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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:12 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of La guerre et la paix, Tome I, by Léon Tolstoï
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La guerre et la paix, Tome I
+
+Author: Léon Tolstoï
+
+Release Date: March 8, 2006 [EBook #17949]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+Comte Léon Tolstoï
+
+LA GUERRE ET LA PAIX
+
+TOME I
+(1863-1869)
+Traduction par UNE RUSSE
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+AVANT TILSITT
+
+1805--1807
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+I
+
+
+«Eh bien, prince, que vous disais-je? Gênes et Lucques sont devenues les
+propriétés de la famille Bonaparte. Aussi, je vous le déclare d'avance,
+vous cesserez d'être mon ami, mon fidèle esclave, comme vous dites, si
+vous continuez à nier la guerre et si vous vous obstinez à défendre plus
+longtemps les horreurs et les atrocités commises par cet Antéchrist...,
+car c'est l'Antéchrist en personne, j'en suis sûre! Allons, bonjour,
+cher prince; je vois que je vous fais peur... asseyez-vous ici, et
+causons[1]....»
+
+Ainsi s'exprimait en juillet 1805 Anna Pavlovna Schérer, qui était
+demoiselle d'honneur de Sa Majesté l'impératrice Marie Féodorovna et qui
+faisait même partie de l'entourage intime de Sa Majesté. Ces paroles
+s'adressaient au prince Basile, personnage grave et officiel, arrivé le
+premier à sa soirée.
+
+Mlle Schérer toussait depuis quelques jours; c'était une grippe,
+disait-elle (le mot «grippe» était alors une expression toute nouvelle
+et encore peu usitée).
+
+Un laquais en livrée rouge--la livrée de la cour--avait colporté le
+matin dans toute la ville des billets qui disaient invariablement: «Si
+vous n'avez rien de mieux à faire, monsieur le Comte ou Mon Prince, et
+si la perspective de passer la soirée chez une pauvre malade ne vous
+effraye pas trop, je serai charmée de vous voir chez moi entre sept et
+huit.--ANNA SCHÉRER[2].»
+
+«Grand Dieu! quelle virulente sortie!» répondit le prince, sans se
+laisser émouvoir par cette réception.
+
+Le prince portait un uniforme de cour brodé d'or, chamarré de
+décorations, des bas de soie et des souliers à boucles; sa figure plate
+souriait aimablement; il s'exprimait en français, ce français recherché
+dont nos grands-pères avaient l'habitude jusque dans leurs pensées, et
+sa voix avait ces inflexions mesurées et protectrices d'un homme de cour
+influent et vieilli dans ce milieu.
+
+Il s'approcha d'Anna Pavlovna, lui baisa la main, en inclinant sa tête
+chauve et parfumée, et s'installa ensuite à son aise sur le sofa.
+
+«Avant tout, chère amie, rassurez-moi, de grâce, sur votre santé,
+continua-t-il d'un ton galant, qui laissait pourtant percer la moquerie
+et même l'indifférence à travers ses phrases d'une politesse banale.
+
+--Comment pourrais-je me bien porter, quand le moral est malade? Un
+coeur sensible n'a-t-il pas à souffrir de nos jours? Vous voilà chez moi
+pour toute la soirée, j'espère?
+
+--Non, malheureusement: c'est aujourd'hui mercredi; l'ambassadeur
+d'Angleterre donne une grande fête, et il faut que j'y paraisse; ma
+fille viendra me chercher.
+
+--Je croyais la fête remise à un autre jour, et je vous avouerai même
+que toutes ces réjouissances et tous ces feux d'artifice commencent à
+m'ennuyer terriblement.
+
+--Si l'on avait pu soupçonner votre désir, on aurait certainement remis
+la réception, répondit le prince machinalement, comme une montre bien
+réglée, et sans le moindre désir d'être pris au sérieux.
+
+--Ne me taquinez pas, voyons; et vous, qui savez tout, dites-moi ce
+qu'on a décidé à propos de la dépêche de Novosiltzow?
+
+--Que vous dirai-je? reprit le prince avec une expression de fatigue et
+d'ennui.... Vous tenez à savoir ce qu'on a décidé? Eh bien, on a décidé
+que Bonaparte a brûlé ses vaisseaux, et il paraîtrait que nous sommes
+sur le point d'en faire autant.»
+
+Le prince Basile parlait toujours avec nonchalance, comme un acteur qui
+répète un vieux rôle. Mlle Schérer affectait au contraire, malgré ses
+quarante ans, une vivacité pleine d'entrain. Sa position sociale était
+de passer pour une femme enthousiaste; aussi lui arrivait-il parfois de
+s'exalter à froid, sans en avoir envie, rien que pour ne pas tromper
+l'attente de ses connaissances. Le sourire à moitié contenu qui se
+voyait toujours sur sa figure n'était guère en harmonie, il est vrai,
+avec ses traits fatigués, mais il exprimait la parfaite conscience de ce
+charmant défaut, dont, à l'imitation des enfants gâtés, elle ne pouvait
+ou ne voulait pas se corriger. La conversation politique qui s'engagea
+acheva d'irriter Anna Pavlovna.
+
+«Ah! ne me parlez pas de l'Autriche! Il est possible que je n'y
+comprenne rien; mais, à mon avis, l'Autriche n'a jamais voulu et ne veut
+pas la guerre! Elle nous trahit: c'est la Russie toute seule qui
+délivrera l'Europe! Notre bienfaiteur a le sentiment de sa haute
+mission, et il n'y faillira pas! J'y crois, et j'y tiens de toute mon
+âme! Un grand rôle est réservé à notre empereur bien-aimé, si bon, si
+généreux! Dieu ne l'abandonnera pas! Il accomplira sa tâche et écrasera
+l'hydre des révolutions, devenue encore plus hideuse, si c'est possible,
+sous les traits de ce monstre, de cet assassin! C'est à nous de racheter
+le sang du juste! À qui se fier, je vous le demande? L'Angleterre a
+l'esprit trop mercantile pour comprendre l'élévation d'âme de
+l'empereur Alexandre! Elle a refusé de céder Malte. Elle attend, elle
+cherche une arrière-pensée derrière nos actes. Qu'ont-ils dit à
+Novosiltzow? Rien! Non, non, ils ne comprennent pas l'abnégation de
+notre souverain, qui ne désire rien pour lui-même et ne veut que le bien
+général! Qu'ont-ils promis? Rien, et leurs promesses mêmes sont nulles!
+La Prusse n'a-t-elle pas déclaré Bonaparte invincible et l'Europe
+impuissante à le combattre? Je ne crois ni à Hardenberg, ni à Haugwitz!
+Cette fameuse neutralité prussienne n'est qu'un piège[3]! Mais j'ai foi
+en Dieu et dans la haute destinée de notre cher empereur, le sauveur de
+l'Europe!»
+
+Elle s'arrêta tout à coup, en souriant doucement à son propre
+entraînement.
+
+«Que n'êtes-vous à la place de notre aimable Wintzingerode! Grâce à
+votre éloquence, vous auriez emporté d'assaut le consentement du roi de
+Prusse; mais... me donnerez-vous du thé?
+
+--À l'instant!... À propos, ajouta-t-elle en reprenant son calme,
+j'attends ce soir deux hommes fort intéressants, le vicomte de
+Mortemart, allié aux Montmorency par les Rohan, une des plus illustres
+familles de France, un des bons émigrés, un vrai! L'autre, c'est l'abbé
+Morio, cet esprit si profond!... Vous savez qu'il a été reçu par
+l'empereur!
+
+--Ah! je serai charmé!... Mais dites-moi, je vous prie, continua le
+prince avec une nonchalance croissante, comme s'il venait seulement de
+songer à la question qu'il allait faire, tandis qu'elle était le but
+principal de sa visite, dites-moi s'il est vrai que Sa Majesté
+l'impératrice mère ait désiré la nomination du baron Founcke au poste de
+premier secrétaire à Vienne? Le baron me paraît si nul! Le prince Basile
+convoitait pour son fils ce même poste, qu'on tâchait de faire obtenir
+au baron Founcke par la protection de l'impératrice Marie Féodorovna.
+Anna Pavlovna couvrit presque entièrement ses yeux en abaissant ses
+paupières; cela voulait dire que ni elle ni personne ne savait ce qui
+pouvait convenir ou déplaire à l'impératrice.
+
+«Le baron Founcke a été recommandé à l'impératrice mère par la soeur de
+Sa Majesté,» dit-elle d'un ton triste et sec.
+
+En prononçant ces paroles, Anna Pavlovna donna à sa figure l'expression
+d'un profond et sincère dévouement avec une teinte de mélancolie; elle
+prenait cette expression chaque fois qu'elle prononçait le nom de son
+auguste protectrice, et son regard se voila de nouveau lorsqu'elle
+ajouta que Sa Majesté témoignait beaucoup d'estime au baron Founcke.
+
+Le prince se taisait, avec un air de profonde indifférence, et pourtant
+Anna Pavlovna, avec son tact et sa finesse de femme, et de femme de
+cour, venait de lui allonger un petit coup de griffe, pour s'être permis
+un jugement téméraire sur une personne recommandée aux bontés de
+l'impératrice; mais elle s'empressa aussitôt de le consoler:
+
+«Parlons un peu des vôtres! Savez-vous que votre fille fait les délices
+de la société depuis son apparition dans le monde? On la trouve belle
+comme le jour!»
+
+Le prince fit un salut qui exprimait son respect et sa reconnaissance.
+
+«Que de fois n'ai-je pas été frappée de l'injuste répartition du bonheur
+dans cette vie, continua Anna Pavlovna, après un instant de silence.
+Elle se rapprocha du prince avec un aimable sourire pour lui faire
+comprendre qu'elle abandonnait le terrain de la politique et les
+causeries de salon pour commencer un entretien intime: «Pourquoi, par
+exemple, le sort vous a-t-il accordé de charmants enfants tels que les
+vôtres, à l'exception pourtant d'Anatole, votre cadet, que je n'aime
+pas? ajouta-t-elle avec la décision d'un jugement sans appel et en
+levant les sourcils. Vous êtes le dernier à les apprécier, vous ne les
+méritez donc pas...»
+
+Et elle sourit de son sourire enthousiaste.
+
+«Que voulez-vous? dit le prince. Lavater aurait certainement découvert
+que je n'ai pas la bosse de la paternité.
+
+--Trêve de plaisanteries! il faut que je vous parle sérieusement. Je
+suis très mécontente de votre cadet, entre nous soit dit. On a parlé de
+lui chez Sa Majesté (sa figure, à ces mots, prit une expression de
+tristesse), et on vous a plaint.»
+
+Le prince ne répondit rien. Elle le regarda en silence et attendit.
+
+«Je ne sais plus que faire, reprit-il avec humeur. Comme père, j'ai fait
+ce que j'ai pu pour leur éducation, et tous les deux ont mal tourné.
+Hippolyte du moins est un imbécile paisible, tandis qu'Anatole est un
+imbécile turbulent; c'est la seule différence qu'il y ait entre eux!»
+
+Il sourit cette fois plus naturellement, plus franchement, et quelque
+chose de grossier et de désagréable se dessina dans les replis de sa
+bouche ridée.
+
+«Les hommes comme vous ne devraient pas avoir d'enfants; si vous n'étiez
+pas père, je n'aurais aucun reproche à vous adresser, lui dit d'un air
+pensif Mlle Schérer.
+
+--Je suis votre fidèle esclave, vous le savez; aussi est-ce à vous seule
+que je puis me confesser; mes enfants ne sont pour moi qu'un lourd
+fardeau et la croix de mon existence; c'est ainsi que je les accepte.
+Que faire?...» Et il se tut, en exprimant par un geste sa soumission à
+la destinée.
+
+Anna Pavlovna parut réfléchir.
+
+«N'avez-vous jamais songé à marier votre fils prodigue, Anatole? Les
+vieilles filles ont, dit-on, la manie de marier les gens; je ne crois
+pas avoir cette faiblesse, et pourtant j'ai une jeune fille en vue pour
+lui, une parente à nous, la princesse Bolkonsky, qui est très
+malheureuse auprès de son père.»
+
+Le prince Basile ne dit rien, mais un léger mouvement de tête indiqua la
+rapidité de ses conclusions, rapidité familière à un homme du monde, et
+son empressement à enregistrer ces circonstances dans sa mémoire.
+
+«Savez-vous bien que cet Anatole me coûte quarante mille roubles par
+an? soupira-t-il en donnant un libre cours à ses tristes pensées. Que
+sera-ce dans cinq ans, s'il y va de ce train? Voilà l'avantage d'être
+père!... Est-elle riche, votre princesse?
+
+--Son père est très riche et très avare! Il vit chez lui, à la campagne.
+C'est ce fameux prince Bolkonsky auquel on a fait quitter le service du
+vivant de feu l'empereur et qu'on avait surnommé «le roi de Prusse». Il
+est fort intelligent, mais très original et assez difficile à vivre. La
+pauvre enfant est malheureuse comme les pierres. Elle n'a qu'un frère,
+qui a épousé depuis peu Lise Heinenn et qui est aide de camp de
+Koutouzow. Vous le verrez tout à l'heure.
+
+--De grâce, chère Annette, dit le prince en saisissant tout à coup la
+main de Mlle Schérer, arrangez-moi cette affaire, et je serai à tout
+jamais le plus fidèle de vos _esclafes_, comme l'écrit mon _starost_[4]
+au bas de ses rapports. Elle est de bonne famille et riche, c'est juste
+ce qu'il me faut.»
+
+Et là-dessus, avec la familiarité de geste élégante et aisée qui le
+distinguait, il baisa la main de la demoiselle d'honneur, puis, après
+l'avoir serrée légèrement, il s'enfonça dans son fauteuil en regardant
+d'un autre côté.
+
+«Eh bien, écoutez, dit Anna Pavlovna, j'en causerai ce soir même avec
+Lise Bolkonsky. Qui sait? cela s'arrangera peut-être! Je vais faire,
+dans l'intérêt de votre famille, l'apprentissage de mon métier de
+vieille fille.
+
+
+II
+
+
+Le salon d'Anna Pavlovna s'emplissait peu à peu: la fine fleur de
+Pétersbourg y était réunie; cette réunion se composait, il est vrai, de
+personnes dont le caractère et l'âge différaient beaucoup, mais qui
+étaient toutes du même bord. La fille du prince Basile, la belle Hélène,
+venait d'arriver pour emmener son père et se rendre avec lui à la fête
+de l'ambassadeur d'Angleterre. Elle était en toilette de bal, avec le
+chiffre de demoiselle d'honneur à son corsage. La plus séduisante femme
+de Pétersbourg, la toute jeune et toute mignonne princesse Bolkonsky, y
+était également. Mariée l'hiver précédent, sa situation intéressante,
+tout en lui interdisant les grandes réunions, lui permettait encore de
+prendre part aux soirées intimes. On y voyait aussi le prince Hippolyte,
+fils du prince Basile, suivi de Mortemart, qu'il présentait à ses
+connaissances, l'abbé Morio, et bien d'autres.
+
+«Avez-vous vu ma tante?» ou bien: «Ne connaissez-vous pas ma tante?»
+répétait invariablement Anna Pavlovna à chacun de ses invités en les
+conduisant vers une petite vieille coiffée de noeuds gigantesques, qui
+venait de faire son apparition. Mlle Schérer portait lentement son
+regard du nouvel arrivé sur «sa tante» en le lui présentant, et la
+quittait aussitôt pour en amener d'autres. Tous accomplissaient la même
+cérémonie auprès de cette tante inconnue et inutile, qui n'intéressait
+personne. Anna Pavlovna écoutait et approuvait l'échange de leurs
+civilités, d'un air à la fois triste et solennel. La tante employait
+toujours les mêmes termes, en s'informant de la santé de chacun, en
+parlant de la sienne propre et de celle de Sa Majesté l'impératrice,
+«laquelle, Dieu merci, était devenue meilleure». Par politesse, on
+tâchait de ne pas marquer trop de hâte en s'esquivant, et l'on se
+gardait bien de revenir auprès de la vieille dame une seconde fois dans
+la soirée. La jeune princesse Bolkonsky avait apporté son ouvrage dans
+un _ridicule_ de velours brodé d'or. Sa lèvre supérieure, une ravissante
+petite lèvre, ombragée d'un fin duvet, ne parvenait jamais à rejoindre
+la lèvre inférieure; mais, malgré l'effort visible qu'elle faisait pour
+s'abaisser ou se relever, elle n'en était que plus gracieuse, malgré ce
+léger défaut tout personnel et original, privilège des femmes
+véritablement attrayantes, car cette bouche à demi ouverte lui prêtait
+un charme de plus. Chacun admirait cette jeune femme, pleine de vie et
+de santé, qui, à la veille d'être mère, portait si légèrement son
+fardeau. Après avoir échangé quelques mots avec elle, tous, jeunes gens
+ennuyés ou vieillards moroses, se figuraient qu'ils étaient bien près de
+lui ressembler, ou qu'ils avaient été particulièrement aimables, grâce à
+son gai sourire, qui à chaque parole faisait briller ses petites dents
+blanches.
+
+La petite princesse fit le tour de la table à petits pas et en se
+dandinant; puis, après avoir arrangé les plis de sa robe, elle s'assit
+sur le canapé à côté du samovar, de l'air d'une personne qui n'avait eu
+dans tout cela qu'un seul but, son propre plaisir et celui des autres.
+
+«J'ai apporté mon ouvrage, dit-elle en ouvrant son sac et en s'adressant
+à la société en général.--Prenez garde, Annette, n'allez pas me jouer
+quelque méchant tour; vous m'avez écrit que votre soirée serait toute
+petite; aussi voyez comme me voilà attifée...» Et elle étendit les bras
+pour mieux faire valoir son élégante robe grise, garnie de dentelles, et
+serrée un peu au-dessous de la gorge par une large ceinture.
+
+«Soyez tranquille, Lise, vous serez malgré tout la plus jolie.
+
+--Savez-vous que mon mari m'abandonne? continua-t-elle, en s'adressant
+du même ton à un général: il va se faire tuer!
+
+--À quoi bon cette horrible guerre?» dit-elle au prince Basile.
+
+Et, sans attendre sa réponse, elle se mit à causer avec la fille du
+prince, la belle Hélène.
+
+«Quelle gentille personne que cette petite princesse,» dit tout bas le
+prince Basile à Anna Pavlovna!
+
+Bientôt après, un jeune homme, gros et lourd, aux cheveux ras, fit son
+entrée dans le salon. Il portait des lunettes, un pantalon clair à la
+mode de l'époque, un immense jabot et un habit brun. C'était le fils
+naturel du comte Besoukhow, un grand seigneur très connu du temps de
+Catherine et qui se mourait en ce moment à Moscou. Le jeune homme
+n'avait encore fait choix d'aucune carrière; il arrivait de l'étranger,
+où il avait été élevé, et se montrait pour la première fois dans le
+monde. Anna Pavlovna l'accueillit avec le salut dont elle gratifiait ses
+hôtes les plus obscurs. Pourtant, à la vue de Pierre, et malgré ce salut
+d'un ordre inférieur, sa figure exprima un mélange d'inquiétude et de
+crainte, sentiment que l'on éprouve à la vue d'un objet colossal qui ne
+serait pas à sa place. Pierre était effectivement d'une stature plus
+élevée que les autres invités; mais l'inquiétude d'Anna Pavlovna
+provenait d'une autre cause: elle craignait ce regard bon et timide,
+observateur et sincère, qui le distinguait du reste de la compagnie.
+
+«C'est on ne peut plus aimable à vous, monsieur Pierre, d'être venu voir
+une pauvre malade,» dit-elle en échangeant avec sa tante des regards
+troublés pendant qu'elle le lui présentait.
+
+Pierre balbutia quelque chose d'inintelligible, en continuant à laisser
+errer ses yeux autour de lui. Tout à coup il sourit gaiement et salua la
+petite princesse comme une de ses bonnes connaissances, puis il
+s'inclina devant «la tante». Anna Pavlovna avait bien raison de
+s'inquiéter, car Pierre quitta «la tante» brusquement, sans même
+attendre la fin de sa phrase sur la santé de Sa Majesté. Elle l'arrêta
+tout effrayée:
+
+«Connaissez-vous l'abbé Morio? lui dit-elle. C'est un homme fort
+intéressant.
+
+--Oui, j'ai entendu parler de son projet d'une paix perpétuelle; c'est
+très spirituel..., mais ce n'est guère praticable.
+
+--Croyez-vous?» dit Anna Pavlovna, pour dire quelque chose, en rentrant
+dans son rôle de maîtresse de maison.
+
+Mais Pierre se rendit coupable d'une seconde incivilité: il venait
+d'abandonner une de ses interlocutrices, sans attendre la fin de sa
+phrase, et maintenant il retenait l'autre, qui voulait s'éloigner, en
+lui expliquant, la tête penchée et ses grands pieds solidement rivés au
+parquet, pourquoi le projet de l'abbé Morio n'était qu'une utopie.
+
+«Nous en causerons plus tard,» dit en souriant Mlle Schérer.
+
+S'étant débarrassée de ce jeune homme, qui ne savait pas vivre, elle
+retourna à ses occupations, écoutant, regardant, prête à intervenir sur
+les points faibles et à remettre à flot une conversation languissante.
+Elle imitait en cela la conduite d'un contremaître de filature, qui, en
+se promenant au milieu de ses ouvriers, remarque l'immobilité ou le son
+criard, inusité, bruyant, d'un fuseau, et s'empresse à l'instant de
+l'arrêter ou de le lancer. Telle Anna Pavlovna se promenait dans son
+salon, s'approchait tour à tour d'un groupe silencieux ou d'un cercle
+bavard; un mot de sa bouche, un déplacement de personnes habilement
+opéré, remontait la machine à conversation, qui continuait à tourner
+d'un mouvement égal et convenable. La crainte que lui inspirait Pierre
+se trahissait au milieu de ses soucis; en le suivant des yeux, elle le
+vit se rapprocher pour écouter ce qui se disait autour de Mortemart et
+gagner ensuite le cercle de l'abbé Morio. Quant à Pierre, élevé à
+l'étranger, c'était sa première soirée en Russie; il savait qu'il avait
+autour de lui tout ce que Pétersbourg contenait d'intelligent, et ses
+yeux s'écarquillaient en passant rapidement de l'un à l'autre, comme
+ceux d'un enfant dans un magasin de joujoux, tant il craignait de
+manquer une conversation frappée au coin de l'esprit. En regardant ces
+personnages dont les figures étaient distinguées et pleines d'assurance,
+il en attendait toujours un mot fin et spirituel. La conversation de
+l'abbé Morio l'ayant attiré, il s'arrêta, cherchant une occasion de
+donner son avis: car c'est le faible de tous les jeunes gens.
+
+
+III
+
+
+La soirée d'Anna Pavlovna était lancée, les fuseaux travaillaient dans
+tous les coins, sans interruption. À l'exception de la tante, assise
+près d'une autre dame âgée dont le visage était creusé par les larmes et
+qui se trouvait un peu dépaysée dans cette brillante société, les
+invités s'étaient divisés en trois groupes. Au centre du premier, où
+dominait l'élément masculin, se tenait l'abbé; le second, composé de
+jeunes gens, entourait Hélène, la beauté princière, et la princesse
+Bolkonsky, cette charmante petite femme, si jolie et si fraîche,
+quoiqu'un peu trop forte pour son âge; le troisième s'était formé autour
+de Mortemart et de Mlle Schérer.
+
+Le vicomte, dont le visage était doux et les manières agréables, posait
+pour l'homme célèbre; mais, par bienséance, il laissait modestement à
+la société qui l'entourait le soin de faire les honneurs de sa personne.
+Anna Pavlovna en profitait visiblement à la façon d'un bon maître
+d'hôtel, qui vous recommande, comme un mets choisi et recherché, certain
+morceau qui, préparé par un autre, n'aurait pas été mangeable: elle
+avait ainsi servi à ses invités le vicomte d'abord, et l'abbé ensuite,
+deux bouchées d'une exquise délicatesse. Autour de Mortemart, on causait
+de l'assassinat du duc d'Enghien. Le vicomte soutenait que le duc était
+mort par grandeur d'âme, et que Bonaparte avait des raisons personnelles
+de lui en vouloir.
+
+«Ah oui! contez-nous cela, vicomte,» dit gaiement Anna Pavlovna, qui
+avait trouvé dans cette phrase: «contez-nous cela, vicomte,» un vague
+parfum Louis XV.
+
+Le vicomte sourit et s'inclina en signe d'assentiment. Il se fit un
+cercle autour de lui, tandis qu'Anna Pavlovna invitait les gens à
+l'écouter.
+
+«Le vicomte, dit-elle tout bas à son voisin, connaissait le duc
+intimement; le vicomte, répéta-t-elle en se tournant vers un autre, est
+un conteur admirable; le vicomte (ceci s'adressait à un troisième)
+appartient au meilleur monde, cela se voit tout de suite.»
+
+Voilà comment le vicomte se trouvait offert au public comme un gibier
+rare, avec la manière d'offrir la plus distinguée et la plus alléchante;
+il souriait avec finesse au moment de commencer son récit.
+
+«Venez vous asseoir ici, ma chère Hélène,» dit Anna Pavlovna en
+s'adressant à la belle jeune fille qui était le centre d'un autre
+groupe.
+
+La princesse Hélène garda en se levant cet inaltérable sourire qu'elle
+avait sur les lèvres depuis son entrée et qui était son apanage de
+beauté sans rivale. Frôlant à peine, de sa toilette blanche garnie de
+lierre et d'herbages, les hommes, qui se reculaient pour la laisser
+passer, elle avança toute scintillante du feu des pierreries, du lustre
+de ses cheveux, de l'éblouissante blancheur de ses épaules, symbole
+vivant de l'éclat d'une fête. Elle ne regardait personne; mais, souriant
+à tous, elle accordait pour ainsi dire à chacun le droit d'admirer la
+beauté de sa taille, ses épaules si rondes, que son corsage échancré à
+la mode du jour laissait à découvert, ainsi qu'une partie de la gorge et
+du dos. Hélène était si merveilleusement belle qu'elle ne pouvait avoir
+l'ombre de coquetterie; elle se sentait en entrant comme gênée d'une
+beauté si parfaite et si triomphante, et elle aurait désiré en affaiblir
+l'impression, qu'elle n'aurait pu y réussir.
+
+«Qu'elle est belle!» s'écriait-on en la regardant.
+
+Le vicomte eut un mouvement d'épaules en baissant les yeux, comme frappé
+par une apparition surnaturelle, pendant qu'Hélène s'asseyait près de
+lui, en l'éclairant, lui aussi, de son éternel sourire.
+
+«Je suis, dit-il, tout intimidé devant un pareil auditoire.»
+
+Hélène, appuyant son beau bras sur une table, ne jugea pas nécessaire de
+répondre; elle souriait et attendait. Tout le temps que dura le récit,
+elle se tint droite, abaissant parfois son regard sur sa belle main
+potelée, sur sa gorge encore plus belle, jouant avec le collier de
+diamants qui l'ornait, étalant sa robe, et se retournant aux endroits
+dramatiques vers Anna Pavlovna, pour imiter l'expression de sa
+physionomie et reprendre ensuite son calme et placide sourire.
+
+La petite princesse avait également quitté la table de thé.
+
+«Attendez, je vais prendre mon ouvrage. Eh bien! que faites-vous? À quoi
+pensez-vous? dit-elle à Hippolyte. Apportez-moi donc mon _ridicule_.»
+
+La princesse, riant et parlant à la fois, avait causé un déplacement
+général.
+
+«Je suis très bien ici,» continua-t-elle en s'asseyant pour recevoir son
+_ridicule_ des mains du prince Hippolyte, qui avança un fauteuil et se
+plaça à côté d'elle.
+
+Le «charmant Hippolyte» ressemblait d'une manière frappante à sa soeur,
+«la belle des belles,» quoiqu'il fût remarquablement laid. Les traits
+étaient les mêmes, mais chez sa soeur ils étaient transfigurés par ce
+sourire invariablement radieux, satisfait, plein de jeunesse, et par la
+perfection classique de toute sa personne; sur le visage du frère se
+peignait au contraire l'idiotisme, joint à une humeur constamment
+boudeuse; sa personne était faible et malingre; ses yeux, son nez, sa
+bouche paraissaient se confondre en une grimace indéterminée et ennuyée,
+tandis que ses pieds et ses mains se tordaient et prenaient des poses
+impossibles.
+
+«Est-ce une histoire de revenants? demanda-t-il en portant son lorgnon à
+ses yeux comme si cet objet devait lui rendre l'élocution plus facile.
+
+--Pas le moins du monde, dit le narrateur stupéfait.
+
+--C'est que je ne puis les souffrir,» reprit Hippolyte, et l'on comprit
+à son air qu'il avait senti après coup la portée de ses paroles; mais il
+avait tant d'aplomb qu'on se demandait, chaque fois qu'il parlait, s'il
+était bête ou spirituel. Il portait un habit à pans, vert foncé, des
+_inexpressibles_ couleurs «chair de nymphe émue», selon sa propre
+expression, des bas et des souliers à boucles.
+
+Le vicomte conta fort agréablement l'anecdote qui circulait sur le duc
+d'Enghien; il s'était, disait-on, rendu secrètement à Paris pour voir
+Mlle Georges, et il y avait rencontré Bonaparte, que l'éminente artiste
+favorisait également. La conséquence de ce hasard malheureux avait été
+pour Napoléon un de ces évanouissements prolongés auxquels il était
+sujet et qui l'avait mis au pouvoir de son ennemi. Le duc n'en avait pas
+profité; mais Bonaparte s'était vengé plus tard de cette généreuse
+conduite en le faisant assassiner. Ce récit, plein d'intérêt, devenait
+surtout émouvant au moment de la rencontre des deux rivaux, et les dames
+s'en montrèrent émues.
+
+«C'est charmant, murmura Anna Pavlovna en interrogeant des yeux la
+petite princesse.
+
+--Charmant!» reprit la petite princesse en piquant son aiguille dans son
+ouvrage pour faire voir que l'intérêt et le charme de l'histoire
+interrompaient son travail.
+
+Le vicomte goûta fort cet éloge muet, et il s'apprêtait à continuer
+lorsqu'Anna Pavlovna, qui n'avait pas cessé de surveiller le terrible
+Pierre, le voyant aux prises avec l'abbé, se précipita vers eux pour
+prévenir le danger. Pierre avait en effet réussi à engager l'abbé dans
+une conversation sur l'équilibre politique, et l'abbé, visiblement
+enchanté de l'ardeur ingénue de son jeune interlocuteur, lui développait
+tout au long son projet tendrement caressé; tous deux parlaient haut,
+avec vivacité et avec entrain, et c'était là ce qui avait déplu à la
+demoiselle d'honneur.
+
+«Quel moyen? Mais l'équilibre européen et le droit des gens, disait
+l'abbé.... Un seul empire puissant comme la Russie, réputée barbare, se
+mettant honnêtement à la tête d'une alliance qui aurait pour but
+l'équilibre de l'Europe, et le monde serait sauvé!
+
+--Mais comment parviendrez-vous à établir cet équilibre?» disait Pierre,
+au moment où Anna Pavlovna, lui jetant un regard sévère, demandait à
+l'Italien comment il supportait le climat du Nord. La figure de ce
+dernier changea subitement d'expression; et il prit cet air
+doucereusement affecté qui lui était habituel avec les femmes.
+
+«Je subis trop vivement le charme de l'esprit et de la culture
+intellectuelle de la société féminine surtout, dans laquelle j'ai
+l'honneur d'être reçu, pour avoir eu le loisir de songer au climat,»
+répondit-il, tandis que Mlle Schérer s'empressait de les rapprocher,
+Pierre et lui, du cercle général, afin de ne les point perdre de vue.
+
+Au même moment, un nouveau personnage fit son entrée dans le salon de
+Mlle Schérer: c'était le jeune prince Bolkonsky, le mari de la petite
+princesse, un joli garçon, de taille moyenne, avec des traits durs et
+accentués. Tout en lui, à commencer par son regard fatigué et à finir
+par sa démarche mesurée et tranquille, était l'opposé de sa petite
+femme, si vive et si remuante. Il connaissait tout le monde dans ce
+salon. Tous lui inspiraient un ennui profond, et il aurait payé cher
+pour ne plus les voir ni les entendre, sans en excepter même sa femme.
+Elle semblait lui inspirer plus d'antipathie que le reste, et il se
+détourna d'elle avec une grimace qui fit tort à sa jolie figure. Il
+baisa la main d'Anna Pavlovna et promena ses regards autour de lui en
+fronçant le sourcil.
+
+«Vous vous préparez à faire la guerre, prince? lui dit-elle.
+
+--Le général Koutouzow a bien voulu de moi pour aide de camp, répondit
+Bolkonsky en accentuant la syllabe «zow».
+
+--Et votre femme?
+
+--Elle ira à la campagne.
+
+--Comment n'avez-vous pas honte de nous priver de votre ravissante
+petite femme?
+
+--André, s'écria la petite princesse, aussi coquette avec son mari
+qu'avec les autres, si tu savais la jolie histoire que le vicomte vient
+de nous conter sur Mlle Georges et Bonaparte!»
+
+Le prince André fit de nouveau la grimace et s'éloigna.
+
+Pierre, qui depuis son entrée l'avait suivi de ses yeux gais et
+bienveillants, s'approcha de lui et lui saisit la main. Le prince André
+ne se dérida pas pour le nouveau venu; mais, quand il eut reconnu le
+visage souriant de Pierre, le sien s'illumina tout à coup d'un bon et
+cordial sourire:
+
+«Ah! bah! te voilà aussi dans le grand monde!
+
+--Je savais que vous y seriez. J'irai souper chez vous; le puis-je?
+ajouta-t-il tout bas pour ne pas gêner le vicomte, qui parlait encore.
+
+--Non, tu ne le peux pas,» dit André en riant et en faisant comprendre
+à Pierre par un serrement de main l'inutilité de sa question.
+
+Il allait lui dire quelque chose, lorsque le prince Basile et sa fille
+se levèrent, et l'on se rangea pour leur faire place.
+
+«Excusez-nous, cher vicomte, dit le prince en forçant aimablement
+Mortemart à rester assis; cette malencontreuse fête de l'ambassade
+d'Angleterre nous prive d'un plaisir et nous force à vous interrompre.
+Je regrette vivement, chère Anna Pavlovna, d'être obligé de quitter
+votre charmante soirée.»
+
+Sa fille Hélène se fraya un chemin au milieu des chaises, en retenant sa
+robe d'une main, sans cesser de sourire. Pierre regarda cette beauté
+resplendissante avec un mélange d'extase et de terreur.
+
+«Elle est bien belle! dit le prince André.
+
+--Oui,» répondit Pierre.
+
+Le prince Basile lui serra la main en passant:
+
+«Faites-moi l'éducation de cet ours-là, dit-il en s'adressant à Mlle
+Schérer, je vous en supplie. Voilà onze mois qu'il demeure chez moi, et
+c'est la première fois que je l'aperçois dans le monde. Rien ne forme
+mieux un jeune homme que la société des femmes d'esprit.»
+
+
+IV
+
+
+Anna Pavlovna promit en souriant de s'occuper de Pierre, qu'elle savait
+apparenté par son père au prince Basile. La vieille dame, qui était
+restée assise à côté de «la tante», se leva précipitamment et rattrapa
+le prince Basile dans l'antichambre. Sa figure bienveillante et creusée
+par les larmes n'exprimait plus l'intérêt attentif qu'elle s'était
+efforcée de lui donner, mais elle trahissait l'inquiétude et la
+crainte.
+
+«Que me direz-vous, prince, à propos de mon Boris?»
+
+Elle prononçait le mot Boris en accentuant tout particulièrement l'_o_.
+
+«Je ne puis rester plus longtemps à Pétersbourg. Dites-moi, de grâce,
+quelles nouvelles je puis rapporter à mon pauvre garçon?»
+
+Malgré le visible déplaisir et la flagrante impolitesse du prince Basile
+en l'écoutant, elle lui souriait et le retenait de la main pour
+l'empêcher de s'éloigner.
+
+«Que vous en coûterait-il de dire un mot à l'empereur? Il passerait tout
+droit dans la garde!
+
+--Soyez assurée, princesse, que je ferai tout mon possible, mais il
+m'est difficile de demander cela à Sa Majesté; je vous conseillerais
+plutôt de vous adresser à Roumianzow par l'intermédiaire du prince
+Galitzine; ce serait plus prudent.»
+
+La vieille dame portait le nom de princesse Droubetzkoï, celui d'une des
+premières familles de Russie; mais, pauvre et retirée du monde depuis de
+longues années, elle avait perdu toutes ses relations d'autrefois. Elle
+n'était venue à Pétersbourg que pour tâcher d'obtenir pour son fils
+unique l'autorisation d'entrer dans la garde. C'est dans l'espoir de
+rencontrer le prince Basile qu'elle était venue à la soirée de Mlle
+Schérer. Sa figure, belle jadis, exprima un vif mécontentement, mais
+pendant une seconde seulement; elle sourit de nouveau et se saisit plus
+fortement du bras du prince Basile.
+
+«Écoutez-moi, mon prince; je ne vous ai jamais rien demandé, je ne vous
+demanderai plus jamais rien, et jamais je ne me suis prévalue de
+l'amitié qui vous unissait, mon père et vous. Mais à présent, au nom de
+Dieu, faites cela pour mon fils et vous serez notre bienfaiteur,
+ajouta-t-elle rapidement. Non, ne vous fâchez pas, et promettez. J'ai
+demandé à Galitzine, il m'a refusé! Soyez le bon enfant que vous étiez
+jadis, continua-t-elle, en essayant de sourire, pendant que ses yeux se
+remplissaient de larmes.
+
+--Papa! nous serons en retard,» dit la princesse Hélène, qui attendait à
+la porte.
+
+Et elle tourna vers son père sa charmante figure.
+
+Le pouvoir en ce monde est un capital qu'il faut savoir ménager. Le
+prince Basile le savait mieux que personne: intercéder pour chacun de
+ceux qui s'adressaient à lui, c'était le plus sûr moyen de ne jamais
+rien obtenir pour lui-même; il avait compris cela tout de suite. Aussi
+n'usait-il que fort rarement de son influence personnelle; mais
+l'ardente supplication de la princesse Droubetzkoï fit naître un léger
+remords au fond de sa conscience. Ce qu'elle lui avait rappelé était la
+vérité. Il devait en effet à son père d'avoir fait les premiers pas dans
+la carrière. Il avait aussi remarqué qu'elle était du nombre de ces
+femmes, de ces mères surtout, qui n'ont ni cesse ni repos tant que le
+but de leur opiniâtre désir n'est pas atteint, et qui sont prêtes, le
+cas échéant, à renouveler à toute heure les récriminations et les
+scènes. Cette dernière considération le décida.
+
+«Chère Anna Mikhaïlovna, lui dit-il de sa voix ennuyée et avec sa
+familiarité habituelle, il m'est à peu près impossible de faire ce que
+vous me demandez; cependant j'essayerai pour vous prouver mon affection
+et le respect que je porte à la mémoire de votre père. Votre fils
+passera dans la garde, je vous en donne ma parole! Êtes-vous contente?
+
+--Cher ami, vous êtes mon bienfaiteur! Je n'attendais pas moins de vous,
+je connaissais votre bonté! Un mot encore, dit-elle, le voyant prêt à la
+quitter. Une fois dans la garde... et elle s'arrêta confuse.... Vous qui
+êtes dans de bons rapports avec Koutouzow, vous lui recommanderez bien
+un peu Boris, n'est-ce pas, afin qu'il le prenne pour aide de camp? Je
+serai alors tranquille, et jamais je ne...»
+
+Le prince Basile sourit:
+
+«Cela, je ne puis vous le promettre. Depuis que Koutouzow a été nommé
+général en chef, il est accablé de demandes. Lui-même m'a assuré que
+toutes les dames de Moscou lui proposaient leurs fils comme aides de
+camp.
+
+--Non, non, promettez, mon ami, mon bienfaiteur, promettez-le-moi, ou je
+vous retiens encore!
+
+--Papa! répéta du même ton la belle Hélène, nous serons en retard.
+
+--Eh bien! au revoir, vous voyez, je ne puis....
+
+--Ainsi, demain vous en parlerez à l'empereur?
+
+--Sans faute; mais quant à Koutouzow, je ne promets rien!
+
+--Mon Basile,» reprit Anna Mikhaïlovna en l'accompagnant avec un sourire
+de jeune coquette sur les lèvres, et en oubliant que ce sourire, son
+sourire d'autrefois, n'était plus guère en harmonie avec sa figure
+fatiguée. Elle ne pensait plus en effet à son âge et employait sans y
+songer toutes ses ressources de femme. Mais, à peine le prince eut-il
+disparu, que son visage reprit une expression froide et tendue. Elle
+regagna le cercle au milieu duquel le vicomte continuait son récit, et
+fit de nouveau semblant de s'y intéresser, en attendant, puisque son
+affaire était faite, l'instant favorable pour s'éclipser.
+
+«Mais que dites-vous de cette dernière comédie du sacre de Milan?
+demanda Mlle Schérer, et des populations de Gênes et de Lucques qui
+viennent présenter leurs voeux à M. Buonaparte. M. Buonaparte assis sur
+un trône et exauçant les voeux des nations? Adorable! Non, c'est à en
+devenir folle! On dirait que le monde a perdu la tête.»
+
+Le prince André sourit en regardant Anna Pavlovna.
+
+«Dieu me la donne, gare à qui la touche,» dit-il.
+
+C'étaient les paroles que Bonaparte avaient prononcées en mettant la
+couronne sur sa tête.
+
+«On dit qu'il était très beau en prononçant ces paroles,» ajouta-t-il,
+en les répétant en italien: «Dio mi la dona, guai a chi la toca!»
+
+«J'espère, continua Anna Pavlovna, que ce sera là la goutte d'eau qui
+fera déborder le vase. En vérité, les souverains ne peuvent plus
+supporter cet homme, qui est pour tous une menace vivante.
+
+--Les souverains! Je ne parle pas de la Russie, dit le vicomte poliment
+et avec tristesse, les souverains, madame? Qu'ont-ils fait pour Louis
+XVI, pour la reine, pour Madame Élisabeth? Rien, continua-t-il en
+s'animant, et, croyez-moi, ils sont punis pour avoir trahi la cause des
+Bourbons. Les souverains? Mais ils envoient des ambassadeurs
+complimenter l'Usurpateur[5]...» Et, après avoir poussé une exclamation
+de mépris, il changea de pose.
+
+Le prince Hippolyte, qui n'avait cessé d'examiner le vicomte à travers
+son lorgnon, se tourna à ces mots tout d'une pièce vers la petite
+princesse pour lui demander une aiguille, avec laquelle il lui dessina
+sur la table l'écusson des Condé, et il se mit à le lui expliquer avec
+une gravité imperturbable, comme si elle l'en avait prié:
+
+«Bâton de gueules engrêlés de gueule et d'azur, maison des Condé.»
+
+La princesse écoutait et souriait.
+
+«Si Bonaparte reste encore un an sur le trône de France, dit le vicomte,
+en reprenant son sujet comme un homme habitué à suivre ses propres
+pensées sans prêter grande attention aux réflexions d'autrui dans une
+question qui lui est familière, les choses n'en iront que mieux: la
+société française, je parle de la bonne, bien entendu, sera à jamais
+détruite par les intrigues, la violence; l'exil et les condamnations...
+et alors...»
+
+Il haussa les épaules en levant les bras au ciel. Pierre voulut
+intervenir mais Anna Pavlovna, qui le guettait, le devança.
+
+«L'empereur Alexandre, commença-t-elle avec cette inflexion de
+tristesse qui accompagnait toujours ses réflexions sur la famille
+impériale, a déclaré laisser aux Français eux-mêmes le droit de choisir
+la forme de leur gouvernement, et je suis convaincue que la nation
+entière, une fois délivrée de l'Usurpateur, va se jeter dans les bras de
+son roi légitime.»
+
+Anna Pavlovna tenait, comme on le voit, à flatter l'émigré royaliste.
+
+«C'est peu probable, dit le prince André. Monsieur le vicomte suppose
+avec raison que les choses sont allées très loin, et il sera, je crois,
+difficile de revenir au passé.
+
+--J'ai entendu dire, ajouta Pierre en se rapprochant d'eux, que la plus
+grande partie de la noblesse a été gagnée par Napoléon.
+
+--Ce sont les bonapartistes qui l'assurent, s'écria le vicomte sans
+regarder Pierre.
+
+--Il est impossible de savoir quelle est aujourd'hui l'opinion publique
+en France.
+
+--Bonaparte l'a pourtant dit, reprit le prince André avec ironie, car le
+vicomte lui déplaisait, et c'était lui que visaient ses saillies. «Je
+leur ai montré le chemin de la gloire, ils n'en n'ont pas voulu,--ce
+sont les paroles que l'on prête à Napoléon;--je leur ai ouvert mes
+antichambres, ils s'y sont «précipités en foule...» Je ne sais pas à
+quel point il avait le droit de le dire.
+
+--Il n'en avait aucun, répondit le vicomte; après l'assassinat du duc
+d'Enghien, les gens les plus enthousiastes ont cessé de voir en lui un
+héros, et si même il l'avait été un moment aux yeux de certaines
+personnes, ajouta-t-il en se tournant vers Anna Pavlovna, après cet
+assassinat il y a eu un martyr de plus au ciel, et un héros de moins sur
+la terre[6].»
+
+Ces derniers mots du vicomte n'avaient pas encore été salués d'un
+sourire approbatif, que déjà Pierre s'était de nouveau élancé dans
+l'arène, sans laisser à Anna Pavlovna, qui pressentait quelque chose
+d'exorbitant, le temps de l'arrêter.
+
+«L'exécution du duc d'Enghien, dit Pierre, était une nécessité
+politique, et Napoléon a justement montré de la grandeur d'âme en
+assumant sur lui seul la responsabilité de cet acte.
+
+--Dieu! Dieu! murmura Mlle Schérer avec horreur.
+
+--Comment, monsieur Pierre, vous trouvez qu'il y a de la grandeur d'âme
+dans un assassinat? dit la petite princesse en souriant et en attirant à
+elle son ouvrage.
+
+--Ah! ah! firent plusieurs voix.
+
+--Capital!» s'écria le prince Hippolyte en anglais.
+
+Et il se frappa le genou de la main. Le vicomte se borna à hausser les
+épaules.
+
+Pierre regarda gravement son auditoire par-dessus ses lunettes.
+
+«Je parle ainsi, continua-t-il, parce que les Bourbons ont fui devant la
+Révolution, en laissant le peuple livré à l'anarchie! Napoléon seul a su
+comprendre et vaincre la Révolution, et c'est pourquoi il ne pouvait,
+lorsqu'il avait en vue le bien général, se laisser arrêter par la vie
+d'un individu.
+
+--Ne voulez-vous pas passer à l'autre table?» dit Anna Pavlovna.
+
+Mais Pierre, s'animant de plus en plus, continua son plaidoyer sans lui
+répondre:
+
+«Oui, Napoléon est grand parce qu'il s'est placé au-dessus de la
+Révolution, qu'il en a écrasé les abus en conservant tout ce qu'elle
+avait de bon, l'égalité des citoyens, la liberté de la presse et de la
+parole, et c'est par là qu'il a conquis le pouvoir.
+
+--S'il avait rendu ce pouvoir au roi légitime, sans en profiter pour
+commettre un meurtre, je l'aurais appelé un grand homme, dit le
+vicomte.
+
+--Cela lui était impossible. La nation ne lui avait donné la puissance
+que pour qu'il la débarrassât des Bourbons; elle avait reconnu en lui un
+homme supérieur. La Révolution a été une grande oeuvre, continua Pierre,
+qui témoignait de son extrême jeunesse, en essayant d'expliquer ses
+opinions et en émettant des idées avancées et irritantes.
+
+--La Révolution et le régicide une grande oeuvre! Après cela,... Mais ne
+voulez-vous pas passer à l'autre table? répéta Anna Pavlovna.
+
+--Le _Contrat social_! repartit le vicomte avec un sourire de
+résignation.
+
+--Je ne parle pas du régicide, je parle de l'idée.
+
+--Oui, l'idée du pillage, du meurtre et du régicide, dit en
+l'interrompant une voix ironique.
+
+--Il est certain que ce sont là les extrêmes; mais le fond véritable de
+l'idée, c'est l'émancipation des préjugés, l'égalité des citoyens, et
+tout cela a été conservé par Napoléon dans son intégrité.
+
+--La liberté! l'égalité! dit avec mépris le vicomte, qui était décidé à
+démontrer au jeune homme toute l'absurdité de son raisonnement.... Ces
+mots si ronflants ont déjà perdu leur valeur. Qui donc n'aimerait la
+liberté et l'égalité? Le Sauveur nous les a prêchées! Sommes-nous
+devenus plus heureux après la Révolution? Au contraire! Nous voulions la
+liberté, et Bonaparte l'a confisquée!»
+
+Le prince André regardait en souriant tantôt Pierre et le vicomte,
+tantôt la maîtresse de la maison, qui, malgré son grand usage du monde,
+avait été terrifiée par les sorties de Pierre; mais, lorsqu'elle
+s'aperçut que ces paroles sacrilèges n'excitaient point la colère du
+vicomte et qu'il n'était plus possible de les étouffer, elle fit cause
+commune avec le noble émigré et, rassemblant toutes ses forces, tomba à
+son tour sur l'orateur.
+
+«Mais, mon cher monsieur Pierre, dit-elle, comment pouvez-vous expliquer
+la conduite du grand homme qui met à mort un duc, disons même tout
+simplement un homme, lorsque cet homme n'a commis aucun crime, et cela
+sans jugement?
+
+--J'aurais également demandé à monsieur, dit le vicomte, de m'expliquer
+le 18 brumaire. N'était-ce point une trahison, ou, si vous aimez mieux,
+un escamotage qui ne ressemble en rien à la manière d'agir d'un grand
+homme?
+
+--Et les prisonniers d'Afrique massacrés par son ordre, s'écria la
+petite princesse, c'est épouvantable!
+
+--C'est un roturier, vous avez beau dire,» ajouta le prince Hippolyte.
+
+Pierre, ne sachant plus à qui répondre, les regarda tous en souriant,
+non pas d'un sourire insignifiant et à peine visible, mais de ce sourire
+franc et sincère qui donnait à sa figure, habituellement sévère et même
+un peu morose, une expression de bonté naïve, semblable à celle d'un
+enfant qui implore son pardon.
+
+Le vicomte, qui ne l'avait jamais vu, comprit tout de suite que ce
+jacobin était moins terrible que ses paroles. On se taisait.
+
+«Comment voulez-vous qu'il vous réponde à tous? dit tout à coup le
+prince André. N'y a-t-il pas une différence entre les actions d'un homme
+privé et celles d'un homme d'État, d'un grand capitaine ou d'un
+souverain? Il me semble du moins qu'il y en a une.
+
+--Mais sans doute, s'écria Pierre, tout heureux de cet appui inespéré.
+
+--Napoléon, sur le pont d'Arcole ou tendant la main aux pestiférés dans
+l'hôpital de Jaffa, est grand comme homme, et il est impossible de ne
+pas le reconnaître; mais il y a, c'est vrai, d'autres faits difficiles à
+justifier,» continua le prince André, qui tenait visiblement à réparer
+la maladresse des discours de Pierre et qui se leva sur ces derniers
+mots, en donnant ainsi à sa femme le signal du départ.
+
+Le prince Hippolyte fit de même, mais tout en engageant d'un geste de la
+main tous ceux qui allaient suivre cet exemple à ne pas bouger.
+
+«À propos, dit-il vivement, on m'a conté aujourd'hui une anecdote
+moscovite charmante; il faut que je vous en régale. Vous m'excuserez,
+vicomte; je dois la dire en russe; on n'en comprendrait pas le sel
+autrement...»
+
+Et il entama son histoire en russe, mais avec l'accent d'un Français qui
+aurait séjourné un an en Russie:
+
+«Il y a à Moscou une dame, une grande dame, très avare, qui avait besoin
+de deux valets de pied de grande taille pour placer derrière sa
+voiture.... Or cette dame avait aussi, c'était son goût, une femme de
+chambre de grande taille....»
+
+Ici le prince Hippolyte se mit à réfléchir, comme s'il éprouvait une
+certaine difficulté à continuer son récit:
+
+«Elle lui dit; oui, elle lui dit: Fille une telle, mets la livrée et
+monte derrière la voiture; je vais faire des visites...»
+
+À cet endroit, le prince Hippolyte éclata de rire, mais par malheur il
+n'y eut pas d'écho dans son auditoire, et le conteur parut éprouver de
+cet insuccès une impression défavorable. Plusieurs se décidèrent
+pourtant à sourire, entre autres la vieille dame et Mlle Schérer.
+
+...Elle partit; tout à coup il s'éleva un ouragan; la fille perdit son
+chapeau, et ses longs cheveux se dénouèrent.»
+
+Ne pouvant se contenir davantage, il fut pris d'un accès de rire si
+bruyant qu'il en suffoquait.
+
+«...Oui, acheva-t-il en se tordant, ses longs cheveux se dénouèrent...
+et toute la ville l'a su!»
+
+Et l'anecdote finit là. Personne, à vrai dire, n'en avait compris le
+sens, ni pourquoi elle devait être nécessairement contée en russe. Mais
+Anna Pavlovna et quelques autres surent gré au narrateur d'avoir si
+adroitement mis fin à l'ennuyeuse et désagréable sortie de M. Pierre. La
+conversation s'éparpilla ensuite en menus propos, en remarques
+insignifiantes sur le bal à venir et sur le bal passé, sur les théâtres,
+le tout entremêlé de questions pour savoir où et quand on se
+retrouverait.
+
+
+V
+
+
+Après cet incident, les hôtes d'Anna Pavlovna la remercièrent de sa
+charmante soirée et se retirèrent un à un.
+
+D'une taille peu ordinaire, carré des épaules, et maladroit à l'extrême,
+Pierre avait aussi, entre autres désavantages physiques, des mains
+énormes et rouges; il ne savait pas entrer dans un salon, encore moins
+en sortir comme il convient et après avoir débité de jolies phrases.
+Grâce à sa distraction proverbiale, il avait pris en se levant, au lieu
+de son chapeau, le tricorne à plumet d'un général, qu'il se mit à
+tirailler jusqu'au moment où le légitime propriétaire, effrayé, parvint
+à se le faire rendre. Mais, il faut le dire, tous ces défauts et toutes
+ces gaucheries étaient rachetés par sa bienveillance, sa candeur et sa
+modestie.
+
+Mlle Schérer, se tournant vers lui, le salua comme pour lui octroyer son
+pardon, avec une mansuétude toute chrétienne.
+
+«J'espère, lui dit-elle, avoir encore le plaisir de vous voir; mais
+j'espère également, mon cher monsieur Pierre, que d'ici là vous aurez
+changé d'opinions.»
+
+Il ne lui répondit rien; mais, quand il lui rendit son salut, tous les
+assistants purent voir sur ses lèvres ce franc sourire qui avait l'air
+de dire: «Après tout, les opinions sont des opinions, et vous voyez que
+je suis un bon et brave garçon.» C'était si vrai que tous, y compris
+Mlle Schérer, le sentirent instinctivement.
+
+Le prince André avait suivi dans l'antichambre sa femme et le prince
+Hippolyte, qu'il écoutait avec indifférence, en se faisant donner son
+manteau par un laquais. Le prince Hippolyte, le lorgnon dans l'oeil,
+debout à côté de la gentille petite princesse, la regardait obstinément.
+
+«Allez-vous-en, Annette, disait la jeune femme en prenant congé d'elle;
+vous aurez froid! C'est convenu!» ajouta-t-elle tout bas.
+
+Anna Pavlovna avait eu le temps de causer avec Lise du mariage projeté
+entre sa belle-soeur et Anatole:
+
+«Je compte sur vous, ma chérie, répondit-elle également à voix basse.
+Vous lui en écrirez un mot, et vous me direz comment le père envisage la
+chose. Au revoir!...»
+
+Et elle rentra au salon.
+
+Le prince Hippolyte se rapprocha de la petite princesse et, se penchant
+au-dessus d'elle, lui parla de très près en chuchotant.
+
+Deux laquais, le sien et celui de la princesse, l'un tenant un surtout
+d'officier, l'autre un châle, attendaient qu'il eût fini ce bavardage en
+français, qu'ils semblaient écouter, tout inintelligible qu'il fût pour
+eux, et même comprendre, sans vouloir le laisser paraître.
+
+La petite princesse parlait, souriait et riait tout à la fois.
+
+«Je suis enchanté de n'être pas allé chez l'ambassadeur, disait le
+prince Hippolyte. Quel ennui! Charmante soirée, n'est-il pas vrai?
+Charmante!
+
+--On assure que le bal de ce soir sera très beau, repartit la princesse
+en retroussant sa petite lèvre au fin duvet; toutes les jolies femmes de
+la société y seront.
+
+--Pas toutes, puisque vous n'y serez pas,» ajouta-t-il en riant. Et
+s'emparant du châle que présentait le valet de pied, il le poussa de
+côté pour envelopper la princesse. Ses mains s'attardèrent assez
+longtemps autour du cou de la jeune femme, qu'il avait l'air d'embrasser
+(était-ce intention ou gaucherie? personne n'aurait pu le deviner). Elle
+recula gracieusement, en continuant à sourire, se détourna et regarda
+son mari, dont les yeux étaient fermés et qui avait l'air fatigué et
+endormi.
+
+«Êtes-vous prête?» dit-il à sa femme en lui glissant un regard.
+
+Le prince Hippolyte endossa prestement son surtout, qui, étant à la
+dernière mode, lui descendait plus bas que les talons, et, tout en
+s'embarrassant dans ses plis, il se précipita sur le perron pour aider
+la princesse à monter en voiture.
+
+«Au revoir, princesse!» cria-t-il, la langue aussi embarrassée que les
+pieds.
+
+La princesse relevait sa robe et s'asseyait dans le fond obscur de la
+voiture; son mari arrangeait son sabre.
+
+Le prince Hippolyte, qui faisait semblant de les aider, ne faisait en
+réalité que les gêner.
+
+«Pardon, monsieur, dit le prince André d'un ton sec et désagréable, en
+s'adressant en russe au jeune homme qui l'empêchait de passer.--Pierre,
+viens-tu, je t'attends,» reprit-il affectueusement.
+
+Le postillon partit, et le carrosse s'ébranla avec un bruit de roues[7].
+
+Le prince Hippolyte, resté sur le perron, riait d'un rire nerveux en
+attendant le vicomte, à qui il avait promis de le reconduire.
+
+«Eh bien, mon cher, votre petite princesse est très bien, très bien,
+dit le vicomte en se mettant en voiture, très bien, ma foi!...» Et il
+baisa le bout de ses doigts.
+
+Hippolyte se rengorgea en riant.
+
+«Savez-vous que vous êtes terrible avec votre petit air innocent? Je
+plains le pauvre mari, ce petit officier qui se donne des airs de prince
+régnant.»
+
+Hippolyte balbutia en riant aux éclats: «Et vous disiez que les dames
+russes ne valaient pas les Françaises: il ne s'agit que de savoir s'y
+prendre.»
+
+
+VI
+
+
+Pierre, arrivé le premier, entra tout droit dans le cabinet du prince
+André, en habitué de la maison; après s'être étendu sur le canapé, comme
+il en avait l'habitude, il prit un livre au hasard,--c'était ce jour-là
+les _Commentaires_ de César,--et, s'accoudant aussitôt, il l'ouvrit au
+beau milieu.
+
+«Qu'as-tu fait chez Mlle Schérer? Elle en tombera sérieusement malade,»
+dit le prince André, qui entra bientôt après en frottant l'une contre
+l'autre ses mains, qu'il avait petites et blanches.
+
+Pierre se retourna tout d'une pièce; le canapé en gémit, et, montrant sa
+figure animée et souriante, il fit un geste qui témoignait de son
+indifférence:
+
+«Cet abbé est vraiment intéressant; seulement il n'entend pas la
+question comme il faut l'entendre.... Je suis sûr qu'une paix inviolable
+est possible, mais je ne puis dire comment, ce ne serait toujours pas au
+moyen de l'équilibre politique...»
+
+Le prince André, qui n'avait pas l'air de s'intéresser aux questions
+abstraites, l'interrompit:
+
+«Vois-tu, mon cher, ce qui est impossible, c'est de dire partout et
+toujours ce que l'on pense! Eh bien, t'es-tu décidé à quelque chose?
+Seras-tu garde à cheval ou diplomate?
+
+--Croiriez-vous que je n'en sais encore rien! Ni l'une ni l'autre de ces
+perspectives ne me séduit, dit Pierre en s'asseyant à la turque sur le
+divan.
+
+--Il faut pourtant te décider à quelque chose; ton père attend!»
+
+Pierre avait été envoyé à l'étranger à l'âge de dix ans avec un abbé
+pour précepteur, et il y était resté jusqu'à vingt-cinq ans. À son
+retour à Moscou, son père avait congédié l'abbé et avait dit au jeune
+homme:
+
+«Maintenant, va à Pétersbourg, examine et choisis! Je consens à tout.
+Voici une lettre pour le prince Basile, et voilà de l'argent. Écris et
+compte sur moi pour t'aider.»
+
+Or depuis trois mois Pierre cherchait une carrière et ne faisait rien.
+Il se passa la main sur le front:
+
+«Ce doit être un franc-maçon? dit-il en pensant à l'abbé qu'il avait vu
+à la soirée.
+
+--Chimères que tout cela, lui dit en l'interrompant le prince André;
+parlons plutôt de tes affaires. Es-tu allé voir la garde à cheval?
+
+--Non, je n'y suis pas allé; mais j'ai réfléchi à une chose, que je
+voulais vous communiquer. Nous avons la guerre avec Napoléon; si l'on se
+battait pour la liberté, je serais le premier à m'engager; mais aider
+l'Angleterre et l'Autriche à lutter contre le plus grand homme qui soit
+au monde, ce n'est pas bien.»
+
+Le prince André ne fit que hausser les épaules à cette sortie enfantine;
+dédaignant d'y faire une réponse sérieuse, il se contenta de dire:
+
+«Si l'on ne se battait que pour ses convictions, il n'y aurait pas de
+guerre.
+
+--Et ce serait parfait, répliqua Pierre.
+
+--C'est bien possible, mais cela ne sera jamais, reprit en souriant le
+prince André.
+
+--Enfin, voyons, pourquoi allons-nous faire la guerre?
+
+--Pourquoi? Je n'en sais rien! Il le faut, et par-dessus le marché j'y
+vais.--et il s'arrêta. J'y vais, parce que la vie que je mène ici... ne
+me va pas!»
+
+
+VII
+
+
+Le frôlement d'une robe se fit entendre dans la pièce voisine. À ce
+bruit, le prince André eut l'air de revenir à lui: il se redressa et
+donna à son visage l'expression qu'il avait eue pendant toute la soirée
+d'Anna Pavlovna. Pierre glissa ses pieds à terre. La princesse entra;
+elle avait eu le temps de remplacer sa toilette du soir par un
+déshabillé de maison, non moins frais et non moins élégant; son mari se
+leva et lui avança poliment un fauteuil.
+
+«Je me demande souvent, dit-elle en français, selon son habitude, et en
+s'asseyant vivement, pourquoi Annette ne s'est pas mariée? Comme vous
+êtes sots, messieurs, de ne pas l'avoir épousée! Je vous en demande
+pardon, mais vous n'entendez rien aux femmes. Quel disputeur vous
+faites, monsieur Pierre!
+
+--Je dispute aussi contre votre mari, car je ne comprends pas pourquoi
+il va faire la guerre,» dit Pierre en s'adressant à la princesse, sans
+le moindre symptôme de cet embarras qui existe souvent entre un jeune
+homme et une jeune femme.
+
+La princesse tressaillit; la réflexion de Pierre l'avait touchée au vif.
+
+«Eh bien, moi aussi, je lui dis la même chose. Vraiment, je ne comprends
+pas pourquoi les hommes ne peuvent vivre sans guerre? Pourquoi ne
+désirons-nous rien, n'avons-nous besoin de rien, nous autres femmes?
+Voyons, je vous en fais juge. Je suis toujours à lui répéter que sa
+position ici comme aide de camp de mon oncle est des plus brillantes:
+chacun le connaît, chacun l'apprécie! Pas plus tard que ces jours-ci,
+chez les Apraxine, j'ai entendu une dame dire: «C'est là le fameux
+«prince André!» ma parole d'honneur!»
+
+Et elle éclata de rire.
+
+«Voilà comment il est reçu partout, et il peut, quand il le voudra,
+devenir aide de camp de l'empereur, car l'empereur, vous le savez, s'est
+entretenu très gracieusement avec lui! Nous le disions justement,
+Annette et moi. Ce serait si facile à arranger! Qu'en pensez-vous?»
+
+Pierre regarda le prince André et se tut en voyant que son ami
+paraissait contrarié.
+
+«Quand partez-vous? demanda-t-il.
+
+--Ah! ne me parlez pas de ce départ, je ne veux pas en entendre parler,
+reprit la princesse de cet air à la fois capricieux et enjoué qu'elle
+avait eu avec Hippolyte, mais qui, dans ce cercle intime dont Pierre
+faisait partie, détonnait singulièrement. Lorsque j'ai pensé aujourd'hui
+qu'il me faudra rompre avec toutes des chères relations... je..., et
+puis, sais-tu, André, et elle lui fit un imperceptible clignement d'yeux
+en frissonnant... j'ai peur!»
+
+Son mari la regarda stupéfait, comme s'il venait seulement de
+s'apercevoir de sa présence. Il lui répondit pourtant avec une froide
+politesse:
+
+«Que craignez-vous, Lise? Je ne vous comprends pas.
+
+--Voilà bien les hommes! Des égoïstes, tous des égoïstes! Parce qu'il
+lui est venu une fantaisie, il m'abandonne, Dieu sait pourquoi, et
+m'enferme toute seule à la campagne.
+
+--Avec mon père et ma soeur, vous l'oubliez.
+
+--Cela revient au même; j'y serai seule, loin de mes amis à moi, et il
+veut que je sois tranquille?»
+
+Elle parlait d'un ton boudeur; sa lèvre relevée, loin de donner à sa
+physionomie une expression souriante, lui prêtait au contraire quelque
+chose qui faisait songer à un méchant petit rongeur. Elle se tut, ne
+trouvant peut-être pas convenable de faire allusion à sa grossesse
+devant Pierre, car là était le noeud de la situation.
+
+«Je ne puis pourtant pas deviner de quoi vous avez peur,» reprit
+lentement son mari, sans la quitter du regard.
+
+La princesse rougit et fit un geste de désespoir.
+
+«André, André, pourquoi êtes-vous si changé?
+
+--Votre médecin vous défend de veiller; vous devriez aller vous mettre
+au lit.»
+
+La princesse ne répondit rien, mais ses lèvres tremblèrent, tout à
+coup. Quant à lui, il se leva, haussa les épaules et se mit à arpenter
+son cabinet.
+
+Pierre, naïvement surpris, les observait tous deux; enfin il fit un
+mouvement comme pour se lever, mais il s'arrêta.
+
+«Ça m'est égal que monsieur Pierre soit présent, s'écria la princesse,
+dont la jolie figure fit la grimace de l'enfant qui va pleurer. Il y a
+longtemps, André, que je voulais te le demander: pourquoi es-tu devenu
+tout autre avec moi? Que t'ai-je fait? Tu vas rejoindre l'armée, tu n'as
+aucune pitié pour moi. Pourquoi?
+
+--Lise!» dit le prince André.
+
+Et ce seul mot contenait à la fois la prière, la menace et l'assurance
+qu'elle allait regretter ses paroles.
+
+Elle continua pourtant avec précipitation:
+
+«Tu me traites en malade ou en enfant. Je vois tout.... Tu n'étais pas
+ainsi il y a six mois!
+
+--Lise, finissez, je vous en prie,» reprit son mari en élevant la voix.
+
+Pierre, dont l'agitation n'avait fait que croître pendant cet
+entretien, se leva et s'approcha de la jeune femme. Il paraissait ne
+pouvoir supporter la vue de ses larmes, et l'on aurait dit qu'il était
+prêt à pleurer avec elle.
+
+«Calmez-vous, princesse; ce sont des idées.... J'ai éprouvé cela
+aussi... je vous assure... enfin... non, excusez-moi; je suis de trop
+comme étranger. Tranquillisez-vous. Adieu!»
+
+Le prince André le retint.
+
+«Non, Pierre; attends. La princesse est trop bonne pour me priver du
+plaisir de passer ma soirée avec toi.
+
+--Oui, il ne pense qu'à lui, murmura-t-elle, sans pouvoir retenir des
+larmes de dépit.
+
+--Lise!» reprit sèchement le prince André, dont la voix était montée au
+diapason qui indiquait que sa patience était à bout.
+
+Tout à coup sur son joli minois d'écureuil en colère se répandit cette
+expression craintive, timide et timorée que prend souvent un chien
+lorsque, de sa queue abaissée, il frappe la terre rapidement et sans
+bruit.
+
+«Mon Dieu, mon Dieu,» murmura-t-elle en jetant à son mari un regard
+sournois, puis, relevant sa robe d'une main, elle s'approcha de lui et
+lui mit un baiser sur le front.
+
+«Bonsoir, Lise,» dit-il en se levant à son tour et en lui baisant la
+main, comme à une étrangère.
+
+
+VIII
+
+
+Les deux amis se taisaient. Ni l'un ni l'autre ne se décidait à parler.
+Pierre regardait à la dérobée le prince André, qui se frottait le front
+de sa petite main.
+
+«Allons souper,» dit-il en soupirant, et il se dirigea vers la porte.
+Ils entrèrent dans une magnifique salle à manger nouvellement décorée.
+Les cristaux, l'argenterie, la vaisselle, le linge damassé, tout portait
+l'empreinte de la nouveauté, cette marque distinctive des jeunes
+ménages. Au milieu du souper, le prince André s'accouda sur la table et
+se mit à parler avec une irritation nerveuse que Pierre n'avait jamais
+remarquée en lui, et comme un homme qui a quelque chose sur le coeur
+depuis longtemps et qui se décide enfin à entrer dans la voie des
+confidences.
+
+«Mon cher ami, ne te marie que lorsque tu auras fait tout ce que tu veux
+faire, lorsque tu auras cessé d'aimer la femme de ton choix et que tu
+l'auras bien étudiée; autrement, tu te tromperas cruellement et d'une
+façon irréparable! Marie-toi plutôt vieux et bon à rien! Alors tu ne
+risqueras pas de gaspiller tout ce qu'il y a en toi d'élevé et de bon.
+Oui, tout s'éparpille en menue monnaie! Oui, c'est ainsi; tu as beau me
+regarder de cet air étonné. Si tu comptais devenir quelque chose par
+toi-même, tu sentiras à chaque pas que tout est fini, que tout est fermé
+pour toi, sauf les salons où tu coudoieras un laquais de cour et un
+idiot.... Mais à quoi sert de...?»
+
+Et sa main retomba avec force sur la table.
+
+Pierre ôta ses lunettes. Ce mouvement, en changeant complètement sa
+figure, laissait mieux encore voir sa bonté et sa stupéfaction.
+
+«Ma femme, continua le prince André, est une excellente femme, une de
+celles avec lesquelles l'honneur d'un mari n'a rien à craindre; mais que
+ne donnerais-je pas en ce moment, grands dieux! pour n'être pas marié!
+Tu es le premier et le seul à qui je l'avoue, parce que je t'aime!»
+
+Le prince André, en parlant ainsi, ressemblait de moins en moins à ce
+prince Bolkonsky qui se carrait dans un des fauteuils de Mlle Schérer,
+fermant à demi les yeux et lançant à demi-voix des phrases en français.
+Chaque muscle de sa figure sèche et nerveuse avait un tressaillement de
+fièvre; ses yeux, dont le feu paraissait toujours éteint, brillaient et
+rayonnaient avec éclat. On devinait qu'il était d'autant plus violent
+dans ces courts instants d'irritabilité maladive, qu'il semblait faible
+et sans vigueur dans son état habituel.
+
+«Tu ne me comprends pas, et c'est pourtant l'histoire de toute une
+existence! Tu parles de Bonaparte et de sa carrière, continua-t-il, bien
+que Pierre n'en eût pas soufflé mot... mais Bonaparte, lorsqu'il
+travaillait, marchait à son but, pas à pas, il était libre, il n'avait
+que cet objet en vue, et il l'a atteint. Mais que tu aies le malheur de
+te lier à une femme, et te voilà enchaîné comme un forçat; tout ce que
+tu sentiras en toi de forces et d'aspirations ne fera que t'accabler et
+te remplir de regrets. Les commérages de salon, les bals, la vanité, la
+mesquinerie, voilà le cercle magique qui te retiendra. Je m'en vais à
+présent faire la guerre, une des plus formidables guerres qui aient
+jamais eu lieu, et je ne sais rien, je ne suis capable de rien; mais en
+revanche je suis très aimable, très caustique, et l'on m'écoute chez
+Mlle Schérer! Et puis cette société stupide dont ma femme ne peut se
+passer!... Si seulement tu savais ce qu'elles valent, toutes ces femmes
+distinguées et toutes les femmes en général. Mon père a raison!
+L'égoïsme, la vanité, la sottise, la médiocrité en tout... voilà les
+femmes, lorsqu'elles se montrent comme elles sont. À les voir dans le
+monde, on pourrait croire qu'il y a en elles autre chose; mais non,
+rien, rien! Oui, mon ami, ne te marie pas...»
+
+Ce furent les dernières paroles du prince André.
+
+«Ce qui me paraît singulier, dit Pierre, c'est que vous, vous puissiez
+vous trouver incapable, et croire que vous avez manqué votre vie, quand
+l'avenir est devant vous et que...»
+
+Son intonation faisait voir en quelle haute estime il tenait son ami et
+tout ce qu'il en attendait.
+
+Quel droit a-t-il de parler ainsi, pensait Pierre, pour qui le prince
+André était le type de toutes les perfections, justement parce qu'il
+avait en lui la qualité qu'il sentait lui manquer à lui-même,
+c'est-à-dire la force de volonté. Il avait toujours admiré chez son ami
+la facilité et l'égalité de ses rapports avec des gens de toute espèce,
+sa mémoire merveilleuse, ses connaissances variées, car il lisait tout
+ou prenait un aperçu de toute chose, ainsi que son aptitude au travail
+et à l'étude. Si Pierre était frappé de ne point rencontrer chez André
+de dispositions à la philosophie spéculative, ce qui était son faible à
+lui, il n'y voyait point un défaut, mais une force de plus.
+
+Dans les relations les plus intimes, les plus amicales et les plus
+simples, la flatterie et la louange sont aussi nécessaires que l'huile
+qui graisse le rouage et le fait marcher.
+
+«Je suis un homme fini, aussi ne parlons plus de moi, mais de toi,»
+reprit le prince André, après un moment de silence, et en souriant à
+cette heureuse diversion.
+
+Le visage de Pierre refléta aussitôt ce changement de physionomie.
+
+«De moi? dit-il, et sa bouche s'épanouit en un sourire joyeux et
+inconscient...? Mais, de moi, il n'y a rien à dire. Que suis-je
+d'ailleurs? Un bâtard!...--Et il rougit subitement, car il avait fait
+pour prononcer ce mot un visible effort,--Sans nom, sans fortune, et...
+en vérité... je suis libre et content, pour le moment, du moins.
+Seulement je ne sais, vous l'avouerai-je, ce que je dois entreprendre,
+et je tenais sérieusement à vous demander conseil là-dessus.»
+
+Le prince André le regardait avec une affectueuse bienveillance; mais
+cette bienveillance amicale laissait cependant deviner la conscience
+qu'il avait de sa supériorité.
+
+«J'ai de l'affection pour toi, parce que tu es le seul homme vivant,
+dans tout notre cercle; tu es satisfait; eh bien! choisis à ton goût, le
+choix importe peu. Tu seras bien partout; mais cesse de voir, je t'en
+prie, ces Kouraguine; cesse de mener cette existence; cela te va si peu,
+toute cette débauche, cette vie à la hussarde, cette....
+
+--Que voulez-vous, mon cher, dit Pierre en haussant les épaules; les
+femmes, mon ami, les femmes!
+
+--Je n'admets pas cela, répondit André: les femmes comme il faut, oui,
+mais pas celles de Kouraguine; celles-là et le vin, je n'admets pas
+cela.»
+
+Pierre demeurait chez le prince Basile et partageait la vie dissipée de
+son fils cadet Anatole, celui-là même qu'on voulait marier à la soeur du
+prince André pour tâcher de le corriger.
+
+«Savez-vous, dit Pierre, comme s'il lui était venu tout à coup une
+heureuse inspiration, j'y ai sérieusement réfléchi depuis longtemps!
+Grâce à ce genre de vie, je ne puis ni me décider, ni penser à rien.
+J'ai des maux de tête et pas d'argent. Il m'a encore invité pour ce
+soir, mais je n'irai pas!
+
+--Donne-moi ta parole d'honneur que tu cesseras d'y aller.
+
+--Je vous la donne!»
+
+
+IX
+
+
+Il était une heure passée lorsque Pierre quitta son ami. C'était par
+une nuit de juin, une de ces nuits de Pétersbourg, presque sans
+crépuscule; il monta dans une voiture de louage avec l'intention bien
+arrêtée de rentrer chez lui. Mais plus il avançait, plus il sentait
+qu'il lui serait impossible de dormir pendant cette nuit qui ressemblait
+au matin ou au soir d'un beau jour. Son regard plongeait au loin dans
+les rues désertes. Chemin faisant, il se rappela que la société
+habituelle des joueurs devait se trouver réunie chez Anatole Kouraguine;
+après le jeu, on se mettait à boire, et le tout finissait par un des
+plaisirs favoris de Pierre.
+
+«Si j'y allais?» se dit-il, et il pensa à la parole qu'il venait de
+donner au prince André.
+
+Mais en même temps, comme il arrive souvent aux gens sans caractère, il
+lui prit une si furieuse envie de jouir une fois encore de cette vie de
+libertinage, qu'il ne connaissait, hélas, que trop bien, qu'il se décida
+à aller chez Anatole, tout en se disant que son engagement n'avait
+aucune valeur, puisqu'il avait promis à Anatole avant de promettre au
+prince André; qu'à tout prendre, ces engagements n'étaient que de pure
+convention, sans signification précise, et que d'ailleurs personne
+n'était sûr de son lendemain et ne pouvait savoir s'il n'arriverait pas
+quelque événement extraordinaire qui emporterait, avec la vie, l'honneur
+et le déshonneur. Cette façon habituelle de raisonner bouleversait
+souvent ses décisions en apparence les plus arrêtées. Pierre céda
+encore et alla chez Kouraguine. Arrivé devant le perron d'une grande
+maison située à côté des casernes de la garde à cheval, il en gravit les
+marches éclairées et entra par la porte qu'il trouva toute grande
+ouverte. Il n'y avait personne dans le vestibule. Ça sentait le vin: des
+bouteilles vides, des manteaux, des galoches étaient jetés çà et là, et
+l'on entendait à distance des bruits de voix et des cris.
+
+Le jeu et le souper venaient de finir, mais on ne se séparait pas
+encore. Après s'être débarrassé de son manteau, Pierre entra dans la
+première pièce, où l'on voyait les restes du souper et où un laquais,
+sûr de l'impunité, avalait en cachette le vin oublié au fond des verres.
+Plus loin, dans le troisième salon, au milieu du tohu-bohu général des
+rires et des cris, le grognement d'un ours se faisait entendre. Huit
+jeunes gens se pressaient anxieusement autour d'une fenêtre ouverte;
+trois d'entre eux jouaient avec un ourson, que l'un d'eux traînait à la
+chaîne en l'excitant contre son camarade pour lui faire peur.
+
+«Je parie pour Stievens! cria l'un.
+
+--Ne l'aidez pas surtout! cria un second.
+
+--Va pour Dologhow! cria un troisième.
+
+--Kouraguine, sépare-les!
+
+--Voyons, laissez-là Michka, il s'agit d'un pari!
+
+--D'un coup, autrement il a perdu! cria un quatrième.
+
+--Jacques, une bouteille! hurla le maître de la maison, un grand et beau
+garçon qui se tenait au milieu du groupe, sans habit, sa chemise ouverte
+sur la poitrine.
+
+--Attendez, Messieurs, voici Pétrouchka, ce cher ami,» dit-il,
+s'adressant à Pierre.
+
+Un homme de taille moyenne, aux yeux bleus et clairs, dont la voix calme
+et sobre contrastait singulièrement avec toutes les autres voix avinées,
+l'appela de la fenêtre:
+
+«Viens ici que je t'explique le pari...»
+
+C'était Dologhow, un officier du régiment de Séménovsky, bretteur et
+joueur connu, qui demeurait avec Anatole. Pierre souriait et regardait
+gaiement autour de lui:
+
+«Je n'y comprends rien! de quoi s'agit-il?
+
+--Un moment, il n'est pas gris! Vite une bouteille, dit Anatole, et,
+saisissant un verre sur la table, il s'approcha de lui:
+
+--Avant tout, il faut boire!» Pierre se mit à avaler verre sur verre;
+cela ne l'empêchait pas de suivre la conversation et d'examiner de côté
+tous les convives qui étaient ivres et qui s'étaient de nouveau groupés
+près de la croisée. Anatole lui versait du vin, et lui racontait le pari
+de Dologhow avec l'Anglais Stievens, un marin. Le premier s'était engagé
+à boire une bouteille de rhum, assis sur une fenêtre du troisième étage,
+les jambes pendantes en dehors.
+
+«Voyons, achève-la, répondit Anatole, en offrant à Pierre le dernier
+verre: je ne te lâche pas auparavant!
+
+--Non, je n'en veux plus,» dit Pierre, repoussant son ami et
+s'approchant de la fenêtre.
+
+Dologhow tenait l'Anglais par le bras, et lui répétait d'une façon nette
+et précise les conditions du pari, tout en s'adressant de préférence à
+Pierre ou à Anatole.
+
+Dologhow, de taille moyenne, avait les cheveux crépus, les yeux bleus et
+vingt-cinq ans environ. Comme tous les officiers d'infanterie de cette
+époque, il ne portait pas de moustaches, et sa bouche, qui était le
+trait saillant de sa figure, se montrait tout entière. Les lignes en
+étaient remarquablement fines et bien dessinées; la lèvre supérieure
+s'avançait virilement au-dessus de la lèvre inférieure, qui était un peu
+forte; aux deux coins de sa bouche se jouait constamment un sourire: on
+aurait même pu dire deux sourires, dont l'un faisait pendant à l'autre;
+cet ensemble, joint à son regard ferme, assuré et intelligent, forçait
+l'attention. Sans fortune, il n'avait pas de relations, demeurait avec
+Anatole, dépensait des milliers de roubles, et s'était posé malgré cela
+de façon à inspirer à ceux qui le connaissaient plus de respect qu'ils
+n'en avaient pour Anatole. Il jouait à tous les jeux, gagnait toujours
+et buvait énormément, sans jamais perdre sa liberté d'esprit. Kouraguine
+et lui étaient alors des célébrités dans le monde des mauvais sujets et
+des viveurs de Pétersbourg.
+
+On apporta une bouteille de rhum; deux laquais, visiblement ahuris par
+les cris et les ordres qu'on ne cessait de leur donner, se dépêchaient à
+démolir le châssis qui empêchait de s'asseoir sur le rebord extérieur de
+la croisée.
+
+Anatole s'en approcha avec son air conquérant. Il avait envie de casser
+quelque chose, et, repoussant les domestiques, il tira à lui le châssis,
+qui résista; les carreaux se brisèrent.
+
+«Voyons, à ton tour, Hercule, dit-il à Pierre. Pierre saisit
+l'encadrement, l'arracha et en détacha avec fracas le châssis en bois de
+chêne.
+
+--Enlevez-le en entier, on pourrait croire que je m'y suis cramponné,
+dit Dologhow.
+
+--L'Anglais se vante, je crois? dit Anatole.
+
+--C'est bien, répéta Pierre, en suivant des yeux Dologhow, qui, ayant
+pris une bouteille de rhum, s'approchait de la fenêtre ouverte sur le
+ciel, où la lumière du soir et celle du matin se confondaient. Il sauta
+sur la croisée, tenant la bouteille d'une main:
+
+«Écoutez, s'écria-t-il, debout dans l'embrasure, le visage tourné vers
+l'intérieur de la chambre. Chacun se tut.
+
+«Je parie (il parlait le français pour se bien faire comprendre de
+l'Anglais, et il le parlait même assez mal), je parie cinquante
+impériales, voulez-vous cent?
+
+--Non, cinquante!
+
+--Bien, c'est dit: je parie cinquante impériales que je boirai toute
+cette bouteille de rhum, sans ôter le goulot de ma bouche, que je la
+boirai là, assis, en dehors de la fenêtre,--et il se pencha pour
+indiquer le rebord incliné de la muraille,--là-dessus et sans me tenir à
+rien. Est-ce cela?
+
+--Parfaitement,» dit l'Anglais.
+
+Anatole, saisissant ce dernier par un des boutons de son habit et le
+regardant de haut, car Stievens était petit, lui répéta en anglais les
+conditions du pari.
+
+«Ce n'est pas tout, s'écria Dologhow, en frappant avec la bouteille sur
+l'entablement de la fenêtre, afin de se faire écouter.... Ce n'est pas
+tout, Kouraguine, attention! Si quelqu'un fait la même chose, je lui
+payerai cent impériales. Est-ce compris?»
+
+L'Anglais inclina la tête, sans laisser deviner s'il avait l'intention
+d'accepter ou de refuser ce nouveau pari. Anatole le tenait toujours, et
+lui traduisait les paroles de Dologhow, malgré ses gestes affirmatifs
+réitérés. Un jeune hussard de la garde, qui avait été en déveine toute
+la soirée, grimpa sur la fenêtre et se pencha pour regarder en bas:
+
+«Oh! oh! murmura-t-il, en jetant les yeux jusque sur les dalles du
+trottoir.
+
+--Silence!» cria Dologhow, et il tira en arrière l'officier, qui,
+embarrassé par ses éperons, sauta gauchement dans la chambre.
+
+La bouteille une fois placée à sa portée, Dologhow enjamba la fenêtre
+avec lenteur et précaution, en abaissant ses jambes; alors, s'appuyant
+des deux mains aux deux côtés de la fenêtre il en mesura de l'oeil la
+largeur. Puis il s'assit doucement, laissa aller ses mains, se pencha un
+peu à gauche, puis à droite, et saisit la bouteille.
+
+Anatole apporta deux bougies et les plaça dans l'embrasure. Il faisait
+pourtant grand jour. Le dos et la tête crépue de Dologhow en chemise
+étaient éclairés des deux côtés. Tous se serrèrent autour de la fenêtre,
+l'Anglais en avant des autres. Pierre souriait en silence. Tout à coup
+un des assistants, terrifié et mécontent, se glissa au premier rang,
+avec l'intention de saisir Dologhow par sa chemise.
+
+«Messieurs, ce sont des folies, il se blessera mortellement,» s'écria
+cet homme sage, plus sage assurément que ses camarades.
+
+Anatole l'arrêta.
+
+«Ne le touche pas, tu vas l'effrayer et il se tuera, et alors quoi?
+hein!»
+
+Dologhow, s'appuyant sur ses mains et cherchant à se mettre d'aplomb, se
+retourna:
+
+«Si quelqu'un essaye encore de s'en mêler, je le ferai descendre par là
+à la minute. Voilà!» dit-il, laissant lentement tomber ces mots à
+travers ses lèvres minces et serrées.... Puis ayant prononcé: Voilà! il
+se retourna, porta la bouteille à sa bouche, rejeta sa tête en arrière
+et leva le bras qu'il avait encore de libre, afin de s'assurer un
+contrepoids. Un des domestiques, en train de rassembler les verres sur
+la table, s'arrêta immobile, à demi penché, et ne quitta plus des yeux
+la fenêtre et la tête de Dologhow.
+
+L'Anglais, les lèvres fortement pincées, regardait de côté. Celui qui
+avait essayé, mais en vain, d'empêcher cette folie, s'était précipité
+dans un coin de la chambre sur un canapé, la figure tournée vers la
+muraille. Pierre se couvrit les yeux, et un faible sourire passa sur sa
+figure, qui exprimait l'épouvante et l'horreur. Il se fit un grand
+silence.
+
+Pierre ouvrit les yeux et vit Dologhow assis dans la même position;
+seulement sa tête penchait si fortement en arrière, que ses cheveux
+crépus touchaient le col de sa chemise, tandis que le bras qui tenait la
+bouteille s'élevait de plus en plus, vacillant un peu sous l'effort. La
+bouteille se vidait à vue d'oeil. «Comme c'est long!» pensait Pierre. Il
+lui semblait qu'il s'était écoulé plus d'une demi-heure.... Dologhow fit
+tout à coup un mouvement de recul, et son bras trembla plus fort. Assis
+comme il l'était, sur un rebord incliné, ce mouvement nerveux pouvait le
+faire glisser dans le vide. Il se déplaça tout d'une pièce, et son bras
+et sa tête vacillèrent davantage; instinctivement il leva une main
+comme pour se cramponner à l'entablement de la croisée, mais l'abaissa
+aussitôt. Pierre referma les yeux, en se promettant de ne plus les
+rouvrir; mais au mouvement général qui se produisit une seconde après il
+regarda et vit Dologhow qui se tenait debout dans l'embrasure, pâle mais
+joyeux.
+
+«Elle est vide!»
+
+Il lança sa bouteille à l'Anglais, qui l'attrapa à la volée. Dologhow
+sauta dans la chambre: il exhalait une forte odeur de rhum.
+
+«Admirable! bravo! Voilà un pari! Que le diable vous emporte tous!»
+criait-on de tous côtés à la fois.
+
+L'Anglais avait tiré sa bourse et faisait ses comptes avec Dologhow,
+devenu silencieux et maussade. Pierre s'élança sur la fenêtre.
+
+«Messieurs! qui veut parier avec moi que je ferai la même chose, et même
+sans pari? Vite une bouteille, je le ferai! Vite!...
+
+--Va, va, dit Dologhow en souriant.
+
+--Es-tu devenu fou, voyons! Qu'est-ce qui te prend? On te le défend,
+entends-tu bien, à toi dont la tête tourne sur un escalier, s'écrièrent
+plusieurs voix.
+
+--Je boirai; vite une bouteille! cria Pierre en frappant avec force sur
+la table d'un geste d'ivrogne, et il enjamba l'appui de la fenêtre. Un
+des jeunes gens se jeta sur ses mains, mais il était si fort, qu'il le
+repoussa bien loin.
+
+--Non, vous n'en viendrez pas à bout comme cela, dit Anatole; attendez,
+je vais l'attraper.
+
+--Écoute! je tiens le pari, mais pas avant demain; maintenant allons
+tous à....
+
+--Allons! s'écria Pierre, allons, et en avant Michka!» Il saisit
+l'ourson, l'entoura de ses bras, le souleva de terre et se mit à valser
+avec lui tout autour de la chambre.
+
+
+X
+
+
+Le prince Basile n'avait point oublié la promesse qu'il avait faite à la
+princesse Droubetzkoï à la soirée de Mlle Schérer. La requête avait été
+présentée à l'Empereur, et le fils de la princesse passa, par exception,
+en qualité de sous-lieutenant dans la garde, au régiment Séménovsky;
+mais cependant, malgré tous les efforts de sa mère, Boris ne fut pas
+nommé aide de camp de Koutouzow. Quelque temps après la soirée, la
+princesse retourna à Moscou auprès des Rostow, ses riches parents, chez
+qui elle s'arrêtait toujours; c'est là que son petit Boris adoré avait
+passé la plus grande partie de son enfance. La garde avait quitté
+Pétersbourg le 10 du mois d'août, et le jeune homme, retenu à Moscou par
+la nécessité de s'occuper de son équipement, devait la rejoindre à
+Radzivilow.
+
+C'était jour de fête chez les Rostow. La mère et la fille cadette
+s'appelaient Natalie, et on les fêtait toutes les deux. Une longue suite
+de voitures n'avaient cessé dès le matin de déposer à l'hôtel Rostow,
+rue Povarskaïa, une foule de visiteurs qui apportaient leurs
+félicitations. La comtesse et sa fille aînée, une belle personne, les
+recevaient au salon, où ils se succédaient sans relâche.
+
+La mère était une femme de quarante-cinq ans, avec un type oriental, un
+visage amaigri, et visiblement épuisée par les douze enfants qu'elle
+avait donnés à son mari. La lenteur de ses mouvements et de son parler,
+qui provenait de sa faiblesse, lui donnait un air imposant qui inspirait
+le respect. La princesse Droubetzkoï était avec elle, et, comme elle
+faisait partie de la famille, elle aidait de son mieux à recevoir les
+visiteurs et à soutenir la conversation.
+
+Les jeunes gens, qui ne se souciaient pas de prendre part à la
+réception, se tenaient dans des chambres intérieures. Le comte allait à
+la rencontre des arrivants, et en les reconduisant les engageait tous à
+dîner.
+
+«Je vous suis bien sincèrement obligé, mon cher, ou ma chère, disait-il
+indifféremment à chacun, aux inférieurs aussi bien qu'aux supérieurs.
+Merci pour celle dont nous célébrons la fête. Vous viendrez dîner sans
+faute, n'est-ce pas? Autrement, mon cher, vous m'offenseriez. Je vous
+supplie de venir avec toute votre famille, ma chère...» Il répétait
+exactement les mêmes paroles à tous les invités, et les accompagnait
+exactement de la même expression de figure, puis venait un serrement de
+main avec saluts réitérés. Après avoir reconduit les partants, il
+revenait auprès de ceux qui n'avaient pas encore fait leurs adieux,
+s'avançait à lui-même un fauteuil et, après avoir posé avec complaisance
+ses pieds à terre et ses mains sur ses genoux, il se balançait de droite
+et de gauche, émettant, en homme qui croit savoir vivre, des réflexions
+sur le temps, sur la santé, tantôt en russe, tantôt en français, bien
+qu'il parlât fort mal le français, mais toujours avec le même aplomb.
+Malgré sa fatigue, il se levait de nouveau pour reconduire les partants,
+comme un homme bien décidé à remplir ses devoirs jusqu'au bout, et
+renouvelait ses invitations, tout cela en ramenant sur son crâne chauve
+quelques cheveux gris et rares.
+
+Parfois, en revenant, il traversait le vestibule et la serre et entrait
+dans une grande salle avec des murs de stuc, où l'on dressait les tables
+pour un dîner de quatre-vingts couverts. Après avoir regardé les
+domestiques qui portaient les porcelaines, l'argenterie, et déployaient
+les nappes damassées, il appelait un certain Dmitri Vassiliévitch, noble
+de naissance, qui dirigeait ses affaires, et lui disait:
+
+«Écoute, Mitenka, tâche que tout soit bien; oui, c'est bien, c'est
+bien!...»
+
+Et en examinant avec satisfaction une énorme table qui venait de
+recevoir une rallonge, il ajoutait:
+
+«Le principal, c'est le service, c'est le service, entends-tu bien,» et
+là-dessus il rentrait enchanté dans le salon.
+
+«Marie Lvovna Karaguine!» annonça d'une voix de basse le valet de pied
+de la comtesse en se montrant à la porte.
+
+La comtesse réfléchit un instant, en savourant une prise de tabac
+qu'elle prenait dans une tabatière en or ornée du portrait de son mari.
+
+«Dieu! que ces visites m'ont exténuée! Allons, encore cette dernière...
+elle est si bégueule!... Priez-la de monter,» répondit-elle tristement
+au laquais, comme si elle voulait dire: «Oh! celle-là va m'achever!»
+
+Une dame, grande, forte, à l'air hautain, suivie d'une jeune fille au
+visage rond et souriant, entra au salon; elles étaient précédées toutes
+deux du frou-frou de leurs robes traînantes.
+
+«Chère comtesse... il y a si longtemps... elle a été alitée, la pauvre
+enfant... au bal des Razoumosky et de la comtesse Apraxine.... J'ai été
+si heureuse!»
+
+Ces civilités à bâtons rompus se confondaient avec le frôlement des
+robes et le déplacement des chaises. Puis la conversation s'engageait
+tant bien que mal jusqu'au moment où, grâce à une première pause, on
+pouvait décemment se permettre de lever la séance, tout en faisant ses
+adieux, et, après avoir recommencé les: «Je suis bien charmée... la
+santé de maman.... La comtesse Apraxine...» passer dans l'antichambre,
+mettre sa pelisse et son manteau et partir.
+
+La maladie du vieux comte Besoukhow, l'un des plus beaux hommes du temps
+de Catherine, qui était en ce moment la nouvelle du jour, fit
+naturellement les frais de la conversation, et il fut même question de
+son fils naturel, Pierre, celui-là même qui avait été si peu convenable
+à la soirée de Mlle Schérer.
+
+«Je plains bien sincèrement le pauvre comte, dit Mme Karaguine. Sa santé
+est si mauvaise, et avoir un fils qui lui cause un pareil chagrin!
+
+--Mais quel est donc le chagrin qu'il a pu lui causer?» demanda la
+comtesse en feignant d'ignorer l'histoire, tandis qu'elle l'avait déjà
+entendu conter au moins une quinzaine de fois.
+
+«Voilà le fruit de l'éducation actuelle! Ce jeune homme s'est trouvé
+livré à lui-même lorsqu'il était à l'étranger, et maintenant on raconte
+qu'il a fait à Pétersbourg des choses si épouvantables, qu'on a dû le
+faire partir, par ordre de la police.
+
+--Vraiment? dit la comtesse.
+
+--Il a fait de mauvaises connaissances, ajouta la princesse Droubetzkoï,
+et avec le fils du prince Basile et un certain Dologhow ils ont commis
+des horreurs.... Ce dernier a été fait soldat et on a renvoyé le fils de
+Besoukhow à Moscou; quant à Anatole, son père a trouvé le moyen
+d'étouffer le scandale; on lui a pourtant enjoint de quitter
+Pétersbourg.
+
+--Mais qu'ont-ils donc fait? demanda la comtesse.
+
+--Ce sont de véritables brigands, Dologhow surtout, reprit Mme
+Karaguine: il est le fils de Marie Ivanovna Dologhow, une dame si
+respectable.... Croiriez-vous qu'à eux trois ils se sont emparés, je ne
+sais où, d'un ourson, qu'ils l'ont fourré avec eux en voiture et mené
+chez des actrices. La police a voulu les arrêter. Alors... qu'ont-ils
+imaginé?... Ils ont saisi l'officier de police; et, après l'avoir
+attaché sur le dos de l'ourson, ils l'ont lâché clans la Moïka, l'ourson
+nageant avec l'homme de police sur son dos.
+
+--Ah! ma chère, la bonne figure que devait avoir cet homme! s'écria le
+comte en se tordant de rire.
+
+--Mais, c'est une horreur! Il n'y a pas là, cher comte, de quoi rire,»
+s'écria Mme Karaguine.
+
+Et, malgré elle, elle pouffait de rire, comme lui.
+
+«On a eu toutes les peines du monde à sauver le malheureux... et quand
+on pense que c'est le fils du comte Besoukhow qui s'amuse d'une façon
+aussi insensée! Il passait pourtant pour un garçon intelligent et bien
+élevé.... Voilà le résultat d'une éducation faite à l'étranger. J'espère
+au moins que personne ne le recevra, malgré sa fortune. On a voulu me le
+présenter, mais j'ai immédiatement décliné cet honneur...! J'ai des
+filles!
+
+--Où avez-vous donc appris qu'il fût si riche, demanda la comtesse en
+se penchant vers Mme Karaguine et en tournant le dos aux demoiselles,
+qui feignirent aussitôt de ne rien entendre. Le vieux comte n'a que des
+enfants naturels, et Pierre est un de ces bâtards, je crois!»
+
+Mme Karaguine fit un geste de la main.
+
+«Ils sont, je crois, une vingtaine.»
+
+La princesse Droubetzkoï, qui brûlait du désir de faire parade de ses
+relations et de montrer qu'elle connaissait à fond l'existence de chacun
+dans le détail le plus intime, prit à son tour la parole et dit à voix
+basse et avec emphase:
+
+«Voici ce que c'est...! La réputation du comte Besoukhow est bien
+établie: il a tant d'enfants, qu'il en a perdu le compte, mais Pierre
+est son favori.
+
+--Quel beau vieillard c'était, pas plus tard que l'année dernière, dit
+la comtesse, je n'ai jamais vu d'homme aussi beau que lui!
+
+--Ah! il a beaucoup changé depuis... À propos, j'allais vous dire que
+l'héritier direct de toute sa fortune est le prince Basile, du chef de
+sa femme; mais le vieux, ayant de l'affection pour Pierre, s'est
+beaucoup occupé de son éducation, et a écrit à l'Empereur à son sujet.
+Personne ne peut donc savoir lequel des deux héritera de lui à sa mort,
+qu'on attend d'ailleurs d'un moment à l'autre. Lorrain est même arrivé
+de Pétersbourg. La fortune est colossale... quarante mille âmes et des
+millions en capitaux. Je le sais pour sûr, car je le tiens du prince
+Basile lui-même. Le vieux Besoukhow m'est aussi un peu cousin par sa
+mère, et il est le parrain de Boris, ajouta-t-elle, en faisant semblant
+de n'attacher à ce fait aucune importance. Le prince Basile est à Moscou
+depuis hier soir.
+
+--N'est-il pas chargé de faire une inspection?
+
+--Oui; mais, entre nous soit dit, reprit la princesse, l'inspection
+n'est qu'un prétexte: il n'est arrivé que pour voir le comte Cyrille
+Vladimirovitch, quand il a su qu'il était au plus mal.
+
+--Cela n'empêche pas, ma chère, l'histoire d'être excellente, dit le
+comte, qui, en se voyant peu écouté par les dames, se tourna du côté des
+demoiselles. Oh! la bonne figure qu'il devait faire l'homme de
+police!...»
+
+Et il se mit à contrefaire les gestes du policier en éclatant de rire
+d'une voix de basse-taille. C'était ce rire bruyant et sonore
+particulier aux gens qui aiment à bien manger et surtout à bien boire;
+tout son gros corps en trembla.
+
+«Vous revenez dîner, n'est-ce pas, ma chère?» ajouta-t-il.
+
+
+XI
+
+
+Il se fit un grand silence. La comtesse regardait Mme Karaguine et
+souriait agréablement, sans même chercher à déguiser la satisfaction
+qu'elle éprouverait à la voir partir. La fille de Mme Karaguine
+arrangeait machinalement sa robe en interrogeant sa mère du regard,
+lorsqu'on entendit tout à coup comme le bruit de plusieurs personnes qui
+auraient traversé en courant la pièce voisine, puis la chute d'une
+chaise, et une fillette de treize ans, retenant d'une main le jupon
+retroussé de sa petite robe de mousseline dans lequel elle semblait
+cacher quelque chose, bondit jusqu'au milieu du salon et s'y arrêta tout
+court. Il était évident qu'une course désordonnée l'avait entraînée plus
+loin qu'elle ne voulait.
+
+Au même moment se montrèrent à sa suite un étudiant au collet amarante,
+un officier de la garde, une jeune fille de quinze ans et un petit
+garçon en jaquette, au teint vif et coloré.
+
+Le comte se leva en se balançant et, entourant la petite fille de ses
+bras:
+
+«Ah! la voilà, s'écria-t-il, c'est sa fête aujourd'hui; ma chère, c'est
+sa fête!
+
+--Il y a temps pour tout, ma chérie, dit la comtesse avec une feinte
+sévérité.... Tu la gâtes toujours, Élie!
+
+--Bonjour, ma chère; je vous souhaite une bonne fête!... La délicieuse
+enfant!» dit Mme Karaguine en s'adressant à la mère.
+
+La petite fille, avec ses yeux noirs et sa bouche trop grande, semblait
+plutôt laide que jolie, mais, en revanche, elle était d'une vivacité
+sans pareille; le mouvement de ses épaules, qui s'agitaient encore dans
+son corsage décolleté, attestait qu'elle venait de courir; ses cheveux
+noirs, bouclés, et tout ébouriffés, retombaient en arrière; ses bras nus
+étaient minces et grêles; elle portait encore des pantalons garnis de
+dentelle, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers. En un mot,
+elle était dans cet âge plein d'espérances où la petite fille n'est plus
+une enfant, mais où l'enfant n'est pas encore une jeune fille. Échappant
+à son père, elle se jeta sur sa mère, sans prêter la moindre attention à
+sa réprimande, et, cachant sa figure en feu dans le fouillis de dentelle
+qui couvrait le mantelet de la comtesse, elle éclata de rire et se mit à
+conter à bâtons rompus une histoire sur sa poupée, qu'elle tira aussitôt
+de son jupon.
+
+«Vous voyez bien, c'est une poupée, c'est Mimi, vous voyez!...»
+
+Et Natacha, pouvant à peine parler, glissa sur les genoux de sa mère en
+riant de si bon coeur, que Mme Karaguine ne put s'empêcher d'en faire
+autant.
+
+«Voyons, laisse-moi, va-t'en avec ton monstre, disait la comtesse en
+jouant la colère et en la repoussant doucement.... C'est ma cadette,»
+dit-elle en s'adressant à Mme Karaguine.
+
+Natacha, relevant sa tête enfouie au milieu des dentelles de sa mère,
+regarda un moment la dame inconnue à travers les larmes du rire et se
+cacha de nouveau le visage. Obligée d'admirer ce tableau de famille, Mme
+Karaguine crut bien faire en y jouant son rôle:
+
+«Dites-moi, ma petite, qui est donc Mimi? C'est votre fille sans doute?»
+
+Natacha, mécontente du ton de condescendance de l'étrangère, ne répondit
+rien et se borna à la regarder d'un air sérieux.
+
+Pendant ce temps, toute la jeunesse, c'est-à-dire Boris, l'officier,
+fils de la princesse Droubetzkoï, Nicolas, l'étudiant, fils aîné du
+comte Rostow, Sonia, sa nièce, âgée de quinze ans, et Pétroucha, son
+fils cadet, s'étaient groupés dans la chambre et faisaient des efforts
+visibles pour contenir, dans les limites de la bienséance, la vivacité
+et l'entrain qui perçaient dans chacun de leurs mouvements. Rien qu'à
+les voir, on comprenait bien vite que, dans les appartements intérieurs
+d'où ils s'étaient si impétueusement élancés, l'entretien avait été
+autrement gai qu'au salon, et qu'on y avait parlé d'autre chose que des
+bruits de la ville, du temps qu'il faisait et de la comtesse Apraxine.
+Ils échangeaient des regards furtifs et retenaient à grand'peine leur
+fou rire.
+
+Les deux jeunes gens étaient des amis d'enfance, du même âge, tous deux
+jolis garçons, mais absolument différents l'un de l'autre. Boris était
+grand, blond, d'une beauté calme et régulière. Nicolas avait la tête
+bouclée, il était petit et son visage exprimait la franchise. Sur sa
+lèvre supérieure s'estompaient légèrement les premiers poils d'une
+moustache naissante. Tout en lui respirait l'ardeur et l'enthousiasme.
+Il avait fortement rougi en entrant et avait essayé en vain de dire
+quelque chose. Boris, au contraire, reprit tout de suite son aplomb, et
+raconta d'une façon plaisante qu'il avait eu l'honneur de connaître Mlle
+Mimi dans son adolescence, mais que depuis cinq ans elle avait
+terriblement vieilli et que sa tête était fendue!
+
+Pendant ce récit il jeta un regard à Natacha, qui reporta aussitôt les
+yeux sur son petit frère: celui-ci, les paupières à moitié fermées,
+était comme secoué par un rire convulsif et silencieux; ne pouvant à
+cette vue se contenir davantage, elle se leva d'un bond et s'enfuit
+aussi vite que ses petits pieds pouvaient la porter. Boris resta
+impassible:
+
+«Maman, ne désirez-vous pas sortir et n'avez-vous pas besoin de la
+voiture? demanda-t-il en souriant.
+
+--Oui, certainement, va la commander,» répondit sa mère.
+
+Boris quitta le salon sans se presser et suivit les traces de Natacha,
+tandis que le petit bonhomme joufflu s'élançait à leur suite, tout
+mécontent d'avoir été abandonné par eux.
+
+
+XII
+
+
+De toute cette jeunesse il ne restait plus que Nicolas et Sonia, la
+demoiselle étrangère et la fille aînée de la comtesse, de quatre ans
+plus âgée que Natacha et qui comptait déjà au nombre des grandes
+personnes.
+
+Sonia était une petite brune mignonne, avec des yeux doux, ombragés de
+longs cils. Le ton olivâtre de son visage s'accusait encore plus sur la
+nuque et sur ses mains fines et gracieuses, et une épaisse natte de
+cheveux noirs s'enroulait deux fois autour de sa tête. L'harmonie de ses
+mouvements, la mollesse et la souplesse de ses membres grêles, ses
+manières un peu réservées la faisaient comparer à un joli petit minet
+prêt à se métamorphoser en une délicieuse jeune chatte. Elle essayait
+par un sourire de prendre part à la conversation générale, mais ses
+yeux, sous leurs cils longs et soyeux, se portaient involontairement sur
+le cousin qui allait partir pour l'armée: ils exprimaient si visiblement
+ce sentiment d'adoration particulier aux jeunes filles, que son sourire
+ne pouvait tromper personne; il était évident que le petit minet ne
+s'était pelotonné que pour un instant, et qu'une fois hors du salon, à
+l'exemple de Boris et de Natacha, il sauterait et gambaderait de plus
+belle avec ce cher petit cousin.
+
+«Oui, ma chère, disait le vieux comte en montrant Nicolas, son ami Boris
+a été nommé officier et il veut le suivre par amitié pour lui, me
+quitter, laisser là l'université et se faire militaire.... Et dire, ma
+chère, que sa place aux Archives était toute prête! C'est ce que
+j'appelle de l'amitié!
+
+--Mais la guerre est déclarée, dit-on?
+
+--On le dit depuis longtemps, on le redira encore, et puis on n'en
+parlera plus.... Oui, ma chère, voilà de l'amitié, ou je ne m'y connais
+pas.... Il entre aux hussards!»
+
+Mme Karaguine, ne sachant que répondre, hocha la tête.
+
+«Ce n'est pas du tout par amitié!» s'écria Nicolas, qui devint pourpre
+et eut l'air de s'en défendre comme d'une action honteuse.
+
+Il jeta un coup d'oeil sur sa cousine et sur Mlle Karaguine, qui
+semblaient toutes deux l'approuver.
+
+«Nous avons aujourd'hui à dîner le colonel du régiment de Pavlograd; il
+est ici en congé et il l'emmènera. Que faire? dit le comte en haussant
+les épaules et en s'efforçant de parler gaiement d'un sujet qui lui
+avait causé beaucoup de chagrin.
+
+--Je vous ai déjà déclaré, papa, que si vous me défendiez de partir, je
+resterais. Mais je ne puis être que militaire, je le sais très bien,
+car, pour devenir diplomate ou fonctionnaire civil, il faut savoir
+cacher ses sentiments, et je ne le sais pas,» continua-t-il en regardant
+ces demoiselles avec toute la coquetterie de son âge.
+
+La petite chatte, les yeux attachés sur les siens, semblait guetter la
+minute favorable pour recommencer ses agaceries et donner un libre cours
+à sa nature féline.
+
+«C'est bon, c'est bon, dit le comte; il s'enflamme tout de suite.
+Bonaparte leur a tourné la cervelle à tous, et tous cherchent à savoir
+comment de simple lieutenant il est devenu Empereur. Après tout, je leur
+souhaite bonne chance,» ajouta-t-il sans remarquer le sourire moqueur de
+Mme Karaguine.
+
+On se mit à parler de Napoléon, et Julie, c'était le nom de Mlle
+Karaguine, s'adressant au jeune Rostow:
+
+«Je regrette, lui dit-elle, que vous n'ayez pas été jeudi chez les
+Argharow. Je me suis ennuyée sans vous,» murmura-t-elle tendrement.
+
+Le jeune homme, très flatté, se rapprocha d'elle, et il s'ensuivit un
+aparté plein de coquetterie, qui lui fit oublier la jalousie de Sonia,
+tandis que la pauvre petite, toute rouge et toute frémissante,
+s'efforçait de sourire. Au milieu de l'entretien il se tourna vers elle,
+et Sonia, lui répondant par un regard à la fois passionné et irrité,
+quitta la chambre, ayant beaucoup de peine à retenir ses larmes.
+
+Toute la vivacité de Nicolas disparut comme par enchantement, et,
+profitant du premier moment favorable, il s'éloigna à sa recherche, la
+figure bouleversée.
+
+«Les secrets de cette jeunesse sont cousus de fil blanc,» dit la
+princesse Droubetzkoï en le suivant des yeux... «cousinage, dangereux
+voisinage[8]««Oui,» reprit la comtesse, après l'éclipse de ce rayon de
+soleil et de vie apporté par toute cette jeunesse....
+
+Et répondant elle-même à une question que personne ne lui avait
+adressée, mais qui la préoccupait constamment:
+
+«Que de soucis, que de souffrances avant de pouvoir en jouir!... et
+maintenant je tremble plus que je ne me réjouis. J'ai peur, toujours
+peur! C'est justement l'âge le plus dangereux pour les filles comme pour
+les garçons.
+
+--Tout dépend de l'éducation!
+
+--Vous avez parfaitement raison; j'ai été, Dieu merci, l'amie de mes
+enfants, et ils me donnent jusqu'à présent toute leur
+confiance,--répondit la comtesse; elle nourrissait à cet égard les
+illusions de beaucoup de parents qui s'imaginent connaître les secrets
+de leurs enfants.--Je sais que mes filles n'auront rien de caché pour
+moi, et que si Nicolas fait des folies,--un garçon y est toujours plus
+ou moins obligé,--il ne se conduira pas comme ces messieurs de
+Pétersbourg.
+
+--Ce sont de bons enfants,--dit le comte, dont le grand moyen pour
+trancher les questions compliquées était de trouver tout parfait.--Que
+faire? il a voulu être hussard.... Que voulez-vous, ma chère?
+
+--Quelle charmante petite créature que votre cadette, un véritable
+vif-argent.
+
+--Oui, elle me ressemble, reprit naïvement le père, et quelle voix! Bien
+qu'elle soit ma fille, je suis forcé d'être juste; ce sera une véritable
+cantatrice, une seconde Salomoni! Nous avons pris un Italien pour lui
+donner des leçons.
+
+--N'est-ce pas trop tôt? À son âge, cela peut lui gâter la voix.
+
+--Mais pourquoi donc serait-ce trop tôt? Nos mères se mariaient bien à
+douze ou treize ans.
+
+--Savez-vous qu'elle est déjà amoureuse de Boris! Qu'en pensez-vous?»
+dit la comtesse en souriant et en échangeant un regard avec son amie la
+princesse A. Mikhaïlovna.
+
+Et comme si elle répondait ensuite à ses propres pensées, elle ajouta:
+
+«Si je la tenais sévèrement, si je lui défendais de le voir, Dieu sait
+ce qu'il en adviendrait (elle voulait dire sans doute par là qu'ils
+s'embrasseraient en cachette): tandis que maintenant je sais tout ce
+qu'ils se disent; elle vient elle-même me le conter tous les soirs. Je
+la gâte, c'est possible, mais cela vaut mieux, croyez-moi.... Quant à
+ma fille aînée, elle a été élevée très sévèrement.
+
+--Ah! c'est bien vrai, j'ai été élevée tout autrement,» dit la jeune
+comtesse Véra en souriant.
+
+Mais par malheur son sourire ne l'embellissait pas, car, au contraire de
+ce qui a lieu d'habitude, il donnait à sa figure une expression
+désagréable et affectée. Cependant elle était plutôt belle, assez
+intelligente, instruite, elle avait la voix agréable, et ce qu'elle
+venait de dire était parfaitement juste; pourtant, chose étrange, tous
+se regardèrent, étonnés et embarrassés.
+
+«On tâche toujours de mieux réussir avec les aînés et d'en faire quelque
+chose d'extraordinaire, dit Mme Karaguine.
+
+--Il faut avouer, reprit le comte, que la comtesse a voulu atteindre
+l'impossible avec Véra; mais, après tout, elle a réussi, et parfaitement
+réussi,» ajouta-t-il, en lançant à sa fille un coup d'oeil approbateur.
+
+Mme Karaguine se décida enfin à faire ses adieux, en promettant de
+revenir dîner.
+
+«Quelle sotte! s'écria la comtesse après l'avoir reconduite, je croyais
+qu'elle ne s'en irait jamais!»
+
+
+XIII
+
+
+Natacha s'était arrêtée, dans sa fuite, à l'entrée de la serre; là elle
+attendit Boris, tout en prêtant l'oreille à la conversation du salon. À
+la fin, perdant patience et frappant du pied, elle était sur le point de
+pleurer, lorsqu'elle entendit le jeune homme, qui arrivait sans se
+presser le moins du monde. Elle n'eut que le temps de se jeter derrière
+les caisses d'arbustes. Une fois dans la serre, Boris regarda autour de
+lui et, secouant un léger grain de poussière de dessus sa manche, il
+s'approcha de la glace pour y mirer sa jolie figure. Natacha suivait
+avec curiosité tous ses mouvements: elle le vit sourire et se diriger
+vers la porte opposée; alors elle eut la pensée de l'appeler:
+
+«Non, se dit-elle, qu'il me cherche!»
+
+À peine avait-il disparu, que Sonia, tout en pleurs et les joues en feu,
+se précipita dans la serre. Natacha allait s'élancer vers elle, mais le
+plaisir de rester invisible et d'observer, ce qui se passait, comme dans
+les contes de fées, la retint immobile. Sonia se parlait à elle-même
+tout bas, les yeux fixés sur la porte du salon. Nicolas entra.
+
+«Sonia, qu'as-tu? Est-ce possible? lui cria-t-il en courant à elle.
+
+--Rien, je n'ai rien, laissez-moi!...»
+
+Et elle fondit en larmes.
+
+«Mais non, je sais ce que c'est!
+
+--Eh bien! si vous le savez, tant mieux pour vous, allez la rejoindre.
+
+--Sonia, un mot! Peut-on se tourmenter ainsi et me tourmenter moi, pour
+une chimère,» lui dit-il en lui prenant la main.
+
+Sonia pleurait sans retirer sa main. Natacha, clouée à sa place,
+retenait sa respiration; ses yeux brillaient.
+
+«Qu'est-ce qui va se passer? pensa-t-elle.
+
+--Sonia, le monde entier n'est rien pour moi: toi seule tu es tout, et
+je te le prouverai!
+
+--Je n'aime pas que tu parles à... dit Sonia.
+
+--Eh bien! je ne le ferai plus, pardonne-moi!...»
+
+Et, l'attirant à lui, il l'embrassa.
+
+«Ah! voilà qui est bien!» se dit Natacha.
+
+Nicolas et Sonia quittèrent la serre; elle les suivit à distance jusqu'à
+la porte et appela Boris.
+
+«Boris, venez ici, dit-elle d'un air important et mystérieux. J'ai à
+vous dire quelque chose. Ici, ici!...»
+
+Et elle l'amena jusqu'à sa cachette entre les fleurs. Boris obéissait en
+souriant:
+
+«Qu'avez-vous à me dire?»
+
+Elle se troubla, regarda autour d'elle, et, ayant aperçu sa poupée qui
+gisait abandonnée sur une des caisses, elle s'en empara et la lui
+présenta:
+
+«Embrassez ma poupée!»
+
+Boris ne bougeait pas et regardait sa petite figure animée et souriante.
+
+«Vous ne le voulez pas? Eh bien, venez, par ici...»
+
+Et, l'entraînant tout au milieu des arbres, elle jeta sa poupée.
+
+«Plus près, plus près!» dit-elle en saisissant tout à coup le jeune
+homme par son uniforme.
+
+Et, rougissante d'émotion et prête à pleurer, elle murmura:
+
+«Et moi, m'embrasserez-vous?»
+
+Boris devint pourpre.
+
+«Comme vous êtes étrange!» lui dit-il.
+
+Et il se penchait indécis au-dessus d'elle.
+
+S'élançant d'un bond sur une des caisses, elle entoura de ses deux
+petits bras nus et grêles le cou de son compagnon, et, rejetant ses
+cheveux en arrière, elle lui appliqua un baiser sur les lèvres; puis,
+s'échappant aussitôt et se glissant rapidement à travers les plantes,
+elle s'arrêta de l'autre côté, la tête penchée.
+
+«Natacha, je vous aime, vous le savez bien, mais....
+
+--Êtes-vous amoureux de moi?
+
+--Oui, je le suis. Mais, je vous en prie, ne recommençons plus..., ce
+que nous venons de faire.... Encore quatre ans... alors je demanderai
+votre main...»
+
+Natacha se mit à réfléchir.
+
+«Treize, quatorze, quinze, seize, dit-elle en comptant sur ses doigts.
+Bien, c'est convenu!...»
+
+Et un sourire de confiance et de satisfaction éclaira son petit visage.
+
+«C'est convenu! reprit Boris.
+
+--Pour toujours, à la vie à la mort!» s'écria la fillette en lui prenant
+le bras et en l'emmenant, heureuse et tranquille, dans le grand salon.
+
+
+XIV
+
+
+La comtesse, qui s'était sentie fatiguée, avait fait fermer sa porte et
+donné ordre au suisse d'inviter à dîner tous ceux qui viendraient
+apporter leurs félicitations. Elle désirait aussi causer en tête-à-tête
+avec son amie d'enfance, la princesse Droubetzkoï, qui était revenue
+depuis peu de Pétersbourg.
+
+«Je serai franche avec toi, lui dit-elle en rapprochant son fauteuil de
+celui de la comtesse: il nous reste, hélas! si peu de vieux amis, que
+ton amitié m'est doublement précieuse.»
+
+Et, jetant un regard sur Véra, elle se tut.
+
+La comtesse lui serra tendrement la main.
+
+«Véra, vous ne comprenez donc rien?»
+
+Elle aimait peu sa fille, et c'était facile à voir.
+
+«Tu ne comprends donc pas que tu es de trop ici. Va rejoindre tes
+soeurs.
+
+--Si vous me l'aviez dit plus tôt, maman,--répondit la belle Véra avec
+un certain dédain, mais sans paraître toutefois offensée,--je serais
+déjà partie...»
+
+Et elle passa dans la grande salle, où elle aperçut deux couples assis,
+chacun devant une fenêtre et qui semblaient se faire pendants l'un à
+l'autre.
+
+Elle s'arrêta un moment pour les regarder d'un air moqueur. Nicolas, à
+côté de Sonia, lui copiait des vers, les premiers de sa composition.
+Boris et Natacha causaient à voix basse; ils se turent à l'approche de
+Véra. Les deux petites filles avaient un air joyeux et coupable qui
+trahissait leur amour; c'était charmant et comique tout à la fois, mais
+Véra ne trouvait cela ni charmant ni comique.
+
+«Combien de fois ne vous ai-je pas prié de ne jamais toucher aux objets
+qui m'appartiennent! Vous avez une chambre à vous.»
+
+Et là-dessus elle prit l'encrier des mains de Nicolas.
+
+«Un instant, un instant, dit Nicolas en trempant sa plume dans
+l'encrier.
+
+--Vous ne faites jamais rien à propos: tout à l'heure, vous êtes entrés
+comme des fous dans le salon, et vous nous avez tous scandalisés.» En
+dépit, ou peut-être à cause de la vérité de sa remarque, personne ne
+souffla mot, mais il y eut entre les quatre coupables un rapide échange
+de regards. Véra, son encrier à la main, hésitait à s'éloigner.
+
+«Et quels secrets pouvez-vous bien avoir à vos âges? C'est ridicule, et
+ce ne sont que des folies!
+
+--Mais que t'importe, Véra? dit avec douceur Natacha, qui se sentait ce
+jour-là meilleure que d'habitude et mieux disposée pour les autres.
+
+--C'est absurde! J'ai honte pour vous! Quels sont vos secrets, je vous
+prie?
+
+--Chacun a les siens, et nous te laissons en repos, toi et Berg, reprit
+Natacha en s'échauffant.
+
+--Il est facile de me laisser tranquille, puisque je ne fais rien de
+blâmable. Mais, quant à toi, je dirai à maman comment tu te conduis avec
+Boris.
+
+--Natalie Ilinischna se conduit très bien avec moi, je n'ai pas à m'en
+plaindre.
+
+--Finissez, Boris; vous êtes un vrai diplomate!»
+
+Ce mot «diplomate», très usité parmi ces enfants, avait dans leur argot
+une signification toute particulière.
+
+«C'est insupportable, dit Natacha, irritée et blessée. Pourquoi
+s'accroche-t-elle à moi? Tu ne nous comprendras jamais, car tu n'as
+jamais aimé personne; tu n'as pas de coeur, tu es Mme de Genlis, et
+voilà tout (ce sobriquet, inventé par Nicolas, passait pour fort
+injurieux); ton seul plaisir est de causer de l'ennui aux autres: tu
+n'as qu'à faire la coquette avec Berg tant que tu voudras.
+
+--Ce qui est certain, c'est que je ne cours pas après un jeune homme
+devant le monde, et....
+
+--Très bien, s'écria Nicolas, tu as atteint ton but, tu nous as dérangés
+pour nous dire à tous des sottises; allons-nous-en, sauvons-nous dans la
+chambre d'étude!...»
+
+Aussitôt tous les quatre se levèrent et disparurent comme une nichée
+d'oiseaux effarouchés.
+
+«C'est à moi au contraire que vous en avez dit,» s'écria Véra, tandis
+que les quatre voix répétaient gaiement en choeur derrière la porte:
+
+«Mme de Genlis! Mme de Genlis!»
+
+Sans se préoccuper de ce sobriquet, Véra s'approcha de la glace pour
+arranger son écharpe et sa coiffure, et la vue de son beau visage lui
+rendit son impassibilité habituelle.
+
+Dans le salon, la conversation était des plus intimes entre les deux
+amies.
+
+«Ah! chère, disait la comtesse, tout n'est pas rose dans ma vie; je vois
+très bien, au train dont vont les choses, que nous n'en avons pas pour
+longtemps; toute notre fortune y passera! À qui la faute? À sa bonté et
+au club! À la campagne même, il n'a point de repos... toujours des
+spectacles, des chasses, que sais-je enfin? Mais à quoi sert d'en
+parler? Raconte-moi plutôt ce que tu as fait. Vraiment, je t'admire:
+comment peux-tu courir ainsi la poste à ton âge, aller à Moscou, à
+Pétersbourg, chez tous les ministres, chez tous les gros bonnets et
+savoir t'y prendre avec chacun? Voyons, comment y es-tu parvenue? C'est
+merveilleux; quant à moi, je n'y entends rien!
+
+--Ah! ma chère âme, que Dieu te préserve de jamais savoir par expérience
+ce que c'est que de rester veuve, sans appui, avec un fils qu'on aime à
+la folie! On se soumet à tout pour lui! Mon procès a été une dure école!
+Lorsque j'avais besoin de voir un de ces gros bonnets, j'écrivais ceci:
+«La princesse une telle désire voir un tel,» et j'allais moi-même en
+voiture de louage une fois, deux fois, quatre fois, jusqu'à ce que
+j'eusse obtenu ce qu'il me fallait, et ce que l'on pensait de moi
+m'était complètement indifférent.
+
+--À qui donc t'es-tu adressée pour Boris? Car enfin le voilà officier
+dans la garde, tandis que Nicolas n'est que «junker». Personne ne s'est
+remué pour lui. À qui donc t'es-tu adressée?
+
+--Au prince Basile, et il a été très aimable. Il a tout de suite promis
+d'en parler à l'Empereur, ajouta vivement la princesse, oubliant les
+récentes humiliations qu'elle avait dû subir.
+
+--A-t-il beaucoup vieilli, le prince Basile? Je ne l'ai pas rencontré
+depuis l'époque de nos comédies chez les Roumianzow; il m'aura oubliée,
+et pourtant à cette époque-là il me faisait la cour!
+
+--Il est toujours le même, aimable et galant; les grandeurs ne lui ont
+pas tourné la tête! «Je regrette, chère princesse, m'a-t-il dit, de ne
+pas avoir à me donner plus de peine; vous n'avez qu'à ordonner.» C'est
+vraiment un brave homme et un bon parent. Tu sais, Nathalie, l'amour que
+je porte à mon fils; il n'y a rien que je ne sois prête à faire pour son
+bonheur. Mais ma position est si difficile, si pénible, et elle a encore
+empiré, dit-elle tristement à voix basse. Mon malheureux procès n'avance
+guère et me ruine. Je n'ai pas dix kopeks dans ma poche, le croirais-tu?
+Et je ne sais comment équiper Boris.»
+
+Et, tirant son mouchoir, elle se mit à pleurer:
+
+«J'ai besoin de cinq cents roubles, et je n'ai qu'un seul billet de
+vingt-cinq roubles. Ma situation est épouvantable: je n'ai plus
+d'espoir que dans le comte Besoukhow. S'il ne consent pas à venir en
+aide à son filleul Boris et à lui faire une pension, toutes mes peines
+sont perdues.»
+
+Les yeux de la comtesse étaient devenus humides, et elle paraissait
+absorbée dans ses réflexions.
+
+«Il m'arrive souvent de penser à l'existence solitaire du comte
+Besoukhow, reprit la princesse, à sa fortune colossale, et de me
+demander--c'est peut-être un péché--pourquoi vit-il? La vie lui est à
+charge, tandis que Boris est jeune....
+
+--Il lui laissera assurément quelque chose, dit la comtesse.
+
+--J'en doute, chère amie; ces grands seigneurs millionnaires sont si
+égoïstes! Je vais pourtant y aller avec Boris, afin d'expliquer au comte
+ce dont il s'agit. Il est maintenant deux heures, dit-elle en se levant,
+et vous dînez à quatre... j'aurai le temps.»
+
+La princesse envoya chercher son fils:
+
+«Au revoir, mon amie, dit-elle à la comtesse, qui la reconduisit jusqu'à
+l'antichambre; souhaite-moi bonne chance.
+
+--Vous allez voir le comte Cyrille Vladimirovitch, ma chère, lui cria le
+comte en sortant de la grande salle? S'il se sent mieux, vous inviterez
+Pierre à dîner; il venait chez nous autrefois et dansait avec les
+enfants. Faites-le-lui promettre, je vous en prie. Nous verrons si
+Tarass se distinguera; il assure que le comte Orlow n'a jamais donné un
+dîner pareil à celui qu'il nous prépare.»
+
+
+XV
+
+
+«Mon cher Boris, dit la princesse à son fils, pendant que la voiture
+mise à sa disposition par la comtesse Rostow quittait la rue jonchée de
+paille et entrait dans la grande cour de l'hôtel Besoukhow, mon cher
+Boris, répéta-t-elle en dégageant sa main de dessous son vieux manteau
+et en la posant sur celle de son fils avec un mouvement à la fois
+caressant et timide, sois aimable, sois prudent. Il est ton parrain, et
+ton avenir dépend de lui, ne l'oublie pas. Sois gentil, comme tu sais
+l'être quand tu veux.
+
+--J'aurais voulu, je l'avoue, être sûr de retirer de tout cela autre
+chose qu'une humiliation, répondit-il froidement; mais vous avez ma
+promesse, et je ferai cela pour vous.»
+
+Après avoir refusé de se faire annoncer, la mère et le fils entrèrent
+dans le vestibule vitré, orné de deux rangées de statues dans des
+niches. Le suisse les examina des pieds à la tête, ses yeux
+s'arrêtèrent sur le manteau râpé de la mère; alors il leur demanda s'ils
+étaient venus pour les jeunes princesses ou pour le comte. En apprenant
+que c'était pour ce dernier, il s'empressa de leur déclarer, en dépit
+des voitures qui stationnaient devant la porte et dont la présence lui
+donnait un démenti, que Son Excellence ne recevait personne, vu
+l'extrême gravité de son état.
+
+«Dans ce cas, partons, dit Boris en français.
+
+--Mon ami,» reprit sa mère d'un ton suppliant, en lui touchant le bras,
+comme si cet attouchement avait le don de le calmer ou de l'exciter à
+volonté.
+
+Boris se tut; sa mère en profita pour s'adresser au suisse d'un ton
+larmoyant: «Je sais que le comte est très mal, c'est pour cela que je
+suis venue; je suis sa parente, je ne le dérangerai pas... je veux
+seulement voir le prince Basile; je sais qu'il est ici; va, je te prie,
+nous annoncer.»
+
+Le suisse tira avec humeur le cordon de la sonnette.
+
+«La princesse Droubetzkoï se fait annoncer chez le prince Basile,»
+cria-t-il à un valet de chambre qui avançait sa tête sous la voûte de
+l'escalier.
+
+La princesse arrangea les plis de sa robe de taffetas teint, en se
+regardant dans une grande glace de Venise encadrée dans le mur, et posa
+hardiment sa chaussure usée sur les marches tendues d'un riche tapis.
+
+«Vous me l'avez promis, mon cher,» répéta-t-elle à son fils, en
+l'effleurant de la main pour l'encourager.
+
+Boris la suivit tranquillement, les yeux baissés, et tous deux entrèrent
+dans la salle que l'on devait traverser pour arriver chez le prince
+Basile.
+
+Au moment où ils allaient demander leur chemin à un vieux valet de
+chambre qui s'était levé à leur approche, une des nombreuses portes qui
+donnaient dans cette pièce s'ouvrit et laissa passer le prince Basile en
+douillette de velours fourrée et ornée d'une seule décoration, ce qui
+était ordinairement chez lui l'indice d'une toilette négligée. Le prince
+reconduisait un beau garçon à cheveux noirs. C'était le docteur Lorrain.
+
+«Est-ce bien certain?
+
+--_Errare humanum est_, mon prince, répondit le docteur en grasseyant et
+en prononçant le latin à la française.
+
+--C'est bien, c'est bien,» dit le prince Basile, qui, ayant remarqué la
+princesse Droubetzkoï et son fils, congédia le médecin en le saluant de
+la tête.
+
+Alors il s'approcha d'eux en silence et les interrogea du regard. Boris
+vit l'expression d'une profonde douleur passer aussitôt dans les yeux de
+sa mère, et il en sourit à la dérobée.
+
+«Nous nous retrouvons dans de bien tristes circonstances, mon prince....
+Comment va le cher malade?» dit-elle, en faisant semblant de ne point
+remarquer le regard, froid et blessant dirigé sur elle.
+
+Le prince Basile continua à les regarder en silence, elle et son fils
+Boris, sans chercher même à déguiser son étonnement; sans rendre à ce
+dernier son salut, il répondit à la princesse par un mouvement de tête
+et de lèvres qui indiquait que la situation du malade était désespérée.
+
+«C'est donc vrai! s'écria-t-elle. Ah! c'est épouvantable, c'est terrible
+à penser.... C'est mon fils, ajouta-t-elle; il tenait à vous remercier
+en personne.» Nouveau salut de Boris. «Soyez persuadé, mon prince, que
+jamais le coeur d'une mère n'oubliera ce que vous avez fait pour son
+fils.
+
+--Je suis heureux, chère Anna Mikhaïlovna, d'avoir pu vous être
+agréable,» dit le prince en chiffonnant son jabot.
+
+Et sa voix et son geste prirent des airs de protection tout autres qu'à
+Pétersbourg à la soirée de Mlle Schérer.
+
+«Faites votre possible pour servir avec zèle et vous rendre digne de....
+Je suis charmé, charmé de... Êtes-vous en congé?»
+
+Tout cela avait été débité avec la plus parfaite indifférence.
+
+«J'attends l'ordre du jour, Excellence, pour me rendre à ma nouvelle
+destination,» répondit Boris sans se montrer blessé de ce ton sec et
+sans témoigner le désir de continuer la conversation.
+
+Frappé de son air tranquille et discret, le prince le regarda avec
+attention:
+
+«Demeurez-vous avec votre mère?
+
+--Je demeure chez la comtesse Rostow, Excellence.
+
+--Chez Élie Rostow, marié à Nathalie Schinchine, dit Anna Mikhaïlovna.
+
+--Je sais, je sais, reprit le prince de sa voix monotone. Je n'ai jamais
+pu comprendre Nathalie! S'être décidée à épouser cet ours mal léché....
+Un personnage stupide, ridicule et, qui plus est, joueur, à ce qu'on
+dit.
+
+--Oui, mais un très brave homme, mon prince, reprit la princesse en
+souriant, de manière à faire croire qu'elle partageait son opinion, tout
+en défendant le pauvre comte.
+
+--Que disent les médecins? demanda-t-elle de nouveau en redonnant à sa
+figure fatiguée l'expression d'un profond chagrin.
+
+--Il y a peu d'espoir.
+
+--J'aurais tant désiré pouvoir encore une fois remercier mon oncle de
+toutes ses bontés pour moi et pour Boris. C'est son filleul!»
+ajouta-t-elle avec importance, comme si cette nouvelle devait produire
+une impression favorable sur le prince Basile.
+
+Ce dernier se tut et fronça le sourcil.
+
+Comprenant aussitôt qu'il craignait de trouver en elle un compétiteur
+dangereux à la succession du comte Besoukhow, elle s'empressa de le
+rassurer:
+
+«Si ce n'était ma sincère affection et mon dévouement à mon oncle...»
+
+Ces deux mots «mon oncle» glissaient de ses lèvres avec un mélange
+d'assurance et de laisser-aller.
+
+«Je connais son caractère franc et noble!... mais ici il n'a que ses
+nièces auprès de lui; elles sont jeunes...»
+
+Et elle continua à demi-voix en baissant la tête:
+
+«A-t-il rempli ses derniers devoirs? Ses instants sont précieux! Il ne
+saurait être plus mal, il serait donc indispensable de le préparer. Nous
+autres femmes, prince, ajouta-t-elle en souriant avec douceur, nous
+savons toujours faire accepter ces choses-là. Il faut absolument que je
+le voie, malgré tout ce qu'une telle entrevue peut avoir de pénible pour
+moi; mais je suis si habituée à souffrir!»
+
+Le prince avait compris, comme l'autre fois à la soirée de Mlle Schérer,
+qu'il serait impossible de se débarrasser d'Anna Mikhaïlovna.
+
+«Je craindrais que cette entrevue ne lui fît du mal, chère princesse!
+Attendons jusqu'au soir: les médecins comptent sur une crise!
+
+--Attendre, mon prince, mais ce sont ses derniers instants, pensez qu'il
+y va du salut de son âme! Ah! ils sont terribles les devoirs d'un
+chrétien!»
+
+La porte qui communiquait avec les chambres intérieures s'ouvrit à ce
+moment, et une des princesses en sortit; sa figure était froide et
+revêche, et sa taille, d'une longueur démesurée, jurait par sa
+disproportion avec l'ensemble de sa personne.
+
+«Eh bien, comment est-il? demanda le prince Basile.
+
+--Toujours de même, et cela ne peut être autrement avec ce bruit,
+répondit la demoiselle, en toisant Anna Mikhaïlovna comme une étrangère.
+
+--Ah! chère, je ne vous reconnaissais pas, s'écria celle-ci avec joie en
+s'approchant d'elle. Je viens d'arriver, et je suis accourue pour vous
+aider à soigner mon oncle! Combien vous avez dû souffrir!» ajouta-t-elle
+en levant les yeux au ciel.
+
+La jeune princesse tourna sur ses talons et sortit sans dire un mot.
+
+Anna Mikhaïlovna ôta ses gants, et, s'établissant dans un fauteuil comme
+dans un retranchement conquis, elle engagea le prince à s'asseoir à ses
+côtés.
+
+«Boris, je vais aller chez le comte, chez mon oncle; toi, mon ami, en
+attendant, va chez Pierre, et fais-lui part de l'invitation des Rostow.
+Ils l'invitent à dîner, tu sais?... Mais il n'ira pas, je crois,
+dit-elle en se tournant vers le prince Basile.
+
+--Pourquoi pas? reprit celui-ci avec une mauvaise humeur bien visible;
+je serai très content que vous me débarrassiez de ce jeune homme. Il
+s'est installé ici, et le comte n'a pas demandé une seule fois à le
+voir.»
+
+Il haussa les épaules et sonna. Un valet de chambre parut et fut chargé
+de conduire Boris chez Pierre Kirilovitch en prenant par un autre
+escalier.
+
+
+XVI
+
+
+C'était la vérité. Pierre n'avait pas eu le loisir de se choisir encore
+une carrière, par suite de son renvoi de Pétersbourg à Moscou pour ses
+folies tapageuses. L'histoire racontée chez les Rostow était
+authentique. Il avait, de concert avec ses camarades, attaché l'officier
+de police sur le dos de l'ourson!
+
+De retour depuis peu de jours, il s'était arrêté chez son père, comme
+d'habitude. Il supposait avec raison que son aventure devait être connue
+et que l'entourage féminin du comte, toujours hostile à son égard, ne
+manquerait pas de le monter contre lui. Malgré tout, il se rendit le
+jour même de son arrivée dans l'appartement de son père et s'arrêta,
+chemin faisant, dans le salon où se tenaient habituellement les
+princesses, pour leur dire bonjour. Deux d'entre elles faisaient de la
+tapisserie à un grand métier, tandis que la troisième, l'aînée, leur
+faisait une lecture à haute voix.
+
+Son maintien était sévère, sa personne soignée, mais la longueur de son
+buste sautait aux yeux: c'était celle qui avait feint d'ignorer la
+présence d'Anna Mikhaïlovna. Les cadettes, toutes deux fort jolies, ne
+se distinguaient l'une de l'autre que par un grain de beauté, qui était
+placé chez l'une juste au-dessus de la lèvre et qui la rendait fort
+séduisante. Pierre fut reçu comme un pestiféré. L'aînée interrompit sa
+lecture et fixa sur lui en silence des regards effrayés; la seconde,
+celle qui était privée du grain de beauté, suivit son exemple; la
+troisième, moqueuse et gaie, se pencha sur son ouvrage pour cacher de
+son mieux le sourire provoqué par la scène qui allait se jouer et
+qu'elle prévoyait. Elle piqua son aiguille dans le canevas et fit
+semblant d'examiner le dessin, en étouffant un éclat de rire.
+
+«Bonjour, ma cousine, dit Pierre, vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Je ne vous reconnais que trop bien, trop bien!
+
+--Comment va le comte? Puis-je le voir? demanda Pierre avec sa gaucherie
+habituelle, mais sans témoigner d'embarras.
+
+--Le comte souffre moralement et physiquement, et vous avez pris soin
+d'augmenter chez lui les souffrances de l'âme.
+
+--Puis-je voir le comte? répéta Pierre.
+
+--Oh! si vous voulez le tuer, le tuer définitivement, oui, vous le
+pouvez. Olga, va voir si le bouillon est prêt pour l'oncle; c'est le
+moment,» ajouta-t-elle, pour faire comprendre à Pierre qu'elles étaient
+uniquement occupées à soigner leur oncle, tandis que lui, il ne pensait
+évidemment qu'à lui être désagréable.
+
+Olga sortit. Pierre attendit un instant, et, après avoir examiné les
+deux soeurs:
+
+«Si c'est ainsi, dit-il en les saluant, je retourne chez moi, et vous me
+ferez savoir quand ce sera possible.»
+
+Il s'en alla, et la petite princesse au grain de beauté accompagna sa
+retraite d'un long éclat de rire.
+
+Le prince Basile arriva le lendemain et s'installa dans la maison du
+comte. Il fit venir Pierre:
+
+«Mon cher, lui dit-il, si vous vous conduisez ici comme à Pétersbourg,
+vous finirez très mal: c'est tout ce que je puis vous dire. Le comte
+est dangereusement malade; il est inutile que vous le voyiez.»
+
+À partir de ce moment, on ne s'inquiéta plus de Pierre, qui passait ses
+journées tout seul dans sa chambre du second étage.
+
+Lorsque Boris entra chez lui, Pierre marchait à grands pas, s'arrêtait
+dans les coins de l'appartement, menaçant la muraille de son poing
+fermé, comme s'il voulait percer d'un coup d'épée un ennemi invisible,
+lançant des regards furieux par-dessus ses lunettes et recommençant sa
+promenade en haussant les épaules avec force gestes et paroles
+entrecoupées.
+
+«L'Angleterre a vécu! disait-il en fronçant les sourcils et en dirigeant
+son index vers un personnage imaginaire. M. Pitt, traître à la nation et
+au droit des gens, est condamné à...»
+
+Il n'eut pas le temps de prononcer l'arrêt dicté par Napoléon,
+représenté en ce moment par Pierre. Il avait déjà traversé la Manche et
+pris Londres d'assaut, lorsqu'il vit entrer un jeune et charmant
+officier, à la tournure élégante. Il s'arrêta court. Pierre avait laissé
+Boris âgé de quatorze ans et ne se le rappelait plus; malgré cela, il
+lui tendit la main en lui souriant amicalement, par suite de sa
+bienveillance naturelle.
+
+«Vous ne m'avez pas oublié? dit Boris, répondant à ce sourire. Je suis
+venu avec ma mère voir le comte, mais on dit qu'il est malade.
+
+--Oui, on le dit; on ne lui laisse pas une minute de repos,» reprit
+Pierre, qui se demandait à part lui quel était ce jeune homme.
+
+Boris voyait bien qu'il ne le reconnaissait pas; mais, trouvant qu'il
+était inutile de se nommer et n'éprouvant d'ailleurs aucun embarras, il
+le regardait dans le blanc des yeux.
+
+«Le comte Rostow vous invite à venir dîner chez lui aujourd'hui, dit-il
+après un silence prolongé, qui commençait à devenir pénible pour Pierre.
+
+--Ah! le comte Rostow, s'écria Pierre joyeusement; alors vous êtes son
+fils Élie. Figurez-vous que je ne vous reconnaissais pas. Vous
+rappelez-vous nos promenades aux montagnes des Oiseaux en compagnie de
+Mme Jacquot, il y a de cela longtemps?
+
+--Vous vous trompez, reprit Boris sans se presser et en souriant d'un
+air assuré et moqueur. Je suis Boris, le fils de la princesse
+Droubetzkoï. Le comte Rostow s'appelle Élie et son fils Nicolas, et je
+n'ai jamais connu de Mme Jacquot.»
+
+Pierre secoua la tête et promena ses mains autour de lui, comme s'il
+voulait chasser des cousins ou des abeilles.
+
+«Ah! Dieu! est-ce possible? J'aurai tout confondu; j'ai tant de parents
+à Moscou.... Vous êtes Boris,... oui, c'est bien cela... enfin c'est
+débrouillé! Voyons, que pensez-vous de l'expédition de Boulogne? Les
+Anglais auront du fil à retordre, si Napoléon parvient seulement à
+traverser le détroit. Je crois l'entreprise possible,... pourvu que
+Villeneuve se conduise bien.»
+
+Boris, qui ne lisait pas les journaux, ne savait rien de l'expédition et
+entendait prononcer le nom de Villeneuve pour la première fois.
+
+«Ici, à Moscou, les dîners et les commérages nous occupent bien
+autrement que la politique, répondit-il d'un air toujours moqueur: je
+n'en sais absolument rien et je n'y pense jamais! Il n'est question en
+ville que de vous et du comte.»
+
+Pierre sourit de son bon sourire, tout en ayant l'air de craindre que
+son interlocuteur ne laissât échapper quelque parole indiscrète; mais
+Boris s'exprimait d'un ton sec et précis sans le quitter des yeux.
+
+«Moscou n'a pas autre chose à faire; chacun veut savoir à qui le comte
+léguera sa fortune, et qui sait s'il ne nous enterrera pas tous? Pour
+ma part, je le lui souhaite de tout coeur!
+
+--Oui, c'est très pénible, très pénible, balbutia Pierre, qui continuait
+à redouter une question délicate pour lui.
+
+--Et vous devez croire, reprit Boris en rougissant légèrement, mais en
+conservant son maintien réservé, que chacun cherche également à obtenir
+une obole du millionnaire....
+
+--Nous y voilà! pensa Pierre.
+
+--Et je tiens justement à vous dire, pour éviter tout malentendu, que
+vous vous tromperiez singulièrement en nous mettant, ma mère et moi, au
+nombre de ces gens-là. Votre père est très riche, tandis que nous sommes
+très pauvres; c'est pourquoi je ne l'ai jamais considéré comme un
+parent. Ni ma mère, ni moi, ne lui demanderons rien et n'accepterons
+jamais rien de lui!»
+
+Pierre fut quelque temps avant de comprendre; tout à coup il saisit
+vivement, et gauchement comme toujours, la main de Boris, et rougissant
+de confusion et de honte:
+
+«Est-ce possible? s'écria-t-il, peut-on croire que je... ou que
+d'autres...?
+
+--Je suis bien aise de vous l'avoir dit; excusez-moi. Si cela vous a
+été désagréable, je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, continua
+Boris en rassurant Pierre, car les rôles étaient intervertis. J'ai pour
+principe d'être franc.... Mais que dois-je répondre? Viendrez-vous dîner
+chez les Rostow?...»
+
+Et Boris, s'étant ainsi délivré d'un lourd fardeau et tiré d'une fausse
+situation en les passant à un autre, était redevenu charmant comme
+d'habitude.
+
+«Écoutez-moi, dit Pierre tranquillisé, vous êtes un homme étonnant. Ce
+que vous venez de faire est bien, très bien! Vous ne méconnaissez pas,
+c'est naturel... il y a si longtemps que nous ne nous étions vus...
+encore enfants.... Donc, vous auriez pu supposer... je vous comprends
+très bien; je ne l'aurais pas fait, je n'en aurais pas eu le courage,
+mais tout de même c'est parfait. Je suis enchanté d'avoir fait votre
+connaissance. C'est vraiment étrange, ajouta-t-il en souriant après un
+moment de silence, vous avez pu supposer que je... et il se mit à
+rire.--Enfin nous nous connaîtrons mieux, n'est-ce pas? je vous en
+prie...» et il lui serra la main. Savez-vous que je n'ai pas vu le
+comte? Il ne m'a pas fait demander... il me fait de la peine comme
+homme, mais que faire?... Ainsi, vous croyez sérieusement que Napoléon
+aura le temps de faire passer la mer à son armée?»
+
+Et Pierre se mit à développer les avantages et les désavantages de
+l'expédition de Boulogne.
+
+Il en était là lorsqu'un domestique vint prévenir Boris que sa mère
+montait en voiture; il prit congé de Pierre, qui lui promit, en lui
+serrant amicalement la main, d'aller dîner chez les Rostow. Il se
+promena longtemps encore dans sa chambre, mais cette fois sans
+s'escrimer contre des ennemis imaginaires; il souriait et se sentait
+pris, sans doute à cause de sa grande jeunesse et de son complet
+isolement, d'une tendresse sans cause pour ce jeune homme intelligent et
+sympathique, et bien décidé à faire plus ample connaissance avec lui.
+
+Le prince Basile reconduisait la princesse, qui cachait dans son
+mouchoir son visage baigné de larmes.
+
+«C'est affreux, c'est affreux, murmurait-elle, mais malgré tout je
+remplirai mon devoir jusqu'au bout. Je reviendrai pour le veiller; on ne
+peut pas le laisser ainsi..., chaque seconde est précieuse. Je ne
+comprends pas ce que ses nièces attendent. Dieu aidant, je trouverai
+peut-être moyen de le préparer.... Adieu, mon prince, que le bon Dieu
+vous soutienne!
+
+--Adieu, ma chère,» répondit négligemment le prince Basile.
+
+«Ah! son état est terrible, dit la mère à son fils, à peine assise dans
+sa voiture; il ne reconnaît personne.
+
+--Je ne puis, ma mère, me rendre compte de la nature de ses rapports
+avec Pierre.
+
+--Le testament dévoilera tout, mon ami, et notre sort en dépendra
+également.
+
+--Mais qu'est-ce qui vous fait supposer qu'il nous laissera quelque
+chose?
+
+--Ah! mon enfant, il est si riche, et nous sommes si pauvres!
+
+--Cette raison ne me paraît pas suffisante, je vous l'avoue, maman....
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, qu'il est malade!» répétait la princesse.
+
+
+XVII
+
+
+Lorsque Anna Mikhaïlovna et son fils avaient quitté la comtesse Rostow
+pour faire leur visite, ils l'avaient laissée seule, plongée dans ses
+réflexions et essuyant de temps en temps ses yeux pleins de larmes.
+Enfin elle sonna.
+
+«Il me semble, ma bonne, dit-elle en s'adressant d'un ton sévère à la
+fille de chambre qui avait tardé à répondre à l'appel, que vous ne
+voulez pas faire votre service; c'est bien! je vous chercherai une autre
+place!»
+
+La comtesse avait les nerfs agacés; le chagrin et la pauvreté honteuse
+de son amie l'avaient mise de fort mauvaise humeur, ce qui se traduisait
+toujours dans son langage par le «vous» et «ma bonne».
+
+«Pardon, madame, murmura la coupable.
+
+--Priez le comte de passer chez moi.»
+
+Le comte arriva bientôt en se dandinant et s'approcha timidement de sa
+femme:
+
+«Oh! ah! ma petite comtesse, quel sauté de gelinottes au madère nous
+aurons! Je l'ai goûté, ma chère. Aussi ai-je payé Taraska mille roubles,
+et il les vaut.»
+
+Il s'assit à côté de sa femme, passa une main dans ses cheveux et posa
+l'autre sur ses genoux d'un air vainqueur.
+
+«Que désirez-vous, petite comtesse?
+
+--Voilà ce que c'est, mon ami; mais quelle est cette tache? lui
+dit-elle en posant le doigt sur son gilet. C'est sans doute le sauté de
+gelinottes? ajouta-t-elle en souriant. Voyez-vous, cher comte, il me
+faut de l'argent.»
+
+La figure du comte s'allongea.
+
+«Ah! dit-il, chère petite comtesse!»
+
+Et il chercha son portefeuille avec agitation.
+
+«Il m'en faut beaucoup... cinq cents roubles, reprit-elle, en frottant
+la tache avec son mouchoir de batiste.
+
+--À l'instant, à l'instant! hé, qui est là? cria-t-il, avec l'assurance
+de l'homme qui sait qu'il sera obéi et qu'on s'élancera tête baissée à
+sa voix. Qu'on m'envoie Mitenka!»
+
+Mitenka était le fils d'un noble et avait été élevé par le comte, qui
+lui avait confié le soin de toutes ses affaires; il fit son entrée à pas
+lents et mesurés, et s'arrêta respectueusement devant lui.
+
+«Écoute, mon cher, apporte-moi,--et il hésita,--apporte-moi sept cents
+roubles, oui, sept cents roubles; mais fais attention de ne pas me
+donner des papiers sales et déchirés comme l'autre fois. J'en veux de
+neufs; c'est pour la comtesse.
+
+--Oui, je t'en prie, Mitenka, qu'ils soient propres, dit la comtesse
+avec un soupir.
+
+--Quand Votre Excellence désire-t-elle les avoir? car vous savez que...
+du reste soyez sans inquiétude, se hâta de dire Mitenka, qui voyait
+poindre dans la respiration fréquente et pénible du comte le signe
+précurseur d'une colère inévitable.... J'avais oublié... vous allez les
+recevoir.
+
+--Très bien, très bien, donne-les à la comtesse. Quel trésor que ce
+garçon! dit le comte en le suivant des yeux; rien ne lui est impossible
+et c'est là ce qui me plaît, car après tout c'est ainsi que cela doit
+être.
+
+--Ah! l'argent, l'argent, que de maux l'argent cause dans ce monde, et
+celui-là me sera bien utile, cher comte.
+
+--Chacun sait, petite comtesse, que vous êtes terriblement dépensière,»
+reprit le comte. Et, après avoir baisé la main de sa femme, il rentra
+chez lui.
+
+La comtesse reçut ses assignats tout neufs, et elle venait de les
+recouvrir soigneusement de son mouchoir de poche, lorsque la princesse
+Droubetzkoï entra dans sa chambre.
+
+«Eh bien, mon amie? demanda la comtesse légèrement émue.
+
+--Ah! quelle terrible situation! Il est méconnaissable et si mal, si
+mal! Je ne suis restée qu'un instant, et je n'ai pas dit deux mots.
+
+--Annette, au nom du ciel, ne me refuse pas,» dit tout à coup la
+comtesse en rougissant et avec un air de confusion qui contrastait
+singulièrement avec l'expression sévère de sa figure fatiguée.
+
+Elle retira vivement son mouchoir et présenta le petit paquet à Anna
+Mikhaïlovna. Celle-ci devina tout de suite la vérité, et elle se pencha
+aussitôt, toute prête à serrer son amie dans ses bras.
+
+«Voilà pour l'uniforme de Boris!»
+
+Le moment était venu, et la princesse embrassa son amie en pleurant.
+Pourquoi pleuraient-elles toutes deux? Était-ce parce qu'elles se
+trouvaient forcées de penser à l'argent, cette question si secondaire
+quand on s'aime! ou peut-être songeaient-elles au passé, à leur enfance,
+qui avait vu naître leur affection, et à leur jeunesse évanouie? Quoi
+qu'il en soit, leurs larmes coulaient, mais c'étaient de douces larmes.
+
+
+XVIII
+
+
+La comtesse Rostow était au salon avec ses filles et un grand nombre
+d'invités: Le comte avait emmené les hommes dans son cabinet et leur
+faisait les honneurs de sa collection de pipes turques; de temps en
+temps il revenait demander à sa femme si Marie Dmitrievna Afrossimow
+était arrivée.
+
+Marie Dmitrievna, surnommée «le terrible dragon», n'avait ni titre ni
+fortune, mais son caractère était franc et ouvert, ses manières simples
+et naturelles. Elle était connue de la famille impériale; la meilleure
+société des deux capitales allait chez elle. On avait beau se moquer
+tout bas de son sans-façon et faire circuler les anecdotes les plus
+étranges sur son compte, elle inspirait la crainte et le respect.
+
+On fumait dans le cabinet du comte et l'on causait de la guerre qui
+venait d'être officiellement déclarée dans le manifeste au sujet du
+recrutement. Personne ne l'avait encore lu, mais chacun savait qu'il
+était publié. Le comte, assis sur une ottomane entre deux convives qui
+parlaient tout en fumant, ne disait mot, mais inclinait la tête à gauche
+et à droite, en les regardant et en les écoutant tour à tour avec un
+visible plaisir.
+
+L'un d'eux portait le costume civil: sa figure ridée, bilieuse, maigre
+et rasée de près, accusait un âge voisin de la vieillesse, quoiqu'il
+fût mis à la dernière mode; il avait ramené ses pieds sur le divan, avec
+le sans-gêne d'un habitué de la maison, et aspirait bruyamment à longs
+traits et avec force contorsions, la fumée qui s'échappait d'une
+chibouque, dont le bout d'ambre relevait le coin de sa bouche.
+Schinchine était un vieux garçon, cousin germain de la comtesse. On le
+tenait, dans les salons de Moscou, pour une mauvaise langue. Lorsqu'il
+causait, il avait toujours l'air de faire un grand honneur à son
+interlocuteur. L'autre convive, jeune officier de la garde, frais et
+rose, bien frisé, bien coquet, et tiré à quatre épingles, tenait le bout
+de sa chibouque entre les deux lèvres vermeilles de sa jolie bouche, et
+laissait doucement échapper la fumée en légères spirales. C'était le
+lieutenant Berg, officier au régiment de Séménovsky, qu'il était sur le
+point de rejoindre avec Boris: c'était lui que Natacha avait appelé «le
+fiancé» de la comtesse Véra. Le comte continuait à prêter une oreille
+attentive, car jouer au boston et suivre la conversation de deux
+bavards, quand il avait l'heureuse fortune d'en avoir deux sous la main,
+étaient ses occupations favorites.
+
+«Comment arrangez-vous tout cela, mon cher, mon très honorable Alphonse
+Karlovitch?» disait Schinchine avec ironie; il mêlait, ce qui donnait un
+certain piquant à sa conversation, les expressions russes les plus
+familières aux phrases françaises les plus choisies.
+
+«Vous comptez donc vous faire des rentes sur l'État avec votre
+compagnie, et en tirer un petit revenu?
+
+--Non, Pierre Nicolaïévitch, je tiens seulement à prouver que les
+avantages sont bien moins considérables dans la cavalerie que dans
+l'infanterie. Mais vous allez du reste juger de ma position...»
+
+Berg parlait toujours d'une façon précise, tranquille et polie; sa
+conversation n'avait jamais d'autre objet que lui-même, et tant qu'un
+entretien ne lui offrait pas d'intérêt personnel, son silence pouvait se
+prolonger indéfiniment sans lui faire éprouver et sans faire éprouver
+aux autres le moindre embarras; mais, à la première occasion favorable,
+il se mettait en avant avec une satisfaction visible.
+
+«Voici ma situation, Pierre Nicolaïévitch.... Si je servais dans la
+cavalerie, même comme lieutenant, je n'aurais pas plus de 200 roubles
+par trimestre; à présent j'en ai 230...»
+
+Et Berg sourit agréablement en regardant Schinchine et le comte avec une
+tranquille assurance, comme si sa carrière et ses succès devaient être
+le but suprême des désirs de chacun.
+
+«Et puis, dans la garde je suis en vue, et les vacances y sont plus
+fréquentes que dans l'infanterie. Vous devez comprendre que 230 roubles
+ne pouvaient me suffire, car je fais des économies, et j'envoie de
+l'argent à mon père, continua Berg en lançant une bouffée de fumée.
+
+--Le calcul est juste: «l'Allemand moud son blé sur le dos de sa hache,»
+comme dit le proverbe...»
+
+Et Schinchine fit passer le tuyau de sa chibouque dans le coin opposé de
+sa bouche en jetant un coup d'oeil au comte, qui éclata de rire. Le
+reste de la société, voyant Schinchine en train de parler, fit cercle
+autour d'eux. Berg, qui ne remarquait jamais la moquerie dont il pouvait
+être l'objet, continua à énumérer les avantages qu'il s'était assurés en
+passant dans la garde: premièrement un rang de plus que ses camarades;
+puis, en temps de guerre, le chef d'escadron pouvait fort bien être tué,
+et alors lui, comme le plus ancien, le remplacerait d'autant plus
+facilement qu'on l'aimait beaucoup au régiment, et que son papa était
+très fier de lui. Il contait avec délices ses petites histoires, sans
+paraître se douter qu'il pût y avoir des intérêts plus graves que les
+siens, et il y avait dans l'expression naïve de son jeune égoïsme une
+telle ingénuité, que l'auditoire en était désarmé.
+
+«Enfin, mon cher, que vous soyez dans l'infanterie ou dans la cavalerie,
+vous ferez votre chemin, je vous en réponds,» dit Schinchine en lui
+tapant sur l'épaule et en posant ses pieds, par terre.
+
+Berg sourit avec satisfaction et suivit le comte, qui passa au salon
+avec toute la société.
+
+C'était le moment qui précède l'annonce du dîner, ce moment où personne
+ne tient à engager une conversation, dans l'attente de la zakouska[9].
+Cependant la politesse vous y oblige, ne fût-ce que pour déguiser votre
+impatience. Les maîtres de la maison regardent la porte de la salle à
+manger et échangent entre eux des coups d'oeil désespérés. De leur côté,
+les invités, qui surprennent au passage ces signes non équivoques
+d'impatience, se creusent la tête pour deviner quelle peut être la
+personne ou la chose attendue: est-ce un parent en retard, ou est-ce le
+potage?
+
+Pierre venait seulement d'arriver, et s'était gauchement assis dans le
+premier fauteuil venu qui lui avait barré le chemin du milieu du salon.
+La comtesse se donnait toute la peine imaginable pour le faire parler,
+mais n'en obtenait que des monosyllabes, pendant qu'à travers ses
+lunettes il regardait autour de lui, en ayant l'air de chercher
+quelqu'un. On le trouvait sans doute fort gênant, mais il était le seul
+à ne pas s'en apercevoir. Chacun connaissait plus ou moins son histoire
+de l'ours, et cet homme gros, grand et robuste excitait la curiosité
+générale; on se demandait avec étonnement comment un être aussi lourd,
+aussi indolent, avait pu faire une pareille plaisanterie à l'officier de
+police.
+
+«Vous êtes arrivé depuis peu? lui demanda la comtesse.
+
+--Oui, madame, répondit-il en regardant à gauche.
+
+--Vous n'avez pas vu mon mari?
+
+--Non, madame, dit-il en souriant mal à propos.
+
+--Vous avez été à Paris il n'y a pas bien longtemps; ce doit être très
+intéressant à visiter?
+
+--Très intéressant.»
+
+La comtesse jeta un regard à Anna Mikhaïlovna, qui, saisissant au vol
+cette prière muette, s'approcha du jeune homme pour animer, s'il était
+possible, la conversation; elle lui parla de son père, mais sans plus de
+succès, et il continua à ne répondre que par monosyllabes.
+
+De leur côté, les autres invités échangeaient entre eux des phrases
+comme celles-ci: «Les Razoumovsky... cela a été charmant!... Vous êtes
+bien bonne... la comtesse Apraxine...» lorsque la comtesse se dirigea
+tout à coup vers l'autre salon, et on l'entendit s'écrier:
+
+«Marie Dmitrievna!
+
+--Elle-même!...» répondit une voix assez dure.
+
+Et Marie Dmitrievna parut au même instant.
+
+À l'exception des vieilles femmes, les dames comme les demoiselles se
+levèrent aussitôt.
+
+Marie Dmitrievna s'était arrêtée sur le seuil de la porte. D'une taille
+élevée, forte et hommasse, elle portait haut sa tête à boucles grises,
+qui accusait la cinquantaine, et, tout en affectant de rabattre sans se
+hâter les larges manches de sa robe, elle enveloppa du regard toute la
+société qui l'entourait.
+
+Marie Dmitrievna parlait toujours russe.
+
+«Salut cordial à celle que nous fêtons, à elle et à ses enfants!
+dit-elle de sa voix forte qui dominait toutes les autres.--Que
+deviens-tu, vieux pécheur? dit-elle en s'adressant au comte, qui lui
+baisait la main.--Avoue-le, tu t'ennuies à Moscou, il n'y a où lancer
+les chiens.... Que faire, mon bon? Voilà! Quand ces petits oiseaux-là
+auront grandi,--et elle désignait les jeunes filles,--bon gré mal gré il
+faudra leur chercher des fiancés.--Eh bien! mon cosaque, dit Marie
+Dmitrievna à Natacha, qu'elle appelait toujours ainsi, en la caressant
+de la main pendant que la petite baisait gaiement la sienne,--sans
+avoir peur.... Cette fillette est un lutin, je le sais, mais je l'aime!»
+
+Retirant d'un énorme «ridicule» des boucles d'oreilles en pierres fines,
+taillées en poires, elle les donna à la petite fille, toute rayonnante
+de joie et de plaisir, et, se retournant ensuite vers Pierre:
+
+«Hé! hé! mon très cher, viens, viens ici, lui dit-elle d'une voix
+qu'elle s'efforçait de rendre douce et engageante; viens ici, mon cher.»
+
+Et elle relevait ses larges manches d'un air menaçant...:
+
+«Approche, approche! J'ai été la seule à dire la vérité à ton père,
+quand l'occasion s'en présentait; je ne vais pas te la ménager non plus,
+c'est Dieu qui l'ordonne.»
+
+Elle se tut, et chacun attendit ce qui allait se passer après cet exorde
+gros d'orage:
+
+«C'est bien, il n'y a rien à dire, tu es un gentil garçon!... Pendant
+que ton père est étendu sur son lit de douleur, tu t'amuses à attacher
+un homme de police sur le dos d'un ourson! C'est indécent, mon bonhomme,
+c'est indécent! Tu aurais mieux fait d'aller faire la guerre...»
+
+Puis, lui tournant le dos et présentant sa main au comte, qui retenait à
+grand'peine un éclat de rire étouffé:
+
+«Eh bien, à table, s'écria-t-elle, il en est temps, je crois!»
+
+Le comte ouvrit la marche, avec Marie Dmitrievna. Venaient ensuite la
+comtesse au bras d'un colonel de hussards, personnage à ménager, car il
+devait servir de guide à Nicolas et l'emmener au régiment, Anna
+Mikhaïlovna avec Schinchine, Berg avec Véra, la souriante Julie
+Karaguine avec Nicolas; d'autres couples suivaient à la file tout le
+long de la salle, et enfin derrière toute la compagnie, marchant un à un
+avec les enfants, les gouverneurs et les gouvernantes. Les domestiques
+se précipitèrent sur les chaises, qui furent avancées avec bruit; la
+musique éclata dans les galeries du haut, et tout le monde s'assit. Les
+sons de l'orchestre ne tardèrent pas à être étouffés par le cliquetis
+des couteaux et des fourchettes, par la voix des convives et les allées
+et venues des valets de chambre. La comtesse occupait un des bouts de la
+longue table avec Marie Dmitrievna à sa droite, et Anna Mikhaïlovna à sa
+gauche. Le comte, placé à l'autre bout, avait Schinchine à sa droite et
+à sa gauche le colonel; les autres invités du sexe fort s'assirent à
+leur fantaisie, et, au milieu de la table, les jeunes gens, Véra, Berg,
+Pierre et Boris, faisaient face aux enfants, aux gouverneurs et aux
+gouvernantes.
+
+Le comte jetait par intervalles un regard à sa femme et à son
+gigantesque bonnet à noeuds bleus, qu'il apercevait entre les carafes,
+les bouteilles et les vases garnis de fruits qui l'en séparaient, et
+s'occupait activement, sans s'oublier lui-même, à verser du vin à ses
+voisins. À travers les tiges d'ananas qui la cachaient un peu, la
+comtesse répondait aux coups d'oeil de son mari, dont le front enluminé
+se détachait ostensiblement au milieu des cheveux gris qui
+l'entouraient. Le côté des dames gazouillait à l'unisson; du côté des
+hommes, les voix s'élevaient de plus en plus, et entre autres celle du
+colonel de hussards, qui mangeait et buvait tant et si bien, que sa
+figure en était devenue pourpre, et que le comte l'offrait comme
+exemple, aux autres dîneurs. Berg expliquait à Véra, avec un tendre
+sourire, que l'amour venait du ciel et n'appartenait point à la terre.
+Boris nommait une à une, à son nouvel ami Pierre, toutes les personnes
+présentes, en échangeant des regards avec Natacha, qui lui faisait
+vis-à-vis. Pierre parlait peu, examinait les figures qui lui étaient
+inconnues et mangeait à belles dents. Des deux potages qu'on lui avait
+présentés, il avait choisi le potage à la tortue, et depuis la
+koulibiaka jusqu'au rôti de gelinottes, il n'avait pas laissé passer un
+seul plat, ni refusé un seul des vins offerts par le maître d'hôtel, qui
+tenait majestueusement la bouteille enveloppée d'une serviette, et qui
+lui glissait mystérieusement à l'oreille:
+
+«Madère sec, vin de Hongrie, vin du Rhin!»
+
+Il buvait indifféremment dans l'un ou l'autre des quatre verres, aux
+armes du comte, placés devant, chaque convive, et il se sentait pris
+pour ses voisins d'une bienveillance qui ne faisait qu'augmenter à
+chaque rasade. Natacha regardait fixement Boris, comme les fillettes
+savent seules le faire quand elles ont une amourette, et surtout
+lorsqu'elles viennent d'embrasser pour la première fois le héros de
+leurs rêves. Pierre ne faisait nulle attention à elle, et cependant, à
+la vue de cette singulière petite fille qui avait des yeux passionnés,
+il se sentait pris d'une folle envie de rire.
+
+Nicolas, qui se trouvait loin de Sonia, et à côté de Julie Karaguine,
+causait avec elle en souriant. Sonia souriait aussi, mais la jalousie la
+dévorait: elle pâlissait, rougissait tour à tour, et faisait tout son
+possible pour deviner ce qu'ils pouvaient se dire. La gouvernante, à
+l'air agressif, se tenait sur le qui-vive, toute prête à fondre sur
+celui qui oserait attaquer les enfants. Le gouverneur allemand tâchait
+de noter dans sa cervelle les mets et les vins qui défilaient devant
+lui, pour en faire une description détaillée dans sa première lettre à
+sa famille, et il était profondément blessé de ce que le maître d'hôtel
+ne faisait nulle attention à lui et ne lui offrait jamais de vin. Il
+dissimulait de son mieux, en faisant semblant de ne pas en désirer, et
+il aurait bien voulu faire croire que, s'il en avait accepté, ç'aurait
+été uniquement pour satisfaire une curiosité de savant.
+
+
+XIX
+
+
+La conversation s'animait de plus en plus du côté des hommes. Le colonel
+racontait que le manifeste de la déclaration de guerre était déjà
+répandu à Pétersbourg, et que l'exemplaire qu'il en avait eu venait
+d'être apporté au général en chef par un courrier.
+
+«Quelle est la mauvaise étoile qui nous pousse à guerroyer contre
+Napoléon? s'écria Schinchine. Il a déjà rabattu le caquet à l'Autriche;
+je crains cette fois que ce ne soit notre tour.»
+
+Le colonel, un robuste et rouge Allemand, bon soldat d'ailleurs et bon
+patriote, malgré son origine, s'offensa de ces paroles:
+
+«Mauvaise étoile! s'écria-t-il en prononçant les mots à sa façon et tout
+de travers. Quand c'est l'Empereur, monsieur, qui sait pourquoi nous la
+faisons! Il dit dans son manifeste qu'il ne saurait rester indifférent
+au danger qui menace la Russie, et que la sécurité de l'empire, la
+dignité et la sainteté des _alliances!_...» ajouta-t-il en appuyant
+particulièrement sur ce dernier mot, comme si toute l'importance de la
+question y était contenue.
+
+Puis, grâce à une mémoire infaillible et exercée depuis longtemps à
+retenir les édits officiels, il se mit à répéter mot à mot les premières
+lignes du manifeste:
+
+«Le seul désir, l'unique et constant but de l'Empereur étant d'établir
+en Europe une paix durable, il se décide, afin d'en atteindre la
+réalisation, à faire passer dès à présent une partie de l'armée à
+l'étranger. Voilà, monsieur, la raison! dit-il, en vidant son verre avec
+lenteur et en sollicitant du regard l'approbation du comte.
+
+--Connaissez-vous le proverbe: «Jérémie, Jérémie, reste chez toi, et
+veille à tes fuseaux!» repartit ironiquement Schinchine. Cela nous va
+comme un gant. Quand on pense que même Souvorow a été battu à plate
+couture..., et où sont aujourd'hui, je vous le demande, les Souvorow?
+dit-il en passant du russe au français.
+
+--Nous devons nous battre jusqu'à la dernière goutte de notre sang,
+reprit le colonel en frappant du poing sur la table, et mourir pour
+notre Empereur! Voilà ce qu'il faut, et surtout raisonner le moins
+possible, ajouta-t-il en accentuant le mot «moins» et en se tournant
+vers le comte. C'est ainsi que nous raisonnons, nous autres vieux
+hussards; et vous, comment raisonnez-vous, jeune homme et jeune hussard?
+continua-t-il en s'adressant à Nicolas, qui négligeait sa voisine pour
+écouter de toutes ses oreilles.
+
+--Je suis complètement de votre avis, répondit-il en devenant rouge
+comme une pivoine, en tournant les assiettes dans tous les sens et en
+déplaçant et replaçant son verre d'un mouvement si brusque et si
+désespéré, qu'il faillit le briser. Je suis convaincu que nous devons,
+nous autres Russes, vaincre ou mourir!...»
+
+La phrase n'était pas achevée, qu'il en avait déjà senti tout le
+ridicule: c'était pompeux, emphatique et complètement hors de propos.
+
+«C'est bien beau, ce que vous venez de dire,» lui souffla à l'oreille
+Julie en soupirant. Sonia, saisie d'un tremblement nerveux, l'avait
+écouté toute rougissante, tandis que Pierre approuvait le discours du
+colonel:
+
+«Voilà qui s'appelle parler, dit-il.
+
+--Vous êtes, jeune homme, un vrai hussard, reprit le colonel, en
+recommençant à frapper sur la table.
+
+--Hé, là-bas, pourquoi tout ce bruit?...»
+
+C'était Marie Dmitrievna qui élevait la voix.
+
+«Pourquoi ces coups de poing? À qui en as-tu? En vérité, tu t'emportes
+comme si tu chargeais des Français!
+
+--Je dis la vérité, lui répondit le hussard.
+
+--Nous parlons de la guerre, s'écria le comte, car savez-vous, Marie
+Dmitrievna, que j'ai un fils qui part pour l'armée?
+
+--Et moi, j'en ai quatre à l'armée et je ne m'en plains pas; tout se
+fait par la volonté de Dieu. On meurt couché «sur son poêle[10]«, et
+l'on se tire sain et sauf d'une mêlée, continua Marie Dmitrievna, en
+élevant sa forte voix qui résonnait à travers la table....
+
+Et la conversation se localisa de nouveau entre les femmes d'un côté, et
+les hommes de l'autre.
+
+«Je te dis que tu ne le demanderas pas, murmurait à Natacha son petit
+frère, tu ne le demanderas pas?
+
+--Et moi, je te dis que je le demanderai,» répondit Natacha....
+
+Et la figure tout en feu et avec une audace mutine et résolue, elle se
+leva à demi, et invitant Pierre du regard à lui prêter attention:
+
+«Maman! s'écria-t-elle de sa voix d'enfant, fraîche et sonore.
+
+--Que veux-tu?» demanda la comtesse effrayée.
+
+Elle avait deviné une gaminerie, à l'expression de la figure de la
+petite fille, et elle la menaça sévèrement du doigt, en hochant la tête
+d'un air fâché et mécontent.
+
+Les conversations cessèrent.
+
+«Maman, quel plat sucré aurons-nous?» reprit sans hésitation Natacha....
+
+Sa mère faisait de vains efforts pour l'arrêter.
+
+«Cosaque!» cria Marie Dmitrievna, en la menaçant à son tour de l'index.
+
+Les convives s'entre-regardèrent. Les vieux ne savaient comment prendre
+cet incident.
+
+«Maman, quel plat sucré aurons-nous?» répéta Natacha gaiement, et
+parfaitement rassurée sur les suites de son espièglerie.
+
+Sonia et le gros Pierre étouffaient leurs rires tant bien que mal.
+
+«Eh bien, tu vois, je l'ai demandé, chuchota Natacha au petit frère et à
+Pierre, qu'elle regarda de nouveau.
+
+--On servira une glace, mais tu n'en auras pas,» dit Marie Dmitrievna.
+
+Natacha, voyant qu'elle n'avait plus rien à craindre même de la part de
+cette dernière, s'adressa à elle encore plus résolument: «Quelle glace?
+Je n'aime pas la glace à la crème.
+
+--Aux carottes, alors?
+
+--Non, non, quelle glace, Marie Dmitrievna, quelle glace? Je veux le
+savoir,» criait-elle toujours plus haut.
+
+La comtesse et tous les convives éclatèrent de rire. On ne riait pas
+autant de la repartie de Marie Dmitrievna que de la hardiesse et de
+l'habileté déployées par cette fillette, qui osait ainsi lui tenir tête.
+
+Natacha se calma lorsqu'on lui eut annoncé une glace à l'ananas. Un
+instant après, on versa le champagne; la musique se remit à jouer; le
+comte et la petite comtesse s'embrassèrent, les convives se levèrent
+pour la féliciter et trinquer avec leurs hôtes, leurs vis-à-vis, leurs
+voisins et les enfants. Enfin les domestiques retirèrent vivement les
+chaises, et tous les convives, dont le vin et le dîner avaient
+légèrement coloré les visages, se remirent en file comme en entrant, et
+passèrent dans le même ordre de la salle à manger au salon.
+
+
+XX
+
+
+Les tables de jeu étaient préparées; les parties de boston
+s'organisèrent, et les invités se répandirent dans les salons et dans la
+bibliothèque. Le comte contemplait un jeu de cartes qu'il avait
+disposées en éventail devant lui. C'était l'heure habituelle de sa
+sieste: aussi faisait-il son possible pour vaincre le sommeil qui le
+gagnait, et il riait à tout propos. La jeunesse, entraînée par la
+maîtresse de la maison, s'était groupée autour du piano et de la harpe.
+Julie, cédant aux instances générales, exécuta sur ce dernier instrument
+un air avec variations, et se joignit ensuite au reste de la société,
+pour prier Natacha et Nicolas, dont on connaissait le talent musical, de
+chanter quelque chose. Natacha, toute fière d'être traitée en grande
+personne, était cependant fort intimidée.
+
+«Que chanterons-nous? demanda-t-elle.
+
+--_La Source_, répondit Nicolas.
+
+--Eh! bien, commençons! Boris, venez ici! Où donc est Sonia?»
+
+S'apercevant de l'absence de son amie, Natacha s'élança hors de la salle
+à sa recherche et courut à la chambre de Sonia. Elle était vide: dans le
+salon d'étude, personne! Elle comprit alors que Sonia devait se trouver
+sur le banc du corridor. Ce banc était le lieu consacré aux douloureux
+épanchements de la jeune génération féminine de la famille Rostow. Il
+n'y avait pas à en douter. Sonia s'était effectivement jetée sur le
+banc, où elle pleurait à chaudes larmes, dans sa vaporeuse toilette
+rose, qu'elle froissait sans y prendre garde; ses petites épaules
+décolletées étaient convulsivement secouées par des sanglots, et elle
+pressait contre un coussin rayé et sale, propriété de la vieille bonne,
+son visage caché dans ses mains. La figure de Natacha, jusque-là si
+animée et si joyeuse, perdit son air de fête: ses yeux devinrent fixes,
+les veines de son cou se gonflèrent et les coins de sa bouche
+s'abaissèrent.
+
+«Sonia, qu'as-tu? Qu'est-il arrivé? Oh! oh!» s'écria-t-elle.
+
+Et à la vue des pleurs de Sonia elle se mit, de son côté, à fondre en
+larmes.
+
+Sonia essaya, mais en vain, de relever la tête pour lui répondre. Elle
+enfonça davantage sa figure dans le coussin. Natacha s'assit près
+d'elle en l'entourant de ses bras, et, parvenant enfin à maîtriser son
+émotion, elle se leva à demi en s'essuyant les yeux.
+
+«Nicolas part dans une semaine, balbutia-t-elle: l'ordre du jour a paru,
+il est imprimé; il me l'a dit lui-même. Mais je n'aurais pas pleuré
+malgré cela, ajouta-t-elle en montrant un papier qu'elle tenait à la
+main et sur lequel Nicolas lui avait écrit des vers. Mais c'est que tu
+ne peux pas me comprendre, et personne ne peut comprendre cette belle
+âme. Tu es heureuse, toi, je ne t'en veux pas, je t'aime et j'aime
+Boris: il est charmant, il n'y aura pas d'obstacles, entre vous; mais
+Nicolas est mon cousin et il faudra le métropolitain lui-même pour...
+autrement c'est impossible! Et puis si maman (Sonia regardait la
+comtesse comme sa mère) trouvait que je suis un empêchement à l'avenir
+de Nicolas? Elle dirait que je n'ai pas de coeur, que je suis une
+ingrate; et vraiment, Dieu m'est témoin, je l'aime tant, et elle, et
+vous tous... excepté pourtant Véra.... Que lui ai-je fait à celle-là
+pour que...? Oui, je vous suis si reconnaissante, que j'aurais été
+heureuse de vous sacrifier quelque chose, mais je n'ai rien...»
+
+Et Sonia, ne pouvant se contenir, cacha de nouveau son visage dans le
+coussin. On voyait, aux efforts de Natacha pour la calmer, que celle-ci
+comprenait toute la gravité du chagrin de son amie.
+
+«Sonia,» dit-elle.
+
+Elle avait tout à coup deviné la vérité.
+
+«Je parie, que Véra t'a parlé après le dîner? Oui, n'est-ce pas?
+
+--Mais c'est Nicolas qui les a écrits, ces vers, et c'est moi qui ai
+copié les autres qu'elle a trouvés sur ma fable et qu'elle menace de
+montrer à maman.... Elle m'a dit que j'étais une ingrate, et que maman
+ne me permettrait jamais de l'épouser..., qu'il épouserait Julie
+Karaguine, et tu as bien vu comme il s'est occupé d'elle toute la
+journée; Natacha, pourquoi tout cela?...»
+
+Et ses larmes recommencèrent de plus belle. Natacha l'attira à elle,
+l'embrassa, et la tranquillisa en lui souriant à travers ses pleurs.
+
+«Sonia, il ne faut pas la croire. Souviens-toi de ce que nous disions à
+nous trois avec Nicolas, l'autre soir après le souper. Nous avons décidé
+d'avance comment tout se passerait; je ne me rappelle plus comment, mais
+je sais que cela devait être très bien et très possible. Le frère de
+l'oncle Schinchine a bien épousé sa cousine germaine, et nous ne sommes
+cousins qu'au troisième degré. Boris aussi disait que ce ne serait pas
+difficile, car je lui ai raconté tout cela, tu sais, et il est si
+intelligent, si bon! Ne pleure pas, Sonia, ma petite colombe, ma petite
+amie.!...»
+
+Et elle la couvrait de baisers en riant.
+
+«Véra est méchante, laissons-la tranquille, mais tout ira bien, et elle
+ne dira rien à maman. Nicolas l'annoncera lui-même et il ne pense pas à
+Julie...»
+
+Puis elle lui donna encore un baiser, et Sonia se releva d'un bond, les
+yeux tout brillants de nouveau, de joie et d'espérance. C'était bien
+véritablement un charmant petit chat, qui semblait guetter le moment
+favorable pour retomber doucement sur ses pattes et s'élancer à la
+poursuite du peloton avec lequel, comme tous ceux de sa race, il savait
+si bien jouer.
+
+«Tu le crois? bien vrai, tu le jures? dit-elle vivement, en réparant le
+désordre de sa robe et de sa coiffure.
+
+--Je te le jure,» répliqua Natacha, en lui rattachant une boucle de
+cheveux échappée de ses longues nattes. «Eh bien, allons chanter _la
+Source_, s'écrièrent-elles en riant, allons!
+
+--Sais-tu que ce gros Pierre, qui était en face de moi, est très drôle,
+dit tout à coup Natacha en s'arrêtant. Oh! que je m'amuse!...»
+
+Et elle s'élança dans le corridor. Sonia secoua le duvet attaché à sa
+jupe, glissa les vers dans son corsage et la suivit à pas précipités,
+les joues tout en feu.
+
+Comme on le pense, le quatuor de _la Source_ eut un grand succès.
+Nicolas chanta ensuite une nouvelle romance:
+
+ _Phoebé rayonne dans la nuit,_
+ _Je rêve à toi, mon coeur s'enfuit_
+ _Vers ton coeur, ô mon adorée;_
+ _Je rêve que tes doigts charmants_
+ _Font vibrer la harpe dorée..._
+ _Mais que m'importent ces doux chants,_
+ _Et ces appels de mon amante,_
+ _Si ses baisers ne viennent pas_
+ _Devancer sur ma lèvre ardente_
+ _Le baiser glacé du trépas?_
+
+Il n'avait pas fini, que l'orchestre placé dans la galerie donna le
+signal de la danse, et la jeunesse s'élança au milieu d'un pêle-mêle
+général.
+
+Schinchine venait d'accaparer Pierre, qui était pour lui un morceau
+friand tout fraîchement débarqué, et il se lançait dans une ennuyeuse
+dissertation politique, lorsque Natacha entra dans le salon, et marchant
+droit vers Pierre:
+
+«Maman, lui dit-elle en riant et en rougissant, maman m'a ordonné de
+vous inviter à danser.
+
+--Je crains de brouiller toutes les figures, répondit Pierre, mais si
+vous voulez me guider...»
+
+Et il présenta sa main à la fillette.
+
+Pendant que les couples se mettaient en place et que les instruments
+s'accordaient, Pierre s'était assis à côté de sa petite dame, qui ne se
+possédait pas de joie, à la seule idée de danser avec un grand monsieur
+arrivé de l'étranger, et de causer avec lui comme une grande personne.
+Tout en jouant avec un éventail qu'on lui avait donné à garder et en
+prenant une pose dégagée, étudiée Dieu sait où et Dieu sait quand, elle
+bavardait et riait avec son cavalier.
+
+«Eh bien, eh bien, regardez-la donc!» dit la comtesse en traversant la
+salle.
+
+Natacha rougit sans cesser de rire:
+
+«Mais, maman, quel plaisir avez-vous à.... Qu'y a-t-il donc là de si
+extraordinaire?»
+
+On dansait la troisième «anglaise», lorsque le comte et Marie
+Dmitrievna, qui jouaient au salon, repoussèrent leurs chaises et
+passèrent dans la salle de bal, suivis de quelques vieux dignitaires qui
+étiraient leurs membres endoloris à la suite de ce long repos, tout en
+remettant dans leur poche leur bourse et leur portefeuille.
+
+Marie Dmitrievna et son cavalier étaient de fort belle humeur; ce
+dernier lui avait offert, comme un véritable danseur de ballet et avec
+une politesse comique et théâtrale, son poing arrondi, sur lequel elle
+avait gracieusement posé la main. Se redressant alors plein de gaieté et
+de verve, le comte attendit que la figure de «l'anglaise» fût terminée:
+
+«Semione! s'écria-t-il aussitôt, en battant des mains et en s'adressant
+au premier violon, joue le _Daniel Cooper_, tu sais?»
+
+C'était la danse favorite du comte, la danse de sa jeunesse, une des
+figures de «l'anglaise».
+
+«Regardez donc papa,» s'écria Natacha de toutes ses forces, et, oubliant
+qu'elle dansait avec un grand monsieur, elle pencha sa tête sur ses
+genoux en riant de tout son coeur. Toute la salle s'amusait
+effectivement à suivre les mouvements et les poses du joyeux petit
+vieillard et de son imposante partenaire, dont la taille dépassait la
+sienne. Les bras arrondis, les épaules effacées, les pieds en dehors, il
+battait légèrement la mesure sur le parquet; le sourire qui
+s'épanouissait sur son visage préparait le public à ce qui allait
+suivre. Aux premières notes de cet entraînant _Daniel Cooper_, qui lui
+rappelait le gai _trépak_ (danse nationale russe), toutes les portes qui
+donnaient dans la salle se garnirent d'hommes d'un côté et de femmes de
+l'autre: c'étaient les gens de la maison accourus pour contempler le
+spectacle que leur offrait la joyeuse incartade de leur maître:
+
+«Ah! Seigneur notre Père, quel aigle!» s'écria la vieille bonne.
+
+Le comte dansait avec art et il en était fier! Quant à sa dame, elle
+n'avait jamais su, ni jamais essayé de bien danser.
+
+Ayant confié son «ridicule» à la comtesse, elle se tenait immobile et
+droite comme une véritable géante. Ses puissantes mains pendaient le
+long de sa puissante personne, et grâce à un sourire étudié et au
+frémissement de ses narines, son visage, dont les lignes étaient
+correctes, mais d'une beauté sévère, témoignait seul de son animation.
+Si le cavalier charmait les spectateurs qui l'entouraient par l'imprévu
+et les grâces de ses pas et de ses entrechats, le moindre geste de la
+dame excitait une admiration égale. On savait gré à Marie Dmitrievna de
+ses balancements, de ses demi-tours, de ses mouvements d'épaules,
+empreints d'une dignité surprenante malgré sa corpulence, et que sa
+retenue habituelle rendait encore plus extraordinaires. La danse
+s'animait de plus en plus, on négligeait les autres couples, et toute
+l'attention se concentrait sur les deux vieilles gens. Natacha tirait
+les gens au hasard par leur robe ou par leur habit en exigeant qu'on
+regardât son père, et Dieu sait si l'on s'en faisait faute.
+
+Dans les intervalles de la danse, le comte reprenait haleine, s'éventait
+avec son mouchoir et criait aux musiciens d'aller plus vite. Puis il se
+lançait de nouveau, tournant autour de sa dame, tantôt sur la pointe des
+pieds, tantôt sur les talons. Enfin, emporté par son ardeur juvénile,
+après avoir ramené m danseuse à sa place et s'être galamment incliné
+devant elle, il leva une jambe en l'air, et termina ses évolutions
+chorégraphiques par une pirouette splendide, aux applaudissements et aux
+rires de toute la salle et surtout de Natacha.
+
+Les deux danseurs s'arrêtèrent, épuisés, hors d'haleine front
+ruisselant.
+
+«Oui, ma chère? c'est bien ainsi que l'on dansait de notre temps,
+s'écria le comte.
+
+--Hourra pour _Daniel Cooper_!» reprit Marie Dmitrievna, en respirant
+avec peine et en retroussant ses manches.
+
+
+XXI
+
+
+Pendant que l'on dansait ainsi la septième «anglaise», que les musiciens
+détonnaient de fatigue, et que les domestiques et les cuisiniers, à bout
+de forces, préparaient le souper, un sixième coup d'apoplexie frappait
+le comte Besoukhow. Les médecins ayant déclaré que tout espoir de
+guérison était perdu, on lut au moribond les prières de la confession,
+on le fit communier et l'on se prépara à lui donner l'extrême-onction.
+L'agitation et l'inquiétude inséparables de ces derniers moments
+régnaient autour de ce lit de mort. De nombreux agents des pompes
+funèbres, alléchés par l'appât de riches funérailles, se pressaient
+devant la grande porte d'entrée, ayant soin pourtant de se dérober entre
+les voitures qui s'arrêtaient devant le perron. Le général-gouverneur de
+Moscou, qui avait envoyé ses aides de camp plusieurs fois par jour pour
+avoir des nouvelles du malade, était venu ce soir-là en personne prendre
+un dernier congé de l'illustre contemporain de Catherine. Le magnifique
+salon de réception était plein de monde. Tous se levèrent avec respect à
+l'entrée du général en chef, qui venait de passer une demi-heure seul
+avec le mourant, et qui, en saluant à droite et à gauche, se hâta de
+traverser le salon sous le feu de tous les regards.
+
+Le prince Basile, singulièrement pâli et amaigri, le reconduisait, en
+lui disant quelques mots à voix basse. Après avoir accompli ce devoir,
+il s'arrêta dans la grande salle, et se laissa tomber sur une chaise, en
+se couvrant les yeux de la main.
+
+Bientôt après, il se leva et se dirigea vivement et d'un air anxieux
+vers un long couloir qui aboutissait à l'appartement de l'aînée des
+princesses, et il y disparut.
+
+Les personnes qui étaient restées dans le salon à demi éclairé
+chuchotaient entre elles ou se taisaient subitement, et jetaient des
+regards curieux et inquiets du côté de la porte, chaque fois qu'elle
+s'ouvrait pour livrer passage à ceux qui entraient chez le malade ou qui
+en sortaient.
+
+«Le terme est arrivé! disait un vieux prêtre assis à côté d'une dame qui
+l'écoutait avec vénération.... Le terme est arrivé! Aller plus loin est
+impossible!
+
+--N'est-ce pas trop tard pour l'extrême-onction? demanda sa voisine,
+feignant de ne point savoir à quoi s'en tenir là-dessus.
+
+--C'est un bien grand sacrement,» répondit le serviteur de l'Église, et,
+passant doucement la main sur son front chauve, il ramena en avant
+quelques rares mèches de cheveux gris.
+
+«Qui était-ce donc? Le général en chef? demandait-on à l'autre bout de
+la chambre.... Comme il est encore jeune!
+
+--Et il est à la veille de ses soixante-dix ans!... On dit que le comte
+n'a plus sa tête.... Il était question de lui donner
+l'extrême-onction....
+
+--J'ai connu quelqu'un qui l'a reçue sept fois.»
+
+La seconde des nièces du comte Besoukhow venait de quitter son oncle.
+Elle avait les yeux rouges; elle alla s'asseoir à côté du docteur
+Lorrain, qui était gracieusement accoudé sous le portrait de
+l'impératrice Catherine.
+
+«Il fait véritablement beau, princesse, très beau, lui dit le médecin...
+on pourrait en vérité se croire à la campagne, bien qu'on soit à Moscou!
+
+--N'est-ce pas? répondit la demoiselle avec un soupir.... Me
+permettez-vous de lui donner à boire?»
+
+Le médecin parut réfléchir:
+
+«A-t-il pris la potion?
+
+--Oui.»
+
+Il regarda son «Bréguet»:
+
+«Prenez un verre d'eau cuite et mettez-y une pincée (faisant le geste de
+ses doigts fluets) de... de crème de tartre.
+
+«Che ne gonnais bas de gas où l'on reste en fie abrès le droisième goup,
+disait un médecin allemand à un aide de camp.
+
+--Quel homme robuste c'était! répondit son interlocuteur... À qui
+reviennent toutes ses richesses? ajouta-t-il tout bas.
+
+--Il se drouvera pien un amadeur,» reprit l'Allemand avec un gros
+sourire.
+
+La porte s'ouvrit de nouveau. Tout le monde regarda: c'était la seconde
+princesse qui, après avoir préparé la tisane, entrait chez le malade.
+
+Le médecin allemand s'approcha de Lorrain.
+
+«Il bourra pien drainer engore jusqu'au madin.»
+
+Lorrain plissa ses lèvres, et fit solennellement un geste négatif avec
+son index:
+
+«Cette nuit au plus tard!» dit-il tout bas, en souriant orgueilleusement
+à sa propre science, qui lui permettait de si bien préciser la
+situation de l'agonisant.
+
+Le prince Basile ouvrit la porte de la chambre de la princesse aînée. Il
+y faisait presque nuit: deux petites lampes brûlaient devant les images,
+et il s'en exhalait une douce odeur de fleurs et de parfums. Une foule
+de petits meubles, de chiffonnières et de guéridons de toutes formes
+l'encombraient, et l'on entrevoyait à demi cachées par un paravent les
+blanches couvertures d'un lit très élevé.
+
+Un petit chien aboya.
+
+«Ah! c'est vous, mon cousin!»
+
+Elle se leva, en passant la main sur ses bandeaux, si constamment et si
+correctement lisses, qu'on aurait pu les croire fixés sur sa tête par
+une couche de vernis.
+
+«Qu'y a-t-il? dit-elle, vous m'avez effrayée!
+
+--Il n'y a rien. C'est toujours la même chose, mais je suis venu causer
+affaires avec toi, Catiche,» lui dit le prince.
+
+Et il s'assit avec lassitude dans le fauteuil qu'elle avait occupé.
+
+«Comme tu as chauffé ta chambre! Voyons, assieds-toi là, et causons.
+
+--Je croyais qu'il était arrivé quelque chose...»
+
+Et elle se mit en face de lui, toute prête à l'écouter avec son air
+impassible et dur.
+
+«J'ai essayé de dormir, mais je ne peux pas.
+
+--Eh bien, ma chère?» dit le prince Basile qui lui prit la main et qui
+ensuite l'abaissa graduellement, selon son habitude....
+
+Ces quelques mots devaient faire allusion à bien des choses, car le
+cousin et la cousine s'étaient entendus sans rien se dire.
+
+La princesse, dont la taille était longue, sèche et disgracieuse, tourna
+lentement ses yeux gris à fleur de tête et sans expression, et les fixa
+sur lui; puis elle secoua la tête, soupira et reporta son regard vers
+les images. Ce mouvement pouvait s'interpréter de deux manières: c'était
+de la douleur et de la résignation, ou bien de la fatigue et l'espoir
+d'un prochain repos.
+
+Le prince Basile le comprit ainsi.
+
+«Crois-tu donc que je ne m'en ressente pas aussi? Je suis éreinté comme
+un cheval de poste. Causons pourtant, et sérieusement, si tu veux
+bien...»
+
+Il se tut et la contraction de ses joues donna à sa physionomie une
+expression désagréable, qui ne ressemblait en rien à celle qu'il prenait
+devant témoins. Son regard était aussi tout autre, et on y lisait à la
+fois l'impudence et la crainte.
+
+La princesse, retenant son petit chien sur ses genoux, de ses mains
+osseuses et maigres, le regardait attentivement dans le plus profond
+silence, bien décidée à ne pas le rompre la première, dût-il se
+prolonger toute la nuit.
+
+«Voyez-vous, chère princesse et chère cousine Catherine Sémenovna,
+reprit le prince Basile avec un effort visible, il faut penser à tout
+dans de pareils moments; il faut penser à l'avenir, au vôtre... je vous
+aime toutes trois comme mes propres filles, tu le sais...?»
+
+Comme la princesse restait impassible et impénétrable, il continua sans
+la regarder, en repoussant avec humeur un guéridon:
+
+«Tu sais bien, Catiche, que vous trois et ma femme vous êtes les seules
+héritières directes. Je comprends tout ce que le sujet a de pénible pour
+toi et pour moi aussi, je te le jure; mais, ma chère amie, j'ai dépassé
+la cinquantaine, il faut tout prévoir!... Sais-tu que j'ai envoyé
+chercher Pierre? Le comte l'a exigé en indiquant son portrait...»
+
+Le prince Basile releva les yeux sur elle: rien n'indiquait sur sa
+figure si elle l'avait écouté, ou si elle le regardait sans songer à
+rien.
+
+«Je ne cesse d'adresser de ferventes prières à Dieu, mon cousin, pour
+qu'il soit sauvé et pour que sa belle âme se détache sans souffrance de
+ce monde.
+
+--Oui, oui, certainement, répliqua le vieux prince, en attirant cette
+fois à lui avec un mouvement de colère l'innocent guéridon....
+
+--Mais enfin, voici l'affaire... tu la connais... le comte a fait
+l'hiver dernier un testament par lequel il laisse toute sa fortune à
+Pierre, en mettant de côté ses héritiers légitimes.
+
+--Oh! il en a tant fait de testaments! repartit la nièce avec une
+tranquillité parfaite.... En tout cas, il ne saurait rien léguer à
+Pierre, car Pierre est un fils naturel!
+
+--Et que ferions-nous? s'écria vivement le prince Basile en serrant
+contre lui le guéridon à le briser...--Que ferions-nous si le comte
+demandait à l'Empereur, dans une lettre, de légitimer ce fils? Eu égard
+aux services du comte, on le lui accorderait peut-être!»
+
+La princesse sourit, et ce sourire disait qu'elle en savait là-dessus
+plus long que son interlocuteur.
+
+«Je te dirai plus: la lettre est écrite, mais elle n'a pas été envoyée,
+et pourtant l'Empereur en a connaissance. Il s'agirait de découvrir si
+elle a été détruite; si, au contraire, elle existe... alors... quand
+tout sera fini!--et il soupira pour faire entendre ce que voulait dire
+le mot «tout»,--on cherchera dans les papiers du comte..., le testament
+sera remis à l'Empereur avec la lettre, sa prière sera accueillie et
+Pierre héritera légitimement de tout!
+
+--Et notre part? demanda la princesse avec une ironie marquée, bien
+convaincue qu'il n'y avait rien à craindre.
+
+--Mais, ma pauvre Catiche, c'est clair comme le jour: il sera le seul
+héritier, et vous ne recevrez pas une obole--Tu dois le savoir, ma
+chère! Le testament et la lettre ont-ils été détruits? S'il les a
+oubliés, où se trouvent-ils? Dans ce cas il faudrait s'en emparer,
+car....
+
+--Il ne manquerait plus que cela, lui dit-elle en l'interrompant du même
+ton et avec la même expression dans le regard.... Je ne suis qu'une
+femme et, selon vous, nous sommes toutes des sottes? Mais je suis sûre
+qu'un bâtard ne peut hériter de rien, un bâtard! ajouta-t-elle en
+français, comme si ce mot dans cette langue devait répondre
+victorieusement à tous les arguments de son adversaire.
+
+--Tu ne veux pas me comprendre, Catiche, car tu es intelligente. Si le
+comte obtient la légitimation, Pierre deviendra comte Besoukhow, et
+toute la fortune ira à lui de droit. Si le testament et la lettre
+existent, il ne te reviendra à toi, que la consolation d'avoir été
+bonne, dévouée... etc... etc... c'est certain!
+
+--Je sais que le testament existe, mais je sais aussi qu'il n'est pas
+légal, et vous me prenez, je crois, pour une idiote, mon cousin,
+répondit la princesse, convaincue qu'elle avait été mordante et
+spirituelle.
+
+--Ma chère princesse Catherine, reprit le vieux prince avec une
+impatience marquée, je ne suis pas venu pour te blesser, mais pour
+causer avec toi de tes propres intérêts. Tu es une bonne et aimable
+parente, et je te répète pour la dixième fois que, si le testament et la
+lettre se trouvent parmi les papiers du comte, tes soeurs et toi vous
+cessez d'être les héritières. Si tu manques de confiance en moi,
+adresse-toi à des gens compétents. Je viens d'en causer avec Dmitri
+Onoufrievitch, l'homme d'affaires de la maison, et il m'a répété la
+même chose.»
+
+La lumière se fit tout à coup dans les idées de la princesse. Ses lèvres
+minces pâlirent, mais ses yeux gardèrent leur immobilité, tandis que sa
+voix, qu'elle ne pouvait plus maîtriser, avait des éclats inattendus.
+
+«Ce serait charmant, je n'ai jamais rien demandé, et je ne veux rien
+accepter! s'écria-t-elle en jetant à terre son carlin, et en arrangeant
+les plis de sa robe.... Voilà la reconnaissance, voilà l'affection pour
+celles qui lui ont tout sacrifié! Bravo! c'est parfait. Je n'ai
+heureusement besoin de rien, prince!
+
+--Mais tu n'es pas seule, tu as des soeurs....
+
+--Oui, continua-t-elle sans l'écouter, je le savais depuis longtemps,
+mais je n'y pensais plus: l'envie, la duplicité, l'intrigue, la plus
+noire des ingratitudes, voilà à quoi je devais m'attendre dans cette
+maison. J'ai tout compris, et je sais à qui je dois m'en prendre de ces
+intrigues.
+
+--Mais il ne s'agit pas de cela, ma chère amie.
+
+--C'est votre protégée, cette charmante princesse Droubetzkoï, que je
+n'aurais pas voulu avoir pour femme de chambre, cette vilaine et atroce
+créature!
+
+--Voyons, ne perdons pas notre temps.
+
+--Ah! laissez-moi: elle s'est faufilée ici pendant l'hiver et a raconté
+au comte des horreurs, des choses épouvantables sur nous toutes, sur
+Sophie surtout. Impossible de vous les répéter!... Le comte en est tombé
+malade et n'a pas voulu nous laisser entrer chez lui pendant quinze
+jours. C'est alors qu'il a écrit ce sale papier, qui, à ce que je
+croyais, ne pouvait avoir aucune valeur.
+
+--Nous y voilà..., mais pourquoi ne pas m'avoir prévenu? Où est-il?
+
+--Il est enfermé dans le portefeuille à mosaïque qu'il garde toujours
+sous son oreiller.... Oui, c'est elle, et si j'ai un gros péché sur la
+conscience, c'est la haine que m'inspire cette vilaine femme! Pourquoi
+se glisse-t-elle parmi nous? Oh! un jour viendra où je lui dirai son
+fait,» s'écria la princesse complètement hors d'elle-même.
+
+
+XXII
+
+
+Pendant que toutes ces conversations avaient lieu au salon et chez la
+princesse, la voiture du prince Basile ramenait Pierre et avec lui la
+princesse Droubetzkoï, qui avait jugé nécessaire de l'accompagner.
+Lorsque les roues glissèrent doucement sur la paille étendue devant la
+façade de l'hôtel Besoukhow, elle se tourna vers son compagnon avec des
+phrases de consolation toutes prêtes; mais, à sa grande surprise, Pierre
+dormait, tranquillement bercé par le mouvement de la voiture; elle le
+réveilla, et il la suivit en songeant pour la première fois qu'il allait
+avoir une entrevue avec son père mourant! La voiture s'était arrêtée à
+une des entrées latérales. Au moment où il mettait pied à terre, deux
+hommes vêtus de noir se retirèrent vivement dans l'ombre projetée par le
+mur; d'autres avaient également l'air de se cacher. Personne n'y faisait
+la moindre attention. «Cela doit être ainsi,» se dit Pierre, et il
+continua à suivre la princesse, qui montait rapidement l'étroit escalier
+de service. Il se demandait pourquoi elle avait justement choisi cette
+entrée inusitée, pourquoi cette visite au comte et quelle en serait
+l'utilité, mais l'assurance et la hâte de son guide le forçaient à
+croire encore une fois que cela devait être ainsi. À mi-chemin, ils
+furent heurtés par des gens qui descendaient l'escalier en courant, avec
+des seaux d'eau, et qui se serrèrent contre la muraille pour leur livrer
+passage, sans témoigner le moindre étonnement à leur vue.
+
+«C'est bien de ce côté, l'appartement des princesses? demanda Anna
+Mikhaïlovna à l'un d'eux.
+
+--Oui, c'est ici, répondit à haute voix l'homme à qui elle s'était
+adressée, comme si le moment était venu où l'on pouvait tout se
+permettre. C'est la porte à gauche.
+
+--Le comte ne m'a peut-être pas appelé, dit Pierre en arrivant sur le
+palier.... Je préférerais aller tout droit chez moi.»
+
+Anna Mikhaïlovna s'arrêta pour l'attendre:
+
+«Ah! mon ami! lui dit-elle en lui effleurant la main comme elle avait
+effleuré celle de son fils peu d'heures auparavant. Croyez que je
+souffre autant que vous, mais soyez homme!
+
+--Vraiment, je ferais mieux de me retirer...»
+
+Et Pierre regarda affectueusement la princesse par-dessus ses lunettes.
+
+«Ah! mon ami, oubliez les torts qu'on a pu avoir envers vous; pensez
+qu'il est votre père et qu'il est à l'agonie.» Elle soupira: «Je vous
+aime comme mon fils, fiez-vous à moi, je veillerai à vos intérêts.»
+
+Pierre n'avait rien compris, mais encore une fois il se dit: «Cela doit
+être ainsi,» et il se laissa emmener. La princesse ouvrit une porte et
+entra dans une petite pièce qui servait d'antichambre. Un vieux
+serviteur des princesses, assis dans un coin, y tricotait un bas.
+Pierre n'avait jamais visité cette partie de la maison. Anna Mikhaïlovna
+s'informa de la santé de ces dames auprès d'une fille de chambre, à
+laquelle elle prodigua les «ma bonne» et les «mon enfant».
+
+Celle-ci, qui portait une carafe d'eau sur un plateau, enfila un long
+couloir dallé et fut suivie par la princesse. La première chambre à
+gauche était celle de l'aînée des nièces. Dans son empressement à y
+entrer, la servante laissa la porte entrebâillée, si bien que Pierre et
+sa conductrice, en y jetant involontairement les yeux, surprirent la
+nièce aînée causant avec le prince Basile. À la vue des deux visiteurs,
+ce dernier se rejeta en arrière avec un geste marqué de contrariété,
+tandis que la princesse, se précipitant sur la porte, la referma avec
+violence. Cet accès de colère, si opposé au calme habituel de son
+maintien, et l'inquiétude extrême qui se peignait sur le visage du
+prince Basile étaient si étranges, que Pierre s'arrêta court,
+interrogeant son guide du regard; la bonne dame, qui ne partageait pas
+sa surprise, répondit par un soupir et un sourire:
+
+«Soyez homme, mon ami; c'est moi qui veillerai à vos intérêts.»
+
+Et Anna Mikhaïlovna doubla le pas.
+
+C'est moi qui veillerai à vos intérêts! Que voulait-elle dire? Pierre
+n'y comprenait rien, «mais cela doit sans doute être ainsi,» se
+disait-il. Le corridor aboutissait à une grande salle mal éclairée
+attenante au salon de réception du comte. Quoique richement décoré, ce
+salon était d'un aspect sévère; Pierre le traversait habituellement
+lorsqu'il rentrait par le grand escalier. Une baignoire, qu'on y avait
+oubliée, s'y étalait au beau milieu; l'eau en dégouttait tout doucement
+et mouillait le tapis. Un domestique, et un sacristain tenant un
+encensoir s'approchaient doucement des nouveaux venus, qu'ils n'avaient
+pas aperçus. Le salon d'à côté s'ouvrait sur un jardin d'hiver; deux
+énormes fenêtres à l'italienne y laissaient entrer le jour; un buste en
+marbre et un portrait en pied de l'impératrice Catherine en étaient les
+principaux ornements. Les mêmes personnes y étaient encore assises et
+chuchotaient entre elles, en gardant les mêmes poses.
+
+Tous se turent à l'entrée d'Anna Mikhaïlovna, pour examiner sa figure
+pâle et éplorée, et le gros et grand Pierre qui la suivait docilement,
+la tête basse. Elle savait, et son visage l'exprimait clairement, que
+l'instant décisif était enfin arrivé, et ce fut avec l'assurance d'une
+Pétersbourgeoise rompue aux affaires qu'elle soutint la fixité curieuse
+de leurs regards. Elle sentait qu'elle était protégée par celui qu'elle
+avait amené, car le mourant l'avait demandé. Se dirigeant sans hésiter
+vers le confesseur du comte, et se courbant de façon à se rapetisser,
+sans toutefois s'incliner outre mesure, elle lui demanda
+respectueusement sa bénédiction, et s'adressa avec la même humilité à
+l'autre dignitaire de l'Église.
+
+«Dieu soit loué, nous voilà à temps, dit-elle, nous avions si
+grand'peur!... C'est le fils du comte! Quel épouvantable moment!»
+
+Ayant murmuré ces quelques mots, elle se tourna vers le docteur:
+
+«Cher docteur, ce jeune homme est le fils du comte; y a-t-il de
+l'espoir?»
+
+Le docteur leva les yeux au ciel et haussa les épaules.
+
+Anna Mikhaïlovna l'imita en tout point, et, se couvrant la figure de la
+main, elle le quitta avec un profond soupir, pour se rapprocher de
+Pierre, avec une physionomie où il y avait du respect, de la tendresse
+et une tristesse significative.
+
+«Ayez confiance en sa miséricorde!» Alors elle lui indiqua du doigt un
+petit canapé qu'elle l'engagea à occuper; ensuite elle se dirigea sans
+bruit vers la porte mystérieuse qui attirait toute l'attention, l'ouvrit
+imperceptiblement et disparut.
+
+Pierre, qui s'était décidé à lui obéir aveuglément, s'assit sur le petit
+canapé et remarqua, non sans surprise, qu'on l'observait avec plus de
+curiosité que d'intérêt. On chuchotait en le désignant, et il paraissait
+inspirer une certaine crainte et une certaine servilité. On lui
+témoignait un respect auquel on ne l'avait point habitué, et la dame
+inconnue qui causait avec les deux prêtres se leva pour lui offrir sa
+place; un aide de camp ramassa le gant qu'il avait laissé tomber et le
+lui présenta; les médecins se turent et se rangèrent pour le laisser
+passer. Le premier mouvement de Pierre avait été de refuser la place
+offerte, pour ne point déranger la dame, de ramasser lui-même son gant
+et d'éviter les médecins, qui d'ailleurs ne se trouvaient pas sur son
+chemin; mais il pensa que ce ne serait pas convenable, qu'il était
+devenu un personnage, qu'on attendait beaucoup de lui pendant cette
+mystérieuse et triste nuit, et que par conséquent il était tenu
+d'accepter les services de chacun.
+
+Il prit donc silencieusement le gant que lui tendait l'aide de camp, il
+s'assit à la place offerte par la dame, posa ses mains sur ses genoux,
+bien parallèles l'une à l'autre, dans la pose naïve d'une statue
+égyptienne, très décidé, pour ne point se compromettre, à s'abandonner à
+la volonté d'autrui, au lieu de suivre ses propres inspirations.
+
+Deux minutes s'étaient à peine écoulées, que le prince Basile, la tête
+haute, vêtu de sa longue redingote, sur laquelle brillaient trois
+étoiles, fit majestueusement son entrée. Il semblait avoir subitement
+maigri; ses yeux s'agrandirent à la vue de Pierre. Il lui prit la main,
+ce qu'il n'avait encore jamais fait, et l'abaissa lentement comme pour
+en éprouver la force de résistance.
+
+«Courage, courage, mon ami;... il a demandé à vous voir, c'est bien!»
+
+Et il allait le quitter, lorsque Pierre crut de son devoir de lui
+demander:
+
+«Est-ce que la santé de...?»
+
+Il s'arrêta confus, ne sachant comment nommer le comte son père!
+
+«Il a eu encore «un coup» il y a une demi-heure. Courage, mon ami!»
+
+Le trouble de ses idées était si grand, que Pierre s'imagina à
+l'entendre que le mourant avait été frappé par quelqu'un, et il fixa sur
+le prince Basile un regard ahuri. Celui-ci, ayant échangé quelques mots
+avec le docteur Lorrain, se glissa sur la pointe du pied par la porte
+entr'ouverte. L'aînée des princesses le suivit, ainsi que le clergé et
+les serviteurs de la maison. Il se fit un mouvement dans la chambre du
+malade, et Anna Mikhaïlovna, pâle mais ferme dans l'accomplissement de
+son devoir, en sortit pour aller chercher Pierre.
+
+«La bonté divine est inépuisable, lui dit-elle. La cérémonie de
+l'extrême-onction va commencer... venez...!»
+
+Il se leva et remarqua que toutes les personnes qui étaient là, la dame
+inconnue et l'aide de camp compris, entrèrent avec lui dans la pièce
+voisine. Il n'y avait plus de consigne à observer.
+
+
+XXIII
+
+
+Pierre connaissait parfaitement cette grande chambre, divisée par des
+colonnes formant alcôve et toute tapissée d'étoffes à l'orientale.
+Derrière les colonnes, on voyait un grand lit en bois d'acajou, très
+élevé, garni de lourds rideaux, et, de l'autre, la niche vitrée
+contenant les saintes images, qui était éclairée comme une église
+pendant l'office divin. Dans un large fauteuil à la Voltaire placé
+devant elles, le comte Besoukhow, avec sa grande et majestueuse figure,
+et enveloppé jusqu'à la ceinture d'une couverture de soie, était à demi
+couché sur des oreillers d'une blancheur immaculée. Une crinière de
+cheveux gris, semblable à celle d'un lion, et des rides fortement
+accusées faisaient ressortir son beau et noble visage au teint de cire.
+Ses deux mains, grandes et fortes, gisaient inanimées sur la couverture.
+Entre l'index et le pouce de la main droite, on avait placé un cierge,
+que retenait un vieux serviteur penché au-dessus du fauteuil. Les
+prêtres et les diacres, avec leurs longs cheveux descendant sur les
+épaules, et leurs riches habits sacerdotaux, officiaient autour de lui
+avec une lenteur solennelle, tenant à la main des cierges allumés. Au
+second plan, les deux nièces cadettes, leurs mouchoirs sur les yeux,
+s'effaçaient derrière le visage impassible de Catiche, leur soeur aînée,
+qui paraissait craindre, si elle avait porté ailleurs son regard rivé
+aux saintes images, de ne plus rester maîtresse de ses sentiments. Une
+tristesse calme et une expression de pardon sans réserve se lisaient sur
+les traits de la princesse Droubetzkoï, qui était restée appuyée à la
+porte, à côté de la dame inconnue. Le prince Basile, en face d'elle, à
+deux pas du mourant, un cierge dans la main gauche, se tenait accoudé
+sur le dossier sculpté d'une chaise recouverte de velours, et levait les
+yeux au ciel chaque fois que de sa main droite il se touchait le front
+en se signant. Son visage était empreint d'une piété résignée et d'un
+abandon complet à la volonté du Très-Haut.
+
+«Malheur à vous qui n'êtes pas à la hauteur de mes sentiments!» avait-il
+l'air de dire.
+
+Derrière lui étaient groupés les médecins et les serviteurs de la
+maison, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, comme à l'église.
+Tous se taisaient et se signaient. On n'entendait que la voix des
+officiants et le chant plein et continu du choeur. Parfois, un des
+assistants soupirait ou changeait de pose.
+
+Tout à coup, la princesse Droubetzkoï traversa la chambre de l'air
+assuré d'une personne qui a la conscience de ce qu'elle fait, et offrit
+un cierge à Pierre.
+
+Il l'alluma, et, distrait par ses propres réflexions, il se signa de la
+main qui le tenait.
+
+Sophie, la cadette des princesses, celle-là même qui avait un grain de
+beauté sur la joue, le regarda en souriant, replongea sa figure dans son
+mouchoir et resta quelques instants la figure cachée. Puis, après avoir
+jeté un second coup d'oeil sur Pierre, elle se sentit incapable de
+garder plus longtemps son sérieux et se retira derrière une des
+colonnes. Au milieu de la cérémonie, les voix se turent soudain: les
+prêtres se dirent quelques mots à l'oreille; le vieux serviteur qui
+soutenait la main du comte se redressa et se tourna vers les dames. Anna
+Mikhaïlovna s'avança aussitôt, et, se penchant au-dessus du moribond,
+elle appela à elle, d'un geste et sans le regarder, le docteur Lorrain,
+qui, adossé à une colonne, témoignait, par sa tenue respectueuse, qu'il
+comprenait et approuvait, malgré sa qualité d'étranger et la différence
+de religion, toute l'importance du sacrement administré. Il s'approcha
+doucement et souleva de ses doigts fluets la main étendue sur la
+couverture; il en chercha le pouls en se détournant, et s'absorba dans
+ses calculs. On s'agita autour de lui, on mouilla les lèvres du mourant
+avec un cordial, chacun reprit sa place, et la cérémonie continua.
+Pendant cette interruption, Pierre, qui avait suivi les mouvements du
+prince Basile, l'avait vu quitter sa chaise, rejoindre l'aînée des
+nièces et se diriger avec elle vers le fond de l'alcôve, puis passer
+près du grand lit à rideaux et disparaître par une petite porte dérobée.
+
+L'office n'était pas terminé, qu'ils avaient déjà repris leurs places.
+Cette circonstance n'éveilla pas la curiosité de Pierre, car il était
+convaincu ce soir-là que tout ce qu'il voyait faire était indispensable
+et naturel. Les chants cessèrent et la voix du prêtre, qui présentait au
+mourant ses respectueuses félicitations, se fit entendre; mais le
+mourant gisait toujours inanimé! Les allées et venues recommencèrent à
+ses côtés; on marchait, on chuchotait, et le chuchotement de la
+princesse Droubetzkoï dominait les autres. Pierre l'entendit qui disait:
+
+«Il faut absolument le reporter dans son lit, autrement il sera
+impossible de...»
+
+Les médecins, les princesses et les domestiques entourèrent le comte,
+qui se trouva ainsi caché aux yeux de Pierre, et cependant cette tête
+jaunie, avec sa forêt de cheveux, était toujours présente à ses yeux
+depuis son entrée. Il devina, aux précautions qu'on prenait, qu'on le
+soulevait pour le transporter.
+
+«Empoigne donc mon bras, tu vas le laisser tomber, dit un domestique
+effrayé....
+
+--Par en bas!... vite!... encore un!» disait un autre.
+
+Et, à entendre les respirations oppressées et les pas précipités des
+porteurs, on devinait le poids qui les accablait. Ils frôlèrent le jeune
+homme, et il put apercevoir pendant une seconde, au milieu d'un fouillis
+de têtes inclinées, la poitrine élevée et puissante du mourant, ses
+épaules à découvert et sa tête de lion à crinière bouclée. Cette tête,
+avec son front extraordinairement large, ses pommettes saillantes, sa
+bouche bien découpée, son regard froid et imposant, n'était pas encore
+défigurée par les approches de la mort; c'était bien la même que Pierre
+avait vue trois mois auparavant, lorsque son père l'avait envoyé à
+Pétersbourg. Mais aujourd'hui elle se balançait inerte, selon la marche
+inégale des porteurs, et son regard atone ne s'arrêtait sur rien.
+
+Après quelques minutes de confusion autour du lit, les serviteurs se
+retirèrent. Anna Mikhaïlovna toucha légèrement Pierre du bout du doigt
+et lui dit:
+
+«Venez!»
+
+Il obéit. On avait donné au malade, à demi soulevé et soutenu par une
+pile de coussins, une pose apprêtée, en rapport avec le sacrement qu'il
+venait de recevoir. Ses mains étaient étalées sur le taffetas vert de la
+couverture, et il regardait droit devant lui, de ce regard vague et
+perdu dans l'espace, qu'aucun homme ne saurait ni définir ni comprendre;
+n'avait-il rien à dire ou avait-il à dire beaucoup? Pierre s'arrêta près
+du lit, ne sachant que faire; il interrogea des yeux son guide, qui,
+d'un mouvement imperceptible, lui indiqua la main du mourant, en lui
+faisant signe d'y appliquer un baiser. Pierre se pencha avec précaution
+pour ne pas toucher à la couverture, et ses lèvres effleurèrent la main
+large et charnue du comte.
+
+Pas un muscle ne tressaillit sur cette main, pas une contraction ne
+parut sur ce visage, et rien, rien ne répondit à cet attouchement.
+Pierre, indécis, reporta ses yeux sur la princesse, qui lui fit signe de
+s'asseoir dans le fauteuil, au pied du lit. Il s'assit sans la quitter
+du regard; elle baissa la tête affirmativement. Plus sûr de son fait, il
+reprit sa pose de statue égyptienne, et, visiblement embarrassé de sa
+gaucherie habituelle, il faisait de sérieux efforts pour occuper le
+moins de place possible, les regards fixés sur les traits de
+l'agonisant. Anna Mikhaïlovna ne le perdait pas de vue non plus,
+convaincue de l'importance de cette dernière et touchante entrevue du
+fils et du père.
+
+Deux minutes, qui parurent un siècle à Pierre, s'étaient à peine
+écoulées, lorsque la figure du comte fut subitement et violemment
+agitée par une convulsion, et sa bouche, rejetée de côté, laissa passer
+un râle rauque et sourd. Ce fut pour Pierre le premier avertissement
+d'une fin prochaine; la princesse Droubetzkoï épiait les yeux du mourant
+pour en deviner les désirs: elle porta son doigt tour à tour sur Pierre,
+sur la tisane, sur le prince Basile, sur la couverture... tout fut
+inutile, et un éclair d'impatience sembla briller dans ce regard éteint,
+qui essayait d'attirer l'attention du valet de chambre immobile au
+chevet de sa couche.
+
+«Il demande à être retourné,» murmura ce dernier, qui se mit en devoir
+de le changer de position.
+
+Pierre voulut l'aider, et ils venaient d'y réussir, quand une des mains
+du comte retomba lourdement en arrière, malgré les vains efforts du
+malade pour la ramener à lui.
+
+S'aperçut-il de l'expression d'effroi qui se peignit sur la figure
+bouleversée de Pierre à la vue de ce membre frappé de paralysie, ou
+quelque autre pensée traversa-t-elle son cerveau? Qui peut le dire? Car
+il regarda à son tour ce bras désobéissant, le visage terrifié de son
+fils, et un sourire terne, décoloré, étrange à cette heure, voltigea sur
+ses lèvres. On aurait dit qu'il répondait, par une compassion ironique,
+à cette destruction envahissante et graduelle de ses forces.
+
+Ce sourire inattendu fit mal à Pierre: il fut saisi d'une crampe à la
+poitrine, il lui vint un chatouillement dans le gosier, et les larmes
+lui montèrent aux yeux.
+
+Le malade, qu'on avait recouché du côté de la muraille, poussa un
+profond soupir.
+
+«Il s'est assoupi, dit Anna Mikhaïlovna à une des nièces qui revenait à
+son poste. Allons!...»
+
+Et Pierre la suivit.
+
+
+XXIV
+
+
+Il n'y avait plus personne au salon que le prince Basile et la princesse
+Catiche, assis tous les deux sous le portrait de l'impératrice et
+causant avec vivacité; ils s'interrompirent soudain à l'entrée de
+Pierre; il ne put s'empêcher de remarquer que la princesse Catiche
+faisait un mouvement comme pour cacher quelque chose.
+
+«Je ne puis voir cette femme, murmura-t-elle en apercevant la princesse
+Droubetzkoï.
+
+--Catiche a fait servir le thé dans le petit salon, dit le prince
+Basile à la princesse Droubetzkoï; allez, allez, ma pauvre amie, mangez
+un morceau, autrement vous n'y résisterez pas...»
+
+Et il serra silencieusement et affectueusement le bras de Pierre.
+
+«Rien ne restaure comme une tasse de cet excellent thé russe après une
+nuit blanche,» disait le docteur Lorrain, en savourant à petites gorgées
+le chaud breuvage dans une tasse en vieille porcelaine de Chine. Il se
+tenait debout dans le petit salon, devant une table sur laquelle on
+avait préparé le thé et une collation froide.
+
+Tous ceux qui avaient passé la nuit dans la maison s'étaient réunis dans
+cette petite pièce, presque entièrement tapissée de glaces, et meublée
+de consoles dorées. C'était là que Pierre aimait à se retirer pendant
+les grands bals, car il ne savait pas danser; il préférait s'y isoler
+pour observer et s'amuser des dames qui y venaient, toutes pimpantes et
+ruisselantes de diamants et de perles, voir se refléter dans ces glaces
+leurs brillantes images. À cette heure, l'éclairage ne se composait que
+de deux bougies; sur une table, placée au hasard, des plats et des
+tasses se confondaient en désordre; il n'y avait plus de toilettes de
+fête; mais des groupes étranges, formés de personnes de toute condition,
+s'entretenaient à voix basse, laissant paraître, à chaque mot, à chaque
+geste, une incessante préoccupation sur le mystérieux événement qui
+allait se passer dans l'alcôve de la grande chambre. Pierre avait faim,
+mais il s'abstint de manger. Il chercha autour de lui sa compagne et la
+vit se glisser furtivement dans le salon à côté, où étaient restés le
+prince Basile et la princesse Catiche. Se croyant obligée de la suivre,
+il se leva et la trouva aux prises avec l'aînée des nièces.
+
+«Permettez-moi, madame, de savoir ce qui est et ce qui n'est pas
+nécessaire, disait Catiche de ce ton irrité qui rappelait le moment où
+elle avait fermé la porte avec colère.
+
+--Chère princesse, reprenait Anna Mikhaïlovna avec douceur et en lui
+barrant le chemin... ce sera, je le crains, trop pénible pour votre
+pauvre oncle; en ce moment il a si fort besoin de repos;... lui parler
+des intérêts de ce monde, lorsque son âme est prête à...»
+
+Le prince Basile, enfoncé dans un fauteuil, les jambes croisées selon
+son habitude, paraissait ne prêter qu'une médiocre attention au colloque
+des deux dames; mais ses joues agitées en tous sens tressaillaient d'une
+émotion contenue.
+
+«Voyons, ma bonne princesse, laissez faire Catiche; le comte l'aime
+tant, vous savez?
+
+--Je ne sais pas même ce qu'il contient, reprit Catiche en se tournant
+vers lui et en désignant le portefeuille à mosaïque qu'elle tenait
+entre ses doigts crispés. Je sais seulement que le véritable testament
+est dans son bureau; il n'y a là dedans que des papiers oubliés...»
+
+Et elle fit un pas pour échapper à la princesse Droubetzkoï qui, d'un
+bond se retrouva sur son passage.
+
+«Je le sais, chère et bonne princesse, répliqua-t-elle en saisissant le
+portefeuille avec une force qui prouvait sa ferme intention de ne point
+le lâcher; chère princesse, je vous en conjure, ménagez-le!»
+
+Une lutte s'engagea entre elles. Catiche se défendait encore sans rien
+dire, mais on sentait qu'un torrent d'injures était prêt à couler de ses
+lèvres serrées, tandis que la voix doucereuse de son ennemie avait
+conservé tout son calme, malgré les violents efforts de la lutte.
+
+«Pierre, mon ami, approchez, lui cria Anna Mikhaïlovna.... Il ne sera
+pas de trop dans ce conseil de famille, n'est-ce pas, prince?
+
+--Eh quoi, mon cousin, vous ne répondez pas? Pourquoi donc ce silence,
+quand Dieu sait quel monde vient se mêler de nos affaires, sans
+respecter le seuil de la chambre du mourant!... Intrigante!»
+murmura-t-elle avec fureur, en tirant à elle le portefeuille.
+
+La violence de son geste ébranla Anna Mikhaïlovna, qui fut entraînée en
+avant sans toutefois lâcher prise.
+
+«Oh!» fit le prince Basile avec un accent de reproche.
+
+Et il se leva.
+
+«C'est ridicule, voyons, lâchez-le, vous dis-je!»
+
+Catiche obéit; mais comme son adversaire s'obstinait à garder le
+portefeuille:
+
+«Et vous aussi, laissez-le; voyons, je prends tout sur moi, je vais lui
+demander... cela vous satisfait-il?
+
+--Mais, prince, après ce grand sacrement, donnez-lui un instant de
+répit! Quel est votre avis? dit-elle à Pierre, qui contemplait, tout
+ahuri, le visage enflammé de Catiche et les joues tremblotantes du
+prince Basile.
+
+--Rappelez-vous que vous êtes responsable des conséquences, répondit
+sèchement ce dernier, vous ne savez ce que vous faites.
+
+--Horrible femme!» s'écria tout à coup Catiche, en se jetant sur elle et
+en lui arrachant enfin le portefeuille.
+
+Le vieux prince baissa la tête, et ses bras retombèrent le long de son
+corps.
+
+Au même moment, la porte mystérieuse qui s'était si souvent ouverte et
+refermée avec précaution pendant cette longue nuit s'ouvrit avec fracas,
+et livra passage à la seconde des nièces, qui, les mains jointes,
+affolée de terreur, se précipita au milieu d'eux:
+
+«Que faites-vous, balbutia-t-elle avec désespoir; il se meurt, et vous
+m'abandonnez toute seule!»
+
+Catiche laissa échapper le portefeuille; la princesse Droubetzkoï, se
+penchant vivement, le ramassa et s'enfuit.
+
+Le prince Basile et la princesse Catiche, une fois revenus de leur
+stupeur, la suivirent dans la chambre à coucher. Catiche reparut
+bientôt; sa figure était pâle, sa physionomie dure et sa lèvre
+inférieure fortement pincée. À la vue de Pierre, ses sentiments de
+malveillance éclatèrent:
+
+«Oui, jouez votre comédie, jouez-la.... Vous vous y attendiez!...»
+
+Ses sanglots l'arrêtèrent, et elle s'éloigna en se cachant la figure.
+
+Le prince Basile revint à son tour. À peine avait-il atteint le canapé
+occupé par Pierre, qu'il s'y laissa tomber comme s'il allait se trouver
+mal; il était livide, sa mâchoire tremblait, ses dents claquaient comme
+s'il avait la fièvre.
+
+«Ah! mon ami,» dit-il en saisissant les bras de Pierre.
+
+Pierre fut frappé de la sincérité de son accent et de la faiblesse de sa
+voix: c'était chose nouvelle pour lui!
+
+«Nous péchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dépassé la
+soixantaine, mon ami.... Oui, tout finit par la mort, la mort, quelle
+terreur!...»
+
+Et il se mit à pleurer.
+
+Anna Mikhaïlovna ne tarda pas à paraître à son tour; elle s'approcha de
+Pierre à pas lents et mesurés.
+
+«Pierre!» murmura-t-elle.
+
+Il la regarda pendant qu'elle le baisait au front, les yeux mouillés de
+larmes:
+
+«Il n'est plus!...»
+
+Pierre continuait à la regarder par-dessus ses lunettes.
+
+«Allons, je vous reconduirai, tâchez de pleurer... rien ne soulage comme
+les larmes!»
+
+Elle le fit passer dans une salle obscure. En y entrant, Pierre éprouva
+la satisfaction intime de n'y être plus un objet de curiosité. Anna
+Mikhaïlovna l'y laissa un moment, et, quand elle revint le chercher,
+elle le trouva profondément endormi, la tête appuyée sur sa main.
+
+Le lendemain, elle lui dit:
+
+«Oui, mon cher ami, c'est une grande perte pour nous tous. Je ne parle
+pas de vous. Dieu vous soutiendra, vous êtes jeune, vous serez à la tête
+d'une fortune colossale. Le testament n'a pas encore été ouvert, mais je
+vous connais assez pour être sûre que cela ne vous tournera pas la tête;
+seulement vous aurez de nouveaux devoirs à remplir, il faut être homme!»
+
+Pierre ne disait mot.
+
+«Un jour peut-être..., plus tard, je vous raconterai! Enfin... si je
+n'avais pas été là, Dieu sait ce qui serait arrivé. Mon oncle m'avait
+promis, avant-hier encore, de ne pas oublier Boris, mais il n'a pas eu
+le temps d'y songer. J'espère, mon cher ami, que vous exécuterez les
+volontés de votre père.»
+
+Pierre, qui ne comprenait rien à tout ce qu'elle disait, se taisait et
+rougissait d'un air embarrassé.
+
+Après la mort du vieux comte, la princesse était retournée chez les
+Rostow pour s'y reposer un peu de toutes ses fatigues. À peine éveillée,
+elle se mit à raconter à ses amis et à ses connaissances les moindres
+détails de cette nuit pleine d'incidents. «Le comte, disait-elle, était
+mort comme elle aurait elle-même désiré mourir!... Sa fin avait été des
+plus édifiantes, et la dernière entrevue entre le père et le fils
+touchante au point qu'elle ne pouvait y songer sans attendrissement.
+Elle ne savait vraiment pas lequel des deux s'était montré le plus
+admirable pendant ces derniers et solennels instants, du père, qui avait
+eu un mot pour chacun et qui s'était montré d'une tendresse si profonde
+pour son enfant, ou du fils, qui, anéanti et brisé par la douleur,
+s'efforçait encore de prendre sur lui en face de son père à l'agonie...
+«De pareilles scènes sont navrantes, mais elles font du bien.... Elles
+élèvent l'âme lorsqu'on a devant soi des hommes comme ceux-là!»
+ajoutait-elle. Elle racontait aussi et critiquait la conduite du prince
+Basile et de la princesse Catiche, mais bien bas, dans le tuyau de
+l'oreille, et sous le sceau du plus grand secret.
+
+
+XXV
+
+
+On attendait de jour en jour à Lissy-Gory, domaine du prince Nicolas
+Andréévitch Bolkonsky, l'arrivée du jeune prince André et de sa femme;
+mais cette attente ne troublait en rien le mode d'existence établi par
+le vieux prince, qu'on avait surnommé, dans un certain cercle, «le roi
+de Prusse». Général en chef de l'empereur Paul, il avait été exilé par
+lui dans sa propriété de Lissy-Gory, et il y vivait depuis lors dans la
+retraite avec sa fille Marie et sa demoiselle de compagnie, Mlle
+Bourrienne. Le nouveau règne lui avait ouvert les portes de sa prison et
+lui avait rendu le droit de séjourner dans les deux capitales; mais il
+s'obstinait à ne pas quitter sa terre, ayant déclaré à qui voulait
+l'entendre que les cent cinquante verstes qui le séparaient de Moscou
+pouvaient bien être franchies par ceux qui désiraient le voir, et que,
+quant à lui, il n'avait besoin de rien, ni de personne.
+
+Les vices de l'humanité provenaient, disait-il, exclusivement de deux
+causes: l'oisiveté et la superstition. De même, il ne reconnaissait que
+deux vertus: l'activité et l'intelligence; et il s'occupait
+personnellement de l'éducation de sa fille, afin de développer en elle,
+autant que possible, ces deux qualités. Jusqu'à l'âge de vingt ans, elle
+avait étudié, sous sa direction, la géométrie et l'algèbre, et sa
+journée avait été méthodiquement employée à des occupations déterminées
+et suivies.
+
+Quant à lui, il écrivait ses mémoires, résolvait des problèmes de
+mathématiques, tournait des tabatières, travaillait au jardin et
+surveillait la construction de ses différentes bâtisses, qui lui
+donnaient fort à faire, car le bien était grand et l'on bâtissait
+toujours.
+
+Jusqu'au moment de son entrée dans la salle à manger, qui avait lieu
+invariablement à la même heure, ou, pour mieux dire, à la même minute,
+sa vie entière était réglée dans ses moindres détails avec une
+exactitude scrupuleuse. Il était cassant et exigeant à l'extrême à
+l'égard de son entourage, y compris sa fille; aussi, sans être cruel, il
+avait su inspirer une crainte et un respect qu'un homme vraiment méchant
+aurait eu de la peine à obtenir. Malgré sa vie retirée et en dehors de
+tout emploi officiel, aucun des fonctionnaires du gouvernement où il
+demeurait n'eût manqué de venir lui présenter ses devoirs et de pousser
+la déférence jusqu'à attendre son apparition dans le grand vestibule, à
+l'exemple de la princesse Marie, de l'architecte et du jardinier. Tous
+ressentaient du reste le même sentiment mêlé de crainte et de respect,
+lorsque la lourde porte de son cabinet s'ouvrait lentement pour laisser
+passer ce petit vieillard, avec sa perruque poudrée, ses mains sèches et
+fines, ses sourcils épais et grisonnants, dont l'ombre adoucissait
+parfois l'éclat des yeux brillants et presque jeunes encore.
+
+Dans la matinée où devait arriver le jeune ménage, la princesse Marie
+traversa, selon son invariable habitude, le grand vestibule pour aller
+souhaiter le bonjour à son père, et, comme toujours, à ce moment-là,
+elle ne pouvait se défendre d'une certaine émotion, elle se signait et
+priait pour se donner du courage, afin que cette première entrevue se
+passât sans bourrasque. Le vieux serviteur poudré qui était toujours
+assis dans le vestibule se leva et lui dit tout bas:
+
+«Veuillez entrer.»
+
+Le bruit régulier d'un tour se faisait entendre dans la pièce voisine.
+La princesse en ouvrit timidement la porte, qui tourna doucement sur ses
+gonds, et s'arrêta sur le seuil; le prince travaillait, il se retourna
+et reprit aussitôt son ouvrage.
+
+Ce cabinet était plein d'objets d'un usage journalier. Une énorme table,
+sur laquelle étaient jetés au hasard des cartes et des livres, des
+armoires vitrées dont les clefs brillaient dans leurs serrures, un
+bureau très élevé pour écrire débout, et sur lequel s'étalait un cahier
+ouvert, un tour garni de ses outils, et des copeaux jonchant le parquet,
+témoignaient d'une activité variée, constante et réglée. Au mouvement
+cadencé de son pied chaussé d'une botte molle à la tartare, à la
+pression ferme et égale de sa main nerveuse, on restait frappé de la
+forte dose de volonté contenue dans ce vieillard encore vert. Après
+avoir travaillé pendant quelques secondes, il retira son pied de dessus
+la pédale, essuya le repoussoir, qu'il jeta dans un sac de cuir cloué au
+tour, et s'approcha de la table. Il n'avait pas l'habitude de bénir ses
+enfants, mais il leur offrait toujours à baiser une joue, que le rasoir
+négligeait le plus souvent. Ce cérémonial accompli, il examina sa fille
+et lui dit avec une certaine brusquerie, qui cependant n'était pas
+exempte d'affection:
+
+«Tu vas bien, tu vas bien? Assieds-toi là...»
+
+Et, s'emparant d'un cahier de géométrie écrit de sa main, il étendit la
+jambe et attira à lui un fauteuil.
+
+«C'est pour demain,» dit-il vivement en feuilletant les pages et en
+marquant de l'ongle le paragraphe qu'il avait choisi.
+
+La princesse Marie se pencha sur la table.
+
+«Tiens, voici une lettre pour toi,» ajouta-t-il tout à coup, en retirant
+d'un vide-poche suspendu au mur une enveloppe dont l'adresse avait été
+écrite par une main féminine, et il la lui jeta.
+
+À la vue de cette lettre, le visage de la princesse Marie se marbra de
+taches rouges; elle la saisit aussitôt et la regarda.
+
+«Est-ce de ton «Héloïse»? demanda le prince avec un sourire glacial, qui
+laissa voir des dents jaunes, mais bien conservées.
+
+--Oui, c'est de Julie, répondit-elle timidement.
+
+--Je laisserai encore passer deux lettres, mais je lirai la troisième;
+vous vous écrivez des folies, je parie,... je lirai la troisième.
+
+--Mais lisez celle-ci, mon père...»
+
+Et sa fille la lui tendit en rougissant.
+
+«J'ai dit la troisième, ce sera la troisième, s'écria le vieux prince,
+en repoussant la lettre pour reprendre son cahier de géométrie.
+
+--Eh bien, mademoiselle...»
+
+Et il se pencha au-dessus de sa fille, en appuyant une main sur le
+dossier du fauteuil où elle était assise et où elle se sentait comme
+enveloppée de cette atmosphère acre, imprégnée d'une odeur de tabac,
+particulière à la vieillesse et qui lui était si familière... «Eh bien,
+ces triangles sont égaux; tu vois l'angle ABC.»
+
+La princesse regardait avec effroi les yeux brillants de son père, ses
+joues se couvraient de taches de feu, la peur lui ôtait la faculté de
+penser et la rendait incapable de suivre les déductions de son
+professeur, si claires qu'elles fussent.... Cette scène se répétait tous
+les jours; mais à qui en était la faute, au maître ou à l'élève, qui
+finissait par voir trouble et par ne plus rien entendre? La figure de
+son père touchait la sienne, elle sentait l'odeur pénétrante de son
+haleine et ne pensait plus qu'à fuir au plus vite et à se retirer dans
+sa chambre pour y étudier et résoudre en toute liberté le problème
+proposé. Lui, de son côté, s'échauffait, repoussait et ramenait son
+fauteuil avec fracas, tout en faisant maints efforts pour se maîtriser;
+puis de nouveau il se fâchait, tempêtait et envoyait le cahier à tous
+les diables.
+
+Le malheur voulut que, cette fois encore, la princesse répondît de
+travers:
+
+«Quelle sotte!» s'écria-t-il, en rejetant le manuscrit.
+
+Puis, se détournant, il se leva, fit quelques pas, passa la main sur les
+cheveux de sa fille, se rassit et reprit son explication de plus belle.
+
+«Cela ne va pas, princesse, cela ne va pas! lui dit-il, voyant qu'elle
+était prête à le quitter en emportant son cahier.... Les mathématiques
+sont une noble science, et je ne veux pas que tu ressembles à nos sottes
+demoiselles. Persévère, tu finiras par les aimer, et la bêtise délogera
+de ta cervelle.»
+
+Et il conclut en lui donnant une petite tape sur la joue.
+
+Elle fit un pas, il l'arrêta du geste, et, saisissant sur son bureau un
+livre nouvellement reçu, il le lui tendit:
+
+«Ton «Héloïse» t'envoie aussi je ne sais quelle _Clef du mystère;_ c'est
+religieux, à ce qu'il paraît. Je ne m'inquiète en rien des croyances de
+personne, mais je l'ai parcouru. Tiens, prends-le, et va-t'en.» Et, lui
+tapant cette fois sur l'épaule, il ferma la porte derrière elle.
+
+La princesse Marie rentra dans sa chambre. L'expression craintive, qui
+lui était habituelle, rendait encore moins attrayant son visage maladif
+et sans charme. Elle s'assit devant la table à écrire, garnie de
+miniatures encadrées, et encombrée de livres et de cahiers jetés au
+hasard, car elle avait autant de désordre que son père avait d'ordre, et
+rompit avec impatience le cachet de la lettre de sa plus chère amie
+d'enfance, Julie Karaguine, que nous avons déjà rencontrée chez les
+Rostow.
+
+Voici le contenu de cette lettre:
+
+«Chère et excellente amie, quelle chose terrible et effrayante que
+l'absence! J'ai beau me dire que la moitié de mon existence et de mon
+bonheur est en vous, que, malgré la distance qui nous sépare, nos coeurs
+sont unis par des liens indissolubles, le mien se révolte contre la
+destinée, et je ne puis, malgré les plaisirs et les distractions qui
+m'entourent, vaincre une certaine tristesse cachée que je ressens au
+fond du coeur depuis notre séparation. Pourquoi ne sommes-nous pas
+réunies, comme cet été, dans votre grand cabinet, sur le canapé bleu, le
+canapé aux confidences?
+
+«Pourquoi ne puis-je, comme il y a trois mois, puiser de nouvelles
+forces morales dans votre regard si doux, si calme, si pénétrant, regard
+que j'aimais tant et que je crois voir devant moi quand je vous
+écris[11].»
+
+Arrivée à cet endroit de la lettre, la princesse Marie poussa un soupir,
+se retourna et se regarda dans une psyché, qui lui renvoya l'image de sa
+personne disgracieuse et de son visage amaigri, dont les yeux toujours
+tristes semblaient avoir pris, en se voyant reflétés dans la glace, une
+expression encore plus accentuée de mélancolie. «Elle me flatte,» se
+dit-elle en reprenant sa lecture. Et cependant Julie était dans le vrai:
+les yeux de Marie étaient grands, profonds, et avaient parfois des
+éclairs qui leur donnaient une beauté surnaturelle, en transformant
+complètement sa figure, qu'ils éclairaient de leur douce et tendre
+lumière. Mais la princesse ne se rendait pas compte à elle-même de
+l'expression que ses yeux prenaient chaque fois qu'elle s'oubliait en
+pensant aux autres, et l'impitoyable psyché continuait à refléter une
+physionomie gauche et guindée. Elle reprit sa lecture:
+
+«Tout Moscou ne parle que de guerre! L'un de mes deux frères est déjà à
+l'étranger; l'autre est avec la garde, qui se met en marche vers la
+frontière. Notre cher Empereur a quitté Pétersbourg et, à ce qu'on
+prétend, compte lui-même exposer sa précieuse existence aux chances de
+la guerre. Dieu veuille que le monstre corse qui détruit le repos de
+l'Europe soit terrassé par l'ange que le Tout-Puissant, dans sa
+miséricorde, nous a donné pour souverain. Sans parler de mes frères,
+cette guerre m'a privée d'une relation des plus chères à mon coeur. Je
+parle du jeune Nicolas Rostow, qui, avec son enthousiasme, n'a pu
+supporter l'inaction et a quitté l'université pour aller s'enrôler dans
+l'armée. Eh bien, chère Marie, je vous avouerai que, malgré son extrême
+jeunesse, son départ pour l'armée a été un grand chagrin pour moi! Ce
+jeune homme, dont je vous parlais cet été, a tant de noblesse, tant de
+cette véritable jeunesse qu'on rencontre si rarement dans ce siècle où
+nous ne vivons qu'au milieu de vieillards de vingt ans, il a surtout
+tant de franchise et de coeur, il est tellement pur et poétique, que mes
+relations avec lui, quelque passagères qu'elles aient été, ont été une
+des plus douces jouissances de mon pauvre coeur, qui a déjà tant
+souffert. Je vous raconterai un jour nos adieux et tout ce qui s'est
+dit au départ. Tout cela est encore trop récent.
+
+«Ah! chère amie, vous êtes heureuse de ne pas connaître ces jouissances
+et ces peines si poignantes; vous êtes heureuse, puisque ces dernières
+sont ordinairement les plus fortes. Je sais très bien que le comte
+Nicolas est trop jeune pour pouvoir jamais devenir pour moi quelque
+chose de plus qu'un ami; mais cette douce amitié, ces relations si
+poétiques sont pour mon coeur un vrai besoin; mais n'en parlons plus. La
+grande nouvelle du jour, qui occupe tout Moscou, est la mort du comte
+Besoukhow et l'ouverture de sa succession. Figurez-vous que les
+princesses n'ont reçu que très peu de chose, le prince Basile rien, et
+que c'est M. Pierre qui a hérité de tout et qui, par-dessus le marché, a
+été reconnu pour fils légitime, par conséquent comte Besoukhow et
+possesseur de la plus grande fortune de Russie. On prétend que le prince
+Basile a joué un très vilain rôle dans toute cette histoire et qu'il est
+reparti tout penaud pour Pétersbourg. Je vous avoue que je comprends
+très peu toutes ces affaires de legs et de testament. Ce que je sais,
+c'est que ce jeune homme, que nous connaissions tous sous le nom de M.
+Pierre tout court, est devenu comte Besoukhow et possesseur de l'une des
+plus grandes fortunes de Russie. Je m'amuse fort à observer les
+changements de ton et de manières des mamans accablées de filles à
+marier, et des demoiselles elles-mêmes, à l'égard de cet individu, qui,
+par parenthèse, m'a toujours paru être un pauvre sire. Comme on s'amuse
+depuis deux ans à me donner des promis que je ne connais pas le plus
+souvent, la chronique matrimoniale de Moscou me fait comtesse Besoukhow.
+Mais vous sentez bien que je ne me soucie nullement de le devenir. À
+propos de mariage, savez-vous que, tout dernièrement, «la tante en
+général», Anna Mikhaïlovna, m'a confié, sous le sceau du plus grand
+secret, un projet de mariage pour vous. Ce n'est ni plus ni moins que le
+fils du prince Basile, Anatole, qu'on voudrait ranger, en le mariant à
+une personne riche et distinguée, et c'est sur vous qu'est tombé le
+choix des parents. Je ne sais comment vous envisagerez la chose. Mais
+j'ai cru de mon devoir de vous en prévenir. On le dit très beau et très
+mauvais sujet: c'est tout ce que j'ai pu savoir sur son compte. Mais
+assez de bavardage comme cela; je finis mon second feuillet, et maman
+m'envoie chercher pour aller dîner chez les Apraxine. Lisez le livre
+mystique que je vous envoie et qui fait fureur chez nous. Quoiqu'il y
+ait dans ce livre des choses difficiles à atteindre avec la faible
+conception humaine, c'est un livre admirable, dont la lecture calme et
+élève l'âme. Adieu. Mes respects à monsieur votre père, et mes
+compliments à Mlle Bourrienne. Je vous embrasse comme je vous aime.
+
+«Julie.»
+
+«P.-S. Donnez-moi des nouvelles de votre frère et de sa charmante petite
+femme [12].»
+
+Cette lecture avait plongé la princesse Marie dans une douce rêverie;
+elle réfléchissait et souriait, et son visage, éclairé par ses beaux
+yeux, semblait transfiguré. Se levant tout à coup, elle traversa
+résolument la chambre, et, s'asseyant à sa table, elle laissa courir sa
+plume sur une feuille de papier; voici sa réponse:
+
+«Chère et excellente amie, votre lettre du 13 m'a causé une grande joie.
+Vous m'aimez donc toujours, ma poétique Julie! L'absence, dont vous
+dites tant de mal, n'a donc pas eu sur vous son influence habituelle.
+Vous vous plaignez de l'absence? Que devrais-je dire, moi, si j'osais me
+plaindre, privée de tous ceux qui me sont chers? Ah! si nous n'avions
+pas la religion pour nous consoler, la vie serait bien triste! Pourquoi
+me supposez-vous un regard sévère, quand vous me parlez de votre
+affection pour ce jeune homme? Sous ce rapport, je ne suis rigide que
+pour moi. Je comprends ces sentiments chez les autres, et si je ne puis
+les approuver, ne les ayant jamais ressentis je ne les condamne pas. Il
+me paraît seulement que l'amour chrétien, l'amour du prochain, l'amour
+pour ses ennemis est plus méritoire, plus doux que ne le sont les
+sentiments que peuvent inspirer les beaux yeux d'un jeune homme à une
+jeune fille poétique et aimante comme vous. La nouvelle de la mort du
+comte Besoukhow nous est parvenue avant votre lettre, et mon père en a
+été très affecté. Il dit que c'est l'avant-dernier représentant du grand
+siècle, et qu'à présent c'est son tour mais qu'il fera son possible pour
+que son tour vienne le plus tard possible. Que Dieu nous garde de ce
+terrible malheur! Je ne puis partager votre opinion sur Pierre, que j'ai
+connu enfant. Il m'a toujours paru avoir un coeur excellent, et c'est là
+la qualité que j'estime le plus. Quant à son héritage et au rôle qu'y a
+joué le prince Basile, c'est bien triste pour tous les deux! Ah! chère
+amie, la parole de notre divin Sauveur, «qu'il est plus aisé à un
+chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans
+le royaume de Dieu,» cette parole est terriblement vraie! Je plains le
+prince Basile et je plains encore davantage le sort de M. Pierre. Si
+jeune et accablé de ses richesses, que de tentations n'aura-t-il pas à
+subir! Si l'on me demandait ce que je désirerais le plus au monde, ce
+serait d'être plus pauvre que le plus pauvre des mendiants. Mille
+grâces, chère amie, pour l'ouvrage que vous m'avez envoyé et qui fait si
+grande fureur chez vous!
+
+«Cependant, puisque vous me dites qu'au milieu de plusieurs bonnes
+choses il y en a d'autres que la faible conception humaine ne peut
+atteindre, il me paraît assez inutile de s'occuper d'une lecture
+inintelligible, qui par là même ne pourrait être d'aucun fruit. Je n'ai
+jamais pu comprendre la rage qu'ont certaines personnes de s'embrouiller
+l'entendement en s'attachant à des livres mystiques qui n'élèvent que
+des doutes dans leurs esprits, en exaltant leur imagination et en leur
+donnant un caractère d'exagération tout à fait contraire à la simplicité
+chrétienne. Lisons les Apôtres et les Évangiles. Ne cherchons pas à
+pénétrer ce que ceux-là renferment de mystérieux, car comment
+oserions-nous, misérables pécheurs que nous sommes, prétendre à nous
+initier dans les secrets terribles et sacrés de la Providence, tant que
+nous portons cette dépouille charnelle, qui élève entre nous et
+l'Éternel un voile impénétrable? Bornons-nous donc à étudier les
+principes sublimes que notre divin Sauveur nous a laissés pour notre
+conduite ici-bas; cherchons à nous y conformer et à les suivre;
+persuadons-nous que moins nous donnons d'essor à notre faible esprit
+humain, plus il est agréable à Dieu, qui rejette toute science ne venant
+pas de lui; que moins nous cherchons à approfondir ce qu'il lui a plu de
+dérober à notre connaissance, plus tôt il nous en accordera la
+découverte par son divin esprit. Mon père ne m'a pas parlé du
+prétendant, mais il m'a dit seulement qu'il a reçu une lettre et attend
+une visite du prince Basile. Quant au projet de mariage qui me regarde,
+je vous dirai, chère et excellente amie, que le mariage, selon moi, est
+une institution divine à laquelle il faut se conformer. Quelque pénible
+que cela soit pour moi, si le Tout-Puissant m'impose jamais les devoirs
+d'épouse et de mère, je tâcherai de les remplir aussi fidèlement que je
+le pourrai, sans m'inquiéter de l'examen de mes sentiments à l'égard de
+celui qu'il me donnera pour époux. J'ai reçu une lettre de mon frère qui
+m'annonce son arrivée à Lissy-Gory avec sa femme. Ce sera une joie de
+courte durée, puisqu'il nous quitte pour prendre part à cette
+malheureuse guerre, à laquelle nous sommes entraînés, Dieu sait comment
+et pourquoi. Non seulement chez vous, au centre des affaires et du
+monde, on ne parle que de guerre, mais ici au milieu des travaux
+champêtres et de ce calme de la nature que les citadins se représentent
+à la campagne, les bruits de la guerre se font entendre et sentir
+péniblement. Mon père ne parle que de marches et de contremarches,
+choses auxquelles je ne comprends rien, et avant-hier, en faisant ma
+promenade habituelle dans la rue du village, je vis quelque chose qui me
+déchira le coeur: c'était un convoi de recrues enrôlées chez nous et
+expédiées pour l'armée! Il fallait voir l'état où se trouvaient les
+mères, les femmes et les enfants des hommes qui partaient! il fallait
+entendre les sanglots des uns et des autres! On dirait que l'humanité a
+oublié les lois de son divin Sauveur, qui prêchait l'amour et le pardon
+des offenses, et qu'elle fait consister son plus grand mérite dans l'art
+de s'entre-tuer.
+
+«Adieu, chère et bonne amie. Que notre divin Sauveur et sa très sainte
+Mère vous aient en leur sainte et puissante garde!
+
+«Marie[13].»
+
+«Ah! princesse, vous expédiez votre courrier; j'ai déjà écrit à ma
+pauvre mère,» s'écria en grasseyant Mlle Bourrienne d'une voix pleine et
+sympathique.
+
+Sa personne vive et légère contrastait singulièrement avec l'atmosphère
+sombre, solitaire et mélancolique qui entourait la princesse Marie.
+
+«Il faut que je vous prévienne, princesse, ajouta-t-elle plus bas: le
+prince a eu une altercation avec Michel Ivanow; il est de très mauvaise
+humeur,--et s'écoutant grasseyer avec plaisir,--très morose....
+Tenez-vous donc sur vos gardes... vous savez....
+
+--Ah! chère amie, je vous ai priée de ne jamais me parler de la mauvaise
+humeur de mon père; je ne me permets pas de le juger, et je tiens à ce
+que les autres fassent comme moi,» répondit la princesse Marie en
+regardant à sa montre.
+
+Et, remarquant avec effroi qu'elle était en retard de cinq minutes sur
+l'heure qu'elle était obligée de consacrer à son piano, elle se dirigea
+vers la grande salle. Pendant que le prince se reposait, de midi à deux
+heures, sa fille devait exercer ses doigts: ainsi le voulait la règle
+immuable de la maison.
+
+
+XXVI
+
+Le valet de chambre à cheveux gris s'assoupissait aussi de son côté sur
+sa chaise, au bruit du ronflement égal de son maître, qui dormait dans
+son grand cabinet, et aux sons lointains du piano, sur lequel se
+succédaient jusqu'à vingt fois de suite les passages difficiles d'une
+sonate de Dussek.
+
+Une voiture et une britchka s'arrêtèrent devant l'entrée principale. Le
+prince André descendit le premier de la voiture et aida sa jeune femme à
+le suivre.
+
+Le vieux Tikhone, qui s'était doucement glissé hors de l'antichambre en
+refermant la porte derrière lui, leur annonça tout bas que le prince
+dormait. Ni l'arrivée du fils de la maison, ni aucun autre événement,
+quelque extraordinaire qu'il pût être, ne devait intervertir l'ordre de
+la journée. Le prince André le savait comme lui, et peut-être encore
+mieux, car il regarda à sa montre, pour se convaincre que rien n'était
+changé dans les habitudes de son père.
+
+«Il ne s'éveillera que dans vingt minutes, dit-il à sa femme; allons
+chez la princesse Marie.»
+
+La petite princesse avait pris de l'embonpoint, mais ses yeux et sa
+petite lèvre retroussée avec son fin duvet avaient toujours le même
+sourire gai et gracieux.
+
+«Mais c'est un palais!» dit-elle à son mari. Elle exprimait son
+admiration comme si elle eût félicité un maître de maison sur la beauté
+de son bal. «Allons, vite, vite!»
+
+Et elle souriait à son mari et au vieux Tikhone qui les conduisait.
+
+«C'est Marie qui s'exerce; allons doucement, il faut la surprendre.»
+
+Le prince André la suivait avec tristesse.
+
+«Tu as vieilli, mon vieux Tikhone,» dit-il au serviteur qui lui baisait
+la main.
+
+Au moment où ils allaient entrer dans la salle d'où partaient les
+accords du piano, une porte de côté s'ouvrit et livra passage à une
+jeune et jolie Française: c'était la blonde Mlle Bourrienne, qui parut
+transportée de joie et de surprise à leur vue, et s'écria: «Ah! quel
+bonheur pour la princesse!... Il faut que je la prévienne!...
+
+--Non, non, de grâce! Vous êtes Mlle Bourrienne: je vous connais déjà
+par l'amitié que vous porte ma belle-soeur, lui dit la princesse en
+l'embrassant. Elle ne nous attend guère, n'est-ce pas?...»
+
+Ils étaient près de la porte derrière laquelle les mêmes morceaux
+allaient se répétant sans relâche. Le prince André fronça le sourcil,
+comme s'il s'attendait à éprouver une impression pénible.
+
+Sa femme entra la première; la musique cessa brusquement. On entendit
+un cri, un bruit de baisers échangés, et le prince André put voir sa
+soeur et sa femme, qui ne s'étaient rencontrées qu'une fois, à l'époque
+de son mariage, tendrement serrées dans les bras l'une de l'autre,
+pendant que Mlle Bourrienne les regardait, la main sur le coeur et prête
+à pleurer et à rire tout à la fois.
+
+Il haussa les épaules, et son front se plissa comme celui d'un mélomane
+qui entend une fausse note. Les deux jeunes femmes, ayant reculé d'un
+pas, se jetèrent de nouveau dans les bras l'une de l'autre pour
+s'embrasser encore en se prenant les mains et la taille. Finalement,
+elles fondirent en larmes, à sa grande stupéfaction. Mlle Bourrienne,
+profondément attendrie, se mit à pleurer. Le prince André se sentait mal
+à l'aise, mais sa femme et sa soeur semblaient trouver tout naturel que
+leur première entrevue ne pût se passer sans larmes.
+
+«Ah! chère.--Ah! Marie, dirent-elles à la fois en riant.
+
+--Savez-vous bien que j'ai rêvé de vous cette nuit?
+
+--Vous ne nous attendiez pas?... Mais, Marie, vous avez maigri!
+
+--Et vous, vous avez repris....
+
+--J'ai tout de suite reconnu Madame la princesse, s'écria Mlle
+Bourrienne.
+
+--Et moi qui ne me doutais de rien.... Ah! André, je ne vous voyais
+pas!»
+
+Le prince André et sa soeur s'embrassèrent.
+
+«Quelle pleurnicheuse!» lui dit-il, pendant qu'elle fixait sur lui ses
+yeux encore voilés de pleurs, et que son tendre et lumineux regard
+cherchait le sien. La petite princesse bavardait sans s'arrêter. Sa
+lèvre supérieure ne cessait de s'abaisser, en effleurant celle de
+dessous pour se relever aussitôt et s'épanouir dans un gai sourire, qui
+faisait ressortir l'éclat de ses petites dents et celui de ses yeux.
+
+«Ils avaient eu un accident, contait-elle tout d'une haleine, à la
+Spasskaïa-Gora... et cet accident aurait pu être grave... et puis elle
+avait laissé toutes ses robes à Pétersbourg; elle n'avait plus rien à
+mettre... et André était si changé... et Kitty Odintzow avait épousé un
+vieux bonhomme... et elle avait un mari pour sa belle-soeur, un mari
+sérieux... mais nous en causerons plus tard,» ajouta-t-elle.
+
+La princesse Marie continuait à examiner son frère: on lisait
+l'affection et la tristesse dans ses beaux yeux. Ses pensées ne
+suivaient plus le caquetage de la jolie petite perruche, et elle
+interrompit même la description d'une des dernières fêtes données à
+Pétersbourg, pour demander à son frère s'il était tout à fait décidé à
+rejoindre l'armée.
+
+«Oui, et pas plus tard que demain.»
+
+Lise soupira.
+
+«Il m'abandonne ici, s'écria-t-elle, et Dieu sait pourquoi, lorsqu'il
+aurait pu obtenir de l'avancement...»
+
+La princesse Marie, sans l'écouter davantage, la regarda
+affectueusement, et désignant au prince André l'embonpoint exagéré de sa
+femme:
+
+«Est-ce bien sûr?» dit-elle.
+
+La jeune femme changea de couleur.
+
+«Oui, répondit-elle en soupirant. Et c'est si effrayant!»
+
+Ses lèvres se serrèrent, et, effleurant de sa joue le visage de sa
+belle-soeur, elle fondit en larmes.
+
+«Il lui faut du repos, dit le prince André avec un air de
+mécontentement.... N'est-ce pas, Lise? Emmène-la chez toi, Marie,
+pendant que j'irai chez mon père.... Dis-moi, est-il toujours le même?
+
+--Oui, toujours, au moins pour moi, reprit sa soeur.
+
+--Et toujours les mêmes heures, les mêmes promenades dans les mêmes
+allées, et puis après cela vient le tour...»
+
+Et l'imperceptible sourire du prince André disait assez que, malgré son
+respect filial, il était au courant des manies de son père.
+
+«Oui, les mêmes heures, le même tour et les mêmes leçons de
+mathématiques et de géométrie,» reprit-elle en riant, comme si ces
+heures d'étude étaient les plus belles de son existence.
+
+Lorsque les vingt dernières minutes consacrées au sommeil du vieux
+prince se furent écoulées, le vieux Tikhone vint chercher le prince
+André; son père lui faisait l'honneur de changer, à cause de lui, la
+règle de la journée en le recevant pendant sa toilette. Le vieux prince
+se faisait toujours poudrer pour le dîner et endossait alors une longue
+redingote à l'ancienne mode. Au moment où son fils entra dans son
+cabinet de toilette, il était enfoncé dans un fauteuil de cuir, et
+couvert d'un large peignoir blanc, la tête livrée aux mains du fidèle
+Tikhone. Le prince André s'avança vivement; l'expression chagrine qui
+était devenue son expression habituelle avait disparu; il y avait dans
+sa physionomie la même vivacité qui s'y montrait dans ses causeries avec
+Pierre.
+
+«Ah! te voilà, mon guerrier! Tu veux vaincre Bonaparte,» s'écria le
+vieux prince, en secouant sa tête poudrée, autant que le lui
+permettaient les mains de Tikhone qui tressait le catogan.
+
+«Oui, oui, vas-y... ferme! de l'avant! Sans cela, il pourrait se faire
+qu'il nous comptât bientôt au nombre de ses sujets.... Tu vas bien?...»
+
+Et il lui tendit sa joue. La sieste l'avait mis de belle humeur, aussi
+avait-il l'habitude de dire: «avant dîner sommeil d'or, après dîner
+sommeil d'argent». Il lançait à son fils de joyeux regards de côté à
+travers ses épais sourcils, pendant que son fils l'embrassait à
+l'endroit indiqué, sans répondre à ses éternelles plaisanteries sur les
+militaires de l'époque actuelle et surtout sur Bonaparte.
+
+«Oui, me voici, mon père, et je vous ai aussi amené ma femme dans un
+état intéressant.... Et vous, vous portez-vous bien?
+
+--Mon cher ami, il n'y a que les imbéciles et les débauchés pour être
+malades, et tu me connais.... Je travaille du matin au soir, je suis
+sobre, donc je me porte bien!
+
+--Dieu merci! reprit son fils.
+
+--Dieu n'y est pour rien! Voyons... et revenant à son dada, voyons,
+conte-moi un peu comment les Allemands vous ont enseigné le moyen de
+battre Bonaparte, selon les règles de cette nouvelle science appelée
+stratégie?
+
+--Laissez-moi un peu respirer, mon père, lui répondit en souriant le
+prince André, qui l'aimait et le respectait malgré ses manies. Je ne
+sais même pas encore où je loge.
+
+--Sottises, sottises que tout cela,» s'écria le vieux en tortillant sa
+tresse pour s'assurer qu'elle était bien nattée.
+
+Et saisissant la main de son fils:
+
+«La maison destinée à ta femme est prête: la princesse Marie l'y
+conduira, la lui montrera, et elles bavarderont à remplir trois
+paniers.... Affaires de femmes que tout cela.... Je suis content de la
+recevoir. Voyons, mets-toi là et parle. J'admets l'armée de Michelson,
+de Tolstoy, car elles opéreront ensemble; mais l'armée du Midi, que
+fera-t-elle? La Prusse reste neutre, je le sais; mais l'Autriche, mais
+la Suède? ajouta-t-il en se levant et en marchant dans la chambre,
+pendant que le vieux Tikhone le suivait, lui présentant les différentes
+pièces de son ajustement.... Comment traversera-t-on la Poméranie?»
+
+L'insistance de son père était si grande, que le prince André commença,
+à contrecoeur d'abord et en s'animant ensuite, à développer, moitié en
+russe, moitié en français, le plan des opérations pour la nouvelle
+campagne qui était à la veille de s'ouvrir. Il expliqua comment une
+armée de 90 000 hommes devait menacer la Prusse pour la faire sortir de
+sa neutralité et la forcer à l'action; comment une partie de ces troupes
+se joindrait aux Suédois à Stralsund; comment 220 000 Autrichiens et 100
+000 Russes agiraient pendant ce temps en Italie et sur le Rhin; comment
+50 000 Russes et 80 000 Anglais débarqueraient à Naples, et comment
+enfin ce total de 800 000 hommes attaquerait les Français sur plusieurs
+points à la fois. Le vieux prince ne témoigna pas le moindre intérêt à
+ce long récit. On aurait dit qu'il ne l'avait même pas écouté, car il
+l'avait interrompu à trois reprises, sans cesser de marcher en
+s'habillant; la première fois il s'écria:
+
+«Le blanc, le blanc!...»
+
+Ce qui voulait dire que le vieux Tikhone se trompait de gilet. La
+seconde, il demanda si sa belle-fille accoucherait bientôt, et hocha la
+tête d'un air de reproche en ajoutant:
+
+«C'est mal C'est mal! Continue!»
+
+Et la troisième, pendant que son fils terminait son exposition, il
+entonna de sa voix fausse et cassée:
+
+«Marlbrough s'en va-t-en guerre, ne sait quand reviendra.»
+
+«Je ne vous dis pas que j'approuve ce plan, lui dit son fils en souriant
+légèrement. Je vous l'ai exposé tel qu'il est: Napoléon en aura bien
+certainement fait un qui vaudra le nôtre.
+
+--Rien de neuf, rien de neuf là dedans, voilà ce que je te dirai.»
+
+Et le vieux répéta entre ses dents, d'un air pensif:
+
+«Ne sait quand reviendra».... Maintenant va-t'en dans la salle à
+manger!»
+
+
+XXVII
+
+
+Deux heures sonnaient lorsque le prince, rasé et poudré, fit son entrée
+dans la salle à manger, où l'attendaient sa belle-fille, sa fille, Mlle
+Bourrienne et l'architecte de la maison, qui était admis à sa table,
+quoique sa position inférieure ne lui donnât aucun droit à un pareil
+honneur. Le vieux prince, à cheval sur l'étiquette et sur la différence
+des rangs, n'invitait que rarement les gros bonnets de la province, mais
+il lui plaisait de montrer dans la personne de son architecte, qui se
+mouchait timidement dans un mouchoir à carreaux, que tous les hommes
+sont égaux. Il lui arrivait souvent de rappeler à sa fille que Michel
+Ivanovitch ne valait pas moins qu'eux, et c'était à lui qu'il
+s'adressait presque toujours pendant ses repas.
+
+Dans la haute et spacieuse salle à manger, derrière chaque chaise se
+tenait un domestique, et le maître d'hôtel, une serviette sur le bras,
+promenait une dernière fois son regard inquiet de la table aux laquais,
+et du cartel à la porte qui allait s'ouvrir devant son maître. Le prince
+André examinait attentivement l'arbre généalogique de sa famille,
+encadré d'une baguette d'or. Cet objet, tout nouveau pour lui, était
+suspendu en face d'un autre immense tableau du même genre, indignement
+barbouillé par un artiste amateur. Ce barbouillage représentait le chef
+de la lignée des Bolkonsky, un descendant de Rurik, en prince souverain
+avec une couronne sur la tête. André ne put s'empêcher de sourire à la
+vue de ce portrait de haute fantaisie qui frisait la caricature.
+
+«Ah! je le reconnais bien là tout entier!»
+
+La princesse Marie, qui venait d'entrer, le regardait avec étonnement,
+et ne comprenait pas ce qu'il pouvait y avoir là de risible; tout ce qui
+touchait à son père lui inspirait un respect religieux, qu'aucune
+critique ne pouvait affaiblir.
+
+«Chacun a son talon d'Achille, continua le prince André.... Avoir
+l'esprit qu'il a et se donner ce ridicule!...»
+
+La princesse Marie, à laquelle déplaisait la hardiesse de ces propos,
+allait y répondre, lorsque les pas si impatiemment attendus se firent
+entendre. La démarche agile et légère du vieux prince, ses allures
+brusques et vives contrastaient si singulièrement avec la tenue sévère
+et correcte de sa maison, qu'on aurait pu y soupçonner une
+arrière-pensée de sa part.
+
+Deux heures venaient donc de sonner au cartel, et la pendule du salon y
+répondait mélancoliquement, lorsque le prince parut; ses yeux brillants,
+pleins de feu, surplombés de leurs épais sourcils gris, glissèrent
+rapidement sur toutes les personnes présentes pour se fixer sur la
+petite princesse. À sa vue, elle fut saisie de ce sentiment de respect
+et de crainte que son beau-père savait inspirer à tout son entourage. Il
+lui caressa doucement les cheveux et lui donna une petite tape sur la
+nuque.
+
+«Je suis bien aise, bien aise,» dit-il.
+
+Et, l'ayant dévisagée une seconde, il la quitta aussitôt pour s'asseoir
+à table:
+
+«Asseyez-vous, asseyez-vous, Michel Ivanovitch.»
+
+Il indiqua à sa belle-fille une chaise à côté de lui, et le valet de
+chambre la lui avança.
+
+«Oh! oh! fit le vieux prince en jetant un regard sur sa taille arrondie;
+trop de hâte, c'est mal! Il faut marcher, beaucoup marcher,
+beaucoup!...»
+
+Et sa bouche riait d'un rire sec et désagréable, tandis que ses yeux ne
+disaient rien.
+
+La petite princesse ne l'entendit pas ou fit semblant de ne pas l'avoir
+entendu; elle garda un silence embarrassé jusqu'au moment où il lui
+demanda des nouvelles de son père et de différentes autres
+connaissances; alors elle sourit et retrouva son entrain en lui
+racontant tous les petits commérages de la capitale.
+
+«La pauvre comtesse Apraxine a perdu son mari et elle a pleuré toutes
+les larmes de son corps!...»
+
+Plus elle s'animait, plus le vieux prince l'étudiait d'un air sévère;
+tout à coup il se détourna brusquement: on aurait dit qu'il n'avait plus
+rien à apprendre:
+
+«Eh bien, Michel Ivanovitch, s'écria-t-il, il va arriver malheur à
+votre Bonaparte. Le prince André (il ne parlait jamais de son fils qu'à
+la troisième personne) me l'a expliqué; de terribles forces s'amassent
+contre lui.... Et dire qu'à nous deux, vous et moi, nous l'avons
+toujours tenu pour un imbécile!»
+
+Michel Ivanovitch savait parfaitement n'avoir jamais eu pareille opinion
+en si flatteuse compagnie: aussi comprit-il que sa personne servait
+d'entrée en matière; il regarda le jeune prince avec une certaine
+surprise, ne sachant pas trop ce qui allait suivre.
+
+«C'est un grand tacticien,» dit le prince à son fils, en désignant
+Michel Ivanovitch, et il reprit son thème favori, c'est-à-dire la
+guerre, Bonaparte, les grands capitaines et les hommes d'État du moment.
+Il n'y avait, selon lui, à la tête des affaires que des écoliers
+ignorant les premières notions de la science militaire et
+administrative; Bonaparte n'était qu'un petit Français sans importance,
+dont les succès devaient être attribués au manque des Potemkin et des
+Souvorow. L'état de l'Europe n'offrait aucune complication, et il n'y
+avait point de guerre sérieuse, mais une comédie de marionnettes, jouée
+par les grands faiseurs pour tromper le public.
+
+Le prince André répondait gaiement à ces plaisanteries, et les
+provoquait même pour engager son père à continuer.
+
+«Le passé l'emporte toujours sur le présent, et pourtant Souvorow s'est
+laissé prendre au piège tendu par Moreau; il n'a pas su s'en tirer.
+
+--Qui te l'a dit? Qui te l'a dit? s'écria le prince. Souvorow...»
+
+Et il jeta en l'air son assiette, que le vieux Tikhone eut l'adresse de
+saisir au vol.
+
+«Frédéric et Souvorow, en voilà deux; mais Moreau! Moreau était
+prisonnier si Souvorow avait été libre d'agir; mais il avait sur son dos
+le Hof-kriegs-wurstschnapsrath, dont le diable ne se serait pas
+débarrassé. Vous verrez; vous verrez ce qu'est un
+Hof-kriegs-wurstschnapsrath! Si Souvorow n'a pas eu ses coudées franches
+avec lui, ce n'est pas Michel Koutouzow qui les aura. Non, mon ami, vos
+généraux ne vous suffiront pas: il vous faudra des généraux français, de
+ceux qui se retournent contre les leurs pour lutter avec Bonaparte. On a
+déjà envoyé à New-York l'Allemand Pahlen à la recherche de Moreau,
+ajouta-t-il en faisant allusion à la proposition faite à ce dernier
+d'entrer au service de la Russie. C'est inouï! Les Potemkin, les
+Souvorow, les Orlow, étaient-ils des Allemands? Crois-moi, ou bien ils
+n'ont plus de cervelle, ou bien c'est moi qui ai perdu la mienne. Je
+vous souhaite bonne chance, mais nous verrons. Bonaparte un grand
+capitaine? Oh! oh!
+
+--Je suis loin de trouver notre organisation parfaite, mais j'avoue que
+je ne partage pas votre manière de voir; moquez-vous de Bonaparte, si
+cela vous plaît: il n'en sera pas moins un grand capitaine.
+
+--Michel Ivanovitch, s'écria le vieux prince, entendez-vous?»
+
+L'architecte, qui était fort occupé de son rôti, avait espéré se faire
+oublier.
+
+«L'entendez-vous? Je vous ai toujours soutenu que Bonaparte était un
+grand tacticien: eh bien, c'est aussi son avis à lui.
+
+--Mais certainement, Excellence, murmura Michel Ivanovitch, pendant que
+le prince riait d'un rire sec.
+
+--Bonaparte est né sous une heureuse étoile, ses soldats sont
+admirables, et puis il a eu la chance d'avoir affaire aux Allemands en
+premier et de les avoir battus: il faut être un bon à rien pour ne pas
+savoir les battre; depuis que le monde existe, on les a toujours rossés,
+et eux ne l'ont jamais rendu à personne!... Si! pourtant, ils se sont
+rossés entre eux... mais cela ne compte pas! Eh bien, c'est à eux qu'il
+est redevable de sa gloire!...»
+
+Et il se mit à énumérer toutes les fautes commises, selon lui, par
+Bonaparte, comme capitaine et comme administrateur. Son fils l'écoutait
+en silence, mais aucun argument n'aurait été assez fort pour ébranler
+ses convictions, aussi fermement enracinées que celles de son père;
+seulement, il s'étonnait et se demandait comment il était possible à un
+vieillard solitaire et retiré à la campagne de connaître aussi bien dans
+leurs moindres détails toutes les combinaisons politiques et militaires
+de l'Europe.
+
+«Tu crois que je n'y comprends rien, parce que je suis vieux? Eh bien,
+voilà:... cela me travaille... je n'en dors pas la nuit.... Où est-il
+donc, ton grand capitaine? Où a-t-il fait ses preuves?
+
+--Ce serait trop long à démontrer.
+
+--Eh bien, va le rejoindre, ton Bonaparte! Voilà encore un admirateur de
+votre goujat d'empereur! s'écria-t-il en excellent français.
+
+--Vous savez que je ne suis pas bonapartiste, mon prince.
+
+--«Ne sait quand reviendra,» fredonna le vieillard d'une voix fausse, et
+c'est en riant tout jaune qu'il se leva de table.
+
+Tant qu'avait duré la discussion, la petite princesse était restée
+silencieuse et effarouchée, regardant tour à tour son mari, son
+beau-père et sa belle-soeur. À peine le dîner fini, elle prit cette
+dernière par le bras, et l'entraînant dans la pièce voisine:
+
+«Quel homme d'esprit que votre père! C'est à cause de cela, je crois,
+qu'il me fait peur!
+
+--Il est si bon!» répondit la princesse Marie.
+
+
+XXVIII
+
+
+On était au lendemain et le prince André partait dans la soirée. Quant
+au vieux prince, il n'avait rien changé à ses habitudes et s'était
+retiré chez lui après le dîner. Sa belle-fille était chez la princesse
+Marie, pendant que son fils, après avoir ôté son uniforme et mis une
+redingote sans épaulettes, faisait ses derniers préparatifs de départ
+avec l'aide de son valet de chambre. Il visita lui-même avec soin sa
+calèche de voyage, ses valises, et donna l'ordre d'atteler. Il ne
+restait plus dans sa chambre que les menus objets qui le suivaient
+partout: une cassette, une cantine en argent, deux pistolets et un sabre
+turc, que son père avait rapportés de l'assaut d'Otchakow et dont il lui
+avait fait cadeau; tout était rangé dans le plus grand ordre, nettoyé,
+remis à neuf, et placé dans des fourreaux de drap solidement attachés.
+
+Pour peu qu'on soit enclin à la réflexion, on est presque toujours dans
+une disposition d'esprit sérieuse au moment d'un départ ou d'un
+changement d'existence: on jette un coup d'oeil en arrière et l'on fait
+des plans pour l'avenir. Le prince André était soucieux et attendri: il
+marchait de long en large, les mains croisées derrière le dos, regardant
+sans voir et hochant la tête d'un air absorbé. Craignait-il l'issue de
+la guerre, ou regrettait-il sa femme? L'un et l'autre peut-être; mais il
+était évident qu'il ne tenait pas à être surpris dans ces dispositions,
+car, à un bruit de pas qui se fit entendre dans la pièce voisine, il
+s'approcha vivement de la table, dégagea ses mains et fit semblant de
+ranger sa cassette, pendant que sa figure reprenait son expression
+habituelle de calme impénétrable.
+
+La princesse Marie entra en courant, et toute hors d'haleine: «On m'a
+dit que tu avais fait atteler, et moi qui désirais causer seule avec
+toi... car Dieu sait pour combien de temps nous allons nous séparer....
+Cela ne t'ennuie pas au moins que je sois venue?... Tu es bien changé,
+Andrioucha,» ajouta-t-elle, comme pour expliquer sa question.
+
+Elle n'avait pu s'empêcher de sourire en l'appelant ainsi, car il lui
+paraissait étrange que ce beau garçon, dont l'extérieur était si sévère,
+fût l'Andrioucha de ses jeux, le petit gamin efflanqué et polisson de
+son enfance.
+
+«Où est Lise? dit-il en répondant à la question de sa soeur par un
+sourire.
+
+--Elle s'est endormie de fatigue sur mon canapé! Ah! André, quel trésor
+de femme vous avez là!... Une véritable enfant, gaie, vive: aussi je
+l'aime bien.»
+
+Le prince André s'était assis à côté de sa soeur et gardait le silence;
+un sourire ironique se jouait sur ses lèvres, elle le remarqua et
+reprit:
+
+«Il faut être indulgent pour ses petites faiblesses.... Qui n'en a pas?
+Elle a été élevée dans le monde: sa position actuelle est très
+difficile... il faut se mettre à la place de chacun: tout comprendre,
+c'est tout pardonner. Tu avoueras qu'il est bien dur pour elle, dans
+l'état où elle se trouve, de se séparer de son mari et de rester seule à
+la campagne... oui, c'est très dur d'être obligée de rompre ainsi avec
+ses habitudes passées.»
+
+Le prince André l'écoutait comme on écoute les personnes que l'on
+connaît à fond.
+
+«Mais toi, tu vis bien à la campagne?... Tu trouves donc cette existence
+bien difficile à supporter?
+
+--Oh! moi, c'est tout différent. Je ne connais rien, et je ne puis
+désirer une autre existence; mais, pour une jeune femme habituée à la
+vie du monde, enterrer ses plus belles années dans cette solitude, car,
+tu le sais, mon père est toujours occupé, et moi... et moi? Quelle
+ressource puis-je être pour elle?... Elle a toujours vécu dans la
+meilleure société... il ne lui reste donc que Mlle Bourrienne....
+
+--Elle me déplaît, votre Bourrienne!
+
+--Oh! je t'assure qu'elle est très bonne, très gentille et surtout très
+malheureuse!... Elle n'a personne au monde... À dire vrai, elle me gêne
+plus qu'elle ne m'est utile; j'ai toujours été un véritable sauvageon et
+je préfère être seule!... Mon père l'aime, il est toujours bon pour elle
+et pour Michel Ivanovitch, car il est leur bienfaiteur, et comme dit
+Sterne: «On aime les gens en raison du bien qu'on leur fait et non du
+bien qu'ils nous font».... Mon père l'a recueillie orpheline, sur le
+pavé, et elle est vraiment bonne!... Sa façon de lire lui plaît, et tous
+les soirs elle lui fait sa lecture.
+
+--Voyons, Marie, dis-moi franchement, tu dois bien souffrir parfois du
+caractère de notre père?»
+
+La princesse Marie, atterrée par cette question, balbutia avec effort:
+
+«Moi, souffrir?
+
+--Il a toujours été dur, mais maintenant il doit être terriblement
+difficile à vivre, continua le prince André pour éprouver sa soeur.
+
+--Tu es bon, André, très bon, mais tu pèches par orgueil, reprit-elle,
+comme si elle eût répondu à ses propres pensées, et c'est très mal!
+Comment peux-tu te permettre un pareil jugement et supposer que notre
+père puisse inspirer autre chose que la vénération? Je suis heureuse et
+satisfaite auprès de lui, et je regrette que ce bonheur ne soit pas
+partagé par tout le monde.»
+
+Son frère secoua la tête avec incrédulité.
+
+«Une seule chose, à te parler franchement, m'inquiète et me tourmente:
+ce sont ses opinions en matière religieuse. Je ne puis comprendre qu'un
+homme aussi intelligent puisse s'égarer et s'aveugler au point de
+discuter sur des questions claires comme le jour. Voilà bien
+véritablement mon seul chagrin! Du reste il me semble, depuis quelque
+temps, voir en lui un léger progrès: ses plaisanteries sont moins
+mordantes, il a même consenti à recevoir la visite d'un moine, avec
+lequel il s'est longuement entretenu.
+
+--Oh! oh! je crains bien qu'avec lui, sur ce point, toi et le moine vous
+ne perdiez votre latin.
+
+--Ah! mon ami, je prie Dieu de toute mon âme et j'espère qu'il
+m'entendra.... André, ajouta-t-elle timidement, j'ai une prière à
+t'adresser!
+
+--Que puis-je faire pour toi?
+
+--Promets-moi de ne point la rejeter, cela ne te causera aucune peine:
+ce n'est rien, crois-le bien, qui soit indigne de toi, et ce sera pour
+moi une grande consolation. Promets-le-moi, Andrioucha, et, plongeant la
+main dans son sac, elle en retira un objet, qu'elle tint caché, comme si
+elle n'osait le présenter à son frère avant d'en avoir reçu une bonne et
+formelle réponse.
+
+--Dussé-je même faire un grand sacrifice, je....
+
+--Tu n'as qu'à en penser ce qu'il te plaira. Tu es tout juste comme mon
+père, mais peu m'importe; promets-le-moi, je t'en prie; notre grand-père
+l'a déjà portée pendant les guerres qu'il a faites, et tu la porteras
+aussi, n'est-ce pas?
+
+--Mais de quoi s'agit-il donc?
+
+--André, je te bénis avec cette petite image, et tu vas me promettre de
+ne jamais l'ôter de ton cou.
+
+--Uniquement pour te faire plaisir, et si elle n'est pas d'un poids à
+me le rompre», répliqua le prince André; mais l'expression chagrine que
+prit la figure de sa soeur, à cette mauvaise plaisanterie, le fit
+changer de ton: «Certainement, mon amie, je la reçois avec plaisir.
+
+--Il vaincra ta résistance, Il te sauvera, Il te pardonnera, et Il
+t'amènera à Lui, car Lui seul est la vérité et la paix,» dit-elle d'une
+voix tremblante d'émotion, en élevant au-dessus de la tête de son frère,
+d'un geste solennel et recueilli, une vieille image noircie par le
+temps. La sainte image, de forme ovale, représentait le Sauveur. Elle
+était enchâssée d'argent et suspendue à une petite chaîne du même métal.
+Après s'être signée, elle la baisa et la lui présenta: «Fais-le pour
+moi, je t'en prie!»
+
+Ses beaux yeux brillaient d'un doux et tendre éclat, son visage pâle et
+maladif en était comme transfiguré. Son frère étendit la main pour
+prendre l'image, mais elle l'arrêta. Il comprit et la baisa, en faisant
+le signe de la croix d'un air à la fois attendri et railleur.
+
+«Merci, mon ami, dit-elle en l'embrassant et en reprenant sa place à ses
+côtés. Sois bon et généreux, André, ne juge pas Lise avec sévérité....
+Elle est bonne, gentille, et sa position est très pénible.
+
+--Mais il me semble, Marie, que je n'ai jamais rien reproché à ma femme,
+ni témoigné aucun mécontentement. Pourquoi toutes ces recommandations?»
+
+Elle rougit, et se tut, confuse et interdite.
+
+«Mettons que je ne t'ai rien dit, mais je vois que d'autres ont parlé,
+et cela m'afflige.»
+
+Sa figure et son cou se marbraient de taches rouges, et elle faisait
+d'inutiles efforts pour lui répondre, car son frère avait deviné juste.
+
+La petite princesse avait en effet beaucoup pleuré en lui confiant ses
+craintes: elle était sûre de mourir en couches, disait-elle, et se
+trouvait bien à plaindre... elle en voulait au sort, à son beau-père, à
+son mari. Puis, cette crise de larmes l'ayant épuisée, elle s'était
+endormie de fatigue.
+
+Le prince André eut pitié de sa soeur.
+
+«Écoute, Marie: je n'ai jamais rien reproché à ma femme, je ne l'ai
+jamais fait et ne le ferai jamais. Je n'ai également aucun tort envers
+elle, et je tâcherai de n'en jamais avoir.... Mais si tu tiens à savoir
+la vérité, à savoir si je suis heureux.... Eh bien! non, je ne le suis
+pas. Elle, non plus, n'est pas heureuse!... Pourquoi cela? je l'ignore.»
+
+En achevant ces mots, il se pencha et embrassa sa soeur, mais sans voir
+le doux rayonnement de son regard, car ses yeux s'étaient arrêtés sur la
+porte entre-bâillée.
+
+«Allons la retrouver, Marie, il faut lui dire adieu; ou plutôt vas-y
+d'abord et réveille-la, je vais venir.... Pétroucha! dit-il, en appelant
+son valet de chambre: viens ici, emporte-moi tous ces objets: tu mettras
+ceci à ma droite, et cela sous le siège.»
+
+La princesse Marie se leva et s'arrêta à mi-chemin:
+
+«André, si vous aviez la foi, vous vous seriez adressé à Dieu, pour lui
+demander l'amour que vous ne ressentez pas, et votre voeu aurait été
+exaucé!
+
+--Ah oui! comme cela, peut-être bien!... Va, Marie, je te rejoins.»
+
+Peu d'instants après, le prince André traversait la galerie qui
+réunissait l'aile du château au corps de logis, et il y rencontra la
+jolie et sémillante Mlle Bourrienne; c'était la troisième fois de la
+journée qu'elle se trouvait sur son chemin.
+
+«Ah! je vous croyais chez vous?» dit-elle en rougissant et en baissant
+les yeux.
+
+Le visage du prince André prit une expression de vive irritation, et
+pour toute réponse il lui lança un regard empreint d'un tel mépris,
+qu'elle s'arrêta interdite et disparut aussitôt. En approchant de la
+chambre de sa soeur, il entendit la voix enjouée de sa femme qui s'était
+réveillée, et bavardait comme si elle avait à rattraper le temps perdu.
+
+«Vous figurez-vous, Marie, disait-elle en riant aux éclats, la vieille
+comtesse Zoubow avec ses fausses boucles et la bouche pleine de fausses
+dents, comme si elle voulait défier les années... ah! ah! ah!»
+
+C'était bien la cinquième fois que le prince André lui entendait répéter
+les mêmes plaisanteries. Il entra doucement et la trouva toute reposée,
+les joues fraîches, travaillant à l'aiguille et commodément assise dans
+une grande bergère, racontant à bâtons rompus ses petites anecdotes sur
+Pétersbourg. Il lui passa affectueusement la main sur les cheveux, en
+lui demandant si elle se sentait mieux.
+
+«Oui, oui,» dit-elle, en se hâtant de reprendre l'inépuisable thème de
+ses souvenirs.
+
+La calèche de voyage, attelée de six chevaux, attendait devant le
+perron. L'obscurité impénétrable d'une nuit d'automne dérobait aux
+regards les objets les plus proches, et le cocher distinguait à peine le
+timon de la voiture, autour de laquelle les domestiques agitaient leurs
+lanternes; l'intérieur de la maison était éclairé, et les immenses
+fenêtres de la vaste façade envoyaient au dehors des flots de lumière.
+La domesticité se pressait en foule dans le vestibule pour prendre congé
+du jeune maître, tandis que les personnes de l'entourage intime de la
+famille étaient réunies dans le grand salon. On attendait la sortie du
+prince André, que son père, désirant le voir seul, avait fait appeler
+dans son cabinet. André, en y entrant, avait trouvé le vieux prince
+assis à sa table, écrivant avec ses lunettes sur le nez, et vêtu d'une
+robe de chambre blanche; c'est un costume dans lequel il ne se laissait
+jamais surprendre, d'habitude.
+
+Le vieux prince se retourna.
+
+«Tu vas partir? lui dit-il, en se remettant à écrire.
+
+--Oui, je viens vous faire mes adieux.
+
+--Embrasse-moi là...»
+
+Et il lui indiqua sa joue....
+
+«Merci! merci!
+
+--De quoi me remerciez-vous?
+
+--De ce que tu ne restes pas en arrière, attaché aux jupons d'une femme.
+Le service avant tout!... merci!»
+
+Et il recommença à écrire d'une façon si nerveuse, que sa plume criait
+et crachait dans tous les sens.
+
+«Si tu as quelque chose à me dire, dis-le, j'écoute!
+
+--Ma femme... je suis confus de vous la laisser ainsi sur les bras.
+
+--Que viens-tu me chanter? dis ce qu'il faut dire!
+
+--Quand le terme sera proche, envoyez à Moscou chercher un accoucheur,
+pour qu'il soit là...»
+
+Le vieux prince leva sur son fils un regard surpris et sévère.
+
+«Je sais bien que rien n'y fera, si la nature ne vient pas elle-même en
+aide à la science, reprit le prince André légèrement ému; je sais que,
+sur des milliers de cas pareils, il ne s'en trouverait qu'un peut-être
+de malheureux, mais c'est son caprice à elle, et le mien aussi. On lui
+a fait accroire toutes sortes de choses à la suite d'un rêve.
+
+--Hem! hem! murmura le vieux entre ses dents.... Bien, bien, je le
+ferai; puis signant son nom avec un paragraphe vigoureux: Mauvaise
+affaire, hein? ajouta-t-il en souriant.
+
+--De quelle mauvaise affaire parlez-vous, mon père?
+
+--Ta femme! répliqua carrément le vieux, en appuyant sur ce mot.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Vois-tu, mon ami, on n'y peut rien, elles sont toutes les mêmes; on ne
+peut pas se démarier; ne crains rien, je ne le dirai à personne, mais tu
+le sais aussi bien que moi... c'est la vérité.»
+
+De sa main maigre et osseuse il saisit brusquement la main d'André et la
+serra, tandis que son regard perçant pénétrait jusqu'au fond de son
+être. Son fils répondit par un aveu muet, un soupir!
+
+Le vieux prince plia et cacheta ses lettres en un tour de main:
+
+«Qu'y faire? elle est jolie! Sois tranquille, ce sera fait,» dit-il
+brièvement.
+
+André se taisait, à la fois triste et content d'avoir été deviné.
+
+«Écoute, ne t'en inquiète pas, on fera le possible; et maintenant voici
+une lettre pour Michel Illarionovitch: je lui demande de t'employer aux
+bons endroits et de ne pas te garder trop longtemps auprès de lui. Tu
+lui diras que ma vieille affection se souvient toujours de lui et tu
+m'informeras de son accueil. Si tu en es content, fais ton devoir;
+autrement, va-t'en; le fils de Nicolas Bolkonsky ne saurait être gardé
+auprès de son chef par tolérance.... Approche!»
+
+Il parlait très vite et avalait la moitié de ses mots, mais son fils le
+comprenait. Il le suivit au bureau, que son père ouvrit pour en retirer
+un gros cahier tout couvert d'une écriture serrée, mais parfaitement
+lisible. «Il est probable que je mourrai avant toi, ceci est un mémoire
+à remettre à l'Empereur après ma mort; voici également un billet du
+Lombard et une lettre; c'est le prix que je destine à celui qui écrira
+les campagnes de Souvorow; tu l'enverras à l'Académie, j'y ai fait des
+annotations; lis-les après moi, elles te seront utiles.»
+
+André, sentant qu'il ne pouvait pas, sans une sorte d'indélicatesse,
+promettre à son père une longue vie, répondit simplement:
+
+«Tout sera fait selon votre désir.
+
+--Et maintenant, adieu, s'écria le vieillard en l'embrassant et en lui
+donnant sa main à baiser. Rappelle-toi, prince André, que si la mort te
+frappait, mon vieux coeur en saignerait; et si j'apprenais, ajouta-t-il
+gravement en le regardant en face, que le fils de Nicolas Bolkonsky ne
+fait point son devoir, j'en aurais honte, sache-le bien.»
+
+Ces dernières paroles s'échappèrent en sifflant de sa bouche.
+
+«Vous auriez pu vous épargner la peine de me le dire, mon père, répliqua
+le prince André en souriant. J'ai aussi une prière à vous adresser: si
+je suis tué et qu'il me soit né un fils, gardez-le auprès de vous,
+élevez-le ici, je vous en supplie!
+
+--Il ne faudra donc pas le rendre à ta femme?...»
+
+Et il essaya de rire, mais un frisson nerveux agita son menton.
+
+«Va-t'en, s'écria-t-il en haussant la voix, et il poussa son fils hors
+du cabinet.
+
+--Qu'y a-t-il? Qu'est-il arrivé?» demandèrent anxieusement les deux
+princesses, en voyant le vieillard apparaître dans sa robe de chambre,
+ses lunettes sur le nez, et sans perruque.
+
+Il se retira aussitôt.
+
+Le prince André soupira sans répondre:
+
+«Eh bien? dit-il à sa femme d'un ton froidement railleur, comme s'il
+l'invitait à jouer ses petites comédies.
+
+--André, déjà!» et la petite princesse pâlit de crainte et d'émotion; il
+l'embrassa, elle poussa un cri et s'évanouit. Soulevant sa tête penchée
+sur son épaule, il lui jeta un long regard et la déposa doucement dans
+un fauteuil.
+
+«Adieu, Marie,» dit-il tout bas à sa soeur; leurs mains s'enlacèrent,
+et, la baisant au front, il sortit à pas précipités. Mlle Bourrienne
+frottait les tempes de la petite princesse; la princesse Marie la
+soutenait et envoyait, de ses yeux voilés de pleurs, encore un dernier
+regard et une dernière bénédiction à son frère, tandis que le vieux
+prince se mouchait fréquemment et avec un tel bruit, dans son cabinet,
+qu'on aurait cru entendre des coups de pistolet tirés avec colère. Elle
+le vit tout à coup paraître sur le seuil du salon.
+
+«Il est parti!... Allons, c'est bien!...»
+
+Et, apercevant la jeune femme évanouie, il secoua la tête d'un air
+fâché, et rentra brusquement chez lui, en refermant la porte avec
+violence.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+I
+
+
+L'armée russe occupait, en octobre 1805, un certain nombre de villes et
+de villages de l'archiduché d'Autriche. On y voyait arriver chaque jour
+de nouveaux régiments, dont le séjour pesait lourdement sur le pays et
+sur ses habitants. Ces forces, toujours croissantes, se concentraient
+autour de la forteresse de Braunau, quartier général du commandant en
+chef Koutouzow.
+
+C'était le 11 octobre, et un régiment d'infanterie, fraîchement arrivé,
+s'était arrêté à un demi-mille de la ville. Il n'avait rien emprunté
+dans son aspect à la localité étrangère qui lui servait de cadre. Malgré
+les vergers, les murs en pierre, les toits en tuile qui l'entouraient et
+les montagnes qui se dessinaient à l'horizon, il était bien toujours le
+type d'un régiment russe, se préparant dans son pays pour l'inspection
+de son chef.
+
+L'ordre du jour qui annonçait l'inspection lui était parvenu la veille,
+à la dernière étape; mais comme la rédaction présentait quelque
+obscurité, le chef du régiment avait été obligé d'assembler le conseil
+des chefs de bataillon, pour décider de la tenue exigée en cette
+occasion. Devait-on se mettre en tenue de campagne ou en grande tenue?
+On opina pour la dernière alternative; mieux valait montrer trop de zèle
+que trop peu. Les soldats se mirent à l'oeuvre: malgré les trente
+verstes qu'ils venaient de parcourir, pas un ne ferma l'oeil de la nuit,
+tout fut raccommodé et nettoyé.
+
+Les aides de camp et les chefs de compagnie comptaient leurs soldats,
+formaient les rangs, et, quand le jour fut venu, leurs regards charmés
+purent s'arrêter sur une masse compacte de 2 000 hommes bien serrés et
+bien alignés, à la place de la foule débraillée de la veille. Chacun
+était à son poste et savait ce qu'il avait à faire: pas un bouton, pas
+une petite courroie ne manquait, tout reluisait et étincelait au soleil.
+
+Tout était donc en ordre, et le général en chef pouvait sans crainte
+passer en revue chacun des soldats, car sa chemise était blanche, et son
+havresac contenait le nombre d'objets réglementaire. Un seul détail
+laissait à désirer: c'était la chaussure, qui s'en allait en lambeaux;
+le régiment avait, il est vrai, fourni ses mille verstes, et les
+intendances du pays faisaient la sourde oreille aux constantes
+réclamations du chef de régiment pour en obtenir la matière première
+nécessaire à la confection des bottes. Ce chef était un gros général
+d'un âge avancé, d'un tempérament sanguin, avec des épaules carrées, des
+sourcils et des favoris grisonnants. Son uniforme neuf et brillant
+laissait voir toutefois quelques traces inévitables d'un séjour prolongé
+dans le porte-manteau; ses lourdes épaulettes lui élevaient les épaules
+jusqu'au ciel; il se promenait devant le front en se dandinant, le corps
+légèrement incliné en avant, avec l'air satisfait d'un homme qui vient
+d'accomplir un acte solennel. Il était fier de son régiment, auquel son
+âme appartenait tout entière; sa démarche trahissait peut-être bien
+encore d'autres préoccupations, car, en dehors de ses soucis militaires,
+les intérêts du bien-être général, et le beau sexe en particulier,
+occupaient une large place dans son coeur.
+
+«Eh bien, mon cher Michel Dmitriévitch,» dit-il en s'adressant à un chef
+de bataillon qui s'avançait en souriant d'un air également heureux...
+«Rude besogne cette nuit... hein? Pas mal ficelé notre régiment!... Il
+n'est pas des derniers... hein?» Le commandant eut l'air de goûter cette
+plaisanterie de son chef et se mit à rire.
+
+«Certainement.... On ne nous aurait pas renvoyés du Champ de Mars.
+
+--Qu'y a-t-il?» s'écria le général, qui venait d'apercevoir deux
+cavaliers, un aide de camp et un cosaque, arrivant par la grand'route
+qui menait à la ville et sur laquelle de distance en distance étaient
+échelonnés des fantassins en vedette. Le premier, qui était envoyé du
+quartier général pour expliquer l'ordre du jour de la veille, annonça
+que la volonté du général en chef était que le régiment se présentât
+devant lui en tenue de campagne et sans préparatifs d'aucune sorte. Un
+membre du conseil de guerre (Hofkriegsrath) était arrivé la veille de
+Vienne pour engager Koutouzow à rejoindre au plus vite l'armée de
+l'archiduc Ferdinand et de Mack; cette proposition n'était pas du goût
+du général en chef, qui y faisait une vive opposition, et, comme preuve
+à l'appui, il tenait à faire constater par l'Autrichien lui-même en quel
+triste état se trouvaient les troupes russes après leur longue marche.
+
+L'aide de camp, qui ignorait ces détails, se borna à dire que le général
+en chef serait très mécontent s'il ne trouvait pas le régiment en tenue
+de campagne. À ces mots, le pauvre général baissa la tête, haussa
+silencieusement les épaules et se tordit les mains de désespoir:
+
+«Nous voilà bien! Quand je vous le disais, Michel Dmitriévitch... tenue
+de campagne, donc en capotes, ajouta-t-il en s'adressant avec humeur au
+commandant de bataillon...--Ah! mon Dieu! Messieurs les chefs de
+bataillon, s'écria-t-il d'une voix habituée au commandement et il avança
+d'un pas.... Messieurs les sergents-majors!... Son Excellence
+sera-t-elle bientôt ici? demanda-t-il avec une respectueuse déférence à
+l'aide de camp.
+
+--Dans une heure, je pense.
+
+--Aurons-nous seulement le temps de changer de tenue?
+
+--Je l'ignore, mon général...» Et le chef de régiment s'approcha des
+rangs et donna ses ordres. Les commandants de bataillon se mirent à
+courir, les sergents-majors à s'agiter, et en une seconde les carrés,
+jusqu'alors immobiles et silencieux, se rompirent et se dispersèrent. Ce
+ne fut plus que le bourdonnement confus d'une foule en mouvement: les
+soldats se précipitaient dans tous les sens, chargeaient leurs havresacs
+sur leurs épaules et, élevant leurs capotes en l'air par-dessus leur
+tête, en enfilaient les manches à la hâte.
+
+«Qu'est-ce que cela? Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria le
+général.--Commandant de la troisième compagnie!
+
+--De la troisième compagnie!... Le général demande le commandant de la
+troisième compagnie! répétèrent plusieurs voix, et l'aide de camp se
+précipita à la recherche du retardataire. L'excès de zèle et
+l'effarement de chacun avaient si bien troublé toutes les têtes, que
+l'on avait fini par crier: La compagnie demande le général! lorsque ces
+appels réitérés parvinrent enfin aux oreilles de l'absent, un homme d'un
+certain âge; il était incapable de courir, mais il franchissait
+pourtant au petit trot, sur la pointe de ses pieds mal équilibrés, la
+distance qui le séparait de son chef. On voyait bien vite que le vieux
+capitaine était inquiet comme un écolier qui prévoit une question à
+laquelle il ne saura pas répondre. Sur son nez empourpré pointaient des
+taches dues à l'intempérance; sa bouche tremblait d'émotion, il
+soufflait et ralentissait le pas à mesure qu'il avançait et que le
+commandant l'examinait des pieds à la tête:
+
+«Vous flanquez donc des fourreaux à vos soldats? Qu'est-ce que cela
+signifie! lui dit-il, en montrant du doigt un soldat de la troisième
+compagnie, dont la capote de drap tranchait sur le reste par sa couleur.
+Où vous cachiez-vous donc, on attend le général en chef et vous quittez
+votre poste, hein? Je vous apprendrai à habiller vos soldats de la sorte
+le jour d'une revue!»
+
+Le vieux capitaine ne quittait pas des yeux son chef, et, de plus en
+plus ahuri, pressait ses deux doigts contre la visière de son shako,
+comme si ce geste devait le sauver.
+
+«Eh bien, vous ne répondez pas? Et celui-là que vous avez déguisé en
+Hongrois, qui est-il?
+
+--Votre Excellence....
+
+--Eh bien, quoi? vous aurez beau me répéter sur tous les tons: Votre
+Excellence, et après? Savez-vous ce que cela veut dire: Votre
+Excellence?
+
+--Votre Excellence, c'est Dologhow, celui qui a été dégradé, balbutia le
+capitaine.
+
+--Dégradé? Donc il n'est pas maréchal pour se permettre... il est
+soldat, et un soldat doit être habillé selon l'ordonnance.
+
+--Votre Excellence elle-même l'a autorisé à s'habiller ainsi pendant la
+marche.
+
+--Autorisé, autorisé, c'est toujours ainsi avec vous, jeunes gens,
+répliqua le commandant en se calmant un peu... on vous dit une chose et
+vous... eh bien, quoi?... et s'échauffant de nouveau: Habillez vos
+hommes convenablement, voilà!»
+
+Et, se retournant vers l'envoyé de Koutouzow, il continua son
+inspection, satisfait de sa petite scène, et cherchant un prétexte à une
+nouvelle explosion. Le hausse-col d'un officier lui paraissant suspect,
+il tança vertement l'officier; puis, l'alignement du premier rang de la
+troisième compagnie manquant de rectitude, il s'adressa d'une voix
+agitée à Dologhow, qui était vêtu d'une capote d'un drap gris bleuâtre:
+
+«Où est ton pied? où est ton pied?»
+
+Dologhow retira tout doucement son pied et fixa son regard vif et hardi
+sur le général.
+
+«Pourquoi cette capote bleue? À bas! Sergent-major, qu'on déshabille cet
+homme....
+
+--Mon devoir, général, lui répliqua Dologhow en l'interrompant, est de
+remplir les ordres que je reçois, mais je ne suis point forcé de
+supporter les....
+
+--Pas un mot dans les rangs, pas un!
+
+--Je ne suis pas forcé, reprit Dologhow à haute voix, de supporter les
+injures...»
+
+Et les regards du chef du régiment et ceux du soldat se croisèrent.
+
+Le général se tut en tiraillant avec colère son écharpe:
+
+«Veuillez changer d'habit,» lui dit-il.
+
+Et il se détourna.
+
+
+II
+
+
+«On arrive!» cria le fantassin placé en vedette, et le général, rouge
+d'émotion, courut à son cheval et, en saisissant la bride d'une main
+tremblante, sauta en selle, tira son épée d'un air radieux et résolu, et
+ouvrit la bouche toute grande, pour donner le signal.
+
+Le régiment ondula un instant pour retomber dans une immobilité
+complète:
+
+«Silence dans les rangs!» s'écria le général d'une voix vibrante, dont
+les inflexions variées offraient un singulier mélange de satisfaction,
+de sévérité et de déférence..., car les autorités approchaient. Une
+haute calèche de Vienne à ressorts et à panneaux bleus s'avançait le
+long d'une large route vicinale, ombragée d'arbres. Des militaires à
+cheval et une escorte de cosaques l'accompagnaient. L'uniforme blanc du
+général autrichien, assis à côté de Koutouzow, se détachait vivement sur
+la teinte sombre des uniformes russes. La calèche s'arrêta, les deux
+généraux cessèrent de causer, et Koutouzow descendit du marchepied,
+pesamment et avec effort, sans paraître faire attention à ces deux mille
+hommes, dont les regards étaient rivés sur lui et sur leur chef. Au
+commandement donné, le régiment tressaillit comme un seul homme et
+présenta les armes. La voix du général en chef se fit entendre au
+milieu d'un silence de mort, puis les cris de: «Vive Votre Excellence!»
+retentirent en réponse à son salut, et tout rentra de nouveau dans le
+silence. Koutouzow, qui s'était arrêté pendant que le régiment
+s'ébranlait, parcourut les rangs avec le général autrichien. À la façon
+dont le général en chef avait été reçu et salué par son subordonné, à la
+façon dont celui-ci le suivait la tête inclinée, épiant ses moindres
+mouvements, et se redressant au moindre mot, il était évident que ses
+devoirs lui étaient doux au coeur. Grâce à sa sévérité et à ses bons
+soins, son régiment était en effet en bien meilleur état que ceux qui
+étaient dernièrement arrivés à Braunau: en fait de malades et de
+traînards, il ne comptait que 217 hommes, et tout était en excellent
+ordre, à l'exception cependant de la chaussure.
+
+Koutouzow s'arrêtait de temps en temps pour adresser quelques paroles
+bienveillantes aux officiers et aux soldats qu'il avait connus pendant
+la campagne de Turquie. À la vue de leurs bottes, il hochait tristement
+la tête, et les indiquait à son compagnon d'un air qui témoignait de sa
+clairvoyance et lui épargnait la peine de faire des reproches directs.
+Quand ce geste venait à se répéter, le chef du régiment se précipitait
+en avant, comme pour saisir au vol les observations attendues. Une
+vingtaine de personnes, composant la suite, marchaient à quelques pas en
+arrière, l'oreille tendue, tout en causant et en riant entre elles. Un
+aide de camp, joli garçon, suivait de près le général en chef: c'était
+le prince Bolkonsky. À ses côtés venait ce gros et grand Nesvitsky,
+officier supérieur au visage aimable et souriant, et aux yeux pleins de
+douceur. Nesvitsky réprimait avec peine un fou rire causé par un de ses
+camarades, un hussard au teint basané, qui, le regard fixé sur le dos du
+commandant du régiment, répétait chacun de ses gestes avec un sérieux
+imperturbable.
+
+Koutouzow passait avec lenteur et nonchalance devant ces milliers d'yeux
+qui semblaient sortir de leurs orbites pour le mieux voir.
+
+Il s'arrêta tout à coup devant la troisième compagnie; sa suite, ne
+prévoyant pas ce brusque arrêt, se trouva rapprochée de lui.
+
+«Ah! Timokhine!» s'écria-t-il, en reconnaissant le capitaine au nez
+rouge.
+
+Timokhine, qui semblait s'être allongé jusqu'aux limites du possible,
+pendant l'algarade de son général au sujet de Dologhow, trouva encore le
+moyen, à l'apostrophe du général en chef, de se redresser au point que
+cette tension, si elle s'était prolongée, aurait pu lui devenir fatale.
+Koutouzow s'en aperçut et se détourna aussitôt pour y mettre un terme,
+en laissant errer un faible sourire sur sa figure balafrée.
+
+«C'est encore un compagnon d'armes d'Ismaïl, un brave officier!... En
+es-tu content?...»
+
+Et il s'adressa au chef de régiment, qui sans se douter qu'un miroir
+invisible pour lui (le hussard basané) allait le réfléchir de la tête
+aux pieds, tressaillit et s'avança en disant:
+
+«Très content, Haute Excellence!
+
+--Chacun a ses faiblesses, et il est, je crois, un disciple de Bacchus,»
+ajouta Koutouzow en s'éloignant.
+
+Terrifié à l'idée d'en avoir la responsabilité, le malheureux commandant
+garda le silence. Pendant ce temps le hussard basané, dont les yeux
+avaient été frappés par la personne du capitaine disciple de Bacchus, au
+nez rouge et à la taille tendue, l'imita si parfaitement, que Nesvitsky
+éclata de rire. Koutouzow se retourna, mais notre moqueur savait
+commander à son visage, et, une expression de gravité respectueuse
+succéda comme par enchantement à ses grimaces.
+
+La troisième compagnie était la dernière. Koutouzow s'arrêta pensif,
+cherchant évidemment à rappeler ses souvenirs. Le prince André fit un
+pas, et lui dit tout bas en français:
+
+«Vous m'avez ordonné de vous rappeler Dologhow, celui qui a été
+dégradé....
+
+--Où est Dologhow?» demanda-t-il aussitôt.
+
+Revêtu cette fois de la capote grise de soldat, Dologhow ne se fit point
+attendre; il sortit des rangs et présenta les armes: c'était décidément
+un soldat de belle mine, bien tourné, aux cheveux blonds, et aux yeux
+bleus et clairs.
+
+«Une plainte? demanda Koutouzow, en fronçant légèrement les sourcils.
+
+--Non, c'est Dologhow, lui dit le prince André.
+
+--Ah! j'espère que cette leçon t'aura suffisamment corrigé; fais ton
+possible pour bien servir; l'Empereur est clément et je ne t'oublierai
+pas non plus, si tu le mérites.»
+
+Les yeux bleus et brillants de Dologhow le regardaient aussi hardiment
+qu'ils avaient regardé le chef du régiment, et leur expression semblait
+combler cet abîme de convention qui sépare le simple soldat du général
+en chef.
+
+«Une seule grâce, Excellence, dit-il de sa voix ferme, calme et
+vibrante.... Veuillez m'accorder l'occasion d'effacer ma faute et de
+faire preuve de mon dévouement à l'empereur et à la Russie.»
+
+Koutouzow se détourna et se dirigea vers sa calèche d'un air maussade.
+Ces phrases banales, toujours les mêmes, l'ennuyaient et le fatiguaient:
+
+«À quoi bon, pensait-il, y répondre par un même refrain? à quoi bon ces
+vieilles et éternelles redites?»
+
+Le régiment se fractionna en compagnies, et se mit en marche pour aller
+près de Braunau occuper ses logements, s'y équiper, s'y chausser et s'y
+reposer.
+
+«Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, Prokhore Ignatovitch?...» dit le
+chef de régiment en s'adressant au capitaine, après avoir dépassé à
+cheval la troisième compagnie.
+
+Son visage exprimait la satisfaction sans bornes que lui causait
+l'inspection si heureusement terminée:
+
+«Le service de l'Empereur, vous savez?... Et puis on craint de se
+couvrir de honte devant le régiment: je suis toujours le premier à
+offrir des excuses... et il lui tendit la main.
+
+--De grâce, général, oserai-je penser que...»
+
+Et tandis que le nez du capitaine s'empourprait de joie, sa bouche, se
+fendant jusqu'aux oreilles en un large sourire, laissa voir ses dents
+ébréchées, dont les deux incisives avaient été perdues sans retour à
+l'assaut d'Ismaïl:
+
+«Dites également à M. Dologhow que je ne l'oublierai pas, qu'il soit
+tranquille.... Comment se conduit-il, à propos?
+
+--Il est très exact à son devoir, Excellence, mais son caractère....
+
+--Comment, son caractère?
+
+--Cela lui prend par accès, Excellence; il y a des jours où il est bon,
+intelligent, instruit, et puis d'autres moments où c'est une bête
+féroce. N'a-t-il pas failli, tout dernièrement, assommer un juif en
+Pologne... vous le savez bien?...
+
+--Oui, oui, repartit le chef de régiment, mais il est à plaindre... il
+est malheureux... il a de hautes protections, ainsi vous ferez bien
+de....
+
+--Parfaitement, Excellence, et le sourire du capitaine disait assez
+qu'il avait compris l'intention de son supérieur.
+
+--Les épaulettes à la première affaire! s'écria le général, en jetant
+ces paroles à Dologhow, au moment où celui-ci passait. Dologhow se
+retourna en silence, et sourit d'un air railleur.
+
+--Bien, très bien! continua le chef à haute voix pour se faire entendre
+des soldats: je donne de l'eau-de-vie à tout le monde et je remercie
+chacun de vous.... Dieu soit loué!»
+
+Et il s'approcha d'une autre compagnie.
+
+«C'est un brave homme: après tout, on peut servir sous ses ordres, dit
+le capitaine en s'adressant à son officier subalterne.
+
+--En un mot, «le roi de coeur»! lui répliqua l'officier subalterne, et
+il riait en appliquant au général le sobriquet qu'on lui avait donné.
+
+La joyeuse disposition d'humeur des officiers, causée par l'heureuse
+issue de la revue, avait vite fait son chemin parmi les soldats. Ils
+marchaient gaiement, tout en causant:
+
+«Qui donc a inventé que Koutouzow était borgne?
+
+--Ah! pour cela, oui, il l'est!
+
+--Ah! pour cela, non, te dis-je: bottes et tournevis, il a tout
+inspecté!
+
+--Oh! quelle peur j'ai eue quand il a regardé les miennes et....
+
+--Et l'autre, dis donc, l'Autrichien? un morceau de craie... quoi? un
+vrai sac de farine! Quelle corvée d'avoir cela à blanchir!
+
+--Voyons, toi qui étais en avant, quand est-ce qu'ils ont dit qu'on se
+frotterait? Quand? On nous a pourtant bien dit que Bonaparte était ici à
+Braunau.
+
+--Bonaparte ici? En voilà une farce! Imbécile qui ne sait pas que le
+Prussien s'est révolté et que l'Autrichien doit lui marcher dessus... et
+alors, après qu'il l'aura rossé, il commencera la guerre avec Bonaparte.
+Va donc conter à d'autres qu'il est ici. Bonaparte à Braunau! On voit
+bien que t'es bête; ouvre donc tes oreilles, blanc-bec!
+
+--Ah! ces diables de fourriers!... Voilà la cinquième compagnie qui
+tourne dans le village, et ils auront fait la soupe que nous ne serons
+pas encore là!
+
+--Voyons, passe-moi une croûte, que diable?
+
+--Ne t'ai-je pas donné du tabac hier soir... hein, pas vrai? Eh bien,
+prends-la, ta croûte... tiens!
+
+--Si au moins on s'arrêtait... mais non... encore cinq verstes à traîner
+son estomac creux.
+
+--Cela t'irait, dis donc, si les Allemands nous offraient leurs belles
+calèches: en voiture ce serait chic... hein?
+
+--Et le peuple d'ici?... as-tu vu? ce n'est plus le même; le Polonais,
+c'était encore un sujet de l'Empereur; mais maintenant des Allemands
+tout le long... rien que cela.
+
+--En avant les chanteurs!» s'écria le capitaine, et une vingtaine de
+soldats sortirent des rangs.
