentré le matin dans le quartier général des Empereurs, +en se répandant de proche en proche, avait atteint et tiré de leur +immobilité jusqu'aux derniers ressorts de cette immense machine +militaire, comparable au mécanisme si compliqué d'une grande horloge. +L'impulsion une fois donnée, nul ne saurait plus l'arrêter: la grande +roue motrice, en accélérant rapidement sa rotation, entraîne à sa suite +toutes les autres: lancées à fond de train, sans avoir idée du but à +atteindre, les roues s'engrènent, les essieux crient, les poids +gémissent, les figurines défilent, et les aiguilles, se mouvant +lentement, marquent l'heure, résultat final obtenu par la même impulsion +donnée à ces milliers d'engrenages, qui semblaient destinés à ne jamais +sortir de leur immobilité! C'est ainsi que les désirs, les humiliations, +les souffrances, les élans d'orgueil, de terreur, d'enthousiasme, la +somme entière des sensations éprouvées par 160 000 Russes et Français +eurent comme résultat final, marqué par l'aiguille sur le cadran de +l'histoire de l'humanité, la grande bataille d'Austerlitz, la bataille +des trois Empereurs!</p> + +<p>Le prince André était de service ce jour-là, et n'avait pas quitté le +général en chef Koutouzow, qui, arrivé à six heures du soir au quartier +général des deux Empereurs, après avoir eu une courte audience de Sa +Majesté, se rendit chez le grand maréchal de la cour, comte Tolstoï.</p> + +<p>Bolkonsky, ayant remarqué l'air contrarié et mécontent de Koutouzow, en +profita pour entrer chez Dolgoroukow, et lui demander les détails sur ce +qui se passait; il avait cru s'apercevoir également qu'on en voulait à +son chef au quartier général, et qu'on affectait avec lui le ton de ceux +qui savent quelque chose que les autres ignorent.</p> + +<p>«Bonjour, mon cher, lui dit Dolgoroukow, qui prenait le thé avec +Bilibine. La fête est pour demain. Que fait votre vieux, il est de +mauvaise humeur?</p> + +<p>—Je ne dirai pas qu'il soit de mauvaise humeur, mais il aurait voulu, +je crois, qu'on l'eût entendu.</p> + +<p>—Comment donc, mais on l'a écouté au conseil de guerre et on l'écoutera +toujours lorsqu'il parlera sensément, mais traîner en longueur et +toujours attendre, lorsque Bonaparte a visiblement peur de la +bataille,... c'est impossible.</p> + +<p>—Mais vous l'avez vu, Bonaparte? Quelle impression vous a-t-il faite?</p> + +<p>—Oui, je l'ai vu, et je demeure convaincu qu'il redoute terriblement +cette bataille, répéta Dolgoroukow, enchanté de la conclusion qu'il +avait tirée de sa visite à Napoléon. S'il ne la redoutait pas, pourquoi +aurait-il demandé cette entrevue, entamé ces pourparlers? Pourquoi se +serait-il replié, lorsque cette retraite est tout l'opposé de sa +tactique habituelle? Croyez-moi: il a peur, son heure est venue, je puis +vous l'assurer.</p> + +<p>—Mais comment est-il? demanda le prince André.</p> + +<p>—C'est un homme en redingote grise, très désireux de m'entendre +l'appeler Votre Majesté, mais je ne l'ai honoré d'aucun titre, à son +grand chagrin. Voilà quel homme c'est, rien de plus! Et malgré le +profond respect que je porte au vieux Koutouzow, nous serions dans une +jolie situation si nous continuions à attendre l'inconnu, et à lui +donner ainsi la chance de s'en aller ou de nous tromper, tandis qu'à +présent nous sommes sûrs de le prendre. Il ne faut pas oublier le +principe de Souvarow: qu'il vaut mieux attaquer que de se laisser +attaquer. L'ardeur des jeunes gens à la guerre, est, croyez-moi, un +indicateur plus sûr que toute l'expérience des vieux tacticiens.</p> + +<p>—Mais quelle est donc sa position? Je suis allé aujourd'hui aux +avant-postes, et il est impossible de découvrir où se trouve le gros de +ses forces, reprit le prince André, qui brûlait d'envie d'exposer au +prince Dolgoroukow son plan d'attaque particulier.</p> + +<p>—Ceci est parfaitement indifférent. Tous les cas sont prévus s'il est à +Brünn...,» repartit Dolgoroukow, en se levant pour déployer une carte +sur la table et expliquer à sa façon le projet d'attaque de Weirother, +qui consistait en un mouvement de flanc.</p> + +<p>Le prince André fit des objections pour prouver que son plan valait +celui de Weirother, qui n'avait pour lui que la bonne fortune d'avoir +été approuvé. Pendant que le prince André faisait ressortir les côtés +faibles de ce dernier et les avantages du sien, le prince Dolgoroukow +avait cessé de l'écouter et jetait des regards distraits tour à tour sur +la carte et sur lui.</p> + +<p>«Il y aura un conseil de guerre ce soir chez Koutouzow, et vous pourrez +exposer vos objections, dit Dolgoroukow.</p> + +<p>—Et je le ferai certainement, reprit le prince André.</p> + +<p>—De quoi vous préoccupez-vous, messieurs? dit avec un sourire railleur +Bilibine, qui, après les avoir écoutés en silence, se préparait à les +plaisanter. Qu'il y ait une victoire ou une défaite demain, l'honneur de +l'armée russe sera sauf, car, à l'exception de notre Koutouzow, il n'y a +pas un seul Russe parmi les chefs des différentes divisions; voyez +plutôt: Herr général Wimpfen, le comte de Langeron, le prince de +Lichtenstein, le prince de Hohenlohe et enfin Prsch..., Prsch... et +ainsi de suite, comme tous les noms polonais.</p> + +<p>—Taisez-vous, mauvaise langue, dit Dolgoroukow, vous vous trompez: il +y a deux Russes, Miloradovitch et Doktourow; il y en a même un +troisième, Araktchéiew, mais il n'a pas les nerfs solides.</p> + +<p>—Je vais rejoindre mon chef, dit le prince André. Bonne chance, +messieurs!»</p> + +<p>Et il sortit en leur serrant la main à tous deux.</p> + +<p>Pendant le trajet, le prince André ne put s'empêcher de demander à +Koutouzow, qui était assis en silence à ses côtés, ce qu'il pensait de +la bataille du lendemain. Celui-ci, avec un air profondément sérieux, +lui répondit, au bout d'une seconde: «Je pense qu'elle sera perdue, et +j'ai prié le comte Tolstoï de transmettre mon opinion à l'Empereur.... +Eh bien, que croyez-vous qu'il m'ait répondu? «Eh, mon cher général, je +me mêle du riz et des côtelettes, mêlez-vous des affaires de la guerre» +Oui, mon cher, voilà ce qu'ils m'ont répondu!»</p> + + +<h3>XII</h3> + + +<p>À dix heures du soir, Weirother porta son plan au logement de Koutouzow, +où devait se rassembler le conseil de guerre. Tous les chefs de +colonnes, avaient été convoqués, et tous, à l'exception du prince +Bagration, qui s'était fait excuser, se réunirent à l'heure indiquée.</p> + +<p>Weirother, le grand organisateur de la bataille du lendemain, avec sa +vivacité et sa hâte fiévreuse, faisait un contraste complet avec +Koutouzow, mécontent et endormi, qui présidait malgré lui le Conseil de +guerre. Weirother se trouvait, à la tête de ce mouvement que rien ne +pouvait plus arrêter, dans la situation d'un cheval attelé qui, se +précipitant sur une descente, ne sait plus si c'est lui qui entraîne la +voiture ou si c'est la voiture qui le pousse. Emporté par une force +irrésistible, il ne se donnait plus le temps de réfléchir à la +conséquence de cet élan. Il avait été deux fois dans la soirée inspecter +les lignes ennemies, deux fois chez les empereurs pour faire son rapport +et donner des explications, et de plus dans sa chancellerie, où il avait +dicté en allemand un projet de disposition des troupes. Aussi +arriva-t-il au conseil de guerre complètement épuisé.</p> + +<p>Sa préoccupation était si évidente qu'il en oubliait la déférence qu'il +devait au général en chef: il l'interrompait à tout moment par des +paroles sans suite, sans même le regarder, sans répondre aux questions +qui lui étaient adressées. Avec ses habits couverts de boue, il avait un +air piteux, fatigué, égaré, qui cependant n'excluait pas l'orgueil et la +jactance.</p> + +<p>Koutouzow occupait un ancien château. Dans le grand salon, transformé en +cabinet, étaient réunis: Koutouzow, Weirother, tous les membres du +conseil de guerre et le prince André, qui, après avoir transmis les +excuses du prince Bagration, avait obtenu l'autorisation de rester.</p> + +<p>«Le prince Bagration ne venant pas, nous pouvons commencer notre +séance,» dit Weirother, en se levant avec empressement pour se +rapprocher de la table, sur laquelle était étalée, une immense carte +topographique des environs de Brünn.</p> + +<p>Koutouzow, dont l'uniforme déboutonné laissait prendre l'air à son large +cou de taureau, enfoncé dans un fauteuil à la Voltaire, ses petites +mains potelées de vieillard symétriquement posées sur les bras du +fauteuil, paraissait endormi, mais le son de la voix de Weirother lui +fit ouvrir avec effort l'œil qui lui restait.</p> + +<p>«Oui, je vous en prie, autrement il sera trop tard...»</p> + +<p>Et sa tête retomba sur sa poitrine, et son œil se referma.</p> + +<p>Quand la lecture commença, les membres du conseil auraient pu croire +qu'il faisait semblant de dormir, mais son ronflement sonore leur prouva +bientôt qu'il avait cédé malgré lui à cet invincible besoin de sommeil, +inhérent à la nature humaine, en dépit de son désir de témoigner son +dédain pour les dispositions qui avaient été arrêtées. En effet, il +dormait profondément. Weirother, trop occupé pour perdre une seconde, +lui jeta un coup d'œil, prit un papier et commença d'un ton monotone +la lecture très compliquée et très difficile à suivre de la dislocation +des troupes:</p> + +<p>«<i>Dislocation des troupes pour l'attaque des positions ennemies derrière +Kobelnitz et Sokolenitz, du 30 novembre 1805.</i></p> + +<p>«Vu que le flanc gauche de l'ennemi s'appuie sur des montagnes boisées +et que son aile droite s'étend le long des étangs derri ère Kobelnitz et +Sokolenitz et que notre flanc gauche déborde de beaucoup son flanc +droit, il serait avantageux d'attaquer l'aile droite de l'ennemi; si +nous parvenons surtout à nous emparer des villages de Kobelnitz et de +Sokolenitz, nous nous trouverions alors dans la possibilité de tomber +sur le flanc de l'ennemi et de le poursuivre dans la plaine, entre +Schlappanitz et le bois de Turass, en évitant les défilés entre +Schlappanitz et Bellovitz, qui couvrent le front de l'ennemi. Il est +indispensable dans ce but.... La première colonne marche... la seconde +colonne marche... la troisième colonne marche, etc.»</p> + +<p>Ainsi lisait Weirother, pendant que les généraux essayaient de le +suivre, avec un déplaisir manifeste. Le blond général Bouxhevden, de +haute taille, debout et le dos appuyé au mur, les yeux fixés sur la +flamme d'une des bougies, affectait même de ne pas écouter. À côté de +lui, Miloradovitch, avec sa figure haute en couleur, sa moustache +retroussée, assis avec un laisser-aller militaire, les coudes en dehors +et les mains sur les genoux, en face de Weirother, fixait sur lui, tout +en gardant un silence opiniâtre, ses grands yeux brillants, qu'il +reportait, à la moindre pause, sur ses collègues, sans qu'il leur fût +possible de se rendre compte de la signification de ce regard. Était-il +pour ou contre, mécontent ou satisfait des mesures prises? Le plus +rapproché de Weirother était le comte de Langeron, qui avait le type +d'un Français du midi; un fin sourire n'avait cessé d'animer son visage +pendant la lecture, et ses yeux suivaient le jeu de ses doigts fluets +qui faisaient tourner une tabatière en or ornée d'une miniature. Au +milieu d'une des plus longues périodes il avait relevé la tête, et il +était sur le point d'interrompre Weirother avec une politesse presque +blessante: mais le général autrichien, sans s'arrêter, fronçant le +sourcil, fit un geste impératif de la main comme s'il voulait lui dire: +«Après, après, vous me ferez vos observations; maintenant suivez sur la +carte et écoutez.» Langeron, surpris, leva les yeux au ciel, se tourna +en cherchant une explication du côté de Miloradovitch; mais, rencontrant +son regard sans expression, il pencha tristement la tête et recommença à +faire tourner sa tabatière.</p> + +<p>«Une leçon de géographie!» murmura-t-il à demi-voix, mais assez haut +cependant pour être entendu.</p> + +<p>Prsczebichewsky, tenant comme un cornet acoustique la main près de son +oreille avec une politesse respectueuse mais digne, avait l'air d'un +homme dont l'attention est complètement absorbée. Doktourow, de petite +taille, d'un extérieur modeste et d'une volonté à toute épreuve, à demi +penché sur la carte, étudiait consciencieusement le terrain qui lui +était inconnu. Il avait à plusieurs reprises prié Weirother de répéter +les mots qu'il n'avait pas saisis au passage et les noms des différents +villages, qu'il inscrivait au fur et à mesure sur son carnet.</p> + +<p>La lecture, qui avait duré plus d'une heure, une fois terminée, +Langeron, arrêtant le mouvement de rotation de sa tabatière sans +s'adresser à personne en particulier, exprima son opinion sur la +difficulté d'exécuter ce plan, qui n'était fondé que sur une position +supposée de l'ennemi, tandis que cette position ne pouvait être +exactement reconnue, vu la fréquence de ses mouvements. Ces objections +étaient fondées; mais leur but évident était, cela se voyait, de faire +sentir au général autrichien qu'il leur avait lu son projet avec +l'assurance d'un régent de collège dictant une leçon à ses écoliers, et +qu'il avait affaire, non à des imbéciles, mais à des gens parfaitement +capables de lui en remontrer dans l'art militaire. Le son de la voix +monotone de Weirother ayant cessé de se faire entendre, Koutouzow ouvrit +l'œil, comme le meunier qui se réveille lorsque s'arrête le bruit +somnifère des roues de son moulin; après avoir écouté Langeron, il +referma l'œil de nouveau et pencha la tête encore plus sur sa poitrine, +témoignant ainsi du peu d'intérêt qu'il prenait à cette discussion.</p> + +<p>Mettant tous ses efforts à irriter Weirother et à le froisser dans son +amour-propre d'auteur, Langeron continuait à démontrer que Bonaparte +pouvait tout aussi bien prendre l'initiative de l'attaque que se laisser +attaquer, et que dans ce cas il détruisait du coup toutes les +combinaisons du plan. Son adversaire ne répondait à ses arguments que +par un sourire de profond mépris, qui lui tenait lieu de toute réplique:</p> + +<p>«S'il avait pu nous attaquer, il l'aurait déjà fait!</p> + +<p>—Vous ne le croyez donc pas fort? dit Langeron.</p> + +<p>—S'il a 40 000 hommes, c'est beaucoup, répondit Weirother, avec le +dédain d'un docteur auquel une bonne femme indique un remède.</p> + +<p>—Dans ce cas, il court à sa perte en attendant notre attaque,» continua +Langeron d'un ton ironique.</p> + +<p>Il cherchait un appui dans Miloradovitch, mais celui-ci était à cent +lieues de la discussion.</p> + +<p>«Ma foi, dit-il, demain nous le verrons sur le champ de bataille.»</p> + +<p>Sur la figure de Weirother, on lisait clairement qu'il lui paraissait +étrange de rencontrer des objections chez les généraux russes, lorsque +non seulement lui, mais encore les deux empereurs étaient convaincus de +la justesse de son plan.</p> + +<p>«Les feux sont éteints dans le camp ennemi, et on y entend un bruit +incessant, dit-il. Que veut dire cela, si ce n'est qu'il se retire, et +c'est la seule chose que nous ayons à craindre, ou bien encore qu'il +change ses positions. Même en supposant qu'il prenne celle de Turass, il +nous épargnera beaucoup de peine, et nos dispositions resteront les +mêmes dans leurs moindres détails.</p> + +<p>—De quelle manière?...» demanda le prince André, qui cherchait depuis +longtemps l'occasion d'exprimer ses doutes.</p> + +<p>Mais Koutouzow se réveilla en toussant avec bruit:</p> + +<p>«Messieurs, dit-il, nos dispositions pour demain; je dirai même pour +aujourd'hui, puisqu'il est une heure du matin, nos dispositions ne +sauraient être changées. Vous les connaissez; nous ferons tous notre +devoir. Et rien n'est plus important, la veille d'une bataille,—il +s'arrêta un moment,—que de faire un bon somme!»</p> + +<p>Il fit mine de se lever. Les généraux le saluèrent, et on se sépara.</p> + + + +<p>Le Conseil de guerre, devant lequel le prince André n'avait pas eu le +loisir d'exprimer sa manière de voir, lui laissa une impression de +trouble et d'inquiétude, et il se demandait qui d'eux tous avait raison, +de Dolgoroukow et Weirother, ou bien de Koutouzow et Langeron. Koutouzow +ne pouvait-il donc dire son opinion franchement à l'Empereur? Cela se +passait-il toujours ainsi, et en vient-on à risquer des milliers +d'existences et la mienne, pensait-il, grâce à des intérêts de cour tout +personnels?... Oui, on me tuera peut-être demain...? Et tout à coup +cette idée de la mort évoqua en lui toute une série de souvenirs +lointains et intimes, ses adieux à son père, à sa femme, les premiers +temps de son mariage et son amour pour elle! Il se souvint de sa +grossesse, il s'attendrit sur elle, sur lui-même, et sortant, tout ému +et agité, de la cabane où il logeait avec Nesvitsky, il se mit à +marcher.</p> + +<p>La nuit était brumeuse, et un mystérieux rayon de lune essayait d'en +percer les ténèbres.</p> + +<p>«Oui, demain, demain!» se disait-il. Tout sera peut-être fini pour moi +et ces souvenirs n'auront peut-être plus de valeur. Ce sera demain, je +le sens, qu'il me sera donné de montrer tout ce que je puis faire...»</p> + +<p>Et il se représentait la bataille, les pertes, la concentration de la +lutte sur un point, la confusion des chefs:</p> + +<p>«Voilà enfin l'heureux moment, le Toulon si ardemment désiré!»</p> + +<p>Il se vit ensuite exposant son opinion claire et précise à Koutouzov, à +Weirother, aux empereurs. Tous étaient frappés de la justesse de ses +combinaisons, mais personne n'osait prendre sur lui de les exécuter.... +Il choisissait un régiment, une division, posait ses conditions pour +qu'on ne se mît pas en travers de ses projets, menait sa division sur le +point décisif et remportait la victoire!... Et la mort et l'agonie? lui +soufflait une autre voix. Mais le prince André continuait à rêver à ses +futurs succès. C'est à lui que l'on confiait le plan de la prochaine +bataille. Il n'était, il est vrai, qu'un officier de service auprès de +Koutouzow, mais c'était lui qui faisait tout, et la seconde bataille +était également gagnée!... c'était lui qui remplaçait Koutouzow!... Eh +bien, après? reprit l'autre voix, après, si en attendant tu n'es pas +blessé, tué ou déçu, qu'arrivera-t-il?—Après, se répondait le prince +André, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir. Ce n'est pas ma faute +si je tiens à obtenir de la gloire, si je tiens à me rendre célèbre, à +me faire aimer des hommes, si c'est mon seul but dans la vie! Je ne le +dirai à personne, mais qu'y puis-je faire, si je ne tiens qu'à la gloire +et à l'amour des hommes? La mort, les blessures, la perte de ma famille, +rien de tout cela ne m'effraye, et quelque chers que me soient les êtres +que j'aime, mon père, ma sœur, ma femme, quelque étrange que cela +puisse paraître, je les donnerais tous pour une minute de gloire, de +triomphe, d'amour de la part de ces hommes que je ne connais pas et que +je ne connaîtrai jamais, pensait-il.</p> + +<p>Prêtant l'oreille au murmure confus qui s'élevait autour de la demeure +de Koutouzow, il y distingua les voix de la domesticité occupée à +l'emballage, et celle d'un cocher qui raillait sur son nom le vieux +cuisinier de Koutouzow, appelé Tite.</p> + +<p>«Le diable t'emporte! grommela le vieillard, au milieu des rires de ceux +qui l'entouraient.</p> + +<p>—Et pourtant, se disait le prince Bolkonsky, je ne tiens qu'à m'élever +au-dessus d'eux tous, je ne tiens qu'à cette gloire mystérieuse que je +sens planer dans ce brouillard au-dessus de ma tête!»</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Rostow passa cette nuit-là avec son peloton aux avant-postes du +détachement de Bagration. Ses hussards étaient en vedette deux par deux; +lui-même parcourait leur ligne au pas de son cheval, pour vaincre +l'irrésistible sommeil qui s'emparait de lui. Derrière, sur une vaste +étendue, brillaient indistinctement à travers le brouillard les feux de +nos bivouacs, tandis qu'autour de lui et devant lui s'étendait la nuit +profonde. Malgré tous ses efforts pour percer la brume, il ne voyait +rien. Il croyait parfois entrevoir une lueur indécise, quelques feux +tremblotants, puis tout s'effaçait, et il se disait, qu'il avait été le +jouet d'une illusion; ses yeux se refermaient, et son imagination lui +représentait tantôt l'Empereur, tantôt Denissow, tantôt sa famille, et +il ouvrait de nouveau les yeux et n'apercevait devant lui que les +oreilles et la tête de son cheval, les ombres de ses hussards et la même +obscurité impénétrable.</p> + +<p>«Pourquoi ne m'arriverait-il pas ce qui est arrivé à tant d'autres? se +disait-il. Pourquoi ne me trouverais-je pas sur le passage de +l'Empereur, qui me donnerait une commission comme à tout autre officier +et, une fois la commission remplie, me rapprocherait de sa personne! Oh! +s'il le faisait, comme je veillerais sur lui, comme je lui dirais la +vérité, comme je démasquerais les fourbes!»</p> + +<p>Et Rostow, pour mieux se représenter son amour et son entier dévouement +à l'Empereur, se voyait aux prises avec un traître allemand, qu'il +souffletait et tuait sous les yeux de son souverain. Un cri éloigné le +fit tressaillir.</p> + +<p>«Où suis-je? ah! oui, aux avant-postes! le mot d'ordre et de ralliement: +«Timon et Olmütz!» Quel guignon d'être laissé demain dans la réserve! +Si du moins on me permettait de prendre part à l'affaire! Ce serait +peut-être la seule chance de voir l'Empereur. Je vais être relevé tout à +l'heure, et j'irai le demander au général.»</p> + +<p>Il se raffermit sur sa selle pour aller inspecter encore une fois ses +hussards. La nuit lui parut moins sombre: il distinguait confusément à +gauche une pente douce, et vis-à-vis, s'élevant à pic, un noir mamelon, +sur le plateau duquel s'étalait une tache blanche dont il ne pouvait se +rendre compte. Était-ce une clairière éclairée par la lune, des maisons +blanches, ou une couche de neige? Il crut même y apercevoir un certain +mouvement:</p> + +<p>«Une tache blanche? se dit Rostow, c'est de la neige à coup sûr; une +tache!» répéta-t-il, à moitié endormi.</p> + +<p>Et il retomba dans ses rêves....</p> + +<p>«Natacha! murmura-t-il, elle ne voudra jamais croire que j'ai vu +l'Empereur!</p> + +<p>—À droite, Votre Noblesse, il y a là des buissons!» lui dit le hussard +devant lequel il passait.</p> + +<p>Il releva la tête, et s'arrêta. Il se sentait vaincu par le sommeil de +la jeunesse:</p> + +<p>«Oui, mais à quoi vais-je penser? Comment parlerai-je à l'Empereur?... +Non, non, ce n'est pas ça...»</p> + +<p>Et sa tête s'inclinait de nouveau, lorsque dans son rêve, croyant qu'on +tirait sur lui, il s'écria en se réveillant en sursaut:</p> + +<p>«Qui va là?...»</p> + +<p>Et il entendit au même instant, là où il supposait devoir être l'ennemi, +les cris retentissants de milliers de voix; son cheval et celui du +hussard qui marchait à ses côtés dressèrent les oreilles. À l'endroit +d'où ces cris partaient brilla et s'éteignit un feu solitaire, puis un +autre scintilla, et toute la ligne des troupes ennemies échelonnées sur +la montagne s'éclaira subitement d'une traînée de feux, pendant que les +clameurs allaient en augmentant. Rostow pouvait reconnaître, par les +intonations, que c'était du français, bien qu'il fût impossible de +distinguer les mots à cause du brouhaha.</p> + +<p>«Qu'est-ce que c'est? Qu'en penses-tu? demanda-t-il à son hussard. C'est +pourtant bien chez l'ennemi?... Ne l'entends-tu donc pas? ajouta-t-il, +en voyant qu'il ne lui répondait pas.</p> + +<p>—Eh! qu'est-ce qui peut le savoir, Votre Noblesse?</p> + +<p>—D'après la direction, ce doit bien être chez lui.</p> + +<p>—Peut-être chez lui, peut-être pas! il se passe tant de choses la nuit! +Hé, voyons, pas de bêtises,» dit-il à son cheval.</p> + +<p>Celui de Rostow s'échauffait également et frappait du pied la terre +gelée. Les cris augmentaient de force et de violence et se confondaient +en une immense clameur, comme seule pouvait la produire une armée de +plusieurs milliers d'hommes. Les feux s'allumaient sur toute la ligne. +Le sommeil de Rostow avait été chassé par le bruit des acclamations +triomphantes:</p> + +<p>«Vive l'Empereur! vive l'Empereur! entendait-il distinctement.</p> + +<p>—Ils ne sont pas loin, ils doivent être là, derrière le ruisseau,» +dit-il à son hussard.</p> + +<p>Celui-ci soupira sans répondre et fit entendre une toux de mauvaise +humeur.</p> + +<p>Le pas d'un cheval approchait, et il vit, surgissant tout à coup devant +lui du milieu du brouillard, une figure qui lui parut gigantesque: +c'était un sous-officier, qui lui annonça l'arrivée des généraux. +Rostow, se dirigeant à leur rencontre, se retourna pour suivre du regard +les feux de l'ennemi. Le prince Bagration et le prince Dolgoroukow, +accompagnés de leurs aides de camp, étaient venus voir cette +fantasmagorie de feux et écouter les clameurs de l'ennemi. Rostow +s'approcha de Bagration et, après lui avoir fait son rapport, se joignit +à sa suite, prêtant l'oreille à la conversation des deux chefs.</p> + +<p>«Croyez-moi, disait Dolgoroukow, ce n'est qu'une ruse de guerre: il +s'est retiré, et il a donné l'ordre à l'arrière-garde d'allumer des feux +et de faire du bruit afin de nous tromper.</p> + +<p>—J'ai peine à le croire, reprit Bagration; ils occupent ce mamelon +depuis hier soir; s'ils se retiraient, ils l'auraient aussi abandonné. +Monsieur l'officier, dit-il à Rostow, les éclaireurs y sont-ils encore?</p> + +<p>—Ils y étaient hier au soir, Excellence, mais maintenant je ne pourrais +vous le dire. Faut-il y aller voir avec mes hussards?»</p> + +<p>Bagration faisait de vains efforts pour distinguer la figure de Rostow.</p> + +<p>«Bien, allez-y» dit-il après un moment de silence.</p> + +<p>Rostow lança son cheval en avant, appela le sous-officier et deux +hussards, leur donna l'ordre de l'accompagner, et descendit au trot la +montagne dans la direction des cris. Il éprouvait un mélange +d'inquiétude et de plaisir à se perdre ainsi avec ses trois hussards +dans les ténèbres pleines de vapeurs, de mystères et de dangers. +Bagration lui enjoignit, de la hauteur où il était placé, de ne pas +franchir le ruisseau, mais Rostow feignit de ne pas l'avoir entendu. Il +allait, il allait toujours, prenant les buissons pour des arbres et les +ravines pour des hommes. Arrivé au pied de la montagne, il ne voyait +plus ni les nôtres ni l'ennemi. En revanche, les cris et les voix +étaient plus distincts. À quelques pas devant lui, il crut apercevoir +une rivière, mais en approchant il reconnut une grande route, et il +s'arrêta indécis sur la direction à prendre: fallait-il la suivre ou la +traverser pour continuer à travers champs vers la montagne opposée? +Suivre cette route, qui tranchait dans le brouillard, était plus sage, +parce qu'on y pouvait voir devant soi.</p> + +<p>«Suis-moi,» dit-il.</p> + +<p>Et il la franchit pour monter au galop le versant opposé, occupé depuis +la veille par un piquet français.</p> + +<p>«Votre Noblesse, le voilà!» lui dit un de ses hussards.</p> + +<p>Rostow eut à peine le temps de remarquer un point noir dans le +brouillard, qu'une lueur parut, un coup partit, et une balle siffla +comme à regret bien haut dans la brume et se perdit au loin. Un second +éclair brilla, le coup ne partit point. Rostow tourna bride et s'éloigna +au galop. Quatre coups partirent sur différents points, et les balles +chantèrent sur tous les tons. Rostow retint un moment son cheval, excité +comme lui, et le mit au pas:</p> + +<p>«Encore, et encore!» se disait-il gaiement.</p> + +<p>Mais les fusils se turent. Arrivé au galop auprès de Bagration, il porta +deux doigts à sa visière.</p> + +<p>Dolgoroukow défendait toujours son opinion:</p> + +<p>«Les Français se retiraient et n'avaient allumé leurs feux que pour nous +tromper. Ils ont parfaitement pu se retirer et laisser des piquets.</p> + +<p>—En tout cas, ils ne sont pas tous partis, Prince, dit Bagration. Nous +ne le saurons que demain.</p> + +<p>—Le piquet est sur la montagne, Excellence, et toujours là au même +endroit, dit Rostow, sans pouvoir réprimer un sourire de satisfaction, +causé par sa course et par le sifflement des balles.</p> + +<p>—Bien, bien, dit Bagration, je vous remercie, monsieur l'officier.</p> + +<p>—Excellence, dit Rostow, permettez-moi de....</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Notre escadron sera laissé dans la réserve, ayez la bonté de +m'attacher au 1<sup>er</sup> escadron.</p> + +<p>—Comment vous appelez-vous?</p> + +<p>—Comte Rostow.</p> + +<p>—Ah! c'est bien, bien! Je te garde auprès de moi comme ordonnance.</p> + +<p>—Vous êtes le fils d'Élie Andréïévitch, dit Dolgoroukow. Mais...»</p> + +<p>Rostow, sans lui répondre, demanda au prince Bagration: «Puis-je alors +espérer, Excellence?...</p> + +<p>—J'en donnerai l'ordre.</p> + +<p>—Demain, qui sait, oui, demain on m'enverra peut-être porter un message +à l'Empereur. Dieu soit loué!» se dit-il.</p> + +<p>Les cris et les feux de l'armée ennemie étaient causés par la lecture de +la proclamation de Napoléon, pendant laquelle l'Empereur faisait +lui-même à cheval le tour des bivouacs. Les soldats l'ayant aperçu, +allumaient des torches de paille et le suivaient en criant: Vive +l'Empereur! L'ordre du jour contenant la proclamation de Napoléon venait +de paraître; elle était ainsi conçue:</p> + +<p>«SOLDATS!</p> + +<p>«L'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée autrichienne +d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez battus à Hollabrünn, +et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu'ici.</p> + +<p>«Les positions que nous occupons sont formidables, et, pendant qu'ils +marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc. +Soldats, je dirigerai moi-même vos bataillons. Je me tiendrai loin du +feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la +confusion dans les rangs ennemis; mais, si la victoire était un moment +incertaine, vous verriez votre Empereur s'exposer aux premiers coups, +car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout où il +s'agit de l'honneur de l'infanterie française, qui importe tant à +l'honneur de toute la nation.</p> + +<p>«Que, sous prétexte d'emmener les blessés, on ne dégarnisse pas les +rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu'il faut +vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés d'une si grande +haine contre notre nation!</p> + +<p>«Cette victoire finira la campagne, et nous pourrons reprendre nos +quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui se +forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon +peuple, de vous et de moi.</p> + +<p>«NAPOLÉON.»</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>Il était cinq heures du matin, et le jour n'avait pas encore paru. Les +troupes du centre, de la réserve et le flanc droit de Bagration se +tenaient immobiles; mais, sur le flanc gauche, les colonnes +d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, qui avaient ordre de +descendre dans les bas-fonds pour attaquer le flanc droit des Français +et le rejeter, selon les dispositions prises, dans les montagnes de la +Bohême, s'éveillaient et commençaient leurs préparatifs. Il faisait +froid et sombre. Les officiers déjeunaient et avalaient leur thé en +toute hâte; les soldats grignotaient leurs biscuits, battaient la +semelle pour se réchauffer et se groupaient autour des feux, en y jetant +tour à tour les débris de chaises, de tables, de roues, de tonneaux, +d'abris, en un mot tout ce qu'ils ne pouvaient emporter et dont l'acre +fumée les enveloppait. L'arrivée des guides autrichiens devint le signal +de la mise en mouvement: le régiment s'agitait, les soldats quittaient +leur feu, serraient leurs pipes dans la tige de leurs bottes, et, +mettant leurs sacs dans les charrettes, saisissaient leurs fusils et +s'alignaient en bon ordre. Les officiers boutonnaient leurs uniformes, +bouclaient leurs ceinturons, accrochaient leurs havresacs et +inspectaient minutieusement les rangs. Les soldats des fourgons et les +domestiques militaires attelaient les chariots et y entassaient tous les +bagages. Les aides de camp, les commandants de régiment, de bataillon, +montaient à cheval, se signaient, donnaient leurs derniers ordres, leurs +commissions et leurs instructions aux hommes du train, et les colonnes +s'ébranlaient au bruit cadencé de milliers de pieds, sans savoir où +elles allaient, et sans même apercevoir, à cause de la fumée et du +brouillard intense, le terrain qu'elles abandonnaient et celui sur +lequel elles s'engageaient.</p> + +<p>Le soldat en marche est tout aussi limité dans ses moyens d'action, +aussi entraîné par son régiment, que le marin sur son navire. Pour l'un, +ce sera toujours le même pont, le même mât, le même câble; pour l'autre, +malgré les énormes distances inconnues et pleines de dangers qu'il lui +arrive de franchir, il a également autour de lui les mêmes camarades, le +même sergent-major, le chien fidèle de la compagnie et le même chef. Le +matelot est rarement curieux de se rendre compte des vastes étendues sur +lesquelles navigue son navire; mais, le jour de la bataille, on ne sait +comment, on ne sait pourquoi, une seule note solennelle, la même pour +tous, fait vibrer les cordes du moi moral du soldat par l'approche de +cet inconnu inévitable et décisif, qui éveille en lui une inquiétude +inusitée. Ce jour-là, il est excité, il regarde, il écoute, il +questionne et cherche à comprendre ce qui se passe en dehors du cercle +de ses intérêts habituels.</p> + +<p>L'épaisseur du brouillard était telle que le premier rayon de jour était +trop faible pour le percer, et l'on ne distinguait rien à dix pas. Les +buissons se transformaient en grands arbres, les plaines en descentes et +en ravins, et l'on risquait de se trouver inopinément devant l'ennemi. +Les colonnes marchèrent longtemps dans ce nuage, descendant et montant, +longeant des jardins et des murs dans une localité inconnue, sans le +rencontrer. Devant, derrière, de tous côtés, le soldat entendait l'armée +russe suivant la même direction, et il se réjouissait de savoir qu'un +grand nombre des siens se dirigeaient comme lui vers ce point inconnu.</p> + +<p>«As-tu entendu? voilà ceux de Koursk qui viennent de passer, disait-on +dans les rangs.</p> + +<p>—Ah! c'est effrayant ce qu'il y a de nos troupes! Quand on a allumé les +feux hier soir, j'ai regardé... c'était Moscou, quoi!»</p> + +<p>Les soldats marchaient gaiement, comme toujours, quand il s'agit de +prendre l'offensive, et cependant les chefs de colonnes ne s'en étaient +pas encore approchés et ne leur avaient pas dit un mot (tous ceux que +nous avons vus au conseil de guerre étaient en effet de mauvaise humeur +et mécontents de la décision prise: ils se bornaient à exécuter les +instructions qu'on leur avait données, sans s'occuper d'encourager le +soldat). Une heure environ se passa ainsi: le gros des troupes s'arrêta, +et aussitôt on éprouva le sentiment instinctif d'une grande confusion et +d'un grand désordre. Il serait difficile d'expliquer comment ce +sentiment d'abord confus devient bientôt une certitude absolue: le fait +est qu'il gagne insensiblement de proche en proche avec une rapidité +irrésistible, comme l'eau se déverse dans un ravin. Si l'armée russe +s'était trouvée seule, sans alliés, il se serait écoulé plus de temps +pour transformer une appréhension pareille en un fait certain; mais ici +on ressentait comme un plaisir extrême et tout naturel à en accuser les +Allemands, et chacun fut aussitôt convaincu que cette fatale confusion +était due aux mangeurs de saucisses.</p> + +<p>«Nous voilà en plan!... Qu'est-ce qui barre donc la route? Est-ce le +Français?... Non, car il aurait déjà tiré!... Avec cela qu'on nous a +pressés de partir, et nous voilà arrêtés en plein champ! Ces maudits +Allemands qui brouillent tout, ces diables qui ont la cervelle à +l'envers!... Fallait les flanquer en avant, tandis qu'ils se pressent +là, derrière. Et nous voilà à attendre sans manger! Sera-ce +long?...—Bon, voilà la cavalerie qui est maintenant en travers de la +route, dit un officier. Que le diable emporte ces Allemands, qui ne +connaissent pas leur pays!</p> + +<p>—Quelle division? demanda un aide de camp en s'approchant des soldats.</p> + +<p>—Dix-huitième!</p> + +<p>—Que faites-vous donc là? vous auriez dû être en avant depuis +longtemps; maintenant, vous ne passerez plus jusqu'au soir.</p> + +<p>—Quelles fichues dispositions! Ils ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils +font!» dit l'officier en s'éloignant.</p> + +<p>Puis ce fut un général qui criait avec colère en allemand:</p> + +<p>«Taffa-lafa!</p> + +<p>—Avec ça qu'il est facile de le comprendre, dit un soldat. Je les +aurais fusillées, ces canailles!</p> + +<p>—Nous devions être sur place à neuf heures, et nous n'avons pas fait la +moitié de la route.... En voilà des dispositions!»</p> + +<p>On n'entendait que cela de tous côtés, et l'ardeur première des troupes +se changeait insensiblement en une violente irritation, causée par la +stupidité des instructions qu'avaient données les Allemands.</p> + +<p>Cet embarras était le résultat du mouvement opéré par la cavalerie +autrichienne vers le flanc gauche. Les généraux en chef, ayant trouvé +notre centre trop éloigné du flanc droit, avaient fait rebrousser chemin +à toute la cavalerie, l'avaient dirigée vers le flanc gauche, et, par +suite de cet ordre, plusieurs milliers de chevaux passaient à travers +l'infanterie, qui était ainsi forcée de s'arrêter sur place.</p> + +<p>Une altercation avait eu lieu entre le guide autrichien et le général +russe. Ce dernier s'époumonait à exiger que la cavalerie suspendît son +mouvement; l'Autrichien répondait que la faute en était non pas à lui, +mais au chef, et pendant ce temps-là les troupes immobiles et +silencieuses perdaient peu à peu leur entrain. Après une heure de halte, +elles se mirent en marche, et elles descendaient dans les bas-fonds, où +le brouillard s'épaississait de plus en plus, tandis qu'il commençait à +s'éclaircir sur la hauteur, lorsque devant elles retentit à travers +cette brume impénétrable un premier coup, puis un second suivi de +quelques autres à intervalles irréguliers, auxquels succéda un feu vif +et continu, au-dessus du ruisseau de Goldbach.</p> + +<p>Ne comptant pas y rencontrer l'ennemi et arrivés sur lui à +l'improviste, ne recevant aucune parole d'encouragement de leurs chefs, +et conservant l'impression d'avoir été inutilement retardés, les Russes, +complètement enveloppés par ce brouillard épais, tiraient mollement et +sans hâte, avançaient, s'arrêtaient, sans recevoir à temps aucun ordre +de leurs chefs, ni des aides de camp, qui erraient comme eux dans ces +bas-fonds à la recherche de leur division. Ce fut le sort de la +première, de la seconde et de la troisième colonne, qui toutes trois +avaient opéré leur descente. L'ennemi était-il à dix verstes avec le +gros de ses forces, comme on le supposait, ou bien était-il là, caché à +tous les yeux? Personne ne le sut jusqu'à neuf heures du matin. La +quatrième colonne, commandée, par Koutouzow, occupait le plateau de +Pratzen.</p> + +<p>Pendant que tout cela se passait, Napoléon, entouré de ses maréchaux, se +tenait sur la hauteur de Schlapanitz. Au-dessus de sa tête se déroulait +un ciel bleu, et l'immense globe du soleil se balançait, comme un brûlot +enflammé, sur la mer laiteuse des vapeurs du brouillard. Ni les troupes +françaises, ni Napoléon, entouré de son état-major, ne se trouvaient de +l'autre côté du ruisseau et des bas-fonds des villages de Sokolenitz et +de Schlapanitz, derrière lesquels nous comptions occuper la position et +commencer l'attaque, mais tout au contraire ils étaient en deçà, et à +une telle proximité de nous, que Napoléon pouvait distinguer, à l'œil +nu, un fantassin d'un cavalier. Vêtu d'une capote grise, la même qui +avait fait la campagne d'Italie, monté sur un petit cheval arabe gris, +il se tenait un peu en avant de ses maréchaux, examinant en silence les +contours des collines qui émergeaient peu à peu du brouillard et sur +lesquelles se mouvaient au loin les troupes russes, et prêtant l'oreille +à la fusillade engagée au pied des hauteurs. Pas un muscle ne bougeait +sur sa figure, encore maigre à cette époque, et ses yeux brillants +s'attachaient fixement sur un point. Ses prévisions se trouvaient +justifiées. Une grande partie des troupes russes étaient descendues dans +le ravin et marchaient vers la ligne des étangs. L'autre partie +abandonnait le plateau de Pratzen que Napoléon, qui le considérait comme +la clef de la position, avait eu l'intention d'attaquer. Il voyait +défiler et briller au milieu du brouillard, comme dans un enfoncement +formé par deux montagnes, descendant du village de Pratzen et suivant la +même direction vers le vallon, les milliers de baïonnettes des +différentes colonnes russes, qui se perdaient l'une après l'autre dans +cette mer de brumes. D'après les rapports reçus la veille au soir, +d'après le bruit très sensible de roues et de pas entendu pendant la +nuit aux avant-postes, d'après le désordre des manœuvres des troupes +russes, il comprenait clairement que les alliés le supposaient à une +grande distance, que les colonnes de Pratzen composaient le centre de +l'armée russe, et que ce centre était suffisamment affaibli pour qu'il +pût l'attaquer avec succès,... et cependant il ne donnait pas le signal +de l'attaque.</p> + +<p>C'était pour lui un jour solennel,—l'anniversaire de son couronnement. +S'étant assoupi vers le matin d'un léger sommeil, il s'était levé gai, +bien portant, confiant dans son étoile, dans cette heureuse disposition +d'esprit où tout paraît possible, où tout réussit; montant à cheval, il +alla examiner le terrain; sa figure calme et froide trahissait dans son +immobilité un bonheur conscient et mérité, comme celui qui illumine +parfois la figure d'un adolescent amoureux et heureux.</p> + +<p>Lorsque le soleil se fut entièrement dégagé et que les gerbes +d'éclatante lumière se répandirent sur la plaine, Napoléon, qui semblait +n'avoir attendu que ce moment, déganta sa main blanche, d'une forme +irréprochable, et fit un geste qui était le signal de commencer +l'attaque. Les maréchaux, accompagnés de leurs aides de camp, galopèrent +dans différentes directions, et quelques minutes plus tard, le gros des +forces de l'armée française se dirigeait rapidement vers le plateau de +Pratzen, que les Russes continuaient à abandonner, en se déversant à +gauche dans la vallée.</p> + + +<h3>XV</h3> + + +<p>À huit heures du matin, Koutouzow se rendit à cheval à Pratzen, à la +tête de la quatrième colonne, celle de Miloradovitch, qui allait +remplacer les colonnes de Prsczebichewsky et de Langeron descendues dans +les bas-fonds. Il salua les soldats du premier régiment et donna +l'ordre de se mettre en marche, montrant par là son intention de +commander en personne. Il s'arrêta au village de Pratzen. Le prince +André, excité, exalté, mais calme et froid en apparence, comme l'est +généralement un homme qui se sent arrivé au but ardemment désiré, +faisait partie de la nombreuse suite du général en chef. La journée qui +commençait serait, il en était sûr, son Toulon ou son pont d'Arcole. Le +pays et la position de nos troupes lui étaient aussi connus qu'ils le +pouvaient être à tout officier supérieur de notre armée; quant à son +plan stratégique, inexécutable à présent, il l'avait complètement +oublié. Suivant en pensée le plan de Weirother, il se demandait, à part +lui, quels seraient les coups du hasard et les incidents qui lui +permettraient de mettre en évidence sa fermeté et la rapidité de ses +conceptions.</p> + +<p>À gauche, au pied de la montagne, dans le brouillard, des troupes +invisibles échangeaient des coups de fusil. «Là, se disait-il, se +concentrera la bataille, là surgiront les obstacles, et c'est là, qu'on +m'enverra avec une brigade ou une division, et que, le drapeau en main, +j'avancerai, en culbutant tout sur mon passage!» si bien qu'en voyant +défiler devant lui les bataillons, il ne pouvait s'empêcher de se dire: +«Voici peut-être justement le drapeau avec lequel je m'élancerai en +avant!»</p> + +<p>Sur le sol s'étendait un givre léger, qui fondait peu à peu en rosée, +tandis que dans le ravin tout était enveloppé d'un brouillard intense; +on n'y voyait absolument rien, surtout à gauche, où étaient descendues +nos troupes et d'où partait la fusillade. Le soleil brillait de tout son +éclat au-dessus de leurs têtes, dans un ciel bleu foncé. Au loin devant +elles, sur l'autre bord de cette mer blanchâtre, se dessinaient les +crêtes boisées des collines; c'était là que devait se trouver l'ennemi. +À droite, la garde s'engouffrait dans ces vapeurs, ne laissant après +elle que l'écho de sa marche; à gauche, derrière le village, des masses +de cavalerie s'avançaient pour disparaître à leur tour. Devant et +derrière s'écoulait l'infanterie. Le général en chef assistait au défilé +des troupes à la sortie du village: il avait l'air épuisé et irrité. +L'infanterie s'arrêta tout à coup devant lui, sans en avoir reçu +l'ordre, évidemment à cause d'un obstacle qui barrait la route à sa tête +de colonne:</p> + +<p>«Mais dites donc enfin qu'on se fractionne en bataillons et qu'on tourne +le village, dit Koutouzow sèchement au général qui s'avançait. Comment +ne comprenez-vous pas qu'il est impossible de se développer ainsi dans +les rues d'un village quand on marche à l'ennemi?</p> + +<p>—Je comptais précisément, Votre Excellence, me reformer en avant du +village.»</p> + +<p>Koutouzow sourit aigrement.</p> + +<p>«Charmante idée vraiment que de développer votre front en face de +l'ennemi!</p> + +<p>—L'ennemi est encore loin, Votre Haute Excellence. D'après la +disposition....</p> + +<p>—Quelle disposition? s'écria-t-il avec colère. Qui vous l'a dit?... +Veuillez faire ce que l'on vous ordonne.</p> + +<p>—J'obéis, dit l'autre.</p> + +<p>—Mon cher, dit Nesvitsky à l'oreille du prince André, le vieux est +d'une humeur de chien.»</p> + +<p>Un officier autrichien, en uniforme blanc avec un plumet vert, aborda en +ce moment Koutouzow et lui demanda, de la part de l'Empereur, si la +quatrième colonne était engagée dans l'action.</p> + +<p>Koutouzow se détourna sans lui répondre; son regard tombant par hasard +sur le prince André, il s'adoucit, comme pour le mettre en dehors de sa +mauvaise humeur.</p> + +<p>«Allez voir, mon cher, lui dit-il, si la troisième division a dépassé le +village. Dites-lui de s'arrêter et d'attendre mes ordres, et +demandez-lui, ajouta-t-il en le retenant, si les tirailleurs sont postés +et ce qu'ils font... ce qu'ils font?» murmura-t-il, sans rien répondre +à l'envoyé autrichien.</p> + +<p>Le prince André, ayant dépassé les premiers bataillons, arrêta la +troisième division et constata en effet l'absence de tirailleurs en +avant des colonnes. Le chef du régiment reçut avec stupéfaction l'ordre +envoyé par le général en chef de les poster; il était convaincu que +d'autres troupes se déployaient devant lui et que l'ennemi devait être +au moins à dix verstes. Il ne voyait en effet devant lui qu'une étendue +déserte, qui semblait s'abaisser doucement et que recouvrait un épais +brouillard. Le prince André revint aussitôt faire son rapport au général +en chef, qu'il trouva au même endroit, toujours à cheval et lourdement +affaissé sur sa selle, de tout le poids de son corps. Les troupes +étaient arrêtées, et les soldats avaient mis leurs fusils la crosse à +terre.</p> + +<p>«Bien, bien,» dit-il.</p> + +<p>Et se tournant vers l'Autrichien, qui, une montre à la main, l'assurait +qu'il était temps de se remettre en marche, puisque toutes les colonnes +du flanc gauche avaient opéré leur descente:</p> + +<p>«Rien ne presse, Excellence, dit-il en bâillant.... Nous avons bien le +temps!»</p> + +<p>Au même moment, ils entendirent derrière eux les cris des troupes, +répondant au salut de certaines voix, qui s'avançaient avec rapidité le +long des colonnes en marche. Lorsque les soldats du régiment devant +lequel il se tenait crièrent à leur tour, Koutouzow recula de quelques +pas et fronça le sourcil. Sur la route de Pratzen arrivait au galop un +escadron de cavaliers de diverses couleurs, dont deux se détachaient en +avant des autres; l'un, en uniforme noir, avec un plumet blanc, montait +un cheval alezan à courte queue; l'autre, en uniforme blanc, était sur +un cheval noir. C'étaient les deux empereurs et leur suite. Koutouzow, +avec l'affectation d'un subordonné qui est à son poste, commanda aux +troupes le silence, et, faisant le salut militaire, s'approcha de +l'Empereur. Toute sa personne et ses manières, subitement +métamorphosées, avaient pris l'apparence de cette soumission aveugle de +l'inférieur, qui ne raisonne pas. Son respect affecté sembla frapper +désagréablement l'empereur Alexandre, mais cette impression fugitive +s'effaça aussitôt, pour ne laisser aucune trace sur sa jeune figure, +rayonnante de bonheur. Son indisposition de quelques jours l'avait +maigri, sans rien lui faire perdre de cet ensemble réellement séduisant +de majesté et de douceur, qui se lisait sur sa bouche aux lèvres fines +et dans ses beaux yeux bleus.</p> + +<p>S'il était majestueux à la revue d'Olmütz, ici il paraissait plus gai et +plus ardent. La figure colorée par la course rapide qu'il venait de +faire, il arrêta son cheval, et, respirant à pleins poumons, il se +retourna vers sa suite aussi jeune, aussi animée que lui, composée de +la fleur de la jeunesse austro-russe, des régiments d'armée et de la +garde. Czartorisky, Novosiltsow, Volkonsky, Strogonow et d'autres en +faisaient partie, et causaient en riant entre eux. Revêtus de brillants +uniformes, montés sur de beaux chevaux bien dressés, ils se tenaient à +quelques pas de l'empereur. Des écuyers tenaient en main, tout prêts +pour les deux souverains, des chevaux de rechange aux housses brodées. +L'empereur François, encore jeune, avec le teint vif, maigre, élancé, +raide en selle sur son bel étalon, jetant des regards anxieux autour de +lui, fit signe à un de ses aides de camp d'approcher. «Il va sûrement +lui demander l'heure du départ,» se dit le prince André, en suivant les +mouvements de son ancienne connaissance. Il se souvenait des questions +que Sa Majesté Autrichienne lui avait adressées à Brünn.</p> + +<p>La vue de cette brillante jeunesse, pleine de sève et de confiance dans +le succès, chassa aussitôt la disposition morose dans laquelle était +l'état-major de Koutouzow: telle une fraîche brise des champs, pénétrant +par la fenêtre ouverte, disperse au loin les lourdes vapeurs d'une +chambre trop chaude.</p> + +<p>«Pourquoi ne commencez-vous pas, Michel Larionovitch?</p> + +<p>—J'attendais Votre Majesté,» dit Koutouzow, en s'inclinant +respectueusement.</p> + +<p>L'Empereur se pencha de son côté comme s'il ne l'avait pas entendu.</p> + +<p>«J'attendais Votre Majesté, répéta Koutouzow,—et le prince André +remarqua un mouvement de sa lèvre supérieure au moment où il prononça: +«j'attendais»...—Les colonnes ne sont pas toutes réunies, sire.»</p> + +<p>Cette réponse déplut à l'Empereur; il haussa les épaules et regarda +Novosiltsow, comme pour se plaindre de Koutouzow.</p> + +<p>«Nous ne sommes pourtant pas sur le Champ-de-Mars, Michel Larionovitch, +où l'on attend pour commencer la revue que tous les régiments soient +rassemblés, continua l'Empereur, en jetant cette fois un coup d'œil à +l'empereur François comme pour l'inviter, sinon à prendre part à la +conversation, au moins à l'écouter; mais ce dernier ne parut pas s'en +préoccuper.</p> + +<p>«C'est justement pour cela, sire, que je ne commence pas, dit Koutouzow +à haute et intelligible voix, car nous ne sommes pas à une revue, nous +ne sommes pas sur le Champ-de-Mars.»</p> + +<p>À ces paroles, les officiers de la suite s'entre-regardèrent. «Il a beau +être vieux, il ne devrait pas parler ainsi,» disaient clairement leurs +figures, qui exprimaient la désapprobation.