+
+Le tambour qui dirigeait les chants se tourna vers eux, fit un geste et
+entonna la chanson commençant par ces mots: «Voilà la diane, voilà le
+soleil» et finissant par ceux-ci: «Et de la gloire nous en aurons avec
+Kamensky notre père.» Composée en Turquie, cette chanson était chantée
+aujourd'hui en Autriche; il n'y avait de changé que le nom de Koutouzow,
+mis récemment à la place de celui de Kamensky. Après avoir crânement
+enlevé ces dernières paroles, le tambour, un beau soldat, de quarante
+ans environ, avec des formes nerveuses, examina sévèrement ses camarades
+en fronçant les sourcils, pendant que ses mains, allant à droite et à
+gauche, semblaient lancer à terre un objet invisible. S'étant bien
+assuré que tous le regardaient, il releva doucement ses bras et les tint
+pendant quelques secondes immobiles au-dessus de sa tête, comme s'il
+soutenait avec le plus grand soin cet objet précieux et toujours
+invisible. Tout à coup, le rejetant brusquement, il entonna: «Mon toit,
+mon cher petit toit» et une vingtaine de voix le répétèrent en choeur.
+Un autre soldat s'élança en avant et se mit, sans paraître le moins du
+monde gêné par le poids de son fourniment, à sauter et à danser à
+reculons devant ses camarades, en remuant ses épaules et en menaçant le
+vide avec des cuillères qu'il frappait entre elles en guise de
+castagnettes. Les autres le suivaient en mesure, d'une allure rapide. Un
+bruit de roues et de chevaux se fit entendre derrière eux: c'était
+Koutouzow et sa suite qui revenaient en ville. Il fit un signe pour
+permettre aux soldats de continuer librement leur marche. Au second rang
+du flanc droit que rasait la haute calèche, la figure de Dologhow, le
+soldat aux yeux bleus, attirait l'attention: sa démarche cadencée,
+gracieuse et hardie à la fois, son regard assuré et moqueur, jeté comme
+un défi à ceux qui le dépassaient, paraissaient les plaindre de ne point
+faire leur entrée à pied comme lui et sa joyeuse compagnie, le
+sous-lieutenant de hussards, Gerkow, le même qui s'était amusé à imiter
+le général commandant le régiment, modéra l'allure de son cheval pour se
+rapprocher de Dologhow; bien qu'il eût été, lui aussi, du nombre des
+viveurs dont ce dernier avait été le chef de file, il s'était pourtant
+prudemment abstenu jusqu'à ce moment de renouer connaissance avec le
+disgracié: les quelques mots dits par Koutouzow lui firent changer de
+tactique, et feignant une véritable joie:
+
+«Comment cela va-t-il» cher ami? lui dit-il.
+
+--Comme tu vois,» répondit froidement Dologhow.
+
+La chanson toujours vive et légère accompagnait d'une façon étrange la
+désinvolture comique de Gerkow et les réponses glaciales de son
+ex-camarade.
+
+«Eh bien, t'arranges-tu avec tes chefs?
+
+--Mais oui, pas mal; ce sont de braves gens: tu t'es donc faufilé dans
+l'état-major?
+
+--J'y suis attaché, je fais le service.»
+
+Ils se turent tous les deux: «Le faucon est bien lancé et lancé de la
+main droite,» reprenait la chanson, et, en l'écoutant, on se sentait
+involontairement plein de confiance et de résolution.
+
+Leur conversation aurait certainement changé de ton sans ce joyeux
+accompagnement:
+
+«Les Autrichiens sont-ils battus? Est-ce vrai? demanda Dologhow.
+
+--On le dit, mais qui diable peut le savoir!
+
+--Tant mieux, répliqua brièvement Dologhow, en suivant la cadence.
+
+--Viens chez nous ce soir, veux-tu? nous aurons un pharaon!
+
+--Vous avez donc beaucoup d'argent?
+
+--Viens toujours!
+
+--Impossible. J'ai fait le voeu de ne jouer ni boire jusqu'à ce que
+j'aie regagné mon grade.
+
+--Eh bien, alors ce sera à la première affaire.
+
+--Eh bien! alors, on verra!
+
+--Viens tout de même: si tu as besoin de quelque chose, l'état-major
+t'aidera.»
+
+Dologhow sourit:
+
+«Ne t'occupe pas de moi; je ne demanderai rien, je prendrai ce dont
+j'aurai besoin.
+
+--Soit, c'était seulement pour....
+
+--C'est ça, moi aussi c'était seulement pour....
+
+--Adieu!
+
+--Adieu!...»
+
+Et bien haut et bien loin: «Là-bas, là-bas dans la patrie,» continuait
+la chanson, pendant que Gerkow éperonnait son cheval; le cheval, couvert
+d'écume et galopant en mesure au son de la musique, dépassa la compagnie
+et rejoignit bientôt la haute calèche.
+
+
+III
+
+
+À peine rentré chez lui, Koutouzow, accompagné du général autrichien,
+s'était rendu tout droit dans son cabinet de travail: là il se fit
+donner par son aide de camp, le prince Bolkonsky, des papiers qui se
+rapportaient à l'état des troupes, et des lettres qui avaient été reçues
+la veille, de l'archiduc Ferdinand, commandant l'armée d'avant-garde.
+Une carte était étalée sur la table, devant laquelle s'assirent
+Koutouzow et son compagnon, un des membres du Hofkriegsrath (conseil
+supérieur de la guerre). Tout en recevant les papiers de la main de
+Bolkonsky, et en lui faisant signe de rester auprès de lui, il continua
+la conversation en français, en donnant à ses phrases, qu'il énonçait
+avec lenteur, une certaine élégance de tournure et d'inflexion, qui les
+rendait agréables à l'oreille; il semblait s'écouter lui-même avec un
+plaisir marqué:
+
+«Voici mon unique réponse, général: si l'affaire en question n'avait
+dépendu que de moi, la volonté de S. M. l'Empereur François aurait été
+aussitôt accomplie et je me serais joint à l'archiduc. Veuillez croire
+que personnellement j'aurais déposé avec joie le commandement de cette
+armée, ainsi que la lourde responsabilité dont je suis chargé, entre les
+mains d'un de ces généraux, plus éclairés et plus capables que moi, dont
+l'Autriche fourmille; mais les circonstances enchaînent souvent nos
+volontés.»
+
+Le sourire qui accompagnait ces derniers mots justifiait pleinement la
+visible incrédulité de l'Autrichien. Quant à Koutouzow, assuré de ne pas
+être contredit en face, et c'était là pour lui le point principal, peu
+lui importait le reste!
+
+Force fut donc à son interlocuteur de répondre sur le même ton, tandis
+que le son de sa voix trahissait sa mauvaise humeur et contrastait
+plaisamment avec les paroles flatteuses, étudiées à l'avance, qu'il
+laissait échapper avec effort.
+
+«Tout au contraire, Excellence, l'Empereur apprécie hautement ce que
+vous avez fait pour nos intérêts communs; nous trouvons seulement que la
+lenteur de votre marche empêche les braves troupes russes et leurs
+chefs de cueillir des lauriers, comme ils en ont l'habitude.»
+
+Koutouzow s'inclina, ayant toujours son sourire railleur sur les lèvres.
+
+«Ce n'est pas mon opinion; je suis convaincu, au contraire, en me
+fondant sur la lettre dont m'a honoré S. A. I. l'archiduc Ferdinand, que
+l'armée autrichienne, commandée par un général aussi expérimenté que le
+général Mack, est en ce moment victorieuse et que vous n'avez plus
+besoin de notre concours.»
+
+L'Autrichien maîtrisa avec peine une explosion de colère. Cette réponse
+s'accordait peu, en effet, avec les bruits qui couraient sur une défaite
+de ses compatriotes, et cette défaite, les circonstances la rendaient
+d'ailleurs probable; aussi avait-elle l'air d'une mauvaise plaisanterie,
+et pourtant le général en chef, calme et souriant, avait le droit
+d'émettre ces suppositions, car la dernière lettre de Mack lui-même
+parlait d'une prochaine victoire et faisait l'éloge de l'admirable
+position de son armée au point de vue stratégique.
+
+«Passe-moi la lettre, dit-il au prince André. Veuillez écouter...»
+
+Et il lut en allemand le passage suivant:
+
+«L'ensemble de nos forces, 70 000 hommes environ, nous permet
+d'attaquer l'ennemi et de le battre, s'il tentait le passage du Lech.
+Dans le cas contraire, Ulm étant à nous, nous pouvons ainsi rester
+maîtres des deux rives du Danube, le traverser au besoin pour lui tomber
+dessus, couper ses lignes de communication, repasser le fleuve plus bas,
+et enfin l'empêcher de tourner le gros de ses forces contre nos fidèles
+alliés. Nous attendrons ainsi vaillamment le moment où l'armée impériale
+de Russie sera prête à se joindre à nous, pour faire subir à l'ennemi le
+sort qu'il a mérité.»
+
+En terminant cette longue phraséologie, Koutouzow poussa un soupir et
+releva les yeux.
+
+«Votre Excellence n'ignore point que le sage doit toujours prévoir le
+pire, reprit son vis-à-vis, pressé de mettre fin aux railleries pour
+aborder sérieusement la question; il jeta malgré lui un coup d'oeil sur
+î'aide de camp.
+
+--Mille excuses, général...»
+
+Et Koutouzow, l'interrompant, s'adressa au prince André:
+
+«Veux-tu, mon cher, demander à Kozlovsky tous les rapports de nos
+espions. Voici encore deux lettres du comte Nostitz, une autre de S. A.
+I. l'archiduc Ferdinand, et de plus ces quelques papiers. Il s'agit de
+me composer de tout cela, en français et bien proprement, un mémorandum
+qui résumera toutes les nouvelles reçues dernièrement sur la marche de
+l'armée autrichienne, pour le présenter à Son Excellence.»
+
+Le prince André baissa la tête en signe d'assentiment. Il avait compris
+non seulement ce qui lui avait été dit, mais aussi ce qu'on lui avait
+donné à entendre et, saluant les deux généraux, il sortit lentement.
+
+Il y avait peu de temps que le prince André avait quitté la Russie, et
+cependant il était bien changé. Cette affectation de nonchalance et
+d'ennui, qui lui était habituelle, avait complètement disparu de toute
+sa personne; il semblait ne plus avoir le loisir de songer à
+l'impression qu'il produisait sur les autres, étant occupé d'intérêts
+réels autrement graves. Satisfait de lui-même et de son entourage, il
+n'en était que plus gai et plus bienveillant. Koutouzow, qu'il avait
+rejoint en Pologne, l'avait accueilli à bras ouverts, en lui promettant
+de ne pas l'oublier: aussi l'avait-il distingué de ses autres aides de
+camp, en l'emmenant à Vienne et en lui confiant des missions plus
+sérieuses. Il avait même adressé à son ancien camarade, le vieux prince
+Bolkonsky, les lignes suivantes:
+
+«Votre fils deviendra, je le crois et je l'espère, un officier de
+mérite, par sa fermeté et le soin qu'il met à accomplir strictement ses
+devoirs. Je suis heureux de l'avoir auprès de moi.»
+
+Parmi les officiers de l'état-major et parmi ceux de l'armée, le prince
+André s'était fait, comme jadis à Pétersbourg, deux réputations tout à
+fait différentes. Les uns, la minorité, reconnaissant en lui une
+personnalité hors ligne et capable de grandes choses, l'exaltaient,
+l'écoutaient et l'imitaient: aussi ses rapports avec ceux-là étaient-ils
+naturels et faciles; les autres, la majorité, ne l'aimant pas, le
+traitaient d'orgueilleux, d'homme froid et désagréable: avec ceux-là il
+avait su se poser de façon à se faire craindre et respecter. En sortant
+du cabinet, le prince André s'approcha de son camarade Kozlovsky, l'aide
+de camp de service, qui était assis près d'une fenêtre, un livre à la
+main:
+
+«Qu'a dit le prince? demanda ce dernier.
+
+--Il a ordonné de composer un mémorandum explicatif sur notre inaction.
+
+--Pourquoi?»
+
+Le prince André haussa les épaules.
+
+«A-t-on des nouvelles de Mack?
+
+--Non.
+
+--Si la nouvelle de sa défaite était vraie, nous l'aurions déjà reçue.
+
+--Probablement...»
+
+Et le prince André se dirigea vers la porte de sortie; mais au même
+moment elle s'ouvrit avec violence pour livrer passage à un nouvel
+arrivant, qui se précipita dans la chambre. C'était un général
+autrichien de haute taille, avec un bandeau noir autour de la tête, et
+l'ordre de Marie-Thérèse au cou. Le prince André s'arrêta.
+
+«Le général en chef Koutouzow? demanda vivement l'inconnu avec un fort
+accent allemand et, ayant jeté un rapide coup d'oeil autour de lui, il
+marcha droit vers la porte du cabinet.
+
+--Le général en chef est occupé, répondit Kozlovsky, se hâtant de lui
+barrer le chemin.... Qui annoncerai-je?»
+
+Le général autrichien, étonné de ne pas être connu, regarda avec mépris
+de haut en bas le petit aide de camp.
+
+«Le général en chef est occupé,» répéta Kozlovsky sans s'émouvoir.
+
+La figure de l'étranger s'assombrit et ses lèvres tremblèrent, pendant
+qu'il tirait de sa poche un calepin. Ayant à la hâte griffonné quelques
+lignes, il arracha le feuillet, le lui tendit, s'approcha brusquement de
+la fenêtre et, se laissant tomber de tout son poids sur un fauteuil, il
+regarda les deux jeunes gens d'un air maussade, destiné, sans doute, à
+réprimer leur curiosité. Relevant ensuite la tête, il se redressa avec
+l'intention évidente de dire quelque chose, puis, faisant un mouvement,
+il essaya avec une feinte nonchalance de fredonner à mi-voix un refrain
+qui se perdit en un son inarticulé. La porte du cabinet s'ouvrit, et
+Koutouzow parut sur le seuil. Le général à la tête bandée, se baissant
+comme s'il avait à éviter un danger, s'avança au-devant de lui, en
+faisant quelques enjambées de ses longues jambes maigres.
+
+«Vous voyez le malheureux Mack!» dit-il d'une voix émue.
+
+Koutouzow conserva pendant quelques secondes une complète impassibilité,
+puis ses traits se détendirent, les plis de son front s'effacèrent; il
+le salua respectueusement et, le laissant passer devant lui, le suivit
+et referma la porte. Le bruit qui s'était répandu de la défaite des
+Autrichiens et de la reddition de l'armée sous les murs d'Ulm, se
+trouvait donc confirmé.
+
+Une demi-heure plus tard, des aides de camp envoyés dans toutes les
+directions portaient des ordres qui devaient dans un prochain délai
+tirer l'armée russe de son inaction et la faire marcher à la rencontre
+de l'ennemi.
+
+Le prince André était un de ces rares officiers d'état-major pour
+lesquels tout l'intérêt se concentre sur l'ensemble des opérations
+militaires. La présence de Mack et les détails de son désastre lui
+avaient fait comprendre que l'armée russe était dans une situation
+critique, et que la première moitié de la campagne était perdue. Il se
+représentait le rôle échu aux troupes russes et celui qu'il allait jouer
+lui-même, et il ne pouvait s'empêcher de ressentir une émotion joyeuse
+en songeant que l'orgueilleuse Autriche était humiliée et qu'avant une
+semaine il prendrait part à un engagement inévitable entre les Français
+et les Russes, le premier qui aurait eu lieu depuis Souvorow. Cependant
+il craignait que le génie de Bonaparte ne fût plus fort que tout
+l'héroïsme de ses adversaires, et, d'un autre côté, il ne pouvait
+admettre que son héros subît un échec.
+
+Surexcité par le travail de sa pensée, le prince André retourna chez lui
+pour écrire à son père sa lettre quotidienne. Chemin faisant, il
+rencontra son compagnon de chambre, Nesvitsky, et le moqueur Gerkow, qui
+riaient tous deux aux éclats.
+
+«Pourquoi es-tu si sombre? lui demanda Nesvitsky, à la vue de sa figure
+pâle et de ses yeux animés.
+
+--Il n'y a pas de quoi être gai,» répliqua Bolkonsky.
+
+Au moment où ils s'abordaient ainsi, ils virent paraître au fond du
+corridor un membre du Hofkriegsrath et le général autrichien Strauch,
+attaché à l'état-major de Koutouzow avec mission de veiller à la
+fourniture des vivres destinés à l'armée russe; ces deux personnages
+étaient arrivés de la veille. La largeur du corridor permettait aux
+trois jeunes officiers de ne pas se déranger pour les laisser passer,
+mais Gerkow, repoussant Nesvitsky, s'écria d'une voix haletante:
+
+«Ils viennent... ils viennent!... de grâce, faites place!»
+
+Les deux généraux semblaient vouloir éviter toute marque de respect,
+lorsque Gerkow, sur la figure duquel s'épanouit un large sourire de
+niaise satisfaction, fit un pas en avant.
+
+«Excellence, dit-il en allemand et en s'adressant à l'Autrichien, j'ai
+l'honneur de vous offrir mes félicitations...»
+
+Et il inclina la tête, en jetant gauchement l'un après l'autre ses pieds
+en arrière, comme un enfant qui apprend à danser. Le membre du
+Hofkriegsrath prit un air sévère, mais, frappé de la franchise de ce
+gros et bête sourire, il ne put lui refuser un moment d'attention.
+
+«J'ai l'honneur, reprit Gerkow, de vous offrir mes félicitations; le
+général Mack est arrivé en bonne santé, sauf un léger coup ici,»
+ajouta-t-il, en portant d'un air radieux la main à sa tête. Le général
+fronça les sourcils et se détourna:
+
+«Dieu, quel imbécile!» s'écria-t-il en continuant son chemin.
+
+Nesvitsky enchanté entoura de ses bras le prince André: celui-ci, dont
+la pâleur avait encore augmenté, le repoussa durement d'un air fâché et
+se tourna vers Gerkow. Le sentiment d'irritation causé par la vue de
+Mack, par les nouvelles qu'il avait apportées, par ses propres
+réflexions sur la situation de l'armée russe, venait enfin de trouver
+une issue en face de la plaisanterie déplacée de ce dernier.
+
+«S'il vous est agréable, monsieur,--lui dit-il d'une voix tranchante,
+tandis que son menton tremblait légèrement,--de poser pour le bouffon,
+je ne puis certainement pas vous en empêcher, mais je vous avertis que,
+si vous vous permettez de recommencer vos sottes facéties en ma
+présence, je vous apprendrai comment il faut se conduire.»
+
+Nesvitsky et Gerkow, stupéfaits de cette sortie, ouvrirent de grands
+yeux et se regardèrent en silence.
+
+«Mais quoi? je l'ai félicité, voilà tout, dit Gerkow.
+
+--Je ne plaisante pas, taisez-vous, s'écria Bolkonsky, et, prenant le
+bras de Nesvitsky, il s'éloigna de Gerkow, qui ne trouvait rien à
+répondre.
+
+--Voyons, qu'est-ce qui t'arrive? dit Nesvitsky avec l'intention de le
+calmer.
+
+--Comment! ce qui m'arrive? tu ne comprends donc pas! Ou bien nous
+sommes des officiers au service de notre Empereur et de notre patrie,
+qui se réjouissent des succès et pleurent sur les défaites, ou bien nous
+sommes des laquais qui n'ont rien à voir dans les affaires de leurs
+maîtres. Quarante mille hommes massacrés, l'armée de nos alliés
+détruite... et vous trouvez là le mot pour rire! s'écria le prince André
+ému, comme si cette dernière phrase, dite en français, donnait plus de
+poids à son opinion.... C'est bon pour un garçon de rien comme cet
+individu, dont vous avez fait votre ami, mais pas pour vous, pas pour
+vous! Des gamins seuls peuvent s'amuser ainsi!...»
+
+Ayant remarqué que Gerkow pouvait l'entendre, il attendit pour voir s'il
+répliquerait, mais le lieutenant tourna sur ses talons et sortit du
+corridor.
+
+
+IV
+
+
+Le régiment de hussards de Pavlograd campait à deux milles de Braunau.
+L'escadron dans lequel Nicolas Rostow était «junker» était logé dans le
+village de Saltzeneck, dont la plus belle maison avait été réservée au
+chef d'escadron, capitaine Denissow, connu dans toute la division de
+cavalerie sous le nom de «Vaska Denissow».
+
+Depuis que le «junker» Rostow avait rejoint son régiment en Pologne, il
+avait toujours partagé le logement du chef d'escadron. Ce jour-là même,
+le 8 octobre, pendant qu'au quartier général tout était sens dessus
+dessous, à cause de la défaite de Mack, l'escadron continuait tout
+doucement sa vie de bivouac. Denissow, qui avait joué et perdu toute la
+nuit, n'était pas encore rentré au moment où Rostow, en uniforme de
+junker, revenait à cheval, de bon matin, de la distribution de fourrage;
+s'arrêtant au perron, il rejeta vivement sa jambe en arrière avec, un
+mouvement plein de jeunesse, et, restant une seconde le pied sur
+l'étrier, comme s'il se séparait à regret de sa monture, il sauta à
+terre et appela le planton qui se précipitait déjà pour tenir son
+cheval:
+
+«Ah! Bonedareneko, promène-le, veux-tu, dit-il en s'adressant au hussard
+avec cette affabilité familière et gaie habituelle aux bonnes natures
+lorsqu'elles se sentent heureuses.
+
+--Entendu, Votre Excellence, répondit le Petit-Russien en secouant la
+tête avec bonne humeur.
+
+--Fais attention, promène-le bien.»
+
+Un autre hussard s'était également élancé vers le cheval, mais
+Bonedareneko avait aussitôt saisi le bridon; on voyait que le «junker»
+payait bien et qu'il était avantageux de le servir.
+
+Rostow caressa doucement sa bête et s'arrêta sur le perron pour la
+regarder.
+
+«Bravo, quel cheval cela fera!» se dit-il en lui-même, et, relevant son
+sabre, il monta rapidement les quelques marches en faisant sonner ses
+éperons.
+
+L'Allemand propriétaire de la maison se montra, en camisole de laine et
+en bonnet de coton, à la porte de l'étable, où il remuait le fumier avec
+une fourche.
+
+Sa figure s'éclaira d'un bon sourire à la vue de Rostow.
+
+«Bonjour, bonjour, lui dit-il, en rendant son salut au jeune homme avec
+un plaisir évident.
+
+--Déjà à l'ouvrage, lui dit Rostow, souriant à son tour, hourra pour
+l'Autriche, hourra pour les Russes, hourra pour l'empereur Alexandre!»
+ajouta-t-il en répétant les exclamations favorites de l'Allemand.
+
+Celui-ci s'avança en riant, jeta en l'air son bonnet de coton et
+s'écria:
+
+«Hourra pour toute la terre!»
+
+Rostow répéta son hourra, et cependant il n'y avait aucun motif de se
+réjouir d'une façon aussi extraordinaire, ni pour l'Allemand qui
+nettoyait son étable, ni pour Rostow qui était allé chercher du foin
+avec son peloton. Après qu'ils eurent ainsi donné un libre cours à leurs
+sentiments patriotiques et fraternels, le vieux bonhomme retourna à son
+ouvrage, et le jeune junker rentra chez lui.
+
+«Où est ton maître? demanda-t-il à Lavrouchka, le domestique de
+Denissow, rusé coquin et connu pour tel de tout le régiment.
+
+--Il n'est pas encore rentré depuis hier au soir; il aura probablement
+perdu, répondit Lavrouchka, car je le connais bien: quand il gagne, il
+revient de bonne heure pour s'en vanter; s'il ne revient pas de toute la
+nuit, c'est qu'il est en déroute, et alors il est d'une humeur de
+chien. Faut-il vous servir le café?
+
+--Oui, donne-le et promptement.»
+
+Dix minutes plus tard, Lavrouchka apportait le café:
+
+«Il vient, il vient! gare la bombe!»
+
+Rostow aperçut effectivement Denissow qui rentrait. C'était un petit
+homme, à la figure enluminée, aux yeux noirs et brillants, aux cheveux
+noirs et à la moustache en désordre. Son dolman était dégrafé, son large
+pantalon tenait à peine et son shako froissé descendait sur sa nuque.
+Sombre et soucieux, il s'approchait la tête basse.
+
+«Lavrouchka! s'écria-t-il avec colère et en grasseyant. Voyons, idiot,
+ôte-moi cela.
+
+--Mais puisque je vous l'ôte!
+
+--Ah! te voilà levé! dit Denissow, en entrant dans la chambre.
+
+--Il y a beau temps... j'ai déjà été au fourrage et j'ai vu Fräulein
+Mathilde.
+
+--Ah! Ah! Et moi, mon cher, je me suis enfoncé, comme une triple
+buse.... Une mauvaise chance du diable! Elle a commencé après ton
+départ.... Hé! du thé!» cria-t-il d'un air renfrogné.
+
+Puis, grimaçant un sourire qui laissa voir ses dents petites et fortes,
+il passa ses doigts dans ses cheveux en broussailles.
+
+«C'est le diable qui m'a envoyé chez ce Rat (c'était le surnom donné à
+l'officier).... Figure-toi... pas une carte, pas une!...»
+
+Et Denissow, laissant tomber le feu de sa pipe, la jeta avec violence
+sur le plancher, où elle se brisa en mille morceaux. Après avoir
+réfléchi une demi-seconde en regardant gaiement Rostow de ses yeux noirs
+et brillants:
+
+«Si au moins il y avait des femmes, passe encore, mais il n'y a rien à
+faire, excepté boire!... Quand donc se battra-t-on?... Hé, qui est là?
+ajouta-t-il, en entendant derrière la porte un bruit de grosses bottes
+et d'éperons, accompagné d'une petite toux respectueuse.
+
+--Le maréchal des logis!» annonça Lavrouchka. Denissow s'assombrit
+encore plus.
+
+«Ça va mal, dit-il, en jetant à Rostow sa bourse qui contenait quelques
+pièces d'or.... Compte, je t'en prie, mon ami, ce qui me reste, et cache
+ma bourse sous mon oreiller.»
+
+Il sortit.
+
+Rostow s'amusa à mettre en piles égales les pièces d'or de différente
+valeur et à les compter machinalement, pendant que la voix de Denissow
+se faisait entendre dans la pièce voisine:
+
+«Ah! Télianine, bonjour; je me suis enfoncé hier!
+
+--Chez qui?
+
+--Chez Bykow.
+
+--Chez le Rat, je le sais,» dit une autre voix flûtée.
+
+Et le lieutenant Télianine, petit officier du même escadron, entra au
+même moment dans la chambre où se trouvait Rostow. Celui-ci, jetant la
+bourse sous l'oreiller, serra la main moite qui lui était tendue.
+Télianine avait été renvoyé de la garde peu temps avant la campagne; sa
+conduite était maintenant exempte de tout reproche, et cependant il
+n'était pas aimé. Rostow surtout ne pouvait ni surmonter ni cacher
+l'antipathie involontaire qu'il lui inspirait.
+
+«Eh bien, jeune cavalier, êtes-vous content de mon petit Corbeau?»
+(c'était le nom du cheval vendu à Rostow). Le lieutenant ne regardait
+jamais en face la personne à laquelle il parlait, et ses yeux allaient
+sans cesse d'un objet à un autre....
+
+«Je vous ai vu le monter ce matin.
+
+--Mais il n'a rien de particulier, c'est un bon cheval, répondit Rostow,
+qui savait fort bien que cette bête payée sept cents roubles n'en valait
+pas la moitié.... Il boite un peu de la jambe gauche de devant.
+
+--C'est le sabot qui se sera fendu: ce n'est rien, je vous apprendrai à
+y mettre un rivet.
+
+--Oui, apprenez-le-moi.
+
+--Oh! c'est bien facile, ce n'est pas un secret; quant au cheval, vous
+m'en remercierez.
+
+--Je vais le faire amener,» dit aussitôt Rostow pour se débarrasser de
+Télianine.
+
+Et il sortit.
+
+Denissow, assis par terre dans la pièce d'entrée, les jambes croisées,
+la pipe à la bouche, écoutait le rapport du maréchal des logis. À la vue
+de Rostow, il fit une grimace, en lui indiquant du doigt par-dessus son
+épaule, avec une expression de dégoût, la chambre où était Télianine:
+
+«Je n'aime pas ce garçon-là,» dit-il sans s'inquiéter de la présence de
+son subordonné.
+
+Rostow haussa les épaules comme pour dire:
+
+«Moi non plus, mais qu'y faire?»
+
+Et, ayant donné ses ordres, il retourna auprès de l'officier, qui était
+nonchalamment occupé à frotter ses petites mains blanches:
+
+«Et dire qu'il existe des figures aussi antipathiques!» pensa Rostow.
+
+«Eh bien, avez-vous fait amener le cheval? demanda Télianine, en se
+levant et en jetant autour de lui un regard indifférent.
+
+--Oui, à l'instant.
+
+--C'est bien... je n'étais entré que pour demander à Denissow s'il avait
+reçu l'ordre du jour d'hier; l'avez-vous reçu, Denissow?
+
+--Non, pas encore; où allez-vous?
+
+--Mais je vais aller montrer à ce jeune homme comment on ferre un
+cheval.»
+
+Ils entrèrent dans l'écurie, et, sa besogne faite, le lieutenant
+retourna chez lui.
+
+Denissow, assis à une table sur laquelle on avait posé une bouteille
+d'eau-de-vie et un saucisson, était en train d'écrire. Sa plume criait
+et crachait sur le papier. Quand Rostow entra, il le regarda d'un air
+sombre:
+
+«C'est à elle que j'écris...»
+
+Et, s'accoudant sur la table sans lâcher sa plume, comme s'il saisissait
+avec joie l'occasion de dire tout haut ce qu'il voulait mettre par
+écrit, il lui détailla le contenu de son épître:
+
+«Vois-tu, mon ami, on ne vit pas, on dort quand on n'a pas un amour dans
+le coeur. Nous sommes les enfants de la poussière, mais, lorsqu'on aime,
+on devient Dieu, on devient pur comme au premier jour de la création!...
+Qui va là? Envoie-le au diable, je n'ai pas le temps!»
+
+Mais Lavrouchka s'approcha de lui sans se déconcerter:
+
+«Ce n'est personne, c'est le maréchal des logis à qui vous avez dit de
+venir chercher l'argent.»
+
+Denissow fit un geste d'impatience aussitôt réprimé:
+
+«Mauvaise affaire, grommela-t-il.... Dis donc, Rostow, combien y a-t-il
+dans ma bourse?
+
+--Sept pièces neuves et trois vieilles.
+
+--Ah! mauvaise affaire! Que fais-tu là planté comme une borne? Va
+chercher le maréchal des logis!
+
+--Denissow, je t'en prie, s'écria Rostow en rougissant, prends de mon
+argent, tu sais que j'en ai.
+
+--Je n'aime pas à emprunter aux amis. Non, je n'aime pas cela.
+
+--Si tu ne me traites pas en camarade, tu m'offenseras sérieusement;
+j'en ai, je t'assure, répéta Rostow.
+
+--Mais non, je te le répète...»
+
+Denissow s'approcha du lit pour retirer sa bourse de dessous l'oreiller:
+
+«Où l'as-tu cachée?
+
+--Sous le dernier oreiller.
+
+--Elle n'y est pas!...»
+
+Et Denissow jeta les deux oreillers par terre.
+
+«C'est vraiment inouï!
+
+--Tu l'auras fait tomber, attends, dit Rostow, en secouant les oreillers
+à son tour et en rejetant également de côté la couverture.... Pas de
+bourse!... Aurais-je donc oublié? Mais non, puisque j'ai même pensé que
+tu la gardais sous ta tête comme un trésor. Je l'ai bien mise là
+pourtant; où est-elle donc? ajouta-t-il en se tournant vers Lavrouchka.
+
+--Elle doit être là où vous l'avez laissée, car je ne suis pas entré!
+
+--Et je te dis qu'elle n'y est pas.
+
+--C'est toujours la même histoire... vous oubliez toujours où vous
+mettez les choses... regardez dans vos poches.
+
+--Mais non, te dis-je, puisque j'ai pensé au trésor... je me rappelle
+très bien que je l'ai mise là.»
+
+Lavrouchka défit entièrement le lit, regarda partout, fureta dans tous
+les coins, et s'arrêta au beau milieu de la chambre, en étendant les
+bras avec stupéfaction. Denissow, qui avait suivi tous ses mouvements en
+silence, se tourna à ce geste vers Rostow:
+
+«Voyons, Rostow, cesse de plaisanter!»
+
+Rostow, en sentant peser sur lui le regard de son ami, releva les yeux
+et les baissa aussitôt. Son visage devint pourpre et la respiration lui
+manqua.
+
+«Il n'y a eu ici que le lieutenant et vous deux, donc elle doit y être!
+dit Lavrouchka.
+
+--Eh bien, alors, poupée du diable, remue-toi... cherche, s'écria
+Denissow devenu cramoisi, et le menaçant du poing: il, faut qu'elle se
+trouve, sans cela je te cravacherai... je vous cravacherai tous!...»
+
+Rostow boutonna sa veste, agrafa son ceinturon et prit sa casquette.
+
+«Trouve-la, te dis-je, continuait Denissow en secouant son domestique
+et en le poussant violemment contre la muraille.
+
+--Laisse-le, Denissow, je sais qui l'a prise...»
+
+Et Rostow se dirigea vers la porte, les yeux toujours baissés. Denissow,
+ayant subitement compris son allusion, s'arrêta et lui saisit la main:
+
+«Quelle bêtise! s'écria-t-il si fortement que les veines de son cou et
+de son front se tendirent comme des cordes. Tu deviens fou, je crois...
+la bourse est ici, j'écorcherai vif ce misérable et elle se retrouvera.
+
+--Je sais qui l'a prise, répéta Rostow d'une voix étranglée.
+
+--Et moi, je te défends...» s'écria Denissow.
+
+Mais Rostow s'arracha avec colère à son étreinte.
+
+«Tu ne comprends donc pas, lui dit-il, en le regardant droit et ferme
+dans les yeux, tu ne comprends donc pas ce que tu me dis? Il n'y avait
+que moi ici; donc, si ce n'est pas l'autre, c'est... et il se précipita
+hors de la chambre sans achever sa phrase.
+
+--Ah! que le diable t'emporte, toi et tout le reste!»
+
+Ce furent les dernières paroles qui arrivèrent aux oreilles de Rostow;
+peu d'instants après il entrait dans le logement de Télianine.
+
+«Mon maître n'est pas à la maison, lui dit le domestique, il est allé à
+l'état-major.... Est-il arrivé quelque chose? ajouta-t-il, en remarquant
+la figure bouleversée du junker.
+
+--Non, rien!
+
+--Vous l'avez manqué de peu.»
+
+Sans rentrer chez lui, Rostow monta à cheval et se rendit à
+l'état-major, qui était établi à trois verstes de Saltzeneck; il y avait
+là un petit «traktir» où se réunissaient les officiers. Arrivé devant la
+porte, il y vit attaché le cheval de Télianine; le jeune officier était
+attablé dans la chambre du fond devant un plat de saucisses et une
+bouteille de vin.
+
+«Ah! vous voilà aussi, jeune adolescent, dit-il en souriant et en
+élevant ses sourcils.
+
+--Oui,» dit Rostow avec effort, et il s'assit à une table voisine, à
+côté de deux Allemands et d'un officier russe.
+
+Tous gardaient le silence, on n'entendait que le cliquetis des
+couteaux. Ayant fini de déjeuner, le lieutenant tira de sa poche une
+longue bourse, en fit glisser les coulants de ses petits doigts blancs
+et recourbés à la poulaine, y prit une pièce d'or et la tendit au
+garçon.
+
+«Dépêchez-vous, dit-il.
+
+--Permettez-moi d'examiner cette bourse,» murmura Rostow en
+s'approchant.
+
+Télianine, dont les yeux, comme d'habitude, ne se fixaient nulle part,
+la lui passa.
+
+«Elle est jolie, n'est-ce pas? dit-il en pâlissant légèrement... voyez,
+jeune homme.»
+
+Le regard de Rostow se porta alternativement sur la bourse et sur le
+lieutenant.
+
+«Tout cela restera à Vienne, si nous y arrivons, car ici, dans ces
+vilains petits trous, on ne peut guère dépenser son argent, ajouta-t-il
+avec une gaieté forcée.... Rendez-la-moi, je m'en vais.»
+
+Rostow se taisait.
+
+«Eh bien, et vous, vous allez déjeuner? On mange assez bien ici, mais,
+voyons, rendez-la-moi donc...»
+
+Et il étendit la main pour prendre la bourse.
+
+Le junker la lâcha et le lieutenant la glissa doucement dans la poche de
+son pantalon; il releva ses sourcils avec négligence, et sa bouche
+s'entr'ouvrit comme pour dire: «Oui, c'est ma bourse; elle rentre dans
+ma poche, c'est tout simple, et personne n'a rien à y voir...»
+
+«Eh bien, dit-il, et leurs regards se croisèrent en se lançant des
+éclairs.
+
+--Venez par ici, et Rostow entraîna Télianine vers la fenêtre.... Cet
+argent est à Denissow, vous l'avez pris! lui souffla-t-il à l'oreille.
+
+--Quoi? comment... vous osez?» Mais dans ces paroles entrecoupées on
+sentait qu'il n'y avait plus qu'un appel désespéré, une demande de
+pardon; les derniers doutes, dont le poids terrible n'avait cessé
+d'oppresser le coeur de Rostow, se dissipèrent aussitôt.
+
+Il en ressentit une grande joie et en même temps une immense compassion
+pour ce malheureux.
+
+«Il y a du monde ici, Dieu sait ce que l'on pourrait supposer, murmura
+Télianine en prenant sa casquette et en se dirigeant vers une autre
+chambre qui était vide.
+
+--Il faut nous expliquer: je le savais et je puis le prouver,» répliqua
+Rostow, décidé à aller jusqu'au bout.
+
+Le visage pâle et terrifié du coupable tressaillit; ses yeux allaient
+toujours de droite et de gauche, mais sans quitter le plancher et sans
+oser se porter plus haut. Quelques sons rauques et inarticulés
+s'échappèrent de sa poitrine.
+
+«Je vous en supplie, comte, ne me perdez pas, voici l'argent,
+prenez-le... mon père est vieux, ma mère...»
+
+Et il jeta la bourse sur la table.
+
+Rostow s'en empara et marcha vers la porte sans le regarder; arrivé sur
+le seuil, il se retourna et revint sur ses pas.
+
+«Mon Dieu, lui dit-il avec angoisse et les yeux humides, comment
+avez-vous pu faire cela?
+
+--Comte!...»
+
+Et Télianine s'approcha du junker.
+
+«Ne me touchez pas, s'écria impétueusement Rostow en se reculant; si
+vous en avez besoin, eh bien, tenez, prenez-la.» Et, lui jetant la
+bourse, il disparut en courant.
+
+
+V
+
+
+Le soir même, une conversation animée avait lieu, dans le logement de
+Denissow, entre les officiers de l'escadron.
+
+«Je vous répète que vous devez présenter vos excuses au colonel, disait
+le capitaine en second, Kirstein; le capitaine Kirstein avait des
+cheveux grisonnants, d'énormes moustaches, des traits accentués, un
+visage ridé; redevenu deux fois simple soldat pour affaires d'honneur,
+il avait toujours su reconquérir son rang.
+
+--Je ne permettrai à personne de dire que je mens, s'écria Rostow, le
+visage enflammé et tremblant d'émotion.... Il m'a dit que j'en avais
+menti, à quoi je lui ai répondu que c'était lui qui en avait menti....
+Cela en restera là!... On peut me mettre de service tous les jours et me
+flanquer aux arrêts, mais quant à des excuses, c'est autre chose, car si
+le colonel juge indigne de lui de me donner satisfaction, alors....
+
+--Mais voyons, écoutez-moi, dit Kirstein en l'interrompant de sa voix
+de basse, et il lissait avec calme ses longues moustaches. Vous lui avez
+dit, en présence de plusieurs officiers, qu'un de leurs camarades avait
+volé?
+
+--Ce n'est pas ma faute si la conversation a eu lieu devant témoins.
+J'ai peut-être eu tort, mais je ne suis point un diplomate; c'est pour
+cela que je suis entré dans les hussards, persuadé qu'ici toutes ces
+finesses étaient inutiles, et là-dessus il me lance un démenti à la
+figure. Eh bien... qu'il me donne satisfaction!
+
+--Tout cela est fort bien, personne ne doute de votre courage, mais là
+n'est pas la question. Demandez plutôt à Denissow s'il est admissible
+que vous, un «junker», vous puissiez demander satisfaction au chef de
+votre régiment?»
+
+Denissow mordillait sa moustache d'un air sombre, sans prendre part à la
+discussion; mais à la question de Kirstein il secoua négativement la
+tête.
+
+«Vous parlez de cette vilenie au colonel devant des officiers?...
+Bogdanitch a eu parfaitement raison de vous rappeler à l'ordre.
+
+--Il ne m'a pas rappelé à l'ordre, il a prétendu que je ne disais pas la
+vérité.
+
+--C'est ça, et vous lui avez répondu des bêtises... vous lui devez donc
+des excuses.
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Je ne m'attendais pas à cela de vous, reprit gravement le capitaine en
+second, car vous êtes coupable non seulement envers lui, mais envers
+tout le régiment. Si au moins vous aviez réfléchi, si vous aviez pris
+conseil avant d'agir, mais non, vous avez éclaté, et cela devant les
+officiers. Que restait-il à faire au colonel? à mettre l'accusé en
+jugement; c'était imprimer une tache à son régiment et le couvrir de
+honte pour un misérable. Ce serait juste selon vous, mais cela nous
+déplaît à nous, et Bogdanitch est un brave de vous avoir puni. Vous en
+êtes outré, mais c'est votre faute, vous l'avez cherché, et maintenant
+qu'on tâche d'étouffer l'affaire, vous continuez à l'ébruiter... et
+votre amour-propre vous empêche d'offrir vos excuses à un vieux et
+honorable militaire comme notre colonel. Peu vous importe, n'est-ce pas?
+Cela vous est bien égal de déshonorer le régiment!--et la voix de
+Kirstein trembla légèrement--à vous qui n'y passerez peut-être qu'une
+année et qui demain pouvez être nommé aide de camp? Mais cela ne nous
+est pas indifférent à nous, que l'on dise qu'il y a des voleurs dans le
+régiment de Pavlograd; n'est-ce pas, Denissow?»
+
+Denissow, silencieux et immobile, lançait de temps en temps un coup
+d'oeil à Rostow.
+
+«Nous autres vieux soldats, qui avons grandi avec le régiment et qui
+espérons y mourir, son honneur nous tient au coeur, et Bogdanitch le
+sait bien. C'est mal, c'est mal; fâchez-vous si vous voulez, je n'ai
+jamais mâché la vérité à personne.
+
+--Il a raison, que diable, s'écria Denissow... eh bien, Rostow, eh
+bien!...»
+
+Rostow, rougissant et pâlissant tour à tour, portait ses regards de l'un
+à l'autre:
+
+«Non, messieurs, non, ne pensez pas... ne me croyez pas capable de...
+l'honneur du régiment m'est aussi cher... et je le prouverai... et
+l'honneur du drapeau aussi. Eh bien, oui, j'ai eu tort, complètement
+tort, que vous faut-il encore?»
+
+Et ses yeux se mouillèrent de larmes.
+
+«Très bien, comte, s'écria Kirstein en se levant et en lui tapant sur
+l'épaule avec sa large main.
+
+--Je te le disais bien, dit Denissow, c'est un brave coeur.
+
+--Oui, c'est bien, très bien, comte, répéta le vieux militaire, en
+honorant le «junker» de son titre, en reconnaissance de son aveu....
+Allons, allons, faites vos excuses, Excellence.
+
+--Messieurs, je ferai tout ce que vous voudrez... personne ne m'entendra
+plus prononcer un mot là-dessus; mais quant à faire mes excuses, cela
+m'est impossible, je vous le jure: j'aurais l'air d'un petit garçon qui
+demande pardon.»
+
+Denissow partit d'un éclat de rire.
+
+«Tant pis pour vous! Bogdanitch est rancunier; vous payerez cher votre
+obstination.
+
+--Je vous le jure, ce n'est pas de l'obstination, je ne puis pas vous
+expliquer ce que j'éprouve... je ne le puis pas.
+
+--Eh bien, comme il vous plaira! Et où est-il, ce misérable? où s'est-il
+caché? demanda Kirstein, en se tournant vers Denissow.
+
+--Il fait le malade, on le portera malade dans l'ordre du jour de
+demain.
+
+--Oui, c'est une maladie: impossible de comprendre cela autrement.
+
+--Maladie ou non, je lui conseille de ne pas me tomber sous la main, je
+le tuerais,» s'écria Denissow avec fureur.
+
+En ce moment Gerkow entra.
+
+«Toi! dirent les officiers.
+
+--En marche, messieurs! Mack s'est rendu prisonnier avec toute son
+armée.
+
+--Quel canard!
+
+--Je l'ai vu, vu de mes propres yeux.
+
+--Comment, tu as vu Mack vivant, en chair et en os?
+
+--En marche! en marche! vite une bouteille pour la nouvelle qu'il
+apporte! Comment es-tu tombé ici?
+
+--On m'a de nouveau renvoyé au régiment à cause de ce diable de Mack. Le
+général autrichien s'est plaint de ce que je l'avais félicité de
+l'arrivée de son supérieur. Qu'as-tu donc, Rostow, on dirait que tu sors
+du bain?
+
+--Ah! mon cher, c'est un tel gâchis ici depuis deux jours!»
+
+L'aide de camp du régiment entra et confirma les paroles de Gerkow.
+
+Le régiment devait se mettre en marche le lendemain:
+
+«En marche, messieurs! Dieu merci, plus d'inaction!»
+
+
+VI
+
+
+Koutouzow s'était replié sur Vienne, en détruisant derrière lui les
+ponts sur l'Inn, à Braunau, et sur la Traun, à Lintz. Pendant la journée
+du 23 octobre, les troupes passaient la rivière Enns. Les fourgons de
+bagages, l'artillerie, les colonnes de troupes traversaient la ville en
+défilant des deux côtés du pont. Il faisait un temps d'automne doux et
+pluvieux. Le vaste horizon qui se déroulait à la vue, des hauteurs où
+étaient placées les batteries russes pour la défense du pont, tantôt se
+dérobait derrière un rideau de pluie fine et légère qui rayait
+l'atmosphère de lignes obliques, tantôt s'élargissait lorsqu'un rayon de
+soleil illuminait au loin tous les objets, en leur prêtant l'éclat du
+vernis. La petite ville avec ses blanches maisonnettes aux toits rouges,
+sa cathédrale et son pont, des deux côtés duquel se déversait en masses
+serrées l'armée russe, était située au pied des collines. Au tournant du
+Danube, à l'embouchure de l'Enns, on apercevait des barques, une île,
+un château avec son parc, entourés des eaux réunies des deux fleuves,
+et, sur la rive gauche et rocheuse du Danube, s'étendaient dans le
+lointain mystérieux des montagnes verdoyantes, aux défilés bleuâtres,
+couvertes d'une forêt de pins à l'aspect sauvage et impénétrable,
+derrière laquelle s'élançaient les tours d'un couvent, et bien loin, sur
+la hauteur, on entrevoyait les patrouilles ennemies. En avant de la
+batterie, le général commandant l'arrière-garde, accompagné d'un
+officier de l'état-major, examinait le terrain à l'aide d'une
+longue-vue; à quelques pas de lui, assis sur l'affût d'un canon,
+Nesvitsky, envoyé à l'arrière-garde par le général en chef, faisait à
+ses camarades les honneurs de ses petits pâtés arrosés de véritable
+Doppel-Kummel[14]. Le cosaque qui le suivait lui présentait le flacon et
+la cantine, pendant que les officiers l'entouraient gaiement, les uns à
+genoux, les autres assis à la turque sur l'herbe mouillée.
+
+«Pas bête ce prince autrichien qui s'est construit ici un château! Quel
+charmant endroit! Eh bien, messieurs, vous ne mangez plus!
+
+--Mille remerciements, prince, répondit l'un d'eux, qui trouvait un
+plaisir extrême à causer avec un aussi gros bonnet de l'état-major....
+
+--Le site est ravissant: nous avons côtoyé le parc et aperçu deux cerfs,
+et quel beau château!
+
+--Voyez, prince, dit un autre qui, se faisant scrupule d'avaler encore
+un petit pâté, détourna son intérêt sur le paysage: voyez, nos
+fantassins s'y sont déjà introduits; tenez, là-bas derrière le village,
+sur cette petite prairie, il y en a trois qui traînent quelque chose.
+Ils l'auront bien vite nettoyé, ce château! ajouta-t-il avec un sourire
+d'approbation.
+
+--Oui, oui, dit Nesvitsky, en introduisant un petit pâté dans sa grande
+et belle bouche aux lèvres humides. Quant à moi, j'aurais désiré
+pénétrer là dedans, continua-t-il en indiquant les hautes tours du
+couvent situé sur la montagne, et ses yeux brillèrent en se fermant à
+demi.
+
+--Ne serait-ce pas charmant, avouez-le, messieurs?... Pour effrayer ces
+nonnettes, j'aurais, ma foi, donné cinq ans de ma vie... des Italiennes,
+dit-on, et il y en a de jolies.
+
+--D'autant plus qu'elles s'ennuient à mourir,» ajouta un officier plus
+hardi que les autres.
+
+Pendant ce temps, l'officier de l'état-major indiquait quelque chose au
+général, qui l'examinait avec sa longue-vue.
+
+«C'est ça, c'est ça! répondit le général d'un ton de mauvaise humeur, en
+abaissant sa lorgnette et en haussant les épaules.... Ils vont tirer
+sur les nôtres!... Comme ils traînent!»
+
+À l'oeil nu, on distinguait de l'autre côté une batterie ennemie, de
+laquelle s'échappait une légère fumée d'un blanc de lait, puis on
+entendit un bruit sourd et l'on vit nos troupes hâter le pas au passage
+de la rivière. Nesvitsky se leva en s'éventant, et s'approcha du
+général, le sourire sur les lèvres.
+
+«Votre Excellence ne voudrait-elle pas manger un morceau?
+
+--Cela ne va pas, dit le général sans répondre à son invitation, les
+nôtres sont en retard.
+
+--Faut-il y courir, Excellence?
+
+--Oui, allez-y, je vous prie...»
+
+Et le général lui répéta l'ordre qui avait déjà été donné:
+
+«Vous direz aux hussards de passer les derniers, de brûler le pont,
+comme je l'ai ordonné, et de s'assurer si les matières inflammables sont
+bien placées.
+
+--Très bien, répondit Nesvitsky;--alors il fit signe au cosaque de lui
+amener son cheval et de ranger sa cantine, et hissa légèrement son gros
+corps en selle.--Ma parole, j'irai voir, en passant, les nonnettes,
+dit-il aux officiers, en lançant son cheval sur le sentier sinueux qui
+se déroulait au flanc de la montagne.
+
+--Voyons, capitaine, dit le général, en s'adressant à l'artilleur,
+tirez, le hasard dirigera vos coups... amusez-vous un peu!
+
+--Les servants à leurs pièces! commanda l'officier, et, un instant
+après, les artilleurs quittèrent gaiement leurs feux de bivouac pour
+courir aux canons et les charger.
+
+«N° 1!...»
+
+Et le N° 1 s'élança crânement dans l'espace!
+
+Un son métallique et assourdissant retentit: la grenade, en sifflant,
+vola par-dessus les têtes des nôtres et alla tomber bien en avant de
+l'ennemi; un léger nuage de fumée indiqua l'endroit de la chute et de
+l'explosion. Officiers et soldats s'étaient réveillés à ce bruit, et
+tous suivirent avec intérêt la marche de nos troupes au bas de la
+montagne, et celle de l'ennemi qui avançait. Tout se voyait
+distinctement. Le son répercuté de ce coup solitaire et les rayons
+brillants du soleil, déchirant son voile de nuages, se fondirent en une
+seule et même impression d'entrain et de vie.
+
+
+VII
+
+
+Deux boulets ennemis avaient passé par-dessus le pont, et sur le pont il
+y avait foule. Tout au milieu, appuyé contre la balustrade, se tenait le
+prince Nesvitsky, riant et regardant son cosaque qui tenait les deux
+chevaux un peu en arrière de lui. À peine faisait-il un pas en avant,
+que les soldats et les chariots le repoussaient contre le parapet, et il
+se remettait à sourire.
+
+«Eh! là-bas, camarade, disait le cosaque à un soldat qui conduisait un
+fourgon, et refoulait l'infanterie massée autour de ses roues.... Eh!
+là-bas, attends donc, laisse passer le général!»
+
+Mais le soldat du train, sans faire la moindre attention au titre de
+général, criait contre les hommes qui lui barraient la route:
+
+«Eh! pays, tire à gauche, gare!...»
+
+Mais les «pays», épaule contre épaule, leurs baïonnettes
+s'entrechoquant, continuaient à marcher en masse compacte. En regardant
+au-dessous de lui, le prince Nesvitsky pouvait apercevoir les petites
+vagues, rapides et clapotantes de l'Enns, qui, courant l'une sur
+l'autre, se confondaient, blanches d'écume, en se brisant sous l'arche
+du pont. En regardant autour de lui, il voyait se succéder des vagues
+vivantes de soldats semblables à celles d'en bas, des vagues de shakos
+recouverts de leurs fourreaux, de sacs, de fusils aux longues
+baïonnettes, de visages aux pommettes saillantes, aux joues creuses, à
+l'expression insouciante et fatiguée, et de pieds en mouvement foulant
+les planches boueuses du pont. Parfois, un officier en manteau se
+frayait un passage à travers ces ondes uniformes, comme un jet de la
+blanche écume qui courait sur les eaux de l'Enns. Parfois les ondes de
+l'infanterie entraînaient avec elles un hussard à pied, un domestique
+militaire, un habitant de la ville, comme de légers morceaux de bois
+emportés par le courant; parfois encore, un fourgon d'officier ou de
+compagnie, recouvert de cuir de haut en bas, voguait majestueusement,
+soutenu par la vague humaine comme une poutre descendant la rivière.
+
+«Voilà!... c'est comme une digue rompue! dit le cosaque, sans pouvoir
+avancer.
+
+--Dites donc, y en a-t-il encore beaucoup à passer?
+
+--Un million moins un, répondit un loustic de belle humeur, clignant de
+l'oeil et en le frôlant de sa capote déchirée. Après lui venait un vieux
+soldat, à l'air sombre, qui disait à son camarade:
+
+«À présent qu'il (l'ennemi) va chauffer le pont, on ne pensera plus à
+se gratter!...»
+
+Et les soldats passaient, et à leur suite venait un fourgon avec un
+domestique militaire qui fouillait sous la bâche en criant:
+
+«Où diable a-t-on fourré le tournevis?...»
+
+Et celui-là aussi passait son chemin. Puis venaient des soldats en
+gaieté, qui avaient quelques gouttes d'eau-de-vie sur la conscience:
+
+«Comme il lui a bien appliqué sa crosse droit dans les dents, le cher
+homme! disait en ricanant l'un d'eux qui gesticulait, la capote
+relevée....
+
+--C'est bien fait pour ce doux jambon!» répondit l'autre en riant.
+
+Et ils passèrent, en sorte que Nesvitsky ne sut jamais qui avait reçu le
+coup de crosse, ni à qui s'adressait l'épithète de «doux jambon».
+
+«Qu'est-ce qu'ils ont à se dépêcher? Parce qu'il a tiré un coup à
+poudre, ils s'imaginent qu'ils vont tous tomber, grommelait un
+sous-officier....
+
+--Quand le boulet a sifflé à mes oreilles, alors, sais-tu, vieux père,
+j'en ai perdu la respiration.... Quelle frayeur, vrai Dieu! disait un
+jeune soldat, dont la grande bouche se fendait jusqu'aux oreilles pour
+mieux rire, comme s'il se vantait d'avoir eu peur....
+
+Et celui-là passait aussi. Après lui venait un chariot qui ne
+ressemblait en rien aux précédents. C'était un attelage à l'allemande, à
+deux chevaux, conduit par un homme du pays et traînant une montagne de
+choses entassées. Une belle vache pie était attachée derrière; sur des
+édredons empilés se tenaient assises une mère allaitant son enfant, une
+vieille femme et une jeune et belle fille aux joues rouges. Ces
+émigrants avaient sans doute obtenu un laissez-passer spécial. Les deux
+jeunes femmes, pendant que la voiture marchait à pas lents, avaient
+attiré l'attention des soldats, qui ne leur ménageaient pas les
+quolibets:
+
+«Oh! cette grande saucisse qui déménage aussi!...
+
+--Vends-moi la petite mère, disait un autre à l'Allemand, qui, la tête
+inclinée, terrifié et farouche, allongeait le pas.
+
+--S'est-elle attifée? Quelles diablesses!... Cela t'irait, Fédotow,
+d'être logé chez elles? Nous en avons vu, camarade!
+
+--Où allez-vous?» demanda un officier d'infanterie qui mangeait une
+pomme.
+
+Et il regarda en souriant la jeune fille. L'Allemand fit signe qu'il ne
+comprenait pas:
+
+«La veux-tu? prends-la, continua l'officier en passant la pomme à la
+belle fille, qui l'accepta en souriant. Tous, y compris Nesvitsky,
+suivaient des yeux les femmes qui s'éloignaient. Après elles,
+recommencèrent le même défilé de soldats, les mêmes conversations, et
+puis tout s'arrêta de nouveau, à cause d'un cheval du fourgon de la
+compagnie, qui, comme il arrive souvent à la descente d'un pont, s'était
+empêtré dans ses traits:
+
+«Eh bien, qu'est-ce qu'on attend?... Quel désordre!... Ne poussez donc
+pas!... Au diable l'impatient! Ce sera bien pis quand il brûlera le
+pont... et l'officier qu'on écrase!» s'écrièrent des soldats dans la
+foule, en se regardant les uns les autres et en se pressant vers la
+sortie.
+
+Tout à coup Nesvitsky entendit un bruit tout nouveau pour lui; quelque
+chose s'approchait rapidement, quelque chose de grand, qui tomba dans
+l'eau avec fracas:
+
+«Tiens, jusqu'où ça a volé! dit gravement un soldat en se retournant au
+bruit.
+
+--Eh bien, quoi, c'est un encouragement pour nous faire marcher plus
+vite,» ajouta un autre avec une certaine inquiétude.
+
+Nesvitsky comprit qu'il s'agissait d'une bombe.
+
+«Hé, cosaque, le cheval! dit-il, et faites place, vous autres, faites
+place!»
+
+Ce ne fut pas sans efforts qu'il atteignit sa monture et qu'il avança en
+lançant des vociférations à droite et à gauche. Les soldats se serrèrent
+pour lui faire place, mais ils furent aussitôt refoulés contre lui par
+les plus éloignés, et sa jambe fut prise comme dans un étau.
+
+«Nesvitsky, Nesvitsky, tu es un animal!...»
+
+Nesvitsky, se retournant au son d'une voix enrouée, vit quinze pas
+derrière lui, séparé par cette houle vivante de l'infanterie en marche,
+Vaska Denissow, les cheveux ébouriffés, la casquette sur la nuque et le
+dolman fièrement rejeté sur l'épaule.
+
+«Dis donc à ces diables de nous laisser passer, lui cria Denissow avec
+colère et en brandissant, de sa petite main aussi rouge que sa figure,
+son sabre qu'il avait laissé dans le fourreau.
+
+--Ah! ah! Vaska, répondit joyeusement Nesvitsky... que fais-tu là?
+
+--L'escadron ne peut pas passer, continua-t-il en éperonnant son beau
+cheval noir, un Arabe pur sang, dont les oreilles frémissaient à la
+piqûre accidentelle des baïonnettes, et qui, blanc d'écume, martelant de
+ses fers les planches du pont, en aurait franchi le garde-fou si son
+cavalier l'eût laissé faire.--Mais, que diable... quels moutons!... de
+vrais moutons... arrière!... faites place!... Eh! là-bas du fourgon...
+attends... ou je vous sabre tous!...»
+
+Alors il tira son sabre, et exécuta un moulinet. Les soldats effrayés se
+serrèrent, et Denissow put rejoindre Nesvitsky.»
+
+«Tu n'es donc pas gris aujourd'hui? lui demanda ce dernier.
+
+--Est-ce qu'on me donne le temps de boire; toute la journée on traîne le
+régiment de droite et de gauche.... S'il faut se battre, eh bien, qu'on
+se batte; sans cela, le diable sait ce qu'on fait!
+
+--Tu es d'une élégance!» dit Nesvitsky, en regardant son dolman et la
+housse de son cheval.
+
+Denissow sourit, tira de sa sabretache un mouchoir d'où s'échappait une
+odeur parfumée, et le mit sous le nez de son ami.
+
+«Impossible autrement, car on se battra peut-être!... Rasé, parfumé, les
+dents brossées!...»
+
+L'imposante figure de Nesvitsky suivi de son cosaque, et la persévérance
+de Denissow à tenir son sabre à la main produisirent leur effet.
+
+Ils parvinrent à traverser le pont, et ce fut à leur tour d'arrêter
+l'infanterie. Nesvitsky, ayant trouvé le colonel, lui transmit l'ordre
+dont il était porteur et retourna sur ses pas.
+
+La route une fois balayée, Denissow se campa à l'entrée du pont:
+retenant négligemment son étalon qui frappait du pied avec impatience,
+il regardait défiler son escadron, les officiers en avant, sur quatre
+hommes de front. L'escadron s'y développa pour gagner la rive opposée.
+Les fantassins, arrêtés et massés dans la boue, examinaient les hussards
+fiers et élégants, de cet air ironique et malveillant particulier aux
+soldats de différentes armes lorsqu'ils se rencontrent.
+
+«Des enfants bien mis, tout prêts pour la Podnovinsky[15]! On n'en tire
+rien!... Tout pour la montre!
+
+--Eh! l'infanterie, ne fais pas de poussière! dit plaisamment un
+hussard dont le cheval venait d'éclabousser un fantassin.
+
+--Si on t'avait fait marcher deux étapes le sac sur le dos, tes
+brandebourgs ne seraient pas si neufs!... Ce n'est pas un homme, c'est
+un oiseau à cheval!...»
+
+Et le fantassin s'essuya la figure avec sa manche.
+
+«C'est ça, Likine... si tu étais à cheval, tu ferais une jolie figure!
+disait un caporal à un pauvre petit troupier qui pliait sous le poids de
+son fourniment.
+
+--Mets-toi un bâton entre les jambes et tu seras à cheval,» repartit le
+hussard.
+
+
+VIII
+
+
+Le reste de l'infanterie traversait en se hâtant; les fourgons avaient
+déjà passé, la presse était moindre et le dernier bataillon venait
+d'arriver sur le pont. Seuls de l'autre côté, les hussards de l'escadron
+de Denissow ne pouvaient encore apercevoir l'ennemi, qui néanmoins était
+parfaitement visible des hauteurs opposées, car leur horizon se trouvait
+limité, à une demi-verste de distance, par une colline. Une petite lande
+déserte, sur laquelle s'agitaient nos patrouilles de cosaques,
+s'étendait au premier plan.
+
+Tout à coup, sur la montée de la route, se montrèrent juste en face, de
+l'artillerie et des capotes bleues: c'étaient les Français! Les
+officiers et les soldats de l'escadron de Denissow, tout en essayant de
+parler de choses indifférentes et de regarder de côté et d'autre, ne
+cessaient de penser à ce qui se préparait là-bas sur la montagne, et de
+regarder involontairement les taches noires qui se dessinaient à
+l'horizon; ils savaient que ces taches noires, c'était l'ennemi.
+
+Le temps s'était éclairci dans l'après-midi; un soleil radieux
+descendait vers le couchant, au-dessus du Danube et des sombres
+montagnes qui l'environnent; l'air était calme, le son des clairons et
+les cris de l'ennemi le traversaient par intervalles. Les Français
+avaient cessé leur feu; sur un espace de trois cents sagènes[16]
+environ, il n'y avait plus que quelques patrouilles. On éprouvait le
+sentiment de cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui
+sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de
+cette limite, qui évoque la pensée de l'autre limite, celle qui sépare
+les morts des vivants?... L'inconnu des souffrances, la mort? Qu'y
+a-t-il là, au delà de ce champ, de cet arbre, de ce toit éclairés par le
+soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de
+franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser, car on
+comprend que tôt ou tard on y sera obligé, et qu'on saura alors ce
+qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on connaîtra ce qui se trouve
+de l'autre côté de la vie.... On se sent exubérant de forces, de santé,
+de gaieté, d'animation, et ceux qui vous entourent sont aussi en train,
+et aussi vaillants que vous-même!...
+
+Telles sont les sensations, sinon les pensées de tout homme en face de
+l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une
+netteté de perception inexprimables à tout ce qui se déroule pendant ces
+courts instants.
+
+Une légère fumée s'éleva sur une éminence, et un boulet vola en sifflant
+au-dessus de l'escadron de hussards. Les officiers, qui s'étaient
+groupés, retournèrent à leur poste; les hommes alignèrent leurs chevaux.
+Le silence se fit dans les rangs; tous les regards se portèrent de
+l'ennemi sur le chef d'escadron, dans l'attente du commandement. Un
+second et un troisième projectile passèrent en l'air: il était évident
+qu'on tirait sur eux, mais les boulets, dont on entendait distinctement
+le sifflement régulier, allaient se perdre derrière l'escadron. Les
+hussards ne se détournaient pas, mais, à ce bruit répété, tous les
+cavaliers se soulevaient comme un seul homme et retombaient sur leurs
+étriers. Chaque soldat, sans tourner la tête, regardait de côté son
+camarade, comme pour saisir au passage l'impression qu'il éprouvait.
+Depuis Denissow jusqu'au trompette, chaque figure avait un léger
+tressaillement de lèvres et de menton, qui indiquait un sentiment
+intérieur de lutte et d'excitation. Le maréchal des logis, avec sa
+figure renfrognée, examinait ses hommes comme s'il les menaçait d'une
+punition. Le «junker» Mironow s'inclinait à chaque boulet; Rostow, placé
+au flanc gauche sur son brillant Corbeau, avait l'air heureux et
+satisfait d'un écolier assuré de se distinguer dans l'examen qu'il subit
+devant un nombreux public. Il regardait gaiement, sans crainte, les
+camarades, comme pour les prendre à témoin de son calme devant le feu de
+l'ennemi, et cependant sur ses traits se dessinait aussi ce pli
+involontaire creusé par une impression nouvelle et sérieuse.
+
+«Qui est-ce qui salue là-bas? Eh! junker Mironow, ce n'est pas bien,
+regardez-moi,» criait Denissow qui, ne pouvant rester en place, faisait
+le manège devant l'escadron.
+
+Il n'y avait rien de changé dans la petite personne de Denissow, avec
+son nez en l'air et sa chevelure noire; il tenait de sa petite main
+musculeuse aux doigts courts la poignée de son sabre nu: c'était sa
+personne de tous les jours, ou de tous les soirs, après deux bouteilles
+vidées! Il était seulement plus rouge que d'habitude, et rejetant en
+arrière sa tête crépue, comme font les oiseaux lorsqu'ils boivent,
+éperonnant sans pitié son brave Bédouin, il se porta au galop sur le
+flanc gauche, et donna d'une voix enrouée l'ordre d'examiner les
+pistolets. Il se retourna alors vers Kirstein, qui venait à lui sur une
+lourde jument d'allure pacifique.
+
+«Eh quoi! dit ce dernier, sérieux comme toujours, mais dont les yeux
+brillaient.... Eh quoi! on n'en viendra pas aux mains, tu verras, nous
+nous retirerons.
+
+--Le diable sait ce qu'ils font, grommela Denissow.... Ah! Rostow,
+s'écria-t-il, en voyant la joyeuse figure du junker, te voilà à la
+fête!»
+
+Rostow se sentait complètement heureux. À ce moment, un général se
+montra sur le pont; Denissow s'élança vers lui:
+
+«Excellence, permettez-nous d'attaquer, je les culbuterai.
+
+--Il s'agit bien d'attaquer, répondit le général, en fronçant le
+sourcil, comme pour chasser une mouche importune.... Pourquoi êtes-vous
+ici? Les éclaireurs se replient! Ramenez l'escadron!»
+
+Le premier et le deuxième escadron repassèrent le pont, sortirent du
+cercle des projectiles et se dirigèrent vers la montagne sans avoir
+perdu un seul homme. Les derniers cosaques abandonnèrent l'autre rive.
+
+Le colonel Karl Bogdanitch Schoubert s'approcha de l'escadron de
+Denissow et continua à marcher au pas, presque à côté de Rostow, sans
+s'occuper de son inférieur, qu'il revoyait pour la première fois depuis
+leur altercation au sujet de Télianine. Rostow, à son rang, se sentait
+au pouvoir de cet homme envers lequel il se reconnaissait coupable; il
+ne quittait pas des yeux son dos athlétique, son cou rouge et sa nuque
+blonde. Il lui semblait que Bogdanitch affectait de ne pas le voir, que
+son but était d'éprouver son courage, et il se redressait de toute sa
+hauteur, en regardant gaiement autour de lui. Il pensait encore que
+Bogdanitch faisait exprès de ne point s'éloigner, pour faire parade de
+son sang-froid, ou bien, que pour se venger il lancerait, à cause de
+lui, l'escadron dans une attaque désespérée, ou bien encore qu'après
+l'attaque il viendrait à sa rencontre et lui donnerait généreusement, à
+lui blessé, une poignée de main en signe de réconciliation.
+
+Gerkow, dont les hautes et larges épaules étaient bien connues des
+hussards de Pavlograd, s'approcha du colonel. Gerkow, qui était envoyé
+par l'état-major, n'était pas resté au régiment; il se disait à lui-même
+qu'il n'était pas assez bête pour cela, lorsque, sans rien faire, il
+pouvait, en se faisant attacher à un état-major quelconque, recevoir des
+récompenses. Aussi parvint-il à se faire nommer officier d'ordonnance du
+prince Bagration. Il venait, de la part du commandant de
+l'arrière-garde, apporter un ordre à son ancien chef.
+
+«Colonel, dit-il d'un air sombre et grave, en s'adressant à l'ennemi de
+Rostow,--et il lança un coup d'oeil à ses camarades,--on vous ordonne
+de vous arrêter et de brûler le pont.»
+
+--Qui? On vous ordonne? demanda le colonel d'un air grognon.
+
+--Ah! ça, je n'en sais rien: qui? on vous ordonne? répondit le cornette,
+sans se départir de son sérieux.... Le prince m'a simplement envoyé vous
+dire de ramener les hussards et de brûler le pont.»
+
+Un officier d'état-major se présenta au même moment, porteur du même
+ordre, et fut suivi de près par le gros Nesvitsky, qui arrivait au galop
+de son cheval cosaque.
+
+«Comment, colonel, je vous avais dit de brûler le pont!... Il y a donc
+eu malentendu... tout le monde là-bas perd la tête, on n'y comprend
+rien.»
+
+Le colonel, sans se presser, fit faire halte à son régiment et
+s'adressant à Nesvitsky:
+
+«Vous ne m'avez parlé que des matières inflammables; quant à brûler le
+pont, vous ne m'en avez rien dit.
+
+--Comment, mon petit père, je ne vous en ai rien dit? repartit Nesvitsky
+en ôtant sa casquette et en passant sa main dans ses cheveux trempés de
+sueur... puisque je vous ai parlé des matières inflammables?
+
+--D'abord, je ne suis pas votre petit père, monsieur l'officier
+d'état-major, et vous ne m'avez pas dit de brûler le pont. Je connais le
+service, et j'ai pour habitude d'exécuter ponctuellement les ordres que
+je reçois; vous avez dit: on brûlera le pont; je ne pouvais donc pas
+deviner, sans le secours du Saint-Esprit, qui le brûlerait!
+
+--C'est toujours ainsi, dit Nesvitsky avec un geste d'impatience...--Que
+fais-tu, toi, ici? continua-t-il en s'adressant à Gerkow.
+
+--Mais je suis aussi venu pour cela!... Te voilà mouillé comme une
+éponge; veux-tu que je te presse?
+
+--Vous m'avez dit, monsieur l'officier de l'état-major... continua le
+colonel d'un ton offensé.
+
+--Dépêchez-vous, colonel, s'écria l'officier en l'interrompant...; sans
+cela l'ennemi va nous mitrailler.»
+
+Le colonel les regarda tour à tour en silence et fronça le sourcil.
+
+«Je brûlerai le pont,» dit-il d'un ton solennel, comme pour bien
+constater qu'il ferait son devoir en dépit de toutes les difficultés
+qu'on lui suscitait.
+
+Ayant donné, de ses longues jambes maigres, un double coup d'éperon à
+son cheval, comme si l'animal était coupable, il s'avança pour commander
+au deuxième escadron de Denissow de retourner au pont.
+
+«C'est bien cela, se dit Rostow, il veut m'éprouver!...»
+
+Son coeur se serra, le sang lui afflua aux tempes:
+
+«Eh bien, qu'il regarde, il verra si je suis un poltron!»
+
+La contraction, causée par le sifflement des boulets, reparut de nouveau
+sur les visages animés des hommes de l'escadron. Rostow ne quittait pas
+des yeux son ennemi le colonel, et cherchait à lire sur sa figure la
+confirmation de ses soupçons; mais le colonel ne le regarda pas une
+seule fois et continua à examiner les rangs avec une sévérité
+solennelle.
+
+Son commandement se fit entendre.
+
+«Vite, vite!» crièrent quelques voix autour de lui.
+
+Les sabres s'accrochaient aux brides, les éperons s'entrechoquaient, et
+les hussards quittèrent leurs montures, ne sachant eux-mêmes ce qu'ils
+allaient faire. Quelques-uns se signaient. Rostow ne regardait plus son
+chef, il n'en avait plus le temps. Il craignait de rester en arrière, sa
+main tremblait en jetant la bride de son cheval au soldat chargé de le
+garder, et il entendait les battements de son coeur. Denissow, penché en
+arrière, passa devant lui en disant quelques mots. Rostow ne voyait rien
+que les hussards qui couraient en s'embarrassant dans leurs éperons et
+en faisant sonner leurs sabres.
+
+«Un brancard!» s'écria une voix derrière lui, sans que Rostow se rendît
+compte de la demande.
+
+Il courait toujours pour garder l'avance, mais à l'entrée du pont il
+trébucha et tomba sur les mains dans la boue gluante et tassée. Ses
+camarades le dépassèrent.
+
+«Des deux côtés, capitaine!» s'écria le colonel, qui était resté à
+cheval non loin du pont et dont la figure était joyeuse et triomphante.
+
+Rostow se releva en essuyant ses mains au cuir de son pantalon, et,
+regardant son ennemi, s'élança en avant, pensant que, plus loin il
+irait, mieux cela vaudrait, mais Bogdanitch le rappela sans le
+reconnaître:
+
+«Qui court là-bas au milieu du pont? Eh! junker, arrière, s'écria-t-il
+en colère, et, s'adressant à Denissow qui, par fanfaronnade, s'était
+avancé à cheval sur le pont:
+
+--Pourquoi vous risquer ainsi, capitaine? Descendez de cheval!»
+
+Denissow, se retournant sur sa selle, murmura:
+
+«Hein! celui-là trouve toujours à redire à tout.»
+
+Pendant ce temps, Nesvitsky, Gerkow et l'officier d'état-major, placés
+hors de portée du tir de l'ennemi, observaient tantôt ce petit groupe
+d'hommes en vestes à brandebourgs, d'un vert foncé, en shakos jaunes, en
+pantalons gros bleu, qui s'agitaient près du pont, et tantôt, de l'autre
+côté, les capotes bleues qui s'avançaient, suivies de chevaux, qu'on
+reconnaissait facilement pour les chevaux de l'artillerie.
+
+Brûleront-ils ou ne brûleront-ils pas le pont? Qui arrivera les
+premiers, eux, ou les Français qui les mitraillent? Chacun, dans cette
+masse énorme de troupes réunies sur un même point, s'adressait
+involontairement cette question, en présence des péripéties de cette
+scène éclairée par le soleil couchant.
+
+«Oh! dit Nesvitsky, ils seront frottés, les hussards! ils sont
+maintenant à portée des canons!
+
+--Il a pris trop de monde avec lui, dit l'officier d'état-major.
+
+--C'est vrai, reprit Nesvitsky. Deux braves auraient fait l'affaire.
+
+--Oh! Excellence, Excellence,» dit Gerkow, sans quitter des yeux les
+hussards.
+
+Il avait toujours cet air naïf et railleur qui faisait qu'on se
+demandait s'il était réellement sérieux....
+
+«Quelle idée! Envoyer deux braves, mais alors qui nous donnerait le
+Vladimir, avec la rosette à la boutonnière?... Eh bien qu'on les frotte,
+mais au moins l'escadron sera présenté et chacun peut espérer une
+décoration: notre colonel sait ce qu'il fait.
+
+--Voilà la mitraille!» dit l'officier, en désignant du doigt les pièces
+ennemies qu'on enlevait des avant-trains.
+
+Un panache de fumée s'éleva, puis un second et un troisième presque en
+même temps, et, au moment où le bruit du premier coup traversait
+l'espace, le quatrième fut visible.
+
+«Oh!» s'écria Nesvitsky comme frappé par une douleur aiguë.
+
+Et il saisit la main de l'officier:
+
+«Voyez, il en est tombé, il en est tombé un!...
+
+--Deux, il me semble?
+
+--Si j'étais souverain, je ne ferais jamais la guerre,» dit Nesvitsky en
+se détournant.
+
+Les canons français se rechargeaient vivement, et de nouveau la fumée se
+montra sur plusieurs points. L'infanterie, en capotes bleues courut vers
+le pont, que couvrit, en crépitant sur ses planches, une pluie de
+mitraille. Mais cette fois, Nesvitsky ne voyait plus rien. Une épaisse
+fumée s'élevait en rideau, les hussards avaient réussi à mettre le feu,
+et les batteries françaises tiraient, non plus pour les en empêcher,
+mais parce que les canons étaient chargés et qu'il n'y avait plus sur
+qui tirer.
+
+Les Français avaient eu le temps d'envoyer trois décharges avant que les
+hussards fussent retournés à leurs chevaux; deux de ces décharges, mal
+dirigées, avaient passé par-dessus les têtes; mais la dernière, tombée
+au milieu d'un groupe de soldats, en avait abattu trois.
+
+Rostow, préoccupé de ses rapports avec Bogdanitch, s'était arrêté au
+milieu du pont, ne sachant plus que faire. Il n'y avait là personne à
+pourfendre. Pourfendre, voilà comment il s'était toujours figuré une
+bataille, et comme il ne s'était pas muni de paille enflammée, à
+l'exemple de ses camarades, il ne pouvait coopérer à l'incendie. Il
+restait donc là, indécis, quand retentit sur le pont comme une grêle de
+noix, et près de lui un hussard tomba sur le parapet en gémissant.
+Rostow courut à lui; on appela les brancardiers, et quelques hommes
+saisirent le blessé et le soulevèrent.
+
+«Oh! laissez-moi, au nom du Christ!» s'écria le soldat.
+
+Mais on continua à le soulever et à l'emporter. Rostow se détourna, son
+regard plongea dans le lointain: on aurait dit qu'il cherchait à y
+découvrir quelque chose; puis il se reporta sur le Danube, sur le ciel,
+sur le soleil. Comme le ciel lui parut bleu, calme et profond! Comme le
+soleil descendait brillant et glorieux! Comme les eaux du Danube
+scintillent au loin doucement agitées!... Là-bas dans le fond, ces
+montagnes bleuâtres aux défilés mystérieux, ce couvent, ces forêts de
+pins cachées derrière un brouillard transparent.... Là était la paix, là
+était le bonheur!
+
+«Ah! si j'avais pu y vivre, je n'aurais rien désiré de plus, pensait
+Rostow... rien! Je sens en moi tant d'éléments de bonheur, en moi et en
+ce beau soleil... tandis qu'ici... des cris de souffrance... la peur...
+la confusion... la hâte... on crie de nouveau, tous reculent et me
+voilà courant avec eux... et la voilà, la voilà, la mort, au-dessus de
+moi!... Une seconde encore, et peut-être ne verrai-je plus jamais ni ce
+soleil, ni ces eaux, ni ces montagnes!...»
+
+Le soleil se voila. On portait d'autres brancards devant Rostow: la
+crainte de la mort et du brancard, l'amour du soleil et de la vie, tout
+se confondit en un sentiment de souffrance et d'angoisse:
+
+«Mon Dieu, que Celui qui est là-haut me garde, me pardonne et me
+protège!» murmura Rostow.
+
+Les hussards reprirent leurs chevaux, les voix devinrent plus assurées,
+et les brancards disparurent.
+
+«Eh bien, mon cher, tu l'as sentie, la poudre? lui cria à l'oreille
+Vaska Denissow.
+
+--Tout est fini! mais moi, je suis un poltron, un poltron! pensa Rostow
+en se remettant en selle.
+
+--Est-ce que c'était de la mitraille? demanda-t-il à Denissow.
+
+--Parbleu, je crois bien, et encore de quel calibre! nous avons
+fièrement travaillé! Il y faisait chaud; l'attaque, c'est autre chose,
+mais ici on tirait sur nous comme à la cible...»
+
+Et Denissow se rapprocha du groupe où se trouvaient Nesvitsky et ses
+compagnons.
+
+«Je crois qu'on n'aura rien remarqué», se disait Rostow, et c'était
+vrai, car chacun se rendait compte, par expérience, de la sensation
+qu'il avait éprouvée à ce premier baptême du feu.
+
+«Ma foi, quel beau rapport il y aura!... Et l'on me fera peut-être
+sous-lieutenant! dit Gerkow.
+
+--Annoncez au prince que j'ai mis le feu au pont, dit le colonel d'un
+air triomphant.
+
+--S'il me questionne sur les pertes?...
+
+--Bah! insignifiantes, répondit-il de sa voix de basse, deux hussards
+blessés et un tué raide mort,» ajouta-t-il, sans chercher à réprimer un
+sourire de satisfaction; il scandait même avec bonheur cette heureuse
+expression de «raide mort».
+
+Les trente-cinq mille hommes de l'armée de Koutouzow, poursuivis par une
+armée de cent mille Français, avec Bonaparte à leur tête, ne
+rencontraient qu'hostilité dans le pays. Ils n'avaient plus confiance
+dans leurs alliés, ils manquaient d'approvisionnements; et, forcés à
+l'action en dehors de toutes les conditions prévues d'une guerre, ils se
+repliaient avec précipitation. Ils descendaient le Danube, s'arrêtant
+pour faire face à l'ennemi, s'en débarrassant par des engagements
+d'arrière-garde et ne s'engageant qu'autant qu'il était nécessaire pour
+opérer leur retraite sans perdre leurs bagages. Quelques rencontres
+avaient eu lieu à Lambach, à Amstetten, à Melck, et, malgré le courage
+et la fermeté des Russes, auxquels leurs adversaires rendaient justice,
+le résultat n'en était pas moins une retraite, une vraie retraite. Les
+Autrichiens, échappés à la reddition d'Ulm et réunis à Koutouzow à
+Braunau, s'en étaient de nouveau séparés, l'abandonnant à ses forces
+épuisées. Défendre Vienne n'était plus possible, car, en dépit du plan
+de campagne offensive, si savamment élaboré selon les règles de la
+nouvelle science stratégique, et remis à Koutouzow par le conseil de
+guerre autrichien, la seule chance qu'il eût de ne pas perdre son armée
+comme Mack, c'était d'opérer sa jonction avec les troupes qui arrivaient
+de Russie.
+
+Le 28 octobre, Koutouzow passa sur la rive gauche du Danube et s'y
+arrêta pour la première fois, mettant le fleuve entre lui et le gros des
+forces ennemies. Le 30, il attaqua Mortier, qui se trouvait également
+sur la rive gauche, et le battit. Les premiers trophées de cette affaire
+furent deux canons, un drapeau et deux généraux, et, pour la première
+fois depuis une retraite de quinze jours, les Russes s'arrêtèrent,
+bousculèrent les Français, et restèrent maîtres du champ de bataille.
+Malgré l'épuisement des troupes, mal vêtues, affaiblies d'un tiers par
+la perte des traînards, des malades, des morts et des blessés,
+abandonnés sur le terrain et confiés par une lettre de Koutouzow à
+l'humanité de l'ennemi, malgré la quantité de blessés que les hôpitaux
+et les maisons converties en ambulances ne pouvaient contenir, malgré
+toutes ces circonstances aggravantes, cet arrêt à Krems et cette
+victoire remportée sur Mortier avaient fortement relevé le moral des
+troupes.
+
+Les nouvelles les plus favorables, mais aussi les plus fausses,
+circulaient entre l'armée et l'état-major: on annonçait la prochaine
+arrivée de nouvelles colonnes russes, une victoire des Autrichiens et
+enfin la retraite précipitée de Bonaparte.
+
+Le prince André s'était trouvé pendant ce dernier combat à côté du
+général autrichien Schmidt, qui avait été tué; lui-même avait eu son
+cheval blessé sous lui et la main égratignée par une balle. Afin de lui
+témoigner sa bienveillance, le général en chef l'avait envoyé porter la
+nouvelle de cette victoire à Brünn, où résidait la cour d'Autriche
+depuis qu'elle s'était enfuie de Vienne, menacée par l'armée française.
+Dans la nuit du combat, excité mais non fatigué, car, malgré sa frêle
+apparence, il supportait mieux la fatigue physique qu'un homme plus
+robuste, il monta à cheval, pour aller présenter le rapport de Doktourow
+à Koutouzow, et fut aussitôt expédié en courrier, ce qui était l'indice
+assuré d'une promotion prochaine.
+
+La nuit était sombre et étoilée, la route se dessinait en noir sur la
+neige tombée la veille pendant la bataille. Le prince André, emporté par
+sa charrette de poste, passait en revue tous les sentiments qui
+l'agitaient, l'impression du combat, l'heureux effet que produirait la
+nouvelle de la victoire, les adieux du commandant en chef et de ses
+camarades. Il éprouvait la jouissance intime de l'homme qui, après une
+longue attente, voit enfin luire les premiers rayons du bonheur désiré.
+Dès qu'il fermait les yeux, la fusillade et le grondement du canon
+résonnaient à son oreille, se confondant avec le bruit des roues et les
+incidents de la bataille. Tantôt il voyait fuir les Russes, tantôt il se
+voyait tué lui-même; alors il se réveillait en sursaut; heureux de
+sentir se dissiper ce mauvais rêve; puis il s'assoupissait de nouveau en
+rêvant au sang-froid qu'il avait déployé. Une matinée ensoleillée
+succéda à cette nuit sombre; la neige fondait, les chevaux galopaient,
+et de chaque côté du chemin se déroulaient des forêts, des champs et des
+villages.
+
+À l'un des relais il rejoignit un convoi de blessés: l'officier qui le
+conduisait, étendu sur la première charrette, criait et injuriait un
+soldat. Des blessés sales, pâles et enveloppés de linges ensanglantés,
+entassés dans de grands chariots, étaient secoués sur la route
+pierreuse; les uns causaient, les autres mangeaient du pain, et les plus
+malades regardaient, avec un intérêt tranquille et naïf, le courrier
+qui les dépassait au galop.
+
+Le prince André fit arrêter sa charrette et demanda aux soldats quand
+ils avaient été blessés:
+
+«Avant-hier sur le Danube, répondit l'un d'eux, et le prince André,
+tirant sa bourse, leur donna trois pièces d'or.
+
+--Pour tous! dit-il en s'adressant à l'officier qui approchait:
+Guérissez-vous, mes enfants, il y aura encore de la besogne.
+
+--Quelle nouvelle y a-t-il, monsieur l'aide de camp? demanda l'officier,
+visiblement satisfait de trouver à qui parler.
+
+--Bonne nouvelle!... En avant!» cria-t-il au cocher.
+
+Il faisait nuit lorsque le prince André entra à Brünn et se vit entouré
+de hautes maisons, de magasins éclairés, de lanternes allumées, de beaux
+équipages roulant sur le pavé, en un mot de toute cette atmosphère
+animée de grande ville, si attrayante pour un militaire qui arrive du
+camp. Malgré sa course rapide et sa nuit d'insomnie, il se sentait
+encore plus excité que la veille. Comme il approchait du palais, ses
+yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et ses pensées se succédaient avec
+une netteté magique. Tous les détails de la bataille étaient sortis du
+vague et se condensaient dans sa pensée en un rapport concis, tel qu'il
+devait le présenter à l'empereur François. Il entendait les questions
+qu'on lui adresserait et les réponses qu'il y ferait. Il était convaincu
+qu'on allait l'introduire tout de suite auprès de l'Empereur; mais, à
+l'entrée principale du palais, un fonctionnaire civil l'arrêta, et,
+l'ayant reconnu pour un courrier, le conduisit à une autre entrée:
+
+«Dans le corridor à droite, Euer Hochgeboren. (Votre Haute Naissance);
+vous y trouverez l'aide de camp de service, qui vous introduira auprès
+du ministre.»
+
+L'aide de camp de service pria le prince André de l'attendre, et alla
+l'annoncer au ministre de la guerre. Il revint bientôt, et, s'inclinant
+avec une politesse marquée, il fit passer le prince André devant lui;
+après lui avoir fait traverser le corridor, il l'introduisit dans le
+cabinet où travaillait le ministre. L'officier autrichien semblait, par
+son excessive politesse, vouloir élever une barrière qui le mît à l'abri
+de toute familiarité de la part de l'aide de camp russe. Plus le prince
+André se rapprochait du haut fonctionnaire, plus s'affaiblissait en lui
+le sentiment de joyeuse satisfaction qu'il avait éprouvé quelques
+instants avant, et plus il ressentait vivement comme l'impression d'une
+offense reçue; et cette impression, malgré lui, se transformait peu à
+peu en un dédain inconscient. Son esprit attentif lui présenta aussitôt
+tous les motifs qui lui donnaient le droit de mépriser l'aide de camp
+et le ministre: «Une victoire gagnée leur paraîtra chose facile, à eux
+qui n'ont pas senti la poudre, voilà ce qu'il pensait,» et il entra dans
+le cabinet avec une lenteur affectée. Cette irritation sourde s'augmenta
+à la vue du dignitaire, qui, tenant penchée sur sa table, entre deux
+bougies, sa tête chauve et encadrée de cheveux gris, lisait, prenait des
+notes, et semblait ignorer sa présence.
+
+«Prenez cela, dit-il à son aide de camp,» en lui tendant quelques
+papiers et sans accorder la moindre attention au prince André.
+
+«Ou bien, se disait le prince, de toutes les affaires qui l'occupent, la
+marche de l'armée de Koutouzow est ce qui l'intéresse le moins; ou bien
+il cherche à me le faire accroire.»
+
+Après avoir soigneusement et minutieusement rangé ses papiers, le
+ministre releva la tête et montra une figure intelligente, pleine de
+caractère et de fermeté; mais, en s'adressant au prince André, il prit
+aussitôt cette expression de convention, niaisement souriante et
+affectée à la fois, habituelle à l'homme qui reçoit journellement un
+grand nombre de pétitionnaires.
+
+«De la part du général en chef Koutouzow!... De bonnes nouvelles,
+j'espère?... Un engagement avec Mortier!... Une victoire!... il était
+temps!»
+
+Le ministre se mit à lire la dépêche qui lui était adressée:
+
+«Ah! mon Dieu, Schmidt, quel malheur! quel malheur! dit-il en allemand,
+et, après l'avoir parcourue, il la posa sur la table, d'un air soucieux.
+Ah! quel malheur! Vous dites que l'affaire a été décisive? Pourtant
+Mortier n'a pas été fait prisonnier!...»
+
+Puis, après un moment de silence:
+
+«Je suis bien satisfait de vos bonnes nouvelles, quoique ce soit les
+payer un peu cher, par la mort de Schmidt! Sa Majesté désirera sûrement
+vous voir, mais pas à présent. Je vous remercie, allez vous reposer et
+trouvez-vous demain sur le passage de Sa Majesté après la parade; du
+reste je vous ferai prévenir. Au revoir!... Sa Majesté désirera sûrement
+vous voir elle-même,» répéta-t-il en le congédiant.
+
+Lorsque le prince André eut quitté le palais, il lui sembla qu'il avait
+laissé derrière lui, entre les mains d'un ministre indifférent et de son
+aide de camp obséquieux, toute l'émotion et tout le bonheur que lui
+avait causés la victoire. La disposition de son esprit n'était plus la
+même, et la bataille ne se présentait plus à lui que comme un lointain,
+bien lointain souvenir.
+
+
+IX
+
+
+Le prince André descendit à Brünn chez une de ses connaissances russes,
+le diplomate Bilibine.
+
+«Ah! cher prince, rien ne pouvait m'être plus agréable, lui dit son hôte
+en allant à sa rencontre.... Franz, portez les effets du prince dans ma
+chambre à coucher, ajouta-t-il en s'adressant au domestique qui
+conduisait Bolkonsky.... Vous êtes le messager d'une victoire, c'est
+parfait; quant à moi, je suis malade, comme vous le voyez.»
+
+Après avoir fait sa toilette, le prince André rejoignit le diplomate
+dans un élégant cabinet, où il se mit à table devant le dîner qu'on
+venait de lui préparer, pendant que son hôte s'asseyait au coin de la
+cheminée.
+
+Le prince André retrouvait avec plaisir, dans ce milieu, les éléments
+d'élégance et de confort auxquels il était habitué depuis son enfance,
+et qui lui avaient si souvent manqué dans ces derniers temps. Il lui
+était agréable, après la réception autrichienne, de pouvoir parler, non
+pas en russe, car ils causaient en français, mais avec un Russe, qui
+partageait, il fallait le supposer, l'aversion très vive qu'inspiraient
+généralement alors les Autrichiens.
+
+Bilibine avait trente-cinq ans environ; il était garçon, et appartenait
+au même cercle de société que le prince André. Après s'être connus à
+Pétersbourg, ils s'étaient retrouvés et rapprochés, pendant le séjour
+qu'André avait fait à Vienne à la suite de son général. Ils avaient tous
+deux les qualités requises pour parcourir, chacun dans sa spécialité,
+une rapide et brillante carrière. Bilibine, quoique jeune, n'était plus
+un jeune diplomate, car, depuis l'âge de seize ans, il était dans la
+carrière. Arrivé à Vienne, après avoir passé par Paris et Copenhague, il
+y occupait une position importante. Le chancelier et notre ambassadeur
+en Autriche faisaient cas de sa capacité, et l'appréciaient. Il ne
+ressemblait en rien à ces diplomates dont les qualités sont négatives,
+dont toute la science consiste à ne pas se compromettre et à parler
+français: il était de ceux qui aiment le travail, et, malgré une
+certaine paresse native, il lui arrivait, souvent de passer la nuit à
+son bureau. L'objet de son travail lui était indifférent: ce qui
+l'intéressait, ce n'était pas le pourquoi, mais le comment, et il
+trouvait un plaisir tout particulier à composer, d'une façon ingénieuse,
+élégante et habile, n'importe quels mémorandums, rapports ou
+circulaires. Outre les services qu'il rendait la plume à la main, on lui
+reconnaissait encore le talent de savoir se conduire et de parler à
+propos dans les hautes sphères.
+
+Bilibine n'aimait la causerie que lorsqu'elle lui offrait l'occasion de
+dire quelque chose de remarquable et de la parsemer de ces traits
+brillants et originaux, de ces phrases fines et acérées, qui, préparées
+à l'avance dans son laboratoire intime, étaient si faciles à retenir,
+qu'elles restaient gravées même clans les cervelles les plus dures;
+c'est, ainsi que les mots de Bilibine se colportaient dans les salons de
+Vienne et influaient parfois sur les événements.
+
+Son visage jaune, maigre et fatigué était creusé de plis; chacun de ces
+plis était si soigneusement lavé, qu'il rappelait l'aspect du bout des
+doigts lorsqu'ils ont fait un long séjour dans l'eau; le jeu de sa
+physionomie consistait dans le mouvement perpétuel de ces plis. Tantôt
+c'était son front qui se ridait, tantôt ses sourcils qui s'élevaient ou
+s'abaissaient tour à tour, ou bien ses joues qui se fronçaient. Un
+regard toujours gai et franc partait de ses petits yeux enfoncés.
+
+«Eh bien, racontez-moi vos exploits!» Bolkonsky lui narra aussitôt, sans
+se mettre en avant, les détails de l'affaire et la réception du
+ministre: «Ils m'ont reçu, moi et ma nouvelle, comme un chien dans un
+jeu de quilles.»
+
+Bilibine sourit, et ses rides se détendirent.
+
+«Cependant, mon cher, dit-il en regardant ses ongles à distance, et en
+plissant sa peau sous l'oeil gauche, malgré la haute estime que je
+professe pour les armées russo-orthodoxes, il me semble que cette
+victoire n'est pas des plus victorieuses.»
+
+Il continuait à parler français, ne prononçant en russe que certains
+mots qu'il voulait souligner d'une façon dédaigneuse:
+
+«Comment! vous avez écrasé de tout votre poids le malheureux Mortier,
+qui n'avait qu'une division, et ce Mortier vous échappe!... Où est donc
+votre victoire?
+
+--Sans nous vanter, vous avouerez pourtant que cela vaut mieux
+qu'Ulm?...
+
+--Pourquoi n'avoir pas fait prisonnier un maréchal, un seul maréchal?
+
+--Parce que les événements n'arrivent pas selon notre volonté et ne se
+règlent pas d'avance comme une parade! Nous avions espéré le tourner
+vers les sept heures du matin, et nous n'y sommes arrivés qu'à cinq
+heures du soir.
+
+--Pourquoi n'y êtes-vous pas arrivés à sept heures? Il fallait y
+arriver.
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas soufflé à Bonaparte, par voie diplomatique,
+qu'il ferait bien d'abandonner Gênes? reprit le prince André du même
+ton de raillerie.
+
+--Oh! je sais bien, repartit Bilibine... vous vous dites qu'il est très
+facile de faire prisonniers des maréchaux au coin de son feu; c'est
+vrai, et pourtant, pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Ne vous étonnez
+donc pas que, à l'exemple du ministre de la guerre, notre auguste
+Empereur et le roi Franz ne vous soient pas bien reconnaissants de cette
+victoire; et moi-même, infime secrétaire de l'ambassade de Russie, je
+n'éprouve pas un besoin irrésistible de témoigner mon enthousiasme, en
+donnant un thaler à mon Franz, avec la permission d'aller se promener
+avec sa «Liebchen» au Prater.... J'oublie qu'il n'y a pas de Prater
+ici.» Il regarda le prince André et déplissa subitement son front.
+
+«Alors, mon cher, c'est à mon tour de vous demander pourquoi? Je ne le
+comprends pas, je l'avoue; peut-être y a-t-il là-dessous quelques
+finesses diplomatiques qui dépassent ma faible intelligence? Le fait est
+que je n'y comprends rien: Mack perd une armée entière, l'archiduc
+Ferdinand et l'archiduc Charles s'abstiennent de donner signe de vie et
+commettent faute sur faute. Koutouzow seul gagne franchement une
+bataille, rompt le charme français, et le ministre de la guerre ne
+désire même pas connaître les détails de la victoire.
+
+--C'est là le noeud de la question! Voyez-vous, mon cher, hourra pour le
+czar, pour la Russie, pour la foi! Tout cela est bel et bon; mais que
+nous importent, je veux dire qu'importent à la cour d'Autriche toutes
+vos victoires! Apportez-nous une bonne petite nouvelle du succès d'un
+archiduc Charles ou d'un archiduc Ferdinand, l'un vaut l'autre, comme
+vous le savez; mettons, si vous voulez, un succès remporté sur une
+compagnie des pompiers de Bonaparte, ce serait autre chose, et on
+l'aurait proclamé à son de trompe; mais ceci ne peut que nous déplaire.
+Comment! l'archiduc Charles ne fait rien, l'archiduc Ferdinand se couvre
+de honte, vous abandonnez Vienne sans défense aucune, tout comme si vous
+nous disiez: Dieu est avec nous! mais que le bon Dieu vous bénisse, vous
+et votre capitale.... Vous faites tuer Schmidt, un général que nous
+aimons tous, et vous vous félicitez de la victoire? On ne saurait rien
+inventer de plus irritant que cela! C'est comme un fait exprès, comme un
+fait exprès! Et puis, que vous remportiez effectivement un brillant
+succès, que l'archiduc Charles même en ait un de son côté, cela
+changerait-il quelque chose à la marche générale des affaires?
+Maintenant il est trop tard: Vienne est occupée par les troupes
+françaises!
+
+--Comment, occupée? Vienne est occupée?
+
+--Non seulement occupée, mais Bonaparte est à Schoenbrünn, et notre
+aimable comte Wrbna s'y rend pour prendre ses ordres.»
+
+À cause de sa fatigue, des différentes impressions de son voyage et de
+sa réception par le ministre, à cause surtout de l'influence du dîner,
+Bolkonsky commençait à sentir confusément qu'il ne saisissait pas bien
+toute la gravité de ces nouvelles.
+
+«Le comte Lichtenfeld, que j'ai vu ce matin, continua Bilibine, m'a
+montré une lettre pleine de détails sur une revue des Français à Vienne,
+sur le prince Murat et tout son tremblement. Vous voyez donc bien que
+votre victoire n'a rien de bien réjouissant et qu'on ne saurait vous
+recevoir en sauveur!
+
+--Je vous assure que, pour ma part, j'y suis très indifférent, reprit le
+prince André, qui commençait à se rendre compte du peu de valeur de
+l'engagement de Krems, en comparaison d'un événement aussi important que
+l'occupation d'une capitale:
+
+«Comment? Vienne est occupée? Comment, et la fameuse tête de pont, et le
+prince Auersperg, qui était chargé de la défense de Vienne?
+
+--Le prince Auersperg est de notre côté, pour notre défense, et s'en
+acquitte assez mal, et Vienne est de l'autre côté; quant au pont, il
+n'est pas encore pris et ne le sera pas, je l'espère; il est miné, avec
+ordre de le faire sauter; sans cela nous serions déjà dans les montagnes
+de la Bohême et vous auriez passé, vous et votre armée, un vilain quart
+d'heure entre deux feux.
+
+--Cela ne veut pourtant pas dire, reprit le prince André, que la
+campagne soit finie?
+
+--Et moi, je crois qu'elle l'est. Nos gros bonnets d'ici le pensent
+également, sans oser le dire. Il arrivera ce que j'ai prédit dès le
+début. Ce n'est pas votre échauffourée de Diernstein, ce n'est pas la
+poudre qui tranchera la question, mais ce sont ceux qui l'ont inventée.»
+
+Bilibine venait de répéter un de ses mots; il reprit au bout d'une
+seconde, en déplissant son front:
+
+«Toute la question est dans le résultat de l'entrevue de l'empereur
+Alexandre avec le roi de Prusse à Berlin. Si la Prusse entre dans
+l'alliance, on force la main à l'Autriche, et il y aura guerre, sinon il
+n'y a plus qu'à s'entendre sur le lieu de réunion pour poser les
+préliminaires d'un nouveau CampoFormio.
+
+--Quel merveilleux génie et quel bonheur il a! s'écria le prince André,
+en frappant la table de son poing fermé.
+
+--Bonaparte? demanda interrogativement Bilibine, en replissant son
+front, c'était le signe avant-coureur d'un mot: Buonaparte?
+continua-t-il en accentuant l'»u»; mais j'y pense, maintenant qu'il
+dicte de Schoenbrünn des lois à l'Autriche, il faut lui faire grâce de
+l'»u»! Je me décide à cette suppression et je rappellerai désormais
+Bonaparte, tout court.
+
+--Voyons, sans plaisanterie, croyez-vous que la campagne soit terminée?
+
+--Voici ce que je crois: l'Autriche, cette fois, a été le dindon de la
+farce; elle n'y est pas habituée et elle prendra sa revanche. Elle a été
+le dindon, premièrement: parce que les provinces sont ruinées
+(l'orthodoxe, vous le savez, est terrible pour le pillage), l'armée
+détruite, la capitale prise, et tout cela pour les beaux yeux de Sa
+Majesté de Sardaigne; et secondement, ceci, mon cher, entre nous, je
+sens d'instinct qu'on nous trompe, je flaire des rapports et des projets
+de paix avec la France, d'une paix secrète conclue séparément.
+
+--C'est impossible, ce serait trop vilain.
+
+--Qui vivra verra,» repartit Bilibine.
+
+Et le prince André se retira dans la chambre qui lui avait été préparée.
+
+Une fois étendu entre des draps bien blancs, la tête sur des oreillers
+parfumés et moelleux, le prince André sentit malgré lui que la bataille
+dont il avait apporté la nouvelle passait de plus en plus à l'état de
+vague souvenir. Il ne pensait plus qu'à l'alliance prussienne, à la
+trahison de l'Autriche, au nouveau triomphe de Bonaparte, à la revue et
+à la réception de l'empereur François, pour le lendemain. Il ferma les
+yeux, et au même instant le bruit de la canonnade, de la fusillade et
+des roues éclata dans ses oreilles. Il voyait les soldats descendre un à
+un le long des montagnes, il entendait le tir des Français, il était là
+avec Schmidt au premier rang, les balles sifflaient gaiement autour de
+lui, et son coeur tressaillait et s'emplissait d'une folle exubérance de
+vie, comme il n'en avait jamais ressentie depuis son enfance. Il se
+réveilla en sursaut:
+
+«Oui, oui, c'était bien cela!»
+
+Et il se rendormit heureux, avec un sourire d'enfant, du profond sommeil
+de la jeunesse.
+
+
+X
+
+
+Le lendemain, il se réveilla tard, et, rassemblant ses idées, il se
+rappela tout d'abord qu'il devait se présenter le jour même à l'empereur
+François; et toutes les impressions de la veille, l'audience du
+ministre, la politesse exagérée de l'aide de camp, sa conversation avec
+Bilibine, traversèrent en foule son cerveau. Ayant endossé, pour se
+rendre au palais, la grande tenue qu'il n'avait pas portée depuis
+longtemps, gai et dispos, le bras en écharpe, il entra, en passant,
+chez son hôte, où se trouvaient déjà quatre jeunes diplomates, entre
+autres le prince Hippolyte Kouraguine, secrétaire à l'ambassade de
+Russie, que Bolkonsky connaissait.
+
+Les trois autres, que Bilibine lui nomma, étaient des jeunes gens du
+monde, élégants, riches, aimant le plaisir, qui formaient ici, comme à
+Vienne, un cercle à part, dont il était la tête et qu'il appelait «les
+nôtres». Ce cercle, composé presque exclusivement de diplomates, avait
+ses intérêts en dehors de la guerre et de la politique. La vie du grand
+monde, leurs relations avec quelques femmes et leur service de
+chancellerie occupaient seuls leurs loisirs. Ces messieurs firent au
+prince André l'honneur très rare de le recevoir avec empressement, comme
+un des leurs. Par politesse et comme entrée en matière, ils daignèrent
+lui adresser quelques questions au sujet de l'armée et de la bataille,
+pour reprendre ensuite leur conversation vive et légère, pleine de gaies
+saillies et de critiques sans valeur.
+
+«Et voici le bouquet! dit l'un d'eux qui racontait la déconvenue d'un
+collègue: le chancelier lui assure à lui-même que sa nomination à
+Londres est un avancement, qu'il doit la considérer comme telle: vous
+représentez-vous sa figure à ces mots?
+
+--Et moi, messieurs, je vous dénonce Kouraguine, le terrible Don Juan,
+qui profite du malheur d'autrui.»
+
+Le prince Hippolyte était étalé dans un fauteuil à la Voltaire, les
+jambes jetées négligemment par-dessus les bras du fauteuil:
+
+«Voyons, parlez-moi de cela, dit-il en riant.
+
+--Oh! Don Juan! oh! serpent! dirent plusieurs voix.
+
+--Vous ne savez probablement pas, Bolkonsky, reprit Bilibine, que toutes
+les atrocités commises par l'armée française, j'allais dire par l'armée
+russe, ne sont rien en comparaison des ravages causés par cet homme
+parmi nos dames.
+
+--La femme est la compagne de l'homme,» dit le prince Hippolyte, en
+regardant ses pieds à travers son monocle.
+
+Bilibine et «les nôtres» éclatèrent de rire, et le prince André put
+constater que cet Hippolyte dont il avait été, il faut l'avouer, presque
+jaloux, était le plastron de cette société.
+
+«Il faut que je vous fasse les honneurs de Kouraguine, dit Bilibine tout
+bas; il est charmant dans ses dissertations politiques; vous allez voir
+avec quelle importance...»
+
+Et s'approchant d'Hippolyte, le front plissé, il entama sur les
+événements du jour une discussion qui attira aussitôt l'attention
+générale.
+
+«Le cabinet de Berlin ne peut pas exprimer un sentiment d'alliance,
+commença Hippolyte en regardant son auditoire avec assurance, sans
+exprimer... comme dans sa dernière note... vous comprenez... vous
+comprenez.... Puis, si S. M. l'Empereur ne déroge pas aux principes,
+notre alliance... attendez, je n'ai pas fini...»
+
+Et saisissant la main du prince André:
+
+«Je suppose que l'intervention sera plus forte que la non-intervention
+et... on ne pourra pas imputer à fin de non-recevoir notre dépêche du 28
+novembre; voilà comment tout cela finira...»
+
+Et il lâcha la main du prince André.
+
+«Démosthène, je te reconnais au caillou que tu as caché dans ta bouche
+d'or[17],» s'écria Bilibine, qui, pour mieux témoigner sa satisfaction,
+semblait avoir fait descendre sur son front toute sa forêt de cheveux.
+
+Hippolyte, riant plus fort et plus haut que les autres, avait pourtant
+l'air de souffrir de ce rire forcé qui tordait en tous sens sa figure
+habituellement apathique.
+
+«Voyons, messieurs, dit Bilibine, Bolkonsky est mon hôte et je tiens,
+autant qu'il est en mon pouvoir, à le faire jouir de tous les plaisirs
+de Brünn. Si nous étions à Vienne, ce serait bien plus facile, mais ici,
+dans ce vilain trou morave, je vous demande votre aide: il faut lui
+faire les honneurs de Brünn. Chargez-vous du théâtre, je me charge de la
+société. Quant à vous, Hippolyte, la question du beau sexe vous regarde.
+
+--Il faudra lui montrer la ravissante Amélie, s'écria un «des nôtres»,
+en baisant le bout de ses doigts.
+
+--Oui, il faudra inspirer à ce sanguinaire soldat des sentiments plus
+humains, ajouta Bilibine.
+
+--Il me sera difficile, messieurs, de profiter de vos aimables
+dispositions à mon égard, objecta Bolkonsky, en regardant à sa montre,
+car il est temps que je sorte.
+
+--Où allez-vous donc?
+
+--Je me rends chez l'Empereur.
+
+--Oh! oh! Alors au revoir, Bolkonsky!
+
+--Au revoir, prince; revenez dîner avec nous, nous nous chargerons de
+vous.
+
+--Écoutez, lui dit Bilibine, en le reconduisant dans l'antichambre, vous
+ferez bien, dans votre entrevue avec l'Empereur, de donner des éloges à
+l'intendance, pour sa manière de distribuer les vivres et de désigner
+les étapes.
+
+--Quand même je le voudrais, je ne le pourrais pas, répondit Bolkonsky.
+
+--Eh bien! parlez pour deux, car il a la passion des audiences sans
+jamais trouver un mot à dire, comme vous le verrez.»
+
+
+XI
+
+
+Le prince André, placé sur le passage de l'Empereur, dans le groupe des
+officiers autrichiens, eut l'honneur d'attirer son regard et de recevoir
+un salut de sa longue tête. La cérémonie achevée, l'aide de camp de la
+veille vint poliment transmettre à Bolkonsky le désir de Sa Majesté de
+lui donner audience. L'empereur François le reçut debout au milieu de
+son cabinet, et le prince André fut frappé de son embarras: il
+rougissait à tout propos et semblait ne savoir comment s'exprimer:
+
+«Dites-moi à quel moment a commencé la bataille?» demanda-t-il avec
+précipitation.
+
+Le prince André, l'ayant satisfait sur ce point, se vit bientôt obligé
+de répondre à d'autres demandes tout aussi naïves.
+
+«Comment se porte Koutouzow? Quand a-t-il quitté Krems?...» etc....
+
+L'Empereur paraissait n'avoir qu'un but: poser un certain nombre de
+questions; quant aux réponses, elles ne l'intéressaient guère.
+
+«À quelle heure la bataille a-t-elle commencé?
+
+--Je ne saurais préciser à Votre Majesté l'heure à laquelle la bataille
+s'est engagée sur le front des troupes, car à Diernstein, où je me
+trouvais, la première attaque a eu lieu à six heures du soir,» reprit
+vivement Bolkonsky.
+
+Il comptait présenter à l'Empereur une description exacte, qu'il tenait
+toute prête, de ce qu'il avait vu et appris.
+
+L'Empereur lui coupa la parole, puis lui demanda en souriant:
+
+«Combien de milles?
+
+--D'où et jusqu'où, sire?
+
+--De Diernstein à Krems?
+
+--Trois milles et demi, sire.
+
+--Les Français ont-ils quitté la rive gauche?
+
+--D'après les derniers rapports de nos espions, les derniers Français
+ont traversé la rivière la même nuit sur des radeaux.
+
+--Y a-t-il assez de fourrages à Krems?
+
+--Pas en quantité suffisante.»
+
+L'Empereur l'interrompit de nouveau:
+
+«À quelle heure a été tué le général Schmidt?
+
+--À sept heures, je crois.
+
+--À sept heures?... c'est bien triste, bien triste!»
+
+Là-dessus, l'ayant remercié, il le congédia. Le prince André sortit et
+se vit aussitôt entouré d'un grand nombre de courtisans; il n'y avait
+plus pour lui que phrases flatteuses et regards bienveillants, jusqu'à
+l'aide de camp, qui lui fit des reproches de ne pas s'être logé au
+palais et lui offrit même sa maison. Le ministre de la guerre le
+félicita pour la décoration de l'ordre de Marie-Thérèse de 3ème classe
+que l'Empereur venait de lui conférer; le chambellan de l'Impératrice
+l'engagea à passer chez Sa Majesté; l'archiduchesse désirait également
+le voir. Il ne savait à qui répondre et cherchait à rassembler ses
+idées, lorsque l'ambassadeur de Russie, lui touchant l'épaule,
+l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre pour causer avec lui.
+
+En dépit des prévisions de Bilibine, la nouvelle qu'il avait apportée
+avait été reçue avec joie, et un _Te Deum_ avait été commandé. Koutouzow
+venait d'être nommé grand-croix de Marie-Thérèse, et toute l'armée
+recevait des récompenses. Grâce aux invitations qui pleuvaient sur lui
+de tous côtés, le prince André fut obligé de consacrer toute sa matinée
+à des visites chez les hauts dignitaires autrichiens. Après les avoir
+terminées, vers cinq heures du soir, il retournait chez Bilibine, et
+composait, chemin faisant, la lettre qu'il voulait écrire à son père et
+dans laquelle il lui décrivait sa course à Brünn, lorsque devant le
+perron il aperçut une britchka plus d'à moitié remplie d'objets
+emballés, et Franz, le domestique de Bilibine, y introduisant avec
+effort une nouvelle malle.
+
+Le prince André, qui s'était arrêté en route chez un libraire pour y
+prendre quelques livres, s'était attardé.
+
+«Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Ah! Excellence! s'écria Franz, nous allons plus loin: le scélérat est
+de nouveau sur nos talons.
+
+--Mais que se passe-t-il donc? demanda le prince André au moment où
+Bilibine, dont le visage toujours calme trahissait cependant une
+certaine émotion, venait à sa rencontre.
+
+--Avouez que c'est charmant cette histoire du pont de Thabor!... Ils
+l'ont passé sans coup férir!»
+
+Le prince André écoutait sans comprendre.
+
+«Mais d'où venez-vous donc, pour ignorer ce que savent tous les cochers
+de fiacre?
+
+--Je viens de chez l'archiduc, et je n'y ai rien appris.
+
+--Et vous n'avez pas remarqué que chacun fait ses paquets?
+
+--Je n'ai rien vu! Mais enfin qu'y a-t-il donc? reprit-il avec
+impatience.
+
+--Ce qu'il y a? Il y a que les Français ont passé le pont défendu par
+d'Auersperg, qui ne l'a pas fait sauter, que Murat arrive au grand
+galop sur la route de Brünn et que, sinon aujourd'hui, du moins demain
+ils seront ici.
+
+--Comment, ici? mais puisque le pont était miné, pourquoi ne l'avoir pas
+fait sauter?
+
+--C'est à vous que je le demande, car personne, pas même Bonaparte, ne
+le saura jamais!»
+
+Bolkonsky haussa les épaules:
+
+«Mais si le pont est franchi, l'armée est perdue, elle sera coupée!
+
+--C'est justement là le _hic_... Écoutez: Les Français occupent Vienne,
+comme je vous l'ai déjà dit, tout va très bien. Le lendemain,
+c'est-à-dire hier au soir, messieurs les maréchaux Murat, Lannes et
+Belliard[18] montent à cheval et vont examiner le pont; remarquez bien,
+trois Gascons! Messieurs, dit l'un d'eux, vous savez que le pont de
+Thabor est miné et contre-miné, qu'il est défendu par cette fameuse tête
+de pont que vous savez, et quinze mille hommes de troupes qui ont reçu
+l'ordre de le faire sauter pour nous barrer le passage. Mais comme il
+serait plus qu'agréable à notre Empereur et maître, Napoléon, de s'en
+emparer, allons-y tous trois et emparons-nous-en. «Allons,» répondirent
+les autres. Et les voilà qui partent, qui prennent le pont, le
+franchissent, et toute l'armée à leur suite passe le Danube, se
+dirigeant sur nous, sur vous et sur vos communications.
+
+--Trêve de plaisanteries, repartit le prince André, le sujet est grave
+et triste.»
+
+Et cependant, malgré l'ennui qu'aurait dû lui causer cette fâcheuse
+nouvelle, il éprouvait une certaine satisfaction. Depuis qu'il avait
+appris la situation désespérée de l'armée russe, il se croyait destiné à
+la tirer de ce péril: c'était pour lui le Toulon qui allait le faire
+sortir de la foule obscure de ses camarades et lui ouvrir le chemin de
+la gloire. Tout en écoutant Bilibine, il se voyait déjà arrivant au
+camp, donnant son avis au conseil de guerre, et proposant un plan qui
+pourrait seul sauver l'armée; naturellement on lui en confiait
+l'exécution.
+
+«Je ne plaisante pas, continua Bilibine, rien de plus vrai, rien de plus
+triste! Ces messieurs arrivent seuls sur le pont et agitent leurs
+mouchoirs blancs, ils assurent qu'il y a un armistice et qu'eux,
+maréchaux, vont conférer avec le prince Auersperg; l'officier de garde
+les laisse entrer dans la tête du pont. Ils lui racontent un tas de
+gasconnades: que la guerre est finie, que l'empereur François va
+recevoir Bonaparte, que, quant à eux, ils vont chez le prince
+Auersperg... et mille autres contes bleus. L'officier envoie chercher
+Auersperg. Ces messieurs embrassent leurs ennemis, plaisantent avec eux,
+enfourchent les canons, pendant qu'un bataillon français arrive tout
+doucement sur le pont et jette à l'eau les sacs de matières
+inflammables! Enfin paraît le général-lieutenant, notre cher prince
+Auersperg von Nautern.
+
+«Cher ennemi, fleur des guerriers, autrichiens, héros des campagnes de
+Turquie, trêve à notre inimitié, nous pouvons nous tendre la main,
+l'empereur Napoléon brûle du désir de connaître le prince Auersperg!»
+
+«En un mot, ces messieurs, qui n'étaient pas Gascons pour rien, lui
+jettent tant de poudre aux yeux avec leurs belles phrases, et lui, de
+son côté, se sent tellement honoré de cette intimité soudaine avec des
+maréchaux de France, si aveuglé par le manteau et les plumes d'autruche
+de Murat, qu'il n'y voit que du feu, et oublie celui qu'il devait faire
+sur l'ennemi!»
+
+Malgré la vivacité de son récit, Bilibine n'oublia pas de s'arrêter pour
+donner le temps au prince André d'apprécier le mot qu'il venait de
+lancer.
+
+«Le bataillon français entre dans la tête du pont, encloue les canons,
+et le pont est à eux! Mais voilà le plus joli, continua-t-il en laissant
+au plaisir qu'il trouvait à sa narration le soin de calmer son
+émotion.... Le sergent posté près du canon, au signal duquel on devait
+mettre le feu à la mine, voyant accourir les Français, était sur le
+point de tirer, lorsque Lannes lui arrêta le bras. Le sergent, plus fin
+que son général, s'approcha d'Auersperg et lui dit ceci ou à peu près:
+
+«Prince, on vous trompe et voilà les Français!»
+
+Murat, craignant de voir l'affaire compromise s'il le laissait
+continuer, s'adresse de son côté, en vrai Gascon, à d'Auersperg avec une
+feinte surprise:
+
+«Je ne reconnais pas la discipline autrichienne tant vantée; comment,
+vous permettez à un de vos subalternes de vous parler ainsi!».... Quel
+trait de génie!...
+
+Le prince Auersperg se pique d'honneur et fait mettre le sergent aux
+arrêts! Avouez que c'est charmant, toute cette histoire du pont de
+Thabor!
+
+«Ce n'est ni bêtise, ni lâcheté... c'est trahison peut-être! s'écria le
+prince André, qui se représentait les capotes grises, les blessés, la
+fumée de la poudre, la canonnade et la gloire qui l'attendait.
+
+--Nullement, cela met la cour dans de trop mauvais draps; ce n'est ni
+trahison, ni lâcheté, ni bêtise; c'est comme à Ulm: c'est... cherchant
+une pointe... c'est du Mack, nous sommes Mackés, dit-il en terminant,
+tout fier d'avoir trouvé un mot, un mot tout neuf, un de ces mots qui
+seraient répétés partout, et son front se déplissa en signe de
+satisfaction, pendant qu'il regardait ses ongles, le sourire sur les
+lèvres.
+
+--Où allez-vous? dit-il au prince André, qui s'était levé.
+
+--Je pars.
+
+--Pour où?
+
+--Pour l'armée!
+
+--Mais vous pensiez rester encore deux jours?
+
+--C'est impossible, je pars à l'instant.»
+
+Et le prince André, ayant donné ses ordres, rentra dans sa chambre.
+
+«Écoutez, mon cher, lui dit Bilibine en l'y rejoignant, pourquoi
+partez-vous?»
+
+Le prince André l'interrogea du regard, sans lui répondre.
+
+«Mais oui, pourquoi partez-vous? Je sais bien, vous pensez qu'il est de
+votre devoir de vous rendre à l'armée, maintenant qu'elle est en danger;
+je vous comprends, c'est de l'héroïsme!
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Oui, vous êtes philosophe, mais soyez-le complètement! Envisagez les
+choses d'un autre point de vue, et vous verrez que votre devoir est au
+contraire de vous garder de tout péril. Que ceux qui ne sont bons qu'à
+cela s'y jettent; on ne vous a pas donné l'ordre de revenir, et ici on
+ne vous lâchera pas! Ainsi donc, vous pouvez rester et nous suivre là où
+nous entraînera notre malheureux sort. On va à Olmütz, dit-on; c'est une
+fort jolie ville: nous pourrons y arriver dans ma calèche fort
+agréablement.
+
+--Pour Dieu, cessez vos plaisanteries, Bilibine.
+
+--Je vous parle sérieusement et en ami. Jugez-en: pourquoi partez-vous
+quand vous pouvez rester ici? De deux choses l'une: ou bien la paix sera
+conclue avant que vous arriviez à l'armée; ou bien il y aura une
+débâcle, et vous partagerez la honte de l'armée de Koutouzow...»
+
+Et Bilibine déplissa son front, convaincu que son dilemme était
+irréfutable.
+
+«Je ne puis pas en juger,» répondit froidement le prince André.
+
+Et au fond de son coeur il pensait:
+
+«Je pars pour sauver l'armée!
+
+--Mon cher, vous êtes un héros!» lui cria Bilibine.
+
+
+XII
+
+
+Après avoir pris congé du ministre de la guerre, Bolkonsky partit dans
+la nuit avec l'intention de rejoindre l'armée, qu'il ne savait plus où
+trouver, et avec la crainte de tomber entre les mains des Français.
+
+À Brünn, la cour faisait ses préparatifs de départ, et le gros des
+bagages était déjà expédié sur Olmütz.
+
+En arrivant aux environs d'Etzelsdorf, le prince André se trouva tout à
+coup sur le passage de l'armée russe, qui se retirait en grande hâte et
+en désordre, et dont les nombreux chariots qui encombraient la route
+empêchèrent sa voiture d'avancer. Après avoir demandé au chef des
+cosaques un cheval et un homme, le prince André, fatigué et mourant de
+faim, dépassa les fourgons pour s'élancer à la recherche du général en
+chef. Les bruits les plus tristes arrivaient à ses oreilles tout le long
+du chemin, et la confusion qu'il voyait autour de lui ne semblait que
+trop les confirmer.
+
+«Cette armée russe que l'or de l'Angleterre a transportée des extrémités
+de l'univers, nous allons lui faire éprouver le même sort (le sort
+d'Ulm),» avait dit Bonaparte dans son ordre du jour, à l'ouverture de la
+campagne! Ces paroles, subitement revenues à la mémoire du prince André,
+éveillaient en lui un sentiment d'admiration pour ce grand génie, joint
+à une impression d'orgueil blessé que traversait l'espoir d'une
+prochaine revanche:
+
+«Et s'il ne restait plus qu'à mourir? pensait-il; eh bien, on saura
+mourir, et pas plus mal qu'un autre, s'il le faut.»
+
+Il regardait avec dédain ces files innombrables de charrettes, de parcs
+d'artillerie, s'enchevêtrant, se confondant l'un dans l'autre, et plus
+loin encore et toujours des charrettes, des chariots de toute forme se
+dépassant, se heurtant et s'interceptant le passage, en trois ou quatre
+rangs serrés, sur la large route boueuse. Devant, derrière, aussi loin
+que l'on pouvait percevoir un son, on entendait de tous côtés le bruit
+des roues, des charrettes, des affûts, le piétinement des chevaux, les
+cris des conducteurs pressant leurs attelages, les jurons des soldats,
+des domestiques et des officiers. Sur les bords du chemin on voyait à
+chaque pas des chevaux morts, dont quelques-uns étaient déjà écorchés,
+des charrettes à moitié brisées, des soldats de toute arme sortant en
+foule des villages voisins, et traînant à leur suite des moutons, des
+poules, du foin et de grands sacs pleins jusqu'au bord; aux descentes et
+aux montées, les groupes devenaient plus compacts, et leurs cris confus
+se fondaient en une clameur ininterrompue. Quelques soldats enfoncés
+dans la boue jusqu'aux genoux soutenaient les roues des avant-trains et
+des fourgons; les fouets sifflaient dans l'air, les chevaux glissaient,
+les traits se rompaient et les vociférations semblaient faire éclater
+les poitrines. Les officiers, surveillant la marche, galopaient en avant
+et en arrière; leurs figures harassées trahissaient leur impuissance à
+rétablir l'ordre, et leurs commandements se noyaient dans le brouhaha de
+cette houle humaine.
+
+«Voilà la chère armée orthodoxe!» se dit Bolkonsky, en se rappelant les
+paroles de Bilibine et en s'approchant d'un fourgon pour s'enquérir du
+général en chef.
+
+Une voiture de forme étrange, traînée par un cheval, tenant le milieu
+entre la charrette, la calèche et le cabriolet, et dont les matériaux
+hétérogènes accusaient une fabrication de circonstance, frappa ses
+regards à quelques pas de lui; un soldat la conduisait, et l'on
+apercevait, sous la capote et le tablier de cuir, une femme tout
+enveloppée de châles. Au moment de faire sa question, le prince André en
+fut détourné par les cris désespérés que poussait cette femme.
+L'officier placé à la tête de la file battait son conducteur parce qu'il
+essayait de dépasser les autres, et les coups de fouet cinglaient le
+tablier de la voiture. À la vue du prince André, la femme avança la
+tête, et, faisant des signes réitérés de la main, elle l'interpella:
+
+«Monsieur l'aide de camp, monsieur l'aide de camp, pitié, de grâce,
+défendez-moi! qu'est-ce qui va m'arriver? Je suis la femme du médecin du
+7ème chasseurs; on ne nous laisse pas passer, nous sommes restés en
+arrière, nous avons perdu les nôtres!
+
+--Arrière, ou je t'aplatirai comme une galette, criait l'officier en
+colère au soldat, arrière avec ta coquine!
+
+--Monsieur l'aide de camp, défendez-moi, que me veut-on?
+
+--Laissez passer cette voiture, ne voyez-vous pas qu'il y a une femme
+dedans?» dit le prince André, en s'adressant à l'officier.
+
+Celui-ci le regarda sans répondre et, se tournant vers le soldat: «Ah!
+oui, que je te laisserai passer.... Arrière, animal!
+
+--Laissez-le passer, vous dis-je, reprit le prince André.
+
+--Qui es-tu, toi?» demanda l'officier hors de lui. Et il appuya sur le
+«toi».
+
+«Es-tu le chef ici? C'est moi qui suis le chef, et pas toi, entends-tu
+bien?... Et toi, là-bas, arrière, ou je t'aplatis comme une galette!
+continua-t-il en répétant l'expression, qui lui avait plu sans doute.
+
+--Bien arrangé, le petit aide de camp!» dit une voix dans la foule.
+
+L'officier était arrivé à ce paroxysme de fureur qui enlève aux gens la
+conscience de leurs actes, et le prince André sentit un moment que son
+intervention frisait le ridicule, la chose qu'il craignait le plus au
+monde; mais, son instinct prenant le dessus, il se laissa à son tour
+emporter par une colère folle, et il s'approcha de l'officier en levant
+son fouet et en scandant ces mots:
+
+«Veuillez laisser passer!»
+
+L'officier fit un geste de mauvaise humeur et se hâta de s'éloigner:
+
+«C'est toujours leur faute à ceux-là de l'état-major, le désordre et
+tout le bataclan, grommela-t-il; eh bien, faites comme vous voudrez.»
+
+Le prince André se hâta à son tour et, sans lever les yeux sur la femme
+du médecin, qui l'appelait son sauveur, repassant dans sa tête les
+détails de cette scène ridicule, il galopa jusqu'au village, où se
+trouvait, lui avait-on dit, le général en chef. Arrivé là, il descendit
+de cheval, dans l'intention de manger un peu, de se reposer un instant
+et de mettre de l'ordre dans le trouble pénible de ses impressions:
+
+«C'est une troupe de bandits, ce n'est pas une armée,» pensait-il,
+lorsqu'une voix connue l'appela par son nom.
+
+Il se retourna, et il aperçut à une petite fenêtre Nesvitsky, qui
+mâchonnait quelque chose et lui faisait de grands gestes.
+
+«Bolkonsky, ne m'entends-tu pas? Viens vite!»
+
+Entré dans la maison, il y trouva Nesvitsky et un autre aide de camp,
+qui déjeunaient; ils s'empressèrent de lui demander d'un air alarmé s'il
+apportait quelque nouvelle.
+
+«Où est le général en chef? demanda Bolkonsky.
+
+--Ici, dans cette maison, répondit l'aide de camp.
+
+--Eh bien, est-ce vrai, la paix et la capitulation? demanda Nesvitsky.
+
+--C'est à vous de me le dire, je n'en sais rien, car j'ai eu toutes les
+peines du monde à vous rejoindre.
+
+--Ah! mon cher, ce qui se passe chez nous est vraiment affreux... je
+fais mon mea culpa... nous nous sommes moqués de Mack, et notre
+situation est pire que la sienne; assieds-toi et déjeune, ajouta
+Nesvitsky.
+
+--Il vous sera impossible, mon prince, de retrouver à présent votre
+fourgon et vos effets: quant à votre Pierre, Dieu sait où il est.
+
+--Où est donc le quartier général?
+
+--Nous couchons à Znaïm.
+
+--Quant à moi, dit Nesvitsky, j'ai chargé sur deux chevaux tout ce dont
+j'ai besoin et l'on m'a fait d'excellents bâts qui résisteraient même
+aux chemins des montagnes de la Bohême!... Ça va mal, mon cher.... Eh
+bien, es-tu malade?... il me semble que tu frissonnes?
+
+--Je n'ai rien,» répondit le prince André.
+
+Et il se rappela au même instant sa rencontre avec la femme du médecin
+et l'officier du train.
+
+«Que fait ici le général en chef?
+
+--Je n'y comprends rien, répondit Nesvitsky.
+
+--Et moi, je ne comprends qu'une chose: c'est que tout ça est
+déplorable,» dit le prince André.
+
+Et il se rendit chez Koutouzow; il remarqua, en passant, sa voiture et
+les chevaux de sa suite harassés, éreintés, entourés de cosaques et de
+gens de service, qui causaient à haute voix entre eux. Koutouzow
+lui-même était dans la chaumière avec Bagration et Weirother (c'était le
+nom du général autrichien qui remplaçait le défunt Schmidt). Dans le
+vestibule, le petit Koslovsky, la figure fatiguée par les veilles, assis
+sur ses talons, dictait des ordres à un secrétaire, qui les griffonnait
+à la hâte sur un tonneau renversé. Koslovsky jeta un coup d'oeil à
+l'arrivant, sans se donner le temps de le saluer:
+
+«À la ligne... as-tu écrit?... Le régiment des grenadiers de Kiew, le
+régiment de....
+
+--Impossible de vous suivre, Votre Haute Noblesse,» répliqua le
+secrétaire d'un ton de mauvaise humeur.
+
+Au même moment, on entendait à travers la porte la voix animée et
+mécontente du général en chef, à laquelle répondait une autre voix
+complètement inconnue. Le bruit de cette conversation, l'inattention de
+Koslovsky, le manque de respect de l'écrivain à bout de forces, cette
+étrange installation autour d'un tonneau dans le voisinage du commandant
+en chef, les rires bruyants des cosaques sous les fenêtres, tous ces
+détails firent pressentir au prince André qu'il avait dû se passer
+quelque chose de grave et de malheureux.
+
+Il adressa aussitôt une kyrielle de questions à l'aide de camp.
+
+«À l'instant, mon prince, répondit celui-ci. Bagration est chargé de la
+disposition des troupes.
+
+--Et la capitulation?
+
+--Il n'y en a pas, on se prépare à une bataille.»
+
+Au moment où le prince André se dirigeait vers la porte de la pièce
+voisine, Koutouzow, avec son nez aquilin, et sa figure rebondie, parut
+sur le seuil. Le prince André se trouvait juste en face de lui, mais le
+général en chef le regardait sans le reconnaître; à l'expression vague
+de son oeil unique on voyait que les soucis et les préoccupations
+l'absorbaient au point de l'isoler du monde extérieur.
+
+«Est-ce fini? demanda-t-il à Koslovsky.
+
+--À l'instant, Votre Excellence.»
+
+Bagration avait suivi le général en chef: petit de taille, sec, encore
+jeune, sa figure, d'un type oriental, attirait l'attention par son
+expression de calme et de fermeté.
+
+«Excellence!...»
+
+Et le prince André tendit une enveloppe à Koutouzow.
+
+«Ah! de Vienne, c'est bien...»
+
+Il sortit de la chambre avec Bagration et ils s'arrêtèrent tous deux sur
+le perron.
+
+«Ainsi donc, adieu, prince, dit-il à Bagration. Que le Sauveur te garde,
+je te bénis pour cette grande entreprise!»
+
+Il s'attendrit, et ses yeux s'humectèrent de larmes; l'attirant à lui de
+son bras gauche, il fit de la main droite sur son front le signe de la
+croix, geste qui lui était familier, et lui tendit sa joue à baiser,
+mais Bagration l'embrassa au cou:
+
+«Que Dieu soit avec toi!»
+
+Et il monta en calèche.
+
+«Viens avec moi, dit-il à Bolkonsky.
+
+--Votre Excellence, j'aurais désiré me rendre utile ici.... Si vous
+vouliez me permettre de rester sous les ordres du prince Bagration?
+
+--Assieds-toi, reprit Koutouzow en voyant l'indécision de Bolkonsky.
+J'ai moi-même besoin de bons officiers.
+
+--Si demain la dixième partie de son détachement nous revient, il faudra
+en remercier Dieu!» ajouta-t-il comme se parlant à lui-même.
+
+Le regard du prince André se fixa involontairement pour une seconde sur
+l'oeil absent et la cicatrice à la tempe de Koutouzow, double souvenir
+d'une balle turque:
+
+«Oui, se dit-il, il a le droit de parler avec calme de la perte de tant
+d'hommes.
+
+--C'est pour cela, continua-t-il tout haut, que je vous supplie de
+m'envoyer là-bas.»
+
+Koutouzow ne répondit rien: plongé dans ses réflexions, il semblait
+avoir oublié ce qu'il venait de dire. Doucement bercé sur les coussins
+de sa calèche, il tourna un instant après vers le prince André une
+figure calme, sur laquelle on aurait vainement cherché la moindre trace
+d'émotion, et, tout en raillant finement, il se fit raconter par
+Bolkonsky son entrevue avec l'empereur, les on-dit de la cour sur
+l'engagement de Krems, et le questionna même au sujet de quelques dames
+que tous deux connaissaient.
+
+
+XIII
+
+
+Le 1er novembre, Koutouzow avait reçu d'un de ses espions un rapport
+d'après lequel il jugeait son armée dans une position presque sans
+issue. Les Français, après le passage du pont, disait le rapport,
+marchaient en forces considérables pour intercepter sa jonction avec les
+troupes venant de Russie. Si Koutouzow se décidait à rester à Krems, les
+cent cinquante mille hommes de Napoléon couperaient ses communications,
+en entourant ses quarante mille soldats fatigués et épuisés, et il se
+trouverait dans la position de Mack à Ulm; s'il abandonnait la grande
+voie de ses communications avec la Russie, il devrait se jeter, en
+défendant sa retraite pas à pas, dans les montagnes inconnues et
+dépourvues de routes de la Bohême, et perdre par suite tout espoir de se
+réunir à Bouksevden. Si enfin il se décidait à se replier de Krems sur
+Olmütz, pour rejoindre ses nouvelles forces, il risquait d'être devancé
+par les Français, et forcé d'accepter la bataille, pendant sa marche et
+avec tout son train de bagages derrière lui, contre un ennemi trois fois
+plus nombreux, qui le cernerait de deux côtés. Il choisit cependant
+cette dernière alternative.
+
+Les Français s'avançaient à marches forcées vers Znaïm, sur la ligne de
+retraite de Koutouzow, mais toutefois à 100 verstes devant lui. Se
+laisser devancer par eux, c'était pour les Russes la honte d'Ulm et la
+perte complète de l'armée; il n'y avait d'autre chance de la sauver, que
+d'atteindre ce point avant l'armée française; mais la réussite devenait
+impossible avec une masse de quarante mille hommes. Le chemin que
+l'ennemi avait à parcourir de Vienne à Znaïm était meilleur et plus
+direct que celui de Koutouzow de Krems à Znaïm.
+
+À la réception de cette nouvelle, il avait expédié, à travers les
+montagnes, Bagration et son avant-garde de quatre mille hommes sur la
+route de Vienne à Znaïm. Bagration avait ordre d'opérer cette marche
+sans s'arrêter, de se placer de façon à avoir Vienne devant lui, Znaïm
+derrière, et si, grâce à sa bonne étoile, il réussissait à arriver le
+premier, de retenir l'ennemi autant qu'il le pourrait, pendant que
+Koutouzow, avec tout son train de campagne, s'écoulerait vers Znaïm.
+
+Après avoir réussi à franchir 45 verstes de montagnes sans chemins
+frayés, par une nuit orageuse, et avec des soldats affamés et mal
+chaussés, Bagration, ayant perdu en traînards le tiers de ses hommes,
+déboucha à Hollabrünn sur la route de Vienne à Znaïm, quelques heures
+avant les Français. Afin de donner à Koutouzow les vingt-quatre heures
+indispensables pour atteindre son but, ses quatre mille hommes, épuisés
+de fatigue, devaient arrêter l'ennemi à Hollabrünn et sauver ainsi
+l'armée, ce qui était en réalité impossible. Mais la fortune capricieuse
+rendit l'impossible possible. Le succès de la ruse qui avait livré aux
+Français, sans coup férir, le pont de Vienne, inspira à Murat la pensée
+d'en tenter une du même genre avec Koutouzow. Rencontrant le faible
+détachement de Bagration, il s'imagina avoir devant lui l'armée tout
+entière. Sûr de l'écraser dès qu'il aurait reçu les renforts qu'il
+attendait, il lui proposa un armistice de trois jours, pendant lequel
+chacun d'eux conserverait ses positions respectives. Pour être plus sûr
+de l'obtenir, il confirma que les préliminaires de la paix étaient en
+discussion, et que par conséquent il était inutile de verser le sang. Le
+général autrichien Nostitz, placé aux avant-postes, le crut sur parole
+et, en se repliant, démasqua Bagration. Un autre parlementaire porta
+dans le camp russe les mêmes assurances mensongères. Bagration répondit
+qu'il ne pouvait ni accepter, ni refuser l'armistice, et qu'il devait
+avant tout en référer au général en chef, auquel il allait envoyer son
+aide de camp. Cette proposition était le salut de l'armée; aussi
+Koutouzow dépêcha-t-il immédiatement à l'ennemi l'aide de camp
+Wintzengerode, chargé non seulement d'accepter l'armistice, mais aussi
+de poser les conditions d'une capitulation. Il expédia en même temps
+d'autres ordres en arrière, pour presser la marche de l'armée, que
+l'ennemi ignorait encore parce qu'elle s'opérait derrière les faibles
+troupes de Bagration, restées immobiles devant des forces huit fois plus
+considérables. Les prévisions de Koutouzow se réalisèrent. Ses
+propositions ne l'engageaient à rien et lui faisaient gagner un temps
+précieux; car la faute de Murat ne pouvait tarder à être découverte.
+Aussitôt que Bonaparte, établi à Schoenbrünn, à 25 verstes de
+Hollabrünn, reçut le rapport de Murat contenant les projets d'armistice
+et de capitulation, il comprit qu'on l'avait joué et lui écrivit la
+lettre suivante:
+
+_Au prince Murat._
+
+«_Schoenbrünn, 25 brumaire (16 novembre), an 1805, huit heures du
+matin._
+
+«Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon
+mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous n'avez
+pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me faites perdre
+le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice sur-le-champ et marchez à
+l'ennemi. Vous lui ferez déclarer que le général qui a signé cette
+capitulation n'avait pas le droit de le faire, qu'il n'y a que
+l'empereur de Russie qui ait ce droit.
+
+«Toutefois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait ladite
+convention, je la ratifierai, mais ce n'est qu'une ruse. Marchez,
+détruisez l'armée russe... vous êtes en position de prendre son bagage
+et son artillerie.
+
+«L'aide de camp de Russie est un..., les officiers ne sont rien quand
+ils n'ont pas de pouvoirs; celui-ci n'en avait point... les Autrichiens
+se sont laissé jouer sur le pont de Vienne, vous vous laissez jouer par
+un aide de camp de l'Empereur.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+L'aide de camp porteur de cette terrible épître galopait ventre à terre.
+Napoléon, craignant de laisser échapper sa facile proie, arrivait avec
+toute sa garde pour livrer bataille, tandis que les quatre mille hommes
+de Bagration allumaient gaiement leurs feux, se séchaient, se
+chauffaient pour la première fois depuis trois jours et cuisaient leur
+gruau, sans qu'aucun d'eux pressentît l'ouragan qui allait fondre sur
+eux.
+
+
+XIV
+
+
+L'aide de camp de Napoléon n'avait pas encore rejoint Murat, lorsque le
+prince André, ayant obtenu de Koutouzow l'autorisation désirée, arriva à
+Grounth, à quatre heures du soir, auprès de Bagration. On y était dans
+l'ignorance de la marche générale des affaires: on y causait de la paix
+sans y ajouter foi; on y parlait de la bataille sans la croire
+prochaine. Bagration reçut l'aide de camp favori de Koutouzow avec une
+distinction et une bienveillance toutes particulières; il lui annonça
+qu'ils étaient à la veille d'en venir aux mains avec l'ennemi, lui
+laissant le choix, ou d'être attaché à sa personne pendant le combat, ou
+de surveiller la retraite de l'arrière-garde, ce qui était également
+fort important.
+
+«Du reste, je ne crois pas à un engagement pour aujourd'hui,» ajouta
+Bagration, comme s'il voulait tranquilliser le prince André, et
+intérieurement il se dit:
+
+«Si ce n'est qu'un freluquet de l'état-major, envoyé pour recevoir une
+décoration, il la recevra aussi bien à l'arrière-garde; mais s'il veut
+rester auprès de moi, tant mieux, un brave officier n'est jamais de
+trop!»
+
+Le prince André, sans répondre à sa double proposition, demanda au
+prince s'il voulait lui permettre d'examiner la situation et la
+dislocation des troupes, pour pouvoir s'orienter, le cas échéant.
+L'officier de service du détachement, un bel homme, d'une élégance
+recherchée, portant un solitaire à l'index, parlant mal mais très
+volontiers le français, se proposa comme guide.
+
+On ne voyait de tous côtés que des officiers trempés jusqu'aux os, à la
+recherche de quelque chose, et des soldats traînant après eux des
+portes, des bancs et des palissades.
+
+«Voyez, prince, nous ne parvenons pas à nous débarrasser de ces gens-là,
+dit l'officier d'état-major, en les désignant du doigt et en indiquant
+la tente d'une vivandière: les chefs sont trop faibles, ils leur
+permettent de se rassembler ici... je les ai tous chassés ce matin, et
+la voilà de nouveau pleine. Permettez, prince, une seconde, que je les
+chasse encore.
+
+--Allons-y, répondit le prince André, j'y prendrai un morceau de pain et
+de fromage, car je n'ai pas eu le temps de manger.
+
+--Si vous me l'aviez dit, prince, je vous aurais offert de partager mon
+pain et mon sel.»
+
+Ils quittèrent leurs chevaux et entrèrent dans la tente; quelques
+officiers, à la figure fatiguée et enluminée, étaient occupés à boire et
+à manger.
+
+«Pour Dieu, messieurs, leur dit l'officier d'état-major d'un ton de
+reproche accentué, qui prouvait que ce n'était pas la première fois
+qu'il le leur répétait, vous savez bien que le prince a défendu de
+quitter son poste et de se réunir ici;» et s'adressant à un officier
+d'artillerie de petite taille, maigre et peu soigné, qui s'était levé à
+leur entrée avec un sourire contraint, et s'était déchaussé pour donner
+à la vivandière ses bottes à sécher. «Et vous aussi, capitaine
+Tonschine! N'avez-vous pas honte? En votre qualité d'artilleur, vous
+devriez donner l'exemple, et vous voilà sans bottes; si on bat la
+générale, vous serez gentil, nu-pieds. Vous allez me faire le plaisir,
+messieurs, de retourner à vos postes, tous,» ajouta-t-il d'un ton de
+commandement.
+
+Le prince André n'avait pu s'empêcher de sourire en regardant Tonschine,
+qui, debout, silencieux et souriant, levait tour à tour ses pieds
+déchaussés, et dont les yeux, bons et intelligents, allaient de l'un à
+l'autre.
+
+«Les soldats disent qu'il est plus commode d'être déchaussé, répondit
+humblement le capitaine Tonschine, en cherchant à sortir par une
+plaisanterie de sa fausse position; mais il se troubla en sentant que sa
+saillie avait été mal reçue.
+
+--Retournez à vos postes, messieurs,» répéta l'officier d'état-major,
+qui s'efforçait de garder son sérieux.
+
+Le prince André jeta encore un coup d'oeil sur l'artilleur, dont la
+personnalité comique était un type à part; il n'avait rien de militaire,
+et cependant il produisait la meilleure impression.
+
+Une fois sortis du village, après avoir dépassé et rencontré à chaque
+pas des soldats et des officiers de toute arme, ils virent à leur gauche
+les retranchements en terre glaise rouge qu'on était encore en train
+d'élever. Quelques bataillons en chemise, malgré la bise froide qui
+soufflait, y travaillaient comme des fourmis. Les ayant examinés, ils
+poursuivirent leur route et, s'en éloignant au galop, ils gravirent la
+montagne opposée.
+
+Du haut de cette éminence ils aperçurent les Français.
+
+«Là-bas est notre batterie, celle de cet original déchaussé; allons-y,
+mon prince, c'est le point le plus élevé, nous verrons mieux.
+
+--Mille grâces, je trouverai mon chemin tout seul, répondit le prince
+André, pour se débarrasser de son compagnon; ne vous dérangez pas, je
+vous en supplie...»
+
+Et ils se séparèrent.
+
+À dix verstes des Français, sur la route de Znaïm, parcourue par le
+prince André le matin même, régnaient une confusion et un désordre
+indescriptibles. À Grounth, il avait senti dans l'air une inquiétude et
+une agitation inusitées; ici, au contraire, en se rapprochant de
+l'ennemi, il constatait avec joie la bonne tenue et l'air d'assurance
+des troupes. Les soldats, vêtus de leurs capotes grises, étaient bien
+alignés devant le sergent-major et le capitaine, qui comptaient leurs
+hommes en posant le doigt sur la poitrine de chacun d'eux, et en faisant
+lever le bras au dernier soldat de chaque petit détachement.
+Quelques-uns apportaient du bois et des broussailles pour se construire
+des baraques, riaient et causaient entre eux; des groupes s'étaient
+formés autour des feux; les uns tout habillés, les autres, à moitié nus,
+séchaient leurs chemises, raccommodaient leurs bottes et leurs capotes,
+rangés en cercle autour des marmites et des cuisiniers. Dans une des
+compagnies la soupe était prête, et les soldats impatients suivaient des
+yeux la vapeur des chaudières, en attendant que le sergent de service
+eût porté leur soupe à goûter à l'officier, assis sur une poutre devant
+sa baraque.
+
+Dans une autre compagnie, plus heureuse, car toutes n'avaient pas
+d'eau-de-vie, les hommes se pressaient autour d'un sergent-major qui
+avait une figure grêlée et de larges épaules; il leur en versait tour à
+tour dans le couvercle de leurs bidons, en inclinant son petit tonneau;
+les soldats la portaient pieusement à leurs lèvres, s'en rinçaient la
+bouche, essuyaient ensuite leurs lèvres sur leurs manches, et, après
+avoir recouvert leurs bidons, s'éloignaient gais et dispos. Tous
+étaient si calmes, qu'on n'aurait pu supposer, à les voir, que l'ennemi
+fût à deux pas. Ils semblaient plutôt se reposer à une tranquille étape
+dans leur pays, qu'être à la veille d'un engagement où peut-être la
+moitié d'entre eux resteraient sur le terrain. Le prince André, après
+avoir passé devant le régiment de chasseurs, atteignit les rangs serrés
+des grenadiers de Kiew; tout en conservant leur tournure martiale
+habituelle, les grenadiers étaient aussi paisiblement occupés que leurs
+camarades; il aperçut, non loin de la haute baraque du chef du régiment,
+un peloton de grenadiers devant lequel un homme nu était couché. Deux
+soldats le tenaient, deux autres frappaient régulièrement sur son dos
+avec de minces et flexibles baguettes. Le patient criait d'une façon
+lamentable; un gros major marchait devant le détachement et répétait,
+sans faire la moindre attention à ses cris:
+
+«Il est honteux pour un soldat de voler, le soldat doit être honnête et
+brave; s'il a volé son camarade, c'est qu'il n'a pas le sentiment de
+l'honneur, c'est qu'il est un misérable! Encore! encore!...»
+
+Et les coups tombaient, et les cris continuaient.
+
+Un jeune officier qui venait de s'éloigner du coupable, et dont la
+figure trahissait une compassion involontaire, regarda avec étonnement
+l'aide de camp qui passait.
+
+Le prince André, une fois arrivé aux avant-postes, les parcourut en
+détail. La ligne des tirailleurs ennemis et la nôtre, séparées par une
+grande distance sur le flanc gauche et sur le flanc droit, se
+rapprochaient au milieu, à l'endroit même que les parlementaires avaient
+traversé le matin. Elles étaient si rapprochées, que les soldats
+pouvaient distinguer les traits les uns des autres et se parler.
+Beaucoup de curieux, mêlés aux soldats, examinaient cet ennemi inconnu
+et étrange pour eux, et, quoiqu'on leur intimât sans cesse l'ordre de
+s'éloigner, ils semblaient cloués sur place. Nos soldats s'étaient bien
+vite lassés de ce spectacle: ils ne regardaient plus les Français, et
+passaient le temps de leur faction à échanger entre eux des lazzis sur
+les nouveaux arrivants.
+
+Le prince André s'arrêta pour considérer l'ennemi.
+
+«Vois donc, vois donc,--disait un soldat à son camarade en lui en
+désignant un autre qui s'était avancé sur la ligne et avait engagé une
+conversation vive et animée avec un grenadier français,--vois donc
+comme il en dégoise, le Français ne peut pas le rattraper.
+
+--Qu'en dis-tu, toi, Siderow?
+
+--Attends, laisse-moi écouter.... Diable! comme il y va,» répondit
+Siderow, qui passait pour savoir très bien le français.
+
+Ce soldat qu'ils admiraient tant était Dologhow; son capitaine et lui
+arrivaient du flanc gauche, où était leur régiment.
+
+Encore, encore,--disait le capitaine en se penchant en avant, et en
+cherchant à ne pas perdre une seule de ces paroles qui étaient
+complètement inintelligibles pour lui:--Parlez, parlez plus vite!... que
+veut-il?»
+
+Dologhow, entraîné dans une chaude dispute avec le grenadier, ne lui
+répondit pas. Ils parlaient de la campagne; le Français, confondant les
+Autrichiens avec les Russes, soutenait que ces derniers s'étaient rendus
+et avaient fui à Ulm, tandis que Dologhow cherchait à lui prouver que
+les Russes avaient battu les Français et ne s'étaient pas rendus:
+
+«Si l'on nous ordonne de vous chasser d'ici, nous vous chasserons,
+continua-t-il.
+
+--Faites seulement bien attention, répondait le grenadier, qu'on ne vous
+emmène pas tous avec vos cosaques.»
+
+L'auditoire se mit à rire.
+
+«On vous fera danser comme du temps de Souvorow, reprit Dologhow.
+
+--Qu'est-ce qu'il chante? demanda un Français.
+
+--Bah, de l'histoire ancienne! répondit un autre, comprenant qu'il était
+question des guerres du temps passé.
+
+--L'Empereur va lui en faire voir à votre Souvara comme aux autres....
+
+--Bonaparte? répliqua Dologhow, qui fut aussitôt interrompu par le
+Français irrité.
+
+--Il n'y a pas de Bonaparte, il y a l'Empereur, sacré nom!
+
+--Que le diable emporte votre Empereur!...»
+
+Et Dologhow jurant en russe, à la manière des soldats, jeta son fusil
+sur son épaule et s'éloigna en disant à son capitaine:
+
+«Allons-nous-en, Ivan Loukitch.
+
+--En voilà du français, dirent en riant les soldats; à ton tour,
+Siderow!...»
+
+Et Siderow, clignant de l'oeil et s'adressant aux Français, leur lança
+coup sur coup une bordée de mots sans suite, sans signification, tels
+que «cari, mata tafa, safi, muter casca», en tâchant de donner à sa voix
+des intonations expressives. Un rire homérique éclata parmi les soldats,
+un rire si franc, si joyeux, qu'il traversa la ligne et se communiqua
+aux Français; on aurait pu croire qu'il n'y avait plus qu'à décharger
+les fusils et à rentrer chacun chez soi: mais les fusils restèrent
+chargés, les meurtrières des maisons et des retranchements conservèrent
+leur aspect menaçant, et les canons enlevés de leurs avant-trains et
+braqués sur l'ennemi ne sortirent pas de leur sinistre immobilité.
+
+
+XV
+
+
+Après avoir parcouru la ligne des troupes jusqu'au flanc gauche, le
+prince André monta à la batterie d'où, au dire de l'officier
+d'état-major, on découvrait tout le terrain. Il descendit de cheval et
+s'arrêta au bout de la batterie, au quatrième et dernier canon.
+L'artilleur de garde voulut lui présenter les armes, mais, au signe de
+l'officier, il reprit sa marche monotone et régulière. Derrière les
+bouches à feu se trouvaient les avant-trains, et plus loin, les chevaux
+attachés au piquet et les feux du bivouac des artilleurs. À gauche, non
+loin du dernier canon, s'élevait une petite hutte formée de branchages
+entrelacés, de l'intérieur de laquelle partaient les voix animées de
+plusieurs officiers.
+
+On apercevait en effet de cette batterie la presque totalité des
+troupes russes et la plus grande partie de celles de l'ennemi. Sur une
+colline, juste en face, se dessinait à l'horizon le village de
+Schöngraben; à droite et à gauche, on distinguait, à trois endroits
+différents, au milieu de la fumée de leurs feux, les troupes françaises,
+dont le plus grand nombre était massé dans le village et derrière la
+montagne. À gauche des maisons, à travers les nuages de fumée, on
+entrevoyait confusément une masse sombre, qui paraissait être une
+batterie, mais dont, à l'oeil nu, on ne pouvait se rendre compte. Notre
+flanc droit s'étendait sur une hauteur assez élevée, dominant l'ennemi,
+et occupée par l'infanterie et par les dragons, qu'on apercevait
+distinctement sur le bord du plateau. Du centre, où se trouvaient en ce
+moment la batterie de Tonschine et le prince André, partait un chemin en
+pente douce, qui remontait directement au ruisseau dont le cours nous
+séparait de Schöngraben. Sur la gauche, nos troupes occupaient tout
+l'espace jusqu'aux forêts, dont la lisière était éclairée au loin par
+les feux qu'y avait allumés notre infanterie. Le développement de la
+ligne de l'ennemi était plus grand que le nôtre, et il était évident
+qu'il pouvait nous tourner des deux côtés. Un ravin à pic longeait les
+derrières de nos positions, et rendait difficile la retraite de la
+cavalerie et de l'artillerie. Le prince André, appuyé contre un canon,
+marqua à la hâte, sur une feuille arrachée à son calepin, la position de
+nos troupes, en y indiquant deux endroits qu'il comptait signaler à
+l'attention de Bagration, pour lui proposer, d'abord de réunir toute
+l'artillerie au centre, et en second lieu de faire passer l'infanterie
+de l'autre côté du ravin. Le prince André, qui avait été, depuis le
+commencement de la campagne, constamment attaché au général en chef,
+était habitué à se rendre compte des mouvements des masses et des
+dispositions générales à prendre. Ayant beaucoup étudié les relations
+historiques des batailles, il ne saisissait, dans l'engagement qui se
+préparait, que les traits principaux, et pensait involontairement aux
+conséquences qu'ils exerceraient sur l'ensemble des opérations. «Si
+l'ennemi dirige l'attaque sur le flanc droit, se disait-il, les
+régiments de grenadiers de Kiew et de chasseurs de Podolie devront
+défendre leurs positions jusqu'au moment d'être renforcés par les
+réserves du centre, et dans ce cas les dragons peuvent les prendre en
+travers et les culbuter. Si on attaque le centre, qui est d'ailleurs à
+couvert de la grande batterie, nous concentrons le flanc gauche sur
+cette hauteur, et nous nous replions, en nous échelonnant jusqu'au
+ravin.» Pendant qu'il était absorbé dans ses réflexions, il continuait à
+entendre, sans prêter toutefois la moindre attention à leurs paroles,
+les voix des officiers qui étaient dans la hutte. Une d'elles cependant
+le frappa tout à coup par la sincérité de son accent, et malgré lui il
+se prit à écouter.
+
+«Non, mon ami, disait cette voix sympathique, qu'il croyait connaître,
+je dis que, s'il était possible de savoir ce qui nous attend après la
+mort, personne de nous n'en aurait peur; c'est ainsi, mon ami!
+
+--Qu'on ait peur ou non, reprit une voix plus jeune, cela revient au
+même, on ne l'évitera pas.
+
+--Oui, mais en attendant on a peur.
+
+--Ah! vous autres savants, s'écria une troisième voix à l'intonation
+mâle, vous autres artilleurs, vous n'êtes si sûrs de votre fait que
+parce que vous traînez toujours à votre suite de l'eau-de-vie et de quoi
+manger.»
+
+C'était probablement une plaisanterie de fantassin.
+
+«Oui, et pourtant on a peur, reprit la première voix, on a peur de
+l'inconnu, voilà! On a beau vous conter que l'âme s'en va au ciel, ne
+sait-on pas qu'il n'y a pas de ciel, qu'il n'y a qu'une atmosphère?
+
+--Voyons, Tonschine, faites-nous part de votre absinthe, dit la voix
+mâle.
+
+--C'est donc le même capitaine qui était sans bottes chez la vivandière,
+se dit le prince André, en reconnaissant avec plaisir l'organe de celui
+qui philosophait.
+
+--De l'absinthe, pourquoi pas? répondit Tonschine. Quant à comprendre
+la vie future...,» il n'acheva pas sa phrase, car au même moment un
+sifflement fendit l'air, et un boulet, traversant l'espace avec une
+rapidité vertigineuse, s'enfonça avec fracas dans la terre, qu'il fit
+rejaillir autour de lui à deux pas de la hutte, le sol trembla sous le
+coup. Tonschine s'élança hors de la hutte, la pipe à la bouche, sa bonne
+et intelligente figure un peu pâle; il était suivi de l'officier
+d'infanterie à la grosse voix, qui boutonna son uniforme, chemin
+faisant, et qui courut à toutes jambes rejoindre sa compagnie.
+
+
+XVI
+
+
+Le prince André, arrêté à cheval près de la batterie, parcourait des
+yeux le vaste horizon pour y découvrir la pièce qui avait lancé le
+projectile. Il aperçut comme des ondulations dans les masses jusque-là
+immobiles des Français, et constata la présence de la batterie qu'il
+avait soupçonnée. Deux cavaliers descendirent au galop la montagne, au
+pied de laquelle avançait une petite colonne ennemie dans l'intention
+évidente de renforcer les avant-postes. La fumée du premier coup n'était
+pas encore dissipée, qu'un second nuage s'éleva, et qu'un second coup
+partit: la bataille était commencée. Le prince André s'élança à bride
+abattue dans la direction de Grounth pour y rejoindre le prince
+Bagration. La canonnade augmentait de violence derrière lui, et l'on y
+répondait de notre côté. Dans le bas, à l'endroit traversé par les
+parlementaires, la fusillade s'engageait.
+
+Lemarrois venait de remettre à Murat la lettre fulminante de Napoléon.
+Murat, honteux de sa déconvenue et désirant se faire pardonner, fit
+aussitôt marcher ses troupes vers le centre de l'armée russe, pour en
+tourner en même temps les deux ailes, avec l'espoir d'écraser, avant le
+soir et avant l'arrivée de l'Empereur, le faible détachement qu'il avait
+devant lui.
+
+«C'est commencé! se dit le prince André, dont le coeur battit plus vite;
+mais où trouverai-je mon Toulon?»
+
+En passant au milieu de ces compagnies qui, un quart d'heure avant,
+mangeaient tranquillement leur soupe, il rencontra partout la même
+agitation: des soldats saisissaient leurs fusils et s'alignaient en
+ordre, tandis que leur visage exprimait l'excitation qu'il ressentait
+lui-même au fond du coeur. Comme lui, ils semblaient dire, avec un
+mélange de terreur et de joie:
+
+«C'est commencé!»
+
+À peu de distance des retranchements inachevés, il vit venir à lui, dans
+le crépuscule d'une brumeuse soirée d'automne, plusieurs militaires à
+cheval. Le premier, qui marchait en avant, revêtu d'une bourka[19],
+montait un cheval blanc; c'était le prince Bagration, qui,
+reconnaissant le prince André, le salua d'un signe de tête. Celui-ci
+s'était arrêté pour l'attendre et le mettre au fait de ce qu'il avait
+vu.
+
+En l'écoutant, le prince Bagration regardait devant lui, et le prince
+André se demandait avec une curiosité inquiète, en étudiant les traits
+fortement accusés de cette figure dont les yeux étaient à moitié fermés,
+vagues et endormis, quelles pensées, quels sentiments se cachaient
+derrière ce masque impénétrable?...
+
+«C'est bien, dit-il, en inclinant la tête en signe d'acquiescement et
+comme si ce qu'il venait d'entendre avait été prévu par lui. Le prince
+André, encore tout haletant de sa course, parlait avec volubilité,
+tandis que le prince Bagration accentuait ses mots, à l'orientale, et
+les laissait tomber lentement de ses lèvres. Il éperonna son cheval,
+mais sans laisser paraître le moindre signe de précipitation, et se
+dirigea vers la batterie de Tonschine, accompagné de toute sa suite,
+composée d'un officier d'état-major, son aide de camp spécial, du
+prince, de Gerkow, d'une ordonnance, de l'officier de l'état-major de
+service et d'un fonctionnaire civil, ayant rang d'auditeur, qui par
+curiosité avait demandé et obtenu la permission d'assister à une
+bataille. Ce gros et fort pékin, à la figure pleine, secoué par son
+cheval, assis sur une selle du train des bagages, enveloppé d'un épais
+manteau de camelot, regardait autour de lui avec un sourire naïf et
+satisfait, et faisait une étrange figure au milieu des hussards, des
+cosaques et des aides de camp.
+
+«Et dire qu'il tient à voir une bataille, dit Gerkow à Bolkonsky, en le
+lui désignant, et il a déjà mal au creux de l'estomac!
+
+--Voyons, épargnez-moi, dit le civil, qui paraissait content de servir
+de but aux plaisanteries de Gerkow, et cherchait à passer pour plus bête
+qu'il n'était.
+
+--Très drôle, mon monsieur prince, dit l'officier de service;--il se
+rappelait qu'en français le titre du prince était toujours précédé d'un
+autre mot, mais il ne put parvenir à le trouver. Ils approchaient de la
+batterie de Tonschine, lorsqu'un boulet tomba à quelques pas d'eux.
+
+--Qu'est-ce qui est tombé? demanda l'auditeur.
+
+--C'est une galette française, répondit Gerkow.
+
+--Comment, c'est cela qui tue? reprit le premier. Dieu! que c'est
+effrayant!» continua-t-il tout radieux.
+
+À peine avait-il achevé, qu'un sifflement terrible, épouvantable, se fit
+entendre. Un cosaque glissa de son cheval et tomba un peu à la droite de
+l'auditeur. Gerkow et l'officier de service se penchèrent, en tirant
+leurs chevaux du côté opposé. L'auditeur, arrêté devant le cosaque, le
+considérait avec curiosité: le cosaque était mort, tandis que le cheval
+se débattait encore.
+
+Le prince Bagration regarda par-dessus son épaule. Devinant le motif de
+cette confusion, il se détourna avec tranquillité, en ayant l'air de
+dire:
+
+«Ce n'est pas la peine de s'occuper de ces bagatelles.»
+
+Il arrêta son cheval et, en bon cavalier qu'il était, se pencha en
+avant, et dégagea son épée, accrochée à sa bourka. C'était une épée
+ancienne, différente de celles qu'on portait habituellement, et dont
+Souvorow lui avait fait cadeau en Italie. Le prince André, se souvenant
+alors de ce détail, y vit un heureux présage. Arrivé à la batterie
+placée sur la hauteur, le prince Bagration demanda au canonnier de garde
+près des caissons:
+
+«Quelle compagnie?...»
+
+Et il avait plutôt l'air de lui demander:
+
+«N'auriez-vous pas peur, par hasard?»
+
+Le canonnier le comprit ainsi.
+
+«C'est la compagnie du capitaine Tonschine, Excellence, répondit
+joyeusement l'artilleur, qui avait les cheveux roux.
+
+--C'est bien, c'est bien, dit Bagration, et il longeait les avant-trains
+pour arriver au dernier canon, lorsque le coup assourdissant de cette
+bouche à feu résonna dans l'espace, et, au milieu de la fumée qui
+l'enveloppait, il vit les servants s'agiter tout autour et la remettre
+avec effort en place. Le soldat n° 1, de haute taille et de large
+carrure, qui tenait le refouloir, recula vers la roue; le soldat n° 2
+mettait, d'une main tremblante, la charge dans la bouche du canon.
+Tonschine, petit et trapu, trébuchant sur l'affût, regardait au loin, en
+abritant ses yeux de sa main, sans voir le général.
+
+--Ajoutez encore deux lignes, et ce sera bien! s'écria-t-il d'une voix
+flûtée, à laquelle il tâchait de donner une inflexion martiale peu en
+rapport avec sa personne--N° 2, feu!...»
+
+Bagration appela Tonschine, qui s'approcha à l'instant de lui, en
+portant timidement et gauchement les trois doigts à sa visière, plutôt
+comme un prêtre qui bénit que comme un militaire qui salue. Au lieu de
+balayer la plaine, comme elles y étaient destinées, les pièces de la
+batterie envoyaient des bombes incendiaires dans le village de
+Schöngraben, devant lequel fourmillaient les masses ennemies.
+
+Personne n'avait indiqué à Tonschine où et avec quoi il devait tirer;
+mais, après avoir pris conseil de son sergent-major, Zakartchenko, qu'il
+tenait en haute estime, ils avaient décidé d'un commun accord qu'ils
+devaient chercher à incendier le village:
+
+«C'est bien», dit Bagration, qui écouta le rapport de l'officier et
+examina à son tour le champ de bataille.
+
+Du bas de la hauteur, où se trouvait le régiment de Kiew, montait le
+grondement prolongé et crépitant d'une fusillade; plus loin à droite,
+derrière les dragons, on apercevait une colonne ennemie qui tournait
+notre flanc; à gauche, l'horizon était limité par une forêt.
+
+Le prince Bagration ordonna à deux bataillons du centre d'aller
+renforcer l'aile droite: l'officier d'état-major se permit de faire
+remarquer au prince que dans ce cas les pièces resteraient à découvert.
+Le prince le regarda sans rien dire, de ses yeux vagues. La réflexion
+était juste, il n'y avait rien à y répondre. À ce moment arriva au galop
+un aide de camp envoyé par le chef du régiment qui se battait sur les
+bords de la rivière. Il apportait la nouvelle que des masses énormes de
+Français s'avançaient par la plaine, que le régiment était dispersé et
+qu'il se repliait pour se joindre aux grenadiers de Kiew. Le prince
+Bagration fit un signe d'assentiment et d'approbation. Il s'éloigna au
+pas vers la droite, en envoyant aux dragons l'ordre d'attaquer. Une
+demi-heure plus tard, le porteur du message revint annoncer que les
+dragons s'étaient déjà retirés de l'autre côté du ravin pour se mettre à
+l'abri du terrible feu de l'ennemi, éviter une inutile perte d'hommes et
+envoyer des tirailleurs sous bois.
+
+«C'est bien», dit de nouveau Bagration en quittant la batterie. On
+entendait la fusillade dans la forêt; le flanc gauche étant trop éloigné
+pour que le général en chef pût y arriver à temps, il y dépêcha Gerkow
+pour dire au général commandant, celui-là même que nous avons vu à
+Braunau présenter son régiment à Koutouzow, de se retirer au plus vite
+derrière le ravin, parce que le flanc droit ne serait pas en état de
+tenir longtemps contre l'ennemi; de sorte que Tonschine fut oublié et
+resta sans bataillons pour couvrir sa batterie.
+
+Le prince André écoutait avec attention les observations échangées entre
+le prince Bagration et les différents chefs et les ordres qui
+s'ensuivaient.
+
+Il fut très surpris de voir qu'en réalité le prince Bagration ne donnait
+aucun ordre, et cherchait tout bonnement à faire croire que ses
+intentions personnelles étaient en parfait accord avec ce qui était en
+réalité le simple effet de la force des circonstances, de la volonté de
+ses subordonnés, et des caprices du hasard. Et cependant, malgré la
+tournure que les événements prenaient en dehors de ses prévisions, le
+prince André s'avouait que sa conduite pleine de tact donnait à sa
+présence une grande valeur. Rien qu'à le voir, ceux qui l'approchaient
+avec des figures décomposées, sentaient le calme leur revenir; officiers
+et soldats le saluaient gaiement et, s'excitant les uns les autres,
+faisaient montre devant lui de leur courage.
+
+
+XVII
+
+
+Le prince Bagration atteignit le point culminant de notre aile droite et
+redescendit vers la plaine, où continuait le bruit de la fusillade et où
+l'action se dérobait derrière l'épaisse fumée qui l'enveloppait, lui et
+sa suite. Ils ne voyaient rien encore distinctement, mais à chaque pas
+en avant ils sentaient de plus en plus vivement que la vraie bataille
+était proche. Ils se croisaient avec des blessés; l'un d'eux, sans
+shako, la tête ensanglantée, soutenu sous les bras par deux soldats,
+rendait du sang à flots et râlait: la balle lui était sans doute entrée
+dans la bouche ou dans le gosier. Un autre, sans fusil, avec un air plus
+effaré que souffrant, marchait résolument et agitait, sous l'impression
+encore toute fraîche de la douleur, sa main mutilée d'où le sang coulait
+à flots sur sa capote. Après avoir traversé la grande route, ils
+descendirent une pente escarpée sur laquelle gisaient quelques hommes;
+un peu plus loin, des soldats valides montaient vers eux en criant et en
+gesticulant, malgré la présence du général. À quelques pas de là on
+distinguait déjà dans la fumée les lignes des capotes grises, et un
+officier, apercevant Bagration, courut aux hommes qui le suivaient en
+leur ordonnant de retourner sur leurs pas.
+
+Le général en chef s'approcha des rangs d'où partaient à chaque instant
+des coups secs qui étouffaient le bourdonnement des voix et les cris des
+commandements; les figures animées des soldats étaient noires de poudre:
+les uns enfonçaient la baguette dans le fusil, les autres versaient la
+poudre dans le bassinet et tiraient les cartouches de leur giberne, les
+derniers tiraient au hasard, à travers le nuage de fumée épais et
+immobile dont l'atmosphère était imprégnée; à des intervalles
+rapprochés, des sons et des sifflements aigus, d'une nature
+particulière, chatouillaient désagréablement l'oreille: «Qu'est-ce donc?
+se dit le prince André en approchant de cette cohue.... Ce ne sont pas
+des tirailleurs, car ils sont en masse; ce n'est pas une attaque,
+puisqu'ils ne bougent pas, et ils ne forment pas non plus le carré?»
+
+Le chef du régiment, vieux militaire à l'extérieur maigre et débile,
+dont les grandes paupières recouvraient presque entièrement les yeux,
+s'approcha du prince Bagration, et le reçut avec un sourire
+bienveillant, comme on reçoit un hôte qui vous est cher. Il lui expliqua
+que son régiment, attaqué par la cavalerie française, l'avait repoussée,
+mais en y perdant plus de la moitié de ses hommes. Il avait
+militairement qualifié d'attaque ce qui venait de se passer, quand, par
+le fait, il n'aurait pu lui-même se rendre un compte exact de l'état de
+ses troupes pendant cette dernière demi-heure, et dire positivement si
+l'attaque avait été repoussée, ou si son régiment avait été enfoncé. Il
+n'y avait dans tout cela de certain que la grêle de boulets et de
+grenades qui décimait ses hommes depuis qu'ils avaient commencé à
+s'engager au cri de: «Voilà la cavalerie!» Ce cri avait été le signal de
+la mêlée, et ils s'étaient mis à tirer, non plus sur la cavalerie, mais
+bien sur l'infanterie française qui avait paru dans le vallon.
+
+Le prince Bagration approuva de la tête ce rapport, comme s'il contenait
+tout ce qu'il pouvait désirer et tout ce qu'il avait prévu, et, se
+tournant vers son aide de camp, il lui ordonna de faire descendre de la
+montagne les deux bataillons du 6ème chasseurs, qu'il venait d'y voir en
+passant.
+
+En ce moment le prince André fut frappé du changement qui s'était
+produit sur la figure du général en chef: elle exprimait une décision
+ferme et satisfaite d'elle-même, celle d'un homme qui prend son dernier
+élan pour se jeter à l'eau par une chaude journée d'été. Ce regard vague
+et endormi, ce masque affecté des profondes combinaisons avaient
+disparu; ses yeux d'épervier, ronds et résolus, regardaient devant eux
+sans se fixer sur rien, avec une certaine exaltation dédaigneuse, tandis
+que ses mouvements conservaient leur lenteur et leur régularité
+habituelles.
+
+Le chef de régiment le supplia de se retirer, car l'endroit était
+périlleux: «Au nom du ciel, Excellence, voyez donc!» et il montrait les
+balles qui sifflaient et crépitaient autour d'eux.
+
+Il y avait dans sa parole ce ton de persuasion et de remontrance
+qu'emploierait un charpentier qui, en voyant son seigneur manier la
+hache, lui dirait:
+
+«Nous y sommes habitués nous autres, mais vous, vous vous ferez venir
+des durillons aux mains.»
+
+Quant à lui, il semblait convaincu que ces balles le respecteraient, et
+ce fut en vain que l'officier d'état-major joignit ses instances aux
+siennes. Sans leur répondre, le prince Bagration ordonna de cesser la
+fusillade et de former les rangs pour faire place aux deux bataillons
+qui s'avançaient. Pendant qu'il parlait, on aurait cru qu'une main
+invisible relevait vers la gauche un coin du rideau de fumée qui
+masquait le bas-fond, et tous les yeux se dirigèrent vers la montagne,
+qui se découvrait peu à peu à leurs yeux, et sur le versant de laquelle
+descendait la colonne ennemie. On pouvait déjà reconnaître les bonnets à
+poil des grenadiers, distinguer les officiers des soldats, et voir les
+plis du drapeau s'enrouler autour de la hampe.
+
+«Comme ils marchent bien!» dit une voix dans la suite du prince.
+
+La tête de la colonne avait déjà atteint le bas du ravin, et le choc
+était imminent de ce côté de la descente.
+
+Les restes du régiment qui avait soutenu l'attaque se reformèrent
+rapidement et s'éloignèrent sur la droite, tandis que, chassant devant
+eux les traînards, les deux bataillons du 6ème chasseurs s'avançaient
+d'un pas pesant, régulier et cadencé. Sur le flanc gauche, du côté de
+Bagration, marchait le commandant de la compagnie; c'était un homme de
+belle prestance, dont la large figure avait une expression
+inintelligente et satisfaite, celui-là même qui s'était précipité hors
+de la hutte de Tonschine. On voyait qu'il n'avait qu'une idée fixe,
+passer avec désinvolture devant son chef. Se balançant légèrement sur
+ses pieds musculeux, il se redressait sans le moindre effort et, tenant
+à la main sa petite épée nue, à lame fine et recourbée, regardant tantôt
+son chef, tantôt ceux qui le suivaient, sans jamais perdre le pas, il
+répétait à chaque enjambée, en tournant avec souplesse son corps
+vigoureux: «Gauche, gauche, gauche!...» Et la muraille vivante marchait
+en mesure, et chacune de ces figures, sérieuses et dissemblables,
+alourdie par le poids de son fusil et de son sac, semblait comme lui
+n'avoir qu'une seule pensée et répéter avec lui: «Gauche, gauche,
+gauche!»
+
+Un gros major essoufflé perdait le pas en contournant un buisson de la
+route; un traînard, effrayé de sa négligence, courait pour rejoindre sa
+compagnie.
+
+Un boulet passa par-dessus la tête du prince Bagration et de sa suite,
+s'abattit au milieu de la colonne en accompagnant les mots de: gauche,
+gauche, gauche! de la cadence de son sifflement.
+
+«Serrez les rangs,» s'écria avec crânerie le chef de la compagnie; les
+soldats se séparaient à l'endroit où était tombé le boulet, et le vieux
+sous-officier chevronné, resté en arrière auprès des morts, rejoignit
+son rang, emboîta vivement le pas en se retournant d'un air soucieux, et
+le commandement de: gauche, gauche, gauche! rythmant de nouveau le bruit
+régulier du pas des soldats, semblait encore sortir de la profondeur de
+ce silence menaçant.
+
+«Vous l'avez passée en braves, mes enfants,» dit le prince Bagration. Un
+cri de: «Prêts à servir[20], Excellence!» éclata par détachement. Un
+soldat renfrogné regarda son général comme pour lui dire: «Nous le
+savons aussi bien que vous!» Un autre, sans se retourner, dans la
+crainte d'être distrait, ouvrait la bouche toute grande en criant.
+
+On donna l'ordre de s'arrêter et d'ôter les sacs.
+
+Bagration parcourut les rangs qui venaient de défiler devant lui,
+descendit de cheval, tendit la bride à son cosaque, lui remit sa bourka
+et étira ses jambes. La tête de la colonne française, officiers en tête,
+déboucha en ce moment de derrière la montagne.
+
+«En avant, avec l'aide de Dieu!» s'écria Bagration d'une voix claire et
+ferme, et, se retournant un instant vers le front de la troupe, il
+s'avança avec effort sur le terrain inégal, du pas incertain d'un
+cavalier à pied. Le prince André se sentit entraîné par une force
+irrésistible et en éprouva un grand bonheur[21].
+
+Les Français étaient à une faible distance, et il pouvait apercevoir
+distinctement leurs figures, les buffleteries, les épaulettes rouges, et
+un vieil officier qui, les pieds en dehors et des guêtres aux jambes,
+gravissait avec peine la montagne. Un coup, un second, un troisième
+partirent, et les lignes ennemies se couvrirent de fumée: la fusillade
+recommença. Quelques hommes tombèrent de notre côté, entre autres
+l'officier qui s'était donné tant de mal pour défiler avec avantage
+devant ses chefs.
+
+Au premier coup de fusil, Bagration avait crié hourra! Un hourra
+prolongé lui répondit sur toute la ligne, et dépassant leurs chefs, se
+dépassant l'un l'autre, nos soldats s'élancèrent joyeusement à la
+poursuite des Français, dont les rangs s'étaient rompus.
+
+
+XVIII
+
+
+L'attaque du 6ème chasseurs avait assuré la retraite du flanc droit. Au
+centre, l'incendie allumé à Schöngraben par la batterie oubliée de
+Tonschine arrêtait le mouvement des Français, qui éteignaient le feu
+propagé par le vent, et nous donnaient ainsi le temps de nous retirer;
+la retraite du centre à travers le ravin se faisait avec bruit et
+précipitation, quoique sans désordre. Mais le flanc gauche, qui avait
+été attaqué en même temps et cerné par des forces supérieures sous le
+commandement de Lannes, composé des régiments d'infanterie d'Azow et de
+Podolie, était débandé. Bagration envoya Gerkow au général commandant le
+flanc gauche, avec ordre de se replier immédiatement.
+
+Gerkow, les doigts à la hauteur de la visière, s'élança résolument au
+galop, mais il avait à peine quitté Bagration que son courage le trahit;
+saisi d'une terreur folle, il lui fut impossible d'aller à l'encontre du
+danger; sans avancer jusqu'à la fusillade, il se mit à chercher le
+général et les autres chefs là où ils ne pouvaient se trouver; il en
+résulta que l'ordre ne fut pas transmis.
+
+Le commandant du flanc gauche était, par ancienneté de grade, le chef du
+régiment que nous avons vu à Braunau et dans lequel servait Dologhow,
+tandis que le commandant de l'extrême gauche était le chef du régiment
+de Pavlograd, dont faisait partie Rostow. Les deux chefs, violemment
+irrités l'un contre l'autre, ce qui causa un malentendu, perdaient du
+temps en récriminations injurieuses, pendant qu'au flanc droit on se
+battait depuis longtemps et que les Français commençaient à opérer leur
+retraite.
+
+Les régiments de cavalerie et le régiment des chasseurs étaient peu en
+mesure de prendre part à l'engagement; du soldat au général, personne ne
+s'y attendait, et l'on s'occupait paisiblement du chauffage dans
+l'infanterie, et du fourrage dans la cavalerie.
+
+«Votre chef est mon ancien en grade, disait, rouge de colère, l'Allemand
+qui commandait les hussards, à l'aide de camp du régiment de
+chasseurs.... Qu'il fasse comme bon lui semble, je ne puis sacrifier mes
+hommes.... Trompettes, sonnez la retraite!»
+
+L'action cependant devenait chaude; la canonnade et la fusillade
+grondaient; à droite et au centre, les tirailleurs de Lannes
+franchissaient la digue du moulin et s'alignaient de notre côté à deux
+portées de fusil. Le général d'infanterie se hissa lourdement sur son
+cheval et, se redressant de toute sa hauteur, alla rejoindre le colonel
+de cavalerie. La politesse apparente de leur salut cachait leur
+animosité réciproque.
+
+«Je ne puis pourtant pas, colonel, laisser la moitié de mon monde dans
+le bois. Je vous prie... et il appuyait sur ce mot... je vous prie
+d'occuper les positions et de vous tenir prêt pour l'attaque.
+
+--Et moi, je vous prie de vous mêler de vos affaires; si vous étiez de
+la cavalerie....
+
+--Je ne suis pas de la cavalerie, colonel, mais je suis un général
+russe, si vous ne le savez pas....
+
+--Je le sais très bien, Excellence, reprit le premier, en éperonnant son
+cheval et en devenant pourpre.... Ne vous plairait il pas de me suivre
+aux avant-postes? Vous verriez par vous-même que la position ne vaut
+rien; je n'ai pas envie de faire massacrer mon monde pour votre bon
+plaisir.
+
+--Vous vous oubliez, colonel, ce n'est pas pour mon bon plaisir, et je
+ne saurais vous permettre de le dire...»
+
+Le général accepta la proposition pour ce tournoi de courage: la
+poitrine en avant et fronçant le sourcil, il se dirigea avec lui vers la
+ligne des tirailleurs, comme si leur différend ne pouvait se vider que
+sous les balles. Arrivés là, ils s'arrêtèrent en silence et quelques
+balles volèrent par-dessus leurs têtes. Il n'y avait rien de nouveau à y
+voir, car, de l'endroit même qu'ils avaient quitté, l'impossibilité pour
+la cavalerie de manoeuvrer au milieu des ravins et des broussailles
+était aussi évidente que le mouvement tournant des Français pour
+envelopper l'aile gauche. Les deux chefs se regardaient comme deux coqs
+prêts au combat, chacun attendant en vain un signe de faiblesse de son
+adversaire. Tous deux subirent cette épreuve avec honneur, et ils
+l'auraient prolongée indéfiniment par amour-propre, aucun ne voulant
+abandonner la partie le premier, si, au même instant, une fusillade,
+accompagnée de cris confus, n'avait éclaté à deux pas en arrière.
+
+Les Français étaient tombés sur les soldats occupés à ramasser du bois:
+il ne pouvait donc plus être question pour les hussards de se replier
+avec l'infanterie, car ils étaient coupés de leur chemin de retraite sur
+la gauche par les avant-postes ennemis, et force leur fut d'attaquer,
+malgré les difficultés du terrain, pour s'ouvrir un passage.
+
+L'escadron de Rostow, qui n'avait eu que le temps de se mettre en selle,
+se trouvait juste en face de l'ennemi, et, alors, comme sur le pont de
+l'Enns, il n'y avait rien entre l'ennemi et eux, rien que cette distance
+pleine de terreur et d'inconnu, cette distance entre les vivants et les
+morts que chacun sentait instinctivement, en se demandant avec émotion
+s'il la franchirait sain et sauf!...
+
+Le colonel arriva sur le front, en répondant de mauvaise humeur aux
+questions des officiers; en homme résolu à faire à sa tête, il leur jeta
+un ordre. Rien n'avait été dit de bien précis, mais une vague rumeur
+faisait pressentir une attaque, et l'on entendit tout à la fois le
+commandement: «Alignez-vous!» et le froissement des sabres tirés du
+fourreau. Nul ne bougeait: l'indécision des chefs était si apparente,
+qu'elle ne tarda pas à se communiquer à leurs troupes, infanterie et
+cavalerie.
+
+«Ah! si cela pouvait venir plus vite, plus vite,» se disait Rostow, en
+sentant arriver le moment de l'attaque, cette grande et ineffable
+jouissance dont ses camarades l'avaient si souvent entretenu.
+
+«En avant avec l'aide de Dieu, mes enfants! cria la voix de Denissow....
+Au trot, marche!»
+
+Les croupes des chevaux ondulèrent, Corbeau tira sur la bride et partit.
+
+Rostow avait à sa droite les premiers rangs de ses hussards et au fond,
+devant lui, une ligne sombre dont il ne pouvait se rendre compte à
+distance, mais qui était l'ennemi. On entendait au loin des coups de
+fusil.
+
+«Au trot accéléré!...»
+
+Et Rostow, suivant l'impulsion de son cheval excité, se sentait gagné
+par la même ardeur. Un arbre solitaire qui lui avait semblé être au
+milieu de cette ligne mystérieuse était maintenant dépassé:
+
+«Eh bien, la voilà dépassée, et il n'y a rien de terrible, au contraire
+tout devient plus gai, plus amusant. Oh! comme je vais les sabrer!»
+murmura-t-il avec joie en serrant la poignée de son sabre.
+
+Un formidable hourra retentit derrière lui....
+
+«Qu'il me tombe seulement sous la main!»
+
+Et, enlevant Corbeau, il le lança à pleine carrière; l'ennemi était en
+vue. Tout à coup un immense coup de fouet cingla l'escadron. Rostow leva
+la main, prêt à sabrer, mais au même moment il vit s'éloigner Nikitenka,
+le soldat qui galopait devant lui, et il se sentit, comme dans un rêve,
+emporté avec une rapidité vertigineuse, sans quitter sa place. Un
+hussard le dépassa au galop et le regarda d'un air sombre.
+
+«Que m'arrive-t-il? Je n'avance pas; je suis donc tombé? suis-je mort?»
+
+Questions et réponses se croisaient dans sa tête. Il était seul au
+milieu des champs; plus de chevaux emportés, plus de hussards, il ne
+voyait autour de lui que la terre immobile et le chaume de la plaine.
+Quelque chose de chaud, du sang, coulait autour de lui:
+
+«Non, je ne suis que blessé; c'est mon cheval qui est tué!»
+
+Corbeau essaya de se relever, mais il retomba de tout son poids sur son
+cavalier; des flots de sang coulaient de sa tête et il se débattait dans
+de vains efforts. Rostow, cherchant à se remettre sur ses pieds, retomba
+à son tour, sa sabretache s'accrocha à la selle:
+
+«Où sont les nôtres? où sont les Français?...»
+
+Il n'en savait rien.... Il n'y avait personne.
+
+Étant parvenu à se dégager de dessous son cheval, il se releva. Où donc
+se trouvait à présent cette ligne qui séparait si nettement les deux
+armées?
+
+«Ne m'est-il pas arrivé quelque chose de grave? Cela se passe-t-il
+toujours ainsi, et que dois-je faire à présent?...»
+
+Il sentit un poids étrange peser sur son bras gauche engourdi. Son
+poignet semblait ne plus lui appartenir, et pourtant aucune trace de
+sang ne se voyait sur sa main:
+
+«Ah! voilà enfin des hommes, ils vont m'aider,» pensa-t-il avec joie.
+Le premier de ceux qui accouraient vers lui, hâlé, bronzé, avec un nez
+crochu, vêtu d'une capote gros bleu, portait un shako de forme étrange;
+l'un d'eux prononça quelques mots dans une langue qui n'était pas du
+russe. D'autres, habillés de même façon, conduisaient un hussard de son
+régiment.
+
+«C'est, sans doute un prisonnier.... Mais va-t-on me prendre aussi? se
+dit Rostow, qui n'en croyait pas ses yeux. Sont-ce des Français?»
+
+Il examinait les survenants, et, malgré sa récente bravoure qui les
+voulait tous exterminer, ce voisinage le glaçait d'effroi.
+
+«Où vont-ils?... Est-ce à moi qu'ils en veulent?... Me tueront-ils?...
+Pourquoi? Moi que tout le monde aime?...»
+
+Et il se souvint de l'amour de sa mère, de sa famille, de l'affection
+que chacun avait pour lui, ce qui rendait cette supposition
+invraisemblable.
+
+Il restait cloué à sa place, sans se rendre compte de sa situation; le
+Français au nez crochu, à la figure étrangère, échauffée par la course,
+et dont il pouvait déjà distinguer la physionomie, arrivait sur lui la
+baïonnette en avant. Rostow saisit son pistolet, mais, au lieu de le
+décharger sur son ennemi, il le lui jeta violemment à la tête, et
+s'enfuit à toutes jambes se cacher dans les buissons.
+
+Les sentiments de lutte et d'excitation qu'il avait si vivement éprouvés
+sur le pont de l'Enns étaient bien loin de lui: il courait comme un
+lièvre traqué par les chiens; l'instinct de conserver son existence
+jeune et heureuse envahissait tout son être, et lui donnait des ailes!
+Sautant par-dessus les fossés, franchissant les sillons avec
+l'impétuosité de son enfance, il tournait souvent en arrière sa bonne et
+douce figure pâlie, tandis que le frisson de la peur aiguillonnait sa
+course.
+
+«Il vaut mieux ne pas regarder,» pensa-t-il; mais, arrivé aux premières
+broussailles, il s'arrêta; les Français étaient distancés, et celui qui
+le poursuivait ralentissait le pas et semblait appeler ses compagnons:
+
+«Impossible!... Ils ne peuvent pas vouloir me tuer?» se dit Rostow.
+
+Cependant son bras devenait de plus en plus lourd; on aurait dit qu'il
+traînait un poids de deux pouds[22], il ne pouvait plus avancer. Le
+Français le visait, il ferma les yeux et se baissa: une, deux balles
+passèrent en sifflant à ses oreilles; rassemblant ses dernières forces
+et soulevant son poignet gauche avec sa main droite, il s'élança dans
+les buissons. Là était le salut, là étaient les tirailleurs russes!
+
+
+XIX
+
+
+L'infanterie, surprise à l'improviste dans le bois, en sortait au pas de
+course, en groupes débandés. Un soldat effaré laissa tomber ce mot d'une
+si terrible signification à la guerre:
+
+«Nous sommes coupés!»
+
+Et ce mot répandit l'épouvante dans toute la masse.
+
+«Cernés! coupés! perdus!» criaient les fuyards.
+
+Au premier bruit de la fusillade, aux premiers cris, le commandant du
+régiment devina qu'il venait de se passer quelque chose d'effroyable.
+Frappé de la pensée que lui, officier exact, militaire exemplaire depuis
+tant d'années, pouvait être accusé de négligence et d'incurie par ses
+chefs, oubliant ses airs d'importance, son rival indiscipliné, oubliant
+surtout le danger qui l'attendait, il empoigna le pommeau de sa selle,
+éperonna son cheval et partit au galop rejoindre son régiment, sous une
+pluie de balles qui heureusement ne l'effleurèrent même pas. Il n'avait
+qu'un désir: savoir ce qui en était, réparer la faute commise, si elle
+venait à lui être imputée, et rester pur de tout blâme, lui qui
+comptait vingt-deux ans de services irréprochables.
+
+Ayant heureusement franchi la ligne ennemie, il tomba de l'autre côté du
+bois au milieu des fuyards qui se précipitaient à travers champs, sans
+vouloir écouter les commandements. C'était la minute terrible de cette
+hésitation morale qui décide du sort d'une bataille. Ces troupes
+affolées obéiraient-elles à la voix jusque-là si respectée de leur chef,
+ou continueraient-elles à fuir? Malgré ses rappels désespérés, malgré sa
+figure décomposée par la fureur, malgré ses gestes menaçants, les
+soldats couraient, couraient toujours, et tiraient en l'air sans se
+retourner. Le sort en était jeté: la balance, dans cette minute
+d'hésitation, avait penché du côté de la peur.
+
+Le général étouffait à force de crier, la fumée l'aveuglait; il s'arrêta
+de désespoir. Tout semblait perdu, lorsque les Français qui nous
+poursuivaient s'enfuirent tout à coup sans raison apparente et se
+rejetèrent dans la forêt, où apparurent les tirailleurs russes. C'était
+la compagnie de Timokhine, qui, ayant seule conservé ses rangs et
+s'étant retranchée dans le fossé à la lisière de la forêt, attaquait les
+Français par derrière; Timokhine, brandissant sa petite épée, s'était
+élancé sur l'ennemi avec un élan si formidable et une si folle audace,
+que les Français, saisis à leur tour de terreur, s'enfuirent en jetant
+leurs fusils. Dologhow, qui courait à côté de lui, en tua un à bout
+portant, et fut le premier à s'emparer d'un officier, qui se rendit
+prisonnier. Les fuyards s'arrêtèrent, les bataillons se reformèrent, et
+l'ennemi, qui avait été sur le point de couper en deux le flanc gauche,
+fut repoussé. Le chef du régiment se tenait sur le pont avec le major
+Ekonomow, et assistait au défilé des compagnies qui se repliaient,
+lorsqu'un soldat, s'approchant de son cheval, saisit son étrier et se
+serra contre lui; ce soldat, qui tenait dans ses mains une épée
+d'officier, portait une capote de drap gros bleu et une giberne
+française en bandoulière; la tête bandée, sans shako et sans havresac,
+il souriait malgré sa pâleur, et ses yeux bleus regardaient fièrement
+son chef, qui ne put s'empêcher de lui accorder quelque attention,
+malgré les ordres qu'il était en train de donner au major Ekonomow.
+
+«Excellence, voici deux trophées! dit Dologhow en montrant l'épée et la
+giberne. J'ai fait prisonnier un officier, j'ai arrêté une compagnie...
+(Sa respiration courte et haletante dénotait la fatigue, il parlait par
+saccades):.... Toute la compagnie peut en témoigner, je vous prie de
+vous en souvenir, Excellence.
+
+--Bien, bien!» répondit son chef, sans interrompre sa conversation avec
+le major.
+
+Et Dologhow, détachant son mouchoir, le tira par la manche, en lui
+montrant les caillots de sang coagulés dans ses cheveux:
+
+«Blessure de baïonnette, fit-il, j'étais en avant; rappelez-vous-le,
+Excellence!»
+
+Comme on l'a vu plus haut, on avait oublié la batterie de Tonschine;
+mais, vers la fin de l'engagement, le prince Bagration, entendant la
+canonnade continuer au centre, y envoya d'abord l'officier d'état-major
+de service, puis le prince André, avec ordre à Tonschine de se retirer
+au plus vite. Les deux bataillons qui devaient défendre la batterie
+avaient été envoyés, sur un ordre venu on ne sait d'où, prendre part à
+la bataille, et la batterie continuait à tirer. Les Français, trompés
+par ce feu énergique, et supposant que le gros des forces était massé de
+ce côté, essayèrent par deux fois de s'en emparer, et furent repoussés
+chaque fois par la mitraille que vomissaient ces quatre bouches à feu
+solitaires et abandonnées sur la hauteur.
+
+Peu de temps après le départ de Bagration, Tonschine était parvenu à
+rallumer, l'incendie de Schöngraben.
+
+«Vois donc comme ça brûle! quelle fumée, quelle fumée!... Ils courent,
+vois donc!» se disaient les servants, heureux de leur succès.
+
+Toutes les pièces étaient pointées sur le village, et chaque coup était
+salué de joyeuses exclamations. Le feu, poussé par le vent, se
+propageait avec rapidité. Les colonnes françaises abandonnèrent
+Schöngraben, et établirent sur sa droite dix pièces qui répondirent à
+celles de Tonschine.
+
+La joie enfantine excitée par la vue de l'incendie, et l'heureux
+résultat de leur tir avaient empêché les artilleurs de remarquer cette
+batterie. Ils ne s'en aperçurent que lorsque deux projectiles, suivis de
+plusieurs autres, vinrent tomber au milieu de leurs pièces. Un canonnier
+eut la jambe enlevée, et deux chevaux furent tués. Leur ardeur n'en fut
+pas refroidie, mais elle changea de caractère; les chevaux furent
+remplacés par ceux de l'affût de réserve, les blessés furent emportés et
+les quatre pièces tournées vers la batterie ennemie. L'officier camarade
+de Tonschine avait été tué dès le commencement de l'action, et des
+quarante hommes qui servaient les pièces, dix-sept eurent le même sort
+dans l'espace d'une heure. Quant aux survivants, ils continuaient
+gaiement leur besogne.
+
+Le petit officier aux mouvements gauches et enfantins faisait
+constamment renouveler sa pipe par son domestique, et s'élançait en
+avant pour examiner les Français, en s'abritant les yeux de sa main.
+
+«Feu! enfants,» disait-il, en saisissant lui-même les roues du canon
+pour le pointer.
+
+Au milieu de la fumée, assourdi par le bruit continuel du tir, dont
+chaque coup le faisait tressaillir, Tonschine courait d'une pièce à
+l'autre, sa pipe à la bouche, soit pour les pointer, soit pour compter
+les charges, soit pour faire changer les attelages. Jetant de sa petite
+voix, au milieu de ce bruit infernal, des ordres incessants, sa figure
+s'animait de plus en plus: elle ne se contractait que lorsqu'un homme
+tombait blessé ou mort, et il s'en détournait pour crier avec colère
+après les survivants, toujours lents à relever les morts ou les blessés.
+Les soldats, beaux hommes pour la plupart et, comme il arrive souvent
+dans une compagnie d'artilleurs, de deux têtes plus grands et plus
+larges d'épaules que leur chef, l'interrogeaient du regard comme des
+enfants dans une situation difficile, et l'expression de sa figure se
+reflétait aussitôt sur leurs mâles visages.
+
+Grâce à ce grondement continu, à ce tapage, à cette activité forcée,
+Tonschine n'éprouvait pas la moindre crainte: il n'admettait même pas la
+possibilité d'être blessé ou tué. Il lui semblait que depuis le premier
+coup tiré sur l'ennemi il s'était passé beaucoup de temps, qu'il était
+là depuis la veille, et que ce petit carré de terrain qu'il occupait lui
+était familier et connu. Il n'oubliait rien, prenait avec sang-froid ses
+dispositions, comme aurait pu le faire à sa place le meilleur des
+officiers, et pourtant il se trouvait dans un état voisin du délire ou
+de l'ivresse.
+
+Du milieu du bruit assourdissant de la batterie, de la fumée et des
+boulets ennemis qui tombaient sur la terre, sur un canon, sur un homme,
+sur un cheval, du milieu de ses soldats qui se hâtaient, le front
+ruisselant de sueur, il s'élevait dans sa tête un monde à part et
+fantastique, plein de fiévreuses jouissances. Dans ce rêve éveillé, les
+canons ennemis étaient pour lui des pipes énormes par lesquelles un
+fumeur invisible lui lançait de légers nuages de fumée.
+
+«Tiens, le voilà qui fume, se dit Tonschine à demi-voix, à la vue d'un
+blanc panache que le vent emportait: attrapons la balle et renvoyons-la!
+
+--Qu'ordonnez-vous, Votre Noblesse? demanda le canonnier placé à côté de
+lui, qui avait vaguement entendu ces paroles.
+
+--Rien, vas-y! vas-y, notre Matvéevna,» répondit-il, en s'adressant au
+grand canon de fonte ancienne qui était le dernier de la rangée et qui
+pour lui était la Matvéevna.
+
+Les Français lui faisaient l'effet de fourmis courant autour des pièces;
+le bel artilleur, un peu ivrogne, qui était le servant n° 1 du deuxième
+canon, représentait, dans le monde de ses fantaisies, le personnage de
+«l'oncle», dont Tonschine suivait les moindres gestes avec un plaisir
+tout particulier, et le son de la fusillade arrivait jusqu'à lui comme
+la respiration d'un être vivant, dont il percevait avidement tous les
+soupirs.
+
+«Le voilà qui respire, se disait-il tout bas, et lui-même se croyait un
+homme puissant, de haute taille, lançant des deux mains des boulets sur
+l'ennemi.
+
+--Voyons, Matvéevna, fais ton devoir! venait-il de dire, en quittant son
+canon favori, lorsqu'il entendit au-dessus de sa tête une voix inconnue:
+
+--Capitaine Tonschine, capitaine!»
+
+Il se retourna effrayé: c'était l'officier d'état-major qui
+l'interpellait:
+
+«Êtes-vous fou? voilà deux fois qu'on vous a donné l'ordre de vous
+retirer!
+
+--Moi... je n'ai rien... bégaya-t-il, les deux doigts à la visière de sa
+casquette.
+
+--Je...»
+
+Mais l'aide de camp n'acheva pas. Un boulet, fendant l'air à ses côtés,
+lui fit faire le plongeon. Il allait recommencer sa phrase, lorsqu'un
+nouveau boulet l'arrêta tout court. Il tourna bride, et s'éloigna au
+galop, en lui criant:
+
+«Retirez-vous!»
+
+Les artilleurs se mirent à rire. Un second aide de camp arriva aussitôt
+porteur du même ordre.
+
+C'était le prince André. La première chose qui frappa ses regards, en
+arrivant sur le plateau, fut un cheval dont le pied écrasé laissait
+échapper un flot de sang et qui hennissait de douleur à côté de ses
+compagnons encore attelés. Quelques morts gisaient au milieu des
+avant-trains.
+
+Des boulets volaient l'un après l'autre par-dessus sa tête, et il
+sentait un frisson nerveux courir le long de son épine dorsale; mais la
+pensée seule qu'il pût avoir peur lui rendait tout son courage.
+Descendant lentement de son cheval au milieu des pièces, il transmit
+l'ordre, et sur place. Bien décidé, à part lui, à les faire enlever sous
+ses yeux, et à les emmener au besoin lui-même sous le feu incessant des
+Français; il prêta son aide à Tonschine, en enjambant les corps étendus
+de tous côtés.
+
+«Il vient de nous arriver une autorité tout à l'heure, mais elle s'est
+sauvée bien vite: ce n'est pas comme Votre Noblesse,» dit un canonnier
+au prince André.
+
+Ce dernier n'avait échangé aucune parole avec Tonschine, et, occupés
+tous les deux, ils semblaient ne pas se voir. Après être parvenus à
+placer les quatre canons intacts sur leurs avant-trains, ils se mirent
+en route pour descendre, en abandonnant une pièce enclouée et une
+licorne.
+
+«Au revoir!» dit le prince André.
+
+Et il tendit la main au capitaine.
+
+«Au revoir, mon ami, ma bonne petite âme!»
+
+Et les yeux de Tonschine s'emplirent de larmes, sans qu'il sût pourquoi.
+
+
+XX
+
+
+Le vent était tombé; de sombres nuages qui se confondaient à l'horizon
+avec la fumée de la poudre restaient suspendus sur le champ de bataille;
+la lueur de deux incendies, d'autant plus visible que le soir était
+venu, se détachait sur ce fond. La canonnade allait s'affaiblissant,
+mais la fusillade, derrière et à droite, s'entendait à chaque pas plus
+forte et plus rapprochée. À peine sorti avec ses canons de la zone du
+feu ennemi, et descendu dans le ravin, Tonschine rencontra une partie de
+l'état-major, entre autres l'officier porteur de l'ordre de retraite et
+Gerkow, qui, bien qu'il eût été envoyé deux fois, n'était jamais parvenu
+jusqu'à lui. Tous, s'interrompant les uns les autres, lui donnaient des
+ordres et des contre-ordres sur la route qu'il devait suivre,
+l'accablant de reproches et de critiques.
+
+Quant à lui, monté sur son misérable cheval, il gardait un morne
+silence, car il sentait qu'à la première parole qu'il aurait prononcée,
+ses nerfs, en se détendant, auraient trahi son émotion. Bien qu'il lui
+eût été enjoint d'abandonner les blessés, plusieurs se traînaient, en
+suppliant qu'on les plaçât sur les canons. L'élégant officier
+d'infanterie qui, peu d'heures auparavant, s'était élancé hors de la
+hutte de Tonschine, était maintenant couché sur l'affût de la Matvéevna,
+avec une balle dans le ventre. Un junker de hussards, pâle et soutenant
+sa main mutilée, demandait également une petite place.
+
+«Capitaine, dit-il, au nom du ciel, je suis contusionné, je ne peux plus
+marcher!»
+
+On voyait qu'il avait dû plus d'une fois faire inutilement la même
+demande, car sa voix était suppliante et timide:
+
+«Au nom du ciel, ne me refusez pas!
+
+--Placez-le, placez-le! Mets une capote sous lui, mon petit oncle, dit
+Tonschine, en s'adressant à son artilleur favori...--Où est l'officier
+blessé?
+
+--On l'a enlevé, il est mort, répondit une voix.
+
+--Alors, asseyez-vous, mon ami, asseyez-vous; étends la capote,
+Antonow.»
+
+Le junker, qui n'était autre que Rostow, grelottait du frisson de la
+fièvre; on le plaça sur la Matvéevna, sur ce même canon d'où l'on venait
+d'enlever le mort. Le sang dont était couvert le manteau tacha le
+pantalon et les mains du junker.
+
+«Êtes-vous blessé, mon ami? lui demanda Tonschine.
+
+--Non, je ne suis que contusionné.
+
+--Pourquoi y a-t-il du sang sur la capote?
+
+--C'est l'officier, Votre Noblesse,» dit l'artilleur, en l'essuyant avec
+sa manche, comme pour s'excuser de cette tache sur une de ses pièces.
+
+Les canons, poussés par l'infanterie, furent hissés à grand'peine sur la
+montagne, et, arrivés enfin au village de Gunthersdorf, ils s'y
+arrêtèrent. Il y faisait tellement sombre, qu'on ne distinguait plus à
+dix pas les uniformes des soldats. La fusillade cessait peu à peu. Tout
+à coup elle reprit tout près, sur la droite, et des éclairs brillèrent
+dans l'obscurité. C'était une dernière tentative des Français, à
+laquelle nos soldats répondirent des maisons du village, dont ils
+sortirent aussitôt. Quant à Tonschine et à ses hommes, ne pouvant plus
+avancer, ils attendaient leur sort, en se regardant en silence. La
+fusillade cessa bientôt, et d'une rue détournée débouchèrent des soldats
+qui causaient bruyamment:
+
+«Nous les avons crânement chauffés, camarades, ils ne s'y frotteront
+plus!
+
+--Es-tu sain et sauf, Pétrow?
+
+--On n'y voit goutte, dit un autre... il fait noir comme dans un
+four.... Frères, n'y a-t-il rien à boire?»
+
+Les Français avaient été définitivement repoussés, et les canons de
+Tonschine s'éloignèrent en avant dans la profondeur de l'obscurité,
+entourés de la clameur confuse de l'infanterie.
+
+On aurait dit un sombre et invisible fleuve s'écoulant dans la même
+direction, dont le grondement était représenté par le murmure sourd des
+voix, le bruit des fers des chevaux et le grincement des roues. Du
+milieu de cette confusion s'élevaient, perçants et distincts, les
+gémissements et les plaintes des blessés, qui semblaient remplir à eux
+seuls ces ténèbres et se confondre avec elles en une même et sinistre
+impression. Quelques pas plus loin, une certaine agitation se manifesta
+dans cette foule mouvante: un cavalier monté sur un cheval blanc et
+accompagné d'une suite nombreuse venait de passer en jetant quelques
+mots:
+
+«Qu'a-t-il dit? Où va-t-on? S'arrête-t-on? A-t-il remercié?»
+
+Tandis que ces questions s'entrecroisaient, cette masse vivante fut tout
+à coup refoulée dans son élan en avant par la résistance des premiers
+rangs, qui s'étaient arrêtés: l'ordre venait d'être donné de camper au
+milieu de cette route boueuse.
+
+Les feux s'allumèrent et les conversations reprirent. Le capitaine
+Tonschine, après avoir pris ses dispositions, envoya un soldat à la
+recherche d'une ambulance ou d'un médecin pour le pauvre junker, et
+s'assit auprès du feu. Rostow se traîna près de lui: le frisson de la
+fièvre, causée par la souffrance, le froid et l'humidité, secouait tout
+son corps; un sommeil invincible s'emparait de lui, mais il ne pouvait
+s'y abandonner, à cause de la douleur et de l'angoisse que lui faisait
+éprouver son bras; tantôt il fermait les yeux, tantôt il regardait le
+feu, qui lui paraissait d'un rouge ardent, ou la petite personne trapue
+de Tonschine, qui, assis à la turque, le regardait avec une compassion
+sympathique de ses yeux intelligents et bons. Il sentait que de toute
+son âme il lui aurait porté secours, mais qu'il ne le pouvait pas.
+
+De toutes parts on entendait des pas, des voix, le bruit de l'infanterie
+qui s'installait, des sabots des chevaux qui piétinaient dans la boue,
+et du bois que l'on fendait au loin.
+
+Ce n'était plus le fleuve invisible qui grondait, c'était une mer
+houleuse et frissonnante après la tempête. Rostow voyait et entendait,
+sans comprendre ce qui se passait autour de lui. Un troupier s'approcha
+du feu, s'accroupit sur ses talons, avança les mains vers la flamme, et,
+se retournant avec un regard interrogatif vers Tonschine:
+
+«Vous permettez, Votre Noblesse? J'ai perdu ma compagnie je ne sais où!»
+
+Un officier d'infanterie qui avait la joue bandée s'adressa à Tonschine,
+pour le prier de faire avancer les canons qui barraient le chemin à un
+fourgon; après lui arrivèrent deux soldats qui s'injuriaient en se
+disputant une botte:
+
+«Pas vrai que tu l'as ramassée....
+
+--En v'là une blague!» criait l'un d'eux d'une voix enrouée.
+
+Un autre, le cou entouré de linges sanglants, s'approcha des artilleurs
+en demandant à boire d'une voix sourde:
+
+«Va-t-il donc falloir mourir comme un chien?»
+
+Tonschine lui fit donner de l'eau. Puis accourut un loustic qui venait
+chercher du feu pour les fantassins:
+
+«Du feu, du feu bien brûlant!... Bonne chance, pays, merci pour le feu,
+nous vous le rendrons avec usure,» criait-il en disparaissant dans la
+nuit avec son tison enflammé.
+
+Puis quatre soldats passèrent, qui portaient sur un manteau quelque
+chose de lourd. L'un d'eux trébucha:
+
+«Voilà que ces diables ont laissé du bois sur la route,
+grommela-t-il....
+
+--Il est mort, pourquoi le porter? dit un autre, voyons, je vous...»
+
+Et les quatre hommes s'enfoncèrent dans l'ombre avec leur fardeau.
+
+«Vous souffrez? dit Tonschine tout bas à Rostow.
+
+--Oui, je souffre.
+
+--Votre Noblesse, le général vous demande, dit un canonnier à Tonschine.
+
+--J'y vais, mon ami.»
+
+Il se leva et s'éloigna du feu en boutonnant son uniforme. Le prince
+Bagration était occupé à dîner dans une chaumière à quelques pas du
+foyer des artilleurs, et causait avec plusieurs chefs de troupe qu'il
+avait invités à partager son repas. Parmi eux se trouvaient le petit
+vieux colonel aux paupières tombantes, qui nettoyait à belles dents un
+os de mouton, le général aux vingt-deux ans de service irréprochable, à
+la figure enluminée par le vin et la bonne chère, l'officier
+d'état-major à la belle bague, Gerkow, qui ne cessait de regarder les
+convives d'un air inquiet, et le prince André, pâle, les lèvres serrées,
+les yeux brillants d'un éclat fiévreux.
+
+Dans un coin de la chambre était déposé un drapeau français. L'auditeur
+en palpait le tissu en branlant la tête: était-ce par curiosité, ou bien
+la vue de cette table où son couvert n'était pas mis, était-elle pénible
+à son estomac affamé?
+
+Dans la chaumière voisine se trouvait un colonel français, fait
+prisonnier par nos dragons; et nos officiers se pressaient autour de lui
+pour l'examiner.
+
+Le prince Bagration remerciait les chefs qui avaient eu un commandement,
+et se faisait rendre compte des détails du l'affaire et des pertes. Le
+chef du régiment que nous avons déjà vu à Braunau expliquait au prince
+comme quoi, dès le commencement de l'action, il avait rassemblé les
+soldats qui ramassaient du bois, et les avait fait passer derrière les
+deux bataillons avec lesquels il s'était précipité baïonnette en avant
+sur l'ennemi, qu'il avait culbuté:
+
+«M'étant aperçu, Excellence, que le premier bataillon pliait, je me suis
+posté sur la route et me suis dit: Laissons passer ceux-ci, nous
+recevrons les autres avec un feu de bataillon, c'est ce que j'ai fait!»
+
+Le chef de régiment aurait tant voulu avoir agi ainsi, qu'il avait fini
+par croire que c'était réellement arrivé.
+
+«Je dois aussi faire observer à Votre Excellence, continua-t-il en se
+souvenant de sa conversation avec Koutouzow, que le soldat Dologhow
+s'est emparé sous mes yeux d'un officier français, et qu'il s'est tout
+particulièrement distingué.
+
+--C'est à ce moment, Excellence, que j'ai pris part à l'attaque du
+régiment de Pavlograd, ajouta, avec un regard mal assuré, Gerkow, qui de
+la journée n'avait aperçu un hussard, et qui ne savait que par ouï-dire
+ce qui s'était passé. Ils ont enfoncé deux carrés, Excellence!»
+
+Les paroles de Gerkow firent sourire quelques-uns des officiers
+présents, qui s'attendaient à une de ses plaisanteries habituelles, mais
+comme aucune plaisanterie ne suivait ce mensonge qui, après tout, était
+à l'honneur de nos troupes, ils prirent un air sérieux.
+
+«Je vous remercie tous, messieurs; toutes les armes, infanterie,
+cavalerie, artillerie, se sont comportées héroïquement! Comment se
+fait-il seulement qu'on ait laissé en arrière deux pièces du centre?»
+demanda-t-il en cherchant quelqu'un des yeux.
+
+Le prince Bagration ne s'informait pas de ce qu'étaient devenus les
+canons du flanc gauche, qui avaient été abandonnés dès le commencement
+de l'engagement:
+
+«Il me semble cependant que je vous avais donné l'ordre de les faire
+ramener, ajouta-t-il en s'adressant à l'officier d'état-major de
+service.
+
+--L'un était encloué, répondit l'officier; quant à l'autre, je ne puis
+comprendre.... J'étais là tout le temps... j'ai donné des ordres et...
+il faisait chaud là-bas, c'est vrai,» ajouta-t-il avec modestie.»
+
+Quelqu'un fit observer qu'on avait envoyé chercher le capitaine
+Tonschine.
+
+«Mais vous y étiez? dit le prince Bagration s'adressant au prince André.
+
+--Certainement, nous nous sommes manqués de peu, dit l'officier
+d'état-major en souriant agréablement.
+
+--Je n'ai pas eu le plaisir de vous y voir,» répondit d'un ton rapide et
+bref le prince André.
+
+Il y eut un moment de silence. Sur le seuil de la porte venait de
+paraître Tonschine, qui se glissait timidement derrière toutes ces
+grosses épaulettes; embarrassé comme toujours à leur vue, il trébucha à
+la hampe du drapeau, et sa maladresse provoqua des rires étouffés.
+
+«Comment se fait-il qu'on ait laissé deux canons sur la hauteur?»
+demanda Bagration en fronçant le sourcil, plutôt du côté des rieurs où
+se trouvait Gerkow, que du côté du petit capitaine.
+
+Ce fut seulement alors, au milieu de ce grave aréopage, que celui-ci se
+rendit compte avec terreur de la faute qu'il avait commise en
+abandonnant, lui vivant, deux canons. Son trouble, les émotions par
+lesquelles il avait passé, lui avaient fait complètement oublier cet
+incident; il restait coi et murmurait:
+
+«Je ne sais pas, Excellence, il n'y avait pas assez d'hommes....
+
+--Vous auriez pu en prendre des bataillons qui vous couvraient.»
+
+Tonschine aurait pu répondre qu'il n'y avait pas de bataillons: c'eût
+été pourtant la vérité, mais il craignait de compromettre un chef, et
+restait les yeux fixés sur Bagration, comme un écolier pris en faute.
+
+Le silence se prolongeait, et son juge, désirant évidemment ne pas faire
+preuve d'une sévérité inutile, ne savait que lui dire. Le prince André
+regardait Tonschine en dessous, et ses doigts se crispaient
+nerveusement.
+
+«Excellence, dit-il en rompant le silence de sa voix tranchante, vous
+m'avez envoyé à la batterie du capitaine, et j'y ai trouvé les deux
+tiers des hommes et des chevaux morts, deux canons brisés, et pas de
+bataillons pour les couvrir.»
+
+Le prince Bagration et Tonschine ne le quittaient pas des yeux.
+
+«Et si Votre Excellence me permet de donner mon opinion, c'est surtout à
+cette batterie et à la fermeté héroïque du capitaine Tonschine et de sa
+compagnie que nous devons en grande partie le succès de la journée.»
+
+Et sans attendre de réponse il se leva de table. Le prince Bagration
+regarda Tonschine et, ne voulant pas laisser percer son incrédulité, il
+inclina la tête en lui disant qu'il pouvait se retirer.
+
+Le prince André le suivit:
+
+«Grand merci, lui dit Tonschine en lui serrant la main, vous m'avez tiré
+d'un mauvais pas, mon ami.»
+
+Lui jetant un coup d'oeil attristé, le prince André s'éloigna sans rien
+répondre. Il avait un poids sur le coeur.... Tout était si étrange, si
+différent de ce qu'il avait espéré!
+
+«Qui sont-ils? que font-ils? quand cela finira-t-il?» se demandait
+Rostow en suivant les ombres qui se succédaient autour de lui.
+
+Son bras lui faisait de plus en plus mal, le sommeil l'accablait, des
+taches rouges dansaient devant ses yeux, et toutes les diverses
+impressions de ces voix, de ces figures, de sa solitude, se confondaient
+avec la douleur qu'il éprouvait.... Oui, c'étaient bien ces soldats
+blessés qui l'écrasaient, qui le froissaient, ces autres soldats qui lui
+retournaient les muscles, qui rôtissaient les chairs de son bras brisé!
+
+Pour se débarrasser d'eux, il ferma les yeux, il s'oublia un instant,
+et, dans cette courte seconde, il vit défiler devant lui toute une
+fantasmagorie: sa mère avec sa main blanche, puis Sonia et ses petites
+épaules maigres, puis les yeux de Natacha qui lui souriaient, puis
+Denissow, Télianine, Bogdanitch et toute son histoire avec eux, et cette
+histoire prenait la figure de ce soldat, là-bas, là-bas, celui qui avait
+une voix aiguë, un nez crochu, qui lui faisait tant de mal et lui tirait
+le bras.
+
+Il tâchait, mais en vain, de se dérober à la griffe qui torturait son
+épaule, cette pauvre épaule qui aurait été intacte, s'il ne l'avait pas
+broyée méchamment.
+
+Il ouvrit les yeux: une étroite bande du voile noir de la nuit
+s'étendait au-dessus de la lueur des charbons, et dans cette lueur
+voltigeait la poussière argentée d'une neige fine et légère. Point de
+médecin, et Tonschine ne revenait pas. Sauf un pauvre petit troupier
+tout nu, qui de l'autre côté du feu chauffait son corps amaigri, il
+était tout seul.
+
+«Je ne suis nécessaire à personne! pensait Rostow, personne ne veut
+m'aider, ne me plaint, et pourtant, à la maison, jadis j'étais fort,
+gai, entouré d'affection. Il soupira, et son soupir se perdit dans un
+gémissement.
+
+--Qu'y a-t-il?... cela te fait mal? demanda le petit troupier en
+secouant sa chemise au-dessus du feu, et il ajouta, sans attendre la
+réponse:--En a-t-on écharpé de pauvres gens aujourd'hui, c'est
+effrayant!»
+
+Rostow ne l'écoutait pas, et suivait des yeux les flocons de neige qui
+tourbillonnaient dans l'espace; il songeait à l'hiver de Russie, à la
+maison chaude, bien éclairée, à sa fourrure moelleuse, à son rapide
+traîneau, et il s'y voyait plein de vie, entouré de tous les siens:
+
+«Pourquoi donc suis-je venu me fourrer ici?» se disait-il. Les Français
+ne renouvelèrent pas l'attaque le lendemain, et les restes du
+détachement de Bagration se réunirent à l'armée de Koutouzow.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+I
+
+
+Le prince Basile ne faisait jamais de plan à l'avance: encore moins
+pensait-il à faire du mal pour en tirer profit. C'était tout simplement
+un homme du monde qui avait réussi, et pour qui le succès était devenu
+une habitude.
+
+Il agissait constamment selon les circonstances, selon ses rapports avec
+les uns et les autres, et conformait à cette pratique les différentes
+combinaisons qui étaient le grand intérêt de son existence, et dont il
+ne se rendait jamais un compte bien exact. Il en avait toujours une
+dizaine en train: les unes restaient à l'état d'ébauche, les autres
+réussissaient, les troisièmes tombaient dans l'eau. Jamais il ne se
+disait, par exemple: «Ce personnage étant maintenant au pouvoir, il faut
+que je tâche de capter sa confiance et son amitié, afin d'obtenir par
+son entremise un don pécuniaire,» ou bien: «Voilà Pierre qui est riche,
+je dois l'attirer chez moi pour lui faire épouser ma fille et lui
+emprunter les 40 000 roubles dont j'ai besoin.» Mais si le personnage
+influent se trouvait sur son chemin, son instinct lui soufflait qu'il
+pouvait en tirer parti: il s'en rapprochait, s'établissait dans son
+intimité de la façon la plus naturelle du monde, le flattait et savait
+se rendre agréable. De même, sans y mettre la moindre préméditation, il
+surveillait Pierre à Moscou. Le jeune homme ayant été, grâce à lui,
+nommé gentilhomme de la chambre, ce qui équivalait alors au rang de
+conseiller d'État, il l'avait engagé à retourner avec lui à Pétersbourg
+et à y loger dans sa maison. Le prince Basile faisait assurément tout ce
+qu'il fallait pour arriver, à marier sa fille avec Pierre, mais il le
+faisait nonchalamment et sans s'en douter, avec l'assurance évidente que
+sa conduite était toute simple. Si le prince avait eu l'habitude de
+mûrir ses plans, il n'aurait pu avoir autant de bonhomie et de naturel
+qu'il en apportait dans ses relations avec ses supérieurs comme avec ses
+inférieurs. Quelque chose le poussait toujours vers tout ce qui était
+plus puissant ou plus fortuné que lui, et il savait choisir, avec un art
+tout particulier, l'instant favorable pour en tirer parti. À peine
+Pierre fut-il devenu subitement riche et comte Besoukhow, et par suite
+tiré de sa solitude et de son insouciance, qu'il se vit tout à coup
+entouré et se trouva si bien accaparé par des occupations de toutes
+sortes, qu'il n'avait plus même le temps de penser à loisir. Il lui
+fallait signer des papiers, courir différents tribunaux dont il n'avait
+qu'une vague idée, questionner son intendant en chef, visiter ses
+propriétés près de Moscou, recevoir une foule de gens, qui jusque-là
+avaient feint d'ignorer son existence, et qui maintenant se seraient
+offensés s'il ne les avait pas reçus. Hommes de loi, hommes d'affaires,
+parents éloignés, simples connaissances, tous étaient également
+bienveillants et aimables pour le jeune héritier. Tous semblaient
+convaincus des hautes qualités de Pierre. Il s'entendait dire à chaque
+instant: «grâce à votre inépuisable bonté,» ou «grâce à votre grand
+coeur», ou bien «vous qui êtes si pur», ou bien «s'il était aussi
+intelligent que vous», etc., etc., et il commençait à croire sincèrement
+à sa bonté inépuisable, à son intelligence hors ligne, d'autant plus
+facilement qu'au fond de son coeur il avait toujours eu la conscience
+d'être bon et intelligent. Ceux même qui avaient été malveillants et
+désagréables à son égard étaient devenus tendres et affectueux. L'aînée
+des princesses, celle qui avait la taille trop longue, les cheveux
+plaqués comme ceux d'une poupée, et un caractère revêche, était venue
+lui dire après l'enterrement, en baissant les yeux et en rougissant,
+qu'elle regrettait leurs malentendus passés, et que, ne se sentant aucun
+droit à rien, elle lui demandait pourtant l'autorisation, après le coup
+qui venait de la frapper, de rester quelques semaines encore dans cette
+maison qu'elle aimait tant, et où elle s'était si longtemps sacrifiée.
+En voyant fondre en larmes cette fille habituellement impassible, Pierre
+lui saisit la main avec émotion et lui demanda pardon, ne sachant pas
+lui-même de quoi il s'agissait. À dater de ce jour, la princesse
+commença à lui tricoter une écharpe de laine rayée.
+
+«Fais-le pour elle, mon cher, car, après tout, elle a beaucoup souffert
+du caractère du défunt,» lui disait le prince Basile.
+
+Et il lui fit signer un papier en faveur de la princesse, après avoir
+décidé, à part lui, que cet os à ronger, autrement dit cette lettre de
+change de 30 000 roubles, devait être jeté en pâture à cette pauvre
+princesse pour lui fermer la bouche sur le rôle qu'il avait joué dans
+l'affaire du fameux portefeuille. Pierre signa la lettre de change, et
+la princesse devint encore plus affectueuse pour lui. Ses soeurs
+cadettes suivirent son exemple, surtout la plus jeune, la jolie
+princesse au grain de beauté, qui ne laissait pas parfois d'embarrasser
+Pierre par ses sourires et le trouble qu'elle témoignait à sa vue.
+
+Cette affection générale lui semblait si naturelle, qu'il lui paraissait
+impossible d'en discuter la sincérité. Du reste, il n'avait guère le
+temps de s'interroger là-dessus, bercé qu'il était par le charme
+enivrant de ses nouvelles sensations. Il sentait qu'il était le centre
+autour duquel gravitaient des intérêts importants, et qu'on attendait de
+lui une activité constante; son inaction aurait été nuisible à beaucoup
+de monde, et, tout en comprenant le bien qu'il aurait pu faire, il n'en
+faisait tout juste que ce qu'on lui demandait, en laissant à l'avenir le
+soin de compléter sa tâche.
+
+Le prince Basile s'était complètement emparé de Pierre et de la
+direction de ses affaires, et, tout en paraissant à bout de forces, il
+ne pouvait cependant se décider, après tout, à livrer le possesseur
+d'une si grande fortune, le fils de son ami, aux caprices du sort et aux
+intrigues des coquins. Pendant les premiers jours qui suivirent la mort
+du comte Besoukhow, il le dirigeait en tout, et lui indiquait ce qu'il
+avait à faire d'un ton fatigué qui semblait dire:
+
+«Vous savez que je suis accablé d'affaires, et que je ne m'occupe de
+vous que par pure charité; vous comprenez bien d'ailleurs que ce que je
+vous propose est la seule chose faisable...»
+
+«Eh bien, mon ami, nous partons demain, lui dit-il un jour, d'un ton
+péremptoire, en fermant les yeux et en promenant ses doigts sur le bras
+de Pierre, comme si ce départ avait été discuté et décidé depuis
+longtemps. Nous partons demain; je t'offre avec plaisir une place dans
+ma calèche. Le principal ici est arrangé, et il faut absolument que
+j'aille à Pétersbourg. Voici ce que j'ai reçu du chancelier, auquel je
+m'étais adressé pour toi: tu es gentilhomme de la chambre et attaché au
+corps diplomatique.»
+
+Malgré ce ton d'autorité, Pierre, qui avait depuis si longtemps réfléchi
+à la carrière qu'il pourrait suivre, essaya en vain de protester, mais
+il fut aussitôt arrêté par le prince Basile. Le prince parlait, dans les
+cas extrêmes, d'une voix basse et caverneuse qui excluait toute
+possibilité d'interruption:
+
+«Mais, mon cher, je l'ai fait pour moi, pour ma conscience, il n'y a pas
+à m'en remercier; personne ne s'est jamais plaint d'être trop aimé, et
+puis d'ailleurs tu es libre, et tu peux quitter le service quand tu
+voudras. Tu en jugeras par toi-même à Pétersbourg. Aujourd'hui il n'est
+que temps de nous éloigner de ces terribles souvenirs...!»
+
+Et il soupira....
+
+«Quant à ton valet de chambre, mon ami, il pourra suivre dans ta
+calèche. À propos, j'oubliais de te dire, mon cher, que nous étions en
+compte avec le défunt: aussi ai-je gardé ce qui a été reçu de la terre
+de Riazan; tu n'en as pas besoin, nous réglerons plus tard.» Le prince
+Basile avait en effet reçu et gardé plusieurs milliers de roubles
+provenant de la redevance de cette terre.
+
+L'atmosphère tendre et affectueuse qui enveloppait Pierre à Moscou le
+suivit à Pétersbourg. Il lui fut impossible de refuser la place, ou,
+pour mieux dire, la nomination (car il ne faisait rien) que lui avait
+procurée le prince Basile. Ses nombreuses connaissances, les invitations
+qu'il recevait de toutes parts, le retenaient plus fortement peut-être
+encore qu'à Moscou dans ce rêve éveillé, dans cette agitation constante
+que lui causait l'impression d'un bonheur attendu et enfin réalisé.
+
+Plusieurs de ses compagnons de folies s'étaient dispersés: la garde
+était en marche, Dologhow servait comme soldat, Anatole avait rejoint
+l'armée dans l'intérieur, le prince André faisait la guerre.... Aussi
+Pierre ne passait-il plus ses nuits à s'amuser comme il aimait tant
+autrefois à le faire, et il n'avait plus ces conversations et ces
+relations intimes qui, il y a quelque temps encore, lui plaisaient tant.
+Tout son temps était pris par des dîners et des bals, en compagnie du
+prince Basile, de sa forte et puissante femme, et de la belle Hélène.
+
+Anna Pavlovna Schérer n'avait pas été la dernière à prouver à Pierre
+combien le sentiment de la société était changé à son égard.
+
+Jadis, quand il se trouvait en présence d'Anna Pavlovna, il sentait
+toujours que ce qu'il disait manquait de tact et de convenance, et que
+ses appréciations les plus intelligentes devenaient complètement
+stupides dès qu'il les formulait, tandis que les propos les plus idiots
+du prince Hippolyte étaient acceptés comme des traits d'esprit,
+Aujourd'hui, au contraire, tout ce qu'il énonçait était «charmant», et
+si Anna Pavlovna n'exprimait pas toujours son approbation, il voyait
+bien que c'était uniquement par égard pour sa modestie.
+
+Au commencement de l'hiver de 1805 à 1806, Pierre reçut le petit billet
+rose habituel qui contenait une invitation. Le post-scriptum disait:
+
+«Vous trouverez chez moi la belle Hélène qu'on ne se lasse jamais de
+voir.»
+
+En lisant ce billet, il sentit pour la première fois qu'il existait
+entre lui et Hélène un certain lien parfaitement visible pour plusieurs
+personnes. Cette idée l'effraya, parce qu'elle entraînait à sa suite de
+nouvelles obligations qu'il ne désirait pas contracter, et elle le
+réjouit en même temps, comme une supposition amusante.
+
+La soirée d'Anna Pavlovna était en tous points semblable à celle de
+l'été précédent, avec cette différence que la primeur actuelle n'était
+plus Mortemart, mais un diplomate tout fraîchement débarqué de Berlin,
+et qui apportait les détails les plus nouveaux sur le séjour de
+l'empereur Alexandre à Potsdam, où les deux augustes amis s'étaient juré
+une alliance éternelle pour la défense du bon droit contre l'ennemi du
+genre humain. Anna Pavlovna reçut Pierre avec la nuance de tristesse
+exigée par la perte récente qu'il venait de faire, car on semblait
+s'être donné le mot pour lui persuader qu'il en avait beaucoup de
+chagrin: c'était cette même nuance de tristesse qu'elle affectait
+toujours en parlant de l'impératrice Marie Féodorovna. Avec son tact
+tout particulier, elle organisa aussitôt différents groupes: le
+principal, composé de généraux et du prince Basile, jouissait du
+diplomate; le second s'était réuni autour de la table de thé. Mlle
+Schérer se trouvait dans l'état d'excitation d'un chef d'armée sur le
+champ de bataille, dont le cerveau est plein des plus brillantes
+conceptions, mais à qui le temps manque pour les exécuter. Ayant
+remarqué que Pierre se dirigeait vers le premier groupe, elle le toucha
+légèrement du doigt:
+
+«Attendez, lui dit-elle, j'ai des vues sur vous pour ce soir.»
+
+Et, regardant Hélène, elle sourit.
+
+«Ma bonne Hélène, il faut que vous soyez charitable pour ma pauvre
+tante, qui a une adoration pour vous: allez lui tenir compagnie pour dix
+minutes, et voici cet aimable comte qui va se sacrifier avec vous.»
+
+Elle retint Pierre, en ayant l'air de lui faire une confidence:
+
+«N'est-ce pas qu'elle est ravissante? lui dit-elle tout bas, en lui
+désignant la belle Hélène, qui s'avançait majestueusement vers la
+«tante».... Quelle tenue pour une aussi jeune fille! quel tact! quel
+coeur! Heureux celui qui l'obtiendra!... l'homme qui l'épousera, fût-il
+le plus obscur, est sûr d'arriver au premier rang... n'est-ce pas votre
+avis?»
+
+Pierre répondit en s'associant sincèrement aux éloges d'Anna Pavlovna,
+car, lorsqu'il lui arrivait de songer à Hélène, c'étaient précisément sa
+beauté et sa tenue pleine de dignité et de réserve qui se présentaient
+tout d'abord à son imagination.
+
+La «tante», blottie dans son petit coin, y reçut les deux jeunes gens,
+sans témoigner cependant le moindre empressement pour Hélène; au
+contraire, elle jeta à sa nièce un regard effrayé, comme pour lui
+demander ce qu'elle devait en faire. Sans en tenir compte, Anna
+Pavlovna dit tout haut à Pierre, en regardant Hélène et en s'éloignant:
+
+«J'espère que vous ne trouverez plus qu'on s'ennuie chez moi?»
+
+Hélène sourit, étonnée que cette supposition pût s'adresser à une
+personne qui avait l'insigne bonheur de l'admirer et de causer avec
+elle. La «tante», après avoir toussé une ou deux fois pour éclaircir sa
+voix, exprima en français à Hélène le plaisir qu'elle avait à la voir,
+et, se tournant du côté de Pierre, elle répéta la même cérémonie.
+Pendant que cette conversation somnifère se traînait en boitant, Hélène
+adressa à Pierre un de ses beaux et radieux sourires que, du reste, elle
+prodiguait à tout le monde. Il y était tellement habitué, qu'il ne le
+remarqua même pas. La «tante» l'interrogeait sur la collection de
+tabatières qui avait appartenu au vieux comte Besoukhow, et lui faisait
+admirer la sienne, ornée du portrait de son mari.
+
+«C'est sans doute de V...» dit Pierre en nommant un célèbre peintre en
+miniatures.
+
+Alors il se pencha au-dessus de la table pour prendre la tabatière; cela
+ne l'empêchait pas de prêter l'oreille en même temps aux conversations
+de l'autre groupe. Il était sur le point de se lever, lorsque la «tante»
+lui tendit sa tabatière par-dessus la tête d'Hélène. Hélène se pencha en
+avant, toute souriante. Elle portait, selon la mode du temps, un
+corsage très échancré dans le dos et sur la poitrine. Son buste, dont la
+blancheur rappelait à Pierre celle du marbre, était si près de lui, que,
+malgré sa mauvaise vue, il distinguait involontairement toutes les
+beautés de ses épaules et de son cou, si près de ses lèvres, qu'il
+n'aurait eu qu'à se baisser d'une ligne pour les y poser. Il sentait la
+tiède chaleur de son corps, mêlée à la suave odeur des parfums, et il
+entendait vaguement craquer son corset au moindre mouvement. Ce n'était
+pas pourtant le parfait ensemble des beautés de cette statue de marbre
+qui venait de le frapper ainsi; c'étaient les charmes de ce corps
+ravissant qu'il devinait sous cette légère gaze. La violence de la
+sensation qui pénétra tout son être effaça à jamais ses premières
+impressions, et il lui fut aussi impossible d'y revenir, qu'il est
+impossible de retrouver ses illusions perdues.
+
+«Vous n'aviez donc pas remarqué combien je suis belle? semblait lui dire
+Hélène. Vous n'aviez pas remarqué que je suis une femme et une femme que
+chacun peut obtenir, vous surtout?» disait son regard.
+
+Et Pierre comprit en cet instant que non seulement Hélène pouvait
+devenir sa femme, mais qu'elle le deviendrait, et cela aussi
+positivement que s'ils étaient déjà devant le prêtre. Comment et quand?
+Il l'ignorait. Serait-ce un bonheur? Il ne le savait pas; il pressentait
+même plutôt que ce serait un malheur, mais il était sûr que cela
+arriverait.
+
+Pierre baissa les yeux et les releva, en essayant de revoir en elle
+cette froide beauté qui jusqu'à ce jour l'avait laissé si indifférent;
+il ne le pouvait plus, il subissait son influence et il ne s'élevait
+plus entre eux d'autre barrière que sa seule volonté.
+
+«Bon, je vous laisse dans votre petit coin.... Je vois que vous y êtes
+très bien,» dit Mlle Schérer en passant.
+
+Et Pierre se demanda avec terreur s'il n'avait pas commis quelque
+inconvenance, et s'il n'avait pas laissé deviner son trouble intérieur.
+Il se rapprocha du principal groupe.
+
+«On dit que vous embellissez votre maison de Pétersbourg?» lui dit Anna
+Pavlovna.
+
+C'était vrai en effet: l'architecte lui avait déclaré que des
+arrangements intérieurs étaient indispensables, et il l'avait laissé
+faire.
+
+«C'est très bien, mais ne déménagez pas de chez le prince Basile; il est
+bon d'avoir un ami comme le prince, j'en sais quelque chose, dit Anna
+Pavlovna, en souriant à ce dernier.... Vous êtes si jeune, vous avez
+besoin de conseils; vous ne m'en voudrez pas d'user de mon privilège de
+vieille femme...»
+
+Elle s'arrêta dans l'attente d'un compliment, comme le font
+habituellement les dames qui parlent de leur âge.
+
+«Si vous vous mariez, ce sera autre chose!...»
+
+Et elle enveloppa Pierre et Hélène d'un même regard. Ils ne se voyaient
+pas, mais Pierre la sentait toujours dans une proximité effrayante pour
+lui, et il murmura une réponse banale.
+
+Rentré chez lui, il ne put s'endormir; il pensait toujours à ce qu'il
+avait éprouvé. Il venait seulement de comprendre que cette femme qu'il
+avait connue enfant, et dont il disait distraitement: «Oui, elle est
+belle,» pouvait lui appartenir.
+
+«Mais elle est bête, je l'ai toujours dit, pensait-il. Il y a donc
+quelque chose de mauvais, de défendu dans le sentiment qu'elle a
+provoqué en moi. Ne m'a-t-on pas raconté que son frère Anatole avait eu
+de l'amour pour elle et elle pour lui, et que c'est à cause de cela
+qu'il avait été renvoyé? Son autre frère, c'est Hippolyte; son père,
+c'est le prince Basile; ce n'est pas bien,» pensait-il.
+
+Et cependant, au milieu de toutes ces réflexions vagues sur la valeur
+morale d'Hélène, il se surprenait souriant et rêvant à elle, à elle
+devenue sa femme, avec l'espoir qu'elle pourrait l'aimer et que tout ce
+qu'on avait pu en dire était faux, et tout à coup il la revoyait de
+nouveau, non pas elle, Hélène, mais ce corps charmant revêtu de blanches
+draperies.
+
+«Pourquoi donc ne l'avais-je pas vue ainsi auparavant?...» Et, trouvant
+quelque chose de malhonnête et de répulsif dans ce mariage, il se
+reprochait sa faiblesse.
+
+Il se rappelait ses mots, ses regards, et les mots et les regards de
+ceux qui les avaient vus ensemble et les allusions transparentes de Mlle
+Schérer, et celles du prince Basile, et il se demandait avec épouvante
+s'il ne s'était pas déjà trop engagé à faire une chose évidemment
+mauvaise et contre sa conscience..., et, tout en prononçant cet arrêt,
+au fond de son âme s'élevait la brillante image d'Hélène, entourée de
+l'auréole de sa beauté féminine.
+
+
+II
+
+
+Au mois de septembre de l'année 1805, le prince Basile reçut la mission
+d'aller inspecter quatre gouvernements; il avait sollicité cette
+commission pour faire en même temps, sans bourse délier, la tournée de
+ses terres ruinées, prendre en passant son fils Anatole et se rendre
+avec lui chez le prince Nicolas Bolkonsky, afin d'essayer de le marier à
+la fille du vieux richard. Mais, avant de se lancer dans cette nouvelle
+entreprise, il était nécessaire d'en finir avec l'indécision de Pierre,
+qui passait chez lui toutes ses journées, et s'y montrait bête, confus
+et embarrassé (comme le sont les amoureux) en présence d'Hélène, sans
+faire un pas en avant, un pas décisif.
+
+«Tout cela est bel et bon, mais il faut que cela finisse,» se dit un
+matin avec un soupir mélancolique le prince Basile, qui commençait à
+trouver que Pierre, qui lui devait tant, ne se conduisait pas
+précisément bien en cette circonstance: «C'est la jeunesse,
+l'étourderie? Que le bon Dieu le bénisse, continuait-il, en constatant
+avec satisfaction sa propre indulgence; mais il faut que cela
+finisse!... C'est après-demain la fête d'Hélène: je réunirai quelques
+parents, et s'il ne comprend pas ce qu'il lui reste à faire, j'y
+veillerai: c'est mon devoir de père!»
+
+Six semaines s'étaient écoulées depuis la soirée de Mlle Schérer et la
+nuit d'insomnie pendant laquelle Pierre avait décidé que son mariage
+avec Hélène serait sa perte, et qu'il ne lui restait plus qu'à partir
+pour l'éviter. Cependant il n'avait point quitté la maison du prince
+Basile, et il sentait avec terreur qu'il se liait davantage tous les
+jours, et qu'il ne pouvait plus se retrouver auprès d'Hélène avec son
+indifférence première; d'un autre côté, il n'avait pas la force de se
+détacher d'elle et se voyait contraint de l'épouser, en dépit du
+malheur qui résulterait pour lui de cette union. Peut-être aurait-il pu
+se retirer encore à temps si le prince Basile, qui jusque-là n'avait
+jamais ouvert ses salons, ne s'était plu à avoir du monde chez lui tous
+les soirs, et l'absence de Pierre, du moins à ce qu'on lui assurait,
+aurait enlevé un élément de plaisir à ces réunions, en trompant
+l'attente de tous. Dans les courts instants que le prince Basile passait
+à la maison, il ne manquait jamais l'occasion, en lui offrant à baiser
+sa joue rasée de frais, de lui dire: «à demain,» ou bien «au revoir, à
+dîner», ou bien encore «c'est pour toi que je reste», et cependant s'il
+lui arrivait de rester chez lui pour Pierre, comme il le disait, il ne
+lui témoignait aucune attention spéciale.
+
+Pierre n'avait pas le courage de tromper ses espérances Tous les jours
+il se répétait:
+
+«Il faut que je parvienne à la connaître; me suis-je trompé alors, ou
+vois-je faux à présent?... Elle n'est pas sotte, elle est charmante;
+elle ne parle pas beaucoup, il est vrai, mais elle ne dit jamais de
+sottises et ne s'embarrasse jamais!»
+
+Il essayait parfois de l'entraîner dans une discussion, mais elle
+répondait invariablement, d'une voix douce, par une réflexion qui
+témoignait du peu d'intérêt qu'elle y prenait, ou par un sourire et un
+regard qui, aux yeux de Pierre, étaient le signe infaillible de sa
+supériorité. Elle avait sans doute raison de traiter de billevesées ces
+dissertations, comparées à son sourire: elle en avait un tout
+particulier à son adresse, radieux et confiant, tout autre que ce
+sourire banal qui illuminait ordinairement son beau visage. Pierre
+savait qu'on attendait de lui un mot, un pas au delà d'une certaine
+limite, et il savait que tôt ou tard il la franchirait, malgré
+l'incompréhensible terreur qui s'emparait de lui à cette seule pensée.
+Que de fois pendant ces six semaines ne s'était-il pas senti entraîné de
+plus en plus vers cet abîme, et ne s'était-il pas demandé:
+
+«Où est ma fermeté? N'en ai-je donc plus?»
+
+Pendant ces terribles luttes, sa fermeté habituelle semblait, en effet,
+complètement anéantie. Pierre appartenait à cette catégorie peu
+nombreuse d'hommes qui ne sont forts que lorsqu'ils sentent que leur
+conscience n'a rien à leur reprocher, et, à partir du moment où,
+au-dessus de la tabatière de la «tante», le démon du désir s'était
+emparé de lui, un sentiment inconscient de culpabilité paralysait son
+esprit de résolution.
+
+Une petite société d'intimes, de parents et d'amis, au dire de la
+princesse, soupait chez eux le soir de la fête d'Hélène, et on leur
+avait donné à entendre que, ce soir-là, devait se décider le sort de
+celle qu'on fêtait. La princesse Kouraguine, dont l'embonpoint s'était
+accusé et qui jadis avait été une beauté imposante, occupait le haut
+bout de la table; à ses côtés étaient assis les hôtes les plus
+marquants: un vieux général, sa femme et Mlle Schérer; à l'autre bout se
+trouvaient les invités plus âgés et les personnes de la maison, Pierre
+et Hélène à côté l'un de l'autre. Le prince Basile ne soupait pas: il se
+promenait autour de la table, s'approchant de l'un ou de l'autre de ses
+invités. Il était d'excellente humeur; il disait à chacun un mot
+aimable, sauf cependant à Hélène et à Pierre, dont il feignait d'ignorer
+la présence. Les bougies brillaient de tout leur éclat: l'argenterie,
+les cristaux, les toilettes des dames et les épaulettes d'or et d'argent
+scintillaient à leurs feux; autour de la table s'agitait la livrée rouge
+des domestiques. On n'entendait que le cliquetis des couteaux, le bruit
+des assiettes, des verres, les voix animées de plusieurs conversations.
+Un vieux chambellan assurait de son amour brûlant une vieille baronne,
+qui lui répondait par un éclat de rire; un autre racontait la
+mésaventure d'une certaine Marie Victorovna, et le prince Basile, au
+milieu de la table, provoquait l'attention en décrivant aux dames, d'un
+ton railleur, la dernière séance du conseil de l'empire, au cours de
+laquelle le nouveau général gouverneur de Saint-Pétersbourg avait reçu
+et avait lu le fameux rescrit que l'empereur Alexandre lui avait adressé
+de l'armée. Dans ce rescrit, Sa Majesté constatait les nombreuses
+preuves de fidélité que son peuple lui donnait à tout instant, et
+assurait que celles de la ville de Pétersbourg lui étaient
+particulièrement agréables, qu'il était fier d'être à la tête d'une
+pareille nation et qu'il tâcherait de s'en rendre digne!
+
+Le rescrit débutait par ces mots:
+
+«Sergueï Kousmitch, de tous côtés arrivent jusqu'à moi,» etc., etc.
+
+«Comment, demandait une dame, il n'a pas lu plus loin que «Sergueï
+Kousmitch»?
+
+--Pas une demi-syllabe de plus...» Sergueï Kousmitch, de tous côtés...
+de tous côtés, Sergueï Kousmitch»..., et le pauvre Viasmitinow ne put
+aller plus loin, répondit le prince Basile en riant. À plusieurs
+reprises il essaya de reprendre la phrase, mais, à peine le mot
+«Sergueï» prononcé, sa voix tremblait; à «Kousmitch» les larmes
+arrivaient, et après «de tous côtés» les sanglots l'étouffaient au point
+qu'il ne pouvait continuer. Il tirait vite son mouchoir et recommençait
+avec un nouvel effort le «Sergueï Kousmitch, de tous côtés», suivi de
+larmes, si bien qu'un autre s'offrit pour lire à sa place.
+
+--Ne soyez pas méchant, s'écria Anna Pavlovna en le menaçant du doigt,
+c'est un si brave et si excellent homme que notre bon Viasmitinow.»
+
+Tous riaient gaiement, sauf Pierre et Hélène, qui contenaient, en
+silence et avec peine, le sourire, rayonnant et embarrassé à la fois,
+que leurs sentiments intimes amenaient à tout moment sur leurs lèvres.
+
+On avait beau bavarder, rire, plaisanter, on avait beau manger avec
+appétit du sauté et des glaces, goûter du vin du Rhin, en évitant de les
+regarder, en un mot paraître indifférent à leur égard, on sentait
+instinctivement, au coup d'oeil rapide qu'on leur jetait, aux éclats de
+rire, à l'anecdote de «Sergueï Kousmitch», que tout cela n'était qu'un
+jeu, et que toute l'attention de la société se concentrait de plus en
+plus sur eux. Tout en imitant les sanglots de «Kousmitch», le prince
+Basile examinait sa fille à la dérobée; et il se disait à part lui:
+
+«Ça va bien, ça se décidera aujourd'hui.»
+
+Dans les yeux d'Anna Pavlovna, qui le menaçait du doigt, il lisait ses
+félicitations sur le prochain mariage. La vieille princesse, enveloppant
+sa fille d'un regard courroucé, et proposant, avec un soupir
+mélancolique, du vin à sa voisine, semblait lui dire:
+
+«Oui, il ne nous reste plus rien à faire, ma bonne amie, qu'à boire du
+vin doux; c'est le tour de cette jeunesse et de son bonheur insolent.»
+
+«Voilà bien le vrai bonheur, pensait le diplomate en contemplant les
+jeunes amoureux. Qu'elles sont insipides, toutes les folies que je
+débite, à côté de cela!»
+
+Au milieu des intérêts mesquins et factices qui agitaient tout ce monde,
+s'était tout à coup fait jour un sentiment naturel, celui de la double
+attraction de deux jeunes gens beaux et pleins de sève, qui écrasait et
+dominait tout cet échafaudage de conventions affectées. Non seulement
+les maîtres, mais les gens eux-mêmes semblaient le comprendre, et
+s'attardaient à admirer la figure resplendissante d'Hélène et celle de
+Pierre, toute rouge et toute rayonnante d'émotion.
+
+Pierre était joyeux et confus à la fois de sentir qu'il était le but de
+tous les regards. Il était dans la situation d'un homme absorbé qui ne
+perçoit que vaguement ce qui l'entoure, et qui n'entrevoit la réalité
+que par éclairs:
+
+«Ainsi tout est fini!... comment cela s'est-il fait si vite?... car il
+n'y a plus à reculer, c'est devenu inévitable pour elle, pour moi, pour
+tous.... Ils en sont si persuadés que je ne puis pas les tromper.»
+
+Voilà ce que se disait Pierre, en glissant un regard sur les
+éblouissantes épaules qui brillaient à côté de lui.
+
+La honte le saisissait parfois: il lui était pénible d'occuper
+l'attention générale, de se montrer si naïvement heureux, de jouer le
+rôle de Paris ravisseur de la belle Hélène, lui dont la figure était si
+dépourvue de charmes. Mais cela devait sans doute être ainsi, et il s'en
+consolait. Il n'avait rien fait pour en arriver là; il avait quitté
+Moscou avec le prince Basile, et s'était arrêté chez lui... pourquoi ne
+l'aurait-il pas fait? Ensuite il avait joué aux cartes avec elle, il lui
+avait ramassé son sac à ouvrage, il s'était promené avec elle.... Quand
+donc cela avait-il commencé? et maintenant le voilà presque fiancé!...
+Elle est là, à côté de lui; il la voit, il la sent, il respire son
+haleine, il admire sa beauté!... Tout à coup une voix connue, lui
+répétant la même question pour la seconde fois, le tira brusquement de
+sa rêverie:
+
+«Dis-moi donc, quand as-tu reçu la lettre de Bolkonsky? Tu es vraiment
+ce soir d'une distraction...» dit le prince Basile.
+
+Et Pierre remarqua que tous lui souriaient, à lui et à Hélène:
+
+«Après tout, puisqu'ils le savent, se dit-il, et d'autant mieux que
+c'est vrai...»
+
+Et son sourire bon enfant lui revint sur les lèvres.
+
+«Quand as-tu reçu sa lettre? Est-ce d'Olmütz qu'il t'écrit?
+
+--Peut-on penser à ces bagatelles, se dit Pierre. Oui, d'Olmütz,»
+répondit-il avec un soupir.
+
+En sortant de table, il conduisit sa dame dans le salon voisin, à la
+suite des autres convives. On se sépara, et quelques-uns d'entre eux
+partirent, sans même prendre congé d'Hélène, pour bien marquer qu'ils ne
+voulaient pas détourner son attention; ceux qui approchaient d'elle pour
+la saluer ne restaient auprès d'elle qu'une seconde, en la suppliant de
+ne pas les reconduire.
+
+Le diplomate était triste et affligé en quittant le salon. Qu'était sa
+futile carrière à côté du bonheur de ces jeunes gens? Le vieux général,
+questionné par sa femme sur ses douleurs rhumatismales, grommela une
+réponse tout haut, et se dit tout bas:
+
+«Quelle vieille sotte! parlez-moi d'Hélène Vassilievna, c'est une autre
+paire de manches; elle sera encore belle à cinquante ans.»
+
+«Il me semble que je puis vous féliciter, murmura Anna Pavlovna à la
+princesse mère, en l'embrassant tendrement. Si ce n'était ma migraine,
+je serais restée.»
+
+La princesse ne répondit rien: elle était envieuse du bonheur de sa
+fille. Pendant que ces adieux s'échangeaient, Pierre était resté seul
+avec Hélène dans le petit salon; il s'y était souvent trouvé seul avec
+elle dans ces derniers temps, sans lui avoir jamais parlé d'amour. Il
+sentait que le moment était venu, mais il ne pouvait se décider à faire
+ce dernier pas. Il avait honte: il lui semblait occuper à côté d'elle
+une place qui ne lui était pas destinée:
+
+«Ce bonheur n'est pas pour toi, lui murmurait une voix intérieure, il
+est pour ceux qui n'ont pas ce que tu as!»
+
+Mais il fallait rompre le silence. Il lui demanda si elle avait été
+contente de la soirée. Elle répondit, avec sa simplicité habituelle, que
+jamais sa fête n'avait été pour elle plus agréable que cette année. Les
+plus proches parents causaient encore dans le grand salon. Le prince
+Basile s'approcha nonchalamment de Pierre, et celui-ci ne trouva rien de
+mieux à faire que de se lever précipitamment et de lui dire qu'il était
+déjà tard. Un regard sévèrement interrogateur se fixa sur lui, et parut
+lui dire que sa singulière réponse n'avait pas été comprise; mais le
+prince Basile, reprenant aussitôt sa figure doucereuse, le força à se
+rasseoir:
+
+«Eh bien, Hélène? dit-il à sa fille de ce ton d'affectueuse tendresse,
+naturelle aux parents qui aiment leurs enfants, et que le prince imitait
+sans la ressentir... «Sergueï Kousmitch... de tous côtés»...
+chantonna-t-il en tourmentant le bouton de son gilet.
+
+Pierre comprit que cette anecdote n'était pas ce qui intéressait le
+prince Basile en ce moment, et celui-ci comprit que Pierre l'avait
+deviné. Il les quitta brusquement, et l'émotion que le jeune homme crut
+apercevoir sur les traits de ce vieillard le toucha; il se retourna vers
+Hélène: elle était confuse, embarrassée et semblait lui dire:
+
+«C'est votre faute!»
+
+«C'est inévitable, il le faut, mais je ne le puis», se dit-il en
+recommençant à causer de choses et d'autres et en lui demandant où était
+le sel de cette histoire de Sergueï Kousmitch.
+
+Hélène lui répondit qu'elle ne l'avait pas même écoutée.
+
+Dans la pièce voisine, la vieille princesse parlait de Pierre avec une
+dame âgée:
+
+«Certainement c'est un parti très brillant, mais le bonheur, ma chère?
+
+--Les mariages se font dans les cieux!» répondit la vieille dame.
+
+Le prince Basile, qui rentrait en ce moment, alla s'asseoir dans un coin
+écarté, ferma les yeux et s'assoupit. Comme sa tête plongeait en avant,
+il se réveilla.
+
+«Aline, dit-il à sa femme, allez voir ce qu'ils font.»
+
+La princesse passa devant la porte du petit salon avec une indifférence
+affectée, et y jeta un coup d'oeil.
+
+«Ils n'ont pas bougé,» dit-elle à son mari.
+
+Le prince Basile fronça le sourcil, fit une moue de côté, ses joues
+tremblotèrent, son visage prit une expression de mauvaise humeur
+vulgaire, il se secoua, et, rejetant sa tête en arrière, il entra à pas
+décidés dans le petit salon. Son air était si solennel et triomphant,
+que Pierre se leva effaré.
+
+«Dieu merci, dit-il, ma femme m'a tout raconté.»
+
+Et il serra Pierre et sa fille dans ses bras....
+
+«Hélène, mon coeur, quelle joie! quel bonheur!...»
+
+Sa voix tremblait....
+
+«J'aimais tant ton père... et elle sera pour toi une femme dévouée! Que
+Dieu vous bénisse!...»
+
+Des larmes réelles coulaient sur ses joues....
+
+«Princesse! cria-t-il à sa femme, venez donc!»
+
+La princesse arriva tout en pleurs, la vieille dame essuyait aussi ses
+larmes; on embrassait Pierre, et Pierre baisait la main d'Hélène;
+quelques secondes plus tard ils se retrouvèrent seuls:
+
+«Tout cela doit être, se dit Pierre, donc il n'y a pas à se demander si
+c'est bien ou mal; c'est plutôt bien, car me voilà sorti d'incertitude.»
+
+Il tenait la main de sa fiancée, dont la belle gorge se soulevait et
+s'abaissait tour à tour.
+
+«Hélène,» dit-il tout haut.
+
+Et il s'arrêta....
+
+«Il est pourtant d'usage, pensait-il, de dire quelque chose dans ces cas
+extraordinaires, mais que dit-on?»
+
+Il ne pouvait se le rappeler; il la regarda, elle se rapprocha de lui,
+toute rougissante.
+
+«Ah! ôtez-les donc! ôtez-les,» dit-elle en lui indiquant ses lunettes.
+
+Pierre enleva ses lunettes, et ses yeux effrayés et interrogateurs
+avaient cette expression étrange, familière à ceux qui en portent
+habituellement. Il se baissait sur sa main, lorsque d'un mouvement
+rapide et violent elle saisit ses lèvres au passage et y imprima
+fortement les siennes; ce changement de sa réserve habituelle en un
+abandon complet frappa Pierre désagréablement.
+
+«C'est trop tard, trop tard, pensa-t-il... c'est fini, et d'ailleurs je
+l'aime!»
+
+«Je vous aime!» ajouta-t-il tout haut, forcé de dire quelque chose.
+
+Mais cet aveu résonna si misérablement à son oreille, qu'il en eut
+honte.
+
+Six semaines après, il était marié et s'établissait, comme on le disait
+alors, en heureux possesseur de la plus belle des femmes et de plusieurs
+millions, dans le magnifique hôtel des comtes Besoukhow, entièrement
+remis à neuf pour la circonstance.
+
+
+III
+
+
+Le vieux prince Bolkonsky recevait en décembre 1805 une lettre du
+prince Basile, qui lui annonçait sa prochaine arrivée et celle de son
+fils:
+
+«Je suis chargé d'une inspection: cent verstes de détour ne peuvent
+m'empêcher de venir vous présenter mes devoirs, mon très respecté
+bienfaiteur, lui écrivait-il; Anatole m'accompagne, il est en route pour
+l'armée et j'espère que vous voudrez bien lui permettre de vous exprimer
+de vive voix le profond respect qu'il vous porte, à l'exemple de son
+père.»
+
+--Tant mieux, il n'y aura pas à mener Marie dans le monde, les
+soupirants viennent nous chercher ici;» voilà les paroles que laissa
+imprudemment échapper la petite princesse, en apprenant cette nouvelle.
+Le prince fronça le sourcil et garda le silence.
+
+Deux semaines après la réception de cette lettre, les gens du prince
+Basile firent leur apparition: ils précédaient leurs maîtres, qui
+arrivèrent le lendemain.
+
+Le vieux prince avait toujours eu une triste opinion du caractère du
+prince Basile, et dans ces derniers temps sa brillante carrière et les
+hautes dignités auxquelles il avait trouvé moyen de parvenir pendant les
+règnes des empereurs Paul et Alexandre, n'avaient fait que la fortifier.
+Il devina son arrière-pensée aux transparentes allusions de sa lettre et
+aux insinuations de la petite princesse, et sa mauvaise opinion se
+changea en un sentiment de profond mépris. Il jurait comme un diable en
+parlant de lui, et, le jour de son arrivée, il était encore plus grognon
+que d'habitude. Était-il de méchante humeur parce que le prince Basile
+arrivait, ou cette visite augmentait-elle sa méchante humeur? Le fait
+est qu'il était d'une humeur de dogue.
+
+Tikhone avait même conseillé à l'architecte de ne pas entrer chez le
+prince:
+
+«Écoutez-le donc marcher, lui avait-il dit, en attirant l'attention de
+ce commensal sur le bruit des pas du prince. C'est sur ses talons qu'il
+marche, et nous savons ce que cela veut dire.»
+
+Malgré tout, dès les neuf heures du matin, le prince, vêtu d'une petite
+pelisse de velours, avec un collet de zibeline et un bonnet pareil,
+sortit pour faire sa promenade habituelle. Il avait neigé la veille;
+l'allée qu'il parcourait pour aller aux orangeries était balayée; on
+voyait encore les traces du travail du jardinier, et une pelle se tenait
+enfoncée dans le tas de neige molle qui s'élevait en muraille des deux
+côtés du chemin. Le prince fit, en silence et d'un air sombre, le tour
+des serres et des dépendances:
+
+«Peut-on passer en traîneau? demanda-t-il au vieil intendant qui
+l'accompagnait et qui semblait être la copie fidèle de son maître.
+
+--La neige est très profonde, Excellence: aussi ai-je donné l'ordre de
+la balayer sur la grande route.»
+
+Le prince fit un signe d'approbation, et monta le perron.
+
+«Dieu soit loué! se dit l'intendant, le nuage n'a pas crevé.»
+
+Et il ajouta tout haut:
+
+«Il aurait été difficile de passer, Excellence; aussi, ayant entendu
+dire qu'un ministre arrivait chez Votre Excellence...»
+
+Le prince se retourna brusquement, et fixa sur lui des yeux pleins de
+colère:
+
+«Comment, un ministre? Quel ministre? Qui a donné des ordres?
+s'écria-t-il de sa voix dure et perçante. Pour la princesse ma fille, on
+ne balaye pas la route, et pour un ministre.... Il ne vient pas de
+ministre!...
+
+--Excellence, j'avais supposé....
+
+--Tu as supposé,» continua le prince hors de lui. Et en parlant à mots
+entrecoupés:
+
+«Tu as supposé... brigand!... va-nu-pieds!... je t'apprendrai à
+supposer...»
+
+Et, levant sa canne, il allait la laisser retomber certainement sur le
+dos d'Alpatitch, si celui-ci ne s'était instinctivement reculé.
+
+Effrayé de la hardiesse de son mouvement, cependant tout naturel,
+Alpatitch inclina sa tête chauve devant le prince, qui, malgré cette
+marque de soumission ou peut-être à cause d'elle, ne releva plus sa
+canne, tout en continuant à crier:
+
+«Brigand! Qu'on rejette la neige sur la route!...»
+
+Et il entra violemment chez lui.
+
+La princesse Marie et Mlle Bourrienne attendaient le prince pour dîner;
+elles le savaient de très mauvaise humeur, mais la sémillante figure de
+Mlle Bourrienne semblait dire:
+
+«Peu m'importe! je suis toujours la même.»
+
+Quant à la princesse Marie, si elle sentait bien qu'elle aurait dû
+imiter cette placide indifférence, elle n'en avait pas la force. Elle
+était pâle, effrayée, et tenait ses yeux baissés:
+
+«Si je fais semblant de ne pas remarquer sa mauvaise humeur,
+pensait-elle, il dira que je ne lui témoigne aucune sympathie, et si je
+ne lui en montre pas, il m'accusera d'être ennuyeuse et maussade.»
+
+Le prince jeta un regard sur la figure effarée de sa fille:
+
+«Triple sotte, murmura-t-il entre ses dents, et l'autre n'est donc pas
+là? l'aurait-on déjà mise au courant?...--Où est la princesse? Elle se
+cache?
+
+--Elle est un peu indisposée, répondit Mlle Bourrienne avec un sourire
+aimable, elle ne paraîtra pas; c'est si naturel dans sa situation.
+
+--Hem! hem! cré!... cré!...» fit le prince en se mettant à table.
+
+Son assiette lui paraissant mal essuyée, il la jeta derrière lui;
+Tikhone la rattrapa au vol et la passa au maître d'hôtel. La petite
+princesse n'était point souffrante, mais, prévenue de la colère du vieux
+prince, elle s'était décidée à ne pas sortir de ses appartements.
+
+«J'ai peur pour l'enfant: Dieu sait ce qui peut lui arriver si je
+m'effraye,» disait-elle à Mlle Bourrienne, qu'elle avait prise en
+affection, qui passait chez elle ses journées, quelquefois même ses
+nuits, et devant laquelle elle ne se gênait pas pour juger et critiquer
+son beau-père, qui lui inspirait une terreur et une antipathie
+invincibles.
+
+Ce dernier sentiment était réciproque, mais, chez le vieux prince,
+c'était le dédain qui l'emportait.
+
+«Il nous arrive du monde, mon prince, dit Mlle Bourrienne en dépliant sa
+serviette du bout de ses doigts roses. Son Excellence le prince
+Kouraguine avec son fils, à ce que j'ai entendu dire?
+
+--Hem! Cette Excellence est un polisson! C'est moi qui l'ai fait entrer
+au ministère, dit le prince d'un ton offensé. Quant à son fils, je ne
+sais pas pourquoi il vient; la princesse Élisabeth Carlovna et la
+princesse Marie le savent peut-être: moi, je ne le sais pas et n'ai pas
+besoin de le savoir!...»
+
+Il regarda sa fille, qui rougissait.
+
+«Es-tu malade, toi aussi? Est-ce par crainte du ministre? comme disait
+tout à l'heure cet idiot d'Alpatitch.
+
+--Non, mon père.»
+
+Mlle Bourrienne n'avait pas eu de chance dans le choix de son sujet de
+conversation; elle n'en continua pas moins à bavarder, et sur les
+orangeries, et sur la beauté d'une fleur nouvellement éclose, si bien
+que le prince s'adoucit un peu après le potage.
+
+Le dîner terminé, il se rendit chez sa belle-fille, qu'il trouva assise
+à une petite table et bavardant avec Macha, sa femme de chambre. Elle
+pâlit à la vue de son beau-père. Elle n'était guère en beauté en ce
+moment, elle était même plutôt laide.
+
+Ses joues s'étaient allongées, elle avait les yeux cernés, et sa lèvre
+semblait se retrousser encore plus qu'auparavant.
+
+«Ce n'est rien, je m'alourdis, dit-elle en réponse à une question de son
+beau-père, qui lui demandait de ses nouvelles.
+
+--Besoin de rien?
+
+--Non, merci, mon père.
+
+--C'est bien, c'est bien!...»
+
+Et il sortit. Alpatitch se trouva sur son chemin dans l'antichambre.
+
+«La route est-elle recouverte?
+
+--Oui, Excellence: pardonnez-moi, c'était par bêtise.»
+
+Le prince l'interrompit avec un sourire forcé:
+
+«C'est bon, c'est bon!...»
+
+Et lui tendant la main, que l'autre baisa, il rentra dans son cabinet.
+
+Le prince Basile arriva le soir même. Il trouva sur la grande route des
+cochers et des gens de la maison, qui, à force de cris et de jurons,
+firent franchir à son «vasok» (voiture sur patins) et à ses traîneaux la
+neige qui avait été amoncelée exprès.
+
+On avait préparé pour chacun d'eux une chambre séparée.
+
+Anatole, sans habit, les poings sur les hanches, regardait fixement de
+ses beaux grands yeux et avec un sourire distrait un coin de la table
+devant laquelle il était assis. Toute l'existence n'était pour lui
+qu'une série de plaisirs ininterrompue, y compris même cette visite à un
+vieillard morose et à une héritière sans beauté. À tout prendre, elle
+pouvait, à son avis, avoir même un résultat comique. Et pourquoi ne pas
+l'épouser puisqu'elle est riche? La richesse ne gâte rien! Une fois rasé
+et parfumé avec ce soin et cette élégance qu'il apportait toujours aux
+moindres détails de sa toilette, portant haut sa belle tête avec une
+expression naturellement conquérante, il rentra chez son père, autour
+duquel s'agitaient deux valets de chambre. Le prince Basile salua son
+fils gaiement d'un signe de tête, comme pour lui dire:
+
+«Tu es très bien ainsi!
+
+--Voyons, mon père, sans plaisanterie, elle est tout simplement
+monstrueuse? dit Anatole, en reprenant un sujet qu'il avait plus d'une
+fois abordé pendant le voyage.
+
+--Pas de folies, je t'en prie, fais ton possible, et c'est là le
+principal, pour être respectueux et convenable envers le vieux.
+
+--S'il me décoche des choses par trop désagréables, je m'en irai, je
+vous en avertis; je les déteste, ces vieux!
+
+--N'oublie pas que tout dépend de toi.»
+
+En attendant, on connaissait déjà, du côté des femmes, non seulement
+l'arrivée du ministre et de son fils, mais les moindres détails sur
+leurs personnes. La princesse Marie, seule dans sa chambre, faisait
+d'inutiles efforts pour surmonter son émotion intérieure:
+
+«Pourquoi ont-ils écrit? Pourquoi Lise m'en a-t-elle parlé? C'est
+impossible, je le sens!...»
+
+Et elle ajoutait, en se regardant dans la glace:
+
+«Comment ferai-je mon entrée dans le salon? Je ne pourrai jamais être
+moi-même, même s'il me plaît?»
+
+Et la pensée de son père la remplissait de terreur. Macha avait déjà
+raconté à la petite princesse et à Mlle Bourrienne comment ce beau
+garçon, au visage vermeil et aux sourcils noirs, s'était élancé sur
+l'escalier comme un aigle, enjambant trois marches à la fois, tandis que
+le vieux papa traînait lourdement, clopin-clopant, un pied après
+l'autre.
+
+«Ils sont arrivés, Marie, le savez-vous?» lui dit sa belle-soeur, en
+entrant chez elle avec Mlle Bourrienne.
+
+La petite princesse, dont la marche s'alourdissait de plus en plus,
+s'approcha d'un fauteuil et s'y laissa tomber: elle avait quitté son
+déshabillé du matin et avait mis une de ses plus jolies toilettes; sa
+coiffure était soignée, mais l'animation de sa figure ne parvenait pas à
+cacher le changement de ses traits. Cette mise élégante le faisait au
+contraire ressortir davantage. Mlle Bourrienne, de son côté, avait fait
+des frais qui mettaient en relief les charmes de sa jolie personne.
+
+«Eh bien, et vous restez comme vous êtes, chère princesse? dit-elle. On
+va venir annoncer que ces messieurs sont au salon, il faudra descendre,
+et vous ne faites pas un petit bout de toilette?»
+
+La petite princesse sonna aussitôt une femme de chambre et passa
+gaiement en revue la garde-robe de sa belle-soeur. La princesse Marie
+s'en voulait à elle-même de son émotion, comme d'un manque de dignité,
+et en voulait aussi à ses deux compagnes de trouver cela tout simple. Le
+leur reprocher, c'eût été trahir les sensations qu'elle éprouvait; le
+refus de se parer aurait amené des plaisanteries et des conseils sans
+fin. Elle rougit, l'éclat de ses beaux yeux s'éteignit, sa figure se
+marbra, et, en victime résignée, elle s'abandonna à la direction de sa
+belle-soeur et de Mlle Bourrienne, qui toutes deux s'occupèrent, à qui
+mieux mieux, à la rendre jolie. La pauvre fille était si laide,
+qu'aucune rivalité entre elles n'était possible; aussi déployèrent-elles
+toute leur science à l'habiller convenablement, avec la foi naïve des
+femmes dans la puissance de l'ajustement.
+
+«Vraiment, ma bonne amie, cette robe n'est pas jolie, dit Lise en se
+reculant pour mieux juger de l'ensemble. Faites apporter l'autre, la
+robe massacat! Il s'agit peut-être du sort de toute ta vie.... Ah non!
+elle est trop claire, elle ne te va pas.»
+
+Ce n'était pas la robe qui manquait de grâce, mais bien la personne
+qu'elle habillait. La petite princesse et Mlle Bourrienne ne s'en
+rendaient pas compte, persuadées qu'un noeud bleu par-ci, une mèche de
+cheveux relevée par-là, qu'une écharpe abaissée sur la robe brune,
+remédieraient à tout. Elles ne voyaient pas qu'il était impossible de
+remédier à l'expression de ce visage effaré; elles avaient beau en
+changer le cadre, il restait toujours insignifiant et sans attrait.
+Après deux ou trois essais, la princesse Marie, toujours soumise, se
+trouva tout à coup coiffée avec les cheveux relevés, ce qui la
+défigurait encore davantage, et vêtue de l'élégante robe massacat à
+écharpe bleue; la petite princesse, en ayant fait deux fois le tour pour
+la bien examiner de tous les côtés et en arranger les plis, s'écria
+enfin avec désespoir:
+
+«C'est impossible! Non, Marie, décidément cela ne vous va pas! Je vous
+aime mieux dans votre petite robe grise de tous les jours; non, de
+grâce, faites cela pour moi!... Katia, dit-elle à la femme de chambre,
+apportez la robe grise de la princesse. Vous allez voir, dit-elle à Mlle
+Bourrienne, en souriant d'avance à ses combinaisons artistiques, vous
+allez voir ce que je vais produire.»
+
+Katia apporta la robe; la princesse Marie restait immobile devant la
+glace. Mlle Bourrienne remarqua que ses yeux étaient humides, que ses
+lèvres tremblaient, et qu'elle était prête à fondre en larmes.
+
+«Voyons, chère princesse, encore un petit effort.»
+
+La petite princesse, enlevant la robe à la femme de chambre, s'approcha
+de sa belle-soeur.
+
+«Allons, Marie, nous allons faire cela bien gentiment, bien simplement.»
+
+Et toutes trois riaient et gazouillaient comme des oiseaux.
+
+«Non, laissez-moi!»
+
+Et sa voix avait une inflexion si sérieuse, si mélancolique, que le
+gazouillement de ces oiseaux s'arrêta court. Elles comprirent à
+l'expression de ces beaux yeux suppliants qu'il était inutile
+d'insister.
+
+«Au moins changez de coiffure! Je vous le disais bien, continua la
+princesse en s'adressant à Mlle Bourrienne, que Marie a une de ces
+figures auxquelles ce genre de coiffure ne va pas du tout, mais du tout!
+Changez-la, de grâce!
+
+--Laissez-moi, laissez-moi, tout cela m'est parfaitement égal.»
+
+Ses compagnes ne pouvaient en effet s'empêcher de le reconnaître. La
+princesse Marie, parée de la sorte, était, il est vrai, plus laide que
+jamais, mais elles connaissaient la puissance de ce regard mélancolique,
+indice chez elle d'une décision ferme et résolue.
+
+«Vous changerez tout cela, n'est-ce pas?» dit Lise à sa belle-soeur, qui
+demeura silencieuse.
+
+Et la petite princesse quitta la chambre. Restée seule, Marie ne se
+regarda pas dans la glace, et, oubliant de mettre une autre coiffure,
+elle resta complètement immobile. Elle pensait au mari, à cet être fort
+et puissant, doué d'un attrait incompréhensible, qui devait la
+transporter dans son monde à lui, complètement différent du sien, et
+plein de bonheur. Elle pensait à l'enfant, à son enfant semblable à
+celui de la fille de sa nourrice, qu'elle avait vu la veille. Elle le
+voyait déjà suspendu à son sein... son mari était là... il les regardait
+tendrement, elle et son enfant... «Mais tout cela est impossible! je
+suis trop laide!» pensa-t-elle.
+
+«Le thé est servi, le prince va sortir de chez lui!» lui cria tout à
+coup la femme de chambre, à travers la porte.
+
+Elle tressaillit et elle eut peur de ses propres pensées. Avant de
+descendre, elle entra dans son oratoire, et, fixant ses regards sur
+l'image noircie du Sauveur, éclairée par la douce lueur de la lampe,
+elle joignit les mains, et se recueillit quelques instants. Le doute
+tourmentait son âme: les joies de l'amour, de l'amour terrestre lui
+seraient-elles données? Dans ses songes sur le mariage, elle entrevoyait
+toujours le bonheur domestique complété par des enfants; mais son rêve
+secret, presque inavoué à elle-même, était de goûter de cet amour
+terrestre, et ce sentiment était d'autant plus fort, qu'elle le cachait
+aux autres et à elle-même: «Mon Dieu, comment chasser de mon coeur ces
+insinuations diaboliques? Comment me dérober à ces horribles pensées,
+pour me soumettre avec calme à ta volonté?» À peine avait-elle adressé à
+Dieu cette prière qu'elle en trouva la réponse dans son coeur: «Ne
+désire rien pour toi-même, ne cherche rien, ne te trouble pas et n'envie
+rien à personne; l'avenir doit te rester inconnu, mais il faut que cet
+avenir te trouve prête à tout! S'il plaît à Dieu de t'éprouver par les
+devoirs du mariage, que sa volonté s'accomplisse!» Ces pensées la
+calmèrent, mais elle garda au fond de son coeur le désir de voir se
+réaliser son rêve d'amour, elle soupira, se signa et descendit, sans
+plus penser ni à sa robe, ni à sa coiffure, ni à son entrée, ni à ce
+qu'elle dirait. Quelle valeur ces misères pouvaient-elles avoir devant
+les desseins du Tout-Puissant, sans la volonté duquel il ne tombe pas un
+cheveu de la tête de l'homme!
+
+
+IV
+
+
+La princesse Marie trouva déjà au salon le prince Basile et son fils,
+causant avec la petite princesse et Mlle Bourrienne. Elle s'avança
+gauchement, en marchant pesamment sur ses talons. Les deux hommes et
+Mlle Bourrienne se levèrent, et la petite princesse s'écria: «Voilà
+Marie!»
+
+Son coup d'oeil les enveloppa tous distinctement. Elle vit se fondre en
+un aimable sourire l'expression grave qui avait passé sur le visage du
+prince Basile à sa vue; elle vit les yeux de sa belle-soeur suivre avec
+curiosité sur la figure des visiteurs l'impression qu'elle produisait;
+elle vit Mlle Bourrienne avec ses rubans et son joli visage, qui n'avait
+jamais été aussi animé, tourné vers lui, mais elle ne le vit pas, _lui_!
+Seulement, elle comprit instinctivement que quelque chose de grand, de
+lumineux, de beau, s'approchait d'elle à son entrée. Le prince Basile
+fut le premier à lui baiser la main; ses lèvres effleurèrent le front
+chauve incliné sur elle[23], et, répondant à ses compliments, elle
+l'assura qu'elle ne l'avait point oublié. Anatole survint, mais elle ne
+pouvait le voir: elle sentit sa main emprisonnée dans une autre main
+ferme et douce, et elle toucha à peine de ses lèvres un front blanc,
+ombragé de beaux cheveux châtains. Relevant les yeux, elle fut frappée
+de sa beauté. Il se tenait devant elle, un doigt passé dans la
+boutonnière de son uniforme, la taille cambrée; il se balançait
+légèrement sur un pied, et la regardait en silence, sans penser à elle.
+Anatole n'avait pas la compréhension vive, il n'était pas éloquent,
+mais en revanche il possédait ce calme si précieux dans le monde et
+cette assurance que rien ne pouvait ébranler. Un homme timide, qui se
+serait montré embarrassé de l'inconvenance de son silence à une première
+entrevue, et qui aurait fait des efforts pour en sortir, aurait empiré
+la situation, tandis qu'Anatole, qui ne s'en préoccupait guère,
+continuait à examiner la coiffure de la princesse Marie, sans se presser
+le moins du monde de sortir de son mutisme:
+
+«Je ne vous empêche pas de causer, avait-il l'air de dire, mais quant à
+moi, je n'en ai nulle envie!»
+
+La conscience de sa supériorité donnait à ses rapports avec les femmes
+une certaine nuance de dédain, qui avait le don d'éveiller en elles la
+curiosité, la crainte, l'amour même. Il paraissait leur dire:
+
+«Je vous connais, croyez-moi! Pourquoi dissimuler?... vous ne demandez
+pas mieux!»
+
+Peut-être ne le pensait-il pas, c'était même probable, car jamais il ne
+se donnait la peine de réfléchir, mais il imposait cette conviction, et
+la princesse Marie l'éprouva si bien, qu'elle s'empara aussitôt du
+prince Basile, afin de faire comprendre à son fils qu'elle ne se
+trouvait pas digne d'occuper son attention. La conversation était vive
+et animée, grâce surtout au babillage de la petite princesse, qui
+entr'ouvrait à plaisir ses lèvres pour montrer ses dents blanches. Elle
+avait engagé avec le prince Basile une de ces causeries qui lui étaient
+habituelles et qui pouvaient faire supposer qu'entre elle et son
+interlocuteur il y avait un échange de souvenirs mutuels, d'anecdotes
+connues d'eux seuls, tandis que ce n'était qu'un léger tissu de phrases
+brillantes, qui ne supposait aucune intimité antérieure.
+
+Le prince Basile lui donnait la réplique, ainsi qu'Anatole, qu'elle
+connaissait à peine. Mlle Bourrienne crut aussi de son devoir de faire
+sa partie dans cet échange de souvenirs, étrangers pour elle, et la
+princesse Marie se vit entraînée à y prendre gaiement part.
+
+«Nous pourrons au moins jouir de vous complètement, cher prince: ce
+n'était pas ainsi aux soirées d'Annette, vous vous sauviez toujours...
+cette chère Annette!
+
+--Vous n'allez pas au moins me parler politique, comme Annette?
+
+--Et notre table de thé?
+
+--Oh oui!
+
+--Pourquoi ne veniez-vous jamais chez Annette? demanda-t-elle à Anatole.
+Ah! je le sais, allez, votre frère Hippolyte m'a raconté vos exploits!»
+Et elle ajouta, en le menaçant de son joli doigt: «Je les connais, vos
+exploits de Paris!
+
+--Et Hippolyte ne t'a pas raconté, demanda le prince Basile à son fils,
+en saisissant la main de la petite princesse comme pour la retenir, il
+ne t'a pas raconté comme il séchait sur pied pour cette charmante
+princesse et comme elle le mettait à la porte.... Oh! c'est la perle des
+femmes, princesse,» dit-il à la princesse Marie.
+
+Mlle Bourrienne, de son côté, au mot de «Paris», profita de l'occasion
+pour jeter dans la conversation ses souvenirs personnels.
+
+Elle questionna Anatole sur son séjour à Paris:
+
+«Paris lui avait-il plu?
+
+Anatole, heureux de lui répondre, souriait en la regardant; ayant décidé
+à l'avance dans son for intérieur qu'il ne s'ennuierait pas à
+Lissy-Gory:
+
+«Elle n'est pas mal, pas mal du tout, cette demoiselle de compagnie,
+disait-il à part lui; j'espère que l'autre la prendra avec elle quand
+elle m'épousera...; la petite est, ma foi, gentille!»
+
+Le vieux prince s'habillait dans son cabinet sans se hâter: grognon et
+pensif, il réfléchissait à ce qu'il devait faire. L'arrivée de ces
+visiteurs le contrariait.
+
+«Que me veulent-ils, le prince Basile et son fils? Le père est un
+hâbleur, un homme de rien, son fils doit être gentil!
+
+Leur arrivée le contrariait surtout parce qu'elle ramenait sur le tapis
+une question qu'il s'efforçait toujours d'éloigner, en cherchant à se
+tromper lui-même. Il s'était bien souvent demandé s'il se déciderait un
+jour à se séparer de sa fille, mais jamais il ne se posait
+catégoriquement cette question, sachant bien que, s'il y répondait en
+toute justice, sa réponse serait contraire non seulement à ses
+sentiments, mais encore à toutes ses habitudes. Son existence sans elle,
+malgré le peu de cas qu'il paraissait en faire, lui semblait impossible:
+
+«Qu'a-t-elle besoin de se marier pour être malheureuse? Voilà Lise, qui
+certainement n'aurait pu trouver un meilleur mari... est-elle contente
+de son sort? Laide et gauche comme elle est, qui l'épousera pour elle?
+On la prendra pour sa fortune, pour ses alliances! Ne serait-elle pas
+beaucoup plus heureuse de rester fille?»
+
+Ainsi pensait le vieux prince, en s'habillant, et il se disait que
+cette terrible alternative était à la veille d'une solution, car
+l'intention évidente du prince Basile est de faire sa demande, sinon
+aujourd'hui, à coup sûr demain. Sans doute le nom, la position dans le
+monde, tout est convenable, mais est-il digne d'elle?... «C'est ce que
+nous verrons! c'est ce que nous verrons,» ajouta-t-il tout haut.
+
+Et il se dirigea d'un pas ferme et décidé vers le salon. En entrant, il
+embrassa d'un seul coup d'oeil tous les détails, et le changement de
+toilette de la petite princesse, et les rubans de Mlle Bourrienne, et la
+monstrueuse coiffure de sa fille, et son isolement et les sourires de
+Bourrienne et d'Anatole:
+
+«Elle est attifée comme une sotte, pensa-t-il, et lui, qui n'a pas l'air
+d'y prendre garde!
+
+--Bonjour, dit-il en s'approchant du prince Basile. Je suis content de
+te voir.
+
+--L'amitié ne connaît pas les distances, répondit le prince Basile, en
+parlant comme toujours d'un ton assuré et familier. Voici mon cadet,
+aimez-le, je vous le recommande!
+
+--Beau garçon, beau garçon, dit le maître de la maison, en examinant
+Anatole. Viens ici, embrasse-moi là.»
+
+Et il lui présenta sa joue. Anatole l'embrassa, en le regardant
+curieusement, mais avec une tranquillité parfaite, dans l'attente d'une
+de ces sorties originales et brusques dont son père lui avait parlé.
+
+Le vieux prince s'assit à sa place habituelle dans le coin du canapé,
+et, après avoir offert un fauteuil au prince Basile, il l'entreprit sur
+la politique et les nouvelles du jour; sans cesser de paraître l'écouter
+avec attention, il ne perdait pas de vue sa fille.
+
+«Ah! c'est ce qu'on écrit de Potsdam.»
+
+Et, répétant les dernières paroles de son interlocuteur, il se leva et
+s'approcha d'elle:
+
+«Est-ce pour les visiteurs que tu t'es ainsi parée? belle, très belle,
+ma foi! une nouvelle coiffure à leur intention!... Eh bien, alors je te
+défends, devant eux, de jamais te permettre à l'avenir de te pomponner
+sans mon autorisation.
+
+--C'est moi, mon père, qui suis la coupable, dit la petite princesse en
+s'interposant.
+
+--Vous avez, madame, tous les droits possibles de vous parer à votre
+guise, lui répondit-il en lui faisant un profond salut, mais elle n'a
+pas besoin de se défigurer: elle est assez laide comme cela!...»
+
+Et il se rassit à sa place, sans s'occuper davantage de la princesse
+Marie, qui était prête à pleurer.
+
+«Je trouve au contraire que cette coiffure va fort bien à la princesse,
+dit le prince Basile.
+
+--Eh bien, dis donc, mon jeune prince... comment t'appelle-t-on? Viens
+ici, causons et faisons connaissance.
+
+--C'est maintenant que la farce va commencer, se dit Anatole en
+s'asseyant à côté de lui.
+
+--Ainsi donc, mon bon, on vous a élevé à l'étranger? Ce n'est pas comme
+nous, ton père et moi, auxquels un sacristain a enseigné à lire et à
+écrire!... Eh bien, dites-moi, mon ami, vous servez dans la garde à
+cheval à présent? ajouta-t-il en le regardant fixement de très près.
+
+--Non, j'ai passé dans l'armée, répondit Anatole, qui réprimait avec
+peine une folle envie de rire.
+
+--Ah! ah! c'est parfait! C'est donc que vous voulez servir l'Empereur et
+la patrie? On est à la guerre... un beau garçon comme cela doit servir,
+doit servir... au service actif!
+
+--Non, prince, le régiment est déjà en marche, et moi j'y suis
+attaché...--À quoi donc suis-je attaché, papa? dit-il en riant à son
+père.
+
+--Il sert bien, ma foi: il demande à quoi il est attaché! ha! ha!»
+
+Et le vieux prince partit d'un éclat de rire, auquel Anatole fit écho,
+quand tout à coup le premier s'arrêta tout court et fronça violemment
+les sourcils:
+
+«Eh bien, va-t-en,» lui dit-il.
+
+Et Anatole alla rejoindre les dames.
+
+«Tu l'as fait élever à l'étranger, n'est-ce pas, prince Basile?
+
+--J'ai fait ce que j'ai pu, répondit le prince Basile, car l'éducation
+que l'on donne là-bas est infiniment supérieure.
+
+--Oui, tout est changé aujourd'hui, tout est nouveau!... Beau garçon,
+beau garçon! Allons chez moi.»
+
+À peine furent-ils arrivés dans son cabinet, que le prince Basile
+s'empressa de lui faire part de ses désirs et de ses espérances.
+
+«Crois-tu donc que je la tienne enchaînée, et que je ne puisse pas m'en
+séparer? Que se figurent-ils donc? s'écria-t-il avec colère; mais demain
+si elle veut, cela m'est bien égal! Seulement je veux mieux connaître
+mon gendre!... Tu connais mes principes: agis donc franchement. Je lui
+demanderai demain devant toi si elle veut, et dans ce cas il restera; il
+restera ici, je veux l'étudier!...»
+
+Et le vieux prince termina par son ébrouement habituel, en donnant à sa
+voix cette même intonation aiguë qu'il avait eue en prenant congé de son
+fils.
+
+«Je vous parlerai bien franchement,--dit le prince Basile, et il prit le
+ton matois de l'homme convaincu qu'il est inutile de ruser avec un
+auditeur trop clairvoyant,--car vous voyez au travers des gens. Anatole
+n'est pas un génie, mais c'est un honnête et brave garçon, c'est un bon
+fils.
+
+--Bien, bien, nous verrons!»
+
+À l'apparition d'Anatole, les trois femmes, qui vivaient solitaires, et
+privées depuis longtemps de la société des hommes, sentirent, toutes les
+trois également, que leur existence jusque-là avait été incomplète. La
+faculté de penser, de sentir, d'observer, se trouva décuplée en une
+seconde chez toutes les trois, et les ténèbres qui les enveloppaient
+s'éclairèrent tout à coup d'une lumière inattendue et vivifiante.
+
+La princesse Marie ne pensait plus ni à sa figure ni à sa malencontreuse
+coiffure, elle s'absorbait dans la contemplation de cet homme si beau et
+si franc, qui pouvait devenir son mari. Il lui paraissait bon,
+courageux, énergique, généreux; au moins en était-elle persuadée; mille
+rêveries de bonheur domestique s'élevaient dans son imagination: elle
+essayait de les chasser et de les cacher au fond de son coeur:
+
+«Ne suis-je pas trop froide? pensait-elle; si je garde cette réserve,
+c'est parce que je me sens trop vivement attirée vers lui!... Il ne peut
+pourtant pas deviner ce que je pense, et croire qu'il m'est
+désagréable.»
+
+Et la princesse Marie faisait son possible pour être aimable, sans y
+réussir.
+
+«La pauvre fille! elle est diablement laide!» pensait Anatole.
+
+Mlle Bourrienne avait aussi son petit lot de pensées éveillées en elle
+par la présence d'Anatole. La jolie jeune fille, qui n'avait ni position
+dans le monde, ni parents, ni amis, ni patrie, n'avait jamais songé
+sérieusement à être toute sa vie la lectrice du vieux prince et l'amie
+de la princesse Marie. Elle attendait depuis longtemps ce prince russe,
+qui, du premier coup d'oeil, saurait apprécier sa supériorité sur ses
+jeunes compatriotes, laides et mal fagotées, s'éprendrait d'elle et
+l'enlèverait. Mlle Bourrienne s'était composée toute une petite
+histoire, qu'elle tenait d'une de ses tantes et que son imagination se
+complaisait à achever. C'était le roman d'une jeune fille séduite, que
+sa pauvre mère accablait de reproches, et souvent elle se sentait émue
+jusqu'aux larmes de ce récit fait à un séducteur imaginaire.... Ce
+prince russe qui devait l'enlever était là.... Il lui déclarerait son
+amour... elle mettrait en avant: «ma pauvre mère,» et il l'épouserait.
+C'est ainsi que Mlle Bourrienne imposait, chapitre par chapitre, son
+roman, tout en causant des merveilles de Paris. Elle n'avait aucun plan
+préconçu, mais tout était classé à l'avance dans sa tête, et tous ces
+éléments épars se groupaient autour d'Anatole, auquel elle voulait
+plaire à tout prix.
+
+Quant à la petite princesse, comme un vieux cheval de bataille qui,
+malgré son âge, dresse instinctivement l'oreille au son de la trompette,
+elle se préparait à faire une charge à fond de coquetterie, sans y
+mettre la moindre arrière-pensée, et sous la seule impulsion d'une
+gaieté naïve et étourdie. Anatole avait l'habitude, lorsqu'il se
+trouvait dans la société des femmes, de se poser en homme blasé et
+fatigué de leurs avances; mais, en voyant l'impression qu'il produisait
+sur celles-ci, il ne put s'empêcher d'éprouver une véritable
+satisfaction d'amour-propre, d'autant plus qu'il sentait déjà naître
+dans son coeur, pour la jolie et provocante Mlle Bourrienne, un de ces
+accès de passion sans frein qui s'emparaient de lui avec une violence
+irrésistible et l'entraînaient à commettre les actions les plus hardies
+et les plus brutales.
+
+Après le thé, la société avait passé dans le salon voisin; la princesse
+Marie fut priée de se mettre au piano. Anatole s'accouda sur
+l'instrument à côté de Mlle Bourrienne, et ses yeux pétillants et rieurs
+ne quittaient pas la princesse Marie, qui sentait avec une émotion de
+joie douloureuse ce regard fixé sur elle. Sa sonate favorite la
+transportait dans un monde de suaves harmonies intimes, dont la poésie
+devenait plus forte, plus vibrante, sous l'influence de ce regard. Il
+était dirigé sur elle, et cependant il ne s'adressait en réalité qu'au
+petit pied de Mlle Bourrienne, qu'Anatole pressait doucement du sien.
+Elle regardait aussi la princesse Marie, et dans ses beaux yeux
+trahissait également une expression de joie émue et mêlée d'espérance.
+
+«Comme elle m'aime, pensait la princesse, comme je suis heureuse et quel
+bonheur pour moi d'avoir une amie comme elle, et un mari comme lui!...
+Mais sera-t-il jamais mon mari?»
+
+Le soir après le souper, quand on se sépara, Anatole baisa la main de la
+princesse, qui trouva le courage de le regarder. Il baisa également la
+main de la jeune Française: ce n'était pas assurément convenable, mais
+il le fit avec son assurance habituelle. Elle rougit, tout effrayée, et
+regarda la princesse Marie:
+
+«Quelle délicatesse, pensa cette dernière. Amélie craindrait-elle par
+hasard ma jalousie? Croit-elle que je ne sais pas apprécier sa tendresse
+si pure et son dévouement?»
+
+Et, s'approchant de Mlle Bourrienne, elle l'embrassa avec affection.
+Anatole s'avança galamment vers la petite princesse pour lui baiser la
+main:
+
+«Non, non! Quand votre père m'écrira que vous vous conduisez bien, je
+vous donnerai ma main à baiser, pas avant.
+
+Et, le menaçant du doigt, elle sortit en souriant.
+
+
+V
+
+
+Chacun rentra chez soi, et, à part Anatole, qui s'endormit aussitôt,
+personne ne ferma l'oeil de longtemps.
+
+«Sera-t-il vraiment mon mari, cet homme si beau, si bon, surtout si
+bon!» pensait la princesse Marie.
+
+Et elle éprouvait une terreur qui n'était pas dans sa nature: elle
+avait peur de se retourner, de bouger; il lui semblait que quelqu'un se
+tenait là, dans ce coin sombre, derrière le paravent, et ce quelqu'un
+était le diable, ce quelqu'un était cet homme au front blanc, aux
+sourcils noirs, aux lèvres vermeilles!
+
+Elle appela sa femme de chambre, et la pria de passer la nuit auprès
+d'elle.
+
+Mlle Bourrienne arpenta longtemps le jardin d'hiver, attendant vainement
+aussi quelqu'un, souriant à quelqu'un, et s'émouvant parfois aux paroles
+de sa «pauvre mère», qui lui reprochait sa chute.
+
+La petite princesse grondait sa femme de chambre: son lit était mal
+fait: elle ne pouvait s'y coucher d'aucune façon; tout lui était lourd
+et incommode... c'était son fardeau qui la gênait. Il la gênait d'autant
+plus ce soir, que la présence d'Anatole l'avait reportée à une époque
+où, vive et légère, elle n'avait aucun souci: assise, en camisole et en
+bonnet de nuit, dans un fauteuil, pour la troisième fois elle faisait
+refaire son lit et retourner les matelas par sa femme de chambre
+endormie.
+
+«Je t'avais bien dit qu'il n'y avait que des creux et des bosses; tu
+comprends bien que je n'aurais pas mieux demandé que de dormir? Ainsi ce
+n'est pas ma faute,» disait-elle du ton boudeur d'un enfant qui va
+pleurer.
+
+Le vieux prince ne dormait pas non plus. Tikhone, à travers son sommeil,
+l'entendait marcher et s'ébrouer; il lui semblait que sa dignité avait
+été offensée, et cette offense était d'autant plus vive, qu'elle ne se
+rapportait pas à lui, mais à sa fille, à sa fille qu'il aimait plus que
+lui-même. Il avait beau se dire qu'il prendrait son temps pour décider
+quelle serait dans cette affaire la ligne de conduite à suivre, une
+ligne de conduite selon la justice et l'équité, ses réflexions ne
+faisaient que l'irriter davantage:
+
+«Elle a tout oublié pour le premier venu, tout, jusqu'à son père... et
+la voilà qui court en haut, qui se coiffe et qui fait des grâces, et qui
+ne ressemble plus à elle-même! Et la voilà enchantée d'abandonner son
+père, et pourtant elle savait que je le remarquerais! Frr... frr...
+frr.... Est-ce que je ne vois pas que cet imbécile ne regarde que la
+Bourrienne?... Il faut que je la chasse! Et pas un brin de fierté pour
+le comprendre; si elle n'en a pas pour elle, qu'elle en ait pour moi! Il
+faudra lui montrer que ce bellâtre ne pense qu'à la Bourrienne. Pas de
+fierté!... je le lui dirai!»
+
+Dire à sa fille qu'elle se faisait des illusions et qu'Anatole
+s'occupait de la Française était, il le savait bien, le plus sûr moyen
+de froisser son amour-propre. Sa cause serait gagnée; en d'autres
+termes, son désir de garder sa fille serait satisfait. Cette idée le
+calma, et il appela Tikhone pour se faire déshabiller.
+
+«C'est le diable qui les a envoyés,» se disait-il pendant que Tikhone
+passait la chemise de nuit sur ce vieux corps parcheminé, dont la
+poitrine était couverte d'une épaisse toison de poils gris.
+
+«Je ne les ai pas invités, et les voilà qui me dérangent mon existence,
+et il me reste si peu de temps à vivre.... Au diable!»
+
+Tikhone était habitué à entendre le prince parler tout haut; aussi
+reçut-il d'un visage impassible le coup d'oeil furibond qui émergeait de
+la chemise.
+
+«Sont-ils couchés?»
+
+Tikhone, comme tous les valets de chambre bien appris, devinait
+d'instinct la direction des pensées de son maître:
+
+«Ils se sont couchés et ont éteint leurs lumières, Excellence.
+
+--Bien nécessaire, bien nécessaire,» marmotta le vieux.
+
+Et, glissant ses pieds dans ses pantoufles, et endossant sa robe de
+chambre, il alla s'étendre sur le divan qui lui servait de lit.
+
+Quoique peu de paroles eussent été échangées entre Anatole et Mlle
+Bourrienne, ils s'étaient parfaitement compris; quant à la partie du
+roman qui précédait l'apparition de «ma pauvre mère», ils sentaient
+qu'ils avaient beaucoup de choses à se dire en secret; aussi, dès le
+lendemain matin, cherchèrent-il les occasions d'un tête-à-tête, et ils
+se rencontrèrent inopinément dans le jardin d'hiver, pendant que la
+princesse Marie descendait, plus morte que vive, pour se rendre chez son
+père à l'heure habituelle. Il lui semblait que non seulement chacun
+savait que son sort allait se décider dans la journée, mais qu'elle-même
+y était toute disposée. Elle lisait cela sur la figure de Tikhone, sur
+celle du valet de chambre du prince Basile, qu'elle croisa dans le
+corridor, portant de l'eau chaude à son maître, et qui lui fit un
+profond salut.
+
+Le vieux prince, ce matin-là, se montra plein de bienveillance et
+d'aménité pour sa fille; elle connaissait depuis longtemps cette façon
+d'agir, qui n'empêchait pas ses mains sèches de se crisper de colère
+contre elle pour un problème d'arithmétique qu'elle ne saisissait pas
+assez vite, et qui le poussait à se lever, à s'éloigner d'elle et à
+répéter à plusieurs reprises les mêmes paroles d'une voix sourde et
+contenue.
+
+Il entama le sujet qui le préoccupait, sans la tutoyer:
+
+«On m'a fait une proposition qui vous concerne, lui dit-il en souriant
+d'un sourire forcé; vous aurez probablement deviné que le prince Basile
+n'a pas amené ici son élève (c'est ainsi qu'il appelait Anatole, sans
+trop savoir pourquoi) pour mes beaux yeux; vous connaissez mes
+principes: c'est pour cela que je vous parle en ce moment.
+
+--Comment dois-je vous comprendre, mon père? dit la princesse, pâlissant
+et rougissant tour à tour.
+
+--Comment comprendre? s'écria le vieux en s'échauffant. Le prince Basile
+te trouve à son goût comme belle-fille et il te fait la proposition au
+nom de son élève: c'est clair! Comment comprendre? c'est à toi que je le
+demande.
+
+--Je ne sais pas, mon père, ce que vous... murmura la princesse.
+
+--Moi, moi, je n'ai rien à y voir, laissez-moi donc de côté, ce n'est
+pas moi qui me marie!... Que voulez-vous?... c'est là ce qu'il me serait
+agréable d'apprendre?»
+
+La princesse devina que son père ne voyait pas ce mariage d'un bon oeil,
+mais elle se dit aussitôt que c'était le moment ou jamais de décider de
+son sort. Elle baissa les yeux pour ne pas voir ce regard qui lui ôtait
+toute faculté de penser et devant lequel elle était habituée à plier:
+
+«Je ne désire qu'une chose: agir selon votre volonté, mais s'il m'était
+permis d'exprimer mon désir....
+
+--Parfait! s'écria le prince en l'interrompant: il te prendra avec la
+dot et il y accrochera Mlle Bourrienne; c'est elle qui sera sa femme, et
+toi...»
+
+Il s'arrêta en voyant l'impression que ses paroles produisaient sur sa
+fille; elle baissait la tête, et elle était prête à fondre en larmes.
+
+«Voyons, voyons, je plaisante. Souviens-toi d'une chose, princesse, mes
+principes reconnaissent à une jeune fille le droit de choisir. Tu es
+libre, mais n'oublie pas que le bonheur de toute ta vie dépend du parti
+que tu vas prendre... je ne parle pas de moi.
+
+--Mais je ne sais, mon père....
+
+--Je n'en parle pas; quant à lui, il épousera qui on voudra; mais toi,
+tu es libre: va dans ta chambre, réfléchis, et apporte-moi ta réponse
+dans une heure; tu auras à te prononcer devant lui. Je sais bien, tu vas
+prier, je ne t'en empêche pas; prie, tu ferais mieux de réfléchir
+pourtant; va!... Oui ou non, oui ou non, oui ou non!» criait-il pendant
+que sa fille s'éloignait chancelante, car son sort était décidé et
+décidé pour son bonheur.
+
+Mais l'allusion de son père à Mlle Bourrienne était terrible; à la
+supposer fausse, elle n'y pouvait penser de sang-froid. Elle retournait
+chez elle par le jardin d'hiver, lorsque la voix si connue de Mlle
+Bourrienne la tira de son trouble. Elle leva les yeux et vit à deux pas
+d'elle Anatole qui embrassait la jeune Française, en lui parlant à
+l'oreille. La figure d'Anatole exprimait les sentiments violents qui
+l'agitaient, quand il se retourna vers la princesse, oubliant son bras
+autour de la taille de la jolie fille.
+
+«Qui est là? Que me veut-on?» semblait-il dire.
+
+La princesse Marie s'était arrêtée pétrifiée, les regardant sans
+comprendre. Mlle Bourrienne poussa un cri et s'enfuit. Anatole salua la
+princesse avec un sourire fanfaron, et haussant les épaules, il se
+dirigea vers la porte qui conduisait à son appartement.
+
+Une heure plus tard, Tikhone, qui avait été envoyé prévenir la princesse
+Marie, lui annonça qu'on l'attendait, et que le prince Basile était là.
+Il la trouva dans sa chambre, assise sur le canapé, passant doucement la
+main sur les cheveux de Mlle Bourrienne, qui pleurait à chaudes larmes.
+Les doux yeux de la princesse Marie, pleins d'une pitié tendre et
+affectueuse, avaient retrouvé leur calme et leur lumineuse beauté.
+
+«Non, princesse, je suis perdue à jamais dans votre coeur.
+
+--Pourquoi donc? Je vous aime plus que jamais et je tâcherai de faire
+tout mon possible..., répondit la princesse Marie avec un triste
+sourire. Remettez-vous, mon amie, je vais aller trouver mon père.»
+
+Le prince Basile, assis les jambes croisées, et tenant une tabatière
+dans sa main, simulait un profond attendrissement, qu'il paraissait
+s'efforcer de cacher sous un rire ému. À l'entrée de la princesse Marie,
+aspirant à la hâte une petite prise, il lui saisit les deux mains:
+
+«Ah! ma bonne, ma bonne, le sort de mon fils est entre vos mains.
+Décidez, ma bonne, ma chère, ma douce Marie, que j'ai toujours aimée
+comme ma fille.»
+
+Il se détourna, car une larme venait en effet de poindre dans ses yeux.
+
+«Frr.... Frr...! Au nom de son élève et fils, le prince te demande si tu
+veux, oui ou non, devenir la femme du prince Anatole Kouraguine? Oui ou
+non, dis-le, s'écria-t-il; je me réserve ensuite le droit de faire
+connaître mon opinion... oui, mon opinion, rien que mon opinion,
+ajouta-t-il en répondant au regard suppliant du prince Basile.... Eh
+bien! oui ou non?
+
+--Mon désir, mon père, est de ne jamais vous quitter, de ne jamais
+séparer mon existence de la vôtre. Je ne veux pas me marier, répondit la
+princesse Marie, en adressant un regard résolu de ses beaux yeux au
+prince Basile et à son père.
+
+--Folies, bêtises, bêtises, bêtises!» s'écria le vieux prince, en
+attirant sa fille à lui, et en lui serrant la main avec une telle
+violence, qu'elle cria de douleur.
+
+Le prince Basile se leva.
+
+«Ma chère Marie, c'est un moment que je n'oublierai jamais; mais
+dites-moi, ne nous donnerez-vous pas un peu d'espérance? Ne pourra-t-il
+toucher votre coeur si bon, si généreux? Je ne vous demande qu'un seul
+mot: peut-être?
+
+--Prince, j'ai dit ce que mon coeur m'a dicté, je vous remercie de
+l'honneur que vous m'avez fait, mais je ne serai jamais la femme de
+votre fils!
+
+--Voilà qui est terminé, mon cher; très content de te voir, très
+content. Retourne chez toi, princesse.... Très content, très content,»
+répéta le vieux prince, en embrassant le prince Basile.
+
+«Je suis appelée à un autre bonheur, se disait la princesse Marie, je
+serai heureuse en me dévouant et en faisant le bonheur d'autrui, et,
+quoi qu'il m'en coûte, je n'abandonnerai pas la pauvre Amélie. Elle
+l'aime si passionnément et s'en repent si amèrement. Je ferai tout pour
+faciliter son mariage avec lui. S'il manque de fortune, je lui en
+donnerai à elle, et je prierai mon père et André d'y consentir!... Je me
+réjouirais tant de la voir sa femme, elle si triste, si seule, si
+abandonnée!... Comme elle doit l'aimer pour s'être oubliée ainsi! Qui
+sait? J'aurais peut-être agi de même!»
+
+
+VI
+
+
+La famille Rostow se trouvait depuis longtemps sans nouvelles de
+Nicolas, lorsque dans le courant de l'hiver le comte reçut une lettre
+sur l'adresse de laquelle il reconnut l'écriture de son fils. Il se
+précipita aussitôt, en marchant sur la pointe des pieds afin de ne pas
+être entendu, tout droit dans son cabinet, où il s'enferma pour la lire
+tout à son aise. Anna Mikhaïlovna, qui avait eu connaissance de
+l'arrivée de la lettre, car elle n'ignorait jamais rien de ce qui se
+passait dans la maison alla, à pas discrets, retrouver le comte dans son
+cabinet et l'y surprit pleurant et riant tout à la fois.
+
+«Mon bon ami? dit d'un ton interrogatif et mélancolique Anna
+Mikhaïlovna, toute prête à prendre part à ce qui lui arrivait, et qui,
+malgré l'heureuse tournure de ses affaires, continuait à demeurer chez
+les Rostow.
+
+--De Nicolouchka... une lettre!... Il a été blessé, ma chère... blessé,
+ce cher enfant... ma petite comtesse!... fait officier, ma chère...
+grâce à Dieu!... Mais comment le lui dire?» balbutia le comte en
+sanglotant.
+
+Anna Mikhaïlovna s'assit à ses côtés, essuya les larmes du comte qui
+tombaient sur la lettre, la parcourut et, après s'être également essuyé
+les yeux, calma l'agitation du comte, lui assurant que pendant le dîner
+elle préparerait la comtesse, et que le soir, après le thé, on pourrait
+lui annoncer la nouvelle.
+
+Elle tint en effet sa promesse, et pendant le repas elle ne cessa de
+broder sur le thème de la guerre, demanda à deux reprises quand on avait
+reçu la dernière lettre de Nicolas, quoiqu'elle le sût parfaitement, et
+fit observer qu'on devait s'attendre, à tout moment, à avoir de ses
+nouvelles, peut-être même avant que la journée fût passée. Chaque fois
+qu'elle recommençait ses allusions, la comtesse l'examinait, ainsi que
+son mari, avec inquiétude, et Anna Mikhaïlovna détournait adroitement la
+conversation sur des sujets indifférents. Natacha, qui, de toute la
+famille, saisissait le plus facilement la moindre nuance dans les
+inflexions de la voix, le plus léger changement dans les traits et les
+regards, avait aussitôt dressé les oreilles, devinant qu'il y avait
+là-dessous un secret concernant son frère, entre son père et Anna
+Mikhaïlovna, et que cette dernière y préparait sa mère. Malgré toute son
+audace, connaissant la sensibilité de cette mère par rapport à son fils,
+Natacha n'osa adresser aucune question; son inquiétude l'empêcha de
+manger, elle ne faisait que se tourner et se retourner sur sa chaise, au
+grand déplaisir de sa gouvernante. Aussitôt le dîner fini, elle se
+précipita à la poursuite d'Anna Mikhaïlovna, qu'elle rattrapa dans le
+salon; elle se suspendit à son cou de toute la force de son élan:
+«Tante, bonne tante, qu'y a-t-il?
+
+--Rien, ma petite.
+
+--Chère petite âme de tante, je sais que vous savez quelque chose, et je
+ne vous lâcherai pas.»
+
+Anna Mikhaïlovna secoua la tête.
+
+«Vous êtes une fine mouche, mon enfant!
+
+--Nicolas a écrit, pas vrai? s'écria Natacha, lisant une réponse
+affirmative sur la figure de sa tante.
+
+--Chut! sois prudente; tu sais comme ta mère est impressionnable!
+
+--Je le serai, je vous le promets; dites-moi seulement ce qu'il y a?
+Vous ne voulez pas me le raconter? eh bien, alors j'irai tout de suite
+le lui dire!»
+
+Anna Mikhaïlovna la mit au courant en peu de mots, en lui réitérant
+l'injonction de garder le silence.
+
+«Je vous donne ma parole d'honneur, dit Natacha en se signant, que je ne
+le dirai à personne...»
+
+Et elle courut aussitôt rejoindre Sonia, à laquelle elle cria de loin,
+avec une joie exubérante:
+
+«Nicolas est blessé! une lettre!
+
+--Nicolas!» dit Sonia en pâlissant subitement.
+
+À la vue de l'impression produite par ses paroles, Natacha comprit tout
+à coup ce qui se mêlait de triste à cette joyeuse nouvelle.
+
+Elle se jeta sur Sonia et l'embrassa en pleurant:
+
+«Il n'a été qu'un peu blessé, il a été fait officier et il se porte
+bien, car c'est lui-même qui écrit!
+
+--Quelles pleurnicheuses vous faites, vous autres femmes! dit Pétia en
+faisant de grandes enjambées dans la chambre, d'un air décidé.--Eh bien,
+moi, je suis content, très content, que mon frère se soit distingué!
+Vous n'êtes que des pleurnicheuses, vous n'y comprenez rien!»
+
+Natacha sourit à travers ses larmes.
+
+«Et tu as lu la lettre? demanda Sonia.
+
+--Non, je ne l'ai pas lue, mais Anna Mikhaïlovna m'a dit que le mauvais
+moment était passé et qu'il était officier.
+
+--Dieu soit loué, dit Sonia en faisant le signe de la croix, mais elle
+t'aura peut-être trompée. Allons chez maman.»
+
+Pétia continuait sa promenade en silence.
+
+«Si j'avais été à la place de Nicolouchka, j'en aurais tué encore
+davantage, de ces Français; ce sont des misérables; j'en aurais tué tant
+et tant que j'en aurais fait une montagne, voilà!
+
+--Tais-toi donc, Pétia, tu es un imbécile!
+
+--Ce n'est pas moi qui suis un imbécile, c'est vous qui êtes des
+sottes! Peut-on pleurer pour des bagatelles?
+
+--Tu te le rappelles? demanda Natacha après un moment de silence.
+
+--Si je me rappelle Nicolas? dit Sonia en souriant.
+
+--Mais non, Sonia... je veux dire... te le rappelles-tu bien...
+clairement?... te rappelles-tu tout?... disait avec force gestes
+Natacha, qui tâchait de donner à ses paroles une signification sérieuse.
+Moi, je me rappelle Nicolas... très bien. Quant à Boris, je ne me
+souviens plus de lui, mais là, pas du tout.
+
+--Comment! tu ne te souviens pas de Boris? demanda Sonia stupéfaite.
+
+--Ce n'est pas que je l'aie oublié,... je sais bien comment il est!
+Quand je ferme les yeux, je vois Nicolas, mais Boris...»
+
+Et elle ferma les yeux.
+
+«Il n'y a plus rien, rien!
+
+--Ah! Natacha,» dit Sonia avec une exaltation sérieuse; elle la
+regardait sans doute comme indigne d'entendre ce qu'elle allait lui
+dire, ce qui ne l'empêcha pas d'accentuer malgré elle ses paroles avec
+une conviction émue: «J'aime ton frère, et quoi qu'il nous arrive, à lui
+ou à moi, je ne cesserai de l'aimer!»
+
+Natacha la regardait de ses yeux curieux: elle sentait que Sonia venait
+de dire la vérité, que c'était de l'amour et qu'elle n'avait jamais
+encore éprouvé rien de pareil; elle voyait, mais sans le comprendre, que
+cela pouvait exister!
+
+«Lui écriras-tu?»
+
+Sonia réfléchit, car c'était une question qui la préoccupait depuis
+longtemps. Comment lui écrirait-elle? Et d'abord fallait-il lui écrire?
+Maintenant qu'il était un officier, et un héros blessé, le moment était
+venu, croyait-elle, de se rappeler à son souvenir et de lui rappeler
+ainsi l'engagement qu'il avait pris à son égard:
+
+«Je ne sais pas; s'il m'écrit, je lui écrirai, répondit-elle en
+rougissant.
+
+--Et ça ne t'embarrassera pas?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, moi, j'aurais honte d'écrire à Boris, et je ne lui écrirai
+pas.
+
+--Et pourquoi en aurais-tu honte?
+
+--Je ne sais pas, mais j'en aurais honte.
+
+--Et moi, je sais pourquoi elle en aurait honte, dit Pétia, offensé de
+l'apostrophe de sa soeur. C'est parce qu'elle s'est amourachée de ce
+gros avec des lunettes (c'est ainsi que Pétia désignait son homonyme, le
+nouveau comte Besoukhow), et maintenant c'est le tour du chanteur (il
+faisait allusion à l'Italien, au nouveau maître de chant de Natacha)....
+C'est pour cela qu'elle a honte!
+
+--Es-tu bête, Pétia!
+
+--Pas plus bête que vous, madame,» reprit le gamin de neuf ans du ton
+d'un vieux brigadier.
+
+Cependant la comtesse s'était émue des réticences d'Anna Mikhaïlovna,
+et, revenue chez elle, elle ne quittait pas, de ses yeux prêts à fondre
+en larmes, la miniature de son fils. Anna Mikhaïlovna, tenant la lettre,
+s'arrêta sur le seuil de la chambre:
+
+«N'entrez pas, disait-elle au vieux comte, qui la suivait... plus
+tard...»
+
+Et elle referma la porte derrière elle.
+
+Le comte appliqua son oreille au trou de la serrure, et n'entendit tout
+d'abord qu'un échange de propos indifférents, puis Anna Mikhaïlovna qui
+faisait un long discours, puis un cri, un silence... et deux voix qui se
+répondaient alternativement dans un joyeux duo. Anna Mikhaïlovna
+introduisit le comte. Elle portait sur sa figure l'orgueilleuse
+satisfaction d'un opérateur qui a mené à bonne fin une amputation
+dangereuse, et qui désire voir le public apprécier le talent dont il
+vient de faire preuve.
+
+«C'est fait!» dit-elle au comte, pendant que la comtesse, tenant d'une
+main le portrait et de l'autre la lettre, les baisait tour à tour. Elle
+tendit les mains à son mari, embrassa sa tête chauve, par-dessus
+laquelle elle envoya un nouveau regard à la lettre et au portrait, et le
+repoussa doucement, pour approcher encore une fois la lettre et le
+portrait de ses lèvres. Véra, Natacha, Sonia, Pétia entrèrent au même
+moment, et on leur lut la lettre de Nicolas, dans laquelle il décrivait,
+en quelques lignes, la campagne, les deux batailles auxquelles il avait
+pris part, son avancement, et qui finissait par ces mots: «Je baise les
+mains à maman, et à papa, en demandant leur bénédiction, et j'embrasse
+Véra, Natacha et Pétia.» Il envoyait aussi ses compliments à M.
+Schelling, à Mme Shoss, sa vieille bonne, et suppliait sa mère de
+vouloir bien donner de sa part un baiser à sa chère Sonia, à laquelle il
+pensait toujours autant, et qu'il aimait toujours. Sonia à ces mots
+devint pourpre, et ses yeux se remplirent de larmes. Ne pouvant soutenir
+les regards dirigés sur elle, elle se sauva dans la grande salle, en fit
+le tour, pirouetta sur ses talons comme une toupie, et, toute rayonnante
+de plaisir, elle fit le ballon avec sa robe, et s'accroupit sur le
+plancher. La comtesse pleurait.
+
+«Il n'y a pas de quoi pleurer, maman, dit Véra. Il faut se réjouir au
+contraire!»
+
+C'était juste, et cependant le comte, la comtesse, Natacha, tous la
+regardèrent d'un air de reproche:
+
+«De qui donc tient-elle?» se demanda la comtesse.
+
+La lettre du fils bien-aimé fut lue et relue une centaine de fois, et
+ceux qui désiraient en entendre le contenu devaient se rendre chez la
+comtesse, car elle ne s'en dessaisissait pas. Lorsque la comtesse en
+faisait la lecture aux gouverneurs, aux gouvernantes, à Mitenka, aux
+connaissances de la maison, c'était chaque fois pour elle une nouvelle
+jouissance, et chaque fois elle découvrait de nouvelles qualités à son
+Nicolas chéri. C'était si étrange en effet pour elle de se dire que ce
+fils qu'elle avait porté dans son sein, il y avait vingt ans, que ce
+fils à propos duquel elle se disputait avec son mari qui le gâtait, que
+cet enfant qu'elle croyait entendre bégayer «maman»... était là-bas,
+loin d'elle, dans un pays étranger, qu'il s'y conduisait en brave
+soldat, qu'il y remplissait sans mentor son devoir d'homme de coeur!