</p> + +<p>L'Empereur fixa son regard attentif et scrutateur sur Koutouzow, dans +l'attente de ce qu'il allait sans doute ajouter. Celui-ci, inclinant +respectueusement la tête, garda le silence. Ce silence dura une seconde, +après laquelle, reprenant l'attitude et le ton d'un inférieur qui +demande des ordres:</p> + +<p>«Du reste, si tel est le désir de Votre Majesté?» dit-il.</p> + +<p>Et appelant à lui le chef de la colonne, Miloradovitch, il lui donna +l'ordre d'attaquer.</p> + +<p>Les rangs s'ébranlèrent, et deux bataillons de Novgorod et un bataillon +du régiment d'Apchéron défilèrent.</p> + +<p>Au moment où passait le bataillon d'Apchéron, Miloradovitch s'élança en +avant; son manteau était rejeté en arrière et laissait voir son uniforme +chamarré de décorations. Le tricorne orné d'un immense panache posé de +côté, il salua crânement l'Empereur en arrêtant court son cheval devant +lui.</p> + +<p>«Avec l'aide de Dieu, général! lui dit celui-ci.</p> + +<p>—Ma foi, sire, nous ferons tout ce que nous pourrons,» s'écria-t-il +gaiement, tandis que la suite souriait de son étrange accent français.</p> + +<p>Miloradovitch fit faire volte-face à son cheval et se retrouva à +quelques pas en arrière de l'Empereur. Les soldats, excités par la vue +du tsar, marchaient en cadence d'un pas rapide et plein d'entrain.</p> + +<p>«Enfants! leur cria tout à coup Miloradovitch, oubliant la présence de +son souverain et partageant lui-même l'élan de ses braves, dont il avait +été le compagnon sous le commandement de Souvarow... enfants! ce n'est +pas le premier village que vous allez enlever à la baïonnette!</p> + +<p>—Prêts à servir,» répondirent les soldats.</p> + +<p>À leurs cris, le cheval de l'Empereur, le même qu'il montait pendant les +revues en Russie, eut comme un frisson d'inquiétude. Ici, sur le champ +de bataille d'Austerlitz, surpris du voisinage de l'étalon noir de +l'Empereur François, il dressait les oreilles au bruit inusité des +décharges, sans en comprendre la signification, et sans se douter de ce +que pensait et ressentait son auguste cavalier.</p> + +<p>L'Empereur sourit, en désignant à un de ses intimes les bataillons qui +s'éloignaient.</p> + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>Koutouzow, accompagné de ses aides de camp, suivit au pas les +carabiniers.</p> + +<p>À une demi-verste de distance, il s'arrêta près d'une maison isolée, une +auberge abandonnée sans doute, située à l'embranchement de deux routes +qui descendaient toutes deux la montagne et qui étaient toutes deux +couvertes de nos troupes.</p> + +<p>Le brouillard se dissipait, et on commençait à distinguer les masses +confuses de l'armée ennemie sur les hauteurs d'en face. On entendait un +feu très vif à gauche dans le vallon. Koutouzow causait avec le général +autrichien; le prince André pria ce dernier de lui passer la longue-vue.</p> + +<p>«Voyez, voyez, disait l'étranger, voilà les Français!» Et il indiqua, +non un point éloigné, mais le pied de la montagne qu'ils avaient devant +eux.</p> + +<p>Les deux généraux et les aides de camp se passèrent fiévreusement la +longue-vue. Une terreur involontaire se peignit sur leurs traits: les +Français, qu'on croyait à deux verstes, s'étaient dressés inopinément +devant eux!</p> + +<p>«C'est l'ennemi!... Mais non!... Mais certainement!... Comment est-ce +possible?» dirent plusieurs voix....</p> + +<p>Et le prince André voyait à droite monter à la rencontre du régiment +d'Apchéron une formidable colonne de Français, à cinq cents pas de +l'endroit où ils se tenaient.</p> + +<p>«Voilà l'heure! se dit-il.... Il faut arrêter le régiment, Votre Haute +Excellence!» À ce moment, une épaisse fumée couvrit tout le paysage, une +forte décharge de mousqueterie retentit à leurs oreilles, et une voix +haletante de frayeur s'écria à deux pas: «Fini, camarades, fini!...» Et, +comme si un ordre émanait de cette voix, des masses énormes de soldats +refoulés, se poussant, se bousculant, passèrent en fuyant, au même +endroit, où, cinq minutes auparavant, ils avaient défilé devant les +empereurs. Essayer d'arrêter cette foule était une folie, car elle +entraînait tout sur son passage. Bolkonsky résistait avec peine au +torrent et ne comprenait que vaguement ce qui venait d'arriver. +Nesvitsky, rouge et hors de lui, criait à Koutouzow qu'il allait être +fait prisonnier, s'il ne se portait pas en arrière. Koutouzow, immobile, +tira son mouchoir et s'en couvrit la joue d'où le sang coulait. Le +prince André se fraya un passage jusqu'à lui:</p> + +<p>«Vous êtes blessé? lui dit-il avec émotion.</p> + +<p>—La plaie n'est pas là, mais ici!» dit Koutouzow, en pressant son +mouchoir sur sa blessure et en désignant les fuyards.</p> + +<p>«Arrêtez-les!» s'écria-t-il.</p> + +<p>Mais, comprenant aussitôt l'inutilité de cet appel, il piqua des deux, +et, prenant sur la droite au milieu d'une nouvelle troupe de fuyards, il +se vit entraîné avec elle en arrière.</p> + +<p>Leur masse était si serrée qu'il lui était impossible de s'en dégager. +Dans cette confusion les uns criaient, les autres se retournaient et +tiraient en l'air. Koutouzow, parvenu enfin à sortir du courant, se +dirigea avec sa suite, terriblement diminuée, vers l'endroit d'où +partait la fusillade. Le prince André, faisant des efforts surhumains +pour le rejoindre, aperçut sur la descente, à travers la fumée, une +batterie russe, qui n'avait pas encore cessé son feu et vers laquelle se +précipitaient des Français. Un peu, au-dessus d'elle se tenait immobile +l'infanterie russe. Un général s'en détacha et s'approcha de Koutouzow, +dont la suite se réduisait à quatre personnes. Pâles et émues, ces +quatre personnes se regardaient en silence.</p> + +<p>«Arrêtez ces misérables!» dit Koutouzow au chef de régiment. Et, comme +pour le punir de ces mots, une volée de balles, semblable à une nichée +d'oiseaux, passa en sifflant au-dessus du régiment et de sa tête. Les +Français attaquaient la batterie, et, ayant aperçu Koutouzow, ils +tiraient sur lui. À cette nouvelle décharge, le commandant de régiment +porta vivement la main à sa jambe; quelques soldats tombèrent, et le +porte-drapeau laissa échapper le drapeau de ses mains: vacillant un +moment, il s'accrocha aux baïonnettes des soldats; ceux-ci se mirent à +tirer sans en avoir reçu l'ordre.</p> + +<p>Un soupir désespéré sortit de la poitrine de Koutouzow.</p> + +<p>«Bolkonsky, murmura-t-il d'une voix de vieillard affaibli et en lui +montrant le bataillon à moitié détruit, que veut donc dire cela?»</p> + +<p>À peine avait-il prononcé ces mots, que le prince André, le gosier serré +par des larmes de honte et de colère, s'était jeté à bas de son cheval +et se précipitait vers le drapeau.</p> + +<p>«Enfants, en avant!» cria-t-il d'une voix perçante. «Le moment est +venu!» se dit-il, en saisissant la hampe et écoutant avec bonheur le +sifflement des balles dirigées contre lui. Quelques soldats tombèrent +encore.</p> + +<p>«Hourra!» s'écria-t-il, en soulevant avec peine le drapeau.</p> + +<p>Et courant en avant, persuadé que tout le bataillon le suivait, il fit +encore quelques pas; un soldat, puis un second, puis tous s'élancèrent à +sa suite en le dépassant. Un sous-officier s'empara du précieux fardeau, +dont le poids faisait trembler le bras du prince André, mais il fut tué +au même moment. Le reprenant encore une fois, André continua sa course +avec le bataillon. Il voyait devant lui nos artilleurs: les uns se +battaient, les autres abandonnaient leurs pièces et couraient à sa +rencontre; il voyait les fantassins français s'emparer de nos chevaux et +tourner nos canons. Il en était à vingt pas, les balles pleuvaient et +fauchaient tout autour de lui, mais ses yeux rivés sur la batterie ne +s'en détachaient pas. Là, un artilleur roux, le schako enfoncé, et un +Français se disputaient la possession d'un refouloir; l'expression +égarée et haineuse de leur figure lui était parfaitement visible; on +sentait qu'ils ne se rendaient pas compte de ce qu'ils faisaient.</p> + +<p>«Que font-ils? se demanda le prince André. Pourquoi l'artilleur ne +fuit-il pas, puisqu'il n'a plus d'arme, et pourquoi le Français ne +l'abat-il pas? Il n'aura pas le temps de se sauver, que le Français se +souviendra qu'il a son fusil! En effet, un second Français arriva sur +les combattants, et le sort de l'artilleur roux, qui venait d'arracher +le refouloir des mains de son adversaire, allait se décider. Mais le +prince André n'en vit pas la fin. Il reçut sur la tête un coup d'une +violence extrême, qu'il crut lui avoir été appliqué par un de ses +voisins. La douleur était moins sensible que désagréable, dans ce moment +où elle faisait une diversion à sa pensée:</p> + +<p>«Mais que m'arrive-t-il? je ne me tiens plus? mes jambes se dérobent +sous moi.» Et il tomba sur le dos. Il rouvrit les yeux, dans l'espoir +d'apprendre le dénouement de la lutte des deux Français avec +l'artilleur, et si les canons étaient sauvés ou emmenés. Mais il ne vit +plus rien que bien haut au-dessus de lui un ciel immense, profond, où +voguaient mollement de légers nuages grisâtres. «Quel calme, quelle +paix! se disait-il; ce n'était pas ainsi quand je courais, quand nous +courions en criant; ce n'était pas ainsi, lorsque les deux figures +effrayées se disputaient le refouloir; ce n'était pas ainsi que les +nuages flottaient dans ce ciel sans fin! Comment ne l'avais-je pas +remarquée plus tôt, cette profondeur sans limites? Comme je suis heureux +de l'avoir enfin aperçue!... Oui! tout est vide, tout est déception, +excepté cela! Et Dieu soit loué pour ce repos, pour ce calme!...»</p> + + +<h3>XVII</h3> + + +<p>À neuf heures du matin, au flanc droit, que commandait Bagration, +l'affaire n'était pas encore engagée. Malgré l'insistance de +Dolgoroukow, désireux de n'en point assumer la responsabilité, il lui +proposa d'envoyer demander les ordres du général en chef. Vu la distance +de dix verstes qui séparait les deux ailes de l'armée, l'envoyé, s'il +n'était pas tué, ce qui était peu probable, et s'il parvenait à +découvrir le général en chef, ce qui était très difficile, ne pourrait +revenir avant le soir; il en était bien convaincu.</p> + +<p>Jetant un regard sur sa suite, les yeux endormis et sans expression de +Bagration s'arrêtèrent sur la figure émue, presque enfantine de Rostow. +Il le choisit.</p> + +<p>«Et si je rencontre Sa Majesté avant le général en chef, Excellence? lui +dit Rostow.</p> + +<p>—Vous pourrez demander les ordres de Sa Majesté,» dit Dolgoroukow, en +prévenant la réponse de Bagration.</p> + +<p>Après avoir été relevé de sa faction, Rostow avait dormi quelques heures +et se sentait plein d'entrain, d'élasticité, de confiance en lui-même et +en son étoile, et prêt à tenter l'impossible.</p> + +<p>Ses désirs s'étaient accomplis: une grande bataille se livrait; il y +prenait part, et de plus, attaché à la personne du plus brave des +généraux, il était envoyé en mission auprès de Koutouzow, avec chance de +rencontrer l'Empereur. La matinée était claire, son cheval était bon. +Son âme s'épanouissait toute joyeuse. Longeant d'abord les lignes +immobiles des troupes de Bagration, il arriva sur un terrain occupé par +la cavalerie d'Ouvarow; il y remarqua les premiers signes précurseurs de +l'attaque; l'ayant dépassé, il entendit distinctement le bruit du canon +et les décharges de mousqueterie, qui augmentaient d'intensité à chaque +instant.</p> + +<p>Ce n'était plus un ou deux coups solitaires qui retentissaient à +intervalles réguliers dans l'air frais du matin, mais bien un roulement +continu, dans lequel se confondaient les décharges d'artillerie avec la +fusillade et qui se répercutait sur le versant des montagnes, en avant +de Pratzen.</p> + +<p>De légers flocons de fumée, voltigeant, se poursuivant l'un l'autre, +s'échappaient des fusils, tandis que des batteries s'élevaient de gros +tourbillons de nuages, qui se balançaient et s'étendaient dans l'espace. +Les baïonnettes des masses innombrables d'infanterie en mouvement +brillaient à travers la fumée et laissaient apercevoir l'artillerie avec +ses caissons verts, qui se déroulait au loin comme un étroit ruban.</p> + +<p>Rostow s'arrêta pour regarder ce qui se passait: où allaient-ils? +pourquoi marchaient-ils en tous sens, devant, derrière? il ne pouvait le +comprendre; mais ce spectacle, au lieu de lui inspirer de la crainte et +de l'abattement, ne faisait au contraire qu'augmenter son ardeur.</p> + +<p>«Je ne sais ce qui en résultera, mais à coup sûr ce sera bien,» se +disait-il.</p> + +<p>Après avoir dépassé les troupes autrichiennes, il arriva à la ligne +d'attaque.... C'était la garde qui donnait.</p> + +<p>«Tant mieux! je le verrai de plus près.»</p> + +<p>Plusieurs cavaliers venaient à lui en galopant. Il reconnut les uhlans +de la garde, dont les rangs avaient été rompus et qui abandonnaient la +mêlée. Rostow remarqua du sang sur l'un d'eux.</p> + +<p>«Peu m'importe,» se dit-il. À quelques centaines de pas de là, il vit +arriver au grand trot sur sa gauche, de façon à lui couper la route, une +foule énorme de cavaliers, aux uniformes blancs et scintillants, montés +sur des chevaux noirs. Lançant son cheval à toute bride, afin de leur +laisser le champ libre, il y serait certainement parvenu, si la +cavalerie n'avait pressé son allure; il la voyait gagner du terrain et +entendait le bruit des chevaux, et le cliquetis des armes se rapprochait +de plus en plus de lui. Au bout d'une minute à peine, il distinguait les +visages des chevaliers-gardes qui allaient attaquer l'infanterie +française: ils galopaient, tout en retenant leurs montures.</p> + +<p>Rostow entendit le commandement: «Marche! Marche! donné par un officier +qui lançait son pur-sang ventre à terre. Craignant d'être écrasé ou +entraîné, Rostow longeait leur front au triple galop, dans l'espoir de +traverser le terrain qu'il avait en vue, avant leur arrivée.</p> + +<p>Il craignait de ne pouvoir éviter le choc du dernier chevalier-garde, +dont la haute taille contrastait avec sa frêle apparence. Il aurait été +immanquablement foulé aux pieds, et son Bédouin avec lui, s'il n'avait +eu l'heureuse inspiration de faire siffler son fouet devant les yeux de +la belle et forte monture du chevalier-garde: elle tressaillit et dressa +les oreilles; mais, à un vigoureux coup d'éperon de son cavalier, +Bédouin releva la queue et, tendant le cou, s'élança encore plus rapide. +À peine Rostow les avait-il distancés qu'il entendit crier: «Hourra!» +et, se retournant, il vit les premiers rangs s'engouffrer dans un +régiment d'infanterie française, aux épaulettes rouges. L'épaisse fumée +d'un canon invisible les déroba aussitôt à sa vue.</p> + +<p>C'était cette brillante et fameuse charge des chevaliers-gardes tant +admirée des Français eux-mêmes! Avec quel serrement de cœur +n'entendit-il pas raconter, plus tard, que de toute cette masse de beaux +hommes, de toute cette brillante fleur de jeunesse, riche, élégante, +montée sur des chevaux de prix, officiers et junkers, qui l'avaient +dépassé dans un galop furieux, il ne restait que dix-huit hommes!</p> + +<p>«Mon heure viendra, je n'ai rien à leur envier, se disait Rostow en +s'éloignant. Peut-être vais-je voir l'Empereur.»</p> + +<p>Atteignant enfin notre infanterie de la garde, il se trouva au milieu +des boulets, qu'il devina plutôt qu'il ne les entendit, en voyant les +figures inquiètes des soldats et l'expression grave et plus contenue +des officiers.</p> + +<p>Une voix, celle de Boris, lui cria tout à coup:</p> + +<p>«Rostow! Qu'en dis-tu? nous voilà aux premières loges! Notre régiment a +été rudement engagé!»</p> + +<p>Et il souriait de cet heureux sourire de la jeunesse, qui vient le +recevoir le baptême du feu. Rostow s'arrêta:</p> + +<p>«Eh bien! et quoi?</p> + +<p>—Repoussés!» répondit Boris, devenu bavard.</p> + +<p>Et là-dessus il lui raconta comment la garde, voyant des troupes devant +elle et les ayant prises pour des Autrichiens, le sifflement des boulets +leur avait prouvé bientôt qu'ils formaient la première ligne et qu'ils +devaient attaquer.</p> + +<p>«Où vas-tu? lui demanda Boris.</p> + +<p>—Trouver le commandant en chef.</p> + +<p>—Le voilà! lui répondit Boris en lui indiquant le grand-duc Constantin +à cent pas d'eux, en uniforme de chevalier-garde, la tête dans les +épaules, les sourcils froncés, criant et gesticulant contre un officier +autrichien, blanc et blême.</p> + +<p>—Mais c'est le grand-duc, et je cherche le général en chef ou +l'Empereur, dit Rostow en s'éloignant.</p> + +<p>—Comte, comte, lui cria Berg, en lui montrant sa main enveloppée d'un +mouchoir ensanglanté, je suis blessé au poignet droit, et je suis resté +à mon rang! Voyez, comte, je suis obligé de tenir mon épée de la main +gauche! Dans ma famille tous les «Von Berg» ont été des chevaliers!»</p> + +<p>Et Berg continuait à parler que Rostow était déjà loin.</p> + +<p>Franchissant un espace désert, pour ne pas se trouver exposé au feu de +l'ennemi, il suivit la ligne des réserves, en s'éloignant par là du +centre de l'action. Tout à coup devant lui et sur les derrières de nos +troupes, dans un endroit où l'on ne pouvait guère supposer la présence +des Français, il entendit tout près de lui une vive fusillade.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela peut être? se demanda-t-il. L'ennemi sur nos +derrières?... C'est impossible,—et une peur folle s'empara de lui à la +pensée de l'issue possible de la bataille...—Quoi qu'il en soit, il n'y +a pas à l'éviter, il faut que je découvre le général en chef, et, si +tout est perdu, il ne me reste qu'à mourir avec eux.»</p> + +<p>Le noir pressentiment qui l'avait envahi se confirmait chaque pas qu'il +faisait sur le terrain occupé par les troupes de toute arme derrière le +village de Pratzen.</p> + +<p>«Que veut dire cela? Sur qui tire-t-on? Qui tire? se demandait Rostow en +rencontrant des soldats russes et autrichiens qui fuyaient en courant +pêle-mêle.</p> + +<p>—Le diable sait ce qui en est! Il a battu tout le monde! Tout est +perdu! lui répondirent en russe, en allemand, en tchèque tous ces +fuyards, comprenant aussi peu que lui ce qui se passait autour d'eux.</p> + +<p>—Qu'ils soient rossés, ces Allemands!</p> + +<p>—Que le diable les écorche, ces traîtres!» répondit un autre.</p> + +<p>—Que le diable emporte ces Russes!» grommelait un Allemand.</p> + +<p>Quelques blessés se traînaient le long du chemin. Les jurons, les cris, +les gémissements se confondaient en un écho prolongé et sinistre. La +fusillade avait cessé, et Rostow apprit plus tard que les fuyards +allemands et russes avaient tiré les uns sur les autres.</p> + +<p>«Mon Dieu! se disait Rostow, et l'Empereur qui peut, d'un moment à +l'autre, voir cette débandade!... Ce ne sont que quelques misérables +sans doute! Ça ne se peut pas, ça ne se peut pas; il faut les dépasser +au plus vite!»</p> + +<p>La pensée d'une complète déroute ne pouvait lui entrer dans l'esprit, +malgré la vue des batteries et des troupes françaises sur le plateau de +Pratzen, sur le plateau même où on lui avait enjoint d'aller trouver +l'Empereur et le général en chef.</p> + + +<h3>XVIII</h3> + + +<p>Aux environs du village de Pratzen, pas un chef n'était visible. Rostow +n'y aperçut que des troupes fuyant à la débandade. Sur la grande route, +des calèches, des voitures de toute espèce, des soldats russes, +autrichiens, de toute arme, blessés et non blessés, défilèrent devant +lui. Toute cette foule se pressait, bourdonnait, fourmillait et mêlait +ses cris au son sinistre des bombes lancées par les bouches à feu +françaises des hauteurs de Pratzen.</p> + +<p>«Où est l'Empereur? où est Koutouzow?» demandait-il au hasard sans +obtenir de réponse.</p> + +<p>Enfin, attrapant un soldat au collet, il le força à l'écouter: «Hé! +l'ami! Il y a longtemps qu'ils sont tous là-bas, qu'ils ont filé en +avant,» lui répondit le soldat en riant.</p> + +<p>Lâchant ce soldat, évidemment ivre, Rostow arrêta un domestique +militaire, qui lui semblait devoir être écuyer d'un personnage haut +placé. Le domestique lui raconta que l'Empereur avait passé en voiture +sur cette route une heure auparavant à fond de train, et qu'il était +dangereusement blessé. «C'est impossible, ce n'était pas lui, dit +Rostow.—Je l'ai vu de mes propres yeux, répondit le domestique avec un +sourire malin. Il y a assez longtemps que je le connais: combien de fois +ne l'ai-je pas vu à Pétersbourg. Il était très pâle, dans le fond de sa +voiture. Comme il les avait lancés ses quatre chevaux noirs, Ilia +Ivanitch! On dirait que je ne le connais pas, ces chevaux, et que +l'Empereur peut avoir un autre cocher qu'Ilia Ivanitch!</p> + +<p>—Qui cherchez-vous? lui demanda, quelques pas plus loin, un officier +blessé... le général en chef? Il a été tué par un boulet dans la +poitrine, devant notre régiment!</p> + +<p>—Il n'a pas été tué, il a été blessé! dit un autre.</p> + +<p>—Qui? Koutouzow? demanda Rostow.</p> + +<p>—Non, pas Koutouzow... comment l'appelle-t-on?... Enfin qu'importe! Il +n'en est pas resté beaucoup de vivants. Allez de ce côté, vous trouverez +tous les chefs réunis au village de Gostieradek.»</p> + +<p>Rostow continua son chemin au pas, ne sachant plus que faire, ni à qui +s'adresser. L'Empereur blessé! La bataille perdue!... Suivant la +direction indiquée, il voyait au loin une tour et les clochers d'une +église. Pourquoi se dépêcher? Il n'avait rien à demander à l'Empereur, +ni à Koutouzow, fussent-ils même sains et saufs.</p> + +<p>«Prenez le chemin à gauche, Votre Noblesse; si vous allez tout droit, +vous vous ferez tuer.»</p> + +<p>Rostow réfléchit un instant et suivit la route qu'on venait de lui +signaler comme dangereuse.</p> + +<p>«Ça m'est bien égal! l'Empereur étant blessé, qu'ai-je besoin de me +ménager?»</p> + +<p>Et il déboucha sur l'espace où il y avait eu le plus de morts et de +fuyards. Les Français n'y étaient pas encore, et le peu de Russes qui +avaient survécu l'avaient abandonné. Sur ce champ gisaient, comme des +gerbes bien garnies, des tas de dix, quinze hommes tués et blessés; les +blessés rampaient pour se réunir par deux et par trois, et poussaient +des cris qui frappaient péniblement l'oreille de Rostow; il lança son +cheval au galop pour éviter ce spectacle des souffrances humaines. Il +avait peur, non pas pour sa vie, mais peur de perdre ce sang-froid qui +lui était si nécessaire et qu'il avait senti faiblir en voyant ces +malheureux.</p> + +<p>Les Français avaient cessé de tirer sur cette plaine désertée par les +vivants; mais, à la vue de l'aide de camp qui la traversait, leurs +bouches à feu lancèrent quelques boulets. Ces sons stridents et +lugubres, ces morts dont il était entouré lui causèrent une impression +de terreur et de pitié pour lui-même. Il se souvint de la dernière +lettre de sa mère et se dit à lui-même: «Qu'aurait-elle éprouvé en me +voyant ici sous le feu de ces canons?»</p> + +<p>Dans le village de Gostieradek, qui était hors de la portée des boulets, +il retrouva les troupes russes, quittant le champ de bataille en ordre, +quoique confondues entre elles. On y parlait de la bataille perdue, +comme d'un fait avéré: mais personne ne put indiquer à Rostow où étaient +l'Empereur et Koutouzow. Les uns assuraient que le premier était +réellement blessé; d'autres démentaient ce bruit, en l'expliquant par la +fuite du grand-maréchal comte Tolstoï, pâle et terrifié, que l'on avait +vu passer dans la voiture de l'Empereur. Ayant appris que quelques +grands personnages se trouvaient derrière le hameau à gauche, Rostow s'y +dirigea, non plus dans l'espoir de rencontrer celui qu'il cherchait, +mais par acquit de conscience. À trois verstes plus loin, il dépassa les +dernières troupes russes, et, à côté d'un verger séparé de la route par +un fossé, il vit deux cavaliers. Il lui sembla connaître l'un deux, qui +portait un plumet blanc; l'autre, sur un magnifique cheval alezan, qu'il +crut aussi avoir déjà vu, arrivé au fossé, éperonna sa monture et, lui +rendant la bride, le franchit légèrement; quelques parcelles de terre +jaillirent sous les sabots du cheval, et alors, lui faisant faire +volte-face, il franchit de nouveau le fossé et s'approcha +respectueusement de son compagnon, comme pour l'engager à suivre son +exemple. Celui auquel il s'adressait fit un geste négatif de la tête et +de la main, et Rostow reconnut aussitôt son Empereur, son Empereur +adoré, dont il pleurait la défaite.</p> + +<p>«Mais il ne peut pas rester là, tout seul, au milieu de ce champ +désert!» se dit-il. Alexandre tourna la tête, et il put apercevoir ces +traits si profondément gravés dans son cœur. L'Empereur était pâle; ses +joues étaient creuses, ses yeux enfoncés; mais la douceur et la +mansuétude, empreintes sur sa figure, n'en étaient que plus frappantes. +Rostow était heureux de le voir, heureux de la certitude que sa blessure +n'était qu'une invention sans fondement, et il se disait qu'il était de +son devoir de lui transmettre sans plus tarder le message du prince +Dolgoroukow.</p> + +<p>Mais, comme un jeune amoureux ému et tremblant, qui n'ose donner cours à +ses rêveries passionnées de la nuit, et cherche avec effroi un faux +fuyant, afin de retarder le moment du rendez-vous si ardemment désiré, +Rostow, en présence de son désir réalisé, ne savait s'il lui fallait +s'approcher de l'Empereur ou si cette tentative ne serait pas +inconvenante et déplacée.</p> + +<p>«J'aurais peut-être l'air, se disait-il, de profiter avec empressement +de ce moment de solitude et d'abattement. Une figure inconnue peut lui +être désagréable, et puis, que lui dirai-je, quand un regard de lui +suffit pour m'ôter la voix?</p> + +<p>Les paroles qu'il aurait dû prononcer lui expiraient sur les lèvres, +d'autant plus qu'il leur avait donné un tout autre cadre, l'heure +triomphante d'une victoire, ou le moment où, étendu sur son lit de +douleur, l'Empereur le remercierait de ses exploits héroïques, et où, +lui mourant, il ferait à son souverain bien aimé l'aveu de son +dévouement, si noblement confirmé par sa mort.</p> + +<p>«Et d'ailleurs que lui demanderais-je? il est quatre heures du soir, et +la bataille est perdue! Non, non, je ne m'approcherai pas de lui: je ne +dois pas interrompre ses pensées. Il vaut mieux mourir mille fois que +d'en recevoir un regard courroucé.»</p> + +<p>Il s'éloigna donc tristement, le désespoir dans l'âme, en se retournant +toujours pour suivre les mouvements de son souverain.</p> + +<p>Il vit le capitaine Von Toll s'approcher de l'Empereur et l'aider à +franchir à pied le fossé et à s'asseoir ensuite sous un pommier. Toll +resta debout à côté de lui, en lui parlant avec chaleur. Ce spectacle +remplit Rostow de regrets et d'envie, surtout lorsqu'il vit l'Empereur, +portant une main à ses yeux, tendre l'autre à Toll.</p> + +<p>«J'aurais pu être à sa place,» se dit-il. Et, ne pouvant retenir les +larmes qui coulaient de ses yeux, il continua à s'éloigner, ne sachant à +quoi se décider ni de quel côté se diriger. Son désespoir était d'autant +plus violent, qu'il s'accusait de faiblesse. Il aurait pu, il aurait dû +s'approcher. C'était le moment ou jamais de faire preuve de dévouement, +et il n'en avait pas profité. Il tourna bride et revint à l'endroit où +il avait aperçu l'Empereur, et où il n'y avait plus personne. Une longue +file de charrettes et de fourgons passait lentement, et Rostow apprit +d'un des conducteurs que l'état-major de Koutouzow était non loin du +village, et qu'ils s'y rendaient. Il les suivit.</p> + + +<p>À cinq heures du soir, la bataille était perdue sur tous les points. +Plus de cent bouches à feu étaient tombées au pouvoir des Français.</p> + +<p>Tout le corps d'armée de Prsczebichewsky avait mis bas les armes. Les +autres colonnes, ayant perdu la moitié de leurs hommes, se repliaient en +troupes débandées.</p> + +<p>Le reste des colonnes de Langeron et de Doktourow se pressait +confusément autour des étangs et des écluses du village d'Auguest.</p> + +<p>Sur ce point seul, à six heures du soir, continuait encore le feu de +l'ennemi, qui, ayant placé des batteries à mi-côte de la hauteur de +Pratzen, tirait sur nos troupes en retraite.</p> + +<p>Doktourow et d'autres à l'arrière-garde, reformant leurs bataillons, se +défendaient contre la cavalerie française qui les poursuivait. Le jour +tombait. Sur l'étroite chaussée d'Auguest, pendant une longue série de +paisibles années, le bon vieux meunier, en bonnet de coton, avait jeté +ses lignes dans l'étang, pendant que son petit-fils, ses manches de +chemise retroussées, s'amusait à plonger la main dans le grand arrosoir +où frétillaient les poissons argentés; sur cette même chaussée, sous +l'œil du paysan morave en bonnet de fourrure, en habit gros bleu, +d'énormes chariots avaient longtemps passé au pas, amenant au moulin de +riches gerbes de froment et remportant de gros sacs d'une farine blanche +et légère dont la fine poussière voltigeait en l'air; et maintenant on y +voyait une foule égarée, affolée, se pressant, se heurtant, s'écrasant +sous les pieds des chevaux, les roues des fourgons, des avant-trains, et +foulant aux pieds les mourants, pour aller se faire tuer quelques pas +plus loin.</p> + +<p>Toutes les dix secondes, un boulet ou une grenade tombait et éclatait au +milieu de cette foule compacte, tuant et couvrant de sang tous ceux +qu'ils atteignaient. Dologhow, déjà officier, blessé à la main, seul +avec ses dix hommes et son chef à cheval, représentait tout ce qui +restait du régiment. Entraînés par la masse, ils s'étaient frayé un +chemin jusqu'à l'entrée de la chaussée, où ils s'étaient vus arrêtés par +le cheval d'un avant-train, qui était tombé et qu'il fallait dégager. Un +boulet tua un homme derrière eux, un second en frappa un autre devant, +et le sang jaillit sur Dologhow. La foule se rua en avant avec désespoir +et s'arrêta de nouveau.</p> + +<p>«Le salut est au delà de ces cent pas; rester ici c'est la mort!» voilà +ce que tout le monde disait.</p> + +<p>Dologhow, qui avait été refoulé au milieu, parvint jusqu'au bord de la +digue, et courut sur la faible couche de glace qui recouvrait l'étang.</p> + +<p>«Voyons! tourne par ici, cria-t-il au canonnier. Elle tient...!» La +glace le supportait effectivement, mais elle craquait et cédait sous ses +pas, et il était évident que, sans attendre le poids du canon et de +cette foule, elle allait s'enfoncer sous lui. On le regardait, on se +pressait sur les bords, sans se décider à l'imiter. Le commandant du +régiment, à cheval, leva le bras, ouvrit la bouche pour lui parler, +lorsqu'un boulet siffla si bas au-dessus de toutes ces têtes terrifiées, +qu'elles s'inclinèrent, et quelque chose tomba. C'était le général qui +s'affaissait dans une mare de sang! Personne ne le regarda, personne ne +songea à le relever!</p> + +<p>«Sur la glace! sur la glace! n'entends-tu pas! Tourne, tourne,» crièrent +plusieurs voix; les gens ne savaient pas encore même pourquoi ils +criaient ainsi.</p> + +<p>Un des derniers avant-trains s'y engagea, et la foule se précipita sur +la glace, qui craqua sous l'un des fuyards; son pied s'enfonça dans +l'eau; en faisant un effort pour le retirer, il y tomba jusqu'à la +ceinture. Les plus proches hésitèrent, l'homme de l'avant-train arrêta +son cheval, tandis que derrière continuaient les cris: «En avant! En +avant sur la glace;» et des hurlements de terreur retentirent de toutes +parts. Les soldats, entourant le canon, tiraient et battaient les +chevaux pour les forcer à avancer. Les chevaux partirent, la glace +s'effondra d'un seul bloc, et quarante hommes disparurent. Cependant les +boulets ne cessaient de siffler et de tomber avec une sinistre +régularité, tantôt sur la glace, tantôt dans l'eau, et de décimer cette +masse vivante, qui avait envahi la digue, les étangs et leurs rives.</p> + + +<h3>XIX</h3> + + +<p>Pendant ce temps, le prince André gisait toujours au même endroit sur +la hauteur de Pratzen, serrant dans ses mains un morceau de la hampe du +drapeau, perdant du sang et poussant à son insu des gémissements +plaintifs et faibles comme ceux d'un enfant.</p> + +<p>Vers le soir, ses gémissements cessèrent: il était sans connaissance. +Tout à coup il rouvrit les yeux, ne se rendant pas compte du temps +écoulé et se sentant de nouveau vivant et souffrant d'une blessure +cuisante à la tête:</p> + +<p>«Où est-il donc ce ciel sans fond que j'ai vu ce matin et que je ne +connaissais pas auparavant?...» Ce fut sa première pensée. «...Et ces +souffrances aussi m'étaient inconnues! Oui, je ne savais rien, rien +jusqu'à présent. Mais où suis-je?»</p> + +<p>Il écouta et entendit le bruit de plusieurs chevaux et de voix qui +s'avançaient de son côté. On parlait français. Il ne tourna pas la tête. +Il regardait toujours ce ciel si haut au-dessus de lui, dont l'azur +insondable apparaissait à travers de légers nuages.</p> + +<p>Ces cavaliers, c'étaient Napoléon et deux aides de camp. Bonaparte avait +fait le tour du champ de bataille et donné des ordres pour renforcer les +batteries dirigées sur la digue d'Auguest; il examinait maintenant les +blessés et les morts abandonnés sur le terrain.</p> + +<p>«De beaux hommes! dit-il à la vue d'un grenadier russe, étendu sur le +ventre, la face contre terre, la nuque noircie et les bras déjà raidis +par la mort.</p> + +<p>—Les munitions des pièces de position sont épuisées, sire! lui dit un +aide de camp, envoyé des batteries qui mitraillaient Auguest.</p> + +<p>—Faites avancer celles de la réserve, répondit Napoléon en s'éloignant +de quelques pas et en s'arrêtant à côté du prince André, qui serrait +toujours la hampe mutilée dont le drapeau avait été pris comme trophée +par les Français.</p> + +<p>—Voilà une belle mort!» dit Napoléon.</p> + +<p>Le prince André comprit qu'il était question de lui et que c'était +Napoléon qui parlait; mais ses paroles bourdonnèrent à son oreille sans +qu'il y attachât le moindre intérêt, et il les oublia aussitôt. Sa tête +était brûlante; ses forces s'en allaient avec son sang, et il ne voyait +devant lui que ce ciel lointain et éternel. Il avait reconnu +Napoléon,—son héros;—mais dans ce moment ce héros lui paraissait si +petit, si insignifiant en comparaison de ce qui se passait entre son âme +et ce ciel sans limites! Ce qu'on disait, qui s'était arrêté près de +lui, tout lui était indifférent, mais il était content de leur halte; il +sentait confusément qu'on allait l'aider à rentrer dans cette existence +qu'il trouvait si belle, depuis qu'il l'avait comprise autrement. Il +rassembla toutes ses forces pour faire un mouvement et pour articuler un +son; il remua un pied et poussa un faible gémissement.</p> + +<p>«Ah! il n'est pas mort? dit Napoléon. Qu'on relève ce jeune homme, qu'on +le porte à l'ambulance!»</p> + +<p>Et l'Empereur alla à la rencontre du maréchal Lannes qui, souriant, se +découvrit devant lui et le félicita de la victoire.</p> + +<p>Bientôt le prince André ne se souvint plus de rien; la douleur causée +par les efforts de ceux qui le soulevaient, les secousses du brancard et +le sondage de sa plaie à l'ambulance lui avaient de nouveau fait perdre +connaissance. Il ne revint à lui que le soir, pendant qu'on le +transportait à l'hôpital avec plusieurs autres Russes blessés et +prisonniers. Pendant ce trajet, il se sentit ranimé et put regarder ce +qui se passait autour de lui et même parler.</p> + +<p>Les premiers mots qu'il entendit furent ceux de l'officier français +chargé d'escorter les blessés:</p> + +<p>«Arrêtons-nous ici: l'Empereur va passer; il faut lui procurer le +plaisir de voir ces messieurs.</p> + +<p>—Bah! il y a tant de prisonniers cette fois... une grande partie de +l'armée russe... il doit en avoir assez, dit un autre.</p> + +<p>—Oui! mais pourtant, reprit le premier en désignant un officier russe +blessé, en uniforme de chevalier-garde, celui-là est, dit-on, le +commandant de toute la garde de l'empereur Alexandre!»</p> + +<p>Bolkonsky reconnut le prince Repnine, qu'il avait rencontré dans le +monde à Pétersbourg. À côté de lui se tenait un jeune chevalier-garde de +dix-neuf ans, également blessé.»</p> + +<p>Bonaparte, arrivant au galop, arrêta court son cheval devant eux:</p> + +<p>«Qui est le plus élevé en grade?» demanda-t-il en voyant les blessés.</p> + +<p>On lui nomma le colonel prince Repnine.</p> + +<p>«Êtes-vous le commandant du régiment des chevaliers-gardes de l'empereur +Alexandre?</p> + +<p>—Je ne commandais qu'un escadron.</p> + +<p>—Votre régiment a fait son devoir avec honneur!</p> + +<p>—L'éloge d'un grand capitaine est la plus belle récompense du soldat, +répondit Repnine.</p> + +<p>—C'est avec plaisir que je vous le donne, dit Napoléon. Qui est ce +jeune homme à côté de vous?»</p> + +<p>Repnine nomma le lieutenant Suchtelen.</p> + +<p>Napoléon le regarda en souriant:</p> + +<p>«Il est venu bien jeune se frotter à nous?</p> + +<p>—La jeunesse n'empêche pas le courage, murmura Suchtelen d'une voix +émue.</p> + +<p>—Belle réponse, jeune homme; vous irez loin!»</p> + +<p>Pour compléter ce spectacle de triomphe, le prince André avait été aussi +placé, sur le premier rang, de façon à frapper forcément le regard de +l'Empereur, qui se souvint de l'avoir déjà aperçu sur le champ de +bataille.</p> + +<p>«Et vous, jeune homme, comment vous sentez-vous, mon brave?»</p> + +<p>Le prince André, les yeux fixés sur lui, gardait le silence. Tandis que, +cinq minutes auparavant, le blessé avait pu échanger quelques mots avec +les soldats qui le transportaient, maintenant, les yeux fixés sur +l'Empereur, il gardait le silence!... Qu'étaient en effet les intérêts, +l'orgueil, la joie triomphante de Napoléon? qu'était le héros lui-même, +en comparaison de ce beau ciel, plein de justice et de bonté, que son +âme avait embrassé et compris...? Tout lui semblait si misérable, si +mesquin, si différent de ces pensées solennelles et sévères qu'avaient +fait naître en lui l'épuisement de ses forces et l'attente de la mort!</p> + +<p>Les yeux fixés sur Napoléon, il pensait à l'insignifiance de la +grandeur, à l'insignifiance de vie, dont personne ne comprenait le but, +à l'insignifiance encore plus grande de la mort, dont le sens restait +caché et impénétrable aux vivants!</p> + +<p>«Qu'on s'occupe de ces messieurs, dit Napoléon sans attendre la réponse +du prince André, qu'on les mène au bivouac et que le docteur Larrey +examine leurs blessures. Au revoir, prince Repnine!» Et il les quitta, +les traits illuminés par le bonheur.</p> + +<p>Témoins de la bienveillance de l'Empereur envers les prisonniers, les +soldats qui portaient le prince André, et qui lui avaient enlevé la +petite image suspendue à son cou par sa sœur, s'empressèrent de la lui +rendre; il la trouva subitement posée sur sa poitrine au-dessus de son +uniforme, sans savoir par qui et comment elle y avait été remise.</p> + +<p>«Quel bonheur ce serait, pensa-t-il en se rappelant le profond sentiment +de vénération de sa sœur, quel bonheur ce serait, si tout était aussi +simple, aussi clair que Marie semble le croire! Comme il serait bon de +savoir où chercher aide et secours dans cette vie, et ce qui nous attend +après la mort!... Je serais si heureux, si calme si je pouvais dire: +Seigneur, ayez pitié de moi!... Mais à qui le dirais-je? Ou cette force +incommensurable, incompréhensible, à laquelle je ne puis ni m'adresser, +ni exprimer ce que je sens, est le grand Tout, ou bien c'est le néant, +ou bien c'est ce Dieu qui est renfermé ici dans cette image de Marie! +Rien, rien n'est certain, sinon le peu de valeur de ce qui est à la +portée de mon intelligence et la majesté de cet inconnu insondable, le +seul réel peut-être et le seul grand!»</p> + +<p>Le brancard fut emporté, et, à chaque secousse, il sentait une douleur +intense, augmentée par la fièvre et le délire qui s'emparaient de lui. +Il revoyait son père, sa sœur, sa femme, ce fils qui allait lui naître, +la petite et insignifiante personne de Napoléon, et toutes ces images +passaient et repassaient sur l'azur de ce ciel bleu et profond, qui se +mêlait à toutes ses fiévreuses hallucinations. Il lui semblait déjà +jouir à Lissy-Gory de la vie de famille calme et tranquille, +lorsqu'apparaissait tout à coup à ses yeux un petit Napoléon, dont le +regard indifférent, heureux du malheur d'autrui, le pénétrait de doute +et de souffrance... et il se tournait vers son ciel idéal, qui seul lui +promettait l'apaisement! Vers le matin, tous ces rêves se mêlèrent et se +confondirent dans les ténèbres et le chaos d'un état d'inconscience +complète, qui, selon l'avis de Larrey (médecin de Napoléon), devait se +terminer par la mort plutôt que par la guérison.</p> + +<p>«C'est un sujet nerveux et bilieux, dit Larrey, il n'en réchappera pas!» +Et le prince André fut confié, avec quelques autres blessés qui ne +laissaient plus d'espoir, aux soins des habitants du pays.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE IV</a></h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Au commencement de l'année 1806, Nicolas Rostow et Denissow retournèrent +chez eux en congé. Comme ce dernier allait à Voronège, Rostow lui +proposa de faire avec lui la route jusqu'à Moscou, et même de s'y +arrêter quelques jours chez ses parents. À l'avant-dernier relais, +Denissow fêta la rencontre d'un ancien camarade, en vidant avec lui +trois bouteilles de vin: aussi, malgré les terribles secousses qui le +cahotaient dans le traîneau où il était couché tout de son long, il ne +se réveilla pas un instant. Plus ils approchaient, plus l'impatience de +Rostow augmentait:</p> + +<p>«Plus vite, plus vite! Oh! ces rues interminables, ces magasins, ces +vendeurs de kalatch<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, ces lanternes, ces isvostchiki! se disait-il +après avoir passé la barrière, où l'on avait inscrit leurs noms et leur +arrivée en congé...—Denissow, nous y sommes! Il dort!—et il se pencha +en avant, comme si, par ce mouvement, il pouvait augmenter la vitesse de +leur course.—Voilà le carrefour où se tient Zakhar l'isvostchiki, et +voilà Zakhar lui-même et son cheval!... Ah! voilà la boutique où +j'achetais du pain d'épice! Quand donc arriverons-nous? Va donc!</p> + +<p>—Où faut-il s'arrêter? demanda le postillon.</p> + +<p>—Mais là-bas au bout, à ce grand bâtiment! Comment, ne le vois-tu pas? +Tu sais pourtant bien que c'est notre maison!—Denissow! Denissow! Nous +arrivons!»</p> + +<p>Denissow souleva la tête et toussa sans répondre.</p> + +<p>«Dmitri, dit Rostow en s'adressant au laquais assis près du cocher, +est-ce bien chez nous cette lumière?</p> + +<p>—Oh! que oui, c'est dans le cabinet de votre père.</p> + +<p>—Ils ne seront pas encore couchés? Hein, qu'en penses-tu?... À propos, +n'oublie pas de déballer aussitôt mon nouvel uniforme,—et il passa la +main sur sa jeune moustache...—Eh bien donc, en avant! Réveille-toi +donc, Vasia...!</p> + +<p>Mais Denissow s'était de nouveau endormi.</p> + +<p>«Marche! marche! Trois roubles de pourboire!» s'écria Rostow, qui, à +quelques pas de chez lui, croyait ne jamais arriver. Le traîneau prit +sur la droite et s'arrêta devant le perron. Rostow reconnut la corniche +ébréchée, la borne du trottoir, et s'élança hors du traîneau avant qu'il +se fût arrêté. Il franchit les marches d'un bond. L'extérieur de la +maison était aussi froid, aussi calme que par le passé. Que faisait à +ces murs de pierre l'arrivée ou le départ? Personne dans le vestibule! +«Mon Dieu! serait-il arrivé quelque chose?» se dit Rostow avec un +serrement de cœur; il s'arrêta une minute, puis reprit sa course dans +l'escalier aux marches usées, qu'il connaissait si bien. «Et voilà le +même bouton de porte déjeté, dont la malpropreté agaçait toujours la +comtesse, et voilà l'antichambre!» Elle n'était éclairée dans ce moment +que par une chandelle.</p> + +<p>Le vieux Michel dormait sur une banquette, et Procope, le laquais, cet +athlète d'une force proverbiale qui soulevait l'arrière-train d'une +voiture, tressait dans un coin des chaussures en écorce. Il se retourna +au bruit de la porte qui s'ouvrait avec fracas, et sa figure endormie et +insouciante exprima subitement une joie mêlée de terreur:</p> + +<p>«Ah! notre père et les saints archanges! Le jeune comte! s'écria-t-il. +C'est-il possible?» Et Procope, tremblant d'émotion, se précipita vers +la porte du salon; mais, revenant aussitôt sur ses pas, il se jeta sur +l'épaule de son maître et la baisa.</p> + +<p>«Ils se portent tous bien? demanda Rostow, en lui retirant sa main.</p> + +<p>—Dieu soit loué! Dieu soit loué! Ils viennent seulement de finir de +dîner. Laisse-toi donc regarder, Votre Excellence!</p> + +<p>—Ainsi donc, tout va bien?</p> + +<p>—Dieu merci, Dieu merci!»</p> + +<p>Rostow, oubliant Denissow et ne voulant pas se laisser devancer par le +domestique, jeta sa pelisse et entra, en courant sur la pointe des +pieds, dans la grande salle obscure; les tables de jeux y étaient à la +même place, et le lustre était toujours enveloppé dans sa housse. Il +n'était pas arrivé au salon qu'un ouragan impétueux s'abattit sur lui +d'une porte latérale et le couvrit de baisers. Un second, un troisième +l'enveloppèrent à leur tour. Ce ne fut plus qu'embrassements, +exclamations et larmes de joie. Il ne savait lequel des trois était son +père, Natacha, ou Pétia; tous criaient, parlaient et l'embrassaient en +même temps, mais il remarqua l'absence de sa mère.</p> + +<p>«Et moi qui ne le savais pas?... Nicolouschka... mon ami.</p> + +<p>—Le voilà! C'est bien lui.... Kolia, mon bijou.... Est-il changé! Et il +n'y a pas de lumière! Vite du thé....</p> + +<p>—Mais embrasse-moi donc!...</p> + +<p>—Ma bonne petite âme!...»</p> + +<p>Sonia, Natacha, Pétia, Anna Mikhaïlovna, Véra, le vieux comte, tous le +serraient dans leurs bras à tour de rôle, et les domestiques et les +filles de chambre, entrant à la suite les uns es autres, poussaient des +exclamations. Pétia se cramponnait à ses jambes et criait:</p> + +<p>«Et moi donc, et moi donc!»</p> + +<p>Natacha, après l'avoir étouffé de baisers, avait saisi sa veste et +sautait comme une chèvre, sans changer de place et en poussant des cris +aigus.</p> + +<p>On ne voyait que des yeux brillants de larmes de joie et d'affection, et +les lèvres se rapprochaient pour échanger de nouveaux baisers.</p> + +<p>Sonia, rouge comme le koumatch<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, le tenait par la main et fixait sur +lui un regard rayonnant de bonheur. Elle venait d'avoir seize ans: elle +était jolie, et l'exaltation du moment doublait encore sa beauté. Toute +haletante, elle ne le quittait pas des yeux et souriait. Il lui répondit +par un regard plein de reconnaissance; mais on voyait qu'il cherchait, +qu'il attendait quelqu'un, sa mère, qui ne s'était pas encore montrée, +tout à coup on entendit derrière la porte des pas si précipités, +rapides, qu'ils ne pouvaient être que ceux de la comtesse. Tous +s'écartèrent, et il s'élança à son cou. Elle tomba dans ses bras en +sanglotant; sans avoir la force de relever la tête, elle se serrait +contre lui, sa figure appuyée contre les froids brandebourgs de son +uniforme. Denissow, qui était entré sans être remarqué, les regardait et +s'essuyait les yeux.</p> + +<p>«Vasili Denissow, l'ami de votre fils, dit-il au comte qui regardait +avec étonnement le nouveau venu.</p> + +<p>—Ah! je sais, je sais. Très heureux, dit le comte en l'embrassant. +Nicolouchka nous l'avait écrit.... Natacha, Véra, le voilà, c'est +Denissow!»</p> + +<p>Tous ces visages rayonnants de joie se tournèrent aussitôt vers la +personne ébouriffée de Denissow et l'entourèrent.</p> + +<p>«Mon cher petit Denissow!» dit Natacha, à laquelle la joie avait +troublé la cervelle, et, s'élançant vers lui, elle l'embrassa. +Denissow, légèrement embarrassé, rougit et, prenant la main de Natacha, +la baisa galamment.</p> + +<p>Sa chambre étant préparée, on l'y conduisit, pendant que les Rostow se +groupaient autour de Nicolas dans le grand salon.</p> + +<p>La vieille comtesse n'avait pas lâché la main de son fils, et elle la +portait à chaque instant à ses lèvres; frères et sœurs suivaient à +l'envi chacun de ses gestes, de ses mots, de ses regards, se disputant à +qui serait le plus près de lui, et s'arrachant la tasse de thé, le +mouchoir, la pipe, pour les lui présenter.</p> + +<p>La première minute du retour de Rostow lui avait fait éprouver une +sensation de bonheur si complète, qu'elle lui semblait ne pouvoir plus +que s'affaiblir, et, dans son émotion, il en demandait encore et encore.</p> + +<p>Le lendemain, il dormit jusqu'à dix heures du matin.</p> + +<p>Dans la pièce voisine, imprégnée d'une forte odeur de tabac, traînaient +de tous côtés des sabres, des gibernes, des havresacs, des malles +ouvertes, des bottes sales, à côté desquelles se dressaient contre le +mur d'autres bottes bien cirées, avec leurs éperons. Les domestiques +portaient des lavabos, de l'eau chaude pour la barbe, et les habits +qu'ils venaient de brosser.</p> + +<p>«Eh! Grichka, la pipe! s'écria Denissow d'une voix enrouée.—Rostow, +lève-toi donc!» Rostow, se frottant les yeux, souleva de dessus son +chaud oreiller sa chevelure emmêlée:</p> + +<p>«Est-il tard?</p> + +<p>—Mais oui, il est tard, il est dix heures,» répondit la voix de +Natacha. Et l'on entendit derrière la porte un frôlement de robes et de +jupons, fortement empesés, qui se mêlait aux chuchotements et aux rires +des jeunes filles, dont on apercevait par l'entrebâillement les rubans +bleus, les yeux noirs et les figures joyeuses. C'étaient Natacha, Sonia +et Pétia qui venaient savoir s'il était levé.</p> + +<p>«Nicolouchka, lève-toi! répétait Natacha.</p> + +<p>—Tout de suite!»</p> + +<p>Pétia, ayant aperçu un sabre, s'en saisit aussitôt. Emporté par l'élan +guerrier que la vue d'un frère aîné, militaire, provoque toujours chez +les petits garçons, et oubliant qu'il n'était pas convenable pour ses +sœurs de voir des hommes déshabillés, il ouvrit brusquement la porte:</p> + +<p>«Est-ce ton sabre?» se mit-il à crier, pendant que les petites filles +se jetaient de côté. Denissow, épouvanté, cacha aussitôt ses pieds velus +sous la couverture, en appelant des yeux son camarade à son secours. La +porte se referma sur Pétia.</p> + +<p>«Nicolas, dit Natacha, viens ici en robe de chambre.</p> + +<p>—Est-ce son sabre ou le vôtre?» demanda Pétia en s'adressant à +Denissow, dont les longues moustaches noires lui inspiraient du respect.</p> + +<p>Rostow se chaussa à la hâte, endossa sa robe de chambre et passa dans +l'autre pièce, où il trouva Natacha qui avait mis une de ses bottes à +éperons et glissait son pied dans l'autre. Sonia pirouettait et faisait +le ballon. Toutes deux, fraîches, gaies et animées, portaient de +nouvelles robes bleues pareilles. Sonia s'enfuit au plus vite, et +Natacha, s'emparant de son frère, l'emmena pour causer avec lui plus à +son aise. Il s'établit alors entre eux un feu roulant de questions et de +réponses, qui avaient pour objet des bagatelles d'un intérêt tout +personnel. Natacha riait à chaque mot, non de ce qu'il disait, mais +parce que la joie qui remplissait son âme ne pouvait se traduire que par +le rire.</p> + +<p>«Comme c'est bien! c'est parfait!» répétait-elle.</p> + +<p>Et Rostow, sous l'influence de ces chaudes effluves de tendresse, +retrouvait insensiblement ce sourire d'enfant, qui, depuis son départ, +ne s'était pas épanoui une seule fois sur ses traits.</p> + +<p>«Sais-tu que tu es devenu un homme, un véritable homme?... et je suis si +fière de t'avoir pour frère!» Elle lui passa les doigts sur la +moustache. «Je voudrais bien savoir comment vous êtes, vous autres +hommes.... Est-ce que vous nous ressemblez? Non, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Pourquoi Sonia s'est-elle sauvée? lui demanda son frère.</p> + +<p>—Oh! c'est toute une histoire. Comment parleras-tu à Sonia? La +tutoieras-tu?</p> + +<p>—Mais je ne sais pas, comme cela viendra.</p> + +<p>—Eh bien, alors, dis-lui: «vous,» je t'en prie, et tu sauras après +pourquoi.</p> + +<p>—Mais pourquoi?