+L'expérience de tous les jours, qui nous montre le chemin parcouru
+insensiblement par les enfants, depuis le berceau jusqu'à l'âge d'homme,
+n'avait jamais existé pour elle. Chaque pas de son fils vers la virilité
+lui paraissait aussi merveilleux que s'il eût été le premier exemple
+d'un semblable développement.
+
+«Quel style, quelles jolies descriptions! Et quelle âme! Et sur
+lui-même, rien... aucun détail! Il parle d'un certain Denissow, et je
+suis sûre qu'il aura montré plus de courage qu'eux tous. Quel coeur! Je
+le disais toujours lorsqu'il était petit, toujours!»
+
+Pendant une semaine on ne s'occupa que de faire des brouillons, et
+d'écrire, et de recopier la lettre que toute la maison envoyait à
+Nicolouchka. Sous la surveillance de la comtesse et du comte, on
+préparait l'argent et les effets nécessaires à l'équipement du nouvel
+officier, Anna Mikhaïlovna, en femme pratique, avait su ménager à son
+fils une protection dans l'armée, et se faciliter avec lui des moyens de
+correspondre, en envoyant ses lettres au grand-duc Constantin,
+commandant de la garde. Les Rostow, de leur côté, supposaient qu'on
+adressant leurs lettres «à la garde russe, à l'étranger», c'était
+parfaitement clair et précis, et que, si les lettres arrivaient jusqu'au
+grand-duc commandant de la garde, il n'y avait aucune raison pour
+qu'elles n'arrivassent pas également au régiment de Pavlograd, qui
+devait se trouver dans le voisinage. Il fut pourtant décidé qu'on
+enverrait le tout à Boris par le courrier du grand-duc, et que Boris
+serait chargé de le transmettre à leur fils. Père, mère, Sonia et les
+enfants, tous avaient écrit, et le vieux comte avait joint au paquet six
+mille roubles pour l'équipement.
+
+
+VII
+
+
+Le 12 novembre, l'armée de Koutouzow, campée aux alentours d'Olmütz, se
+préparait à être passée en revue par les deux empereurs de Russie et
+d'Autriche. La garde, qui venait d'arriver, bivouaquait à quinze verstes
+de là, pour paraître le lendemain matin à dix heures sur le champ de
+manoeuvres.
+
+Nicolas Rostow avait reçu ce même jour un billet de Boris. Boris lui
+annonçait que le régiment d'Ismaïlovsky s'arrêtait à quelques verstes,
+et qu'il l'attendait pour lui remettre la lettre et l'argent. La
+nécessité de ce dernier envoi se faisait vivement sentir, car, après la
+campagne, et pendant le séjour à Olmütz, Nicolas avait été exposé à
+toutes les tentations imaginables, grâce aux cantines bien fournies des
+vivandiers, et grâce aussi aux juifs autrichiens, qui pullulaient dans
+le camp. Ce n'était dans le régiment de Pavlograd que banquets sur
+banquets pour fêter les récompenses reçues; puis des courses sans fin à
+la ville, où une certaine Caroline la Hongroise avait ouvert un
+restaurant, dont le service était fait par des femmes. Rostow avait fêté
+tout dernièrement son avancement, avait acheté Bédouin, le cheval de
+Denissow, et se trouvait endetté jusqu'au cou envers ses camarades et le
+Vivandier. Après avoir dîné avec des amis, il se mit en quête de son
+camarade d'enfance, dans le bivouac de la garde. Il n'avait pas encore
+eu le temps de s'équiper, et portait toujours sa veste râpée de junker,
+ornée de la croix de soldat, un pantalon à fond de cuir et le ceinturon
+avec l'épée d'officier; son cheval était un cheval cosaque acheté
+d'occasion, et son shako bosselé était posé de côté, d'un air tapageur.
+En s'approchant du régiment d'Ismaïlovsky, il ne pensait dans sa joie
+qu'à émerveiller Boris et ses camarades de la garde par son air de
+hussard aguerri qui n'en est pas à sa première campagne.
+
+La garde avait exécuté une promenade plutôt qu'une marche, en faisant
+parade de sa belle tenue et de son élégance. Les havresacs étaient
+transportés dans des charrettes, et, à chacune de leurs courtes étapes,
+les officiers trouvaient des dîners excellents, préparés par les
+autorités de l'endroit. Les régiments entraient dans les villes et en
+sortaient musique en tête, et pendant toute la marche, ce dont la garde
+était très fière, les soldats, obéissant à l'ordre du grand-duc,
+marchaient au pas et les officiers suivaient à leur rang. Depuis leur
+départ, Boris n'avait pas quitté Berg, qui était devenu chef de
+compagnie, et qui, par son exactitude au service, avait su gagner la
+confiance de ses chefs, et arranger fort avantageusement ses petites
+affaires. Boris avait eu soin de faire bon nombre de connaissances, qui
+pouvaient lui devenir très utiles dans un moment donné, entre autres
+celle du prince André Bolkonsky, à qui il avait apporté une lettre de
+Pierre, et il espérait être attaché, par sa protection, à l'état-major
+du général en chef. Berg et Boris, tous deux tirés à quatre épingles, et
+complètement reposés de leur dernière étape, jouaient aux échecs sur une
+table ronde, dans le logement propre et soigné qui leur avait été
+assigné; le long tuyau de la pipe de Berg se prélassait entre ses
+jambes, pendant que Boris, de ses blanches mains, mettait les pièces en
+piles, sans perdre de vue la figure de son partenaire, absorbé comme
+toujours par son occupation du moment:
+
+«Eh bien, comment en sortirez-vous?
+
+--Nous allons voir!»
+
+La porte s'ouvrit à ce moment.
+
+«Le voilà enfin! s'écria Rostow.... Ah! et Berg est aussi là?
+
+--Petits enfants, allez faire dodo,» ajouta-t-il en fredonnant une
+chanson de sa vieille bonne, qui avait toujours le don de les faire
+pouffer de rire, Boris et lui.
+
+«Dieu de Dieu, que tu es changé!»
+
+Boris se leva pour aller à la rencontre de son ami, sans oublier
+toutefois d'arrêter dans leur chute les différentes pièces du jeu; il
+allait l'embrasser, lorsque Rostow fit un mouvement de côté. Avec cet
+instinct naturel à la jeunesse, qui ne songe qu'à s'écarter des sentiers
+battus, Rostow cherchait constamment à exprimer ses sentiments d'une
+façon neuve et originale, et à ne se conformer en rien aux habitudes
+reçues. Il n'avait d'autre désir que de faire quelque chose
+d'extraordinaire, ne fût-ce que de pincer son ami, et surtout d'éviter
+l'accolade habituelle. Boris au contraire déposa tout tranquillement et
+affectueusement sur ses joues les trois baisers de rigueur.
+
+Six mois à peine s'étaient écoulés depuis leur séparation, et en se
+retrouvant ainsi au moment où ils faisaient leurs premiers pas dans la
+vie, ils furent frappés de l'énorme changement qui était survenu en eux,
+et qui résultait évidemment du milieu dans lequel ils s'étaient
+développés.
+
+«Ah! vous autres, maudits frotteurs de parquets, qui rentrez d'une
+promenade, coquets et pimpants, tandis que nous, pauvres pécheurs de
+l'armée...» disait Rostow, qui, avec sa jeune voix de baryton et ses
+mouvements accentués, cherchait à se donner la désinvolture d'un
+militaire de l'armée, par opposition avec l'élégance de la garde, en
+montrant son pantalon couvert de boue.
+
+L'hôtesse allemande passa en ce moment la tête par la porte.
+
+«Est-elle jolie? dit Rostow, en clignant de l'oeil.
+
+--Ne crie donc pas si fort! Tu les effrayes, lui dit Boris. Sais-tu bien
+que je ne t'attendais pas sitôt, car ce n'est qu'hier soir que j'ai
+remis mon billet à Bolkonsky, un aide de camp que je connais. Je
+n'espérais pas qu'il te le ferait parvenir aussi vite.... Eh bien,
+comment vas-tu? Tu as reçu le baptême du feu?»
+
+Rostow, sans répondre, joua avec la croix de soldat de Saint-Georges qui
+était suspendue aux brandebourgs de son uniforme et, indiquant son bras
+en écharpe:
+
+«Comme tu vois!
+
+--Ah! ah! dit Boris en souriant, nous aussi, mon cher, nous avons fait
+une campagne charmante. Son Altesse Impériale suivait le régiment, et
+nous avions toutes nos aises. En Pologne, des réceptions, des dîners,
+des bals à n'en plus finir.... Le césarévitch est très bienveillant pour
+tous les officiers!»
+
+Et ils se racontèrent mutuellement toutes les différentes phases de
+leur existences: l'un, la vie de bivouac, l'autre les avantages de sa
+position dans la garde avec de hautes protections.
+
+«Oh! la garde! dit Rostow. Donne-moi du vin.»
+
+Boris fit une grimace, mais, tirant sa bourse de dessous ses oreillers
+bien blancs, il fit apporter du vin.
+
+«À propos, voici ton argent et la lettre.»
+
+Rostow jeta l'argent sur le canapé, et saisit la lettre en mettant ses
+deux coudes sur la table pour la lire commodément. La présence de Berg
+le gênait; se sentant regardé fixement par lui, il se fit aussitôt un
+écran de sa lettre.
+
+«On ne vous a pas ménagé l'argent! dit Berg, en contemplant le gros sac
+enfoncé dans le canapé, et nous autres, nous tirons le diable par la
+queue, avec notre solde.
+
+--Écoutez, mon cher, la première fois que vous recevrez une lettre de
+chez vous et que vous aurez mille questions à faire à votre ami, je vous
+assure que je m'en irai tout de suite pour vous laisser toute liberté:
+ainsi donc, disparaissez bien vite... et allez-vous-en au diable!
+s'écria-t-il en le faisant pivoter et en le regardant amicalement pour
+adoucir la vivacité par trop franche de ses paroles. Ne m'en veuillez
+pas, n'est-ce pas, je vous traite en vieille connaissance!
+
+--Mais je vous en prie, comte, je le comprends parfaitement, dit Berg de
+sa voix enrouée.
+
+--Allez chez les maîtres de la maison: ils vous ont invité,» ajouta
+Boris.
+
+Berg passa une redingote sans tache, releva ses cheveux par devant à la
+façon de l'empereur Alexandre, et, convaincu de l'effet irrésistible
+produit par sa toilette, il sortit avec un sourire de satisfaction sur
+les lèvres.
+
+«Ah! quel animal je suis! dit Rostow, en lisant sa lettre.
+
+--Pourquoi?
+
+--Un véritable animal de ne pas leur avoir écrit une seconde fois... ils
+se sont tellement effrayés! Eh bien, as-tu envoyé Gavrilo chercher du
+vin? Bravo! nous allons nous en donner!»
+
+Parmi les missives de ses parents il y avait une lettre de
+recommandation pour le prince Bagration. La vieille comtesse, d'après le
+conseil d'Anna Mikhaïlovna, l'avait obtenue d'une de ses connaissances,
+et elle demandait à son fils de la porter au plus tôt à son
+destinataire, afin d'en tirer profit.
+
+«Quelle folie! j'en ai bien besoin! dit Rostow, en jetant la lettre sur
+la table.
+
+--Pourquoi l'as-tu jetée?
+
+--C'est une lettre de recommandation, je m'en moque pas mal.
+
+--Comment, tu t'en moques pas mal? mais elle te sera nécessaire.
+
+--Je n'ai besoin de rien; ce n'est pas moi qui irai mendier une place
+d'aide de camp!
+
+--Pourquoi donc?
+
+--C'est un service de domestique.
+
+--Ah! tu es toujours le même, à ce que je vois, dit Boris.
+
+--Et toi, toujours le même diplomate; mais il ne s'agit pas de cela...
+que deviens-tu? dit Rostow.
+
+--Comme tu le vois, jusqu'à présent tout va bien, mais je t'avoue que
+mon but est d'être attaché comme aide de camp, et de ne pas rester dans
+les rangs.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'une fois qu'on est entré dans la carrière militaire, il faut
+tâcher de la faire aussi brillante que possible.
+
+--Ah! c'est comme cela!»
+
+Et il attacha des regards fixes sur son ami, en s'efforçant, mais en
+vain, de pénétrer le fond de sa pensée.
+
+Le vieux Gavrilo entra avec le vin demandé.
+
+«Il faudrait envoyer chercher Alphonse Carlovitch, il boirait avec toi à
+ma place.
+
+--Si tu veux; comment est-il ce Tudesque? demanda Rostow d'un air
+méprisant.
+
+--C'est un excellent homme, très honnête et très agréable.»
+
+Rostow examina de nouveau Boris et soupira. Berg une fois revenu, la
+conversation des trois officiers devint plus vive, autour de la
+bouteille de vin. Ceux de la garde mettaient Rostow au courant des
+plaisirs qu'ils rencontraient sur leur marche, des réceptions qu'on leur
+avait faites en Russie, en Pologne et à l'étranger. Ils citaient les
+mots et les anecdotes de leur chef le grand-duc, à propos de sa bonté
+et de la violence de son caractère. Berg, qui, selon son habitude, se
+taisait toujours lorsque le sujet ne le touchait pas directement,
+raconta complaisamment comment en Galicie il avait eu l'honneur de
+causer avec Son Altesse Impériale, comment le grand-duc s'était plaint à
+lui de l'irrégularité de leur marche, et comment, s'approchant un jour
+en colère de la compagnie, il en avait appelé le chef «Arnaute»! C'était
+l'expression favorite du césarévitch, dans ses accès d'emportement.
+
+«Vous ne me croirez pas, comte, mais j'étais si sûr de mon bon droit,
+que je n'éprouvai pas la moindre frayeur; sans me vanter, je vous
+avouerai que je connais aussi bien les ordres du jour et nos règlements,
+que «Notre Père qui êtes aux cieux». Aussi n'y a-t-il jamais de fautes
+de discipline à reprocher ma compagnie, et je comparus devant lui avec
+une conscience tranquille...»
+
+À ces mots, le narrateur se leva pour montrer comment il s'était avancé,
+en faisant le salut militaire. Il aurait été difficile de voir une
+figure témoignant à la fois plus de respect et de contentement de
+soi-même.
+
+«Il écume, poursuivit-il, m'envoie à tous les diables, et m'accable
+d'»Arnaute» et de «Sibérie»! Je me garde bien de répondre. «Es-tu muet?»
+s'écrie-t-il. Je continue à me taire.... Eh bien! comte, qu'en
+dites-vous? Le lendemain, dans l'ordre du jour, pas un mot à propos de
+cette scène! Voilà ce que c'est que de ne pas perdre la tête! Oui,
+comte, c'est ainsi, répéta-t-il, en allumant sa pipe et en lançant en
+l'air des anneaux de fumée.
+
+--Je vous en félicite,» dit Rostow.
+
+Mais Boris, devinant ses intentions moqueuses à l'endroit de Berg,
+détourna adroitement la conversation en priant son ami de leur dire
+quand et comment il avait été blessé. Rien ne pouvait être plus agréable
+à Rostow, qui commença son récit; s'animant de plus en plus, il se mit à
+raconter l'affaire de Schöngraben, non pas comme elle s'était passée,
+mais comme il aurait souhaité qu'elle se fût passée c'est-à-dire
+embellie par sa féconde imagination. Rostow aimait sans doute la vérité,
+et tenait à s'y confirmer; cependant il s'en éloigna malgré lui,
+imperceptiblement. Un exposé exact et prosaïque aurait été mal reçu par
+ses camarades, qui, ayant, comme lui, entendu plus d'une fois décrire
+des batailles, et s'en étant fait une idée précise, n'auraient ajouté
+aucune foi à ses paroles, et peut-être même l'auraient accusé de ne pas
+avoir saisi l'ensemble de ce qui s'était passé sous ses yeux. Comment
+leur raconter tout simplement qu'il était parti au galop, que, tombé de
+cheval, il s'était foulé le poignet et enfui à toutes jambes devant un
+Français? Se borner ainsi à la pure vérité aurait demandé un grand
+effort de sa part. Lâchant la bride à sa fantaisie, il leur narra
+comment, au milieu du feu, une folle ardeur s'étant emparée de lui, il
+avait tout oublié, s'était précipité comme la tempête sur un carré, y
+sabrant de droite et de gauche, comment enfin il était tombé
+d'épuisement..., etc., etc.
+
+«Tu ne peux te figurer, ajouta-t-il, l'étrange et terrible fureur qui
+s'empare de vous pendant la mêlée!»
+
+Comme il prononçait cette belle péroraison, le prince Bolkonsky entra
+dans la chambre. Le prince André, qui était flatté de voir les jeunes
+gens s'adresser à lui, aimait à les protéger. Boris lui avait plu, et il
+ne demandait pas mieux que de lui rendre service. Envoyé chez le
+césarévitch par Koutouzow avec des papiers, il était venu en passant. À
+la vue du hussard d'armée, échauffé par le récit de ses exploits (il ne
+pouvait souffrir les individus de cette espèce), il fronça le sourcil,
+sourit affectueusement à Boris et, s'inclinant légèrement, s'assit sur
+le canapé. Rien ne pouvait lui être plus désagréable que de tomber dans
+une société déplaisante pour lui. Rostow, devinant sa pensée, rougit
+jusqu'au blanc des yeux: malgré son indifférence et son dédain pour
+l'opinion de ces messieurs de l'état-major, il se sentit gêné par le ton
+cassant et moqueur du prince André; remarquant aussi que Boris semblait
+avoir honte de lui, il finit par se taire. Ce dernier demanda s'il y
+avait des nouvelles et si l'on pouvait sans indiscrétion connaître les
+dispositions futures.
+
+«On va probablement marcher en avant,» dit Bolkonsky, qui tenait à ne
+pas se compromettre devant des étrangers.
+
+Berg profita de l'occasion pour s'informer, avec sa politesse
+habituelle, si la ration de fourrage ne serait pas doublée pour les
+chefs de compagnie de l'armée. Le prince André lui répondit, avec un
+sourire, qu'il n'était pas juge de questions d'État aussi graves.
+
+«J'ai un mot à vous dire concernant votre affaire, dit-il à Boris, mais
+nous en causerons plus tard. Venez chez moi après la revue, nous ferons
+tout ce qu'il sera possible de faire...»
+
+Et s'adressant à Rostow, dont il ne semblait pas remarquer l'air confus
+et passablement irrité:
+
+«Vous racontiez l'affaire de Schöngraben? Vous étiez là?
+
+--J'étais là!» répondit Rostow d'un ton agressif.
+
+Bolkonsky, trouvant l'occasion toute naturelle de s'amuser de sa
+mauvaise humeur, lui dit:
+
+«Oui, on invente pas mal d'histoires sur cet engagement!
+
+--Oui, oui, on invente des histoires! dit Rostow en jetant tour à tour
+sur Boris et sur Bolkonsky un regard devenu furieux; oui, il y a
+beaucoup d'histoires, mais nos relations, les relations de ceux qui ont
+été exposés au feu de l'ennemi, celles-là ont du poids, et un poids
+d'une bien autre valeur que celles de ces élégants de l'état-major, qui
+reçoivent des récompenses sans rien faire....
+
+--Selon vous, je suis de ceux-là?» reprit avec sang-froid et en souriant
+doucement le prince André.
+
+Un singulier mélange d'impatience et de respect pour le calme du
+maintien de Bolkonsky agitait Rostow.
+
+«Je ne dis pas cela pour vous, je ne vous connais pas, et n'ai pas, je
+l'avoue, le désir de vous connaître davantage. Je le dis pour tous ceux
+des états-majors en général.
+
+--Et moi, dit le prince André, en l'interrompant d'une voix mesurée et
+tranquille, je vois que vous voulez m'offenser, ce qui serait par trop
+facile si vous vous manquiez de respect à vous-même; mais vous
+reconnaîtrez sans doute aussi que l'heure et le lieu sont mal choisis
+pour l'essayer. Nous sommes tous à la veille d'un duel sérieux et
+important, et ce n'est pas la faute de Droubetzkoï, votre ami d'enfance,
+si ma figure a le malheur de vous déplaire. Du reste, ajouta-t-il en se
+levant, vous connaissez mon nom et vous savez où me trouver; n'oubliez
+pas que je ne me considère pas le moins du monde comme offensé, et,
+comme je suis plus âgé que vous, je me permets de vous conseiller de ne
+donner aucune suite à votre mauvaise humeur. Ainsi donc, Boris, à
+vendredi après la revue, je vous attendrai...»
+
+Et le prince André sortit en les saluant.
+
+Rostow ahuri ne retrouva pas son aplomb. Il s'en voulait mortellement de
+n'avoir rien trouvé à répondre, et, s'étant fait amener son cheval, il
+prit congé de Boris assez sèchement.
+
+«Fallait-il aller provoquer cet aide de camp poseur, ou laisser tomber
+l'affaire dans l'eau?»
+
+Cette question le tourmenta tout le long de la route. Tantôt il se
+représentait le plaisir qu'il éprouverait à voir la frayeur de ce petit
+homme orgueilleux, tantôt il se surprenait avec étonnement à désirer,
+avec une ardeur qu'il n'avait jamais ressentie, l'amitié de cet aide de
+camp qu'il détestait.
+
+
+VIII
+
+
+Le lendemain de l'entrevue de Boris et de Rostow, les troupes
+autrichiennes et russes, au nombre de 80 000 hommes, y compris celles
+qui arrivaient de Russie et celles qui avaient fait la campagne, furent
+passées en revue par l'empereur Alexandre, accompagné du césarévitch, et
+l'empereur François, suivi d'un archiduc. Dès l'aube du jour, les
+troupes, dans leur tenue de parade, s'alignaient sur la plaine devant la
+forteresse. Une masse mouvante, aux drapeaux flottants, s'arrêtait au
+commandement des officiers, se divisait et se formait en détachements,
+se laissant dépasser par un autre flot bariolé d'uniformes différents.
+Plus loin, c'était la cavalerie, habillée de bleu, de vert, de rouge,
+avec ses musiciens aux uniformes brodés, qui s'avançait au pas cadencé
+des chevaux noirs, gris et alezans; puis venait l'artillerie, qui, au
+bruit d'airain de ses canons reluisants et tressautant sur leurs affûts,
+se déroulait comme un serpent, entre la cavalerie, et l'infanterie, pour
+se rendre à la place qui lui était réservée, en répandant sur son
+passage l'odeur des mèches allumées. Les généraux en grande tenue,
+chamarrés de décorations, collets relevés, et la taille serrée, les
+officiers élégants et parés, les soldats aux visages rasés de frais, aux
+fourniments brillants, les chevaux bien étrillés, à la robe miroitante
+comme le satin, à la crinière bien peignée, tous comprenaient qu'il
+allait se passer quelque chose de grave et de solennel. Du général au
+soldat, chacun se sentait un grain de sable dans cette mer vivante, mais
+avait conscience en même temps de sa force comme partie de ce grand
+tout.
+
+Après maints efforts, à dix heures, tout fut prêt. L'armée était placée
+sur trois rangs: la cavalerie en premier, l'artillerie ensuite et
+l'infanterie en dernier.
+
+Entre chaque arme différente il y avait un large espace. Chacune de ces
+trois parties se détachait vivement sur les deux autres. L'armée de
+Koutouzow, dont le premier rang de droite était occupé par le régiment
+de Pavlograd, puis les nouveaux régiments de l'armée et de la garde
+arrivés de Russie, puis l'armée autrichienne, tous, rivalisant de bonne
+tenue, étaient sur la même ligne et sous le même commandement.
+
+Tout à coup un murmure, semblable à celui du vent bruissant dans le
+feuillage, parcourut les rangs:
+
+«Ils arrivent! Ils arrivent!» s'écrièrent quelques voix.
+
+Et la dernière inquiétude de l'attente se répandit comme une traînée de
+poudre.
+
+Un groupe s'était en effet montré dans le lointain. Au même moment, un
+léger souffle traversant le calme de l'air agita les flammes des lances
+et les drapeaux, dont les plis s'enroulaient autour des hampes. Il
+semblait que ce frissonnement témoignât de la joie de l'armée à
+l'approche des souverains:
+
+«Silence!» cria une voix.
+
+Puis, ainsi que le chant des coqs se répondant aux premières lueurs de
+l'aurore, le mot fut répété sur différents points, et tout se tut.
+
+On n'entendit plus, dans ce calme profond, que le pas des chevaux qui
+approchaient: les trompettes du 1er régiment sonnèrent une fanfare, dont
+les sons entraînants paraissaient sortir de ces milliers de poitrines
+joyeusement émues à l'arrivée des empereurs. À peine la musique
+avait-elle cessé, que la voix jeune et douce de l'empereur Alexandre
+prononça distinctement ces mots:
+
+«Bonjour, mes enfants!»
+
+Et le 1er régiment fit éclater un hourra si retentissant et si prolongé,
+que chacun de ces hommes tressaillit à la pensée du nombre et de la
+puissance de la masse dont il faisait partie.
+
+Rostow, placé au premier rang dans l'armée de Koutouzow, la première sur
+le passage de l'empereur, éprouva, comme tous les autres, ce sentiment
+général d'oubli de soi-même, d'orgueilleuse conscience de sa force et
+d'attraction passionnée vers le héros de cette solennité.
+
+Il se disait qu'à une parole de cet homme toute cette masse et lui-même,
+infime atome, se précipiteraient dans le feu et dans l'eau, tout prêts à
+commettre des crimes ou des actions héroïques, et il se sentait frémir
+et presque défaillir à la vue de celui qui personnifiait cette parole.
+
+Les cris de hourra! hourra! retentissaient de tous côtés, et les
+régiments, l'un après l'autre, sortant de leur immobilité et de leur
+silence de mort, étaient évoqués à la vie, lorsque l'Empereur passait
+devant eux, et le recevaient au son des fanfares, en poussant des
+hourras qui se confondaient avec les hourras précédents en une clameur
+assourdissante.
+
+Au milieu de ces lignes noires, immobiles, qui semblaient pétrifiées
+sous leurs larges shakos, des centaines de cavaliers caracolaient dans
+une élégante symétrie. C'était la suite des deux Empereurs, sur qui
+était, concentrée toute l'attention contenue et émue de ces 80 000
+hommes.
+
+Le jeune et bel Empereur, en uniforme de garde à cheval, le tricorne
+posé de côté, avec son visage agréable, sa voix douce et bien timbrée,
+attirait surtout les regards.
+
+Rostow, qui était placé non loin des trompettes, suivait de sa vue
+perçante l'approche de son souverain, et, lorsqu'il en eut distingué à
+vingt pas les traits rayonnants de beauté, de jeunesse et de bonheur, il
+se sentit pris d'un élan irrésistible de tendresse et d'enthousiasme:
+tout dans l'extérieur du souverain le ravissait.
+
+Arrêté en face du régiment de Pavlograd, le jeune Empereur, s'adressant
+à l'Empereur d'Autriche, prononça en français quelques paroles et
+sourit.
+
+Rostow sourit aussi, et sentit que son amour ne faisait que croître; il
+aurait voulu lui en donner une preuve, et l'impossibilité de le faire le
+rendait tout malheureux. L'Empereur appela le chef de régiment.
+
+«Mon Dieu! que serait-ce s'il s'adressait à moi! j'en mourrais de joie!
+
+--Messieurs, dit l'Empereur en s'adressant aux officiers (et Rostow crut
+entendre une voix du ciel), je vous remercie de tout mon coeur. Vous
+avez mérité les drapeaux de Saint-Georges et vous vous en montrerez
+dignes!
+
+--Rien que mourir, mourir pour lui!» se disait Rostow.
+
+À ce moment éclatèrent de formidables hourras, auxquels se joignit
+Rostow, de toute la force de ses poumons, pour mieux témoigner, au
+risque de se briser la poitrine, du degré de son enthousiasme.
+
+L'Empereur resta quelques instants indécis.
+
+«Comment peut-il être indécis?» se dit Rostow.
+
+Mais cette indécision lui parut aussi majestueuse et aussi pleine de
+charme que tout ce que faisait l'Empereur, qui, ayant touché, du bout de
+sa botte étroite, comme on les portait alors, sa belle jument bai brun,
+rassembla les rênes de sa main gantée de blanc, et s'éloigna, suivi du
+flot de ses aides de camp, pour aller s'arrêter, de plus en plus loin,
+devant les autres régiments; et l'on ne voyait plus à la fin que le
+plumet blanc de son tricorne ondulant au-dessus de la foule.
+
+Rostow avait remarqué Bolkonsky parmi les officiers de la suite. Il se
+rappela la dispute de la veille, et se demanda s'il fallait, oui ou non,
+le provoquer: «Non certainement, se dit-il.... Peut-on penser à cela à
+présent? Que signifient nos querelles et nos offenses, quand nos coeurs
+débordent d'amour, de dévouement et d'exaltation? J'aime tout le monde
+et je pardonne à tous!»
+
+Lorsque l'Empereur eut passé devant tous les régiments, ils défilèrent à
+leur tour. Rostow, monté sur Bédouin, qu'il avait tout nouvellement
+acheté à Denissow, passa le dernier de son escadron, seul et bien en
+vue.
+
+Excellent cavalier, il éperonna vivement son cheval et le mit au grand
+trot. Abaissant sur son poitrail sa bouche écumante, la queue élégamment
+arquée, fendant l'air, rasant la terre, jetant haut et avec grâce ses
+jambes fines, Bédouin semblait sentir, lui aussi, que le regard de
+l'Empereur était fixé sur lui.
+
+Le cavalier, de son côté, les jambes en arrière, la figure rayonnante et
+inquiète, le buste correctement redressé, ne faisait qu'un avec son
+cheval, et ils passèrent tous deux devant l'Empereur, dans toute leur
+beauté.
+
+«Bravo les hussards de Pavlograd! dit l'Empereur.
+
+--Mon Dieu, que je serais heureux s'il voulait me dire là tout de suite
+de me jeter dans le feu!» pensa Rostow.
+
+La revue terminée, les officiers nouvellement arrivés et ceux de
+Koutouzow se formèrent en groupes et s'entretinrent des récompenses, des
+Autrichiens et de leurs uniformes, de Bonaparte et de sa situation
+critique, surtout lorsque le corps d'Essen les aurait rejoints et que la
+Prusse se serait franchement alliée à la Russie.
+
+Mais c'était la personne même de l'empereur Alexandre qui faisait le
+fond de toutes les conversations: on se répétait chacun de ses mots, de
+ses mouvements, et l'enthousiasme allait toujours croissant.
+
+On ne désirait qu'une chose: marcher à l'ennemi sous son commandement,
+car avec lui on était sûr de la victoire, et, après la revue,
+l'assurance de vaincre était plus forte qu'après deux victoires
+remportées.
+
+
+IX
+
+
+Le lendemain de la revue, Boris, ayant mis son plus bel uniforme, se
+rendit à Olmütz accompagné des voeux de Berg, pour profiter des bonnes
+dispositions de Bolkonsky. Une petite place bien commode, celle d'aide
+de camp près d'un personnage haut placé, était tout ce qu'il lui
+fallait.
+
+«C'est bon pour Rostow, se disait-il, à qui son père envoie six mille
+roubles à la fois, de faire le dédaigneux et de traiter cela de service
+de laquais; mais moi, qui n'ai rien que ma tête, il faut que je me
+pousse dans la carrière, et que je profite de toutes les occasions
+favorables.
+
+Le prince André n'était point à Olmütz ce jour-là. Mais l'aspect de la
+ville, animée par la présence du quartier général, du corps
+diplomatique, des deux empereurs, avec leur suite, leurs cours et leurs
+familiers, ne fit qu'augmenter en lui le désir de pénétrer dans ces
+hautes sphères.
+
+Bien qu'il fût dans la garde, il n'y connaissait personne. Tout ce
+monde chamarré de cordons et de décorations, aux plumets multicolores,
+parcourant les rues avec de beaux attelages, aussi bien militaire que
+civil, lui paraissait à une telle hauteur au-dessus de lui, petit
+officier, qu'il ne voulait ni ne pouvait assurément soupçonner même son
+existence. Dans la maison occupée par le général en chef Koutouzow, et
+où il était allé chercher Bolkonsky, l'accueil qu'il reçut des aides de
+camp et des domestiques semblait destiné à lui faire comprendre qu'ils
+avaient par-dessus la tête des flâneurs comme lui. Cependant le
+lendemain, qui était le 15 du mois, il renouvela sa tentative. Le prince
+André était chez lui, et l'on fit entrer Boris dans une grande salle;
+c'était une ancienne salle de bal, où l'on avait entassé cinq lits, des
+meubles de toute espèce, tables, chaises, plus un piano. Un aide de camp
+en robe de chambre persane écrivait à côté de la porte d'entrée. Un
+second, le gros et beau Nesvitsky, étendu sur son lit, les bras passés
+sous la tête en guise d'oreiller, riait avec un officier assis à ses
+pieds. Le troisième jouait une valse viennoise. Le quatrième, à moitié
+couché sur l'instrument, la lui fredonnait. Bolkonsky n'y était pas.
+Personne ne changea d'attitude à la vue de Boris, sauf l'aide de camp en
+robe de chambre, qui lui répondit d'un air de mauvaise humeur que
+Bolkonsky était de service, et qu'il le trouverait dans le salon
+d'audience, la porte à gauche dans le corridor. Boris le remercia, s'y
+rendit et y vit effectivement une dizaine d'officiers et de généraux.
+
+Au moment où il entrait, le prince André, avec cette politesse fatiguée
+qui dissimule l'ennui, mais que le devoir impose, écoutait un général
+russe décoré, d'un certain âge et rouge de figure, qui, planté sur la
+pointe des pieds, lui exposait son affaire de cet air craintif habituel
+au soldat:
+
+«Très bien, ayez l'obligeance d'attendre,» répondit-il au général, avec
+cet accent français qu'il affectait en parlant russe, lorsqu'il voulait
+être dédaigneux.
+
+Ayant aperçu Boris, et sans plus s'occuper du pétitionnaire, qui courait
+après lui en réitérant sa demande et en assurant qu'il n'avait pas fini,
+le prince André vint à lui et le salua amicalement. À ce changement à
+vue, Boris comprit ce qu'il avait soupçonné tout d'abord, c'est qu'en
+dehors de la discipline et de la subordination, telles qu'elles sont
+écrites dans le code militaire, et telles qu'on les pratiquait au
+régiment, il y en avait une autre bien plus essentielle, qui forçait ce
+général à la figure enluminée à attendre patiemment le bon plaisir du
+capitaine André, du moment que celui-ci préférait causer avec le
+sous-lieutenant prince Boris Droubetzkoï. Il se promit de se guider à
+l'avenir d'après ce dernier code et non d'après celui qui était en
+vigueur. Grâce aux lettres de recommandation dont on l'avait pourvu, il
+se sentait placé cent fois plus haut que ce général, qui, une fois dans
+les rangs, pouvait l'écraser, lui simple sous-lieutenant de la garde.
+
+«Je regrette de vous avoir manqué hier, dit le prince André en lui
+serrant la main. J'ai couru toute la journée avec des Allemands. J'ai
+été avec Weirother faire une inspection et étudier la dislocation des
+troupes, et vous savez que, lorsque les Allemands se piquent
+d'exactitude, on n'en finit plus.»
+
+Boris sourit et fit semblant de comprendre ce qui devait être connu de
+tout le monde. C'était pourtant la première fois qu'il entendait le nom
+de Weirother et le mot de «dislocation».
+
+«Ainsi donc, mon cher, vous voulez devenir aide de camp?
+
+--Oui, répondit Boris en rougissant malgré lui, je désirerais le
+demander au général en chef; le prince Kouraguine lui en aura sans doute
+écrit. Je le désirerais surtout parce que je doute que la garde voie le
+feu, ajouta-t-il enchanté de trouver ce prétexte plausible à sa requête.
+
+--Bien, bien, nous en causerons, dit le prince André; aussitôt mon
+rapport présenté au sujet de ce monsieur, je serai à vous.»
+
+Pendant son absence, le général, qui comprenait autrement que Boris les
+avantages de la discipline sous-entendue, jeta un regard furieux sur cet
+impudent sous-lieutenant qui l'avait empêché de raconter en détail son
+affaire; ce dernier en fut un peu décontenancé, et attendit avec
+impatience le retour du prince André, qui l'emmena aussitôt dans la
+grande salle aux cinq lits.
+
+«Voici, mon cher, mes conclusions: vous présenter au général en chef est
+parfaitement inutile; il vous dira mille amabilités, vous engagera à
+dîner chez lui... (Ce ne serait pourtant pas trop mal par rapport à
+cette autre discipline, se dit Boris en lui-même...) et il ne fera rien
+de plus, car on formerait bientôt tout un bataillon de nous autres aides
+de camp et officiers d'ordonnance. Je vous propose autre chose, d'autant
+mieux que Koutouzow et son état-major n'ont plus la même importance.
+Dans ce moment, tout est concentré dans la personne de l'Empereur; ainsi
+donc, nous irons voir le général aide de camp prince Dolgoroukow, un de
+mes bons amis, un excellent homme, à qui j'ai parlé de vous; peut-être
+trouvera-t-il moyen de vous placer auprès de lui, ou bien même plus
+haut, plus près du soleil.»
+
+Le prince André, toujours prêt à guider un jeune homme et à lui rendre
+sa carrière plus facile, s'acquittait de ce devoir avec un plaisir tout
+particulier, et, sous le couvert de cette protection accordée à autrui
+et qu'il n'aurait jamais acceptée pour lui-même, il gravitait autour de
+cette sphère qui l'attirait malgré lui, et de laquelle rayonnait le
+succès.
+
+La soirée était déjà assez avancée, lorsqu'ils franchirent le seuil du
+palais occupé par les deux empereurs et leurs cours.
+
+Leurs Majestés avaient assisté ce même jour à un conseil de guerre,
+auquel avaient également pris part tous les membres du Hofkriegsrath. On
+y avait décidé, contre l'avis des vieux militaires, tels que Koutouzow
+et le prince Schwarzenberg, qu'on reprendrait l'offensive et qu'on
+livrerait bataille à Bonaparte. Au moment où le prince André se mettait
+en quête du prince Dolgoroukow, il aperçut encore, sur les différents
+visages qu'il rencontrait, la trace de cette victoire remportée par le
+parti des jeunes dans le conseil de guerre. Les voix des temporiseurs
+qui conseillaient d'attendre avaient été si bien étouffées par leurs
+adversaires, et leurs arguments renversés par des preuves si
+infaillibles à l'appui des avantages de l'offensive, que la future
+bataille et la victoire qui devait en être la conséquence incontestable
+appartenaient pour ainsi dire déjà au passé plutôt qu'à l'avenir. Les
+forces considérables de Napoléon (excédant à coup sûr les nôtres)
+étaient massées sur un seul point. Nos troupes, excitées par la présence
+des empereurs, ne demandaient qu'à se battre; le point stratégique sur
+lequel elles auraient à agir était connu dans ses moindres détails du
+général Weirother, qui devait servir de guide aux deux armées. Par une
+heureuse coïncidence, l'armée autrichienne ayant manoeuvré l'année
+précédente sur ce terrain, il fut tracé sur les cartes avec une
+exactitude mathématique; l'inaction de Napoléon faisait naturellement
+croire qu'il s'était affaibli.
+
+Le prince Dolgoroukow, l'un des plus chauds défenseurs du plan
+d'attaque, venait de rentrer du conseil, ému, épuisé, mais fier de son
+triomphe, lorsque le prince André, auquel il serra aimablement la main,
+lui présenta son protégé. Incapable de contenir plus longtemps les
+pensées qui l'agitaient en ce moment, et ne faisant guère attention à
+Boris:
+
+«Eh bien, mon cher, dit-il en français, en s'adressant au prince André,
+nous l'avons remportée, la victoire! Dieu veuille seulement que celle
+qui s'ensuivra soit aussi brillante! Et je vous avoue, mon cher, que je
+reconnais mes torts envers les Autrichiens, et surtout envers Weirother.
+Quelle minutie! Quelle connaissance des lieux! Quelle prévoyance de
+toutes les conditions, de toutes les éventualités, des moindres détails!
+On ne saurait décidément imaginer un ensemble aussi avantageux que celui
+de notre situation actuelle. La réunion de la scrupuleuse exactitude
+autrichienne avec la bravoure russe, que faut-il de plus?
+
+--L'attaque est donc décidée?
+
+--Oui, mon cher, et Bonaparte me paraît avoir perdu la tête! L'Empereur
+a reçu une lettre de lui aujourd'hui...»
+
+Et Dolgoroukow sourit d'une manière significative.
+
+«Oui-da! que lui écrit-il donc?
+
+--Mais que peut-il lui écrire? Traderidera... etc., rien que pour gagner
+du temps. Il tombera entre nos mains, soyez-en sûr! Mais le plus
+amusant, et il sourit avec une bonhomie pleine de malice, c'est qu'on ne
+savait comment lui adresser la réponse. Ne pouvant l'adresser au consul,
+il va de soi qu'on ne pouvait l'adresser à l'Empereur; il ne restait
+plus que le général Bonaparte, c'était au moins mon avis.
+
+--Mais, lui dit Bolkonsky, il me semble qu'entre ne pas le reconnaître
+Empereur et l'appeler général il y a une différence.
+
+--Certainement, et c'était là la difficulté, continua vivement
+Dolgoroukow. Aussi Bilibine, qui est fort intelligent, proposa l'adresse
+suivante: «À l'usurpateur et à l'ennemi du genre humain.»
+
+--Rien que cela?
+
+--En tout cas, Bilibine a sérieusement tourné la difficulté, en homme
+d'esprit qu'il est....
+
+--Comment?
+
+--Au chef du gouvernement français!--C'est bien, n'est-ce pas.
+
+--Très bien, mais ça lui déplaira fort, dit Bolkonsky.
+
+--Oh! sans aucun doute! Mon frère, qui le connaît, ayant plus d'une fois
+dîné chez cet Empereur à Paris, me racontait qu'il n'avait jamais vu de
+plus fin et de plus rusé diplomate: l'habileté française jointe à
+l'astuce italienne! Vous connaissez sans doute toutes les histoires du
+comte Markow, le seul qui ait su se conduire avec lui. Connaissez-vous
+celle du mouchoir? elle est ravissante! Et ce bavard de Dolgoroukow,
+s'adressant tantôt à Boris, tantôt au prince André, leur raconta comment
+Bonaparte, voulant éprouver notre ambassadeur, avait laissé tomber son
+mouchoir à ses pieds, et, dans l'attente de le lui voir ramasser,
+s'était arrêté devant lui; comment Markow, laissant aussitôt tomber le
+sien tout à côté, le ramassa sans toucher à l'autre.
+
+--Charmant, dit Bolkonsky; mais deux mots, mon prince: je viens en
+solliciteur pour ce jeune homme...»
+
+Un aide de camp qui venait chercher Dolgoroukow de la part de l'Empereur
+ne donna pas au prince André le temps de finir sa phrase.
+
+«Oh! quel ennui, dit le prince Dolgoroukow, en se levant à la hâte et en
+serrant la main aux deux jeunes gens. Je ferai tout ce qui me sera
+possible, tout ce qui dépendra de moi, pour vous et ce charmant jeune
+homme. Mais ce sera pour une autre fois! Vous voyez...» ajouta-t-il en
+serrant de nouveau la main de Boris avec une familiarité bienveillante
+et légère.
+
+Boris était tout ému du voisinage de cette personnalité puissante, ému
+aussi de se trouver en contact avec un des ressorts qui mettaient en
+mouvement ces énormes masses, dont lui, dans son régiment, ne se sentait
+qu'une petite, soumise et infime parcelle. Ils traversèrent le corridor
+à la suite du prince Dolgoroukow, et au moment où celui-ci entrait dans
+les appartements de l'Empereur, il en sortit un homme en habit civil, de
+haute taille, à figure intelligente, et dont la mâchoire proéminente,
+loin d'enlaidir les traits, y ajoutait au contraire beaucoup de vivacité
+et de mobilité. Il salua en passant Dolgoroukow comme un intime, et jeta
+un regard fixe et froid sur le prince André, vers lequel il s'avança
+avec la certitude que l'autre le saluerait et se rangerait pour le
+laisser passer; mais le prince André ne fit ni l'un ni l'autre; la
+figure de l'inconnu exprima l'irritation, et, se détournant, il longea
+l'autre côté du corridor.
+
+«Qui est-ce? demanda Boris.
+
+--Un des hommes les plus remarquables et les plus antipathiques, à mon
+avis. C'est le ministre des affaires étrangères, le prince Adam
+Czartorisky.... Ce sont ces hommes-là, dit le prince André avec un
+soupir qu'il ne put réprimer, qui décident du sort des nations!»
+
+Les troupes se mirent en marche le lendemain, et Boris, n'ayant revu ni
+Bolkonsky ni Dolgoroukow, pendant le temps qui s'écoula jusqu'à la
+bataille d'Austerlitz, fut laissé dans son régiment.
+
+
+X
+
+
+Le 16, à l'aube, l'escadron de Denissow, faisant partie du détachement
+du prince Bagration, quitta sa dernière étape pour gagner le champ de
+bataille, à la suite des autres colonnes; mais, à la distance d'une
+verste, il reçut l'ordre de s'arrêter. Rostow vit défiler devant lui les
+cosaques, le 1er et le 2ème escadron de hussards, quelques bataillons
+d'infanterie et de l'artillerie, les généraux prince Bagration,
+Dolgoroukow et leurs aides de camp. La lutte intérieure qu'il avait
+soutenue pour vaincre la terreur qui s'emparait de lui au moment de
+l'engagement, tous ses beaux rêves sur la façon dont il s'y
+distinguerait à l'avenir, s'évanouissaient en fumée, car son escadron
+fut laissé dans la réserve, et la journée s'écoula triste et ennuyeuse.
+À neuf heures du matin, il entendit au loin une fusillade, des cris, des
+hourras, il vit ramener quelques blessés et enfin, au milieu d'une
+centaine de cosaques, tout un détachement de cavalerie française; si
+l'engagement, comme on le voyait, avait été court, il s'était du moins
+terminé à notre avantage; officiers et soldats parlaient d'une brillante
+victoire, de la prise de Vischau et d'un escadron français fait
+prisonnier. Le temps était pur, un beau soleil réchauffait l'air après
+la légère gelée de la nuit, et le radieux éclat d'une belle journée
+d'automne, en harmonie avec la joie et l'expression du triomphe, se
+reflétait sur les traits des soldats, des officiers, des généraux et des
+aides de camp qui se croisaient en tous sens. Après avoir souffert
+l'angoisse inévitable qui précède une affaire, pour passer ensuite cette
+joyeuse journée dans l'inaction, Rostow ressentait une vive impatience.
+
+«Rostow, viens ici, noyons notre chagrin! lui cria Denissow, qui, assis
+sur le bord de la route, avait un flacon d'eau-de-vie et quelques
+victuailles à côté de lui, et était entouré d'officiers qui partageaient
+ses provisions.
+
+--Encore un qu'on amène! dit l'un d'eux, en désignant un dragon français
+qui marchait entre deux cosaques, dont l'un menait par la bride la belle
+et forte monture du prisonnier.
+
+--Vends-moi le cheval, cria Denissow au cosaque.
+
+--Volontiers, Votre Noblesse.»
+
+Les officiers se levèrent et entourèrent le cosaque et le prisonnier.
+Ce dernier était un jeune Alsacien, qui parlait français avec un accent
+allemand des plus prononcés. Il était rouge d'émotion; ayant entendu
+parler sa langue, il s'adressait à chacun d'eux alternativement, en leur
+expliquant qu'il n'avait pas été pris par sa faute, que c'était le
+caporal qui en était cause, qu'il l'avait envoyé chercher des housses,
+quoiqu'il l'assurât que les Russes étaient déjà là, et à chaque phrase
+il ajoutait:
+
+«Qu'on ne fasse pas de mal à mon petit cheval.»
+
+Et il le caressait. Il avait l'air de ne pas se rendre bien compte de ce
+qu'il disait: tantôt il s'excusait d'avoir été fait prisonnier, tantôt
+il faisait parade de sa ponctualité à remplir ses devoirs de soldat,
+comme s'il était encore en présence de ses chefs. C'était pour notre
+arrière-garde un spécimen exact des armées françaises, que nous
+connaissions encore si peu.
+
+Les cosaques échangèrent son cheval contre deux pièces d'or, et Rostow,
+qui pour le moment se trouvait le plus riche des officiers, en devint
+propriétaire.
+
+«Mais qu'on ne fasse pas de mal à mon petit cheval,» lui répéta
+l'Alsacien.
+
+Rostow le rassura et lui donna un peu d'argent.
+
+«Allez! allez! dit le cosaque, en prenant le prisonnier français par la
+main pour le faire avancer.
+
+--L'Empereur! l'Empereur! cria-t-on tout à coup autour d'eux. Tous
+s'agitèrent, se dispersèrent, se placèrent à leur poste, et Rostow,
+voyant venir de loin quelques cavaliers avec des plumets blancs, gagna
+prestement sa place et se mit en selle. Toute sa mauvaise humeur, tout
+son ennui, toute pensée personnelle s'effacèrent à l'instant de son
+esprit; devant le sentiment de joie ineffable qui le pénétrait tout
+entier, à l'approche de son souverain. C'était pour lui une compensation
+complète à la déception du matin; exalté, comme un amoureux qui a obtenu
+le rendez-vous désiré, il n'osait se retourner, et devinait son arrivée,
+non au bruit des chevaux, mais à l'intensité de l'émotion qui
+s'épanouissait en lui et qui éclairait et illuminait tout ce qui
+l'entourait. Cependant le «soleil» arrivait plus près, plus près....
+Rostow se sentait comme enveloppé des rayons de sa douce et majestueuse
+lumière..., et il entendit cette voix si bienveillante, si calme, si
+imposante et si naturelle à la fois, qui résonna au milieu d'un silence
+de mort:
+
+«Les hussards de Pavlograd? demanda l'Empereur.
+
+--La réserve, Sire!» répondit une voix humaine, après la voix divine qui
+avait parlé.
+
+L'Empereur s'arrêta devant Rostow. La beauté de sa figure, plus
+frappante encore dans ce moment que le jour de la revue, brillait
+d'entrain et de jeunesse, et cet air d'innocente jeunesse, tout
+rayonnant de la vivacité de l'adolescence, n'enlevait rien à la sereine
+majesté de ses traits. En parcourant des yeux l'escadron, son regard
+rencontra l'espace d'une seconde celui de Rostow. Avait-il compris ce
+qui bouillonnait dans l'âme de ce dernier? Rostow en était convaincu,
+car il avait senti passer sur lui le doux chatoiement de ses beaux yeux
+bleus.
+
+Relevant les sourcils, l'Empereur éperonna brusquement son cheval et
+s'élança au galop en avant.
+
+Le jeune souverain n'avait pu se refuser le plaisir d'assister à
+l'engagement, malgré tous les avis contraires de ses conseillers, et,
+s'étant séparé à midi de la troisième colonne qu'il suivait, il allait
+rejoindre l'avant-garde, lorsqu'au moment où il atteignait les hussards,
+plusieurs aides de camp lui apportèrent la nouvelle de l'heureuse issue
+de l'affaire.
+
+Cette bataille, qui ne consistait, par le fait, qu'en la prise d'un
+escadron français, lui fut représentée comme une grande victoire, si
+bien que l'Empereur et même l'armée, avant que la fumée se fût dissipée,
+étaient persuadés que les Français avaient été vaincus, et obligés de
+battre en retraite. Peu d'instants après le départ de l'Empereur, la
+division du régiment de Pavlograd reçut l'ordre d'avancer, et Rostow
+eut encore une fois le bonheur d'apercevoir l'Empereur dans la petite
+ville de Vischau. Quelques blessés et quelques tués qu'on n'avait pas eu
+le temps d'enlever y gisaient encore sur la place où la fusillade avait
+été la plus chaude. L'Empereur, accompagné de sa suite civile et
+militaire, monté sur un cheval alezan, se penchait de côté, portant d'un
+geste plein de grâce une lorgnette d'or à ses yeux, et regardait un
+soldat étendu à ses pieds, sans casque et la tête ensanglantée. L'aspect
+de ce blessé, horrible à voir, si près de l'Empereur, fut désagréable à
+Rostow; il s'aperçut de la contraction de son visage et du frissonnement
+qui parcourait tout son être; il vit son pied presser nerveusement le
+flanc de sa monture, qui, bien dressée, conservait une immobilité
+complète. Un aide de camp descendit de cheval pour soulever le blessé,
+qui poussa un gémissement, et il le posa sur un brancard.
+
+«Doucement, doucement; ne peut-on pas faire cela plus doucement?» dit
+l'Empereur, avec un accent de compassion qui prouvait que sa souffrance
+était plus vive que celle du mourant.
+
+Il s'éloigna, et Rostow, qui avait remarqué ses yeux humides de larmes,
+l'entendit dire en français à Czartorisky:
+
+«Quelle terrible chose que la guerre!»
+
+L'avant-garde établie en avant de Vischau, en vue de l'ennemi, qui ce
+jour-là cédait le terrain sans la moindre résistance, avait reçu les
+remerciements de l'Empereur, la promesse de récompenses et une double
+ration d'eau-de-vie pour les hommes. Les grands feux du bivouac
+pétillaient encore plus gaiement que la veille, et les chants des
+soldats remplissaient l'air. Denissow fêtait son avancement au rang de
+major, et Rostow, légèrement gris à la fin du souper, proposa de porter
+la santé de Sa Majesté, non pas la santé officielle de l'Empereur comme
+souverain, mais la santé de l'Empereur comme homme plein de coeur et de
+charme....
+
+«Buvons à sa santé, s'écria-t-il, et à la prochaine victoire!... Si nous
+nous sommes bien battus, si nous n'avons pas reculé à Schöngraben devant
+les Français, que sera-ce maintenant que nous l'avons, lui, à notre
+tête? Nous mourrons avec bonheur pour lui, n'est-ce pas, messieurs? Je
+ne m'exprime peut-être pas bien, mais je le sens et vous aussi! À la
+santé de l'empereur Alexandre 1er! Hourra!
+
+--Hourra!» répondirent en choeur les officiers.
+
+Et le vieux Kirstein criait avec autant d'enthousiasme que l'officier de
+vingt ans.
+
+Leurs verres vidés et brisés, Kirstein en remplit d'autres, et,
+s'avançant en manches de chemise, un verre à la main, vers les soldats
+groupés autour du feu, il leva le verre au-dessus de sa tête, pendant
+que la flamme éclairait de ses rouges reflets sa pose triomphale, ses
+grandes moustaches grises, et sa poitrine blanche, que sa chemise
+entr'ouverte laissait à découvert.
+
+«Enfants, à la santé de notre Empereur et à la victoire sur l'ennemi!»
+s'écria-t-il de sa voix basse et vibrante.
+
+Ses hommes l'entourèrent en lui répondant par de bruyantes acclamations.
+
+En se séparant à la nuit, Denissow frappa sur l'épaule de son favori
+Rostow:
+
+«Pas moyen de s'amouracher, hein? alors on s'est épris de l'Empereur!
+
+--Denissow, ne plaisante pas là-dessus, c'est un sentiment trop élevé,
+trop sublime!
+
+--Oui, oui, mon jeune ami, je suis de ton avis, je le partage et je
+l'approuve!--Non, tu ne le comprends pas!»
+
+Et Rostow alla se promener au milieu des feux, qui s'éteignaient peu à
+peu, en rêvant au bonheur de mourir, sans songer à sa vie, de mourir
+simplement sous les yeux de l'Empereur; il se sentait en effet
+transporté d'enthousiasme pour lui, pour la gloire des armes russes et
+pour le triomphe du lendemain. Du reste, il n'était pas le seul à penser
+ainsi: les neuf dixièmes des soldats éprouvaient, quoique à un moindre
+degré, ces sensations enivrantes, pendant les heures mémorables qui
+précédèrent la journée d'Austerlitz.
+
+
+XI
+
+
+L'Empereur séjourna le lendemain à Vischau. Son premier médecin Willier
+ayant été appelé par lui plusieurs fois, la nouvelle d'une indisposition
+de l'Empereur s'était répandue dans le quartier général, et dans son
+entourage intime on disait qu'il n'avait ni appétit ni sommeil. On
+attribuait cet état à la violente impression qu'avait produite sur son
+âme sensible la vue des morts et des blessés.
+
+Le 17, de grand matin, un officier français, protégé par le drapeau
+parlementaire, et demandant une audience de l'Empereur lui-même, fut
+amené des avant-postes. Cet officier était Savary. L'empereur venait de
+s'endormir. Savary dut attendre; à midi, il fut introduit, et une heure
+après il repartit avec le prince Dolgoroukow.
+
+Il avait, disait-on, mission de proposer à l'empereur Alexandre une
+entrevue avec Napoléon. À la grande joie de toute l'armée, cette
+entrevue fut refusée, et le prince Dolgoroukow, le vainqueur de Vischau,
+fut envoyé avec Savary pour entrer en pourparlers avec Napoléon, dans le
+cas où, contre toute attente, ces pourparlers auraient la paix pour
+objet.
+
+Dolgoroukow, de retour le même soir, resta longtemps en tête-à-tête avec
+l'Empereur.
+
+Le 18 et le 19 novembre, les troupes firent encore deux étapes, pendant
+que les avant-postes ennemis ne cessaient de se replier, après avoir
+échangé quelques coups de fusil avec les nôtres. Dans l'après-midi du
+19, un mouvement inaccoutumé d'allées et venues eut lieu dans les hautes
+sphères de l'armée, et se continua jusqu'au lendemain matin, 20
+novembre, date de la mémorable bataille d'Austerlitz.
+
+Jusqu'à l'après-midi du 19, l'agitation inusitée, les conversations
+animées, les courses des aides de camp, n'avaient pas dépassé les
+limites du quartier général des empereurs, mais elles ne tardèrent pas à
+gagner l'état-major de Koutouzow, et bientôt après les états-majors des
+chefs de division. Dans la soirée, les ordres portés par les aides de
+camp avaient mis en mouvement toutes les parties de l'armée, et pendant
+la nuit du 19 au 20 cette énorme masse de 80 000 hommes se souleva en
+bloc, s'ébranla et se mit en marche avec un sourd roulement.
+
+Le mouvement, concentré le matin dans le quartier général des Empereurs,
+en se répandant de proche en proche, avait atteint et tiré de leur
+immobilité jusqu'aux derniers ressorts de cette immense machine
+militaire, comparable au mécanisme si compliqué d'une grande horloge.
+L'impulsion une fois donnée, nul ne saurait plus l'arrêter: la grande
+roue motrice, en accélérant rapidement sa rotation, entraîne à sa suite
+toutes les autres: lancées à fond de train, sans avoir idée du but à
+atteindre, les roues s'engrènent, les essieux crient, les poids
+gémissent, les figurines défilent, et les aiguilles, se mouvant
+lentement, marquent l'heure, résultat final obtenu par la même impulsion
+donnée à ces milliers d'engrenages, qui semblaient destinés à ne jamais
+sortir de leur immobilité! C'est ainsi que les désirs, les humiliations,
+les souffrances, les élans d'orgueil, de terreur, d'enthousiasme, la
+somme entière des sensations éprouvées par 160 000 Russes et Français
+eurent comme résultat final, marqué par l'aiguille sur le cadran de
+l'histoire de l'humanité, la grande bataille d'Austerlitz, la bataille
+des trois Empereurs!
+
+Le prince André était de service ce jour-là, et n'avait pas quitté le
+général en chef Koutouzow, qui, arrivé à six heures du soir au quartier
+général des deux Empereurs, après avoir eu une courte audience de Sa
+Majesté, se rendit chez le grand maréchal de la cour, comte Tolstoï.
+
+Bolkonsky, ayant remarqué l'air contrarié et mécontent de Koutouzow, en
+profita pour entrer chez Dolgoroukow, et lui demander les détails sur ce
+qui se passait; il avait cru s'apercevoir également qu'on en voulait à
+son chef au quartier général, et qu'on affectait avec lui le ton de ceux
+qui savent quelque chose que les autres ignorent.
+
+«Bonjour, mon cher, lui dit Dolgoroukow, qui prenait le thé avec
+Bilibine. La fête est pour demain. Que fait votre vieux, il est de
+mauvaise humeur?
+
+--Je ne dirai pas qu'il soit de mauvaise humeur, mais il aurait voulu,
+je crois, qu'on l'eût entendu.
+
+--Comment donc, mais on l'a écouté au conseil de guerre et on l'écoutera
+toujours lorsqu'il parlera sensément, mais traîner en longueur et
+toujours attendre, lorsque Bonaparte a visiblement peur de la
+bataille,... c'est impossible.
+
+--Mais vous l'avez vu, Bonaparte? Quelle impression vous a-t-il faite?
+
+--Oui, je l'ai vu, et je demeure convaincu qu'il redoute terriblement
+cette bataille, répéta Dolgoroukow, enchanté de la conclusion qu'il
+avait tirée de sa visite à Napoléon. S'il ne la redoutait pas, pourquoi
+aurait-il demandé cette entrevue, entamé ces pourparlers? Pourquoi se
+serait-il replié, lorsque cette retraite est tout l'opposé de sa
+tactique habituelle? Croyez-moi: il a peur, son heure est venue, je puis
+vous l'assurer.
+
+--Mais comment est-il? demanda le prince André.
+
+--C'est un homme en redingote grise, très désireux de m'entendre
+l'appeler Votre Majesté, mais je ne l'ai honoré d'aucun titre, à son
+grand chagrin. Voilà quel homme c'est, rien de plus! Et malgré le
+profond respect que je porte au vieux Koutouzow, nous serions dans une
+jolie situation si nous continuions à attendre l'inconnu, et à lui
+donner ainsi la chance de s'en aller ou de nous tromper, tandis qu'à
+présent nous sommes sûrs de le prendre. Il ne faut pas oublier le
+principe de Souvarow: qu'il vaut mieux attaquer que de se laisser
+attaquer. L'ardeur des jeunes gens à la guerre, est, croyez-moi, un
+indicateur plus sûr que toute l'expérience des vieux tacticiens.
+
+--Mais quelle est donc sa position? Je suis allé aujourd'hui aux
+avant-postes, et il est impossible de découvrir où se trouve le gros de
+ses forces, reprit le prince André, qui brûlait d'envie d'exposer au
+prince Dolgoroukow son plan d'attaque particulier.
+
+--Ceci est parfaitement indifférent. Tous les cas sont prévus s'il est à
+Brünn...,» repartit Dolgoroukow, en se levant pour déployer une carte
+sur la table et expliquer à sa façon le projet d'attaque de Weirother,
+qui consistait en un mouvement de flanc.
+
+Le prince André fit des objections pour prouver que son plan valait
+celui de Weirother, qui n'avait pour lui que la bonne fortune d'avoir
+été approuvé. Pendant que le prince André faisait ressortir les côtés
+faibles de ce dernier et les avantages du sien, le prince Dolgoroukow
+avait cessé de l'écouter et jetait des regards distraits tour à tour sur
+la carte et sur lui.
+
+«Il y aura un conseil de guerre ce soir chez Koutouzow, et vous pourrez
+exposer vos objections, dit Dolgoroukow.
+
+--Et je le ferai certainement, reprit le prince André.
+
+--De quoi vous préoccupez-vous, messieurs? dit avec un sourire railleur
+Bilibine, qui, après les avoir écoutés en silence, se préparait à les
+plaisanter. Qu'il y ait une victoire ou une défaite demain, l'honneur de
+l'armée russe sera sauf, car, à l'exception de notre Koutouzow, il n'y a
+pas un seul Russe parmi les chefs des différentes divisions; voyez
+plutôt: Herr général Wimpfen, le comte de Langeron, le prince de
+Lichtenstein, le prince de Hohenlohe et enfin Prsch..., Prsch... et
+ainsi de suite, comme tous les noms polonais.
+
+--Taisez-vous, mauvaise langue, dit Dolgoroukow, vous vous trompez: il
+y a deux Russes, Miloradovitch et Doktourow; il y en a même un
+troisième, Araktchéiew, mais il n'a pas les nerfs solides.
+
+--Je vais rejoindre mon chef, dit le prince André. Bonne chance,
+messieurs!»
+
+Et il sortit en leur serrant la main à tous deux.
+
+Pendant le trajet, le prince André ne put s'empêcher de demander à
+Koutouzow, qui était assis en silence à ses côtés, ce qu'il pensait de
+la bataille du lendemain. Celui-ci, avec un air profondément sérieux,
+lui répondit, au bout d'une seconde: «Je pense qu'elle sera perdue, et
+j'ai prié le comte Tolstoï de transmettre mon opinion à l'Empereur....
+Eh bien, que croyez-vous qu'il m'ait répondu? «Eh, mon cher général, je
+me mêle du riz et des côtelettes, mêlez-vous des affaires de la guerre»
+Oui, mon cher, voilà ce qu'ils m'ont répondu!»
+
+
+XII
+
+
+À dix heures du soir, Weirother porta son plan au logement de Koutouzow,
+où devait se rassembler le conseil de guerre. Tous les chefs de
+colonnes, avaient été convoqués, et tous, à l'exception du prince
+Bagration, qui s'était fait excuser, se réunirent à l'heure indiquée.
+
+Weirother, le grand organisateur de la bataille du lendemain, avec sa
+vivacité et sa hâte fiévreuse, faisait un contraste complet avec
+Koutouzow, mécontent et endormi, qui présidait malgré lui le Conseil de
+guerre. Weirother se trouvait, à la tête de ce mouvement que rien ne
+pouvait plus arrêter, dans la situation d'un cheval attelé qui, se
+précipitant sur une descente, ne sait plus si c'est lui qui entraîne la
+voiture ou si c'est la voiture qui le pousse. Emporté par une force
+irrésistible, il ne se donnait plus le temps de réfléchir à la
+conséquence de cet élan. Il avait été deux fois dans la soirée inspecter
+les lignes ennemies, deux fois chez les empereurs pour faire son rapport
+et donner des explications, et de plus dans sa chancellerie, où il avait
+dicté en allemand un projet de disposition des troupes. Aussi
+arriva-t-il au conseil de guerre complètement épuisé.
+
+Sa préoccupation était si évidente qu'il en oubliait la déférence qu'il
+devait au général en chef: il l'interrompait à tout moment par des
+paroles sans suite, sans même le regarder, sans répondre aux questions
+qui lui étaient adressées. Avec ses habits couverts de boue, il avait un
+air piteux, fatigué, égaré, qui cependant n'excluait pas l'orgueil et la
+jactance.
+
+Koutouzow occupait un ancien château. Dans le grand salon, transformé en
+cabinet, étaient réunis: Koutouzow, Weirother, tous les membres du
+conseil de guerre et le prince André, qui, après avoir transmis les
+excuses du prince Bagration, avait obtenu l'autorisation de rester.
+
+«Le prince Bagration ne venant pas, nous pouvons commencer notre
+séance,» dit Weirother, en se levant avec empressement pour se
+rapprocher de la table, sur laquelle était étalée, une immense carte
+topographique des environs de Brünn.
+
+Koutouzow, dont l'uniforme déboutonné laissait prendre l'air à son large
+cou de taureau, enfoncé dans un fauteuil à la Voltaire, ses petites
+mains potelées de vieillard symétriquement posées sur les bras du
+fauteuil, paraissait endormi, mais le son de la voix de Weirother lui
+fit ouvrir avec effort l'oeil qui lui restait.
+
+«Oui, je vous en prie, autrement il sera trop tard...»
+
+Et sa tête retomba sur sa poitrine, et son oeil se referma.
+
+Quand la lecture commença, les membres du conseil auraient pu croire
+qu'il faisait semblant de dormir, mais son ronflement sonore leur prouva
+bientôt qu'il avait cédé malgré lui à cet invincible besoin de sommeil,
+inhérent à la nature humaine, en dépit de son désir de témoigner son
+dédain pour les dispositions qui avaient été arrêtées. En effet, il
+dormait profondément. Weirother, trop occupé pour perdre une seconde,
+lui jeta un coup d'oeil, prit un papier et commença d'un ton monotone
+la lecture très compliquée et très difficile à suivre de la dislocation
+des troupes:
+
+«_Dislocation des troupes pour l'attaque des positions ennemies derrière
+Kobelnitz et Sokolenitz, du 30 novembre 1805._
+
+«Vu que le flanc gauche de l'ennemi s'appuie sur des montagnes boisées
+et que son aile droite s'étend le long des étangs derri ère Kobelnitz et
+Sokolenitz et que notre flanc gauche déborde de beaucoup son flanc
+droit, il serait avantageux d'attaquer l'aile droite de l'ennemi; si
+nous parvenons surtout à nous emparer des villages de Kobelnitz et de
+Sokolenitz, nous nous trouverions alors dans la possibilité de tomber
+sur le flanc de l'ennemi et de le poursuivre dans la plaine, entre
+Schlappanitz et le bois de Turass, en évitant les défilés entre
+Schlappanitz et Bellovitz, qui couvrent le front de l'ennemi. Il est
+indispensable dans ce but.... La première colonne marche... la seconde
+colonne marche... la troisième colonne marche, etc.»
+
+Ainsi lisait Weirother, pendant que les généraux essayaient de le
+suivre, avec un déplaisir manifeste. Le blond général Bouxhevden, de
+haute taille, debout et le dos appuyé au mur, les yeux fixés sur la
+flamme d'une des bougies, affectait même de ne pas écouter. À côté de
+lui, Miloradovitch, avec sa figure haute en couleur, sa moustache
+retroussée, assis avec un laisser-aller militaire, les coudes en dehors
+et les mains sur les genoux, en face de Weirother, fixait sur lui, tout
+en gardant un silence opiniâtre, ses grands yeux brillants, qu'il
+reportait, à la moindre pause, sur ses collègues, sans qu'il leur fût
+possible de se rendre compte de la signification de ce regard. Était-il
+pour ou contre, mécontent ou satisfait des mesures prises? Le plus
+rapproché de Weirother était le comte de Langeron, qui avait le type
+d'un Français du midi; un fin sourire n'avait cessé d'animer son visage
+pendant la lecture, et ses yeux suivaient le jeu de ses doigts fluets
+qui faisaient tourner une tabatière en or ornée d'une miniature. Au
+milieu d'une des plus longues périodes il avait relevé la tête, et il
+était sur le point d'interrompre Weirother avec une politesse presque
+blessante: mais le général autrichien, sans s'arrêter, fronçant le
+sourcil, fit un geste impératif de la main comme s'il voulait lui dire:
+«Après, après, vous me ferez vos observations; maintenant suivez sur la
+carte et écoutez.» Langeron, surpris, leva les yeux au ciel, se tourna
+en cherchant une explication du côté de Miloradovitch; mais, rencontrant
+son regard sans expression, il pencha tristement la tête et recommença à
+faire tourner sa tabatière.
+
+«Une leçon de géographie!» murmura-t-il à demi-voix, mais assez haut
+cependant pour être entendu.
+
+Prsczebichewsky, tenant comme un cornet acoustique la main près de son
+oreille avec une politesse respectueuse mais digne, avait l'air d'un
+homme dont l'attention est complètement absorbée. Doktourow, de petite
+taille, d'un extérieur modeste et d'une volonté à toute épreuve, à demi
+penché sur la carte, étudiait consciencieusement le terrain qui lui
+était inconnu. Il avait à plusieurs reprises prié Weirother de répéter
+les mots qu'il n'avait pas saisis au passage et les noms des différents
+villages, qu'il inscrivait au fur et à mesure sur son carnet.
+
+La lecture, qui avait duré plus d'une heure, une fois terminée,
+Langeron, arrêtant le mouvement de rotation de sa tabatière sans
+s'adresser à personne en particulier, exprima son opinion sur la
+difficulté d'exécuter ce plan, qui n'était fondé que sur une position
+supposée de l'ennemi, tandis que cette position ne pouvait être
+exactement reconnue, vu la fréquence de ses mouvements. Ces objections
+étaient fondées; mais leur but évident était, cela se voyait, de faire
+sentir au général autrichien qu'il leur avait lu son projet avec
+l'assurance d'un régent de collège dictant une leçon à ses écoliers, et
+qu'il avait affaire, non à des imbéciles, mais à des gens parfaitement
+capables de lui en remontrer dans l'art militaire. Le son de la voix
+monotone de Weirother ayant cessé de se faire entendre, Koutouzow ouvrit
+l'oeil, comme le meunier qui se réveille lorsque s'arrête le bruit
+somnifère des roues de son moulin; après avoir écouté Langeron, il
+referma l'oeil de nouveau et pencha la tête encore plus sur sa poitrine,
+témoignant ainsi du peu d'intérêt qu'il prenait à cette discussion.
+
+Mettant tous ses efforts à irriter Weirother et à le froisser dans son
+amour-propre d'auteur, Langeron continuait à démontrer que Bonaparte
+pouvait tout aussi bien prendre l'initiative de l'attaque que se laisser
+attaquer, et que dans ce cas il détruisait du coup toutes les
+combinaisons du plan. Son adversaire ne répondait à ses arguments que
+par un sourire de profond mépris, qui lui tenait lieu de toute réplique:
+
+«S'il avait pu nous attaquer, il l'aurait déjà fait!
+
+--Vous ne le croyez donc pas fort? dit Langeron.
+
+--S'il a 40 000 hommes, c'est beaucoup, répondit Weirother, avec le
+dédain d'un docteur auquel une bonne femme indique un remède.
+
+--Dans ce cas, il court à sa perte en attendant notre attaque,» continua
+Langeron d'un ton ironique.
+
+Il cherchait un appui dans Miloradovitch, mais celui-ci était à cent
+lieues de la discussion.
+
+«Ma foi, dit-il, demain nous le verrons sur le champ de bataille.»
+
+Sur la figure de Weirother, on lisait clairement qu'il lui paraissait
+étrange de rencontrer des objections chez les généraux russes, lorsque
+non seulement lui, mais encore les deux empereurs étaient convaincus de
+la justesse de son plan.
+
+«Les feux sont éteints dans le camp ennemi, et on y entend un bruit
+incessant, dit-il. Que veut dire cela, si ce n'est qu'il se retire, et
+c'est la seule chose que nous ayons à craindre, ou bien encore qu'il
+change ses positions. Même en supposant qu'il prenne celle de Turass, il
+nous épargnera beaucoup de peine, et nos dispositions resteront les
+mêmes dans leurs moindres détails.
+
+--De quelle manière?...» demanda le prince André, qui cherchait depuis
+longtemps l'occasion d'exprimer ses doutes.
+
+Mais Koutouzow se réveilla en toussant avec bruit:
+
+«Messieurs, dit-il, nos dispositions pour demain; je dirai même pour
+aujourd'hui, puisqu'il est une heure du matin, nos dispositions ne
+sauraient être changées. Vous les connaissez; nous ferons tous notre
+devoir. Et rien n'est plus important, la veille d'une bataille,--il
+s'arrêta un moment,--que de faire un bon somme!»
+
+Il fit mine de se lever. Les généraux le saluèrent, et on se sépara.
+
+
+Le Conseil de guerre, devant lequel le prince André n'avait pas eu le
+loisir d'exprimer sa manière de voir, lui laissa une impression de
+trouble et d'inquiétude, et il se demandait qui d'eux tous avait raison,
+de Dolgoroukow et Weirother, ou bien de Koutouzow et Langeron. Koutouzow
+ne pouvait-il donc dire son opinion franchement à l'Empereur? Cela se
+passait-il toujours ainsi, et en vient-on à risquer des milliers
+d'existences et la mienne, pensait-il, grâce à des intérêts de cour tout
+personnels?... Oui, on me tuera peut-être demain...? Et tout à coup
+cette idée de la mort évoqua en lui toute une série de souvenirs
+lointains et intimes, ses adieux à son père, à sa femme, les premiers
+temps de son mariage et son amour pour elle! Il se souvint de sa
+grossesse, il s'attendrit sur elle, sur lui-même, et sortant, tout ému
+et agité, de la cabane où il logeait avec Nesvitsky, il se mit à
+marcher.
+
+La nuit était brumeuse, et un mystérieux rayon de lune essayait d'en
+percer les ténèbres.
+
+«Oui, demain, demain!» se disait-il. Tout sera peut-être fini pour moi
+et ces souvenirs n'auront peut-être plus de valeur. Ce sera demain, je
+le sens, qu'il me sera donné de montrer tout ce que je puis faire...»
+
+Et il se représentait la bataille, les pertes, la concentration de la
+lutte sur un point, la confusion des chefs:
+
+«Voilà enfin l'heureux moment, le Toulon si ardemment désiré!»
+
+Il se vit ensuite exposant son opinion claire et précise à Koutouzov, à
+Weirother, aux empereurs. Tous étaient frappés de la justesse de ses
+combinaisons, mais personne n'osait prendre sur lui de les exécuter....
+Il choisissait un régiment, une division, posait ses conditions pour
+qu'on ne se mît pas en travers de ses projets, menait sa division sur le
+point décisif et remportait la victoire!... Et la mort et l'agonie? lui
+soufflait une autre voix. Mais le prince André continuait à rêver à ses
+futurs succès. C'est à lui que l'on confiait le plan de la prochaine
+bataille. Il n'était, il est vrai, qu'un officier de service auprès de
+Koutouzow, mais c'était lui qui faisait tout, et la seconde bataille
+était également gagnée!... c'était lui qui remplaçait Koutouzow!... Eh
+bien, après? reprit l'autre voix, après, si en attendant tu n'es pas
+blessé, tué ou déçu, qu'arrivera-t-il?--Après, se répondait le prince
+André, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir. Ce n'est pas ma faute
+si je tiens à obtenir de la gloire, si je tiens à me rendre célèbre, à
+me faire aimer des hommes, si c'est mon seul but dans la vie! Je ne le
+dirai à personne, mais qu'y puis-je faire, si je ne tiens qu'à la gloire
+et à l'amour des hommes? La mort, les blessures, la perte de ma famille,
+rien de tout cela ne m'effraye, et quelque chers que me soient les êtres
+que j'aime, mon père, ma soeur, ma femme, quelque étrange que cela
+puisse paraître, je les donnerais tous pour une minute de gloire, de
+triomphe, d'amour de la part de ces hommes que je ne connais pas et que
+je ne connaîtrai jamais, pensait-il.
+
+Prêtant l'oreille au murmure confus qui s'élevait autour de la demeure
+de Koutouzow, il y distingua les voix de la domesticité occupée à
+l'emballage, et celle d'un cocher qui raillait sur son nom le vieux
+cuisinier de Koutouzow, appelé Tite.
+
+«Le diable t'emporte! grommela le vieillard, au milieu des rires de ceux
+qui l'entouraient.
+
+--Et pourtant, se disait le prince Bolkonsky, je ne tiens qu'à m'élever
+au-dessus d'eux tous, je ne tiens qu'à cette gloire mystérieuse que je
+sens planer dans ce brouillard au-dessus de ma tête!»
+
+
+XIII
+
+
+Rostow passa cette nuit-là avec son peloton aux avant-postes du
+détachement de Bagration. Ses hussards étaient en vedette deux par deux;
+lui-même parcourait leur ligne au pas de son cheval, pour vaincre
+l'irrésistible sommeil qui s'emparait de lui. Derrière, sur une vaste
+étendue, brillaient indistinctement à travers le brouillard les feux de
+nos bivouacs, tandis qu'autour de lui et devant lui s'étendait la nuit
+profonde. Malgré tous ses efforts pour percer la brume, il ne voyait
+rien. Il croyait parfois entrevoir une lueur indécise, quelques feux
+tremblotants, puis tout s'effaçait, et il se disait, qu'il avait été le
+jouet d'une illusion; ses yeux se refermaient, et son imagination lui
+représentait tantôt l'Empereur, tantôt Denissow, tantôt sa famille, et
+il ouvrait de nouveau les yeux et n'apercevait devant lui que les
+oreilles et la tête de son cheval, les ombres de ses hussards et la même
+obscurité impénétrable.
+
+«Pourquoi ne m'arriverait-il pas ce qui est arrivé à tant d'autres? se
+disait-il. Pourquoi ne me trouverais-je pas sur le passage de
+l'Empereur, qui me donnerait une commission comme à tout autre officier
+et, une fois la commission remplie, me rapprocherait de sa personne! Oh!
+s'il le faisait, comme je veillerais sur lui, comme je lui dirais la
+vérité, comme je démasquerais les fourbes!»
+
+Et Rostow, pour mieux se représenter son amour et son entier dévouement
+à l'Empereur, se voyait aux prises avec un traître allemand, qu'il
+souffletait et tuait sous les yeux de son souverain. Un cri éloigné le
+fit tressaillir.
+
+«Où suis-je? ah! oui, aux avant-postes! le mot d'ordre et de ralliement:
+«Timon et Olmütz!» Quel guignon d'être laissé demain dans la réserve!
+Si du moins on me permettait de prendre part à l'affaire! Ce serait
+peut-être la seule chance de voir l'Empereur. Je vais être relevé tout à
+l'heure, et j'irai le demander au général.»
+
+Il se raffermit sur sa selle pour aller inspecter encore une fois ses
+hussards. La nuit lui parut moins sombre: il distinguait confusément à
+gauche une pente douce, et vis-à-vis, s'élevant à pic, un noir mamelon,
+sur le plateau duquel s'étalait une tache blanche dont il ne pouvait se
+rendre compte. Était-ce une clairière éclairée par la lune, des maisons
+blanches, ou une couche de neige? Il crut même y apercevoir un certain
+mouvement:
+
+«Une tache blanche? se dit Rostow, c'est de la neige à coup sûr; une
+tache!» répéta-t-il, à moitié endormi.
+
+Et il retomba dans ses rêves....
+
+«Natacha! murmura-t-il, elle ne voudra jamais croire que j'ai vu
+l'Empereur!
+
+--À droite, Votre Noblesse, il y a là des buissons!» lui dit le hussard
+devant lequel il passait.
+
+Il releva la tête, et s'arrêta. Il se sentait vaincu par le sommeil de
+la jeunesse:
+
+«Oui, mais à quoi vais-je penser? Comment parlerai-je à l'Empereur?...
+Non, non, ce n'est pas ça...»
+
+Et sa tête s'inclinait de nouveau, lorsque dans son rêve, croyant qu'on
+tirait sur lui, il s'écria en se réveillant en sursaut:
+
+«Qui va là?...»
+
+Et il entendit au même instant, là où il supposait devoir être l'ennemi,
+les cris retentissants de milliers de voix; son cheval et celui du
+hussard qui marchait à ses côtés dressèrent les oreilles. À l'endroit
+d'où ces cris partaient brilla et s'éteignit un feu solitaire, puis un
+autre scintilla, et toute la ligne des troupes ennemies échelonnées sur
+la montagne s'éclaira subitement d'une traînée de feux, pendant que les
+clameurs allaient en augmentant. Rostow pouvait reconnaître, par les
+intonations, que c'était du français, bien qu'il fût impossible de
+distinguer les mots à cause du brouhaha.
+
+«Qu'est-ce que c'est? Qu'en penses-tu? demanda-t-il à son hussard. C'est
+pourtant bien chez l'ennemi?... Ne l'entends-tu donc pas? ajouta-t-il,
+en voyant qu'il ne lui répondait pas.
+
+--Eh! qu'est-ce qui peut le savoir, Votre Noblesse?
+
+--D'après la direction, ce doit bien être chez lui.
+
+--Peut-être chez lui, peut-être pas! il se passe tant de choses la nuit!
+Hé, voyons, pas de bêtises,» dit-il à son cheval.
+
+Celui de Rostow s'échauffait également et frappait du pied la terre
+gelée. Les cris augmentaient de force et de violence et se confondaient
+en une immense clameur, comme seule pouvait la produire une armée de
+plusieurs milliers d'hommes. Les feux s'allumaient sur toute la ligne.
+Le sommeil de Rostow avait été chassé par le bruit des acclamations
+triomphantes:
+
+«Vive l'Empereur! vive l'Empereur! entendait-il distinctement.
+
+--Ils ne sont pas loin, ils doivent être là, derrière le ruisseau,»
+dit-il à son hussard.
+
+Celui-ci soupira sans répondre et fit entendre une toux de mauvaise
+humeur.
+
+Le pas d'un cheval approchait, et il vit, surgissant tout à coup devant
+lui du milieu du brouillard, une figure qui lui parut gigantesque:
+c'était un sous-officier, qui lui annonça l'arrivée des généraux.
+Rostow, se dirigeant à leur rencontre, se retourna pour suivre du regard
+les feux de l'ennemi. Le prince Bagration et le prince Dolgoroukow,
+accompagnés de leurs aides de camp, étaient venus voir cette
+fantasmagorie de feux et écouter les clameurs de l'ennemi. Rostow
+s'approcha de Bagration et, après lui avoir fait son rapport, se joignit
+à sa suite, prêtant l'oreille à la conversation des deux chefs.
+
+«Croyez-moi, disait Dolgoroukow, ce n'est qu'une ruse de guerre: il
+s'est retiré, et il a donné l'ordre à l'arrière-garde d'allumer des feux
+et de faire du bruit afin de nous tromper.
+
+--J'ai peine à le croire, reprit Bagration; ils occupent ce mamelon
+depuis hier soir; s'ils se retiraient, ils l'auraient aussi abandonné.
+Monsieur l'officier, dit-il à Rostow, les éclaireurs y sont-ils encore?
+
+--Ils y étaient hier au soir, Excellence, mais maintenant je ne pourrais
+vous le dire. Faut-il y aller voir avec mes hussards?»
+
+Bagration faisait de vains efforts pour distinguer la figure de Rostow.
+
+«Bien, allez-y» dit-il après un moment de silence.
+
+Rostow lança son cheval en avant, appela le sous-officier et deux
+hussards, leur donna l'ordre de l'accompagner, et descendit au trot la
+montagne dans la direction des cris. Il éprouvait un mélange
+d'inquiétude et de plaisir à se perdre ainsi avec ses trois hussards
+dans les ténèbres pleines de vapeurs, de mystères et de dangers.
+Bagration lui enjoignit, de la hauteur où il était placé, de ne pas
+franchir le ruisseau, mais Rostow feignit de ne pas l'avoir entendu. Il
+allait, il allait toujours, prenant les buissons pour des arbres et les
+ravines pour des hommes. Arrivé au pied de la montagne, il ne voyait
+plus ni les nôtres ni l'ennemi. En revanche, les cris et les voix
+étaient plus distincts. À quelques pas devant lui, il crut apercevoir
+une rivière, mais en approchant il reconnut une grande route, et il
+s'arrêta indécis sur la direction à prendre: fallait-il la suivre ou la
+traverser pour continuer à travers champs vers la montagne opposée?
+Suivre cette route, qui tranchait dans le brouillard, était plus sage,
+parce qu'on y pouvait voir devant soi.
+
+«Suis-moi,» dit-il.
+
+Et il la franchit pour monter au galop le versant opposé, occupé depuis
+la veille par un piquet français.
+
+«Votre Noblesse, le voilà!» lui dit un de ses hussards.
+
+Rostow eut à peine le temps de remarquer un point noir dans le
+brouillard, qu'une lueur parut, un coup partit, et une balle siffla
+comme à regret bien haut dans la brume et se perdit au loin. Un second
+éclair brilla, le coup ne partit point. Rostow tourna bride et s'éloigna
+au galop. Quatre coups partirent sur différents points, et les balles
+chantèrent sur tous les tons. Rostow retint un moment son cheval, excité
+comme lui, et le mit au pas:
+
+«Encore, et encore!» se disait-il gaiement.
+
+Mais les fusils se turent. Arrivé au galop auprès de Bagration, il porta
+deux doigts à sa visière.
+
+Dolgoroukow défendait toujours son opinion:
+
+«Les Français se retiraient et n'avaient allumé leurs feux que pour nous
+tromper. Ils ont parfaitement pu se retirer et laisser des piquets.
+
+--En tout cas, ils ne sont pas tous partis, Prince, dit Bagration. Nous
+ne le saurons que demain.
+
+--Le piquet est sur la montagne, Excellence, et toujours là au même
+endroit, dit Rostow, sans pouvoir réprimer un sourire de satisfaction,
+causé par sa course et par le sifflement des balles.
+
+--Bien, bien, dit Bagration, je vous remercie, monsieur l'officier.
+
+--Excellence, dit Rostow, permettez-moi de....
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Notre escadron sera laissé dans la réserve, ayez la bonté de
+m'attacher au 1er escadron.
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+--Comte Rostow.
+
+--Ah! c'est bien, bien! Je te garde auprès de moi comme ordonnance.
+
+--Vous êtes le fils d'Élie Andréïévitch, dit Dolgoroukow. Mais...»
+
+Rostow, sans lui répondre, demanda au prince Bagration: «Puis-je alors
+espérer, Excellence?...
+
+--J'en donnerai l'ordre.
+
+--Demain, qui sait, oui, demain on m'enverra peut-être porter un message
+à l'Empereur. Dieu soit loué!» se dit-il.
+
+Les cris et les feux de l'armée ennemie étaient causés par la lecture de
+la proclamation de Napoléon, pendant laquelle l'Empereur faisait
+lui-même à cheval le tour des bivouacs. Les soldats l'ayant aperçu,
+allumaient des torches de paille et le suivaient en criant: Vive
+l'Empereur! L'ordre du jour contenant la proclamation de Napoléon venait
+de paraître; elle était ainsi conçue:
+
+«SOLDATS!
+
+«L'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée autrichienne
+d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez battus à Hollabrünn,
+et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu'ici.
+
+«Les positions que nous occupons sont formidables, et, pendant qu'ils
+marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc.
+Soldats, je dirigerai moi-même vos bataillons. Je me tiendrai loin du
+feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la
+confusion dans les rangs ennemis; mais, si la victoire était un moment
+incertaine, vous verriez votre Empereur s'exposer aux premiers coups,
+car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout où il
+s'agit de l'honneur de l'infanterie française, qui importe tant à
+l'honneur de toute la nation.
+
+«Que, sous prétexte d'emmener les blessés, on ne dégarnisse pas les
+rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu'il faut
+vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés d'une si grande
+haine contre notre nation!
+
+«Cette victoire finira la campagne, et nous pourrons reprendre nos
+quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui se
+forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon
+peuple, de vous et de moi.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+XIV
+
+
+Il était cinq heures du matin, et le jour n'avait pas encore paru. Les
+troupes du centre, de la réserve et le flanc droit de Bagration se
+tenaient immobiles; mais, sur le flanc gauche, les colonnes
+d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, qui avaient ordre de
+descendre dans les bas-fonds pour attaquer le flanc droit des Français
+et le rejeter, selon les dispositions prises, dans les montagnes de la
+Bohême, s'éveillaient et commençaient leurs préparatifs. Il faisait
+froid et sombre. Les officiers déjeunaient et avalaient leur thé en
+toute hâte; les soldats grignotaient leurs biscuits, battaient la
+semelle pour se réchauffer et se groupaient autour des feux, en y jetant
+tour à tour les débris de chaises, de tables, de roues, de tonneaux,
+d'abris, en un mot tout ce qu'ils ne pouvaient emporter et dont l'acre
+fumée les enveloppait. L'arrivée des guides autrichiens devint le signal
+de la mise en mouvement: le régiment s'agitait, les soldats quittaient
+leur feu, serraient leurs pipes dans la tige de leurs bottes, et,
+mettant leurs sacs dans les charrettes, saisissaient leurs fusils et
+s'alignaient en bon ordre. Les officiers boutonnaient leurs uniformes,
+bouclaient leurs ceinturons, accrochaient leurs havresacs et
+inspectaient minutieusement les rangs. Les soldats des fourgons et les
+domestiques militaires attelaient les chariots et y entassaient tous les
+bagages. Les aides de camp, les commandants de régiment, de bataillon,
+montaient à cheval, se signaient, donnaient leurs derniers ordres, leurs
+commissions et leurs instructions aux hommes du train, et les colonnes
+s'ébranlaient au bruit cadencé de milliers de pieds, sans savoir où
+elles allaient, et sans même apercevoir, à cause de la fumée et du
+brouillard intense, le terrain qu'elles abandonnaient et celui sur
+lequel elles s'engageaient.
+
+Le soldat en marche est tout aussi limité dans ses moyens d'action,
+aussi entraîné par son régiment, que le marin sur son navire. Pour l'un,
+ce sera toujours le même pont, le même mât, le même câble; pour l'autre,
+malgré les énormes distances inconnues et pleines de dangers qu'il lui
+arrive de franchir, il a également autour de lui les mêmes camarades, le
+même sergent-major, le chien fidèle de la compagnie et le même chef. Le
+matelot est rarement curieux de se rendre compte des vastes étendues sur
+lesquelles navigue son navire; mais, le jour de la bataille, on ne sait
+comment, on ne sait pourquoi, une seule note solennelle, la même pour
+tous, fait vibrer les cordes du moi moral du soldat par l'approche de
+cet inconnu inévitable et décisif, qui éveille en lui une inquiétude
+inusitée. Ce jour-là, il est excité, il regarde, il écoute, il
+questionne et cherche à comprendre ce qui se passe en dehors du cercle
+de ses intérêts habituels.
+
+L'épaisseur du brouillard était telle que le premier rayon de jour était
+trop faible pour le percer, et l'on ne distinguait rien à dix pas. Les
+buissons se transformaient en grands arbres, les plaines en descentes et
+en ravins, et l'on risquait de se trouver inopinément devant l'ennemi.
+Les colonnes marchèrent longtemps dans ce nuage, descendant et montant,
+longeant des jardins et des murs dans une localité inconnue, sans le
+rencontrer. Devant, derrière, de tous côtés, le soldat entendait l'armée
+russe suivant la même direction, et il se réjouissait de savoir qu'un
+grand nombre des siens se dirigeaient comme lui vers ce point inconnu.
+
+«As-tu entendu? voilà ceux de Koursk qui viennent de passer, disait-on
+dans les rangs.
+
+--Ah! c'est effrayant ce qu'il y a de nos troupes! Quand on a allumé les
+feux hier soir, j'ai regardé... c'était Moscou, quoi!»
+
+Les soldats marchaient gaiement, comme toujours, quand il s'agit de
+prendre l'offensive, et cependant les chefs de colonnes ne s'en étaient
+pas encore approchés et ne leur avaient pas dit un mot (tous ceux que
+nous avons vus au conseil de guerre étaient en effet de mauvaise humeur
+et mécontents de la décision prise: ils se bornaient à exécuter les
+instructions qu'on leur avait données, sans s'occuper d'encourager le
+soldat). Une heure environ se passa ainsi: le gros des troupes s'arrêta,
+et aussitôt on éprouva le sentiment instinctif d'une grande confusion et
+d'un grand désordre. Il serait difficile d'expliquer comment ce
+sentiment d'abord confus devient bientôt une certitude absolue: le fait
+est qu'il gagne insensiblement de proche en proche avec une rapidité
+irrésistible, comme l'eau se déverse dans un ravin. Si l'armée russe
+s'était trouvée seule, sans alliés, il se serait écoulé plus de temps
+pour transformer une appréhension pareille en un fait certain; mais ici
+on ressentait comme un plaisir extrême et tout naturel à en accuser les
+Allemands, et chacun fut aussitôt convaincu que cette fatale confusion
+était due aux mangeurs de saucisses.
+
+«Nous voilà en plan!... Qu'est-ce qui barre donc la route? Est-ce le
+Français?... Non, car il aurait déjà tiré!... Avec cela qu'on nous a
+pressés de partir, et nous voilà arrêtés en plein champ! Ces maudits
+Allemands qui brouillent tout, ces diables qui ont la cervelle à
+l'envers!... Fallait les flanquer en avant, tandis qu'ils se pressent
+là, derrière. Et nous voilà à attendre sans manger! Sera-ce
+long?...--Bon, voilà la cavalerie qui est maintenant en travers de la
+route, dit un officier. Que le diable emporte ces Allemands, qui ne
+connaissent pas leur pays!
+
+--Quelle division? demanda un aide de camp en s'approchant des soldats.
+
+--Dix-huitième!
+
+--Que faites-vous donc là? vous auriez dû être en avant depuis
+longtemps; maintenant, vous ne passerez plus jusqu'au soir.
+
+--Quelles fichues dispositions! Ils ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils
+font!» dit l'officier en s'éloignant.
+
+Puis ce fut un général qui criait avec colère en allemand:
+
+«Taffa-lafa!
+
+--Avec ça qu'il est facile de le comprendre, dit un soldat. Je les
+aurais fusillées, ces canailles!
+
+--Nous devions être sur place à neuf heures, et nous n'avons pas fait la
+moitié de la route.... En voilà des dispositions!»
+
+On n'entendait que cela de tous côtés, et l'ardeur première des troupes
+se changeait insensiblement en une violente irritation, causée par la
+stupidité des instructions qu'avaient données les Allemands.
+
+Cet embarras était le résultat du mouvement opéré par la cavalerie
+autrichienne vers le flanc gauche. Les généraux en chef, ayant trouvé
+notre centre trop éloigné du flanc droit, avaient fait rebrousser chemin
+à toute la cavalerie, l'avaient dirigée vers le flanc gauche, et, par
+suite de cet ordre, plusieurs milliers de chevaux passaient à travers
+l'infanterie, qui était ainsi forcée de s'arrêter sur place.
+
+Une altercation avait eu lieu entre le guide autrichien et le général
+russe. Ce dernier s'époumonait à exiger que la cavalerie suspendît son
+mouvement; l'Autrichien répondait que la faute en était non pas à lui,
+mais au chef, et pendant ce temps-là les troupes immobiles et
+silencieuses perdaient peu à peu leur entrain. Après une heure de halte,
+elles se mirent en marche, et elles descendaient dans les bas-fonds, où
+le brouillard s'épaississait de plus en plus, tandis qu'il commençait à
+s'éclaircir sur la hauteur, lorsque devant elles retentit à travers
+cette brume impénétrable un premier coup, puis un second suivi de
+quelques autres à intervalles irréguliers, auxquels succéda un feu vif
+et continu, au-dessus du ruisseau de Goldbach.
+
+Ne comptant pas y rencontrer l'ennemi et arrivés sur lui à
+l'improviste, ne recevant aucune parole d'encouragement de leurs chefs,
+et conservant l'impression d'avoir été inutilement retardés, les Russes,
+complètement enveloppés par ce brouillard épais, tiraient mollement et
+sans hâte, avançaient, s'arrêtaient, sans recevoir à temps aucun ordre
+de leurs chefs, ni des aides de camp, qui erraient comme eux dans ces
+bas-fonds à la recherche de leur division. Ce fut le sort de la
+première, de la seconde et de la troisième colonne, qui toutes trois
+avaient opéré leur descente. L'ennemi était-il à dix verstes avec le
+gros de ses forces, comme on le supposait, ou bien était-il là, caché à
+tous les yeux? Personne ne le sut jusqu'à neuf heures du matin. La
+quatrième colonne, commandée, par Koutouzow, occupait le plateau de
+Pratzen.
+
+Pendant que tout cela se passait, Napoléon, entouré de ses maréchaux, se
+tenait sur la hauteur de Schlapanitz. Au-dessus de sa tête se déroulait
+un ciel bleu, et l'immense globe du soleil se balançait, comme un brûlot
+enflammé, sur la mer laiteuse des vapeurs du brouillard. Ni les troupes
+françaises, ni Napoléon, entouré de son état-major, ne se trouvaient de
+l'autre côté du ruisseau et des bas-fonds des villages de Sokolenitz et
+de Schlapanitz, derrière lesquels nous comptions occuper la position et
+commencer l'attaque, mais tout au contraire ils étaient en deçà, et à
+une telle proximité de nous, que Napoléon pouvait distinguer, à l'oeil
+nu, un fantassin d'un cavalier. Vêtu d'une capote grise, la même qui
+avait fait la campagne d'Italie, monté sur un petit cheval arabe gris,
+il se tenait un peu en avant de ses maréchaux, examinant en silence les
+contours des collines qui émergeaient peu à peu du brouillard et sur
+lesquelles se mouvaient au loin les troupes russes, et prêtant l'oreille
+à la fusillade engagée au pied des hauteurs. Pas un muscle ne bougeait
+sur sa figure, encore maigre à cette époque, et ses yeux brillants
+s'attachaient fixement sur un point. Ses prévisions se trouvaient
+justifiées. Une grande partie des troupes russes étaient descendues dans
+le ravin et marchaient vers la ligne des étangs. L'autre partie
+abandonnait le plateau de Pratzen que Napoléon, qui le considérait comme
+la clef de la position, avait eu l'intention d'attaquer. Il voyait
+défiler et briller au milieu du brouillard, comme dans un enfoncement
+formé par deux montagnes, descendant du village de Pratzen et suivant la
+même direction vers le vallon, les milliers de baïonnettes des
+différentes colonnes russes, qui se perdaient l'une après l'autre dans
+cette mer de brumes. D'après les rapports reçus la veille au soir,
+d'après le bruit très sensible de roues et de pas entendu pendant la
+nuit aux avant-postes, d'après le désordre des manoeuvres des troupes
+russes, il comprenait clairement que les alliés le supposaient à une
+grande distance, que les colonnes de Pratzen composaient le centre de
+l'armée russe, et que ce centre était suffisamment affaibli pour qu'il
+pût l'attaquer avec succès,... et cependant il ne donnait pas le signal
+de l'attaque.
+
+C'était pour lui un jour solennel,--l'anniversaire de son couronnement.
+S'étant assoupi vers le matin d'un léger sommeil, il s'était levé gai,
+bien portant, confiant dans son étoile, dans cette heureuse disposition
+d'esprit où tout paraît possible, où tout réussit; montant à cheval, il
+alla examiner le terrain; sa figure calme et froide trahissait dans son
+immobilité un bonheur conscient et mérité, comme celui qui illumine
+parfois la figure d'un adolescent amoureux et heureux.
+
+Lorsque le soleil se fut entièrement dégagé et que les gerbes
+d'éclatante lumière se répandirent sur la plaine, Napoléon, qui semblait
+n'avoir attendu que ce moment, déganta sa main blanche, d'une forme
+irréprochable, et fit un geste qui était le signal de commencer
+l'attaque. Les maréchaux, accompagnés de leurs aides de camp, galopèrent
+dans différentes directions, et quelques minutes plus tard, le gros des
+forces de l'armée française se dirigeait rapidement vers le plateau de
+Pratzen, que les Russes continuaient à abandonner, en se déversant à
+gauche dans la vallée.
+
+
+XV
+
+
+À huit heures du matin, Koutouzow se rendit à cheval à Pratzen, à la
+tête de la quatrième colonne, celle de Miloradovitch, qui allait
+remplacer les colonnes de Prsczebichewsky et de Langeron descendues dans
+les bas-fonds. Il salua les soldats du premier régiment et donna
+l'ordre de se mettre en marche, montrant par là son intention de
+commander en personne. Il s'arrêta au village de Pratzen. Le prince
+André, excité, exalté, mais calme et froid en apparence, comme l'est
+généralement un homme qui se sent arrivé au but ardemment désiré,
+faisait partie de la nombreuse suite du général en chef. La journée qui
+commençait serait, il en était sûr, son Toulon ou son pont d'Arcole. Le
+pays et la position de nos troupes lui étaient aussi connus qu'ils le
+pouvaient être à tout officier supérieur de notre armée; quant à son
+plan stratégique, inexécutable à présent, il l'avait complètement
+oublié. Suivant en pensée le plan de Weirother, il se demandait, à part
+lui, quels seraient les coups du hasard et les incidents qui lui
+permettraient de mettre en évidence sa fermeté et la rapidité de ses
+conceptions.
+
+À gauche, au pied de la montagne, dans le brouillard, des troupes
+invisibles échangeaient des coups de fusil. «Là, se disait-il, se
+concentrera la bataille, là surgiront les obstacles, et c'est là, qu'on
+m'enverra avec une brigade ou une division, et que, le drapeau en main,
+j'avancerai, en culbutant tout sur mon passage!» si bien qu'en voyant
+défiler devant lui les bataillons, il ne pouvait s'empêcher de se dire:
+«Voici peut-être justement le drapeau avec lequel je m'élancerai en
+avant!»
+
+Sur le sol s'étendait un givre léger, qui fondait peu à peu en rosée,
+tandis que dans le ravin tout était enveloppé d'un brouillard intense;
+on n'y voyait absolument rien, surtout à gauche, où étaient descendues
+nos troupes et d'où partait la fusillade. Le soleil brillait de tout son
+éclat au-dessus de leurs têtes, dans un ciel bleu foncé. Au loin devant
+elles, sur l'autre bord de cette mer blanchâtre, se dessinaient les
+crêtes boisées des collines; c'était là que devait se trouver l'ennemi.
+À droite, la garde s'engouffrait dans ces vapeurs, ne laissant après
+elle que l'écho de sa marche; à gauche, derrière le village, des masses
+de cavalerie s'avançaient pour disparaître à leur tour. Devant et
+derrière s'écoulait l'infanterie. Le général en chef assistait au défilé
+des troupes à la sortie du village: il avait l'air épuisé et irrité.
+L'infanterie s'arrêta tout à coup devant lui, sans en avoir reçu
+l'ordre, évidemment à cause d'un obstacle qui barrait la route à sa tête
+de colonne:
+
+«Mais dites donc enfin qu'on se fractionne en bataillons et qu'on tourne
+le village, dit Koutouzow sèchement au général qui s'avançait. Comment
+ne comprenez-vous pas qu'il est impossible de se développer ainsi dans
+les rues d'un village quand on marche à l'ennemi?
+
+--Je comptais précisément, Votre Excellence, me reformer en avant du
+village.»
+
+Koutouzow sourit aigrement.
+
+«Charmante idée vraiment que de développer votre front en face de
+l'ennemi!
+
+--L'ennemi est encore loin, Votre Haute Excellence. D'après la
+disposition....
+
+--Quelle disposition? s'écria-t-il avec colère. Qui vous l'a dit?...
+Veuillez faire ce que l'on vous ordonne.
+
+--J'obéis, dit l'autre.
+
+--Mon cher, dit Nesvitsky à l'oreille du prince André, le vieux est
+d'une humeur de chien.»
+
+Un officier autrichien, en uniforme blanc avec un plumet vert, aborda en
+ce moment Koutouzow et lui demanda, de la part de l'Empereur, si la
+quatrième colonne était engagée dans l'action.
+
+Koutouzow se détourna sans lui répondre; son regard tombant par hasard
+sur le prince André, il s'adoucit, comme pour le mettre en dehors de sa
+mauvaise humeur.
+
+«Allez voir, mon cher, lui dit-il, si la troisième division a dépassé le
+village. Dites-lui de s'arrêter et d'attendre mes ordres, et
+demandez-lui, ajouta-t-il en le retenant, si les tirailleurs sont postés
+et ce qu'ils font... ce qu'ils font?» murmura-t-il, sans rien répondre
+à l'envoyé autrichien.
+
+Le prince André, ayant dépassé les premiers bataillons, arrêta la
+troisième division et constata en effet l'absence de tirailleurs en
+avant des colonnes. Le chef du régiment reçut avec stupéfaction l'ordre
+envoyé par le général en chef de les poster; il était convaincu que
+d'autres troupes se déployaient devant lui et que l'ennemi devait être
+au moins à dix verstes. Il ne voyait en effet devant lui qu'une étendue
+déserte, qui semblait s'abaisser doucement et que recouvrait un épais
+brouillard. Le prince André revint aussitôt faire son rapport au général
+en chef, qu'il trouva au même endroit, toujours à cheval et lourdement
+affaissé sur sa selle, de tout le poids de son corps. Les troupes
+étaient arrêtées, et les soldats avaient mis leurs fusils la crosse à
+terre.
+
+«Bien, bien,» dit-il.
+
+Et se tournant vers l'Autrichien, qui, une montre à la main, l'assurait
+qu'il était temps de se remettre en marche, puisque toutes les colonnes
+du flanc gauche avaient opéré leur descente:
+
+«Rien ne presse, Excellence, dit-il en bâillant.... Nous avons bien le
+temps!»
+
+Au même moment, ils entendirent derrière eux les cris des troupes,
+répondant au salut de certaines voix, qui s'avançaient avec rapidité le
+long des colonnes en marche. Lorsque les soldats du régiment devant
+lequel il se tenait crièrent à leur tour, Koutouzow recula de quelques
+pas et fronça le sourcil. Sur la route de Pratzen arrivait au galop un
+escadron de cavaliers de diverses couleurs, dont deux se détachaient en
+avant des autres; l'un, en uniforme noir, avec un plumet blanc, montait
+un cheval alezan à courte queue; l'autre, en uniforme blanc, était sur
+un cheval noir. C'étaient les deux empereurs et leur suite. Koutouzow,
+avec l'affectation d'un subordonné qui est à son poste, commanda aux
+troupes le silence, et, faisant le salut militaire, s'approcha de
+l'Empereur. Toute sa personne et ses manières, subitement
+métamorphosées, avaient pris l'apparence de cette soumission aveugle de
+l'inférieur, qui ne raisonne pas. Son respect affecté sembla frapper
+désagréablement l'empereur Alexandre, mais cette impression fugitive
+s'effaça aussitôt, pour ne laisser aucune trace sur sa jeune figure,
+rayonnante de bonheur. Son indisposition de quelques jours l'avait
+maigri, sans rien lui faire perdre de cet ensemble réellement séduisant
+de majesté et de douceur, qui se lisait sur sa bouche aux lèvres fines
+et dans ses beaux yeux bleus.
+
+S'il était majestueux à la revue d'Olmütz, ici il paraissait plus gai et
+plus ardent. La figure colorée par la course rapide qu'il venait de
+faire, il arrêta son cheval, et, respirant à pleins poumons, il se
+retourna vers sa suite aussi jeune, aussi animée que lui, composée de
+la fleur de la jeunesse austro-russe, des régiments d'armée et de la
+garde. Czartorisky, Novosiltsow, Volkonsky, Strogonow et d'autres en
+faisaient partie, et causaient en riant entre eux. Revêtus de brillants
+uniformes, montés sur de beaux chevaux bien dressés, ils se tenaient à
+quelques pas de l'empereur. Des écuyers tenaient en main, tout prêts
+pour les deux souverains, des chevaux de rechange aux housses brodées.
+L'empereur François, encore jeune, avec le teint vif, maigre, élancé,
+raide en selle sur son bel étalon, jetant des regards anxieux autour de
+lui, fit signe à un de ses aides de camp d'approcher. «Il va sûrement
+lui demander l'heure du départ,» se dit le prince André, en suivant les
+mouvements de son ancienne connaissance. Il se souvenait des questions
+que Sa Majesté Autrichienne lui avait adressées à Brünn.
+
+La vue de cette brillante jeunesse, pleine de sève et de confiance dans
+le succès, chassa aussitôt la disposition morose dans laquelle était
+l'état-major de Koutouzow: telle une fraîche brise des champs, pénétrant
+par la fenêtre ouverte, disperse au loin les lourdes vapeurs d'une
+chambre trop chaude.
+
+«Pourquoi ne commencez-vous pas, Michel Larionovitch?
+
+--J'attendais Votre Majesté,» dit Koutouzow, en s'inclinant
+respectueusement.
+
+L'Empereur se pencha de son côté comme s'il ne l'avait pas entendu.
+
+«J'attendais Votre Majesté, répéta Koutouzow,--et le prince André
+remarqua un mouvement de sa lèvre supérieure au moment où il prononça:
+«j'attendais»...--Les colonnes ne sont pas toutes réunies, sire.»
+
+Cette réponse déplut à l'Empereur; il haussa les épaules et regarda
+Novosiltsow, comme pour se plaindre de Koutouzow.
+
+«Nous ne sommes pourtant pas sur le Champ-de-Mars, Michel Larionovitch,
+où l'on attend pour commencer la revue que tous les régiments soient
+rassemblés, continua l'Empereur, en jetant cette fois un coup d'oeil à
+l'empereur François comme pour l'inviter, sinon à prendre part à la
+conversation, au moins à l'écouter; mais ce dernier ne parut pas s'en
+préoccuper.
+
+«C'est justement pour cela, sire, que je ne commence pas, dit Koutouzow
+à haute et intelligible voix, car nous ne sommes pas à une revue, nous
+ne sommes pas sur le Champ-de-Mars.»
+
+À ces paroles, les officiers de la suite s'entre-regardèrent. «Il a beau
+être vieux, il ne devrait pas parler ainsi,» disaient clairement leurs
+figures, qui exprimaient la désapprobation.
+
+L'Empereur fixa son regard attentif et scrutateur sur Koutouzow, dans
+l'attente de ce qu'il allait sans doute ajouter. Celui-ci, inclinant
+respectueusement la tête, garda le silence. Ce silence dura une seconde,
+après laquelle, reprenant l'attitude et le ton d'un inférieur qui
+demande des ordres:
+
+«Du reste, si tel est le désir de Votre Majesté?» dit-il.
+
+Et appelant à lui le chef de la colonne, Miloradovitch, il lui donna
+l'ordre d'attaquer.
+
+Les rangs s'ébranlèrent, et deux bataillons de Novgorod et un bataillon
+du régiment d'Apchéron défilèrent.
+
+Au moment où passait le bataillon d'Apchéron, Miloradovitch s'élança en
+avant; son manteau était rejeté en arrière et laissait voir son uniforme
+chamarré de décorations. Le tricorne orné d'un immense panache posé de
+côté, il salua crânement l'Empereur en arrêtant court son cheval devant
+lui.
+
+«Avec l'aide de Dieu, général! lui dit celui-ci.
+
+--Ma foi, sire, nous ferons tout ce que nous pourrons,» s'écria-t-il
+gaiement, tandis que la suite souriait de son étrange accent français.
+
+Miloradovitch fit faire volte-face à son cheval et se retrouva à
+quelques pas en arrière de l'Empereur. Les soldats, excités par la vue
+du tsar, marchaient en cadence d'un pas rapide et plein d'entrain.
+
+«Enfants! leur cria tout à coup Miloradovitch, oubliant la présence de
+son souverain et partageant lui-même l'élan de ses braves, dont il avait
+été le compagnon sous le commandement de Souvarow... enfants! ce n'est
+pas le premier village que vous allez enlever à la baïonnette!
+
+--Prêts à servir,» répondirent les soldats.
+
+À leurs cris, le cheval de l'Empereur, le même qu'il montait pendant les
+revues en Russie, eut comme un frisson d'inquiétude. Ici, sur le champ
+de bataille d'Austerlitz, surpris du voisinage de l'étalon noir de
+l'Empereur François, il dressait les oreilles au bruit inusité des
+décharges, sans en comprendre la signification, et sans se douter de ce
+que pensait et ressentait son auguste cavalier.
+
+L'Empereur sourit, en désignant à un de ses intimes les bataillons qui
+s'éloignaient.
+
+
+XVI
+
+
+Koutouzow, accompagné de ses aides de camp, suivit au pas les
+carabiniers.
+
+À une demi-verste de distance, il s'arrêta près d'une maison isolée, une
+auberge abandonnée sans doute, située à l'embranchement de deux routes
+qui descendaient toutes deux la montagne et qui étaient toutes deux
+couvertes de nos troupes.
+
+Le brouillard se dissipait, et on commençait à distinguer les masses
+confuses de l'armée ennemie sur les hauteurs d'en face. On entendait un
+feu très vif à gauche dans le vallon. Koutouzow causait avec le général
+autrichien; le prince André pria ce dernier de lui passer la longue-vue.
+
+«Voyez, voyez, disait l'étranger, voilà les Français!» Et il indiqua,
+non un point éloigné, mais le pied de la montagne qu'ils avaient devant
+eux.
+
+Les deux généraux et les aides de camp se passèrent fiévreusement la
+longue-vue. Une terreur involontaire se peignit sur leurs traits: les
+Français, qu'on croyait à deux verstes, s'étaient dressés inopinément
+devant eux!
+
+«C'est l'ennemi!... Mais non!... Mais certainement!... Comment est-ce
+possible?» dirent plusieurs voix....
+
+Et le prince André voyait à droite monter à la rencontre du régiment
+d'Apchéron une formidable colonne de Français, à cinq cents pas de
+l'endroit où ils se tenaient.
+
+«Voilà l'heure! se dit-il.... Il faut arrêter le régiment, Votre Haute
+Excellence!» À ce moment, une épaisse fumée couvrit tout le paysage, une
+forte décharge de mousqueterie retentit à leurs oreilles, et une voix
+haletante de frayeur s'écria à deux pas: «Fini, camarades, fini!...» Et,
+comme si un ordre émanait de cette voix, des masses énormes de soldats
+refoulés, se poussant, se bousculant, passèrent en fuyant, au même
+endroit, où, cinq minutes auparavant, ils avaient défilé devant les
+empereurs. Essayer d'arrêter cette foule était une folie, car elle
+entraînait tout sur son passage. Bolkonsky résistait avec peine au
+torrent et ne comprenait que vaguement ce qui venait d'arriver.
+Nesvitsky, rouge et hors de lui, criait à Koutouzow qu'il allait être
+fait prisonnier, s'il ne se portait pas en arrière. Koutouzow, immobile,
+tira son mouchoir et s'en couvrit la joue d'où le sang coulait. Le
+prince André se fraya un passage jusqu'à lui:
+
+«Vous êtes blessé? lui dit-il avec émotion.
+
+--La plaie n'est pas là, mais ici!» dit Koutouzow, en pressant son
+mouchoir sur sa blessure et en désignant les fuyards.
+
+«Arrêtez-les!» s'écria-t-il.
+
+Mais, comprenant aussitôt l'inutilité de cet appel, il piqua des deux,
+et, prenant sur la droite au milieu d'une nouvelle troupe de fuyards, il
+se vit entraîné avec elle en arrière.
+
+Leur masse était si serrée qu'il lui était impossible de s'en dégager.
+Dans cette confusion les uns criaient, les autres se retournaient et
+tiraient en l'air. Koutouzow, parvenu enfin à sortir du courant, se
+dirigea avec sa suite, terriblement diminuée, vers l'endroit d'où
+partait la fusillade. Le prince André, faisant des efforts surhumains
+pour le rejoindre, aperçut sur la descente, à travers la fumée, une
+batterie russe, qui n'avait pas encore cessé son feu et vers laquelle se
+précipitaient des Français. Un peu, au-dessus d'elle se tenait immobile
+l'infanterie russe. Un général s'en détacha et s'approcha de Koutouzow,
+dont la suite se réduisait à quatre personnes. Pâles et émues, ces
+quatre personnes se regardaient en silence.
+
+«Arrêtez ces misérables!» dit Koutouzow au chef de régiment. Et, comme
+pour le punir de ces mots, une volée de balles, semblable à une nichée
+d'oiseaux, passa en sifflant au-dessus du régiment et de sa tête. Les
+Français attaquaient la batterie, et, ayant aperçu Koutouzow, ils
+tiraient sur lui. À cette nouvelle décharge, le commandant de régiment
+porta vivement la main à sa jambe; quelques soldats tombèrent, et le
+porte-drapeau laissa échapper le drapeau de ses mains: vacillant un
+moment, il s'accrocha aux baïonnettes des soldats; ceux-ci se mirent à
+tirer sans en avoir reçu l'ordre.
+
+Un soupir désespéré sortit de la poitrine de Koutouzow.
+
+«Bolkonsky, murmura-t-il d'une voix de vieillard affaibli et en lui
+montrant le bataillon à moitié détruit, que veut donc dire cela?»
+
+À peine avait-il prononcé ces mots, que le prince André, le gosier serré
+par des larmes de honte et de colère, s'était jeté à bas de son cheval
+et se précipitait vers le drapeau.
+
+«Enfants, en avant!» cria-t-il d'une voix perçante. «Le moment est
+venu!» se dit-il, en saisissant la hampe et écoutant avec bonheur le
+sifflement des balles dirigées contre lui. Quelques soldats tombèrent
+encore.
+
+«Hourra!» s'écria-t-il, en soulevant avec peine le drapeau.
+
+Et courant en avant, persuadé que tout le bataillon le suivait, il fit
+encore quelques pas; un soldat, puis un second, puis tous s'élancèrent à
+sa suite en le dépassant. Un sous-officier s'empara du précieux fardeau,
+dont le poids faisait trembler le bras du prince André, mais il fut tué
+au même moment. Le reprenant encore une fois, André continua sa course
+avec le bataillon. Il voyait devant lui nos artilleurs: les uns se
+battaient, les autres abandonnaient leurs pièces et couraient à sa
+rencontre; il voyait les fantassins français s'emparer de nos chevaux et
+tourner nos canons. Il en était à vingt pas, les balles pleuvaient et
+fauchaient tout autour de lui, mais ses yeux rivés sur la batterie ne
+s'en détachaient pas. Là, un artilleur roux, le schako enfoncé, et un
+Français se disputaient la possession d'un refouloir; l'expression
+égarée et haineuse de leur figure lui était parfaitement visible; on
+sentait qu'ils ne se rendaient pas compte de ce qu'ils faisaient.
+
+«Que font-ils? se demanda le prince André. Pourquoi l'artilleur ne
+fuit-il pas, puisqu'il n'a plus d'arme, et pourquoi le Français ne
+l'abat-il pas? Il n'aura pas le temps de se sauver, que le Français se
+souviendra qu'il a son fusil! En effet, un second Français arriva sur
+les combattants, et le sort de l'artilleur roux, qui venait d'arracher
+le refouloir des mains de son adversaire, allait se décider. Mais le
+prince André n'en vit pas la fin. Il reçut sur la tête un coup d'une
+violence extrême, qu'il crut lui avoir été appliqué par un de ses
+voisins. La douleur était moins sensible que désagréable, dans ce moment
+où elle faisait une diversion à sa pensée:
+
+«Mais que m'arrive-t-il? je ne me tiens plus? mes jambes se dérobent
+sous moi.» Et il tomba sur le dos. Il rouvrit les yeux, dans l'espoir
+d'apprendre le dénouement de la lutte des deux Français avec
+l'artilleur, et si les canons étaient sauvés ou emmenés. Mais il ne vit
+plus rien que bien haut au-dessus de lui un ciel immense, profond, où
+voguaient mollement de légers nuages grisâtres. «Quel calme, quelle
+paix! se disait-il; ce n'était pas ainsi quand je courais, quand nous
+courions en criant; ce n'était pas ainsi, lorsque les deux figures
+effrayées se disputaient le refouloir; ce n'était pas ainsi que les
+nuages flottaient dans ce ciel sans fin! Comment ne l'avais-je pas
+remarquée plus tôt, cette profondeur sans limites? Comme je suis heureux
+de l'avoir enfin aperçue!... Oui! tout est vide, tout est déception,
+excepté cela! Et Dieu soit loué pour ce repos, pour ce calme!...»
+
+
+XVII
+
+
+À neuf heures du matin, au flanc droit, que commandait Bagration,
+l'affaire n'était pas encore engagée. Malgré l'insistance de
+Dolgoroukow, désireux de n'en point assumer la responsabilité, il lui
+proposa d'envoyer demander les ordres du général en chef. Vu la distance
+de dix verstes qui séparait les deux ailes de l'armée, l'envoyé, s'il
+n'était pas tué, ce qui était peu probable, et s'il parvenait à
+découvrir le général en chef, ce qui était très difficile, ne pourrait
+revenir avant le soir; il en était bien convaincu.
+
+Jetant un regard sur sa suite, les yeux endormis et sans expression de
+Bagration s'arrêtèrent sur la figure émue, presque enfantine de Rostow.
+Il le choisit.
+
+«Et si je rencontre Sa Majesté avant le général en chef, Excellence? lui
+dit Rostow.
+
+--Vous pourrez demander les ordres de Sa Majesté,» dit Dolgoroukow, en
+prévenant la réponse de Bagration.
+
+Après avoir été relevé de sa faction, Rostow avait dormi quelques heures
+et se sentait plein d'entrain, d'élasticité, de confiance en lui-même et
+en son étoile, et prêt à tenter l'impossible.
+
+Ses désirs s'étaient accomplis: une grande bataille se livrait; il y
+prenait part, et de plus, attaché à la personne du plus brave des
+généraux, il était envoyé en mission auprès de Koutouzow, avec chance de
+rencontrer l'Empereur. La matinée était claire, son cheval était bon.
+Son âme s'épanouissait toute joyeuse. Longeant d'abord les lignes
+immobiles des troupes de Bagration, il arriva sur un terrain occupé par
+la cavalerie d'Ouvarow; il y remarqua les premiers signes précurseurs de
+l'attaque; l'ayant dépassé, il entendit distinctement le bruit du canon
+et les décharges de mousqueterie, qui augmentaient d'intensité à chaque
+instant.
+
+Ce n'était plus un ou deux coups solitaires qui retentissaient à
+intervalles réguliers dans l'air frais du matin, mais bien un roulement
+continu, dans lequel se confondaient les décharges d'artillerie avec la
+fusillade et qui se répercutait sur le versant des montagnes, en avant
+de Pratzen.
+
+De légers flocons de fumée, voltigeant, se poursuivant l'un l'autre,
+s'échappaient des fusils, tandis que des batteries s'élevaient de gros
+tourbillons de nuages, qui se balançaient et s'étendaient dans l'espace.
+Les baïonnettes des masses innombrables d'infanterie en mouvement
+brillaient à travers la fumée et laissaient apercevoir l'artillerie avec
+ses caissons verts, qui se déroulait au loin comme un étroit ruban.
+
+Rostow s'arrêta pour regarder ce qui se passait: où allaient-ils?
+pourquoi marchaient-ils en tous sens, devant, derrière? il ne pouvait le
+comprendre; mais ce spectacle, au lieu de lui inspirer de la crainte et
+de l'abattement, ne faisait au contraire qu'augmenter son ardeur.
+
+«Je ne sais ce qui en résultera, mais à coup sûr ce sera bien,» se
+disait-il.
+
+Après avoir dépassé les troupes autrichiennes, il arriva à la ligne
+d'attaque.... C'était la garde qui donnait.
+
+«Tant mieux! je le verrai de plus près.»
+
+Plusieurs cavaliers venaient à lui en galopant. Il reconnut les uhlans
+de la garde, dont les rangs avaient été rompus et qui abandonnaient la
+mêlée. Rostow remarqua du sang sur l'un d'eux.
+
+«Peu m'importe,» se dit-il. À quelques centaines de pas de là, il vit
+arriver au grand trot sur sa gauche, de façon à lui couper la route, une
+foule énorme de cavaliers, aux uniformes blancs et scintillants, montés
+sur des chevaux noirs. Lançant son cheval à toute bride, afin de leur
+laisser le champ libre, il y serait certainement parvenu, si la
+cavalerie n'avait pressé son allure; il la voyait gagner du terrain et
+entendait le bruit des chevaux, et le cliquetis des armes se rapprochait
+de plus en plus de lui. Au bout d'une minute à peine, il distinguait les
+visages des chevaliers-gardes qui allaient attaquer l'infanterie
+française: ils galopaient, tout en retenant leurs montures.
+
+Rostow entendit le commandement: «Marche! Marche! donné par un officier
+qui lançait son pur-sang ventre à terre. Craignant d'être écrasé ou
+entraîné, Rostow longeait leur front au triple galop, dans l'espoir de
+traverser le terrain qu'il avait en vue, avant leur arrivée.
+
+Il craignait de ne pouvoir éviter le choc du dernier chevalier-garde,
+dont la haute taille contrastait avec sa frêle apparence. Il aurait été
+immanquablement foulé aux pieds, et son Bédouin avec lui, s'il n'avait
+eu l'heureuse inspiration de faire siffler son fouet devant les yeux de
+la belle et forte monture du chevalier-garde: elle tressaillit et dressa
+les oreilles; mais, à un vigoureux coup d'éperon de son cavalier,
+Bédouin releva la queue et, tendant le cou, s'élança encore plus rapide.
+À peine Rostow les avait-il distancés qu'il entendit crier: «Hourra!»
+et, se retournant, il vit les premiers rangs s'engouffrer dans un
+régiment d'infanterie française, aux épaulettes rouges. L'épaisse fumée
+d'un canon invisible les déroba aussitôt à sa vue.
+
+C'était cette brillante et fameuse charge des chevaliers-gardes tant
+admirée des Français eux-mêmes! Avec quel serrement de coeur
+n'entendit-il pas raconter, plus tard, que de toute cette masse de beaux
+hommes, de toute cette brillante fleur de jeunesse, riche, élégante,
+montée sur des chevaux de prix, officiers et junkers, qui l'avaient
+dépassé dans un galop furieux, il ne restait que dix-huit hommes!
+
+«Mon heure viendra, je n'ai rien à leur envier, se disait Rostow en
+s'éloignant. Peut-être vais-je voir l'Empereur.»
+
+Atteignant enfin notre infanterie de la garde, il se trouva au milieu
+des boulets, qu'il devina plutôt qu'il ne les entendit, en voyant les
+figures inquiètes des soldats et l'expression grave et plus contenue
+des officiers.
+
+Une voix, celle de Boris, lui cria tout à coup:
+
+«Rostow! Qu'en dis-tu? nous voilà aux premières loges! Notre régiment a
+été rudement engagé!»
+
+Et il souriait de cet heureux sourire de la jeunesse, qui vient le
+recevoir le baptême du feu. Rostow s'arrêta:
+
+«Eh bien! et quoi?
+
+--Repoussés!» répondit Boris, devenu bavard.
+
+Et là-dessus il lui raconta comment la garde, voyant des troupes devant
+elle et les ayant prises pour des Autrichiens, le sifflement des boulets
+leur avait prouvé bientôt qu'ils formaient la première ligne et qu'ils
+devaient attaquer.
+
+«Où vas-tu? lui demanda Boris.
+
+--Trouver le commandant en chef.
+
+--Le voilà! lui répondit Boris en lui indiquant le grand-duc Constantin
+à cent pas d'eux, en uniforme de chevalier-garde, la tête dans les
+épaules, les sourcils froncés, criant et gesticulant contre un officier
+autrichien, blanc et blême.
+
+--Mais c'est le grand-duc, et je cherche le général en chef ou
+l'Empereur, dit Rostow en s'éloignant.
+
+--Comte, comte, lui cria Berg, en lui montrant sa main enveloppée d'un
+mouchoir ensanglanté, je suis blessé au poignet droit, et je suis resté
+à mon rang! Voyez, comte, je suis obligé de tenir mon épée de la main
+gauche! Dans ma famille tous les «Von Berg» ont été des chevaliers!»
+
+Et Berg continuait à parler que Rostow était déjà loin.
+
+Franchissant un espace désert, pour ne pas se trouver exposé au feu de
+l'ennemi, il suivit la ligne des réserves, en s'éloignant par là du
+centre de l'action. Tout à coup devant lui et sur les derrières de nos
+troupes, dans un endroit où l'on ne pouvait guère supposer la présence
+des Français, il entendit tout près de lui une vive fusillade.
+
+«Qu'est-ce que cela peut être? se demanda-t-il. L'ennemi sur nos
+derrières?... C'est impossible,--et une peur folle s'empara de lui à la
+pensée de l'issue possible de la bataille...--Quoi qu'il en soit, il n'y
+a pas à l'éviter, il faut que je découvre le général en chef, et, si
+tout est perdu, il ne me reste qu'à mourir avec eux.»
+
+Le noir pressentiment qui l'avait envahi se confirmait chaque pas qu'il
+faisait sur le terrain occupé par les troupes de toute arme derrière le
+village de Pratzen.
+
+«Que veut dire cela? Sur qui tire-t-on? Qui tire? se demandait Rostow en
+rencontrant des soldats russes et autrichiens qui fuyaient en courant
+pêle-mêle.
+
+--Le diable sait ce qui en est! Il a battu tout le monde! Tout est
+perdu! lui répondirent en russe, en allemand, en tchèque tous ces
+fuyards, comprenant aussi peu que lui ce qui se passait autour d'eux.
+
+--Qu'ils soient rossés, ces Allemands!
+
+--Que le diable les écorche, ces traîtres!» répondit un autre.
+
+--Que le diable emporte ces Russes!» grommelait un Allemand.
+
+Quelques blessés se traînaient le long du chemin. Les jurons, les cris,
+les gémissements se confondaient en un écho prolongé et sinistre. La
+fusillade avait cessé, et Rostow apprit plus tard que les fuyards
+allemands et russes avaient tiré les uns sur les autres.
+
+«Mon Dieu! se disait Rostow, et l'Empereur qui peut, d'un moment à
+l'autre, voir cette débandade!... Ce ne sont que quelques misérables
+sans doute! Ça ne se peut pas, ça ne se peut pas; il faut les dépasser
+au plus vite!»
+
+La pensée d'une complète déroute ne pouvait lui entrer dans l'esprit,
+malgré la vue des batteries et des troupes françaises sur le plateau de
+Pratzen, sur le plateau même où on lui avait enjoint d'aller trouver
+l'Empereur et le général en chef.
+
+
+XVIII
+
+
+Aux environs du village de Pratzen, pas un chef n'était visible. Rostow
+n'y aperçut que des troupes fuyant à la débandade. Sur la grande route,
+des calèches, des voitures de toute espèce, des soldats russes,
+autrichiens, de toute arme, blessés et non blessés, défilèrent devant
+lui. Toute cette foule se pressait, bourdonnait, fourmillait et mêlait
+ses cris au son sinistre des bombes lancées par les bouches à feu
+françaises des hauteurs de Pratzen.
+
+«Où est l'Empereur? où est Koutouzow?» demandait-il au hasard sans
+obtenir de réponse.
+
+Enfin, attrapant un soldat au collet, il le força à l'écouter: «Hé!
+l'ami! Il y a longtemps qu'ils sont tous là-bas, qu'ils ont filé en
+avant,» lui répondit le soldat en riant.
+
+Lâchant ce soldat, évidemment ivre, Rostow arrêta un domestique
+militaire, qui lui semblait devoir être écuyer d'un personnage haut
+placé. Le domestique lui raconta que l'Empereur avait passé en voiture
+sur cette route une heure auparavant à fond de train, et qu'il était
+dangereusement blessé. «C'est impossible, ce n'était pas lui, dit
+Rostow.--Je l'ai vu de mes propres yeux, répondit le domestique avec un
+sourire malin. Il y a assez longtemps que je le connais: combien de fois
+ne l'ai-je pas vu à Pétersbourg. Il était très pâle, dans le fond de sa
+voiture. Comme il les avait lancés ses quatre chevaux noirs, Ilia
+Ivanitch! On dirait que je ne le connais pas, ces chevaux, et que
+l'Empereur peut avoir un autre cocher qu'Ilia Ivanitch!
+
+--Qui cherchez-vous? lui demanda, quelques pas plus loin, un officier
+blessé... le général en chef? Il a été tué par un boulet dans la
+poitrine, devant notre régiment!
+
+--Il n'a pas été tué, il a été blessé! dit un autre.
+
+--Qui? Koutouzow? demanda Rostow.
+
+--Non, pas Koutouzow... comment l'appelle-t-on?... Enfin qu'importe! Il
+n'en est pas resté beaucoup de vivants. Allez de ce côté, vous trouverez
+tous les chefs réunis au village de Gostieradek.»
+
+Rostow continua son chemin au pas, ne sachant plus que faire, ni à qui
+s'adresser. L'Empereur blessé! La bataille perdue!... Suivant la
+direction indiquée, il voyait au loin une tour et les clochers d'une
+église. Pourquoi se dépêcher? Il n'avait rien à demander à l'Empereur,
+ni à Koutouzow, fussent-ils même sains et saufs.
+
+«Prenez le chemin à gauche, Votre Noblesse; si vous allez tout droit,
+vous vous ferez tuer.»
+
+Rostow réfléchit un instant et suivit la route qu'on venait de lui
+signaler comme dangereuse.
+
+«Ça m'est bien égal! l'Empereur étant blessé, qu'ai-je besoin de me
+ménager?»
+
+Et il déboucha sur l'espace où il y avait eu le plus de morts et de
+fuyards. Les Français n'y étaient pas encore, et le peu de Russes qui
+avaient survécu l'avaient abandonné. Sur ce champ gisaient, comme des
+gerbes bien garnies, des tas de dix, quinze hommes tués et blessés; les
+blessés rampaient pour se réunir par deux et par trois, et poussaient
+des cris qui frappaient péniblement l'oreille de Rostow; il lança son
+cheval au galop pour éviter ce spectacle des souffrances humaines. Il
+avait peur, non pas pour sa vie, mais peur de perdre ce sang-froid qui
+lui était si nécessaire et qu'il avait senti faiblir en voyant ces
+malheureux.
+
+Les Français avaient cessé de tirer sur cette plaine désertée par les
+vivants; mais, à la vue de l'aide de camp qui la traversait, leurs
+bouches à feu lancèrent quelques boulets. Ces sons stridents et
+lugubres, ces morts dont il était entouré lui causèrent une impression
+de terreur et de pitié pour lui-même. Il se souvint de la dernière
+lettre de sa mère et se dit à lui-même: «Qu'aurait-elle éprouvé en me
+voyant ici sous le feu de ces canons?»
+
+Dans le village de Gostieradek, qui était hors de la portée des boulets,
+il retrouva les troupes russes, quittant le champ de bataille en ordre,
+quoique confondues entre elles. On y parlait de la bataille perdue,
+comme d'un fait avéré: mais personne ne put indiquer à Rostow où étaient
+l'Empereur et Koutouzow. Les uns assuraient que le premier était
+réellement blessé; d'autres démentaient ce bruit, en l'expliquant par la
+fuite du grand-maréchal comte Tolstoï, pâle et terrifié, que l'on avait
+vu passer dans la voiture de l'Empereur. Ayant appris que quelques
+grands personnages se trouvaient derrière le hameau à gauche, Rostow s'y
+dirigea, non plus dans l'espoir de rencontrer celui qu'il cherchait,
+mais par acquit de conscience. À trois verstes plus loin, il dépassa les
+dernières troupes russes, et, à côté d'un verger séparé de la route par
+un fossé, il vit deux cavaliers. Il lui sembla connaître l'un deux, qui
+portait un plumet blanc; l'autre, sur un magnifique cheval alezan, qu'il
+crut aussi avoir déjà vu, arrivé au fossé, éperonna sa monture et, lui
+rendant la bride, le franchit légèrement; quelques parcelles de terre
+jaillirent sous les sabots du cheval, et alors, lui faisant faire
+volte-face, il franchit de nouveau le fossé et s'approcha
+respectueusement de son compagnon, comme pour l'engager à suivre son
+exemple. Celui auquel il s'adressait fit un geste négatif de la tête et
+de la main, et Rostow reconnut aussitôt son Empereur, son Empereur
+adoré, dont il pleurait la défaite.
+
+«Mais il ne peut pas rester là, tout seul, au milieu de ce champ
+désert!» se dit-il. Alexandre tourna la tête, et il put apercevoir ces
+traits si profondément gravés dans son coeur. L'Empereur était pâle; ses
+joues étaient creuses, ses yeux enfoncés; mais la douceur et la
+mansuétude, empreintes sur sa figure, n'en étaient que plus frappantes.
+Rostow était heureux de le voir, heureux de la certitude que sa blessure
+n'était qu'une invention sans fondement, et il se disait qu'il était de
+son devoir de lui transmettre sans plus tarder le message du prince
+Dolgoroukow.
+
+Mais, comme un jeune amoureux ému et tremblant, qui n'ose donner cours à
+ses rêveries passionnées de la nuit, et cherche avec effroi un faux
+fuyant, afin de retarder le moment du rendez-vous si ardemment désiré,
+Rostow, en présence de son désir réalisé, ne savait s'il lui fallait
+s'approcher de l'Empereur ou si cette tentative ne serait pas
+inconvenante et déplacée.
+
+«J'aurais peut-être l'air, se disait-il, de profiter avec empressement
+de ce moment de solitude et d'abattement. Une figure inconnue peut lui
+être désagréable, et puis, que lui dirai-je, quand un regard de lui
+suffit pour m'ôter la voix?
+
+Les paroles qu'il aurait dû prononcer lui expiraient sur les lèvres,
+d'autant plus qu'il leur avait donné un tout autre cadre, l'heure
+triomphante d'une victoire, ou le moment où, étendu sur son lit de
+douleur, l'Empereur le remercierait de ses exploits héroïques, et où,
+lui mourant, il ferait à son souverain bien aimé l'aveu de son
+dévouement, si noblement confirmé par sa mort.
+
+«Et d'ailleurs que lui demanderais-je? il est quatre heures du soir, et
+la bataille est perdue! Non, non, je ne m'approcherai pas de lui: je ne
+dois pas interrompre ses pensées. Il vaut mieux mourir mille fois que
+d'en recevoir un regard courroucé.»
+
+Il s'éloigna donc tristement, le désespoir dans l'âme, en se retournant
+toujours pour suivre les mouvements de son souverain.
+
+Il vit le capitaine Von Toll s'approcher de l'Empereur et l'aider à
+franchir à pied le fossé et à s'asseoir ensuite sous un pommier. Toll
+resta debout à côté de lui, en lui parlant avec chaleur. Ce spectacle
+remplit Rostow de regrets et d'envie, surtout lorsqu'il vit l'Empereur,
+portant une main à ses yeux, tendre l'autre à Toll.
+
+«J'aurais pu être à sa place,» se dit-il. Et, ne pouvant retenir les
+larmes qui coulaient de ses yeux, il continua à s'éloigner, ne sachant à
+quoi se décider ni de quel côté se diriger. Son désespoir était d'autant
+plus violent, qu'il s'accusait de faiblesse. Il aurait pu, il aurait dû
+s'approcher. C'était le moment ou jamais de faire preuve de dévouement,
+et il n'en avait pas profité. Il tourna bride et revint à l'endroit où
+il avait aperçu l'Empereur, et où il n'y avait plus personne. Une longue
+file de charrettes et de fourgons passait lentement, et Rostow apprit
+d'un des conducteurs que l'état-major de Koutouzow était non loin du
+village, et qu'ils s'y rendaient. Il les suivit.
+
+
+À cinq heures du soir, la bataille était perdue sur tous les points.
+Plus de cent bouches à feu étaient tombées au pouvoir des Français.
+
+Tout le corps d'armée de Prsczebichewsky avait mis bas les armes. Les
+autres colonnes, ayant perdu la moitié de leurs hommes, se repliaient en
+troupes débandées.
+
+Le reste des colonnes de Langeron et de Doktourow se pressait
+confusément autour des étangs et des écluses du village d'Auguest.
+
+Sur ce point seul, à six heures du soir, continuait encore le feu de
+l'ennemi, qui, ayant placé des batteries à mi-côte de la hauteur de
+Pratzen, tirait sur nos troupes en retraite.
+
+Doktourow et d'autres à l'arrière-garde, reformant leurs bataillons, se
+défendaient contre la cavalerie française qui les poursuivait. Le jour
+tombait. Sur l'étroite chaussée d'Auguest, pendant une longue série de
+paisibles années, le bon vieux meunier, en bonnet de coton, avait jeté
+ses lignes dans l'étang, pendant que son petit-fils, ses manches de
+chemise retroussées, s'amusait à plonger la main dans le grand arrosoir
+où frétillaient les poissons argentés; sur cette même chaussée, sous
+l'oeil du paysan morave en bonnet de fourrure, en habit gros bleu,
+d'énormes chariots avaient longtemps passé au pas, amenant au moulin de
+riches gerbes de froment et remportant de gros sacs d'une farine blanche
+et légère dont la fine poussière voltigeait en l'air; et maintenant on y
+voyait une foule égarée, affolée, se pressant, se heurtant, s'écrasant
+sous les pieds des chevaux, les roues des fourgons, des avant-trains, et
+foulant aux pieds les mourants, pour aller se faire tuer quelques pas
+plus loin.
+
+Toutes les dix secondes, un boulet ou une grenade tombait et éclatait au
+milieu de cette foule compacte, tuant et couvrant de sang tous ceux
+qu'ils atteignaient. Dologhow, déjà officier, blessé à la main, seul
+avec ses dix hommes et son chef à cheval, représentait tout ce qui
+restait du régiment. Entraînés par la masse, ils s'étaient frayé un
+chemin jusqu'à l'entrée de la chaussée, où ils s'étaient vus arrêtés par
+le cheval d'un avant-train, qui était tombé et qu'il fallait dégager. Un
+boulet tua un homme derrière eux, un second en frappa un autre devant,
+et le sang jaillit sur Dologhow. La foule se rua en avant avec désespoir
+et s'arrêta de nouveau.
+
+«Le salut est au delà de ces cent pas; rester ici c'est la mort!» voilà
+ce que tout le monde disait.
+
+Dologhow, qui avait été refoulé au milieu, parvint jusqu'au bord de la
+digue, et courut sur la faible couche de glace qui recouvrait l'étang.
+
+«Voyons! tourne par ici, cria-t-il au canonnier. Elle tient...!» La
+glace le supportait effectivement, mais elle craquait et cédait sous ses
+pas, et il était évident que, sans attendre le poids du canon et de
+cette foule, elle allait s'enfoncer sous lui. On le regardait, on se
+pressait sur les bords, sans se décider à l'imiter. Le commandant du
+régiment, à cheval, leva le bras, ouvrit la bouche pour lui parler,
+lorsqu'un boulet siffla si bas au-dessus de toutes ces têtes terrifiées,
+qu'elles s'inclinèrent, et quelque chose tomba. C'était le général qui
+s'affaissait dans une mare de sang! Personne ne le regarda, personne ne
+songea à le relever!
+
+«Sur la glace! sur la glace! n'entends-tu pas! Tourne, tourne,» crièrent
+plusieurs voix; les gens ne savaient pas encore même pourquoi ils
+criaient ainsi.
+
+Un des derniers avant-trains s'y engagea, et la foule se précipita sur
+la glace, qui craqua sous l'un des fuyards; son pied s'enfonça dans
+l'eau; en faisant un effort pour le retirer, il y tomba jusqu'à la
+ceinture. Les plus proches hésitèrent, l'homme de l'avant-train arrêta
+son cheval, tandis que derrière continuaient les cris: «En avant! En
+avant sur la glace;» et des hurlements de terreur retentirent de toutes
+parts. Les soldats, entourant le canon, tiraient et battaient les
+chevaux pour les forcer à avancer. Les chevaux partirent, la glace
+s'effondra d'un seul bloc, et quarante hommes disparurent. Cependant les
+boulets ne cessaient de siffler et de tomber avec une sinistre
+régularité, tantôt sur la glace, tantôt dans l'eau, et de décimer cette
+masse vivante, qui avait envahi la digue, les étangs et leurs rives.
+
+
+XIX
+
+
+Pendant ce temps, le prince André gisait toujours au même endroit sur
+la hauteur de Pratzen, serrant dans ses mains un morceau de la hampe du
+drapeau, perdant du sang et poussant à son insu des gémissements
+plaintifs et faibles comme ceux d'un enfant.
+
+Vers le soir, ses gémissements cessèrent: il était sans connaissance.
+Tout à coup il rouvrit les yeux, ne se rendant pas compte du temps
+écoulé et se sentant de nouveau vivant et souffrant d'une blessure
+cuisante à la tête:
+
+«Où est-il donc ce ciel sans fond que j'ai vu ce matin et que je ne
+connaissais pas auparavant?...» Ce fut sa première pensée. «...Et ces
+souffrances aussi m'étaient inconnues! Oui, je ne savais rien, rien
+jusqu'à présent. Mais où suis-je?»
+
+Il écouta et entendit le bruit de plusieurs chevaux et de voix qui
+s'avançaient de son côté. On parlait français. Il ne tourna pas la tête.
+Il regardait toujours ce ciel si haut au-dessus de lui, dont l'azur
+insondable apparaissait à travers de légers nuages.
+
+Ces cavaliers, c'étaient Napoléon et deux aides de camp. Bonaparte avait
+fait le tour du champ de bataille et donné des ordres pour renforcer les
+batteries dirigées sur la digue d'Auguest; il examinait maintenant les
+blessés et les morts abandonnés sur le terrain.
+
+«De beaux hommes! dit-il à la vue d'un grenadier russe, étendu sur le
+ventre, la face contre terre, la nuque noircie et les bras déjà raidis
+par la mort.
+
+--Les munitions des pièces de position sont épuisées, sire! lui dit un
+aide de camp, envoyé des batteries qui mitraillaient Auguest.
+
+--Faites avancer celles de la réserve, répondit Napoléon en s'éloignant
+de quelques pas et en s'arrêtant à côté du prince André, qui serrait
+toujours la hampe mutilée dont le drapeau avait été pris comme trophée
+par les Français.
+
+--Voilà une belle mort!» dit Napoléon.
+
+Le prince André comprit qu'il était question de lui et que c'était
+Napoléon qui parlait; mais ses paroles bourdonnèrent à son oreille sans
+qu'il y attachât le moindre intérêt, et il les oublia aussitôt. Sa tête
+était brûlante; ses forces s'en allaient avec son sang, et il ne voyait
+devant lui que ce ciel lointain et éternel. Il avait reconnu
+Napoléon,--son héros;--mais dans ce moment ce héros lui paraissait si
+petit, si insignifiant en comparaison de ce qui se passait entre son âme
+et ce ciel sans limites! Ce qu'on disait, qui s'était arrêté près de
+lui, tout lui était indifférent, mais il était content de leur halte; il
+sentait confusément qu'on allait l'aider à rentrer dans cette existence
+qu'il trouvait si belle, depuis qu'il l'avait comprise autrement. Il
+rassembla toutes ses forces pour faire un mouvement et pour articuler un
+son; il remua un pied et poussa un faible gémissement.
+
+«Ah! il n'est pas mort? dit Napoléon. Qu'on relève ce jeune homme, qu'on
+le porte à l'ambulance!»
+
+Et l'Empereur alla à la rencontre du maréchal Lannes qui, souriant, se
+découvrit devant lui et le félicita de la victoire.
+
+Bientôt le prince André ne se souvint plus de rien; la douleur causée
+par les efforts de ceux qui le soulevaient, les secousses du brancard et
+le sondage de sa plaie à l'ambulance lui avaient de nouveau fait perdre
+connaissance. Il ne revint à lui que le soir, pendant qu'on le
+transportait à l'hôpital avec plusieurs autres Russes blessés et
+prisonniers. Pendant ce trajet, il se sentit ranimé et put regarder ce
+qui se passait autour de lui et même parler.
+
+Les premiers mots qu'il entendit furent ceux de l'officier français
+chargé d'escorter les blessés:
+
+«Arrêtons-nous ici: l'Empereur va passer; il faut lui procurer le
+plaisir de voir ces messieurs.
+
+--Bah! il y a tant de prisonniers cette fois... une grande partie de
+l'armée russe... il doit en avoir assez, dit un autre.
+
+--Oui! mais pourtant, reprit le premier en désignant un officier russe
+blessé, en uniforme de chevalier-garde, celui-là est, dit-on, le
+commandant de toute la garde de l'empereur Alexandre!»
+
+Bolkonsky reconnut le prince Repnine, qu'il avait rencontré dans le
+monde à Pétersbourg. À côté de lui se tenait un jeune chevalier-garde de
+dix-neuf ans, également blessé.»
+
+Bonaparte, arrivant au galop, arrêta court son cheval devant eux:
+
+«Qui est le plus élevé en grade?» demanda-t-il en voyant les blessés.
+
+On lui nomma le colonel prince Repnine.
+
+«Êtes-vous le commandant du régiment des chevaliers-gardes de l'empereur
+Alexandre?
+
+--Je ne commandais qu'un escadron.
+
+--Votre régiment a fait son devoir avec honneur!
+
+--L'éloge d'un grand capitaine est la plus belle récompense du soldat,
+répondit Repnine.
+
+--C'est avec plaisir que je vous le donne, dit Napoléon. Qui est ce
+jeune homme à côté de vous?»
+
+Repnine nomma le lieutenant Suchtelen.
+
+Napoléon le regarda en souriant:
+
+«Il est venu bien jeune se frotter à nous?
+
+--La jeunesse n'empêche pas le courage, murmura Suchtelen d'une voix
+émue.
+
+--Belle réponse, jeune homme; vous irez loin!»
+
+Pour compléter ce spectacle de triomphe, le prince André avait été aussi
+placé, sur le premier rang, de façon à frapper forcément le regard de
+l'Empereur, qui se souvint de l'avoir déjà aperçu sur le champ de
+bataille.
+
+«Et vous, jeune homme, comment vous sentez-vous, mon brave?»
+
+Le prince André, les yeux fixés sur lui, gardait le silence. Tandis que,
+cinq minutes auparavant, le blessé avait pu échanger quelques mots avec
+les soldats qui le transportaient, maintenant, les yeux fixés sur
+l'Empereur, il gardait le silence!... Qu'étaient en effet les intérêts,
+l'orgueil, la joie triomphante de Napoléon? qu'était le héros lui-même,
+en comparaison de ce beau ciel, plein de justice et de bonté, que son
+âme avait embrassé et compris...? Tout lui semblait si misérable, si
+mesquin, si différent de ces pensées solennelles et sévères qu'avaient
+fait naître en lui l'épuisement de ses forces et l'attente de la mort!
+
+Les yeux fixés sur Napoléon, il pensait à l'insignifiance de la
+grandeur, à l'insignifiance de vie, dont personne ne comprenait le but,
+à l'insignifiance encore plus grande de la mort, dont le sens restait
+caché et impénétrable aux vivants!
+
+«Qu'on s'occupe de ces messieurs, dit Napoléon sans attendre la réponse
+du prince André, qu'on les mène au bivouac et que le docteur Larrey
+examine leurs blessures. Au revoir, prince Repnine!» Et il les quitta,
+les traits illuminés par le bonheur.
+
+Témoins de la bienveillance de l'Empereur envers les prisonniers, les
+soldats qui portaient le prince André, et qui lui avaient enlevé la
+petite image suspendue à son cou par sa soeur, s'empressèrent de la lui
+rendre; il la trouva subitement posée sur sa poitrine au-dessus de son
+uniforme, sans savoir par qui et comment elle y avait été remise.
+
+«Quel bonheur ce serait, pensa-t-il en se rappelant le profond sentiment
+de vénération de sa soeur, quel bonheur ce serait, si tout était aussi
+simple, aussi clair que Marie semble le croire! Comme il serait bon de
+savoir où chercher aide et secours dans cette vie, et ce qui nous attend
+après la mort!... Je serais si heureux, si calme si je pouvais dire:
+Seigneur, ayez pitié de moi!... Mais à qui le dirais-je? Ou cette force
+incommensurable, incompréhensible, à laquelle je ne puis ni m'adresser,
+ni exprimer ce que je sens, est le grand Tout, ou bien c'est le néant,
+ou bien c'est ce Dieu qui est renfermé ici dans cette image de Marie!
+Rien, rien n'est certain, sinon le peu de valeur de ce qui est à la
+portée de mon intelligence et la majesté de cet inconnu insondable, le
+seul réel peut-être et le seul grand!»
+
+Le brancard fut emporté, et, à chaque secousse, il sentait une douleur
+intense, augmentée par la fièvre et le délire qui s'emparaient de lui.
+Il revoyait son père, sa soeur, sa femme, ce fils qui allait lui naître,
+la petite et insignifiante personne de Napoléon, et toutes ces images
+passaient et repassaient sur l'azur de ce ciel bleu et profond, qui se
+mêlait à toutes ses fiévreuses hallucinations. Il lui semblait déjà
+jouir à Lissy-Gory de la vie de famille calme et tranquille,
+lorsqu'apparaissait tout à coup à ses yeux un petit Napoléon, dont le
+regard indifférent, heureux du malheur d'autrui, le pénétrait de doute
+et de souffrance... et il se tournait vers son ciel idéal, qui seul lui
+promettait l'apaisement! Vers le matin, tous ces rêves se mêlèrent et se
+confondirent dans les ténèbres et le chaos d'un état d'inconscience
+complète, qui, selon l'avis de Larrey (médecin de Napoléon), devait se
+terminer par la mort plutôt que par la guérison.
+
+«C'est un sujet nerveux et bilieux, dit Larrey, il n'en réchappera pas!»
+Et le prince André fut confié, avec quelques autres blessés qui ne
+laissaient plus d'espoir, aux soins des habitants du pays.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+I
+
+
+Au commencement de l'année 1806, Nicolas Rostow et Denissow retournèrent
+chez eux en congé. Comme ce dernier allait à Voronège, Rostow lui
+proposa de faire avec lui la route jusqu'à Moscou, et même de s'y
+arrêter quelques jours chez ses parents. À l'avant-dernier relais,
+Denissow fêta la rencontre d'un ancien camarade, en vidant avec lui
+trois bouteilles de vin: aussi, malgré les terribles secousses qui le
+cahotaient dans le traîneau où il était couché tout de son long, il ne
+se réveilla pas un instant. Plus ils approchaient, plus l'impatience de
+Rostow augmentait:
+
+«Plus vite, plus vite! Oh! ces rues interminables, ces magasins, ces
+vendeurs de kalatch[24], ces lanternes, ces isvostchiki! se disait-il
+après avoir passé la barrière, où l'on avait inscrit leurs noms et leur
+arrivée en congé...--Denissow, nous y sommes! Il dort!--et il se pencha
+en avant, comme si, par ce mouvement, il pouvait augmenter la vitesse de
+leur course.--Voilà le carrefour où se tient Zakhar l'isvostchiki, et
+voilà Zakhar lui-même et son cheval!... Ah! voilà la boutique où
+j'achetais du pain d'épice! Quand donc arriverons-nous? Va donc!
+
+--Où faut-il s'arrêter? demanda le postillon.
+
+--Mais là-bas au bout, à ce grand bâtiment! Comment, ne le vois-tu pas?
+Tu sais pourtant bien que c'est notre maison!--Denissow! Denissow! Nous
+arrivons!»
+
+Denissow souleva la tête et toussa sans répondre.
+
+«Dmitri, dit Rostow en s'adressant au laquais assis près du cocher,
+est-ce bien chez nous cette lumière?
+
+--Oh! que oui, c'est dans le cabinet de votre père.
+
+--Ils ne seront pas encore couchés? Hein, qu'en penses-tu?... À propos,
+n'oublie pas de déballer aussitôt mon nouvel uniforme,--et il passa la
+main sur sa jeune moustache...--Eh bien donc, en avant! Réveille-toi
+donc, Vasia...!
+
+Mais Denissow s'était de nouveau endormi.
+
+«Marche! marche! Trois roubles de pourboire!» s'écria Rostow, qui, à
+quelques pas de chez lui, croyait ne jamais arriver. Le traîneau prit
+sur la droite et s'arrêta devant le perron. Rostow reconnut la corniche
+ébréchée, la borne du trottoir, et s'élança hors du traîneau avant qu'il
+se fût arrêté. Il franchit les marches d'un bond. L'extérieur de la
+maison était aussi froid, aussi calme que par le passé. Que faisait à
+ces murs de pierre l'arrivée ou le départ? Personne dans le vestibule!
+«Mon Dieu! serait-il arrivé quelque chose?» se dit Rostow avec un
+serrement de coeur; il s'arrêta une minute, puis reprit sa course dans
+l'escalier aux marches usées, qu'il connaissait si bien. «Et voilà le
+même bouton de porte déjeté, dont la malpropreté agaçait toujours la
+comtesse, et voilà l'antichambre!» Elle n'était éclairée dans ce moment
+que par une chandelle.
+
+Le vieux Michel dormait sur une banquette, et Procope, le laquais, cet
+athlète d'une force proverbiale qui soulevait l'arrière-train d'une
+voiture, tressait dans un coin des chaussures en écorce. Il se retourna
+au bruit de la porte qui s'ouvrait avec fracas, et sa figure endormie et
+insouciante exprima subitement une joie mêlée de terreur:
+
+«Ah! notre père et les saints archanges! Le jeune comte! s'écria-t-il.
+C'est-il possible?» Et Procope, tremblant d'émotion, se précipita vers
+la porte du salon; mais, revenant aussitôt sur ses pas, il se jeta sur
+l'épaule de son maître et la baisa.
+
+«Ils se portent tous bien? demanda Rostow, en lui retirant sa main.
+
+--Dieu soit loué! Dieu soit loué! Ils viennent seulement de finir de
+dîner. Laisse-toi donc regarder, Votre Excellence!
+
+--Ainsi donc, tout va bien?
+
+--Dieu merci, Dieu merci!»
+
+Rostow, oubliant Denissow et ne voulant pas se laisser devancer par le
+domestique, jeta sa pelisse et entra, en courant sur la pointe des
+pieds, dans la grande salle obscure; les tables de jeux y étaient à la
+même place, et le lustre était toujours enveloppé dans sa housse. Il
+n'était pas arrivé au salon qu'un ouragan impétueux s'abattit sur lui
+d'une porte latérale et le couvrit de baisers. Un second, un troisième
+l'enveloppèrent à leur tour. Ce ne fut plus qu'embrassements,
+exclamations et larmes de joie. Il ne savait lequel des trois était son
+père, Natacha, ou Pétia; tous criaient, parlaient et l'embrassaient en
+même temps, mais il remarqua l'absence de sa mère.
+
+«Et moi qui ne le savais pas?... Nicolouschka... mon ami.
+
+--Le voilà! C'est bien lui.... Kolia, mon bijou.... Est-il changé! Et il
+n'y a pas de lumière! Vite du thé....
+
+--Mais embrasse-moi donc!...
+
+--Ma bonne petite âme!...»
+
+Sonia, Natacha, Pétia, Anna Mikhaïlovna, Véra, le vieux comte, tous le
+serraient dans leurs bras à tour de rôle, et les domestiques et les
+filles de chambre, entrant à la suite les uns es autres, poussaient des
+exclamations. Pétia se cramponnait à ses jambes et criait:
+
+«Et moi donc, et moi donc!»
+
+Natacha, après l'avoir étouffé de baisers, avait saisi sa veste et
+sautait comme une chèvre, sans changer de place et en poussant des cris
+aigus.
+
+On ne voyait que des yeux brillants de larmes de joie et d'affection, et
+les lèvres se rapprochaient pour échanger de nouveaux baisers.
+
+Sonia, rouge comme le koumatch[25], le tenait par la main et fixait sur
+lui un regard rayonnant de bonheur. Elle venait d'avoir seize ans: elle
+était jolie, et l'exaltation du moment doublait encore sa beauté. Toute
+haletante, elle ne le quittait pas des yeux et souriait. Il lui répondit
+par un regard plein de reconnaissance; mais on voyait qu'il cherchait,
+qu'il attendait quelqu'un, sa mère, qui ne s'était pas encore montrée,
+tout à coup on entendit derrière la porte des pas si précipités,
+rapides, qu'ils ne pouvaient être que ceux de la comtesse. Tous
+s'écartèrent, et il s'élança à son cou. Elle tomba dans ses bras en
+sanglotant; sans avoir la force de relever la tête, elle se serrait
+contre lui, sa figure appuyée contre les froids brandebourgs de son
+uniforme. Denissow, qui était entré sans être remarqué, les regardait et
+s'essuyait les yeux.
+
+«Vasili Denissow, l'ami de votre fils, dit-il au comte qui regardait
+avec étonnement le nouveau venu.
+
+--Ah! je sais, je sais. Très heureux, dit le comte en l'embrassant.
+Nicolouchka nous l'avait écrit.... Natacha, Véra, le voilà, c'est
+Denissow!»
+
+Tous ces visages rayonnants de joie se tournèrent aussitôt vers la
+personne ébouriffée de Denissow et l'entourèrent.
+
+«Mon cher petit Denissow!» dit Natacha, à laquelle la joie avait
+troublé la cervelle, et, s'élançant vers lui, elle l'embrassa.
+Denissow, légèrement embarrassé, rougit et, prenant la main de Natacha,
+la baisa galamment.
+
+Sa chambre étant préparée, on l'y conduisit, pendant que les Rostow se
+groupaient autour de Nicolas dans le grand salon.
+
+La vieille comtesse n'avait pas lâché la main de son fils, et elle la
+portait à chaque instant à ses lèvres; frères et soeurs suivaient à
+l'envi chacun de ses gestes, de ses mots, de ses regards, se disputant à
+qui serait le plus près de lui, et s'arrachant la tasse de thé, le
+mouchoir, la pipe, pour les lui présenter.
+
+La première minute du retour de Rostow lui avait fait éprouver une
+sensation de bonheur si complète, qu'elle lui semblait ne pouvoir plus
+que s'affaiblir, et, dans son émotion, il en demandait encore et encore.
+
+Le lendemain, il dormit jusqu'à dix heures du matin.
+
+Dans la pièce voisine, imprégnée d'une forte odeur de tabac, traînaient
+de tous côtés des sabres, des gibernes, des havresacs, des malles
+ouvertes, des bottes sales, à côté desquelles se dressaient contre le
+mur d'autres bottes bien cirées, avec leurs éperons. Les domestiques
+portaient des lavabos, de l'eau chaude pour la barbe, et les habits
+qu'ils venaient de brosser.
+
+«Eh! Grichka, la pipe! s'écria Denissow d'une voix enrouée.--Rostow,
+lève-toi donc!» Rostow, se frottant les yeux, souleva de dessus son
+chaud oreiller sa chevelure emmêlée:
+
+«Est-il tard?
+
+--Mais oui, il est tard, il est dix heures,» répondit la voix de
+Natacha. Et l'on entendit derrière la porte un frôlement de robes et de
+jupons, fortement empesés, qui se mêlait aux chuchotements et aux rires
+des jeunes filles, dont on apercevait par l'entrebâillement les rubans
+bleus, les yeux noirs et les figures joyeuses. C'étaient Natacha, Sonia
+et Pétia qui venaient savoir s'il était levé.
+
+«Nicolouchka, lève-toi! répétait Natacha.
+
+--Tout de suite!»
+
+Pétia, ayant aperçu un sabre, s'en saisit aussitôt. Emporté par l'élan
+guerrier que la vue d'un frère aîné, militaire, provoque toujours chez
+les petits garçons, et oubliant qu'il n'était pas convenable pour ses
+soeurs de voir des hommes déshabillés, il ouvrit brusquement la porte:
+
+«Est-ce ton sabre?» se mit-il à crier, pendant que les petites filles
+se jetaient de côté. Denissow, épouvanté, cacha aussitôt ses pieds velus
+sous la couverture, en appelant des yeux son camarade à son secours. La
+porte se referma sur Pétia.
+
+«Nicolas, dit Natacha, viens ici en robe de chambre.
+
+--Est-ce son sabre ou le vôtre?» demanda Pétia en s'adressant à
+Denissow, dont les longues moustaches noires lui inspiraient du respect.
+
+Rostow se chaussa à la hâte, endossa sa robe de chambre et passa dans
+l'autre pièce, où il trouva Natacha qui avait mis une de ses bottes à
+éperons et glissait son pied dans l'autre. Sonia pirouettait et faisait
+le ballon. Toutes deux, fraîches, gaies et animées, portaient de
+nouvelles robes bleues pareilles. Sonia s'enfuit au plus vite, et
+Natacha, s'emparant de son frère, l'emmena pour causer avec lui plus à
+son aise. Il s'établit alors entre eux un feu roulant de questions et de
+réponses, qui avaient pour objet des bagatelles d'un intérêt tout
+personnel. Natacha riait à chaque mot, non de ce qu'il disait, mais
+parce que la joie qui remplissait son âme ne pouvait se traduire que par
+le rire.
+
+«Comme c'est bien! c'est parfait!» répétait-elle.
+
+Et Rostow, sous l'influence de ces chaudes effluves de tendresse,
+retrouvait insensiblement ce sourire d'enfant, qui, depuis son départ,
+ne s'était pas épanoui une seule fois sur ses traits.
+
+«Sais-tu que tu es devenu un homme, un véritable homme?... et je suis si
+fière de t'avoir pour frère!» Elle lui passa les doigts sur la
+moustache. «Je voudrais bien savoir comment vous êtes, vous autres
+hommes.... Est-ce que vous nous ressemblez? Non, n'est-ce pas?
+
+--Pourquoi Sonia s'est-elle sauvée? lui demanda son frère.
+
+--Oh! c'est toute une histoire. Comment parleras-tu à Sonia? La
+tutoieras-tu?
+
+--Mais je ne sais pas, comme cela viendra.
+
+--Eh bien, alors, dis-lui: «vous,» je t'en prie, et tu sauras après
+pourquoi.
+
+--Mais pourquoi?
+
+--Eh bien, je vais te le dire: Sonia est mon amie, et une si grande
+amie, que j'ai brûlé mon bras pour elle,--et, relevant sa manche de
+mousseline, elle laissa voir sur son bras blanc et mince, un peu plus
+bas que l'épaule, à l'endroit couvert ordinairement par le haut des
+manches, une tache rouge.
+
+--C'est moi qui me suis brûlée pour lui prouver mon amour. J'ai pris une
+règle rougie au feu et me la suis appliquée là!»
+
+Étendu sur le canapé, garni de coussins, de leur chambre d'étude,
+regardant les yeux brillants de Natacha, Rostow s'enfonçait de nouveau
+avec bonheur dans ce monde enfantin, dans ce monde intime de la famille,
+dont les propos n'avaient de sens et de valeur que pour lui, et lui
+faisaient éprouver une des plus douces jouissances de sa vie; aussi la
+brûlure du bras, comme témoignage d'affection, lui parut-elle toute
+simple: il le comprenait sans s'en étonner.
+
+«Et bien, et après? c'est tout?
+
+--Nous sommes si liées, si liées, que ceci n'est rien... ce ne sont que
+des folies... nous sommes amies pour toujours! Quand elle aime
+quelqu'un, c'est pour la vie; quant à moi, je ne la comprends pas,
+j'oublie tout de suite.
+
+--Eh bien, et puis?
+
+--Eh bien, elle t'aime comme elle m'aime!» Natacha rougit.--Tu dois te
+rappeler, tu sais, avant ton départ.... Eh bien, elle assure que tu
+oublieras tout cela.... Et elle dit: «Je l'aimerai, moi, toujours; mais
+lui il faut qu'il soit libre!» N'est-ce pas que c'est beau et que c'est
+noble, bien noble, n'est-ce pas?»
+
+Et Natacha demandait cela avec un tel sérieux et avec une telle émotion,
+qu'on voyait bien qu'elle devait s'être attendrie plus d'une fois déjà
+sur ce sujet. Rostow réfléchit quelques secondes.
+
+«Je ne reprends pas ma parole, dit-il. Et puis, Sonia est si ravissante,
+qu'il faudrait être un triple imbécile pour refuser un honneur
+pareil....
+
+--Non, non, s'écria Natacha. Nous en avons déjà parlé. Nous étions
+sûres, vois-tu, que tu répondrais ainsi. Mais cela ne se peut pas, parce
+que, comprends-le bien, si tu te regardes seulement comme lié par ta
+parole, il en résulte qu'elle a l'air de l'avoir dit exprès.... Tu
+l'épouseras alors par point d'honneur, et ce ne sera plus du tout la
+même chose.»
+
+Rostow ne trouva rien à redire: Sonia l'avait frappé la veille par sa
+beauté, et ce matin elle lui avait semblé encore plus jolie. Elle avait
+seize ans, elle l'aimait avec passion, et il en était sûr! Pourquoi ne
+pas l'aimer dès lors, même en ajournant toute idée de mariage? «J'ai
+encore tant de plaisirs et de jouissances inconnues devant moi! se
+disait-il. Oui, c'est très bien combiné, il ne faut pas s'engager.»
+
+«C'est parfait, nous en causerons plus tard, dit-il à haute voix....
+Mais comme je suis content de te revoir! et toi, es-tu restée fidèle à
+Boris?
+
+--Ah! quelle folie! s'écria Natacha en riant. Je ne pense, ni à lui, ni
+à personne, et je n'en veux rien savoir.
+
+--Bravo! mais alors....
+
+--Moi, dit Natacha?--et un sourire éclaira son petit visage. As-tu vu
+Duport, le fameux danseur? Non! Alors tu ne comprendras pas,
+regarde!--Natacha, arrondissant les bras et levant le coin de sa robe,
+s'élança, se retourna, fit un entrechat, puis deux, et, s'élevant sur
+les pointes, fit ainsi quelques pas.--Je me tiens, tu vois, sur mes
+pointes! tu le vois? Eh bien, jamais je ne me marierai, je me ferai
+danseuse. Seulement n'en parle pas!»
+
+Rostow éclata d'un rire si joyeux et si franc, que Denissow le lui
+envia, et Natacha ne put s'empêcher de le partager.
+
+«Qu'en dis-tu? c'est bien, n'est-ce pas?
+
+--Comment! si c'est bien?... Tu ne veux donc plus épouser Boris?»
+
+Elle devint pourpre:
+
+«Je ne veux épouser personne, et je le lui dirai à lui-même, lorsque je
+le verrai.
+
+--Oui da! dit Rostow.
+
+--Bah! ce sont des folies, continua-t-elle en riant... et ton Denissow,
+est-il bon?
+
+--Très bon.
+
+--Eh bien, adieu, habille-toi.... Et il n'est pas effrayant, ton
+Denissow?
+
+--Pourquoi effrayant?... Vaska est un brave garçon.
+
+--Tu l'appelles Vaska? Comme c'est drôle!... Et il est vraiment bon?
+
+--Mais oui!
+
+--Adieu, dépêche-toi, et viens prendre le thé... tous ensemble!»
+
+Natacha quitta la chambre sur la pointe des pieds comme une véritable
+danseuse, et en souriant comme une petite fille de quinze ans. Rostow se
+rendit bientôt au salon, où il trouva Sonia; il rougit et ne sut comment
+l'aborder. Ils s'étaient embrassés la veille dans leur première
+explosion de joie, mais aujourd'hui ils comprenaient que ce n'était plus
+possible; il sentait poser sur lui le regard interrogateur de sa mère et
+de ses soeurs, qui cherchaient à pressentir ce qu'il allait faire. Il
+lui baisa la main et lui dit «vous», tandis que leurs yeux, se
+rencontrant, semblaient se tutoyer et s'embrasser avec tendresse; ceux
+de Sonia semblaient implorer son pardon, pour avoir osé lui rappeler sa
+promesse par l'intermédiaire de Natacha et le remercier de son amour.
+Lui, de son côté, la remerciait de l'avoir dégagé de sa parole et lui
+disait qu'il ne cesserait jamais de l'aimer, parce que la voir c'était
+l'aimer.
+
+«Voilà qui est singulier, dit Véra, profitant d'un moment de silence
+général: Sonia et Nicolas se disent «vous,» comme des étrangers.» Elle
+avait dit juste comme toujours, mais comme toujours aussi elle avait
+parlé mal à propos, et chacun, sans en excepter la vieille comtesse, qui
+voyait dans cet amour un obstacle à un brillant mariage pour son fils,
+rougit d'un air embarrassé. Denissow entra au même moment, vêtu d'un
+nouvel uniforme, pommadé, parfumé, frisé comme un jour de bataille, et
+son amabilité inusitée avec les dames causa à Rostow une profonde
+surprise.
+
+
+II
+
+
+Revenu de l'armée, Nicolas Rostow fut reçu, par sa famille, en fils
+chéri, en héros; par sa parenté, en jeune homme distingué et bien élevé;
+par ses connaissances, comme un charmant lieutenant de hussards, danseur
+élégant et l'un des plus beaux partis de Moscou.
+
+Les Rostow comptaient tout Moscou au nombre de leurs habitués. Le comte,
+qui avait renouvelé à la Banque l'engagement de ses terres, était
+complètement à flot cette année, et Nicolas, devenu propriétaire d'un
+superbe trotteur, poussait le genre jusqu'à porter un pantalon comme
+personne n'en avait encore vu dans la ville, et des bottes à la mode,
+aux points relevées, avec de petits éperons en argent. Il passait
+gaiement son temps, et éprouvait ce sentiment du bien-être retrouvé que
+l'on ressent si vivement lorsqu'on en a été longtemps privé. Grandi et
+devenu homme à ses propres yeux, le souvenir de son désespoir, quand il
+avait manqué son examen de catéchisme, de l'emprunt fait à Gavrilo
+l'isvostohik, des baisers échangés en secret avec Sonia, tout cela ne
+lui semblait qu'un enfantillage qui se perdait bien loin derrière lui;
+tandis que maintenant il était un lieutenant de hussards avec le dolman
+argenté, la croix de soldat de Saint-Georges sur la poitrine; il avait
+un beau trotteur qu'il entraînait pour les courses de société, en
+compagnie d'amateurs connus, âgés et respectables; il avait lié
+connaissance avec une dame qui demeurait sur le boulevard et chez
+laquelle il passait ses soirées; enfin, il dirigeait la mazurka au bal
+des Arkharow, parlait guerre avec le feld-maréchal Kamenski, dînait au
+club anglais, et tutoyait un colonel de quarante ans, ami de Denissow.
+
+Comme il n'avait pas vu l'Empereur depuis longtemps, la passion qu'il
+éprouvait autrefois pour lui s'était affaiblie, mais il aimait à en
+parler et à laisser croire que son dévouement avait un motif
+inexplicable pour le commun des mortels, tout en partageant, au fond de
+son coeur, l'adoration dont Moscou, qui avait décerné à l'empereur
+Alexandre le surnom d'»Ange terrestre», entourait son souverain
+bien-aimé.
+
+Pendant son court séjour dans sa famille, Rostow s'était plutôt éloigné
+que rapproché de Sonia, malgré sa beauté, ses attraits et l'amour qui
+éclatait dans toute sa personne. Il passait par cette phase de jeunesse
+où chaque minute est si emplie, que le jeune homme n'a pas le temps de
+penser à aimer. Il craignait de s'engager, il était jaloux de cette
+indépendance qui pouvait seule lui permettre de réaliser tous ses
+désirs, et il se disait à la vue de Sonia: «J'en trouverai beaucoup
+comme elle, beaucoup qui me sont encore inconnues! Il sera toujours
+temps d'aimer et de m'en occuper plus tard.» Il dédaignait, dans sa
+virilité, de vivre au milieu des femmes et faisait mine d'aller à
+contre-coeur au bal et dans le monde; mais les courses, le club anglais,
+les parties fines, Denissow et les visites _là-bas_, c'était autre
+chose, et c'était vraiment là ce qui convenait à un jeune et élégant
+hussard!
+
+Au commencement de mars, le vieux comte Ilia Andréïévitch fut très
+occupé des préparatifs d'un dîner qu'on donnait au club anglais en
+l'honneur du prince Bagration.
+
+Le comte se promenait en robe de chambre dans la grande salle, donnant
+des ordres à Phéoctiste, le célèbre maître d'hôtel du club, et lui
+recommandait de se pourvoir de primeurs, de poisson bien frais, de veau
+bien blanc, d'asperges, de concombres, de fraises!... Le comte était
+membre et directeur du club depuis sa fondation. Personne mieux que lui
+ne savait organiser sur une grande échelle un banquet solennel, d'autant
+mieux qu'il payait de sa poche le surplus des dépenses prévues. Le chef
+et le maître d'hôtel recevaient avec une satisfaction évidente les
+instructions du comte, sachant par expérience ce que leur rapporterait
+un dîner de plusieurs milliers de roubles.
+
+«Rappelle-toi bien, n'oublie pas les crêtes, les crêtes dans le potage à
+la tortue.
+
+--Il faudra donc trois plats froids? demanda le cuisinier.
+
+--Il me paraît difficile qu'il y en ait moins, répondit le comte après
+un moment de silence.
+
+--Il faudra donc acheter les grands sterlets? demanda le maître
+d'hôtel.
+
+--Certainement! Que faire d'ailleurs, puisqu'on ne cède pas sur le
+prix.... Ah! mon Dieu, mon Dieu, et moi qui allait oublier une seconde
+entrée! Où est ma tête? mon Dieu!
+
+--Où me procurerai-je des fleurs?
+
+--Mitenka! Mitenka! va-t'en au grand galop à ma «datcha» s'écria le
+comte en s'adressant à son intendant. Donne l'ordre à Maxime, le
+jardinier, d'employer à la corvée pour m'amener tout ce qu'il y a dans
+mes orangeries. Il faut que deux cents orangers soient ici vendredi.
+Qu'on les emballe bien et qu'on les recouvre de feutre!»
+
+Ses dispositions achevées, il se disposait à aller retrouver «sa petite
+comtesse» et à se reposer un peu chez elle, lorsque se souvenant de
+différentes recommandations qu'il avait oubliées, il fit appeler de
+nouveau le maître queux et le maître d'hôtel, et recommença ses
+explications. La porte s'ouvrit, et le jeune comte entra d'un pas léger
+et assuré, en faisant sonner ses éperons. Les bons résultats d'une vie
+tranquille et heureuse se lisaient sur son teint reposé.
+
+«Ah! mon garçon, la tête me tourne, dit le vieux comte un peu honteux de
+ses graves occupations; allons, aide-moi, il faudra avoir les chanteurs
+de régiment, il y aura aussi un orchestre... et les bohémiens? qu'en
+penses-tu? Vous les aimez vous autres militaires?
+
+--Vraiment, cher père, je parie que le prince Bagration quand il se
+préparait à la bataille de Schöngraben, était moins affairé que vous
+aujourd'hui.
+
+--Essayes-en, je te le conseille,» dit le vieux comte avec une feinte
+colère, et se retournant vers le maître d'hôtel, qui les examinait tour
+à tour avec une bonhomie intelligente: «Voilà la jeunesse, Phéoctiste;
+elle se moque de nous autres vieux.
+
+--C'est vrai, Excellence; elle ne demande qu'à bien boire et à bien
+manger; quant aux apprêts et au service ça lui est bien égal.
+
+--C'est ça, c'est ça,» s'écria le comte, et, empoignant les deux mains
+de son fils: «Je te tiens, polisson, et tu vas me faire le plaisir de
+prendre mon traîneau à deux chevaux et d'aller chez Besoukhow lui
+demander de ma part des fraises et des ananas. Il n'y en a que chez lui.
+S'il n'y est pas, va les demander aux princesses, puis tu iras au
+Rasgoulaï. Ipatka, le cocher, connaît le chemin; tu y trouveras
+Illiouchka le bohémien, celui qui dansait en casaquin blanc chez le
+comte Orlow, et tu l'amèneras ici.
+
+--Avec les bohémiennes? ajouta Nicolas en riant.
+
+--Voyons, voyons!» dit son père.
+
+Le vieux comte en était là de ses recommandations, lorsque Anna
+Mikhaïlovna, qui, selon son habitude, était entrée à pas de loup, parut
+subitement auprès d'eux, avec cet air affairé et mêlé de fausse humilité
+chrétienne qui lui était habituel. Le comte, surpris en robe de chambre,
+ce qui du reste lui arrivait tous les jours, se confondit en excuses.
+
+«Ce n'est rien, cher comte, dit-elle, en fermant doucement les yeux.
+Quant à votre commission, c'est moi qui la ferai. Le jeune Besoukhow
+vient d'arriver, et nous en obtiendrons tout ce dont vous avez besoin.
+Il faut que je le voie. Il m'a envoyé une lettre de Boris, qui, Dieu
+merci, est attaché à l'état-major.»
+
+Le comte, enchanté de son obligeance, lui fit atteler sa petite voiture.
+
+«Vous lui direz de venir; je l'inscrirai. Est-il avec sa femme?»
+
+Anna Mikhaïlovna leva les yeux au ciel, et son visage exprima une
+profonde douleur.
+
+«Ah! mon ami, il est bien malheureux, et, si ce qu'on dit est vrai,
+c'est affreux, mais qui pouvait le prévoir? C'est une âme si belle et
+si noble que ce jeune Besoukhow! Ah! oui, je le plains de tout coeur, et
+je ferai tout ce qui me sera humainement possible pour le consoler.
+
+--Mais qu'y a-t-il donc? demandèrent à la fois le père et le fils.
+
+--Vous connaissez, n'est-ce pas? Dologhow, le fils de Marie Ivanovna,
+dit Anna Mikhaïlovna en soupirant et en parlant à mi-voix et à mots
+couverts, comme si elle craignait de se compromettre. Eh bien... c'est
+«lui» qui l'a protégé, qui l'a invité à venir chez «lui» à Pétersbourg,
+et maintenant «elle», elle est arrivée ici, avec cette tête à l'envers à
+sa suite, et le pauvre Pierre est, dit-on, abîmé de douleur.»
+
+Malgré tout son désir de témoigner sa sympathie pour le jeune comte, les
+intonations et les demi-sourires d'Anna Mikhaïlovna en laissaient percer
+une plus vive encore peut-être pour cette «tête à l'envers», comme elle
+appelait Dologhow.
+
+«Tout cela est bel et bon, mais il faut qu'il vienne au club... cela le
+distraira. Ce sera un banquet monstre!»
+
+Le lendemain, 3 mars, à deux heures de l'après-midi, deux cent cinquante
+membres du club anglais et cinquante invités attendaient pour dîner leur
+hôte illustre, le prince Bagration, le héros de la campagne d'Autriche.
+
+La nouvelle de la bataille d'Austerlitz avait frappé Moscou de stupeur.
+Jusqu'à ce moment, la victoire avait été si fidèle aux Russes que la
+nouvelle d'une défaite ne rencontra que des incrédules, et l'on essaya
+de l'attribuer à des causes extraordinaires. Lorsque dans le courant du
+mois de décembre le fait fut devenu incontestable, on avait l'air, au
+club anglais, où se réunissaient toute l'aristocratie de la ville et
+tous les hauts dignitaires les mieux informés, de s'être donné le mot
+pour ne faire aucune allusion ni à la guerre ni à la dernière bataille.
+Les personnages influents, qui donnaient d'habitude le ton aux
+conversations, tels que le comte Rostopchine, le prince Youry
+Vladimirovitch Dolgoroukow, Valouïew, le comte Markow, le prince
+Viazemsky, ne se montraient pas au club, mais se voyaient en petit
+comité, et les Moscovites, habitués d'ordinaire, comme le comte Rostow,
+à n'exprimer d'autre opinion que celle d'autrui, étaient restés quelque
+temps sans guide et sans données précises sur la marche de la guerre.
+Sentant instinctivement que les nouvelles étaient mauvaises et qu'il
+était difficile de s'en rendre exactement compte, ils gardaient un
+silence prudent. Les gros bonnets, semblables au jury qui sort de la
+salle des délibérations, rentrèrent au club et donnèrent leur avis; tout
+redevint pour eux d'une clarté inéluctable, et ils découvrirent à
+l'instant mille et une raisons pour expliquer à leur façon cette
+catastrophe incroyable, inadmissible: la déroute des Russes. À partir
+de ce moment, on ne fit plus, dans tous les coins de Moscou, que broder
+sur le même thème, qui était invariablement la mauvaise fourniture des
+vivres, la trahison des Autrichiens, du Polonais Prsczebichewsky, du
+Français Langeron, l'incapacité de Koutouzow, et (bien bas, bien bas) la
+jeunesse, l'inexpérience et la confiance mal placée de l'Empereur. En
+revanche, on était unanime pour dire que nos troupes avaient accompli
+des prodiges de valeur: soldats, officiers, généraux, tous avaient été
+héroïques. Mais le héros des héros était le prince Bagration, qui
+s'était couvert de gloire à Schöngraben et à Austerlitz, où seul il
+avait su conserver sa colonne en bon ordre, tout en se repliant avec
+elle et en défendant pas à pas sa retraite contre un ennemi deux fois
+plus nombreux. Son manque de parenté à Moscou, où il était étranger, y
+avait singulièrement facilité sa promotion au titre de héros. On saluait
+en lui le simple soldat de fortune, le soldat sans protections, sans
+intrigues, qui ne songe qu'à se battre pour son pays, et dont le nom se
+rattachait du reste aux souvenirs de la campagne d'Italie et de
+Souvarow. La malveillance et la désapprobation que Koutouzow avait
+accumulées sur sa tête s'accentuaient plus vivement encore par le
+contraste des honneurs rendus à Bagration, «qu'il aurait fallu inventer
+s'il n'avait pas existé,» comme avait dit un jour ce mauvais plaisant de
+Schinchine, en parodiant les paroles de Voltaire. On ne parlait de
+Koutouzow que pour le blâmer et l'accuser d'être une girouette de cour
+et un vieux satyre.
+
+Tout Moscou répétait les paroles du prince Dolgoroukow: «À force de
+forger, on devient forgeron,» en se consolant de la défaite actuelle par
+le souvenir des victoires passées, et les aphorismes de Rostopchine, qui
+disait à qui voulait l'entendre que «le soldat français avait besoin
+d'être excité à la bataille par des phrases ronflantes; qu'il fallait à
+l'Allemand une logique serrée pour le convaincre qu'il était plus
+dangereux de fuir que de marcher à l'ennemi, et que, quant au Russe, on
+était obligé de le retenir et de le supplier de se modérer.»
+
+Chaque jour, on citait de nouveaux traits de courage accomplis à
+Austerlitz par nos soldats et par nos officiers: celui-ci avait sauvé un
+drapeau, celui-là avait tué cinq français, cet autre avait pris cinq
+canons. Berg n'était pas oublié, et, ceux mêmes qui ne le connaissaient
+pas racontaient que, blessé à la main droite, il avait pris son épée de
+la main gauche et avait bravement continué sa marche en avant. Quant à
+Bolkonsky, personne n'en disait mot; ses plus proches parents
+regrettaient seuls sa mort prématurée et plaignaient sa jeune femme
+enceinte et son original de père.
+
+
+III
+
+
+Le 3 mars, de nombreuses voix, pareilles à un essaim d'abeilles
+printanières, bourdonnaient dans les chambres du club anglais. Les
+membres du club et les invités, les uns en uniforme, les autres en frac,
+quelques-uns même en habit à la française, allaient et venaient,
+s'asseyaient, se relevaient et se formaient en groupes animés. Les
+laquais poudrés, en bas de soie et en culotte courte, se tenaient deux
+par deux à chaque porte, tout prêts à faire leur service. La majorité de
+cette réunion était composée d'hommes âgés, d'un extérieur respectable,
+avec des figures satisfaites, de gros doigts, des gestes et des
+inflexions de voix assurées. Cette catégorie de membres avait ses places
+habituelles, réservées à l'avance, et se réunissait en petit comité
+intime. La minorité se composait d'invités pris au hasard, et surtout de
+jeunes gens, parmi lesquels se trouvaient Nesvitsky, ancien membre du
+club, Denissow, Rostow, Dologhow, redevenu officier du régiment de
+Séménovsky, et plusieurs autres. Cette jeunesse semblait faire
+profession d'une déférence légèrement dédaigneuse envers la génération
+des vieux et leur dire: «Nous sommes tout disposés à vous respecter,
+mais rappelez-vous que l'avenir est à nous.»
+
+Pierre, qui, pour complaire à sa femme, avait laissé pousser ses
+cheveux, ôté ses lunettes, et s'habillait à la dernière mode, promenait
+sa tristesse et son ennui d'une salle à l'autre. Là, comme ailleurs, il
+était entouré de gens qui adoraient en lui le veau d'or, et auxquels,
+habitué qu'il était à leur encens, il ne répondait qu'avec une
+distraction méprisante. Par son âge, il appartenait à la jeunesse, mais
+par sa fortune et ses relations il faisait partie de la société des
+hommes âgés et influents et passait indifféremment des uns aux autres.
+
+La conversation des vieux les plus marquants, tels que Rostopchine,
+Valouïew et Narischkine, attirait sur eux l'attention de membres plus ou
+moins connus du club, qui s'en approchaient pour les écouter
+religieusement. Rostopchine racontait comment les Russes, refoulés par
+les fuyards autrichiens, avaient dû se frayer un chemin au milieu d'eux
+en les chargeant à la baïonnette; Valouïew expliquait à ses voisins,
+sous le sceau du secret, que l'envoi d'Ouvarow à Moscou n'avait d'autre
+but que de connaître l'opinion des Moscovites sur la bataille
+d'Austerlitz, tandis que Narischkine rappelait l'anecdote de Souvorow,
+se mettant à faire «cocorico» en pleine séance du conseil de guerre
+autrichien, pour toute réponse à l'ineptie de ses membres. Schinchine,
+qui cherchait toujours l'occasion de lancer une plaisanterie, ajouta
+avec tristesse que Koutouzow n'avait même pas su apprendre de Souvorow à
+faire «cocorico»; mais le regard sévère des vieux lui fit comprendre
+qu'il était inconvenant de s'exprimer ainsi ce jour-là sur Koutouzow.
+
+Le comte Rostow allait de la salle à manger au salon et du salon à la
+salle à manger, d'un air affairé et inquiet, saluant indifféremment,
+avec sa bonhomie habituelle, les grands et les petits, cherchant parfois
+du regard ce beau garçon qui était son fils et lui adressant de joyeux
+clignements d'yeux. Nicolas, debout près de la fenêtre, causait avec
+Dologhow, dont il avait fait récemment la connaissance et qu'il
+appréciait beaucoup. Le vieux comte s'approcha pour serrer la main à ce
+dernier.
+
+«Vous viendrez nous voir, n'est-ce pas? puisque vous connaissez mon
+guerrier et que vous êtes deux héros de là-bas!... Ah! Vassili
+Ignatieïtch... bonjour, mon vieux!...»
+
+Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car un laquais, tout
+essoufflé et tout effaré, annonça:
+
+«Il est arrivé!»
+
+Des coups de sonnette retentirent sur l'escalier, les directeurs
+s'élancèrent, et les différents membres du club, dispersés dans tous les
+coins comme des grains de blé sur le van, se réunirent, se massèrent et
+s'arrêtèrent à la porte du grand salon.
+
+Au même instant, Bagration parut à l'entrée de cette pièce. Il était
+sans épée et sans tricorne. Selon l'usage du club, il les avait déposés
+dans le vestibule. Il portait un uniforme neuf, décoré d'ordres
+étrangers et russes, avec la croix de Saint-Georges sur la poitrine, et
+n'avait plus le bonnet fourré et le fouet de cosaque en bandoulière,
+comme Rostow l'avait vu la veille d'Austerlitz. Il avait fait couper un
+peu ses cheveux et ses favoris, ce qui le changeait à son désavantage.
+Son air endimanché, peu en rapport avec ses traits mâles et décidés,
+donnait à sa physionomie une expression tant soit peu comique. Béklechow
+et Fédor Pétrovitch Ouvarow, arrivés en même temps que lui, s'arrêtèrent
+à la porte pour laisser passer l'hôte illustre, qui, confus de leur
+politesse, s'arrêta un moment, et, après un échange de phrases banales,
+se décida enfin à passer le premier. Rien qu'à voir la gaucherie de ses
+mouvements et la façon dont il glissait sur le parquet d'un air
+embarrassé, on sentait qu'il lui était mille fois plus habituel et plus
+facile de traverser un champ labouré, sous une pluie de balles, comme il
+l'avait fait à Schöngraben, à la tête du régiment de Koursk. Les
+directeurs, qui s'étaient avancés au-devant de lui, lui exprimèrent en
+peu de mots la joie que tous ressentaient à le recevoir, et, sans
+attendre sa réponse, l'entourèrent à l'envi et s'en emparèrent pour le
+conduire à la porte du salon, dont la foule, qui s'y était pressée,
+rendait l'accès presque impossible; chacun en effet essayait
+d'apercevoir Bagration par-dessus l'épaule de son voisin, comme s'il
+s'était agi d'une bête curieuse! Le comte Rostow, tout en jouant des
+coudes et répétant: «Je vous en prie, mon cher, laissez, laissez
+passer!» fraya le chemin au nouvel arrivant jusqu'au grand divan où il
+parvint enfin à le faire asseoir. Les gros bonnets du club formèrent
+aussitôt le cercle autour de lui, pendant que le vieux comte se glissait
+hors de la chambre, pour revenir un instant après, en compagnie des
+autres directeurs, offrir à Bagration une ode composée en son honneur et
+déposée sur un immense plat d'argent.
+
+À la vue de ce plat, Bagration jeta autour de lui des regards inquiets,
+comme s'il cherchait un secours invisible; mais, se soumettant à ce
+qu'il ne pouvait éviter et se sentant à la merci de tous ces yeux
+braqués sur lui, il saisit vivement le plat des deux mains, non sans
+jeter un coup d'oeil de reproche au comte, qui le lui tendait avec un
+air de profonde déférence. Heureusement, un membre du club lui vint en
+aide, en lui retirant obligeamment le plat, qu'il semblait ne plus
+vouloir lâcher, et en recommandant les vers à son attention. «Puisqu'il
+le faut!» avait-il l'air de dire, en prenant le rouleau de papier, et,
+le regardant de ses yeux fatigués, il en commença la lecture d'un air
+sérieux et concentré.
+
+L'auteur des vers lui offrit de les lire lui-même, et le prince
+Bagration, résigné, pencha la tête et écouta.
+
+ _«Sois la gloire du siècle d'Alexandre,_
+ _Sois le bouclier de Titus sur le trône,_
+ _À la fois homme de bien et guerrier redoutable._
+ _De la patrie sois le rempart,_
+ _Comme tu es César sur le champ de bataille!_
+ _C'en est fait, l'heureux Napoléon_
+ _Sait aujourd'hui ce qu'est Bagration,_
+ _Et n'osera plus se mesurer avec les Achilles russes!...»_
+
+Il n'avait pas achevé sa période que le maître d'hôtel annonça d'une
+voix retentissante:
+
+«Le dîner est servi!»
+
+Les portes s'ouvrirent, et l'on entendit dans la salle à manger les sons
+de l'orchestre qui jouait la fameuse polonaise: _Qu'il éclate le
+tonnerre des victoires, et que le Russe, vaillant se réjouisse!_
+
+Le comte Rostow, impatienté contre le malencontreux auteur, s'avança
+vers Bagration et lui fit un profond salut. Comme, pour le moment, le
+dîner était plus intéressant que la poésie, tous se levèrent, et se
+rendirent, Bagration en tête, dans la salle à manger. L'illustre général
+occupait la place d'honneur entre Béklechow et Narischkine, ayant tous
+deux le prénom d'Alexandre, ce qui était une allusion délicate au nom
+même de l'Empereur. Trois cents personnes s'assirent à cette longue
+table, selon leur rang et leurs dignités, les plus notables à côté de
+l'hôte qu'on fêtait.
+
+Un peu avant le dîner, le comte Ilia Andréïévitch lui avait présenté son
+fils, et il regardait autour de lui avec une orgueilleuse satisfaction,
+pendant que Bagration, qui avait reconnu Nicolas, lui balbutiait
+quelques mots inintelligibles.
+
+Denissow, Rostow et Dologhow avaient pris place au milieu de la table,
+en face de Pierre et de Nesvitsky. Le vieux comte, assis vis-à-vis de
+Bagration, faisait, avec les autres directeurs, les honneurs du dîner,
+et ils représentaient en leurs personnes la bienveillante hospitalité de
+Moscou.
+
+Toute la peine que s'était donnée le comte était couronnée de succès.
+Bien que les deux dîners, le dîner gras et le dîner maigre, fussent tous
+deux exquis et admirablement réussis, il ne cessa, jusqu'à la fin du
+repas, d'éprouver un inquiétude involontaire qui se traduisait, à
+l'apparition de chaque nouveau plat, par un signe au sommelier ou un mot
+à l'oreille du laquais placé debout derrière lui. Le gigantesque
+sterlet, dont la vue le fit rougir d'une modeste fierté, venait à peine
+de faire son entrée, que les bouteilles furent débouchées sur toute la
+ligne, et le champagne coula à flots dans les verres. Lorsque l'émotion
+produite par le poisson fut un peu calmée, le comte Ilia Andréïévitch se
+concerta avec les autres directeurs.
+
+«Il est temps, leur dit-il, de porter la première santé, car il y en
+aura beaucoup!...»
+
+Et il se leva, le verre à la main. On se tut pour écouter ce qu'il
+allait dire:
+
+«À la santé de Sa Majesté l'Empereur!» s'écria-t-il, les yeux humides de
+larmes de joie et d'enthousiasme, et l'orchestre éclata en fanfares. On
+se leva, on cria hourra! Bagration répondit par un hourra aussi éclatant
+que celui qu'il avait poussé à Schöngraben, et la voix de Rostow se fit
+entendre au-dessus des voix des trois cents autres convives. Ému, sur le
+point de pleurer, il ne cessait de répéter: «À la santé de Sa Majesté
+l'Empereur!» et, vidant son verre d'un trait, il le jeta sur le parquet.
+Plusieurs suivirent son exemple et les cris retentirent de plus belle.
+Lorsqu'enfin le silence se rétablit, les domestiques ramassèrent les
+cristaux brisés, et chacun se rassit, heureux du bruit qu'il avait fait.
+Le comte Ilia Andréïévitch, jetant un regard sur la liste posée à côté
+de son assiette, se releva et porta la santé du héros de notre dernière
+campagne, le prince Pierre Ivanovitch Bagration! De nouveau ses yeux se
+remplirent de larmes, et de nouveau un hourra répété par trois cents
+voix répondit à son toast; mais, au lieu de l'orchestre, ce fut cette
+fois un choeur de chanteurs qui entonna la cantate composée par Paul
+Ivanovitch Koutouzow:
+
+ _«Les Russes ne connaissent pas d'obstacles,_
+ _De la victoire leur valeur est le gage,_
+ _Car nous avons des Bagration,_
+ _Et les ennemis sont à nos pieds, etc.»_
+
+Les chants avaient à peine cessé, qu'on reprit la kyrielle des toasts.
+
+Le vieux comte continuait à s'attendrir; on brisait de plus en plus les
+assiettes et les verres, et on criait à en perdre la voix. On avait bu à
+la santé de Béklechow, de Narischkine, d'Ouvarow, de Dolgoroukow,
+d'Apraxine, de Valouïew, à la santé des directeurs, des membres du club,
+des invités, et enfin à celle de l'organisateur du dîner, le comte Ilia
+Andréïévitch, qui, dès les premiers mots de ce toast, vaincu par son
+émotion, tira son mouchoir, y cacha sa figure et fondit complètement en
+larmes.
+
+
+IV
+
+
+Pierre buvait et mangeait beaucoup, avec son avidité habituelle. Mais,
+ce jour-là, silencieux, morose et abattu, il regardait d'un air distrait
+autour de lui et semblait ne rien entendre. Rien qu'à le voir ainsi
+préoccupé, ses amis devinaient sans peine qu'il était absorbé par
+quelque question accablante et insoluble.
+
+Cette question, qui tourmentait à la fois son coeur et son esprit,
+c'étaient les allusions de la princesse Catherine, sa cousine, au sujet
+de l'intimité de Dologhow avec sa femme.
+
+Le matin même, il avait reçu une lettre anonyme écrite sur le ton de
+grossière raillerie propre à ce genre de lettres, dans laquelle on lui
+disait que ses lunettes lui étaient bien inutiles, puisque la liaison de
+sa femme et de Dologhow n'était un mystère que pour lui seul. Il n'avait
+ajouté foi ni à la lettre ni aux allusions de sa cousine; mais la vue de
+Dologhow, assis en face de lui, lui causait un invincible malaise.
+Chaque fois que ses beaux yeux impudents rencontraient ceux de Pierre,
+ils faisaient naître dans l'âme de ce dernier un sentiment effroyable,
+monstrueux, et il se détournait brusquement. En se rappelant le passé
+que l'on prêtait à Hélène et ses relations actuelles avec Dologhow, il
+comprenait qu'il aurait pu y avoir quelque chose de vrai dans la lettre
+anonyme, s'il ne s'était pas agi de sa femme. Pierre se rappela
+involontairement la première visite de Dologhow, et comment, en souvenir
+de leurs anciennes folies, il lui avait prêté de l'argent, comment il
+l'avait installé dans sa maison, comment Hélène, sans se départir de son
+éternel sourire, lui avait exprimé son ennui de cet arrangement, et
+comment Dologhow, qui ne cessait de lui vanter avec cynisme la beauté de
+sa femme, ne les avait plus quittés d'une semelle depuis ce jour-là.
+
+«Il est très beau, c'est vrai, se disait Pierre... et je sais qu'il
+éprouverait une jouissance toute particulière à déshonorer mon nom, à se
+jouer de moi, précisément à cause des services que je lui ai rendus;
+oui, je comprends combien il trouverait, piquant de me tromper de la
+sorte, mais je n'y crois pas, je n'ai pas le droit d'y croire!»
+
+Il avait souvent été frappé de l'expression méchante de, la figure de
+Dologhow, comme le jour où ils avaient jeté à l'eau l'ours et l'officier
+de police, ou bien lorsqu'il provoquait quelqu'un sans raison, ou qu'il
+tuait d'un coup de pistolet le cheval d'un isvostchik, et aujourd'hui,
+lorsque leurs yeux se rencontraient, il retrouvait dans son regard cette
+même expression. «Oui, c'est un bretteur; tuer un homme est le dernier
+de ses soucis; il se dit que chacun a peur de lui, et moi tout le
+premier... et cela doit lui faire plaisir.... Et au fond c'est vrai....
+J'ai peur de lui!» Ainsi pensait Pierre, pendant que Rostow
+s'entretenait gaiement avec ses deux amis, Denissow et Dologhow, dont
+l'un était un brave hussard et l'autre un franc vaurien. Leur bruyant
+trio faisait un singulier contraste avec la personne massive, sérieuse
+et préoccupée de Pierre, pour lequel Rostow d'ailleurs n'avait pas de
+sympathie: primo, c'était un pékin millionnaire, le mari d'une beauté à
+la mode, et une poule mouillée, trois crimes irrémissibles à ses yeux de
+hussard; secundo, Pierre, distrait et pensif, ne lui avait pas rendu son
+salut, et lorsqu'on avait porté la santé de l'Empereur, abîmé dans ses
+réflexions, Pierre ne s'était pas levé!
+
+«Eh bien, et vous? lui cria Rostow irrité de plus en plus.
+N'entendez-vous pas? À la santé de l'Empereur!»
+
+Pierre soupira, se leva avec résignation, vida son verre, et quand tout
+le monde fut rassis, il s'adressa à Rostow avec son bon sourire:
+
+«Tiens, et moi qui ne vous avais pas reconnu!»
+
+Rostow, qui s'égosillait à crier hourra! n'entendit même pas.
+
+«Eh bien, tu ne renouvelles pas connaissance? dit Dologhow.
+
+--Que le bon Dieu le bénisse, cet imbécile! répondit Rostow.
+
+--Il faut soigner les maris des jolies femmes,» lui dit à demi-voix
+Denissow.
+
+Pierre devinait qu'ils parlaient de lui, mais il ne pouvait les
+entendre. Cependant il rougit et se détourna.
+
+«Et maintenant, buvons à la santé des jolies femmes! dit Dologhow d'un
+air moitié sérieux et moitié souriant.... Pétroucha!... À la santé des
+jolies femmes et de leurs amants!»
+
+Pierre, les yeux baissés, buvait sans regarder Dologhow et sans lui
+répondre. En ce moment, le laquais qui distribuait la cantate en remit
+un exemplaire à Pierre, comme étant un des principaux membres du club.
+Il allait le prendre, lorsque Dologhow se pencha et lui arracha la
+feuille pour la lire. Pierre releva la tête, et, entraîné par un
+mouvement irrésistible de colère, il lui cria de toute sa force:
+
+«Je vous le défends!»
+
+À ces mots, et voyant à qui ils s'adressaient, Nesvitsky et son voisin
+de droite, effrayés, cherchèrent à le calmer, tandis que Dologhow,
+fixant sur lui ses yeux brillants et froids comme l'acier, lui disait,
+en accentuant chaque syllabe:
+
+«Je la garde!»
+
+Pâle, les lèvres tremblantes, Pierre la lui arracha des mains:
+
+«Vous êtes un misérable!... vous m'en rendrez raison!»
+
+Il se leva de table et comprit tout à coup que la question de
+l'innocence de sa femme, cette question qui le torturait depuis
+vingt-quatre heures, était tranchée sans retour. Il la détestait
+maintenant et sentait que tout était rompu avec elle à jamais. Malgré
+les instances de Denissow, Rostow consentit à servir de témoin à
+Dologhow, et, le dîner terminé, il discuta avec Nesvitsky, le témoin de
+Besoukhow, les conditions du duel. Pierre retourna chez lui, tandis que
+Rostow, Dologhow et Denissow restèrent au club très avant dans la nuit à
+écouter les bohémiennes et les chanteurs de régiment.
+
+«Ainsi, à demain, à Sokolniki, dit Dologhow, en prenant congé de Rostow,
+sur le perron.
+
+--Et tu es calme? lui dit Rostow.
+
+--Vois-tu, répondit Dologhow, je te dirai mon secret en deux mots: si,
+la veille d'un duel, tu te mets à écrire ton testament et des lettres
+larmoyantes à tes parents, si surtout tu penses à la possibilité d'être
+tué, tu es un imbécile, un homme fini! Si, au contraire, tu as la ferme
+intention de tuer ton adversaire et cela le plus tôt possible, tout va
+comme sur des roulettes. Ainsi que me le disait un jour notre chasseur
+d'ours: «Comment ne pas en avoir peur de l'ours?... et, pourtant, quand
+on le voit, on ne craint plus qu'une chose: c'est qu'il ne vous
+échappe!» Eh bien, mon cher, c'est tout juste comme moi. Au revoir, à
+demain!»
+
+Le lendemain, à huit heures du matin, Pierre et Nesvitsky, en arrivant
+au bois de Sokolniki, y trouvèrent Dologhow, Denissow et Rostow. Pierre
+paraissait complètement indifférent à ce qui allait se passer; on
+voyait, à sa figure fatiguée, qu'il avait veillé toute la nuit, et ses
+yeux tremblotaient involontairement à la lumière. Deux questions le
+préoccupaient exclusivement: la culpabilité de sa femme, qui pour lui
+ne faisait plus de doute, et l'innocence de Dologhow, auquel il
+reconnaissait le droit de ne pas ménager l'honneur d'un homme, qui après
+tout lui était étranger: «Peut-être en aurais-je fait tout autant, se
+dit Pierre, oui, certainement je l'aurais fait!... Mais alors ce duel,
+alors ce duel serait un assassinat?... Ou bien je le tuerai, ou bien ce
+sera lui qui me touchera à la tête, au coude, au pied, au genou.... Ne
+pourrais-je donc me cacher et m'enfuir quelque part?» Et, en même temps,
+il demandait, avec un calme qui inspirait le respect à ceux qui
+l'observaient: «Serons-nous bientôt prêts?»
+
+Après avoir enfoncé les sabres dans la neige, indiqué l'endroit jusqu'où
+chacun devait marcher, et chargé les pistolets, Nesvitsky s'approcha de
+Pierre:
+
+«Je croirais manquer à mon devoir, comte, dit-il d'une voix timide, et
+je ne justifierais pas la confiance que vous m'avez témoignée et
+l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant comme second, si dans
+cette minute solennelle je ne vous disais pas toute la vérité.... Je ne
+crois pas que le motif de l'affaire soit assez grave pour verser du
+sang.... Vous avez eu tort, vous vous êtes emporté....
+
+--Ah! oui, c'était bien bête!... dit Pierre.
+
+--Dans ce cas, laissez-moi porter vos excuses, et je suis sûr que nos
+adversaires les accepteront, dit Nesvitsky, qui, comme tous ceux qui
+sont mêlés à des affaires d'honneur, ne prenait la rencontre au sérieux
+qu'au dernier moment. Il est plus honorable, comte, d'avouer ses torts
+que d'en arriver à l'irréparable. Il n'y a pas eu d'offense grave, ni
+d'un côté ni de l'autre. Permettez-moi....
+
+--Les paroles sont inutiles! dit Pierre.... Ça m'est bien égal....
+Dites-moi seulement de quel côté je dois aller et où je dois tirer.» Il
+prit le pistolet, et, n'en ayant jamais tenu un de sa vie et ne
+s'inquiétant guère de l'avouer, il questionna ses témoins sur la façon
+de presser la détente: «Ah! c'est ainsi... c'est vrai, je l'avais
+oublié.
+
+--Aucune excuse, aucune, décidément!» répondit Dologhow à Rostow, qui de
+son côté avait essayé une tentative de réconciliation.
+
+L'endroit choisi était une petite clairière, dans un bois de pins,
+couverte de neige à moitié fondue, et à quatre-vingts pas de la route où
+ils avaient laissé leurs traîneaux. À partir de l'endroit où se tenaient
+les témoins jusqu'aux sabres que Nesvitsky et Rostow avaient fichés en
+terre à dix pas l'un de l'autre, en guise de barrières, ils avaient
+laissé des traces sur la neige molle et profonde, en comptant les
+quarante pas qui devaient séparer les adversaires. Il dégelait, et
+d'humides vapeurs voilaient le paysage au delà de cette distance. Bien
+que tout fût prêt depuis trois minutes, personne ne donnait encore le
+signal; tous se taisaient.
+
+
+V
+
+
+«Eh bien, qu'on commence! s'écria Dologhow.
+
+--Eh bien!» répéta Pierre en souriant.
+
+La situation devenait terrible. L'affaire, si insignifiante au début, ne
+pouvait plus maintenant être arrêtée. Elle suivait fatalement sa marche
+en dehors de toute volonté humaine; elle devait s'accomplir! Denissow
+s'avança jusqu'à la barrière:
+
+«Les adversaires, dit-il, s'étant refusés à toute réconciliation, on
+peut commencer. Qu'on prenne les pistolets, et qu'on se porte en avant
+au mot «trois!»
+
+«Une! deux! trois!» compta Denissow d'une voix sourde, en se reculant.
+Les combattants s'avancèrent sur le sentier frayé, et chacun d'eux
+voyait peu à peu émerger du brouillard la figure de son adversaire. Ils
+avaient le droit de tirer à volonté en marchant. Dologhow s'avançait
+sans se hâter et sans lever son pistolet: ses yeux bleus brillaient et
+regardaient fixement Pierre; sa bouche se plissait en un semblant de
+sourire.
+
+Au mot: «trois!» Pierre marcha rapidement; s'écartant du sentier battu,
+il s'enfonça dans la neige. Tenant son pistolet le bras tendu en avant,
+dans la crainte de se blesser lui-même, il cherchait à soutenir sa main
+droite avec sa main gauche, qu'il avait instinctivement rejetée en
+arrière, tout en comprenant l'inutilité de cet effort; au bout de
+quelques pas, il se retrouva sur le chemin, regarda à ses pieds, jeta un
+coup d'oeil sur Dologhow, et tira. Ne s'attendant pas à un choc aussi
+violent, Pierre tressaillit, s'arrêta et sourit de son impression. La
+fumée, rendue encore plus épaisse par le brouillard, l'empêcha d'abord
+de rien distinguer, et il attendait en vain l'autre coup, lorsque des
+pas précipités se firent entendre, et il entrevit, au milieu de la
+fumée, Dologhow pressant d'une main son côté gauche, et de l'autre
+serrant convulsivement son pistolet abaissé. Rostow était accouru à lui.
+
+«Non... siffla entre ses dents Dologhow, non, ce n'est pas fini!» et,
+faisant en chancelant quelques pas, il tomba sur la neige à côté du
+sabre. Sa main gauche était couverte de sang; il l'essuya à son uniforme
+et s'appuya dessus; son visage pâle et sombre tremblait avec une
+contraction nerveuse.
+
+«Je vous... commença-t-il à dire, et il ajouta avec effort: prie!...»
+Pierre, retenant avec peine un sanglot, allait s'approcher de lui,
+lorsqu'il lui cria: «À la barrière!» Pierre comprit et s'arrêta. Ils
+n'étaient plus qu'à dix pas l'un de l'autre. Dologhow plongea sa tête
+dans la neige, en remplit sa bouche avec avidité, se redressa sur son
+séant et chercha à retrouver son équilibre, tout en ne cessant de sucer
+et de manger cette neige glacée. Ses lèvres frissonnaient, mais ses yeux
+brillaient de l'éclat de la haine, et, réunissant toutes ses forces dans
+un dernier effort, il leva son pistolet et visa lentement.
+
+«De côté, couvrez-vous du pistolet, s'écria Nesvitsky.
+
+--Couvrez-vous donc!» s'écria malgré lui Denissow, bien qu'il fût le
+témoin de Dologhow.
+
+Pierre, avec un doux sourire de pitié et de regret, s'était abandonné
+sans défense et offrait sa large poitrine au pistolet de Dologhow, qu'il
+regardait tristement. Les trois témoins fermèrent les yeux. Le coup
+partit, et Dologhow, s'écriant avec férocité: «Manqué!» retomba la face
+contre terre.
+
+Pierre se prit la tête dans les mains et, retournant sur ses pas, entra
+dans la forêt en marchant dans la neige à grandes enjambées.
+
+«C'est bête... c'est bête! disait-il. Mort? ce n'est pas vrai!»
+
+Nesvitsky le rejoignit et le conduisit chez lui.
+
+Rostow et Denissow emmenèrent Dologhow, qui, grièvement blessé et étendu
+au fond du traîneau, restait immobile, les yeux fermés, sans répondre à
+leurs questions; ils étaient à peine rentrés en ville qu'il revint à
+lui, et, relevant péniblement la tête, il prit la main de Rostow, qui
+fut frappé du changement complet de l'expression de sa figure, devenue
+douce et attendrie.
+
+«Comment te sens-tu?
+
+--Mal! mais ce n'est pas là l'important. Mon ami, dit-il d'une voix
+entrecoupée, où sommes-nous? À Moscou, n'est-ce pas? Écoute,... je l'ai
+tuée, elle... elle ne le supportera pas, elle ne le supportera pas!
+
+--Mais qui donc? dit Rostow surpris.
+
+--Ma mère, ma pauvre mère, ma mère adorée!»
+
+Et Dologhow éclata en sanglots. Quand il fut un peu calmé, il expliqua à
+Rostow qu'il vivait avec sa mère, que, si elle le voyait mourant, elle
+ne survivrait pas à sa douleur, et le supplia d'aller la prévenir, ce
+que Rostow fit aussitôt, tout en apprenant, à sa grande stupéfaction,
+que ce mauvais sujet, ce bretteur, demeurait avec une vieille mère et
+une soeur bossue, et qu'il était pour elles le plus tendre des fils et
+le meilleur des frères.
+
+
+VI
+
+
+Les tête-à-tête de Pierre et de sa femme étaient devenus de plus en plus
+rares, surtout depuis les dernières semaines. À Moscou, comme à
+Pétersbourg, leur maison était remplie de monde du matin au soir. La
+nuit qui suivit le duel, au lieu d'aller retrouver sa femme dans sa
+chambre à coucher, il la passa, comme il lui arrivait du reste souvent,
+dans le grand cabinet de son père, celui-là même où le vieux comte était
+mort.
+
+Se jetant sur le canapé, il essaya de dormir pour oublier tout ce qui
+venait de lui arriver; mais il s'éleva dans son âme une telle tempête de
+sensations, de pensées, de souvenirs, que non seulement il lui fut
+impossible de fermer les yeux, mais même de rester en place. Il se leva
+et se mit à arpenter sa chambre à pas saccadés, tantôt il pensait aux
+premiers temps leur mariage, à ses belles épaules, à son regard
+langoureux et passionné; tantôt il voyait se dresser à côté d'elle
+Dologhow, beau, impudent, avec son sourire diabolique, tel qu'il l'avait
+vu au dîner du club; tantôt il le revoyait pâle, frissonnant, défait et
+s'affaissant sur la neige.
+
+«Et après tout, se disait-il, j'ai tué son amant... oui, l'amant de ma
+femme! Comment cela s'est-il fait?--C'est arrivé, parce que tu l'as
+épousée, lui répondait une voix intérieure.--Mais en quoi suis-je donc
+coupable?--Tu es coupable de l'avoir épousée sans l'aimer, continuait la
+voix; tu l'as trompée, car tu t'es aveuglé volontairement.» Et ce
+moment, cette minute où il lui avait dit avec tant d'effort: «Je vous
+aime!» se retraça vivement à sa mémoire. «Oui, là était la faute! je
+sentais bien alors que je n'avais pas le droit de le lui dire.» Il se
+rappela en rougissant sa lune de miel, un incident surtout, dont le
+souvenir l'humiliait aujourd'hui; peu de temps après son mariage,
+sortant vers midi de leur chambre à coucher, et vêtu d'une élégante robe
+de chambre, il avait trouvé dans son cabinet son intendant en chef qui,
+en le saluant respectueusement, avait légèrement souri de le voir dans
+ce négligé, comme pour lui témoigner la part qu'il prenait à son
+bonheur.
+
+«Et que de fois n'ai-je pas été fier d'elle, de son tact si fin, fier de
+notre intérieur où elle recevait toute la ville, fier surtout de sa
+majestueuse et inaccessible beauté! Je croyais ne pas la comprendre, et
+je m'étonnais de ne pas l'aimer. Quand j'étudiais son caractère, je me
+disais que c'était ma faute, si je ne comprenais pas cette impassibilité
+absolue, cette absence de tout désir, de tout intérêt... et maintenant
+je connais le mot terrible de cette énigme.... C'est une femme
+pervertie!»
+
+«Anatole allait lui emprunter de l'argent et baiser ses belles épaules.
+Elle ne lui donnait pas d'argent, mais elle se laissait embrasser. Si
+son père excitait en plaisantant sa jalousie, elle lui répondait, de son
+sourire tranquille, qu'elle n'était pas assez sotte pour être jalouse.
+«Il n'a qu'à faire ce qu'il veut,» disait-elle de moi. Un jour, lui
+ayant demandé si elle ne sentait pas quelque symptôme de grossesse, elle
+me répondit qu'elle n'était pas assez niaise pour désirer des enfants,
+et que d'ailleurs elle n'en aurait jamais de moi!»
+
+Il se rappelait ensuite la grossièreté de ses idées, la vulgarité des
+expressions qui lui étaient familières, malgré son éducation
+aristocratique. «Non, je ne l'ai jamais aimée! se disait-il.... Et
+maintenant, voilà Dologhow affaissé sur la neige, s'efforçant de
+sourire, mourant peut-être et répondant à mon repentir par une feinte
+bravade!»
+
+Pierre était un de ces hommes qui, en dépit de la faiblesse de leur
+caractère, ne cherchent jamais de confident pour leur douleur. Il
+luttait avec elle en silence.
+
+«Je suis coupable, et je dois supporter, quoi?... la honte de mon nom,
+le malheur de ma vie? Folies que tout cela! Mon nom et mon honneur ne
+sont que conventions, et mon être en est indépendant!
+
+«On a exécuté Louis XVI parce qu'il était criminel, et ils avaient
+raison tout autant que ceux qui, après en avoir fait un saint,
+mouraient pour lui en martyrs! N'a-t-on pas ensuite exécuté Robespierre
+parce qu'il était un despote? Qui avait tort? Qui avait raison?
+Personne. Vis tant que tu seras vivant: demain, qui le sait, tu mourras
+comme j'aurais pu mourir il y a une heure. Pourquoi tant se tourmenter
+quand on pense à ce qu'est notre existence en comparaison de
+l'éternité!»
+
+Et au moment où il se croyait apaisé, il la revoyait, elle et les
+transports de son amour passager: alors, recommençant à marcher, il
+brisait tout ce qui lui tombait sous la main: «Pourquoi lui ai-je dit:
+«Je vous aime?» se demandait-il pour la dixième fois, et il se surprit à
+sourire en se rappelant le mot de Molière: «Que diable allait-il faire
+dans cette galère?»
+
+Il était encore nuit lorsqu'il sonna son valet de chambre pour lui
+donner ses ordres de départ. Ne comprenant plus la possibilité de parler
+à sa femme, il retournait à Pétersbourg, et comptait lui laisser une
+lettre pour lui annoncer son intention de vivre séparé d'elle à tout
+jamais.
+
+Quelques heures après, le valet de chambre, qui lui apporta son café, le
+trouva étendu sur le canapé, un livre à la main, et dormant
+profondément.
+
+Réveillé en sursaut, il fut longtemps avant de comprendre pourquoi il
+était là.
+
+«La comtesse fait demander si Votre Excellence est à la maison?»
+
+Pierre n'avait pas encore répondu, que la comtesse, en déshabillé de
+satin blanc, brodé d'argent, les deux épaisses nattes de ses cheveux
+relevées en diadème autour de sa ravissante tête, entra dans la chambre,
+calme et imposante comme toujours, bien que sur son front de marbre
+légèrement bombé se dessinât un pli creusé par la colère. Contenant ses
+impressions jusqu'à la sortie du valet de chambre, et, connaissant
+d'ailleurs toute l'histoire du duel dont elle venait parler à son mari,
+elle s'arrêta devant lui, sans pouvoir réprimer un sourire de dédain.
+Pierre, intimidé, la regarda par-dessus ses lunettes et feignit de
+reprendre sa lecture, comme un lièvre aux abois rabat ses oreilles et
+reste immobile en face de ses ennemis.
+
+«Qu'est-ce encore? Qu'avez-vous fait, je vous le demande? dit-elle
+sévèrement, lorsque la porte se fut refermée sur le valet de chambre.
+
+--Comment, moi? demanda Pierre.
+
+--Que veut dire ce beau courage! Que veut dire ce duel? Voyons,
+répondez!»
+
+Pierre se retourna lourdement sur le divan, ouvrit la bouche et ne
+trouva rien à dire.
+
+«Eh bien, c'est moi qui vous répondrai.... Vous croyez tout ce qu'on
+vous raconte, et on vous a raconté que Dologhow était mon amant?
+continua-t-elle en prononçant en français le mot «amant» avec la netteté
+cynique qui lui était habituelle, aussi simplement que si elle eût
+employé toute autre expression.... Vous l'avez cru! et qu'avez-vous
+prouvé en vous battant? que vous êtes un sot, que vous êtes un imbécile,
+ce que du reste tout le monde savait! Qu'en résultera-t-il! C'est que je
+serai la risée de tout Moscou, et que chacun racontera qu'étant gris,
+vous avez provoqué un homme dont vous étiez jaloux sans raison, un homme
+qui vaut infiniment mieux que vous sous tous les rapports...» Plus elle
+parlait, plus elle élevait la voix en s'animant.
+
+Pierre immobile murmurait des mots inarticulés sans lever les yeux.
+
+«Et pourquoi avez-vous cru qu'il était mon amant? Parce que sa société
+me faisait plaisir? Si vous étiez plus intelligent, plus agréable,
+j'aurais préféré la vôtre!
+
+--Ne me parlez pas... je vous en supplie, dit Pierre d'une voix rauque.
+
+
+--Pourquoi ne parlerais-je pas? J'ai le droit de vous parler, car je
+puis dire hautement qu'une femme qui n'aurait pas d'amant, avec un mari
+comme vous, serait une rare exception, et je n'en ai pas!»
+
+Pierre lui lança un regard étrange, dont elle ne comprit pas la
+signification, et se recoucha sur le divan. Il souffrait physiquement:
+sa poitrine se serrait, il ne pouvait respirer.... Il savait qu'il
+aurait pu mettre un terme à cette torture, mais il savait aussi que ce
+qu'il voulait faire était terrible.
+
+«Il vaut mieux nous séparer, dit-il d'une voix étouffée.
+
+--Nous séparer, parfaitement, à condition que vous me donniez de la
+fortune,» répondit Hélène.
+
+Pierre sauta sur ses pieds, et perdant la tête, se jeta sur elle.
+
+«Je te tuerai!» s'écria-t-il. Et saisissant sur la table un morceau de
+marbre, il fit un pas vers Hélène, en le brandissant avec une force dont
+lui-même fut épouvanté.
+
+La figure de la comtesse devint effrayante à voir: elle poussa un cri de
+bête fauve et se rejeta en arrière. Pierre subissait tout l'attrait,
+toute l'ivresse de la fureur. Il jeta sur le parquet le marbre, qui se
+brisa, et s'avançant vers elle les bras tendus:
+
+«Sortez!» s'écria-t-il d'une voix si formidable, qu'elle répandit la
+terreur dans toute la maison. Dieu sait ce qu'il aurait fait en ce
+moment, si Hélène ne s'était enfuie au plus vite.
+
+
+Une semaine plus tard, Pierre partit pour Pétersbourg, après avoir donné
+à sa femme un plein pouvoir pour la régie de tous ses biens en
+Grande-Russie, qui constituaient une bonne moitié de sa fortune.
+
+
+VII
+
+
+Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis les nouvelles reçues à
+Lissy-Gory de la bataille d'Austerlitz et de la disparition du prince
+André, et malgré les lettres adressées à l'ambassade, malgré toutes les
+recherches, son corps n'avait pas été retrouvé, et son nom ne figurait
+pas sur la liste des prisonniers. La pensée la plus pénible pour ses
+proches était de se dire qu'il pouvait bien aussi avoir été ramassé sur
+le champ de bataille par les habitants du pays, et se trouver malade ou
+mourant, seul, au milieu d'étrangers, et incapable de donner signe de
+vie à sa famille. Les journaux, qui avaient été les premiers à
+renseigner le vieux prince sur la défaite d'Austerlitz, disaient
+simplement, en termes laconiques et vagues, que les Russes, après de
+brillants engagements, avaient dû opérer leur retraite et qu'elle
+s'était effectuée en bon ordre. Le prince tira de ce bulletin officiel
+la conclusion évidente que les nôtres avaient essuyé une défaite. Huit
+jours plus tard, une lettre de Koutouzow annonçait au vieux prince le
+sort mystérieux de son fils:
+
+«Votre fils, lui écrivait-il, est tombé en héros, en avant du régiment,
+son drapeau à la main, digne de son père et de sa patrie. Nos regrets à
+tous sont unanimes, et personne ne sait jusqu'à présent s'il faut le
+compter au nombre des vivants ou des morts. Tout espoir n'est pas
+cependant perdu, car s'il était mort, son nom aurait figuré dans les
+listes des officiers trouvés sur le champ de bataille, qui m'ont été
+transmises par les parlementaires.»
+
+Le vieux prince reçut cette lettre très tard dans la soirée, et le
+lendemain matin il sortit pour faire sa promenade habituelle; morose et
+sombre, il n'adressa pas une parole à son homme d'affaires, ni à son
+jardinier, ni à l'architecte.
+
+Lorsque la princesse Marie entra, elle le trouva occupé à son tour, mais
+il ne se retourna pas comme il en avait coutume.
+
+«Ah! princesse Marie!» dit-il tout à coup en jetant le repoussoir. La
+roue, par suite de l'impulsion reçue, continuait à tourner, et le
+grincement de cette roue, qui allait en s'affaiblissant, se lia plus
+tard, dans le souvenir de sa fille, avec la scène qui suivit.
+
+Elle s'approcha de lui, et, à la vue de sa physionomie, un sentiment
+indéfinissable lui comprima le coeur. Ses yeux se troublèrent. Les
+traits de son père avaient une contraction plutôt de méchanceté que de
+tristesse et d'abattement; ils trahissaient la lutte violente qui se
+passait en lui, et lui disaient qu'un terrible malheur allait tomber sur
+sa tête, le plus terrible de tous, celui qu'elle n'avait pas encore
+éprouvé, la perte irréparable d'une de ses plus chères affections!
+
+«Mon père! André?...» et cette pauvre fille, gauche et disgracieuse,
+prononça ces paroles avec un charme si puissant de sympathie et
+d'abnégation, que le vieux prince, sous l'influence de ce regard, laissa
+échapper un sanglot en se détournant.
+
+«J'ai reçu des nouvelles: on ne le trouve nulle part, ni parmi les
+prisonniers, ni parmi les morts. Koutouzow m'a écrit.... Il a été
+tué!...» dit-il tout à coup de sa voix perçante, comme pour chasser sa
+fille par ce cri.
+
+La princesse ne bougea pas, et ne s'évanouit pas. Elle était déjà pâle,
+mais, à ces mots, son visage sembla se transformer, et ses beaux yeux
+s'éclairèrent subitement. On aurait dit qu'un sentiment ineffable venu
+d'en haut, indépendant des douleurs et des joies de ce monde,
+s'étendait comme un baume sur le coup qui venait de les frapper.
+Oubliant la crainte qu'elle avait de son père, elle lui saisit la main,
+l'attira à elle, et baisa sa joue sèche et parcheminée.
+
+«Mon père, lui dit-elle, ne vous détournez pas de moi, pleurons
+ensemble.
+
+--Ces misérables, ces pleutres! s'écria le prince, en l'écartant. Perdre
+une armée, perdre des hommes! Et pourquoi?... Va l'annoncer à Lise!» La
+princesse Marie se laissa tomber sans force dans un fauteuil et fondit
+en larmes. Elle revoyait son frère au moment des adieux, lorsqu'il
+s'était approché d'elle et de sa femme: elle revoyait son expression
+attendrie et légèrement dédaigneuse, lorsqu'elle lui avait passé l'image
+au cou. Était-il devenu croyant? S'était-il repenti de son incrédulité?
+Était-il là-haut dans les demeures célestes de la paix et du bonheur?
+
+«Mon père, dit-elle, comment est-ce arrivé?
+
+--Va, va, il a été tué pendant cette bataille, où l'on a mené à la mort
+les meilleurs hommes de Russie et sacrifié la gloire russe. Allez,
+princesse Marie! Allez l'annoncer à Lise!»
+
+La princesse Marie entra chez sa belle-soeur qu'elle trouva travaillant,
+et dont le regard se leva sur elle avec cette expression de bonheur
+calme et intime, particulière aux femmes qui sont dans sa situation; ses
+yeux regardaient sans voir, car elle contemplait au dedans d'elle-même
+ce doux et mystérieux travail qui s'accomplissait dans son sein.
+
+«Marie, dit-elle, en repoussant son métier, donne-moi ta main.»
+
+Ses yeux riaient, sa petite lèvre se retroussa et se fixa en un sourire
+d'enfant. La princesse Marie se mit à ses genoux devant elle, et cacha
+sa tête dans les plis de sa robe.
+
+«Ici, ici... n'entends-tu pas?... c'est si étrange! Et sais-tu, Marie,
+je l'aimerai bien...,» et ses yeux rayonnants de bonheur s'attachaient
+sur la jeune princesse, qui ne pouvait relever la tête, car elle
+pleurait.
+
+«Qu'as-tu donc, Marie?
+
+--Rien.... J'ai pensé à André, et cela m'a attristée,» répondit-elle en
+essuyant ses pleurs.
+
+Dans le courant de la matinée, la princesse Marie essaya à plusieurs
+reprises de préparer sa belle-soeur à la catastrophe, mais chaque fois
+elle se mettait à pleurer. Ces larmes, dont la petite princesse ne
+comprenait pas la cause, l'inquiétaient malgré son manque d'esprit
+d'observation. Elle ne demandait rien, mais se retournait avec
+inquiétude, comme si elle cherchait quelque chose autour d'elle. Le
+vieux prince, dont elle avait toujours peur, entra chez elle avant le
+dîner: il avait l'air méchant et agité. Il sortit sans lui avoir parlé.
+Elle regarda sa belle-soeur et éclata en sanglots.
+
+«A-t-on reçu des nouvelles d'André? demanda-t-elle.
+
+--Non, tu sais que la chose est impossible, mais mon père s'inquiète, et
+moi, je m'effraye.
+
+--Il n'y a donc rien?
+
+--Rien,» répondit la princesse, en la regardant franchement. Elle
+s'était décidée, et avait décidé son père à ne rien lui dire jusqu'après
+sa délivrance, qui était attendue de jour en jour. Le père et la fille
+portaient et cachaient ce lourd chagrin, chacun à sa façon. Quoiqu'il
+eût envoyé un émissaire en Autriche pour chercher les traces d'André, le
+vieux prince était convaincu que son fils était mort, et il avait déjà
+commandé pour lui, à Moscou, un monument qui devait être placé dans son
+jardin. Il n'avait rien changé à son genre de vie, mais ses forces le
+trahissaient. Il marchait et mangeait moins, dormait peu, et
+s'affaiblissait visiblement. La princesse Marie espérait: elle priait
+pour son frère, comme s'il était vivant, et attendait à toute heure
+l'annonce de son retour.
+
+
+VIII
+
+
+«Ma bonne amie, lui dit un matin la petite princesse...,» et sa petite
+lèvre se retroussa comme d'habitude, mais cette fois avec une tristesse
+marquée, car depuis le jour où la terrible nouvelle avait été reçue, les
+sourires, les voix, la démarche même de chacun, tout portait dans la
+maison l'empreinte de la douleur, et la petite princesse, sans s'en
+rendre compte, en subissait involontairement l'influence.
+
+«Ma bonne amie, je crains que le «fruschtique[26]«de ce matin, comme dit
+Phoca le cuisinier, ne m'ait fait du mal?
+
+--Qu'as-tu, ma petite âme? Tu es pâle, tu es très pâle, s'écria la
+princesse Marie, en accourant tout effrayée auprès d'elle.
+
+--Ne faudrait-il pas envoyer chercher Marie Bogdanovna, Votre
+Excellence? dit une des filles de chambre qui se trouvait là. Marie
+Bogdanovna était la sage-femme du chef-lieu de district, et depuis
+quinze jours on l'avait fait venir à Lissy-Gory.
+
+--Tu as raison, c'est vrai, c'est peut-être ça.... Je vais y aller....
+Courage, mon ange!..., et embrassant sa belle-soeur, elle s'apprêta à
+sortir de la chambre.
+
+--Non, non! s'écria la petite princesse, dont la pâle figure exprima non
+seulement une souffrance physique, mais encore une terreur d'enfant, à
+l'idée des douleurs inévitables dont elle avait le pressentiment.
+
+--Non, c'est l'estomac... dites que c'est l'estomac, Marie, dites,
+dites...» Et elle pleurait comme pleurent les enfants capricieux et
+malades en se tordant les mains avec désespoir et en s'écriant: «Mon
+Dieu, mon Dieu!»
+
+La princesse Marie courut chercher la sage-femme qu'elle rencontra à
+mi-chemin.
+
+«Marie Bogdanovna! C'est commencé, je crois, dit-elle, les yeux agrandis
+par la terreur.
+
+--Eh bien, tant mieux, princesse, répondit la sage-femme sans hâter le
+pas, et en se frottant les mains de l'air assuré d'une personne qui
+connaît sa valeur.... Il est inutile que vous sachiez ça, vous autres
+demoiselles.
+
+--Et le docteur qui n'est pas encore arrivé de Moscou! dit la princesse,
+car, selon le désir du prince André et de sa femme, on y avait envoyé
+chercher un accoucheur.
+
+--Cela ne fait rien, princesse, ne vous tourmentez pas, tout ira bien,
+même sans le docteur.»
+
+Cinq minutes après, la princesse Marie entendit de sa chambre porter un
+objet très lourd. Elle regarda. C'était un divan en cuir du cabinet du
+prince André, que les gens transportaient dans la chambre à coucher, et
+elle remarqua que leur figure était empreinte d'un sentiment inusité de
+gravité et de douceur. La princesse Marie prêtait l'oreille à tous les
+bruits de la maison, ouvrait sa porte, regardait, inquiète, ce qui se
+passait dans le corridor. Quelques femmes allaient et venaient en
+silence et se détournaient à sa vue. N'osant pas les questionner, elle
+rentrait dans sa chambre, et tantôt se jetant dans son fauteuil, elle
+prenait son livre de prières, tantôt s'agenouillant devant les images,
+elle s'apercevait, avec surprise et chagrin, que la prière était
+impuissante à calmer son agitation. La porte s'ouvrit tout à coup, et sa
+vieille bonne, coiffée d'un large mouchoir, se montra sur le seuil.
+Prascovia Savischna ne venait chez elle que rarement: tel était l'ordre
+du vieux prince.
+
+«C'est moi, Machinka, et j'ai apporté, mon ange, les bougies de leur
+mariage pour les allumer devant les saints, dit-elle en soupirant.
+
+--Ah! ma bonne, comme je suis contente.
+
+--Le Seigneur est miséricordieux, ma petite colombe!...» Et la vieille
+bonne alluma les bougies à la lampe des images, et s'assit à la porte,
+en tirant de sa poche un bas, qu'elle se mit à tricoter. La princesse
+Marie prit un livre et feignit de lire, mais à chaque pas, à chaque
+bruit, elle tournait ses yeux effrayés et interrogateurs sur sa bonne,
+qui la calmait aussitôt du regard. Ce sentiment qu'éprouvait la
+princesse Marie était d'ailleurs partagé par tous les habitants de cette
+vaste maison. D'après une ancienne superstition, plus les douleurs de
+l'accouchement sont ignorées, moins l'accouchée est censée souffrir:
+aussi tous feignaient-ils de n'en rien savoir; personne n'en soufflait
+mot, mais en dehors de la tenue grave et respectueuse, habituelle aux
+gens du vieux prince, il se trahissait chez eux une inquiétude attendrie
+et l'intuition de ce qui allait se passer, dans ce moment, de grand et
+d'incompréhensible.
+
+Aucun éclat de rire ne retentissait dans l'aile habitée par les filles
+et les femmes de service. Les domestiques et les laquais se tenaient
+silencieusement sur le qui-vive dans l'antichambre. Dans les
+dépendances, personne ne dormait, et des feux et de la lumière y étaient
+entretenus. Le vieux prince marchait dans son cabinet, en appuyant sur
+ses talons, et envoyait à tout instant le vieux Tikhone demander à Marie
+Bogdanovna ce qui en était, lui répétant chaque fois:
+
+«Tu diras: «Le prince demande»... et reviens me dire....
+
+--Dites au prince, répondit avec emphase Marie Bogdanovna, que le
+travail est commencé.
+
+--Bien, dit le prince, en fermant sa porte,» et Tikhone n'entendit plus
+le moindre bruit dans le cabinet.
+
+Un instant après il y rentra, en se donnant à lui-même pour excuse les
+bougies à remplacer, et il vit le prince étendu sur le canapé. À la vue
+de son visage défait, il secoua la tête, et s'approchant de son vieux
+maître, il le baisa à l'épaule, et sortit, en oubliant les bougies et
+son excuse. Le plus solennel des mystères qui soient en ce monde
+continuait à s'accomplir. La soirée se passa ainsi, la nuit vint, et ce
+sentiment d'attente émue, au lieu de s'apaiser, s'accroissait de minute
+en minute.
+
+
+Il faisait une de ces nuits du mois de mars où l'hiver semble reprendre
+son empire, et déchaîne avec une fureur désespérée ses derniers ouragans
+et ses dernières bourrasques de neige. On avait envoyé un relais de
+chevaux sur la grand'route pour le docteur allemand, et des hommes munis
+de lanternes, postés au tournant, devaient le conduire à travers les
+ornières et les trous du chemin de Lissy-Gory.
+
+La princesse Marie ne lisait plus depuis longtemps son livre de prières,
+et elle regardait fixement sa bonne, dont la petite figure ratatinée,
+avec sa mèche de cheveux gris échappée de dessous le mouchoir et sa peau
+ridée sous le menton, lui était si familière dans ses moindres détails.
+Tout en tricotant, la vieille Savischna racontait à voix basse, pour la
+centième fois, comment la princesse-mère était accouchée de la princesse
+Marie à Kichinew, sans sage-femme, et n'ayant pour tous soins que ceux
+d'une paysanne moldave:
+
+«Dieu est grand, le «docteur» est inutile!...»
+
+Un violent coup de vent ébranla le châssis de la fenêtre, fit sauter la
+targette mal assujettie, et un courant d'air humide et glacé passa au
+travers des rideaux d'étoffe, et éteignit la bougie. La princesse Marie
+tressaillit. La vieille bonne, posant son tricot sur la table,
+s'approcha de la fenêtre et se pencha en dehors, pour essayer de ramener
+le battant.
+
+«Princesse, ma petite mère, on arrive sur la route avec des lanternes!
+dit-elle en refermant la fenêtre,... ce doit être le «doctoure».
+
+--Ah! Dieu merci! s'écria la princesse, il faut aller le recevoir: il ne
+comprend pas le russe.»
+
+Jetant un châle sur ses épaules, elle quitta la chambre, et vit en
+passant par l'antichambre que la voiture était déjà arrêtée devant le
+perron. Elle s'avança sur le palier de l'escalier. Sur un des piliers de
+la balustrade on avait placé une chandelle que le vent faisait couler.
+Un peu plus bas, sur le second palier, le valet de chambre, Philippe,
+l'air tout effrayé, en tenant une autre à la main. Encore plus bas, au
+tournant même, de l'escalier, on entendait comme le pas lourd de bottes
+fourrées, et le timbre d'une voix bien connue frappa l'oreille de la
+princesse Marie:
+
+«Dieu merci! disait cette voix, et mon père?
+
+--Le prince est couché, répondit le maître d'hôtel, Demiane.
+
+--C'est André! se dit la princesse Marie... et les pas se
+rapprochèrent.... C'est impossible, ce serait trop extraordinaire!...»
+Au même moment, le prince André, couvert d'une pelisse dont le collet
+était blanc de neige, se montra sur le palier inférieur.... C'était bien
+lui, mais pâle, amaigri, changé, avec une expression, inaccoutumée chez
+lui, de douceur attendrie et inquiète. Il gravit les dernières marches,
+et embrassa sa soeur, que l'émotion étouffait.
+
+«Vous n'avez donc pas reçu ma lettre? lui demanda-t-il en l'embrassant
+de nouveau, pendant que l'accoucheur, avec lequel il s'était rencontré
+à la dernière station, montait l'escalier.
+
+--Marie! quelle étrange coïncidence!» Et, ôtant sa pelisse et ses bottes
+fourrées, il passa chez sa femme.
+
+
+IX
+
+
+La petite princesse, la tête couverte d'un bonnet blanc, était étendue
+sur des oreillers. Les douleurs venaient de cesser. Ses longs cheveux
+noirs s'enroulaient autour de ses joues enflammées et moites; sa jolie
+petite bouche vermeille entr'ouverte souriait. Le prince André entra et
+s'arrêta au pied du divan sur lequel elle était étendue. Ses yeux
+brillants, pareils à ceux d'un enfant inquiet et agité, se fixèrent sur
+lui sans changer d'expression: «Je vous aime tous, semblaient-ils dire,
+je ne vous ai fait aucun mal... pourquoi donc faut-il que je souffre?
+venez à mon secours.» Elle voyait son mari sans se rendre compte de son
+apparition. Il la baisa au front.
+
+«Ma petite âme, lui dit-il,--il n'avait jamais employé cette expression
+envers elle,--Dieu est bon!»
+
+Elle le regarda d'un air étonné, et ses yeux continuaient à lui dire:
+«J'attendais du secours de toi, et tu ne m'aides pas, toi non plus!»
+Les douleurs reprirent et Marie Bogdanovna engagea le prince André à
+quitter la chambre.
+
+Il céda la place au médecin. La princesse Marie se trouva sur son
+passage; ils se mirent à causer à voix basse, en s'interrompant à chaque
+instant dans une attente fiévreuse.
+
+«Allez, mon ami,» lui dit-elle, et il alla s'asseoir dans la pièce
+voisine de celle où était sa femme. Une fille de chambre en sortit, et
+se troubla à la vue du prince André, qui, la figure cachée dans ses
+mains, restait immobile. Les gémissements et les cris plaintifs
+qu'arrachaient à la princesse ces douleurs toutes physiques,
+s'entendaient à travers la porte; il se leva et fit un effort pour
+l'ouvrir, quelqu'un la retenait de l'autre côté:
+
+«On ne peut pas, on ne peut pas!» dit une voix effrayée. Il essaya de
+marcher. La chambre devint silencieuse, il se passa quelques secondes,
+tout à coup un cri formidable retentit:
+
+«Ce n'est pas elle, elle n'en aurait pas eu la force!» se dit le prince
+André, et il courut à la porte; le cri cessa, il entendit le vagissement
+d'un enfant.
+
+«Pourquoi a-t-on apporté ici un enfant? s'écria-t-il dans le premier
+moment. Que fait là cet enfant? Ou bien, est-ce cet enfant qui est né?»
+
+Quand il comprit tout à coup ce que ce cri renfermait de bonheur, les
+larmes l'étouffèrent et, se reposant sur l'appui de la fenêtre, il se
+mit à sangloter. La porte s'ouvrit. Le docteur, sans habit, les manches
+de chemise retroussées, sortit pâle et tremblant. Le prince André se
+retourna, mais le docteur, le regardant d'un air égaré, passa sans mot
+dire. Une femme se précipita hors de la chambre, et s'arrêta, interdite,
+à la vue du prince André. Il entra chez sa femme. Elle était morte, et
+couchée dans la même position où il l'avait vue quelques instants
+auparavant: son jeune et ravissant visage avait conservé la même
+expression, malgré la fixité des yeux et la pâleur des joues:
+
+«Je vous aime tous, je n'ai fait de mal à personne, et qu'avez-vous fait
+de moi?» semblait dire cette tête charmante que la vie avait abandonnée.
+Dans un coin de la chambre, quelque chose de petit et de rouge vagissait
+dans les bras tremblants de la sage-femme.
+
+
+Deux heures après, le prince André entra à pas lents dans le cabinet de
+son père, qui savait tout. En ouvrant la porte, il le trouva devant lui.
+Le vieux prince étreignit en silence, de ses bras secs, pareils à des
+tenailles de fer, le cou de son fils, et fondit en larmes.
+
+
+Trois jours plus tard, on enterrait la petite princesse, et le prince
+André monta les degrés du catafalque pour lui dire un dernier adieu. Les
+yeux de la morte étaient fermés, mais son petit visage n'avait pas
+changé et elle semblait toujours dire: «Qu'avez-vous fait de, moi?» Le
+prince André ne pleurait pas, mais il sentit son coeur se déchirer à la
+pensée qu'il était coupable de torts, désormais irréparables et
+inoubliables. Le vieux prince baisa à son tour une des frêles mains de
+cire, qui étaient croisées l'une sur l'autre, et l'on aurait cru que la
+pauvre petite figure lui répétait aussi: «Qu'avez-vous fait de moi»? Il
+se détourna brusquement après l'avoir regardée.
+
+
+Cinq jours plus tard, le nouveau-né fut baptisé: la sage-femme retenait
+les langes avec son menton, pendant que le prêtre oignait d'huile
+sainte, avec les barbes d'une plume, la paume des mains et la plante des
+pieds du petit prince Nicolas Andréïévitch.
+
+Le grand-père, après l'avoir porté, en sa qualité de parrain, autour du
+vieux baptistère, s'était empressé de le remettre entre les mains de la
+marraine, la princesse Marie. Le père, tout ému, et redoutant que le
+prêtre ne laissât tomber l'enfant dans l'eau, attendait avec anxiété
+dans la pièce voisine la fin du sacrement; aussi le regarda-t-il d'un
+air satisfait, lorsque la vieille bonne le lui apporta, et il lui
+répondit par un signe de tête amical à la bonne nouvelle qu'elle lui
+donna que le morceau de cire, sur lequel on avait mis quelques petits
+cheveux coupés sur la tête du nouveau-né, avait surnagé[27].
+
+
+X
+
+
+Grâce au vieux comte, il ne fut pas question de la part que Rostow avait
+prise au duel de Dologhow et de Besoukhow, et au lieu d'être dégradé,
+comme il s'y attendait, il fut nommé aide de camp du général gouverneur
+de Moscou, ce qui l'empêcha d'aller passer l'été à la campagne avec sa
+famille, et l'obligea de rester en ville. Dologhow se lia plus
+intimement avec lui. La vieille Marie Ivanovna aimait passionnément son
+fils, et disait souvent à Rostow qu'elle l'avait pris en affection à
+cause de son amitié pour son Fédia:
+
+«Oui, comte, son âme est trop noble et trop pure pour notre monde si
+corrompu. Personne n'apprécie la bonté à sa juste valeur, car
+malheureusement, chacun y voit un reproche à son adresse.... Est-ce
+juste, est-ce honorable, je vous le demande, de la part de Besoukhow?...
+Et mon enfant qui jusqu'à présent encore n'en dit jamais de mal? C'est
+sur mon garçon que sont retombées leurs folies de Pétersbourg!...
+Besoukhow n'en a pas souffert. Mon fils vient d'avoir de l'avancement,
+c'est vrai, mais aussi où trouverez-vous, je vous le demande, un brave
+comme lui?... Quant à ce duel,... y a-t-il l'ombre d'honneur chez ces
+gens-là?... On sait qu'il est fils unique, et on le provoque, et on tire
+tout droit sur lui?... Enfin, heureusement que Dieu l'a sauvé!... Et la
+raison de tout cela?... Qui donc, de nos jours, n'a pas une intrigue, et
+qu'y faire si Besoukhow est un mari jaloux? Sans doute il aurait pu le
+montrer plus tôt, mais voilà un an que cela dure, et il le provoque avec
+l'idée que Fédia s'y refuserait, parce qu'il lui doit de l'argent!
+Quelle vilenie, quelle lâcheté? Je vous aime, vous, de tout mon coeur,
+parce que vous avez compris mon Fédia, et il y a si peu de personnes qui
+lui rendent justice, malgré sa belle âme.»
+
+Dologhow, de son côté laissait échapper des phrases qu'on n'aurait
+jamais attendues de lui:
+
+«On me croit méchant, disait-il à Rostow, mais cela m'est bien égal! Je
+ne tiens à reconnaître que ceux que j'aime, et pour ceux-là je donnerais
+ma vie: quant aux autres, je les foulerai aux pieds, si je les trouve
+sur mon chemin; j'adore ma mère, j'ai deux ou trois amis, toi surtout.
+Quant aux autres, ils n'attirent mon attention qu'autant qu'ils peuvent
+m'être utiles ou nuisibles, et presque tous sont nuisibles, à commencer
+par les femmes.... Oui, mon ami, j'ai connu des hommes à l'âme noble,
+élevée, tendre, mais les femmes! Comtesse ou cuisinière, elles se
+vendent toutes, sans exception. Cette pureté céleste, ce dévouement que
+je cherche dans la femme, je ne l'ai jamais trouvé. Ah! si j'avais
+rencontré la femme rêvée, j'aurais tout sacrifié pour elle, mais les
+autres!... il fit un geste de mépris. Et te l'avouerai-je, je ne tiens à
+l'existence que parce que j'espère rencontrer un jour cet être idéal,
+qui m'élèvera, m'épurera et me régénérera... mais tu ne comprends pas
+ça, toi?
+
+--Au contraire, je te comprends parfaitement,» répliqua Rostow, qui
+était de plus en plus sous le charme de son nouvel ami.
+
+
+La famille Rostow revint en automne de la campagne. Denissow reparut
+également bientôt après, et s'installa chez eux. Ces premiers mois de
+l'hiver de 1800 à 1807 furent, pour Rostow et sa famille, pleins de
+gaieté et d'entrain. Nicolas amenait dans la maison de ses parents
+beaucoup de jeunes gens qui y étaient attirés par Véra, belle personne
+de vingt ans, par Sonia, dont les seize ans avaient tout le charme d'une
+fleur à peine éclose, et par Natacha, chez qui l'espièglerie de l'enfant
+s'unissait aux séductions de la jeune fille. Chacun d'eux subissait plus
+ou moins l'influence de ces visages souriants, débordants de bonheur, et
+ouverts à toutes les impressions. Témoins de leur babillage décousu et
+joyeux, pétillant d'imprévu, débordant de vie, d'espérances naissantes,
+mêlés à cette agitation entraînante d'où partaient, comme des fusées,
+leurs essais de chant et de piano, abandonnés, repris, selon le caprice
+du moment, ils se sentaient à leur tour pénétrés et envahis par cette
+atmosphère toute chargée d'amour, qui, comme ces jeunes filles, les
+disposait à un bonheur confusément entrevu.
+
+Tels étaient les effluves magnétiques qui émanaient naturellement de
+toute cette jeunesse, lorsque Dologhow fut présenté dans la maison de
+Rostow. Il plut à tous, sauf à Natacha, qui avait été sur le point de se
+brouiller avec son frère à cause de lui, car elle soutenait qu'il était
+méchant, et que dans le duel avec Dologhow, Pierre avait eu raison, que
+Dologhow était coupable, et de plus désagréable et affecté.
+
+«Il n'y a rien à comprendre! s'écriait Natacha avec une obstination
+volontaire, il est méchant, il n'a pas de coeur! Quant à ton Denissow,
+je l'aime! C'est un mauvais sujet, c'est possible, et pourtant je
+l'aime!... C'est pour te dire que je comprends! Tout est calculé chez
+l'autre, et c'est ce que je n'aime pas!
+
+--Oh! Denissow, c'est autre chose, répondit Rostow en ayant l'air de
+donner à entendre que celui-là ne pouvait être comparé à Dologhow.--Son
+âme si belle!... Il faut le voir avec sa mère... quel coeur!
+
+--Je ne puis pas en juger, mais ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne
+suis pas à mon aise avec lui!... Et il est amoureux de Sonia, sais-tu?
+
+--Quelle folie!
+
+--J'en suis sûre, tu verras!»
+
+Natacha avait raison. Dologhow, qui n'aimait pas la société des dames,
+venait souvent néanmoins, et l'on eut bientôt découvert, sans qu'il en
+fût dit un mot, qu'il était attiré par Sonia. Celle-ci ne l'aurait
+jamais avoué, bien qu'elle l'eût deviné et qu'elle devînt rouge comme
+une cerise, chaque fois qu'il paraissait; il venait dîner presque tous
+les jours, et ne manquait jamais, ni un spectacle, ni les bals de
+demoiselles de Ioghel, lorsque les Rostow s'y trouvaient. Il témoignait
+à Sonia une attention marquée, et l'expression de ses yeux était telle
+que, non seulement Sonia n'en pouvait supporter le regard, mais que la
+vieille comtesse et Natacha rougissaient quand elles venaient à le
+surprendre.
+
+Il était évident que cet homme étrange et énergique pliait et se
+soumettait à l'influence irrésistible exercée sur lui par cette brune et
+gracieuse fillette, qui cependant était éprise d'un autre que lui.
+
+Rostow remarqua ces rapports entre elle et Dologhow, mais sans bien s'en
+rendre compte: «Ils sont tous amoureux de l'une d'elles», se disait-il,
+et, ne se sentant plus aussi à son aise dans ce milieu, il s'absenta
+très souvent de la maison paternelle.
+
+On recommença, pendant ces mois d'automne, à causer de la guerre avec
+Napoléon, avec plus d'ardeur encore que par le passé. Il fut question
+d'un recrutement de dix sur mille, auquel s'ajoutaient neuf sur mille
+pour la milice. On lançait de tous côtés des anathèmes sur Bonaparte, et
+Moscou était plein de bruits de guerre. Quant à la famille Rostow, toute
+la part qu'elle prenait à ces préparatifs belliqueux se concentrait sur
+Nicolas, qui attendait l'expiration du congé de Denissow, pour retourner
+avec lui au régiment, après les fêtes. Ce départ prochain ne l'empêchait
+pas de s'amuser: il l'y excitait au contraire, et il passait la plus
+grande partie de son temps en dîners, en soirées et en bals.
+
+
+XI
+
+
+Le troisième jour de Noël, les Rostow donnèrent un dîner d'adieux quasi
+officiel en l'honneur de Denissow et de Nicolas, qui partaient après les
+Rois. Parmi les vingt convives se trouvait Dologhow.
+
+Les courants électriques et passionnés, qui régnaient dans la maison,
+n'avaient jamais été aussi sensibles que pendant ces derniers jours:
+«Saisis au vol les fugitifs éclairs de bonheur, semblait dire à la
+jeunesse cette mystérieuse influence: Aime, sois aimé! c'est là le seul
+but où l'on doit tendre, car cela seul est vrai dans le monde!»
+
+Malgré les deux paires de chevaux que Nicolas avait mises sur les dents,
+il n'avait fait que la moitié de ses courses, et ne rentra qu'une
+seconde avant le repas. Il subit et ressentit aussitôt la contrainte qui
+alourdissait ce jour-là l'atmosphère orageuse d'amour dont il était
+entouré; un étrange embarras se trahissait entre quelques-unes des
+personnes présentes, et, surtout entre Sonia et Dologhow. Il comprit
+qu'il avait dû se passer quelque chose, et avec la délicatesse de son
+coeur, sa conduite envers eux fut tendre et pleine de tact. Ce soir-là
+il y avait bal chez Ioghel, le maître de danse, qui réunissait
+fréquemment, les jours de fête, ses élèves des deux sexes.
+
+«Nicolas, iras-tu au bal chez Ioghel? Va, je t'en prie, il te le demande
+instamment, et Vasili Dmitritch a promis d'y aller.
+
+--Où n'irais-je pas pour obéir à la comtesse? dit Denissow, qui, moitié
+riant, moitié sérieux, s'était déclaré le chevalier de Natacha. Je suis
+même prêt à danser le pas du châle.
+
+--Oui, si j'en ai le temps! J'ai promis aux Arkharow de passer la
+soirée chez eux.
+
+--Et toi?...» dit-il en s'adressant à Dologhow. Il s'aperçut aussitôt de
+l'indiscrétion de sa demande, au «oui» sec et froid qu'il reçut de ce
+dernier, et au regard farouche qu'il jeta sur Sonia.
+
+«Il y a quelque chose entre eux», se dit Nicolas, et le départ de
+Dologhow après le dîner le confirma dans cette supposition. Il appela à
+lui Natacha pour la questionner:
+
+«Je te cherchais justement, s'écria-t-elle, en courant après lui, je te
+l'avais bien dit, tu ne voulais jamais me croire? ajouta-t-elle d'un air
+triomphant... il s'est déclaré!»
+
+Quoique Sonia ne le préoccupât que peu à cette époque, il éprouva
+cependant, à cette confidence, un certain déchirement de coeur. Dologhow
+était un parti convenable, brillant même sous quelques rapports pour
+l'orpheline sans dot. La vieille comtesse et le monde devaient
+certainement regarder un refus comme impossible. Aussi le premier
+sentiment de Nicolas fut-il un sentiment d'irritation, et il s'apprêtait
+à l'exhaler en railleries sur les promesses oubliées et sur le
+consentement de Sonia, lorsqu'avant même qu'il eût eu le temps de
+formuler sa pensée, Natacha continua:
+
+«Et figure-toi qu'elle l'a refusé, absolument refusé! Elle a dit
+qu'elle en aimait un autre.»
+
+«Oui, ma Sonia ne pouvait agir autrement!» se dit Nicolas.
+
+«Maman a eu beau la supplier, elle a refusé, et je sais qu'elle ne
+reviendra pas sur sa décision.
+
+--Maman l'a suppliée? demanda Nicolas d'un ton de reproche.
+
+--Oui, et ne te fâche pas, Nicolas. Je sais bien, quoique je ne sache
+pas comment, que tu ne l'épouseras pas.... J'en suis sûre.
+
+--Allons donc, tu ne peux pas le savoir... mais il faut que je lui
+parle. Quelle ravissante créature que cette Sonia! ajouta-t-il en
+souriant.
+
+--Je crois bien qu'elle est ravissante? Je vais te l'envoyer...» Et elle
+se sauva, après avoir embrassé son frère.
+
+Quelques secondes plus tard, Sonia entra, effrayée et confuse, comme une
+coupable. Nicolas s'approcha d'elle, et lui baisa la main; depuis le
+retour de la campagne ils ne s'étaient pas encore trouvés en tête à
+tête.
+
+«Sophie, lui dit-il d'abord avec timidité, mais en reprenant peu à peu
+de l'assurance, vous venez de refuser un parti brillant, un parti
+avantageux.... C'est un homme de bien, il a des sentiments élevés... il
+est mon ami....
+
+--Mais c'est fini, je l'ai déjà refusé, dit Sonia en l'interrompant.
+
+--Si vous le refusez à cause de moi, je crains que....
+
+--Ne me dites pas cela Nicolas, reprit-elle en l'interrompant de
+nouveau, et elle l'implorait du regard.
+
+--C'est mon devoir. Peut-être est-ce de la suffisance, de ma part, mais
+je préfère vous le dire, car dans ce cas je vous dois la vérité. Je vous
+aime, je le crois, plus que tout....
+
+--C'est assez pour moi, dit-elle en rougissant.
+
+--Mais j'ai été bien souvent amoureux et je m'amouracherai encore, et
+pourtant je n'ai pour personne, comme pour vous, ce sentiment de
+confiance, d'amitié, ni d'amour. Je suis jeune: maman, vous le savez, ne
+désire pas ce mariage. Ainsi donc je ne puis rien vous promettre, et je
+vous supplie de bien poser la proposition de Dologhow, ajouta-t-il en
+prononçant avec effort le nom de son ami.
+
+--Ne me parlez pas ainsi. Je ne désire rien. Je vous aime comme un
+frère, je vous aimerai toujours, et cela me suffit.
+
+--Vous êtes un ange, je ne suis pas digne de vous, j'ai peur de vous
+tromper...» et Nicolas lui baisa encore une fois la main.
+
+
+XII
+
+
+«Les plus jolis bals de Moscou sont ceux de Ioghel», disaient les mères,
+en regardant leurs filles danser les nouveaux pas qu'elles venaient
+d'apprendre; jeunes filles et jeunes garçons étaient du même avis,
+dansaient jusqu'à extinction de forces, et s'y amusaient comme des rois,
+et pourtant quelquefois, ils y étaient venus par pure condescendance,
+Les deux jolies princesses Gortchakow y avaient même, dans le courant de
+l'hiver, trouvé des promis, ce qui en avait encore augmenté la renommée.
+Leur grand charme était l'absence de maître et de maîtresse de maison.
+On n'y voyait que le bon Ioghel voltigeant, léger comme le duvet,
+saluant, selon toutes les règles de son art, ses invités, auxquels il
+donnait des leçons au cachet, et tous, y compris les fillettes de treize
+à quatorze ans, qui y montraient leur première robe longue, n'avaient
+qu'une pensée, danser et s'amuser à qui mieux mieux. Toutes, sauf de
+rares exceptions, étaient ou paraissaient jolies; leurs yeux
+pétillaient, et leurs sourires rayonnaient à l'envi. Les meilleures
+élèves, parmi lesquelles Natacha se distinguait par sa grâce, y
+dansaient parfois le pas du châle; mais ce jour-là la préférence était
+aux «anglaises», «aux écossaises» et à la mazurka, qui commençait à être
+à la mode. La salle choisie par Ioghel était une des grandes salles de
+l'hôtel Besoukhow et, au dire de chacun, la soirée était admirablement
+réussie. Les jolies figures se comptaient par douzaines, et les
+demoiselles Rostow, heureuses et radieuses encore plus que de coutume,
+étaient les reines du bal. Sonia, fière de la déclaration de Dologhow,
+fière de son refus et de son explication avec Nicolas, valsait de joie
+autour de sa chambre, et, dans le bonheur exubérant qui la transfigurait
+et l'illuminait, donnait à peine le temps à sa femme de chambre de
+natter ses beaux cheveux.
+
+Natacha, non moins fière, et fière surtout de la robe longue qu'elle
+mettait pour la première fois à un vrai bal, portait, comme Sonia, de la
+mousseline blanche avec des rubans roses.
+
+À peine entrée dans la salle, elle fut prise d'une telle exaltation, que
+tout danseur sur qui son regard s'arrêtait une seconde, lui inspirait
+aussitôt la passion la plus violente.
+
+«Sonia, Sonia, quel bonheur, comme c'est joli!»
+
+Nicolas et Denissow passaient en revue les danseuses, d'un air
+protecteur et affectueux:
+
+«Elle est charmante, dit Denissow en grasseyant.
+
+--Qui, qui cela?
+
+--La comtesse Natacha, répondit Denissow.... Et comme elle danse...
+quelle grâce!
+
+--Mais de qui parles-tu?
+
+--Mais, de ta soeur!» répondit Denissow impatienté.
+
+Rostow sourit.
+
+«Mon cher comte, vous êtes un de mes meilleurs élèves, il faut que vous
+dansiez, lui dit le petit Ioghel. Voyez comme il y a de jolies
+demoiselles! et il adressa la même demande à Denissow, dont il avait été
+aussi le professeur.
+
+--Non, mon cher, je «_ferrai tapisserrie_». Vous avez donc oublié
+combien j'ai peu profité de vos leçons?...
+
+--Mais bien au contraire! s'empressa de lui dire Ioghel, en manière de
+consolation. Vous ne faisiez pas grande attention, c'est vrai, mais vous
+aviez des dispositions, vous en aviez!»
+
+Les premiers accords de la mazurka se firent entendre, et Nicolas
+engagea Sonia. Denissow, assis à côté des mamans et appuyé sur son
+sabre, ne cessait de suivre des yeux la jeunesse dansante, en battant du
+pied la mesure, et il les faisait se pâmer de rire, en leur contant
+gaiement toutes sortes d'histoires. Ioghel formait le premier couple
+avec Natacha, son orgueil et sa plus brillante élève. Assemblant
+gracieusement ses petits pieds chaussés d'escarpins, il s'élança en
+glissant sur le parquet et en entraînant à sa suite Natacha, qui, malgré
+sa timidité, exécutait ses pas avec le plus grand soin. Denissow ne la
+quittait pas du regard, et sa figure disait clairement que s'il ne
+dansait pas, c'est qu'il n'en avait pas envie, mais qu'au besoin il
+aurait pu s'en acquitter à son honneur. Au milieu de la figure, il
+arrêta Rostow qui passait devant lui:
+
+«Ce n'est pas ça du tout, dit-il; est-ce que ça ressemble à la mazurka?
+Et pourtant, elle danse bien!»
+
+Denissow s'était acquis en Pologne une brillante réputation de danseur
+de mazurka. Aussi Nicolas, courant à Natacha:
+
+«Va, lui dit-il, choisir Denissow, en voilà un qui danse à merveille!»
+
+Quand vint son tour, elle se leva, traversa toute seule la salle de ses
+petits pieds légers, jusqu'à l'endroit où était Denissow, et remarqua
+que chacun l'observait, en se demandant ce qu'elle allait faire. Nicolas
+vit qu'ils se disputaient, et que Denissow refusait avec un joyeux
+sourire:
+
+«Je vous en prie, Vassili Dmitritch, venez, je vous en prie.
+
+--Mais non, comtesse, vrai, ne m'y forcez point.
+
+--Voyons, Vasia, dit Nicolas, en arrivant au secours de sa soeur.
+
+--. Ne dirait-on pas qu'il fait des mamours à son minet?
+
+--Je chanterai pour vous toute une soirée, dit Natacha.
+
+--Ah! magicienne, vous faites de moi tout ce que vous voulez,» répliqua
+Denissow, en décrochant son ceinturon. Franchissant la barricade de
+chaises, saisissant d'une main ferme celle de sa partenaire, redressant
+crânement la tête, et rejetant un pied en arrière, il se mit en position
+et attendit la mesure. Soit qu'il fût à cheval, ou qu'il dansât la
+mazurka, la petitesse de sa taille passait inaperçue, et il y déployait
+tous ses avantages. À la première note, jetant un regard triomphant et
+satisfait à sa dame, il frappa du talon, et bondissant avec l'élasticité
+d'une balle, il s'élança dans le cercle, en l'entraînant avec lui. Il en
+parcourut d'abord la moitié sur un pied presque sans toucher terre, et
+en allant tout droit aux chaises, qu'il semblait ne pas apercevoir;
+puis tout à coup, faisant résonner ses éperons, glissant sur ses pieds,
+arrêté une seconde sur ses talons et choquant de nouveau ses éperons
+sans bouger de place, tournant rapidement sur lui-même et donnant son
+coup de talon du pied gauche, il repartait pour l'autre bout de la
+salle. Natacha devinait chacun de ses mouvements sans s'en rendre
+compte, et les suivait en s'y abandonnant sans résistance. Tantôt, la
+tenant de la main droite ou de la main gauche, il pirouettait avec elle;
+tantôt, tombant sur un genou, il la faisait tourner autour de lui, puis,
+se relevant, il s'élançait avec une telle rapidité, qu'il semblait
+devoir l'entraîner au travers des mitrailles, et pliait tout à coup le
+genou, pour recommencer de plus belle ses gracieuses évolutions.
+Ramenant ensuite sa dame à sa place, et l'ayant de nouveau fait
+pirouetter avec une élégante désinvolture, en faisant sonner ses
+éperons, il termina par un profond salut, tandis que Natacha oubliait,
+dans son trouble, de lui faire la révérence traditionnelle. Ses yeux
+souriants le regardaient avec stupeur, et semblaient ne pas le
+reconnaître: «Que lui arrive-t-il donc?» se dit-elle.
+
+Quoique Ioghel n'acceptât pas la mazurka comme une danse classique, tous
+étaient enthousiasmés de la façon dont Denissow l'avait dansée; on
+venait le choisir à chaque instant, et les vieilles gens, le suivant du
+coin de l'oeil, parlaient de la Pologne et du bon vieux temps. Denissow,
+échauffé par la mazurka, s'essuya le front, et s'assit à côté de
+Natacha, qu'il ne quitta plus de toute la soirée.
+
+
+XIII
+
+
+Deux jours après, Rostow, qui n'avait plus revu Dologhow, ni chez ses
+parents, ni chez lui, reçut de lui ces quelques mots:
+
+«N'ayant plus l'intention de me présenter chez vous, par des motifs qui
+te sont sans doute connus, et partant bientôt pour l'armée, je réunis ce
+soir mes amis pour leur dire adieu. Tu nous trouveras à l'hôtel
+d'Angleterre.»
+
+En quittant le théâtre, où il était allé avec Denissow et les siens,
+Rostow s'y rendit vers dix heures et on l'introduisit aussitôt dans le
+plus bel appartement, que Dologhow avait loué pour cette circonstance.
+
+Une vingtaine de personnes entouraient une table, à laquelle il était
+assis et qui était éclairée par deux bougies. Une pile d'or et
+d'assignats s'étalait devant lui: il taillait une banque. Nicolas ne
+l'avait pas rencontré depuis le refus de Sonia, et éprouvait un certain
+embarras à le revoir.
+
+Dès que Rostow entra, Dologhow lui jeta un regard froid et tranchant,
+comme s'il eût été sûr d'avance qu'il allait venir:
+
+«Il y a longtemps que je ne t'ai vu, merci d'être venu! Laissez-moi
+finir de tailler ma banque, nous allons avoir Illiouchka avec son
+choeur.
+
+--Je suis pourtant allé chez toi, lui dit Rostow, en rougissant
+légèrement.
+
+--Choisis une carte si tu veux,» ajouta Dologhow sans lui répondre.
+
+Une singulière conversation, qu'ils avaient eue un certain jour
+ensemble, revint dans ce moment à la mémoire de Nicolas: «Il n'y a qu'un
+imbécile pour se confier à la chance,» lui avait dit son ami.
+
+«Aurais-tu par hasard peur de jouer avec moi?» lui demanda en souriant
+Dologhow, qui avait deviné sa pensée.
+
+Rostow comprit, à ce sourire, que Dologhow se trouvait, comme au dîner
+du club, dans une de ces dispositions d'esprit où, éprouvant le besoin
+de sortir du train-train monotone de la vie, il se laissait volontiers
+entraîner à commettre une méchante action.
+
+Nicolas balbutia quelques mots et cherchait, sans y parvenir, une
+plaisanterie à lui répondre, lorsque l'autre, le regardant en face,
+articula lentement, nettement, et de façon à être entendu de tous:
+
+«Te rappelles-tu ce que nous disions un jour à propos du jeu: «Il n'y a
+qu'un imbécile pour se confier à la chance; il faut jouer à coup sûr...»
+et pourtant je veux l'essayer!... Et faisant craquer son jeu de cartes,
+il dit au même moment: «La banque, Messieurs!»
+
+Écartant l'argent qu'il avait devant lui, il se prépara à tailler.
+Rostow s'assit à ses côtés sans jouer.
+
+«Ne joue pas, cela vaut mieux, lui dit Dologhow.... Et Nicolas, chose
+étrange, sentit la nécessité de prendre une carte, en plaçant dessus une
+somme insignifiante.
+
+--Je n'ai pas d'argent, dit-il.
+
+--Sur parole!» lui répondit Dologhow.
+
+Rostow perdit les cinq roubles qu'il venait de mettre; il remit encore
+et perdit de nouveau. Dologhow passa dix fois.
+
+«Messieurs, dit-il, veuillez placer l'argent sur les cartes; sans cela,
+je ne me reconnaîtrai plus dans les comptes.»
+
+Un des joueurs émit l'opinion qu'on pouvait avoir confiance en lui.
+
+«Sans doute, mais j'ai peur de m'embrouiller... de grâce, mettez votre
+argent sur les cartes.... Quant à toi, ne te gêne pas, ajouta-t-il en
+s'adressant à Rostow, nous ferons nos comptes plus tard.»
+
+Le jeu continua, et le domestique ne cessait de verser du champagne à
+flots.
+
+Rostow avait déjà perdu 800 roubles. Il allait faire son reste sur une
+carte, lorsque le verre de champagne qu'on lui offrait arrêta son
+mouvement, et il ne fit que sa mise habituelle de vingt roubles:
+
+«Mais laisse donc, lui dit Dologhow, qui cependant n'avait pas l'air de
+l'observer, tu te referas plus vite!... C'est étrange, je fais gagner
+les autres, et toi, je te fais toujours perdre... c'est peut-être parce
+que tu me crains?»
+
+Rostow obéit. Ramassant par terre un sept de coeur dont le coin était
+écorné, et dont plus tard il ne se souvint que trop, il écrivit bien
+lisiblement dessus le chiffre 800, avala son verre de champagne, et tout
+en souriant à Dologhow et en suivant avec anxiété le mouvement de ses
+doigts, il attendit l'apparition d'un sept! La perte ou le gain, que
+pouvait lui amener cette carte, avait pour lui une grande importance,
+car, le dimanche précédent, son père, en lui remettant 2 000 roubles,
+lui avait confié qu'il se trouvait dans des embarras d'argent, et
+l'avait prié de bien économiser cette somme jusqu'au mois de mai.
+Nicolas lui avait assuré qu'elle lui suffirait et au delà, et il ne lui
+restait plus déjà que 1 200 roubles. Aussi, s'il venait à perdre sur ce
+sept de coeur, non seulement il aurait 1 600 roubles à payer, mais il se
+verrait obligé de manquer à sa parole! «Qu'il me donne au plus vite
+cette carte, se disait-il, et je prends ma casquette, et je file à la
+maison souper avec Denissow, Natacha et Sonia, et je jure de ne plus
+toucher une carte de ma vie!» Tous les détails de sa vie de famille, ses
+plaisanteries avec Pétia, ses conversations avec Sonia, ses duos avec
+Natacha, la partie de piquet avec son père ou sa mère, tous ces plaisirs
+intimes se représentèrent à lui avec la netteté et le charme d'un
+bonheur perdu et inappréciable. Il ne pouvait admettre qu'un hasard
+aveugle, en faisant tomber à droite ou à gauche ce sept de coeur, pût le
+priver de ces joies reconquises, et le précipiter dans un abîme de
+malheur indéfini et inconnu. Cela ne pouvait être, et il suivait, avec
+une anxiété fiévreuse, le mouvement des mains rouges, velues, à larges
+articulations, de Dologhow, qui s'arrêtèrent, et déposèrent le paquet de
+cartes, pour prendre un verre et une pipe.
+
+«Tu n'as donc pas peur de jouer avec moi? lui dit Dologhow en se
+renversant sur le dossier de sa chaise, comme pour raconter à ses amis
+quelque chose de gai:
+
+--Oui, Messieurs, on m'a assuré qu'on avait fait courir à Moscou le
+bruit que je trichais au jeu.... S'il en est ainsi, je vous conseille
+d'être sur vos gardes!
+
+--Voyons, taille donc! lui dit Rostow.
+
+--Oh! ces vieilles commères de Moscou!» ajouta-t-il, en reprenant le
+talon.
+
+À ce moment Rostow, réprimant avec peine une exclamation, se prit la
+tête à deux mains. Le sept de coeur, qui lui était si nécessaire, était
+la première carte de la taille, et il avait perdu plus qu'il ne pouvait
+payer!
+
+«Écoute, lui dit Dologhow, ne va pas t'enfoncer!...» et il continua à
+tailler.
+
+
+XIV
+
+
+Une heure et demie plus tard, tout l'intérêt de la partie était
+concentré sur Rostow. Au lieu des premiers 1 600 roubles qu'il avait
+perdus, il avait devant lui, inscrite à son débit, une longue colonne de
+chiffres, dont le total pouvait, à ce qu'il croyait, s'élever à 15 000
+roubles, mais qui en réalité dépassait 20 000. Dologhow ne racontait
+plus d'histoires: il suivait chaque mouvement de Rostow, et supputait le
+chiffre de son gain, résolu à continuer le jeu, jusqu'à ce qu'il eût
+atteint le chiffre de 43 000 roubles. Il s'était fixé ce chiffre dans
+son idée, parce qu'il formait le total de son âge et de celui de Sonia.
+Rostow, les coudes sur la table et la tête dans ses mains, assis devant
+ce tapis vert barbouillé de craie et de taches de vin, et sur lequel
+s'amoncelaient des montagnes de cartes, suivait aussi, la mort dans le
+coeur, le mouvement de ces doigts qui le tenaient en son pouvoir:
+
+«Six cents roubles, as, neuf... impossible de se refaire?... Et comme on
+doit être gai, là-bas, à la maison!... Valet sur le cinq.... Pourquoi
+donc fait-il cela avec moi?» Parfois il augmentait sa mise, mais
+Dologhow refusait et lui indiquait un chiffre. Rostow se soumettait, et
+priait Dieu, comme il l'avait prié sur le champ de bataille, sur le pont
+d'Amstetten. Tantôt, il tentait le sort, en relevant au hasard une carte
+dans le tas tombé sur le tapis, en se disant qu'elle ferait tourner la
+chance; tantôt, il comptait les brandebourgs de son uniforme et plaçait
+sur une seule carte la somme représentant le nombre de leurs points;
+tantôt, il regardait d'un air effaré les autres joueurs, comme pour leur
+demander secours, et reportant son regard sur le visage de marbre de
+son adversaire, il essayait de pénétrer ce qui se passait en lui:
+
+«Il sait pourtant quelle est l'importance de cette perte pour moi, et il
+est mon ami, et je l'aimais!... Mais ce n'est pas sa faute, puisque la
+chance est pour lui, et je ne suis pas coupable non plus!... Quel mal
+ai-je fait?... Ai-je tué ou offensé quelqu'un?... Pourquoi donc cet
+effroyable malheur? Il n'y a qu'un moment que je me suis approché de
+cette table, avec le désir de gagner cent roubles, d'acheter à maman un
+coffret pour sa fête et de m'en retourner bien vite.... J'étais heureux,
+libre!... Quand donc a commencé pour moi ce fatal revirement?... Je suis
+le même cependant, je suis à la même place!... Non, c'est impossible!...
+cela ne peut durer!»
+
+Il était rouge, tout en nage, et faisait peine à voir, surtout à cause
+de ses efforts surhumains pour conserver du calme.
+
+La colonne des pertes s'élevait à la somme fatale de 43 000 roubles, et
+Rostow avait déjà apprêté sa carte pour un paroli de 3 000 roubles qu'il
+venait de gagner, lorsque Dologhow, ramassant son jeu, le mit de côté,
+fit rapidement l'addition avec la craie et en inscrivit le total en
+chiffres bien alignés:
+
+«Allons souper, il en est temps! Voilà les bohémiens» dit-il, et une
+dizaine d'hommes et de femmes, au teint cuivré, entrèrent dans la
+chambre, en apportant avec eux le froid du dehors. Nicolas comprit que
+tout était perdu.
+
+«Quoi, c'est tout? et moi qui t'avais préparé une jolie petite carte,»
+dit-il à Dologhow, en feignant l'indifférence, et comme si l'action
+seule du jeu l'intéressait.
+
+«Maintenant, tout est fini, pensait-il, tout! Maintenant une balle dans
+la tête... c'est tout ce qui me reste à faire!»
+
+«Voyons, encore une petite carte, reprit-il.
+
+--Volontiers, fit Dologhow, en finissant d'additionner le total de 43
+021 roubles. Va pour 21 roubles! Rostow, qui avait marqué 6 000 sur une
+carte, les effaça pour écrire 21.
+
+--Cela m'est égal, dit-il, ce qui m'intéresse, c'est de savoir si tu me
+donneras ce dix.»
+
+Dologhow taillait sérieusement. Oh! comme Rostow le haïssait en ce
+moment!... Le dix fut pour lui!
+
+«Vous me devez 43 000 roubles, comte, dit Dologhow, en se levant et en
+s'étirant.... On se fatigue à la fin de rester assis.
+
+--Moi aussi, je suis fatigué, répliqua Rostow.
+
+--Quand pourrai-je recevoir l'argent, comte?» reprit l'autre, comme pour
+lui faire sentir que la plaisanterie était déplacée.
+
+Nicolas rougit jusqu'au blanc des yeux, et l'emmenant à l'écart:
+
+«Je ne puis te payer tout, il faut que tu acceptes une lettre de change.
+
+--Écoute, lui dit Dologhow avec un sourire glacial, tu connais le
+proverbe: «Heureux en amour, malheureux au jeu.» Ta cousine t'aime, je
+le sais.
+
+«Oh! c'est épouvantable de se sentir entre les mains de cet homme!» se
+dit Nicolas. Il pensait au coup qu'il allait porter à son père, à sa
+mère; il comprenait quel bonheur c'eût été pour lui de n'avoir pas à
+faire ce terrible aveu; il sentait que Dologhow le comprenait aussi,
+qu'il pouvait lui épargner cette honte, ce chagrin, et que cependant il
+jouait avec lui comme le chat avec la souris.
+
+«Ta cousine..., reprit Dologhow.
+
+--Ma cousine n'a rien à voir ici, dit Rostow en l'interrompant avec
+colère, il est inutile de prononcer son nom!
+
+--Alors, quand puis-je recevoir?
+
+--Demain!» répondit Rostow, et il quitta la chambre.
+
+
+XV
+
+
+Rien de plus facile que de dire d'un ton convenable: «À demain!» mais ce
+qui était épouvantable, c'était de rentrer, de revoir ses soeurs, son
+père, sa mère, de leur dire tout, et de demander l'argent, pour ne pas
+manquer à la parole donnée.
+
+Personne ne dormait encore. La jeunesse avait soupé en revenant du
+théâtre, et s'était groupée autour du piano. Lorsque Nicolas entra dans
+la salon, il se sentit pénétré par ces effluves d'amour pleines de
+poésie qui régnaient dans leur maison, et qui semblaient, après la
+déclaration de Dologhow et le bal de Ioghel, s'être concentrées, comme
+avant l'orage, sur la tête de Sonia et de Natacha. Vêtues de bleu toutes
+les deux, et telles qu'elles avaient paru au théâtre, jolies, gentilles,
+et s'en rendant bien compte, elles riaient et causaient auprès du piano.
+Véra et Schinchine jouaient aux échecs dans le salon. La comtesse, en
+attendant le retour de son mari et de son fils, faisait «une patience»
+que suivait avec attention une vieille dame, noble et pauvre, qu'ils
+avaient recueillie. Denissow, les yeux brillants, les cheveux
+ébouriffés, assis au piano, un pied rejeté en arrière, tapait les
+touches de ses gros doigts, et plaquait des accords, en roulant les yeux
+et en cherchant, de sa petite voix enrouée, mais juste, un
+accompagnement au quatrain qu'il venait de composer en l'honneur de la
+Magicienne:
+
+ _«Magicienne, où prends-tu l'invincible pouvoir_
+ _D'éveiller dans mon coeur les notes endormies?_
+ _Oh, dis-le-moi, d'où vient la flamme qui, ce soir,_
+ _Évoque dans mon coeur l'essaim des mélodies?»_
+
+La passion faisait vibrer sa voix, et il fixait ses yeux noirs sur
+Natacha émue, mais heureuse: «Charmant, parfait!» criait-elle, encore un
+couplet!» «Rien n'est changé ici,» se dit Nicolas. «Ah! le voilà!
+s'écria Natacha.
+
+--Papa est-il à la maison? demanda-t-il.
+
+--Comme je suis contente de te voir! reprit-elle sans lui répondre. Nous
+nous amusons tant.... Vassili Dmitritch reste encore un jour pour me
+faire plaisir.
+
+--Non, papa n'est pas encore rentré, dit Sonia.
+
+--Nicolas, viens ici, mon ami,» lui cria sa mère, de l'autre bout de
+chambre.
+
+Nicolas alla lui baiser la main, et s'assit en silence auprès d'elle,
+suivant du regard ses doigts, qui disposaient des cartes sur la table,
+pour faire «une patience»..., et le bruit des rires et des voix arrivait
+de la salle jusqu'à eux.
+
+«Bien, bien, s'écriait Denissow, il n'y a plus à vous en défendre:
+chantez-moi la barcarolle, je vous en supplie!»
+
+La comtesse regarda son fils, qui continuait à se taire.
+
+«Qu'as-tu? lui demanda-t-elle.
+
+--Rien, répondit-il, comme s'il était fatigué d'une question qu'on lui
+aurait adressée plusieurs fois... mon père viendra-t-il bientôt?
+
+--Je le crois!»
+
+«Rien n'est changé ici.... Ils ne savent rien! Où me cacher!»
+pensait-il, et il rentra dans la salle où Sonia, assise au piano, venait
+de commencer le prélude de la barcarolle. Natacha allait chanter, et
+Denissow fixait sur elle des regards enflammés.
+
+Nicolas se mit à marcher en long et en large:
+
+«Voilà une belle idée de la faire chanter!... Que peut-elle chanter? que
+trouvent-ils donc là de si gai?»
+
+Sonia plaqua un accord.
+
+«Mon Dieu, mon Dieu! se disait-il, je suis un homme perdu...
+déshonoré... oui, il ne me reste plus qu'à me loger une balle dans la
+tête... pourquoi donc chanter? S'en aller?... Bah, ils n'ont qu'à
+continuer, après tout ça m'est bien égal!...» et Nicolas, sombre et
+morose, marchait toujours, en évitant le regard des jeunes filles.
+
+«Nicolas, qu'avez-vous?» semblait lui demander Sonia, qui avait tout
+d'abord remarqué sa tristesse.
+
+Natacha, avec son flair habituel, en était également frappée, mais elle
+était si loin de toute idée de chagrin, de douleur et de repentir, sa
+gaieté était si exubérante que, comme il arrive souvent à la jeunesse,
+elle ne tarda pas à ne plus s'en préoccuper: «Je m'amuse trop,
+pensa-t-elle, pour gâter mon plaisir par sympathie pour une douleur qui
+n'est pas la mienne... et puis je me trompe sans doute, il est
+probablement aussi gai que moi».
+
+«Voyons, Sonia,» dit-elle, en s'élançant vivement au milieu de la
+salle, où l'acoustique lui semblait devoir être meilleure. Relevant la
+tête et laissant pendre ses bras le long de son corps, comme font les
+danseuses, elle semblait dire, en réponse au regard passionné de
+Denissow: «Voilà comme je suis!»
+
+«De quoi donc peut-elle se réjouir? pensait Nicolas.... Comment cela ne
+l'ennuie-t-il pas?»
+
+Natacha lança sa première note, sa poitrine se gonfla, et ses yeux
+prirent une expression profonde. Elle ne pensait à rien, ni à personne,
+en ce moment; sa bouche entr'ouverte en un sourire laissa échapper des
+sons, ces sons que le premier gosier venu peut lancer à toute heure avec
+les mêmes inflexions, et qui nous laisseront froids et indifférents
+mille fois, pour nous faire frissonner et pleurer d'émotion à la mille
+et unième.
+
+Natacha avait sérieusement étudié son chant pendant l'hiver, à cause
+surtout de Denissow, que sa voix ravissait au septième ciel. Elle ne
+chantait plus en enfant, et l'on ne sentait plus les efforts maladroits
+de l'écolière. Bien que d'une rare étendue, sa voix n'était pas
+suffisamment travaillée, au dire des connaisseurs. Et cependant, les
+connaisseurs, malgré leurs critiques, s'abandonnaient à leur insu à la
+jouissance que leur causait cette voix, encore inhabile à prendre sa
+respiration à temps et à se jouer des difficultés; et longtemps après
+qu'elle s'était tue, ils ne demandaient qu'à l'entendre encore et
+encore. On sentait si bien s'épanouir en elle cette suave virginité
+dont rien jusqu'à ce moment n'avait effleuré le velouté et
+l'inconsciente puissance, qu'on aurait cru, en y changeant la moindre
+chose, en altérer le charme.
+
+«Qu'est-ce donc? pensa Nicolas, tout surpris de l'entendre chanter
+ainsi, et en écarquillant les yeux... que lui est-il arrivé? Comme elle
+chante!» Oubliant tout, il attendait avec une fiévreuse impatience la
+note qui allait suivre, et pendant un moment il n'y eut plus pour lui au
+monde que la mesure à trois temps du: «_Oh mio crudele affetto_!»...
+«Quelle absurde existence que la nôtre, pensait-il. Le malheur,
+l'argent, Dologhow, la haine, l'honneur... tout cela n'est rien!...
+voilà le vrai!... Natacha, ma petite colombe!... voyons si elle va
+atteindre le «si»?... Elle l'a atteint; Dieu merci!».... Pour renforcer
+le «si», il l'accompagna en tierce: «Quel bonheur! je l'ai donné aussi!»
+s'écria-t-il, et la vibration de cette tierce éveilla dans son âme tout
+ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur. Qu'étaient à côté de cette
+sensation surhumaine et divine, et sa perte au jeu, et sa parole
+donnée?... Folies! On pouvait tuer, voler et pourtant être encore
+heureux.
+
+
+XVI
+
+
+Il y avait longtemps que la musique n'avait fait éprouver à Rostow de
+pareilles jouissances. À peine Natacha eut-elle fini sa barcarolle que
+le sentiment de la réalité lui revint, et il gagna sa chambre sans mot
+dire. Un quart d'heure après, le vieux comte revenait du club, gai et
+content; son fils se rendit chez lui.
+
+«Eh bien, t'es-tu amusé?» lui demanda-t-il, en souriant d'orgueil à sa
+vue. Nicolas essaya en vain de dire oui... il étouffait. Son père
+allumait sa pipe, sans remarquer son trouble.
+
+«Allons, c'est inévitable!» pensa-t-il, et prenant un ton dégagé, qui
+lui fit honte à lui-même, et comme s'il ne s'agissait que de demander
+une voiture à son père pour aller faire un tour de promenade:
+
+«Papa, lui dit-il, je suis venu pour affaires, je l'avais presque
+oublié: j'ai besoin d'argent!
+
+--Vraiment, lui répondit le vieux comte qui était très bien disposé ce
+soir-là.... Je savais bien que ce ne serait pas assez! T'en faut-il
+beaucoup?
+
+--Oui, beaucoup, répliqua-t-il, en affectant un laisser-aller niais et
+indifférent. Oui, j'ai un peu perdu, pas mal, beaucoup même, 43 000
+roubles!
+
+--Comment? Avec qui?... mais c'est une plaisanterie! s'écria le comte,
+dont la nuque se couvrit d'une rougeur apoplectique.
+
+--Je me suis engagé à payer demain!
+
+--Oh! fit le père avec un geste de désespoir, et en se laissant tomber
+sans force sur le canapé.
+
+--Qu'y faire! continua Nicolas, d'un ton assuré et hardi. Cela arrive à
+tout le monde...» et pendant qu'il parlait, ainsi il se traitait au fond
+de son coeur de misérable, de lâche: sa conscience lui disait que toute
+sa vie ne suffirait pas à expier sa faute, et pendant qu'il assurait à
+son père, d'un ton grossier, que «cela arrivait à tout le monde», il
+avait envie de se jeter à ses genoux, de lui baiser la main et
+d'implorer se pardon.
+
+À ces mots, le vieux comte baissa les yeux et s'agita d'un air
+embarrassé:
+
+«Oui, oui, dit-il... seulement je crains... il me sera difficile de
+trouver... À qui n'est-ce pas arrivé? à qui n'est-ce pas arrivé?...» et
+jetant un coup d'oeil à son fils, il se dirigea vers la porte....
+Nicolas, qui s'attendait à des reproches, ne put y tenir plus longtemps:
+
+«Papa! Papa! pardonnez-moi,» s'écria-t-il en éclatant en sanglots,
+alors saisissant la main de son père et pleurant comme un enfant, il la
+porta vivement à ses lèvres.
+
+
+Pendant que le fils avait cette explication avec son père, un entretien
+non moins grave avait lieu entre la mère et la fille: «Maman!... Maman!
+il me l'a faite!
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Il m'a fait sa déclaration, maman!»
+
+La comtesse n'en croyait pas ses oreilles.... Comment! Denissow avait
+fait une déclaration à cette fillette de Natacha, qui, il y a quelques
+jours à peine, jouait à la poupée et prenait encore des leçons!
+
+«Voyons, Natacha, pas de bêtises! lui dit avec douceur la comtesse, qui
+espérait lui faire avouer que ce n'était qu'une plaisanterie.
+
+--Comment, des bêtises!... Mais c'est très sérieux, dit Natacha piquée
+au vif. Je viens vous demander ce que je dois faire, et vous me dites
+que ce sont des bêtises!»
+
+La comtesse haussa les épaules.
+
+«S'il est vrai que M. Denissow t'ait fait une déclaration, tu lui diras
+de ma part que c'est un imbécile.
+
+--Mais non, ce n'est pas un imbécile.
+
+--Eh bien, alors que veux-tu? Vous avez toutes la tête tournée. Si tu en
+es éprise, épouse-le, et que Dieu te bénisse!
+
+--Mais non, maman, je ne suis pas éprise de lui! Je vous jure qu'il me
+semble que je ne le suis pas.
+
+--Eh! bien alors, va le lui dire toi-même.
+
+--Ah! maman, vous vous fâchez? Ne vous fâchez pas, chère petite
+maman!... Voyons, est-ce ma faute?
+
+--Non, mais que veux-tu, mon coeur! Veux-tu que j'aille le lui dire?
+
+--Non, je le lui dirai moi-même, seulement enseignez-moi comment?...
+Vous riez? mais si vous l'aviez vu, quand il m'a fait sa déclaration....
+Je sais bien qu'il n'en avait pas l'intention.... Ça lui a échappé!
+
+--Soit, mais il faut alors que tu lui répondes par un refus.
+
+--Ah! non, il ne faut pas le refuser,... il me fait tant de peine!... il
+est si bon!
+
+--Eh bien, alors accepte-le, car il est vraiment grand temps de te
+marier, ajouta la comtesse, moitié riant et moitié fâchée.
+
+--Pour cela non, maman, mais je t'assure qu'il me fait de la peine....
+Comment lui dire cela?
+
+--Aussi bien tu ne lui diras rien, c'est moi qui vais lui parler, dit la
+comtesse, qui commençait à trouver malséant qu'on pût considérer cette
+petite Natacha comme une grande personne.
+
+--Non, pour rien au monde, je le dirai moi-même, vous n'avez qu'à
+écouter à la porte...» et Natacha rentra en courant dans la salle, où
+Denissow, assis au piano et la figure dans ses mains, était encore à la
+même place. Au bruit de ses pas, il releva la tête:
+
+«Natacha, lui dit-il en s'approchant d'elle vivement, mon sort est entre
+vos mains... décidez!
+
+--Vassili Dmitritch, vous me faites tant de peine!... vous êtes si
+bon!... mais cela ne se peut pas... cela ne se peut pas... mais je vous
+jure que je vous aimerai toujours!»
+
+Denissow s'inclina sur la main de Natacha, et il ne put réprimer
+quelques sanglots étouffés, en la sentant poser un baiser sur ses
+cheveux noirs, crépus et ébouriffés. À ce moment, le frôlement de la
+robe de la comtesse se fit entendre:
+
+«Vassili Dmitritch, merci pour l'honneur que vous nous faites, lui dit
+la comtesse d'un air ému, qui cependant lui parut sévère..., mais ma
+fille est si jeune!... et j'aurais pensé que vous vous seriez adressé à
+moi avant de lui en parler.
+
+--Comtesse!» lui dit Denissow, en baissant les yeux de l'air d'un
+coupable, et en essayant vainement de trouver quelques mots à lui
+répondre.
+
+Natacha, le voyant si abattu, se mit à pleurer convulsivement.
+
+«Comtesse, j'ai eu tort, reprit Denissow d'une voix brisée par
+l'émotion, mais j'adore votre fille et j'aime tant votre famille que
+pour vous tous je donnerais deux fois ma vie!...» mais remarquant le
+visage sérieux de la comtesse:... «Eh bien, adieu,» lui dit-il, et lui
+baisant la main sans regarder Natacha, il quitta la salle d'un pas
+résolu.
+
+
+Nicolas passa la journée du lendemain chez Denissow, qui brûlait du
+désir de quitter Moscou au plus tôt. Ses camarades donnèrent une soirée
+d'adieux avec accompagnement de bohémiens et de bohémiennes, et depuis
+il ne put jamais se souvenir comment on l'avait emballé dans son
+traîneau, et comment il avait franchi les trois premiers relais.
+
+Après son départ, Rostow, auquel le vieux comte n'avait pu fournir
+encore la grosse somme en question, resta quinze jours de plus à Moscou
+sans sortir de chez lui, passant presque tout son temps dans
+l'appartement des jeunes filles, à couvrir de vers et de musique les
+pages de leurs albums.
+
+Sonia, plus tendre, plus affectueuse que jamais, semblait vouloir lui
+prouver par là que cette perte au jeu était un exploit véritable, et
+qu'elle ne pouvait que l'en aimer davantage, tandis que de son côté
+Nicolas se regardait désormais comme indigne d'elle.
+
+Ayant enfin envoyé les 43 000 roubles à Dologhow qui lui donna un reçu
+en règle, il partit à la fin de novembre, sans prendre congé d'aucune de
+ses connaissances, et alla rejoindre son régiment, qui se trouvait déjà
+en Pologne.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+I
+
+
+Après son explication avec sa femme, Pierre s'était mis en route pour
+Pétersbourg. Arrivé au relais de Torjok, il n'y trouva pas de chevaux,
+ou peut-être le maître de poste ne voulut-il pas lui en donner; obligé
+d'attendre, il s'étendit, sans se déshabiller et sans quitter ses
+grosses bottes fourrées, sur le grand divan placé devant une table
+ronde, et se mit à réfléchir.
+
+«Faut-il apporter les malles et préparer un lit? Votre Excellence
+veut-elle du thé?...»
+
+Pierre ne répondit pas: il n'avait rien vu, ni rien entendu, plongé dans
+les réflexions qui l'absorbaient depuis quelques heures; peu lui
+importait, en face des graves questions qui s'agitaient dans son esprit,
+d'arriver plus ou moins tard à Pétersbourg et de se reposer ici ou
+ailleurs.
+
+Le maître de poste, sa femme, le domestique, la marchande d'objets
+brodés d'or et d'argent[28] entraient tour à tour pour lui offrir leurs
+services. Pierre, sans changer de position, les regardait par-dessus ses
+lunettes, ne se rendant pas compte de ce qu'ils lui voulaient. Comment
+ces gens-là pouvaient-ils vivre tranquilles, sans avoir résolu les
+douloureux problèmes qui n'avaient cessé de le tourmenter depuis ce
+duel, suivi pour lui d'une si terrible nuit d'insomnie? Dans l'isolement
+de son voyage, il ne pouvait s'empêcher d'y revenir constamment, sans
+parvenir à les résoudre. C'était comme si le principal engrenage de son
+existence s'était tordu et tournait toujours sans accrocher le cran et
+sans pouvoir s'arrêter.
+
+Le maître de poste rentra pour lui dire humblement que, si Son
+Excellence voulait bien attendre deux petites heures, il pourrait lui
+donner des chevaux de courrier. Il mentait évidemment et n'avait d'autre
+but que de rançonner le voyageur: «Ce qu'il fait est-il bien ou mal? se
+dit Pierre. Pour moi qui en profite, c'est bien; mais pour le voyageur
+qui viendra après moi, ce sera mal. Quant à lui, il ne peut faire
+autrement, car il n'a pas de quoi se mettre sous la dent.... Il m'a
+assuré que l'officier l'avait battu pour cela?... Si l'officier l'a
+battu, c'est qu'il était pressé et que cela le retardait.... Et moi j'ai
+tiré sur Dologhow, parce que je me croyais offensé... et Louis XVI a été
+exécuté parce qu'on le regardait comme criminel... et, un an plus tard,
+on a exécuté ceux qui l'avaient condamné.... Qu'est-ce qui est mal?
+qu'est-ce qui est bien?... Que faut-il aimer? Que faut-il haïr?...
+Pourquoi vivre! Qu'est-ce que la vie? Qu'est-ce que la mort?... Quelle
+est cette force inconnue qui dirige le tout?...» Il ne trouvait pas de
+réponse à ces questions, sauf une seule qui n'en était pas une: «la
+mort! car alors ou tu sauras tout, ou tu cesseras de questionner...»
+Mais c'était effrayant de mourir.
+
+La marchande de cuirs de Torjok lui vantait d'une voix perçante sa
+marchandise, surtout des pantoufles en peau de chèvre. «J'ai des
+centaines de roubles dont je ne sais que faire et cette femme en pelisse
+déchirée me regarde timidement!... Que ferait-elle de cet argent?... Lui
+donnerait-il un cheveu de plus de bonheur ou de paix?... Quelque chose
+au monde peut-il lui épargner, à elle comme à moi, les atteintes du mal
+ou de la mort?... La mort, qui met un terme à tout, qui peut venir
+aujourd'hui ou demain, rend tout indifférent en comparaison de
+l'éternité!...» et de nouveau il pressait l'engrenage de ses pensées,
+qui continuait à tourner toujours à vide au même endroit.
+
+Son domestique lui apporta un livre à moitié coupé, un roman par lettres
+de Mme de Souza; il se mit à lire le récit des malheurs et de la lutte
+vertueuse d'une certaine Amélie de Mansfield. «Et pourquoi a-t-elle
+lutté contre son séducteur, se demanda-t-il, puisqu'elle l'aimait? Il
+est impossible que Dieu ait fait naître dans son âme des désirs
+contraires à sa volonté. Mon ex-femme n'a pas lutté et peut-être
+avait-elle raison!... On n'a rien découvert, on n'a rien inventé, et
+nous savons seulement que nous ne savons rien. C'est là le dernier mot
+de la sagesse humaine.»
+
+Tout, en lui et au dehors de lui, lui paraissait confus, incertain et
+répugnant, mais cette impression même de répugnance lui causait une
+jouissance irritante.
+
+«Puis-je prier Votre Excellence de céder un peu de place à la personne
+qui me suit,» dit le maître de poste, en entrant dans la chambre avec un
+autre voyageur, forcé, comme Pierre, de s'arrêter faute de chevaux.
+C'était un vieillard de petite taille, ridé, jaune, avec des sourcils
+gris qui retombaient sur ses yeux brillants, d'une couleur indécise.
+
+Pierre retira ses jambes de dessus la table et se leva pour se coucher
+sur le lit que l'on venait de lui préparer; il regardait à la dérobée le
+nouveau venu; celui-ci se laissa déshabiller, d'un air fatigué, par son
+domestique et resta en petite veste fourrée couverte de nankin, et avec
+des bottes de feutre à ses pieds maigres et osseux. Il s'assit sur le
+canapé et appuya contre le dossier sa tête un peu forte: il avait le
+front large, les cheveux coupés très court. Le regard sérieux,
+intelligent et pénétrant, qu'il jeta alors sur Pierre, frappa ce
+dernier. Il allait lui adresser une question insignifiante, lorsqu'il
+remarqua que le voyageur avait déjà fermé les yeux, en croisant l'une
+sur l'autre ses vieilles mains sèches: il portait à l'un de ses doigts
+un anneau de plomb avec une tête, de mort et semblait, ou dormir, ou
+réfléchir profondément. Son domestique était, comme lui, vieux, ridé et
+jaune, sans moustaches et sans barbe, et l'on devinait, rien qu'à voir
+sa peau lisse et parcheminée, que le rasoir n'y avait jamais passé. Il
+déballa prestement le panier aux provisions, prépara la table de thé,
+et apporta le samovar. Lorsque tout fut prêt, le voyageur ouvrit les
+yeux, se rapprocha de la table, versa deux verres de thé, et en donna un
+au petit vieillard sans barbe. Pierre, embarrassé, sentit qu'il allait
+être inévitablement obligé de lier conversation avec lui. Le vieux
+domestique rapporta son verre renversé sur la soucoupe avec le morceau
+de sucre à moitié grignoté, et demanda à son maître s'il n'avait besoin
+de rien.
+
+«Passe-moi le livre,» dit-il, et l'ayant reçu, il se plongea dans sa
+lecture.
+
+Pierre crut s'apercevoir que c'était un ouvrage religieux, et continua à
+l'examiner, lorsqu'il le vit cesser de lire et reprendre sa première
+position. Il le considérait toujours, mais le vieux, se retournant de
+son côté, fixa sur lui un regard ferme et sévère, qui le troubla tout en
+l'attirant d'une façon irrésistible.
+
+
+II
+
+
+«J'ai l'honneur, si je ne me trompe, de parler au comte Besoukhow?» dit
+l'inconnu à haute voix et sans se hâter.
+
+Pierre le regarda d'un air interrogateur par-dessus ses lunettes.
+
+«J'ai entendu parler de vous, continua son interlocuteur, du malheur qui
+vous est arrivé!...» En soulignant le mot «malheur», il semblait dire:
+«Vous avez beau donner à la chose le nom que vous voudrez, c'est «un
+malheur»... «Je le regrette infiniment pour vous, monsieur.»
+
+Pierre rougit, posa ses pieds à terre et se pencha, intimidé et
+souriant, vers le vieillard.
+
+«Des raisons plus graves que la curiosité m'obligent à vous le
+rappeler,» continua-t-il après un moment de silence, sans détourner ses
+yeux de Besoukhow, et il se recula un peu sur le canapé, l'invitant par
+ce mouvement à venir prendre place près de lui.
+
+Bien que Pierre ne fût pas disposé à la causerie, il s'y résigna et alla
+s'asseoir à ses côtés.
+
+«Vous êtes malheureux, monsieur; vous êtes jeune, je suis vieux, et
+j'aurais voulu vous venir en aide dans la mesure de mes forces.
+
+--Ah! oui, dit Pierre avec un sourire contraint: je vous suis bien
+reconnaissant.... Venez-vous de loin, monsieur?
+
+--Si, pour une raison ou pour une autre, ma conversation vous était
+désagréable, dites-le-moi...» Et tout à coup sa voix devint tendre et
+paternelle.
+
+«Oh! non, bien au contraire, je suis très heureux de faire votre
+connaissance...» Et les yeux de Pierre, attirés par la bague, y
+aperçurent la tête de mort, signe habituel de la franc-maçonnerie.
+
+«Permettez-moi de vous demander si vous êtes franc-maçon?
+
+--Oui, monsieur, j'appartiens à cet ordre.... En mon nom et au sien, je
+vous tends une main fraternelle.
+
+--Je crains, dit Pierre, en hésitant entre la sympathie que lui
+inspirait ce vieillard et les plaisanteries dont les francs-maçons
+étaient ordinairement l'objet, je crains de ne point vous comprendre; je
+crains que ma manière de voir sur la Création en général ne soit en
+complet désaccord avec la vôtre.
+
+--Je connais votre manière de voir.... Vous croyez, et la majorité des
+hommes le pense comme vous, qu'elle est le produit du travail de votre
+intelligence? Non, monsieur.... Elle est le fruit de l'orgueil, de la
+paresse et de l'ignorance!... Vous nourrissez une triste erreur, et
+c'est pour la combattre que j'ai engagé cette conversation.
+
+--Pourquoi ne supposerais-je pas que l'erreur est de votre côté?
+
+--Je n'oserais pas dire que je connais la vérité, répliqua le
+franc-maçon, qui étonnait Pierre de plus en plus par la précision et la
+fermeté de ses paroles. Personne ne parvient seul jusqu'à la vérité;
+c'est seulement pierre par pierre, avec le concours des milliers de
+générations qui se sont succédé depuis Adam jusqu'à nous, que s'élève
+l'édifice destiné à devenir un jour le temple digne du Grand Dieu.
+
+--Je dois vous avouer que je ne crois point en Dieu,» dit Pierre avec
+effort, mais il sentait l'obligation de ne rien cacher de sa pensée.
+
+Le franc-maçon le regarda d'un oeil profond et avec le sourire d'un bon
+riche, dont les millions vont rendre heureux le pauvre qui lui confie sa
+misère:
+
+«Mais vous ne le connaissez pas, monsieur, vous ne pouvez pas le
+connaître, et vous êtes malheureux, parce que vous ne le connaissez pas.
+
+--Oui, oui, je le sais bien, je suis malheureux, mais qu'y puis-je
+faire?
+
+--Vous ne le connaissez pas.... Il est ici, il est en moi, il est dans
+mes paroles, poursuivit le franc-maçon d'une voix sévère, il est en toi
+jusque dans cette négation blasphématoire que tu viens de prononcer!»
+
+Il se tut et soupira, en s'efforçant de reprendre son calme.
+
+«S'il n'existait pas, reprit-il à demi-voix, nous n'en causerions pas.
+De qui as-tu parlé? Qui as-tu renié? s'écria-t-il tout à coup avec une
+exaltation fiévreuse et une puissance dominatrice. Qui donc l'aurait
+inventé, s'il n'existait pas? D'où t'est venue, à toi et au monde
+entier, l'idée d'un être incompréhensible, tout-puissant, et éternel
+dans tous ses attributs?... Il existe! reprit-il après un long silence,
+que Pierre se garda d'interrompre. Mais le comprendre est
+impossible!...» et il feuilletait d'une main nerveuse et agitée les
+pages de son livre. «Si tu doutais de l'existence d'un homme, je
+t'aurais mené à cet homme, je te l'aurais montré; mais comment puis-je,
+moi humble mortel, prouver sa toute-puissance, son éternité, sa
+miséricorde infinie à celui qui est aveugle, ou qui ferme les yeux
+exprès pour ne pas le voir, le comprendre, et qui ignore volontairement
+la corruption et l'indignité de sa propre personne? Qui es-tu, toi? Tu
+te crois sans doute un sage, pour avoir prononcé ce blasphème,
+ajouta-t-il avec un sourire de mépris, et tu es aussi insensé, aussi
+ignorant qu'un enfant qui joue avec le mouvement artistement combiné
+d'une montre. Il n'en comprend pas le but et ne croit pas à celui qui
+l'a fait. Le connaître est difficile. Nous y travaillons depuis des
+siècles, depuis Adam jusqu'à nos jours, et toujours l'infini nous en
+sépare!... Là éclatent notre faiblesse et sa grandeur!»
+
+Pierre l'écoutait avec émotion sans l'interrompre; ses yeux brillaient,
+et il croyait de tout son coeur aux paroles de cet étranger. Se
+sentait-il vaincu par ses arguments, ou bien subissait-il, comme les
+enfants, l'influence de sa voix émue, de sa conviction, de sa sincérité,
+de ce calme, de cette fermeté, de cette conscience de sa destinée, qui
+perçait dans tout son être et qui le frappait, surtout par contraste
+avec son atonie morale et son manque absolu d'espoir? De toute son âme,
+il désirait avoir la foi et il éprouvait un sentiment presque béat de
+calme, de régénération et de retour à la vie.
+
+«Ce n'est pas l'esprit qui comprend Dieu, c'est la vie qui le fait
+comprendre!»
+
+Pierre, craignant de trouver dans le raisonnement de son interlocuteur
+un côté faible ou obscur qui aurait ébranlé sa confiance naissante,
+l'interrompit en lui disant:
+
+«Pourquoi donc l'intelligence humaine ne peut-elle pas s'élever jusqu'à
+cette connaissance dont vous parlez?
+
+--La sagesse suprême et la vérité, répondit le franc-maçon avec son
+sourire doux et paternel, peuvent se comparer à une rosée céleste, dont
+nous voudrions nous pénétrer. Puis-je alors, moi vase impur, me pénétrer
+de cette rosée et me faire juge de son essence? Une purification
+intérieure peut seule me rendre apte à la recevoir dans une certaine
+mesure.
+
+--Oui, oui, c'est cela, dit Pierre avec une joyeuse expansion.
+
+--La sagesse suprême a d'autres bases que l'intelligence et les sciences
+humaines, telles que l'histoire, la physique et la chimie, qui
+s'écroulent au moindre souffle. La sagesse suprême est Une; elle n'a
+qu'une science, la science universelle, la science qui explique la
+Création et la place que l'homme y occupe. Pour la comprendre, il faut
+se purifier et régénérer son _moi;_ il faut donc, avant de savoir,
+croire et se perfectionner. La lumière divine, qui brille au fond de nos
+âmes, s'appelle la conscience. Que ta vue spirituelle se reporte sur ton
+être intérieur, et demande-toi si tu es content de toi-même, et à quel
+résultat tu es arrivé, n'ayant pour guide que ton intelligence! Vous
+êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes intelligent, qu'avez-vous fait de
+tous ces dons, dont vous avez été comblé? Êtes-vous content de vous-même
+et de votre existence?
+
+--Non, je l'ai en horreur!
+
+--Si tu l'as en horreur, change-la, purifie-toi, et, à mesure que tu te
+transformeras, tu apprendras à connaître la sagesse! Comment l'avez-vous
+passée cette existence? En orgies, en débauches, en dépravations,
+recevant tout de la société et ne lui donnant rien. Comment avez-vous
+employé la fortune que vous avez reçue? Qu'avez-vous fait pour votre
+prochain? Avez-vous pensé à vos dizaines de milliers de serfs? Leur
+êtes-vous venu en aide moralement ou physiquement? Non, n'est-ce pas?
+Vous avez profité de leur labeur pour mener une existence corrompue!
+Voilà ce que vous avez fait. Avez-vous cherché à vous employer utilement
+pour votre prochain? Non. Vous avez passé votre vie dans l'oisiveté.
+Puis, vous vous êtes marié: vous avez accepté la responsabilité de
+servir de guide à une jeune femme. Qu'avez-vous fait alors? Au lieu de
+l'aider à trouver le chemin de la vérité, vous l'avez jetée dans l'abîme
+du mensonge et du malheur. Un homme vous a offensé, vous l'avez tué, et
+vous dites que vous ne connaissez pas Dieu, et que vous avez votre
+existence en horreur! Comment en serait-il autrement?»
+
+Après ces paroles, le franc-maçon, que la véhémence de son discours
+avait visiblement fatigué, s'appuya contre le dossier du canapé et ferma
+les yeux, presque inanimé. Ses lèvres re-muaient sans laisser échapper
+aucun son. Pierre l'examinait, son coeur débordait, mais il n'osait
+rompre le silence.
+
+Le franc-maçon eut une petite toux de vieillard, il appela son
+domestique.
+
+«Les chevaux? demanda-t-il.
+
+--On vient d'en amener. Vous ne vous reposerez pas un peu?
+
+--Non, fais atteler.»
+
+«Partira-t-il vraiment sans m'avoir initié à sa pensée et sans m'avoir
+mis dans la bonne voie? se disait Pierre, qui s'était levé, et marchait
+dans la chambre, la tête baissée. Oui, j'ai mené une vie méprisable,
+mais je ne l'aimais pas, je n'en voulais pas!... Et cet homme connaît la
+vérité et il peut me l'enseigner!»
+
+Le voyageur, ayant achevé d'arranger ses paquets, se tourna vers lui et
+lui dit d'un ton indifférent et poli:
+
+«De quel côté vous dirigez-vous, monsieur?
+
+--Je vais à Pétersbourg, répondit Pierre avec une certaine hésitation,
+et je vous remercie! Je suis tout à fait de votre avis: ne pensez pas
+que je sois aussi mauvais. J'aurais sincèrement désiré être tel que vous
+auriez voulu me voir, mais je n'ai jamais été secouru par personne!...
+Je me reconnais coupable!... Aidez-moi, enseignez-moi, et peut-être
+qu'un jour...» Un sanglot lui coupa la parole.
+
+Le franc-maçon garda longtemps le silence; il réfléchissait: «Dieu seul
+peut vous venir en aide, mais le secours que notre ordre est en mesure
+de vous donner vous sera accordé. Puisque vous allez à Pétersbourg,
+remettez ceci au comte Villarsky (il tira un portefeuille, et, sur une
+grande feuille pliée en quatre, il écrivit quelques mots). Maintenant,
+encore un conseil: consacrez les premiers temps de votre séjour à
+l'isolement et à l'étude de vous-même. Ne reprenez pas votre ancienne
+existence. Bon voyage, monsieur, ajouta-t-il en voyant entrer son
+domestique, et bonne chance!»
+
+Le voyageur s'appelait Ossip Alexéiévitch Basdéiew, comme Pierre le vit
+dans le livre du maître de poste. Basdéiew était un franc-maçon et un
+martiniste très connu du temps de Novikow. Longtemps après son départ,
+Pierre continua à marcher sans penser à se coucher, sans penser même à
+partir, se reportant à son passé corrompu, et se représentant, avec
+cette exaltation de l'homme qui veut se régénérer, cet avenir de vertu
+irréprochable, qui lui paraissait si facile à réaliser. Il lui semblait
+qu'il ne s'était perverti que parce qu'il avait oublié, à son insu, tout
+ce qu'il y avait de douceur dans le bien. Ses doutes s'étaient dissipés:
+il croyait fermement à l'union fraternelle de tous les hommes, n'ayant
+d'autre but que s'entr'aider sur le chemin de la vertu. C'est ainsi
+qu'il comprenait l'ordre et les principes de la franc-maçonnerie.
+
+
+III
+
+
+Arrivé chez lui, Pierre ne fit part à personne de son retour. Il
+s'enferma et passa ses journées à lire Thomas A. Kempis, qui lui avait
+été remis, il ne savait par qui, et il n'y voyait qu'une chose, la
+possibilité, jusque-là inconnue pour lui, d'atteindre à la perfection,
+et de croire à cet amour fraternel et actif entre les hommes, que lui
+avait dépeint Basdéiew. Une semaine après son arrivée, le jeune comte
+polonais Villarsky, qu'il ne connaissait que fort peu, entra chez lui un
+soir, avec cet air solennel et officiel qu'avait eu le témoin de
+Dologhow. Il referma la porte, et s'étant bien assuré qu'il n'y avait
+personne dans la chambre:
+
+«Je suis venu chez vous, lui dit-il, pour vous faire une proposition.
+Une personne, très haut placée dans notre confrérie, a fait des
+démarches pour que vous y soyez admis avant le terme et m'a proposé
+d'être votre parrain. Accomplir la volonté de cette personne est pour
+moi un devoir sacré. Désirez-vous entrer, sous ma garantie, dans la
+confrérie des francs-maçons?»
+
+Le ton froid et sévère de cet homme, qu'il n'avait vu qu'au bal,
+coquetant, avec un aimable sourire sur les lèvres, dans la société des
+femmes les plus brillantes, frappa Pierre.
+
+«Oui, je le désire,» répondit-il.
+
+Villarsky inclina la tête:
+
+«Encore une question, comte, à laquelle je vous prie de répondre, non
+comme un membre futur de notre société, mais en galant homme et en toute
+sincérité: avez-vous renié vos opinions passées? Croyez-vous en Dieu?»
+
+Pierre réfléchit:
+
+«Oui, répondit-il, je crois en Dieu!
+
+--Dans ce cas...» Pierre l'interrompit encore: «Oui, je crois en Dieu!
+
+--Partons alors, ma voiture est à vos ordres.»
+
+Villarsky se tut pendant le trajet. À une question de Pierre, qui lui
+demandait ce qu'il avait à faire et à répondre, il se borna à lui dire
+que des frères, plus dignes que lui, l'éprouveraient, et qu'il n'avait
+qu'à dire la vérité.
+
+Entrés sous la porte cochère d'une grande maison où se trouvait la loge,
+ils montèrent un escalier obscur et arrivèrent à une antichambre
+éclairée; ils s'y débarrassèrent de leurs pelisses pour passer dans une
+pièce voisine. Un homme, étrangement habillé, parut sur le seuil de la
+porte. Villarsky s'avança, lui dit quelques mots à l'oreille, en
+français, et, ouvrant ensuite une petite armoire qui contenait des
+habillements que Pierre voyait pour la première fois, il en tira un
+mouchoir, lui banda les yeux, et, comme il le lui nouait derrière la
+tête, quelques cheveux se trouvèrent pris dans le noeud. L'attirant à
+lui, il l'embrassa, le prit par la main et l'emmena. Le gros Pierre, mal
+à l'aise sous ce bandeau qui le tiraillait, les bras ballants, souriant
+d'un air timide, suivit Villarsky d'un pas mal assuré.
+
+«Quoi qu'il vous arrive, dit ce dernier en s'arrêtant, supportez-le avec
+courage, si vous êtes décidé à être des nôtres. (Pierre fit un signe
+affirmatif.) Quand vous entendrez frapper à la porte, vous ôterez votre
+bandeau. Courage et espoir!...» et il sortit en lui serrant la main.
+
+Resté seul, Pierre se redressa et porta involontairement la main au
+bandeau pour l'enlever, mais il l'abaissa aussitôt. Les cinq minutes qui
+s'écoulèrent lui parurent une heure; ses jambes se dérobaient sous lui,
+ses mains s'engourdissaient; il se sentait fatigué et éprouvait les
+sensations les plus diverses: il avait peur de ce qui l'attendait et
+peur de manquer de courage; sa curiosité était éveillée, mais ce qui le
+rassurait, c'était la certitude d'entrer enfin dans la voie de la
+régénération et de faire le premier pas dans cette existence active et
+vertueuse, à laquelle il n'avait cessé de rêver depuis sa rencontre
+avec le voyageur. Des coups violents se firent entendre. Pierre ôta son
+bandeau et regarda. La chambre était obscure; une petite lampe,
+répandant une faible lumière, qui sortait d'un objet blanc placé sur une
+table couverte de noir, à côté d'un livre ouvert, brûlait dans un coin.
+Ce livre était l'Évangile, cet objet blanc était un crâne avec ses dents
+et ses cavités. Tout en lisant le premier verset de l'évangile de saint
+Jean: «Au commencement, était le Verbe et le Verbe était en Dieu,» il
+fit le tour de la table et aperçut un cercueil plein d'ossements: il
+n'en fut pas surpris, il s'attendait à des choses extraordinaires. Le
+crâne, le cercueil, l'Évangile ne suffisant pas à son imagination
+excitée, il en demandait davantage et regardait autour de lui, en
+répétant ces mots: «Dieu, mort, amitié fraternelle...» paroles vagues,
+qui symbolisaient pour lui une vie toute nouvelle. La porte s'ouvrit, et
+un homme de petite taille entra; la brusque transition de la lumière aux
+demi-ténèbres de cette chambre le fit s'arrêter un instant, et il avança
+avec prudence vers la table, sur laquelle il posa ses mains gantées.
+
+Ce petit homme portait un tablier de cuir blanc, qui descendait de sa
+poitrine jusque sur ses pieds, et sur lequel s'étalaient, autour de son
+cou, une sorte de collier et une haute fraise entourant sa figure
+allongée par le bas.
+
+«Pourquoi êtes-vous venu ici? demanda le nouveau venu, en se tournant
+du côté de Pierre. Pourquoi vous, incrédule à la vérité, aveugle à la
+lumière, pourquoi êtes-vous venu ici, et que voulez-vous de nous? Est-ce
+la sagesse, la vertu et le progrès que vous cherchez?»
+
+Au moment où la porte s'était ouverte, Pierre avait éprouvé la même
+terreur religieuse qu'il ressentait clans son enfance pendant la
+confession, lorsqu'il se trouvait tête-à-tête avec un homme qui, dans
+les conditions habituelles de la vie, lui aurait été complètement
+étranger, et qui devenait son proche, de par le sentiment de la
+fraternité humaine Pierre, ému, s'approcha du second Expert (ainsi
+s'appelait dans l'ordre maçonnique le frère chargé de préparer le
+récipiendaire qui demandait l'initiation), et il reconnut un de ses
+amis, nommé Smolianinow. Cela lui fut désagréable; il aurait préféré ne
+voir dans le nouveau venu qu'un frère, qu'un instructeur bienveillant et
+inconnu. Il fut si longtemps sans répondre que l'Expert renouvela sa
+question.
+
+«Oui; je... je... veux me régénérer.
+
+--C'est bien,» dit Smolianinow, et il continua: «Avez-vous une idée des
+moyens qui sont à notre disposition pour vous aider à atteindre votre
+but?
+
+--Je... j'espère... être guidé... secouru..., répondit Pierre d'une voix
+tremblante qui l'empêchait de s'exprimer nettement.
+
+--Comment comprenez-vous la franc-maçonnerie?
+
+--Je pense que la franc-maçonnerie est la fraternité et l'égalité parmi
+les hommes avec un but vertueux.
+
+--C'est bien, dit l'Expert satisfait de sa réponse. Avez-vous cherché le
+moyen d'y arriver par la religion?
+
+--Non, l'ayant jugée contraire à la vérité, dit-il si bas que l'Expert
+eut peine à entendre sa réponse et la lui fit répéter; j'étais un athée,
+reprit-il.
+
+--Vous cherchez la vérité pour vous soumettre aux lois de la vie; par
+conséquent, vous cherchez la sagesse et la vertu?
+
+--Oui.»
+
+L'Expert croisa ses mains gantées sur sa poitrine et poursuivit:
+
+«Mon devoir est de vous initier au but principal de notre ordre; s'il
+est conforme à celui que vous désirez atteindre, vous en deviendrez un
+membre utile. La base sur laquelle il repose et de laquelle aucune force
+humaine ne peut le renverser, c'est la conservation et la transmission à
+la postérité de mystères importants qui sont parvenus jusqu'à nous à
+travers les siècles les plus reculés, à partir même du premier homme,
+et d'où dépend le sort de l'humanité; mais personne ne peut les
+connaître et en profiter, avant de s'être préparé, par une longue et
+constante purification, à en pénétrer le sens. Notre second but est de
+soutenir nos frères, de les aider à améliorer leur coeur, à se purifier,
+à s'instruire avec les moyens découverts par les sages et légués par la
+tradition et à se préparer à se rendre dignes de cette initiation. En
+épurant et en corrigeant nos frères, nous nous employons à épurer et à
+corriger l'humanité tout entière, en les lui offrant comme exemples
+d'honnêteté et de vertu, et en employant toutes nos forces à lutter
+contre le mal qui règne dans le monde. Réfléchissez à ce que je viens de
+vous dire!...» et il quitta la chambre.
+
+«Lutter contre le mal qui règne dans le monde!...» se dit Pierre, et il
+vit se dérouler à ses yeux cette sphère d'action si nouvelle pour lui.
+Il se voyait exhortant des hommes égarés, comme il l'était lui-même deux
+semaines auparavant, des hommes corrompus et malheureux, qu'il aidait en
+parole et en action, des oppresseurs auxquels il arrachait leurs
+victimes. Des trois buts énumérés par l'Expert, le dernier--la
+régénération du genre humain--était celui qui le séduisait le plus; les
+mystères importants ne faisaient qu'éveiller sa curiosité et ne lui
+paraissaient pas essentiels. Le second, la purification de soi-même,
+l'intéressait peu, car il éprouvait déjà la jouissance intime de se
+sentir complètement corrigé de ses vices passés et tout prêt pour le
+bien.
+
+Une demi-heure après, l'Expert rentra pour initier le récipiendaire aux
+sept vertus dont les sept marches du temple de Salomon sont le symbole,
+et que chaque franc-maçon devait s'appliquer à développer en soi. Les
+sept vertus étaient: 1° la discrétion, ne pas trahir les secrets de
+l'ordre; 2° l'obéissance aux supérieurs de l'ordre; 3° les bonnes
+moeurs; 4° l'amour de l'humanité; 5° le courage; 6° la générosité; 7°
+l'amour de la mort.
+
+«Pour vous conformer au septième article, pensez souvent à la mort, afin
+que pour vous elle perde ses terreurs, elle cesse d'être l'ennemie, et
+qu'elle devienne au contraire l'amie qui délivre de cette vie de misères
+l'âme accablée par les travaux de la vertu, pour la conduire dans le
+lieu des récompenses et de la paix.»
+
+«Oui, ce doit être ainsi, se dit Pierre, quand il fut de nouveau laissé
+à ses réflexions solitaires; mais je suis si faible, que j'aime encore
+mon existence, dont je saisis peu à peu et à présent seulement le
+véritable but.» Quant aux cinq autres vertus, qu'il comptait sur ses
+doigts, il les sentait en lui: le courage, la générosité, les bonnes
+moeurs, l'amour de l'humanité, et surtout l'obéissance, qui ne lui
+paraissait pas une vertu, mais un allégement et un bonheur, car rien ne
+pouvait lui être plus doux que de se décharger de sa volonté et de se
+soumettre à celle des guides qui connaissaient la vérité.
+
+L'Expert reparut pour la troisième fois, et lui demanda si sa décision
+était inébranlable et s'il se soumettrait à tout ce qui serait exigé de
+lui:
+
+«Je suis prêt à tout, répondit Pierre.
+
+--Je dois encore vous déclarer que notre ordre ne se borne pas aux
+paroles pour répandre ses vérités, mais qu'il emploie d'autres moyens,
+plus forts peut-être que la parole, sur celui qui cherche la sagesse et
+la vertu. Le décor de cette «chambre des réflexions» doit, si votre
+coeur est sincère, vous en dire plus que des discours, et vous aurez
+maintes fois l'occasion, en avançant plus loin, de voir de semblables
+symboles. Notre ordre, comme les sociétés de l'antiquité, répand son
+enseignement au moyen d'hiéroglyphes, qui sont la désignation d'une
+chose abstraite et qui contiennent en eux les propriétés mêmes de
+l'objet qu'ils symbolisent.»
+
+Pierre savait parfaitement ce qu'était un hiéroglyphe, mais pressentant
+l'approche des épreuves, il écoutait en silence.
+
+«Si vous êtes définitivement décidé, je vais procéder à l'initiation: en
+témoignage de votre générosité, vous allez me remettre tout ce que vous
+avez de précieux.
+
+--Mais je n'ai rien sur moi, dit Pierre, qui croyait qu'on lui demandait
+tout ce qu'il possédait.
+
+--Ce que vous avez sur vous: montre, argent, bagues...»
+
+Pierre tira à la hâte sa montre, sa bourse, et eut beaucoup de peine à
+retirer sa bague de mariage, qui serrait son gros doigt.
+
+«En signe d'obéissance, je vous prie de vous déshabiller.»
+
+Pierre ôta son frac, son gilet, sa botte gauche; le franc-maçon lui
+ouvrit sa chemise du côté gauche de la poitrine, et releva son pantalon,
+également du côté gauche, plus haut que le genou. Pierre se disposait à
+répéter la même cérémonie du côté droit, pour en épargner la peine à
+l'Expert, lorsque celui-ci l'arrêta et lui tendit une pantoufle pour
+mettre à son pied gauche. Honteux, confus, embarrassé comme un enfant de
+sa maladresse, il attendait, les bras pendants, les pieds écartés, les
+instructions qui devaient suivre:
+
+«Enfin, en signe de sincérité, faites-moi l'aveu de votre principal
+défaut?
+
+--Mon défaut principal? Mais j'en ai tant!
+
+--Le défaut qui vous entraînait le plus souvent à hésiter sur le chemin
+de la vertu?»
+
+Pierre cherchait:
+
+«Est-ce le vin, la gourmandise, l'oisiveté, la paresse, la colère, la
+haine, les femmes?» Il les repassait tous, sans savoir auquel accorder
+la préférence.
+
+«Les femmes!» dit-il d'une voix à peine distincte.
+
+Le frère ne répondit pas, et resta quelque temps silencieux; puis,
+s'approchant de la table, il y prit le bandeau et l'attacha sur les yeux
+de Pierre:
+
+«Pour la dernière fois, je vous conjure de rentrer en vous-même; mettez
+un frein à vos passions, cherchez le bonheur, non pas en elles, mais
+dans votre coeur, car la source est en nous...»
+
+Et Pierre sentait déjà poindre en lui cette source vivifiante, qui
+remplissait son âme de joie et d'attendrissement.
+
+
+IV
+
+
+Son parrain Villarsky, qu'il reconnut à la voix, reparut. À ses
+questions réitérées sur la fermeté de sa décision, il répondit:
+
+«Oui, oui, je consens!...» et, la figure rayonnante, il suivit son
+conducteur en avançant sa large et forte poitrine, entièrement
+découverte, sur laquelle Villarsky tenait un glaive nu, et en marchant à
+pas inégaux et timides, le pied gauche chaussé de la pantoufle
+maçonnique. Ils traversèrent ainsi des corridors, tournant tantôt à
+droite, tantôt à gauche, et arrivèrent enfin aux portes de la loge.
+Villarsky toussa; on répondit par le bruit du maillet, et la porte
+s'ouvrit devant eux. Une voix de basse lui demanda (ses yeux étant
+toujours bandés) qui il était, d'où il venait et où il était né; puis on
+l'emmena plus loin, en lui parlant tout le temps, par allégories, des
+difficultés de son voyage, de l'amitié sainte, du grand Architecte de
+l'Univers et du courage nécessaire dans les dangers et les travaux. Il
+remarqua qu'on lui donnait différentes appellations, telles que «Celui
+qui cherche», «Celui qui souffre», «Celui qui demande», et à chacune
+d'elles les glaives et les maillots résonnaient, d'une manière
+différente. Pendant qu'on le menait ainsi, il y eut un moment de
+confusion parmi ses guides; il les entendit se disputer à voix basse, et
+l'un d'eux insistait pour qu'on le fît passer sur un certain tapis. On
+posa ensuite sa main droite sur un objet qu'il ne pouvait voir, et de sa
+main gauche on lui fit appliquer du même côté un compas sur le sein, en
+l'obligeant à répéter, après un autre, le serment d'obéissance aux lois
+de l'ordre. Puis on éteignit les bougies, on alluma de l'esprit-de-vin,
+ainsi que Pierre le devina à l'odeur, et on lui annonça qu'on allait lui
+donner la petite lumière. On lui enleva le bandeau, et il aperçut devant
+lui, comme dans un rêve, faiblement éclairés par la flamme bleuâtre,
+quelques hommes, portant un tablier pareil à celui de son compagnon,
+debout devant lui et dirigeant sur sa poitrine des glaives tirés de
+leurs fourreaux. L'un d'eux avait une chemise ensanglantée. Pierre à
+cette vue se pencha en avant, comme s'il désirait être transpercé, mais
+les glaives se relevèrent, et on lui remit le bandeau: «Maintenant on va
+te donner la grande lumière,» dit une voix.... On ralluma les bougies,
+on lui ôta le bandeau, et un choeur de plus de dix voix entonna: _Sic
+transit gloria mundi!_
+
+Après s'être remis de sa première impression, Pierre vit autour d'une
+grande table, couverte de noir, douze frères, habillés comme les
+précédents; il en connaissait quelques-uns pour les avoir rencontrés
+dans le monde. Celui qui présidait était un jeune homme inconnu, portant
+au cou une croix différente de celle des autres; à sa droite, l'abbé
+italien que nous avons vu à la soirée de Mlle Schérer; un haut
+dignitaire de Pétersbourg, et un Suisse, qui avait été gouverneur chez
+les Kouraguine, en faisaient partie. Tous écoutaient dans un silence
+solennel le Vénérable, qui tenait en main le maillet. Sur la paroi du
+mur brillait une étoile flamboyante; l'un des bouts de la table était
+couvert d'un petit tapis représentant divers attributs, et à l'autre
+bout s'élevait une sorte d'autel sur lequel étaient l'Évangile et un
+crâne. Autour de la table étaient placés sept grands chandeliers, comme
+ceux qu'on voit dans les églises. Pierre fut conduit par deux frères
+devant l'autel. On lui plaça les pieds en équerre, et on lui intima
+l'ordre de s'étendre tout de son long, comme s'il déposait sa personne
+au pied du temple.
+
+«Qu'on lui donne la truelle! dit un des frères.
+
+--C'est inutile!» répliqua un autre.
+
+Pierre, ahuri, regarda autour de lui de ses yeux de myope et se demanda
+avec une certaine hésitation où il était, si l'on ne se moquait pas de
+lui, et si plus tard il n'aurait pas honte de ce souvenir; mais son
+doute ne tarda pas à se dissiper devant les figures sérieuses de ceux
+qui l'entouraient. Il se dit qu'il ne pouvait plus reculer, et se
+pénétrant de nouveau d'un esprit de soumission, humble et attendri, il
+se jeta par terre devant les portes du temple. Au bout de quelques
+instants, on lui ordonna de se lever, on lui passa un tablier de cuir
+blanc, pareil à ceux des autres frères, et on lui remit une truelle et
+trois paires de gants. Le Vénérable lui expliqua alors qu'il devait
+garder immaculée la blancheur de ce tablier, représentant la force et la
+pureté; la truelle était pour lui servir à déraciner de son coeur les
+vices et à ramener au bien avec charité le coeur du prochain; il devait
+conserver la première paire de gants sans en connaître la signification
+et porter la seconde dans leurs réunions; la troisième était pour une
+main de femme: «Elle est destinée, cher frère, à être offerte par vous à
+la Clandestine, que vous respecterez par-dessus toutes les autres. Ce
+don sera un gage pour elle de la pureté de votre coeur; veillez
+seulement, cher frère, à ce qu'ils ne gantent pas des mains indignes...»
+Au moment où le Vénérable prononça ces paroles, Pierre crut remarquer
+qu'il se troublait, et lui-même, regardant autour de lui d'un air
+inquiet, rougit jusqu'aux larmes, comme rougissent les enfants.
+
+Il s'ensuivit un silence contraint que rompit à l'instant un des frères.
+Ce frère amena Pierre devant le tapis et lui lut dans un cahier
+l'explication des différents symboles qui y étaient figurés: le soleil,
+la lune, le maillet, le plomb, la truelle, le cube de pierre de taille,
+la colonne, les trois fenêtres, etc. On lui indiqua ensuite sa place, on
+lui expliqua les signes maçonniques, on lui donna le mot de passe, et on
+lui permit enfin de s'asseoir. Le Vénérable fit la lecture des statuts.
+Elle fut très longue, et les sentiments dont Pierre était agité
+l'empêchèrent de l'écouter avec suite: il ne se rappela que le dernier
+paragraphe:
+
+«Nous connaissons dans nos temples d'autres degrés que ceux qui séparent
+la vertu du vice. Crains de faire une différence qui puisse détruire
+cette égalité. Vole au secours de ton frère, quel qu'il soit; ramène
+celui qui s'égare, relève celui qui tombe: ne nourris jamais aucun
+sentiment de haine ou d'inimitié contre lui. Sois bienveillant, affable;
+allume dans tous les coeurs le feu de la vertu, partage ton bonheur avec
+le prochain, et que l'envie ne vienne jamais troubler cette pure
+jouissance. Pardonne à ton ennemi et ne te venge de lui qu'en lui
+rendant le bien pour le mal. En remplissant ces lois suprêmes, tu
+retrouveras les traces de ta grandeur ancienne et perdue.»
+
+À ces mots, il se leva et embrassa Pierre, qui, les yeux pleins de
+larmes de joie, ne savait que répondre aux félicitations de tous, aussi
+bien de ceux qu'il n'avait jamais vus jusque-là que de ceux qui
+renouvelaient connaissance avec lui; mais il ne faisait aucune
+différence entre ses anciens amis et ses nouveaux frères, et n'avait
+d'autre désir que de se joindre à eux dans l'accomplissement de leur
+grande oeuvre.
+
+Le Vénérable frappa du maillet, tous s'assirent, et, après leur avoir
+adressé une exhortation à l'humilité, il leur proposa d'accomplir la
+dernière cérémonie. Le haut dignitaire qui portait le titre de frère
+trésorier fit le tour de l'assemblée. Pierre aurait voulu s'inscrire sur
+cette liste pour tout ce qu'il possédait, mais la crainte d'être accusé
+d'ostentation l'arrêta, et il s'inscrivit pour la même somme que les
+autres.
+
+La séance terminée, il rentra chez lui, et il lui sembla qu'il
+revenait, complètement transformé, d'un lointain voyage de plusieurs
+années, et qu'il n'avait plus rien de commun avec sa vie et ses
+habitudes passées.
+
+
+V
+
+
+Le lendemain de sa réception, Pierre employa la matinée à lire le livre
+qu'on lui avait remis et à tâcher de se pénétrer de la signification du
+carré, dont un côté représentait la divinité, le second le monde moral,
+le troisième le monde physique, le quatrième l'union des deux. De temps
+en temps il s'arrachait à la lecture et aux carrés pour se tracer un
+nouveau plan d'existence, car on lui avait dit, à cette réunion, que le
+bruit de son duel était parvenu aux oreilles de l'Empereur, et qu'il
+ferait bien de s'éloigner de Pétersbourg. Il comptait donc aller vivre
+dans ses terres du Midi et s'y occuper de ses paysans. Tout à coup, il
+vit entrer chez lui le prince Basile.
+
+«Mon cher ami, qu'as-tu fait à Moscou? Que veut dire cette brouille avec
+Hélène? Tu es dans l'erreur la plus complète: je sais tout, et je puis
+t'assurer qu'elle est innocente devant toi, comme le Christ devant les
+Juifs. Pourquoi donc, ajouta-t-il en empêchant Pierre de parler,
+pourquoi ne pas t'être adressé directement à moi, comme à un ami? Mon
+Dieu, je le comprends, tu t'es conduit en homme qui tient à son
+honneur; tu t'es peut-être trop hâté, mais nous en causerons plus tard.
+Songe à la position délicate dans laquelle tu nous as placés, elle et
+moi, vis-à-vis de la société, et vis-à-vis de la cour, ajouta-t-il en
+baissant la voix. Elle est à Moscou et toi ici; dis-toi bien, mon cher,
+que ce ne peut être qu'un malentendu; j'aime à croire que c'est là ton
+avis. Écris-lui une lettre, elle te rejoindra, tout s'expliquera; si tu
+ne le fais pas, mon cher, il est à craindre que tu ne t'en repentes...,»
+et le prince Basile le regarda d'une façon significative: «Je sais de
+source certaine que l'impératrice mère prend un vif intérêt à toute
+cette histoire; elle a toujours été très bienveillante pour Hélène.»
+
+Pierre, qui avait essayé plus d'une fois d'interrompre ce torrent de
+paroles, ne savait comment s'y prendre pour répondre à son beau-père par
+un refus catégorique; il se troublait, rougissait, se levait, se
+rasseyait, se rappelait les exhortations maçonniques à la charité, et se
+voyait pourtant contraint à être désagréable et à dire le contraire de
+ce qu'on attendait de lui. Habitué à se soumettre à ce ton assuré de
+laisser aller, il craignait de ne savoir y résister et sentait que tout
+son avenir dépendait du mot qu'il prononcerait. Suivrait-il l'ancienne
+voie, ou bien prendrait-il résolument le nouveau chemin, plein
+d'attraits, qui lui avait été tracé, et sur lequel il était sûr de
+trouver le renouvellement de tout son être?
+
+«Eh bien, mon ami, reprit d'un ton léger le prince Basile, réponds-moi:
+«Oui, je vais lui écrire,» et nous tuerons le veau gras.»
+
+Mais il n'avait pas achevé sa phrase, que Pierre, la colère peinte sur
+son visage, qui dans ce moment rappelait celui de son père, lui répondit
+d'une voix étranglée, sans le regarder:
+
+«Prince, je ne vous ai pas appelé, éloignez-vous!... et il s'élança pour
+lui ouvrir la porte. Éloignez-vous, répéta-t-il à son beau-père, dont le
+visage avait pris une expression terrifiée.
+
+--Qu'as-tu? Tu es malade?
+
+--Éloignez-vous! vous dis-je,» lui cria-t-il encore une fois d'une voix
+tremblante, et le prince Basile fut obligé de sortir, sans avoir reçu la
+réponse qu'il demandait.
+
+Une semaine plus tard, Pierre, après avoir fait ses adieux à ses
+nouveaux amis et leur avoir laissé une somme considérable pour être
+distribuée en aumônes, partit pour ses terres, en emportant avec lui de
+nombreuses lettres de recommandation pour les membres de l'ordre à Kiew
+et à Odessa, et la promesse qu'ils lui écriraient et le guideraient dans
+sa nouvelle voie.
+
+
+VI
+
+
+Malgré la sévérité de l'Empereur pour les duels, l'affaire de Pierre et
+de Dologhow fut étouffée; ni les deux adversaires, ni leurs témoins, ne
+furent poursuivis; mais l'histoire elle-même, confirmée d'ailleurs par
+la séparation des deux époux, se répéta bientôt de bouche en bouche.
+Pierre, que l'on avait reçu avec une bienveillante condescendance
+lorsqu'il n'était qu'un bâtard, qu'on avait comblé d'attentions et de
+flatteries lorsqu'il était devenu le premier parti de la Russie, avait
+beaucoup perdu de son prestige aux yeux de la société après son mariage;
+car ce mariage enlevait tout espoir aux mères qui avaient des filles à
+marier, d'autant plus qu'il n'avait jamais ni cherché ni réussi à
+s'insinuer dans les bonnes grâces de la coterie du _high life_. Aussi
+n'accusait-on que lui, et le traitait-on à tout propos d'imbécile, de
+jaloux et de monomane furieux, en tout semblable à son père. Après son
+départ, Hélène, de retour à Pétersbourg, fut reçue par toutes ses
+connaissances avec la bienveillance respectueuse qui était due à son
+malheur. Si le nom de son mari venait à être prononcé par hasard, elle
+prenait une expression de dignité, que, grâce à son tact inné, elle
+s'était appropriée, sans en comprendre la valeur; sa figure disait
+qu'elle supportait avec résignation son isolement, et que son mari était
+la croix que Dieu lui avait envoyée. Quant au prince Basile, il
+exprimait son opinion plus franchement, et ne manquait jamais, à
+l'occasion, de dire, en portant le doigt à son front:
+
+«C'est un cerveau fêlé, je l'avais toujours dit.
+
+--Pardon, répliquait Mlle Schérer, je l'avais dit avant les autres, dit
+devant témoins (et elle insistait sur la priorité de son
+jugement)...--Ce malheureux jeune homme, ajoutait-elle, est perverti par
+les idées corrompues du siècle. Je m'en étais bien aperçue à son retour
+de l'étranger, quand il posait chez moi pour le petit Marat... vous en
+souvient-il? Eh bien, voilà le beau résultat! Je n'ai jamais désiré ce
+mariage, j'ai prédit tout ce qui est arrivé.»
+
+Anna Pavlovna continuait comme par le passé à donner des soirées,
+qu'elle avait le don d'organiser avec un art tout particulier, et où se
+réunissaient, suivant son expression, «la crème de la véritable bonne
+société» et «la fine fleur de l'essence intellectuelle de Pétersbourg».
+Ses soirées brillaient encore d'un autre attrait: elle avait le talent
+d'offrir chaque fois à ce cercle choisi une personnalité nouvelle et
+intéressante. Nulle part ailleurs on ne pouvait étudier avec autant de
+précision que chez elle le thermomètre politique, dont les degrés
+étaient marqués par l'atmosphère conservatrice de la société qui faisait
+partie de la cour.
+
+Telle était la soirée qu'elle donnait à la fin de l'année 1806, après
+la réception des tristes nouvelles de la défaite de l'armée prussienne
+par Napoléon à Iéna et à Auerstaedt, après la reddition de la majeure
+partie des forteresses de la Prusse, et lorsque nos troupes,
+franchissant la frontière, allaient commencer une seconde campagne. «La
+crème de la véritable bonne société» se composait de la malheureuse
+Hélène abandonnée, de Mortemart, du séduisant prince Hippolyte, arrivé
+tout dernièrement de Vienne, de deux diplomates, de «la Tante», d'un
+jeune homme, connu dans ce salon sous la dénomination «d'un homme de
+beaucoup de mérite», d'une toute récente demoiselle d'honneur avec sa
+mère, et de quelques autres personnes moins en vue.
+
+La primeur de cette soirée était cette fois le prince Boris Droubetzkoï,
+qui venait d'être envoyé en courrier de l'armée prussienne, et qui était
+attaché comme aide de camp à un personnage haut placé.
+
+Le thermomètre politique disait, ce jour-là: «Les souverains de l'Europe
+et leurs généraux auront beau s'incliner devant Napoléon pour me causer
+_à moi_, et _à nous_ en général, tous les ennuis et toutes les
+humiliations imaginables, notre opinion sur son compte ne changera
+jamais. Nous ne cesserons d'exprimer nettement notre manière de voir sur
+ce sujet, et nous dirons simplement, et une fois pour toutes, au roi de
+Prusse et aux autres: «Tant pis pour vous. Tu l'as voulu, «Georges
+Dandin!»
+
+Lorsque Boris, le lion de la soirée, entra dans le salon, tous les
+invités y étaient réunis; la conversation, conduite par Anna Pavlovna,
+roulait sur nos relations diplomatiques avec l'Autriche et sur l'espoir
+d'une alliance avec elle.
+
+Boris, dont l'extérieur était devenu plus mâle, portait un élégant
+uniforme d'aide de camp; il entra d'un air dégagé et, après avoir salué
+«la Tante», se rapprocha du cercle principal.
+
+Anna Pavlovna lui donna sa main sèche à baiser, le présenta aux
+personnes qui lui étaient inconnues, en les lui nommant au fur et à
+mesure:
+
+«Le prince Hippolyte Kouraguine,--charmant jeune homme.--Monsieur Krouq,
+chargé d'affaires de Copenhague,--un esprit profond.--Monsieur
+Schittrow,--un homme de beaucoup de mérite.»
+
+Boris était parvenu, grâce aux soins de sa mère, à ses propres goûts et
+à son empire sur lui-même, à se créer une situation très enviable: une
+mission importante en Prusse lui avait été confiée, il en revenait en
+courrier. Il s'était complètement initié à cette discipline non écrite
+qui, pour la première fois, l'avait frappé à Olmütz, et qui, permettant
+au lieutenant d'avoir le pas sur le général, n'exigeait, pour réussir,
+ni efforts, ni travail, ni courage, ni persévérance, et ne demandait
+seulement que de l'esprit de conduite avec les dispensateurs des
+récompenses. Il s'étonnait souvent d'avoir avancé si vite, et de voir
+que si peu de gens comprenaient combien ce chemin était facile à suivre.
+À la suite de cette découverte, sa vie, ses rapports avec ses anciennes
+connaissances, ses plans pour l'avenir, tout avait été changé. Malgré
+son peu de fortune, il employait ses derniers roubles à être mieux
+habillé que les autres, et pour ne pas se montrer en uniforme râpé, pour
+ne pas se promener par les rues dans une vilaine voiture, il était
+capable de se refuser bien des choses! Il ne recherchait que les
+personnes placées au-dessus de lui et qui pouvaient lui être utiles; il
+aimait Pétersbourg et méprisait Moscou. Le souvenir de la famille
+Rostow, de son amour d'enfant pour Natacha, lui était désagréable, et,
+depuis son retour de l'armée, il n'avait pas mis les pieds chez eux.
+Invité à la soirée d'Anna Pavlovna, ce qu'il considérait comme un pas en
+avant dans sa carrière, il comprit aussitôt son rôle. Laissant à la
+maîtresse de maison le soin de faire ressortir tout ce qu'il apportait
+d'intéressant, il se bornait à observer les gens et à méditer sur les
+avantages qu'il y aurait à se rapprocher de chacun et sur les moyens d'y
+parvenir. Il s'assit à la place indiquée auprès de la belle Hélène, et
+écouta la conversation générale.
+
+«Vienne trouve les bases du traité proposé tellement inadmissibles,
+qu'on ne saurait y souscrire, même à la suite des succès les plus
+brillants, et elle met en doute les moyens qui pourraient nous les
+procurer. C'est mot à mot la phrase du cabinet de Vienne, disait le
+chargé d'affaires de Danemark.
+
+--Le «doute» est flatteur! ajoutait avec un fin sourire l'homme «à
+l'esprit profond».
+
+--Il faut distinguer entre le cabinet de Vienne et l'Empereur
+d'Autriche, dit Mortemart. L'Empereur d'Autriche n'a jamais pu songer à
+pareille chose, et ce n'est que le cabinet qui le dit.
+
+--Eh! mon cher vicomte, reprit Anna Pavlovna, l'Urope (prononçant on ne
+sait trop pourquoi «Urope», elle croyait sans doute faire preuve par là
+d'une finesse de haut goût, en causant avec un Français), l'Urope ne
+sera jamais notre alliée sincère[29]...» Et elle entama l'éloge du
+courage héroïque et de la fermeté du roi de Prusse, pour ménager à Boris
+son entrée en scène.
+
+Ce dernier attendait patiemment son tour, en écoutant les réflexions de
+chacun, et en jetant de temps à autre un regard sur sa belle voisine,
+qui répondait parfois par un sourire à ce jeune et bel aide de camp.
+
+Anna Pavlovna s'adressa tout naturellement à lui, et le pria de leur
+décrire sa course à Glogau et la situation de l'armée prussienne. Boris,
+sans se presser, raconta, en un français très pur et très correct,
+quelques épisodes intéressants sur nos troupes et sur la cour, tout en
+évitant avec soin d'exprimer son opinion personnelle sur les faits dont
+il parlait. Il accapara pendant quelque temps l'attention générale, et
+Anna Pavlovna voyait avec fierté que ses invités appréciaient à sa juste
+valeur le régal qu'elle leur avait offert. Hélène se montrait plus
+intéressée que personne par le récit de Boris, et, témoignant une grande
+sollicitude pour la position de l'armée prussienne, elle lui adressa,
+quelques questions au sujet de son voyage.
+
+«Il faut absolument que vous veniez me voir, lui dit-elle avec son
+éternel sourire, et d'un ton qui pouvait laisser supposer que certaines
+combinaisons, qu'il ignorait, rendaient sa visite indispensable. Mardi,
+entre huit et neuf heures. Vous me ferez plaisir.»
+
+Boris s'empressa de promettre; il allait continuer sa causerie avec
+elle, lorsque Anna Pavlovna l'appela, sous prétexte que «sa Tante»
+désirait lui parler.
+
+«Vous connaissez son mari, n'est-ce pas? demanda «la Tante», en fermant
+les yeux, et en indiquant Hélène d'un geste mélancolique. Ah! quelle
+malheureuse et ravissante femme! Ne parlez pas de lui devant elle, je
+vous en supplie, c'est trop pénible pour son coeur!»
+
+
+VII
+
+
+Pendant leur aparté, le prince Hippolyte s'était emparé du dé de la
+conversation.
+
+Étendu à son aise dans un large fauteuil, il se redressa vivement et
+lança ces mots: «Le roi de Prusse!» après quoi, se mettant à rire, il
+retomba dans le silence. Tous se tournèrent vers lui, et Hippolyte,
+continuant à rire et se renfonçant dans son fauteuil, répéta:
+
+«Le roi de Prusse!»
+
+Anna Pavlovna, voyant qu'il ne se décidait pas à en dire plus long,
+attaqua Napoléon avec violence, et raconta, à l'appui de sa sortie,
+comment ce brigand de Bonaparte avait volé à Potsdam l'épée de Frédéric
+le Grand!
+
+«C'est l'épée de Frédéric le Grand, que je...» dit-elle; à ce moment,
+Hippolyte l'interrompit en répétant: «Le roi de Prusse!...» et se tut.
+Mlle Schérer fit une grimace, et Mortemart, l'ami d'Hippolyte, lui dit
+brusquement:
+
+«Voyons, à qui en avez-vous avec votre roi de Prusse?
+
+--Oh! ce n'est rien, je voulais simplement dire que nous avons tort de
+faire la guerre pour le roi de Prusse!» Il mitonnait cette petite
+plaisanterie, qu'il avait entendue à Vienne, et cherchait à la placer
+depuis le commencement de la soirée.
+
+Boris sourit prudemment, de façon qu'on pût supposer à volonté, ou qu'il
+raillait, ou qu'il approuvait.
+
+«Il est très mauvais, votre jeu de mots, très spirituel, mais très
+injuste, dit Anna Pavlovna, en le menaçant du doigt. Nous ne faisons pas
+la guerre pour le roi de Prusse, sachez-le bien, mais pour les bons
+principes. Ah! le méchant prince Hippolyte!»
+
+La conversation continua à rouler sur la politique, et s'anima
+sensiblement, lorsqu'il fut question des récompenses accordées par
+l'Empereur.
+
+«N. N. n'a-t-il pas reçu l'année dernière une tabatière avec le
+portrait, dit l'homme «à l'esprit profond»? Pourquoi S. S. ne
+pourrait-il pas en recevoir autant?
+
+--Je vous demande pardon, une tabatière avec le portrait de l'Empereur
+est une récompense, mais point une distinction; c'est plutôt un cadeau,
+fit observer le diplomate.
+
+--Il y a des précédents, je vous citerai Schwarzenberg.
+
+--C'est impossible, dit un troisième.
+
+--Je suis prêt à parier: le grand-cordon, c'est différent.»
+
+Au moment où l'on se quitta, Hélène, qui n'avait pas ouvert la bouche de
+la soirée, réitéra à Boris sa prière, ou plutôt son ordre significatif
+et bienveillant, de ne point oublier le prochain mardi.
+
+«Il le faut absolument,» dit-elle en souriant, et en regardant Anna
+Pavlovna, qui, d'un triste sourire, appuya l'invitation.
+
+Hélène avait découvert, dans son intérêt subit pour l'armée prussienne,
+une raison péremptoire pour recevoir Boris, et elle semblait laisser
+entendre qu'elle la lui dirait à sa première visite.
+
+Boris se rendit au jour indiqué dans le brillant salon d'Hélène, où il y
+avait déjà beaucoup de monde, et il allait en sortir sans avoir eu
+d'explication catégorique, lorsque la comtesse, qui jusque-là ne lui
+avait adressé que quelques mots, au moment où il lui baisait la main en
+se retirant, lui dit tout à coup à l'oreille, et cette fois sans
+sourire:
+
+«Venez dîner demain... le soir.... Il faut que vous veniez...
+venez!...»
+
+Et voilà comment Boris devint l'intime de la comtesse pendant son
+premier séjour à Pétersbourg.
+
+
+VIII
+
+
+La guerre se rallumait et se rapprochait de plus en plus des frontières
+russes. On n'entendait de tous côtés que des anathèmes contre Bonaparte,
+l'ennemi du genre humain. Dans les villages, où arrivaient à tout moment
+du théâtre de la guerre les nouvelles les plus invraisemblables et les
+plus contradictoires, on rassemblait les recrues et les soldats.
+
+À Lissy-Gory, l'existence de chacun avait grandement changé depuis
+l'année précédente.
+
+Le vieux prince avait été nommé l'un des huit chefs de la milice
+désignés pour toute la Russie. Malgré son état de faiblesse, aggravé par
+l'incertitude dans laquelle il était resté pendant plusieurs mois sur le
+sort de son fils, il crut de son devoir d'accepter ce poste que lui
+avait confié l'Empereur lui-même, et cette activité toute nouvelle lui
+rendait ses anciennes forces. Il passait tout son temps en courses dans
+les trois gouvernements qui étaient de son ressort. Rigoureux dans
+l'accomplissement de ses devoirs, il était d'une sévérité presque
+cruelle avec ses subordonnés, et descendait jusqu'aux moindres détails.
+Sa fille ne prenait plus de leçons de mathématiques; mais tous les
+matins, accompagnée de la nourrice qui portait le petit prince Nicolas
+(comme l'appelait le grand-père), elle venait le voir dans son cabinet.
+L'enfant occupait, avec sa nourrice et la vieille bonne Savichnia, les
+appartements de sa mère; c'est là que la princesse Marie, lui servant de
+mère, passait la plus grande partie de sa journée. Mlle Bourrienne
+semblait aussi s'être passionnément attachée au petit garçon, et la
+princesse Marie s'en reposait parfois sur elle pour soigner et pour
+amuser leur petit ange.
+
+On avait fait élever dans l'église de Lissy-Gory une chapelle sur la
+tombe de la princesse, et, sur cette tombe, un ange en marbre blanc
+déployait ses ailes. On aurait dit vraiment que l'ange, dont la lèvre
+supérieure était un peu relevée, se préparait à sourire; aussi le prince
+André et sa soeur furent frappés de sa ressemblance avec la défunte, et,
+chose étrange que le prince se garda de faire remarquer à sa soeur,
+l'artiste lui avait involontairement donné cette même expression de doux
+reproche qu'il avait lue sur les traits de sa femme, glacés par la mort:
+«Ah! qu'avez-vous fait de moi?...»
+
+Bientôt après son retour, le prince André reçut de son père en toute
+propriété la terre de Bogoutcharovo, située à quarante verstes de
+Lissy-Gory; aussi, fuyant les souvenirs pénibles et cherchant la
+solitude, il profita de cette générosité du vieux prince, dont il
+supportait avec peine le caractère difficile, pour s'y construire un
+pied-à-terre, afin d'y passer la plus grande partie de son temps.
+
+Il s'était fermement décidé, après la bataille d'Austerlitz, à
+abandonner la carrière militaire, ce qui l'obligea, à la reprise de la
+guerre, pour ne point reprendre du service actif, de s'employer sous les
+ordres de son père, en l'aidant à la formation des milices. Le père et
+le fils semblaient avoir changé de rôle: le premier, excité par son
+activité, ne présageait à cette campagne qu'une heureuse issue, tandis
+que le fils la déplorait au fond de son coeur et voyait tout en noir.
+
+Le 26 février de l'année 1807, le vieux prince partit pour une
+inspection et son fils resta à Lissy-Gory, comme il faisait d'habitude
+durant ses absences. Le cocher qui l'avait mené à la ville voisine en
+rapporta des lettres et des papiers pour le prince André.
+
+Le valet de chambre, ne l'ayant pas trouvé chez lui, passa dans
+l'appartement de la princesse Marie sans l'y rencontrer; l'enfant,
+malade depuis quatre jours, lui donnait des inquiétudes, et il était
+auprès de lui.
+
+«Pétroucha vous demande, Votre Excellence, il a apporté des papiers, dit
+une fille de service au prince André, qui, assis sur un tabouret très
+bas, versait d'une main tremblante et comptait avec un soin extrême les
+gouttes qu'il laissait tomber dans un verre à pied, à moitié plein
+d'eau.
+
+--Qu'est-ce?» dit-il brusquement, et ce mouvement involontaire lui fit
+verser quelques gouttes de trop. Jetant le contenu du verre, il
+recommença son opération.
+
+À part le berceau, il n'y avait dans la chambre que deux fauteuils et
+quelques petits meubles d'enfant; les rideaux étaient tirés devant les
+fenêtres; sur la table brûlait une bougie, qu'un grand cahier de
+musique, placé en écran, empêchait d'éclairer trop vivement le petit
+malade.
+
+«Mon ami, dit à son frère la princesse Marie debout à côté du lit,
+attends un peu, cela vaudra mieux.
+
+--Laisse-moi donc tranquille, tu ne sais ce que tu dis... tu n'as fait
+qu'attendre, et voilà ce qui en est résulté, dit-il tout bas avec
+aigreur.
+
+--Mon ami, attends, je t'en prie, il s'est endormi.»
+
+Le prince André se leva et s'arrêta indécis, la potion à la main.
+«Vaudrait-il vraiment mieux attendre? dit-il.
+
+--Fais comme tu voudras, André, mais je crois que cela vaudrait mieux,»
+répondit sa soeur, un peu embarrassée de la légère concession que lui
+faisait son frère.
+
+C'était la seconde nuit qu'ils veillaient l'enfant, malade d'une forte
+fièvre. Leur confiance dans le médecin habituel de la maison étant fort
+limitée, ils en avaient envoyé chercher un autre à la ville voisine et
+essayaient, en l'attendant, différents remèdes. Fatigués, énervés et
+inquiets, leurs préoccupations se trahissaient par une irritation
+involontaire.
+
+«Pétroucha vous attend,» reprit la fille de chambre.
+
+Il sortit pour recevoir les instructions verbales que son père lui
+faisait transmettre, et rentra avec des lettres et des papiers.
+
+«Eh bien?
+
+--C'est toujours la même chose, mais prends patience: Carl Ivanitch
+assure que le sommeil est un signe de guérison.»
+
+Le prince André s'approcha de l'enfant et constata qu'il avait la peau
+brûlante.
+
+«Vous n'avez pas le sens commun, vous et votre Carl Ivanitch!» Et,
+prenant la potion préparée, il se pencha au-dessus du berceau, pendant
+que la princesse Marie le retenait en le suppliant:
+
+«Laisse-moi, dit le prince avec impatience.... Eh bien, soit,
+donne-la-lui, toi!»
+
+La princesse Marie lui prit le verre des mains et, appelant la vieille
+bonne à son aide, essaya de faire boire l'enfant, qui se débattit en
+criant et en s'étranglant. Le prince André, se prenant la tête entre les
+mains, alla s'asseoir sur un canapé dans la pièce voisine.
+
+Il décacheta machinalement la lettre de son père, qui, de sa grosse
+écriture allongée, lui écrivait ce qui suit sur une feuille de papier
+bleu:
+
+«Si l'heureuse nouvelle que je viens de recevoir à l'instant même, par
+courrier, n'est pas une blague éhontée, on m'assure que Bennigsen a
+remporté une victoire sur Bonaparte à Eylau. Pétersbourg est dans la
+joie, et il pleut des récompenses pour l'armée. C'est un Allemand, mais
+je l'en félicite néanmoins. Je ne comprends pas ce que fait le nommé
+Hendrikow à Kortchew: ni les vivres, ni les renforts ne sont arrivés
+jusqu'à présent. Pars, pars à la minute, et dis-lui que je lui ferai
+couper la tête si je ne reçois pas le tout dans le courant de la
+semaine. On a reçu une lettre de Pétia du champ de bataille de
+Preussisch-Eylau; il a pris part au combat... tout est vrai! Quand ceux
+que cela ne regarde pas ne s'en mêlent pas, un Allemand même peut battre
+Napoléon. On le dit en fuite et très entamé. Ainsi donc, va de suite à
+Kortchew et exécute mes ordres!»
+
+La seconde lettre qu'il décacheta était une interminable épître de
+Bilibine: il la mit de côté pour la lire plus tard:
+
+«Aller à Kortchew?... ce n'est pas certes maintenant que j'irai!... Je
+ne puis abandonner mon enfant malade!...»
+
+Il jeta un coup d'oeil dans l'autre chambre, et vit sa soeur encore
+debout à côté du lit de l'enfant qu'elle berçait.
+
+«Quelle est donc cette autre nouvelle désagréable que Bilibine me donne?
+Ah! oui, la victoire,... maintenant que j'ai quitté l'armée!... Oui,
+oui, il se moque toujours de moi... tant mieux, si cela l'amuse...» Et,
+sans en comprendre la moitié, il se mit à lire la lettre de Bilibine,
+pour cesser de penser à ce qui le tourmentait et le préoccupait si
+exclusivement.
+
+
+IX
+
+
+Bilibine, attaché au quartier général en qualité de diplomate, lui
+écrivait en français une longue lettre pleine de saillies à la
+française, mais dépeignant la campagne avec une franchise et une
+hardiesse toutes patriotiques, et ne reculant pas devant un jugement,
+fût-il même railleur, sur nos faits et gestes. En la lisant, on
+s'apercevait bien vite que, ennuyé de la discrétion de rigueur imposée
+aux diplomates, il était heureux de pouvoir épancher toute sa bile dans
+le sein d'un correspondant aussi sûr que le prince André. Cette lettre,
+déjà ancienne, était datée d'avant la bataille de Preussisch-Eylau:
+
+«Depuis nos grands succès d'Austerlitz, vous le savez, mon cher prince,
+je ne quitte plus les quartiers généraux. Décidément j'ai pris goût à la
+guerre, et bien m'en a pris. Ce que j'ai vu ces trois mois est
+incroyable.
+
+«Je commence _ab ovo_. L'»ennemi du genre humain», comme vous savez,
+s'attaque aux Prussiens. Les Prussiens sont nos fidèles alliés, qui ne
+nous ont trompés que trois fois depuis trois ans. Nous prenons fait et
+cause pour eux. Mais il se trouve que l'»ennemi du genre humain» ne fait
+nulle attention à nos beaux discours, et, avec sa manière impolie et
+sauvage, se jette sur les Prussiens, sans leur donner le temps de finir
+la parade commencée, en deux tours de main les rosse à plate couture et
+va s'installer au palais de Potsdam.
+
+«J'ai le plus vif désir, écrit le roi de Prusse à Bonaparte, que Votre
+Majesté soit accueillie et traitée dans mon palais d'une manière qui lui
+soit agréable, et c'est avec empressement que j'ai pris à cet effet
+toutes les mesures que les circonstances me permettaient. Puissé-je
+avoir réussi!» Les généraux prussiens se piquent de politesse envers les
+Français et mettent bas les armes aux premières sommations.
+
+«Le chef de la garnison de Glogau, avec dix mille hommes, demande au roi
+de Prusse ce qu'il doit faire s'il est sommé de se rendre?... Tout cela
+est positif!
+
+«Bref, espérant en imposer seulement par notre attitude militaire, il se
+trouve que nous voilà en guerre pour tout de bon, et, qui plus est, en
+guerre sur nos frontières avec et pour le roi de Prusse. Tout est au
+grand complet, il ne nous manque qu'une petite chose: c'est le général
+en chef. Comme il s'est trouvé que les succès d'Austerlitz auraient pu
+être plus décisifs si le général en chef eût été moins jeune, on fait la
+revue des octogénaires, et, entre Prosorofsky et Kamensky, on donne la
+préférence au dernier. Le général nous arrive en kibik, à la manière de
+Souvarow, et est accueilli avec des acclamations de joie et de triomphe.
+
+«Le 4 arrive le premier courrier de Pétersbourg. On apporte les malles
+dans le cabinet du maréchal, qui aime à faire tout par lui-même. On
+m'appelle pour aider à faire le triage des lettres et prendre celles qui
+nous sont destinées. Le maréchal nous regarde faire et attend les
+paquets qui lui sont adressés. Nous cherchons... il n'y en a point. Le
+maréchal devient impatient, se met lui-même à la besogne, et trouve des
+lettres de l'Empereur pour le comte T., pour le prince V. et autres.
+Alors le voilà qui se met dans une de ses colères bleues. Il jette feu
+et flamme contre tout le monde, s'empare des lettres, les décachète et
+lit celles que l'Empereur adresse à d'autres: «Ah! c'est ainsi qu'on se
+conduit envers moi! Point de confiance! Ah! on a mission de me
+surveiller! sortez!» et il écrit le fameux ordre du jour au général
+Bennigsen[30]:
+
+«Je suis blessé, je ne puis monter à cheval, et par conséquent je ne
+puis commander l'armée. Vous avez amené votre corps d'armée défait à
+Poultousk, où il est exposé sans bois et sans fourrage; il faut y
+remédier, selon votre rapport au comte Bouxhevden: il faut vous replier
+vers nos frontières, vous exécuterez ce mouvement aujourd'hui même.»
+
+«Par suite de toutes mes courses, écrit-il à l'Empereur, la selle m'a
+occasionné une écorchure, qui m'empêche de monter à cheval et de
+commander une armée aussi importante. J'en ai remis le commandement à
+l'ancien en grade, au comte Bouxhevden, en lui renvoyant tout le
+service et tout ce qui s'y rapporte, lui donnant le conseil, s'il
+manquait de pain, de se retirer dans l'intérieur de la Prusse, car il
+n'en reste plus que pour un jour; quelques régiments n'en ont pas du
+tout, d'après la déclaration des divisionnaires, Ostermann et
+Sedmoretzki; les paysans n'en ont point; quant à moi, j'attendrai ma
+guérison à l'hôpital d'Ostrolenko. En portant à l'auguste connaissance
+de Votre Majesté la date de ce rapport, j'ai l'honneur d'ajouter que, si
+l'armée bivouaque ici encore quinze jours, il ne restera pas un seul
+homme valide au printemps.»
+
+«Permettez à un vieillard de se retirer à la campagne, chez lui,
+emportant le douloureux regret de n'avoir pu remplir les grandes et
+glorieuses fonctions auxquelles il avait été appelé. J'attendrai
+l'auguste autorisation ici à l'hôpital, _afin de ne pas jouer le rôle
+d'un écrivain, au lieu de celui de commandant_. Ma retraite de l'armée
+ne causera pas plus de bruit que celle d'un aveugle. Il y en a mille
+comme moi en Russie.»
+
+«Le maréchal se fâche contre l'Empereur, et nous punit tous; n'est-ce
+pas que c'est logique?
+
+«Voilà le premier acte. Aux suivants, l'intérêt et le ridicule vont
+s'accroissant comme de raison. Après le départ du maréchal, il se trouve
+que nous sommes en vue de l'ennemi, et qu'il faut livrer bataille.
+Bouxhevden est général en chef par droit d'ancienneté, mais le général
+Bennigsen n'est pas de cet avis; d'autant plus qu'il est, lui, avec son
+corps en vue de l'ennemi, et qu'il veut profiter de l'occasion d'une
+bataille, «auf eigene Hand,» comme disent les Allemands. Il la donne.
+C'est la bataille de Poultousk, qui est censée avoir été une grande
+victoire, mais qui, à mon avis, n'en est pas une le moins du monde. Nous
+autres pékins, nous avons, comme vous savez, la très vilaine habitude de
+décider du gain ou de la perte d'une bataille. Celui qui s'est retiré
+après la bataille l'a perdue, voilà ce que nous disons, et à ce titre
+nous avons perdu la bataille de Poultousk. Bref, nous nous retirons
+après la bataille, mais nous envoyons un courrier à Pétersbourg, qui
+porte les nouvelles d'une victoire, et le général ne cède pas le
+commandement en chef à Bouxhevden, espérant recevoir de Pétersbourg, en
+reconnaissance de sa victoire, le titre de général en chef. Pendant cet
+interrègne, nous commençons un plan de manoeuvres excessivement
+intéressant et original. Notre but n'est pas, comme il le devrait être,
+d'éviter l'ennemi ou de l'attaquer, mais uniquement d'éviter le général
+Bouxhevden, qui, par droit d'ancienneté, serait notre chef. Nous tendons
+vers ce but avec tant d'énergie, que, même en passant une rivière qui
+n'est pas guéable, nous brûlons les ponts pour nous séparer de notre
+ennemi, or notre ennemi pour le moment n'est pas Bonaparte, mais
+Bouxhevden. Le général Bouxhevden a failli être attaqué et pris par des
+forces ennemies supérieures, à cause d'une de nos belles manoeuvres qui
+nous sauvaient de lui. Bouxhevden nous poursuit... nous filons. À peine
+passe-t-il de notre côté de la rivière, que nous repassons de l'autre.
+À la fin, notre ennemi Bouxhevden nous attrape et s'attaque à nous. Les
+deux généraux se fâchent. Il y a même une provocation en duel de la part
+de Bouxhevden et une attaque d'épilepsie de la part de Bennigsen. Mais,
+au moment critique, le courrier, qui porte la nouvelle de notre victoire
+de Poultousk, nous apporte de Pétersbourg notre nomination de général en
+chef, et le premier ennemi, Bouxhevden, étant enfoncé, nous pouvons
+penser au second, à Bonaparte. Mais voilà-t-il pas qu'à ce moment se
+lève devant nous un troisième ennemi: c'est l'orthodoxe qui demande à
+grands cris du pain, de la viande, des «soukharyi», du foin,--que
+sais-je? Les magasins sont vides, les chemins impraticables.
+
+«L'orthodoxe se met à la maraude, et d'une manière dont la dernière
+campagne ne peut vous donner la moindre idée. La moitié des régiments
+forme des troupes libres, qui parcourent la contrée, en mettant tout à
+feu et à sang. Les habitants sont ruinés de fond en comble, les hôpitaux
+regorgent de malades, et la disette est partout. Deux fois le quartier
+général a été attaqué par des troupes de maraudeurs, et le général en
+chef a été obligé lui-même de demander un bataillon pour les chasser.
+Dans une de ces attaques, on m'a emporté ma malle vide et ma robe de
+chambre. L'Empereur veut donner le droit à tous les chefs de division de
+fusiller les maraudeurs, mais je crains fort que cela n'oblige une
+moitié de l'armée de fusiller l'autre[31].»
+
+Le prince André avait commencé cette lecture avec distraction; mais
+gagné peu à peu par l'intérêt qu'il y trouvait, tout en n'accordant du
+reste qu'une valeur relative au récit de Bilibine, arrivé à cette
+dernière phrase, il froissa la lettre et la jeta de côté, dépité de
+sentir que cette vie, si éloignée de lui à présent, pouvait encore lui
+causer de l'émotion. Il ferma les yeux, se passa la main sur le front
+comme pour en chasser toute trace, et prêta l'oreille à ce qui se
+faisait dans la chambre de l'enfant. Il lui sembla entendre un bruit
+étrange. Craignant qu'il ne se fût produit une aggravation dans l'état
+du petit malade pendant qu'il lisait, il s'approcha de la porte sur la
+pointe du pied. En entrant, il crut voir, à la figure bouleversée de la
+bonne, qu'elle cachait quelque chose et que la princesse Marie n'était
+plus là!
+
+«Mon ami!» dit sa soeur derrière lui. Comme il arrive souvent à la suite
+d'une insomnie prolongée ou de violentes inquiétudes, une terreur
+involontaire s'empara de lui: il crut entendre dans ces mots comme un
+appel désespéré, comme l'annonce de la mort de son enfant, que tout, du
+reste, semblait rendre probable.
+
+«Tout est fini!» pensa-t-il, et une sueur froide inonda son front!
+S'approchant du berceau avec la conviction qu'il le trouverait vide, que
+la vieille bonne cachait l'enfant mort, il en tira les rideaux, et ses
+yeux, effarés par la peur, ne purent rien distinguer. Enfin il
+l'aperçut. Le petit garçon, les joues rouges, couché en travers du
+berceau, la tête plus bas que l'oreiller, tétait en rêve; sa respiration
+était douce et égale.
+
+Tout joyeux et tout rassuré, il se pencha, et appliquant ses lèvres sur
+la peau de l'enfant, ainsi qu'il l'avait vu faire à sa soeur, pour se
+rendre compte du degré de chaleur, il sentit la moite humidité de son
+petit front et de ses petits cheveux tout mouillés, et il reconnut à
+cette abondante transpiration que non seulement il n'était pas mort,
+mais que cette crise salutaire amènerait une prompte guérison. Il aurait
+voulu saisir, et serrer contre sa poitrine ce petit être faible; il ne
+l'osa pas, mais ses yeux attendris suivaient le contour de sa petite
+tête, de ses petites mains, de ses petits pieds, qui se dessinaient sous
+la couverture. Un frôlement de robe se fit entendre, et une ombre
+apparut à côté de lui. C'était la princesse Marie, qui, soulevant le
+rideau, le laissa retomber derrière elle. Son frère, écoutant toujours
+la respiration de l'enfant, ne se retourna pas, mais lui tendit la main,
+qu'elle serra fortement:
+
+«Il est en transpiration....
+
+--J'allais te le dire,» répondit sa soeur.
+
+L'enfant remua dans son sommeil, sourit, et frotta son petit front
+contre l'oreiller.
+
+Le prince André regarda sa soeur, dont les yeux lumineux brillaient de
+larmes de joie dans la pénombre de la draperie. Elle attira son frère
+vers elle au-dessus du berceau pour l'embrasser; ayant involontairement
+accroché un peu le rideau, ils furent pris de la crainte de réveiller le
+petit malade, et restèrent ainsi quelques instants dans cette
+demi-obscurité, séparés tous les trois du monde entier. Le prince André
+fut le premier à se retirer, et retrouvant avec peine son chemin au
+travers des plis du rideau, il se dit en soupirant: «Oui, c'est tout ce
+qui me reste!»
+
+
+X
+
+
+Pierre emportait avec lui de Pétersbourg des instructions complètes,
+écrites par ses nouveaux frères, pour le guider dans les différentes
+mesures qu'il méditait de prendre au sujet de ses paysans.
+
+Arrivé à Kiew, il y réunit les intendants de toutes les terres qu'il
+possédait dans ce gouvernement, et leur fit part de ses intentions et de
+ses désirs. Il leur déclara qu'il allait incontinent prendre ses
+dispositions pour libérer ses paysans du servage. En attendant, il
+fallait leur venir en aide et ne pas les surcharger de travail; les
+femmes et les enfants devaient en être exemptés; les punitions devaient
+se borner à des réprimandes, et dans chaque bien il fallait organiser
+des hôpitaux, des asiles et des écoles. Quelques-uns des intendants (et
+il y en avait qui savaient à peine lire) l'écoutèrent avec terreur, en
+prêtant à ses paroles une portée qui leur était toute personnelle: il
+était mécontent de leur gestion et savait qu'ils le volaient. D'autres,
+après le premier moment d'effroi, s'amusèrent du bégaiement embarrassé
+de leur maître, et de ses idées, si étranges et si nouvelles pour eux.
+Le troisième groupe l'écouta par devoir et sans déplaisir. Le quatrième,
+composé des plus intelligents, l'intendant général en tête, y
+découvrirent tout de suite comment il fallait se comporter avec lui,
+pour en arriver à leurs fins. Aussi les intentions philanthropiques de
+Pierre rencontrèrent-elles chez eux une grande sympathie: «Mais,
+ajoutèrent-ils, il est de première nécessité de s'occuper des biens
+mêmes, vu le mauvais état de vos affaires.»
+
+Malgré l'immense fortune du comte Besoukhow, son fils se trouvait en
+effet beaucoup plus riche avant d'en avoir hérité, avec les 10 000
+roubles de pension que lui faisait son père, qu'avec les 500 000 roubles
+de rente qu'on lui supposait. Son budget était, en gros, à peu près le
+suivant: On avait à payer à la banque foncière 80 000 roubles pour
+l'engagement des terres; 30 000 pour l'entretien de la maison de
+campagne près de Moscou, la maison de Moscou et la rente à la princesse
+Catherine et à ses soeurs; 18 000 en pensions et en fondations de
+charité; 150 000 à la comtesse; 70 000 en intérêts de dettes; 10 000
+environ dépensés pendant les deux dernières années pour la construction
+d'une église, et les 100 000 qui lui restaient s'en allaient, il ne
+savait comment, si bien que, tous les ans, il était obligé d'emprunter,
+sans compter les incendies, la disette, la nécessité de rebâtir
+fabriques et maisons; aussi Pierre, dès son premier pas, se vit forcé de
+s'occuper lui-même de ses affaires, et il n'avait pour cela ni le goût,
+ni la capacité voulue.
+
+Tous les jours il y consacrait quelques heures, sans qu'elles
+avançassent d'une ligne. Il sentait qu'elles continuaient à aller leur
+train habituel, sans que son travail eût la moindre influence sur leur
+marche accoutumée. De son côté, l'intendant en chef les lui présentait
+sous le plus triste aspect, lui démontrant la nécessité de payer ses
+dettes et d'entreprendre de nouveaux travaux avec la corvée, ce à quoi
+Pierre résistait, exigeant de son côté qu'on prît au plus tôt les
+mesures nécessaires pour hâter la libération de ses paysans; et comme il
+était impossible d'exécuter ces mesures avant d'avoir remboursé les
+dettes, elles étaient forcément renvoyées aux calendes grecques.
+
+L'intendant ne se risquait pas à le lui dire franchement, et lui
+proposait, pour en arriver là, de vendre de beaux bois qu'il possédait
+dans le gouvernement de Kostroma, de belles et bonnes terres fertilisées
+par une rivière, et une propriété qu'il avait en Crimée. Mais toutes ces
+opérations se compliquaient d'une procédure si embrouillée, telle que
+levée d'hypothèques, entrée en possession, autorisation de vente, etc.,
+que Pierre s'égarait dans ce dédale et se bornait à répéter: «Oui, oui,
+faites-le.»
+
+Il manquait du sens pratique qui lui aurait facilité le travail, aussi
+ne l'aimait-il pas, et se bornait-il à paraître s'y intéresser devant
+son intendant, qui feignait d'y trouver un grand avantage pour le
+propriétaire, tout en se plaignant du temps que cela lui prenait.
+
+Pierre rencontra à Kiew quelques connaissances, et les inconnus
+affluèrent également pour faire un accueil hospitalier à ce
+millionnaire, qui était le plus grand propriétaire de leur gouvernement.
+Les tentations qui s'ensuivirent furent si grandes, qu'il ne put y
+résister. Des jours, des semaines, des mois s'écoulèrent, avec le même
+accompagnement de déjeuners, de dîners, de bals, que durant son
+existence pétersbourgeoise, et, au lieu de cette nouvelle vie qu'il
+avait rêvée, il continua l'ancienne, seulement dans un autre milieu.
+
+Il ne pouvait se dissimuler à lui-même que, des trois obligations
+imposées aux francs-maçons, il ne remplissait pas celle qui devait
+l'amener à être un exemple de pureté morale, et que des sept vertus à
+pratiquer, les bonnes moeurs et l'amour de la mort ne trouvaient en lui
+aucun écho. Il se consolait en se disant qu'il accomplissait l'autre
+mission,--la régénération de l'humanité,--et qu'il possédait d'autres
+vertus,--l'amour du prochain et la générosité.
+
+Au printemps de l'année 1807, il se décida à retourner à Pétersbourg, et
+à faire, en y retournant, la visite de ses propriétés, afin de se rendre
+compte _de visu_ des parties déjà réalisées de son programme, et de la
+situation où vivait le peuple que Dieu lui avait confié, et qu'il avait
+l'intention de combler de bienfaits.
+
+L'intendant en chef, aux yeux de qui les entreprises du jeune comte
+étaient de l'extravagance pure, aussi désavantageuses pour lui que pour
+le propriétaire et pour les paysans mêmes, lui fit des concessions. Tout
+en lui représentant que l'émancipation était chose impossible, il fit
+toutefois commencer dans tous les biens des bâtisses énormes, pour
+asiles, écoles et hôpitaux. Partout il fit préparer des réceptions
+pompeuses et solennelles, assuré à part lui qu'elles déplairaient à
+Pierre; mais il pensait que ces processions, d'un caractère religieux et
+patriarcal, avec le pain et le sel, et les images en tête, étaient
+justement ce qui agirait le plus fortement sur l'imagination de son
+seigneur, et contribueraient à entretenir ses illusions.
+
+Le printemps du Midi, le voyage dans une bonne calèche de Vienne, son
+tête-à-tête avec lui-même, lui causèrent de véritables jouissances. Ces
+biens, qu'il visitait pour la première fois, étaient plus beaux l'un
+que l'autre. Le paysan lui parut heureux, prospère, et touché de ses
+bienfaits. Les réceptions qu'on lui faisait partout l'embarrassaient
+sans doute un peu, mais, au fond du coeur, il en éprouvait une douce
+émotion. Dans un des villages, une députation lui offrit, avec le pain
+et le sel, l'image de saint Pierre et saint Paul, en lui demandant
+l'autorisation d'ajouter à l'église, aux frais de la commune, une
+chapelle en l'honneur de son patron saint Pierre. Dans un autre endroit,
+les femmes, avec leurs nourrissons sur les bras, le remercièrent de les
+avoir délivrées des travaux fatigants. Dans un troisième, le prêtre, la
+croix à la main, lui présenta les enfants auxquels, grâce à sa
+générosité, il donnait les premiers éléments de l'instruction. Partout
+il voyait s'élever et s'achever, sur le plan qu'il en avait donné, les
+hôpitaux, les écoles et les asiles, à la veille de s'ouvrir. Partout il
+révisait les comptes des intendants des biens, où les corvées étaient
+diminuées de moitié, et recevait, pour cette nouvelle preuve de bonté,
+les remerciements de ses paysans, vêtus de leurs caftans de drap gros
+bleu.
+
+Seulement, Pierre ignorait que le village qui lui avait offert le pain
+et le sel, et qui désirait construire une chapelle, était un bourg très
+commerçant et que la chapelle était commencée depuis longtemps par les
+richards de l'endroit, ceux-là mêmes qui s'étaient présentés à lui,
+tandis que les neuf dixièmes des paysans étaient ruinés. Il ignorait
+aussi qu'à la suite de son ordre de ne pas envoyer les nourrices au
+travail de la corvée, ces mêmes nourrices étaient assujetties à un
+travail bien autrement pénible dans leurs propres champs. Il ignorait
+encore que le prêtre qui l'avait reçu la croix à la main pesait
+lourdement sur les paysans, prélevant de trop fortes dîmes en nature, et
+que les élèves qui l'entouraient lui étaient confiés à contre-coeur, et
+rachetés le plus souvent par les parents, au prix d'une forte rançon. Il
+ignorait que ces nouveaux bâtiments en pierre, élevés d'après ses plans,
+étaient construits par ses paysans, dont ils augmentaient par le fait la
+corvée, diminuée seulement sur le papier. Il ignorait enfin que là où
+l'intendant portait dans le livre les redevances comme moindres d'un
+tiers, ce tiers était compensé par une augmentation de corvées. Aussi
+Pierre, enchanté des résultats de son inspection, se sentait réchauffé
+d'une nouvelle ardeur philanthropique, et écrivait des lettres pleines
+d'exaltation au frère instructeur, ainsi qu'il appelait le Vénérable.
+
+«Comme c'est facile d'être bon! comme ça demande peu d'efforts, pensait
+Pierre, et combien peu nous y songeons!»
+
+Il était heureux de la reconnaissance qu'on lui témoignait, mais cette
+reconnaissance même le rendit tout honteux à l'idée de tout le bien
+qu'il aurait encore pu faire.
+
+L'intendant en chef, bête mais rusé, avait parfaitement compris le
+jeune comte, intelligent mais naïf, et le jouait de toutes les façons.
+Il profita de l'effet produit par les réceptions qu'il avait habilement
+commandées à l'avance, pour y trouver de nouveaux arguments contre
+l'émancipation des paysans, et lui assurer que ces derniers étaient
+parfaitement heureux.
+
+Pierre lui donnait raison dans le fond de son coeur: il ne pouvait se
+représenter des gens plus contents, et compatissait au sort qui les
+attendait lorsqu'ils seraient libres; malgré tout, par un sentiment de
+justice, il ne voulait en démordre à aucun prix.
+
+L'intendant promit de faire tous ses efforts pour exécuter la volonté du
+comte, bien convaincu à l'avance que son maître ne serait jamais en état
+de réviser ses actes, de s'assurer s'il avait fait son possible pour
+vendre assez de forêts et de biens, afin de dégager le reste, qu'il ne
+ferait pas de questions et ne saurait jamais que les bâtisses élevées
+dans une intention philanthropique restaient sans usage, et que les
+paysans continuaient à payer en argent et en travail la même redevance
+que partout ailleurs, c'est-à-dire tout ce qu'ils pouvaient humainement
+payer.
+
+
+XI
+
+
+À son retour du Midi, Pierre, qui se trouvait dans la plus heureuse
+disposition d'esprit imaginable, mit à exécution son projet d'aller
+faire une visite à son ami Bolkonsky, qu'il n'avait pas vu depuis deux
+ans.
+
+Bogoutcharovo était situé au milieu d'une plaine zébrée de champs et de
+forêts, dont quelques parties étaient abattues, et qui n'offrait à
+l'oeil rien de bien pittoresque. La maison et ses dépendances
+s'élevaient au bout du village, dont les isbas[32] s'alignaient le long
+de la grand'route, au delà d'un étang creusé et empli d'eau si
+nouvellement, que l'herbe n'avait pas encore eu le temps de verdir sur
+ses bords, et au milieu d'un tout jeune bois, que dépassaient quelques
+pins de haute taille.
+
+Les dépendances se composaient d'une grange, d'une écurie et d'un bain;
+la maison se composait de deux ailes et d'un grand corps de logis en
+pierre, avec une façade demi-circulaire encore inachevée; elle était
+encadrée par les contours d'un jardin. Les palissades et les portes
+cochères étaient solides et neuves; on voyait sous un hangar deux pompes
+à incendie et un tonneau peint en vert. Les chemins, tracés en ligne
+droite, étaient coupés par des ponts à balustrades solidement
+construits. Tout portait l'empreinte de la bonne tenue et de l'ordre. À
+la question: «Où est le prince?» les gens de service répondirent en
+indiquant une maisonnette toute neuve, sur le bord même de l'étang. Le
+vieux menin du prince André, Antoine, aida Pierre à descendre de
+calèche, et le fit entrer dans une petite antichambre, fraîchement
+décorée.
+
+Il fut frappé de la simplicité de cette demeure, qui contrastait avec
+les brillantes conditions d'existence qui entouraient son ami, lors de
+leur dernière entrevue. Il entra avec précipitation dans la pièce
+suivante, qui exhalait l'odeur du sapin et qui n'était même pas encore
+blanchie. Antoine passa devant lui, et courut, sur la pointe du pied,
+frapper à la porte d'en face.
+
+«Qu'y a-t-il? demanda une voix dure et désagréable.
+
+--Une visite! répondit Antoine.
+
+--Prie-la d'attendre.» Et l'on entendit comme le bruit d'une chaise
+qu'on reculait. Pierre s'avança vivement, et se heurta sur le pas de la
+porte contre le prince André. Relevant ses lunettes et l'embrassant, il
+put l'examiner de près:
+
+«Voilà une surprise!... j'en suis charmé,» dit le prince; mais Pierre
+gardait le silence, sans quitter des yeux son ami, dont le changement de
+physionomie l'avait frappé. Malgré la bienveillance de son accueil, le
+sourire de ses lèvres, et ses efforts pour donner à ses yeux un joyeux
+éclat, ses yeux restaient mornes et éteints. Maigri, pâli, vieilli, tout
+témoignait chez lui, depuis son regard jusqu'aux plis de son front, de
+la concentration de son esprit sur une seule pensée. Cette expression
+inaccoutumée du visage du prince troublait et gênait Pierre au delà de
+toute expression.
+
+Comme il arrive toujours après une longue séparation, la conversation,
+composée de questions et de réponses faites à bâtons rompus, effleurait
+à peine les sujets les plus intimes, ceux-là mêmes qu'ils savaient
+devoir exiger une longue causerie. Enfin elle devint peu à peu plus
+régulière, et les phrases sans suite cédèrent la place aux histoires sur
+le passé et aux projets pour l'avenir. Il fut question du voyage de
+Pierre, de ses occupations, de la guerre, et l'expression préoccupée et
+abattue du prince André s'accentua encore davantage, pendant qu'il
+écoutait Pierre, et que celui-ci lui parlait, avec une animation
+fébrile, de son passé et de son avenir. Il semblait que le prince André,
+alors même qu'il l'aurait voulu, n'aurait pu y prendre intérêt, et
+Pierre commençait à sentir qu'il n'était pas convenable de se laisser
+aller, en sa présence, à tous les rêves de bonheur et de bienfaisance
+qu'il caressait dans son imagination. Il n'osait, par crainte du
+ridicule, exposer les nouvelles théories maçonniques, que son dernier
+voyage avait réveillées chez lui dans toute leur force; et pourtant il
+brûlait du désir de prouver à son ami qu'il n'était plus le même homme
+qu'il avait connu à Pétersbourg, mais un autre Pierre, meilleur et
+régénéré.
+
+«Je ne puis vous dire par où j'ai passé dans ces derniers temps; je ne
+me reconnais plus moi-même.
+
+--Oui, tu es bien changé en beaucoup de choses, dit le prince André.
+
+--Et vous? quels sont vos projets?
+
+--Mes projets? dit-il ironiquement, mes projets? répéta-t-il, comme si
+ce mot l'étonnait;--tu le vois, je bâtis, et je compte habiter ici tout
+à fait l'année prochaine.
+
+--Ce n'est pas ça, je vous demandais... dit Pierre.
+
+--Mais à quoi bon parler de moi? ajouta le prince en l'interrompant.
+Conte-moi ton voyage.... Qu'as-tu vu? qu'as-tu fait dans tes biens?»
+
+Pierre entama son récit, en dissimulant le plus possible la part qu'il
+avait prise aux améliorations introduites dans l'administration de ses
+terres. Tout en l'écoutant sans grand intérêt, le prince achevait
+parfois le tableau tracé par Pierre, en le raillant un peu de son
+enthousiasme à propos des vieilleries usées et ressassées qu'il prenait
+pour des nouveautés.
+
+Se sentant mal à l'aise dans la société du prince André, Pierre finit
+par laisser tomber la conversation:
+
+«Écoute, mon cher, reprit ce dernier,--qui éprouvait, on le voyait bien,
+la même contrainte,--je suis ici en camp volant, comme tu le vois, je
+n'y suis venu que pour jeter un coup d'oeil, et je m'en retourne ce soir
+à Lissy-Gory, viens avec moi: je te ferai faire connaissance avec ma
+soeur.... Au fait, ne la connais-tu pas? poursuivit-il pour dire quelque
+chose à cet ami, avec lequel il ne se sentait plus en communion d'idées.
+Nous partirons après dîner... et maintenant allons voir ma nouvelle
+installation.»
+
+Ils sortirent et ne parlèrent plus que de politique et d'objets en
+l'air, comme des personnes peu intimes. Le prince André ne montra
+quelque intérêt qu'en faisant à Pierre les honneurs de ses nouvelles
+constructions, mais là même, en se promenant avec lui sur les
+échafaudages, il s'arrêta brusquement au milieu de ses explications, et
+lui dit:
+
+«Allons dîner, tout cela n'est guère intéressant.»
+
+Pendant le repas, le hasard amena sur le tapis le mariage de Besoukhow:
+
+«J'en ai été fort étonné,» lui dit son ami.
+
+Pierre se troubla, rougit et ajouta avec précipitation:
+
+«Je vous raconterai un jour comment tout cela est arrivé. Mais c'est
+fini, et pour toujours!
+
+--Pour toujours? Le toujours n'existe jamais.
+
+--Mais vous savez néanmoins comment l'affaire s'est terminée? Vous avez
+entendu parler du duel?
+
+--Oui, j'ai su que tu avais encore dû en passer par là!
+
+--Je remercie Dieu du moins d'une chose, c'est de n'avoir pas tué cet
+homme, dit Pierre.
+
+--Pourquoi donc? Tuer un chien enragé, c'est même très bien.
+
+--Oui, mais tuer un homme, ce n'est pas bien, c'est injuste....
+
+--Pourquoi injuste? Il ne nous est pas donné de savoir ce qui est juste
+ou injuste! L'humanité s'est toujours trompée et se trompera toujours
+sur ce sujet.
+
+--L'injuste, c'est le mal qu'on peut faire au prochain, dit Pierre,
+voyant avec plaisir que son ami reprenait intérêt à la conversation, et
+qu'il arriverait à découvrir ce qui l'avait changé à ce point envers
+lui.
+
+--Qui donc t'a expliqué ce qui est le mal pour ton prochain?
+
+--Mais, dit Pierre, ne savons-nous pas ce qu'est le mal pour nous-mêmes?
+
+--Oui, nous le savons; mais ce qui sera le mal pour moi ne le sera
+peut-être pas pour un autre, répondit avec vivacité le prince André. Je
+ne connais que deux maux bien réels, le remords et la maladie; il n'y a
+de bien que l'absence de ces maux: vivre pour soi et les éviter tous
+deux, voilà toute ma science.
+
+--Et l'amour du prochain, et le dévouement? s'écria Pierre. Non, je ne
+suis point de votre avis! Vivre et éviter le mal pour n'avoir pas à s'en
+repentir, c'est trop peu; j'ai vécu ainsi, et mon existence a été perdue
+sans utilité, et ce n'est que maintenant que je vis..., que je tâche de
+vivre pour les autres, que j'en comprends tout le bonheur. Non, mille
+fois non, je ne suis pas de votre avis, et vous-même, vous ne pensez pas
+ce que vous dites.
+
+Le prince André, les yeux fixés sur lui, l'écoutait avec un sourire
+railleur:
+
+«Tu vas faire la connaissance de ma soeur, la princesse Marie, et vous
+vous conviendrez parfaitement, j'en suis sûr. Après tout, tu as
+peut-être raison pour toi, et chacun vit à sa façon. Tu dis avoir perdu
+ton existence en vivant ainsi, et n'avoir compris le bonheur qu'en
+vivant pour les autres; eh bien, moi, c'est le contraire, j'ai vécu pour
+la gloire, et qu'est-ce que la gloire, si ce n'est aussi l'amour du
+prochain, le désir de lui être utile et de mériter ses louanges? J'ai
+donc vécu pour les autres, et mon existence est perdue, perdue sans
+retour; depuis que je vis pour moi, je suis plus calme!
+
+--Mais comment est-il possible de vivre pour soi seul? demanda Pierre en
+s'échauffant. Et votre fils, votre soeur, votre père?
+
+--Ils font partie de mon moi, ce ne sont pas les autres, et les autres
+c'est le prochain, comme la princesse Marie et toi vous l'appelez, le
+prochain, cette grande source d'iniquité et de mal! Le prochain,
+sais-tu, ce sont tes paysans de Kiew que tu rêves de combler de
+bienfaits.
+
+--Vous voulez sans doute plaisanter? s'écria Pierre, excité par cette
+apostrophe. Quelle erreur, quelle injustice peut-il y avoir dans mon
+désir, si faiblement réalisé encore, de leur faire du bien? Quel mal y
+a-t-il à instruire ces pauvres gens, ces paysans, qui sont nos frères
+après tout, et qui naissent et meurent en ne connaissant de Dieu et de
+la vérité que des pratiques extérieures et des prières sans aucun sens
+pour eux? Quel mal y a-t-il à leur apprendre, à croire à une vie future,
+où ils auront la consolation de trouver des compensations et des
+récompenses? Quel mal et quelle erreur y a-t-il à les empêcher de mourir
+sans secours, sans soins, lorsqu'il est si facile de leur donner ce qui
+leur est matériellement nécessaire, un hôpital, un médecin, un asile?
+N'est-ce pas un bienfait palpable, certain, que les quelques moments de
+repos que je puis accorder au paysan, à la femme avec enfants, nuit et
+jour accablés de soucis? Je l'ai fait... sur une très petite échelle, il
+est vrai, mais enfin je l'ai fait, et vous ne me persuaderez pas que
+j'aie eu tort et que vous n'êtes pas de mon avis. J'ai, du reste, acquis
+une autre conviction, c'est que la jouissance que procure le bien que
+l'on fait est le seul bonheur de la vie.
+
+--Oui, sans doute, si tu poses la question de cette façon, c'est tout
+autre chose, reprit le prince André. Je bâtis une maison, je plante un
+jardin, et toi, tu construis des hôpitaux; l'un et l'autre peuvent être
+considérés comme un passe-temps. Mais laissons à Celui qui sait tout le
+droit de juger le bien et le mal. Je vois que tu veux continuer la
+discussion? Eh bien, allons...»
+
+Et ils sortirent sur le perron, qui faisait office de terrasse.
+
+«Tu parles d'écoles, d'enseignement, etc., etc., c'est-à-dire,
+ajouta-t-il en lui indiquant un paysan qui passait en les saluant, que
+tu veux le tirer de sa bestialité, lui donner des besoins moraux,
+lorsque, à mon sens, le bonheur animal est le seul bonheur possible pour
+lui... et tu veux l'en priver! Il me fait envie, et tu veux le rendre
+_moi_, sans lui donner les moyens dont je dispose? Tu veux alléger son
+travail, lorsqu'à mon avis le travail physique lui est aussi
+indispensable que le travail intellectuel l'est pour nous? Toi, tu ne
+peux pas t'empêcher de réfléchir...; moi, je me couche à trois heures du
+matin et je ne puis dormir: il me vient une foule de pensées, je me
+tourne, je me retourne, je pense et je repense: c'est une nécessité pour
+moi, comme pour lui de labourer et de faucher; sinon, il ira boire au
+cabaret et tombera malade. Huit jours de ce travail physique me
+tueraient!... De même, il mourrait si, se gorgeant du soir au matin, il
+menait pendant huit jours ma vie physiquement oisive!... À quoi
+songes-tu encore? Ah oui, les hôpitaux et les médecins! Il a un coup de
+sang, il meurt: tu le saignes, tu le guéris, et il vit estropié pendant
+dix ans à la charge des siens. Il eût été bien plus simple pour lui de
+le laisser mourir, car il y a toujours assez de ceux qui naissent. C'est
+tout différent, pour sûr, si tu le considères comme un travailleur de
+moins, et c'est là, te l'avouerai-je, ma manière d'envisager la
+question, mais toi, tu le guéris par amour fraternel, et il n'en a nul
+besoin. Encore une illusion de croire que la médecine a jamais guéri
+quelqu'un! Quant à tuer, elle y excelle!» ajouta-t-il avec une amertume
+mal déguisée.
+
+Il était évident, à la façon nette et précise dont le prince André
+énonçait ses opinions, qu'il y avait pensé plus d'une fois; il parlait
+avec plaisir et avec feu, comme un homme qui aurait été longtemps sevré
+de cette satisfaction. Son regard s'animait à mesure que ses jugements
+devenaient plus désespérés.
+
+«Ah! c'est horrible! horrible! dit Pierre. Je ne comprends pas comment
+vous pouvez vivre avec des convictions pareilles. J'ai eu, j'en
+conviens, de ces crises de désespoir, à Moscou, en voyage, mais dans ces
+cas-là je ne vis pas, je descends si bas, si bas, que tout m'est odieux,
+à commencer par moi-même...; je ne mange, ni ne me lave....
+
+--Comment, ne pas se laver? Fi donc, c'est sale; il faut au contraire se
+rendre la vie aussi agréable que possible. Si je vis, ce n'est pas ma
+faute, et je tâche de végéter ainsi jusqu'à la mort... sans gêner
+personne.
+
+--Mais pourquoi avez-vous de pareilles pensées? Vous voulez donc rester
+à ne rien faire, à ne rien entreprendre?...
+
+--On dirait vraiment que la vie vous laisse en paix! J'aurais été charmé
+de ne rien faire, mais voilà que la noblesse de l'endroit me fait
+l'honneur de m'élire pour son maréchal, honneur dont je me suis
+débarrassé non sans difficulté. Ils ne comprenaient pas que je manquais
+de cette platitude bonasse et minutieuse qui leur est nécessaire et
+qu'ils auraient désiré trouver en moi.... Je suis en train de m'arranger
+ici un coin où je puisse vivre tranquille.... Arrive la milice, dont il
+faut, bon gré mal gré, que je m'occupe.
+
+--Pourquoi ne servez-vous plus?
+
+--Comment, après Austerlitz? dit le prince André d'un air sombre. Non,
+je me suis juré de ne plus servir dans l'armée active, et je tiendrai
+parole, quand même Bonaparte serait là, dans le gouvernement de
+Smolensk. Il menacerait Lissy-Gory même, que je ne rentrerais pas dans
+les rangs! Quant à la milice, comme mon père est aujourd'hui commandant
+en chef du 3ème arrondissement, je n'avais d'autre moyen de me délivrer
+du service actif que de servir sous ses ordres.
+
+--Vous voyez bien cependant que vous servez?
+
+--Oui, je sers!
+
+--Mais alors pourquoi servez-vous?
+
+--Pourquoi? c'est bien simple: mon père est l'un des hommes les plus
+remarquables de son siècle. Il se fait vieux, et, sans être précisément
+dur, il a trop d'activité de caractère. L'habitude qu'il a d'un pouvoir
+illimité le rend terrible, à présent surtout qu'il le tient, en qualité
+de général en chef, de l'empereur lui-même. Il y a quinze jours, si
+j'avais tardé de deux heures, il aurait fait pendre un misérable employé
+à Youknow. Personne, excepté moi, n'ayant d'empire sur lui, je suis
+obligé de servir, pour l'empêcher de commettre des actes qui, plus tard,
+le condamneraient à des remords éternels.
+
+--Vous voyez bien!
+
+--Oui, mais ce n'est pas comme vous l'entendez. Je ne souhaitais et ne
+souhaite aucun bien à ce scélérat d'employé, qui a volé des bottes aux
+miliciens; j'aurais été même enchanté de le voir pendre, mais c'est mon
+père qui me faisait de la peine, et mon père ou moi, c'est la même
+chose!»
+
+Les yeux du prince André s'animaient de plus en plus d'un éclat
+fiévreux, à mesure qu'il cherchait à prouver à Pierre qu'il ne se
+préoccupait jamais du bien à faire à son prochain:
+
+«Tu veux donner la liberté à tes paysans? c'est une bonne chose; mais,
+crois-moi, elle ne profitera, ni à toi, qui, je suppose, n'as jamais, ni
+battu, ni exilé personne, ni à tes paysans, qui ne s'en trouvent pas
+plus mal pour être battus et envoyés en Sibérie, car là-bas leurs plaies
+ont tout le temps de se cicatriser... ils y recommencent la même vie
+animale que par le passé, et ils se retrouvent exactement aussi heureux.
+Mais sais-tu pour qui je la désirerais? Pour ceux dont le moral se
+dégrade par l'abus qu'ils font de leur pouvoir, en infligeant des
+punitions arbitraires, et qui, voués par là au remords, finissent par
+l'étouffer en eux-mêmes et par s'endurcir peu à peu. Tu n'as peut-être
+jamais vu, comme moi, de bonnes natures, élevées dans les traditions de
+ce pouvoir sans frein, devenir, avec les années, irritables, cruelles,
+incapables de se dominer et accroissant ainsi chaque jour la somme de
+leur malheur. Voilà ceux que je plains, et pour lesquels la liberté des
+paysans serait un bienfait! Oui, c'est la dignité de l'homme que je
+pleure, la paix de la conscience, la pureté des sentiments, mais quant
+aux dos et aux fronts des autres, ils n'en resteront pas moins des dos
+et des fronts, qu'on les batte ou qu'on les rase!»
+
+À l'emportement que le prince André mettait dans cette discussion,
+Pierre devinait involontairement que ces pensées lui étaient suggérées
+par le caractère de son père.
+
+«Non, mille fois non, dit-il, je ne serai jamais de votre avis!»
+
+
+XII
+
+
+Ils se mirent en route dans la soirée pour Lissy-Gory; le prince André
+rompait parfois le silence par quelques mots qui témoignaient de la
+bonne disposition de son humeur; mais il avait beau lui montrer ses
+champs et lui expliquer les perfectionnements agronomiques qu'il y avait
+introduits, Pierre, absorbé dans ses réflexions, ne répondait que par
+monosyllabes. Il se disait que son ami était malheureux, qu'il était
+dans l'erreur, qu'il ne connaissait pas la vraie lumière, qu'il était de
+son devoir à lui de l'aider, de l'éclairer et de le relever. Mais il
+sentait aussi qu'à sa première parole le prince André renverserait d'un
+mot toutes ses théories; il avait peur de commencer, peur surtout
+d'exposer à sa satire l'arche sainte de ses croyances.
+
+«Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi? dit-il tout à coup, en baissant
+la tête, comme un taureau qui s'apprête à donner un coup de corne. Vous
+n'en avez pas le droit!
+
+--De penser quoi? demande le prince André étonné.
+
+--De penser ainsi à la vie, à la destinée de l'homme. C'étaient aussi
+mes idées, et savez-vous ce qui m'a sauvé? La franc-maçonnerie! Ne
+souriez pas: elle n'est pas, comme je le pensais et comme je le croyais,
+une secte religieuse qui se borne à de vaines cérémonies, mais elle est
+l'unique expression de ce qu'il y a de meilleur, d'éternel dans
+l'humanité...» Et il lui expliqua que la franc-maçonnerie, comme il la
+comprenait, était la doctrine chrétienne, affranchie des entraves
+sociales et religieuses, et la simple mise en action de l'égalité, de la
+fraternité, de la charité.
+
+«Notre sainte association est la seule qui comprenne le vrai but de la
+vie, tout le reste est un mirage; en dehors d'elle, tout est mensonge et
+iniquité, si bien qu'en dehors d'elle il ne reste plus à un homme bon et
+intelligent qu'à végéter, comme vous le faites, en se gardant seulement
+de faire du tort à son prochain. Mais si une fois vous admettez nos
+principes fondamentaux, si vous entrez dans notre ordre, si, vous y
+abandonnant, vous vous laissez diriger par lui, vous sentirez aussitôt,
+comme je l'ai senti moi-même, que vous êtes un anneau de cette chaîne
+invisible et éternelle, dont le premier chaînon est caché dans les
+cieux.»
+
+Le prince André regardait devant lui et écoutait sans mot dire, se
+faisant parfois répéter ce que le bruit des roues l'avait empêché
+d'entendre. L'éclat de ses yeux, son silence même faisaient espérer à
+Pierre que ses paroles n'avaient pas été vaines, et qu'elles ne seraient
+pas reçues avec ironie.
+
+Ils arrivèrent ainsi à une rivière débordée qu'il fallait traverser en
+bac; ils descendirent de la voiture, pendant qu'on la plaçait sur le bac
+avec les chevaux.
+
+Le prince André, appuyé à la balustrade, regardait silencieusement cette
+masse d'eau qui scintillait au soleil couchant:
+
+«Eh bien, qu'en pensez-vous? pourquoi ne répondez-vous pas?
+
+--Ce que je pense? mais je t'écoute! Tout cela est fort bien! Tu me
+dis: entre dans notre ordre et nous t'enseignerons le but de la vie, la
+destination de l'homme et les lois qui régissent le monde. Mais qui
+êtes-vous donc? des hommes! D'où vient alors que vous sachiez tout et
+d'où vient que je ne voie pas ce que vous voyez? Pour vous, la vertu et
+la vérité doivent régner sur la terre, et moi, je ne m'en aperçois pas!
+
+--Croyez-vous à la vie future? lui demanda Pierre, en, l'interrompant.
+
+--À la vie future? murmura le prince André. Pierre, trouvant une
+négation dans cette réponse de son ami, et connaissant de longue date
+son athéisme, poursuivit:
+
+--Vous me dites que vous ne pouvez voir le règne de la vertu et de la
+vérité sur cette terre? je ne le vois pas non plus et on ne peut pas le
+voir, si on considère notre vie comme la fin de tout. Sur cette terre,
+il n'y a ni vérité, ni vertu... tout est mensonge; mais dans la création
+universelle, c'est la vérité qui gouverne. Sans doute, nous sommes les
+enfants de cette terre, mais dans l'éternité nous sommes les enfants de
+l'univers. Je sens malgré moi que je suis une parcelle de cet harmonieux
+et immense ensemble. Je sens que, dans cette innombrable myriade
+d'êtres, qui sont les manifestations de la divinité ou de cette force
+supérieure, si vous l'aimez mieux, je suis un chaînon, un degré dans
+l'échelle ascendante. Si je vois clairement devant mes yeux cette
+échelle qui monte de la plante jusqu'à l'homme, pourquoi supposerais-je
+qu'elle s'arrête à moi, sans monter plus haut? De même que rien ne se
+perd dans ce monde, de même je ne puis me perdre dans le néant! Je sais
+que j'ai été et que je serai! Je sais qu'à part moi et au-dessus de moi
+vivent des esprits, et que dans ce monde demeure la vérité!
+
+--Oui, c'est la doctrine de Herder, dit le prince André, mais ce n'est
+pas elle qui me convaincra! La vie et la mort, voilà ce qui vous
+persuade!... Lorsqu'on voit un être qui vous est cher, qui est lié à
+votre existence, envers lequel on a eu des torts qu'on espérait
+réparer... (et sa voix trembla)... et que tout à coup cet être souffre,
+se débat sous l'étreinte de la douleur et cesse d'exister... on se
+demande pourquoi! Qu'il n'y ait pas de réponse à cela, c'est impossible,
+et je crois qu'il y en a une! Voilà ce qui peut convaincre, voilà ce qui
+m'a convaincu.
+
+--Mais, dit Pierre, n'ai-je pas dit la même chose?
+
+--Non, je veux dire que ce ne sont pas les raisonnements qui vous mènent
+à admettre la nécessité de la vie future, mais lorsqu'on marche à deux
+dans la vie, et que tout à coup votre compagnon disparaît, là-bas, dans
+le vide, qu'on s'arrête devant cet abîme, qu'on y regarde... la
+conviction s'impose, et j'ai regardé!...
+
+--Eh bien, alors! Vous savez qu'il y a un là-bas, et qu'il y a
+quelqu'un, c'est-à-dire la vie future et Dieu!»
+
+Le prince André ne répondit rien. La calèche et les chevaux avaient
+depuis longtemps passé sur l'autre rive, le soleil était descendu à
+moitié, et la gelée du soir couvrait de son givre brillant les mares
+autour de la descente qui menait à la rivière, pendant que Pierre et
+André, au grand étonnement des domestiques, des cochers et des passeurs,
+discutaient encore sur le bac:
+
+«S'il y a un Dieu, il y a une vie future, donc la vérité et la vertu
+existent; le bonheur suprême de l'homme doit consister dans ses efforts
+pour les atteindre. Il faut vivre, aimer et croire que nous ne vivons
+pas maintenant seulement sur ce lambeau de terre, mais que nous avons
+vécu et vivons éternellement dans cet infini...»
+
+Et Pierre indiquait le ciel.
+
+Le prince André, toujours appuyé contre la balustrade, l'écoutait,
+pendant que son regard errait sur la surface assombrie de l'eau, à peine
+éclairée par les derniers rayons empourprés du soleil qui allaient
+s'éteignant peu à peu. Pierre se tut. Tout était calme, et l'on
+n'entendait plus contre la quille du bateau, arrêté depuis longtemps,
+qu'un faible clapotis qui semblait murmurer: «C'est la vérité! crois-y!»
+Bolkonsky soupira, ses yeux se tournèrent, doux et tendres, vers la
+figure émue et exaltée de Pierre, intimidé comme toujours par la
+supériorité qu'il reconnaissait en son ami.
+
+«Oh! si c'était ainsi! dit ce dernier. Mais partons,» ajouta-t-il.
+
+En quittant le bac, il regarda encore une fois le ciel, que lui avait
+montré Pierre, et, pour la première fois depuis Austerlitz, il retrouva
+son ciel profond, idéal, celui qui planait au-dessus de sa tête sur le
+champ de bataille. Un sentiment depuis longtemps endormi, le meilleur de
+lui-même, se réveilla au fond de son âme: c'était le renouveau de la
+jeunesse et de l'aspiration au bonheur. Rentré dans les conditions de sa
+vie habituelle, ce sentiment s'effaça et s'affaiblit peu à peu, mais à
+partir de cet entretien, et sans qu'il y eût rien de changé à son
+existence, il sentit poindre au fond de son coeur le germe d'une vie
+morale toute différente.
+
+
+XIII
+
+
+Il faisait déjà sombre lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée principale de la
+maison de Lissy-Gory, et le prince André attira en souriant l'attention
+de Pierre sur l'agitation qui se manifesta, à leur vue, du côté d'une
+petite entrée latérale. Une petite vieille courbée sous le poids d'un
+sac, et un homme de petite taille, à longs cheveux, et habillé de noir,
+s'enfuirent aussitôt; deux femmes coururent les rejoindre, et tous les
+quatre, se retournant effrayés pour examiner la voiture, disparurent par
+un escalier de service.
+
+«Ce sont les hommes de Dieu[33], que Marie recueille, dit le prince
+André, ils m'ont pris pour mon père, car il les fait chasser, tandis
+qu'elle les reçoit. En cela seul elle ose lui désobéir.
+
+--Mais qu'est-ce que «les hommes de Dieu»? demanda Pierre.
+
+Le prince André n'eut pas le temps de lui répondre. Les domestiques
+étant sortis à leur rencontre, il les questionna sur l'arrivée probable
+de son père, qu'on attendait de la ville voisine à tout instant.
+
+Laissant Pierre dans son appartement, qui était toujours préparé pour le
+recevoir, le prince André passa dans la chambre de l'enfant et revint
+ensuite pour mener Pierre chez sa soeur:
+
+«Je ne l'ai pas encore vue, elle se cache avec ses «hommes de Dieu»,
+nous allons les surprendre, elle sera sans doute très confuse, mais tu
+les verras. C'est curieux, ma parole!
+
+--Qu'est-ce donc? demanda Pierre.
+
+--Attends, tu vas les voir.»
+
+La princesse Marie se troubla et rougit jusqu'au blanc des yeux, quand
+elle les vit entrer dans sa petite chambre, où brillaient les images
+dorées éclairées par les lampes. Il y avait, à côté d'elle, sur le
+canapé, un jeune garçon en habit de frère convers, avec un nez aussi
+long que les cheveux, et près d'elle également, dans un fauteuil, une
+petite vieille toute ratatinée, toute ridée, dont la figure avait une
+expression d'extrême douceur et d'humilité.
+
+«André, pourquoi ne pas m'avoir prévenue? dit la princesse Marie d'un
+ton de reproche, en se mettant devant ses pèlerins, comme une poule qui
+cache ses poussins.
+
+--Je suis charmée de vous voir,» ajouta-t-elle en se tournant vers
+Pierre, qui lui baisait la main. Elle l'avait connu enfant; son
+affection pour André, ses malheurs et surtout sa bonne et honnête figure
+la disposaient en sa faveur. Elle le regardait de ses yeux profonds et
+doux, et semblait lui dire: «Je vous aime bien et, je vous en supplie,
+ne vous moquez pas des «miens». Une fois les premiers compliments
+échangés, elle les engagea à s'asseoir.
+
+«Ah! voilà Ivanouchka, dit le prince André, en indiquant d'un sourire le
+jeune néophyte.
+
+--André! murmura la princesse d'un ton suppliant.
+
+--Il faut que vous sachiez que c'est une femme, dit le prince André.
+
+--André, au nom du ciel!» reprit sa soeur.
+
+On voyait que les vaines supplications de la princesse Marie et les
+plaisanteries du prince André au sujet des pèlerins étaient chose
+habituelle entre eux.
+
+«Mais, ma bonne amie, vous devriez au contraire m'être reconnaissante
+d'expliquer à Pierre votre intimité avec ce jeune homme.
+
+--Vraiment!» dit Pierre avec curiosité, mais cependant d'un ton grave,
+qui acheva de lui gagner le coeur de la princesse Marie.
+
+Leur bienfaitrice se préoccupait bien à tort pour «les siens», car
+ceux-ci n'éprouvaient aucune gêne. La petite vieille, après avoir
+renversé sa tasse sur sa soucoupe à côté du morceau de sucre tout
+grignoté, se tenait immobile et les yeux baissés sur son fauteuil, en
+jetant à droite et à gauche des regards sournois, et en attendant
+l'offre d'une nouvelle tasse. Ivanouchka buvait à petites gorgées le thé
+qui remplissait sa soucoupe, et regardait en dessous les deux jeunes
+gens, de ses yeux qui exprimaient la ruse féminine.
+
+«Où as-tu été? à Kiew? demanda le prince André.
+
+--J'y ai été, mon père, répondit la petite vieille. C'est à Noël que je
+me suis rendue digne de recevoir, chez les saints, la sainte et céleste
+communion; maintenant je viens de Koliasine. Une grande grâce s'y est
+révélée!
+
+--Et Ivanouchka est avec toi?
+
+--Non, je suis seule, répondit Ivanouchka, en s'efforçant de prendre une
+voix de basse. Nous ne nous sommes rencontrées qu'à Youknow avec
+Pélaguéïouchka...»
+
+Celle-ci, ne se possédant pas du désir de raconter ce qu'elle avait vu,
+l'interrompit:
+
+«Oui, mon père, une grande grâce s'est révélée à Koliasine!
+
+--Quoi donc? de nouvelles reliques? demanda le prince André.
+
+--Voyons, André!... Ne lui raconte rien, Pélaguéïouchka.
+
+--Mais pourquoi donc, ma bonne mère, ne pas le lui raconter? Je l'aime,
+il est bon, c'est un élu de Dieu, c'est mon bienfaiteur.... Je n'ai pas
+oublié, vois-tu, qu'il m'a donné dix roubles. Comme j'étais à Kiew,
+Kirioucha me dit, Kirioucha, vous savez bien, l'innocent, un véritable
+homme de Dieu, qui marche nu-pieds été et hiver, Kirioucha me dit:
+«Pourquoi erres-tu en pays étranger? Va à Koliasine, une image
+miraculeuse de notre sainte mère la Vierge s'y est montrée.» Alors j'ai
+dit adieu aux saints, et j'y suis allée!... Et arrivée là, poursuivit la
+vieille d'un ton monotone, ceux que je rencontrais me disaient: «Nous
+possédons une grande grâce: l'huile sainte découle de la joue de notre
+sainte mère la Vierge....
+
+--C'est bon, c'est bon, dit la princesse Marie en rougissant, tu
+raconteras cela une autre fois.
+
+--Permettez-moi, dit Pierre, de lui adresser une question. Tu l'as vu de
+tes propres yeux?
+
+--Certainement, mon père, certainement, j'ai été trouvée digne de cette
+grâce: le visage était tout resplendissant d'une lumière céleste, et
+l'huile dégouttait, dégouttait, de la joue.
+
+--Mais c'est une supercherie! objecta Pierre, qui l'avait écoutée avec
+attention.
+
+--Ah, notre père, que dis-tu là? s'écria avec terreur Pélaguéïouchka,
+en se tournant vers la princesse Marie, comme pour l'appeler à son
+secours.
+
+--C'est ainsi qu'on trompe le peuple, poursuivit-il.
+
+--Seigneur Jésus! s'écria la pèlerine en se signant. Oh! ne répète pas
+cela, mon père. Je connais un «Général» qui ne croyait pas, et qui
+disait: «Ce sont les moines qui trompent!» Oui, il l'a dit, et il est
+devenu aveugle!... Et alors il a rêvé, et il a vu notre sainte Vierge de
+Petchersk, qui lui a dit: «Crois en moi et je te guérirai!».... Et alors
+il a prié, supplié: «Menez-moi, menez-moi à elle!».... Je te raconte la
+sainte vérité, car je l'ai vu, lorsqu'on l'a amené aveugle et lorsqu'il
+s'est jeté devant elle en lui disant: «Guéris-moi et je te donnerai ce
+que j'ai reçu en cadeau du Tsar.» Je l'ai vu, et j'ai vu l'étoile qui y
+est incrustée, car elle lui a rendu la vue!... C'est péché de parler
+ainsi, et Dieu te punira.
+
+--Quoi, quelle étoile? demanda Pierre.
+
+--C'est sans doute qu'on a promu au grade de général notre sainte mère
+la Vierge,» dit le prince André en souriant.
+
+Pélaguéïouchka pâlit, en joignant les mains avec désespoir.
+
+«Dieu, Dieu, quel péché, et tu as un fils! dit-elle en devenant toute
+rouge, de pâle qu'elle était.... Qu'as-tu dit? Que Dieu te pardonne!» et
+elle se signa. «Ah! que Dieu lui pardonne,» ajouta-t-elle en s'adressant
+à la princesse Marie, et en rassemblant ses hardes pour s'en aller.
+
+Elle était prête à pleurer, elle avait peur, elle avait honte de
+profiter des bienfaits d'une maison où on parlait ainsi, et peut-être en
+même temps regrettait-elle d'être obligée d'y renoncer.
+
+«Quel plaisir avez-vous à les troubler dans leur foi? dit la princesse
+Marie. Pourquoi êtes-vous venus?
+
+--Mais, princesse, c'est une plaisanterie que j'ai faite à
+Pélaguéïouchka! Princesse, ma parole, je n'ai pas voulu l'offenser. Ce
+n'est pas sérieux, je t'assure!»
+
+Pélaguéïouchka s'arrêta d'un air incrédule, mais la sincérité du
+repentir qui se lisait sur les traits de Pierre et le regard affectueux
+du prince André l'apaisèrent peu à peu.
+
+
+XIV
+
+
+Remise de son émotion et ramenée à son sujet favori, elle leur parla du
+père Amphiloche, de sa sainte existence, et comme quoi sa main sentait
+l'encens; comment aussi à Kiew, à son dernier pèlerinage, un moine de sa
+connaissance lui avait donné les clefs des catacombes, et comment elle y
+avait passé quarante-huit heures avec les saints, ayant un morceau de
+pain sec pour toute nourriture:
+
+«Je priais devant l'un, puis je disais mes prières devant un autre. Je
+dormais un petit peu, je baisais un troisième; et quelle paix, ma mère,
+quelle paix céleste! Je n'avais plus envie de remonter sur la terre du
+bon Dieu.»
+
+Pierre l'écoutait et l'observait attentivement; le prince André quitta
+la chambre, et sa soeur, abandonnant à elles-mêmes «les hommes de Dieu»,
+emmena Pierre au salon.
+
+«Vous êtes très bon, lui dit-elle.
+
+--Je n'ai pas voulu l'offenser, croyez-moi; j'apprécie ses sentiments!»
+
+La princesse Marie lui répondit par un sourire:
+
+«Je vous connais depuis longtemps, je vous aime comme un frère. Comment
+avez-vous trouvé André? Il m'inquiète. Sa santé était meilleure l'hiver
+dernier, mais au printemps sa blessure s'est rouverte, et le médecin lui
+conseille de faire une cure à l'étranger. Son moral aussi me tourmente:
+il ne peut pas, à l'exemple de nous autres femmes, pleurer son chagrin,
+mais il le porte en dedans de lui-même; aujourd'hui il est gai, animé,
+grâce à votre arrivée... c'est si rare! Tâchez de lui persuader de
+voyager, il a besoin d'activité, et cette vie monotone le tue... on ne
+le remarque pas, mais je le vois!»
+
+À dix heures du soir, les domestiques s'élancèrent sur le perron, au
+tintement des clochettes de l'attelage qui ramenait le vieux prince.
+Pierre et André allèrent à sa rencontre.
+
+«Qui est-ce? demanda le vieux en descendant de voiture.--Ah oui! très
+content! ajouta-t-il en reconnaissant le jeune homme, embrasse-moi...
+là!»
+
+Il était de bonne humeur, et le combla de tant de prévenances, que le
+prince André les trouva, une heure plus tard, engagés dans une vive
+discussion. Pierre prouvait qu'un jour viendrait où il n'y aurait plus
+de guerre, tandis que le vieux prince, sans se fâcher, mais en le
+raillant, soutenait le contraire:
+
+«Pratique une saignée, mets de l'eau à la place du sang, et alors il n'y
+aura plus de guerre! Chimères de femme, chimères de femme!» ajouta-t-il,
+en tapant affectueusement sur l'épaule de son adversaire, et en
+s'approchant de la table, où son fils, qui ne voulait pas prendre part à
+la conversation, examinait les papiers qu'il avait apportés.
+
+«Le maréchal de la noblesse, lui dit-il, le comte Rostow, n'a guère
+fourni que la moitié de son contingent, et, arrivé une fois en ville, il
+s'est imaginé de m'inviter à dîner! Je lui en ai donné un... de dîner!
+Regarde ce papier!... Sais-tu qu'il me plaît, ton ami, il me réveille!
+Un autre vous raconte des choses intelligentes, et on n'a pas envie de
+les écouter, tandis que celui-ci me bombarde de balivernes, qui amusent
+ma vieille tête. Allez, allez souper, je vous rejoindrai peut-être pour
+me disputer encore.... Tu me feras le plaisir d'aimer ma sotte princesse
+Marie, n'est-ce pas?»
+
+Pendant ce séjour à Lissy-Gory, Pierre apprécia tout le charme de
+l'affection qui l'unissait au prince André. Le vieux prince et la
+princesse Marie, qui le connaissaient à peine quand il y était arrivé,
+le traitaient déjà en ancien ami. Il se sentait aimé, non seulement de
+cette dernière, dont il avait gagné le coeur par sa douceur envers ses
+protégés, mais même du petit bonhomme d'un an, le prince Nicolas, comme
+l'appelait son grand-père; l'enfant lui souriait et se laissait porter
+par lui. Mlle Bourrienne et l'architecte suivaient d'un air radieux ses
+conversations avec le vieux prince. Celui-ci avait assisté au souper,
+c'était une faveur marquée pour Pierre, et son amabilité ne se démentit
+pas un instant, pendant les deux jours que son hôte passa à Lissy-Gory.
+
+Lorsque la famille se réunit après son départ, et que, par une
+conséquence naturelle de sa visite, on se mit à analyser son caractère,
+tous, chose bien rare, s'unirent pour en faire l'éloge et pour exprimer
+la sympathie qu'il leur avait inspirée.
+
+
+XV
+
+
+Rostow, de retour après son congé, sentit, pour la première fois, la
+force des liens qui l'attachaient à Denissow et à son régiment.
+
+À la vue du premier hussard à l'uniforme déboutonné, à la vue de
+Dementiew le roux, à la vue des piquets de chevaux alezans, et enfin à
+la vue de Lavrouchka criant joyeusement à son maître: «Le comte est
+arrivé!» à l'embrassade de Denissow, ébouriffé, endormi, sortant en hâte
+de sa hutte, et à l'accolade de ses camarades, Rostow éprouva la même
+sensation qu'à son arrivée à la maison paternelle, lorsque son père, sa
+mère, ses soeurs l'avaient étouffé de baisers; et des larmes de joie,
+lui montant au gosier, l'empêchèrent de parler.
+
+Après s'être présenté au chef du régiment, en avoir reçu les mêmes
+fonctions dans le même escadron, après s'être enquis des moindres
+détails, il trouva dans cet adieu à sa liberté et dans le devoir qu'il
+remplissait en reprenant sa place dans ce cadre étroit, le même
+sentiment de quiétude et d'appui moral qu'il aurait eu dans sa propre
+famille; car le régiment, au bout du compte, n'était-il pas devenu pour
+lui un _home_ aussi cher que la maison paternelle? Il n'y avait pas là
+ce tohu-bohu du monde, qui l'entraînait parfois à des erreurs
+regrettables; il n'y avait pas Sonia, avec laquelle il ne savait jamais
+s'il fallait ou non s'expliquer; il n'y avait plus la possibilité de
+courir dans dix endroits à la fois, ni ces vingt-quatre heures qu'on
+pouvait tuer de façons diverses, ni cette foule composée en majeure
+partie d'indifférents, ni ces demandes d'argent, pénibles et
+embarrassantes, ni la terrible perte au jeu avec Dologhow: ici, tout
+était clair et précis. Le monde entier était partagé, pour lui, en deux
+parties inégales: l'une était notre régiment de Pavlograd, l'autre _tout
+le reste_, dont il n'avait qu'un médiocre souci. Tout y était connu: on
+savait qui était le lieutenant, qui était le capitaine, qui était un
+vaurien, qui était un bon garçon, et ce qui primait tout, c'était «le
+camarade»! Le cantinier faisait crédit, on touchait sa paye tous les
+trois mois. Par suite, rien à choisir, rien à combiner; tout se bornait
+à se bien conduire, et à accomplir exactement et scrupuleusement l'ordre
+reçu.
+
+Replacé sous le joug et les habitudes de la vie militaire, il était
+aussi heureux que l'est un homme fatigué, de pouvoir se coucher et se
+reposer. Cette existence lui fut d'autant plus agréable, qu'il s'était
+juré, après sa perte au jeu (action qu'il se reprochait toujours malgré
+le pardon de ses parents), de ne plus jouer, et, pour réparer sa faute,
+de servir d'une façon irréprochable, en bon camarade, et en officier
+sans reproches, c'est-à-dire de devenir un parfait galant homme, ce qui
+dans le monde était loin d'être facile, tandis qu'au régiment rien
+n'était plus aisé. Enfin il s'était promis de rembourser ses parents en
+cinq ans, de ne toucher que deux mille roubles sur les dix qui lui
+étaient annuellement alloués, et de laisser le reste à leur disposition.
+
+
+À la suite de plusieurs retraites, de plusieurs marches en avant et de
+plusieurs combats à Poultousk, à Preussisch-Eylau, notre armée s'était
+enfin concentrée à Bartenstein. On attendait l'arrivée de l'Empereur
+pour commencer la campagne.
+
+Le régiment de Pavlograd, qui avait pris part à celle de 1808, et qui
+venait seulement de rejoindre l'armée active, après avoir complété ses
+cadres en Russie, n'avait pas pris part à ces premiers engagements. Dès
+son arrivée, il fut réuni au détachement de Platow, indépendant du reste
+de l'armée.
+
+Les hussards avaient eu à plusieurs reprises de légères escarmouches
+avec l'ennemi, et avaient même fait une fois des prisonniers, en
+s'emparant des équipages du maréchal Oudinot. Le mois d'avril se passa à
+bivouaquer près d'un village allemand ruiné et désert.
+
+Le dégel arrivait: il faisait froid et sale, les rivières charriaient,
+et les chemins, devenus impraticables, arrêtaient la distribution de
+fourrage pour les chevaux et de vivres pour les hommes. Les soldats se
+répandaient dans les villages abandonnés, à la recherche de quelques
+maigres pommes de terre.
+
+Il ne restait plus rien, les habitants étaient en fuite, et ceux qui
+étaient demeurés en arrière, arrivés au dernier degré de la misère,
+étaient un objet de pitié pour le soldat, qui, privé de tout, leur
+donnait encore du sien, plutôt que de leur enlever leur dernière
+bouchée.
+
+Le régiment avait perdu deux hommes dans les derniers engagements, mais
+la maladie et la famine l'avaient réduit de moitié. La mortalité était
+telle dans les hôpitaux, que le soldat, exténué par la fièvre et par
+l'enflure, résultats de la mauvaise nourriture, préférait continuer son
+service et traîner dans les rangs ses pieds endoloris, plutôt que
+d'entrer à l'hôpital. Les premiers jours du printemps, les soldats
+découvrirent dans la terre une certaine plante semblable à l'asperge,
+qu'ils appelèrent, on ne sait trop pourquoi, «racine douce», bien
+qu'elle fût au contraire très amère. On les voyait la chercher de tous
+les côtés, la déterrer et la manger, malgré la défense qui leur en avait
+été faite. Une nouvelle maladie, la tuméfaction des pieds, des mains et
+de la figure, considérée par les médecins comme provenant de l'emploi de
+cette plante nuisible, fit parmi eux de nombreuses victimes, et
+cependant l'escadron de Denissow se nourrissait principalement de cette
+racine. Il y avait quinze jours qu'il ne recevait plus qu'une ration
+réduite de biscuit, et les pommes de terre qu'on avait envoyées en
+dernier lieu se trouvaient gelées et germées.
+
+Les chevaux, dont la maigreur était effrayante, ne se nourrissaient que
+de la paille des toits, et leur poil d'hiver se hérissait en touffes
+emmêlées.
+
+Malgré toutes ces misères, officiers et soldats continuaient leur même
+existence. Pâles et la figure gonflée, couverts d'uniformes déchirés,
+les hussards s'alignaient comme d'habitude, allaient au fourrage, au
+pansage, nettoyaient leur fourniment, arrachaient la paille des toits,
+dînaient autour de leur chaudron et se levaient de là affamés, et
+plaisantant sur leur maigre chère et sur leur faim. À leurs moments de
+loisir, ils allumaient comme toujours leurs feux, s'y chauffaient tout
+nus, fumaient, triaient et cuisaient leurs pommes de terre gelées et
+gâtées, en se racontant des histoires sur les guerres de Potemkine et de
+Souvorow ou des récits merveilleux sur Alëcha, le panier percé, ou sur
+Mikolka, le manoeuvre.
+
+Les officiers demeuraient par deux et par trois dans des cabanes
+délabrées. Les anciens s'occupaient de la paille, des pommes de terre
+(l'argent abondait, quoiqu'on n'eût rien à manger), et la plupart
+passaient leur temps à jouer aux cartes ou à d'autres jeux plus
+innocents, tels que les osselets et la svaïka[34]. On causait peu des
+affaires en général, surtout parce qu'on devinait qu'il n'y avait rien
+de bon à apprendre.
+
+Rostow logeait avec Denissow, et le premier comprenait que, tout en ne
+lui parlant jamais de sa famille, c'était à son amour malheureux pour
+Natacha qu'il devait la recrudescence de son affection, et leur amitié
+réciproque n'en devenait que plus vive. Denissow exposait le plus
+rarement possible son ami au danger, et l'accueillait avec une joie
+expansive, lorsqu'il le voyait revenir sain et sauf. Dans une des
+reconnaissances où Rostow avait été envoyé pour chercher des vivres, il
+trouva dans un village voisin un vieux Polonais avec sa fille qui
+allaitait un enfant. À moitié nus, mourant de faim et de froid, ils
+n'avaient aucun moyen de s'éloigner. Il les amena au bivouac, les logea
+chez lui, et les secourut quelque temps jusqu'au rétablissement du
+vieillard. Un camarade, venant à causer de femmes, assura en riant que
+Rostow était le plus fin d'eux tous, et qu'il aurait bien dû leur faire
+faire connaissance avec la jeune et jolie Polonaise qu'il avait sauvée.
+Vivement blessé de ces propos, il répondit à l'officier par une volée
+d'injures, et Denissow eut toutes les peines du monde à les empêcher de
+se battre. Lorsque l'officier fut parti, Denissow, qui ignorait lui-même
+la nature des relations de son ami avec la Polonaise, lui fit des
+reproches sur son emportement:
+
+«Mais comment veux-tu que j'agisse autrement? Je la regarde comme ma
+soeur et je ne puis te dire à quel point j'ai été blessé... car enfin
+c'est comme si...»
+
+Denissow lui frappa sur l'épaule et se mit à marcher en long et en
+large, signe chez lui d'une forte émotion:
+
+«Ah! quelle diable de race que ces Rostow...» murmura-t-il.
+
+Et Nicolas vit briller des larmes dans les yeux de son ami.
+
+
+XVI
+
+
+Au mois d'avril, les troupes reçurent, avec une joie facile à
+comprendre, la nouvelle de l'arrivée de l'Empereur. Le régiment de
+Pavlograd étant placé assez loin des avant-postes, en avant de
+Bartenstein, Rostow fut privé du plaisir de parader à la revue
+impériale.
+
+Ils bivouaquaient, Denissow et lui, dans une hutte creusée sous terre et
+recouverte par les soldats, selon l'usage qui venait d'être récemment
+introduit, de gazon et de branchages. On creusait un fossé d'une
+archine[35] et demie de large, sur deux de profondeur et trois et demie
+de longueur. À l'un des bouts étaient pratiquées des marches, c'était
+l'entrée; le fossé lui-même formait la chambre, où chez les plus riches,
+tels que le commandant de l'escadron, une grande planche, occupant tout
+le fond du côté opposé à la sortie, et posée sur des pieux, représentait
+la table; le long du fossé, la terre formait un rebord d'une archine,
+c'étaient les deux lits et le canapé; le toit permettait de se tenir
+debout au milieu, et on pouvait même être assis sur son lit, en se
+rapprochant un peu de la table. Denissow, aimé de ses soldats, vivait
+toujours largement: aussi avait-on appliqué sur le fronton de sa hutte
+une planche avec un carreau brisé et recollé avec du papier. Lorsqu'il
+faisait très grand froid, on plaçait sur les marches, décorées par
+Denissow du nom de salon, une plaque de métal couverte de charbons
+allumés, tirés du foyer des soldats, et il en résultait une si bonne
+chaleur, que les officiers, réunis chez lui, y restaient simplement en
+manches de chemise.
+
+Rostow, rentrant un jour de son service, tout mouillé et tout harassé
+après une nuit de veille, se fit apporter un tas de ces charbons
+allumés, changea de vêtements, fit sa prière, avala son thé, rangea ses
+paquets dans le coin qui était à lui, et s'étendit bien réchauffé sur sa
+couche, les bras passés sous sa tête, pour réfléchir tout à son aise à
+l'avancement qu'il allait recevoir à propos de la dernière
+reconnaissance qu'il avait faite.
+
+Il entendit tout à coup dehors la voix irritée de son ami; s'étant
+penché vers la fenêtre pour voir à qui il en avait, il reconnut le
+maréchal des logis Toptchenko:
+
+«Je t'avais pourtant défendu de leur laisser manger cette racine, criait
+Denissow, et cependant j'en ai vu un qui en emportait.
+
+--Je l'ai défendu, Votre Noblesse, mais on ne m'écoute pas.»
+
+Rostow se recoucha en se disant avec satisfaction: «Ma foi, j'ai fini ma
+besogne, c'est à lui maintenant de s'occuper de la sienne!» Lavrouchka,
+le domestique madré, se joignit à la conversation du dehors; il
+prétendait avoir aperçu, en allant à la distribution, des convois de
+boeufs et de biscuit.
+
+«En selle, le second peloton! s'écria Denissow en s'éloignant.
+
+--Où vont-ils?» se demanda Rostow.
+
+Cinq minutes plus tard, son camarade rentra et se jeta, les pieds tout
+crottés, sur son lit, fuma une pipe d'un air de mauvaise humeur, fouilla
+dans ses effets, qu'il bouleversa, prit son fouet, son sabre, et
+disparut.
+
+«Où vas-tu?» lui cria Rostow; mais l'autre, grommelant entre ses dents
+qu'il avait à faire, s'élança au dehors en s'écriant:
+
+«Que Dieu et l'Empereur me jugent!»
+
+Rostow entendit le bruit des pieds des chevaux dans la boue, et il
+s'endormit bien à son aise, sans s'inquiéter du départ de Denissow.
+Réveillé vers le soir, il s'étonna d'apprendre que son ami n'était pas
+revenu. Le temps était beau: deux officiers et un junker jouaient à la
+svaïka; il se joignit à eux. Au beau milieu de la partie, ils virent
+arriver des charrettes escortées d'une quinzaine de hussards sur leurs
+chevaux efflanqués. Arrivés au piquet, ils furent entourés par leurs
+camarades.
+
+«Voilà les vivres! dit Rostow... et Denissow qui se lamentait!
+
+--Quelle fête pour les soldats!» ajoutèrent les officiers.
+
+Denissow parut le dernier, accompagné de deux officiers d'infanterie;
+ils causaient tous les trois avec vivacité:
+
+«Je vous avertis, capitaine... cria l'un d'eux, maigre, de petite
+taille, et très irrité.
+
+--Et moi je vous avertis que je ne rends rien!
+
+--Vous en répondrez, capitaine, c'est du pillage... enlever les convois
+aux siens! Et nos soldats qui n'ont rien mangé depuis deux jours!
+
+--Et les miens depuis deux semaines!
+
+--C'est du brigandage, vous en répondrez! répliqua l'officier
+d'infanterie en haussant la voix.
+
+--Laissez-moi donc tranquille! s'écria Denissow en s'échauffant tout à
+coup. Eh bien, oui, c'est moi qui répondrai, et pas vous! Que me
+chantez-vous là?... Prenez garde à vous. Marche!
+
+--C'est bien! s'écria à son tour le petit officier, sans broncher, ni
+quitter la place.
+
+--Au diable... marche!... et prenez garde à vous!... et Denissow fit
+tourner la tête au cheval de son antagoniste.
+
+--Bien, bien, dit celui-ci d'un air menaçant et il prit un trot qui le
+secouait sur sa selle.
+
+--Un chien, un chien vivant, un vrai chien sur une palissade!...»
+C'était la raillerie la plus sanglante qu'un cavalier pût adresser à un
+fantassin à cheval.--Je leur ai enlevé de force leur convoi! dit-il en
+riant et en s'approchant de Rostow.... Impossible de laisser nos hommes
+crever de faim!»
+
+Les charrettes capturées étaient destinées à un régiment d'infanterie,
+mais, ayant appris par Lavrouchka qu'elles n'étaient pas escortées,
+Denissow s'en était emparé avec ses hussards. On distribua aussitôt des
+doubles rations de biscuit, et les autres escadrons en eurent leur part.
+
+Le lendemain, le chef du régiment fit venir Denissow et le regardant à
+travers ses doigts écartés:
+
+«Voilà, dit-il, comment j'envisage la chose: je ne veux rien en savoir
+et ne fais aucune enquête, mais je vous conseille de vous rendre à
+l'état-major, et d'y arranger votre affaire avec la direction des
+vivres. Faites votre possible pour donner un reçu constatant qu'il vous
+a été fourni tant; car autrement ce sera inscrit au compte du régiment
+d'infanterie, et l'enquête, une fois commencée, peut tourner mal.»
+
+Denissow se rendit immédiatement à l'état-major, tout disposé à suivre
+ce conseil, mais à son retour il était dans un tel état, que Rostow, qui
+ne l'avait jamais vu ainsi, en fut terrifié. Il ne pouvait ni parler, ni
+respirer, et ne répondait aux questions de son ami que par des injures
+et des menaces lancées d'une voix faible et enrouée....
+
+Rostow l'engagea à se déshabiller, à boire un peu d'eau, et envoya
+chercher le médecin.
+
+«Comprends-tu cela?... On veut me juger pour pillage!... Donne-moi de
+l'eau!... eh bien, qu'on me juge; mais je punirai toujours les lâches,
+je le dirai à l'Empereur. Donne-moi de la glace!»
+
+Le médecin le saigna, et un sang noir remplit toute une assiette. Une
+fois soulagé, il fut en état de raconter à Rostow ce qui lui était
+arrivé:
+
+«J'arrive... où est le chef?... on me l'indique.... Il faudra que vous
+attendiez!... Impossible, mon service me réclame, j'ai fait trente
+verstes, je n'ai pas le temps d'attendre, annoncez-moi!... Il daigne
+enfin paraître, ce voleur en chef; il me fait la leçon: «C'est du
+brigandage!...--Le brigand, dis-je, n'est pas celui qui s'empare des
+vivres pour nourrir ses soldats, mais celui qui les fourre dans sa
+poche!» Bon, il m'engage alors à signer un reçu chez le commissaire, et
+m'annonce que l'affaire suivra son cours. J'entre chez le commissaire,
+il est à table.... Qui vois-je? Voyons, devine!... Qui est-ce qui nous
+affame? s'écria Denissow, en frappant la table de son bras malade avec
+une telle violence que la planche vacilla et que les verres
+s'entrechoquèrent.... Télianine! «Comment, c'est toi qui arrêtes nos
+vivres? Une fois déjà on t'a tapé sur la figure et tu t'en es tiré assez
+heureusement...» et je lui en ai dit, que c'était un plaisir!
+poursuivit-il avec une joie féroce, en montrant ses dents blanches sous
+ses noires moustaches.
+
+--Voyons, ne crie pas, calme-toi, voilà le sang qui coule de nouveau;
+attends que je te bande le bras.»
+
+On le coucha, et il se réveilla dans son état habituel.
+
+Le lendemain, la journée n'était pas encore passée, que l'aide de camp
+du régiment vint le trouver d'un air sérieux et chagrin pour lui montrer
+le papier officiel du chef du régiment, et lui adressa des questions au
+sujet de l'aventure de la veille. Il lui confia également que l'affaire
+semblait prendre une tournure fâcheuse, qu'une commission militaire
+était nommée, et que, vu la sévérité déployée habituellement dans les
+cas de maraude et d'indiscipline, il devrait s'estimer heureux s'il
+n'était que dégradé.
+
+L'affaire avait été exposée ainsi de la part des plaignants: le major
+Denissow, après avoir enlevé de force un convoi, s'était présenté sans y
+être invité, et «pris de vin», devant l'intendant en chef, l'avait
+appelé voleur, l'avait menacé de le frapper, et, emmené de là, s'était
+élancé dans les bureaux, y avait battu deux employés, dont l'un avait eu
+le bras foulé.
+
+Denissow répondit en riant que c'était une histoire faite à plaisir, que
+ça n'avait aucun sens, qu'il n'avait peur d'aucun jugement, et que, si
+ces misérables l'attaquaient, il saurait bien leur fermer la bouche, et
+qu'ils s'en souviendraient.
+
+Nicolas ne fut pas dupe du ton léger avec lequel il parlait de
+l'affaire, il le connaissait trop bien, pour ne pas deviner ses
+inquiétudes au sujet d'une affaire qui pouvait lui causer de grands
+désagréments. Tous les jours on venait l'ennuyer de nouvelles questions,
+de nouvelles explications, et, le premier mai, il reçut l'ordre de
+passer son commandement au plus ancien et de se présenter en personne à
+l'état-major de la division, pour y rendre compte du pillage dont
+l'accusait l'intendance. La veille, Platow fit une reconnaissance avec
+deux régiments de cosaques et deux escadrons de hussards. Denissow y fit
+preuve de son courage habituel, en s'avançant jusque sur les lignes des
+tirailleurs ennemis. Une balle française l'atteignit à la jambe. En
+temps ordinaire, il n'aurait fait aucune attention à cette légère
+blessure et n'aurait pas quitté le régiment, mais cette fois elle lui
+servit de prétexte pour se débarrasser de sa visite à l'état-major, et
+se faire envoyer à l'hôpital.
+
+
+XVII
+
+
+Au mois de juin eut lieu la bataille de Friedland, à laquelle les
+hussards de Pavlograd ne prirent aucune part, et qui fut suivie d'un
+armistice. Rostow, se sentant tout isolé sans son ami, n'en ayant eu
+aucune nouvelle depuis son départ, et inquiet des suites qu'avait pu
+avoir sa blessure, profita de la trêve pour se rendre à l'hôpital, situé
+dans un petit bourg, deux fois saccagé par les troupes russes et
+françaises. L'aspect en était d'autant plus sombre, que la saison était
+belle et que les champs réjouissaient la vue, pendant qu'on ne voyait
+dans ces rues ruinées que des habitants déguenillés, et des soldats
+ivres ou malades.
+
+Une maison en pierres, dont les vitres étaient à moitié brisées, et
+entourée des restes d'une palissade, portait le nom d'hôpital. Quelques
+soldats, dont les membres étaient entourés de linge, pâles et bouffis,
+assis ou errants, se chauffaient au soleil.
+
+À peine entré, Rostow fut saisi à la gorge par l'odeur de pharmacie et
+en même temps de décomposition qui y régnait. Il rencontra sur
+l'escalier un médecin militaire russe, un cigare à la bouche, accompagné
+d'un chirurgien:
+
+«Je ne puis pas me fendre en deux, disait le premier, je t'attendrai ce
+soir chez Makar Alexéïévitch. Fais ce que tu pourras! N'est-ce pas la
+même chose?
+
+--Qui demandez-vous, Votre Noblesse? dit le docteur à Rostow, pourquoi
+venez-vous ici chercher le typhus, quand vous avez échappé aux
+balles?... C'est ici la maison des pestiférés!
+
+--Comment? demanda Rostow.
+
+--Le typhus est terrible; qui entre ici est mort. Nous y avons résisté,
+Makéïew et moi, ajouta-t-il en montrant son collègue: cinq de nos
+confrères y ont succombé. Une semaine après l'entrée d'un nouveau..., et
+c'est fini. On nous a adjoint des Prussiens, mais cela leur déplaît, à
+nos alliés!»
+
+Rostow lui expliqua qu'il désirait voir le major Denissow:
+
+«Je ne sais pas, je ne le connais pas, et ce n'est pas étonnant; j'ai
+trois hôpitaux sur les bras, et quatre cents malades et plus! C'est
+encore heureux que les charitables dames allemandes nous envoient deux
+livres de café et de charpie par mois, sans cela nous n'y résisterions
+pas... quatre cents, entendez-vous, sans compter les nouveaux à
+recevoir.»
+
+L'air fatigué et épuisé du chirurgien trahissait son impatience de voir
+le docteur bavard continuer son chemin.
+
+«Le major Denissow, répéta Nicolas, blessé à Molliten?
+
+--Ah oui! je crois qu'il est mort, n'est-ce pas, Makéïew? dit le docteur
+avec la plus parfaite indifférence; mais le chirurgien fut d'un autre
+avis.
+
+--Est-ce un roux, de haute taille?» demanda le docteur, et au
+signalement que lui en donna Rostow, il s'écria avec joie:
+
+«Oui, oui, je me rappelle, il doit être mort. Du reste, je vais regarder
+sur mes listes. Sont-elles chez toi, Makéïew?
+
+--Elles sont chez Makar Alexéïévitch. Ayez l'obligeance, dit Makéïew, en
+s'adressant à Rostow, d'entrer vous-même dans la salle des officiers.
+
+--Je vous engage, mon cher, à ne pas y aller, vous risqueriez d'y
+laisser votre peau, dit le docteur; mais Rostow prenant congé de lui,
+pria le chirurgien de l'y conduire.
+
+--Ne vous en prenez qu'à vous-même s'il vous arrive malheur,» lui cria
+le médecin du bas de l'escalier.
+
+L'odeur de l'hôpital était si écoeurante dans le sombre corridor qu'ils
+traversaient, que Nicolas se boucha les narines, et s'arrêta même tout
+étourdi. Une porte s'ouvrit à droite, un squelette en sortit pâle,
+maigre, nu-pieds, marchant sur des béquilles, et regardant les nouveaux
+venus avec envie. Notre hussard jeta un coup d'oeil dans la salle, et
+vit des malades et des blessés couchés par terre sur de la paille, ou
+sur leurs manteaux.
+
+«Peut-on entrer? demanda-t-il.
+
+--Il n'y a rien à voir,» répliqua le chirurgien; mais, cette réponse ne
+faisant qu'aiguillonner sa curiosité, Rostow entra dans les chambres des
+soldats. L'odeur y était encore plus acre et plus violente, car c'était
+là le foyer même de l'infection.
+
+Dans une longue salle, exposée à un soleil ardent, étaient alignés, la
+tête contre le mur et laissant un passage au milieu, les blessés et les
+malades, dont la plupart avaient le délire et ne s'inquiétaient guère
+des survenants. Les autres, relevant la tête en les voyant entrer,
+tournèrent vers eux leurs figures de cire, sur lesquelles on lisait
+l'espérance d'un secours providentiel, et une jalousie involontaire à la
+vue de la bonne mine de Rostow. Celui-ci s'avança jusqu'au milieu de la
+chambre, et portant au loin, par les portes entr'ouvertes, son regard
+jusque dans les sections voisines, il n'aperçut partout que le même
+spectacle sinistre, qu'il considéra en silence. À ses pieds, presque en
+travers du passage, gisait un malade, un cosaque sans doute, facile à
+reconnaître à la coupe de ses cheveux; les jambes et les bras écartés,
+le visage enflammé, les yeux retournés et n'en laissant plus voir que le
+blanc, les veines des pieds et des mains gonflées et près d'éclater, il
+frappait sa tête contre le plancher, et répétait d'une voix rauque
+toujours le même mot. Rostow se pencha pour mieux entendre:
+
+«À boire, à boire!» disait ce malheureux.
+
+Regardant autour de lui, il se demanda où il pourrait transporter le
+mourant et lui donner de l'eau.
+
+«Qui donc les soigne?» demanda-t-il au chirurgien.
+
+Au même moment, un soldat du train, sortant de l'autre pièce et le
+prenant pour un des chefs inspecteurs de l'hôpital, fit le salut
+militaire en passant devant lui:
+
+«Transporte-le ailleurs et donne-lui de l'eau.
+
+--Entendu, Votre Noblesse, répondit le soldat sans bouger.
+
+--On n'en fera rien,» se dit Rostow, et il allait sortir, lorsqu'il se
+sentit instinctivement attiré vers un coin de la chambre par un regard
+fixé obstinément sur lui. Un vieux soldat, au teint jauni, à
+l'expression sombre, à la barbe grise et inculte, semblait vouloir lui
+demander quelque chose. Il s'approcha de lui et vit qu'une de ses jambes
+avait été amputée au-dessus du genou. Son voisin, un tout jeune homme,
+immobile, étendu la tête renversée en arrière, le visage d'une blancheur
+mate, les yeux fixes sous ses paupières à demi closes, attira
+l'attention de Rostow. Il frémit: «Mais il me semble, dit-il, que
+celui-ci est....
+
+--Oui, Votre Noblesse, et nous avons déjà tant supplié! dit le vieux
+soldat dont la mâchoire tremblait. Il est mort à l'aube.... Ce sont
+pourtant des hommes et pas des chiens!
+
+--On va l'emporter à l'instant, s'empressa de dire le chirurgien: venez,
+Votre Noblesse.
+
+--Allons, allons,» dit Rostow avec la même hâte, en baissant les yeux,
+et, essayant de passer inaperçu sous le feu croisé de ces regards,
+braqués sur lui avec une expression de reproche et d'envie, il sortit de
+cet enfer.
+
+
+XVIII
+
+
+Après avoir traversé le corridor, ils entrèrent dans la section des
+officiers, qui était composée de trois pièces communiquant entre elles:
+il y avait là des lits, sur lesquels les malades étaient couchés ou
+assis. Quelques-uns d'entre eux se promenaient en robe de chambre. Le
+premier que remarqua Rostow fut un petit homme maigre avec un bras de
+moins, en bonnet de coton, une pipe à la bouche, arpentant de long en
+large la première pièce. Il essaya de se rappeler où il l'avait déjà vu.
+
+
+«Voilà comme on se retrouve, dit le petit homme. C'est moi, Touschine,
+celui qui vous a ramené là-bas à Schöngraben, et vous voyez, ajouta-t-il
+en montrant sa manche flottante, on m'a enlevé un petit morceau!... Vous
+cherchez Denissow... c'est mon compagnon!... Venez par ici,» et il
+l'emmena dans la chambre voisine, où l'on entendait rire aux éclats.
+
+«Comment ont-ils envie de rire ici?» se demanda Rostow qui ne pouvait ni
+se débarrasser de l'odeur du mort, ni oublier les regards qui l'avaient
+suivi à sa sortie.
+
+Denissow, la tête enfouie sous sa couverture, dormait encore, quoiqu'il
+fût déjà midi:
+
+«Ah! Rostow! bonjour, bonjour!» s'écria-t-il de sa voix habituelle; mais
+Rostow remarqua avec peine qu'à travers sa vivacité et son insouciance
+ordinaire un sentiment étrange d'aigreur perçait sur sa figure et dans
+ses paroles.
+
+Sa blessure, malgré son peu d'importance, n'était pas encore guérie
+après un séjour de six semaines à l'hôpital; son visage était bouffi et
+pâle comme ceux de ses camarades; mais ce n'était pas là ce qui avait
+frappé Rostow: c'était le sourire forcé de son ami, qui semblait ne pas
+se réjouir de sa visite, et qui ne le questionnait ni sur le régiment,
+ni sur ce qui s'y passait; il se bornait à l'écouter lorsque Nicolas en
+parlait.
+
+Il ne témoignait aucun intérêt à rien: on aurait dit qu'il s'efforçait
+d'oublier le passé, et qu'il n'avait qu'une seule et constante
+préoccupation, son affaire avec l'intendance. Quand Rostow lui demanda
+où elle en était, il tira de dessous son oreiller plusieurs papiers,
+entre autres celui qu'il avait reçu en dernier lieu de la commission et
+le brouillon de sa réponse, qui évidemment lui plaisait, car il faisait
+remarquer à Rostow les réflexions piquantes dont il l'avait émaillée.
+Ses camarades, qui avaient entouré avec empressement le nouveau venu,
+porteur de nouvelles du monde extérieur, s'éloignèrent peu à peu,
+aussitôt que Denissow commença à lire. Leur figure disait assez qu'ils
+avaient par-dessus la tête de toute cette histoire. Seul son voisin de
+lit, un gros uhlan qui fumait sa pipe d'un air sombre, et le petit
+Touschine, branlant la tête d'un air désapprobateur, continuèrent à
+l'écouter:
+
+«À mon avis, dit le uhlan en l'interrompant au beau milieu de sa
+lecture, il n'y a qu'une chose à faire, s'adresser à la clémence de
+l'Empereur. Il y aura, dit-on, une pluie de récompenses, et il graciera,
+c'est sûr....
+
+--Moi, demander une grâce à l'Empereur! s'écria Denissow d'une voix
+irritée, bien qu'il tâchât seulement de lui rendre son énergie
+d'autrefois. Pourquoi? Si j'avais été un brigand, j'aurais pu demander
+ma grâce, et c'est parce que j'attaque des misérables?... Qu'on me juge,
+je n'ai pas peur: j'ai servi honorablement l'Empereur, la patrie, je
+n'ai pas volé! Et l'on me dégraderait pour.... Allons donc!... Écoute ce
+que je leur dis plus loin: «Si j'avais volé le gouvernement...»
+
+--C'est bien écrit, assurément cela saute aux yeux, dit Touschine, mais
+là n'est pas la question, Vassili Dmitritch, il faut se soumettre... et
+il ne le veut pas, ajouta-t-il en s'adressant à Rostow; l'auditeur lui a
+bien dit que son affaire était mauvaise.
+
+--Eh bien, tant pis, repartit Denissow.
+
+--L'auditeur vous a pourtant préparé une supplique, dit Touschine; vous
+devriez la signer et la remettre à Rostow: il a sûrement des
+accointances avec l'état-major, et vous ne trouverez pas de meilleure
+occasion.
+
+--J'ai déclaré que je ne ferais point de bassesse,» répondit Denissow,
+et il reprit sa lecture.
+
+Rostow partageait l'opinion de Touschine et des autres officiers;
+c'était, il le sentait d'instinct, la seule et véritable voie à suivre;
+il aurait été heureux de rendre ce service à son camarade, mais,
+connaissant sa volonté inébranlable et le juste motif de son
+emportement, il n'osait l'y engager.
+
+Lorsque cette lecture irritante, qui avait duré plus d'une heure, fut
+terminée, les groupes se reformèrent autour d'eux, et Rostow,
+profondément attristé, passa le reste de la journée à causer de choses
+et d'autres, et à écouter les récits de ces pauvres blessés, tandis que
+Denissow, sombre et morne, gardait constamment le silence.
+
+S'étant enfin décidé à partir, fort avant dans la soirée, Rostow lui
+demanda s'il n'avait pas de commissions?
+
+«Si! un moment,» répondit-il, et, tirant de dessous son oreiller les
+mêmes papiers, il s'approcha de la fenêtre, sur l'appui de laquelle il y
+avait un encrier, et il y trempa une plume:
+
+«Il n'y a pas à dire, un fouet ne peut briser une hache,» dit-il en
+remettant à Rostow une grande enveloppe.
+
+C'était sa supplique à l'Empereur, dans laquelle, sans parler de ses
+griefs contre l'intendance, il demandait sa grâce pure et simple:
+
+«Tu la remettras à qui de droit; on voit bien...» Il n'acheva pas, un
+sourire douloureux et forcé contracta ses lèvres.
+
+
+XIX
+
+
+Revenu au régiment, Rostow, ayant mis le colonel au courant de la
+situation de Denissow, partit aussitôt pour Tilsitt, avec la supplique
+de Denissow dans sa poche.
+
+Le 13/25 juin, eut lieu l'entrevue des deux Empereurs, Alexandre et
+Napoléon. Boris Droubetzkoï obtint d'un haut personnage de faire partie
+ce jour-là de sa suite.
+
+«Je voudrais voir le grand homme,» avait-il dit en parlant de Napoléon,
+qu'il avait jusque-là, comme tous les autres, appelé Bonaparte.
+
+«Vous voulez dire Bonaparte?» répondit le général en souriant.
+
+Boris comprit aussitôt que c'était une manière aimable de le mettre à
+l'épreuve.
+
+«Mon prince, je parle de l'Empereur Napoléon...»
+
+Et le général lui tapa amicalement sur l'épaule.
+
+«Tu iras loin,» lui dit-il, et il le prit avec lui.
+
+Ce fut ainsi que Boris fit partie des élus qui assistèrent à l'entrevue
+sur les bords du Niémen. Il vit les tentes et les radeaux ornés des
+chiffres des deux souverains. Napoléon, sur la rive opposée, passant
+devant le front de sa garde, l'Empereur Alexandre, pensif, attendant
+dans un cabaret l'arrivée de son futur allié. Il vit les deux souverains
+monter en bateau et Napoléon, abordant le premier le radeau, s'avancer
+rapidement vers Alexandre, lui tendre la main, et disparaître avec lui
+sous la tente. Depuis son entrée dans les hautes sphères, Boris avait
+pris l'habitude d'observer attentivement tout ce qu'il voyait autour de
+lui et d'en tenir note; il s'informa donc du nom des personnages de la
+suite de Napoléon, s'inquiéta de leurs uniformes, écouta les propos des
+dignitaires importants, regarda à sa montre pour savoir au juste l'heure
+à laquelle les Empereurs s'étaient retirés sous la tente, et ne manqua
+pas d'en faire autant à leur sortie. L'entretien dura une heure
+cinquante-trois minutes, et il le nota aussitôt parmi les autres faits
+historiques qui avaient leur importance. La suite de l'Empereur
+Alexandre n'étant pas très nombreuse, il devenait dès lors très
+important de se trouver à Tilsitt à cette occasion, et Boris ne tarda
+pas à s'en apercevoir. Sa position se raffermit, on s'habitua à lui, il
+fit dorénavant partie de ce milieu choisi, et il fut chargé deux fois
+d'une mission pour l'Empereur. Ce dernier le connaissait, et
+l'entourage, ne le considérant plus comme un nouveau venu, aurait été
+même étonné de ne plus le voir.
+
+Il logeait avec un autre aide de camp, le comte Gelinski, un Polonais
+élevé à Paris, très riche, partisan enthousiaste des Français, et dont
+la tente devint pendant ces quelques jours à Tilsitt le point de
+réunion, pour les dîners et les déjeuners, des officiers français de la
+garde et de l'état-major.
+
+Le 24 juin, le comte Gelinski organisa un souper: un aide de camp de
+Napoléon y occupait la place d'honneur, et parmi les autres invités on
+voyait quelques officiers français de la garde, et un tout jeune homme,
+d'une grande et ancienne famille, qui était page de Napoléon. Ce même
+jour, Rostow, profitant de l'obscurité pour ne pas être reconnu en habit
+civil, se rendit tout droit chez Boris.
+
+L'armée, qu'il venait de quitter, n'était point encore au diapason des
+nouveaux rapports établis au quartier général avec Napoléon et les
+Français, nos anciens ennemis devenus nos amis; rapports qui étaient la
+conséquence naturelle du changement survenu dans la politique des deux
+pays. Bonaparte y inspirait encore à tous le même sentiment de haine, de
+mépris et de terreur. Rostow, discutant peu de jours auparavant avec un
+officier du détachement de Platow, s'était acharné à lui prouver qu'on
+traiterait Napoléon en criminel, et non en souverain, si on avait la
+bonne fortune de le faire prisonnier. Une autre fois, causant avec un
+colonel français blessé, il s'était échauffé au point de lui dire qu'il
+ne pouvait être question de paix entre un Empereur légitime et un
+brigand! Aussi éprouva-t-il un singulier étonnement à la vue des
+officiers français et de ces uniformes qu'il avait l'habitude de ne
+rencontrer qu'aux avant-postes. À peine les aperçut-il, que le sentiment
+naturel à un militaire, l'animosité qu'il ressentait toujours à leur
+vue, se réveilla en lui. Il s'arrêta sur le seuil du logement de
+Droubetzkoï, et demanda en russe s'il y était. Boris, au son d'une voix
+étrangère, sortit à sa rencontre, et ne put s'empêcher de laisser percer
+un certain déplaisir:
+
+«Ah! c'est toi! je suis très content de te voir, dit-il néanmoins, mais
+pas assez à temps pour que Rostow n'eût pas saisi sa première
+impression.
+
+--Je viens mal à propos? dit-il froidement, je viens pour affaire,
+autrement....
+
+--Mais pas du tout: je suis seulement étonné de te voir ici!... Je suis
+à vous dans un moment, répondit-il à quelqu'un qui l'appelait de l'autre
+chambre.
+
+--Ah! je le vois bien... je viens mal à propos, répéta Nicolas; mais
+Boris avait déjà arrêté sa ligne de conduite, et il l'entraîna avec lui.
+Son regard calme et tranquille semblait s'être voilé et se dérober
+derrière «les lunettes bleues» du savoir-vivre.
+
+--Tu as tort de le croire. Viens!» Le couvert était mis, il le présenta
+à ses invités, et leur expliqua qu'il n'était pas un civil, mais un
+militaire et son ancien ami. Rostow regardait les Français d'un air
+maussade et les salua avec raideur.
+
+Gelinski, nullement satisfait de l'apparition de ce Russe, ne lui fit
+aucun accueil. De son côté, Boris faisait mine de ne point s'apercevoir
+de la gêne qu'il avait ainsi introduite dans leur cercle, et s'efforçait
+de ranimer la conversation. Un des hôtes s'adressant, avec une politesse
+toute française, à Rostow qui gardait un silence opiniâtre, demanda s'il
+n'était pas venu avec l'intention de voir l'Empereur Napoléon.
+
+«Non, je suis venu pour affaire,» répondit brièvement Rostow.
+
+Sa mauvaise humeur, accrue par le déplaisir évident qu'il causait à son
+ami, lui fit supposer que tous le regardaient également de travers: Ce
+n'était du reste que trop vrai: sa présence les gênait, et à cause de
+lui, la conversation languissait.
+
+«Que font-ils ici?» se demanda-t-il à lui-même.
+
+«Je sens que je suis de trop, dit-il à Boris, laisse-moi te conter mon
+affaire, et je m'en vais.
+
+--Mais non, reste! Si tu es fatigué, va te reposer un peu dans ma
+chambre.»
+
+Ils entrèrent dans la petite pièce où couchait Boris. Nicolas, sans
+prendre même la peine de s'asseoir, lui déroula, d'un ton irrité, toute
+l'affaire de Denissow, et lui demanda carrément s'il pouvait et voulait
+remettre sa supplique au général, pour être transmise à l'Empereur. Pour
+la première fois, le regard de Boris lui produisit un effet désagréable:
+Boris, en effet, les jambes croisées, regardait de côté et d'autre, et
+ne prêtait qu'une vague attention à son ami; il l'écoutait comme un
+général écoute le rapport de son subordonné:
+
+«Oui, j'ai entendu conter beaucoup de choses de ce genre, l'Empereur est
+très sévère à ce sujet. Il vaudrait mieux, à mon avis, ne pas la faire
+parvenir jusqu'à Sa Majesté, et l'adresser tout simplement au chef du
+corps d'armée; ensuite, je crois que....
+
+--C'est-à-dire que tu ne veux rien faire, dis-le-moi tout net! s'écria
+Rostow avec irritation.
+
+--Au contraire, je ferai ce que je pourrai.»
+
+Gelinski appela Boris à travers la porte.
+
+«Vas-y, vas-y...» dit Nicolas, et, refusant de prendre part au souper,
+il resta dans la petite chambre, qu'il se mit à arpenter dans tous les
+sens, au bruit animé des voix françaises.
+
+
+XX
+
+
+Le jour était mal choisi pour faire des démarches de ce genre. Il était
+impossible de se présenter chez le général de service, en frac et sans
+congé, et quand même Boris l'aurait voulu, celui-ci n'aurait pu rien
+faire le lendemain 27 juin (9 juillet), jour où furent signés les
+préliminaires de la paix. Les Empereurs échangèrent les grands-cordons
+de leurs ordres: Alexandre reçut la Légion d'honneur, et Napoléon, le
+Saint-André. Un grand banquet, auquel les Empereurs devaient assister,
+fut offert par le bataillon de la garde française au bataillon de
+Préobrajensky.
+
+Plus Rostow pensait à la façon d'agir de Boris, plus il en était
+affecté. Il feignit de dormir quand Boris rentra, et le lendemain matin
+il s'éclipsa de bonne heure, pour aller courir les rues en habit civil
+et en chapeau rond, et examiner les Français, leurs uniformes et les
+maisons occupées par les deux souverains. Sur la place, on commençait à
+disposer les tables destinées au repas, et à pavoiser les façades des
+maisons de drapeaux russes et français, ornés des chiffres A et N.
+
+«Il est évident que Boris ne veut rien faire, se disait Nicolas, et tout
+est fini entre nous!... mais je ne m'en irai pas sans avoir tenté
+l'impossible pour Denissow. Il faut que sa lettre parvienne à
+l'Empereur... et l'Empereur est là!» ajoutait-il mentalement en se
+rapprochant sans le vouloir de la demeure impériale.
+
+Deux chevaux tout sellés attendaient devant la porte: la suite se
+rassemblait pour escorter Alexandre.
+
+«Je le verrai, mais comment lui remettrai-je moi-même la supplique?
+Comment lui dirai-je tout?... M'arrêterait-on par hasard à cause de mon
+habit civil?... Non! non! Il comprendra que c'est une injustice, car il
+comprend tout, lui.... Et si l'on m'arrête?... Après tout, le grand
+mal.... Ah! on se rassemble.... Eh bien, j'irai et je la remettrai: tant
+pis pour Droubetzkoï, qui m'y oblige!...»
+
+Et avec une décision dont il ne se serait pas cru capable, il se dirigea
+vers l'entrée.
+
+«Cette fois-ci, je ne laisserai pas échapper l'occasion comme à
+Austerlitz. Je tomberai à ses pieds, je le prierai, je le supplierai!»
+Son coeur battait avec violence à la pensée de le revoir: «Il
+m'écoutera, me relèvera, me remerciera! Il me dira: «Je suis heureux de
+pouvoir faire le bien et réparer les injustices!»...
+
+Et il passa, sans faire la moindre attention aux regards curieusement
+dirigés sur lui.
+
+Un large escalier montait du perron au premier étage; à droite était une
+porte fermée, et sous la voûte de l'escalier une autre porte, qui
+conduisait au rez-de-chaussée.
+
+«Qui demandez-vous? lui dit-on.
+
+--C'est une supplique à remettre à Sa Majesté, répondit Nicolas d'une
+voix tremblante.
+
+--Veuillez alors passer de son côté.»
+
+À cette invitation faite avec indifférence, Rostow s'effraya de son
+entreprise; la pensée de se trouver inopinément face à face avec
+l'Empereur était si séduisante et si terrible à la fois, qu'il était
+presque sur le point de s'enfuir, mais le fourrier de la chambre lui
+ouvrit la porte et le fit entrer chez l'officier de service.
+
+Un homme de taille moyenne, de trente ans environ, en pantalon blanc, en
+bottes fortes, qui venait de passer une fine chemise de batiste, se
+faisait boutonner ses bretelles par son valet de chambre.
+
+«Bien faite et la beauté du diable!» disait-il à quelqu'un dans la pièce
+voisine. À la vue du jeune homme, il fronça le sourcil et se tut.
+
+«Que désirez-vous? Une supplique?...
+
+--Qu'est-ce que c'est? demanda une voix dans l'autre chambre.
+
+--Encore un pétitionnaire! répondit celui qui s'habillait.
+
+--Dites-lui d'attendre, remettez-le à plus tard. Il va sortir, il faut
+l'accompagner.
+
+--Demain, demain, il est trop tard à présent...»
+
+Rostow fit quelques pas vers la porte:
+
+«De qui est la supplique, et qui êtes-vous?
+
+--Du major Denissow.
+
+--Mais vous, qui êtes-vous? un officier?
+
+--Le comte Rostow, lieutenant.
+
+--Quelle hardiesse! La supplique aurait dû être remise par votre chef.
+Partez vite, partez vite!...»
+
+Et il reprit sa toilette interrompue.
+
+Rostow sortit; le perron était envahi par une foule de généraux en
+grande tenue, devant lesquels il se trouvait forcé de passer.
+
+Et, mourant de peur, rien qu'en songeant qu'il pouvait rencontrer
+l'Empereur, il craignait de se couvrir de honte, d'être mis aux arrêts
+devant lui, il comprenait et regrettait toute l'inconvenance de sa
+conduite, et se glissait les yeux baissés hors de cette brillante
+réunion, lorsqu'une voix de basse bien connue l'appela par son nom, et
+une main se posa sur son épaule:
+
+«Que faites-vous donc là, mon cher, et en habit civil encore?»
+
+C'était un général de cavalerie, ancien divisionnaire de Rostow, qui
+avait su pendant cette campagne conquérir les bonnes grâces de
+l'Empereur.
+
+Le jeune homme, effrayé, s'empressa de se justifier, mais, la bonhomie
+railleuse de son chef l'ayant rassuré, il le prit à part, lui exposa
+l'affaire d'une voix émue et implora son appui. Le général branla la
+tête d'un air soucieux:
+
+«C'est triste pour ce brave, dit-il, donne-moi la supplique.»
+
+À peine la lui avait-il remise, qu'un bruit d'éperons résonna sur
+l'escalier, et le général se rapprocha des autres. C'était la suite qui
+descendait et qui se mit immédiatement en selle. L'écuyer Heine, le même
+qui était à Austerlitz, amena le cheval de l'Empereur; un léger
+craquement de bottes se fit entendre, et Rostow devina aussitôt quel
+était celui qui descendait les degrés. Oubliant sa crainte d'être
+reconnu, il s'avança au milieu de quelques autres curieux, et revit,
+après un intervalle de deux ans, ces traits, ce regard, cette démarche,
+cet ensemble séduisant de douceur et de majesté qui lui étaient si
+chers.... Son enthousiasme et son amour se réveillèrent avec une
+nouvelle force. L'Empereur portait l'uniforme du régiment de
+Préobrajensky, le pantalon de peau collant, les bottes fortes, et sur la
+poitrine la plaque d'un ordre étranger (la Légion d'honneur) que Nicolas
+ne connaissait pas. Tenant son chapeau sous son bras, et mettant ses
+gants, il s'arrêta au haut des marches du perron, et éclaira tout ce qui
+l'entourait de son lumineux regard. Il jeta quelques mots en passant à
+certains privilégiés, et, reconnaissant le général de cavalerie, il lui
+sourit et l'appela à lui d'un signe de la main.
+
+Toute la suite recula, et Rostow put s'apercevoir qu'une assez longue
+conversation s'engageait entre eux deux.
+
+L'Empereur fit un pas vers son cheval, la suite et la foule de la rue
+s'élancèrent en avant, et Alexandre, saisissant le pommeau de la selle,
+se retourna encore une fois vers le général, et lui dit d'une voix
+accentuée, comme s'il tenait à être entendu de tous:
+
+«Impossible, général, et c'est impossible parce que la loi est au-dessus
+de moi!» Il posa le pied dans l'étrier, le général s'inclina
+respectueusement. Pendant que l'Empereur s'éloignait au galop, Nicolas,
+oubliant tout dans son exaltation, courut à sa suite avec la foule.
+
+
+XXI
+
+
+Les bataillons de Préobrajensky et de la garde française avec ses hauts
+bonnets à poils étaient alignés, le premier à droite, le second à
+gauche.
+
+Au moment où l'Empereur s'avançait vers eux et où ils lui présentaient
+les armes, un autre groupe de cavaliers, en avant desquels s'avançait un
+personnage que Rostow devina tout de suite être Napoléon, déboucha de
+l'autre côté de la place. Il arrivait au galop sur un cheval gris, pur
+sang arabe, couvert d'une chabraque amarante brodée d'or. Il portait son
+petit chapeau, le grand cordon de Saint-André et un uniforme bleu foncé
+entr'ouvert sur un gilet blanc. Dès qu'il fut près de l'Empereur
+Alexandre, il souleva son chapeau, et l'oeil exercé de Rostow remarqua
+qu'il ne se tenait pas bien en selle. Les bataillons crièrent: «Hourra!»
+et «Vive l'Empereur!» Ayant échangé quelques paroles, les illustres
+alliés descendirent de cheval et se donnèrent la main. Le sourire de
+Napoléon était contraint et désagréable, tandis que celui d'Alexandre se
+distinguait par une bienveillance toute naturelle.
+
+Rostow ne les quitta pas des yeux, malgré les ruades des chevaux de la
+gendarmerie française, chargée de contenir la foule; il était stupéfait
+de voir l'Empereur traiter Napoléon d'égal à égal, et ce dernier en
+faire autant avec une parfaite aisance.
+
+Les deux souverains, accompagnés de leur suite, s'approchèrent du
+bataillon de Préobrajensky; Rostow, qui se trouvait au premier rang
+d'une foule considérable massée en cet endroit, se trouva si près de son
+Empereur bien-aimé, qu'il eut peur d'être reconnu.
+
+«Sire, je vous demande la permission de donner la Légion d'honneur au
+plus brave de vos soldats,» dit une voix nette, en prononçant
+distinctement chaque syllabe. C'était le petit Bonaparte qui parlait
+ainsi, en regardant, de bas en haut, droit dans les yeux du Tsar, qui,
+l'écoutant avec attention, lui sourit en lui faisant un signe
+affirmatif.
+
+«À celui qui s'est le plus vaillamment conduit dans cette guerre!
+ajouta Napoléon avec un calme irritant pour Rostow, et en regardant avec
+assurance les soldats russes alignés, qui présentaient les armes et
+fixaient, immobiles, les yeux sur la figure du Tsar:
+
+--Votre Majesté me permettra-t-elle de demander l'avis du colonel?» dit
+Alexandre, en faisant quelques pas vers le prince Kozlovsky, commandant
+du bataillon. Bonaparte ôta avec peine de sa petite main blanche son
+gant, qui se déchira, et le jeta. Un aide de camp s'élança pour le
+ramasser.
+
+«À qui la donner? demanda l'Empereur Alexandre, assez bas et en russe.
+
+--À celui que Votre Majesté choisira.»
+
+L'Empereur fronça le sourcil involontairement et ajouta:
+
+«Il faut pourtant lui répondre.»
+
+Le regard de Kozlovsky parcourut les rangs et glissa sur Rostow.
+
+«Serait-ce à moi par hasard?» se dit celui-ci.
+
+«Lazarew,» dit le colonel d'un air décidé, et le premier soldat du rang
+en sortit aussitôt, le visage tressaillant d'émotion, comme il arrive
+toujours à un appel fait inopinément devant le front.
+
+«Où vas-tu? ne bouge pas!» murmurèrent plusieurs voix, et Lazarew, ne
+sachant où aller, s'arrêta effrayé.
+
+Napoléon tourna imperceptiblement la tête en arrière, et tendit sa
+petite main potelée comme pour saisir quelque chose. Les personnes de sa
+suite, devinant à l'instant son désir, s'agitèrent, chuchotèrent, se
+passèrent de l'une à l'autre un petit objet, et un page, le même que
+Nicolas avait vu chez Boris, s'élança en avant, et, saluant avec
+respect, déposa dans cette main tendue une croix à ruban rouge. Napoléon
+la prit sans la regarder et s'approcha de Lazarew, qui, les yeux
+écarquillés, continuait obstinément à regarder son Empereur. Jetant un
+coup d'oeil au Tsar pour bien lui prouver que ce qu'il allait faire
+était une gracieuseté à son intention, Napoléon posa sa main, qui tenait
+la croix, sur la poitrine du soldat, comme si son attouchement seul
+devait suffire à rendre à tout jamais ce brave heureux d'avoir été
+décoré et distingué entre tous. Sa main daigna donc toucher la poitrine
+du soldat, et la croix qu'il y appliquait fut aussitôt attachée par les
+officiers empressés des deux suites. Lazarew suivait d'un air sombre les
+gestes de ce petit homme, et reporta, sans changer de pose, son regard
+sur son souverain, comme pour lui demander ce qu'il devait faire; n'en
+recevant aucun ordre, il resta pendant un certain temps dans son
+immobilité de statue.
+
+Les Empereurs remontèrent à cheval et s'éloignèrent. Les Préobrajensky
+rompirent les rangs, se mêlèrent aux grenadiers français et s'assirent
+autour des tables.
+
+Lazarew occupait la place d'honneur; militaires et civils, officiers
+russes et français, tous l'embrassaient, le félicitaient, lui serraient
+les mains, l'entouraient à l'envi, et le bourdonnement des deux langues,
+mêlé aux rires et aux chants, s'entendait de tous côtés sur la place.
+Deux officiers, aux figures échauffées et joyeuses, passèrent devant
+Rostow:
+
+«Quel régal, mon cher!... et servis avec de l'argenterie!... As-tu vu
+Lazarew?
+
+--Je l'ai vu.
+
+--On assure que demain les Préobrajensky traiteront les Français.
+
+--Quel bonheur pour ce Lazarew! 1 200 francs de pension à vie!
+
+--En voilà un bonnet! criait un Préobrajensky, en mettant sur sa tête le
+bonnet à poil d'un grenadier.
+
+--C'est charmant!
+
+--Connais-tu le mot d'ordre? disait un officier de la garde à un
+camarade. Avant-hier c'était: «Napoléon, France, bravoure»; hier c'était
+«Alexandre, Russie, grandeur» Un jour c'est Napoléon qui le donne, le
+lendemain c'est l'Empereur, et demain il enverra la croix de
+Saint-Georges au plus brave soldat de la garde française. On ne peut
+faire autrement que de lui rendre la pareille.»
+
+Boris, qui, avec son ami Gelinski, était venu pour admirer le banquet,
+aperçut Rostow appuyé au coin d'une maison:
+
+«Nicolas! bonjour; qu'es-tu donc devenu?... nous ne nous sommes pas vus.
+Qu'as-tu donc? ajouta-t-il, en remarquant son air farouche et défait.
+
+--Rien, rien.
+
+--Tu viendras tantôt?
+
+--Oui, j'irai.»
+
+Rostow resta longtemps adossé contre la muraille, suivant des yeux les
+héros de la fête, pendant qu'un douloureux travail intérieur
+s'accomplissait en lui. Des doutes terribles envahissaient son âme, et
+il ne pouvait leur donner de solution satisfaisante. Il pensait à
+Denissow, à son indifférence chagrine, à sa soumission inattendue; il
+revoyait l'hôpital, sa saleté, ses épouvantables maladies, ces bras et
+ces jambes qui manquaient, et il croyait encore sentir l'odeur du
+cadavre. Cette impression fut si vive, qu'il chercha instinctivement
+autour de lui d'où elle lui montait à la gorge. Il pensait à Bonaparte,
+à son air satisfait, à Bonaparte empereur, aimé et respecté de son
+souverain bien-aimé! Mais alors, pourquoi tous ces membres mutilés?
+pourquoi tous ces gens tués? D'un côté, Lazarew décoré, de l'autre
+Denissow puni sans espoir de grâce!... Et il s'effrayait lui-même du
+tour que prenaient ses réflexions.
+
+La faim et le fumet des plats le tirèrent de cette rêverie, et comme,
+après tout, il fallait manger avant de s'en retourner, il entra dans
+l'auberge voisine. Un grand nombre d'officiers, arrivés comme lui en
+habit civil, y étaient réunis, et ce fut à grand'peine qu'il parvint à
+se faire servir à dîner. Deux camarades de sa division se joignirent à
+lui: on causa de la paix, et tous, comme du reste la majeure partie de
+l'armée, en exprimèrent leur mécontentement. Ils assuraient que si on
+avait tenu bon après Friedland, Napoléon était perdu, parce qu'il
+n'avait plus ni vivres ni munitions. Nicolas mangeait en silence et
+buvait encore plus qu'il ne mangeait; deux bouteilles de vin y avaient
+déjà passé, et cependant le chaos qui était dans sa tête l'accablait
+toujours et ne se débrouillait pas; il avait peur de s'abandonner à ses
+pensées et ne pouvait parvenir à les écarter. Tout à coup, à la
+réflexion d'un officier qui disait que la vue des Français était chose
+humiliante, il s'écria, avec une violence que rien ne justifiait dans
+ce moment et qui étonna son voisin, qu'il ne lui convenait pas de juger
+ce qui aurait le mieux valu. Sa figure s'empourpra:
+
+«Comment pouvez-vous censurer les actions de l'Empereur? poursuivit-il.
+Quel droit avons-nous de le faire? Nous ne connaissons ni son but, ni
+son mobile!
+
+--Mais je n'ai pas dit un mot de l'Empereur, reprit l'officier, ne
+pouvant attribuer qu'à l'ivresse cette étrange sortie.
+
+--Nous ne sommes pas des bureaucrates diplomates, nous sommes des
+soldats et rien de plus, continua Rostow exaspéré. On ordonne de mourir
+et l'on meurt!... et si l'on est puni, eh bien, tant pis, c'est qu'on
+l'a mérité!... ce n'est pas à nous de juger! S'il plaît à notre
+souverain de reconnaître Napoléon comme Empereur, et de conclure avec
+lui une alliance, c'est qu'il faut que ce soit ainsi; et si nous nous
+mettons à tout juger, à tout critiquer, il ne restera bientôt plus rien
+de sacré pour nous. Nous finirons par dire que Dieu n'existe pas, qu'il
+n'y a rien!» ajouta-t-il en frappant du poing sur la table, et ses
+idées, tout incohérentes qu'elles paraissaient évidemment à ses
+auditeurs, étaient au contraire la conséquence logique et sensée de ses
+réflexions.
+
+«Nous n'avons qu'une chose à faire: remplir notre devoir, nous battre et
+ne jamais penser, voilà tout! s'écria-t-il en terminant.
+
+--Et boire! ajouta un des officiers, désirant éviter une querelle.
+
+--Oui, et boire! répéta avec empressement Nicolas. Eh! garçon, encore
+une bouteille!»
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+NOTES:
+
+ [1] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.)
+ [2] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.)
+ [3] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.)
+ [4] Bailli du village. (_Note du traducteur_.)
+ [5] En français dans le texte.
+ [6] En français dans le texte.
+ [7] À cette époque, les grands seigneurs avaient toujours
+à leur équipage quatre chevaux et un petit postillon sur l'un
+des deux chevaux de devant.
+ [8] En français dans le texte.
+ [9] Hors-d'oeuvre et eau-de-vie servis avant le dîner.
+(Note du traducteur.)
+ [10] En hiver, les paysans russes couchent sur leur
+poêle, construit de façon à leur permettre de s'y étendre
+plusieurs à la fois. _(Note du traducteur.)_
+ [11] En français dans le texte. (_Note du traducteur._)
+ [12] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.)
+ [13] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.)
+ [14] Eau-de-vie de Riga. (_Note du traducteur._)
+ [15] Nom d'une promenade de Moscou. (_Note du
+traducteur._)
+ [16] La sagène est égale à 7 pieds, ou 2,13 m. La verste
+est égale à 500 sagènes. _(Note du correcteur.)_
+ [17] En français dans le texte. (_Note du traducteur._).
+ [18] Le traducteur croit devoir relever l'erreur commise
+par M. Bilibine au sujet du général Belliard, qui n'a jamais été
+maréchal.
+ [19] Caban en étoffe de laine. (_Note du traducteur_.)
+ [20] Traduction littérale: «Heureux de nous donner de
+la peine». Réponse obligatoire des soldats dans l'armée russe
+aux remerciements de leurs chefs. (_Note du traducteur_.)
+ [21] Ici eut lieu l'attaque dont M. Thiers parle en ces
+termes: «Les Russes se conduisirent vaillamment et, chose
+rare à la guerre, on vit deux masses d'infanterie marcher l'une
+contre l'autre sans qu'aucune des deux cédât avant d'être
+abordée.» Napoléon à Sainte-Hélène s'exprime ainsi:
+«Quelques bataillons russes montrèrent de l'intrépidité.»
+(_Note de l'auteur._)
+ Voici textuellement les paroles de M. Thiers: «et, ce qui
+est rare à la guerre, les deux masses d'infanterie marchèrent
+résolument l'une contre l'autre sans qu'aucune des deux cédât
+avant d'être abordée.» Puis, quelques lignes plus loin: «Les
+Russes se conduisirent vaillamment.» (_Note du
+traducteur._)
+ [22] Poud: Mesure de poids équivalente à 16,38 kg.
+(_Note du correcteur._)
+ [23] Il est, et il était surtout d'usage pour une femme
+d'embrasser l'homme qui lui baisait la main. (_Note du
+traducteur_.)
+ [24] Pain blanc particulier à Moscou. (_Note du
+traducteur._)
+ [25] Cotonnade rouge à l'usage des paysans. (_Note du
+traducteur._)
+ [26] Le déjeuner. (_Note du traducteur._)
+ [27] En coupant les cheveux du nouveau-né, le prêtre
+accomplit un des rites du baptême, et un usage superstitieux
+les fait déposer sur un morceau de cire qu'on jette dans l'eau
+lustrale. Si la cire flotte à la surface, c'est un bon présage; si
+elle va au fond, c'est mauvais signe. (_Note du traducteur._)
+ [28] Genre d'industrie spéciale à la ville de Torjok.
+(_Note du traducteur._)
+ [29] En français dans le texte. (_Note du traducteur._)
+ [30] En français dans le texte. (_Note du traducteur._)
+ [31] En français dans l'original. (_Note du traducteur._)
+ [32] Maison de paysan russe. (_Note du traducteur._)
+ [33] Nom d'une secte religieuse. (_Note du traducteur._)
+ [34] Jeu que l'on joue avec un clou à grosse tête et un
+anneau. (_Note du traducteur._)
+ [35] Archine: unité de longueur russe égale à 71 cm
+(_Note du correcteur._)
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome I, by Léon Tolstoï
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME I ***
+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+The Project Gutenberg EBook of La guerre et la paix, Tome I, by Léon Tolstoï
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La guerre et la paix, Tome I
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+Author: Léon Tolstoï
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+Release Date: March 8, 2006 [EBook #17949]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME I ***
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+<h1>Comte L&eacute;on Tolsto&iuml;</h1>
+<h1>LA GUERRE ET LA PAIX</h1>
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+<h2>TOME I</h2>
+<h3>(1863-1869)</h3>
+<h3>Traduction par UNE RUSSE</h3>
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+<p><a name="chapitres" id="chapitres"></a></p>
+<table summary="chapitres"><tr><td>
+<a href="#CHAPITRE_PREMIER"><b>CHAPITRE PREMIER</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2>PREMI&Egrave;RE PARTIE</h2>
+
+<h3>AVANT TILSITT</h3>
+
+<h3>1805&mdash;1807</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE PREMIER</a></h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>&laquo;Eh bien, prince, que vous disais-je? G&ecirc;nes et Lucques sont devenues les
+propri&eacute;t&eacute;s de la famille Bonaparte. Aussi, je vous le d&eacute;clare d'avance,
+vous cesserez d'&ecirc;tre mon ami, mon fid&egrave;le esclave, comme vous dites, si
+vous continuez &agrave; nier la guerre et si vous vous obstinez &agrave; d&eacute;fendre plus
+longtemps les horreurs et les atrocit&eacute;s commises par cet Ant&eacute;christ...,
+car c'est l'Ant&eacute;christ en personne, j'en suis s&ucirc;re! Allons, bonjour,
+cher prince; je vois que je vous fais peur... asseyez-vous ici, et
+causons<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>....&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi s'exprimait en juillet 1805 Anna Pavlovna Sch&eacute;rer, qui &eacute;tait
+demoiselle d'honneur de Sa Majest&eacute; l'imp&eacute;ratrice Marie F&eacute;odorovna et qui
+faisait m&ecirc;me partie de l'entourage intime de Sa Majest&eacute;. Ces paroles
+s'adressaient au prince Basile, personnage grave et officiel, arriv&eacute; le
+premier &agrave; sa soir&eacute;e.</p>
+
+<p>Mlle Sch&eacute;rer toussait depuis quelques jours; c'&eacute;tait une grippe,
+disait-elle (le mot &laquo;grippe&raquo; &eacute;tait alors une expression toute nouvelle
+et encore peu usit&eacute;e).</p>
+
+<p>Un laquais en livr&eacute;e rouge&mdash;la livr&eacute;e de la cour&mdash;avait colport&eacute; le
+matin dans toute la ville des billets qui disaient invariablement: &laquo;Si
+vous n'avez rien de mieux &agrave; faire, monsieur le Comte ou Mon Prince, et
+si la perspective de passer la soir&eacute;e chez une pauvre malade ne vous
+effraye pas trop, je serai charm&eacute;e de vous voir chez moi entre sept et
+huit.&mdash;ANNA SCH&Eacute;RER<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Grand Dieu! quelle virulente sortie!&raquo; r&eacute;pondit le prince, sans se
+laisser &eacute;mouvoir par cette r&eacute;ception.</p>
+
+<p>Le prince portait un uniforme de cour brod&eacute; d'or, chamarr&eacute; de
+d&eacute;corations, des bas de soie et des souliers &agrave; boucles; sa figure plate
+souriait aimablement; il s'exprimait en fran&ccedil;ais, ce fran&ccedil;ais recherch&eacute;
+dont nos grands-p&egrave;res avaient l'habitude jusque dans leurs pens&eacute;es, et
+sa voix avait ces inflexions mesur&eacute;es et protectrices d'un homme de cour
+influent et vieilli dans ce milieu.</p>
+
+<p>Il s'approcha d'Anna Pavlovna, lui baisa la main, en inclinant sa t&ecirc;te
+chauve et parfum&eacute;e, et s'installa ensuite &agrave; son aise sur le sofa.</p>
+
+<p>&laquo;Avant tout, ch&egrave;re amie, rassurez-moi, de gr&acirc;ce, sur votre sant&eacute;,
+continua-t-il d'un ton galant, qui laissait pourtant percer la moquerie
+et m&ecirc;me l'indiff&eacute;rence &agrave; travers ses phrases d'une politesse banale.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrais-je me bien porter, quand le moral est malade? Un
+c&oelig;ur sensible n'a-t-il pas &agrave; souffrir de nos jours? Vous voil&agrave; chez moi
+pour toute la soir&eacute;e, j'esp&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Non, malheureusement: c'est aujourd'hui mercredi; l'ambassadeur
+d'Angleterre donne une grande f&ecirc;te, et il faut que j'y paraisse; ma
+fille viendra me chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais la f&ecirc;te remise &agrave; un autre jour, et je vous avouerai m&ecirc;me
+que toutes ces r&eacute;jouissances et tous ces feux d'artifice commencent &agrave;
+m'ennuyer terriblement.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on avait pu soup&ccedil;onner votre d&eacute;sir, on aurait certainement remis
+la r&eacute;ception, r&eacute;pondit le prince machinalement, comme une montre bien
+r&eacute;gl&eacute;e, et sans le moindre d&eacute;sir d'&ecirc;tre pris au s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me taquinez pas, voyons; et vous, qui savez tout, dites-moi ce
+qu'on a d&eacute;cid&eacute; &agrave; propos de la d&eacute;p&ecirc;che de Novosiltzow?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous dirai-je? reprit le prince avec une expression de fatigue et
+d'ennui.... Vous tenez &agrave; savoir ce qu'on a d&eacute;cid&eacute;? Eh bien, on a d&eacute;cid&eacute;
+que Bonaparte a br&ucirc;l&eacute; ses vaisseaux, et il para&icirc;trait que nous sommes
+sur le point d'en faire autant.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Basile parlait toujours avec nonchalance, comme un acteur qui
+r&eacute;p&egrave;te un vieux r&ocirc;le. Mlle Sch&eacute;rer affectait au contraire, malgr&eacute; ses
+quarante ans, une vivacit&eacute; pleine d'entrain. Sa position sociale &eacute;tait
+de passer pour une femme enthousiaste; aussi lui arrivait-il parfois de
+s'exalter &agrave; froid, sans en avoir envie, rien que pour ne pas tromper
+l'attente de ses connaissances. Le sourire &agrave; moiti&eacute; contenu qui se
+voyait toujours sur sa figure n'&eacute;tait gu&egrave;re en harmonie, il est vrai,
+avec ses traits fatigu&eacute;s, mais il exprimait la parfaite conscience de ce
+charmant d&eacute;faut, dont, &agrave; l'imitation des enfants g&acirc;t&eacute;s, elle ne pouvait
+ou ne voulait pas se corriger. La conversation politique qui s'engagea
+acheva d'irriter Anna Pavlovna.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ne me parlez pas de l'Autriche! Il est possible que je n'y
+comprenne rien; mais, &agrave; mon avis, l'Autriche n'a jamais voulu et ne veut
+pas la guerre! Elle nous trahit: c'est la Russie toute seule qui
+d&eacute;livrera l'Europe! Notre bienfaiteur a le sentiment de sa haute
+mission, et il n'y faillira pas! J'y crois, et j'y tiens de toute mon
+&acirc;me! Un grand r&ocirc;le est r&eacute;serv&eacute; &agrave; notre empereur bien-aim&eacute;, si bon, si
+g&eacute;n&eacute;reux! Dieu ne l'abandonnera pas! Il accomplira sa t&acirc;che et &eacute;crasera
+l'hydre des r&eacute;volutions, devenue encore plus hideuse, si c'est possible,
+sous les traits de ce monstre, de cet assassin! C'est &agrave; nous de racheter
+le sang du juste! &Agrave; qui se fier, je vous le demande? L'Angleterre a
+l'esprit trop mercantile pour comprendre l'&eacute;l&eacute;vation d'&acirc;me de
+l'empereur Alexandre! Elle a refus&eacute; de c&eacute;der Malte. Elle attend, elle
+cherche une arri&egrave;re-pens&eacute;e derri&egrave;re nos actes. Qu'ont-ils dit &agrave;
+Novosiltzow? Rien! Non, non, ils ne comprennent pas l'abn&eacute;gation de
+notre souverain, qui ne d&eacute;sire rien pour lui-m&ecirc;me et ne veut que le bien
+g&eacute;n&eacute;ral! Qu'ont-ils promis? Rien, et leurs promesses m&ecirc;mes sont nulles!
+La Prusse n'a-t-elle pas d&eacute;clar&eacute; Bonaparte invincible et l'Europe
+impuissante &agrave; le combattre? Je ne crois ni &agrave; Hardenberg, ni &agrave; Haugwitz!
+Cette fameuse neutralit&eacute; prussienne n'est qu'un pi&egrave;ge<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>! Mais j'ai foi
+en Dieu et dans la haute destin&eacute;e de notre cher empereur, le sauveur de
+l'Europe!&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup, en souriant doucement &agrave; son propre
+entra&icirc;nement.</p>
+
+<p>&laquo;Que n'&ecirc;tes-vous &agrave; la place de notre aimable Wintzingerode! Gr&acirc;ce &agrave;
+votre &eacute;loquence, vous auriez emport&eacute; d'assaut le consentement du roi de
+Prusse; mais... me donnerez-vous du th&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant!... &Agrave; propos, ajouta-t-elle en reprenant son calme,
+j'attends ce soir deux hommes fort int&eacute;ressants, le vicomte de
+Mortemart, alli&eacute; aux Montmorency par les Rohan, une des plus illustres
+familles de France, un des bons &eacute;migr&eacute;s, un vrai! L'autre, c'est l'abb&eacute;
+Morio, cet esprit si profond!... Vous savez qu'il a &eacute;t&eacute; re&ccedil;u par
+l'empereur!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je serai charm&eacute;!... Mais dites-moi, je vous prie, continua le
+prince avec une nonchalance croissante, comme s'il venait seulement de
+songer &agrave; la question qu'il allait faire, tandis qu'elle &eacute;tait le but
+principal de sa visite, dites-moi s'il est vrai que Sa Majest&eacute;
+l'imp&eacute;ratrice m&egrave;re ait d&eacute;sir&eacute; la nomination du baron Founcke au poste de
+premier secr&eacute;taire &agrave; Vienne? Le baron me para&icirc;t si nul! Le prince Basile
+convoitait pour son fils ce m&ecirc;me poste, qu'on t&acirc;chait de faire obtenir
+au baron Founcke par la protection de l'imp&eacute;ratrice Marie F&eacute;odorovna.
+Anna Pavlovna couvrit presque enti&egrave;rement ses yeux en abaissant ses
+paupi&egrave;res; cela voulait dire que ni elle ni personne ne savait ce qui
+pouvait convenir ou d&eacute;plaire &agrave; l'imp&eacute;ratrice.</p>
+
+<p>&laquo;Le baron Founcke a &eacute;t&eacute; recommand&eacute; &agrave; l'imp&eacute;ratrice m&egrave;re par la s&oelig;ur de
+Sa Majest&eacute;,&raquo; dit-elle d'un ton triste et sec.</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ces paroles, Anna Pavlovna donna &agrave; sa figure l'expression
+d'un profond et sinc&egrave;re d&eacute;vouement avec une teinte de m&eacute;lancolie; elle
+prenait cette expression chaque fois qu'elle pronon&ccedil;ait le nom de son
+auguste protectrice, et son regard se voila de nouveau lorsqu'elle
+ajouta que Sa Majest&eacute; t&eacute;moignait beaucoup d'estime au baron Founcke.</p>
+
+<p>Le prince se taisait, avec un air de profonde indiff&eacute;rence, et pourtant
+Anna Pavlovna, avec son tact et sa finesse de femme, et de femme de
+cour, venait de lui allonger un petit coup de griffe, pour s'&ecirc;tre permis
+un jugement t&eacute;m&eacute;raire sur une personne recommand&eacute;e aux bont&eacute;s de
+l'imp&eacute;ratrice; mais elle s'empressa aussit&ocirc;t de le consoler:</p>
+
+<p>&laquo;Parlons un peu des v&ocirc;tres! Savez-vous que votre fille fait les d&eacute;lices
+de la soci&eacute;t&eacute; depuis son apparition dans le monde? On la trouve belle
+comme le jour!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince fit un salut qui exprimait son respect et sa reconnaissance.</p>
+
+<p>&laquo;Que de fois n'ai-je pas &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e de l'injuste r&eacute;partition du bonheur
+dans cette vie, continua Anna Pavlovna, apr&egrave;s un instant de silence.
+Elle se rapprocha du prince avec un aimable sourire pour lui faire
+comprendre qu'elle abandonnait le terrain de la politique et les
+causeries de salon pour commencer un entretien intime: &laquo;Pourquoi, par
+exemple, le sort vous a-t-il accord&eacute; de charmants enfants tels que les
+v&ocirc;tres, &agrave; l'exception pourtant d'Anatole, votre cadet, que je n'aime
+pas? ajouta-t-elle avec la d&eacute;cision d'un jugement sans appel et en
+levant les sourcils. Vous &ecirc;tes le dernier &agrave; les appr&eacute;cier, vous ne les
+m&eacute;ritez donc pas...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle sourit de son sourire enthousiaste.</p>
+
+<p>&laquo;Que voulez-vous? dit le prince. Lavater aurait certainement d&eacute;couvert
+que je n'ai pas la bosse de la paternit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&ecirc;ve de plaisanteries! il faut que je vous parle s&eacute;rieusement. Je
+suis tr&egrave;s m&eacute;contente de votre cadet, entre nous soit dit. On a parl&eacute; de
+lui chez Sa Majest&eacute; (sa figure, &agrave; ces mots, prit une expression de
+tristesse), et on vous a plaint.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince ne r&eacute;pondit rien. Elle le regarda en silence et attendit.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais plus que faire, reprit-il avec humeur. Comme p&egrave;re, j'ai fait
+ce que j'ai pu pour leur &eacute;ducation, et tous les deux ont mal tourn&eacute;.
+Hippolyte du moins est un imb&eacute;cile paisible, tandis qu'Anatole est un
+imb&eacute;cile turbulent; c'est la seule diff&eacute;rence qu'il y ait entre eux!&raquo;</p>
+
+<p>Il sourit cette fois plus naturellement, plus franchement, et quelque
+chose de grossier et de d&eacute;sagr&eacute;able se dessina dans les replis de sa
+bouche rid&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Les hommes comme vous ne devraient pas avoir d'enfants; si vous n'&eacute;tiez
+pas p&egrave;re, je n'aurais aucun reproche &agrave; vous adresser, lui dit d'un air
+pensif Mlle Sch&eacute;rer.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis votre fid&egrave;le esclave, vous le savez; aussi est-ce &agrave; vous seule
+que je puis me confesser; mes enfants ne sont pour moi qu'un lourd
+fardeau et la croix de mon existence; c'est ainsi que je les accepte.
+Que faire?...&raquo; Et il se tut, en exprimant par un geste sa soumission &agrave;
+la destin&eacute;e.</p>
+
+<p>Anna Pavlovna parut r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>&laquo;N'avez-vous jamais song&eacute; &agrave; marier votre fils prodigue, Anatole? Les
+vieilles filles ont, dit-on, la manie de marier les gens; je ne crois
+pas avoir cette faiblesse, et pourtant j'ai une jeune fille en vue pour
+lui, une parente &agrave; nous, la princesse Bolkonsky, qui est tr&egrave;s
+malheureuse aupr&egrave;s de son p&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Basile ne dit rien, mais un l&eacute;ger mouvement de t&ecirc;te indiqua la
+rapidit&eacute; de ses conclusions, rapidit&eacute; famili&egrave;re &agrave; un homme du monde, et
+son empressement &agrave; enregistrer ces circonstances dans sa m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous bien que cet Anatole me co&ucirc;te quarante mille roubles par
+an? soupira-t-il en donnant un libre cours &agrave; ses tristes pens&eacute;es. Que
+sera-ce dans cinq ans, s'il y va de ce train? Voil&agrave; l'avantage d'&ecirc;tre
+p&egrave;re!... Est-elle riche, votre princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Son p&egrave;re est tr&egrave;s riche et tr&egrave;s avare! Il vit chez lui, &agrave; la campagne.
+C'est ce fameux prince Bolkonsky auquel on a fait quitter le service du
+vivant de feu l'empereur et qu'on avait surnomm&eacute; &laquo;le roi de Prusse&raquo;. Il
+est fort intelligent, mais tr&egrave;s original et assez difficile &agrave; vivre. La
+pauvre enfant est malheureuse comme les pierres. Elle n'a qu'un fr&egrave;re,
+qui a &eacute;pous&eacute; depuis peu Lise Heinenn et qui est aide de camp de
+Koutouzow. Vous le verrez tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, ch&egrave;re Annette, dit le prince en saisissant tout &agrave; coup la
+main de Mlle Sch&eacute;rer, arrangez-moi cette affaire, et je serai &agrave; tout
+jamais le plus fid&egrave;le de vos <i>esclafes</i>, comme l'&eacute;crit mon <i>starost</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>
+au bas de ses rapports. Elle est de bonne famille et riche, c'est juste
+ce qu'il me faut.&raquo;</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus, avec la familiarit&eacute; de geste &eacute;l&eacute;gante et ais&eacute;e qui le
+distinguait, il baisa la main de la demoiselle d'honneur, puis, apr&egrave;s
+l'avoir serr&eacute;e l&eacute;g&egrave;rement, il s'enfon&ccedil;a dans son fauteuil en regardant
+d'un autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, &eacute;coutez, dit Anna Pavlovna, j'en causerai ce soir m&ecirc;me avec
+Lise Bolkonsky. Qui sait? cela s'arrangera peut-&ecirc;tre! Je vais faire,
+dans l'int&eacute;r&ecirc;t de votre famille, l'apprentissage de mon m&eacute;tier de
+vieille fille.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Le salon d'Anna Pavlovna s'emplissait peu &agrave; peu: la fine fleur de
+P&eacute;tersbourg y &eacute;tait r&eacute;unie; cette r&eacute;union se composait, il est vrai, de
+personnes dont le caract&egrave;re et l'&acirc;ge diff&eacute;raient beaucoup, mais qui
+&eacute;taient toutes du m&ecirc;me bord. La fille du prince Basile, la belle H&eacute;l&egrave;ne,
+venait d'arriver pour emmener son p&egrave;re et se rendre avec lui &agrave; la f&ecirc;te
+de l'ambassadeur d'Angleterre. Elle &eacute;tait en toilette de bal, avec le
+chiffre de demoiselle d'honneur &agrave; son corsage. La plus s&eacute;duisante femme
+de P&eacute;tersbourg, la toute jeune et toute mignonne princesse Bolkonsky, y
+&eacute;tait &eacute;galement. Mari&eacute;e l'hiver pr&eacute;c&eacute;dent, sa situation int&eacute;ressante,
+tout en lui interdisant les grandes r&eacute;unions, lui permettait encore de
+prendre part aux soir&eacute;es intimes. On y voyait aussi le prince Hippolyte,
+fils du prince Basile, suivi de Mortemart, qu'il pr&eacute;sentait &agrave; ses
+connaissances, l'abb&eacute; Morio, et bien d'autres.</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous vu ma tante?&raquo; ou bien: &laquo;Ne connaissez-vous pas ma tante?&raquo;
+r&eacute;p&eacute;tait invariablement Anna Pavlovna &agrave; chacun de ses invit&eacute;s en les
+conduisant vers une petite vieille coiff&eacute;e de n&oelig;uds gigantesques, qui
+venait de faire son apparition. Mlle Sch&eacute;rer portait lentement son
+regard du nouvel arriv&eacute; sur &laquo;sa tante&raquo; en le lui pr&eacute;sentant, et la
+quittait aussit&ocirc;t pour en amener d'autres. Tous accomplissaient la m&ecirc;me
+c&eacute;r&eacute;monie aupr&egrave;s de cette tante inconnue et inutile, qui n'int&eacute;ressait
+personne. Anna Pavlovna &eacute;coutait et approuvait l'&eacute;change de leurs
+civilit&eacute;s, d'un air &agrave; la fois triste et solennel. La tante employait
+toujours les m&ecirc;mes termes, en s'informant de la sant&eacute; de chacun, en
+parlant de la sienne propre et de celle de Sa Majest&eacute; l'imp&eacute;ratrice,
+&laquo;laquelle, Dieu merci, &eacute;tait devenue meilleure&raquo;. Par politesse, on
+t&acirc;chait de ne pas marquer trop de h&acirc;te en s'esquivant, et l'on se
+gardait bien de revenir aupr&egrave;s de la vieille dame une seconde fois dans
+la soir&eacute;e. La jeune princesse Bolkonsky avait apport&eacute; son ouvrage dans
+un <i>ridicule</i> de velours brod&eacute; d'or. Sa l&egrave;vre sup&eacute;rieure, une ravissante
+petite l&egrave;vre, ombrag&eacute;e d'un fin duvet, ne parvenait jamais &agrave; rejoindre
+la l&egrave;vre inf&eacute;rieure; mais, malgr&eacute; l'effort visible qu'elle faisait pour
+s'abaisser ou se relever, elle n'en &eacute;tait que plus gracieuse, malgr&eacute; ce
+l&eacute;ger d&eacute;faut tout personnel et original, privil&egrave;ge des femmes
+v&eacute;ritablement attrayantes, car cette bouche &agrave; demi ouverte lui pr&ecirc;tait
+un charme de plus. Chacun admirait cette jeune femme, pleine de vie et
+de sant&eacute;, qui, &agrave; la veille d'&ecirc;tre m&egrave;re, portait si l&eacute;g&egrave;rement son
+fardeau. Apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; quelques mots avec elle, tous, jeunes gens
+ennuy&eacute;s ou vieillards moroses, se figuraient qu'ils &eacute;taient bien pr&egrave;s de
+lui ressembler, ou qu'ils avaient &eacute;t&eacute; particuli&egrave;rement aimables, gr&acirc;ce &agrave;
+son gai sourire, qui &agrave; chaque parole faisait briller ses petites dents
+blanches.</p>
+
+<p>La petite princesse fit le tour de la table &agrave; petits pas et en se
+dandinant; puis, apr&egrave;s avoir arrang&eacute; les plis de sa robe, elle s'assit
+sur le canap&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; du samovar, de l'air d'une personne qui n'avait eu
+dans tout cela qu'un seul but, son propre plaisir et celui des autres.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai apport&eacute; mon ouvrage, dit-elle en ouvrant son sac et en s'adressant
+&agrave; la soci&eacute;t&eacute; en g&eacute;n&eacute;ral.&mdash;Prenez garde, Annette, n'allez pas me jouer
+quelque m&eacute;chant tour; vous m'avez &eacute;crit que votre soir&eacute;e serait toute
+petite; aussi voyez comme me voil&agrave; attif&eacute;e...&raquo; Et elle &eacute;tendit les bras
+pour mieux faire valoir son &eacute;l&eacute;gante robe grise, garnie de dentelles, et
+serr&eacute;e un peu au-dessous de la gorge par une large ceinture.</p>
+
+<p>&laquo;Soyez tranquille, Lise, vous serez malgr&eacute; tout la plus jolie.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que mon mari m'abandonne? continua-t-elle, en s'adressant
+du m&ecirc;me ton &agrave; un g&eacute;n&eacute;ral: il va se faire tuer!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon cette horrible guerre?&raquo; dit-elle au prince Basile.</p>
+
+<p>Et, sans attendre sa r&eacute;ponse, elle se mit &agrave; causer avec la fille du
+prince, la belle H&eacute;l&egrave;ne.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle gentille personne que cette petite princesse,&raquo; dit tout bas le
+prince Basile &agrave; Anna Pavlovna!</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s, un jeune homme, gros et lourd, aux cheveux ras, fit son
+entr&eacute;e dans le salon. Il portait des lunettes, un pantalon clair &agrave; la
+mode de l'&eacute;poque, un immense jabot et un habit brun. C'&eacute;tait le fils
+naturel du comte Besoukhow, un grand seigneur tr&egrave;s connu du temps de
+Catherine et qui se mourait en ce moment &agrave; Moscou. Le jeune homme
+n'avait encore fait choix d'aucune carri&egrave;re; il arrivait de l'&eacute;tranger,
+o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;, et se montrait pour la premi&egrave;re fois dans le
+monde. Anna Pavlovna l'accueillit avec le salut dont elle gratifiait ses
+h&ocirc;tes les plus obscurs. Pourtant, &agrave; la vue de Pierre, et malgr&eacute; ce salut
+d'un ordre inf&eacute;rieur, sa figure exprima un m&eacute;lange d'inqui&eacute;tude et de
+crainte, sentiment que l'on &eacute;prouve &agrave; la vue d'un objet colossal qui ne
+serait pas &agrave; sa place. Pierre &eacute;tait effectivement d'une stature plus
+&eacute;lev&eacute;e que les autres invit&eacute;s; mais l'inqui&eacute;tude d'Anna Pavlovna
+provenait d'une autre cause: elle craignait ce regard bon et timide,
+observateur et sinc&egrave;re, qui le distinguait du reste de la compagnie.</p>
+
+<p>&laquo;C'est on ne peut plus aimable &agrave; vous, monsieur Pierre, d'&ecirc;tre venu voir
+une pauvre malade,&raquo; dit-elle en &eacute;changeant avec sa tante des regards
+troubl&eacute;s pendant qu'elle le lui pr&eacute;sentait.</p>
+
+<p>Pierre balbutia quelque chose d'inintelligible, en continuant &agrave; laisser
+errer ses yeux autour de lui. Tout &agrave; coup il sourit gaiement et salua la
+petite princesse comme une de ses bonnes connaissances, puis il
+s'inclina devant &laquo;la tante&raquo;. Anna Pavlovna avait bien raison de
+s'inqui&eacute;ter, car Pierre quitta &laquo;la tante&raquo; brusquement, sans m&ecirc;me
+attendre la fin de sa phrase sur la sant&eacute; de Sa Majest&eacute;. Elle l'arr&ecirc;ta
+tout effray&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Connaissez-vous l'abb&eacute; Morio? lui dit-elle. C'est un homme fort
+int&eacute;ressant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai entendu parler de son projet d'une paix perp&eacute;tuelle; c'est
+tr&egrave;s spirituel..., mais ce n'est gu&egrave;re praticable.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous?&raquo; dit Anna Pavlovna, pour dire quelque chose, en rentrant
+dans son r&ocirc;le de ma&icirc;tresse de maison.</p>
+
+<p>Mais Pierre se rendit coupable d'une seconde incivilit&eacute;: il venait
+d'abandonner une de ses interlocutrices, sans attendre la fin de sa
+phrase, et maintenant il retenait l'autre, qui voulait s'&eacute;loigner, en
+lui expliquant, la t&ecirc;te pench&eacute;e et ses grands pieds solidement riv&eacute;s au
+parquet, pourquoi le projet de l'abb&eacute; Morio n'&eacute;tait qu'une utopie.</p>
+
+<p>&laquo;Nous en causerons plus tard,&raquo; dit en souriant Mlle Sch&eacute;rer.</p>
+
+<p>S'&eacute;tant d&eacute;barrass&eacute;e de ce jeune homme, qui ne savait pas vivre, elle
+retourna &agrave; ses occupations, &eacute;coutant, regardant, pr&ecirc;te &agrave; intervenir sur
+les points faibles et &agrave; remettre &agrave; flot une conversation languissante.
+Elle imitait en cela la conduite d'un contrema&icirc;tre de filature, qui, en
+se promenant au milieu de ses ouvriers, remarque l'immobilit&eacute; ou le son
+criard, inusit&eacute;, bruyant, d'un fuseau, et s'empresse &agrave; l'instant de
+l'arr&ecirc;ter ou de le lancer. Telle Anna Pavlovna se promenait dans son
+salon, s'approchait tour &agrave; tour d'un groupe silencieux ou d'un cercle
+bavard; un mot de sa bouche, un d&eacute;placement de personnes habilement
+op&eacute;r&eacute;, remontait la machine &agrave; conversation, qui continuait &agrave; tourner
+d'un mouvement &eacute;gal et convenable. La crainte que lui inspirait Pierre
+se trahissait au milieu de ses soucis; en le suivant des yeux, elle le
+vit se rapprocher pour &eacute;couter ce qui se disait autour de Mortemart et
+gagner ensuite le cercle de l'abb&eacute; Morio. Quant &agrave; Pierre, &eacute;lev&eacute; &agrave;
+l'&eacute;tranger, c'&eacute;tait sa premi&egrave;re soir&eacute;e en Russie; il savait qu'il avait
+autour de lui tout ce que P&eacute;tersbourg contenait d'intelligent, et ses
+yeux s'&eacute;carquillaient en passant rapidement de l'un &agrave; l'autre, comme
+ceux d'un enfant dans un magasin de joujoux, tant il craignait de
+manquer une conversation frapp&eacute;e au coin de l'esprit. En regardant ces
+personnages dont les figures &eacute;taient distingu&eacute;es et pleines d'assurance,
+il en attendait toujours un mot fin et spirituel. La conversation de
+l'abb&eacute; Morio l'ayant attir&eacute;, il s'arr&ecirc;ta, cherchant une occasion de
+donner son avis: car c'est le faible de tous les jeunes gens.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>La soir&eacute;e d'Anna Pavlovna &eacute;tait lanc&eacute;e, les fuseaux travaillaient dans
+tous les coins, sans interruption. &Agrave; l'exception de la tante, assise
+pr&egrave;s d'une autre dame &acirc;g&eacute;e dont le visage &eacute;tait creus&eacute; par les larmes et
+qui se trouvait un peu d&eacute;pays&eacute;e dans cette brillante soci&eacute;t&eacute;, les
+invit&eacute;s s'&eacute;taient divis&eacute;s en trois groupes. Au centre du premier, o&ugrave;
+dominait l'&eacute;l&eacute;ment masculin, se tenait l'abb&eacute;; le second, compos&eacute; de
+jeunes gens, entourait H&eacute;l&egrave;ne, la beaut&eacute; princi&egrave;re, et la princesse
+Bolkonsky, cette charmante petite femme, si jolie et si fra&icirc;che,
+quoiqu'un peu trop forte pour son &acirc;ge; le troisi&egrave;me s'&eacute;tait form&eacute; autour
+de Mortemart et de Mlle Sch&eacute;rer.</p>
+
+<p>Le vicomte, dont le visage &eacute;tait doux et les mani&egrave;res agr&eacute;ables, posait
+pour l'homme c&eacute;l&egrave;bre; mais, par biens&eacute;ance, il laissait modestement &agrave;
+la soci&eacute;t&eacute; qui l'entourait le soin de faire les honneurs de sa personne.
+Anna Pavlovna en profitait visiblement &agrave; la fa&ccedil;on d'un bon ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel, qui vous recommande, comme un mets choisi et recherch&eacute;, certain
+morceau qui, pr&eacute;par&eacute; par un autre, n'aurait pas &eacute;t&eacute; mangeable: elle
+avait ainsi servi &agrave; ses invit&eacute;s le vicomte d'abord, et l'abb&eacute; ensuite,
+deux bouch&eacute;es d'une exquise d&eacute;licatesse. Autour de Mortemart, on causait
+de l'assassinat du duc d'Enghien. Le vicomte soutenait que le duc &eacute;tait
+mort par grandeur d'&acirc;me, et que Bonaparte avait des raisons personnelles
+de lui en vouloir.</p>
+
+<p>&laquo;Ah oui! contez-nous cela, vicomte,&raquo; dit gaiement Anna Pavlovna, qui
+avait trouv&eacute; dans cette phrase: &laquo;contez-nous cela, vicomte,&raquo; un vague
+parfum Louis XV.</p>
+
+<p>Le vicomte sourit et s'inclina en signe d'assentiment. Il se fit un
+cercle autour de lui, tandis qu'Anna Pavlovna invitait les gens &agrave;
+l'&eacute;couter.</p>
+
+<p>&laquo;Le vicomte, dit-elle tout bas &agrave; son voisin, connaissait le duc
+intimement; le vicomte, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle en se tournant vers un autre, est
+un conteur admirable; le vicomte (ceci s'adressait &agrave; un troisi&egrave;me)
+appartient au meilleur monde, cela se voit tout de suite.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment le vicomte se trouvait offert au public comme un gibier
+rare, avec la mani&egrave;re d'offrir la plus distingu&eacute;e et la plus all&eacute;chante;
+il souriait avec finesse au moment de commencer son r&eacute;cit.</p>
+
+<p>&laquo;Venez vous asseoir ici, ma ch&egrave;re H&eacute;l&egrave;ne,&raquo; dit Anna Pavlovna en
+s'adressant &agrave; la belle jeune fille qui &eacute;tait le centre d'un autre
+groupe.</p>
+
+<p>La princesse H&eacute;l&egrave;ne garda en se levant cet inalt&eacute;rable sourire qu'elle
+avait sur les l&egrave;vres depuis son entr&eacute;e et qui &eacute;tait son apanage de
+beaut&eacute; sans rivale. Fr&ocirc;lant &agrave; peine, de sa toilette blanche garnie de
+lierre et d'herbages, les hommes, qui se reculaient pour la laisser
+passer, elle avan&ccedil;a toute scintillante du feu des pierreries, du lustre
+de ses cheveux, de l'&eacute;blouissante blancheur de ses &eacute;paules, symbole
+vivant de l'&eacute;clat d'une f&ecirc;te. Elle ne regardait personne; mais, souriant
+&agrave; tous, elle accordait pour ainsi dire &agrave; chacun le droit d'admirer la
+beaut&eacute; de sa taille, ses &eacute;paules si rondes, que son corsage &eacute;chancr&eacute; &agrave;
+la mode du jour laissait &agrave; d&eacute;couvert, ainsi qu'une partie de la gorge et
+du dos. H&eacute;l&egrave;ne &eacute;tait si merveilleusement belle qu'elle ne pouvait avoir
+l'ombre de coquetterie; elle se sentait en entrant comme g&ecirc;n&eacute;e d'une
+beaut&eacute; si parfaite et si triomphante, et elle aurait d&eacute;sir&eacute; en affaiblir
+l'impression, qu'elle n'aurait pu y r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'elle est belle!&raquo; s'&eacute;criait-on en la regardant.</p>
+
+<p>Le vicomte eut un mouvement d'&eacute;paules en baissant les yeux, comme frapp&eacute;
+par une apparition surnaturelle, pendant qu'H&eacute;l&egrave;ne s'asseyait pr&egrave;s de
+lui, en l'&eacute;clairant, lui aussi, de son &eacute;ternel sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis, dit-il, tout intimid&eacute; devant un pareil auditoire.&raquo;</p>
+
+<p>H&eacute;l&egrave;ne, appuyant son beau bras sur une table, ne jugea pas n&eacute;cessaire de
+r&eacute;pondre; elle souriait et attendait. Tout le temps que dura le r&eacute;cit,
+elle se tint droite, abaissant parfois son regard sur sa belle main
+potel&eacute;e, sur sa gorge encore plus belle, jouant avec le collier de
+diamants qui l'ornait, &eacute;talant sa robe, et se retournant aux endroits
+dramatiques vers Anna Pavlovna, pour imiter l'expression de sa
+physionomie et reprendre ensuite son calme et placide sourire.</p>
+
+<p>La petite princesse avait &eacute;galement quitt&eacute; la table de th&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Attendez, je vais prendre mon ouvrage. Eh bien! que faites-vous? &Agrave; quoi
+pensez-vous? dit-elle &agrave; Hippolyte. Apportez-moi donc mon <i>ridicule</i>.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse, riant et parlant &agrave; la fois, avait caus&eacute; un d&eacute;placement
+g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis tr&egrave;s bien ici,&raquo; continua-t-elle en s'asseyant pour recevoir son
+<i>ridicule</i> des mains du prince Hippolyte, qui avan&ccedil;a un fauteuil et se
+pla&ccedil;a &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>Le &laquo;charmant Hippolyte&raquo; ressemblait d'une mani&egrave;re frappante &agrave; sa s&oelig;ur,
+&laquo;la belle des belles,&raquo; quoiqu'il f&ucirc;t remarquablement laid. Les traits
+&eacute;taient les m&ecirc;mes, mais chez sa s&oelig;ur ils &eacute;taient transfigur&eacute;s par ce
+sourire invariablement radieux, satisfait, plein de jeunesse, et par la
+perfection classique de toute sa personne; sur le visage du fr&egrave;re se
+peignait au contraire l'idiotisme, joint &agrave; une humeur constamment
+boudeuse; sa personne &eacute;tait faible et malingre; ses yeux, son nez, sa
+bouche paraissaient se confondre en une grimace ind&eacute;termin&eacute;e et ennuy&eacute;e,
+tandis que ses pieds et ses mains se tordaient et prenaient des poses
+impossibles.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce une histoire de revenants? demanda-t-il en portant son lorgnon &agrave;
+ses yeux comme si cet objet devait lui rendre l'&eacute;locution plus facile.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, dit le narrateur stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne puis les souffrir,&raquo; reprit Hippolyte, et l'on comprit
+&agrave; son air qu'il avait senti apr&egrave;s coup la port&eacute;e de ses paroles; mais il
+avait tant d'aplomb qu'on se demandait, chaque fois qu'il parlait, s'il
+&eacute;tait b&ecirc;te ou spirituel. Il portait un habit &agrave; pans, vert fonc&eacute;, des
+<i>inexpressibles</i> couleurs &laquo;chair de nymphe &eacute;mue&raquo;, selon sa propre
+expression, des bas et des souliers &agrave; boucles.</p>
+
+<p>Le vicomte conta fort agr&eacute;ablement l'anecdote qui circulait sur le duc
+d'Enghien; il s'&eacute;tait, disait-on, rendu secr&egrave;tement &agrave; Paris pour voir
+Mlle Georges, et il y avait rencontr&eacute; Bonaparte, que l'&eacute;minente artiste
+favorisait &eacute;galement. La cons&eacute;quence de ce hasard malheureux avait &eacute;t&eacute;
+pour Napol&eacute;on un de ces &eacute;vanouissements prolong&eacute;s auxquels il &eacute;tait
+sujet et qui l'avait mis au pouvoir de son ennemi. Le duc n'en avait pas
+profit&eacute;; mais Bonaparte s'&eacute;tait veng&eacute; plus tard de cette g&eacute;n&eacute;reuse
+conduite en le faisant assassiner. Ce r&eacute;cit, plein d'int&eacute;r&ecirc;t, devenait
+surtout &eacute;mouvant au moment de la rencontre des deux rivaux, et les dames
+s'en montr&egrave;rent &eacute;mues.</p>
+
+<p>&laquo;C'est charmant, murmura Anna Pavlovna en interrogeant des yeux la
+petite princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant!&raquo; reprit la petite princesse en piquant son aiguille dans son
+ouvrage pour faire voir que l'int&eacute;r&ecirc;t et le charme de l'histoire
+interrompaient son travail.</p>
+
+<p>Le vicomte go&ucirc;ta fort cet &eacute;loge muet, et il s'appr&ecirc;tait &agrave; continuer
+lorsqu'Anna Pavlovna, qui n'avait pas cess&eacute; de surveiller le terrible
+Pierre, le voyant aux prises avec l'abb&eacute;, se pr&eacute;cipita vers eux pour
+pr&eacute;venir le danger. Pierre avait en effet r&eacute;ussi &agrave; engager l'abb&eacute; dans
+une conversation sur l'&eacute;quilibre politique, et l'abb&eacute;, visiblement
+enchant&eacute; de l'ardeur ing&eacute;nue de son jeune interlocuteur, lui d&eacute;veloppait
+tout au long son projet tendrement caress&eacute;; tous deux parlaient haut,
+avec vivacit&eacute; et avec entrain, et c'&eacute;tait l&agrave; ce qui avait d&eacute;plu &agrave; la
+demoiselle d'honneur.</p>
+
+<p>&laquo;Quel moyen? Mais l'&eacute;quilibre europ&eacute;en et le droit des gens, disait
+l'abb&eacute;.... Un seul empire puissant comme la Russie, r&eacute;put&eacute;e barbare, se
+mettant honn&ecirc;tement &agrave; la t&ecirc;te d'une alliance qui aurait pour but
+l'&eacute;quilibre de l'Europe, et le monde serait sauv&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment parviendrez-vous &agrave; &eacute;tablir cet &eacute;quilibre?&raquo; disait Pierre,
+au moment o&ugrave; Anna Pavlovna, lui jetant un regard s&eacute;v&egrave;re, demandait &agrave;
+l'Italien comment il supportait le climat du Nord. La figure de ce
+dernier changea subitement d'expression; et il prit cet air
+doucereusement affect&eacute; qui lui &eacute;tait habituel avec les femmes.</p>
+
+<p>&laquo;Je subis trop vivement le charme de l'esprit et de la culture
+intellectuelle de la soci&eacute;t&eacute; f&eacute;minine surtout, dans laquelle j'ai
+l'honneur d'&ecirc;tre re&ccedil;u, pour avoir eu le loisir de songer au climat,&raquo;
+r&eacute;pondit-il, tandis que Mlle Sch&eacute;rer s'empressait de les rapprocher,
+Pierre et lui, du cercle g&eacute;n&eacute;ral, afin de ne les point perdre de vue.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, un nouveau personnage fit son entr&eacute;e dans le salon de
+Mlle Sch&eacute;rer: c'&eacute;tait le jeune prince Bolkonsky, le mari de la petite
+princesse, un joli gar&ccedil;on, de taille moyenne, avec des traits durs et
+accentu&eacute;s. Tout en lui, &agrave; commencer par son regard fatigu&eacute; et &agrave; finir
+par sa d&eacute;marche mesur&eacute;e et tranquille, &eacute;tait l'oppos&eacute; de sa petite
+femme, si vive et si remuante. Il connaissait tout le monde dans ce
+salon. Tous lui inspiraient un ennui profond, et il aurait pay&eacute; cher
+pour ne plus les voir ni les entendre, sans en excepter m&ecirc;me sa femme.
+Elle semblait lui inspirer plus d'antipathie que le reste, et il se
+d&eacute;tourna d'elle avec une grimace qui fit tort &agrave; sa jolie figure. Il
+baisa la main d'Anna Pavlovna et promena ses regards autour de lui en
+fron&ccedil;ant le sourcil.</p>
+
+<p>&laquo;Vous vous pr&eacute;parez &agrave; faire la guerre, prince? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Le g&eacute;n&eacute;ral Koutouzow a bien voulu de moi pour aide de camp, r&eacute;pondit
+Bolkonsky en accentuant la syllabe &laquo;zow&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre femme?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ira &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment n'avez-vous pas honte de nous priver de votre ravissante
+petite femme?</p>
+
+<p>&mdash;Andr&eacute;, s'&eacute;cria la petite princesse, aussi coquette avec son mari
+qu'avec les autres, si tu savais la jolie histoire que le vicomte vient
+de nous conter sur Mlle Georges et Bonaparte!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; fit de nouveau la grimace et s'&eacute;loigna.</p>
+
+<p>Pierre, qui depuis son entr&eacute;e l'avait suivi de ses yeux gais et
+bienveillants, s'approcha de lui et lui saisit la main. Le prince Andr&eacute;
+ne se d&eacute;rida pas pour le nouveau venu; mais, quand il eut reconnu le
+visage souriant de Pierre, le sien s'illumina tout &agrave; coup d'un bon et
+cordial sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! bah! te voil&agrave; aussi dans le grand monde!</p>
+
+<p>&mdash;Je savais que vous y seriez. J'irai souper chez vous; le puis-je?
+ajouta-t-il tout bas pour ne pas g&ecirc;ner le vicomte, qui parlait encore.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu ne le peux pas,&raquo; dit Andr&eacute; en riant et en faisant comprendre
+&agrave; Pierre par un serrement de main l'inutilit&eacute; de sa question.</p>
+
+<p>Il allait lui dire quelque chose, lorsque le prince Basile et sa fille
+se lev&egrave;rent, et l'on se rangea pour leur faire place.</p>
+
+<p>&laquo;Excusez-nous, cher vicomte, dit le prince en for&ccedil;ant aimablement
+Mortemart &agrave; rester assis; cette malencontreuse f&ecirc;te de l'ambassade
+d'Angleterre nous prive d'un plaisir et nous force &agrave; vous interrompre.
+Je regrette vivement, ch&egrave;re Anna Pavlovna, d'&ecirc;tre oblig&eacute; de quitter
+votre charmante soir&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Sa fille H&eacute;l&egrave;ne se fraya un chemin au milieu des chaises, en retenant sa
+robe d'une main, sans cesser de sourire. Pierre regarda cette beaut&eacute;
+resplendissante avec un m&eacute;lange d'extase et de terreur.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est bien belle! dit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&raquo; r&eacute;pondit Pierre.</p>
+
+<p>Le prince Basile lui serra la main en passant:</p>
+
+<p>&laquo;Faites-moi l'&eacute;ducation de cet ours-l&agrave;, dit-il en s'adressant &agrave; Mlle
+Sch&eacute;rer, je vous en supplie. Voil&agrave; onze mois qu'il demeure chez moi, et
+c'est la premi&egrave;re fois que je l'aper&ccedil;ois dans le monde. Rien ne forme
+mieux un jeune homme que la soci&eacute;t&eacute; des femmes d'esprit.&raquo;</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Anna Pavlovna promit en souriant de s'occuper de Pierre, qu'elle savait
+apparent&eacute; par son p&egrave;re au prince Basile. La vieille dame, qui &eacute;tait
+rest&eacute;e assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de &laquo;la tante&raquo;, se leva pr&eacute;cipitamment et rattrapa
+le prince Basile dans l'antichambre. Sa figure bienveillante et creus&eacute;e
+par les larmes n'exprimait plus l'int&eacute;r&ecirc;t attentif qu'elle s'&eacute;tait
+efforc&eacute;e de lui donner, mais elle trahissait l'inqui&eacute;tude et la
+crainte.</p>
+
+<p>&laquo;Que me direz-vous, prince, &agrave; propos de mon Boris?&raquo;</p>
+
+<p>Elle pronon&ccedil;ait le mot Boris en accentuant tout particuli&egrave;rement l'<i>o</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis rester plus longtemps &agrave; P&eacute;tersbourg. Dites-moi, de gr&acirc;ce,
+quelles nouvelles je puis rapporter &agrave; mon pauvre gar&ccedil;on?&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le visible d&eacute;plaisir et la flagrante impolitesse du prince Basile
+en l'&eacute;coutant, elle lui souriait et le retenait de la main pour
+l'emp&ecirc;cher de s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>&laquo;Que vous en co&ucirc;terait-il de dire un mot &agrave; l'empereur? Il passerait tout
+droit dans la garde!</p>
+
+<p>&mdash;Soyez assur&eacute;e, princesse, que je ferai tout mon possible, mais il
+m'est difficile de demander cela &agrave; Sa Majest&eacute;; je vous conseillerais
+plut&ocirc;t de vous adresser &agrave; Roumianzow par l'interm&eacute;diaire du prince
+Galitzine; ce serait plus prudent.&raquo;</p>
+
+<p>La vieille dame portait le nom de princesse Droubetzko&iuml;, celui d'une des
+premi&egrave;res familles de Russie; mais, pauvre et retir&eacute;e du monde depuis de
+longues ann&eacute;es, elle avait perdu toutes ses relations d'autrefois. Elle
+n'&eacute;tait venue &agrave; P&eacute;tersbourg que pour t&acirc;cher d'obtenir pour son fils
+unique l'autorisation d'entrer dans la garde. C'est dans l'espoir de
+rencontrer le prince Basile qu'elle &eacute;tait venue &agrave; la soir&eacute;e de Mlle
+Sch&eacute;rer. Sa figure, belle jadis, exprima un vif m&eacute;contentement, mais
+pendant une seconde seulement; elle sourit de nouveau et se saisit plus
+fortement du bras du prince Basile.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez-moi, mon prince; je ne vous ai jamais rien demand&eacute;, je ne vous
+demanderai plus jamais rien, et jamais je ne me suis pr&eacute;value de
+l'amiti&eacute; qui vous unissait, mon p&egrave;re et vous. Mais &agrave; pr&eacute;sent, au nom de
+Dieu, faites cela pour mon fils et vous serez notre bienfaiteur,
+ajouta-t-elle rapidement. Non, ne vous f&acirc;chez pas, et promettez. J'ai
+demand&eacute; &agrave; Galitzine, il m'a refus&eacute;! Soyez le bon enfant que vous &eacute;tiez
+jadis, continua-t-elle, en essayant de sourire, pendant que ses yeux se
+remplissaient de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Papa! nous serons en retard,&raquo; dit la princesse H&eacute;l&egrave;ne, qui attendait &agrave;
+la porte.</p>
+
+<p>Et elle tourna vers son p&egrave;re sa charmante figure.</p>
+
+<p>Le pouvoir en ce monde est un capital qu'il faut savoir m&eacute;nager. Le
+prince Basile le savait mieux que personne: interc&eacute;der pour chacun de
+ceux qui s'adressaient &agrave; lui, c'&eacute;tait le plus s&ucirc;r moyen de ne jamais
+rien obtenir pour lui-m&ecirc;me; il avait compris cela tout de suite. Aussi
+n'usait-il que fort rarement de son influence personnelle; mais
+l'ardente supplication de la princesse Droubetzko&iuml; fit na&icirc;tre un l&eacute;ger
+remords au fond de sa conscience. Ce qu'elle lui avait rappel&eacute; &eacute;tait la
+v&eacute;rit&eacute;. Il devait en effet &agrave; son p&egrave;re d'avoir fait les premiers pas dans
+la carri&egrave;re. Il avait aussi remarqu&eacute; qu'elle &eacute;tait du nombre de ces
+femmes, de ces m&egrave;res surtout, qui n'ont ni cesse ni repos tant que le
+but de leur opini&acirc;tre d&eacute;sir n'est pas atteint, et qui sont pr&ecirc;tes, le
+cas &eacute;ch&eacute;ant, &agrave; renouveler &agrave; toute heure les r&eacute;criminations et les
+sc&egrave;nes. Cette derni&egrave;re consid&eacute;ration le d&eacute;cida.</p>
+
+<p>&laquo;Ch&egrave;re Anna Mikha&iuml;lovna, lui dit-il de sa voix ennuy&eacute;e et avec sa
+familiarit&eacute; habituelle, il m'est &agrave; peu pr&egrave;s impossible de faire ce que
+vous me demandez; cependant j'essayerai pour vous prouver mon affection
+et le respect que je porte &agrave; la m&eacute;moire de votre p&egrave;re. Votre fils
+passera dans la garde, je vous en donne ma parole! &Ecirc;tes-vous contente?</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, vous &ecirc;tes mon bienfaiteur! Je n'attendais pas moins de vous,
+je connaissais votre bont&eacute;! Un mot encore, dit-elle, le voyant pr&ecirc;t &agrave; la
+quitter. Une fois dans la garde... et elle s'arr&ecirc;ta confuse.... Vous qui
+&ecirc;tes dans de bons rapports avec Koutouzow, vous lui recommanderez bien
+un peu Boris, n'est-ce pas, afin qu'il le prenne pour aide de camp? Je
+serai alors tranquille, et jamais je ne...&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Basile sourit:</p>
+
+<p>&laquo;Cela, je ne puis vous le promettre. Depuis que Koutouzow a &eacute;t&eacute; nomm&eacute;
+g&eacute;n&eacute;ral en chef, il est accabl&eacute; de demandes. Lui-m&ecirc;me m'a assur&eacute; que
+toutes les dames de Moscou lui proposaient leurs fils comme aides de
+camp.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, promettez, mon ami, mon bienfaiteur, promettez-le-moi, ou je
+vous retiens encore!</p>
+
+<p>&mdash;Papa! r&eacute;p&eacute;ta du m&ecirc;me ton la belle H&eacute;l&egrave;ne, nous serons en retard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! au revoir, vous voyez, je ne puis....</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, demain vous en parlerez &agrave; l'empereur?</p>
+
+<p>&mdash;Sans faute; mais quant &agrave; Koutouzow, je ne promets rien!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Basile,&raquo; reprit Anna Mikha&iuml;lovna en l'accompagnant avec un sourire
+de jeune coquette sur les l&egrave;vres, et en oubliant que ce sourire, son
+sourire d'autrefois, n'&eacute;tait plus gu&egrave;re en harmonie avec sa figure
+fatigu&eacute;e. Elle ne pensait plus en effet &agrave; son &acirc;ge et employait sans y
+songer toutes ses ressources de femme. Mais, &agrave; peine le prince eut-il
+disparu, que son visage reprit une expression froide et tendue. Elle
+regagna le cercle au milieu duquel le vicomte continuait son r&eacute;cit, et
+fit de nouveau semblant de s'y int&eacute;resser, en attendant, puisque son
+affaire &eacute;tait faite, l'instant favorable pour s'&eacute;clipser.</p>
+
+<p>&laquo;Mais que dites-vous de cette derni&egrave;re com&eacute;die du sacre de Milan?
+demanda Mlle Sch&eacute;rer, et des populations de G&ecirc;nes et de Lucques qui
+viennent pr&eacute;senter leurs v&oelig;ux &agrave; M. Buonaparte. M. Buonaparte assis sur
+un tr&ocirc;ne et exau&ccedil;ant les v&oelig;ux des nations? Adorable! Non, c'est &agrave; en
+devenir folle! On dirait que le monde a perdu la t&ecirc;te.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; sourit en regardant Anna Pavlovna.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu me la donne, gare &agrave; qui la touche,&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient les paroles que Bonaparte avaient prononc&eacute;es en mettant la
+couronne sur sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;On dit qu'il &eacute;tait tr&egrave;s beau en pronon&ccedil;ant ces paroles,&raquo; ajouta-t-il,
+en les r&eacute;p&eacute;tant en italien: &laquo;Dio mi la dona, guai a chi la toca!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re, continua Anna Pavlovna, que ce sera l&agrave; la goutte d'eau qui
+fera d&eacute;border le vase. En v&eacute;rit&eacute;, les souverains ne peuvent plus
+supporter cet homme, qui est pour tous une menace vivante.</p>
+
+<p>&mdash;Les souverains! Je ne parle pas de la Russie, dit le vicomte poliment
+et avec tristesse, les souverains, madame? Qu'ont-ils fait pour Louis
+XVI, pour la reine, pour Madame &Eacute;lisabeth? Rien, continua-t-il en
+s'animant, et, croyez-moi, ils sont punis pour avoir trahi la cause des
+Bourbons. Les souverains? Mais ils envoient des ambassadeurs
+complimenter l'Usurpateur<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>...&raquo; Et, apr&egrave;s avoir pouss&eacute; une exclamation
+de m&eacute;pris, il changea de pose.</p>
+
+<p>Le prince Hippolyte, qui n'avait cess&eacute; d'examiner le vicomte &agrave; travers
+son lorgnon, se tourna &agrave; ces mots tout d'une pi&egrave;ce vers la petite
+princesse pour lui demander une aiguille, avec laquelle il lui dessina
+sur la table l'&eacute;cusson des Cond&eacute;, et il se mit &agrave; le lui expliquer avec
+une gravit&eacute; imperturbable, comme si elle l'en avait pri&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;B&acirc;ton de gueules engr&ecirc;l&eacute;s de gueule et d'azur, maison des Cond&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse &eacute;coutait et souriait.</p>
+
+<p>&laquo;Si Bonaparte reste encore un an sur le tr&ocirc;ne de France, dit le vicomte,
+en reprenant son sujet comme un homme habitu&eacute; &agrave; suivre ses propres
+pens&eacute;es sans pr&ecirc;ter grande attention aux r&eacute;flexions d'autrui dans une
+question qui lui est famili&egrave;re, les choses n'en iront que mieux: la
+soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise, je parle de la bonne, bien entendu, sera &agrave; jamais
+d&eacute;truite par les intrigues, la violence; l'exil et les condamnations...
+et alors...&raquo;</p>
+
+<p>Il haussa les &eacute;paules en levant les bras au ciel. Pierre voulut
+intervenir mais Anna Pavlovna, qui le guettait, le devan&ccedil;a.</p>
+
+<p>&laquo;L'empereur Alexandre, commen&ccedil;a-t-elle avec cette inflexion de
+tristesse qui accompagnait toujours ses r&eacute;flexions sur la famille
+imp&eacute;riale, a d&eacute;clar&eacute; laisser aux Fran&ccedil;ais eux-m&ecirc;mes le droit de choisir
+la forme de leur gouvernement, et je suis convaincue que la nation
+enti&egrave;re, une fois d&eacute;livr&eacute;e de l'Usurpateur, va se jeter dans les bras de
+son roi l&eacute;gitime.&raquo;</p>
+
+<p>Anna Pavlovna tenait, comme on le voit, &agrave; flatter l'&eacute;migr&eacute; royaliste.</p>
+
+<p>&laquo;C'est peu probable, dit le prince Andr&eacute;. Monsieur le vicomte suppose
+avec raison que les choses sont all&eacute;es tr&egrave;s loin, et il sera, je crois,
+difficile de revenir au pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire, ajouta Pierre en se rapprochant d'eux, que la plus
+grande partie de la noblesse a &eacute;t&eacute; gagn&eacute;e par Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les bonapartistes qui l'assurent, s'&eacute;cria le vicomte sans
+regarder Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible de savoir quelle est aujourd'hui l'opinion publique
+en France.</p>
+
+<p>&mdash;Bonaparte l'a pourtant dit, reprit le prince Andr&eacute; avec ironie, car le
+vicomte lui d&eacute;plaisait, et c'&eacute;tait lui que visaient ses saillies. &laquo;Je
+leur ai montr&eacute; le chemin de la gloire, ils n'en n'ont pas voulu,&mdash;ce
+sont les paroles que l'on pr&ecirc;te &agrave; Napol&eacute;on;&mdash;je leur ai ouvert mes
+antichambres, ils s'y sont &laquo;pr&eacute;cipit&eacute;s en foule...&raquo; Je ne sais pas &agrave;
+quel point il avait le droit de le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en avait aucun, r&eacute;pondit le vicomte; apr&egrave;s l'assassinat du duc
+d'Enghien, les gens les plus enthousiastes ont cess&eacute; de voir en lui un
+h&eacute;ros, et si m&ecirc;me il l'avait &eacute;t&eacute; un moment aux yeux de certaines
+personnes, ajouta-t-il en se tournant vers Anna Pavlovna, apr&egrave;s cet
+assassinat il y a eu un martyr de plus au ciel, et un h&eacute;ros de moins sur
+la terre<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Ces derniers mots du vicomte n'avaient pas encore &eacute;t&eacute; salu&eacute;s d'un
+sourire approbatif, que d&eacute;j&agrave; Pierre s'&eacute;tait de nouveau &eacute;lanc&eacute; dans
+l'ar&egrave;ne, sans laisser &agrave; Anna Pavlovna, qui pressentait quelque chose
+d'exorbitant, le temps de l'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&laquo;L'ex&eacute;cution du duc d'Enghien, dit Pierre, &eacute;tait une n&eacute;cessit&eacute;
+politique, et Napol&eacute;on a justement montr&eacute; de la grandeur d'&acirc;me en
+assumant sur lui seul la responsabilit&eacute; de cet acte.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! Dieu! murmura Mlle Sch&eacute;rer avec horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur Pierre, vous trouvez qu'il y a de la grandeur d'&acirc;me
+dans un assassinat? dit la petite princesse en souriant et en attirant &agrave;
+elle son ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! firent plusieurs voix.</p>
+
+<p>&mdash;Capital!&raquo; s'&eacute;cria le prince Hippolyte en anglais.</p>
+
+<p>Et il se frappa le genou de la main. Le vicomte se borna &agrave; hausser les
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Pierre regarda gravement son auditoire par-dessus ses lunettes.</p>
+
+<p>&laquo;Je parle ainsi, continua-t-il, parce que les Bourbons ont fui devant la
+R&eacute;volution, en laissant le peuple livr&eacute; &agrave; l'anarchie! Napol&eacute;on seul a su
+comprendre et vaincre la R&eacute;volution, et c'est pourquoi il ne pouvait,
+lorsqu'il avait en vue le bien g&eacute;n&eacute;ral, se laisser arr&ecirc;ter par la vie
+d'un individu.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voulez-vous pas passer &agrave; l'autre table?&raquo; dit Anna Pavlovna.</p>
+
+<p>Mais Pierre, s'animant de plus en plus, continua son plaidoyer sans lui
+r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, Napol&eacute;on est grand parce qu'il s'est plac&eacute; au-dessus de la
+R&eacute;volution, qu'il en a &eacute;cras&eacute; les abus en conservant tout ce qu'elle
+avait de bon, l'&eacute;galit&eacute; des citoyens, la libert&eacute; de la presse et de la
+parole, et c'est par l&agrave; qu'il a conquis le pouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;S'il avait rendu ce pouvoir au roi l&eacute;gitime, sans en profiter pour
+commettre un meurtre, je l'aurais appel&eacute; un grand homme, dit le
+vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Cela lui &eacute;tait impossible. La nation ne lui avait donn&eacute; la puissance
+que pour qu'il la d&eacute;barrass&acirc;t des Bourbons; elle avait reconnu en lui un
+homme sup&eacute;rieur. La R&eacute;volution a &eacute;t&eacute; une grande &oelig;uvre, continua Pierre,
+qui t&eacute;moignait de son extr&ecirc;me jeunesse, en essayant d'expliquer ses
+opinions et en &eacute;mettant des id&eacute;es avanc&eacute;es et irritantes.</p>
+
+<p>&mdash;La R&eacute;volution et le r&eacute;gicide une grande &oelig;uvre! Apr&egrave;s cela,... Mais ne
+voulez-vous pas passer &agrave; l'autre table? r&eacute;p&eacute;ta Anna Pavlovna.</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Contrat social</i>! repartit le vicomte avec un sourire de
+r&eacute;signation.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne parle pas du r&eacute;gicide, je parle de l'id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'id&eacute;e du pillage, du meurtre et du r&eacute;gicide, dit en
+l'interrompant une voix ironique.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain que ce sont l&agrave; les extr&ecirc;mes; mais le fond v&eacute;ritable de
+l'id&eacute;e, c'est l'&eacute;mancipation des pr&eacute;jug&eacute;s, l'&eacute;galit&eacute; des citoyens, et
+tout cela a &eacute;t&eacute; conserv&eacute; par Napol&eacute;on dans son int&eacute;grit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;La libert&eacute;! l'&eacute;galit&eacute;! dit avec m&eacute;pris le vicomte, qui &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+d&eacute;montrer au jeune homme toute l'absurdit&eacute; de son raisonnement.... Ces
+mots si ronflants ont d&eacute;j&agrave; perdu leur valeur. Qui donc n'aimerait la
+libert&eacute; et l'&eacute;galit&eacute;? Le Sauveur nous les a pr&ecirc;ch&eacute;es! Sommes-nous
+devenus plus heureux apr&egrave;s la R&eacute;volution? Au contraire! Nous voulions la
+libert&eacute;, et Bonaparte l'a confisqu&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; regardait en souriant tant&ocirc;t Pierre et le vicomte,
+tant&ocirc;t la ma&icirc;tresse de la maison, qui, malgr&eacute; son grand usage du monde,
+avait &eacute;t&eacute; terrifi&eacute;e par les sorties de Pierre; mais, lorsqu'elle
+s'aper&ccedil;ut que ces paroles sacril&egrave;ges n'excitaient point la col&egrave;re du
+vicomte et qu'il n'&eacute;tait plus possible de les &eacute;touffer, elle fit cause
+commune avec le noble &eacute;migr&eacute; et, rassemblant toutes ses forces, tomba &agrave;
+son tour sur l'orateur.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, mon cher monsieur Pierre, dit-elle, comment pouvez-vous expliquer
+la conduite du grand homme qui met &agrave; mort un duc, disons m&ecirc;me tout
+simplement un homme, lorsque cet homme n'a commis aucun crime, et cela
+sans jugement?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais &eacute;galement demand&eacute; &agrave; monsieur, dit le vicomte, de m'expliquer
+le 18 brumaire. N'&eacute;tait-ce point une trahison, ou, si vous aimez mieux,
+un escamotage qui ne ressemble en rien &agrave; la mani&egrave;re d'agir d'un grand
+homme?</p>
+
+<p>&mdash;Et les prisonniers d'Afrique massacr&eacute;s par son ordre, s'&eacute;cria la
+petite princesse, c'est &eacute;pouvantable!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un roturier, vous avez beau dire,&raquo; ajouta le prince Hippolyte.</p>
+
+<p>Pierre, ne sachant plus &agrave; qui r&eacute;pondre, les regarda tous en souriant,
+non pas d'un sourire insignifiant et &agrave; peine visible, mais de ce sourire
+franc et sinc&egrave;re qui donnait &agrave; sa figure, habituellement s&eacute;v&egrave;re et m&ecirc;me
+un peu morose, une expression de bont&eacute; na&iuml;ve, semblable &agrave; celle d'un
+enfant qui implore son pardon.</p>
+
+<p>Le vicomte, qui ne l'avait jamais vu, comprit tout de suite que ce
+jacobin &eacute;tait moins terrible que ses paroles. On se taisait.</p>
+
+<p>&laquo;Comment voulez-vous qu'il vous r&eacute;ponde &agrave; tous? dit tout &agrave; coup le
+prince Andr&eacute;. N'y a-t-il pas une diff&eacute;rence entre les actions d'un homme
+priv&eacute; et celles d'un homme d'&Eacute;tat, d'un grand capitaine ou d'un
+souverain? Il me semble du moins qu'il y en a une.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute, s'&eacute;cria Pierre, tout heureux de cet appui inesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Napol&eacute;on, sur le pont d'Arcole ou tendant la main aux pestif&eacute;r&eacute;s dans
+l'h&ocirc;pital de Jaffa, est grand comme homme, et il est impossible de ne
+pas le reconna&icirc;tre; mais il y a, c'est vrai, d'autres faits difficiles &agrave;
+justifier,&raquo; continua le prince Andr&eacute;, qui tenait visiblement &agrave; r&eacute;parer
+la maladresse des discours de Pierre et qui se leva sur ces derniers
+mots, en donnant ainsi &agrave; sa femme le signal du d&eacute;part.</p>
+
+<p>Le prince Hippolyte fit de m&ecirc;me, mais tout en engageant d'un geste de la
+main tous ceux qui allaient suivre cet exemple &agrave; ne pas bouger.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; propos, dit-il vivement, on m'a cont&eacute; aujourd'hui une anecdote
+moscovite charmante; il faut que je vous en r&eacute;gale. Vous m'excuserez,
+vicomte; je dois la dire en russe; on n'en comprendrait pas le sel
+autrement...&raquo;</p>
+
+<p>Et il entama son histoire en russe, mais avec l'accent d'un Fran&ccedil;ais qui
+aurait s&eacute;journ&eacute; un an en Russie:</p>
+
+<p>&laquo;Il y a &agrave; Moscou une dame, une grande dame, tr&egrave;s avare, qui avait besoin
+de deux valets de pied de grande taille pour placer derri&egrave;re sa
+voiture.... Or cette dame avait aussi, c'&eacute;tait son go&ucirc;t, une femme de
+chambre de grande taille....&raquo;</p>
+
+<p>Ici le prince Hippolyte se mit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir, comme s'il &eacute;prouvait une
+certaine difficult&eacute; &agrave; continuer son r&eacute;cit:</p>
+
+<p>&laquo;Elle lui dit; oui, elle lui dit: Fille une telle, mets la livr&eacute;e et
+monte derri&egrave;re la voiture; je vais faire des visites...&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cet endroit, le prince Hippolyte &eacute;clata de rire, mais par malheur il
+n'y eut pas d'&eacute;cho dans son auditoire, et le conteur parut &eacute;prouver de
+cet insucc&egrave;s une impression d&eacute;favorable. Plusieurs se d&eacute;cid&egrave;rent
+pourtant &agrave; sourire, entre autres la vieille dame et Mlle Sch&eacute;rer.</p>
+
+<p>...Elle partit; tout &agrave; coup il s'&eacute;leva un ouragan; la fille perdit son
+chapeau, et ses longs cheveux se d&eacute;nou&egrave;rent.&raquo;</p>
+
+<p>Ne pouvant se contenir davantage, il fut pris d'un acc&egrave;s de rire si
+bruyant qu'il en suffoquait.</p>
+
+<p>&laquo;...Oui, acheva-t-il en se tordant, ses longs cheveux se d&eacute;nou&egrave;rent...
+et toute la ville l'a su!&raquo;</p>
+
+<p>Et l'anecdote finit l&agrave;. Personne, &agrave; vrai dire, n'en avait compris le
+sens, ni pourquoi elle devait &ecirc;tre n&eacute;cessairement cont&eacute;e en russe. Mais
+Anna Pavlovna et quelques autres surent gr&eacute; au narrateur d'avoir si
+adroitement mis fin &agrave; l'ennuyeuse et d&eacute;sagr&eacute;able sortie de M. Pierre. La
+conversation s'&eacute;parpilla ensuite en menus propos, en remarques
+insignifiantes sur le bal &agrave; venir et sur le bal pass&eacute;, sur les th&eacute;&acirc;tres,
+le tout entrem&ecirc;l&eacute; de questions pour savoir o&ugrave; et quand on se
+retrouverait.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s cet incident, les h&ocirc;tes d'Anna Pavlovna la remerci&egrave;rent de sa
+charmante soir&eacute;e et se retir&egrave;rent un &agrave; un.</p>
+
+<p>D'une taille peu ordinaire, carr&eacute; des &eacute;paules, et maladroit &agrave; l'extr&ecirc;me,
+Pierre avait aussi, entre autres d&eacute;savantages physiques, des mains
+&eacute;normes et rouges; il ne savait pas entrer dans un salon, encore moins
+en sortir comme il convient et apr&egrave;s avoir d&eacute;bit&eacute; de jolies phrases.
+Gr&acirc;ce &agrave; sa distraction proverbiale, il avait pris en se levant, au lieu
+de son chapeau, le tricorne &agrave; plumet d'un g&eacute;n&eacute;ral, qu'il se mit &agrave;
+tirailler jusqu'au moment o&ugrave; le l&eacute;gitime propri&eacute;taire, effray&eacute;, parvint
+&agrave; se le faire rendre. Mais, il faut le dire, tous ces d&eacute;fauts et toutes
+ces gaucheries &eacute;taient rachet&eacute;s par sa bienveillance, sa candeur et sa
+modestie.</p>
+
+<p>Mlle Sch&eacute;rer, se tournant vers lui, le salua comme pour lui octroyer son
+pardon, avec une mansu&eacute;tude toute chr&eacute;tienne.</p>
+
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re, lui dit-elle, avoir encore le plaisir de vous voir; mais
+j'esp&egrave;re &eacute;galement, mon cher monsieur Pierre, que d'ici l&agrave; vous aurez
+chang&eacute; d'opinions.&raquo;</p>
+
+<p>Il ne lui r&eacute;pondit rien; mais, quand il lui rendit son salut, tous les
+assistants purent voir sur ses l&egrave;vres ce franc sourire qui avait l'air
+de dire: &laquo;Apr&egrave;s tout, les opinions sont des opinions, et vous voyez que
+je suis un bon et brave gar&ccedil;on.&raquo; C'&eacute;tait si vrai que tous, y compris
+Mlle Sch&eacute;rer, le sentirent instinctivement.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; avait suivi dans l'antichambre sa femme et le prince
+Hippolyte, qu'il &eacute;coutait avec indiff&eacute;rence, en se faisant donner son
+manteau par un laquais. Le prince Hippolyte, le lorgnon dans l'&oelig;il,
+debout &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la gentille petite princesse, la regardait obstin&eacute;ment.</p>
+
+<p>&laquo;Allez-vous-en, Annette, disait la jeune femme en prenant cong&eacute; d'elle;
+vous aurez froid! C'est convenu!&raquo; ajouta-t-elle tout bas.</p>
+
+<p>Anna Pavlovna avait eu le temps de causer avec Lise du mariage projet&eacute;
+entre sa belle-s&oelig;ur et Anatole:</p>
+
+<p>&laquo;Je compte sur vous, ma ch&eacute;rie, r&eacute;pondit-elle &eacute;galement &agrave; voix basse.
+Vous lui en &eacute;crirez un mot, et vous me direz comment le p&egrave;re envisage la
+chose. Au revoir!...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle rentra au salon.</p>
+
+<p>Le prince Hippolyte se rapprocha de la petite princesse et, se penchant
+au-dessus d'elle, lui parla de tr&egrave;s pr&egrave;s en chuchotant.</p>
+
+<p>Deux laquais, le sien et celui de la princesse, l'un tenant un surtout
+d'officier, l'autre un ch&acirc;le, attendaient qu'il e&ucirc;t fini ce bavardage en
+fran&ccedil;ais, qu'ils semblaient &eacute;couter, tout inintelligible qu'il f&ucirc;t pour
+eux, et m&ecirc;me comprendre, sans vouloir le laisser para&icirc;tre.</p>
+
+<p>La petite princesse parlait, souriait et riait tout &agrave; la fois.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis enchant&eacute; de n'&ecirc;tre pas all&eacute; chez l'ambassadeur, disait le
+prince Hippolyte. Quel ennui! Charmante soir&eacute;e, n'est-il pas vrai?
+Charmante!</p>
+
+<p>&mdash;On assure que le bal de ce soir sera tr&egrave;s beau, repartit la princesse
+en retroussant sa petite l&egrave;vre au fin duvet; toutes les jolies femmes de
+la soci&eacute;t&eacute; y seront.</p>
+
+<p>&mdash;Pas toutes, puisque vous n'y serez pas,&raquo; ajouta-t-il en riant. Et
+s'emparant du ch&acirc;le que pr&eacute;sentait le valet de pied, il le poussa de
+c&ocirc;t&eacute; pour envelopper la princesse. Ses mains s'attard&egrave;rent assez
+longtemps autour du cou de la jeune femme, qu'il avait l'air d'embrasser
+(&eacute;tait-ce intention ou gaucherie? personne n'aurait pu le deviner). Elle
+recula gracieusement, en continuant &agrave; sourire, se d&eacute;tourna et regarda
+son mari, dont les yeux &eacute;taient ferm&eacute;s et qui avait l'air fatigu&eacute; et
+endormi.</p>
+
+<p>&laquo;&Ecirc;tes-vous pr&ecirc;te?&raquo; dit-il &agrave; sa femme en lui glissant un regard.</p>
+
+<p>Le prince Hippolyte endossa prestement son surtout, qui, &eacute;tant &agrave; la
+derni&egrave;re mode, lui descendait plus bas que les talons, et, tout en
+s'embarrassant dans ses plis, il se pr&eacute;cipita sur le perron pour aider
+la princesse &agrave; monter en voiture.</p>
+
+<p>&laquo;Au revoir, princesse!&raquo; cria-t-il, la langue aussi embarrass&eacute;e que les
+pieds.</p>
+
+<p>La princesse relevait sa robe et s'asseyait dans le fond obscur de la
+voiture; son mari arrangeait son sabre.</p>
+
+<p>Le prince Hippolyte, qui faisait semblant de les aider, ne faisait en
+r&eacute;alit&eacute; que les g&ecirc;ner.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, monsieur, dit le prince Andr&eacute; d'un ton sec et d&eacute;sagr&eacute;able, en
+s'adressant en russe au jeune homme qui l'emp&ecirc;chait de passer.&mdash;Pierre,
+viens-tu, je t'attends,&raquo; reprit-il affectueusement.</p>
+
+<p>Le postillon partit, et le carrosse s'&eacute;branla avec un bruit de roues<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>Le prince Hippolyte, rest&eacute; sur le perron, riait d'un rire nerveux en
+attendant le vicomte, &agrave; qui il avait promis de le reconduire.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, mon cher, votre petite princesse est tr&egrave;s bien, tr&egrave;s bien,
+dit le vicomte en se mettant en voiture, tr&egrave;s bien, ma foi!...&raquo; Et il
+baisa le bout de ses doigts.</p>
+
+<p>Hippolyte se rengorgea en riant.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous que vous &ecirc;tes terrible avec votre petit air innocent? Je
+plains le pauvre mari, ce petit officier qui se donne des airs de prince
+r&eacute;gnant.&raquo;</p>
+
+<p>Hippolyte balbutia en riant aux &eacute;clats: &laquo;Et vous disiez que les dames
+russes ne valaient pas les Fran&ccedil;aises: il ne s'agit que de savoir s'y
+prendre.&raquo;</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Pierre, arriv&eacute; le premier, entra tout droit dans le cabinet du prince
+Andr&eacute;, en habitu&eacute; de la maison; apr&egrave;s s'&ecirc;tre &eacute;tendu sur le canap&eacute;, comme
+il en avait l'habitude, il prit un livre au hasard,&mdash;c'&eacute;tait ce jour-l&agrave;
+les <i>Commentaires</i> de C&eacute;sar,&mdash;et, s'accoudant aussit&ocirc;t, il l'ouvrit au
+beau milieu.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'as-tu fait chez Mlle Sch&eacute;rer? Elle en tombera s&eacute;rieusement malade,&raquo;
+dit le prince Andr&eacute;, qui entra bient&ocirc;t apr&egrave;s en frottant l'une contre
+l'autre ses mains, qu'il avait petites et blanches.</p>
+
+<p>Pierre se retourna tout d'une pi&egrave;ce; le canap&eacute; en g&eacute;mit, et, montrant sa
+figure anim&eacute;e et souriante, il fit un geste qui t&eacute;moignait de son
+indiff&eacute;rence:</p>
+
+<p>&laquo;Cet abb&eacute; est vraiment int&eacute;ressant; seulement il n'entend pas la
+question comme il faut l'entendre.... Je suis s&ucirc;r qu'une paix inviolable
+est possible, mais je ne puis dire comment, ce ne serait toujours pas au
+moyen de l'&eacute;quilibre politique...&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, qui n'avait pas l'air de s'int&eacute;resser aux questions
+abstraites, l'interrompit:</p>
+
+<p>&laquo;Vois-tu, mon cher, ce qui est impossible, c'est de dire partout et
+toujours ce que l'on pense! Eh bien, t'es-tu d&eacute;cid&eacute; &agrave; quelque chose?
+Seras-tu garde &agrave; cheval ou diplomate?</p>
+
+<p>&mdash;Croiriez-vous que je n'en sais encore rien! Ni l'une ni l'autre de ces
+perspectives ne me s&eacute;duit, dit Pierre en s'asseyant &agrave; la turque sur le
+divan.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant te d&eacute;cider &agrave; quelque chose; ton p&egrave;re attend!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre avait &eacute;t&eacute; envoy&eacute; &agrave; l'&eacute;tranger &agrave; l'&acirc;ge de dix ans avec un abb&eacute;
+pour pr&eacute;cepteur, et il y &eacute;tait rest&eacute; jusqu'&agrave; vingt-cinq ans. &Agrave; son
+retour &agrave; Moscou, son p&egrave;re avait cong&eacute;di&eacute; l'abb&eacute; et avait dit au jeune
+homme:</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, va &agrave; P&eacute;tersbourg, examine et choisis! Je consens &agrave; tout.
+Voici une lettre pour le prince Basile, et voil&agrave; de l'argent. &Eacute;cris et
+compte sur moi pour t'aider.&raquo;</p>
+
+<p>Or depuis trois mois Pierre cherchait une carri&egrave;re et ne faisait rien.
+Il se passa la main sur le front:</p>
+
+<p>&laquo;Ce doit &ecirc;tre un franc-ma&ccedil;on? dit-il en pensant &agrave; l'abb&eacute; qu'il avait vu
+&agrave; la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Chim&egrave;res que tout cela, lui dit en l'interrompant le prince Andr&eacute;;
+parlons plut&ocirc;t de tes affaires. Es-tu all&eacute; voir la garde &agrave; cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'y suis pas all&eacute;; mais j'ai r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; une chose, que je
+voulais vous communiquer. Nous avons la guerre avec Napol&eacute;on; si l'on se
+battait pour la libert&eacute;, je serais le premier &agrave; m'engager; mais aider
+l'Angleterre et l'Autriche &agrave; lutter contre le plus grand homme qui soit
+au monde, ce n'est pas bien.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; ne fit que hausser les &eacute;paules &agrave; cette sortie enfantine;
+d&eacute;daignant d'y faire une r&eacute;ponse s&eacute;rieuse, il se contenta de dire:</p>
+
+<p>&laquo;Si l'on ne se battait que pour ses convictions, il n'y aurait pas de
+guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce serait parfait, r&eacute;pliqua Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien possible, mais cela ne sera jamais, reprit en souriant le
+prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, voyons, pourquoi allons-nous faire la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Je n'en sais rien! Il le faut, et par-dessus le march&eacute; j'y
+vais.&mdash;et il s'arr&ecirc;ta. J'y vais, parce que la vie que je m&egrave;ne ici... ne
+me va pas!&raquo;</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Le fr&ocirc;lement d'une robe se fit entendre dans la pi&egrave;ce voisine. &Agrave; ce
+bruit, le prince Andr&eacute; eut l'air de revenir &agrave; lui: il se redressa et
+donna &agrave; son visage l'expression qu'il avait eue pendant toute la soir&eacute;e
+d'Anna Pavlovna. Pierre glissa ses pieds &agrave; terre. La princesse entra;
+elle avait eu le temps de remplacer sa toilette du soir par un
+d&eacute;shabill&eacute; de maison, non moins frais et non moins &eacute;l&eacute;gant; son mari se
+leva et lui avan&ccedil;a poliment un fauteuil.</p>
+
+<p>&laquo;Je me demande souvent, dit-elle en fran&ccedil;ais, selon son habitude, et en
+s'asseyant vivement, pourquoi Annette ne s'est pas mari&eacute;e? Comme vous
+&ecirc;tes sots, messieurs, de ne pas l'avoir &eacute;pous&eacute;e! Je vous en demande
+pardon, mais vous n'entendez rien aux femmes. Quel disputeur vous
+faites, monsieur Pierre!</p>
+
+<p>&mdash;Je dispute aussi contre votre mari, car je ne comprends pas pourquoi
+il va faire la guerre,&raquo; dit Pierre en s'adressant &agrave; la princesse, sans
+le moindre sympt&ocirc;me de cet embarras qui existe souvent entre un jeune
+homme et une jeune femme.</p>
+
+<p>La princesse tressaillit; la r&eacute;flexion de Pierre l'avait touch&eacute;e au vif.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, moi aussi, je lui dis la m&ecirc;me chose. Vraiment, je ne comprends
+pas pourquoi les hommes ne peuvent vivre sans guerre? Pourquoi ne
+d&eacute;sirons-nous rien, n'avons-nous besoin de rien, nous autres femmes?
+Voyons, je vous en fais juge. Je suis toujours &agrave; lui r&eacute;p&eacute;ter que sa
+position ici comme aide de camp de mon oncle est des plus brillantes:
+chacun le conna&icirc;t, chacun l'appr&eacute;cie! Pas plus tard que ces jours-ci,
+chez les Apraxine, j'ai entendu une dame dire: &laquo;C'est l&agrave; le fameux
+&laquo;prince Andr&eacute;!&raquo; ma parole d'honneur!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; comment il est re&ccedil;u partout, et il peut, quand il le voudra,
+devenir aide de camp de l'empereur, car l'empereur, vous le savez, s'est
+entretenu tr&egrave;s gracieusement avec lui! Nous le disions justement,
+Annette et moi. Ce serait si facile &agrave; arranger! Qu'en pensez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre regarda le prince Andr&eacute; et se tut en voyant que son ami
+paraissait contrari&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Quand partez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne me parlez pas de ce d&eacute;part, je ne veux pas en entendre parler,
+reprit la princesse de cet air &agrave; la fois capricieux et enjou&eacute; qu'elle
+avait eu avec Hippolyte, mais qui, dans ce cercle intime dont Pierre
+faisait partie, d&eacute;tonnait singuli&egrave;rement. Lorsque j'ai pens&eacute; aujourd'hui
+qu'il me faudra rompre avec toutes des ch&egrave;res relations... je..., et
+puis, sais-tu, Andr&eacute;, et elle lui fit un imperceptible clignement d'yeux
+en frissonnant... j'ai peur!&raquo;</p>
+
+<p>Son mari la regarda stup&eacute;fait, comme s'il venait seulement de
+s'apercevoir de sa pr&eacute;sence. Il lui r&eacute;pondit pourtant avec une froide
+politesse:</p>
+
+<p>&laquo;Que craignez-vous, Lise? Je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; bien les hommes! Des &eacute;go&iuml;stes, tous des &eacute;go&iuml;stes! Parce qu'il
+lui est venu une fantaisie, il m'abandonne, Dieu sait pourquoi, et
+m'enferme toute seule &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Avec mon p&egrave;re et ma s&oelig;ur, vous l'oubliez.</p>
+
+<p>&mdash;Cela revient au m&ecirc;me; j'y serai seule, loin de mes amis &agrave; moi, et il
+veut que je sois tranquille?&raquo;</p>
+
+<p>Elle parlait d'un ton boudeur; sa l&egrave;vre relev&eacute;e, loin de donner &agrave; sa
+physionomie une expression souriante, lui pr&ecirc;tait au contraire quelque
+chose qui faisait songer &agrave; un m&eacute;chant petit rongeur. Elle se tut, ne
+trouvant peut-&ecirc;tre pas convenable de faire allusion &agrave; sa grossesse
+devant Pierre, car l&agrave; &eacute;tait le n&oelig;ud de la situation.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis pourtant pas deviner de quoi vous avez peur,&raquo; reprit
+lentement son mari, sans la quitter du regard.</p>
+
+<p>La princesse rougit et fit un geste de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&laquo;Andr&eacute;, Andr&eacute;, pourquoi &ecirc;tes-vous si chang&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Votre m&eacute;decin vous d&eacute;fend de veiller; vous devriez aller vous mettre
+au lit.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse ne r&eacute;pondit rien, mais ses l&egrave;vres trembl&egrave;rent, tout &agrave;
+coup. Quant &agrave; lui, il se leva, haussa les &eacute;paules et se mit &agrave; arpenter
+son cabinet.</p>
+
+<p>Pierre, na&iuml;vement surpris, les observait tous deux; enfin il fit un
+mouvement comme pour se lever, mais il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a m'est &eacute;gal que monsieur Pierre soit pr&eacute;sent, s'&eacute;cria la princesse,
+dont la jolie figure fit la grimace de l'enfant qui va pleurer. Il y a
+longtemps, Andr&eacute;, que je voulais te le demander: pourquoi es-tu devenu
+tout autre avec moi? Que t'ai-je fait? Tu vas rejoindre l'arm&eacute;e, tu n'as
+aucune piti&eacute; pour moi. Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Lise!&raquo; dit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Et ce seul mot contenait &agrave; la fois la pri&egrave;re, la menace et l'assurance
+qu'elle allait regretter ses paroles.</p>
+
+<p>Elle continua pourtant avec pr&eacute;cipitation:</p>
+
+<p>&laquo;Tu me traites en malade ou en enfant. Je vois tout.... Tu n'&eacute;tais pas
+ainsi il y a six mois!</p>
+
+<p>&mdash;Lise, finissez, je vous en prie,&raquo; reprit son mari en &eacute;levant la voix.</p>
+
+<p>Pierre, dont l'agitation n'avait fait que cro&icirc;tre pendant cet
+entretien, se leva et s'approcha de la jeune femme. Il paraissait ne
+pouvoir supporter la vue de ses larmes, et l'on aurait dit qu'il &eacute;tait
+pr&ecirc;t &agrave; pleurer avec elle.</p>
+
+<p>&laquo;Calmez-vous, princesse; ce sont des id&eacute;es.... J'ai &eacute;prouv&eacute; cela
+aussi... je vous assure... enfin... non, excusez-moi; je suis de trop
+comme &eacute;tranger. Tranquillisez-vous. Adieu!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; le retint.</p>
+
+<p>&laquo;Non, Pierre; attends. La princesse est trop bonne pour me priver du
+plaisir de passer ma soir&eacute;e avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il ne pense qu'&agrave; lui, murmura-t-elle, sans pouvoir retenir des
+larmes de d&eacute;pit.</p>
+
+<p>&mdash;Lise!&raquo; reprit s&egrave;chement le prince Andr&eacute;, dont la voix &eacute;tait mont&eacute;e au
+diapason qui indiquait que sa patience &eacute;tait &agrave; bout.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup sur son joli minois d'&eacute;cureuil en col&egrave;re se r&eacute;pandit cette
+expression craintive, timide et timor&eacute;e que prend souvent un chien
+lorsque, de sa queue abaiss&eacute;e, il frappe la terre rapidement et sans
+bruit.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, mon Dieu,&raquo; murmura-t-elle en jetant &agrave; son mari un regard
+sournois, puis, relevant sa robe d'une main, elle s'approcha de lui et
+lui mit un baiser sur le front.</p>
+
+<p>&laquo;Bonsoir, Lise,&raquo; dit-il en se levant &agrave; son tour et en lui baisant la
+main, comme &agrave; une &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Les deux amis se taisaient. Ni l'un ni l'autre ne se d&eacute;cidait &agrave; parler.
+Pierre regardait &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e le prince Andr&eacute;, qui se frottait le front
+de sa petite main.</p>
+
+<p>&laquo;Allons souper,&raquo; dit-il en soupirant, et il se dirigea vers la porte.
+Ils entr&egrave;rent dans une magnifique salle &agrave; manger nouvellement d&eacute;cor&eacute;e.
+Les cristaux, l'argenterie, la vaisselle, le linge damass&eacute;, tout portait
+l'empreinte de la nouveaut&eacute;, cette marque distinctive des jeunes
+m&eacute;nages. Au milieu du souper, le prince Andr&eacute; s'accouda sur la table et
+se mit &agrave; parler avec une irritation nerveuse que Pierre n'avait jamais
+remarqu&eacute;e en lui, et comme un homme qui a quelque chose sur le c&oelig;ur
+depuis longtemps et qui se d&eacute;cide enfin &agrave; entrer dans la voie des
+confidences.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher ami, ne te marie que lorsque tu auras fait tout ce que tu veux
+faire, lorsque tu auras cess&eacute; d'aimer la femme de ton choix et que tu
+l'auras bien &eacute;tudi&eacute;e; autrement, tu te tromperas cruellement et d'une
+fa&ccedil;on irr&eacute;parable! Marie-toi plut&ocirc;t vieux et bon &agrave; rien! Alors tu ne
+risqueras pas de gaspiller tout ce qu'il y a en toi d'&eacute;lev&eacute; et de bon.
+Oui, tout s'&eacute;parpille en menue monnaie! Oui, c'est ainsi; tu as beau me
+regarder de cet air &eacute;tonn&eacute;. Si tu comptais devenir quelque chose par
+toi-m&ecirc;me, tu sentiras &agrave; chaque pas que tout est fini, que tout est ferm&eacute;
+pour toi, sauf les salons o&ugrave; tu coudoieras un laquais de cour et un
+idiot.... Mais &agrave; quoi sert de...?&raquo;</p>
+
+<p>Et sa main retomba avec force sur la table.</p>
+
+<p>Pierre &ocirc;ta ses lunettes. Ce mouvement, en changeant compl&egrave;tement sa
+figure, laissait mieux encore voir sa bont&eacute; et sa stup&eacute;faction.</p>
+
+<p>&laquo;Ma femme, continua le prince Andr&eacute;, est une excellente femme, une de
+celles avec lesquelles l'honneur d'un mari n'a rien &agrave; craindre; mais que
+ne donnerais-je pas en ce moment, grands dieux! pour n'&ecirc;tre pas mari&eacute;!
+Tu es le premier et le seul &agrave; qui je l'avoue, parce que je t'aime!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, en parlant ainsi, ressemblait de moins en moins &agrave; ce
+prince Bolkonsky qui se carrait dans un des fauteuils de Mlle Sch&eacute;rer,
+fermant &agrave; demi les yeux et lan&ccedil;ant &agrave; demi-voix des phrases en fran&ccedil;ais.
+Chaque muscle de sa figure s&egrave;che et nerveuse avait un tressaillement de
+fi&egrave;vre; ses yeux, dont le feu paraissait toujours &eacute;teint, brillaient et
+rayonnaient avec &eacute;clat. On devinait qu'il &eacute;tait d'autant plus violent
+dans ces courts instants d'irritabilit&eacute; maladive, qu'il semblait faible
+et sans vigueur dans son &eacute;tat habituel.</p>
+
+<p>&laquo;Tu ne me comprends pas, et c'est pourtant l'histoire de toute une
+existence! Tu parles de Bonaparte et de sa carri&egrave;re, continua-t-il, bien
+que Pierre n'en e&ucirc;t pas souffl&eacute; mot... mais Bonaparte, lorsqu'il
+travaillait, marchait &agrave; son but, pas &agrave; pas, il &eacute;tait libre, il n'avait
+que cet objet en vue, et il l'a atteint. Mais que tu aies le malheur de
+te lier &agrave; une femme, et te voil&agrave; encha&icirc;n&eacute; comme un for&ccedil;at; tout ce que
+tu sentiras en toi de forces et d'aspirations ne fera que t'accabler et
+te remplir de regrets. Les comm&eacute;rages de salon, les bals, la vanit&eacute;, la
+mesquinerie, voil&agrave; le cercle magique qui te retiendra. Je m'en vais &agrave;
+pr&eacute;sent faire la guerre, une des plus formidables guerres qui aient
+jamais eu lieu, et je ne sais rien, je ne suis capable de rien; mais en
+revanche je suis tr&egrave;s aimable, tr&egrave;s caustique, et l'on m'&eacute;coute chez
+Mlle Sch&eacute;rer! Et puis cette soci&eacute;t&eacute; stupide dont ma femme ne peut se
+passer!... Si seulement tu savais ce qu'elles valent, toutes ces femmes
+distingu&eacute;es et toutes les femmes en g&eacute;n&eacute;ral. Mon p&egrave;re a raison!
+L'&eacute;go&iuml;sme, la vanit&eacute;, la sottise, la m&eacute;diocrit&eacute; en tout... voil&agrave; les
+femmes, lorsqu'elles se montrent comme elles sont. &Agrave; les voir dans le
+monde, on pourrait croire qu'il y a en elles autre chose; mais non,
+rien, rien! Oui, mon ami, ne te marie pas...&raquo;</p>
+
+<p>Ce furent les derni&egrave;res paroles du prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ce qui me para&icirc;t singulier, dit Pierre, c'est que vous, vous puissiez
+vous trouver incapable, et croire que vous avez manqu&eacute; votre vie, quand
+l'avenir est devant vous et que...&raquo;</p>
+
+<p>Son intonation faisait voir en quelle haute estime il tenait son ami et
+tout ce qu'il en attendait.</p>
+
+<p>Quel droit a-t-il de parler ainsi, pensait Pierre, pour qui le prince
+Andr&eacute; &eacute;tait le type de toutes les perfections, justement parce qu'il
+avait en lui la qualit&eacute; qu'il sentait lui manquer &agrave; lui-m&ecirc;me,
+c'est-&agrave;-dire la force de volont&eacute;. Il avait toujours admir&eacute; chez son ami
+la facilit&eacute; et l'&eacute;galit&eacute; de ses rapports avec des gens de toute esp&egrave;ce,
+sa m&eacute;moire merveilleuse, ses connaissances vari&eacute;es, car il lisait tout
+ou prenait un aper&ccedil;u de toute chose, ainsi que son aptitude au travail
+et &agrave; l'&eacute;tude. Si Pierre &eacute;tait frapp&eacute; de ne point rencontrer chez Andr&eacute;
+de dispositions &agrave; la philosophie sp&eacute;culative, ce qui &eacute;tait son faible &agrave;
+lui, il n'y voyait point un d&eacute;faut, mais une force de plus.</p>
+
+<p>Dans les relations les plus intimes, les plus amicales et les plus
+simples, la flatterie et la louange sont aussi n&eacute;cessaires que l'huile
+qui graisse le rouage et le fait marcher.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis un homme fini, aussi ne parlons plus de moi, mais de toi,&raquo;
+reprit le prince Andr&eacute;, apr&egrave;s un moment de silence, et en souriant &agrave;
+cette heureuse diversion.</p>
+
+<p>Le visage de Pierre refl&eacute;ta aussit&ocirc;t ce changement de physionomie.</p>
+
+<p>&laquo;De moi? dit-il, et sa bouche s'&eacute;panouit en un sourire joyeux et
+inconscient...? Mais, de moi, il n'y a rien &agrave; dire. Que suis-je
+d'ailleurs? Un b&acirc;tard!...&mdash;Et il rougit subitement, car il avait fait
+pour prononcer ce mot un visible effort,&mdash;Sans nom, sans fortune, et...
+en v&eacute;rit&eacute;... je suis libre et content, pour le moment, du moins.
+Seulement je ne sais, vous l'avouerai-je, ce que je dois entreprendre,
+et je tenais s&eacute;rieusement &agrave; vous demander conseil l&agrave;-dessus.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; le regardait avec une affectueuse bienveillance; mais
+cette bienveillance amicale laissait cependant deviner la conscience
+qu'il avait de sa sup&eacute;riorit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai de l'affection pour toi, parce que tu es le seul homme vivant,
+dans tout notre cercle; tu es satisfait; eh bien! choisis &agrave; ton go&ucirc;t, le
+choix importe peu. Tu seras bien partout; mais cesse de voir, je t'en
+prie, ces Kouraguine; cesse de mener cette existence; cela te va si peu,
+toute cette d&eacute;bauche, cette vie &agrave; la hussarde, cette....</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon cher, dit Pierre en haussant les &eacute;paules; les
+femmes, mon ami, les femmes!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'admets pas cela, r&eacute;pondit Andr&eacute;: les femmes comme il faut, oui,
+mais pas celles de Kouraguine; celles-l&agrave; et le vin, je n'admets pas
+cela.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre demeurait chez le prince Basile et partageait la vie dissip&eacute;e de
+son fils cadet Anatole, celui-l&agrave; m&ecirc;me qu'on voulait marier &agrave; la s&oelig;ur du
+prince Andr&eacute; pour t&acirc;cher de le corriger.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous, dit Pierre, comme s'il lui &eacute;tait venu tout &agrave; coup une
+heureuse inspiration, j'y ai s&eacute;rieusement r&eacute;fl&eacute;chi depuis longtemps!
+Gr&acirc;ce &agrave; ce genre de vie, je ne puis ni me d&eacute;cider, ni penser &agrave; rien.
+J'ai des maux de t&ecirc;te et pas d'argent. Il m'a encore invit&eacute; pour ce
+soir, mais je n'irai pas!</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi ta parole d'honneur que tu cesseras d'y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la donne!&raquo;</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une heure pass&eacute;e lorsque Pierre quitta son ami. C'&eacute;tait par
+une nuit de juin, une de ces nuits de P&eacute;tersbourg, presque sans
+cr&eacute;puscule; il monta dans une voiture de louage avec l'intention bien
+arr&ecirc;t&eacute;e de rentrer chez lui. Mais plus il avan&ccedil;ait, plus il sentait
+qu'il lui serait impossible de dormir pendant cette nuit qui ressemblait
+au matin ou au soir d'un beau jour. Son regard plongeait au loin dans
+les rues d&eacute;sertes. Chemin faisant, il se rappela que la soci&eacute;t&eacute;
+habituelle des joueurs devait se trouver r&eacute;unie chez Anatole Kouraguine;
+apr&egrave;s le jeu, on se mettait &agrave; boire, et le tout finissait par un des
+plaisirs favoris de Pierre.</p>
+
+<p>&laquo;Si j'y allais?&raquo; se dit-il, et il pensa &agrave; la parole qu'il venait de
+donner au prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Mais en m&ecirc;me temps, comme il arrive souvent aux gens sans caract&egrave;re, il
+lui prit une si furieuse envie de jouir une fois encore de cette vie de
+libertinage, qu'il ne connaissait, h&eacute;las, que trop bien, qu'il se d&eacute;cida
+&agrave; aller chez Anatole, tout en se disant que son engagement n'avait
+aucune valeur, puisqu'il avait promis &agrave; Anatole avant de promettre au
+prince Andr&eacute;; qu'&agrave; tout prendre, ces engagements n'&eacute;taient que de pure
+convention, sans signification pr&eacute;cise, et que d'ailleurs personne
+n'&eacute;tait s&ucirc;r de son lendemain et ne pouvait savoir s'il n'arriverait pas
+quelque &eacute;v&eacute;nement extraordinaire qui emporterait, avec la vie, l'honneur
+et le d&eacute;shonneur. Cette fa&ccedil;on habituelle de raisonner bouleversait
+souvent ses d&eacute;cisions en apparence les plus arr&ecirc;t&eacute;es. Pierre c&eacute;da
+encore et alla chez Kouraguine. Arriv&eacute; devant le perron d'une grande
+maison situ&eacute;e &agrave; c&ocirc;t&eacute; des casernes de la garde &agrave; cheval, il en gravit les
+marches &eacute;clair&eacute;es et entra par la porte qu'il trouva toute grande
+ouverte. Il n'y avait personne dans le vestibule. &Ccedil;a sentait le vin: des
+bouteilles vides, des manteaux, des galoches &eacute;taient jet&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave;, et
+l'on entendait &agrave; distance des bruits de voix et des cris.</p>
+
+<p>Le jeu et le souper venaient de finir, mais on ne se s&eacute;parait pas
+encore. Apr&egrave;s s'&ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute; de son manteau, Pierre entra dans la
+premi&egrave;re pi&egrave;ce, o&ugrave; l'on voyait les restes du souper et o&ugrave; un laquais,
+s&ucirc;r de l'impunit&eacute;, avalait en cachette le vin oubli&eacute; au fond des verres.
+Plus loin, dans le troisi&egrave;me salon, au milieu du tohu-bohu g&eacute;n&eacute;ral des
+rires et des cris, le grognement d'un ours se faisait entendre. Huit
+jeunes gens se pressaient anxieusement autour d'une fen&ecirc;tre ouverte;
+trois d'entre eux jouaient avec un ourson, que l'un d'eux tra&icirc;nait &agrave; la
+cha&icirc;ne en l'excitant contre son camarade pour lui faire peur.</p>
+
+<p>&laquo;Je parie pour Stievens! cria l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'aidez pas surtout! cria un second.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour Dologhow! cria un troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Kouraguine, s&eacute;pare-les!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, laissez-l&agrave; Michka, il s'agit d'un pari!</p>
+
+<p>&mdash;D'un coup, autrement il a perdu! cria un quatri&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, une bouteille! hurla le ma&icirc;tre de la maison, un grand et beau
+gar&ccedil;on qui se tenait au milieu du groupe, sans habit, sa chemise ouverte
+sur la poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, Messieurs, voici P&eacute;trouchka, ce cher ami,&raquo; dit-il,
+s'adressant &agrave; Pierre.</p>
+
+<p>Un homme de taille moyenne, aux yeux bleus et clairs, dont la voix calme
+et sobre contrastait singuli&egrave;rement avec toutes les autres voix avin&eacute;es,
+l'appela de la fen&ecirc;tre:</p>
+
+<p>&laquo;Viens ici que je t'explique le pari...&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Dologhow, un officier du r&eacute;giment de S&eacute;m&eacute;novsky, bretteur et
+joueur connu, qui demeurait avec Anatole. Pierre souriait et regardait
+gaiement autour de lui:</p>
+
+<p>&laquo;Je n'y comprends rien! de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, il n'est pas gris! Vite une bouteille, dit Anatole, et,
+saisissant un verre sur la table, il s'approcha de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, il faut boire!&raquo; Pierre se mit &agrave; avaler verre sur verre;
+cela ne l'emp&ecirc;chait pas de suivre la conversation et d'examiner de c&ocirc;t&eacute;
+tous les convives qui &eacute;taient ivres et qui s'&eacute;taient de nouveau group&eacute;s
+pr&egrave;s de la crois&eacute;e. Anatole lui versait du vin, et lui racontait le pari
+de Dologhow avec l'Anglais Stievens, un marin. Le premier s'&eacute;tait engag&eacute;
+&agrave; boire une bouteille de rhum, assis sur une fen&ecirc;tre du troisi&egrave;me &eacute;tage,
+les jambes pendantes en dehors.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, ach&egrave;ve-la, r&eacute;pondit Anatole, en offrant &agrave; Pierre le dernier
+verre: je ne te l&acirc;che pas auparavant!</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'en veux plus,&raquo; dit Pierre, repoussant son ami et
+s'approchant de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Dologhow tenait l'Anglais par le bras, et lui r&eacute;p&eacute;tait d'une fa&ccedil;on nette
+et pr&eacute;cise les conditions du pari, tout en s'adressant de pr&eacute;f&eacute;rence &agrave;
+Pierre ou &agrave; Anatole.</p>
+
+<p>Dologhow, de taille moyenne, avait les cheveux cr&eacute;pus, les yeux bleus et
+vingt-cinq ans environ. Comme tous les officiers d'infanterie de cette
+&eacute;poque, il ne portait pas de moustaches, et sa bouche, qui &eacute;tait le
+trait saillant de sa figure, se montrait tout enti&egrave;re. Les lignes en
+&eacute;taient remarquablement fines et bien dessin&eacute;es; la l&egrave;vre sup&eacute;rieure
+s'avan&ccedil;ait virilement au-dessus de la l&egrave;vre inf&eacute;rieure, qui &eacute;tait un peu
+forte; aux deux coins de sa bouche se jouait constamment un sourire: on
+aurait m&ecirc;me pu dire deux sourires, dont l'un faisait pendant &agrave; l'autre;
+cet ensemble, joint &agrave; son regard ferme, assur&eacute; et intelligent, for&ccedil;ait
+l'attention. Sans fortune, il n'avait pas de relations, demeurait avec
+Anatole, d&eacute;pensait des milliers de roubles, et s'&eacute;tait pos&eacute; malgr&eacute; cela
+de fa&ccedil;on &agrave; inspirer &agrave; ceux qui le connaissaient plus de respect qu'ils
+n'en avaient pour Anatole. Il jouait &agrave; tous les jeux, gagnait toujours
+et buvait &eacute;norm&eacute;ment, sans jamais perdre sa libert&eacute; d'esprit. Kouraguine
+et lui &eacute;taient alors des c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s dans le monde des mauvais sujets et
+des viveurs de P&eacute;tersbourg.</p>
+
+<p>On apporta une bouteille de rhum; deux laquais, visiblement ahuris par
+les cris et les ordres qu'on ne cessait de leur donner, se d&eacute;p&ecirc;chaient &agrave;
+d&eacute;molir le ch&acirc;ssis qui emp&ecirc;chait de s'asseoir sur le rebord ext&eacute;rieur de
+la crois&eacute;e.</p>
+
+<p>Anatole s'en approcha avec son air conqu&eacute;rant. Il avait envie de casser
+quelque chose, et, repoussant les domestiques, il tira &agrave; lui le ch&acirc;ssis,
+qui r&eacute;sista; les carreaux se bris&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, &agrave; ton tour, Hercule, dit-il &agrave; Pierre. Pierre saisit
+l'encadrement, l'arracha et en d&eacute;tacha avec fracas le ch&acirc;ssis en bois de
+ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Enlevez-le en entier, on pourrait croire que je m'y suis cramponn&eacute;,
+dit Dologhow.</p>
+
+<p>&mdash;L'Anglais se vante, je crois? dit Anatole.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, r&eacute;p&eacute;ta Pierre, en suivant des yeux Dologhow, qui, ayant
+pris une bouteille de rhum, s'approchait de la fen&ecirc;tre ouverte sur le
+ciel, o&ugrave; la lumi&egrave;re du soir et celle du matin se confondaient. Il sauta
+sur la crois&eacute;e, tenant la bouteille d'une main:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez, s'&eacute;cria-t-il, debout dans l'embrasure, le visage tourn&eacute; vers
+l'int&eacute;rieur de la chambre. Chacun se tut.</p>
+
+<p>&laquo;Je parie (il parlait le fran&ccedil;ais pour se bien faire comprendre de
+l'Anglais, et il le parlait m&ecirc;me assez mal), je parie cinquante
+imp&eacute;riales, voulez-vous cent?</p>
+
+<p>&mdash;Non, cinquante!</p>
+
+<p>&mdash;Bien, c'est dit: je parie cinquante imp&eacute;riales que je boirai toute
+cette bouteille de rhum, sans &ocirc;ter le goulot de ma bouche, que je la
+boirai l&agrave;, assis, en dehors de la fen&ecirc;tre,&mdash;et il se pencha pour
+indiquer le rebord inclin&eacute; de la muraille,&mdash;l&agrave;-dessus et sans me tenir &agrave;
+rien. Est-ce cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement,&raquo; dit l'Anglais.</p>
+
+<p>Anatole, saisissant ce dernier par un des boutons de son habit et le
+regardant de haut, car Stievens &eacute;tait petit, lui r&eacute;p&eacute;ta en anglais les
+conditions du pari.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas tout, s'&eacute;cria Dologhow, en frappant avec la bouteille sur
+l'entablement de la fen&ecirc;tre, afin de se faire &eacute;couter.... Ce n'est pas
+tout, Kouraguine, attention! Si quelqu'un fait la m&ecirc;me chose, je lui
+payerai cent imp&eacute;riales. Est-ce compris?&raquo;</p>
+
+<p>L'Anglais inclina la t&ecirc;te, sans laisser deviner s'il avait l'intention
+d'accepter ou de refuser ce nouveau pari. Anatole le tenait toujours, et
+lui traduisait les paroles de Dologhow, malgr&eacute; ses gestes affirmatifs
+r&eacute;it&eacute;r&eacute;s. Un jeune hussard de la garde, qui avait &eacute;t&eacute; en d&eacute;veine toute
+la soir&eacute;e, grimpa sur la fen&ecirc;tre et se pencha pour regarder en bas:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh! murmura-t-il, en jetant les yeux jusque sur les dalles du
+trottoir.</p>
+
+<p>&mdash;Silence!&raquo; cria Dologhow, et il tira en arri&egrave;re l'officier, qui,
+embarrass&eacute; par ses &eacute;perons, sauta gauchement dans la chambre.</p>
+
+<p>La bouteille une fois plac&eacute;e &agrave; sa port&eacute;e, Dologhow enjamba la fen&ecirc;tre
+avec lenteur et pr&eacute;caution, en abaissant ses jambes; alors, s'appuyant
+des deux mains aux deux c&ocirc;t&eacute;s de la fen&ecirc;tre il en mesura de l'&oelig;il la
+largeur. Puis il s'assit doucement, laissa aller ses mains, se pencha un
+peu &agrave; gauche, puis &agrave; droite, et saisit la bouteille.</p>
+
+<p>Anatole apporta deux bougies et les pla&ccedil;a dans l'embrasure. Il faisait
+pourtant grand jour. Le dos et la t&ecirc;te cr&eacute;pue de Dologhow en chemise
+&eacute;taient &eacute;clair&eacute;s des deux c&ocirc;t&eacute;s. Tous se serr&egrave;rent autour de la fen&ecirc;tre,
+l'Anglais en avant des autres. Pierre souriait en silence. Tout &agrave; coup
+un des assistants, terrifi&eacute; et m&eacute;content, se glissa au premier rang,
+avec l'intention de saisir Dologhow par sa chemise.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, ce sont des folies, il se blessera mortellement,&raquo; s'&eacute;cria
+cet homme sage, plus sage assur&eacute;ment que ses camarades.</p>
+
+<p>Anatole l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&laquo;Ne le touche pas, tu vas l'effrayer et il se tuera, et alors quoi?
+hein!&raquo;</p>
+
+<p>Dologhow, s'appuyant sur ses mains et cherchant &agrave; se mettre d'aplomb, se
+retourna:</p>
+
+<p>&laquo;Si quelqu'un essaye encore de s'en m&ecirc;ler, je le ferai descendre par l&agrave;
+&agrave; la minute. Voil&agrave;!&raquo; dit-il, laissant lentement tomber ces mots &agrave;
+travers ses l&egrave;vres minces et serr&eacute;es.... Puis ayant prononc&eacute;: Voil&agrave;! il
+se retourna, porta la bouteille &agrave; sa bouche, rejeta sa t&ecirc;te en arri&egrave;re
+et leva le bras qu'il avait encore de libre, afin de s'assurer un
+contrepoids. Un des domestiques, en train de rassembler les verres sur
+la table, s'arr&ecirc;ta immobile, &agrave; demi pench&eacute;, et ne quitta plus des yeux
+la fen&ecirc;tre et la t&ecirc;te de Dologhow.</p>
+
+<p>L'Anglais, les l&egrave;vres fortement pinc&eacute;es, regardait de c&ocirc;t&eacute;. Celui qui
+avait essay&eacute;, mais en vain, d'emp&ecirc;cher cette folie, s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute;
+dans un coin de la chambre sur un canap&eacute;, la figure tourn&eacute;e vers la
+muraille. Pierre se couvrit les yeux, et un faible sourire passa sur sa
+figure, qui exprimait l'&eacute;pouvante et l'horreur. Il se fit un grand
+silence.</p>
+
+<p>Pierre ouvrit les yeux et vit Dologhow assis dans la m&ecirc;me position;
+seulement sa t&ecirc;te penchait si fortement en arri&egrave;re, que ses cheveux
+cr&eacute;pus touchaient le col de sa chemise, tandis que le bras qui tenait la
+bouteille s'&eacute;levait de plus en plus, vacillant un peu sous l'effort. La
+bouteille se vidait &agrave; vue d'&oelig;il. &laquo;Comme c'est long!&raquo; pensait Pierre. Il
+lui semblait qu'il s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute; plus d'une demi-heure.... Dologhow fit
+tout &agrave; coup un mouvement de recul, et son bras trembla plus fort. Assis
+comme il l'&eacute;tait, sur un rebord inclin&eacute;, ce mouvement nerveux pouvait le
+faire glisser dans le vide. Il se d&eacute;pla&ccedil;a tout d'une pi&egrave;ce, et son bras
+et sa t&ecirc;te vacill&egrave;rent davantage; instinctivement il leva une main
+comme pour se cramponner &agrave; l'entablement de la crois&eacute;e, mais l'abaissa
+aussit&ocirc;t. Pierre referma les yeux, en se promettant de ne plus les
+rouvrir; mais au mouvement g&eacute;n&eacute;ral qui se produisit une seconde apr&egrave;s il
+regarda et vit Dologhow qui se tenait debout dans l'embrasure, p&acirc;le mais
+joyeux.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est vide!&raquo;</p>
+
+<p>Il lan&ccedil;a sa bouteille &agrave; l'Anglais, qui l'attrapa &agrave; la vol&eacute;e. Dologhow
+sauta dans la chambre: il exhalait une forte odeur de rhum.</p>
+
+<p>&laquo;Admirable! bravo! Voil&agrave; un pari! Que le diable vous emporte tous!&raquo;
+criait-on de tous c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois.</p>
+
+<p>L'Anglais avait tir&eacute; sa bourse et faisait ses comptes avec Dologhow,
+devenu silencieux et maussade. Pierre s'&eacute;lan&ccedil;a sur la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs! qui veut parier avec moi que je ferai la m&ecirc;me chose, et m&ecirc;me
+sans pari? Vite une bouteille, je le ferai! Vite!...</p>
+
+<p>&mdash;Va, va, dit Dologhow en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu devenu fou, voyons! Qu'est-ce qui te prend? On te le d&eacute;fend,
+entends-tu bien, &agrave; toi dont la t&ecirc;te tourne sur un escalier, s'&eacute;cri&egrave;rent
+plusieurs voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je boirai; vite une bouteille! cria Pierre en frappant avec force sur
+la table d'un geste d'ivrogne, et il enjamba l'appui de la fen&ecirc;tre. Un
+des jeunes gens se jeta sur ses mains, mais il &eacute;tait si fort, qu'il le
+repoussa bien loin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous n'en viendrez pas &agrave; bout comme cela, dit Anatole; attendez,
+je vais l'attraper.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute! je tiens le pari, mais pas avant demain; maintenant allons
+tous &agrave;....</p>
+
+<p>&mdash;Allons! s'&eacute;cria Pierre, allons, et en avant Michka!&raquo; Il saisit
+l'ourson, l'entoura de ses bras, le souleva de terre et se mit &agrave; valser
+avec lui tout autour de la chambre.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Le prince Basile n'avait point oubli&eacute; la promesse qu'il avait faite &agrave; la
+princesse Droubetzko&iuml; &agrave; la soir&eacute;e de Mlle Sch&eacute;rer. La requ&ecirc;te avait &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; l'Empereur, et le fils de la princesse passa, par exception,
+en qualit&eacute; de sous-lieutenant dans la garde, au r&eacute;giment S&eacute;m&eacute;novsky;
+mais cependant, malgr&eacute; tous les efforts de sa m&egrave;re, Boris ne fut pas
+nomm&eacute; aide de camp de Koutouzow. Quelque temps apr&egrave;s la soir&eacute;e, la
+princesse retourna &agrave; Moscou aupr&egrave;s des Rostow, ses riches parents, chez
+qui elle s'arr&ecirc;tait toujours; c'est l&agrave; que son petit Boris ador&eacute; avait
+pass&eacute; la plus grande partie de son enfance. La garde avait quitt&eacute;
+P&eacute;tersbourg le 10 du mois d'ao&ucirc;t, et le jeune homme, retenu &agrave; Moscou par
+la n&eacute;cessit&eacute; de s'occuper de son &eacute;quipement, devait la rejoindre &agrave;
+Radzivilow.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait jour de f&ecirc;te chez les Rostow. La m&egrave;re et la fille cadette
+s'appelaient Natalie, et on les f&ecirc;tait toutes les deux. Une longue suite
+de voitures n'avaient cess&eacute; d&egrave;s le matin de d&eacute;poser &agrave; l'h&ocirc;tel Rostow,
+rue Povarska&iuml;a, une foule de visiteurs qui apportaient leurs
+f&eacute;licitations. La comtesse et sa fille a&icirc;n&eacute;e, une belle personne, les
+recevaient au salon, o&ugrave; ils se succ&eacute;daient sans rel&acirc;che.</p>
+
+<p>La m&egrave;re &eacute;tait une femme de quarante-cinq ans, avec un type oriental, un
+visage amaigri, et visiblement &eacute;puis&eacute;e par les douze enfants qu'elle
+avait donn&eacute;s &agrave; son mari. La lenteur de ses mouvements et de son parler,
+qui provenait de sa faiblesse, lui donnait un air imposant qui inspirait
+le respect. La princesse Droubetzko&iuml; &eacute;tait avec elle, et, comme elle
+faisait partie de la famille, elle aidait de son mieux &agrave; recevoir les
+visiteurs et &agrave; soutenir la conversation.</p>
+
+<p>Les jeunes gens, qui ne se souciaient pas de prendre part &agrave; la
+r&eacute;ception, se tenaient dans des chambres int&eacute;rieures. Le comte allait &agrave;
+la rencontre des arrivants, et en les reconduisant les engageait tous &agrave;
+d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous suis bien sinc&egrave;rement oblig&eacute;, mon cher, ou ma ch&egrave;re, disait-il
+indiff&eacute;remment &agrave; chacun, aux inf&eacute;rieurs aussi bien qu'aux sup&eacute;rieurs.
+Merci pour celle dont nous c&eacute;l&eacute;brons la f&ecirc;te. Vous viendrez d&icirc;ner sans
+faute, n'est-ce pas? Autrement, mon cher, vous m'offenseriez. Je vous
+supplie de venir avec toute votre famille, ma ch&egrave;re...&raquo; Il r&eacute;p&eacute;tait
+exactement les m&ecirc;mes paroles &agrave; tous les invit&eacute;s, et les accompagnait
+exactement de la m&ecirc;me expression de figure, puis venait un serrement de
+main avec saluts r&eacute;it&eacute;r&eacute;s. Apr&egrave;s avoir reconduit les partants, il
+revenait aupr&egrave;s de ceux qui n'avaient pas encore fait leurs adieux,
+s'avan&ccedil;ait &agrave; lui-m&ecirc;me un fauteuil et, apr&egrave;s avoir pos&eacute; avec complaisance
+ses pieds &agrave; terre et ses mains sur ses genoux, il se balan&ccedil;ait de droite
+et de gauche, &eacute;mettant, en homme qui croit savoir vivre, des r&eacute;flexions
+sur le temps, sur la sant&eacute;, tant&ocirc;t en russe, tant&ocirc;t en fran&ccedil;ais, bien
+qu'il parl&acirc;t fort mal le fran&ccedil;ais, mais toujours avec le m&ecirc;me aplomb.
+Malgr&eacute; sa fatigue, il se levait de nouveau pour reconduire les partants,
+comme un homme bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; remplir ses devoirs jusqu'au bout, et
+renouvelait ses invitations, tout cela en ramenant sur son cr&acirc;ne chauve
+quelques cheveux gris et rares.</p>
+
+<p>Parfois, en revenant, il traversait le vestibule et la serre et entrait
+dans une grande salle avec des murs de stuc, o&ugrave; l'on dressait les tables
+pour un d&icirc;ner de quatre-vingts couverts. Apr&egrave;s avoir regard&eacute; les
+domestiques qui portaient les porcelaines, l'argenterie, et d&eacute;ployaient
+les nappes damass&eacute;es, il appelait un certain Dmitri Vassili&eacute;vitch, noble
+de naissance, qui dirigeait ses affaires, et lui disait:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, Mitenka, t&acirc;che que tout soit bien; oui, c'est bien, c'est
+bien!...&raquo;</p>
+
+<p>Et en examinant avec satisfaction une &eacute;norme table qui venait de
+recevoir une rallonge, il ajoutait:</p>
+
+<p>&laquo;Le principal, c'est le service, c'est le service, entends-tu bien,&raquo; et
+l&agrave;-dessus il rentrait enchant&eacute; dans le salon.</p>
+
+<p>&laquo;Marie Lvovna Karaguine!&raquo; annon&ccedil;a d'une voix de basse le valet de pied
+de la comtesse en se montrant &agrave; la porte.</p>
+
+<p>La comtesse r&eacute;fl&eacute;chit un instant, en savourant une prise de tabac
+qu'elle prenait dans une tabati&egrave;re en or orn&eacute;e du portrait de son mari.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu! que ces visites m'ont ext&eacute;nu&eacute;e! Allons, encore cette derni&egrave;re...
+elle est si b&eacute;gueule!... Priez-la de monter,&raquo; r&eacute;pondit-elle tristement
+au laquais, comme si elle voulait dire: &laquo;Oh! celle-l&agrave; va m'achever!&raquo;</p>
+
+<p>Une dame, grande, forte, &agrave; l'air hautain, suivie d'une jeune fille au
+visage rond et souriant, entra au salon; elles &eacute;taient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;es toutes
+deux du frou-frou de leurs robes tra&icirc;nantes.</p>
+
+<p>&laquo;Ch&egrave;re comtesse... il y a si longtemps... elle a &eacute;t&eacute; alit&eacute;e, la pauvre
+enfant... au bal des Razoumosky et de la comtesse Apraxine.... J'ai &eacute;t&eacute;
+si heureuse!&raquo;</p>
+
+<p>Ces civilit&eacute;s &agrave; b&acirc;tons rompus se confondaient avec le fr&ocirc;lement des
+robes et le d&eacute;placement des chaises. Puis la conversation s'engageait
+tant bien que mal jusqu'au moment o&ugrave;, gr&acirc;ce &agrave; une premi&egrave;re pause, on
+pouvait d&eacute;cemment se permettre de lever la s&eacute;ance, tout en faisant ses
+adieux, et, apr&egrave;s avoir recommenc&eacute; les: &laquo;Je suis bien charm&eacute;e... la
+sant&eacute; de maman.... La comtesse Apraxine...&raquo; passer dans l'antichambre,
+mettre sa pelisse et son manteau et partir.</p>
+
+<p>La maladie du vieux comte Besoukhow, l'un des plus beaux hommes du temps
+de Catherine, qui &eacute;tait en ce moment la nouvelle du jour, fit
+naturellement les frais de la conversation, et il fut m&ecirc;me question de
+son fils naturel, Pierre, celui-l&agrave; m&ecirc;me qui avait &eacute;t&eacute; si peu convenable
+&agrave; la soir&eacute;e de Mlle Sch&eacute;rer.</p>
+
+<p>&laquo;Je plains bien sinc&egrave;rement le pauvre comte, dit Mme Karaguine. Sa sant&eacute;
+est si mauvaise, et avoir un fils qui lui cause un pareil chagrin!</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel est donc le chagrin qu'il a pu lui causer?&raquo; demanda la
+comtesse en feignant d'ignorer l'histoire, tandis qu'elle l'avait d&eacute;j&agrave;
+entendu conter au moins une quinzaine de fois.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; le fruit de l'&eacute;ducation actuelle! Ce jeune homme s'est trouv&eacute;
+livr&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me lorsqu'il &eacute;tait &agrave; l'&eacute;tranger, et maintenant on raconte
+qu'il a fait &agrave; P&eacute;tersbourg des choses si &eacute;pouvantables, qu'on a d&ucirc; le
+faire partir, par ordre de la police.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? dit la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait de mauvaises connaissances, ajouta la princesse Droubetzko&iuml;,
+et avec le fils du prince Basile et un certain Dologhow ils ont commis
+des horreurs.... Ce dernier a &eacute;t&eacute; fait soldat et on a renvoy&eacute; le fils de
+Besoukhow &agrave; Moscou; quant &agrave; Anatole, son p&egrave;re a trouv&eacute; le moyen
+d'&eacute;touffer le scandale; on lui a pourtant enjoint de quitter
+P&eacute;tersbourg.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'ont-ils donc fait? demanda la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de v&eacute;ritables brigands, Dologhow surtout, reprit Mme
+Karaguine: il est le fils de Marie Ivanovna Dologhow, une dame si
+respectable.... Croiriez-vous qu'&agrave; eux trois ils se sont empar&eacute;s, je ne
+sais o&ugrave;, d'un ourson, qu'ils l'ont fourr&eacute; avec eux en voiture et men&eacute;
+chez des actrices. La police a voulu les arr&ecirc;ter. Alors... qu'ont-ils
+imagin&eacute;?... Ils ont saisi l'officier de police; et, apr&egrave;s l'avoir
+attach&eacute; sur le dos de l'ourson, ils l'ont l&acirc;ch&eacute; clans la Mo&iuml;ka, l'ourson
+nageant avec l'homme de police sur son dos.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma ch&egrave;re, la bonne figure que devait avoir cet homme! s'&eacute;cria le
+comte en se tordant de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est une horreur! Il n'y a pas l&agrave;, cher comte, de quoi rire,&raquo;
+s'&eacute;cria Mme Karaguine.</p>
+
+<p>Et, malgr&eacute; elle, elle pouffait de rire, comme lui.</p>
+
+<p>&laquo;On a eu toutes les peines du monde &agrave; sauver le malheureux... et quand
+on pense que c'est le fils du comte Besoukhow qui s'amuse d'une fa&ccedil;on
+aussi insens&eacute;e! Il passait pourtant pour un gar&ccedil;on intelligent et bien
+&eacute;lev&eacute;.... Voil&agrave; le r&eacute;sultat d'une &eacute;ducation faite &agrave; l'&eacute;tranger. J'esp&egrave;re
+au moins que personne ne le recevra, malgr&eacute; sa fortune. On a voulu me le
+pr&eacute;senter, mais j'ai imm&eacute;diatement d&eacute;clin&eacute; cet honneur...! J'ai des
+filles!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; avez-vous donc appris qu'il f&ucirc;t si riche, demanda la comtesse en
+se penchant vers Mme Karaguine et en tournant le dos aux demoiselles,
+qui feignirent aussit&ocirc;t de ne rien entendre. Le vieux comte n'a que des
+enfants naturels, et Pierre est un de ces b&acirc;tards, je crois!&raquo;</p>
+
+<p>Mme Karaguine fit un geste de la main.</p>
+
+<p>&laquo;Ils sont, je crois, une vingtaine.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Droubetzko&iuml;, qui br&ucirc;lait du d&eacute;sir de faire parade de ses
+relations et de montrer qu'elle connaissait &agrave; fond l'existence de chacun
+dans le d&eacute;tail le plus intime, prit &agrave; son tour la parole et dit &agrave; voix
+basse et avec emphase:</p>
+
+<p>&laquo;Voici ce que c'est...! La r&eacute;putation du comte Besoukhow est bien
+&eacute;tablie: il a tant d'enfants, qu'il en a perdu le compte, mais Pierre
+est son favori.</p>
+
+<p>&mdash;Quel beau vieillard c'&eacute;tait, pas plus tard que l'ann&eacute;e derni&egrave;re, dit
+la comtesse, je n'ai jamais vu d'homme aussi beau que lui!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il a beaucoup chang&eacute; depuis... &Agrave; propos, j'allais vous dire que
+l'h&eacute;ritier direct de toute sa fortune est le prince Basile, du chef de
+sa femme; mais le vieux, ayant de l'affection pour Pierre, s'est
+beaucoup occup&eacute; de son &eacute;ducation, et a &eacute;crit &agrave; l'Empereur &agrave; son sujet.
+Personne ne peut donc savoir lequel des deux h&eacute;ritera de lui &agrave; sa mort,
+qu'on attend d'ailleurs d'un moment &agrave; l'autre. Lorrain est m&ecirc;me arriv&eacute;
+de P&eacute;tersbourg. La fortune est colossale... quarante mille &acirc;mes et des
+millions en capitaux. Je le sais pour s&ucirc;r, car je le tiens du prince
+Basile lui-m&ecirc;me. Le vieux Besoukhow m'est aussi un peu cousin par sa
+m&egrave;re, et il est le parrain de Boris, ajouta-t-elle, en faisant semblant
+de n'attacher &agrave; ce fait aucune importance. Le prince Basile est &agrave; Moscou
+depuis hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas charg&eacute; de faire une inspection?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais, entre nous soit dit, reprit la princesse, l'inspection
+n'est qu'un pr&eacute;texte: il n'est arriv&eacute; que pour voir le comte Cyrille
+Vladimirovitch, quand il a su qu'il &eacute;tait au plus mal.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'emp&ecirc;che pas, ma ch&egrave;re, l'histoire d'&ecirc;tre excellente, dit le
+comte, qui, en se voyant peu &eacute;cout&eacute; par les dames, se tourna du c&ocirc;t&eacute; des
+demoiselles. Oh! la bonne figure qu'il devait faire l'homme de
+police!...&raquo;</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; contrefaire les gestes du policier en &eacute;clatant de rire
+d'une voix de basse-taille. C'&eacute;tait ce rire bruyant et sonore
+particulier aux gens qui aiment &agrave; bien manger et surtout &agrave; bien boire;
+tout son gros corps en trembla.</p>
+
+<p>&laquo;Vous revenez d&icirc;ner, n'est-ce pas, ma ch&egrave;re?&raquo; ajouta-t-il.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Il se fit un grand silence. La comtesse regardait Mme Karaguine et
+souriait agr&eacute;ablement, sans m&ecirc;me chercher &agrave; d&eacute;guiser la satisfaction
+qu'elle &eacute;prouverait &agrave; la voir partir. La fille de Mme Karaguine
+arrangeait machinalement sa robe en interrogeant sa m&egrave;re du regard,
+lorsqu'on entendit tout &agrave; coup comme le bruit de plusieurs personnes qui
+auraient travers&eacute; en courant la pi&egrave;ce voisine, puis la chute d'une
+chaise, et une fillette de treize ans, retenant d'une main le jupon
+retrouss&eacute; de sa petite robe de mousseline dans lequel elle semblait
+cacher quelque chose, bondit jusqu'au milieu du salon et s'y arr&ecirc;ta tout
+court. Il &eacute;tait &eacute;vident qu'une course d&eacute;sordonn&eacute;e l'avait entra&icirc;n&eacute;e plus
+loin qu'elle ne voulait.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment se montr&egrave;rent &agrave; sa suite un &eacute;tudiant au collet amarante,
+un officier de la garde, une jeune fille de quinze ans et un petit
+gar&ccedil;on en jaquette, au teint vif et color&eacute;.</p>
+
+<p>Le comte se leva en se balan&ccedil;ant et, entourant la petite fille de ses
+bras:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! la voil&agrave;, s'&eacute;cria-t-il, c'est sa f&ecirc;te aujourd'hui; ma ch&egrave;re, c'est
+sa f&ecirc;te!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a temps pour tout, ma ch&eacute;rie, dit la comtesse avec une feinte
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute;.... Tu la g&acirc;tes toujours, &Eacute;lie!</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, ma ch&egrave;re; je vous souhaite une bonne f&ecirc;te!... La d&eacute;licieuse
+enfant!&raquo; dit Mme Karaguine en s'adressant &agrave; la m&egrave;re.</p>
+
+<p>La petite fille, avec ses yeux noirs et sa bouche trop grande, semblait
+plut&ocirc;t laide que jolie, mais, en revanche, elle &eacute;tait d'une vivacit&eacute;
+sans pareille; le mouvement de ses &eacute;paules, qui s'agitaient encore dans
+son corsage d&eacute;collet&eacute;, attestait qu'elle venait de courir; ses cheveux
+noirs, boucl&eacute;s, et tout &eacute;bouriff&eacute;s, retombaient en arri&egrave;re; ses bras nus
+&eacute;taient minces et gr&ecirc;les; elle portait encore des pantalons garnis de
+dentelle, et ses petits pieds &eacute;taient chauss&eacute;s de souliers. En un mot,
+elle &eacute;tait dans cet &acirc;ge plein d'esp&eacute;rances o&ugrave; la petite fille n'est plus
+une enfant, mais o&ugrave; l'enfant n'est pas encore une jeune fille. &Eacute;chappant
+&agrave; son p&egrave;re, elle se jeta sur sa m&egrave;re, sans pr&ecirc;ter la moindre attention &agrave;
+sa r&eacute;primande, et, cachant sa figure en feu dans le fouillis de dentelle
+qui couvrait le mantelet de la comtesse, elle &eacute;clata de rire et se mit &agrave;
+conter &agrave; b&acirc;tons rompus une histoire sur sa poup&eacute;e, qu'elle tira aussit&ocirc;t
+de son jupon.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez bien, c'est une poup&eacute;e, c'est Mimi, vous voyez!...&raquo;</p>
+
+<p>Et Natacha, pouvant &agrave; peine parler, glissa sur les genoux de sa m&egrave;re en
+riant de si bon c&oelig;ur, que Mme Karaguine ne put s'emp&ecirc;cher d'en faire
+autant.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, laisse-moi, va-t'en avec ton monstre, disait la comtesse en
+jouant la col&egrave;re et en la repoussant doucement.... C'est ma cadette,&raquo;
+dit-elle en s'adressant &agrave; Mme Karaguine.</p>
+
+<p>Natacha, relevant sa t&ecirc;te enfouie au milieu des dentelles de sa m&egrave;re,
+regarda un moment la dame inconnue &agrave; travers les larmes du rire et se
+cacha de nouveau le visage. Oblig&eacute;e d'admirer ce tableau de famille, Mme
+Karaguine crut bien faire en y jouant son r&ocirc;le:</p>
+
+<p>&laquo;Dites-moi, ma petite, qui est donc Mimi? C'est votre fille sans doute?&raquo;</p>
+
+<p>Natacha, m&eacute;contente du ton de condescendance de l'&eacute;trang&egrave;re, ne r&eacute;pondit
+rien et se borna &agrave; la regarder d'un air s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, toute la jeunesse, c'est-&agrave;-dire Boris, l'officier,
+fils de la princesse Droubetzko&iuml;, Nicolas, l'&eacute;tudiant, fils a&icirc;n&eacute; du
+comte Rostow, Sonia, sa ni&egrave;ce, &acirc;g&eacute;e de quinze ans, et P&eacute;troucha, son
+fils cadet, s'&eacute;taient group&eacute;s dans la chambre et faisaient des efforts
+visibles pour contenir, dans les limites de la biens&eacute;ance, la vivacit&eacute;
+et l'entrain qui per&ccedil;aient dans chacun de leurs mouvements. Rien qu'&agrave;
+les voir, on comprenait bien vite que, dans les appartements int&eacute;rieurs
+d'o&ugrave; ils s'&eacute;taient si imp&eacute;tueusement &eacute;lanc&eacute;s, l'entretien avait &eacute;t&eacute;
+autrement gai qu'au salon, et qu'on y avait parl&eacute; d'autre chose que des
+bruits de la ville, du temps qu'il faisait et de la comtesse Apraxine.
+Ils &eacute;changeaient des regards furtifs et retenaient &agrave; grand'peine leur
+fou rire.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens &eacute;taient des amis d'enfance, du m&ecirc;me &acirc;ge, tous deux
+jolis gar&ccedil;ons, mais absolument diff&eacute;rents l'un de l'autre. Boris &eacute;tait
+grand, blond, d'une beaut&eacute; calme et r&eacute;guli&egrave;re. Nicolas avait la t&ecirc;te
+boucl&eacute;e, il &eacute;tait petit et son visage exprimait la franchise. Sur sa
+l&egrave;vre sup&eacute;rieure s'estompaient l&eacute;g&egrave;rement les premiers poils d'une
+moustache naissante. Tout en lui respirait l'ardeur et l'enthousiasme.
+Il avait fortement rougi en entrant et avait essay&eacute; en vain de dire
+quelque chose. Boris, au contraire, reprit tout de suite son aplomb, et
+raconta d'une fa&ccedil;on plaisante qu'il avait eu l'honneur de conna&icirc;tre Mlle
+Mimi dans son adolescence, mais que depuis cinq ans elle avait
+terriblement vieilli et que sa t&ecirc;te &eacute;tait fendue!</p>
+
+<p>Pendant ce r&eacute;cit il jeta un regard &agrave; Natacha, qui reporta aussit&ocirc;t les
+yeux sur son petit fr&egrave;re: celui-ci, les paupi&egrave;res &agrave; moiti&eacute; ferm&eacute;es,
+&eacute;tait comme secou&eacute; par un rire convulsif et silencieux; ne pouvant &agrave;
+cette vue se contenir davantage, elle se leva d'un bond et s'enfuit
+aussi vite que ses petits pieds pouvaient la porter. Boris resta
+impassible:</p>
+
+<p>&laquo;Maman, ne d&eacute;sirez-vous pas sortir et n'avez-vous pas besoin de la
+voiture? demanda-t-il en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement, va la commander,&raquo; r&eacute;pondit sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Boris quitta le salon sans se presser et suivit les traces de Natacha,
+tandis que le petit bonhomme joufflu s'&eacute;lan&ccedil;ait &agrave; leur suite, tout
+m&eacute;content d'avoir &eacute;t&eacute; abandonn&eacute; par eux.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>De toute cette jeunesse il ne restait plus que Nicolas et Sonia, la
+demoiselle &eacute;trang&egrave;re et la fille a&icirc;n&eacute;e de la comtesse, de quatre ans
+plus &acirc;g&eacute;e que Natacha et qui comptait d&eacute;j&agrave; au nombre des grandes
+personnes.</p>
+
+<p>Sonia &eacute;tait une petite brune mignonne, avec des yeux doux, ombrag&eacute;s de
+longs cils. Le ton oliv&acirc;tre de son visage s'accusait encore plus sur la
+nuque et sur ses mains fines et gracieuses, et une &eacute;paisse natte de
+cheveux noirs s'enroulait deux fois autour de sa t&ecirc;te. L'harmonie de ses
+mouvements, la mollesse et la souplesse de ses membres gr&ecirc;les, ses
+mani&egrave;res un peu r&eacute;serv&eacute;es la faisaient comparer &agrave; un joli petit minet
+pr&ecirc;t &agrave; se m&eacute;tamorphoser en une d&eacute;licieuse jeune chatte. Elle essayait
+par un sourire de prendre part &agrave; la conversation g&eacute;n&eacute;rale, mais ses
+yeux, sous leurs cils longs et soyeux, se portaient involontairement sur
+le cousin qui allait partir pour l'arm&eacute;e: ils exprimaient si visiblement
+ce sentiment d'adoration particulier aux jeunes filles, que son sourire
+ne pouvait tromper personne; il &eacute;tait &eacute;vident que le petit minet ne
+s'&eacute;tait pelotonn&eacute; que pour un instant, et qu'une fois hors du salon, &agrave;
+l'exemple de Boris et de Natacha, il sauterait et gambaderait de plus
+belle avec ce cher petit cousin.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, ma ch&egrave;re, disait le vieux comte en montrant Nicolas, son ami Boris
+a &eacute;t&eacute; nomm&eacute; officier et il veut le suivre par amiti&eacute; pour lui, me
+quitter, laisser l&agrave; l'universit&eacute; et se faire militaire.... Et dire, ma
+ch&egrave;re, que sa place aux Archives &eacute;tait toute pr&ecirc;te! C'est ce que
+j'appelle de l'amiti&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Mais la guerre est d&eacute;clar&eacute;e, dit-on?</p>
+
+<p>&mdash;On le dit depuis longtemps, on le redira encore, et puis on n'en
+parlera plus.... Oui, ma ch&egrave;re, voil&agrave; de l'amiti&eacute;, ou je ne m'y connais
+pas.... Il entre aux hussards!&raquo;</p>
+
+<p>Mme Karaguine, ne sachant que r&eacute;pondre, hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas du tout par amiti&eacute;!&raquo; s'&eacute;cria Nicolas, qui devint pourpre
+et eut l'air de s'en d&eacute;fendre comme d'une action honteuse.</p>
+
+<p>Il jeta un coup d'&oelig;il sur sa cousine et sur Mlle Karaguine, qui
+semblaient toutes deux l'approuver.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons aujourd'hui &agrave; d&icirc;ner le colonel du r&eacute;giment de Pavlograd; il
+est ici en cong&eacute; et il l'emm&egrave;nera. Que faire? dit le comte en haussant
+les &eacute;paules et en s'effor&ccedil;ant de parler gaiement d'un sujet qui lui
+avait caus&eacute; beaucoup de chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai d&eacute;j&agrave; d&eacute;clar&eacute;, papa, que si vous me d&eacute;fendiez de partir, je
+resterais. Mais je ne puis &ecirc;tre que militaire, je le sais tr&egrave;s bien,
+car, pour devenir diplomate ou fonctionnaire civil, il faut savoir
+cacher ses sentiments, et je ne le sais pas,&raquo; continua-t-il en regardant
+ces demoiselles avec toute la coquetterie de son &acirc;ge.</p>
+
+<p>La petite chatte, les yeux attach&eacute;s sur les siens, semblait guetter la
+minute favorable pour recommencer ses agaceries et donner un libre cours
+&agrave; sa nature f&eacute;line.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon, c'est bon, dit le comte; il s'enflamme tout de suite.
+Bonaparte leur a tourn&eacute; la cervelle &agrave; tous, et tous cherchent &agrave; savoir
+comment de simple lieutenant il est devenu Empereur. Apr&egrave;s tout, je leur
+souhaite bonne chance,&raquo; ajouta-t-il sans remarquer le sourire moqueur de
+Mme Karaguine.</p>
+
+<p>On se mit &agrave; parler de Napol&eacute;on, et Julie, c'&eacute;tait le nom de Mlle
+Karaguine, s'adressant au jeune Rostow:</p>
+
+<p>&laquo;Je regrette, lui dit-elle, que vous n'ayez pas &eacute;t&eacute; jeudi chez les
+Argharow. Je me suis ennuy&eacute;e sans vous,&raquo; murmura-t-elle tendrement.</p>
+
+<p>Le jeune homme, tr&egrave;s flatt&eacute;, se rapprocha d'elle, et il s'ensuivit un
+apart&eacute; plein de coquetterie, qui lui fit oublier la jalousie de Sonia,
+tandis que la pauvre petite, toute rouge et toute fr&eacute;missante,
+s'effor&ccedil;ait de sourire. Au milieu de l'entretien il se tourna vers elle,
+et Sonia, lui r&eacute;pondant par un regard &agrave; la fois passionn&eacute; et irrit&eacute;,
+quitta la chambre, ayant beaucoup de peine &agrave; retenir ses larmes.</p>
+
+<p>Toute la vivacit&eacute; de Nicolas disparut comme par enchantement, et,
+profitant du premier moment favorable, il s'&eacute;loigna &agrave; sa recherche, la
+figure boulevers&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Les secrets de cette jeunesse sont cousus de fil blanc,&raquo; dit la
+princesse Droubetzko&iuml; en le suivant des yeux... &laquo;cousinage, dangereux
+voisinage<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>&laquo; &laquo;Oui,&raquo; reprit la comtesse, apr&egrave;s l'&eacute;clipse de ce rayon de
+soleil et de vie apport&eacute; par toute cette jeunesse....</p>
+
+<p>Et r&eacute;pondant elle-m&ecirc;me &agrave; une question que personne ne lui avait
+adress&eacute;e, mais qui la pr&eacute;occupait constamment:</p>
+
+<p>&laquo;Que de soucis, que de souffrances avant de pouvoir en jouir!... et
+maintenant je tremble plus que je ne me r&eacute;jouis. J'ai peur, toujours
+peur! C'est justement l'&acirc;ge le plus dangereux pour les filles comme pour
+les gar&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;Tout d&eacute;pend de l'&eacute;ducation!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parfaitement raison; j'ai &eacute;t&eacute;, Dieu merci, l'amie de mes
+enfants, et ils me donnent jusqu'&agrave; pr&eacute;sent toute leur
+confiance,&mdash;r&eacute;pondit la comtesse; elle nourrissait &agrave; cet &eacute;gard les
+illusions de beaucoup de parents qui s'imaginent conna&icirc;tre les secrets
+de leurs enfants.&mdash;Je sais que mes filles n'auront rien de cach&eacute; pour
+moi, et que si Nicolas fait des folies,&mdash;un gar&ccedil;on y est toujours plus
+ou moins oblig&eacute;,&mdash;il ne se conduira pas comme ces messieurs de
+P&eacute;tersbourg.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de bons enfants,&mdash;dit le comte, dont le grand moyen pour
+trancher les questions compliqu&eacute;es &eacute;tait de trouver tout parfait.&mdash;Que
+faire? il a voulu &ecirc;tre hussard.... Que voulez-vous, ma ch&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle charmante petite cr&eacute;ature que votre cadette, un v&eacute;ritable
+vif-argent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle me ressemble, reprit na&iuml;vement le p&egrave;re, et quelle voix! Bien
+qu'elle soit ma fille, je suis forc&eacute; d'&ecirc;tre juste; ce sera une v&eacute;ritable
+cantatrice, une seconde Salomoni! Nous avons pris un Italien pour lui
+donner des le&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas trop t&ocirc;t? &Agrave; son &acirc;ge, cela peut lui g&acirc;ter la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi donc serait-ce trop t&ocirc;t? Nos m&egrave;res se mariaient bien &agrave;
+douze ou treize ans.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous qu'elle est d&eacute;j&agrave; amoureuse de Boris! Qu'en pensez-vous?&raquo;
+dit la comtesse en souriant et en &eacute;changeant un regard avec son amie la
+princesse A. Mikha&iuml;lovna.</p>
+
+<p>Et comme si elle r&eacute;pondait ensuite &agrave; ses propres pens&eacute;es, elle ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Si je la tenais s&eacute;v&egrave;rement, si je lui d&eacute;fendais de le voir, Dieu sait
+ce qu'il en adviendrait (elle voulait dire sans doute par l&agrave; qu'ils
+s'embrasseraient en cachette): tandis que maintenant je sais tout ce
+qu'ils se disent; elle vient elle-m&ecirc;me me le conter tous les soirs. Je
+la g&acirc;te, c'est possible, mais cela vaut mieux, croyez-moi.... Quant &agrave;
+ma fille a&icirc;n&eacute;e, elle a &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e tr&egrave;s s&eacute;v&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est bien vrai, j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e tout autrement,&raquo; dit la jeune
+comtesse V&eacute;ra en souriant.</p>
+
+<p>Mais par malheur son sourire ne l'embellissait pas, car, au contraire de
+ce qui a lieu d'habitude, il donnait &agrave; sa figure une expression
+d&eacute;sagr&eacute;able et affect&eacute;e. Cependant elle &eacute;tait plut&ocirc;t belle, assez
+intelligente, instruite, elle avait la voix agr&eacute;able, et ce qu'elle
+venait de dire &eacute;tait parfaitement juste; pourtant, chose &eacute;trange, tous
+se regard&egrave;rent, &eacute;tonn&eacute;s et embarrass&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;On t&acirc;che toujours de mieux r&eacute;ussir avec les a&icirc;n&eacute;s et d'en faire quelque
+chose d'extraordinaire, dit Mme Karaguine.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut avouer, reprit le comte, que la comtesse a voulu atteindre
+l'impossible avec V&eacute;ra; mais, apr&egrave;s tout, elle a r&eacute;ussi, et parfaitement
+r&eacute;ussi,&raquo; ajouta-t-il, en lan&ccedil;ant &agrave; sa fille un coup d'&oelig;il approbateur.</p>
+
+<p>Mme Karaguine se d&eacute;cida enfin &agrave; faire ses adieux, en promettant de
+revenir d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle sotte! s'&eacute;cria la comtesse apr&egrave;s l'avoir reconduite, je croyais
+qu'elle ne s'en irait jamais!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Natacha s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e, dans sa fuite, &agrave; l'entr&eacute;e de la serre; l&agrave; elle
+attendit Boris, tout en pr&ecirc;tant l'oreille &agrave; la conversation du salon. &Agrave;
+la fin, perdant patience et frappant du pied, elle &eacute;tait sur le point de
+pleurer, lorsqu'elle entendit le jeune homme, qui arrivait sans se
+presser le moins du monde. Elle n'eut que le temps de se jeter derri&egrave;re
+les caisses d'arbustes. Une fois dans la serre, Boris regarda autour de
+lui et, secouant un l&eacute;ger grain de poussi&egrave;re de dessus sa manche, il
+s'approcha de la glace pour y mirer sa jolie figure. Natacha suivait
+avec curiosit&eacute; tous ses mouvements: elle le vit sourire et se diriger
+vers la porte oppos&eacute;e; alors elle eut la pens&eacute;e de l'appeler:</p>
+
+<p>&laquo;Non, se dit-elle, qu'il me cherche!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine avait-il disparu, que Sonia, tout en pleurs et les joues en feu,
+se pr&eacute;cipita dans la serre. Natacha allait s'&eacute;lancer vers elle, mais le
+plaisir de rester invisible et d'observer, ce qui se passait, comme dans
+les contes de f&eacute;es, la retint immobile. Sonia se parlait &agrave; elle-m&ecirc;me
+tout bas, les yeux fix&eacute;s sur la porte du salon. Nicolas entra.</p>
+
+<p>&laquo;Sonia, qu'as-tu? Est-ce possible? lui cria-t-il en courant &agrave; elle.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, je n'ai rien, laissez-moi!...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle fondit en larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Mais non, je sais ce que c'est!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si vous le savez, tant mieux pour vous, allez la rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Sonia, un mot! Peut-on se tourmenter ainsi et me tourmenter moi, pour
+une chim&egrave;re,&raquo; lui dit-il en lui prenant la main.</p>
+
+<p>Sonia pleurait sans retirer sa main. Natacha, clou&eacute;e &agrave; sa place,
+retenait sa respiration; ses yeux brillaient.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce qui va se passer? pensa-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Sonia, le monde entier n'est rien pour moi: toi seule tu es tout, et
+je te le prouverai!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas que tu parles &agrave;... dit Sonia.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je ne le ferai plus, pardonne-moi!...&raquo;</p>
+
+<p>Et, l'attirant &agrave; lui, il l'embrassa.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! voil&agrave; qui est bien!&raquo; se dit Natacha.</p>
+
+<p>Nicolas et Sonia quitt&egrave;rent la serre; elle les suivit &agrave; distance jusqu'&agrave;
+la porte et appela Boris.</p>
+
+<p>&laquo;Boris, venez ici, dit-elle d'un air important et myst&eacute;rieux. J'ai &agrave;
+vous dire quelque chose. Ici, ici!...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle l'amena jusqu'&agrave; sa cachette entre les fleurs. Boris ob&eacute;issait en
+souriant:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'avez-vous &agrave; me dire?&raquo;</p>
+
+<p>Elle se troubla, regarda autour d'elle, et, ayant aper&ccedil;u sa poup&eacute;e qui
+gisait abandonn&eacute;e sur une des caisses, elle s'en empara et la lui
+pr&eacute;senta:</p>
+
+<p>&laquo;Embrassez ma poup&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Boris ne bougeait pas et regardait sa petite figure anim&eacute;e et souriante.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne le voulez pas? Eh bien, venez, par ici...&raquo;</p>
+
+<p>Et, l'entra&icirc;nant tout au milieu des arbres, elle jeta sa poup&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Plus pr&egrave;s, plus pr&egrave;s!&raquo; dit-elle en saisissant tout &agrave; coup le jeune
+homme par son uniforme.</p>
+
+<p>Et, rougissante d'&eacute;motion et pr&ecirc;te &agrave; pleurer, elle murmura:</p>
+
+<p>&laquo;Et moi, m'embrasserez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Boris devint pourpre.</p>
+
+<p>&laquo;Comme vous &ecirc;tes &eacute;trange!&raquo; lui dit-il.</p>
+
+<p>Et il se penchait ind&eacute;cis au-dessus d'elle.</p>
+
+<p>S'&eacute;lan&ccedil;ant d'un bond sur une des caisses, elle entoura de ses deux
+petits bras nus et gr&ecirc;les le cou de son compagnon, et, rejetant ses
+cheveux en arri&egrave;re, elle lui appliqua un baiser sur les l&egrave;vres; puis,
+s'&eacute;chappant aussit&ocirc;t et se glissant rapidement &agrave; travers les plantes,
+elle s'arr&ecirc;ta de l'autre c&ocirc;t&eacute;, la t&ecirc;te pench&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Natacha, je vous aime, vous le savez bien, mais....</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous amoureux de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le suis. Mais, je vous en prie, ne recommen&ccedil;ons plus..., ce
+que nous venons de faire.... Encore quatre ans... alors je demanderai
+votre main...&raquo;</p>
+
+<p>Natacha se mit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>&laquo;Treize, quatorze, quinze, seize, dit-elle en comptant sur ses doigts.