</p> + +<p>—Eh bien, je vais te le dire: Sonia est mon amie, et une si grande +amie, que j'ai brûlé mon bras pour elle,—et, relevant sa manche de +mousseline, elle laissa voir sur son bras blanc et mince, un peu plus +bas que l'épaule, à l'endroit couvert ordinairement par le haut des +manches, une tache rouge.</p> + +<p>—C'est moi qui me suis brûlée pour lui prouver mon amour. J'ai pris une +règle rougie au feu et me la suis appliquée là!»</p> + +<p>Étendu sur le canapé, garni de coussins, de leur chambre d'étude, +regardant les yeux brillants de Natacha, Rostow s'enfonçait de nouveau +avec bonheur dans ce monde enfantin, dans ce monde intime de la famille, +dont les propos n'avaient de sens et de valeur que pour lui, et lui +faisaient éprouver une des plus douces jouissances de sa vie; aussi la +brûlure du bras, comme témoignage d'affection, lui parut-elle toute +simple: il le comprenait sans s'en étonner.</p> + +<p>«Et bien, et après? c'est tout?</p> + +<p>—Nous sommes si liées, si liées, que ceci n'est rien... ce ne sont que +des folies... nous sommes amies pour toujours! Quand elle aime +quelqu'un, c'est pour la vie; quant à moi, je ne la comprends pas, +j'oublie tout de suite.</p> + +<p>—Eh bien, et puis?</p> + +<p>—Eh bien, elle t'aime comme elle m'aime!» Natacha rougit.—Tu dois te +rappeler, tu sais, avant ton départ.... Eh bien, elle assure que tu +oublieras tout cela.... Et elle dit: «Je l'aimerai, moi, toujours; mais +lui il faut qu'il soit libre!» N'est-ce pas que c'est beau et que c'est +noble, bien noble, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Et Natacha demandait cela avec un tel sérieux et avec une telle émotion, +qu'on voyait bien qu'elle devait s'être attendrie plus d'une fois déjà +sur ce sujet. Rostow réfléchit quelques secondes.</p> + +<p>«Je ne reprends pas ma parole, dit-il. Et puis, Sonia est si ravissante, +qu'il faudrait être un triple imbécile pour refuser un honneur +pareil....</p> + +<p>—Non, non, s'écria Natacha. Nous en avons déjà parlé. Nous étions +sûres, vois-tu, que tu répondrais ainsi. Mais cela ne se peut pas, parce +que, comprends-le bien, si tu te regardes seulement comme lié par ta +parole, il en résulte qu'elle a l'air de l'avoir dit exprès.... Tu +l'épouseras alors par point d'honneur, et ce ne sera plus du tout la +même chose.»</p> + +<p>Rostow ne trouva rien à redire: Sonia l'avait frappé la veille par sa +beauté, et ce matin elle lui avait semblé encore plus jolie. Elle avait +seize ans, elle l'aimait avec passion, et il en était sûr! Pourquoi ne +pas l'aimer dès lors, même en ajournant toute idée de mariage? «J'ai +encore tant de plaisirs et de jouissances inconnues devant moi! se +disait-il. Oui, c'est très bien combiné, il ne faut pas s'engager.»</p> + +<p>«C'est parfait, nous en causerons plus tard, dit-il à haute voix.... +Mais comme je suis content de te revoir! et toi, es-tu restée fidèle à +Boris?</p> + +<p>—Ah! quelle folie! s'écria Natacha en riant. Je ne pense, ni à lui, ni +à personne, et je n'en veux rien savoir.</p> + +<p>—Bravo! mais alors....</p> + +<p>—Moi, dit Natacha?—et un sourire éclaira son petit visage. As-tu vu +Duport, le fameux danseur? Non! Alors tu ne comprendras pas, +regarde!—Natacha, arrondissant les bras et levant le coin de sa robe, +s'élança, se retourna, fit un entrechat, puis deux, et, s'élevant sur +les pointes, fit ainsi quelques pas.—Je me tiens, tu vois, sur mes +pointes! tu le vois? Eh bien, jamais je ne me marierai, je me ferai +danseuse. Seulement n'en parle pas!»</p> + +<p>Rostow éclata d'un rire si joyeux et si franc, que Denissow le lui +envia, et Natacha ne put s'empêcher de le partager.</p> + +<p>«Qu'en dis-tu? c'est bien, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Comment! si c'est bien?... Tu ne veux donc plus épouser Boris?»</p> + +<p>Elle devint pourpre:</p> + +<p>«Je ne veux épouser personne, et je le lui dirai à lui-même, lorsque je +le verrai.</p> + +<p>—Oui da! dit Rostow.</p> + +<p>—Bah! ce sont des folies, continua-t-elle en riant... et ton Denissow, +est-il bon?</p> + +<p>—Très bon.</p> + +<p>—Eh bien, adieu, habille-toi.... Et il n'est pas effrayant, ton +Denissow?</p> + +<p>—Pourquoi effrayant?... Vaska est un brave garçon.</p> + +<p>—Tu l'appelles Vaska? Comme c'est drôle!... Et il est vraiment bon?</p> + +<p>—Mais oui!</p> + +<p>—Adieu, dépêche-toi, et viens prendre le thé... tous ensemble!»</p> + +<p>Natacha quitta la chambre sur la pointe des pieds comme une véritable +danseuse, et en souriant comme une petite fille de quinze ans. Rostow se +rendit bientôt au salon, où il trouva Sonia; il rougit et ne sut comment +l'aborder. Ils s'étaient embrassés la veille dans leur première +explosion de joie, mais aujourd'hui ils comprenaient que ce n'était plus +possible; il sentait poser sur lui le regard interrogateur de sa mère et +de ses sœurs, qui cherchaient à pressentir ce qu'il allait faire. Il +lui baisa la main et lui dit «vous», tandis que leurs yeux, se +rencontrant, semblaient se tutoyer et s'embrasser avec tendresse; ceux +de Sonia semblaient implorer son pardon, pour avoir osé lui rappeler sa +promesse par l'intermédiaire de Natacha et le remercier de son amour. +Lui, de son côté, la remerciait de l'avoir dégagé de sa parole et lui +disait qu'il ne cesserait jamais de l'aimer, parce que la voir c'était +l'aimer.</p> + +<p>«Voilà qui est singulier, dit Véra, profitant d'un moment de silence +général: Sonia et Nicolas se disent «vous,» comme des étrangers.» Elle +avait dit juste comme toujours, mais comme toujours aussi elle avait +parlé mal à propos, et chacun, sans en excepter la vieille comtesse, qui +voyait dans cet amour un obstacle à un brillant mariage pour son fils, +rougit d'un air embarrassé. Denissow entra au même moment, vêtu d'un +nouvel uniforme, pommadé, parfumé, frisé comme un jour de bataille, et +son amabilité inusitée avec les dames causa à Rostow une profonde +surprise.</p> + + +<h3>II</h3> + + + +<p>Revenu de l'armée, Nicolas Rostow fut reçu, par sa famille, en fils +chéri, en héros; par sa parenté, en jeune homme distingué et bien élevé; +par ses connaissances, comme un charmant lieutenant de hussards, danseur +élégant et l'un des plus beaux partis de Moscou.</p> + +<p>Les Rostow comptaient tout Moscou au nombre de leurs habitués. Le comte, +qui avait renouvelé à la Banque l'engagement de ses terres, était +complètement à flot cette année, et Nicolas, devenu propriétaire d'un +superbe trotteur, poussait le genre jusqu'à porter un pantalon comme +personne n'en avait encore vu dans la ville, et des bottes à la mode, +aux points relevées, avec de petits éperons en argent. Il passait +gaiement son temps, et éprouvait ce sentiment du bien-être retrouvé que +l'on ressent si vivement lorsqu'on en a été longtemps privé. Grandi et +devenu homme à ses propres yeux, le souvenir de son désespoir, quand il +avait manqué son examen de catéchisme, de l'emprunt fait à Gavrilo +l'isvostohik, des baisers échangés en secret avec Sonia, tout cela ne +lui semblait qu'un enfantillage qui se perdait bien loin derrière lui; +tandis que maintenant il était un lieutenant de hussards avec le dolman +argenté, la croix de soldat de Saint-Georges sur la poitrine; il avait +un beau trotteur qu'il entraînait pour les courses de société, en +compagnie d'amateurs connus, âgés et respectables; il avait lié +connaissance avec une dame qui demeurait sur le boulevard et chez +laquelle il passait ses soirées; enfin, il dirigeait la mazurka au bal +des Arkharow, parlait guerre avec le feld-maréchal Kamenski, dînait au +club anglais, et tutoyait un colonel de quarante ans, ami de Denissow.</p> + +<p>Comme il n'avait pas vu l'Empereur depuis longtemps, la passion qu'il +éprouvait autrefois pour lui s'était affaiblie, mais il aimait à en +parler et à laisser croire que son dévouement avait un motif +inexplicable pour le commun des mortels, tout en partageant, au fond de +son cœur, l'adoration dont Moscou, qui avait décerné à l'empereur +Alexandre le surnom d'»Ange terrestre», entourait son souverain +bien-aimé.</p> + +<p>Pendant son court séjour dans sa famille, Rostow s'était plutôt éloigné +que rapproché de Sonia, malgré sa beauté, ses attraits et l'amour qui +éclatait dans toute sa personne. Il passait par cette phase de jeunesse +où chaque minute est si emplie, que le jeune homme n'a pas le temps de +penser à aimer. Il craignait de s'engager, il était jaloux de cette +indépendance qui pouvait seule lui permettre de réaliser tous ses +désirs, et il se disait à la vue de Sonia: «J'en trouverai beaucoup +comme elle, beaucoup qui me sont encore inconnues! Il sera toujours +temps d'aimer et de m'en occuper plus tard.» Il dédaignait, dans sa +virilité, de vivre au milieu des femmes et faisait mine d'aller à +contre-cœur au bal et dans le monde; mais les courses, le club anglais, +les parties fines, Denissow et les visites <i>là-bas</i>, c'était autre +chose, et c'était vraiment là ce qui convenait à un jeune et élégant +hussard!</p> + +<p>Au commencement de mars, le vieux comte Ilia Andréïévitch fut très +occupé des préparatifs d'un dîner qu'on donnait au club anglais en +l'honneur du prince Bagration.</p> + +<p>Le comte se promenait en robe de chambre dans la grande salle, donnant +des ordres à Phéoctiste, le célèbre maître d'hôtel du club, et lui +recommandait de se pourvoir de primeurs, de poisson bien frais, de veau +bien blanc, d'asperges, de concombres, de fraises!... Le comte était +membre et directeur du club depuis sa fondation. Personne mieux que lui +ne savait organiser sur une grande échelle un banquet solennel, d'autant +mieux qu'il payait de sa poche le surplus des dépenses prévues. Le chef +et le maître d'hôtel recevaient avec une satisfaction évidente les +instructions du comte, sachant par expérience ce que leur rapporterait +un dîner de plusieurs milliers de roubles.</p> + +<p>«Rappelle-toi bien, n'oublie pas les crêtes, les crêtes dans le potage à +la tortue.</p> + +<p>—Il faudra donc trois plats froids? demanda le cuisinier.</p> + +<p>—Il me paraît difficile qu'il y en ait moins, répondit le comte après +un moment de silence.</p> + +<p>—Il faudra donc acheter les grands sterlets? demanda le maître +d'hôtel.</p> + +<p>—Certainement! Que faire d'ailleurs, puisqu'on ne cède pas sur le +prix.... Ah! mon Dieu, mon Dieu, et moi qui allait oublier une seconde +entrée! Où est ma tête? mon Dieu!</p> + +<p>—Où me procurerai-je des fleurs?</p> + +<p>—Mitenka! Mitenka! va-t'en au grand galop à ma «datcha» s'écria le +comte en s'adressant à son intendant. Donne l'ordre à Maxime, le +jardinier, d'employer à la corvée pour m'amener tout ce qu'il y a dans +mes orangeries. Il faut que deux cents orangers soient ici vendredi. +Qu'on les emballe bien et qu'on les recouvre de feutre!»</p> + +<p>Ses dispositions achevées, il se disposait à aller retrouver «sa petite +comtesse» et à se reposer un peu chez elle, lorsque se souvenant de +différentes recommandations qu'il avait oubliées, il fit appeler de +nouveau le maître queux et le maître d'hôtel, et recommença ses +explications. La porte s'ouvrit, et le jeune comte entra d'un pas léger +et assuré, en faisant sonner ses éperons. Les bons résultats d'une vie +tranquille et heureuse se lisaient sur son teint reposé.</p> + +<p>«Ah! mon garçon, la tête me tourne, dit le vieux comte un peu honteux de +ses graves occupations; allons, aide-moi, il faudra avoir les chanteurs +de régiment, il y aura aussi un orchestre... et les bohémiens? qu'en +penses-tu? Vous les aimez vous autres militaires?</p> + +<p>—Vraiment, cher père, je parie que le prince Bagration quand il se +préparait à la bataille de Schöngraben, était moins affairé que vous +aujourd'hui.</p> + +<p>—Essayes-en, je te le conseille,» dit le vieux comte avec une feinte +colère, et se retournant vers le maître d'hôtel, qui les examinait tour +à tour avec une bonhomie intelligente: «Voilà la jeunesse, Phéoctiste; +elle se moque de nous autres vieux.</p> + +<p>—C'est vrai, Excellence; elle ne demande qu'à bien boire et à bien +manger; quant aux apprêts et au service ça lui est bien égal.</p> + +<p>—C'est ça, c'est ça,» s'écria le comte, et, empoignant les deux mains +de son fils: «Je te tiens, polisson, et tu vas me faire le plaisir de +prendre mon traîneau à deux chevaux et d'aller chez Besoukhow lui +demander de ma part des fraises et des ananas. Il n'y en a que chez lui. +S'il n'y est pas, va les demander aux princesses, puis tu iras au +Rasgoulaï. Ipatka, le cocher, connaît le chemin; tu y trouveras +Illiouchka le bohémien, celui qui dansait en casaquin blanc chez le +comte Orlow, et tu l'amèneras ici.</p> + +<p>—Avec les bohémiennes? ajouta Nicolas en riant.</p> + +<p>—Voyons, voyons!» dit son père.</p> + +<p>Le vieux comte en était là de ses recommandations, lorsque Anna +Mikhaïlovna, qui, selon son habitude, était entrée à pas de loup, parut +subitement auprès d'eux, avec cet air affairé et mêlé de fausse humilité +chrétienne qui lui était habituel. Le comte, surpris en robe de chambre, +ce qui du reste lui arrivait tous les jours, se confondit en excuses.</p> + +<p>«Ce n'est rien, cher comte, dit-elle, en fermant doucement les yeux. +Quant à votre commission, c'est moi qui la ferai. Le jeune Besoukhow +vient d'arriver, et nous en obtiendrons tout ce dont vous avez besoin. +Il faut que je le voie. Il m'a envoyé une lettre de Boris, qui, Dieu +merci, est attaché à l'état-major.»</p> + +<p>Le comte, enchanté de son obligeance, lui fit atteler sa petite voiture.</p> + +<p>«Vous lui direz de venir; je l'inscrirai. Est-il avec sa femme?»</p> + +<p>Anna Mikhaïlovna leva les yeux au ciel, et son visage exprima une +profonde douleur.</p> + +<p>«Ah! mon ami, il est bien malheureux, et, si ce qu'on dit est vrai, +c'est affreux, mais qui pouvait le prévoir? C'est une âme si belle et +si noble que ce jeune Besoukhow! Ah! oui, je le plains de tout cœur, et +je ferai tout ce qui me sera humainement possible pour le consoler.</p> + +<p>—Mais qu'y a-t-il donc? demandèrent à la fois le père et le fils.</p> + +<p>—Vous connaissez, n'est-ce pas? Dologhow, le fils de Marie Ivanovna, +dit Anna Mikhaïlovna en soupirant et en parlant à mi-voix et à mots +couverts, comme si elle craignait de se compromettre. Eh bien... c'est +«lui» qui l'a protégé, qui l'a invité à venir chez «lui» à Pétersbourg, +et maintenant «elle», elle est arrivée ici, avec cette tête à l'envers à +sa suite, et le pauvre Pierre est, dit-on, abîmé de douleur.»</p> + +<p>Malgré tout son désir de témoigner sa sympathie pour le jeune comte, les +intonations et les demi-sourires d'Anna Mikhaïlovna en laissaient percer +une plus vive encore peut-être pour cette «tête à l'envers», comme elle +appelait Dologhow.</p> + +<p>«Tout cela est bel et bon, mais il faut qu'il vienne au club... cela le +distraira. Ce sera un banquet monstre!»</p> + +<p>Le lendemain, 3 mars, à deux heures de l'après-midi, deux cent cinquante +membres du club anglais et cinquante invités attendaient pour dîner leur +hôte illustre, le prince Bagration, le héros de la campagne d'Autriche.</p> + +<p>La nouvelle de la bataille d'Austerlitz avait frappé Moscou de stupeur. +Jusqu'à ce moment, la victoire avait été si fidèle aux Russes que la +nouvelle d'une défaite ne rencontra que des incrédules, et l'on essaya +de l'attribuer à des causes extraordinaires. Lorsque dans le courant du +mois de décembre le fait fut devenu incontestable, on avait l'air, au +club anglais, où se réunissaient toute l'aristocratie de la ville et +tous les hauts dignitaires les mieux informés, de s'être donné le mot +pour ne faire aucune allusion ni à la guerre ni à la dernière bataille. +Les personnages influents, qui donnaient d'habitude le ton aux +conversations, tels que le comte Rostopchine, le prince Youry +Vladimirovitch Dolgoroukow, Valouïew, le comte Markow, le prince +Viazemsky, ne se montraient pas au club, mais se voyaient en petit +comité, et les Moscovites, habitués d'ordinaire, comme le comte Rostow, +à n'exprimer d'autre opinion que celle d'autrui, étaient restés quelque +temps sans guide et sans données précises sur la marche de la guerre. +Sentant instinctivement que les nouvelles étaient mauvaises et qu'il +était difficile de s'en rendre exactement compte, ils gardaient un +silence prudent. Les gros bonnets, semblables au jury qui sort de la +salle des délibérations, rentrèrent au club et donnèrent leur avis; tout +redevint pour eux d'une clarté inéluctable, et ils découvrirent à +l'instant mille et une raisons pour expliquer à leur façon cette +catastrophe incroyable, inadmissible: la déroute des Russes. À partir +de ce moment, on ne fit plus, dans tous les coins de Moscou, que broder +sur le même thème, qui était invariablement la mauvaise fourniture des +vivres, la trahison des Autrichiens, du Polonais Prsczebichewsky, du +Français Langeron, l'incapacité de Koutouzow, et (bien bas, bien bas) la +jeunesse, l'inexpérience et la confiance mal placée de l'Empereur. En +revanche, on était unanime pour dire que nos troupes avaient accompli +des prodiges de valeur: soldats, officiers, généraux, tous avaient été +héroïques. Mais le héros des héros était le prince Bagration, qui +s'était couvert de gloire à Schöngraben et à Austerlitz, où seul il +avait su conserver sa colonne en bon ordre, tout en se repliant avec +elle et en défendant pas à pas sa retraite contre un ennemi deux fois +plus nombreux. Son manque de parenté à Moscou, où il était étranger, y +avait singulièrement facilité sa promotion au titre de héros. On saluait +en lui le simple soldat de fortune, le soldat sans protections, sans +intrigues, qui ne songe qu'à se battre pour son pays, et dont le nom se +rattachait du reste aux souvenirs de la campagne d'Italie et de +Souvarow. La malveillance et la désapprobation que Koutouzow avait +accumulées sur sa tête s'accentuaient plus vivement encore par le +contraste des honneurs rendus à Bagration, «qu'il aurait fallu inventer +s'il n'avait pas existé,» comme avait dit un jour ce mauvais plaisant de +Schinchine, en parodiant les paroles de Voltaire. On ne parlait de +Koutouzow que pour le blâmer et l'accuser d'être une girouette de cour +et un vieux satyre.</p> + +<p>Tout Moscou répétait les paroles du prince Dolgoroukow: «À force de +forger, on devient forgeron,» en se consolant de la défaite actuelle par +le souvenir des victoires passées, et les aphorismes de Rostopchine, qui +disait à qui voulait l'entendre que «le soldat français avait besoin +d'être excité à la bataille par des phrases ronflantes; qu'il fallait à +l'Allemand une logique serrée pour le convaincre qu'il était plus +dangereux de fuir que de marcher à l'ennemi, et que, quant au Russe, on +était obligé de le retenir et de le supplier de se modérer.»</p> + +<p>Chaque jour, on citait de nouveaux traits de courage accomplis à +Austerlitz par nos soldats et par nos officiers: celui-ci avait sauvé un +drapeau, celui-là avait tué cinq français, cet autre avait pris cinq +canons. Berg n'était pas oublié, et, ceux mêmes qui ne le connaissaient +pas racontaient que, blessé à la main droite, il avait pris son épée de +la main gauche et avait bravement continué sa marche en avant. Quant à +Bolkonsky, personne n'en disait mot; ses plus proches parents +regrettaient seuls sa mort prématurée et plaignaient sa jeune femme +enceinte et son original de père.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Le 3 mars, de nombreuses voix, pareilles à un essaim d'abeilles +printanières, bourdonnaient dans les chambres du club anglais. Les +membres du club et les invités, les uns en uniforme, les autres en frac, +quelques-uns même en habit à la française, allaient et venaient, +s'asseyaient, se relevaient et se formaient en groupes animés. Les +laquais poudrés, en bas de soie et en culotte courte, se tenaient deux +par deux à chaque porte, tout prêts à faire leur service. La majorité de +cette réunion était composée d'hommes âgés, d'un extérieur respectable, +avec des figures satisfaites, de gros doigts, des gestes et des +inflexions de voix assurées. Cette catégorie de membres avait ses places +habituelles, réservées à l'avance, et se réunissait en petit comité +intime. La minorité se composait d'invités pris au hasard, et surtout de +jeunes gens, parmi lesquels se trouvaient Nesvitsky, ancien membre du +club, Denissow, Rostow, Dologhow, redevenu officier du régiment de +Séménovsky, et plusieurs autres. Cette jeunesse semblait faire +profession d'une déférence légèrement dédaigneuse envers la génération +des vieux et leur dire: «Nous sommes tout disposés à vous respecter, +mais rappelez-vous que l'avenir est à nous.»</p> + +<p>Pierre, qui, pour complaire à sa femme, avait laissé pousser ses +cheveux, ôté ses lunettes, et s'habillait à la dernière mode, promenait +sa tristesse et son ennui d'une salle à l'autre. Là, comme ailleurs, il +était entouré de gens qui adoraient en lui le veau d'or, et auxquels, +habitué qu'il était à leur encens, il ne répondait qu'avec une +distraction méprisante. Par son âge, il appartenait à la jeunesse, mais +par sa fortune et ses relations il faisait partie de la société des +hommes âgés et influents et passait indifféremment des uns aux autres.</p> + +<p>La conversation des vieux les plus marquants, tels que Rostopchine, +Valouïew et Narischkine, attirait sur eux l'attention de membres plus ou +moins connus du club, qui s'en approchaient pour les écouter +religieusement. Rostopchine racontait comment les Russes, refoulés par +les fuyards autrichiens, avaient dû se frayer un chemin au milieu d'eux +en les chargeant à la baïonnette; Valouïew expliquait à ses voisins, +sous le sceau du secret, que l'envoi d'Ouvarow à Moscou n'avait d'autre +but que de connaître l'opinion des Moscovites sur la bataille +d'Austerlitz, tandis que Narischkine rappelait l'anecdote de Souvorow, +se mettant à faire «cocorico» en pleine séance du conseil de guerre +autrichien, pour toute réponse à l'ineptie de ses membres. Schinchine, +qui cherchait toujours l'occasion de lancer une plaisanterie, ajouta +avec tristesse que Koutouzow n'avait même pas su apprendre de Souvorow à +faire «cocorico»; mais le regard sévère des vieux lui fit comprendre +qu'il était inconvenant de s'exprimer ainsi ce jour-là sur Koutouzow.</p> + +<p>Le comte Rostow allait de la salle à manger au salon et du salon à la +salle à manger, d'un air affairé et inquiet, saluant indifféremment, +avec sa bonhomie habituelle, les grands et les petits, cherchant parfois +du regard ce beau garçon qui était son fils et lui adressant de joyeux +clignements d'yeux. Nicolas, debout près de la fenêtre, causait avec +Dologhow, dont il avait fait récemment la connaissance et qu'il +appréciait beaucoup. Le vieux comte s'approcha pour serrer la main à ce +dernier.</p> + +<p>«Vous viendrez nous voir, n'est-ce pas? puisque vous connaissez mon +guerrier et que vous êtes deux héros de là-bas!... Ah! Vassili +Ignatieïtch... bonjour, mon vieux!...»</p> + +<p>Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car un laquais, tout +essoufflé et tout effaré, annonça:</p> + +<p>«Il est arrivé!»</p> + +<p>Des coups de sonnette retentirent sur l'escalier, les directeurs +s'élancèrent, et les différents membres du club, dispersés dans tous les +coins comme des grains de blé sur le van, se réunirent, se massèrent et +s'arrêtèrent à la porte du grand salon.</p> + +<p>Au même instant, Bagration parut à l'entrée de cette pièce. Il était +sans épée et sans tricorne. Selon l'usage du club, il les avait déposés +dans le vestibule. Il portait un uniforme neuf, décoré d'ordres +étrangers et russes, avec la croix de Saint-Georges sur la poitrine, et +n'avait plus le bonnet fourré et le fouet de cosaque en bandoulière, +comme Rostow l'avait vu la veille d'Austerlitz. Il avait fait couper un +peu ses cheveux et ses favoris, ce qui le changeait à son désavantage. +Son air endimanché, peu en rapport avec ses traits mâles et décidés, +donnait à sa physionomie une expression tant soit peu comique. Béklechow +et Fédor Pétrovitch Ouvarow, arrivés en même temps que lui, s'arrêtèrent +à la porte pour laisser passer l'hôte illustre, qui, confus de leur +politesse, s'arrêta un moment, et, après un échange de phrases banales, +se décida enfin à passer le premier. Rien qu'à voir la gaucherie de ses +mouvements et la façon dont il glissait sur le parquet d'un air +embarrassé, on sentait qu'il lui était mille fois plus habituel et plus +facile de traverser un champ labouré, sous une pluie de balles, comme il +l'avait fait à Schöngraben, à la tête du régiment de Koursk. Les +directeurs, qui s'étaient avancés au-devant de lui, lui exprimèrent en +peu de mots la joie que tous ressentaient à le recevoir, et, sans +attendre sa réponse, l'entourèrent à l'envi et s'en emparèrent pour le +conduire à la porte du salon, dont la foule, qui s'y était pressée, +rendait l'accès presque impossible; chacun en effet essayait +d'apercevoir Bagration par-dessus l'épaule de son voisin, comme s'il +s'était agi d'une bête curieuse! Le comte Rostow, tout en jouant des +coudes et répétant: «Je vous en prie, mon cher, laissez, laissez +passer!» fraya le chemin au nouvel arrivant jusqu'au grand divan où il +parvint enfin à le faire asseoir. Les gros bonnets du club formèrent +aussitôt le cercle autour de lui, pendant que le vieux comte se glissait +hors de la chambre, pour revenir un instant après, en compagnie des +autres directeurs, offrir à Bagration une ode composée en son honneur et +déposée sur un immense plat d'argent.</p> + +<p>À la vue de ce plat, Bagration jeta autour de lui des regards inquiets, +comme s'il cherchait un secours invisible; mais, se soumettant à ce +qu'il ne pouvait éviter et se sentant à la merci de tous ces yeux +braqués sur lui, il saisit vivement le plat des deux mains, non sans +jeter un coup d'œil de reproche au comte, qui le lui tendait avec un +air de profonde déférence. Heureusement, un membre du club lui vint en +aide, en lui retirant obligeamment le plat, qu'il semblait ne plus +vouloir lâcher, et en recommandant les vers à son attention. «Puisqu'il +le faut!» avait-il l'air de dire, en prenant le rouleau de papier, et, +le regardant de ses yeux fatigués, il en commença la lecture d'un air +sérieux et concentré.</p> + +<p>L'auteur des vers lui offrit de les lire lui-même, et le prince +Bagration, résigné, pencha la tête et écouta.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>«Sois la gloire du siècle d'Alexandre,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sois le bouclier de Titus sur le trône,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>À la fois homme de bien et guerrier redoutable.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>De la patrie sois le rempart,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Comme tu es César sur le champ de bataille!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>C'en est fait, l'heureux Napoléon</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sait aujourd'hui ce qu'est Bagration,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et n'osera plus se mesurer avec les Achilles russes!...»</i></span><br /> +</p> + +<p>Il n'avait pas achevé sa période que le maître d'hôtel annonça d'une +voix retentissante:</p> + +<p>«Le dîner est servi!»</p> + +<p>Les portes s'ouvrirent, et l'on entendit dans la salle à manger les sons +de l'orchestre qui jouait la fameuse polonaise: <i>Qu'il éclate le +tonnerre des victoires, et que le Russe, vaillant se réjouisse!</i></p> + +<p>Le comte Rostow, impatienté contre le malencontreux auteur, s'avança +vers Bagration et lui fit un profond salut. Comme, pour le moment, le +dîner était plus intéressant que la poésie, tous se levèrent, et se +rendirent, Bagration en tête, dans la salle à manger. L'illustre général +occupait la place d'honneur entre Béklechow et Narischkine, ayant tous +deux le prénom d'Alexandre, ce qui était une allusion délicate au nom +même de l'Empereur. Trois cents personnes s'assirent à cette longue +table, selon leur rang et leurs dignités, les plus notables à côté de +l'hôte qu'on fêtait.</p> + +<p>Un peu avant le dîner, le comte Ilia Andréïévitch lui avait présenté son +fils, et il regardait autour de lui avec une orgueilleuse satisfaction, +pendant que Bagration, qui avait reconnu Nicolas, lui balbutiait +quelques mots inintelligibles.</p> + +<p>Denissow, Rostow et Dologhow avaient pris place au milieu de la table, +en face de Pierre et de Nesvitsky. Le vieux comte, assis vis-à-vis de +Bagration, faisait, avec les autres directeurs, les honneurs du dîner, +et ils représentaient en leurs personnes la bienveillante hospitalité de +Moscou.</p> + +<p>Toute la peine que s'était donnée le comte était couronnée de succès. +Bien que les deux dîners, le dîner gras et le dîner maigre, fussent tous +deux exquis et admirablement réussis, il ne cessa, jusqu'à la fin du +repas, d'éprouver un inquiétude involontaire qui se traduisait, à +l'apparition de chaque nouveau plat, par un signe au sommelier ou un mot +à l'oreille du laquais placé debout derrière lui. Le gigantesque +sterlet, dont la vue le fit rougir d'une modeste fierté, venait à peine +de faire son entrée, que les bouteilles furent débouchées sur toute la +ligne, et le champagne coula à flots dans les verres. Lorsque l'émotion +produite par le poisson fut un peu calmée, le comte Ilia Andréïévitch se +concerta avec les autres directeurs.</p> + +<p>«Il est temps, leur dit-il, de porter la première santé, car il y en +aura beaucoup!...»</p> + +<p>Et il se leva, le verre à la main. On se tut pour écouter ce qu'il +allait dire:</p> + +<p>«À la santé de Sa Majesté l'Empereur!» s'écria-t-il, les yeux humides de +larmes de joie et d'enthousiasme, et l'orchestre éclata en fanfares. On +se leva, on cria hourra! Bagration répondit par un hourra aussi éclatant +que celui qu'il avait poussé à Schöngraben, et la voix de Rostow se fit +entendre au-dessus des voix des trois cents autres convives. Ému, sur le +point de pleurer, il ne cessait de répéter: «À la santé de Sa Majesté +l'Empereur!» et, vidant son verre d'un trait, il le jeta sur le parquet. +Plusieurs suivirent son exemple et les cris retentirent de plus belle. +Lorsqu'enfin le silence se rétablit, les domestiques ramassèrent les +cristaux brisés, et chacun se rassit, heureux du bruit qu'il avait fait. +Le comte Ilia Andréïévitch, jetant un regard sur la liste posée à côté +de son assiette, se releva et porta la santé du héros de notre dernière +campagne, le prince Pierre Ivanovitch Bagration! De nouveau ses yeux se +remplirent de larmes, et de nouveau un hourra répété par trois cents +voix répondit à son toast; mais, au lieu de l'orchestre, ce fut cette +fois un chœur de chanteurs qui entonna la cantate composée par Paul +Ivanovitch Koutouzow:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>«Les Russes ne connaissent pas d'obstacles,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>De la victoire leur valeur est le gage,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Car nous avons des Bagration,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et les ennemis sont à nos pieds, etc.»</i></span><br /> +</p> + +<p>Les chants avaient à peine cessé, qu'on reprit la kyrielle des toasts.</p> + +<p>Le vieux comte continuait à s'attendrir; on brisait de plus en plus les +assiettes et les verres, et on criait à en perdre la voix. On avait bu à +la santé de Béklechow, de Narischkine, d'Ouvarow, de Dolgoroukow, +d'Apraxine, de Valouïew, à la santé des directeurs, des membres du club, +des invités, et enfin à celle de l'organisateur du dîner, le comte Ilia +Andréïévitch, qui, dès les premiers mots de ce toast, vaincu par son +émotion, tira son mouchoir, y cacha sa figure et fondit complètement en +larmes.</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Pierre buvait et mangeait beaucoup, avec son avidité habituelle. Mais, +ce jour-là, silencieux, morose et abattu, il regardait d'un air distrait +autour de lui et semblait ne rien entendre. Rien qu'à le voir ainsi +préoccupé, ses amis devinaient sans peine qu'il était absorbé par +quelque question accablante et insoluble.</p> + +<p>Cette question, qui tourmentait à la fois son cœur et son esprit, +c'étaient les allusions de la princesse Catherine, sa cousine, au sujet +de l'intimité de Dologhow avec sa femme.</p> + +<p>Le matin même, il avait reçu une lettre anonyme écrite sur le ton de +grossière raillerie propre à ce genre de lettres, dans laquelle on lui +disait que ses lunettes lui étaient bien inutiles, puisque la liaison de +sa femme et de Dologhow n'était un mystère que pour lui seul. Il n'avait +ajouté foi ni à la lettre ni aux allusions de sa cousine; mais la vue de +Dologhow, assis en face de lui, lui causait un invincible malaise. +Chaque fois que ses beaux yeux impudents rencontraient ceux de Pierre, +ils faisaient naître dans l'âme de ce dernier un sentiment effroyable, +monstrueux, et il se détournait brusquement. En se rappelant le passé +que l'on prêtait à Hélène et ses relations actuelles avec Dologhow, il +comprenait qu'il aurait pu y avoir quelque chose de vrai dans la lettre +anonyme, s'il ne s'était pas agi de sa femme. Pierre se rappela +involontairement la première visite de Dologhow, et comment, en souvenir +de leurs anciennes folies, il lui avait prêté de l'argent, comment il +l'avait installé dans sa maison, comment Hélène, sans se départir de son +éternel sourire, lui avait exprimé son ennui de cet arrangement, et +comment Dologhow, qui ne cessait de lui vanter avec cynisme la beauté de +sa femme, ne les avait plus quittés d'une semelle depuis ce jour-là.</p> + +<p>«Il est très beau, c'est vrai, se disait Pierre... et je sais qu'il +éprouverait une jouissance toute particulière à déshonorer mon nom, à se +jouer de moi, précisément à cause des services que je lui ai rendus; +oui, je comprends combien il trouverait, piquant de me tromper de la +sorte, mais je n'y crois pas, je n'ai pas le droit d'y croire!»</p> + +<p>Il avait souvent été frappé de l'expression méchante de, la figure de +Dologhow, comme le jour où ils avaient jeté à l'eau l'ours et l'officier +de police, ou bien lorsqu'il provoquait quelqu'un sans raison, ou qu'il +tuait d'un coup de pistolet le cheval d'un isvostchik, et aujourd'hui, +lorsque leurs yeux se rencontraient, il retrouvait dans son regard cette +même expression. «Oui, c'est un bretteur; tuer un homme est le dernier +de ses soucis; il se dit que chacun a peur de lui, et moi tout le +premier... et cela doit lui faire plaisir.... Et au fond c'est vrai.... +J'ai peur de lui!» Ainsi pensait Pierre, pendant que Rostow +s'entretenait gaiement avec ses deux amis, Denissow et Dologhow, dont +l'un était un brave hussard et l'autre un franc vaurien. Leur bruyant +trio faisait un singulier contraste avec la personne massive, sérieuse +et préoccupée de Pierre, pour lequel Rostow d'ailleurs n'avait pas de +sympathie: primo, c'était un pékin millionnaire, le mari d'une beauté à +la mode, et une poule mouillée, trois crimes irrémissibles à ses yeux de +hussard; secundo, Pierre, distrait et pensif, ne lui avait pas rendu son +salut, et lorsqu'on avait porté la santé de l'Empereur, abîmé dans ses +réflexions, Pierre ne s'était pas levé!</p> + +<p>«Eh bien, et vous? lui cria Rostow irrité de plus en plus. +N'entendez-vous pas? À la santé de l'Empereur!»</p> + +<p>Pierre soupira, se leva avec résignation, vida son verre, et quand tout +le monde fut rassis, il s'adressa à Rostow avec son bon sourire:</p> + +<p>«Tiens, et moi qui ne vous avais pas reconnu!»</p> + +<p>Rostow, qui s'égosillait à crier hourra! n'entendit même pas.</p> + +<p>«Eh bien, tu ne renouvelles pas connaissance? dit Dologhow.</p> + +<p>—Que le bon Dieu le bénisse, cet imbécile! répondit Rostow.</p> + +<p>—Il faut soigner les maris des jolies femmes,» lui dit à demi-voix +Denissow.</p> + +<p>Pierre devinait qu'ils parlaient de lui, mais il ne pouvait les +entendre. Cependant il rougit et se détourna.</p> + +<p>«Et maintenant, buvons à la santé des jolies femmes! dit Dologhow d'un +air moitié sérieux et moitié souriant.... Pétroucha!... À la santé des +jolies femmes et de leurs amants!»</p> + +<p>Pierre, les yeux baissés, buvait sans regarder Dologhow et sans lui +répondre. En ce moment, le laquais qui distribuait la cantate en remit +un exemplaire à Pierre, comme étant un des principaux membres du club. +Il allait le prendre, lorsque Dologhow se pencha et lui arracha la +feuille pour la lire. Pierre releva la tête, et, entraîné par un +mouvement irrésistible de colère, il lui cria de toute sa force:</p> + +<p>«Je vous le défends!»</p> + +<p>À ces mots, et voyant à qui ils s'adressaient, Nesvitsky et son voisin +de droite, effrayés, cherchèrent à le calmer, tandis que Dologhow, +fixant sur lui ses yeux brillants et froids comme l'acier, lui disait, +en accentuant chaque syllabe:</p> + +<p>«Je la garde!»</p> + +<p>Pâle, les lèvres tremblantes, Pierre la lui arracha des mains:</p> + +<p>«Vous êtes un misérable!... vous m'en rendrez raison!»</p> + +<p>Il se leva de table et comprit tout à coup que la question de +l'innocence de sa femme, cette question qui le torturait depuis +vingt-quatre heures, était tranchée sans retour. Il la détestait +maintenant et sentait que tout était rompu avec elle à jamais. Malgré +les instances de Denissow, Rostow consentit à servir de témoin à +Dologhow, et, le dîner terminé, il discuta avec Nesvitsky, le témoin de +Besoukhow, les conditions du duel. Pierre retourna chez lui, tandis que +Rostow, Dologhow et Denissow restèrent au club très avant dans la nuit à +écouter les bohémiennes et les chanteurs de régiment.</p> + +<p>«Ainsi, à demain, à Sokolniki, dit Dologhow, en prenant congé de Rostow, +sur le perron.</p> + +<p>—Et tu es calme? lui dit Rostow.</p> + +<p>—Vois-tu, répondit Dologhow, je te dirai mon secret en deux mots: si, +la veille d'un duel, tu te mets à écrire ton testament et des lettres +larmoyantes à tes parents, si surtout tu penses à la possibilité d'être +tué, tu es un imbécile, un homme fini! Si, au contraire, tu as la ferme +intention de tuer ton adversaire et cela le plus tôt possible, tout va +comme sur des roulettes. Ainsi que me le disait un jour notre chasseur +d'ours: «Comment ne pas en avoir peur de l'ours?... et, pourtant, quand +on le voit, on ne craint plus qu'une chose: c'est qu'il ne vous +échappe!» Eh bien, mon cher, c'est tout juste comme moi. Au revoir, à +demain!»</p> + +<p>Le lendemain, à huit heures du matin, Pierre et Nesvitsky, en arrivant +au bois de Sokolniki, y trouvèrent Dologhow, Denissow et Rostow. Pierre +paraissait complètement indifférent à ce qui allait se passer; on +voyait, à sa figure fatiguée, qu'il avait veillé toute la nuit, et ses +yeux tremblotaient involontairement à la lumière. Deux questions le +préoccupaient exclusivement: la culpabilité de sa femme, qui pour lui +ne faisait plus de doute, et l'innocence de Dologhow, auquel il +reconnaissait le droit de ne pas ménager l'honneur d'un homme, qui après +tout lui était étranger: «Peut-être en aurais-je fait tout autant, se +dit Pierre, oui, certainement je l'aurais fait!... Mais alors ce duel, +alors ce duel serait un assassinat?... Ou bien je le tuerai, ou bien ce +sera lui qui me touchera à la tête, au coude, au pied, au genou.... Ne +pourrais-je donc me cacher et m'enfuir quelque part?» Et, en même temps, +il demandait, avec un calme qui inspirait le respect à ceux qui +l'observaient: «Serons-nous bientôt prêts?»</p> + +<p>Après avoir enfoncé les sabres dans la neige, indiqué l'endroit jusqu'où +chacun devait marcher, et chargé les pistolets, Nesvitsky s'approcha de +Pierre:</p> + +<p>«Je croirais manquer à mon devoir, comte, dit-il d'une voix timide, et +je ne justifierais pas la confiance que vous m'avez témoignée et +l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant comme second, si dans +cette minute solennelle je ne vous disais pas toute la vérité.... Je ne +crois pas que le motif de l'affaire soit assez grave pour verser du +sang.... Vous avez eu tort, vous vous êtes emporté....</p> + +<p>—Ah! oui, c'était bien bête!... dit Pierre.</p> + +<p>—Dans ce cas, laissez-moi porter vos excuses, et je suis sûr que nos +adversaires les accepteront, dit Nesvitsky, qui, comme tous ceux qui +sont mêlés à des affaires d'honneur, ne prenait la rencontre au sérieux +qu'au dernier moment. Il est plus honorable, comte, d'avouer ses torts +que d'en arriver à l'irréparable. Il n'y a pas eu d'offense grave, ni +d'un côté ni de l'autre. Permettez-moi....</p> + +<p>—Les paroles sont inutiles! dit Pierre.... Ça m'est bien égal.... +Dites-moi seulement de quel côté je dois aller et où je dois tirer.» Il +prit le pistolet, et, n'en ayant jamais tenu un de sa vie et ne +s'inquiétant guère de l'avouer, il questionna ses témoins sur la façon +de presser la détente: «Ah! c'est ainsi... c'est vrai, je l'avais +oublié.</p> + +<p>—Aucune excuse, aucune, décidément!» répondit Dologhow à Rostow, qui de +son côté avait essayé une tentative de réconciliation.</p> + +<p>L'endroit choisi était une petite clairière, dans un bois de pins, +couverte de neige à moitié fondue, et à quatre-vingts pas de la route où +ils avaient laissé leurs traîneaux. À partir de l'endroit où se tenaient +les témoins jusqu'aux sabres que Nesvitsky et Rostow avaient fichés en +terre à dix pas l'un de l'autre, en guise de barrières, ils avaient +laissé des traces sur la neige molle et profonde, en comptant les +quarante pas qui devaient séparer les adversaires. Il dégelait, et +d'humides vapeurs voilaient le paysage au delà de cette distance. Bien +que tout fût prêt depuis trois minutes, personne ne donnait encore le +signal; tous se taisaient.</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>«Eh bien, qu'on commence! s'écria Dologhow.</p> + +<p>—Eh bien!» répéta Pierre en souriant.</p> + +<p>La situation devenait terrible. L'affaire, si insignifiante au début, ne +pouvait plus maintenant être arrêtée. Elle suivait fatalement sa marche +en dehors de toute volonté humaine; elle devait s'accomplir! Denissow +s'avança jusqu'à la barrière:</p> + +<p>«Les adversaires, dit-il, s'étant refusés à toute réconciliation, on +peut commencer. Qu'on prenne les pistolets, et qu'on se porte en avant +au mot «trois!»</p> + +<p>«Une! deux! trois!» compta Denissow d'une voix sourde, en se reculant. +Les combattants s'avancèrent sur le sentier frayé, et chacun d'eux +voyait peu à peu émerger du brouillard la figure de son adversaire. Ils +avaient le droit de tirer à volonté en marchant. Dologhow s'avançait +sans se hâter et sans lever son pistolet: ses yeux bleus brillaient et +regardaient fixement Pierre; sa bouche se plissait en un semblant de +sourire.</p> + +<p>Au mot: «trois!» Pierre marcha rapidement; s'écartant du sentier battu, +il s'enfonça dans la neige. Tenant son pistolet le bras tendu en avant, +dans la crainte de se blesser lui-même, il cherchait à soutenir sa main +droite avec sa main gauche, qu'il avait instinctivement rejetée en +arrière, tout en comprenant l'inutilité de cet effort; au bout de +quelques pas, il se retrouva sur le chemin, regarda à ses pieds, jeta un +coup d'œil sur Dologhow, et tira. Ne s'attendant pas à un choc aussi +violent, Pierre tressaillit, s'arrêta et sourit de son impression. La +fumée, rendue encore plus épaisse par le brouillard, l'empêcha d'abord +de rien distinguer, et il attendait en vain l'autre coup, lorsque des +pas précipités se firent entendre, et il entrevit, au milieu de la +fumée, Dologhow pressant d'une main son côté gauche, et de l'autre +serrant convulsivement son pistolet abaissé. Rostow était accouru à lui.</p> + +<p>«Non... siffla entre ses dents Dologhow, non, ce n'est pas fini!» et, +faisant en chancelant quelques pas, il tomba sur la neige à côté du +sabre. Sa main gauche était couverte de sang; il l'essuya à son uniforme +et s'appuya dessus; son visage pâle et sombre tremblait avec une +contraction nerveuse.</p> + +<p>«Je vous... commença-t-il à dire, et il ajouta avec effort: prie!...» +Pierre, retenant avec peine un sanglot, allait s'approcher de lui, +lorsqu'il lui cria: «À la barrière!» Pierre comprit et s'arrêta. Ils +n'étaient plus qu'à dix pas l'un de l'autre. Dologhow plongea sa tête +dans la neige, en remplit sa bouche avec avidité, se redressa sur son +séant et chercha à retrouver son équilibre, tout en ne cessant de sucer +et de manger cette neige glacée. Ses lèvres frissonnaient, mais ses yeux +brillaient de l'éclat de la haine, et, réunissant toutes ses forces dans +un dernier effort, il leva son pistolet et visa lentement.</p> + +<p>«De côté, couvrez-vous du pistolet, s'écria Nesvitsky.</p> + +<p>—Couvrez-vous donc!» s'écria malgré lui Denissow, bien qu'il fût le +témoin de Dologhow.</p> + +<p>Pierre, avec un doux sourire de pitié et de regret, s'était abandonné +sans défense et offrait sa large poitrine au pistolet de Dologhow, qu'il +regardait tristement. Les trois témoins fermèrent les yeux. Le coup +partit, et Dologhow, s'écriant avec férocité: «Manqué!» retomba la face +contre terre.</p> + +<p>Pierre se prit la tête dans les mains et, retournant sur ses pas, entra +dans la forêt en marchant dans la neige à grandes enjambées.</p> + +<p>«C'est bête... c'est bête! disait-il. Mort? ce n'est pas vrai!»</p> + +<p>Nesvitsky le rejoignit et le conduisit chez lui.</p> + +<p>Rostow et Denissow emmenèrent Dologhow, qui, grièvement blessé et étendu +au fond du traîneau, restait immobile, les yeux fermés, sans répondre à +leurs questions; ils étaient à peine rentrés en ville qu'il revint à +lui, et, relevant péniblement la tête, il prit la main de Rostow, qui +fut frappé du changement complet de l'expression de sa figure, devenue +douce et attendrie.</p> + +<p>«Comment te sens-tu?</p> + +<p>—Mal! mais ce n'est pas là l'important. Mon ami, dit-il d'une voix +entrecoupée, où sommes-nous? À Moscou, n'est-ce pas? Écoute, ... je l'ai +tuée, elle... elle ne le supportera pas, elle ne le supportera pas!</p> + +<p>—Mais qui donc? dit Rostow surpris.</p> + +<p>—Ma mère, ma pauvre mère, ma mère adorée!»</p> + +<p>Et Dologhow éclata en sanglots. Quand il fut un peu calmé, il expliqua à +Rostow qu'il vivait avec sa mère, que, si elle le voyait mourant, elle +ne survivrait pas à sa douleur, et le supplia d'aller la prévenir, ce +que Rostow fit aussitôt, tout en apprenant, à sa grande stupéfaction, +que ce mauvais sujet, ce bretteur, demeurait avec une vieille mère et +une sœur bossue, et qu'il était pour elles le plus tendre des fils et +le meilleur des frères.</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Les tête-à-tête de Pierre et de sa femme étaient devenus de plus en plus +rares, surtout depuis les dernières semaines. À Moscou, comme à +Pétersbourg, leur maison était remplie de monde du matin au soir. La +nuit qui suivit le duel, au lieu d'aller retrouver sa femme dans sa +chambre à coucher, il la passa, comme il lui arrivait du reste souvent, +dans le grand cabinet de son père, celui-là même où le vieux comte était +mort.</p> + +<p>Se jetant sur le canapé, il essaya de dormir pour oublier tout ce qui +venait de lui arriver; mais il s'éleva dans son âme une telle tempête de +sensations, de pensées, de souvenirs, que non seulement il lui fut +impossible de fermer les yeux, mais même de rester en place. Il se leva +et se mit à arpenter sa chambre à pas saccadés, tantôt il pensait aux +premiers temps leur mariage, à ses belles épaules, à son regard +langoureux et passionné; tantôt il voyait se dresser à côté d'elle +Dologhow, beau, impudent, avec son sourire diabolique, tel qu'il l'avait +vu au dîner du club; tantôt il le revoyait pâle, frissonnant, défait et +s'affaissant sur la neige.</p> + +<p>«Et après tout, se disait-il, j'ai tué son amant... oui, l'amant de ma +femme! Comment cela s'est-il fait?—C'est arrivé, parce que tu l'as +épousée, lui répondait une voix intérieure.—Mais en quoi suis-je donc +coupable?—Tu es coupable de l'avoir épousée sans l'aimer, continuait la +voix; tu l'as trompée, car tu t'es aveuglé volontairement.» Et ce +moment, cette minute où il lui avait dit avec tant d'effort: «Je vous +aime!» se retraça vivement à sa mémoire. «Oui, là était la faute! je +sentais bien alors que je n'avais pas le droit de le lui dire.» Il se +rappela en rougissant sa lune de miel, un incident surtout, dont le +souvenir l'humiliait aujourd'hui; peu de temps après son mariage, +sortant vers midi de leur chambre à coucher, et vêtu d'une élégante robe +de chambre, il avait trouvé dans son cabinet son intendant en chef qui, +en le saluant respectueusement, avait légèrement souri de le voir dans +ce négligé, comme pour lui témoigner la part qu'il prenait à son +bonheur.</p> + +<p>«Et que de fois n'ai-je pas été fier d'elle, de son tact si fin, fier de +notre intérieur où elle recevait toute la ville, fier surtout de sa +majestueuse et inaccessible beauté! Je croyais ne pas la comprendre, et +je m'étonnais de ne pas l'aimer. Quand j'étudiais son caractère, je me +disais que c'était ma faute, si je ne comprenais pas cette impassibilité +absolue, cette absence de tout désir, de tout intérêt... et maintenant +je connais le mot terrible de cette énigme.... C'est une femme +pervertie!»</p> + +<p>«Anatole allait lui emprunter de l'argent et baiser ses belles épaules. +Elle ne lui donnait pas d'argent, mais elle se laissait embrasser. Si +son père excitait en plaisantant sa jalousie, elle lui répondait, de son +sourire tranquille, qu'elle n'était pas assez sotte pour être jalouse. +«Il n'a qu'à faire ce qu'il veut,» disait-elle de moi. Un jour, lui +ayant demandé si elle ne sentait pas quelque symptôme de grossesse, elle +me répondit qu'elle n'était pas assez niaise pour désirer des enfants, +et que d'ailleurs elle n'en aurait jamais de moi!»</p> + +<p>Il se rappelait ensuite la grossièreté de ses idées, la vulgarité des +expressions qui lui étaient familières, malgré son éducation +aristocratique. «Non, je ne l'ai jamais aimée! se disait-il.... Et +maintenant, voilà Dologhow affaissé sur la neige, s'efforçant de +sourire, mourant peut-être et répondant à mon repentir par une feinte +bravade!»</p> + +<p>Pierre était un de ces hommes qui, en dépit de la faiblesse de leur +caractère, ne cherchent jamais de confident pour leur douleur. Il +luttait avec elle en silence.</p> + +<p>«Je suis coupable, et je dois supporter, quoi?... la honte de mon nom, +le malheur de ma vie? Folies que tout cela! Mon nom et mon honneur ne +sont que conventions, et mon être en est indépendant!</p> + +<p>«On a exécuté Louis XVI parce qu'il était criminel, et ils avaient +raison tout autant que ceux qui, après en avoir fait un saint, +mouraient pour lui en martyrs! N'a-t-on pas ensuite exécuté Robespierre +parce qu'il était un despote? Qui avait tort? Qui avait raison? +Personne. Vis tant que tu seras vivant: demain, qui le sait, tu mourras +comme j'aurais pu mourir il y a une heure. Pourquoi tant se tourmenter +quand on pense à ce qu'est notre existence en comparaison de +l'éternité!»</p> + +<p>Et au moment où il se croyait apaisé, il la revoyait, elle et les +transports de son amour passager: alors, recommençant à marcher, il +brisait tout ce qui lui tombait sous la main: «Pourquoi lui ai-je dit: +«Je vous aime?» se demandait-il pour la dixième fois, et il se surprit à +sourire en se rappelant le mot de Molière: «Que diable allait-il faire +dans cette galère?»</p> + +<p>Il était encore nuit lorsqu'il sonna son valet de chambre pour lui +donner ses ordres de départ. Ne comprenant plus la possibilité de parler +à sa femme, il retournait à Pétersbourg, et comptait lui laisser une +lettre pour lui annoncer son intention de vivre séparé d'elle à tout +jamais.</p> + +<p>Quelques heures après, le valet de chambre, qui lui apporta son café, le +trouva étendu sur le canapé, un livre à la main, et dormant +profondément.</p> + +<p>Réveillé en sursaut, il fut longtemps avant de comprendre pourquoi il +était là.</p> + +<p>«La comtesse fait demander si Votre Excellence est à la maison?»