+Bien, c'est convenu!...&raquo;</p>
+
+<p>Et un sourire de confiance et de satisfaction &eacute;claira son petit visage.</p>
+
+<p>&laquo;C'est convenu! reprit Boris.</p>
+
+<p>&mdash;Pour toujours, &agrave; la vie &agrave; la mort!&raquo; s'&eacute;cria la fillette en lui prenant
+le bras et en l'emmenant, heureuse et tranquille, dans le grand salon.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>La comtesse, qui s'&eacute;tait sentie fatigu&eacute;e, avait fait fermer sa porte et
+donn&eacute; ordre au suisse d'inviter &agrave; d&icirc;ner tous ceux qui viendraient
+apporter leurs f&eacute;licitations. Elle d&eacute;sirait aussi causer en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te
+avec son amie d'enfance, la princesse Droubetzko&iuml;, qui &eacute;tait revenue
+depuis peu de P&eacute;tersbourg.</p>
+
+<p>&laquo;Je serai franche avec toi, lui dit-elle en rapprochant son fauteuil de
+celui de la comtesse: il nous reste, h&eacute;las! si peu de vieux amis, que
+ton amiti&eacute; m'est doublement pr&eacute;cieuse.&raquo;</p>
+
+<p>Et, jetant un regard sur V&eacute;ra, elle se tut.</p>
+
+<p>La comtesse lui serra tendrement la main.</p>
+
+<p>&laquo;V&eacute;ra, vous ne comprenez donc rien?&raquo;</p>
+
+<p>Elle aimait peu sa fille, et c'&eacute;tait facile &agrave; voir.</p>
+
+<p>&laquo;Tu ne comprends donc pas que tu es de trop ici. Va rejoindre tes
+s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me l'aviez dit plus t&ocirc;t, maman,&mdash;r&eacute;pondit la belle V&eacute;ra avec
+un certain d&eacute;dain, mais sans para&icirc;tre toutefois offens&eacute;e,&mdash;je serais
+d&eacute;j&agrave; partie...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle passa dans la grande salle, o&ugrave; elle aper&ccedil;ut deux couples assis,
+chacun devant une fen&ecirc;tre et qui semblaient se faire pendants l'un &agrave;
+l'autre.</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta un moment pour les regarder d'un air moqueur. Nicolas, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de Sonia, lui copiait des vers, les premiers de sa composition.
+Boris et Natacha causaient &agrave; voix basse; ils se turent &agrave; l'approche de
+V&eacute;ra. Les deux petites filles avaient un air joyeux et coupable qui
+trahissait leur amour; c'&eacute;tait charmant et comique tout &agrave; la fois, mais
+V&eacute;ra ne trouvait cela ni charmant ni comique.</p>
+
+<p>&laquo;Combien de fois ne vous ai-je pas pri&eacute; de ne jamais toucher aux objets
+qui m'appartiennent! Vous avez une chambre &agrave; vous.&raquo;</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus elle prit l'encrier des mains de Nicolas.</p>
+
+<p>&laquo;Un instant, un instant, dit Nicolas en trempant sa plume dans
+l'encrier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne faites jamais rien &agrave; propos: tout &agrave; l'heure, vous &ecirc;tes entr&eacute;s
+comme des fous dans le salon, et vous nous avez tous scandalis&eacute;s.&raquo; En
+d&eacute;pit, ou peut-&ecirc;tre &agrave; cause de la v&eacute;rit&eacute; de sa remarque, personne ne
+souffla mot, mais il y eut entre les quatre coupables un rapide &eacute;change
+de regards. V&eacute;ra, son encrier &agrave; la main, h&eacute;sitait &agrave; s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>&laquo;Et quels secrets pouvez-vous bien avoir &agrave; vos &acirc;ges? C'est ridicule, et
+ce ne sont que des folies!</p>
+
+<p>&mdash;Mais que t'importe, V&eacute;ra? dit avec douceur Natacha, qui se sentait ce
+jour-l&agrave; meilleure que d'habitude et mieux dispos&eacute;e pour les autres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est absurde! J'ai honte pour vous! Quels sont vos secrets, je vous
+prie?</p>
+
+<p>&mdash;Chacun a les siens, et nous te laissons en repos, toi et Berg, reprit
+Natacha en s'&eacute;chauffant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est facile de me laisser tranquille, puisque je ne fais rien de
+bl&acirc;mable. Mais, quant &agrave; toi, je dirai &agrave; maman comment tu te conduis avec
+Boris.</p>
+
+<p>&mdash;Natalie Ilinischna se conduit tr&egrave;s bien avec moi, je n'ai pas &agrave; m'en
+plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Finissez, Boris; vous &ecirc;tes un vrai diplomate!&raquo;</p>
+
+<p>Ce mot &laquo;diplomate&raquo;, tr&egrave;s usit&eacute; parmi ces enfants, avait dans leur argot
+une signification toute particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;C'est insupportable, dit Natacha, irrit&eacute;e et bless&eacute;e. Pourquoi
+s'accroche-t-elle &agrave; moi? Tu ne nous comprendras jamais, car tu n'as
+jamais aim&eacute; personne; tu n'as pas de c&oelig;ur, tu es Mme de Genlis, et
+voil&agrave; tout (ce sobriquet, invent&eacute; par Nicolas, passait pour fort
+injurieux); ton seul plaisir est de causer de l'ennui aux autres: tu
+n'as qu'&agrave; faire la coquette avec Berg tant que tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est certain, c'est que je ne cours pas apr&egrave;s un jeune homme
+devant le monde, et....</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, s'&eacute;cria Nicolas, tu as atteint ton but, tu nous as d&eacute;rang&eacute;s
+pour nous dire &agrave; tous des sottises; allons-nous-en, sauvons-nous dans la
+chambre d'&eacute;tude!...&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t tous les quatre se lev&egrave;rent et disparurent comme une nich&eacute;e
+d'oiseaux effarouch&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;C'est &agrave; moi au contraire que vous en avez dit,&raquo; s'&eacute;cria V&eacute;ra, tandis
+que les quatre voix r&eacute;p&eacute;taient gaiement en ch&oelig;ur derri&egrave;re la porte:</p>
+
+<p>&laquo;Mme de Genlis! Mme de Genlis!&raquo;</p>
+
+<p>Sans se pr&eacute;occuper de ce sobriquet, V&eacute;ra s'approcha de la glace pour
+arranger son &eacute;charpe et sa coiffure, et la vue de son beau visage lui
+rendit son impassibilit&eacute; habituelle.</p>
+
+<p>Dans le salon, la conversation &eacute;tait des plus intimes entre les deux
+amies.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ch&egrave;re, disait la comtesse, tout n'est pas rose dans ma vie; je vois
+tr&egrave;s bien, au train dont vont les choses, que nous n'en avons pas pour
+longtemps; toute notre fortune y passera! &Agrave; qui la faute? &Agrave; sa bont&eacute; et
+au club! &Agrave; la campagne m&ecirc;me, il n'a point de repos... toujours des
+spectacles, des chasses, que sais-je enfin? Mais &agrave; quoi sert d'en
+parler? Raconte-moi plut&ocirc;t ce que tu as fait. Vraiment, je t'admire:
+comment peux-tu courir ainsi la poste &agrave; ton &acirc;ge, aller &agrave; Moscou, &agrave;
+P&eacute;tersbourg, chez tous les ministres, chez tous les gros bonnets et
+savoir t'y prendre avec chacun? Voyons, comment y es-tu parvenue? C'est
+merveilleux; quant &agrave; moi, je n'y entends rien!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma ch&egrave;re &acirc;me, que Dieu te pr&eacute;serve de jamais savoir par exp&eacute;rience
+ce que c'est que de rester veuve, sans appui, avec un fils qu'on aime &agrave;
+la folie! On se soumet &agrave; tout pour lui! Mon proc&egrave;s a &eacute;t&eacute; une dure &eacute;cole!
+Lorsque j'avais besoin de voir un de ces gros bonnets, j'&eacute;crivais ceci:
+&laquo;La princesse une telle d&eacute;sire voir un tel,&raquo; et j'allais moi-m&ecirc;me en
+voiture de louage une fois, deux fois, quatre fois, jusqu'&agrave; ce que
+j'eusse obtenu ce qu'il me fallait, et ce que l'on pensait de moi
+m'&eacute;tait compl&egrave;tement indiff&eacute;rent.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui donc t'es-tu adress&eacute;e pour Boris? Car enfin le voil&agrave; officier
+dans la garde, tandis que Nicolas n'est que &laquo;junker&raquo;. Personne ne s'est
+remu&eacute; pour lui. &Agrave; qui donc t'es-tu adress&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Au prince Basile, et il a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s aimable. Il a tout de suite promis
+d'en parler &agrave; l'Empereur, ajouta vivement la princesse, oubliant les
+r&eacute;centes humiliations qu'elle avait d&ucirc; subir.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il beaucoup vieilli, le prince Basile? Je ne l'ai pas rencontr&eacute;
+depuis l'&eacute;poque de nos com&eacute;dies chez les Roumianzow; il m'aura oubli&eacute;e,
+et pourtant &agrave; cette &eacute;poque-l&agrave; il me faisait la cour!</p>
+
+<p>&mdash;Il est toujours le m&ecirc;me, aimable et galant; les grandeurs ne lui ont
+pas tourn&eacute; la t&ecirc;te! &laquo;Je regrette, ch&egrave;re princesse, m'a-t-il dit, de ne
+pas avoir &agrave; me donner plus de peine; vous n'avez qu'&agrave; ordonner.&raquo; C'est
+vraiment un brave homme et un bon parent. Tu sais, Nathalie, l'amour que
+je porte &agrave; mon fils; il n'y a rien que je ne sois pr&ecirc;te &agrave; faire pour son
+bonheur. Mais ma position est si difficile, si p&eacute;nible, et elle a encore
+empir&eacute;, dit-elle tristement &agrave; voix basse. Mon malheureux proc&egrave;s n'avance
+gu&egrave;re et me ruine. Je n'ai pas dix kopeks dans ma poche, le croirais-tu?
+Et je ne sais comment &eacute;quiper Boris.&raquo;</p>
+
+<p>Et, tirant son mouchoir, elle se mit &agrave; pleurer:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai besoin de cinq cents roubles, et je n'ai qu'un seul billet de
+vingt-cinq roubles. Ma situation est &eacute;pouvantable: je n'ai plus
+d'espoir que dans le comte Besoukhow. S'il ne consent pas &agrave; venir en
+aide &agrave; son filleul Boris et &agrave; lui faire une pension, toutes mes peines
+sont perdues.&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux de la comtesse &eacute;taient devenus humides, et elle paraissait
+absorb&eacute;e dans ses r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>&laquo;Il m'arrive souvent de penser &agrave; l'existence solitaire du comte
+Besoukhow, reprit la princesse, &agrave; sa fortune colossale, et de me
+demander&mdash;c'est peut-&ecirc;tre un p&eacute;ch&eacute;&mdash;pourquoi vit-il? La vie lui est &agrave;
+charge, tandis que Boris est jeune....</p>
+
+<p>&mdash;Il lui laissera assur&eacute;ment quelque chose, dit la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;J'en doute, ch&egrave;re amie; ces grands seigneurs millionnaires sont si
+&eacute;go&iuml;stes! Je vais pourtant y aller avec Boris, afin d'expliquer au comte
+ce dont il s'agit. Il est maintenant deux heures, dit-elle en se levant,
+et vous d&icirc;nez &agrave; quatre... j'aurai le temps.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse envoya chercher son fils:</p>
+
+<p>&laquo;Au revoir, mon amie, dit-elle &agrave; la comtesse, qui la reconduisit jusqu'&agrave;
+l'antichambre; souhaite-moi bonne chance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir le comte Cyrille Vladimirovitch, ma ch&egrave;re, lui cria le
+comte en sortant de la grande salle? S'il se sent mieux, vous inviterez
+Pierre &agrave; d&icirc;ner; il venait chez nous autrefois et dansait avec les
+enfants. Faites-le-lui promettre, je vous en prie. Nous verrons si
+Tarass se distinguera; il assure que le comte Orlow n'a jamais donn&eacute; un
+d&icirc;ner pareil &agrave; celui qu'il nous pr&eacute;pare.&raquo;</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>&laquo;Mon cher Boris, dit la princesse &agrave; son fils, pendant que la voiture
+mise &agrave; sa disposition par la comtesse Rostow quittait la rue jonch&eacute;e de
+paille et entrait dans la grande cour de l'h&ocirc;tel Besoukhow, mon cher
+Boris, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle en d&eacute;gageant sa main de dessous son vieux manteau
+et en la posant sur celle de son fils avec un mouvement &agrave; la fois
+caressant et timide, sois aimable, sois prudent. Il est ton parrain, et
+ton avenir d&eacute;pend de lui, ne l'oublie pas. Sois gentil, comme tu sais
+l'&ecirc;tre quand tu veux.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais voulu, je l'avoue, &ecirc;tre s&ucirc;r de retirer de tout cela autre
+chose qu'une humiliation, r&eacute;pondit-il froidement; mais vous avez ma
+promesse, et je ferai cela pour vous.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir refus&eacute; de se faire annoncer, la m&egrave;re et le fils entr&egrave;rent
+dans le vestibule vitr&eacute;, orn&eacute; de deux rang&eacute;es de statues dans des
+niches. Le suisse les examina des pieds &agrave; la t&ecirc;te, ses yeux
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur le manteau r&acirc;p&eacute; de la m&egrave;re; alors il leur demanda s'ils
+&eacute;taient venus pour les jeunes princesses ou pour le comte. En apprenant
+que c'&eacute;tait pour ce dernier, il s'empressa de leur d&eacute;clarer, en d&eacute;pit
+des voitures qui stationnaient devant la porte et dont la pr&eacute;sence lui
+donnait un d&eacute;menti, que Son Excellence ne recevait personne, vu
+l'extr&ecirc;me gravit&eacute; de son &eacute;tat.</p>
+
+<p>&laquo;Dans ce cas, partons, dit Boris en fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami,&raquo; reprit sa m&egrave;re d'un ton suppliant, en lui touchant le bras,
+comme si cet attouchement avait le don de le calmer ou de l'exciter &agrave;
+volont&eacute;.</p>
+
+<p>Boris se tut; sa m&egrave;re en profita pour s'adresser au suisse d'un ton
+larmoyant: &laquo;Je sais que le comte est tr&egrave;s mal, c'est pour cela que je
+suis venue; je suis sa parente, je ne le d&eacute;rangerai pas... je veux
+seulement voir le prince Basile; je sais qu'il est ici; va, je te prie,
+nous annoncer.&raquo;</p>
+
+<p>Le suisse tira avec humeur le cordon de la sonnette.</p>
+
+<p>&laquo;La princesse Droubetzko&iuml; se fait annoncer chez le prince Basile,&raquo;
+cria-t-il &agrave; un valet de chambre qui avan&ccedil;ait sa t&ecirc;te sous la vo&ucirc;te de
+l'escalier.</p>
+
+<p>La princesse arrangea les plis de sa robe de taffetas teint, en se
+regardant dans une grande glace de Venise encadr&eacute;e dans le mur, et posa
+hardiment sa chaussure us&eacute;e sur les marches tendues d'un riche tapis.</p>
+
+<p>&laquo;Vous me l'avez promis, mon cher,&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-elle &agrave; son fils, en
+l'effleurant de la main pour l'encourager.</p>
+
+<p>Boris la suivit tranquillement, les yeux baiss&eacute;s, et tous deux entr&egrave;rent
+dans la salle que l'on devait traverser pour arriver chez le prince
+Basile.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ils allaient demander leur chemin &agrave; un vieux valet de
+chambre qui s'&eacute;tait lev&eacute; &agrave; leur approche, une des nombreuses portes qui
+donnaient dans cette pi&egrave;ce s'ouvrit et laissa passer le prince Basile en
+douillette de velours fourr&eacute;e et orn&eacute;e d'une seule d&eacute;coration, ce qui
+&eacute;tait ordinairement chez lui l'indice d'une toilette n&eacute;glig&eacute;e. Le prince
+reconduisait un beau gar&ccedil;on &agrave; cheveux noirs. C'&eacute;tait le docteur Lorrain.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce bien certain?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Errare humanum est</i>, mon prince, r&eacute;pondit le docteur en grasseyant et
+en pronon&ccedil;ant le latin &agrave; la fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien,&raquo; dit le prince Basile, qui, ayant remarqu&eacute; la
+princesse Droubetzko&iuml; et son fils, cong&eacute;dia le m&eacute;decin en le saluant de
+la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Alors il s'approcha d'eux en silence et les interrogea du regard. Boris
+vit l'expression d'une profonde douleur passer aussit&ocirc;t dans les yeux de
+sa m&egrave;re, et il en sourit &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Nous nous retrouvons dans de bien tristes circonstances, mon prince....
+Comment va le cher malade?&raquo; dit-elle, en faisant semblant de ne point
+remarquer le regard, froid et blessant dirig&eacute; sur elle.</p>
+
+<p>Le prince Basile continua &agrave; les regarder en silence, elle et son fils
+Boris, sans chercher m&ecirc;me &agrave; d&eacute;guiser son &eacute;tonnement; sans rendre &agrave; ce
+dernier son salut, il r&eacute;pondit &agrave; la princesse par un mouvement de t&ecirc;te
+et de l&egrave;vres qui indiquait que la situation du malade &eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;C'est donc vrai! s'&eacute;cria-t-elle. Ah! c'est &eacute;pouvantable, c'est terrible
+&agrave; penser.... C'est mon fils, ajouta-t-elle; il tenait &agrave; vous remercier
+en personne.&raquo; Nouveau salut de Boris. &laquo;Soyez persuad&eacute;, mon prince, que
+jamais le c&oelig;ur d'une m&egrave;re n'oubliera ce que vous avez fait pour son
+fils.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux, ch&egrave;re Anna Mikha&iuml;lovna, d'avoir pu vous &ecirc;tre
+agr&eacute;able,&raquo; dit le prince en chiffonnant son jabot.</p>
+
+<p>Et sa voix et son geste prirent des airs de protection tout autres qu'&agrave;
+P&eacute;tersbourg &agrave; la soir&eacute;e de Mlle Sch&eacute;rer.</p>
+
+<p>&laquo;Faites votre possible pour servir avec z&egrave;le et vous rendre digne de....
+Je suis charm&eacute;, charm&eacute; de... &Ecirc;tes-vous en cong&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Tout cela avait &eacute;t&eacute; d&eacute;bit&eacute; avec la plus parfaite indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>&laquo;J'attends l'ordre du jour, Excellence, pour me rendre &agrave; ma nouvelle
+destination,&raquo; r&eacute;pondit Boris sans se montrer bless&eacute; de ce ton sec et
+sans t&eacute;moigner le d&eacute;sir de continuer la conversation.</p>
+
+<p>Frapp&eacute; de son air tranquille et discret, le prince le regarda avec
+attention:</p>
+
+<p>&laquo;Demeurez-vous avec votre m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Je demeure chez la comtesse Rostow, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Chez &Eacute;lie Rostow, mari&eacute; &agrave; Nathalie Schinchine, dit Anna Mikha&iuml;lovna.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, je sais, reprit le prince de sa voix monotone. Je n'ai jamais
+pu comprendre Nathalie! S'&ecirc;tre d&eacute;cid&eacute;e &agrave; &eacute;pouser cet ours mal l&eacute;ch&eacute;....
+Un personnage stupide, ridicule et, qui plus est, joueur, &agrave; ce qu'on
+dit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais un tr&egrave;s brave homme, mon prince, reprit la princesse en
+souriant, de mani&egrave;re &agrave; faire croire qu'elle partageait son opinion, tout
+en d&eacute;fendant le pauvre comte.</p>
+
+<p>&mdash;Que disent les m&eacute;decins? demanda-t-elle de nouveau en redonnant &agrave; sa
+figure fatigu&eacute;e l'expression d'un profond chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a peu d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais tant d&eacute;sir&eacute; pouvoir encore une fois remercier mon oncle de
+toutes ses bont&eacute;s pour moi et pour Boris. C'est son filleul!&raquo;
+ajouta-t-elle avec importance, comme si cette nouvelle devait produire
+une impression favorable sur le prince Basile.</p>
+
+<p>Ce dernier se tut et fron&ccedil;a le sourcil.</p>
+
+<p>Comprenant aussit&ocirc;t qu'il craignait de trouver en elle un comp&eacute;titeur
+dangereux &agrave; la succession du comte Besoukhow, elle s'empressa de le
+rassurer:</p>
+
+<p>&laquo;Si ce n'&eacute;tait ma sinc&egrave;re affection et mon d&eacute;vouement &agrave; mon oncle...&raquo;</p>
+
+<p>Ces deux mots &laquo;mon oncle&raquo; glissaient de ses l&egrave;vres avec un m&eacute;lange
+d'assurance et de laisser-aller.</p>
+
+<p>&laquo;Je connais son caract&egrave;re franc et noble!... mais ici il n'a que ses
+ni&egrave;ces aupr&egrave;s de lui; elles sont jeunes...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle continua &agrave; demi-voix en baissant la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;A-t-il rempli ses derniers devoirs? Ses instants sont pr&eacute;cieux! Il ne
+saurait &ecirc;tre plus mal, il serait donc indispensable de le pr&eacute;parer. Nous
+autres femmes, prince, ajouta-t-elle en souriant avec douceur, nous
+savons toujours faire accepter ces choses-l&agrave;. Il faut absolument que je
+le voie, malgr&eacute; tout ce qu'une telle entrevue peut avoir de p&eacute;nible pour
+moi; mais je suis si habitu&eacute;e &agrave; souffrir!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince avait compris, comme l'autre fois &agrave; la soir&eacute;e de Mlle Sch&eacute;rer,
+qu'il serait impossible de se d&eacute;barrasser d'Anna Mikha&iuml;lovna.</p>
+
+<p>&laquo;Je craindrais que cette entrevue ne lui f&icirc;t du mal, ch&egrave;re princesse!
+Attendons jusqu'au soir: les m&eacute;decins comptent sur une crise!</p>
+
+<p>&mdash;Attendre, mon prince, mais ce sont ses derniers instants, pensez qu'il
+y va du salut de son &acirc;me! Ah! ils sont terribles les devoirs d'un
+chr&eacute;tien!&raquo;</p>
+
+<p>La porte qui communiquait avec les chambres int&eacute;rieures s'ouvrit &agrave; ce
+moment, et une des princesses en sortit; sa figure &eacute;tait froide et
+rev&ecirc;che, et sa taille, d'une longueur d&eacute;mesur&eacute;e, jurait par sa
+disproportion avec l'ensemble de sa personne.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, comment est-il? demanda le prince Basile.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours de m&ecirc;me, et cela ne peut &ecirc;tre autrement avec ce bruit,
+r&eacute;pondit la demoiselle, en toisant Anna Mikha&iuml;lovna comme une &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ch&egrave;re, je ne vous reconnaissais pas, s'&eacute;cria celle-ci avec joie en
+s'approchant d'elle. Je viens d'arriver, et je suis accourue pour vous
+aider &agrave; soigner mon oncle! Combien vous avez d&ucirc; souffrir!&raquo; ajouta-t-elle
+en levant les yeux au ciel.</p>
+
+<p>La jeune princesse tourna sur ses talons et sortit sans dire un mot.</p>
+
+<p>Anna Mikha&iuml;lovna &ocirc;ta ses gants, et, s'&eacute;tablissant dans un fauteuil comme
+dans un retranchement conquis, elle engagea le prince &agrave; s'asseoir &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Boris, je vais aller chez le comte, chez mon oncle; toi, mon ami, en
+attendant, va chez Pierre, et fais-lui part de l'invitation des Rostow.
+Ils l'invitent &agrave; d&icirc;ner, tu sais?... Mais il n'ira pas, je crois,
+dit-elle en se tournant vers le prince Basile.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? reprit celui-ci avec une mauvaise humeur bien visible;
+je serai tr&egrave;s content que vous me d&eacute;barrassiez de ce jeune homme. Il
+s'est install&eacute; ici, et le comte n'a pas demand&eacute; une seule fois &agrave; le
+voir.&raquo;</p>
+
+<p>Il haussa les &eacute;paules et sonna. Un valet de chambre parut et fut charg&eacute;
+de conduire Boris chez Pierre Kirilovitch en prenant par un autre
+escalier.</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait la v&eacute;rit&eacute;. Pierre n'avait pas eu le loisir de se choisir encore
+une carri&egrave;re, par suite de son renvoi de P&eacute;tersbourg &agrave; Moscou pour ses
+folies tapageuses. L'histoire racont&eacute;e chez les Rostow &eacute;tait
+authentique. Il avait, de concert avec ses camarades, attach&eacute; l'officier
+de police sur le dos de l'ourson!</p>
+
+<p>De retour depuis peu de jours, il s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; chez son p&egrave;re, comme
+d'habitude. Il supposait avec raison que son aventure devait &ecirc;tre connue
+et que l'entourage f&eacute;minin du comte, toujours hostile &agrave; son &eacute;gard, ne
+manquerait pas de le monter contre lui. Malgr&eacute; tout, il se rendit le
+jour m&ecirc;me de son arriv&eacute;e dans l'appartement de son p&egrave;re et s'arr&ecirc;ta,
+chemin faisant, dans le salon o&ugrave; se tenaient habituellement les
+princesses, pour leur dire bonjour. Deux d'entre elles faisaient de la
+tapisserie &agrave; un grand m&eacute;tier, tandis que la troisi&egrave;me, l'a&icirc;n&eacute;e, leur
+faisait une lecture &agrave; haute voix.</p>
+
+<p>Son maintien &eacute;tait s&eacute;v&egrave;re, sa personne soign&eacute;e, mais la longueur de son
+buste sautait aux yeux: c'&eacute;tait celle qui avait feint d'ignorer la
+pr&eacute;sence d'Anna Mikha&iuml;lovna. Les cadettes, toutes deux fort jolies, ne
+se distinguaient l'une de l'autre que par un grain de beaut&eacute;, qui &eacute;tait
+plac&eacute; chez l'une juste au-dessus de la l&egrave;vre et qui la rendait fort
+s&eacute;duisante. Pierre fut re&ccedil;u comme un pestif&eacute;r&eacute;. L'a&icirc;n&eacute;e interrompit sa
+lecture et fixa sur lui en silence des regards effray&eacute;s; la seconde,
+celle qui &eacute;tait priv&eacute;e du grain de beaut&eacute;, suivit son exemple; la
+troisi&egrave;me, moqueuse et gaie, se pencha sur son ouvrage pour cacher de
+son mieux le sourire provoqu&eacute; par la sc&egrave;ne qui allait se jouer et
+qu'elle pr&eacute;voyait. Elle piqua son aiguille dans le canevas et fit
+semblant d'examiner le dessin, en &eacute;touffant un &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, ma cousine, dit Pierre, vous ne me reconnaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous reconnais que trop bien, trop bien!</p>
+
+<p>&mdash;Comment va le comte? Puis-je le voir? demanda Pierre avec sa gaucherie
+habituelle, mais sans t&eacute;moigner d'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte souffre moralement et physiquement, et vous avez pris soin
+d'augmenter chez lui les souffrances de l'&acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je voir le comte? r&eacute;p&eacute;ta Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous voulez le tuer, le tuer d&eacute;finitivement, oui, vous le
+pouvez. Olga, va voir si le bouillon est pr&ecirc;t pour l'oncle; c'est le
+moment,&raquo; ajouta-t-elle, pour faire comprendre &agrave; Pierre qu'elles &eacute;taient
+uniquement occup&eacute;es &agrave; soigner leur oncle, tandis que lui, il ne pensait
+&eacute;videmment qu'&agrave; lui &ecirc;tre d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>Olga sortit. Pierre attendit un instant, et, apr&egrave;s avoir examin&eacute; les
+deux s&oelig;urs:</p>
+
+<p>&laquo;Si c'est ainsi, dit-il en les saluant, je retourne chez moi, et vous me
+ferez savoir quand ce sera possible.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'en alla, et la petite princesse au grain de beaut&eacute; accompagna sa
+retraite d'un long &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>Le prince Basile arriva le lendemain et s'installa dans la maison du
+comte. Il fit venir Pierre:</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher, lui dit-il, si vous vous conduisez ici comme &agrave; P&eacute;tersbourg,
+vous finirez tr&egrave;s mal: c'est tout ce que je puis vous dire. Le comte
+est dangereusement malade; il est inutile que vous le voyiez.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; partir de ce moment, on ne s'inqui&eacute;ta plus de Pierre, qui passait ses
+journ&eacute;es tout seul dans sa chambre du second &eacute;tage.</p>
+
+<p>Lorsque Boris entra chez lui, Pierre marchait &agrave; grands pas, s'arr&ecirc;tait
+dans les coins de l'appartement, mena&ccedil;ant la muraille de son poing
+ferm&eacute;, comme s'il voulait percer d'un coup d'&eacute;p&eacute;e un ennemi invisible,
+lan&ccedil;ant des regards furieux par-dessus ses lunettes et recommen&ccedil;ant sa
+promenade en haussant les &eacute;paules avec force gestes et paroles
+entrecoup&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;L'Angleterre a v&eacute;cu! disait-il en fron&ccedil;ant les sourcils et en dirigeant
+son index vers un personnage imaginaire. M. Pitt, tra&icirc;tre &agrave; la nation et
+au droit des gens, est condamn&eacute; &agrave;...&raquo;</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps de prononcer l'arr&ecirc;t dict&eacute; par Napol&eacute;on,
+repr&eacute;sent&eacute; en ce moment par Pierre. Il avait d&eacute;j&agrave; travers&eacute; la Manche et
+pris Londres d'assaut, lorsqu'il vit entrer un jeune et charmant
+officier, &agrave; la tournure &eacute;l&eacute;gante. Il s'arr&ecirc;ta court. Pierre avait laiss&eacute;
+Boris &acirc;g&eacute; de quatorze ans et ne se le rappelait plus; malgr&eacute; cela, il
+lui tendit la main en lui souriant amicalement, par suite de sa
+bienveillance naturelle.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne m'avez pas oubli&eacute;? dit Boris, r&eacute;pondant &agrave; ce sourire. Je suis
+venu avec ma m&egrave;re voir le comte, mais on dit qu'il est malade.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, on le dit; on ne lui laisse pas une minute de repos,&raquo; reprit
+Pierre, qui se demandait &agrave; part lui quel &eacute;tait ce jeune homme.</p>
+
+<p>Boris voyait bien qu'il ne le reconnaissait pas; mais, trouvant qu'il
+&eacute;tait inutile de se nommer et n'&eacute;prouvant d'ailleurs aucun embarras, il
+le regardait dans le blanc des yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Le comte Rostow vous invite &agrave; venir d&icirc;ner chez lui aujourd'hui, dit-il
+apr&egrave;s un silence prolong&eacute;, qui commen&ccedil;ait &agrave; devenir p&eacute;nible pour Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le comte Rostow, s'&eacute;cria Pierre joyeusement; alors vous &ecirc;tes son
+fils &Eacute;lie. Figurez-vous que je ne vous reconnaissais pas. Vous
+rappelez-vous nos promenades aux montagnes des Oiseaux en compagnie de
+Mme Jacquot, il y a de cela longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, reprit Boris sans se presser et en souriant d'un
+air assur&eacute; et moqueur. Je suis Boris, le fils de la princesse
+Droubetzko&iuml;. Le comte Rostow s'appelle &Eacute;lie et son fils Nicolas, et je
+n'ai jamais connu de Mme Jacquot.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre secoua la t&ecirc;te et promena ses mains autour de lui, comme s'il
+voulait chasser des cousins ou des abeilles.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Dieu! est-ce possible? J'aurai tout confondu; j'ai tant de parents
+&agrave; Moscou.... Vous &ecirc;tes Boris,... oui, c'est bien cela... enfin c'est
+d&eacute;brouill&eacute;! Voyons, que pensez-vous de l'exp&eacute;dition de Boulogne? Les
+Anglais auront du fil &agrave; retordre, si Napol&eacute;on parvient seulement &agrave;
+traverser le d&eacute;troit. Je crois l'entreprise possible,... pourvu que
+Villeneuve se conduise bien.&raquo;</p>
+
+<p>Boris, qui ne lisait pas les journaux, ne savait rien de l'exp&eacute;dition et
+entendait prononcer le nom de Villeneuve pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&laquo;Ici, &agrave; Moscou, les d&icirc;ners et les comm&eacute;rages nous occupent bien
+autrement que la politique, r&eacute;pondit-il d'un air toujours moqueur: je
+n'en sais absolument rien et je n'y pense jamais! Il n'est question en
+ville que de vous et du comte.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre sourit de son bon sourire, tout en ayant l'air de craindre que
+son interlocuteur ne laiss&acirc;t &eacute;chapper quelque parole indiscr&egrave;te; mais
+Boris s'exprimait d'un ton sec et pr&eacute;cis sans le quitter des yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Moscou n'a pas autre chose &agrave; faire; chacun veut savoir &agrave; qui le comte
+l&eacute;guera sa fortune, et qui sait s'il ne nous enterrera pas tous? Pour
+ma part, je le lui souhaite de tout c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est tr&egrave;s p&eacute;nible, tr&egrave;s p&eacute;nible, balbutia Pierre, qui continuait
+&agrave; redouter une question d&eacute;licate pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous devez croire, reprit Boris en rougissant l&eacute;g&egrave;rement, mais en
+conservant son maintien r&eacute;serv&eacute;, que chacun cherche &eacute;galement &agrave; obtenir
+une obole du millionnaire....</p>
+
+<p>&mdash;Nous y voil&agrave;! pensa Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Et je tiens justement &agrave; vous dire, pour &eacute;viter tout malentendu, que
+vous vous tromperiez singuli&egrave;rement en nous mettant, ma m&egrave;re et moi, au
+nombre de ces gens-l&agrave;. Votre p&egrave;re est tr&egrave;s riche, tandis que nous sommes
+tr&egrave;s pauvres; c'est pourquoi je ne l'ai jamais consid&eacute;r&eacute; comme un
+parent. Ni ma m&egrave;re, ni moi, ne lui demanderons rien et n'accepterons
+jamais rien de lui!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre fut quelque temps avant de comprendre; tout &agrave; coup il saisit
+vivement, et gauchement comme toujours, la main de Boris, et rougissant
+de confusion et de honte:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce possible? s'&eacute;cria-t-il, peut-on croire que je... ou que
+d'autres...?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise de vous l'avoir dit; excusez-moi. Si cela vous a
+&eacute;t&eacute; d&eacute;sagr&eacute;able, je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, continua
+Boris en rassurant Pierre, car les r&ocirc;les &eacute;taient intervertis. J'ai pour
+principe d'&ecirc;tre franc.... Mais que dois-je r&eacute;pondre? Viendrez-vous d&icirc;ner
+chez les Rostow?...&raquo;</p>
+
+<p>Et Boris, s'&eacute;tant ainsi d&eacute;livr&eacute; d'un lourd fardeau et tir&eacute; d'une fausse
+situation en les passant &agrave; un autre, &eacute;tait redevenu charmant comme
+d'habitude.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez-moi, dit Pierre tranquillis&eacute;, vous &ecirc;tes un homme &eacute;tonnant. Ce
+que vous venez de faire est bien, tr&egrave;s bien! Vous ne m&eacute;connaissez pas,
+c'est naturel... il y a si longtemps que nous ne nous &eacute;tions vus...
+encore enfants.... Donc, vous auriez pu supposer... je vous comprends
+tr&egrave;s bien; je ne l'aurais pas fait, je n'en aurais pas eu le courage,
+mais tout de m&ecirc;me c'est parfait. Je suis enchant&eacute; d'avoir fait votre
+connaissance. C'est vraiment &eacute;trange, ajouta-t-il en souriant apr&egrave;s un
+moment de silence, vous avez pu supposer que je... et il se mit &agrave;
+rire.&mdash;Enfin nous nous conna&icirc;trons mieux, n'est-ce pas? je vous en
+prie...&raquo; et il lui serra la main. Savez-vous que je n'ai pas vu le
+comte? Il ne m'a pas fait demander... il me fait de la peine comme
+homme, mais que faire?... Ainsi, vous croyez s&eacute;rieusement que Napol&eacute;on
+aura le temps de faire passer la mer &agrave; son arm&eacute;e?&raquo;</p>
+
+<p>Et Pierre se mit &agrave; d&eacute;velopper les avantages et les d&eacute;savantages de
+l'exp&eacute;dition de Boulogne.</p>
+
+<p>Il en &eacute;tait l&agrave; lorsqu'un domestique vint pr&eacute;venir Boris que sa m&egrave;re
+montait en voiture; il prit cong&eacute; de Pierre, qui lui promit, en lui
+serrant amicalement la main, d'aller d&icirc;ner chez les Rostow. Il se
+promena longtemps encore dans sa chambre, mais cette fois sans
+s'escrimer contre des ennemis imaginaires; il souriait et se sentait
+pris, sans doute &agrave; cause de sa grande jeunesse et de son complet
+isolement, d'une tendresse sans cause pour ce jeune homme intelligent et
+sympathique, et bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; faire plus ample connaissance avec lui.</p>
+
+<p>Le prince Basile reconduisait la princesse, qui cachait dans son
+mouchoir son visage baign&eacute; de larmes.</p>
+
+<p>&laquo;C'est affreux, c'est affreux, murmurait-elle, mais malgr&eacute; tout je
+remplirai mon devoir jusqu'au bout. Je reviendrai pour le veiller; on ne
+peut pas le laisser ainsi..., chaque seconde est pr&eacute;cieuse. Je ne
+comprends pas ce que ses ni&egrave;ces attendent. Dieu aidant, je trouverai
+peut-&ecirc;tre moyen de le pr&eacute;parer.... Adieu, mon prince, que le bon Dieu
+vous soutienne!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, ma ch&egrave;re,&raquo; r&eacute;pondit n&eacute;gligemment le prince Basile.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! son &eacute;tat est terrible, dit la m&egrave;re &agrave; son fils, &agrave; peine assise dans
+sa voiture; il ne reconna&icirc;t personne.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis, ma m&egrave;re, me rendre compte de la nature de ses rapports
+avec Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Le testament d&eacute;voilera tout, mon ami, et notre sort en d&eacute;pendra
+&eacute;galement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce qui vous fait supposer qu'il nous laissera quelque
+chose?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon enfant, il est si riche, et nous sommes si pauvres!</p>
+
+<p>&mdash;Cette raison ne me para&icirc;t pas suffisante, je vous l'avoue, maman....</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu, qu'il est malade!&raquo; r&eacute;p&eacute;tait la princesse.</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Lorsque Anna Mikha&iuml;lovna et son fils avaient quitt&eacute; la comtesse Rostow
+pour faire leur visite, ils l'avaient laiss&eacute;e seule, plong&eacute;e dans ses
+r&eacute;flexions et essuyant de temps en temps ses yeux pleins de larmes.
+Enfin elle sonna.</p>
+
+<p>&laquo;Il me semble, ma bonne, dit-elle en s'adressant d'un ton s&eacute;v&egrave;re &agrave; la
+fille de chambre qui avait tard&eacute; &agrave; r&eacute;pondre &agrave; l'appel, que vous ne
+voulez pas faire votre service; c'est bien! je vous chercherai une autre
+place!&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse avait les nerfs agac&eacute;s; le chagrin et la pauvret&eacute; honteuse
+de son amie l'avaient mise de fort mauvaise humeur, ce qui se traduisait
+toujours dans son langage par le &laquo;vous&raquo; et &laquo;ma bonne&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, madame, murmura la coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Priez le comte de passer chez moi.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte arriva bient&ocirc;t en se dandinant et s'approcha timidement de sa
+femme:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! ah! ma petite comtesse, quel saut&eacute; de gelinottes au mad&egrave;re nous
+aurons! Je l'ai go&ucirc;t&eacute;, ma ch&egrave;re. Aussi ai-je pay&eacute; Taraska mille roubles,
+et il les vaut.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa femme, passa une main dans ses cheveux et posa
+l'autre sur ses genoux d'un air vainqueur.</p>
+
+<p>&laquo;Que d&eacute;sirez-vous, petite comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que c'est, mon ami; mais quelle est cette tache? lui
+dit-elle en posant le doigt sur son gilet. C'est sans doute le saut&eacute; de
+gelinottes? ajouta-t-elle en souriant. Voyez-vous, cher comte, il me
+faut de l'argent.&raquo;</p>
+
+<p>La figure du comte s'allongea.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit-il, ch&egrave;re petite comtesse!&raquo;</p>
+
+<p>Et il chercha son portefeuille avec agitation.</p>
+
+<p>&laquo;Il m'en faut beaucoup... cinq cents roubles, reprit-elle, en frottant
+la tache avec son mouchoir de batiste.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant, &agrave; l'instant! h&eacute;, qui est l&agrave;? cria-t-il, avec l'assurance
+de l'homme qui sait qu'il sera ob&eacute;i et qu'on s'&eacute;lancera t&ecirc;te baiss&eacute;e &agrave;
+sa voix. Qu'on m'envoie Mitenka!&raquo;</p>
+
+<p>Mitenka &eacute;tait le fils d'un noble et avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; par le comte, qui
+lui avait confi&eacute; le soin de toutes ses affaires; il fit son entr&eacute;e &agrave; pas
+lents et mesur&eacute;s, et s'arr&ecirc;ta respectueusement devant lui.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, mon cher, apporte-moi,&mdash;et il h&eacute;sita,&mdash;apporte-moi sept cents
+roubles, oui, sept cents roubles; mais fais attention de ne pas me
+donner des papiers sales et d&eacute;chir&eacute;s comme l'autre fois. J'en veux de
+neufs; c'est pour la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je t'en prie, Mitenka, qu'ils soient propres, dit la comtesse
+avec un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Quand Votre Excellence d&eacute;sire-t-elle les avoir? car vous savez que...
+du reste soyez sans inqui&eacute;tude, se h&acirc;ta de dire Mitenka, qui voyait
+poindre dans la respiration fr&eacute;quente et p&eacute;nible du comte le signe
+pr&eacute;curseur d'une col&egrave;re in&eacute;vitable.... J'avais oubli&eacute;... vous allez les
+recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, tr&egrave;s bien, donne-les &agrave; la comtesse. Quel tr&eacute;sor que ce
+gar&ccedil;on! dit le comte en le suivant des yeux; rien ne lui est impossible
+et c'est l&agrave; ce qui me pla&icirc;t, car apr&egrave;s tout c'est ainsi que cela doit
+&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'argent, l'argent, que de maux l'argent cause dans ce monde, et
+celui-l&agrave; me sera bien utile, cher comte.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun sait, petite comtesse, que vous &ecirc;tes terriblement d&eacute;pensi&egrave;re,&raquo;
+reprit le comte. Et, apr&egrave;s avoir bais&eacute; la main de sa femme, il rentra
+chez lui.</p>
+
+<p>La comtesse re&ccedil;ut ses assignats tout neufs, et elle venait de les
+recouvrir soigneusement de son mouchoir de poche, lorsque la princesse
+Droubetzko&iuml; entra dans sa chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, mon amie? demanda la comtesse l&eacute;g&egrave;rement &eacute;mue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelle terrible situation! Il est m&eacute;connaissable et si mal, si
+mal! Je ne suis rest&eacute;e qu'un instant, et je n'ai pas dit deux mots.</p>
+
+<p>&mdash;Annette, au nom du ciel, ne me refuse pas,&raquo; dit tout &agrave; coup la
+comtesse en rougissant et avec un air de confusion qui contrastait
+singuli&egrave;rement avec l'expression s&eacute;v&egrave;re de sa figure fatigu&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle retira vivement son mouchoir et pr&eacute;senta le petit paquet &agrave; Anna
+Mikha&iuml;lovna. Celle-ci devina tout de suite la v&eacute;rit&eacute;, et elle se pencha
+aussit&ocirc;t, toute pr&ecirc;te &agrave; serrer son amie dans ses bras.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; pour l'uniforme de Boris!&raquo;</p>
+
+<p>Le moment &eacute;tait venu, et la princesse embrassa son amie en pleurant.
+Pourquoi pleuraient-elles toutes deux? &Eacute;tait-ce parce qu'elles se
+trouvaient forc&eacute;es de penser &agrave; l'argent, cette question si secondaire
+quand on s'aime! ou peut-&ecirc;tre songeaient-elles au pass&eacute;, &agrave; leur enfance,
+qui avait vu na&icirc;tre leur affection, et &agrave; leur jeunesse &eacute;vanouie? Quoi
+qu'il en soit, leurs larmes coulaient, mais c'&eacute;taient de douces larmes.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>La comtesse Rostow &eacute;tait au salon avec ses filles et un grand nombre
+d'invit&eacute;s: Le comte avait emmen&eacute; les hommes dans son cabinet et leur
+faisait les honneurs de sa collection de pipes turques; de temps en
+temps il revenait demander &agrave; sa femme si Marie Dmitrievna Afrossimow
+&eacute;tait arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Marie Dmitrievna, surnomm&eacute;e &laquo;le terrible dragon&raquo;, n'avait ni titre ni
+fortune, mais son caract&egrave;re &eacute;tait franc et ouvert, ses mani&egrave;res simples
+et naturelles. Elle &eacute;tait connue de la famille imp&eacute;riale; la meilleure
+soci&eacute;t&eacute; des deux capitales allait chez elle. On avait beau se moquer
+tout bas de son sans-fa&ccedil;on et faire circuler les anecdotes les plus
+&eacute;tranges sur son compte, elle inspirait la crainte et le respect.</p>
+
+<p>On fumait dans le cabinet du comte et l'on causait de la guerre qui
+venait d'&ecirc;tre officiellement d&eacute;clar&eacute;e dans le manifeste au sujet du
+recrutement. Personne ne l'avait encore lu, mais chacun savait qu'il
+&eacute;tait publi&eacute;. Le comte, assis sur une ottomane entre deux convives qui
+parlaient tout en fumant, ne disait mot, mais inclinait la t&ecirc;te &agrave; gauche
+et &agrave; droite, en les regardant et en les &eacute;coutant tour &agrave; tour avec un
+visible plaisir.</p>
+
+<p>L'un d'eux portait le costume civil: sa figure rid&eacute;e, bilieuse, maigre
+et ras&eacute;e de pr&egrave;s, accusait un &acirc;ge voisin de la vieillesse, quoiqu'il
+f&ucirc;t mis &agrave; la derni&egrave;re mode; il avait ramen&eacute; ses pieds sur le divan, avec
+le sans-g&ecirc;ne d'un habitu&eacute; de la maison, et aspirait bruyamment &agrave; longs
+traits et avec force contorsions, la fum&eacute;e qui s'&eacute;chappait d'une
+chibouque, dont le bout d'ambre relevait le coin de sa bouche.
+Schinchine &eacute;tait un vieux gar&ccedil;on, cousin germain de la comtesse. On le
+tenait, dans les salons de Moscou, pour une mauvaise langue. Lorsqu'il
+causait, il avait toujours l'air de faire un grand honneur &agrave; son
+interlocuteur. L'autre convive, jeune officier de la garde, frais et
+rose, bien fris&eacute;, bien coquet, et tir&eacute; &agrave; quatre &eacute;pingles, tenait le bout
+de sa chibouque entre les deux l&egrave;vres vermeilles de sa jolie bouche, et
+laissait doucement &eacute;chapper la fum&eacute;e en l&eacute;g&egrave;res spirales. C'&eacute;tait le
+lieutenant Berg, officier au r&eacute;giment de S&eacute;m&eacute;novsky, qu'il &eacute;tait sur le
+point de rejoindre avec Boris: c'&eacute;tait lui que Natacha avait appel&eacute; &laquo;le
+fianc&eacute;&raquo; de la comtesse V&eacute;ra. Le comte continuait &agrave; pr&ecirc;ter une oreille
+attentive, car jouer au boston et suivre la conversation de deux
+bavards, quand il avait l'heureuse fortune d'en avoir deux sous la main,
+&eacute;taient ses occupations favorites.</p>
+
+<p>&laquo;Comment arrangez-vous tout cela, mon cher, mon tr&egrave;s honorable Alphonse
+Karlovitch?&raquo; disait Schinchine avec ironie; il m&ecirc;lait, ce qui donnait un
+certain piquant &agrave; sa conversation, les expressions russes les plus
+famili&egrave;res aux phrases fran&ccedil;aises les plus choisies.</p>
+
+<p>&laquo;Vous comptez donc vous faire des rentes sur l'&Eacute;tat avec votre
+compagnie, et en tirer un petit revenu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Pierre Nicola&iuml;&eacute;vitch, je tiens seulement &agrave; prouver que les
+avantages sont bien moins consid&eacute;rables dans la cavalerie que dans
+l'infanterie. Mais vous allez du reste juger de ma position...&raquo;</p>
+
+<p>Berg parlait toujours d'une fa&ccedil;on pr&eacute;cise, tranquille et polie; sa
+conversation n'avait jamais d'autre objet que lui-m&ecirc;me, et tant qu'un
+entretien ne lui offrait pas d'int&eacute;r&ecirc;t personnel, son silence pouvait se
+prolonger ind&eacute;finiment sans lui faire &eacute;prouver et sans faire &eacute;prouver
+aux autres le moindre embarras; mais, &agrave; la premi&egrave;re occasion favorable,
+il se mettait en avant avec une satisfaction visible.</p>
+
+<p>&laquo;Voici ma situation, Pierre Nicola&iuml;&eacute;vitch.... Si je servais dans la
+cavalerie, m&ecirc;me comme lieutenant, je n'aurais pas plus de 200 roubles
+par trimestre; &agrave; pr&eacute;sent j'en ai 230...&raquo;</p>
+
+<p>Et Berg sourit agr&eacute;ablement en regardant Schinchine et le comte avec une
+tranquille assurance, comme si sa carri&egrave;re et ses succ&egrave;s devaient &ecirc;tre
+le but supr&ecirc;me des d&eacute;sirs de chacun.</p>
+
+<p>&laquo;Et puis, dans la garde je suis en vue, et les vacances y sont plus
+fr&eacute;quentes que dans l'infanterie. Vous devez comprendre que 230 roubles
+ne pouvaient me suffire, car je fais des &eacute;conomies, et j'envoie de
+l'argent &agrave; mon p&egrave;re, continua Berg en lan&ccedil;ant une bouff&eacute;e de fum&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Le calcul est juste: &laquo;l'Allemand moud son bl&eacute; sur le dos de sa hache,&raquo;
+comme dit le proverbe...&raquo;</p>
+
+<p>Et Schinchine fit passer le tuyau de sa chibouque dans le coin oppos&eacute; de
+sa bouche en jetant un coup d'&oelig;il au comte, qui &eacute;clata de rire. Le
+reste de la soci&eacute;t&eacute;, voyant Schinchine en train de parler, fit cercle
+autour d'eux. Berg, qui ne remarquait jamais la moquerie dont il pouvait
+&ecirc;tre l'objet, continua &agrave; &eacute;num&eacute;rer les avantages qu'il s'&eacute;tait assur&eacute;s en
+passant dans la garde: premi&egrave;rement un rang de plus que ses camarades;
+puis, en temps de guerre, le chef d'escadron pouvait fort bien &ecirc;tre tu&eacute;,
+et alors lui, comme le plus ancien, le remplacerait d'autant plus
+facilement qu'on l'aimait beaucoup au r&eacute;giment, et que son papa &eacute;tait
+tr&egrave;s fier de lui. Il contait avec d&eacute;lices ses petites histoires, sans
+para&icirc;tre se douter qu'il p&ucirc;t y avoir des int&eacute;r&ecirc;ts plus graves que les
+siens, et il y avait dans l'expression na&iuml;ve de son jeune &eacute;go&iuml;sme une
+telle ing&eacute;nuit&eacute;, que l'auditoire en &eacute;tait d&eacute;sarm&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, mon cher, que vous soyez dans l'infanterie ou dans la cavalerie,
+vous ferez votre chemin, je vous en r&eacute;ponds,&raquo; dit Schinchine en lui
+tapant sur l'&eacute;paule et en posant ses pieds, par terre.</p>
+
+<p>Berg sourit avec satisfaction et suivit le comte, qui passa au salon
+avec toute la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le moment qui pr&eacute;c&egrave;de l'annonce du d&icirc;ner, ce moment o&ugrave; personne
+ne tient &agrave; engager une conversation, dans l'attente de la zakouska<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.
+Cependant la politesse vous y oblige, ne f&ucirc;t-ce que pour d&eacute;guiser votre
+impatience. Les ma&icirc;tres de la maison regardent la porte de la salle &agrave;
+manger et &eacute;changent entre eux des coups d'&oelig;il d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s. De leur c&ocirc;t&eacute;,
+les invit&eacute;s, qui surprennent au passage ces signes non &eacute;quivoques
+d'impatience, se creusent la t&ecirc;te pour deviner quelle peut &ecirc;tre la
+personne ou la chose attendue: est-ce un parent en retard, ou est-ce le
+potage?</p>
+
+<p>Pierre venait seulement d'arriver, et s'&eacute;tait gauchement assis dans le
+premier fauteuil venu qui lui avait barr&eacute; le chemin du milieu du salon.
+La comtesse se donnait toute la peine imaginable pour le faire parler,
+mais n'en obtenait que des monosyllabes, pendant qu'&agrave; travers ses
+lunettes il regardait autour de lui, en ayant l'air de chercher
+quelqu'un. On le trouvait sans doute fort g&ecirc;nant, mais il &eacute;tait le seul
+&agrave; ne pas s'en apercevoir. Chacun connaissait plus ou moins son histoire
+de l'ours, et cet homme gros, grand et robuste excitait la curiosit&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale; on se demandait avec &eacute;tonnement comment un &ecirc;tre aussi lourd,
+aussi indolent, avait pu faire une pareille plaisanterie &agrave; l'officier de
+police.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes arriv&eacute; depuis peu? lui demanda la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, r&eacute;pondit-il en regardant &agrave; gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas vu mon mari?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, dit-il en souriant mal &agrave; propos.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez &eacute;t&eacute; &agrave; Paris il n'y a pas bien longtemps; ce doit &ecirc;tre tr&egrave;s
+int&eacute;ressant &agrave; visiter?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s int&eacute;ressant.&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse jeta un regard &agrave; Anna Mikha&iuml;lovna, qui, saisissant au vol
+cette pri&egrave;re muette, s'approcha du jeune homme pour animer, s'il &eacute;tait
+possible, la conversation; elle lui parla de son p&egrave;re, mais sans plus de
+succ&egrave;s, et il continua &agrave; ne r&eacute;pondre que par monosyllabes.</p>
+
+<p>De leur c&ocirc;t&eacute;, les autres invit&eacute;s &eacute;changeaient entre eux des phrases
+comme celles-ci: &laquo;Les Razoumovsky... cela a &eacute;t&eacute; charmant!... Vous &ecirc;tes
+bien bonne... la comtesse Apraxine...&raquo; lorsque la comtesse se dirigea
+tout &agrave; coup vers l'autre salon, et on l'entendit s'&eacute;crier:</p>
+
+<p>&laquo;Marie Dmitrievna!</p>
+
+<p>&mdash;Elle-m&ecirc;me!...&raquo; r&eacute;pondit une voix assez dure.</p>
+
+<p>Et Marie Dmitrievna parut au m&ecirc;me instant.</p>
+
+<p>&Agrave; l'exception des vieilles femmes, les dames comme les demoiselles se
+lev&egrave;rent aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Marie Dmitrievna s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e sur le seuil de la porte. D'une taille
+&eacute;lev&eacute;e, forte et hommasse, elle portait haut sa t&ecirc;te &agrave; boucles grises,
+qui accusait la cinquantaine, et, tout en affectant de rabattre sans se
+h&acirc;ter les larges manches de sa robe, elle enveloppa du regard toute la
+soci&eacute;t&eacute; qui l'entourait.</p>
+
+<p>Marie Dmitrievna parlait toujours russe.</p>
+
+<p>&laquo;Salut cordial &agrave; celle que nous f&ecirc;tons, &agrave; elle et &agrave; ses enfants!
+dit-elle de sa voix forte qui dominait toutes les autres.&mdash;Que
+deviens-tu, vieux p&eacute;cheur? dit-elle en s'adressant au comte, qui lui
+baisait la main.&mdash;Avoue-le, tu t'ennuies &agrave; Moscou, il n'y a o&ugrave; lancer
+les chiens.... Que faire, mon bon? Voil&agrave;! Quand ces petits oiseaux-l&agrave;
+auront grandi,&mdash;et elle d&eacute;signait les jeunes filles,&mdash;bon gr&eacute; mal gr&eacute; il
+faudra leur chercher des fianc&eacute;s.&mdash;Eh bien! mon cosaque, dit Marie
+Dmitrievna &agrave; Natacha, qu'elle appelait toujours ainsi, en la caressant
+de la main pendant que la petite baisait gaiement la sienne,&mdash;sans
+avoir peur.... Cette fillette est un lutin, je le sais, mais je l'aime!&raquo;</p>
+
+<p>Retirant d'un &eacute;norme &laquo;ridicule&raquo; des boucles d'oreilles en pierres fines,
+taill&eacute;es en poires, elle les donna &agrave; la petite fille, toute rayonnante
+de joie et de plaisir, et, se retournant ensuite vers Pierre:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! h&eacute;! mon tr&egrave;s cher, viens, viens ici, lui dit-elle d'une voix
+qu'elle s'effor&ccedil;ait de rendre douce et engageante; viens ici, mon cher.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle relevait ses larges manches d'un air mena&ccedil;ant...:</p>
+
+<p>&laquo;Approche, approche! J'ai &eacute;t&eacute; la seule &agrave; dire la v&eacute;rit&eacute; &agrave; ton p&egrave;re,
+quand l'occasion s'en pr&eacute;sentait; je ne vais pas te la m&eacute;nager non plus,
+c'est Dieu qui l'ordonne.&raquo;</p>
+
+<p>Elle se tut, et chacun attendit ce qui allait se passer apr&egrave;s cet exorde
+gros d'orage:</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien, il n'y a rien &agrave; dire, tu es un gentil gar&ccedil;on!... Pendant
+que ton p&egrave;re est &eacute;tendu sur son lit de douleur, tu t'amuses &agrave; attacher
+un homme de police sur le dos d'un ourson! C'est ind&eacute;cent, mon bonhomme,
+c'est ind&eacute;cent! Tu aurais mieux fait d'aller faire la guerre...&raquo;</p>
+
+<p>Puis, lui tournant le dos et pr&eacute;sentant sa main au comte, qui retenait &agrave;
+grand'peine un &eacute;clat de rire &eacute;touff&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, &agrave; table, s'&eacute;cria-t-elle, il en est temps, je crois!&raquo;</p>
+
+<p>Le comte ouvrit la marche, avec Marie Dmitrievna. Venaient ensuite la
+comtesse au bras d'un colonel de hussards, personnage &agrave; m&eacute;nager, car il
+devait servir de guide &agrave; Nicolas et l'emmener au r&eacute;giment, Anna
+Mikha&iuml;lovna avec Schinchine, Berg avec V&eacute;ra, la souriante Julie
+Karaguine avec Nicolas; d'autres couples suivaient &agrave; la file tout le
+long de la salle, et enfin derri&egrave;re toute la compagnie, marchant un &agrave; un
+avec les enfants, les gouverneurs et les gouvernantes. Les domestiques
+se pr&eacute;cipit&egrave;rent sur les chaises, qui furent avanc&eacute;es avec bruit; la
+musique &eacute;clata dans les galeries du haut, et tout le monde s'assit. Les
+sons de l'orchestre ne tard&egrave;rent pas &agrave; &ecirc;tre &eacute;touff&eacute;s par le cliquetis
+des couteaux et des fourchettes, par la voix des convives et les all&eacute;es
+et venues des valets de chambre. La comtesse occupait un des bouts de la
+longue table avec Marie Dmitrievna &agrave; sa droite, et Anna Mikha&iuml;lovna &agrave; sa
+gauche. Le comte, plac&eacute; &agrave; l'autre bout, avait Schinchine &agrave; sa droite et
+&agrave; sa gauche le colonel; les autres invit&eacute;s du sexe fort s'assirent &agrave;
+leur fantaisie, et, au milieu de la table, les jeunes gens, V&eacute;ra, Berg,
+Pierre et Boris, faisaient face aux enfants, aux gouverneurs et aux
+gouvernantes.</p>
+
+<p>Le comte jetait par intervalles un regard &agrave; sa femme et &agrave; son
+gigantesque bonnet &agrave; n&oelig;uds bleus, qu'il apercevait entre les carafes,
+les bouteilles et les vases garnis de fruits qui l'en s&eacute;paraient, et
+s'occupait activement, sans s'oublier lui-m&ecirc;me, &agrave; verser du vin &agrave; ses
+voisins. &Agrave; travers les tiges d'ananas qui la cachaient un peu, la
+comtesse r&eacute;pondait aux coups d'&oelig;il de son mari, dont le front enlumin&eacute;
+se d&eacute;tachait ostensiblement au milieu des cheveux gris qui
+l'entouraient. Le c&ocirc;t&eacute; des dames gazouillait &agrave; l'unisson; du c&ocirc;t&eacute; des
+hommes, les voix s'&eacute;levaient de plus en plus, et entre autres celle du
+colonel de hussards, qui mangeait et buvait tant et si bien, que sa
+figure en &eacute;tait devenue pourpre, et que le comte l'offrait comme
+exemple, aux autres d&icirc;neurs. Berg expliquait &agrave; V&eacute;ra, avec un tendre
+sourire, que l'amour venait du ciel et n'appartenait point &agrave; la terre.
+Boris nommait une &agrave; une, &agrave; son nouvel ami Pierre, toutes les personnes
+pr&eacute;sentes, en &eacute;changeant des regards avec Natacha, qui lui faisait
+vis-&agrave;-vis. Pierre parlait peu, examinait les figures qui lui &eacute;taient
+inconnues et mangeait &agrave; belles dents. Des deux potages qu'on lui avait
+pr&eacute;sent&eacute;s, il avait choisi le potage &agrave; la tortue, et depuis la
+koulibiaka jusqu'au r&ocirc;ti de gelinottes, il n'avait pas laiss&eacute; passer un
+seul plat, ni refus&eacute; un seul des vins offerts par le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, qui
+tenait majestueusement la bouteille envelopp&eacute;e d'une serviette, et qui
+lui glissait myst&eacute;rieusement &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&laquo;Mad&egrave;re sec, vin de Hongrie, vin du Rhin!&raquo;</p>
+
+<p>Il buvait indiff&eacute;remment dans l'un ou l'autre des quatre verres, aux
+armes du comte, plac&eacute;s devant, chaque convive, et il se sentait pris
+pour ses voisins d'une bienveillance qui ne faisait qu'augmenter &agrave;
+chaque rasade. Natacha regardait fixement Boris, comme les fillettes
+savent seules le faire quand elles ont une amourette, et surtout
+lorsqu'elles viennent d'embrasser pour la premi&egrave;re fois le h&eacute;ros de
+leurs r&ecirc;ves. Pierre ne faisait nulle attention &agrave; elle, et cependant, &agrave;
+la vue de cette singuli&egrave;re petite fille qui avait des yeux passionn&eacute;s,
+il se sentait pris d'une folle envie de rire.</p>
+
+<p>Nicolas, qui se trouvait loin de Sonia, et &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Julie Karaguine,
+causait avec elle en souriant. Sonia souriait aussi, mais la jalousie la
+d&eacute;vorait: elle p&acirc;lissait, rougissait tour &agrave; tour, et faisait tout son
+possible pour deviner ce qu'ils pouvaient se dire. La gouvernante, &agrave;
+l'air agressif, se tenait sur le qui-vive, toute pr&ecirc;te &agrave; fondre sur
+celui qui oserait attaquer les enfants. Le gouverneur allemand t&acirc;chait
+de noter dans sa cervelle les mets et les vins qui d&eacute;filaient devant
+lui, pour en faire une description d&eacute;taill&eacute;e dans sa premi&egrave;re lettre &agrave;
+sa famille, et il &eacute;tait profond&eacute;ment bless&eacute; de ce que le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel
+ne faisait nulle attention &agrave; lui et ne lui offrait jamais de vin. Il
+dissimulait de son mieux, en faisant semblant de ne pas en d&eacute;sirer, et
+il aurait bien voulu faire croire que, s'il en avait accept&eacute;, &ccedil;'aurait
+&eacute;t&eacute; uniquement pour satisfaire une curiosit&eacute; de savant.</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>La conversation s'animait de plus en plus du c&ocirc;t&eacute; des hommes. Le colonel
+racontait que le manifeste de la d&eacute;claration de guerre &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+r&eacute;pandu &agrave; P&eacute;tersbourg, et que l'exemplaire qu'il en avait eu venait
+d'&ecirc;tre apport&eacute; au g&eacute;n&eacute;ral en chef par un courrier.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle est la mauvaise &eacute;toile qui nous pousse &agrave; guerroyer contre
+Napol&eacute;on? s'&eacute;cria Schinchine. Il a d&eacute;j&agrave; rabattu le caquet &agrave; l'Autriche;
+je crains cette fois que ce ne soit notre tour.&raquo;</p>
+
+<p>Le colonel, un robuste et rouge Allemand, bon soldat d'ailleurs et bon
+patriote, malgr&eacute; son origine, s'offensa de ces paroles:</p>
+
+<p>&laquo;Mauvaise &eacute;toile! s'&eacute;cria-t-il en pronon&ccedil;ant les mots &agrave; sa fa&ccedil;on et tout
+de travers. Quand c'est l'Empereur, monsieur, qui sait pourquoi nous la
+faisons! Il dit dans son manifeste qu'il ne saurait rester indiff&eacute;rent
+au danger qui menace la Russie, et que la s&eacute;curit&eacute; de l'empire, la
+dignit&eacute; et la saintet&eacute; des <i>alliances!</i>...&raquo; ajouta-t-il en appuyant
+particuli&egrave;rement sur ce dernier mot, comme si toute l'importance de la
+question y &eacute;tait contenue.</p>
+
+<p>Puis, gr&acirc;ce &agrave; une m&eacute;moire infaillible et exerc&eacute;e depuis longtemps &agrave;
+retenir les &eacute;dits officiels, il se mit &agrave; r&eacute;p&eacute;ter mot &agrave; mot les premi&egrave;res
+lignes du manifeste:</p>
+
+<p>&laquo;Le seul d&eacute;sir, l'unique et constant but de l'Empereur &eacute;tant d'&eacute;tablir
+en Europe une paix durable, il se d&eacute;cide, afin d'en atteindre la
+r&eacute;alisation, &agrave; faire passer d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent une partie de l'arm&eacute;e &agrave;
+l'&eacute;tranger. Voil&agrave;, monsieur, la raison! dit-il, en vidant son verre avec
+lenteur et en sollicitant du regard l'approbation du comte.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous le proverbe: &laquo;J&eacute;r&eacute;mie, J&eacute;r&eacute;mie, reste chez toi, et
+veille &agrave; tes fuseaux!&raquo; repartit ironiquement Schinchine. Cela nous va
+comme un gant. Quand on pense que m&ecirc;me Souvorow a &eacute;t&eacute; battu &agrave; plate
+couture..., et o&ugrave; sont aujourd'hui, je vous le demande, les Souvorow?
+dit-il en passant du russe au fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Nous devons nous battre jusqu'&agrave; la derni&egrave;re goutte de notre sang,
+reprit le colonel en frappant du poing sur la table, et mourir pour
+notre Empereur! Voil&agrave; ce qu'il faut, et surtout raisonner le moins
+possible, ajouta-t-il en accentuant le mot &laquo;moins&raquo; et en se tournant
+vers le comte. C'est ainsi que nous raisonnons, nous autres vieux
+hussards; et vous, comment raisonnez-vous, jeune homme et jeune hussard?
+continua-t-il en s'adressant &agrave; Nicolas, qui n&eacute;gligeait sa voisine pour
+&eacute;couter de toutes ses oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis compl&egrave;tement de votre avis, r&eacute;pondit-il en devenant rouge
+comme une pivoine, en tournant les assiettes dans tous les sens et en
+d&eacute;pla&ccedil;ant et repla&ccedil;ant son verre d'un mouvement si brusque et si
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, qu'il faillit le briser. Je suis convaincu que nous devons,
+nous autres Russes, vaincre ou mourir!...&raquo;</p>
+
+<p>La phrase n'&eacute;tait pas achev&eacute;e, qu'il en avait d&eacute;j&agrave; senti tout le
+ridicule: c'&eacute;tait pompeux, emphatique et compl&egrave;tement hors de propos.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien beau, ce que vous venez de dire,&raquo; lui souffla &agrave; l'oreille
+Julie en soupirant. Sonia, saisie d'un tremblement nerveux, l'avait
+&eacute;cout&eacute; toute rougissante, tandis que Pierre approuvait le discours du
+colonel:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; qui s'appelle parler, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes, jeune homme, un vrai hussard, reprit le colonel, en
+recommen&ccedil;ant &agrave; frapper sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;, l&agrave;-bas, pourquoi tout ce bruit?...&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Marie Dmitrievna qui &eacute;levait la voix.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi ces coups de poing? &Agrave; qui en as-tu? En v&eacute;rit&eacute;, tu t'emportes
+comme si tu chargeais des Fran&ccedil;ais!</p>
+
+<p>&mdash;Je dis la v&eacute;rit&eacute;, lui r&eacute;pondit le hussard.</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlons de la guerre, s'&eacute;cria le comte, car savez-vous, Marie
+Dmitrievna, que j'ai un fils qui part pour l'arm&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, j'en ai quatre &agrave; l'arm&eacute;e et je ne m'en plains pas; tout se
+fait par la volont&eacute; de Dieu. On meurt couch&eacute; &laquo;sur son po&ecirc;le &laquo;,<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> et
+l'on se tire sain et sauf d'une m&ecirc;l&eacute;e, continua Marie Dmitrievna, en
+&eacute;levant sa forte voix qui r&eacute;sonnait &agrave; travers la table....</p>
+
+<p>Et la conversation se localisa de nouveau entre les femmes d'un c&ocirc;t&eacute;, et
+les hommes de l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Je te dis que tu ne le demanderas pas, murmurait &agrave; Natacha son petit
+fr&egrave;re, tu ne le demanderas pas?</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je te dis que je le demanderai,&raquo; r&eacute;pondit Natacha....</p>
+
+<p>Et la figure tout en feu et avec une audace mutine et r&eacute;solue, elle se
+leva &agrave; demi, et invitant Pierre du regard &agrave; lui pr&ecirc;ter attention:</p>
+
+<p>&laquo;Maman! s'&eacute;cria-t-elle de sa voix d'enfant, fra&icirc;che et sonore.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?&raquo; demanda la comtesse effray&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle avait devin&eacute; une gaminerie, &agrave; l'expression de la figure de la
+petite fille, et elle la mena&ccedil;a s&eacute;v&egrave;rement du doigt, en hochant la t&ecirc;te
+d'un air f&acirc;ch&eacute; et m&eacute;content.</p>
+
+<p>Les conversations cess&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Maman, quel plat sucr&eacute; aurons-nous?&raquo; reprit sans h&eacute;sitation Natacha....</p>
+
+<p>Sa m&egrave;re faisait de vains efforts pour l'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&laquo;Cosaque!&raquo; cria Marie Dmitrievna, en la mena&ccedil;ant &agrave; son tour de l'index.</p>
+
+<p>Les convives s'entre-regard&egrave;rent. Les vieux ne savaient comment prendre
+cet incident.</p>
+
+<p>&laquo;Maman, quel plat sucr&eacute; aurons-nous?&raquo; r&eacute;p&eacute;ta Natacha gaiement, et
+parfaitement rassur&eacute;e sur les suites de son espi&egrave;glerie.</p>
+
+<p>Sonia et le gros Pierre &eacute;touffaient leurs rires tant bien que mal.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, tu vois, je l'ai demand&eacute;, chuchota Natacha au petit fr&egrave;re et &agrave;
+Pierre, qu'elle regarda de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;On servira une glace, mais tu n'en auras pas,&raquo; dit Marie Dmitrievna.</p>
+
+<p>Natacha, voyant qu'elle n'avait plus rien &agrave; craindre m&ecirc;me de la part de
+cette derni&egrave;re, s'adressa &agrave; elle encore plus r&eacute;solument: &laquo;Quelle glace?
+Je n'aime pas la glace &agrave; la cr&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Aux carottes, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, quelle glace, Marie Dmitrievna, quelle glace? Je veux le
+savoir,&raquo; criait-elle toujours plus haut.</p>
+
+<p>La comtesse et tous les convives &eacute;clat&egrave;rent de rire. On ne riait pas
+autant de la repartie de Marie Dmitrievna que de la hardiesse et de
+l'habilet&eacute; d&eacute;ploy&eacute;es par cette fillette, qui osait ainsi lui tenir t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Natacha se calma lorsqu'on lui eut annonc&eacute; une glace &agrave; l'ananas. Un
+instant apr&egrave;s, on versa le champagne; la musique se remit &agrave; jouer; le
+comte et la petite comtesse s'embrass&egrave;rent, les convives se lev&egrave;rent
+pour la f&eacute;liciter et trinquer avec leurs h&ocirc;tes, leurs vis-&agrave;-vis, leurs
+voisins et les enfants. Enfin les domestiques retir&egrave;rent vivement les
+chaises, et tous les convives, dont le vin et le d&icirc;ner avaient
+l&eacute;g&egrave;rement color&eacute; les visages, se remirent en file comme en entrant, et
+pass&egrave;rent dans le m&ecirc;me ordre de la salle &agrave; manger au salon.</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+
+<p>Les tables de jeu &eacute;taient pr&eacute;par&eacute;es; les parties de boston
+s'organis&egrave;rent, et les invit&eacute;s se r&eacute;pandirent dans les salons et dans la
+biblioth&egrave;que. Le comte contemplait un jeu de cartes qu'il avait
+dispos&eacute;es en &eacute;ventail devant lui. C'&eacute;tait l'heure habituelle de sa
+sieste: aussi faisait-il son possible pour vaincre le sommeil qui le
+gagnait, et il riait &agrave; tout propos. La jeunesse, entra&icirc;n&eacute;e par la
+ma&icirc;tresse de la maison, s'&eacute;tait group&eacute;e autour du piano et de la harpe.
+Julie, c&eacute;dant aux instances g&eacute;n&eacute;rales, ex&eacute;cuta sur ce dernier instrument
+un air avec variations, et se joignit ensuite au reste de la soci&eacute;t&eacute;,
+pour prier Natacha et Nicolas, dont on connaissait le talent musical, de
+chanter quelque chose. Natacha, toute fi&egrave;re d'&ecirc;tre trait&eacute;e en grande
+personne, &eacute;tait cependant fort intimid&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Que chanterons-nous? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;<i>La Source</i>, r&eacute;pondit Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, commen&ccedil;ons! Boris, venez ici! O&ugrave; donc est Sonia?&raquo;</p>
+
+<p>S'apercevant de l'absence de son amie, Natacha s'&eacute;lan&ccedil;a hors de la salle
+&agrave; sa recherche et courut &agrave; la chambre de Sonia. Elle &eacute;tait vide: dans le
+salon d'&eacute;tude, personne! Elle comprit alors que Sonia devait se trouver
+sur le banc du corridor. Ce banc &eacute;tait le lieu consacr&eacute; aux douloureux
+&eacute;panchements de la jeune g&eacute;n&eacute;ration f&eacute;minine de la famille Rostow. Il
+n'y avait pas &agrave; en douter. Sonia s'&eacute;tait effectivement jet&eacute;e sur le
+banc, o&ugrave; elle pleurait &agrave; chaudes larmes, dans sa vaporeuse toilette
+rose, qu'elle froissait sans y prendre garde; ses petites &eacute;paules
+d&eacute;collet&eacute;es &eacute;taient convulsivement secou&eacute;es par des sanglots, et elle
+pressait contre un coussin ray&eacute; et sale, propri&eacute;t&eacute; de la vieille bonne,
+son visage cach&eacute; dans ses mains. La figure de Natacha, jusque-l&agrave; si
+anim&eacute;e et si joyeuse, perdit son air de f&ecirc;te: ses yeux devinrent fixes,
+les veines de son cou se gonfl&egrave;rent et les coins de sa bouche
+s'abaiss&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Sonia, qu'as-tu? Qu'est-il arriv&eacute;? Oh! oh!&raquo; s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>Et &agrave; la vue des pleurs de Sonia elle se mit, de son c&ocirc;t&eacute;, &agrave; fondre en
+larmes.</p>
+
+<p>Sonia essaya, mais en vain, de relever la t&ecirc;te pour lui r&eacute;pondre. Elle
+enfon&ccedil;a davantage sa figure dans le coussin. Natacha s'assit pr&egrave;s
+d'elle en l'entourant de ses bras, et, parvenant enfin &agrave; ma&icirc;triser son
+&eacute;motion, elle se leva &agrave; demi en s'essuyant les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Nicolas part dans une semaine, balbutia-t-elle: l'ordre du jour a paru,
+il est imprim&eacute;; il me l'a dit lui-m&ecirc;me. Mais je n'aurais pas pleur&eacute;
+malgr&eacute; cela, ajouta-t-elle en montrant un papier qu'elle tenait &agrave; la
+main et sur lequel Nicolas lui avait &eacute;crit des vers. Mais c'est que tu
+ne peux pas me comprendre, et personne ne peut comprendre cette belle
+&acirc;me. Tu es heureuse, toi, je ne t'en veux pas, je t'aime et j'aime
+Boris: il est charmant, il n'y aura pas d'obstacles, entre vous; mais
+Nicolas est mon cousin et il faudra le m&eacute;tropolitain lui-m&ecirc;me pour...
+autrement c'est impossible! Et puis si maman (Sonia regardait la
+comtesse comme sa m&egrave;re) trouvait que je suis un emp&ecirc;chement &agrave; l'avenir
+de Nicolas? Elle dirait que je n'ai pas de c&oelig;ur, que je suis une
+ingrate; et vraiment, Dieu m'est t&eacute;moin, je l'aime tant, et elle, et
+vous tous... except&eacute; pourtant V&eacute;ra.... Que lui ai-je fait &agrave; celle-l&agrave;
+pour que...? Oui, je vous suis si reconnaissante, que j'aurais &eacute;t&eacute;
+heureuse de vous sacrifier quelque chose, mais je n'ai rien...&raquo;</p>
+
+<p>Et Sonia, ne pouvant se contenir, cacha de nouveau son visage dans le
+coussin. On voyait, aux efforts de Natacha pour la calmer, que celle-ci
+comprenait toute la gravit&eacute; du chagrin de son amie.</p>
+
+<p>&laquo;Sonia,&raquo; dit-elle.</p>
+
+<p>Elle avait tout &agrave; coup devin&eacute; la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je parie, que V&eacute;ra t'a parl&eacute; apr&egrave;s le d&icirc;ner? Oui, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est Nicolas qui les a &eacute;crits, ces vers, et c'est moi qui ai
+copi&eacute; les autres qu'elle a trouv&eacute;s sur ma fable et qu'elle menace de
+montrer &agrave; maman.... Elle m'a dit que j'&eacute;tais une ingrate, et que maman
+ne me permettrait jamais de l'&eacute;pouser..., qu'il &eacute;pouserait Julie
+Karaguine, et tu as bien vu comme il s'est occup&eacute; d'elle toute la
+journ&eacute;e; Natacha, pourquoi tout cela?...&raquo;</p>
+
+<p>Et ses larmes recommenc&egrave;rent de plus belle. Natacha l'attira &agrave; elle,
+l'embrassa, et la tranquillisa en lui souriant &agrave; travers ses pleurs.</p>
+
+<p>&laquo;Sonia, il ne faut pas la croire. Souviens-toi de ce que nous disions &agrave;
+nous trois avec Nicolas, l'autre soir apr&egrave;s le souper. Nous avons d&eacute;cid&eacute;
+d'avance comment tout se passerait; je ne me rappelle plus comment, mais
+je sais que cela devait &ecirc;tre tr&egrave;s bien et tr&egrave;s possible. Le fr&egrave;re de
+l'oncle Schinchine a bien &eacute;pous&eacute; sa cousine germaine, et nous ne sommes
+cousins qu'au troisi&egrave;me degr&eacute;. Boris aussi disait que ce ne serait pas
+difficile, car je lui ai racont&eacute; tout cela, tu sais, et il est si
+intelligent, si bon! Ne pleure pas, Sonia, ma petite colombe, ma petite
+amie.!...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle la couvrait de baisers en riant.</p>
+
+<p>&laquo;V&eacute;ra est m&eacute;chante, laissons-la tranquille, mais tout ira bien, et elle
+ne dira rien &agrave; maman. Nicolas l'annoncera lui-m&ecirc;me et il ne pense pas &agrave;
+Julie...&raquo;</p>
+
+<p>Puis elle lui donna encore un baiser, et Sonia se releva d'un bond, les
+yeux tout brillants de nouveau, de joie et d'esp&eacute;rance. C'&eacute;tait bien
+v&eacute;ritablement un charmant petit chat, qui semblait guetter le moment
+favorable pour retomber doucement sur ses pattes et s'&eacute;lancer &agrave; la
+poursuite du peloton avec lequel, comme tous ceux de sa race, il savait
+si bien jouer.</p>
+
+<p>&laquo;Tu le crois? bien vrai, tu le jures? dit-elle vivement, en r&eacute;parant le
+d&eacute;sordre de sa robe et de sa coiffure.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure,&raquo; r&eacute;pliqua Natacha, en lui rattachant une boucle de
+cheveux &eacute;chapp&eacute;e de ses longues nattes. &laquo;Eh bien, allons chanter <i>la
+Source</i>, s'&eacute;cri&egrave;rent-elles en riant, allons!</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu que ce gros Pierre, qui &eacute;tait en face de moi, est tr&egrave;s dr&ocirc;le,
+dit tout &agrave; coup Natacha en s'arr&ecirc;tant. Oh! que je m'amuse!...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle s'&eacute;lan&ccedil;a dans le corridor. Sonia secoua le duvet attach&eacute; &agrave; sa
+jupe, glissa les vers dans son corsage et la suivit &agrave; pas pr&eacute;cipit&eacute;s,
+les joues tout en feu.</p>
+
+<p>Comme on le pense, le quatuor de <i>la Source</i> eut un grand succ&egrave;s.
+Nicolas chanta ensuite une nouvelle romance:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Phoeb&eacute; rayonne dans la nuit,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je r&ecirc;ve &agrave; toi, mon c&oelig;ur s'enfuit</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Vers ton c&oelig;ur, &ocirc; mon ador&eacute;e;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je r&ecirc;ve que tes doigts charmants</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Font vibrer la harpe dor&eacute;e...</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais que m'importent ces doux chants,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et ces appels de mon amante,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Si ses baisers ne viennent pas</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Devancer sur ma l&egrave;vre ardente</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le baiser glac&eacute; du tr&eacute;pas?</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Il n'avait pas fini, que l'orchestre plac&eacute; dans la galerie donna le
+signal de la danse, et la jeunesse s'&eacute;lan&ccedil;a au milieu d'un p&ecirc;le-m&ecirc;le
+g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Schinchine venait d'accaparer Pierre, qui &eacute;tait pour lui un morceau
+friand tout fra&icirc;chement d&eacute;barqu&eacute;, et il se lan&ccedil;ait dans une ennuyeuse
+dissertation politique, lorsque Natacha entra dans le salon, et marchant
+droit vers Pierre:</p>
+
+<p>&laquo;Maman, lui dit-elle en riant et en rougissant, maman m'a ordonn&eacute; de
+vous inviter &agrave; danser.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains de brouiller toutes les figures, r&eacute;pondit Pierre, mais si
+vous voulez me guider...&raquo;</p>
+
+<p>Et il pr&eacute;senta sa main &agrave; la fillette.</p>
+
+<p>Pendant que les couples se mettaient en place et que les instruments
+s'accordaient, Pierre s'&eacute;tait assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa petite dame, qui ne se
+poss&eacute;dait pas de joie, &agrave; la seule id&eacute;e de danser avec un grand monsieur
+arriv&eacute; de l'&eacute;tranger, et de causer avec lui comme une grande personne.
+Tout en jouant avec un &eacute;ventail qu'on lui avait donn&eacute; &agrave; garder et en
+prenant une pose d&eacute;gag&eacute;e, &eacute;tudi&eacute;e Dieu sait o&ugrave; et Dieu sait quand, elle
+bavardait et riait avec son cavalier.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, eh bien, regardez-la donc!&raquo; dit la comtesse en traversant la
+salle.</p>
+
+<p>Natacha rougit sans cesser de rire:</p>
+
+<p>&laquo;Mais, maman, quel plaisir avez-vous &agrave;.... Qu'y a-t-il donc l&agrave; de si
+extraordinaire?&raquo;</p>
+
+<p>On dansait la troisi&egrave;me &laquo;anglaise&raquo;, lorsque le comte et Marie
+Dmitrievna, qui jouaient au salon, repouss&egrave;rent leurs chaises et
+pass&egrave;rent dans la salle de bal, suivis de quelques vieux dignitaires qui
+&eacute;tiraient leurs membres endoloris &agrave; la suite de ce long repos, tout en
+remettant dans leur poche leur bourse et leur portefeuille.</p>
+
+<p>Marie Dmitrievna et son cavalier &eacute;taient de fort belle humeur; ce
+dernier lui avait offert, comme un v&eacute;ritable danseur de ballet et avec
+une politesse comique et th&eacute;&acirc;trale, son poing arrondi, sur lequel elle
+avait gracieusement pos&eacute; la main. Se redressant alors plein de gaiet&eacute; et
+de verve, le comte attendit que la figure de &laquo;l'anglaise&raquo; f&ucirc;t termin&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Semione! s'&eacute;cria-t-il aussit&ocirc;t, en battant des mains et en s'adressant
+au premier violon, joue le <i>Daniel Cooper</i>, tu sais?&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la danse favorite du comte, la danse de sa jeunesse, une des
+figures de &laquo;l'anglaise&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Regardez donc papa,&raquo; s'&eacute;cria Natacha de toutes ses forces, et, oubliant
+qu'elle dansait avec un grand monsieur, elle pencha sa t&ecirc;te sur ses
+genoux en riant de tout son c&oelig;ur. Toute la salle s'amusait
+effectivement &agrave; suivre les mouvements et les poses du joyeux petit
+vieillard et de son imposante partenaire, dont la taille d&eacute;passait la
+sienne. Les bras arrondis, les &eacute;paules effac&eacute;es, les pieds en dehors, il
+battait l&eacute;g&egrave;rement la mesure sur le parquet; le sourire qui
+s'&eacute;panouissait sur son visage pr&eacute;parait le public &agrave; ce qui allait
+suivre. Aux premi&egrave;res notes de cet entra&icirc;nant <i>Daniel Cooper</i>, qui lui
+rappelait le gai <i>tr&eacute;pak</i> (danse nationale russe), toutes les portes qui
+donnaient dans la salle se garnirent d'hommes d'un c&ocirc;t&eacute; et de femmes de
+l'autre: c'&eacute;taient les gens de la maison accourus pour contempler le
+spectacle que leur offrait la joyeuse incartade de leur ma&icirc;tre:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Seigneur notre P&egrave;re, quel aigle!&raquo; s'&eacute;cria la vieille bonne.</p>
+
+<p>Le comte dansait avec art et il en &eacute;tait fier! Quant &agrave; sa dame, elle
+n'avait jamais su, ni jamais essay&eacute; de bien danser.</p>
+
+<p>Ayant confi&eacute; son &laquo;ridicule&raquo; &agrave; la comtesse, elle se tenait immobile et
+droite comme une v&eacute;ritable g&eacute;ante. Ses puissantes mains pendaient le
+long de sa puissante personne, et gr&acirc;ce &agrave; un sourire &eacute;tudi&eacute; et au
+fr&eacute;missement de ses narines, son visage, dont les lignes &eacute;taient
+correctes, mais d'une beaut&eacute; s&eacute;v&egrave;re, t&eacute;moignait seul de son animation.
+Si le cavalier charmait les spectateurs qui l'entouraient par l'impr&eacute;vu
+et les gr&acirc;ces de ses pas et de ses entrechats, le moindre geste de la
+dame excitait une admiration &eacute;gale. On savait gr&eacute; &agrave; Marie Dmitrievna de
+ses balancements, de ses demi-tours, de ses mouvements d'&eacute;paules,
+empreints d'une dignit&eacute; surprenante malgr&eacute; sa corpulence, et que sa
+retenue habituelle rendait encore plus extraordinaires. La danse
+s'animait de plus en plus, on n&eacute;gligeait les autres couples, et toute
+l'attention se concentrait sur les deux vieilles gens. Natacha tirait
+les gens au hasard par leur robe ou par leur habit en exigeant qu'on
+regard&acirc;t son p&egrave;re, et Dieu sait si l'on s'en faisait faute.</p>
+
+<p>Dans les intervalles de la danse, le comte reprenait haleine, s'&eacute;ventait
+avec son mouchoir et criait aux musiciens d'aller plus vite. Puis il se
+lan&ccedil;ait de nouveau, tournant autour de sa dame, tant&ocirc;t sur la pointe des
+pieds, tant&ocirc;t sur les talons. Enfin, emport&eacute; par son ardeur juv&eacute;nile,
+apr&egrave;s avoir ramen&eacute; m danseuse &agrave; sa place et s'&ecirc;tre galamment inclin&eacute;
+devant elle, il leva une jambe en l'air, et termina ses &eacute;volutions
+chor&eacute;graphiques par une pirouette splendide, aux applaudissements et aux
+rires de toute la salle et surtout de Natacha.</p>
+
+<p>Les deux danseurs s'arr&ecirc;t&egrave;rent, &eacute;puis&eacute;s, hors d'haleine front
+ruisselant.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, ma ch&egrave;re? c'est bien ainsi que l'on dansait de notre temps,
+s'&eacute;cria le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Hourra pour <i>Daniel Cooper</i>!&raquo; reprit Marie Dmitrievna, en respirant
+avec peine et en retroussant ses manches.</p>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+
+<p>Pendant que l'on dansait ainsi la septi&egrave;me &laquo;anglaise&raquo;, que les musiciens
+d&eacute;tonnaient de fatigue, et que les domestiques et les cuisiniers, &agrave; bout
+de forces, pr&eacute;paraient le souper, un sixi&egrave;me coup d'apoplexie frappait
+le comte Besoukhow. Les m&eacute;decins ayant d&eacute;clar&eacute; que tout espoir de
+gu&eacute;rison &eacute;tait perdu, on lut au moribond les pri&egrave;res de la confession,
+on le fit communier et l'on se pr&eacute;para &agrave; lui donner l'extr&ecirc;me-onction.
+L'agitation et l'inqui&eacute;tude ins&eacute;parables de ces derniers moments
+r&eacute;gnaient autour de ce lit de mort. De nombreux agents des pompes
+fun&egrave;bres, all&eacute;ch&eacute;s par l'app&acirc;t de riches fun&eacute;railles, se pressaient
+devant la grande porte d'entr&eacute;e, ayant soin pourtant de se d&eacute;rober entre
+les voitures qui s'arr&ecirc;taient devant le perron. Le g&eacute;n&eacute;ral-gouverneur de
+Moscou, qui avait envoy&eacute; ses aides de camp plusieurs fois par jour pour
+avoir des nouvelles du malade, &eacute;tait venu ce soir-l&agrave; en personne prendre
+un dernier cong&eacute; de l'illustre contemporain de Catherine. Le magnifique
+salon de r&eacute;ception &eacute;tait plein de monde. Tous se lev&egrave;rent avec respect &agrave;
+l'entr&eacute;e du g&eacute;n&eacute;ral en chef, qui venait de passer une demi-heure seul
+avec le mourant, et qui, en saluant &agrave; droite et &agrave; gauche, se h&acirc;ta de
+traverser le salon sous le feu de tous les regards.</p>
+
+<p>Le prince Basile, singuli&egrave;rement p&acirc;li et amaigri, le reconduisait, en
+lui disant quelques mots &agrave; voix basse. Apr&egrave;s avoir accompli ce devoir,
+il s'arr&ecirc;ta dans la grande salle, et se laissa tomber sur une chaise, en
+se couvrant les yeux de la main.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s, il se leva et se dirigea vivement et d'un air anxieux
+vers un long couloir qui aboutissait &agrave; l'appartement de l'a&icirc;n&eacute;e des
+princesses, et il y disparut.</p>
+
+<p>Les personnes qui &eacute;taient rest&eacute;es dans le salon &agrave; demi &eacute;clair&eacute;
+chuchotaient entre elles ou se taisaient subitement, et jetaient des
+regards curieux et inquiets du c&ocirc;t&eacute; de la porte, chaque fois qu'elle
+s'ouvrait pour livrer passage &agrave; ceux qui entraient chez le malade ou qui
+en sortaient.</p>
+
+<p>&laquo;Le terme est arriv&eacute;! disait un vieux pr&ecirc;tre assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une dame qui
+l'&eacute;coutait avec v&eacute;n&eacute;ration.... Le terme est arriv&eacute;! Aller plus loin est
+impossible!</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas trop tard pour l'extr&ecirc;me-onction? demanda sa voisine,
+feignant de ne point savoir &agrave; quoi s'en tenir l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un bien grand sacrement,&raquo; r&eacute;pondit le serviteur de l'&Eacute;glise, et,
+passant doucement la main sur son front chauve, il ramena en avant
+quelques rares m&egrave;ches de cheveux gris.</p>
+
+<p>&laquo;Qui &eacute;tait-ce donc? Le g&eacute;n&eacute;ral en chef? demandait-on &agrave; l'autre bout de
+la chambre.... Comme il est encore jeune!</p>
+
+<p>&mdash;Et il est &agrave; la veille de ses soixante-dix ans!... On dit que le comte
+n'a plus sa t&ecirc;te.... Il &eacute;tait question de lui donner
+l'extr&ecirc;me-onction....</p>
+
+<p>&mdash;J'ai connu quelqu'un qui l'a re&ccedil;ue sept fois.&raquo;</p>
+
+<p>La seconde des ni&egrave;ces du comte Besoukhow venait de quitter son oncle.
+Elle avait les yeux rouges; elle alla s'asseoir &agrave; c&ocirc;t&eacute; du docteur
+Lorrain, qui &eacute;tait gracieusement accoud&eacute; sous le portrait de
+l'imp&eacute;ratrice Catherine.</p>
+
+<p>&laquo;Il fait v&eacute;ritablement beau, princesse, tr&egrave;s beau, lui dit le m&eacute;decin...
+on pourrait en v&eacute;rit&eacute; se croire &agrave; la campagne, bien qu'on soit &agrave; Moscou!</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? r&eacute;pondit la demoiselle avec un soupir.... Me
+permettez-vous de lui donner &agrave; boire?&raquo;</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin parut r&eacute;fl&eacute;chir:</p>
+
+<p>&laquo;A-t-il pris la potion?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Il regarda son &laquo;Br&eacute;guet&raquo;:</p>
+
+<p>&laquo;Prenez un verre d'eau cuite et mettez-y une pinc&eacute;e (faisant le geste de
+ses doigts fluets) de... de cr&egrave;me de tartre.</p>
+
+<p>&laquo;Che ne gonnais bas de gas o&ugrave; l'on reste en fie abr&egrave;s le droisi&egrave;me goup,
+disait un m&eacute;decin allemand &agrave; un aide de camp.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme robuste c'&eacute;tait! r&eacute;pondit son interlocuteur... &Agrave; qui
+reviennent toutes ses richesses? ajouta-t-il tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Il se drouvera pien un amadeur,&raquo; reprit l'Allemand avec un gros
+sourire.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit de nouveau. Tout le monde regarda: c'&eacute;tait la seconde
+princesse qui, apr&egrave;s avoir pr&eacute;par&eacute; la tisane, entrait chez le malade.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin allemand s'approcha de Lorrain.</p>
+
+<p>&laquo;Il bourra pien drainer engore jusqu'au madin.&raquo;</p>
+
+<p>Lorrain plissa ses l&egrave;vres, et fit solennellement un geste n&eacute;gatif avec
+son index:</p>
+
+<p>&laquo;Cette nuit au plus tard!&raquo; dit-il tout bas, en souriant orgueilleusement
+&agrave; sa propre science, qui lui permettait de si bien pr&eacute;ciser la
+situation de l'agonisant.</p>
+
+<p>Le prince Basile ouvrit la porte de la chambre de la princesse a&icirc;n&eacute;e. Il
+y faisait presque nuit: deux petites lampes br&ucirc;laient devant les images,
+et il s'en exhalait une douce odeur de fleurs et de parfums. Une foule
+de petits meubles, de chiffonni&egrave;res et de gu&eacute;ridons de toutes formes
+l'encombraient, et l'on entrevoyait &agrave; demi cach&eacute;es par un paravent les
+blanches couvertures d'un lit tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;.</p>
+
+<p>Un petit chien aboya.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est vous, mon cousin!&raquo;</p>
+
+<p>Elle se leva, en passant la main sur ses bandeaux, si constamment et si
+correctement lisses, qu'on aurait pu les croire fix&eacute;s sur sa t&ecirc;te par
+une couche de vernis.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il? dit-elle, vous m'avez effray&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien. C'est toujours la m&ecirc;me chose, mais je suis venu causer
+affaires avec toi, Catiche,&raquo; lui dit le prince.</p>
+
+<p>Et il s'assit avec lassitude dans le fauteuil qu'elle avait occup&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Comme tu as chauff&eacute; ta chambre! Voyons, assieds-toi l&agrave;, et causons.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu'il &eacute;tait arriv&eacute; quelque chose...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle se mit en face de lui, toute pr&ecirc;te &agrave; l'&eacute;couter avec son air
+impassible et dur.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai essay&eacute; de dormir, mais je ne peux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma ch&egrave;re?&raquo; dit le prince Basile qui lui prit la main et qui
+ensuite l'abaissa graduellement, selon son habitude....</p>
+
+<p>Ces quelques mots devaient faire allusion &agrave; bien des choses, car le
+cousin et la cousine s'&eacute;taient entendus sans rien se dire.</p>
+
+<p>La princesse, dont la taille &eacute;tait longue, s&egrave;che et disgracieuse, tourna
+lentement ses yeux gris &agrave; fleur de t&ecirc;te et sans expression, et les fixa
+sur lui; puis elle secoua la t&ecirc;te, soupira et reporta son regard vers
+les images. Ce mouvement pouvait s'interpr&eacute;ter de deux mani&egrave;res: c'&eacute;tait
+de la douleur et de la r&eacute;signation, ou bien de la fatigue et l'espoir
+d'un prochain repos.</p>
+
+<p>Le prince Basile le comprit ainsi.</p>
+
+<p>&laquo;Crois-tu donc que je ne m'en ressente pas aussi? Je suis &eacute;reint&eacute; comme
+un cheval de poste. Causons pourtant, et s&eacute;rieusement, si tu veux
+bien...&raquo;</p>
+
+<p>Il se tut et la contraction de ses joues donna &agrave; sa physionomie une
+expression d&eacute;sagr&eacute;able, qui ne ressemblait en rien &agrave; celle qu'il prenait
+devant t&eacute;moins. Son regard &eacute;tait aussi tout autre, et on y lisait &agrave; la
+fois l'impudence et la crainte.</p>
+
+<p>La princesse, retenant son petit chien sur ses genoux, de ses mains
+osseuses et maigres, le regardait attentivement dans le plus profond
+silence, bien d&eacute;cid&eacute;e &agrave; ne pas le rompre la premi&egrave;re, d&ucirc;t-il se
+prolonger toute la nuit.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez-vous, ch&egrave;re princesse et ch&egrave;re cousine Catherine S&eacute;menovna,
+reprit le prince Basile avec un effort visible, il faut penser &agrave; tout
+dans de pareils moments; il faut penser &agrave; l'avenir, au v&ocirc;tre... je vous
+aime toutes trois comme mes propres filles, tu le sais...?&raquo;</p>
+
+<p>Comme la princesse restait impassible et imp&eacute;n&eacute;trable, il continua sans
+la regarder, en repoussant avec humeur un gu&eacute;ridon:</p>
+
+<p>&laquo;Tu sais bien, Catiche, que vous trois et ma femme vous &ecirc;tes les seules
+h&eacute;riti&egrave;res directes. Je comprends tout ce que le sujet a de p&eacute;nible pour
+toi et pour moi aussi, je te le jure; mais, ma ch&egrave;re amie, j'ai d&eacute;pass&eacute;
+la cinquantaine, il faut tout pr&eacute;voir!... Sais-tu que j'ai envoy&eacute;
+chercher Pierre? Le comte l'a exig&eacute; en indiquant son portrait...&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Basile releva les yeux sur elle: rien n'indiquait sur sa
+figure si elle l'avait &eacute;cout&eacute;, ou si elle le regardait sans songer &agrave;
+rien.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne cesse d'adresser de ferventes pri&egrave;res &agrave; Dieu, mon cousin, pour
+qu'il soit sauv&eacute; et pour que sa belle &acirc;me se d&eacute;tache sans souffrance de
+ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, certainement, r&eacute;pliqua le vieux prince, en attirant cette
+fois &agrave; lui avec un mouvement de col&egrave;re l'innocent gu&eacute;ridon....</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, voici l'affaire... tu la connais... le comte a fait
+l'hiver dernier un testament par lequel il laisse toute sa fortune &agrave;
+Pierre, en mettant de c&ocirc;t&eacute; ses h&eacute;ritiers l&eacute;gitimes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il en a tant fait de testaments! repartit la ni&egrave;ce avec une
+tranquillit&eacute; parfaite.... En tout cas, il ne saurait rien l&eacute;guer &agrave;
+Pierre, car Pierre est un fils naturel!</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferions-nous? s'&eacute;cria vivement le prince Basile en serrant
+contre lui le gu&eacute;ridon &agrave; le briser...&mdash;Que ferions-nous si le comte
+demandait &agrave; l'Empereur, dans une lettre, de l&eacute;gitimer ce fils? Eu &eacute;gard
+aux services du comte, on le lui accorderait peut-&ecirc;tre!&raquo;</p>
+
+<p>La princesse sourit, et ce sourire disait qu'elle en savait l&agrave;-dessus
+plus long que son interlocuteur.</p>
+
+<p>&laquo;Je te dirai plus: la lettre est &eacute;crite, mais elle n'a pas &eacute;t&eacute; envoy&eacute;e,
+et pourtant l'Empereur en a connaissance. Il s'agirait de d&eacute;couvrir si
+elle a &eacute;t&eacute; d&eacute;truite; si, au contraire, elle existe... alors... quand
+tout sera fini!&mdash;et il soupira pour faire entendre ce que voulait dire
+le mot &laquo;tout&raquo;,&mdash;on cherchera dans les papiers du comte..., le testament
+sera remis &agrave; l'Empereur avec la lettre, sa pri&egrave;re sera accueillie et
+Pierre h&eacute;ritera l&eacute;gitimement de tout!</p>
+
+<p>&mdash;Et notre part? demanda la princesse avec une ironie marqu&eacute;e, bien
+convaincue qu'il n'y avait rien &agrave; craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma pauvre Catiche, c'est clair comme le jour: il sera le seul
+h&eacute;ritier, et vous ne recevrez pas une obole&mdash;Tu dois le savoir, ma
+ch&egrave;re! Le testament et la lettre ont-ils &eacute;t&eacute; d&eacute;truits? S'il les a
+oubli&eacute;s, o&ugrave; se trouvent-ils? Dans ce cas il faudrait s'en emparer,
+car....</p>
+
+<p>&mdash;Il ne manquerait plus que cela, lui dit-elle en l'interrompant du m&ecirc;me
+ton et avec la m&ecirc;me expression dans le regard.... Je ne suis qu'une
+femme et, selon vous, nous sommes toutes des sottes? Mais je suis s&ucirc;re
+qu'un b&acirc;tard ne peut h&eacute;riter de rien, un b&acirc;tard! ajouta-t-elle en
+fran&ccedil;ais, comme si ce mot dans cette langue devait r&eacute;pondre
+victorieusement &agrave; tous les arguments de son adversaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas me comprendre, Catiche, car tu es intelligente. Si le
+comte obtient la l&eacute;gitimation, Pierre deviendra comte Besoukhow, et
+toute la fortune ira &agrave; lui de droit. Si le testament et la lettre
+existent, il ne te reviendra &agrave; toi, que la consolation d'avoir &eacute;t&eacute;
+bonne, d&eacute;vou&eacute;e... etc... etc... c'est certain!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que le testament existe, mais je sais aussi qu'il n'est pas
+l&eacute;gal, et vous me prenez, je crois, pour une idiote, mon cousin,
+r&eacute;pondit la princesse, convaincue qu'elle avait &eacute;t&eacute; mordante et
+spirituelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re princesse Catherine, reprit le vieux prince avec une
+impatience marqu&eacute;e, je ne suis pas venu pour te blesser, mais pour
+causer avec toi de tes propres int&eacute;r&ecirc;ts. Tu es une bonne et aimable
+parente, et je te r&eacute;p&egrave;te pour la dixi&egrave;me fois que, si le testament et la
+lettre se trouvent parmi les papiers du comte, tes s&oelig;urs et toi vous
+cessez d'&ecirc;tre les h&eacute;riti&egrave;res. Si tu manques de confiance en moi,
+adresse-toi &agrave; des gens comp&eacute;tents. Je viens d'en causer avec Dmitri
+Onoufrievitch, l'homme d'affaires de la maison, et il m'a r&eacute;p&eacute;t&eacute; la
+m&ecirc;me chose.&raquo;</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re se fit tout &agrave; coup dans les id&eacute;es de la princesse. Ses l&egrave;vres
+minces p&acirc;lirent, mais ses yeux gard&egrave;rent leur immobilit&eacute;, tandis que sa
+voix, qu'elle ne pouvait plus ma&icirc;triser, avait des &eacute;clats inattendus.</p>
+
+<p>&laquo;Ce serait charmant, je n'ai jamais rien demand&eacute;, et je ne veux rien
+accepter! s'&eacute;cria-t-elle en jetant &agrave; terre son carlin, et en arrangeant
+les plis de sa robe.... Voil&agrave; la reconnaissance, voil&agrave; l'affection pour
+celles qui lui ont tout sacrifi&eacute;! Bravo! c'est parfait. Je n'ai
+heureusement besoin de rien, prince!</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu n'es pas seule, tu as des s&oelig;urs....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua-t-elle sans l'&eacute;couter, je le savais depuis longtemps,
+mais je n'y pensais plus: l'envie, la duplicit&eacute;, l'intrigue, la plus
+noire des ingratitudes, voil&agrave; &agrave; quoi je devais m'attendre dans cette
+maison. J'ai tout compris, et je sais &agrave; qui je dois m'en prendre de ces
+intrigues.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne s'agit pas de cela, ma ch&egrave;re amie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre prot&eacute;g&eacute;e, cette charmante princesse Droubetzko&iuml;, que je
+n'aurais pas voulu avoir pour femme de chambre, cette vilaine et atroce
+cr&eacute;ature!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne perdons pas notre temps.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! laissez-moi: elle s'est faufil&eacute;e ici pendant l'hiver et a racont&eacute;
+au comte des horreurs, des choses &eacute;pouvantables sur nous toutes, sur
+Sophie surtout. Impossible de vous les r&eacute;p&eacute;ter!... Le comte en est tomb&eacute;
+malade et n'a pas voulu nous laisser entrer chez lui pendant quinze
+jours. C'est alors qu'il a &eacute;crit ce sale papier, qui, &agrave; ce que je
+croyais, ne pouvait avoir aucune valeur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y voil&agrave;..., mais pourquoi ne pas m'avoir pr&eacute;venu? O&ugrave; est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il est enferm&eacute; dans le portefeuille &agrave; mosa&iuml;que qu'il garde toujours
+sous son oreiller.... Oui, c'est elle, et si j'ai un gros p&eacute;ch&eacute; sur la
+conscience, c'est la haine que m'inspire cette vilaine femme! Pourquoi
+se glisse-t-elle parmi nous? Oh! un jour viendra o&ugrave; je lui dirai son
+fait,&raquo; s'&eacute;cria la princesse compl&egrave;tement hors d'elle-m&ecirc;me.</p>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+
+<p>Pendant que toutes ces conversations avaient lieu au salon et chez la
+princesse, la voiture du prince Basile ramenait Pierre et avec lui la
+princesse Droubetzko&iuml;, qui avait jug&eacute; n&eacute;cessaire de l'accompagner.
+Lorsque les roues gliss&egrave;rent doucement sur la paille &eacute;tendue devant la
+fa&ccedil;ade de l'h&ocirc;tel Besoukhow, elle se tourna vers son compagnon avec des
+phrases de consolation toutes pr&ecirc;tes; mais, &agrave; sa grande surprise, Pierre
+dormait, tranquillement berc&eacute; par le mouvement de la voiture; elle le
+r&eacute;veilla, et il la suivit en songeant pour la premi&egrave;re fois qu'il allait
+avoir une entrevue avec son p&egrave;re mourant! La voiture s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e &agrave;
+une des entr&eacute;es lat&eacute;rales. Au moment o&ugrave; il mettait pied &agrave; terre, deux
+hommes v&ecirc;tus de noir se retir&egrave;rent vivement dans l'ombre projet&eacute;e par le
+mur; d'autres avaient &eacute;galement l'air de se cacher. Personne n'y faisait
+la moindre attention. &laquo;Cela doit &ecirc;tre ainsi,&raquo; se dit Pierre, et il
+continua &agrave; suivre la princesse, qui montait rapidement l'&eacute;troit escalier
+de service. Il se demandait pourquoi elle avait justement choisi cette
+entr&eacute;e inusit&eacute;e, pourquoi cette visite au comte et quelle en serait
+l'utilit&eacute;, mais l'assurance et la h&acirc;te de son guide le for&ccedil;aient &agrave;
+croire encore une fois que cela devait &ecirc;tre ainsi. &Agrave; mi-chemin, ils
+furent heurt&eacute;s par des gens qui descendaient l'escalier en courant, avec
+des seaux d'eau, et qui se serr&egrave;rent contre la muraille pour leur livrer
+passage, sans t&eacute;moigner le moindre &eacute;tonnement &agrave; leur vue.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien de ce c&ocirc;t&eacute;, l'appartement des princesses? demanda Anna
+Mikha&iuml;lovna &agrave; l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est ici, r&eacute;pondit &agrave; haute voix l'homme &agrave; qui elle s'&eacute;tait
+adress&eacute;e, comme si le moment &eacute;tait venu o&ugrave; l'on pouvait tout se
+permettre. C'est la porte &agrave; gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte ne m'a peut-&ecirc;tre pas appel&eacute;, dit Pierre en arrivant sur le
+palier.... Je pr&eacute;f&eacute;rerais aller tout droit chez moi.&raquo;</p>
+
+<p>Anna Mikha&iuml;lovna s'arr&ecirc;ta pour l'attendre:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon ami! lui dit-elle en lui effleurant la main comme elle avait
+effleur&eacute; celle de son fils peu d'heures auparavant. Croyez que je
+souffre autant que vous, mais soyez homme!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, je ferais mieux de me retirer...&raquo;</p>
+
+<p>Et Pierre regarda affectueusement la princesse par-dessus ses lunettes.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon ami, oubliez les torts qu'on a pu avoir envers vous; pensez
+qu'il est votre p&egrave;re et qu'il est &agrave; l'agonie.&raquo; Elle soupira: &laquo;Je vous
+aime comme mon fils, fiez-vous &agrave; moi, je veillerai &agrave; vos int&eacute;r&ecirc;ts.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre n'avait rien compris, mais encore une fois il se dit: &laquo;Cela doit
+&ecirc;tre ainsi,&raquo; et il se laissa emmener. La princesse ouvrit une porte et
+entra dans une petite pi&egrave;ce qui servait d'antichambre. Un vieux
+serviteur des princesses, assis dans un coin, y tricotait un bas.
+Pierre n'avait jamais visit&eacute; cette partie de la maison. Anna Mikha&iuml;lovna
+s'informa de la sant&eacute; de ces dames aupr&egrave;s d'une fille de chambre, &agrave;
+laquelle elle prodigua les &laquo;ma bonne&raquo; et les &laquo;mon enfant&raquo;.</p>
+
+<p>Celle-ci, qui portait une carafe d'eau sur un plateau, enfila un long
+couloir dall&eacute; et fut suivie par la princesse. La premi&egrave;re chambre &agrave;
+gauche &eacute;tait celle de l'a&icirc;n&eacute;e des ni&egrave;ces. Dans son empressement &agrave; y
+entrer, la servante laissa la porte entreb&acirc;ill&eacute;e, si bien que Pierre et
+sa conductrice, en y jetant involontairement les yeux, surprirent la
+ni&egrave;ce a&icirc;n&eacute;e causant avec le prince Basile. &Agrave; la vue des deux visiteurs,
+ce dernier se rejeta en arri&egrave;re avec un geste marqu&eacute; de contrari&eacute;t&eacute;,
+tandis que la princesse, se pr&eacute;cipitant sur la porte, la referma avec
+violence. Cet acc&egrave;s de col&egrave;re, si oppos&eacute; au calme habituel de son
+maintien, et l'inqui&eacute;tude extr&ecirc;me qui se peignait sur le visage du
+prince Basile &eacute;taient si &eacute;tranges, que Pierre s'arr&ecirc;ta court,
+interrogeant son guide du regard; la bonne dame, qui ne partageait pas
+sa surprise, r&eacute;pondit par un soupir et un sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Soyez homme, mon ami; c'est moi qui veillerai &agrave; vos int&eacute;r&ecirc;ts.&raquo;</p>
+
+<p>Et Anna Mikha&iuml;lovna doubla le pas.</p>
+
+<p>C'est moi qui veillerai &agrave; vos int&eacute;r&ecirc;ts! Que voulait-elle dire? Pierre
+n'y comprenait rien, &laquo;mais cela doit sans doute &ecirc;tre ainsi,&raquo; se
+disait-il. Le corridor aboutissait &agrave; une grande salle mal &eacute;clair&eacute;e
+attenante au salon de r&eacute;ception du comte. Quoique richement d&eacute;cor&eacute;, ce
+salon &eacute;tait d'un aspect s&eacute;v&egrave;re; Pierre le traversait habituellement
+lorsqu'il rentrait par le grand escalier. Une baignoire, qu'on y avait
+oubli&eacute;e, s'y &eacute;talait au beau milieu; l'eau en d&eacute;gouttait tout doucement
+et mouillait le tapis. Un domestique, et un sacristain tenant un
+encensoir s'approchaient doucement des nouveaux venus, qu'ils n'avaient
+pas aper&ccedil;us. Le salon d'&agrave; c&ocirc;t&eacute; s'ouvrait sur un jardin d'hiver; deux
+&eacute;normes fen&ecirc;tres &agrave; l'italienne y laissaient entrer le jour; un buste en
+marbre et un portrait en pied de l'imp&eacute;ratrice Catherine en &eacute;taient les
+principaux ornements. Les m&ecirc;mes personnes y &eacute;taient encore assises et
+chuchotaient entre elles, en gardant les m&ecirc;mes poses.</p>
+
+<p>Tous se turent &agrave; l'entr&eacute;e d'Anna Mikha&iuml;lovna, pour examiner sa figure
+p&acirc;le et &eacute;plor&eacute;e, et le gros et grand Pierre qui la suivait docilement,
+la t&ecirc;te basse. Elle savait, et son visage l'exprimait clairement, que
+l'instant d&eacute;cisif &eacute;tait enfin arriv&eacute;, et ce fut avec l'assurance d'une
+P&eacute;tersbourgeoise rompue aux affaires qu'elle soutint la fixit&eacute; curieuse
+de leurs regards. Elle sentait qu'elle &eacute;tait prot&eacute;g&eacute;e par celui qu'elle
+avait amen&eacute;, car le mourant l'avait demand&eacute;. Se dirigeant sans h&eacute;siter
+vers le confesseur du comte, et se courbant de fa&ccedil;on &agrave; se rapetisser,
+sans toutefois s'incliner outre mesure, elle lui demanda
+respectueusement sa b&eacute;n&eacute;diction, et s'adressa avec la m&ecirc;me humilit&eacute; &agrave;
+l'autre dignitaire de l'&Eacute;glise.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu soit lou&eacute;, nous voil&agrave; &agrave; temps, dit-elle, nous avions si
+grand'peur!... C'est le fils du comte! Quel &eacute;pouvantable moment!&raquo;</p>
+
+<p>Ayant murmur&eacute; ces quelques mots, elle se tourna vers le docteur:</p>
+
+<p>&laquo;Cher docteur, ce jeune homme est le fils du comte; y a-t-il de
+l'espoir?&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur leva les yeux au ciel et haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>Anna Mikha&iuml;lovna l'imita en tout point, et, se couvrant la figure de la
+main, elle le quitta avec un profond soupir, pour se rapprocher de
+Pierre, avec une physionomie o&ugrave; il y avait du respect, de la tendresse
+et une tristesse significative.</p>
+
+<p>&laquo;Ayez confiance en sa mis&eacute;ricorde!&raquo; Alors elle lui indiqua du doigt un
+petit canap&eacute; qu'elle l'engagea &agrave; occuper; ensuite elle se dirigea sans
+bruit vers la porte myst&eacute;rieuse qui attirait toute l'attention, l'ouvrit
+imperceptiblement et disparut.</p>
+
+<p>Pierre, qui s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; lui ob&eacute;ir aveugl&eacute;ment, s'assit sur le petit
+canap&eacute; et remarqua, non sans surprise, qu'on l'observait avec plus de
+curiosit&eacute; que d'int&eacute;r&ecirc;t. On chuchotait en le d&eacute;signant, et il paraissait
+inspirer une certaine crainte et une certaine servilit&eacute;. On lui
+t&eacute;moignait un respect auquel on ne l'avait point habitu&eacute;, et la dame
+inconnue qui causait avec les deux pr&ecirc;tres se leva pour lui offrir sa
+place; un aide de camp ramassa le gant qu'il avait laiss&eacute; tomber et le
+lui pr&eacute;senta; les m&eacute;decins se turent et se rang&egrave;rent pour le laisser
+passer. Le premier mouvement de Pierre avait &eacute;t&eacute; de refuser la place
+offerte, pour ne point d&eacute;ranger la dame, de ramasser lui-m&ecirc;me son gant
+et d'&eacute;viter les m&eacute;decins, qui d'ailleurs ne se trouvaient pas sur son
+chemin; mais il pensa que ce ne serait pas convenable, qu'il &eacute;tait
+devenu un personnage, qu'on attendait beaucoup de lui pendant cette
+myst&eacute;rieuse et triste nuit, et que par cons&eacute;quent il &eacute;tait tenu
+d'accepter les services de chacun.</p>
+
+<p>Il prit donc silencieusement le gant que lui tendait l'aide de camp, il
+s'assit &agrave; la place offerte par la dame, posa ses mains sur ses genoux,
+bien parall&egrave;les l'une &agrave; l'autre, dans la pose na&iuml;ve d'une statue
+&eacute;gyptienne, tr&egrave;s d&eacute;cid&eacute;, pour ne point se compromettre, &agrave; s'abandonner &agrave;
+la volont&eacute; d'autrui, au lieu de suivre ses propres inspirations.</p>
+
+<p>Deux minutes s'&eacute;taient &agrave; peine &eacute;coul&eacute;es, que le prince Basile, la t&ecirc;te
+haute, v&ecirc;tu de sa longue redingote, sur laquelle brillaient trois
+&eacute;toiles, fit majestueusement son entr&eacute;e. Il semblait avoir subitement
+maigri; ses yeux s'agrandirent &agrave; la vue de Pierre. Il lui prit la main,
+ce qu'il n'avait encore jamais fait, et l'abaissa lentement comme pour
+en &eacute;prouver la force de r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>&laquo;Courage, courage, mon ami;... il a demand&eacute; &agrave; vous voir, c'est bien!&raquo;</p>
+
+<p>Et il allait le quitter, lorsque Pierre crut de son devoir de lui
+demander:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que la sant&eacute; de...?&raquo;</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta confus, ne sachant comment nommer le comte son p&egrave;re!</p>
+
+<p>&laquo;Il a eu encore &laquo;un coup&raquo; il y a une demi-heure. Courage, mon ami!&raquo;</p>
+
+<p>Le trouble de ses id&eacute;es &eacute;tait si grand, que Pierre s'imagina &agrave;
+l'entendre que le mourant avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute; par quelqu'un, et il fixa sur
+le prince Basile un regard ahuri. Celui-ci, ayant &eacute;chang&eacute; quelques mots
+avec le docteur Lorrain, se glissa sur la pointe du pied par la porte
+entr'ouverte. L'a&icirc;n&eacute;e des princesses le suivit, ainsi que le clerg&eacute; et
+les serviteurs de la maison. Il se fit un mouvement dans la chambre du
+malade, et Anna Mikha&iuml;lovna, p&acirc;le mais ferme dans l'accomplissement de
+son devoir, en sortit pour aller chercher Pierre.</p>
+
+<p>&laquo;La bont&eacute; divine est in&eacute;puisable, lui dit-elle. La c&eacute;r&eacute;monie de
+l'extr&ecirc;me-onction va commencer... venez...!&raquo;</p>
+
+<p>Il se leva et remarqua que toutes les personnes qui &eacute;taient l&agrave;, la dame
+inconnue et l'aide de camp compris, entr&egrave;rent avec lui dans la pi&egrave;ce
+voisine. Il n'y avait plus de consigne &agrave; observer.</p>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+
+<p>Pierre connaissait parfaitement cette grande chambre, divis&eacute;e par des
+colonnes formant alc&ocirc;ve et toute tapiss&eacute;e d'&eacute;toffes &agrave; l'orientale.
+Derri&egrave;re les colonnes, on voyait un grand lit en bois d'acajou, tr&egrave;s
+&eacute;lev&eacute;, garni de lourds rideaux, et, de l'autre, la niche vitr&eacute;e
+contenant les saintes images, qui &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e comme une &eacute;glise
+pendant l'office divin. Dans un large fauteuil &agrave; la Voltaire plac&eacute;
+devant elles, le comte Besoukhow, avec sa grande et majestueuse figure,
+et envelopp&eacute; jusqu'&agrave; la ceinture d'une couverture de soie, &eacute;tait &agrave; demi
+couch&eacute; sur des oreillers d'une blancheur immacul&eacute;e. Une crini&egrave;re de
+cheveux gris, semblable &agrave; celle d'un lion, et des rides fortement
+accus&eacute;es faisaient ressortir son beau et noble visage au teint de cire.
+Ses deux mains, grandes et fortes, gisaient inanim&eacute;es sur la couverture.
+Entre l'index et le pouce de la main droite, on avait plac&eacute; un cierge,
+que retenait un vieux serviteur pench&eacute; au-dessus du fauteuil. Les
+pr&ecirc;tres et les diacres, avec leurs longs cheveux descendant sur les
+&eacute;paules, et leurs riches habits sacerdotaux, officiaient autour de lui
+avec une lenteur solennelle, tenant &agrave; la main des cierges allum&eacute;s. Au
+second plan, les deux ni&egrave;ces cadettes, leurs mouchoirs sur les yeux,
+s'effa&ccedil;aient derri&egrave;re le visage impassible de Catiche, leur s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e,
+qui paraissait craindre, si elle avait port&eacute; ailleurs son regard riv&eacute;
+aux saintes images, de ne plus rester ma&icirc;tresse de ses sentiments. Une
+tristesse calme et une expression de pardon sans r&eacute;serve se lisaient sur
+les traits de la princesse Droubetzko&iuml;, qui &eacute;tait rest&eacute;e appuy&eacute;e &agrave; la
+porte, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la dame inconnue. Le prince Basile, en face d'elle, &agrave;
+deux pas du mourant, un cierge dans la main gauche, se tenait accoud&eacute;
+sur le dossier sculpt&eacute; d'une chaise recouverte de velours, et levait les
+yeux au ciel chaque fois que de sa main droite il se touchait le front
+en se signant. Son visage &eacute;tait empreint d'une pi&eacute;t&eacute; r&eacute;sign&eacute;e et d'un
+abandon complet &agrave; la volont&eacute; du Tr&egrave;s-Haut.</p>
+
+<p>&laquo;Malheur &agrave; vous qui n'&ecirc;tes pas &agrave; la hauteur de mes sentiments!&raquo; avait-il
+l'air de dire.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re lui &eacute;taient group&eacute;s les m&eacute;decins et les serviteurs de la
+maison, les hommes d'un c&ocirc;t&eacute;, les femmes de l'autre, comme &agrave; l'&eacute;glise.
+Tous se taisaient et se signaient. On n'entendait que la voix des
+officiants et le chant plein et continu du ch&oelig;ur. Parfois, un des
+assistants soupirait ou changeait de pose.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, la princesse Droubetzko&iuml; traversa la chambre de l'air
+assur&eacute; d'une personne qui a la conscience de ce qu'elle fait, et offrit
+un cierge &agrave; Pierre.</p>
+
+<p>Il l'alluma, et, distrait par ses propres r&eacute;flexions, il se signa de la
+main qui le tenait.</p>
+
+<p>Sophie, la cadette des princesses, celle-l&agrave; m&ecirc;me qui avait un grain de
+beaut&eacute; sur la joue, le regarda en souriant, replongea sa figure dans son
+mouchoir et resta quelques instants la figure cach&eacute;e. Puis, apr&egrave;s avoir
+jet&eacute; un second coup d'&oelig;il sur Pierre, elle se sentit incapable de
+garder plus longtemps son s&eacute;rieux et se retira derri&egrave;re une des
+colonnes. Au milieu de la c&eacute;r&eacute;monie, les voix se turent soudain: les
+pr&ecirc;tres se dirent quelques mots &agrave; l'oreille; le vieux serviteur qui
+soutenait la main du comte se redressa et se tourna vers les dames. Anna
+Mikha&iuml;lovna s'avan&ccedil;a aussit&ocirc;t, et, se penchant au-dessus du moribond,
+elle appela &agrave; elle, d'un geste et sans le regarder, le docteur Lorrain,
+qui, adoss&eacute; &agrave; une colonne, t&eacute;moignait, par sa tenue respectueuse, qu'il
+comprenait et approuvait, malgr&eacute; sa qualit&eacute; d'&eacute;tranger et la diff&eacute;rence
+de religion, toute l'importance du sacrement administr&eacute;. Il s'approcha
+doucement et souleva de ses doigts fluets la main &eacute;tendue sur la
+couverture; il en chercha le pouls en se d&eacute;tournant, et s'absorba dans
+ses calculs. On s'agita autour de lui, on mouilla les l&egrave;vres du mourant
+avec un cordial, chacun reprit sa place, et la c&eacute;r&eacute;monie continua.
+Pendant cette interruption, Pierre, qui avait suivi les mouvements du
+prince Basile, l'avait vu quitter sa chaise, rejoindre l'a&icirc;n&eacute;e des
+ni&egrave;ces et se diriger avec elle vers le fond de l'alc&ocirc;ve, puis passer
+pr&egrave;s du grand lit &agrave; rideaux et dispara&icirc;tre par une petite porte d&eacute;rob&eacute;e.</p>
+
+<p>L'office n'&eacute;tait pas termin&eacute;, qu'ils avaient d&eacute;j&agrave; repris leurs places.
+Cette circonstance n'&eacute;veilla pas la curiosit&eacute; de Pierre, car il &eacute;tait
+convaincu ce soir-l&agrave; que tout ce qu'il voyait faire &eacute;tait indispensable
+et naturel. Les chants cess&egrave;rent et la voix du pr&ecirc;tre, qui pr&eacute;sentait au
+mourant ses respectueuses f&eacute;licitations, se fit entendre; mais le
+mourant gisait toujours inanim&eacute;! Les all&eacute;es et venues recommenc&egrave;rent &agrave;
+ses c&ocirc;t&eacute;s; on marchait, on chuchotait, et le chuchotement de la
+princesse Droubetzko&iuml; dominait les autres. Pierre l'entendit qui disait:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut absolument le reporter dans son lit, autrement il sera
+impossible de...&raquo;</p>
+
+<p>Les m&eacute;decins, les princesses et les domestiques entour&egrave;rent le comte,
+qui se trouva ainsi cach&eacute; aux yeux de Pierre, et cependant cette t&ecirc;te
+jaunie, avec sa for&ecirc;t de cheveux, &eacute;tait toujours pr&eacute;sente &agrave; ses yeux
+depuis son entr&eacute;e. Il devina, aux pr&eacute;cautions qu'on prenait, qu'on le
+soulevait pour le transporter.</p>
+
+<p>&laquo;Empoigne donc mon bras, tu vas le laisser tomber, dit un domestique
+effray&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Par en bas!... vite!... encore un!&raquo; disait un autre.</p>
+
+<p>Et, &agrave; entendre les respirations oppress&eacute;es et les pas pr&eacute;cipit&eacute;s des
+porteurs, on devinait le poids qui les accablait. Ils fr&ocirc;l&egrave;rent le jeune
+homme, et il put apercevoir pendant une seconde, au milieu d'un fouillis
+de t&ecirc;tes inclin&eacute;es, la poitrine &eacute;lev&eacute;e et puissante du mourant, ses
+&eacute;paules &agrave; d&eacute;couvert et sa t&ecirc;te de lion &agrave; crini&egrave;re boucl&eacute;e. Cette t&ecirc;te,
+avec son front extraordinairement large, ses pommettes saillantes, sa
+bouche bien d&eacute;coup&eacute;e, son regard froid et imposant, n'&eacute;tait pas encore
+d&eacute;figur&eacute;e par les approches de la mort; c'&eacute;tait bien la m&ecirc;me que Pierre
+avait vue trois mois auparavant, lorsque son p&egrave;re l'avait envoy&eacute; &agrave;
+P&eacute;tersbourg. Mais aujourd'hui elle se balan&ccedil;ait inerte, selon la marche
+in&eacute;gale des porteurs, et son regard atone ne s'arr&ecirc;tait sur rien.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques minutes de confusion autour du lit, les serviteurs se
+retir&egrave;rent. Anna Mikha&iuml;lovna toucha l&eacute;g&egrave;rement Pierre du bout du doigt
+et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Venez!&raquo;</p>
+
+<p>Il ob&eacute;it. On avait donn&eacute; au malade, &agrave; demi soulev&eacute; et soutenu par une
+pile de coussins, une pose appr&ecirc;t&eacute;e, en rapport avec le sacrement qu'il
+venait de recevoir. Ses mains &eacute;taient &eacute;tal&eacute;es sur le taffetas vert de la
+couverture, et il regardait droit devant lui, de ce regard vague et
+perdu dans l'espace, qu'aucun homme ne saurait ni d&eacute;finir ni comprendre;
+n'avait-il rien &agrave; dire ou avait-il &agrave; dire beaucoup? Pierre s'arr&ecirc;ta pr&egrave;s
+du lit, ne sachant que faire; il interrogea des yeux son guide, qui,
+d'un mouvement imperceptible, lui indiqua la main du mourant, en lui
+faisant signe d'y appliquer un baiser. Pierre se pencha avec pr&eacute;caution
+pour ne pas toucher &agrave; la couverture, et ses l&egrave;vres effleur&egrave;rent la main
+large et charnue du comte.</p>
+
+<p>Pas un muscle ne tressaillit sur cette main, pas une contraction ne
+parut sur ce visage, et rien, rien ne r&eacute;pondit &agrave; cet attouchement.
+Pierre, ind&eacute;cis, reporta ses yeux sur la princesse, qui lui fit signe de
+s'asseoir dans le fauteuil, au pied du lit. Il s'assit sans la quitter
+du regard; elle baissa la t&ecirc;te affirmativement. Plus s&ucirc;r de son fait, il
+reprit sa pose de statue &eacute;gyptienne, et, visiblement embarrass&eacute; de sa
+gaucherie habituelle, il faisait de s&eacute;rieux efforts pour occuper le
+moins de place possible, les regards fix&eacute;s sur les traits de
+l'agonisant. Anna Mikha&iuml;lovna ne le perdait pas de vue non plus,
+convaincue de l'importance de cette derni&egrave;re et touchante entrevue du
+fils et du p&egrave;re.</p>
+
+<p>Deux minutes, qui parurent un si&egrave;cle &agrave; Pierre, s'&eacute;taient &agrave; peine
+&eacute;coul&eacute;es, lorsque la figure du comte fut subitement et violemment
+agit&eacute;e par une convulsion, et sa bouche, rejet&eacute;e de c&ocirc;t&eacute;, laissa passer
+un r&acirc;le rauque et sourd. Ce fut pour Pierre le premier avertissement
+d'une fin prochaine; la princesse Droubetzko&iuml; &eacute;piait les yeux du mourant
+pour en deviner les d&eacute;sirs: elle porta son doigt tour &agrave; tour sur Pierre,
+sur la tisane, sur le prince Basile, sur la couverture... tout fut
+inutile, et un &eacute;clair d'impatience sembla briller dans ce regard &eacute;teint,
+qui essayait d'attirer l'attention du valet de chambre immobile au
+chevet de sa couche.</p>
+
+<p>&laquo;Il demande &agrave; &ecirc;tre retourn&eacute;,&raquo; murmura ce dernier, qui se mit en devoir
+de le changer de position.</p>
+
+<p>Pierre voulut l'aider, et ils venaient d'y r&eacute;ussir, quand une des mains
+du comte retomba lourdement en arri&egrave;re, malgr&eacute; les vains efforts du
+malade pour la ramener &agrave; lui.</p>
+
+<p>S'aper&ccedil;ut-il de l'expression d'effroi qui se peignit sur la figure
+boulevers&eacute;e de Pierre &agrave; la vue de ce membre frapp&eacute; de paralysie, ou
+quelque autre pens&eacute;e traversa-t-elle son cerveau? Qui peut le dire? Car
+il regarda &agrave; son tour ce bras d&eacute;sob&eacute;issant, le visage terrifi&eacute; de son
+fils, et un sourire terne, d&eacute;color&eacute;, &eacute;trange &agrave; cette heure, voltigea sur
+ses l&egrave;vres. On aurait dit qu'il r&eacute;pondait, par une compassion ironique,
+&agrave; cette destruction envahissante et graduelle de ses forces.</p>
+
+<p>Ce sourire inattendu fit mal &agrave; Pierre: il fut saisi d'une crampe &agrave; la
+poitrine, il lui vint un chatouillement dans le gosier, et les larmes
+lui mont&egrave;rent aux yeux.</p>
+
+<p>Le malade, qu'on avait recouch&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de la muraille, poussa un
+profond soupir.</p>
+
+<p>&laquo;Il s'est assoupi, dit Anna Mikha&iuml;lovna &agrave; une des ni&egrave;ces qui revenait &agrave;
+son poste. Allons!...&raquo;</p>
+
+<p>Et Pierre la suivit.</p>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+
+<p>Il n'y avait plus personne au salon que le prince Basile et la princesse
+Catiche, assis tous les deux sous le portrait de l'imp&eacute;ratrice et
+causant avec vivacit&eacute;; ils s'interrompirent soudain &agrave; l'entr&eacute;e de
+Pierre; il ne put s'emp&ecirc;cher de remarquer que la princesse Catiche
+faisait un mouvement comme pour cacher quelque chose.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis voir cette femme, murmura-t-elle en apercevant la princesse
+Droubetzko&iuml;.</p>
+
+<p>&mdash;Catiche a fait servir le th&eacute; dans le petit salon, dit le prince
+Basile &agrave; la princesse Droubetzko&iuml;; allez, allez, ma pauvre amie, mangez
+un morceau, autrement vous n'y r&eacute;sisterez pas...&raquo;</p>
+
+<p>Et il serra silencieusement et affectueusement le bras de Pierre.</p>
+
+<p>&laquo;Rien ne restaure comme une tasse de cet excellent th&eacute; russe apr&egrave;s une
+nuit blanche,&raquo; disait le docteur Lorrain, en savourant &agrave; petites gorg&eacute;es
+le chaud breuvage dans une tasse en vieille porcelaine de Chine. Il se
+tenait debout dans le petit salon, devant une table sur laquelle on
+avait pr&eacute;par&eacute; le th&eacute; et une collation froide.</p>
+
+<p>Tous ceux qui avaient pass&eacute; la nuit dans la maison s'&eacute;taient r&eacute;unis dans
+cette petite pi&egrave;ce, presque enti&egrave;rement tapiss&eacute;e de glaces, et meubl&eacute;e
+de consoles dor&eacute;es. C'&eacute;tait l&agrave; que Pierre aimait &agrave; se retirer pendant
+les grands bals, car il ne savait pas danser; il pr&eacute;f&eacute;rait s'y isoler
+pour observer et s'amuser des dames qui y venaient, toutes pimpantes et
+ruisselantes de diamants et de perles, voir se refl&eacute;ter dans ces glaces
+leurs brillantes images. &Agrave; cette heure, l'&eacute;clairage ne se composait que
+de deux bougies; sur une table, plac&eacute;e au hasard, des plats et des
+tasses se confondaient en d&eacute;sordre; il n'y avait plus de toilettes de
+f&ecirc;te; mais des groupes &eacute;tranges, form&eacute;s de personnes de toute condition,
+s'entretenaient &agrave; voix basse, laissant para&icirc;tre, &agrave; chaque mot, &agrave; chaque
+geste, une incessante pr&eacute;occupation sur le myst&eacute;rieux &eacute;v&eacute;nement qui
+allait se passer dans l'alc&ocirc;ve de la grande chambre. Pierre avait faim,
+mais il s'abstint de manger. Il chercha autour de lui sa compagne et la
+vit se glisser furtivement dans le salon &agrave; c&ocirc;t&eacute;, o&ugrave; &eacute;taient rest&eacute;s le
+prince Basile et la princesse Catiche. Se croyant oblig&eacute;e de la suivre,
+il se leva et la trouva aux prises avec l'a&icirc;n&eacute;e des ni&egrave;ces.</p>
+
+<p>&laquo;Permettez-moi, madame, de savoir ce qui est et ce qui n'est pas
+n&eacute;cessaire, disait Catiche de ce ton irrit&eacute; qui rappelait le moment o&ugrave;
+elle avait ferm&eacute; la porte avec col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re princesse, reprenait Anna Mikha&iuml;lovna avec douceur et en lui
+barrant le chemin... ce sera, je le crains, trop p&eacute;nible pour votre
+pauvre oncle; en ce moment il a si fort besoin de repos;... lui parler
+des int&eacute;r&ecirc;ts de ce monde, lorsque son &acirc;me est pr&ecirc;te &agrave;...&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Basile, enfonc&eacute; dans un fauteuil, les jambes crois&eacute;es selon
+son habitude, paraissait ne pr&ecirc;ter qu'une m&eacute;diocre attention au colloque
+des deux dames; mais ses joues agit&eacute;es en tous sens tressaillaient d'une
+&eacute;motion contenue.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, ma bonne princesse, laissez faire Catiche; le comte l'aime
+tant, vous savez?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas m&ecirc;me ce qu'il contient, reprit Catiche en se tournant
+vers lui et en d&eacute;signant le portefeuille &agrave; mosa&iuml;que qu'elle tenait
+entre ses doigts crisp&eacute;s. Je sais seulement que le v&eacute;ritable testament
+est dans son bureau; il n'y a l&agrave; dedans que des papiers oubli&eacute;s...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle fit un pas pour &eacute;chapper &agrave; la princesse Droubetzko&iuml; qui, d'un
+bond se retrouva sur son passage.</p>
+
+<p>&laquo;Je le sais, ch&egrave;re et bonne princesse, r&eacute;pliqua-t-elle en saisissant le
+portefeuille avec une force qui prouvait sa ferme intention de ne point
+le l&acirc;cher; ch&egrave;re princesse, je vous en conjure, m&eacute;nagez-le!&raquo;</p>
+
+<p>Une lutte s'engagea entre elles. Catiche se d&eacute;fendait encore sans rien
+dire, mais on sentait qu'un torrent d'injures &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; couler de ses
+l&egrave;vres serr&eacute;es, tandis que la voix doucereuse de son ennemie avait
+conserv&eacute; tout son calme, malgr&eacute; les violents efforts de la lutte.</p>
+
+<p>&laquo;Pierre, mon ami, approchez, lui cria Anna Mikha&iuml;lovna.... Il ne sera
+pas de trop dans ce conseil de famille, n'est-ce pas, prince?</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi, mon cousin, vous ne r&eacute;pondez pas? Pourquoi donc ce silence,
+quand Dieu sait quel monde vient se m&ecirc;ler de nos affaires, sans
+respecter le seuil de la chambre du mourant!... Intrigante!&raquo;
+murmura-t-elle avec fureur, en tirant &agrave; elle le portefeuille.</p>
+
+<p>La violence de son geste &eacute;branla Anna Mikha&iuml;lovna, qui fut entra&icirc;n&eacute;e en
+avant sans toutefois l&acirc;cher prise.</p>
+
+<p>&laquo;Oh!&raquo; fit le prince Basile avec un accent de reproche.</p>
+
+<p>Et il se leva.</p>
+
+<p>&laquo;C'est ridicule, voyons, l&acirc;chez-le, vous dis-je!&raquo;</p>
+
+<p>Catiche ob&eacute;it; mais comme son adversaire s'obstinait &agrave; garder le
+portefeuille:</p>
+
+<p>&laquo;Et vous aussi, laissez-le; voyons, je prends tout sur moi, je vais lui
+demander... cela vous satisfait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, prince, apr&egrave;s ce grand sacrement, donnez-lui un instant de
+r&eacute;pit! Quel est votre avis? dit-elle &agrave; Pierre, qui contemplait, tout
+ahuri, le visage enflamm&eacute; de Catiche et les joues tremblotantes du
+prince Basile.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez-vous que vous &ecirc;tes responsable des cons&eacute;quences, r&eacute;pondit
+s&egrave;chement ce dernier, vous ne savez ce que vous faites.</p>
+
+<p>&mdash;Horrible femme!&raquo; s'&eacute;cria tout &agrave; coup Catiche, en se jetant sur elle et
+en lui arrachant enfin le portefeuille.</p>
+
+<p>Le vieux prince baissa la t&ecirc;te, et ses bras retomb&egrave;rent le long de son
+corps.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, la porte myst&eacute;rieuse qui s'&eacute;tait si souvent ouverte et
+referm&eacute;e avec pr&eacute;caution pendant cette longue nuit s'ouvrit avec fracas,
+et livra passage &agrave; la seconde des ni&egrave;ces, qui, les mains jointes,
+affol&eacute;e de terreur, se pr&eacute;cipita au milieu d'eux:</p>
+
+<p>&laquo;Que faites-vous, balbutia-t-elle avec d&eacute;sespoir; il se meurt, et vous
+m'abandonnez toute seule!&raquo;</p>
+
+<p>Catiche laissa &eacute;chapper le portefeuille; la princesse Droubetzko&iuml;, se
+penchant vivement, le ramassa et s'enfuit.</p>
+
+<p>Le prince Basile et la princesse Catiche, une fois revenus de leur
+stupeur, la suivirent dans la chambre &agrave; coucher. Catiche reparut
+bient&ocirc;t; sa figure &eacute;tait p&acirc;le, sa physionomie dure et sa l&egrave;vre
+inf&eacute;rieure fortement pinc&eacute;e. &Agrave; la vue de Pierre, ses sentiments de
+malveillance &eacute;clat&egrave;rent:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, jouez votre com&eacute;die, jouez-la.... Vous vous y attendiez!...&raquo;</p>
+
+<p>Ses sanglots l'arr&ecirc;t&egrave;rent, et elle s'&eacute;loigna en se cachant la figure.</p>
+
+<p>Le prince Basile revint &agrave; son tour. &Agrave; peine avait-il atteint le canap&eacute;
+occup&eacute; par Pierre, qu'il s'y laissa tomber comme s'il allait se trouver
+mal; il &eacute;tait livide, sa m&acirc;choire tremblait, ses dents claquaient comme
+s'il avait la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon ami,&raquo; dit-il en saisissant les bras de Pierre.</p>
+
+<p>Pierre fut frapp&eacute; de la sinc&eacute;rit&eacute; de son accent et de la faiblesse de sa
+voix: c'&eacute;tait chose nouvelle pour lui!</p>
+
+<p>&laquo;Nous p&eacute;chons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai d&eacute;pass&eacute; la
+soixantaine, mon ami.... Oui, tout finit par la mort, la mort, quelle
+terreur!...&raquo;</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>Anna Mikha&iuml;lovna ne tarda pas &agrave; para&icirc;tre &agrave; son tour; elle s'approcha de
+Pierre &agrave; pas lents et mesur&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Pierre!&raquo; murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Il la regarda pendant qu'elle le baisait au front, les yeux mouill&eacute;s de
+larmes:</p>
+
+<p>&laquo;Il n'est plus!...&raquo;</p>
+
+<p>Pierre continuait &agrave; la regarder par-dessus ses lunettes.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, je vous reconduirai, t&acirc;chez de pleurer... rien ne soulage comme
+les larmes!&raquo;</p>
+
+<p>Elle le fit passer dans une salle obscure. En y entrant, Pierre &eacute;prouva
+la satisfaction intime de n'y &ecirc;tre plus un objet de curiosit&eacute;. Anna
+Mikha&iuml;lovna l'y laissa un moment, et, quand elle revint le chercher,
+elle le trouva profond&eacute;ment endormi, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur sa main.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, mon cher ami, c'est une grande perte pour nous tous. Je ne parle
+pas de vous. Dieu vous soutiendra, vous &ecirc;tes jeune, vous serez &agrave; la t&ecirc;te
+d'une fortune colossale. Le testament n'a pas encore &eacute;t&eacute; ouvert, mais je
+vous connais assez pour &ecirc;tre s&ucirc;re que cela ne vous tournera pas la t&ecirc;te;
+seulement vous aurez de nouveaux devoirs &agrave; remplir, il faut &ecirc;tre homme!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre ne disait mot.</p>
+
+<p>&laquo;Un jour peut-&ecirc;tre..., plus tard, je vous raconterai! Enfin... si je
+n'avais pas &eacute;t&eacute; l&agrave;, Dieu sait ce qui serait arriv&eacute;. Mon oncle m'avait
+promis, avant-hier encore, de ne pas oublier Boris, mais il n'a pas eu
+le temps d'y songer. J'esp&egrave;re, mon cher ami, que vous ex&eacute;cuterez les
+volont&eacute;s de votre p&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre, qui ne comprenait rien &agrave; tout ce qu'elle disait, se taisait et
+rougissait d'un air embarrass&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la mort du vieux comte, la princesse &eacute;tait retourn&eacute;e chez les
+Rostow pour s'y reposer un peu de toutes ses fatigues. &Agrave; peine &eacute;veill&eacute;e,
+elle se mit &agrave; raconter &agrave; ses amis et &agrave; ses connaissances les moindres
+d&eacute;tails de cette nuit pleine d'incidents. &laquo;Le comte, disait-elle, &eacute;tait
+mort comme elle aurait elle-m&ecirc;me d&eacute;sir&eacute; mourir!... Sa fin avait &eacute;t&eacute; des
+plus &eacute;difiantes, et la derni&egrave;re entrevue entre le p&egrave;re et le fils
+touchante au point qu'elle ne pouvait y songer sans attendrissement.
+Elle ne savait vraiment pas lequel des deux s'&eacute;tait montr&eacute; le plus
+admirable pendant ces derniers et solennels instants, du p&egrave;re, qui avait
+eu un mot pour chacun et qui s'&eacute;tait montr&eacute; d'une tendresse si profonde
+pour son enfant, ou du fils, qui, an&eacute;anti et bris&eacute; par la douleur,
+s'effor&ccedil;ait encore de prendre sur lui en face de son p&egrave;re &agrave; l'agonie...
+&laquo;De pareilles sc&egrave;nes sont navrantes, mais elles font du bien.... Elles
+&eacute;l&egrave;vent l'&acirc;me lorsqu'on a devant soi des hommes comme ceux-l&agrave;!&raquo;
+ajoutait-elle. Elle racontait aussi et critiquait la conduite du prince
+Basile et de la princesse Catiche, mais bien bas, dans le tuyau de
+l'oreille, et sous le sceau du plus grand secret.</p>
+
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+
+<p>On attendait de jour en jour &agrave; Lissy-Gory, domaine du prince Nicolas
+Andr&eacute;&eacute;vitch Bolkonsky, l'arriv&eacute;e du jeune prince Andr&eacute; et de sa femme;
+mais cette attente ne troublait en rien le mode d'existence &eacute;tabli par
+le vieux prince, qu'on avait surnomm&eacute;, dans un certain cercle, &laquo;le roi
+de Prusse&raquo;. G&eacute;n&eacute;ral en chef de l'empereur Paul, il avait &eacute;t&eacute; exil&eacute; par
+lui dans sa propri&eacute;t&eacute; de Lissy-Gory, et il y vivait depuis lors dans la
+retraite avec sa fille Marie et sa demoiselle de compagnie, Mlle
+Bourrienne. Le nouveau r&egrave;gne lui avait ouvert les portes de sa prison et
+lui avait rendu le droit de s&eacute;journer dans les deux capitales; mais il
+s'obstinait &agrave; ne pas quitter sa terre, ayant d&eacute;clar&eacute; &agrave; qui voulait
+l'entendre que les cent cinquante verstes qui le s&eacute;paraient de Moscou
+pouvaient bien &ecirc;tre franchies par ceux qui d&eacute;siraient le voir, et que,
+quant &agrave; lui, il n'avait besoin de rien, ni de personne.</p>
+
+<p>Les vices de l'humanit&eacute; provenaient, disait-il, exclusivement de deux
+causes: l'oisivet&eacute; et la superstition. De m&ecirc;me, il ne reconnaissait que
+deux vertus: l'activit&eacute; et l'intelligence; et il s'occupait
+personnellement de l'&eacute;ducation de sa fille, afin de d&eacute;velopper en elle,
+autant que possible, ces deux qualit&eacute;s. Jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de vingt ans, elle
+avait &eacute;tudi&eacute;, sous sa direction, la g&eacute;om&eacute;trie et l'alg&egrave;bre, et sa
+journ&eacute;e avait &eacute;t&eacute; m&eacute;thodiquement employ&eacute;e &agrave; des occupations d&eacute;termin&eacute;es
+et suivies.</p>
+
+<p>Quant &agrave; lui, il &eacute;crivait ses m&eacute;moires, r&eacute;solvait des probl&egrave;mes de
+math&eacute;matiques, tournait des tabati&egrave;res, travaillait au jardin et
+surveillait la construction de ses diff&eacute;rentes b&acirc;tisses, qui lui
+donnaient fort &agrave; faire, car le bien &eacute;tait grand et l'on b&acirc;tissait
+toujours.</p>
+
+<p>Jusqu'au moment de son entr&eacute;e dans la salle &agrave; manger, qui avait lieu
+invariablement &agrave; la m&ecirc;me heure, ou, pour mieux dire, &agrave; la m&ecirc;me minute,
+sa vie enti&egrave;re &eacute;tait r&eacute;gl&eacute;e dans ses moindres d&eacute;tails avec une
+exactitude scrupuleuse. Il &eacute;tait cassant et exigeant &agrave; l'extr&ecirc;me &agrave;
+l'&eacute;gard de son entourage, y compris sa fille; aussi, sans &ecirc;tre cruel, il
+avait su inspirer une crainte et un respect qu'un homme vraiment m&eacute;chant
+aurait eu de la peine &agrave; obtenir. Malgr&eacute; sa vie retir&eacute;e et en dehors de
+tout emploi officiel, aucun des fonctionnaires du gouvernement o&ugrave; il
+demeurait n'e&ucirc;t manqu&eacute; de venir lui pr&eacute;senter ses devoirs et de pousser
+la d&eacute;f&eacute;rence jusqu'&agrave; attendre son apparition dans le grand vestibule, &agrave;
+l'exemple de la princesse Marie, de l'architecte et du jardinier. Tous
+ressentaient du reste le m&ecirc;me sentiment m&ecirc;l&eacute; de crainte et de respect,
+lorsque la lourde porte de son cabinet s'ouvrait lentement pour laisser
+passer ce petit vieillard, avec sa perruque poudr&eacute;e, ses mains s&egrave;ches et
+fines, ses sourcils &eacute;pais et grisonnants, dont l'ombre adoucissait
+parfois l'&eacute;clat des yeux brillants et presque jeunes encore.</p>
+
+<p>Dans la matin&eacute;e o&ugrave; devait arriver le jeune m&eacute;nage, la princesse Marie
+traversa, selon son invariable habitude, le grand vestibule pour aller
+souhaiter le bonjour &agrave; son p&egrave;re, et, comme toujours, &agrave; ce moment-l&agrave;,
+elle ne pouvait se d&eacute;fendre d'une certaine &eacute;motion, elle se signait et
+priait pour se donner du courage, afin que cette premi&egrave;re entrevue se
+pass&acirc;t sans bourrasque. Le vieux serviteur poudr&eacute; qui &eacute;tait toujours
+assis dans le vestibule se leva et lui dit tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Veuillez entrer.&raquo;</p>
+
+<p>Le bruit r&eacute;gulier d'un tour se faisait entendre dans la pi&egrave;ce voisine.
+La princesse en ouvrit timidement la porte, qui tourna doucement sur ses
+gonds, et s'arr&ecirc;ta sur le seuil; le prince travaillait, il se retourna
+et reprit aussit&ocirc;t son ouvrage.</p>
+
+<p>Ce cabinet &eacute;tait plein d'objets d'un usage journalier. Une &eacute;norme table,
+sur laquelle &eacute;taient jet&eacute;s au hasard des cartes et des livres, des
+armoires vitr&eacute;es dont les clefs brillaient dans leurs serrures, un
+bureau tr&egrave;s &eacute;lev&eacute; pour &eacute;crire d&eacute;bout, et sur lequel s'&eacute;talait un cahier
+ouvert, un tour garni de ses outils, et des copeaux jonchant le parquet,
+t&eacute;moignaient d'une activit&eacute; vari&eacute;e, constante et r&eacute;gl&eacute;e. Au mouvement
+cadenc&eacute; de son pied chauss&eacute; d'une botte molle &agrave; la tartare, &agrave; la
+pression ferme et &eacute;gale de sa main nerveuse, on restait frapp&eacute; de la
+forte dose de volont&eacute; contenue dans ce vieillard encore vert. Apr&egrave;s
+avoir travaill&eacute; pendant quelques secondes, il retira son pied de dessus
+la p&eacute;dale, essuya le repoussoir, qu'il jeta dans un sac de cuir clou&eacute; au
+tour, et s'approcha de la table. Il n'avait pas l'habitude de b&eacute;nir ses
+enfants, mais il leur offrait toujours &agrave; baiser une joue, que le rasoir
+n&eacute;gligeait le plus souvent. Ce c&eacute;r&eacute;monial accompli, il examina sa fille
+et lui dit avec une certaine brusquerie, qui cependant n'&eacute;tait pas
+exempte d'affection:</p>
+
+<p>&laquo;Tu vas bien, tu vas bien? Assieds-toi l&agrave;...&raquo;</p>
+
+<p>Et, s'emparant d'un cahier de g&eacute;om&eacute;trie &eacute;crit de sa main, il &eacute;tendit la
+jambe et attira &agrave; lui un fauteuil.</p>
+
+<p>&laquo;C'est pour demain,&raquo; dit-il vivement en feuilletant les pages et en
+marquant de l'ongle le paragraphe qu'il avait choisi.</p>
+
+<p>La princesse Marie se pencha sur la table.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, voici une lettre pour toi,&raquo; ajouta-t-il tout &agrave; coup, en retirant
+d'un vide-poche suspendu au mur une enveloppe dont l'adresse avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;crite par une main f&eacute;minine, et il la lui jeta.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de cette lettre, le visage de la princesse Marie se marbra de
+taches rouges; elle la saisit aussit&ocirc;t et la regarda.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce de ton &laquo;H&eacute;lo&iuml;se&raquo;? demanda le prince avec un sourire glacial, qui
+laissa voir des dents jaunes, mais bien conserv&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est de Julie, r&eacute;pondit-elle timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Je laisserai encore passer deux lettres, mais je lirai la troisi&egrave;me;
+vous vous &eacute;crivez des folies, je parie,... je lirai la troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mais lisez celle-ci, mon p&egrave;re...&raquo;</p>
+
+<p>Et sa fille la lui tendit en rougissant.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai dit la troisi&egrave;me, ce sera la troisi&egrave;me, s'&eacute;cria le vieux prince,
+en repoussant la lettre pour reprendre son cahier de g&eacute;om&eacute;trie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mademoiselle...&raquo;</p>
+
+<p>Et il se pencha au-dessus de sa fille, en appuyant une main sur le
+dossier du fauteuil o&ugrave; elle &eacute;tait assise et o&ugrave; elle se sentait comme
+envelopp&eacute;e de cette atmosph&egrave;re acre, impr&eacute;gn&eacute;e d'une odeur de tabac,
+particuli&egrave;re &agrave; la vieillesse et qui lui &eacute;tait si famili&egrave;re... &laquo;Eh bien,
+ces triangles sont &eacute;gaux; tu vois l'angle ABC.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse regardait avec effroi les yeux brillants de son p&egrave;re, ses
+joues se couvraient de taches de feu, la peur lui &ocirc;tait la facult&eacute; de
+penser et la rendait incapable de suivre les d&eacute;ductions de son
+professeur, si claires qu'elles fussent.... Cette sc&egrave;ne se r&eacute;p&eacute;tait tous
+les jours; mais &agrave; qui en &eacute;tait la faute, au ma&icirc;tre ou &agrave; l'&eacute;l&egrave;ve, qui
+finissait par voir trouble et par ne plus rien entendre? La figure de
+son p&egrave;re touchait la sienne, elle sentait l'odeur p&eacute;n&eacute;trante de son
+haleine et ne pensait plus qu'&agrave; fuir au plus vite et &agrave; se retirer dans
+sa chambre pour y &eacute;tudier et r&eacute;soudre en toute libert&eacute; le probl&egrave;me
+propos&eacute;. Lui, de son c&ocirc;t&eacute;, s'&eacute;chauffait, repoussait et ramenait son
+fauteuil avec fracas, tout en faisant maints efforts pour se ma&icirc;triser;
+puis de nouveau il se f&acirc;chait, temp&ecirc;tait et envoyait le cahier &agrave; tous
+les diables.</p>
+
+<p>Le malheur voulut que, cette fois encore, la princesse r&eacute;pond&icirc;t de
+travers:</p>
+
+<p>&laquo;Quelle sotte!&raquo; s'&eacute;cria-t-il, en rejetant le manuscrit.</p>
+
+<p>Puis, se d&eacute;tournant, il se leva, fit quelques pas, passa la main sur les
+cheveux de sa fille, se rassit et reprit son explication de plus belle.</p>
+
+<p>&laquo;Cela ne va pas, princesse, cela ne va pas! lui dit-il, voyant qu'elle
+&eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; le quitter en emportant son cahier.... Les math&eacute;matiques
+sont une noble science, et je ne veux pas que tu ressembles &agrave; nos sottes
+demoiselles. Pers&eacute;v&egrave;re, tu finiras par les aimer, et la b&ecirc;tise d&eacute;logera
+de ta cervelle.&raquo;</p>
+
+<p>Et il conclut en lui donnant une petite tape sur la joue.</p>
+
+<p>Elle fit un pas, il l'arr&ecirc;ta du geste, et, saisissant sur son bureau un
+livre nouvellement re&ccedil;u, il le lui tendit:</p>
+
+<p>&laquo;Ton &laquo;H&eacute;lo&iuml;se&raquo; t'envoie aussi je ne sais quelle <i>Clef du myst&egrave;re;</i> c'est
+religieux, &agrave; ce qu'il para&icirc;t. Je ne m'inqui&egrave;te en rien des croyances de
+personne, mais je l'ai parcouru. Tiens, prends-le, et va-t'en.&raquo; Et, lui
+tapant cette fois sur l'&eacute;paule, il ferma la porte derri&egrave;re elle.</p>
+
+<p>La princesse Marie rentra dans sa chambre. L'expression craintive, qui
+lui &eacute;tait habituelle, rendait encore moins attrayant son visage maladif
+et sans charme. Elle s'assit devant la table &agrave; &eacute;crire, garnie de
+miniatures encadr&eacute;es, et encombr&eacute;e de livres et de cahiers jet&eacute;s au
+hasard, car elle avait autant de d&eacute;sordre que son p&egrave;re avait d'ordre, et
+rompit avec impatience le cachet de la lettre de sa plus ch&egrave;re amie
+d'enfance, Julie Karaguine, que nous avons d&eacute;j&agrave; rencontr&eacute;e chez les
+Rostow.</p>
+
+<p>Voici le contenu de cette lettre:</p>
+
+<p>&laquo;Ch&egrave;re et excellente amie, quelle chose terrible et effrayante que
+l'absence! J'ai beau me dire que la moiti&eacute; de mon existence et de mon
+bonheur est en vous, que, malgr&eacute; la distance qui nous s&eacute;pare, nos c&oelig;urs
+sont unis par des liens indissolubles, le mien se r&eacute;volte contre la
+destin&eacute;e, et je ne puis, malgr&eacute; les plaisirs et les distractions qui
+m'entourent, vaincre une certaine tristesse cach&eacute;e que je ressens au
+fond du c&oelig;ur depuis notre s&eacute;paration. Pourquoi ne sommes-nous pas
+r&eacute;unies, comme cet &eacute;t&eacute;, dans votre grand cabinet, sur le canap&eacute; bleu, le
+canap&eacute; aux confidences?</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi ne puis-je, comme il y a trois mois, puiser de nouvelles
+forces morales dans votre regard si doux, si calme, si p&eacute;n&eacute;trant, regard
+que j'aimais tant et que je crois voir devant moi quand je vous
+&eacute;cris<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Arriv&eacute;e &agrave; cet endroit de la lettre, la princesse Marie poussa un soupir,
+se retourna et se regarda dans une psych&eacute;, qui lui renvoya l'image de sa
+personne disgracieuse et de son visage amaigri, dont les yeux toujours
+tristes semblaient avoir pris, en se voyant refl&eacute;t&eacute;s dans la glace, une
+expression encore plus accentu&eacute;e de m&eacute;lancolie. &laquo;Elle me flatte,&raquo; se
+dit-elle en reprenant sa lecture. Et cependant Julie &eacute;tait dans le vrai:
+les yeux de Marie &eacute;taient grands, profonds, et avaient parfois des
+&eacute;clairs qui leur donnaient une beaut&eacute; surnaturelle, en transformant
+compl&egrave;tement sa figure, qu'ils &eacute;clairaient de leur douce et tendre
+lumi&egrave;re. Mais la princesse ne se rendait pas compte &agrave; elle-m&ecirc;me de
+l'expression que ses yeux prenaient chaque fois qu'elle s'oubliait en
+pensant aux autres, et l'impitoyable psych&eacute; continuait &agrave; refl&eacute;ter une
+physionomie gauche et guind&eacute;e. Elle reprit sa lecture:</p>
+
+<p>&laquo;Tout Moscou ne parle que de guerre! L'un de mes deux fr&egrave;res est d&eacute;j&agrave; &agrave;
+l'&eacute;tranger; l'autre est avec la garde, qui se met en marche vers la
+fronti&egrave;re. Notre cher Empereur a quitt&eacute; P&eacute;tersbourg et, &agrave; ce qu'on
+pr&eacute;tend, compte lui-m&ecirc;me exposer sa pr&eacute;cieuse existence aux chances de
+la guerre. Dieu veuille que le monstre corse qui d&eacute;truit le repos de
+l'Europe soit terrass&eacute; par l'ange que le Tout-Puissant, dans sa
+mis&eacute;ricorde, nous a donn&eacute; pour souverain. Sans parler de mes fr&egrave;res,
+cette guerre m'a priv&eacute;e d'une relation des plus ch&egrave;res &agrave; mon c&oelig;ur. Je
+parle du jeune Nicolas Rostow, qui, avec son enthousiasme, n'a pu
+supporter l'inaction et a quitt&eacute; l'universit&eacute; pour aller s'enr&ocirc;ler dans
+l'arm&eacute;e. Eh bien, ch&egrave;re Marie, je vous avouerai que, malgr&eacute; son extr&ecirc;me
+jeunesse, son d&eacute;part pour l'arm&eacute;e a &eacute;t&eacute; un grand chagrin pour moi! Ce
+jeune homme, dont je vous parlais cet &eacute;t&eacute;, a tant de noblesse, tant de
+cette v&eacute;ritable jeunesse qu'on rencontre si rarement dans ce si&egrave;cle o&ugrave;
+nous ne vivons qu'au milieu de vieillards de vingt ans, il a surtout
+tant de franchise et de c&oelig;ur, il est tellement pur et po&eacute;tique, que mes
+relations avec lui, quelque passag&egrave;res qu'elles aient &eacute;t&eacute;, ont &eacute;t&eacute; une
+des plus douces jouissances de mon pauvre c&oelig;ur, qui a d&eacute;j&agrave; tant
+souffert. Je vous raconterai un jour nos adieux et tout ce qui s'est
+dit au d&eacute;part. Tout cela est encore trop r&eacute;cent.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ch&egrave;re amie, vous &ecirc;tes heureuse de ne pas conna&icirc;tre ces jouissances
+et ces peines si poignantes; vous &ecirc;tes heureuse, puisque ces derni&egrave;res
+sont ordinairement les plus fortes. Je sais tr&egrave;s bien que le comte
+Nicolas est trop jeune pour pouvoir jamais devenir pour moi quelque
+chose de plus qu'un ami; mais cette douce amiti&eacute;, ces relations si
+po&eacute;tiques sont pour mon c&oelig;ur un vrai besoin; mais n'en parlons plus. La
+grande nouvelle du jour, qui occupe tout Moscou, est la mort du comte
+Besoukhow et l'ouverture de sa succession. Figurez-vous que les
+princesses n'ont re&ccedil;u que tr&egrave;s peu de chose, le prince Basile rien, et
+que c'est M. Pierre qui a h&eacute;rit&eacute; de tout et qui, par-dessus le march&eacute;, a
+&eacute;t&eacute; reconnu pour fils l&eacute;gitime, par cons&eacute;quent comte Besoukhow et
+possesseur de la plus grande fortune de Russie. On pr&eacute;tend que le prince
+Basile a jou&eacute; un tr&egrave;s vilain r&ocirc;le dans toute cette histoire et qu'il est
+reparti tout penaud pour P&eacute;tersbourg. Je vous avoue que je comprends
+tr&egrave;s peu toutes ces affaires de legs et de testament. Ce que je sais,
+c'est que ce jeune homme, que nous connaissions tous sous le nom de M.
+Pierre tout court, est devenu comte Besoukhow et possesseur de l'une des
+plus grandes fortunes de Russie. Je m'amuse fort &agrave; observer les
+changements de ton et de mani&egrave;res des mamans accabl&eacute;es de filles &agrave;
+marier, et des demoiselles elles-m&ecirc;mes, &agrave; l'&eacute;gard de cet individu, qui,
+par parenth&egrave;se, m'a toujours paru &ecirc;tre un pauvre sire. Comme on s'amuse
+depuis deux ans &agrave; me donner des promis que je ne connais pas le plus
+souvent, la chronique matrimoniale de Moscou me fait comtesse Besoukhow.
+Mais vous sentez bien que je ne me soucie nullement de le devenir. &Agrave;
+propos de mariage, savez-vous que, tout derni&egrave;rement, &laquo;la tante en
+g&eacute;n&eacute;ral&raquo;, Anna Mikha&iuml;lovna, m'a confi&eacute;, sous le sceau du plus grand
+secret, un projet de mariage pour vous. Ce n'est ni plus ni moins que le
+fils du prince Basile, Anatole, qu'on voudrait ranger, en le mariant &agrave;
+une personne riche et distingu&eacute;e, et c'est sur vous qu'est tomb&eacute; le
+choix des parents. Je ne sais comment vous envisagerez la chose. Mais
+j'ai cru de mon devoir de vous en pr&eacute;venir. On le dit tr&egrave;s beau et tr&egrave;s
+mauvais sujet: c'est tout ce que j'ai pu savoir sur son compte. Mais
+assez de bavardage comme cela; je finis mon second feuillet, et maman
+m'envoie chercher pour aller d&icirc;ner chez les Apraxine. Lisez le livre
+mystique que je vous envoie et qui fait fureur chez nous. Quoiqu'il y
+ait dans ce livre des choses difficiles &agrave; atteindre avec la faible
+conception humaine, c'est un livre admirable, dont la lecture calme et
+&eacute;l&egrave;ve l'&acirc;me. Adieu. Mes respects &agrave; monsieur votre p&egrave;re, et mes
+compliments &agrave; Mlle Bourrienne. Je vous embrasse comme je vous aime.</p>
+
+<p>&laquo;Julie.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;P.-S. Donnez-moi des nouvelles de votre fr&egrave;re et de sa charmante petite
+femme <a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lecture avait plong&eacute; la princesse Marie dans une douce r&ecirc;verie;
+elle r&eacute;fl&eacute;chissait et souriait, et son visage, &eacute;clair&eacute; par ses beaux
+yeux, semblait transfigur&eacute;. Se levant tout &agrave; coup, elle traversa
+r&eacute;solument la chambre, et, s'asseyant &agrave; sa table, elle laissa courir sa
+plume sur une feuille de papier; voici sa r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&laquo;Ch&egrave;re et excellente amie, votre lettre du 13 m'a caus&eacute; une grande joie.
+Vous m'aimez donc toujours, ma po&eacute;tique Julie! L'absence, dont vous
+dites tant de mal, n'a donc pas eu sur vous son influence habituelle.
+Vous vous plaignez de l'absence? Que devrais-je dire, moi, si j'osais me
+plaindre, priv&eacute;e de tous ceux qui me sont chers? Ah! si nous n'avions
+pas la religion pour nous consoler, la vie serait bien triste! Pourquoi
+me supposez-vous un regard s&eacute;v&egrave;re, quand vous me parlez de votre
+affection pour ce jeune homme? Sous ce rapport, je ne suis rigide que
+pour moi. Je comprends ces sentiments chez les autres, et si je ne puis
+les approuver, ne les ayant jamais ressentis je ne les condamne pas. Il
+me para&icirc;t seulement que l'amour chr&eacute;tien, l'amour du prochain, l'amour
+pour ses ennemis est plus m&eacute;ritoire, plus doux que ne le sont les
+sentiments que peuvent inspirer les beaux yeux d'un jeune homme &agrave; une
+jeune fille po&eacute;tique et aimante comme vous. La nouvelle de la mort du
+comte Besoukhow nous est parvenue avant votre lettre, et mon p&egrave;re en a
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s affect&eacute;. Il dit que c'est l'avant-dernier repr&eacute;sentant du grand
+si&egrave;cle, et qu'&agrave; pr&eacute;sent c'est son tour mais qu'il fera son possible pour
+que son tour vienne le plus tard possible. Que Dieu nous garde de ce
+terrible malheur! Je ne puis partager votre opinion sur Pierre, que j'ai
+connu enfant. Il m'a toujours paru avoir un c&oelig;ur excellent, et c'est l&agrave;
+la qualit&eacute; que j'estime le plus. Quant &agrave; son h&eacute;ritage et au r&ocirc;le qu'y a
+jou&eacute; le prince Basile, c'est bien triste pour tous les deux! Ah! ch&egrave;re
+amie, la parole de notre divin Sauveur, &laquo;qu'il est plus ais&eacute; &agrave; un
+chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'&agrave; un riche d'entrer dans
+le royaume de Dieu,&raquo; cette parole est terriblement vraie! Je plains le
+prince Basile et je plains encore davantage le sort de M. Pierre. Si
+jeune et accabl&eacute; de ses richesses, que de tentations n'aura-t-il pas &agrave;
+subir! Si l'on me demandait ce que je d&eacute;sirerais le plus au monde, ce
+serait d'&ecirc;tre plus pauvre que le plus pauvre des mendiants. Mille
+gr&acirc;ces, ch&egrave;re amie, pour l'ouvrage que vous m'avez envoy&eacute; et qui fait si
+grande fureur chez vous!</p>
+
+<p>&laquo;Cependant, puisque vous me dites qu'au milieu de plusieurs bonnes
+choses il y en a d'autres que la faible conception humaine ne peut
+atteindre, il me para&icirc;t assez inutile de s'occuper d'une lecture
+inintelligible, qui par l&agrave; m&ecirc;me ne pourrait &ecirc;tre d'aucun fruit. Je n'ai
+jamais pu comprendre la rage qu'ont certaines personnes de s'embrouiller
+l'entendement en s'attachant &agrave; des livres mystiques qui n'&eacute;l&egrave;vent que
+des doutes dans leurs esprits, en exaltant leur imagination et en leur
+donnant un caract&egrave;re d'exag&eacute;ration tout &agrave; fait contraire &agrave; la simplicit&eacute;
+chr&eacute;tienne. Lisons les Ap&ocirc;tres et les &Eacute;vangiles. Ne cherchons pas &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer ce que ceux-l&agrave; renferment de myst&eacute;rieux, car comment
+oserions-nous, mis&eacute;rables p&eacute;cheurs que nous sommes, pr&eacute;tendre &agrave; nous
+initier dans les secrets terribles et sacr&eacute;s de la Providence, tant que
+nous portons cette d&eacute;pouille charnelle, qui &eacute;l&egrave;ve entre nous et
+l'&Eacute;ternel un voile imp&eacute;n&eacute;trable? Bornons-nous donc &agrave; &eacute;tudier les
+principes sublimes que notre divin Sauveur nous a laiss&eacute;s pour notre
+conduite ici-bas; cherchons &agrave; nous y conformer et &agrave; les suivre;
+persuadons-nous que moins nous donnons d'essor &agrave; notre faible esprit
+humain, plus il est agr&eacute;able &agrave; Dieu, qui rejette toute science ne venant
+pas de lui; que moins nous cherchons &agrave; approfondir ce qu'il lui a plu de
+d&eacute;rober &agrave; notre connaissance, plus t&ocirc;t il nous en accordera la
+d&eacute;couverte par son divin esprit. Mon p&egrave;re ne m'a pas parl&eacute; du
+pr&eacute;tendant, mais il m'a dit seulement qu'il a re&ccedil;u une lettre et attend
+une visite du prince Basile. Quant au projet de mariage qui me regarde,
+je vous dirai, ch&egrave;re et excellente amie, que le mariage, selon moi, est
+une institution divine &agrave; laquelle il faut se conformer. Quelque p&eacute;nible
+que cela soit pour moi, si le Tout-Puissant m'impose jamais les devoirs
+d'&eacute;pouse et de m&egrave;re, je t&acirc;cherai de les remplir aussi fid&egrave;lement que je
+le pourrai, sans m'inqui&eacute;ter de l'examen de mes sentiments &agrave; l'&eacute;gard de
+celui qu'il me donnera pour &eacute;poux. J'ai re&ccedil;u une lettre de mon fr&egrave;re qui
+m'annonce son arriv&eacute;e &agrave; Lissy-Gory avec sa femme. Ce sera une joie de
+courte dur&eacute;e, puisqu'il nous quitte pour prendre part &agrave; cette
+malheureuse guerre, &agrave; laquelle nous sommes entra&icirc;n&eacute;s, Dieu sait comment
+et pourquoi. Non seulement chez vous, au centre des affaires et du
+monde, on ne parle que de guerre, mais ici au milieu des travaux
+champ&ecirc;tres et de ce calme de la nature que les citadins se repr&eacute;sentent
+&agrave; la campagne, les bruits de la guerre se font entendre et sentir
+p&eacute;niblement. Mon p&egrave;re ne parle que de marches et de contremarches,
+choses auxquelles je ne comprends rien, et avant-hier, en faisant ma
+promenade habituelle dans la rue du village, je vis quelque chose qui me
+d&eacute;chira le c&oelig;ur: c'&eacute;tait un convoi de recrues enr&ocirc;l&eacute;es chez nous et
+exp&eacute;di&eacute;es pour l'arm&eacute;e! Il fallait voir l'&eacute;tat o&ugrave; se trouvaient les
+m&egrave;res, les femmes et les enfants des hommes qui partaient! il fallait
+entendre les sanglots des uns et des autres! On dirait que l'humanit&eacute; a
+oubli&eacute; les lois de son divin Sauveur, qui pr&ecirc;chait l'amour et le pardon
+des offenses, et qu'elle fait consister son plus grand m&eacute;rite dans l'art
+de s'entre-tuer.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, ch&egrave;re et bonne amie. Que notre divin Sauveur et sa tr&egrave;s sainte
+M&egrave;re vous aient en leur sainte et puissante garde!</p>
+
+<p>&laquo;Marie<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ah! princesse, vous exp&eacute;diez votre courrier; j'ai d&eacute;j&agrave; &eacute;crit &agrave; ma
+pauvre m&egrave;re,&raquo; s'&eacute;cria en grasseyant Mlle Bourrienne d'une voix pleine et
+sympathique.</p>
+
+<p>Sa personne vive et l&eacute;g&egrave;re contrastait singuli&egrave;rement avec l'atmosph&egrave;re
+sombre, solitaire et m&eacute;lancolique qui entourait la princesse Marie.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que je vous pr&eacute;vienne, princesse, ajouta-t-elle plus bas: le
+prince a eu une altercation avec Michel Ivanow; il est de tr&egrave;s mauvaise
+humeur,&mdash;et s'&eacute;coutant grasseyer avec plaisir,&mdash;tr&egrave;s morose....
+Tenez-vous donc sur vos gardes... vous savez....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ch&egrave;re amie, je vous ai pri&eacute;e de ne jamais me parler de la mauvaise
+humeur de mon p&egrave;re; je ne me permets pas de le juger, et je tiens &agrave; ce
+que les autres fassent comme moi,&raquo; r&eacute;pondit la princesse Marie en
+regardant &agrave; sa montre.</p>
+
+<p>Et, remarquant avec effroi qu'elle &eacute;tait en retard de cinq minutes sur
+l'heure qu'elle &eacute;tait oblig&eacute;e de consacrer &agrave; son piano, elle se dirigea
+vers la grande salle. Pendant que le prince se reposait, de midi &agrave; deux
+heures, sa fille devait exercer ses doigts: ainsi le voulait la r&egrave;gle
+immuable de la maison.</p>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p>Le valet de chambre &agrave; cheveux gris s'assoupissait aussi de son c&ocirc;t&eacute; sur
+sa chaise, au bruit du ronflement &eacute;gal de son ma&icirc;tre, qui dormait dans
+son grand cabinet, et aux sons lointains du piano, sur lequel se
+succ&eacute;daient jusqu'&agrave; vingt fois de suite les passages difficiles d'une
+sonate de Dussek.</p>
+
+<p>Une voiture et une britchka s'arr&ecirc;t&egrave;rent devant l'entr&eacute;e principale. Le
+prince Andr&eacute; descendit le premier de la voiture et aida sa jeune femme &agrave;
+le suivre.</p>
+
+<p>Le vieux Tikhone, qui s'&eacute;tait doucement gliss&eacute; hors de l'antichambre en
+refermant la porte derri&egrave;re lui, leur annon&ccedil;a tout bas que le prince
+dormait. Ni l'arriv&eacute;e du fils de la maison, ni aucun autre &eacute;v&eacute;nement,
+quelque extraordinaire qu'il p&ucirc;t &ecirc;tre, ne devait intervertir l'ordre de
+la journ&eacute;e. Le prince Andr&eacute; le savait comme lui, et peut-&ecirc;tre encore
+mieux, car il regarda &agrave; sa montre, pour se convaincre que rien n'&eacute;tait
+chang&eacute; dans les habitudes de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Il ne s'&eacute;veillera que dans vingt minutes, dit-il &agrave; sa femme; allons
+chez la princesse Marie.&raquo;</p>
+
+<p>La petite princesse avait pris de l'embonpoint, mais ses yeux et sa
+petite l&egrave;vre retrouss&eacute;e avec son fin duvet avaient toujours le m&ecirc;me
+sourire gai et gracieux.</p>
+
+<p>&laquo;Mais c'est un palais!&raquo; dit-elle &agrave; son mari. Elle exprimait son
+admiration comme si elle e&ucirc;t f&eacute;licit&eacute; un ma&icirc;tre de maison sur la beaut&eacute;
+de son bal. &laquo;Allons, vite, vite!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle souriait &agrave; son mari et au vieux Tikhone qui les conduisait.</p>
+
+<p>&laquo;C'est Marie qui s'exerce; allons doucement, il faut la surprendre.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; la suivait avec tristesse.</p>
+
+<p>&laquo;Tu as vieilli, mon vieux Tikhone,&raquo; dit-il au serviteur qui lui baisait
+la main.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ils allaient entrer dans la salle d'o&ugrave; partaient les
+accords du piano, une porte de c&ocirc;t&eacute; s'ouvrit et livra passage &agrave; une
+jeune et jolie Fran&ccedil;aise: c'&eacute;tait la blonde Mlle Bourrienne, qui parut
+transport&eacute;e de joie et de surprise &agrave; leur vue, et s'&eacute;cria: &laquo;Ah! quel
+bonheur pour la princesse!... Il faut que je la pr&eacute;vienne!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, de gr&acirc;ce! Vous &ecirc;tes Mlle Bourrienne: je vous connais d&eacute;j&agrave;
+par l'amiti&eacute; que vous porte ma belle-s&oelig;ur, lui dit la princesse en
+l'embrassant. Elle ne nous attend gu&egrave;re, n'est-ce pas?...&raquo;</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient pr&egrave;s de la porte derri&egrave;re laquelle les m&ecirc;mes morceaux
+allaient se r&eacute;p&eacute;tant sans rel&acirc;che. Le prince Andr&eacute; fron&ccedil;a le sourcil,
+comme s'il s'attendait &agrave; &eacute;prouver une impression p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Sa femme entra la premi&egrave;re; la musique cessa brusquement. On entendit
+un cri, un bruit de baisers &eacute;chang&eacute;s, et le prince Andr&eacute; put voir sa
+s&oelig;ur et sa femme, qui ne s'&eacute;taient rencontr&eacute;es qu'une fois, &agrave; l'&eacute;poque
+de son mariage, tendrement serr&eacute;es dans les bras l'une de l'autre,
+pendant que Mlle Bourrienne les regardait, la main sur le c&oelig;ur et pr&ecirc;te
+&agrave; pleurer et &agrave; rire tout &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Il haussa les &eacute;paules, et son front se plissa comme celui d'un m&eacute;lomane
+qui entend une fausse note. Les deux jeunes femmes, ayant recul&eacute; d'un
+pas, se jet&egrave;rent de nouveau dans les bras l'une de l'autre pour
+s'embrasser encore en se prenant les mains et la taille. Finalement,
+elles fondirent en larmes, &agrave; sa grande stup&eacute;faction. Mlle Bourrienne,
+profond&eacute;ment attendrie, se mit &agrave; pleurer. Le prince Andr&eacute; se sentait mal
+&agrave; l'aise, mais sa femme et sa s&oelig;ur semblaient trouver tout naturel que
+leur premi&egrave;re entrevue ne p&ucirc;t se passer sans larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ch&egrave;re.&mdash;Ah! Marie, dirent-elles &agrave; la fois en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous bien que j'ai r&ecirc;v&eacute; de vous cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne nous attendiez pas?... Mais, Marie, vous avez maigri!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, vous avez repris....</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tout de suite reconnu Madame la princesse, s'&eacute;cria Mlle
+Bourrienne.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui ne me doutais de rien.... Ah! Andr&eacute;, je ne vous voyais
+pas!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; et sa s&oelig;ur s'embrass&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle pleurnicheuse!&raquo; lui dit-il, pendant qu'elle fixait sur lui ses
+yeux encore voil&eacute;s de pleurs, et que son tendre et lumineux regard
+cherchait le sien. La petite princesse bavardait sans s'arr&ecirc;ter. Sa
+l&egrave;vre sup&eacute;rieure ne cessait de s'abaisser, en effleurant celle de
+dessous pour se relever aussit&ocirc;t et s'&eacute;panouir dans un gai sourire, qui
+faisait ressortir l'&eacute;clat de ses petites dents et celui de ses yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Ils avaient eu un accident, contait-elle tout d'une haleine, &agrave; la
+Spasska&iuml;a-Gora... et cet accident aurait pu &ecirc;tre grave... et puis elle
+avait laiss&eacute; toutes ses robes &agrave; P&eacute;tersbourg; elle n'avait plus rien &agrave;
+mettre... et Andr&eacute; &eacute;tait si chang&eacute;... et Kitty Odintzow avait &eacute;pous&eacute; un
+vieux bonhomme... et elle avait un mari pour sa belle-s&oelig;ur, un mari
+s&eacute;rieux... mais nous en causerons plus tard,&raquo; ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>La princesse Marie continuait &agrave; examiner son fr&egrave;re: on lisait
+l'affection et la tristesse dans ses beaux yeux. Ses pens&eacute;es ne
+suivaient plus le caquetage de la jolie petite perruche, et elle
+interrompit m&ecirc;me la description d'une des derni&egrave;res f&ecirc;tes donn&eacute;es &agrave;
+P&eacute;tersbourg, pour demander &agrave; son fr&egrave;re s'il &eacute;tait tout &agrave; fait d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+rejoindre l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, et pas plus tard que demain.&raquo;</p>
+
+<p>Lise soupira.</p>
+
+<p>&laquo;Il m'abandonne ici, s'&eacute;cria-t-elle, et Dieu sait pourquoi, lorsqu'il
+aurait pu obtenir de l'avancement...&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie, sans l'&eacute;couter davantage, la regarda
+affectueusement, et d&eacute;signant au prince Andr&eacute; l'embonpoint exag&eacute;r&eacute; de sa
+femme:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce bien s&ucirc;r?&raquo; dit-elle.</p>
+
+<p>La jeune femme changea de couleur.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, r&eacute;pondit-elle en soupirant. Et c'est si effrayant!&raquo;</p>
+
+<p>Ses l&egrave;vres se serr&egrave;rent, et, effleurant de sa joue le visage de sa
+belle-s&oelig;ur, elle fondit en larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Il lui faut du repos, dit le prince Andr&eacute; avec un air de
+m&eacute;contentement.... N'est-ce pas, Lise? Emm&egrave;ne-la chez toi, Marie,
+pendant que j'irai chez mon p&egrave;re.... Dis-moi, est-il toujours le m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toujours, au moins pour moi, reprit sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et toujours les m&ecirc;mes heures, les m&ecirc;mes promenades dans les m&ecirc;mes
+all&eacute;es, et puis apr&egrave;s cela vient le tour...&raquo;</p>
+
+<p>Et l'imperceptible sourire du prince Andr&eacute; disait assez que, malgr&eacute; son
+respect filial, il &eacute;tait au courant des manies de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, les m&ecirc;mes heures, le m&ecirc;me tour et les m&ecirc;mes le&ccedil;ons de
+math&eacute;matiques et de g&eacute;om&eacute;trie,&raquo; reprit-elle en riant, comme si ces
+heures d'&eacute;tude &eacute;taient les plus belles de son existence.</p>
+
+<p>Lorsque les vingt derni&egrave;res minutes consacr&eacute;es au sommeil du vieux
+prince se furent &eacute;coul&eacute;es, le vieux Tikhone vint chercher le prince
+Andr&eacute;; son p&egrave;re lui faisait l'honneur de changer, &agrave; cause de lui, la
+r&egrave;gle de la journ&eacute;e en le recevant pendant sa toilette. Le vieux prince
+se faisait toujours poudrer pour le d&icirc;ner et endossait alors une longue
+redingote &agrave; l'ancienne mode. Au moment o&ugrave; son fils entra dans son
+cabinet de toilette, il &eacute;tait enfonc&eacute; dans un fauteuil de cuir, et
+couvert d'un large peignoir blanc, la t&ecirc;te livr&eacute;e aux mains du fid&egrave;le
+Tikhone. Le prince Andr&eacute; s'avan&ccedil;a vivement; l'expression chagrine qui
+&eacute;tait devenue son expression habituelle avait disparu; il y avait dans
+sa physionomie la m&ecirc;me vivacit&eacute; qui s'y montrait dans ses causeries avec
+Pierre.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! te voil&agrave;, mon guerrier! Tu veux vaincre Bonaparte,&raquo; s'&eacute;cria le
+vieux prince, en secouant sa t&ecirc;te poudr&eacute;e, autant que le lui
+permettaient les mains de Tikhone qui tressait le catogan.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, vas-y... ferme! de l'avant! Sans cela, il pourrait se faire
+qu'il nous compt&acirc;t bient&ocirc;t au nombre de ses sujets.... Tu vas bien?...&raquo;</p>
+
+<p>Et il lui tendit sa joue. La sieste l'avait mis de belle humeur, aussi
+avait-il l'habitude de dire: &laquo;avant d&icirc;ner sommeil d'or, apr&egrave;s d&icirc;ner
+sommeil d'argent&raquo;. Il lan&ccedil;ait &agrave; son fils de joyeux regards de c&ocirc;t&eacute; &agrave;
+travers ses &eacute;pais sourcils, pendant que son fils l'embrassait &agrave;
+l'endroit indiqu&eacute;, sans r&eacute;pondre &agrave; ses &eacute;ternelles plaisanteries sur les
+militaires de l'&eacute;poque actuelle et surtout sur Bonaparte.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, me voici, mon p&egrave;re, et je vous ai aussi amen&eacute; ma femme dans un
+&eacute;tat int&eacute;ressant.... Et vous, vous portez-vous bien?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, il n'y a que les imb&eacute;ciles et les d&eacute;bauch&eacute;s pour &ecirc;tre
+malades, et tu me connais.... Je travaille du matin au soir, je suis
+sobre, donc je me porte bien!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci! reprit son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu n'y est pour rien! Voyons... et revenant &agrave; son dada, voyons,
+conte-moi un peu comment les Allemands vous ont enseign&eacute; le moyen de
+battre Bonaparte, selon les r&egrave;gles de cette nouvelle science appel&eacute;e
+strat&eacute;gie?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi un peu respirer, mon p&egrave;re, lui r&eacute;pondit en souriant le
+prince Andr&eacute;, qui l'aimait et le respectait malgr&eacute; ses manies. Je ne
+sais m&ecirc;me pas encore o&ugrave; je loge.</p>
+
+<p>&mdash;Sottises, sottises que tout cela,&raquo; s'&eacute;cria le vieux en tortillant sa
+tresse pour s'assurer qu'elle &eacute;tait bien natt&eacute;e.</p>
+
+<p>Et saisissant la main de son fils:</p>
+
+<p>&laquo;La maison destin&eacute;e &agrave; ta femme est pr&ecirc;te: la princesse Marie l'y
+conduira, la lui montrera, et elles bavarderont &agrave; remplir trois
+paniers.... Affaires de femmes que tout cela.... Je suis content de la
+recevoir. Voyons, mets-toi l&agrave; et parle. J'admets l'arm&eacute;e de Michelson,
+de Tolstoy, car elles op&eacute;reront ensemble; mais l'arm&eacute;e du Midi, que
+fera-t-elle? La Prusse reste neutre, je le sais; mais l'Autriche, mais
+la Su&egrave;de? ajouta-t-il en se levant et en marchant dans la chambre,
+pendant que le vieux Tikhone le suivait, lui pr&eacute;sentant les diff&eacute;rentes
+pi&egrave;ces de son ajustement.... Comment traversera-t-on la Pom&eacute;ranie?&raquo;</p>
+
+<p>L'insistance de son p&egrave;re &eacute;tait si grande, que le prince Andr&eacute; commen&ccedil;a,
+&agrave; contrec&oelig;ur d'abord et en s'animant ensuite, &agrave; d&eacute;velopper, moiti&eacute; en
+russe, moiti&eacute; en fran&ccedil;ais, le plan des op&eacute;rations pour la nouvelle
+campagne qui &eacute;tait &agrave; la veille de s'ouvrir. Il expliqua comment une
+arm&eacute;e de 90 000 hommes devait menacer la Prusse pour la faire sortir de
+sa neutralit&eacute; et la forcer &agrave; l'action; comment une partie de ces troupes
+se joindrait aux Su&eacute;dois &agrave; Stralsund; comment 220 000 Autrichiens et 100
+000 Russes agiraient pendant ce temps en Italie et sur le Rhin; comment
+50 000 Russes et 80 000 Anglais d&eacute;barqueraient &agrave; Naples, et comment
+enfin ce total de 800 000 hommes attaquerait les Fran&ccedil;ais sur plusieurs
+points &agrave; la fois. Le vieux prince ne t&eacute;moigna pas le moindre int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+ce long r&eacute;cit. On aurait dit qu'il ne l'avait m&ecirc;me pas &eacute;cout&eacute;, car il
+l'avait interrompu &agrave; trois reprises, sans cesser de marcher en
+s'habillant; la premi&egrave;re fois il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Le blanc, le blanc!...&raquo;</p>
+
+<p>Ce qui voulait dire que le vieux Tikhone se trompait de gilet. La
+seconde, il demanda si sa belle-fille accoucherait bient&ocirc;t, et hocha la
+t&ecirc;te d'un air de reproche en ajoutant:</p>
+
+<p>&laquo;C'est mal C'est mal! Continue!&raquo;</p>
+
+<p>Et la troisi&egrave;me, pendant que son fils terminait son exposition, il
+entonna de sa voix fausse et cass&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Marlbrough s'en va-t-en guerre, ne sait quand reviendra.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous dis pas que j'approuve ce plan, lui dit son fils en souriant
+l&eacute;g&egrave;rement. Je vous l'ai expos&eacute; tel qu'il est: Napol&eacute;on en aura bien
+certainement fait un qui vaudra le n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de neuf, rien de neuf l&agrave; dedans, voil&agrave; ce que je te dirai.&raquo;</p>
+
+<p>Et le vieux r&eacute;p&eacute;ta entre ses dents, d'un air pensif:</p>
+
+<p>&laquo;Ne sait quand reviendra&raquo;.... Maintenant va-t'en dans la salle &agrave;
+manger!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+
+<p>Deux heures sonnaient lorsque le prince, ras&eacute; et poudr&eacute;, fit son entr&eacute;e
+dans la salle &agrave; manger, o&ugrave; l'attendaient sa belle-fille, sa fille, Mlle
+Bourrienne et l'architecte de la maison, qui &eacute;tait admis &agrave; sa table,
+quoique sa position inf&eacute;rieure ne lui donn&acirc;t aucun droit &agrave; un pareil
+honneur. Le vieux prince, &agrave; cheval sur l'&eacute;tiquette et sur la diff&eacute;rence
+des rangs, n'invitait que rarement les gros bonnets de la province, mais
+il lui plaisait de montrer dans la personne de son architecte, qui se
+mouchait timidement dans un mouchoir &agrave; carreaux, que tous les hommes
+sont &eacute;gaux. Il lui arrivait souvent de rappeler &agrave; sa fille que Michel
+Ivanovitch ne valait pas moins qu'eux, et c'&eacute;tait &agrave; lui qu'il
+s'adressait presque toujours pendant ses repas.</p>
+
+<p>Dans la haute et spacieuse salle &agrave; manger, derri&egrave;re chaque chaise se
+tenait un domestique, et le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, une serviette sur le bras,
+promenait une derni&egrave;re fois son regard inquiet de la table aux laquais,
+et du cartel &agrave; la porte qui allait s'ouvrir devant son ma&icirc;tre. Le prince
+Andr&eacute; examinait attentivement l'arbre g&eacute;n&eacute;alogique de sa famille,
+encadr&eacute; d'une baguette d'or. Cet objet, tout nouveau pour lui, &eacute;tait
+suspendu en face d'un autre immense tableau du m&ecirc;me genre, indignement
+barbouill&eacute; par un artiste amateur. Ce barbouillage repr&eacute;sentait le chef
+de la lign&eacute;e des Bolkonsky, un descendant de Rurik, en prince souverain
+avec une couronne sur la t&ecirc;te. Andr&eacute; ne put s'emp&ecirc;cher de sourire &agrave; la
+vue de ce portrait de haute fantaisie qui frisait la caricature.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! je le reconnais bien l&agrave; tout entier!&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie, qui venait d'entrer, le regardait avec &eacute;tonnement,
+et ne comprenait pas ce qu'il pouvait y avoir l&agrave; de risible; tout ce qui
+touchait &agrave; son p&egrave;re lui inspirait un respect religieux, qu'aucune
+critique ne pouvait affaiblir.</p>
+
+<p>&laquo;Chacun a son talon d'Achille, continua le prince Andr&eacute;.... Avoir
+l'esprit qu'il a et se donner ce ridicule!...&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie, &agrave; laquelle d&eacute;plaisait la hardiesse de ces propos,
+allait y r&eacute;pondre, lorsque les pas si impatiemment attendus se firent
+entendre. La d&eacute;marche agile et l&eacute;g&egrave;re du vieux prince, ses allures
+brusques et vives contrastaient si singuli&egrave;rement avec la tenue s&eacute;v&egrave;re
+et correcte de sa maison, qu'on aurait pu y soup&ccedil;onner une
+arri&egrave;re-pens&eacute;e de sa part.</p>
+
+<p>Deux heures venaient donc de sonner au cartel, et la pendule du salon y
+r&eacute;pondait m&eacute;lancoliquement, lorsque le prince parut; ses yeux brillants,
+pleins de feu, surplomb&eacute;s de leurs &eacute;pais sourcils gris, gliss&egrave;rent
+rapidement sur toutes les personnes pr&eacute;sentes pour se fixer sur la
+petite princesse. &Agrave; sa vue, elle fut saisie de ce sentiment de respect
+et de crainte que son beau-p&egrave;re savait inspirer &agrave; tout son entourage. Il
+lui caressa doucement les cheveux et lui donna une petite tape sur la
+nuque.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis bien aise, bien aise,&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Et, l'ayant d&eacute;visag&eacute;e une seconde, il la quitta aussit&ocirc;t pour s'asseoir
+&agrave; table:</p>
+
+<p>&laquo;Asseyez-vous, asseyez-vous, Michel Ivanovitch.&raquo;</p>
+
+<p>Il indiqua &agrave; sa belle-fille une chaise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, et le valet de
+chambre la lui avan&ccedil;a.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh! fit le vieux prince en jetant un regard sur sa taille arrondie;
+trop de h&acirc;te, c'est mal! Il faut marcher, beaucoup marcher,
+beaucoup!...&raquo;</p>
+
+<p>Et sa bouche riait d'un rire sec et d&eacute;sagr&eacute;able, tandis que ses yeux ne
+disaient rien.</p>
+
+<p>La petite princesse ne l'entendit pas ou fit semblant de ne pas l'avoir
+entendu; elle garda un silence embarrass&eacute; jusqu'au moment o&ugrave; il lui
+demanda des nouvelles de son p&egrave;re et de diff&eacute;rentes autres
+connaissances; alors elle sourit et retrouva son entrain en lui
+racontant tous les petits comm&eacute;rages de la capitale.</p>
+
+<p>&laquo;La pauvre comtesse Apraxine a perdu son mari et elle a pleur&eacute; toutes
+les larmes de son corps!...&raquo;</p>
+
+<p>Plus elle s'animait, plus le vieux prince l'&eacute;tudiait d'un air s&eacute;v&egrave;re;
+tout &agrave; coup il se d&eacute;tourna brusquement: on aurait dit qu'il n'avait plus
+rien &agrave; apprendre:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, Michel Ivanovitch, s'&eacute;cria-t-il, il va arriver malheur &agrave;
+votre Bonaparte. Le prince Andr&eacute; (il ne parlait jamais de son fils qu'&agrave;
+la troisi&egrave;me personne) me l'a expliqu&eacute;; de terribles forces s'amassent
+contre lui.... Et dire qu'&agrave; nous deux, vous et moi, nous l'avons
+toujours tenu pour un imb&eacute;cile!&raquo;</p>
+
+<p>Michel Ivanovitch savait parfaitement n'avoir jamais eu pareille opinion
+en si flatteuse compagnie: aussi comprit-il que sa personne servait
+d'entr&eacute;e en mati&egrave;re; il regarda le jeune prince avec une certaine
+surprise, ne sachant pas trop ce qui allait suivre.</p>
+
+<p>&laquo;C'est un grand tacticien,&raquo; dit le prince &agrave; son fils, en d&eacute;signant
+Michel Ivanovitch, et il reprit son th&egrave;me favori, c'est-&agrave;-dire la
+guerre, Bonaparte, les grands capitaines et les hommes d'&Eacute;tat du moment.
+Il n'y avait, selon lui, &agrave; la t&ecirc;te des affaires que des &eacute;coliers
+ignorant les premi&egrave;res notions de la science militaire et
+administrative; Bonaparte n'&eacute;tait qu'un petit Fran&ccedil;ais sans importance,
+dont les succ&egrave;s devaient &ecirc;tre attribu&eacute;s au manque des Potemkin et des
+Souvorow. L'&eacute;tat de l'Europe n'offrait aucune complication, et il n'y
+avait point de guerre s&eacute;rieuse, mais une com&eacute;die de marionnettes, jou&eacute;e
+par les grands faiseurs pour tromper le public.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; r&eacute;pondait gaiement &agrave; ces plaisanteries, et les
+provoquait m&ecirc;me pour engager son p&egrave;re &agrave; continuer.</p>
+
+<p>&laquo;Le pass&eacute; l'emporte toujours sur le pr&eacute;sent, et pourtant Souvorow s'est
+laiss&eacute; prendre au pi&egrave;ge tendu par Moreau; il n'a pas su s'en tirer.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te l'a dit? Qui te l'a dit? s'&eacute;cria le prince. Souvorow...&raquo;</p>
+
+<p>Et il jeta en l'air son assiette, que le vieux Tikhone eut l'adresse de
+saisir au vol.</p>
+
+<p>&laquo;Fr&eacute;d&eacute;ric et Souvorow, en voil&agrave; deux; mais Moreau! Moreau &eacute;tait
+prisonnier si Souvorow avait &eacute;t&eacute; libre d'agir; mais il avait sur son dos
+le Hof-kriegs-wurstschnapsrath, dont le diable ne se serait pas
+d&eacute;barrass&eacute;. Vous verrez; vous verrez ce qu'est un
+Hof-kriegs-wurstschnapsrath! Si Souvorow n'a pas eu ses coud&eacute;es franches
+avec lui, ce n'est pas Michel Koutouzow qui les aura. Non, mon ami, vos
+g&eacute;n&eacute;raux ne vous suffiront pas: il vous faudra des g&eacute;n&eacute;raux fran&ccedil;ais, de
+ceux qui se retournent contre les leurs pour lutter avec Bonaparte. On a
+d&eacute;j&agrave; envoy&eacute; &agrave; New-York l'Allemand Pahlen &agrave; la recherche de Moreau,
+ajouta-t-il en faisant allusion &agrave; la proposition faite &agrave; ce dernier
+d'entrer au service de la Russie. C'est inou&iuml;! Les Potemkin, les
+Souvorow, les Orlow, &eacute;taient-ils des Allemands? Crois-moi, ou bien ils
+n'ont plus de cervelle, ou bien c'est moi qui ai perdu la mienne. Je
+vous souhaite bonne chance, mais nous verrons. Bonaparte un grand
+capitaine? Oh! oh!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis loin de trouver notre organisation parfaite, mais j'avoue que
+je ne partage pas votre mani&egrave;re de voir; moquez-vous de Bonaparte, si
+cela vous pla&icirc;t: il n'en sera pas moins un grand capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Michel Ivanovitch, s'&eacute;cria le vieux prince, entendez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>L'architecte, qui &eacute;tait fort occup&eacute; de son r&ocirc;ti, avait esp&eacute;r&eacute; se faire
+oublier.</p>
+
+<p>&laquo;L'entendez-vous? Je vous ai toujours soutenu que Bonaparte &eacute;tait un
+grand tacticien: eh bien, c'est aussi son avis &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement, Excellence, murmura Michel Ivanovitch, pendant que
+le prince riait d'un rire sec.</p>
+
+<p>&mdash;Bonaparte est n&eacute; sous une heureuse &eacute;toile, ses soldats sont
+admirables, et puis il a eu la chance d'avoir affaire aux Allemands en
+premier et de les avoir battus: il faut &ecirc;tre un bon &agrave; rien pour ne pas
+savoir les battre; depuis que le monde existe, on les a toujours ross&eacute;s,
+et eux ne l'ont jamais rendu &agrave; personne!... Si! pourtant, ils se sont
+ross&eacute;s entre eux... mais cela ne compte pas! Eh bien, c'est &agrave; eux qu'il
+est redevable de sa gloire!...&raquo;</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; &eacute;num&eacute;rer toutes les fautes commises, selon lui, par
+Bonaparte, comme capitaine et comme administrateur. Son fils l'&eacute;coutait
+en silence, mais aucun argument n'aurait &eacute;t&eacute; assez fort pour &eacute;branler
+ses convictions, aussi fermement enracin&eacute;es que celles de son p&egrave;re;
+seulement, il s'&eacute;tonnait et se demandait comment il &eacute;tait possible &agrave; un
+vieillard solitaire et retir&eacute; &agrave; la campagne de conna&icirc;tre aussi bien dans
+leurs moindres d&eacute;tails toutes les combinaisons politiques et militaires
+de l'Europe.</p>
+
+<p>&laquo;Tu crois que je n'y comprends rien, parce que je suis vieux? Eh bien,
+voil&agrave;:... cela me travaille... je n'en dors pas la nuit.... O&ugrave; est-il
+donc, ton grand capitaine? O&ugrave; a-t-il fait ses preuves?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait trop long &agrave; d&eacute;montrer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, va le rejoindre, ton Bonaparte! Voil&agrave; encore un admirateur de
+votre goujat d'empereur! s'&eacute;cria-t-il en excellent fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je ne suis pas bonapartiste, mon prince.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ne sait quand reviendra,&raquo; fredonna le vieillard d'une voix fausse, et
+c'est en riant tout jaune qu'il se leva de table.</p>
+
+<p>Tant qu'avait dur&eacute; la discussion, la petite princesse &eacute;tait rest&eacute;e
+silencieuse et effarouch&eacute;e, regardant tour &agrave; tour son mari, son
+beau-p&egrave;re et sa belle-s&oelig;ur. &Agrave; peine le d&icirc;ner fini, elle prit cette
+derni&egrave;re par le bras, et l'entra&icirc;nant dans la pi&egrave;ce voisine:</p>
+
+<p>&laquo;Quel homme d'esprit que votre p&egrave;re! C'est &agrave; cause de cela, je crois,
+qu'il me fait peur!</p>
+
+<p>&mdash;Il est si bon!&raquo; r&eacute;pondit la princesse Marie.</p>
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+
+<p>On &eacute;tait au lendemain et le prince Andr&eacute; partait dans la soir&eacute;e. Quant
+au vieux prince, il n'avait rien chang&eacute; &agrave; ses habitudes et s'&eacute;tait
+retir&eacute; chez lui apr&egrave;s le d&icirc;ner. Sa belle-fille &eacute;tait chez la princesse
+Marie, pendant que son fils, apr&egrave;s avoir &ocirc;t&eacute; son uniforme et mis une
+redingote sans &eacute;paulettes, faisait ses derniers pr&eacute;paratifs de d&eacute;part
+avec l'aide de son valet de chambre. Il visita lui-m&ecirc;me avec soin sa
+cal&egrave;che de voyage, ses valises, et donna l'ordre d'atteler. Il ne
+restait plus dans sa chambre que les menus objets qui le suivaient
+partout: une cassette, une cantine en argent, deux pistolets et un sabre
+turc, que son p&egrave;re avait rapport&eacute;s de l'assaut d'Otchakow et dont il lui
+avait fait cadeau; tout &eacute;tait rang&eacute; dans le plus grand ordre, nettoy&eacute;,
+remis &agrave; neuf, et plac&eacute; dans des fourreaux de drap solidement attach&eacute;s.</p>
+
+<p>Pour peu qu'on soit enclin &agrave; la r&eacute;flexion, on est presque toujours dans
+une disposition d'esprit s&eacute;rieuse au moment d'un d&eacute;part ou d'un
+changement d'existence: on jette un coup d'&oelig;il en arri&egrave;re et l'on fait
+des plans pour l'avenir. Le prince Andr&eacute; &eacute;tait soucieux et attendri: il
+marchait de long en large, les mains crois&eacute;es derri&egrave;re le dos, regardant
+sans voir et hochant la t&ecirc;te d'un air absorb&eacute;. Craignait-il l'issue de
+la guerre, ou regrettait-il sa femme? L'un et l'autre peut-&ecirc;tre; mais il
+&eacute;tait &eacute;vident qu'il ne tenait pas &agrave; &ecirc;tre surpris dans ces dispositions,
+car, &agrave; un bruit de pas qui se fit entendre dans la pi&egrave;ce voisine, il
+s'approcha vivement de la table, d&eacute;gagea ses mains et fit semblant de
+ranger sa cassette, pendant que sa figure reprenait son expression
+habituelle de calme imp&eacute;n&eacute;trable.</p>
+
+<p>La princesse Marie entra en courant, et toute hors d'haleine: &laquo;On m'a
+dit que tu avais fait atteler, et moi qui d&eacute;sirais causer seule avec
+toi... car Dieu sait pour combien de temps nous allons nous s&eacute;parer....
+Cela ne t'ennuie pas au moins que je sois venue?... Tu es bien chang&eacute;,
+Andrioucha,&raquo; ajouta-t-elle, comme pour expliquer sa question.</p>
+
+<p>Elle n'avait pu s'emp&ecirc;cher de sourire en l'appelant ainsi, car il lui
+paraissait &eacute;trange que ce beau gar&ccedil;on, dont l'ext&eacute;rieur &eacute;tait si s&eacute;v&egrave;re,
+f&ucirc;t l'Andrioucha de ses jeux, le petit gamin efflanqu&eacute; et polisson de
+son enfance.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est Lise? dit-il en r&eacute;pondant &agrave; la question de sa s&oelig;ur par un
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est endormie de fatigue sur mon canap&eacute;! Ah! Andr&eacute;, quel tr&eacute;sor
+de femme vous avez l&agrave;!... Une v&eacute;ritable enfant, gaie, vive: aussi je
+l'aime bien.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; s'&eacute;tait assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa s&oelig;ur et gardait le silence;
+un sourire ironique se jouait sur ses l&egrave;vres, elle le remarqua et
+reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut &ecirc;tre indulgent pour ses petites faiblesses.... Qui n'en a pas?
+Elle a &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e dans le monde: sa position actuelle est tr&egrave;s
+difficile... il faut se mettre &agrave; la place de chacun: tout comprendre,
+c'est tout pardonner. Tu avoueras qu'il est bien dur pour elle, dans
+l'&eacute;tat o&ugrave; elle se trouve, de se s&eacute;parer de son mari et de rester seule &agrave;
+la campagne... oui, c'est tr&egrave;s dur d'&ecirc;tre oblig&eacute;e de rompre ainsi avec
+ses habitudes pass&eacute;es.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; l'&eacute;coutait comme on &eacute;coute les personnes que l'on
+conna&icirc;t &agrave; fond.</p>
+
+<p>&laquo;Mais toi, tu vis bien &agrave; la campagne?... Tu trouves donc cette existence
+bien difficile &agrave; supporter?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, c'est tout diff&eacute;rent. Je ne connais rien, et je ne puis
+d&eacute;sirer une autre existence; mais, pour une jeune femme habitu&eacute;e &agrave; la
+vie du monde, enterrer ses plus belles ann&eacute;es dans cette solitude, car,
+tu le sais, mon p&egrave;re est toujours occup&eacute;, et moi... et moi? Quelle
+ressource puis-je &ecirc;tre pour elle?... Elle a toujours v&eacute;cu dans la
+meilleure soci&eacute;t&eacute;... il ne lui reste donc que Mlle Bourrienne....</p>
+
+<p>&mdash;Elle me d&eacute;pla&icirc;t, votre Bourrienne!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'assure qu'elle est tr&egrave;s bonne, tr&egrave;s gentille et surtout tr&egrave;s
+malheureuse!... Elle n'a personne au monde... &Agrave; dire vrai, elle me g&ecirc;ne
+plus qu'elle ne m'est utile; j'ai toujours &eacute;t&eacute; un v&eacute;ritable sauvageon et
+je pr&eacute;f&egrave;re &ecirc;tre seule!... Mon p&egrave;re l'aime, il est toujours bon pour elle
+et pour Michel Ivanovitch, car il est leur bienfaiteur, et comme dit
+Sterne: &laquo;On aime les gens en raison du bien qu'on leur fait et non du
+bien qu'ils nous font&raquo;.... Mon p&egrave;re l'a recueillie orpheline, sur le
+pav&eacute;, et elle est vraiment bonne!... Sa fa&ccedil;on de lire lui pla&icirc;t, et tous
+les soirs elle lui fait sa lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Marie, dis-moi franchement, tu dois bien souffrir parfois du
+caract&egrave;re de notre p&egrave;re?&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie, atterr&eacute;e par cette question, balbutia avec effort:</p>
+
+<p>&laquo;Moi, souffrir?</p>
+
+<p>&mdash;Il a toujours &eacute;t&eacute; dur, mais maintenant il doit &ecirc;tre terriblement
+difficile &agrave; vivre, continua le prince Andr&eacute; pour &eacute;prouver sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bon, Andr&eacute;, tr&egrave;s bon, mais tu p&egrave;ches par orgueil, reprit-elle,
+comme si elle e&ucirc;t r&eacute;pondu &agrave; ses propres pens&eacute;es, et c'est tr&egrave;s mal!
+Comment peux-tu te permettre un pareil jugement et supposer que notre
+p&egrave;re puisse inspirer autre chose que la v&eacute;n&eacute;ration? Je suis heureuse et
+satisfaite aupr&egrave;s de lui, et je regrette que ce bonheur ne soit pas
+partag&eacute; par tout le monde.&raquo;</p>
+
+<p>Son fr&egrave;re secoua la t&ecirc;te avec incr&eacute;dulit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Une seule chose, &agrave; te parler franchement, m'inqui&egrave;te et me tourmente:
+ce sont ses opinions en mati&egrave;re religieuse. Je ne puis comprendre qu'un
+homme aussi intelligent puisse s'&eacute;garer et s'aveugler au point de
+discuter sur des questions claires comme le jour. Voil&agrave; bien
+v&eacute;ritablement mon seul chagrin! Du reste il me semble, depuis quelque
+temps, voir en lui un l&eacute;ger progr&egrave;s: ses plaisanteries sont moins
+mordantes, il a m&ecirc;me consenti &agrave; recevoir la visite d'un moine, avec
+lequel il s'est longuement entretenu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! je crains bien qu'avec lui, sur ce point, toi et le moine vous
+ne perdiez votre latin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, je prie Dieu de toute mon &acirc;me et j'esp&egrave;re qu'il
+m'entendra.... Andr&eacute;, ajouta-t-elle timidement, j'ai une pri&egrave;re &agrave;
+t'adresser!</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je faire pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Promets-moi de ne point la rejeter, cela ne te causera aucune peine:
+ce n'est rien, crois-le bien, qui soit indigne de toi, et ce sera pour
+moi une grande consolation. Promets-le-moi, Andrioucha, et, plongeant la
+main dans son sac, elle en retira un objet, qu'elle tint cach&eacute;, comme si
+elle n'osait le pr&eacute;senter &agrave; son fr&egrave;re avant d'en avoir re&ccedil;u une bonne et
+formelle r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Duss&eacute;-je m&ecirc;me faire un grand sacrifice, je....</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as qu'&agrave; en penser ce qu'il te plaira. Tu es tout juste comme mon
+p&egrave;re, mais peu m'importe; promets-le-moi, je t'en prie; notre grand-p&egrave;re
+l'a d&eacute;j&agrave; port&eacute;e pendant les guerres qu'il a faites, et tu la porteras
+aussi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quoi s'agit-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Andr&eacute;, je te b&eacute;nis avec cette petite image, et tu vas me promettre de
+ne jamais l'&ocirc;ter de ton cou.</p>
+
+<p>&mdash;Uniquement pour te faire plaisir, et si elle n'est pas d'un poids &agrave;
+me le rompre&raquo;, r&eacute;pliqua le prince Andr&eacute;; mais l'expression chagrine que
+prit la figure de sa s&oelig;ur, &agrave; cette mauvaise plaisanterie, le fit
+changer de ton: &laquo;Certainement, mon amie, je la re&ccedil;ois avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaincra ta r&eacute;sistance, Il te sauvera, Il te pardonnera, et Il
+t'am&egrave;nera &agrave; Lui, car Lui seul est la v&eacute;rit&eacute; et la paix,&raquo; dit-elle d'une
+voix tremblante d'&eacute;motion, en &eacute;levant au-dessus de la t&ecirc;te de son fr&egrave;re,
+d'un geste solennel et recueilli, une vieille image noircie par le
+temps. La sainte image, de forme ovale, repr&eacute;sentait le Sauveur. Elle
+&eacute;tait ench&acirc;ss&eacute;e d'argent et suspendue &agrave; une petite cha&icirc;ne du m&ecirc;me m&eacute;tal.
+Apr&egrave;s s'&ecirc;tre sign&eacute;e, elle la baisa et la lui pr&eacute;senta: &laquo;Fais-le pour
+moi, je t'en prie!&raquo;</p>
+
+<p>Ses beaux yeux brillaient d'un doux et tendre &eacute;clat, son visage p&acirc;le et
+maladif en &eacute;tait comme transfigur&eacute;. Son fr&egrave;re &eacute;tendit la main pour
+prendre l'image, mais elle l'arr&ecirc;ta. Il comprit et la baisa, en faisant
+le signe de la croix d'un air &agrave; la fois attendri et railleur.</p>
+
+<p>&laquo;Merci, mon ami, dit-elle en l'embrassant et en reprenant sa place &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s. Sois bon et g&eacute;n&eacute;reux, Andr&eacute;, ne juge pas Lise avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;....
+Elle est bonne, gentille, et sa position est tr&egrave;s p&eacute;nible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, Marie, que je n'ai jamais rien reproch&eacute; &agrave; ma femme,
+ni t&eacute;moign&eacute; aucun m&eacute;contentement. Pourquoi toutes ces recommandations?&raquo;</p>
+
+<p>Elle rougit, et se tut, confuse et interdite.</p>
+
+<p>&laquo;Mettons que je ne t'ai rien dit, mais je vois que d'autres ont parl&eacute;,
+et cela m'afflige.&raquo;</p>
+
+<p>Sa figure et son cou se marbraient de taches rouges, et elle faisait
+d'inutiles efforts pour lui r&eacute;pondre, car son fr&egrave;re avait devin&eacute; juste.</p>
+
+<p>La petite princesse avait en effet beaucoup pleur&eacute; en lui confiant ses
+craintes: elle &eacute;tait s&ucirc;re de mourir en couches, disait-elle, et se
+trouvait bien &agrave; plaindre... elle en voulait au sort, &agrave; son beau-p&egrave;re, &agrave;
+son mari. Puis, cette crise de larmes l'ayant &eacute;puis&eacute;e, elle s'&eacute;tait
+endormie de fatigue.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; eut piti&eacute; de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, Marie: je n'ai jamais rien reproch&eacute; &agrave; ma femme, je ne l'ai
+jamais fait et ne le ferai jamais. Je n'ai &eacute;galement aucun tort envers
+elle, et je t&acirc;cherai de n'en jamais avoir.... Mais si tu tiens &agrave; savoir
+la v&eacute;rit&eacute;, &agrave; savoir si je suis heureux.... Eh bien! non, je ne le suis
+pas. Elle, non plus, n'est pas heureuse!... Pourquoi cela? je l'ignore.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il se pencha et embrassa sa s&oelig;ur, mais sans voir
+le doux rayonnement de son regard, car ses yeux s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s sur la
+porte entre-b&acirc;ill&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Allons la retrouver, Marie, il faut lui dire adieu; ou plut&ocirc;t vas-y
+d'abord et r&eacute;veille-la, je vais venir.... P&eacute;troucha! dit-il, en appelant
+son valet de chambre: viens ici, emporte-moi tous ces objets: tu mettras
+ceci &agrave; ma droite, et cela sous le si&egrave;ge.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie se leva et s'arr&ecirc;ta &agrave; mi-chemin:</p>
+
+<p>&laquo;Andr&eacute;, si vous aviez la foi, vous vous seriez adress&eacute; &agrave; Dieu, pour lui
+demander l'amour que vous ne ressentez pas, et votre v&oelig;u aurait &eacute;t&eacute;
+exauc&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! comme cela, peut-&ecirc;tre bien!... Va, Marie, je te rejoins.&raquo;</p>
+
+<p>Peu d'instants apr&egrave;s, le prince Andr&eacute; traversait la galerie qui
+r&eacute;unissait l'aile du ch&acirc;teau au corps de logis, et il y rencontra la
+jolie et s&eacute;millante Mlle Bourrienne; c'&eacute;tait la troisi&egrave;me fois de la
+journ&eacute;e qu'elle se trouvait sur son chemin.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! je vous croyais chez vous?&raquo; dit-elle en rougissant et en baissant
+les yeux.</p>
+
+<p>Le visage du prince Andr&eacute; prit une expression de vive irritation, et
+pour toute r&eacute;ponse il lui lan&ccedil;a un regard empreint d'un tel m&eacute;pris,
+qu'elle s'arr&ecirc;ta interdite et disparut aussit&ocirc;t. En approchant de la
+chambre de sa s&oelig;ur, il entendit la voix enjou&eacute;e de sa femme qui s'&eacute;tait
+r&eacute;veill&eacute;e, et bavardait comme si elle avait &agrave; rattraper le temps perdu.</p>
+
+<p>&laquo;Vous figurez-vous, Marie, disait-elle en riant aux &eacute;clats, la vieille
+comtesse Zoubow avec ses fausses boucles et la bouche pleine de fausses
+dents, comme si elle voulait d&eacute;fier les ann&eacute;es... ah! ah! ah!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien la cinqui&egrave;me fois que le prince Andr&eacute; lui entendait r&eacute;p&eacute;ter
+les m&ecirc;mes plaisanteries. Il entra doucement et la trouva toute repos&eacute;e,
+les joues fra&icirc;ches, travaillant &agrave; l'aiguille et commod&eacute;ment assise dans
+une grande berg&egrave;re, racontant &agrave; b&acirc;tons rompus ses petites anecdotes sur
+P&eacute;tersbourg. Il lui passa affectueusement la main sur les cheveux, en
+lui demandant si elle se sentait mieux.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui,&raquo; dit-elle, en se h&acirc;tant de reprendre l'in&eacute;puisable th&egrave;me de
+ses souvenirs.</p>
+
+<p>La cal&egrave;che de voyage, attel&eacute;e de six chevaux, attendait devant le
+perron. L'obscurit&eacute; imp&eacute;n&eacute;trable d'une nuit d'automne d&eacute;robait aux
+regards les objets les plus proches, et le cocher distinguait &agrave; peine le
+timon de la voiture, autour de laquelle les domestiques agitaient leurs
+lanternes; l'int&eacute;rieur de la maison &eacute;tait &eacute;clair&eacute;, et les immenses
+fen&ecirc;tres de la vaste fa&ccedil;ade envoyaient au dehors des flots de lumi&egrave;re.
+La domesticit&eacute; se pressait en foule dans le vestibule pour prendre cong&eacute;
+du jeune ma&icirc;tre, tandis que les personnes de l'entourage intime de la
+famille &eacute;taient r&eacute;unies dans le grand salon. On attendait la sortie du
+prince Andr&eacute;, que son p&egrave;re, d&eacute;sirant le voir seul, avait fait appeler
+dans son cabinet. Andr&eacute;, en y entrant, avait trouv&eacute; le vieux prince
+assis &agrave; sa table, &eacute;crivant avec ses lunettes sur le nez, et v&ecirc;tu d'une
+robe de chambre blanche; c'est un costume dans lequel il ne se laissait
+jamais surprendre, d'habitude.</p>
+
+<p>Le vieux prince se retourna.</p>
+
+<p>&laquo;Tu vas partir? lui dit-il, en se remettant &agrave; &eacute;crire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je viens vous faire mes adieux.</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi l&agrave;...&raquo;</p>
+
+<p>Et il lui indiqua sa joue....</p>
+
+<p>&laquo;Merci! merci!</p>
+
+<p>&mdash;De quoi me remerciez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De ce que tu ne restes pas en arri&egrave;re, attach&eacute; aux jupons d'une femme.
+Le service avant tout!... merci!&raquo;</p>
+
+<p>Et il recommen&ccedil;a &agrave; &eacute;crire d'une fa&ccedil;on si nerveuse, que sa plume criait
+et crachait dans tous les sens.</p>
+
+<p>&laquo;Si tu as quelque chose &agrave; me dire, dis-le, j'&eacute;coute!</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme... je suis confus de vous la laisser ainsi sur les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Que viens-tu me chanter? dis ce qu'il faut dire!</p>
+
+<p>&mdash;Quand le terme sera proche, envoyez &agrave; Moscou chercher un accoucheur,
+pour qu'il soit l&agrave;...&raquo;</p>
+
+<p>Le vieux prince leva sur son fils un regard surpris et s&eacute;v&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Je sais bien que rien n'y fera, si la nature ne vient pas elle-m&ecirc;me en
+aide &agrave; la science, reprit le prince Andr&eacute; l&eacute;g&egrave;rement &eacute;mu; je sais que,
+sur des milliers de cas pareils, il ne s'en trouverait qu'un peut-&ecirc;tre
+de malheureux, mais c'est son caprice &agrave; elle, et le mien aussi. On lui
+a fait accroire toutes sortes de choses &agrave; la suite d'un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Hem! hem! murmura le vieux entre ses dents.... Bien, bien, je le
+ferai; puis signant son nom avec un paragraphe vigoureux: Mauvaise
+affaire, hein? ajouta-t-il en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle mauvaise affaire parlez-vous, mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Ta femme! r&eacute;pliqua carr&eacute;ment le vieux, en appuyant sur ce mot.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, mon ami, on n'y peut rien, elles sont toutes les m&ecirc;mes; on ne
+peut pas se d&eacute;marier; ne crains rien, je ne le dirai &agrave; personne, mais tu
+le sais aussi bien que moi... c'est la v&eacute;rit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>De sa main maigre et osseuse il saisit brusquement la main d'Andr&eacute; et la
+serra, tandis que son regard per&ccedil;ant p&eacute;n&eacute;trait jusqu'au fond de son
+&ecirc;tre. Son fils r&eacute;pondit par un aveu muet, un soupir!</p>
+
+<p>Le vieux prince plia et cacheta ses lettres en un tour de main:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y faire? elle est jolie! Sois tranquille, ce sera fait,&raquo; dit-il
+bri&egrave;vement.</p>
+
+<p>Andr&eacute; se taisait, &agrave; la fois triste et content d'avoir &eacute;t&eacute; devin&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, ne t'en inqui&egrave;te pas, on fera le possible; et maintenant voici
+une lettre pour Michel Illarionovitch: je lui demande de t'employer aux
+bons endroits et de ne pas te garder trop longtemps aupr&egrave;s de lui. Tu
+lui diras que ma vieille affection se souvient toujours de lui et tu
+m'informeras de son accueil. Si tu en es content, fais ton devoir;
+autrement, va-t'en; le fils de Nicolas Bolkonsky ne saurait &ecirc;tre gard&eacute;
+aupr&egrave;s de son chef par tol&eacute;rance.... Approche!&raquo;</p>
+
+<p>Il parlait tr&egrave;s vite et avalait la moiti&eacute; de ses mots, mais son fils le
+comprenait. Il le suivit au bureau, que son p&egrave;re ouvrit pour en retirer
+un gros cahier tout couvert d'une &eacute;criture serr&eacute;e, mais parfaitement
+lisible. &laquo;Il est probable que je mourrai avant toi, ceci est un m&eacute;moire
+&agrave; remettre &agrave; l'Empereur apr&egrave;s ma mort; voici &eacute;galement un billet du
+Lombard et une lettre; c'est le prix que je destine &agrave; celui qui &eacute;crira
+les campagnes de Souvorow; tu l'enverras &agrave; l'Acad&eacute;mie, j'y ai fait des
+annotations; lis-les apr&egrave;s moi, elles te seront utiles.&raquo;</p>
+
+<p>Andr&eacute;, sentant qu'il ne pouvait pas, sans une sorte d'ind&eacute;licatesse,
+promettre &agrave; son p&egrave;re une longue vie, r&eacute;pondit simplement:</p>
+
+<p>&laquo;Tout sera fait selon votre d&eacute;sir.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, adieu, s'&eacute;cria le vieillard en l'embrassant et en lui
+donnant sa main &agrave; baiser. Rappelle-toi, prince Andr&eacute;, que si la mort te
+frappait, mon vieux c&oelig;ur en saignerait; et si j'apprenais, ajouta-t-il
+gravement en le regardant en face, que le fils de Nicolas Bolkonsky ne
+fait point son devoir, j'en aurais honte, sache-le bien.&raquo;</p>
+
+<p>Ces derni&egrave;res paroles s'&eacute;chapp&egrave;rent en sifflant de sa bouche.</p>
+
+<p>&laquo;Vous auriez pu vous &eacute;pargner la peine de me le dire, mon p&egrave;re, r&eacute;pliqua
+le prince Andr&eacute; en souriant. J'ai aussi une pri&egrave;re &agrave; vous adresser: si
+je suis tu&eacute; et qu'il me soit n&eacute; un fils, gardez-le aupr&egrave;s de vous,
+&eacute;levez-le ici, je vous en supplie!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faudra donc pas le rendre &agrave; ta femme?...&raquo;</p>
+
+<p>Et il essaya de rire, mais un frisson nerveux agita son menton.</p>
+
+<p>&laquo;Va-t'en, s'&eacute;cria-t-il en haussant la voix, et il poussa son fils hors
+du cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? Qu'est-il arriv&eacute;?&raquo; demand&egrave;rent anxieusement les deux
+princesses, en voyant le vieillard appara&icirc;tre dans sa robe de chambre,
+ses lunettes sur le nez, et sans perruque.</p>
+
+<p>Il se retira aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; soupira sans r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? dit-il &agrave; sa femme d'un ton froidement railleur, comme s'il
+l'invitait &agrave; jouer ses petites com&eacute;dies.</p>
+
+<p>&mdash;Andr&eacute;, d&eacute;j&agrave;!&raquo; et la petite princesse p&acirc;lit de crainte et d'&eacute;motion; il
+l'embrassa, elle poussa un cri et s'&eacute;vanouit. Soulevant sa t&ecirc;te pench&eacute;e
+sur son &eacute;paule, il lui jeta un long regard et la d&eacute;posa doucement dans
+un fauteuil.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, Marie,&raquo; dit-il tout bas &agrave; sa s&oelig;ur; leurs mains s'enlac&egrave;rent,
+et, la baisant au front, il sortit &agrave; pas pr&eacute;cipit&eacute;s. Mlle Bourrienne
+frottait les tempes de la petite princesse; la princesse Marie la
+soutenait et envoyait, de ses yeux voil&eacute;s de pleurs, encore un dernier
+regard et une derni&egrave;re b&eacute;n&eacute;diction &agrave; son fr&egrave;re, tandis que le vieux
+prince se mouchait fr&eacute;quemment et avec un tel bruit, dans son cabinet,
+qu'on aurait cru entendre des coups de pistolet tir&eacute;s avec col&egrave;re. Elle
+le vit tout &agrave; coup para&icirc;tre sur le seuil du salon.</p>
+
+<p>&laquo;Il est parti!... Allons, c'est bien!...&raquo;</p>
+
+<p>Et, apercevant la jeune femme &eacute;vanouie, il secoua la t&ecirc;te d'un air
+f&acirc;ch&eacute;, et rentra brusquement chez lui, en refermant la porte avec
+violence.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE II</a></h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>L'arm&eacute;e russe occupait, en octobre 1805, un certain nombre de villes et
+de villages de l'archiduch&eacute; d'Autriche. On y voyait arriver chaque jour
+de nouveaux r&eacute;giments, dont le s&eacute;jour pesait lourdement sur le pays et
+sur ses habitants. Ces forces, toujours croissantes, se concentraient
+autour de la forteresse de Braunau, quartier g&eacute;n&eacute;ral du commandant en
+chef Koutouzow.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le 11 octobre, et un r&eacute;giment d'infanterie, fra&icirc;chement arriv&eacute;,
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; &agrave; un demi-mille de la ville. Il n'avait rien emprunt&eacute;
+dans son aspect &agrave; la localit&eacute; &eacute;trang&egrave;re qui lui servait de cadre. Malgr&eacute;
+les vergers, les murs en pierre, les toits en tuile qui l'entouraient et
+les montagnes qui se dessinaient &agrave; l'horizon, il &eacute;tait bien toujours le
+type d'un r&eacute;giment russe, se pr&eacute;parant dans son pays pour l'inspection
+de son chef.</p>
+
+<p>L'ordre du jour qui annon&ccedil;ait l'inspection lui &eacute;tait parvenu la veille,
+&agrave; la derni&egrave;re &eacute;tape; mais comme la r&eacute;daction pr&eacute;sentait quelque
+obscurit&eacute;, le chef du r&eacute;giment avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; d'assembler le conseil
+des chefs de bataillon, pour d&eacute;cider de la tenue exig&eacute;e en cette
+occasion. Devait-on se mettre en tenue de campagne ou en grande tenue?
+On opina pour la derni&egrave;re alternative; mieux valait montrer trop de z&egrave;le
+que trop peu. Les soldats se mirent &agrave; l'&oelig;uvre: malgr&eacute; les trente
+verstes qu'ils venaient de parcourir, pas un ne ferma l'&oelig;il de la nuit,
+tout fut raccommod&eacute; et nettoy&eacute;.</p>
+
+<p>Les aides de camp et les chefs de compagnie comptaient leurs soldats,
+formaient les rangs, et, quand le jour fut venu, leurs regards charm&eacute;s
+purent s'arr&ecirc;ter sur une masse compacte de 2 000 hommes bien serr&eacute;s et
+bien align&eacute;s, &agrave; la place de la foule d&eacute;braill&eacute;e de la veille. Chacun
+&eacute;tait &agrave; son poste et savait ce qu'il avait &agrave; faire: pas un bouton, pas
+une petite courroie ne manquait, tout reluisait et &eacute;tincelait au soleil.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait donc en ordre, et le g&eacute;n&eacute;ral en chef pouvait sans crainte
+passer en revue chacun des soldats, car sa chemise &eacute;tait blanche, et son
+havresac contenait le nombre d'objets r&eacute;glementaire. Un seul d&eacute;tail
+laissait &agrave; d&eacute;sirer: c'&eacute;tait la chaussure, qui s'en allait en lambeaux;
+le r&eacute;giment avait, il est vrai, fourni ses mille verstes, et les
+intendances du pays faisaient la sourde oreille aux constantes
+r&eacute;clamations du chef de r&eacute;giment pour en obtenir la mati&egrave;re premi&egrave;re
+n&eacute;cessaire &agrave; la confection des bottes. Ce chef &eacute;tait un gros g&eacute;n&eacute;ral
+d'un &acirc;ge avanc&eacute;, d'un temp&eacute;rament sanguin, avec des &eacute;paules carr&eacute;es, des
+sourcils et des favoris grisonnants. Son uniforme neuf et brillant
+laissait voir toutefois quelques traces in&eacute;vitables d'un s&eacute;jour prolong&eacute;
+dans le porte-manteau; ses lourdes &eacute;paulettes lui &eacute;levaient les &eacute;paules
+jusqu'au ciel; il se promenait devant le front en se dandinant, le corps
+l&eacute;g&egrave;rement inclin&eacute; en avant, avec l'air satisfait d'un homme qui vient
+d'accomplir un acte solennel. Il &eacute;tait fier de son r&eacute;giment, auquel son
+&acirc;me appartenait tout enti&egrave;re; sa d&eacute;marche trahissait peut-&ecirc;tre bien
+encore d'autres pr&eacute;occupations, car, en dehors de ses soucis militaires,
+les int&eacute;r&ecirc;ts du bien-&ecirc;tre g&eacute;n&eacute;ral, et le beau sexe en particulier,
+occupaient une large place dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, mon cher Michel Dmitri&eacute;vitch,&raquo; dit-il en s'adressant &agrave; un chef
+de bataillon qui s'avan&ccedil;ait en souriant d'un air &eacute;galement heureux...
+&laquo;Rude besogne cette nuit... hein? Pas mal ficel&eacute; notre r&eacute;giment!... Il
+n'est pas des derniers... hein?&raquo; Le commandant eut l'air de go&ucirc;ter cette
+plaisanterie de son chef et se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&laquo;Certainement.... On ne nous aurait pas renvoy&eacute;s du Champ de Mars.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?&raquo; s'&eacute;cria le g&eacute;n&eacute;ral, qui venait d'apercevoir deux
+cavaliers, un aide de camp et un cosaque, arrivant par la grand'route
+qui menait &agrave; la ville et sur laquelle de distance en distance &eacute;taient
+&eacute;chelonn&eacute;s des fantassins en vedette. Le premier, qui &eacute;tait envoy&eacute; du
+quartier g&eacute;n&eacute;ral pour expliquer l'ordre du jour de la veille, annon&ccedil;a
+que la volont&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral en chef &eacute;tait que le r&eacute;giment se pr&eacute;sent&acirc;t
+devant lui en tenue de campagne et sans pr&eacute;paratifs d'aucune sorte. Un
+membre du conseil de guerre (Hofkriegsrath) &eacute;tait arriv&eacute; la veille de
+Vienne pour engager Koutouzow &agrave; rejoindre au plus vite l'arm&eacute;e de
+l'archiduc Ferdinand et de Mack; cette proposition n'&eacute;tait pas du go&ucirc;t
+du g&eacute;n&eacute;ral en chef, qui y faisait une vive opposition, et, comme preuve
+&agrave; l'appui, il tenait &agrave; faire constater par l'Autrichien lui-m&ecirc;me en quel
+triste &eacute;tat se trouvaient les troupes russes apr&egrave;s leur longue marche.</p>
+
+<p>L'aide de camp, qui ignorait ces d&eacute;tails, se borna &agrave; dire que le g&eacute;n&eacute;ral
+en chef serait tr&egrave;s m&eacute;content s'il ne trouvait pas le r&eacute;giment en tenue
+de campagne. &Agrave; ces mots, le pauvre g&eacute;n&eacute;ral baissa la t&ecirc;te, haussa
+silencieusement les &eacute;paules et se tordit les mains de d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>&laquo;Nous voil&agrave; bien! Quand je vous le disais, Michel Dmitri&eacute;vitch... tenue
+de campagne, donc en capotes, ajouta-t-il en s'adressant avec humeur au
+commandant de bataillon...&mdash;Ah! mon Dieu! Messieurs les chefs de
+bataillon, s'&eacute;cria-t-il d'une voix habitu&eacute;e au commandement et il avan&ccedil;a
+d'un pas.... Messieurs les sergents-majors!... Son Excellence
+sera-t-elle bient&ocirc;t ici? demanda-t-il avec une respectueuse d&eacute;f&eacute;rence &agrave;
+l'aide de camp.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure, je pense.</p>
+
+<p>&mdash;Aurons-nous seulement le temps de changer de tenue?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, mon g&eacute;n&eacute;ral...&raquo; Et le chef de r&eacute;giment s'approcha des
+rangs et donna ses ordres. Les commandants de bataillon se mirent &agrave;
+courir, les sergents-majors &agrave; s'agiter, et en une seconde les carr&eacute;s,
+jusqu'alors immobiles et silencieux, se rompirent et se dispers&egrave;rent. Ce
+ne fut plus que le bourdonnement confus d'une foule en mouvement: les
+soldats se pr&eacute;cipitaient dans tous les sens, chargeaient leurs havresacs
+sur leurs &eacute;paules et, &eacute;levant leurs capotes en l'air par-dessus leur
+t&ecirc;te, en enfilaient les manches &agrave; la h&acirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que cela? Qu'est-ce que c'est que cela? s'&eacute;cria le
+g&eacute;n&eacute;ral.&mdash;Commandant de la troisi&egrave;me compagnie!</p>
+
+<p>&mdash;De la troisi&egrave;me compagnie!... Le g&eacute;n&eacute;ral demande le commandant de la
+troisi&egrave;me compagnie! r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent plusieurs voix, et l'aide de camp se
+pr&eacute;cipita &agrave; la recherche du retardataire. L'exc&egrave;s de z&egrave;le et
+l'effarement de chacun avaient si bien troubl&eacute; toutes les t&ecirc;tes, que
+l'on avait fini par crier: La compagnie demande le g&eacute;n&eacute;ral! lorsque ces
+appels r&eacute;it&eacute;r&eacute;s parvinrent enfin aux oreilles de l'absent, un homme d'un
+certain &acirc;ge; il &eacute;tait incapable de courir, mais il franchissait
+pourtant au petit trot, sur la pointe de ses pieds mal &eacute;quilibr&eacute;s, la
+distance qui le s&eacute;parait de son chef. On voyait bien vite que le vieux
+capitaine &eacute;tait inquiet comme un &eacute;colier qui pr&eacute;voit une question &agrave;
+laquelle il ne saura pas r&eacute;pondre. Sur son nez empourpr&eacute; pointaient des
+taches dues &agrave; l'intemp&eacute;rance; sa bouche tremblait d'&eacute;motion, il
+soufflait et ralentissait le pas &agrave; mesure qu'il avan&ccedil;ait et que le
+commandant l'examinait des pieds &agrave; la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;Vous flanquez donc des fourreaux &agrave; vos soldats? Qu'est-ce que cela
+signifie! lui dit-il, en montrant du doigt un soldat de la troisi&egrave;me
+compagnie, dont la capote de drap tranchait sur le reste par sa couleur.
+O&ugrave; vous cachiez-vous donc, on attend le g&eacute;n&eacute;ral en chef et vous quittez
+votre poste, hein? Je vous apprendrai &agrave; habiller vos soldats de la sorte
+le jour d'une revue!&raquo;</p>
+
+<p>Le vieux capitaine ne quittait pas des yeux son chef, et, de plus en
+plus ahuri, pressait ses deux doigts contre la visi&egrave;re de son shako,
+comme si ce geste devait le sauver.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, vous ne r&eacute;pondez pas? Et celui-l&agrave; que vous avez d&eacute;guis&eacute; en
+Hongrois, qui est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoi? vous aurez beau me r&eacute;p&eacute;ter sur tous les tons: Votre
+Excellence, et apr&egrave;s? Savez-vous ce que cela veut dire: Votre
+Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence, c'est Dologhow, celui qui a &eacute;t&eacute; d&eacute;grad&eacute;, balbutia le
+capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;grad&eacute;? Donc il n'est pas mar&eacute;chal pour se permettre... il est
+soldat, et un soldat doit &ecirc;tre habill&eacute; selon l'ordonnance.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence elle-m&ecirc;me l'a autoris&eacute; &agrave; s'habiller ainsi pendant la
+marche.</p>
+
+<p>&mdash;Autoris&eacute;, autoris&eacute;, c'est toujours ainsi avec vous, jeunes gens,
+r&eacute;pliqua le commandant en se calmant un peu... on vous dit une chose et
+vous... eh bien, quoi?... et s'&eacute;chauffant de nouveau: Habillez vos
+hommes convenablement, voil&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>Et, se retournant vers l'envoy&eacute; de Koutouzow, il continua son
+inspection, satisfait de sa petite sc&egrave;ne, et cherchant un pr&eacute;texte &agrave; une
+nouvelle explosion. Le hausse-col d'un officier lui paraissant suspect,
+il tan&ccedil;a vertement l'officier; puis, l'alignement du premier rang de la
+troisi&egrave;me compagnie manquant de rectitude, il s'adressa d'une voix
+agit&eacute;e &agrave; Dologhow, qui &eacute;tait v&ecirc;tu d'une capote d'un drap gris bleu&acirc;tre:</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est ton pied? o&ugrave; est ton pied?&raquo;</p>
+
+<p>Dologhow retira tout doucement son pied et fixa son regard vif et hardi
+sur le g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi cette capote bleue? &Agrave; bas! Sergent-major, qu'on d&eacute;shabille cet
+homme....</p>
+
+<p>&mdash;Mon devoir, g&eacute;n&eacute;ral, lui r&eacute;pliqua Dologhow en l'interrompant, est de
+remplir les ordres que je re&ccedil;ois, mais je ne suis point forc&eacute; de
+supporter les....</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot dans les rangs, pas un!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas forc&eacute;, reprit Dologhow &agrave; haute voix, de supporter les
+injures...&raquo;</p>
+
+<p>Et les regards du chef du r&eacute;giment et ceux du soldat se crois&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral se tut en tiraillant avec col&egrave;re son &eacute;charpe:</p>
+
+<p>&laquo;Veuillez changer d'habit,&raquo; lui dit-il.</p>
+
+<p>Et il se d&eacute;tourna.</p>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>&laquo;On arrive!&raquo; cria le fantassin plac&eacute; en vedette, et le g&eacute;n&eacute;ral, rouge
+d'&eacute;motion, courut &agrave; son cheval et, en saisissant la bride d'une main
+tremblante, sauta en selle, tira son &eacute;p&eacute;e d'un air radieux et r&eacute;solu, et
+ouvrit la bouche toute grande, pour donner le signal.</p>
+
+<p>Le r&eacute;giment ondula un instant pour retomber dans une immobilit&eacute;
+compl&egrave;te:</p>
+
+<p>&laquo;Silence dans les rangs!&raquo; s'&eacute;cria le g&eacute;n&eacute;ral d'une voix vibrante, dont
+les inflexions vari&eacute;es offraient un singulier m&eacute;lange de satisfaction,
+de s&eacute;v&eacute;rit&eacute; et de d&eacute;f&eacute;rence..., car les autorit&eacute;s approchaient. Une
+haute cal&egrave;che de Vienne &agrave; ressorts et &agrave; panneaux bleus s'avan&ccedil;ait le
+long d'une large route vicinale, ombrag&eacute;e d'arbres. Des militaires &agrave;
+cheval et une escorte de cosaques l'accompagnaient. L'uniforme blanc du
+g&eacute;n&eacute;ral autrichien, assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Koutouzow, se d&eacute;tachait vivement sur
+la teinte sombre des uniformes russes. La cal&egrave;che s'arr&ecirc;ta, les deux
+g&eacute;n&eacute;raux cess&egrave;rent de causer, et Koutouzow descendit du marchepied,
+pesamment et avec effort, sans para&icirc;tre faire attention &agrave; ces deux mille
+hommes, dont les regards &eacute;taient riv&eacute;s sur lui et sur leur chef. Au
+commandement donn&eacute;, le r&eacute;giment tressaillit comme un seul homme et
+pr&eacute;senta les armes. La voix du g&eacute;n&eacute;ral en chef se fit entendre au
+milieu d'un silence de mort, puis les cris de: &laquo;Vive Votre Excellence!&raquo;
+retentirent en r&eacute;ponse &agrave; son salut, et tout rentra de nouveau dans le
+silence. Koutouzow, qui s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; pendant que le r&eacute;giment
+s'&eacute;branlait, parcourut les rangs avec le g&eacute;n&eacute;ral autrichien. &Agrave; la fa&ccedil;on
+dont le g&eacute;n&eacute;ral en chef avait &eacute;t&eacute; re&ccedil;u et salu&eacute; par son subordonn&eacute;, &agrave; la
+fa&ccedil;on dont celui-ci le suivait la t&ecirc;te inclin&eacute;e, &eacute;piant ses moindres
+mouvements, et se redressant au moindre mot, il &eacute;tait &eacute;vident que ses
+devoirs lui &eacute;taient doux au c&oelig;ur. Gr&acirc;ce &agrave; sa s&eacute;v&eacute;rit&eacute; et &agrave; ses bons
+soins, son r&eacute;giment &eacute;tait en effet en bien meilleur &eacute;tat que ceux qui
+&eacute;taient derni&egrave;rement arriv&eacute;s &agrave; Braunau: en fait de malades et de
+tra&icirc;nards, il ne comptait que 217 hommes, et tout &eacute;tait en excellent
+ordre, &agrave; l'exception cependant de la chaussure.</p>
+
+<p>Koutouzow s'arr&ecirc;tait de temps en temps pour adresser quelques paroles
+bienveillantes aux officiers et aux soldats qu'il avait connus pendant
+la campagne de Turquie. &Agrave; la vue de leurs bottes, il hochait tristement
+la t&ecirc;te, et les indiquait &agrave; son compagnon d'un air qui t&eacute;moignait de sa
+clairvoyance et lui &eacute;pargnait la peine de faire des reproches directs.
+Quand ce geste venait &agrave; se r&eacute;p&eacute;ter, le chef du r&eacute;giment se pr&eacute;cipitait
+en avant, comme pour saisir au vol les observations attendues. Une
+vingtaine de personnes, composant la suite, marchaient &agrave; quelques pas en
+arri&egrave;re, l'oreille tendue, tout en causant et en riant entre elles. Un
+aide de camp, joli gar&ccedil;on, suivait de pr&egrave;s le g&eacute;n&eacute;ral en chef: c'&eacute;tait
+le prince Bolkonsky. &Agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s venait ce gros et grand Nesvitsky,
+officier sup&eacute;rieur au visage aimable et souriant, et aux yeux pleins de
+douceur. Nesvitsky r&eacute;primait avec peine un fou rire caus&eacute; par un de ses
+camarades, un hussard au teint basan&eacute;, qui, le regard fix&eacute; sur le dos du
+commandant du r&eacute;giment, r&eacute;p&eacute;tait chacun de ses gestes avec un s&eacute;rieux
+imperturbable.</p>
+
+<p>Koutouzow passait avec lenteur et nonchalance devant ces milliers d'yeux
+qui semblaient sortir de leurs orbites pour le mieux voir.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup devant la troisi&egrave;me compagnie; sa suite, ne
+pr&eacute;voyant pas ce brusque arr&ecirc;t, se trouva rapproch&eacute;e de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Timokhine!&raquo; s'&eacute;cria-t-il, en reconnaissant le capitaine au nez
+rouge.</p>
+
+<p>Timokhine, qui semblait s'&ecirc;tre allong&eacute; jusqu'aux limites du possible,
+pendant l'algarade de son g&eacute;n&eacute;ral au sujet de Dologhow, trouva encore le
+moyen, &agrave; l'apostrophe du g&eacute;n&eacute;ral en chef, de se redresser au point que
+cette tension, si elle s'&eacute;tait prolong&eacute;e, aurait pu lui devenir fatale.
+Koutouzow s'en aper&ccedil;ut et se d&eacute;tourna aussit&ocirc;t pour y mettre un terme,
+en laissant errer un faible sourire sur sa figure balafr&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;C'est encore un compagnon d'armes d'Isma&iuml;l, un brave officier!... En
+es-tu content?...&raquo;</p>
+
+<p>Et il s'adressa au chef de r&eacute;giment, qui sans se douter qu'un miroir
+invisible pour lui (le hussard basan&eacute;) allait le r&eacute;fl&eacute;chir de la t&ecirc;te
+aux pieds, tressaillit et s'avan&ccedil;a en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s content, Haute Excellence!</p>
+
+<p>&mdash;Chacun a ses faiblesses, et il est, je crois, un disciple de Bacchus,&raquo;
+ajouta Koutouzow en s'&eacute;loignant.</p>
+
+<p>Terrifi&eacute; &agrave; l'id&eacute;e d'en avoir la responsabilit&eacute;, le malheureux commandant
+garda le silence. Pendant ce temps le hussard basan&eacute;, dont les yeux
+avaient &eacute;t&eacute; frapp&eacute;s par la personne du capitaine disciple de Bacchus, au
+nez rouge et &agrave; la taille tendue, l'imita si parfaitement, que Nesvitsky
+&eacute;clata de rire. Koutouzow se retourna, mais notre moqueur savait
+commander &agrave; son visage, et, une expression de gravit&eacute; respectueuse
+succ&eacute;da comme par enchantement &agrave; ses grimaces.</p>
+
+<p>La troisi&egrave;me compagnie &eacute;tait la derni&egrave;re. Koutouzow s'arr&ecirc;ta pensif,
+cherchant &eacute;videmment &agrave; rappeler ses souvenirs. Le prince Andr&eacute; fit un
+pas, et lui dit tout bas en fran&ccedil;ais:</p>
+
+<p>&laquo;Vous m'avez ordonn&eacute; de vous rappeler Dologhow, celui qui a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;grad&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est Dologhow?&raquo; demanda-t-il aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Rev&ecirc;tu cette fois de la capote grise de soldat, Dologhow ne se fit point
+attendre; il sortit des rangs et pr&eacute;senta les armes: c'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;ment
+un soldat de belle mine, bien tourn&eacute;, aux cheveux blonds, et aux yeux
+bleus et clairs.</p>
+
+<p>&laquo;Une plainte? demanda Koutouzow, en fron&ccedil;ant l&eacute;g&egrave;rement les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est Dologhow, lui dit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'esp&egrave;re que cette le&ccedil;on t'aura suffisamment corrig&eacute;; fais ton
+possible pour bien servir; l'Empereur est cl&eacute;ment et je ne t'oublierai
+pas non plus, si tu le m&eacute;rites.&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux bleus et brillants de Dologhow le regardaient aussi hardiment
+qu'ils avaient regard&eacute; le chef du r&eacute;giment, et leur expression semblait
+combler cet ab&icirc;me de convention qui s&eacute;pare le simple soldat du g&eacute;n&eacute;ral
+en chef.</p>
+
+<p>&laquo;Une seule gr&acirc;ce, Excellence, dit-il de sa voix ferme, calme et
+vibrante.... Veuillez m'accorder l'occasion d'effacer ma faute et de
+faire preuve de mon d&eacute;vouement &agrave; l'empereur et &agrave; la Russie.&raquo;</p>
+
+<p>Koutouzow se d&eacute;tourna et se dirigea vers sa cal&egrave;che d'un air maussade.
+Ces phrases banales, toujours les m&ecirc;mes, l'ennuyaient et le fatiguaient:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; quoi bon, pensait-il, y r&eacute;pondre par un m&ecirc;me refrain? &agrave; quoi bon ces
+vieilles et &eacute;ternelles redites?&raquo;</p>
+
+<p>Le r&eacute;giment se fractionna en compagnies, et se mit en marche pour aller
+pr&egrave;s de Braunau occuper ses logements, s'y &eacute;quiper, s'y chausser et s'y
+reposer.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, Prokhore Ignatovitch?...&raquo; dit le
+chef de r&eacute;giment en s'adressant au capitaine, apr&egrave;s avoir d&eacute;pass&eacute; &agrave;
+cheval la troisi&egrave;me compagnie.</p>
+
+<p>Son visage exprimait la satisfaction sans bornes que lui causait
+l'inspection si heureusement termin&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Le service de l'Empereur, vous savez?... Et puis on craint de se
+couvrir de honte devant le r&eacute;giment: je suis toujours le premier &agrave;
+offrir des excuses... et il lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, g&eacute;n&eacute;ral, oserai-je penser que...&raquo;</p>
+
+<p>Et tandis que le nez du capitaine s'empourprait de joie, sa bouche, se
+fendant jusqu'aux oreilles en un large sourire, laissa voir ses dents
+&eacute;br&eacute;ch&eacute;es, dont les deux incisives avaient &eacute;t&eacute; perdues sans retour &agrave;
+l'assaut d'Isma&iuml;l:</p>
+
+<p>&laquo;Dites &eacute;galement &agrave; M. Dologhow que je ne l'oublierai pas, qu'il soit
+tranquille.... Comment se conduit-il, &agrave; propos?</p>
+
+<p>&mdash;Il est tr&egrave;s exact &agrave; son devoir, Excellence, mais son caract&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Comment, son caract&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Cela lui prend par acc&egrave;s, Excellence; il y a des jours o&ugrave; il est bon,
+intelligent, instruit, et puis d'autres moments o&ugrave; c'est une b&ecirc;te
+f&eacute;roce. N'a-t-il pas failli, tout derni&egrave;rement, assommer un juif en
+Pologne... vous le savez bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, repartit le chef de r&eacute;giment, mais il est &agrave; plaindre... il
+est malheureux... il a de hautes protections, ainsi vous ferez bien
+de....</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, Excellence, et le sourire du capitaine disait assez
+qu'il avait compris l'intention de son sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;Les &eacute;paulettes &agrave; la premi&egrave;re affaire! s'&eacute;cria le g&eacute;n&eacute;ral, en jetant
+ces paroles &agrave; Dologhow, au moment o&ugrave; celui-ci passait. Dologhow se
+retourna en silence, et sourit d'un air railleur.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, tr&egrave;s bien! continua le chef &agrave; haute voix pour se faire entendre
+des soldats: je donne de l'eau-de-vie &agrave; tout le monde et je remercie
+chacun de vous.... Dieu soit lou&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Et il s'approcha d'une autre compagnie.</p>
+
+<p>&laquo;C'est un brave homme: apr&egrave;s tout, on peut servir sous ses ordres, dit
+le capitaine en s'adressant &agrave; son officier subalterne.</p>
+
+<p>&mdash;En un mot, &laquo;le roi de c&oelig;ur&raquo;! lui r&eacute;pliqua l'officier subalterne, et
+il riait en appliquant au g&eacute;n&eacute;ral le sobriquet qu'on lui avait donn&eacute;.</p>
+
+<p>La joyeuse disposition d'humeur des officiers, caus&eacute;e par l'heureuse
+issue de la revue, avait vite fait son chemin parmi les soldats. Ils
+marchaient gaiement, tout en causant:</p>
+
+<p>&laquo;Qui donc a invent&eacute; que Koutouzow &eacute;tait borgne?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, oui, il l'est!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, non, te dis-je: bottes et tournevis, il a tout
+inspect&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelle peur j'ai eue quand il a regard&eacute; les miennes et....</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre, dis donc, l'Autrichien? un morceau de craie... quoi? un
+vrai sac de farine! Quelle corv&eacute;e d'avoir cela &agrave; blanchir!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, toi qui &eacute;tais en avant, quand est-ce qu'ils ont dit qu'on se
+frotterait? Quand? On nous a pourtant bien dit que Bonaparte &eacute;tait ici &agrave;
+Braunau.</p>
+
+<p>&mdash;Bonaparte ici? En voil&agrave; une farce! Imb&eacute;cile qui ne sait pas que le
+Prussien s'est r&eacute;volt&eacute; et que l'Autrichien doit lui marcher dessus... et
+alors, apr&egrave;s qu'il l'aura ross&eacute;, il commencera la guerre avec Bonaparte.
+Va donc conter &agrave; d'autres qu'il est ici. Bonaparte &agrave; Braunau! On voit
+bien que t'es b&ecirc;te; ouvre donc tes oreilles, blanc-bec!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ces diables de fourriers!... Voil&agrave; la cinqui&egrave;me compagnie qui
+tourne dans le village, et ils auront fait la soupe que nous ne serons
+pas encore l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, passe-moi une cro&ucirc;te, que diable?</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'ai-je pas donn&eacute; du tabac hier soir... hein, pas vrai? Eh bien,
+prends-la, ta cro&ucirc;te... tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Si au moins on s'arr&ecirc;tait... mais non... encore cinq verstes &agrave; tra&icirc;ner
+son estomac creux.</p>
+
+<p>&mdash;Cela t'irait, dis donc, si les Allemands nous offraient leurs belles
+cal&egrave;ches: en voiture ce serait chic... hein?</p>
+
+<p>&mdash;Et le peuple d'ici?... as-tu vu? ce n'est plus le m&ecirc;me; le Polonais,
+c'&eacute;tait encore un sujet de l'Empereur; mais maintenant des Allemands
+tout le long... rien que cela.</p>
+
+<p>&mdash;En avant les chanteurs!&raquo; s'&eacute;cria le capitaine, et une vingtaine de
+soldats sortirent des rangs.</p>
+
+<p>Le tambour qui dirigeait les chants se tourna vers eux, fit un geste et
+entonna la chanson commen&ccedil;ant par ces mots: &laquo;Voil&agrave; la diane, voil&agrave; le
+soleil&raquo; et finissant par ceux-ci: &laquo;Et de la gloire nous en aurons avec
+Kamensky notre p&egrave;re.&raquo; Compos&eacute;e en Turquie, cette chanson &eacute;tait chant&eacute;e
+aujourd'hui en Autriche; il n'y avait de chang&eacute; que le nom de Koutouzow,
+mis r&eacute;cemment &agrave; la place de celui de Kamensky. Apr&egrave;s avoir cr&acirc;nement
+enlev&eacute; ces derni&egrave;res paroles, le tambour, un beau soldat, de quarante
+ans environ, avec des formes nerveuses, examina s&eacute;v&egrave;rement ses camarades
+en fron&ccedil;ant les sourcils, pendant que ses mains, allant &agrave; droite et &agrave;
+gauche, semblaient lancer &agrave; terre un objet invisible. S'&eacute;tant bien
+assur&eacute; que tous le regardaient, il releva doucement ses bras et les tint
+pendant quelques secondes immobiles au-dessus de sa t&ecirc;te, comme s'il
+soutenait avec le plus grand soin cet objet pr&eacute;cieux et toujours
+invisible. Tout &agrave; coup, le rejetant brusquement, il entonna: &laquo;Mon toit,
+mon cher petit toit&raquo; et une vingtaine de voix le r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent en ch&oelig;ur.
+Un autre soldat s'&eacute;lan&ccedil;a en avant et se mit, sans para&icirc;tre le moins du
+monde g&ecirc;n&eacute; par le poids de son fourniment, &agrave; sauter et &agrave; danser &agrave;
+reculons devant ses camarades, en remuant ses &eacute;paules et en mena&ccedil;ant le
+vide avec des cuill&egrave;res qu'il frappait entre elles en guise de
+castagnettes. Les autres le suivaient en mesure, d'une allure rapide. Un
+bruit de roues et de chevaux se fit entendre derri&egrave;re eux: c'&eacute;tait
+Koutouzow et sa suite qui revenaient en ville. Il fit un signe pour
+permettre aux soldats de continuer librement leur marche. Au second rang
+du flanc droit que rasait la haute cal&egrave;che, la figure de Dologhow, le
+soldat aux yeux bleus, attirait l'attention: sa d&eacute;marche cadenc&eacute;e,
+gracieuse et hardie &agrave; la fois, son regard assur&eacute; et moqueur, jet&eacute; comme
+un d&eacute;fi &agrave; ceux qui le d&eacute;passaient, paraissaient les plaindre de ne point
+faire leur entr&eacute;e &agrave; pied comme lui et sa joyeuse compagnie, le
+sous-lieutenant de hussards, Gerkow, le m&ecirc;me qui s'&eacute;tait amus&eacute; &agrave; imiter
+le g&eacute;n&eacute;ral commandant le r&eacute;giment, mod&eacute;ra l'allure de son cheval pour se
+rapprocher de Dologhow; bien qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;, lui aussi, du nombre des
+viveurs dont ce dernier avait &eacute;t&eacute; le chef de file, il s'&eacute;tait pourtant
+prudemment abstenu jusqu'&agrave; ce moment de renouer connaissance avec le
+disgraci&eacute;: les quelques mots dits par Koutouzow lui firent changer de
+tactique, et feignant une v&eacute;ritable joie:</p>
+
+<p>&laquo;Comment cela va-t-il&raquo; cher ami? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu vois,&raquo; r&eacute;pondit froidement Dologhow.</p>
+
+<p>La chanson toujours vive et l&eacute;g&egrave;re accompagnait d'une fa&ccedil;on &eacute;trange la
+d&eacute;sinvolture comique de Gerkow et les r&eacute;ponses glaciales de son
+ex-camarade.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, t'arranges-tu avec tes chefs?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, pas mal; ce sont de braves gens: tu t'es donc faufil&eacute; dans
+l'&eacute;tat-major?</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis attach&eacute;, je fais le service.&raquo;</p>
+
+<p>Ils se turent tous les deux: &laquo;Le faucon est bien lanc&eacute; et lanc&eacute; de la
+main droite,&raquo; reprenait la chanson, et, en l'&eacute;coutant, on se sentait
+involontairement plein de confiance et de r&eacute;solution.</p>
+
+<p>Leur conversation aurait certainement chang&eacute; de ton sans ce joyeux
+accompagnement:</p>
+
+<p>&laquo;Les Autrichiens sont-ils battus? Est-ce vrai? demanda Dologhow.</p>
+
+<p>&mdash;On le dit, mais qui diable peut le savoir!</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, r&eacute;pliqua bri&egrave;vement Dologhow, en suivant la cadence.</p>
+
+<p>&mdash;Viens chez nous ce soir, veux-tu? nous aurons un pharaon!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc beaucoup d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Viens toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible. J'ai fait le v&oelig;u de ne jouer ni boire jusqu'&agrave; ce que
+j'aie regagn&eacute; mon grade.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors ce sera &agrave; la premi&egrave;re affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, on verra!</p>
+
+<p>&mdash;Viens tout de m&ecirc;me: si tu as besoin de quelque chose, l'&eacute;tat-major
+t'aidera.&raquo;</p>
+
+<p>Dologhow sourit:</p>
+
+<p>&laquo;Ne t'occupe pas de moi; je ne demanderai rien, je prendrai ce dont
+j'aurai besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, c'&eacute;tait seulement pour....</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, moi aussi c'&eacute;tait seulement pour....</p>
+
+<p>&mdash;Adieu!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu!...&raquo;</p>
+
+<p>Et bien haut et bien loin: &laquo;L&agrave;-bas, l&agrave;-bas dans la patrie,&raquo; continuait
+la chanson, pendant que Gerkow &eacute;peronnait son cheval; le cheval, couvert
+d'&eacute;cume et galopant en mesure au son de la musique, d&eacute;passa la compagnie
+et rejoignit bient&ocirc;t la haute cal&egrave;che.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>&Agrave; peine rentr&eacute; chez lui, Koutouzow, accompagn&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral autrichien,
+s'&eacute;tait rendu tout droit dans son cabinet de travail: l&agrave; il se fit
+donner par son aide de camp, le prince Bolkonsky, des papiers qui se
+rapportaient &agrave; l'&eacute;tat des troupes, et des lettres qui avaient &eacute;t&eacute; re&ccedil;ues
+la veille, de l'archiduc Ferdinand, commandant l'arm&eacute;e d'avant-garde.
+Une carte &eacute;tait &eacute;tal&eacute;e sur la table, devant laquelle s'assirent
+Koutouzow et son compagnon, un des membres du Hofkriegsrath (conseil
+sup&eacute;rieur de la guerre). Tout en recevant les papiers de la main de
+Bolkonsky, et en lui faisant signe de rester aupr&egrave;s de lui, il continua
+la conversation en fran&ccedil;ais, en donnant &agrave; ses phrases, qu'il &eacute;non&ccedil;ait
+avec lenteur, une certaine &eacute;l&eacute;gance de tournure et d'inflexion, qui les
+rendait agr&eacute;ables &agrave; l'oreille; il semblait s'&eacute;couter lui-m&ecirc;me avec un
+plaisir marqu&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Voici mon unique r&eacute;ponse, g&eacute;n&eacute;ral: si l'affaire en question n'avait
+d&eacute;pendu que de moi, la volont&eacute; de S. M. l'Empereur Fran&ccedil;ois aurait &eacute;t&eacute;
+aussit&ocirc;t accomplie et je me serais joint &agrave; l'archiduc. Veuillez croire
+que personnellement j'aurais d&eacute;pos&eacute; avec joie le commandement de cette
+arm&eacute;e, ainsi que la lourde responsabilit&eacute; dont je suis charg&eacute;, entre les
+mains d'un de ces g&eacute;n&eacute;raux, plus &eacute;clair&eacute;s et plus capables que moi, dont
+l'Autriche fourmille; mais les circonstances encha&icirc;nent souvent nos
+volont&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Le sourire qui accompagnait ces derniers mots justifiait pleinement la
+visible incr&eacute;dulit&eacute; de l'Autrichien. Quant &agrave; Koutouzow, assur&eacute; de ne pas
+&ecirc;tre contredit en face, et c'&eacute;tait l&agrave; pour lui le point principal, peu
+lui importait le reste!</p>
+
+<p>Force fut donc &agrave; son interlocuteur de r&eacute;pondre sur le m&ecirc;me ton, tandis
+que le son de sa voix trahissait sa mauvaise humeur et contrastait
+plaisamment avec les paroles flatteuses, &eacute;tudi&eacute;es &agrave; l'avance, qu'il
+laissait &eacute;chapper avec effort.</p>
+
+<p>&laquo;Tout au contraire, Excellence, l'Empereur appr&eacute;cie hautement ce que
+vous avez fait pour nos int&eacute;r&ecirc;ts communs; nous trouvons seulement que la
+lenteur de votre marche emp&ecirc;che les braves troupes russes et leurs
+chefs de cueillir des lauriers, comme ils en ont l'habitude.&raquo;</p>
+
+<p>Koutouzow s'inclina, ayant toujours son sourire railleur sur les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas mon opinion; je suis convaincu, au contraire, en me
+fondant sur la lettre dont m'a honor&eacute; S. A. I. l'archiduc Ferdinand, que
+l'arm&eacute;e autrichienne, command&eacute;e par un g&eacute;n&eacute;ral aussi exp&eacute;riment&eacute; que le
+g&eacute;n&eacute;ral Mack, est en ce moment victorieuse et que vous n'avez plus
+besoin de notre concours.&raquo;</p>
+
+<p>L'Autrichien ma&icirc;trisa avec peine une explosion de col&egrave;re. Cette r&eacute;ponse
+s'accordait peu, en effet, avec les bruits qui couraient sur une d&eacute;faite
+de ses compatriotes, et cette d&eacute;faite, les circonstances la rendaient
+d'ailleurs probable; aussi avait-elle l'air d'une mauvaise plaisanterie,
+et pourtant le g&eacute;n&eacute;ral en chef, calme et souriant, avait le droit
+d'&eacute;mettre ces suppositions, car la derni&egrave;re lettre de Mack lui-m&ecirc;me
+parlait d'une prochaine victoire et faisait l'&eacute;loge de l'admirable
+position de son arm&eacute;e au point de vue strat&eacute;gique.</p>
+
+<p>&laquo;Passe-moi la lettre, dit-il au prince Andr&eacute;. Veuillez &eacute;couter...&raquo;</p>
+
+<p>Et il lut en allemand le passage suivant:</p>
+
+<p>&laquo;L'ensemble de nos forces, 70 000 hommes environ, nous permet
+d'attaquer l'ennemi et de le battre, s'il tentait le passage du Lech.
+Dans le cas contraire, Ulm &eacute;tant &agrave; nous, nous pouvons ainsi rester
+ma&icirc;tres des deux rives du Danube, le traverser au besoin pour lui tomber
+dessus, couper ses lignes de communication, repasser le fleuve plus bas,
+et enfin l'emp&ecirc;cher de tourner le gros de ses forces contre nos fid&egrave;les
+alli&eacute;s. Nous attendrons ainsi vaillamment le moment o&ugrave; l'arm&eacute;e imp&eacute;riale
+de Russie sera pr&ecirc;te &agrave; se joindre &agrave; nous, pour faire subir &agrave; l'ennemi le
+sort qu'il a m&eacute;rit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>En terminant cette longue phras&eacute;ologie, Koutouzow poussa un soupir et
+releva les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Votre Excellence n'ignore point que le sage doit toujours pr&eacute;voir le
+pire, reprit son vis-&agrave;-vis, press&eacute; de mettre fin aux railleries pour
+aborder s&eacute;rieusement la question; il jeta malgr&eacute; lui un coup d'&oelig;il sur
+&icirc;'aide de camp.</p>
+
+<p>&mdash;Mille excuses, g&eacute;n&eacute;ral...&raquo;</p>
+
+<p>Et Koutouzow, l'interrompant, s'adressa au prince Andr&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Veux-tu, mon cher, demander &agrave; Kozlovsky tous les rapports de nos
+espions. Voici encore deux lettres du comte Nostitz, une autre de S. A.
+I. l'archiduc Ferdinand, et de plus ces quelques papiers. Il s'agit de
+me composer de tout cela, en fran&ccedil;ais et bien proprement, un m&eacute;morandum
+qui r&eacute;sumera toutes les nouvelles re&ccedil;ues derni&egrave;rement sur la marche de
+l'arm&eacute;e autrichienne, pour le pr&eacute;senter &agrave; Son Excellence.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; baissa la t&ecirc;te en signe d'assentiment. Il avait compris
+non seulement ce qui lui avait &eacute;t&eacute; dit, mais aussi ce qu'on lui avait
+donn&eacute; &agrave; entendre et, saluant les deux g&eacute;n&eacute;raux, il sortit lentement.</p>
+
+<p>Il y avait peu de temps que le prince Andr&eacute; avait quitt&eacute; la Russie, et
+cependant il &eacute;tait bien chang&eacute;. Cette affectation de nonchalance et
+d'ennui, qui lui &eacute;tait habituelle, avait compl&egrave;tement disparu de toute
+sa personne; il semblait ne plus avoir le loisir de songer &agrave;
+l'impression qu'il produisait sur les autres, &eacute;tant occup&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;ts
+r&eacute;els autrement graves. Satisfait de lui-m&ecirc;me et de son entourage, il
+n'en &eacute;tait que plus gai et plus bienveillant. Koutouzow, qu'il avait
+rejoint en Pologne, l'avait accueilli &agrave; bras ouverts, en lui promettant
+de ne pas l'oublier: aussi l'avait-il distingu&eacute; de ses autres aides de
+camp, en l'emmenant &agrave; Vienne et en lui confiant des missions plus
+s&eacute;rieuses. Il avait m&ecirc;me adress&eacute; &agrave; son ancien camarade, le vieux prince
+Bolkonsky, les lignes suivantes:</p>
+
+<p>&laquo;Votre fils deviendra, je le crois et je l'esp&egrave;re, un officier de
+m&eacute;rite, par sa fermet&eacute; et le soin qu'il met &agrave; accomplir strictement ses
+devoirs. Je suis heureux de l'avoir aupr&egrave;s de moi.&raquo;</p>
+
+<p>Parmi les officiers de l'&eacute;tat-major et parmi ceux de l'arm&eacute;e, le prince
+Andr&eacute; s'&eacute;tait fait, comme jadis &agrave; P&eacute;tersbourg, deux r&eacute;putations tout &agrave;
+fait diff&eacute;rentes. Les uns, la minorit&eacute;, reconnaissant en lui une
+personnalit&eacute; hors ligne et capable de grandes choses, l'exaltaient,
+l'&eacute;coutaient et l'imitaient: aussi ses rapports avec ceux-l&agrave; &eacute;taient-ils
+naturels et faciles; les autres, la majorit&eacute;, ne l'aimant pas, le
+traitaient d'orgueilleux, d'homme froid et d&eacute;sagr&eacute;able: avec ceux-l&agrave; il
+avait su se poser de fa&ccedil;on &agrave; se faire craindre et respecter. En sortant
+du cabinet, le prince Andr&eacute; s'approcha de son camarade Kozlovsky, l'aide
+de camp de service, qui &eacute;tait assis pr&egrave;s d'une fen&ecirc;tre, un livre &agrave; la
+main:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'a dit le prince? demanda ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Il a ordonn&eacute; de composer un m&eacute;morandum explicatif sur notre inaction.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;A-t-on des nouvelles de Mack?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Si la nouvelle de sa d&eacute;faite &eacute;tait vraie, nous l'aurions d&eacute;j&agrave; re&ccedil;ue.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement...&raquo;</p>
+
+<p>Et le prince Andr&eacute; se dirigea vers la porte de sortie; mais au m&ecirc;me
+moment elle s'ouvrit avec violence pour livrer passage &agrave; un nouvel
+arrivant, qui se pr&eacute;cipita dans la chambre. C'&eacute;tait un g&eacute;n&eacute;ral
+autrichien de haute taille, avec un bandeau noir autour de la t&ecirc;te, et
+l'ordre de Marie-Th&eacute;r&egrave;se au cou. Le prince Andr&eacute; s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&laquo;Le g&eacute;n&eacute;ral en chef Koutouzow? demanda vivement l'inconnu avec un fort
+accent allemand et, ayant jet&eacute; un rapide coup d'&oelig;il autour de lui, il
+marcha droit vers la porte du cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Le g&eacute;n&eacute;ral en chef est occup&eacute;, r&eacute;pondit Kozlovsky, se h&acirc;tant de lui
+barrer le chemin.... Qui annoncerai-je?&raquo;</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral autrichien, &eacute;tonn&eacute; de ne pas &ecirc;tre connu, regarda avec m&eacute;pris
+de haut en bas le petit aide de camp.</p>
+
+<p>&laquo;Le g&eacute;n&eacute;ral en chef est occup&eacute;,&raquo; r&eacute;p&eacute;ta Kozlovsky sans s'&eacute;mouvoir.</p>
+
+<p>La figure de l'&eacute;tranger s'assombrit et ses l&egrave;vres trembl&egrave;rent, pendant
+qu'il tirait de sa poche un calepin. Ayant &agrave; la h&acirc;te griffonn&eacute; quelques
+lignes, il arracha le feuillet, le lui tendit, s'approcha brusquement de
+la fen&ecirc;tre et, se laissant tomber de tout son poids sur un fauteuil, il
+regarda les deux jeunes gens d'un air maussade, destin&eacute;, sans doute, &agrave;
+r&eacute;primer leur curiosit&eacute;. Relevant ensuite la t&ecirc;te, il se redressa avec
+l'intention &eacute;vidente de dire quelque chose, puis, faisant un mouvement,
+il essaya avec une feinte nonchalance de fredonner &agrave; mi-voix un refrain
+qui se perdit en un son inarticul&eacute;. La porte du cabinet s'ouvrit, et
+Koutouzow parut sur le seuil. Le g&eacute;n&eacute;ral &agrave; la t&ecirc;te band&eacute;e, se baissant
+comme s'il avait &agrave; &eacute;viter un danger, s'avan&ccedil;a au-devant de lui, en
+faisant quelques enjamb&eacute;es de ses longues jambes maigres.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez le malheureux Mack!&raquo; dit-il d'une voix &eacute;mue.</p>
+
+<p>Koutouzow conserva pendant quelques secondes une compl&egrave;te impassibilit&eacute;,
+puis ses traits se d&eacute;tendirent, les plis de son front s'effac&egrave;rent; il
+le salua respectueusement et, le laissant passer devant lui, le suivit
+et referma la porte. Le bruit qui s'&eacute;tait r&eacute;pandu de la d&eacute;faite des
+Autrichiens et de la reddition de l'arm&eacute;e sous les murs d'Ulm, se
+trouvait donc confirm&eacute;.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, des aides de camp envoy&eacute;s dans toutes les
+directions portaient des ordres qui devaient dans un prochain d&eacute;lai
+tirer l'arm&eacute;e russe de son inaction et la faire marcher &agrave; la rencontre
+de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; &eacute;tait un de ces rares officiers d'&eacute;tat-major pour
+lesquels tout l'int&eacute;r&ecirc;t se concentre sur l'ensemble des op&eacute;rations
+militaires. La pr&eacute;sence de Mack et les d&eacute;tails de son d&eacute;sastre lui
+avaient fait comprendre que l'arm&eacute;e russe &eacute;tait dans une situation
+critique, et que la premi&egrave;re moiti&eacute; de la campagne &eacute;tait perdue. Il se
+repr&eacute;sentait le r&ocirc;le &eacute;chu aux troupes russes et celui qu'il allait jouer
+lui-m&ecirc;me, et il ne pouvait s'emp&ecirc;cher de ressentir une &eacute;motion joyeuse
+en songeant que l'orgueilleuse Autriche &eacute;tait humili&eacute;e et qu'avant une
+semaine il prendrait part &agrave; un engagement in&eacute;vitable entre les Fran&ccedil;ais
+et les Russes, le premier qui aurait eu lieu depuis Souvorow. Cependant
+il craignait que le g&eacute;nie de Bonaparte ne f&ucirc;t plus fort que tout
+l'h&eacute;ro&iuml;sme de ses adversaires, et, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, il ne pouvait
+admettre que son h&eacute;ros sub&icirc;t un &eacute;chec.</p>
+
+<p>Surexcit&eacute; par le travail de sa pens&eacute;e, le prince Andr&eacute; retourna chez lui
+pour &eacute;crire &agrave; son p&egrave;re sa lettre quotidienne. Chemin faisant, il
+rencontra son compagnon de chambre, Nesvitsky, et le moqueur Gerkow, qui
+riaient tous deux aux &eacute;clats.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi es-tu si sombre? lui demanda Nesvitsky, &agrave; la vue de sa figure
+p&acirc;le et de ses yeux anim&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de quoi &ecirc;tre gai,&raquo; r&eacute;pliqua Bolkonsky.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ils s'abordaient ainsi, ils virent para&icirc;tre au fond du
+corridor un membre du Hofkriegsrath et le g&eacute;n&eacute;ral autrichien Strauch,
+attach&eacute; &agrave; l'&eacute;tat-major de Koutouzow avec mission de veiller &agrave; la
+fourniture des vivres destin&eacute;s &agrave; l'arm&eacute;e russe; ces deux personnages
+&eacute;taient arriv&eacute;s de la veille. La largeur du corridor permettait aux
+trois jeunes officiers de ne pas se d&eacute;ranger pour les laisser passer,
+mais Gerkow, repoussant Nesvitsky, s'&eacute;cria d'une voix haletante:</p>
+
+<p>&laquo;Ils viennent... ils viennent!... de gr&acirc;ce, faites place!&raquo;</p>
+
+<p>Les deux g&eacute;n&eacute;raux semblaient vouloir &eacute;viter toute marque de respect,
+lorsque Gerkow, sur la figure duquel s'&eacute;panouit un large sourire de
+niaise satisfaction, fit un pas en avant.</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, dit-il en allemand et en s'adressant &agrave; l'Autrichien, j'ai
+l'honneur de vous offrir mes f&eacute;licitations...&raquo;</p>
+
+<p>Et il inclina la t&ecirc;te, en jetant gauchement l'un apr&egrave;s l'autre ses pieds
+en arri&egrave;re, comme un enfant qui apprend &agrave; danser. Le membre du
+Hofkriegsrath prit un air s&eacute;v&egrave;re, mais, frapp&eacute; de la franchise de ce
+gros et b&ecirc;te sourire, il ne put lui refuser un moment d'attention.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai l'honneur, reprit Gerkow, de vous offrir mes f&eacute;licitations; le
+g&eacute;n&eacute;ral Mack est arriv&eacute; en bonne sant&eacute;, sauf un l&eacute;ger coup ici,&raquo;
+ajouta-t-il, en portant d'un air radieux la main &agrave; sa t&ecirc;te. Le g&eacute;n&eacute;ral
+fron&ccedil;a les sourcils et se d&eacute;tourna:</p>
+
+<p>&laquo;Dieu, quel imb&eacute;cile!&raquo; s'&eacute;cria-t-il en continuant son chemin.</p>
+
+<p>Nesvitsky enchant&eacute; entoura de ses bras le prince Andr&eacute;: celui-ci, dont
+la p&acirc;leur avait encore augment&eacute;, le repoussa durement d'un air f&acirc;ch&eacute; et
+se tourna vers Gerkow. Le sentiment d'irritation caus&eacute; par la vue de
+Mack, par les nouvelles qu'il avait apport&eacute;es, par ses propres
+r&eacute;flexions sur la situation de l'arm&eacute;e russe, venait enfin de trouver
+une issue en face de la plaisanterie d&eacute;plac&eacute;e de ce dernier.</p>
+
+<p>&laquo;S'il vous est agr&eacute;able, monsieur,&mdash;lui dit-il d'une voix tranchante,
+tandis que son menton tremblait l&eacute;g&egrave;rement,&mdash;de poser pour le bouffon,
+je ne puis certainement pas vous en emp&ecirc;cher, mais je vous avertis que,
+si vous vous permettez de recommencer vos sottes fac&eacute;ties en ma
+pr&eacute;sence, je vous apprendrai comment il faut se conduire.&raquo;</p>
+
+<p>Nesvitsky et Gerkow, stup&eacute;faits de cette sortie, ouvrirent de grands
+yeux et se regard&egrave;rent en silence.</p>
+
+<p>&laquo;Mais quoi? je l'ai f&eacute;licit&eacute;, voil&agrave; tout, dit Gerkow.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne plaisante pas, taisez-vous, s'&eacute;cria Bolkonsky, et, prenant le
+bras de Nesvitsky, il s'&eacute;loigna de Gerkow, qui ne trouvait rien &agrave;
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, qu'est-ce qui t'arrive? dit Nesvitsky avec l'intention de le
+calmer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce qui m'arrive? tu ne comprends donc pas! Ou bien nous
+sommes des officiers au service de notre Empereur et de notre patrie,
+qui se r&eacute;jouissent des succ&egrave;s et pleurent sur les d&eacute;faites, ou bien nous
+sommes des laquais qui n'ont rien &agrave; voir dans les affaires de leurs
+ma&icirc;tres. Quarante mille hommes massacr&eacute;s, l'arm&eacute;e de nos alli&eacute;s
+d&eacute;truite... et vous trouvez l&agrave; le mot pour rire! s'&eacute;cria le prince Andr&eacute;
+&eacute;mu, comme si cette derni&egrave;re phrase, dite en fran&ccedil;ais, donnait plus de
+poids &agrave; son opinion.... C'est bon pour un gar&ccedil;on de rien comme cet
+individu, dont vous avez fait votre ami, mais pas pour vous, pas pour
+vous! Des gamins seuls peuvent s'amuser ainsi!...&raquo;</p>
+
+<p>Ayant remarqu&eacute; que Gerkow pouvait l'entendre, il attendit pour voir s'il
+r&eacute;pliquerait, mais le lieutenant tourna sur ses talons et sortit du
+corridor.</p>
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Le r&eacute;giment de hussards de Pavlograd campait &agrave; deux milles de Braunau.
+L'escadron dans lequel Nicolas Rostow &eacute;tait &laquo;junker&raquo; &eacute;tait log&eacute; dans le
+village de Saltzeneck, dont la plus belle maison avait &eacute;t&eacute; r&eacute;serv&eacute;e au
+chef d'escadron, capitaine Denissow, connu dans toute la division de
+cavalerie sous le nom de &laquo;Vaska Denissow&raquo;.</p>
+
+<p>Depuis que le &laquo;junker&raquo; Rostow avait rejoint son r&eacute;giment en Pologne, il
+avait toujours partag&eacute; le logement du chef d'escadron. Ce jour-l&agrave; m&ecirc;me,
+le 8 octobre, pendant qu'au quartier g&eacute;n&eacute;ral tout &eacute;tait sens dessus
+dessous, &agrave; cause de la d&eacute;faite de Mack, l'escadron continuait tout
+doucement sa vie de bivouac. Denissow, qui avait jou&eacute; et perdu toute la
+nuit, n'&eacute;tait pas encore rentr&eacute; au moment o&ugrave; Rostow, en uniforme de
+junker, revenait &agrave; cheval, de bon matin, de la distribution de fourrage;
+s'arr&ecirc;tant au perron, il rejeta vivement sa jambe en arri&egrave;re avec, un
+mouvement plein de jeunesse, et, restant une seconde le pied sur
+l'&eacute;trier, comme s'il se s&eacute;parait &agrave; regret de sa monture, il sauta &agrave;
+terre et appela le planton qui se pr&eacute;cipitait d&eacute;j&agrave; pour tenir son
+cheval:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Bonedareneko, prom&egrave;ne-le, veux-tu, dit-il en s'adressant au hussard
+avec cette affabilit&eacute; famili&egrave;re et gaie habituelle aux bonnes natures
+lorsqu'elles se sentent heureuses.</p>
+
+<p>&mdash;Entendu, Votre Excellence, r&eacute;pondit le Petit-Russien en secouant la
+t&ecirc;te avec bonne humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Fais attention, prom&egrave;ne-le bien.&raquo;</p>
+
+<p>Un autre hussard s'&eacute;tait &eacute;galement &eacute;lanc&eacute; vers le cheval, mais
+Bonedareneko avait aussit&ocirc;t saisi le bridon; on voyait que le &laquo;junker&raquo;
+payait bien et qu'il &eacute;tait avantageux de le servir.</p>
+
+<p>Rostow caressa doucement sa b&ecirc;te et s'arr&ecirc;ta sur le perron pour la
+regarder.</p>
+
+<p>&laquo;Bravo, quel cheval cela fera!&raquo; se dit-il en lui-m&ecirc;me, et, relevant son
+sabre, il monta rapidement les quelques marches en faisant sonner ses
+&eacute;perons.</p>
+
+<p>L'Allemand propri&eacute;taire de la maison se montra, en camisole de laine et
+en bonnet de coton, &agrave; la porte de l'&eacute;table, o&ugrave; il remuait le fumier avec
+une fourche.</p>
+
+<p>Sa figure s'&eacute;claira d'un bon sourire &agrave; la vue de Rostow.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, bonjour, lui dit-il, en rendant son salut au jeune homme avec
+un plaisir &eacute;vident.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave; &agrave; l'ouvrage, lui dit Rostow, souriant &agrave; son tour, hourra pour
+l'Autriche, hourra pour les Russes, hourra pour l'empereur Alexandre!&raquo;
+ajouta-t-il en r&eacute;p&eacute;tant les exclamations favorites de l'Allemand.</p>
+
+<p>Celui-ci s'avan&ccedil;a en riant, jeta en l'air son bonnet de coton et
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Hourra pour toute la terre!&raquo;</p>
+
+<p>Rostow r&eacute;p&eacute;ta son hourra, et cependant il n'y avait aucun motif de se
+r&eacute;jouir d'une fa&ccedil;on aussi extraordinaire, ni pour l'Allemand qui
+nettoyait son &eacute;table, ni pour Rostow qui &eacute;tait all&eacute; chercher du foin
+avec son peloton. Apr&egrave;s qu'ils eurent ainsi donn&eacute; un libre cours &agrave; leurs
+sentiments patriotiques et fraternels, le vieux bonhomme retourna &agrave; son
+ouvrage, et le jeune junker rentra chez lui.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est ton ma&icirc;tre? demanda-t-il &agrave; Lavrouchka, le domestique de
+Denissow, rus&eacute; coquin et connu pour tel de tout le r&eacute;giment.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas encore rentr&eacute; depuis hier au soir; il aura probablement
+perdu, r&eacute;pondit Lavrouchka, car je le connais bien: quand il gagne, il
+revient de bonne heure pour s'en vanter; s'il ne revient pas de toute la
+nuit, c'est qu'il est en d&eacute;route, et alors il est d'une humeur de
+chien. Faut-il vous servir le caf&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, donne-le et promptement.&raquo;</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard, Lavrouchka apportait le caf&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Il vient, il vient! gare la bombe!&raquo;</p>
+
+<p>Rostow aper&ccedil;ut effectivement Denissow qui rentrait. C'&eacute;tait un petit
+homme, &agrave; la figure enlumin&eacute;e, aux yeux noirs et brillants, aux cheveux
+noirs et &agrave; la moustache en d&eacute;sordre. Son dolman &eacute;tait d&eacute;graf&eacute;, son large
+pantalon tenait &agrave; peine et son shako froiss&eacute; descendait sur sa nuque.
+Sombre et soucieux, il s'approchait la t&ecirc;te basse.</p>
+
+<p>&laquo;Lavrouchka! s'&eacute;cria-t-il avec col&egrave;re et en grasseyant. Voyons, idiot,
+&ocirc;te-moi cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je vous l'&ocirc;te!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! te voil&agrave; lev&eacute;! dit Denissow, en entrant dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a beau temps... j'ai d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; au fourrage et j'ai vu Fr&auml;ulein
+Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ah! Et moi, mon cher, je me suis enfonc&eacute;, comme une triple
+buse.... Une mauvaise chance du diable! Elle a commenc&eacute; apr&egrave;s ton
+d&eacute;part.... H&eacute;! du th&eacute;!&raquo; cria-t-il d'un air renfrogn&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, grima&ccedil;ant un sourire qui laissa voir ses dents petites et fortes,
+il passa ses doigts dans ses cheveux en broussailles.</p>
+
+<p>&laquo;C'est le diable qui m'a envoy&eacute; chez ce Rat (c'&eacute;tait le surnom donn&eacute; &agrave;
+l'officier).... Figure-toi... pas une carte, pas une!...&raquo;</p>
+
+<p>Et Denissow, laissant tomber le feu de sa pipe, la jeta avec violence
+sur le plancher, o&ugrave; elle se brisa en mille morceaux. Apr&egrave;s avoir
+r&eacute;fl&eacute;chi une demi-seconde en regardant gaiement Rostow de ses yeux noirs
+et brillants:</p>
+
+<p>&laquo;Si au moins il y avait des femmes, passe encore, mais il n'y a rien &agrave;
+faire, except&eacute; boire!... Quand donc se battra-t-on?... H&eacute;, qui est l&agrave;?
+ajouta-t-il, en entendant derri&egrave;re la porte un bruit de grosses bottes
+et d'&eacute;perons, accompagn&eacute; d'une petite toux respectueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Le mar&eacute;chal des logis!&raquo; annon&ccedil;a Lavrouchka. Denissow s'assombrit
+encore plus.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a va mal, dit-il, en jetant &agrave; Rostow sa bourse qui contenait quelques
+pi&egrave;ces d'or.... Compte, je t'en prie, mon ami, ce qui me reste, et cache
+ma bourse sous mon oreiller.&raquo;</p>
+
+<p>Il sortit.</p>
+
+<p>Rostow s'amusa &agrave; mettre en piles &eacute;gales les pi&egrave;ces d'or de diff&eacute;rente
+valeur et &agrave; les compter machinalement, pendant que la voix de Denissow
+se faisait entendre dans la pi&egrave;ce voisine:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! T&eacute;lianine, bonjour; je me suis enfonc&eacute; hier!</p>
+
+<p>&mdash;Chez qui?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Bykow.</p>
+
+<p>&mdash;Chez le Rat, je le sais,&raquo; dit une autre voix fl&ucirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>Et le lieutenant T&eacute;lianine, petit officier du m&ecirc;me escadron, entra au
+m&ecirc;me moment dans la chambre o&ugrave; se trouvait Rostow. Celui-ci, jetant la
+bourse sous l'oreiller, serra la main moite qui lui &eacute;tait tendue.
+T&eacute;lianine avait &eacute;t&eacute; renvoy&eacute; de la garde peu temps avant la campagne; sa
+conduite &eacute;tait maintenant exempte de tout reproche, et cependant il
+n'&eacute;tait pas aim&eacute;. Rostow surtout ne pouvait ni surmonter ni cacher
+l'antipathie involontaire qu'il lui inspirait.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, jeune cavalier, &ecirc;tes-vous content de mon petit Corbeau?&raquo;
+(c'&eacute;tait le nom du cheval vendu &agrave; Rostow). Le lieutenant ne regardait
+jamais en face la personne &agrave; laquelle il parlait, et ses yeux allaient
+sans cesse d'un objet &agrave; un autre....</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ai vu le monter ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'a rien de particulier, c'est un bon cheval, r&eacute;pondit Rostow,
+qui savait fort bien que cette b&ecirc;te pay&eacute;e sept cents roubles n'en valait
+pas la moiti&eacute;.... Il boite un peu de la jambe gauche de devant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le sabot qui se sera fendu: ce n'est rien, je vous apprendrai &agrave;
+y mettre un rivet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, apprenez-le-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est bien facile, ce n'est pas un secret; quant au cheval, vous
+m'en remercierez.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le faire amener,&raquo; dit aussit&ocirc;t Rostow pour se d&eacute;barrasser de
+T&eacute;lianine.</p>
+
+<p>Et il sortit.</p>
+
+<p>Denissow, assis par terre dans la pi&egrave;ce d'entr&eacute;e, les jambes crois&eacute;es,
+la pipe &agrave; la bouche, &eacute;coutait le rapport du mar&eacute;chal des logis. &Agrave; la vue
+de Rostow, il fit une grimace, en lui indiquant du doigt par-dessus son
+&eacute;paule, avec une expression de d&eacute;go&ucirc;t, la chambre o&ugrave; &eacute;tait T&eacute;lianine:</p>
+
+<p>&laquo;Je n'aime pas ce gar&ccedil;on-l&agrave;,&raquo; dit-il sans s'inqui&eacute;ter de la pr&eacute;sence de
+son subordonn&eacute;.</p>
+
+<p>Rostow haussa les &eacute;paules comme pour dire:</p>
+
+<p>&laquo;Moi non plus, mais qu'y faire?&raquo;</p>
+
+<p>Et, ayant donn&eacute; ses ordres, il retourna aupr&egrave;s de l'officier, qui &eacute;tait
+nonchalamment occup&eacute; &agrave; frotter ses petites mains blanches:</p>
+
+<p>&laquo;Et dire qu'il existe des figures aussi antipathiques!&raquo; pensa Rostow.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, avez-vous fait amener le cheval? demanda T&eacute;lianine, en se
+levant et en jetant autour de lui un regard indiff&eacute;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien... je n'&eacute;tais entr&eacute; que pour demander &agrave; Denissow s'il avait
+re&ccedil;u l'ordre du jour d'hier; l'avez-vous re&ccedil;u, Denissow?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas encore; o&ugrave; allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vais aller montrer &agrave; ce jeune homme comment on ferre un
+cheval.&raquo;</p>
+
+<p>Ils entr&egrave;rent dans l'&eacute;curie, et, sa besogne faite, le lieutenant
+retourna chez lui.</p>
+
+<p>Denissow, assis &agrave; une table sur laquelle on avait pos&eacute; une bouteille
+d'eau-de-vie et un saucisson, &eacute;tait en train d'&eacute;crire. Sa plume criait
+et crachait sur le papier. Quand Rostow entra, il le regarda d'un air
+sombre:</p>
+
+<p>&laquo;C'est &agrave; elle que j'&eacute;cris...&raquo;</p>
+
+<p>Et, s'accoudant sur la table sans l&acirc;cher sa plume, comme s'il saisissait
+avec joie l'occasion de dire tout haut ce qu'il voulait mettre par
+&eacute;crit, il lui d&eacute;tailla le contenu de son &eacute;p&icirc;tre:</p>
+
+<p>&laquo;Vois-tu, mon ami, on ne vit pas, on dort quand on n'a pas un amour dans
+le c&oelig;ur. Nous sommes les enfants de la poussi&egrave;re, mais, lorsqu'on aime,
+on devient Dieu, on devient pur comme au premier jour de la cr&eacute;ation!...
+Qui va l&agrave;? Envoie-le au diable, je n'ai pas le temps!&raquo;</p>
+
+<p>Mais Lavrouchka s'approcha de lui sans se d&eacute;concerter:</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est personne, c'est le mar&eacute;chal des logis &agrave; qui vous avez dit de
+venir chercher l'argent.&raquo;</p>
+
+<p>Denissow fit un geste d'impatience aussit&ocirc;t r&eacute;prim&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Mauvaise affaire, grommela-t-il.... Dis donc, Rostow, combien y a-t-il
+dans ma bourse?</p>
+
+<p>&mdash;Sept pi&egrave;ces neuves et trois vieilles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mauvaise affaire! Que fais-tu l&agrave; plant&eacute; comme une borne? Va
+chercher le mar&eacute;chal des logis!</p>
+
+<p>&mdash;Denissow, je t'en prie, s'&eacute;cria Rostow en rougissant, prends de mon
+argent, tu sais que j'en ai.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas &agrave; emprunter aux amis. Non, je n'aime pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne me traites pas en camarade, tu m'offenseras s&eacute;rieusement;
+j'en ai, je t'assure, r&eacute;p&eacute;ta Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je te le r&eacute;p&egrave;te...&raquo;</p>
+
+<p>Denissow s'approcha du lit pour retirer sa bourse de dessous l'oreiller:</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; l'as-tu cach&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Sous le dernier oreiller.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'y est pas!...&raquo;</p>
+
+<p>Et Denissow jeta les deux oreillers par terre.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vraiment inou&iuml;!</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'auras fait tomber, attends, dit Rostow, en secouant les oreillers
+&agrave; son tour et en rejetant &eacute;galement de c&ocirc;t&eacute; la couverture.... Pas de
+bourse!... Aurais-je donc oubli&eacute;? Mais non, puisque j'ai m&ecirc;me pens&eacute; que
+tu la gardais sous ta t&ecirc;te comme un tr&eacute;sor. Je l'ai bien mise l&agrave;
+pourtant; o&ugrave; est-elle donc? ajouta-t-il en se tournant vers Lavrouchka.</p>
+
+<p>&mdash;Elle doit &ecirc;tre l&agrave; o&ugrave; vous l'avez laiss&eacute;e, car je ne suis pas entr&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Et je te dis qu'elle n'y est pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours la m&ecirc;me histoire... vous oubliez toujours o&ugrave; vous
+mettez les choses... regardez dans vos poches.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, te dis-je, puisque j'ai pens&eacute; au tr&eacute;sor... je me rappelle
+tr&egrave;s bien que je l'ai mise l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Lavrouchka d&eacute;fit enti&egrave;rement le lit, regarda partout, fureta dans tous
+les coins, et s'arr&ecirc;ta au beau milieu de la chambre, en &eacute;tendant les
+bras avec stup&eacute;faction. Denissow, qui avait suivi tous ses mouvements en
+silence, se tourna &agrave; ce geste vers Rostow:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, Rostow, cesse de plaisanter!&raquo;</p>
+
+<p>Rostow, en sentant peser sur lui le regard de son ami, releva les yeux
+et les baissa aussit&ocirc;t. Son visage devint pourpre et la respiration lui
+manqua.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a eu ici que le lieutenant et vous deux, donc elle doit y &ecirc;tre!
+dit Lavrouchka.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, poup&eacute;e du diable, remue-toi... cherche, s'&eacute;cria
+Denissow devenu cramoisi, et le mena&ccedil;ant du poing: il, faut qu'elle se
+trouve, sans cela je te cravacherai... je vous cravacherai tous!...&raquo;</p>
+
+<p>Rostow boutonna sa veste, agrafa son ceinturon et prit sa casquette.</p>
+
+<p>&laquo;Trouve-la, te dis-je, continuait Denissow en secouant son domestique
+et en le poussant violemment contre la muraille.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-le, Denissow, je sais qui l'a prise...&raquo;</p>
+
+<p>Et Rostow se dirigea vers la porte, les yeux toujours baiss&eacute;s. Denissow,
+ayant subitement compris son allusion, s'arr&ecirc;ta et lui saisit la main:</p>
+
+<p>&laquo;Quelle b&ecirc;tise! s'&eacute;cria-t-il si fortement que les veines de son cou et
+de son front se tendirent comme des cordes. Tu deviens fou, je crois...
+la bourse est ici, j'&eacute;corcherai vif ce mis&eacute;rable et elle se retrouvera.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais qui l'a prise, r&eacute;p&eacute;ta Rostow d'une voix &eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je te d&eacute;fends...&raquo; s'&eacute;cria Denissow.</p>
+
+<p>Mais Rostow s'arracha avec col&egrave;re &agrave; son &eacute;treinte.</p>
+
+<p>&laquo;Tu ne comprends donc pas, lui dit-il, en le regardant droit et ferme
+dans les yeux, tu ne comprends donc pas ce que tu me dis? Il n'y avait
+que moi ici; donc, si ce n'est pas l'autre, c'est... et il se pr&eacute;cipita
+hors de la chambre sans achever sa phrase.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que le diable t'emporte, toi et tout le reste!&raquo;</p>
+
+<p>Ce furent les derni&egrave;res paroles qui arriv&egrave;rent aux oreilles de Rostow;
+peu d'instants apr&egrave;s il entrait dans le logement de T&eacute;lianine.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ma&icirc;tre n'est pas &agrave; la maison, lui dit le domestique, il est all&eacute; &agrave;
+l'&eacute;tat-major.... Est-il arriv&eacute; quelque chose? ajouta-t-il, en remarquant
+la figure boulevers&eacute;e du junker.</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien!</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez manqu&eacute; de peu.&raquo;</p>
+
+<p>Sans rentrer chez lui, Rostow monta &agrave; cheval et se rendit &agrave;
+l'&eacute;tat-major, qui &eacute;tait &eacute;tabli &agrave; trois verstes de Saltzeneck; il y avait
+l&agrave; un petit &laquo;traktir&raquo; o&ugrave; se r&eacute;unissaient les officiers. Arriv&eacute; devant la
+porte, il y vit attach&eacute; le cheval de T&eacute;lianine; le jeune officier &eacute;tait
+attabl&eacute; dans la chambre du fond devant un plat de saucisses et une
+bouteille de vin.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous voil&agrave; aussi, jeune adolescent, dit-il en souriant et en
+&eacute;levant ses sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&raquo; dit Rostow avec effort, et il s'assit &agrave; une table voisine, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de deux Allemands et d'un officier russe.</p>
+
+<p>Tous gardaient le silence, on n'entendait que le cliquetis des
+couteaux. Ayant fini de d&eacute;jeuner, le lieutenant tira de sa poche une
+longue bourse, en fit glisser les coulants de ses petits doigts blancs
+et recourb&eacute;s &agrave; la poulaine, y prit une pi&egrave;ce d'or et la tendit au
+gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;p&ecirc;chez-vous, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi d'examiner cette bourse,&raquo; murmura Rostow en
+s'approchant.</p>
+
+<p>T&eacute;lianine, dont les yeux, comme d'habitude, ne se fixaient nulle part,
+la lui passa.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est jolie, n'est-ce pas? dit-il en p&acirc;lissant l&eacute;g&egrave;rement... voyez,
+jeune homme.&raquo;</p>
+
+<p>Le regard de Rostow se porta alternativement sur la bourse et sur le
+lieutenant.</p>
+
+<p>&laquo;Tout cela restera &agrave; Vienne, si nous y arrivons, car ici, dans ces
+vilains petits trous, on ne peut gu&egrave;re d&eacute;penser son argent, ajouta-t-il
+avec une gaiet&eacute; forc&eacute;e.... Rendez-la-moi, je m'en vais.&raquo;</p>
+
+<p>Rostow se taisait.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, et vous, vous allez d&eacute;jeuner? On mange assez bien ici, mais,
+voyons, rendez-la-moi donc...&raquo;</p>
+
+<p>Et il &eacute;tendit la main pour prendre la bourse.</p>
+
+<p>Le junker la l&acirc;cha et le lieutenant la glissa doucement dans la poche de
+son pantalon; il releva ses sourcils avec n&eacute;gligence, et sa bouche
+s'entr'ouvrit comme pour dire: &laquo;Oui, c'est ma bourse; elle rentre dans
+ma poche, c'est tout simple, et personne n'a rien &agrave; y voir...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit-il, et leurs regards se crois&egrave;rent en se lan&ccedil;ant des
+&eacute;clairs.</p>
+
+<p>&mdash;Venez par ici, et Rostow entra&icirc;na T&eacute;lianine vers la fen&ecirc;tre.... Cet
+argent est &agrave; Denissow, vous l'avez pris! lui souffla-t-il &agrave; l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? comment... vous osez?&raquo; Mais dans ces paroles entrecoup&eacute;es on
+sentait qu'il n'y avait plus qu'un appel d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, une demande de
+pardon; les derniers doutes, dont le poids terrible n'avait cess&eacute;
+d'oppresser le c&oelig;ur de Rostow, se dissip&egrave;rent aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Il en ressentit une grande joie et en m&ecirc;me temps une immense compassion
+pour ce malheureux.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a du monde ici, Dieu sait ce que l'on pourrait supposer, murmura
+T&eacute;lianine en prenant sa casquette et en se dirigeant vers une autre
+chambre qui &eacute;tait vide.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut nous expliquer: je le savais et je puis le prouver,&raquo; r&eacute;pliqua
+Rostow, d&eacute;cid&eacute; &agrave; aller jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Le visage p&acirc;le et terrifi&eacute; du coupable tressaillit; ses yeux allaient
+toujours de droite et de gauche, mais sans quitter le plancher et sans
+oser se porter plus haut. Quelques sons rauques et inarticul&eacute;s
+s'&eacute;chapp&egrave;rent de sa poitrine.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous en supplie, comte, ne me perdez pas, voici l'argent,
+prenez-le... mon p&egrave;re est vieux, ma m&egrave;re...&raquo;</p>
+
+<p>Et il jeta la bourse sur la table.</p>
+
+<p>Rostow s'en empara et marcha vers la porte sans le regarder; arriv&eacute; sur
+le seuil, il se retourna et revint sur ses pas.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, lui dit-il avec angoisse et les yeux humides, comment
+avez-vous pu faire cela?</p>
+
+<p>&mdash;Comte!...&raquo;</p>
+
+<p>Et T&eacute;lianine s'approcha du junker.</p>
+
+<p>&laquo;Ne me touchez pas, s'&eacute;cria imp&eacute;tueusement Rostow en se reculant; si
+vous en avez besoin, eh bien, tenez, prenez-la.&raquo; Et, lui jetant la
+bourse, il disparut en courant.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, une conversation anim&eacute;e avait lieu, dans le logement de
+Denissow, entre les officiers de l'escadron.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous r&eacute;p&egrave;te que vous devez pr&eacute;senter vos excuses au colonel, disait
+le capitaine en second, Kirstein; le capitaine Kirstein avait des
+cheveux grisonnants, d'&eacute;normes moustaches, des traits accentu&eacute;s, un
+visage rid&eacute;; redevenu deux fois simple soldat pour affaires d'honneur,
+il avait toujours su reconqu&eacute;rir son rang.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne permettrai &agrave; personne de dire que je mens, s'&eacute;cria Rostow, le
+visage enflamm&eacute; et tremblant d'&eacute;motion.... Il m'a dit que j'en avais
+menti, &agrave; quoi je lui ai r&eacute;pondu que c'&eacute;tait lui qui en avait menti....
+Cela en restera l&agrave;!... On peut me mettre de service tous les jours et me
+flanquer aux arr&ecirc;ts, mais quant &agrave; des excuses, c'est autre chose, car si
+le colonel juge indigne de lui de me donner satisfaction, alors....</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyons, &eacute;coutez-moi, dit Kirstein en l'interrompant de sa voix
+de basse, et il lissait avec calme ses longues moustaches. Vous lui avez
+dit, en pr&eacute;sence de plusieurs officiers, qu'un de leurs camarades avait
+vol&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma faute si la conversation a eu lieu devant t&eacute;moins.
+J'ai peut-&ecirc;tre eu tort, mais je ne suis point un diplomate; c'est pour
+cela que je suis entr&eacute; dans les hussards, persuad&eacute; qu'ici toutes ces
+finesses &eacute;taient inutiles, et l&agrave;-dessus il me lance un d&eacute;menti &agrave; la
+figure. Eh bien... qu'il me donne satisfaction!</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est fort bien, personne ne doute de votre courage, mais l&agrave;
+n'est pas la question. Demandez plut&ocirc;t &agrave; Denissow s'il est admissible
+que vous, un &laquo;junker&raquo;, vous puissiez demander satisfaction au chef de
+votre r&eacute;giment?&raquo;</p>
+
+<p>Denissow mordillait sa moustache d'un air sombre, sans prendre part &agrave; la
+discussion; mais &agrave; la question de Kirstein il secoua n&eacute;gativement la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Vous parlez de cette vilenie au colonel devant des officiers?...
+Bogdanitch a eu parfaitement raison de vous rappeler &agrave; l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'a pas rappel&eacute; &agrave; l'ordre, il a pr&eacute;tendu que je ne disais pas la
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, et vous lui avez r&eacute;pondu des b&ecirc;tises... vous lui devez donc
+des excuses.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'attendais pas &agrave; cela de vous, reprit gravement le capitaine en
+second, car vous &ecirc;tes coupable non seulement envers lui, mais envers
+tout le r&eacute;giment. Si au moins vous aviez r&eacute;fl&eacute;chi, si vous aviez pris
+conseil avant d'agir, mais non, vous avez &eacute;clat&eacute;, et cela devant les
+officiers. Que restait-il &agrave; faire au colonel? &agrave; mettre l'accus&eacute; en
+jugement; c'&eacute;tait imprimer une tache &agrave; son r&eacute;giment et le couvrir de
+honte pour un mis&eacute;rable. Ce serait juste selon vous, mais cela nous
+d&eacute;pla&icirc;t &agrave; nous, et Bogdanitch est un brave de vous avoir puni. Vous en
+&ecirc;tes outr&eacute;, mais c'est votre faute, vous l'avez cherch&eacute;, et maintenant
+qu'on t&acirc;che d'&eacute;touffer l'affaire, vous continuez &agrave; l'&eacute;bruiter... et
+votre amour-propre vous emp&ecirc;che d'offrir vos excuses &agrave; un vieux et
+honorable militaire comme notre colonel. Peu vous importe, n'est-ce pas?
+Cela vous est bien &eacute;gal de d&eacute;shonorer le r&eacute;giment!&mdash;et la voix de
+Kirstein trembla l&eacute;g&egrave;rement&mdash;&agrave; vous qui n'y passerez peut-&ecirc;tre qu'une
+ann&eacute;e et qui demain pouvez &ecirc;tre nomm&eacute; aide de camp? Mais cela ne nous
+est pas indiff&eacute;rent &agrave; nous, que l'on dise qu'il y a des voleurs dans le
+r&eacute;giment de Pavlograd; n'est-ce pas, Denissow?&raquo;</p>
+
+<p>Denissow, silencieux et immobile, lan&ccedil;ait de temps en temps un coup
+d'&oelig;il &agrave; Rostow.</p>
+
+<p>&laquo;Nous autres vieux soldats, qui avons grandi avec le r&eacute;giment et qui
+esp&eacute;rons y mourir, son honneur nous tient au c&oelig;ur, et Bogdanitch le
+sait bien. C'est mal, c'est mal; f&acirc;chez-vous si vous voulez, je n'ai
+jamais m&acirc;ch&eacute; la v&eacute;rit&eacute; &agrave; personne.</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison, que diable, s'&eacute;cria Denissow... eh bien, Rostow, eh
+bien!...&raquo;</p>
+
+<p>Rostow, rougissant et p&acirc;lissant tour &agrave; tour, portait ses regards de l'un
+&agrave; l'autre:</p>
+
+<p>&laquo;Non, messieurs, non, ne pensez pas... ne me croyez pas capable de...
+l'honneur du r&eacute;giment m'est aussi cher... et je le prouverai... et
+l'honneur du drapeau aussi. Eh bien, oui, j'ai eu tort, compl&egrave;tement
+tort, que vous faut-il encore?&raquo;</p>
+
+<p>Et ses yeux se mouill&egrave;rent de larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s bien, comte, s'&eacute;cria Kirstein en se levant et en lui tapant sur
+l'&eacute;paule avec sa large main.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le disais bien, dit Denissow, c'est un brave c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien, tr&egrave;s bien, comte, r&eacute;p&eacute;ta le vieux militaire, en
+honorant le &laquo;junker&raquo; de son titre, en reconnaissance de son aveu....
+Allons, allons, faites vos excuses, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, je ferai tout ce que vous voudrez... personne ne m'entendra
+plus prononcer un mot l&agrave;-dessus; mais quant &agrave; faire mes excuses, cela
+m'est impossible, je vous le jure: j'aurais l'air d'un petit gar&ccedil;on qui
+demande pardon.&raquo;</p>
+
+<p>Denissow partit d'un &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Tant pis pour vous! Bogdanitch est rancunier; vous payerez cher votre
+obstination.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure, ce n'est pas de l'obstination, je ne puis pas vous
+expliquer ce que j'&eacute;prouve... je ne le puis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, comme il vous plaira! Et o&ugrave; est-il, ce mis&eacute;rable? o&ugrave; s'est-il
+cach&eacute;? demanda Kirstein, en se tournant vers Denissow.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait le malade, on le portera malade dans l'ordre du jour de
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est une maladie: impossible de comprendre cela autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Maladie ou non, je lui conseille de ne pas me tomber sous la main, je
+le tuerais,&raquo; s'&eacute;cria Denissow avec fureur.</p>
+
+<p>En ce moment Gerkow entra.</p>
+
+<p>&laquo;Toi! dirent les officiers.</p>
+
+<p>&mdash;En marche, messieurs! Mack s'est rendu prisonnier avec toute son
+arm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quel canard!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu, vu de mes propres yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu as vu Mack vivant, en chair et en os?</p>
+
+<p>&mdash;En marche! en marche! vite une bouteille pour la nouvelle qu'il
+apporte! Comment es-tu tomb&eacute; ici?</p>
+
+<p>&mdash;On m'a de nouveau renvoy&eacute; au r&eacute;giment &agrave; cause de ce diable de Mack. Le
+g&eacute;n&eacute;ral autrichien s'est plaint de ce que je l'avais f&eacute;licit&eacute; de
+l'arriv&eacute;e de son sup&eacute;rieur. Qu'as-tu donc, Rostow, on dirait que tu sors
+du bain?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher, c'est un tel g&acirc;chis ici depuis deux jours!&raquo;</p>
+
+<p>L'aide de camp du r&eacute;giment entra et confirma les paroles de Gerkow.</p>
+
+<p>Le r&eacute;giment devait se mettre en marche le lendemain:</p>
+
+<p>&laquo;En marche, messieurs! Dieu merci, plus d'inaction!&raquo;</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Koutouzow s'&eacute;tait repli&eacute; sur Vienne, en d&eacute;truisant derri&egrave;re lui les
+ponts sur l'Inn, &agrave; Braunau, et sur la Traun, &agrave; Lintz. Pendant la journ&eacute;e
+du 23 octobre, les troupes passaient la rivi&egrave;re Enns. Les fourgons de
+bagages, l'artillerie, les colonnes de troupes traversaient la ville en
+d&eacute;filant des deux c&ocirc;t&eacute;s du pont. Il faisait un temps d'automne doux et
+pluvieux. Le vaste horizon qui se d&eacute;roulait &agrave; la vue, des hauteurs o&ugrave;
+&eacute;taient plac&eacute;es les batteries russes pour la d&eacute;fense du pont, tant&ocirc;t se
+d&eacute;robait derri&egrave;re un rideau de pluie fine et l&eacute;g&egrave;re qui rayait
+l'atmosph&egrave;re de lignes obliques, tant&ocirc;t s'&eacute;largissait lorsqu'un rayon de
+soleil illuminait au loin tous les objets, en leur pr&ecirc;tant l'&eacute;clat du
+vernis. La petite ville avec ses blanches maisonnettes aux toits rouges,
+sa cath&eacute;drale et son pont, des deux c&ocirc;t&eacute;s duquel se d&eacute;versait en masses
+serr&eacute;es l'arm&eacute;e russe, &eacute;tait situ&eacute;e au pied des collines. Au tournant du
+Danube, &agrave; l'embouchure de l'Enns, on apercevait des barques, une &icirc;le,
+un ch&acirc;teau avec son parc, entour&eacute;s des eaux r&eacute;unies des deux fleuves,
+et, sur la rive gauche et rocheuse du Danube, s'&eacute;tendaient dans le
+lointain myst&eacute;rieux des montagnes verdoyantes, aux d&eacute;fil&eacute;s bleu&acirc;tres,
+couvertes d'une for&ecirc;t de pins &agrave; l'aspect sauvage et imp&eacute;n&eacute;trable,
+derri&egrave;re laquelle s'&eacute;lan&ccedil;aient les tours d'un couvent, et bien loin, sur
+la hauteur, on entrevoyait les patrouilles ennemies. En avant de la
+batterie, le g&eacute;n&eacute;ral commandant l'arri&egrave;re-garde, accompagn&eacute; d'un
+officier de l'&eacute;tat-major, examinait le terrain &agrave; l'aide d'une
+longue-vue; &agrave; quelques pas de lui, assis sur l'aff&ucirc;t d'un canon,
+Nesvitsky, envoy&eacute; &agrave; l'arri&egrave;re-garde par le g&eacute;n&eacute;ral en chef, faisait &agrave;
+ses camarades les honneurs de ses petits p&acirc;t&eacute;s arros&eacute;s de v&eacute;ritable
+Doppel-Kummel<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Le cosaque qui le suivait lui pr&eacute;sentait le flacon et
+la cantine, pendant que les officiers l'entouraient gaiement, les uns &agrave;
+genoux, les autres assis &agrave; la turque sur l'herbe mouill&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Pas b&ecirc;te ce prince autrichien qui s'est construit ici un ch&acirc;teau! Quel
+charmant endroit! Eh bien, messieurs, vous ne mangez plus!</p>
+
+<p>&mdash;Mille remerciements, prince, r&eacute;pondit l'un d'eux, qui trouvait un
+plaisir extr&ecirc;me &agrave; causer avec un aussi gros bonnet de l'&eacute;tat-major....</p>
+
+<p>&mdash;Le site est ravissant: nous avons c&ocirc;toy&eacute; le parc et aper&ccedil;u deux cerfs,
+et quel beau ch&acirc;teau!</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, prince, dit un autre qui, se faisant scrupule d'avaler encore
+un petit p&acirc;t&eacute;, d&eacute;tourna son int&eacute;r&ecirc;t sur le paysage: voyez, nos
+fantassins s'y sont d&eacute;j&agrave; introduits; tenez, l&agrave;-bas derri&egrave;re le village,
+sur cette petite prairie, il y en a trois qui tra&icirc;nent quelque chose.
+Ils l'auront bien vite nettoy&eacute;, ce ch&acirc;teau! ajouta-t-il avec un sourire
+d'approbation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Nesvitsky, en introduisant un petit p&acirc;t&eacute; dans sa grande
+et belle bouche aux l&egrave;vres humides. Quant &agrave; moi, j'aurais d&eacute;sir&eacute;
+p&eacute;n&eacute;trer l&agrave; dedans, continua-t-il en indiquant les hautes tours du
+couvent situ&eacute; sur la montagne, et ses yeux brill&egrave;rent en se fermant &agrave;
+demi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne serait-ce pas charmant, avouez-le, messieurs?... Pour effrayer ces
+nonnettes, j'aurais, ma foi, donn&eacute; cinq ans de ma vie... des Italiennes,
+dit-on, et il y en a de jolies.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus qu'elles s'ennuient &agrave; mourir,&raquo; ajouta un officier plus
+hardi que les autres.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'officier de l'&eacute;tat-major indiquait quelque chose au
+g&eacute;n&eacute;ral, qui l'examinait avec sa longue-vue.</p>
+
+<p>&laquo;C'est &ccedil;a, c'est &ccedil;a! r&eacute;pondit le g&eacute;n&eacute;ral d'un ton de mauvaise humeur, en
+abaissant sa lorgnette et en haussant les &eacute;paules.... Ils vont tirer
+sur les n&ocirc;tres!... Comme ils tra&icirc;nent!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; l'&oelig;il nu, on distinguait de l'autre c&ocirc;t&eacute; une batterie ennemie, de
+laquelle s'&eacute;chappait une l&eacute;g&egrave;re fum&eacute;e d'un blanc de lait, puis on
+entendit un bruit sourd et l'on vit nos troupes h&acirc;ter le pas au passage
+de la rivi&egrave;re. Nesvitsky se leva en s'&eacute;ventant, et s'approcha du
+g&eacute;n&eacute;ral, le sourire sur les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&laquo;Votre Excellence ne voudrait-elle pas manger un morceau?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne va pas, dit le g&eacute;n&eacute;ral sans r&eacute;pondre &agrave; son invitation, les
+n&ocirc;tres sont en retard.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il y courir, Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, allez-y, je vous prie...&raquo;</p>
+
+<p>Et le g&eacute;n&eacute;ral lui r&eacute;p&eacute;ta l'ordre qui avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; donn&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Vous direz aux hussards de passer les derniers, de br&ucirc;ler le pont,
+comme je l'ai ordonn&eacute;, et de s'assurer si les mati&egrave;res inflammables sont
+bien plac&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, r&eacute;pondit Nesvitsky;&mdash;alors il fit signe au cosaque de lui
+amener son cheval et de ranger sa cantine, et hissa l&eacute;g&egrave;rement son gros
+corps en selle.&mdash;Ma parole, j'irai voir, en passant, les nonnettes,
+dit-il aux officiers, en lan&ccedil;ant son cheval sur le sentier sinueux qui
+se d&eacute;roulait au flanc de la montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, capitaine, dit le g&eacute;n&eacute;ral, en s'adressant &agrave; l'artilleur,
+tirez, le hasard dirigera vos coups... amusez-vous un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Les servants &agrave; leurs pi&egrave;ces! commanda l'officier, et, un instant
+apr&egrave;s, les artilleurs quitt&egrave;rent gaiement leurs feux de bivouac pour
+courir aux canons et les charger.</p>
+
+<p>&laquo;N&deg; 1!...&raquo;</p>
+
+<p>Et le N&deg; 1 s'&eacute;lan&ccedil;a cr&acirc;nement dans l'espace!</p>
+
+<p>Un son m&eacute;tallique et assourdissant retentit: la grenade, en sifflant,
+vola par-dessus les t&ecirc;tes des n&ocirc;tres et alla tomber bien en avant de
+l'ennemi; un l&eacute;ger nuage de fum&eacute;e indiqua l'endroit de la chute et de
+l'explosion. Officiers et soldats s'&eacute;taient r&eacute;veill&eacute;s &agrave; ce bruit, et
+tous suivirent avec int&eacute;r&ecirc;t la marche de nos troupes au bas de la
+montagne, et celle de l'ennemi qui avan&ccedil;ait. Tout se voyait
+distinctement. Le son r&eacute;percut&eacute; de ce coup solitaire et les rayons
+brillants du soleil, d&eacute;chirant son voile de nuages, se fondirent en une
+seule et m&ecirc;me impression d'entrain et de vie.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Deux boulets ennemis avaient pass&eacute; par-dessus le pont, et sur le pont il
+y avait foule. Tout au milieu, appuy&eacute; contre la balustrade, se tenait le
+prince Nesvitsky, riant et regardant son cosaque qui tenait les deux
+chevaux un peu en arri&egrave;re de lui. &Agrave; peine faisait-il un pas en avant,
+que les soldats et les chariots le repoussaient contre le parapet, et il
+se remettait &agrave; sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! l&agrave;-bas, camarade, disait le cosaque &agrave; un soldat qui conduisait un
+fourgon, et refoulait l'infanterie mass&eacute;e autour de ses roues.... Eh!
+l&agrave;-bas, attends donc, laisse passer le g&eacute;n&eacute;ral!&raquo;</p>
+
+<p>Mais le soldat du train, sans faire la moindre attention au titre de
+g&eacute;n&eacute;ral, criait contre les hommes qui lui barraient la route:</p>
+
+<p>&laquo;Eh! pays, tire &agrave; gauche, gare!...&raquo;</p>
+
+<p>Mais les &laquo;pays&raquo;, &eacute;paule contre &eacute;paule, leurs ba&iuml;onnettes
+s'entrechoquant, continuaient &agrave; marcher en masse compacte. En regardant
+au-dessous de lui, le prince Nesvitsky pouvait apercevoir les petites
+vagues, rapides et clapotantes de l'Enns, qui, courant l'une sur
+l'autre, se confondaient, blanches d'&eacute;cume, en se brisant sous l'arche
+du pont. En regardant autour de lui, il voyait se succ&eacute;der des vagues
+vivantes de soldats semblables &agrave; celles d'en bas, des vagues de shakos
+recouverts de leurs fourreaux, de sacs, de fusils aux longues
+ba&iuml;onnettes, de visages aux pommettes saillantes, aux joues creuses, &agrave;
+l'expression insouciante et fatigu&eacute;e, et de pieds en mouvement foulant
+les planches boueuses du pont. Parfois, un officier en manteau se
+frayait un passage &agrave; travers ces ondes uniformes, comme un jet de la
+blanche &eacute;cume qui courait sur les eaux de l'Enns. Parfois les ondes de
+l'infanterie entra&icirc;naient avec elles un hussard &agrave; pied, un domestique
+militaire, un habitant de la ville, comme de l&eacute;gers morceaux de bois
+emport&eacute;s par le courant; parfois encore, un fourgon d'officier ou de
+compagnie, recouvert de cuir de haut en bas, voguait majestueusement,
+soutenu par la vague humaine comme une poutre descendant la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;!... c'est comme une digue rompue! dit le cosaque, sans pouvoir
+avancer.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, y en a-t-il encore beaucoup &agrave; passer?</p>
+
+<p>&mdash;Un million moins un, r&eacute;pondit un loustic de belle humeur, clignant de
+l'&oelig;il et en le fr&ocirc;lant de sa capote d&eacute;chir&eacute;e. Apr&egrave;s lui venait un vieux
+soldat, &agrave; l'air sombre, qui disait &agrave; son camarade:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; pr&eacute;sent qu'il (l'ennemi) va chauffer le pont, on ne pensera plus &agrave;
+se gratter!...&raquo;</p>
+
+<p>Et les soldats passaient, et &agrave; leur suite venait un fourgon avec un
+domestique militaire qui fouillait sous la b&acirc;che en criant:</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; diable a-t-on fourr&eacute; le tournevis?...&raquo;</p>
+
+<p>Et celui-l&agrave; aussi passait son chemin. Puis venaient des soldats en
+gaiet&eacute;, qui avaient quelques gouttes d'eau-de-vie sur la conscience:</p>
+
+<p>&laquo;Comme il lui a bien appliqu&eacute; sa crosse droit dans les dents, le cher
+homme! disait en ricanant l'un d'eux qui gesticulait, la capote
+relev&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien fait pour ce doux jambon!&raquo; r&eacute;pondit l'autre en riant.</p>
+
+<p>Et ils pass&egrave;rent, en sorte que Nesvitsky ne sut jamais qui avait re&ccedil;u le
+coup de crosse, ni &agrave; qui s'adressait l'&eacute;pith&egrave;te de &laquo;doux jambon&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce qu'ils ont &agrave; se d&eacute;p&ecirc;cher? Parce qu'il a tir&eacute; un coup &agrave;
+poudre, ils s'imaginent qu'ils vont tous tomber, grommelait un
+sous-officier....</p>
+
+<p>&mdash;Quand le boulet a siffl&eacute; &agrave; mes oreilles, alors, sais-tu, vieux p&egrave;re,
+j'en ai perdu la respiration.... Quelle frayeur, vrai Dieu! disait un
+jeune soldat, dont la grande bouche se fendait jusqu'aux oreilles pour
+mieux rire, comme s'il se vantait d'avoir eu peur....</p>
+
+<p>Et celui-l&agrave; passait aussi. Apr&egrave;s lui venait un chariot qui ne
+ressemblait en rien aux pr&eacute;c&eacute;dents. C'&eacute;tait un attelage &agrave; l'allemande, &agrave;
+deux chevaux, conduit par un homme du pays et tra&icirc;nant une montagne de
+choses entass&eacute;es. Une belle vache pie &eacute;tait attach&eacute;e derri&egrave;re; sur des
+&eacute;dredons empil&eacute;s se tenaient assises une m&egrave;re allaitant son enfant, une
+vieille femme et une jeune et belle fille aux joues rouges. Ces
+&eacute;migrants avaient sans doute obtenu un laissez-passer sp&eacute;cial. Les deux
+jeunes femmes, pendant que la voiture marchait &agrave; pas lents, avaient
+attir&eacute; l'attention des soldats, qui ne leur m&eacute;nageaient pas les
+quolibets:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! cette grande saucisse qui d&eacute;m&eacute;nage aussi!...</p>
+
+<p>&mdash;Vends-moi la petite m&egrave;re, disait un autre &agrave; l'Allemand, qui, la t&ecirc;te
+inclin&eacute;e, terrifi&eacute; et farouche, allongeait le pas.</p>
+
+<p>&mdash;S'est-elle attif&eacute;e? Quelles diablesses!... Cela t'irait, F&eacute;dotow,
+d'&ecirc;tre log&eacute; chez elles? Nous en avons vu, camarade!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous?&raquo; demanda un officier d'infanterie qui mangeait une
+pomme.</p>
+
+<p>Et il regarda en souriant la jeune fille. L'Allemand fit signe qu'il ne
+comprenait pas:</p>
+
+<p>&laquo;La veux-tu? prends-la, continua l'officier en passant la pomme &agrave; la
+belle fille, qui l'accepta en souriant. Tous, y compris Nesvitsky,
+suivaient des yeux les femmes qui s'&eacute;loignaient. Apr&egrave;s elles,
+recommenc&egrave;rent le m&ecirc;me d&eacute;fil&eacute; de soldats, les m&ecirc;mes conversations, et
+puis tout s'arr&ecirc;ta de nouveau, &agrave; cause d'un cheval du fourgon de la
+compagnie, qui, comme il arrive souvent &agrave; la descente d'un pont, s'&eacute;tait
+emp&ecirc;tr&eacute; dans ses traits:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, qu'est-ce qu'on attend?... Quel d&eacute;sordre!... Ne poussez donc
+pas!... Au diable l'impatient! Ce sera bien pis quand il br&ucirc;lera le
+pont... et l'officier qu'on &eacute;crase!&raquo; s'&eacute;cri&egrave;rent des soldats dans la
+foule, en se regardant les uns les autres et en se pressant vers la
+sortie.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Nesvitsky entendit un bruit tout nouveau pour lui; quelque
+chose s'approchait rapidement, quelque chose de grand, qui tomba dans
+l'eau avec fracas:</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, jusqu'o&ugrave; &ccedil;a a vol&eacute;! dit gravement un soldat en se retournant au
+bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoi, c'est un encouragement pour nous faire marcher plus
+vite,&raquo; ajouta un autre avec une certaine inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Nesvitsky comprit qu'il s'agissait d'une bombe.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;, cosaque, le cheval! dit-il, et faites place, vous autres, faites
+place!&raquo;</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans efforts qu'il atteignit sa monture et qu'il avan&ccedil;a en
+lan&ccedil;ant des vocif&eacute;rations &agrave; droite et &agrave; gauche. Les soldats se serr&egrave;rent
+pour lui faire place, mais ils furent aussit&ocirc;t refoul&eacute;s contre lui par
+les plus &eacute;loign&eacute;s, et sa jambe fut prise comme dans un &eacute;tau.</p>
+
+<p>&laquo;Nesvitsky, Nesvitsky, tu es un animal!...&raquo;</p>
+
+<p>Nesvitsky, se retournant au son d'une voix enrou&eacute;e, vit quinze pas
+derri&egrave;re lui, s&eacute;par&eacute; par cette houle vivante de l'infanterie en marche,
+Vaska Denissow, les cheveux &eacute;bouriff&eacute;s, la casquette sur la nuque et le
+dolman fi&egrave;rement rejet&eacute; sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&laquo;Dis donc &agrave; ces diables de nous laisser passer, lui cria Denissow avec
+col&egrave;re et en brandissant, de sa petite main aussi rouge que sa figure,
+son sabre qu'il avait laiss&eacute; dans le fourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Vaska, r&eacute;pondit joyeusement Nesvitsky... que fais-tu l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;L'escadron ne peut pas passer, continua-t-il en &eacute;peronnant son beau
+cheval noir, un Arabe pur sang, dont les oreilles fr&eacute;missaient &agrave; la
+piq&ucirc;re accidentelle des ba&iuml;onnettes, et qui, blanc d'&eacute;cume, martelant de
+ses fers les planches du pont, en aurait franchi le garde-fou si son
+cavalier l'e&ucirc;t laiss&eacute; faire.&mdash;Mais, que diable... quels moutons!... de
+vrais moutons... arri&egrave;re!... faites place!... Eh! l&agrave;-bas du fourgon...
+attends... ou je vous sabre tous!...&raquo;</p>
+
+<p>Alors il tira son sabre, et ex&eacute;cuta un moulinet. Les soldats effray&eacute;s se
+serr&egrave;rent, et Denissow put rejoindre Nesvitsky.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Tu n'es donc pas gris aujourd'hui? lui demanda ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on me donne le temps de boire; toute la journ&eacute;e on tra&icirc;ne le
+r&eacute;giment de droite et de gauche.... S'il faut se battre, eh bien, qu'on
+se batte; sans cela, le diable sait ce qu'on fait!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es d'une &eacute;l&eacute;gance!&raquo; dit Nesvitsky, en regardant son dolman et la
+housse de son cheval.</p>
+
+<p>Denissow sourit, tira de sa sabretache un mouchoir d'o&ugrave; s'&eacute;chappait une
+odeur parfum&eacute;e, et le mit sous le nez de son ami.</p>
+
+<p>&laquo;Impossible autrement, car on se battra peut-&ecirc;tre!... Ras&eacute;, parfum&eacute;, les
+dents bross&eacute;es!...&raquo;</p>
+
+<p>L'imposante figure de Nesvitsky suivi de son cosaque, et la pers&eacute;v&eacute;rance
+de Denissow &agrave; tenir son sabre &agrave; la main produisirent leur effet.</p>
+
+<p>Ils parvinrent &agrave; traverser le pont, et ce fut &agrave; leur tour d'arr&ecirc;ter
+l'infanterie. Nesvitsky, ayant trouv&eacute; le colonel, lui transmit l'ordre
+dont il &eacute;tait porteur et retourna sur ses pas.</p>
+
+<p>La route une fois balay&eacute;e, Denissow se campa &agrave; l'entr&eacute;e du pont:
+retenant n&eacute;gligemment son &eacute;talon qui frappait du pied avec impatience,
+il regardait d&eacute;filer son escadron, les officiers en avant, sur quatre
+hommes de front. L'escadron s'y d&eacute;veloppa pour gagner la rive oppos&eacute;e.
+Les fantassins, arr&ecirc;t&eacute;s et mass&eacute;s dans la boue, examinaient les hussards
+fiers et &eacute;l&eacute;gants, de cet air ironique et malveillant particulier aux
+soldats de diff&eacute;rentes armes lorsqu'ils se rencontrent.</p>
+
+<p>&laquo;Des enfants bien mis, tout pr&ecirc;ts pour la Podnovinsky<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>! On n'en tire
+rien!... Tout pour la montre!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! l'infanterie, ne fais pas de poussi&egrave;re! dit plaisamment un
+hussard dont le cheval venait d'&eacute;clabousser un fantassin.</p>
+
+<p>&mdash;Si on t'avait fait marcher deux &eacute;tapes le sac sur le dos, tes
+brandebourgs ne seraient pas si neufs!... Ce n'est pas un homme, c'est
+un oiseau &agrave; cheval!...&raquo;</p>
+
+<p>Et le fantassin s'essuya la figure avec sa manche.</p>
+
+<p>&laquo;C'est &ccedil;a, Likine... si tu &eacute;tais &agrave; cheval, tu ferais une jolie figure!
+disait un caporal &agrave; un pauvre petit troupier qui pliait sous le poids de
+son fourniment.</p>
+
+<p>&mdash;Mets-toi un b&acirc;ton entre les jambes et tu seras &agrave; cheval,&raquo; repartit le
+hussard.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Le reste de l'infanterie traversait en se h&acirc;tant; les fourgons avaient
+d&eacute;j&agrave; pass&eacute;, la presse &eacute;tait moindre et le dernier bataillon venait
+d'arriver sur le pont. Seuls de l'autre c&ocirc;t&eacute;, les hussards de l'escadron
+de Denissow ne pouvaient encore apercevoir l'ennemi, qui n&eacute;anmoins &eacute;tait
+parfaitement visible des hauteurs oppos&eacute;es, car leur horizon se trouvait
+limit&eacute;, &agrave; une demi-verste de distance, par une colline. Une petite lande
+d&eacute;serte, sur laquelle s'agitaient nos patrouilles de cosaques,
+s'&eacute;tendait au premier plan.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, sur la mont&eacute;e de la route, se montr&egrave;rent juste en face, de
+l'artillerie et des capotes bleues: c'&eacute;taient les Fran&ccedil;ais! Les
+officiers et les soldats de l'escadron de Denissow, tout en essayant de
+parler de choses indiff&eacute;rentes et de regarder de c&ocirc;t&eacute; et d'autre, ne
+cessaient de penser &agrave; ce qui se pr&eacute;parait l&agrave;-bas sur la montagne, et de
+regarder involontairement les taches noires qui se dessinaient &agrave;
+l'horizon; ils savaient que ces taches noires, c'&eacute;tait l'ennemi.</p>
+
+<p>Le temps s'&eacute;tait &eacute;clairci dans l'apr&egrave;s-midi; un soleil radieux
+descendait vers le couchant, au-dessus du Danube et des sombres
+montagnes qui l'environnent; l'air &eacute;tait calme, le son des clairons et
+les cris de l'ennemi le traversaient par intervalles. Les Fran&ccedil;ais
+avaient cess&eacute; leur feu; sur un espace de trois cents sag&egrave;nes<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>
+environ, il n'y avait plus que quelques patrouilles. On &eacute;prouvait le
+sentiment de cette distance ind&eacute;finissable, mena&ccedil;ante et insondable, qui
+s&eacute;pare deux arm&eacute;es ennemies en pr&eacute;sence. Qu'y a-t-il &agrave; un pas au del&agrave; de
+cette limite, qui &eacute;voque la pens&eacute;e de l'autre limite, celle qui s&eacute;pare
+les morts des vivants?... L'inconnu des souffrances, la mort? Qu'y
+a-t-il l&agrave;, au del&agrave; de ce champ, de cet arbre, de ce toit &eacute;clair&eacute;s par le
+soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de
+franchir cette ligne, et cependant on voudrait la d&eacute;passer, car on
+comprend que t&ocirc;t ou tard on y sera oblig&eacute;, et qu'on saura alors ce
+qu'il y a l&agrave;-bas, aussi fatalement que l'on conna&icirc;tra ce qui se trouve
+de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la vie.... On se sent exub&eacute;rant de forces, de sant&eacute;,
+de gaiet&eacute;, d'animation, et ceux qui vous entourent sont aussi en train,
+et aussi vaillants que vous-m&ecirc;me!...</p>
+
+<p>Telles sont les sensations, sinon les pens&eacute;es de tout homme en face de
+l'ennemi, et elles ajoutent un &eacute;clat particulier, une vivacit&eacute; et une
+nettet&eacute; de perception inexprimables &agrave; tout ce qui se d&eacute;roule pendant ces
+courts instants.</p>
+
+<p>Une l&eacute;g&egrave;re fum&eacute;e s'&eacute;leva sur une &eacute;minence, et un boulet vola en sifflant
+au-dessus de l'escadron de hussards. Les officiers, qui s'&eacute;taient
+group&eacute;s, retourn&egrave;rent &agrave; leur poste; les hommes align&egrave;rent leurs chevaux.
+Le silence se fit dans les rangs; tous les regards se port&egrave;rent de
+l'ennemi sur le chef d'escadron, dans l'attente du commandement. Un
+second et un troisi&egrave;me projectile pass&egrave;rent en l'air: il &eacute;tait &eacute;vident
+qu'on tirait sur eux, mais les boulets, dont on entendait distinctement
+le sifflement r&eacute;gulier, allaient se perdre derri&egrave;re l'escadron. Les
+hussards ne se d&eacute;tournaient pas, mais, &agrave; ce bruit r&eacute;p&eacute;t&eacute;, tous les
+cavaliers se soulevaient comme un seul homme et retombaient sur leurs
+&eacute;triers. Chaque soldat, sans tourner la t&ecirc;te, regardait de c&ocirc;t&eacute; son
+camarade, comme pour saisir au passage l'impression qu'il &eacute;prouvait.
+Depuis Denissow jusqu'au trompette, chaque figure avait un l&eacute;ger
+tressaillement de l&egrave;vres et de menton, qui indiquait un sentiment
+int&eacute;rieur de lutte et d'excitation. Le mar&eacute;chal des logis, avec sa
+figure renfrogn&eacute;e, examinait ses hommes comme s'il les mena&ccedil;ait d'une
+punition. Le &laquo;junker&raquo; Mironow s'inclinait &agrave; chaque boulet; Rostow, plac&eacute;
+au flanc gauche sur son brillant Corbeau, avait l'air heureux et
+satisfait d'un &eacute;colier assur&eacute; de se distinguer dans l'examen qu'il subit
+devant un nombreux public. Il regardait gaiement, sans crainte, les
+camarades, comme pour les prendre &agrave; t&eacute;moin de son calme devant le feu de
+l'ennemi, et cependant sur ses traits se dessinait aussi ce pli
+involontaire creus&eacute; par une impression nouvelle et s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>&laquo;Qui est-ce qui salue l&agrave;-bas? Eh! junker Mironow, ce n'est pas bien,
+regardez-moi,&raquo; criait Denissow qui, ne pouvant rester en place, faisait
+le man&egrave;ge devant l'escadron.</p>
+
+<p>Il n'y avait rien de chang&eacute; dans la petite personne de Denissow, avec
+son nez en l'air et sa chevelure noire; il tenait de sa petite main
+musculeuse aux doigts courts la poign&eacute;e de son sabre nu: c'&eacute;tait sa
+personne de tous les jours, ou de tous les soirs, apr&egrave;s deux bouteilles
+vid&eacute;es! Il &eacute;tait seulement plus rouge que d'habitude, et rejetant en
+arri&egrave;re sa t&ecirc;te cr&eacute;pue, comme font les oiseaux lorsqu'ils boivent,
+&eacute;peronnant sans piti&eacute; son brave B&eacute;douin, il se porta au galop sur le
+flanc gauche, et donna d'une voix enrou&eacute;e l'ordre d'examiner les
+pistolets. Il se retourna alors vers Kirstein, qui venait &agrave; lui sur une
+lourde jument d'allure pacifique.</p>
+
+<p>&laquo;Eh quoi! dit ce dernier, s&eacute;rieux comme toujours, mais dont les yeux
+brillaient.... Eh quoi! on n'en viendra pas aux mains, tu verras, nous
+nous retirerons.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable sait ce qu'ils font, grommela Denissow.... Ah! Rostow,
+s'&eacute;cria-t-il, en voyant la joyeuse figure du junker, te voil&agrave; &agrave; la
+f&ecirc;te!&raquo;</p>
+
+<p>Rostow se sentait compl&egrave;tement heureux. &Agrave; ce moment, un g&eacute;n&eacute;ral se
+montra sur le pont; Denissow s'&eacute;lan&ccedil;a vers lui:</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, permettez-nous d'attaquer, je les culbuterai.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit bien d'attaquer, r&eacute;pondit le g&eacute;n&eacute;ral, en fron&ccedil;ant le
+sourcil, comme pour chasser une mouche importune.... Pourquoi &ecirc;tes-vous
+ici? Les &eacute;claireurs se replient! Ramenez l'escadron!&raquo;</p>
+
+<p>Le premier et le deuxi&egrave;me escadron repass&egrave;rent le pont, sortirent du
+cercle des projectiles et se dirig&egrave;rent vers la montagne sans avoir
+perdu un seul homme. Les derniers cosaques abandonn&egrave;rent l'autre rive.</p>
+
+<p>Le colonel Karl Bogdanitch Schoubert s'approcha de l'escadron de
+Denissow et continua &agrave; marcher au pas, presque &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Rostow, sans
+s'occuper de son inf&eacute;rieur, qu'il revoyait pour la premi&egrave;re fois depuis
+leur altercation au sujet de T&eacute;lianine. Rostow, &agrave; son rang, se sentait
+au pouvoir de cet homme envers lequel il se reconnaissait coupable; il
+ne quittait pas des yeux son dos athl&eacute;tique, son cou rouge et sa nuque
+blonde. Il lui semblait que Bogdanitch affectait de ne pas le voir, que
+son but &eacute;tait d'&eacute;prouver son courage, et il se redressait de toute sa
+hauteur, en regardant gaiement autour de lui. Il pensait encore que
+Bogdanitch faisait expr&egrave;s de ne point s'&eacute;loigner, pour faire parade de
+son sang-froid, ou bien, que pour se venger il lancerait, &agrave; cause de
+lui, l'escadron dans une attaque d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, ou bien encore qu'apr&egrave;s
+l'attaque il viendrait &agrave; sa rencontre et lui donnerait g&eacute;n&eacute;reusement, &agrave;
+lui bless&eacute;, une poign&eacute;e de main en signe de r&eacute;conciliation.</p>
+
+<p>Gerkow, dont les hautes et larges &eacute;paules &eacute;taient bien connues des
+hussards de Pavlograd, s'approcha du colonel. Gerkow, qui &eacute;tait envoy&eacute;
+par l'&eacute;tat-major, n'&eacute;tait pas rest&eacute; au r&eacute;giment; il se disait &agrave; lui-m&ecirc;me
+qu'il n'&eacute;tait pas assez b&ecirc;te pour cela, lorsque, sans rien faire, il
+pouvait, en se faisant attacher &agrave; un &eacute;tat-major quelconque, recevoir des
+r&eacute;compenses. Aussi parvint-il &agrave; se faire nommer officier d'ordonnance du
+prince Bagration. Il venait, de la part du commandant de
+l'arri&egrave;re-garde, apporter un ordre &agrave; son ancien chef.</p>
+
+<p>&laquo;Colonel, dit-il d'un air sombre et grave, en s'adressant &agrave; l'ennemi de
+Rostow,&mdash;et il lan&ccedil;a un coup d'&oelig;il &agrave; ses camarades,&mdash;on vous ordonne
+de vous arr&ecirc;ter et de br&ucirc;ler le pont.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Qui? On vous ordonne? demanda le colonel d'un air grognon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a, je n'en sais rien: qui? on vous ordonne? r&eacute;pondit le cornette,
+sans se d&eacute;partir de son s&eacute;rieux.... Le prince m'a simplement envoy&eacute; vous
+dire de ramener les hussards et de br&ucirc;ler le pont.&raquo;</p>
+
+<p>Un officier d'&eacute;tat-major se pr&eacute;senta au m&ecirc;me moment, porteur du m&ecirc;me
+ordre, et fut suivi de pr&egrave;s par le gros Nesvitsky, qui arrivait au galop
+de son cheval cosaque.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, colonel, je vous avais dit de br&ucirc;ler le pont!... Il y a donc
+eu malentendu... tout le monde l&agrave;-bas perd la t&ecirc;te, on n'y comprend
+rien.&raquo;</p>
+
+<p>Le colonel, sans se presser, fit faire halte &agrave; son r&eacute;giment et
+s'adressant &agrave; Nesvitsky:</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne m'avez parl&eacute; que des mati&egrave;res inflammables; quant &agrave; br&ucirc;ler le
+pont, vous ne m'en avez rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon petit p&egrave;re, je ne vous en ai rien dit? repartit Nesvitsky
+en &ocirc;tant sa casquette et en passant sa main dans ses cheveux tremp&eacute;s de
+sueur... puisque je vous ai parl&eacute; des mati&egrave;res inflammables?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, je ne suis pas votre petit p&egrave;re, monsieur l'officier
+d'&eacute;tat-major, et vous ne m'avez pas dit de br&ucirc;ler le pont. Je connais le
+service, et j'ai pour habitude d'ex&eacute;cuter ponctuellement les ordres que
+je re&ccedil;ois; vous avez dit: on br&ucirc;lera le pont; je ne pouvais donc pas
+deviner, sans le secours du Saint-Esprit, qui le br&ucirc;lerait!</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours ainsi, dit Nesvitsky avec un geste d'impatience...&mdash;Que
+fais-tu, toi, ici? continua-t-il en s'adressant &agrave; Gerkow.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis aussi venu pour cela!... Te voil&agrave; mouill&eacute; comme une
+&eacute;ponge; veux-tu que je te presse?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit, monsieur l'officier de l'&eacute;tat-major... continua le
+colonel d'un ton offens&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;p&ecirc;chez-vous, colonel, s'&eacute;cria l'officier en l'interrompant...; sans
+cela l'ennemi va nous mitrailler.&raquo;</p>
+
+<p>Le colonel les regarda tour &agrave; tour en silence et fron&ccedil;a le sourcil.</p>
+
+<p>&laquo;Je br&ucirc;lerai le pont,&raquo; dit-il d'un ton solennel, comme pour bien
+constater qu'il ferait son devoir en d&eacute;pit de toutes les difficult&eacute;s
+qu'on lui suscitait.</p>
+
+<p>Ayant donn&eacute;, de ses longues jambes maigres, un double coup d'&eacute;peron &agrave;
+son cheval, comme si l'animal &eacute;tait coupable, il s'avan&ccedil;a pour commander
+au deuxi&egrave;me escadron de Denissow de retourner au pont.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien cela, se dit Rostow, il veut m'&eacute;prouver!...&raquo;</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur se serra, le sang lui afflua aux tempes:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, qu'il regarde, il verra si je suis un poltron!&raquo;</p>
+
+<p>La contraction, caus&eacute;e par le sifflement des boulets, reparut de nouveau
+sur les visages anim&eacute;s des hommes de l'escadron. Rostow ne quittait pas
+des yeux son ennemi le colonel, et cherchait &agrave; lire sur sa figure la
+confirmation de ses soup&ccedil;ons; mais le colonel ne le regarda pas une
+seule fois et continua &agrave; examiner les rangs avec une s&eacute;v&eacute;rit&eacute;
+solennelle.</p>
+
+<p>Son commandement se fit entendre.</p>
+
+<p>&laquo;Vite, vite!&raquo; cri&egrave;rent quelques voix autour de lui.</p>
+
+<p>Les sabres s'accrochaient aux brides, les &eacute;perons s'entrechoquaient, et
+les hussards quitt&egrave;rent leurs montures, ne sachant eux-m&ecirc;mes ce qu'ils
+allaient faire. Quelques-uns se signaient. Rostow ne regardait plus son
+chef, il n'en avait plus le temps. Il craignait de rester en arri&egrave;re, sa
+main tremblait en jetant la bride de son cheval au soldat charg&eacute; de le
+garder, et il entendait les battements de son c&oelig;ur. Denissow, pench&eacute; en
+arri&egrave;re, passa devant lui en disant quelques mots. Rostow ne voyait rien
+que les hussards qui couraient en s'embarrassant dans leurs &eacute;perons et
+en faisant sonner leurs sabres.</p>
+
+<p>&laquo;Un brancard!&raquo; s'&eacute;cria une voix derri&egrave;re lui, sans que Rostow se rend&icirc;t
+compte de la demande.</p>
+
+<p>Il courait toujours pour garder l'avance, mais &agrave; l'entr&eacute;e du pont il
+tr&eacute;bucha et tomba sur les mains dans la boue gluante et tass&eacute;e. Ses
+camarades le d&eacute;pass&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Des deux c&ocirc;t&eacute;s, capitaine!&raquo; s'&eacute;cria le colonel, qui &eacute;tait rest&eacute; &agrave;
+cheval non loin du pont et dont la figure &eacute;tait joyeuse et triomphante.</p>
+
+<p>Rostow se releva en essuyant ses mains au cuir de son pantalon, et,
+regardant son ennemi, s'&eacute;lan&ccedil;a en avant, pensant que, plus loin il
+irait, mieux cela vaudrait, mais Bogdanitch le rappela sans le
+reconna&icirc;tre:</p>
+
+<p>&laquo;Qui court l&agrave;-bas au milieu du pont? Eh! junker, arri&egrave;re, s'&eacute;cria-t-il
+en col&egrave;re, et, s'adressant &agrave; Denissow qui, par fanfaronnade, s'&eacute;tait
+avanc&eacute; &agrave; cheval sur le pont:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous risquer ainsi, capitaine? Descendez de cheval!&raquo;</p>
+
+<p>Denissow, se retournant sur sa selle, murmura:</p>
+
+<p>&laquo;Hein! celui-l&agrave; trouve toujours &agrave; redire &agrave; tout.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Nesvitsky, Gerkow et l'officier d'&eacute;tat-major, plac&eacute;s
+hors de port&eacute;e du tir de l'ennemi, observaient tant&ocirc;t ce petit groupe
+d'hommes en vestes &agrave; brandebourgs, d'un vert fonc&eacute;, en shakos jaunes, en
+pantalons gros bleu, qui s'agitaient pr&egrave;s du pont, et tant&ocirc;t, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute;, les capotes bleues qui s'avan&ccedil;aient, suivies de chevaux, qu'on
+reconnaissait facilement pour les chevaux de l'artillerie.</p>
+
+<p>Br&ucirc;leront-ils ou ne br&ucirc;leront-ils pas le pont? Qui arrivera les
+premiers, eux, ou les Fran&ccedil;ais qui les mitraillent? Chacun, dans cette
+masse &eacute;norme de troupes r&eacute;unies sur un m&ecirc;me point, s'adressait
+involontairement cette question, en pr&eacute;sence des p&eacute;rip&eacute;ties de cette
+sc&egrave;ne &eacute;clair&eacute;e par le soleil couchant.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! dit Nesvitsky, ils seront frott&eacute;s, les hussards! ils sont
+maintenant &agrave; port&eacute;e des canons!</p>
+
+<p>&mdash;Il a pris trop de monde avec lui, dit l'officier d'&eacute;tat-major.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, reprit Nesvitsky. Deux braves auraient fait l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Excellence, Excellence,&raquo; dit Gerkow, sans quitter des yeux les
+hussards.</p>
+
+<p>Il avait toujours cet air na&iuml;f et railleur qui faisait qu'on se
+demandait s'il &eacute;tait r&eacute;ellement s&eacute;rieux....</p>
+
+<p>&laquo;Quelle id&eacute;e! Envoyer deux braves, mais alors qui nous donnerait le
+Vladimir, avec la rosette &agrave; la boutonni&egrave;re?... Eh bien qu'on les frotte,
+mais au moins l'escadron sera pr&eacute;sent&eacute; et chacun peut esp&eacute;rer une
+d&eacute;coration: notre colonel sait ce qu'il fait.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; la mitraille!&raquo; dit l'officier, en d&eacute;signant du doigt les pi&egrave;ces
+ennemies qu'on enlevait des avant-trains.</p>
+
+<p>Un panache de fum&eacute;e s'&eacute;leva, puis un second et un troisi&egrave;me presque en
+m&ecirc;me temps, et, au moment o&ugrave; le bruit du premier coup traversait
+l'espace, le quatri&egrave;me fut visible.</p>
+
+<p>&laquo;Oh!&raquo; s'&eacute;cria Nesvitsky comme frapp&eacute; par une douleur aigu&euml;.</p>
+
+<p>Et il saisit la main de l'officier:</p>
+
+<p>&laquo;Voyez, il en est tomb&eacute;, il en est tomb&eacute; un!...</p>
+
+<p>&mdash;Deux, il me semble?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'&eacute;tais souverain, je ne ferais jamais la guerre,&raquo; dit Nesvitsky en
+se d&eacute;tournant.</p>
+
+<p>Les canons fran&ccedil;ais se rechargeaient vivement, et de nouveau la fum&eacute;e se
+montra sur plusieurs points. L'infanterie, en capotes bleues courut vers
+le pont, que couvrit, en cr&eacute;pitant sur ses planches, une pluie de
+mitraille. Mais cette fois, Nesvitsky ne voyait plus rien. Une &eacute;paisse
+fum&eacute;e s'&eacute;levait en rideau, les hussards avaient r&eacute;ussi &agrave; mettre le feu,
+et les batteries fran&ccedil;aises tiraient, non plus pour les en emp&ecirc;cher,
+mais parce que les canons &eacute;taient charg&eacute;s et qu'il n'y avait plus sur
+qui tirer.</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais avaient eu le temps d'envoyer trois d&eacute;charges avant que les
+hussards fussent retourn&eacute;s &agrave; leurs chevaux; deux de ces d&eacute;charges, mal
+dirig&eacute;es, avaient pass&eacute; par-dessus les t&ecirc;tes; mais la derni&egrave;re, tomb&eacute;e
+au milieu d'un groupe de soldats, en avait abattu trois.</p>
+
+<p>Rostow, pr&eacute;occup&eacute; de ses rapports avec Bogdanitch, s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; au
+milieu du pont, ne sachant plus que faire. Il n'y avait l&agrave; personne &agrave;
+pourfendre. Pourfendre, voil&agrave; comment il s'&eacute;tait toujours figur&eacute; une
+bataille, et comme il ne s'&eacute;tait pas muni de paille enflamm&eacute;e, &agrave;
+l'exemple de ses camarades, il ne pouvait coop&eacute;rer &agrave; l'incendie. Il
+restait donc l&agrave;, ind&eacute;cis, quand retentit sur le pont comme une gr&ecirc;le de
+noix, et pr&egrave;s de lui un hussard tomba sur le parapet en g&eacute;missant.
+Rostow courut &agrave; lui; on appela les brancardiers, et quelques hommes
+saisirent le bless&eacute; et le soulev&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! laissez-moi, au nom du Christ!&raquo; s'&eacute;cria le soldat.</p>
+
+<p>Mais on continua &agrave; le soulever et &agrave; l'emporter. Rostow se d&eacute;tourna, son
+regard plongea dans le lointain: on aurait dit qu'il cherchait &agrave; y
+d&eacute;couvrir quelque chose; puis il se reporta sur le Danube, sur le ciel,
+sur le soleil. Comme le ciel lui parut bleu, calme et profond! Comme le
+soleil descendait brillant et glorieux! Comme les eaux du Danube
+scintillent au loin doucement agit&eacute;es!... L&agrave;-bas dans le fond, ces
+montagnes bleu&acirc;tres aux d&eacute;fil&eacute;s myst&eacute;rieux, ce couvent, ces for&ecirc;ts de
+pins cach&eacute;es derri&egrave;re un brouillard transparent.... L&agrave; &eacute;tait la paix, l&agrave;
+&eacute;tait le bonheur!</p>
+
+<p>&laquo;Ah! si j'avais pu y vivre, je n'aurais rien d&eacute;sir&eacute; de plus, pensait
+Rostow... rien! Je sens en moi tant d'&eacute;l&eacute;ments de bonheur, en moi et en
+ce beau soleil... tandis qu'ici... des cris de souffrance... la peur...
+la confusion... la h&acirc;te... on crie de nouveau, tous reculent et me
+voil&agrave; courant avec eux... et la voil&agrave;, la voil&agrave;, la mort, au-dessus de
+moi!... Une seconde encore, et peut-&ecirc;tre ne verrai-je plus jamais ni ce
+soleil, ni ces eaux, ni ces montagnes!...&raquo;</p>
+
+<p>Le soleil se voila. On portait d'autres brancards devant Rostow: la
+crainte de la mort et du brancard, l'amour du soleil et de la vie, tout
+se confondit en un sentiment de souffrance et d'angoisse:</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, que Celui qui est l&agrave;-haut me garde, me pardonne et me
+prot&egrave;ge!&raquo; murmura Rostow.</p>
+
+<p>Les hussards reprirent leurs chevaux, les voix devinrent plus assur&eacute;es,
+et les brancards disparurent.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, mon cher, tu l'as sentie, la poudre? lui cria &agrave; l'oreille
+Vaska Denissow.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est fini! mais moi, je suis un poltron, un poltron! pensa Rostow
+en se remettant en selle.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'&eacute;tait de la mitraille? demanda-t-il &agrave; Denissow.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, je crois bien, et encore de quel calibre! nous avons
+fi&egrave;rement travaill&eacute;! Il y faisait chaud; l'attaque, c'est autre chose,
+mais ici on tirait sur nous comme &agrave; la cible...&raquo;</p>
+
+<p>Et Denissow se rapprocha du groupe o&ugrave; se trouvaient Nesvitsky et ses
+compagnons.</p>
+
+<p>&laquo;Je crois qu'on n'aura rien remarqu&eacute;&raquo;, se disait Rostow, et c'&eacute;tait
+vrai, car chacun se rendait compte, par exp&eacute;rience, de la sensation
+qu'il avait &eacute;prouv&eacute;e &agrave; ce premier bapt&ecirc;me du feu.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi, quel beau rapport il y aura!... Et l'on me fera peut-&ecirc;tre
+sous-lieutenant! dit Gerkow.</p>
+
+<p>&mdash;Annoncez au prince que j'ai mis le feu au pont, dit le colonel d'un
+air triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;S'il me questionne sur les pertes?...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! insignifiantes, r&eacute;pondit-il de sa voix de basse, deux hussards
+bless&eacute;s et un tu&eacute; raide mort,&raquo; ajouta-t-il, sans chercher &agrave; r&eacute;primer un
+sourire de satisfaction; il scandait m&ecirc;me avec bonheur cette heureuse
+expression de &laquo;raide mort&raquo;.</p>
+
+<p>Les trente-cinq mille hommes de l'arm&eacute;e de Koutouzow, poursuivis par une
+arm&eacute;e de cent mille Fran&ccedil;ais, avec Bonaparte &agrave; leur t&ecirc;te, ne
+rencontraient qu'hostilit&eacute; dans le pays. Ils n'avaient plus confiance
+dans leurs alli&eacute;s, ils manquaient d'approvisionnements; et, forc&eacute;s &agrave;
+l'action en dehors de toutes les conditions pr&eacute;vues d'une guerre, ils se
+repliaient avec pr&eacute;cipitation. Ils descendaient le Danube, s'arr&ecirc;tant
+pour faire face &agrave; l'ennemi, s'en d&eacute;barrassant par des engagements
+d'arri&egrave;re-garde et ne s'engageant qu'autant qu'il &eacute;tait n&eacute;cessaire pour
+op&eacute;rer leur retraite sans perdre leurs bagages. Quelques rencontres
+avaient eu lieu &agrave; Lambach, &agrave; Amstetten, &agrave; Melck, et, malgr&eacute; le courage
+et la fermet&eacute; des Russes, auxquels leurs adversaires rendaient justice,
+le r&eacute;sultat n'en &eacute;tait pas moins une retraite, une vraie retraite. Les
+Autrichiens, &eacute;chapp&eacute;s &agrave; la reddition d'Ulm et r&eacute;unis &agrave; Koutouzow &agrave;
+Braunau, s'en &eacute;taient de nouveau s&eacute;par&eacute;s, l'abandonnant &agrave; ses forces
+&eacute;puis&eacute;es. D&eacute;fendre Vienne n'&eacute;tait plus possible, car, en d&eacute;pit du plan
+de campagne offensive, si savamment &eacute;labor&eacute; selon les r&egrave;gles de la
+nouvelle science strat&eacute;gique, et remis &agrave; Koutouzow par le conseil de
+guerre autrichien, la seule chance qu'il e&ucirc;t de ne pas perdre son arm&eacute;e
+comme Mack, c'&eacute;tait d'op&eacute;rer sa jonction avec les troupes qui arrivaient
+de Russie.</p>
+
+<p>Le 28 octobre, Koutouzow passa sur la rive gauche du Danube et s'y
+arr&ecirc;ta pour la premi&egrave;re fois, mettant le fleuve entre lui et le gros des
+forces ennemies. Le 30, il attaqua Mortier, qui se trouvait &eacute;galement
+sur la rive gauche, et le battit. Les premiers troph&eacute;es de cette affaire
+furent deux canons, un drapeau et deux g&eacute;n&eacute;raux, et, pour la premi&egrave;re
+fois depuis une retraite de quinze jours, les Russes s'arr&ecirc;t&egrave;rent,
+bouscul&egrave;rent les Fran&ccedil;ais, et rest&egrave;rent ma&icirc;tres du champ de bataille.
+Malgr&eacute; l'&eacute;puisement des troupes, mal v&ecirc;tues, affaiblies d'un tiers par
+la perte des tra&icirc;nards, des malades, des morts et des bless&eacute;s,
+abandonn&eacute;s sur le terrain et confi&eacute;s par une lettre de Koutouzow &agrave;
+l'humanit&eacute; de l'ennemi, malgr&eacute; la quantit&eacute; de bless&eacute;s que les h&ocirc;pitaux
+et les maisons converties en ambulances ne pouvaient contenir, malgr&eacute;
+toutes ces circonstances aggravantes, cet arr&ecirc;t &agrave; Krems et cette
+victoire remport&eacute;e sur Mortier avaient fortement relev&eacute; le moral des
+troupes.</p>
+
+<p>Les nouvelles les plus favorables, mais aussi les plus fausses,
+circulaient entre l'arm&eacute;e et l'&eacute;tat-major: on annon&ccedil;ait la prochaine
+arriv&eacute;e de nouvelles colonnes russes, une victoire des Autrichiens et
+enfin la retraite pr&eacute;cipit&eacute;e de Bonaparte.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; s'&eacute;tait trouv&eacute; pendant ce dernier combat &agrave; c&ocirc;t&eacute; du
+g&eacute;n&eacute;ral autrichien Schmidt, qui avait &eacute;t&eacute; tu&eacute;; lui-m&ecirc;me avait eu son
+cheval bless&eacute; sous lui et la main &eacute;gratign&eacute;e par une balle. Afin de lui
+t&eacute;moigner sa bienveillance, le g&eacute;n&eacute;ral en chef l'avait envoy&eacute; porter la
+nouvelle de cette victoire &agrave; Br&uuml;nn, o&ugrave; r&eacute;sidait la cour d'Autriche
+depuis qu'elle s'&eacute;tait enfuie de Vienne, menac&eacute;e par l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise.
+Dans la nuit du combat, excit&eacute; mais non fatigu&eacute;, car, malgr&eacute; sa fr&ecirc;le
+apparence, il supportait mieux la fatigue physique qu'un homme plus
+robuste, il monta &agrave; cheval, pour aller pr&eacute;senter le rapport de Doktourow
+&agrave; Koutouzow, et fut aussit&ocirc;t exp&eacute;di&eacute; en courrier, ce qui &eacute;tait l'indice
+assur&eacute; d'une promotion prochaine.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait sombre et &eacute;toil&eacute;e, la route se dessinait en noir sur la
+neige tomb&eacute;e la veille pendant la bataille. Le prince Andr&eacute;, emport&eacute; par
+sa charrette de poste, passait en revue tous les sentiments qui
+l'agitaient, l'impression du combat, l'heureux effet que produirait la
+nouvelle de la victoire, les adieux du commandant en chef et de ses
+camarades. Il &eacute;prouvait la jouissance intime de l'homme qui, apr&egrave;s une
+longue attente, voit enfin luire les premiers rayons du bonheur d&eacute;sir&eacute;.
+D&egrave;s qu'il fermait les yeux, la fusillade et le grondement du canon
+r&eacute;sonnaient &agrave; son oreille, se confondant avec le bruit des roues et les
+incidents de la bataille. Tant&ocirc;t il voyait fuir les Russes, tant&ocirc;t il se
+voyait tu&eacute; lui-m&ecirc;me; alors il se r&eacute;veillait en sursaut; heureux de
+sentir se dissiper ce mauvais r&ecirc;ve; puis il s'assoupissait de nouveau en
+r&ecirc;vant au sang-froid qu'il avait d&eacute;ploy&eacute;. Une matin&eacute;e ensoleill&eacute;e
+succ&eacute;da &agrave; cette nuit sombre; la neige fondait, les chevaux galopaient,
+et de chaque c&ocirc;t&eacute; du chemin se d&eacute;roulaient des for&ecirc;ts, des champs et des
+villages.</p>
+
+<p>&Agrave; l'un des relais il rejoignit un convoi de bless&eacute;s: l'officier qui le
+conduisait, &eacute;tendu sur la premi&egrave;re charrette, criait et injuriait un
+soldat. Des bless&eacute;s sales, p&acirc;les et envelopp&eacute;s de linges ensanglant&eacute;s,
+entass&eacute;s dans de grands chariots, &eacute;taient secou&eacute;s sur la route
+pierreuse; les uns causaient, les autres mangeaient du pain, et les plus
+malades regardaient, avec un int&eacute;r&ecirc;t tranquille et na&iuml;f, le courrier
+qui les d&eacute;passait au galop.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; fit arr&ecirc;ter sa charrette et demanda aux soldats quand
+ils avaient &eacute;t&eacute; bless&eacute;s:</p>
+
+<p>&laquo;Avant-hier sur le Danube, r&eacute;pondit l'un d'eux, et le prince Andr&eacute;,
+tirant sa bourse, leur donna trois pi&egrave;ces d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Pour tous! dit-il en s'adressant &agrave; l'officier qui approchait:
+Gu&eacute;rissez-vous, mes enfants, il y aura encore de la besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle nouvelle y a-t-il, monsieur l'aide de camp? demanda l'officier,
+visiblement satisfait de trouver &agrave; qui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nouvelle!... En avant!&raquo; cria-t-il au cocher.</p>
+
+<p>Il faisait nuit lorsque le prince Andr&eacute; entra &agrave; Br&uuml;nn et se vit entour&eacute;
+de hautes maisons, de magasins &eacute;clair&eacute;s, de lanternes allum&eacute;es, de beaux
+&eacute;quipages roulant sur le pav&eacute;, en un mot de toute cette atmosph&egrave;re
+anim&eacute;e de grande ville, si attrayante pour un militaire qui arrive du
+camp. Malgr&eacute; sa course rapide et sa nuit d'insomnie, il se sentait
+encore plus excit&eacute; que la veille. Comme il approchait du palais, ses
+yeux brillaient d'un &eacute;clat fi&eacute;vreux, et ses pens&eacute;es se succ&eacute;daient avec
+une nettet&eacute; magique. Tous les d&eacute;tails de la bataille &eacute;taient sortis du
+vague et se condensaient dans sa pens&eacute;e en un rapport concis, tel qu'il
+devait le pr&eacute;senter &agrave; l'empereur Fran&ccedil;ois. Il entendait les questions
+qu'on lui adresserait et les r&eacute;ponses qu'il y ferait. Il &eacute;tait convaincu
+qu'on allait l'introduire tout de suite aupr&egrave;s de l'Empereur; mais, &agrave;
+l'entr&eacute;e principale du palais, un fonctionnaire civil l'arr&ecirc;ta, et,
+l'ayant reconnu pour un courrier, le conduisit &agrave; une autre entr&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Dans le corridor &agrave; droite, Euer Hochgeboren. (Votre Haute Naissance);
+vous y trouverez l'aide de camp de service, qui vous introduira aupr&egrave;s
+du ministre.&raquo;</p>
+
+<p>L'aide de camp de service pria le prince Andr&eacute; de l'attendre, et alla
+l'annoncer au ministre de la guerre. Il revint bient&ocirc;t, et, s'inclinant
+avec une politesse marqu&eacute;e, il fit passer le prince Andr&eacute; devant lui;
+apr&egrave;s lui avoir fait traverser le corridor, il l'introduisit dans le
+cabinet o&ugrave; travaillait le ministre. L'officier autrichien semblait, par
+son excessive politesse, vouloir &eacute;lever une barri&egrave;re qui le m&icirc;t &agrave; l'abri
+de toute familiarit&eacute; de la part de l'aide de camp russe. Plus le prince
+Andr&eacute; se rapprochait du haut fonctionnaire, plus s'affaiblissait en lui
+le sentiment de joyeuse satisfaction qu'il avait &eacute;prouv&eacute; quelques
+instants avant, et plus il ressentait vivement comme l'impression d'une
+offense re&ccedil;ue; et cette impression, malgr&eacute; lui, se transformait peu &agrave;
+peu en un d&eacute;dain inconscient. Son esprit attentif lui pr&eacute;senta aussit&ocirc;t
+tous les motifs qui lui donnaient le droit de m&eacute;priser l'aide de camp
+et le ministre: &laquo;Une victoire gagn&eacute;e leur para&icirc;tra chose facile, &agrave; eux
+qui n'ont pas senti la poudre, voil&agrave; ce qu'il pensait,&raquo; et il entra dans
+le cabinet avec une lenteur affect&eacute;e. Cette irritation sourde s'augmenta
+&agrave; la vue du dignitaire, qui, tenant pench&eacute;e sur sa table, entre deux
+bougies, sa t&ecirc;te chauve et encadr&eacute;e de cheveux gris, lisait, prenait des
+notes, et semblait ignorer sa pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>&laquo;Prenez cela, dit-il &agrave; son aide de camp,&raquo; en lui tendant quelques
+papiers et sans accorder la moindre attention au prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ou bien, se disait le prince, de toutes les affaires qui l'occupent, la
+marche de l'arm&eacute;e de Koutouzow est ce qui l'int&eacute;resse le moins; ou bien
+il cherche &agrave; me le faire accroire.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir soigneusement et minutieusement rang&eacute; ses papiers, le
+ministre releva la t&ecirc;te et montra une figure intelligente, pleine de
+caract&egrave;re et de fermet&eacute;; mais, en s'adressant au prince Andr&eacute;, il prit
+aussit&ocirc;t cette expression de convention, niaisement souriante et
+affect&eacute;e &agrave; la fois, habituelle &agrave; l'homme qui re&ccedil;oit journellement un
+grand nombre de p&eacute;titionnaires.</p>
+
+<p>&laquo;De la part du g&eacute;n&eacute;ral en chef Koutouzow!... De bonnes nouvelles,
+j'esp&egrave;re?... Un engagement avec Mortier!... Une victoire!... il &eacute;tait
+temps!&raquo;</p>
+
+<p>Le ministre se mit &agrave; lire la d&eacute;p&ecirc;che qui lui &eacute;tait adress&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu, Schmidt, quel malheur! quel malheur! dit-il en allemand,
+et, apr&egrave;s l'avoir parcourue, il la posa sur la table, d'un air soucieux.
+Ah! quel malheur! Vous dites que l'affaire a &eacute;t&eacute; d&eacute;cisive? Pourtant
+Mortier n'a pas &eacute;t&eacute; fait prisonnier!...&raquo;</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s un moment de silence:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis bien satisfait de vos bonnes nouvelles, quoique ce soit les
+payer un peu cher, par la mort de Schmidt! Sa Majest&eacute; d&eacute;sirera s&ucirc;rement
+vous voir, mais pas &agrave; pr&eacute;sent. Je vous remercie, allez vous reposer et
+trouvez-vous demain sur le passage de Sa Majest&eacute; apr&egrave;s la parade; du
+reste je vous ferai pr&eacute;venir. Au revoir!... Sa Majest&eacute; d&eacute;sirera s&ucirc;rement
+vous voir elle-m&ecirc;me,&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-il en le cong&eacute;diant.</p>
+
+<p>Lorsque le prince Andr&eacute; eut quitt&eacute; le palais, il lui sembla qu'il avait
+laiss&eacute; derri&egrave;re lui, entre les mains d'un ministre indiff&eacute;rent et de son
+aide de camp obs&eacute;quieux, toute l'&eacute;motion et tout le bonheur que lui
+avait caus&eacute;s la victoire. La disposition de son esprit n'&eacute;tait plus la
+m&ecirc;me, et la bataille ne se pr&eacute;sentait plus &agrave; lui que comme un lointain,
+bien lointain souvenir.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Le prince Andr&eacute; descendit &agrave; Br&uuml;nn chez une de ses connaissances russes,
+le diplomate Bilibine.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! cher prince, rien ne pouvait m'&ecirc;tre plus agr&eacute;able, lui dit son h&ocirc;te
+en allant &agrave; sa rencontre.... Franz, portez les effets du prince dans ma
+chambre &agrave; coucher, ajouta-t-il en s'adressant au domestique qui
+conduisait Bolkonsky.... Vous &ecirc;tes le messager d'une victoire, c'est
+parfait; quant &agrave; moi, je suis malade, comme vous le voyez.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait sa toilette, le prince Andr&eacute; rejoignit le diplomate
+dans un &eacute;l&eacute;gant cabinet, o&ugrave; il se mit &agrave; table devant le d&icirc;ner qu'on
+venait de lui pr&eacute;parer, pendant que son h&ocirc;te s'asseyait au coin de la
+chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; retrouvait avec plaisir, dans ce milieu, les &eacute;l&eacute;ments
+d'&eacute;l&eacute;gance et de confort auxquels il &eacute;tait habitu&eacute; depuis son enfance,
+et qui lui avaient si souvent manqu&eacute; dans ces derniers temps. Il lui
+&eacute;tait agr&eacute;able, apr&egrave;s la r&eacute;ception autrichienne, de pouvoir parler, non
+pas en russe, car ils causaient en fran&ccedil;ais, mais avec un Russe, qui
+partageait, il fallait le supposer, l'aversion tr&egrave;s vive qu'inspiraient
+g&eacute;n&eacute;ralement alors les Autrichiens.</p>
+
+<p>Bilibine avait trente-cinq ans environ; il &eacute;tait gar&ccedil;on, et appartenait
+au m&ecirc;me cercle de soci&eacute;t&eacute; que le prince Andr&eacute;. Apr&egrave;s s'&ecirc;tre connus &agrave;
+P&eacute;tersbourg, ils s'&eacute;taient retrouv&eacute;s et rapproch&eacute;s, pendant le s&eacute;jour
+qu'Andr&eacute; avait fait &agrave; Vienne &agrave; la suite de son g&eacute;n&eacute;ral. Ils avaient tous
+deux les qualit&eacute;s requises pour parcourir, chacun dans sa sp&eacute;cialit&eacute;,
+une rapide et brillante carri&egrave;re. Bilibine, quoique jeune, n'&eacute;tait plus
+un jeune diplomate, car, depuis l'&acirc;ge de seize ans, il &eacute;tait dans la
+carri&egrave;re. Arriv&eacute; &agrave; Vienne, apr&egrave;s avoir pass&eacute; par Paris et Copenhague, il
+y occupait une position importante. Le chancelier et notre ambassadeur
+en Autriche faisaient cas de sa capacit&eacute;, et l'appr&eacute;ciaient. Il ne
+ressemblait en rien &agrave; ces diplomates dont les qualit&eacute;s sont n&eacute;gatives,
+dont toute la science consiste &agrave; ne pas se compromettre et &agrave; parler
+fran&ccedil;ais: il &eacute;tait de ceux qui aiment le travail, et, malgr&eacute; une
+certaine paresse native, il lui arrivait, souvent de passer la nuit &agrave;
+son bureau. L'objet de son travail lui &eacute;tait indiff&eacute;rent: ce qui
+l'int&eacute;ressait, ce n'&eacute;tait pas le pourquoi, mais le comment, et il
+trouvait un plaisir tout particulier &agrave; composer, d'une fa&ccedil;on ing&eacute;nieuse,
+&eacute;l&eacute;gante et habile, n'importe quels m&eacute;morandums, rapports ou
+circulaires. Outre les services qu'il rendait la plume &agrave; la main, on lui
+reconnaissait encore le talent de savoir se conduire et de parler &agrave;
+propos dans les hautes sph&egrave;res.</p>
+
+<p>Bilibine n'aimait la causerie que lorsqu'elle lui offrait l'occasion de
+dire quelque chose de remarquable et de la parsemer de ces traits
+brillants et originaux, de ces phrases fines et ac&eacute;r&eacute;es, qui, pr&eacute;par&eacute;es
+&agrave; l'avance dans son laboratoire intime, &eacute;taient si faciles &agrave; retenir,
+qu'elles restaient grav&eacute;es m&ecirc;me clans les cervelles les plus dures;
+c'est, ainsi que les mots de Bilibine se colportaient dans les salons de
+Vienne et influaient parfois sur les &eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>Son visage jaune, maigre et fatigu&eacute; &eacute;tait creus&eacute; de plis; chacun de ces
+plis &eacute;tait si soigneusement lav&eacute;, qu'il rappelait l'aspect du bout des
+doigts lorsqu'ils ont fait un long s&eacute;jour dans l'eau; le jeu de sa
+physionomie consistait dans le mouvement perp&eacute;tuel de ces plis. Tant&ocirc;t
+c'&eacute;tait son front qui se ridait, tant&ocirc;t ses sourcils qui s'&eacute;levaient ou
+s'abaissaient tour &agrave; tour, ou bien ses joues qui se fron&ccedil;aient. Un
+regard toujours gai et franc partait de ses petits yeux enfonc&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, racontez-moi vos exploits!&raquo; Bolkonsky lui narra aussit&ocirc;t, sans
+se mettre en avant, les d&eacute;tails de l'affaire et la r&eacute;ception du
+ministre: &laquo;Ils m'ont re&ccedil;u, moi et ma nouvelle, comme un chien dans un
+jeu de quilles.&raquo;</p>
+
+<p>Bilibine sourit, et ses rides se d&eacute;tendirent.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant, mon cher, dit-il en regardant ses ongles &agrave; distance, et en
+plissant sa peau sous l'&oelig;il gauche, malgr&eacute; la haute estime que je
+professe pour les arm&eacute;es russo-orthodoxes, il me semble que cette
+victoire n'est pas des plus victorieuses.&raquo;</p>
+
+<p>Il continuait &agrave; parler fran&ccedil;ais, ne pronon&ccedil;ant en russe que certains
+mots qu'il voulait souligner d'une fa&ccedil;on d&eacute;daigneuse:</p>
+
+<p>&laquo;Comment! vous avez &eacute;cras&eacute; de tout votre poids le malheureux Mortier,
+qui n'avait qu'une division, et ce Mortier vous &eacute;chappe!... O&ugrave; est donc
+votre victoire?</p>
+
+<p>&mdash;Sans nous vanter, vous avouerez pourtant que cela vaut mieux
+qu'Ulm?...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'avoir pas fait prisonnier un mar&eacute;chal, un seul mar&eacute;chal?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que les &eacute;v&eacute;nements n'arrivent pas selon notre volont&eacute; et ne se
+r&egrave;glent pas d'avance comme une parade! Nous avions esp&eacute;r&eacute; le tourner
+vers les sept heures du matin, et nous n'y sommes arriv&eacute;s qu'&agrave; cinq
+heures du soir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'y &ecirc;tes-vous pas arriv&eacute;s &agrave; sept heures? Il fallait y
+arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'avez-vous pas souffl&eacute; &agrave; Bonaparte, par voie diplomatique,
+qu'il ferait bien d'abandonner G&ecirc;nes? reprit le prince Andr&eacute; du m&ecirc;me
+ton de raillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais bien, repartit Bilibine... vous vous dites qu'il est tr&egrave;s
+facile de faire prisonniers des mar&eacute;chaux au coin de son feu; c'est
+vrai, et pourtant, pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Ne vous &eacute;tonnez
+donc pas que, &agrave; l'exemple du ministre de la guerre, notre auguste
+Empereur et le roi Franz ne vous soient pas bien reconnaissants de cette
+victoire; et moi-m&ecirc;me, infime secr&eacute;taire de l'ambassade de Russie, je
+n'&eacute;prouve pas un besoin irr&eacute;sistible de t&eacute;moigner mon enthousiasme, en
+donnant un thaler &agrave; mon Franz, avec la permission d'aller se promener
+avec sa &laquo;Liebchen&raquo; au Prater.... J'oublie qu'il n'y a pas de Prater
+ici.&raquo; Il regarda le prince Andr&eacute; et d&eacute;plissa subitement son front.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, mon cher, c'est &agrave; mon tour de vous demander pourquoi? Je ne le
+comprends pas, je l'avoue; peut-&ecirc;tre y a-t-il l&agrave;-dessous quelques
+finesses diplomatiques qui d&eacute;passent ma faible intelligence? Le fait est
+que je n'y comprends rien: Mack perd une arm&eacute;e enti&egrave;re, l'archiduc
+Ferdinand et l'archiduc Charles s'abstiennent de donner signe de vie et
+commettent faute sur faute. Koutouzow seul gagne franchement une
+bataille, rompt le charme fran&ccedil;ais, et le ministre de la guerre ne
+d&eacute;sire m&ecirc;me pas conna&icirc;tre les d&eacute;tails de la victoire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; le n&oelig;ud de la question! Voyez-vous, mon cher, hourra pour le
+czar, pour la Russie, pour la foi! Tout cela est bel et bon; mais que
+nous importent, je veux dire qu'importent &agrave; la cour d'Autriche toutes
+vos victoires! Apportez-nous une bonne petite nouvelle du succ&egrave;s d'un
+archiduc Charles ou d'un archiduc Ferdinand, l'un vaut l'autre, comme
+vous le savez; mettons, si vous voulez, un succ&egrave;s remport&eacute; sur une
+compagnie des pompiers de Bonaparte, ce serait autre chose, et on
+l'aurait proclam&eacute; &agrave; son de trompe; mais ceci ne peut que nous d&eacute;plaire.
+Comment! l'archiduc Charles ne fait rien, l'archiduc Ferdinand se couvre
+de honte, vous abandonnez Vienne sans d&eacute;fense aucune, tout comme si vous
+nous disiez: Dieu est avec nous! mais que le bon Dieu vous b&eacute;nisse, vous
+et votre capitale.... Vous faites tuer Schmidt, un g&eacute;n&eacute;ral que nous
+aimons tous, et vous vous f&eacute;licitez de la victoire? On ne saurait rien
+inventer de plus irritant que cela! C'est comme un fait expr&egrave;s, comme un
+fait expr&egrave;s! Et puis, que vous remportiez effectivement un brillant
+succ&egrave;s, que l'archiduc Charles m&ecirc;me en ait un de son c&ocirc;t&eacute;, cela
+changerait-il quelque chose &agrave; la marche g&eacute;n&eacute;rale des affaires?
+Maintenant il est trop tard: Vienne est occup&eacute;e par les troupes
+fran&ccedil;aises!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, occup&eacute;e? Vienne est occup&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement occup&eacute;e, mais Bonaparte est &agrave; Schoenbr&uuml;nn, et notre
+aimable comte Wrbna s'y rend pour prendre ses ordres.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cause de sa fatigue, des diff&eacute;rentes impressions de son voyage et de
+sa r&eacute;ception par le ministre, &agrave; cause surtout de l'influence du d&icirc;ner,
+Bolkonsky commen&ccedil;ait &agrave; sentir confus&eacute;ment qu'il ne saisissait pas bien
+toute la gravit&eacute; de ces nouvelles.</p>
+
+<p>&laquo;Le comte Lichtenfeld, que j'ai vu ce matin, continua Bilibine, m'a
+montr&eacute; une lettre pleine de d&eacute;tails sur une revue des Fran&ccedil;ais &agrave; Vienne,
+sur le prince Murat et tout son tremblement. Vous voyez donc bien que
+votre victoire n'a rien de bien r&eacute;jouissant et qu'on ne saurait vous
+recevoir en sauveur!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que, pour ma part, j'y suis tr&egrave;s indiff&eacute;rent, reprit le
+prince Andr&eacute;, qui commen&ccedil;ait &agrave; se rendre compte du peu de valeur de
+l'engagement de Krems, en comparaison d'un &eacute;v&eacute;nement aussi important que
+l'occupation d'une capitale:</p>
+
+<p>&laquo;Comment? Vienne est occup&eacute;e? Comment, et la fameuse t&ecirc;te de pont, et le
+prince Auersperg, qui &eacute;tait charg&eacute; de la d&eacute;fense de Vienne?</p>
+
+<p>&mdash;Le prince Auersperg est de notre c&ocirc;t&eacute;, pour notre d&eacute;fense, et s'en
+acquitte assez mal, et Vienne est de l'autre c&ocirc;t&eacute;; quant au pont, il
+n'est pas encore pris et ne le sera pas, je l'esp&egrave;re; il est min&eacute;, avec
+ordre de le faire sauter; sans cela nous serions d&eacute;j&agrave; dans les montagnes
+de la Boh&ecirc;me et vous auriez pass&eacute;, vous et votre arm&eacute;e, un vilain quart
+d'heure entre deux feux.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne veut pourtant pas dire, reprit le prince Andr&eacute;, que la
+campagne soit finie?</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je crois qu'elle l'est. Nos gros bonnets d'ici le pensent
+&eacute;galement, sans oser le dire. Il arrivera ce que j'ai pr&eacute;dit d&egrave;s le
+d&eacute;but. Ce n'est pas votre &eacute;chauffour&eacute;e de Diernstein, ce n'est pas la
+poudre qui tranchera la question, mais ce sont ceux qui l'ont invent&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Bilibine venait de r&eacute;p&eacute;ter un de ses mots; il reprit au bout d'une
+seconde, en d&eacute;plissant son front:</p>
+
+<p>&laquo;Toute la question est dans le r&eacute;sultat de l'entrevue de l'empereur
+Alexandre avec le roi de Prusse &agrave; Berlin. Si la Prusse entre dans
+l'alliance, on force la main &agrave; l'Autriche, et il y aura guerre, sinon il
+n'y a plus qu'&agrave; s'entendre sur le lieu de r&eacute;union pour poser les
+pr&eacute;liminaires d'un nouveau CampoFormio.</p>
+
+<p>&mdash;Quel merveilleux g&eacute;nie et quel bonheur il a! s'&eacute;cria le prince Andr&eacute;,
+en frappant la table de son poing ferm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bonaparte? demanda interrogativement Bilibine, en replissant son
+front, c'&eacute;tait le signe avant-coureur d'un mot: Buonaparte?
+continua-t-il en accentuant l'&raquo;u&raquo;; mais j'y pense, maintenant qu'il
+dicte de Schoenbr&uuml;nn des lois &agrave; l'Autriche, il faut lui faire gr&acirc;ce de
+l'&raquo;u&raquo;! Je me d&eacute;cide &agrave; cette suppression et je rappellerai d&eacute;sormais
+Bonaparte, tout court.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, sans plaisanterie, croyez-vous que la campagne soit termin&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce que je crois: l'Autriche, cette fois, a &eacute;t&eacute; le dindon de la
+farce; elle n'y est pas habitu&eacute;e et elle prendra sa revanche. Elle a &eacute;t&eacute;
+le dindon, premi&egrave;rement: parce que les provinces sont ruin&eacute;es
+(l'orthodoxe, vous le savez, est terrible pour le pillage), l'arm&eacute;e
+d&eacute;truite, la capitale prise, et tout cela pour les beaux yeux de Sa
+Majest&eacute; de Sardaigne; et secondement, ceci, mon cher, entre nous, je
+sens d'instinct qu'on nous trompe, je flaire des rapports et des projets
+de paix avec la France, d'une paix secr&egrave;te conclue s&eacute;par&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, ce serait trop vilain.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vivra verra,&raquo; repartit Bilibine.</p>
+
+<p>Et le prince Andr&eacute; se retira dans la chambre qui lui avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;e.</p>
+
+<p>Une fois &eacute;tendu entre des draps bien blancs, la t&ecirc;te sur des oreillers
+parfum&eacute;s et moelleux, le prince Andr&eacute; sentit malgr&eacute; lui que la bataille
+dont il avait apport&eacute; la nouvelle passait de plus en plus &agrave; l'&eacute;tat de
+vague souvenir. Il ne pensait plus qu'&agrave; l'alliance prussienne, &agrave; la
+trahison de l'Autriche, au nouveau triomphe de Bonaparte, &agrave; la revue et
+&agrave; la r&eacute;ception de l'empereur Fran&ccedil;ois, pour le lendemain. Il ferma les
+yeux, et au m&ecirc;me instant le bruit de la canonnade, de la fusillade et
+des roues &eacute;clata dans ses oreilles. Il voyait les soldats descendre un &agrave;
+un le long des montagnes, il entendait le tir des Fran&ccedil;ais, il &eacute;tait l&agrave;
+avec Schmidt au premier rang, les balles sifflaient gaiement autour de
+lui, et son c&oelig;ur tressaillait et s'emplissait d'une folle exub&eacute;rance de
+vie, comme il n'en avait jamais ressentie depuis son enfance. Il se
+r&eacute;veilla en sursaut:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, c'&eacute;tait bien cela!&raquo;</p>
+
+<p>Et il se rendormit heureux, avec un sourire d'enfant, du profond sommeil
+de la jeunesse.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, il se r&eacute;veilla tard, et, rassemblant ses id&eacute;es, il se
+rappela tout d'abord qu'il devait se pr&eacute;senter le jour m&ecirc;me &agrave; l'empereur
+Fran&ccedil;ois; et toutes les impressions de la veille, l'audience du
+ministre, la politesse exag&eacute;r&eacute;e de l'aide de camp, sa conversation avec
+Bilibine, travers&egrave;rent en foule son cerveau. Ayant endoss&eacute;, pour se
+rendre au palais, la grande tenue qu'il n'avait pas port&eacute;e depuis
+longtemps, gai et dispos, le bras en &eacute;charpe, il entra, en passant,
+chez son h&ocirc;te, o&ugrave; se trouvaient d&eacute;j&agrave; quatre jeunes diplomates, entre
+autres le prince Hippolyte Kouraguine, secr&eacute;taire &agrave; l'ambassade de
+Russie, que Bolkonsky connaissait.</p>
+
+<p>Les trois autres, que Bilibine lui nomma, &eacute;taient des jeunes gens du
+monde, &eacute;l&eacute;gants, riches, aimant le plaisir, qui formaient ici, comme &agrave;
+Vienne, un cercle &agrave; part, dont il &eacute;tait la t&ecirc;te et qu'il appelait &laquo;les
+n&ocirc;tres&raquo;. Ce cercle, compos&eacute; presque exclusivement de diplomates, avait
+ses int&eacute;r&ecirc;ts en dehors de la guerre et de la politique. La vie du grand
+monde, leurs relations avec quelques femmes et leur service de
+chancellerie occupaient seuls leurs loisirs. Ces messieurs firent au
+prince Andr&eacute; l'honneur tr&egrave;s rare de le recevoir avec empressement, comme
+un des leurs. Par politesse et comme entr&eacute;e en mati&egrave;re, ils daign&egrave;rent
+lui adresser quelques questions au sujet de l'arm&eacute;e et de la bataille,
+pour reprendre ensuite leur conversation vive et l&eacute;g&egrave;re, pleine de gaies
+saillies et de critiques sans valeur.</p>
+
+<p>&laquo;Et voici le bouquet! dit l'un d'eux qui racontait la d&eacute;convenue d'un
+coll&egrave;gue: le chancelier lui assure &agrave; lui-m&ecirc;me que sa nomination &agrave;
+Londres est un avancement, qu'il doit la consid&eacute;rer comme telle: vous
+repr&eacute;sentez-vous sa figure &agrave; ces mots?</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, messieurs, je vous d&eacute;nonce Kouraguine, le terrible Don Juan,
+qui profite du malheur d'autrui.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Hippolyte &eacute;tait &eacute;tal&eacute; dans un fauteuil &agrave; la Voltaire, les
+jambes jet&eacute;es n&eacute;gligemment par-dessus les bras du fauteuil:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, parlez-moi de cela, dit-il en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Don Juan! oh! serpent! dirent plusieurs voix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez probablement pas, Bolkonsky, reprit Bilibine, que toutes
+les atrocit&eacute;s commises par l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, j'allais dire par l'arm&eacute;e
+russe, ne sont rien en comparaison des ravages caus&eacute;s par cet homme
+parmi nos dames.</p>
+
+<p>&mdash;La femme est la compagne de l'homme,&raquo; dit le prince Hippolyte, en
+regardant ses pieds &agrave; travers son monocle.</p>
+
+<p>Bilibine et &laquo;les n&ocirc;tres&raquo; &eacute;clat&egrave;rent de rire, et le prince Andr&eacute; put
+constater que cet Hippolyte dont il avait &eacute;t&eacute;, il faut l'avouer, presque
+jaloux, &eacute;tait le plastron de cette soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que je vous fasse les honneurs de Kouraguine, dit Bilibine tout
+bas; il est charmant dans ses dissertations politiques; vous allez voir
+avec quelle importance...&raquo;</p>
+
+<p>Et s'approchant d'Hippolyte, le front pliss&eacute;, il entama sur les
+&eacute;v&eacute;nements du jour une discussion qui attira aussit&ocirc;t l'attention
+g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>&laquo;Le cabinet de Berlin ne peut pas exprimer un sentiment d'alliance,
+commen&ccedil;a Hippolyte en regardant son auditoire avec assurance, sans
+exprimer... comme dans sa derni&egrave;re note... vous comprenez... vous
+comprenez.... Puis, si S. M. l'Empereur ne d&eacute;roge pas aux principes,
+notre alliance... attendez, je n'ai pas fini...&raquo;</p>
+
+<p>Et saisissant la main du prince Andr&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Je suppose que l'intervention sera plus forte que la non-intervention
+et... on ne pourra pas imputer &agrave; fin de non-recevoir notre d&eacute;p&ecirc;che du 28
+novembre; voil&agrave; comment tout cela finira...&raquo;</p>
+
+<p>Et il l&acirc;cha la main du prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;mosth&egrave;ne, je te reconnais au caillou que tu as cach&eacute; dans ta bouche
+d'or<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>,&raquo; s'&eacute;cria Bilibine, qui, pour mieux t&eacute;moigner sa satisfaction,
+semblait avoir fait descendre sur son front toute sa for&ecirc;t de cheveux.</p>
+
+<p>Hippolyte, riant plus fort et plus haut que les autres, avait pourtant
+l'air de souffrir de ce rire forc&eacute; qui tordait en tous sens sa figure
+habituellement apathique.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, messieurs, dit Bilibine, Bolkonsky est mon h&ocirc;te et je tiens,
+autant qu'il est en mon pouvoir, &agrave; le faire jouir de tous les plaisirs
+de Br&uuml;nn. Si nous &eacute;tions &agrave; Vienne, ce serait bien plus facile, mais ici,
+dans ce vilain trou morave, je vous demande votre aide: il faut lui
+faire les honneurs de Br&uuml;nn. Chargez-vous du th&eacute;&acirc;tre, je me charge de la
+soci&eacute;t&eacute;. Quant &agrave; vous, Hippolyte, la question du beau sexe vous regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra lui montrer la ravissante Am&eacute;lie, s'&eacute;cria un &laquo;des n&ocirc;tres&raquo;,
+en baisant le bout de ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il faudra inspirer &agrave; ce sanguinaire soldat des sentiments plus
+humains, ajouta Bilibine.</p>
+
+<p>&mdash;Il me sera difficile, messieurs, de profiter de vos aimables
+dispositions &agrave; mon &eacute;gard, objecta Bolkonsky, en regardant &agrave; sa montre,
+car il est temps que je sorte.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je me rends chez l'Empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! Alors au revoir, Bolkonsky!</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, prince; revenez d&icirc;ner avec nous, nous nous chargerons de
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, lui dit Bilibine, en le reconduisant dans l'antichambre, vous
+ferez bien, dans votre entrevue avec l'Empereur, de donner des &eacute;loges &agrave;
+l'intendance, pour sa mani&egrave;re de distribuer les vivres et de d&eacute;signer
+les &eacute;tapes.</p>
+
+<p>&mdash;Quand m&ecirc;me je le voudrais, je ne le pourrais pas, r&eacute;pondit Bolkonsky.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! parlez pour deux, car il a la passion des audiences sans
+jamais trouver un mot &agrave; dire, comme vous le verrez.&raquo;</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, plac&eacute; sur le passage de l'Empereur, dans le groupe des
+officiers autrichiens, eut l'honneur d'attirer son regard et de recevoir
+un salut de sa longue t&ecirc;te. La c&eacute;r&eacute;monie achev&eacute;e, l'aide de camp de la
+veille vint poliment transmettre &agrave; Bolkonsky le d&eacute;sir de Sa Majest&eacute; de
+lui donner audience. L'empereur Fran&ccedil;ois le re&ccedil;ut debout au milieu de
+son cabinet, et le prince Andr&eacute; fut frapp&eacute; de son embarras: il
+rougissait &agrave; tout propos et semblait ne savoir comment s'exprimer:</p>
+
+<p>&laquo;Dites-moi &agrave; quel moment a commenc&eacute; la bataille?&raquo; demanda-t-il avec
+pr&eacute;cipitation.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, l'ayant satisfait sur ce point, se vit bient&ocirc;t oblig&eacute;
+de r&eacute;pondre &agrave; d'autres demandes tout aussi na&iuml;ves.</p>
+
+<p>&laquo;Comment se porte Koutouzow? Quand a-t-il quitt&eacute; Krems?...&raquo; etc....</p>
+
+<p>L'Empereur paraissait n'avoir qu'un but: poser un certain nombre de
+questions; quant aux r&eacute;ponses, elles ne l'int&eacute;ressaient gu&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; quelle heure la bataille a-t-elle commenc&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais pr&eacute;ciser &agrave; Votre Majest&eacute; l'heure &agrave; laquelle la bataille
+s'est engag&eacute;e sur le front des troupes, car &agrave; Diernstein, o&ugrave; je me
+trouvais, la premi&egrave;re attaque a eu lieu &agrave; six heures du soir,&raquo; reprit
+vivement Bolkonsky.</p>
+
+<p>Il comptait pr&eacute;senter &agrave; l'Empereur une description exacte, qu'il tenait
+toute pr&ecirc;te, de ce qu'il avait vu et appris.</p>
+
+<p>L'Empereur lui coupa la parole, puis lui demanda en souriant:</p>
+
+<p>&laquo;Combien de milles?</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; et jusqu'o&ugrave;, sire?</p>
+
+<p>&mdash;De Diernstein &agrave; Krems?</p>
+
+<p>&mdash;Trois milles et demi, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Les Fran&ccedil;ais ont-ils quitt&eacute; la rive gauche?</p>
+
+<p>&mdash;D'apr&egrave;s les derniers rapports de nos espions, les derniers Fran&ccedil;ais
+ont travers&eacute; la rivi&egrave;re la m&ecirc;me nuit sur des radeaux.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il assez de fourrages &agrave; Krems?</p>
+
+<p>&mdash;Pas en quantit&eacute; suffisante.&raquo;</p>
+
+<p>L'Empereur l'interrompit de nouveau:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; quelle heure a &eacute;t&eacute; tu&eacute; le g&eacute;n&eacute;ral Schmidt?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; sept heures, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; sept heures?... c'est bien triste, bien triste!&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, l'ayant remerci&eacute;, il le cong&eacute;dia. Le prince Andr&eacute; sortit et
+se vit aussit&ocirc;t entour&eacute; d'un grand nombre de courtisans; il n'y avait
+plus pour lui que phrases flatteuses et regards bienveillants, jusqu'&agrave;
+l'aide de camp, qui lui fit des reproches de ne pas s'&ecirc;tre log&eacute; au
+palais et lui offrit m&ecirc;me sa maison. Le ministre de la guerre le
+f&eacute;licita pour la d&eacute;coration de l'ordre de Marie-Th&eacute;r&egrave;se de 3<sup>&egrave;me</sup> classe
+que l'Empereur venait de lui conf&eacute;rer; le chambellan de l'Imp&eacute;ratrice
+l'engagea &agrave; passer chez Sa Majest&eacute;; l'archiduchesse d&eacute;sirait &eacute;galement
+le voir. Il ne savait &agrave; qui r&eacute;pondre et cherchait &agrave; rassembler ses
+id&eacute;es, lorsque l'ambassadeur de Russie, lui touchant l'&eacute;paule,
+l'entra&icirc;na dans l'embrasure d'une fen&ecirc;tre pour causer avec lui.</p>
+
+<p>En d&eacute;pit des pr&eacute;visions de Bilibine, la nouvelle qu'il avait apport&eacute;e
+avait &eacute;t&eacute; re&ccedil;ue avec joie, et un <i>Te Deum</i> avait &eacute;t&eacute; command&eacute;. Koutouzow
+venait d'&ecirc;tre nomm&eacute; grand-croix de Marie-Th&eacute;r&egrave;se, et toute l'arm&eacute;e
+recevait des r&eacute;compenses. Gr&acirc;ce aux invitations qui pleuvaient sur lui
+de tous c&ocirc;t&eacute;s, le prince Andr&eacute; fut oblig&eacute; de consacrer toute sa matin&eacute;e
+&agrave; des visites chez les hauts dignitaires autrichiens. Apr&egrave;s les avoir
+termin&eacute;es, vers cinq heures du soir, il retournait chez Bilibine, et
+composait, chemin faisant, la lettre qu'il voulait &eacute;crire &agrave; son p&egrave;re et
+dans laquelle il lui d&eacute;crivait sa course &agrave; Br&uuml;nn, lorsque devant le
+perron il aper&ccedil;ut une britchka plus d'&agrave; moiti&eacute; remplie d'objets
+emball&eacute;s, et Franz, le domestique de Bilibine, y introduisant avec
+effort une nouvelle malle.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, qui s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; en route chez un libraire pour y
+prendre quelques livres, s'&eacute;tait attard&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que cela veut dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Excellence! s'&eacute;cria Franz, nous allons plus loin: le sc&eacute;l&eacute;rat est
+de nouveau sur nos talons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que se passe-t-il donc? demanda le prince Andr&eacute; au moment o&ugrave;
+Bilibine, dont le visage toujours calme trahissait cependant une
+certaine &eacute;motion, venait &agrave; sa rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez que c'est charmant cette histoire du pont de Thabor!... Ils
+l'ont pass&eacute; sans coup f&eacute;rir!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; &eacute;coutait sans comprendre.</p>
+
+<p>&laquo;Mais d'o&ugrave; venez-vous donc, pour ignorer ce que savent tous les cochers
+de fiacre?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de chez l'archiduc, et je n'y ai rien appris.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas remarqu&eacute; que chacun fait ses paquets?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien vu! Mais enfin qu'y a-t-il donc? reprit-il avec
+impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a? Il y a que les Fran&ccedil;ais ont pass&eacute; le pont d&eacute;fendu par
+d'Auersperg, qui ne l'a pas fait sauter, que Murat arrive au grand
+galop sur la route de Br&uuml;nn et que, sinon aujourd'hui, du moins demain
+ils seront ici.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ici? mais puisque le pont &eacute;tait min&eacute;, pourquoi ne l'avoir pas
+fait sauter?</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; vous que je le demande, car personne, pas m&ecirc;me Bonaparte, ne
+le saura jamais!&raquo;</p>
+
+<p>Bolkonsky haussa les &eacute;paules:</p>
+
+<p>&laquo;Mais si le pont est franchi, l'arm&eacute;e est perdue, elle sera coup&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement l&agrave; le <i>hic</i>... &Eacute;coutez: Les Fran&ccedil;ais occupent Vienne,
+comme je vous l'ai d&eacute;j&agrave; dit, tout va tr&egrave;s bien. Le lendemain,
+c'est-&agrave;-dire hier au soir, messieurs les mar&eacute;chaux Murat, Lannes et
+Belliard<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> montent &agrave; cheval et vont examiner le pont; remarquez bien,
+trois Gascons! Messieurs, dit l'un d'eux, vous savez que le pont de
+Thabor est min&eacute; et contre-min&eacute;, qu'il est d&eacute;fendu par cette fameuse t&ecirc;te
+de pont que vous savez, et quinze mille hommes de troupes qui ont re&ccedil;u
+l'ordre de le faire sauter pour nous barrer le passage. Mais comme il
+serait plus qu'agr&eacute;able &agrave; notre Empereur et ma&icirc;tre, Napol&eacute;on, de s'en
+emparer, allons-y tous trois et emparons-nous-en. &laquo;Allons,&raquo; r&eacute;pondirent
+les autres. Et les voil&agrave; qui partent, qui prennent le pont, le
+franchissent, et toute l'arm&eacute;e &agrave; leur suite passe le Danube, se
+dirigeant sur nous, sur vous et sur vos communications.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&ecirc;ve de plaisanteries, repartit le prince Andr&eacute;, le sujet est grave
+et triste.&raquo;</p>
+
+<p>Et cependant, malgr&eacute; l'ennui qu'aurait d&ucirc; lui causer cette f&acirc;cheuse
+nouvelle, il &eacute;prouvait une certaine satisfaction. Depuis qu'il avait
+appris la situation d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de l'arm&eacute;e russe, il se croyait destin&eacute; &agrave;
+la tirer de ce p&eacute;ril: c'&eacute;tait pour lui le Toulon qui allait le faire
+sortir de la foule obscure de ses camarades et lui ouvrir le chemin de
+la gloire. Tout en &eacute;coutant Bilibine, il se voyait d&eacute;j&agrave; arrivant au
+camp, donnant son avis au conseil de guerre, et proposant un plan qui
+pourrait seul sauver l'arm&eacute;e; naturellement on lui en confiait
+l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne plaisante pas, continua Bilibine, rien de plus vrai, rien de plus
+triste! Ces messieurs arrivent seuls sur le pont et agitent leurs
+mouchoirs blancs, ils assurent qu'il y a un armistice et qu'eux,
+mar&eacute;chaux, vont conf&eacute;rer avec le prince Auersperg; l'officier de garde
+les laisse entrer dans la t&ecirc;te du pont. Ils lui racontent un tas de
+gasconnades: que la guerre est finie, que l'empereur Fran&ccedil;ois va
+recevoir Bonaparte, que, quant &agrave; eux, ils vont chez le prince
+Auersperg... et mille autres contes bleus. L'officier envoie chercher
+Auersperg. Ces messieurs embrassent leurs ennemis, plaisantent avec eux,
+enfourchent les canons, pendant qu'un bataillon fran&ccedil;ais arrive tout
+doucement sur le pont et jette &agrave; l'eau les sacs de mati&egrave;res
+inflammables! Enfin para&icirc;t le g&eacute;n&eacute;ral-lieutenant, notre cher prince
+Auersperg von Nautern.</p>
+
+<p>&laquo;Cher ennemi, fleur des guerriers, autrichiens, h&eacute;ros des campagnes de
+Turquie, tr&ecirc;ve &agrave; notre inimiti&eacute;, nous pouvons nous tendre la main,
+l'empereur Napol&eacute;on br&ucirc;le du d&eacute;sir de conna&icirc;tre le prince Auersperg!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;En un mot, ces messieurs, qui n'&eacute;taient pas Gascons pour rien, lui
+jettent tant de poudre aux yeux avec leurs belles phrases, et lui, de
+son c&ocirc;t&eacute;, se sent tellement honor&eacute; de cette intimit&eacute; soudaine avec des
+mar&eacute;chaux de France, si aveugl&eacute; par le manteau et les plumes d'autruche
+de Murat, qu'il n'y voit que du feu, et oublie celui qu'il devait faire
+sur l'ennemi!&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la vivacit&eacute; de son r&eacute;cit, Bilibine n'oublia pas de s'arr&ecirc;ter pour
+donner le temps au prince Andr&eacute; d'appr&eacute;cier le mot qu'il venait de
+lancer.</p>
+
+<p>&laquo;Le bataillon fran&ccedil;ais entre dans la t&ecirc;te du pont, encloue les canons,
+et le pont est &agrave; eux! Mais voil&agrave; le plus joli, continua-t-il en laissant
+au plaisir qu'il trouvait &agrave; sa narration le soin de calmer son
+&eacute;motion.... Le sergent post&eacute; pr&egrave;s du canon, au signal duquel on devait
+mettre le feu &agrave; la mine, voyant accourir les Fran&ccedil;ais, &eacute;tait sur le
+point de tirer, lorsque Lannes lui arr&ecirc;ta le bras. Le sergent, plus fin
+que son g&eacute;n&eacute;ral, s'approcha d'Auersperg et lui dit ceci ou &agrave; peu pr&egrave;s:</p>
+
+<p>&laquo;Prince, on vous trompe et voil&agrave; les Fran&ccedil;ais!&raquo;</p>
+
+<p>Murat, craignant de voir l'affaire compromise s'il le laissait
+continuer, s'adresse de son c&ocirc;t&eacute;, en vrai Gascon, &agrave; d'Auersperg avec une
+feinte surprise:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne reconnais pas la discipline autrichienne tant vant&eacute;e; comment,
+vous permettez &agrave; un de vos subalternes de vous parler ainsi!&raquo;.... Quel
+trait de g&eacute;nie!...</p>
+
+<p>Le prince Auersperg se pique d'honneur et fait mettre le sergent aux
+arr&ecirc;ts! Avouez que c'est charmant, toute cette histoire du pont de
+Thabor!</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est ni b&ecirc;tise, ni l&acirc;chet&eacute;... c'est trahison peut-&ecirc;tre! s'&eacute;cria le
+prince Andr&eacute;, qui se repr&eacute;sentait les capotes grises, les bless&eacute;s, la
+fum&eacute;e de la poudre, la canonnade et la gloire qui l'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, cela met la cour dans de trop mauvais draps; ce n'est ni
+trahison, ni l&acirc;chet&eacute;, ni b&ecirc;tise; c'est comme &agrave; Ulm: c'est... cherchant
+une pointe... c'est du Mack, nous sommes Mack&eacute;s, dit-il en terminant,
+tout fier d'avoir trouv&eacute; un mot, un mot tout neuf, un de ces mots qui
+seraient r&eacute;p&eacute;t&eacute;s partout, et son front se d&eacute;plissa en signe de
+satisfaction, pendant qu'il regardait ses ongles, le sourire sur les
+l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous? dit-il au prince Andr&eacute;, qui s'&eacute;tait lev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je pars.</p>
+
+<p>&mdash;Pour o&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'arm&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous pensiez rester encore deux jours?</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, je pars &agrave; l'instant.&raquo;</p>
+
+<p>Et le prince Andr&eacute;, ayant donn&eacute; ses ordres, rentra dans sa chambre.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez, mon cher, lui dit Bilibine en l'y rejoignant, pourquoi
+partez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; l'interrogea du regard, sans lui r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;Mais oui, pourquoi partez-vous? Je sais bien, vous pensez qu'il est de
+votre devoir de vous rendre &agrave; l'arm&eacute;e, maintenant qu'elle est en danger;
+je vous comprends, c'est de l'h&eacute;ro&iuml;sme!</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous &ecirc;tes philosophe, mais soyez-le compl&egrave;tement! Envisagez les
+choses d'un autre point de vue, et vous verrez que votre devoir est au
+contraire de vous garder de tout p&eacute;ril. Que ceux qui ne sont bons qu'&agrave;
+cela s'y jettent; on ne vous a pas donn&eacute; l'ordre de revenir, et ici on
+ne vous l&acirc;chera pas! Ainsi donc, vous pouvez rester et nous suivre l&agrave; o&ugrave;
+nous entra&icirc;nera notre malheureux sort. On va &agrave; Olm&uuml;tz, dit-on; c'est une
+fort jolie ville: nous pourrons y arriver dans ma cal&egrave;che fort
+agr&eacute;ablement.</p>
+
+<p>&mdash;Pour Dieu, cessez vos plaisanteries, Bilibine.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous parle s&eacute;rieusement et en ami. Jugez-en: pourquoi partez-vous
+quand vous pouvez rester ici? De deux choses l'une: ou bien la paix sera
+conclue avant que vous arriviez &agrave; l'arm&eacute;e; ou bien il y aura une
+d&eacute;b&acirc;cle, et vous partagerez la honte de l'arm&eacute;e de Koutouzow...&raquo;</p>
+
+<p>Et Bilibine d&eacute;plissa son front, convaincu que son dilemme &eacute;tait
+irr&eacute;futable.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis pas en juger,&raquo; r&eacute;pondit froidement le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Et au fond de son c&oelig;ur il pensait:</p>
+
+<p>&laquo;Je pars pour sauver l'arm&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, vous &ecirc;tes un h&eacute;ros!&raquo; lui cria Bilibine.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pris cong&eacute; du ministre de la guerre, Bolkonsky partit dans
+la nuit avec l'intention de rejoindre l'arm&eacute;e, qu'il ne savait plus o&ugrave;
+trouver, et avec la crainte de tomber entre les mains des Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&Agrave; Br&uuml;nn, la cour faisait ses pr&eacute;paratifs de d&eacute;part, et le gros des
+bagages &eacute;tait d&eacute;j&agrave; exp&eacute;di&eacute; sur Olm&uuml;tz.</p>
+
+<p>En arrivant aux environs d'Etzelsdorf, le prince Andr&eacute; se trouva tout &agrave;
+coup sur le passage de l'arm&eacute;e russe, qui se retirait en grande h&acirc;te et
+en d&eacute;sordre, et dont les nombreux chariots qui encombraient la route
+emp&ecirc;ch&egrave;rent sa voiture d'avancer. Apr&egrave;s avoir demand&eacute; au chef des
+cosaques un cheval et un homme, le prince Andr&eacute;, fatigu&eacute; et mourant de
+faim, d&eacute;passa les fourgons pour s'&eacute;lancer &agrave; la recherche du g&eacute;n&eacute;ral en
+chef. Les bruits les plus tristes arrivaient &agrave; ses oreilles tout le long
+du chemin, et la confusion qu'il voyait autour de lui ne semblait que
+trop les confirmer.</p>
+
+<p>&laquo;Cette arm&eacute;e russe que l'or de l'Angleterre a transport&eacute;e des extr&eacute;mit&eacute;s
+de l'univers, nous allons lui faire &eacute;prouver le m&ecirc;me sort (le sort
+d'Ulm),&raquo; avait dit Bonaparte dans son ordre du jour, &agrave; l'ouverture de la
+campagne! Ces paroles, subitement revenues &agrave; la m&eacute;moire du prince Andr&eacute;,
+&eacute;veillaient en lui un sentiment d'admiration pour ce grand g&eacute;nie, joint
+&agrave; une impression d'orgueil bless&eacute; que traversait l'espoir d'une
+prochaine revanche:</p>
+
+<p>&laquo;Et s'il ne restait plus qu'&agrave; mourir? pensait-il; eh bien, on saura
+mourir, et pas plus mal qu'un autre, s'il le faut.&raquo;</p>
+
+<p>Il regardait avec d&eacute;dain ces files innombrables de charrettes, de parcs
+d'artillerie, s'enchev&ecirc;trant, se confondant l'un dans l'autre, et plus
+loin encore et toujours des charrettes, des chariots de toute forme se
+d&eacute;passant, se heurtant et s'interceptant le passage, en trois ou quatre
+rangs serr&eacute;s, sur la large route boueuse. Devant, derri&egrave;re, aussi loin
+que l'on pouvait percevoir un son, on entendait de tous c&ocirc;t&eacute;s le bruit
+des roues, des charrettes, des aff&ucirc;ts, le pi&eacute;tinement des chevaux, les
+cris des conducteurs pressant leurs attelages, les jurons des soldats,
+des domestiques et des officiers. Sur les bords du chemin on voyait &agrave;
+chaque pas des chevaux morts, dont quelques-uns &eacute;taient d&eacute;j&agrave; &eacute;corch&eacute;s,
+des charrettes &agrave; moiti&eacute; bris&eacute;es, des soldats de toute arme sortant en
+foule des villages voisins, et tra&icirc;nant &agrave; leur suite des moutons, des
+poules, du foin et de grands sacs pleins jusqu'au bord; aux descentes et
+aux mont&eacute;es, les groupes devenaient plus compacts, et leurs cris confus
+se fondaient en une clameur ininterrompue. Quelques soldats enfonc&eacute;s
+dans la boue jusqu'aux genoux soutenaient les roues des avant-trains et
+des fourgons; les fouets sifflaient dans l'air, les chevaux glissaient,
+les traits se rompaient et les vocif&eacute;rations semblaient faire &eacute;clater
+les poitrines. Les officiers, surveillant la marche, galopaient en avant
+et en arri&egrave;re; leurs figures harass&eacute;es trahissaient leur impuissance &agrave;
+r&eacute;tablir l'ordre, et leurs commandements se noyaient dans le brouhaha de
+cette houle humaine.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; la ch&egrave;re arm&eacute;e orthodoxe!&raquo; se dit Bolkonsky, en se rappelant les
+paroles de Bilibine et en s'approchant d'un fourgon pour s'enqu&eacute;rir du
+g&eacute;n&eacute;ral en chef.</p>
+
+<p>Une voiture de forme &eacute;trange, tra&icirc;n&eacute;e par un cheval, tenant le milieu
+entre la charrette, la cal&egrave;che et le cabriolet, et dont les mat&eacute;riaux
+h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes accusaient une fabrication de circonstance, frappa ses
+regards &agrave; quelques pas de lui; un soldat la conduisait, et l'on
+apercevait, sous la capote et le tablier de cuir, une femme tout
+envelopp&eacute;e de ch&acirc;les. Au moment de faire sa question, le prince Andr&eacute; en
+fut d&eacute;tourn&eacute; par les cris d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s que poussait cette femme.
+L'officier plac&eacute; &agrave; la t&ecirc;te de la file battait son conducteur parce qu'il
+essayait de d&eacute;passer les autres, et les coups de fouet cinglaient le
+tablier de la voiture. &Agrave; la vue du prince Andr&eacute;, la femme avan&ccedil;a la
+t&ecirc;te, et, faisant des signes r&eacute;it&eacute;r&eacute;s de la main, elle l'interpella:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur l'aide de camp, monsieur l'aide de camp, piti&eacute;, de gr&acirc;ce,
+d&eacute;fendez-moi! qu'est-ce qui va m'arriver? Je suis la femme du m&eacute;decin du
+7<sup>&egrave;me</sup> chasseurs; on ne nous laisse pas passer, nous sommes rest&eacute;s en
+arri&egrave;re, nous avons perdu les n&ocirc;tres!</p>
+
+<p>&mdash;Arri&egrave;re, ou je t'aplatirai comme une galette, criait l'officier en
+col&egrave;re au soldat, arri&egrave;re avec ta coquine!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'aide de camp, d&eacute;fendez-moi, que me veut-on?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez passer cette voiture, ne voyez-vous pas qu'il y a une femme
+dedans?&raquo; dit le prince Andr&eacute;, en s'adressant &agrave; l'officier.</p>
+
+<p>Celui-ci le regarda sans r&eacute;pondre et, se tournant vers le soldat: &laquo;Ah!
+oui, que je te laisserai passer.... Arri&egrave;re, animal!</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le passer, vous dis-je, reprit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu, toi?&raquo; demanda l'officier hors de lui. Et il appuya sur le
+&laquo;toi&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Es-tu le chef ici? C'est moi qui suis le chef, et pas toi, entends-tu
+bien?... Et toi, l&agrave;-bas, arri&egrave;re, ou je t'aplatis comme une galette!
+continua-t-il en r&eacute;p&eacute;tant l'expression, qui lui avait plu sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Bien arrang&eacute;, le petit aide de camp!&raquo; dit une voix dans la foule.</p>
+
+<p>L'officier &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; ce paroxysme de fureur qui enl&egrave;ve aux gens la
+conscience de leurs actes, et le prince Andr&eacute; sentit un moment que son
+intervention frisait le ridicule, la chose qu'il craignait le plus au
+monde; mais, son instinct prenant le dessus, il se laissa &agrave; son tour
+emporter par une col&egrave;re folle, et il s'approcha de l'officier en levant
+son fouet et en scandant ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Veuillez laisser passer!&raquo;</p>
+
+<p>L'officier fit un geste de mauvaise humeur et se h&acirc;ta de s'&eacute;loigner:</p>
+
+<p>&laquo;C'est toujours leur faute &agrave; ceux-l&agrave; de l'&eacute;tat-major, le d&eacute;sordre et
+tout le bataclan, grommela-t-il; eh bien, faites comme vous voudrez.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; se h&acirc;ta &agrave; son tour et, sans lever les yeux sur la femme
+du m&eacute;decin, qui l'appelait son sauveur, repassant dans sa t&ecirc;te les
+d&eacute;tails de cette sc&egrave;ne ridicule, il galopa jusqu'au village, o&ugrave; se
+trouvait, lui avait-on dit, le g&eacute;n&eacute;ral en chef. Arriv&eacute; l&agrave;, il descendit
+de cheval, dans l'intention de manger un peu, de se reposer un instant
+et de mettre de l'ordre dans le trouble p&eacute;nible de ses impressions:</p>
+
+<p>&laquo;C'est une troupe de bandits, ce n'est pas une arm&eacute;e,&raquo; pensait-il,
+lorsqu'une voix connue l'appela par son nom.</p>
+
+<p>Il se retourna, et il aper&ccedil;ut &agrave; une petite fen&ecirc;tre Nesvitsky, qui
+m&acirc;chonnait quelque chose et lui faisait de grands gestes.</p>
+
+<p>&laquo;Bolkonsky, ne m'entends-tu pas? Viens vite!&raquo;</p>
+
+<p>Entr&eacute; dans la maison, il y trouva Nesvitsky et un autre aide de camp,
+qui d&eacute;jeunaient; ils s'empress&egrave;rent de lui demander d'un air alarm&eacute; s'il
+apportait quelque nouvelle.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est le g&eacute;n&eacute;ral en chef? demanda Bolkonsky.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, dans cette maison, r&eacute;pondit l'aide de camp.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, est-ce vrai, la paix et la capitulation? demanda Nesvitsky.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; vous de me le dire, je n'en sais rien, car j'ai eu toutes les
+peines du monde &agrave; vous rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher, ce qui se passe chez nous est vraiment affreux... je
+fais mon mea culpa... nous nous sommes moqu&eacute;s de Mack, et notre
+situation est pire que la sienne; assieds-toi et d&eacute;jeune, ajouta
+Nesvitsky.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous sera impossible, mon prince, de retrouver &agrave; pr&eacute;sent votre
+fourgon et vos effets: quant &agrave; votre Pierre, Dieu sait o&ugrave; il est.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est donc le quartier g&eacute;n&eacute;ral?</p>
+
+<p>&mdash;Nous couchons &agrave; Zna&iuml;m.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; moi, dit Nesvitsky, j'ai charg&eacute; sur deux chevaux tout ce dont
+j'ai besoin et l'on m'a fait d'excellents b&acirc;ts qui r&eacute;sisteraient m&ecirc;me
+aux chemins des montagnes de la Boh&ecirc;me!... &Ccedil;a va mal, mon cher.... Eh
+bien, es-tu malade?... il me semble que tu frissonnes?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien,&raquo; r&eacute;pondit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Et il se rappela au m&ecirc;me instant sa rencontre avec la femme du m&eacute;decin
+et l'officier du train.</p>
+
+<p>&laquo;Que fait ici le g&eacute;n&eacute;ral en chef?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y comprends rien, r&eacute;pondit Nesvitsky.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je ne comprends qu'une chose: c'est que tout &ccedil;a est
+d&eacute;plorable,&raquo; dit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Et il se rendit chez Koutouzow; il remarqua, en passant, sa voiture et
+les chevaux de sa suite harass&eacute;s, &eacute;reint&eacute;s, entour&eacute;s de cosaques et de
+gens de service, qui causaient &agrave; haute voix entre eux. Koutouzow
+lui-m&ecirc;me &eacute;tait dans la chaumi&egrave;re avec Bagration et Weirother (c'&eacute;tait le
+nom du g&eacute;n&eacute;ral autrichien qui rempla&ccedil;ait le d&eacute;funt Schmidt). Dans le
+vestibule, le petit Koslovsky, la figure fatigu&eacute;e par les veilles, assis
+sur ses talons, dictait des ordres &agrave; un secr&eacute;taire, qui les griffonnait
+&agrave; la h&acirc;te sur un tonneau renvers&eacute;. Koslovsky jeta un coup d'&oelig;il &agrave;
+l'arrivant, sans se donner le temps de le saluer:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la ligne... as-tu &eacute;crit?... Le r&eacute;giment des grenadiers de Kiew, le
+r&eacute;giment de....</p>
+
+<p>&mdash;Impossible de vous suivre, Votre Haute Noblesse,&raquo; r&eacute;pliqua le
+secr&eacute;taire d'un ton de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, on entendait &agrave; travers la porte la voix anim&eacute;e et
+m&eacute;contente du g&eacute;n&eacute;ral en chef, &agrave; laquelle r&eacute;pondait une autre voix
+compl&egrave;tement inconnue. Le bruit de cette conversation, l'inattention de
+Koslovsky, le manque de respect de l'&eacute;crivain &agrave; bout de forces, cette
+&eacute;trange installation autour d'un tonneau dans le voisinage du commandant
+en chef, les rires bruyants des cosaques sous les fen&ecirc;tres, tous ces
+d&eacute;tails firent pressentir au prince Andr&eacute; qu'il avait d&ucirc; se passer
+quelque chose de grave et de malheureux.</p>
+
+<p>Il adressa aussit&ocirc;t une kyrielle de questions &agrave; l'aide de camp.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; l'instant, mon prince, r&eacute;pondit celui-ci. Bagration est charg&eacute; de la
+disposition des troupes.</p>
+
+<p>&mdash;Et la capitulation?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a pas, on se pr&eacute;pare &agrave; une bataille.&raquo;</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le prince Andr&eacute; se dirigeait vers la porte de la pi&egrave;ce
+voisine, Koutouzow, avec son nez aquilin, et sa figure rebondie, parut
+sur le seuil. Le prince Andr&eacute; se trouvait juste en face de lui, mais le
+g&eacute;n&eacute;ral en chef le regardait sans le reconna&icirc;tre; &agrave; l'expression vague
+de son &oelig;il unique on voyait que les soucis et les pr&eacute;occupations
+l'absorbaient au point de l'isoler du monde ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce fini? demanda-t-il &agrave; Koslovsky.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant, Votre Excellence.&raquo;</p>
+
+<p>Bagration avait suivi le g&eacute;n&eacute;ral en chef: petit de taille, sec, encore
+jeune, sa figure, d'un type oriental, attirait l'attention par son
+expression de calme et de fermet&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Excellence!...&raquo;</p>
+
+<p>Et le prince Andr&eacute; tendit une enveloppe &agrave; Koutouzow.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! de Vienne, c'est bien...&raquo;</p>
+
+<p>Il sortit de la chambre avec Bagration et ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent tous deux sur
+le perron.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi donc, adieu, prince, dit-il &agrave; Bagration. Que le Sauveur te garde,
+je te b&eacute;nis pour cette grande entreprise!&raquo;</p>
+
+<p>Il s'attendrit, et ses yeux s'humect&egrave;rent de larmes; l'attirant &agrave; lui de
+son bras gauche, il fit de la main droite sur son front le signe de la
+croix, geste qui lui &eacute;tait familier, et lui tendit sa joue &agrave; baiser,
+mais Bagration l'embrassa au cou:</p>
+
+<p>&laquo;Que Dieu soit avec toi!&raquo;</p>
+
+<p>Et il monta en cal&egrave;che.</p>
+
+<p>&laquo;Viens avec moi, dit-il &agrave; Bolkonsky.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence, j'aurais d&eacute;sir&eacute; me rendre utile ici.... Si vous
+vouliez me permettre de rester sous les ordres du prince Bagration?</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi, reprit Koutouzow en voyant l'ind&eacute;cision de Bolkonsky.
+J'ai moi-m&ecirc;me besoin de bons officiers.</p>
+
+<p>&mdash;Si demain la dixi&egrave;me partie de son d&eacute;tachement nous revient, il faudra
+en remercier Dieu!&raquo; ajouta-t-il comme se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le regard du prince Andr&eacute; se fixa involontairement pour une seconde sur
+l'&oelig;il absent et la cicatrice &agrave; la tempe de Koutouzow, double souvenir
+d'une balle turque:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, se dit-il, il a le droit de parler avec calme de la perte de tant
+d'hommes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela, continua-t-il tout haut, que je vous supplie de
+m'envoyer l&agrave;-bas.&raquo;</p>
+
+<p>Koutouzow ne r&eacute;pondit rien: plong&eacute; dans ses r&eacute;flexions, il semblait
+avoir oubli&eacute; ce qu'il venait de dire. Doucement berc&eacute; sur les coussins
+de sa cal&egrave;che, il tourna un instant apr&egrave;s vers le prince Andr&eacute; une
+figure calme, sur laquelle on aurait vainement cherch&eacute; la moindre trace
+d'&eacute;motion, et, tout en raillant finement, il se fit raconter par
+Bolkonsky son entrevue avec l'empereur, les on-dit de la cour sur
+l'engagement de Krems, et le questionna m&ecirc;me au sujet de quelques dames
+que tous deux connaissaient.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> novembre, Koutouzow avait re&ccedil;u d'un de ses espions un rapport
+d'apr&egrave;s lequel il jugeait son arm&eacute;e dans une position presque sans
+issue. Les Fran&ccedil;ais, apr&egrave;s le passage du pont, disait le rapport,
+marchaient en forces consid&eacute;rables pour intercepter sa jonction avec les
+troupes venant de Russie. Si Koutouzow se d&eacute;cidait &agrave; rester &agrave; Krems, les
+cent cinquante mille hommes de Napol&eacute;on couperaient ses communications,
+en entourant ses quarante mille soldats fatigu&eacute;s et &eacute;puis&eacute;s, et il se
+trouverait dans la position de Mack &agrave; Ulm; s'il abandonnait la grande
+voie de ses communications avec la Russie, il devrait se jeter, en
+d&eacute;fendant sa retraite pas &agrave; pas, dans les montagnes inconnues et
+d&eacute;pourvues de routes de la Boh&ecirc;me, et perdre par suite tout espoir de se
+r&eacute;unir &agrave; Bouksevden. Si enfin il se d&eacute;cidait &agrave; se replier de Krems sur
+Olm&uuml;tz, pour rejoindre ses nouvelles forces, il risquait d'&ecirc;tre devanc&eacute;
+par les Fran&ccedil;ais, et forc&eacute; d'accepter la bataille, pendant sa marche et
+avec tout son train de bagages derri&egrave;re lui, contre un ennemi trois fois
+plus nombreux, qui le cernerait de deux c&ocirc;t&eacute;s. Il choisit cependant
+cette derni&egrave;re alternative.</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais s'avan&ccedil;aient &agrave; marches forc&eacute;es vers Zna&iuml;m, sur la ligne de
+retraite de Koutouzow, mais toutefois &agrave; 100 verstes devant lui. Se
+laisser devancer par eux, c'&eacute;tait pour les Russes la honte d'Ulm et la
+perte compl&egrave;te de l'arm&eacute;e; il n'y avait d'autre chance de la sauver, que
+d'atteindre ce point avant l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise; mais la r&eacute;ussite devenait
+impossible avec une masse de quarante mille hommes. Le chemin que
+l'ennemi avait &agrave; parcourir de Vienne &agrave; Zna&iuml;m &eacute;tait meilleur et plus
+direct que celui de Koutouzow de Krems &agrave; Zna&iuml;m.</p>
+
+<p>&Agrave; la r&eacute;ception de cette nouvelle, il avait exp&eacute;di&eacute;, &agrave; travers les
+montagnes, Bagration et son avant-garde de quatre mille hommes sur la
+route de Vienne &agrave; Zna&iuml;m. Bagration avait ordre d'op&eacute;rer cette marche
+sans s'arr&ecirc;ter, de se placer de fa&ccedil;on &agrave; avoir Vienne devant lui, Zna&iuml;m
+derri&egrave;re, et si, gr&acirc;ce &agrave; sa bonne &eacute;toile, il r&eacute;ussissait &agrave; arriver le
+premier, de retenir l'ennemi autant qu'il le pourrait, pendant que
+Koutouzow, avec tout son train de campagne, s'&eacute;coulerait vers Zna&iuml;m.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir r&eacute;ussi &agrave; franchir 45 verstes de montagnes sans chemins
+fray&eacute;s, par une nuit orageuse, et avec des soldats affam&eacute;s et mal
+chauss&eacute;s, Bagration, ayant perdu en tra&icirc;nards le tiers de ses hommes,
+d&eacute;boucha &agrave; Hollabr&uuml;nn sur la route de Vienne &agrave; Zna&iuml;m, quelques heures
+avant les Fran&ccedil;ais. Afin de donner &agrave; Koutouzow les vingt-quatre heures
+indispensables pour atteindre son but, ses quatre mille hommes, &eacute;puis&eacute;s
+de fatigue, devaient arr&ecirc;ter l'ennemi &agrave; Hollabr&uuml;nn et sauver ainsi
+l'arm&eacute;e, ce qui &eacute;tait en r&eacute;alit&eacute; impossible. Mais la fortune capricieuse
+rendit l'impossible possible. Le succ&egrave;s de la ruse qui avait livr&eacute; aux
+Fran&ccedil;ais, sans coup f&eacute;rir, le pont de Vienne, inspira &agrave; Murat la pens&eacute;e
+d'en tenter une du m&ecirc;me genre avec Koutouzow. Rencontrant le faible
+d&eacute;tachement de Bagration, il s'imagina avoir devant lui l'arm&eacute;e tout
+enti&egrave;re. S&ucirc;r de l'&eacute;craser d&egrave;s qu'il aurait re&ccedil;u les renforts qu'il
+attendait, il lui proposa un armistice de trois jours, pendant lequel
+chacun d'eux conserverait ses positions respectives. Pour &ecirc;tre plus s&ucirc;r
+de l'obtenir, il confirma que les pr&eacute;liminaires de la paix &eacute;taient en
+discussion, et que par cons&eacute;quent il &eacute;tait inutile de verser le sang. Le
+g&eacute;n&eacute;ral autrichien Nostitz, plac&eacute; aux avant-postes, le crut sur parole
+et, en se repliant, d&eacute;masqua Bagration. Un autre parlementaire porta
+dans le camp russe les m&ecirc;mes assurances mensong&egrave;res. Bagration r&eacute;pondit
+qu'il ne pouvait ni accepter, ni refuser l'armistice, et qu'il devait
+avant tout en r&eacute;f&eacute;rer au g&eacute;n&eacute;ral en chef, auquel il allait envoyer son
+aide de camp. Cette proposition &eacute;tait le salut de l'arm&eacute;e; aussi
+Koutouzow d&eacute;p&ecirc;cha-t-il imm&eacute;diatement &agrave; l'ennemi l'aide de camp
+Wintzengerode, charg&eacute; non seulement d'accepter l'armistice, mais aussi
+de poser les conditions d'une capitulation. Il exp&eacute;dia en m&ecirc;me temps
+d'autres ordres en arri&egrave;re, pour presser la marche de l'arm&eacute;e, que
+l'ennemi ignorait encore parce qu'elle s'op&eacute;rait derri&egrave;re les faibles
+troupes de Bagration, rest&eacute;es immobiles devant des forces huit fois plus
+consid&eacute;rables. Les pr&eacute;visions de Koutouzow se r&eacute;alis&egrave;rent. Ses
+propositions ne l'engageaient &agrave; rien et lui faisaient gagner un temps
+pr&eacute;cieux; car la faute de Murat ne pouvait tarder &agrave; &ecirc;tre d&eacute;couverte.
+Aussit&ocirc;t que Bonaparte, &eacute;tabli &agrave; Schoenbr&uuml;nn, &agrave; 25 verstes de
+Hollabr&uuml;nn, re&ccedil;ut le rapport de Murat contenant les projets d'armistice
+et de capitulation, il comprit qu'on l'avait jou&eacute; et lui &eacute;crivit la
+lettre suivante:</p>
+
+<p><i>Au prince Murat.</i></p>
+
+<p>&laquo;<i>Schoenbr&uuml;nn, 25 brumaire (16 novembre), an 1805, huit heures du
+matin.</i></p>
+
+<p>&laquo;Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon
+m&eacute;contentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous n'avez
+pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me faites perdre
+le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice sur-le-champ et marchez &agrave;
+l'ennemi. Vous lui ferez d&eacute;clarer que le g&eacute;n&eacute;ral qui a sign&eacute; cette
+capitulation n'avait pas le droit de le faire, qu'il n'y a que
+l'empereur de Russie qui ait ce droit.</p>
+
+<p>&laquo;Toutefois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait ladite
+convention, je la ratifierai, mais ce n'est qu'une ruse. Marchez,
+d&eacute;truisez l'arm&eacute;e russe... vous &ecirc;tes en position de prendre son bagage
+et son artillerie.</p>
+
+<p>&laquo;L'aide de camp de Russie est un..., les officiers ne sont rien quand
+ils n'ont pas de pouvoirs; celui-ci n'en avait point... les Autrichiens
+se sont laiss&eacute; jouer sur le pont de Vienne, vous vous laissez jouer par
+un aide de camp de l'Empereur.</p>
+
+<p>&laquo;NAPOL&Eacute;ON.&raquo;</p>
+
+
+<p>L'aide de camp porteur de cette terrible &eacute;p&icirc;tre galopait ventre &agrave; terre.
+Napol&eacute;on, craignant de laisser &eacute;chapper sa facile proie, arrivait avec
+toute sa garde pour livrer bataille, tandis que les quatre mille hommes
+de Bagration allumaient gaiement leurs feux, se s&eacute;chaient, se
+chauffaient pour la premi&egrave;re fois depuis trois jours et cuisaient leur
+gruau, sans qu'aucun d'eux pressent&icirc;t l'ouragan qui allait fondre sur
+eux.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>L'aide de camp de Napol&eacute;on n'avait pas encore rejoint Murat, lorsque le
+prince Andr&eacute;, ayant obtenu de Koutouzow l'autorisation d&eacute;sir&eacute;e, arriva &agrave;
+Grounth, &agrave; quatre heures du soir, aupr&egrave;s de Bagration. On y &eacute;tait dans
+l'ignorance de la marche g&eacute;n&eacute;rale des affaires: on y causait de la paix
+sans y ajouter foi; on y parlait de la bataille sans la croire
+prochaine. Bagration re&ccedil;ut l'aide de camp favori de Koutouzow avec une
+distinction et une bienveillance toutes particuli&egrave;res; il lui annon&ccedil;a
+qu'ils &eacute;taient &agrave; la veille d'en venir aux mains avec l'ennemi, lui
+laissant le choix, ou d'&ecirc;tre attach&eacute; &agrave; sa personne pendant le combat, ou
+de surveiller la retraite de l'arri&egrave;re-garde, ce qui &eacute;tait &eacute;galement
+fort important.</p>
+
+<p>&laquo;Du reste, je ne crois pas &agrave; un engagement pour aujourd'hui,&raquo; ajouta
+Bagration, comme s'il voulait tranquilliser le prince Andr&eacute;, et
+int&eacute;rieurement il se dit:</p>
+
+<p>&laquo;Si ce n'est qu'un freluquet de l'&eacute;tat-major, envoy&eacute; pour recevoir une
+d&eacute;coration, il la recevra aussi bien &agrave; l'arri&egrave;re-garde; mais s'il veut
+rester aupr&egrave;s de moi, tant mieux, un brave officier n'est jamais de
+trop!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, sans r&eacute;pondre &agrave; sa double proposition, demanda au
+prince s'il voulait lui permettre d'examiner la situation et la
+dislocation des troupes, pour pouvoir s'orienter, le cas &eacute;ch&eacute;ant.
+L'officier de service du d&eacute;tachement, un bel homme, d'une &eacute;l&eacute;gance
+recherch&eacute;e, portant un solitaire &agrave; l'index, parlant mal mais tr&egrave;s
+volontiers le fran&ccedil;ais, se proposa comme guide.</p>
+
+<p>On ne voyait de tous c&ocirc;t&eacute;s que des officiers tremp&eacute;s jusqu'aux os, &agrave; la
+recherche de quelque chose, et des soldats tra&icirc;nant apr&egrave;s eux des
+portes, des bancs et des palissades.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez, prince, nous ne parvenons pas &agrave; nous d&eacute;barrasser de ces gens-l&agrave;,
+dit l'officier d'&eacute;tat-major, en les d&eacute;signant du doigt et en indiquant
+la tente d'une vivandi&egrave;re: les chefs sont trop faibles, ils leur
+permettent de se rassembler ici... je les ai tous chass&eacute;s ce matin, et
+la voil&agrave; de nouveau pleine. Permettez, prince, une seconde, que je les
+chasse encore.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y, r&eacute;pondit le prince Andr&eacute;, j'y prendrai un morceau de pain et
+de fromage, car je n'ai pas eu le temps de manger.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me l'aviez dit, prince, je vous aurais offert de partager mon
+pain et mon sel.&raquo;</p>
+
+<p>Ils quitt&egrave;rent leurs chevaux et entr&egrave;rent dans la tente; quelques
+officiers, &agrave; la figure fatigu&eacute;e et enlumin&eacute;e, &eacute;taient occup&eacute;s &agrave; boire et
+&agrave; manger.</p>
+
+<p>&laquo;Pour Dieu, messieurs, leur dit l'officier d'&eacute;tat-major d'un ton de
+reproche accentu&eacute;, qui prouvait que ce n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re fois
+qu'il le leur r&eacute;p&eacute;tait, vous savez bien que le prince a d&eacute;fendu de
+quitter son poste et de se r&eacute;unir ici;&raquo; et s'adressant &agrave; un officier
+d'artillerie de petite taille, maigre et peu soign&eacute;, qui s'&eacute;tait lev&eacute; &agrave;
+leur entr&eacute;e avec un sourire contraint, et s'&eacute;tait d&eacute;chauss&eacute; pour donner
+&agrave; la vivandi&egrave;re ses bottes &agrave; s&eacute;cher. &laquo;Et vous aussi, capitaine
+Tonschine! N'avez-vous pas honte? En votre qualit&eacute; d'artilleur, vous
+devriez donner l'exemple, et vous voil&agrave; sans bottes; si on bat la
+g&eacute;n&eacute;rale, vous serez gentil, nu-pieds. Vous allez me faire le plaisir,
+messieurs, de retourner &agrave; vos postes, tous,&raquo; ajouta-t-il d'un ton de
+commandement.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; n'avait pu s'emp&ecirc;cher de sourire en regardant Tonschine,
+qui, debout, silencieux et souriant, levait tour &agrave; tour ses pieds
+d&eacute;chauss&eacute;s, et dont les yeux, bons et intelligents, allaient de l'un &agrave;
+l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Les soldats disent qu'il est plus commode d'&ecirc;tre d&eacute;chauss&eacute;, r&eacute;pondit
+humblement le capitaine Tonschine, en cherchant &agrave; sortir par une
+plaisanterie de sa fausse position; mais il se troubla en sentant que sa
+saillie avait &eacute;t&eacute; mal re&ccedil;ue.</p>
+
+<p>&mdash;Retournez &agrave; vos postes, messieurs,&raquo; r&eacute;p&eacute;ta l'officier d'&eacute;tat-major,
+qui s'effor&ccedil;ait de garder son s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; jeta encore un coup d'&oelig;il sur l'artilleur, dont la
+personnalit&eacute; comique &eacute;tait un type &agrave; part; il n'avait rien de militaire,
+et cependant il produisait la meilleure impression.</p>
+
+<p>Une fois sortis du village, apr&egrave;s avoir d&eacute;pass&eacute; et rencontr&eacute; &agrave; chaque
+pas des soldats et des officiers de toute arme, ils virent &agrave; leur gauche
+les retranchements en terre glaise rouge qu'on &eacute;tait encore en train
+d'&eacute;lever. Quelques bataillons en chemise, malgr&eacute; la bise froide qui
+soufflait, y travaillaient comme des fourmis. Les ayant examin&eacute;s, ils
+poursuivirent leur route et, s'en &eacute;loignant au galop, ils gravirent la
+montagne oppos&eacute;e.</p>
+
+<p>Du haut de cette &eacute;minence ils aper&ccedil;urent les Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&laquo;L&agrave;-bas est notre batterie, celle de cet original d&eacute;chauss&eacute;; allons-y,
+mon prince, c'est le point le plus &eacute;lev&eacute;, nous verrons mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mille gr&acirc;ces, je trouverai mon chemin tout seul, r&eacute;pondit le prince
+Andr&eacute;, pour se d&eacute;barrasser de son compagnon; ne vous d&eacute;rangez pas, je
+vous en supplie...&raquo;</p>
+
+<p>Et ils se s&eacute;par&egrave;rent.</p>
+
+<p>&Agrave; dix verstes des Fran&ccedil;ais, sur la route de Zna&iuml;m, parcourue par le
+prince Andr&eacute; le matin m&ecirc;me, r&eacute;gnaient une confusion et un d&eacute;sordre
+indescriptibles. &Agrave; Grounth, il avait senti dans l'air une inqui&eacute;tude et
+une agitation inusit&eacute;es; ici, au contraire, en se rapprochant de
+l'ennemi, il constatait avec joie la bonne tenue et l'air d'assurance
+des troupes. Les soldats, v&ecirc;tus de leurs capotes grises, &eacute;taient bien
+align&eacute;s devant le sergent-major et le capitaine, qui comptaient leurs
+hommes en posant le doigt sur la poitrine de chacun d'eux, et en faisant
+lever le bras au dernier soldat de chaque petit d&eacute;tachement.
+Quelques-uns apportaient du bois et des broussailles pour se construire
+des baraques, riaient et causaient entre eux; des groupes s'&eacute;taient
+form&eacute;s autour des feux; les uns tout habill&eacute;s, les autres, &agrave; moiti&eacute; nus,
+s&eacute;chaient leurs chemises, raccommodaient leurs bottes et leurs capotes,
+rang&eacute;s en cercle autour des marmites et des cuisiniers. Dans une des
+compagnies la soupe &eacute;tait pr&ecirc;te, et les soldats impatients suivaient des
+yeux la vapeur des chaudi&egrave;res, en attendant que le sergent de service
+e&ucirc;t port&eacute; leur soupe &agrave; go&ucirc;ter &agrave; l'officier, assis sur une poutre devant
+sa baraque.</p>
+
+<p>Dans une autre compagnie, plus heureuse, car toutes n'avaient pas
+d'eau-de-vie, les hommes se pressaient autour d'un sergent-major qui
+avait une figure gr&ecirc;l&eacute;e et de larges &eacute;paules; il leur en versait tour &agrave;
+tour dans le couvercle de leurs bidons, en inclinant son petit tonneau;
+les soldats la portaient pieusement &agrave; leurs l&egrave;vres, s'en rin&ccedil;aient la
+bouche, essuyaient ensuite leurs l&egrave;vres sur leurs manches, et, apr&egrave;s
+avoir recouvert leurs bidons, s'&eacute;loignaient gais et dispos. Tous
+&eacute;taient si calmes, qu'on n'aurait pu supposer, &agrave; les voir, que l'ennemi
+f&ucirc;t &agrave; deux pas. Ils semblaient plut&ocirc;t se reposer &agrave; une tranquille &eacute;tape
+dans leur pays, qu'&ecirc;tre &agrave; la veille d'un engagement o&ugrave; peut-&ecirc;tre la
+moiti&eacute; d'entre eux resteraient sur le terrain. Le prince Andr&eacute;, apr&egrave;s
+avoir pass&eacute; devant le r&eacute;giment de chasseurs, atteignit les rangs serr&eacute;s
+des grenadiers de Kiew; tout en conservant leur tournure martiale
+habituelle, les grenadiers &eacute;taient aussi paisiblement occup&eacute;s que leurs
+camarades; il aper&ccedil;ut, non loin de la haute baraque du chef du r&eacute;giment,
+un peloton de grenadiers devant lequel un homme nu &eacute;tait couch&eacute;. Deux
+soldats le tenaient, deux autres frappaient r&eacute;guli&egrave;rement sur son dos
+avec de minces et flexibles baguettes. Le patient criait d'une fa&ccedil;on
+lamentable; un gros major marchait devant le d&eacute;tachement et r&eacute;p&eacute;tait,
+sans faire la moindre attention &agrave; ses cris:</p>
+
+<p>&laquo;Il est honteux pour un soldat de voler, le soldat doit &ecirc;tre honn&ecirc;te et
+brave; s'il a vol&eacute; son camarade, c'est qu'il n'a pas le sentiment de
+l'honneur, c'est qu'il est un mis&eacute;rable! Encore! encore!...&raquo;</p>
+
+<p>Et les coups tombaient, et les cris continuaient.</p>
+
+<p>Un jeune officier qui venait de s'&eacute;loigner du coupable, et dont la
+figure trahissait une compassion involontaire, regarda avec &eacute;tonnement
+l'aide de camp qui passait.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, une fois arriv&eacute; aux avant-postes, les parcourut en
+d&eacute;tail. La ligne des tirailleurs ennemis et la n&ocirc;tre, s&eacute;par&eacute;es par une
+grande distance sur le flanc gauche et sur le flanc droit, se
+rapprochaient au milieu, &agrave; l'endroit m&ecirc;me que les parlementaires avaient
+travers&eacute; le matin. Elles &eacute;taient si rapproch&eacute;es, que les soldats
+pouvaient distinguer les traits les uns des autres et se parler.
+Beaucoup de curieux, m&ecirc;l&eacute;s aux soldats, examinaient cet ennemi inconnu
+et &eacute;trange pour eux, et, quoiqu'on leur intim&acirc;t sans cesse l'ordre de
+s'&eacute;loigner, ils semblaient clou&eacute;s sur place. Nos soldats s'&eacute;taient bien
+vite lass&eacute;s de ce spectacle: ils ne regardaient plus les Fran&ccedil;ais, et
+passaient le temps de leur faction &agrave; &eacute;changer entre eux des lazzis sur
+les nouveaux arrivants.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; s'arr&ecirc;ta pour consid&eacute;rer l'ennemi.</p>
+
+<p>&laquo;Vois donc, vois donc,&mdash;disait un soldat &agrave; son camarade en lui en
+d&eacute;signant un autre qui s'&eacute;tait avanc&eacute; sur la ligne et avait engag&eacute; une
+conversation vive et anim&eacute;e avec un grenadier fran&ccedil;ais,&mdash;vois donc
+comme il en d&eacute;goise, le Fran&ccedil;ais ne peut pas le rattraper.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dis-tu, toi, Siderow?</p>
+
+<p>&mdash;Attends, laisse-moi &eacute;couter.... Diable! comme il y va,&raquo; r&eacute;pondit
+Siderow, qui passait pour savoir tr&egrave;s bien le fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Ce soldat qu'ils admiraient tant &eacute;tait Dologhow; son capitaine et lui
+arrivaient du flanc gauche, o&ugrave; &eacute;tait leur r&eacute;giment.</p>
+
+<p>Encore, encore,&mdash;disait le capitaine en se penchant en avant, et en
+cherchant &agrave; ne pas perdre une seule de ces paroles qui &eacute;taient
+compl&egrave;tement inintelligibles pour lui:&mdash;Parlez, parlez plus vite!... que
+veut-il?&raquo;</p>
+
+<p>Dologhow, entra&icirc;n&eacute; dans une chaude dispute avec le grenadier, ne lui
+r&eacute;pondit pas. Ils parlaient de la campagne; le Fran&ccedil;ais, confondant les
+Autrichiens avec les Russes, soutenait que ces derniers s'&eacute;taient rendus
+et avaient fui &agrave; Ulm, tandis que Dologhow cherchait &agrave; lui prouver que
+les Russes avaient battu les Fran&ccedil;ais et ne s'&eacute;taient pas rendus:</p>
+
+<p>&laquo;Si l'on nous ordonne de vous chasser d'ici, nous vous chasserons,
+continua-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Faites seulement bien attention, r&eacute;pondait le grenadier, qu'on ne vous
+emm&egrave;ne pas tous avec vos cosaques.&raquo;</p>
+
+<p>L'auditoire se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&laquo;On vous fera danser comme du temps de Souvorow, reprit Dologhow.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il chante? demanda un Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Bah, de l'histoire ancienne! r&eacute;pondit un autre, comprenant qu'il &eacute;tait
+question des guerres du temps pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;L'Empereur va lui en faire voir &agrave; votre Souvara comme aux autres....</p>
+
+<p>&mdash;Bonaparte? r&eacute;pliqua Dologhow, qui fut aussit&ocirc;t interrompu par le
+Fran&ccedil;ais irrit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de Bonaparte, il y a l'Empereur, sacr&eacute; nom!</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable emporte votre Empereur!...&raquo;</p>
+
+<p>Et Dologhow jurant en russe, &agrave; la mani&egrave;re des soldats, jeta son fusil
+sur son &eacute;paule et s'&eacute;loigna en disant &agrave; son capitaine:</p>
+
+<p>&laquo;Allons-nous-en, Ivan Loukitch.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; du fran&ccedil;ais, dirent en riant les soldats; &agrave; ton tour,
+Siderow!...&raquo;</p>
+
+<p>Et Siderow, clignant de l'&oelig;il et s'adressant aux Fran&ccedil;ais, leur lan&ccedil;a
+coup sur coup une bord&eacute;e de mots sans suite, sans signification, tels
+que &laquo;cari, mata tafa, safi, muter casca&raquo;, en t&acirc;chant de donner &agrave; sa voix
+des intonations expressives. Un rire hom&eacute;rique &eacute;clata parmi les soldats,
+un rire si franc, si joyeux, qu'il traversa la ligne et se communiqua
+aux Fran&ccedil;ais; on aurait pu croire qu'il n'y avait plus qu'&agrave; d&eacute;charger
+les fusils et &agrave; rentrer chacun chez soi: mais les fusils rest&egrave;rent
+charg&eacute;s, les meurtri&egrave;res des maisons et des retranchements conserv&egrave;rent
+leur aspect mena&ccedil;ant, et les canons enlev&eacute;s de leurs avant-trains et
+braqu&eacute;s sur l'ennemi ne sortirent pas de leur sinistre immobilit&eacute;.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s avoir parcouru la ligne des troupes jusqu'au flanc gauche, le
+prince Andr&eacute; monta &agrave; la batterie d'o&ugrave;, au dire de l'officier
+d'&eacute;tat-major, on d&eacute;couvrait tout le terrain. Il descendit de cheval et
+s'arr&ecirc;ta au bout de la batterie, au quatri&egrave;me et dernier canon.
+L'artilleur de garde voulut lui pr&eacute;senter les armes, mais, au signe de
+l'officier, il reprit sa marche monotone et r&eacute;guli&egrave;re. Derri&egrave;re les
+bouches &agrave; feu se trouvaient les avant-trains, et plus loin, les chevaux
+attach&eacute;s au piquet et les feux du bivouac des artilleurs. &Agrave; gauche, non
+loin du dernier canon, s'&eacute;levait une petite hutte form&eacute;e de branchages
+entrelac&eacute;s, de l'int&eacute;rieur de laquelle partaient les voix anim&eacute;es de
+plusieurs officiers.</p>
+
+<p>On apercevait en effet de cette batterie la presque totalit&eacute; des
+troupes russes et la plus grande partie de celles de l'ennemi. Sur une
+colline, juste en face, se dessinait &agrave; l'horizon le village de
+Sch&ouml;ngraben; &agrave; droite et &agrave; gauche, on distinguait, &agrave; trois endroits
+diff&eacute;rents, au milieu de la fum&eacute;e de leurs feux, les troupes fran&ccedil;aises,
+dont le plus grand nombre &eacute;tait mass&eacute; dans le village et derri&egrave;re la
+montagne. &Agrave; gauche des maisons, &agrave; travers les nuages de fum&eacute;e, on
+entrevoyait confus&eacute;ment une masse sombre, qui paraissait &ecirc;tre une
+batterie, mais dont, &agrave; l'&oelig;il nu, on ne pouvait se rendre compte. Notre
+flanc droit s'&eacute;tendait sur une hauteur assez &eacute;lev&eacute;e, dominant l'ennemi,
+et occup&eacute;e par l'infanterie et par les dragons, qu'on apercevait
+distinctement sur le bord du plateau. Du centre, o&ugrave; se trouvaient en ce
+moment la batterie de Tonschine et le prince Andr&eacute;, partait un chemin en
+pente douce, qui remontait directement au ruisseau dont le cours nous
+s&eacute;parait de Sch&ouml;ngraben. Sur la gauche, nos troupes occupaient tout
+l'espace jusqu'aux for&ecirc;ts, dont la lisi&egrave;re &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e au loin par
+les feux qu'y avait allum&eacute;s notre infanterie. Le d&eacute;veloppement de la
+ligne de l'ennemi &eacute;tait plus grand que le n&ocirc;tre, et il &eacute;tait &eacute;vident
+qu'il pouvait nous tourner des deux c&ocirc;t&eacute;s. Un ravin &agrave; pic longeait les
+derri&egrave;res de nos positions, et rendait difficile la retraite de la
+cavalerie et de l'artillerie. Le prince Andr&eacute;, appuy&eacute; contre un canon,
+marqua &agrave; la h&acirc;te, sur une feuille arrach&eacute;e &agrave; son calepin, la position de
+nos troupes, en y indiquant deux endroits qu'il comptait signaler &agrave;
+l'attention de Bagration, pour lui proposer, d'abord de r&eacute;unir toute
+l'artillerie au centre, et en second lieu de faire passer l'infanterie
+de l'autre c&ocirc;t&eacute; du ravin. Le prince Andr&eacute;, qui avait &eacute;t&eacute;, depuis le
+commencement de la campagne, constamment attach&eacute; au g&eacute;n&eacute;ral en chef,
+&eacute;tait habitu&eacute; &agrave; se rendre compte des mouvements des masses et des
+dispositions g&eacute;n&eacute;rales &agrave; prendre. Ayant beaucoup &eacute;tudi&eacute; les relations
+historiques des batailles, il ne saisissait, dans l'engagement qui se
+pr&eacute;parait, que les traits principaux, et pensait involontairement aux
+cons&eacute;quences qu'ils exerceraient sur l'ensemble des op&eacute;rations. &laquo;Si
+l'ennemi dirige l'attaque sur le flanc droit, se disait-il, les
+r&eacute;giments de grenadiers de Kiew et de chasseurs de Podolie devront
+d&eacute;fendre leurs positions jusqu'au moment d'&ecirc;tre renforc&eacute;s par les
+r&eacute;serves du centre, et dans ce cas les dragons peuvent les prendre en
+travers et les culbuter. Si on attaque le centre, qui est d'ailleurs &agrave;
+couvert de la grande batterie, nous concentrons le flanc gauche sur
+cette hauteur, et nous nous replions, en nous &eacute;chelonnant jusqu'au
+ravin.&raquo; Pendant qu'il &eacute;tait absorb&eacute; dans ses r&eacute;flexions, il continuait &agrave;
+entendre, sans pr&ecirc;ter toutefois la moindre attention &agrave; leurs paroles,
+les voix des officiers qui &eacute;taient dans la hutte. Une d'elles cependant
+le frappa tout &agrave; coup par la sinc&eacute;rit&eacute; de son accent, et malgr&eacute; lui il
+se prit &agrave; &eacute;couter.</p>
+
+<p>&laquo;Non, mon ami, disait cette voix sympathique, qu'il croyait conna&icirc;tre,
+je dis que, s'il &eacute;tait possible de savoir ce qui nous attend apr&egrave;s la
+mort, personne de nous n'en aurait peur; c'est ainsi, mon ami!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on ait peur ou non, reprit une voix plus jeune, cela revient au
+m&ecirc;me, on ne l'&eacute;vitera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais en attendant on a peur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous autres savants, s'&eacute;cria une troisi&egrave;me voix &agrave; l'intonation
+m&acirc;le, vous autres artilleurs, vous n'&ecirc;tes si s&ucirc;rs de votre fait que
+parce que vous tra&icirc;nez toujours &agrave; votre suite de l'eau-de-vie et de quoi
+manger.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait probablement une plaisanterie de fantassin.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, et pourtant on a peur, reprit la premi&egrave;re voix, on a peur de
+l'inconnu, voil&agrave;! On a beau vous conter que l'&acirc;me s'en va au ciel, ne
+sait-on pas qu'il n'y a pas de ciel, qu'il n'y a qu'une atmosph&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Tonschine, faites-nous part de votre absinthe, dit la voix
+m&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc le m&ecirc;me capitaine qui &eacute;tait sans bottes chez la vivandi&egrave;re,
+se dit le prince Andr&eacute;, en reconnaissant avec plaisir l'organe de celui
+qui philosophait.</p>
+
+<p>&mdash;De l'absinthe, pourquoi pas? r&eacute;pondit Tonschine. Quant &agrave; comprendre
+la vie future...,&raquo; il n'acheva pas sa phrase, car au m&ecirc;me moment un
+sifflement fendit l'air, et un boulet, traversant l'espace avec une
+rapidit&eacute; vertigineuse, s'enfon&ccedil;a avec fracas dans la terre, qu'il fit
+rejaillir autour de lui &agrave; deux pas de la hutte, le sol trembla sous le
+coup. Tonschine s'&eacute;lan&ccedil;a hors de la hutte, la pipe &agrave; la bouche, sa bonne
+et intelligente figure un peu p&acirc;le; il &eacute;tait suivi de l'officier
+d'infanterie &agrave; la grosse voix, qui boutonna son uniforme, chemin
+faisant, et qui courut &agrave; toutes jambes rejoindre sa compagnie.</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, arr&ecirc;t&eacute; &agrave; cheval pr&egrave;s de la batterie, parcourait des
+yeux le vaste horizon pour y d&eacute;couvrir la pi&egrave;ce qui avait lanc&eacute; le
+projectile. Il aper&ccedil;ut comme des ondulations dans les masses jusque-l&agrave;
+immobiles des Fran&ccedil;ais, et constata la pr&eacute;sence de la batterie qu'il
+avait soup&ccedil;onn&eacute;e. Deux cavaliers descendirent au galop la montagne, au
+pied de laquelle avan&ccedil;ait une petite colonne ennemie dans l'intention
+&eacute;vidente de renforcer les avant-postes. La fum&eacute;e du premier coup n'&eacute;tait
+pas encore dissip&eacute;e, qu'un second nuage s'&eacute;leva, et qu'un second coup
+partit: la bataille &eacute;tait commenc&eacute;e. Le prince Andr&eacute; s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; bride
+abattue dans la direction de Grounth pour y rejoindre le prince
+Bagration. La canonnade augmentait de violence derri&egrave;re lui, et l'on y
+r&eacute;pondait de notre c&ocirc;t&eacute;. Dans le bas, &agrave; l'endroit travers&eacute; par les
+parlementaires, la fusillade s'engageait.</p>
+
+<p>Lemarrois venait de remettre &agrave; Murat la lettre fulminante de Napol&eacute;on.
+Murat, honteux de sa d&eacute;convenue et d&eacute;sirant se faire pardonner, fit
+aussit&ocirc;t marcher ses troupes vers le centre de l'arm&eacute;e russe, pour en
+tourner en m&ecirc;me temps les deux ailes, avec l'espoir d'&eacute;craser, avant le
+soir et avant l'arriv&eacute;e de l'Empereur, le faible d&eacute;tachement qu'il avait
+devant lui.</p>
+
+<p>&laquo;C'est commenc&eacute;! se dit le prince Andr&eacute;, dont le c&oelig;ur battit plus vite;
+mais o&ugrave; trouverai-je mon Toulon?&raquo;</p>
+
+<p>En passant au milieu de ces compagnies qui, un quart d'heure avant,
+mangeaient tranquillement leur soupe, il rencontra partout la m&ecirc;me
+agitation: des soldats saisissaient leurs fusils et s'alignaient en
+ordre, tandis que leur visage exprimait l'excitation qu'il ressentait
+lui-m&ecirc;me au fond du c&oelig;ur. Comme lui, ils semblaient dire, avec un
+m&eacute;lange de terreur et de joie:</p>
+
+<p>&laquo;C'est commenc&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peu de distance des retranchements inachev&eacute;s, il vit venir &agrave; lui, dans
+le cr&eacute;puscule d'une brumeuse soir&eacute;e d'automne, plusieurs militaires &agrave;
+cheval. Le premier, qui marchait en avant, rev&ecirc;tu d'une bourka<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>,
+montait un cheval blanc; c'&eacute;tait le prince Bagration, qui,
+reconnaissant le prince Andr&eacute;, le salua d'un signe de t&ecirc;te. Celui-ci
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; pour l'attendre et le mettre au fait de ce qu'il avait
+vu.</p>
+
+<p>En l'&eacute;coutant, le prince Bagration regardait devant lui, et le prince
+Andr&eacute; se demandait avec une curiosit&eacute; inqui&egrave;te, en &eacute;tudiant les traits
+fortement accus&eacute;s de cette figure dont les yeux &eacute;taient &agrave; moiti&eacute; ferm&eacute;s,
+vagues et endormis, quelles pens&eacute;es, quels sentiments se cachaient
+derri&egrave;re ce masque imp&eacute;n&eacute;trable?...</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien, dit-il, en inclinant la t&ecirc;te en signe d'acquiescement et
+comme si ce qu'il venait d'entendre avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;vu par lui. Le prince
+Andr&eacute;, encore tout haletant de sa course, parlait avec volubilit&eacute;,
+tandis que le prince Bagration accentuait ses mots, &agrave; l'orientale, et
+les laissait tomber lentement de ses l&egrave;vres. Il &eacute;peronna son cheval,
+mais sans laisser para&icirc;tre le moindre signe de pr&eacute;cipitation, et se
+dirigea vers la batterie de Tonschine, accompagn&eacute; de toute sa suite,
+compos&eacute;e d'un officier d'&eacute;tat-major, son aide de camp sp&eacute;cial, du
+prince, de Gerkow, d'une ordonnance, de l'officier de l'&eacute;tat-major de
+service et d'un fonctionnaire civil, ayant rang d'auditeur, qui par
+curiosit&eacute; avait demand&eacute; et obtenu la permission d'assister &agrave; une
+bataille. Ce gros et fort p&eacute;kin, &agrave; la figure pleine, secou&eacute; par son
+cheval, assis sur une selle du train des bagages, envelopp&eacute; d'un &eacute;pais
+manteau de camelot, regardait autour de lui avec un sourire na&iuml;f et
+satisfait, et faisait une &eacute;trange figure au milieu des hussards, des
+cosaques et des aides de camp.</p>
+
+<p>&laquo;Et dire qu'il tient &agrave; voir une bataille, dit Gerkow &agrave; Bolkonsky, en le
+lui d&eacute;signant, et il a d&eacute;j&agrave; mal au creux de l'estomac!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, &eacute;pargnez-moi, dit le civil, qui paraissait content de servir
+de but aux plaisanteries de Gerkow, et cherchait &agrave; passer pour plus b&ecirc;te
+qu'il n'&eacute;tait.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s dr&ocirc;le, mon monsieur prince, dit l'officier de service;&mdash;il se
+rappelait qu'en fran&ccedil;ais le titre du prince &eacute;tait toujours pr&eacute;c&eacute;d&eacute; d'un
+autre mot, mais il ne put parvenir &agrave; le trouver. Ils approchaient de la
+batterie de Tonschine, lorsqu'un boulet tomba &agrave; quelques pas d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui est tomb&eacute;? demanda l'auditeur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une galette fran&ccedil;aise, r&eacute;pondit Gerkow.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est cela qui tue? reprit le premier. Dieu! que c'est
+effrayant!&raquo; continua-t-il tout radieux.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avait-il achev&eacute;, qu'un sifflement terrible, &eacute;pouvantable, se fit
+entendre. Un cosaque glissa de son cheval et tomba un peu &agrave; la droite de
+l'auditeur. Gerkow et l'officier de service se pench&egrave;rent, en tirant
+leurs chevaux du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;. L'auditeur, arr&ecirc;t&eacute; devant le cosaque, le
+consid&eacute;rait avec curiosit&eacute;: le cosaque &eacute;tait mort, tandis que le cheval
+se d&eacute;battait encore.</p>
+
+<p>Le prince Bagration regarda par-dessus son &eacute;paule. Devinant le motif de
+cette confusion, il se d&eacute;tourna avec tranquillit&eacute;, en ayant l'air de
+dire:</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas la peine de s'occuper de ces bagatelles.&raquo;</p>
+
+<p>Il arr&ecirc;ta son cheval et, en bon cavalier qu'il &eacute;tait, se pencha en
+avant, et d&eacute;gagea son &eacute;p&eacute;e, accroch&eacute;e &agrave; sa bourka. C'&eacute;tait une &eacute;p&eacute;e
+ancienne, diff&eacute;rente de celles qu'on portait habituellement, et dont
+Souvorow lui avait fait cadeau en Italie. Le prince Andr&eacute;, se souvenant
+alors de ce d&eacute;tail, y vit un heureux pr&eacute;sage. Arriv&eacute; &agrave; la batterie
+plac&eacute;e sur la hauteur, le prince Bagration demanda au canonnier de garde
+pr&egrave;s des caissons:</p>
+
+<p>&laquo;Quelle compagnie?...&raquo;</p>
+
+<p>Et il avait plut&ocirc;t l'air de lui demander:</p>
+
+<p>&laquo;N'auriez-vous pas peur, par hasard?&raquo;</p>
+
+<p>Le canonnier le comprit ainsi.</p>
+
+<p>&laquo;C'est la compagnie du capitaine Tonschine, Excellence, r&eacute;pondit
+joyeusement l'artilleur, qui avait les cheveux roux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, dit Bagration, et il longeait les avant-trains
+pour arriver au dernier canon, lorsque le coup assourdissant de cette
+bouche &agrave; feu r&eacute;sonna dans l'espace, et, au milieu de la fum&eacute;e qui
+l'enveloppait, il vit les servants s'agiter tout autour et la remettre
+avec effort en place. Le soldat n&deg; 1, de haute taille et de large
+carrure, qui tenait le refouloir, recula vers la roue; le soldat n&deg; 2
+mettait, d'une main tremblante, la charge dans la bouche du canon.
+Tonschine, petit et trapu, tr&eacute;buchant sur l'aff&ucirc;t, regardait au loin, en
+abritant ses yeux de sa main, sans voir le g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&mdash;Ajoutez encore deux lignes, et ce sera bien! s'&eacute;cria-t-il d'une voix
+fl&ucirc;t&eacute;e, &agrave; laquelle il t&acirc;chait de donner une inflexion martiale peu en
+rapport avec sa personne&mdash;N&deg; 2, feu!...&raquo;</p>
+
+<p>Bagration appela Tonschine, qui s'approcha &agrave; l'instant de lui, en
+portant timidement et gauchement les trois doigts &agrave; sa visi&egrave;re, plut&ocirc;t
+comme un pr&ecirc;tre qui b&eacute;nit que comme un militaire qui salue. Au lieu de
+balayer la plaine, comme elles y &eacute;taient destin&eacute;es, les pi&egrave;ces de la
+batterie envoyaient des bombes incendiaires dans le village de
+Sch&ouml;ngraben, devant lequel fourmillaient les masses ennemies.</p>
+
+<p>Personne n'avait indiqu&eacute; &agrave; Tonschine o&ugrave; et avec quoi il devait tirer;
+mais, apr&egrave;s avoir pris conseil de son sergent-major, Zakartchenko, qu'il
+tenait en haute estime, ils avaient d&eacute;cid&eacute; d'un commun accord qu'ils
+devaient chercher &agrave; incendier le village:</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien&raquo;, dit Bagration, qui &eacute;couta le rapport de l'officier et
+examina &agrave; son tour le champ de bataille.</p>
+
+<p>Du bas de la hauteur, o&ugrave; se trouvait le r&eacute;giment de Kiew, montait le
+grondement prolong&eacute; et cr&eacute;pitant d'une fusillade; plus loin &agrave; droite,
+derri&egrave;re les dragons, on apercevait une colonne ennemie qui tournait
+notre flanc; &agrave; gauche, l'horizon &eacute;tait limit&eacute; par une for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Le prince Bagration ordonna &agrave; deux bataillons du centre d'aller
+renforcer l'aile droite: l'officier d'&eacute;tat-major se permit de faire
+remarquer au prince que dans ce cas les pi&egrave;ces resteraient &agrave; d&eacute;couvert.
+Le prince le regarda sans rien dire, de ses yeux vagues. La r&eacute;flexion
+&eacute;tait juste, il n'y avait rien &agrave; y r&eacute;pondre. &Agrave; ce moment arriva au galop
+un aide de camp envoy&eacute; par le chef du r&eacute;giment qui se battait sur les
+bords de la rivi&egrave;re. Il apportait la nouvelle que des masses &eacute;normes de
+Fran&ccedil;ais s'avan&ccedil;aient par la plaine, que le r&eacute;giment &eacute;tait dispers&eacute; et
+qu'il se repliait pour se joindre aux grenadiers de Kiew. Le prince
+Bagration fit un signe d'assentiment et d'approbation. Il s'&eacute;loigna au
+pas vers la droite, en envoyant aux dragons l'ordre d'attaquer. Une
+demi-heure plus tard, le porteur du message revint annoncer que les
+dragons s'&eacute;taient d&eacute;j&agrave; retir&eacute;s de l'autre c&ocirc;t&eacute; du ravin pour se mettre &agrave;
+l'abri du terrible feu de l'ennemi, &eacute;viter une inutile perte d'hommes et
+envoyer des tirailleurs sous bois.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien&raquo;, dit de nouveau Bagration en quittant la batterie. On
+entendait la fusillade dans la for&ecirc;t; le flanc gauche &eacute;tant trop &eacute;loign&eacute;
+pour que le g&eacute;n&eacute;ral en chef p&ucirc;t y arriver &agrave; temps, il y d&eacute;p&ecirc;cha Gerkow
+pour dire au g&eacute;n&eacute;ral commandant, celui-l&agrave; m&ecirc;me que nous avons vu &agrave;
+Braunau pr&eacute;senter son r&eacute;giment &agrave; Koutouzow, de se retirer au plus vite
+derri&egrave;re le ravin, parce que le flanc droit ne serait pas en &eacute;tat de
+tenir longtemps contre l'ennemi; de sorte que Tonschine fut oubli&eacute; et
+resta sans bataillons pour couvrir sa batterie.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; &eacute;coutait avec attention les observations &eacute;chang&eacute;es entre
+le prince Bagration et les diff&eacute;rents chefs et les ordres qui
+s'ensuivaient.</p>
+
+<p>Il fut tr&egrave;s surpris de voir qu'en r&eacute;alit&eacute; le prince Bagration ne donnait
+aucun ordre, et cherchait tout bonnement &agrave; faire croire que ses
+intentions personnelles &eacute;taient en parfait accord avec ce qui &eacute;tait en
+r&eacute;alit&eacute; le simple effet de la force des circonstances, de la volont&eacute; de
+ses subordonn&eacute;s, et des caprices du hasard. Et cependant, malgr&eacute; la
+tournure que les &eacute;v&eacute;nements prenaient en dehors de ses pr&eacute;visions, le
+prince Andr&eacute; s'avouait que sa conduite pleine de tact donnait &agrave; sa
+pr&eacute;sence une grande valeur. Rien qu'&agrave; le voir, ceux qui l'approchaient
+avec des figures d&eacute;compos&eacute;es, sentaient le calme leur revenir; officiers
+et soldats le saluaient gaiement et, s'excitant les uns les autres,
+faisaient montre devant lui de leur courage.</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Le prince Bagration atteignit le point culminant de notre aile droite et
+redescendit vers la plaine, o&ugrave; continuait le bruit de la fusillade et o&ugrave;
+l'action se d&eacute;robait derri&egrave;re l'&eacute;paisse fum&eacute;e qui l'enveloppait, lui et
+sa suite. Ils ne voyaient rien encore distinctement, mais &agrave; chaque pas
+en avant ils sentaient de plus en plus vivement que la vraie bataille
+&eacute;tait proche. Ils se croisaient avec des bless&eacute;s; l'un d'eux, sans
+shako, la t&ecirc;te ensanglant&eacute;e, soutenu sous les bras par deux soldats,
+rendait du sang &agrave; flots et r&acirc;lait: la balle lui &eacute;tait sans doute entr&eacute;e
+dans la bouche ou dans le gosier. Un autre, sans fusil, avec un air plus
+effar&eacute; que souffrant, marchait r&eacute;solument et agitait, sous l'impression
+encore toute fra&icirc;che de la douleur, sa main mutil&eacute;e d'o&ugrave; le sang coulait
+&agrave; flots sur sa capote. Apr&egrave;s avoir travers&eacute; la grande route, ils
+descendirent une pente escarp&eacute;e sur laquelle gisaient quelques hommes;
+un peu plus loin, des soldats valides montaient vers eux en criant et en
+gesticulant, malgr&eacute; la pr&eacute;sence du g&eacute;n&eacute;ral. &Agrave; quelques pas de l&agrave; on
+distinguait d&eacute;j&agrave; dans la fum&eacute;e les lignes des capotes grises, et un
+officier, apercevant Bagration, courut aux hommes qui le suivaient en
+leur ordonnant de retourner sur leurs pas.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral en chef s'approcha des rangs d'o&ugrave; partaient &agrave; chaque instant
+des coups secs qui &eacute;touffaient le bourdonnement des voix et les cris des
+commandements; les figures anim&eacute;es des soldats &eacute;taient noires de poudre:
+les uns enfon&ccedil;aient la baguette dans le fusil, les autres versaient la
+poudre dans le bassinet et tiraient les cartouches de leur giberne, les
+derniers tiraient au hasard, &agrave; travers le nuage de fum&eacute;e &eacute;pais et
+immobile dont l'atmosph&egrave;re &eacute;tait impr&eacute;gn&eacute;e; &agrave; des intervalles
+rapproch&eacute;s, des sons et des sifflements aigus, d'une nature
+particuli&egrave;re, chatouillaient d&eacute;sagr&eacute;ablement l'oreille: &laquo;Qu'est-ce donc?
+se dit le prince Andr&eacute; en approchant de cette cohue.... Ce ne sont pas
+des tirailleurs, car ils sont en masse; ce n'est pas une attaque,
+puisqu'ils ne bougent pas, et ils ne forment pas non plus le carr&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Le chef du r&eacute;giment, vieux militaire &agrave; l'ext&eacute;rieur maigre et d&eacute;bile,
+dont les grandes paupi&egrave;res recouvraient presque enti&egrave;rement les yeux,
+s'approcha du prince Bagration, et le re&ccedil;ut avec un sourire
+bienveillant, comme on re&ccedil;oit un h&ocirc;te qui vous est cher. Il lui expliqua
+que son r&eacute;giment, attaqu&eacute; par la cavalerie fran&ccedil;aise, l'avait repouss&eacute;e,
+mais en y perdant plus de la moiti&eacute; de ses hommes. Il avait
+militairement qualifi&eacute; d'attaque ce qui venait de se passer, quand, par
+le fait, il n'aurait pu lui-m&ecirc;me se rendre un compte exact de l'&eacute;tat de
+ses troupes pendant cette derni&egrave;re demi-heure, et dire positivement si
+l'attaque avait &eacute;t&eacute; repouss&eacute;e, ou si son r&eacute;giment avait &eacute;t&eacute; enfonc&eacute;. Il
+n'y avait dans tout cela de certain que la gr&ecirc;le de boulets et de
+grenades qui d&eacute;cimait ses hommes depuis qu'ils avaient commenc&eacute; &agrave;
+s'engager au cri de: &laquo;Voil&agrave; la cavalerie!&raquo; Ce cri avait &eacute;t&eacute; le signal de
+la m&ecirc;l&eacute;e, et ils s'&eacute;taient mis &agrave; tirer, non plus sur la cavalerie, mais
+bien sur l'infanterie fran&ccedil;aise qui avait paru dans le vallon.</p>
+
+<p>Le prince Bagration approuva de la t&ecirc;te ce rapport, comme s'il contenait
+tout ce qu'il pouvait d&eacute;sirer et tout ce qu'il avait pr&eacute;vu, et, se
+tournant vers son aide de camp, il lui ordonna de faire descendre de la
+montagne les deux bataillons du 6<sup>&egrave;me</sup> chasseurs, qu'il venait d'y voir en
+passant.</p>
+
+<p>En ce moment le prince Andr&eacute; fut frapp&eacute; du changement qui s'&eacute;tait
+produit sur la figure du g&eacute;n&eacute;ral en chef: elle exprimait une d&eacute;cision
+ferme et satisfaite d'elle-m&ecirc;me, celle d'un homme qui prend son dernier
+&eacute;lan pour se jeter &agrave; l'eau par une chaude journ&eacute;e d'&eacute;t&eacute;. Ce regard vague
+et endormi, ce masque affect&eacute; des profondes combinaisons avaient
+disparu; ses yeux d'&eacute;pervier, ronds et r&eacute;solus, regardaient devant eux
+sans se fixer sur rien, avec une certaine exaltation d&eacute;daigneuse, tandis
+que ses mouvements conservaient leur lenteur et leur r&eacute;gularit&eacute;
+habituelles.</p>
+
+<p>Le chef de r&eacute;giment le supplia de se retirer, car l'endroit &eacute;tait
+p&eacute;rilleux: &laquo;Au nom du ciel, Excellence, voyez donc!&raquo; et il montrait les
+balles qui sifflaient et cr&eacute;pitaient autour d'eux.</p>
+
+<p>Il y avait dans sa parole ce ton de persuasion et de remontrance
+qu'emploierait un charpentier qui, en voyant son seigneur manier la
+hache, lui dirait:</p>
+
+<p>&laquo;Nous y sommes habitu&eacute;s nous autres, mais vous, vous vous ferez venir
+des durillons aux mains.&raquo;</p>
+
+<p>Quant &agrave; lui, il semblait convaincu que ces balles le respecteraient, et
+ce fut en vain que l'officier d'&eacute;tat-major joignit ses instances aux
+siennes. Sans leur r&eacute;pondre, le prince Bagration ordonna de cesser la
+fusillade et de former les rangs pour faire place aux deux bataillons
+qui s'avan&ccedil;aient. Pendant qu'il parlait, on aurait cru qu'une main
+invisible relevait vers la gauche un coin du rideau de fum&eacute;e qui
+masquait le bas-fond, et tous les yeux se dirig&egrave;rent vers la montagne,
+qui se d&eacute;couvrait peu &agrave; peu &agrave; leurs yeux, et sur le versant de laquelle
+descendait la colonne ennemie. On pouvait d&eacute;j&agrave; reconna&icirc;tre les bonnets &agrave;
+poil des grenadiers, distinguer les officiers des soldats, et voir les
+plis du drapeau s'enrouler autour de la hampe.</p>
+
+<p>&laquo;Comme ils marchent bien!&raquo; dit une voix dans la suite du prince.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te de la colonne avait d&eacute;j&agrave; atteint le bas du ravin, et le choc
+&eacute;tait imminent de ce c&ocirc;t&eacute; de la descente.</p>
+
+<p>Les restes du r&eacute;giment qui avait soutenu l'attaque se reform&egrave;rent
+rapidement et s'&eacute;loign&egrave;rent sur la droite, tandis que, chassant devant
+eux les tra&icirc;nards, les deux bataillons du 6<sup>&egrave;me</sup> chasseurs s'avan&ccedil;aient
+d'un pas pesant, r&eacute;gulier et cadenc&eacute;. Sur le flanc gauche, du c&ocirc;t&eacute; de
+Bagration, marchait le commandant de la compagnie; c'&eacute;tait un homme de
+belle prestance, dont la large figure avait une expression
+inintelligente et satisfaite, celui-l&agrave; m&ecirc;me qui s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute; hors
+de la hutte de Tonschine. On voyait qu'il n'avait qu'une id&eacute;e fixe,
+passer avec d&eacute;sinvolture devant son chef. Se balan&ccedil;ant l&eacute;g&egrave;rement sur
+ses pieds musculeux, il se redressait sans le moindre effort et, tenant
+&agrave; la main sa petite &eacute;p&eacute;e nue, &agrave; lame fine et recourb&eacute;e, regardant tant&ocirc;t
+son chef, tant&ocirc;t ceux qui le suivaient, sans jamais perdre le pas, il
+r&eacute;p&eacute;tait &agrave; chaque enjamb&eacute;e, en tournant avec souplesse son corps
+vigoureux: &laquo;Gauche, gauche, gauche!...&raquo; Et la muraille vivante marchait
+en mesure, et chacune de ces figures, s&eacute;rieuses et dissemblables,
+alourdie par le poids de son fusil et de son sac, semblait comme lui
+n'avoir qu'une seule pens&eacute;e et r&eacute;p&eacute;ter avec lui: &laquo;Gauche, gauche,
+gauche!&raquo;</p>
+
+<p>Un gros major essouffl&eacute; perdait le pas en contournant un buisson de la
+route; un tra&icirc;nard, effray&eacute; de sa n&eacute;gligence, courait pour rejoindre sa
+compagnie.</p>
+
+<p>Un boulet passa par-dessus la t&ecirc;te du prince Bagration et de sa suite,
+s'abattit au milieu de la colonne en accompagnant les mots de: gauche,
+gauche, gauche! de la cadence de son sifflement.</p>
+
+<p>&laquo;Serrez les rangs,&raquo; s'&eacute;cria avec cr&acirc;nerie le chef de la compagnie; les
+soldats se s&eacute;paraient &agrave; l'endroit o&ugrave; &eacute;tait tomb&eacute; le boulet, et le vieux
+sous-officier chevronn&eacute;, rest&eacute; en arri&egrave;re aupr&egrave;s des morts, rejoignit
+son rang, embo&icirc;ta vivement le pas en se retournant d'un air soucieux, et
+le commandement de: gauche, gauche, gauche! rythmant de nouveau le bruit
+r&eacute;gulier du pas des soldats, semblait encore sortir de la profondeur de
+ce silence mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&laquo;Vous l'avez pass&eacute;e en braves, mes enfants,&raquo; dit le prince Bagration. Un
+cri de: &laquo;Pr&ecirc;ts &agrave; servir<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, Excellence!&raquo; &eacute;clata par d&eacute;tachement. Un
+soldat renfrogn&eacute; regarda son g&eacute;n&eacute;ral comme pour lui dire: &laquo;Nous le
+savons aussi bien que vous!&raquo; Un autre, sans se retourner, dans la
+crainte d'&ecirc;tre distrait, ouvrait la bouche toute grande en criant.</p>
+
+<p>On donna l'ordre de s'arr&ecirc;ter et d'&ocirc;ter les sacs.</p>
+
+<p>Bagration parcourut les rangs qui venaient de d&eacute;filer devant lui,
+descendit de cheval, tendit la bride &agrave; son cosaque, lui remit sa bourka
+et &eacute;tira ses jambes. La t&ecirc;te de la colonne fran&ccedil;aise, officiers en t&ecirc;te,
+d&eacute;boucha en ce moment de derri&egrave;re la montagne.</p>
+
+<p>&laquo;En avant, avec l'aide de Dieu!&raquo; s'&eacute;cria Bagration d'une voix claire et
+ferme, et, se retournant un instant vers le front de la troupe, il
+s'avan&ccedil;a avec effort sur le terrain in&eacute;gal, du pas incertain d'un
+cavalier &agrave; pied. Le prince Andr&eacute; se sentit entra&icirc;n&eacute; par une force
+irr&eacute;sistible et en &eacute;prouva un grand bonheur<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais &eacute;taient &agrave; une faible distance, et il pouvait apercevoir
+distinctement leurs figures, les buffleteries, les &eacute;paulettes rouges, et
+un vieil officier qui, les pieds en dehors et des gu&ecirc;tres aux jambes,
+gravissait avec peine la montagne. Un coup, un second, un troisi&egrave;me
+partirent, et les lignes ennemies se couvrirent de fum&eacute;e: la fusillade
+recommen&ccedil;a. Quelques hommes tomb&egrave;rent de notre c&ocirc;t&eacute;, entre autres
+l'officier qui s'&eacute;tait donn&eacute; tant de mal pour d&eacute;filer avec avantage
+devant ses chefs.</p>
+
+<p>Au premier coup de fusil, Bagration avait cri&eacute; hourra! Un hourra
+prolong&eacute; lui r&eacute;pondit sur toute la ligne, et d&eacute;passant leurs chefs, se
+d&eacute;passant l'un l'autre, nos soldats s'&eacute;lanc&egrave;rent joyeusement &agrave; la
+poursuite des Fran&ccedil;ais, dont les rangs s'&eacute;taient rompus.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>L'attaque du 6<sup>&egrave;me</sup> chasseurs avait assur&eacute; la retraite du flanc droit. Au
+centre, l'incendie allum&eacute; &agrave; Sch&ouml;ngraben par la batterie oubli&eacute;e de
+Tonschine arr&ecirc;tait le mouvement des Fran&ccedil;ais, qui &eacute;teignaient le feu
+propag&eacute; par le vent, et nous donnaient ainsi le temps de nous retirer;
+la retraite du centre &agrave; travers le ravin se faisait avec bruit et
+pr&eacute;cipitation, quoique sans d&eacute;sordre. Mais le flanc gauche, qui avait
+&eacute;t&eacute; attaqu&eacute; en m&ecirc;me temps et cern&eacute; par des forces sup&eacute;rieures sous le
+commandement de Lannes, compos&eacute; des r&eacute;giments d'infanterie d'Azow et de
+Podolie, &eacute;tait d&eacute;band&eacute;. Bagration envoya Gerkow au g&eacute;n&eacute;ral commandant le
+flanc gauche, avec ordre de se replier imm&eacute;diatement.</p>
+
+<p>Gerkow, les doigts &agrave; la hauteur de la visi&egrave;re, s'&eacute;lan&ccedil;a r&eacute;solument au
+galop, mais il avait &agrave; peine quitt&eacute; Bagration que son courage le trahit;
+saisi d'une terreur folle, il lui fut impossible d'aller &agrave; l'encontre du
+danger; sans avancer jusqu'&agrave; la fusillade, il se mit &agrave; chercher le
+g&eacute;n&eacute;ral et les autres chefs l&agrave; o&ugrave; ils ne pouvaient se trouver; il en
+r&eacute;sulta que l'ordre ne fut pas transmis.</p>
+
+<p>Le commandant du flanc gauche &eacute;tait, par anciennet&eacute; de grade, le chef du
+r&eacute;giment que nous avons vu &agrave; Braunau et dans lequel servait Dologhow,
+tandis que le commandant de l'extr&ecirc;me gauche &eacute;tait le chef du r&eacute;giment
+de Pavlograd, dont faisait partie Rostow. Les deux chefs, violemment
+irrit&eacute;s l'un contre l'autre, ce qui causa un malentendu, perdaient du
+temps en r&eacute;criminations injurieuses, pendant qu'au flanc droit on se
+battait depuis longtemps et que les Fran&ccedil;ais commen&ccedil;aient &agrave; op&eacute;rer leur
+retraite.</p>
+
+<p>Les r&eacute;giments de cavalerie et le r&eacute;giment des chasseurs &eacute;taient peu en
+mesure de prendre part &agrave; l'engagement; du soldat au g&eacute;n&eacute;ral, personne ne
+s'y attendait, et l'on s'occupait paisiblement du chauffage dans
+l'infanterie, et du fourrage dans la cavalerie.</p>
+
+<p>&laquo;Votre chef est mon ancien en grade, disait, rouge de col&egrave;re, l'Allemand
+qui commandait les hussards, &agrave; l'aide de camp du r&eacute;giment de
+chasseurs.... Qu'il fasse comme bon lui semble, je ne puis sacrifier mes
+hommes.... Trompettes, sonnez la retraite!&raquo;</p>
+
+<p>L'action cependant devenait chaude; la canonnade et la fusillade
+grondaient; &agrave; droite et au centre, les tirailleurs de Lannes
+franchissaient la digue du moulin et s'alignaient de notre c&ocirc;t&eacute; &agrave; deux
+port&eacute;es de fusil. Le g&eacute;n&eacute;ral d'infanterie se hissa lourdement sur son
+cheval et, se redressant de toute sa hauteur, alla rejoindre le colonel
+de cavalerie. La politesse apparente de leur salut cachait leur
+animosit&eacute; r&eacute;ciproque.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis pourtant pas, colonel, laisser la moiti&eacute; de mon monde dans
+le bois. Je vous prie... et il appuyait sur ce mot... je vous prie
+d'occuper les positions et de vous tenir pr&ecirc;t pour l'attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous prie de vous m&ecirc;ler de vos affaires; si vous &eacute;tiez de
+la cavalerie....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas de la cavalerie, colonel, mais je suis un g&eacute;n&eacute;ral
+russe, si vous ne le savez pas....</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais tr&egrave;s bien, Excellence, reprit le premier, en &eacute;peronnant son
+cheval et en devenant pourpre.... Ne vous plairait il pas de me suivre
+aux avant-postes? Vous verriez par vous-m&ecirc;me que la position ne vaut
+rien; je n'ai pas envie de faire massacrer mon monde pour votre bon
+plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous oubliez, colonel, ce n'est pas pour mon bon plaisir, et je
+ne saurais vous permettre de le dire...&raquo;</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral accepta la proposition pour ce tournoi de courage: la
+poitrine en avant et fron&ccedil;ant le sourcil, il se dirigea avec lui vers la
+ligne des tirailleurs, comme si leur diff&eacute;rend ne pouvait se vider que
+sous les balles. Arriv&eacute;s l&agrave;, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent en silence et quelques
+balles vol&egrave;rent par-dessus leurs t&ecirc;tes. Il n'y avait rien de nouveau &agrave; y
+voir, car, de l'endroit m&ecirc;me qu'ils avaient quitt&eacute;, l'impossibilit&eacute; pour
+la cavalerie de man&oelig;uvrer au milieu des ravins et des broussailles
+&eacute;tait aussi &eacute;vidente que le mouvement tournant des Fran&ccedil;ais pour
+envelopper l'aile gauche. Les deux chefs se regardaient comme deux coqs
+pr&ecirc;ts au combat, chacun attendant en vain un signe de faiblesse de son
+adversaire. Tous deux subirent cette &eacute;preuve avec honneur, et ils
+l'auraient prolong&eacute;e ind&eacute;finiment par amour-propre, aucun ne voulant
+abandonner la partie le premier, si, au m&ecirc;me instant, une fusillade,
+accompagn&eacute;e de cris confus, n'avait &eacute;clat&eacute; &agrave; deux pas en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais &eacute;taient tomb&eacute;s sur les soldats occup&eacute;s &agrave; ramasser du bois:
+il ne pouvait donc plus &ecirc;tre question pour les hussards de se replier
+avec l'infanterie, car ils &eacute;taient coup&eacute;s de leur chemin de retraite sur
+la gauche par les avant-postes ennemis, et force leur fut d'attaquer,
+malgr&eacute; les difficult&eacute;s du terrain, pour s'ouvrir un passage.</p>
+
+<p>L'escadron de Rostow, qui n'avait eu que le temps de se mettre en selle,
+se trouvait juste en face de l'ennemi, et, alors, comme sur le pont de
+l'Enns, il n'y avait rien entre l'ennemi et eux, rien que cette distance
+pleine de terreur et d'inconnu, cette distance entre les vivants et les
+morts que chacun sentait instinctivement, en se demandant avec &eacute;motion
+s'il la franchirait sain et sauf!...</p>
+
+<p>Le colonel arriva sur le front, en r&eacute;pondant de mauvaise humeur aux
+questions des officiers; en homme r&eacute;solu &agrave; faire &agrave; sa t&ecirc;te, il leur jeta
+un ordre. Rien n'avait &eacute;t&eacute; dit de bien pr&eacute;cis, mais une vague rumeur
+faisait pressentir une attaque, et l'on entendit tout &agrave; la fois le
+commandement: &laquo;Alignez-vous!&raquo; et le froissement des sabres tir&eacute;s du
+fourreau. Nul ne bougeait: l'ind&eacute;cision des chefs &eacute;tait si apparente,
+qu'elle ne tarda pas &agrave; se communiquer &agrave; leurs troupes, infanterie et
+cavalerie.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! si cela pouvait venir plus vite, plus vite,&raquo; se disait Rostow, en
+sentant arriver le moment de l'attaque, cette grande et ineffable
+jouissance dont ses camarades l'avaient si souvent entretenu.</p>
+
+<p>&laquo;En avant avec l'aide de Dieu, mes enfants! cria la voix de Denissow....
+Au trot, marche!&raquo;</p>
+
+<p>Les croupes des chevaux ondul&egrave;rent, Corbeau tira sur la bride et partit.</p>
+
+<p>Rostow avait &agrave; sa droite les premiers rangs de ses hussards et au fond,
+devant lui, une ligne sombre dont il ne pouvait se rendre compte &agrave;
+distance, mais qui &eacute;tait l'ennemi. On entendait au loin des coups de
+fusil.</p>
+
+<p>&laquo;Au trot acc&eacute;l&eacute;r&eacute;!...&raquo;</p>
+
+<p>Et Rostow, suivant l'impulsion de son cheval excit&eacute;, se sentait gagn&eacute;
+par la m&ecirc;me ardeur. Un arbre solitaire qui lui avait sembl&eacute; &ecirc;tre au
+milieu de cette ligne myst&eacute;rieuse &eacute;tait maintenant d&eacute;pass&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, la voil&agrave; d&eacute;pass&eacute;e, et il n'y a rien de terrible, au contraire
+tout devient plus gai, plus amusant. Oh! comme je vais les sabrer!&raquo;
+murmura-t-il avec joie en serrant la poign&eacute;e de son sabre.</p>
+
+<p>Un formidable hourra retentit derri&egrave;re lui....</p>
+
+<p>&laquo;Qu'il me tombe seulement sous la main!&raquo;</p>
+
+<p>Et, enlevant Corbeau, il le lan&ccedil;a &agrave; pleine carri&egrave;re; l'ennemi &eacute;tait en
+vue. Tout &agrave; coup un immense coup de fouet cingla l'escadron. Rostow leva
+la main, pr&ecirc;t &agrave; sabrer, mais au m&ecirc;me moment il vit s'&eacute;loigner Nikitenka,
+le soldat qui galopait devant lui, et il se sentit, comme dans un r&ecirc;ve,
+emport&eacute; avec une rapidit&eacute; vertigineuse, sans quitter sa place. Un
+hussard le d&eacute;passa au galop et le regarda d'un air sombre.</p>
+
+<p>&laquo;Que m'arrive-t-il? Je n'avance pas; je suis donc tomb&eacute;? suis-je mort?&raquo;</p>
+
+<p>Questions et r&eacute;ponses se croisaient dans sa t&ecirc;te. Il &eacute;tait seul au
+milieu des champs; plus de chevaux emport&eacute;s, plus de hussards, il ne
+voyait autour de lui que la terre immobile et le chaume de la plaine.
+Quelque chose de chaud, du sang, coulait autour de lui:</p>
+
+<p>&laquo;Non, je ne suis que bless&eacute;; c'est mon cheval qui est tu&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Corbeau essaya de se relever, mais il retomba de tout son poids sur son
+cavalier; des flots de sang coulaient de sa t&ecirc;te et il se d&eacute;battait dans
+de vains efforts. Rostow, cherchant &agrave; se remettre sur ses pieds, retomba
+&agrave; son tour, sa sabretache s'accrocha &agrave; la selle:</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; sont les n&ocirc;tres? o&ugrave; sont les Fran&ccedil;ais?...&raquo;</p>
+
+<p>Il n'en savait rien.... Il n'y avait personne.</p>
+
+<p>&Eacute;tant parvenu &agrave; se d&eacute;gager de dessous son cheval, il se releva. O&ugrave; donc
+se trouvait &agrave; pr&eacute;sent cette ligne qui s&eacute;parait si nettement les deux
+arm&eacute;es?</p>
+
+<p>&laquo;Ne m'est-il pas arriv&eacute; quelque chose de grave? Cela se passe-t-il
+toujours ainsi, et que dois-je faire &agrave; pr&eacute;sent?...&raquo;</p>
+
+<p>Il sentit un poids &eacute;trange peser sur son bras gauche engourdi. Son
+poignet semblait ne plus lui appartenir, et pourtant aucune trace de
+sang ne se voyait sur sa main:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! voil&agrave; enfin des hommes, ils vont m'aider,&raquo; pensa-t-il avec joie.
+Le premier de ceux qui accouraient vers lui, h&acirc;l&eacute;, bronz&eacute;, avec un nez
+crochu, v&ecirc;tu d'une capote gros bleu, portait un shako de forme &eacute;trange;
+l'un d'eux pronon&ccedil;a quelques mots dans une langue qui n'&eacute;tait pas du
+russe. D'autres, habill&eacute;s de m&ecirc;me fa&ccedil;on, conduisaient un hussard de son
+r&eacute;giment.</p>
+
+<p>&laquo;C'est, sans doute un prisonnier.... Mais va-t-on me prendre aussi? se
+dit Rostow, qui n'en croyait pas ses yeux. Sont-ce des Fran&ccedil;ais?&raquo;</p>
+
+<p>Il examinait les survenants, et, malgr&eacute; sa r&eacute;cente bravoure qui les
+voulait tous exterminer, ce voisinage le gla&ccedil;ait d'effroi.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; vont-ils?... Est-ce &agrave; moi qu'ils en veulent?... Me tueront-ils?...
+Pourquoi? Moi que tout le monde aime?...&raquo;</p>
+
+<p>Et il se souvint de l'amour de sa m&egrave;re, de sa famille, de l'affection
+que chacun avait pour lui, ce qui rendait cette supposition
+invraisemblable.</p>
+
+<p>Il restait clou&eacute; &agrave; sa place, sans se rendre compte de sa situation; le
+Fran&ccedil;ais au nez crochu, &agrave; la figure &eacute;trang&egrave;re, &eacute;chauff&eacute;e par la course,
+et dont il pouvait d&eacute;j&agrave; distinguer la physionomie, arrivait sur lui la
+ba&iuml;onnette en avant. Rostow saisit son pistolet, mais, au lieu de le
+d&eacute;charger sur son ennemi, il le lui jeta violemment &agrave; la t&ecirc;te, et
+s'enfuit &agrave; toutes jambes se cacher dans les buissons.</p>
+
+<p>Les sentiments de lutte et d'excitation qu'il avait si vivement &eacute;prouv&eacute;s
+sur le pont de l'Enns &eacute;taient bien loin de lui: il courait comme un
+li&egrave;vre traqu&eacute; par les chiens; l'instinct de conserver son existence
+jeune et heureuse envahissait tout son &ecirc;tre, et lui donnait des ailes!
+Sautant par-dessus les foss&eacute;s, franchissant les sillons avec
+l'imp&eacute;tuosit&eacute; de son enfance, il tournait souvent en arri&egrave;re sa bonne et
+douce figure p&acirc;lie, tandis que le frisson de la peur aiguillonnait sa
+course.</p>
+
+<p>&laquo;Il vaut mieux ne pas regarder,&raquo; pensa-t-il; mais, arriv&eacute; aux premi&egrave;res
+broussailles, il s'arr&ecirc;ta; les Fran&ccedil;ais &eacute;taient distanc&eacute;s, et celui qui
+le poursuivait ralentissait le pas et semblait appeler ses compagnons:</p>
+
+<p>&laquo;Impossible!... Ils ne peuvent pas vouloir me tuer?&raquo; se dit Rostow.</p>
+
+<p>Cependant son bras devenait de plus en plus lourd; on aurait dit qu'il
+tra&icirc;nait un poids de deux pouds<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, il ne pouvait plus avancer. Le
+Fran&ccedil;ais le visait, il ferma les yeux et se baissa: une, deux balles
+pass&egrave;rent en sifflant &agrave; ses oreilles; rassemblant ses derni&egrave;res forces
+et soulevant son poignet gauche avec sa main droite, il s'&eacute;lan&ccedil;a dans
+les buissons. L&agrave; &eacute;tait le salut, l&agrave; &eacute;taient les tirailleurs russes!</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>L'infanterie, surprise &agrave; l'improviste dans le bois, en sortait au pas de
+course, en groupes d&eacute;band&eacute;s. Un soldat effar&eacute; laissa tomber ce mot d'une
+si terrible signification &agrave; la guerre:</p>
+
+<p>&laquo;Nous sommes coup&eacute;s!&raquo;</p>
+
+<p>Et ce mot r&eacute;pandit l'&eacute;pouvante dans toute la masse.</p>
+
+<p>&laquo;Cern&eacute;s! coup&eacute;s! perdus!&raquo; criaient les fuyards.</p>
+
+<p>Au premier bruit de la fusillade, aux premiers cris, le commandant du
+r&eacute;giment devina qu'il venait de se passer quelque chose d'effroyable.
+Frapp&eacute; de la pens&eacute;e que lui, officier exact, militaire exemplaire depuis
+tant d'ann&eacute;es, pouvait &ecirc;tre accus&eacute; de n&eacute;gligence et d'incurie par ses
+chefs, oubliant ses airs d'importance, son rival indisciplin&eacute;, oubliant
+surtout le danger qui l'attendait, il empoigna le pommeau de sa selle,
+&eacute;peronna son cheval et partit au galop rejoindre son r&eacute;giment, sous une
+pluie de balles qui heureusement ne l'effleur&egrave;rent m&ecirc;me pas. Il n'avait
+qu'un d&eacute;sir: savoir ce qui en &eacute;tait, r&eacute;parer la faute commise, si elle
+venait &agrave; lui &ecirc;tre imput&eacute;e, et rester pur de tout bl&acirc;me, lui qui
+comptait vingt-deux ans de services irr&eacute;prochables.</p>
+
+<p>Ayant heureusement franchi la ligne ennemie, il tomba de l'autre c&ocirc;t&eacute; du
+bois au milieu des fuyards qui se pr&eacute;cipitaient &agrave; travers champs, sans
+vouloir &eacute;couter les commandements. C'&eacute;tait la minute terrible de cette
+h&eacute;sitation morale qui d&eacute;cide du sort d'une bataille. Ces troupes
+affol&eacute;es ob&eacute;iraient-elles &agrave; la voix jusque-l&agrave; si respect&eacute;e de leur chef,
+ou continueraient-elles &agrave; fuir? Malgr&eacute; ses rappels d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, malgr&eacute; sa
+figure d&eacute;compos&eacute;e par la fureur, malgr&eacute; ses gestes mena&ccedil;ants, les
+soldats couraient, couraient toujours, et tiraient en l'air sans se
+retourner. Le sort en &eacute;tait jet&eacute;: la balance, dans cette minute
+d'h&eacute;sitation, avait pench&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de la peur.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral &eacute;touffait &agrave; force de crier, la fum&eacute;e l'aveuglait; il s'arr&ecirc;ta
+de d&eacute;sespoir. Tout semblait perdu, lorsque les Fran&ccedil;ais qui nous
+poursuivaient s'enfuirent tout &agrave; coup sans raison apparente et se
+rejet&egrave;rent dans la for&ecirc;t, o&ugrave; apparurent les tirailleurs russes. C'&eacute;tait
+la compagnie de Timokhine, qui, ayant seule conserv&eacute; ses rangs et
+s'&eacute;tant retranch&eacute;e dans le foss&eacute; &agrave; la lisi&egrave;re de la for&ecirc;t, attaquait les
+Fran&ccedil;ais par derri&egrave;re; Timokhine, brandissant sa petite &eacute;p&eacute;e, s'&eacute;tait
+&eacute;lanc&eacute; sur l'ennemi avec un &eacute;lan si formidable et une si folle audace,
+que les Fran&ccedil;ais, saisis &agrave; leur tour de terreur, s'enfuirent en jetant
+leurs fusils. Dologhow, qui courait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, en tua un &agrave; bout
+portant, et fut le premier &agrave; s'emparer d'un officier, qui se rendit
+prisonnier. Les fuyards s'arr&ecirc;t&egrave;rent, les bataillons se reform&egrave;rent, et
+l'ennemi, qui avait &eacute;t&eacute; sur le point de couper en deux le flanc gauche,
+fut repouss&eacute;. Le chef du r&eacute;giment se tenait sur le pont avec le major
+Ekonomow, et assistait au d&eacute;fil&eacute; des compagnies qui se repliaient,
+lorsqu'un soldat, s'approchant de son cheval, saisit son &eacute;trier et se
+serra contre lui; ce soldat, qui tenait dans ses mains une &eacute;p&eacute;e
+d'officier, portait une capote de drap gros bleu et une giberne
+fran&ccedil;aise en bandouli&egrave;re; la t&ecirc;te band&eacute;e, sans shako et sans havresac,
+il souriait malgr&eacute; sa p&acirc;leur, et ses yeux bleus regardaient fi&egrave;rement
+son chef, qui ne put s'emp&ecirc;cher de lui accorder quelque attention,
+malgr&eacute; les ordres qu'il &eacute;tait en train de donner au major Ekonomow.</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, voici deux troph&eacute;es! dit Dologhow en montrant l'&eacute;p&eacute;e et la
+giberne. J'ai fait prisonnier un officier, j'ai arr&ecirc;t&eacute; une compagnie...
+(Sa respiration courte et haletante d&eacute;notait la fatigue, il parlait par
+saccades):.... Toute la compagnie peut en t&eacute;moigner, je vous prie de
+vous en souvenir, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien!&raquo; r&eacute;pondit son chef, sans interrompre sa conversation avec
+le major.</p>
+
+<p>Et Dologhow, d&eacute;tachant son mouchoir, le tira par la manche, en lui
+montrant les caillots de sang coagul&eacute;s dans ses cheveux:</p>
+
+<p>&laquo;Blessure de ba&iuml;onnette, fit-il, j'&eacute;tais en avant; rappelez-vous-le,
+Excellence!&raquo;</p>
+
+<p>Comme on l'a vu plus haut, on avait oubli&eacute; la batterie de Tonschine;
+mais, vers la fin de l'engagement, le prince Bagration, entendant la
+canonnade continuer au centre, y envoya d'abord l'officier d'&eacute;tat-major
+de service, puis le prince Andr&eacute;, avec ordre &agrave; Tonschine de se retirer
+au plus vite. Les deux bataillons qui devaient d&eacute;fendre la batterie
+avaient &eacute;t&eacute; envoy&eacute;s, sur un ordre venu on ne sait d'o&ugrave;, prendre part &agrave;
+la bataille, et la batterie continuait &agrave; tirer. Les Fran&ccedil;ais, tromp&eacute;s
+par ce feu &eacute;nergique, et supposant que le gros des forces &eacute;tait mass&eacute; de
+ce c&ocirc;t&eacute;, essay&egrave;rent par deux fois de s'en emparer, et furent repouss&eacute;s
+chaque fois par la mitraille que vomissaient ces quatre bouches &agrave; feu
+solitaires et abandonn&eacute;es sur la hauteur.</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s le d&eacute;part de Bagration, Tonschine &eacute;tait parvenu &agrave;
+rallumer, l'incendie de Sch&ouml;ngraben.</p>
+
+<p>&laquo;Vois donc comme &ccedil;a br&ucirc;le! quelle fum&eacute;e, quelle fum&eacute;e!... Ils courent,
+vois donc!&raquo; se disaient les servants, heureux de leur succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Toutes les pi&egrave;ces &eacute;taient point&eacute;es sur le village, et chaque coup &eacute;tait
+salu&eacute; de joyeuses exclamations. Le feu, pouss&eacute; par le vent, se
+propageait avec rapidit&eacute;. Les colonnes fran&ccedil;aises abandonn&egrave;rent
+Sch&ouml;ngraben, et &eacute;tablirent sur sa droite dix pi&egrave;ces qui r&eacute;pondirent &agrave;
+celles de Tonschine.</p>
+
+<p>La joie enfantine excit&eacute;e par la vue de l'incendie, et l'heureux
+r&eacute;sultat de leur tir avaient emp&ecirc;ch&eacute; les artilleurs de remarquer cette
+batterie. Ils ne s'en aper&ccedil;urent que lorsque deux projectiles, suivis de
+plusieurs autres, vinrent tomber au milieu de leurs pi&egrave;ces. Un canonnier
+eut la jambe enlev&eacute;e, et deux chevaux furent tu&eacute;s. Leur ardeur n'en fut
+pas refroidie, mais elle changea de caract&egrave;re; les chevaux furent
+remplac&eacute;s par ceux de l'aff&ucirc;t de r&eacute;serve, les bless&eacute;s furent emport&eacute;s et
+les quatre pi&egrave;ces tourn&eacute;es vers la batterie ennemie. L'officier camarade
+de Tonschine avait &eacute;t&eacute; tu&eacute; d&egrave;s le commencement de l'action, et des
+quarante hommes qui servaient les pi&egrave;ces, dix-sept eurent le m&ecirc;me sort
+dans l'espace d'une heure. Quant aux survivants, ils continuaient
+gaiement leur besogne.</p>
+
+<p>Le petit officier aux mouvements gauches et enfantins faisait
+constamment renouveler sa pipe par son domestique, et s'&eacute;lan&ccedil;ait en
+avant pour examiner les Fran&ccedil;ais, en s'abritant les yeux de sa main.</p>
+
+<p>&laquo;Feu! enfants,&raquo; disait-il, en saisissant lui-m&ecirc;me les roues du canon
+pour le pointer.</p>
+
+<p>Au milieu de la fum&eacute;e, assourdi par le bruit continuel du tir, dont
+chaque coup le faisait tressaillir, Tonschine courait d'une pi&egrave;ce &agrave;
+l'autre, sa pipe &agrave; la bouche, soit pour les pointer, soit pour compter
+les charges, soit pour faire changer les attelages. Jetant de sa petite
+voix, au milieu de ce bruit infernal, des ordres incessants, sa figure
+s'animait de plus en plus: elle ne se contractait que lorsqu'un homme
+tombait bless&eacute; ou mort, et il s'en d&eacute;tournait pour crier avec col&egrave;re
+apr&egrave;s les survivants, toujours lents &agrave; relever les morts ou les bless&eacute;s.
+Les soldats, beaux hommes pour la plupart et, comme il arrive souvent
+dans une compagnie d'artilleurs, de deux t&ecirc;tes plus grands et plus
+larges d'&eacute;paules que leur chef, l'interrogeaient du regard comme des
+enfants dans une situation difficile, et l'expression de sa figure se
+refl&eacute;tait aussit&ocirc;t sur leurs m&acirc;les visages.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; ce grondement continu, &agrave; ce tapage, &agrave; cette activit&eacute; forc&eacute;e,
+Tonschine n'&eacute;prouvait pas la moindre crainte: il n'admettait m&ecirc;me pas la
+possibilit&eacute; d'&ecirc;tre bless&eacute; ou tu&eacute;. Il lui semblait que depuis le premier
+coup tir&eacute; sur l'ennemi il s'&eacute;tait pass&eacute; beaucoup de temps, qu'il &eacute;tait
+l&agrave; depuis la veille, et que ce petit carr&eacute; de terrain qu'il occupait lui
+&eacute;tait familier et connu. Il n'oubliait rien, prenait avec sang-froid ses
+dispositions, comme aurait pu le faire &agrave; sa place le meilleur des
+officiers, et pourtant il se trouvait dans un &eacute;tat voisin du d&eacute;lire ou
+de l'ivresse.</p>
+
+<p>Du milieu du bruit assourdissant de la batterie, de la fum&eacute;e et des
+boulets ennemis qui tombaient sur la terre, sur un canon, sur un homme,
+sur un cheval, du milieu de ses soldats qui se h&acirc;taient, le front
+ruisselant de sueur, il s'&eacute;levait dans sa t&ecirc;te un monde &agrave; part et
+fantastique, plein de fi&eacute;vreuses jouissances. Dans ce r&ecirc;ve &eacute;veill&eacute;, les
+canons ennemis &eacute;taient pour lui des pipes &eacute;normes par lesquelles un
+fumeur invisible lui lan&ccedil;ait de l&eacute;gers nuages de fum&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, le voil&agrave; qui fume, se dit Tonschine &agrave; demi-voix, &agrave; la vue d'un
+blanc panache que le vent emportait: attrapons la balle et renvoyons-la!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ordonnez-vous, Votre Noblesse? demanda le canonnier plac&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+lui, qui avait vaguement entendu ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, vas-y! vas-y, notre Matv&eacute;evna,&raquo; r&eacute;pondit-il, en s'adressant au
+grand canon de fonte ancienne qui &eacute;tait le dernier de la rang&eacute;e et qui
+pour lui &eacute;tait la Matv&eacute;evna.</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais lui faisaient l'effet de fourmis courant autour des pi&egrave;ces;
+le bel artilleur, un peu ivrogne, qui &eacute;tait le servant n&deg; 1 du deuxi&egrave;me
+canon, repr&eacute;sentait, dans le monde de ses fantaisies, le personnage de
+&laquo;l'oncle&raquo;, dont Tonschine suivait les moindres gestes avec un plaisir
+tout particulier, et le son de la fusillade arrivait jusqu'&agrave; lui comme
+la respiration d'un &ecirc;tre vivant, dont il percevait avidement tous les
+soupirs.</p>
+
+<p>&laquo;Le voil&agrave; qui respire, se disait-il tout bas, et lui-m&ecirc;me se croyait un
+homme puissant, de haute taille, lan&ccedil;ant des deux mains des boulets sur
+l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Matv&eacute;evna, fais ton devoir! venait-il de dire, en quittant son
+canon favori, lorsqu'il entendit au-dessus de sa t&ecirc;te une voix inconnue:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine Tonschine, capitaine!&raquo;</p>
+
+<p>Il se retourna effray&eacute;: c'&eacute;tait l'officier d'&eacute;tat-major qui
+l'interpellait:</p>
+
+<p>&laquo;&Ecirc;tes-vous fou? voil&agrave; deux fois qu'on vous a donn&eacute; l'ordre de vous
+retirer!</p>
+
+<p>&mdash;Moi... je n'ai rien... b&eacute;gaya-t-il, les deux doigts &agrave; la visi&egrave;re de sa
+casquette.</p>
+
+<p>&mdash;Je...&raquo;</p>
+
+<p>Mais l'aide de camp n'acheva pas. Un boulet, fendant l'air &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s,
+lui fit faire le plongeon. Il allait recommencer sa phrase, lorsqu'un
+nouveau boulet l'arr&ecirc;ta tout court. Il tourna bride, et s'&eacute;loigna au
+galop, en lui criant:</p>
+
+<p>&laquo;Retirez-vous!&raquo;</p>
+
+<p>Les artilleurs se mirent &agrave; rire. Un second aide de camp arriva aussit&ocirc;t
+porteur du m&ecirc;me ordre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le prince Andr&eacute;. La premi&egrave;re chose qui frappa ses regards, en
+arrivant sur le plateau, fut un cheval dont le pied &eacute;cras&eacute; laissait
+&eacute;chapper un flot de sang et qui hennissait de douleur &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ses
+compagnons encore attel&eacute;s. Quelques morts gisaient au milieu des
+avant-trains.</p>
+
+<p>Des boulets volaient l'un apr&egrave;s l'autre par-dessus sa t&ecirc;te, et il
+sentait un frisson nerveux courir le long de son &eacute;pine dorsale; mais la
+pens&eacute;e seule qu'il p&ucirc;t avoir peur lui rendait tout son courage.
+Descendant lentement de son cheval au milieu des pi&egrave;ces, il transmit
+l'ordre, et sur place. Bien d&eacute;cid&eacute;, &agrave; part lui, &agrave; les faire enlever sous
+ses yeux, et &agrave; les emmener au besoin lui-m&ecirc;me sous le feu incessant des
+Fran&ccedil;ais; il pr&ecirc;ta son aide &agrave; Tonschine, en enjambant les corps &eacute;tendus
+de tous c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Il vient de nous arriver une autorit&eacute; tout &agrave; l'heure, mais elle s'est
+sauv&eacute;e bien vite: ce n'est pas comme Votre Noblesse,&raquo; dit un canonnier
+au prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Ce dernier n'avait &eacute;chang&eacute; aucune parole avec Tonschine, et, occup&eacute;s
+tous les deux, ils semblaient ne pas se voir. Apr&egrave;s &ecirc;tre parvenus &agrave;
+placer les quatre canons intacts sur leurs avant-trains, ils se mirent
+en route pour descendre, en abandonnant une pi&egrave;ce enclou&eacute;e et une
+licorne.</p>
+
+<p>&laquo;Au revoir!&raquo; dit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Et il tendit la main au capitaine.</p>
+
+<p>&laquo;Au revoir, mon ami, ma bonne petite &acirc;me!&raquo;</p>
+
+<p>Et les yeux de Tonschine s'emplirent de larmes, sans qu'il s&ucirc;t pourquoi.</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+
+<p>Le vent &eacute;tait tomb&eacute;; de sombres nuages qui se confondaient &agrave; l'horizon
+avec la fum&eacute;e de la poudre restaient suspendus sur le champ de bataille;
+la lueur de deux incendies, d'autant plus visible que le soir &eacute;tait
+venu, se d&eacute;tachait sur ce fond. La canonnade allait s'affaiblissant,
+mais la fusillade, derri&egrave;re et &agrave; droite, s'entendait &agrave; chaque pas plus
+forte et plus rapproch&eacute;e. &Agrave; peine sorti avec ses canons de la zone du
+feu ennemi, et descendu dans le ravin, Tonschine rencontra une partie de
+l'&eacute;tat-major, entre autres l'officier porteur de l'ordre de retraite et
+Gerkow, qui, bien qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; envoy&eacute; deux fois, n'&eacute;tait jamais parvenu
+jusqu'&agrave; lui. Tous, s'interrompant les uns les autres, lui donnaient des
+ordres et des contre-ordres sur la route qu'il devait suivre,
+l'accablant de reproches et de critiques.</p>
+
+<p>Quant &agrave; lui, mont&eacute; sur son mis&eacute;rable cheval, il gardait un morne
+silence, car il sentait qu'&agrave; la premi&egrave;re parole qu'il aurait prononc&eacute;e,
+ses nerfs, en se d&eacute;tendant, auraient trahi son &eacute;motion. Bien qu'il lui
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; enjoint d'abandonner les bless&eacute;s, plusieurs se tra&icirc;naient, en
+suppliant qu'on les pla&ccedil;&acirc;t sur les canons. L'&eacute;l&eacute;gant officier
+d'infanterie qui, peu d'heures auparavant, s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; hors de la
+hutte de Tonschine, &eacute;tait maintenant couch&eacute; sur l'aff&ucirc;t de la Matv&eacute;evna,
+avec une balle dans le ventre. Un junker de hussards, p&acirc;le et soutenant
+sa main mutil&eacute;e, demandait &eacute;galement une petite place.</p>
+
+<p>&laquo;Capitaine, dit-il, au nom du ciel, je suis contusionn&eacute;, je ne peux plus
+marcher!&raquo;</p>
+
+<p>On voyait qu'il avait d&ucirc; plus d'une fois faire inutilement la m&ecirc;me
+demande, car sa voix &eacute;tait suppliante et timide:</p>
+
+<p>&laquo;Au nom du ciel, ne me refusez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Placez-le, placez-le! Mets une capote sous lui, mon petit oncle, dit
+Tonschine, en s'adressant &agrave; son artilleur favori...&mdash;O&ugrave; est l'officier
+bless&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;On l'a enlev&eacute;, il est mort, r&eacute;pondit une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, asseyez-vous, mon ami, asseyez-vous; &eacute;tends la capote,
+Antonow.&raquo;</p>
+
+<p>Le junker, qui n'&eacute;tait autre que Rostow, grelottait du frisson de la
+fi&egrave;vre; on le pla&ccedil;a sur la Matv&eacute;evna, sur ce m&ecirc;me canon d'o&ugrave; l'on venait
+d'enlever le mort. Le sang dont &eacute;tait couvert le manteau tacha le
+pantalon et les mains du junker.</p>
+
+<p>&laquo;&Ecirc;tes-vous bless&eacute;, mon ami? lui demanda Tonschine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis que contusionn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi y a-t-il du sang sur la capote?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'officier, Votre Noblesse,&raquo; dit l'artilleur, en l'essuyant avec
+sa manche, comme pour s'excuser de cette tache sur une de ses pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>Les canons, pouss&eacute;s par l'infanterie, furent hiss&eacute;s &agrave; grand'peine sur la
+montagne, et, arriv&eacute;s enfin au village de Gunthersdorf, ils s'y
+arr&ecirc;t&egrave;rent. Il y faisait tellement sombre, qu'on ne distinguait plus &agrave;
+dix pas les uniformes des soldats. La fusillade cessait peu &agrave; peu. Tout
+&agrave; coup elle reprit tout pr&egrave;s, sur la droite, et des &eacute;clairs brill&egrave;rent
+dans l'obscurit&eacute;. C'&eacute;tait une derni&egrave;re tentative des Fran&ccedil;ais, &agrave;
+laquelle nos soldats r&eacute;pondirent des maisons du village, dont ils
+sortirent aussit&ocirc;t. Quant &agrave; Tonschine et &agrave; ses hommes, ne pouvant plus
+avancer, ils attendaient leur sort, en se regardant en silence. La
+fusillade cessa bient&ocirc;t, et d'une rue d&eacute;tourn&eacute;e d&eacute;bouch&egrave;rent des soldats
+qui causaient bruyamment:</p>
+
+<p>&laquo;Nous les avons cr&acirc;nement chauff&eacute;s, camarades, ils ne s'y frotteront
+plus!</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu sain et sauf, P&eacute;trow?</p>
+
+<p>&mdash;On n'y voit goutte, dit un autre... il fait noir comme dans un
+four.... Fr&egrave;res, n'y a-t-il rien &agrave; boire?&raquo;</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;finitivement repouss&eacute;s, et les canons de
+Tonschine s'&eacute;loign&egrave;rent en avant dans la profondeur de l'obscurit&eacute;,
+entour&eacute;s de la clameur confuse de l'infanterie.</p>
+
+<p>On aurait dit un sombre et invisible fleuve s'&eacute;coulant dans la m&ecirc;me
+direction, dont le grondement &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute; par le murmure sourd des
+voix, le bruit des fers des chevaux et le grincement des roues. Du
+milieu de cette confusion s'&eacute;levaient, per&ccedil;ants et distincts, les
+g&eacute;missements et les plaintes des bless&eacute;s, qui semblaient remplir &agrave; eux
+seuls ces t&eacute;n&egrave;bres et se confondre avec elles en une m&ecirc;me et sinistre
+impression. Quelques pas plus loin, une certaine agitation se manifesta
+dans cette foule mouvante: un cavalier mont&eacute; sur un cheval blanc et
+accompagn&eacute; d'une suite nombreuse venait de passer en jetant quelques
+mots:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'a-t-il dit? O&ugrave; va-t-on? S'arr&ecirc;te-t-on? A-t-il remerci&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Tandis que ces questions s'entrecroisaient, cette masse vivante fut tout
+&agrave; coup refoul&eacute;e dans son &eacute;lan en avant par la r&eacute;sistance des premiers
+rangs, qui s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s: l'ordre venait d'&ecirc;tre donn&eacute; de camper au
+milieu de cette route boueuse.</p>
+
+<p>Les feux s'allum&egrave;rent et les conversations reprirent. Le capitaine
+Tonschine, apr&egrave;s avoir pris ses dispositions, envoya un soldat &agrave; la
+recherche d'une ambulance ou d'un m&eacute;decin pour le pauvre junker, et
+s'assit aupr&egrave;s du feu. Rostow se tra&icirc;na pr&egrave;s de lui: le frisson de la
+fi&egrave;vre, caus&eacute;e par la souffrance, le froid et l'humidit&eacute;, secouait tout
+son corps; un sommeil invincible s'emparait de lui, mais il ne pouvait
+s'y abandonner, &agrave; cause de la douleur et de l'angoisse que lui faisait
+&eacute;prouver son bras; tant&ocirc;t il fermait les yeux, tant&ocirc;t il regardait le
+feu, qui lui paraissait d'un rouge ardent, ou la petite personne trapue
+de Tonschine, qui, assis &agrave; la turque, le regardait avec une compassion
+sympathique de ses yeux intelligents et bons. Il sentait que de toute
+son &acirc;me il lui aurait port&eacute; secours, mais qu'il ne le pouvait pas.</p>
+
+<p>De toutes parts on entendait des pas, des voix, le bruit de l'infanterie
+qui s'installait, des sabots des chevaux qui pi&eacute;tinaient dans la boue,
+et du bois que l'on fendait au loin.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus le fleuve invisible qui grondait, c'&eacute;tait une mer
+houleuse et frissonnante apr&egrave;s la temp&ecirc;te. Rostow voyait et entendait,
+sans comprendre ce qui se passait autour de lui. Un troupier s'approcha
+du feu, s'accroupit sur ses talons, avan&ccedil;a les mains vers la flamme, et,
+se retournant avec un regard interrogatif vers Tonschine:</p>
+
+<p>&laquo;Vous permettez, Votre Noblesse? J'ai perdu ma compagnie je ne sais o&ugrave;!&raquo;</p>
+
+<p>Un officier d'infanterie qui avait la joue band&eacute;e s'adressa &agrave; Tonschine,
+pour le prier de faire avancer les canons qui barraient le chemin &agrave; un
+fourgon; apr&egrave;s lui arriv&egrave;rent deux soldats qui s'injuriaient en se
+disputant une botte:</p>
+
+<p>&laquo;Pas vrai que tu l'as ramass&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;En v'l&agrave; une blague!&raquo; criait l'un d'eux d'une voix enrou&eacute;e.</p>
+
+<p>Un autre, le cou entour&eacute; de linges sanglants, s'approcha des artilleurs
+en demandant &agrave; boire d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&laquo;Va-t-il donc falloir mourir comme un chien?&raquo;</p>
+
+<p>Tonschine lui fit donner de l'eau. Puis accourut un loustic qui venait
+chercher du feu pour les fantassins:</p>
+
+<p>&laquo;Du feu, du feu bien br&ucirc;lant!... Bonne chance, pays, merci pour le feu,
+nous vous le rendrons avec usure,&raquo; criait-il en disparaissant dans la
+nuit avec son tison enflamm&eacute;.</p>
+
+<p>Puis quatre soldats pass&egrave;rent, qui portaient sur un manteau quelque
+chose de lourd. L'un d'eux tr&eacute;bucha:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; que ces diables ont laiss&eacute; du bois sur la route,
+grommela-t-il....</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort, pourquoi le porter? dit un autre, voyons, je vous...&raquo;</p>
+
+<p>Et les quatre hommes s'enfonc&egrave;rent dans l'ombre avec leur fardeau.</p>
+
+<p>&laquo;Vous souffrez? dit Tonschine tout bas &agrave; Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je souffre.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Noblesse, le g&eacute;n&eacute;ral vous demande, dit un canonnier &agrave; Tonschine.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais, mon ami.&raquo;</p>
+
+<p>Il se leva et s'&eacute;loigna du feu en boutonnant son uniforme. Le prince
+Bagration &eacute;tait occup&eacute; &agrave; d&icirc;ner dans une chaumi&egrave;re &agrave; quelques pas du
+foyer des artilleurs, et causait avec plusieurs chefs de troupe qu'il
+avait invit&eacute;s &agrave; partager son repas. Parmi eux se trouvaient le petit
+vieux colonel aux paupi&egrave;res tombantes, qui nettoyait &agrave; belles dents un
+os de mouton, le g&eacute;n&eacute;ral aux vingt-deux ans de service irr&eacute;prochable, &agrave;
+la figure enlumin&eacute;e par le vin et la bonne ch&egrave;re, l'officier
+d'&eacute;tat-major &agrave; la belle bague, Gerkow, qui ne cessait de regarder les
+convives d'un air inquiet, et le prince Andr&eacute;, p&acirc;le, les l&egrave;vres serr&eacute;es,
+les yeux brillants d'un &eacute;clat fi&eacute;vreux.</p>
+
+<p>Dans un coin de la chambre &eacute;tait d&eacute;pos&eacute; un drapeau fran&ccedil;ais. L'auditeur
+en palpait le tissu en branlant la t&ecirc;te: &eacute;tait-ce par curiosit&eacute;, ou bien
+la vue de cette table o&ugrave; son couvert n'&eacute;tait pas mis, &eacute;tait-elle p&eacute;nible
+&agrave; son estomac affam&eacute;?</p>
+
+<p>Dans la chaumi&egrave;re voisine se trouvait un colonel fran&ccedil;ais, fait
+prisonnier par nos dragons; et nos officiers se pressaient autour de lui
+pour l'examiner.</p>
+
+<p>Le prince Bagration remerciait les chefs qui avaient eu un commandement,
+et se faisait rendre compte des d&eacute;tails du l'affaire et des pertes. Le
+chef du r&eacute;giment que nous avons d&eacute;j&agrave; vu &agrave; Braunau expliquait au prince
+comme quoi, d&egrave;s le commencement de l'action, il avait rassembl&eacute; les
+soldats qui ramassaient du bois, et les avait fait passer derri&egrave;re les
+deux bataillons avec lesquels il s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute; ba&iuml;onnette en avant
+sur l'ennemi, qu'il avait culbut&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;M'&eacute;tant aper&ccedil;u, Excellence, que le premier bataillon pliait, je me suis
+post&eacute; sur la route et me suis dit: Laissons passer ceux-ci, nous
+recevrons les autres avec un feu de bataillon, c'est ce que j'ai fait!&raquo;</p>
+
+<p>Le chef de r&eacute;giment aurait tant voulu avoir agi ainsi, qu'il avait fini
+par croire que c'&eacute;tait r&eacute;ellement arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je dois aussi faire observer &agrave; Votre Excellence, continua-t-il en se
+souvenant de sa conversation avec Koutouzow, que le soldat Dologhow
+s'est empar&eacute; sous mes yeux d'un officier fran&ccedil;ais, et qu'il s'est tout
+particuli&egrave;rement distingu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; ce moment, Excellence, que j'ai pris part &agrave; l'attaque du
+r&eacute;giment de Pavlograd, ajouta, avec un regard mal assur&eacute;, Gerkow, qui de
+la journ&eacute;e n'avait aper&ccedil;u un hussard, et qui ne savait que par ou&iuml;-dire
+ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Ils ont enfonc&eacute; deux carr&eacute;s, Excellence!&raquo;</p>
+
+<p>Les paroles de Gerkow firent sourire quelques-uns des officiers
+pr&eacute;sents, qui s'attendaient &agrave; une de ses plaisanteries habituelles, mais
+comme aucune plaisanterie ne suivait ce mensonge qui, apr&egrave;s tout, &eacute;tait
+&agrave; l'honneur de nos troupes, ils prirent un air s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous remercie tous, messieurs; toutes les armes, infanterie,
+cavalerie, artillerie, se sont comport&eacute;es h&eacute;ro&iuml;quement! Comment se
+fait-il seulement qu'on ait laiss&eacute; en arri&egrave;re deux pi&egrave;ces du centre?&raquo;
+demanda-t-il en cherchant quelqu'un des yeux.</p>
+
+<p>Le prince Bagration ne s'informait pas de ce qu'&eacute;taient devenus les
+canons du flanc gauche, qui avaient &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;s d&egrave;s le commencement
+de l'engagement:</p>
+
+<p>&laquo;Il me semble cependant que je vous avais donn&eacute; l'ordre de les faire
+ramener, ajouta-t-il en s'adressant &agrave; l'officier d'&eacute;tat-major de
+service.</p>
+
+<p>&mdash;L'un &eacute;tait enclou&eacute;, r&eacute;pondit l'officier; quant &agrave; l'autre, je ne puis
+comprendre.... J'&eacute;tais l&agrave; tout le temps... j'ai donn&eacute; des ordres et...
+il faisait chaud l&agrave;-bas, c'est vrai,&raquo; ajouta-t-il avec modestie.&raquo;</p>
+
+<p>Quelqu'un fit observer qu'on avait envoy&eacute; chercher le capitaine
+Tonschine.</p>
+
+<p>&laquo;Mais vous y &eacute;tiez? dit le prince Bagration s'adressant au prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, nous nous sommes manqu&eacute;s de peu, dit l'officier
+d'&eacute;tat-major en souriant agr&eacute;ablement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas eu le plaisir de vous y voir,&raquo; r&eacute;pondit d'un ton rapide et
+bref le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. Sur le seuil de la porte venait de
+para&icirc;tre Tonschine, qui se glissait timidement derri&egrave;re toutes ces
+grosses &eacute;paulettes; embarrass&eacute; comme toujours &agrave; leur vue, il tr&eacute;bucha &agrave;
+la hampe du drapeau, et sa maladresse provoqua des rires &eacute;touff&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Comment se fait-il qu'on ait laiss&eacute; deux canons sur la hauteur?&raquo;
+demanda Bagration en fron&ccedil;ant le sourcil, plut&ocirc;t du c&ocirc;t&eacute; des rieurs o&ugrave;
+se trouvait Gerkow, que du c&ocirc;t&eacute; du petit capitaine.</p>
+
+<p>Ce fut seulement alors, au milieu de ce grave ar&eacute;opage, que celui-ci se
+rendit compte avec terreur de la faute qu'il avait commise en
+abandonnant, lui vivant, deux canons. Son trouble, les &eacute;motions par
+lesquelles il avait pass&eacute;, lui avaient fait compl&egrave;tement oublier cet
+incident; il restait coi et murmurait:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais pas, Excellence, il n'y avait pas assez d'hommes....</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez pu en prendre des bataillons qui vous couvraient.&raquo;</p>
+
+<p>Tonschine aurait pu r&eacute;pondre qu'il n'y avait pas de bataillons: c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; pourtant la v&eacute;rit&eacute;, mais il craignait de compromettre un chef, et
+restait les yeux fix&eacute;s sur Bagration, comme un &eacute;colier pris en faute.</p>
+
+<p>Le silence se prolongeait, et son juge, d&eacute;sirant &eacute;videmment ne pas faire
+preuve d'une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; inutile, ne savait que lui dire. Le prince Andr&eacute;
+regardait Tonschine en dessous, et ses doigts se crispaient
+nerveusement.</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, dit-il en rompant le silence de sa voix tranchante, vous
+m'avez envoy&eacute; &agrave; la batterie du capitaine, et j'y ai trouv&eacute; les deux
+tiers des hommes et des chevaux morts, deux canons bris&eacute;s, et pas de
+bataillons pour les couvrir.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Bagration et Tonschine ne le quittaient pas des yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Et si Votre Excellence me permet de donner mon opinion, c'est surtout &agrave;
+cette batterie et &agrave; la fermet&eacute; h&eacute;ro&iuml;que du capitaine Tonschine et de sa
+compagnie que nous devons en grande partie le succ&egrave;s de la journ&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Et sans attendre de r&eacute;ponse il se leva de table. Le prince Bagration
+regarda Tonschine et, ne voulant pas laisser percer son incr&eacute;dulit&eacute;, il
+inclina la t&ecirc;te en lui disant qu'il pouvait se retirer.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; le suivit:</p>
+
+<p>&laquo;Grand merci, lui dit Tonschine en lui serrant la main, vous m'avez tir&eacute;
+d'un mauvais pas, mon ami.&raquo;</p>
+
+<p>Lui jetant un coup d'&oelig;il attrist&eacute;, le prince Andr&eacute; s'&eacute;loigna sans rien
+r&eacute;pondre. Il avait un poids sur le c&oelig;ur.... Tout &eacute;tait si &eacute;trange, si
+diff&eacute;rent de ce qu'il avait esp&eacute;r&eacute;!</p>
+
+<p>&laquo;Qui sont-ils? que font-ils? quand cela finira-t-il?&raquo; se demandait
+Rostow en suivant les ombres qui se succ&eacute;daient autour de lui.</p>
+
+<p>Son bras lui faisait de plus en plus mal, le sommeil l'accablait, des
+taches rouges dansaient devant ses yeux, et toutes les diverses
+impressions de ces voix, de ces figures, de sa solitude, se confondaient
+avec la douleur qu'il &eacute;prouvait.... Oui, c'&eacute;taient bien ces soldats
+bless&eacute;s qui l'&eacute;crasaient, qui le froissaient, ces autres soldats qui lui
+retournaient les muscles, qui r&ocirc;tissaient les chairs de son bras bris&eacute;!</p>
+
+<p>Pour se d&eacute;barrasser d'eux, il ferma les yeux, il s'oublia un instant,
+et, dans cette courte seconde, il vit d&eacute;filer devant lui toute une
+fantasmagorie: sa m&egrave;re avec sa main blanche, puis Sonia et ses petites
+&eacute;paules maigres, puis les yeux de Natacha qui lui souriaient, puis
+Denissow, T&eacute;lianine, Bogdanitch et toute son histoire avec eux, et cette
+histoire prenait la figure de ce soldat, l&agrave;-bas, l&agrave;-bas, celui qui avait
+une voix aigu&euml;, un nez crochu, qui lui faisait tant de mal et lui tirait
+le bras.</p>
+
+<p>Il t&acirc;chait, mais en vain, de se d&eacute;rober &agrave; la griffe qui torturait son
+&eacute;paule, cette pauvre &eacute;paule qui aurait &eacute;t&eacute; intacte, s'il ne l'avait pas
+broy&eacute;e m&eacute;chamment.</p>
+
+<p>Il ouvrit les yeux: une &eacute;troite bande du voile noir de la nuit
+s'&eacute;tendait au-dessus de la lueur des charbons, et dans cette lueur
+voltigeait la poussi&egrave;re argent&eacute;e d'une neige fine et l&eacute;g&egrave;re. Point de
+m&eacute;decin, et Tonschine ne revenait pas. Sauf un pauvre petit troupier
+tout nu, qui de l'autre c&ocirc;t&eacute; du feu chauffait son corps amaigri, il
+&eacute;tait tout seul.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne suis n&eacute;cessaire &agrave; personne! pensait Rostow, personne ne veut
+m'aider, ne me plaint, et pourtant, &agrave; la maison, jadis j'&eacute;tais fort,
+gai, entour&eacute; d'affection. Il soupira, et son soupir se perdit dans un
+g&eacute;missement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?... cela te fait mal? demanda le petit troupier en
+secouant sa chemise au-dessus du feu, et il ajouta, sans attendre la
+r&eacute;ponse:&mdash;En a-t-on &eacute;charp&eacute; de pauvres gens aujourd'hui, c'est
+effrayant!&raquo;</p>
+
+<p>Rostow ne l'&eacute;coutait pas, et suivait des yeux les flocons de neige qui
+tourbillonnaient dans l'espace; il songeait &agrave; l'hiver de Russie, &agrave; la
+maison chaude, bien &eacute;clair&eacute;e, &agrave; sa fourrure moelleuse, &agrave; son rapide
+tra&icirc;neau, et il s'y voyait plein de vie, entour&eacute; de tous les siens:</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi donc suis-je venu me fourrer ici?&raquo; se disait-il. Les Fran&ccedil;ais
+ne renouvel&egrave;rent pas l'attaque le lendemain, et les restes du
+d&eacute;tachement de Bagration se r&eacute;unirent &agrave; l'arm&eacute;e de Koutouzow.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE III</a></h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le prince Basile ne faisait jamais de plan &agrave; l'avance: encore moins
+pensait-il &agrave; faire du mal pour en tirer profit. C'&eacute;tait tout simplement
+un homme du monde qui avait r&eacute;ussi, et pour qui le succ&egrave;s &eacute;tait devenu
+une habitude.</p>
+
+<p>Il agissait constamment selon les circonstances, selon ses rapports avec
+les uns et les autres, et conformait &agrave; cette pratique les diff&eacute;rentes
+combinaisons qui &eacute;taient le grand int&eacute;r&ecirc;t de son existence, et dont il
+ne se rendait jamais un compte bien exact. Il en avait toujours une
+dizaine en train: les unes restaient &agrave; l'&eacute;tat d'&eacute;bauche, les autres
+r&eacute;ussissaient, les troisi&egrave;mes tombaient dans l'eau. Jamais il ne se
+disait, par exemple: &laquo;Ce personnage &eacute;tant maintenant au pouvoir, il faut
+que je t&acirc;che de capter sa confiance et son amiti&eacute;, afin d'obtenir par
+son entremise un don p&eacute;cuniaire,&raquo; ou bien: &laquo;Voil&agrave; Pierre qui est riche,
+je dois l'attirer chez moi pour lui faire &eacute;pouser ma fille et lui
+emprunter les 40 000 roubles dont j'ai besoin.&raquo; Mais si le personnage
+influent se trouvait sur son chemin, son instinct lui soufflait qu'il
+pouvait en tirer parti: il s'en rapprochait, s'&eacute;tablissait dans son
+intimit&eacute; de la fa&ccedil;on la plus naturelle du monde, le flattait et savait
+se rendre agr&eacute;able. De m&ecirc;me, sans y mettre la moindre pr&eacute;m&eacute;ditation, il
+surveillait Pierre &agrave; Moscou. Le jeune homme ayant &eacute;t&eacute;, gr&acirc;ce &agrave; lui,
+nomm&eacute; gentilhomme de la chambre, ce qui &eacute;quivalait alors au rang de
+conseiller d'&Eacute;tat, il l'avait engag&eacute; &agrave; retourner avec lui &agrave; P&eacute;tersbourg
+et &agrave; y loger dans sa maison. Le prince Basile faisait assur&eacute;ment tout ce
+qu'il fallait pour arriver, &agrave; marier sa fille avec Pierre, mais il le
+faisait nonchalamment et sans s'en douter, avec l'assurance &eacute;vidente que
+sa conduite &eacute;tait toute simple. Si le prince avait eu l'habitude de
+m&ucirc;rir ses plans, il n'aurait pu avoir autant de bonhomie et de naturel
+qu'il en apportait dans ses relations avec ses sup&eacute;rieurs comme avec ses
+inf&eacute;rieurs. Quelque chose le poussait toujours vers tout ce qui &eacute;tait
+plus puissant ou plus fortun&eacute; que lui, et il savait choisir, avec un art
+tout particulier, l'instant favorable pour en tirer parti. &Agrave; peine
+Pierre fut-il devenu subitement riche et comte Besoukhow, et par suite
+tir&eacute; de sa solitude et de son insouciance, qu'il se vit tout &agrave; coup
+entour&eacute; et se trouva si bien accapar&eacute; par des occupations de toutes
+sortes, qu'il n'avait plus m&ecirc;me le temps de penser &agrave; loisir. Il lui
+fallait signer des papiers, courir diff&eacute;rents tribunaux dont il n'avait
+qu'une vague id&eacute;e, questionner son intendant en chef, visiter ses
+propri&eacute;t&eacute;s pr&egrave;s de Moscou, recevoir une foule de gens, qui jusque-l&agrave;
+avaient feint d'ignorer son existence, et qui maintenant se seraient
+offens&eacute;s s'il ne les avait pas re&ccedil;us. Hommes de loi, hommes d'affaires,
+parents &eacute;loign&eacute;s, simples connaissances, tous &eacute;taient &eacute;galement
+bienveillants et aimables pour le jeune h&eacute;ritier. Tous semblaient
+convaincus des hautes qualit&eacute;s de Pierre. Il s'entendait dire &agrave; chaque
+instant: &laquo;gr&acirc;ce &agrave; votre in&eacute;puisable bont&eacute;,&raquo; ou &laquo;gr&acirc;ce &agrave; votre grand
+c&oelig;ur&raquo;, ou bien &laquo;vous qui &ecirc;tes si pur&raquo;, ou bien &laquo;s'il &eacute;tait aussi
+intelligent que vous&raquo;, etc., etc., et il commen&ccedil;ait &agrave; croire sinc&egrave;rement
+&agrave; sa bont&eacute; in&eacute;puisable, &agrave; son intelligence hors ligne, d'autant plus
+facilement qu'au fond de son c&oelig;ur il avait toujours eu la conscience
+d'&ecirc;tre bon et intelligent. Ceux m&ecirc;me qui avaient &eacute;t&eacute; malveillants et
+d&eacute;sagr&eacute;ables &agrave; son &eacute;gard &eacute;taient devenus tendres et affectueux. L'a&icirc;n&eacute;e
+des princesses, celle qui avait la taille trop longue, les cheveux
+plaqu&eacute;s comme ceux d'une poup&eacute;e, et un caract&egrave;re rev&ecirc;che, &eacute;tait venue
+lui dire apr&egrave;s l'enterrement, en baissant les yeux et en rougissant,
+qu'elle regrettait leurs malentendus pass&eacute;s, et que, ne se sentant aucun
+droit &agrave; rien, elle lui demandait pourtant l'autorisation, apr&egrave;s le coup
+qui venait de la frapper, de rester quelques semaines encore dans cette
+maison qu'elle aimait tant, et o&ugrave; elle s'&eacute;tait si longtemps sacrifi&eacute;e.
+En voyant fondre en larmes cette fille habituellement impassible, Pierre
+lui saisit la main avec &eacute;motion et lui demanda pardon, ne sachant pas
+lui-m&ecirc;me de quoi il s'agissait. &Agrave; dater de ce jour, la princesse
+commen&ccedil;a &agrave; lui tricoter une &eacute;charpe de laine ray&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Fais-le pour elle, mon cher, car, apr&egrave;s tout, elle a beaucoup souffert
+du caract&egrave;re du d&eacute;funt,&raquo; lui disait le prince Basile.</p>
+
+<p>Et il lui fit signer un papier en faveur de la princesse, apr&egrave;s avoir
+d&eacute;cid&eacute;, &agrave; part lui, que cet os &agrave; ronger, autrement dit cette lettre de
+change de 30 000 roubles, devait &ecirc;tre jet&eacute; en p&acirc;ture &agrave; cette pauvre
+princesse pour lui fermer la bouche sur le r&ocirc;le qu'il avait jou&eacute; dans
+l'affaire du fameux portefeuille. Pierre signa la lettre de change, et
+la princesse devint encore plus affectueuse pour lui. Ses s&oelig;urs
+cadettes suivirent son exemple, surtout la plus jeune, la jolie
+princesse au grain de beaut&eacute;, qui ne laissait pas parfois d'embarrasser
+Pierre par ses sourires et le trouble qu'elle t&eacute;moignait &agrave; sa vue.</p>
+
+<p>Cette affection g&eacute;n&eacute;rale lui semblait si naturelle, qu'il lui paraissait
+impossible d'en discuter la sinc&eacute;rit&eacute;. Du reste, il n'avait gu&egrave;re le
+temps de s'interroger l&agrave;-dessus, berc&eacute; qu'il &eacute;tait par le charme
+enivrant de ses nouvelles sensations. Il sentait qu'il &eacute;tait le centre
+autour duquel gravitaient des int&eacute;r&ecirc;ts importants, et qu'on attendait de
+lui une activit&eacute; constante; son inaction aurait &eacute;t&eacute; nuisible &agrave; beaucoup
+de monde, et, tout en comprenant le bien qu'il aurait pu faire, il n'en
+faisait tout juste que ce qu'on lui demandait, en laissant &agrave; l'avenir le
+soin de compl&eacute;ter sa t&acirc;che.</p>
+
+<p>Le prince Basile s'&eacute;tait compl&egrave;tement empar&eacute; de Pierre et de la
+direction de ses affaires, et, tout en paraissant &agrave; bout de forces, il
+ne pouvait cependant se d&eacute;cider, apr&egrave;s tout, &agrave; livrer le possesseur
+d'une si grande fortune, le fils de son ami, aux caprices du sort et aux
+intrigues des coquins. Pendant les premiers jours qui suivirent la mort
+du comte Besoukhow, il le dirigeait en tout, et lui indiquait ce qu'il
+avait &agrave; faire d'un ton fatigu&eacute; qui semblait dire:</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez que je suis accabl&eacute; d'affaires, et que je ne m'occupe de
+vous que par pure charit&eacute;; vous comprenez bien d'ailleurs que ce que je
+vous propose est la seule chose faisable...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, mon ami, nous partons demain, lui dit-il un jour, d'un ton
+p&eacute;remptoire, en fermant les yeux et en promenant ses doigts sur le bras
+de Pierre, comme si ce d&eacute;part avait &eacute;t&eacute; discut&eacute; et d&eacute;cid&eacute; depuis
+longtemps. Nous partons demain; je t'offre avec plaisir une place dans
+ma cal&egrave;che. Le principal ici est arrang&eacute;, et il faut absolument que
+j'aille &agrave; P&eacute;tersbourg. Voici ce que j'ai re&ccedil;u du chancelier, auquel je
+m'&eacute;tais adress&eacute; pour toi: tu es gentilhomme de la chambre et attach&eacute; au
+corps diplomatique.&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; ce ton d'autorit&eacute;, Pierre, qui avait depuis si longtemps r&eacute;fl&eacute;chi
+&agrave; la carri&egrave;re qu'il pourrait suivre, essaya en vain de protester, mais
+il fut aussit&ocirc;t arr&ecirc;t&eacute; par le prince Basile. Le prince parlait, dans les
+cas extr&ecirc;mes, d'une voix basse et caverneuse qui excluait toute
+possibilit&eacute; d'interruption:</p>
+
+<p>&laquo;Mais, mon cher, je l'ai fait pour moi, pour ma conscience, il n'y a pas
+&agrave; m'en remercier; personne ne s'est jamais plaint d'&ecirc;tre trop aim&eacute;, et
+puis d'ailleurs tu es libre, et tu peux quitter le service quand tu
+voudras. Tu en jugeras par toi-m&ecirc;me &agrave; P&eacute;tersbourg. Aujourd'hui il n'est
+que temps de nous &eacute;loigner de ces terribles souvenirs...!&raquo;</p>
+
+<p>Et il soupira....</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; ton valet de chambre, mon ami, il pourra suivre dans ta
+cal&egrave;che. &Agrave; propos, j'oubliais de te dire, mon cher, que nous &eacute;tions en
+compte avec le d&eacute;funt: aussi ai-je gard&eacute; ce qui a &eacute;t&eacute; re&ccedil;u de la terre
+de Riazan; tu n'en as pas besoin, nous r&eacute;glerons plus tard.&raquo; Le prince
+Basile avait en effet re&ccedil;u et gard&eacute; plusieurs milliers de roubles
+provenant de la redevance de cette terre.</p>
+
+<p>L'atmosph&egrave;re tendre et affectueuse qui enveloppait Pierre &agrave; Moscou le
+suivit &agrave; P&eacute;tersbourg. Il lui fut impossible de refuser la place, ou,
+pour mieux dire, la nomination (car il ne faisait rien) que lui avait
+procur&eacute;e le prince Basile. Ses nombreuses connaissances, les invitations
+qu'il recevait de toutes parts, le retenaient plus fortement peut-&ecirc;tre
+encore qu'&agrave; Moscou dans ce r&ecirc;ve &eacute;veill&eacute;, dans cette agitation constante
+que lui causait l'impression d'un bonheur attendu et enfin r&eacute;alis&eacute;.</p>
+
+<p>Plusieurs de ses compagnons de folies s'&eacute;taient dispers&eacute;s: la garde
+&eacute;tait en marche, Dologhow servait comme soldat, Anatole avait rejoint
+l'arm&eacute;e dans l'int&eacute;rieur, le prince Andr&eacute; faisait la guerre.... Aussi
+Pierre ne passait-il plus ses nuits &agrave; s'amuser comme il aimait tant
+autrefois &agrave; le faire, et il n'avait plus ces conversations et ces
+relations intimes qui, il y a quelque temps encore, lui plaisaient tant.
+Tout son temps &eacute;tait pris par des d&icirc;ners et des bals, en compagnie du
+prince Basile, de sa forte et puissante femme, et de la belle H&eacute;l&egrave;ne.</p>
+
+<p>Anna Pavlovna Sch&eacute;rer n'avait pas &eacute;t&eacute; la derni&egrave;re &agrave; prouver &agrave; Pierre
+combien le sentiment de la soci&eacute;t&eacute; &eacute;tait chang&eacute; &agrave; son &eacute;gard.</p>
+
+<p>Jadis, quand il se trouvait en pr&eacute;sence d'Anna Pavlovna, il sentait
+toujours que ce qu'il disait manquait de tact et de convenance, et que
+ses appr&eacute;ciations les plus intelligentes devenaient compl&egrave;tement
+stupides d&egrave;s qu'il les formulait, tandis que les propos les plus idiots
+du prince Hippolyte &eacute;taient accept&eacute;s comme des traits d'esprit,
+Aujourd'hui, au contraire, tout ce qu'il &eacute;non&ccedil;ait &eacute;tait &laquo;charmant&raquo;, et
+si Anna Pavlovna n'exprimait pas toujours son approbation, il voyait
+bien que c'&eacute;tait uniquement par &eacute;gard pour sa modestie.</p>
+
+<p>Au commencement de l'hiver de 1805 &agrave; 1806, Pierre re&ccedil;ut le petit billet
+rose habituel qui contenait une invitation. Le post-scriptum disait:</p>
+
+<p>&laquo;Vous trouverez chez moi la belle H&eacute;l&egrave;ne qu'on ne se lasse jamais de
+voir.&raquo;</p>
+
+<p>En lisant ce billet, il sentit pour la premi&egrave;re fois qu'il existait
+entre lui et H&eacute;l&egrave;ne un certain lien parfaitement visible pour plusieurs
+personnes. Cette id&eacute;e l'effraya, parce qu'elle entra&icirc;nait &agrave; sa suite de
+nouvelles obligations qu'il ne d&eacute;sirait pas contracter, et elle le
+r&eacute;jouit en m&ecirc;me temps, comme une supposition amusante.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e d'Anna Pavlovna &eacute;tait en tous points semblable &agrave; celle de
+l'&eacute;t&eacute; pr&eacute;c&eacute;dent, avec cette diff&eacute;rence que la primeur actuelle n'&eacute;tait
+plus Mortemart, mais un diplomate tout fra&icirc;chement d&eacute;barqu&eacute; de Berlin,
+et qui apportait les d&eacute;tails les plus nouveaux sur le s&eacute;jour de
+l'empereur Alexandre &agrave; Potsdam, o&ugrave; les deux augustes amis s'&eacute;taient jur&eacute;
+une alliance &eacute;ternelle pour la d&eacute;fense du bon droit contre l'ennemi du
+genre humain. Anna Pavlovna re&ccedil;ut Pierre avec la nuance de tristesse
+exig&eacute;e par la perte r&eacute;cente qu'il venait de faire, car on semblait
+s'&ecirc;tre donn&eacute; le mot pour lui persuader qu'il en avait beaucoup de
+chagrin: c'&eacute;tait cette m&ecirc;me nuance de tristesse qu'elle affectait
+toujours en parlant de l'imp&eacute;ratrice Marie F&eacute;odorovna. Avec son tact
+tout particulier, elle organisa aussit&ocirc;t diff&eacute;rents groupes: le
+principal, compos&eacute; de g&eacute;n&eacute;raux et du prince Basile, jouissait du
+diplomate; le second s'&eacute;tait r&eacute;uni autour de la table de th&eacute;. Mlle
+Sch&eacute;rer se trouvait dans l'&eacute;tat d'excitation d'un chef d'arm&eacute;e sur le
+champ de bataille, dont le cerveau est plein des plus brillantes
+conceptions, mais &agrave; qui le temps manque pour les ex&eacute;cuter. Ayant
+remarqu&eacute; que Pierre se dirigeait vers le premier groupe, elle le toucha
+l&eacute;g&egrave;rement du doigt:</p>
+
+<p>&laquo;Attendez, lui dit-elle, j'ai des vues sur vous pour ce soir.&raquo;</p>
+
+<p>Et, regardant H&eacute;l&egrave;ne, elle sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Ma bonne H&eacute;l&egrave;ne, il faut que vous soyez charitable pour ma pauvre
+tante, qui a une adoration pour vous: allez lui tenir compagnie pour dix
+minutes, et voici cet aimable comte qui va se sacrifier avec vous.&raquo;</p>
+
+<p>Elle retint Pierre, en ayant l'air de lui faire une confidence:</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas qu'elle est ravissante? lui dit-elle tout bas, en lui
+d&eacute;signant la belle H&eacute;l&egrave;ne, qui s'avan&ccedil;ait majestueusement vers la
+&laquo;tante&raquo;.... Quelle tenue pour une aussi jeune fille! quel tact! quel
+c&oelig;ur! Heureux celui qui l'obtiendra!... l'homme qui l'&eacute;pousera, f&ucirc;t-il
+le plus obscur, est s&ucirc;r d'arriver au premier rang... n'est-ce pas votre
+avis?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre r&eacute;pondit en s'associant sinc&egrave;rement aux &eacute;loges d'Anna Pavlovna,
+car, lorsqu'il lui arrivait de songer &agrave; H&eacute;l&egrave;ne, c'&eacute;taient pr&eacute;cis&eacute;ment sa
+beaut&eacute; et sa tenue pleine de dignit&eacute; et de r&eacute;serve qui se pr&eacute;sentaient
+tout d'abord &agrave; son imagination.</p>
+
+<p>La &laquo;tante&raquo;, blottie dans son petit coin, y re&ccedil;ut les deux jeunes gens,
+sans t&eacute;moigner cependant le moindre empressement pour H&eacute;l&egrave;ne; au
+contraire, elle jeta &agrave; sa ni&egrave;ce un regard effray&eacute;, comme pour lui
+demander ce qu'elle devait en faire. Sans en tenir compte, Anna
+Pavlovna dit tout haut &agrave; Pierre, en regardant H&eacute;l&egrave;ne et en s'&eacute;loignant:</p>
+
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re que vous ne trouverez plus qu'on s'ennuie chez moi?&raquo;</p>
+
+<p>H&eacute;l&egrave;ne sourit, &eacute;tonn&eacute;e que cette supposition p&ucirc;t s'adresser &agrave; une
+personne qui avait l'insigne bonheur de l'admirer et de causer avec
+elle. La &laquo;tante&raquo;, apr&egrave;s avoir touss&eacute; une ou deux fois pour &eacute;claircir sa
+voix, exprima en fran&ccedil;ais &agrave; H&eacute;l&egrave;ne le plaisir qu'elle avait &agrave; la voir,
+et, se tournant du c&ocirc;t&eacute; de Pierre, elle r&eacute;p&eacute;ta la m&ecirc;me c&eacute;r&eacute;monie.
+Pendant que cette conversation somnif&egrave;re se tra&icirc;nait en boitant, H&eacute;l&egrave;ne
+adressa &agrave; Pierre un de ses beaux et radieux sourires que, du reste, elle
+prodiguait &agrave; tout le monde. Il y &eacute;tait tellement habitu&eacute;, qu'il ne le
+remarqua m&ecirc;me pas. La &laquo;tante&raquo; l'interrogeait sur la collection de
+tabati&egrave;res qui avait appartenu au vieux comte Besoukhow, et lui faisait
+admirer la sienne, orn&eacute;e du portrait de son mari.</p>
+
+<p>&laquo;C'est sans doute de V...&raquo; dit Pierre en nommant un c&eacute;l&egrave;bre peintre en
+miniatures.</p>
+
+<p>Alors il se pencha au-dessus de la table pour prendre la tabati&egrave;re; cela
+ne l'emp&ecirc;chait pas de pr&ecirc;ter l'oreille en m&ecirc;me temps aux conversations
+de l'autre groupe. Il &eacute;tait sur le point de se lever, lorsque la &laquo;tante&raquo;
+lui tendit sa tabati&egrave;re par-dessus la t&ecirc;te d'H&eacute;l&egrave;ne. H&eacute;l&egrave;ne se pencha en
+avant, toute souriante. Elle portait, selon la mode du temps, un
+corsage tr&egrave;s &eacute;chancr&eacute; dans le dos et sur la poitrine. Son buste, dont la
+blancheur rappelait &agrave; Pierre celle du marbre, &eacute;tait si pr&egrave;s de lui, que,
+malgr&eacute; sa mauvaise vue, il distinguait involontairement toutes les
+beaut&eacute;s de ses &eacute;paules et de son cou, si pr&egrave;s de ses l&egrave;vres, qu'il
+n'aurait eu qu'&agrave; se baisser d'une ligne pour les y poser. Il sentait la
+ti&egrave;de chaleur de son corps, m&ecirc;l&eacute;e &agrave; la suave odeur des parfums, et il
+entendait vaguement craquer son corset au moindre mouvement. Ce n'&eacute;tait
+pas pourtant le parfait ensemble des beaut&eacute;s de cette statue de marbre
+qui venait de le frapper ainsi; c'&eacute;taient les charmes de ce corps
+ravissant qu'il devinait sous cette l&eacute;g&egrave;re gaze. La violence de la
+sensation qui p&eacute;n&eacute;tra tout son &ecirc;tre effa&ccedil;a &agrave; jamais ses premi&egrave;res
+impressions, et il lui fut aussi impossible d'y revenir, qu'il est
+impossible de retrouver ses illusions perdues.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'aviez donc pas remarqu&eacute; combien je suis belle? semblait lui dire
+H&eacute;l&egrave;ne. Vous n'aviez pas remarqu&eacute; que je suis une femme et une femme que
+chacun peut obtenir, vous surtout?&raquo; disait son regard.</p>
+
+<p>Et Pierre comprit en cet instant que non seulement H&eacute;l&egrave;ne pouvait
+devenir sa femme, mais qu'elle le deviendrait, et cela aussi
+positivement que s'ils &eacute;taient d&eacute;j&agrave; devant le pr&ecirc;tre. Comment et quand?
+Il l'ignorait. Serait-ce un bonheur? Il ne le savait pas; il pressentait
+m&ecirc;me plut&ocirc;t que ce serait un malheur, mais il &eacute;tait s&ucirc;r que cela
+arriverait.</p>
+
+<p>Pierre baissa les yeux et les releva, en essayant de revoir en elle
+cette froide beaut&eacute; qui jusqu'&agrave; ce jour l'avait laiss&eacute; si indiff&eacute;rent;
+il ne le pouvait plus, il subissait son influence et il ne s'&eacute;levait
+plus entre eux d'autre barri&egrave;re que sa seule volont&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Bon, je vous laisse dans votre petit coin.... Je vois que vous y &ecirc;tes
+tr&egrave;s bien,&raquo; dit Mlle Sch&eacute;rer en passant.</p>
+
+<p>Et Pierre se demanda avec terreur s'il n'avait pas commis quelque
+inconvenance, et s'il n'avait pas laiss&eacute; deviner son trouble int&eacute;rieur.
+Il se rapprocha du principal groupe.</p>
+
+<p>&laquo;On dit que vous embellissez votre maison de P&eacute;tersbourg?&raquo; lui dit Anna
+Pavlovna.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai en effet: l'architecte lui avait d&eacute;clar&eacute; que des
+arrangements int&eacute;rieurs &eacute;taient indispensables, et il l'avait laiss&eacute;
+faire.</p>
+
+<p>&laquo;C'est tr&egrave;s bien, mais ne d&eacute;m&eacute;nagez pas de chez le prince Basile; il est
+bon d'avoir un ami comme le prince, j'en sais quelque chose, dit Anna
+Pavlovna, en souriant &agrave; ce dernier.... Vous &ecirc;tes si jeune, vous avez
+besoin de conseils; vous ne m'en voudrez pas d'user de mon privil&egrave;ge de
+vieille femme...&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta dans l'attente d'un compliment, comme le font
+habituellement les dames qui parlent de leur &acirc;ge.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous vous mariez, ce sera autre chose!...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle enveloppa Pierre et H&eacute;l&egrave;ne d'un m&ecirc;me regard. Ils ne se voyaient
+pas, mais Pierre la sentait toujours dans une proximit&eacute; effrayante pour
+lui, et il murmura une r&eacute;ponse banale.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; chez lui, il ne put s'endormir; il pensait toujours &agrave; ce qu'il
+avait &eacute;prouv&eacute;. Il venait seulement de comprendre que cette femme qu'il
+avait connue enfant, et dont il disait distraitement: &laquo;Oui, elle est
+belle,&raquo; pouvait lui appartenir.</p>
+
+<p>&laquo;Mais elle est b&ecirc;te, je l'ai toujours dit, pensait-il. Il y a donc
+quelque chose de mauvais, de d&eacute;fendu dans le sentiment qu'elle a
+provoqu&eacute; en moi. Ne m'a-t-on pas racont&eacute; que son fr&egrave;re Anatole avait eu
+de l'amour pour elle et elle pour lui, et que c'est &agrave; cause de cela
+qu'il avait &eacute;t&eacute; renvoy&eacute;? Son autre fr&egrave;re, c'est Hippolyte; son p&egrave;re,
+c'est le prince Basile; ce n'est pas bien,&raquo; pensait-il.</p>
+
+<p>Et cependant, au milieu de toutes ces r&eacute;flexions vagues sur la valeur
+morale d'H&eacute;l&egrave;ne, il se surprenait souriant et r&ecirc;vant &agrave; elle, &agrave; elle
+devenue sa femme, avec l'espoir qu'elle pourrait l'aimer et que tout ce
+qu'on avait pu en dire &eacute;tait faux, et tout &agrave; coup il la revoyait de
+nouveau, non pas elle, H&eacute;l&egrave;ne, mais ce corps charmant rev&ecirc;tu de blanches
+draperies.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi donc ne l'avais-je pas vue ainsi auparavant?...&raquo; Et, trouvant
+quelque chose de malhonn&ecirc;te et de r&eacute;pulsif dans ce mariage, il se
+reprochait sa faiblesse.</p>
+
+<p>Il se rappelait ses mots, ses regards, et les mots et les regards de
+ceux qui les avaient vus ensemble et les allusions transparentes de Mlle
+Sch&eacute;rer, et celles du prince Basile, et il se demandait avec &eacute;pouvante
+s'il ne s'&eacute;tait pas d&eacute;j&agrave; trop engag&eacute; &agrave; faire une chose &eacute;videmment
+mauvaise et contre sa conscience..., et, tout en pronon&ccedil;ant cet arr&ecirc;t,
+au fond de son &acirc;me s'&eacute;levait la brillante image d'H&eacute;l&egrave;ne, entour&eacute;e de
+l'aur&eacute;ole de sa beaut&eacute; f&eacute;minine.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Au mois de septembre de l'ann&eacute;e 1805, le prince Basile re&ccedil;ut la mission
+d'aller inspecter quatre gouvernements; il avait sollicit&eacute; cette
+commission pour faire en m&ecirc;me temps, sans bourse d&eacute;lier, la tourn&eacute;e de
+ses terres ruin&eacute;es, prendre en passant son fils Anatole et se rendre
+avec lui chez le prince Nicolas Bolkonsky, afin d'essayer de le marier &agrave;
+la fille du vieux richard. Mais, avant de se lancer dans cette nouvelle
+entreprise, il &eacute;tait n&eacute;cessaire d'en finir avec l'ind&eacute;cision de Pierre,
+qui passait chez lui toutes ses journ&eacute;es, et s'y montrait b&ecirc;te, confus
+et embarrass&eacute; (comme le sont les amoureux) en pr&eacute;sence d'H&eacute;l&egrave;ne, sans
+faire un pas en avant, un pas d&eacute;cisif.</p>
+
+<p>&laquo;Tout cela est bel et bon, mais il faut que cela finisse,&raquo; se dit un
+matin avec un soupir m&eacute;lancolique le prince Basile, qui commen&ccedil;ait &agrave;
+trouver que Pierre, qui lui devait tant, ne se conduisait pas
+pr&eacute;cis&eacute;ment bien en cette circonstance: &laquo;C'est la jeunesse,
+l'&eacute;tourderie? Que le bon Dieu le b&eacute;nisse, continuait-il, en constatant
+avec satisfaction sa propre indulgence; mais il faut que cela
+finisse!... C'est apr&egrave;s-demain la f&ecirc;te d'H&eacute;l&egrave;ne: je r&eacute;unirai quelques
+parents, et s'il ne comprend pas ce qu'il lui reste &agrave; faire, j'y
+veillerai: c'est mon devoir de p&egrave;re!&raquo;</p>
+
+<p>Six semaines s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es depuis la soir&eacute;e de Mlle Sch&eacute;rer et la
+nuit d'insomnie pendant laquelle Pierre avait d&eacute;cid&eacute; que son mariage
+avec H&eacute;l&egrave;ne serait sa perte, et qu'il ne lui restait plus qu'&agrave; partir
+pour l'&eacute;viter. Cependant il n'avait point quitt&eacute; la maison du prince
+Basile, et il sentait avec terreur qu'il se liait davantage tous les
+jours, et qu'il ne pouvait plus se retrouver aupr&egrave;s d'H&eacute;l&egrave;ne avec son
+indiff&eacute;rence premi&egrave;re; d'un autre c&ocirc;t&eacute;, il n'avait pas la force de se
+d&eacute;tacher d'elle et se voyait contraint de l'&eacute;pouser, en d&eacute;pit du
+malheur qui r&eacute;sulterait pour lui de cette union. Peut-&ecirc;tre aurait-il pu
+se retirer encore &agrave; temps si le prince Basile, qui jusque-l&agrave; n'avait
+jamais ouvert ses salons, ne s'&eacute;tait plu &agrave; avoir du monde chez lui tous
+les soirs, et l'absence de Pierre, du moins &agrave; ce qu'on lui assurait,
+aurait enlev&eacute; un &eacute;l&eacute;ment de plaisir &agrave; ces r&eacute;unions, en trompant
+l'attente de tous. Dans les courts instants que le prince Basile passait
+&agrave; la maison, il ne manquait jamais l'occasion, en lui offrant &agrave; baiser
+sa joue ras&eacute;e de frais, de lui dire: &laquo;&agrave; demain,&raquo; ou bien &laquo;au revoir, &agrave;
+d&icirc;ner&raquo;, ou bien encore &laquo;c'est pour toi que je reste&raquo;, et cependant s'il
+lui arrivait de rester chez lui pour Pierre, comme il le disait, il ne
+lui t&eacute;moignait aucune attention sp&eacute;ciale.</p>
+
+<p>Pierre n'avait pas le courage de tromper ses esp&eacute;rances Tous les jours
+il se r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que je parvienne &agrave; la conna&icirc;tre; me suis-je tromp&eacute; alors, ou
+vois-je faux &agrave; pr&eacute;sent?... Elle n'est pas sotte, elle est charmante;
+elle ne parle pas beaucoup, il est vrai, mais elle ne dit jamais de
+sottises et ne s'embarrasse jamais!&raquo;</p>
+
+<p>Il essayait parfois de l'entra&icirc;ner dans une discussion, mais elle
+r&eacute;pondait invariablement, d'une voix douce, par une r&eacute;flexion qui
+t&eacute;moignait du peu d'int&eacute;r&ecirc;t qu'elle y prenait, ou par un sourire et un
+regard qui, aux yeux de Pierre, &eacute;taient le signe infaillible de sa
+sup&eacute;riorit&eacute;. Elle avait sans doute raison de traiter de billeves&eacute;es ces
+dissertations, compar&eacute;es &agrave; son sourire: elle en avait un tout
+particulier &agrave; son adresse, radieux et confiant, tout autre que ce
+sourire banal qui illuminait ordinairement son beau visage. Pierre
+savait qu'on attendait de lui un mot, un pas au del&agrave; d'une certaine
+limite, et il savait que t&ocirc;t ou tard il la franchirait, malgr&eacute;
+l'incompr&eacute;hensible terreur qui s'emparait de lui &agrave; cette seule pens&eacute;e.
+Que de fois pendant ces six semaines ne s'&eacute;tait-il pas senti entra&icirc;n&eacute; de
+plus en plus vers cet ab&icirc;me, et ne s'&eacute;tait-il pas demand&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est ma fermet&eacute;? N'en ai-je donc plus?&raquo;</p>
+
+<p>Pendant ces terribles luttes, sa fermet&eacute; habituelle semblait, en effet,
+compl&egrave;tement an&eacute;antie. Pierre appartenait &agrave; cette cat&eacute;gorie peu
+nombreuse d'hommes qui ne sont forts que lorsqu'ils sentent que leur
+conscience n'a rien &agrave; leur reprocher, et, &agrave; partir du moment o&ugrave;,
+au-dessus de la tabati&egrave;re de la &laquo;tante&raquo;, le d&eacute;mon du d&eacute;sir s'&eacute;tait
+empar&eacute; de lui, un sentiment inconscient de culpabilit&eacute; paralysait son
+esprit de r&eacute;solution.</p>
+
+<p>Une petite soci&eacute;t&eacute; d'intimes, de parents et d'amis, au dire de la
+princesse, soupait chez eux le soir de la f&ecirc;te d'H&eacute;l&egrave;ne, et on leur
+avait donn&eacute; &agrave; entendre que, ce soir-l&agrave;, devait se d&eacute;cider le sort de
+celle qu'on f&ecirc;tait. La princesse Kouraguine, dont l'embonpoint s'&eacute;tait
+accus&eacute; et qui jadis avait &eacute;t&eacute; une beaut&eacute; imposante, occupait le haut
+bout de la table; &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s &eacute;taient assis les h&ocirc;tes les plus
+marquants: un vieux g&eacute;n&eacute;ral, sa femme et Mlle Sch&eacute;rer; &agrave; l'autre bout se
+trouvaient les invit&eacute;s plus &acirc;g&eacute;s et les personnes de la maison, Pierre
+et H&eacute;l&egrave;ne &agrave; c&ocirc;t&eacute; l'un de l'autre. Le prince Basile ne soupait pas: il se
+promenait autour de la table, s'approchant de l'un ou de l'autre de ses
+invit&eacute;s. Il &eacute;tait d'excellente humeur; il disait &agrave; chacun un mot
+aimable, sauf cependant &agrave; H&eacute;l&egrave;ne et &agrave; Pierre, dont il feignait d'ignorer
+la pr&eacute;sence. Les bougies brillaient de tout leur &eacute;clat: l'argenterie,
+les cristaux, les toilettes des dames et les &eacute;paulettes d'or et d'argent
+scintillaient &agrave; leurs feux; autour de la table s'agitait la livr&eacute;e rouge
+des domestiques. On n'entendait que le cliquetis des couteaux, le bruit
+des assiettes, des verres, les voix anim&eacute;es de plusieurs conversations.
+Un vieux chambellan assurait de son amour br&ucirc;lant une vieille baronne,
+qui lui r&eacute;pondait par un &eacute;clat de rire; un autre racontait la
+m&eacute;saventure d'une certaine Marie Victorovna, et le prince Basile, au
+milieu de la table, provoquait l'attention en d&eacute;crivant aux dames, d'un
+ton railleur, la derni&egrave;re s&eacute;ance du conseil de l'empire, au cours de
+laquelle le nouveau g&eacute;n&eacute;ral gouverneur de Saint-P&eacute;tersbourg avait re&ccedil;u
+et avait lu le fameux rescrit que l'empereur Alexandre lui avait adress&eacute;
+de l'arm&eacute;e. Dans ce rescrit, Sa Majest&eacute; constatait les nombreuses
+preuves de fid&eacute;lit&eacute; que son peuple lui donnait &agrave; tout instant, et
+assurait que celles de la ville de P&eacute;tersbourg lui &eacute;taient
+particuli&egrave;rement agr&eacute;ables, qu'il &eacute;tait fier d'&ecirc;tre &agrave; la t&ecirc;te d'une
+pareille nation et qu'il t&acirc;cherait de s'en rendre digne!</p>
+
+<p>Le rescrit d&eacute;butait par ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Sergue&iuml; Kousmitch, de tous c&ocirc;t&eacute;s arrivent jusqu'&agrave; moi,&raquo; etc., etc.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, demandait une dame, il n'a pas lu plus loin que &laquo;Sergue&iuml;
+Kousmitch&raquo;?</p>
+
+<p>&mdash;Pas une demi-syllabe de plus...&raquo; Sergue&iuml; Kousmitch, de tous c&ocirc;t&eacute;s...
+de tous c&ocirc;t&eacute;s, Sergue&iuml; Kousmitch&raquo;..., et le pauvre Viasmitinow ne put
+aller plus loin, r&eacute;pondit le prince Basile en riant. &Agrave; plusieurs
+reprises il essaya de reprendre la phrase, mais, &agrave; peine le mot
+&laquo;Sergue&iuml;&raquo; prononc&eacute;, sa voix tremblait; &agrave; &laquo;Kousmitch&raquo; les larmes
+arrivaient, et apr&egrave;s &laquo;de tous c&ocirc;t&eacute;s&raquo; les sanglots l'&eacute;touffaient au point
+qu'il ne pouvait continuer. Il tirait vite son mouchoir et recommen&ccedil;ait
+avec un nouvel effort le &laquo;Sergue&iuml; Kousmitch, de tous c&ocirc;t&eacute;s&raquo;, suivi de
+larmes, si bien qu'un autre s'offrit pour lire &agrave; sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas m&eacute;chant, s'&eacute;cria Anna Pavlovna en le mena&ccedil;ant du doigt,
+c'est un si brave et si excellent homme que notre bon Viasmitinow.&raquo;</p>
+
+<p>Tous riaient gaiement, sauf Pierre et H&eacute;l&egrave;ne, qui contenaient, en
+silence et avec peine, le sourire, rayonnant et embarrass&eacute; &agrave; la fois,
+que leurs sentiments intimes amenaient &agrave; tout moment sur leurs l&egrave;vres.</p>
+
+<p>On avait beau bavarder, rire, plaisanter, on avait beau manger avec
+app&eacute;tit du saut&eacute; et des glaces, go&ucirc;ter du vin du Rhin, en &eacute;vitant de les
+regarder, en un mot para&icirc;tre indiff&eacute;rent &agrave; leur &eacute;gard, on sentait
+instinctivement, au coup d'&oelig;il rapide qu'on leur jetait, aux &eacute;clats de
+rire, &agrave; l'anecdote de &laquo;Sergue&iuml; Kousmitch&raquo;, que tout cela n'&eacute;tait qu'un
+jeu, et que toute l'attention de la soci&eacute;t&eacute; se concentrait de plus en
+plus sur eux. Tout en imitant les sanglots de &laquo;Kousmitch&raquo;, le prince
+Basile examinait sa fille &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e; et il se disait &agrave; part lui:</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a va bien, &ccedil;a se d&eacute;cidera aujourd'hui.&raquo;</p>
+
+<p>Dans les yeux d'Anna Pavlovna, qui le mena&ccedil;ait du doigt, il lisait ses
+f&eacute;licitations sur le prochain mariage. La vieille princesse, enveloppant
+sa fille d'un regard courrouc&eacute;, et proposant, avec un soupir
+m&eacute;lancolique, du vin &agrave; sa voisine, semblait lui dire:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, il ne nous reste plus rien &agrave; faire, ma bonne amie, qu'&agrave; boire du
+vin doux; c'est le tour de cette jeunesse et de son bonheur insolent.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; bien le vrai bonheur, pensait le diplomate en contemplant les
+jeunes amoureux. Qu'elles sont insipides, toutes les folies que je
+d&eacute;bite, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de cela!&raquo;</p>
+
+<p>Au milieu des int&eacute;r&ecirc;ts mesquins et factices qui agitaient tout ce monde,
+s'&eacute;tait tout &agrave; coup fait jour un sentiment naturel, celui de la double
+attraction de deux jeunes gens beaux et pleins de s&egrave;ve, qui &eacute;crasait et
+dominait tout cet &eacute;chafaudage de conventions affect&eacute;es. Non seulement
+les ma&icirc;tres, mais les gens eux-m&ecirc;mes semblaient le comprendre, et
+s'attardaient &agrave; admirer la figure resplendissante d'H&eacute;l&egrave;ne et celle de
+Pierre, toute rouge et toute rayonnante d'&eacute;motion.</p>
+
+<p>Pierre &eacute;tait joyeux et confus &agrave; la fois de sentir qu'il &eacute;tait le but de
+tous les regards. Il &eacute;tait dans la situation d'un homme absorb&eacute; qui ne
+per&ccedil;oit que vaguement ce qui l'entoure, et qui n'entrevoit la r&eacute;alit&eacute;
+que par &eacute;clairs:</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi tout est fini!... comment cela s'est-il fait si vite?... car il
+n'y a plus &agrave; reculer, c'est devenu in&eacute;vitable pour elle, pour moi, pour
+tous.... Ils en sont si persuad&eacute;s que je ne puis pas les tromper.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce que se disait Pierre, en glissant un regard sur les
+&eacute;blouissantes &eacute;paules qui brillaient &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui.</p>
+
+<p>La honte le saisissait parfois: il lui &eacute;tait p&eacute;nible d'occuper
+l'attention g&eacute;n&eacute;rale, de se montrer si na&iuml;vement heureux, de jouer le
+r&ocirc;le de Paris ravisseur de la belle H&eacute;l&egrave;ne, lui dont la figure &eacute;tait si
+d&eacute;pourvue de charmes. Mais cela devait sans doute &ecirc;tre ainsi, et il s'en
+consolait. Il n'avait rien fait pour en arriver l&agrave;; il avait quitt&eacute;
+Moscou avec le prince Basile, et s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; chez lui... pourquoi ne
+l'aurait-il pas fait? Ensuite il avait jou&eacute; aux cartes avec elle, il lui
+avait ramass&eacute; son sac &agrave; ouvrage, il s'&eacute;tait promen&eacute; avec elle.... Quand
+donc cela avait-il commenc&eacute;? et maintenant le voil&agrave; presque fianc&eacute;!...
+Elle est l&agrave;, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui; il la voit, il la sent, il respire son
+haleine, il admire sa beaut&eacute;!... Tout &agrave; coup une voix connue, lui
+r&eacute;p&eacute;tant la m&ecirc;me question pour la seconde fois, le tira brusquement de
+sa r&ecirc;verie:</p>
+
+<p>&laquo;Dis-moi donc, quand as-tu re&ccedil;u la lettre de Bolkonsky? Tu es vraiment
+ce soir d'une distraction...&raquo; dit le prince Basile.</p>
+
+<p>Et Pierre remarqua que tous lui souriaient, &agrave; lui et &agrave; H&eacute;l&egrave;ne:</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s tout, puisqu'ils le savent, se dit-il, et d'autant mieux que
+c'est vrai...&raquo;</p>
+
+<p>Et son sourire bon enfant lui revint sur les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&laquo;Quand as-tu re&ccedil;u sa lettre? Est-ce d'Olm&uuml;tz qu'il t'&eacute;crit?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on penser &agrave; ces bagatelles, se dit Pierre. Oui, d'Olm&uuml;tz,&raquo;
+r&eacute;pondit-il avec un soupir.</p>
+
+<p>En sortant de table, il conduisit sa dame dans le salon voisin, &agrave; la
+suite des autres convives. On se s&eacute;para, et quelques-uns d'entre eux
+partirent, sans m&ecirc;me prendre cong&eacute; d'H&eacute;l&egrave;ne, pour bien marquer qu'ils ne
+voulaient pas d&eacute;tourner son attention; ceux qui approchaient d'elle pour
+la saluer ne restaient aupr&egrave;s d'elle qu'une seconde, en la suppliant de
+ne pas les reconduire.</p>
+
+<p>Le diplomate &eacute;tait triste et afflig&eacute; en quittant le salon. Qu'&eacute;tait sa
+futile carri&egrave;re &agrave; c&ocirc;t&eacute; du bonheur de ces jeunes gens? Le vieux g&eacute;n&eacute;ral,
+questionn&eacute; par sa femme sur ses douleurs rhumatismales, grommela une
+r&eacute;ponse tout haut, et se dit tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Quelle vieille sotte! parlez-moi d'H&eacute;l&egrave;ne Vassilievna, c'est une autre
+paire de manches; elle sera encore belle &agrave; cinquante ans.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il me semble que je puis vous f&eacute;liciter, murmura Anna Pavlovna &agrave; la
+princesse m&egrave;re, en l'embrassant tendrement. Si ce n'&eacute;tait ma migraine,
+je serais rest&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse ne r&eacute;pondit rien: elle &eacute;tait envieuse du bonheur de sa
+fille. Pendant que ces adieux s'&eacute;changeaient, Pierre &eacute;tait rest&eacute; seul
+avec H&eacute;l&egrave;ne dans le petit salon; il s'y &eacute;tait souvent trouv&eacute; seul avec
+elle dans ces derniers temps, sans lui avoir jamais parl&eacute; d'amour. Il
+sentait que le moment &eacute;tait venu, mais il ne pouvait se d&eacute;cider &agrave; faire
+ce dernier pas. Il avait honte: il lui semblait occuper &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle
+une place qui ne lui &eacute;tait pas destin&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Ce bonheur n'est pas pour toi, lui murmurait une voix int&eacute;rieure, il
+est pour ceux qui n'ont pas ce que tu as!&raquo;</p>
+
+<p>Mais il fallait rompre le silence. Il lui demanda si elle avait &eacute;t&eacute;
+contente de la soir&eacute;e. Elle r&eacute;pondit, avec sa simplicit&eacute; habituelle, que
+jamais sa f&ecirc;te n'avait &eacute;t&eacute; pour elle plus agr&eacute;able que cette ann&eacute;e. Les
+plus proches parents causaient encore dans le grand salon. Le prince
+Basile s'approcha nonchalamment de Pierre, et celui-ci ne trouva rien de
+mieux &agrave; faire que de se lever pr&eacute;cipitamment et de lui dire qu'il &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; tard. Un regard s&eacute;v&egrave;rement interrogateur se fixa sur lui, et parut
+lui dire que sa singuli&egrave;re r&eacute;ponse n'avait pas &eacute;t&eacute; comprise; mais le
+prince Basile, reprenant aussit&ocirc;t sa figure doucereuse, le for&ccedil;a &agrave; se
+rasseoir:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, H&eacute;l&egrave;ne? dit-il &agrave; sa fille de ce ton d'affectueuse tendresse,
+naturelle aux parents qui aiment leurs enfants, et que le prince imitait
+sans la ressentir... &laquo;Sergue&iuml; Kousmitch... de tous c&ocirc;t&eacute;s&raquo;...
+chantonna-t-il en tourmentant le bouton de son gilet.</p>
+
+<p>Pierre comprit que cette anecdote n'&eacute;tait pas ce qui int&eacute;ressait le
+prince Basile en ce moment, et celui-ci comprit que Pierre l'avait
+devin&eacute;. Il les quitta brusquement, et l'&eacute;motion que le jeune homme crut
+apercevoir sur les traits de ce vieillard le toucha; il se retourna vers
+H&eacute;l&egrave;ne: elle &eacute;tait confuse, embarrass&eacute;e et semblait lui dire:</p>
+
+<p>&laquo;C'est votre faute!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'est in&eacute;vitable, il le faut, mais je ne le puis&raquo;, se dit-il en
+recommen&ccedil;ant &agrave; causer de choses et d'autres et en lui demandant o&ugrave; &eacute;tait
+le sel de cette histoire de Sergue&iuml; Kousmitch.</p>
+
+<p>H&eacute;l&egrave;ne lui r&eacute;pondit qu'elle ne l'avait pas m&ecirc;me &eacute;cout&eacute;e.</p>
+
+<p>Dans la pi&egrave;ce voisine, la vieille princesse parlait de Pierre avec une
+dame &acirc;g&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Certainement c'est un parti tr&egrave;s brillant, mais le bonheur, ma ch&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Les mariages se font dans les cieux!&raquo; r&eacute;pondit la vieille dame.</p>
+
+<p>Le prince Basile, qui rentrait en ce moment, alla s'asseoir dans un coin
+&eacute;cart&eacute;, ferma les yeux et s'assoupit. Comme sa t&ecirc;te plongeait en avant,
+il se r&eacute;veilla.</p>
+
+<p>&laquo;Aline, dit-il &agrave; sa femme, allez voir ce qu'ils font.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse passa devant la porte du petit salon avec une indiff&eacute;rence
+affect&eacute;e, et y jeta un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&laquo;Ils n'ont pas boug&eacute;,&raquo; dit-elle &agrave; son mari.</p>
+
+<p>Le prince Basile fron&ccedil;a le sourcil, fit une moue de c&ocirc;t&eacute;, ses joues
+tremblot&egrave;rent, son visage prit une expression de mauvaise humeur
+vulgaire, il se secoua, et, rejetant sa t&ecirc;te en arri&egrave;re, il entra &agrave; pas
+d&eacute;cid&eacute;s dans le petit salon. Son air &eacute;tait si solennel et triomphant,
+que Pierre se leva effar&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu merci, dit-il, ma femme m'a tout racont&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Et il serra Pierre et sa fille dans ses bras....</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;l&egrave;ne, mon c&oelig;ur, quelle joie! quel bonheur!...&raquo;</p>
+
+<p>Sa voix tremblait....</p>
+
+<p>&laquo;J'aimais tant ton p&egrave;re... et elle sera pour toi une femme d&eacute;vou&eacute;e! Que
+Dieu vous b&eacute;nisse!...&raquo;</p>
+
+<p>Des larmes r&eacute;elles coulaient sur ses joues....</p>
+
+<p>&laquo;Princesse! cria-t-il &agrave; sa femme, venez donc!&raquo;</p>
+
+<p>La princesse arriva tout en pleurs, la vieille dame essuyait aussi ses
+larmes; on embrassait Pierre, et Pierre baisait la main d'H&eacute;l&egrave;ne;
+quelques secondes plus tard ils se retrouv&egrave;rent seuls:</p>
+
+<p>&laquo;Tout cela doit &ecirc;tre, se dit Pierre, donc il n'y a pas &agrave; se demander si
+c'est bien ou mal; c'est plut&ocirc;t bien, car me voil&agrave; sorti d'incertitude.&raquo;</p>
+
+<p>Il tenait la main de sa fianc&eacute;e, dont la belle gorge se soulevait et
+s'abaissait tour &agrave; tour.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;l&egrave;ne,&raquo; dit-il tout haut.</p>
+
+<p>Et il s'arr&ecirc;ta....</p>
+
+<p>&laquo;Il est pourtant d'usage, pensait-il, de dire quelque chose dans ces cas
+extraordinaires, mais que dit-on?&raquo;</p>
+
+<p>Il ne pouvait se le rappeler; il la regarda, elle se rapprocha de lui,
+toute rougissante.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! &ocirc;tez-les donc! &ocirc;tez-les,&raquo; dit-elle en lui indiquant ses lunettes.</p>
+
+<p>Pierre enleva ses lunettes, et ses yeux effray&eacute;s et interrogateurs
+avaient cette expression &eacute;trange, famili&egrave;re &agrave; ceux qui en portent
+habituellement. Il se baissait sur sa main, lorsque d'un mouvement
+rapide et violent elle saisit ses l&egrave;vres au passage et y imprima
+fortement les siennes; ce changement de sa r&eacute;serve habituelle en un
+abandon complet frappa Pierre d&eacute;sagr&eacute;ablement.</p>
+
+<p>&laquo;C'est trop tard, trop tard, pensa-t-il... c'est fini, et d'ailleurs je
+l'aime!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je vous aime!&raquo; ajouta-t-il tout haut, forc&eacute; de dire quelque chose.</p>
+
+<p>Mais cet aveu r&eacute;sonna si mis&eacute;rablement &agrave; son oreille, qu'il en eut
+honte.</p>
+
+<p>Six semaines apr&egrave;s, il &eacute;tait mari&eacute; et s'&eacute;tablissait, comme on le disait
+alors, en heureux possesseur de la plus belle des femmes et de plusieurs
+millions, dans le magnifique h&ocirc;tel des comtes Besoukhow, enti&egrave;rement
+remis &agrave; neuf pour la circonstance.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Le vieux prince Bolkonsky recevait en d&eacute;cembre 1805 une lettre du
+prince Basile, qui lui annon&ccedil;ait sa prochaine arriv&eacute;e et celle de son
+fils:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis charg&eacute; d'une inspection: cent verstes de d&eacute;tour ne peuvent
+m'emp&ecirc;cher de venir vous pr&eacute;senter mes devoirs, mon tr&egrave;s respect&eacute;
+bienfaiteur, lui &eacute;crivait-il; Anatole m'accompagne, il est en route pour
+l'arm&eacute;e et j'esp&egrave;re que vous voudrez bien lui permettre de vous exprimer
+de vive voix le profond respect qu'il vous porte, &agrave; l'exemple de son
+p&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, il n'y aura pas &agrave; mener Marie dans le monde, les
+soupirants viennent nous chercher ici;&raquo; voil&agrave; les paroles que laissa
+imprudemment &eacute;chapper la petite princesse, en apprenant cette nouvelle.
+Le prince fron&ccedil;a le sourcil et garda le silence.</p>
+
+<p>Deux semaines apr&egrave;s la r&eacute;ception de cette lettre, les gens du prince
+Basile firent leur apparition: ils pr&eacute;c&eacute;daient leurs ma&icirc;tres, qui
+arriv&egrave;rent le lendemain.</p>
+
+<p>Le vieux prince avait toujours eu une triste opinion du caract&egrave;re du
+prince Basile, et dans ces derniers temps sa brillante carri&egrave;re et les
+hautes dignit&eacute;s auxquelles il avait trouv&eacute; moyen de parvenir pendant les
+r&egrave;gnes des empereurs Paul et Alexandre, n'avaient fait que la fortifier.
+Il devina son arri&egrave;re-pens&eacute;e aux transparentes allusions de sa lettre et
+aux insinuations de la petite princesse, et sa mauvaise opinion se
+changea en un sentiment de profond m&eacute;pris. Il jurait comme un diable en
+parlant de lui, et, le jour de son arriv&eacute;e, il &eacute;tait encore plus grognon
+que d'habitude. &Eacute;tait-il de m&eacute;chante humeur parce que le prince Basile
+arrivait, ou cette visite augmentait-elle sa m&eacute;chante humeur? Le fait
+est qu'il &eacute;tait d'une humeur de dogue.</p>
+
+<p>Tikhone avait m&ecirc;me conseill&eacute; &agrave; l'architecte de ne pas entrer chez le
+prince:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez-le donc marcher, lui avait-il dit, en attirant l'attention de
+ce commensal sur le bruit des pas du prince. C'est sur ses talons qu'il
+marche, et nous savons ce que cela veut dire.&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; tout, d&egrave;s les neuf heures du matin, le prince, v&ecirc;tu d'une petite
+pelisse de velours, avec un collet de zibeline et un bonnet pareil,
+sortit pour faire sa promenade habituelle. Il avait neig&eacute; la veille;
+l'all&eacute;e qu'il parcourait pour aller aux orangeries &eacute;tait balay&eacute;e; on
+voyait encore les traces du travail du jardinier, et une pelle se tenait
+enfonc&eacute;e dans le tas de neige molle qui s'&eacute;levait en muraille des deux
+c&ocirc;t&eacute;s du chemin. Le prince fit, en silence et d'un air sombre, le tour
+des serres et des d&eacute;pendances:</p>
+
+<p>&laquo;Peut-on passer en tra&icirc;neau? demanda-t-il au vieil intendant qui
+l'accompagnait et qui semblait &ecirc;tre la copie fid&egrave;le de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;La neige est tr&egrave;s profonde, Excellence: aussi ai-je donn&eacute; l'ordre de
+la balayer sur la grande route.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince fit un signe d'approbation, et monta le perron.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu soit lou&eacute;! se dit l'intendant, le nuage n'a pas crev&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Et il ajouta tout haut:</p>
+
+<p>&laquo;Il aurait &eacute;t&eacute; difficile de passer, Excellence; aussi, ayant entendu
+dire qu'un ministre arrivait chez Votre Excellence...&raquo;</p>
+
+<p>Le prince se retourna brusquement, et fixa sur lui des yeux pleins de
+col&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Comment, un ministre? Quel ministre? Qui a donn&eacute; des ordres?
+s'&eacute;cria-t-il de sa voix dure et per&ccedil;ante. Pour la princesse ma fille, on
+ne balaye pas la route, et pour un ministre.... Il ne vient pas de
+ministre!...</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, j'avais suppos&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Tu as suppos&eacute;,&raquo; continua le prince hors de lui. Et en parlant &agrave; mots
+entrecoup&eacute;s:</p>
+
+<p>&laquo;Tu as suppos&eacute;... brigand!... va-nu-pieds!... je t'apprendrai &agrave;
+supposer...&raquo;</p>
+
+<p>Et, levant sa canne, il allait la laisser retomber certainement sur le
+dos d'Alpatitch, si celui-ci ne s'&eacute;tait instinctivement recul&eacute;.</p>
+
+<p>Effray&eacute; de la hardiesse de son mouvement, cependant tout naturel,
+Alpatitch inclina sa t&ecirc;te chauve devant le prince, qui, malgr&eacute; cette
+marque de soumission ou peut-&ecirc;tre &agrave; cause d'elle, ne releva plus sa
+canne, tout en continuant &agrave; crier:</p>
+
+<p>&laquo;Brigand! Qu'on rejette la neige sur la route!...&raquo;</p>
+
+<p>Et il entra violemment chez lui.</p>
+
+<p>La princesse Marie et Mlle Bourrienne attendaient le prince pour d&icirc;ner;
+elles le savaient de tr&egrave;s mauvaise humeur, mais la s&eacute;millante figure de
+Mlle Bourrienne semblait dire:</p>
+
+<p>&laquo;Peu m'importe! je suis toujours la m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Quant &agrave; la princesse Marie, si elle sentait bien qu'elle aurait d&ucirc;
+imiter cette placide indiff&eacute;rence, elle n'en avait pas la force. Elle
+&eacute;tait p&acirc;le, effray&eacute;e, et tenait ses yeux baiss&eacute;s:</p>
+
+<p>&laquo;Si je fais semblant de ne pas remarquer sa mauvaise humeur,
+pensait-elle, il dira que je ne lui t&eacute;moigne aucune sympathie, et si je
+ne lui en montre pas, il m'accusera d'&ecirc;tre ennuyeuse et maussade.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince jeta un regard sur la figure effar&eacute;e de sa fille:</p>
+
+<p>&laquo;Triple sotte, murmura-t-il entre ses dents, et l'autre n'est donc pas
+l&agrave;? l'aurait-on d&eacute;j&agrave; mise au courant?...&mdash;O&ugrave; est la princesse? Elle se
+cache?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est un peu indispos&eacute;e, r&eacute;pondit Mlle Bourrienne avec un sourire
+aimable, elle ne para&icirc;tra pas; c'est si naturel dans sa situation.</p>
+
+<p>&mdash;Hem! hem! cr&eacute;!... cr&eacute;!...&raquo; fit le prince en se mettant &agrave; table.</p>
+
+<p>Son assiette lui paraissant mal essuy&eacute;e, il la jeta derri&egrave;re lui;
+Tikhone la rattrapa au vol et la passa au ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel. La petite
+princesse n'&eacute;tait point souffrante, mais, pr&eacute;venue de la col&egrave;re du vieux
+prince, elle s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;e &agrave; ne pas sortir de ses appartements.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai peur pour l'enfant: Dieu sait ce qui peut lui arriver si je
+m'effraye,&raquo; disait-elle &agrave; Mlle Bourrienne, qu'elle avait prise en
+affection, qui passait chez elle ses journ&eacute;es, quelquefois m&ecirc;me ses
+nuits, et devant laquelle elle ne se g&ecirc;nait pas pour juger et critiquer
+son beau-p&egrave;re, qui lui inspirait une terreur et une antipathie
+invincibles.</p>
+
+<p>Ce dernier sentiment &eacute;tait r&eacute;ciproque, mais, chez le vieux prince,
+c'&eacute;tait le d&eacute;dain qui l'emportait.</p>
+
+<p>&laquo;Il nous arrive du monde, mon prince, dit Mlle Bourrienne en d&eacute;pliant sa
+serviette du bout de ses doigts roses. Son Excellence le prince
+Kouraguine avec son fils, &agrave; ce que j'ai entendu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Hem! Cette Excellence est un polisson! C'est moi qui l'ai fait entrer
+au minist&egrave;re, dit le prince d'un ton offens&eacute;. Quant &agrave; son fils, je ne
+sais pas pourquoi il vient; la princesse &Eacute;lisabeth Carlovna et la
+princesse Marie le savent peut-&ecirc;tre: moi, je ne le sais pas et n'ai pas
+besoin de le savoir!...&raquo;</p>
+
+<p>Il regarda sa fille, qui rougissait.</p>
+
+<p>&laquo;Es-tu malade, toi aussi? Est-ce par crainte du ministre? comme disait
+tout &agrave; l'heure cet idiot d'Alpatitch.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon p&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Mlle Bourrienne n'avait pas eu de chance dans le choix de son sujet de
+conversation; elle n'en continua pas moins &agrave; bavarder, et sur les
+orangeries, et sur la beaut&eacute; d'une fleur nouvellement &eacute;close, si bien
+que le prince s'adoucit un peu apr&egrave;s le potage.</p>
+
+<p>Le d&icirc;ner termin&eacute;, il se rendit chez sa belle-fille, qu'il trouva assise
+&agrave; une petite table et bavardant avec Macha, sa femme de chambre. Elle
+p&acirc;lit &agrave; la vue de son beau-p&egrave;re. Elle n'&eacute;tait gu&egrave;re en beaut&eacute; en ce
+moment, elle &eacute;tait m&ecirc;me plut&ocirc;t laide.</p>
+
+<p>Ses joues s'&eacute;taient allong&eacute;es, elle avait les yeux cern&eacute;s, et sa l&egrave;vre
+semblait se retrousser encore plus qu'auparavant.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est rien, je m'alourdis, dit-elle en r&eacute;ponse &agrave; une question de son
+beau-p&egrave;re, qui lui demandait de ses nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Besoin de rien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien!...&raquo;</p>
+
+<p>Et il sortit. Alpatitch se trouva sur son chemin dans l'antichambre.</p>
+
+<p>&laquo;La route est-elle recouverte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Excellence: pardonnez-moi, c'&eacute;tait par b&ecirc;tise.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince l'interrompit avec un sourire forc&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon, c'est bon!...&raquo;</p>
+
+<p>Et lui tendant la main, que l'autre baisa, il rentra dans son cabinet.</p>
+
+<p>Le prince Basile arriva le soir m&ecirc;me. Il trouva sur la grande route des
+cochers et des gens de la maison, qui, &agrave; force de cris et de jurons,
+firent franchir &agrave; son &laquo;vasok&raquo; (voiture sur patins) et &agrave; ses tra&icirc;neaux la
+neige qui avait &eacute;t&eacute; amoncel&eacute;e expr&egrave;s.</p>
+
+<p>On avait pr&eacute;par&eacute; pour chacun d'eux une chambre s&eacute;par&eacute;e.</p>
+
+<p>Anatole, sans habit, les poings sur les hanches, regardait fixement de
+ses beaux grands yeux et avec un sourire distrait un coin de la table
+devant laquelle il &eacute;tait assis. Toute l'existence n'&eacute;tait pour lui
+qu'une s&eacute;rie de plaisirs ininterrompue, y compris m&ecirc;me cette visite &agrave; un
+vieillard morose et &agrave; une h&eacute;riti&egrave;re sans beaut&eacute;. &Agrave; tout prendre, elle
+pouvait, &agrave; son avis, avoir m&ecirc;me un r&eacute;sultat comique. Et pourquoi ne pas
+l'&eacute;pouser puisqu'elle est riche? La richesse ne g&acirc;te rien! Une fois ras&eacute;
+et parfum&eacute; avec ce soin et cette &eacute;l&eacute;gance qu'il apportait toujours aux
+moindres d&eacute;tails de sa toilette, portant haut sa belle t&ecirc;te avec une
+expression naturellement conqu&eacute;rante, il rentra chez son p&egrave;re, autour
+duquel s'agitaient deux valets de chambre. Le prince Basile salua son
+fils gaiement d'un signe de t&ecirc;te, comme pour lui dire:</p>
+
+<p>&laquo;Tu es tr&egrave;s bien ainsi!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon p&egrave;re, sans plaisanterie, elle est tout simplement
+monstrueuse? dit Anatole, en reprenant un sujet qu'il avait plus d'une
+fois abord&eacute; pendant le voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de folies, je t'en prie, fais ton possible, et c'est l&agrave; le
+principal, pour &ecirc;tre respectueux et convenable envers le vieux.</p>
+
+<p>&mdash;S'il me d&eacute;coche des choses par trop d&eacute;sagr&eacute;ables, je m'en irai, je
+vous en avertis; je les d&eacute;teste, ces vieux!</p>
+
+<p>&mdash;N'oublie pas que tout d&eacute;pend de toi.&raquo;</p>
+
+<p>En attendant, on connaissait d&eacute;j&agrave;, du c&ocirc;t&eacute; des femmes, non seulement
+l'arriv&eacute;e du ministre et de son fils, mais les moindres d&eacute;tails sur
+leurs personnes. La princesse Marie, seule dans sa chambre, faisait
+d'inutiles efforts pour surmonter son &eacute;motion int&eacute;rieure:</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi ont-ils &eacute;crit? Pourquoi Lise m'en a-t-elle parl&eacute;? C'est
+impossible, je le sens!...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle ajoutait, en se regardant dans la glace:</p>
+
+<p>&laquo;Comment ferai-je mon entr&eacute;e dans le salon? Je ne pourrai jamais &ecirc;tre
+moi-m&ecirc;me, m&ecirc;me s'il me pla&icirc;t?&raquo;</p>
+
+<p>Et la pens&eacute;e de son p&egrave;re la remplissait de terreur. Macha avait d&eacute;j&agrave;
+racont&eacute; &agrave; la petite princesse et &agrave; Mlle Bourrienne comment ce beau
+gar&ccedil;on, au visage vermeil et aux sourcils noirs, s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; sur
+l'escalier comme un aigle, enjambant trois marches &agrave; la fois, tandis que
+le vieux papa tra&icirc;nait lourdement, clopin-clopant, un pied apr&egrave;s
+l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Ils sont arriv&eacute;s, Marie, le savez-vous?&raquo; lui dit sa belle-s&oelig;ur, en
+entrant chez elle avec Mlle Bourrienne.</p>
+
+<p>La petite princesse, dont la marche s'alourdissait de plus en plus,
+s'approcha d'un fauteuil et s'y laissa tomber: elle avait quitt&eacute; son
+d&eacute;shabill&eacute; du matin et avait mis une de ses plus jolies toilettes; sa
+coiffure &eacute;tait soign&eacute;e, mais l'animation de sa figure ne parvenait pas &agrave;
+cacher le changement de ses traits. Cette mise &eacute;l&eacute;gante le faisait au
+contraire ressortir davantage. Mlle Bourrienne, de son c&ocirc;t&eacute;, avait fait
+des frais qui mettaient en relief les charmes de sa jolie personne.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, et vous restez comme vous &ecirc;tes, ch&egrave;re princesse? dit-elle. On
+va venir annoncer que ces messieurs sont au salon, il faudra descendre,
+et vous ne faites pas un petit bout de toilette?&raquo;</p>
+
+<p>La petite princesse sonna aussit&ocirc;t une femme de chambre et passa
+gaiement en revue la garde-robe de sa belle-s&oelig;ur. La princesse Marie
+s'en voulait &agrave; elle-m&ecirc;me de son &eacute;motion, comme d'un manque de dignit&eacute;,
+et en voulait aussi &agrave; ses deux compagnes de trouver cela tout simple. Le
+leur reprocher, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; trahir les sensations qu'elle &eacute;prouvait; le
+refus de se parer aurait amen&eacute; des plaisanteries et des conseils sans
+fin. Elle rougit, l'&eacute;clat de ses beaux yeux s'&eacute;teignit, sa figure se
+marbra, et, en victime r&eacute;sign&eacute;e, elle s'abandonna &agrave; la direction de sa
+belle-s&oelig;ur et de Mlle Bourrienne, qui toutes deux s'occup&egrave;rent, &agrave; qui
+mieux mieux, &agrave; la rendre jolie. La pauvre fille &eacute;tait si laide,
+qu'aucune rivalit&eacute; entre elles n'&eacute;tait possible; aussi d&eacute;ploy&egrave;rent-elles
+toute leur science &agrave; l'habiller convenablement, avec la foi na&iuml;ve des
+femmes dans la puissance de l'ajustement.</p>
+
+<p>&laquo;Vraiment, ma bonne amie, cette robe n'est pas jolie, dit Lise en se
+reculant pour mieux juger de l'ensemble. Faites apporter l'autre, la
+robe massacat! Il s'agit peut-&ecirc;tre du sort de toute ta vie.... Ah non!
+elle est trop claire, elle ne te va pas.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas la robe qui manquait de gr&acirc;ce, mais bien la personne
+qu'elle habillait. La petite princesse et Mlle Bourrienne ne s'en
+rendaient pas compte, persuad&eacute;es qu'un n&oelig;ud bleu par-ci, une m&egrave;che de
+cheveux relev&eacute;e par-l&agrave;, qu'une &eacute;charpe abaiss&eacute;e sur la robe brune,
+rem&eacute;dieraient &agrave; tout. Elles ne voyaient pas qu'il &eacute;tait impossible de
+rem&eacute;dier &agrave; l'expression de ce visage effar&eacute;; elles avaient beau en
+changer le cadre, il restait toujours insignifiant et sans attrait.
+Apr&egrave;s deux ou trois essais, la princesse Marie, toujours soumise, se
+trouva tout &agrave; coup coiff&eacute;e avec les cheveux relev&eacute;s, ce qui la
+d&eacute;figurait encore davantage, et v&ecirc;tue de l'&eacute;l&eacute;gante robe massacat &agrave;
+&eacute;charpe bleue; la petite princesse, en ayant fait deux fois le tour pour
+la bien examiner de tous les c&ocirc;t&eacute;s et en arranger les plis, s'&eacute;cria
+enfin avec d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>&laquo;C'est impossible! Non, Marie, d&eacute;cid&eacute;ment cela ne vous va pas! Je vous
+aime mieux dans votre petite robe grise de tous les jours; non, de
+gr&acirc;ce, faites cela pour moi!... Katia, dit-elle &agrave; la femme de chambre,
+apportez la robe grise de la princesse. Vous allez voir, dit-elle &agrave; Mlle
+Bourrienne, en souriant d'avance &agrave; ses combinaisons artistiques, vous
+allez voir ce que je vais produire.&raquo;</p>
+
+<p>Katia apporta la robe; la princesse Marie restait immobile devant la
+glace. Mlle Bourrienne remarqua que ses yeux &eacute;taient humides, que ses
+l&egrave;vres tremblaient, et qu'elle &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; fondre en larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, ch&egrave;re princesse, encore un petit effort.&raquo;</p>
+
+<p>La petite princesse, enlevant la robe &agrave; la femme de chambre, s'approcha
+de sa belle-s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, Marie, nous allons faire cela bien gentiment, bien simplement.&raquo;</p>
+
+<p>Et toutes trois riaient et gazouillaient comme des oiseaux.</p>
+
+<p>&laquo;Non, laissez-moi!&raquo;</p>
+
+<p>Et sa voix avait une inflexion si s&eacute;rieuse, si m&eacute;lancolique, que le
+gazouillement de ces oiseaux s'arr&ecirc;ta court. Elles comprirent &agrave;
+l'expression de ces beaux yeux suppliants qu'il &eacute;tait inutile
+d'insister.</p>
+
+<p>&laquo;Au moins changez de coiffure! Je vous le disais bien, continua la
+princesse en s'adressant &agrave; Mlle Bourrienne, que Marie a une de ces
+figures auxquelles ce genre de coiffure ne va pas du tout, mais du tout!
+Changez-la, de gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, laissez-moi, tout cela m'est parfaitement &eacute;gal.&raquo;</p>
+
+<p>Ses compagnes ne pouvaient en effet s'emp&ecirc;cher de le reconna&icirc;tre. La
+princesse Marie, par&eacute;e de la sorte, &eacute;tait, il est vrai, plus laide que
+jamais, mais elles connaissaient la puissance de ce regard m&eacute;lancolique,
+indice chez elle d'une d&eacute;cision ferme et r&eacute;solue.</p>
+
+<p>&laquo;Vous changerez tout cela, n'est-ce pas?&raquo; dit Lise &agrave; sa belle-s&oelig;ur, qui
+demeura silencieuse.</p>
+
+<p>Et la petite princesse quitta la chambre. Rest&eacute;e seule, Marie ne se
+regarda pas dans la glace, et, oubliant de mettre une autre coiffure,
+elle resta compl&egrave;tement immobile. Elle pensait au mari, &agrave; cet &ecirc;tre fort
+et puissant, dou&eacute; d'un attrait incompr&eacute;hensible, qui devait la
+transporter dans son monde &agrave; lui, compl&egrave;tement diff&eacute;rent du sien, et
+plein de bonheur. Elle pensait &agrave; l'enfant, &agrave; son enfant semblable &agrave;
+celui de la fille de sa nourrice, qu'elle avait vu la veille. Elle le
+voyait d&eacute;j&agrave; suspendu &agrave; son sein... son mari &eacute;tait l&agrave;... il les regardait
+tendrement, elle et son enfant... &laquo;Mais tout cela est impossible! je
+suis trop laide!&raquo; pensa-t-elle.</p>
+
+<p>&laquo;Le th&eacute; est servi, le prince va sortir de chez lui!&raquo; lui cria tout &agrave;
+coup la femme de chambre, &agrave; travers la porte.</p>
+
+<p>Elle tressaillit et elle eut peur de ses propres pens&eacute;es. Avant de
+descendre, elle entra dans son oratoire, et, fixant ses regards sur
+l'image noircie du Sauveur, &eacute;clair&eacute;e par la douce lueur de la lampe,
+elle joignit les mains, et se recueillit quelques instants. Le doute
+tourmentait son &acirc;me: les joies de l'amour, de l'amour terrestre lui
+seraient-elles donn&eacute;es? Dans ses songes sur le mariage, elle entrevoyait
+toujours le bonheur domestique compl&eacute;t&eacute; par des enfants; mais son r&ecirc;ve
+secret, presque inavou&eacute; &agrave; elle-m&ecirc;me, &eacute;tait de go&ucirc;ter de cet amour
+terrestre, et ce sentiment &eacute;tait d'autant plus fort, qu'elle le cachait
+aux autres et &agrave; elle-m&ecirc;me: &laquo;Mon Dieu, comment chasser de mon c&oelig;ur ces
+insinuations diaboliques? Comment me d&eacute;rober &agrave; ces horribles pens&eacute;es,
+pour me soumettre avec calme &agrave; ta volont&eacute;?&raquo; &Agrave; peine avait-elle adress&eacute; &agrave;
+Dieu cette pri&egrave;re qu'elle en trouva la r&eacute;ponse dans son c&oelig;ur: &laquo;Ne
+d&eacute;sire rien pour toi-m&ecirc;me, ne cherche rien, ne te trouble pas et n'envie
+rien &agrave; personne; l'avenir doit te rester inconnu, mais il faut que cet
+avenir te trouve pr&ecirc;te &agrave; tout! S'il pla&icirc;t &agrave; Dieu de t'&eacute;prouver par les
+devoirs du mariage, que sa volont&eacute; s'accomplisse!&raquo; Ces pens&eacute;es la
+calm&egrave;rent, mais elle garda au fond de son c&oelig;ur le d&eacute;sir de voir se
+r&eacute;aliser son r&ecirc;ve d'amour, elle soupira, se signa et descendit, sans
+plus penser ni &agrave; sa robe, ni &agrave; sa coiffure, ni &agrave; son entr&eacute;e, ni &agrave; ce
+qu'elle dirait. Quelle valeur ces mis&egrave;res pouvaient-elles avoir devant
+les desseins du Tout-Puissant, sans la volont&eacute; duquel il ne tombe pas un
+cheveu de la t&ecirc;te de l'homme!</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+
+<p>La princesse Marie trouva d&eacute;j&agrave; au salon le prince Basile et son fils,
+causant avec la petite princesse et Mlle Bourrienne. Elle s'avan&ccedil;a
+gauchement, en marchant pesamment sur ses talons. Les deux hommes et
+Mlle Bourrienne se lev&egrave;rent, et la petite princesse s'&eacute;cria: &laquo;Voil&agrave;
+Marie!&raquo;</p>
+
+<p>Son coup d'&oelig;il les enveloppa tous distinctement. Elle vit se fondre en
+un aimable sourire l'expression grave qui avait pass&eacute; sur le visage du
+prince Basile &agrave; sa vue; elle vit les yeux de sa belle-s&oelig;ur suivre avec
+curiosit&eacute; sur la figure des visiteurs l'impression qu'elle produisait;
+elle vit Mlle Bourrienne avec ses rubans et son joli visage, qui n'avait
+jamais &eacute;t&eacute; aussi anim&eacute;, tourn&eacute; vers lui, mais elle ne le vit pas, <i>lui</i>!
+Seulement, elle comprit instinctivement que quelque chose de grand, de
+lumineux, de beau, s'approchait d'elle &agrave; son entr&eacute;e. Le prince Basile
+fut le premier &agrave; lui baiser la main; ses l&egrave;vres effleur&egrave;rent le front
+chauve inclin&eacute; sur elle<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, et, r&eacute;pondant &agrave; ses compliments, elle
+l'assura qu'elle ne l'avait point oubli&eacute;. Anatole survint, mais elle ne
+pouvait le voir: elle sentit sa main emprisonn&eacute;e dans une autre main
+ferme et douce, et elle toucha &agrave; peine de ses l&egrave;vres un front blanc,
+ombrag&eacute; de beaux cheveux ch&acirc;tains. Relevant les yeux, elle fut frapp&eacute;e
+de sa beaut&eacute;. Il se tenait devant elle, un doigt pass&eacute; dans la
+boutonni&egrave;re de son uniforme, la taille cambr&eacute;e; il se balan&ccedil;ait
+l&eacute;g&egrave;rement sur un pied, et la regardait en silence, sans penser &agrave; elle.
+Anatole n'avait pas la compr&eacute;hension vive, il n'&eacute;tait pas &eacute;loquent,
+mais en revanche il poss&eacute;dait ce calme si pr&eacute;cieux dans le monde et
+cette assurance que rien ne pouvait &eacute;branler. Un homme timide, qui se
+serait montr&eacute; embarrass&eacute; de l'inconvenance de son silence &agrave; une premi&egrave;re
+entrevue, et qui aurait fait des efforts pour en sortir, aurait empir&eacute;
+la situation, tandis qu'Anatole, qui ne s'en pr&eacute;occupait gu&egrave;re,
+continuait &agrave; examiner la coiffure de la princesse Marie, sans se presser
+le moins du monde de sortir de son mutisme:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous emp&ecirc;che pas de causer, avait-il l'air de dire, mais quant &agrave;
+moi, je n'en ai nulle envie!&raquo;</p>
+
+<p>La conscience de sa sup&eacute;riorit&eacute; donnait &agrave; ses rapports avec les femmes
+une certaine nuance de d&eacute;dain, qui avait le don d'&eacute;veiller en elles la
+curiosit&eacute;, la crainte, l'amour m&ecirc;me. Il paraissait leur dire:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous connais, croyez-moi! Pourquoi dissimuler?... vous ne demandez
+pas mieux!&raquo;</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre ne le pensait-il pas, c'&eacute;tait m&ecirc;me probable, car jamais il ne
+se donnait la peine de r&eacute;fl&eacute;chir, mais il imposait cette conviction, et
+la princesse Marie l'&eacute;prouva si bien, qu'elle s'empara aussit&ocirc;t du
+prince Basile, afin de faire comprendre &agrave; son fils qu'elle ne se
+trouvait pas digne d'occuper son attention. La conversation &eacute;tait vive
+et anim&eacute;e, gr&acirc;ce surtout au babillage de la petite princesse, qui
+entr'ouvrait &agrave; plaisir ses l&egrave;vres pour montrer ses dents blanches. Elle
+avait engag&eacute; avec le prince Basile une de ces causeries qui lui &eacute;taient
+habituelles et qui pouvaient faire supposer qu'entre elle et son
+interlocuteur il y avait un &eacute;change de souvenirs mutuels, d'anecdotes
+connues d'eux seuls, tandis que ce n'&eacute;tait qu'un l&eacute;ger tissu de phrases
+brillantes, qui ne supposait aucune intimit&eacute; ant&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Le prince Basile lui donnait la r&eacute;plique, ainsi qu'Anatole, qu'elle
+connaissait &agrave; peine. Mlle Bourrienne crut aussi de son devoir de faire
+sa partie dans cet &eacute;change de souvenirs, &eacute;trangers pour elle, et la
+princesse Marie se vit entra&icirc;n&eacute;e &agrave; y prendre gaiement part.</p>
+
+<p>&laquo;Nous pourrons au moins jouir de vous compl&egrave;tement, cher prince: ce
+n'&eacute;tait pas ainsi aux soir&eacute;es d'Annette, vous vous sauviez toujours...
+cette ch&egrave;re Annette!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'allez pas au moins me parler politique, comme Annette?</p>
+
+<p>&mdash;Et notre table de th&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne veniez-vous jamais chez Annette? demanda-t-elle &agrave; Anatole.
+Ah! je le sais, allez, votre fr&egrave;re Hippolyte m'a racont&eacute; vos exploits!&raquo;
+Et elle ajouta, en le mena&ccedil;ant de son joli doigt: &laquo;Je les connais, vos
+exploits de Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Et Hippolyte ne t'a pas racont&eacute;, demanda le prince Basile &agrave; son fils,
+en saisissant la main de la petite princesse comme pour la retenir, il
+ne t'a pas racont&eacute; comme il s&eacute;chait sur pied pour cette charmante
+princesse et comme elle le mettait &agrave; la porte.... Oh! c'est la perle des
+femmes, princesse,&raquo; dit-il &agrave; la princesse Marie.</p>
+
+<p>Mlle Bourrienne, de son c&ocirc;t&eacute;, au mot de &laquo;Paris&raquo;, profita de l'occasion
+pour jeter dans la conversation ses souvenirs personnels.</p>
+
+<p>Elle questionna Anatole sur son s&eacute;jour &agrave; Paris:</p>
+
+<p>&laquo;Paris lui avait-il plu?</p>
+
+<p>Anatole, heureux de lui r&eacute;pondre, souriait en la regardant; ayant d&eacute;cid&eacute;
+&agrave; l'avance dans son for int&eacute;rieur qu'il ne s'ennuierait pas &agrave;
+Lissy-Gory:</p>
+
+<p>&laquo;Elle n'est pas mal, pas mal du tout, cette demoiselle de compagnie,
+disait-il &agrave; part lui; j'esp&egrave;re que l'autre la prendra avec elle quand
+elle m'&eacute;pousera...; la petite est, ma foi, gentille!&raquo;</p>
+
+<p>Le vieux prince s'habillait dans son cabinet sans se h&acirc;ter: grognon et
+pensif, il r&eacute;fl&eacute;chissait &agrave; ce qu'il devait faire. L'arriv&eacute;e de ces
+visiteurs le contrariait.</p>
+
+<p>&laquo;Que me veulent-ils, le prince Basile et son fils? Le p&egrave;re est un
+h&acirc;bleur, un homme de rien, son fils doit &ecirc;tre gentil!</p>
+
+<p>Leur arriv&eacute;e le contrariait surtout parce qu'elle ramenait sur le tapis
+une question qu'il s'effor&ccedil;ait toujours d'&eacute;loigner, en cherchant &agrave; se
+tromper lui-m&ecirc;me. Il s'&eacute;tait bien souvent demand&eacute; s'il se d&eacute;ciderait un
+jour &agrave; se s&eacute;parer de sa fille, mais jamais il ne se posait
+cat&eacute;goriquement cette question, sachant bien que, s'il y r&eacute;pondait en
+toute justice, sa r&eacute;ponse serait contraire non seulement &agrave; ses
+sentiments, mais encore &agrave; toutes ses habitudes. Son existence sans elle,
+malgr&eacute; le peu de cas qu'il paraissait en faire, lui semblait impossible:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'a-t-elle besoin de se marier pour &ecirc;tre malheureuse? Voil&agrave; Lise, qui
+certainement n'aurait pu trouver un meilleur mari... est-elle contente
+de son sort? Laide et gauche comme elle est, qui l'&eacute;pousera pour elle?
+On la prendra pour sa fortune, pour ses alliances! Ne serait-elle pas
+beaucoup plus heureuse de rester fille?&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi pensait le vieux prince, en s'habillant, et il se disait que
+cette terrible alternative &eacute;tait &agrave; la veille d'une solution, car
+l'intention &eacute;vidente du prince Basile est de faire sa demande, sinon
+aujourd'hui, &agrave; coup s&ucirc;r demain. Sans doute le nom, la position dans le
+monde, tout est convenable, mais est-il digne d'elle?... &laquo;C'est ce que
+nous verrons! c'est ce que nous verrons,&raquo; ajouta-t-il tout haut.</p>
+
+<p>Et il se dirigea d'un pas ferme et d&eacute;cid&eacute; vers le salon. En entrant, il
+embrassa d'un seul coup d'&oelig;il tous les d&eacute;tails, et le changement de
+toilette de la petite princesse, et les rubans de Mlle Bourrienne, et la
+monstrueuse coiffure de sa fille, et son isolement et les sourires de
+Bourrienne et d'Anatole:</p>
+
+<p>&laquo;Elle est attif&eacute;e comme une sotte, pensa-t-il, et lui, qui n'a pas l'air
+d'y prendre garde!</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, dit-il en s'approchant du prince Basile. Je suis content de
+te voir.</p>
+
+<p>&mdash;L'amiti&eacute; ne conna&icirc;t pas les distances, r&eacute;pondit le prince Basile, en
+parlant comme toujours d'un ton assur&eacute; et familier. Voici mon cadet,
+aimez-le, je vous le recommande!</p>
+
+<p>&mdash;Beau gar&ccedil;on, beau gar&ccedil;on, dit le ma&icirc;tre de la maison, en examinant
+Anatole. Viens ici, embrasse-moi l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Et il lui pr&eacute;senta sa joue. Anatole l'embrassa, en le regardant
+curieusement, mais avec une tranquillit&eacute; parfaite, dans l'attente d'une
+de ces sorties originales et brusques dont son p&egrave;re lui avait parl&eacute;.</p>
+
+<p>Le vieux prince s'assit &agrave; sa place habituelle dans le coin du canap&eacute;,
+et, apr&egrave;s avoir offert un fauteuil au prince Basile, il l'entreprit sur
+la politique et les nouvelles du jour; sans cesser de para&icirc;tre l'&eacute;couter
+avec attention, il ne perdait pas de vue sa fille.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est ce qu'on &eacute;crit de Potsdam.&raquo;</p>
+
+<p>Et, r&eacute;p&eacute;tant les derni&egrave;res paroles de son interlocuteur, il se leva et
+s'approcha d'elle:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce pour les visiteurs que tu t'es ainsi par&eacute;e? belle, tr&egrave;s belle,
+ma foi! une nouvelle coiffure &agrave; leur intention!... Eh bien, alors je te
+d&eacute;fends, devant eux, de jamais te permettre &agrave; l'avenir de te pomponner
+sans mon autorisation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, mon p&egrave;re, qui suis la coupable, dit la petite princesse en
+s'interposant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez, madame, tous les droits possibles de vous parer &agrave; votre
+guise, lui r&eacute;pondit-il en lui faisant un profond salut, mais elle n'a
+pas besoin de se d&eacute;figurer: elle est assez laide comme cela!...&raquo;</p>
+
+<p>Et il se rassit &agrave; sa place, sans s'occuper davantage de la princesse
+Marie, qui &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>&laquo;Je trouve au contraire que cette coiffure va fort bien &agrave; la princesse,
+dit le prince Basile.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dis donc, mon jeune prince... comment t'appelle-t-on? Viens
+ici, causons et faisons connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est maintenant que la farce va commencer, se dit Anatole en
+s'asseyant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, mon bon, on vous a &eacute;lev&eacute; &agrave; l'&eacute;tranger? Ce n'est pas comme
+nous, ton p&egrave;re et moi, auxquels un sacristain a enseign&eacute; &agrave; lire et &agrave;
+&eacute;crire!... Eh bien, dites-moi, mon ami, vous servez dans la garde &agrave;
+cheval &agrave; pr&eacute;sent? ajouta-t-il en le regardant fixement de tr&egrave;s pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai pass&eacute; dans l'arm&eacute;e, r&eacute;pondit Anatole, qui r&eacute;primait avec
+peine une folle envie de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! c'est parfait! C'est donc que vous voulez servir l'Empereur et
+la patrie? On est &agrave; la guerre... un beau gar&ccedil;on comme cela doit servir,
+doit servir... au service actif!</p>
+
+<p>&mdash;Non, prince, le r&eacute;giment est d&eacute;j&agrave; en marche, et moi j'y suis
+attach&eacute;...&mdash;&Agrave; quoi donc suis-je attach&eacute;, papa? dit-il en riant &agrave; son
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Il sert bien, ma foi: il demande &agrave; quoi il est attach&eacute;! ha! ha!&raquo;</p>
+
+<p>Et le vieux prince partit d'un &eacute;clat de rire, auquel Anatole fit &eacute;cho,
+quand tout &agrave; coup le premier s'arr&ecirc;ta tout court et fron&ccedil;a violemment
+les sourcils:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, va-t-en,&raquo; lui dit-il.</p>
+
+<p>Et Anatole alla rejoindre les dames.</p>
+
+<p>&laquo;Tu l'as fait &eacute;lever &agrave; l'&eacute;tranger, n'est-ce pas, prince Basile?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait ce que j'ai pu, r&eacute;pondit le prince Basile, car l'&eacute;ducation
+que l'on donne l&agrave;-bas est infiniment sup&eacute;rieure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout est chang&eacute; aujourd'hui, tout est nouveau!... Beau gar&ccedil;on,
+beau gar&ccedil;on! Allons chez moi.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine furent-ils arriv&eacute;s dans son cabinet, que le prince Basile
+s'empressa de lui faire part de ses d&eacute;sirs et de ses esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>&laquo;Crois-tu donc que je la tienne encha&icirc;n&eacute;e, et que je ne puisse pas m'en
+s&eacute;parer? Que se figurent-ils donc? s'&eacute;cria-t-il avec col&egrave;re; mais demain
+si elle veut, cela m'est bien &eacute;gal! Seulement je veux mieux conna&icirc;tre
+mon gendre!... Tu connais mes principes: agis donc franchement. Je lui
+demanderai demain devant toi si elle veut, et dans ce cas il restera; il
+restera ici, je veux l'&eacute;tudier!...&raquo;</p>
+
+<p>Et le vieux prince termina par son &eacute;brouement habituel, en donnant &agrave; sa
+voix cette m&ecirc;me intonation aigu&euml; qu'il avait eue en prenant cong&eacute; de son
+fils.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous parlerai bien franchement,&mdash;dit le prince Basile, et il prit le
+ton matois de l'homme convaincu qu'il est inutile de ruser avec un
+auditeur trop clairvoyant,&mdash;car vous voyez au travers des gens. Anatole
+n'est pas un g&eacute;nie, mais c'est un honn&ecirc;te et brave gar&ccedil;on, c'est un bon
+fils.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, nous verrons!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; l'apparition d'Anatole, les trois femmes, qui vivaient solitaires, et
+priv&eacute;es depuis longtemps de la soci&eacute;t&eacute; des hommes, sentirent, toutes les
+trois &eacute;galement, que leur existence jusque-l&agrave; avait &eacute;t&eacute; incompl&egrave;te. La
+facult&eacute; de penser, de sentir, d'observer, se trouva d&eacute;cupl&eacute;e en une
+seconde chez toutes les trois, et les t&eacute;n&egrave;bres qui les enveloppaient
+s'&eacute;clair&egrave;rent tout &agrave; coup d'une lumi&egrave;re inattendue et vivifiante.</p>
+
+<p>La princesse Marie ne pensait plus ni &agrave; sa figure ni &agrave; sa malencontreuse
+coiffure, elle s'absorbait dans la contemplation de cet homme si beau et
+si franc, qui pouvait devenir son mari. Il lui paraissait bon,
+courageux, &eacute;nergique, g&eacute;n&eacute;reux; au moins en &eacute;tait-elle persuad&eacute;e; mille
+r&ecirc;veries de bonheur domestique s'&eacute;levaient dans son imagination: elle
+essayait de les chasser et de les cacher au fond de son c&oelig;ur:</p>
+
+<p>&laquo;Ne suis-je pas trop froide? pensait-elle; si je garde cette r&eacute;serve,
+c'est parce que je me sens trop vivement attir&eacute;e vers lui!... Il ne peut
+pourtant pas deviner ce que je pense, et croire qu'il m'est
+d&eacute;sagr&eacute;able.&raquo;</p>
+
+<p>Et la princesse Marie faisait son possible pour &ecirc;tre aimable, sans y
+r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>&laquo;La pauvre fille! elle est diablement laide!&raquo; pensait Anatole.</p>
+
+<p>Mlle Bourrienne avait aussi son petit lot de pens&eacute;es &eacute;veill&eacute;es en elle
+par la pr&eacute;sence d'Anatole. La jolie jeune fille, qui n'avait ni position
+dans le monde, ni parents, ni amis, ni patrie, n'avait jamais song&eacute;
+s&eacute;rieusement &agrave; &ecirc;tre toute sa vie la lectrice du vieux prince et l'amie
+de la princesse Marie. Elle attendait depuis longtemps ce prince russe,
+qui, du premier coup d'&oelig;il, saurait appr&eacute;cier sa sup&eacute;riorit&eacute; sur ses
+jeunes compatriotes, laides et mal fagot&eacute;es, s'&eacute;prendrait d'elle et
+l'enl&egrave;verait. Mlle Bourrienne s'&eacute;tait compos&eacute;e toute une petite
+histoire, qu'elle tenait d'une de ses tantes et que son imagination se
+complaisait &agrave; achever. C'&eacute;tait le roman d'une jeune fille s&eacute;duite, que
+sa pauvre m&egrave;re accablait de reproches, et souvent elle se sentait &eacute;mue
+jusqu'aux larmes de ce r&eacute;cit fait &agrave; un s&eacute;ducteur imaginaire.... Ce
+prince russe qui devait l'enlever &eacute;tait l&agrave;.... Il lui d&eacute;clarerait son
+amour... elle mettrait en avant: &laquo;ma pauvre m&egrave;re,&raquo; et il l'&eacute;pouserait.
+C'est ainsi que Mlle Bourrienne imposait, chapitre par chapitre, son
+roman, tout en causant des merveilles de Paris. Elle n'avait aucun plan
+pr&eacute;con&ccedil;u, mais tout &eacute;tait class&eacute; &agrave; l'avance dans sa t&ecirc;te, et tous ces
+&eacute;l&eacute;ments &eacute;pars se groupaient autour d'Anatole, auquel elle voulait
+plaire &agrave; tout prix.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la petite princesse, comme un vieux cheval de bataille qui,
+malgr&eacute; son &acirc;ge, dresse instinctivement l'oreille au son de la trompette,
+elle se pr&eacute;parait &agrave; faire une charge &agrave; fond de coquetterie, sans y
+mettre la moindre arri&egrave;re-pens&eacute;e, et sous la seule impulsion d'une
+gaiet&eacute; na&iuml;ve et &eacute;tourdie. Anatole avait l'habitude, lorsqu'il se
+trouvait dans la soci&eacute;t&eacute; des femmes, de se poser en homme blas&eacute; et
+fatigu&eacute; de leurs avances; mais, en voyant l'impression qu'il produisait
+sur celles-ci, il ne put s'emp&ecirc;cher d'&eacute;prouver une v&eacute;ritable
+satisfaction d'amour-propre, d'autant plus qu'il sentait d&eacute;j&agrave; na&icirc;tre
+dans son c&oelig;ur, pour la jolie et provocante Mlle Bourrienne, un de ces
+acc&egrave;s de passion sans frein qui s'emparaient de lui avec une violence
+irr&eacute;sistible et l'entra&icirc;naient &agrave; commettre les actions les plus hardies
+et les plus brutales.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le th&eacute;, la soci&eacute;t&eacute; avait pass&eacute; dans le salon voisin; la princesse
+Marie fut pri&eacute;e de se mettre au piano. Anatole s'accouda sur
+l'instrument &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Mlle Bourrienne, et ses yeux p&eacute;tillants et rieurs
+ne quittaient pas la princesse Marie, qui sentait avec une &eacute;motion de
+joie douloureuse ce regard fix&eacute; sur elle. Sa sonate favorite la
+transportait dans un monde de suaves harmonies intimes, dont la po&eacute;sie
+devenait plus forte, plus vibrante, sous l'influence de ce regard. Il
+&eacute;tait dirig&eacute; sur elle, et cependant il ne s'adressait en r&eacute;alit&eacute; qu'au
+petit pied de Mlle Bourrienne, qu'Anatole pressait doucement du sien.
+Elle regardait aussi la princesse Marie, et dans ses beaux yeux
+trahissait &eacute;galement une expression de joie &eacute;mue et m&ecirc;l&eacute;e d'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&laquo;Comme elle m'aime, pensait la princesse, comme je suis heureuse et quel
+bonheur pour moi d'avoir une amie comme elle, et un mari comme lui!...