</p> + +<p>Pierre n'avait pas encore répondu, que la comtesse, en déshabillé de +satin blanc, brodé d'argent, les deux épaisses nattes de ses cheveux +relevées en diadème autour de sa ravissante tête, entra dans la chambre, +calme et imposante comme toujours, bien que sur son front de marbre +légèrement bombé se dessinât un pli creusé par la colère. Contenant ses +impressions jusqu'à la sortie du valet de chambre, et, connaissant +d'ailleurs toute l'histoire du duel dont elle venait parler à son mari, +elle s'arrêta devant lui, sans pouvoir réprimer un sourire de dédain. +Pierre, intimidé, la regarda par-dessus ses lunettes et feignit de +reprendre sa lecture, comme un lièvre aux abois rabat ses oreilles et +reste immobile en face de ses ennemis.</p> + +<p>«Qu'est-ce encore? Qu'avez-vous fait, je vous le demande? dit-elle +sévèrement, lorsque la porte se fut refermée sur le valet de chambre.</p> + +<p>—Comment, moi? demanda Pierre.</p> + +<p>—Que veut dire ce beau courage! Que veut dire ce duel? Voyons, +répondez!»</p> + +<p>Pierre se retourna lourdement sur le divan, ouvrit la bouche et ne +trouva rien à dire.</p> + +<p>«Eh bien, c'est moi qui vous répondrai.... Vous croyez tout ce qu'on +vous raconte, et on vous a raconté que Dologhow était mon amant? +continua-t-elle en prononçant en français le mot «amant» avec la netteté +cynique qui lui était habituelle, aussi simplement que si elle eût +employé toute autre expression.... Vous l'avez cru! et qu'avez-vous +prouvé en vous battant? que vous êtes un sot, que vous êtes un imbécile, +ce que du reste tout le monde savait! Qu'en résultera-t-il! C'est que je +serai la risée de tout Moscou, et que chacun racontera qu'étant gris, +vous avez provoqué un homme dont vous étiez jaloux sans raison, un homme +qui vaut infiniment mieux que vous sous tous les rapports...» Plus elle +parlait, plus elle élevait la voix en s'animant.</p> + +<p>Pierre immobile murmurait des mots inarticulés sans lever les yeux.</p> + +<p>«Et pourquoi avez-vous cru qu'il était mon amant? Parce que sa société +me faisait plaisir? Si vous étiez plus intelligent, plus agréable, +j'aurais préféré la vôtre!</p> + +<p>—Ne me parlez pas... je vous en supplie, dit Pierre d'une voix rauque.</p> + + +<p>—Pourquoi ne parlerais-je pas? J'ai le droit de vous parler, car je +puis dire hautement qu'une femme qui n'aurait pas d'amant, avec un mari +comme vous, serait une rare exception, et je n'en ai pas!»</p> + +<p>Pierre lui lança un regard étrange, dont elle ne comprit pas la +signification, et se recoucha sur le divan. Il souffrait physiquement: +sa poitrine se serrait, il ne pouvait respirer.... Il savait qu'il +aurait pu mettre un terme à cette torture, mais il savait aussi que ce +qu'il voulait faire était terrible.</p> + +<p>«Il vaut mieux nous séparer, dit-il d'une voix étouffée.</p> + +<p>—Nous séparer, parfaitement, à condition que vous me donniez de la +fortune,» répondit Hélène.</p> + +<p>Pierre sauta sur ses pieds, et perdant la tête, se jeta sur elle.</p> + +<p>«Je te tuerai!» s'écria-t-il. Et saisissant sur la table un morceau de +marbre, il fit un pas vers Hélène, en le brandissant avec une force dont +lui-même fut épouvanté.</p> + +<p>La figure de la comtesse devint effrayante à voir: elle poussa un cri de +bête fauve et se rejeta en arrière. Pierre subissait tout l'attrait, +toute l'ivresse de la fureur. Il jeta sur le parquet le marbre, qui se +brisa, et s'avançant vers elle les bras tendus:</p> + +<p>«Sortez!» s'écria-t-il d'une voix si formidable, qu'elle répandit la +terreur dans toute la maison. Dieu sait ce qu'il aurait fait en ce +moment, si Hélène ne s'était enfuie au plus vite.</p> + + +<p>Une semaine plus tard, Pierre partit pour Pétersbourg, après avoir donné +à sa femme un plein pouvoir pour la régie de tous ses biens en +Grande-Russie, qui constituaient une bonne moitié de sa fortune.</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis les nouvelles reçues à +Lissy-Gory de la bataille d'Austerlitz et de la disparition du prince +André, et malgré les lettres adressées à l'ambassade, malgré toutes les +recherches, son corps n'avait pas été retrouvé, et son nom ne figurait +pas sur la liste des prisonniers. La pensée la plus pénible pour ses +proches était de se dire qu'il pouvait bien aussi avoir été ramassé sur +le champ de bataille par les habitants du pays, et se trouver malade ou +mourant, seul, au milieu d'étrangers, et incapable de donner signe de +vie à sa famille. Les journaux, qui avaient été les premiers à +renseigner le vieux prince sur la défaite d'Austerlitz, disaient +simplement, en termes laconiques et vagues, que les Russes, après de +brillants engagements, avaient dû opérer leur retraite et qu'elle +s'était effectuée en bon ordre. Le prince tira de ce bulletin officiel +la conclusion évidente que les nôtres avaient essuyé une défaite. Huit +jours plus tard, une lettre de Koutouzow annonçait au vieux prince le +sort mystérieux de son fils:</p> + +<p>«Votre fils, lui écrivait-il, est tombé en héros, en avant du régiment, +son drapeau à la main, digne de son père et de sa patrie. Nos regrets à +tous sont unanimes, et personne ne sait jusqu'à présent s'il faut le +compter au nombre des vivants ou des morts. Tout espoir n'est pas +cependant perdu, car s'il était mort, son nom aurait figuré dans les +listes des officiers trouvés sur le champ de bataille, qui m'ont été +transmises par les parlementaires.»</p> + +<p>Le vieux prince reçut cette lettre très tard dans la soirée, et le +lendemain matin il sortit pour faire sa promenade habituelle; morose et +sombre, il n'adressa pas une parole à son homme d'affaires, ni à son +jardinier, ni à l'architecte.</p> + +<p>Lorsque la princesse Marie entra, elle le trouva occupé à son tour, mais +il ne se retourna pas comme il en avait coutume.</p> + +<p>«Ah! princesse Marie!» dit-il tout à coup en jetant le repoussoir. La +roue, par suite de l'impulsion reçue, continuait à tourner, et le +grincement de cette roue, qui allait en s'affaiblissant, se lia plus +tard, dans le souvenir de sa fille, avec la scène qui suivit.</p> + +<p>Elle s'approcha de lui, et, à la vue de sa physionomie, un sentiment +indéfinissable lui comprima le cœur. Ses yeux se troublèrent. Les +traits de son père avaient une contraction plutôt de méchanceté que de +tristesse et d'abattement; ils trahissaient la lutte violente qui se +passait en lui, et lui disaient qu'un terrible malheur allait tomber sur +sa tête, le plus terrible de tous, celui qu'elle n'avait pas encore +éprouvé, la perte irréparable d'une de ses plus chères affections!</p> + +<p>«Mon père! André?...» et cette pauvre fille, gauche et disgracieuse, +prononça ces paroles avec un charme si puissant de sympathie et +d'abnégation, que le vieux prince, sous l'influence de ce regard, laissa +échapper un sanglot en se détournant.</p> + +<p>«J'ai reçu des nouvelles: on ne le trouve nulle part, ni parmi les +prisonniers, ni parmi les morts. Koutouzow m'a écrit.... Il a été +tué!...» dit-il tout à coup de sa voix perçante, comme pour chasser sa +fille par ce cri.</p> + +<p>La princesse ne bougea pas, et ne s'évanouit pas. Elle était déjà pâle, +mais, à ces mots, son visage sembla se transformer, et ses beaux yeux +s'éclairèrent subitement. On aurait dit qu'un sentiment ineffable venu +d'en haut, indépendant des douleurs et des joies de ce monde, +s'étendait comme un baume sur le coup qui venait de les frapper. +Oubliant la crainte qu'elle avait de son père, elle lui saisit la main, +l'attira à elle, et baisa sa joue sèche et parcheminée.</p> + +<p>«Mon père, lui dit-elle, ne vous détournez pas de moi, pleurons +ensemble.</p> + +<p>—Ces misérables, ces pleutres! s'écria le prince, en l'écartant. Perdre +une armée, perdre des hommes! Et pourquoi?... Va l'annoncer à Lise!» La +princesse Marie se laissa tomber sans force dans un fauteuil et fondit +en larmes. Elle revoyait son frère au moment des adieux, lorsqu'il +s'était approché d'elle et de sa femme: elle revoyait son expression +attendrie et légèrement dédaigneuse, lorsqu'elle lui avait passé l'image +au cou. Était-il devenu croyant? S'était-il repenti de son incrédulité? +Était-il là-haut dans les demeures célestes de la paix et du bonheur?</p> + +<p>«Mon père, dit-elle, comment est-ce arrivé?</p> + +<p>—Va, va, il a été tué pendant cette bataille, où l'on a mené à la mort +les meilleurs hommes de Russie et sacrifié la gloire russe. Allez, +princesse Marie! Allez l'annoncer à Lise!»</p> + +<p>La princesse Marie entra chez sa belle-sœur qu'elle trouva travaillant, +et dont le regard se leva sur elle avec cette expression de bonheur +calme et intime, particulière aux femmes qui sont dans sa situation; ses +yeux regardaient sans voir, car elle contemplait au dedans d'elle-même +ce doux et mystérieux travail qui s'accomplissait dans son sein.</p> + +<p>«Marie, dit-elle, en repoussant son métier, donne-moi ta main.»</p> + +<p>Ses yeux riaient, sa petite lèvre se retroussa et se fixa en un sourire +d'enfant. La princesse Marie se mit à ses genoux devant elle, et cacha +sa tête dans les plis de sa robe.</p> + +<p>«Ici, ici... n'entends-tu pas?... c'est si étrange! Et sais-tu, Marie, +je l'aimerai bien...,» et ses yeux rayonnants de bonheur s'attachaient +sur la jeune princesse, qui ne pouvait relever la tête, car elle +pleurait.</p> + +<p>«Qu'as-tu donc, Marie?</p> + +<p>—Rien.... J'ai pensé à André, et cela m'a attristée,» répondit-elle en +essuyant ses pleurs.</p> + +<p>Dans le courant de la matinée, la princesse Marie essaya à plusieurs +reprises de préparer sa belle-sœur à la catastrophe, mais chaque fois +elle se mettait à pleurer. Ces larmes, dont la petite princesse ne +comprenait pas la cause, l'inquiétaient malgré son manque d'esprit +d'observation. Elle ne demandait rien, mais se retournait avec +inquiétude, comme si elle cherchait quelque chose autour d'elle. Le +vieux prince, dont elle avait toujours peur, entra chez elle avant le +dîner: il avait l'air méchant et agité. Il sortit sans lui avoir parlé. +Elle regarda sa belle-sœur et éclata en sanglots.</p> + +<p>«A-t-on reçu des nouvelles d'André? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Non, tu sais que la chose est impossible, mais mon père s'inquiète, et +moi, je m'effraye.</p> + +<p>—Il n'y a donc rien?</p> + +<p>—Rien,» répondit la princesse, en la regardant franchement. Elle +s'était décidée, et avait décidé son père à ne rien lui dire jusqu'après +sa délivrance, qui était attendue de jour en jour. Le père et la fille +portaient et cachaient ce lourd chagrin, chacun à sa façon. Quoiqu'il +eût envoyé un émissaire en Autriche pour chercher les traces d'André, le +vieux prince était convaincu que son fils était mort, et il avait déjà +commandé pour lui, à Moscou, un monument qui devait être placé dans son +jardin. Il n'avait rien changé à son genre de vie, mais ses forces le +trahissaient. Il marchait et mangeait moins, dormait peu, et +s'affaiblissait visiblement. La princesse Marie espérait: elle priait +pour son frère, comme s'il était vivant, et attendait à toute heure +l'annonce de son retour.</p> + + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>«Ma bonne amie, lui dit un matin la petite princesse...,» et sa petite +lèvre se retroussa comme d'habitude, mais cette fois avec une tristesse +marquée, car depuis le jour où la terrible nouvelle avait été reçue, les +sourires, les voix, la démarche même de chacun, tout portait dans la +maison l'empreinte de la douleur, et la petite princesse, sans s'en +rendre compte, en subissait involontairement l'influence.</p> + +<p>«Ma bonne amie, je crains que le «fruschtique<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>«de ce matin, comme dit +Phoca le cuisinier, ne m'ait fait du mal?</p> + +<p>—Qu'as-tu, ma petite âme? Tu es pâle, tu es très pâle, s'écria la +princesse Marie, en accourant tout effrayée auprès d'elle.</p> + +<p>—Ne faudrait-il pas envoyer chercher Marie Bogdanovna, Votre +Excellence? dit une des filles de chambre qui se trouvait là. Marie +Bogdanovna était la sage-femme du chef-lieu de district, et depuis +quinze jours on l'avait fait venir à Lissy-Gory.</p> + +<p>—Tu as raison, c'est vrai, c'est peut-être ça.... Je vais y aller.... +Courage, mon ange!..., et embrassant sa belle-sœur, elle s'apprêta à +sortir de la chambre.</p> + +<p>—Non, non! s'écria la petite princesse, dont la pâle figure exprima non +seulement une souffrance physique, mais encore une terreur d'enfant, à +l'idée des douleurs inévitables dont elle avait le pressentiment.</p> + +<p>—Non, c'est l'estomac... dites que c'est l'estomac, Marie, dites, +dites...» Et elle pleurait comme pleurent les enfants capricieux et +malades en se tordant les mains avec désespoir et en s'écriant: «Mon +Dieu, mon Dieu!»</p> + +<p>La princesse Marie courut chercher la sage-femme qu'elle rencontra à +mi-chemin.</p> + +<p>«Marie Bogdanovna! C'est commencé, je crois, dit-elle, les yeux agrandis +par la terreur.</p> + +<p>—Eh bien, tant mieux, princesse, répondit la sage-femme sans hâter le +pas, et en se frottant les mains de l'air assuré d'une personne qui +connaît sa valeur.... Il est inutile que vous sachiez ça, vous autres +demoiselles.</p> + +<p>—Et le docteur qui n'est pas encore arrivé de Moscou! dit la princesse, +car, selon le désir du prince André et de sa femme, on y avait envoyé +chercher un accoucheur.</p> + +<p>—Cela ne fait rien, princesse, ne vous tourmentez pas, tout ira bien, +même sans le docteur.»</p> + +<p>Cinq minutes après, la princesse Marie entendit de sa chambre porter un +objet très lourd. Elle regarda. C'était un divan en cuir du cabinet du +prince André, que les gens transportaient dans la chambre à coucher, et +elle remarqua que leur figure était empreinte d'un sentiment inusité de +gravité et de douceur. La princesse Marie prêtait l'oreille à tous les +bruits de la maison, ouvrait sa porte, regardait, inquiète, ce qui se +passait dans le corridor. Quelques femmes allaient et venaient en +silence et se détournaient à sa vue. N'osant pas les questionner, elle +rentrait dans sa chambre, et tantôt se jetant dans son fauteuil, elle +prenait son livre de prières, tantôt s'agenouillant devant les images, +elle s'apercevait, avec surprise et chagrin, que la prière était +impuissante à calmer son agitation. La porte s'ouvrit tout à coup, et sa +vieille bonne, coiffée d'un large mouchoir, se montra sur le seuil. +Prascovia Savischna ne venait chez elle que rarement: tel était l'ordre +du vieux prince.</p> + +<p>«C'est moi, Machinka, et j'ai apporté, mon ange, les bougies de leur +mariage pour les allumer devant les saints, dit-elle en soupirant.</p> + +<p>—Ah! ma bonne, comme je suis contente.</p> + +<p>—Le Seigneur est miséricordieux, ma petite colombe!...» Et la vieille +bonne alluma les bougies à la lampe des images, et s'assit à la porte, +en tirant de sa poche un bas, qu'elle se mit à tricoter. La princesse +Marie prit un livre et feignit de lire, mais à chaque pas, à chaque +bruit, elle tournait ses yeux effrayés et interrogateurs sur sa bonne, +qui la calmait aussitôt du regard. Ce sentiment qu'éprouvait la +princesse Marie était d'ailleurs partagé par tous les habitants de cette +vaste maison. D'après une ancienne superstition, plus les douleurs de +l'accouchement sont ignorées, moins l'accouchée est censée souffrir: +aussi tous feignaient-ils de n'en rien savoir; personne n'en soufflait +mot, mais en dehors de la tenue grave et respectueuse, habituelle aux +gens du vieux prince, il se trahissait chez eux une inquiétude attendrie +et l'intuition de ce qui allait se passer, dans ce moment, de grand et +d'incompréhensible.</p> + +<p>Aucun éclat de rire ne retentissait dans l'aile habitée par les filles +et les femmes de service. Les domestiques et les laquais se tenaient +silencieusement sur le qui-vive dans l'antichambre. Dans les +dépendances, personne ne dormait, et des feux et de la lumière y étaient +entretenus. Le vieux prince marchait dans son cabinet, en appuyant sur +ses talons, et envoyait à tout instant le vieux Tikhone demander à Marie +Bogdanovna ce qui en était, lui répétant chaque fois:</p> + +<p>«Tu diras: «Le prince demande»... et reviens me dire....</p> + +<p>—Dites au prince, répondit avec emphase Marie Bogdanovna, que le +travail est commencé.</p> + +<p>—Bien, dit le prince, en fermant sa porte,» et Tikhone n'entendit plus +le moindre bruit dans le cabinet.</p> + +<p>Un instant après il y rentra, en se donnant à lui-même pour excuse les +bougies à remplacer, et il vit le prince étendu sur le canapé. À la vue +de son visage défait, il secoua la tête, et s'approchant de son vieux +maître, il le baisa à l'épaule, et sortit, en oubliant les bougies et +son excuse. Le plus solennel des mystères qui soient en ce monde +continuait à s'accomplir. La soirée se passa ainsi, la nuit vint, et ce +sentiment d'attente émue, au lieu de s'apaiser, s'accroissait de minute +en minute.</p> + + +<p>Il faisait une de ces nuits du mois de mars où l'hiver semble reprendre +son empire, et déchaîne avec une fureur désespérée ses derniers ouragans +et ses dernières bourrasques de neige. On avait envoyé un relais de +chevaux sur la grand'route pour le docteur allemand, et des hommes munis +de lanternes, postés au tournant, devaient le conduire à travers les +ornières et les trous du chemin de Lissy-Gory.</p> + +<p>La princesse Marie ne lisait plus depuis longtemps son livre de prières, +et elle regardait fixement sa bonne, dont la petite figure ratatinée, +avec sa mèche de cheveux gris échappée de dessous le mouchoir et sa peau +ridée sous le menton, lui était si familière dans ses moindres détails. +Tout en tricotant, la vieille Savischna racontait à voix basse, pour la +centième fois, comment la princesse-mère était accouchée de la princesse +Marie à Kichinew, sans sage-femme, et n'ayant pour tous soins que ceux +d'une paysanne moldave:</p> + +<p>«Dieu est grand, le «docteur» est inutile!...»</p> + +<p>Un violent coup de vent ébranla le châssis de la fenêtre, fit sauter la +targette mal assujettie, et un courant d'air humide et glacé passa au +travers des rideaux d'étoffe, et éteignit la bougie. La princesse Marie +tressaillit. La vieille bonne, posant son tricot sur la table, +s'approcha de la fenêtre et se pencha en dehors, pour essayer de ramener +le battant.</p> + +<p>«Princesse, ma petite mère, on arrive sur la route avec des lanternes! +dit-elle en refermant la fenêtre,... ce doit être le «doctoure».</p> + +<p>—Ah! Dieu merci! s'écria la princesse, il faut aller le recevoir: il ne +comprend pas le russe.»</p> + +<p>Jetant un châle sur ses épaules, elle quitta la chambre, et vit en +passant par l'antichambre que la voiture était déjà arrêtée devant le +perron. Elle s'avança sur le palier de l'escalier. Sur un des piliers de +la balustrade on avait placé une chandelle que le vent faisait couler. +Un peu plus bas, sur le second palier, le valet de chambre, Philippe, +l'air tout effrayé, en tenant une autre à la main. Encore plus bas, au +tournant même, de l'escalier, on entendait comme le pas lourd de bottes +fourrées, et le timbre d'une voix bien connue frappa l'oreille de la +princesse Marie:</p> + +<p>«Dieu merci! disait cette voix, et mon père?</p> + +<p>—Le prince est couché, répondit le maître d'hôtel, Demiane.</p> + +<p>—C'est André! se dit la princesse Marie... et les pas se +rapprochèrent.... C'est impossible, ce serait trop extraordinaire!...» +Au même moment, le prince André, couvert d'une pelisse dont le collet +était blanc de neige, se montra sur le palier inférieur.... C'était bien +lui, mais pâle, amaigri, changé, avec une expression, inaccoutumée chez +lui, de douceur attendrie et inquiète. Il gravit les dernières marches, +et embrassa sa sœur, que l'émotion étouffait.</p> + +<p>«Vous n'avez donc pas reçu ma lettre? lui demanda-t-il en l'embrassant +de nouveau, pendant que l'accoucheur, avec lequel il s'était rencontré +à la dernière station, montait l'escalier.</p> + +<p>—Marie! quelle étrange coïncidence!» Et, ôtant sa pelisse et ses bottes +fourrées, il passa chez sa femme.</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>La petite princesse, la tête couverte d'un bonnet blanc, était étendue +sur des oreillers. Les douleurs venaient de cesser. Ses longs cheveux +noirs s'enroulaient autour de ses joues enflammées et moites; sa jolie +petite bouche vermeille entr'ouverte souriait. Le prince André entra et +s'arrêta au pied du divan sur lequel elle était étendue. Ses yeux +brillants, pareils à ceux d'un enfant inquiet et agité, se fixèrent sur +lui sans changer d'expression: «Je vous aime tous, semblaient-ils dire, +je ne vous ai fait aucun mal... pourquoi donc faut-il que je souffre? +venez à mon secours.» Elle voyait son mari sans se rendre compte de son +apparition. Il la baisa au front.</p> + +<p>«Ma petite âme, lui dit-il,—il n'avait jamais employé cette expression +envers elle,—Dieu est bon!»</p> + +<p>Elle le regarda d'un air étonné, et ses yeux continuaient à lui dire: +«J'attendais du secours de toi, et tu ne m'aides pas, toi non plus!» +Les douleurs reprirent et Marie Bogdanovna engagea le prince André à +quitter la chambre.</p> + +<p>Il céda la place au médecin. La princesse Marie se trouva sur son +passage; ils se mirent à causer à voix basse, en s'interrompant à chaque +instant dans une attente fiévreuse.</p> + +<p>«Allez, mon ami,» lui dit-elle, et il alla s'asseoir dans la pièce +voisine de celle où était sa femme. Une fille de chambre en sortit, et +se troubla à la vue du prince André, qui, la figure cachée dans ses +mains, restait immobile. Les gémissements et les cris plaintifs +qu'arrachaient à la princesse ces douleurs toutes physiques, +s'entendaient à travers la porte; il se leva et fit un effort pour +l'ouvrir, quelqu'un la retenait de l'autre côté:</p> + +<p>«On ne peut pas, on ne peut pas!» dit une voix effrayée. Il essaya de +marcher. La chambre devint silencieuse, il se passa quelques secondes, +tout à coup un cri formidable retentit:</p> + +<p>«Ce n'est pas elle, elle n'en aurait pas eu la force!» se dit le prince +André, et il courut à la porte; le cri cessa, il entendit le vagissement +d'un enfant.</p> + +<p>«Pourquoi a-t-on apporté ici un enfant? s'écria-t-il dans le premier +moment. Que fait là cet enfant? Ou bien, est-ce cet enfant qui est né?»</p> + +<p>Quand il comprit tout à coup ce que ce cri renfermait de bonheur, les +larmes l'étouffèrent et, se reposant sur l'appui de la fenêtre, il se +mit à sangloter. La porte s'ouvrit. Le docteur, sans habit, les manches +de chemise retroussées, sortit pâle et tremblant. Le prince André se +retourna, mais le docteur, le regardant d'un air égaré, passa sans mot +dire. Une femme se précipita hors de la chambre, et s'arrêta, interdite, +à la vue du prince André. Il entra chez sa femme. Elle était morte, et +couchée dans la même position où il l'avait vue quelques instants +auparavant: son jeune et ravissant visage avait conservé la même +expression, malgré la fixité des yeux et la pâleur des joues:</p> + +<p>«Je vous aime tous, je n'ai fait de mal à personne, et qu'avez-vous fait +de moi?» semblait dire cette tête charmante que la vie avait abandonnée. +Dans un coin de la chambre, quelque chose de petit et de rouge vagissait +dans les bras tremblants de la sage-femme.</p> + + +<p>Deux heures après, le prince André entra à pas lents dans le cabinet de +son père, qui savait tout. En ouvrant la porte, il le trouva devant lui. +Le vieux prince étreignit en silence, de ses bras secs, pareils à des +tenailles de fer, le cou de son fils, et fondit en larmes.</p> + + +<p>Trois jours plus tard, on enterrait la petite princesse, et le prince +André monta les degrés du catafalque pour lui dire un dernier adieu. Les +yeux de la morte étaient fermés, mais son petit visage n'avait pas +changé et elle semblait toujours dire: «Qu'avez-vous fait de, moi?» Le +prince André ne pleurait pas, mais il sentit son cœur se déchirer à la +pensée qu'il était coupable de torts, désormais irréparables et +inoubliables. Le vieux prince baisa à son tour une des frêles mains de +cire, qui étaient croisées l'une sur l'autre, et l'on aurait cru que la +pauvre petite figure lui répétait aussi: «Qu'avez-vous fait de moi»? Il +se détourna brusquement après l'avoir regardée.</p> + + +<p>Cinq jours plus tard, le nouveau-né fut baptisé: la sage-femme retenait +les langes avec son menton, pendant que le prêtre oignait d'huile +sainte, avec les barbes d'une plume, la paume des mains et la plante des +pieds du petit prince Nicolas Andréïévitch.</p> + +<p>Le grand-père, après l'avoir porté, en sa qualité de parrain, autour du +vieux baptistère, s'était empressé de le remettre entre les mains de la +marraine, la princesse Marie. Le père, tout ému, et redoutant que le +prêtre ne laissât tomber l'enfant dans l'eau, attendait avec anxiété +dans la pièce voisine la fin du sacrement; aussi le regarda-t-il d'un +air satisfait, lorsque la vieille bonne le lui apporta, et il lui +répondit par un signe de tête amical à la bonne nouvelle qu'elle lui +donna que le morceau de cire, sur lequel on avait mis quelques petits +cheveux coupés sur la tête du nouveau-né, avait surnagé<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>Grâce au vieux comte, il ne fut pas question de la part que Rostow avait +prise au duel de Dologhow et de Besoukhow, et au lieu d'être dégradé, +comme il s'y attendait, il fut nommé aide de camp du général gouverneur +de Moscou, ce qui l'empêcha d'aller passer l'été à la campagne avec sa +famille, et l'obligea de rester en ville. Dologhow se lia plus +intimement avec lui. La vieille Marie Ivanovna aimait passionnément son +fils, et disait souvent à Rostow qu'elle l'avait pris en affection à +cause de son amitié pour son Fédia:</p> + +<p>«Oui, comte, son âme est trop noble et trop pure pour notre monde si +corrompu. Personne n'apprécie la bonté à sa juste valeur, car +malheureusement, chacun y voit un reproche à son adresse.... Est-ce +juste, est-ce honorable, je vous le demande, de la part de Besoukhow?... +Et mon enfant qui jusqu'à présent encore n'en dit jamais de mal? C'est +sur mon garçon que sont retombées leurs folies de Pétersbourg!... +Besoukhow n'en a pas souffert. Mon fils vient d'avoir de l'avancement, +c'est vrai, mais aussi où trouverez-vous, je vous le demande, un brave +comme lui?... Quant à ce duel,... y a-t-il l'ombre d'honneur chez ces +gens-là?... On sait qu'il est fils unique, et on le provoque, et on tire +tout droit sur lui?... Enfin, heureusement que Dieu l'a sauvé!... Et la +raison de tout cela?... Qui donc, de nos jours, n'a pas une intrigue, et +qu'y faire si Besoukhow est un mari jaloux? Sans doute il aurait pu le +montrer plus tôt, mais voilà un an que cela dure, et il le provoque avec +l'idée que Fédia s'y refuserait, parce qu'il lui doit de l'argent! +Quelle vilenie, quelle lâcheté? Je vous aime, vous, de tout mon cœur, +parce que vous avez compris mon Fédia, et il y a si peu de personnes qui +lui rendent justice, malgré sa belle âme.»</p> + +<p>Dologhow, de son côté laissait échapper des phrases qu'on n'aurait +jamais attendues de lui:</p> + +<p>«On me croit méchant, disait-il à Rostow, mais cela m'est bien égal! Je +ne tiens à reconnaître que ceux que j'aime, et pour ceux-là je donnerais +ma vie: quant aux autres, je les foulerai aux pieds, si je les trouve +sur mon chemin; j'adore ma mère, j'ai deux ou trois amis, toi surtout. +Quant aux autres, ils n'attirent mon attention qu'autant qu'ils peuvent +m'être utiles ou nuisibles, et presque tous sont nuisibles, à commencer +par les femmes.... Oui, mon ami, j'ai connu des hommes à l'âme noble, +élevée, tendre, mais les femmes! Comtesse ou cuisinière, elles se +vendent toutes, sans exception. Cette pureté céleste, ce dévouement que +je cherche dans la femme, je ne l'ai jamais trouvé. Ah! si j'avais +rencontré la femme rêvée, j'aurais tout sacrifié pour elle, mais les +autres!... il fit un geste de mépris. Et te l'avouerai-je, je ne tiens à +l'existence que parce que j'espère rencontrer un jour cet être idéal, +qui m'élèvera, m'épurera et me régénérera... mais tu ne comprends pas +ça, toi?</p> + +<p>—Au contraire, je te comprends parfaitement,» répliqua Rostow, qui +était de plus en plus sous le charme de son nouvel ami.</p> + + +<p>La famille Rostow revint en automne de la campagne. Denissow reparut +également bientôt après, et s'installa chez eux. Ces premiers mois de +l'hiver de 1800 à 1807 furent, pour Rostow et sa famille, pleins de +gaieté et d'entrain. Nicolas amenait dans la maison de ses parents +beaucoup de jeunes gens qui y étaient attirés par Véra, belle personne +de vingt ans, par Sonia, dont les seize ans avaient tout le charme d'une +fleur à peine éclose, et par Natacha, chez qui l'espièglerie de l'enfant +s'unissait aux séductions de la jeune fille. Chacun d'eux subissait plus +ou moins l'influence de ces visages souriants, débordants de bonheur, et +ouverts à toutes les impressions. Témoins de leur babillage décousu et +joyeux, pétillant d'imprévu, débordant de vie, d'espérances naissantes, +mêlés à cette agitation entraînante d'où partaient, comme des fusées, +leurs essais de chant et de piano, abandonnés, repris, selon le caprice +du moment, ils se sentaient à leur tour pénétrés et envahis par cette +atmosphère toute chargée d'amour, qui, comme ces jeunes filles, les +disposait à un bonheur confusément entrevu.</p> + +<p>Tels étaient les effluves magnétiques qui émanaient naturellement de +toute cette jeunesse, lorsque Dologhow fut présenté dans la maison de +Rostow. Il plut à tous, sauf à Natacha, qui avait été sur le point de se +brouiller avec son frère à cause de lui, car elle soutenait qu'il était +méchant, et que dans le duel avec Dologhow, Pierre avait eu raison, que +Dologhow était coupable, et de plus désagréable et affecté.</p> + +<p>«Il n'y a rien à comprendre! s'écriait Natacha avec une obstination +volontaire, il est méchant, il n'a pas de cœur! Quant à ton Denissow, +je l'aime! C'est un mauvais sujet, c'est possible, et pourtant je +l'aime!... C'est pour te dire que je comprends! Tout est calculé chez +l'autre, et c'est ce que je n'aime pas!</p> + +<p>—Oh! Denissow, c'est autre chose, répondit Rostow en ayant l'air de +donner à entendre que celui-là ne pouvait être comparé à Dologhow.—Son +âme si belle!... Il faut le voir avec sa mère... quel cœur!</p> + +<p>—Je ne puis pas en juger, mais ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne +suis pas à mon aise avec lui!... Et il est amoureux de Sonia, sais-tu?</p> + +<p>—Quelle folie!</p> + +<p>—J'en suis sûre, tu verras!»</p> + +<p>Natacha avait raison. Dologhow, qui n'aimait pas la société des dames, +venait souvent néanmoins, et l'on eut bientôt découvert, sans qu'il en +fût dit un mot, qu'il était attiré par Sonia. Celle-ci ne l'aurait +jamais avoué, bien qu'elle l'eût deviné et qu'elle devînt rouge comme +une cerise, chaque fois qu'il paraissait; il venait dîner presque tous +les jours, et ne manquait jamais, ni un spectacle, ni les bals de +demoiselles de Ioghel, lorsque les Rostow s'y trouvaient. Il témoignait +à Sonia une attention marquée, et l'expression de ses yeux était telle +que, non seulement Sonia n'en pouvait supporter le regard, mais que la +vieille comtesse et Natacha rougissaient quand elles venaient à le +surprendre.</p> + +<p>Il était évident que cet homme étrange et énergique pliait et se +soumettait à l'influence irrésistible exercée sur lui par cette brune et +gracieuse fillette, qui cependant était éprise d'un autre que lui.</p> + +<p>Rostow remarqua ces rapports entre elle et Dologhow, mais sans bien s'en +rendre compte: «Ils sont tous amoureux de l'une d'elles», se disait-il, +et, ne se sentant plus aussi à son aise dans ce milieu, il s'absenta +très souvent de la maison paternelle.</p> + +<p>On recommença, pendant ces mois d'automne, à causer de la guerre avec +Napoléon, avec plus d'ardeur encore que par le passé. Il fut question +d'un recrutement de dix sur mille, auquel s'ajoutaient neuf sur mille +pour la milice. On lançait de tous côtés des anathèmes sur Bonaparte, et +Moscou était plein de bruits de guerre. Quant à la famille Rostow, toute +la part qu'elle prenait à ces préparatifs belliqueux se concentrait sur +Nicolas, qui attendait l'expiration du congé de Denissow, pour retourner +avec lui au régiment, après les fêtes. Ce départ prochain ne l'empêchait +pas de s'amuser: il l'y excitait au contraire, et il passait la plus +grande partie de son temps en dîners, en soirées et en bals.</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>Le troisième jour de Noël, les Rostow donnèrent un dîner d'adieux quasi +officiel en l'honneur de Denissow et de Nicolas, qui partaient après les +Rois. Parmi les vingt convives se trouvait Dologhow.</p> + +<p>Les courants électriques et passionnés, qui régnaient dans la maison, +n'avaient jamais été aussi sensibles que pendant ces derniers jours: +«Saisis au vol les fugitifs éclairs de bonheur, semblait dire à la +jeunesse cette mystérieuse influence: Aime, sois aimé! c'est là le seul +but où l'on doit tendre, car cela seul est vrai dans le monde!»</p> + +<p>Malgré les deux paires de chevaux que Nicolas avait mises sur les dents, +il n'avait fait que la moitié de ses courses, et ne rentra qu'une +seconde avant le repas. Il subit et ressentit aussitôt la contrainte qui +alourdissait ce jour-là l'atmosphère orageuse d'amour dont il était +entouré; un étrange embarras se trahissait entre quelques-unes des +personnes présentes, et, surtout entre Sonia et Dologhow. Il comprit +qu'il avait dû se passer quelque chose, et avec la délicatesse de son +cœur, sa conduite envers eux fut tendre et pleine de tact. Ce soir-là +il y avait bal chez Ioghel, le maître de danse, qui réunissait +fréquemment, les jours de fête, ses élèves des deux sexes.</p> + +<p>«Nicolas, iras-tu au bal chez Ioghel? Va, je t'en prie, il te le demande +instamment, et Vasili Dmitritch a promis d'y aller.</p> + +<p>—Où n'irais-je pas pour obéir à la comtesse? dit Denissow, qui, moitié +riant, moitié sérieux, s'était déclaré le chevalier de Natacha. Je suis +même prêt à danser le pas du châle.</p> + +<p>—Oui, si j'en ai le temps! J'ai promis aux Arkharow de passer la +soirée chez eux.</p> + +<p>—Et toi?...» dit-il en s'adressant à Dologhow. Il s'aperçut aussitôt de +l'indiscrétion de sa demande, au «oui» sec et froid qu'il reçut de ce +dernier, et au regard farouche qu'il jeta sur Sonia.</p> + +<p>«Il y a quelque chose entre eux», se dit Nicolas, et le départ de +Dologhow après le dîner le confirma dans cette supposition. Il appela à +lui Natacha pour la questionner:</p> + +<p>«Je te cherchais justement, s'écria-t-elle, en courant après lui, je te +l'avais bien dit, tu ne voulais jamais me croire? ajouta-t-elle d'un air +triomphant... il s'est déclaré!»</p> + +<p>Quoique Sonia ne le préoccupât que peu à cette époque, il éprouva +cependant, à cette confidence, un certain déchirement de cœur. Dologhow +était un parti convenable, brillant même sous quelques rapports pour +l'orpheline sans dot. La vieille comtesse et le monde devaient +certainement regarder un refus comme impossible. Aussi le premier +sentiment de Nicolas fut-il un sentiment d'irritation, et il s'apprêtait +à l'exhaler en railleries sur les promesses oubliées et sur le +consentement de Sonia, lorsqu'avant même qu'il eût eu le temps de +formuler sa pensée, Natacha continua:</p> + +<p>«Et figure-toi qu'elle l'a refusé, absolument refusé! Elle a dit +qu'elle en aimait un autre.»</p> + +<p>«Oui, ma Sonia ne pouvait agir autrement!» se dit Nicolas.</p> + +<p>«Maman a eu beau la supplier, elle a refusé, et je sais qu'elle ne +reviendra pas sur sa décision.</p> + +<p>—Maman l'a suppliée? demanda Nicolas d'un ton de reproche.</p> + +<p>—Oui, et ne te fâche pas, Nicolas. Je sais bien, quoique je ne sache +pas comment, que tu ne l'épouseras pas.... J'en suis sûre.</p> + +<p>—Allons donc, tu ne peux pas le savoir... mais il faut que je lui +parle. Quelle ravissante créature que cette Sonia! ajouta-t-il en +souriant.</p> + +<p>—Je crois bien qu'elle est ravissante? Je vais te l'envoyer...» Et elle +se sauva, après avoir embrassé son frère.</p> + +<p>Quelques secondes plus tard, Sonia entra, effrayée et confuse, comme une +coupable. Nicolas s'approcha d'elle, et lui baisa la main; depuis le +retour de la campagne ils ne s'étaient pas encore trouvés en tête à +tête.</p> + +<p>«Sophie, lui dit-il d'abord avec timidité, mais en reprenant peu à peu +de l'assurance, vous venez de refuser un parti brillant, un parti +avantageux.... C'est un homme de bien, il a des sentiments élevés... il +est mon ami....</p> + +<p>—Mais c'est fini, je l'ai déjà refusé, dit Sonia en l'interrompant.</p> + +<p>—Si vous le refusez à cause de moi, je crains que....</p> + +<p>—Ne me dites pas cela Nicolas, reprit-elle en l'interrompant de +nouveau, et elle l'implorait du regard.</p> + +<p>—C'est mon devoir. Peut-être est-ce de la suffisance, de ma part, mais +je préfère vous le dire, car dans ce cas je vous dois la vérité. Je vous +aime, je le crois, plus que tout....</p> + +<p>—C'est assez pour moi, dit-elle en rougissant.</p> + +<p>—Mais j'ai été bien souvent amoureux et je m'amouracherai encore, et +pourtant je n'ai pour personne, comme pour vous, ce sentiment de +confiance, d'amitié, ni d'amour. Je suis jeune: maman, vous le savez, ne +désire pas ce mariage. Ainsi donc je ne puis rien vous promettre, et je +vous supplie de bien poser la proposition de Dologhow, ajouta-t-il en +prononçant avec effort le nom de son ami.</p> + +<p>—Ne me parlez pas ainsi. Je ne désire rien. Je vous aime comme un +frère, je vous aimerai toujours, et cela me suffit.</p> + +<p>—Vous êtes un ange, je ne suis pas digne de vous, j'ai peur de vous +tromper...» et Nicolas lui baisa encore une fois la main.</p> + + +<h3>XII</h3> + + +<p>«Les plus jolis bals de Moscou sont ceux de Ioghel», disaient les mères, +en regardant leurs filles danser les nouveaux pas qu'elles venaient +d'apprendre; jeunes filles et jeunes garçons étaient du même avis, +dansaient jusqu'à extinction de forces, et s'y amusaient comme des rois, +et pourtant quelquefois, ils y étaient venus par pure condescendance, +Les deux jolies princesses Gortchakow y avaient même, dans le courant de +l'hiver, trouvé des promis, ce qui en avait encore augmenté la renommée. +Leur grand charme était l'absence de maître et de maîtresse de maison. +On n'y voyait que le bon Ioghel voltigeant, léger comme le duvet, +saluant, selon toutes les règles de son art, ses invités, auxquels il +donnait des leçons au cachet, et tous, y compris les fillettes de treize +à quatorze ans, qui y montraient leur première robe longue, n'avaient +qu'une pensée, danser et s'amuser à qui mieux mieux. Toutes, sauf de +rares exceptions, étaient ou paraissaient jolies; leurs yeux +pétillaient, et leurs sourires rayonnaient à l'envi. Les meilleures +élèves, parmi lesquelles Natacha se distinguait par sa grâce, y +dansaient parfois le pas du châle; mais ce jour-là la préférence était +aux «anglaises», «aux écossaises» et à la mazurka, qui commençait à être +à la mode. La salle choisie par Ioghel était une des grandes salles de +l'hôtel Besoukhow et, au dire de chacun, la soirée était admirablement +réussie. Les jolies figures se comptaient par douzaines, et les +demoiselles Rostow, heureuses et radieuses encore plus que de coutume, +étaient les reines du bal. Sonia, fière de la déclaration de Dologhow, +fière de son refus et de son explication avec Nicolas, valsait de joie +autour de sa chambre, et, dans le bonheur exubérant qui la transfigurait +et l'illuminait, donnait à peine le temps à sa femme de chambre de +natter ses beaux cheveux.</p> + +<p>Natacha, non moins fière, et fière surtout de la robe longue qu'elle +mettait pour la première fois à un vrai bal, portait, comme Sonia, de la +mousseline blanche avec des rubans roses.</p> + +<p>À peine entrée dans la salle, elle fut prise d'une telle exaltation, que +tout danseur sur qui son regard s'arrêtait une seconde, lui inspirait +aussitôt la passion la plus violente.</p> + +<p>«Sonia, Sonia, quel bonheur, comme c'est joli!»</p> + +<p>Nicolas et Denissow passaient en revue les danseuses, d'un air +protecteur et affectueux:</p> + +<p>«Elle est charmante, dit Denissow en grasseyant.</p> + +<p>—Qui, qui cela?</p> + +<p>—La comtesse Natacha, répondit Denissow.... Et comme elle danse... +quelle grâce!</p> + +<p>—Mais de qui parles-tu?</p> + +<p>—Mais, de ta sœur!» répondit Denissow impatienté.</p> + +<p>Rostow sourit.</p> + +<p>«Mon cher comte, vous êtes un de mes meilleurs élèves, il faut que vous +dansiez, lui dit le petit Ioghel. Voyez comme il y a de jolies +demoiselles! et il adressa la même demande à Denissow, dont il avait été +aussi le professeur.</p> + +<p>—Non, mon cher, je «<i>ferrai tapisserrie</i>». Vous avez donc oublié +combien j'ai peu profité de vos leçons?...</p> + +<p>—Mais bien au contraire! s'empressa de lui dire Ioghel, en manière de +consolation. Vous ne faisiez pas grande attention, c'est vrai, mais vous +aviez des dispositions, vous en aviez!»</p> + +<p>Les premiers accords de la mazurka se firent entendre, et Nicolas +engagea Sonia. Denissow, assis à côté des mamans et appuyé sur son +sabre, ne cessait de suivre des yeux la jeunesse dansante, en battant du +pied la mesure, et il les faisait se pâmer de rire, en leur contant +gaiement toutes sortes d'histoires. Ioghel formait le premier couple +avec Natacha, son orgueil et sa plus brillante élève. Assemblant +gracieusement ses petits pieds chaussés d'escarpins, il s'élança en +glissant sur le parquet et en entraînant à sa suite Natacha, qui, malgré +sa timidité, exécutait ses pas avec le plus grand soin. Denissow ne la +quittait pas du regard, et sa figure disait clairement que s'il ne +dansait pas, c'est qu'il n'en avait pas envie, mais qu'au besoin il +aurait pu s'en acquitter à son honneur. Au milieu de la figure, il +arrêta Rostow qui passait devant lui:</p> + +<p>«Ce n'est pas ça du tout, dit-il; est-ce que ça ressemble à la mazurka? +Et pourtant, elle danse bien!»</p> + +<p>Denissow s'était acquis en Pologne une brillante réputation de danseur +de mazurka. Aussi Nicolas, courant à Natacha:</p> + +<p>«Va, lui dit-il, choisir Denissow, en voilà un qui danse à merveille!»</p> + +<p>Quand vint son tour, elle se leva, traversa toute seule la salle de ses +petits pieds légers, jusqu'à l'endroit où était Denissow, et remarqua +que chacun l'observait, en se demandant ce qu'elle allait faire. Nicolas +vit qu'ils se disputaient, et que Denissow refusait avec un joyeux +sourire:</p> + +<p>«Je vous en prie, Vassili Dmitritch, venez, je vous en prie.</p> + +<p>—Mais non, comtesse, vrai, ne m'y forcez point.</p> + +<p>—Voyons, Vasia, dit Nicolas, en arrivant au secours de sa sœur.</p> + +<p>—. Ne dirait-on pas qu'il fait des mamours à son minet?</p> + +<p>—Je chanterai pour vous toute une soirée, dit Natacha.</p> + +<p>—Ah! magicienne, vous faites de moi tout ce que vous voulez,» répliqua +Denissow, en décrochant son ceinturon. Franchissant la barricade de +chaises, saisissant d'une main ferme celle de sa partenaire, redressant +crânement la tête, et rejetant un pied en arrière, il se mit en position +et attendit la mesure. Soit qu'il fût à cheval, ou qu'il dansât la +mazurka, la petitesse de sa taille passait inaperçue, et il y déployait +tous ses avantages. À la première note, jetant un regard triomphant et +satisfait à sa dame, il frappa du talon, et bondissant avec l'élasticité +d'une balle, il s'élança dans le cercle, en l'entraînant avec lui. Il en +parcourut d'abord la moitié sur un pied presque sans toucher terre, et +en allant tout droit aux chaises, qu'il semblait ne pas apercevoir; +puis tout à coup, faisant résonner ses éperons, glissant sur ses pieds, +arrêté une seconde sur ses talons et choquant de nouveau ses éperons +sans bouger de place, tournant rapidement sur lui-même et donnant son +coup de talon du pied gauche, il repartait pour l'autre bout de la +salle. Natacha devinait chacun de ses mouvements sans s'en rendre +compte, et les suivait en s'y abandonnant sans résistance. Tantôt, la +tenant de la main droite ou de la main gauche, il pirouettait avec elle; +tantôt, tombant sur un genou, il la faisait tourner autour de lui, puis, +se relevant, il s'élançait avec une telle rapidité, qu'il semblait +devoir l'entraîner au travers des mitrailles, et pliait tout à coup le +genou, pour recommencer de plus belle ses gracieuses évolutions. +Ramenant ensuite sa dame à sa place, et l'ayant de nouveau fait +pirouetter avec une élégante désinvolture, en faisant sonner ses +éperons, il termina par un profond salut, tandis que Natacha oubliait, +dans son trouble, de lui faire la révérence traditionnelle. Ses yeux +souriants le regardaient avec stupeur, et semblaient ne pas le +reconnaître: «Que lui arrive-t-il donc?» se dit-elle.</p> + +<p>Quoique Ioghel n'acceptât pas la mazurka comme une danse classique, tous +étaient enthousiasmés de la façon dont Denissow l'avait dansée; on +venait le choisir à chaque instant, et les vieilles gens, le suivant du +coin de l'œil, parlaient de la Pologne et du bon vieux temps. Denissow, +échauffé par la mazurka, s'essuya le front, et s'assit à côté de +Natacha, qu'il ne quitta plus de toute la soirée.</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Deux jours après, Rostow, qui n'avait plus revu Dologhow, ni chez ses +parents, ni chez lui, reçut de lui ces quelques mots:</p> + +<p>«N'ayant plus l'intention de me présenter chez vous, par des motifs qui +te sont sans doute connus, et partant bientôt pour l'armée, je réunis ce +soir mes amis pour leur dire adieu. Tu nous trouveras à l'hôtel +d'Angleterre.»</p> + +<p>En quittant le théâtre, où il était allé avec Denissow et les siens, +Rostow s'y rendit vers dix heures et on l'introduisit aussitôt dans le +plus bel appartement, que Dologhow avait loué pour cette circonstance.</p> + +<p>Une vingtaine de personnes entouraient une table, à laquelle il était +assis et qui était éclairée par deux bougies. Une pile d'or et +d'assignats s'étalait devant lui: il taillait une banque. Nicolas ne +l'avait pas rencontré depuis le refus de Sonia, et éprouvait un certain +embarras à le revoir.</p> + +<p>Dès que Rostow entra, Dologhow lui jeta un regard froid et tranchant, +comme s'il eût été sûr d'avance qu'il allait venir:</p> + +<p>«Il y a longtemps que je ne t'ai vu, merci d'être venu! Laissez-moi +finir de tailler ma banque, nous allons avoir Illiouchka avec son +chœur.</p> + +<p>—Je suis pourtant allé chez toi, lui dit Rostow, en rougissant +légèrement.</p> + +<p>—Choisis une carte si tu veux,» ajouta Dologhow sans lui répondre.</p> + +<p>Une singulière conversation, qu'ils avaient eue un certain jour +ensemble, revint dans ce moment à la mémoire de Nicolas: «Il n'y a qu'un +imbécile pour se confier à la chance,» lui avait dit son ami.</p> + +<p>«Aurais-tu par hasard peur de jouer avec moi?» lui demanda en souriant +Dologhow, qui avait deviné sa pensée.</p> + +<p>Rostow comprit, à ce sourire, que Dologhow se trouvait, comme au dîner +du club, dans une de ces dispositions d'esprit où, éprouvant le besoin +de sortir du train-train monotone de la vie, il se laissait volontiers +entraîner à commettre une méchante action.</p> + +<p>Nicolas balbutia quelques mots et cherchait, sans y parvenir, une +plaisanterie à lui répondre, lorsque l'autre, le regardant en face, +articula lentement, nettement, et de façon à être entendu de tous:</p> + +<p>«Te rappelles-tu ce que nous disions un jour à propos du jeu: «Il n'y a +qu'un imbécile pour se confier à la chance; il faut jouer à coup sûr...» +et pourtant je veux l'essayer!... Et faisant craquer son jeu de cartes, +il dit au même moment: «La banque, Messieurs!»</p> + +<p>Écartant l'argent qu'il avait devant lui, il se prépara à tailler. +Rostow s'assit à ses côtés sans jouer.</p> + +<p>«Ne joue pas, cela vaut mieux, lui dit Dologhow.... Et Nicolas, chose +étrange, sentit la nécessité de prendre une carte, en plaçant dessus une +somme insignifiante.</p> + +<p>—Je n'ai pas d'argent, dit-il.</p> + +<p>—Sur parole!» lui répondit Dologhow.</p> + +<p>Rostow perdit les cinq roubles qu'il venait de mettre; il remit encore +et perdit de nouveau. Dologhow passa dix fois.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il, veuillez placer l'argent sur les cartes; sans cela, +je ne me reconnaîtrai plus dans les comptes.»</p> + +<p>Un des joueurs émit l'opinion qu'on pouvait avoir confiance en lui.</p> + +<p>«Sans doute, mais j'ai peur de m'embrouiller... de grâce, mettez votre +argent sur les cartes.... Quant à toi, ne te gêne pas, ajouta-t-il en +s'adressant à Rostow, nous ferons nos comptes plus tard.»</p> + +<p>Le jeu continua, et le domestique ne cessait de verser du champagne à +flots.</p> + +<p>Rostow avait déjà perdu 800 roubles. Il allait faire son reste sur une +carte, lorsque le verre de champagne qu'on lui offrait arrêta son +mouvement, et il ne fit que sa mise habituelle de vingt roubles:</p> + +<p>«Mais laisse donc, lui dit Dologhow, qui cependant n'avait pas l'air de +l'observer, tu te referas plus vite!... C'est étrange, je fais gagner +les autres, et toi, je te fais toujours perdre... c'est peut-être parce +que tu me crains?»</p> + +<p>Rostow obéit. Ramassant par terre un sept de cœur dont le coin était +écorné, et dont plus tard il ne se souvint que trop, il écrivit bien +lisiblement dessus le chiffre 800, avala son verre de champagne, et tout +en souriant à Dologhow et en suivant avec anxiété le mouvement de ses +doigts, il attendit l'apparition d'un sept! La perte ou le gain, que +pouvait lui amener cette carte, avait pour lui une grande importance, +car, le dimanche précédent, son père, en lui remettant 2 000 roubles, +lui avait confié qu'il se trouvait dans des embarras d'argent, et +l'avait prié de bien économiser cette somme jusqu'au mois de mai. +Nicolas lui avait assuré qu'elle lui suffirait et au delà, et il ne lui +restait plus déjà que 1 200 roubles. Aussi, s'il venait à perdre sur ce +sept de cœur, non seulement il aurait 1 600 roubles à payer, mais il se +verrait obligé de manquer à sa parole! «Qu'il me donne au plus vite +cette carte, se disait-il, et je prends ma casquette, et je file à la +maison souper avec Denissow, Natacha et Sonia, et je jure de ne plus +toucher une carte de ma vie!» Tous les détails de sa vie de famille, ses +plaisanteries avec Pétia, ses conversations avec Sonia, ses duos avec +Natacha, la partie de piquet avec son père ou sa mère, tous ces plaisirs +intimes se représentèrent à lui avec la netteté et le charme d'un +bonheur perdu et inappréciable. Il ne pouvait admettre qu'un hasard +aveugle, en faisant tomber à droite ou à gauche ce sept de cœur, pût le +priver de ces joies reconquises, et le précipiter dans un abîme de +malheur indéfini et inconnu. Cela ne pouvait être, et il suivait, avec +une anxiété fiévreuse, le mouvement des mains rouges, velues, à larges +articulations, de Dologhow, qui s'arrêtèrent, et déposèrent le paquet de +cartes, pour prendre un verre et une pipe.</p> + +<p>«Tu n'as donc pas peur de jouer avec moi? lui dit Dologhow en se +renversant sur le dossier de sa chaise, comme pour raconter à ses amis +quelque chose de gai:</p> + +<p>—Oui, Messieurs, on m'a assuré qu'on avait fait courir à Moscou le +bruit que je trichais au jeu.... S'il en est ainsi, je vous conseille +d'être sur vos gardes!</p> + +<p>—Voyons, taille donc! lui dit Rostow.</p> + +<p>—Oh! ces vieilles commères de Moscou!» ajouta-t-il, en reprenant le +talon.</p> + +<p>À ce moment Rostow, réprimant avec peine une exclamation, se prit la +tête à deux mains. Le sept de cœur, qui lui était si nécessaire, était +la première carte de la taille, et il avait perdu plus qu'il ne pouvait +payer!</p> + +<p>«Écoute, lui dit Dologhow, ne va pas t'enfoncer!...» et il continua à +tailler.</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>Une heure et demie plus tard, tout l'intérêt de la partie était +concentré sur Rostow. Au lieu des premiers 1 600 roubles qu'il avait +perdus, il avait devant lui, inscrite à son débit, une longue colonne de +chiffres, dont le total pouvait, à ce qu'il croyait, s'élever à 15 000 +roubles, mais qui en réalité dépassait 20 000. Dologhow ne racontait +plus d'histoires: il suivait chaque mouvement de Rostow, et supputait le +chiffre de son gain, résolu à continuer le jeu, jusqu'à ce qu'il eût +atteint le chiffre de 43 000 roubles. Il s'était fixé ce chiffre dans +son idée, parce qu'il formait le total de son âge et de celui de Sonia. +Rostow, les coudes sur la table et la tête dans ses mains, assis devant +ce tapis vert barbouillé de craie et de taches de vin, et sur lequel +s'amoncelaient des montagnes de cartes, suivait aussi, la mort dans le +cœur, le mouvement de ces doigts qui le tenaient en son pouvoir:</p> + +<p>«Six cents roubles, as, neuf... impossible de se refaire?... Et comme on +doit être gai, là-bas, à la maison!... Valet sur le cinq.... Pourquoi +donc fait-il cela avec moi?» Parfois il augmentait sa mise, mais +Dologhow refusait et lui indiquait un chiffre. Rostow se soumettait, et +priait Dieu, comme il l'avait prié sur le champ de bataille, sur le pont +d'Amstetten. Tantôt, il tentait le sort, en relevant au hasard une carte +dans le tas tombé sur le tapis, en se disant qu'elle ferait tourner la +chance; tantôt, il comptait les brandebourgs de son uniforme et plaçait +sur une seule carte la somme représentant le nombre de leurs points; +tantôt, il regardait d'un air effaré les autres joueurs, comme pour leur +demander secours, et reportant son regard sur le visage de marbre de +son adversaire, il essayait de pénétrer ce qui se passait en lui:</p> + +<p>«Il sait pourtant quelle est l'importance de cette perte pour moi, et il +est mon ami, et je l'aimais!... Mais ce n'est pas sa faute, puisque la +chance est pour lui, et je ne suis pas coupable non plus!... Quel mal +ai-je fait?... Ai-je tué ou offensé quelqu'un?... Pourquoi donc cet +effroyable malheur? Il n'y a qu'un moment que je me suis approché de +cette table, avec le désir de gagner cent roubles, d'acheter à maman un +coffret pour sa fête et de m'en retourner bien vite.... J'étais heureux, +libre!... Quand donc a commencé pour moi ce fatal revirement?... Je suis +le même cependant, je suis à la même place!... Non, c'est impossible!... +cela ne peut durer!»</p> + +<p>Il était rouge, tout en nage, et faisait peine à voir, surtout à cause +de ses efforts surhumains pour conserver du calme.</p> + +<p>La colonne des pertes s'élevait à la somme fatale de 43 000 roubles, et +Rostow avait déjà apprêté sa carte pour un paroli de 3 000 roubles qu'il +venait de gagner, lorsque Dologhow, ramassant son jeu, le mit de côté, +fit rapidement l'addition avec la craie et en inscrivit le total en +chiffres bien alignés:</p> + +<p>«Allons souper, il en est temps! Voilà les bohémiens» dit-il, et une +dizaine d'hommes et de femmes, au teint cuivré, entrèrent dans la +chambre, en apportant avec eux le froid du dehors. Nicolas comprit que +tout était perdu.</p> + +<p>«Quoi, c'est tout? et moi qui t'avais préparé une jolie petite carte,» +dit-il à Dologhow, en feignant l'indifférence, et comme si l'action +seule du jeu l'intéressait.</p> + +<p>«Maintenant, tout est fini, pensait-il, tout! Maintenant une balle dans +la tête... c'est tout ce qui me reste à faire!»</p> + +<p>«Voyons, encore une petite carte, reprit-il.</p> + +<p>—Volontiers, fit Dologhow, en finissant d'additionner le total de 43 +021 roubles. Va pour 21 roubles! Rostow, qui avait marqué 6 000 sur une +carte, les effaça pour écrire 21.</p> + +<p>—Cela m'est égal, dit-il, ce qui m'intéresse, c'est de savoir si tu me +donneras ce dix.»</p> + +<p>Dologhow taillait sérieusement. Oh! comme Rostow le haïssait en ce +moment!... Le dix fut pour lui!</p> + +<p>«Vous me devez 43 000 roubles, comte, dit Dologhow, en se levant et en +s'étirant.... On se fatigue à la fin de rester assis.</p> + +<p>—Moi aussi, je suis fatigué, répliqua Rostow.</p> + +<p>—Quand pourrai-je recevoir l'argent, comte?» reprit l'autre, comme pour +lui faire sentir que la plaisanterie était déplacée.</p> + +<p>Nicolas rougit jusqu'au blanc des yeux, et l'emmenant à l'écart:</p> + +<p>«Je ne puis te payer tout, il faut que tu acceptes une lettre de change.</p> + +<p>—Écoute, lui dit Dologhow avec un sourire glacial, tu connais le +proverbe: «Heureux en amour, malheureux au jeu.» Ta cousine t'aime, je +le sais.</p> + +<p>«Oh! c'est épouvantable de se sentir entre les mains de cet homme!» se +dit Nicolas. Il pensait au coup qu'il allait porter à son père, à sa +mère; il comprenait quel bonheur c'eût été pour lui de n'avoir pas à +faire ce terrible aveu; il sentait que Dologhow le comprenait aussi, +qu'il pouvait lui épargner cette honte, ce chagrin, et que cependant il +jouait avec lui comme le chat avec la souris.</p> + +<p>«Ta cousine..., reprit Dologhow.</p> + +<p>—Ma cousine n'a rien à voir ici, dit Rostow en l'interrompant avec +colère, il est inutile de prononcer son nom!</p> + +<p>—Alors, quand puis-je recevoir?</p> + +<p>—Demain!» répondit Rostow, et il quitta la chambre.</p> + + +<h3>XV</h3> + + +<p>Rien de plus facile que de dire d'un ton convenable: «À demain!» mais ce +qui était épouvantable, c'était de rentrer, de revoir ses sœurs, son +père, sa mère, de leur dire tout, et de demander l'argent, pour ne pas +manquer à la parole donnée.</p> + +<p>Personne ne dormait encore. La jeunesse avait soupé en revenant du +théâtre, et s'était groupée autour du piano. Lorsque Nicolas entra dans +la salon, il se sentit pénétré par ces effluves d'amour pleines de +poésie qui régnaient dans leur maison, et qui semblaient, après la +déclaration de Dologhow et le bal de Ioghel, s'être concentrées, comme +avant l'orage, sur la tête de Sonia et de Natacha. Vêtues de bleu toutes +les deux, et telles qu'elles avaient paru au théâtre, jolies, gentilles, +et s'en rendant bien compte, elles riaient et causaient auprès du piano. +Véra et Schinchine jouaient aux échecs dans le salon. La comtesse, en +attendant le retour de son mari et de son fils, faisait «une patience» +que suivait avec attention une vieille dame, noble et pauvre, qu'ils +avaient recueillie. Denissow, les yeux brillants, les cheveux +ébouriffés, assis au piano, un pied rejeté en arrière, tapait les +touches de ses gros doigts, et plaquait des accords, en roulant les yeux +et en cherchant, de sa petite voix enrouée, mais juste, un +accompagnement au quatrain qu'il venait de composer en l'honneur de la +Magicienne:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>«Magicienne, où prends-tu l'invincible pouvoir</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>D'éveiller dans mon cœur les notes endormies?</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Oh, dis-le-moi, d'où vient la flamme qui, ce soir,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Évoque dans mon cœur l'essaim des mélodies?»</i></span><br /> +</p> + +<p>La passion faisait vibrer sa voix, et il fixait ses yeux noirs sur +Natacha émue, mais heureuse: «Charmant, parfait!» criait-elle, encore un +couplet!» «Rien n'est changé ici,» se dit Nicolas. «Ah! le voilà! +s'écria Natacha.</p> + +<p>—Papa est-il à la maison? demanda-t-il.</p> + +<p>—Comme je suis contente de te voir! reprit-elle sans lui répondre. Nous +nous amusons tant.... Vassili Dmitritch reste encore un jour pour me +faire plaisir.</p> + +<p>—Non, papa n'est pas encore rentré, dit Sonia.</p> + +<p>—Nicolas, viens ici, mon ami,» lui cria sa mère, de l'autre bout de +chambre.</p> + +<p>Nicolas alla lui baiser la main, et s'assit en silence auprès d'elle, +suivant du regard ses doigts, qui disposaient des cartes sur la table, +pour faire «une patience»..., et le bruit des rires et des voix arrivait +de la salle jusqu'à eux.</p> + +<p>«Bien, bien, s'écriait Denissow, il n'y a plus à vous en défendre: +chantez-moi la barcarolle, je vous en supplie!»</p> + +<p>La comtesse regarda son fils, qui continuait à se taire.</p> + +<p>«Qu'as-tu? lui demanda-t-elle.</p> + +<p>—Rien, répondit-il, comme s'il était fatigué d'une question qu'on lui +aurait adressée plusieurs fois... mon père viendra-t-il bientôt?</p> + +<p>—Je le crois!»</p> + +<p>«Rien n'est changé ici.... Ils ne savent rien! Où me cacher!» +pensait-il, et il rentra dans la salle où Sonia, assise au piano, venait +de commencer le prélude de la barcarolle. Natacha allait chanter, et +Denissow fixait sur elle des regards enflammés.</p> + +<p>Nicolas se mit à marcher en long et en large:</p> + +<p>«Voilà une belle idée de la faire chanter!... Que peut-elle chanter? que +trouvent-ils donc là de si gai?»</p> + +<p>Sonia plaqua un accord.</p> + +<p>«Mon Dieu, mon Dieu! se disait-il, je suis un homme perdu... +déshonoré... oui, il ne me reste plus qu'à me loger une balle dans la +tête... pourquoi donc chanter? S'en aller?... Bah, ils n'ont qu'à +continuer, après tout ça m'est bien égal!...» et Nicolas, sombre et +morose, marchait toujours, en évitant le regard des jeunes filles.</p> + +<p>«Nicolas, qu'avez-vous?» semblait lui demander Sonia, qui avait tout +d'abord remarqué sa tristesse.</p> + +<p>Natacha, avec son flair habituel, en était également frappée, mais elle +était si loin de toute idée de chagrin, de douleur et de repentir, sa +gaieté était si exubérante que, comme il arrive souvent à la jeunesse, +elle ne tarda pas à ne plus s'en préoccuper: «Je m'amuse trop, +pensa-t-elle, pour gâter mon plaisir par sympathie pour une douleur qui +n'est pas la mienne... et puis je me trompe sans doute, il est +probablement aussi gai que moi».</p> + +<p>«Voyons, Sonia,» dit-elle, en s'élançant vivement au milieu de la +salle, où l'acoustique lui semblait devoir être meilleure. Relevant la +tête et laissant pendre ses bras le long de son corps, comme font les +danseuses, elle semblait dire, en réponse au regard passionné de +Denissow: «Voilà comme je suis!»</p> + +<p>«De quoi donc peut-elle se réjouir? pensait Nicolas.... Comment cela ne +l'ennuie-t-il pas?»</p> + +<p>Natacha lança sa première note, sa poitrine se gonfla, et ses yeux +prirent une expression profonde. Elle ne pensait à rien, ni à personne, +en ce moment; sa bouche entr'ouverte en un sourire laissa échapper des +sons, ces sons que le premier gosier venu peut lancer à toute heure avec +les mêmes inflexions, et qui nous laisseront froids et indifférents +mille fois, pour nous faire frissonner et pleurer d'émotion à la mille +et unième.</p> + +<p>Natacha avait sérieusement étudié son chant pendant l'hiver, à cause +surtout de Denissow, que sa voix ravissait au septième ciel. Elle ne +chantait plus en enfant, et l'on ne sentait plus les efforts maladroits +de l'écolière. Bien que d'une rare étendue, sa voix n'était pas +suffisamment travaillée, au dire des connaisseurs. Et cependant, les +connaisseurs, malgré leurs critiques, s'abandonnaient à leur insu à la +jouissance que leur causait cette voix, encore inhabile à prendre sa +respiration à temps et à se jouer des difficultés; et longtemps après +qu'elle s'était tue, ils ne demandaient qu'à l'entendre encore et +encore. On sentait si bien s'épanouir en elle cette suave virginité +dont rien jusqu'à ce moment n'avait effleuré le velouté et +l'inconsciente puissance, qu'on aurait cru, en y changeant la moindre +chose, en altérer le charme.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc? pensa Nicolas, tout surpris de l'entendre chanter +ainsi, et en écarquillant les yeux... que lui est-il arrivé? Comme elle +chante!» Oubliant tout, il attendait avec une fiévreuse impatience la +note qui allait suivre, et pendant un moment il n'y eut plus pour lui au +monde que la mesure à trois temps du: «<i>Oh mio crudele affetto</i>!»... +«Quelle absurde existence que la nôtre, pensait-il. Le malheur, +l'argent, Dologhow, la haine, l'honneur... tout cela n'est rien!... +voilà le vrai!... Natacha, ma petite colombe!... voyons si elle va +atteindre le «si»?... Elle l'a atteint; Dieu merci!».... Pour renforcer +le «si», il l'accompagna en tierce: «Quel bonheur! je l'ai donné aussi!» +s'écria-t-il, et la vibration de cette tierce éveilla dans son âme tout +ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur. Qu'étaient à côté de cette +sensation surhumaine et divine, et sa perte au jeu, et sa parole +donnée?... Folies! On pouvait tuer, voler et pourtant être encore +heureux.</p> + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>Il y avait longtemps que la musique n'avait fait éprouver à Rostow de +pareilles jouissances. À peine Natacha eut-elle fini sa barcarolle que +le sentiment de la réalité lui revint, et il gagna sa chambre sans mot +dire. Un quart d'heure après, le vieux comte revenait du club, gai et +content; son fils se rendit chez lui.</p> + +<p>«Eh bien, t'es-tu amusé?» lui demanda-t-il, en souriant d'orgueil à sa +vue. Nicolas essaya en vain de dire oui... il étouffait. Son père +allumait sa pipe, sans remarquer son trouble.</p> + +<p>«Allons, c'est inévitable!» pensa-t-il, et prenant un ton dégagé, qui +lui fit honte à lui-même, et comme s'il ne s'agissait que de demander +une voiture à son père pour aller faire un tour de promenade:</p> + +<p>«Papa, lui dit-il, je suis venu pour affaires, je l'avais presque +oublié: j'ai besoin d'argent!</p> + +<p>—Vraiment, lui répondit le vieux comte qui était très bien disposé ce +soir-là.... Je savais bien que ce ne serait pas assez! T'en faut-il +beaucoup?</p> + +<p>—Oui, beaucoup, répliqua-t-il, en affectant un laisser-aller niais et +indifférent. Oui, j'ai un peu perdu, pas mal, beaucoup même, 43 000 +roubles!</p> + +<p>—Comment? Avec qui?... mais c'est une plaisanterie! s'écria le comte, +dont la nuque se couvrit d'une rougeur apoplectique.</p> + +<p>—Je me suis engagé à payer demain!</p> + +<p>—Oh! fit le père avec un geste de désespoir, et en se laissant tomber +sans force sur le canapé.</p> + +<p>—Qu'y faire! continua Nicolas, d'un ton assuré et hardi. Cela arrive à +tout le monde...» et pendant qu'il parlait, ainsi il se traitait au fond +de son cœur de misérable, de lâche: sa conscience lui disait que toute +sa vie ne suffirait pas à expier sa faute, et pendant qu'il assurait à +son père, d'un ton grossier, que «cela arrivait à tout le monde», il +avait envie de se jeter à ses genoux, de lui baiser la main et +d'implorer se pardon.</p> + +<p>À ces mots, le vieux comte baissa les yeux et s'agita d'un air +embarrassé:</p> + +<p>«Oui, oui, dit-il... seulement je crains... il me sera difficile de +trouver... À qui n'est-ce pas arrivé? à qui n'est-ce pas arrivé?...» et +jetant un coup d'œil à son fils, il se dirigea vers la porte.... +Nicolas, qui s'attendait à des reproches, ne put y tenir plus longtemps:</p> + +<p>«Papa! Papa! pardonnez-moi,» s'écria-t-il en éclatant en sanglots, +alors saisissant la main de son père et pleurant comme un enfant, il la +porta vivement à ses lèvres.</p> + + +<p>Pendant que le fils avait cette explication avec son père, un entretien +non moins grave avait lieu entre la mère et la fille: «Maman!... Maman! +il me l'a faite!</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Il m'a fait sa déclaration, maman!»</p> + +<p>La comtesse n'en croyait pas ses oreilles.... Comment! Denissow avait +fait une déclaration à cette fillette de Natacha, qui, il y a quelques +jours à peine, jouait à la poupée et prenait encore des leçons!</p> + +<p>«Voyons, Natacha, pas de bêtises! lui dit avec douceur la comtesse, qui +espérait lui faire avouer que ce n'était qu'une plaisanterie.</p> + +<p>—Comment, des bêtises!... Mais c'est très sérieux, dit Natacha piquée +au vif. Je viens vous demander ce que je dois faire, et vous me dites +que ce sont des bêtises!»</p> + +<p>La comtesse haussa les épaules.</p> + +<p>«S'il est vrai que M. Denissow t'ait fait une déclaration, tu lui diras +de ma part que c'est un imbécile.</p> + +<p>—Mais non, ce n'est pas un imbécile.</p> + +<p>—Eh bien, alors que veux-tu? Vous avez toutes la tête tournée. Si tu en +es éprise, épouse-le, et que Dieu te bénisse!</p> + +<p>—Mais non, maman, je ne suis pas éprise de lui! Je vous jure qu'il me +semble que je ne le suis pas.</p> + +<p>—Eh! bien alors, va le lui dire toi-même.</p> + +<p>—Ah! maman, vous vous fâchez? Ne vous fâchez pas, chère petite +maman!... Voyons, est-ce ma faute?</p> + +<p>—Non, mais que veux-tu, mon cœur! Veux-tu que j'aille le lui dire?</p> + +<p>—Non, je le lui dirai moi-même, seulement enseignez-moi comment?... +Vous riez? mais si vous l'aviez vu, quand il m'a fait sa déclaration.... +Je sais bien qu'il n'en avait pas l'intention.... Ça lui a échappé!</p> + +<p>—Soit, mais il faut alors que tu lui répondes par un refus.</p> + +<p>—Ah! non, il ne faut pas le refuser,... il me fait tant de peine!... il +est si bon!</p> + +<p>—Eh bien, alors accepte-le, car il est vraiment grand temps de te +marier, ajouta la comtesse, moitié riant et moitié fâchée.</p> + +<p>—Pour cela non, maman, mais je t'assure qu'il me fait de la peine.... +Comment lui dire cela?</p> + +<p>—Aussi bien tu ne lui diras rien, c'est moi qui vais lui parler, dit la +comtesse, qui commençait à trouver malséant qu'on pût considérer cette +petite Natacha comme une grande personne.</p> + +<p>—Non, pour rien au monde, je le dirai moi-même, vous n'avez qu'à +écouter à la porte...» et Natacha rentra en courant dans la salle, où +Denissow, assis au piano et la figure dans ses mains, était encore à la +même place. Au bruit de ses pas, il releva la tête:</p> + +<p>«Natacha, lui dit-il en s'approchant d'elle vivement, mon sort est entre +vos mains... décidez!</p> + +<p>—Vassili Dmitritch, vous me faites tant de peine!... vous êtes si +bon!... mais cela ne se peut pas... cela ne se peut pas... mais je vous +jure que je vous aimerai toujours!»</p> + +<p>Denissow s'inclina sur la main de Natacha, et il ne put réprimer +quelques sanglots étouffés, en la sentant poser un baiser sur ses +cheveux noirs, crépus et ébouriffés. À ce moment, le frôlement de la +robe de la comtesse se fit entendre:</p> + +<p>«Vassili Dmitritch, merci pour l'honneur que vous nous faites, lui dit +la comtesse d'un air ému, qui cependant lui parut sévère..., mais ma +fille est si jeune!... et j'aurais pensé que vous vous seriez adressé à +moi avant de lui en parler.</p> + +<p>—Comtesse!» lui dit Denissow, en baissant les yeux de l'air d'un +coupable, et en essayant vainement de trouver quelques mots à lui +répondre.</p> + +<p>Natacha, le voyant si abattu, se mit à pleurer convulsivement.</p> + +<p>«Comtesse, j'ai eu tort, reprit Denissow d'une voix brisée par +l'émotion, mais j'adore votre fille et j'aime tant votre famille que +pour vous tous je donnerais deux fois ma vie!...» mais remarquant le +visage sérieux de la comtesse:... «Eh bien, adieu,» lui dit-il, et lui +baisant la main sans regarder Natacha, il quitta la salle d'un pas +résolu.</p> + + +<p>Nicolas passa la journée du lendemain chez Denissow, qui brûlait du +désir de quitter Moscou au plus tôt. Ses camarades donnèrent une soirée +d'adieux avec accompagnement de bohémiens et de bohémiennes, et depuis +il ne put jamais se souvenir comment on l'avait emballé dans son +traîneau, et comment il avait franchi les trois premiers relais.</p> + +<p>Après son départ, Rostow, auquel le vieux comte n'avait pu fournir +encore la grosse somme en question, resta quinze jours de plus à Moscou +sans sortir de chez lui, passant presque tout son temps dans +l'appartement des jeunes filles, à couvrir de vers et de musique les +pages de leurs albums.</p> + +<p>Sonia, plus tendre, plus affectueuse que jamais, semblait vouloir lui +prouver par là que cette perte au jeu était un exploit véritable, et +qu'elle ne pouvait que l'en aimer davantage, tandis que de son côté +Nicolas se regardait désormais comme indigne d'elle.</p> + +<p>Ayant enfin envoyé les 43 000 roubles à Dologhow qui lui donna un reçu +en règle, il partit à la fin de novembre, sans prendre congé d'aucune de +ses connaissances, et alla rejoindre son régiment, qui se trouvait déjà +en Pologne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE V</a></h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Après son explication avec sa femme, Pierre s'était mis en route pour +Pétersbourg. Arrivé au relais de Torjok, il n'y trouva pas de chevaux, +ou peut-être le maître de poste ne voulut-il pas lui en donner; obligé +d'attendre, il s'étendit, sans se déshabiller et sans quitter ses +grosses bottes fourrées, sur le grand divan placé devant une table +ronde, et se mit à réfléchir.</p> + +<p>«Faut-il apporter les malles et préparer un lit? Votre Excellence +veut-elle du thé?...»</p> + +<p>Pierre ne répondit pas: il n'avait rien vu, ni rien entendu, plongé dans +les réflexions qui l'absorbaient depuis quelques heures; peu lui +importait, en face des graves questions qui s'agitaient dans son esprit, +d'arriver plus ou moins tard à Pétersbourg et de se reposer ici ou +ailleurs.</p> + +<p>Le maître de poste, sa femme, le domestique, la marchande d'objets +brodés d'or et d'argent<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> entraient tour à tour pour lui offrir leurs +services. Pierre, sans changer de position, les regardait par-dessus ses +lunettes, ne se rendant pas compte de ce qu'ils lui voulaient. Comment +ces gens-là pouvaient-ils vivre tranquilles, sans avoir résolu les +douloureux problèmes qui n'avaient cessé de le tourmenter depuis ce +duel, suivi pour lui d'une si terrible nuit d'insomnie? Dans l'isolement +de son voyage, il ne pouvait s'empêcher d'y revenir constamment, sans +parvenir à les résoudre. C'était comme si le principal engrenage de son +existence s'était tordu et tournait toujours sans accrocher le cran et +sans pouvoir s'arrêter.</p> + +<p>Le maître de poste rentra pour lui dire humblement que, si Son +Excellence voulait bien attendre deux petites heures, il pourrait lui +donner des chevaux de courrier. Il mentait évidemment et n'avait d'autre +but que de rançonner le voyageur: «Ce qu'il fait est-il bien ou mal? se +dit Pierre. Pour moi qui en profite, c'est bien; mais pour le voyageur +qui viendra après moi, ce sera mal. Quant à lui, il ne peut faire +autrement, car il n'a pas de quoi se mettre sous la dent.... Il m'a +assuré que l'officier l'avait battu pour cela?... Si l'officier l'a +battu, c'est qu'il était pressé et que cela le retardait.... Et moi j'ai +tiré sur Dologhow, parce que je me croyais offensé... et Louis XVI a été +exécuté parce qu'on le regardait comme criminel... et, un an plus tard, +on a exécuté ceux qui l'avaient condamné.... Qu'est-ce qui est mal? +qu'est-ce qui est bien?... Que faut-il aimer? Que faut-il haïr?... +Pourquoi vivre! Qu'est-ce que la vie? Qu'est-ce que la mort?... Quelle +est cette force inconnue qui dirige le tout?...» Il ne trouvait pas de +réponse à ces questions, sauf une seule qui n'en était pas une: «la +mort! car alors ou tu sauras tout, ou tu cesseras de questionner...» +Mais c'était effrayant de mourir.</p> + +<p>La marchande de cuirs de Torjok lui vantait d'une voix perçante sa +marchandise, surtout des pantoufles en peau de chèvre. «J'ai des +centaines de roubles dont je ne sais que faire et cette femme en pelisse +déchirée me regarde timidement!... Que ferait-elle de cet argent?... Lui +donnerait-il un cheveu de plus de bonheur ou de paix?... Quelque chose +au monde peut-il lui épargner, à elle comme à moi, les atteintes du mal +ou de la mort?... La mort, qui met un terme à tout, qui peut venir +aujourd'hui ou demain, rend tout indifférent en comparaison de +l'éternité!...» et de nouveau il pressait l'engrenage de ses pensées, +qui continuait à tourner toujours à vide au même endroit.</p> + +<p>Son domestique lui apporta un livre à moitié coupé, un roman par lettres +de Mme de Souza; il se mit à lire le récit des malheurs et de la lutte +vertueuse d'une certaine Amélie de Mansfield. «Et pourquoi a-t-elle +lutté contre son séducteur, se demanda-t-il, puisqu'elle l'aimait? Il +est impossible que Dieu ait fait naître dans son âme des désirs +contraires à sa volonté. Mon ex-femme n'a pas lutté et peut-être +avait-elle raison!... On n'a rien découvert, on n'a rien inventé, et +nous savons seulement que nous ne savons rien. C'est là le dernier mot +de la sagesse humaine.»</p> + +<p>Tout, en lui et au dehors de lui, lui paraissait confus, incertain et +répugnant, mais cette impression même de répugnance lui causait une +jouissance irritante.</p> + +<p>«Puis-je prier Votre Excellence de céder un peu de place à la personne +qui me suit,» dit le maître de poste, en entrant dans la chambre avec un +autre voyageur, forcé, comme Pierre, de s'arrêter faute de chevaux. +C'était un vieillard de petite taille, ridé, jaune, avec des sourcils +gris qui retombaient sur ses yeux brillants, d'une couleur indécise.</p> + +<p>Pierre retira ses jambes de dessus la table et se leva pour se coucher +sur le lit que l'on venait de lui préparer; il regardait à la dérobée le +nouveau venu; celui-ci se laissa déshabiller, d'un air fatigué, par son +domestique et resta en petite veste fourrée couverte de nankin, et avec +des bottes de feutre à ses pieds maigres et osseux. Il s'assit sur le +canapé et appuya contre le dossier sa tête un peu forte: il avait le +front large, les cheveux coupés très court. Le regard sérieux, +intelligent et pénétrant, qu'il jeta alors sur Pierre, frappa ce +dernier. Il allait lui adresser une question insignifiante, lorsqu'il +remarqua que le voyageur avait déjà fermé les yeux, en croisant l'une +sur l'autre ses vieilles mains sèches: il portait à l'un de ses doigts +un anneau de plomb avec une tête, de mort et semblait, ou dormir, ou +réfléchir profondément. Son domestique était, comme lui, vieux, ridé et +jaune, sans moustaches et sans barbe, et l'on devinait, rien qu'à voir +sa peau lisse et parcheminée, que le rasoir n'y avait jamais passé. Il +déballa prestement le panier aux provisions, prépara la table de thé, +et apporta le samovar. Lorsque tout fut prêt, le voyageur ouvrit les +yeux, se rapprocha de la table, versa deux verres de thé, et en donna un +au petit vieillard sans barbe. Pierre, embarrassé, sentit qu'il allait +être inévitablement obligé de lier conversation avec lui. Le vieux +domestique rapporta son verre renversé sur la soucoupe avec le morceau +de sucre à moitié grignoté, et demanda à son maître s'il n'avait besoin +de rien.</p> + +<p>«Passe-moi le livre,» dit-il, et l'ayant reçu, il se plongea dans sa +lecture.</p> + +<p>Pierre crut s'apercevoir que c'était un ouvrage religieux, et continua à +l'examiner, lorsqu'il le vit cesser de lire et reprendre sa première +position. Il le considérait toujours, mais le vieux, se retournant de +son côté, fixa sur lui un regard ferme et sévère, qui le troubla tout en +l'attirant d'une façon irrésistible.</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>«J'ai l'honneur, si je ne me trompe, de parler au comte Besoukhow?» dit +l'inconnu à haute voix et sans se hâter.</p> + +<p>Pierre le regarda d'un air interrogateur par-dessus ses lunettes.</p> + +<p>«J'ai entendu parler de vous, continua son interlocuteur, du malheur qui +vous est arrivé!...» En soulignant le mot «malheur», il semblait dire: +«Vous avez beau donner à la chose le nom que vous voudrez, c'est «un +malheur»... «Je le regrette infiniment pour vous, monsieur.»</p> + +<p>Pierre rougit, posa ses pieds à terre et se pencha, intimidé et +souriant, vers le vieillard.</p> + +<p>«Des raisons plus graves que la curiosité m'obligent à vous le +rappeler,» continua-t-il après un moment de silence, sans détourner ses +yeux de Besoukhow, et il se recula un peu sur le canapé, l'invitant par +ce mouvement à venir prendre place près de lui.</p> + +<p>Bien que Pierre ne fût pas disposé à la causerie, il s'y résigna et alla +s'asseoir à ses côtés.</p> + +<p>«Vous êtes malheureux, monsieur; vous êtes jeune, je suis vieux, et +j'aurais voulu vous venir en aide dans la mesure de mes forces.</p> + +<p>—Ah! oui, dit Pierre avec un sourire contraint: je vous suis bien +reconnaissant.... Venez-vous de loin, monsieur?</p> + +<p>—Si, pour une raison ou pour une autre, ma conversation vous était +désagréable, dites-le-moi...» Et tout à coup sa voix devint tendre et +paternelle.</p> + +<p>«Oh! non, bien au contraire, je suis très heureux de faire votre +connaissance...» Et les yeux de Pierre, attirés par la bague, y +aperçurent la tête de mort, signe habituel de la franc-maçonnerie.</p> + +<p>«Permettez-moi de vous demander si vous êtes franc-maçon?</p> + +<p>—Oui, monsieur, j'appartiens à cet ordre.... En mon nom et au sien, je +vous tends une main fraternelle.</p> + +<p>—Je crains, dit Pierre, en hésitant entre la sympathie que lui +inspirait ce vieillard et les plaisanteries dont les francs-maçons +étaient ordinairement l'objet, je crains de ne point vous comprendre; je +crains que ma manière de voir sur la Création en général ne soit en +complet désaccord avec la vôtre.</p> + +<p>—Je connais votre manière de voir.... Vous croyez, et la majorité des +hommes le pense comme vous, qu'elle est le produit du travail de votre +intelligence? Non, monsieur.... Elle est le fruit de l'orgueil, de la +paresse et de l'ignorance!... Vous nourrissez une triste erreur, et +c'est pour la combattre que j'ai engagé cette conversation.</p> + +<p>—Pourquoi ne supposerais-je pas que l'erreur est de votre côté?</p> + +<p>—Je n'oserais pas dire que je connais la vérité, répliqua le +franc-maçon, qui étonnait Pierre de plus en plus par la précision et la +fermeté de ses paroles. Personne ne parvient seul jusqu'à la vérité; +c'est seulement pierre par pierre, avec le concours des milliers de +générations qui se sont succédé depuis Adam jusqu'à nous, que s'élève +l'édifice destiné à devenir un jour le temple digne du Grand Dieu.</p> + +<p>—Je dois vous avouer que je ne crois point en Dieu,» dit Pierre avec +effort, mais il sentait l'obligation de ne rien cacher de sa pensée.</p> + +<p>Le franc-maçon le regarda d'un œil profond et avec le sourire d'un bon +riche, dont les millions vont rendre heureux le pauvre qui lui confie sa +misère:</p> + +<p>«Mais vous ne le connaissez pas, monsieur, vous ne pouvez pas le +connaître, et vous êtes malheureux, parce que vous ne le connaissez pas.</p> + +<p>—Oui, oui, je le sais bien, je suis malheureux, mais qu'y puis-je +faire?</p> + +<p>—Vous ne le connaissez pas.... Il est ici, il est en moi, il est dans +mes paroles, poursuivit le franc-maçon d'une voix sévère, il est en toi +jusque dans cette négation blasphématoire que tu viens de prononcer!»</p> + +<p>Il se tut et soupira, en s'efforçant de reprendre son calme.</p> + +<p>«S'il n'existait pas, reprit-il à demi-voix, nous n'en causerions pas. +De qui as-tu parlé? Qui as-tu renié? s'écria-t-il tout à coup avec une +exaltation fiévreuse et une puissance dominatrice. Qui donc l'aurait +inventé, s'il n'existait pas? D'où t'est venue, à toi et au monde +entier, l'idée d'un être incompréhensible, tout-puissant, et éternel +dans tous ses attributs?... Il existe! reprit-il après un long silence, +que Pierre se garda d'interrompre. Mais le comprendre est +impossible!...» et il feuilletait d'une main nerveuse et agitée les +pages de son livre. «Si tu doutais de l'existence d'un homme, je +t'aurais mené à cet homme, je te l'aurais montré; mais comment puis-je, +moi humble mortel, prouver sa toute-puissance, son éternité, sa +miséricorde infinie à celui qui est aveugle, ou qui ferme les yeux +exprès pour ne pas le voir, le comprendre, et qui ignore volontairement +la corruption et l'indignité de sa propre personne? Qui es-tu, toi? Tu +te crois sans doute un sage, pour avoir prononcé ce blasphème, +ajouta-t-il avec un sourire de mépris, et tu es aussi insensé, aussi +ignorant qu'un enfant qui joue avec le mouvement artistement combiné +d'une montre. Il n'en comprend pas le but et ne croit pas à celui qui +l'a fait. Le connaître est difficile. Nous y travaillons depuis des +siècles, depuis Adam jusqu'à nos jours, et toujours l'infini nous en +sépare!... Là éclatent notre faiblesse et sa grandeur!»</p> + +<p>Pierre l'écoutait avec émotion sans l'interrompre; ses yeux brillaient, +et il croyait de tout son cœur aux paroles de cet étranger. Se +sentait-il vaincu par ses arguments, ou bien subissait-il, comme les +enfants, l'influence de sa voix émue, de sa conviction, de sa sincérité, +de ce calme, de cette fermeté, de cette conscience de sa destinée, qui +perçait dans tout son être et qui le frappait, surtout par contraste +avec son atonie morale et son manque absolu d'espoir? De toute son âme, +il désirait avoir la foi et il éprouvait un sentiment presque béat de +calme, de régénération et de retour à la vie.</p> + +<p>«Ce n'est pas l'esprit qui comprend Dieu, c'est la vie qui le fait +comprendre!»</p> + +<p>Pierre, craignant de trouver dans le raisonnement de son interlocuteur +un côté faible ou obscur qui aurait ébranlé sa confiance naissante, +l'interrompit en lui disant:</p> + +<p>«Pourquoi donc l'intelligence humaine ne peut-elle pas s'élever jusqu'à +cette connaissance dont vous parlez?</p> + +<p>—La sagesse suprême et la vérité, répondit le franc-maçon avec son +sourire doux et paternel, peuvent se comparer à une rosée céleste, dont +nous voudrions nous pénétrer. Puis-je alors, moi vase impur, me pénétrer +de cette rosée et me faire juge de son essence? Une purification +intérieure peut seule me rendre apte à la recevoir dans une certaine +mesure.</p> + +<p>—Oui, oui, c'est cela, dit Pierre avec une joyeuse expansion.</p> + +<p>—La sagesse suprême a d'autres bases que l'intelligence et les sciences +humaines, telles que l'histoire, la physique et la chimie, qui +s'écroulent au moindre souffle. La sagesse suprême est Une; elle n'a +qu'une science, la science universelle, la science qui explique la +Création et la place que l'homme y occupe. Pour la comprendre, il faut +se purifier et régénérer son <i>moi;</i> il faut donc, avant de savoir, +croire et se perfectionner. La lumière divine, qui brille au fond de nos +âmes, s'appelle la conscience. Que ta vue spirituelle se reporte sur ton +être intérieur, et demande-toi si tu es content de toi-même, et à quel +résultat tu es arrivé, n'ayant pour guide que ton intelligence! Vous +êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes intelligent, qu'avez-vous fait de +tous ces dons, dont vous avez été comblé? Êtes-vous content de vous-même +et de votre existence?</p> + +<p>—Non, je l'ai en horreur!</p> + +<p>—Si tu l'as en horreur, change-la, purifie-toi, et, à mesure que tu te +transformeras, tu apprendras à connaître la sagesse! Comment l'avez-vous +passée cette existence? En orgies, en débauches, en dépravations, +recevant tout de la société et ne lui donnant rien. Comment avez-vous +employé la fortune que vous avez reçue? Qu'avez-vous fait pour votre +prochain? Avez-vous pensé à vos dizaines de milliers de serfs? Leur +êtes-vous venu en aide moralement ou physiquement? Non, n'est-ce pas? +Vous avez profité de leur labeur pour mener une existence corrompue! +Voilà ce que vous avez fait. Avez-vous cherché à vous employer utilement +pour votre prochain? Non. Vous avez passé votre vie dans l'oisiveté. +Puis, vous vous êtes marié: vous avez accepté la responsabilité de +servir de guide à une jeune femme. Qu'avez-vous fait alors? Au lieu de +l'aider à trouver le chemin de la vérité, vous l'avez jetée dans l'abîme +du mensonge et du malheur. Un homme vous a offensé, vous l'avez tué, et +vous dites que vous ne connaissez pas Dieu, et que vous avez votre +existence en horreur! Comment en serait-il autrement?»</p> + +<p>Après ces paroles, le franc-maçon, que la véhémence de son discours +avait visiblement fatigué, s'appuya contre le dossier du canapé et ferma +les yeux, presque inanimé. Ses lèvres re-muaient sans laisser échapper +aucun son. Pierre l'examinait, son cœur débordait, mais il n'osait +rompre le silence.</p> + +<p>Le franc-maçon eut une petite toux de vieillard, il appela son +domestique.</p> + +<p>«Les chevaux? demanda-t-il.</p> + +<p>—On vient d'en amener. Vous ne vous reposerez pas un peu?</p> + +<p>—Non, fais atteler.»</p> + +<p>«Partira-t-il vraiment sans m'avoir initié à sa pensée et sans m'avoir +mis dans la bonne voie? se disait Pierre, qui s'était levé, et marchait +dans la chambre, la tête baissée. Oui, j'ai mené une vie méprisable, +mais je ne l'aimais pas, je n'en voulais pas!... Et cet homme connaît la +vérité et il peut me l'enseigner!»</p> + +<p>Le voyageur, ayant achevé d'arranger ses paquets, se tourna vers lui et +lui dit d'un ton indifférent et poli:</p> + +<p>«De quel côté vous dirigez-vous, monsieur?</p> + +<p>—Je vais à Pétersbourg, répondit Pierre avec une certaine hésitation, +et je vous remercie! Je suis tout à fait de votre avis: ne pensez pas +que je sois aussi mauvais. J'aurais sincèrement désiré être tel que vous +auriez voulu me voir, mais je n'ai jamais été secouru par personne!... +Je me reconnais coupable!... Aidez-moi, enseignez-moi, et peut-être +qu'un jour...» Un sanglot lui coupa la parole.</p> + +<p>Le franc-maçon garda longtemps le silence; il réfléchissait: «Dieu seul +peut vous venir en aide, mais le secours que notre ordre est en mesure +de vous donner vous sera accordé. Puisque vous allez à Pétersbourg, +remettez ceci au comte Villarsky (il tira un portefeuille, et, sur une +grande feuille pliée en quatre, il écrivit quelques mots). Maintenant, +encore un conseil: consacrez les premiers temps de votre séjour à +l'isolement et à l'étude de vous-même. Ne reprenez pas votre ancienne +existence. Bon voyage, monsieur, ajouta-t-il en voyant entrer son +domestique, et bonne chance!»</p> + +<p>Le voyageur s'appelait Ossip Alexéiévitch Basdéiew, comme Pierre le vit +dans le livre du maître de poste. Basdéiew était un franc-maçon et un +martiniste très connu du temps de Novikow. Longtemps après son départ, +Pierre continua à marcher sans penser à se coucher, sans penser même à +partir, se reportant à son passé corrompu, et se représentant, avec +cette exaltation de l'homme qui veut se régénérer, cet avenir de vertu +irréprochable, qui lui paraissait si facile à réaliser. Il lui semblait +qu'il ne s'était perverti que parce qu'il avait oublié, à son insu, tout +ce qu'il y avait de douceur dans le bien. Ses doutes s'étaient dissipés: +il croyait fermement à l'union fraternelle de tous les hommes, n'ayant +d'autre but que s'entr'aider sur le chemin de la vertu. C'est ainsi +qu'il comprenait l'ordre et les principes de la franc-maçonnerie.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Arrivé chez lui, Pierre ne fit part à personne de son retour. Il +s'enferma et passa ses journées à lire Thomas A. Kempis, qui lui avait +été remis, il ne savait par qui, et il n'y voyait qu'une chose, la +possibilité, jusque-là inconnue pour lui, d'atteindre à la perfection, +et de croire à cet amour fraternel et actif entre les hommes, que lui +avait dépeint Basdéiew. Une semaine après son arrivée, le jeune comte +polonais Villarsky, qu'il ne connaissait que fort peu, entra chez lui un +soir, avec cet air solennel et officiel qu'avait eu le témoin de +Dologhow. Il referma la porte, et s'étant bien assuré qu'il n'y avait +personne dans la chambre:</p> + +<p>«Je suis venu chez vous, lui dit-il, pour vous faire une proposition. +Une personne, très haut placée dans notre confrérie, a fait des +démarches pour que vous y soyez admis avant le terme et m'a proposé +d'être votre parrain. Accomplir la volonté de cette personne est pour +moi un devoir sacré. Désirez-vous entrer, sous ma garantie, dans la +confrérie des francs-maçons?»</p> + +<p>Le ton froid et sévère de cet homme, qu'il n'avait vu qu'au bal, +coquetant, avec un aimable sourire sur les lèvres, dans la société des +femmes les plus brillantes, frappa Pierre.</p> + +<p>«Oui, je le désire,» répondit-il.</p> + +<p>Villarsky inclina la tête:</p> + +<p>«Encore une question, comte, à laquelle je vous prie de répondre, non +comme un membre futur de notre société, mais en galant homme et en toute +sincérité: avez-vous renié vos opinions passées? Croyez-vous en Dieu?»</p> + +<p>Pierre réfléchit:</p> + +<p>«Oui, répondit-il, je crois en Dieu!</p> + +<p>—Dans ce cas...» Pierre l'interrompit encore: «Oui, je crois en Dieu!</p> + +<p>—Partons alors, ma voiture est à vos ordres.»</p> + +<p>Villarsky se tut pendant le trajet. À une question de Pierre, qui lui +demandait ce qu'il avait à faire et à répondre, il se borna à lui dire +que des frères, plus dignes que lui, l'éprouveraient, et qu'il n'avait +qu'à dire la vérité.</p> + +<p>Entrés sous la porte cochère d'une grande maison où se trouvait la loge, +ils montèrent un escalier obscur et arrivèrent à une antichambre +éclairée; ils s'y débarrassèrent de leurs pelisses pour passer dans une +pièce voisine. Un homme, étrangement habillé, parut sur le seuil de la +porte. Villarsky s'avança, lui dit quelques mots à l'oreille, en +français, et, ouvrant ensuite une petite armoire qui contenait des +habillements que Pierre voyait pour la première fois, il en tira un +mouchoir, lui banda les yeux, et, comme il le lui nouait derrière la +tête, quelques cheveux se trouvèrent pris dans le nœud. L'attirant à +lui, il l'embrassa, le prit par la main et l'emmena. Le gros Pierre, mal +à l'aise sous ce bandeau qui le tiraillait, les bras ballants, souriant +d'un air timide, suivit Villarsky d'un pas mal assuré.</p> + +<p>«Quoi qu'il vous arrive, dit ce dernier en s'arrêtant, supportez-le avec +courage, si vous êtes décidé à être des nôtres. (Pierre fit un signe +affirmatif.) Quand vous entendrez frapper à la porte, vous ôterez votre +bandeau. Courage et espoir!...» et il sortit en lui serrant la main.</p> + +<p>Resté seul, Pierre se redressa et porta involontairement la main au +bandeau pour l'enlever, mais il l'abaissa aussitôt. Les cinq minutes qui +s'écoulèrent lui parurent une heure; ses jambes se dérobaient sous lui, +ses mains s'engourdissaient; il se sentait fatigué et éprouvait les +sensations les plus diverses: il avait peur de ce qui l'attendait et +peur de manquer de courage; sa curiosité était éveillée, mais ce qui le +rassurait, c'était la certitude d'entrer enfin dans la voie de la +régénération et de faire le premier pas dans cette existence active et +vertueuse, à laquelle il n'avait cessé de rêver depuis sa rencontre +avec le voyageur. Des coups violents se firent entendre. Pierre ôta son +bandeau et regarda. La chambre était obscure; une petite lampe, +répandant une faible lumière, qui sortait d'un objet blanc placé sur une +table couverte de noir, à côté d'un livre ouvert, brûlait dans un coin. +Ce livre était l'Évangile, cet objet blanc était un crâne avec ses dents +et ses cavités. Tout en lisant le premier verset de l'évangile de saint +Jean: «Au commencement, était le Verbe et le Verbe était en Dieu,» il +fit le tour de la table et aperçut un cercueil plein d'ossements: il +n'en fut pas surpris, il s'attendait à des choses extraordinaires. Le +crâne, le cercueil, l'Évangile ne suffisant pas à son imagination +excitée, il en demandait davantage et regardait autour de lui, en +répétant ces mots: «Dieu, mort, amitié fraternelle...» paroles vagues, +qui symbolisaient pour lui une vie toute nouvelle. La porte s'ouvrit, et +un homme de petite taille entra; la brusque transition de la lumière aux +demi-ténèbres de cette chambre le fit s'arrêter un instant, et il avança +avec prudence vers la table, sur laquelle il posa ses mains gantées.</p> + +<p>Ce petit homme portait un tablier de cuir blanc, qui descendait de sa +poitrine jusque sur ses pieds, et sur lequel s'étalaient, autour de son +cou, une sorte de collier et une haute fraise entourant sa figure +allongée par le bas.</p> + +<p>«Pourquoi êtes-vous venu ici? demanda le nouveau venu, en se tournant +du côté de Pierre. Pourquoi vous, incrédule à la vérité, aveugle à la +lumière, pourquoi êtes-vous venu ici, et que voulez-vous de nous? Est-ce +la sagesse, la vertu et le progrès que vous cherchez?»</p> + +<p>Au moment où la porte s'était ouverte, Pierre avait éprouvé la même +terreur religieuse qu'il ressentait clans son enfance pendant la +confession, lorsqu'il se trouvait tête-à-tête avec un homme qui, dans +les conditions habituelles de la vie, lui aurait été complètement +étranger, et qui devenait son proche, de par le sentiment de la +fraternité humaine Pierre, ému, s'approcha du second Expert (ainsi +s'appelait dans l'ordre maçonnique le frère chargé de préparer le +récipiendaire qui demandait l'initiation), et il reconnut un de ses +amis, nommé Smolianinow. Cela lui fut désagréable; il aurait préféré ne +voir dans le nouveau venu qu'un frère, qu'un instructeur bienveillant et +inconnu. Il fut si longtemps sans répondre que l'Expert renouvela sa +question.</p> + +<p>«Oui; je... je... veux me régénérer.</p> + +<p>—C'est bien,» dit Smolianinow, et il continua: «Avez-vous une idée des +moyens qui sont à notre disposition pour vous aider à atteindre votre +but?</p> + +<p>—Je... j'espère... être guidé... secouru..., répondit Pierre d'une voix +tremblante qui l'empêchait de s'exprimer nettement.</p> + +<p>—Comment comprenez-vous la franc-maçonnerie?</p> + +<p>—Je pense que la franc-maçonnerie est la fraternité et l'égalité parmi +les hommes avec un but vertueux.</p> + +<p>—C'est bien, dit l'Expert satisfait de sa réponse. Avez-vous cherché le +moyen d'y arriver par la religion?</p> + +<p>—Non, l'ayant jugée contraire à la vérité, dit-il si bas que l'Expert +eut peine à entendre sa réponse et la lui fit répéter; j'étais un athée, +reprit-il.</p> + +<p>—Vous cherchez la vérité pour vous soumettre aux lois de la vie; par +conséquent, vous cherchez la sagesse et la vertu?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>L'Expert croisa ses mains gantées sur sa poitrine et poursuivit:</p> + +<p>«Mon devoir est de vous initier au but principal de notre ordre; s'il +est conforme à celui que vous désirez atteindre, vous en deviendrez un +membre utile. La base sur laquelle il repose et de laquelle aucune force +humaine ne peut le renverser, c'est la conservation et la transmission à +la postérité de mystères importants qui sont parvenus jusqu'à nous à +travers les siècles les plus reculés, à partir même du premier homme, +et d'où dépend le sort de l'humanité; mais personne ne peut les +connaître et en profiter, avant de s'être préparé, par une longue et +constante purification, à en pénétrer le sens. Notre second but est de +soutenir nos frères, de les aider à améliorer leur cœur, à se purifier, +à s'instruire avec les moyens découverts par les sages et légués par la +tradition et à se préparer à se rendre dignes de cette initiation. En +épurant et en corrigeant nos frères, nous nous employons à épurer et à +corriger l'humanité tout entière, en les lui offrant comme exemples +d'honnêteté et de vertu, et en employant toutes nos forces à lutter +contre le mal qui règne dans le monde. Réfléchissez à ce que je viens de +vous dire!...» et il quitta la chambre.</p> + +<p>«Lutter contre le mal qui règne dans le monde!...» se dit Pierre, et il +vit se dérouler à ses yeux cette sphère d'action si nouvelle pour lui. +Il se voyait exhortant des hommes égarés, comme il l'était lui-même deux +semaines auparavant, des hommes corrompus et malheureux, qu'il aidait en +parole et en action, des oppresseurs auxquels il arrachait leurs +victimes. Des trois buts énumérés par l'Expert, le dernier—la +régénération du genre humain—était celui qui le séduisait le plus; les +mystères importants ne faisaient qu'éveiller sa curiosité et ne lui +paraissaient pas essentiels. Le second, la purification de soi-même, +l'intéressait peu, car il éprouvait déjà la jouissance intime de se +sentir complètement corrigé de ses vices passés et tout prêt pour le +bien.</p> + +<p>Une demi-heure après, l'Expert rentra pour initier le récipiendaire aux +sept vertus dont les sept marches du temple de Salomon sont le symbole, +et que chaque franc-maçon devait s'appliquer à développer en soi. Les +sept vertus étaient: 1° la discrétion, ne pas trahir les secrets de +l'ordre; 2° l'obéissance aux supérieurs de l'ordre; 3° les bonnes +mœurs; 4° l'amour de l'humanité; 5° le courage; 6° la générosité; 7° +l'amour de la mort.</p> + +<p>«Pour vous conformer au septième article, pensez souvent à la mort, afin +que pour vous elle perde ses terreurs, elle cesse d'être l'ennemie, et +qu'elle devienne au contraire l'amie qui délivre de cette vie de misères +l'âme accablée par les travaux de la vertu, pour la conduire dans le +lieu des récompenses et de la paix.»</p> + +<p>«Oui, ce doit être ainsi, se dit Pierre, quand il fut de nouveau laissé +à ses réflexions solitaires; mais je suis si faible, que j'aime encore +mon existence, dont je saisis peu à peu et à présent seulement le +véritable but.» Quant aux cinq autres vertus, qu'il comptait sur ses +doigts, il les sentait en lui: le courage, la générosité, les bonnes +mœurs, l'amour de l'humanité, et surtout l'obéissance, qui ne lui +paraissait pas une vertu, mais un allégement et un bonheur, car rien ne +pouvait lui être plus doux que de se décharger de sa volonté et de se +soumettre à celle des guides qui connaissaient la vérité.</p> + +<p>L'Expert reparut pour la troisième fois, et lui demanda si sa décision +était inébranlable et s'il se soumettrait à tout ce qui serait exigé de +lui:</p> + +<p>«Je suis prêt à tout, répondit Pierre.</p> + +<p>—Je dois encore vous déclarer que notre ordre ne se borne pas aux +paroles pour répandre ses vérités, mais qu'il emploie d'autres moyens, +plus forts peut-être que la parole, sur celui qui cherche la sagesse et +la vertu. Le décor de cette «chambre des réflexions» doit, si votre +cœur est sincère, vous en dire plus que des discours, et vous aurez +maintes fois l'occasion, en avançant plus loin, de voir de semblables +symboles. Notre ordre, comme les sociétés de l'antiquité, répand son +enseignement au moyen d'hiéroglyphes, qui sont la désignation d'une +chose abstraite et qui contiennent en eux les propriétés mêmes de +l'objet qu'ils symbolisent.»</p> + +<p>Pierre savait parfaitement ce qu'était un hiéroglyphe, mais pressentant +l'approche des épreuves, il écoutait en silence.</p> + +<p>«Si vous êtes définitivement décidé, je vais procéder à l'initiation: en +témoignage de votre générosité, vous allez me remettre tout ce que vous +avez de précieux.</p> + +<p>—Mais je n'ai rien sur moi, dit Pierre, qui croyait qu'on lui demandait +tout ce qu'il possédait.</p> + +<p>—Ce que vous avez sur vous: montre, argent, bagues...»</p> + +<p>Pierre tira à la hâte sa montre, sa bourse, et eut beaucoup de peine à +retirer sa bague de mariage, qui serrait son gros doigt.</p> + +<p>«En signe d'obéissance, je vous prie de vous déshabiller.»</p> + +<p>Pierre ôta son frac, son gilet, sa botte gauche; le franc-maçon lui +ouvrit sa chemise du côté gauche de la poitrine, et releva son pantalon, +également du côté gauche, plus haut que le genou. Pierre se disposait à +répéter la même cérémonie du côté droit, pour en épargner la peine à +l'Expert, lorsque celui-ci l'arrêta et lui tendit une pantoufle pour +mettre à son pied gauche. Honteux, confus, embarrassé comme un enfant de +sa maladresse, il attendait, les bras pendants, les pieds écartés, les +instructions qui devaient suivre:</p> + +<p>«Enfin, en signe de sincérité, faites-moi l'aveu de votre principal +défaut?</p> + +<p>—Mon défaut principal? Mais j'en ai tant!</p> + +<p>—Le défaut qui vous entraînait le plus souvent à hésiter sur le chemin +de la vertu?»</p> + +<p>Pierre cherchait:</p> + +<p>«Est-ce le vin, la gourmandise, l'oisiveté, la paresse, la colère, la +haine, les femmes?» Il les repassait tous, sans savoir auquel accorder +la préférence.</p> + +<p>«Les femmes!» dit-il d'une voix à peine distincte.