+Mais sera-t-il jamais mon mari?&raquo;</p>
+
+<p>Le soir apr&egrave;s le souper, quand on se s&eacute;para, Anatole baisa la main de la
+princesse, qui trouva le courage de le regarder. Il baisa &eacute;galement la
+main de la jeune Fran&ccedil;aise: ce n'&eacute;tait pas assur&eacute;ment convenable, mais
+il le fit avec son assurance habituelle. Elle rougit, tout effray&eacute;e, et
+regarda la princesse Marie:</p>
+
+<p>&laquo;Quelle d&eacute;licatesse, pensa cette derni&egrave;re. Am&eacute;lie craindrait-elle par
+hasard ma jalousie? Croit-elle que je ne sais pas appr&eacute;cier sa tendresse
+si pure et son d&eacute;vouement?&raquo;</p>
+
+<p>Et, s'approchant de Mlle Bourrienne, elle l'embrassa avec affection.
+Anatole s'avan&ccedil;a galamment vers la petite princesse pour lui baiser la
+main:</p>
+
+<p>&laquo;Non, non! Quand votre p&egrave;re m'&eacute;crira que vous vous conduisez bien, je
+vous donnerai ma main &agrave; baiser, pas avant.</p>
+
+<p>Et, le mena&ccedil;ant du doigt, elle sortit en souriant.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Chacun rentra chez soi, et, &agrave; part Anatole, qui s'endormit aussit&ocirc;t,
+personne ne ferma l'&oelig;il de longtemps.</p>
+
+<p>&laquo;Sera-t-il vraiment mon mari, cet homme si beau, si bon, surtout si
+bon!&raquo; pensait la princesse Marie.</p>
+
+<p>Et elle &eacute;prouvait une terreur qui n'&eacute;tait pas dans sa nature: elle
+avait peur de se retourner, de bouger; il lui semblait que quelqu'un se
+tenait l&agrave;, dans ce coin sombre, derri&egrave;re le paravent, et ce quelqu'un
+&eacute;tait le diable, ce quelqu'un &eacute;tait cet homme au front blanc, aux
+sourcils noirs, aux l&egrave;vres vermeilles!</p>
+
+<p>Elle appela sa femme de chambre, et la pria de passer la nuit aupr&egrave;s
+d'elle.</p>
+
+<p>Mlle Bourrienne arpenta longtemps le jardin d'hiver, attendant vainement
+aussi quelqu'un, souriant &agrave; quelqu'un, et s'&eacute;mouvant parfois aux paroles
+de sa &laquo;pauvre m&egrave;re&raquo;, qui lui reprochait sa chute.</p>
+
+<p>La petite princesse grondait sa femme de chambre: son lit &eacute;tait mal
+fait: elle ne pouvait s'y coucher d'aucune fa&ccedil;on; tout lui &eacute;tait lourd
+et incommode... c'&eacute;tait son fardeau qui la g&ecirc;nait. Il la g&ecirc;nait d'autant
+plus ce soir, que la pr&eacute;sence d'Anatole l'avait report&eacute;e &agrave; une &eacute;poque
+o&ugrave;, vive et l&eacute;g&egrave;re, elle n'avait aucun souci: assise, en camisole et en
+bonnet de nuit, dans un fauteuil, pour la troisi&egrave;me fois elle faisait
+refaire son lit et retourner les matelas par sa femme de chambre
+endormie.</p>
+
+<p>&laquo;Je t'avais bien dit qu'il n'y avait que des creux et des bosses; tu
+comprends bien que je n'aurais pas mieux demand&eacute; que de dormir? Ainsi ce
+n'est pas ma faute,&raquo; disait-elle du ton boudeur d'un enfant qui va
+pleurer.</p>
+
+<p>Le vieux prince ne dormait pas non plus. Tikhone, &agrave; travers son sommeil,
+l'entendait marcher et s'&eacute;brouer; il lui semblait que sa dignit&eacute; avait
+&eacute;t&eacute; offens&eacute;e, et cette offense &eacute;tait d'autant plus vive, qu'elle ne se
+rapportait pas &agrave; lui, mais &agrave; sa fille, &agrave; sa fille qu'il aimait plus que
+lui-m&ecirc;me. Il avait beau se dire qu'il prendrait son temps pour d&eacute;cider
+quelle serait dans cette affaire la ligne de conduite &agrave; suivre, une
+ligne de conduite selon la justice et l'&eacute;quit&eacute;, ses r&eacute;flexions ne
+faisaient que l'irriter davantage:</p>
+
+<p>&laquo;Elle a tout oubli&eacute; pour le premier venu, tout, jusqu'&agrave; son p&egrave;re... et
+la voil&agrave; qui court en haut, qui se coiffe et qui fait des gr&acirc;ces, et qui
+ne ressemble plus &agrave; elle-m&ecirc;me! Et la voil&agrave; enchant&eacute;e d'abandonner son
+p&egrave;re, et pourtant elle savait que je le remarquerais! Frr... frr...
+frr.... Est-ce que je ne vois pas que cet imb&eacute;cile ne regarde que la
+Bourrienne?... Il faut que je la chasse! Et pas un brin de fiert&eacute; pour
+le comprendre; si elle n'en a pas pour elle, qu'elle en ait pour moi! Il
+faudra lui montrer que ce bell&acirc;tre ne pense qu'&agrave; la Bourrienne. Pas de
+fiert&eacute;!... je le lui dirai!&raquo;</p>
+
+<p>Dire &agrave; sa fille qu'elle se faisait des illusions et qu'Anatole
+s'occupait de la Fran&ccedil;aise &eacute;tait, il le savait bien, le plus s&ucirc;r moyen
+de froisser son amour-propre. Sa cause serait gagn&eacute;e; en d'autres
+termes, son d&eacute;sir de garder sa fille serait satisfait. Cette id&eacute;e le
+calma, et il appela Tikhone pour se faire d&eacute;shabiller.</p>
+
+<p>&laquo;C'est le diable qui les a envoy&eacute;s,&raquo; se disait-il pendant que Tikhone
+passait la chemise de nuit sur ce vieux corps parchemin&eacute;, dont la
+poitrine &eacute;tait couverte d'une &eacute;paisse toison de poils gris.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne les ai pas invit&eacute;s, et les voil&agrave; qui me d&eacute;rangent mon existence,
+et il me reste si peu de temps &agrave; vivre.... Au diable!&raquo;</p>
+
+<p>Tikhone &eacute;tait habitu&eacute; &agrave; entendre le prince parler tout haut; aussi
+re&ccedil;ut-il d'un visage impassible le coup d'&oelig;il furibond qui &eacute;mergeait de
+la chemise.</p>
+
+<p>&laquo;Sont-ils couch&eacute;s?&raquo;</p>
+
+<p>Tikhone, comme tous les valets de chambre bien appris, devinait
+d'instinct la direction des pens&eacute;es de son ma&icirc;tre:</p>
+
+<p>&laquo;Ils se sont couch&eacute;s et ont &eacute;teint leurs lumi&egrave;res, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Bien n&eacute;cessaire, bien n&eacute;cessaire,&raquo; marmotta le vieux.</p>
+
+<p>Et, glissant ses pieds dans ses pantoufles, et endossant sa robe de
+chambre, il alla s'&eacute;tendre sur le divan qui lui servait de lit.</p>
+
+<p>Quoique peu de paroles eussent &eacute;t&eacute; &eacute;chang&eacute;es entre Anatole et Mlle
+Bourrienne, ils s'&eacute;taient parfaitement compris; quant &agrave; la partie du
+roman qui pr&eacute;c&eacute;dait l'apparition de &laquo;ma pauvre m&egrave;re&raquo;, ils sentaient
+qu'ils avaient beaucoup de choses &agrave; se dire en secret; aussi, d&egrave;s le
+lendemain matin, cherch&egrave;rent-il les occasions d'un t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, et ils
+se rencontr&egrave;rent inopin&eacute;ment dans le jardin d'hiver, pendant que la
+princesse Marie descendait, plus morte que vive, pour se rendre chez son
+p&egrave;re &agrave; l'heure habituelle. Il lui semblait que non seulement chacun
+savait que son sort allait se d&eacute;cider dans la journ&eacute;e, mais qu'elle-m&ecirc;me
+y &eacute;tait toute dispos&eacute;e. Elle lisait cela sur la figure de Tikhone, sur
+celle du valet de chambre du prince Basile, qu'elle croisa dans le
+corridor, portant de l'eau chaude &agrave; son ma&icirc;tre, et qui lui fit un
+profond salut.</p>
+
+<p>Le vieux prince, ce matin-l&agrave;, se montra plein de bienveillance et
+d'am&eacute;nit&eacute; pour sa fille; elle connaissait depuis longtemps cette fa&ccedil;on
+d'agir, qui n'emp&ecirc;chait pas ses mains s&egrave;ches de se crisper de col&egrave;re
+contre elle pour un probl&egrave;me d'arithm&eacute;tique qu'elle ne saisissait pas
+assez vite, et qui le poussait &agrave; se lever, &agrave; s'&eacute;loigner d'elle et &agrave;
+r&eacute;p&eacute;ter &agrave; plusieurs reprises les m&ecirc;mes paroles d'une voix sourde et
+contenue.</p>
+
+<p>Il entama le sujet qui le pr&eacute;occupait, sans la tutoyer:</p>
+
+<p>&laquo;On m'a fait une proposition qui vous concerne, lui dit-il en souriant
+d'un sourire forc&eacute;; vous aurez probablement devin&eacute; que le prince Basile
+n'a pas amen&eacute; ici son &eacute;l&egrave;ve (c'est ainsi qu'il appelait Anatole, sans
+trop savoir pourquoi) pour mes beaux yeux; vous connaissez mes
+principes: c'est pour cela que je vous parle en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Comment dois-je vous comprendre, mon p&egrave;re? dit la princesse, p&acirc;lissant
+et rougissant tour &agrave; tour.</p>
+
+<p>&mdash;Comment comprendre? s'&eacute;cria le vieux en s'&eacute;chauffant. Le prince Basile
+te trouve &agrave; son go&ucirc;t comme belle-fille et il te fait la proposition au
+nom de son &eacute;l&egrave;ve: c'est clair! Comment comprendre? c'est &agrave; toi que je le
+demande.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, mon p&egrave;re, ce que vous... murmura la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, moi, je n'ai rien &agrave; y voir, laissez-moi donc de c&ocirc;t&eacute;, ce n'est
+pas moi qui me marie!... Que voulez-vous?... c'est l&agrave; ce qu'il me serait
+agr&eacute;able d'apprendre?&raquo;</p>
+
+<p>La princesse devina que son p&egrave;re ne voyait pas ce mariage d'un bon &oelig;il,
+mais elle se dit aussit&ocirc;t que c'&eacute;tait le moment ou jamais de d&eacute;cider de
+son sort. Elle baissa les yeux pour ne pas voir ce regard qui lui &ocirc;tait
+toute facult&eacute; de penser et devant lequel elle &eacute;tait habitu&eacute;e &agrave; plier:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne d&eacute;sire qu'une chose: agir selon votre volont&eacute;, mais s'il m'&eacute;tait
+permis d'exprimer mon d&eacute;sir....</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! s'&eacute;cria le prince en l'interrompant: il te prendra avec la
+dot et il y accrochera Mlle Bourrienne; c'est elle qui sera sa femme, et
+toi...&raquo;</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta en voyant l'impression que ses paroles produisaient sur sa
+fille; elle baissait la t&ecirc;te, et elle &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; fondre en larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, voyons, je plaisante. Souviens-toi d'une chose, princesse, mes
+principes reconnaissent &agrave; une jeune fille le droit de choisir. Tu es
+libre, mais n'oublie pas que le bonheur de toute ta vie d&eacute;pend du parti
+que tu vas prendre... je ne parle pas de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais, mon p&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en parle pas; quant &agrave; lui, il &eacute;pousera qui on voudra; mais toi,
+tu es libre: va dans ta chambre, r&eacute;fl&eacute;chis, et apporte-moi ta r&eacute;ponse
+dans une heure; tu auras &agrave; te prononcer devant lui. Je sais bien, tu vas
+prier, je ne t'en emp&ecirc;che pas; prie, tu ferais mieux de r&eacute;fl&eacute;chir
+pourtant; va!... Oui ou non, oui ou non, oui ou non!&raquo; criait-il pendant
+que sa fille s'&eacute;loignait chancelante, car son sort &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; et
+d&eacute;cid&eacute; pour son bonheur.</p>
+
+<p>Mais l'allusion de son p&egrave;re &agrave; Mlle Bourrienne &eacute;tait terrible; &agrave; la
+supposer fausse, elle n'y pouvait penser de sang-froid. Elle retournait
+chez elle par le jardin d'hiver, lorsque la voix si connue de Mlle
+Bourrienne la tira de son trouble. Elle leva les yeux et vit &agrave; deux pas
+d'elle Anatole qui embrassait la jeune Fran&ccedil;aise, en lui parlant &agrave;
+l'oreille. La figure d'Anatole exprimait les sentiments violents qui
+l'agitaient, quand il se retourna vers la princesse, oubliant son bras
+autour de la taille de la jolie fille.</p>
+
+<p>&laquo;Qui est l&agrave;? Que me veut-on?&raquo; semblait-il dire.</p>
+
+<p>La princesse Marie s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e p&eacute;trifi&eacute;e, les regardant sans
+comprendre. Mlle Bourrienne poussa un cri et s'enfuit. Anatole salua la
+princesse avec un sourire fanfaron, et haussant les &eacute;paules, il se
+dirigea vers la porte qui conduisait &agrave; son appartement.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, Tikhone, qui avait &eacute;t&eacute; envoy&eacute; pr&eacute;venir la princesse
+Marie, lui annon&ccedil;a qu'on l'attendait, et que le prince Basile &eacute;tait l&agrave;.
+Il la trouva dans sa chambre, assise sur le canap&eacute;, passant doucement la
+main sur les cheveux de Mlle Bourrienne, qui pleurait &agrave; chaudes larmes.
+Les doux yeux de la princesse Marie, pleins d'une piti&eacute; tendre et
+affectueuse, avaient retrouv&eacute; leur calme et leur lumineuse beaut&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Non, princesse, je suis perdue &agrave; jamais dans votre c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? Je vous aime plus que jamais et je t&acirc;cherai de faire
+tout mon possible..., r&eacute;pondit la princesse Marie avec un triste
+sourire. Remettez-vous, mon amie, je vais aller trouver mon p&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Basile, assis les jambes crois&eacute;es, et tenant une tabati&egrave;re
+dans sa main, simulait un profond attendrissement, qu'il paraissait
+s'efforcer de cacher sous un rire &eacute;mu. &Agrave; l'entr&eacute;e de la princesse Marie,
+aspirant &agrave; la h&acirc;te une petite prise, il lui saisit les deux mains:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ma bonne, ma bonne, le sort de mon fils est entre vos mains.
+D&eacute;cidez, ma bonne, ma ch&egrave;re, ma douce Marie, que j'ai toujours aim&eacute;e
+comme ma fille.&raquo;</p>
+
+<p>Il se d&eacute;tourna, car une larme venait en effet de poindre dans ses yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Frr.... Frr...! Au nom de son &eacute;l&egrave;ve et fils, le prince te demande si tu
+veux, oui ou non, devenir la femme du prince Anatole Kouraguine? Oui ou
+non, dis-le, s'&eacute;cria-t-il; je me r&eacute;serve ensuite le droit de faire
+conna&icirc;tre mon opinion... oui, mon opinion, rien que mon opinion,
+ajouta-t-il en r&eacute;pondant au regard suppliant du prince Basile.... Eh
+bien! oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Mon d&eacute;sir, mon p&egrave;re, est de ne jamais vous quitter, de ne jamais
+s&eacute;parer mon existence de la v&ocirc;tre. Je ne veux pas me marier, r&eacute;pondit la
+princesse Marie, en adressant un regard r&eacute;solu de ses beaux yeux au
+prince Basile et &agrave; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Folies, b&ecirc;tises, b&ecirc;tises, b&ecirc;tises!&raquo; s'&eacute;cria le vieux prince, en
+attirant sa fille &agrave; lui, et en lui serrant la main avec une telle
+violence, qu'elle cria de douleur.</p>
+
+<p>Le prince Basile se leva.</p>
+
+<p>&laquo;Ma ch&egrave;re Marie, c'est un moment que je n'oublierai jamais; mais
+dites-moi, ne nous donnerez-vous pas un peu d'esp&eacute;rance? Ne pourra-t-il
+toucher votre c&oelig;ur si bon, si g&eacute;n&eacute;reux? Je ne vous demande qu'un seul
+mot: peut-&ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Prince, j'ai dit ce que mon c&oelig;ur m'a dict&eacute;, je vous remercie de
+l'honneur que vous m'avez fait, mais je ne serai jamais la femme de
+votre fils!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est termin&eacute;, mon cher; tr&egrave;s content de te voir, tr&egrave;s
+content. Retourne chez toi, princesse.... Tr&egrave;s content, tr&egrave;s content,&raquo;
+r&eacute;p&eacute;ta le vieux prince, en embrassant le prince Basile.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis appel&eacute;e &agrave; un autre bonheur, se disait la princesse Marie, je
+serai heureuse en me d&eacute;vouant et en faisant le bonheur d'autrui, et,
+quoi qu'il m'en co&ucirc;te, je n'abandonnerai pas la pauvre Am&eacute;lie. Elle
+l'aime si passionn&eacute;ment et s'en repent si am&egrave;rement. Je ferai tout pour
+faciliter son mariage avec lui. S'il manque de fortune, je lui en
+donnerai &agrave; elle, et je prierai mon p&egrave;re et Andr&eacute; d'y consentir!... Je me
+r&eacute;jouirais tant de la voir sa femme, elle si triste, si seule, si
+abandonn&eacute;e!... Comme elle doit l'aimer pour s'&ecirc;tre oubli&eacute;e ainsi! Qui
+sait? J'aurais peut-&ecirc;tre agi de m&ecirc;me!&raquo;</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>La famille Rostow se trouvait depuis longtemps sans nouvelles de
+Nicolas, lorsque dans le courant de l'hiver le comte re&ccedil;ut une lettre
+sur l'adresse de laquelle il reconnut l'&eacute;criture de son fils. Il se
+pr&eacute;cipita aussit&ocirc;t, en marchant sur la pointe des pieds afin de ne pas
+&ecirc;tre entendu, tout droit dans son cabinet, o&ugrave; il s'enferma pour la lire
+tout &agrave; son aise. Anna Mikha&iuml;lovna, qui avait eu connaissance de
+l'arriv&eacute;e de la lettre, car elle n'ignorait jamais rien de ce qui se
+passait dans la maison alla, &agrave; pas discrets, retrouver le comte dans son
+cabinet et l'y surprit pleurant et riant tout &agrave; la fois.</p>
+
+<p>&laquo;Mon bon ami? dit d'un ton interrogatif et m&eacute;lancolique Anna
+Mikha&iuml;lovna, toute pr&ecirc;te &agrave; prendre part &agrave; ce qui lui arrivait, et qui,
+malgr&eacute; l'heureuse tournure de ses affaires, continuait &agrave; demeurer chez
+les Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;De Nicolouchka... une lettre!... Il a &eacute;t&eacute; bless&eacute;, ma ch&egrave;re... bless&eacute;,
+ce cher enfant... ma petite comtesse!... fait officier, ma ch&egrave;re...
+gr&acirc;ce &agrave; Dieu!... Mais comment le lui dire?&raquo; balbutia le comte en
+sanglotant.</p>
+
+<p>Anna Mikha&iuml;lovna s'assit &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, essuya les larmes du comte qui
+tombaient sur la lettre, la parcourut et, apr&egrave;s s'&ecirc;tre &eacute;galement essuy&eacute;
+les yeux, calma l'agitation du comte, lui assurant que pendant le d&icirc;ner
+elle pr&eacute;parerait la comtesse, et que le soir, apr&egrave;s le th&eacute;, on pourrait
+lui annoncer la nouvelle.</p>
+
+<p>Elle tint en effet sa promesse, et pendant le repas elle ne cessa de
+broder sur le th&egrave;me de la guerre, demanda &agrave; deux reprises quand on avait
+re&ccedil;u la derni&egrave;re lettre de Nicolas, quoiqu'elle le s&ucirc;t parfaitement, et
+fit observer qu'on devait s'attendre, &agrave; tout moment, &agrave; avoir de ses
+nouvelles, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me avant que la journ&eacute;e f&ucirc;t pass&eacute;e. Chaque fois
+qu'elle recommen&ccedil;ait ses allusions, la comtesse l'examinait, ainsi que
+son mari, avec inqui&eacute;tude, et Anna Mikha&iuml;lovna d&eacute;tournait adroitement la
+conversation sur des sujets indiff&eacute;rents. Natacha, qui, de toute la
+famille, saisissait le plus facilement la moindre nuance dans les
+inflexions de la voix, le plus l&eacute;ger changement dans les traits et les
+regards, avait aussit&ocirc;t dress&eacute; les oreilles, devinant qu'il y avait
+l&agrave;-dessous un secret concernant son fr&egrave;re, entre son p&egrave;re et Anna
+Mikha&iuml;lovna, et que cette derni&egrave;re y pr&eacute;parait sa m&egrave;re. Malgr&eacute; toute son
+audace, connaissant la sensibilit&eacute; de cette m&egrave;re par rapport &agrave; son fils,
+Natacha n'osa adresser aucune question; son inqui&eacute;tude l'emp&ecirc;cha de
+manger, elle ne faisait que se tourner et se retourner sur sa chaise, au
+grand d&eacute;plaisir de sa gouvernante. Aussit&ocirc;t le d&icirc;ner fini, elle se
+pr&eacute;cipita &agrave; la poursuite d'Anna Mikha&iuml;lovna, qu'elle rattrapa dans le
+salon; elle se suspendit &agrave; son cou de toute la force de son &eacute;lan:
+&laquo;Tante, bonne tante, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, ma petite.</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re petite &acirc;me de tante, je sais que vous savez quelque chose, et je
+ne vous l&acirc;cherai pas.&raquo;</p>
+
+<p>Anna Mikha&iuml;lovna secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes une fine mouche, mon enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas a &eacute;crit, pas vrai? s'&eacute;cria Natacha, lisant une r&eacute;ponse
+affirmative sur la figure de sa tante.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! sois prudente; tu sais comme ta m&egrave;re est impressionnable!</p>
+
+<p>&mdash;Je le serai, je vous le promets; dites-moi seulement ce qu'il y a?
+Vous ne voulez pas me le raconter? eh bien, alors j'irai tout de suite
+le lui dire!&raquo;</p>
+
+<p>Anna Mikha&iuml;lovna la mit au courant en peu de mots, en lui r&eacute;it&eacute;rant
+l'injonction de garder le silence.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous donne ma parole d'honneur, dit Natacha en se signant, que je ne
+le dirai &agrave; personne...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle courut aussit&ocirc;t rejoindre Sonia, &agrave; laquelle elle cria de loin,
+avec une joie exub&eacute;rante:</p>
+
+<p>&laquo;Nicolas est bless&eacute;! une lettre!</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas!&raquo; dit Sonia en p&acirc;lissant subitement.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de l'impression produite par ses paroles, Natacha comprit tout
+&agrave; coup ce qui se m&ecirc;lait de triste &agrave; cette joyeuse nouvelle.</p>
+
+<p>Elle se jeta sur Sonia et l'embrassa en pleurant:</p>
+
+<p>&laquo;Il n'a &eacute;t&eacute; qu'un peu bless&eacute;, il a &eacute;t&eacute; fait officier et il se porte
+bien, car c'est lui-m&ecirc;me qui &eacute;crit!</p>
+
+<p>&mdash;Quelles pleurnicheuses vous faites, vous autres femmes! dit P&eacute;tia en
+faisant de grandes enjamb&eacute;es dans la chambre, d'un air d&eacute;cid&eacute;.&mdash;Eh bien,
+moi, je suis content, tr&egrave;s content, que mon fr&egrave;re se soit distingu&eacute;!
+Vous n'&ecirc;tes que des pleurnicheuses, vous n'y comprenez rien!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha sourit &agrave; travers ses larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Et tu as lu la lettre? demanda Sonia.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne l'ai pas lue, mais Anna Mikha&iuml;lovna m'a dit que le mauvais
+moment &eacute;tait pass&eacute; et qu'il &eacute;tait officier.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit lou&eacute;, dit Sonia en faisant le signe de la croix, mais elle
+t'aura peut-&ecirc;tre tromp&eacute;e. Allons chez maman.&raquo;</p>
+
+<p>P&eacute;tia continuait sa promenade en silence.</p>
+
+<p>&laquo;Si j'avais &eacute;t&eacute; &agrave; la place de Nicolouchka, j'en aurais tu&eacute; encore
+davantage, de ces Fran&ccedil;ais; ce sont des mis&eacute;rables; j'en aurais tu&eacute; tant
+et tant que j'en aurais fait une montagne, voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi donc, P&eacute;tia, tu es un imb&eacute;cile!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui suis un imb&eacute;cile, c'est vous qui &ecirc;tes des
+sottes! Peut-on pleurer pour des bagatelles?</p>
+
+<p>&mdash;Tu te le rappelles? demanda Natacha apr&egrave;s un moment de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Si je me rappelle Nicolas? dit Sonia en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, Sonia... je veux dire... te le rappelles-tu bien...
+clairement?... te rappelles-tu tout?... disait avec force gestes
+Natacha, qui t&acirc;chait de donner &agrave; ses paroles une signification s&eacute;rieuse.
+Moi, je me rappelle Nicolas... tr&egrave;s bien. Quant &agrave; Boris, je ne me
+souviens plus de lui, mais l&agrave;, pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu ne te souviens pas de Boris? demanda Sonia stup&eacute;faite.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas que je l'aie oubli&eacute;,... je sais bien comment il est!
+Quand je ferme les yeux, je vois Nicolas, mais Boris...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle ferma les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a plus rien, rien!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Natacha,&raquo; dit Sonia avec une exaltation s&eacute;rieuse; elle la
+regardait sans doute comme indigne d'entendre ce qu'elle allait lui
+dire, ce qui ne l'emp&ecirc;cha pas d'accentuer malgr&eacute; elle ses paroles avec
+une conviction &eacute;mue: &laquo;J'aime ton fr&egrave;re, et quoi qu'il nous arrive, &agrave; lui
+ou &agrave; moi, je ne cesserai de l'aimer!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha la regardait de ses yeux curieux: elle sentait que Sonia venait
+de dire la v&eacute;rit&eacute;, que c'&eacute;tait de l'amour et qu'elle n'avait jamais
+encore &eacute;prouv&eacute; rien de pareil; elle voyait, mais sans le comprendre, que
+cela pouvait exister!</p>
+
+<p>&laquo;Lui &eacute;criras-tu?&raquo;</p>
+
+<p>Sonia r&eacute;fl&eacute;chit, car c'&eacute;tait une question qui la pr&eacute;occupait depuis
+longtemps. Comment lui &eacute;crirait-elle? Et d'abord fallait-il lui &eacute;crire?
+Maintenant qu'il &eacute;tait un officier, et un h&eacute;ros bless&eacute;, le moment &eacute;tait
+venu, croyait-elle, de se rappeler &agrave; son souvenir et de lui rappeler
+ainsi l'engagement qu'il avait pris &agrave; son &eacute;gard:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais pas; s'il m'&eacute;crit, je lui &eacute;crirai, r&eacute;pondit-elle en
+rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Et &ccedil;a ne t'embarrassera pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, j'aurais honte d'&eacute;crire &agrave; Boris, et je ne lui &eacute;crirai
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi en aurais-tu honte?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, mais j'en aurais honte.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je sais pourquoi elle en aurait honte, dit P&eacute;tia, offens&eacute; de
+l'apostrophe de sa s&oelig;ur. C'est parce qu'elle s'est amourach&eacute;e de ce
+gros avec des lunettes (c'est ainsi que P&eacute;tia d&eacute;signait son homonyme, le
+nouveau comte Besoukhow), et maintenant c'est le tour du chanteur (il
+faisait allusion &agrave; l'Italien, au nouveau ma&icirc;tre de chant de Natacha)....
+C'est pour cela qu'elle a honte!</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu b&ecirc;te, P&eacute;tia!</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus b&ecirc;te que vous, madame,&raquo; reprit le gamin de neuf ans du ton
+d'un vieux brigadier.</p>
+
+<p>Cependant la comtesse s'&eacute;tait &eacute;mue des r&eacute;ticences d'Anna Mikha&iuml;lovna,
+et, revenue chez elle, elle ne quittait pas, de ses yeux pr&ecirc;ts &agrave; fondre
+en larmes, la miniature de son fils. Anna Mikha&iuml;lovna, tenant la lettre,
+s'arr&ecirc;ta sur le seuil de la chambre:</p>
+
+<p>&laquo;N'entrez pas, disait-elle au vieux comte, qui la suivait... plus
+tard...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle referma la porte derri&egrave;re elle.</p>
+
+<p>Le comte appliqua son oreille au trou de la serrure, et n'entendit tout
+d'abord qu'un &eacute;change de propos indiff&eacute;rents, puis Anna Mikha&iuml;lovna qui
+faisait un long discours, puis un cri, un silence... et deux voix qui se
+r&eacute;pondaient alternativement dans un joyeux duo. Anna Mikha&iuml;lovna
+introduisit le comte. Elle portait sur sa figure l'orgueilleuse
+satisfaction d'un op&eacute;rateur qui a men&eacute; &agrave; bonne fin une amputation
+dangereuse, et qui d&eacute;sire voir le public appr&eacute;cier le talent dont il
+vient de faire preuve.</p>
+
+<p>&laquo;C'est fait!&raquo; dit-elle au comte, pendant que la comtesse, tenant d'une
+main le portrait et de l'autre la lettre, les baisait tour &agrave; tour. Elle
+tendit les mains &agrave; son mari, embrassa sa t&ecirc;te chauve, par-dessus
+laquelle elle envoya un nouveau regard &agrave; la lettre et au portrait, et le
+repoussa doucement, pour approcher encore une fois la lettre et le
+portrait de ses l&egrave;vres. V&eacute;ra, Natacha, Sonia, P&eacute;tia entr&egrave;rent au m&ecirc;me
+moment, et on leur lut la lettre de Nicolas, dans laquelle il d&eacute;crivait,
+en quelques lignes, la campagne, les deux batailles auxquelles il avait
+pris part, son avancement, et qui finissait par ces mots: &laquo;Je baise les
+mains &agrave; maman, et &agrave; papa, en demandant leur b&eacute;n&eacute;diction, et j'embrasse
+V&eacute;ra, Natacha et P&eacute;tia.&raquo; Il envoyait aussi ses compliments &agrave; M.
+Schelling, &agrave; Mme Shoss, sa vieille bonne, et suppliait sa m&egrave;re de
+vouloir bien donner de sa part un baiser &agrave; sa ch&egrave;re Sonia, &agrave; laquelle il
+pensait toujours autant, et qu'il aimait toujours. Sonia &agrave; ces mots
+devint pourpre, et ses yeux se remplirent de larmes. Ne pouvant soutenir
+les regards dirig&eacute;s sur elle, elle se sauva dans la grande salle, en fit
+le tour, pirouetta sur ses talons comme une toupie, et, toute rayonnante
+de plaisir, elle fit le ballon avec sa robe, et s'accroupit sur le
+plancher. La comtesse pleurait.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a pas de quoi pleurer, maman, dit V&eacute;ra. Il faut se r&eacute;jouir au
+contraire!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait juste, et cependant le comte, la comtesse, Natacha, tous la
+regard&egrave;rent d'un air de reproche:</p>
+
+<p>&laquo;De qui donc tient-elle?&raquo; se demanda la comtesse.</p>
+
+<p>La lettre du fils bien-aim&eacute; fut lue et relue une centaine de fois, et
+ceux qui d&eacute;siraient en entendre le contenu devaient se rendre chez la
+comtesse, car elle ne s'en dessaisissait pas. Lorsque la comtesse en
+faisait la lecture aux gouverneurs, aux gouvernantes, &agrave; Mitenka, aux
+connaissances de la maison, c'&eacute;tait chaque fois pour elle une nouvelle
+jouissance, et chaque fois elle d&eacute;couvrait de nouvelles qualit&eacute;s &agrave; son
+Nicolas ch&eacute;ri. C'&eacute;tait si &eacute;trange en effet pour elle de se dire que ce
+fils qu'elle avait port&eacute; dans son sein, il y avait vingt ans, que ce
+fils &agrave; propos duquel elle se disputait avec son mari qui le g&acirc;tait, que
+cet enfant qu'elle croyait entendre b&eacute;gayer &laquo;maman&raquo;... &eacute;tait l&agrave;-bas,
+loin d'elle, dans un pays &eacute;tranger, qu'il s'y conduisait en brave
+soldat, qu'il y remplissait sans mentor son devoir d'homme de c&oelig;ur!
+L'exp&eacute;rience de tous les jours, qui nous montre le chemin parcouru
+insensiblement par les enfants, depuis le berceau jusqu'&agrave; l'&acirc;ge d'homme,
+n'avait jamais exist&eacute; pour elle. Chaque pas de son fils vers la virilit&eacute;
+lui paraissait aussi merveilleux que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le premier exemple
+d'un semblable d&eacute;veloppement.</p>
+
+<p>&laquo;Quel style, quelles jolies descriptions! Et quelle &acirc;me! Et sur
+lui-m&ecirc;me, rien... aucun d&eacute;tail! Il parle d'un certain Denissow, et je
+suis s&ucirc;re qu'il aura montr&eacute; plus de courage qu'eux tous. Quel c&oelig;ur! Je
+le disais toujours lorsqu'il &eacute;tait petit, toujours!&raquo;</p>
+
+<p>Pendant une semaine on ne s'occupa que de faire des brouillons, et
+d'&eacute;crire, et de recopier la lettre que toute la maison envoyait &agrave;
+Nicolouchka. Sous la surveillance de la comtesse et du comte, on
+pr&eacute;parait l'argent et les effets n&eacute;cessaires &agrave; l'&eacute;quipement du nouvel
+officier, Anna Mikha&iuml;lovna, en femme pratique, avait su m&eacute;nager &agrave; son
+fils une protection dans l'arm&eacute;e, et se faciliter avec lui des moyens de
+correspondre, en envoyant ses lettres au grand-duc Constantin,
+commandant de la garde. Les Rostow, de leur c&ocirc;t&eacute;, supposaient qu'on
+adressant leurs lettres &laquo;&agrave; la garde russe, &agrave; l'&eacute;tranger&raquo;, c'&eacute;tait
+parfaitement clair et pr&eacute;cis, et que, si les lettres arrivaient jusqu'au
+grand-duc commandant de la garde, il n'y avait aucune raison pour
+qu'elles n'arrivassent pas &eacute;galement au r&eacute;giment de Pavlograd, qui
+devait se trouver dans le voisinage. Il fut pourtant d&eacute;cid&eacute; qu'on
+enverrait le tout &agrave; Boris par le courrier du grand-duc, et que Boris
+serait charg&eacute; de le transmettre &agrave; leur fils. P&egrave;re, m&egrave;re, Sonia et les
+enfants, tous avaient &eacute;crit, et le vieux comte avait joint au paquet six
+mille roubles pour l'&eacute;quipement.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Le 12 novembre, l'arm&eacute;e de Koutouzow, camp&eacute;e aux alentours d'Olm&uuml;tz, se
+pr&eacute;parait &agrave; &ecirc;tre pass&eacute;e en revue par les deux empereurs de Russie et
+d'Autriche. La garde, qui venait d'arriver, bivouaquait &agrave; quinze verstes
+de l&agrave;, pour para&icirc;tre le lendemain matin &agrave; dix heures sur le champ de
+man&oelig;uvres.</p>
+
+<p>Nicolas Rostow avait re&ccedil;u ce m&ecirc;me jour un billet de Boris. Boris lui
+annon&ccedil;ait que le r&eacute;giment d'Isma&iuml;lovsky s'arr&ecirc;tait &agrave; quelques verstes,
+et qu'il l'attendait pour lui remettre la lettre et l'argent. La
+n&eacute;cessit&eacute; de ce dernier envoi se faisait vivement sentir, car, apr&egrave;s la
+campagne, et pendant le s&eacute;jour &agrave; Olm&uuml;tz, Nicolas avait &eacute;t&eacute; expos&eacute; &agrave;
+toutes les tentations imaginables, gr&acirc;ce aux cantines bien fournies des
+vivandiers, et gr&acirc;ce aussi aux juifs autrichiens, qui pullulaient dans
+le camp. Ce n'&eacute;tait dans le r&eacute;giment de Pavlograd que banquets sur
+banquets pour f&ecirc;ter les r&eacute;compenses re&ccedil;ues; puis des courses sans fin &agrave;
+la ville, o&ugrave; une certaine Caroline la Hongroise avait ouvert un
+restaurant, dont le service &eacute;tait fait par des femmes. Rostow avait f&ecirc;t&eacute;
+tout derni&egrave;rement son avancement, avait achet&eacute; B&eacute;douin, le cheval de
+Denissow, et se trouvait endett&eacute; jusqu'au cou envers ses camarades et le
+Vivandier. Apr&egrave;s avoir d&icirc;n&eacute; avec des amis, il se mit en qu&ecirc;te de son
+camarade d'enfance, dans le bivouac de la garde. Il n'avait pas encore
+eu le temps de s'&eacute;quiper, et portait toujours sa veste r&acirc;p&eacute;e de junker,
+orn&eacute;e de la croix de soldat, un pantalon &agrave; fond de cuir et le ceinturon
+avec l'&eacute;p&eacute;e d'officier; son cheval &eacute;tait un cheval cosaque achet&eacute;
+d'occasion, et son shako bossel&eacute; &eacute;tait pos&eacute; de c&ocirc;t&eacute;, d'un air tapageur.
+En s'approchant du r&eacute;giment d'Isma&iuml;lovsky, il ne pensait dans sa joie
+qu'&agrave; &eacute;merveiller Boris et ses camarades de la garde par son air de
+hussard aguerri qui n'en est pas &agrave; sa premi&egrave;re campagne.</p>
+
+<p>La garde avait ex&eacute;cut&eacute; une promenade plut&ocirc;t qu'une marche, en faisant
+parade de sa belle tenue et de son &eacute;l&eacute;gance. Les havresacs &eacute;taient
+transport&eacute;s dans des charrettes, et, &agrave; chacune de leurs courtes &eacute;tapes,
+les officiers trouvaient des d&icirc;ners excellents, pr&eacute;par&eacute;s par les
+autorit&eacute;s de l'endroit. Les r&eacute;giments entraient dans les villes et en
+sortaient musique en t&ecirc;te, et pendant toute la marche, ce dont la garde
+&eacute;tait tr&egrave;s fi&egrave;re, les soldats, ob&eacute;issant &agrave; l'ordre du grand-duc,
+marchaient au pas et les officiers suivaient &agrave; leur rang. Depuis leur
+d&eacute;part, Boris n'avait pas quitt&eacute; Berg, qui &eacute;tait devenu chef de
+compagnie, et qui, par son exactitude au service, avait su gagner la
+confiance de ses chefs, et arranger fort avantageusement ses petites
+affaires. Boris avait eu soin de faire bon nombre de connaissances, qui
+pouvaient lui devenir tr&egrave;s utiles dans un moment donn&eacute;, entre autres
+celle du prince Andr&eacute; Bolkonsky, &agrave; qui il avait apport&eacute; une lettre de
+Pierre, et il esp&eacute;rait &ecirc;tre attach&eacute;, par sa protection, &agrave; l'&eacute;tat-major
+du g&eacute;n&eacute;ral en chef. Berg et Boris, tous deux tir&eacute;s &agrave; quatre &eacute;pingles, et
+compl&egrave;tement repos&eacute;s de leur derni&egrave;re &eacute;tape, jouaient aux &eacute;checs sur une
+table ronde, dans le logement propre et soign&eacute; qui leur avait &eacute;t&eacute;
+assign&eacute;; le long tuyau de la pipe de Berg se pr&eacute;lassait entre ses
+jambes, pendant que Boris, de ses blanches mains, mettait les pi&egrave;ces en
+piles, sans perdre de vue la figure de son partenaire, absorb&eacute; comme
+toujours par son occupation du moment:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, comment en sortirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons voir!&raquo;</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit &agrave; ce moment.</p>
+
+<p>&laquo;Le voil&agrave; enfin! s'&eacute;cria Rostow.... Ah! et Berg est aussi l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Petits enfants, allez faire dodo,&raquo; ajouta-t-il en fredonnant une
+chanson de sa vieille bonne, qui avait toujours le don de les faire
+pouffer de rire, Boris et lui.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu de Dieu, que tu es chang&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Boris se leva pour aller &agrave; la rencontre de son ami, sans oublier
+toutefois d'arr&ecirc;ter dans leur chute les diff&eacute;rentes pi&egrave;ces du jeu; il
+allait l'embrasser, lorsque Rostow fit un mouvement de c&ocirc;t&eacute;. Avec cet
+instinct naturel &agrave; la jeunesse, qui ne songe qu'&agrave; s'&eacute;carter des sentiers
+battus, Rostow cherchait constamment &agrave; exprimer ses sentiments d'une
+fa&ccedil;on neuve et originale, et &agrave; ne se conformer en rien aux habitudes
+re&ccedil;ues. Il n'avait d'autre d&eacute;sir que de faire quelque chose
+d'extraordinaire, ne f&ucirc;t-ce que de pincer son ami, et surtout d'&eacute;viter
+l'accolade habituelle. Boris au contraire d&eacute;posa tout tranquillement et
+affectueusement sur ses joues les trois baisers de rigueur.</p>
+
+<p>Six mois &agrave; peine s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis leur s&eacute;paration, et en se
+retrouvant ainsi au moment o&ugrave; ils faisaient leurs premiers pas dans la
+vie, ils furent frapp&eacute;s de l'&eacute;norme changement qui &eacute;tait survenu en eux,
+et qui r&eacute;sultait &eacute;videmment du milieu dans lequel ils s'&eacute;taient
+d&eacute;velopp&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous autres, maudits frotteurs de parquets, qui rentrez d'une
+promenade, coquets et pimpants, tandis que nous, pauvres p&eacute;cheurs de
+l'arm&eacute;e...&raquo; disait Rostow, qui, avec sa jeune voix de baryton et ses
+mouvements accentu&eacute;s, cherchait &agrave; se donner la d&eacute;sinvolture d'un
+militaire de l'arm&eacute;e, par opposition avec l'&eacute;l&eacute;gance de la garde, en
+montrant son pantalon couvert de boue.</p>
+
+<p>L'h&ocirc;tesse allemande passa en ce moment la t&ecirc;te par la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Est-elle jolie? dit Rostow, en clignant de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crie donc pas si fort! Tu les effrayes, lui dit Boris. Sais-tu bien
+que je ne t'attendais pas sit&ocirc;t, car ce n'est qu'hier soir que j'ai
+remis mon billet &agrave; Bolkonsky, un aide de camp que je connais. Je
+n'esp&eacute;rais pas qu'il te le ferait parvenir aussi vite.... Eh bien,
+comment vas-tu? Tu as re&ccedil;u le bapt&ecirc;me du feu?&raquo;</p>
+
+<p>Rostow, sans r&eacute;pondre, joua avec la croix de soldat de Saint-Georges qui
+&eacute;tait suspendue aux brandebourgs de son uniforme et, indiquant son bras
+en &eacute;charpe:</p>
+
+<p>&laquo;Comme tu vois!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Boris en souriant, nous aussi, mon cher, nous avons fait
+une campagne charmante. Son Altesse Imp&eacute;riale suivait le r&eacute;giment, et
+nous avions toutes nos aises. En Pologne, des r&eacute;ceptions, des d&icirc;ners,
+des bals &agrave; n'en plus finir.... Le c&eacute;sar&eacute;vitch est tr&egrave;s bienveillant pour
+tous les officiers!&raquo;</p>
+
+<p>Et ils se racont&egrave;rent mutuellement toutes les diff&eacute;rentes phases de
+leur existences: l'un, la vie de bivouac, l'autre les avantages de sa
+position dans la garde avec de hautes protections.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! la garde! dit Rostow. Donne-moi du vin.&raquo;</p>
+
+<p>Boris fit une grimace, mais, tirant sa bourse de dessous ses oreillers
+bien blancs, il fit apporter du vin.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; propos, voici ton argent et la lettre.&raquo;</p>
+
+<p>Rostow jeta l'argent sur le canap&eacute;, et saisit la lettre en mettant ses
+deux coudes sur la table pour la lire commod&eacute;ment. La pr&eacute;sence de Berg
+le g&ecirc;nait; se sentant regard&eacute; fixement par lui, il se fit aussit&ocirc;t un
+&eacute;cran de sa lettre.</p>
+
+<p>&laquo;On ne vous a pas m&eacute;nag&eacute; l'argent! dit Berg, en contemplant le gros sac
+enfonc&eacute; dans le canap&eacute;, et nous autres, nous tirons le diable par la
+queue, avec notre solde.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, mon cher, la premi&egrave;re fois que vous recevrez une lettre de
+chez vous et que vous aurez mille questions &agrave; faire &agrave; votre ami, je vous
+assure que je m'en irai tout de suite pour vous laisser toute libert&eacute;:
+ainsi donc, disparaissez bien vite... et allez-vous-en au diable!
+s'&eacute;cria-t-il en le faisant pivoter et en le regardant amicalement pour
+adoucir la vivacit&eacute; par trop franche de ses paroles. Ne m'en veuillez
+pas, n'est-ce pas, je vous traite en vieille connaissance!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous en prie, comte, je le comprends parfaitement, dit Berg de
+sa voix enrou&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Allez chez les ma&icirc;tres de la maison: ils vous ont invit&eacute;,&raquo; ajouta
+Boris.</p>
+
+<p>Berg passa une redingote sans tache, releva ses cheveux par devant &agrave; la
+fa&ccedil;on de l'empereur Alexandre, et, convaincu de l'effet irr&eacute;sistible
+produit par sa toilette, il sortit avec un sourire de satisfaction sur
+les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! quel animal je suis! dit Rostow, en lisant sa lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Un v&eacute;ritable animal de ne pas leur avoir &eacute;crit une seconde fois... ils
+se sont tellement effray&eacute;s! Eh bien, as-tu envoy&eacute; Gavrilo chercher du
+vin? Bravo! nous allons nous en donner!&raquo;</p>
+
+<p>Parmi les missives de ses parents il y avait une lettre de
+recommandation pour le prince Bagration. La vieille comtesse, d'apr&egrave;s le
+conseil d'Anna Mikha&iuml;lovna, l'avait obtenue d'une de ses connaissances,
+et elle demandait &agrave; son fils de la porter au plus t&ocirc;t &agrave; son
+destinataire, afin d'en tirer profit.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle folie! j'en ai bien besoin! dit Rostow, en jetant la lettre sur
+la table.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'as-tu jet&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre de recommandation, je m'en moque pas mal.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu t'en moques pas mal? mais elle te sera n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai besoin de rien; ce n'est pas moi qui irai mendier une place
+d'aide de camp!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un service de domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es toujours le m&ecirc;me, &agrave; ce que je vois, dit Boris.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, toujours le m&ecirc;me diplomate; mais il ne s'agit pas de cela...
+que deviens-tu? dit Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu le vois, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent tout va bien, mais je t'avoue que
+mon but est d'&ecirc;tre attach&eacute; comme aide de camp, et de ne pas rester dans
+les rangs.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'une fois qu'on est entr&eacute; dans la carri&egrave;re militaire, il faut
+t&acirc;cher de la faire aussi brillante que possible.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est comme cela!&raquo;</p>
+
+<p>Et il attacha des regards fixes sur son ami, en s'effor&ccedil;ant, mais en
+vain, de p&eacute;n&eacute;trer le fond de sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Le vieux Gavrilo entra avec le vin demand&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Il faudrait envoyer chercher Alphonse Carlovitch, il boirait avec toi &agrave;
+ma place.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux; comment est-il ce Tudesque? demanda Rostow d'un air
+m&eacute;prisant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un excellent homme, tr&egrave;s honn&ecirc;te et tr&egrave;s agr&eacute;able.&raquo;</p>
+
+<p>Rostow examina de nouveau Boris et soupira. Berg une fois revenu, la
+conversation des trois officiers devint plus vive, autour de la
+bouteille de vin. Ceux de la garde mettaient Rostow au courant des
+plaisirs qu'ils rencontraient sur leur marche, des r&eacute;ceptions qu'on leur
+avait faites en Russie, en Pologne et &agrave; l'&eacute;tranger. Ils citaient les
+mots et les anecdotes de leur chef le grand-duc, &agrave; propos de sa bont&eacute;
+et de la violence de son caract&egrave;re. Berg, qui, selon son habitude, se
+taisait toujours lorsque le sujet ne le touchait pas directement,
+raconta complaisamment comment en Galicie il avait eu l'honneur de
+causer avec Son Altesse Imp&eacute;riale, comment le grand-duc s'&eacute;tait plaint &agrave;
+lui de l'irr&eacute;gularit&eacute; de leur marche, et comment, s'approchant un jour
+en col&egrave;re de la compagnie, il en avait appel&eacute; le chef &laquo;Arnaute&raquo;! C'&eacute;tait
+l'expression favorite du c&eacute;sar&eacute;vitch, dans ses acc&egrave;s d'emportement.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne me croirez pas, comte, mais j'&eacute;tais si s&ucirc;r de mon bon droit,
+que je n'&eacute;prouvai pas la moindre frayeur; sans me vanter, je vous
+avouerai que je connais aussi bien les ordres du jour et nos r&egrave;glements,
+que &laquo;Notre P&egrave;re qui &ecirc;tes aux cieux&raquo;. Aussi n'y a-t-il jamais de fautes
+de discipline &agrave; reprocher ma compagnie, et je comparus devant lui avec
+une conscience tranquille...&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, le narrateur se leva pour montrer comment il s'&eacute;tait avanc&eacute;,
+en faisant le salut militaire. Il aurait &eacute;t&eacute; difficile de voir une
+figure t&eacute;moignant &agrave; la fois plus de respect et de contentement de
+soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Il &eacute;cume, poursuivit-il, m'envoie &agrave; tous les diables, et m'accable
+d'&raquo;Arnaute&raquo; et de &laquo;Sib&eacute;rie&raquo;! Je me garde bien de r&eacute;pondre. &laquo;Es-tu muet?&raquo;
+s'&eacute;crie-t-il. Je continue &agrave; me taire.... Eh bien! comte, qu'en
+dites-vous? Le lendemain, dans l'ordre du jour, pas un mot &agrave; propos de
+cette sc&egrave;ne! Voil&agrave; ce que c'est que de ne pas perdre la t&ecirc;te! Oui,
+comte, c'est ainsi, r&eacute;p&eacute;ta-t-il, en allumant sa pipe et en lan&ccedil;ant en
+l'air des anneaux de fum&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en f&eacute;licite,&raquo; dit Rostow.</p>
+
+<p>Mais Boris, devinant ses intentions moqueuses &agrave; l'endroit de Berg,
+d&eacute;tourna adroitement la conversation en priant son ami de leur dire
+quand et comment il avait &eacute;t&eacute; bless&eacute;. Rien ne pouvait &ecirc;tre plus agr&eacute;able
+&agrave; Rostow, qui commen&ccedil;a son r&eacute;cit; s'animant de plus en plus, il se mit &agrave;
+raconter l'affaire de Sch&ouml;ngraben, non pas comme elle s'&eacute;tait pass&eacute;e,
+mais comme il aurait souhait&eacute; qu'elle se f&ucirc;t pass&eacute;e c'est-&agrave;-dire
+embellie par sa f&eacute;conde imagination. Rostow aimait sans doute la v&eacute;rit&eacute;,
+et tenait &agrave; s'y confirmer; cependant il s'en &eacute;loigna malgr&eacute; lui,
+imperceptiblement. Un expos&eacute; exact et prosa&iuml;que aurait &eacute;t&eacute; mal re&ccedil;u par
+ses camarades, qui, ayant, comme lui, entendu plus d'une fois d&eacute;crire
+des batailles, et s'en &eacute;tant fait une id&eacute;e pr&eacute;cise, n'auraient ajout&eacute;
+aucune foi &agrave; ses paroles, et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me l'auraient accus&eacute; de ne pas
+avoir saisi l'ensemble de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; sous ses yeux. Comment
+leur raconter tout simplement qu'il &eacute;tait parti au galop, que, tomb&eacute; de
+cheval, il s'&eacute;tait foul&eacute; le poignet et enfui &agrave; toutes jambes devant un
+Fran&ccedil;ais? Se borner ainsi &agrave; la pure v&eacute;rit&eacute; aurait demand&eacute; un grand
+effort de sa part. L&acirc;chant la bride &agrave; sa fantaisie, il leur narra
+comment, au milieu du feu, une folle ardeur s'&eacute;tant empar&eacute;e de lui, il
+avait tout oubli&eacute;, s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute; comme la temp&ecirc;te sur un carr&eacute;, y
+sabrant de droite et de gauche, comment enfin il &eacute;tait tomb&eacute;
+d'&eacute;puisement..., etc., etc.</p>
+
+<p>&laquo;Tu ne peux te figurer, ajouta-t-il, l'&eacute;trange et terrible fureur qui
+s'empare de vous pendant la m&ecirc;l&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Comme il pronon&ccedil;ait cette belle p&eacute;roraison, le prince Bolkonsky entra
+dans la chambre. Le prince Andr&eacute;, qui &eacute;tait flatt&eacute; de voir les jeunes
+gens s'adresser &agrave; lui, aimait &agrave; les prot&eacute;ger. Boris lui avait plu, et il
+ne demandait pas mieux que de lui rendre service. Envoy&eacute; chez le
+c&eacute;sar&eacute;vitch par Koutouzow avec des papiers, il &eacute;tait venu en passant. &Agrave;
+la vue du hussard d'arm&eacute;e, &eacute;chauff&eacute; par le r&eacute;cit de ses exploits (il ne
+pouvait souffrir les individus de cette esp&egrave;ce), il fron&ccedil;a le sourcil,
+sourit affectueusement &agrave; Boris et, s'inclinant l&eacute;g&egrave;rement, s'assit sur
+le canap&eacute;. Rien ne pouvait lui &ecirc;tre plus d&eacute;sagr&eacute;able que de tomber dans
+une soci&eacute;t&eacute; d&eacute;plaisante pour lui. Rostow, devinant sa pens&eacute;e, rougit
+jusqu'au blanc des yeux: malgr&eacute; son indiff&eacute;rence et son d&eacute;dain pour
+l'opinion de ces messieurs de l'&eacute;tat-major, il se sentit g&ecirc;n&eacute; par le ton
+cassant et moqueur du prince Andr&eacute;; remarquant aussi que Boris semblait
+avoir honte de lui, il finit par se taire. Ce dernier demanda s'il y
+avait des nouvelles et si l'on pouvait sans indiscr&eacute;tion conna&icirc;tre les
+dispositions futures.</p>
+
+<p>&laquo;On va probablement marcher en avant,&raquo; dit Bolkonsky, qui tenait &agrave; ne
+pas se compromettre devant des &eacute;trangers.</p>
+
+<p>Berg profita de l'occasion pour s'informer, avec sa politesse
+habituelle, si la ration de fourrage ne serait pas doubl&eacute;e pour les
+chefs de compagnie de l'arm&eacute;e. Le prince Andr&eacute; lui r&eacute;pondit, avec un
+sourire, qu'il n'&eacute;tait pas juge de questions d'&Eacute;tat aussi graves.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai un mot &agrave; vous dire concernant votre affaire, dit-il &agrave; Boris, mais
+nous en causerons plus tard. Venez chez moi apr&egrave;s la revue, nous ferons
+tout ce qu'il sera possible de faire...&raquo;</p>
+
+<p>Et s'adressant &agrave; Rostow, dont il ne semblait pas remarquer l'air confus
+et passablement irrit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Vous racontiez l'affaire de Sch&ouml;ngraben? Vous &eacute;tiez l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais l&agrave;!&raquo; r&eacute;pondit Rostow d'un ton agressif.</p>
+
+<p>Bolkonsky, trouvant l'occasion toute naturelle de s'amuser de sa
+mauvaise humeur, lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, on invente pas mal d'histoires sur cet engagement!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, on invente des histoires! dit Rostow en jetant tour &agrave; tour
+sur Boris et sur Bolkonsky un regard devenu furieux; oui, il y a
+beaucoup d'histoires, mais nos relations, les relations de ceux qui ont
+&eacute;t&eacute; expos&eacute;s au feu de l'ennemi, celles-l&agrave; ont du poids, et un poids
+d'une bien autre valeur que celles de ces &eacute;l&eacute;gants de l'&eacute;tat-major, qui
+re&ccedil;oivent des r&eacute;compenses sans rien faire....</p>
+
+<p>&mdash;Selon vous, je suis de ceux-l&agrave;?&raquo; reprit avec sang-froid et en souriant
+doucement le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Un singulier m&eacute;lange d'impatience et de respect pour le calme du
+maintien de Bolkonsky agitait Rostow.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne dis pas cela pour vous, je ne vous connais pas, et n'ai pas, je
+l'avoue, le d&eacute;sir de vous conna&icirc;tre davantage. Je le dis pour tous ceux
+des &eacute;tats-majors en g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit le prince Andr&eacute;, en l'interrompant d'une voix mesur&eacute;e et
+tranquille, je vois que vous voulez m'offenser, ce qui serait par trop
+facile si vous vous manquiez de respect &agrave; vous-m&ecirc;me; mais vous
+reconna&icirc;trez sans doute aussi que l'heure et le lieu sont mal choisis
+pour l'essayer. Nous sommes tous &agrave; la veille d'un duel s&eacute;rieux et
+important, et ce n'est pas la faute de Droubetzko&iuml;, votre ami d'enfance,
+si ma figure a le malheur de vous d&eacute;plaire. Du reste, ajouta-t-il en se
+levant, vous connaissez mon nom et vous savez o&ugrave; me trouver; n'oubliez
+pas que je ne me consid&egrave;re pas le moins du monde comme offens&eacute;, et,
+comme je suis plus &acirc;g&eacute; que vous, je me permets de vous conseiller de ne
+donner aucune suite &agrave; votre mauvaise humeur. Ainsi donc, Boris, &agrave;
+vendredi apr&egrave;s la revue, je vous attendrai...&raquo;</p>
+
+<p>Et le prince Andr&eacute; sortit en les saluant.</p>
+
+<p>Rostow ahuri ne retrouva pas son aplomb. Il s'en voulait mortellement de
+n'avoir rien trouv&eacute; &agrave; r&eacute;pondre, et, s'&eacute;tant fait amener son cheval, il
+prit cong&eacute; de Boris assez s&egrave;chement.</p>
+
+<p>&laquo;Fallait-il aller provoquer cet aide de camp poseur, ou laisser tomber
+l'affaire dans l'eau?&raquo;</p>
+
+<p>Cette question le tourmenta tout le long de la route. Tant&ocirc;t il se
+repr&eacute;sentait le plaisir qu'il &eacute;prouverait &agrave; voir la frayeur de ce petit
+homme orgueilleux, tant&ocirc;t il se surprenait avec &eacute;tonnement &agrave; d&eacute;sirer,
+avec une ardeur qu'il n'avait jamais ressentie, l'amiti&eacute; de cet aide de
+camp qu'il d&eacute;testait.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Le lendemain de l'entrevue de Boris et de Rostow, les troupes
+autrichiennes et russes, au nombre de 80 000 hommes, y compris celles
+qui arrivaient de Russie et celles qui avaient fait la campagne, furent
+pass&eacute;es en revue par l'empereur Alexandre, accompagn&eacute; du c&eacute;sar&eacute;vitch, et
+l'empereur Fran&ccedil;ois, suivi d'un archiduc. D&egrave;s l'aube du jour, les
+troupes, dans leur tenue de parade, s'alignaient sur la plaine devant la
+forteresse. Une masse mouvante, aux drapeaux flottants, s'arr&ecirc;tait au
+commandement des officiers, se divisait et se formait en d&eacute;tachements,
+se laissant d&eacute;passer par un autre flot bariol&eacute; d'uniformes diff&eacute;rents.
+Plus loin, c'&eacute;tait la cavalerie, habill&eacute;e de bleu, de vert, de rouge,
+avec ses musiciens aux uniformes brod&eacute;s, qui s'avan&ccedil;ait au pas cadenc&eacute;
+des chevaux noirs, gris et alezans; puis venait l'artillerie, qui, au
+bruit d'airain de ses canons reluisants et tressautant sur leurs aff&ucirc;ts,
+se d&eacute;roulait comme un serpent, entre la cavalerie, et l'infanterie, pour
+se rendre &agrave; la place qui lui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e, en r&eacute;pandant sur son
+passage l'odeur des m&egrave;ches allum&eacute;es. Les g&eacute;n&eacute;raux en grande tenue,
+chamarr&eacute;s de d&eacute;corations, collets relev&eacute;s, et la taille serr&eacute;e, les
+officiers &eacute;l&eacute;gants et par&eacute;s, les soldats aux visages ras&eacute;s de frais, aux
+fourniments brillants, les chevaux bien &eacute;trill&eacute;s, &agrave; la robe miroitante
+comme le satin, &agrave; la crini&egrave;re bien peign&eacute;e, tous comprenaient qu'il
+allait se passer quelque chose de grave et de solennel. Du g&eacute;n&eacute;ral au
+soldat, chacun se sentait un grain de sable dans cette mer vivante, mais
+avait conscience en m&ecirc;me temps de sa force comme partie de ce grand
+tout.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s maints efforts, &agrave; dix heures, tout fut pr&ecirc;t. L'arm&eacute;e &eacute;tait plac&eacute;e
+sur trois rangs: la cavalerie en premier, l'artillerie ensuite et
+l'infanterie en dernier.</p>
+
+<p>Entre chaque arme diff&eacute;rente il y avait un large espace. Chacune de ces
+trois parties se d&eacute;tachait vivement sur les deux autres. L'arm&eacute;e de
+Koutouzow, dont le premier rang de droite &eacute;tait occup&eacute; par le r&eacute;giment
+de Pavlograd, puis les nouveaux r&eacute;giments de l'arm&eacute;e et de la garde
+arriv&eacute;s de Russie, puis l'arm&eacute;e autrichienne, tous, rivalisant de bonne
+tenue, &eacute;taient sur la m&ecirc;me ligne et sous le m&ecirc;me commandement.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un murmure, semblable &agrave; celui du vent bruissant dans le
+feuillage, parcourut les rangs:</p>
+
+<p>&laquo;Ils arrivent! Ils arrivent!&raquo; s'&eacute;cri&egrave;rent quelques voix.</p>
+
+<p>Et la derni&egrave;re inqui&eacute;tude de l'attente se r&eacute;pandit comme une tra&icirc;n&eacute;e de
+poudre.</p>
+
+<p>Un groupe s'&eacute;tait en effet montr&eacute; dans le lointain. Au m&ecirc;me moment, un
+l&eacute;ger souffle traversant le calme de l'air agita les flammes des lances
+et les drapeaux, dont les plis s'enroulaient autour des hampes. Il
+semblait que ce frissonnement t&eacute;moign&acirc;t de la joie de l'arm&eacute;e &agrave;
+l'approche des souverains:</p>
+
+<p>&laquo;Silence!&raquo; cria une voix.</p>
+
+<p>Puis, ainsi que le chant des coqs se r&eacute;pondant aux premi&egrave;res lueurs de
+l'aurore, le mot fut r&eacute;p&eacute;t&eacute; sur diff&eacute;rents points, et tout se tut.</p>
+
+<p>On n'entendit plus, dans ce calme profond, que le pas des chevaux qui
+approchaient: les trompettes du 1<sup>er</sup> r&eacute;giment sonn&egrave;rent une fanfare, dont
+les sons entra&icirc;nants paraissaient sortir de ces milliers de poitrines
+joyeusement &eacute;mues &agrave; l'arriv&eacute;e des empereurs. &Agrave; peine la musique
+avait-elle cess&eacute;, que la voix jeune et douce de l'empereur Alexandre
+pronon&ccedil;a distinctement ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, mes enfants!&raquo;</p>
+
+<p>Et le 1<sup>er</sup> r&eacute;giment fit &eacute;clater un hourra si retentissant et si prolong&eacute;,
+que chacun de ces hommes tressaillit &agrave; la pens&eacute;e du nombre et de la
+puissance de la masse dont il faisait partie.</p>
+
+<p>Rostow, plac&eacute; au premier rang dans l'arm&eacute;e de Koutouzow, la premi&egrave;re sur
+le passage de l'empereur, &eacute;prouva, comme tous les autres, ce sentiment
+g&eacute;n&eacute;ral d'oubli de soi-m&ecirc;me, d'orgueilleuse conscience de sa force et
+d'attraction passionn&eacute;e vers le h&eacute;ros de cette solennit&eacute;.</p>
+
+<p>Il se disait qu'&agrave; une parole de cet homme toute cette masse et lui-m&ecirc;me,
+infime atome, se pr&eacute;cipiteraient dans le feu et dans l'eau, tout pr&ecirc;ts &agrave;
+commettre des crimes ou des actions h&eacute;ro&iuml;ques, et il se sentait fr&eacute;mir
+et presque d&eacute;faillir &agrave; la vue de celui qui personnifiait cette parole.</p>
+
+<p>Les cris de hourra! hourra! retentissaient de tous c&ocirc;t&eacute;s, et les
+r&eacute;giments, l'un apr&egrave;s l'autre, sortant de leur immobilit&eacute; et de leur
+silence de mort, &eacute;taient &eacute;voqu&eacute;s &agrave; la vie, lorsque l'Empereur passait
+devant eux, et le recevaient au son des fanfares, en poussant des
+hourras qui se confondaient avec les hourras pr&eacute;c&eacute;dents en une clameur
+assourdissante.</p>
+
+<p>Au milieu de ces lignes noires, immobiles, qui semblaient p&eacute;trifi&eacute;es
+sous leurs larges shakos, des centaines de cavaliers caracolaient dans
+une &eacute;l&eacute;gante sym&eacute;trie. C'&eacute;tait la suite des deux Empereurs, sur qui
+&eacute;tait, concentr&eacute;e toute l'attention contenue et &eacute;mue de ces 80 000
+hommes.</p>
+
+<p>Le jeune et bel Empereur, en uniforme de garde &agrave; cheval, le tricorne
+pos&eacute; de c&ocirc;t&eacute;, avec son visage agr&eacute;able, sa voix douce et bien timbr&eacute;e,
+attirait surtout les regards.</p>
+
+<p>Rostow, qui &eacute;tait plac&eacute; non loin des trompettes, suivait de sa vue
+per&ccedil;ante l'approche de son souverain, et, lorsqu'il en eut distingu&eacute; &agrave;
+vingt pas les traits rayonnants de beaut&eacute;, de jeunesse et de bonheur, il
+se sentit pris d'un &eacute;lan irr&eacute;sistible de tendresse et d'enthousiasme:
+tout dans l'ext&eacute;rieur du souverain le ravissait.</p>
+
+<p>Arr&ecirc;t&eacute; en face du r&eacute;giment de Pavlograd, le jeune Empereur, s'adressant
+&agrave; l'Empereur d'Autriche, pronon&ccedil;a en fran&ccedil;ais quelques paroles et
+sourit.</p>
+
+<p>Rostow sourit aussi, et sentit que son amour ne faisait que cro&icirc;tre; il
+aurait voulu lui en donner une preuve, et l'impossibilit&eacute; de le faire le
+rendait tout malheureux. L'Empereur appela le chef de r&eacute;giment.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! que serait-ce s'il s'adressait &agrave; moi! j'en mourrais de joie!</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit l'Empereur en s'adressant aux officiers (et Rostow crut
+entendre une voix du ciel), je vous remercie de tout mon c&oelig;ur. Vous
+avez m&eacute;rit&eacute; les drapeaux de Saint-Georges et vous vous en montrerez
+dignes!</p>
+
+<p>&mdash;Rien que mourir, mourir pour lui!&raquo; se disait Rostow.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment &eacute;clat&egrave;rent de formidables hourras, auxquels se joignit
+Rostow, de toute la force de ses poumons, pour mieux t&eacute;moigner, au
+risque de se briser la poitrine, du degr&eacute; de son enthousiasme.</p>
+
+<p>L'Empereur resta quelques instants ind&eacute;cis.</p>
+
+<p>&laquo;Comment peut-il &ecirc;tre ind&eacute;cis?&raquo; se dit Rostow.</p>
+
+<p>Mais cette ind&eacute;cision lui parut aussi majestueuse et aussi pleine de
+charme que tout ce que faisait l'Empereur, qui, ayant touch&eacute;, du bout de
+sa botte &eacute;troite, comme on les portait alors, sa belle jument bai brun,
+rassembla les r&ecirc;nes de sa main gant&eacute;e de blanc, et s'&eacute;loigna, suivi du
+flot de ses aides de camp, pour aller s'arr&ecirc;ter, de plus en plus loin,
+devant les autres r&eacute;giments; et l'on ne voyait plus &agrave; la fin que le
+plumet blanc de son tricorne ondulant au-dessus de la foule.</p>
+
+<p>Rostow avait remarqu&eacute; Bolkonsky parmi les officiers de la suite. Il se
+rappela la dispute de la veille, et se demanda s'il fallait, oui ou non,
+le provoquer: &laquo;Non certainement, se dit-il.... Peut-on penser &agrave; cela &agrave;
+pr&eacute;sent? Que signifient nos querelles et nos offenses, quand nos c&oelig;urs
+d&eacute;bordent d'amour, de d&eacute;vouement et d'exaltation? J'aime tout le monde
+et je pardonne &agrave; tous!&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque l'Empereur eut pass&eacute; devant tous les r&eacute;giments, ils d&eacute;fil&egrave;rent &agrave;
+leur tour. Rostow, mont&eacute; sur B&eacute;douin, qu'il avait tout nouvellement
+achet&eacute; &agrave; Denissow, passa le dernier de son escadron, seul et bien en
+vue.</p>
+
+<p>Excellent cavalier, il &eacute;peronna vivement son cheval et le mit au grand
+trot. Abaissant sur son poitrail sa bouche &eacute;cumante, la queue &eacute;l&eacute;gamment
+arqu&eacute;e, fendant l'air, rasant la terre, jetant haut et avec gr&acirc;ce ses
+jambes fines, B&eacute;douin semblait sentir, lui aussi, que le regard de
+l'Empereur &eacute;tait fix&eacute; sur lui.</p>
+
+<p>Le cavalier, de son c&ocirc;t&eacute;, les jambes en arri&egrave;re, la figure rayonnante et
+inqui&egrave;te, le buste correctement redress&eacute;, ne faisait qu'un avec son
+cheval, et ils pass&egrave;rent tous deux devant l'Empereur, dans toute leur
+beaut&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Bravo les hussards de Pavlograd! dit l'Empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que je serais heureux s'il voulait me dire l&agrave; tout de suite
+de me jeter dans le feu!&raquo; pensa Rostow.</p>
+
+<p>La revue termin&eacute;e, les officiers nouvellement arriv&eacute;s et ceux de
+Koutouzow se form&egrave;rent en groupes et s'entretinrent des r&eacute;compenses, des
+Autrichiens et de leurs uniformes, de Bonaparte et de sa situation
+critique, surtout lorsque le corps d'Essen les aurait rejoints et que la
+Prusse se serait franchement alli&eacute;e &agrave; la Russie.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait la personne m&ecirc;me de l'empereur Alexandre qui faisait le
+fond de toutes les conversations: on se r&eacute;p&eacute;tait chacun de ses mots, de
+ses mouvements, et l'enthousiasme allait toujours croissant.</p>
+
+<p>On ne d&eacute;sirait qu'une chose: marcher &agrave; l'ennemi sous son commandement,
+car avec lui on &eacute;tait s&ucirc;r de la victoire, et, apr&egrave;s la revue,
+l'assurance de vaincre &eacute;tait plus forte qu'apr&egrave;s deux victoires
+remport&eacute;es.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Le lendemain de la revue, Boris, ayant mis son plus bel uniforme, se
+rendit &agrave; Olm&uuml;tz accompagn&eacute; des v&oelig;ux de Berg, pour profiter des bonnes
+dispositions de Bolkonsky. Une petite place bien commode, celle d'aide
+de camp pr&egrave;s d'un personnage haut plac&eacute;, &eacute;tait tout ce qu'il lui
+fallait.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon pour Rostow, se disait-il, &agrave; qui son p&egrave;re envoie six mille
+roubles &agrave; la fois, de faire le d&eacute;daigneux et de traiter cela de service
+de laquais; mais moi, qui n'ai rien que ma t&ecirc;te, il faut que je me
+pousse dans la carri&egrave;re, et que je profite de toutes les occasions
+favorables.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; n'&eacute;tait point &agrave; Olm&uuml;tz ce jour-l&agrave;. Mais l'aspect de la
+ville, anim&eacute;e par la pr&eacute;sence du quartier g&eacute;n&eacute;ral, du corps
+diplomatique, des deux empereurs, avec leur suite, leurs cours et leurs
+familiers, ne fit qu'augmenter en lui le d&eacute;sir de p&eacute;n&eacute;trer dans ces
+hautes sph&egrave;res.</p>
+
+<p>Bien qu'il f&ucirc;t dans la garde, il n'y connaissait personne. Tout ce
+monde chamarr&eacute; de cordons et de d&eacute;corations, aux plumets multicolores,
+parcourant les rues avec de beaux attelages, aussi bien militaire que
+civil, lui paraissait &agrave; une telle hauteur au-dessus de lui, petit
+officier, qu'il ne voulait ni ne pouvait assur&eacute;ment soup&ccedil;onner m&ecirc;me son
+existence. Dans la maison occup&eacute;e par le g&eacute;n&eacute;ral en chef Koutouzow, et
+o&ugrave; il &eacute;tait all&eacute; chercher Bolkonsky, l'accueil qu'il re&ccedil;ut des aides de
+camp et des domestiques semblait destin&eacute; &agrave; lui faire comprendre qu'ils
+avaient par-dessus la t&ecirc;te des fl&acirc;neurs comme lui. Cependant le
+lendemain, qui &eacute;tait le 15 du mois, il renouvela sa tentative. Le prince
+Andr&eacute; &eacute;tait chez lui, et l'on fit entrer Boris dans une grande salle;
+c'&eacute;tait une ancienne salle de bal, o&ugrave; l'on avait entass&eacute; cinq lits, des
+meubles de toute esp&egrave;ce, tables, chaises, plus un piano. Un aide de camp
+en robe de chambre persane &eacute;crivait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la porte d'entr&eacute;e. Un
+second, le gros et beau Nesvitsky, &eacute;tendu sur son lit, les bras pass&eacute;s
+sous la t&ecirc;te en guise d'oreiller, riait avec un officier assis &agrave; ses
+pieds. Le troisi&egrave;me jouait une valse viennoise. Le quatri&egrave;me, &agrave; moiti&eacute;
+couch&eacute; sur l'instrument, la lui fredonnait. Bolkonsky n'y &eacute;tait pas.
+Personne ne changea d'attitude &agrave; la vue de Boris, sauf l'aide de camp en
+robe de chambre, qui lui r&eacute;pondit d'un air de mauvaise humeur que
+Bolkonsky &eacute;tait de service, et qu'il le trouverait dans le salon
+d'audience, la porte &agrave; gauche dans le corridor. Boris le remercia, s'y
+rendit et y vit effectivement une dizaine d'officiers et de g&eacute;n&eacute;raux.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il entrait, le prince Andr&eacute;, avec cette politesse fatigu&eacute;e
+qui dissimule l'ennui, mais que le devoir impose, &eacute;coutait un g&eacute;n&eacute;ral
+russe d&eacute;cor&eacute;, d'un certain &acirc;ge et rouge de figure, qui, plant&eacute; sur la
+pointe des pieds, lui exposait son affaire de cet air craintif habituel
+au soldat:</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s bien, ayez l'obligeance d'attendre,&raquo; r&eacute;pondit-il au g&eacute;n&eacute;ral, avec
+cet accent fran&ccedil;ais qu'il affectait en parlant russe, lorsqu'il voulait
+&ecirc;tre d&eacute;daigneux.</p>
+
+<p>Ayant aper&ccedil;u Boris, et sans plus s'occuper du p&eacute;titionnaire, qui courait
+apr&egrave;s lui en r&eacute;it&eacute;rant sa demande et en assurant qu'il n'avait pas fini,
+le prince Andr&eacute; vint &agrave; lui et le salua amicalement. &Agrave; ce changement &agrave;
+vue, Boris comprit ce qu'il avait soup&ccedil;onn&eacute; tout d'abord, c'est qu'en
+dehors de la discipline et de la subordination, telles qu'elles sont
+&eacute;crites dans le code militaire, et telles qu'on les pratiquait au
+r&eacute;giment, il y en avait une autre bien plus essentielle, qui for&ccedil;ait ce
+g&eacute;n&eacute;ral &agrave; la figure enlumin&eacute;e &agrave; attendre patiemment le bon plaisir du
+capitaine Andr&eacute;, du moment que celui-ci pr&eacute;f&eacute;rait causer avec le
+sous-lieutenant prince Boris Droubetzko&iuml;. Il se promit de se guider &agrave;
+l'avenir d'apr&egrave;s ce dernier code et non d'apr&egrave;s celui qui &eacute;tait en
+vigueur. Gr&acirc;ce aux lettres de recommandation dont on l'avait pourvu, il
+se sentait plac&eacute; cent fois plus haut que ce g&eacute;n&eacute;ral, qui, une fois dans
+les rangs, pouvait l'&eacute;craser, lui simple sous-lieutenant de la garde.</p>
+
+<p>&laquo;Je regrette de vous avoir manqu&eacute; hier, dit le prince Andr&eacute; en lui
+serrant la main. J'ai couru toute la journ&eacute;e avec des Allemands. J'ai
+&eacute;t&eacute; avec Weirother faire une inspection et &eacute;tudier la dislocation des
+troupes, et vous savez que, lorsque les Allemands se piquent
+d'exactitude, on n'en finit plus.&raquo;</p>
+
+<p>Boris sourit et fit semblant de comprendre ce qui devait &ecirc;tre connu de
+tout le monde. C'&eacute;tait pourtant la premi&egrave;re fois qu'il entendait le nom
+de Weirother et le mot de &laquo;dislocation&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi donc, mon cher, vous voulez devenir aide de camp?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Boris en rougissant malgr&eacute; lui, je d&eacute;sirerais le
+demander au g&eacute;n&eacute;ral en chef; le prince Kouraguine lui en aura sans doute
+&eacute;crit. Je le d&eacute;sirerais surtout parce que je doute que la garde voie le
+feu, ajouta-t-il enchant&eacute; de trouver ce pr&eacute;texte plausible &agrave; sa requ&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, nous en causerons, dit le prince Andr&eacute;; aussit&ocirc;t mon
+rapport pr&eacute;sent&eacute; au sujet de ce monsieur, je serai &agrave; vous.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant son absence, le g&eacute;n&eacute;ral, qui comprenait autrement que Boris les
+avantages de la discipline sous-entendue, jeta un regard furieux sur cet
+impudent sous-lieutenant qui l'avait emp&ecirc;ch&eacute; de raconter en d&eacute;tail son
+affaire; ce dernier en fut un peu d&eacute;contenanc&eacute;, et attendit avec
+impatience le retour du prince Andr&eacute;, qui l'emmena aussit&ocirc;t dans la
+grande salle aux cinq lits.</p>
+
+<p>&laquo;Voici, mon cher, mes conclusions: vous pr&eacute;senter au g&eacute;n&eacute;ral en chef est
+parfaitement inutile; il vous dira mille amabilit&eacute;s, vous engagera &agrave;
+d&icirc;ner chez lui... (Ce ne serait pourtant pas trop mal par rapport &agrave;
+cette autre discipline, se dit Boris en lui-m&ecirc;me...) et il ne fera rien
+de plus, car on formerait bient&ocirc;t tout un bataillon de nous autres aides
+de camp et officiers d'ordonnance. Je vous propose autre chose, d'autant
+mieux que Koutouzow et son &eacute;tat-major n'ont plus la m&ecirc;me importance.
+Dans ce moment, tout est concentr&eacute; dans la personne de l'Empereur; ainsi
+donc, nous irons voir le g&eacute;n&eacute;ral aide de camp prince Dolgoroukow, un de
+mes bons amis, un excellent homme, &agrave; qui j'ai parl&eacute; de vous; peut-&ecirc;tre
+trouvera-t-il moyen de vous placer aupr&egrave;s de lui, ou bien m&ecirc;me plus
+haut, plus pr&egrave;s du soleil.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, toujours pr&ecirc;t &agrave; guider un jeune homme et &agrave; lui rendre
+sa carri&egrave;re plus facile, s'acquittait de ce devoir avec un plaisir tout
+particulier, et, sous le couvert de cette protection accord&eacute;e &agrave; autrui
+et qu'il n'aurait jamais accept&eacute;e pour lui-m&ecirc;me, il gravitait autour de
+cette sph&egrave;re qui l'attirait malgr&eacute; lui, et de laquelle rayonnait le
+succ&egrave;s.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e &eacute;tait d&eacute;j&agrave; assez avanc&eacute;e, lorsqu'ils franchirent le seuil du
+palais occup&eacute; par les deux empereurs et leurs cours.</p>
+
+<p>Leurs Majest&eacute;s avaient assist&eacute; ce m&ecirc;me jour &agrave; un conseil de guerre,
+auquel avaient &eacute;galement pris part tous les membres du Hofkriegsrath. On
+y avait d&eacute;cid&eacute;, contre l'avis des vieux militaires, tels que Koutouzow
+et le prince Schwarzenberg, qu'on reprendrait l'offensive et qu'on
+livrerait bataille &agrave; Bonaparte. Au moment o&ugrave; le prince Andr&eacute; se mettait
+en qu&ecirc;te du prince Dolgoroukow, il aper&ccedil;ut encore, sur les diff&eacute;rents
+visages qu'il rencontrait, la trace de cette victoire remport&eacute;e par le
+parti des jeunes dans le conseil de guerre. Les voix des temporiseurs
+qui conseillaient d'attendre avaient &eacute;t&eacute; si bien &eacute;touff&eacute;es par leurs
+adversaires, et leurs arguments renvers&eacute;s par des preuves si
+infaillibles &agrave; l'appui des avantages de l'offensive, que la future
+bataille et la victoire qui devait en &ecirc;tre la cons&eacute;quence incontestable
+appartenaient pour ainsi dire d&eacute;j&agrave; au pass&eacute; plut&ocirc;t qu'&agrave; l'avenir. Les
+forces consid&eacute;rables de Napol&eacute;on (exc&eacute;dant &agrave; coup s&ucirc;r les n&ocirc;tres)
+&eacute;taient mass&eacute;es sur un seul point. Nos troupes, excit&eacute;es par la pr&eacute;sence
+des empereurs, ne demandaient qu'&agrave; se battre; le point strat&eacute;gique sur
+lequel elles auraient &agrave; agir &eacute;tait connu dans ses moindres d&eacute;tails du
+g&eacute;n&eacute;ral Weirother, qui devait servir de guide aux deux arm&eacute;es. Par une
+heureuse co&iuml;ncidence, l'arm&eacute;e autrichienne ayant man&oelig;uvr&eacute; l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente sur ce terrain, il fut trac&eacute; sur les cartes avec une
+exactitude math&eacute;matique; l'inaction de Napol&eacute;on faisait naturellement
+croire qu'il s'&eacute;tait affaibli.</p>
+
+<p>Le prince Dolgoroukow, l'un des plus chauds d&eacute;fenseurs du plan
+d'attaque, venait de rentrer du conseil, &eacute;mu, &eacute;puis&eacute;, mais fier de son
+triomphe, lorsque le prince Andr&eacute;, auquel il serra aimablement la main,
+lui pr&eacute;senta son prot&eacute;g&eacute;. Incapable de contenir plus longtemps les
+pens&eacute;es qui l'agitaient en ce moment, et ne faisant gu&egrave;re attention &agrave;
+Boris:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, mon cher, dit-il en fran&ccedil;ais, en s'adressant au prince Andr&eacute;,
+nous l'avons remport&eacute;e, la victoire! Dieu veuille seulement que celle
+qui s'ensuivra soit aussi brillante! Et je vous avoue, mon cher, que je
+reconnais mes torts envers les Autrichiens, et surtout envers Weirother.
+Quelle minutie! Quelle connaissance des lieux! Quelle pr&eacute;voyance de
+toutes les conditions, de toutes les &eacute;ventualit&eacute;s, des moindres d&eacute;tails!
+On ne saurait d&eacute;cid&eacute;ment imaginer un ensemble aussi avantageux que celui
+de notre situation actuelle. La r&eacute;union de la scrupuleuse exactitude
+autrichienne avec la bravoure russe, que faut-il de plus?</p>
+
+<p>&mdash;L'attaque est donc d&eacute;cid&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher, et Bonaparte me para&icirc;t avoir perdu la t&ecirc;te! L'Empereur
+a re&ccedil;u une lettre de lui aujourd'hui...&raquo;</p>
+
+<p>Et Dolgoroukow sourit d'une mani&egrave;re significative.</p>
+
+<p>&laquo;Oui-da! que lui &eacute;crit-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Mais que peut-il lui &eacute;crire? Traderidera... etc., rien que pour gagner
+du temps. Il tombera entre nos mains, soyez-en s&ucirc;r! Mais le plus
+amusant, et il sourit avec une bonhomie pleine de malice, c'est qu'on ne
+savait comment lui adresser la r&eacute;ponse. Ne pouvant l'adresser au consul,
+il va de soi qu'on ne pouvait l'adresser &agrave; l'Empereur; il ne restait
+plus que le g&eacute;n&eacute;ral Bonaparte, c'&eacute;tait au moins mon avis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui dit Bolkonsky, il me semble qu'entre ne pas le reconna&icirc;tre
+Empereur et l'appeler g&eacute;n&eacute;ral il y a une diff&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, et c'&eacute;tait l&agrave; la difficult&eacute;, continua vivement
+Dolgoroukow. Aussi Bilibine, qui est fort intelligent, proposa l'adresse
+suivante: &laquo;&Agrave; l'usurpateur et &agrave; l'ennemi du genre humain.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Rien que cela?</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, Bilibine a s&eacute;rieusement tourn&eacute; la difficult&eacute;, en homme
+d'esprit qu'il est....</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Au chef du gouvernement fran&ccedil;ais!&mdash;C'est bien, n'est-ce pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, mais &ccedil;a lui d&eacute;plaira fort, dit Bolkonsky.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans aucun doute! Mon fr&egrave;re, qui le conna&icirc;t, ayant plus d'une fois
+d&icirc;n&eacute; chez cet Empereur &agrave; Paris, me racontait qu'il n'avait jamais vu de
+plus fin et de plus rus&eacute; diplomate: l'habilet&eacute; fran&ccedil;aise jointe &agrave;
+l'astuce italienne! Vous connaissez sans doute toutes les histoires du
+comte Markow, le seul qui ait su se conduire avec lui. Connaissez-vous
+celle du mouchoir? elle est ravissante! Et ce bavard de Dolgoroukow,
+s'adressant tant&ocirc;t &agrave; Boris, tant&ocirc;t au prince Andr&eacute;, leur raconta comment
+Bonaparte, voulant &eacute;prouver notre ambassadeur, avait laiss&eacute; tomber son
+mouchoir &agrave; ses pieds, et, dans l'attente de le lui voir ramasser,
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; devant lui; comment Markow, laissant aussit&ocirc;t tomber le
+sien tout &agrave; c&ocirc;t&eacute;, le ramassa sans toucher &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, dit Bolkonsky; mais deux mots, mon prince: je viens en
+solliciteur pour ce jeune homme...&raquo;</p>
+
+<p>Un aide de camp qui venait chercher Dolgoroukow de la part de l'Empereur
+ne donna pas au prince Andr&eacute; le temps de finir sa phrase.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! quel ennui, dit le prince Dolgoroukow, en se levant &agrave; la h&acirc;te et en
+serrant la main aux deux jeunes gens. Je ferai tout ce qui me sera
+possible, tout ce qui d&eacute;pendra de moi, pour vous et ce charmant jeune
+homme. Mais ce sera pour une autre fois! Vous voyez...&raquo; ajouta-t-il en
+serrant de nouveau la main de Boris avec une familiarit&eacute; bienveillante
+et l&eacute;g&egrave;re.</p>
+
+<p>Boris &eacute;tait tout &eacute;mu du voisinage de cette personnalit&eacute; puissante, &eacute;mu
+aussi de se trouver en contact avec un des ressorts qui mettaient en
+mouvement ces &eacute;normes masses, dont lui, dans son r&eacute;giment, ne se sentait
+qu'une petite, soumise et infime parcelle. Ils travers&egrave;rent le corridor
+&agrave; la suite du prince Dolgoroukow, et au moment o&ugrave; celui-ci entrait dans
+les appartements de l'Empereur, il en sortit un homme en habit civil, de
+haute taille, &agrave; figure intelligente, et dont la m&acirc;choire pro&eacute;minente,
+loin d'enlaidir les traits, y ajoutait au contraire beaucoup de vivacit&eacute;
+et de mobilit&eacute;. Il salua en passant Dolgoroukow comme un intime, et jeta
+un regard fixe et froid sur le prince Andr&eacute;, vers lequel il s'avan&ccedil;a
+avec la certitude que l'autre le saluerait et se rangerait pour le
+laisser passer; mais le prince Andr&eacute; ne fit ni l'un ni l'autre; la
+figure de l'inconnu exprima l'irritation, et, se d&eacute;tournant, il longea
+l'autre c&ocirc;t&eacute; du corridor.</p>
+
+<p>&laquo;Qui est-ce? demanda Boris.</p>
+
+<p>&mdash;Un des hommes les plus remarquables et les plus antipathiques, &agrave; mon
+avis. C'est le ministre des affaires &eacute;trang&egrave;res, le prince Adam
+Czartorisky.... Ce sont ces hommes-l&agrave;, dit le prince Andr&eacute; avec un
+soupir qu'il ne put r&eacute;primer, qui d&eacute;cident du sort des nations!&raquo;</p>
+
+<p>Les troupes se mirent en marche le lendemain, et Boris, n'ayant revu ni
+Bolkonsky ni Dolgoroukow, pendant le temps qui s'&eacute;coula jusqu'&agrave; la
+bataille d'Austerlitz, fut laiss&eacute; dans son r&eacute;giment.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Le 16, &agrave; l'aube, l'escadron de Denissow, faisant partie du d&eacute;tachement
+du prince Bagration, quitta sa derni&egrave;re &eacute;tape pour gagner le champ de
+bataille, &agrave; la suite des autres colonnes; mais, &agrave; la distance d'une
+verste, il re&ccedil;ut l'ordre de s'arr&ecirc;ter. Rostow vit d&eacute;filer devant lui les
+cosaques, le 1<sup>er</sup> et le 2<sup>&egrave;me</sup> escadron de hussards, quelques bataillons
+d'infanterie et de l'artillerie, les g&eacute;n&eacute;raux prince Bagration,
+Dolgoroukow et leurs aides de camp. La lutte int&eacute;rieure qu'il avait
+soutenue pour vaincre la terreur qui s'emparait de lui au moment de
+l'engagement, tous ses beaux r&ecirc;ves sur la fa&ccedil;on dont il s'y
+distinguerait &agrave; l'avenir, s'&eacute;vanouissaient en fum&eacute;e, car son escadron
+fut laiss&eacute; dans la r&eacute;serve, et la journ&eacute;e s'&eacute;coula triste et ennuyeuse.
+&Agrave; neuf heures du matin, il entendit au loin une fusillade, des cris, des
+hourras, il vit ramener quelques bless&eacute;s et enfin, au milieu d'une
+centaine de cosaques, tout un d&eacute;tachement de cavalerie fran&ccedil;aise; si
+l'engagement, comme on le voyait, avait &eacute;t&eacute; court, il s'&eacute;tait du moins
+termin&eacute; &agrave; notre avantage; officiers et soldats parlaient d'une brillante
+victoire, de la prise de Vischau et d'un escadron fran&ccedil;ais fait
+prisonnier. Le temps &eacute;tait pur, un beau soleil r&eacute;chauffait l'air apr&egrave;s
+la l&eacute;g&egrave;re gel&eacute;e de la nuit, et le radieux &eacute;clat d'une belle journ&eacute;e
+d'automne, en harmonie avec la joie et l'expression du triomphe, se
+refl&eacute;tait sur les traits des soldats, des officiers, des g&eacute;n&eacute;raux et des
+aides de camp qui se croisaient en tous sens. Apr&egrave;s avoir souffert
+l'angoisse in&eacute;vitable qui pr&eacute;c&egrave;de une affaire, pour passer ensuite cette
+joyeuse journ&eacute;e dans l'inaction, Rostow ressentait une vive impatience.</p>
+
+<p>&laquo;Rostow, viens ici, noyons notre chagrin! lui cria Denissow, qui, assis
+sur le bord de la route, avait un flacon d'eau-de-vie et quelques
+victuailles &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, et &eacute;tait entour&eacute; d'officiers qui partageaient
+ses provisions.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un qu'on am&egrave;ne! dit l'un d'eux, en d&eacute;signant un dragon fran&ccedil;ais
+qui marchait entre deux cosaques, dont l'un menait par la bride la belle
+et forte monture du prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Vends-moi le cheval, cria Denissow au cosaque.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, Votre Noblesse.&raquo;</p>
+
+<p>Les officiers se lev&egrave;rent et entour&egrave;rent le cosaque et le prisonnier.
+Ce dernier &eacute;tait un jeune Alsacien, qui parlait fran&ccedil;ais avec un accent
+allemand des plus prononc&eacute;s. Il &eacute;tait rouge d'&eacute;motion; ayant entendu
+parler sa langue, il s'adressait &agrave; chacun d'eux alternativement, en leur
+expliquant qu'il n'avait pas &eacute;t&eacute; pris par sa faute, que c'&eacute;tait le
+caporal qui en &eacute;tait cause, qu'il l'avait envoy&eacute; chercher des housses,
+quoiqu'il l'assur&acirc;t que les Russes &eacute;taient d&eacute;j&agrave; l&agrave;, et &agrave; chaque phrase
+il ajoutait:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'on ne fasse pas de mal &agrave; mon petit cheval.&raquo;</p>
+
+<p>Et il le caressait. Il avait l'air de ne pas se rendre bien compte de ce
+qu'il disait: tant&ocirc;t il s'excusait d'avoir &eacute;t&eacute; fait prisonnier, tant&ocirc;t
+il faisait parade de sa ponctualit&eacute; &agrave; remplir ses devoirs de soldat,
+comme s'il &eacute;tait encore en pr&eacute;sence de ses chefs. C'&eacute;tait pour notre
+arri&egrave;re-garde un sp&eacute;cimen exact des arm&eacute;es fran&ccedil;aises, que nous
+connaissions encore si peu.</p>
+
+<p>Les cosaques &eacute;chang&egrave;rent son cheval contre deux pi&egrave;ces d'or, et Rostow,
+qui pour le moment se trouvait le plus riche des officiers, en devint
+propri&eacute;taire.</p>
+
+<p>&laquo;Mais qu'on ne fasse pas de mal &agrave; mon petit cheval,&raquo; lui r&eacute;p&eacute;ta
+l'Alsacien.</p>
+
+<p>Rostow le rassura et lui donna un peu d'argent.</p>
+
+<p>&laquo;Allez! allez! dit le cosaque, en prenant le prisonnier fran&ccedil;ais par la
+main pour le faire avancer.</p>
+
+<p>&mdash;L'Empereur! l'Empereur! cria-t-on tout &agrave; coup autour d'eux. Tous
+s'agit&egrave;rent, se dispers&egrave;rent, se plac&egrave;rent &agrave; leur poste, et Rostow,
+voyant venir de loin quelques cavaliers avec des plumets blancs, gagna
+prestement sa place et se mit en selle. Toute sa mauvaise humeur, tout
+son ennui, toute pens&eacute;e personnelle s'effac&egrave;rent &agrave; l'instant de son
+esprit; devant le sentiment de joie ineffable qui le p&eacute;n&eacute;trait tout
+entier, &agrave; l'approche de son souverain. C'&eacute;tait pour lui une compensation
+compl&egrave;te &agrave; la d&eacute;ception du matin; exalt&eacute;, comme un amoureux qui a obtenu
+le rendez-vous d&eacute;sir&eacute;, il n'osait se retourner, et devinait son arriv&eacute;e,
+non au bruit des chevaux, mais &agrave; l'intensit&eacute; de l'&eacute;motion qui
+s'&eacute;panouissait en lui et qui &eacute;clairait et illuminait tout ce qui
+l'entourait. Cependant le &laquo;soleil&raquo; arrivait plus pr&egrave;s, plus pr&egrave;s....
+Rostow se sentait comme envelopp&eacute; des rayons de sa douce et majestueuse
+lumi&egrave;re..., et il entendit cette voix si bienveillante, si calme, si
+imposante et si naturelle &agrave; la fois, qui r&eacute;sonna au milieu d'un silence
+de mort:</p>
+
+<p>&laquo;Les hussards de Pavlograd? demanda l'Empereur.</p>
+
+<p>&mdash;La r&eacute;serve, Sire!&raquo; r&eacute;pondit une voix humaine, apr&egrave;s la voix divine qui
+avait parl&eacute;.</p>
+
+<p>L'Empereur s'arr&ecirc;ta devant Rostow. La beaut&eacute; de sa figure, plus
+frappante encore dans ce moment que le jour de la revue, brillait
+d'entrain et de jeunesse, et cet air d'innocente jeunesse, tout
+rayonnant de la vivacit&eacute; de l'adolescence, n'enlevait rien &agrave; la sereine
+majest&eacute; de ses traits. En parcourant des yeux l'escadron, son regard
+rencontra l'espace d'une seconde celui de Rostow. Avait-il compris ce
+qui bouillonnait dans l'&acirc;me de ce dernier? Rostow en &eacute;tait convaincu,
+car il avait senti passer sur lui le doux chatoiement de ses beaux yeux
+bleus.</p>
+
+<p>Relevant les sourcils, l'Empereur &eacute;peronna brusquement son cheval et
+s'&eacute;lan&ccedil;a au galop en avant.</p>
+
+<p>Le jeune souverain n'avait pu se refuser le plaisir d'assister &agrave;
+l'engagement, malgr&eacute; tous les avis contraires de ses conseillers, et,
+s'&eacute;tant s&eacute;par&eacute; &agrave; midi de la troisi&egrave;me colonne qu'il suivait, il allait
+rejoindre l'avant-garde, lorsqu'au moment o&ugrave; il atteignait les hussards,
+plusieurs aides de camp lui apport&egrave;rent la nouvelle de l'heureuse issue
+de l'affaire.</p>
+
+<p>Cette bataille, qui ne consistait, par le fait, qu'en la prise d'un
+escadron fran&ccedil;ais, lui fut repr&eacute;sent&eacute;e comme une grande victoire, si
+bien que l'Empereur et m&ecirc;me l'arm&eacute;e, avant que la fum&eacute;e se f&ucirc;t dissip&eacute;e,
+&eacute;taient persuad&eacute;s que les Fran&ccedil;ais avaient &eacute;t&eacute; vaincus, et oblig&eacute;s de
+battre en retraite. Peu d'instants apr&egrave;s le d&eacute;part de l'Empereur, la
+division du r&eacute;giment de Pavlograd re&ccedil;ut l'ordre d'avancer, et Rostow
+eut encore une fois le bonheur d'apercevoir l'Empereur dans la petite
+ville de Vischau. Quelques bless&eacute;s et quelques tu&eacute;s qu'on n'avait pas eu
+le temps d'enlever y gisaient encore sur la place o&ugrave; la fusillade avait
+&eacute;t&eacute; la plus chaude. L'Empereur, accompagn&eacute; de sa suite civile et
+militaire, mont&eacute; sur un cheval alezan, se penchait de c&ocirc;t&eacute;, portant d'un
+geste plein de gr&acirc;ce une lorgnette d'or &agrave; ses yeux, et regardait un
+soldat &eacute;tendu &agrave; ses pieds, sans casque et la t&ecirc;te ensanglant&eacute;e. L'aspect
+de ce bless&eacute;, horrible &agrave; voir, si pr&egrave;s de l'Empereur, fut d&eacute;sagr&eacute;able &agrave;
+Rostow; il s'aper&ccedil;ut de la contraction de son visage et du frissonnement
+qui parcourait tout son &ecirc;tre; il vit son pied presser nerveusement le
+flanc de sa monture, qui, bien dress&eacute;e, conservait une immobilit&eacute;
+compl&egrave;te. Un aide de camp descendit de cheval pour soulever le bless&eacute;,
+qui poussa un g&eacute;missement, et il le posa sur un brancard.</p>
+
+<p>&laquo;Doucement, doucement; ne peut-on pas faire cela plus doucement?&raquo; dit
+l'Empereur, avec un accent de compassion qui prouvait que sa souffrance
+&eacute;tait plus vive que celle du mourant.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna, et Rostow, qui avait remarqu&eacute; ses yeux humides de larmes,
+l'entendit dire en fran&ccedil;ais &agrave; Czartorisky:</p>
+
+<p>&laquo;Quelle terrible chose que la guerre!&raquo;</p>
+
+<p>L'avant-garde &eacute;tablie en avant de Vischau, en vue de l'ennemi, qui ce
+jour-l&agrave; c&eacute;dait le terrain sans la moindre r&eacute;sistance, avait re&ccedil;u les
+remerciements de l'Empereur, la promesse de r&eacute;compenses et une double
+ration d'eau-de-vie pour les hommes. Les grands feux du bivouac
+p&eacute;tillaient encore plus gaiement que la veille, et les chants des
+soldats remplissaient l'air. Denissow f&ecirc;tait son avancement au rang de
+major, et Rostow, l&eacute;g&egrave;rement gris &agrave; la fin du souper, proposa de porter
+la sant&eacute; de Sa Majest&eacute;, non pas la sant&eacute; officielle de l'Empereur comme
+souverain, mais la sant&eacute; de l'Empereur comme homme plein de c&oelig;ur et de
+charme....</p>
+
+<p>&laquo;Buvons &agrave; sa sant&eacute;, s'&eacute;cria-t-il, et &agrave; la prochaine victoire!... Si nous
+nous sommes bien battus, si nous n'avons pas recul&eacute; &agrave; Sch&ouml;ngraben devant
+les Fran&ccedil;ais, que sera-ce maintenant que nous l'avons, lui, &agrave; notre
+t&ecirc;te? Nous mourrons avec bonheur pour lui, n'est-ce pas, messieurs? Je
+ne m'exprime peut-&ecirc;tre pas bien, mais je le sens et vous aussi! &Agrave; la
+sant&eacute; de l'empereur Alexandre 1<sup>er</sup>! Hourra!</p>
+
+<p>&mdash;Hourra!&raquo; r&eacute;pondirent en ch&oelig;ur les officiers.</p>
+
+<p>Et le vieux Kirstein criait avec autant d'enthousiasme que l'officier de
+vingt ans.</p>
+
+<p>Leurs verres vid&eacute;s et bris&eacute;s, Kirstein en remplit d'autres, et,
+s'avan&ccedil;ant en manches de chemise, un verre &agrave; la main, vers les soldats
+group&eacute;s autour du feu, il leva le verre au-dessus de sa t&ecirc;te, pendant
+que la flamme &eacute;clairait de ses rouges reflets sa pose triomphale, ses
+grandes moustaches grises, et sa poitrine blanche, que sa chemise
+entr'ouverte laissait &agrave; d&eacute;couvert.</p>
+
+<p>&laquo;Enfants, &agrave; la sant&eacute; de notre Empereur et &agrave; la victoire sur l'ennemi!&raquo;
+s'&eacute;cria-t-il de sa voix basse et vibrante.</p>
+
+<p>Ses hommes l'entour&egrave;rent en lui r&eacute;pondant par de bruyantes acclamations.</p>
+
+<p>En se s&eacute;parant &agrave; la nuit, Denissow frappa sur l'&eacute;paule de son favori
+Rostow:</p>
+
+<p>&laquo;Pas moyen de s'amouracher, hein? alors on s'est &eacute;pris de l'Empereur!</p>
+
+<p>&mdash;Denissow, ne plaisante pas l&agrave;-dessus, c'est un sentiment trop &eacute;lev&eacute;,
+trop sublime!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, mon jeune ami, je suis de ton avis, je le partage et je
+l'approuve!&mdash;Non, tu ne le comprends pas!&raquo;</p>
+
+<p>Et Rostow alla se promener au milieu des feux, qui s'&eacute;teignaient peu &agrave;
+peu, en r&ecirc;vant au bonheur de mourir, sans songer &agrave; sa vie, de mourir
+simplement sous les yeux de l'Empereur; il se sentait en effet
+transport&eacute; d'enthousiasme pour lui, pour la gloire des armes russes et
+pour le triomphe du lendemain. Du reste, il n'&eacute;tait pas le seul &agrave; penser
+ainsi: les neuf dixi&egrave;mes des soldats &eacute;prouvaient, quoique &agrave; un moindre
+degr&eacute;, ces sensations enivrantes, pendant les heures m&eacute;morables qui
+pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent la journ&eacute;e d'Austerlitz.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>L'Empereur s&eacute;journa le lendemain &agrave; Vischau. Son premier m&eacute;decin Willier
+ayant &eacute;t&eacute; appel&eacute; par lui plusieurs fois, la nouvelle d'une indisposition
+de l'Empereur s'&eacute;tait r&eacute;pandue dans le quartier g&eacute;n&eacute;ral, et dans son
+entourage intime on disait qu'il n'avait ni app&eacute;tit ni sommeil. On
+attribuait cet &eacute;tat &agrave; la violente impression qu'avait produite sur son
+&acirc;me sensible la vue des morts et des bless&eacute;s.</p>
+
+<p>Le 17, de grand matin, un officier fran&ccedil;ais, prot&eacute;g&eacute; par le drapeau
+parlementaire, et demandant une audience de l'Empereur lui-m&ecirc;me, fut
+amen&eacute; des avant-postes. Cet officier &eacute;tait Savary. L'empereur venait de
+s'endormir. Savary dut attendre; &agrave; midi, il fut introduit, et une heure
+apr&egrave;s il repartit avec le prince Dolgoroukow.</p>
+
+<p>Il avait, disait-on, mission de proposer &agrave; l'empereur Alexandre une
+entrevue avec Napol&eacute;on. &Agrave; la grande joie de toute l'arm&eacute;e, cette
+entrevue fut refus&eacute;e, et le prince Dolgoroukow, le vainqueur de Vischau,
+fut envoy&eacute; avec Savary pour entrer en pourparlers avec Napol&eacute;on, dans le
+cas o&ugrave;, contre toute attente, ces pourparlers auraient la paix pour
+objet.</p>
+
+<p>Dolgoroukow, de retour le m&ecirc;me soir, resta longtemps en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec
+l'Empereur.</p>
+
+<p>Le 18 et le 19 novembre, les troupes firent encore deux &eacute;tapes, pendant
+que les avant-postes ennemis ne cessaient de se replier, apr&egrave;s avoir
+&eacute;chang&eacute; quelques coups de fusil avec les n&ocirc;tres. Dans l'apr&egrave;s-midi du
+19, un mouvement inaccoutum&eacute; d'all&eacute;es et venues eut lieu dans les hautes
+sph&egrave;res de l'arm&eacute;e, et se continua jusqu'au lendemain matin, 20
+novembre, date de la m&eacute;morable bataille d'Austerlitz.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; l'apr&egrave;s-midi du 19, l'agitation inusit&eacute;e, les conversations
+anim&eacute;es, les courses des aides de camp, n'avaient pas d&eacute;pass&eacute; les
+limites du quartier g&eacute;n&eacute;ral des empereurs, mais elles ne tard&egrave;rent pas &agrave;
+gagner l'&eacute;tat-major de Koutouzow, et bient&ocirc;t apr&egrave;s les &eacute;tats-majors des
+chefs de division. Dans la soir&eacute;e, les ordres port&eacute;s par les aides de
+camp avaient mis en mouvement toutes les parties de l'arm&eacute;e, et pendant
+la nuit du 19 au 20 cette &eacute;norme masse de 80 000 hommes se souleva en
+bloc, s'&eacute;branla et se mit en marche avec un sourd roulement.</p>
+
+<p>Le mouvement, concentr&eacute; le matin dans le quartier g&eacute;n&eacute;ral des Empereurs,
+en se r&eacute;pandant de proche en proche, avait atteint et tir&eacute; de leur
+immobilit&eacute; jusqu'aux derniers ressorts de cette immense machine
+militaire, comparable au m&eacute;canisme si compliqu&eacute; d'une grande horloge.
+L'impulsion une fois donn&eacute;e, nul ne saurait plus l'arr&ecirc;ter: la grande
+roue motrice, en acc&eacute;l&eacute;rant rapidement sa rotation, entra&icirc;ne &agrave; sa suite
+toutes les autres: lanc&eacute;es &agrave; fond de train, sans avoir id&eacute;e du but &agrave;
+atteindre, les roues s'engr&egrave;nent, les essieux crient, les poids
+g&eacute;missent, les figurines d&eacute;filent, et les aiguilles, se mouvant
+lentement, marquent l'heure, r&eacute;sultat final obtenu par la m&ecirc;me impulsion
+donn&eacute;e &agrave; ces milliers d'engrenages, qui semblaient destin&eacute;s &agrave; ne jamais
+sortir de leur immobilit&eacute;! C'est ainsi que les d&eacute;sirs, les humiliations,
+les souffrances, les &eacute;lans d'orgueil, de terreur, d'enthousiasme, la
+somme enti&egrave;re des sensations &eacute;prouv&eacute;es par 160 000 Russes et Fran&ccedil;ais
+eurent comme r&eacute;sultat final, marqu&eacute; par l'aiguille sur le cadran de
+l'histoire de l'humanit&eacute;, la grande bataille d'Austerlitz, la bataille
+des trois Empereurs!</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; &eacute;tait de service ce jour-l&agrave;, et n'avait pas quitt&eacute; le
+g&eacute;n&eacute;ral en chef Koutouzow, qui, arriv&eacute; &agrave; six heures du soir au quartier
+g&eacute;n&eacute;ral des deux Empereurs, apr&egrave;s avoir eu une courte audience de Sa
+Majest&eacute;, se rendit chez le grand mar&eacute;chal de la cour, comte Tolsto&iuml;.</p>
+
+<p>Bolkonsky, ayant remarqu&eacute; l'air contrari&eacute; et m&eacute;content de Koutouzow, en
+profita pour entrer chez Dolgoroukow, et lui demander les d&eacute;tails sur ce
+qui se passait; il avait cru s'apercevoir &eacute;galement qu'on en voulait &agrave;
+son chef au quartier g&eacute;n&eacute;ral, et qu'on affectait avec lui le ton de ceux
+qui savent quelque chose que les autres ignorent.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, mon cher, lui dit Dolgoroukow, qui prenait le th&eacute; avec
+Bilibine. La f&ecirc;te est pour demain. Que fait votre vieux, il est de
+mauvaise humeur?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dirai pas qu'il soit de mauvaise humeur, mais il aurait voulu,
+je crois, qu'on l'e&ucirc;t entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, mais on l'a &eacute;cout&eacute; au conseil de guerre et on l'&eacute;coutera
+toujours lorsqu'il parlera sens&eacute;ment, mais tra&icirc;ner en longueur et
+toujours attendre, lorsque Bonaparte a visiblement peur de la
+bataille,... c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous l'avez vu, Bonaparte? Quelle impression vous a-t-il faite?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai vu, et je demeure convaincu qu'il redoute terriblement
+cette bataille, r&eacute;p&eacute;ta Dolgoroukow, enchant&eacute; de la conclusion qu'il
+avait tir&eacute;e de sa visite &agrave; Napol&eacute;on. S'il ne la redoutait pas, pourquoi
+aurait-il demand&eacute; cette entrevue, entam&eacute; ces pourparlers? Pourquoi se
+serait-il repli&eacute;, lorsque cette retraite est tout l'oppos&eacute; de sa
+tactique habituelle? Croyez-moi: il a peur, son heure est venue, je puis
+vous l'assurer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment est-il? demanda le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme en redingote grise, tr&egrave;s d&eacute;sireux de m'entendre
+l'appeler Votre Majest&eacute;, mais je ne l'ai honor&eacute; d'aucun titre, &agrave; son
+grand chagrin. Voil&agrave; quel homme c'est, rien de plus! Et malgr&eacute; le
+profond respect que je porte au vieux Koutouzow, nous serions dans une
+jolie situation si nous continuions &agrave; attendre l'inconnu, et &agrave; lui
+donner ainsi la chance de s'en aller ou de nous tromper, tandis qu'&agrave;
+pr&eacute;sent nous sommes s&ucirc;rs de le prendre. Il ne faut pas oublier le
+principe de Souvarow: qu'il vaut mieux attaquer que de se laisser
+attaquer. L'ardeur des jeunes gens &agrave; la guerre, est, croyez-moi, un
+indicateur plus s&ucirc;r que toute l'exp&eacute;rience des vieux tacticiens.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelle est donc sa position? Je suis all&eacute; aujourd'hui aux
+avant-postes, et il est impossible de d&eacute;couvrir o&ugrave; se trouve le gros de
+ses forces, reprit le prince Andr&eacute;, qui br&ucirc;lait d'envie d'exposer au
+prince Dolgoroukow son plan d'attaque particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est parfaitement indiff&eacute;rent. Tous les cas sont pr&eacute;vus s'il est &agrave;
+Br&uuml;nn...,&raquo; repartit Dolgoroukow, en se levant pour d&eacute;ployer une carte
+sur la table et expliquer &agrave; sa fa&ccedil;on le projet d'attaque de Weirother,
+qui consistait en un mouvement de flanc.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; fit des objections pour prouver que son plan valait
+celui de Weirother, qui n'avait pour lui que la bonne fortune d'avoir
+&eacute;t&eacute; approuv&eacute;. Pendant que le prince Andr&eacute; faisait ressortir les c&ocirc;t&eacute;s
+faibles de ce dernier et les avantages du sien, le prince Dolgoroukow
+avait cess&eacute; de l'&eacute;couter et jetait des regards distraits tour &agrave; tour sur
+la carte et sur lui.</p>
+
+<p>&laquo;Il y aura un conseil de guerre ce soir chez Koutouzow, et vous pourrez
+exposer vos objections, dit Dolgoroukow.</p>
+
+<p>&mdash;Et je le ferai certainement, reprit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi vous pr&eacute;occupez-vous, messieurs? dit avec un sourire railleur
+Bilibine, qui, apr&egrave;s les avoir &eacute;cout&eacute;s en silence, se pr&eacute;parait &agrave; les
+plaisanter. Qu'il y ait une victoire ou une d&eacute;faite demain, l'honneur de
+l'arm&eacute;e russe sera sauf, car, &agrave; l'exception de notre Koutouzow, il n'y a
+pas un seul Russe parmi les chefs des diff&eacute;rentes divisions; voyez
+plut&ocirc;t: Herr g&eacute;n&eacute;ral Wimpfen, le comte de Langeron, le prince de
+Lichtenstein, le prince de Hohenlohe et enfin Prsch..., Prsch... et
+ainsi de suite, comme tous les noms polonais.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, mauvaise langue, dit Dolgoroukow, vous vous trompez: il
+y a deux Russes, Miloradovitch et Doktourow; il y en a m&ecirc;me un
+troisi&egrave;me, Araktch&eacute;iew, mais il n'a pas les nerfs solides.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais rejoindre mon chef, dit le prince Andr&eacute;. Bonne chance,
+messieurs!&raquo;</p>
+
+<p>Et il sortit en leur serrant la main &agrave; tous deux.</p>
+
+<p>Pendant le trajet, le prince Andr&eacute; ne put s'emp&ecirc;cher de demander &agrave;
+Koutouzow, qui &eacute;tait assis en silence &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, ce qu'il pensait de
+la bataille du lendemain. Celui-ci, avec un air profond&eacute;ment s&eacute;rieux,
+lui r&eacute;pondit, au bout d'une seconde: &laquo;Je pense qu'elle sera perdue, et
+j'ai pri&eacute; le comte Tolsto&iuml; de transmettre mon opinion &agrave; l'Empereur....
+Eh bien, que croyez-vous qu'il m'ait r&eacute;pondu? &laquo;Eh, mon cher g&eacute;n&eacute;ral, je
+me m&ecirc;le du riz et des c&ocirc;telettes, m&ecirc;lez-vous des affaires de la guerre&raquo;
+Oui, mon cher, voil&agrave; ce qu'ils m'ont r&eacute;pondu!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>&Agrave; dix heures du soir, Weirother porta son plan au logement de Koutouzow,
+o&ugrave; devait se rassembler le conseil de guerre. Tous les chefs de
+colonnes, avaient &eacute;t&eacute; convoqu&eacute;s, et tous, &agrave; l'exception du prince
+Bagration, qui s'&eacute;tait fait excuser, se r&eacute;unirent &agrave; l'heure indiqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Weirother, le grand organisateur de la bataille du lendemain, avec sa
+vivacit&eacute; et sa h&acirc;te fi&eacute;vreuse, faisait un contraste complet avec
+Koutouzow, m&eacute;content et endormi, qui pr&eacute;sidait malgr&eacute; lui le Conseil de
+guerre. Weirother se trouvait, &agrave; la t&ecirc;te de ce mouvement que rien ne
+pouvait plus arr&ecirc;ter, dans la situation d'un cheval attel&eacute; qui, se
+pr&eacute;cipitant sur une descente, ne sait plus si c'est lui qui entra&icirc;ne la
+voiture ou si c'est la voiture qui le pousse. Emport&eacute; par une force
+irr&eacute;sistible, il ne se donnait plus le temps de r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; la
+cons&eacute;quence de cet &eacute;lan. Il avait &eacute;t&eacute; deux fois dans la soir&eacute;e inspecter
+les lignes ennemies, deux fois chez les empereurs pour faire son rapport
+et donner des explications, et de plus dans sa chancellerie, o&ugrave; il avait
+dict&eacute; en allemand un projet de disposition des troupes. Aussi
+arriva-t-il au conseil de guerre compl&egrave;tement &eacute;puis&eacute;.</p>
+
+<p>Sa pr&eacute;occupation &eacute;tait si &eacute;vidente qu'il en oubliait la d&eacute;f&eacute;rence qu'il
+devait au g&eacute;n&eacute;ral en chef: il l'interrompait &agrave; tout moment par des
+paroles sans suite, sans m&ecirc;me le regarder, sans r&eacute;pondre aux questions
+qui lui &eacute;taient adress&eacute;es. Avec ses habits couverts de boue, il avait un
+air piteux, fatigu&eacute;, &eacute;gar&eacute;, qui cependant n'excluait pas l'orgueil et la
+jactance.</p>
+
+<p>Koutouzow occupait un ancien ch&acirc;teau. Dans le grand salon, transform&eacute; en
+cabinet, &eacute;taient r&eacute;unis: Koutouzow, Weirother, tous les membres du
+conseil de guerre et le prince Andr&eacute;, qui, apr&egrave;s avoir transmis les
+excuses du prince Bagration, avait obtenu l'autorisation de rester.</p>
+
+<p>&laquo;Le prince Bagration ne venant pas, nous pouvons commencer notre
+s&eacute;ance,&raquo; dit Weirother, en se levant avec empressement pour se
+rapprocher de la table, sur laquelle &eacute;tait &eacute;tal&eacute;e, une immense carte
+topographique des environs de Br&uuml;nn.</p>
+
+<p>Koutouzow, dont l'uniforme d&eacute;boutonn&eacute; laissait prendre l'air &agrave; son large
+cou de taureau, enfonc&eacute; dans un fauteuil &agrave; la Voltaire, ses petites
+mains potel&eacute;es de vieillard sym&eacute;triquement pos&eacute;es sur les bras du
+fauteuil, paraissait endormi, mais le son de la voix de Weirother lui
+fit ouvrir avec effort l'&oelig;il qui lui restait.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je vous en prie, autrement il sera trop tard...&raquo;</p>
+
+<p>Et sa t&ecirc;te retomba sur sa poitrine, et son &oelig;il se referma.</p>
+
+<p>Quand la lecture commen&ccedil;a, les membres du conseil auraient pu croire
+qu'il faisait semblant de dormir, mais son ronflement sonore leur prouva
+bient&ocirc;t qu'il avait c&eacute;d&eacute; malgr&eacute; lui &agrave; cet invincible besoin de sommeil,
+inh&eacute;rent &agrave; la nature humaine, en d&eacute;pit de son d&eacute;sir de t&eacute;moigner son
+d&eacute;dain pour les dispositions qui avaient &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;es. En effet, il
+dormait profond&eacute;ment. Weirother, trop occup&eacute; pour perdre une seconde,
+lui jeta un coup d'&oelig;il, prit un papier et commen&ccedil;a d'un ton monotone
+la lecture tr&egrave;s compliqu&eacute;e et tr&egrave;s difficile &agrave; suivre de la dislocation
+des troupes:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Dislocation des troupes pour l'attaque des positions ennemies derri&egrave;re
+Kobelnitz et Sokolenitz, du 30 novembre 1805.</i></p>
+
+<p>&laquo;Vu que le flanc gauche de l'ennemi s'appuie sur des montagnes bois&eacute;es
+et que son aile droite s'&eacute;tend le long des &eacute;tangs derri &egrave;re Kobelnitz et
+Sokolenitz et que notre flanc gauche d&eacute;borde de beaucoup son flanc
+droit, il serait avantageux d'attaquer l'aile droite de l'ennemi; si
+nous parvenons surtout &agrave; nous emparer des villages de Kobelnitz et de
+Sokolenitz, nous nous trouverions alors dans la possibilit&eacute; de tomber
+sur le flanc de l'ennemi et de le poursuivre dans la plaine, entre
+Schlappanitz et le bois de Turass, en &eacute;vitant les d&eacute;fil&eacute;s entre
+Schlappanitz et Bellovitz, qui couvrent le front de l'ennemi. Il est
+indispensable dans ce but.... La premi&egrave;re colonne marche... la seconde
+colonne marche... la troisi&egrave;me colonne marche, etc.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi lisait Weirother, pendant que les g&eacute;n&eacute;raux essayaient de le
+suivre, avec un d&eacute;plaisir manifeste. Le blond g&eacute;n&eacute;ral Bouxhevden, de
+haute taille, debout et le dos appuy&eacute; au mur, les yeux fix&eacute;s sur la
+flamme d'une des bougies, affectait m&ecirc;me de ne pas &eacute;couter. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+lui, Miloradovitch, avec sa figure haute en couleur, sa moustache
+retrouss&eacute;e, assis avec un laisser-aller militaire, les coudes en dehors
+et les mains sur les genoux, en face de Weirother, fixait sur lui, tout
+en gardant un silence opini&acirc;tre, ses grands yeux brillants, qu'il
+reportait, &agrave; la moindre pause, sur ses coll&egrave;gues, sans qu'il leur f&ucirc;t
+possible de se rendre compte de la signification de ce regard. &Eacute;tait-il
+pour ou contre, m&eacute;content ou satisfait des mesures prises? Le plus
+rapproch&eacute; de Weirother &eacute;tait le comte de Langeron, qui avait le type
+d'un Fran&ccedil;ais du midi; un fin sourire n'avait cess&eacute; d'animer son visage
+pendant la lecture, et ses yeux suivaient le jeu de ses doigts fluets
+qui faisaient tourner une tabati&egrave;re en or orn&eacute;e d'une miniature. Au
+milieu d'une des plus longues p&eacute;riodes il avait relev&eacute; la t&ecirc;te, et il
+&eacute;tait sur le point d'interrompre Weirother avec une politesse presque
+blessante: mais le g&eacute;n&eacute;ral autrichien, sans s'arr&ecirc;ter, fron&ccedil;ant le
+sourcil, fit un geste imp&eacute;ratif de la main comme s'il voulait lui dire:
+&laquo;Apr&egrave;s, apr&egrave;s, vous me ferez vos observations; maintenant suivez sur la
+carte et &eacute;coutez.&raquo; Langeron, surpris, leva les yeux au ciel, se tourna
+en cherchant une explication du c&ocirc;t&eacute; de Miloradovitch; mais, rencontrant
+son regard sans expression, il pencha tristement la t&ecirc;te et recommen&ccedil;a &agrave;
+faire tourner sa tabati&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Une le&ccedil;on de g&eacute;ographie!&raquo; murmura-t-il &agrave; demi-voix, mais assez haut
+cependant pour &ecirc;tre entendu.</p>
+
+<p>Prsczebichewsky, tenant comme un cornet acoustique la main pr&egrave;s de son
+oreille avec une politesse respectueuse mais digne, avait l'air d'un
+homme dont l'attention est compl&egrave;tement absorb&eacute;e. Doktourow, de petite
+taille, d'un ext&eacute;rieur modeste et d'une volont&eacute; &agrave; toute &eacute;preuve, &agrave; demi
+pench&eacute; sur la carte, &eacute;tudiait consciencieusement le terrain qui lui
+&eacute;tait inconnu. Il avait &agrave; plusieurs reprises pri&eacute; Weirother de r&eacute;p&eacute;ter
+les mots qu'il n'avait pas saisis au passage et les noms des diff&eacute;rents
+villages, qu'il inscrivait au fur et &agrave; mesure sur son carnet.</p>
+
+<p>La lecture, qui avait dur&eacute; plus d'une heure, une fois termin&eacute;e,
+Langeron, arr&ecirc;tant le mouvement de rotation de sa tabati&egrave;re sans
+s'adresser &agrave; personne en particulier, exprima son opinion sur la
+difficult&eacute; d'ex&eacute;cuter ce plan, qui n'&eacute;tait fond&eacute; que sur une position
+suppos&eacute;e de l'ennemi, tandis que cette position ne pouvait &ecirc;tre
+exactement reconnue, vu la fr&eacute;quence de ses mouvements. Ces objections
+&eacute;taient fond&eacute;es; mais leur but &eacute;vident &eacute;tait, cela se voyait, de faire
+sentir au g&eacute;n&eacute;ral autrichien qu'il leur avait lu son projet avec
+l'assurance d'un r&eacute;gent de coll&egrave;ge dictant une le&ccedil;on &agrave; ses &eacute;coliers, et
+qu'il avait affaire, non &agrave; des imb&eacute;ciles, mais &agrave; des gens parfaitement
+capables de lui en remontrer dans l'art militaire. Le son de la voix
+monotone de Weirother ayant cess&eacute; de se faire entendre, Koutouzow ouvrit
+l'&oelig;il, comme le meunier qui se r&eacute;veille lorsque s'arr&ecirc;te le bruit
+somnif&egrave;re des roues de son moulin; apr&egrave;s avoir &eacute;cout&eacute; Langeron, il
+referma l'&oelig;il de nouveau et pencha la t&ecirc;te encore plus sur sa poitrine,
+t&eacute;moignant ainsi du peu d'int&eacute;r&ecirc;t qu'il prenait &agrave; cette discussion.</p>
+
+<p>Mettant tous ses efforts &agrave; irriter Weirother et &agrave; le froisser dans son
+amour-propre d'auteur, Langeron continuait &agrave; d&eacute;montrer que Bonaparte
+pouvait tout aussi bien prendre l'initiative de l'attaque que se laisser
+attaquer, et que dans ce cas il d&eacute;truisait du coup toutes les
+combinaisons du plan. Son adversaire ne r&eacute;pondait &agrave; ses arguments que
+par un sourire de profond m&eacute;pris, qui lui tenait lieu de toute r&eacute;plique:</p>
+
+<p>&laquo;S'il avait pu nous attaquer, il l'aurait d&eacute;j&agrave; fait!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le croyez donc pas fort? dit Langeron.</p>
+
+<p>&mdash;S'il a 40 000 hommes, c'est beaucoup, r&eacute;pondit Weirother, avec le
+d&eacute;dain d'un docteur auquel une bonne femme indique un rem&egrave;de.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, il court &agrave; sa perte en attendant notre attaque,&raquo; continua
+Langeron d'un ton ironique.</p>
+
+<p>Il cherchait un appui dans Miloradovitch, mais celui-ci &eacute;tait &agrave; cent
+lieues de la discussion.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi, dit-il, demain nous le verrons sur le champ de bataille.&raquo;</p>
+
+<p>Sur la figure de Weirother, on lisait clairement qu'il lui paraissait
+&eacute;trange de rencontrer des objections chez les g&eacute;n&eacute;raux russes, lorsque
+non seulement lui, mais encore les deux empereurs &eacute;taient convaincus de
+la justesse de son plan.</p>
+
+<p>&laquo;Les feux sont &eacute;teints dans le camp ennemi, et on y entend un bruit
+incessant, dit-il. Que veut dire cela, si ce n'est qu'il se retire, et
+c'est la seule chose que nous ayons &agrave; craindre, ou bien encore qu'il
+change ses positions. M&ecirc;me en supposant qu'il prenne celle de Turass, il
+nous &eacute;pargnera beaucoup de peine, et nos dispositions resteront les
+m&ecirc;mes dans leurs moindres d&eacute;tails.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle mani&egrave;re?...&raquo; demanda le prince Andr&eacute;, qui cherchait depuis
+longtemps l'occasion d'exprimer ses doutes.</p>
+
+<p>Mais Koutouzow se r&eacute;veilla en toussant avec bruit:</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit-il, nos dispositions pour demain; je dirai m&ecirc;me pour
+aujourd'hui, puisqu'il est une heure du matin, nos dispositions ne
+sauraient &ecirc;tre chang&eacute;es. Vous les connaissez; nous ferons tous notre
+devoir. Et rien n'est plus important, la veille d'une bataille,&mdash;il
+s'arr&ecirc;ta un moment,&mdash;que de faire un bon somme!&raquo;</p>
+
+<p>Il fit mine de se lever. Les g&eacute;n&eacute;raux le salu&egrave;rent, et on se s&eacute;para.</p>
+
+
+
+<p>Le Conseil de guerre, devant lequel le prince Andr&eacute; n'avait pas eu le
+loisir d'exprimer sa mani&egrave;re de voir, lui laissa une impression de
+trouble et d'inqui&eacute;tude, et il se demandait qui d'eux tous avait raison,
+de Dolgoroukow et Weirother, ou bien de Koutouzow et Langeron. Koutouzow
+ne pouvait-il donc dire son opinion franchement &agrave; l'Empereur? Cela se
+passait-il toujours ainsi, et en vient-on &agrave; risquer des milliers
+d'existences et la mienne, pensait-il, gr&acirc;ce &agrave; des int&eacute;r&ecirc;ts de cour tout
+personnels?... Oui, on me tuera peut-&ecirc;tre demain...? Et tout &agrave; coup
+cette id&eacute;e de la mort &eacute;voqua en lui toute une s&eacute;rie de souvenirs
+lointains et intimes, ses adieux &agrave; son p&egrave;re, &agrave; sa femme, les premiers
+temps de son mariage et son amour pour elle! Il se souvint de sa
+grossesse, il s'attendrit sur elle, sur lui-m&ecirc;me, et sortant, tout &eacute;mu
+et agit&eacute;, de la cabane o&ugrave; il logeait avec Nesvitsky, il se mit &agrave;
+marcher.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait brumeuse, et un myst&eacute;rieux rayon de lune essayait d'en
+percer les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, demain, demain!&raquo; se disait-il. Tout sera peut-&ecirc;tre fini pour moi
+et ces souvenirs n'auront peut-&ecirc;tre plus de valeur. Ce sera demain, je
+le sens, qu'il me sera donn&eacute; de montrer tout ce que je puis faire...&raquo;</p>
+
+<p>Et il se repr&eacute;sentait la bataille, les pertes, la concentration de la
+lutte sur un point, la confusion des chefs:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; enfin l'heureux moment, le Toulon si ardemment d&eacute;sir&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Il se vit ensuite exposant son opinion claire et pr&eacute;cise &agrave; Koutouzov, &agrave;
+Weirother, aux empereurs. Tous &eacute;taient frapp&eacute;s de la justesse de ses
+combinaisons, mais personne n'osait prendre sur lui de les ex&eacute;cuter....
+Il choisissait un r&eacute;giment, une division, posait ses conditions pour
+qu'on ne se m&icirc;t pas en travers de ses projets, menait sa division sur le
+point d&eacute;cisif et remportait la victoire!... Et la mort et l'agonie? lui
+soufflait une autre voix. Mais le prince Andr&eacute; continuait &agrave; r&ecirc;ver &agrave; ses
+futurs succ&egrave;s. C'est &agrave; lui que l'on confiait le plan de la prochaine
+bataille. Il n'&eacute;tait, il est vrai, qu'un officier de service aupr&egrave;s de
+Koutouzow, mais c'&eacute;tait lui qui faisait tout, et la seconde bataille
+&eacute;tait &eacute;galement gagn&eacute;e!... c'&eacute;tait lui qui rempla&ccedil;ait Koutouzow!... Eh
+bien, apr&egrave;s? reprit l'autre voix, apr&egrave;s, si en attendant tu n'es pas
+bless&eacute;, tu&eacute; ou d&eacute;&ccedil;u, qu'arrivera-t-il?&mdash;Apr&egrave;s, se r&eacute;pondait le prince
+Andr&eacute;, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir. Ce n'est pas ma faute
+si je tiens &agrave; obtenir de la gloire, si je tiens &agrave; me rendre c&eacute;l&egrave;bre, &agrave;
+me faire aimer des hommes, si c'est mon seul but dans la vie! Je ne le
+dirai &agrave; personne, mais qu'y puis-je faire, si je ne tiens qu'&agrave; la gloire
+et &agrave; l'amour des hommes? La mort, les blessures, la perte de ma famille,
+rien de tout cela ne m'effraye, et quelque chers que me soient les &ecirc;tres
+que j'aime, mon p&egrave;re, ma s&oelig;ur, ma femme, quelque &eacute;trange que cela
+puisse para&icirc;tre, je les donnerais tous pour une minute de gloire, de
+triomphe, d'amour de la part de ces hommes que je ne connais pas et que
+je ne conna&icirc;trai jamais, pensait-il.</p>
+
+<p>Pr&ecirc;tant l'oreille au murmure confus qui s'&eacute;levait autour de la demeure
+de Koutouzow, il y distingua les voix de la domesticit&eacute; occup&eacute;e &agrave;
+l'emballage, et celle d'un cocher qui raillait sur son nom le vieux
+cuisinier de Koutouzow, appel&eacute; Tite.</p>
+
+<p>&laquo;Le diable t'emporte! grommela le vieillard, au milieu des rires de ceux
+qui l'entouraient.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, se disait le prince Bolkonsky, je ne tiens qu'&agrave; m'&eacute;lever
+au-dessus d'eux tous, je ne tiens qu'&agrave; cette gloire myst&eacute;rieuse que je
+sens planer dans ce brouillard au-dessus de ma t&ecirc;te!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Rostow passa cette nuit-l&agrave; avec son peloton aux avant-postes du
+d&eacute;tachement de Bagration. Ses hussards &eacute;taient en vedette deux par deux;
+lui-m&ecirc;me parcourait leur ligne au pas de son cheval, pour vaincre
+l'irr&eacute;sistible sommeil qui s'emparait de lui. Derri&egrave;re, sur une vaste
+&eacute;tendue, brillaient indistinctement &agrave; travers le brouillard les feux de
+nos bivouacs, tandis qu'autour de lui et devant lui s'&eacute;tendait la nuit
+profonde. Malgr&eacute; tous ses efforts pour percer la brume, il ne voyait
+rien. Il croyait parfois entrevoir une lueur ind&eacute;cise, quelques feux
+tremblotants, puis tout s'effa&ccedil;ait, et il se disait, qu'il avait &eacute;t&eacute; le
+jouet d'une illusion; ses yeux se refermaient, et son imagination lui
+repr&eacute;sentait tant&ocirc;t l'Empereur, tant&ocirc;t Denissow, tant&ocirc;t sa famille, et
+il ouvrait de nouveau les yeux et n'apercevait devant lui que les
+oreilles et la t&ecirc;te de son cheval, les ombres de ses hussards et la m&ecirc;me
+obscurit&eacute; imp&eacute;n&eacute;trable.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi ne m'arriverait-il pas ce qui est arriv&eacute; &agrave; tant d'autres? se
+disait-il. Pourquoi ne me trouverais-je pas sur le passage de
+l'Empereur, qui me donnerait une commission comme &agrave; tout autre officier
+et, une fois la commission remplie, me rapprocherait de sa personne! Oh!
+s'il le faisait, comme je veillerais sur lui, comme je lui dirais la
+v&eacute;rit&eacute;, comme je d&eacute;masquerais les fourbes!&raquo;</p>
+
+<p>Et Rostow, pour mieux se repr&eacute;senter son amour et son entier d&eacute;vouement
+&agrave; l'Empereur, se voyait aux prises avec un tra&icirc;tre allemand, qu'il
+souffletait et tuait sous les yeux de son souverain. Un cri &eacute;loign&eacute; le
+fit tressaillir.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; suis-je? ah! oui, aux avant-postes! le mot d'ordre et de ralliement:
+&laquo;Timon et Olm&uuml;tz!&raquo; Quel guignon d'&ecirc;tre laiss&eacute; demain dans la r&eacute;serve!
+Si du moins on me permettait de prendre part &agrave; l'affaire! Ce serait
+peut-&ecirc;tre la seule chance de voir l'Empereur. Je vais &ecirc;tre relev&eacute; tout &agrave;
+l'heure, et j'irai le demander au g&eacute;n&eacute;ral.&raquo;</p>
+
+<p>Il se raffermit sur sa selle pour aller inspecter encore une fois ses
+hussards. La nuit lui parut moins sombre: il distinguait confus&eacute;ment &agrave;
+gauche une pente douce, et vis-&agrave;-vis, s'&eacute;levant &agrave; pic, un noir mamelon,
+sur le plateau duquel s'&eacute;talait une tache blanche dont il ne pouvait se
+rendre compte. &Eacute;tait-ce une clairi&egrave;re &eacute;clair&eacute;e par la lune, des maisons
+blanches, ou une couche de neige? Il crut m&ecirc;me y apercevoir un certain
+mouvement:</p>
+
+<p>&laquo;Une tache blanche? se dit Rostow, c'est de la neige &agrave; coup s&ucirc;r; une
+tache!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-il, &agrave; moiti&eacute; endormi.</p>
+
+<p>Et il retomba dans ses r&ecirc;ves....</p>
+
+<p>&laquo;Natacha! murmura-t-il, elle ne voudra jamais croire que j'ai vu
+l'Empereur!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; droite, Votre Noblesse, il y a l&agrave; des buissons!&raquo; lui dit le hussard
+devant lequel il passait.</p>
+
+<p>Il releva la t&ecirc;te, et s'arr&ecirc;ta. Il se sentait vaincu par le sommeil de
+la jeunesse:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, mais &agrave; quoi vais-je penser? Comment parlerai-je &agrave; l'Empereur?...
+Non, non, ce n'est pas &ccedil;a...&raquo;</p>
+
+<p>Et sa t&ecirc;te s'inclinait de nouveau, lorsque dans son r&ecirc;ve, croyant qu'on
+tirait sur lui, il s'&eacute;cria en se r&eacute;veillant en sursaut:</p>
+
+<p>&laquo;Qui va l&agrave;?...&raquo;</p>
+
+<p>Et il entendit au m&ecirc;me instant, l&agrave; o&ugrave; il supposait devoir &ecirc;tre l'ennemi,
+les cris retentissants de milliers de voix; son cheval et celui du
+hussard qui marchait &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s dress&egrave;rent les oreilles. &Agrave; l'endroit
+d'o&ugrave; ces cris partaient brilla et s'&eacute;teignit un feu solitaire, puis un
+autre scintilla, et toute la ligne des troupes ennemies &eacute;chelonn&eacute;es sur
+la montagne s'&eacute;claira subitement d'une tra&icirc;n&eacute;e de feux, pendant que les
+clameurs allaient en augmentant. Rostow pouvait reconna&icirc;tre, par les
+intonations, que c'&eacute;tait du fran&ccedil;ais, bien qu'il f&ucirc;t impossible de
+distinguer les mots &agrave; cause du brouhaha.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que c'est? Qu'en penses-tu? demanda-t-il &agrave; son hussard. C'est
+pourtant bien chez l'ennemi?... Ne l'entends-tu donc pas? ajouta-t-il,
+en voyant qu'il ne lui r&eacute;pondait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'est-ce qui peut le savoir, Votre Noblesse?</p>
+
+<p>&mdash;D'apr&egrave;s la direction, ce doit bien &ecirc;tre chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre chez lui, peut-&ecirc;tre pas! il se passe tant de choses la nuit!
+H&eacute;, voyons, pas de b&ecirc;tises,&raquo; dit-il &agrave; son cheval.</p>
+
+<p>Celui de Rostow s'&eacute;chauffait &eacute;galement et frappait du pied la terre
+gel&eacute;e. Les cris augmentaient de force et de violence et se confondaient
+en une immense clameur, comme seule pouvait la produire une arm&eacute;e de
+plusieurs milliers d'hommes. Les feux s'allumaient sur toute la ligne.
+Le sommeil de Rostow avait &eacute;t&eacute; chass&eacute; par le bruit des acclamations
+triomphantes:</p>
+
+<p>&laquo;Vive l'Empereur! vive l'Empereur! entendait-il distinctement.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne sont pas loin, ils doivent &ecirc;tre l&agrave;, derri&egrave;re le ruisseau,&raquo;
+dit-il &agrave; son hussard.</p>
+
+<p>Celui-ci soupira sans r&eacute;pondre et fit entendre une toux de mauvaise
+humeur.</p>
+
+<p>Le pas d'un cheval approchait, et il vit, surgissant tout &agrave; coup devant
+lui du milieu du brouillard, une figure qui lui parut gigantesque:
+c'&eacute;tait un sous-officier, qui lui annon&ccedil;a l'arriv&eacute;e des g&eacute;n&eacute;raux.
+Rostow, se dirigeant &agrave; leur rencontre, se retourna pour suivre du regard
+les feux de l'ennemi. Le prince Bagration et le prince Dolgoroukow,
+accompagn&eacute;s de leurs aides de camp, &eacute;taient venus voir cette
+fantasmagorie de feux et &eacute;couter les clameurs de l'ennemi. Rostow
+s'approcha de Bagration et, apr&egrave;s lui avoir fait son rapport, se joignit
+&agrave; sa suite, pr&ecirc;tant l'oreille &agrave; la conversation des deux chefs.</p>
+
+<p>&laquo;Croyez-moi, disait Dolgoroukow, ce n'est qu'une ruse de guerre: il
+s'est retir&eacute;, et il a donn&eacute; l'ordre &agrave; l'arri&egrave;re-garde d'allumer des feux
+et de faire du bruit afin de nous tromper.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peine &agrave; le croire, reprit Bagration; ils occupent ce mamelon
+depuis hier soir; s'ils se retiraient, ils l'auraient aussi abandonn&eacute;.
+Monsieur l'officier, dit-il &agrave; Rostow, les &eacute;claireurs y sont-ils encore?</p>
+
+<p>&mdash;Ils y &eacute;taient hier au soir, Excellence, mais maintenant je ne pourrais
+vous le dire. Faut-il y aller voir avec mes hussards?&raquo;</p>
+
+<p>Bagration faisait de vains efforts pour distinguer la figure de Rostow.</p>
+
+<p>&laquo;Bien, allez-y&raquo; dit-il apr&egrave;s un moment de silence.</p>
+
+<p>Rostow lan&ccedil;a son cheval en avant, appela le sous-officier et deux
+hussards, leur donna l'ordre de l'accompagner, et descendit au trot la
+montagne dans la direction des cris. Il &eacute;prouvait un m&eacute;lange
+d'inqui&eacute;tude et de plaisir &agrave; se perdre ainsi avec ses trois hussards
+dans les t&eacute;n&egrave;bres pleines de vapeurs, de myst&egrave;res et de dangers.
+Bagration lui enjoignit, de la hauteur o&ugrave; il &eacute;tait plac&eacute;, de ne pas
+franchir le ruisseau, mais Rostow feignit de ne pas l'avoir entendu. Il
+allait, il allait toujours, prenant les buissons pour des arbres et les
+ravines pour des hommes. Arriv&eacute; au pied de la montagne, il ne voyait
+plus ni les n&ocirc;tres ni l'ennemi. En revanche, les cris et les voix
+&eacute;taient plus distincts. &Agrave; quelques pas devant lui, il crut apercevoir
+une rivi&egrave;re, mais en approchant il reconnut une grande route, et il
+s'arr&ecirc;ta ind&eacute;cis sur la direction &agrave; prendre: fallait-il la suivre ou la
+traverser pour continuer &agrave; travers champs vers la montagne oppos&eacute;e?
+Suivre cette route, qui tranchait dans le brouillard, &eacute;tait plus sage,
+parce qu'on y pouvait voir devant soi.</p>
+
+<p>&laquo;Suis-moi,&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Et il la franchit pour monter au galop le versant oppos&eacute;, occup&eacute; depuis
+la veille par un piquet fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&laquo;Votre Noblesse, le voil&agrave;!&raquo; lui dit un de ses hussards.</p>
+
+<p>Rostow eut &agrave; peine le temps de remarquer un point noir dans le
+brouillard, qu'une lueur parut, un coup partit, et une balle siffla
+comme &agrave; regret bien haut dans la brume et se perdit au loin. Un second
+&eacute;clair brilla, le coup ne partit point. Rostow tourna bride et s'&eacute;loigna
+au galop. Quatre coups partirent sur diff&eacute;rents points, et les balles
+chant&egrave;rent sur tous les tons. Rostow retint un moment son cheval, excit&eacute;
+comme lui, et le mit au pas:</p>
+
+<p>&laquo;Encore, et encore!&raquo; se disait-il gaiement.</p>
+
+<p>Mais les fusils se turent. Arriv&eacute; au galop aupr&egrave;s de Bagration, il porta
+deux doigts &agrave; sa visi&egrave;re.</p>
+
+<p>Dolgoroukow d&eacute;fendait toujours son opinion:</p>
+
+<p>&laquo;Les Fran&ccedil;ais se retiraient et n'avaient allum&eacute; leurs feux que pour nous
+tromper. Ils ont parfaitement pu se retirer et laisser des piquets.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, ils ne sont pas tous partis, Prince, dit Bagration. Nous
+ne le saurons que demain.</p>
+
+<p>&mdash;Le piquet est sur la montagne, Excellence, et toujours l&agrave; au m&ecirc;me
+endroit, dit Rostow, sans pouvoir r&eacute;primer un sourire de satisfaction,
+caus&eacute; par sa course et par le sifflement des balles.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, dit Bagration, je vous remercie, monsieur l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, dit Rostow, permettez-moi de....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Notre escadron sera laiss&eacute; dans la r&eacute;serve, ayez la bont&eacute; de
+m'attacher au 1<sup>er</sup> escadron.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comte Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est bien, bien! Je te garde aupr&egrave;s de moi comme ordonnance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes le fils d'&Eacute;lie Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch, dit Dolgoroukow. Mais...&raquo;</p>
+
+<p>Rostow, sans lui r&eacute;pondre, demanda au prince Bagration: &laquo;Puis-je alors
+esp&eacute;rer, Excellence?...</p>
+
+<p>&mdash;J'en donnerai l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, qui sait, oui, demain on m'enverra peut-&ecirc;tre porter un message
+&agrave; l'Empereur. Dieu soit lou&eacute;!&raquo; se dit-il.</p>
+
+<p>Les cris et les feux de l'arm&eacute;e ennemie &eacute;taient caus&eacute;s par la lecture de
+la proclamation de Napol&eacute;on, pendant laquelle l'Empereur faisait
+lui-m&ecirc;me &agrave; cheval le tour des bivouacs. Les soldats l'ayant aper&ccedil;u,
+allumaient des torches de paille et le suivaient en criant: Vive
+l'Empereur! L'ordre du jour contenant la proclamation de Napol&eacute;on venait
+de para&icirc;tre; elle &eacute;tait ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>&laquo;SOLDATS!</p>
+
+<p>&laquo;L'arm&eacute;e russe se pr&eacute;sente devant vous pour venger l'arm&eacute;e autrichienne
+d'Ulm. Ce sont ces m&ecirc;mes bataillons que vous avez battus &agrave; Hollabr&uuml;nn,
+et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu'ici.</p>
+
+<p>&laquo;Les positions que nous occupons sont formidables, et, pendant qu'ils
+marcheront pour tourner ma droite, ils me pr&eacute;senteront le flanc.
+Soldats, je dirigerai moi-m&ecirc;me vos bataillons. Je me tiendrai loin du
+feu, si, avec votre bravoure accoutum&eacute;e, vous portez le d&eacute;sordre et la
+confusion dans les rangs ennemis; mais, si la victoire &eacute;tait un moment
+incertaine, vous verriez votre Empereur s'exposer aux premiers coups,
+car la victoire ne saurait h&eacute;siter, dans cette journ&eacute;e surtout o&ugrave; il
+s'agit de l'honneur de l'infanterie fran&ccedil;aise, qui importe tant &agrave;
+l'honneur de toute la nation.</p>
+
+<p>&laquo;Que, sous pr&eacute;texte d'emmener les bless&eacute;s, on ne d&eacute;garnisse pas les
+rangs, et que chacun soit bien p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de cette pens&eacute;e, qu'il faut
+vaincre ces stipendi&eacute;s de l'Angleterre, qui sont anim&eacute;s d'une si grande
+haine contre notre nation!</p>
+
+<p>&laquo;Cette victoire finira la campagne, et nous pourrons reprendre nos
+quartiers d'hiver, o&ugrave; nous serons joints par les nouvelles arm&eacute;es qui se
+forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon
+peuple, de vous et de moi.</p>
+
+<p>&laquo;NAPOL&Eacute;ON.&raquo;</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Il &eacute;tait cinq heures du matin, et le jour n'avait pas encore paru. Les
+troupes du centre, de la r&eacute;serve et le flanc droit de Bagration se
+tenaient immobiles; mais, sur le flanc gauche, les colonnes
+d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, qui avaient ordre de
+descendre dans les bas-fonds pour attaquer le flanc droit des Fran&ccedil;ais
+et le rejeter, selon les dispositions prises, dans les montagnes de la
+Boh&ecirc;me, s'&eacute;veillaient et commen&ccedil;aient leurs pr&eacute;paratifs. Il faisait
+froid et sombre. Les officiers d&eacute;jeunaient et avalaient leur th&eacute; en
+toute h&acirc;te; les soldats grignotaient leurs biscuits, battaient la
+semelle pour se r&eacute;chauffer et se groupaient autour des feux, en y jetant
+tour &agrave; tour les d&eacute;bris de chaises, de tables, de roues, de tonneaux,
+d'abris, en un mot tout ce qu'ils ne pouvaient emporter et dont l'acre
+fum&eacute;e les enveloppait. L'arriv&eacute;e des guides autrichiens devint le signal
+de la mise en mouvement: le r&eacute;giment s'agitait, les soldats quittaient
+leur feu, serraient leurs pipes dans la tige de leurs bottes, et,
+mettant leurs sacs dans les charrettes, saisissaient leurs fusils et
+s'alignaient en bon ordre. Les officiers boutonnaient leurs uniformes,
+bouclaient leurs ceinturons, accrochaient leurs havresacs et
+inspectaient minutieusement les rangs. Les soldats des fourgons et les
+domestiques militaires attelaient les chariots et y entassaient tous les
+bagages. Les aides de camp, les commandants de r&eacute;giment, de bataillon,
+montaient &agrave; cheval, se signaient, donnaient leurs derniers ordres, leurs
+commissions et leurs instructions aux hommes du train, et les colonnes
+s'&eacute;branlaient au bruit cadenc&eacute; de milliers de pieds, sans savoir o&ugrave;
+elles allaient, et sans m&ecirc;me apercevoir, &agrave; cause de la fum&eacute;e et du
+brouillard intense, le terrain qu'elles abandonnaient et celui sur
+lequel elles s'engageaient.</p>
+
+<p>Le soldat en marche est tout aussi limit&eacute; dans ses moyens d'action,
+aussi entra&icirc;n&eacute; par son r&eacute;giment, que le marin sur son navire. Pour l'un,
+ce sera toujours le m&ecirc;me pont, le m&ecirc;me m&acirc;t, le m&ecirc;me c&acirc;ble; pour l'autre,
+malgr&eacute; les &eacute;normes distances inconnues et pleines de dangers qu'il lui
+arrive de franchir, il a &eacute;galement autour de lui les m&ecirc;mes camarades, le
+m&ecirc;me sergent-major, le chien fid&egrave;le de la compagnie et le m&ecirc;me chef. Le
+matelot est rarement curieux de se rendre compte des vastes &eacute;tendues sur
+lesquelles navigue son navire; mais, le jour de la bataille, on ne sait
+comment, on ne sait pourquoi, une seule note solennelle, la m&ecirc;me pour
+tous, fait vibrer les cordes du moi moral du soldat par l'approche de
+cet inconnu in&eacute;vitable et d&eacute;cisif, qui &eacute;veille en lui une inqui&eacute;tude
+inusit&eacute;e. Ce jour-l&agrave;, il est excit&eacute;, il regarde, il &eacute;coute, il
+questionne et cherche &agrave; comprendre ce qui se passe en dehors du cercle
+de ses int&eacute;r&ecirc;ts habituels.</p>
+
+<p>L'&eacute;paisseur du brouillard &eacute;tait telle que le premier rayon de jour &eacute;tait
+trop faible pour le percer, et l'on ne distinguait rien &agrave; dix pas. Les
+buissons se transformaient en grands arbres, les plaines en descentes et
+en ravins, et l'on risquait de se trouver inopin&eacute;ment devant l'ennemi.
+Les colonnes march&egrave;rent longtemps dans ce nuage, descendant et montant,
+longeant des jardins et des murs dans une localit&eacute; inconnue, sans le
+rencontrer. Devant, derri&egrave;re, de tous c&ocirc;t&eacute;s, le soldat entendait l'arm&eacute;e
+russe suivant la m&ecirc;me direction, et il se r&eacute;jouissait de savoir qu'un
+grand nombre des siens se dirigeaient comme lui vers ce point inconnu.</p>
+
+<p>&laquo;As-tu entendu? voil&agrave; ceux de Koursk qui viennent de passer, disait-on
+dans les rangs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est effrayant ce qu'il y a de nos troupes! Quand on a allum&eacute; les
+feux hier soir, j'ai regard&eacute;... c'&eacute;tait Moscou, quoi!&raquo;</p>
+
+<p>Les soldats marchaient gaiement, comme toujours, quand il s'agit de
+prendre l'offensive, et cependant les chefs de colonnes ne s'en &eacute;taient
+pas encore approch&eacute;s et ne leur avaient pas dit un mot (tous ceux que
+nous avons vus au conseil de guerre &eacute;taient en effet de mauvaise humeur
+et m&eacute;contents de la d&eacute;cision prise: ils se bornaient &agrave; ex&eacute;cuter les
+instructions qu'on leur avait donn&eacute;es, sans s'occuper d'encourager le
+soldat). Une heure environ se passa ainsi: le gros des troupes s'arr&ecirc;ta,
+et aussit&ocirc;t on &eacute;prouva le sentiment instinctif d'une grande confusion et
+d'un grand d&eacute;sordre. Il serait difficile d'expliquer comment ce
+sentiment d'abord confus devient bient&ocirc;t une certitude absolue: le fait
+est qu'il gagne insensiblement de proche en proche avec une rapidit&eacute;
+irr&eacute;sistible, comme l'eau se d&eacute;verse dans un ravin. Si l'arm&eacute;e russe
+s'&eacute;tait trouv&eacute;e seule, sans alli&eacute;s, il se serait &eacute;coul&eacute; plus de temps
+pour transformer une appr&eacute;hension pareille en un fait certain; mais ici
+on ressentait comme un plaisir extr&ecirc;me et tout naturel &agrave; en accuser les
+Allemands, et chacun fut aussit&ocirc;t convaincu que cette fatale confusion
+&eacute;tait due aux mangeurs de saucisses.</p>
+
+<p>&laquo;Nous voil&agrave; en plan!... Qu'est-ce qui barre donc la route? Est-ce le
+Fran&ccedil;ais?... Non, car il aurait d&eacute;j&agrave; tir&eacute;!... Avec cela qu'on nous a
+press&eacute;s de partir, et nous voil&agrave; arr&ecirc;t&eacute;s en plein champ! Ces maudits
+Allemands qui brouillent tout, ces diables qui ont la cervelle &agrave;
+l'envers!... Fallait les flanquer en avant, tandis qu'ils se pressent
+l&agrave;, derri&egrave;re. Et nous voil&agrave; &agrave; attendre sans manger! Sera-ce
+long?...&mdash;Bon, voil&agrave; la cavalerie qui est maintenant en travers de la
+route, dit un officier. Que le diable emporte ces Allemands, qui ne
+connaissent pas leur pays!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle division? demanda un aide de camp en s'approchant des soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Dix-huiti&egrave;me!</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous donc l&agrave;? vous auriez d&ucirc; &ecirc;tre en avant depuis
+longtemps; maintenant, vous ne passerez plus jusqu'au soir.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles fichues dispositions! Ils ne savent pas eux-m&ecirc;mes ce qu'ils
+font!&raquo; dit l'officier en s'&eacute;loignant.</p>
+
+<p>Puis ce fut un g&eacute;n&eacute;ral qui criait avec col&egrave;re en allemand:</p>
+
+<p>&laquo;Taffa-lafa!</p>
+
+<p>&mdash;Avec &ccedil;a qu'il est facile de le comprendre, dit un soldat. Je les
+aurais fusill&eacute;es, ces canailles!</p>
+
+<p>&mdash;Nous devions &ecirc;tre sur place &agrave; neuf heures, et nous n'avons pas fait la
+moiti&eacute; de la route.... En voil&agrave; des dispositions!&raquo;</p>
+
+<p>On n'entendait que cela de tous c&ocirc;t&eacute;s, et l'ardeur premi&egrave;re des troupes
+se changeait insensiblement en une violente irritation, caus&eacute;e par la
+stupidit&eacute; des instructions qu'avaient donn&eacute;es les Allemands.</p>
+
+<p>Cet embarras &eacute;tait le r&eacute;sultat du mouvement op&eacute;r&eacute; par la cavalerie
+autrichienne vers le flanc gauche. Les g&eacute;n&eacute;raux en chef, ayant trouv&eacute;
+notre centre trop &eacute;loign&eacute; du flanc droit, avaient fait rebrousser chemin
+&agrave; toute la cavalerie, l'avaient dirig&eacute;e vers le flanc gauche, et, par
+suite de cet ordre, plusieurs milliers de chevaux passaient &agrave; travers
+l'infanterie, qui &eacute;tait ainsi forc&eacute;e de s'arr&ecirc;ter sur place.</p>
+
+<p>Une altercation avait eu lieu entre le guide autrichien et le g&eacute;n&eacute;ral
+russe. Ce dernier s'&eacute;poumonait &agrave; exiger que la cavalerie suspend&icirc;t son
+mouvement; l'Autrichien r&eacute;pondait que la faute en &eacute;tait non pas &agrave; lui,
+mais au chef, et pendant ce temps-l&agrave; les troupes immobiles et
+silencieuses perdaient peu &agrave; peu leur entrain. Apr&egrave;s une heure de halte,
+elles se mirent en marche, et elles descendaient dans les bas-fonds, o&ugrave;
+le brouillard s'&eacute;paississait de plus en plus, tandis qu'il commen&ccedil;ait &agrave;
+s'&eacute;claircir sur la hauteur, lorsque devant elles retentit &agrave; travers
+cette brume imp&eacute;n&eacute;trable un premier coup, puis un second suivi de
+quelques autres &agrave; intervalles irr&eacute;guliers, auxquels succ&eacute;da un feu vif
+et continu, au-dessus du ruisseau de Goldbach.</p>
+
+<p>Ne comptant pas y rencontrer l'ennemi et arriv&eacute;s sur lui &agrave;
+l'improviste, ne recevant aucune parole d'encouragement de leurs chefs,
+et conservant l'impression d'avoir &eacute;t&eacute; inutilement retard&eacute;s, les Russes,
+compl&egrave;tement envelopp&eacute;s par ce brouillard &eacute;pais, tiraient mollement et
+sans h&acirc;te, avan&ccedil;aient, s'arr&ecirc;taient, sans recevoir &agrave; temps aucun ordre
+de leurs chefs, ni des aides de camp, qui erraient comme eux dans ces
+bas-fonds &agrave; la recherche de leur division. Ce fut le sort de la
+premi&egrave;re, de la seconde et de la troisi&egrave;me colonne, qui toutes trois
+avaient op&eacute;r&eacute; leur descente. L'ennemi &eacute;tait-il &agrave; dix verstes avec le
+gros de ses forces, comme on le supposait, ou bien &eacute;tait-il l&agrave;, cach&eacute; &agrave;
+tous les yeux? Personne ne le sut jusqu'&agrave; neuf heures du matin. La
+quatri&egrave;me colonne, command&eacute;e, par Koutouzow, occupait le plateau de
+Pratzen.</p>
+
+<p>Pendant que tout cela se passait, Napol&eacute;on, entour&eacute; de ses mar&eacute;chaux, se
+tenait sur la hauteur de Schlapanitz. Au-dessus de sa t&ecirc;te se d&eacute;roulait
+un ciel bleu, et l'immense globe du soleil se balan&ccedil;ait, comme un br&ucirc;lot
+enflamm&eacute;, sur la mer laiteuse des vapeurs du brouillard. Ni les troupes
+fran&ccedil;aises, ni Napol&eacute;on, entour&eacute; de son &eacute;tat-major, ne se trouvaient de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; du ruisseau et des bas-fonds des villages de Sokolenitz et
+de Schlapanitz, derri&egrave;re lesquels nous comptions occuper la position et
+commencer l'attaque, mais tout au contraire ils &eacute;taient en de&ccedil;&agrave;, et &agrave;
+une telle proximit&eacute; de nous, que Napol&eacute;on pouvait distinguer, &agrave; l'&oelig;il
+nu, un fantassin d'un cavalier. V&ecirc;tu d'une capote grise, la m&ecirc;me qui
+avait fait la campagne d'Italie, mont&eacute; sur un petit cheval arabe gris,
+il se tenait un peu en avant de ses mar&eacute;chaux, examinant en silence les
+contours des collines qui &eacute;mergeaient peu &agrave; peu du brouillard et sur
+lesquelles se mouvaient au loin les troupes russes, et pr&ecirc;tant l'oreille
+&agrave; la fusillade engag&eacute;e au pied des hauteurs. Pas un muscle ne bougeait
+sur sa figure, encore maigre &agrave; cette &eacute;poque, et ses yeux brillants
+s'attachaient fixement sur un point. Ses pr&eacute;visions se trouvaient
+justifi&eacute;es. Une grande partie des troupes russes &eacute;taient descendues dans
+le ravin et marchaient vers la ligne des &eacute;tangs. L'autre partie
+abandonnait le plateau de Pratzen que Napol&eacute;on, qui le consid&eacute;rait comme
+la clef de la position, avait eu l'intention d'attaquer. Il voyait
+d&eacute;filer et briller au milieu du brouillard, comme dans un enfoncement
+form&eacute; par deux montagnes, descendant du village de Pratzen et suivant la
+m&ecirc;me direction vers le vallon, les milliers de ba&iuml;onnettes des
+diff&eacute;rentes colonnes russes, qui se perdaient l'une apr&egrave;s l'autre dans
+cette mer de brumes. D'apr&egrave;s les rapports re&ccedil;us la veille au soir,
+d'apr&egrave;s le bruit tr&egrave;s sensible de roues et de pas entendu pendant la
+nuit aux avant-postes, d'apr&egrave;s le d&eacute;sordre des man&oelig;uvres des troupes
+russes, il comprenait clairement que les alli&eacute;s le supposaient &agrave; une
+grande distance, que les colonnes de Pratzen composaient le centre de
+l'arm&eacute;e russe, et que ce centre &eacute;tait suffisamment affaibli pour qu'il
+p&ucirc;t l'attaquer avec succ&egrave;s,... et cependant il ne donnait pas le signal
+de l'attaque.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour lui un jour solennel,&mdash;l'anniversaire de son couronnement.
+S'&eacute;tant assoupi vers le matin d'un l&eacute;ger sommeil, il s'&eacute;tait lev&eacute; gai,
+bien portant, confiant dans son &eacute;toile, dans cette heureuse disposition
+d'esprit o&ugrave; tout para&icirc;t possible, o&ugrave; tout r&eacute;ussit; montant &agrave; cheval, il
+alla examiner le terrain; sa figure calme et froide trahissait dans son
+immobilit&eacute; un bonheur conscient et m&eacute;rit&eacute;, comme celui qui illumine
+parfois la figure d'un adolescent amoureux et heureux.</p>
+
+<p>Lorsque le soleil se fut enti&egrave;rement d&eacute;gag&eacute; et que les gerbes
+d'&eacute;clatante lumi&egrave;re se r&eacute;pandirent sur la plaine, Napol&eacute;on, qui semblait
+n'avoir attendu que ce moment, d&eacute;ganta sa main blanche, d'une forme
+irr&eacute;prochable, et fit un geste qui &eacute;tait le signal de commencer
+l'attaque. Les mar&eacute;chaux, accompagn&eacute;s de leurs aides de camp, galop&egrave;rent
+dans diff&eacute;rentes directions, et quelques minutes plus tard, le gros des
+forces de l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise se dirigeait rapidement vers le plateau de
+Pratzen, que les Russes continuaient &agrave; abandonner, en se d&eacute;versant &agrave;
+gauche dans la vall&eacute;e.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>&Agrave; huit heures du matin, Koutouzow se rendit &agrave; cheval &agrave; Pratzen, &agrave; la
+t&ecirc;te de la quatri&egrave;me colonne, celle de Miloradovitch, qui allait
+remplacer les colonnes de Prsczebichewsky et de Langeron descendues dans
+les bas-fonds. Il salua les soldats du premier r&eacute;giment et donna
+l'ordre de se mettre en marche, montrant par l&agrave; son intention de
+commander en personne. Il s'arr&ecirc;ta au village de Pratzen. Le prince
+Andr&eacute;, excit&eacute;, exalt&eacute;, mais calme et froid en apparence, comme l'est
+g&eacute;n&eacute;ralement un homme qui se sent arriv&eacute; au but ardemment d&eacute;sir&eacute;,
+faisait partie de la nombreuse suite du g&eacute;n&eacute;ral en chef. La journ&eacute;e qui
+commen&ccedil;ait serait, il en &eacute;tait s&ucirc;r, son Toulon ou son pont d'Arcole. Le
+pays et la position de nos troupes lui &eacute;taient aussi connus qu'ils le
+pouvaient &ecirc;tre &agrave; tout officier sup&eacute;rieur de notre arm&eacute;e; quant &agrave; son
+plan strat&eacute;gique, inex&eacute;cutable &agrave; pr&eacute;sent, il l'avait compl&egrave;tement
+oubli&eacute;. Suivant en pens&eacute;e le plan de Weirother, il se demandait, &agrave; part
+lui, quels seraient les coups du hasard et les incidents qui lui
+permettraient de mettre en &eacute;vidence sa fermet&eacute; et la rapidit&eacute; de ses
+conceptions.</p>
+
+<p>&Agrave; gauche, au pied de la montagne, dans le brouillard, des troupes
+invisibles &eacute;changeaient des coups de fusil. &laquo;L&agrave;, se disait-il, se
+concentrera la bataille, l&agrave; surgiront les obstacles, et c'est l&agrave;, qu'on
+m'enverra avec une brigade ou une division, et que, le drapeau en main,
+j'avancerai, en culbutant tout sur mon passage!&raquo; si bien qu'en voyant
+d&eacute;filer devant lui les bataillons, il ne pouvait s'emp&ecirc;cher de se dire:
+&laquo;Voici peut-&ecirc;tre justement le drapeau avec lequel je m'&eacute;lancerai en
+avant!&raquo;</p>
+
+<p>Sur le sol s'&eacute;tendait un givre l&eacute;ger, qui fondait peu &agrave; peu en ros&eacute;e,
+tandis que dans le ravin tout &eacute;tait envelopp&eacute; d'un brouillard intense;
+on n'y voyait absolument rien, surtout &agrave; gauche, o&ugrave; &eacute;taient descendues
+nos troupes et d'o&ugrave; partait la fusillade. Le soleil brillait de tout son
+&eacute;clat au-dessus de leurs t&ecirc;tes, dans un ciel bleu fonc&eacute;. Au loin devant
+elles, sur l'autre bord de cette mer blanch&acirc;tre, se dessinaient les
+cr&ecirc;tes bois&eacute;es des collines; c'&eacute;tait l&agrave; que devait se trouver l'ennemi.
+&Agrave; droite, la garde s'engouffrait dans ces vapeurs, ne laissant apr&egrave;s
+elle que l'&eacute;cho de sa marche; &agrave; gauche, derri&egrave;re le village, des masses
+de cavalerie s'avan&ccedil;aient pour dispara&icirc;tre &agrave; leur tour. Devant et
+derri&egrave;re s'&eacute;coulait l'infanterie. Le g&eacute;n&eacute;ral en chef assistait au d&eacute;fil&eacute;
+des troupes &agrave; la sortie du village: il avait l'air &eacute;puis&eacute; et irrit&eacute;.
+L'infanterie s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup devant lui, sans en avoir re&ccedil;u
+l'ordre, &eacute;videmment &agrave; cause d'un obstacle qui barrait la route &agrave; sa t&ecirc;te
+de colonne:</p>
+
+<p>&laquo;Mais dites donc enfin qu'on se fractionne en bataillons et qu'on tourne
+le village, dit Koutouzow s&egrave;chement au g&eacute;n&eacute;ral qui s'avan&ccedil;ait. Comment
+ne comprenez-vous pas qu'il est impossible de se d&eacute;velopper ainsi dans
+les rues d'un village quand on marche &agrave; l'ennemi?</p>
+
+<p>&mdash;Je comptais pr&eacute;cis&eacute;ment, Votre Excellence, me reformer en avant du
+village.&raquo;</p>
+
+<p>Koutouzow sourit aigrement.</p>
+
+<p>&laquo;Charmante id&eacute;e vraiment que de d&eacute;velopper votre front en face de
+l'ennemi!</p>
+
+<p>&mdash;L'ennemi est encore loin, Votre Haute Excellence. D'apr&egrave;s la
+disposition....</p>
+
+<p>&mdash;Quelle disposition? s'&eacute;cria-t-il avec col&egrave;re. Qui vous l'a dit?...
+Veuillez faire ce que l'on vous ordonne.</p>
+
+<p>&mdash;J'ob&eacute;is, dit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit Nesvitsky &agrave; l'oreille du prince Andr&eacute;, le vieux est
+d'une humeur de chien.&raquo;</p>
+
+<p>Un officier autrichien, en uniforme blanc avec un plumet vert, aborda en
+ce moment Koutouzow et lui demanda, de la part de l'Empereur, si la
+quatri&egrave;me colonne &eacute;tait engag&eacute;e dans l'action.</p>
+
+<p>Koutouzow se d&eacute;tourna sans lui r&eacute;pondre; son regard tombant par hasard
+sur le prince Andr&eacute;, il s'adoucit, comme pour le mettre en dehors de sa
+mauvaise humeur.</p>
+
+<p>&laquo;Allez voir, mon cher, lui dit-il, si la troisi&egrave;me division a d&eacute;pass&eacute; le
+village. Dites-lui de s'arr&ecirc;ter et d'attendre mes ordres, et
+demandez-lui, ajouta-t-il en le retenant, si les tirailleurs sont post&eacute;s
+et ce qu'ils font... ce qu'ils font?&raquo; murmura-t-il, sans rien r&eacute;pondre
+&agrave; l'envoy&eacute; autrichien.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, ayant d&eacute;pass&eacute; les premiers bataillons, arr&ecirc;ta la
+troisi&egrave;me division et constata en effet l'absence de tirailleurs en
+avant des colonnes. Le chef du r&eacute;giment re&ccedil;ut avec stup&eacute;faction l'ordre
+envoy&eacute; par le g&eacute;n&eacute;ral en chef de les poster; il &eacute;tait convaincu que
+d'autres troupes se d&eacute;ployaient devant lui et que l'ennemi devait &ecirc;tre
+au moins &agrave; dix verstes. Il ne voyait en effet devant lui qu'une &eacute;tendue
+d&eacute;serte, qui semblait s'abaisser doucement et que recouvrait un &eacute;pais
+brouillard. Le prince Andr&eacute; revint aussit&ocirc;t faire son rapport au g&eacute;n&eacute;ral
+en chef, qu'il trouva au m&ecirc;me endroit, toujours &agrave; cheval et lourdement
+affaiss&eacute; sur sa selle, de tout le poids de son corps. Les troupes
+&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;es, et les soldats avaient mis leurs fusils la crosse &agrave;
+terre.</p>
+
+<p>&laquo;Bien, bien,&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Et se tournant vers l'Autrichien, qui, une montre &agrave; la main, l'assurait
+qu'il &eacute;tait temps de se remettre en marche, puisque toutes les colonnes
+du flanc gauche avaient op&eacute;r&eacute; leur descente:</p>
+
+<p>&laquo;Rien ne presse, Excellence, dit-il en b&acirc;illant.... Nous avons bien le
+temps!&raquo;</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, ils entendirent derri&egrave;re eux les cris des troupes,
+r&eacute;pondant au salut de certaines voix, qui s'avan&ccedil;aient avec rapidit&eacute; le
+long des colonnes en marche. Lorsque les soldats du r&eacute;giment devant
+lequel il se tenait cri&egrave;rent &agrave; leur tour, Koutouzow recula de quelques
+pas et fron&ccedil;a le sourcil. Sur la route de Pratzen arrivait au galop un
+escadron de cavaliers de diverses couleurs, dont deux se d&eacute;tachaient en
+avant des autres; l'un, en uniforme noir, avec un plumet blanc, montait
+un cheval alezan &agrave; courte queue; l'autre, en uniforme blanc, &eacute;tait sur
+un cheval noir. C'&eacute;taient les deux empereurs et leur suite. Koutouzow,
+avec l'affectation d'un subordonn&eacute; qui est &agrave; son poste, commanda aux
+troupes le silence, et, faisant le salut militaire, s'approcha de
+l'Empereur. Toute sa personne et ses mani&egrave;res, subitement
+m&eacute;tamorphos&eacute;es, avaient pris l'apparence de cette soumission aveugle de
+l'inf&eacute;rieur, qui ne raisonne pas. Son respect affect&eacute; sembla frapper
+d&eacute;sagr&eacute;ablement l'empereur Alexandre, mais cette impression fugitive
+s'effa&ccedil;a aussit&ocirc;t, pour ne laisser aucune trace sur sa jeune figure,
+rayonnante de bonheur. Son indisposition de quelques jours l'avait
+maigri, sans rien lui faire perdre de cet ensemble r&eacute;ellement s&eacute;duisant
+de majest&eacute; et de douceur, qui se lisait sur sa bouche aux l&egrave;vres fines
+et dans ses beaux yeux bleus.</p>
+
+<p>S'il &eacute;tait majestueux &agrave; la revue d'Olm&uuml;tz, ici il paraissait plus gai et
+plus ardent. La figure color&eacute;e par la course rapide qu'il venait de
+faire, il arr&ecirc;ta son cheval, et, respirant &agrave; pleins poumons, il se
+retourna vers sa suite aussi jeune, aussi anim&eacute;e que lui, compos&eacute;e de
+la fleur de la jeunesse austro-russe, des r&eacute;giments d'arm&eacute;e et de la
+garde. Czartorisky, Novosiltsow, Volkonsky, Strogonow et d'autres en
+faisaient partie, et causaient en riant entre eux. Rev&ecirc;tus de brillants
+uniformes, mont&eacute;s sur de beaux chevaux bien dress&eacute;s, ils se tenaient &agrave;
+quelques pas de l'empereur. Des &eacute;cuyers tenaient en main, tout pr&ecirc;ts
+pour les deux souverains, des chevaux de rechange aux housses brod&eacute;es.
+L'empereur Fran&ccedil;ois, encore jeune, avec le teint vif, maigre, &eacute;lanc&eacute;,
+raide en selle sur son bel &eacute;talon, jetant des regards anxieux autour de
+lui, fit signe &agrave; un de ses aides de camp d'approcher. &laquo;Il va s&ucirc;rement
+lui demander l'heure du d&eacute;part,&raquo; se dit le prince Andr&eacute;, en suivant les
+mouvements de son ancienne connaissance. Il se souvenait des questions
+que Sa Majest&eacute; Autrichienne lui avait adress&eacute;es &agrave; Br&uuml;nn.</p>
+
+<p>La vue de cette brillante jeunesse, pleine de s&egrave;ve et de confiance dans
+le succ&egrave;s, chassa aussit&ocirc;t la disposition morose dans laquelle &eacute;tait
+l'&eacute;tat-major de Koutouzow: telle une fra&icirc;che brise des champs, p&eacute;n&eacute;trant
+par la fen&ecirc;tre ouverte, disperse au loin les lourdes vapeurs d'une
+chambre trop chaude.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi ne commencez-vous pas, Michel Larionovitch?</p>
+
+<p>&mdash;J'attendais Votre Majest&eacute;,&raquo; dit Koutouzow, en s'inclinant
+respectueusement.</p>
+
+<p>L'Empereur se pencha de son c&ocirc;t&eacute; comme s'il ne l'avait pas entendu.</p>
+
+<p>&laquo;J'attendais Votre Majest&eacute;, r&eacute;p&eacute;ta Koutouzow,&mdash;et le prince Andr&eacute;
+remarqua un mouvement de sa l&egrave;vre sup&eacute;rieure au moment o&ugrave; il pronon&ccedil;a:
+&laquo;j'attendais&raquo;...&mdash;Les colonnes ne sont pas toutes r&eacute;unies, sire.&raquo;</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse d&eacute;plut &agrave; l'Empereur; il haussa les &eacute;paules et regarda
+Novosiltsow, comme pour se plaindre de Koutouzow.</p>
+
+<p>&laquo;Nous ne sommes pourtant pas sur le Champ-de-Mars, Michel Larionovitch,
+o&ugrave; l'on attend pour commencer la revue que tous les r&eacute;giments soient
+rassembl&eacute;s, continua l'Empereur, en jetant cette fois un coup d'&oelig;il &agrave;
+l'empereur Fran&ccedil;ois comme pour l'inviter, sinon &agrave; prendre part &agrave; la
+conversation, au moins &agrave; l'&eacute;couter; mais ce dernier ne parut pas s'en
+pr&eacute;occuper.</p>
+
+<p>&laquo;C'est justement pour cela, sire, que je ne commence pas, dit Koutouzow
+&agrave; haute et intelligible voix, car nous ne sommes pas &agrave; une revue, nous
+ne sommes pas sur le Champ-de-Mars.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces paroles, les officiers de la suite s'entre-regard&egrave;rent. &laquo;Il a beau
+&ecirc;tre vieux, il ne devrait pas parler ainsi,&raquo; disaient clairement leurs
+figures, qui exprimaient la d&eacute;sapprobation.</p>
+
+<p>L'Empereur fixa son regard attentif et scrutateur sur Koutouzow, dans
+l'attente de ce qu'il allait sans doute ajouter. Celui-ci, inclinant
+respectueusement la t&ecirc;te, garda le silence. Ce silence dura une seconde,
+apr&egrave;s laquelle, reprenant l'attitude et le ton d'un inf&eacute;rieur qui
+demande des ordres:</p>
+
+<p>&laquo;Du reste, si tel est le d&eacute;sir de Votre Majest&eacute;?&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Et appelant &agrave; lui le chef de la colonne, Miloradovitch, il lui donna
+l'ordre d'attaquer.</p>
+
+<p>Les rangs s'&eacute;branl&egrave;rent, et deux bataillons de Novgorod et un bataillon
+du r&eacute;giment d'Apch&eacute;ron d&eacute;fil&egrave;rent.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; passait le bataillon d'Apch&eacute;ron, Miloradovitch s'&eacute;lan&ccedil;a en
+avant; son manteau &eacute;tait rejet&eacute; en arri&egrave;re et laissait voir son uniforme
+chamarr&eacute; de d&eacute;corations. Le tricorne orn&eacute; d'un immense panache pos&eacute; de
+c&ocirc;t&eacute;, il salua cr&acirc;nement l'Empereur en arr&ecirc;tant court son cheval devant
+lui.</p>
+
+<p>&laquo;Avec l'aide de Dieu, g&eacute;n&eacute;ral! lui dit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, sire, nous ferons tout ce que nous pourrons,&raquo; s'&eacute;cria-t-il
+gaiement, tandis que la suite souriait de son &eacute;trange accent fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Miloradovitch fit faire volte-face &agrave; son cheval et se retrouva &agrave;
+quelques pas en arri&egrave;re de l'Empereur. Les soldats, excit&eacute;s par la vue
+du tsar, marchaient en cadence d'un pas rapide et plein d'entrain.</p>
+
+<p>&laquo;Enfants! leur cria tout &agrave; coup Miloradovitch, oubliant la pr&eacute;sence de
+son souverain et partageant lui-m&ecirc;me l'&eacute;lan de ses braves, dont il avait
+&eacute;t&eacute; le compagnon sous le commandement de Souvarow... enfants! ce n'est
+pas le premier village que vous allez enlever &agrave; la ba&iuml;onnette!</p>
+
+<p>&mdash;Pr&ecirc;ts &agrave; servir,&raquo; r&eacute;pondirent les soldats.</p>
+
+<p>&Agrave; leurs cris, le cheval de l'Empereur, le m&ecirc;me qu'il montait pendant les
+revues en Russie, eut comme un frisson d'inqui&eacute;tude. Ici, sur le champ
+de bataille d'Austerlitz, surpris du voisinage de l'&eacute;talon noir de
+l'Empereur Fran&ccedil;ois, il dressait les oreilles au bruit inusit&eacute; des
+d&eacute;charges, sans en comprendre la signification, et sans se douter de ce
+que pensait et ressentait son auguste cavalier.</p>
+
+<p>L'Empereur sourit, en d&eacute;signant &agrave; un de ses intimes les bataillons qui
+s'&eacute;loignaient.</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Koutouzow, accompagn&eacute; de ses aides de camp, suivit au pas les
+carabiniers.</p>
+
+<p>&Agrave; une demi-verste de distance, il s'arr&ecirc;ta pr&egrave;s d'une maison isol&eacute;e, une
+auberge abandonn&eacute;e sans doute, situ&eacute;e &agrave; l'embranchement de deux routes
+qui descendaient toutes deux la montagne et qui &eacute;taient toutes deux
+couvertes de nos troupes.</p>
+
+<p>Le brouillard se dissipait, et on commen&ccedil;ait &agrave; distinguer les masses
+confuses de l'arm&eacute;e ennemie sur les hauteurs d'en face. On entendait un
+feu tr&egrave;s vif &agrave; gauche dans le vallon. Koutouzow causait avec le g&eacute;n&eacute;ral
+autrichien; le prince Andr&eacute; pria ce dernier de lui passer la longue-vue.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez, voyez, disait l'&eacute;tranger, voil&agrave; les Fran&ccedil;ais!&raquo; Et il indiqua,
+non un point &eacute;loign&eacute;, mais le pied de la montagne qu'ils avaient devant
+eux.</p>
+
+<p>Les deux g&eacute;n&eacute;raux et les aides de camp se pass&egrave;rent fi&eacute;vreusement la
+longue-vue. Une terreur involontaire se peignit sur leurs traits: les
+Fran&ccedil;ais, qu'on croyait &agrave; deux verstes, s'&eacute;taient dress&eacute;s inopin&eacute;ment
+devant eux!</p>
+
+<p>&laquo;C'est l'ennemi!... Mais non!... Mais certainement!... Comment est-ce
+possible?&raquo; dirent plusieurs voix....</p>
+
+<p>Et le prince Andr&eacute; voyait &agrave; droite monter &agrave; la rencontre du r&eacute;giment
+d'Apch&eacute;ron une formidable colonne de Fran&ccedil;ais, &agrave; cinq cents pas de
+l'endroit o&ugrave; ils se tenaient.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; l'heure! se dit-il.... Il faut arr&ecirc;ter le r&eacute;giment, Votre Haute
+Excellence!&raquo; &Agrave; ce moment, une &eacute;paisse fum&eacute;e couvrit tout le paysage, une
+forte d&eacute;charge de mousqueterie retentit &agrave; leurs oreilles, et une voix
+haletante de frayeur s'&eacute;cria &agrave; deux pas: &laquo;Fini, camarades, fini!...&raquo; Et,
+comme si un ordre &eacute;manait de cette voix, des masses &eacute;normes de soldats
+refoul&eacute;s, se poussant, se bousculant, pass&egrave;rent en fuyant, au m&ecirc;me
+endroit, o&ugrave;, cinq minutes auparavant, ils avaient d&eacute;fil&eacute; devant les
+empereurs. Essayer d'arr&ecirc;ter cette foule &eacute;tait une folie, car elle
+entra&icirc;nait tout sur son passage. Bolkonsky r&eacute;sistait avec peine au
+torrent et ne comprenait que vaguement ce qui venait d'arriver.
+Nesvitsky, rouge et hors de lui, criait &agrave; Koutouzow qu'il allait &ecirc;tre
+fait prisonnier, s'il ne se portait pas en arri&egrave;re. Koutouzow, immobile,
+tira son mouchoir et s'en couvrit la joue d'o&ugrave; le sang coulait. Le
+prince Andr&eacute; se fraya un passage jusqu'&agrave; lui:</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes bless&eacute;? lui dit-il avec &eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;La plaie n'est pas l&agrave;, mais ici!&raquo; dit Koutouzow, en pressant son
+mouchoir sur sa blessure et en d&eacute;signant les fuyards.</p>
+
+<p>&laquo;Arr&ecirc;tez-les!&raquo; s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Mais, comprenant aussit&ocirc;t l'inutilit&eacute; de cet appel, il piqua des deux,
+et, prenant sur la droite au milieu d'une nouvelle troupe de fuyards, il
+se vit entra&icirc;n&eacute; avec elle en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Leur masse &eacute;tait si serr&eacute;e qu'il lui &eacute;tait impossible de s'en d&eacute;gager.
+Dans cette confusion les uns criaient, les autres se retournaient et
+tiraient en l'air. Koutouzow, parvenu enfin &agrave; sortir du courant, se
+dirigea avec sa suite, terriblement diminu&eacute;e, vers l'endroit d'o&ugrave;
+partait la fusillade. Le prince Andr&eacute;, faisant des efforts surhumains
+pour le rejoindre, aper&ccedil;ut sur la descente, &agrave; travers la fum&eacute;e, une
+batterie russe, qui n'avait pas encore cess&eacute; son feu et vers laquelle se
+pr&eacute;cipitaient des Fran&ccedil;ais. Un peu, au-dessus d'elle se tenait immobile
+l'infanterie russe. Un g&eacute;n&eacute;ral s'en d&eacute;tacha et s'approcha de Koutouzow,
+dont la suite se r&eacute;duisait &agrave; quatre personnes. P&acirc;les et &eacute;mues, ces
+quatre personnes se regardaient en silence.</p>
+
+<p>&laquo;Arr&ecirc;tez ces mis&eacute;rables!&raquo; dit Koutouzow au chef de r&eacute;giment. Et, comme
+pour le punir de ces mots, une vol&eacute;e de balles, semblable &agrave; une nich&eacute;e
+d'oiseaux, passa en sifflant au-dessus du r&eacute;giment et de sa t&ecirc;te. Les
+Fran&ccedil;ais attaquaient la batterie, et, ayant aper&ccedil;u Koutouzow, ils
+tiraient sur lui. &Agrave; cette nouvelle d&eacute;charge, le commandant de r&eacute;giment
+porta vivement la main &agrave; sa jambe; quelques soldats tomb&egrave;rent, et le
+porte-drapeau laissa &eacute;chapper le drapeau de ses mains: vacillant un
+moment, il s'accrocha aux ba&iuml;onnettes des soldats; ceux-ci se mirent &agrave;
+tirer sans en avoir re&ccedil;u l'ordre.</p>
+
+<p>Un soupir d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; sortit de la poitrine de Koutouzow.</p>
+
+<p>&laquo;Bolkonsky, murmura-t-il d'une voix de vieillard affaibli et en lui
+montrant le bataillon &agrave; moiti&eacute; d&eacute;truit, que veut donc dire cela?&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine avait-il prononc&eacute; ces mots, que le prince Andr&eacute;, le gosier serr&eacute;
+par des larmes de honte et de col&egrave;re, s'&eacute;tait jet&eacute; &agrave; bas de son cheval
+et se pr&eacute;cipitait vers le drapeau.</p>
+
+<p>&laquo;Enfants, en avant!&raquo; cria-t-il d'une voix per&ccedil;ante. &laquo;Le moment est
+venu!&raquo; se dit-il, en saisissant la hampe et &eacute;coutant avec bonheur le
+sifflement des balles dirig&eacute;es contre lui. Quelques soldats tomb&egrave;rent
+encore.</p>
+
+<p>&laquo;Hourra!&raquo; s'&eacute;cria-t-il, en soulevant avec peine le drapeau.</p>
+
+<p>Et courant en avant, persuad&eacute; que tout le bataillon le suivait, il fit
+encore quelques pas; un soldat, puis un second, puis tous s'&eacute;lanc&egrave;rent &agrave;
+sa suite en le d&eacute;passant. Un sous-officier s'empara du pr&eacute;cieux fardeau,
+dont le poids faisait trembler le bras du prince Andr&eacute;, mais il fut tu&eacute;
+au m&ecirc;me moment. Le reprenant encore une fois, Andr&eacute; continua sa course
+avec le bataillon. Il voyait devant lui nos artilleurs: les uns se
+battaient, les autres abandonnaient leurs pi&egrave;ces et couraient &agrave; sa
+rencontre; il voyait les fantassins fran&ccedil;ais s'emparer de nos chevaux et
+tourner nos canons. Il en &eacute;tait &agrave; vingt pas, les balles pleuvaient et
+fauchaient tout autour de lui, mais ses yeux riv&eacute;s sur la batterie ne
+s'en d&eacute;tachaient pas. L&agrave;, un artilleur roux, le schako enfonc&eacute;, et un
+Fran&ccedil;ais se disputaient la possession d'un refouloir; l'expression
+&eacute;gar&eacute;e et haineuse de leur figure lui &eacute;tait parfaitement visible; on
+sentait qu'ils ne se rendaient pas compte de ce qu'ils faisaient.</p>
+
+<p>&laquo;Que font-ils? se demanda le prince Andr&eacute;. Pourquoi l'artilleur ne
+fuit-il pas, puisqu'il n'a plus d'arme, et pourquoi le Fran&ccedil;ais ne
+l'abat-il pas? Il n'aura pas le temps de se sauver, que le Fran&ccedil;ais se
+souviendra qu'il a son fusil! En effet, un second Fran&ccedil;ais arriva sur
+les combattants, et le sort de l'artilleur roux, qui venait d'arracher
+le refouloir des mains de son adversaire, allait se d&eacute;cider. Mais le
+prince Andr&eacute; n'en vit pas la fin. Il re&ccedil;ut sur la t&ecirc;te un coup d'une
+violence extr&ecirc;me, qu'il crut lui avoir &eacute;t&eacute; appliqu&eacute; par un de ses
+voisins. La douleur &eacute;tait moins sensible que d&eacute;sagr&eacute;able, dans ce moment
+o&ugrave; elle faisait une diversion &agrave; sa pens&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Mais que m'arrive-t-il? je ne me tiens plus? mes jambes se d&eacute;robent
+sous moi.&raquo; Et il tomba sur le dos. Il rouvrit les yeux, dans l'espoir
+d'apprendre le d&eacute;nouement de la lutte des deux Fran&ccedil;ais avec
+l'artilleur, et si les canons &eacute;taient sauv&eacute;s ou emmen&eacute;s. Mais il ne vit
+plus rien que bien haut au-dessus de lui un ciel immense, profond, o&ugrave;
+voguaient mollement de l&eacute;gers nuages gris&acirc;tres. &laquo;Quel calme, quelle
+paix! se disait-il; ce n'&eacute;tait pas ainsi quand je courais, quand nous
+courions en criant; ce n'&eacute;tait pas ainsi, lorsque les deux figures
+effray&eacute;es se disputaient le refouloir; ce n'&eacute;tait pas ainsi que les
+nuages flottaient dans ce ciel sans fin! Comment ne l'avais-je pas
+remarqu&eacute;e plus t&ocirc;t, cette profondeur sans limites? Comme je suis heureux
+de l'avoir enfin aper&ccedil;ue!... Oui! tout est vide, tout est d&eacute;ception,
+except&eacute; cela! Et Dieu soit lou&eacute; pour ce repos, pour ce calme!...&raquo;</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>&Agrave; neuf heures du matin, au flanc droit, que commandait Bagration,
+l'affaire n'&eacute;tait pas encore engag&eacute;e. Malgr&eacute; l'insistance de
+Dolgoroukow, d&eacute;sireux de n'en point assumer la responsabilit&eacute;, il lui
+proposa d'envoyer demander les ordres du g&eacute;n&eacute;ral en chef. Vu la distance
+de dix verstes qui s&eacute;parait les deux ailes de l'arm&eacute;e, l'envoy&eacute;, s'il
+n'&eacute;tait pas tu&eacute;, ce qui &eacute;tait peu probable, et s'il parvenait &agrave;
+d&eacute;couvrir le g&eacute;n&eacute;ral en chef, ce qui &eacute;tait tr&egrave;s difficile, ne pourrait
+revenir avant le soir; il en &eacute;tait bien convaincu.</p>
+
+<p>Jetant un regard sur sa suite, les yeux endormis et sans expression de
+Bagration s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur la figure &eacute;mue, presque enfantine de Rostow.
+Il le choisit.</p>
+
+<p>&laquo;Et si je rencontre Sa Majest&eacute; avant le g&eacute;n&eacute;ral en chef, Excellence? lui
+dit Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourrez demander les ordres de Sa Majest&eacute;,&raquo; dit Dolgoroukow, en
+pr&eacute;venant la r&eacute;ponse de Bagration.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; relev&eacute; de sa faction, Rostow avait dormi quelques heures
+et se sentait plein d'entrain, d'&eacute;lasticit&eacute;, de confiance en lui-m&ecirc;me et
+en son &eacute;toile, et pr&ecirc;t &agrave; tenter l'impossible.</p>
+
+<p>Ses d&eacute;sirs s'&eacute;taient accomplis: une grande bataille se livrait; il y
+prenait part, et de plus, attach&eacute; &agrave; la personne du plus brave des
+g&eacute;n&eacute;raux, il &eacute;tait envoy&eacute; en mission aupr&egrave;s de Koutouzow, avec chance de
+rencontrer l'Empereur. La matin&eacute;e &eacute;tait claire, son cheval &eacute;tait bon.
+Son &acirc;me s'&eacute;panouissait toute joyeuse. Longeant d'abord les lignes
+immobiles des troupes de Bagration, il arriva sur un terrain occup&eacute; par
+la cavalerie d'Ouvarow; il y remarqua les premiers signes pr&eacute;curseurs de
+l'attaque; l'ayant d&eacute;pass&eacute;, il entendit distinctement le bruit du canon
+et les d&eacute;charges de mousqueterie, qui augmentaient d'intensit&eacute; &agrave; chaque
+instant.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus un ou deux coups solitaires qui retentissaient &agrave;
+intervalles r&eacute;guliers dans l'air frais du matin, mais bien un roulement
+continu, dans lequel se confondaient les d&eacute;charges d'artillerie avec la
+fusillade et qui se r&eacute;percutait sur le versant des montagnes, en avant
+de Pratzen.</p>
+
+<p>De l&eacute;gers flocons de fum&eacute;e, voltigeant, se poursuivant l'un l'autre,
+s'&eacute;chappaient des fusils, tandis que des batteries s'&eacute;levaient de gros
+tourbillons de nuages, qui se balan&ccedil;aient et s'&eacute;tendaient dans l'espace.
+Les ba&iuml;onnettes des masses innombrables d'infanterie en mouvement
+brillaient &agrave; travers la fum&eacute;e et laissaient apercevoir l'artillerie avec
+ses caissons verts, qui se d&eacute;roulait au loin comme un &eacute;troit ruban.</p>
+
+<p>Rostow s'arr&ecirc;ta pour regarder ce qui se passait: o&ugrave; allaient-ils?
+pourquoi marchaient-ils en tous sens, devant, derri&egrave;re? il ne pouvait le
+comprendre; mais ce spectacle, au lieu de lui inspirer de la crainte et
+de l'abattement, ne faisait au contraire qu'augmenter son ardeur.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais ce qui en r&eacute;sultera, mais &agrave; coup s&ucirc;r ce sera bien,&raquo; se
+disait-il.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir d&eacute;pass&eacute; les troupes autrichiennes, il arriva &agrave; la ligne
+d'attaque.... C'&eacute;tait la garde qui donnait.</p>
+
+<p>&laquo;Tant mieux! je le verrai de plus pr&egrave;s.&raquo;</p>
+
+<p>Plusieurs cavaliers venaient &agrave; lui en galopant. Il reconnut les uhlans
+de la garde, dont les rangs avaient &eacute;t&eacute; rompus et qui abandonnaient la
+m&ecirc;l&eacute;e. Rostow remarqua du sang sur l'un d'eux.</p>
+
+<p>&laquo;Peu m'importe,&raquo; se dit-il. &Agrave; quelques centaines de pas de l&agrave;, il vit
+arriver au grand trot sur sa gauche, de fa&ccedil;on &agrave; lui couper la route, une
+foule &eacute;norme de cavaliers, aux uniformes blancs et scintillants, mont&eacute;s
+sur des chevaux noirs. Lan&ccedil;ant son cheval &agrave; toute bride, afin de leur
+laisser le champ libre, il y serait certainement parvenu, si la
+cavalerie n'avait press&eacute; son allure; il la voyait gagner du terrain et
+entendait le bruit des chevaux, et le cliquetis des armes se rapprochait
+de plus en plus de lui. Au bout d'une minute &agrave; peine, il distinguait les
+visages des chevaliers-gardes qui allaient attaquer l'infanterie
+fran&ccedil;aise: ils galopaient, tout en retenant leurs montures.</p>
+
+<p>Rostow entendit le commandement: &laquo;Marche! Marche! donn&eacute; par un officier
+qui lan&ccedil;ait son pur-sang ventre &agrave; terre. Craignant d'&ecirc;tre &eacute;cras&eacute; ou
+entra&icirc;n&eacute;, Rostow longeait leur front au triple galop, dans l'espoir de
+traverser le terrain qu'il avait en vue, avant leur arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Il craignait de ne pouvoir &eacute;viter le choc du dernier chevalier-garde,
+dont la haute taille contrastait avec sa fr&ecirc;le apparence. Il aurait &eacute;t&eacute;
+immanquablement foul&eacute; aux pieds, et son B&eacute;douin avec lui, s'il n'avait
+eu l'heureuse inspiration de faire siffler son fouet devant les yeux de
+la belle et forte monture du chevalier-garde: elle tressaillit et dressa
+les oreilles; mais, &agrave; un vigoureux coup d'&eacute;peron de son cavalier,
+B&eacute;douin releva la queue et, tendant le cou, s'&eacute;lan&ccedil;a encore plus rapide.
+&Agrave; peine Rostow les avait-il distanc&eacute;s qu'il entendit crier: &laquo;Hourra!&raquo;
+et, se retournant, il vit les premiers rangs s'engouffrer dans un
+r&eacute;giment d'infanterie fran&ccedil;aise, aux &eacute;paulettes rouges. L'&eacute;paisse fum&eacute;e
+d'un canon invisible les d&eacute;roba aussit&ocirc;t &agrave; sa vue.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait cette brillante et fameuse charge des chevaliers-gardes tant
+admir&eacute;e des Fran&ccedil;ais eux-m&ecirc;mes! Avec quel serrement de c&oelig;ur
+n'entendit-il pas raconter, plus tard, que de toute cette masse de beaux
+hommes, de toute cette brillante fleur de jeunesse, riche, &eacute;l&eacute;gante,
+mont&eacute;e sur des chevaux de prix, officiers et junkers, qui l'avaient
+d&eacute;pass&eacute; dans un galop furieux, il ne restait que dix-huit hommes!</p>
+
+<p>&laquo;Mon heure viendra, je n'ai rien &agrave; leur envier, se disait Rostow en
+s'&eacute;loignant. Peut-&ecirc;tre vais-je voir l'Empereur.&raquo;</p>
+
+<p>Atteignant enfin notre infanterie de la garde, il se trouva au milieu
+des boulets, qu'il devina plut&ocirc;t qu'il ne les entendit, en voyant les
+figures inqui&egrave;tes des soldats et l'expression grave et plus contenue
+des officiers.</p>
+
+<p>Une voix, celle de Boris, lui cria tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&laquo;Rostow! Qu'en dis-tu? nous voil&agrave; aux premi&egrave;res loges! Notre r&eacute;giment a
+&eacute;t&eacute; rudement engag&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Et il souriait de cet heureux sourire de la jeunesse, qui vient le
+recevoir le bapt&ecirc;me du feu. Rostow s'arr&ecirc;ta:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! et quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Repouss&eacute;s!&raquo; r&eacute;pondit Boris, devenu bavard.</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus il lui raconta comment la garde, voyant des troupes devant
+elle et les ayant prises pour des Autrichiens, le sifflement des boulets
+leur avait prouv&eacute; bient&ocirc;t qu'ils formaient la premi&egrave;re ligne et qu'ils
+devaient attaquer.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; vas-tu? lui demanda Boris.</p>
+
+<p>&mdash;Trouver le commandant en chef.</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave;! lui r&eacute;pondit Boris en lui indiquant le grand-duc Constantin
+&agrave; cent pas d'eux, en uniforme de chevalier-garde, la t&ecirc;te dans les
+&eacute;paules, les sourcils fronc&eacute;s, criant et gesticulant contre un officier
+autrichien, blanc et bl&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est le grand-duc, et je cherche le g&eacute;n&eacute;ral en chef ou
+l'Empereur, dit Rostow en s'&eacute;loignant.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, comte, lui cria Berg, en lui montrant sa main envelopp&eacute;e d'un
+mouchoir ensanglant&eacute;, je suis bless&eacute; au poignet droit, et je suis rest&eacute;
+&agrave; mon rang! Voyez, comte, je suis oblig&eacute; de tenir mon &eacute;p&eacute;e de la main
+gauche! Dans ma famille tous les &laquo;Von Berg&raquo; ont &eacute;t&eacute; des chevaliers!&raquo;</p>
+
+<p>Et Berg continuait &agrave; parler que Rostow &eacute;tait d&eacute;j&agrave; loin.</p>
+
+<p>Franchissant un espace d&eacute;sert, pour ne pas se trouver expos&eacute; au feu de
+l'ennemi, il suivit la ligne des r&eacute;serves, en s'&eacute;loignant par l&agrave; du
+centre de l'action. Tout &agrave; coup devant lui et sur les derri&egrave;res de nos
+troupes, dans un endroit o&ugrave; l'on ne pouvait gu&egrave;re supposer la pr&eacute;sence
+des Fran&ccedil;ais, il entendit tout pr&egrave;s de lui une vive fusillade.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que cela peut &ecirc;tre? se demanda-t-il. L'ennemi sur nos
+derri&egrave;res?... C'est impossible,&mdash;et une peur folle s'empara de lui &agrave; la
+pens&eacute;e de l'issue possible de la bataille...&mdash;Quoi qu'il en soit, il n'y
+a pas &agrave; l'&eacute;viter, il faut que je d&eacute;couvre le g&eacute;n&eacute;ral en chef, et, si
+tout est perdu, il ne me reste qu'&agrave; mourir avec eux.&raquo;</p>
+
+<p>Le noir pressentiment qui l'avait envahi se confirmait chaque pas qu'il
+faisait sur le terrain occup&eacute; par les troupes de toute arme derri&egrave;re le
+village de Pratzen.</p>
+
+<p>&laquo;Que veut dire cela? Sur qui tire-t-on? Qui tire? se demandait Rostow en
+rencontrant des soldats russes et autrichiens qui fuyaient en courant
+p&ecirc;le-m&ecirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable sait ce qui en est! Il a battu tout le monde! Tout est
+perdu! lui r&eacute;pondirent en russe, en allemand, en tch&egrave;que tous ces
+fuyards, comprenant aussi peu que lui ce qui se passait autour d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils soient ross&eacute;s, ces Allemands!</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable les &eacute;corche, ces tra&icirc;tres!&raquo; r&eacute;pondit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable emporte ces Russes!&raquo; grommelait un Allemand.</p>
+
+<p>Quelques bless&eacute;s se tra&icirc;naient le long du chemin. Les jurons, les cris,
+les g&eacute;missements se confondaient en un &eacute;cho prolong&eacute; et sinistre. La
+fusillade avait cess&eacute;, et Rostow apprit plus tard que les fuyards
+allemands et russes avaient tir&eacute; les uns sur les autres.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! se disait Rostow, et l'Empereur qui peut, d'un moment &agrave;
+l'autre, voir cette d&eacute;bandade!... Ce ne sont que quelques mis&eacute;rables
+sans doute! &Ccedil;a ne se peut pas, &ccedil;a ne se peut pas; il faut les d&eacute;passer
+au plus vite!&raquo;</p>
+
+<p>La pens&eacute;e d'une compl&egrave;te d&eacute;route ne pouvait lui entrer dans l'esprit,
+malgr&eacute; la vue des batteries et des troupes fran&ccedil;aises sur le plateau de
+Pratzen, sur le plateau m&ecirc;me o&ugrave; on lui avait enjoint d'aller trouver
+l'Empereur et le g&eacute;n&eacute;ral en chef.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Aux environs du village de Pratzen, pas un chef n'&eacute;tait visible. Rostow
+n'y aper&ccedil;ut que des troupes fuyant &agrave; la d&eacute;bandade. Sur la grande route,
+des cal&egrave;ches, des voitures de toute esp&egrave;ce, des soldats russes,
+autrichiens, de toute arme, bless&eacute;s et non bless&eacute;s, d&eacute;fil&egrave;rent devant
+lui. Toute cette foule se pressait, bourdonnait, fourmillait et m&ecirc;lait
+ses cris au son sinistre des bombes lanc&eacute;es par les bouches &agrave; feu
+fran&ccedil;aises des hauteurs de Pratzen.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est l'Empereur? o&ugrave; est Koutouzow?&raquo; demandait-il au hasard sans
+obtenir de r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Enfin, attrapant un soldat au collet, il le for&ccedil;a &agrave; l'&eacute;couter: &laquo;H&eacute;!
+l'ami! Il y a longtemps qu'ils sont tous l&agrave;-bas, qu'ils ont fil&eacute; en
+avant,&raquo; lui r&eacute;pondit le soldat en riant.</p>
+
+<p>L&acirc;chant ce soldat, &eacute;videmment ivre, Rostow arr&ecirc;ta un domestique
+militaire, qui lui semblait devoir &ecirc;tre &eacute;cuyer d'un personnage haut
+plac&eacute;. Le domestique lui raconta que l'Empereur avait pass&eacute; en voiture
+sur cette route une heure auparavant &agrave; fond de train, et qu'il &eacute;tait
+dangereusement bless&eacute;. &laquo;C'est impossible, ce n'&eacute;tait pas lui, dit
+Rostow.&mdash;Je l'ai vu de mes propres yeux, r&eacute;pondit le domestique avec un
+sourire malin. Il y a assez longtemps que je le connais: combien de fois
+ne l'ai-je pas vu &agrave; P&eacute;tersbourg. Il &eacute;tait tr&egrave;s p&acirc;le, dans le fond de sa
+voiture. Comme il les avait lanc&eacute;s ses quatre chevaux noirs, Ilia
+Ivanitch! On dirait que je ne le connais pas, ces chevaux, et que
+l'Empereur peut avoir un autre cocher qu'Ilia Ivanitch!</p>
+
+<p>&mdash;Qui cherchez-vous? lui demanda, quelques pas plus loin, un officier
+bless&eacute;... le g&eacute;n&eacute;ral en chef? Il a &eacute;t&eacute; tu&eacute; par un boulet dans la
+poitrine, devant notre r&eacute;giment!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas &eacute;t&eacute; tu&eacute;, il a &eacute;t&eacute; bless&eacute;! dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? Koutouzow? demanda Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas Koutouzow... comment l'appelle-t-on?... Enfin qu'importe! Il
+n'en est pas rest&eacute; beaucoup de vivants. Allez de ce c&ocirc;t&eacute;, vous trouverez
+tous les chefs r&eacute;unis au village de Gostieradek.&raquo;</p>
+
+<p>Rostow continua son chemin au pas, ne sachant plus que faire, ni &agrave; qui
+s'adresser. L'Empereur bless&eacute;! La bataille perdue!... Suivant la
+direction indiqu&eacute;e, il voyait au loin une tour et les clochers d'une
+&eacute;glise. Pourquoi se d&eacute;p&ecirc;cher? Il n'avait rien &agrave; demander &agrave; l'Empereur,
+ni &agrave; Koutouzow, fussent-ils m&ecirc;me sains et saufs.</p>
+
+<p>&laquo;Prenez le chemin &agrave; gauche, Votre Noblesse; si vous allez tout droit,
+vous vous ferez tuer.&raquo;</p>
+
+<p>Rostow r&eacute;fl&eacute;chit un instant et suivit la route qu'on venait de lui
+signaler comme dangereuse.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a m'est bien &eacute;gal! l'Empereur &eacute;tant bless&eacute;, qu'ai-je besoin de me
+m&eacute;nager?&raquo;</p>
+
+<p>Et il d&eacute;boucha sur l'espace o&ugrave; il y avait eu le plus de morts et de
+fuyards. Les Fran&ccedil;ais n'y &eacute;taient pas encore, et le peu de Russes qui
+avaient surv&eacute;cu l'avaient abandonn&eacute;. Sur ce champ gisaient, comme des
+gerbes bien garnies, des tas de dix, quinze hommes tu&eacute;s et bless&eacute;s; les
+bless&eacute;s rampaient pour se r&eacute;unir par deux et par trois, et poussaient
+des cris qui frappaient p&eacute;niblement l'oreille de Rostow; il lan&ccedil;a son
+cheval au galop pour &eacute;viter ce spectacle des souffrances humaines. Il
+avait peur, non pas pour sa vie, mais peur de perdre ce sang-froid qui
+lui &eacute;tait si n&eacute;cessaire et qu'il avait senti faiblir en voyant ces
+malheureux.</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais avaient cess&eacute; de tirer sur cette plaine d&eacute;sert&eacute;e par les
+vivants; mais, &agrave; la vue de l'aide de camp qui la traversait, leurs
+bouches &agrave; feu lanc&egrave;rent quelques boulets. Ces sons stridents et
+lugubres, ces morts dont il &eacute;tait entour&eacute; lui caus&egrave;rent une impression
+de terreur et de piti&eacute; pour lui-m&ecirc;me. Il se souvint de la derni&egrave;re
+lettre de sa m&egrave;re et se dit &agrave; lui-m&ecirc;me: &laquo;Qu'aurait-elle &eacute;prouv&eacute; en me
+voyant ici sous le feu de ces canons?&raquo;</p>
+
+<p>Dans le village de Gostieradek, qui &eacute;tait hors de la port&eacute;e des boulets,
+il retrouva les troupes russes, quittant le champ de bataille en ordre,
+quoique confondues entre elles. On y parlait de la bataille perdue,
+comme d'un fait av&eacute;r&eacute;: mais personne ne put indiquer &agrave; Rostow o&ugrave; &eacute;taient
+l'Empereur et Koutouzow. Les uns assuraient que le premier &eacute;tait
+r&eacute;ellement bless&eacute;; d'autres d&eacute;mentaient ce bruit, en l'expliquant par la
+fuite du grand-mar&eacute;chal comte Tolsto&iuml;, p&acirc;le et terrifi&eacute;, que l'on avait
+vu passer dans la voiture de l'Empereur. Ayant appris que quelques
+grands personnages se trouvaient derri&egrave;re le hameau &agrave; gauche, Rostow s'y
+dirigea, non plus dans l'espoir de rencontrer celui qu'il cherchait,
+mais par acquit de conscience. &Agrave; trois verstes plus loin, il d&eacute;passa les
+derni&egrave;res troupes russes, et, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un verger s&eacute;par&eacute; de la route par
+un foss&eacute;, il vit deux cavaliers. Il lui sembla conna&icirc;tre l'un deux, qui
+portait un plumet blanc; l'autre, sur un magnifique cheval alezan, qu'il
+crut aussi avoir d&eacute;j&agrave; vu, arriv&eacute; au foss&eacute;, &eacute;peronna sa monture et, lui
+rendant la bride, le franchit l&eacute;g&egrave;rement; quelques parcelles de terre
+jaillirent sous les sabots du cheval, et alors, lui faisant faire
+volte-face, il franchit de nouveau le foss&eacute; et s'approcha
+respectueusement de son compagnon, comme pour l'engager &agrave; suivre son
+exemple. Celui auquel il s'adressait fit un geste n&eacute;gatif de la t&ecirc;te et
+de la main, et Rostow reconnut aussit&ocirc;t son Empereur, son Empereur
+ador&eacute;, dont il pleurait la d&eacute;faite.</p>
+
+<p>&laquo;Mais il ne peut pas rester l&agrave;, tout seul, au milieu de ce champ
+d&eacute;sert!&raquo; se dit-il. Alexandre tourna la t&ecirc;te, et il put apercevoir ces
+traits si profond&eacute;ment grav&eacute;s dans son c&oelig;ur. L'Empereur &eacute;tait p&acirc;le; ses
+joues &eacute;taient creuses, ses yeux enfonc&eacute;s; mais la douceur et la
+mansu&eacute;tude, empreintes sur sa figure, n'en &eacute;taient que plus frappantes.
+Rostow &eacute;tait heureux de le voir, heureux de la certitude que sa blessure
+n'&eacute;tait qu'une invention sans fondement, et il se disait qu'il &eacute;tait de
+son devoir de lui transmettre sans plus tarder le message du prince
+Dolgoroukow.</p>
+
+<p>Mais, comme un jeune amoureux &eacute;mu et tremblant, qui n'ose donner cours &agrave;
+ses r&ecirc;veries passionn&eacute;es de la nuit, et cherche avec effroi un faux
+fuyant, afin de retarder le moment du rendez-vous si ardemment d&eacute;sir&eacute;,
+Rostow, en pr&eacute;sence de son d&eacute;sir r&eacute;alis&eacute;, ne savait s'il lui fallait
+s'approcher de l'Empereur ou si cette tentative ne serait pas
+inconvenante et d&eacute;plac&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;J'aurais peut-&ecirc;tre l'air, se disait-il, de profiter avec empressement
+de ce moment de solitude et d'abattement. Une figure inconnue peut lui
+&ecirc;tre d&eacute;sagr&eacute;able, et puis, que lui dirai-je, quand un regard de lui
+suffit pour m'&ocirc;ter la voix?</p>
+
+<p>Les paroles qu'il aurait d&ucirc; prononcer lui expiraient sur les l&egrave;vres,
+d'autant plus qu'il leur avait donn&eacute; un tout autre cadre, l'heure
+triomphante d'une victoire, ou le moment o&ugrave;, &eacute;tendu sur son lit de
+douleur, l'Empereur le remercierait de ses exploits h&eacute;ro&iuml;ques, et o&ugrave;,
+lui mourant, il ferait &agrave; son souverain bien aim&eacute; l'aveu de son
+d&eacute;vouement, si noblement confirm&eacute; par sa mort.</p>
+
+<p>&laquo;Et d'ailleurs que lui demanderais-je? il est quatre heures du soir, et
+la bataille est perdue! Non, non, je ne m'approcherai pas de lui: je ne
+dois pas interrompre ses pens&eacute;es. Il vaut mieux mourir mille fois que
+d'en recevoir un regard courrouc&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna donc tristement, le d&eacute;sespoir dans l'&acirc;me, en se retournant
+toujours pour suivre les mouvements de son souverain.</p>
+
+<p>Il vit le capitaine Von Toll s'approcher de l'Empereur et l'aider &agrave;
+franchir &agrave; pied le foss&eacute; et &agrave; s'asseoir ensuite sous un pommier. Toll
+resta debout &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, en lui parlant avec chaleur. Ce spectacle
+remplit Rostow de regrets et d'envie, surtout lorsqu'il vit l'Empereur,
+portant une main &agrave; ses yeux, tendre l'autre &agrave; Toll.</p>
+
+<p>&laquo;J'aurais pu &ecirc;tre &agrave; sa place,&raquo; se dit-il. Et, ne pouvant retenir les
+larmes qui coulaient de ses yeux, il continua &agrave; s'&eacute;loigner, ne sachant &agrave;
+quoi se d&eacute;cider ni de quel c&ocirc;t&eacute; se diriger. Son d&eacute;sespoir &eacute;tait d'autant
+plus violent, qu'il s'accusait de faiblesse. Il aurait pu, il aurait d&ucirc;
+s'approcher. C'&eacute;tait le moment ou jamais de faire preuve de d&eacute;vouement,
+et il n'en avait pas profit&eacute;. Il tourna bride et revint &agrave; l'endroit o&ugrave;
+il avait aper&ccedil;u l'Empereur, et o&ugrave; il n'y avait plus personne. Une longue
+file de charrettes et de fourgons passait lentement, et Rostow apprit
+d'un des conducteurs que l'&eacute;tat-major de Koutouzow &eacute;tait non loin du
+village, et qu'ils s'y rendaient. Il les suivit.</p>
+
+
+<p>&Agrave; cinq heures du soir, la bataille &eacute;tait perdue sur tous les points.
+Plus de cent bouches &agrave; feu &eacute;taient tomb&eacute;es au pouvoir des Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Tout le corps d'arm&eacute;e de Prsczebichewsky avait mis bas les armes. Les
+autres colonnes, ayant perdu la moiti&eacute; de leurs hommes, se repliaient en
+troupes d&eacute;band&eacute;es.</p>
+
+<p>Le reste des colonnes de Langeron et de Doktourow se pressait
+confus&eacute;ment autour des &eacute;tangs et des &eacute;cluses du village d'Auguest.</p>
+
+<p>Sur ce point seul, &agrave; six heures du soir, continuait encore le feu de
+l'ennemi, qui, ayant plac&eacute; des batteries &agrave; mi-c&ocirc;te de la hauteur de
+Pratzen, tirait sur nos troupes en retraite.</p>
+
+<p>Doktourow et d'autres &agrave; l'arri&egrave;re-garde, reformant leurs bataillons, se
+d&eacute;fendaient contre la cavalerie fran&ccedil;aise qui les poursuivait. Le jour
+tombait. Sur l'&eacute;troite chauss&eacute;e d'Auguest, pendant une longue s&eacute;rie de
+paisibles ann&eacute;es, le bon vieux meunier, en bonnet de coton, avait jet&eacute;
+ses lignes dans l'&eacute;tang, pendant que son petit-fils, ses manches de
+chemise retrouss&eacute;es, s'amusait &agrave; plonger la main dans le grand arrosoir
+o&ugrave; fr&eacute;tillaient les poissons argent&eacute;s; sur cette m&ecirc;me chauss&eacute;e, sous
+l'&oelig;il du paysan morave en bonnet de fourrure, en habit gros bleu,
+d'&eacute;normes chariots avaient longtemps pass&eacute; au pas, amenant au moulin de
+riches gerbes de froment et remportant de gros sacs d'une farine blanche
+et l&eacute;g&egrave;re dont la fine poussi&egrave;re voltigeait en l'air; et maintenant on y
+voyait une foule &eacute;gar&eacute;e, affol&eacute;e, se pressant, se heurtant, s'&eacute;crasant
+sous les pieds des chevaux, les roues des fourgons, des avant-trains, et
+foulant aux pieds les mourants, pour aller se faire tuer quelques pas
+plus loin.</p>
+
+<p>Toutes les dix secondes, un boulet ou une grenade tombait et &eacute;clatait au
+milieu de cette foule compacte, tuant et couvrant de sang tous ceux
+qu'ils atteignaient. Dologhow, d&eacute;j&agrave; officier, bless&eacute; &agrave; la main, seul
+avec ses dix hommes et son chef &agrave; cheval, repr&eacute;sentait tout ce qui
+restait du r&eacute;giment. Entra&icirc;n&eacute;s par la masse, ils s'&eacute;taient fray&eacute; un
+chemin jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e de la chauss&eacute;e, o&ugrave; ils s'&eacute;taient vus arr&ecirc;t&eacute;s par
+le cheval d'un avant-train, qui &eacute;tait tomb&eacute; et qu'il fallait d&eacute;gager. Un
+boulet tua un homme derri&egrave;re eux, un second en frappa un autre devant,
+et le sang jaillit sur Dologhow. La foule se rua en avant avec d&eacute;sespoir
+et s'arr&ecirc;ta de nouveau.</p>
+
+<p>&laquo;Le salut est au del&agrave; de ces cent pas; rester ici c'est la mort!&raquo; voil&agrave;
+ce que tout le monde disait.</p>
+
+<p>Dologhow, qui avait &eacute;t&eacute; refoul&eacute; au milieu, parvint jusqu'au bord de la
+digue, et courut sur la faible couche de glace qui recouvrait l'&eacute;tang.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons! tourne par ici, cria-t-il au canonnier. Elle tient...!&raquo; La
+glace le supportait effectivement, mais elle craquait et c&eacute;dait sous ses
+pas, et il &eacute;tait &eacute;vident que, sans attendre le poids du canon et de
+cette foule, elle allait s'enfoncer sous lui. On le regardait, on se
+pressait sur les bords, sans se d&eacute;cider &agrave; l'imiter. Le commandant du
+r&eacute;giment, &agrave; cheval, leva le bras, ouvrit la bouche pour lui parler,
+lorsqu'un boulet siffla si bas au-dessus de toutes ces t&ecirc;tes terrifi&eacute;es,
+qu'elles s'inclin&egrave;rent, et quelque chose tomba. C'&eacute;tait le g&eacute;n&eacute;ral qui
+s'affaissait dans une mare de sang! Personne ne le regarda, personne ne
+songea &agrave; le relever!</p>
+
+<p>&laquo;Sur la glace! sur la glace! n'entends-tu pas! Tourne, tourne,&raquo; cri&egrave;rent
+plusieurs voix; les gens ne savaient pas encore m&ecirc;me pourquoi ils
+criaient ainsi.</p>
+
+<p>Un des derniers avant-trains s'y engagea, et la foule se pr&eacute;cipita sur
+la glace, qui craqua sous l'un des fuyards; son pied s'enfon&ccedil;a dans
+l'eau; en faisant un effort pour le retirer, il y tomba jusqu'&agrave; la
+ceinture. Les plus proches h&eacute;sit&egrave;rent, l'homme de l'avant-train arr&ecirc;ta
+son cheval, tandis que derri&egrave;re continuaient les cris: &laquo;En avant! En
+avant sur la glace;&raquo; et des hurlements de terreur retentirent de toutes
+parts. Les soldats, entourant le canon, tiraient et battaient les
+chevaux pour les forcer &agrave; avancer. Les chevaux partirent, la glace
+s'effondra d'un seul bloc, et quarante hommes disparurent. Cependant les
+boulets ne cessaient de siffler et de tomber avec une sinistre
+r&eacute;gularit&eacute;, tant&ocirc;t sur la glace, tant&ocirc;t dans l'eau, et de d&eacute;cimer cette
+masse vivante, qui avait envahi la digue, les &eacute;tangs et leurs rives.</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>Pendant ce temps, le prince Andr&eacute; gisait toujours au m&ecirc;me endroit sur
+la hauteur de Pratzen, serrant dans ses mains un morceau de la hampe du
+drapeau, perdant du sang et poussant &agrave; son insu des g&eacute;missements
+plaintifs et faibles comme ceux d'un enfant.</p>
+
+<p>Vers le soir, ses g&eacute;missements cess&egrave;rent: il &eacute;tait sans connaissance.
+Tout &agrave; coup il rouvrit les yeux, ne se rendant pas compte du temps
+&eacute;coul&eacute; et se sentant de nouveau vivant et souffrant d'une blessure
+cuisante &agrave; la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est-il donc ce ciel sans fond que j'ai vu ce matin et que je ne
+connaissais pas auparavant?...&raquo; Ce fut sa premi&egrave;re pens&eacute;e. &laquo;...Et ces
+souffrances aussi m'&eacute;taient inconnues! Oui, je ne savais rien, rien
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent. Mais o&ugrave; suis-je?&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;couta et entendit le bruit de plusieurs chevaux et de voix qui
+s'avan&ccedil;aient de son c&ocirc;t&eacute;. On parlait fran&ccedil;ais. Il ne tourna pas la t&ecirc;te.
+Il regardait toujours ce ciel si haut au-dessus de lui, dont l'azur
+insondable apparaissait &agrave; travers de l&eacute;gers nuages.</p>
+
+<p>Ces cavaliers, c'&eacute;taient Napol&eacute;on et deux aides de camp. Bonaparte avait
+fait le tour du champ de bataille et donn&eacute; des ordres pour renforcer les
+batteries dirig&eacute;es sur la digue d'Auguest; il examinait maintenant les
+bless&eacute;s et les morts abandonn&eacute;s sur le terrain.</p>
+
+<p>&laquo;De beaux hommes! dit-il &agrave; la vue d'un grenadier russe, &eacute;tendu sur le
+ventre, la face contre terre, la nuque noircie et les bras d&eacute;j&agrave; raidis
+par la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Les munitions des pi&egrave;ces de position sont &eacute;puis&eacute;es, sire! lui dit un
+aide de camp, envoy&eacute; des batteries qui mitraillaient Auguest.</p>
+
+<p>&mdash;Faites avancer celles de la r&eacute;serve, r&eacute;pondit Napol&eacute;on en s'&eacute;loignant
+de quelques pas et en s'arr&ecirc;tant &agrave; c&ocirc;t&eacute; du prince Andr&eacute;, qui serrait
+toujours la hampe mutil&eacute;e dont le drapeau avait &eacute;t&eacute; pris comme troph&eacute;e
+par les Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une belle mort!&raquo; dit Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; comprit qu'il &eacute;tait question de lui et que c'&eacute;tait
+Napol&eacute;on qui parlait; mais ses paroles bourdonn&egrave;rent &agrave; son oreille sans
+qu'il y attach&acirc;t le moindre int&eacute;r&ecirc;t, et il les oublia aussit&ocirc;t. Sa t&ecirc;te
+&eacute;tait br&ucirc;lante; ses forces s'en allaient avec son sang, et il ne voyait
+devant lui que ce ciel lointain et &eacute;ternel. Il avait reconnu
+Napol&eacute;on,&mdash;son h&eacute;ros;&mdash;mais dans ce moment ce h&eacute;ros lui paraissait si
+petit, si insignifiant en comparaison de ce qui se passait entre son &acirc;me
+et ce ciel sans limites! Ce qu'on disait, qui s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; pr&egrave;s de
+lui, tout lui &eacute;tait indiff&eacute;rent, mais il &eacute;tait content de leur halte; il
+sentait confus&eacute;ment qu'on allait l'aider &agrave; rentrer dans cette existence
+qu'il trouvait si belle, depuis qu'il l'avait comprise autrement. Il
+rassembla toutes ses forces pour faire un mouvement et pour articuler un
+son; il remua un pied et poussa un faible g&eacute;missement.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! il n'est pas mort? dit Napol&eacute;on. Qu'on rel&egrave;ve ce jeune homme, qu'on
+le porte &agrave; l'ambulance!&raquo;</p>
+
+<p>Et l'Empereur alla &agrave; la rencontre du mar&eacute;chal Lannes qui, souriant, se
+d&eacute;couvrit devant lui et le f&eacute;licita de la victoire.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t le prince Andr&eacute; ne se souvint plus de rien; la douleur caus&eacute;e
+par les efforts de ceux qui le soulevaient, les secousses du brancard et
+le sondage de sa plaie &agrave; l'ambulance lui avaient de nouveau fait perdre
+connaissance. Il ne revint &agrave; lui que le soir, pendant qu'on le
+transportait &agrave; l'h&ocirc;pital avec plusieurs autres Russes bless&eacute;s et
+prisonniers. Pendant ce trajet, il se sentit ranim&eacute; et put regarder ce
+qui se passait autour de lui et m&ecirc;me parler.</p>
+
+<p>Les premiers mots qu'il entendit furent ceux de l'officier fran&ccedil;ais
+charg&eacute; d'escorter les bless&eacute;s:</p>
+
+<p>&laquo;Arr&ecirc;tons-nous ici: l'Empereur va passer; il faut lui procurer le
+plaisir de voir ces messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! il y a tant de prisonniers cette fois... une grande partie de
+l'arm&eacute;e russe... il doit en avoir assez, dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mais pourtant, reprit le premier en d&eacute;signant un officier russe
+bless&eacute;, en uniforme de chevalier-garde, celui-l&agrave; est, dit-on, le
+commandant de toute la garde de l'empereur Alexandre!&raquo;</p>
+
+<p>Bolkonsky reconnut le prince Repnine, qu'il avait rencontr&eacute; dans le
+monde &agrave; P&eacute;tersbourg. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui se tenait un jeune chevalier-garde de
+dix-neuf ans, &eacute;galement bless&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Bonaparte, arrivant au galop, arr&ecirc;ta court son cheval devant eux:</p>
+
+<p>&laquo;Qui est le plus &eacute;lev&eacute; en grade?&raquo; demanda-t-il en voyant les bless&eacute;s.</p>
+
+<p>On lui nomma le colonel prince Repnine.</p>
+
+<p>&laquo;&Ecirc;tes-vous le commandant du r&eacute;giment des chevaliers-gardes de l'empereur
+Alexandre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne commandais qu'un escadron.</p>
+
+<p>&mdash;Votre r&eacute;giment a fait son devoir avec honneur!</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;loge d'un grand capitaine est la plus belle r&eacute;compense du soldat,
+r&eacute;pondit Repnine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est avec plaisir que je vous le donne, dit Napol&eacute;on. Qui est ce
+jeune homme &agrave; c&ocirc;t&eacute; de vous?&raquo;</p>
+
+<p>Repnine nomma le lieutenant Suchtelen.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on le regarda en souriant:</p>
+
+<p>&laquo;Il est venu bien jeune se frotter &agrave; nous?</p>
+
+<p>&mdash;La jeunesse n'emp&ecirc;che pas le courage, murmura Suchtelen d'une voix
+&eacute;mue.</p>
+
+<p>&mdash;Belle r&eacute;ponse, jeune homme; vous irez loin!&raquo;</p>
+
+<p>Pour compl&eacute;ter ce spectacle de triomphe, le prince Andr&eacute; avait &eacute;t&eacute; aussi
+plac&eacute;, sur le premier rang, de fa&ccedil;on &agrave; frapper forc&eacute;ment le regard de
+l'Empereur, qui se souvint de l'avoir d&eacute;j&agrave; aper&ccedil;u sur le champ de
+bataille.</p>
+
+<p>&laquo;Et vous, jeune homme, comment vous sentez-vous, mon brave?&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, les yeux fix&eacute;s sur lui, gardait le silence. Tandis que,
+cinq minutes auparavant, le bless&eacute; avait pu &eacute;changer quelques mots avec
+les soldats qui le transportaient, maintenant, les yeux fix&eacute;s sur
+l'Empereur, il gardait le silence!... Qu'&eacute;taient en effet les int&eacute;r&ecirc;ts,
+l'orgueil, la joie triomphante de Napol&eacute;on? qu'&eacute;tait le h&eacute;ros lui-m&ecirc;me,
+en comparaison de ce beau ciel, plein de justice et de bont&eacute;, que son
+&acirc;me avait embrass&eacute; et compris...? Tout lui semblait si mis&eacute;rable, si
+mesquin, si diff&eacute;rent de ces pens&eacute;es solennelles et s&eacute;v&egrave;res qu'avaient
+fait na&icirc;tre en lui l'&eacute;puisement de ses forces et l'attente de la mort!</p>
+
+<p>Les yeux fix&eacute;s sur Napol&eacute;on, il pensait &agrave; l'insignifiance de la
+grandeur, &agrave; l'insignifiance de vie, dont personne ne comprenait le but,
+&agrave; l'insignifiance encore plus grande de la mort, dont le sens restait
+cach&eacute; et imp&eacute;n&eacute;trable aux vivants!</p>
+
+<p>&laquo;Qu'on s'occupe de ces messieurs, dit Napol&eacute;on sans attendre la r&eacute;ponse
+du prince Andr&eacute;, qu'on les m&egrave;ne au bivouac et que le docteur Larrey
+examine leurs blessures. Au revoir, prince Repnine!&raquo; Et il les quitta,
+les traits illumin&eacute;s par le bonheur.</p>
+
+<p>T&eacute;moins de la bienveillance de l'Empereur envers les prisonniers, les
+soldats qui portaient le prince Andr&eacute;, et qui lui avaient enlev&eacute; la
+petite image suspendue &agrave; son cou par sa s&oelig;ur, s'empress&egrave;rent de la lui
+rendre; il la trouva subitement pos&eacute;e sur sa poitrine au-dessus de son
+uniforme, sans savoir par qui et comment elle y avait &eacute;t&eacute; remise.</p>
+
+<p>&laquo;Quel bonheur ce serait, pensa-t-il en se rappelant le profond sentiment
+de v&eacute;n&eacute;ration de sa s&oelig;ur, quel bonheur ce serait, si tout &eacute;tait aussi
+simple, aussi clair que Marie semble le croire! Comme il serait bon de
+savoir o&ugrave; chercher aide et secours dans cette vie, et ce qui nous attend
+apr&egrave;s la mort!... Je serais si heureux, si calme si je pouvais dire:
+Seigneur, ayez piti&eacute; de moi!... Mais &agrave; qui le dirais-je? Ou cette force
+incommensurable, incompr&eacute;hensible, &agrave; laquelle je ne puis ni m'adresser,
+ni exprimer ce que je sens, est le grand Tout, ou bien c'est le n&eacute;ant,
+ou bien c'est ce Dieu qui est renferm&eacute; ici dans cette image de Marie!
+Rien, rien n'est certain, sinon le peu de valeur de ce qui est &agrave; la
+port&eacute;e de mon intelligence et la majest&eacute; de cet inconnu insondable, le
+seul r&eacute;el peut-&ecirc;tre et le seul grand!&raquo;</p>
+
+<p>Le brancard fut emport&eacute;, et, &agrave; chaque secousse, il sentait une douleur
+intense, augment&eacute;e par la fi&egrave;vre et le d&eacute;lire qui s'emparaient de lui.
+Il revoyait son p&egrave;re, sa s&oelig;ur, sa femme, ce fils qui allait lui na&icirc;tre,
+la petite et insignifiante personne de Napol&eacute;on, et toutes ces images
+passaient et repassaient sur l'azur de ce ciel bleu et profond, qui se
+m&ecirc;lait &agrave; toutes ses fi&eacute;vreuses hallucinations. Il lui semblait d&eacute;j&agrave;
+jouir &agrave; Lissy-Gory de la vie de famille calme et tranquille,
+lorsqu'apparaissait tout &agrave; coup &agrave; ses yeux un petit Napol&eacute;on, dont le
+regard indiff&eacute;rent, heureux du malheur d'autrui, le p&eacute;n&eacute;trait de doute
+et de souffrance... et il se tournait vers son ciel id&eacute;al, qui seul lui
+promettait l'apaisement! Vers le matin, tous ces r&ecirc;ves se m&ecirc;l&egrave;rent et se
+confondirent dans les t&eacute;n&egrave;bres et le chaos d'un &eacute;tat d'inconscience
+compl&egrave;te, qui, selon l'avis de Larrey (m&eacute;decin de Napol&eacute;on), devait se
+terminer par la mort plut&ocirc;t que par la gu&eacute;rison.</p>
+
+<p>&laquo;C'est un sujet nerveux et bilieux, dit Larrey, il n'en r&eacute;chappera pas!&raquo;
+Et le prince Andr&eacute; fut confi&eacute;, avec quelques autres bless&eacute;s qui ne
+laissaient plus d'espoir, aux soins des habitants du pays.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE IV</a></h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Au commencement de l'ann&eacute;e 1806, Nicolas Rostow et Denissow retourn&egrave;rent
+chez eux en cong&eacute;. Comme ce dernier allait &agrave; Voron&egrave;ge, Rostow lui
+proposa de faire avec lui la route jusqu'&agrave; Moscou, et m&ecirc;me de s'y
+arr&ecirc;ter quelques jours chez ses parents. &Agrave; l'avant-dernier relais,
+Denissow f&ecirc;ta la rencontre d'un ancien camarade, en vidant avec lui
+trois bouteilles de vin: aussi, malgr&eacute; les terribles secousses qui le
+cahotaient dans le tra&icirc;neau o&ugrave; il &eacute;tait couch&eacute; tout de son long, il ne
+se r&eacute;veilla pas un instant. Plus ils approchaient, plus l'impatience de
+Rostow augmentait:</p>
+
+<p>&laquo;Plus vite, plus vite! Oh! ces rues interminables, ces magasins, ces
+vendeurs de kalatch<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, ces lanternes, ces isvostchiki! se disait-il
+apr&egrave;s avoir pass&eacute; la barri&egrave;re, o&ugrave; l'on avait inscrit leurs noms et leur
+arriv&eacute;e en cong&eacute;...&mdash;Denissow, nous y sommes! Il dort!&mdash;et il se pencha
+en avant, comme si, par ce mouvement, il pouvait augmenter la vitesse de
+leur course.&mdash;Voil&agrave; le carrefour o&ugrave; se tient Zakhar l'isvostchiki, et
+voil&agrave; Zakhar lui-m&ecirc;me et son cheval!... Ah! voil&agrave; la boutique o&ugrave;
+j'achetais du pain d'&eacute;pice! Quand donc arriverons-nous? Va donc!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; faut-il s'arr&ecirc;ter? demanda le postillon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l&agrave;-bas au bout, &agrave; ce grand b&acirc;timent! Comment, ne le vois-tu pas?
+Tu sais pourtant bien que c'est notre maison!&mdash;Denissow! Denissow! Nous
+arrivons!&raquo;</p>
+
+<p>Denissow souleva la t&ecirc;te et toussa sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;Dmitri, dit Rostow en s'adressant au laquais assis pr&egrave;s du cocher,
+est-ce bien chez nous cette lumi&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que oui, c'est dans le cabinet de votre p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne seront pas encore couch&eacute;s? Hein, qu'en penses-tu?... &Agrave; propos,
+n'oublie pas de d&eacute;baller aussit&ocirc;t mon nouvel uniforme,&mdash;et il passa la
+main sur sa jeune moustache...&mdash;Eh bien donc, en avant! R&eacute;veille-toi
+donc, Vasia...!</p>
+
+<p>Mais Denissow s'&eacute;tait de nouveau endormi.</p>
+
+<p>&laquo;Marche! marche! Trois roubles de pourboire!&raquo; s'&eacute;cria Rostow, qui, &agrave;
+quelques pas de chez lui, croyait ne jamais arriver. Le tra&icirc;neau prit
+sur la droite et s'arr&ecirc;ta devant le perron. Rostow reconnut la corniche
+&eacute;br&eacute;ch&eacute;e, la borne du trottoir, et s'&eacute;lan&ccedil;a hors du tra&icirc;neau avant qu'il
+se f&ucirc;t arr&ecirc;t&eacute;. Il franchit les marches d'un bond. L'ext&eacute;rieur de la
+maison &eacute;tait aussi froid, aussi calme que par le pass&eacute;. Que faisait &agrave;
+ces murs de pierre l'arriv&eacute;e ou le d&eacute;part? Personne dans le vestibule!
+&laquo;Mon Dieu! serait-il arriv&eacute; quelque chose?&raquo; se dit Rostow avec un
+serrement de c&oelig;ur; il s'arr&ecirc;ta une minute, puis reprit sa course dans
+l'escalier aux marches us&eacute;es, qu'il connaissait si bien. &laquo;Et voil&agrave; le
+m&ecirc;me bouton de porte d&eacute;jet&eacute;, dont la malpropret&eacute; aga&ccedil;ait toujours la
+comtesse, et voil&agrave; l'antichambre!&raquo; Elle n'&eacute;tait &eacute;clair&eacute;e dans ce moment
+que par une chandelle.</p>
+
+<p>Le vieux Michel dormait sur une banquette, et Procope, le laquais, cet
+athl&egrave;te d'une force proverbiale qui soulevait l'arri&egrave;re-train d'une
+voiture, tressait dans un coin des chaussures en &eacute;corce. Il se retourna
+au bruit de la porte qui s'ouvrait avec fracas, et sa figure endormie et
+insouciante exprima subitement une joie m&ecirc;l&eacute;e de terreur:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! notre p&egrave;re et les saints archanges! Le jeune comte! s'&eacute;cria-t-il.
+C'est-il possible?&raquo; Et Procope, tremblant d'&eacute;motion, se pr&eacute;cipita vers
+la porte du salon; mais, revenant aussit&ocirc;t sur ses pas, il se jeta sur
+l'&eacute;paule de son ma&icirc;tre et la baisa.</p>
+
+<p>&laquo;Ils se portent tous bien? demanda Rostow, en lui retirant sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit lou&eacute;! Dieu soit lou&eacute;! Ils viennent seulement de finir de
+d&icirc;ner. Laisse-toi donc regarder, Votre Excellence!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, tout va bien?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci, Dieu merci!&raquo;</p>
+
+<p>Rostow, oubliant Denissow et ne voulant pas se laisser devancer par le
+domestique, jeta sa pelisse et entra, en courant sur la pointe des
+pieds, dans la grande salle obscure; les tables de jeux y &eacute;taient &agrave; la
+m&ecirc;me place, et le lustre &eacute;tait toujours envelopp&eacute; dans sa housse. Il
+n'&eacute;tait pas arriv&eacute; au salon qu'un ouragan imp&eacute;tueux s'abattit sur lui
+d'une porte lat&eacute;rale et le couvrit de baisers. Un second, un troisi&egrave;me
+l'envelopp&egrave;rent &agrave; leur tour. Ce ne fut plus qu'embrassements,
+exclamations et larmes de joie. Il ne savait lequel des trois &eacute;tait son
+p&egrave;re, Natacha, ou P&eacute;tia; tous criaient, parlaient et l'embrassaient en
+m&ecirc;me temps, mais il remarqua l'absence de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Et moi qui ne le savais pas?... Nicolouschka... mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave;! C'est bien lui.... Kolia, mon bijou.... Est-il chang&eacute;! Et il
+n'y a pas de lumi&egrave;re! Vite du th&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Mais embrasse-moi donc!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne petite &acirc;me!...&raquo;</p>
+
+<p>Sonia, Natacha, P&eacute;tia, Anna Mikha&iuml;lovna, V&eacute;ra, le vieux comte, tous le
+serraient dans leurs bras &agrave; tour de r&ocirc;le, et les domestiques et les
+filles de chambre, entrant &agrave; la suite les uns es autres, poussaient des
+exclamations. P&eacute;tia se cramponnait &agrave; ses jambes et criait:</p>
+
+<p>&laquo;Et moi donc, et moi donc!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha, apr&egrave;s l'avoir &eacute;touff&eacute; de baisers, avait saisi sa veste et
+sautait comme une ch&egrave;vre, sans changer de place et en poussant des cris
+aigus.</p>
+
+<p>On ne voyait que des yeux brillants de larmes de joie et d'affection, et
+les l&egrave;vres se rapprochaient pour &eacute;changer de nouveaux baisers.</p>
+
+<p>Sonia, rouge comme le koumatch<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, le tenait par la main et fixait sur
+lui un regard rayonnant de bonheur. Elle venait d'avoir seize ans: elle
+&eacute;tait jolie, et l'exaltation du moment doublait encore sa beaut&eacute;. Toute
+haletante, elle ne le quittait pas des yeux et souriait. Il lui r&eacute;pondit
+par un regard plein de reconnaissance; mais on voyait qu'il cherchait,
+qu'il attendait quelqu'un, sa m&egrave;re, qui ne s'&eacute;tait pas encore montr&eacute;e,
+tout &agrave; coup on entendit derri&egrave;re la porte des pas si pr&eacute;cipit&eacute;s,
+rapides, qu'ils ne pouvaient &ecirc;tre que ceux de la comtesse. Tous
+s'&eacute;cart&egrave;rent, et il s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; son cou. Elle tomba dans ses bras en
+sanglotant; sans avoir la force de relever la t&ecirc;te, elle se serrait
+contre lui, sa figure appuy&eacute;e contre les froids brandebourgs de son
+uniforme. Denissow, qui &eacute;tait entr&eacute; sans &ecirc;tre remarqu&eacute;, les regardait et
+s'essuyait les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Vasili Denissow, l'ami de votre fils, dit-il au comte qui regardait
+avec &eacute;tonnement le nouveau venu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je sais, je sais. Tr&egrave;s heureux, dit le comte en l'embrassant.
+Nicolouchka nous l'avait &eacute;crit.... Natacha, V&eacute;ra, le voil&agrave;, c'est
+Denissow!&raquo;</p>
+
+<p>Tous ces visages rayonnants de joie se tourn&egrave;rent aussit&ocirc;t vers la
+personne &eacute;bouriff&eacute;e de Denissow et l'entour&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher petit Denissow!&raquo; dit Natacha, &agrave; laquelle la joie avait
+troubl&eacute; la cervelle, et, s'&eacute;lan&ccedil;ant vers lui, elle l'embrassa.
+Denissow, l&eacute;g&egrave;rement embarrass&eacute;, rougit et, prenant la main de Natacha,
+la baisa galamment.</p>
+
+<p>Sa chambre &eacute;tant pr&eacute;par&eacute;e, on l'y conduisit, pendant que les Rostow se
+groupaient autour de Nicolas dans le grand salon.</p>
+
+<p>La vieille comtesse n'avait pas l&acirc;ch&eacute; la main de son fils, et elle la
+portait &agrave; chaque instant &agrave; ses l&egrave;vres; fr&egrave;res et s&oelig;urs suivaient &agrave;
+l'envi chacun de ses gestes, de ses mots, de ses regards, se disputant &agrave;
+qui serait le plus pr&egrave;s de lui, et s'arrachant la tasse de th&eacute;, le
+mouchoir, la pipe, pour les lui pr&eacute;senter.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re minute du retour de Rostow lui avait fait &eacute;prouver une
+sensation de bonheur si compl&egrave;te, qu'elle lui semblait ne pouvoir plus
+que s'affaiblir, et, dans son &eacute;motion, il en demandait encore et encore.</p>
+
+<p>Le lendemain, il dormit jusqu'&agrave; dix heures du matin.</p>
+
+<p>Dans la pi&egrave;ce voisine, impr&eacute;gn&eacute;e d'une forte odeur de tabac, tra&icirc;naient
+de tous c&ocirc;t&eacute;s des sabres, des gibernes, des havresacs, des malles
+ouvertes, des bottes sales, &agrave; c&ocirc;t&eacute; desquelles se dressaient contre le
+mur d'autres bottes bien cir&eacute;es, avec leurs &eacute;perons. Les domestiques
+portaient des lavabos, de l'eau chaude pour la barbe, et les habits
+qu'ils venaient de brosser.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! Grichka, la pipe! s'&eacute;cria Denissow d'une voix enrou&eacute;e.&mdash;Rostow,
+l&egrave;ve-toi donc!&raquo; Rostow, se frottant les yeux, souleva de dessus son
+chaud oreiller sa chevelure emm&ecirc;l&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Est-il tard?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, il est tard, il est dix heures,&raquo; r&eacute;pondit la voix de
+Natacha. Et l'on entendit derri&egrave;re la porte un fr&ocirc;lement de robes et de
+jupons, fortement empes&eacute;s, qui se m&ecirc;lait aux chuchotements et aux rires
+des jeunes filles, dont on apercevait par l'entreb&acirc;illement les rubans
+bleus, les yeux noirs et les figures joyeuses. C'&eacute;taient Natacha, Sonia
+et P&eacute;tia qui venaient savoir s'il &eacute;tait lev&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Nicolouchka, l&egrave;ve-toi! r&eacute;p&eacute;tait Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite!&raquo;</p>
+
+<p>P&eacute;tia, ayant aper&ccedil;u un sabre, s'en saisit aussit&ocirc;t. Emport&eacute; par l'&eacute;lan
+guerrier que la vue d'un fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, militaire, provoque toujours chez
+les petits gar&ccedil;ons, et oubliant qu'il n'&eacute;tait pas convenable pour ses
+s&oelig;urs de voir des hommes d&eacute;shabill&eacute;s, il ouvrit brusquement la porte:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce ton sabre?&raquo; se mit-il &agrave; crier, pendant que les petites filles
+se jetaient de c&ocirc;t&eacute;. Denissow, &eacute;pouvant&eacute;, cacha aussit&ocirc;t ses pieds velus
+sous la couverture, en appelant des yeux son camarade &agrave; son secours. La
+porte se referma sur P&eacute;tia.</p>
+
+<p>&laquo;Nicolas, dit Natacha, viens ici en robe de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce son sabre ou le v&ocirc;tre?&raquo; demanda P&eacute;tia en s'adressant &agrave;
+Denissow, dont les longues moustaches noires lui inspiraient du respect.</p>
+
+<p>Rostow se chaussa &agrave; la h&acirc;te, endossa sa robe de chambre et passa dans
+l'autre pi&egrave;ce, o&ugrave; il trouva Natacha qui avait mis une de ses bottes &agrave;
+&eacute;perons et glissait son pied dans l'autre. Sonia pirouettait et faisait
+le ballon. Toutes deux, fra&icirc;ches, gaies et anim&eacute;es, portaient de
+nouvelles robes bleues pareilles. Sonia s'enfuit au plus vite, et
+Natacha, s'emparant de son fr&egrave;re, l'emmena pour causer avec lui plus &agrave;
+son aise. Il s'&eacute;tablit alors entre eux un feu roulant de questions et de
+r&eacute;ponses, qui avaient pour objet des bagatelles d'un int&eacute;r&ecirc;t tout
+personnel. Natacha riait &agrave; chaque mot, non de ce qu'il disait, mais
+parce que la joie qui remplissait son &acirc;me ne pouvait se traduire que par
+le rire.</p>
+
+<p>&laquo;Comme c'est bien! c'est parfait!&raquo; r&eacute;p&eacute;tait-elle.</p>
+
+<p>Et Rostow, sous l'influence de ces chaudes effluves de tendresse,
+retrouvait insensiblement ce sourire d'enfant, qui, depuis son d&eacute;part,
+ne s'&eacute;tait pas &eacute;panoui une seule fois sur ses traits.</p>
+
+<p>&laquo;Sais-tu que tu es devenu un homme, un v&eacute;ritable homme?... et je suis si
+fi&egrave;re de t'avoir pour fr&egrave;re!&raquo; Elle lui passa les doigts sur la
+moustache. &laquo;Je voudrais bien savoir comment vous &ecirc;tes, vous autres
+hommes.... Est-ce que vous nous ressemblez? Non, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi Sonia s'est-elle sauv&eacute;e? lui demanda son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est toute une histoire. Comment parleras-tu &agrave; Sonia? La
+tutoieras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais pas, comme cela viendra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, dis-lui: &laquo;vous,&raquo; je t'en prie, et tu sauras apr&egrave;s
+pourquoi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais te le dire: Sonia est mon amie, et une si grande
+amie, que j'ai br&ucirc;l&eacute; mon bras pour elle,&mdash;et, relevant sa manche de
+mousseline, elle laissa voir sur son bras blanc et mince, un peu plus
+bas que l'&eacute;paule, &agrave; l'endroit couvert ordinairement par le haut des
+manches, une tache rouge.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui me suis br&ucirc;l&eacute;e pour lui prouver mon amour. J'ai pris une
+r&egrave;gle rougie au feu et me la suis appliqu&eacute;e l&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;tendu sur le canap&eacute;, garni de coussins, de leur chambre d'&eacute;tude,
+regardant les yeux brillants de Natacha, Rostow s'enfon&ccedil;ait de nouveau
+avec bonheur dans ce monde enfantin, dans ce monde intime de la famille,
+dont les propos n'avaient de sens et de valeur que pour lui, et lui
+faisaient &eacute;prouver une des plus douces jouissances de sa vie; aussi la
+br&ucirc;lure du bras, comme t&eacute;moignage d'affection, lui parut-elle toute
+simple: il le comprenait sans s'en &eacute;tonner.</p>
+
+<p>&laquo;Et bien, et apr&egrave;s? c'est tout?</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes si li&eacute;es, si li&eacute;es, que ceci n'est rien... ce ne sont que
+des folies... nous sommes amies pour toujours! Quand elle aime
+quelqu'un, c'est pour la vie; quant &agrave; moi, je ne la comprends pas,
+j'oublie tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, elle t'aime comme elle m'aime!&raquo; Natacha rougit.&mdash;Tu dois te
+rappeler, tu sais, avant ton d&eacute;part.... Eh bien, elle assure que tu
+oublieras tout cela.... Et elle dit: &laquo;Je l'aimerai, moi, toujours; mais
+lui il faut qu'il soit libre!&raquo; N'est-ce pas que c'est beau et que c'est
+noble, bien noble, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Et Natacha demandait cela avec un tel s&eacute;rieux et avec une telle &eacute;motion,
+qu'on voyait bien qu'elle devait s'&ecirc;tre attendrie plus d'une fois d&eacute;j&agrave;
+sur ce sujet. Rostow r&eacute;fl&eacute;chit quelques secondes.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne reprends pas ma parole, dit-il. Et puis, Sonia est si ravissante,
+qu'il faudrait &ecirc;tre un triple imb&eacute;cile pour refuser un honneur
+pareil....</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'&eacute;cria Natacha. Nous en avons d&eacute;j&agrave; parl&eacute;. Nous &eacute;tions
+s&ucirc;res, vois-tu, que tu r&eacute;pondrais ainsi. Mais cela ne se peut pas, parce
+que, comprends-le bien, si tu te regardes seulement comme li&eacute; par ta
+parole, il en r&eacute;sulte qu'elle a l'air de l'avoir dit expr&egrave;s.... Tu
+l'&eacute;pouseras alors par point d'honneur, et ce ne sera plus du tout la
+m&ecirc;me chose.&raquo;</p>
+
+<p>Rostow ne trouva rien &agrave; redire: Sonia l'avait frapp&eacute; la veille par sa
+beaut&eacute;, et ce matin elle lui avait sembl&eacute; encore plus jolie. Elle avait
+seize ans, elle l'aimait avec passion, et il en &eacute;tait s&ucirc;r! Pourquoi ne
+pas l'aimer d&egrave;s lors, m&ecirc;me en ajournant toute id&eacute;e de mariage? &laquo;J'ai
+encore tant de plaisirs et de jouissances inconnues devant moi! se
+disait-il. Oui, c'est tr&egrave;s bien combin&eacute;, il ne faut pas s'engager.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'est parfait, nous en causerons plus tard, dit-il &agrave; haute voix....
+Mais comme je suis content de te revoir! et toi, es-tu rest&eacute;e fid&egrave;le &agrave;
+Boris?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelle folie! s'&eacute;cria Natacha en riant. Je ne pense, ni &agrave; lui, ni
+&agrave; personne, et je n'en veux rien savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! mais alors....</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Natacha?&mdash;et un sourire &eacute;claira son petit visage. As-tu vu
+Duport, le fameux danseur? Non! Alors tu ne comprendras pas,
+regarde!&mdash;Natacha, arrondissant les bras et levant le coin de sa robe,
+s'&eacute;lan&ccedil;a, se retourna, fit un entrechat, puis deux, et, s'&eacute;levant sur
+les pointes, fit ainsi quelques pas.&mdash;Je me tiens, tu vois, sur mes
+pointes! tu le vois? Eh bien, jamais je ne me marierai, je me ferai
+danseuse. Seulement n'en parle pas!&raquo;</p>
+
+<p>Rostow &eacute;clata d'un rire si joyeux et si franc, que Denissow le lui
+envia, et Natacha ne put s'emp&ecirc;cher de le partager.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'en dis-tu? c'est bien, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! si c'est bien?... Tu ne veux donc plus &eacute;pouser Boris?&raquo;</p>
+
+<p>Elle devint pourpre:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne veux &eacute;pouser personne, et je le lui dirai &agrave; lui-m&ecirc;me, lorsque je
+le verrai.</p>
+
+<p>&mdash;Oui da! dit Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ce sont des folies, continua-t-elle en riant... et ton Denissow,
+est-il bon?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, adieu, habille-toi.... Et il n'est pas effrayant, ton
+Denissow?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi effrayant?... Vaska est un brave gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'appelles Vaska? Comme c'est dr&ocirc;le!... Et il est vraiment bon?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, d&eacute;p&ecirc;che-toi, et viens prendre le th&eacute;... tous ensemble!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha quitta la chambre sur la pointe des pieds comme une v&eacute;ritable
+danseuse, et en souriant comme une petite fille de quinze ans. Rostow se
+rendit bient&ocirc;t au salon, o&ugrave; il trouva Sonia; il rougit et ne sut comment
+l'aborder. Ils s'&eacute;taient embrass&eacute;s la veille dans leur premi&egrave;re
+explosion de joie, mais aujourd'hui ils comprenaient que ce n'&eacute;tait plus
+possible; il sentait poser sur lui le regard interrogateur de sa m&egrave;re et
+de ses s&oelig;urs, qui cherchaient &agrave; pressentir ce qu'il allait faire. Il
+lui baisa la main et lui dit &laquo;vous&raquo;, tandis que leurs yeux, se
+rencontrant, semblaient se tutoyer et s'embrasser avec tendresse; ceux
+de Sonia semblaient implorer son pardon, pour avoir os&eacute; lui rappeler sa
+promesse par l'interm&eacute;diaire de Natacha et le remercier de son amour.
+Lui, de son c&ocirc;t&eacute;, la remerciait de l'avoir d&eacute;gag&eacute; de sa parole et lui
+disait qu'il ne cesserait jamais de l'aimer, parce que la voir c'&eacute;tait
+l'aimer.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; qui est singulier, dit V&eacute;ra, profitant d'un moment de silence
+g&eacute;n&eacute;ral: Sonia et Nicolas se disent &laquo;vous,&raquo; comme des &eacute;trangers.&raquo; Elle
+avait dit juste comme toujours, mais comme toujours aussi elle avait
+parl&eacute; mal &agrave; propos, et chacun, sans en excepter la vieille comtesse, qui
+voyait dans cet amour un obstacle &agrave; un brillant mariage pour son fils,
+rougit d'un air embarrass&eacute;. Denissow entra au m&ecirc;me moment, v&ecirc;tu d'un
+nouvel uniforme, pommad&eacute;, parfum&eacute;, fris&eacute; comme un jour de bataille, et
+son amabilit&eacute; inusit&eacute;e avec les dames causa &agrave; Rostow une profonde
+surprise.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+
+<p>Revenu de l'arm&eacute;e, Nicolas Rostow fut re&ccedil;u, par sa famille, en fils
+ch&eacute;ri, en h&eacute;ros; par sa parent&eacute;, en jeune homme distingu&eacute; et bien &eacute;lev&eacute;;
+par ses connaissances, comme un charmant lieutenant de hussards, danseur
+&eacute;l&eacute;gant et l'un des plus beaux partis de Moscou.</p>
+
+<p>Les Rostow comptaient tout Moscou au nombre de leurs habitu&eacute;s. Le comte,
+qui avait renouvel&eacute; &agrave; la Banque l'engagement de ses terres, &eacute;tait
+compl&egrave;tement &agrave; flot cette ann&eacute;e, et Nicolas, devenu propri&eacute;taire d'un
+superbe trotteur, poussait le genre jusqu'&agrave; porter un pantalon comme
+personne n'en avait encore vu dans la ville, et des bottes &agrave; la mode,
+aux points relev&eacute;es, avec de petits &eacute;perons en argent. Il passait
+gaiement son temps, et &eacute;prouvait ce sentiment du bien-&ecirc;tre retrouv&eacute; que
+l'on ressent si vivement lorsqu'on en a &eacute;t&eacute; longtemps priv&eacute;. Grandi et
+devenu homme &agrave; ses propres yeux, le souvenir de son d&eacute;sespoir, quand il
+avait manqu&eacute; son examen de cat&eacute;chisme, de l'emprunt fait &agrave; Gavrilo
+l'isvostohik, des baisers &eacute;chang&eacute;s en secret avec Sonia, tout cela ne
+lui semblait qu'un enfantillage qui se perdait bien loin derri&egrave;re lui;
+tandis que maintenant il &eacute;tait un lieutenant de hussards avec le dolman
+argent&eacute;, la croix de soldat de Saint-Georges sur la poitrine; il avait
+un beau trotteur qu'il entra&icirc;nait pour les courses de soci&eacute;t&eacute;, en
+compagnie d'amateurs connus, &acirc;g&eacute;s et respectables; il avait li&eacute;
+connaissance avec une dame qui demeurait sur le boulevard et chez
+laquelle il passait ses soir&eacute;es; enfin, il dirigeait la mazurka au bal
+des Arkharow, parlait guerre avec le feld-mar&eacute;chal Kamenski, d&icirc;nait au
+club anglais, et tutoyait un colonel de quarante ans, ami de Denissow.</p>
+
+<p>Comme il n'avait pas vu l'Empereur depuis longtemps, la passion qu'il
+&eacute;prouvait autrefois pour lui s'&eacute;tait affaiblie, mais il aimait &agrave; en
+parler et &agrave; laisser croire que son d&eacute;vouement avait un motif
+inexplicable pour le commun des mortels, tout en partageant, au fond de
+son c&oelig;ur, l'adoration dont Moscou, qui avait d&eacute;cern&eacute; &agrave; l'empereur
+Alexandre le surnom d'&raquo;Ange terrestre&raquo;, entourait son souverain
+bien-aim&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant son court s&eacute;jour dans sa famille, Rostow s'&eacute;tait plut&ocirc;t &eacute;loign&eacute;
+que rapproch&eacute; de Sonia, malgr&eacute; sa beaut&eacute;, ses attraits et l'amour qui
+&eacute;clatait dans toute sa personne. Il passait par cette phase de jeunesse
+o&ugrave; chaque minute est si emplie, que le jeune homme n'a pas le temps de
+penser &agrave; aimer. Il craignait de s'engager, il &eacute;tait jaloux de cette
+ind&eacute;pendance qui pouvait seule lui permettre de r&eacute;aliser tous ses
+d&eacute;sirs, et il se disait &agrave; la vue de Sonia: &laquo;J'en trouverai beaucoup
+comme elle, beaucoup qui me sont encore inconnues! Il sera toujours
+temps d'aimer et de m'en occuper plus tard.&raquo; Il d&eacute;daignait, dans sa
+virilit&eacute;, de vivre au milieu des femmes et faisait mine d'aller &agrave;
+contre-c&oelig;ur au bal et dans le monde; mais les courses, le club anglais,
+les parties fines, Denissow et les visites <i>l&agrave;-bas</i>, c'&eacute;tait autre
+chose, et c'&eacute;tait vraiment l&agrave; ce qui convenait &agrave; un jeune et &eacute;l&eacute;gant
+hussard!</p>
+
+<p>Au commencement de mars, le vieux comte Ilia Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch fut tr&egrave;s
+occup&eacute; des pr&eacute;paratifs d'un d&icirc;ner qu'on donnait au club anglais en
+l'honneur du prince Bagration.</p>
+
+<p>Le comte se promenait en robe de chambre dans la grande salle, donnant
+des ordres &agrave; Ph&eacute;octiste, le c&eacute;l&egrave;bre ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel du club, et lui
+recommandait de se pourvoir de primeurs, de poisson bien frais, de veau
+bien blanc, d'asperges, de concombres, de fraises!... Le comte &eacute;tait
+membre et directeur du club depuis sa fondation. Personne mieux que lui
+ne savait organiser sur une grande &eacute;chelle un banquet solennel, d'autant
+mieux qu'il payait de sa poche le surplus des d&eacute;penses pr&eacute;vues. Le chef
+et le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel recevaient avec une satisfaction &eacute;vidente les
+instructions du comte, sachant par exp&eacute;rience ce que leur rapporterait
+un d&icirc;ner de plusieurs milliers de roubles.</p>
+
+<p>&laquo;Rappelle-toi bien, n'oublie pas les cr&ecirc;tes, les cr&ecirc;tes dans le potage &agrave;
+la tortue.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra donc trois plats froids? demanda le cuisinier.</p>
+
+<p>&mdash;Il me para&icirc;t difficile qu'il y en ait moins, r&eacute;pondit le comte apr&egrave;s
+un moment de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra donc acheter les grands sterlets? demanda le ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! Que faire d'ailleurs, puisqu'on ne c&egrave;de pas sur le
+prix.... Ah! mon Dieu, mon Dieu, et moi qui allait oublier une seconde
+entr&eacute;e! O&ugrave; est ma t&ecirc;te? mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; me procurerai-je des fleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Mitenka! Mitenka! va-t'en au grand galop &agrave; ma &laquo;datcha&raquo; s'&eacute;cria le
+comte en s'adressant &agrave; son intendant. Donne l'ordre &agrave; Maxime, le
+jardinier, d'employer &agrave; la corv&eacute;e pour m'amener tout ce qu'il y a dans
+mes orangeries. Il faut que deux cents orangers soient ici vendredi.
+Qu'on les emballe bien et qu'on les recouvre de feutre!&raquo;</p>
+
+<p>Ses dispositions achev&eacute;es, il se disposait &agrave; aller retrouver &laquo;sa petite
+comtesse&raquo; et &agrave; se reposer un peu chez elle, lorsque se souvenant de
+diff&eacute;rentes recommandations qu'il avait oubli&eacute;es, il fit appeler de
+nouveau le ma&icirc;tre queux et le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, et recommen&ccedil;a ses
+explications. La porte s'ouvrit, et le jeune comte entra d'un pas l&eacute;ger
+et assur&eacute;, en faisant sonner ses &eacute;perons. Les bons r&eacute;sultats d'une vie
+tranquille et heureuse se lisaient sur son teint repos&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon gar&ccedil;on, la t&ecirc;te me tourne, dit le vieux comte un peu honteux de
+ses graves occupations; allons, aide-moi, il faudra avoir les chanteurs
+de r&eacute;giment, il y aura aussi un orchestre... et les boh&eacute;miens? qu'en
+penses-tu? Vous les aimez vous autres militaires?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, cher p&egrave;re, je parie que le prince Bagration quand il se
+pr&eacute;parait &agrave; la bataille de Sch&ouml;ngraben, &eacute;tait moins affair&eacute; que vous
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Essayes-en, je te le conseille,&raquo; dit le vieux comte avec une feinte
+col&egrave;re, et se retournant vers le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, qui les examinait tour
+&agrave; tour avec une bonhomie intelligente: &laquo;Voil&agrave; la jeunesse, Ph&eacute;octiste;
+elle se moque de nous autres vieux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, Excellence; elle ne demande qu'&agrave; bien boire et &agrave; bien
+manger; quant aux appr&ecirc;ts et au service &ccedil;a lui est bien &eacute;gal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, c'est &ccedil;a,&raquo; s'&eacute;cria le comte, et, empoignant les deux mains
+de son fils: &laquo;Je te tiens, polisson, et tu vas me faire le plaisir de
+prendre mon tra&icirc;neau &agrave; deux chevaux et d'aller chez Besoukhow lui
+demander de ma part des fraises et des ananas. Il n'y en a que chez lui.
+S'il n'y est pas, va les demander aux princesses, puis tu iras au
+Rasgoula&iuml;. Ipatka, le cocher, conna&icirc;t le chemin; tu y trouveras
+Illiouchka le boh&eacute;mien, celui qui dansait en casaquin blanc chez le
+comte Orlow, et tu l'am&egrave;neras ici.</p>
+
+<p>&mdash;Avec les boh&eacute;miennes? ajouta Nicolas en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons!&raquo; dit son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le vieux comte en &eacute;tait l&agrave; de ses recommandations, lorsque Anna
+Mikha&iuml;lovna, qui, selon son habitude, &eacute;tait entr&eacute;e &agrave; pas de loup, parut
+subitement aupr&egrave;s d'eux, avec cet air affair&eacute; et m&ecirc;l&eacute; de fausse humilit&eacute;
+chr&eacute;tienne qui lui &eacute;tait habituel. Le comte, surpris en robe de chambre,
+ce qui du reste lui arrivait tous les jours, se confondit en excuses.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est rien, cher comte, dit-elle, en fermant doucement les yeux.
+Quant &agrave; votre commission, c'est moi qui la ferai. Le jeune Besoukhow
+vient d'arriver, et nous en obtiendrons tout ce dont vous avez besoin.
+Il faut que je le voie. Il m'a envoy&eacute; une lettre de Boris, qui, Dieu
+merci, est attach&eacute; &agrave; l'&eacute;tat-major.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte, enchant&eacute; de son obligeance, lui fit atteler sa petite voiture.</p>
+
+<p>&laquo;Vous lui direz de venir; je l'inscrirai. Est-il avec sa femme?&raquo;</p>
+
+<p>Anna Mikha&iuml;lovna leva les yeux au ciel, et son visage exprima une
+profonde douleur.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon ami, il est bien malheureux, et, si ce qu'on dit est vrai,
+c'est affreux, mais qui pouvait le pr&eacute;voir? C'est une &acirc;me si belle et
+si noble que ce jeune Besoukhow! Ah! oui, je le plains de tout c&oelig;ur, et
+je ferai tout ce qui me sera humainement possible pour le consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'y a-t-il donc? demand&egrave;rent &agrave; la fois le p&egrave;re et le fils.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez, n'est-ce pas? Dologhow, le fils de Marie Ivanovna,
+dit Anna Mikha&iuml;lovna en soupirant et en parlant &agrave; mi-voix et &agrave; mots
+couverts, comme si elle craignait de se compromettre. Eh bien... c'est
+&laquo;lui&raquo; qui l'a prot&eacute;g&eacute;, qui l'a invit&eacute; &agrave; venir chez &laquo;lui&raquo; &agrave; P&eacute;tersbourg,
+et maintenant &laquo;elle&raquo;, elle est arriv&eacute;e ici, avec cette t&ecirc;te &agrave; l'envers &agrave;
+sa suite, et le pauvre Pierre est, dit-on, ab&icirc;m&eacute; de douleur.&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; tout son d&eacute;sir de t&eacute;moigner sa sympathie pour le jeune comte, les
+intonations et les demi-sourires d'Anna Mikha&iuml;lovna en laissaient percer
+une plus vive encore peut-&ecirc;tre pour cette &laquo;t&ecirc;te &agrave; l'envers&raquo;, comme elle
+appelait Dologhow.</p>
+
+<p>&laquo;Tout cela est bel et bon, mais il faut qu'il vienne au club... cela le
+distraira. Ce sera un banquet monstre!&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain, 3 mars, &agrave; deux heures de l'apr&egrave;s-midi, deux cent cinquante
+membres du club anglais et cinquante invit&eacute;s attendaient pour d&icirc;ner leur
+h&ocirc;te illustre, le prince Bagration, le h&eacute;ros de la campagne d'Autriche.</p>
+
+<p>La nouvelle de la bataille d'Austerlitz avait frapp&eacute; Moscou de stupeur.
+Jusqu'&agrave; ce moment, la victoire avait &eacute;t&eacute; si fid&egrave;le aux Russes que la
+nouvelle d'une d&eacute;faite ne rencontra que des incr&eacute;dules, et l'on essaya
+de l'attribuer &agrave; des causes extraordinaires. Lorsque dans le courant du
+mois de d&eacute;cembre le fait fut devenu incontestable, on avait l'air, au
+club anglais, o&ugrave; se r&eacute;unissaient toute l'aristocratie de la ville et
+tous les hauts dignitaires les mieux inform&eacute;s, de s'&ecirc;tre donn&eacute; le mot
+pour ne faire aucune allusion ni &agrave; la guerre ni &agrave; la derni&egrave;re bataille.
+Les personnages influents, qui donnaient d'habitude le ton aux
+conversations, tels que le comte Rostopchine, le prince Youry
+Vladimirovitch Dolgoroukow, Valou&iuml;ew, le comte Markow, le prince
+Viazemsky, ne se montraient pas au club, mais se voyaient en petit
+comit&eacute;, et les Moscovites, habitu&eacute;s d'ordinaire, comme le comte Rostow,
+&agrave; n'exprimer d'autre opinion que celle d'autrui, &eacute;taient rest&eacute;s quelque
+temps sans guide et sans donn&eacute;es pr&eacute;cises sur la marche de la guerre.
+Sentant instinctivement que les nouvelles &eacute;taient mauvaises et qu'il
+&eacute;tait difficile de s'en rendre exactement compte, ils gardaient un
+silence prudent. Les gros bonnets, semblables au jury qui sort de la
+salle des d&eacute;lib&eacute;rations, rentr&egrave;rent au club et donn&egrave;rent leur avis; tout
+redevint pour eux d'une clart&eacute; in&eacute;luctable, et ils d&eacute;couvrirent &agrave;
+l'instant mille et une raisons pour expliquer &agrave; leur fa&ccedil;on cette
+catastrophe incroyable, inadmissible: la d&eacute;route des Russes. &Agrave; partir
+de ce moment, on ne fit plus, dans tous les coins de Moscou, que broder
+sur le m&ecirc;me th&egrave;me, qui &eacute;tait invariablement la mauvaise fourniture des
+vivres, la trahison des Autrichiens, du Polonais Prsczebichewsky, du
+Fran&ccedil;ais Langeron, l'incapacit&eacute; de Koutouzow, et (bien bas, bien bas) la
+jeunesse, l'inexp&eacute;rience et la confiance mal plac&eacute;e de l'Empereur. En
+revanche, on &eacute;tait unanime pour dire que nos troupes avaient accompli
+des prodiges de valeur: soldats, officiers, g&eacute;n&eacute;raux, tous avaient &eacute;t&eacute;
+h&eacute;ro&iuml;ques. Mais le h&eacute;ros des h&eacute;ros &eacute;tait le prince Bagration, qui
+s'&eacute;tait couvert de gloire &agrave; Sch&ouml;ngraben et &agrave; Austerlitz, o&ugrave; seul il
+avait su conserver sa colonne en bon ordre, tout en se repliant avec
+elle et en d&eacute;fendant pas &agrave; pas sa retraite contre un ennemi deux fois
+plus nombreux. Son manque de parent&eacute; &agrave; Moscou, o&ugrave; il &eacute;tait &eacute;tranger, y
+avait singuli&egrave;rement facilit&eacute; sa promotion au titre de h&eacute;ros. On saluait
+en lui le simple soldat de fortune, le soldat sans protections, sans
+intrigues, qui ne songe qu'&agrave; se battre pour son pays, et dont le nom se
+rattachait du reste aux souvenirs de la campagne d'Italie et de
+Souvarow. La malveillance et la d&eacute;sapprobation que Koutouzow avait
+accumul&eacute;es sur sa t&ecirc;te s'accentuaient plus vivement encore par le
+contraste des honneurs rendus &agrave; Bagration, &laquo;qu'il aurait fallu inventer
+s'il n'avait pas exist&eacute;,&raquo; comme avait dit un jour ce mauvais plaisant de
+Schinchine, en parodiant les paroles de Voltaire. On ne parlait de
+Koutouzow que pour le bl&acirc;mer et l'accuser d'&ecirc;tre une girouette de cour
+et un vieux satyre.</p>
+
+<p>Tout Moscou r&eacute;p&eacute;tait les paroles du prince Dolgoroukow: &laquo;&Agrave; force de
+forger, on devient forgeron,&raquo; en se consolant de la d&eacute;faite actuelle par
+le souvenir des victoires pass&eacute;es, et les aphorismes de Rostopchine, qui
+disait &agrave; qui voulait l'entendre que &laquo;le soldat fran&ccedil;ais avait besoin
+d'&ecirc;tre excit&eacute; &agrave; la bataille par des phrases ronflantes; qu'il fallait &agrave;
+l'Allemand une logique serr&eacute;e pour le convaincre qu'il &eacute;tait plus
+dangereux de fuir que de marcher &agrave; l'ennemi, et que, quant au Russe, on
+&eacute;tait oblig&eacute; de le retenir et de le supplier de se mod&eacute;rer.&raquo;</p>
+
+<p>Chaque jour, on citait de nouveaux traits de courage accomplis &agrave;
+Austerlitz par nos soldats et par nos officiers: celui-ci avait sauv&eacute; un
+drapeau, celui-l&agrave; avait tu&eacute; cinq fran&ccedil;ais, cet autre avait pris cinq
+canons. Berg n'&eacute;tait pas oubli&eacute;, et, ceux m&ecirc;mes qui ne le connaissaient
+pas racontaient que, bless&eacute; &agrave; la main droite, il avait pris son &eacute;p&eacute;e de
+la main gauche et avait bravement continu&eacute; sa marche en avant. Quant &agrave;
+Bolkonsky, personne n'en disait mot; ses plus proches parents
+regrettaient seuls sa mort pr&eacute;matur&eacute;e et plaignaient sa jeune femme
+enceinte et son original de p&egrave;re.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Le 3 mars, de nombreuses voix, pareilles &agrave; un essaim d'abeilles
+printani&egrave;res, bourdonnaient dans les chambres du club anglais. Les
+membres du club et les invit&eacute;s, les uns en uniforme, les autres en frac,
+quelques-uns m&ecirc;me en habit &agrave; la fran&ccedil;aise, allaient et venaient,
+s'asseyaient, se relevaient et se formaient en groupes anim&eacute;s. Les
+laquais poudr&eacute;s, en bas de soie et en culotte courte, se tenaient deux
+par deux &agrave; chaque porte, tout pr&ecirc;ts &agrave; faire leur service. La majorit&eacute; de
+cette r&eacute;union &eacute;tait compos&eacute;e d'hommes &acirc;g&eacute;s, d'un ext&eacute;rieur respectable,
+avec des figures satisfaites, de gros doigts, des gestes et des
+inflexions de voix assur&eacute;es. Cette cat&eacute;gorie de membres avait ses places
+habituelles, r&eacute;serv&eacute;es &agrave; l'avance, et se r&eacute;unissait en petit comit&eacute;
+intime. La minorit&eacute; se composait d'invit&eacute;s pris au hasard, et surtout de
+jeunes gens, parmi lesquels se trouvaient Nesvitsky, ancien membre du
+club, Denissow, Rostow, Dologhow, redevenu officier du r&eacute;giment de
+S&eacute;m&eacute;novsky, et plusieurs autres. Cette jeunesse semblait faire
+profession d'une d&eacute;f&eacute;rence l&eacute;g&egrave;rement d&eacute;daigneuse envers la g&eacute;n&eacute;ration
+des vieux et leur dire: &laquo;Nous sommes tout dispos&eacute;s &agrave; vous respecter,
+mais rappelez-vous que l'avenir est &agrave; nous.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre, qui, pour complaire &agrave; sa femme, avait laiss&eacute; pousser ses
+cheveux, &ocirc;t&eacute; ses lunettes, et s'habillait &agrave; la derni&egrave;re mode, promenait
+sa tristesse et son ennui d'une salle &agrave; l'autre. L&agrave;, comme ailleurs, il
+&eacute;tait entour&eacute; de gens qui adoraient en lui le veau d'or, et auxquels,
+habitu&eacute; qu'il &eacute;tait &agrave; leur encens, il ne r&eacute;pondait qu'avec une
+distraction m&eacute;prisante. Par son &acirc;ge, il appartenait &agrave; la jeunesse, mais
+par sa fortune et ses relations il faisait partie de la soci&eacute;t&eacute; des
+hommes &acirc;g&eacute;s et influents et passait indiff&eacute;remment des uns aux autres.</p>
+
+<p>La conversation des vieux les plus marquants, tels que Rostopchine,
+Valou&iuml;ew et Narischkine, attirait sur eux l'attention de membres plus ou
+moins connus du club, qui s'en approchaient pour les &eacute;couter
+religieusement. Rostopchine racontait comment les Russes, refoul&eacute;s par
+les fuyards autrichiens, avaient d&ucirc; se frayer un chemin au milieu d'eux
+en les chargeant &agrave; la ba&iuml;onnette; Valou&iuml;ew expliquait &agrave; ses voisins,
+sous le sceau du secret, que l'envoi d'Ouvarow &agrave; Moscou n'avait d'autre
+but que de conna&icirc;tre l'opinion des Moscovites sur la bataille
+d'Austerlitz, tandis que Narischkine rappelait l'anecdote de Souvorow,
+se mettant &agrave; faire &laquo;cocorico&raquo; en pleine s&eacute;ance du conseil de guerre
+autrichien, pour toute r&eacute;ponse &agrave; l'ineptie de ses membres. Schinchine,
+qui cherchait toujours l'occasion de lancer une plaisanterie, ajouta
+avec tristesse que Koutouzow n'avait m&ecirc;me pas su apprendre de Souvorow &agrave;
+faire &laquo;cocorico&raquo;; mais le regard s&eacute;v&egrave;re des vieux lui fit comprendre
+qu'il &eacute;tait inconvenant de s'exprimer ainsi ce jour-l&agrave; sur Koutouzow.</p>
+
+<p>Le comte Rostow allait de la salle &agrave; manger au salon et du salon &agrave; la
+salle &agrave; manger, d'un air affair&eacute; et inquiet, saluant indiff&eacute;remment,
+avec sa bonhomie habituelle, les grands et les petits, cherchant parfois
+du regard ce beau gar&ccedil;on qui &eacute;tait son fils et lui adressant de joyeux
+clignements d'yeux. Nicolas, debout pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, causait avec
+Dologhow, dont il avait fait r&eacute;cemment la connaissance et qu'il
+appr&eacute;ciait beaucoup. Le vieux comte s'approcha pour serrer la main &agrave; ce
+dernier.</p>
+
+<p>&laquo;Vous viendrez nous voir, n'est-ce pas? puisque vous connaissez mon
+guerrier et que vous &ecirc;tes deux h&eacute;ros de l&agrave;-bas!... Ah! Vassili
+Ignatie&iuml;tch... bonjour, mon vieux!...&raquo;</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car un laquais, tout
+essouffl&eacute; et tout effar&eacute;, annon&ccedil;a:</p>
+
+<p>&laquo;Il est arriv&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Des coups de sonnette retentirent sur l'escalier, les directeurs
+s'&eacute;lanc&egrave;rent, et les diff&eacute;rents membres du club, dispers&eacute;s dans tous les
+coins comme des grains de bl&eacute; sur le van, se r&eacute;unirent, se mass&egrave;rent et
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; la porte du grand salon.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, Bagration parut &agrave; l'entr&eacute;e de cette pi&egrave;ce. Il &eacute;tait
+sans &eacute;p&eacute;e et sans tricorne. Selon l'usage du club, il les avait d&eacute;pos&eacute;s
+dans le vestibule. Il portait un uniforme neuf, d&eacute;cor&eacute; d'ordres
+&eacute;trangers et russes, avec la croix de Saint-Georges sur la poitrine, et
+n'avait plus le bonnet fourr&eacute; et le fouet de cosaque en bandouli&egrave;re,
+comme Rostow l'avait vu la veille d'Austerlitz. Il avait fait couper un
+peu ses cheveux et ses favoris, ce qui le changeait &agrave; son d&eacute;savantage.
+Son air endimanch&eacute;, peu en rapport avec ses traits m&acirc;les et d&eacute;cid&eacute;s,
+donnait &agrave; sa physionomie une expression tant soit peu comique. B&eacute;klechow
+et F&eacute;dor P&eacute;trovitch Ouvarow, arriv&eacute;s en m&ecirc;me temps que lui, s'arr&ecirc;t&egrave;rent
+&agrave; la porte pour laisser passer l'h&ocirc;te illustre, qui, confus de leur
+politesse, s'arr&ecirc;ta un moment, et, apr&egrave;s un &eacute;change de phrases banales,
+se d&eacute;cida enfin &agrave; passer le premier. Rien qu'&agrave; voir la gaucherie de ses
+mouvements et la fa&ccedil;on dont il glissait sur le parquet d'un air
+embarrass&eacute;, on sentait qu'il lui &eacute;tait mille fois plus habituel et plus
+facile de traverser un champ labour&eacute;, sous une pluie de balles, comme il
+l'avait fait &agrave; Sch&ouml;ngraben, &agrave; la t&ecirc;te du r&eacute;giment de Koursk. Les
+directeurs, qui s'&eacute;taient avanc&eacute;s au-devant de lui, lui exprim&egrave;rent en
+peu de mots la joie que tous ressentaient &agrave; le recevoir, et, sans
+attendre sa r&eacute;ponse, l'entour&egrave;rent &agrave; l'envi et s'en empar&egrave;rent pour le
+conduire &agrave; la porte du salon, dont la foule, qui s'y &eacute;tait press&eacute;e,
+rendait l'acc&egrave;s presque impossible; chacun en effet essayait
+d'apercevoir Bagration par-dessus l'&eacute;paule de son voisin, comme s'il
+s'&eacute;tait agi d'une b&ecirc;te curieuse! Le comte Rostow, tout en jouant des
+coudes et r&eacute;p&eacute;tant: &laquo;Je vous en prie, mon cher, laissez, laissez
+passer!&raquo; fraya le chemin au nouvel arrivant jusqu'au grand divan o&ugrave; il
+parvint enfin &agrave; le faire asseoir. Les gros bonnets du club form&egrave;rent
+aussit&ocirc;t le cercle autour de lui, pendant que le vieux comte se glissait
+hors de la chambre, pour revenir un instant apr&egrave;s, en compagnie des
+autres directeurs, offrir &agrave; Bagration une ode compos&eacute;e en son honneur et
+d&eacute;pos&eacute;e sur un immense plat d'argent.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de ce plat, Bagration jeta autour de lui des regards inquiets,
+comme s'il cherchait un secours invisible; mais, se soumettant &agrave; ce
+qu'il ne pouvait &eacute;viter et se sentant &agrave; la merci de tous ces yeux
+braqu&eacute;s sur lui, il saisit vivement le plat des deux mains, non sans
+jeter un coup d'&oelig;il de reproche au comte, qui le lui tendait avec un
+air de profonde d&eacute;f&eacute;rence. Heureusement, un membre du club lui vint en
+aide, en lui retirant obligeamment le plat, qu'il semblait ne plus
+vouloir l&acirc;cher, et en recommandant les vers &agrave; son attention. &laquo;Puisqu'il
+le faut!&raquo; avait-il l'air de dire, en prenant le rouleau de papier, et,
+le regardant de ses yeux fatigu&eacute;s, il en commen&ccedil;a la lecture d'un air
+s&eacute;rieux et concentr&eacute;.</p>
+
+<p>L'auteur des vers lui offrit de les lire lui-m&ecirc;me, et le prince
+Bagration, r&eacute;sign&eacute;, pencha la t&ecirc;te et &eacute;couta.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&laquo;Sois la gloire du si&egrave;cle d'Alexandre,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sois le bouclier de Titus sur le tr&ocirc;ne,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Agrave; la fois homme de bien et guerrier redoutable.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>De la patrie sois le rempart,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Comme tu es C&eacute;sar sur le champ de bataille!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>C'en est fait, l'heureux Napol&eacute;on</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sait aujourd'hui ce qu'est Bagration,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et n'osera plus se mesurer avec les Achilles russes!...&raquo;</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Il n'avait pas achev&eacute; sa p&eacute;riode que le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel annon&ccedil;a d'une
+voix retentissante:</p>
+
+<p>&laquo;Le d&icirc;ner est servi!&raquo;</p>
+
+<p>Les portes s'ouvrirent, et l'on entendit dans la salle &agrave; manger les sons
+de l'orchestre qui jouait la fameuse polonaise: <i>Qu'il &eacute;clate le
+tonnerre des victoires, et que le Russe, vaillant se r&eacute;jouisse!</i></p>
+
+<p>Le comte Rostow, impatient&eacute; contre le malencontreux auteur, s'avan&ccedil;a
+vers Bagration et lui fit un profond salut. Comme, pour le moment, le
+d&icirc;ner &eacute;tait plus int&eacute;ressant que la po&eacute;sie, tous se lev&egrave;rent, et se
+rendirent, Bagration en t&ecirc;te, dans la salle &agrave; manger. L'illustre g&eacute;n&eacute;ral
+occupait la place d'honneur entre B&eacute;klechow et Narischkine, ayant tous
+deux le pr&eacute;nom d'Alexandre, ce qui &eacute;tait une allusion d&eacute;licate au nom
+m&ecirc;me de l'Empereur. Trois cents personnes s'assirent &agrave; cette longue
+table, selon leur rang et leurs dignit&eacute;s, les plus notables &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+l'h&ocirc;te qu'on f&ecirc;tait.</p>
+
+<p>Un peu avant le d&icirc;ner, le comte Ilia Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch lui avait pr&eacute;sent&eacute; son
+fils, et il regardait autour de lui avec une orgueilleuse satisfaction,
+pendant que Bagration, qui avait reconnu Nicolas, lui balbutiait
+quelques mots inintelligibles.</p>
+
+<p>Denissow, Rostow et Dologhow avaient pris place au milieu de la table,
+en face de Pierre et de Nesvitsky. Le vieux comte, assis vis-&agrave;-vis de
+Bagration, faisait, avec les autres directeurs, les honneurs du d&icirc;ner,
+et ils repr&eacute;sentaient en leurs personnes la bienveillante hospitalit&eacute; de
+Moscou.</p>
+
+<p>Toute la peine que s'&eacute;tait donn&eacute;e le comte &eacute;tait couronn&eacute;e de succ&egrave;s.
+Bien que les deux d&icirc;ners, le d&icirc;ner gras et le d&icirc;ner maigre, fussent tous
+deux exquis et admirablement r&eacute;ussis, il ne cessa, jusqu'&agrave; la fin du
+repas, d'&eacute;prouver un inqui&eacute;tude involontaire qui se traduisait, &agrave;
+l'apparition de chaque nouveau plat, par un signe au sommelier ou un mot
+&agrave; l'oreille du laquais plac&eacute; debout derri&egrave;re lui. Le gigantesque
+sterlet, dont la vue le fit rougir d'une modeste fiert&eacute;, venait &agrave; peine
+de faire son entr&eacute;e, que les bouteilles furent d&eacute;bouch&eacute;es sur toute la
+ligne, et le champagne coula &agrave; flots dans les verres. Lorsque l'&eacute;motion
+produite par le poisson fut un peu calm&eacute;e, le comte Ilia Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch se
+concerta avec les autres directeurs.</p>
+
+<p>&laquo;Il est temps, leur dit-il, de porter la premi&egrave;re sant&eacute;, car il y en
+aura beaucoup!...&raquo;</p>
+
+<p>Et il se leva, le verre &agrave; la main. On se tut pour &eacute;couter ce qu'il
+allait dire:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la sant&eacute; de Sa Majest&eacute; l'Empereur!&raquo; s'&eacute;cria-t-il, les yeux humides de
+larmes de joie et d'enthousiasme, et l'orchestre &eacute;clata en fanfares. On
+se leva, on cria hourra! Bagration r&eacute;pondit par un hourra aussi &eacute;clatant
+que celui qu'il avait pouss&eacute; &agrave; Sch&ouml;ngraben, et la voix de Rostow se fit
+entendre au-dessus des voix des trois cents autres convives. &Eacute;mu, sur le
+point de pleurer, il ne cessait de r&eacute;p&eacute;ter: &laquo;&Agrave; la sant&eacute; de Sa Majest&eacute;
+l'Empereur!&raquo; et, vidant son verre d'un trait, il le jeta sur le parquet.
+Plusieurs suivirent son exemple et les cris retentirent de plus belle.
+Lorsqu'enfin le silence se r&eacute;tablit, les domestiques ramass&egrave;rent les
+cristaux bris&eacute;s, et chacun se rassit, heureux du bruit qu'il avait fait.
+Le comte Ilia Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch, jetant un regard sur la liste pos&eacute;e &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de son assiette, se releva et porta la sant&eacute; du h&eacute;ros de notre derni&egrave;re
+campagne, le prince Pierre Ivanovitch Bagration! De nouveau ses yeux se
+remplirent de larmes, et de nouveau un hourra r&eacute;p&eacute;t&eacute; par trois cents
+voix r&eacute;pondit &agrave; son toast; mais, au lieu de l'orchestre, ce fut cette
+fois un ch&oelig;ur de chanteurs qui entonna la cantate compos&eacute;e par Paul
+Ivanovitch Koutouzow:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&laquo;Les Russes ne connaissent pas d'obstacles,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>De la victoire leur valeur est le gage,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Car nous avons des Bagration,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et les ennemis sont &agrave; nos pieds, etc.&raquo;</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Les chants avaient &agrave; peine cess&eacute;, qu'on reprit la kyrielle des toasts.</p>
+
+<p>Le vieux comte continuait &agrave; s'attendrir; on brisait de plus en plus les
+assiettes et les verres, et on criait &agrave; en perdre la voix. On avait bu &agrave;
+la sant&eacute; de B&eacute;klechow, de Narischkine, d'Ouvarow, de Dolgoroukow,
+d'Apraxine, de Valou&iuml;ew, &agrave; la sant&eacute; des directeurs, des membres du club,
+des invit&eacute;s, et enfin &agrave; celle de l'organisateur du d&icirc;ner, le comte Ilia
+Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch, qui, d&egrave;s les premiers mots de ce toast, vaincu par son
+&eacute;motion, tira son mouchoir, y cacha sa figure et fondit compl&egrave;tement en
+larmes.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Pierre buvait et mangeait beaucoup, avec son avidit&eacute; habituelle. Mais,
+ce jour-l&agrave;, silencieux, morose et abattu, il regardait d'un air distrait
+autour de lui et semblait ne rien entendre. Rien qu'&agrave; le voir ainsi
+pr&eacute;occup&eacute;, ses amis devinaient sans peine qu'il &eacute;tait absorb&eacute; par
+quelque question accablante et insoluble.</p>
+
+<p>Cette question, qui tourmentait &agrave; la fois son c&oelig;ur et son esprit,
+c'&eacute;taient les allusions de la princesse Catherine, sa cousine, au sujet
+de l'intimit&eacute; de Dologhow avec sa femme.</p>
+
+<p>Le matin m&ecirc;me, il avait re&ccedil;u une lettre anonyme &eacute;crite sur le ton de
+grossi&egrave;re raillerie propre &agrave; ce genre de lettres, dans laquelle on lui
+disait que ses lunettes lui &eacute;taient bien inutiles, puisque la liaison de
+sa femme et de Dologhow n'&eacute;tait un myst&egrave;re que pour lui seul. Il n'avait
+ajout&eacute; foi ni &agrave; la lettre ni aux allusions de sa cousine; mais la vue de
+Dologhow, assis en face de lui, lui causait un invincible malaise.
+Chaque fois que ses beaux yeux impudents rencontraient ceux de Pierre,
+ils faisaient na&icirc;tre dans l'&acirc;me de ce dernier un sentiment effroyable,
+monstrueux, et il se d&eacute;tournait brusquement. En se rappelant le pass&eacute;
+que l'on pr&ecirc;tait &agrave; H&eacute;l&egrave;ne et ses relations actuelles avec Dologhow, il
+comprenait qu'il aurait pu y avoir quelque chose de vrai dans la lettre
+anonyme, s'il ne s'&eacute;tait pas agi de sa femme. Pierre se rappela
+involontairement la premi&egrave;re visite de Dologhow, et comment, en souvenir
+de leurs anciennes folies, il lui avait pr&ecirc;t&eacute; de l'argent, comment il
+l'avait install&eacute; dans sa maison, comment H&eacute;l&egrave;ne, sans se d&eacute;partir de son
+&eacute;ternel sourire, lui avait exprim&eacute; son ennui de cet arrangement, et
+comment Dologhow, qui ne cessait de lui vanter avec cynisme la beaut&eacute; de
+sa femme, ne les avait plus quitt&eacute;s d'une semelle depuis ce jour-l&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;Il est tr&egrave;s beau, c'est vrai, se disait Pierre... et je sais qu'il
+&eacute;prouverait une jouissance toute particuli&egrave;re &agrave; d&eacute;shonorer mon nom, &agrave; se
+jouer de moi, pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; cause des services que je lui ai rendus;
+oui, je comprends combien il trouverait, piquant de me tromper de la
+sorte, mais je n'y crois pas, je n'ai pas le droit d'y croire!&raquo;</p>
+
+<p>Il avait souvent &eacute;t&eacute; frapp&eacute; de l'expression m&eacute;chante de, la figure de
+Dologhow, comme le jour o&ugrave; ils avaient jet&eacute; &agrave; l'eau l'ours et l'officier
+de police, ou bien lorsqu'il provoquait quelqu'un sans raison, ou qu'il
+tuait d'un coup de pistolet le cheval d'un isvostchik, et aujourd'hui,
+lorsque leurs yeux se rencontraient, il retrouvait dans son regard cette
+m&ecirc;me expression. &laquo;Oui, c'est un bretteur; tuer un homme est le dernier
+de ses soucis; il se dit que chacun a peur de lui, et moi tout le
+premier... et cela doit lui faire plaisir.... Et au fond c'est vrai....
+J'ai peur de lui!&raquo; Ainsi pensait Pierre, pendant que Rostow
+s'entretenait gaiement avec ses deux amis, Denissow et Dologhow, dont
+l'un &eacute;tait un brave hussard et l'autre un franc vaurien. Leur bruyant
+trio faisait un singulier contraste avec la personne massive, s&eacute;rieuse
+et pr&eacute;occup&eacute;e de Pierre, pour lequel Rostow d'ailleurs n'avait pas de
+sympathie: primo, c'&eacute;tait un p&eacute;kin millionnaire, le mari d'une beaut&eacute; &agrave;
+la mode, et une poule mouill&eacute;e, trois crimes irr&eacute;missibles &agrave; ses yeux de
+hussard; secundo, Pierre, distrait et pensif, ne lui avait pas rendu son
+salut, et lorsqu'on avait port&eacute; la sant&eacute; de l'Empereur, ab&icirc;m&eacute; dans ses
+r&eacute;flexions, Pierre ne s'&eacute;tait pas lev&eacute;!</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, et vous? lui cria Rostow irrit&eacute; de plus en plus.
+N'entendez-vous pas? &Agrave; la sant&eacute; de l'Empereur!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre soupira, se leva avec r&eacute;signation, vida son verre, et quand tout
+le monde fut rassis, il s'adressa &agrave; Rostow avec son bon sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, et moi qui ne vous avais pas reconnu!&raquo;</p>
+
+<p>Rostow, qui s'&eacute;gosillait &agrave; crier hourra! n'entendit m&ecirc;me pas.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, tu ne renouvelles pas connaissance? dit Dologhow.</p>
+
+<p>&mdash;Que le bon Dieu le b&eacute;nisse, cet imb&eacute;cile! r&eacute;pondit Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut soigner les maris des jolies femmes,&raquo; lui dit &agrave; demi-voix
+Denissow.</p>
+
+<p>Pierre devinait qu'ils parlaient de lui, mais il ne pouvait les
+entendre. Cependant il rougit et se d&eacute;tourna.</p>
+
+<p>&laquo;Et maintenant, buvons &agrave; la sant&eacute; des jolies femmes! dit Dologhow d'un
+air moiti&eacute; s&eacute;rieux et moiti&eacute; souriant.... P&eacute;troucha!... &Agrave; la sant&eacute; des
+jolies femmes et de leurs amants!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre, les yeux baiss&eacute;s, buvait sans regarder Dologhow et sans lui
+r&eacute;pondre. En ce moment, le laquais qui distribuait la cantate en remit
+un exemplaire &agrave; Pierre, comme &eacute;tant un des principaux membres du club.
+Il allait le prendre, lorsque Dologhow se pencha et lui arracha la
+feuille pour la lire. Pierre releva la t&ecirc;te, et, entra&icirc;n&eacute; par un
+mouvement irr&eacute;sistible de col&egrave;re, il lui cria de toute sa force:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous le d&eacute;fends!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, et voyant &agrave; qui ils s'adressaient, Nesvitsky et son voisin
+de droite, effray&eacute;s, cherch&egrave;rent &agrave; le calmer, tandis que Dologhow,
+fixant sur lui ses yeux brillants et froids comme l'acier, lui disait,
+en accentuant chaque syllabe:</p>
+
+<p>&laquo;Je la garde!&raquo;</p>
+
+<p>P&acirc;le, les l&egrave;vres tremblantes, Pierre la lui arracha des mains:</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes un mis&eacute;rable!... vous m'en rendrez raison!&raquo;</p>
+
+<p>Il se leva de table et comprit tout &agrave; coup que la question de
+l'innocence de sa femme, cette question qui le torturait depuis
+vingt-quatre heures, &eacute;tait tranch&eacute;e sans retour. Il la d&eacute;testait
+maintenant et sentait que tout &eacute;tait rompu avec elle &agrave; jamais. Malgr&eacute;
+les instances de Denissow, Rostow consentit &agrave; servir de t&eacute;moin &agrave;
+Dologhow, et, le d&icirc;ner termin&eacute;, il discuta avec Nesvitsky, le t&eacute;moin de
+Besoukhow, les conditions du duel. Pierre retourna chez lui, tandis que
+Rostow, Dologhow et Denissow rest&egrave;rent au club tr&egrave;s avant dans la nuit &agrave;
+&eacute;couter les boh&eacute;miennes et les chanteurs de r&eacute;giment.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, &agrave; demain, &agrave; Sokolniki, dit Dologhow, en prenant cong&eacute; de Rostow,
+sur le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es calme? lui dit Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, r&eacute;pondit Dologhow, je te dirai mon secret en deux mots: si,
+la veille d'un duel, tu te mets &agrave; &eacute;crire ton testament et des lettres
+larmoyantes &agrave; tes parents, si surtout tu penses &agrave; la possibilit&eacute; d'&ecirc;tre
+tu&eacute;, tu es un imb&eacute;cile, un homme fini! Si, au contraire, tu as la ferme
+intention de tuer ton adversaire et cela le plus t&ocirc;t possible, tout va
+comme sur des roulettes. Ainsi que me le disait un jour notre chasseur
+d'ours: &laquo;Comment ne pas en avoir peur de l'ours?... et, pourtant, quand
+on le voit, on ne craint plus qu'une chose: c'est qu'il ne vous
+&eacute;chappe!&raquo; Eh bien, mon cher, c'est tout juste comme moi. Au revoir, &agrave;
+demain!&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; huit heures du matin, Pierre et Nesvitsky, en arrivant
+au bois de Sokolniki, y trouv&egrave;rent Dologhow, Denissow et Rostow. Pierre
+paraissait compl&egrave;tement indiff&eacute;rent &agrave; ce qui allait se passer; on
+voyait, &agrave; sa figure fatigu&eacute;e, qu'il avait veill&eacute; toute la nuit, et ses
+yeux tremblotaient involontairement &agrave; la lumi&egrave;re. Deux questions le
+pr&eacute;occupaient exclusivement: la culpabilit&eacute; de sa femme, qui pour lui
+ne faisait plus de doute, et l'innocence de Dologhow, auquel il
+reconnaissait le droit de ne pas m&eacute;nager l'honneur d'un homme, qui apr&egrave;s
+tout lui &eacute;tait &eacute;tranger: &laquo;Peut-&ecirc;tre en aurais-je fait tout autant, se
+dit Pierre, oui, certainement je l'aurais fait!... Mais alors ce duel,
+alors ce duel serait un assassinat?... Ou bien je le tuerai, ou bien ce
+sera lui qui me touchera &agrave; la t&ecirc;te, au coude, au pied, au genou.... Ne
+pourrais-je donc me cacher et m'enfuir quelque part?&raquo; Et, en m&ecirc;me temps,
+il demandait, avec un calme qui inspirait le respect &agrave; ceux qui
+l'observaient: &laquo;Serons-nous bient&ocirc;t pr&ecirc;ts?&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir enfonc&eacute; les sabres dans la neige, indiqu&eacute; l'endroit jusqu'o&ugrave;
+chacun devait marcher, et charg&eacute; les pistolets, Nesvitsky s'approcha de
+Pierre:</p>
+
+<p>&laquo;Je croirais manquer &agrave; mon devoir, comte, dit-il d'une voix timide, et
+je ne justifierais pas la confiance que vous m'avez t&eacute;moign&eacute;e et
+l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant comme second, si dans
+cette minute solennelle je ne vous disais pas toute la v&eacute;rit&eacute;.... Je ne
+crois pas que le motif de l'affaire soit assez grave pour verser du
+sang.... Vous avez eu tort, vous vous &ecirc;tes emport&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c'&eacute;tait bien b&ecirc;te!... dit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, laissez-moi porter vos excuses, et je suis s&ucirc;r que nos
+adversaires les accepteront, dit Nesvitsky, qui, comme tous ceux qui
+sont m&ecirc;l&eacute;s &agrave; des affaires d'honneur, ne prenait la rencontre au s&eacute;rieux
+qu'au dernier moment. Il est plus honorable, comte, d'avouer ses torts
+que d'en arriver &agrave; l'irr&eacute;parable. Il n'y a pas eu d'offense grave, ni
+d'un c&ocirc;t&eacute; ni de l'autre. Permettez-moi....</p>
+
+<p>&mdash;Les paroles sont inutiles! dit Pierre.... &Ccedil;a m'est bien &eacute;gal....
+Dites-moi seulement de quel c&ocirc;t&eacute; je dois aller et o&ugrave; je dois tirer.&raquo; Il
+prit le pistolet, et, n'en ayant jamais tenu un de sa vie et ne
+s'inqui&eacute;tant gu&egrave;re de l'avouer, il questionna ses t&eacute;moins sur la fa&ccedil;on
+de presser la d&eacute;tente: &laquo;Ah! c'est ainsi... c'est vrai, je l'avais
+oubli&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune excuse, aucune, d&eacute;cid&eacute;ment!&raquo; r&eacute;pondit Dologhow &agrave; Rostow, qui de
+son c&ocirc;t&eacute; avait essay&eacute; une tentative de r&eacute;conciliation.</p>
+
+<p>L'endroit choisi &eacute;tait une petite clairi&egrave;re, dans un bois de pins,
+couverte de neige &agrave; moiti&eacute; fondue, et &agrave; quatre-vingts pas de la route o&ugrave;
+ils avaient laiss&eacute; leurs tra&icirc;neaux. &Agrave; partir de l'endroit o&ugrave; se tenaient
+les t&eacute;moins jusqu'aux sabres que Nesvitsky et Rostow avaient fich&eacute;s en
+terre &agrave; dix pas l'un de l'autre, en guise de barri&egrave;res, ils avaient
+laiss&eacute; des traces sur la neige molle et profonde, en comptant les
+quarante pas qui devaient s&eacute;parer les adversaires. Il d&eacute;gelait, et
+d'humides vapeurs voilaient le paysage au del&agrave; de cette distance. Bien
+que tout f&ucirc;t pr&ecirc;t depuis trois minutes, personne ne donnait encore le
+signal; tous se taisaient.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>&laquo;Eh bien, qu'on commence! s'&eacute;cria Dologhow.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta Pierre en souriant.</p>
+
+<p>La situation devenait terrible. L'affaire, si insignifiante au d&eacute;but, ne
+pouvait plus maintenant &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;e. Elle suivait fatalement sa marche
+en dehors de toute volont&eacute; humaine; elle devait s'accomplir! Denissow
+s'avan&ccedil;a jusqu'&agrave; la barri&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Les adversaires, dit-il, s'&eacute;tant refus&eacute;s &agrave; toute r&eacute;conciliation, on
+peut commencer. Qu'on prenne les pistolets, et qu'on se porte en avant
+au mot &laquo;trois!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Une! deux! trois!&raquo; compta Denissow d'une voix sourde, en se reculant.
+Les combattants s'avanc&egrave;rent sur le sentier fray&eacute;, et chacun d'eux
+voyait peu &agrave; peu &eacute;merger du brouillard la figure de son adversaire. Ils
+avaient le droit de tirer &agrave; volont&eacute; en marchant. Dologhow s'avan&ccedil;ait
+sans se h&acirc;ter et sans lever son pistolet: ses yeux bleus brillaient et
+regardaient fixement Pierre; sa bouche se plissait en un semblant de
+sourire.</p>
+
+<p>Au mot: &laquo;trois!&raquo; Pierre marcha rapidement; s'&eacute;cartant du sentier battu,
+il s'enfon&ccedil;a dans la neige. Tenant son pistolet le bras tendu en avant,
+dans la crainte de se blesser lui-m&ecirc;me, il cherchait &agrave; soutenir sa main
+droite avec sa main gauche, qu'il avait instinctivement rejet&eacute;e en
+arri&egrave;re, tout en comprenant l'inutilit&eacute; de cet effort; au bout de
+quelques pas, il se retrouva sur le chemin, regarda &agrave; ses pieds, jeta un
+coup d'&oelig;il sur Dologhow, et tira. Ne s'attendant pas &agrave; un choc aussi
+violent, Pierre tressaillit, s'arr&ecirc;ta et sourit de son impression. La
+fum&eacute;e, rendue encore plus &eacute;paisse par le brouillard, l'emp&ecirc;cha d'abord
+de rien distinguer, et il attendait en vain l'autre coup, lorsque des
+pas pr&eacute;cipit&eacute;s se firent entendre, et il entrevit, au milieu de la
+fum&eacute;e, Dologhow pressant d'une main son c&ocirc;t&eacute; gauche, et de l'autre
+serrant convulsivement son pistolet abaiss&eacute;. Rostow &eacute;tait accouru &agrave; lui.</p>
+
+<p>&laquo;Non... siffla entre ses dents Dologhow, non, ce n'est pas fini!&raquo; et,
+faisant en chancelant quelques pas, il tomba sur la neige &agrave; c&ocirc;t&eacute; du
+sabre. Sa main gauche &eacute;tait couverte de sang; il l'essuya &agrave; son uniforme
+et s'appuya dessus; son visage p&acirc;le et sombre tremblait avec une
+contraction nerveuse.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous... commen&ccedil;a-t-il &agrave; dire, et il ajouta avec effort: prie!...&raquo;
+Pierre, retenant avec peine un sanglot, allait s'approcher de lui,
+lorsqu'il lui cria: &laquo;&Agrave; la barri&egrave;re!&raquo; Pierre comprit et s'arr&ecirc;ta. Ils
+n'&eacute;taient plus qu'&agrave; dix pas l'un de l'autre. Dologhow plongea sa t&ecirc;te
+dans la neige, en remplit sa bouche avec avidit&eacute;, se redressa sur son
+s&eacute;ant et chercha &agrave; retrouver son &eacute;quilibre, tout en ne cessant de sucer
+et de manger cette neige glac&eacute;e. Ses l&egrave;vres frissonnaient, mais ses yeux
+brillaient de l'&eacute;clat de la haine, et, r&eacute;unissant toutes ses forces dans
+un dernier effort, il leva son pistolet et visa lentement.</p>
+
+<p>&laquo;De c&ocirc;t&eacute;, couvrez-vous du pistolet, s'&eacute;cria Nesvitsky.</p>
+
+<p>&mdash;Couvrez-vous donc!&raquo; s'&eacute;cria malgr&eacute; lui Denissow, bien qu'il f&ucirc;t le
+t&eacute;moin de Dologhow.</p>
+
+<p>Pierre, avec un doux sourire de piti&eacute; et de regret, s'&eacute;tait abandonn&eacute;
+sans d&eacute;fense et offrait sa large poitrine au pistolet de Dologhow, qu'il
+regardait tristement. Les trois t&eacute;moins ferm&egrave;rent les yeux. Le coup
+partit, et Dologhow, s'&eacute;criant avec f&eacute;rocit&eacute;: &laquo;Manqu&eacute;!&raquo; retomba la face
+contre terre.</p>
+
+<p>Pierre se prit la t&ecirc;te dans les mains et, retournant sur ses pas, entra
+dans la for&ecirc;t en marchant dans la neige &agrave; grandes enjamb&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;C'est b&ecirc;te... c'est b&ecirc;te! disait-il. Mort? ce n'est pas vrai!&raquo;</p>
+
+<p>Nesvitsky le rejoignit et le conduisit chez lui.</p>
+
+<p>Rostow et Denissow emmen&egrave;rent Dologhow, qui, gri&egrave;vement bless&eacute; et &eacute;tendu
+au fond du tra&icirc;neau, restait immobile, les yeux ferm&eacute;s, sans r&eacute;pondre &agrave;
+leurs questions; ils &eacute;taient &agrave; peine rentr&eacute;s en ville qu'il revint &agrave;
+lui, et, relevant p&eacute;niblement la t&ecirc;te, il prit la main de Rostow, qui
+fut frapp&eacute; du changement complet de l'expression de sa figure, devenue
+douce et attendrie.</p>
+
+<p>&laquo;Comment te sens-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mal! mais ce n'est pas l&agrave; l'important. Mon ami, dit-il d'une voix
+entrecoup&eacute;e, o&ugrave; sommes-nous? &Agrave; Moscou, n'est-ce pas? &Eacute;coute, ... je l'ai
+tu&eacute;e, elle... elle ne le supportera pas, elle ne le supportera pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc? dit Rostow surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re, ma pauvre m&egrave;re, ma m&egrave;re ador&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Et Dologhow &eacute;clata en sanglots. Quand il fut un peu calm&eacute;, il expliqua &agrave;
+Rostow qu'il vivait avec sa m&egrave;re, que, si elle le voyait mourant, elle
+ne survivrait pas &agrave; sa douleur, et le supplia d'aller la pr&eacute;venir, ce
+que Rostow fit aussit&ocirc;t, tout en apprenant, &agrave; sa grande stup&eacute;faction,
+que ce mauvais sujet, ce bretteur, demeurait avec une vieille m&egrave;re et
+une s&oelig;ur bossue, et qu'il &eacute;tait pour elles le plus tendre des fils et
+le meilleur des fr&egrave;res.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Les t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te de Pierre et de sa femme &eacute;taient devenus de plus en plus
+rares, surtout depuis les derni&egrave;res semaines. &Agrave; Moscou, comme &agrave;
+P&eacute;tersbourg, leur maison &eacute;tait remplie de monde du matin au soir. La
+nuit qui suivit le duel, au lieu d'aller retrouver sa femme dans sa
+chambre &agrave; coucher, il la passa, comme il lui arrivait du reste souvent,
+dans le grand cabinet de son p&egrave;re, celui-l&agrave; m&ecirc;me o&ugrave; le vieux comte &eacute;tait
+mort.</p>
+
+<p>Se jetant sur le canap&eacute;, il essaya de dormir pour oublier tout ce qui
+venait de lui arriver; mais il s'&eacute;leva dans son &acirc;me une telle temp&ecirc;te de
+sensations, de pens&eacute;es, de souvenirs, que non seulement il lui fut
+impossible de fermer les yeux, mais m&ecirc;me de rester en place. Il se leva
+et se mit &agrave; arpenter sa chambre &agrave; pas saccad&eacute;s, tant&ocirc;t il pensait aux
+premiers temps leur mariage, &agrave; ses belles &eacute;paules, &agrave; son regard
+langoureux et passionn&eacute;; tant&ocirc;t il voyait se dresser &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle
+Dologhow, beau, impudent, avec son sourire diabolique, tel qu'il l'avait
+vu au d&icirc;ner du club; tant&ocirc;t il le revoyait p&acirc;le, frissonnant, d&eacute;fait et
+s'affaissant sur la neige.</p>
+
+<p>&laquo;Et apr&egrave;s tout, se disait-il, j'ai tu&eacute; son amant... oui, l'amant de ma
+femme! Comment cela s'est-il fait?&mdash;C'est arriv&eacute;, parce que tu l'as
+&eacute;pous&eacute;e, lui r&eacute;pondait une voix int&eacute;rieure.&mdash;Mais en quoi suis-je donc
+coupable?&mdash;Tu es coupable de l'avoir &eacute;pous&eacute;e sans l'aimer, continuait la
+voix; tu l'as tromp&eacute;e, car tu t'es aveugl&eacute; volontairement.&raquo; Et ce
+moment, cette minute o&ugrave; il lui avait dit avec tant d'effort: &laquo;Je vous
+aime!&raquo; se retra&ccedil;a vivement &agrave; sa m&eacute;moire. &laquo;Oui, l&agrave; &eacute;tait la faute! je
+sentais bien alors que je n'avais pas le droit de le lui dire.&raquo; Il se
+rappela en rougissant sa lune de miel, un incident surtout, dont le
+souvenir l'humiliait aujourd'hui; peu de temps apr&egrave;s son mariage,
+sortant vers midi de leur chambre &agrave; coucher, et v&ecirc;tu d'une &eacute;l&eacute;gante robe
+de chambre, il avait trouv&eacute; dans son cabinet son intendant en chef qui,
+en le saluant respectueusement, avait l&eacute;g&egrave;rement souri de le voir dans
+ce n&eacute;glig&eacute;, comme pour lui t&eacute;moigner la part qu'il prenait &agrave; son
+bonheur.</p>
+
+<p>&laquo;Et que de fois n'ai-je pas &eacute;t&eacute; fier d'elle, de son tact si fin, fier de
+notre int&eacute;rieur o&ugrave; elle recevait toute la ville, fier surtout de sa
+majestueuse et inaccessible beaut&eacute;! Je croyais ne pas la comprendre, et
+je m'&eacute;tonnais de ne pas l'aimer. Quand j'&eacute;tudiais son caract&egrave;re, je me
+disais que c'&eacute;tait ma faute, si je ne comprenais pas cette impassibilit&eacute;
+absolue, cette absence de tout d&eacute;sir, de tout int&eacute;r&ecirc;t... et maintenant
+je connais le mot terrible de cette &eacute;nigme.... C'est une femme
+pervertie!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Anatole allait lui emprunter de l'argent et baiser ses belles &eacute;paules.
+Elle ne lui donnait pas d'argent, mais elle se laissait embrasser. Si
+son p&egrave;re excitait en plaisantant sa jalousie, elle lui r&eacute;pondait, de son
+sourire tranquille, qu'elle n'&eacute;tait pas assez sotte pour &ecirc;tre jalouse.
+&laquo;Il n'a qu'&agrave; faire ce qu'il veut,&raquo; disait-elle de moi. Un jour, lui
+ayant demand&eacute; si elle ne sentait pas quelque sympt&ocirc;me de grossesse, elle
+me r&eacute;pondit qu'elle n'&eacute;tait pas assez niaise pour d&eacute;sirer des enfants,
+et que d'ailleurs elle n'en aurait jamais de moi!&raquo;</p>
+
+<p>Il se rappelait ensuite la grossi&egrave;ret&eacute; de ses id&eacute;es, la vulgarit&eacute; des
+expressions qui lui &eacute;taient famili&egrave;res, malgr&eacute; son &eacute;ducation
+aristocratique. &laquo;Non, je ne l'ai jamais aim&eacute;e! se disait-il.... Et
+maintenant, voil&agrave; Dologhow affaiss&eacute; sur la neige, s'effor&ccedil;ant de
+sourire, mourant peut-&ecirc;tre et r&eacute;pondant &agrave; mon repentir par une feinte
+bravade!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre &eacute;tait un de ces hommes qui, en d&eacute;pit de la faiblesse de leur
+caract&egrave;re, ne cherchent jamais de confident pour leur douleur. Il
+luttait avec elle en silence.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis coupable, et je dois supporter, quoi?... la honte de mon nom,
+le malheur de ma vie? Folies que tout cela! Mon nom et mon honneur ne
+sont que conventions, et mon &ecirc;tre en est ind&eacute;pendant!</p>
+
+<p>&laquo;On a ex&eacute;cut&eacute; Louis XVI parce qu'il &eacute;tait criminel, et ils avaient
+raison tout autant que ceux qui, apr&egrave;s en avoir fait un saint,
+mouraient pour lui en martyrs! N'a-t-on pas ensuite ex&eacute;cut&eacute; Robespierre
+parce qu'il &eacute;tait un despote? Qui avait tort? Qui avait raison?
+Personne. Vis tant que tu seras vivant: demain, qui le sait, tu mourras
+comme j'aurais pu mourir il y a une heure. Pourquoi tant se tourmenter
+quand on pense &agrave; ce qu'est notre existence en comparaison de
+l'&eacute;ternit&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Et au moment o&ugrave; il se croyait apais&eacute;, il la revoyait, elle et les
+transports de son amour passager: alors, recommen&ccedil;ant &agrave; marcher, il
+brisait tout ce qui lui tombait sous la main: &laquo;Pourquoi lui ai-je dit:
+&laquo;Je vous aime?&raquo; se demandait-il pour la dixi&egrave;me fois, et il se surprit &agrave;
+sourire en se rappelant le mot de Moli&egrave;re: &laquo;Que diable allait-il faire
+dans cette gal&egrave;re?&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait encore nuit lorsqu'il sonna son valet de chambre pour lui
+donner ses ordres de d&eacute;part. Ne comprenant plus la possibilit&eacute; de parler
+&agrave; sa femme, il retournait &agrave; P&eacute;tersbourg, et comptait lui laisser une
+lettre pour lui annoncer son intention de vivre s&eacute;par&eacute; d'elle &agrave; tout
+jamais.</p>
+
+<p>Quelques heures apr&egrave;s, le valet de chambre, qui lui apporta son caf&eacute;, le
+trouva &eacute;tendu sur le canap&eacute;, un livre &agrave; la main, et dormant
+profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>R&eacute;veill&eacute; en sursaut, il fut longtemps avant de comprendre pourquoi il
+&eacute;tait l&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;La comtesse fait demander si Votre Excellence est &agrave; la maison?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre n'avait pas encore r&eacute;pondu, que la comtesse, en d&eacute;shabill&eacute; de
+satin blanc, brod&eacute; d'argent, les deux &eacute;paisses nattes de ses cheveux
+relev&eacute;es en diad&egrave;me autour de sa ravissante t&ecirc;te, entra dans la chambre,
+calme et imposante comme toujours, bien que sur son front de marbre
+l&eacute;g&egrave;rement bomb&eacute; se dessin&acirc;t un pli creus&eacute; par la col&egrave;re. Contenant ses
+impressions jusqu'&agrave; la sortie du valet de chambre, et, connaissant
+d'ailleurs toute l'histoire du duel dont elle venait parler &agrave; son mari,
+elle s'arr&ecirc;ta devant lui, sans pouvoir r&eacute;primer un sourire de d&eacute;dain.
+Pierre, intimid&eacute;, la regarda par-dessus ses lunettes et feignit de
+reprendre sa lecture, comme un li&egrave;vre aux abois rabat ses oreilles et
+reste immobile en face de ses ennemis.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce encore? Qu'avez-vous fait, je vous le demande? dit-elle
+s&eacute;v&egrave;rement, lorsque la porte se fut referm&eacute;e sur le valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, moi? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire ce beau courage! Que veut dire ce duel? Voyons,
+r&eacute;pondez!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre se retourna lourdement sur le divan, ouvrit la bouche et ne
+trouva rien &agrave; dire.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, c'est moi qui vous r&eacute;pondrai.... Vous croyez tout ce qu'on
+vous raconte, et on vous a racont&eacute; que Dologhow &eacute;tait mon amant?