</p> + +<p>Le frère ne répondit pas, et resta quelque temps silencieux; puis, +s'approchant de la table, il y prit le bandeau et l'attacha sur les yeux +de Pierre:</p> + +<p>«Pour la dernière fois, je vous conjure de rentrer en vous-même; mettez +un frein à vos passions, cherchez le bonheur, non pas en elles, mais +dans votre cœur, car la source est en nous...»</p> + +<p>Et Pierre sentait déjà poindre en lui cette source vivifiante, qui +remplissait son âme de joie et d'attendrissement.</p> + + +<h3>IV</h3> + + + +<p>Son parrain Villarsky, qu'il reconnut à la voix, reparut. À ses +questions réitérées sur la fermeté de sa décision, il répondit:</p> + +<p>«Oui, oui, je consens!...» et, la figure rayonnante, il suivit son +conducteur en avançant sa large et forte poitrine, entièrement +découverte, sur laquelle Villarsky tenait un glaive nu, et en marchant à +pas inégaux et timides, le pied gauche chaussé de la pantoufle +maçonnique. Ils traversèrent ainsi des corridors, tournant tantôt à +droite, tantôt à gauche, et arrivèrent enfin aux portes de la loge. +Villarsky toussa; on répondit par le bruit du maillet, et la porte +s'ouvrit devant eux. Une voix de basse lui demanda (ses yeux étant +toujours bandés) qui il était, d'où il venait et où il était né; puis on +l'emmena plus loin, en lui parlant tout le temps, par allégories, des +difficultés de son voyage, de l'amitié sainte, du grand Architecte de +l'Univers et du courage nécessaire dans les dangers et les travaux. Il +remarqua qu'on lui donnait différentes appellations, telles que «Celui +qui cherche», «Celui qui souffre», «Celui qui demande», et à chacune +d'elles les glaives et les maillots résonnaient, d'une manière +différente. Pendant qu'on le menait ainsi, il y eut un moment de +confusion parmi ses guides; il les entendit se disputer à voix basse, et +l'un d'eux insistait pour qu'on le fît passer sur un certain tapis. On +posa ensuite sa main droite sur un objet qu'il ne pouvait voir, et de sa +main gauche on lui fit appliquer du même côté un compas sur le sein, en +l'obligeant à répéter, après un autre, le serment d'obéissance aux lois +de l'ordre. Puis on éteignit les bougies, on alluma de l'esprit-de-vin, +ainsi que Pierre le devina à l'odeur, et on lui annonça qu'on allait lui +donner la petite lumière. On lui enleva le bandeau, et il aperçut devant +lui, comme dans un rêve, faiblement éclairés par la flamme bleuâtre, +quelques hommes, portant un tablier pareil à celui de son compagnon, +debout devant lui et dirigeant sur sa poitrine des glaives tirés de +leurs fourreaux. L'un d'eux avait une chemise ensanglantée. Pierre à +cette vue se pencha en avant, comme s'il désirait être transpercé, mais +les glaives se relevèrent, et on lui remit le bandeau: «Maintenant on va +te donner la grande lumière,» dit une voix.... On ralluma les bougies, +on lui ôta le bandeau, et un chœur de plus de dix voix entonna: <i>Sic +transit gloria mundi!</i></p> + +<p>Après s'être remis de sa première impression, Pierre vit autour d'une +grande table, couverte de noir, douze frères, habillés comme les +précédents; il en connaissait quelques-uns pour les avoir rencontrés +dans le monde. Celui qui présidait était un jeune homme inconnu, portant +au cou une croix différente de celle des autres; à sa droite, l'abbé +italien que nous avons vu à la soirée de Mlle Schérer; un haut +dignitaire de Pétersbourg, et un Suisse, qui avait été gouverneur chez +les Kouraguine, en faisaient partie. Tous écoutaient dans un silence +solennel le Vénérable, qui tenait en main le maillet. Sur la paroi du +mur brillait une étoile flamboyante; l'un des bouts de la table était +couvert d'un petit tapis représentant divers attributs, et à l'autre +bout s'élevait une sorte d'autel sur lequel étaient l'Évangile et un +crâne. Autour de la table étaient placés sept grands chandeliers, comme +ceux qu'on voit dans les églises. Pierre fut conduit par deux frères +devant l'autel. On lui plaça les pieds en équerre, et on lui intima +l'ordre de s'étendre tout de son long, comme s'il déposait sa personne +au pied du temple.</p> + +<p>«Qu'on lui donne la truelle! dit un des frères.</p> + +<p>—C'est inutile!» répliqua un autre.</p> + +<p>Pierre, ahuri, regarda autour de lui de ses yeux de myope et se demanda +avec une certaine hésitation où il était, si l'on ne se moquait pas de +lui, et si plus tard il n'aurait pas honte de ce souvenir; mais son +doute ne tarda pas à se dissiper devant les figures sérieuses de ceux +qui l'entouraient. Il se dit qu'il ne pouvait plus reculer, et se +pénétrant de nouveau d'un esprit de soumission, humble et attendri, il +se jeta par terre devant les portes du temple. Au bout de quelques +instants, on lui ordonna de se lever, on lui passa un tablier de cuir +blanc, pareil à ceux des autres frères, et on lui remit une truelle et +trois paires de gants. Le Vénérable lui expliqua alors qu'il devait +garder immaculée la blancheur de ce tablier, représentant la force et la +pureté; la truelle était pour lui servir à déraciner de son cœur les +vices et à ramener au bien avec charité le cœur du prochain; il devait +conserver la première paire de gants sans en connaître la signification +et porter la seconde dans leurs réunions; la troisième était pour une +main de femme: «Elle est destinée, cher frère, à être offerte par vous à +la Clandestine, que vous respecterez par-dessus toutes les autres. Ce +don sera un gage pour elle de la pureté de votre cœur; veillez +seulement, cher frère, à ce qu'ils ne gantent pas des mains indignes...» +Au moment où le Vénérable prononça ces paroles, Pierre crut remarquer +qu'il se troublait, et lui-même, regardant autour de lui d'un air +inquiet, rougit jusqu'aux larmes, comme rougissent les enfants.</p> + +<p>Il s'ensuivit un silence contraint que rompit à l'instant un des frères. +Ce frère amena Pierre devant le tapis et lui lut dans un cahier +l'explication des différents symboles qui y étaient figurés: le soleil, +la lune, le maillet, le plomb, la truelle, le cube de pierre de taille, +la colonne, les trois fenêtres, etc. On lui indiqua ensuite sa place, on +lui expliqua les signes maçonniques, on lui donna le mot de passe, et on +lui permit enfin de s'asseoir. Le Vénérable fit la lecture des statuts. +Elle fut très longue, et les sentiments dont Pierre était agité +l'empêchèrent de l'écouter avec suite: il ne se rappela que le dernier +paragraphe:</p> + +<p>«Nous connaissons dans nos temples d'autres degrés que ceux qui séparent +la vertu du vice. Crains de faire une différence qui puisse détruire +cette égalité. Vole au secours de ton frère, quel qu'il soit; ramène +celui qui s'égare, relève celui qui tombe: ne nourris jamais aucun +sentiment de haine ou d'inimitié contre lui. Sois bienveillant, affable; +allume dans tous les cœurs le feu de la vertu, partage ton bonheur avec +le prochain, et que l'envie ne vienne jamais troubler cette pure +jouissance. Pardonne à ton ennemi et ne te venge de lui qu'en lui +rendant le bien pour le mal. En remplissant ces lois suprêmes, tu +retrouveras les traces de ta grandeur ancienne et perdue.»</p> + +<p>À ces mots, il se leva et embrassa Pierre, qui, les yeux pleins de +larmes de joie, ne savait que répondre aux félicitations de tous, aussi +bien de ceux qu'il n'avait jamais vus jusque-là que de ceux qui +renouvelaient connaissance avec lui; mais il ne faisait aucune +différence entre ses anciens amis et ses nouveaux frères, et n'avait +d'autre désir que de se joindre à eux dans l'accomplissement de leur +grande œuvre.</p> + +<p>Le Vénérable frappa du maillet, tous s'assirent, et, après leur avoir +adressé une exhortation à l'humilité, il leur proposa d'accomplir la +dernière cérémonie. Le haut dignitaire qui portait le titre de frère +trésorier fit le tour de l'assemblée. Pierre aurait voulu s'inscrire sur +cette liste pour tout ce qu'il possédait, mais la crainte d'être accusé +d'ostentation l'arrêta, et il s'inscrivit pour la même somme que les +autres.</p> + +<p>La séance terminée, il rentra chez lui, et il lui sembla qu'il +revenait, complètement transformé, d'un lointain voyage de plusieurs +années, et qu'il n'avait plus rien de commun avec sa vie et ses +habitudes passées.</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Le lendemain de sa réception, Pierre employa la matinée à lire le livre +qu'on lui avait remis et à tâcher de se pénétrer de la signification du +carré, dont un côté représentait la divinité, le second le monde moral, +le troisième le monde physique, le quatrième l'union des deux. De temps +en temps il s'arrachait à la lecture et aux carrés pour se tracer un +nouveau plan d'existence, car on lui avait dit, à cette réunion, que le +bruit de son duel était parvenu aux oreilles de l'Empereur, et qu'il +ferait bien de s'éloigner de Pétersbourg. Il comptait donc aller vivre +dans ses terres du Midi et s'y occuper de ses paysans. Tout à coup, il +vit entrer chez lui le prince Basile.</p> + +<p>«Mon cher ami, qu'as-tu fait à Moscou? Que veut dire cette brouille avec +Hélène? Tu es dans l'erreur la plus complète: je sais tout, et je puis +t'assurer qu'elle est innocente devant toi, comme le Christ devant les +Juifs. Pourquoi donc, ajouta-t-il en empêchant Pierre de parler, +pourquoi ne pas t'être adressé directement à moi, comme à un ami? Mon +Dieu, je le comprends, tu t'es conduit en homme qui tient à son +honneur; tu t'es peut-être trop hâté, mais nous en causerons plus tard. +Songe à la position délicate dans laquelle tu nous as placés, elle et +moi, vis-à-vis de la société, et vis-à-vis de la cour, ajouta-t-il en +baissant la voix. Elle est à Moscou et toi ici; dis-toi bien, mon cher, +que ce ne peut être qu'un malentendu; j'aime à croire que c'est là ton +avis. Écris-lui une lettre, elle te rejoindra, tout s'expliquera; si tu +ne le fais pas, mon cher, il est à craindre que tu ne t'en repentes...,» +et le prince Basile le regarda d'une façon significative: «Je sais de +source certaine que l'impératrice mère prend un vif intérêt à toute +cette histoire; elle a toujours été très bienveillante pour Hélène.»</p> + +<p>Pierre, qui avait essayé plus d'une fois d'interrompre ce torrent de +paroles, ne savait comment s'y prendre pour répondre à son beau-père par +un refus catégorique; il se troublait, rougissait, se levait, se +rasseyait, se rappelait les exhortations maçonniques à la charité, et se +voyait pourtant contraint à être désagréable et à dire le contraire de +ce qu'on attendait de lui. Habitué à se soumettre à ce ton assuré de +laisser aller, il craignait de ne savoir y résister et sentait que tout +son avenir dépendait du mot qu'il prononcerait. Suivrait-il l'ancienne +voie, ou bien prendrait-il résolument le nouveau chemin, plein +d'attraits, qui lui avait été tracé, et sur lequel il était sûr de +trouver le renouvellement de tout son être?</p> + +<p>«Eh bien, mon ami, reprit d'un ton léger le prince Basile, réponds-moi: +«Oui, je vais lui écrire,» et nous tuerons le veau gras.»</p> + +<p>Mais il n'avait pas achevé sa phrase, que Pierre, la colère peinte sur +son visage, qui dans ce moment rappelait celui de son père, lui répondit +d'une voix étranglée, sans le regarder:</p> + +<p>«Prince, je ne vous ai pas appelé, éloignez-vous!... et il s'élança pour +lui ouvrir la porte. Éloignez-vous, répéta-t-il à son beau-père, dont le +visage avait pris une expression terrifiée.</p> + +<p>—Qu'as-tu? Tu es malade?</p> + +<p>—Éloignez-vous! vous dis-je,» lui cria-t-il encore une fois d'une voix +tremblante, et le prince Basile fut obligé de sortir, sans avoir reçu la +réponse qu'il demandait.</p> + +<p>Une semaine plus tard, Pierre, après avoir fait ses adieux à ses +nouveaux amis et leur avoir laissé une somme considérable pour être +distribuée en aumônes, partit pour ses terres, en emportant avec lui de +nombreuses lettres de recommandation pour les membres de l'ordre à Kiew +et à Odessa, et la promesse qu'ils lui écriraient et le guideraient dans +sa nouvelle voie.</p> + + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Malgré la sévérité de l'Empereur pour les duels, l'affaire de Pierre et +de Dologhow fut étouffée; ni les deux adversaires, ni leurs témoins, ne +furent poursuivis; mais l'histoire elle-même, confirmée d'ailleurs par +la séparation des deux époux, se répéta bientôt de bouche en bouche. +Pierre, que l'on avait reçu avec une bienveillante condescendance +lorsqu'il n'était qu'un bâtard, qu'on avait comblé d'attentions et de +flatteries lorsqu'il était devenu le premier parti de la Russie, avait +beaucoup perdu de son prestige aux yeux de la société après son mariage; +car ce mariage enlevait tout espoir aux mères qui avaient des filles à +marier, d'autant plus qu'il n'avait jamais ni cherché ni réussi à +s'insinuer dans les bonnes grâces de la coterie du <i>high life</i>. Aussi +n'accusait-on que lui, et le traitait-on à tout propos d'imbécile, de +jaloux et de monomane furieux, en tout semblable à son père. Après son +départ, Hélène, de retour à Pétersbourg, fut reçue par toutes ses +connaissances avec la bienveillance respectueuse qui était due à son +malheur. Si le nom de son mari venait à être prononcé par hasard, elle +prenait une expression de dignité, que, grâce à son tact inné, elle +s'était appropriée, sans en comprendre la valeur; sa figure disait +qu'elle supportait avec résignation son isolement, et que son mari était +la croix que Dieu lui avait envoyée. Quant au prince Basile, il +exprimait son opinion plus franchement, et ne manquait jamais, à +l'occasion, de dire, en portant le doigt à son front:</p> + +<p>«C'est un cerveau fêlé, je l'avais toujours dit.</p> + +<p>—Pardon, répliquait Mlle Schérer, je l'avais dit avant les autres, dit +devant témoins (et elle insistait sur la priorité de son +jugement)...—Ce malheureux jeune homme, ajoutait-elle, est perverti par +les idées corrompues du siècle. Je m'en étais bien aperçue à son retour +de l'étranger, quand il posait chez moi pour le petit Marat... vous en +souvient-il? Eh bien, voilà le beau résultat! Je n'ai jamais désiré ce +mariage, j'ai prédit tout ce qui est arrivé.»</p> + +<p>Anna Pavlovna continuait comme par le passé à donner des soirées, +qu'elle avait le don d'organiser avec un art tout particulier, et où se +réunissaient, suivant son expression, «la crème de la véritable bonne +société» et «la fine fleur de l'essence intellectuelle de Pétersbourg». +Ses soirées brillaient encore d'un autre attrait: elle avait le talent +d'offrir chaque fois à ce cercle choisi une personnalité nouvelle et +intéressante. Nulle part ailleurs on ne pouvait étudier avec autant de +précision que chez elle le thermomètre politique, dont les degrés +étaient marqués par l'atmosphère conservatrice de la société qui faisait +partie de la cour.</p> + +<p>Telle était la soirée qu'elle donnait à la fin de l'année 1806, après +la réception des tristes nouvelles de la défaite de l'armée prussienne +par Napoléon à Iéna et à Auerstædt, après la reddition de la majeure +partie des forteresses de la Prusse, et lorsque nos troupes, +franchissant la frontière, allaient commencer une seconde campagne. «La +crème de la véritable bonne société» se composait de la malheureuse +Hélène abandonnée, de Mortemart, du séduisant prince Hippolyte, arrivé +tout dernièrement de Vienne, de deux diplomates, de «la Tante», d'un +jeune homme, connu dans ce salon sous la dénomination «d'un homme de +beaucoup de mérite», d'une toute récente demoiselle d'honneur avec sa +mère, et de quelques autres personnes moins en vue.</p> + +<p>La primeur de cette soirée était cette fois le prince Boris Droubetzkoï, +qui venait d'être envoyé en courrier de l'armée prussienne, et qui était +attaché comme aide de camp à un personnage haut placé.</p> + +<p>Le thermomètre politique disait, ce jour-là: «Les souverains de l'Europe +et leurs généraux auront beau s'incliner devant Napoléon pour me causer +<i>à moi</i>, et <i>à nous</i> en général, tous les ennuis et toutes les +humiliations imaginables, notre opinion sur son compte ne changera +jamais. Nous ne cesserons d'exprimer nettement notre manière de voir sur +ce sujet, et nous dirons simplement, et une fois pour toutes, au roi de +Prusse et aux autres: «Tant pis pour vous. Tu l'as voulu, «Georges +Dandin!»</p> + +<p>Lorsque Boris, le lion de la soirée, entra dans le salon, tous les +invités y étaient réunis; la conversation, conduite par Anna Pavlovna, +roulait sur nos relations diplomatiques avec l'Autriche et sur l'espoir +d'une alliance avec elle.</p> + +<p>Boris, dont l'extérieur était devenu plus mâle, portait un élégant +uniforme d'aide de camp; il entra d'un air dégagé et, après avoir salué +«la Tante», se rapprocha du cercle principal.</p> + +<p>Anna Pavlovna lui donna sa main sèche à baiser, le présenta aux +personnes qui lui étaient inconnues, en les lui nommant au fur et à +mesure:</p> + +<p>«Le prince Hippolyte Kouraguine,—charmant jeune homme.—Monsieur Krouq, +chargé d'affaires de Copenhague,—un esprit profond.—Monsieur +Schittrow,—un homme de beaucoup de mérite.»</p> + +<p>Boris était parvenu, grâce aux soins de sa mère, à ses propres goûts et +à son empire sur lui-même, à se créer une situation très enviable: une +mission importante en Prusse lui avait été confiée, il en revenait en +courrier. Il s'était complètement initié à cette discipline non écrite +qui, pour la première fois, l'avait frappé à Olmütz, et qui, permettant +au lieutenant d'avoir le pas sur le général, n'exigeait, pour réussir, +ni efforts, ni travail, ni courage, ni persévérance, et ne demandait +seulement que de l'esprit de conduite avec les dispensateurs des +récompenses. Il s'étonnait souvent d'avoir avancé si vite, et de voir +que si peu de gens comprenaient combien ce chemin était facile à suivre. +À la suite de cette découverte, sa vie, ses rapports avec ses anciennes +connaissances, ses plans pour l'avenir, tout avait été changé. Malgré +son peu de fortune, il employait ses derniers roubles à être mieux +habillé que les autres, et pour ne pas se montrer en uniforme râpé, pour +ne pas se promener par les rues dans une vilaine voiture, il était +capable de se refuser bien des choses! Il ne recherchait que les +personnes placées au-dessus de lui et qui pouvaient lui être utiles; il +aimait Pétersbourg et méprisait Moscou. Le souvenir de la famille +Rostow, de son amour d'enfant pour Natacha, lui était désagréable, et, +depuis son retour de l'armée, il n'avait pas mis les pieds chez eux. +Invité à la soirée d'Anna Pavlovna, ce qu'il considérait comme un pas en +avant dans sa carrière, il comprit aussitôt son rôle. Laissant à la +maîtresse de maison le soin de faire ressortir tout ce qu'il apportait +d'intéressant, il se bornait à observer les gens et à méditer sur les +avantages qu'il y aurait à se rapprocher de chacun et sur les moyens d'y +parvenir. Il s'assit à la place indiquée auprès de la belle Hélène, et +écouta la conversation générale.</p> + +<p>«Vienne trouve les bases du traité proposé tellement inadmissibles, +qu'on ne saurait y souscrire, même à la suite des succès les plus +brillants, et elle met en doute les moyens qui pourraient nous les +procurer. C'est mot à mot la phrase du cabinet de Vienne, disait le +chargé d'affaires de Danemark.</p> + +<p>—Le «doute» est flatteur! ajoutait avec un fin sourire l'homme «à +l'esprit profond».</p> + +<p>—Il faut distinguer entre le cabinet de Vienne et l'Empereur +d'Autriche, dit Mortemart. L'Empereur d'Autriche n'a jamais pu songer à +pareille chose, et ce n'est que le cabinet qui le dit.</p> + +<p>—Eh! mon cher vicomte, reprit Anna Pavlovna, l'Urope (prononçant on ne +sait trop pourquoi «Urope», elle croyait sans doute faire preuve par là +d'une finesse de haut goût, en causant avec un Français), l'Urope ne +sera jamais notre alliée sincère<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>...» Et elle entama l'éloge du +courage héroïque et de la fermeté du roi de Prusse, pour ménager à Boris +son entrée en scène.</p> + +<p>Ce dernier attendait patiemment son tour, en écoutant les réflexions de +chacun, et en jetant de temps à autre un regard sur sa belle voisine, +qui répondait parfois par un sourire à ce jeune et bel aide de camp.</p> + +<p>Anna Pavlovna s'adressa tout naturellement à lui, et le pria de leur +décrire sa course à Glogau et la situation de l'armée prussienne. Boris, +sans se presser, raconta, en un français très pur et très correct, +quelques épisodes intéressants sur nos troupes et sur la cour, tout en +évitant avec soin d'exprimer son opinion personnelle sur les faits dont +il parlait. Il accapara pendant quelque temps l'attention générale, et +Anna Pavlovna voyait avec fierté que ses invités appréciaient à sa juste +valeur le régal qu'elle leur avait offert. Hélène se montrait plus +intéressée que personne par le récit de Boris, et, témoignant une grande +sollicitude pour la position de l'armée prussienne, elle lui adressa, +quelques questions au sujet de son voyage.</p> + +<p>«Il faut absolument que vous veniez me voir, lui dit-elle avec son +éternel sourire, et d'un ton qui pouvait laisser supposer que certaines +combinaisons, qu'il ignorait, rendaient sa visite indispensable. Mardi, +entre huit et neuf heures. Vous me ferez plaisir.»</p> + +<p>Boris s'empressa de promettre; il allait continuer sa causerie avec +elle, lorsque Anna Pavlovna l'appela, sous prétexte que «sa Tante» +désirait lui parler.</p> + +<p>«Vous connaissez son mari, n'est-ce pas? demanda «la Tante», en fermant +les yeux, et en indiquant Hélène d'un geste mélancolique. Ah! quelle +malheureuse et ravissante femme! Ne parlez pas de lui devant elle, je +vous en supplie, c'est trop pénible pour son cœur!»</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Pendant leur aparté, le prince Hippolyte s'était emparé du dé de la +conversation.</p> + +<p>Étendu à son aise dans un large fauteuil, il se redressa vivement et +lança ces mots: «Le roi de Prusse!» après quoi, se mettant à rire, il +retomba dans le silence. Tous se tournèrent vers lui, et Hippolyte, +continuant à rire et se renfonçant dans son fauteuil, répéta:</p> + +<p>«Le roi de Prusse!»</p> + +<p>Anna Pavlovna, voyant qu'il ne se décidait pas à en dire plus long, +attaqua Napoléon avec violence, et raconta, à l'appui de sa sortie, +comment ce brigand de Bonaparte avait volé à Potsdam l'épée de Frédéric +le Grand!</p> + +<p>«C'est l'épée de Frédéric le Grand, que je...» dit-elle; à ce moment, +Hippolyte l'interrompit en répétant: «Le roi de Prusse!...» et se tut. +Mlle Schérer fit une grimace, et Mortemart, l'ami d'Hippolyte, lui dit +brusquement:</p> + +<p>«Voyons, à qui en avez-vous avec votre roi de Prusse?</p> + +<p>—Oh! ce n'est rien, je voulais simplement dire que nous avons tort de +faire la guerre pour le roi de Prusse!» Il mitonnait cette petite +plaisanterie, qu'il avait entendue à Vienne, et cherchait à la placer +depuis le commencement de la soirée.</p> + +<p>Boris sourit prudemment, de façon qu'on pût supposer à volonté, ou qu'il +raillait, ou qu'il approuvait.</p> + +<p>«Il est très mauvais, votre jeu de mots, très spirituel, mais très +injuste, dit Anna Pavlovna, en le menaçant du doigt. Nous ne faisons pas +la guerre pour le roi de Prusse, sachez-le bien, mais pour les bons +principes. Ah! le méchant prince Hippolyte!»</p> + +<p>La conversation continua à rouler sur la politique, et s'anima +sensiblement, lorsqu'il fut question des récompenses accordées par +l'Empereur.</p> + +<p>«N. N. n'a-t-il pas reçu l'année dernière une tabatière avec le +portrait, dit l'homme «à l'esprit profond»? Pourquoi S. S. ne +pourrait-il pas en recevoir autant?</p> + +<p>—Je vous demande pardon, une tabatière avec le portrait de l'Empereur +est une récompense, mais point une distinction; c'est plutôt un cadeau, +fit observer le diplomate.</p> + +<p>—Il y a des précédents, je vous citerai Schwarzenberg.</p> + +<p>—C'est impossible, dit un troisième.</p> + +<p>—Je suis prêt à parier: le grand-cordon, c'est différent.»</p> + +<p>Au moment où l'on se quitta, Hélène, qui n'avait pas ouvert la bouche de +la soirée, réitéra à Boris sa prière, ou plutôt son ordre significatif +et bienveillant, de ne point oublier le prochain mardi.</p> + +<p>«Il le faut absolument,» dit-elle en souriant, et en regardant Anna +Pavlovna, qui, d'un triste sourire, appuya l'invitation.</p> + +<p>Hélène avait découvert, dans son intérêt subit pour l'armée prussienne, +une raison péremptoire pour recevoir Boris, et elle semblait laisser +entendre qu'elle la lui dirait à sa première visite.</p> + +<p>Boris se rendit au jour indiqué dans le brillant salon d'Hélène, où il y +avait déjà beaucoup de monde, et il allait en sortir sans avoir eu +d'explication catégorique, lorsque la comtesse, qui jusque-là ne lui +avait adressé que quelques mots, au moment où il lui baisait la main en +se retirant, lui dit tout à coup à l'oreille, et cette fois sans +sourire:</p> + +<p>«Venez dîner demain... le soir.... Il faut que vous veniez... +venez!...»</p> + +<p>Et voilà comment Boris devint l'intime de la comtesse pendant son +premier séjour à Pétersbourg.</p> + + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>La guerre se rallumait et se rapprochait de plus en plus des frontières +russes. On n'entendait de tous côtés que des anathèmes contre Bonaparte, +l'ennemi du genre humain. Dans les villages, où arrivaient à tout moment +du théâtre de la guerre les nouvelles les plus invraisemblables et les +plus contradictoires, on rassemblait les recrues et les soldats.</p> + +<p>À Lissy-Gory, l'existence de chacun avait grandement changé depuis +l'année précédente.</p> + +<p>Le vieux prince avait été nommé l'un des huit chefs de la milice +désignés pour toute la Russie. Malgré son état de faiblesse, aggravé par +l'incertitude dans laquelle il était resté pendant plusieurs mois sur le +sort de son fils, il crut de son devoir d'accepter ce poste que lui +avait confié l'Empereur lui-même, et cette activité toute nouvelle lui +rendait ses anciennes forces. Il passait tout son temps en courses dans +les trois gouvernements qui étaient de son ressort. Rigoureux dans +l'accomplissement de ses devoirs, il était d'une sévérité presque +cruelle avec ses subordonnés, et descendait jusqu'aux moindres détails. +Sa fille ne prenait plus de leçons de mathématiques; mais tous les +matins, accompagnée de la nourrice qui portait le petit prince Nicolas +(comme l'appelait le grand-père), elle venait le voir dans son cabinet. +L'enfant occupait, avec sa nourrice et la vieille bonne Savichnia, les +appartements de sa mère; c'est là que la princesse Marie, lui servant de +mère, passait la plus grande partie de sa journée. Mlle Bourrienne +semblait aussi s'être passionnément attachée au petit garçon, et la +princesse Marie s'en reposait parfois sur elle pour soigner et pour +amuser leur petit ange.</p> + +<p>On avait fait élever dans l'église de Lissy-Gory une chapelle sur la +tombe de la princesse, et, sur cette tombe, un ange en marbre blanc +déployait ses ailes. On aurait dit vraiment que l'ange, dont la lèvre +supérieure était un peu relevée, se préparait à sourire; aussi le prince +André et sa sœur furent frappés de sa ressemblance avec la défunte, et, +chose étrange que le prince se garda de faire remarquer à sa sœur, +l'artiste lui avait involontairement donné cette même expression de doux +reproche qu'il avait lue sur les traits de sa femme, glacés par la mort: +«Ah! qu'avez-vous fait de moi?...»</p> + +<p>Bientôt après son retour, le prince André reçut de son père en toute +propriété la terre de Bogoutcharovo, située à quarante verstes de +Lissy-Gory; aussi, fuyant les souvenirs pénibles et cherchant la +solitude, il profita de cette générosité du vieux prince, dont il +supportait avec peine le caractère difficile, pour s'y construire un +pied-à-terre, afin d'y passer la plus grande partie de son temps.</p> + +<p>Il s'était fermement décidé, après la bataille d'Austerlitz, à +abandonner la carrière militaire, ce qui l'obligea, à la reprise de la +guerre, pour ne point reprendre du service actif, de s'employer sous les +ordres de son père, en l'aidant à la formation des milices. Le père et +le fils semblaient avoir changé de rôle: le premier, excité par son +activité, ne présageait à cette campagne qu'une heureuse issue, tandis +que le fils la déplorait au fond de son cœur et voyait tout en noir.</p> + +<p>Le 26 février de l'année 1807, le vieux prince partit pour une +inspection et son fils resta à Lissy-Gory, comme il faisait d'habitude +durant ses absences. Le cocher qui l'avait mené à la ville voisine en +rapporta des lettres et des papiers pour le prince André.</p> + +<p>Le valet de chambre, ne l'ayant pas trouvé chez lui, passa dans +l'appartement de la princesse Marie sans l'y rencontrer; l'enfant, +malade depuis quatre jours, lui donnait des inquiétudes, et il était +auprès de lui.</p> + +<p>«Pétroucha vous demande, Votre Excellence, il a apporté des papiers, dit +une fille de service au prince André, qui, assis sur un tabouret très +bas, versait d'une main tremblante et comptait avec un soin extrême les +gouttes qu'il laissait tomber dans un verre à pied, à moitié plein +d'eau.</p> + +<p>—Qu'est-ce?» dit-il brusquement, et ce mouvement involontaire lui fit +verser quelques gouttes de trop. Jetant le contenu du verre, il +recommença son opération.</p> + +<p>À part le berceau, il n'y avait dans la chambre que deux fauteuils et +quelques petits meubles d'enfant; les rideaux étaient tirés devant les +fenêtres; sur la table brûlait une bougie, qu'un grand cahier de +musique, placé en écran, empêchait d'éclairer trop vivement le petit +malade.</p> + +<p>«Mon ami, dit à son frère la princesse Marie debout à côté du lit, +attends un peu, cela vaudra mieux.</p> + +<p>—Laisse-moi donc tranquille, tu ne sais ce que tu dis... tu n'as fait +qu'attendre, et voilà ce qui en est résulté, dit-il tout bas avec +aigreur.</p> + +<p>—Mon ami, attends, je t'en prie, il s'est endormi.»</p> + +<p>Le prince André se leva et s'arrêta indécis, la potion à la main. +«Vaudrait-il vraiment mieux attendre? dit-il.</p> + +<p>—Fais comme tu voudras, André, mais je crois que cela vaudrait mieux,» +répondit sa sœur, un peu embarrassée de la légère concession que lui +faisait son frère.</p> + +<p>C'était la seconde nuit qu'ils veillaient l'enfant, malade d'une forte +fièvre. Leur confiance dans le médecin habituel de la maison étant fort +limitée, ils en avaient envoyé chercher un autre à la ville voisine et +essayaient, en l'attendant, différents remèdes. Fatigués, énervés et +inquiets, leurs préoccupations se trahissaient par une irritation +involontaire.</p> + +<p>«Pétroucha vous attend,» reprit la fille de chambre.</p> + +<p>Il sortit pour recevoir les instructions verbales que son père lui +faisait transmettre, et rentra avec des lettres et des papiers.</p> + +<p>«Eh bien?</p> + +<p>—C'est toujours la même chose, mais prends patience: Carl Ivanitch +assure que le sommeil est un signe de guérison.»</p> + +<p>Le prince André s'approcha de l'enfant et constata qu'il avait la peau +brûlante.</p> + +<p>«Vous n'avez pas le sens commun, vous et votre Carl Ivanitch!» Et, +prenant la potion préparée, il se pencha au-dessus du berceau, pendant +que la princesse Marie le retenait en le suppliant:</p> + +<p>«Laisse-moi, dit le prince avec impatience.... Eh bien, soit, +donne-la-lui, toi!»</p> + +<p>La princesse Marie lui prit le verre des mains et, appelant la vieille +bonne à son aide, essaya de faire boire l'enfant, qui se débattit en +criant et en s'étranglant. Le prince André, se prenant la tête entre les +mains, alla s'asseoir sur un canapé dans la pièce voisine.</p> + +<p>Il décacheta machinalement la lettre de son père, qui, de sa grosse +écriture allongée, lui écrivait ce qui suit sur une feuille de papier +bleu:</p> + +<p>«Si l'heureuse nouvelle que je viens de recevoir à l'instant même, par +courrier, n'est pas une blague éhontée, on m'assure que Bennigsen a +remporté une victoire sur Bonaparte à Eylau. Pétersbourg est dans la +joie, et il pleut des récompenses pour l'armée. C'est un Allemand, mais +je l'en félicite néanmoins. Je ne comprends pas ce que fait le nommé +Hendrikow à Kortchew: ni les vivres, ni les renforts ne sont arrivés +jusqu'à présent. Pars, pars à la minute, et dis-lui que je lui ferai +couper la tête si je ne reçois pas le tout dans le courant de la +semaine. On a reçu une lettre de Pétia du champ de bataille de +Preussisch-Eylau; il a pris part au combat... tout est vrai! Quand ceux +que cela ne regarde pas ne s'en mêlent pas, un Allemand même peut battre +Napoléon. On le dit en fuite et très entamé. Ainsi donc, va de suite à +Kortchew et exécute mes ordres!»</p> + +<p>La seconde lettre qu'il décacheta était une interminable épître de +Bilibine: il la mit de côté pour la lire plus tard:</p> + +<p>«Aller à Kortchew?... ce n'est pas certes maintenant que j'irai!... Je +ne puis abandonner mon enfant malade!...»</p> + +<p>Il jeta un coup d'œil dans l'autre chambre, et vit sa sœur encore +debout à côté du lit de l'enfant qu'elle berçait.</p> + +<p>«Quelle est donc cette autre nouvelle désagréable que Bilibine me donne? +Ah! oui, la victoire,... maintenant que j'ai quitté l'armée!... Oui, +oui, il se moque toujours de moi... tant mieux, si cela l'amuse...» Et, +sans en comprendre la moitié, il se mit à lire la lettre de Bilibine, +pour cesser de penser à ce qui le tourmentait et le préoccupait si +exclusivement.</p> + + +<h3>IX</h3> + + + +<p>Bilibine, attaché au quartier général en qualité de diplomate, lui +écrivait en français une longue lettre pleine de saillies à la +française, mais dépeignant la campagne avec une franchise et une +hardiesse toutes patriotiques, et ne reculant pas devant un jugement, +fût-il même railleur, sur nos faits et gestes. En la lisant, on +s'apercevait bien vite que, ennuyé de la discrétion de rigueur imposée +aux diplomates, il était heureux de pouvoir épancher toute sa bile dans +le sein d'un correspondant aussi sûr que le prince André. Cette lettre, +déjà ancienne, était datée d'avant la bataille de Preussisch-Eylau:</p> + +<p>«Depuis nos grands succès d'Austerlitz, vous le savez, mon cher prince, +je ne quitte plus les quartiers généraux. Décidément j'ai pris goût à la +guerre, et bien m'en a pris. Ce que j'ai vu ces trois mois est +incroyable.</p> + +<p>«Je commence <i>ab ovo</i>. L'»ennemi du genre humain», comme vous savez, +s'attaque aux Prussiens. Les Prussiens sont nos fidèles alliés, qui ne +nous ont trompés que trois fois depuis trois ans. Nous prenons fait et +cause pour eux. Mais il se trouve que l'»ennemi du genre humain» ne fait +nulle attention à nos beaux discours, et, avec sa manière impolie et +sauvage, se jette sur les Prussiens, sans leur donner le temps de finir +la parade commencée, en deux tours de main les rosse à plate couture et +va s'installer au palais de Potsdam.</p> + +<p>«J'ai le plus vif désir, écrit le roi de Prusse à Bonaparte, que Votre +Majesté soit accueillie et traitée dans mon palais d'une manière qui lui +soit agréable, et c'est avec empressement que j'ai pris à cet effet +toutes les mesures que les circonstances me permettaient. Puissé-je +avoir réussi!» Les généraux prussiens se piquent de politesse envers les +Français et mettent bas les armes aux premières sommations.</p> + +<p>«Le chef de la garnison de Glogau, avec dix mille hommes, demande au roi +de Prusse ce qu'il doit faire s'il est sommé de se rendre?... Tout cela +est positif!</p> + +<p>«Bref, espérant en imposer seulement par notre attitude militaire, il se +trouve que nous voilà en guerre pour tout de bon, et, qui plus est, en +guerre sur nos frontières avec et pour le roi de Prusse. Tout est au +grand complet, il ne nous manque qu'une petite chose: c'est le général +en chef. Comme il s'est trouvé que les succès d'Austerlitz auraient pu +être plus décisifs si le général en chef eût été moins jeune, on fait la +revue des octogénaires, et, entre Prosorofsky et Kamensky, on donne la +préférence au dernier. Le général nous arrive en kibik, à la manière de +Souvarow, et est accueilli avec des acclamations de joie et de triomphe.</p> + +<p>«Le 4 arrive le premier courrier de Pétersbourg. On apporte les malles +dans le cabinet du maréchal, qui aime à faire tout par lui-même. On +m'appelle pour aider à faire le triage des lettres et prendre celles qui +nous sont destinées. Le maréchal nous regarde faire et attend les +paquets qui lui sont adressés. Nous cherchons... il n'y en a point. Le +maréchal devient impatient, se met lui-même à la besogne, et trouve des +lettres de l'Empereur pour le comte T., pour le prince V. et autres. +Alors le voilà qui se met dans une de ses colères bleues. Il jette feu +et flamme contre tout le monde, s'empare des lettres, les décachète et +lit celles que l'Empereur adresse à d'autres: «Ah! c'est ainsi qu'on se +conduit envers moi! Point de confiance! Ah! on a mission de me +surveiller! sortez!» et il écrit le fameux ordre du jour au général +Bennigsen<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>:</p> + +<p>«Je suis blessé, je ne puis monter à cheval, et par conséquent je ne +puis commander l'armée. Vous avez amené votre corps d'armée défait à +Poultousk, où il est exposé sans bois et sans fourrage; il faut y +remédier, selon votre rapport au comte Bouxhevden: il faut vous replier +vers nos frontières, vous exécuterez ce mouvement aujourd'hui même.»</p> + +<p>«Par suite de toutes mes courses, écrit-il à l'Empereur, la selle m'a +occasionné une écorchure, qui m'empêche de monter à cheval et de +commander une armée aussi importante. J'en ai remis le commandement à +l'ancien en grade, au comte Bouxhevden, en lui renvoyant tout le +service et tout ce qui s'y rapporte, lui donnant le conseil, s'il +manquait de pain, de se retirer dans l'intérieur de la Prusse, car il +n'en reste plus que pour un jour; quelques régiments n'en ont pas du +tout, d'après la déclaration des divisionnaires, Ostermann et +Sedmoretzki; les paysans n'en ont point; quant à moi, j'attendrai ma +guérison à l'hôpital d'Ostrolenko. En portant à l'auguste connaissance +de Votre Majesté la date de ce rapport, j'ai l'honneur d'ajouter que, si +l'armée bivouaque ici encore quinze jours, il ne restera pas un seul +homme valide au printemps.»</p> + +<p>«Permettez à un vieillard de se retirer à la campagne, chez lui, +emportant le douloureux regret de n'avoir pu remplir les grandes et +glorieuses fonctions auxquelles il avait été appelé. J'attendrai +l'auguste autorisation ici à l'hôpital, <i>afin de ne pas jouer le rôle +d'un écrivain, au lieu de celui de commandant</i>. Ma retraite de l'armée +ne causera pas plus de bruit que celle d'un aveugle. Il y en a mille +comme moi en Russie.»</p> + +<p>«Le maréchal se fâche contre l'Empereur, et nous punit tous; n'est-ce +pas que c'est logique?</p> + +<p>«Voilà le premier acte. Aux suivants, l'intérêt et le ridicule vont +s'accroissant comme de raison. Après le départ du maréchal, il se trouve +que nous sommes en vue de l'ennemi, et qu'il faut livrer bataille. +Bouxhevden est général en chef par droit d'ancienneté, mais le général +Bennigsen n'est pas de cet avis; d'autant plus qu'il est, lui, avec son +corps en vue de l'ennemi, et qu'il veut profiter de l'occasion d'une +bataille, «auf eigene Hand,» comme disent les Allemands. Il la donne. +C'est la bataille de Poultousk, qui est censée avoir été une grande +victoire, mais qui, à mon avis, n'en est pas une le moins du monde. Nous +autres pékins, nous avons, comme vous savez, la très vilaine habitude de +décider du gain ou de la perte d'une bataille. Celui qui s'est retiré +après la bataille l'a perdue, voilà ce que nous disons, et à ce titre +nous avons perdu la bataille de Poultousk. Bref, nous nous retirons +après la bataille, mais nous envoyons un courrier à Pétersbourg, qui +porte les nouvelles d'une victoire, et le général ne cède pas le +commandement en chef à Bouxhevden, espérant recevoir de Pétersbourg, en +reconnaissance de sa victoire, le titre de général en chef. Pendant cet +interrègne, nous commençons un plan de manœuvres excessivement +intéressant et original. Notre but n'est pas, comme il le devrait être, +d'éviter l'ennemi ou de l'attaquer, mais uniquement d'éviter le général +Bouxhevden, qui, par droit d'ancienneté, serait notre chef. Nous tendons +vers ce but avec tant d'énergie, que, même en passant une rivière qui +n'est pas guéable, nous brûlons les ponts pour nous séparer de notre +ennemi, or notre ennemi pour le moment n'est pas Bonaparte, mais +Bouxhevden. Le général Bouxhevden a failli être attaqué et pris par des +forces ennemies supérieures, à cause d'une de nos belles manœuvres qui +nous sauvaient de lui. Bouxhevden nous poursuit... nous filons. À peine +passe-t-il de notre côté de la rivière, que nous repassons de l'autre. +À la fin, notre ennemi Bouxhevden nous attrape et s'attaque à nous. Les +deux généraux se fâchent. Il y a même une provocation en duel de la part +de Bouxhevden et une attaque d'épilepsie de la part de Bennigsen. Mais, +au moment critique, le courrier, qui porte la nouvelle de notre victoire +de Poultousk, nous apporte de Pétersbourg notre nomination de général en +chef, et le premier ennemi, Bouxhevden, étant enfoncé, nous pouvons +penser au second, à Bonaparte. Mais voilà-t-il pas qu'à ce moment se +lève devant nous un troisième ennemi: c'est l'orthodoxe qui demande à +grands cris du pain, de la viande, des «soukharyi», du foin,—que +sais-je? Les magasins sont vides, les chemins impraticables.</p> + +<p>«L'orthodoxe se met à la maraude, et d'une manière dont la dernière +campagne ne peut vous donner la moindre idée. La moitié des régiments +forme des troupes libres, qui parcourent la contrée, en mettant tout à +feu et à sang. Les habitants sont ruinés de fond en comble, les hôpitaux +regorgent de malades, et la disette est partout. Deux fois le quartier +général a été attaqué par des troupes de maraudeurs, et le général en +chef a été obligé lui-même de demander un bataillon pour les chasser. +Dans une de ces attaques, on m'a emporté ma malle vide et ma robe de +chambre. L'Empereur veut donner le droit à tous les chefs de division de +fusiller les maraudeurs, mais je crains fort que cela n'oblige une +moitié de l'armée de fusiller l'autre<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.»</p> + +<p>Le prince André avait commencé cette lecture avec distraction; mais +gagné peu à peu par l'intérêt qu'il y trouvait, tout en n'accordant du +reste qu'une valeur relative au récit de Bilibine, arrivé à cette +dernière phrase, il froissa la lettre et la jeta de côté, dépité de +sentir que cette vie, si éloignée de lui à présent, pouvait encore lui +causer de l'émotion. Il ferma les yeux, se passa la main sur le front +comme pour en chasser toute trace, et prêta l'oreille à ce qui se +faisait dans la chambre de l'enfant. Il lui sembla entendre un bruit +étrange. Craignant qu'il ne se fût produit une aggravation dans l'état +du petit malade pendant qu'il lisait, il s'approcha de la porte sur la +pointe du pied. En entrant, il crut voir, à la figure bouleversée de la +bonne, qu'elle cachait quelque chose et que la princesse Marie n'était +plus là!</p> + +<p>«Mon ami!» dit sa sœur derrière lui. Comme il arrive souvent à la suite +d'une insomnie prolongée ou de violentes inquiétudes, une terreur +involontaire s'empara de lui: il crut entendre dans ces mots comme un +appel désespéré, comme l'annonce de la mort de son enfant, que tout, du +reste, semblait rendre probable.</p> + +<p>«Tout est fini!» pensa-t-il, et une sueur froide inonda son front! +S'approchant du berceau avec la conviction qu'il le trouverait vide, que +la vieille bonne cachait l'enfant mort, il en tira les rideaux, et ses +yeux, effarés par la peur, ne purent rien distinguer. Enfin il +l'aperçut. Le petit garçon, les joues rouges, couché en travers du +berceau, la tête plus bas que l'oreiller, tétait en rêve; sa respiration +était douce et égale.</p> + +<p>Tout joyeux et tout rassuré, il se pencha, et appliquant ses lèvres sur +la peau de l'enfant, ainsi qu'il l'avait vu faire à sa sœur, pour se +rendre compte du degré de chaleur, il sentit la moite humidité de son +petit front et de ses petits cheveux tout mouillés, et il reconnut à +cette abondante transpiration que non seulement il n'était pas mort, +mais que cette crise salutaire amènerait une prompte guérison. Il aurait +voulu saisir, et serrer contre sa poitrine ce petit être faible; il ne +l'osa pas, mais ses yeux attendris suivaient le contour de sa petite +tête, de ses petites mains, de ses petits pieds, qui se dessinaient sous +la couverture. Un frôlement de robe se fit entendre, et une ombre +apparut à côté de lui. C'était la princesse Marie, qui, soulevant le +rideau, le laissa retomber derrière elle. Son frère, écoutant toujours +la respiration de l'enfant, ne se retourna pas, mais lui tendit la main, +qu'elle serra fortement:</p> + +<p>«Il est en transpiration....</p> + +<p>—J'allais te le dire,» répondit sa sœur.</p> + +<p>L'enfant remua dans son sommeil, sourit, et frotta son petit front +contre l'oreiller.</p> + +<p>Le prince André regarda sa sœur, dont les yeux lumineux brillaient de +larmes de joie dans la pénombre de la draperie. Elle attira son frère +vers elle au-dessus du berceau pour l'embrasser; ayant involontairement +accroché un peu le rideau, ils furent pris de la crainte de réveiller le +petit malade, et restèrent ainsi quelques instants dans cette +demi-obscurité, séparés tous les trois du monde entier. Le prince André +fut le premier à se retirer, et retrouvant avec peine son chemin au +travers des plis du rideau, il se dit en soupirant: «Oui, c'est tout ce +qui me reste!»</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>Pierre emportait avec lui de Pétersbourg des instructions complètes, +écrites par ses nouveaux frères, pour le guider dans les différentes +mesures qu'il méditait de prendre au sujet de ses paysans.</p> + +<p>Arrivé à Kiew, il y réunit les intendants de toutes les terres qu'il +possédait dans ce gouvernement, et leur fit part de ses intentions et de +ses désirs. Il leur déclara qu'il allait incontinent prendre ses +dispositions pour libérer ses paysans du servage. En attendant, il +fallait leur venir en aide et ne pas les surcharger de travail; les +femmes et les enfants devaient en être exemptés; les punitions devaient +se borner à des réprimandes, et dans chaque bien il fallait organiser +des hôpitaux, des asiles et des écoles. Quelques-uns des intendants (et +il y en avait qui savaient à peine lire) l'écoutèrent avec terreur, en +prêtant à ses paroles une portée qui leur était toute personnelle: il +était mécontent de leur gestion et savait qu'ils le volaient. D'autres, +après le premier moment d'effroi, s'amusèrent du bégaiement embarrassé +de leur maître, et de ses idées, si étranges et si nouvelles pour eux. +Le troisième groupe l'écouta par devoir et sans déplaisir. Le quatrième, +composé des plus intelligents, l'intendant général en tête, y +découvrirent tout de suite comment il fallait se comporter avec lui, +pour en arriver à leurs fins. Aussi les intentions philanthropiques de +Pierre rencontrèrent-elles chez eux une grande sympathie: «Mais, +ajoutèrent-ils, il est de première nécessité de s'occuper des biens +mêmes, vu le mauvais état de vos affaires.»</p> + +<p>Malgré l'immense fortune du comte Besoukhow, son fils se trouvait en +effet beaucoup plus riche avant d'en avoir hérité, avec les 10 000 +roubles de pension que lui faisait son père, qu'avec les 500 000 roubles +de rente qu'on lui supposait. Son budget était, en gros, à peu près le +suivant: On avait à payer à la banque foncière 80 000 roubles pour +l'engagement des terres; 30 000 pour l'entretien de la maison de +campagne près de Moscou, la maison de Moscou et la rente à la princesse +Catherine et à ses sœurs; 18 000 en pensions et en fondations de +charité; 150 000 à la comtesse; 70 000 en intérêts de dettes; 10 000 +environ dépensés pendant les deux dernières années pour la construction +d'une église, et les 100 000 qui lui restaient s'en allaient, il ne +savait comment, si bien que, tous les ans, il était obligé d'emprunter, +sans compter les incendies, la disette, la nécessité de rebâtir +fabriques et maisons; aussi Pierre, dès son premier pas, se vit forcé de +s'occuper lui-même de ses affaires, et il n'avait pour cela ni le goût, +ni la capacité voulue.</p> + +<p>Tous les jours il y consacrait quelques heures, sans qu'elles +avançassent d'une ligne. Il sentait qu'elles continuaient à aller leur +train habituel, sans que son travail eût la moindre influence sur leur +marche accoutumée. De son côté, l'intendant en chef les lui présentait +sous le plus triste aspect, lui démontrant la nécessité de payer ses +dettes et d'entreprendre de nouveaux travaux avec la corvée, ce à quoi +Pierre résistait, exigeant de son côté qu'on prît au plus tôt les +mesures nécessaires pour hâter la libération de ses paysans; et comme il +était impossible d'exécuter ces mesures avant d'avoir remboursé les +dettes, elles étaient forcément renvoyées aux calendes grecques.</p> + +<p>L'intendant ne se risquait pas à le lui dire franchement, et lui +proposait, pour en arriver là, de vendre de beaux bois qu'il possédait +dans le gouvernement de Kostroma, de belles et bonnes terres fertilisées +par une rivière, et une propriété qu'il avait en Crimée. Mais toutes ces +opérations se compliquaient d'une procédure si embrouillée, telle que +levée d'hypothèques, entrée en possession, autorisation de vente, etc., +que Pierre s'égarait dans ce dédale et se bornait à répéter: «Oui, oui, +faites-le.»</p> + +<p>Il manquait du sens pratique qui lui aurait facilité le travail, aussi +ne l'aimait-il pas, et se bornait-il à paraître s'y intéresser devant +son intendant, qui feignait d'y trouver un grand avantage pour le +propriétaire, tout en se plaignant du temps que cela lui prenait.</p> + +<p>Pierre rencontra à Kiew quelques connaissances, et les inconnus +affluèrent également pour faire un accueil hospitalier à ce +millionnaire, qui était le plus grand propriétaire de leur gouvernement. +Les tentations qui s'ensuivirent furent si grandes, qu'il ne put y +résister. Des jours, des semaines, des mois s'écoulèrent, avec le même +accompagnement de déjeuners, de dîners, de bals, que durant son +existence pétersbourgeoise, et, au lieu de cette nouvelle vie qu'il +avait rêvée, il continua l'ancienne, seulement dans un autre milieu.</p> + +<p>Il ne pouvait se dissimuler à lui-même que, des trois obligations +imposées aux francs-maçons, il ne remplissait pas celle qui devait +l'amener à être un exemple de pureté morale, et que des sept vertus à +pratiquer, les bonnes mœurs et l'amour de la mort ne trouvaient en lui +aucun écho. Il se consolait en se disant qu'il accomplissait l'autre +mission,—la régénération de l'humanité,—et qu'il possédait d'autres +vertus,—l'amour du prochain et la générosité.</p> + +<p>Au printemps de l'année 1807, il se décida à retourner à Pétersbourg, et +à faire, en y retournant, la visite de ses propriétés, afin de se rendre +compte <i>de visu</i> des parties déjà réalisées de son programme, et de la +situation où vivait le peuple que Dieu lui avait confié, et qu'il avait +l'intention de combler de bienfaits.</p> + +<p>L'intendant en chef, aux yeux de qui les entreprises du jeune comte +étaient de l'extravagance pure, aussi désavantageuses pour lui que pour +le propriétaire et pour les paysans mêmes, lui fit des concessions. Tout +en lui représentant que l'émancipation était chose impossible, il fit +toutefois commencer dans tous les biens des bâtisses énormes, pour +asiles, écoles et hôpitaux. Partout il fit préparer des réceptions +pompeuses et solennelles, assuré à part lui qu'elles déplairaient à +Pierre; mais il pensait que ces processions, d'un caractère religieux et +patriarcal, avec le pain et le sel, et les images en tête, étaient +justement ce qui agirait le plus fortement sur l'imagination de son +seigneur, et contribueraient à entretenir ses illusions.</p> + +<p>Le printemps du Midi, le voyage dans une bonne calèche de Vienne, son +tête-à-tête avec lui-même, lui causèrent de véritables jouissances. Ces +biens, qu'il visitait pour la première fois, étaient plus beaux l'un +que l'autre. Le paysan lui parut heureux, prospère, et touché de ses +bienfaits. Les réceptions qu'on lui faisait partout l'embarrassaient +sans doute un peu, mais, au fond du cœur, il en éprouvait une douce +émotion. Dans un des villages, une députation lui offrit, avec le pain +et le sel, l'image de saint Pierre et saint Paul, en lui demandant +l'autorisation d'ajouter à l'église, aux frais de la commune, une +chapelle en l'honneur de son patron saint Pierre. Dans un autre endroit, +les femmes, avec leurs nourrissons sur les bras, le remercièrent de les +avoir délivrées des travaux fatigants. Dans un troisième, le prêtre, la +croix à la main, lui présenta les enfants auxquels, grâce à sa +générosité, il donnait les premiers éléments de l'instruction. Partout +il voyait s'élever et s'achever, sur le plan qu'il en avait donné, les +hôpitaux, les écoles et les asiles, à la veille de s'ouvrir. Partout il +révisait les comptes des intendants des biens, où les corvées étaient +diminuées de moitié, et recevait, pour cette nouvelle preuve de bonté, +les remerciements de ses paysans, vêtus de leurs caftans de drap gros +bleu.</p> + +<p>Seulement, Pierre ignorait que le village qui lui avait offert le pain +et le sel, et qui désirait construire une chapelle, était un bourg très +commerçant et que la chapelle était commencée depuis longtemps par les +richards de l'endroit, ceux-là mêmes qui s'étaient présentés à lui, +tandis que les neuf dixièmes des paysans étaient ruinés. Il ignorait +aussi qu'à la suite de son ordre de ne pas envoyer les nourrices au +travail de la corvée, ces mêmes nourrices étaient assujetties à un +travail bien autrement pénible dans leurs propres champs. Il ignorait +encore que le prêtre qui l'avait reçu la croix à la main pesait +lourdement sur les paysans, prélevant de trop fortes dîmes en nature, et +que les élèves qui l'entouraient lui étaient confiés à contre-cœur, et +rachetés le plus souvent par les parents, au prix d'une forte rançon. Il +ignorait que ces nouveaux bâtiments en pierre, élevés d'après ses plans, +étaient construits par ses paysans, dont ils augmentaient par le fait la +corvée, diminuée seulement sur le papier. Il ignorait enfin que là où +l'intendant portait dans le livre les redevances comme moindres d'un +tiers, ce tiers était compensé par une augmentation de corvées. Aussi +Pierre, enchanté des résultats de son inspection, se sentait réchauffé +d'une nouvelle ardeur philanthropique, et écrivait des lettres pleines +d'exaltation au frère instructeur, ainsi qu'il appelait le Vénérable.</p> + +<p>«Comme c'est facile d'être bon! comme ça demande peu d'efforts, pensait +Pierre, et combien peu nous y songeons!»</p> + +<p>Il était heureux de la reconnaissance qu'on lui témoignait, mais cette +reconnaissance même le rendit tout honteux à l'idée de tout le bien +qu'il aurait encore pu faire.</p> + +<p>L'intendant en chef, bête mais rusé, avait parfaitement compris le +jeune comte, intelligent mais naïf, et le jouait de toutes les façons. +Il profita de l'effet produit par les réceptions qu'il avait habilement +commandées à l'avance, pour y trouver de nouveaux arguments contre +l'émancipation des paysans, et lui assurer que ces derniers étaient +parfaitement heureux.</p> + +<p>Pierre lui donnait raison dans le fond de son cœur: il ne pouvait se +représenter des gens plus contents, et compatissait au sort qui les +attendait lorsqu'ils seraient libres; malgré tout, par un sentiment de +justice, il ne voulait en démordre à aucun prix.</p> + +<p>L'intendant promit de faire tous ses efforts pour exécuter la volonté du +comte, bien convaincu à l'avance que son maître ne serait jamais en état +de réviser ses actes, de s'assurer s'il avait fait son possible pour +vendre assez de forêts et de biens, afin de dégager le reste, qu'il ne +ferait pas de questions et ne saurait jamais que les bâtisses élevées +dans une intention philanthropique restaient sans usage, et que les +paysans continuaient à payer en argent et en travail la même redevance +que partout ailleurs, c'est-à-dire tout ce qu'ils pouvaient humainement +payer.</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>À son retour du Midi, Pierre, qui se trouvait dans la plus heureuse +disposition d'esprit imaginable, mit à exécution son projet d'aller +faire une visite à son ami Bolkonsky, qu'il n'avait pas vu depuis deux +ans.</p> + +<p>Bogoutcharovo était situé au milieu d'une plaine zébrée de champs et de +forêts, dont quelques parties étaient abattues, et qui n'offrait à +l'œil rien de bien pittoresque. La maison et ses dépendances +s'élevaient au bout du village, dont les isbas<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> s'alignaient le long +de la grand'route, au delà d'un étang creusé et empli d'eau si +nouvellement, que l'herbe n'avait pas encore eu le temps de verdir sur +ses bords, et au milieu d'un tout jeune bois, que dépassaient quelques +pins de haute taille.</p> + +<p>Les dépendances se composaient d'une grange, d'une écurie et d'un bain; +la maison se composait de deux ailes et d'un grand corps de logis en +pierre, avec une façade demi-circulaire encore inachevée; elle était +encadrée par les contours d'un jardin. Les palissades et les portes +cochères étaient solides et neuves; on voyait sous un hangar deux pompes +à incendie et un tonneau peint en vert. Les chemins, tracés en ligne +droite, étaient coupés par des ponts à balustrades solidement +construits. Tout portait l'empreinte de la bonne tenue et de l'ordre. À +la question: «Où est le prince?» les gens de service répondirent en +indiquant une maisonnette toute neuve, sur le bord même de l'étang. Le +vieux menin du prince André, Antoine, aida Pierre à descendre de +calèche, et le fit entrer dans une petite antichambre, fraîchement +décorée.</p> + +<p>Il fut frappé de la simplicité de cette demeure, qui contrastait avec +les brillantes conditions d'existence qui entouraient son ami, lors de +leur dernière entrevue. Il entra avec précipitation dans la pièce +suivante, qui exhalait l'odeur du sapin et qui n'était même pas encore +blanchie. Antoine passa devant lui, et courut, sur la pointe du pied, +frapper à la porte d'en face.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? demanda une voix dure et désagréable.</p> + +<p>—Une visite! répondit Antoine.</p> + +<p>—Prie-la d'attendre.» Et l'on entendit comme le bruit d'une chaise +qu'on reculait. Pierre s'avança vivement, et se heurta sur le pas de la +porte contre le prince André. Relevant ses lunettes et l'embrassant, il +put l'examiner de près:</p> + +<p>«Voilà une surprise!... j'en suis charmé,» dit le prince; mais Pierre +gardait le silence, sans quitter des yeux son ami, dont le changement de +physionomie l'avait frappé. Malgré la bienveillance de son accueil, le +sourire de ses lèvres, et ses efforts pour donner à ses yeux un joyeux +éclat, ses yeux restaient mornes et éteints. Maigri, pâli, vieilli, tout +témoignait chez lui, depuis son regard jusqu'aux plis de son front, de +la concentration de son esprit sur une seule pensée. Cette expression +inaccoutumée du visage du prince troublait et gênait Pierre au delà de +toute expression.</p> + +<p>Comme il arrive toujours après une longue séparation, la conversation, +composée de questions et de réponses faites à bâtons rompus, effleurait +à peine les sujets les plus intimes, ceux-là mêmes qu'ils savaient +devoir exiger une longue causerie. Enfin elle devint peu à peu plus +régulière, et les phrases sans suite cédèrent la place aux histoires sur +le passé et aux projets pour l'avenir. Il fut question du voyage de +Pierre, de ses occupations, de la guerre, et l'expression préoccupée et +abattue du prince André s'accentua encore davantage, pendant qu'il +écoutait Pierre, et que celui-ci lui parlait, avec une animation +fébrile, de son passé et de son avenir. Il semblait que le prince André, +alors même qu'il l'aurait voulu, n'aurait pu y prendre intérêt, et +Pierre commençait à sentir qu'il n'était pas convenable de se laisser +aller, en sa présence, à tous les rêves de bonheur et de bienfaisance +qu'il caressait dans son imagination. Il n'osait, par crainte du +ridicule, exposer les nouvelles théories maçonniques, que son dernier +voyage avait réveillées chez lui dans toute leur force; et pourtant il +brûlait du désir de prouver à son ami qu'il n'était plus le même homme +qu'il avait connu à Pétersbourg, mais un autre Pierre, meilleur et +régénéré.</p> + +<p>«Je ne puis vous dire par où j'ai passé dans ces derniers temps; je ne +me reconnais plus moi-même.</p> + +<p>—Oui, tu es bien changé en beaucoup de choses, dit le prince André.</p> + +<p>—Et vous? quels sont vos projets?</p> + +<p>—Mes projets? dit-il ironiquement, mes projets? répéta-t-il, comme si +ce mot l'étonnait;—tu le vois, je bâtis, et je compte habiter ici tout +à fait l'année prochaine.</p> + +<p>—Ce n'est pas ça, je vous demandais... dit Pierre.</p> + +<p>—Mais à quoi bon parler de moi? ajouta le prince en l'interrompant. +Conte-moi ton voyage.... Qu'as-tu vu? qu'as-tu fait dans tes biens?»</p> + +<p>Pierre entama son récit, en dissimulant le plus possible la part qu'il +avait prise aux améliorations introduites dans l'administration de ses +terres. Tout en l'écoutant sans grand intérêt, le prince achevait +parfois le tableau tracé par Pierre, en le raillant un peu de son +enthousiasme à propos des vieilleries usées et ressassées qu'il prenait +pour des nouveautés.</p> + +<p>Se sentant mal à l'aise dans la société du prince André, Pierre finit +par laisser tomber la conversation:</p> + +<p>«Écoute, mon cher, reprit ce dernier,—qui éprouvait, on le voyait bien, +la même contrainte,—je suis ici en camp volant, comme tu le vois, je +n'y suis venu que pour jeter un coup d'œil, et je m'en retourne ce soir +à Lissy-Gory, viens avec moi: je te ferai faire connaissance avec ma +sœur.... Au fait, ne la connais-tu pas? poursuivit-il pour dire quelque +chose à cet ami, avec lequel il ne se sentait plus en communion d'idées. +Nous partirons après dîner... et maintenant allons voir ma nouvelle +installation.»</p> + +<p>Ils sortirent et ne parlèrent plus que de politique et d'objets en +l'air, comme des personnes peu intimes. Le prince André ne montra +quelque intérêt qu'en faisant à Pierre les honneurs de ses nouvelles +constructions, mais là même, en se promenant avec lui sur les +échafaudages, il s'arrêta brusquement au milieu de ses explications, et +lui dit:</p> + +<p>«Allons dîner, tout cela n'est guère intéressant.»</p> + +<p>Pendant le repas, le hasard amena sur le tapis le mariage de Besoukhow:</p> + +<p>«J'en ai été fort étonné,» lui dit son ami.</p> + +<p>Pierre se troubla, rougit et ajouta avec précipitation:</p> + +<p>«Je vous raconterai un jour comment tout cela est arrivé. Mais c'est +fini, et pour toujours!</p> + +<p>—Pour toujours? Le toujours n'existe jamais.</p> + +<p>—Mais vous savez néanmoins comment l'affaire s'est terminée? Vous avez +entendu parler du duel?</p> + +<p>—Oui, j'ai su que tu avais encore dû en passer par là!</p> + +<p>—Je remercie Dieu du moins d'une chose, c'est de n'avoir pas tué cet +homme, dit Pierre.</p> + +<p>—Pourquoi donc? Tuer un chien enragé, c'est même très bien.</p> + +<p>—Oui, mais tuer un homme, ce n'est pas bien, c'est injuste....</p> + +<p>—Pourquoi injuste? Il ne nous est pas donné de savoir ce qui est juste +ou injuste! L'humanité s'est toujours trompée et se trompera toujours +sur ce sujet.</p> + +<p>—L'injuste, c'est le mal qu'on peut faire au prochain, dit Pierre, +voyant avec plaisir que son ami reprenait intérêt à la conversation, et +qu'il arriverait à découvrir ce qui l'avait changé à ce point envers +lui.</p> + +<p>—Qui donc t'a expliqué ce qui est le mal pour ton prochain?</p> + +<p>—Mais, dit Pierre, ne savons-nous pas ce qu'est le mal pour nous-mêmes?</p> + +<p>—Oui, nous le savons; mais ce qui sera le mal pour moi ne le sera +peut-être pas pour un autre, répondit avec vivacité le prince André. Je +ne connais que deux maux bien réels, le remords et la maladie; il n'y a +de bien que l'absence de ces maux: vivre pour soi et les éviter tous +deux, voilà toute ma science.</p> + +<p>—Et l'amour du prochain, et le dévouement? s'écria Pierre. Non, je ne +suis point de votre avis! Vivre et éviter le mal pour n'avoir pas à s'en +repentir, c'est trop peu; j'ai vécu ainsi, et mon existence a été perdue +sans utilité, et ce n'est que maintenant que je vis..., que je tâche de +vivre pour les autres, que j'en comprends tout le bonheur. Non, mille +fois non, je ne suis pas de votre avis, et vous-même, vous ne pensez pas +ce que vous dites.</p> + +<p>Le prince André, les yeux fixés sur lui, l'écoutait avec un sourire +railleur:</p> + +<p>«Tu vas faire la connaissance de ma sœur, la princesse Marie, et vous +vous conviendrez parfaitement, j'en suis sûr. Après tout, tu as +peut-être raison pour toi, et chacun vit à sa façon. Tu dis avoir perdu +ton existence en vivant ainsi, et n'avoir compris le bonheur qu'en +vivant pour les autres; eh bien, moi, c'est le contraire, j'ai vécu pour +la gloire, et qu'est-ce que la gloire, si ce n'est aussi l'amour du +prochain, le désir de lui être utile et de mériter ses louanges? J'ai +donc vécu pour les autres, et mon existence est perdue, perdue sans +retour; depuis que je vis pour moi, je suis plus calme!</p> + +<p>—Mais comment est-il possible de vivre pour soi seul? demanda Pierre en +s'échauffant. Et votre fils, votre sœur, votre père?</p> + +<p>—Ils font partie de mon moi, ce ne sont pas les autres, et les autres +c'est le prochain, comme la princesse Marie et toi vous l'appelez, le +prochain, cette grande source d'iniquité et de mal! Le prochain, +sais-tu, ce sont tes paysans de Kiew que tu rêves de combler de +bienfaits.</p> + +<p>—Vous voulez sans doute plaisanter? s'écria Pierre, excité par cette +apostrophe. Quelle erreur, quelle injustice peut-il y avoir dans mon +désir, si faiblement réalisé encore, de leur faire du bien? Quel mal y +a-t-il à instruire ces pauvres gens, ces paysans, qui sont nos frères +après tout, et qui naissent et meurent en ne connaissant de Dieu et de +la vérité que des pratiques extérieures et des prières sans aucun sens +pour eux? Quel mal y a-t-il à leur apprendre, à croire à une vie future, +où ils auront la consolation de trouver des compensations et des +récompenses? Quel mal et quelle erreur y a-t-il à les empêcher de mourir +sans secours, sans soins, lorsqu'il est si facile de leur donner ce qui +leur est matériellement nécessaire, un hôpital, un médecin, un asile? +N'est-ce pas un bienfait palpable, certain, que les quelques moments de +repos que je puis accorder au paysan, à la femme avec enfants, nuit et +jour accablés de soucis? Je l'ai fait... sur une très petite échelle, il +est vrai, mais enfin je l'ai fait, et vous ne me persuaderez pas que +j'aie eu tort et que vous n'êtes pas de mon avis. J'ai, du reste, acquis +une autre conviction, c'est que la jouissance que procure le bien que +l'on fait est le seul bonheur de la vie.</p> + +<p>—Oui, sans doute, si tu poses la question de cette façon, c'est tout +autre chose, reprit le prince André. Je bâtis une maison, je plante un +jardin, et toi, tu construis des hôpitaux; l'un et l'autre peuvent être +considérés comme un passe-temps. Mais laissons à Celui qui sait tout le +droit de juger le bien et le mal. Je vois que tu veux continuer la +discussion? Eh bien, allons...»</p> + +<p>Et ils sortirent sur le perron, qui faisait office de terrasse.</p> + +<p>«Tu parles d'écoles, d'enseignement, etc., etc., c'est-à-dire, +ajouta-t-il en lui indiquant un paysan qui passait en les saluant, que +tu veux le tirer de sa bestialité, lui donner des besoins moraux, +lorsque, à mon sens, le bonheur animal est le seul bonheur possible pour +lui... et tu veux l'en priver! Il me fait envie, et tu veux le rendre +<i>moi</i>, sans lui donner les moyens dont je dispose? Tu veux alléger son +travail, lorsqu'à mon avis le travail physique lui est aussi +indispensable que le travail intellectuel l'est pour nous? Toi, tu ne +peux pas t'empêcher de réfléchir...; moi, je me couche à trois heures du +matin et je ne puis dormir: il me vient une foule de pensées, je me +tourne, je me retourne, je pense et je repense: c'est une nécessité pour +moi, comme pour lui de labourer et de faucher; sinon, il ira boire au +cabaret et tombera malade. Huit jours de ce travail physique me +tueraient!... De même, il mourrait si, se gorgeant du soir au matin, il +menait pendant huit jours ma vie physiquement oisive!... À quoi +songes-tu encore? Ah oui, les hôpitaux et les médecins! Il a un coup de +sang, il meurt: tu le saignes, tu le guéris, et il vit estropié pendant +dix ans à la charge des siens. Il eût été bien plus simple pour lui de +le laisser mourir, car il y a toujours assez de ceux qui naissent. C'est +tout différent, pour sûr, si tu le considères comme un travailleur de +moins, et c'est là, te l'avouerai-je, ma manière d'envisager la +question, mais toi, tu le guéris par amour fraternel, et il n'en a nul +besoin. Encore une illusion de croire que la médecine a jamais guéri +quelqu'un! Quant à tuer, elle y excelle!» ajouta-t-il avec une amertume +mal déguisée.</p> + +<p>Il était évident, à la façon nette et précise dont le prince André +énonçait ses opinions, qu'il y avait pensé plus d'une fois; il parlait +avec plaisir et avec feu, comme un homme qui aurait été longtemps sevré +de cette satisfaction. Son regard s'animait à mesure que ses jugements +devenaient plus désespérés.</p> + +<p>«Ah! c'est horrible! horrible! dit Pierre. Je ne comprends pas comment +vous pouvez vivre avec des convictions pareilles. J'ai eu, j'en +conviens, de ces crises de désespoir, à Moscou, en voyage, mais dans ces +cas-là je ne vis pas, je descends si bas, si bas, que tout m'est odieux, +à commencer par moi-même...; je ne mange, ni ne me lave....</p> + +<p>—Comment, ne pas se laver? Fi donc, c'est sale; il faut au contraire se +rendre la vie aussi agréable que possible. Si je vis, ce n'est pas ma +faute, et je tâche de végéter ainsi jusqu'à la mort... sans gêner +personne.</p> + +<p>—Mais pourquoi avez-vous de pareilles pensées? Vous voulez donc rester +à ne rien faire, à ne rien entreprendre?...</p> + +<p>—On dirait vraiment que la vie vous laisse en paix! J'aurais été charmé +de ne rien faire, mais voilà que la noblesse de l'endroit me fait +l'honneur de m'élire pour son maréchal, honneur dont je me suis +débarrassé non sans difficulté. Ils ne comprenaient pas que je manquais +de cette platitude bonasse et minutieuse qui leur est nécessaire et +qu'ils auraient désiré trouver en moi.... Je suis en train de m'arranger +ici un coin où je puisse vivre tranquille.... Arrive la milice, dont il +faut, bon gré mal gré, que je m'occupe.</p> + +<p>—Pourquoi ne servez-vous plus?</p> + +<p>—Comment, après Austerlitz? dit le prince André d'un air sombre. Non, +je me suis juré de ne plus servir dans l'armée active, et je tiendrai +parole, quand même Bonaparte serait là, dans le gouvernement de +Smolensk. Il menacerait Lissy-Gory même, que je ne rentrerais pas dans +les rangs! Quant à la milice, comme mon père est aujourd'hui commandant +en chef du 3<sup>ème</sup> arrondissement, je n'avais d'autre moyen de me délivrer +du service actif que de servir sous ses ordres.</p> + +<p>—Vous voyez bien cependant que vous servez?</p> + +<p>—Oui, je sers!</p> + +<p>—Mais alors pourquoi servez-vous?</p> + +<p>—Pourquoi? c'est bien simple: mon père est l'un des hommes les plus +remarquables de son siècle. Il se fait vieux, et, sans être précisément +dur, il a trop d'activité de caractère. L'habitude qu'il a d'un pouvoir +illimité le rend terrible, à présent surtout qu'il le tient, en qualité +de général en chef, de l'empereur lui-même. Il y a quinze jours, si +j'avais tardé de deux heures, il aurait fait pendre un misérable employé +à Youknow. Personne, excepté moi, n'ayant d'empire sur lui, je suis +obligé de servir, pour l'empêcher de commettre des actes qui, plus tard, +le condamneraient à des remords éternels.</p> + +<p>—Vous voyez bien!</p> + +<p>—Oui, mais ce n'est pas comme vous l'entendez. Je ne souhaitais et ne +souhaite aucun bien à ce scélérat d'employé, qui a volé des bottes aux +miliciens; j'aurais été même enchanté de le voir pendre, mais c'est mon +père qui me faisait de la peine, et mon père ou moi, c'est la même +chose!»</p> + +<p>Les yeux du prince André s'animaient de plus en plus d'un éclat +fiévreux, à mesure qu'il cherchait à prouver à Pierre qu'il ne se +préoccupait jamais du bien à faire à son prochain:</p> + +<p>«Tu veux donner la liberté à tes paysans? c'est une bonne chose; mais, +crois-moi, elle ne profitera, ni à toi, qui, je suppose, n'as jamais, ni +battu, ni exilé personne, ni à tes paysans, qui ne s'en trouvent pas +plus mal pour être battus et envoyés en Sibérie, car là-bas leurs plaies +ont tout le temps de se cicatriser... ils y recommencent la même vie +animale que par le passé, et ils se retrouvent exactement aussi heureux. +Mais sais-tu pour qui je la désirerais? Pour ceux dont le moral se +dégrade par l'abus qu'ils font de leur pouvoir, en infligeant des +punitions arbitraires, et qui, voués par là au remords, finissent par +l'étouffer en eux-mêmes et par s'endurcir peu à peu. Tu n'as peut-être +jamais vu, comme moi, de bonnes natures, élevées dans les traditions de +ce pouvoir sans frein, devenir, avec les années, irritables, cruelles, +incapables de se dominer et accroissant ainsi chaque jour la somme de +leur malheur. Voilà ceux que je plains, et pour lesquels la liberté des +paysans serait un bienfait! Oui, c'est la dignité de l'homme que je +pleure, la paix de la conscience, la pureté des sentiments, mais quant +aux dos et aux fronts des autres, ils n'en resteront pas moins des dos +et des fronts, qu'on les batte ou qu'on les rase!»</p> + +<p>À l'emportement que le prince André mettait dans cette discussion, +Pierre devinait involontairement que ces pensées lui étaient suggérées +par le caractère de son père.</p> + +<p>«Non, mille fois non, dit-il, je ne serai jamais de votre avis!»</p> + + +<h3>XII</h3> + + +<p>Ils se mirent en route dans la soirée pour Lissy-Gory; le prince André +rompait parfois le silence par quelques mots qui témoignaient de la +bonne disposition de son humeur; mais il avait beau lui montrer ses +champs et lui expliquer les perfectionnements agronomiques qu'il y avait +introduits, Pierre, absorbé dans ses réflexions, ne répondait que par +monosyllabes. Il se disait que son ami était malheureux, qu'il était +dans l'erreur, qu'il ne connaissait pas la vraie lumière, qu'il était de +son devoir à lui de l'aider, de l'éclairer et de le relever. Mais il +sentait aussi qu'à sa première parole le prince André renverserait d'un +mot toutes ses théories; il avait peur de commencer, peur surtout +d'exposer à sa satire l'arche sainte de ses croyances.</p> + +<p>«Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi? dit-il tout à coup, en baissant +la tête, comme un taureau qui s'apprête à donner un coup de corne. Vous +n'en avez pas le droit!</p> + +<p>—De penser quoi? demande le prince André étonné.</p> + +<p>—De penser ainsi à la vie, à la destinée de l'homme. C'étaient aussi +mes idées, et savez-vous ce qui m'a sauvé? La franc-maçonnerie! Ne +souriez pas: elle n'est pas, comme je le pensais et comme je le croyais, +une secte religieuse qui se borne à de vaines cérémonies, mais elle est +l'unique expression de ce qu'il y a de meilleur, d'éternel dans +l'humanité...» Et il lui expliqua que la franc-maçonnerie, comme il la +comprenait, était la doctrine chrétienne, affranchie des entraves +sociales et religieuses, et la simple mise en action de l'égalité, de la +fraternité, de la charité.</p> + +<p>«Notre sainte association est la seule qui comprenne le vrai but de la +vie, tout le reste est un mirage; en dehors d'elle, tout est mensonge et +iniquité, si bien qu'en dehors d'elle il ne reste plus à un homme bon et +intelligent qu'à végéter, comme vous le faites, en se gardant seulement +de faire du tort à son prochain. Mais si une fois vous admettez nos +principes fondamentaux, si vous entrez dans notre ordre, si, vous y +abandonnant, vous vous laissez diriger par lui, vous sentirez aussitôt, +comme je l'ai senti moi-même, que vous êtes un anneau de cette chaîne +invisible et éternelle, dont le premier chaînon est caché dans les +cieux.»</p> + +<p>Le prince André regardait devant lui et écoutait sans mot dire, se +faisant parfois répéter ce que le bruit des roues l'avait empêché +d'entendre. L'éclat de ses yeux, son silence même faisaient espérer à +Pierre que ses paroles n'avaient pas été vaines, et qu'elles ne seraient +pas reçues avec ironie.</p> + +<p>Ils arrivèrent ainsi à une rivière débordée qu'il fallait traverser en +bac; ils descendirent de la voiture, pendant qu'on la plaçait sur le bac +avec les chevaux.</p> + +<p>Le prince André, appuyé à la balustrade, regardait silencieusement cette +masse d'eau qui scintillait au soleil couchant:</p> + +<p>«Eh bien, qu'en pensez-vous? pourquoi ne répondez-vous pas?</p> + +<p>—Ce que je pense? mais je t'écoute! Tout cela est fort bien! Tu me +dis: entre dans notre ordre et nous t'enseignerons le but de la vie, la +destination de l'homme et les lois qui régissent le monde. Mais qui +êtes-vous donc? des hommes! D'où vient alors que vous sachiez tout et +d'où vient que je ne voie pas ce que vous voyez? Pour vous, la vertu et +la vérité doivent régner sur la terre, et moi, je ne m'en aperçois pas!</p> + +<p>—Croyez-vous à la vie future? lui demanda Pierre, en, l'interrompant.</p> + +<p>—À la vie future? murmura le prince André. Pierre, trouvant une +négation dans cette réponse de son ami, et connaissant de longue date +son athéisme, poursuivit:</p> + +<p>—Vous me dites que vous ne pouvez voir le règne de la vertu et de la +vérité sur cette terre? je ne le vois pas non plus et on ne peut pas le +voir, si on considère notre vie comme la fin de tout. Sur cette terre, +il n'y a ni vérité, ni vertu... tout est mensonge; mais dans la création +universelle, c'est la vérité qui gouverne. Sans doute, nous sommes les +enfants de cette terre, mais dans l'éternité nous sommes les enfants de +l'univers. Je sens malgré moi que je suis une parcelle de cet harmonieux +et immense ensemble. Je sens que, dans cette innombrable myriade +d'êtres, qui sont les manifestations de la divinité ou de cette force +supérieure, si vous l'aimez mieux, je suis un chaînon, un degré dans +l'échelle ascendante. Si je vois clairement devant mes yeux cette +échelle qui monte de la plante jusqu'à l'homme, pourquoi supposerais-je +qu'elle s'arrête à moi, sans monter plus haut? De même que rien ne se +perd dans ce monde, de même je ne puis me perdre dans le néant! Je sais +que j'ai été et que je serai! Je sais qu'à part moi et au-dessus de moi +vivent des esprits, et que dans ce monde demeure la vérité!</p> + +<p>—Oui, c'est la doctrine de Herder, dit le prince André, mais ce n'est +pas elle qui me convaincra! La vie et la mort, voilà ce qui vous +persuade!... Lorsqu'on voit un être qui vous est cher, qui est lié à +votre existence, envers lequel on a eu des torts qu'on espérait +réparer... (et sa voix trembla)... et que tout à coup cet être souffre, +se débat sous l'étreinte de la douleur et cesse d'exister... on se +demande pourquoi! Qu'il n'y ait pas de réponse à cela, c'est impossible, +et je crois qu'il y en a une! Voilà ce qui peut convaincre, voilà ce qui +m'a convaincu.</p> + +<p>—Mais, dit Pierre, n'ai-je pas dit la même chose?</p> + +<p>—Non, je veux dire que ce ne sont pas les raisonnements qui vous mènent +à admettre la nécessité de la vie future, mais lorsqu'on marche à deux +dans la vie, et que tout à coup votre compagnon disparaît, là-bas, dans +le vide, qu'on s'arrête devant cet abîme, qu'on y regarde... la +conviction s'impose, et j'ai regardé!...</p> + +<p>—Eh bien, alors! Vous savez qu'il y a un là-bas, et qu'il y a +quelqu'un, c'est-à-dire la vie future et Dieu!»</p> + +<p>Le prince André ne répondit rien. La calèche et les chevaux avaient +depuis longtemps passé sur l'autre rive, le soleil était descendu à +moitié, et la gelée du soir couvrait de son givre brillant les mares +autour de la descente qui menait à la rivière, pendant que Pierre et +André, au grand étonnement des domestiques, des cochers et des passeurs, +discutaient encore sur le bac:</p> + +<p>«S'il y a un Dieu, il y a une vie future, donc la vérité et la vertu +existent; le bonheur suprême de l'homme doit consister dans ses efforts +pour les atteindre. Il faut vivre, aimer et croire que nous ne vivons +pas maintenant seulement sur ce lambeau de terre, mais que nous avons +vécu et vivons éternellement dans cet infini...»</p> + +<p>Et Pierre indiquait le ciel.</p> + +<p>Le prince André, toujours appuyé contre la balustrade, l'écoutait, +pendant que son regard errait sur la surface assombrie de l'eau, à peine +éclairée par les derniers rayons empourprés du soleil qui allaient +s'éteignant peu à peu. Pierre se tut. Tout était calme, et l'on +n'entendait plus contre la quille du bateau, arrêté depuis longtemps, +qu'un faible clapotis qui semblait murmurer: «C'est la vérité! crois-y!» +Bolkonsky soupira, ses yeux se tournèrent, doux et tendres, vers la +figure émue et exaltée de Pierre, intimidé comme toujours par la +supériorité qu'il reconnaissait en son ami.</p> + +<p>«Oh! si c'était ainsi! dit ce dernier. Mais partons,» ajouta-t-il.</p> + +<p>En quittant le bac, il regarda encore une fois le ciel, que lui avait +montré Pierre, et, pour la première fois depuis Austerlitz, il retrouva +son ciel profond, idéal, celui qui planait au-dessus de sa tête sur le +champ de bataille. Un sentiment depuis longtemps endormi, le meilleur de +lui-même, se réveilla au fond de son âme: c'était le renouveau de la +jeunesse et de l'aspiration au bonheur. Rentré dans les conditions de sa +vie habituelle, ce sentiment s'effaça et s'affaiblit peu à peu, mais à +partir de cet entretien, et sans qu'il y eût rien de changé à son +existence, il sentit poindre au fond de son cœur le germe d'une vie +morale toute différente.</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Il faisait déjà sombre lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée principale de la +maison de Lissy-Gory, et le prince André attira en souriant l'attention +de Pierre sur l'agitation qui se manifesta, à leur vue, du côté d'une +petite entrée latérale. Une petite vieille courbée sous le poids d'un +sac, et un homme de petite taille, à longs cheveux, et habillé de noir, +s'enfuirent aussitôt; deux femmes coururent les rejoindre, et tous les +quatre, se retournant effrayés pour examiner la voiture, disparurent par +un escalier de service.</p> + +<p>«Ce sont les hommes de Dieu<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, que Marie recueille, dit le prince +André, ils m'ont pris pour mon père, car il les fait chasser, tandis +qu'elle les reçoit. En cela seul elle ose lui désobéir.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce que «les hommes de Dieu»? demanda Pierre.</p> + +<p>Le prince André n'eut pas le temps de lui répondre. Les domestiques +étant sortis à leur rencontre, il les questionna sur l'arrivée probable +de son père, qu'on attendait de la ville voisine à tout instant.</p> + +<p>Laissant Pierre dans son appartement, qui était toujours préparé pour le +recevoir, le prince André passa dans la chambre de l'enfant et revint +ensuite pour mener Pierre chez sa sœur:</p> + +<p>«Je ne l'ai pas encore vue, elle se cache avec ses «hommes de Dieu», +nous allons les surprendre, elle sera sans doute très confuse, mais tu +les verras. C'est curieux, ma parole!</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? demanda Pierre.</p> + +<p>—Attends, tu vas les voir.»</p> + +<p>La princesse Marie se troubla et rougit jusqu'au blanc des yeux, quand +elle les vit entrer dans sa petite chambre, où brillaient les images +dorées éclairées par les lampes. Il y avait, à côté d'elle, sur le +canapé, un jeune garçon en habit de frère convers, avec un nez aussi +long que les cheveux, et près d'elle également, dans un fauteuil, une +petite vieille toute ratatinée, toute ridée, dont la figure avait une +expression d'extrême douceur et d'humilité.</p> + +<p>«André, pourquoi ne pas m'avoir prévenue? dit la princesse Marie d'un +ton de reproche, en se mettant devant ses pèlerins, comme une poule qui +cache ses poussins.</p> + +<p>—Je suis charmée de vous voir,» ajouta-t-elle en se tournant vers +Pierre, qui lui baisait la main. Elle l'avait connu enfant; son +affection pour André, ses malheurs et surtout sa bonne et honnête figure +la disposaient en sa faveur. Elle le regardait de ses yeux profonds et +doux, et semblait lui dire: «Je vous aime bien et, je vous en supplie, +ne vous moquez pas des «miens». Une fois les premiers compliments +échangés, elle les engagea à s'asseoir.</p> + +<p>«Ah! voilà Ivanouchka, dit le prince André, en indiquant d'un sourire le +jeune néophyte.</p> + +<p>—André! murmura la princesse d'un ton suppliant.</p> + +<p>—Il faut que vous sachiez que c'est une femme, dit le prince André.</p> + +<p>—André, au nom du ciel!» reprit sa sœur.</p> + +<p>On voyait que les vaines supplications de la princesse Marie et les +plaisanteries du prince André au sujet des pèlerins étaient chose +habituelle entre eux.</p> + +<p>«Mais, ma bonne amie, vous devriez au contraire m'être reconnaissante +d'expliquer à Pierre votre intimité avec ce jeune homme.</p> + +<p>—Vraiment!» dit Pierre avec curiosité, mais cependant d'un ton grave, +qui acheva de lui gagner le cœur de la princesse Marie.</p> + +<p>Leur bienfaitrice se préoccupait bien à tort pour «les siens», car +ceux-ci n'éprouvaient aucune gêne. La petite vieille, après avoir +renversé sa tasse sur sa soucoupe à côté du morceau de sucre tout +grignoté, se tenait immobile et les yeux baissés sur son fauteuil, en +jetant à droite et à gauche des regards sournois, et en attendant +l'offre d'une nouvelle tasse. Ivanouchka buvait à petites gorgées le thé +qui remplissait sa soucoupe, et regardait en dessous les deux jeunes +gens, de ses yeux qui exprimaient la ruse féminine.</p> + +<p>«Où as-tu été? à Kiew? demanda le prince André.</p> + +<p>—J'y ai été, mon père, répondit la petite vieille. C'est à Noël que je +me suis rendue digne de recevoir, chez les saints, la sainte et céleste +communion; maintenant je viens de Koliasine. Une grande grâce s'y est +révélée!</p> + +<p>—Et Ivanouchka est avec toi?</p> + +<p>—Non, je suis seule, répondit Ivanouchka, en s'efforçant de prendre une +voix de basse. Nous ne nous sommes rencontrées qu'à Youknow avec +Pélaguéïouchka...»</p> + +<p>Celle-ci, ne se possédant pas du désir de raconter ce qu'elle avait vu, +l'interrompit:</p> + +<p>«Oui, mon père, une grande grâce s'est révélée à Koliasine!</p> + +<p>—Quoi donc? de nouvelles reliques? demanda le prince André.</p> + +<p>—Voyons, André!... Ne lui raconte rien, Pélaguéïouchka.</p> + +<p>—Mais pourquoi donc, ma bonne mère, ne pas le lui raconter? Je l'aime, +il est bon, c'est un élu de Dieu, c'est mon bienfaiteur.... Je n'ai pas +oublié, vois-tu, qu'il m'a donné dix roubles. Comme j'étais à Kiew, +Kirioucha me dit, Kirioucha, vous savez bien, l'innocent, un véritable +homme de Dieu, qui marche nu-pieds été et hiver, Kirioucha me dit: +«Pourquoi erres-tu en pays étranger? Va à Koliasine, une image +miraculeuse de notre sainte mère la Vierge s'y est montrée.» Alors j'ai +dit adieu aux saints, et j'y suis allée!... Et arrivée là, poursuivit la +vieille d'un ton monotone, ceux que je rencontrais me disaient: «Nous +possédons une grande grâce: l'huile sainte découle de la joue de notre +sainte mère la Vierge....</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, dit la princesse Marie en rougissant, tu +raconteras cela une autre fois.</p> + +<p>—Permettez-moi, dit Pierre, de lui adresser une question. Tu l'as vu de +tes propres yeux?</p> + +<p>—Certainement, mon père, certainement, j'ai été trouvée digne de cette +grâce: le visage était tout resplendissant d'une lumière céleste, et +l'huile dégouttait, dégouttait, de la joue.</p> + +<p>—Mais c'est une supercherie! objecta Pierre, qui l'avait écoutée avec +attention.</p> + +<p>—Ah, notre père, que dis-tu là? s'écria avec terreur Pélaguéïouchka, +en se tournant vers la princesse Marie, comme pour l'appeler à son +secours.</p> + +<p>—C'est ainsi qu'on trompe le peuple, poursuivit-il.</p> + +<p>—Seigneur Jésus! s'écria la pèlerine en se signant. Oh! ne répète pas +cela, mon père. Je connais un «Général» qui ne croyait pas, et qui +disait: «Ce sont les moines qui trompent!» Oui, il l'a dit, et il est +devenu aveugle!... Et alors il a rêvé, et il a vu notre sainte Vierge de +Petchersk, qui lui a dit: «Crois en moi et je te guérirai!».... Et alors +il a prié, supplié: «Menez-moi, menez-moi à elle!».... Je te raconte la +sainte vérité, car je l'ai vu, lorsqu'on l'a amené aveugle et lorsqu'il +s'est jeté devant elle en lui disant: «Guéris-moi et je te donnerai ce +que j'ai reçu en cadeau du Tsar.» Je l'ai vu, et j'ai vu l'étoile qui y +est incrustée, car elle lui a rendu la vue!... C'est péché de parler +ainsi, et Dieu te punira.</p> + +<p>—Quoi, quelle étoile? demanda Pierre.</p> + +<p>—C'est sans doute qu'on a promu au grade de général notre sainte mère +la Vierge,» dit le prince André en souriant.</p> + +<p>Pélaguéïouchka pâlit, en joignant les mains avec désespoir.</p> + +<p>«Dieu, Dieu, quel péché, et tu as un fils! dit-elle en devenant toute +rouge, de pâle qu'elle était.... Qu'as-tu dit? Que Dieu te pardonne!» et +elle se signa. «Ah! que Dieu lui pardonne,» ajouta-t-elle en s'adressant +à la princesse Marie, et en rassemblant ses hardes pour s'en aller.</p> + +<p>Elle était prête à pleurer, elle avait peur, elle avait honte de +profiter des bienfaits d'une maison où on parlait ainsi, et peut-être en +même temps regrettait-elle d'être obligée d'y renoncer.</p> + +<p>«Quel plaisir avez-vous à les troubler dans leur foi? dit la princesse +Marie. Pourquoi êtes-vous venus?</p> + +<p>—Mais, princesse, c'est une plaisanterie que j'ai faite à +Pélaguéïouchka! Princesse, ma parole, je n'ai pas voulu l'offenser. Ce +n'est pas sérieux, je t'assure!»</p> + +<p>Pélaguéïouchka s'arrêta d'un air incrédule, mais la sincérité du +repentir qui se lisait sur les traits de Pierre et le regard affectueux +du prince André l'apaisèrent peu à peu.</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>Remise de son émotion et ramenée à son sujet favori, elle leur parla du +père Amphiloche, de sa sainte existence, et comme quoi sa main sentait +l'encens; comment aussi à Kiew, à son dernier pèlerinage, un moine de sa +connaissance lui avait donné les clefs des catacombes, et comment elle y +avait passé quarante-huit heures avec les saints, ayant un morceau de +pain sec pour toute nourriture:</p> + +<p>«Je priais devant l'un, puis je disais mes prières devant un autre. Je +dormais un petit peu, je baisais un troisième; et quelle paix, ma mère, +quelle paix céleste! Je n'avais plus envie de remonter sur la terre du +bon Dieu.»</p> + +<p>Pierre l'écoutait et l'observait attentivement; le prince André quitta +la chambre, et sa sœur, abandonnant à elles-mêmes «les hommes de Dieu», +emmena Pierre au salon.</p> + +<p>«Vous êtes très bon, lui dit-elle.</p> + +<p>—Je n'ai pas voulu l'offenser, croyez-moi; j'apprécie ses sentiments!»</p> + +<p>La princesse Marie lui répondit par un sourire:</p> + +<p>«Je vous connais depuis longtemps, je vous aime comme un frère. Comment +avez-vous trouvé André? Il m'inquiète. Sa santé était meilleure l'hiver +dernier, mais au printemps sa blessure s'est rouverte, et le médecin lui +conseille de faire une cure à l'étranger. Son moral aussi me tourmente: +il ne peut pas, à l'exemple de nous autres femmes, pleurer son chagrin, +mais il le porte en dedans de lui-même; aujourd'hui il est gai, animé, +grâce à votre arrivée... c'est si rare! Tâchez de lui persuader de +voyager, il a besoin d'activité, et cette vie monotone le tue... on ne +le remarque pas, mais je le vois!»</p> + +<p>À dix heures du soir, les domestiques s'élancèrent sur le perron, au +tintement des clochettes de l'attelage qui ramenait le vieux prince. +Pierre et André allèrent à sa rencontre.</p> + +<p>«Qui est-ce? demanda le vieux en descendant de voiture.—Ah oui! très +content! ajouta-t-il en reconnaissant le jeune homme, embrasse-moi... +là!»</p> + +<p>Il était de bonne humeur, et le combla de tant de prévenances, que le +prince André les trouva, une heure plus tard, engagés dans une vive +discussion. Pierre prouvait qu'un jour viendrait où il n'y aurait plus +de guerre, tandis que le vieux prince, sans se fâcher, mais en le +raillant, soutenait le contraire:</p> + +<p>«Pratique une saignée, mets de l'eau à la place du sang, et alors il n'y +aura plus de guerre! Chimères de femme, chimères de femme!» ajouta-t-il, +en tapant affectueusement sur l'épaule de son adversaire, et en +s'approchant de la table, où son fils, qui ne voulait pas prendre part à +la conversation, examinait les papiers qu'il avait apportés.</p> + +<p>«Le maréchal de la noblesse, lui dit-il, le comte Rostow, n'a guère +fourni que la moitié de son contingent, et, arrivé une fois en ville, il +s'est imaginé de m'inviter à dîner! Je lui en ai donné un... de dîner! +Regarde ce papier!... Sais-tu qu'il me plaît, ton ami, il me réveille! +Un autre vous raconte des choses intelligentes, et on n'a pas envie de +les écouter, tandis que celui-ci me bombarde de balivernes, qui amusent +ma vieille tête. Allez, allez souper, je vous rejoindrai peut-être pour +me disputer encore.... Tu me feras le plaisir d'aimer ma sotte princesse +Marie, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Pendant ce séjour à Lissy-Gory, Pierre apprécia tout le charme de +l'affection qui l'unissait au prince André. Le vieux prince et la +princesse Marie, qui le connaissaient à peine quand il y était arrivé, +le traitaient déjà en ancien ami. Il se sentait aimé, non seulement de +cette dernière, dont il avait gagné le cœur par sa douceur envers ses +protégés, mais même du petit bonhomme d'un an, le prince Nicolas, comme +l'appelait son grand-père; l'enfant lui souriait et se laissait porter +par lui. Mlle Bourrienne et l'architecte suivaient d'un air radieux ses +conversations avec le vieux prince. Celui-ci avait assisté au souper, +c'était une faveur marquée pour Pierre, et son amabilité ne se démentit +pas un instant, pendant les deux jours que son hôte passa à Lissy-Gory.</p> + +<p>Lorsque la famille se réunit après son départ, et que, par une +conséquence naturelle de sa visite, on se mit à analyser son caractère, +tous, chose bien rare, s'unirent pour en faire l'éloge et pour exprimer +la sympathie qu'il leur avait inspirée.</p> + + +<h3>XV</h3> + + +<p>Rostow, de retour après son congé, sentit, pour la première fois, la +force des liens qui l'attachaient à Denissow et à son régiment.</p> + +<p>À la vue du premier hussard à l'uniforme déboutonné, à la vue de +Dementiew le roux, à la vue des piquets de chevaux alezans, et enfin à +la vue de Lavrouchka criant joyeusement à son maître: «Le comte est +arrivé!» à l'embrassade de Denissow, ébouriffé, endormi, sortant en hâte +de sa hutte, et à l'accolade de ses camarades, Rostow éprouva la même +sensation qu'à son arrivée à la maison paternelle, lorsque son père, sa +mère, ses sœurs l'avaient étouffé de baisers; et des larmes de joie, +lui montant au gosier, l'empêchèrent de parler.</p> + +<p>Après s'être présenté au chef du régiment, en avoir reçu les mêmes +fonctions dans le même escadron, après s'être enquis des moindres +détails, il trouva dans cet adieu à sa liberté et dans le devoir qu'il +remplissait en reprenant sa place dans ce cadre étroit, le même +sentiment de quiétude et d'appui moral qu'il aurait eu dans sa propre +famille; car le régiment, au bout du compte, n'était-il pas devenu pour +lui un <i>home</i> aussi cher que la maison paternelle? Il n'y avait pas là +ce tohu-bohu du monde, qui l'entraînait parfois à des erreurs +regrettables; il n'y avait pas Sonia, avec laquelle il ne savait jamais +s'il fallait ou non s'expliquer; il n'y avait plus la possibilité de +courir dans dix endroits à la fois, ni ces vingt-quatre heures qu'on +pouvait tuer de façons diverses, ni cette foule composée en majeure +partie d'indifférents, ni ces demandes d'argent, pénibles et +embarrassantes, ni la terrible perte au jeu avec Dologhow: ici, tout +était clair et précis. Le monde entier était partagé, pour lui, en deux +parties inégales: l'une était notre régiment de Pavlograd, l'autre <i>tout +le reste</i>, dont il n'avait qu'un médiocre souci. Tout y était connu: on +savait qui était le lieutenant, qui était le capitaine, qui était un +vaurien, qui était un bon garçon, et ce qui primait tout, c'était «le +camarade»! Le cantinier faisait crédit, on touchait sa paye tous les +trois mois. Par suite, rien à choisir, rien à combiner; tout se bornait +à se bien conduire, et à accomplir exactement et scrupuleusement l'ordre +reçu.</p> + +<p>Replacé sous le joug et les habitudes de la vie militaire, il était +aussi heureux que l'est un homme fatigué, de pouvoir se coucher et se +reposer. Cette existence lui fut d'autant plus agréable, qu'il s'était +juré, après sa perte au jeu (action qu'il se reprochait toujours malgré +le pardon de ses parents), de ne plus jouer, et, pour réparer sa faute, +de servir d'une façon irréprochable, en bon camarade, et en officier +sans reproches, c'est-à-dire de devenir un parfait galant homme, ce qui +dans le monde était loin d'être facile, tandis qu'au régiment rien +n'était plus aisé. Enfin il s'était promis de rembourser ses parents en +cinq ans, de ne toucher que deux mille roubles sur les dix qui lui +étaient annuellement alloués, et de laisser le reste à leur disposition.</p> + + +<p>À la suite de plusieurs retraites, de plusieurs marches en avant et de +plusieurs combats à Poultousk, à Preussisch-Eylau, notre armée s'était +enfin concentrée à Bartenstein. On attendait l'arrivée de l'Empereur +pour commencer la campagne.</p> + +<p>Le régiment de Pavlograd, qui avait pris part à celle de 1808, et qui +venait seulement de rejoindre l'armée active, après avoir complété ses +cadres en Russie, n'avait pas pris part à ces premiers engagements. Dès +son arrivée, il fut réuni au détachement de Platow, indépendant du reste +de l'armée.</p> + +<p>Les hussards avaient eu à plusieurs reprises de légères escarmouches +avec l'ennemi, et avaient même fait une fois des prisonniers, en +s'emparant des équipages du maréchal Oudinot. Le mois d'avril se passa à +bivouaquer près d'un village allemand ruiné et désert.</p> + +<p>Le dégel arrivait: il faisait froid et sale, les rivières charriaient, +et les chemins, devenus impraticables, arrêtaient la distribution de +fourrage pour les chevaux et de vivres pour les hommes. Les soldats se +répandaient dans les villages abandonnés, à la recherche de quelques +maigres pommes de terre.</p> + +<p>Il ne restait plus rien, les habitants étaient en fuite, et ceux qui +étaient demeurés en arrière, arrivés au dernier degré de la misère, +étaient un objet de pitié pour le soldat, qui, privé de tout, leur +donnait encore du sien, plutôt que de leur enlever leur dernière +bouchée.</p> + +<p>Le régiment avait perdu deux hommes dans les derniers engagements, mais +la maladie et la famine l'avaient réduit de moitié. La mortalité était +telle dans les hôpitaux, que le soldat, exténué par la fièvre et par +l'enflure, résultats de la mauvaise nourriture, préférait continuer son +service et traîner dans les rangs ses pieds endoloris, plutôt que +d'entrer à l'hôpital. Les premiers jours du printemps, les soldats +découvrirent dans la terre une certaine plante semblable à l'asperge, +qu'ils appelèrent, on ne sait trop pourquoi, «racine douce», bien +qu'elle fût au contraire très amère. On les voyait la chercher de tous +les côtés, la déterrer et la manger, malgré la défense qui leur en avait +été faite. Une nouvelle maladie, la tuméfaction des pieds, des mains et +de la figure, considérée par les médecins comme provenant de l'emploi de +cette plante nuisible, fit parmi eux de nombreuses victimes, et +cependant l'escadron de Denissow se nourrissait principalement de cette +racine. Il y avait quinze jours qu'il ne recevait plus qu'une ration +réduite de biscuit, et les pommes de terre qu'on avait envoyées en +dernier lieu se trouvaient gelées et germées.</p> + +<p>Les chevaux, dont la maigreur était effrayante, ne se nourrissaient que +de la paille des toits, et leur poil d'hiver se hérissait en touffes +emmêlées.</p> + +<p>Malgré toutes ces misères, officiers et soldats continuaient leur même +existence. Pâles et la figure gonflée, couverts d'uniformes déchirés, +les hussards s'alignaient comme d'habitude, allaient au fourrage, au +pansage, nettoyaient leur fourniment, arrachaient la paille des toits, +dînaient autour de leur chaudron et se levaient de là affamés, et +plaisantant sur leur maigre chère et sur leur faim. À leurs moments de +loisir, ils allumaient comme toujours leurs feux, s'y chauffaient tout +nus, fumaient, triaient et cuisaient leurs pommes de terre gelées et +gâtées, en se racontant des histoires sur les guerres de Potemkine et de +Souvorow ou des récits merveilleux sur Alëcha, le panier percé, ou sur +Mikolka, le manœuvre.</p> + +<p>Les officiers demeuraient par deux et par trois dans des cabanes +délabrées. Les anciens s'occupaient de la paille, des pommes de terre +(l'argent abondait, quoiqu'on n'eût rien à manger), et la plupart +passaient leur temps à jouer aux cartes ou à d'autres jeux plus +innocents, tels que les osselets et la svaïka<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>. On causait peu des +affaires en général, surtout parce qu'on devinait qu'il n'y avait rien +de bon à apprendre.</p> + +<p>Rostow logeait avec Denissow, et le premier comprenait que, tout en ne +lui parlant jamais de sa famille, c'était à son amour malheureux pour +Natacha qu'il devait la recrudescence de son affection, et leur amitié +réciproque n'en devenait que plus vive. Denissow exposait le plus +rarement possible son ami au danger, et l'accueillait avec une joie +expansive, lorsqu'il le voyait revenir sain et sauf. Dans une des +reconnaissances où Rostow avait été envoyé pour chercher des vivres, il +trouva dans un village voisin un vieux Polonais avec sa fille qui +allaitait un enfant. À moitié nus, mourant de faim et de froid, ils +n'avaient aucun moyen de s'éloigner. Il les amena au bivouac, les logea +chez lui, et les secourut quelque temps jusqu'au rétablissement du +vieillard. Un camarade, venant à causer de femmes, assura en riant que +Rostow était le plus fin d'eux tous, et qu'il aurait bien dû leur faire +faire connaissance avec la jeune et jolie Polonaise qu'il avait sauvée. +Vivement blessé de ces propos, il répondit à l'officier par une volée +d'injures, et Denissow eut toutes les peines du monde à les empêcher de +se battre. Lorsque l'officier fut parti, Denissow, qui ignorait lui-même +la nature des relations de son ami avec la Polonaise, lui fit des +reproches sur son emportement:</p> + +<p>«Mais comment veux-tu que j'agisse autrement? Je la regarde comme ma +sœur et je ne puis te dire à quel point j'ai été blessé... car enfin +c'est comme si...»</p> + +<p>Denissow lui frappa sur l'épaule et se mit à marcher en long et en +large, signe chez lui d'une forte émotion:</p> + +<p>«Ah! quelle diable de race que ces Rostow...» murmura-t-il.</p> + +<p>Et Nicolas vit briller des larmes dans les yeux de son ami.</p> + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>Au mois d'avril, les troupes reçurent, avec une joie facile à +comprendre, la nouvelle de l'arrivée de l'Empereur. Le régiment de +Pavlograd étant placé assez loin des avant-postes, en avant de +Bartenstein, Rostow fut privé du plaisir de parader à la revue +impériale.</p> + +<p>Ils bivouaquaient, Denissow et lui, dans une hutte creusée sous terre et +recouverte par les soldats, selon l'usage qui venait d'être récemment +introduit, de gazon et de branchages. On creusait un fossé d'une +archine<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a> et demie de large, sur deux de profondeur et trois et demie +de longueur. À l'un des bouts étaient pratiquées des marches, c'était +l'entrée; le fossé lui-même formait la chambre, où chez les plus riches, +tels que le commandant de l'escadron, une grande planche, occupant tout +le fond du côté opposé à la sortie, et posée sur des pieux, représentait +la table; le long du fossé, la terre formait un rebord d'une archine, +c'étaient les deux lits et le canapé; le toit permettait de se tenir +debout au milieu, et on pouvait même être assis sur son lit, en se +rapprochant un peu de la table. Denissow, aimé de ses soldats, vivait +toujours largement: aussi avait-on appliqué sur le fronton de sa hutte +une planche avec un carreau brisé et recollé avec du papier. Lorsqu'il +faisait très grand froid, on plaçait sur les marches, décorées par +Denissow du nom de salon, une plaque de métal couverte de charbons +allumés, tirés du foyer des soldats, et il en résultait une si bonne +chaleur, que les officiers, réunis chez lui, y restaient simplement en +manches de chemise.</p> + +<p>Rostow, rentrant un jour de son service, tout mouillé et tout harassé +après une nuit de veille, se fit apporter un tas de ces charbons +allumés, changea de vêtements, fit sa prière, avala son thé, rangea ses +paquets dans le coin qui était à lui, et s'étendit bien réchauffé sur sa +couche, les bras passés sous sa tête, pour réfléchir tout à son aise à +l'avancement qu'il allait recevoir à propos de la dernière +reconnaissance qu'il avait faite.</p> + +<p>Il entendit tout à coup dehors la voix irritée de son ami; s'étant +penché vers la fenêtre pour voir à qui il en avait, il reconnut le +maréchal des logis Toptchenko:</p> + +<p>«Je t'avais pourtant défendu de leur laisser manger cette racine, criait +Denissow, et cependant j'en ai vu un qui en emportait.</p> + +<p>—Je l'ai défendu, Votre Noblesse, mais on ne m'écoute pas.»</p> + +<p>Rostow se recoucha en se disant avec satisfaction: «Ma foi, j'ai fini ma +besogne, c'est à lui maintenant de s'occuper de la sienne!» Lavrouchka, +le domestique madré, se joignit à la conversation du dehors; il +prétendait avoir aperçu, en allant à la distribution, des convois de +bœufs et de biscuit.</p> + +<p>«En selle, le second peloton! s'écria Denissow en s'éloignant.</p> + +<p>—Où vont-ils?» se demanda Rostow.</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, son camarade rentra et se jeta, les pieds tout +crottés, sur son lit, fuma une pipe d'un air de mauvaise humeur, fouilla +dans ses effets, qu'il bouleversa, prit son fouet, son sabre, et +disparut.</p> + +<p>«Où vas-tu?» lui cria Rostow; mais l'autre, grommelant entre ses dents +qu'il avait à faire, s'élança au dehors en s'écriant:</p> + +<p>«Que Dieu et l'Empereur me jugent!»</p> + +<p>Rostow entendit le bruit des pieds des chevaux dans la boue, et il +s'endormit bien à son aise, sans s'inquiéter du départ de Denissow. +Réveillé vers le soir, il s'étonna d'apprendre que son ami n'était pas +revenu. Le temps était beau: deux officiers et un junker jouaient à la +svaïka; il se joignit à eux. Au beau milieu de la partie, ils virent +arriver des charrettes escortées d'une quinzaine de hussards sur leurs +chevaux efflanqués. Arrivés au piquet, ils furent entourés par leurs +camarades.</p> + +<p>«Voilà les vivres! dit Rostow... et Denissow qui se lamentait!</p> + +<p>—Quelle fête pour les soldats!» ajoutèrent les officiers.</p> + +<p>Denissow parut le dernier, accompagné de deux officiers d'infanterie; +ils causaient tous les trois avec vivacité:</p> + +<p>«Je vous avertis, capitaine... cria l'un d'eux, maigre, de petite +taille, et très irrité.</p> + +<p>—Et moi je vous avertis que je ne rends rien!</p> + +<p>—Vous en répondrez, capitaine, c'est du pillage... enlever les convois +aux siens! Et nos soldats qui n'ont rien mangé depuis deux jours!</p> + +<p>—Et les miens depuis deux semaines!</p> + +<p>—C'est du brigandage, vous en répondrez! répliqua l'officier +d'infanterie en haussant la voix.</p> + +<p>—Laissez-moi donc tranquille! s'écria Denissow en s'échauffant tout à +coup. Eh bien, oui, c'est moi qui répondrai, et pas vous! Que me +chantez-vous là?... Prenez garde à vous. Marche!</p> + +<p>—C'est bien! s'écria à son tour le petit officier, sans broncher, ni +quitter la place.</p> + +<p>—Au diable... marche!... et prenez garde à vous!... et Denissow fit +tourner la tête au cheval de son antagoniste.</p> + +<p>—Bien, bien, dit celui-ci d'un air menaçant et il prit un trot qui le +secouait sur sa selle.</p> + +<p>—Un chien, un chien vivant, un vrai chien sur une palissade!...» +C'était la raillerie la plus sanglante qu'un cavalier pût adresser à un +fantassin à cheval.—Je leur ai enlevé de force leur convoi! dit-il en +riant et en s'approchant de Rostow.... Impossible de laisser nos hommes +crever de faim!»</p> + +<p>Les charrettes capturées étaient destinées à un régiment d'infanterie, +mais, ayant appris par Lavrouchka qu'elles n'étaient pas escortées, +Denissow s'en était emparé avec ses hussards. On distribua aussitôt des +doubles rations de biscuit, et les autres escadrons en eurent leur part.</p> + +<p>Le lendemain, le chef du régiment fit venir Denissow et le regardant à +travers ses doigts écartés:</p> + +<p>«Voilà, dit-il, comment j'envisage la chose: je ne veux rien en savoir +et ne fais aucune enquête, mais je vous conseille de vous rendre à +l'état-major, et d'y arranger votre affaire avec la direction des +vivres. Faites votre possible pour donner un reçu constatant qu'il vous +a été fourni tant; car autrement ce sera inscrit au compte du régiment +d'infanterie, et l'enquête, une fois commencée, peut tourner mal.»</p> + +<p>Denissow se rendit immédiatement à l'état-major, tout disposé à suivre +ce conseil, mais à son retour il était dans un tel état, que Rostow, qui +ne l'avait jamais vu ainsi, en fut terrifié. Il ne pouvait ni parler, ni +respirer, et ne répondait aux questions de son ami que par des injures +et des menaces lancées d'une voix faible et enrouée....</p> + +<p>Rostow l'engagea à se déshabiller, à boire un peu d'eau, et envoya +chercher le médecin.</p> + +<p>«Comprends-tu cela?... On veut me juger pour pillage!... Donne-moi de +l'eau!... eh bien, qu'on me juge; mais je punirai toujours les lâches, +je le dirai à l'Empereur. Donne-moi de la glace!»</p> + +<p>Le médecin le saigna, et un sang noir remplit toute une assiette. Une +fois soulagé, il fut en état de raconter à Rostow ce qui lui était +arrivé:</p> + +<p>«J'arrive... où est le chef?... on me l'indique.... Il faudra que vous +attendiez!... Impossible, mon service me réclame, j'ai fait trente +verstes, je n'ai pas le temps d'attendre, annoncez-moi!... Il daigne +enfin paraître, ce voleur en chef; il me fait la leçon: «C'est du +brigandage!...—Le brigand, dis-je, n'est pas celui qui s'empare des +vivres pour nourrir ses soldats, mais celui qui les fourre dans sa +poche!» Bon, il m'engage alors à signer un reçu chez le commissaire, et +m'annonce que l'affaire suivra son cours. J'entre chez le commissaire, +il est à table.... Qui vois-je? Voyons, devine!... Qui est-ce qui nous +affame? s'écria Denissow, en frappant la table de son bras malade avec +une telle violence que la planche vacilla et que les verres +s'entrechoquèrent.... Télianine! «Comment, c'est toi qui arrêtes nos +vivres? Une fois déjà on t'a tapé sur la figure et tu t'en es tiré assez +heureusement...» et je lui en ai dit, que c'était un plaisir! +poursuivit-il avec une joie féroce, en montrant ses dents blanches sous +ses noires moustaches.</p> + +<p>—Voyons, ne crie pas, calme-toi, voilà le sang qui coule de nouveau; +attends que je te bande le bras.»</p> + +<p>On le coucha, et il se réveilla dans son état habituel.</p> + +<p>Le lendemain, la journée n'était pas encore passée, que l'aide de camp +du régiment vint le trouver d'un air sérieux et chagrin pour lui montrer +le papier officiel du chef du régiment, et lui adressa des questions au +sujet de l'aventure de la veille. Il lui confia également que l'affaire +semblait prendre une tournure fâcheuse, qu'une commission militaire +était nommée, et que, vu la sévérité déployée habituellement dans les +cas de maraude et d'indiscipline, il devrait s'estimer heureux s'il +n'était que dégradé.</p> + +<p>L'affaire avait été exposée ainsi de la part des plaignants: le major +Denissow, après avoir enlevé de force un convoi, s'était présenté sans y +être invité, et «pris de vin», devant l'intendant en chef, l'avait +appelé voleur, l'avait menacé de le frapper, et, emmené de là, s'était +élancé dans les bureaux, y avait battu deux employés, dont l'un avait eu +le bras foulé.</p> + +<p>Denissow répondit en riant que c'était une histoire faite à plaisir, que +ça n'avait aucun sens, qu'il n'avait peur d'aucun jugement, et que, si +ces misérables l'attaquaient, il saurait bien leur fermer la bouche, et +qu'ils s'en souviendraient.</p> + +<p>Nicolas ne fut pas dupe du ton léger avec lequel il parlait de +l'affaire, il le connaissait trop bien, pour ne pas deviner ses +inquiétudes au sujet d'une affaire qui pouvait lui causer de grands +désagréments. Tous les jours on venait l'ennuyer de nouvelles questions, +de nouvelles explications, et, le premier mai, il reçut l'ordre de +passer son commandement au plus ancien et de se présenter en personne à +l'état-major de la division, pour y rendre compte du pillage dont +l'accusait l'intendance. La veille, Platow fit une reconnaissance avec +deux régiments de cosaques et deux escadrons de hussards. Denissow y fit +preuve de son courage habituel, en s'avançant jusque sur les lignes des +tirailleurs ennemis. Une balle française l'atteignit à la jambe. En +temps ordinaire, il n'aurait fait aucune attention à cette légère +blessure et n'aurait pas quitté le régiment, mais cette fois elle lui +servit de prétexte pour se débarrasser de sa visite à l'état-major, et +se faire envoyer à l'hôpital.</p> + + +<h3>XVII</h3> + + +<p>Au mois de juin eut lieu la bataille de Friedland, à laquelle les +hussards de Pavlograd ne prirent aucune part, et qui fut suivie d'un +armistice. Rostow, se sentant tout isolé sans son ami, n'en ayant eu +aucune nouvelle depuis son départ, et inquiet des suites qu'avait pu +avoir sa blessure, profita de la trêve pour se rendre à l'hôpital, situé +dans un petit bourg, deux fois saccagé par les troupes russes et +françaises. L'aspect en était d'autant plus sombre, que la saison était +belle et que les champs réjouissaient la vue, pendant qu'on ne voyait +dans ces rues ruinées que des habitants déguenillés, et des soldats +ivres ou malades.</p> + +<p>Une maison en pierres, dont les vitres étaient à moitié brisées, et +entourée des restes d'une palissade, portait le nom d'hôpital. Quelques +soldats, dont les membres étaient entourés de linge, pâles et bouffis, +assis ou errants, se chauffaient au soleil.</p> + +<p>À peine entré, Rostow fut saisi à la gorge par l'odeur de pharmacie et +en même temps de décomposition qui y régnait. Il rencontra sur +l'escalier un médecin militaire russe, un cigare à la bouche, accompagné +d'un chirurgien:</p> + +<p>«Je ne puis pas me fendre en deux, disait le premier, je t'attendrai ce +soir chez Makar Alexéïévitch. Fais ce que tu pourras! N'est-ce pas la +même chose?</p> + +<p>—Qui demandez-vous, Votre Noblesse? dit le docteur à Rostow, pourquoi +venez-vous ici chercher le typhus, quand vous avez échappé aux +balles?... C'est ici la maison des pestiférés!</p> + +<p>—Comment? demanda Rostow.</p> + +<p>—Le typhus est terrible; qui entre ici est mort. Nous y avons résisté, +Makéïew et moi, ajouta-t-il en montrant son collègue: cinq de nos +confrères y ont succombé. Une semaine après l'entrée d'un nouveau..., et +c'est fini. On nous a adjoint des Prussiens, mais cela leur déplaît, à +nos alliés!»</p> + +<p>Rostow lui expliqua qu'il désirait voir le major Denissow:</p> + +<p>«Je ne sais pas, je ne le connais pas, et ce n'est pas étonnant; j'ai +trois hôpitaux sur les bras, et quatre cents malades et plus! C'est +encore heureux que les charitables dames allemandes nous envoient deux +livres de café et de charpie par mois, sans cela nous n'y résisterions +pas... quatre cents, entendez-vous, sans compter les nouveaux à +recevoir.»</p> + +<p>L'air fatigué et épuisé du chirurgien trahissait son impatience de voir +le docteur bavard continuer son chemin.</p> + +<p>«Le major Denissow, répéta Nicolas, blessé à Molliten?</p> + +<p>—Ah oui! je crois qu'il est mort, n'est-ce pas, Makéïew? dit le docteur +avec la plus parfaite indifférence; mais le chirurgien fut d'un autre +avis.</p> + +<p>—Est-ce un roux, de haute taille?» demanda le docteur, et au +signalement que lui en donna Rostow, il s'écria avec joie:</p> + +<p>«Oui, oui, je me rappelle, il doit être mort. Du reste, je vais regarder +sur mes listes. Sont-elles chez toi, Makéïew?</p> + +<p>—Elles sont chez Makar Alexéïévitch. Ayez l'obligeance, dit Makéïew, en +s'adressant à Rostow, d'entrer vous-même dans la salle des officiers.</p> + +<p>—Je vous engage, mon cher, à ne pas y aller, vous risqueriez d'y +laisser votre peau, dit le docteur; mais Rostow prenant congé de lui, +pria le chirurgien de l'y conduire.</p> + +<p>—Ne vous en prenez qu'à vous-même s'il vous arrive malheur,» lui cria +le médecin du bas de l'escalier.</p> + +<p>L'odeur de l'hôpital était si écœurante dans le sombre corridor qu'ils +traversaient, que Nicolas se boucha les narines, et s'arrêta même tout +étourdi. Une porte s'ouvrit à droite, un squelette en sortit pâle, +maigre, nu-pieds, marchant sur des béquilles, et regardant les nouveaux +venus avec envie. Notre hussard jeta un coup d'œil dans la salle, et +vit des malades et des blessés couchés par terre sur de la paille, ou +sur leurs manteaux.</p> + +<p>«Peut-on entrer? demanda-t-il.</p> + +<p>—Il n'y a rien à voir,» répliqua le chirurgien; mais, cette réponse ne +faisant qu'aiguillonner sa curiosité, Rostow entra dans les chambres des +soldats. L'odeur y était encore plus acre et plus violente, car c'était +là le foyer même de l'infection.</p> + +<p>Dans une longue salle, exposée à un soleil ardent, étaient alignés, la +tête contre le mur et laissant un passage au milieu, les blessés et les +malades, dont la plupart avaient le délire et ne s'inquiétaient guère +des survenants. Les autres, relevant la tête en les voyant entrer, +tournèrent vers eux leurs figures de cire, sur lesquelles on lisait +l'espérance d'un secours providentiel, et une jalousie involontaire à la +vue de la bonne mine de Rostow. Celui-ci s'avança jusqu'au milieu de la +chambre, et portant au loin, par les portes entr'ouvertes, son regard +jusque dans les sections voisines, il n'aperçut partout que le même +spectacle sinistre, qu'il considéra en silence. À ses pieds, presque en +travers du passage, gisait un malade, un cosaque sans doute, facile à +reconnaître à la coupe de ses cheveux; les jambes et les bras écartés, +le visage enflammé, les yeux retournés et n'en laissant plus voir que le +blanc, les veines des pieds et des mains gonflées et près d'éclater, il +frappait sa tête contre le plancher, et répétait d'une voix rauque +toujours le même mot. Rostow se pencha pour mieux entendre:</p> + +<p>«À boire, à boire!» disait ce malheureux.</p> + +<p>Regardant autour de lui, il se demanda où il pourrait transporter le +mourant et lui donner de l'eau.</p> + +<p>«Qui donc les soigne?» demanda-t-il au chirurgien.</p> + +<p>Au même moment, un soldat du train, sortant de l'autre pièce et le +prenant pour un des chefs inspecteurs de l'hôpital, fit le salut +militaire en passant devant lui:</p> + +<p>«Transporte-le ailleurs et donne-lui de l'eau.</p> + +<p>—Entendu, Votre Noblesse, répondit le soldat sans bouger.</p> + +<p>—On n'en fera rien,» se dit Rostow, et il allait sortir, lorsqu'il se +sentit instinctivement attiré vers un coin de la chambre par un regard +fixé obstinément sur lui. Un vieux soldat, au teint jauni, à +l'expression sombre, à la barbe grise et inculte, semblait vouloir lui +demander quelque chose. Il s'approcha de lui et vit qu'une de ses jambes +avait été amputée au-dessus du genou. Son voisin, un tout jeune homme, +immobile, étendu la tête renversée en arrière, le visage d'une blancheur +mate, les yeux fixes sous ses paupières à demi closes, attira +l'attention de Rostow. Il frémit: «Mais il me semble, dit-il, que +celui-ci est....</p> + +<p>—Oui, Votre Noblesse, et nous avons déjà tant supplié! dit le vieux +soldat dont la mâchoire tremblait. Il est mort à l'aube.... Ce sont +pourtant des hommes et pas des chiens!</p> + +<p>—On va l'emporter à l'instant, s'empressa de dire le chirurgien: venez, +Votre Noblesse.</p> + +<p>—Allons, allons,» dit Rostow avec la même hâte, en baissant les yeux, +et, essayant de passer inaperçu sous le feu croisé de ces regards, +braqués sur lui avec une expression de reproche et d'envie, il sortit de +cet enfer.</p> + + +<h3>XVIII</h3> + + +<p>Après avoir traversé le corridor, ils entrèrent dans la section des +officiers, qui était composée de trois pièces communiquant entre elles: +il y avait là des lits, sur lesquels les malades étaient couchés ou +assis. Quelques-uns d'entre eux se promenaient en robe de chambre. Le +premier que remarqua Rostow fut un petit homme maigre avec un bras de +moins, en bonnet de coton, une pipe à la bouche, arpentant de long en +large la première pièce. Il essaya de se rappeler où il l'avait déjà vu.</p> + + +<p>«Voilà comme on se retrouve, dit le petit homme. C'est moi, Touschine, +celui qui vous a ramené là-bas à Schöngraben, et vous voyez, ajouta-t-il +en montrant sa manche flottante, on m'a enlevé un petit morceau!... Vous +cherchez Denissow... c'est mon compagnon!... Venez par ici,» et il +l'emmena dans la chambre voisine, où l'on entendait rire aux éclats.</p> + +<p>«Comment ont-ils envie de rire ici?» se demanda Rostow qui ne pouvait ni +se débarrasser de l'odeur du mort, ni oublier les regards qui l'avaient +suivi à sa sortie.</p> + +<p>Denissow, la tête enfouie sous sa couverture, dormait encore, quoiqu'il +fût déjà midi:</p> + +<p>«Ah! Rostow! bonjour, bonjour!» s'écria-t-il de sa voix habituelle; mais +Rostow remarqua avec peine qu'à travers sa vivacité et son insouciance +ordinaire un sentiment étrange d'aigreur perçait sur sa figure et dans +ses paroles.</p> + +<p>Sa blessure, malgré son peu d'importance, n'était pas encore guérie +après un séjour de six semaines à l'hôpital; son visage était bouffi et +pâle comme ceux de ses camarades; mais ce n'était pas là ce qui avait +frappé Rostow: c'était le sourire forcé de son ami, qui semblait ne pas +se réjouir de sa visite, et qui ne le questionnait ni sur le régiment, +ni sur ce qui s'y passait; il se bornait à l'écouter lorsque Nicolas en +parlait.</p> + +<p>Il ne témoignait aucun intérêt à rien: on aurait dit qu'il s'efforçait +d'oublier le passé, et qu'il n'avait qu'une seule et constante +préoccupation, son affaire avec l'intendance. Quand Rostow lui demanda +où elle en était, il tira de dessous son oreiller plusieurs papiers, +entre autres celui qu'il avait reçu en dernier lieu de la commission et +le brouillon de sa réponse, qui évidemment lui plaisait, car il faisait +remarquer à Rostow les réflexions piquantes dont il l'avait émaillée. +Ses camarades, qui avaient entouré avec empressement le nouveau venu, +porteur de nouvelles du monde extérieur, s'éloignèrent peu à peu, +aussitôt que Denissow commença à lire. Leur figure disait assez qu'ils +avaient par-dessus la tête de toute cette histoire. Seul son voisin de +lit, un gros uhlan qui fumait sa pipe d'un air sombre, et le petit +Touschine, branlant la tête d'un air désapprobateur, continuèrent à +l'écouter:</p> + +<p>«À mon avis, dit le uhlan en l'interrompant au beau milieu de sa +lecture, il n'y a qu'une chose à faire, s'adresser à la clémence de +l'Empereur. Il y aura, dit-on, une pluie de récompenses, et il graciera, +c'est sûr....</p> + +<p>—Moi, demander une grâce à l'Empereur! s'écria Denissow d'une voix +irritée, bien qu'il tâchât seulement de lui rendre son énergie +d'autrefois. Pourquoi? Si j'avais été un brigand, j'aurais pu demander +ma grâce, et c'est parce que j'attaque des misérables?... Qu'on me juge, +je n'ai pas peur: j'ai servi honorablement l'Empereur, la patrie, je +n'ai pas volé! Et l'on me dégraderait pour.... Allons donc!... Écoute ce +que je leur dis plus loin: «Si j'avais volé le gouvernement...»</p> + +<p>—C'est bien écrit, assurément cela saute aux yeux, dit Touschine, mais +là n'est pas la question, Vassili Dmitritch, il faut se soumettre... et +il ne le veut pas, ajouta-t-il en s'adressant à Rostow; l'auditeur lui a +bien dit que son affaire était mauvaise.</p> + +<p>—Eh bien, tant pis, repartit Denissow.</p> + +<p>—L'auditeur vous a pourtant préparé une supplique, dit Touschine; vous +devriez la signer et la remettre à Rostow: il a sûrement des +accointances avec l'état-major, et vous ne trouverez pas de meilleure +occasion.</p> + +<p>—J'ai déclaré que je ne ferais point de bassesse,» répondit Denissow, +et il reprit sa lecture.</p> + +<p>Rostow partageait l'opinion de Touschine et des autres officiers; +c'était, il le sentait d'instinct, la seule et véritable voie à suivre; +il aurait été heureux de rendre ce service à son camarade, mais, +connaissant sa volonté inébranlable et le juste motif de son +emportement, il n'osait l'y engager.</p> + +<p>Lorsque cette lecture irritante, qui avait duré plus d'une heure, fut +terminée, les groupes se reformèrent autour d'eux, et Rostow, +profondément attristé, passa le reste de la journée à causer de choses +et d'autres, et à écouter les récits de ces pauvres blessés, tandis que +Denissow, sombre et morne, gardait constamment le silence.</p> + +<p>S'étant enfin décidé à partir, fort avant dans la soirée, Rostow lui +demanda s'il n'avait pas de commissions?</p> + +<p>«Si! un moment,» répondit-il, et, tirant de dessous son oreiller les +mêmes papiers, il s'approcha de la fenêtre, sur l'appui de laquelle il y +avait un encrier, et il y trempa une plume:</p> + +<p>«Il n'y a pas à dire, un fouet ne peut briser une hache,» dit-il en +remettant à Rostow une grande enveloppe.</p> + +<p>C'était sa supplique à l'Empereur, dans laquelle, sans parler de ses +griefs contre l'intendance, il demandait sa grâce pure et simple:</p> + +<p>«Tu la remettras à qui de droit; on voit bien...» Il n'acheva pas, un +sourire douloureux et forcé contracta ses lèvres.</p> + + + +<h3>XIX</h3> + + +<p>Revenu au régiment, Rostow, ayant mis le colonel au courant de la +situation de Denissow, partit aussitôt pour Tilsitt, avec la supplique +de Denissow dans sa poche.</p> + +<p>Le 13/25 juin, eut lieu l'entrevue des deux Empereurs, Alexandre et +Napoléon. Boris Droubetzkoï obtint d'un haut personnage de faire partie +ce jour-là de sa suite.</p> + +<p>«Je voudrais voir le grand homme,» avait-il dit en parlant de Napoléon, +qu'il avait jusque-là, comme tous les autres, appelé Bonaparte.</p> + +<p>«Vous voulez dire Bonaparte?» répondit le général en souriant.</p> + +<p>Boris comprit aussitôt que c'était une manière aimable de le mettre à +l'épreuve.</p> + +<p>«Mon prince, je parle de l'Empereur Napoléon...»</p> + +<p>Et le général lui tapa amicalement sur l'épaule.</p> + +<p>«Tu iras loin,» lui dit-il, et il le prit avec lui.</p> + +<p>Ce fut ainsi que Boris fit partie des élus qui assistèrent à l'entrevue +sur les bords du Niémen. Il vit les tentes et les radeaux ornés des +chiffres des deux souverains. Napoléon, sur la rive opposée, passant +devant le front de sa garde, l'Empereur Alexandre, pensif, attendant +dans un cabaret l'arrivée de son futur allié. Il vit les deux souverains +monter en bateau et Napoléon, abordant le premier le radeau, s'avancer +rapidement vers Alexandre, lui tendre la main, et disparaître avec lui +sous la tente. Depuis son entrée dans les hautes sphères, Boris avait +pris l'habitude d'observer attentivement tout ce qu'il voyait autour de +lui et d'en tenir note; il s'informa donc du nom des personnages de la +suite de Napoléon, s'inquiéta de leurs uniformes, écouta les propos des +dignitaires importants, regarda à sa montre pour savoir au juste l'heure +à laquelle les Empereurs s'étaient retirés sous la tente, et ne manqua +pas d'en faire autant à leur sortie. L'entretien dura une heure +cinquante-trois minutes, et il le nota aussitôt parmi les autres faits +historiques qui avaient leur importance. La suite de l'Empereur +Alexandre n'étant pas très nombreuse, il devenait dès lors très +important de se trouver à Tilsitt à cette occasion, et Boris ne tarda +pas à s'en apercevoir. Sa position se raffermit, on s'habitua à lui, il +fit dorénavant partie de ce milieu choisi, et il fut chargé deux fois +d'une mission pour l'Empereur. Ce dernier le connaissait, et +l'entourage, ne le considérant plus comme un nouveau venu, aurait été +même étonné de ne plus le voir.</p> + +<p>Il logeait avec un autre aide de camp, le comte Gelinski, un Polonais +élevé à Paris, très riche, partisan enthousiaste des Français, et dont +la tente devint pendant ces quelques jours à Tilsitt le point de +réunion, pour les dîners et les déjeuners, des officiers français de la +garde et de l'état-major.</p> + +<p>Le 24 juin, le comte Gelinski organisa un souper: un aide de camp de +Napoléon y occupait la place d'honneur, et parmi les autres invités on +voyait quelques officiers français de la garde, et un tout jeune homme, +d'une grande et ancienne famille, qui était page de Napoléon. Ce même +jour, Rostow, profitant de l'obscurité pour ne pas être reconnu en habit +civil, se rendit tout droit chez Boris.</p> + +<p>L'armée, qu'il venait de quitter, n'était point encore au diapason des +nouveaux rapports établis au quartier général avec Napoléon et les +Français, nos anciens ennemis devenus nos amis; rapports qui étaient la +conséquence naturelle du changement survenu dans la politique des deux +pays. Bonaparte y inspirait encore à tous le même sentiment de haine, de +mépris et de terreur. Rostow, discutant peu de jours auparavant avec un +officier du détachement de Platow, s'était acharné à lui prouver qu'on +traiterait Napoléon en criminel, et non en souverain, si on avait la +bonne fortune de le faire prisonnier. Une autre fois, causant avec un +colonel français blessé, il s'était échauffé au point de lui dire qu'il +ne pouvait être question de paix entre un Empereur légitime et un +brigand! Aussi éprouva-t-il un singulier étonnement à la vue des +officiers français et de ces uniformes qu'il avait l'habitude de ne +rencontrer qu'aux avant-postes. À peine les aperçut-il, que le sentiment +naturel à un militaire, l'animosité qu'il ressentait toujours à leur +vue, se réveilla en lui. Il s'arrêta sur le seuil du logement de +Droubetzkoï, et demanda en russe s'il y était. Boris, au son d'une voix +étrangère, sortit à sa rencontre, et ne put s'empêcher de laisser percer +un certain déplaisir:</p> + +<p>«Ah! c'est toi! je suis très content de te voir, dit-il néanmoins, mais +pas assez à temps pour que Rostow n'eût pas saisi sa première +impression.</p> + +<p>—Je viens mal à propos? dit-il froidement, je viens pour affaire, +autrement....</p> + +<p>—Mais pas du tout: je suis seulement étonné de te voir ici!... Je suis +à vous dans un moment, répondit-il à quelqu'un qui l'appelait de l'autre +chambre.</p> + +<p>—Ah! je le vois bien... je viens mal à propos, répéta Nicolas; mais +Boris avait déjà arrêté sa ligne de conduite, et il l'entraîna avec lui. +Son regard calme et tranquille semblait s'être voilé et se dérober +derrière «les lunettes bleues» du savoir-vivre.</p> + +<p>—Tu as tort de le croire. Viens!» Le couvert était mis, il le présenta +à ses invités, et leur expliqua qu'il n'était pas un civil, mais un +militaire et son ancien ami. Rostow regardait les Français d'un air +maussade et les salua avec raideur.</p> + +<p>Gelinski, nullement satisfait de l'apparition de ce Russe, ne lui fit +aucun accueil. De son côté, Boris faisait mine de ne point s'apercevoir +de la gêne qu'il avait ainsi introduite dans leur cercle, et s'efforçait +de ranimer la conversation. Un des hôtes s'adressant, avec une politesse +toute française, à Rostow qui gardait un silence opiniâtre, demanda s'il +n'était pas venu avec l'intention de voir l'Empereur Napoléon.</p> + +<p>«Non, je suis venu pour affaire,» répondit brièvement Rostow.</p> + +<p>Sa mauvaise humeur, accrue par le déplaisir évident qu'il causait à son +ami, lui fit supposer que tous le regardaient également de travers: Ce +n'était du reste que trop vrai: sa présence les gênait, et à cause de +lui, la conversation languissait.</p> + +<p>«Que font-ils ici?» se demanda-t-il à lui-même.</p> + +<p>«Je sens que je suis de trop, dit-il à Boris, laisse-moi te conter mon +affaire, et je m'en vais.</p> + +<p>—Mais non, reste! Si tu es fatigué, va te reposer un peu dans ma +chambre.»</p> + +<p>Ils entrèrent dans la petite pièce où couchait Boris. Nicolas, sans +prendre même la peine de s'asseoir, lui déroula, d'un ton irrité, toute +l'affaire de Denissow, et lui demanda carrément s'il pouvait et voulait +remettre sa supplique au général, pour être transmise à l'Empereur. Pour +la première fois, le regard de Boris lui produisit un effet désagréable: +Boris, en effet, les jambes croisées, regardait de côté et d'autre, et +ne prêtait qu'une vague attention à son ami; il l'écoutait comme un +général écoute le rapport de son subordonné:</p> + +<p>«Oui, j'ai entendu conter beaucoup de choses de ce genre, l'Empereur est +très sévère à ce sujet. Il vaudrait mieux, à mon avis, ne pas la faire +parvenir jusqu'à Sa Majesté, et l'adresser tout simplement au chef du +corps d'armée; ensuite, je crois que....</p> + +<p>—C'est-à-dire que tu ne veux rien faire, dis-le-moi tout net! s'écria +Rostow avec irritation.</p> + +<p>—Au contraire, je ferai ce que je pourrai.»</p> + +<p>Gelinski appela Boris à travers la porte.</p> + +<p>«Vas-y, vas-y...» dit Nicolas, et, refusant de prendre part au souper, +il resta dans la petite chambre, qu'il se mit à arpenter dans tous les +sens, au bruit animé des voix françaises.</p> + + +<h3>XX</h3> + + +<p>Le jour était mal choisi pour faire des démarches de ce genre. Il était +impossible de se présenter chez le général de service, en frac et sans +congé, et quand même Boris l'aurait voulu, celui-ci n'aurait pu rien +faire le lendemain 27 juin (9 juillet), jour où furent signés les +préliminaires de la paix. Les Empereurs échangèrent les grands-cordons +de leurs ordres: Alexandre reçut la Légion d'honneur, et Napoléon, le +Saint-André. Un grand banquet, auquel les Empereurs devaient assister, +fut offert par le bataillon de la garde française au bataillon de +Préobrajensky.</p> + +<p>Plus Rostow pensait à la façon d'agir de Boris, plus il en était +affecté. Il feignit de dormir quand Boris rentra, et le lendemain matin +il s'éclipsa de bonne heure, pour aller courir les rues en habit civil +et en chapeau rond, et examiner les Français, leurs uniformes et les +maisons occupées par les deux souverains. Sur la place, on commençait à +disposer les tables destinées au repas, et à pavoiser les façades des +maisons de drapeaux russes et français, ornés des chiffres A et N.</p> + +<p>«Il est évident que Boris ne veut rien faire, se disait Nicolas, et tout +est fini entre nous!... mais je ne m'en irai pas sans avoir tenté +l'impossible pour Denissow. Il faut que sa lettre parvienne à +l'Empereur... et l'Empereur est là!» ajoutait-il mentalement en se +rapprochant sans le vouloir de la demeure impériale.</p> + +<p>Deux chevaux tout sellés attendaient devant la porte: la suite se +rassemblait pour escorter Alexandre.</p> + +<p>«Je le verrai, mais comment lui remettrai-je moi-même la supplique? +Comment lui dirai-je tout?... M'arrêterait-on par hasard à cause de mon +habit civil?... Non! non! Il comprendra que c'est une injustice, car il +comprend tout, lui.... Et si l'on m'arrête?... Après tout, le grand +mal.... Ah! on se rassemble.... Eh bien, j'irai et je la remettrai: tant +pis pour Droubetzkoï, qui m'y oblige!...»</p> + +<p>Et avec une décision dont il ne se serait pas cru capable, il se dirigea +vers l'entrée.</p> + +<p>«Cette fois-ci, je ne laisserai pas échapper l'occasion comme à +Austerlitz. Je tomberai à ses pieds, je le prierai, je le supplierai!» +Son cœur battait avec violence à la pensée de le revoir: «Il +m'écoutera, me relèvera, me remerciera! Il me dira: «Je suis heureux de +pouvoir faire le bien et réparer les injustices!»...</p> + +<p>Et il passa, sans faire la moindre attention aux regards curieusement +dirigés sur lui.</p> + +<p>Un large escalier montait du perron au premier étage; à droite était une +porte fermée, et sous la voûte de l'escalier une autre porte, qui +conduisait au rez-de-chaussée.</p> + +<p>«Qui demandez-vous? lui dit-on.</p> + +<p>—C'est une supplique à remettre à Sa Majesté, répondit Nicolas d'une +voix tremblante.</p> + +<p>—Veuillez alors passer de son côté.»</p> + +<p>À cette invitation faite avec indifférence, Rostow s'effraya de son +entreprise; la pensée de se trouver inopinément face à face avec +l'Empereur était si séduisante et si terrible à la fois, qu'il était +presque sur le point de s'enfuir, mais le fourrier de la chambre lui +ouvrit la porte et le fit entrer chez l'officier de service.</p> + +<p>Un homme de taille moyenne, de trente ans environ, en pantalon blanc, en +bottes fortes, qui venait de passer une fine chemise de batiste, se +faisait boutonner ses bretelles par son valet de chambre.</p> + +<p>«Bien faite et la beauté du diable!» disait-il à quelqu'un dans la pièce +voisine. À la vue du jeune homme, il fronça le sourcil et se tut.</p> + +<p>«Que désirez-vous? Une supplique?...</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est? demanda une voix dans l'autre chambre.</p> + +<p>—Encore un pétitionnaire! répondit celui qui s'habillait.</p> + +<p>—Dites-lui d'attendre, remettez-le à plus tard. Il va sortir, il faut +l'accompagner.</p> + +<p>—Demain, demain, il est trop tard à présent...»</p> + +<p>Rostow fit quelques pas vers la porte:</p> + +<p>«De qui est la supplique, et qui êtes-vous?</p> + +<p>—Du major Denissow.</p> + +<p>—Mais vous, qui êtes-vous? un officier?</p> + +<p>—Le comte Rostow, lieutenant.</p> + +<p>—Quelle hardiesse! La supplique aurait dû être remise par votre chef. +Partez vite, partez vite!...»</p> + +<p>Et il reprit sa toilette interrompue.</p> + +<p>Rostow sortit; le perron était envahi par une foule de généraux en +grande tenue, devant lesquels il se trouvait forcé de passer.</p> + +<p>Et, mourant de peur, rien qu'en songeant qu'il pouvait rencontrer +l'Empereur, il craignait de se couvrir de honte, d'être mis aux arrêts +devant lui, il comprenait et regrettait toute l'inconvenance de sa +conduite, et se glissait les yeux baissés hors de cette brillante +réunion, lorsqu'une voix de basse bien connue l'appela par son nom, et +une main se posa sur son épaule:</p> + +<p>«Que faites-vous donc là, mon cher, et en habit civil encore?»</p> + +<p>C'était un général de cavalerie, ancien divisionnaire de Rostow, qui +avait su pendant cette campagne conquérir les bonnes grâces de +l'Empereur.</p> + +<p>Le jeune homme, effrayé, s'empressa de se justifier, mais, la bonhomie +railleuse de son chef l'ayant rassuré, il le prit à part, lui exposa +l'affaire d'une voix émue et implora son appui. Le général branla la +tête d'un air soucieux:</p> + +<p>«C'est triste pour ce brave, dit-il, donne-moi la supplique.»</p> + +<p>À peine la lui avait-il remise, qu'un bruit d'éperons résonna sur +l'escalier, et le général se rapprocha des autres. C'était la suite qui +descendait et qui se mit immédiatement en selle. L'écuyer Heine, le même +qui était à Austerlitz, amena le cheval de l'Empereur; un léger +craquement de bottes se fit entendre, et Rostow devina aussitôt quel +était celui qui descendait les degrés. Oubliant sa crainte d'être +reconnu, il s'avança au milieu de quelques autres curieux, et revit, +après un intervalle de deux ans, ces traits, ce regard, cette démarche, +cet ensemble séduisant de douceur et de majesté qui lui étaient si +chers.... Son enthousiasme et son amour se réveillèrent avec une +nouvelle force. L'Empereur portait l'uniforme du régiment de +Préobrajensky, le pantalon de peau collant, les bottes fortes, et sur la +poitrine la plaque d'un ordre étranger (la Légion d'honneur) que Nicolas +ne connaissait pas. Tenant son chapeau sous son bras, et mettant ses +gants, il s'arrêta au haut des marches du perron, et éclaira tout ce qui +l'entourait de son lumineux regard. Il jeta quelques mots en passant à +certains privilégiés, et, reconnaissant le général de cavalerie, il lui +sourit et l'appela à lui d'un signe de la main.</p> + +<p>Toute la suite recula, et Rostow put s'apercevoir qu'une assez longue +conversation s'engageait entre eux deux.</p> + +<p>L'Empereur fit un pas vers son cheval, la suite et la foule de la rue +s'élancèrent en avant, et Alexandre, saisissant le pommeau de la selle, +se retourna encore une fois vers le général, et lui dit d'une voix +accentuée, comme s'il tenait à être entendu de tous:</p> + +<p>«Impossible, général, et c'est impossible parce que la loi est au-dessus +de moi!» Il posa le pied dans l'étrier, le général s'inclina +respectueusement. Pendant que l'Empereur s'éloignait au galop, Nicolas, +oubliant tout dans son exaltation, courut à sa suite avec la foule.</p> + + +<h3>XXI</h3> + + +<p>Les bataillons de Préobrajensky et de la garde française avec ses hauts +bonnets à poils étaient alignés, le premier à droite, le second à +gauche.</p> + +<p>Au moment où l'Empereur s'avançait vers eux et où ils lui présentaient +les armes, un autre groupe de cavaliers, en avant desquels s'avançait un +personnage que Rostow devina tout de suite être Napoléon, déboucha de +l'autre côté de la place. Il arrivait au galop sur un cheval gris, pur +sang arabe, couvert d'une chabraque amarante brodée d'or. Il portait son +petit chapeau, le grand cordon de Saint-André et un uniforme bleu foncé +entr'ouvert sur un gilet blanc. Dès qu'il fut près de l'Empereur +Alexandre, il souleva son chapeau, et l'œil exercé de Rostow remarqua +qu'il ne se tenait pas bien en selle. Les bataillons crièrent: «Hourra!» +et «Vive l'Empereur!» Ayant échangé quelques paroles, les illustres +alliés descendirent de cheval et se donnèrent la main. Le sourire de +Napoléon était contraint et désagréable, tandis que celui d'Alexandre se +distinguait par une bienveillance toute naturelle.</p> + +<p>Rostow ne les quitta pas des yeux, malgré les ruades des chevaux de la +gendarmerie française, chargée de contenir la foule; il était stupéfait +de voir l'Empereur traiter Napoléon d'égal à égal, et ce dernier en +faire autant avec une parfaite aisance.</p> + +<p>Les deux souverains, accompagnés de leur suite, s'approchèrent du +bataillon de Préobrajensky; Rostow, qui se trouvait au premier rang +d'une foule considérable massée en cet endroit, se trouva si près de son +Empereur bien-aimé, qu'il eut peur d'être reconnu.</p> + +<p>«Sire, je vous demande la permission de donner la Légion d'honneur au +plus brave de vos soldats,» dit une voix nette, en prononçant +distinctement chaque syllabe. C'était le petit Bonaparte qui parlait +ainsi, en regardant, de bas en haut, droit dans les yeux du Tsar, qui, +l'écoutant avec attention, lui sourit en lui faisant un signe +affirmatif.</p> + +<p>«À celui qui s'est le plus vaillamment conduit dans cette guerre! +ajouta Napoléon avec un calme irritant pour Rostow, et en regardant avec +assurance les soldats russes alignés, qui présentaient les armes et +fixaient, immobiles, les yeux sur la figure du Tsar:</p> + +<p>—Votre Majesté me permettra-t-elle de demander l'avis du colonel?» dit +Alexandre, en faisant quelques pas vers le prince Kozlovsky, commandant +du bataillon. Bonaparte ôta avec peine de sa petite main blanche son +gant, qui se déchira, et le jeta. Un aide de camp s'élança pour le +ramasser.</p> + +<p>«À qui la donner? demanda l'Empereur Alexandre, assez bas et en russe.</p> + +<p>—À celui que Votre Majesté choisira.»</p> + +<p>L'Empereur fronça le sourcil involontairement et ajouta:</p> + +<p>«Il faut pourtant lui répondre.»</p> + +<p>Le regard de Kozlovsky parcourut les rangs et glissa sur Rostow.</p> + +<p>«Serait-ce à moi par hasard?» se dit celui-ci.</p> + +<p>«Lazarew,» dit le colonel d'un air décidé, et le premier soldat du rang +en sortit aussitôt, le visage tressaillant d'émotion, comme il arrive +toujours à un appel fait inopinément devant le front.</p> + +<p>«Où vas-tu? ne bouge pas!» murmurèrent plusieurs voix, et Lazarew, ne +sachant où aller, s'arrêta effrayé.</p> + +<p>Napoléon tourna imperceptiblement la tête en arrière, et tendit sa +petite main potelée comme pour saisir quelque chose. Les personnes de sa +suite, devinant à l'instant son désir, s'agitèrent, chuchotèrent, se +passèrent de l'une à l'autre un petit objet, et un page, le même que +Nicolas avait vu chez Boris, s'élança en avant, et, saluant avec +respect, déposa dans cette main tendue une croix à ruban rouge. Napoléon +la prit sans la regarder et s'approcha de Lazarew, qui, les yeux +écarquillés, continuait obstinément à regarder son Empereur. Jetant un +coup d'œil au Tsar pour bien lui prouver que ce qu'il allait faire +était une gracieuseté à son intention, Napoléon posa sa main, qui tenait +la croix, sur la poitrine du soldat, comme si son attouchement seul +devait suffire à rendre à tout jamais ce brave heureux d'avoir été +décoré et distingué entre tous. Sa main daigna donc toucher la poitrine +du soldat, et la croix qu'il y appliquait fut aussitôt attachée par les +officiers empressés des deux suites. Lazarew suivait d'un air sombre les +gestes de ce petit homme, et reporta, sans changer de pose, son regard +sur son souverain, comme pour lui demander ce qu'il devait faire; n'en +recevant aucun ordre, il resta pendant un certain temps dans son +immobilité de statue.</p> + +<p>Les Empereurs remontèrent à cheval et s'éloignèrent. Les Préobrajensky +rompirent les rangs, se mêlèrent aux grenadiers français et s'assirent +autour des tables.</p> + +<p>Lazarew occupait la place d'honneur; militaires et civils, officiers +russes et français, tous l'embrassaient, le félicitaient, lui serraient +les mains, l'entouraient à l'envi, et le bourdonnement des deux langues, +mêlé aux rires et aux chants, s'entendait de tous côtés sur la place. +Deux officiers, aux figures échauffées et joyeuses, passèrent devant +Rostow:</p> + +<p>«Quel régal, mon cher!... et servis avec de l'argenterie!... As-tu vu +Lazarew?</p> + +<p>—Je l'ai vu.</p> + +<p>—On assure que demain les Préobrajensky traiteront les Français.</p> + +<p>—Quel bonheur pour ce Lazarew! 1 200 francs de pension à vie!</p> + +<p>—En voilà un bonnet! criait un Préobrajensky, en mettant sur sa tête le +bonnet à poil d'un grenadier.</p> + +<p>—C'est charmant!</p> + +<p>—Connais-tu le mot d'ordre? disait un officier de la garde à un +camarade. Avant-hier c'était: «Napoléon, France, bravoure»; hier c'était +«Alexandre, Russie, grandeur» Un jour c'est Napoléon qui le donne, le +lendemain c'est l'Empereur, et demain il enverra la croix de +Saint-Georges au plus brave soldat de la garde française. On ne peut +faire autrement que de lui rendre la pareille.»</p> + +<p>Boris, qui, avec son ami Gelinski, était venu pour admirer le banquet, +aperçut Rostow appuyé au coin d'une maison:</p> + +<p>«Nicolas! bonjour; qu'es-tu donc devenu?... nous ne nous sommes pas vus. +Qu'as-tu donc? ajouta-t-il, en remarquant son air farouche et défait.</p> + +<p>—Rien, rien.</p> + +<p>—Tu viendras tantôt?</p> + +<p>—Oui, j'irai.»</p> + +<p>Rostow resta longtemps adossé contre la muraille, suivant des yeux les +héros de la fête, pendant qu'un douloureux travail intérieur +s'accomplissait en lui. Des doutes terribles envahissaient son âme, et +il ne pouvait leur donner de solution satisfaisante. Il pensait à +Denissow, à son indifférence chagrine, à sa soumission inattendue; il +revoyait l'hôpital, sa saleté, ses épouvantables maladies, ces bras et +ces jambes qui manquaient, et il croyait encore sentir l'odeur du +cadavre. Cette impression fut si vive, qu'il chercha instinctivement +autour de lui d'où elle lui montait à la gorge. Il pensait à Bonaparte, +à son air satisfait, à Bonaparte empereur, aimé et respecté de son +souverain bien-aimé! Mais alors, pourquoi tous ces membres mutilés? +pourquoi tous ces gens tués? D'un côté, Lazarew décoré, de l'autre +Denissow puni sans espoir de grâce!... Et il s'effrayait lui-même du +tour que prenaient ses réflexions.</p> + +<p>La faim et le fumet des plats le tirèrent de cette rêverie, et comme, +après tout, il fallait manger avant de s'en retourner, il entra dans +l'auberge voisine. Un grand nombre d'officiers, arrivés comme lui en +habit civil, y étaient réunis, et ce fut à grand'peine qu'il parvint à +se faire servir à dîner. Deux camarades de sa division se joignirent à +lui: on causa de la paix, et tous, comme du reste la majeure partie de +l'armée, en exprimèrent leur mécontentement. Ils assuraient que si on +avait tenu bon après Friedland, Napoléon était perdu, parce qu'il +n'avait plus ni vivres ni munitions. Nicolas mangeait en silence et +buvait encore plus qu'il ne mangeait; deux bouteilles de vin y avaient +déjà passé, et cependant le chaos qui était dans sa tête l'accablait +toujours et ne se débrouillait pas; il avait peur de s'abandonner à ses +pensées et ne pouvait parvenir à les écarter. Tout à coup, à la +réflexion d'un officier qui disait que la vue des Français était chose +humiliante, il s'écria, avec une violence que rien ne justifiait dans +ce moment et qui étonna son voisin, qu'il ne lui convenait pas de juger +ce qui aurait le mieux valu. Sa figure s'empourpra:</p> + +<p>«Comment pouvez-vous censurer les actions de l'Empereur? poursuivit-il. +Quel droit avons-nous de le faire? Nous ne connaissons ni son but, ni +son mobile!</p> + +<p>—Mais je n'ai pas dit un mot de l'Empereur, reprit l'officier, ne +pouvant attribuer qu'à l'ivresse cette étrange sortie.</p> + +<p>—Nous ne sommes pas des bureaucrates diplomates, nous sommes des +soldats et rien de plus, continua Rostow exaspéré. On ordonne de mourir +et l'on meurt!... et si l'on est puni, eh bien, tant pis, c'est qu'on +l'a mérité!... ce n'est pas à nous de juger! S'il plaît à notre +souverain de reconnaître Napoléon comme Empereur, et de conclure avec +lui une alliance, c'est qu'il faut que ce soit ainsi; et si nous nous +mettons à tout juger, à tout critiquer, il ne restera bientôt plus rien +de sacré pour nous. Nous finirons par dire que Dieu n'existe pas, qu'il +n'y a rien!» ajouta-t-il en frappant du poing sur la table, et ses +idées, tout incohérentes qu'elles paraissaient évidemment à ses +auditeurs, étaient au contraire la conséquence logique et sensée de ses +réflexions.</p> + +<p>«Nous n'avons qu'une chose à faire: remplir notre devoir, nous battre et +ne jamais penser, voilà tout! s'écria-t-il en terminant.</p> + +<p>—Et boire! ajouta un des officiers, désirant éviter une querelle.</p> + +<p>—Oui, et boire! répéta avec empressement Nicolas. Eh! garçon, encore +une bouteille!»</p> + +<h3>FIN DU PREMIER VOLUME</h3> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>NOTES:</h3> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Bailli du village. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> En français dans le texte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> En français dans le texte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> À cette époque, les grands seigneurs avaient toujours +à leur équipage quatre chevaux et un petit postillon sur l'un +des deux chevaux de devant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> En français dans le texte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Hors-d'œuvre et eau-de-vie servis avant le dîner. +(Note du traducteur.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> En hiver, les paysans russes couchent sur leur<br /> +poêle, construit de façon à leur permettre de s'y étendre<br /> +plusieurs à la fois. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Eau-de-vie de Riga. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Nom d'une promenade de Moscou. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> La sagène est égale à 7 pieds, ou 2,13 m. La verste<br /> +est égale à 500 sagènes. <i>(Note du correcteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Le traducteur croit devoir relever l'erreur commise +<br />par M. Bilibine au sujet du général Belliard, qui n'a jamais été maréchal.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Caban en étoffe de laine. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Traduction littérale : « Heureux de nous donner de<br /> +la peine ». Réponse obligatoire des soldats dans l'armée russe<br /> +aux remerciements de leurs chefs. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Ici eut lieu l'attaque dont M. Thiers parle en ces<br /> +termes : « Les Russes se conduisirent vaillamment et, chose<br /> +rare à la guerre, on vit deux masses d'infanterie marcher l'une<br /> +contre l'autre sans qu'aucune des deux cédât avant d'être<br /> +abordée. » Napoléon à Sainte-Hélène s'exprime ainsi :<br /> +« Quelques bataillons russes montrèrent de l'intrépidité. »<br /> +(<i>Note de l'auteur.</i>) Voici textuellement les paroles de M. Thiers : « et, ce qui<br /> +est rare à la guerre, les deux masses d'infanterie marchèrent<br /> +résolument l'une contre l'autre sans qu'aucune des deux cédât<br /> +avant d'être abordée. » Puis, quelques lignes plus loin : « Les<br /> +Russes se conduisirent vaillamment. » (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Poud : Mesure de poids équivalente à 16,38 kg. +(<i>Note du correcteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Il est, et il était surtout d'usage pour une femme +d'embrasser l'homme qui lui baisait la main. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Pain blanc particulier à Moscou. (<i>Note du +traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Cotonnade rouge à l'usage des paysans. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Le déjeuner. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> En coupant les cheveux du nouveau-né, le prêtre +accomplit un des rites du baptême, et un usage superstitieux<br /> +les fait déposer sur un morceau de cire qu'on jette dans l'eau<br /> +lustrale. Si la cire flotte à la surface, c'est un bon présage; si<br /> +elle va au fond, c'est mauvais signe. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Genre d'industrie spéciale à la ville de Torjok. +(<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> En français dans l'original. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Maison de paysan russe. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Nom d'une secte religieuse. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Jeu que l'on joue avec un clou à grosse tête et un +anneau. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Archine : unité de longueur russe égale à 71 cm +(<i>Note du correcteur.</i>)</p></div> +<hr style="width: 65%;" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome I, by Léon Tolstoï + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME I *** + +***** This file should be named 17949-h.htm or 17949-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/4/17949/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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