+continua-t-elle en pronon&ccedil;ant en fran&ccedil;ais le mot &laquo;amant&raquo; avec la nettet&eacute;
+cynique qui lui &eacute;tait habituelle, aussi simplement que si elle e&ucirc;t
+employ&eacute; toute autre expression.... Vous l'avez cru! et qu'avez-vous
+prouv&eacute; en vous battant? que vous &ecirc;tes un sot, que vous &ecirc;tes un imb&eacute;cile,
+ce que du reste tout le monde savait! Qu'en r&eacute;sultera-t-il! C'est que je
+serai la ris&eacute;e de tout Moscou, et que chacun racontera qu'&eacute;tant gris,
+vous avez provoqu&eacute; un homme dont vous &eacute;tiez jaloux sans raison, un homme
+qui vaut infiniment mieux que vous sous tous les rapports...&raquo; Plus elle
+parlait, plus elle &eacute;levait la voix en s'animant.</p>
+
+<p>Pierre immobile murmurait des mots inarticul&eacute;s sans lever les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Et pourquoi avez-vous cru qu'il &eacute;tait mon amant? Parce que sa soci&eacute;t&eacute;
+me faisait plaisir? Si vous &eacute;tiez plus intelligent, plus agr&eacute;able,
+j'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; la v&ocirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parlez pas... je vous en supplie, dit Pierre d'une voix rauque.</p>
+
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne parlerais-je pas? J'ai le droit de vous parler, car je
+puis dire hautement qu'une femme qui n'aurait pas d'amant, avec un mari
+comme vous, serait une rare exception, et je n'en ai pas!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre lui lan&ccedil;a un regard &eacute;trange, dont elle ne comprit pas la
+signification, et se recoucha sur le divan. Il souffrait physiquement:
+sa poitrine se serrait, il ne pouvait respirer.... Il savait qu'il
+aurait pu mettre un terme &agrave; cette torture, mais il savait aussi que ce
+qu'il voulait faire &eacute;tait terrible.</p>
+
+<p>&laquo;Il vaut mieux nous s&eacute;parer, dit-il d'une voix &eacute;touff&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Nous s&eacute;parer, parfaitement, &agrave; condition que vous me donniez de la
+fortune,&raquo; r&eacute;pondit H&eacute;l&egrave;ne.</p>
+
+<p>Pierre sauta sur ses pieds, et perdant la t&ecirc;te, se jeta sur elle.</p>
+
+<p>&laquo;Je te tuerai!&raquo; s'&eacute;cria-t-il. Et saisissant sur la table un morceau de
+marbre, il fit un pas vers H&eacute;l&egrave;ne, en le brandissant avec une force dont
+lui-m&ecirc;me fut &eacute;pouvant&eacute;.</p>
+
+<p>La figure de la comtesse devint effrayante &agrave; voir: elle poussa un cri de
+b&ecirc;te fauve et se rejeta en arri&egrave;re. Pierre subissait tout l'attrait,
+toute l'ivresse de la fureur. Il jeta sur le parquet le marbre, qui se
+brisa, et s'avan&ccedil;ant vers elle les bras tendus:</p>
+
+<p>&laquo;Sortez!&raquo; s'&eacute;cria-t-il d'une voix si formidable, qu'elle r&eacute;pandit la
+terreur dans toute la maison. Dieu sait ce qu'il aurait fait en ce
+moment, si H&eacute;l&egrave;ne ne s'&eacute;tait enfuie au plus vite.</p>
+
+
+<p>Une semaine plus tard, Pierre partit pour P&eacute;tersbourg, apr&egrave;s avoir donn&eacute;
+&agrave; sa femme un plein pouvoir pour la r&eacute;gie de tous ses biens en
+Grande-Russie, qui constituaient une bonne moiti&eacute; de sa fortune.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Deux mois &agrave; peine s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis les nouvelles re&ccedil;ues &agrave;
+Lissy-Gory de la bataille d'Austerlitz et de la disparition du prince
+Andr&eacute;, et malgr&eacute; les lettres adress&eacute;es &agrave; l'ambassade, malgr&eacute; toutes les
+recherches, son corps n'avait pas &eacute;t&eacute; retrouv&eacute;, et son nom ne figurait
+pas sur la liste des prisonniers. La pens&eacute;e la plus p&eacute;nible pour ses
+proches &eacute;tait de se dire qu'il pouvait bien aussi avoir &eacute;t&eacute; ramass&eacute; sur
+le champ de bataille par les habitants du pays, et se trouver malade ou
+mourant, seul, au milieu d'&eacute;trangers, et incapable de donner signe de
+vie &agrave; sa famille. Les journaux, qui avaient &eacute;t&eacute; les premiers &agrave;
+renseigner le vieux prince sur la d&eacute;faite d'Austerlitz, disaient
+simplement, en termes laconiques et vagues, que les Russes, apr&egrave;s de
+brillants engagements, avaient d&ucirc; op&eacute;rer leur retraite et qu'elle
+s'&eacute;tait effectu&eacute;e en bon ordre. Le prince tira de ce bulletin officiel
+la conclusion &eacute;vidente que les n&ocirc;tres avaient essuy&eacute; une d&eacute;faite. Huit
+jours plus tard, une lettre de Koutouzow annon&ccedil;ait au vieux prince le
+sort myst&eacute;rieux de son fils:</p>
+
+<p>&laquo;Votre fils, lui &eacute;crivait-il, est tomb&eacute; en h&eacute;ros, en avant du r&eacute;giment,
+son drapeau &agrave; la main, digne de son p&egrave;re et de sa patrie. Nos regrets &agrave;
+tous sont unanimes, et personne ne sait jusqu'&agrave; pr&eacute;sent s'il faut le
+compter au nombre des vivants ou des morts. Tout espoir n'est pas
+cependant perdu, car s'il &eacute;tait mort, son nom aurait figur&eacute; dans les
+listes des officiers trouv&eacute;s sur le champ de bataille, qui m'ont &eacute;t&eacute;
+transmises par les parlementaires.&raquo;</p>
+
+<p>Le vieux prince re&ccedil;ut cette lettre tr&egrave;s tard dans la soir&eacute;e, et le
+lendemain matin il sortit pour faire sa promenade habituelle; morose et
+sombre, il n'adressa pas une parole &agrave; son homme d'affaires, ni &agrave; son
+jardinier, ni &agrave; l'architecte.</p>
+
+<p>Lorsque la princesse Marie entra, elle le trouva occup&eacute; &agrave; son tour, mais
+il ne se retourna pas comme il en avait coutume.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! princesse Marie!&raquo; dit-il tout &agrave; coup en jetant le repoussoir. La
+roue, par suite de l'impulsion re&ccedil;ue, continuait &agrave; tourner, et le
+grincement de cette roue, qui allait en s'affaiblissant, se lia plus
+tard, dans le souvenir de sa fille, avec la sc&egrave;ne qui suivit.</p>
+
+<p>Elle s'approcha de lui, et, &agrave; la vue de sa physionomie, un sentiment
+ind&eacute;finissable lui comprima le c&oelig;ur. Ses yeux se troubl&egrave;rent. Les
+traits de son p&egrave;re avaient une contraction plut&ocirc;t de m&eacute;chancet&eacute; que de
+tristesse et d'abattement; ils trahissaient la lutte violente qui se
+passait en lui, et lui disaient qu'un terrible malheur allait tomber sur
+sa t&ecirc;te, le plus terrible de tous, celui qu'elle n'avait pas encore
+&eacute;prouv&eacute;, la perte irr&eacute;parable d'une de ses plus ch&egrave;res affections!</p>
+
+<p>&laquo;Mon p&egrave;re! Andr&eacute;?...&raquo; et cette pauvre fille, gauche et disgracieuse,
+pronon&ccedil;a ces paroles avec un charme si puissant de sympathie et
+d'abn&eacute;gation, que le vieux prince, sous l'influence de ce regard, laissa
+&eacute;chapper un sanglot en se d&eacute;tournant.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai re&ccedil;u des nouvelles: on ne le trouve nulle part, ni parmi les
+prisonniers, ni parmi les morts. Koutouzow m'a &eacute;crit.... Il a &eacute;t&eacute;
+tu&eacute;!...&raquo; dit-il tout &agrave; coup de sa voix per&ccedil;ante, comme pour chasser sa
+fille par ce cri.</p>
+
+<p>La princesse ne bougea pas, et ne s'&eacute;vanouit pas. Elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; p&acirc;le,
+mais, &agrave; ces mots, son visage sembla se transformer, et ses beaux yeux
+s'&eacute;clair&egrave;rent subitement. On aurait dit qu'un sentiment ineffable venu
+d'en haut, ind&eacute;pendant des douleurs et des joies de ce monde,
+s'&eacute;tendait comme un baume sur le coup qui venait de les frapper.
+Oubliant la crainte qu'elle avait de son p&egrave;re, elle lui saisit la main,
+l'attira &agrave; elle, et baisa sa joue s&egrave;che et parchemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Mon p&egrave;re, lui dit-elle, ne vous d&eacute;tournez pas de moi, pleurons
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Ces mis&eacute;rables, ces pleutres! s'&eacute;cria le prince, en l'&eacute;cartant. Perdre
+une arm&eacute;e, perdre des hommes! Et pourquoi?... Va l'annoncer &agrave; Lise!&raquo; La
+princesse Marie se laissa tomber sans force dans un fauteuil et fondit
+en larmes. Elle revoyait son fr&egrave;re au moment des adieux, lorsqu'il
+s'&eacute;tait approch&eacute; d'elle et de sa femme: elle revoyait son expression
+attendrie et l&eacute;g&egrave;rement d&eacute;daigneuse, lorsqu'elle lui avait pass&eacute; l'image
+au cou. &Eacute;tait-il devenu croyant? S'&eacute;tait-il repenti de son incr&eacute;dulit&eacute;?
+&Eacute;tait-il l&agrave;-haut dans les demeures c&eacute;lestes de la paix et du bonheur?</p>
+
+<p>&laquo;Mon p&egrave;re, dit-elle, comment est-ce arriv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Va, va, il a &eacute;t&eacute; tu&eacute; pendant cette bataille, o&ugrave; l'on a men&eacute; &agrave; la mort
+les meilleurs hommes de Russie et sacrifi&eacute; la gloire russe. Allez,
+princesse Marie! Allez l'annoncer &agrave; Lise!&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie entra chez sa belle-s&oelig;ur qu'elle trouva travaillant,
+et dont le regard se leva sur elle avec cette expression de bonheur
+calme et intime, particuli&egrave;re aux femmes qui sont dans sa situation; ses
+yeux regardaient sans voir, car elle contemplait au dedans d'elle-m&ecirc;me
+ce doux et myst&eacute;rieux travail qui s'accomplissait dans son sein.</p>
+
+<p>&laquo;Marie, dit-elle, en repoussant son m&eacute;tier, donne-moi ta main.&raquo;</p>
+
+<p>Ses yeux riaient, sa petite l&egrave;vre se retroussa et se fixa en un sourire
+d'enfant. La princesse Marie se mit &agrave; ses genoux devant elle, et cacha
+sa t&ecirc;te dans les plis de sa robe.</p>
+
+<p>&laquo;Ici, ici... n'entends-tu pas?... c'est si &eacute;trange! Et sais-tu, Marie,
+je l'aimerai bien...,&raquo; et ses yeux rayonnants de bonheur s'attachaient
+sur la jeune princesse, qui ne pouvait relever la t&ecirc;te, car elle
+pleurait.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'as-tu donc, Marie?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.... J'ai pens&eacute; &agrave; Andr&eacute;, et cela m'a attrist&eacute;e,&raquo; r&eacute;pondit-elle en
+essuyant ses pleurs.</p>
+
+<p>Dans le courant de la matin&eacute;e, la princesse Marie essaya &agrave; plusieurs
+reprises de pr&eacute;parer sa belle-s&oelig;ur &agrave; la catastrophe, mais chaque fois
+elle se mettait &agrave; pleurer. Ces larmes, dont la petite princesse ne
+comprenait pas la cause, l'inqui&eacute;taient malgr&eacute; son manque d'esprit
+d'observation. Elle ne demandait rien, mais se retournait avec
+inqui&eacute;tude, comme si elle cherchait quelque chose autour d'elle. Le
+vieux prince, dont elle avait toujours peur, entra chez elle avant le
+d&icirc;ner: il avait l'air m&eacute;chant et agit&eacute;. Il sortit sans lui avoir parl&eacute;.
+Elle regarda sa belle-s&oelig;ur et &eacute;clata en sanglots.</p>
+
+<p>&laquo;A-t-on re&ccedil;u des nouvelles d'Andr&eacute;? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu sais que la chose est impossible, mais mon p&egrave;re s'inqui&egrave;te, et
+moi, je m'effraye.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a donc rien?</p>
+
+<p>&mdash;Rien,&raquo; r&eacute;pondit la princesse, en la regardant franchement. Elle
+s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;e, et avait d&eacute;cid&eacute; son p&egrave;re &agrave; ne rien lui dire jusqu'apr&egrave;s
+sa d&eacute;livrance, qui &eacute;tait attendue de jour en jour. Le p&egrave;re et la fille
+portaient et cachaient ce lourd chagrin, chacun &agrave; sa fa&ccedil;on. Quoiqu'il
+e&ucirc;t envoy&eacute; un &eacute;missaire en Autriche pour chercher les traces d'Andr&eacute;, le
+vieux prince &eacute;tait convaincu que son fils &eacute;tait mort, et il avait d&eacute;j&agrave;
+command&eacute; pour lui, &agrave; Moscou, un monument qui devait &ecirc;tre plac&eacute; dans son
+jardin. Il n'avait rien chang&eacute; &agrave; son genre de vie, mais ses forces le
+trahissaient. Il marchait et mangeait moins, dormait peu, et
+s'affaiblissait visiblement. La princesse Marie esp&eacute;rait: elle priait
+pour son fr&egrave;re, comme s'il &eacute;tait vivant, et attendait &agrave; toute heure
+l'annonce de son retour.</p>
+
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>&laquo;Ma bonne amie, lui dit un matin la petite princesse...,&raquo; et sa petite
+l&egrave;vre se retroussa comme d'habitude, mais cette fois avec une tristesse
+marqu&eacute;e, car depuis le jour o&ugrave; la terrible nouvelle avait &eacute;t&eacute; re&ccedil;ue, les
+sourires, les voix, la d&eacute;marche m&ecirc;me de chacun, tout portait dans la
+maison l'empreinte de la douleur, et la petite princesse, sans s'en
+rendre compte, en subissait involontairement l'influence.</p>
+
+<p>&laquo;Ma bonne amie, je crains que le &laquo;fruschtique<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>&laquo;de ce matin, comme dit
+Phoca le cuisinier, ne m'ait fait du mal?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, ma petite &acirc;me? Tu es p&acirc;le, tu es tr&egrave;s p&acirc;le, s'&eacute;cria la
+princesse Marie, en accourant tout effray&eacute;e aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faudrait-il pas envoyer chercher Marie Bogdanovna, Votre
+Excellence? dit une des filles de chambre qui se trouvait l&agrave;. Marie
+Bogdanovna &eacute;tait la sage-femme du chef-lieu de district, et depuis
+quinze jours on l'avait fait venir &agrave; Lissy-Gory.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, c'est vrai, c'est peut-&ecirc;tre &ccedil;a.... Je vais y aller....
+Courage, mon ange!..., et embrassant sa belle-s&oelig;ur, elle s'appr&ecirc;ta &agrave;
+sortir de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! s'&eacute;cria la petite princesse, dont la p&acirc;le figure exprima non
+seulement une souffrance physique, mais encore une terreur d'enfant, &agrave;
+l'id&eacute;e des douleurs in&eacute;vitables dont elle avait le pressentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est l'estomac... dites que c'est l'estomac, Marie, dites,
+dites...&raquo; Et elle pleurait comme pleurent les enfants capricieux et
+malades en se tordant les mains avec d&eacute;sespoir et en s'&eacute;criant: &laquo;Mon
+Dieu, mon Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie courut chercher la sage-femme qu'elle rencontra &agrave;
+mi-chemin.</p>
+
+<p>&laquo;Marie Bogdanovna! C'est commenc&eacute;, je crois, dit-elle, les yeux agrandis
+par la terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tant mieux, princesse, r&eacute;pondit la sage-femme sans h&acirc;ter le
+pas, et en se frottant les mains de l'air assur&eacute; d'une personne qui
+conna&icirc;t sa valeur.... Il est inutile que vous sachiez &ccedil;a, vous autres
+demoiselles.</p>
+
+<p>&mdash;Et le docteur qui n'est pas encore arriv&eacute; de Moscou! dit la princesse,
+car, selon le d&eacute;sir du prince Andr&eacute; et de sa femme, on y avait envoy&eacute;
+chercher un accoucheur.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, princesse, ne vous tourmentez pas, tout ira bien,
+m&ecirc;me sans le docteur.&raquo;</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, la princesse Marie entendit de sa chambre porter un
+objet tr&egrave;s lourd. Elle regarda. C'&eacute;tait un divan en cuir du cabinet du
+prince Andr&eacute;, que les gens transportaient dans la chambre &agrave; coucher, et
+elle remarqua que leur figure &eacute;tait empreinte d'un sentiment inusit&eacute; de
+gravit&eacute; et de douceur. La princesse Marie pr&ecirc;tait l'oreille &agrave; tous les
+bruits de la maison, ouvrait sa porte, regardait, inqui&egrave;te, ce qui se
+passait dans le corridor. Quelques femmes allaient et venaient en
+silence et se d&eacute;tournaient &agrave; sa vue. N'osant pas les questionner, elle
+rentrait dans sa chambre, et tant&ocirc;t se jetant dans son fauteuil, elle
+prenait son livre de pri&egrave;res, tant&ocirc;t s'agenouillant devant les images,
+elle s'apercevait, avec surprise et chagrin, que la pri&egrave;re &eacute;tait
+impuissante &agrave; calmer son agitation. La porte s'ouvrit tout &agrave; coup, et sa
+vieille bonne, coiff&eacute;e d'un large mouchoir, se montra sur le seuil.
+Prascovia Savischna ne venait chez elle que rarement: tel &eacute;tait l'ordre
+du vieux prince.</p>
+
+<p>&laquo;C'est moi, Machinka, et j'ai apport&eacute;, mon ange, les bougies de leur
+mariage pour les allumer devant les saints, dit-elle en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma bonne, comme je suis contente.</p>
+
+<p>&mdash;Le Seigneur est mis&eacute;ricordieux, ma petite colombe!...&raquo; Et la vieille
+bonne alluma les bougies &agrave; la lampe des images, et s'assit &agrave; la porte,
+en tirant de sa poche un bas, qu'elle se mit &agrave; tricoter. La princesse
+Marie prit un livre et feignit de lire, mais &agrave; chaque pas, &agrave; chaque
+bruit, elle tournait ses yeux effray&eacute;s et interrogateurs sur sa bonne,
+qui la calmait aussit&ocirc;t du regard. Ce sentiment qu'&eacute;prouvait la
+princesse Marie &eacute;tait d'ailleurs partag&eacute; par tous les habitants de cette
+vaste maison. D'apr&egrave;s une ancienne superstition, plus les douleurs de
+l'accouchement sont ignor&eacute;es, moins l'accouch&eacute;e est cens&eacute;e souffrir:
+aussi tous feignaient-ils de n'en rien savoir; personne n'en soufflait
+mot, mais en dehors de la tenue grave et respectueuse, habituelle aux
+gens du vieux prince, il se trahissait chez eux une inqui&eacute;tude attendrie
+et l'intuition de ce qui allait se passer, dans ce moment, de grand et
+d'incompr&eacute;hensible.</p>
+
+<p>Aucun &eacute;clat de rire ne retentissait dans l'aile habit&eacute;e par les filles
+et les femmes de service. Les domestiques et les laquais se tenaient
+silencieusement sur le qui-vive dans l'antichambre. Dans les
+d&eacute;pendances, personne ne dormait, et des feux et de la lumi&egrave;re y &eacute;taient
+entretenus. Le vieux prince marchait dans son cabinet, en appuyant sur
+ses talons, et envoyait &agrave; tout instant le vieux Tikhone demander &agrave; Marie
+Bogdanovna ce qui en &eacute;tait, lui r&eacute;p&eacute;tant chaque fois:</p>
+
+<p>&laquo;Tu diras: &laquo;Le prince demande&raquo;... et reviens me dire....</p>
+
+<p>&mdash;Dites au prince, r&eacute;pondit avec emphase Marie Bogdanovna, que le
+travail est commenc&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit le prince, en fermant sa porte,&raquo; et Tikhone n'entendit plus
+le moindre bruit dans le cabinet.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s il y rentra, en se donnant &agrave; lui-m&ecirc;me pour excuse les
+bougies &agrave; remplacer, et il vit le prince &eacute;tendu sur le canap&eacute;. &Agrave; la vue
+de son visage d&eacute;fait, il secoua la t&ecirc;te, et s'approchant de son vieux
+ma&icirc;tre, il le baisa &agrave; l'&eacute;paule, et sortit, en oubliant les bougies et
+son excuse. Le plus solennel des myst&egrave;res qui soient en ce monde
+continuait &agrave; s'accomplir. La soir&eacute;e se passa ainsi, la nuit vint, et ce
+sentiment d'attente &eacute;mue, au lieu de s'apaiser, s'accroissait de minute
+en minute.</p>
+
+
+<p>Il faisait une de ces nuits du mois de mars o&ugrave; l'hiver semble reprendre
+son empire, et d&eacute;cha&icirc;ne avec une fureur d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e ses derniers ouragans
+et ses derni&egrave;res bourrasques de neige. On avait envoy&eacute; un relais de
+chevaux sur la grand'route pour le docteur allemand, et des hommes munis
+de lanternes, post&eacute;s au tournant, devaient le conduire &agrave; travers les
+orni&egrave;res et les trous du chemin de Lissy-Gory.</p>
+
+<p>La princesse Marie ne lisait plus depuis longtemps son livre de pri&egrave;res,
+et elle regardait fixement sa bonne, dont la petite figure ratatin&eacute;e,
+avec sa m&egrave;che de cheveux gris &eacute;chapp&eacute;e de dessous le mouchoir et sa peau
+rid&eacute;e sous le menton, lui &eacute;tait si famili&egrave;re dans ses moindres d&eacute;tails.
+Tout en tricotant, la vieille Savischna racontait &agrave; voix basse, pour la
+centi&egrave;me fois, comment la princesse-m&egrave;re &eacute;tait accouch&eacute;e de la princesse
+Marie &agrave; Kichinew, sans sage-femme, et n'ayant pour tous soins que ceux
+d'une paysanne moldave:</p>
+
+<p>&laquo;Dieu est grand, le &laquo;docteur&raquo; est inutile!...&raquo;</p>
+
+<p>Un violent coup de vent &eacute;branla le ch&acirc;ssis de la fen&ecirc;tre, fit sauter la
+targette mal assujettie, et un courant d'air humide et glac&eacute; passa au
+travers des rideaux d'&eacute;toffe, et &eacute;teignit la bougie. La princesse Marie
+tressaillit. La vieille bonne, posant son tricot sur la table,
+s'approcha de la fen&ecirc;tre et se pencha en dehors, pour essayer de ramener
+le battant.</p>
+
+<p>&laquo;Princesse, ma petite m&egrave;re, on arrive sur la route avec des lanternes!
+dit-elle en refermant la fen&ecirc;tre,... ce doit &ecirc;tre le &laquo;doctoure&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Dieu merci! s'&eacute;cria la princesse, il faut aller le recevoir: il ne
+comprend pas le russe.&raquo;</p>
+
+<p>Jetant un ch&acirc;le sur ses &eacute;paules, elle quitta la chambre, et vit en
+passant par l'antichambre que la voiture &eacute;tait d&eacute;j&agrave; arr&ecirc;t&eacute;e devant le
+perron. Elle s'avan&ccedil;a sur le palier de l'escalier. Sur un des piliers de
+la balustrade on avait plac&eacute; une chandelle que le vent faisait couler.
+Un peu plus bas, sur le second palier, le valet de chambre, Philippe,
+l'air tout effray&eacute;, en tenant une autre &agrave; la main. Encore plus bas, au
+tournant m&ecirc;me, de l'escalier, on entendait comme le pas lourd de bottes
+fourr&eacute;es, et le timbre d'une voix bien connue frappa l'oreille de la
+princesse Marie:</p>
+
+<p>&laquo;Dieu merci! disait cette voix, et mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Le prince est couch&eacute;, r&eacute;pondit le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, Demiane.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Andr&eacute;! se dit la princesse Marie... et les pas se
+rapproch&egrave;rent.... C'est impossible, ce serait trop extraordinaire!...&raquo;
+Au m&ecirc;me moment, le prince Andr&eacute;, couvert d'une pelisse dont le collet
+&eacute;tait blanc de neige, se montra sur le palier inf&eacute;rieur.... C'&eacute;tait bien
+lui, mais p&acirc;le, amaigri, chang&eacute;, avec une expression, inaccoutum&eacute;e chez
+lui, de douceur attendrie et inqui&egrave;te. Il gravit les derni&egrave;res marches,
+et embrassa sa s&oelig;ur, que l'&eacute;motion &eacute;touffait.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'avez donc pas re&ccedil;u ma lettre? lui demanda-t-il en l'embrassant
+de nouveau, pendant que l'accoucheur, avec lequel il s'&eacute;tait rencontr&eacute;
+&agrave; la derni&egrave;re station, montait l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Marie! quelle &eacute;trange co&iuml;ncidence!&raquo; Et, &ocirc;tant sa pelisse et ses bottes
+fourr&eacute;es, il passa chez sa femme.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>La petite princesse, la t&ecirc;te couverte d'un bonnet blanc, &eacute;tait &eacute;tendue
+sur des oreillers. Les douleurs venaient de cesser. Ses longs cheveux
+noirs s'enroulaient autour de ses joues enflamm&eacute;es et moites; sa jolie
+petite bouche vermeille entr'ouverte souriait. Le prince Andr&eacute; entra et
+s'arr&ecirc;ta au pied du divan sur lequel elle &eacute;tait &eacute;tendue. Ses yeux
+brillants, pareils &agrave; ceux d'un enfant inquiet et agit&eacute;, se fix&egrave;rent sur
+lui sans changer d'expression: &laquo;Je vous aime tous, semblaient-ils dire,
+je ne vous ai fait aucun mal... pourquoi donc faut-il que je souffre?
+venez &agrave; mon secours.&raquo; Elle voyait son mari sans se rendre compte de son
+apparition. Il la baisa au front.</p>
+
+<p>&laquo;Ma petite &acirc;me, lui dit-il,&mdash;il n'avait jamais employ&eacute; cette expression
+envers elle,&mdash;Dieu est bon!&raquo;</p>
+
+<p>Elle le regarda d'un air &eacute;tonn&eacute;, et ses yeux continuaient &agrave; lui dire:
+&laquo;J'attendais du secours de toi, et tu ne m'aides pas, toi non plus!&raquo;
+Les douleurs reprirent et Marie Bogdanovna engagea le prince Andr&eacute; &agrave;
+quitter la chambre.</p>
+
+<p>Il c&eacute;da la place au m&eacute;decin. La princesse Marie se trouva sur son
+passage; ils se mirent &agrave; causer &agrave; voix basse, en s'interrompant &agrave; chaque
+instant dans une attente fi&eacute;vreuse.</p>
+
+<p>&laquo;Allez, mon ami,&raquo; lui dit-elle, et il alla s'asseoir dans la pi&egrave;ce
+voisine de celle o&ugrave; &eacute;tait sa femme. Une fille de chambre en sortit, et
+se troubla &agrave; la vue du prince Andr&eacute;, qui, la figure cach&eacute;e dans ses
+mains, restait immobile. Les g&eacute;missements et les cris plaintifs
+qu'arrachaient &agrave; la princesse ces douleurs toutes physiques,
+s'entendaient &agrave; travers la porte; il se leva et fit un effort pour
+l'ouvrir, quelqu'un la retenait de l'autre c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;On ne peut pas, on ne peut pas!&raquo; dit une voix effray&eacute;e. Il essaya de
+marcher. La chambre devint silencieuse, il se passa quelques secondes,
+tout &agrave; coup un cri formidable retentit:</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas elle, elle n'en aurait pas eu la force!&raquo; se dit le prince
+Andr&eacute;, et il courut &agrave; la porte; le cri cessa, il entendit le vagissement
+d'un enfant.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi a-t-on apport&eacute; ici un enfant? s'&eacute;cria-t-il dans le premier
+moment. Que fait l&agrave; cet enfant? Ou bien, est-ce cet enfant qui est n&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Quand il comprit tout &agrave; coup ce que ce cri renfermait de bonheur, les
+larmes l'&eacute;touff&egrave;rent et, se reposant sur l'appui de la fen&ecirc;tre, il se
+mit &agrave; sangloter. La porte s'ouvrit. Le docteur, sans habit, les manches
+de chemise retrouss&eacute;es, sortit p&acirc;le et tremblant. Le prince Andr&eacute; se
+retourna, mais le docteur, le regardant d'un air &eacute;gar&eacute;, passa sans mot
+dire. Une femme se pr&eacute;cipita hors de la chambre, et s'arr&ecirc;ta, interdite,
+&agrave; la vue du prince Andr&eacute;. Il entra chez sa femme. Elle &eacute;tait morte, et
+couch&eacute;e dans la m&ecirc;me position o&ugrave; il l'avait vue quelques instants
+auparavant: son jeune et ravissant visage avait conserv&eacute; la m&ecirc;me
+expression, malgr&eacute; la fixit&eacute; des yeux et la p&acirc;leur des joues:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous aime tous, je n'ai fait de mal &agrave; personne, et qu'avez-vous fait
+de moi?&raquo; semblait dire cette t&ecirc;te charmante que la vie avait abandonn&eacute;e.
+Dans un coin de la chambre, quelque chose de petit et de rouge vagissait
+dans les bras tremblants de la sage-femme.</p>
+
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s, le prince Andr&eacute; entra &agrave; pas lents dans le cabinet de
+son p&egrave;re, qui savait tout. En ouvrant la porte, il le trouva devant lui.
+Le vieux prince &eacute;treignit en silence, de ses bras secs, pareils &agrave; des
+tenailles de fer, le cou de son fils, et fondit en larmes.</p>
+
+
+<p>Trois jours plus tard, on enterrait la petite princesse, et le prince
+Andr&eacute; monta les degr&eacute;s du catafalque pour lui dire un dernier adieu. Les
+yeux de la morte &eacute;taient ferm&eacute;s, mais son petit visage n'avait pas
+chang&eacute; et elle semblait toujours dire: &laquo;Qu'avez-vous fait de, moi?&raquo; Le
+prince Andr&eacute; ne pleurait pas, mais il sentit son c&oelig;ur se d&eacute;chirer &agrave; la
+pens&eacute;e qu'il &eacute;tait coupable de torts, d&eacute;sormais irr&eacute;parables et
+inoubliables. Le vieux prince baisa &agrave; son tour une des fr&ecirc;les mains de
+cire, qui &eacute;taient crois&eacute;es l'une sur l'autre, et l'on aurait cru que la
+pauvre petite figure lui r&eacute;p&eacute;tait aussi: &laquo;Qu'avez-vous fait de moi&raquo;? Il
+se d&eacute;tourna brusquement apr&egrave;s l'avoir regard&eacute;e.</p>
+
+
+<p>Cinq jours plus tard, le nouveau-n&eacute; fut baptis&eacute;: la sage-femme retenait
+les langes avec son menton, pendant que le pr&ecirc;tre oignait d'huile
+sainte, avec les barbes d'une plume, la paume des mains et la plante des
+pieds du petit prince Nicolas Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch.</p>
+
+<p>Le grand-p&egrave;re, apr&egrave;s l'avoir port&eacute;, en sa qualit&eacute; de parrain, autour du
+vieux baptist&egrave;re, s'&eacute;tait empress&eacute; de le remettre entre les mains de la
+marraine, la princesse Marie. Le p&egrave;re, tout &eacute;mu, et redoutant que le
+pr&ecirc;tre ne laiss&acirc;t tomber l'enfant dans l'eau, attendait avec anxi&eacute;t&eacute;
+dans la pi&egrave;ce voisine la fin du sacrement; aussi le regarda-t-il d'un
+air satisfait, lorsque la vieille bonne le lui apporta, et il lui
+r&eacute;pondit par un signe de t&ecirc;te amical &agrave; la bonne nouvelle qu'elle lui
+donna que le morceau de cire, sur lequel on avait mis quelques petits
+cheveux coup&eacute;s sur la t&ecirc;te du nouveau-n&eacute;, avait surnag&eacute;<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Gr&acirc;ce au vieux comte, il ne fut pas question de la part que Rostow avait
+prise au duel de Dologhow et de Besoukhow, et au lieu d'&ecirc;tre d&eacute;grad&eacute;,
+comme il s'y attendait, il fut nomm&eacute; aide de camp du g&eacute;n&eacute;ral gouverneur
+de Moscou, ce qui l'emp&ecirc;cha d'aller passer l'&eacute;t&eacute; &agrave; la campagne avec sa
+famille, et l'obligea de rester en ville. Dologhow se lia plus
+intimement avec lui. La vieille Marie Ivanovna aimait passionn&eacute;ment son
+fils, et disait souvent &agrave; Rostow qu'elle l'avait pris en affection &agrave;
+cause de son amiti&eacute; pour son F&eacute;dia:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, comte, son &acirc;me est trop noble et trop pure pour notre monde si
+corrompu. Personne n'appr&eacute;cie la bont&eacute; &agrave; sa juste valeur, car
+malheureusement, chacun y voit un reproche &agrave; son adresse.... Est-ce
+juste, est-ce honorable, je vous le demande, de la part de Besoukhow?...
+Et mon enfant qui jusqu'&agrave; pr&eacute;sent encore n'en dit jamais de mal? C'est
+sur mon gar&ccedil;on que sont retomb&eacute;es leurs folies de P&eacute;tersbourg!...
+Besoukhow n'en a pas souffert. Mon fils vient d'avoir de l'avancement,
+c'est vrai, mais aussi o&ugrave; trouverez-vous, je vous le demande, un brave
+comme lui?... Quant &agrave; ce duel,... y a-t-il l'ombre d'honneur chez ces
+gens-l&agrave;?... On sait qu'il est fils unique, et on le provoque, et on tire
+tout droit sur lui?... Enfin, heureusement que Dieu l'a sauv&eacute;!... Et la
+raison de tout cela?... Qui donc, de nos jours, n'a pas une intrigue, et
+qu'y faire si Besoukhow est un mari jaloux? Sans doute il aurait pu le
+montrer plus t&ocirc;t, mais voil&agrave; un an que cela dure, et il le provoque avec
+l'id&eacute;e que F&eacute;dia s'y refuserait, parce qu'il lui doit de l'argent!
+Quelle vilenie, quelle l&acirc;chet&eacute;? Je vous aime, vous, de tout mon c&oelig;ur,
+parce que vous avez compris mon F&eacute;dia, et il y a si peu de personnes qui
+lui rendent justice, malgr&eacute; sa belle &acirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Dologhow, de son c&ocirc;t&eacute; laissait &eacute;chapper des phrases qu'on n'aurait
+jamais attendues de lui:</p>
+
+<p>&laquo;On me croit m&eacute;chant, disait-il &agrave; Rostow, mais cela m'est bien &eacute;gal! Je
+ne tiens &agrave; reconna&icirc;tre que ceux que j'aime, et pour ceux-l&agrave; je donnerais
+ma vie: quant aux autres, je les foulerai aux pieds, si je les trouve
+sur mon chemin; j'adore ma m&egrave;re, j'ai deux ou trois amis, toi surtout.
+Quant aux autres, ils n'attirent mon attention qu'autant qu'ils peuvent
+m'&ecirc;tre utiles ou nuisibles, et presque tous sont nuisibles, &agrave; commencer
+par les femmes.... Oui, mon ami, j'ai connu des hommes &agrave; l'&acirc;me noble,
+&eacute;lev&eacute;e, tendre, mais les femmes! Comtesse ou cuisini&egrave;re, elles se
+vendent toutes, sans exception. Cette puret&eacute; c&eacute;leste, ce d&eacute;vouement que
+je cherche dans la femme, je ne l'ai jamais trouv&eacute;. Ah! si j'avais
+rencontr&eacute; la femme r&ecirc;v&eacute;e, j'aurais tout sacrifi&eacute; pour elle, mais les
+autres!... il fit un geste de m&eacute;pris. Et te l'avouerai-je, je ne tiens &agrave;
+l'existence que parce que j'esp&egrave;re rencontrer un jour cet &ecirc;tre id&eacute;al,
+qui m'&eacute;l&egrave;vera, m'&eacute;purera et me r&eacute;g&eacute;n&eacute;rera... mais tu ne comprends pas
+&ccedil;a, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, je te comprends parfaitement,&raquo; r&eacute;pliqua Rostow, qui
+&eacute;tait de plus en plus sous le charme de son nouvel ami.</p>
+
+
+<p>La famille Rostow revint en automne de la campagne. Denissow reparut
+&eacute;galement bient&ocirc;t apr&egrave;s, et s'installa chez eux. Ces premiers mois de
+l'hiver de 1800 &agrave; 1807 furent, pour Rostow et sa famille, pleins de
+gaiet&eacute; et d'entrain. Nicolas amenait dans la maison de ses parents
+beaucoup de jeunes gens qui y &eacute;taient attir&eacute;s par V&eacute;ra, belle personne
+de vingt ans, par Sonia, dont les seize ans avaient tout le charme d'une
+fleur &agrave; peine &eacute;close, et par Natacha, chez qui l'espi&egrave;glerie de l'enfant
+s'unissait aux s&eacute;ductions de la jeune fille. Chacun d'eux subissait plus
+ou moins l'influence de ces visages souriants, d&eacute;bordants de bonheur, et
+ouverts &agrave; toutes les impressions. T&eacute;moins de leur babillage d&eacute;cousu et
+joyeux, p&eacute;tillant d'impr&eacute;vu, d&eacute;bordant de vie, d'esp&eacute;rances naissantes,
+m&ecirc;l&eacute;s &agrave; cette agitation entra&icirc;nante d'o&ugrave; partaient, comme des fus&eacute;es,
+leurs essais de chant et de piano, abandonn&eacute;s, repris, selon le caprice
+du moment, ils se sentaient &agrave; leur tour p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s et envahis par cette
+atmosph&egrave;re toute charg&eacute;e d'amour, qui, comme ces jeunes filles, les
+disposait &agrave; un bonheur confus&eacute;ment entrevu.</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient les effluves magn&eacute;tiques qui &eacute;manaient naturellement de
+toute cette jeunesse, lorsque Dologhow fut pr&eacute;sent&eacute; dans la maison de
+Rostow. Il plut &agrave; tous, sauf &agrave; Natacha, qui avait &eacute;t&eacute; sur le point de se
+brouiller avec son fr&egrave;re &agrave; cause de lui, car elle soutenait qu'il &eacute;tait
+m&eacute;chant, et que dans le duel avec Dologhow, Pierre avait eu raison, que
+Dologhow &eacute;tait coupable, et de plus d&eacute;sagr&eacute;able et affect&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a rien &agrave; comprendre! s'&eacute;criait Natacha avec une obstination
+volontaire, il est m&eacute;chant, il n'a pas de c&oelig;ur! Quant &agrave; ton Denissow,
+je l'aime! C'est un mauvais sujet, c'est possible, et pourtant je
+l'aime!... C'est pour te dire que je comprends! Tout est calcul&eacute; chez
+l'autre, et c'est ce que je n'aime pas!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Denissow, c'est autre chose, r&eacute;pondit Rostow en ayant l'air de
+donner &agrave; entendre que celui-l&agrave; ne pouvait &ecirc;tre compar&eacute; &agrave; Dologhow.&mdash;Son
+&acirc;me si belle!... Il faut le voir avec sa m&egrave;re... quel c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis pas en juger, mais ce qu'il y a de s&ucirc;r, c'est que je ne
+suis pas &agrave; mon aise avec lui!... Et il est amoureux de Sonia, sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie!</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;re, tu verras!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha avait raison. Dologhow, qui n'aimait pas la soci&eacute;t&eacute; des dames,
+venait souvent n&eacute;anmoins, et l'on eut bient&ocirc;t d&eacute;couvert, sans qu'il en
+f&ucirc;t dit un mot, qu'il &eacute;tait attir&eacute; par Sonia. Celle-ci ne l'aurait
+jamais avou&eacute;, bien qu'elle l'e&ucirc;t devin&eacute; et qu'elle dev&icirc;nt rouge comme
+une cerise, chaque fois qu'il paraissait; il venait d&icirc;ner presque tous
+les jours, et ne manquait jamais, ni un spectacle, ni les bals de
+demoiselles de Ioghel, lorsque les Rostow s'y trouvaient. Il t&eacute;moignait
+&agrave; Sonia une attention marqu&eacute;e, et l'expression de ses yeux &eacute;tait telle
+que, non seulement Sonia n'en pouvait supporter le regard, mais que la
+vieille comtesse et Natacha rougissaient quand elles venaient &agrave; le
+surprendre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;vident que cet homme &eacute;trange et &eacute;nergique pliait et se
+soumettait &agrave; l'influence irr&eacute;sistible exerc&eacute;e sur lui par cette brune et
+gracieuse fillette, qui cependant &eacute;tait &eacute;prise d'un autre que lui.</p>
+
+<p>Rostow remarqua ces rapports entre elle et Dologhow, mais sans bien s'en
+rendre compte: &laquo;Ils sont tous amoureux de l'une d'elles&raquo;, se disait-il,
+et, ne se sentant plus aussi &agrave; son aise dans ce milieu, il s'absenta
+tr&egrave;s souvent de la maison paternelle.</p>
+
+<p>On recommen&ccedil;a, pendant ces mois d'automne, &agrave; causer de la guerre avec
+Napol&eacute;on, avec plus d'ardeur encore que par le pass&eacute;. Il fut question
+d'un recrutement de dix sur mille, auquel s'ajoutaient neuf sur mille
+pour la milice. On lan&ccedil;ait de tous c&ocirc;t&eacute;s des anath&egrave;mes sur Bonaparte, et
+Moscou &eacute;tait plein de bruits de guerre. Quant &agrave; la famille Rostow, toute
+la part qu'elle prenait &agrave; ces pr&eacute;paratifs belliqueux se concentrait sur
+Nicolas, qui attendait l'expiration du cong&eacute; de Denissow, pour retourner
+avec lui au r&eacute;giment, apr&egrave;s les f&ecirc;tes. Ce d&eacute;part prochain ne l'emp&ecirc;chait
+pas de s'amuser: il l'y excitait au contraire, et il passait la plus
+grande partie de son temps en d&icirc;ners, en soir&eacute;es et en bals.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Le troisi&egrave;me jour de No&euml;l, les Rostow donn&egrave;rent un d&icirc;ner d'adieux quasi
+officiel en l'honneur de Denissow et de Nicolas, qui partaient apr&egrave;s les
+Rois. Parmi les vingt convives se trouvait Dologhow.</p>
+
+<p>Les courants &eacute;lectriques et passionn&eacute;s, qui r&eacute;gnaient dans la maison,
+n'avaient jamais &eacute;t&eacute; aussi sensibles que pendant ces derniers jours:
+&laquo;Saisis au vol les fugitifs &eacute;clairs de bonheur, semblait dire &agrave; la
+jeunesse cette myst&eacute;rieuse influence: Aime, sois aim&eacute;! c'est l&agrave; le seul
+but o&ugrave; l'on doit tendre, car cela seul est vrai dans le monde!&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les deux paires de chevaux que Nicolas avait mises sur les dents,
+il n'avait fait que la moiti&eacute; de ses courses, et ne rentra qu'une
+seconde avant le repas. Il subit et ressentit aussit&ocirc;t la contrainte qui
+alourdissait ce jour-l&agrave; l'atmosph&egrave;re orageuse d'amour dont il &eacute;tait
+entour&eacute;; un &eacute;trange embarras se trahissait entre quelques-unes des
+personnes pr&eacute;sentes, et, surtout entre Sonia et Dologhow. Il comprit
+qu'il avait d&ucirc; se passer quelque chose, et avec la d&eacute;licatesse de son
+c&oelig;ur, sa conduite envers eux fut tendre et pleine de tact. Ce soir-l&agrave;
+il y avait bal chez Ioghel, le ma&icirc;tre de danse, qui r&eacute;unissait
+fr&eacute;quemment, les jours de f&ecirc;te, ses &eacute;l&egrave;ves des deux sexes.</p>
+
+<p>&laquo;Nicolas, iras-tu au bal chez Ioghel? Va, je t'en prie, il te le demande
+instamment, et Vasili Dmitritch a promis d'y aller.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; n'irais-je pas pour ob&eacute;ir &agrave; la comtesse? dit Denissow, qui, moiti&eacute;
+riant, moiti&eacute; s&eacute;rieux, s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute; le chevalier de Natacha. Je suis
+m&ecirc;me pr&ecirc;t &agrave; danser le pas du ch&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si j'en ai le temps! J'ai promis aux Arkharow de passer la
+soir&eacute;e chez eux.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?...&raquo; dit-il en s'adressant &agrave; Dologhow. Il s'aper&ccedil;ut aussit&ocirc;t de
+l'indiscr&eacute;tion de sa demande, au &laquo;oui&raquo; sec et froid qu'il re&ccedil;ut de ce
+dernier, et au regard farouche qu'il jeta sur Sonia.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a quelque chose entre eux&raquo;, se dit Nicolas, et le d&eacute;part de
+Dologhow apr&egrave;s le d&icirc;ner le confirma dans cette supposition. Il appela &agrave;
+lui Natacha pour la questionner:</p>
+
+<p>&laquo;Je te cherchais justement, s'&eacute;cria-t-elle, en courant apr&egrave;s lui, je te
+l'avais bien dit, tu ne voulais jamais me croire? ajouta-t-elle d'un air
+triomphant... il s'est d&eacute;clar&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Quoique Sonia ne le pr&eacute;occup&acirc;t que peu &agrave; cette &eacute;poque, il &eacute;prouva
+cependant, &agrave; cette confidence, un certain d&eacute;chirement de c&oelig;ur. Dologhow
+&eacute;tait un parti convenable, brillant m&ecirc;me sous quelques rapports pour
+l'orpheline sans dot. La vieille comtesse et le monde devaient
+certainement regarder un refus comme impossible. Aussi le premier
+sentiment de Nicolas fut-il un sentiment d'irritation, et il s'appr&ecirc;tait
+&agrave; l'exhaler en railleries sur les promesses oubli&eacute;es et sur le
+consentement de Sonia, lorsqu'avant m&ecirc;me qu'il e&ucirc;t eu le temps de
+formuler sa pens&eacute;e, Natacha continua:</p>
+
+<p>&laquo;Et figure-toi qu'elle l'a refus&eacute;, absolument refus&eacute;! Elle a dit
+qu'elle en aimait un autre.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oui, ma Sonia ne pouvait agir autrement!&raquo; se dit Nicolas.</p>
+
+<p>&laquo;Maman a eu beau la supplier, elle a refus&eacute;, et je sais qu'elle ne
+reviendra pas sur sa d&eacute;cision.</p>
+
+<p>&mdash;Maman l'a suppli&eacute;e? demanda Nicolas d'un ton de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et ne te f&acirc;che pas, Nicolas. Je sais bien, quoique je ne sache
+pas comment, que tu ne l'&eacute;pouseras pas.... J'en suis s&ucirc;re.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, tu ne peux pas le savoir... mais il faut que je lui
+parle. Quelle ravissante cr&eacute;ature que cette Sonia! ajouta-t-il en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien qu'elle est ravissante? Je vais te l'envoyer...&raquo; Et elle
+se sauva, apr&egrave;s avoir embrass&eacute; son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Quelques secondes plus tard, Sonia entra, effray&eacute;e et confuse, comme une
+coupable. Nicolas s'approcha d'elle, et lui baisa la main; depuis le
+retour de la campagne ils ne s'&eacute;taient pas encore trouv&eacute;s en t&ecirc;te &agrave;
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Sophie, lui dit-il d'abord avec timidit&eacute;, mais en reprenant peu &agrave; peu
+de l'assurance, vous venez de refuser un parti brillant, un parti
+avantageux.... C'est un homme de bien, il a des sentiments &eacute;lev&eacute;s... il
+est mon ami....</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est fini, je l'ai d&eacute;j&agrave; refus&eacute;, dit Sonia en l'interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le refusez &agrave; cause de moi, je crains que....</p>
+
+<p>&mdash;Ne me dites pas cela Nicolas, reprit-elle en l'interrompant de
+nouveau, et elle l'implorait du regard.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon devoir. Peut-&ecirc;tre est-ce de la suffisance, de ma part, mais
+je pr&eacute;f&egrave;re vous le dire, car dans ce cas je vous dois la v&eacute;rit&eacute;. Je vous
+aime, je le crois, plus que tout....</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez pour moi, dit-elle en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai &eacute;t&eacute; bien souvent amoureux et je m'amouracherai encore, et
+pourtant je n'ai pour personne, comme pour vous, ce sentiment de
+confiance, d'amiti&eacute;, ni d'amour. Je suis jeune: maman, vous le savez, ne
+d&eacute;sire pas ce mariage. Ainsi donc je ne puis rien vous promettre, et je
+vous supplie de bien poser la proposition de Dologhow, ajouta-t-il en
+pronon&ccedil;ant avec effort le nom de son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parlez pas ainsi. Je ne d&eacute;sire rien. Je vous aime comme un
+fr&egrave;re, je vous aimerai toujours, et cela me suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un ange, je ne suis pas digne de vous, j'ai peur de vous
+tromper...&raquo; et Nicolas lui baisa encore une fois la main.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>&laquo;Les plus jolis bals de Moscou sont ceux de Ioghel&raquo;, disaient les m&egrave;res,
+en regardant leurs filles danser les nouveaux pas qu'elles venaient
+d'apprendre; jeunes filles et jeunes gar&ccedil;ons &eacute;taient du m&ecirc;me avis,
+dansaient jusqu'&agrave; extinction de forces, et s'y amusaient comme des rois,
+et pourtant quelquefois, ils y &eacute;taient venus par pure condescendance,
+Les deux jolies princesses Gortchakow y avaient m&ecirc;me, dans le courant de
+l'hiver, trouv&eacute; des promis, ce qui en avait encore augment&eacute; la renomm&eacute;e.
+Leur grand charme &eacute;tait l'absence de ma&icirc;tre et de ma&icirc;tresse de maison.
+On n'y voyait que le bon Ioghel voltigeant, l&eacute;ger comme le duvet,
+saluant, selon toutes les r&egrave;gles de son art, ses invit&eacute;s, auxquels il
+donnait des le&ccedil;ons au cachet, et tous, y compris les fillettes de treize
+&agrave; quatorze ans, qui y montraient leur premi&egrave;re robe longue, n'avaient
+qu'une pens&eacute;e, danser et s'amuser &agrave; qui mieux mieux. Toutes, sauf de
+rares exceptions, &eacute;taient ou paraissaient jolies; leurs yeux
+p&eacute;tillaient, et leurs sourires rayonnaient &agrave; l'envi. Les meilleures
+&eacute;l&egrave;ves, parmi lesquelles Natacha se distinguait par sa gr&acirc;ce, y
+dansaient parfois le pas du ch&acirc;le; mais ce jour-l&agrave; la pr&eacute;f&eacute;rence &eacute;tait
+aux &laquo;anglaises&raquo;, &laquo;aux &eacute;cossaises&raquo; et &agrave; la mazurka, qui commen&ccedil;ait &agrave; &ecirc;tre
+&agrave; la mode. La salle choisie par Ioghel &eacute;tait une des grandes salles de
+l'h&ocirc;tel Besoukhow et, au dire de chacun, la soir&eacute;e &eacute;tait admirablement
+r&eacute;ussie. Les jolies figures se comptaient par douzaines, et les
+demoiselles Rostow, heureuses et radieuses encore plus que de coutume,
+&eacute;taient les reines du bal. Sonia, fi&egrave;re de la d&eacute;claration de Dologhow,
+fi&egrave;re de son refus et de son explication avec Nicolas, valsait de joie
+autour de sa chambre, et, dans le bonheur exub&eacute;rant qui la transfigurait
+et l'illuminait, donnait &agrave; peine le temps &agrave; sa femme de chambre de
+natter ses beaux cheveux.</p>
+
+<p>Natacha, non moins fi&egrave;re, et fi&egrave;re surtout de la robe longue qu'elle
+mettait pour la premi&egrave;re fois &agrave; un vrai bal, portait, comme Sonia, de la
+mousseline blanche avec des rubans roses.</p>
+
+<p>&Agrave; peine entr&eacute;e dans la salle, elle fut prise d'une telle exaltation, que
+tout danseur sur qui son regard s'arr&ecirc;tait une seconde, lui inspirait
+aussit&ocirc;t la passion la plus violente.</p>
+
+<p>&laquo;Sonia, Sonia, quel bonheur, comme c'est joli!&raquo;</p>
+
+<p>Nicolas et Denissow passaient en revue les danseuses, d'un air
+protecteur et affectueux:</p>
+
+<p>&laquo;Elle est charmante, dit Denissow en grasseyant.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse Natacha, r&eacute;pondit Denissow.... Et comme elle danse...
+quelle gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>&mdash;Mais de qui parles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, de ta s&oelig;ur!&raquo; r&eacute;pondit Denissow impatient&eacute;.</p>
+
+<p>Rostow sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher comte, vous &ecirc;tes un de mes meilleurs &eacute;l&egrave;ves, il faut que vous
+dansiez, lui dit le petit Ioghel. Voyez comme il y a de jolies
+demoiselles! et il adressa la m&ecirc;me demande &agrave; Denissow, dont il avait &eacute;t&eacute;
+aussi le professeur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher, je &laquo;<i>ferrai tapisserrie</i>&raquo;. Vous avez donc oubli&eacute;
+combien j'ai peu profit&eacute; de vos le&ccedil;ons?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais bien au contraire! s'empressa de lui dire Ioghel, en mani&egrave;re de
+consolation. Vous ne faisiez pas grande attention, c'est vrai, mais vous
+aviez des dispositions, vous en aviez!&raquo;</p>
+
+<p>Les premiers accords de la mazurka se firent entendre, et Nicolas
+engagea Sonia. Denissow, assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; des mamans et appuy&eacute; sur son
+sabre, ne cessait de suivre des yeux la jeunesse dansante, en battant du
+pied la mesure, et il les faisait se p&acirc;mer de rire, en leur contant
+gaiement toutes sortes d'histoires. Ioghel formait le premier couple
+avec Natacha, son orgueil et sa plus brillante &eacute;l&egrave;ve. Assemblant
+gracieusement ses petits pieds chauss&eacute;s d'escarpins, il s'&eacute;lan&ccedil;a en
+glissant sur le parquet et en entra&icirc;nant &agrave; sa suite Natacha, qui, malgr&eacute;
+sa timidit&eacute;, ex&eacute;cutait ses pas avec le plus grand soin. Denissow ne la
+quittait pas du regard, et sa figure disait clairement que s'il ne
+dansait pas, c'est qu'il n'en avait pas envie, mais qu'au besoin il
+aurait pu s'en acquitter &agrave; son honneur. Au milieu de la figure, il
+arr&ecirc;ta Rostow qui passait devant lui:</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas &ccedil;a du tout, dit-il; est-ce que &ccedil;a ressemble &agrave; la mazurka?
+Et pourtant, elle danse bien!&raquo;</p>
+
+<p>Denissow s'&eacute;tait acquis en Pologne une brillante r&eacute;putation de danseur
+de mazurka. Aussi Nicolas, courant &agrave; Natacha:</p>
+
+<p>&laquo;Va, lui dit-il, choisir Denissow, en voil&agrave; un qui danse &agrave; merveille!&raquo;</p>
+
+<p>Quand vint son tour, elle se leva, traversa toute seule la salle de ses
+petits pieds l&eacute;gers, jusqu'&agrave; l'endroit o&ugrave; &eacute;tait Denissow, et remarqua
+que chacun l'observait, en se demandant ce qu'elle allait faire. Nicolas
+vit qu'ils se disputaient, et que Denissow refusait avec un joyeux
+sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous en prie, Vassili Dmitritch, venez, je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, comtesse, vrai, ne m'y forcez point.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Vasia, dit Nicolas, en arrivant au secours de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;. Ne dirait-on pas qu'il fait des mamours &agrave; son minet?</p>
+
+<p>&mdash;Je chanterai pour vous toute une soir&eacute;e, dit Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! magicienne, vous faites de moi tout ce que vous voulez,&raquo; r&eacute;pliqua
+Denissow, en d&eacute;crochant son ceinturon. Franchissant la barricade de
+chaises, saisissant d'une main ferme celle de sa partenaire, redressant
+cr&acirc;nement la t&ecirc;te, et rejetant un pied en arri&egrave;re, il se mit en position
+et attendit la mesure. Soit qu'il f&ucirc;t &agrave; cheval, ou qu'il dans&acirc;t la
+mazurka, la petitesse de sa taille passait inaper&ccedil;ue, et il y d&eacute;ployait
+tous ses avantages. &Agrave; la premi&egrave;re note, jetant un regard triomphant et
+satisfait &agrave; sa dame, il frappa du talon, et bondissant avec l'&eacute;lasticit&eacute;
+d'une balle, il s'&eacute;lan&ccedil;a dans le cercle, en l'entra&icirc;nant avec lui. Il en
+parcourut d'abord la moiti&eacute; sur un pied presque sans toucher terre, et
+en allant tout droit aux chaises, qu'il semblait ne pas apercevoir;
+puis tout &agrave; coup, faisant r&eacute;sonner ses &eacute;perons, glissant sur ses pieds,
+arr&ecirc;t&eacute; une seconde sur ses talons et choquant de nouveau ses &eacute;perons
+sans bouger de place, tournant rapidement sur lui-m&ecirc;me et donnant son
+coup de talon du pied gauche, il repartait pour l'autre bout de la
+salle. Natacha devinait chacun de ses mouvements sans s'en rendre
+compte, et les suivait en s'y abandonnant sans r&eacute;sistance. Tant&ocirc;t, la
+tenant de la main droite ou de la main gauche, il pirouettait avec elle;
+tant&ocirc;t, tombant sur un genou, il la faisait tourner autour de lui, puis,
+se relevant, il s'&eacute;lan&ccedil;ait avec une telle rapidit&eacute;, qu'il semblait
+devoir l'entra&icirc;ner au travers des mitrailles, et pliait tout &agrave; coup le
+genou, pour recommencer de plus belle ses gracieuses &eacute;volutions.
+Ramenant ensuite sa dame &agrave; sa place, et l'ayant de nouveau fait
+pirouetter avec une &eacute;l&eacute;gante d&eacute;sinvolture, en faisant sonner ses
+&eacute;perons, il termina par un profond salut, tandis que Natacha oubliait,
+dans son trouble, de lui faire la r&eacute;v&eacute;rence traditionnelle. Ses yeux
+souriants le regardaient avec stupeur, et semblaient ne pas le
+reconna&icirc;tre: &laquo;Que lui arrive-t-il donc?&raquo; se dit-elle.</p>
+
+<p>Quoique Ioghel n'accept&acirc;t pas la mazurka comme une danse classique, tous
+&eacute;taient enthousiasm&eacute;s de la fa&ccedil;on dont Denissow l'avait dans&eacute;e; on
+venait le choisir &agrave; chaque instant, et les vieilles gens, le suivant du
+coin de l'&oelig;il, parlaient de la Pologne et du bon vieux temps. Denissow,
+&eacute;chauff&eacute; par la mazurka, s'essuya le front, et s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+Natacha, qu'il ne quitta plus de toute la soir&eacute;e.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s, Rostow, qui n'avait plus revu Dologhow, ni chez ses
+parents, ni chez lui, re&ccedil;ut de lui ces quelques mots:</p>
+
+<p>&laquo;N'ayant plus l'intention de me pr&eacute;senter chez vous, par des motifs qui
+te sont sans doute connus, et partant bient&ocirc;t pour l'arm&eacute;e, je r&eacute;unis ce
+soir mes amis pour leur dire adieu. Tu nous trouveras &agrave; l'h&ocirc;tel
+d'Angleterre.&raquo;</p>
+
+<p>En quittant le th&eacute;&acirc;tre, o&ugrave; il &eacute;tait all&eacute; avec Denissow et les siens,
+Rostow s'y rendit vers dix heures et on l'introduisit aussit&ocirc;t dans le
+plus bel appartement, que Dologhow avait lou&eacute; pour cette circonstance.</p>
+
+<p>Une vingtaine de personnes entouraient une table, &agrave; laquelle il &eacute;tait
+assis et qui &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e par deux bougies. Une pile d'or et
+d'assignats s'&eacute;talait devant lui: il taillait une banque. Nicolas ne
+l'avait pas rencontr&eacute; depuis le refus de Sonia, et &eacute;prouvait un certain
+embarras &agrave; le revoir.</p>
+
+<p>D&egrave;s que Rostow entra, Dologhow lui jeta un regard froid et tranchant,
+comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; s&ucirc;r d'avance qu'il allait venir:</p>
+
+<p>&laquo;Il y a longtemps que je ne t'ai vu, merci d'&ecirc;tre venu! Laissez-moi
+finir de tailler ma banque, nous allons avoir Illiouchka avec son
+ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pourtant all&eacute; chez toi, lui dit Rostow, en rougissant
+l&eacute;g&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Choisis une carte si tu veux,&raquo; ajouta Dologhow sans lui r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Une singuli&egrave;re conversation, qu'ils avaient eue un certain jour
+ensemble, revint dans ce moment &agrave; la m&eacute;moire de Nicolas: &laquo;Il n'y a qu'un
+imb&eacute;cile pour se confier &agrave; la chance,&raquo; lui avait dit son ami.</p>
+
+<p>&laquo;Aurais-tu par hasard peur de jouer avec moi?&raquo; lui demanda en souriant
+Dologhow, qui avait devin&eacute; sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Rostow comprit, &agrave; ce sourire, que Dologhow se trouvait, comme au d&icirc;ner
+du club, dans une de ces dispositions d'esprit o&ugrave;, &eacute;prouvant le besoin
+de sortir du train-train monotone de la vie, il se laissait volontiers
+entra&icirc;ner &agrave; commettre une m&eacute;chante action.</p>
+
+<p>Nicolas balbutia quelques mots et cherchait, sans y parvenir, une
+plaisanterie &agrave; lui r&eacute;pondre, lorsque l'autre, le regardant en face,
+articula lentement, nettement, et de fa&ccedil;on &agrave; &ecirc;tre entendu de tous:</p>
+
+<p>&laquo;Te rappelles-tu ce que nous disions un jour &agrave; propos du jeu: &laquo;Il n'y a
+qu'un imb&eacute;cile pour se confier &agrave; la chance; il faut jouer &agrave; coup s&ucirc;r...&raquo;
+et pourtant je veux l'essayer!... Et faisant craquer son jeu de cartes,
+il dit au m&ecirc;me moment: &laquo;La banque, Messieurs!&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;cartant l'argent qu'il avait devant lui, il se pr&eacute;para &agrave; tailler.
+Rostow s'assit &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s sans jouer.</p>
+
+<p>&laquo;Ne joue pas, cela vaut mieux, lui dit Dologhow.... Et Nicolas, chose
+&eacute;trange, sentit la n&eacute;cessit&eacute; de prendre une carte, en pla&ccedil;ant dessus une
+somme insignifiante.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'argent, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Sur parole!&raquo; lui r&eacute;pondit Dologhow.</p>
+
+<p>Rostow perdit les cinq roubles qu'il venait de mettre; il remit encore
+et perdit de nouveau. Dologhow passa dix fois.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit-il, veuillez placer l'argent sur les cartes; sans cela,
+je ne me reconna&icirc;trai plus dans les comptes.&raquo;</p>
+
+<p>Un des joueurs &eacute;mit l'opinion qu'on pouvait avoir confiance en lui.</p>
+
+<p>&laquo;Sans doute, mais j'ai peur de m'embrouiller... de gr&acirc;ce, mettez votre
+argent sur les cartes.... Quant &agrave; toi, ne te g&ecirc;ne pas, ajouta-t-il en
+s'adressant &agrave; Rostow, nous ferons nos comptes plus tard.&raquo;</p>
+
+<p>Le jeu continua, et le domestique ne cessait de verser du champagne &agrave;
+flots.</p>
+
+<p>Rostow avait d&eacute;j&agrave; perdu 800 roubles. Il allait faire son reste sur une
+carte, lorsque le verre de champagne qu'on lui offrait arr&ecirc;ta son
+mouvement, et il ne fit que sa mise habituelle de vingt roubles:</p>
+
+<p>&laquo;Mais laisse donc, lui dit Dologhow, qui cependant n'avait pas l'air de
+l'observer, tu te referas plus vite!... C'est &eacute;trange, je fais gagner
+les autres, et toi, je te fais toujours perdre... c'est peut-&ecirc;tre parce
+que tu me crains?&raquo;</p>
+
+<p>Rostow ob&eacute;it. Ramassant par terre un sept de c&oelig;ur dont le coin &eacute;tait
+&eacute;corn&eacute;, et dont plus tard il ne se souvint que trop, il &eacute;crivit bien
+lisiblement dessus le chiffre 800, avala son verre de champagne, et tout
+en souriant &agrave; Dologhow et en suivant avec anxi&eacute;t&eacute; le mouvement de ses
+doigts, il attendit l'apparition d'un sept! La perte ou le gain, que
+pouvait lui amener cette carte, avait pour lui une grande importance,
+car, le dimanche pr&eacute;c&eacute;dent, son p&egrave;re, en lui remettant 2 000 roubles,
+lui avait confi&eacute; qu'il se trouvait dans des embarras d'argent, et
+l'avait pri&eacute; de bien &eacute;conomiser cette somme jusqu'au mois de mai.
+Nicolas lui avait assur&eacute; qu'elle lui suffirait et au del&agrave;, et il ne lui
+restait plus d&eacute;j&agrave; que 1 200 roubles. Aussi, s'il venait &agrave; perdre sur ce
+sept de c&oelig;ur, non seulement il aurait 1 600 roubles &agrave; payer, mais il se
+verrait oblig&eacute; de manquer &agrave; sa parole! &laquo;Qu'il me donne au plus vite
+cette carte, se disait-il, et je prends ma casquette, et je file &agrave; la
+maison souper avec Denissow, Natacha et Sonia, et je jure de ne plus
+toucher une carte de ma vie!&raquo; Tous les d&eacute;tails de sa vie de famille, ses
+plaisanteries avec P&eacute;tia, ses conversations avec Sonia, ses duos avec
+Natacha, la partie de piquet avec son p&egrave;re ou sa m&egrave;re, tous ces plaisirs
+intimes se repr&eacute;sent&egrave;rent &agrave; lui avec la nettet&eacute; et le charme d'un
+bonheur perdu et inappr&eacute;ciable. Il ne pouvait admettre qu'un hasard
+aveugle, en faisant tomber &agrave; droite ou &agrave; gauche ce sept de c&oelig;ur, p&ucirc;t le
+priver de ces joies reconquises, et le pr&eacute;cipiter dans un ab&icirc;me de
+malheur ind&eacute;fini et inconnu. Cela ne pouvait &ecirc;tre, et il suivait, avec
+une anxi&eacute;t&eacute; fi&eacute;vreuse, le mouvement des mains rouges, velues, &agrave; larges
+articulations, de Dologhow, qui s'arr&ecirc;t&egrave;rent, et d&eacute;pos&egrave;rent le paquet de
+cartes, pour prendre un verre et une pipe.</p>
+
+<p>&laquo;Tu n'as donc pas peur de jouer avec moi? lui dit Dologhow en se
+renversant sur le dossier de sa chaise, comme pour raconter &agrave; ses amis
+quelque chose de gai:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Messieurs, on m'a assur&eacute; qu'on avait fait courir &agrave; Moscou le
+bruit que je trichais au jeu.... S'il en est ainsi, je vous conseille
+d'&ecirc;tre sur vos gardes!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, taille donc! lui dit Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ces vieilles comm&egrave;res de Moscou!&raquo; ajouta-t-il, en reprenant le
+talon.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment Rostow, r&eacute;primant avec peine une exclamation, se prit la
+t&ecirc;te &agrave; deux mains. Le sept de c&oelig;ur, qui lui &eacute;tait si n&eacute;cessaire, &eacute;tait
+la premi&egrave;re carte de la taille, et il avait perdu plus qu'il ne pouvait
+payer!</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, lui dit Dologhow, ne va pas t'enfoncer!...&raquo; et il continua &agrave;
+tailler.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Une heure et demie plus tard, tout l'int&eacute;r&ecirc;t de la partie &eacute;tait
+concentr&eacute; sur Rostow. Au lieu des premiers 1 600 roubles qu'il avait
+perdus, il avait devant lui, inscrite &agrave; son d&eacute;bit, une longue colonne de
+chiffres, dont le total pouvait, &agrave; ce qu'il croyait, s'&eacute;lever &agrave; 15 000
+roubles, mais qui en r&eacute;alit&eacute; d&eacute;passait 20 000. Dologhow ne racontait
+plus d'histoires: il suivait chaque mouvement de Rostow, et supputait le
+chiffre de son gain, r&eacute;solu &agrave; continuer le jeu, jusqu'&agrave; ce qu'il e&ucirc;t
+atteint le chiffre de 43 000 roubles. Il s'&eacute;tait fix&eacute; ce chiffre dans
+son id&eacute;e, parce qu'il formait le total de son &acirc;ge et de celui de Sonia.
+Rostow, les coudes sur la table et la t&ecirc;te dans ses mains, assis devant
+ce tapis vert barbouill&eacute; de craie et de taches de vin, et sur lequel
+s'amoncelaient des montagnes de cartes, suivait aussi, la mort dans le
+c&oelig;ur, le mouvement de ces doigts qui le tenaient en son pouvoir:</p>
+
+<p>&laquo;Six cents roubles, as, neuf... impossible de se refaire?... Et comme on
+doit &ecirc;tre gai, l&agrave;-bas, &agrave; la maison!... Valet sur le cinq.... Pourquoi
+donc fait-il cela avec moi?&raquo; Parfois il augmentait sa mise, mais
+Dologhow refusait et lui indiquait un chiffre. Rostow se soumettait, et
+priait Dieu, comme il l'avait pri&eacute; sur le champ de bataille, sur le pont
+d'Amstetten. Tant&ocirc;t, il tentait le sort, en relevant au hasard une carte
+dans le tas tomb&eacute; sur le tapis, en se disant qu'elle ferait tourner la
+chance; tant&ocirc;t, il comptait les brandebourgs de son uniforme et pla&ccedil;ait
+sur une seule carte la somme repr&eacute;sentant le nombre de leurs points;
+tant&ocirc;t, il regardait d'un air effar&eacute; les autres joueurs, comme pour leur
+demander secours, et reportant son regard sur le visage de marbre de
+son adversaire, il essayait de p&eacute;n&eacute;trer ce qui se passait en lui:</p>
+
+<p>&laquo;Il sait pourtant quelle est l'importance de cette perte pour moi, et il
+est mon ami, et je l'aimais!... Mais ce n'est pas sa faute, puisque la
+chance est pour lui, et je ne suis pas coupable non plus!... Quel mal
+ai-je fait?... Ai-je tu&eacute; ou offens&eacute; quelqu'un?... Pourquoi donc cet
+effroyable malheur? Il n'y a qu'un moment que je me suis approch&eacute; de
+cette table, avec le d&eacute;sir de gagner cent roubles, d'acheter &agrave; maman un
+coffret pour sa f&ecirc;te et de m'en retourner bien vite.... J'&eacute;tais heureux,
+libre!... Quand donc a commenc&eacute; pour moi ce fatal revirement?... Je suis
+le m&ecirc;me cependant, je suis &agrave; la m&ecirc;me place!... Non, c'est impossible!...
+cela ne peut durer!&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait rouge, tout en nage, et faisait peine &agrave; voir, surtout &agrave; cause
+de ses efforts surhumains pour conserver du calme.</p>
+
+<p>La colonne des pertes s'&eacute;levait &agrave; la somme fatale de 43 000 roubles, et
+Rostow avait d&eacute;j&agrave; appr&ecirc;t&eacute; sa carte pour un paroli de 3 000 roubles qu'il
+venait de gagner, lorsque Dologhow, ramassant son jeu, le mit de c&ocirc;t&eacute;,
+fit rapidement l'addition avec la craie et en inscrivit le total en
+chiffres bien align&eacute;s:</p>
+
+<p>&laquo;Allons souper, il en est temps! Voil&agrave; les boh&eacute;miens&raquo; dit-il, et une
+dizaine d'hommes et de femmes, au teint cuivr&eacute;, entr&egrave;rent dans la
+chambre, en apportant avec eux le froid du dehors. Nicolas comprit que
+tout &eacute;tait perdu.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi, c'est tout? et moi qui t'avais pr&eacute;par&eacute; une jolie petite carte,&raquo;
+dit-il &agrave; Dologhow, en feignant l'indiff&eacute;rence, et comme si l'action
+seule du jeu l'int&eacute;ressait.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, tout est fini, pensait-il, tout! Maintenant une balle dans
+la t&ecirc;te... c'est tout ce qui me reste &agrave; faire!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, encore une petite carte, reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, fit Dologhow, en finissant d'additionner le total de 43
+021 roubles. Va pour 21 roubles! Rostow, qui avait marqu&eacute; 6 000 sur une
+carte, les effa&ccedil;a pour &eacute;crire 21.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est &eacute;gal, dit-il, ce qui m'int&eacute;resse, c'est de savoir si tu me
+donneras ce dix.&raquo;</p>
+
+<p>Dologhow taillait s&eacute;rieusement. Oh! comme Rostow le ha&iuml;ssait en ce
+moment!... Le dix fut pour lui!</p>
+
+<p>&laquo;Vous me devez 43 000 roubles, comte, dit Dologhow, en se levant et en
+s'&eacute;tirant.... On se fatigue &agrave; la fin de rester assis.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je suis fatigu&eacute;, r&eacute;pliqua Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Quand pourrai-je recevoir l'argent, comte?&raquo; reprit l'autre, comme pour
+lui faire sentir que la plaisanterie &eacute;tait d&eacute;plac&eacute;e.</p>
+
+<p>Nicolas rougit jusqu'au blanc des yeux, et l'emmenant &agrave; l'&eacute;cart:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis te payer tout, il faut que tu acceptes une lettre de change.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, lui dit Dologhow avec un sourire glacial, tu connais le
+proverbe: &laquo;Heureux en amour, malheureux au jeu.&raquo; Ta cousine t'aime, je
+le sais.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! c'est &eacute;pouvantable de se sentir entre les mains de cet homme!&raquo; se
+dit Nicolas. Il pensait au coup qu'il allait porter &agrave; son p&egrave;re, &agrave; sa
+m&egrave;re; il comprenait quel bonheur c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pour lui de n'avoir pas &agrave;
+faire ce terrible aveu; il sentait que Dologhow le comprenait aussi,
+qu'il pouvait lui &eacute;pargner cette honte, ce chagrin, et que cependant il
+jouait avec lui comme le chat avec la souris.</p>
+
+<p>&laquo;Ta cousine..., reprit Dologhow.</p>
+
+<p>&mdash;Ma cousine n'a rien &agrave; voir ici, dit Rostow en l'interrompant avec
+col&egrave;re, il est inutile de prononcer son nom!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, quand puis-je recevoir?</p>
+
+<p>&mdash;Demain!&raquo; r&eacute;pondit Rostow, et il quitta la chambre.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Rien de plus facile que de dire d'un ton convenable: &laquo;&Agrave; demain!&raquo; mais ce
+qui &eacute;tait &eacute;pouvantable, c'&eacute;tait de rentrer, de revoir ses s&oelig;urs, son
+p&egrave;re, sa m&egrave;re, de leur dire tout, et de demander l'argent, pour ne pas
+manquer &agrave; la parole donn&eacute;e.</p>
+
+<p>Personne ne dormait encore. La jeunesse avait soup&eacute; en revenant du
+th&eacute;&acirc;tre, et s'&eacute;tait group&eacute;e autour du piano. Lorsque Nicolas entra dans
+la salon, il se sentit p&eacute;n&eacute;tr&eacute; par ces effluves d'amour pleines de
+po&eacute;sie qui r&eacute;gnaient dans leur maison, et qui semblaient, apr&egrave;s la
+d&eacute;claration de Dologhow et le bal de Ioghel, s'&ecirc;tre concentr&eacute;es, comme
+avant l'orage, sur la t&ecirc;te de Sonia et de Natacha. V&ecirc;tues de bleu toutes
+les deux, et telles qu'elles avaient paru au th&eacute;&acirc;tre, jolies, gentilles,
+et s'en rendant bien compte, elles riaient et causaient aupr&egrave;s du piano.
+V&eacute;ra et Schinchine jouaient aux &eacute;checs dans le salon. La comtesse, en
+attendant le retour de son mari et de son fils, faisait &laquo;une patience&raquo;
+que suivait avec attention une vieille dame, noble et pauvre, qu'ils
+avaient recueillie. Denissow, les yeux brillants, les cheveux
+&eacute;bouriff&eacute;s, assis au piano, un pied rejet&eacute; en arri&egrave;re, tapait les
+touches de ses gros doigts, et plaquait des accords, en roulant les yeux
+et en cherchant, de sa petite voix enrou&eacute;e, mais juste, un
+accompagnement au quatrain qu'il venait de composer en l'honneur de la
+Magicienne:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&laquo;Magicienne, o&ugrave; prends-tu l'invincible pouvoir</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>D'&eacute;veiller dans mon c&oelig;ur les notes endormies?</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Oh, dis-le-moi, d'o&ugrave; vient la flamme qui, ce soir,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Eacute;voque dans mon c&oelig;ur l'essaim des m&eacute;lodies?&raquo;</i></span><br />
+</p>
+
+<p>La passion faisait vibrer sa voix, et il fixait ses yeux noirs sur
+Natacha &eacute;mue, mais heureuse: &laquo;Charmant, parfait!&raquo; criait-elle, encore un
+couplet!&raquo; &laquo;Rien n'est chang&eacute; ici,&raquo; se dit Nicolas. &laquo;Ah! le voil&agrave;!
+s'&eacute;cria Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Papa est-il &agrave; la maison? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je suis contente de te voir! reprit-elle sans lui r&eacute;pondre. Nous
+nous amusons tant.... Vassili Dmitritch reste encore un jour pour me
+faire plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, papa n'est pas encore rentr&eacute;, dit Sonia.</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas, viens ici, mon ami,&raquo; lui cria sa m&egrave;re, de l'autre bout de
+chambre.</p>
+
+<p>Nicolas alla lui baiser la main, et s'assit en silence aupr&egrave;s d'elle,
+suivant du regard ses doigts, qui disposaient des cartes sur la table,
+pour faire &laquo;une patience&raquo;..., et le bruit des rires et des voix arrivait
+de la salle jusqu'&agrave; eux.</p>
+
+<p>&laquo;Bien, bien, s'&eacute;criait Denissow, il n'y a plus &agrave; vous en d&eacute;fendre:
+chantez-moi la barcarolle, je vous en supplie!&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse regarda son fils, qui continuait &agrave; se taire.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'as-tu? lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, r&eacute;pondit-il, comme s'il &eacute;tait fatigu&eacute; d'une question qu'on lui
+aurait adress&eacute;e plusieurs fois... mon p&egrave;re viendra-t-il bient&ocirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Rien n'est chang&eacute; ici.... Ils ne savent rien! O&ugrave; me cacher!&raquo;
+pensait-il, et il rentra dans la salle o&ugrave; Sonia, assise au piano, venait
+de commencer le pr&eacute;lude de la barcarolle. Natacha allait chanter, et
+Denissow fixait sur elle des regards enflamm&eacute;s.</p>
+
+<p>Nicolas se mit &agrave; marcher en long et en large:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; une belle id&eacute;e de la faire chanter!... Que peut-elle chanter? que
+trouvent-ils donc l&agrave; de si gai?&raquo;</p>
+
+<p>Sonia plaqua un accord.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, mon Dieu! se disait-il, je suis un homme perdu...
+d&eacute;shonor&eacute;... oui, il ne me reste plus qu'&agrave; me loger une balle dans la
+t&ecirc;te... pourquoi donc chanter? S'en aller?... Bah, ils n'ont qu'&agrave;
+continuer, apr&egrave;s tout &ccedil;a m'est bien &eacute;gal!...&raquo; et Nicolas, sombre et
+morose, marchait toujours, en &eacute;vitant le regard des jeunes filles.</p>
+
+<p>&laquo;Nicolas, qu'avez-vous?&raquo; semblait lui demander Sonia, qui avait tout
+d'abord remarqu&eacute; sa tristesse.</p>
+
+<p>Natacha, avec son flair habituel, en &eacute;tait &eacute;galement frapp&eacute;e, mais elle
+&eacute;tait si loin de toute id&eacute;e de chagrin, de douleur et de repentir, sa
+gaiet&eacute; &eacute;tait si exub&eacute;rante que, comme il arrive souvent &agrave; la jeunesse,
+elle ne tarda pas &agrave; ne plus s'en pr&eacute;occuper: &laquo;Je m'amuse trop,
+pensa-t-elle, pour g&acirc;ter mon plaisir par sympathie pour une douleur qui
+n'est pas la mienne... et puis je me trompe sans doute, il est
+probablement aussi gai que moi&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, Sonia,&raquo; dit-elle, en s'&eacute;lan&ccedil;ant vivement au milieu de la
+salle, o&ugrave; l'acoustique lui semblait devoir &ecirc;tre meilleure. Relevant la
+t&ecirc;te et laissant pendre ses bras le long de son corps, comme font les
+danseuses, elle semblait dire, en r&eacute;ponse au regard passionn&eacute; de
+Denissow: &laquo;Voil&agrave; comme je suis!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;De quoi donc peut-elle se r&eacute;jouir? pensait Nicolas.... Comment cela ne
+l'ennuie-t-il pas?&raquo;</p>
+
+<p>Natacha lan&ccedil;a sa premi&egrave;re note, sa poitrine se gonfla, et ses yeux
+prirent une expression profonde. Elle ne pensait &agrave; rien, ni &agrave; personne,
+en ce moment; sa bouche entr'ouverte en un sourire laissa &eacute;chapper des
+sons, ces sons que le premier gosier venu peut lancer &agrave; toute heure avec
+les m&ecirc;mes inflexions, et qui nous laisseront froids et indiff&eacute;rents
+mille fois, pour nous faire frissonner et pleurer d'&eacute;motion &agrave; la mille
+et uni&egrave;me.</p>
+
+<p>Natacha avait s&eacute;rieusement &eacute;tudi&eacute; son chant pendant l'hiver, &agrave; cause
+surtout de Denissow, que sa voix ravissait au septi&egrave;me ciel. Elle ne
+chantait plus en enfant, et l'on ne sentait plus les efforts maladroits
+de l'&eacute;coli&egrave;re. Bien que d'une rare &eacute;tendue, sa voix n'&eacute;tait pas
+suffisamment travaill&eacute;e, au dire des connaisseurs. Et cependant, les
+connaisseurs, malgr&eacute; leurs critiques, s'abandonnaient &agrave; leur insu &agrave; la
+jouissance que leur causait cette voix, encore inhabile &agrave; prendre sa
+respiration &agrave; temps et &agrave; se jouer des difficult&eacute;s; et longtemps apr&egrave;s
+qu'elle s'&eacute;tait tue, ils ne demandaient qu'&agrave; l'entendre encore et
+encore. On sentait si bien s'&eacute;panouir en elle cette suave virginit&eacute;
+dont rien jusqu'&agrave; ce moment n'avait effleur&eacute; le velout&eacute; et
+l'inconsciente puissance, qu'on aurait cru, en y changeant la moindre
+chose, en alt&eacute;rer le charme.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce donc? pensa Nicolas, tout surpris de l'entendre chanter
+ainsi, et en &eacute;carquillant les yeux... que lui est-il arriv&eacute;? Comme elle
+chante!&raquo; Oubliant tout, il attendait avec une fi&eacute;vreuse impatience la
+note qui allait suivre, et pendant un moment il n'y eut plus pour lui au
+monde que la mesure &agrave; trois temps du: &laquo;<i>Oh mio crudele affetto</i>!&raquo;...
+&laquo;Quelle absurde existence que la n&ocirc;tre, pensait-il. Le malheur,
+l'argent, Dologhow, la haine, l'honneur... tout cela n'est rien!...
+voil&agrave; le vrai!... Natacha, ma petite colombe!... voyons si elle va
+atteindre le &laquo;si&raquo;?... Elle l'a atteint; Dieu merci!&raquo;.... Pour renforcer
+le &laquo;si&raquo;, il l'accompagna en tierce: &laquo;Quel bonheur! je l'ai donn&eacute; aussi!&raquo;
+s'&eacute;cria-t-il, et la vibration de cette tierce &eacute;veilla dans son &acirc;me tout
+ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur. Qu'&eacute;taient &agrave; c&ocirc;t&eacute; de cette
+sensation surhumaine et divine, et sa perte au jeu, et sa parole
+donn&eacute;e?... Folies! On pouvait tuer, voler et pourtant &ecirc;tre encore
+heureux.</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Il y avait longtemps que la musique n'avait fait &eacute;prouver &agrave; Rostow de
+pareilles jouissances. &Agrave; peine Natacha eut-elle fini sa barcarolle que
+le sentiment de la r&eacute;alit&eacute; lui revint, et il gagna sa chambre sans mot
+dire. Un quart d'heure apr&egrave;s, le vieux comte revenait du club, gai et
+content; son fils se rendit chez lui.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, t'es-tu amus&eacute;?&raquo; lui demanda-t-il, en souriant d'orgueil &agrave; sa
+vue. Nicolas essaya en vain de dire oui... il &eacute;touffait. Son p&egrave;re
+allumait sa pipe, sans remarquer son trouble.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, c'est in&eacute;vitable!&raquo; pensa-t-il, et prenant un ton d&eacute;gag&eacute;, qui
+lui fit honte &agrave; lui-m&ecirc;me, et comme s'il ne s'agissait que de demander
+une voiture &agrave; son p&egrave;re pour aller faire un tour de promenade:</p>
+
+<p>&laquo;Papa, lui dit-il, je suis venu pour affaires, je l'avais presque
+oubli&eacute;: j'ai besoin d'argent!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, lui r&eacute;pondit le vieux comte qui &eacute;tait tr&egrave;s bien dispos&eacute; ce
+soir-l&agrave;.... Je savais bien que ce ne serait pas assez! T'en faut-il
+beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, beaucoup, r&eacute;pliqua-t-il, en affectant un laisser-aller niais et
+indiff&eacute;rent. Oui, j'ai un peu perdu, pas mal, beaucoup m&ecirc;me, 43 000
+roubles!</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Avec qui?... mais c'est une plaisanterie! s'&eacute;cria le comte,
+dont la nuque se couvrit d'une rougeur apoplectique.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis engag&eacute; &agrave; payer demain!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit le p&egrave;re avec un geste de d&eacute;sespoir, et en se laissant tomber
+sans force sur le canap&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y faire! continua Nicolas, d'un ton assur&eacute; et hardi. Cela arrive &agrave;
+tout le monde...&raquo; et pendant qu'il parlait, ainsi il se traitait au fond
+de son c&oelig;ur de mis&eacute;rable, de l&acirc;che: sa conscience lui disait que toute
+sa vie ne suffirait pas &agrave; expier sa faute, et pendant qu'il assurait &agrave;
+son p&egrave;re, d'un ton grossier, que &laquo;cela arrivait &agrave; tout le monde&raquo;, il
+avait envie de se jeter &agrave; ses genoux, de lui baiser la main et
+d'implorer se pardon.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, le vieux comte baissa les yeux et s'agita d'un air
+embarrass&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, dit-il... seulement je crains... il me sera difficile de
+trouver... &Agrave; qui n'est-ce pas arriv&eacute;? &agrave; qui n'est-ce pas arriv&eacute;?...&raquo; et
+jetant un coup d'&oelig;il &agrave; son fils, il se dirigea vers la porte....
+Nicolas, qui s'attendait &agrave; des reproches, ne put y tenir plus longtemps:</p>
+
+<p>&laquo;Papa! Papa! pardonnez-moi,&raquo; s'&eacute;cria-t-il en &eacute;clatant en sanglots,
+alors saisissant la main de son p&egrave;re et pleurant comme un enfant, il la
+porta vivement &agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+
+<p>Pendant que le fils avait cette explication avec son p&egrave;re, un entretien
+non moins grave avait lieu entre la m&egrave;re et la fille: &laquo;Maman!... Maman!
+il me l'a faite!</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a fait sa d&eacute;claration, maman!&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse n'en croyait pas ses oreilles.... Comment! Denissow avait
+fait une d&eacute;claration &agrave; cette fillette de Natacha, qui, il y a quelques
+jours &agrave; peine, jouait &agrave; la poup&eacute;e et prenait encore des le&ccedil;ons!</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, Natacha, pas de b&ecirc;tises! lui dit avec douceur la comtesse, qui
+esp&eacute;rait lui faire avouer que ce n'&eacute;tait qu'une plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, des b&ecirc;tises!... Mais c'est tr&egrave;s s&eacute;rieux, dit Natacha piqu&eacute;e
+au vif. Je viens vous demander ce que je dois faire, et vous me dites
+que ce sont des b&ecirc;tises!&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;S'il est vrai que M. Denissow t'ait fait une d&eacute;claration, tu lui diras
+de ma part que c'est un imb&eacute;cile.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ce n'est pas un imb&eacute;cile.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors que veux-tu? Vous avez toutes la t&ecirc;te tourn&eacute;e. Si tu en
+es &eacute;prise, &eacute;pouse-le, et que Dieu te b&eacute;nisse!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, maman, je ne suis pas &eacute;prise de lui! Je vous jure qu'il me
+semble que je ne le suis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien alors, va le lui dire toi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maman, vous vous f&acirc;chez? Ne vous f&acirc;chez pas, ch&egrave;re petite
+maman!... Voyons, est-ce ma faute?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais que veux-tu, mon c&oelig;ur! Veux-tu que j'aille le lui dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je le lui dirai moi-m&ecirc;me, seulement enseignez-moi comment?...
+Vous riez? mais si vous l'aviez vu, quand il m'a fait sa d&eacute;claration....
+Je sais bien qu'il n'en avait pas l'intention.... &Ccedil;a lui a &eacute;chapp&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mais il faut alors que tu lui r&eacute;pondes par un refus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, il ne faut pas le refuser,... il me fait tant de peine!... il
+est si bon!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors accepte-le, car il est vraiment grand temps de te
+marier, ajouta la comtesse, moiti&eacute; riant et moiti&eacute; f&acirc;ch&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela non, maman, mais je t'assure qu'il me fait de la peine....
+Comment lui dire cela?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi bien tu ne lui diras rien, c'est moi qui vais lui parler, dit la
+comtesse, qui commen&ccedil;ait &agrave; trouver mals&eacute;ant qu'on p&ucirc;t consid&eacute;rer cette
+petite Natacha comme une grande personne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour rien au monde, je le dirai moi-m&ecirc;me, vous n'avez qu'&agrave;
+&eacute;couter &agrave; la porte...&raquo; et Natacha rentra en courant dans la salle, o&ugrave;
+Denissow, assis au piano et la figure dans ses mains, &eacute;tait encore &agrave; la
+m&ecirc;me place. Au bruit de ses pas, il releva la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;Natacha, lui dit-il en s'approchant d'elle vivement, mon sort est entre
+vos mains... d&eacute;cidez!</p>
+
+<p>&mdash;Vassili Dmitritch, vous me faites tant de peine!... vous &ecirc;tes si
+bon!... mais cela ne se peut pas... cela ne se peut pas... mais je vous
+jure que je vous aimerai toujours!&raquo;</p>
+
+<p>Denissow s'inclina sur la main de Natacha, et il ne put r&eacute;primer
+quelques sanglots &eacute;touff&eacute;s, en la sentant poser un baiser sur ses
+cheveux noirs, cr&eacute;pus et &eacute;bouriff&eacute;s. &Agrave; ce moment, le fr&ocirc;lement de la
+robe de la comtesse se fit entendre:</p>
+
+<p>&laquo;Vassili Dmitritch, merci pour l'honneur que vous nous faites, lui dit
+la comtesse d'un air &eacute;mu, qui cependant lui parut s&eacute;v&egrave;re..., mais ma
+fille est si jeune!... et j'aurais pens&eacute; que vous vous seriez adress&eacute; &agrave;
+moi avant de lui en parler.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse!&raquo; lui dit Denissow, en baissant les yeux de l'air d'un
+coupable, et en essayant vainement de trouver quelques mots &agrave; lui
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Natacha, le voyant si abattu, se mit &agrave; pleurer convulsivement.</p>
+
+<p>&laquo;Comtesse, j'ai eu tort, reprit Denissow d'une voix bris&eacute;e par
+l'&eacute;motion, mais j'adore votre fille et j'aime tant votre famille que
+pour vous tous je donnerais deux fois ma vie!...&raquo; mais remarquant le
+visage s&eacute;rieux de la comtesse:... &laquo;Eh bien, adieu,&raquo; lui dit-il, et lui
+baisant la main sans regarder Natacha, il quitta la salle d'un pas
+r&eacute;solu.</p>
+
+
+<p>Nicolas passa la journ&eacute;e du lendemain chez Denissow, qui br&ucirc;lait du
+d&eacute;sir de quitter Moscou au plus t&ocirc;t. Ses camarades donn&egrave;rent une soir&eacute;e
+d'adieux avec accompagnement de boh&eacute;miens et de boh&eacute;miennes, et depuis
+il ne put jamais se souvenir comment on l'avait emball&eacute; dans son
+tra&icirc;neau, et comment il avait franchi les trois premiers relais.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s son d&eacute;part, Rostow, auquel le vieux comte n'avait pu fournir
+encore la grosse somme en question, resta quinze jours de plus &agrave; Moscou
+sans sortir de chez lui, passant presque tout son temps dans
+l'appartement des jeunes filles, &agrave; couvrir de vers et de musique les
+pages de leurs albums.</p>
+
+<p>Sonia, plus tendre, plus affectueuse que jamais, semblait vouloir lui
+prouver par l&agrave; que cette perte au jeu &eacute;tait un exploit v&eacute;ritable, et
+qu'elle ne pouvait que l'en aimer davantage, tandis que de son c&ocirc;t&eacute;
+Nicolas se regardait d&eacute;sormais comme indigne d'elle.</p>
+
+<p>Ayant enfin envoy&eacute; les 43 000 roubles &agrave; Dologhow qui lui donna un re&ccedil;u
+en r&egrave;gle, il partit &agrave; la fin de novembre, sans prendre cong&eacute; d'aucune de
+ses connaissances, et alla rejoindre son r&eacute;giment, qui se trouvait d&eacute;j&agrave;
+en Pologne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE V</a></h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s son explication avec sa femme, Pierre s'&eacute;tait mis en route pour
+P&eacute;tersbourg. Arriv&eacute; au relais de Torjok, il n'y trouva pas de chevaux,
+ou peut-&ecirc;tre le ma&icirc;tre de poste ne voulut-il pas lui en donner; oblig&eacute;
+d'attendre, il s'&eacute;tendit, sans se d&eacute;shabiller et sans quitter ses
+grosses bottes fourr&eacute;es, sur le grand divan plac&eacute; devant une table
+ronde, et se mit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>&laquo;Faut-il apporter les malles et pr&eacute;parer un lit? Votre Excellence
+veut-elle du th&eacute;?...&raquo;</p>
+
+<p>Pierre ne r&eacute;pondit pas: il n'avait rien vu, ni rien entendu, plong&eacute; dans
+les r&eacute;flexions qui l'absorbaient depuis quelques heures; peu lui
+importait, en face des graves questions qui s'agitaient dans son esprit,
+d'arriver plus ou moins tard &agrave; P&eacute;tersbourg et de se reposer ici ou
+ailleurs.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre de poste, sa femme, le domestique, la marchande d'objets
+brod&eacute;s d'or et d'argent<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> entraient tour &agrave; tour pour lui offrir leurs
+services. Pierre, sans changer de position, les regardait par-dessus ses
+lunettes, ne se rendant pas compte de ce qu'ils lui voulaient. Comment
+ces gens-l&agrave; pouvaient-ils vivre tranquilles, sans avoir r&eacute;solu les
+douloureux probl&egrave;mes qui n'avaient cess&eacute; de le tourmenter depuis ce
+duel, suivi pour lui d'une si terrible nuit d'insomnie? Dans l'isolement
+de son voyage, il ne pouvait s'emp&ecirc;cher d'y revenir constamment, sans
+parvenir &agrave; les r&eacute;soudre. C'&eacute;tait comme si le principal engrenage de son
+existence s'&eacute;tait tordu et tournait toujours sans accrocher le cran et
+sans pouvoir s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre de poste rentra pour lui dire humblement que, si Son
+Excellence voulait bien attendre deux petites heures, il pourrait lui
+donner des chevaux de courrier. Il mentait &eacute;videmment et n'avait d'autre
+but que de ran&ccedil;onner le voyageur: &laquo;Ce qu'il fait est-il bien ou mal? se
+dit Pierre. Pour moi qui en profite, c'est bien; mais pour le voyageur
+qui viendra apr&egrave;s moi, ce sera mal. Quant &agrave; lui, il ne peut faire
+autrement, car il n'a pas de quoi se mettre sous la dent.... Il m'a
+assur&eacute; que l'officier l'avait battu pour cela?... Si l'officier l'a
+battu, c'est qu'il &eacute;tait press&eacute; et que cela le retardait.... Et moi j'ai
+tir&eacute; sur Dologhow, parce que je me croyais offens&eacute;... et Louis XVI a &eacute;t&eacute;
+ex&eacute;cut&eacute; parce qu'on le regardait comme criminel... et, un an plus tard,
+on a ex&eacute;cut&eacute; ceux qui l'avaient condamn&eacute;.... Qu'est-ce qui est mal?
+qu'est-ce qui est bien?... Que faut-il aimer? Que faut-il ha&iuml;r?...
+Pourquoi vivre! Qu'est-ce que la vie? Qu'est-ce que la mort?... Quelle
+est cette force inconnue qui dirige le tout?...&raquo; Il ne trouvait pas de
+r&eacute;ponse &agrave; ces questions, sauf une seule qui n'en &eacute;tait pas une: &laquo;la
+mort! car alors ou tu sauras tout, ou tu cesseras de questionner...&raquo;
+Mais c'&eacute;tait effrayant de mourir.</p>
+
+<p>La marchande de cuirs de Torjok lui vantait d'une voix per&ccedil;ante sa
+marchandise, surtout des pantoufles en peau de ch&egrave;vre. &laquo;J'ai des
+centaines de roubles dont je ne sais que faire et cette femme en pelisse
+d&eacute;chir&eacute;e me regarde timidement!... Que ferait-elle de cet argent?... Lui
+donnerait-il un cheveu de plus de bonheur ou de paix?... Quelque chose
+au monde peut-il lui &eacute;pargner, &agrave; elle comme &agrave; moi, les atteintes du mal
+ou de la mort?... La mort, qui met un terme &agrave; tout, qui peut venir
+aujourd'hui ou demain, rend tout indiff&eacute;rent en comparaison de
+l'&eacute;ternit&eacute;!...&raquo; et de nouveau il pressait l'engrenage de ses pens&eacute;es,
+qui continuait &agrave; tourner toujours &agrave; vide au m&ecirc;me endroit.</p>
+
+<p>Son domestique lui apporta un livre &agrave; moiti&eacute; coup&eacute;, un roman par lettres
+de Mme de Souza; il se mit &agrave; lire le r&eacute;cit des malheurs et de la lutte
+vertueuse d'une certaine Am&eacute;lie de Mansfield. &laquo;Et pourquoi a-t-elle
+lutt&eacute; contre son s&eacute;ducteur, se demanda-t-il, puisqu'elle l'aimait? Il
+est impossible que Dieu ait fait na&icirc;tre dans son &acirc;me des d&eacute;sirs
+contraires &agrave; sa volont&eacute;. Mon ex-femme n'a pas lutt&eacute; et peut-&ecirc;tre
+avait-elle raison!... On n'a rien d&eacute;couvert, on n'a rien invent&eacute;, et
+nous savons seulement que nous ne savons rien. C'est l&agrave; le dernier mot
+de la sagesse humaine.&raquo;</p>
+
+<p>Tout, en lui et au dehors de lui, lui paraissait confus, incertain et
+r&eacute;pugnant, mais cette impression m&ecirc;me de r&eacute;pugnance lui causait une
+jouissance irritante.</p>
+
+<p>&laquo;Puis-je prier Votre Excellence de c&eacute;der un peu de place &agrave; la personne
+qui me suit,&raquo; dit le ma&icirc;tre de poste, en entrant dans la chambre avec un
+autre voyageur, forc&eacute;, comme Pierre, de s'arr&ecirc;ter faute de chevaux.
+C'&eacute;tait un vieillard de petite taille, rid&eacute;, jaune, avec des sourcils
+gris qui retombaient sur ses yeux brillants, d'une couleur ind&eacute;cise.</p>
+
+<p>Pierre retira ses jambes de dessus la table et se leva pour se coucher
+sur le lit que l'on venait de lui pr&eacute;parer; il regardait &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e le
+nouveau venu; celui-ci se laissa d&eacute;shabiller, d'un air fatigu&eacute;, par son
+domestique et resta en petite veste fourr&eacute;e couverte de nankin, et avec
+des bottes de feutre &agrave; ses pieds maigres et osseux. Il s'assit sur le
+canap&eacute; et appuya contre le dossier sa t&ecirc;te un peu forte: il avait le
+front large, les cheveux coup&eacute;s tr&egrave;s court. Le regard s&eacute;rieux,
+intelligent et p&eacute;n&eacute;trant, qu'il jeta alors sur Pierre, frappa ce
+dernier. Il allait lui adresser une question insignifiante, lorsqu'il
+remarqua que le voyageur avait d&eacute;j&agrave; ferm&eacute; les yeux, en croisant l'une
+sur l'autre ses vieilles mains s&egrave;ches: il portait &agrave; l'un de ses doigts
+un anneau de plomb avec une t&ecirc;te, de mort et semblait, ou dormir, ou
+r&eacute;fl&eacute;chir profond&eacute;ment. Son domestique &eacute;tait, comme lui, vieux, rid&eacute; et
+jaune, sans moustaches et sans barbe, et l'on devinait, rien qu'&agrave; voir
+sa peau lisse et parchemin&eacute;e, que le rasoir n'y avait jamais pass&eacute;. Il
+d&eacute;balla prestement le panier aux provisions, pr&eacute;para la table de th&eacute;,
+et apporta le samovar. Lorsque tout fut pr&ecirc;t, le voyageur ouvrit les
+yeux, se rapprocha de la table, versa deux verres de th&eacute;, et en donna un
+au petit vieillard sans barbe. Pierre, embarrass&eacute;, sentit qu'il allait
+&ecirc;tre in&eacute;vitablement oblig&eacute; de lier conversation avec lui. Le vieux
+domestique rapporta son verre renvers&eacute; sur la soucoupe avec le morceau
+de sucre &agrave; moiti&eacute; grignot&eacute;, et demanda &agrave; son ma&icirc;tre s'il n'avait besoin
+de rien.</p>
+
+<p>&laquo;Passe-moi le livre,&raquo; dit-il, et l'ayant re&ccedil;u, il se plongea dans sa
+lecture.</p>
+
+<p>Pierre crut s'apercevoir que c'&eacute;tait un ouvrage religieux, et continua &agrave;
+l'examiner, lorsqu'il le vit cesser de lire et reprendre sa premi&egrave;re
+position. Il le consid&eacute;rait toujours, mais le vieux, se retournant de
+son c&ocirc;t&eacute;, fixa sur lui un regard ferme et s&eacute;v&egrave;re, qui le troubla tout en
+l'attirant d'une fa&ccedil;on irr&eacute;sistible.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>&laquo;J'ai l'honneur, si je ne me trompe, de parler au comte Besoukhow?&raquo; dit
+l'inconnu &agrave; haute voix et sans se h&acirc;ter.</p>
+
+<p>Pierre le regarda d'un air interrogateur par-dessus ses lunettes.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai entendu parler de vous, continua son interlocuteur, du malheur qui
+vous est arriv&eacute;!...&raquo; En soulignant le mot &laquo;malheur&raquo;, il semblait dire:
+&laquo;Vous avez beau donner &agrave; la chose le nom que vous voudrez, c'est &laquo;un
+malheur&raquo;... &laquo;Je le regrette infiniment pour vous, monsieur.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre rougit, posa ses pieds &agrave; terre et se pencha, intimid&eacute; et
+souriant, vers le vieillard.</p>
+
+<p>&laquo;Des raisons plus graves que la curiosit&eacute; m'obligent &agrave; vous le
+rappeler,&raquo; continua-t-il apr&egrave;s un moment de silence, sans d&eacute;tourner ses
+yeux de Besoukhow, et il se recula un peu sur le canap&eacute;, l'invitant par
+ce mouvement &agrave; venir prendre place pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>Bien que Pierre ne f&ucirc;t pas dispos&eacute; &agrave; la causerie, il s'y r&eacute;signa et alla
+s'asseoir &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes malheureux, monsieur; vous &ecirc;tes jeune, je suis vieux, et
+j'aurais voulu vous venir en aide dans la mesure de mes forces.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit Pierre avec un sourire contraint: je vous suis bien
+reconnaissant.... Venez-vous de loin, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Si, pour une raison ou pour une autre, ma conversation vous &eacute;tait
+d&eacute;sagr&eacute;able, dites-le-moi...&raquo; Et tout &agrave; coup sa voix devint tendre et
+paternelle.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! non, bien au contraire, je suis tr&egrave;s heureux de faire votre
+connaissance...&raquo; Et les yeux de Pierre, attir&eacute;s par la bague, y
+aper&ccedil;urent la t&ecirc;te de mort, signe habituel de la franc-ma&ccedil;onnerie.</p>
+
+<p>&laquo;Permettez-moi de vous demander si vous &ecirc;tes franc-ma&ccedil;on?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, j'appartiens &agrave; cet ordre.... En mon nom et au sien, je
+vous tends une main fraternelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains, dit Pierre, en h&eacute;sitant entre la sympathie que lui
+inspirait ce vieillard et les plaisanteries dont les francs-ma&ccedil;ons
+&eacute;taient ordinairement l'objet, je crains de ne point vous comprendre; je
+crains que ma mani&egrave;re de voir sur la Cr&eacute;ation en g&eacute;n&eacute;ral ne soit en
+complet d&eacute;saccord avec la v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais votre mani&egrave;re de voir.... Vous croyez, et la majorit&eacute; des
+hommes le pense comme vous, qu'elle est le produit du travail de votre
+intelligence? Non, monsieur.... Elle est le fruit de l'orgueil, de la
+paresse et de l'ignorance!... Vous nourrissez une triste erreur, et
+c'est pour la combattre que j'ai engag&eacute; cette conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne supposerais-je pas que l'erreur est de votre c&ocirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oserais pas dire que je connais la v&eacute;rit&eacute;, r&eacute;pliqua le
+franc-ma&ccedil;on, qui &eacute;tonnait Pierre de plus en plus par la pr&eacute;cision et la
+fermet&eacute; de ses paroles. Personne ne parvient seul jusqu'&agrave; la v&eacute;rit&eacute;;
+c'est seulement pierre par pierre, avec le concours des milliers de
+g&eacute;n&eacute;rations qui se sont succ&eacute;d&eacute; depuis Adam jusqu'&agrave; nous, que s'&eacute;l&egrave;ve
+l'&eacute;difice destin&eacute; &agrave; devenir un jour le temple digne du Grand Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous avouer que je ne crois point en Dieu,&raquo; dit Pierre avec
+effort, mais il sentait l'obligation de ne rien cacher de sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Le franc-ma&ccedil;on le regarda d'un &oelig;il profond et avec le sourire d'un bon
+riche, dont les millions vont rendre heureux le pauvre qui lui confie sa
+mis&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Mais vous ne le connaissez pas, monsieur, vous ne pouvez pas le
+conna&icirc;tre, et vous &ecirc;tes malheureux, parce que vous ne le connaissez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le sais bien, je suis malheureux, mais qu'y puis-je
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le connaissez pas.... Il est ici, il est en moi, il est dans
+mes paroles, poursuivit le franc-ma&ccedil;on d'une voix s&eacute;v&egrave;re, il est en toi
+jusque dans cette n&eacute;gation blasph&eacute;matoire que tu viens de prononcer!&raquo;</p>
+
+<p>Il se tut et soupira, en s'effor&ccedil;ant de reprendre son calme.</p>
+
+<p>&laquo;S'il n'existait pas, reprit-il &agrave; demi-voix, nous n'en causerions pas.
+De qui as-tu parl&eacute;? Qui as-tu reni&eacute;? s'&eacute;cria-t-il tout &agrave; coup avec une
+exaltation fi&eacute;vreuse et une puissance dominatrice. Qui donc l'aurait
+invent&eacute;, s'il n'existait pas? D'o&ugrave; t'est venue, &agrave; toi et au monde
+entier, l'id&eacute;e d'un &ecirc;tre incompr&eacute;hensible, tout-puissant, et &eacute;ternel
+dans tous ses attributs?... Il existe! reprit-il apr&egrave;s un long silence,
+que Pierre se garda d'interrompre. Mais le comprendre est
+impossible!...&raquo; et il feuilletait d'une main nerveuse et agit&eacute;e les
+pages de son livre. &laquo;Si tu doutais de l'existence d'un homme, je
+t'aurais men&eacute; &agrave; cet homme, je te l'aurais montr&eacute;; mais comment puis-je,
+moi humble mortel, prouver sa toute-puissance, son &eacute;ternit&eacute;, sa
+mis&eacute;ricorde infinie &agrave; celui qui est aveugle, ou qui ferme les yeux
+expr&egrave;s pour ne pas le voir, le comprendre, et qui ignore volontairement
+la corruption et l'indignit&eacute; de sa propre personne? Qui es-tu, toi? Tu
+te crois sans doute un sage, pour avoir prononc&eacute; ce blasph&egrave;me,
+ajouta-t-il avec un sourire de m&eacute;pris, et tu es aussi insens&eacute;, aussi
+ignorant qu'un enfant qui joue avec le mouvement artistement combin&eacute;
+d'une montre. Il n'en comprend pas le but et ne croit pas &agrave; celui qui
+l'a fait. Le conna&icirc;tre est difficile. Nous y travaillons depuis des
+si&egrave;cles, depuis Adam jusqu'&agrave; nos jours, et toujours l'infini nous en
+s&eacute;pare!... L&agrave; &eacute;clatent notre faiblesse et sa grandeur!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre l'&eacute;coutait avec &eacute;motion sans l'interrompre; ses yeux brillaient,
+et il croyait de tout son c&oelig;ur aux paroles de cet &eacute;tranger. Se
+sentait-il vaincu par ses arguments, ou bien subissait-il, comme les
+enfants, l'influence de sa voix &eacute;mue, de sa conviction, de sa sinc&eacute;rit&eacute;,
+de ce calme, de cette fermet&eacute;, de cette conscience de sa destin&eacute;e, qui
+per&ccedil;ait dans tout son &ecirc;tre et qui le frappait, surtout par contraste
+avec son atonie morale et son manque absolu d'espoir? De toute son &acirc;me,
+il d&eacute;sirait avoir la foi et il &eacute;prouvait un sentiment presque b&eacute;at de
+calme, de r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration et de retour &agrave; la vie.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas l'esprit qui comprend Dieu, c'est la vie qui le fait
+comprendre!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre, craignant de trouver dans le raisonnement de son interlocuteur
+un c&ocirc;t&eacute; faible ou obscur qui aurait &eacute;branl&eacute; sa confiance naissante,
+l'interrompit en lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi donc l'intelligence humaine ne peut-elle pas s'&eacute;lever jusqu'&agrave;
+cette connaissance dont vous parlez?</p>
+
+<p>&mdash;La sagesse supr&ecirc;me et la v&eacute;rit&eacute;, r&eacute;pondit le franc-ma&ccedil;on avec son
+sourire doux et paternel, peuvent se comparer &agrave; une ros&eacute;e c&eacute;leste, dont
+nous voudrions nous p&eacute;n&eacute;trer. Puis-je alors, moi vase impur, me p&eacute;n&eacute;trer
+de cette ros&eacute;e et me faire juge de son essence? Une purification
+int&eacute;rieure peut seule me rendre apte &agrave; la recevoir dans une certaine
+mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est cela, dit Pierre avec une joyeuse expansion.</p>
+
+<p>&mdash;La sagesse supr&ecirc;me a d'autres bases que l'intelligence et les sciences
+humaines, telles que l'histoire, la physique et la chimie, qui
+s'&eacute;croulent au moindre souffle. La sagesse supr&ecirc;me est Une; elle n'a
+qu'une science, la science universelle, la science qui explique la
+Cr&eacute;ation et la place que l'homme y occupe. Pour la comprendre, il faut
+se purifier et r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer son <i>moi;</i> il faut donc, avant de savoir,
+croire et se perfectionner. La lumi&egrave;re divine, qui brille au fond de nos
+&acirc;mes, s'appelle la conscience. Que ta vue spirituelle se reporte sur ton
+&ecirc;tre int&eacute;rieur, et demande-toi si tu es content de toi-m&ecirc;me, et &agrave; quel
+r&eacute;sultat tu es arriv&eacute;, n'ayant pour guide que ton intelligence! Vous
+&ecirc;tes jeune, vous &ecirc;tes riche, vous &ecirc;tes intelligent, qu'avez-vous fait de
+tous ces dons, dont vous avez &eacute;t&eacute; combl&eacute;? &Ecirc;tes-vous content de vous-m&ecirc;me
+et de votre existence?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je l'ai en horreur!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu l'as en horreur, change-la, purifie-toi, et, &agrave; mesure que tu te
+transformeras, tu apprendras &agrave; conna&icirc;tre la sagesse! Comment l'avez-vous
+pass&eacute;e cette existence? En orgies, en d&eacute;bauches, en d&eacute;pravations,
+recevant tout de la soci&eacute;t&eacute; et ne lui donnant rien. Comment avez-vous
+employ&eacute; la fortune que vous avez re&ccedil;ue? Qu'avez-vous fait pour votre
+prochain? Avez-vous pens&eacute; &agrave; vos dizaines de milliers de serfs? Leur
+&ecirc;tes-vous venu en aide moralement ou physiquement? Non, n'est-ce pas?
+Vous avez profit&eacute; de leur labeur pour mener une existence corrompue!
+Voil&agrave; ce que vous avez fait. Avez-vous cherch&eacute; &agrave; vous employer utilement
+pour votre prochain? Non. Vous avez pass&eacute; votre vie dans l'oisivet&eacute;.
+Puis, vous vous &ecirc;tes mari&eacute;: vous avez accept&eacute; la responsabilit&eacute; de
+servir de guide &agrave; une jeune femme. Qu'avez-vous fait alors? Au lieu de
+l'aider &agrave; trouver le chemin de la v&eacute;rit&eacute;, vous l'avez jet&eacute;e dans l'ab&icirc;me
+du mensonge et du malheur. Un homme vous a offens&eacute;, vous l'avez tu&eacute;, et
+vous dites que vous ne connaissez pas Dieu, et que vous avez votre
+existence en horreur! Comment en serait-il autrement?&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces paroles, le franc-ma&ccedil;on, que la v&eacute;h&eacute;mence de son discours
+avait visiblement fatigu&eacute;, s'appuya contre le dossier du canap&eacute; et ferma
+les yeux, presque inanim&eacute;. Ses l&egrave;vres re-muaient sans laisser &eacute;chapper
+aucun son. Pierre l'examinait, son c&oelig;ur d&eacute;bordait, mais il n'osait
+rompre le silence.</p>
+
+<p>Le franc-ma&ccedil;on eut une petite toux de vieillard, il appela son
+domestique.</p>
+
+<p>&laquo;Les chevaux? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;On vient d'en amener. Vous ne vous reposerez pas un peu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, fais atteler.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Partira-t-il vraiment sans m'avoir initi&eacute; &agrave; sa pens&eacute;e et sans m'avoir
+mis dans la bonne voie? se disait Pierre, qui s'&eacute;tait lev&eacute;, et marchait
+dans la chambre, la t&ecirc;te baiss&eacute;e. Oui, j'ai men&eacute; une vie m&eacute;prisable,
+mais je ne l'aimais pas, je n'en voulais pas!... Et cet homme conna&icirc;t la
+v&eacute;rit&eacute; et il peut me l'enseigner!&raquo;</p>
+
+<p>Le voyageur, ayant achev&eacute; d'arranger ses paquets, se tourna vers lui et
+lui dit d'un ton indiff&eacute;rent et poli:</p>
+
+<p>&laquo;De quel c&ocirc;t&eacute; vous dirigez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais &agrave; P&eacute;tersbourg, r&eacute;pondit Pierre avec une certaine h&eacute;sitation,
+et je vous remercie! Je suis tout &agrave; fait de votre avis: ne pensez pas
+que je sois aussi mauvais. J'aurais sinc&egrave;rement d&eacute;sir&eacute; &ecirc;tre tel que vous
+auriez voulu me voir, mais je n'ai jamais &eacute;t&eacute; secouru par personne!...
+Je me reconnais coupable!... Aidez-moi, enseignez-moi, et peut-&ecirc;tre
+qu'un jour...&raquo; Un sanglot lui coupa la parole.</p>
+
+<p>Le franc-ma&ccedil;on garda longtemps le silence; il r&eacute;fl&eacute;chissait: &laquo;Dieu seul
+peut vous venir en aide, mais le secours que notre ordre est en mesure
+de vous donner vous sera accord&eacute;. Puisque vous allez &agrave; P&eacute;tersbourg,
+remettez ceci au comte Villarsky (il tira un portefeuille, et, sur une
+grande feuille pli&eacute;e en quatre, il &eacute;crivit quelques mots). Maintenant,
+encore un conseil: consacrez les premiers temps de votre s&eacute;jour &agrave;
+l'isolement et &agrave; l'&eacute;tude de vous-m&ecirc;me. Ne reprenez pas votre ancienne
+existence. Bon voyage, monsieur, ajouta-t-il en voyant entrer son
+domestique, et bonne chance!&raquo;</p>
+
+<p>Le voyageur s'appelait Ossip Alex&eacute;i&eacute;vitch Basd&eacute;iew, comme Pierre le vit
+dans le livre du ma&icirc;tre de poste. Basd&eacute;iew &eacute;tait un franc-ma&ccedil;on et un
+martiniste tr&egrave;s connu du temps de Novikow. Longtemps apr&egrave;s son d&eacute;part,
+Pierre continua &agrave; marcher sans penser &agrave; se coucher, sans penser m&ecirc;me &agrave;
+partir, se reportant &agrave; son pass&eacute; corrompu, et se repr&eacute;sentant, avec
+cette exaltation de l'homme qui veut se r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer, cet avenir de vertu
+irr&eacute;prochable, qui lui paraissait si facile &agrave; r&eacute;aliser. Il lui semblait
+qu'il ne s'&eacute;tait perverti que parce qu'il avait oubli&eacute;, &agrave; son insu, tout
+ce qu'il y avait de douceur dans le bien. Ses doutes s'&eacute;taient dissip&eacute;s:
+il croyait fermement &agrave; l'union fraternelle de tous les hommes, n'ayant
+d'autre but que s'entr'aider sur le chemin de la vertu. C'est ainsi
+qu'il comprenait l'ordre et les principes de la franc-ma&ccedil;onnerie.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Arriv&eacute; chez lui, Pierre ne fit part &agrave; personne de son retour. Il
+s'enferma et passa ses journ&eacute;es &agrave; lire Thomas A. Kempis, qui lui avait
+&eacute;t&eacute; remis, il ne savait par qui, et il n'y voyait qu'une chose, la
+possibilit&eacute;, jusque-l&agrave; inconnue pour lui, d'atteindre &agrave; la perfection,
+et de croire &agrave; cet amour fraternel et actif entre les hommes, que lui
+avait d&eacute;peint Basd&eacute;iew. Une semaine apr&egrave;s son arriv&eacute;e, le jeune comte
+polonais Villarsky, qu'il ne connaissait que fort peu, entra chez lui un
+soir, avec cet air solennel et officiel qu'avait eu le t&eacute;moin de
+Dologhow. Il referma la porte, et s'&eacute;tant bien assur&eacute; qu'il n'y avait
+personne dans la chambre:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis venu chez vous, lui dit-il, pour vous faire une proposition.
+Une personne, tr&egrave;s haut plac&eacute;e dans notre confr&eacute;rie, a fait des
+d&eacute;marches pour que vous y soyez admis avant le terme et m'a propos&eacute;
+d'&ecirc;tre votre parrain. Accomplir la volont&eacute; de cette personne est pour
+moi un devoir sacr&eacute;. D&eacute;sirez-vous entrer, sous ma garantie, dans la
+confr&eacute;rie des francs-ma&ccedil;ons?&raquo;</p>
+
+<p>Le ton froid et s&eacute;v&egrave;re de cet homme, qu'il n'avait vu qu'au bal,
+coquetant, avec un aimable sourire sur les l&egrave;vres, dans la soci&eacute;t&eacute; des
+femmes les plus brillantes, frappa Pierre.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je le d&eacute;sire,&raquo; r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>Villarsky inclina la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;Encore une question, comte, &agrave; laquelle je vous prie de r&eacute;pondre, non
+comme un membre futur de notre soci&eacute;t&eacute;, mais en galant homme et en toute
+sinc&eacute;rit&eacute;: avez-vous reni&eacute; vos opinions pass&eacute;es? Croyez-vous en Dieu?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre r&eacute;fl&eacute;chit:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, r&eacute;pondit-il, je crois en Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas...&raquo; Pierre l'interrompit encore: &laquo;Oui, je crois en Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Partons alors, ma voiture est &agrave; vos ordres.&raquo;</p>
+
+<p>Villarsky se tut pendant le trajet. &Agrave; une question de Pierre, qui lui
+demandait ce qu'il avait &agrave; faire et &agrave; r&eacute;pondre, il se borna &agrave; lui dire
+que des fr&egrave;res, plus dignes que lui, l'&eacute;prouveraient, et qu'il n'avait
+qu'&agrave; dire la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Entr&eacute;s sous la porte coch&egrave;re d'une grande maison o&ugrave; se trouvait la loge,
+ils mont&egrave;rent un escalier obscur et arriv&egrave;rent &agrave; une antichambre
+&eacute;clair&eacute;e; ils s'y d&eacute;barrass&egrave;rent de leurs pelisses pour passer dans une
+pi&egrave;ce voisine. Un homme, &eacute;trangement habill&eacute;, parut sur le seuil de la
+porte. Villarsky s'avan&ccedil;a, lui dit quelques mots &agrave; l'oreille, en
+fran&ccedil;ais, et, ouvrant ensuite une petite armoire qui contenait des
+habillements que Pierre voyait pour la premi&egrave;re fois, il en tira un
+mouchoir, lui banda les yeux, et, comme il le lui nouait derri&egrave;re la
+t&ecirc;te, quelques cheveux se trouv&egrave;rent pris dans le n&oelig;ud. L'attirant &agrave;
+lui, il l'embrassa, le prit par la main et l'emmena. Le gros Pierre, mal
+&agrave; l'aise sous ce bandeau qui le tiraillait, les bras ballants, souriant
+d'un air timide, suivit Villarsky d'un pas mal assur&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi qu'il vous arrive, dit ce dernier en s'arr&ecirc;tant, supportez-le avec
+courage, si vous &ecirc;tes d&eacute;cid&eacute; &agrave; &ecirc;tre des n&ocirc;tres. (Pierre fit un signe
+affirmatif.) Quand vous entendrez frapper &agrave; la porte, vous &ocirc;terez votre
+bandeau. Courage et espoir!...&raquo; et il sortit en lui serrant la main.</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul, Pierre se redressa et porta involontairement la main au
+bandeau pour l'enlever, mais il l'abaissa aussit&ocirc;t. Les cinq minutes qui
+s'&eacute;coul&egrave;rent lui parurent une heure; ses jambes se d&eacute;robaient sous lui,
+ses mains s'engourdissaient; il se sentait fatigu&eacute; et &eacute;prouvait les
+sensations les plus diverses: il avait peur de ce qui l'attendait et
+peur de manquer de courage; sa curiosit&eacute; &eacute;tait &eacute;veill&eacute;e, mais ce qui le
+rassurait, c'&eacute;tait la certitude d'entrer enfin dans la voie de la
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration et de faire le premier pas dans cette existence active et
+vertueuse, &agrave; laquelle il n'avait cess&eacute; de r&ecirc;ver depuis sa rencontre
+avec le voyageur. Des coups violents se firent entendre. Pierre &ocirc;ta son
+bandeau et regarda. La chambre &eacute;tait obscure; une petite lampe,
+r&eacute;pandant une faible lumi&egrave;re, qui sortait d'un objet blanc plac&eacute; sur une
+table couverte de noir, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un livre ouvert, br&ucirc;lait dans un coin.
+Ce livre &eacute;tait l'&Eacute;vangile, cet objet blanc &eacute;tait un cr&acirc;ne avec ses dents
+et ses cavit&eacute;s. Tout en lisant le premier verset de l'&eacute;vangile de saint
+Jean: &laquo;Au commencement, &eacute;tait le Verbe et le Verbe &eacute;tait en Dieu,&raquo; il
+fit le tour de la table et aper&ccedil;ut un cercueil plein d'ossements: il
+n'en fut pas surpris, il s'attendait &agrave; des choses extraordinaires. Le
+cr&acirc;ne, le cercueil, l'&Eacute;vangile ne suffisant pas &agrave; son imagination
+excit&eacute;e, il en demandait davantage et regardait autour de lui, en
+r&eacute;p&eacute;tant ces mots: &laquo;Dieu, mort, amiti&eacute; fraternelle...&raquo; paroles vagues,
+qui symbolisaient pour lui une vie toute nouvelle. La porte s'ouvrit, et
+un homme de petite taille entra; la brusque transition de la lumi&egrave;re aux
+demi-t&eacute;n&egrave;bres de cette chambre le fit s'arr&ecirc;ter un instant, et il avan&ccedil;a
+avec prudence vers la table, sur laquelle il posa ses mains gant&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce petit homme portait un tablier de cuir blanc, qui descendait de sa
+poitrine jusque sur ses pieds, et sur lequel s'&eacute;talaient, autour de son
+cou, une sorte de collier et une haute fraise entourant sa figure
+allong&eacute;e par le bas.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi &ecirc;tes-vous venu ici? demanda le nouveau venu, en se tournant
+du c&ocirc;t&eacute; de Pierre. Pourquoi vous, incr&eacute;dule &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, aveugle &agrave; la
+lumi&egrave;re, pourquoi &ecirc;tes-vous venu ici, et que voulez-vous de nous? Est-ce
+la sagesse, la vertu et le progr&egrave;s que vous cherchez?&raquo;</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; la porte s'&eacute;tait ouverte, Pierre avait &eacute;prouv&eacute; la m&ecirc;me
+terreur religieuse qu'il ressentait clans son enfance pendant la
+confession, lorsqu'il se trouvait t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec un homme qui, dans
+les conditions habituelles de la vie, lui aurait &eacute;t&eacute; compl&egrave;tement
+&eacute;tranger, et qui devenait son proche, de par le sentiment de la
+fraternit&eacute; humaine Pierre, &eacute;mu, s'approcha du second Expert (ainsi
+s'appelait dans l'ordre ma&ccedil;onnique le fr&egrave;re charg&eacute; de pr&eacute;parer le
+r&eacute;cipiendaire qui demandait l'initiation), et il reconnut un de ses
+amis, nomm&eacute; Smolianinow. Cela lui fut d&eacute;sagr&eacute;able; il aurait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; ne
+voir dans le nouveau venu qu'un fr&egrave;re, qu'un instructeur bienveillant et
+inconnu. Il fut si longtemps sans r&eacute;pondre que l'Expert renouvela sa
+question.</p>
+
+<p>&laquo;Oui; je... je... veux me r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien,&raquo; dit Smolianinow, et il continua: &laquo;Avez-vous une id&eacute;e des
+moyens qui sont &agrave; notre disposition pour vous aider &agrave; atteindre votre
+but?</p>
+
+<p>&mdash;Je... j'esp&egrave;re... &ecirc;tre guid&eacute;... secouru..., r&eacute;pondit Pierre d'une voix
+tremblante qui l'emp&ecirc;chait de s'exprimer nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment comprenez-vous la franc-ma&ccedil;onnerie?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que la franc-ma&ccedil;onnerie est la fraternit&eacute; et l'&eacute;galit&eacute; parmi
+les hommes avec un but vertueux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit l'Expert satisfait de sa r&eacute;ponse. Avez-vous cherch&eacute; le
+moyen d'y arriver par la religion?</p>
+
+<p>&mdash;Non, l'ayant jug&eacute;e contraire &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, dit-il si bas que l'Expert
+eut peine &agrave; entendre sa r&eacute;ponse et la lui fit r&eacute;p&eacute;ter; j'&eacute;tais un ath&eacute;e,
+reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous cherchez la v&eacute;rit&eacute; pour vous soumettre aux lois de la vie; par
+cons&eacute;quent, vous cherchez la sagesse et la vertu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>L'Expert croisa ses mains gant&eacute;es sur sa poitrine et poursuivit:</p>
+
+<p>&laquo;Mon devoir est de vous initier au but principal de notre ordre; s'il
+est conforme &agrave; celui que vous d&eacute;sirez atteindre, vous en deviendrez un
+membre utile. La base sur laquelle il repose et de laquelle aucune force
+humaine ne peut le renverser, c'est la conservation et la transmission &agrave;
+la post&eacute;rit&eacute; de myst&egrave;res importants qui sont parvenus jusqu'&agrave; nous &agrave;
+travers les si&egrave;cles les plus recul&eacute;s, &agrave; partir m&ecirc;me du premier homme,
+et d'o&ugrave; d&eacute;pend le sort de l'humanit&eacute;; mais personne ne peut les
+conna&icirc;tre et en profiter, avant de s'&ecirc;tre pr&eacute;par&eacute;, par une longue et
+constante purification, &agrave; en p&eacute;n&eacute;trer le sens. Notre second but est de
+soutenir nos fr&egrave;res, de les aider &agrave; am&eacute;liorer leur c&oelig;ur, &agrave; se purifier,
+&agrave; s'instruire avec les moyens d&eacute;couverts par les sages et l&eacute;gu&eacute;s par la
+tradition et &agrave; se pr&eacute;parer &agrave; se rendre dignes de cette initiation. En
+&eacute;purant et en corrigeant nos fr&egrave;res, nous nous employons &agrave; &eacute;purer et &agrave;
+corriger l'humanit&eacute; tout enti&egrave;re, en les lui offrant comme exemples
+d'honn&ecirc;tet&eacute; et de vertu, et en employant toutes nos forces &agrave; lutter
+contre le mal qui r&egrave;gne dans le monde. R&eacute;fl&eacute;chissez &agrave; ce que je viens de
+vous dire!...&raquo; et il quitta la chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Lutter contre le mal qui r&egrave;gne dans le monde!...&raquo; se dit Pierre, et il
+vit se d&eacute;rouler &agrave; ses yeux cette sph&egrave;re d'action si nouvelle pour lui.
+Il se voyait exhortant des hommes &eacute;gar&eacute;s, comme il l'&eacute;tait lui-m&ecirc;me deux
+semaines auparavant, des hommes corrompus et malheureux, qu'il aidait en
+parole et en action, des oppresseurs auxquels il arrachait leurs
+victimes. Des trois buts &eacute;num&eacute;r&eacute;s par l'Expert, le dernier&mdash;la
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration du genre humain&mdash;&eacute;tait celui qui le s&eacute;duisait le plus; les
+myst&egrave;res importants ne faisaient qu'&eacute;veiller sa curiosit&eacute; et ne lui
+paraissaient pas essentiels. Le second, la purification de soi-m&ecirc;me,
+l'int&eacute;ressait peu, car il &eacute;prouvait d&eacute;j&agrave; la jouissance intime de se
+sentir compl&egrave;tement corrig&eacute; de ses vices pass&eacute;s et tout pr&ecirc;t pour le
+bien.</p>
+
+<p>Une demi-heure apr&egrave;s, l'Expert rentra pour initier le r&eacute;cipiendaire aux
+sept vertus dont les sept marches du temple de Salomon sont le symbole,
+et que chaque franc-ma&ccedil;on devait s'appliquer &agrave; d&eacute;velopper en soi. Les
+sept vertus &eacute;taient: 1&deg; la discr&eacute;tion, ne pas trahir les secrets de
+l'ordre; 2&deg; l'ob&eacute;issance aux sup&eacute;rieurs de l'ordre; 3&deg; les bonnes
+m&oelig;urs; 4&deg; l'amour de l'humanit&eacute;; 5&deg; le courage; 6&deg; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;; 7&deg;
+l'amour de la mort.</p>
+
+<p>&laquo;Pour vous conformer au septi&egrave;me article, pensez souvent &agrave; la mort, afin
+que pour vous elle perde ses terreurs, elle cesse d'&ecirc;tre l'ennemie, et
+qu'elle devienne au contraire l'amie qui d&eacute;livre de cette vie de mis&egrave;res
+l'&acirc;me accabl&eacute;e par les travaux de la vertu, pour la conduire dans le
+lieu des r&eacute;compenses et de la paix.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oui, ce doit &ecirc;tre ainsi, se dit Pierre, quand il fut de nouveau laiss&eacute;
+&agrave; ses r&eacute;flexions solitaires; mais je suis si faible, que j'aime encore
+mon existence, dont je saisis peu &agrave; peu et &agrave; pr&eacute;sent seulement le
+v&eacute;ritable but.&raquo; Quant aux cinq autres vertus, qu'il comptait sur ses
+doigts, il les sentait en lui: le courage, la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, les bonnes
+m&oelig;urs, l'amour de l'humanit&eacute;, et surtout l'ob&eacute;issance, qui ne lui
+paraissait pas une vertu, mais un all&eacute;gement et un bonheur, car rien ne
+pouvait lui &ecirc;tre plus doux que de se d&eacute;charger de sa volont&eacute; et de se
+soumettre &agrave; celle des guides qui connaissaient la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>L'Expert reparut pour la troisi&egrave;me fois, et lui demanda si sa d&eacute;cision
+&eacute;tait in&eacute;branlable et s'il se soumettrait &agrave; tout ce qui serait exig&eacute; de
+lui:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis pr&ecirc;t &agrave; tout, r&eacute;pondit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois encore vous d&eacute;clarer que notre ordre ne se borne pas aux
+paroles pour r&eacute;pandre ses v&eacute;rit&eacute;s, mais qu'il emploie d'autres moyens,
+plus forts peut-&ecirc;tre que la parole, sur celui qui cherche la sagesse et
+la vertu. Le d&eacute;cor de cette &laquo;chambre des r&eacute;flexions&raquo; doit, si votre
+c&oelig;ur est sinc&egrave;re, vous en dire plus que des discours, et vous aurez
+maintes fois l'occasion, en avan&ccedil;ant plus loin, de voir de semblables
+symboles. Notre ordre, comme les soci&eacute;t&eacute;s de l'antiquit&eacute;, r&eacute;pand son
+enseignement au moyen d'hi&eacute;roglyphes, qui sont la d&eacute;signation d'une
+chose abstraite et qui contiennent en eux les propri&eacute;t&eacute;s m&ecirc;mes de
+l'objet qu'ils symbolisent.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre savait parfaitement ce qu'&eacute;tait un hi&eacute;roglyphe, mais pressentant
+l'approche des &eacute;preuves, il &eacute;coutait en silence.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous &ecirc;tes d&eacute;finitivement d&eacute;cid&eacute;, je vais proc&eacute;der &agrave; l'initiation: en
+t&eacute;moignage de votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, vous allez me remettre tout ce que vous
+avez de pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai rien sur moi, dit Pierre, qui croyait qu'on lui demandait
+tout ce qu'il poss&eacute;dait.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous avez sur vous: montre, argent, bagues...&raquo;</p>
+
+<p>Pierre tira &agrave; la h&acirc;te sa montre, sa bourse, et eut beaucoup de peine &agrave;
+retirer sa bague de mariage, qui serrait son gros doigt.</p>
+
+<p>&laquo;En signe d'ob&eacute;issance, je vous prie de vous d&eacute;shabiller.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre &ocirc;ta son frac, son gilet, sa botte gauche; le franc-ma&ccedil;on lui
+ouvrit sa chemise du c&ocirc;t&eacute; gauche de la poitrine, et releva son pantalon,
+&eacute;galement du c&ocirc;t&eacute; gauche, plus haut que le genou. Pierre se disposait &agrave;
+r&eacute;p&eacute;ter la m&ecirc;me c&eacute;r&eacute;monie du c&ocirc;t&eacute; droit, pour en &eacute;pargner la peine &agrave;
+l'Expert, lorsque celui-ci l'arr&ecirc;ta et lui tendit une pantoufle pour
+mettre &agrave; son pied gauche. Honteux, confus, embarrass&eacute; comme un enfant de
+sa maladresse, il attendait, les bras pendants, les pieds &eacute;cart&eacute;s, les
+instructions qui devaient suivre:</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, en signe de sinc&eacute;rit&eacute;, faites-moi l'aveu de votre principal
+d&eacute;faut?</p>
+
+<p>&mdash;Mon d&eacute;faut principal? Mais j'en ai tant!</p>
+
+<p>&mdash;Le d&eacute;faut qui vous entra&icirc;nait le plus souvent &agrave; h&eacute;siter sur le chemin
+de la vertu?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre cherchait:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce le vin, la gourmandise, l'oisivet&eacute;, la paresse, la col&egrave;re, la
+haine, les femmes?&raquo; Il les repassait tous, sans savoir auquel accorder
+la pr&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>&laquo;Les femmes!&raquo; dit-il d'une voix &agrave; peine distincte.</p>
+
+<p>Le fr&egrave;re ne r&eacute;pondit pas, et resta quelque temps silencieux; puis,
+s'approchant de la table, il y prit le bandeau et l'attacha sur les yeux
+de Pierre:</p>
+
+<p>&laquo;Pour la derni&egrave;re fois, je vous conjure de rentrer en vous-m&ecirc;me; mettez
+un frein &agrave; vos passions, cherchez le bonheur, non pas en elles, mais
+dans votre c&oelig;ur, car la source est en nous...&raquo;</p>
+
+<p>Et Pierre sentait d&eacute;j&agrave; poindre en lui cette source vivifiante, qui
+remplissait son &acirc;me de joie et d'attendrissement.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+
+<p>Son parrain Villarsky, qu'il reconnut &agrave; la voix, reparut. &Agrave; ses
+questions r&eacute;it&eacute;r&eacute;es sur la fermet&eacute; de sa d&eacute;cision, il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, je consens!...&raquo; et, la figure rayonnante, il suivit son
+conducteur en avan&ccedil;ant sa large et forte poitrine, enti&egrave;rement
+d&eacute;couverte, sur laquelle Villarsky tenait un glaive nu, et en marchant &agrave;
+pas in&eacute;gaux et timides, le pied gauche chauss&eacute; de la pantoufle
+ma&ccedil;onnique. Ils travers&egrave;rent ainsi des corridors, tournant tant&ocirc;t &agrave;
+droite, tant&ocirc;t &agrave; gauche, et arriv&egrave;rent enfin aux portes de la loge.
+Villarsky toussa; on r&eacute;pondit par le bruit du maillet, et la porte
+s'ouvrit devant eux. Une voix de basse lui demanda (ses yeux &eacute;tant
+toujours band&eacute;s) qui il &eacute;tait, d'o&ugrave; il venait et o&ugrave; il &eacute;tait n&eacute;; puis on
+l'emmena plus loin, en lui parlant tout le temps, par all&eacute;gories, des
+difficult&eacute;s de son voyage, de l'amiti&eacute; sainte, du grand Architecte de
+l'Univers et du courage n&eacute;cessaire dans les dangers et les travaux. Il
+remarqua qu'on lui donnait diff&eacute;rentes appellations, telles que &laquo;Celui
+qui cherche&raquo;, &laquo;Celui qui souffre&raquo;, &laquo;Celui qui demande&raquo;, et &agrave; chacune
+d'elles les glaives et les maillots r&eacute;sonnaient, d'une mani&egrave;re
+diff&eacute;rente. Pendant qu'on le menait ainsi, il y eut un moment de
+confusion parmi ses guides; il les entendit se disputer &agrave; voix basse, et
+l'un d'eux insistait pour qu'on le f&icirc;t passer sur un certain tapis. On
+posa ensuite sa main droite sur un objet qu'il ne pouvait voir, et de sa
+main gauche on lui fit appliquer du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute; un compas sur le sein, en
+l'obligeant &agrave; r&eacute;p&eacute;ter, apr&egrave;s un autre, le serment d'ob&eacute;issance aux lois
+de l'ordre. Puis on &eacute;teignit les bougies, on alluma de l'esprit-de-vin,
+ainsi que Pierre le devina &agrave; l'odeur, et on lui annon&ccedil;a qu'on allait lui
+donner la petite lumi&egrave;re. On lui enleva le bandeau, et il aper&ccedil;ut devant
+lui, comme dans un r&ecirc;ve, faiblement &eacute;clair&eacute;s par la flamme bleu&acirc;tre,
+quelques hommes, portant un tablier pareil &agrave; celui de son compagnon,
+debout devant lui et dirigeant sur sa poitrine des glaives tir&eacute;s de
+leurs fourreaux. L'un d'eux avait une chemise ensanglant&eacute;e. Pierre &agrave;
+cette vue se pencha en avant, comme s'il d&eacute;sirait &ecirc;tre transperc&eacute;, mais
+les glaives se relev&egrave;rent, et on lui remit le bandeau: &laquo;Maintenant on va
+te donner la grande lumi&egrave;re,&raquo; dit une voix.... On ralluma les bougies,
+on lui &ocirc;ta le bandeau, et un ch&oelig;ur de plus de dix voix entonna: <i>Sic
+transit gloria mundi!</i></p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre remis de sa premi&egrave;re impression, Pierre vit autour d'une
+grande table, couverte de noir, douze fr&egrave;res, habill&eacute;s comme les
+pr&eacute;c&eacute;dents; il en connaissait quelques-uns pour les avoir rencontr&eacute;s
+dans le monde. Celui qui pr&eacute;sidait &eacute;tait un jeune homme inconnu, portant
+au cou une croix diff&eacute;rente de celle des autres; &agrave; sa droite, l'abb&eacute;
+italien que nous avons vu &agrave; la soir&eacute;e de Mlle Sch&eacute;rer; un haut
+dignitaire de P&eacute;tersbourg, et un Suisse, qui avait &eacute;t&eacute; gouverneur chez
+les Kouraguine, en faisaient partie. Tous &eacute;coutaient dans un silence
+solennel le V&eacute;n&eacute;rable, qui tenait en main le maillet. Sur la paroi du
+mur brillait une &eacute;toile flamboyante; l'un des bouts de la table &eacute;tait
+couvert d'un petit tapis repr&eacute;sentant divers attributs, et &agrave; l'autre
+bout s'&eacute;levait une sorte d'autel sur lequel &eacute;taient l'&Eacute;vangile et un
+cr&acirc;ne. Autour de la table &eacute;taient plac&eacute;s sept grands chandeliers, comme
+ceux qu'on voit dans les &eacute;glises. Pierre fut conduit par deux fr&egrave;res
+devant l'autel. On lui pla&ccedil;a les pieds en &eacute;querre, et on lui intima
+l'ordre de s'&eacute;tendre tout de son long, comme s'il d&eacute;posait sa personne
+au pied du temple.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'on lui donne la truelle! dit un des fr&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile!&raquo; r&eacute;pliqua un autre.</p>
+
+<p>Pierre, ahuri, regarda autour de lui de ses yeux de myope et se demanda
+avec une certaine h&eacute;sitation o&ugrave; il &eacute;tait, si l'on ne se moquait pas de
+lui, et si plus tard il n'aurait pas honte de ce souvenir; mais son
+doute ne tarda pas &agrave; se dissiper devant les figures s&eacute;rieuses de ceux
+qui l'entouraient. Il se dit qu'il ne pouvait plus reculer, et se
+p&eacute;n&eacute;trant de nouveau d'un esprit de soumission, humble et attendri, il
+se jeta par terre devant les portes du temple. Au bout de quelques
+instants, on lui ordonna de se lever, on lui passa un tablier de cuir
+blanc, pareil &agrave; ceux des autres fr&egrave;res, et on lui remit une truelle et
+trois paires de gants. Le V&eacute;n&eacute;rable lui expliqua alors qu'il devait
+garder immacul&eacute;e la blancheur de ce tablier, repr&eacute;sentant la force et la
+puret&eacute;; la truelle &eacute;tait pour lui servir &agrave; d&eacute;raciner de son c&oelig;ur les
+vices et &agrave; ramener au bien avec charit&eacute; le c&oelig;ur du prochain; il devait
+conserver la premi&egrave;re paire de gants sans en conna&icirc;tre la signification
+et porter la seconde dans leurs r&eacute;unions; la troisi&egrave;me &eacute;tait pour une
+main de femme: &laquo;Elle est destin&eacute;e, cher fr&egrave;re, &agrave; &ecirc;tre offerte par vous &agrave;
+la Clandestine, que vous respecterez par-dessus toutes les autres. Ce
+don sera un gage pour elle de la puret&eacute; de votre c&oelig;ur; veillez
+seulement, cher fr&egrave;re, &agrave; ce qu'ils ne gantent pas des mains indignes...&raquo;
+Au moment o&ugrave; le V&eacute;n&eacute;rable pronon&ccedil;a ces paroles, Pierre crut remarquer
+qu'il se troublait, et lui-m&ecirc;me, regardant autour de lui d'un air
+inquiet, rougit jusqu'aux larmes, comme rougissent les enfants.</p>
+
+<p>Il s'ensuivit un silence contraint que rompit &agrave; l'instant un des fr&egrave;res.
+Ce fr&egrave;re amena Pierre devant le tapis et lui lut dans un cahier
+l'explication des diff&eacute;rents symboles qui y &eacute;taient figur&eacute;s: le soleil,
+la lune, le maillet, le plomb, la truelle, le cube de pierre de taille,
+la colonne, les trois fen&ecirc;tres, etc. On lui indiqua ensuite sa place, on
+lui expliqua les signes ma&ccedil;onniques, on lui donna le mot de passe, et on
+lui permit enfin de s'asseoir. Le V&eacute;n&eacute;rable fit la lecture des statuts.
+Elle fut tr&egrave;s longue, et les sentiments dont Pierre &eacute;tait agit&eacute;
+l'emp&ecirc;ch&egrave;rent de l'&eacute;couter avec suite: il ne se rappela que le dernier
+paragraphe:</p>
+
+<p>&laquo;Nous connaissons dans nos temples d'autres degr&eacute;s que ceux qui s&eacute;parent
+la vertu du vice. Crains de faire une diff&eacute;rence qui puisse d&eacute;truire
+cette &eacute;galit&eacute;. Vole au secours de ton fr&egrave;re, quel qu'il soit; ram&egrave;ne
+celui qui s'&eacute;gare, rel&egrave;ve celui qui tombe: ne nourris jamais aucun
+sentiment de haine ou d'inimiti&eacute; contre lui. Sois bienveillant, affable;
+allume dans tous les c&oelig;urs le feu de la vertu, partage ton bonheur avec
+le prochain, et que l'envie ne vienne jamais troubler cette pure
+jouissance. Pardonne &agrave; ton ennemi et ne te venge de lui qu'en lui
+rendant le bien pour le mal. En remplissant ces lois supr&ecirc;mes, tu
+retrouveras les traces de ta grandeur ancienne et perdue.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, il se leva et embrassa Pierre, qui, les yeux pleins de
+larmes de joie, ne savait que r&eacute;pondre aux f&eacute;licitations de tous, aussi
+bien de ceux qu'il n'avait jamais vus jusque-l&agrave; que de ceux qui
+renouvelaient connaissance avec lui; mais il ne faisait aucune
+diff&eacute;rence entre ses anciens amis et ses nouveaux fr&egrave;res, et n'avait
+d'autre d&eacute;sir que de se joindre &agrave; eux dans l'accomplissement de leur
+grande &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Le V&eacute;n&eacute;rable frappa du maillet, tous s'assirent, et, apr&egrave;s leur avoir
+adress&eacute; une exhortation &agrave; l'humilit&eacute;, il leur proposa d'accomplir la
+derni&egrave;re c&eacute;r&eacute;monie. Le haut dignitaire qui portait le titre de fr&egrave;re
+tr&eacute;sorier fit le tour de l'assembl&eacute;e. Pierre aurait voulu s'inscrire sur
+cette liste pour tout ce qu'il poss&eacute;dait, mais la crainte d'&ecirc;tre accus&eacute;
+d'ostentation l'arr&ecirc;ta, et il s'inscrivit pour la m&ecirc;me somme que les
+autres.</p>
+
+<p>La s&eacute;ance termin&eacute;e, il rentra chez lui, et il lui sembla qu'il
+revenait, compl&egrave;tement transform&eacute;, d'un lointain voyage de plusieurs
+ann&eacute;es, et qu'il n'avait plus rien de commun avec sa vie et ses
+habitudes pass&eacute;es.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Le lendemain de sa r&eacute;ception, Pierre employa la matin&eacute;e &agrave; lire le livre
+qu'on lui avait remis et &agrave; t&acirc;cher de se p&eacute;n&eacute;trer de la signification du
+carr&eacute;, dont un c&ocirc;t&eacute; repr&eacute;sentait la divinit&eacute;, le second le monde moral,
+le troisi&egrave;me le monde physique, le quatri&egrave;me l'union des deux. De temps
+en temps il s'arrachait &agrave; la lecture et aux carr&eacute;s pour se tracer un
+nouveau plan d'existence, car on lui avait dit, &agrave; cette r&eacute;union, que le
+bruit de son duel &eacute;tait parvenu aux oreilles de l'Empereur, et qu'il
+ferait bien de s'&eacute;loigner de P&eacute;tersbourg. Il comptait donc aller vivre
+dans ses terres du Midi et s'y occuper de ses paysans. Tout &agrave; coup, il
+vit entrer chez lui le prince Basile.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher ami, qu'as-tu fait &agrave; Moscou? Que veut dire cette brouille avec
+H&eacute;l&egrave;ne? Tu es dans l'erreur la plus compl&egrave;te: je sais tout, et je puis
+t'assurer qu'elle est innocente devant toi, comme le Christ devant les
+Juifs. Pourquoi donc, ajouta-t-il en emp&ecirc;chant Pierre de parler,
+pourquoi ne pas t'&ecirc;tre adress&eacute; directement &agrave; moi, comme &agrave; un ami? Mon
+Dieu, je le comprends, tu t'es conduit en homme qui tient &agrave; son
+honneur; tu t'es peut-&ecirc;tre trop h&acirc;t&eacute;, mais nous en causerons plus tard.
+Songe &agrave; la position d&eacute;licate dans laquelle tu nous as plac&eacute;s, elle et
+moi, vis-&agrave;-vis de la soci&eacute;t&eacute;, et vis-&agrave;-vis de la cour, ajouta-t-il en
+baissant la voix. Elle est &agrave; Moscou et toi ici; dis-toi bien, mon cher,
+que ce ne peut &ecirc;tre qu'un malentendu; j'aime &agrave; croire que c'est l&agrave; ton
+avis. &Eacute;cris-lui une lettre, elle te rejoindra, tout s'expliquera; si tu
+ne le fais pas, mon cher, il est &agrave; craindre que tu ne t'en repentes...,&raquo;
+et le prince Basile le regarda d'une fa&ccedil;on significative: &laquo;Je sais de
+source certaine que l'imp&eacute;ratrice m&egrave;re prend un vif int&eacute;r&ecirc;t &agrave; toute
+cette histoire; elle a toujours &eacute;t&eacute; tr&egrave;s bienveillante pour H&eacute;l&egrave;ne.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre, qui avait essay&eacute; plus d'une fois d'interrompre ce torrent de
+paroles, ne savait comment s'y prendre pour r&eacute;pondre &agrave; son beau-p&egrave;re par
+un refus cat&eacute;gorique; il se troublait, rougissait, se levait, se
+rasseyait, se rappelait les exhortations ma&ccedil;onniques &agrave; la charit&eacute;, et se
+voyait pourtant contraint &agrave; &ecirc;tre d&eacute;sagr&eacute;able et &agrave; dire le contraire de
+ce qu'on attendait de lui. Habitu&eacute; &agrave; se soumettre &agrave; ce ton assur&eacute; de
+laisser aller, il craignait de ne savoir y r&eacute;sister et sentait que tout
+son avenir d&eacute;pendait du mot qu'il prononcerait. Suivrait-il l'ancienne
+voie, ou bien prendrait-il r&eacute;solument le nouveau chemin, plein
+d'attraits, qui lui avait &eacute;t&eacute; trac&eacute;, et sur lequel il &eacute;tait s&ucirc;r de
+trouver le renouvellement de tout son &ecirc;tre?</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, mon ami, reprit d'un ton l&eacute;ger le prince Basile, r&eacute;ponds-moi:
+&laquo;Oui, je vais lui &eacute;crire,&raquo; et nous tuerons le veau gras.&raquo;</p>
+
+<p>Mais il n'avait pas achev&eacute; sa phrase, que Pierre, la col&egrave;re peinte sur
+son visage, qui dans ce moment rappelait celui de son p&egrave;re, lui r&eacute;pondit
+d'une voix &eacute;trangl&eacute;e, sans le regarder:</p>
+
+<p>&laquo;Prince, je ne vous ai pas appel&eacute;, &eacute;loignez-vous!... et il s'&eacute;lan&ccedil;a pour
+lui ouvrir la porte. &Eacute;loignez-vous, r&eacute;p&eacute;ta-t-il &agrave; son beau-p&egrave;re, dont le
+visage avait pris une expression terrifi&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? Tu es malade?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;loignez-vous! vous dis-je,&raquo; lui cria-t-il encore une fois d'une voix
+tremblante, et le prince Basile fut oblig&eacute; de sortir, sans avoir re&ccedil;u la
+r&eacute;ponse qu'il demandait.</p>
+
+<p>Une semaine plus tard, Pierre, apr&egrave;s avoir fait ses adieux &agrave; ses
+nouveaux amis et leur avoir laiss&eacute; une somme consid&eacute;rable pour &ecirc;tre
+distribu&eacute;e en aum&ocirc;nes, partit pour ses terres, en emportant avec lui de
+nombreuses lettres de recommandation pour les membres de l'ordre &agrave; Kiew
+et &agrave; Odessa, et la promesse qu'ils lui &eacute;criraient et le guideraient dans
+sa nouvelle voie.</p>
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Malgr&eacute; la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de l'Empereur pour les duels, l'affaire de Pierre et
+de Dologhow fut &eacute;touff&eacute;e; ni les deux adversaires, ni leurs t&eacute;moins, ne
+furent poursuivis; mais l'histoire elle-m&ecirc;me, confirm&eacute;e d'ailleurs par
+la s&eacute;paration des deux &eacute;poux, se r&eacute;p&eacute;ta bient&ocirc;t de bouche en bouche.
+Pierre, que l'on avait re&ccedil;u avec une bienveillante condescendance
+lorsqu'il n'&eacute;tait qu'un b&acirc;tard, qu'on avait combl&eacute; d'attentions et de
+flatteries lorsqu'il &eacute;tait devenu le premier parti de la Russie, avait
+beaucoup perdu de son prestige aux yeux de la soci&eacute;t&eacute; apr&egrave;s son mariage;
+car ce mariage enlevait tout espoir aux m&egrave;res qui avaient des filles &agrave;
+marier, d'autant plus qu'il n'avait jamais ni cherch&eacute; ni r&eacute;ussi &agrave;
+s'insinuer dans les bonnes gr&acirc;ces de la coterie du <i>high life</i>. Aussi
+n'accusait-on que lui, et le traitait-on &agrave; tout propos d'imb&eacute;cile, de
+jaloux et de monomane furieux, en tout semblable &agrave; son p&egrave;re. Apr&egrave;s son
+d&eacute;part, H&eacute;l&egrave;ne, de retour &agrave; P&eacute;tersbourg, fut re&ccedil;ue par toutes ses
+connaissances avec la bienveillance respectueuse qui &eacute;tait due &agrave; son
+malheur. Si le nom de son mari venait &agrave; &ecirc;tre prononc&eacute; par hasard, elle
+prenait une expression de dignit&eacute;, que, gr&acirc;ce &agrave; son tact inn&eacute;, elle
+s'&eacute;tait appropri&eacute;e, sans en comprendre la valeur; sa figure disait
+qu'elle supportait avec r&eacute;signation son isolement, et que son mari &eacute;tait
+la croix que Dieu lui avait envoy&eacute;e. Quant au prince Basile, il
+exprimait son opinion plus franchement, et ne manquait jamais, &agrave;
+l'occasion, de dire, en portant le doigt &agrave; son front:</p>
+
+<p>&laquo;C'est un cerveau f&ecirc;l&eacute;, je l'avais toujours dit.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, r&eacute;pliquait Mlle Sch&eacute;rer, je l'avais dit avant les autres, dit
+devant t&eacute;moins (et elle insistait sur la priorit&eacute; de son
+jugement)...&mdash;Ce malheureux jeune homme, ajoutait-elle, est perverti par
+les id&eacute;es corrompues du si&egrave;cle. Je m'en &eacute;tais bien aper&ccedil;ue &agrave; son retour
+de l'&eacute;tranger, quand il posait chez moi pour le petit Marat... vous en
+souvient-il? Eh bien, voil&agrave; le beau r&eacute;sultat! Je n'ai jamais d&eacute;sir&eacute; ce
+mariage, j'ai pr&eacute;dit tout ce qui est arriv&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Anna Pavlovna continuait comme par le pass&eacute; &agrave; donner des soir&eacute;es,
+qu'elle avait le don d'organiser avec un art tout particulier, et o&ugrave; se
+r&eacute;unissaient, suivant son expression, &laquo;la cr&egrave;me de la v&eacute;ritable bonne
+soci&eacute;t&eacute;&raquo; et &laquo;la fine fleur de l'essence intellectuelle de P&eacute;tersbourg&raquo;.
+Ses soir&eacute;es brillaient encore d'un autre attrait: elle avait le talent
+d'offrir chaque fois &agrave; ce cercle choisi une personnalit&eacute; nouvelle et
+int&eacute;ressante. Nulle part ailleurs on ne pouvait &eacute;tudier avec autant de
+pr&eacute;cision que chez elle le thermom&egrave;tre politique, dont les degr&eacute;s
+&eacute;taient marqu&eacute;s par l'atmosph&egrave;re conservatrice de la soci&eacute;t&eacute; qui faisait
+partie de la cour.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait la soir&eacute;e qu'elle donnait &agrave; la fin de l'ann&eacute;e 1806, apr&egrave;s
+la r&eacute;ception des tristes nouvelles de la d&eacute;faite de l'arm&eacute;e prussienne
+par Napol&eacute;on &agrave; I&eacute;na et &agrave; Auerst&aelig;dt, apr&egrave;s la reddition de la majeure
+partie des forteresses de la Prusse, et lorsque nos troupes,
+franchissant la fronti&egrave;re, allaient commencer une seconde campagne. &laquo;La
+cr&egrave;me de la v&eacute;ritable bonne soci&eacute;t&eacute;&raquo; se composait de la malheureuse
+H&eacute;l&egrave;ne abandonn&eacute;e, de Mortemart, du s&eacute;duisant prince Hippolyte, arriv&eacute;
+tout derni&egrave;rement de Vienne, de deux diplomates, de &laquo;la Tante&raquo;, d'un
+jeune homme, connu dans ce salon sous la d&eacute;nomination &laquo;d'un homme de
+beaucoup de m&eacute;rite&raquo;, d'une toute r&eacute;cente demoiselle d'honneur avec sa
+m&egrave;re, et de quelques autres personnes moins en vue.</p>
+
+<p>La primeur de cette soir&eacute;e &eacute;tait cette fois le prince Boris Droubetzko&iuml;,
+qui venait d'&ecirc;tre envoy&eacute; en courrier de l'arm&eacute;e prussienne, et qui &eacute;tait
+attach&eacute; comme aide de camp &agrave; un personnage haut plac&eacute;.</p>
+
+<p>Le thermom&egrave;tre politique disait, ce jour-l&agrave;: &laquo;Les souverains de l'Europe
+et leurs g&eacute;n&eacute;raux auront beau s'incliner devant Napol&eacute;on pour me causer
+<i>&agrave; moi</i>, et <i>&agrave; nous</i> en g&eacute;n&eacute;ral, tous les ennuis et toutes les
+humiliations imaginables, notre opinion sur son compte ne changera
+jamais. Nous ne cesserons d'exprimer nettement notre mani&egrave;re de voir sur
+ce sujet, et nous dirons simplement, et une fois pour toutes, au roi de
+Prusse et aux autres: &laquo;Tant pis pour vous. Tu l'as voulu, &laquo;Georges
+Dandin!&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque Boris, le lion de la soir&eacute;e, entra dans le salon, tous les
+invit&eacute;s y &eacute;taient r&eacute;unis; la conversation, conduite par Anna Pavlovna,
+roulait sur nos relations diplomatiques avec l'Autriche et sur l'espoir
+d'une alliance avec elle.</p>
+
+<p>Boris, dont l'ext&eacute;rieur &eacute;tait devenu plus m&acirc;le, portait un &eacute;l&eacute;gant
+uniforme d'aide de camp; il entra d'un air d&eacute;gag&eacute; et, apr&egrave;s avoir salu&eacute;
+&laquo;la Tante&raquo;, se rapprocha du cercle principal.</p>
+
+<p>Anna Pavlovna lui donna sa main s&egrave;che &agrave; baiser, le pr&eacute;senta aux
+personnes qui lui &eacute;taient inconnues, en les lui nommant au fur et &agrave;
+mesure:</p>
+
+<p>&laquo;Le prince Hippolyte Kouraguine,&mdash;charmant jeune homme.&mdash;Monsieur Krouq,
+charg&eacute; d'affaires de Copenhague,&mdash;un esprit profond.&mdash;Monsieur
+Schittrow,&mdash;un homme de beaucoup de m&eacute;rite.&raquo;</p>
+
+<p>Boris &eacute;tait parvenu, gr&acirc;ce aux soins de sa m&egrave;re, &agrave; ses propres go&ucirc;ts et
+&agrave; son empire sur lui-m&ecirc;me, &agrave; se cr&eacute;er une situation tr&egrave;s enviable: une
+mission importante en Prusse lui avait &eacute;t&eacute; confi&eacute;e, il en revenait en
+courrier. Il s'&eacute;tait compl&egrave;tement initi&eacute; &agrave; cette discipline non &eacute;crite
+qui, pour la premi&egrave;re fois, l'avait frapp&eacute; &agrave; Olm&uuml;tz, et qui, permettant
+au lieutenant d'avoir le pas sur le g&eacute;n&eacute;ral, n'exigeait, pour r&eacute;ussir,
+ni efforts, ni travail, ni courage, ni pers&eacute;v&eacute;rance, et ne demandait
+seulement que de l'esprit de conduite avec les dispensateurs des
+r&eacute;compenses. Il s'&eacute;tonnait souvent d'avoir avanc&eacute; si vite, et de voir
+que si peu de gens comprenaient combien ce chemin &eacute;tait facile &agrave; suivre.
+&Agrave; la suite de cette d&eacute;couverte, sa vie, ses rapports avec ses anciennes
+connaissances, ses plans pour l'avenir, tout avait &eacute;t&eacute; chang&eacute;. Malgr&eacute;
+son peu de fortune, il employait ses derniers roubles &agrave; &ecirc;tre mieux
+habill&eacute; que les autres, et pour ne pas se montrer en uniforme r&acirc;p&eacute;, pour
+ne pas se promener par les rues dans une vilaine voiture, il &eacute;tait
+capable de se refuser bien des choses! Il ne recherchait que les
+personnes plac&eacute;es au-dessus de lui et qui pouvaient lui &ecirc;tre utiles; il
+aimait P&eacute;tersbourg et m&eacute;prisait Moscou. Le souvenir de la famille
+Rostow, de son amour d'enfant pour Natacha, lui &eacute;tait d&eacute;sagr&eacute;able, et,
+depuis son retour de l'arm&eacute;e, il n'avait pas mis les pieds chez eux.
+Invit&eacute; &agrave; la soir&eacute;e d'Anna Pavlovna, ce qu'il consid&eacute;rait comme un pas en
+avant dans sa carri&egrave;re, il comprit aussit&ocirc;t son r&ocirc;le. Laissant &agrave; la
+ma&icirc;tresse de maison le soin de faire ressortir tout ce qu'il apportait
+d'int&eacute;ressant, il se bornait &agrave; observer les gens et &agrave; m&eacute;diter sur les
+avantages qu'il y aurait &agrave; se rapprocher de chacun et sur les moyens d'y
+parvenir. Il s'assit &agrave; la place indiqu&eacute;e aupr&egrave;s de la belle H&eacute;l&egrave;ne, et
+&eacute;couta la conversation g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>&laquo;Vienne trouve les bases du trait&eacute; propos&eacute; tellement inadmissibles,
+qu'on ne saurait y souscrire, m&ecirc;me &agrave; la suite des succ&egrave;s les plus
+brillants, et elle met en doute les moyens qui pourraient nous les
+procurer. C'est mot &agrave; mot la phrase du cabinet de Vienne, disait le
+charg&eacute; d'affaires de Danemark.</p>
+
+<p>&mdash;Le &laquo;doute&raquo; est flatteur! ajoutait avec un fin sourire l'homme &laquo;&agrave;
+l'esprit profond&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut distinguer entre le cabinet de Vienne et l'Empereur
+d'Autriche, dit Mortemart. L'Empereur d'Autriche n'a jamais pu songer &agrave;
+pareille chose, et ce n'est que le cabinet qui le dit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher vicomte, reprit Anna Pavlovna, l'Urope (pronon&ccedil;ant on ne
+sait trop pourquoi &laquo;Urope&raquo;, elle croyait sans doute faire preuve par l&agrave;
+d'une finesse de haut go&ucirc;t, en causant avec un Fran&ccedil;ais), l'Urope ne
+sera jamais notre alli&eacute;e sinc&egrave;re<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>...&raquo; Et elle entama l'&eacute;loge du
+courage h&eacute;ro&iuml;que et de la fermet&eacute; du roi de Prusse, pour m&eacute;nager &agrave; Boris
+son entr&eacute;e en sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>Ce dernier attendait patiemment son tour, en &eacute;coutant les r&eacute;flexions de
+chacun, et en jetant de temps &agrave; autre un regard sur sa belle voisine,
+qui r&eacute;pondait parfois par un sourire &agrave; ce jeune et bel aide de camp.</p>
+
+<p>Anna Pavlovna s'adressa tout naturellement &agrave; lui, et le pria de leur
+d&eacute;crire sa course &agrave; Glogau et la situation de l'arm&eacute;e prussienne. Boris,
+sans se presser, raconta, en un fran&ccedil;ais tr&egrave;s pur et tr&egrave;s correct,
+quelques &eacute;pisodes int&eacute;ressants sur nos troupes et sur la cour, tout en
+&eacute;vitant avec soin d'exprimer son opinion personnelle sur les faits dont
+il parlait. Il accapara pendant quelque temps l'attention g&eacute;n&eacute;rale, et
+Anna Pavlovna voyait avec fiert&eacute; que ses invit&eacute;s appr&eacute;ciaient &agrave; sa juste
+valeur le r&eacute;gal qu'elle leur avait offert. H&eacute;l&egrave;ne se montrait plus
+int&eacute;ress&eacute;e que personne par le r&eacute;cit de Boris, et, t&eacute;moignant une grande
+sollicitude pour la position de l'arm&eacute;e prussienne, elle lui adressa,
+quelques questions au sujet de son voyage.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut absolument que vous veniez me voir, lui dit-elle avec son
+&eacute;ternel sourire, et d'un ton qui pouvait laisser supposer que certaines
+combinaisons, qu'il ignorait, rendaient sa visite indispensable. Mardi,
+entre huit et neuf heures. Vous me ferez plaisir.&raquo;</p>
+
+<p>Boris s'empressa de promettre; il allait continuer sa causerie avec
+elle, lorsque Anna Pavlovna l'appela, sous pr&eacute;texte que &laquo;sa Tante&raquo;
+d&eacute;sirait lui parler.</p>
+
+<p>&laquo;Vous connaissez son mari, n'est-ce pas? demanda &laquo;la Tante&raquo;, en fermant
+les yeux, et en indiquant H&eacute;l&egrave;ne d'un geste m&eacute;lancolique. Ah! quelle
+malheureuse et ravissante femme! Ne parlez pas de lui devant elle, je
+vous en supplie, c'est trop p&eacute;nible pour son c&oelig;ur!&raquo;</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Pendant leur apart&eacute;, le prince Hippolyte s'&eacute;tait empar&eacute; du d&eacute; de la
+conversation.</p>
+
+<p>&Eacute;tendu &agrave; son aise dans un large fauteuil, il se redressa vivement et
+lan&ccedil;a ces mots: &laquo;Le roi de Prusse!&raquo; apr&egrave;s quoi, se mettant &agrave; rire, il
+retomba dans le silence. Tous se tourn&egrave;rent vers lui, et Hippolyte,
+continuant &agrave; rire et se renfon&ccedil;ant dans son fauteuil, r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&laquo;Le roi de Prusse!&raquo;</p>
+
+<p>Anna Pavlovna, voyant qu'il ne se d&eacute;cidait pas &agrave; en dire plus long,
+attaqua Napol&eacute;on avec violence, et raconta, &agrave; l'appui de sa sortie,
+comment ce brigand de Bonaparte avait vol&eacute; &agrave; Potsdam l'&eacute;p&eacute;e de Fr&eacute;d&eacute;ric
+le Grand!</p>
+
+<p>&laquo;C'est l'&eacute;p&eacute;e de Fr&eacute;d&eacute;ric le Grand, que je...&raquo; dit-elle; &agrave; ce moment,
+Hippolyte l'interrompit en r&eacute;p&eacute;tant: &laquo;Le roi de Prusse!...&raquo; et se tut.
+Mlle Sch&eacute;rer fit une grimace, et Mortemart, l'ami d'Hippolyte, lui dit
+brusquement:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, &agrave; qui en avez-vous avec votre roi de Prusse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est rien, je voulais simplement dire que nous avons tort de
+faire la guerre pour le roi de Prusse!&raquo; Il mitonnait cette petite
+plaisanterie, qu'il avait entendue &agrave; Vienne, et cherchait &agrave; la placer
+depuis le commencement de la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>Boris sourit prudemment, de fa&ccedil;on qu'on p&ucirc;t supposer &agrave; volont&eacute;, ou qu'il
+raillait, ou qu'il approuvait.</p>
+
+<p>&laquo;Il est tr&egrave;s mauvais, votre jeu de mots, tr&egrave;s spirituel, mais tr&egrave;s
+injuste, dit Anna Pavlovna, en le mena&ccedil;ant du doigt. Nous ne faisons pas
+la guerre pour le roi de Prusse, sachez-le bien, mais pour les bons
+principes. Ah! le m&eacute;chant prince Hippolyte!&raquo;</p>
+
+<p>La conversation continua &agrave; rouler sur la politique, et s'anima
+sensiblement, lorsqu'il fut question des r&eacute;compenses accord&eacute;es par
+l'Empereur.</p>
+
+<p>&laquo;N. N. n'a-t-il pas re&ccedil;u l'ann&eacute;e derni&egrave;re une tabati&egrave;re avec le
+portrait, dit l'homme &laquo;&agrave; l'esprit profond&raquo;? Pourquoi S. S. ne
+pourrait-il pas en recevoir autant?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, une tabati&egrave;re avec le portrait de l'Empereur
+est une r&eacute;compense, mais point une distinction; c'est plut&ocirc;t un cadeau,
+fit observer le diplomate.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des pr&eacute;c&eacute;dents, je vous citerai Schwarzenberg.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, dit un troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pr&ecirc;t &agrave; parier: le grand-cordon, c'est diff&eacute;rent.&raquo;</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; l'on se quitta, H&eacute;l&egrave;ne, qui n'avait pas ouvert la bouche de
+la soir&eacute;e, r&eacute;it&eacute;ra &agrave; Boris sa pri&egrave;re, ou plut&ocirc;t son ordre significatif
+et bienveillant, de ne point oublier le prochain mardi.</p>
+
+<p>&laquo;Il le faut absolument,&raquo; dit-elle en souriant, et en regardant Anna
+Pavlovna, qui, d'un triste sourire, appuya l'invitation.</p>
+
+<p>H&eacute;l&egrave;ne avait d&eacute;couvert, dans son int&eacute;r&ecirc;t subit pour l'arm&eacute;e prussienne,
+une raison p&eacute;remptoire pour recevoir Boris, et elle semblait laisser
+entendre qu'elle la lui dirait &agrave; sa premi&egrave;re visite.</p>
+
+<p>Boris se rendit au jour indiqu&eacute; dans le brillant salon d'H&eacute;l&egrave;ne, o&ugrave; il y
+avait d&eacute;j&agrave; beaucoup de monde, et il allait en sortir sans avoir eu
+d'explication cat&eacute;gorique, lorsque la comtesse, qui jusque-l&agrave; ne lui
+avait adress&eacute; que quelques mots, au moment o&ugrave; il lui baisait la main en
+se retirant, lui dit tout &agrave; coup &agrave; l'oreille, et cette fois sans
+sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Venez d&icirc;ner demain... le soir.... Il faut que vous veniez...
+venez!...&raquo;</p>
+
+<p>Et voil&agrave; comment Boris devint l'intime de la comtesse pendant son
+premier s&eacute;jour &agrave; P&eacute;tersbourg.</p>
+
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>La guerre se rallumait et se rapprochait de plus en plus des fronti&egrave;res
+russes. On n'entendait de tous c&ocirc;t&eacute;s que des anath&egrave;mes contre Bonaparte,
+l'ennemi du genre humain. Dans les villages, o&ugrave; arrivaient &agrave; tout moment
+du th&eacute;&acirc;tre de la guerre les nouvelles les plus invraisemblables et les
+plus contradictoires, on rassemblait les recrues et les soldats.</p>
+
+<p>&Agrave; Lissy-Gory, l'existence de chacun avait grandement chang&eacute; depuis
+l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente.</p>
+
+<p>Le vieux prince avait &eacute;t&eacute; nomm&eacute; l'un des huit chefs de la milice
+d&eacute;sign&eacute;s pour toute la Russie. Malgr&eacute; son &eacute;tat de faiblesse, aggrav&eacute; par
+l'incertitude dans laquelle il &eacute;tait rest&eacute; pendant plusieurs mois sur le
+sort de son fils, il crut de son devoir d'accepter ce poste que lui
+avait confi&eacute; l'Empereur lui-m&ecirc;me, et cette activit&eacute; toute nouvelle lui
+rendait ses anciennes forces. Il passait tout son temps en courses dans
+les trois gouvernements qui &eacute;taient de son ressort. Rigoureux dans
+l'accomplissement de ses devoirs, il &eacute;tait d'une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; presque
+cruelle avec ses subordonn&eacute;s, et descendait jusqu'aux moindres d&eacute;tails.
+Sa fille ne prenait plus de le&ccedil;ons de math&eacute;matiques; mais tous les
+matins, accompagn&eacute;e de la nourrice qui portait le petit prince Nicolas
+(comme l'appelait le grand-p&egrave;re), elle venait le voir dans son cabinet.
+L'enfant occupait, avec sa nourrice et la vieille bonne Savichnia, les
+appartements de sa m&egrave;re; c'est l&agrave; que la princesse Marie, lui servant de
+m&egrave;re, passait la plus grande partie de sa journ&eacute;e. Mlle Bourrienne
+semblait aussi s'&ecirc;tre passionn&eacute;ment attach&eacute;e au petit gar&ccedil;on, et la
+princesse Marie s'en reposait parfois sur elle pour soigner et pour
+amuser leur petit ange.</p>
+
+<p>On avait fait &eacute;lever dans l'&eacute;glise de Lissy-Gory une chapelle sur la
+tombe de la princesse, et, sur cette tombe, un ange en marbre blanc
+d&eacute;ployait ses ailes. On aurait dit vraiment que l'ange, dont la l&egrave;vre
+sup&eacute;rieure &eacute;tait un peu relev&eacute;e, se pr&eacute;parait &agrave; sourire; aussi le prince
+Andr&eacute; et sa s&oelig;ur furent frapp&eacute;s de sa ressemblance avec la d&eacute;funte, et,
+chose &eacute;trange que le prince se garda de faire remarquer &agrave; sa s&oelig;ur,
+l'artiste lui avait involontairement donn&eacute; cette m&ecirc;me expression de doux
+reproche qu'il avait lue sur les traits de sa femme, glac&eacute;s par la mort:
+&laquo;Ah! qu'avez-vous fait de moi?...&raquo;</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s son retour, le prince Andr&eacute; re&ccedil;ut de son p&egrave;re en toute
+propri&eacute;t&eacute; la terre de Bogoutcharovo, situ&eacute;e &agrave; quarante verstes de
+Lissy-Gory; aussi, fuyant les souvenirs p&eacute;nibles et cherchant la
+solitude, il profita de cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; du vieux prince, dont il
+supportait avec peine le caract&egrave;re difficile, pour s'y construire un
+pied-&agrave;-terre, afin d'y passer la plus grande partie de son temps.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait fermement d&eacute;cid&eacute;, apr&egrave;s la bataille d'Austerlitz, &agrave;
+abandonner la carri&egrave;re militaire, ce qui l'obligea, &agrave; la reprise de la
+guerre, pour ne point reprendre du service actif, de s'employer sous les
+ordres de son p&egrave;re, en l'aidant &agrave; la formation des milices. Le p&egrave;re et
+le fils semblaient avoir chang&eacute; de r&ocirc;le: le premier, excit&eacute; par son
+activit&eacute;, ne pr&eacute;sageait &agrave; cette campagne qu'une heureuse issue, tandis
+que le fils la d&eacute;plorait au fond de son c&oelig;ur et voyait tout en noir.</p>
+
+<p>Le 26 f&eacute;vrier de l'ann&eacute;e 1807, le vieux prince partit pour une
+inspection et son fils resta &agrave; Lissy-Gory, comme il faisait d'habitude
+durant ses absences. Le cocher qui l'avait men&eacute; &agrave; la ville voisine en
+rapporta des lettres et des papiers pour le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Le valet de chambre, ne l'ayant pas trouv&eacute; chez lui, passa dans
+l'appartement de la princesse Marie sans l'y rencontrer; l'enfant,
+malade depuis quatre jours, lui donnait des inqui&eacute;tudes, et il &eacute;tait
+aupr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>&laquo;P&eacute;troucha vous demande, Votre Excellence, il a apport&eacute; des papiers, dit
+une fille de service au prince Andr&eacute;, qui, assis sur un tabouret tr&egrave;s
+bas, versait d'une main tremblante et comptait avec un soin extr&ecirc;me les
+gouttes qu'il laissait tomber dans un verre &agrave; pied, &agrave; moiti&eacute; plein
+d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce?&raquo; dit-il brusquement, et ce mouvement involontaire lui fit
+verser quelques gouttes de trop. Jetant le contenu du verre, il
+recommen&ccedil;a son op&eacute;ration.</p>
+
+<p>&Agrave; part le berceau, il n'y avait dans la chambre que deux fauteuils et
+quelques petits meubles d'enfant; les rideaux &eacute;taient tir&eacute;s devant les
+fen&ecirc;tres; sur la table br&ucirc;lait une bougie, qu'un grand cahier de
+musique, plac&eacute; en &eacute;cran, emp&ecirc;chait d'&eacute;clairer trop vivement le petit
+malade.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, dit &agrave; son fr&egrave;re la princesse Marie debout &agrave; c&ocirc;t&eacute; du lit,
+attends un peu, cela vaudra mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi donc tranquille, tu ne sais ce que tu dis... tu n'as fait
+qu'attendre, et voil&agrave; ce qui en est r&eacute;sult&eacute;, dit-il tout bas avec
+aigreur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, attends, je t'en prie, il s'est endormi.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; se leva et s'arr&ecirc;ta ind&eacute;cis, la potion &agrave; la main.
+&laquo;Vaudrait-il vraiment mieux attendre? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme tu voudras, Andr&eacute;, mais je crois que cela vaudrait mieux,&raquo;
+r&eacute;pondit sa s&oelig;ur, un peu embarrass&eacute;e de la l&eacute;g&egrave;re concession que lui
+faisait son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la seconde nuit qu'ils veillaient l'enfant, malade d'une forte
+fi&egrave;vre. Leur confiance dans le m&eacute;decin habituel de la maison &eacute;tant fort
+limit&eacute;e, ils en avaient envoy&eacute; chercher un autre &agrave; la ville voisine et
+essayaient, en l'attendant, diff&eacute;rents rem&egrave;des. Fatigu&eacute;s, &eacute;nerv&eacute;s et
+inquiets, leurs pr&eacute;occupations se trahissaient par une irritation
+involontaire.</p>
+
+<p>&laquo;P&eacute;troucha vous attend,&raquo; reprit la fille de chambre.</p>
+
+<p>Il sortit pour recevoir les instructions verbales que son p&egrave;re lui
+faisait transmettre, et rentra avec des lettres et des papiers.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours la m&ecirc;me chose, mais prends patience: Carl Ivanitch
+assure que le sommeil est un signe de gu&eacute;rison.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; s'approcha de l'enfant et constata qu'il avait la peau
+br&ucirc;lante.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'avez pas le sens commun, vous et votre Carl Ivanitch!&raquo; Et,
+prenant la potion pr&eacute;par&eacute;e, il se pencha au-dessus du berceau, pendant
+que la princesse Marie le retenait en le suppliant:</p>
+
+<p>&laquo;Laisse-moi, dit le prince avec impatience.... Eh bien, soit,
+donne-la-lui, toi!&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie lui prit le verre des mains et, appelant la vieille
+bonne &agrave; son aide, essaya de faire boire l'enfant, qui se d&eacute;battit en
+criant et en s'&eacute;tranglant. Le prince Andr&eacute;, se prenant la t&ecirc;te entre les
+mains, alla s'asseoir sur un canap&eacute; dans la pi&egrave;ce voisine.</p>
+
+<p>Il d&eacute;cacheta machinalement la lettre de son p&egrave;re, qui, de sa grosse
+&eacute;criture allong&eacute;e, lui &eacute;crivait ce qui suit sur une feuille de papier
+bleu:</p>
+
+<p>&laquo;Si l'heureuse nouvelle que je viens de recevoir &agrave; l'instant m&ecirc;me, par
+courrier, n'est pas une blague &eacute;hont&eacute;e, on m'assure que Bennigsen a
+remport&eacute; une victoire sur Bonaparte &agrave; Eylau. P&eacute;tersbourg est dans la
+joie, et il pleut des r&eacute;compenses pour l'arm&eacute;e. C'est un Allemand, mais
+je l'en f&eacute;licite n&eacute;anmoins. Je ne comprends pas ce que fait le nomm&eacute;
+Hendrikow &agrave; Kortchew: ni les vivres, ni les renforts ne sont arriv&eacute;s
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent. Pars, pars &agrave; la minute, et dis-lui que je lui ferai
+couper la t&ecirc;te si je ne re&ccedil;ois pas le tout dans le courant de la
+semaine. On a re&ccedil;u une lettre de P&eacute;tia du champ de bataille de
+Preussisch-Eylau; il a pris part au combat... tout est vrai! Quand ceux
+que cela ne regarde pas ne s'en m&ecirc;lent pas, un Allemand m&ecirc;me peut battre
+Napol&eacute;on. On le dit en fuite et tr&egrave;s entam&eacute;. Ainsi donc, va de suite &agrave;
+Kortchew et ex&eacute;cute mes ordres!&raquo;</p>
+
+<p>La seconde lettre qu'il d&eacute;cacheta &eacute;tait une interminable &eacute;p&icirc;tre de
+Bilibine: il la mit de c&ocirc;t&eacute; pour la lire plus tard:</p>
+
+<p>&laquo;Aller &agrave; Kortchew?... ce n'est pas certes maintenant que j'irai!... Je
+ne puis abandonner mon enfant malade!...&raquo;</p>
+
+<p>Il jeta un coup d'&oelig;il dans l'autre chambre, et vit sa s&oelig;ur encore
+debout &agrave; c&ocirc;t&eacute; du lit de l'enfant qu'elle ber&ccedil;ait.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle est donc cette autre nouvelle d&eacute;sagr&eacute;able que Bilibine me donne?
+Ah! oui, la victoire,... maintenant que j'ai quitt&eacute; l'arm&eacute;e!... Oui,
+oui, il se moque toujours de moi... tant mieux, si cela l'amuse...&raquo; Et,
+sans en comprendre la moiti&eacute;, il se mit &agrave; lire la lettre de Bilibine,
+pour cesser de penser &agrave; ce qui le tourmentait et le pr&eacute;occupait si
+exclusivement.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+
+<p>Bilibine, attach&eacute; au quartier g&eacute;n&eacute;ral en qualit&eacute; de diplomate, lui
+&eacute;crivait en fran&ccedil;ais une longue lettre pleine de saillies &agrave; la
+fran&ccedil;aise, mais d&eacute;peignant la campagne avec une franchise et une
+hardiesse toutes patriotiques, et ne reculant pas devant un jugement,
+f&ucirc;t-il m&ecirc;me railleur, sur nos faits et gestes. En la lisant, on
+s'apercevait bien vite que, ennuy&eacute; de la discr&eacute;tion de rigueur impos&eacute;e
+aux diplomates, il &eacute;tait heureux de pouvoir &eacute;pancher toute sa bile dans
+le sein d'un correspondant aussi s&ucirc;r que le prince Andr&eacute;. Cette lettre,
+d&eacute;j&agrave; ancienne, &eacute;tait dat&eacute;e d'avant la bataille de Preussisch-Eylau:</p>
+
+<p>&laquo;Depuis nos grands succ&egrave;s d'Austerlitz, vous le savez, mon cher prince,
+je ne quitte plus les quartiers g&eacute;n&eacute;raux. D&eacute;cid&eacute;ment j'ai pris go&ucirc;t &agrave; la
+guerre, et bien m'en a pris. Ce que j'ai vu ces trois mois est
+incroyable.</p>
+
+<p>&laquo;Je commence <i>ab ovo</i>. L'&raquo;ennemi du genre humain&raquo;, comme vous savez,
+s'attaque aux Prussiens. Les Prussiens sont nos fid&egrave;les alli&eacute;s, qui ne
+nous ont tromp&eacute;s que trois fois depuis trois ans. Nous prenons fait et
+cause pour eux. Mais il se trouve que l'&raquo;ennemi du genre humain&raquo; ne fait
+nulle attention &agrave; nos beaux discours, et, avec sa mani&egrave;re impolie et
+sauvage, se jette sur les Prussiens, sans leur donner le temps de finir
+la parade commenc&eacute;e, en deux tours de main les rosse &agrave; plate couture et
+va s'installer au palais de Potsdam.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai le plus vif d&eacute;sir, &eacute;crit le roi de Prusse &agrave; Bonaparte, que Votre
+Majest&eacute; soit accueillie et trait&eacute;e dans mon palais d'une mani&egrave;re qui lui
+soit agr&eacute;able, et c'est avec empressement que j'ai pris &agrave; cet effet
+toutes les mesures que les circonstances me permettaient. Puiss&eacute;-je
+avoir r&eacute;ussi!&raquo; Les g&eacute;n&eacute;raux prussiens se piquent de politesse envers les
+Fran&ccedil;ais et mettent bas les armes aux premi&egrave;res sommations.</p>
+
+<p>&laquo;Le chef de la garnison de Glogau, avec dix mille hommes, demande au roi
+de Prusse ce qu'il doit faire s'il est somm&eacute; de se rendre?... Tout cela
+est positif!</p>
+
+<p>&laquo;Bref, esp&eacute;rant en imposer seulement par notre attitude militaire, il se
+trouve que nous voil&agrave; en guerre pour tout de bon, et, qui plus est, en
+guerre sur nos fronti&egrave;res avec et pour le roi de Prusse. Tout est au
+grand complet, il ne nous manque qu'une petite chose: c'est le g&eacute;n&eacute;ral
+en chef. Comme il s'est trouv&eacute; que les succ&egrave;s d'Austerlitz auraient pu
+&ecirc;tre plus d&eacute;cisifs si le g&eacute;n&eacute;ral en chef e&ucirc;t &eacute;t&eacute; moins jeune, on fait la
+revue des octog&eacute;naires, et, entre Prosorofsky et Kamensky, on donne la
+pr&eacute;f&eacute;rence au dernier. Le g&eacute;n&eacute;ral nous arrive en kibik, &agrave; la mani&egrave;re de
+Souvarow, et est accueilli avec des acclamations de joie et de triomphe.</p>
+
+<p>&laquo;Le 4 arrive le premier courrier de P&eacute;tersbourg. On apporte les malles
+dans le cabinet du mar&eacute;chal, qui aime &agrave; faire tout par lui-m&ecirc;me. On
+m'appelle pour aider &agrave; faire le triage des lettres et prendre celles qui
+nous sont destin&eacute;es. Le mar&eacute;chal nous regarde faire et attend les
+paquets qui lui sont adress&eacute;s. Nous cherchons... il n'y en a point. Le
+mar&eacute;chal devient impatient, se met lui-m&ecirc;me &agrave; la besogne, et trouve des
+lettres de l'Empereur pour le comte T., pour le prince V. et autres.
+Alors le voil&agrave; qui se met dans une de ses col&egrave;res bleues. Il jette feu
+et flamme contre tout le monde, s'empare des lettres, les d&eacute;cach&egrave;te et
+lit celles que l'Empereur adresse &agrave; d'autres: &laquo;Ah! c'est ainsi qu'on se
+conduit envers moi! Point de confiance! Ah! on a mission de me
+surveiller! sortez!&raquo; et il &eacute;crit le fameux ordre du jour au g&eacute;n&eacute;ral
+Bennigsen<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis bless&eacute;, je ne puis monter &agrave; cheval, et par cons&eacute;quent je ne
+puis commander l'arm&eacute;e. Vous avez amen&eacute; votre corps d'arm&eacute;e d&eacute;fait &agrave;
+Poultousk, o&ugrave; il est expos&eacute; sans bois et sans fourrage; il faut y
+rem&eacute;dier, selon votre rapport au comte Bouxhevden: il faut vous replier
+vers nos fronti&egrave;res, vous ex&eacute;cuterez ce mouvement aujourd'hui m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Par suite de toutes mes courses, &eacute;crit-il &agrave; l'Empereur, la selle m'a
+occasionn&eacute; une &eacute;corchure, qui m'emp&ecirc;che de monter &agrave; cheval et de
+commander une arm&eacute;e aussi importante. J'en ai remis le commandement &agrave;
+l'ancien en grade, au comte Bouxhevden, en lui renvoyant tout le
+service et tout ce qui s'y rapporte, lui donnant le conseil, s'il
+manquait de pain, de se retirer dans l'int&eacute;rieur de la Prusse, car il
+n'en reste plus que pour un jour; quelques r&eacute;giments n'en ont pas du
+tout, d'apr&egrave;s la d&eacute;claration des divisionnaires, Ostermann et
+Sedmoretzki; les paysans n'en ont point; quant &agrave; moi, j'attendrai ma
+gu&eacute;rison &agrave; l'h&ocirc;pital d'Ostrolenko. En portant &agrave; l'auguste connaissance
+de Votre Majest&eacute; la date de ce rapport, j'ai l'honneur d'ajouter que, si
+l'arm&eacute;e bivouaque ici encore quinze jours, il ne restera pas un seul
+homme valide au printemps.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Permettez &agrave; un vieillard de se retirer &agrave; la campagne, chez lui,
+emportant le douloureux regret de n'avoir pu remplir les grandes et
+glorieuses fonctions auxquelles il avait &eacute;t&eacute; appel&eacute;. J'attendrai
+l'auguste autorisation ici &agrave; l'h&ocirc;pital, <i>afin de ne pas jouer le r&ocirc;le
+d'un &eacute;crivain, au lieu de celui de commandant</i>. Ma retraite de l'arm&eacute;e
+ne causera pas plus de bruit que celle d'un aveugle. Il y en a mille
+comme moi en Russie.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le mar&eacute;chal se f&acirc;che contre l'Empereur, et nous punit tous; n'est-ce
+pas que c'est logique?</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; le premier acte. Aux suivants, l'int&eacute;r&ecirc;t et le ridicule vont
+s'accroissant comme de raison. Apr&egrave;s le d&eacute;part du mar&eacute;chal, il se trouve
+que nous sommes en vue de l'ennemi, et qu'il faut livrer bataille.
+Bouxhevden est g&eacute;n&eacute;ral en chef par droit d'anciennet&eacute;, mais le g&eacute;n&eacute;ral
+Bennigsen n'est pas de cet avis; d'autant plus qu'il est, lui, avec son
+corps en vue de l'ennemi, et qu'il veut profiter de l'occasion d'une
+bataille, &laquo;auf eigene Hand,&raquo; comme disent les Allemands. Il la donne.
+C'est la bataille de Poultousk, qui est cens&eacute;e avoir &eacute;t&eacute; une grande
+victoire, mais qui, &agrave; mon avis, n'en est pas une le moins du monde. Nous
+autres p&eacute;kins, nous avons, comme vous savez, la tr&egrave;s vilaine habitude de
+d&eacute;cider du gain ou de la perte d'une bataille. Celui qui s'est retir&eacute;
+apr&egrave;s la bataille l'a perdue, voil&agrave; ce que nous disons, et &agrave; ce titre
+nous avons perdu la bataille de Poultousk. Bref, nous nous retirons
+apr&egrave;s la bataille, mais nous envoyons un courrier &agrave; P&eacute;tersbourg, qui
+porte les nouvelles d'une victoire, et le g&eacute;n&eacute;ral ne c&egrave;de pas le
+commandement en chef &agrave; Bouxhevden, esp&eacute;rant recevoir de P&eacute;tersbourg, en
+reconnaissance de sa victoire, le titre de g&eacute;n&eacute;ral en chef. Pendant cet
+interr&egrave;gne, nous commen&ccedil;ons un plan de man&oelig;uvres excessivement
+int&eacute;ressant et original. Notre but n'est pas, comme il le devrait &ecirc;tre,
+d'&eacute;viter l'ennemi ou de l'attaquer, mais uniquement d'&eacute;viter le g&eacute;n&eacute;ral
+Bouxhevden, qui, par droit d'anciennet&eacute;, serait notre chef. Nous tendons
+vers ce but avec tant d'&eacute;nergie, que, m&ecirc;me en passant une rivi&egrave;re qui
+n'est pas gu&eacute;able, nous br&ucirc;lons les ponts pour nous s&eacute;parer de notre
+ennemi, or notre ennemi pour le moment n'est pas Bonaparte, mais
+Bouxhevden. Le g&eacute;n&eacute;ral Bouxhevden a failli &ecirc;tre attaqu&eacute; et pris par des
+forces ennemies sup&eacute;rieures, &agrave; cause d'une de nos belles man&oelig;uvres qui
+nous sauvaient de lui. Bouxhevden nous poursuit... nous filons. &Agrave; peine
+passe-t-il de notre c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re, que nous repassons de l'autre.
+&Agrave; la fin, notre ennemi Bouxhevden nous attrape et s'attaque &agrave; nous. Les
+deux g&eacute;n&eacute;raux se f&acirc;chent. Il y a m&ecirc;me une provocation en duel de la part
+de Bouxhevden et une attaque d'&eacute;pilepsie de la part de Bennigsen. Mais,
+au moment critique, le courrier, qui porte la nouvelle de notre victoire
+de Poultousk, nous apporte de P&eacute;tersbourg notre nomination de g&eacute;n&eacute;ral en
+chef, et le premier ennemi, Bouxhevden, &eacute;tant enfonc&eacute;, nous pouvons
+penser au second, &agrave; Bonaparte. Mais voil&agrave;-t-il pas qu'&agrave; ce moment se
+l&egrave;ve devant nous un troisi&egrave;me ennemi: c'est l'orthodoxe qui demande &agrave;
+grands cris du pain, de la viande, des &laquo;soukharyi&raquo;, du foin,&mdash;que
+sais-je? Les magasins sont vides, les chemins impraticables.</p>
+
+<p>&laquo;L'orthodoxe se met &agrave; la maraude, et d'une mani&egrave;re dont la derni&egrave;re
+campagne ne peut vous donner la moindre id&eacute;e. La moiti&eacute; des r&eacute;giments
+forme des troupes libres, qui parcourent la contr&eacute;e, en mettant tout &agrave;
+feu et &agrave; sang. Les habitants sont ruin&eacute;s de fond en comble, les h&ocirc;pitaux
+regorgent de malades, et la disette est partout. Deux fois le quartier
+g&eacute;n&eacute;ral a &eacute;t&eacute; attaqu&eacute; par des troupes de maraudeurs, et le g&eacute;n&eacute;ral en
+chef a &eacute;t&eacute; oblig&eacute; lui-m&ecirc;me de demander un bataillon pour les chasser.
+Dans une de ces attaques, on m'a emport&eacute; ma malle vide et ma robe de
+chambre. L'Empereur veut donner le droit &agrave; tous les chefs de division de
+fusiller les maraudeurs, mais je crains fort que cela n'oblige une
+moiti&eacute; de l'arm&eacute;e de fusiller l'autre<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; avait commenc&eacute; cette lecture avec distraction; mais
+gagn&eacute; peu &agrave; peu par l'int&eacute;r&ecirc;t qu'il y trouvait, tout en n'accordant du
+reste qu'une valeur relative au r&eacute;cit de Bilibine, arriv&eacute; &agrave; cette
+derni&egrave;re phrase, il froissa la lettre et la jeta de c&ocirc;t&eacute;, d&eacute;pit&eacute; de
+sentir que cette vie, si &eacute;loign&eacute;e de lui &agrave; pr&eacute;sent, pouvait encore lui
+causer de l'&eacute;motion. Il ferma les yeux, se passa la main sur le front
+comme pour en chasser toute trace, et pr&ecirc;ta l'oreille &agrave; ce qui se
+faisait dans la chambre de l'enfant. Il lui sembla entendre un bruit
+&eacute;trange. Craignant qu'il ne se f&ucirc;t produit une aggravation dans l'&eacute;tat
+du petit malade pendant qu'il lisait, il s'approcha de la porte sur la
+pointe du pied. En entrant, il crut voir, &agrave; la figure boulevers&eacute;e de la
+bonne, qu'elle cachait quelque chose et que la princesse Marie n'&eacute;tait
+plus l&agrave;!</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami!&raquo; dit sa s&oelig;ur derri&egrave;re lui. Comme il arrive souvent &agrave; la suite
+d'une insomnie prolong&eacute;e ou de violentes inqui&eacute;tudes, une terreur
+involontaire s'empara de lui: il crut entendre dans ces mots comme un
+appel d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, comme l'annonce de la mort de son enfant, que tout, du
+reste, semblait rendre probable.</p>
+
+<p>&laquo;Tout est fini!&raquo; pensa-t-il, et une sueur froide inonda son front!
+S'approchant du berceau avec la conviction qu'il le trouverait vide, que
+la vieille bonne cachait l'enfant mort, il en tira les rideaux, et ses
+yeux, effar&eacute;s par la peur, ne purent rien distinguer. Enfin il
+l'aper&ccedil;ut. Le petit gar&ccedil;on, les joues rouges, couch&eacute; en travers du
+berceau, la t&ecirc;te plus bas que l'oreiller, t&eacute;tait en r&ecirc;ve; sa respiration
+&eacute;tait douce et &eacute;gale.</p>
+
+<p>Tout joyeux et tout rassur&eacute;, il se pencha, et appliquant ses l&egrave;vres sur
+la peau de l'enfant, ainsi qu'il l'avait vu faire &agrave; sa s&oelig;ur, pour se
+rendre compte du degr&eacute; de chaleur, il sentit la moite humidit&eacute; de son
+petit front et de ses petits cheveux tout mouill&eacute;s, et il reconnut &agrave;
+cette abondante transpiration que non seulement il n'&eacute;tait pas mort,
+mais que cette crise salutaire am&egrave;nerait une prompte gu&eacute;rison. Il aurait
+voulu saisir, et serrer contre sa poitrine ce petit &ecirc;tre faible; il ne
+l'osa pas, mais ses yeux attendris suivaient le contour de sa petite
+t&ecirc;te, de ses petites mains, de ses petits pieds, qui se dessinaient sous
+la couverture. Un fr&ocirc;lement de robe se fit entendre, et une ombre
+apparut &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui. C'&eacute;tait la princesse Marie, qui, soulevant le
+rideau, le laissa retomber derri&egrave;re elle. Son fr&egrave;re, &eacute;coutant toujours
+la respiration de l'enfant, ne se retourna pas, mais lui tendit la main,
+qu'elle serra fortement:</p>
+
+<p>&laquo;Il est en transpiration....</p>
+
+<p>&mdash;J'allais te le dire,&raquo; r&eacute;pondit sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>L'enfant remua dans son sommeil, sourit, et frotta son petit front
+contre l'oreiller.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; regarda sa s&oelig;ur, dont les yeux lumineux brillaient de
+larmes de joie dans la p&eacute;nombre de la draperie. Elle attira son fr&egrave;re
+vers elle au-dessus du berceau pour l'embrasser; ayant involontairement
+accroch&eacute; un peu le rideau, ils furent pris de la crainte de r&eacute;veiller le
+petit malade, et rest&egrave;rent ainsi quelques instants dans cette
+demi-obscurit&eacute;, s&eacute;par&eacute;s tous les trois du monde entier. Le prince Andr&eacute;
+fut le premier &agrave; se retirer, et retrouvant avec peine son chemin au
+travers des plis du rideau, il se dit en soupirant: &laquo;Oui, c'est tout ce
+qui me reste!&raquo;</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Pierre emportait avec lui de P&eacute;tersbourg des instructions compl&egrave;tes,
+&eacute;crites par ses nouveaux fr&egrave;res, pour le guider dans les diff&eacute;rentes
+mesures qu'il m&eacute;ditait de prendre au sujet de ses paysans.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; Kiew, il y r&eacute;unit les intendants de toutes les terres qu'il
+poss&eacute;dait dans ce gouvernement, et leur fit part de ses intentions et de
+ses d&eacute;sirs. Il leur d&eacute;clara qu'il allait incontinent prendre ses
+dispositions pour lib&eacute;rer ses paysans du servage. En attendant, il
+fallait leur venir en aide et ne pas les surcharger de travail; les
+femmes et les enfants devaient en &ecirc;tre exempt&eacute;s; les punitions devaient
+se borner &agrave; des r&eacute;primandes, et dans chaque bien il fallait organiser
+des h&ocirc;pitaux, des asiles et des &eacute;coles. Quelques-uns des intendants (et
+il y en avait qui savaient &agrave; peine lire) l'&eacute;cout&egrave;rent avec terreur, en
+pr&ecirc;tant &agrave; ses paroles une port&eacute;e qui leur &eacute;tait toute personnelle: il
+&eacute;tait m&eacute;content de leur gestion et savait qu'ils le volaient. D'autres,
+apr&egrave;s le premier moment d'effroi, s'amus&egrave;rent du b&eacute;gaiement embarrass&eacute;
+de leur ma&icirc;tre, et de ses id&eacute;es, si &eacute;tranges et si nouvelles pour eux.
+Le troisi&egrave;me groupe l'&eacute;couta par devoir et sans d&eacute;plaisir. Le quatri&egrave;me,
+compos&eacute; des plus intelligents, l'intendant g&eacute;n&eacute;ral en t&ecirc;te, y
+d&eacute;couvrirent tout de suite comment il fallait se comporter avec lui,
+pour en arriver &agrave; leurs fins. Aussi les intentions philanthropiques de
+Pierre rencontr&egrave;rent-elles chez eux une grande sympathie: &laquo;Mais,
+ajout&egrave;rent-ils, il est de premi&egrave;re n&eacute;cessit&eacute; de s'occuper des biens
+m&ecirc;mes, vu le mauvais &eacute;tat de vos affaires.&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'immense fortune du comte Besoukhow, son fils se trouvait en
+effet beaucoup plus riche avant d'en avoir h&eacute;rit&eacute;, avec les 10 000
+roubles de pension que lui faisait son p&egrave;re, qu'avec les 500 000 roubles
+de rente qu'on lui supposait. Son budget &eacute;tait, en gros, &agrave; peu pr&egrave;s le
+suivant: On avait &agrave; payer &agrave; la banque fonci&egrave;re 80 000 roubles pour
+l'engagement des terres; 30 000 pour l'entretien de la maison de
+campagne pr&egrave;s de Moscou, la maison de Moscou et la rente &agrave; la princesse
+Catherine et &agrave; ses s&oelig;urs; 18 000 en pensions et en fondations de
+charit&eacute;; 150 000 &agrave; la comtesse; 70 000 en int&eacute;r&ecirc;ts de dettes; 10 000
+environ d&eacute;pens&eacute;s pendant les deux derni&egrave;res ann&eacute;es pour la construction
+d'une &eacute;glise, et les 100 000 qui lui restaient s'en allaient, il ne
+savait comment, si bien que, tous les ans, il &eacute;tait oblig&eacute; d'emprunter,
+sans compter les incendies, la disette, la n&eacute;cessit&eacute; de reb&acirc;tir
+fabriques et maisons; aussi Pierre, d&egrave;s son premier pas, se vit forc&eacute; de
+s'occuper lui-m&ecirc;me de ses affaires, et il n'avait pour cela ni le go&ucirc;t,
+ni la capacit&eacute; voulue.</p>
+
+<p>Tous les jours il y consacrait quelques heures, sans qu'elles
+avan&ccedil;assent d'une ligne. Il sentait qu'elles continuaient &agrave; aller leur
+train habituel, sans que son travail e&ucirc;t la moindre influence sur leur
+marche accoutum&eacute;e. De son c&ocirc;t&eacute;, l'intendant en chef les lui pr&eacute;sentait
+sous le plus triste aspect, lui d&eacute;montrant la n&eacute;cessit&eacute; de payer ses
+dettes et d'entreprendre de nouveaux travaux avec la corv&eacute;e, ce &agrave; quoi
+Pierre r&eacute;sistait, exigeant de son c&ocirc;t&eacute; qu'on pr&icirc;t au plus t&ocirc;t les
+mesures n&eacute;cessaires pour h&acirc;ter la lib&eacute;ration de ses paysans; et comme il
+&eacute;tait impossible d'ex&eacute;cuter ces mesures avant d'avoir rembours&eacute; les
+dettes, elles &eacute;taient forc&eacute;ment renvoy&eacute;es aux calendes grecques.</p>
+
+<p>L'intendant ne se risquait pas &agrave; le lui dire franchement, et lui
+proposait, pour en arriver l&agrave;, de vendre de beaux bois qu'il poss&eacute;dait
+dans le gouvernement de Kostroma, de belles et bonnes terres fertilis&eacute;es
+par une rivi&egrave;re, et une propri&eacute;t&eacute; qu'il avait en Crim&eacute;e. Mais toutes ces
+op&eacute;rations se compliquaient d'une proc&eacute;dure si embrouill&eacute;e, telle que
+lev&eacute;e d'hypoth&egrave;ques, entr&eacute;e en possession, autorisation de vente, etc.,
+que Pierre s'&eacute;garait dans ce d&eacute;dale et se bornait &agrave; r&eacute;p&eacute;ter: &laquo;Oui, oui,
+faites-le.&raquo;</p>
+
+<p>Il manquait du sens pratique qui lui aurait facilit&eacute; le travail, aussi
+ne l'aimait-il pas, et se bornait-il &agrave; para&icirc;tre s'y int&eacute;resser devant
+son intendant, qui feignait d'y trouver un grand avantage pour le
+propri&eacute;taire, tout en se plaignant du temps que cela lui prenait.</p>
+
+<p>Pierre rencontra &agrave; Kiew quelques connaissances, et les inconnus
+afflu&egrave;rent &eacute;galement pour faire un accueil hospitalier &agrave; ce
+millionnaire, qui &eacute;tait le plus grand propri&eacute;taire de leur gouvernement.
+Les tentations qui s'ensuivirent furent si grandes, qu'il ne put y
+r&eacute;sister. Des jours, des semaines, des mois s'&eacute;coul&egrave;rent, avec le m&ecirc;me
+accompagnement de d&eacute;jeuners, de d&icirc;ners, de bals, que durant son
+existence p&eacute;tersbourgeoise, et, au lieu de cette nouvelle vie qu'il
+avait r&ecirc;v&eacute;e, il continua l'ancienne, seulement dans un autre milieu.</p>
+
+<p>Il ne pouvait se dissimuler &agrave; lui-m&ecirc;me que, des trois obligations
+impos&eacute;es aux francs-ma&ccedil;ons, il ne remplissait pas celle qui devait
+l'amener &agrave; &ecirc;tre un exemple de puret&eacute; morale, et que des sept vertus &agrave;
+pratiquer, les bonnes m&oelig;urs et l'amour de la mort ne trouvaient en lui
+aucun &eacute;cho. Il se consolait en se disant qu'il accomplissait l'autre
+mission,&mdash;la r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration de l'humanit&eacute;,&mdash;et qu'il poss&eacute;dait d'autres
+vertus,&mdash;l'amour du prochain et la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;.</p>
+
+<p>Au printemps de l'ann&eacute;e 1807, il se d&eacute;cida &agrave; retourner &agrave; P&eacute;tersbourg, et
+&agrave; faire, en y retournant, la visite de ses propri&eacute;t&eacute;s, afin de se rendre
+compte <i>de visu</i> des parties d&eacute;j&agrave; r&eacute;alis&eacute;es de son programme, et de la
+situation o&ugrave; vivait le peuple que Dieu lui avait confi&eacute;, et qu'il avait
+l'intention de combler de bienfaits.</p>
+
+<p>L'intendant en chef, aux yeux de qui les entreprises du jeune comte
+&eacute;taient de l'extravagance pure, aussi d&eacute;savantageuses pour lui que pour
+le propri&eacute;taire et pour les paysans m&ecirc;mes, lui fit des concessions. Tout
+en lui repr&eacute;sentant que l'&eacute;mancipation &eacute;tait chose impossible, il fit
+toutefois commencer dans tous les biens des b&acirc;tisses &eacute;normes, pour
+asiles, &eacute;coles et h&ocirc;pitaux. Partout il fit pr&eacute;parer des r&eacute;ceptions
+pompeuses et solennelles, assur&eacute; &agrave; part lui qu'elles d&eacute;plairaient &agrave;
+Pierre; mais il pensait que ces processions, d'un caract&egrave;re religieux et
+patriarcal, avec le pain et le sel, et les images en t&ecirc;te, &eacute;taient
+justement ce qui agirait le plus fortement sur l'imagination de son
+seigneur, et contribueraient &agrave; entretenir ses illusions.</p>
+
+<p>Le printemps du Midi, le voyage dans une bonne cal&egrave;che de Vienne, son
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec lui-m&ecirc;me, lui caus&egrave;rent de v&eacute;ritables jouissances. Ces
+biens, qu'il visitait pour la premi&egrave;re fois, &eacute;taient plus beaux l'un
+que l'autre. Le paysan lui parut heureux, prosp&egrave;re, et touch&eacute; de ses
+bienfaits. Les r&eacute;ceptions qu'on lui faisait partout l'embarrassaient
+sans doute un peu, mais, au fond du c&oelig;ur, il en &eacute;prouvait une douce
+&eacute;motion. Dans un des villages, une d&eacute;putation lui offrit, avec le pain
+et le sel, l'image de saint Pierre et saint Paul, en lui demandant
+l'autorisation d'ajouter &agrave; l'&eacute;glise, aux frais de la commune, une
+chapelle en l'honneur de son patron saint Pierre. Dans un autre endroit,
+les femmes, avec leurs nourrissons sur les bras, le remerci&egrave;rent de les
+avoir d&eacute;livr&eacute;es des travaux fatigants. Dans un troisi&egrave;me, le pr&ecirc;tre, la
+croix &agrave; la main, lui pr&eacute;senta les enfants auxquels, gr&acirc;ce &agrave; sa
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, il donnait les premiers &eacute;l&eacute;ments de l'instruction. Partout
+il voyait s'&eacute;lever et s'achever, sur le plan qu'il en avait donn&eacute;, les
+h&ocirc;pitaux, les &eacute;coles et les asiles, &agrave; la veille de s'ouvrir. Partout il
+r&eacute;visait les comptes des intendants des biens, o&ugrave; les corv&eacute;es &eacute;taient
+diminu&eacute;es de moiti&eacute;, et recevait, pour cette nouvelle preuve de bont&eacute;,
+les remerciements de ses paysans, v&ecirc;tus de leurs caftans de drap gros
+bleu.</p>
+
+<p>Seulement, Pierre ignorait que le village qui lui avait offert le pain
+et le sel, et qui d&eacute;sirait construire une chapelle, &eacute;tait un bourg tr&egrave;s
+commer&ccedil;ant et que la chapelle &eacute;tait commenc&eacute;e depuis longtemps par les
+richards de l'endroit, ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qui s'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;s &agrave; lui,
+tandis que les neuf dixi&egrave;mes des paysans &eacute;taient ruin&eacute;s. Il ignorait
+aussi qu'&agrave; la suite de son ordre de ne pas envoyer les nourrices au
+travail de la corv&eacute;e, ces m&ecirc;mes nourrices &eacute;taient assujetties &agrave; un
+travail bien autrement p&eacute;nible dans leurs propres champs. Il ignorait
+encore que le pr&ecirc;tre qui l'avait re&ccedil;u la croix &agrave; la main pesait
+lourdement sur les paysans, pr&eacute;levant de trop fortes d&icirc;mes en nature, et
+que les &eacute;l&egrave;ves qui l'entouraient lui &eacute;taient confi&eacute;s &agrave; contre-c&oelig;ur, et
+rachet&eacute;s le plus souvent par les parents, au prix d'une forte ran&ccedil;on. Il
+ignorait que ces nouveaux b&acirc;timents en pierre, &eacute;lev&eacute;s d'apr&egrave;s ses plans,
+&eacute;taient construits par ses paysans, dont ils augmentaient par le fait la
+corv&eacute;e, diminu&eacute;e seulement sur le papier. Il ignorait enfin que l&agrave; o&ugrave;
+l'intendant portait dans le livre les redevances comme moindres d'un
+tiers, ce tiers &eacute;tait compens&eacute; par une augmentation de corv&eacute;es. Aussi
+Pierre, enchant&eacute; des r&eacute;sultats de son inspection, se sentait r&eacute;chauff&eacute;
+d'une nouvelle ardeur philanthropique, et &eacute;crivait des lettres pleines
+d'exaltation au fr&egrave;re instructeur, ainsi qu'il appelait le V&eacute;n&eacute;rable.</p>
+
+<p>&laquo;Comme c'est facile d'&ecirc;tre bon! comme &ccedil;a demande peu d'efforts, pensait
+Pierre, et combien peu nous y songeons!&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait heureux de la reconnaissance qu'on lui t&eacute;moignait, mais cette
+reconnaissance m&ecirc;me le rendit tout honteux &agrave; l'id&eacute;e de tout le bien
+qu'il aurait encore pu faire.</p>
+
+<p>L'intendant en chef, b&ecirc;te mais rus&eacute;, avait parfaitement compris le
+jeune comte, intelligent mais na&iuml;f, et le jouait de toutes les fa&ccedil;ons.
+Il profita de l'effet produit par les r&eacute;ceptions qu'il avait habilement
+command&eacute;es &agrave; l'avance, pour y trouver de nouveaux arguments contre
+l'&eacute;mancipation des paysans, et lui assurer que ces derniers &eacute;taient
+parfaitement heureux.</p>
+
+<p>Pierre lui donnait raison dans le fond de son c&oelig;ur: il ne pouvait se
+repr&eacute;senter des gens plus contents, et compatissait au sort qui les
+attendait lorsqu'ils seraient libres; malgr&eacute; tout, par un sentiment de
+justice, il ne voulait en d&eacute;mordre &agrave; aucun prix.</p>
+
+<p>L'intendant promit de faire tous ses efforts pour ex&eacute;cuter la volont&eacute; du
+comte, bien convaincu &agrave; l'avance que son ma&icirc;tre ne serait jamais en &eacute;tat
+de r&eacute;viser ses actes, de s'assurer s'il avait fait son possible pour
+vendre assez de for&ecirc;ts et de biens, afin de d&eacute;gager le reste, qu'il ne
+ferait pas de questions et ne saurait jamais que les b&acirc;tisses &eacute;lev&eacute;es
+dans une intention philanthropique restaient sans usage, et que les
+paysans continuaient &agrave; payer en argent et en travail la m&ecirc;me redevance
+que partout ailleurs, c'est-&agrave;-dire tout ce qu'ils pouvaient humainement
+payer.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>&Agrave; son retour du Midi, Pierre, qui se trouvait dans la plus heureuse
+disposition d'esprit imaginable, mit &agrave; ex&eacute;cution son projet d'aller
+faire une visite &agrave; son ami Bolkonsky, qu'il n'avait pas vu depuis deux
+ans.</p>
+
+<p>Bogoutcharovo &eacute;tait situ&eacute; au milieu d'une plaine z&eacute;br&eacute;e de champs et de
+for&ecirc;ts, dont quelques parties &eacute;taient abattues, et qui n'offrait &agrave;
+l'&oelig;il rien de bien pittoresque. La maison et ses d&eacute;pendances
+s'&eacute;levaient au bout du village, dont les isbas<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> s'alignaient le long
+de la grand'route, au del&agrave; d'un &eacute;tang creus&eacute; et empli d'eau si
+nouvellement, que l'herbe n'avait pas encore eu le temps de verdir sur
+ses bords, et au milieu d'un tout jeune bois, que d&eacute;passaient quelques
+pins de haute taille.</p>
+
+<p>Les d&eacute;pendances se composaient d'une grange, d'une &eacute;curie et d'un bain;
+la maison se composait de deux ailes et d'un grand corps de logis en
+pierre, avec une fa&ccedil;ade demi-circulaire encore inachev&eacute;e; elle &eacute;tait
+encadr&eacute;e par les contours d'un jardin. Les palissades et les portes
+coch&egrave;res &eacute;taient solides et neuves; on voyait sous un hangar deux pompes
+&agrave; incendie et un tonneau peint en vert. Les chemins, trac&eacute;s en ligne
+droite, &eacute;taient coup&eacute;s par des ponts &agrave; balustrades solidement
+construits. Tout portait l'empreinte de la bonne tenue et de l'ordre. &Agrave;
+la question: &laquo;O&ugrave; est le prince?&raquo; les gens de service r&eacute;pondirent en
+indiquant une maisonnette toute neuve, sur le bord m&ecirc;me de l'&eacute;tang. Le
+vieux menin du prince Andr&eacute;, Antoine, aida Pierre &agrave; descendre de
+cal&egrave;che, et le fit entrer dans une petite antichambre, fra&icirc;chement
+d&eacute;cor&eacute;e.</p>
+
+<p>Il fut frapp&eacute; de la simplicit&eacute; de cette demeure, qui contrastait avec
+les brillantes conditions d'existence qui entouraient son ami, lors de
+leur derni&egrave;re entrevue. Il entra avec pr&eacute;cipitation dans la pi&egrave;ce
+suivante, qui exhalait l'odeur du sapin et qui n'&eacute;tait m&ecirc;me pas encore
+blanchie. Antoine passa devant lui, et courut, sur la pointe du pied,
+frapper &agrave; la porte d'en face.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il? demanda une voix dure et d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;Une visite! r&eacute;pondit Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Prie-la d'attendre.&raquo; Et l'on entendit comme le bruit d'une chaise
+qu'on reculait. Pierre s'avan&ccedil;a vivement, et se heurta sur le pas de la
+porte contre le prince Andr&eacute;. Relevant ses lunettes et l'embrassant, il
+put l'examiner de pr&egrave;s:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; une surprise!... j'en suis charm&eacute;,&raquo; dit le prince; mais Pierre
+gardait le silence, sans quitter des yeux son ami, dont le changement de
+physionomie l'avait frapp&eacute;. Malgr&eacute; la bienveillance de son accueil, le
+sourire de ses l&egrave;vres, et ses efforts pour donner &agrave; ses yeux un joyeux
+&eacute;clat, ses yeux restaient mornes et &eacute;teints. Maigri, p&acirc;li, vieilli, tout
+t&eacute;moignait chez lui, depuis son regard jusqu'aux plis de son front, de
+la concentration de son esprit sur une seule pens&eacute;e. Cette expression
+inaccoutum&eacute;e du visage du prince troublait et g&ecirc;nait Pierre au del&agrave; de
+toute expression.</p>
+
+<p>Comme il arrive toujours apr&egrave;s une longue s&eacute;paration, la conversation,
+compos&eacute;e de questions et de r&eacute;ponses faites &agrave; b&acirc;tons rompus, effleurait
+&agrave; peine les sujets les plus intimes, ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qu'ils savaient
+devoir exiger une longue causerie. Enfin elle devint peu &agrave; peu plus
+r&eacute;guli&egrave;re, et les phrases sans suite c&eacute;d&egrave;rent la place aux histoires sur
+le pass&eacute; et aux projets pour l'avenir. Il fut question du voyage de
+Pierre, de ses occupations, de la guerre, et l'expression pr&eacute;occup&eacute;e et
+abattue du prince Andr&eacute; s'accentua encore davantage, pendant qu'il
+&eacute;coutait Pierre, et que celui-ci lui parlait, avec une animation
+f&eacute;brile, de son pass&eacute; et de son avenir. Il semblait que le prince Andr&eacute;,
+alors m&ecirc;me qu'il l'aurait voulu, n'aurait pu y prendre int&eacute;r&ecirc;t, et
+Pierre commen&ccedil;ait &agrave; sentir qu'il n'&eacute;tait pas convenable de se laisser
+aller, en sa pr&eacute;sence, &agrave; tous les r&ecirc;ves de bonheur et de bienfaisance
+qu'il caressait dans son imagination. Il n'osait, par crainte du
+ridicule, exposer les nouvelles th&eacute;ories ma&ccedil;onniques, que son dernier
+voyage avait r&eacute;veill&eacute;es chez lui dans toute leur force; et pourtant il
+br&ucirc;lait du d&eacute;sir de prouver &agrave; son ami qu'il n'&eacute;tait plus le m&ecirc;me homme
+qu'il avait connu &agrave; P&eacute;tersbourg, mais un autre Pierre, meilleur et
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis vous dire par o&ugrave; j'ai pass&eacute; dans ces derniers temps; je ne
+me reconnais plus moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu es bien chang&eacute; en beaucoup de choses, dit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous? quels sont vos projets?</p>
+
+<p>&mdash;Mes projets? dit-il ironiquement, mes projets? r&eacute;p&eacute;ta-t-il, comme si
+ce mot l'&eacute;tonnait;&mdash;tu le vois, je b&acirc;tis, et je compte habiter ici tout
+&agrave; fait l'ann&eacute;e prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas &ccedil;a, je vous demandais... dit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; quoi bon parler de moi? ajouta le prince en l'interrompant.
+Conte-moi ton voyage.... Qu'as-tu vu? qu'as-tu fait dans tes biens?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre entama son r&eacute;cit, en dissimulant le plus possible la part qu'il
+avait prise aux am&eacute;liorations introduites dans l'administration de ses
+terres. Tout en l'&eacute;coutant sans grand int&eacute;r&ecirc;t, le prince achevait
+parfois le tableau trac&eacute; par Pierre, en le raillant un peu de son
+enthousiasme &agrave; propos des vieilleries us&eacute;es et ressass&eacute;es qu'il prenait
+pour des nouveaut&eacute;s.</p>
+
+<p>Se sentant mal &agrave; l'aise dans la soci&eacute;t&eacute; du prince Andr&eacute;, Pierre finit
+par laisser tomber la conversation:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, mon cher, reprit ce dernier,&mdash;qui &eacute;prouvait, on le voyait bien,
+la m&ecirc;me contrainte,&mdash;je suis ici en camp volant, comme tu le vois, je
+n'y suis venu que pour jeter un coup d'&oelig;il, et je m'en retourne ce soir
+&agrave; Lissy-Gory, viens avec moi: je te ferai faire connaissance avec ma
+s&oelig;ur.... Au fait, ne la connais-tu pas? poursuivit-il pour dire quelque
+chose &agrave; cet ami, avec lequel il ne se sentait plus en communion d'id&eacute;es.
+Nous partirons apr&egrave;s d&icirc;ner... et maintenant allons voir ma nouvelle
+installation.&raquo;</p>
+
+<p>Ils sortirent et ne parl&egrave;rent plus que de politique et d'objets en
+l'air, comme des personnes peu intimes. Le prince Andr&eacute; ne montra
+quelque int&eacute;r&ecirc;t qu'en faisant &agrave; Pierre les honneurs de ses nouvelles
+constructions, mais l&agrave; m&ecirc;me, en se promenant avec lui sur les
+&eacute;chafaudages, il s'arr&ecirc;ta brusquement au milieu de ses explications, et
+lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Allons d&icirc;ner, tout cela n'est gu&egrave;re int&eacute;ressant.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant le repas, le hasard amena sur le tapis le mariage de Besoukhow:</p>
+
+<p>&laquo;J'en ai &eacute;t&eacute; fort &eacute;tonn&eacute;,&raquo; lui dit son ami.</p>
+
+<p>Pierre se troubla, rougit et ajouta avec pr&eacute;cipitation:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous raconterai un jour comment tout cela est arriv&eacute;. Mais c'est
+fini, et pour toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Pour toujours? Le toujours n'existe jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous savez n&eacute;anmoins comment l'affaire s'est termin&eacute;e? Vous avez
+entendu parler du duel?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai su que tu avais encore d&ucirc; en passer par l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Dieu du moins d'une chose, c'est de n'avoir pas tu&eacute; cet
+homme, dit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? Tuer un chien enrag&eacute;, c'est m&ecirc;me tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais tuer un homme, ce n'est pas bien, c'est injuste....</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi injuste? Il ne nous est pas donn&eacute; de savoir ce qui est juste
+ou injuste! L'humanit&eacute; s'est toujours tromp&eacute;e et se trompera toujours
+sur ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;L'injuste, c'est le mal qu'on peut faire au prochain, dit Pierre,
+voyant avec plaisir que son ami reprenait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; la conversation, et
+qu'il arriverait &agrave; d&eacute;couvrir ce qui l'avait chang&eacute; &agrave; ce point envers
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc t'a expliqu&eacute; ce qui est le mal pour ton prochain?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Pierre, ne savons-nous pas ce qu'est le mal pour nous-m&ecirc;mes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous le savons; mais ce qui sera le mal pour moi ne le sera
+peut-&ecirc;tre pas pour un autre, r&eacute;pondit avec vivacit&eacute; le prince Andr&eacute;. Je
+ne connais que deux maux bien r&eacute;els, le remords et la maladie; il n'y a
+de bien que l'absence de ces maux: vivre pour soi et les &eacute;viter tous
+deux, voil&agrave; toute ma science.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'amour du prochain, et le d&eacute;vouement? s'&eacute;cria Pierre. Non, je ne
+suis point de votre avis! Vivre et &eacute;viter le mal pour n'avoir pas &agrave; s'en
+repentir, c'est trop peu; j'ai v&eacute;cu ainsi, et mon existence a &eacute;t&eacute; perdue
+sans utilit&eacute;, et ce n'est que maintenant que je vis..., que je t&acirc;che de
+vivre pour les autres, que j'en comprends tout le bonheur. Non, mille
+fois non, je ne suis pas de votre avis, et vous-m&ecirc;me, vous ne pensez pas
+ce que vous dites.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, les yeux fix&eacute;s sur lui, l'&eacute;coutait avec un sourire
+railleur:</p>
+
+<p>&laquo;Tu vas faire la connaissance de ma s&oelig;ur, la princesse Marie, et vous
+vous conviendrez parfaitement, j'en suis s&ucirc;r. Apr&egrave;s tout, tu as
+peut-&ecirc;tre raison pour toi, et chacun vit &agrave; sa fa&ccedil;on. Tu dis avoir perdu
+ton existence en vivant ainsi, et n'avoir compris le bonheur qu'en
+vivant pour les autres; eh bien, moi, c'est le contraire, j'ai v&eacute;cu pour
+la gloire, et qu'est-ce que la gloire, si ce n'est aussi l'amour du
+prochain, le d&eacute;sir de lui &ecirc;tre utile et de m&eacute;riter ses louanges? J'ai
+donc v&eacute;cu pour les autres, et mon existence est perdue, perdue sans
+retour; depuis que je vis pour moi, je suis plus calme!</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment est-il possible de vivre pour soi seul? demanda Pierre en
+s'&eacute;chauffant. Et votre fils, votre s&oelig;ur, votre p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Ils font partie de mon moi, ce ne sont pas les autres, et les autres
+c'est le prochain, comme la princesse Marie et toi vous l'appelez, le
+prochain, cette grande source d'iniquit&eacute; et de mal! Le prochain,
+sais-tu, ce sont tes paysans de Kiew que tu r&ecirc;ves de combler de
+bienfaits.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez sans doute plaisanter? s'&eacute;cria Pierre, excit&eacute; par cette
+apostrophe. Quelle erreur, quelle injustice peut-il y avoir dans mon
+d&eacute;sir, si faiblement r&eacute;alis&eacute; encore, de leur faire du bien? Quel mal y
+a-t-il &agrave; instruire ces pauvres gens, ces paysans, qui sont nos fr&egrave;res
+apr&egrave;s tout, et qui naissent et meurent en ne connaissant de Dieu et de
+la v&eacute;rit&eacute; que des pratiques ext&eacute;rieures et des pri&egrave;res sans aucun sens
+pour eux? Quel mal y a-t-il &agrave; leur apprendre, &agrave; croire &agrave; une vie future,
+o&ugrave; ils auront la consolation de trouver des compensations et des
+r&eacute;compenses? Quel mal et quelle erreur y a-t-il &agrave; les emp&ecirc;cher de mourir
+sans secours, sans soins, lorsqu'il est si facile de leur donner ce qui
+leur est mat&eacute;riellement n&eacute;cessaire, un h&ocirc;pital, un m&eacute;decin, un asile?
+N'est-ce pas un bienfait palpable, certain, que les quelques moments de
+repos que je puis accorder au paysan, &agrave; la femme avec enfants, nuit et
+jour accabl&eacute;s de soucis? Je l'ai fait... sur une tr&egrave;s petite &eacute;chelle, il
+est vrai, mais enfin je l'ai fait, et vous ne me persuaderez pas que
+j'aie eu tort et que vous n'&ecirc;tes pas de mon avis. J'ai, du reste, acquis
+une autre conviction, c'est que la jouissance que procure le bien que
+l'on fait est le seul bonheur de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, si tu poses la question de cette fa&ccedil;on, c'est tout
+autre chose, reprit le prince Andr&eacute;. Je b&acirc;tis une maison, je plante un
+jardin, et toi, tu construis des h&ocirc;pitaux; l'un et l'autre peuvent &ecirc;tre
+consid&eacute;r&eacute;s comme un passe-temps. Mais laissons &agrave; Celui qui sait tout le
+droit de juger le bien et le mal. Je vois que tu veux continuer la
+discussion? Eh bien, allons...&raquo;</p>
+
+<p>Et ils sortirent sur le perron, qui faisait office de terrasse.</p>
+
+<p>&laquo;Tu parles d'&eacute;coles, d'enseignement, etc., etc., c'est-&agrave;-dire,
+ajouta-t-il en lui indiquant un paysan qui passait en les saluant, que
+tu veux le tirer de sa bestialit&eacute;, lui donner des besoins moraux,
+lorsque, &agrave; mon sens, le bonheur animal est le seul bonheur possible pour
+lui... et tu veux l'en priver! Il me fait envie, et tu veux le rendre
+<i>moi</i>, sans lui donner les moyens dont je dispose? Tu veux all&eacute;ger son
+travail, lorsqu'&agrave; mon avis le travail physique lui est aussi
+indispensable que le travail intellectuel l'est pour nous? Toi, tu ne
+peux pas t'emp&ecirc;cher de r&eacute;fl&eacute;chir...; moi, je me couche &agrave; trois heures du
+matin et je ne puis dormir: il me vient une foule de pens&eacute;es, je me
+tourne, je me retourne, je pense et je repense: c'est une n&eacute;cessit&eacute; pour
+moi, comme pour lui de labourer et de faucher; sinon, il ira boire au
+cabaret et tombera malade. Huit jours de ce travail physique me
+tueraient!... De m&ecirc;me, il mourrait si, se gorgeant du soir au matin, il
+menait pendant huit jours ma vie physiquement oisive!... &Agrave; quoi
+songes-tu encore? Ah oui, les h&ocirc;pitaux et les m&eacute;decins! Il a un coup de
+sang, il meurt: tu le saignes, tu le gu&eacute;ris, et il vit estropi&eacute; pendant
+dix ans &agrave; la charge des siens. Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien plus simple pour lui de
+le laisser mourir, car il y a toujours assez de ceux qui naissent. C'est
+tout diff&eacute;rent, pour s&ucirc;r, si tu le consid&egrave;res comme un travailleur de
+moins, et c'est l&agrave;, te l'avouerai-je, ma mani&egrave;re d'envisager la
+question, mais toi, tu le gu&eacute;ris par amour fraternel, et il n'en a nul
+besoin. Encore une illusion de croire que la m&eacute;decine a jamais gu&eacute;ri
+quelqu'un! Quant &agrave; tuer, elle y excelle!&raquo; ajouta-t-il avec une amertume
+mal d&eacute;guis&eacute;e.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;vident, &agrave; la fa&ccedil;on nette et pr&eacute;cise dont le prince Andr&eacute;
+&eacute;non&ccedil;ait ses opinions, qu'il y avait pens&eacute; plus d'une fois; il parlait
+avec plaisir et avec feu, comme un homme qui aurait &eacute;t&eacute; longtemps sevr&eacute;
+de cette satisfaction. Son regard s'animait &agrave; mesure que ses jugements
+devenaient plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est horrible! horrible! dit Pierre. Je ne comprends pas comment
+vous pouvez vivre avec des convictions pareilles. J'ai eu, j'en
+conviens, de ces crises de d&eacute;sespoir, &agrave; Moscou, en voyage, mais dans ces
+cas-l&agrave; je ne vis pas, je descends si bas, si bas, que tout m'est odieux,
+&agrave; commencer par moi-m&ecirc;me...; je ne mange, ni ne me lave....</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ne pas se laver? Fi donc, c'est sale; il faut au contraire se
+rendre la vie aussi agr&eacute;able que possible. Si je vis, ce n'est pas ma
+faute, et je t&acirc;che de v&eacute;g&eacute;ter ainsi jusqu'&agrave; la mort... sans g&ecirc;ner
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi avez-vous de pareilles pens&eacute;es? Vous voulez donc rester
+&agrave; ne rien faire, &agrave; ne rien entreprendre?...</p>
+
+<p>&mdash;On dirait vraiment que la vie vous laisse en paix! J'aurais &eacute;t&eacute; charm&eacute;
+de ne rien faire, mais voil&agrave; que la noblesse de l'endroit me fait
+l'honneur de m'&eacute;lire pour son mar&eacute;chal, honneur dont je me suis
+d&eacute;barrass&eacute; non sans difficult&eacute;. Ils ne comprenaient pas que je manquais
+de cette platitude bonasse et minutieuse qui leur est n&eacute;cessaire et
+qu'ils auraient d&eacute;sir&eacute; trouver en moi.... Je suis en train de m'arranger
+ici un coin o&ugrave; je puisse vivre tranquille.... Arrive la milice, dont il
+faut, bon gr&eacute; mal gr&eacute;, que je m'occupe.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne servez-vous plus?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, apr&egrave;s Austerlitz? dit le prince Andr&eacute; d'un air sombre. Non,
+je me suis jur&eacute; de ne plus servir dans l'arm&eacute;e active, et je tiendrai
+parole, quand m&ecirc;me Bonaparte serait l&agrave;, dans le gouvernement de
+Smolensk. Il menacerait Lissy-Gory m&ecirc;me, que je ne rentrerais pas dans
+les rangs! Quant &agrave; la milice, comme mon p&egrave;re est aujourd'hui commandant
+en chef du 3<sup>&egrave;me</sup> arrondissement, je n'avais d'autre moyen de me d&eacute;livrer
+du service actif que de servir sous ses ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien cependant que vous servez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sers!</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors pourquoi servez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? c'est bien simple: mon p&egrave;re est l'un des hommes les plus
+remarquables de son si&egrave;cle. Il se fait vieux, et, sans &ecirc;tre pr&eacute;cis&eacute;ment
+dur, il a trop d'activit&eacute; de caract&egrave;re. L'habitude qu'il a d'un pouvoir
+illimit&eacute; le rend terrible, &agrave; pr&eacute;sent surtout qu'il le tient, en qualit&eacute;
+de g&eacute;n&eacute;ral en chef, de l'empereur lui-m&ecirc;me. Il y a quinze jours, si
+j'avais tard&eacute; de deux heures, il aurait fait pendre un mis&eacute;rable employ&eacute;
+&agrave; Youknow. Personne, except&eacute; moi, n'ayant d'empire sur lui, je suis
+oblig&eacute; de servir, pour l'emp&ecirc;cher de commettre des actes qui, plus tard,
+le condamneraient &agrave; des remords &eacute;ternels.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ce n'est pas comme vous l'entendez. Je ne souhaitais et ne
+souhaite aucun bien &agrave; ce sc&eacute;l&eacute;rat d'employ&eacute;, qui a vol&eacute; des bottes aux
+miliciens; j'aurais &eacute;t&eacute; m&ecirc;me enchant&eacute; de le voir pendre, mais c'est mon
+p&egrave;re qui me faisait de la peine, et mon p&egrave;re ou moi, c'est la m&ecirc;me
+chose!&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux du prince Andr&eacute; s'animaient de plus en plus d'un &eacute;clat
+fi&eacute;vreux, &agrave; mesure qu'il cherchait &agrave; prouver &agrave; Pierre qu'il ne se
+pr&eacute;occupait jamais du bien &agrave; faire &agrave; son prochain:</p>
+
+<p>&laquo;Tu veux donner la libert&eacute; &agrave; tes paysans? c'est une bonne chose; mais,
+crois-moi, elle ne profitera, ni &agrave; toi, qui, je suppose, n'as jamais, ni
+battu, ni exil&eacute; personne, ni &agrave; tes paysans, qui ne s'en trouvent pas
+plus mal pour &ecirc;tre battus et envoy&eacute;s en Sib&eacute;rie, car l&agrave;-bas leurs plaies
+ont tout le temps de se cicatriser... ils y recommencent la m&ecirc;me vie
+animale que par le pass&eacute;, et ils se retrouvent exactement aussi heureux.
+Mais sais-tu pour qui je la d&eacute;sirerais? Pour ceux dont le moral se
+d&eacute;grade par l'abus qu'ils font de leur pouvoir, en infligeant des
+punitions arbitraires, et qui, vou&eacute;s par l&agrave; au remords, finissent par
+l'&eacute;touffer en eux-m&ecirc;mes et par s'endurcir peu &agrave; peu. Tu n'as peut-&ecirc;tre
+jamais vu, comme moi, de bonnes natures, &eacute;lev&eacute;es dans les traditions de
+ce pouvoir sans frein, devenir, avec les ann&eacute;es, irritables, cruelles,
+incapables de se dominer et accroissant ainsi chaque jour la somme de
+leur malheur. Voil&agrave; ceux que je plains, et pour lesquels la libert&eacute; des
+paysans serait un bienfait! Oui, c'est la dignit&eacute; de l'homme que je
+pleure, la paix de la conscience, la puret&eacute; des sentiments, mais quant
+aux dos et aux fronts des autres, ils n'en resteront pas moins des dos
+et des fronts, qu'on les batte ou qu'on les rase!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; l'emportement que le prince Andr&eacute; mettait dans cette discussion,
+Pierre devinait involontairement que ces pens&eacute;es lui &eacute;taient sugg&eacute;r&eacute;es
+par le caract&egrave;re de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Non, mille fois non, dit-il, je ne serai jamais de votre avis!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Ils se mirent en route dans la soir&eacute;e pour Lissy-Gory; le prince Andr&eacute;
+rompait parfois le silence par quelques mots qui t&eacute;moignaient de la
+bonne disposition de son humeur; mais il avait beau lui montrer ses
+champs et lui expliquer les perfectionnements agronomiques qu'il y avait
+introduits, Pierre, absorb&eacute; dans ses r&eacute;flexions, ne r&eacute;pondait que par
+monosyllabes. Il se disait que son ami &eacute;tait malheureux, qu'il &eacute;tait
+dans l'erreur, qu'il ne connaissait pas la vraie lumi&egrave;re, qu'il &eacute;tait de
+son devoir &agrave; lui de l'aider, de l'&eacute;clairer et de le relever. Mais il
+sentait aussi qu'&agrave; sa premi&egrave;re parole le prince Andr&eacute; renverserait d'un
+mot toutes ses th&eacute;ories; il avait peur de commencer, peur surtout
+d'exposer &agrave; sa satire l'arche sainte de ses croyances.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi? dit-il tout &agrave; coup, en baissant
+la t&ecirc;te, comme un taureau qui s'appr&ecirc;te &agrave; donner un coup de corne. Vous
+n'en avez pas le droit!</p>
+
+<p>&mdash;De penser quoi? demande le prince Andr&eacute; &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;De penser ainsi &agrave; la vie, &agrave; la destin&eacute;e de l'homme. C'&eacute;taient aussi
+mes id&eacute;es, et savez-vous ce qui m'a sauv&eacute;? La franc-ma&ccedil;onnerie! Ne
+souriez pas: elle n'est pas, comme je le pensais et comme je le croyais,
+une secte religieuse qui se borne &agrave; de vaines c&eacute;r&eacute;monies, mais elle est
+l'unique expression de ce qu'il y a de meilleur, d'&eacute;ternel dans
+l'humanit&eacute;...&raquo; Et il lui expliqua que la franc-ma&ccedil;onnerie, comme il la
+comprenait, &eacute;tait la doctrine chr&eacute;tienne, affranchie des entraves
+sociales et religieuses, et la simple mise en action de l'&eacute;galit&eacute;, de la
+fraternit&eacute;, de la charit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Notre sainte association est la seule qui comprenne le vrai but de la
+vie, tout le reste est un mirage; en dehors d'elle, tout est mensonge et
+iniquit&eacute;, si bien qu'en dehors d'elle il ne reste plus &agrave; un homme bon et
+intelligent qu'&agrave; v&eacute;g&eacute;ter, comme vous le faites, en se gardant seulement
+de faire du tort &agrave; son prochain. Mais si une fois vous admettez nos
+principes fondamentaux, si vous entrez dans notre ordre, si, vous y
+abandonnant, vous vous laissez diriger par lui, vous sentirez aussit&ocirc;t,
+comme je l'ai senti moi-m&ecirc;me, que vous &ecirc;tes un anneau de cette cha&icirc;ne
+invisible et &eacute;ternelle, dont le premier cha&icirc;non est cach&eacute; dans les
+cieux.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; regardait devant lui et &eacute;coutait sans mot dire, se
+faisant parfois r&eacute;p&eacute;ter ce que le bruit des roues l'avait emp&ecirc;ch&eacute;
+d'entendre. L'&eacute;clat de ses yeux, son silence m&ecirc;me faisaient esp&eacute;rer &agrave;
+Pierre que ses paroles n'avaient pas &eacute;t&eacute; vaines, et qu'elles ne seraient
+pas re&ccedil;ues avec ironie.</p>
+
+<p>Ils arriv&egrave;rent ainsi &agrave; une rivi&egrave;re d&eacute;bord&eacute;e qu'il fallait traverser en
+bac; ils descendirent de la voiture, pendant qu'on la pla&ccedil;ait sur le bac
+avec les chevaux.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, appuy&eacute; &agrave; la balustrade, regardait silencieusement cette
+masse d'eau qui scintillait au soleil couchant:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, qu'en pensez-vous? pourquoi ne r&eacute;pondez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je pense? mais je t'&eacute;coute! Tout cela est fort bien! Tu me
+dis: entre dans notre ordre et nous t'enseignerons le but de la vie, la
+destination de l'homme et les lois qui r&eacute;gissent le monde. Mais qui
+&ecirc;tes-vous donc? des hommes! D'o&ugrave; vient alors que vous sachiez tout et
+d'o&ugrave; vient que je ne voie pas ce que vous voyez? Pour vous, la vertu et
+la v&eacute;rit&eacute; doivent r&eacute;gner sur la terre, et moi, je ne m'en aper&ccedil;ois pas!</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous &agrave; la vie future? lui demanda Pierre, en, l'interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la vie future? murmura le prince Andr&eacute;. Pierre, trouvant une
+n&eacute;gation dans cette r&eacute;ponse de son ami, et connaissant de longue date
+son ath&eacute;isme, poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me dites que vous ne pouvez voir le r&egrave;gne de la vertu et de la
+v&eacute;rit&eacute; sur cette terre? je ne le vois pas non plus et on ne peut pas le
+voir, si on consid&egrave;re notre vie comme la fin de tout. Sur cette terre,
+il n'y a ni v&eacute;rit&eacute;, ni vertu... tout est mensonge; mais dans la cr&eacute;ation
+universelle, c'est la v&eacute;rit&eacute; qui gouverne. Sans doute, nous sommes les
+enfants de cette terre, mais dans l'&eacute;ternit&eacute; nous sommes les enfants de
+l'univers. Je sens malgr&eacute; moi que je suis une parcelle de cet harmonieux
+et immense ensemble. Je sens que, dans cette innombrable myriade
+d'&ecirc;tres, qui sont les manifestations de la divinit&eacute; ou de cette force
+sup&eacute;rieure, si vous l'aimez mieux, je suis un cha&icirc;non, un degr&eacute; dans
+l'&eacute;chelle ascendante. Si je vois clairement devant mes yeux cette
+&eacute;chelle qui monte de la plante jusqu'&agrave; l'homme, pourquoi supposerais-je
+qu'elle s'arr&ecirc;te &agrave; moi, sans monter plus haut? De m&ecirc;me que rien ne se
+perd dans ce monde, de m&ecirc;me je ne puis me perdre dans le n&eacute;ant! Je sais
+que j'ai &eacute;t&eacute; et que je serai! Je sais qu'&agrave; part moi et au-dessus de moi
+vivent des esprits, et que dans ce monde demeure la v&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est la doctrine de Herder, dit le prince Andr&eacute;, mais ce n'est
+pas elle qui me convaincra! La vie et la mort, voil&agrave; ce qui vous
+persuade!... Lorsqu'on voit un &ecirc;tre qui vous est cher, qui est li&eacute; &agrave;
+votre existence, envers lequel on a eu des torts qu'on esp&eacute;rait
+r&eacute;parer... (et sa voix trembla)... et que tout &agrave; coup cet &ecirc;tre souffre,
+se d&eacute;bat sous l'&eacute;treinte de la douleur et cesse d'exister... on se
+demande pourquoi! Qu'il n'y ait pas de r&eacute;ponse &agrave; cela, c'est impossible,
+et je crois qu'il y en a une! Voil&agrave; ce qui peut convaincre, voil&agrave; ce qui
+m'a convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Pierre, n'ai-je pas dit la m&ecirc;me chose?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je veux dire que ce ne sont pas les raisonnements qui vous m&egrave;nent
+&agrave; admettre la n&eacute;cessit&eacute; de la vie future, mais lorsqu'on marche &agrave; deux
+dans la vie, et que tout &agrave; coup votre compagnon dispara&icirc;t, l&agrave;-bas, dans
+le vide, qu'on s'arr&ecirc;te devant cet ab&icirc;me, qu'on y regarde... la
+conviction s'impose, et j'ai regard&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors! Vous savez qu'il y a un l&agrave;-bas, et qu'il y a
+quelqu'un, c'est-&agrave;-dire la vie future et Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; ne r&eacute;pondit rien. La cal&egrave;che et les chevaux avaient
+depuis longtemps pass&eacute; sur l'autre rive, le soleil &eacute;tait descendu &agrave;
+moiti&eacute;, et la gel&eacute;e du soir couvrait de son givre brillant les mares
+autour de la descente qui menait &agrave; la rivi&egrave;re, pendant que Pierre et
+Andr&eacute;, au grand &eacute;tonnement des domestiques, des cochers et des passeurs,
+discutaient encore sur le bac:</p>
+
+<p>&laquo;S'il y a un Dieu, il y a une vie future, donc la v&eacute;rit&eacute; et la vertu
+existent; le bonheur supr&ecirc;me de l'homme doit consister dans ses efforts
+pour les atteindre. Il faut vivre, aimer et croire que nous ne vivons
+pas maintenant seulement sur ce lambeau de terre, mais que nous avons
+v&eacute;cu et vivons &eacute;ternellement dans cet infini...&raquo;</p>
+
+<p>Et Pierre indiquait le ciel.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, toujours appuy&eacute; contre la balustrade, l'&eacute;coutait,
+pendant que son regard errait sur la surface assombrie de l'eau, &agrave; peine
+&eacute;clair&eacute;e par les derniers rayons empourpr&eacute;s du soleil qui allaient
+s'&eacute;teignant peu &agrave; peu. Pierre se tut. Tout &eacute;tait calme, et l'on
+n'entendait plus contre la quille du bateau, arr&ecirc;t&eacute; depuis longtemps,
+qu'un faible clapotis qui semblait murmurer: &laquo;C'est la v&eacute;rit&eacute;! crois-y!&raquo;
+Bolkonsky soupira, ses yeux se tourn&egrave;rent, doux et tendres, vers la
+figure &eacute;mue et exalt&eacute;e de Pierre, intimid&eacute; comme toujours par la
+sup&eacute;riorit&eacute; qu'il reconnaissait en son ami.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! si c'&eacute;tait ainsi! dit ce dernier. Mais partons,&raquo; ajouta-t-il.</p>
+
+<p>En quittant le bac, il regarda encore une fois le ciel, que lui avait
+montr&eacute; Pierre, et, pour la premi&egrave;re fois depuis Austerlitz, il retrouva
+son ciel profond, id&eacute;al, celui qui planait au-dessus de sa t&ecirc;te sur le
+champ de bataille. Un sentiment depuis longtemps endormi, le meilleur de
+lui-m&ecirc;me, se r&eacute;veilla au fond de son &acirc;me: c'&eacute;tait le renouveau de la
+jeunesse et de l'aspiration au bonheur. Rentr&eacute; dans les conditions de sa
+vie habituelle, ce sentiment s'effa&ccedil;a et s'affaiblit peu &agrave; peu, mais &agrave;
+partir de cet entretien, et sans qu'il y e&ucirc;t rien de chang&eacute; &agrave; son
+existence, il sentit poindre au fond de son c&oelig;ur le germe d'une vie
+morale toute diff&eacute;rente.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Il faisait d&eacute;j&agrave; sombre lorsqu'ils arriv&egrave;rent &agrave; l'entr&eacute;e principale de la
+maison de Lissy-Gory, et le prince Andr&eacute; attira en souriant l'attention
+de Pierre sur l'agitation qui se manifesta, &agrave; leur vue, du c&ocirc;t&eacute; d'une
+petite entr&eacute;e lat&eacute;rale. Une petite vieille courb&eacute;e sous le poids d'un
+sac, et un homme de petite taille, &agrave; longs cheveux, et habill&eacute; de noir,
+s'enfuirent aussit&ocirc;t; deux femmes coururent les rejoindre, et tous les
+quatre, se retournant effray&eacute;s pour examiner la voiture, disparurent par
+un escalier de service.</p>
+
+<p>&laquo;Ce sont les hommes de Dieu<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, que Marie recueille, dit le prince
+Andr&eacute;, ils m'ont pris pour mon p&egrave;re, car il les fait chasser, tandis
+qu'elle les re&ccedil;oit. En cela seul elle ose lui d&eacute;sob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que &laquo;les hommes de Dieu&raquo;? demanda Pierre.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; n'eut pas le temps de lui r&eacute;pondre. Les domestiques
+&eacute;tant sortis &agrave; leur rencontre, il les questionna sur l'arriv&eacute;e probable
+de son p&egrave;re, qu'on attendait de la ville voisine &agrave; tout instant.</p>
+
+<p>Laissant Pierre dans son appartement, qui &eacute;tait toujours pr&eacute;par&eacute; pour le
+recevoir, le prince Andr&eacute; passa dans la chambre de l'enfant et revint
+ensuite pour mener Pierre chez sa s&oelig;ur:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne l'ai pas encore vue, elle se cache avec ses &laquo;hommes de Dieu&raquo;,
+nous allons les surprendre, elle sera sans doute tr&egrave;s confuse, mais tu
+les verras. C'est curieux, ma parole!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, tu vas les voir.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie se troubla et rougit jusqu'au blanc des yeux, quand
+elle les vit entrer dans sa petite chambre, o&ugrave; brillaient les images
+dor&eacute;es &eacute;clair&eacute;es par les lampes. Il y avait, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, sur le
+canap&eacute;, un jeune gar&ccedil;on en habit de fr&egrave;re convers, avec un nez aussi
+long que les cheveux, et pr&egrave;s d'elle &eacute;galement, dans un fauteuil, une
+petite vieille toute ratatin&eacute;e, toute rid&eacute;e, dont la figure avait une
+expression d'extr&ecirc;me douceur et d'humilit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Andr&eacute;, pourquoi ne pas m'avoir pr&eacute;venue? dit la princesse Marie d'un
+ton de reproche, en se mettant devant ses p&egrave;lerins, comme une poule qui
+cache ses poussins.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis charm&eacute;e de vous voir,&raquo; ajouta-t-elle en se tournant vers
+Pierre, qui lui baisait la main. Elle l'avait connu enfant; son
+affection pour Andr&eacute;, ses malheurs et surtout sa bonne et honn&ecirc;te figure
+la disposaient en sa faveur. Elle le regardait de ses yeux profonds et
+doux, et semblait lui dire: &laquo;Je vous aime bien et, je vous en supplie,
+ne vous moquez pas des &laquo;miens&raquo;. Une fois les premiers compliments
+&eacute;chang&eacute;s, elle les engagea &agrave; s'asseoir.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! voil&agrave; Ivanouchka, dit le prince Andr&eacute;, en indiquant d'un sourire le
+jeune n&eacute;ophyte.</p>
+
+<p>&mdash;Andr&eacute;! murmura la princesse d'un ton suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous sachiez que c'est une femme, dit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Andr&eacute;, au nom du ciel!&raquo; reprit sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>On voyait que les vaines supplications de la princesse Marie et les
+plaisanteries du prince Andr&eacute; au sujet des p&egrave;lerins &eacute;taient chose
+habituelle entre eux.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, ma bonne amie, vous devriez au contraire m'&ecirc;tre reconnaissante
+d'expliquer &agrave; Pierre votre intimit&eacute; avec ce jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!&raquo; dit Pierre avec curiosit&eacute;, mais cependant d'un ton grave,
+qui acheva de lui gagner le c&oelig;ur de la princesse Marie.</p>
+
+<p>Leur bienfaitrice se pr&eacute;occupait bien &agrave; tort pour &laquo;les siens&raquo;, car
+ceux-ci n'&eacute;prouvaient aucune g&ecirc;ne. La petite vieille, apr&egrave;s avoir
+renvers&eacute; sa tasse sur sa soucoupe &agrave; c&ocirc;t&eacute; du morceau de sucre tout
+grignot&eacute;, se tenait immobile et les yeux baiss&eacute;s sur son fauteuil, en
+jetant &agrave; droite et &agrave; gauche des regards sournois, et en attendant
+l'offre d'une nouvelle tasse. Ivanouchka buvait &agrave; petites gorg&eacute;es le th&eacute;
+qui remplissait sa soucoupe, et regardait en dessous les deux jeunes
+gens, de ses yeux qui exprimaient la ruse f&eacute;minine.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; as-tu &eacute;t&eacute;? &agrave; Kiew? demanda le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai &eacute;t&eacute;, mon p&egrave;re, r&eacute;pondit la petite vieille. C'est &agrave; No&euml;l que je
+me suis rendue digne de recevoir, chez les saints, la sainte et c&eacute;leste
+communion; maintenant je viens de Koliasine. Une grande gr&acirc;ce s'y est
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Et Ivanouchka est avec toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je suis seule, r&eacute;pondit Ivanouchka, en s'effor&ccedil;ant de prendre une
+voix de basse. Nous ne nous sommes rencontr&eacute;es qu'&agrave; Youknow avec
+P&eacute;lagu&eacute;&iuml;ouchka...&raquo;</p>
+
+<p>Celle-ci, ne se poss&eacute;dant pas du d&eacute;sir de raconter ce qu'elle avait vu,
+l'interrompit:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, mon p&egrave;re, une grande gr&acirc;ce s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave; Koliasine!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? de nouvelles reliques? demanda le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Andr&eacute;!... Ne lui raconte rien, P&eacute;lagu&eacute;&iuml;ouchka.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi donc, ma bonne m&egrave;re, ne pas le lui raconter? Je l'aime,
+il est bon, c'est un &eacute;lu de Dieu, c'est mon bienfaiteur.... Je n'ai pas
+oubli&eacute;, vois-tu, qu'il m'a donn&eacute; dix roubles. Comme j'&eacute;tais &agrave; Kiew,
+Kirioucha me dit, Kirioucha, vous savez bien, l'innocent, un v&eacute;ritable
+homme de Dieu, qui marche nu-pieds &eacute;t&eacute; et hiver, Kirioucha me dit:
+&laquo;Pourquoi erres-tu en pays &eacute;tranger? Va &agrave; Koliasine, une image
+miraculeuse de notre sainte m&egrave;re la Vierge s'y est montr&eacute;e.&raquo; Alors j'ai
+dit adieu aux saints, et j'y suis all&eacute;e!... Et arriv&eacute;e l&agrave;, poursuivit la
+vieille d'un ton monotone, ceux que je rencontrais me disaient: &laquo;Nous
+poss&eacute;dons une grande gr&acirc;ce: l'huile sainte d&eacute;coule de la joue de notre
+sainte m&egrave;re la Vierge....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, dit la princesse Marie en rougissant, tu
+raconteras cela une autre fois.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, dit Pierre, de lui adresser une question. Tu l'as vu de
+tes propres yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon p&egrave;re, certainement, j'ai &eacute;t&eacute; trouv&eacute;e digne de cette
+gr&acirc;ce: le visage &eacute;tait tout resplendissant d'une lumi&egrave;re c&eacute;leste, et
+l'huile d&eacute;gouttait, d&eacute;gouttait, de la joue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une supercherie! objecta Pierre, qui l'avait &eacute;cout&eacute;e avec
+attention.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, notre p&egrave;re, que dis-tu l&agrave;? s'&eacute;cria avec terreur P&eacute;lagu&eacute;&iuml;ouchka,
+en se tournant vers la princesse Marie, comme pour l'appeler &agrave; son
+secours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi qu'on trompe le peuple, poursuivit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur J&eacute;sus! s'&eacute;cria la p&egrave;lerine en se signant. Oh! ne r&eacute;p&egrave;te pas
+cela, mon p&egrave;re. Je connais un &laquo;G&eacute;n&eacute;ral&raquo; qui ne croyait pas, et qui
+disait: &laquo;Ce sont les moines qui trompent!&raquo; Oui, il l'a dit, et il est
+devenu aveugle!... Et alors il a r&ecirc;v&eacute;, et il a vu notre sainte Vierge de
+Petchersk, qui lui a dit: &laquo;Crois en moi et je te gu&eacute;rirai!&raquo;.... Et alors
+il a pri&eacute;, suppli&eacute;: &laquo;Menez-moi, menez-moi &agrave; elle!&raquo;.... Je te raconte la
+sainte v&eacute;rit&eacute;, car je l'ai vu, lorsqu'on l'a amen&eacute; aveugle et lorsqu'il
+s'est jet&eacute; devant elle en lui disant: &laquo;Gu&eacute;ris-moi et je te donnerai ce
+que j'ai re&ccedil;u en cadeau du Tsar.&raquo; Je l'ai vu, et j'ai vu l'&eacute;toile qui y
+est incrust&eacute;e, car elle lui a rendu la vue!... C'est p&eacute;ch&eacute; de parler
+ainsi, et Dieu te punira.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, quelle &eacute;toile? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute qu'on a promu au grade de g&eacute;n&eacute;ral notre sainte m&egrave;re
+la Vierge,&raquo; dit le prince Andr&eacute; en souriant.</p>
+
+<p>P&eacute;lagu&eacute;&iuml;ouchka p&acirc;lit, en joignant les mains avec d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu, Dieu, quel p&eacute;ch&eacute;, et tu as un fils! dit-elle en devenant toute
+rouge, de p&acirc;le qu'elle &eacute;tait.... Qu'as-tu dit? Que Dieu te pardonne!&raquo; et
+elle se signa. &laquo;Ah! que Dieu lui pardonne,&raquo; ajouta-t-elle en s'adressant
+&agrave; la princesse Marie, et en rassemblant ses hardes pour s'en aller.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; pleurer, elle avait peur, elle avait honte de
+profiter des bienfaits d'une maison o&ugrave; on parlait ainsi, et peut-&ecirc;tre en
+m&ecirc;me temps regrettait-elle d'&ecirc;tre oblig&eacute;e d'y renoncer.</p>
+
+<p>&laquo;Quel plaisir avez-vous &agrave; les troubler dans leur foi? dit la princesse
+Marie. Pourquoi &ecirc;tes-vous venus?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, princesse, c'est une plaisanterie que j'ai faite &agrave;
+P&eacute;lagu&eacute;&iuml;ouchka! Princesse, ma parole, je n'ai pas voulu l'offenser. Ce
+n'est pas s&eacute;rieux, je t'assure!&raquo;</p>
+
+<p>P&eacute;lagu&eacute;&iuml;ouchka s'arr&ecirc;ta d'un air incr&eacute;dule, mais la sinc&eacute;rit&eacute; du
+repentir qui se lisait sur les traits de Pierre et le regard affectueux
+du prince Andr&eacute; l'apais&egrave;rent peu &agrave; peu.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Remise de son &eacute;motion et ramen&eacute;e &agrave; son sujet favori, elle leur parla du
+p&egrave;re Amphiloche, de sa sainte existence, et comme quoi sa main sentait
+l'encens; comment aussi &agrave; Kiew, &agrave; son dernier p&egrave;lerinage, un moine de sa
+connaissance lui avait donn&eacute; les clefs des catacombes, et comment elle y
+avait pass&eacute; quarante-huit heures avec les saints, ayant un morceau de
+pain sec pour toute nourriture:</p>
+
+<p>&laquo;Je priais devant l'un, puis je disais mes pri&egrave;res devant un autre. Je
+dormais un petit peu, je baisais un troisi&egrave;me; et quelle paix, ma m&egrave;re,
+quelle paix c&eacute;leste! Je n'avais plus envie de remonter sur la terre du
+bon Dieu.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre l'&eacute;coutait et l'observait attentivement; le prince Andr&eacute; quitta
+la chambre, et sa s&oelig;ur, abandonnant &agrave; elles-m&ecirc;mes &laquo;les hommes de Dieu&raquo;,
+emmena Pierre au salon.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes tr&egrave;s bon, lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas voulu l'offenser, croyez-moi; j'appr&eacute;cie ses sentiments!&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie lui r&eacute;pondit par un sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous connais depuis longtemps, je vous aime comme un fr&egrave;re. Comment
+avez-vous trouv&eacute; Andr&eacute;? Il m'inqui&egrave;te. Sa sant&eacute; &eacute;tait meilleure l'hiver
+dernier, mais au printemps sa blessure s'est rouverte, et le m&eacute;decin lui
+conseille de faire une cure &agrave; l'&eacute;tranger. Son moral aussi me tourmente:
+il ne peut pas, &agrave; l'exemple de nous autres femmes, pleurer son chagrin,
+mais il le porte en dedans de lui-m&ecirc;me; aujourd'hui il est gai, anim&eacute;,
+gr&acirc;ce &agrave; votre arriv&eacute;e... c'est si rare! T&acirc;chez de lui persuader de
+voyager, il a besoin d'activit&eacute;, et cette vie monotone le tue... on ne
+le remarque pas, mais je le vois!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; dix heures du soir, les domestiques s'&eacute;lanc&egrave;rent sur le perron, au
+tintement des clochettes de l'attelage qui ramenait le vieux prince.
+Pierre et Andr&eacute; all&egrave;rent &agrave; sa rencontre.</p>
+
+<p>&laquo;Qui est-ce? demanda le vieux en descendant de voiture.&mdash;Ah oui! tr&egrave;s
+content! ajouta-t-il en reconnaissant le jeune homme, embrasse-moi...
+l&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait de bonne humeur, et le combla de tant de pr&eacute;venances, que le
+prince Andr&eacute; les trouva, une heure plus tard, engag&eacute;s dans une vive
+discussion. Pierre prouvait qu'un jour viendrait o&ugrave; il n'y aurait plus
+de guerre, tandis que le vieux prince, sans se f&acirc;cher, mais en le
+raillant, soutenait le contraire:</p>
+
+<p>&laquo;Pratique une saign&eacute;e, mets de l'eau &agrave; la place du sang, et alors il n'y
+aura plus de guerre! Chim&egrave;res de femme, chim&egrave;res de femme!&raquo; ajouta-t-il,
+en tapant affectueusement sur l'&eacute;paule de son adversaire, et en
+s'approchant de la table, o&ugrave; son fils, qui ne voulait pas prendre part &agrave;
+la conversation, examinait les papiers qu'il avait apport&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Le mar&eacute;chal de la noblesse, lui dit-il, le comte Rostow, n'a gu&egrave;re
+fourni que la moiti&eacute; de son contingent, et, arriv&eacute; une fois en ville, il
+s'est imagin&eacute; de m'inviter &agrave; d&icirc;ner! Je lui en ai donn&eacute; un... de d&icirc;ner!
+Regarde ce papier!... Sais-tu qu'il me pla&icirc;t, ton ami, il me r&eacute;veille!
+Un autre vous raconte des choses intelligentes, et on n'a pas envie de
+les &eacute;couter, tandis que celui-ci me bombarde de balivernes, qui amusent
+ma vieille t&ecirc;te. Allez, allez souper, je vous rejoindrai peut-&ecirc;tre pour
+me disputer encore.... Tu me feras le plaisir d'aimer ma sotte princesse
+Marie, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Pendant ce s&eacute;jour &agrave; Lissy-Gory, Pierre appr&eacute;cia tout le charme de
+l'affection qui l'unissait au prince Andr&eacute;. Le vieux prince et la
+princesse Marie, qui le connaissaient &agrave; peine quand il y &eacute;tait arriv&eacute;,
+le traitaient d&eacute;j&agrave; en ancien ami. Il se sentait aim&eacute;, non seulement de
+cette derni&egrave;re, dont il avait gagn&eacute; le c&oelig;ur par sa douceur envers ses
+prot&eacute;g&eacute;s, mais m&ecirc;me du petit bonhomme d'un an, le prince Nicolas, comme
+l'appelait son grand-p&egrave;re; l'enfant lui souriait et se laissait porter
+par lui. Mlle Bourrienne et l'architecte suivaient d'un air radieux ses
+conversations avec le vieux prince. Celui-ci avait assist&eacute; au souper,
+c'&eacute;tait une faveur marqu&eacute;e pour Pierre, et son amabilit&eacute; ne se d&eacute;mentit
+pas un instant, pendant les deux jours que son h&ocirc;te passa &agrave; Lissy-Gory.</p>
+
+<p>Lorsque la famille se r&eacute;unit apr&egrave;s son d&eacute;part, et que, par une
+cons&eacute;quence naturelle de sa visite, on se mit &agrave; analyser son caract&egrave;re,
+tous, chose bien rare, s'unirent pour en faire l'&eacute;loge et pour exprimer
+la sympathie qu'il leur avait inspir&eacute;e.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Rostow, de retour apr&egrave;s son cong&eacute;, sentit, pour la premi&egrave;re fois, la
+force des liens qui l'attachaient &agrave; Denissow et &agrave; son r&eacute;giment.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue du premier hussard &agrave; l'uniforme d&eacute;boutonn&eacute;, &agrave; la vue de
+Dementiew le roux, &agrave; la vue des piquets de chevaux alezans, et enfin &agrave;
+la vue de Lavrouchka criant joyeusement &agrave; son ma&icirc;tre: &laquo;Le comte est
+arriv&eacute;!&raquo; &agrave; l'embrassade de Denissow, &eacute;bouriff&eacute;, endormi, sortant en h&acirc;te
+de sa hutte, et &agrave; l'accolade de ses camarades, Rostow &eacute;prouva la m&ecirc;me
+sensation qu'&agrave; son arriv&eacute;e &agrave; la maison paternelle, lorsque son p&egrave;re, sa
+m&egrave;re, ses s&oelig;urs l'avaient &eacute;touff&eacute; de baisers; et des larmes de joie,
+lui montant au gosier, l'emp&ecirc;ch&egrave;rent de parler.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute; au chef du r&eacute;giment, en avoir re&ccedil;u les m&ecirc;mes
+fonctions dans le m&ecirc;me escadron, apr&egrave;s s'&ecirc;tre enquis des moindres
+d&eacute;tails, il trouva dans cet adieu &agrave; sa libert&eacute; et dans le devoir qu'il
+remplissait en reprenant sa place dans ce cadre &eacute;troit, le m&ecirc;me
+sentiment de qui&eacute;tude et d'appui moral qu'il aurait eu dans sa propre
+famille; car le r&eacute;giment, au bout du compte, n'&eacute;tait-il pas devenu pour
+lui un <i>home</i> aussi cher que la maison paternelle? Il n'y avait pas l&agrave;
+ce tohu-bohu du monde, qui l'entra&icirc;nait parfois &agrave; des erreurs
+regrettables; il n'y avait pas Sonia, avec laquelle il ne savait jamais
+s'il fallait ou non s'expliquer; il n'y avait plus la possibilit&eacute; de
+courir dans dix endroits &agrave; la fois, ni ces vingt-quatre heures qu'on
+pouvait tuer de fa&ccedil;ons diverses, ni cette foule compos&eacute;e en majeure
+partie d'indiff&eacute;rents, ni ces demandes d'argent, p&eacute;nibles et
+embarrassantes, ni la terrible perte au jeu avec Dologhow: ici, tout
+&eacute;tait clair et pr&eacute;cis. Le monde entier &eacute;tait partag&eacute;, pour lui, en deux
+parties in&eacute;gales: l'une &eacute;tait notre r&eacute;giment de Pavlograd, l'autre <i>tout
+le reste</i>, dont il n'avait qu'un m&eacute;diocre souci. Tout y &eacute;tait connu: on
+savait qui &eacute;tait le lieutenant, qui &eacute;tait le capitaine, qui &eacute;tait un
+vaurien, qui &eacute;tait un bon gar&ccedil;on, et ce qui primait tout, c'&eacute;tait &laquo;le
+camarade&raquo;! Le cantinier faisait cr&eacute;dit, on touchait sa paye tous les
+trois mois. Par suite, rien &agrave; choisir, rien &agrave; combiner; tout se bornait
+&agrave; se bien conduire, et &agrave; accomplir exactement et scrupuleusement l'ordre
+re&ccedil;u.</p>
+
+<p>Replac&eacute; sous le joug et les habitudes de la vie militaire, il &eacute;tait
+aussi heureux que l'est un homme fatigu&eacute;, de pouvoir se coucher et se
+reposer. Cette existence lui fut d'autant plus agr&eacute;able, qu'il s'&eacute;tait
+jur&eacute;, apr&egrave;s sa perte au jeu (action qu'il se reprochait toujours malgr&eacute;
+le pardon de ses parents), de ne plus jouer, et, pour r&eacute;parer sa faute,
+de servir d'une fa&ccedil;on irr&eacute;prochable, en bon camarade, et en officier
+sans reproches, c'est-&agrave;-dire de devenir un parfait galant homme, ce qui
+dans le monde &eacute;tait loin d'&ecirc;tre facile, tandis qu'au r&eacute;giment rien
+n'&eacute;tait plus ais&eacute;. Enfin il s'&eacute;tait promis de rembourser ses parents en
+cinq ans, de ne toucher que deux mille roubles sur les dix qui lui
+&eacute;taient annuellement allou&eacute;s, et de laisser le reste &agrave; leur disposition.</p>
+
+
+<p>&Agrave; la suite de plusieurs retraites, de plusieurs marches en avant et de
+plusieurs combats &agrave; Poultousk, &agrave; Preussisch-Eylau, notre arm&eacute;e s'&eacute;tait
+enfin concentr&eacute;e &agrave; Bartenstein. On attendait l'arriv&eacute;e de l'Empereur
+pour commencer la campagne.</p>
+
+<p>Le r&eacute;giment de Pavlograd, qui avait pris part &agrave; celle de 1808, et qui
+venait seulement de rejoindre l'arm&eacute;e active, apr&egrave;s avoir compl&eacute;t&eacute; ses
+cadres en Russie, n'avait pas pris part &agrave; ces premiers engagements. D&egrave;s
+son arriv&eacute;e, il fut r&eacute;uni au d&eacute;tachement de Platow, ind&eacute;pendant du reste
+de l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Les hussards avaient eu &agrave; plusieurs reprises de l&eacute;g&egrave;res escarmouches
+avec l'ennemi, et avaient m&ecirc;me fait une fois des prisonniers, en
+s'emparant des &eacute;quipages du mar&eacute;chal Oudinot. Le mois d'avril se passa &agrave;
+bivouaquer pr&egrave;s d'un village allemand ruin&eacute; et d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Le d&eacute;gel arrivait: il faisait froid et sale, les rivi&egrave;res charriaient,
+et les chemins, devenus impraticables, arr&ecirc;taient la distribution de
+fourrage pour les chevaux et de vivres pour les hommes. Les soldats se
+r&eacute;pandaient dans les villages abandonn&eacute;s, &agrave; la recherche de quelques
+maigres pommes de terre.</p>
+
+<p>Il ne restait plus rien, les habitants &eacute;taient en fuite, et ceux qui
+&eacute;taient demeur&eacute;s en arri&egrave;re, arriv&eacute;s au dernier degr&eacute; de la mis&egrave;re,
+&eacute;taient un objet de piti&eacute; pour le soldat, qui, priv&eacute; de tout, leur
+donnait encore du sien, plut&ocirc;t que de leur enlever leur derni&egrave;re
+bouch&eacute;e.</p>
+
+<p>Le r&eacute;giment avait perdu deux hommes dans les derniers engagements, mais
+la maladie et la famine l'avaient r&eacute;duit de moiti&eacute;. La mortalit&eacute; &eacute;tait
+telle dans les h&ocirc;pitaux, que le soldat, ext&eacute;nu&eacute; par la fi&egrave;vre et par
+l'enflure, r&eacute;sultats de la mauvaise nourriture, pr&eacute;f&eacute;rait continuer son
+service et tra&icirc;ner dans les rangs ses pieds endoloris, plut&ocirc;t que
+d'entrer &agrave; l'h&ocirc;pital. Les premiers jours du printemps, les soldats
+d&eacute;couvrirent dans la terre une certaine plante semblable &agrave; l'asperge,
+qu'ils appel&egrave;rent, on ne sait trop pourquoi, &laquo;racine douce&raquo;, bien
+qu'elle f&ucirc;t au contraire tr&egrave;s am&egrave;re. On les voyait la chercher de tous
+les c&ocirc;t&eacute;s, la d&eacute;terrer et la manger, malgr&eacute; la d&eacute;fense qui leur en avait
+&eacute;t&eacute; faite. Une nouvelle maladie, la tum&eacute;faction des pieds, des mains et
+de la figure, consid&eacute;r&eacute;e par les m&eacute;decins comme provenant de l'emploi de
+cette plante nuisible, fit parmi eux de nombreuses victimes, et
+cependant l'escadron de Denissow se nourrissait principalement de cette
+racine. Il y avait quinze jours qu'il ne recevait plus qu'une ration
+r&eacute;duite de biscuit, et les pommes de terre qu'on avait envoy&eacute;es en
+dernier lieu se trouvaient gel&eacute;es et germ&eacute;es.</p>
+
+<p>Les chevaux, dont la maigreur &eacute;tait effrayante, ne se nourrissaient que
+de la paille des toits, et leur poil d'hiver se h&eacute;rissait en touffes
+emm&ecirc;l&eacute;es.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; toutes ces mis&egrave;res, officiers et soldats continuaient leur m&ecirc;me
+existence. P&acirc;les et la figure gonfl&eacute;e, couverts d'uniformes d&eacute;chir&eacute;s,
+les hussards s'alignaient comme d'habitude, allaient au fourrage, au
+pansage, nettoyaient leur fourniment, arrachaient la paille des toits,
+d&icirc;naient autour de leur chaudron et se levaient de l&agrave; affam&eacute;s, et
+plaisantant sur leur maigre ch&egrave;re et sur leur faim. &Agrave; leurs moments de
+loisir, ils allumaient comme toujours leurs feux, s'y chauffaient tout
+nus, fumaient, triaient et cuisaient leurs pommes de terre gel&eacute;es et
+g&acirc;t&eacute;es, en se racontant des histoires sur les guerres de Potemkine et de
+Souvorow ou des r&eacute;cits merveilleux sur Al&euml;cha, le panier perc&eacute;, ou sur
+Mikolka, le man&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Les officiers demeuraient par deux et par trois dans des cabanes
+d&eacute;labr&eacute;es. Les anciens s'occupaient de la paille, des pommes de terre
+(l'argent abondait, quoiqu'on n'e&ucirc;t rien &agrave; manger), et la plupart
+passaient leur temps &agrave; jouer aux cartes ou &agrave; d'autres jeux plus
+innocents, tels que les osselets et la sva&iuml;ka<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>. On causait peu des
+affaires en g&eacute;n&eacute;ral, surtout parce qu'on devinait qu'il n'y avait rien
+de bon &agrave; apprendre.</p>
+
+<p>Rostow logeait avec Denissow, et le premier comprenait que, tout en ne
+lui parlant jamais de sa famille, c'&eacute;tait &agrave; son amour malheureux pour
+Natacha qu'il devait la recrudescence de son affection, et leur amiti&eacute;
+r&eacute;ciproque n'en devenait que plus vive. Denissow exposait le plus
+rarement possible son ami au danger, et l'accueillait avec une joie
+expansive, lorsqu'il le voyait revenir sain et sauf. Dans une des
+reconnaissances o&ugrave; Rostow avait &eacute;t&eacute; envoy&eacute; pour chercher des vivres, il
+trouva dans un village voisin un vieux Polonais avec sa fille qui
+allaitait un enfant. &Agrave; moiti&eacute; nus, mourant de faim et de froid, ils
+n'avaient aucun moyen de s'&eacute;loigner. Il les amena au bivouac, les logea
+chez lui, et les secourut quelque temps jusqu'au r&eacute;tablissement du
+vieillard. Un camarade, venant &agrave; causer de femmes, assura en riant que
+Rostow &eacute;tait le plus fin d'eux tous, et qu'il aurait bien d&ucirc; leur faire
+faire connaissance avec la jeune et jolie Polonaise qu'il avait sauv&eacute;e.
+Vivement bless&eacute; de ces propos, il r&eacute;pondit &agrave; l'officier par une vol&eacute;e
+d'injures, et Denissow eut toutes les peines du monde &agrave; les emp&ecirc;cher de
+se battre. Lorsque l'officier fut parti, Denissow, qui ignorait lui-m&ecirc;me
+la nature des relations de son ami avec la Polonaise, lui fit des
+reproches sur son emportement:</p>
+
+<p>&laquo;Mais comment veux-tu que j'agisse autrement? Je la regarde comme ma
+s&oelig;ur et je ne puis te dire &agrave; quel point j'ai &eacute;t&eacute; bless&eacute;... car enfin
+c'est comme si...&raquo;</p>
+
+<p>Denissow lui frappa sur l'&eacute;paule et se mit &agrave; marcher en long et en
+large, signe chez lui d'une forte &eacute;motion:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! quelle diable de race que ces Rostow...&raquo; murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et Nicolas vit briller des larmes dans les yeux de son ami.</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Au mois d'avril, les troupes re&ccedil;urent, avec une joie facile &agrave;
+comprendre, la nouvelle de l'arriv&eacute;e de l'Empereur. Le r&eacute;giment de
+Pavlograd &eacute;tant plac&eacute; assez loin des avant-postes, en avant de
+Bartenstein, Rostow fut priv&eacute; du plaisir de parader &agrave; la revue
+imp&eacute;riale.</p>
+
+<p>Ils bivouaquaient, Denissow et lui, dans une hutte creus&eacute;e sous terre et
+recouverte par les soldats, selon l'usage qui venait d'&ecirc;tre r&eacute;cemment
+introduit, de gazon et de branchages. On creusait un foss&eacute; d'une
+archine<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a> et demie de large, sur deux de profondeur et trois et demie
+de longueur. &Agrave; l'un des bouts &eacute;taient pratiqu&eacute;es des marches, c'&eacute;tait
+l'entr&eacute;e; le foss&eacute; lui-m&ecirc;me formait la chambre, o&ugrave; chez les plus riches,
+tels que le commandant de l'escadron, une grande planche, occupant tout
+le fond du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute; &agrave; la sortie, et pos&eacute;e sur des pieux, repr&eacute;sentait
+la table; le long du foss&eacute;, la terre formait un rebord d'une archine,
+c'&eacute;taient les deux lits et le canap&eacute;; le toit permettait de se tenir
+debout au milieu, et on pouvait m&ecirc;me &ecirc;tre assis sur son lit, en se
+rapprochant un peu de la table. Denissow, aim&eacute; de ses soldats, vivait
+toujours largement: aussi avait-on appliqu&eacute; sur le fronton de sa hutte
+une planche avec un carreau bris&eacute; et recoll&eacute; avec du papier. Lorsqu'il
+faisait tr&egrave;s grand froid, on pla&ccedil;ait sur les marches, d&eacute;cor&eacute;es par
+Denissow du nom de salon, une plaque de m&eacute;tal couverte de charbons
+allum&eacute;s, tir&eacute;s du foyer des soldats, et il en r&eacute;sultait une si bonne
+chaleur, que les officiers, r&eacute;unis chez lui, y restaient simplement en
+manches de chemise.</p>
+
+<p>Rostow, rentrant un jour de son service, tout mouill&eacute; et tout harass&eacute;
+apr&egrave;s une nuit de veille, se fit apporter un tas de ces charbons
+allum&eacute;s, changea de v&ecirc;tements, fit sa pri&egrave;re, avala son th&eacute;, rangea ses
+paquets dans le coin qui &eacute;tait &agrave; lui, et s'&eacute;tendit bien r&eacute;chauff&eacute; sur sa
+couche, les bras pass&eacute;s sous sa t&ecirc;te, pour r&eacute;fl&eacute;chir tout &agrave; son aise &agrave;
+l'avancement qu'il allait recevoir &agrave; propos de la derni&egrave;re
+reconnaissance qu'il avait faite.</p>
+
+<p>Il entendit tout &agrave; coup dehors la voix irrit&eacute;e de son ami; s'&eacute;tant
+pench&eacute; vers la fen&ecirc;tre pour voir &agrave; qui il en avait, il reconnut le
+mar&eacute;chal des logis Toptchenko:</p>
+
+<p>&laquo;Je t'avais pourtant d&eacute;fendu de leur laisser manger cette racine, criait
+Denissow, et cependant j'en ai vu un qui en emportait.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai d&eacute;fendu, Votre Noblesse, mais on ne m'&eacute;coute pas.&raquo;</p>
+
+<p>Rostow se recoucha en se disant avec satisfaction: &laquo;Ma foi, j'ai fini ma
+besogne, c'est &agrave; lui maintenant de s'occuper de la sienne!&raquo; Lavrouchka,
+le domestique madr&eacute;, se joignit &agrave; la conversation du dehors; il
+pr&eacute;tendait avoir aper&ccedil;u, en allant &agrave; la distribution, des convois de
+b&oelig;ufs et de biscuit.</p>
+
+<p>&laquo;En selle, le second peloton! s'&eacute;cria Denissow en s'&eacute;loignant.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vont-ils?&raquo; se demanda Rostow.</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, son camarade rentra et se jeta, les pieds tout
+crott&eacute;s, sur son lit, fuma une pipe d'un air de mauvaise humeur, fouilla
+dans ses effets, qu'il bouleversa, prit son fouet, son sabre, et
+disparut.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; vas-tu?&raquo; lui cria Rostow; mais l'autre, grommelant entre ses dents
+qu'il avait &agrave; faire, s'&eacute;lan&ccedil;a au dehors en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&laquo;Que Dieu et l'Empereur me jugent!&raquo;</p>
+
+<p>Rostow entendit le bruit des pieds des chevaux dans la boue, et il
+s'endormit bien &agrave; son aise, sans s'inqui&eacute;ter du d&eacute;part de Denissow.
+R&eacute;veill&eacute; vers le soir, il s'&eacute;tonna d'apprendre que son ami n'&eacute;tait pas
+revenu. Le temps &eacute;tait beau: deux officiers et un junker jouaient &agrave; la
+sva&iuml;ka; il se joignit &agrave; eux. Au beau milieu de la partie, ils virent
+arriver des charrettes escort&eacute;es d'une quinzaine de hussards sur leurs
+chevaux efflanqu&eacute;s. Arriv&eacute;s au piquet, ils furent entour&eacute;s par leurs
+camarades.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; les vivres! dit Rostow... et Denissow qui se lamentait!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle f&ecirc;te pour les soldats!&raquo; ajout&egrave;rent les officiers.</p>
+
+<p>Denissow parut le dernier, accompagn&eacute; de deux officiers d'infanterie;
+ils causaient tous les trois avec vivacit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous avertis, capitaine... cria l'un d'eux, maigre, de petite
+taille, et tr&egrave;s irrit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je vous avertis que je ne rends rien!</p>
+
+<p>&mdash;Vous en r&eacute;pondrez, capitaine, c'est du pillage... enlever les convois
+aux siens! Et nos soldats qui n'ont rien mang&eacute; depuis deux jours!</p>
+
+<p>&mdash;Et les miens depuis deux semaines!</p>
+
+<p>&mdash;C'est du brigandage, vous en r&eacute;pondrez! r&eacute;pliqua l'officier
+d'infanterie en haussant la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi donc tranquille! s'&eacute;cria Denissow en s'&eacute;chauffant tout &agrave;
+coup. Eh bien, oui, c'est moi qui r&eacute;pondrai, et pas vous! Que me
+chantez-vous l&agrave;?... Prenez garde &agrave; vous. Marche!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! s'&eacute;cria &agrave; son tour le petit officier, sans broncher, ni
+quitter la place.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable... marche!... et prenez garde &agrave; vous!... et Denissow fit
+tourner la t&ecirc;te au cheval de son antagoniste.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, dit celui-ci d'un air mena&ccedil;ant et il prit un trot qui le
+secouait sur sa selle.</p>
+
+<p>&mdash;Un chien, un chien vivant, un vrai chien sur une palissade!...&raquo;
+C'&eacute;tait la raillerie la plus sanglante qu'un cavalier p&ucirc;t adresser &agrave; un
+fantassin &agrave; cheval.&mdash;Je leur ai enlev&eacute; de force leur convoi! dit-il en
+riant et en s'approchant de Rostow.... Impossible de laisser nos hommes
+crever de faim!&raquo;</p>
+
+<p>Les charrettes captur&eacute;es &eacute;taient destin&eacute;es &agrave; un r&eacute;giment d'infanterie,
+mais, ayant appris par Lavrouchka qu'elles n'&eacute;taient pas escort&eacute;es,
+Denissow s'en &eacute;tait empar&eacute; avec ses hussards. On distribua aussit&ocirc;t des
+doubles rations de biscuit, et les autres escadrons en eurent leur part.</p>
+
+<p>Le lendemain, le chef du r&eacute;giment fit venir Denissow et le regardant &agrave;
+travers ses doigts &eacute;cart&eacute;s:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;, dit-il, comment j'envisage la chose: je ne veux rien en savoir
+et ne fais aucune enqu&ecirc;te, mais je vous conseille de vous rendre &agrave;
+l'&eacute;tat-major, et d'y arranger votre affaire avec la direction des
+vivres. Faites votre possible pour donner un re&ccedil;u constatant qu'il vous
+a &eacute;t&eacute; fourni tant; car autrement ce sera inscrit au compte du r&eacute;giment
+d'infanterie, et l'enqu&ecirc;te, une fois commenc&eacute;e, peut tourner mal.&raquo;</p>
+
+<p>Denissow se rendit imm&eacute;diatement &agrave; l'&eacute;tat-major, tout dispos&eacute; &agrave; suivre
+ce conseil, mais &agrave; son retour il &eacute;tait dans un tel &eacute;tat, que Rostow, qui
+ne l'avait jamais vu ainsi, en fut terrifi&eacute;. Il ne pouvait ni parler, ni
+respirer, et ne r&eacute;pondait aux questions de son ami que par des injures
+et des menaces lanc&eacute;es d'une voix faible et enrou&eacute;e....</p>
+
+<p>Rostow l'engagea &agrave; se d&eacute;shabiller, &agrave; boire un peu d'eau, et envoya
+chercher le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>&laquo;Comprends-tu cela?... On veut me juger pour pillage!... Donne-moi de
+l'eau!... eh bien, qu'on me juge; mais je punirai toujours les l&acirc;ches,
+je le dirai &agrave; l'Empereur. Donne-moi de la glace!&raquo;</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin le saigna, et un sang noir remplit toute une assiette. Une
+fois soulag&eacute;, il fut en &eacute;tat de raconter &agrave; Rostow ce qui lui &eacute;tait
+arriv&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;J'arrive... o&ugrave; est le chef?... on me l'indique.... Il faudra que vous
+attendiez!... Impossible, mon service me r&eacute;clame, j'ai fait trente
+verstes, je n'ai pas le temps d'attendre, annoncez-moi!... Il daigne
+enfin para&icirc;tre, ce voleur en chef; il me fait la le&ccedil;on: &laquo;C'est du
+brigandage!...&mdash;Le brigand, dis-je, n'est pas celui qui s'empare des
+vivres pour nourrir ses soldats, mais celui qui les fourre dans sa
+poche!&raquo; Bon, il m'engage alors &agrave; signer un re&ccedil;u chez le commissaire, et
+m'annonce que l'affaire suivra son cours. J'entre chez le commissaire,
+il est &agrave; table.... Qui vois-je? Voyons, devine!... Qui est-ce qui nous
+affame? s'&eacute;cria Denissow, en frappant la table de son bras malade avec
+une telle violence que la planche vacilla et que les verres
+s'entrechoqu&egrave;rent.... T&eacute;lianine! &laquo;Comment, c'est toi qui arr&ecirc;tes nos
+vivres? Une fois d&eacute;j&agrave; on t'a tap&eacute; sur la figure et tu t'en es tir&eacute; assez
+heureusement...&raquo; et je lui en ai dit, que c'&eacute;tait un plaisir!
+poursuivit-il avec une joie f&eacute;roce, en montrant ses dents blanches sous
+ses noires moustaches.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne crie pas, calme-toi, voil&agrave; le sang qui coule de nouveau;
+attends que je te bande le bras.&raquo;</p>
+
+<p>On le coucha, et il se r&eacute;veilla dans son &eacute;tat habituel.</p>
+
+<p>Le lendemain, la journ&eacute;e n'&eacute;tait pas encore pass&eacute;e, que l'aide de camp
+du r&eacute;giment vint le trouver d'un air s&eacute;rieux et chagrin pour lui montrer
+le papier officiel du chef du r&eacute;giment, et lui adressa des questions au
+sujet de l'aventure de la veille. Il lui confia &eacute;galement que l'affaire
+semblait prendre une tournure f&acirc;cheuse, qu'une commission militaire
+&eacute;tait nomm&eacute;e, et que, vu la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; d&eacute;ploy&eacute;e habituellement dans les
+cas de maraude et d'indiscipline, il devrait s'estimer heureux s'il
+n'&eacute;tait que d&eacute;grad&eacute;.</p>
+
+<p>L'affaire avait &eacute;t&eacute; expos&eacute;e ainsi de la part des plaignants: le major
+Denissow, apr&egrave;s avoir enlev&eacute; de force un convoi, s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; sans y
+&ecirc;tre invit&eacute;, et &laquo;pris de vin&raquo;, devant l'intendant en chef, l'avait
+appel&eacute; voleur, l'avait menac&eacute; de le frapper, et, emmen&eacute; de l&agrave;, s'&eacute;tait
+&eacute;lanc&eacute; dans les bureaux, y avait battu deux employ&eacute;s, dont l'un avait eu
+le bras foul&eacute;.</p>
+
+<p>Denissow r&eacute;pondit en riant que c'&eacute;tait une histoire faite &agrave; plaisir, que
+&ccedil;a n'avait aucun sens, qu'il n'avait peur d'aucun jugement, et que, si
+ces mis&eacute;rables l'attaquaient, il saurait bien leur fermer la bouche, et
+qu'ils s'en souviendraient.</p>
+
+<p>Nicolas ne fut pas dupe du ton l&eacute;ger avec lequel il parlait de
+l'affaire, il le connaissait trop bien, pour ne pas deviner ses
+inqui&eacute;tudes au sujet d'une affaire qui pouvait lui causer de grands
+d&eacute;sagr&eacute;ments. Tous les jours on venait l'ennuyer de nouvelles questions,
+de nouvelles explications, et, le premier mai, il re&ccedil;ut l'ordre de
+passer son commandement au plus ancien et de se pr&eacute;senter en personne &agrave;
+l'&eacute;tat-major de la division, pour y rendre compte du pillage dont
+l'accusait l'intendance. La veille, Platow fit une reconnaissance avec
+deux r&eacute;giments de cosaques et deux escadrons de hussards. Denissow y fit
+preuve de son courage habituel, en s'avan&ccedil;ant jusque sur les lignes des
+tirailleurs ennemis. Une balle fran&ccedil;aise l'atteignit &agrave; la jambe. En
+temps ordinaire, il n'aurait fait aucune attention &agrave; cette l&eacute;g&egrave;re
+blessure et n'aurait pas quitt&eacute; le r&eacute;giment, mais cette fois elle lui
+servit de pr&eacute;texte pour se d&eacute;barrasser de sa visite &agrave; l'&eacute;tat-major, et
+se faire envoyer &agrave; l'h&ocirc;pital.</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Au mois de juin eut lieu la bataille de Friedland, &agrave; laquelle les
+hussards de Pavlograd ne prirent aucune part, et qui fut suivie d'un
+armistice. Rostow, se sentant tout isol&eacute; sans son ami, n'en ayant eu
+aucune nouvelle depuis son d&eacute;part, et inquiet des suites qu'avait pu
+avoir sa blessure, profita de la tr&ecirc;ve pour se rendre &agrave; l'h&ocirc;pital, situ&eacute;
+dans un petit bourg, deux fois saccag&eacute; par les troupes russes et
+fran&ccedil;aises. L'aspect en &eacute;tait d'autant plus sombre, que la saison &eacute;tait
+belle et que les champs r&eacute;jouissaient la vue, pendant qu'on ne voyait
+dans ces rues ruin&eacute;es que des habitants d&eacute;guenill&eacute;s, et des soldats
+ivres ou malades.</p>
+
+<p>Une maison en pierres, dont les vitres &eacute;taient &agrave; moiti&eacute; bris&eacute;es, et
+entour&eacute;e des restes d'une palissade, portait le nom d'h&ocirc;pital. Quelques
+soldats, dont les membres &eacute;taient entour&eacute;s de linge, p&acirc;les et bouffis,
+assis ou errants, se chauffaient au soleil.</p>
+
+<p>&Agrave; peine entr&eacute;, Rostow fut saisi &agrave; la gorge par l'odeur de pharmacie et
+en m&ecirc;me temps de d&eacute;composition qui y r&eacute;gnait. Il rencontra sur
+l'escalier un m&eacute;decin militaire russe, un cigare &agrave; la bouche, accompagn&eacute;
+d'un chirurgien:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis pas me fendre en deux, disait le premier, je t'attendrai ce
+soir chez Makar Alex&eacute;&iuml;&eacute;vitch. Fais ce que tu pourras! N'est-ce pas la
+m&ecirc;me chose?</p>
+
+<p>&mdash;Qui demandez-vous, Votre Noblesse? dit le docteur &agrave; Rostow, pourquoi
+venez-vous ici chercher le typhus, quand vous avez &eacute;chapp&eacute; aux
+balles?... C'est ici la maison des pestif&eacute;r&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Comment? demanda Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Le typhus est terrible; qui entre ici est mort. Nous y avons r&eacute;sist&eacute;,
+Mak&eacute;&iuml;ew et moi, ajouta-t-il en montrant son coll&egrave;gue: cinq de nos
+confr&egrave;res y ont succomb&eacute;. Une semaine apr&egrave;s l'entr&eacute;e d'un nouveau..., et
+c'est fini. On nous a adjoint des Prussiens, mais cela leur d&eacute;pla&icirc;t, &agrave;
+nos alli&eacute;s!&raquo;</p>
+
+<p>Rostow lui expliqua qu'il d&eacute;sirait voir le major Denissow:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais pas, je ne le connais pas, et ce n'est pas &eacute;tonnant; j'ai
+trois h&ocirc;pitaux sur les bras, et quatre cents malades et plus! C'est
+encore heureux que les charitables dames allemandes nous envoient deux
+livres de caf&eacute; et de charpie par mois, sans cela nous n'y r&eacute;sisterions
+pas... quatre cents, entendez-vous, sans compter les nouveaux &agrave;
+recevoir.&raquo;</p>
+
+<p>L'air fatigu&eacute; et &eacute;puis&eacute; du chirurgien trahissait son impatience de voir
+le docteur bavard continuer son chemin.</p>
+
+<p>&laquo;Le major Denissow, r&eacute;p&eacute;ta Nicolas, bless&eacute; &agrave; Molliten?</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! je crois qu'il est mort, n'est-ce pas, Mak&eacute;&iuml;ew? dit le docteur
+avec la plus parfaite indiff&eacute;rence; mais le chirurgien fut d'un autre
+avis.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un roux, de haute taille?&raquo; demanda le docteur, et au
+signalement que lui en donna Rostow, il s'&eacute;cria avec joie:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, je me rappelle, il doit &ecirc;tre mort. Du reste, je vais regarder
+sur mes listes. Sont-elles chez toi, Mak&eacute;&iuml;ew?</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont chez Makar Alex&eacute;&iuml;&eacute;vitch. Ayez l'obligeance, dit Mak&eacute;&iuml;ew, en
+s'adressant &agrave; Rostow, d'entrer vous-m&ecirc;me dans la salle des officiers.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous engage, mon cher, &agrave; ne pas y aller, vous risqueriez d'y
+laisser votre peau, dit le docteur; mais Rostow prenant cong&eacute; de lui,
+pria le chirurgien de l'y conduire.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous en prenez qu'&agrave; vous-m&ecirc;me s'il vous arrive malheur,&raquo; lui cria
+le m&eacute;decin du bas de l'escalier.</p>
+
+<p>L'odeur de l'h&ocirc;pital &eacute;tait si &eacute;c&oelig;urante dans le sombre corridor qu'ils
+traversaient, que Nicolas se boucha les narines, et s'arr&ecirc;ta m&ecirc;me tout
+&eacute;tourdi. Une porte s'ouvrit &agrave; droite, un squelette en sortit p&acirc;le,
+maigre, nu-pieds, marchant sur des b&eacute;quilles, et regardant les nouveaux
+venus avec envie. Notre hussard jeta un coup d'&oelig;il dans la salle, et
+vit des malades et des bless&eacute;s couch&eacute;s par terre sur de la paille, ou
+sur leurs manteaux.</p>
+
+<p>&laquo;Peut-on entrer? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien &agrave; voir,&raquo; r&eacute;pliqua le chirurgien; mais, cette r&eacute;ponse ne
+faisant qu'aiguillonner sa curiosit&eacute;, Rostow entra dans les chambres des
+soldats. L'odeur y &eacute;tait encore plus acre et plus violente, car c'&eacute;tait
+l&agrave; le foyer m&ecirc;me de l'infection.</p>
+
+<p>Dans une longue salle, expos&eacute;e &agrave; un soleil ardent, &eacute;taient align&eacute;s, la
+t&ecirc;te contre le mur et laissant un passage au milieu, les bless&eacute;s et les
+malades, dont la plupart avaient le d&eacute;lire et ne s'inqui&eacute;taient gu&egrave;re
+des survenants. Les autres, relevant la t&ecirc;te en les voyant entrer,
+tourn&egrave;rent vers eux leurs figures de cire, sur lesquelles on lisait
+l'esp&eacute;rance d'un secours providentiel, et une jalousie involontaire &agrave; la
+vue de la bonne mine de Rostow. Celui-ci s'avan&ccedil;a jusqu'au milieu de la
+chambre, et portant au loin, par les portes entr'ouvertes, son regard
+jusque dans les sections voisines, il n'aper&ccedil;ut partout que le m&ecirc;me
+spectacle sinistre, qu'il consid&eacute;ra en silence. &Agrave; ses pieds, presque en
+travers du passage, gisait un malade, un cosaque sans doute, facile &agrave;
+reconna&icirc;tre &agrave; la coupe de ses cheveux; les jambes et les bras &eacute;cart&eacute;s,
+le visage enflamm&eacute;, les yeux retourn&eacute;s et n'en laissant plus voir que le
+blanc, les veines des pieds et des mains gonfl&eacute;es et pr&egrave;s d'&eacute;clater, il
+frappait sa t&ecirc;te contre le plancher, et r&eacute;p&eacute;tait d'une voix rauque
+toujours le m&ecirc;me mot. Rostow se pencha pour mieux entendre:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; boire, &agrave; boire!&raquo; disait ce malheureux.</p>
+
+<p>Regardant autour de lui, il se demanda o&ugrave; il pourrait transporter le
+mourant et lui donner de l'eau.</p>
+
+<p>&laquo;Qui donc les soigne?&raquo; demanda-t-il au chirurgien.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, un soldat du train, sortant de l'autre pi&egrave;ce et le
+prenant pour un des chefs inspecteurs de l'h&ocirc;pital, fit le salut
+militaire en passant devant lui:</p>
+
+<p>&laquo;Transporte-le ailleurs et donne-lui de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Entendu, Votre Noblesse, r&eacute;pondit le soldat sans bouger.</p>
+
+<p>&mdash;On n'en fera rien,&raquo; se dit Rostow, et il allait sortir, lorsqu'il se
+sentit instinctivement attir&eacute; vers un coin de la chambre par un regard
+fix&eacute; obstin&eacute;ment sur lui. Un vieux soldat, au teint jauni, &agrave;
+l'expression sombre, &agrave; la barbe grise et inculte, semblait vouloir lui
+demander quelque chose. Il s'approcha de lui et vit qu'une de ses jambes
+avait &eacute;t&eacute; amput&eacute;e au-dessus du genou. Son voisin, un tout jeune homme,
+immobile, &eacute;tendu la t&ecirc;te renvers&eacute;e en arri&egrave;re, le visage d'une blancheur
+mate, les yeux fixes sous ses paupi&egrave;res &agrave; demi closes, attira
+l'attention de Rostow. Il fr&eacute;mit: &laquo;Mais il me semble, dit-il, que
+celui-ci est....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Noblesse, et nous avons d&eacute;j&agrave; tant suppli&eacute;! dit le vieux
+soldat dont la m&acirc;choire tremblait. Il est mort &agrave; l'aube.... Ce sont
+pourtant des hommes et pas des chiens!</p>
+
+<p>&mdash;On va l'emporter &agrave; l'instant, s'empressa de dire le chirurgien: venez,
+Votre Noblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons,&raquo; dit Rostow avec la m&ecirc;me h&acirc;te, en baissant les yeux,
+et, essayant de passer inaper&ccedil;u sous le feu crois&eacute; de ces regards,
+braqu&eacute;s sur lui avec une expression de reproche et d'envie, il sortit de
+cet enfer.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s avoir travers&eacute; le corridor, ils entr&egrave;rent dans la section des
+officiers, qui &eacute;tait compos&eacute;e de trois pi&egrave;ces communiquant entre elles:
+il y avait l&agrave; des lits, sur lesquels les malades &eacute;taient couch&eacute;s ou
+assis. Quelques-uns d'entre eux se promenaient en robe de chambre. Le
+premier que remarqua Rostow fut un petit homme maigre avec un bras de
+moins, en bonnet de coton, une pipe &agrave; la bouche, arpentant de long en
+large la premi&egrave;re pi&egrave;ce. Il essaya de se rappeler o&ugrave; il l'avait d&eacute;j&agrave; vu.</p>
+
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; comme on se retrouve, dit le petit homme. C'est moi, Touschine,
+celui qui vous a ramen&eacute; l&agrave;-bas &agrave; Sch&ouml;ngraben, et vous voyez, ajouta-t-il
+en montrant sa manche flottante, on m'a enlev&eacute; un petit morceau!... Vous
+cherchez Denissow... c'est mon compagnon!... Venez par ici,&raquo; et il
+l'emmena dans la chambre voisine, o&ugrave; l'on entendait rire aux &eacute;clats.</p>
+
+<p>&laquo;Comment ont-ils envie de rire ici?&raquo; se demanda Rostow qui ne pouvait ni
+se d&eacute;barrasser de l'odeur du mort, ni oublier les regards qui l'avaient
+suivi &agrave; sa sortie.</p>
+
+<p>Denissow, la t&ecirc;te enfouie sous sa couverture, dormait encore, quoiqu'il
+f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; midi:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Rostow! bonjour, bonjour!&raquo; s'&eacute;cria-t-il de sa voix habituelle; mais
+Rostow remarqua avec peine qu'&agrave; travers sa vivacit&eacute; et son insouciance
+ordinaire un sentiment &eacute;trange d'aigreur per&ccedil;ait sur sa figure et dans
+ses paroles.</p>
+
+<p>Sa blessure, malgr&eacute; son peu d'importance, n'&eacute;tait pas encore gu&eacute;rie
+apr&egrave;s un s&eacute;jour de six semaines &agrave; l'h&ocirc;pital; son visage &eacute;tait bouffi et
+p&acirc;le comme ceux de ses camarades; mais ce n'&eacute;tait pas l&agrave; ce qui avait
+frapp&eacute; Rostow: c'&eacute;tait le sourire forc&eacute; de son ami, qui semblait ne pas
+se r&eacute;jouir de sa visite, et qui ne le questionnait ni sur le r&eacute;giment,
+ni sur ce qui s'y passait; il se bornait &agrave; l'&eacute;couter lorsque Nicolas en
+parlait.</p>
+
+<p>Il ne t&eacute;moignait aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; rien: on aurait dit qu'il s'effor&ccedil;ait
+d'oublier le pass&eacute;, et qu'il n'avait qu'une seule et constante
+pr&eacute;occupation, son affaire avec l'intendance. Quand Rostow lui demanda
+o&ugrave; elle en &eacute;tait, il tira de dessous son oreiller plusieurs papiers,
+entre autres celui qu'il avait re&ccedil;u en dernier lieu de la commission et
+le brouillon de sa r&eacute;ponse, qui &eacute;videmment lui plaisait, car il faisait
+remarquer &agrave; Rostow les r&eacute;flexions piquantes dont il l'avait &eacute;maill&eacute;e.
+Ses camarades, qui avaient entour&eacute; avec empressement le nouveau venu,
+porteur de nouvelles du monde ext&eacute;rieur, s'&eacute;loign&egrave;rent peu &agrave; peu,
+aussit&ocirc;t que Denissow commen&ccedil;a &agrave; lire. Leur figure disait assez qu'ils
+avaient par-dessus la t&ecirc;te de toute cette histoire. Seul son voisin de
+lit, un gros uhlan qui fumait sa pipe d'un air sombre, et le petit
+Touschine, branlant la t&ecirc;te d'un air d&eacute;sapprobateur, continu&egrave;rent &agrave;
+l'&eacute;couter:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; mon avis, dit le uhlan en l'interrompant au beau milieu de sa
+lecture, il n'y a qu'une chose &agrave; faire, s'adresser &agrave; la cl&eacute;mence de
+l'Empereur. Il y aura, dit-on, une pluie de r&eacute;compenses, et il graciera,
+c'est s&ucirc;r....</p>
+
+<p>&mdash;Moi, demander une gr&acirc;ce &agrave; l'Empereur! s'&eacute;cria Denissow d'une voix
+irrit&eacute;e, bien qu'il t&acirc;ch&acirc;t seulement de lui rendre son &eacute;nergie
+d'autrefois. Pourquoi? Si j'avais &eacute;t&eacute; un brigand, j'aurais pu demander
+ma gr&acirc;ce, et c'est parce que j'attaque des mis&eacute;rables?... Qu'on me juge,
+je n'ai pas peur: j'ai servi honorablement l'Empereur, la patrie, je
+n'ai pas vol&eacute;! Et l'on me d&eacute;graderait pour.... Allons donc!... &Eacute;coute ce
+que je leur dis plus loin: &laquo;Si j'avais vol&eacute; le gouvernement...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien &eacute;crit, assur&eacute;ment cela saute aux yeux, dit Touschine, mais
+l&agrave; n'est pas la question, Vassili Dmitritch, il faut se soumettre... et
+il ne le veut pas, ajouta-t-il en s'adressant &agrave; Rostow; l'auditeur lui a
+bien dit que son affaire &eacute;tait mauvaise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tant pis, repartit Denissow.</p>
+
+<p>&mdash;L'auditeur vous a pourtant pr&eacute;par&eacute; une supplique, dit Touschine; vous
+devriez la signer et la remettre &agrave; Rostow: il a s&ucirc;rement des
+accointances avec l'&eacute;tat-major, et vous ne trouverez pas de meilleure
+occasion.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;clar&eacute; que je ne ferais point de bassesse,&raquo; r&eacute;pondit Denissow,
+et il reprit sa lecture.</p>
+
+<p>Rostow partageait l'opinion de Touschine et des autres officiers;
+c'&eacute;tait, il le sentait d'instinct, la seule et v&eacute;ritable voie &agrave; suivre;
+il aurait &eacute;t&eacute; heureux de rendre ce service &agrave; son camarade, mais,
+connaissant sa volont&eacute; in&eacute;branlable et le juste motif de son
+emportement, il n'osait l'y engager.</p>
+
+<p>Lorsque cette lecture irritante, qui avait dur&eacute; plus d'une heure, fut
+termin&eacute;e, les groupes se reform&egrave;rent autour d'eux, et Rostow,
+profond&eacute;ment attrist&eacute;, passa le reste de la journ&eacute;e &agrave; causer de choses
+et d'autres, et &agrave; &eacute;couter les r&eacute;cits de ces pauvres bless&eacute;s, tandis que
+Denissow, sombre et morne, gardait constamment le silence.</p>
+
+<p>S'&eacute;tant enfin d&eacute;cid&eacute; &agrave; partir, fort avant dans la soir&eacute;e, Rostow lui
+demanda s'il n'avait pas de commissions?</p>
+
+<p>&laquo;Si! un moment,&raquo; r&eacute;pondit-il, et, tirant de dessous son oreiller les
+m&ecirc;mes papiers, il s'approcha de la fen&ecirc;tre, sur l'appui de laquelle il y
+avait un encrier, et il y trempa une plume:</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a pas &agrave; dire, un fouet ne peut briser une hache,&raquo; dit-il en
+remettant &agrave; Rostow une grande enveloppe.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sa supplique &agrave; l'Empereur, dans laquelle, sans parler de ses
+griefs contre l'intendance, il demandait sa gr&acirc;ce pure et simple:</p>
+
+<p>&laquo;Tu la remettras &agrave; qui de droit; on voit bien...&raquo; Il n'acheva pas, un
+sourire douloureux et forc&eacute; contracta ses l&egrave;vres.</p>
+
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>Revenu au r&eacute;giment, Rostow, ayant mis le colonel au courant de la
+situation de Denissow, partit aussit&ocirc;t pour Tilsitt, avec la supplique
+de Denissow dans sa poche.</p>
+
+<p>Le 13/25 juin, eut lieu l'entrevue des deux Empereurs, Alexandre et
+Napol&eacute;on. Boris Droubetzko&iuml; obtint d'un haut personnage de faire partie
+ce jour-l&agrave; de sa suite.</p>
+
+<p>&laquo;Je voudrais voir le grand homme,&raquo; avait-il dit en parlant de Napol&eacute;on,
+qu'il avait jusque-l&agrave;, comme tous les autres, appel&eacute; Bonaparte.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voulez dire Bonaparte?&raquo; r&eacute;pondit le g&eacute;n&eacute;ral en souriant.</p>
+
+<p>Boris comprit aussit&ocirc;t que c'&eacute;tait une mani&egrave;re aimable de le mettre &agrave;
+l'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>&laquo;Mon prince, je parle de l'Empereur Napol&eacute;on...&raquo;</p>
+
+<p>Et le g&eacute;n&eacute;ral lui tapa amicalement sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&laquo;Tu iras loin,&raquo; lui dit-il, et il le prit avec lui.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que Boris fit partie des &eacute;lus qui assist&egrave;rent &agrave; l'entrevue
+sur les bords du Ni&eacute;men. Il vit les tentes et les radeaux orn&eacute;s des
+chiffres des deux souverains. Napol&eacute;on, sur la rive oppos&eacute;e, passant
+devant le front de sa garde, l'Empereur Alexandre, pensif, attendant
+dans un cabaret l'arriv&eacute;e de son futur alli&eacute;. Il vit les deux souverains
+monter en bateau et Napol&eacute;on, abordant le premier le radeau, s'avancer
+rapidement vers Alexandre, lui tendre la main, et dispara&icirc;tre avec lui
+sous la tente. Depuis son entr&eacute;e dans les hautes sph&egrave;res, Boris avait
+pris l'habitude d'observer attentivement tout ce qu'il voyait autour de
+lui et d'en tenir note; il s'informa donc du nom des personnages de la
+suite de Napol&eacute;on, s'inqui&eacute;ta de leurs uniformes, &eacute;couta les propos des
+dignitaires importants, regarda &agrave; sa montre pour savoir au juste l'heure
+&agrave; laquelle les Empereurs s'&eacute;taient retir&eacute;s sous la tente, et ne manqua
+pas d'en faire autant &agrave; leur sortie. L'entretien dura une heure
+cinquante-trois minutes, et il le nota aussit&ocirc;t parmi les autres faits
+historiques qui avaient leur importance. La suite de l'Empereur
+Alexandre n'&eacute;tant pas tr&egrave;s nombreuse, il devenait d&egrave;s lors tr&egrave;s
+important de se trouver &agrave; Tilsitt &agrave; cette occasion, et Boris ne tarda
+pas &agrave; s'en apercevoir. Sa position se raffermit, on s'habitua &agrave; lui, il
+fit dor&eacute;navant partie de ce milieu choisi, et il fut charg&eacute; deux fois
+d'une mission pour l'Empereur. Ce dernier le connaissait, et
+l'entourage, ne le consid&eacute;rant plus comme un nouveau venu, aurait &eacute;t&eacute;
+m&ecirc;me &eacute;tonn&eacute; de ne plus le voir.</p>
+
+<p>Il logeait avec un autre aide de camp, le comte Gelinski, un Polonais
+&eacute;lev&eacute; &agrave; Paris, tr&egrave;s riche, partisan enthousiaste des Fran&ccedil;ais, et dont
+la tente devint pendant ces quelques jours &agrave; Tilsitt le point de
+r&eacute;union, pour les d&icirc;ners et les d&eacute;jeuners, des officiers fran&ccedil;ais de la
+garde et de l'&eacute;tat-major.</p>
+
+<p>Le 24 juin, le comte Gelinski organisa un souper: un aide de camp de
+Napol&eacute;on y occupait la place d'honneur, et parmi les autres invit&eacute;s on
+voyait quelques officiers fran&ccedil;ais de la garde, et un tout jeune homme,
+d'une grande et ancienne famille, qui &eacute;tait page de Napol&eacute;on. Ce m&ecirc;me
+jour, Rostow, profitant de l'obscurit&eacute; pour ne pas &ecirc;tre reconnu en habit
+civil, se rendit tout droit chez Boris.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e, qu'il venait de quitter, n'&eacute;tait point encore au diapason des
+nouveaux rapports &eacute;tablis au quartier g&eacute;n&eacute;ral avec Napol&eacute;on et les
+Fran&ccedil;ais, nos anciens ennemis devenus nos amis; rapports qui &eacute;taient la
+cons&eacute;quence naturelle du changement survenu dans la politique des deux
+pays. Bonaparte y inspirait encore &agrave; tous le m&ecirc;me sentiment de haine, de
+m&eacute;pris et de terreur. Rostow, discutant peu de jours auparavant avec un
+officier du d&eacute;tachement de Platow, s'&eacute;tait acharn&eacute; &agrave; lui prouver qu'on
+traiterait Napol&eacute;on en criminel, et non en souverain, si on avait la
+bonne fortune de le faire prisonnier. Une autre fois, causant avec un
+colonel fran&ccedil;ais bless&eacute;, il s'&eacute;tait &eacute;chauff&eacute; au point de lui dire qu'il
+ne pouvait &ecirc;tre question de paix entre un Empereur l&eacute;gitime et un
+brigand! Aussi &eacute;prouva-t-il un singulier &eacute;tonnement &agrave; la vue des
+officiers fran&ccedil;ais et de ces uniformes qu'il avait l'habitude de ne
+rencontrer qu'aux avant-postes. &Agrave; peine les aper&ccedil;ut-il, que le sentiment
+naturel &agrave; un militaire, l'animosit&eacute; qu'il ressentait toujours &agrave; leur
+vue, se r&eacute;veilla en lui. Il s'arr&ecirc;ta sur le seuil du logement de
+Droubetzko&iuml;, et demanda en russe s'il y &eacute;tait. Boris, au son d'une voix
+&eacute;trang&egrave;re, sortit &agrave; sa rencontre, et ne put s'emp&ecirc;cher de laisser percer
+un certain d&eacute;plaisir:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est toi! je suis tr&egrave;s content de te voir, dit-il n&eacute;anmoins, mais
+pas assez &agrave; temps pour que Rostow n'e&ucirc;t pas saisi sa premi&egrave;re
+impression.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens mal &agrave; propos? dit-il froidement, je viens pour affaire,
+autrement....</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout: je suis seulement &eacute;tonn&eacute; de te voir ici!... Je suis
+&agrave; vous dans un moment, r&eacute;pondit-il &agrave; quelqu'un qui l'appelait de l'autre
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je le vois bien... je viens mal &agrave; propos, r&eacute;p&eacute;ta Nicolas; mais
+Boris avait d&eacute;j&agrave; arr&ecirc;t&eacute; sa ligne de conduite, et il l'entra&icirc;na avec lui.
+Son regard calme et tranquille semblait s'&ecirc;tre voil&eacute; et se d&eacute;rober
+derri&egrave;re &laquo;les lunettes bleues&raquo; du savoir-vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort de le croire. Viens!&raquo; Le couvert &eacute;tait mis, il le pr&eacute;senta
+&agrave; ses invit&eacute;s, et leur expliqua qu'il n'&eacute;tait pas un civil, mais un
+militaire et son ancien ami. Rostow regardait les Fran&ccedil;ais d'un air
+maussade et les salua avec raideur.</p>
+
+<p>Gelinski, nullement satisfait de l'apparition de ce Russe, ne lui fit
+aucun accueil. De son c&ocirc;t&eacute;, Boris faisait mine de ne point s'apercevoir
+de la g&ecirc;ne qu'il avait ainsi introduite dans leur cercle, et s'effor&ccedil;ait
+de ranimer la conversation. Un des h&ocirc;tes s'adressant, avec une politesse
+toute fran&ccedil;aise, &agrave; Rostow qui gardait un silence opini&acirc;tre, demanda s'il
+n'&eacute;tait pas venu avec l'intention de voir l'Empereur Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>&laquo;Non, je suis venu pour affaire,&raquo; r&eacute;pondit bri&egrave;vement Rostow.</p>
+
+<p>Sa mauvaise humeur, accrue par le d&eacute;plaisir &eacute;vident qu'il causait &agrave; son
+ami, lui fit supposer que tous le regardaient &eacute;galement de travers: Ce
+n'&eacute;tait du reste que trop vrai: sa pr&eacute;sence les g&ecirc;nait, et &agrave; cause de
+lui, la conversation languissait.</p>
+
+<p>&laquo;Que font-ils ici?&raquo; se demanda-t-il &agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Je sens que je suis de trop, dit-il &agrave; Boris, laisse-moi te conter mon
+affaire, et je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, reste! Si tu es fatigu&eacute;, va te reposer un peu dans ma
+chambre.&raquo;</p>
+
+<p>Ils entr&egrave;rent dans la petite pi&egrave;ce o&ugrave; couchait Boris. Nicolas, sans
+prendre m&ecirc;me la peine de s'asseoir, lui d&eacute;roula, d'un ton irrit&eacute;, toute
+l'affaire de Denissow, et lui demanda carr&eacute;ment s'il pouvait et voulait
+remettre sa supplique au g&eacute;n&eacute;ral, pour &ecirc;tre transmise &agrave; l'Empereur. Pour
+la premi&egrave;re fois, le regard de Boris lui produisit un effet d&eacute;sagr&eacute;able:
+Boris, en effet, les jambes crois&eacute;es, regardait de c&ocirc;t&eacute; et d'autre, et
+ne pr&ecirc;tait qu'une vague attention &agrave; son ami; il l'&eacute;coutait comme un
+g&eacute;n&eacute;ral &eacute;coute le rapport de son subordonn&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, j'ai entendu conter beaucoup de choses de ce genre, l'Empereur est
+tr&egrave;s s&eacute;v&egrave;re &agrave; ce sujet. Il vaudrait mieux, &agrave; mon avis, ne pas la faire
+parvenir jusqu'&agrave; Sa Majest&eacute;, et l'adresser tout simplement au chef du
+corps d'arm&eacute;e; ensuite, je crois que....</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que tu ne veux rien faire, dis-le-moi tout net! s'&eacute;cria
+Rostow avec irritation.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, je ferai ce que je pourrai.&raquo;</p>
+
+<p>Gelinski appela Boris &agrave; travers la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Vas-y, vas-y...&raquo; dit Nicolas, et, refusant de prendre part au souper,
+il resta dans la petite chambre, qu'il se mit &agrave; arpenter dans tous les
+sens, au bruit anim&eacute; des voix fran&ccedil;aises.</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+
+<p>Le jour &eacute;tait mal choisi pour faire des d&eacute;marches de ce genre. Il &eacute;tait
+impossible de se pr&eacute;senter chez le g&eacute;n&eacute;ral de service, en frac et sans
+cong&eacute;, et quand m&ecirc;me Boris l'aurait voulu, celui-ci n'aurait pu rien
+faire le lendemain 27 juin (9 juillet), jour o&ugrave; furent sign&eacute;s les
+pr&eacute;liminaires de la paix. Les Empereurs &eacute;chang&egrave;rent les grands-cordons
+de leurs ordres: Alexandre re&ccedil;ut la L&eacute;gion d'honneur, et Napol&eacute;on, le
+Saint-Andr&eacute;. Un grand banquet, auquel les Empereurs devaient assister,
+fut offert par le bataillon de la garde fran&ccedil;aise au bataillon de
+Pr&eacute;obrajensky.</p>
+
+<p>Plus Rostow pensait &agrave; la fa&ccedil;on d'agir de Boris, plus il en &eacute;tait
+affect&eacute;. Il feignit de dormir quand Boris rentra, et le lendemain matin
+il s'&eacute;clipsa de bonne heure, pour aller courir les rues en habit civil
+et en chapeau rond, et examiner les Fran&ccedil;ais, leurs uniformes et les
+maisons occup&eacute;es par les deux souverains. Sur la place, on commen&ccedil;ait &agrave;
+disposer les tables destin&eacute;es au repas, et &agrave; pavoiser les fa&ccedil;ades des
+maisons de drapeaux russes et fran&ccedil;ais, orn&eacute;s des chiffres A et N.</p>
+
+<p>&laquo;Il est &eacute;vident que Boris ne veut rien faire, se disait Nicolas, et tout
+est fini entre nous!... mais je ne m'en irai pas sans avoir tent&eacute;
+l'impossible pour Denissow. Il faut que sa lettre parvienne &agrave;
+l'Empereur... et l'Empereur est l&agrave;!&raquo; ajoutait-il mentalement en se
+rapprochant sans le vouloir de la demeure imp&eacute;riale.</p>
+
+<p>Deux chevaux tout sell&eacute;s attendaient devant la porte: la suite se
+rassemblait pour escorter Alexandre.</p>
+
+<p>&laquo;Je le verrai, mais comment lui remettrai-je moi-m&ecirc;me la supplique?
+Comment lui dirai-je tout?... M'arr&ecirc;terait-on par hasard &agrave; cause de mon
+habit civil?... Non! non! Il comprendra que c'est une injustice, car il
+comprend tout, lui.... Et si l'on m'arr&ecirc;te?... Apr&egrave;s tout, le grand
+mal.... Ah! on se rassemble.... Eh bien, j'irai et je la remettrai: tant
+pis pour Droubetzko&iuml;, qui m'y oblige!...&raquo;</p>
+
+<p>Et avec une d&eacute;cision dont il ne se serait pas cru capable, il se dirigea
+vers l'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Cette fois-ci, je ne laisserai pas &eacute;chapper l'occasion comme &agrave;
+Austerlitz. Je tomberai &agrave; ses pieds, je le prierai, je le supplierai!&raquo;
+Son c&oelig;ur battait avec violence &agrave; la pens&eacute;e de le revoir: &laquo;Il
+m'&eacute;coutera, me rel&egrave;vera, me remerciera! Il me dira: &laquo;Je suis heureux de
+pouvoir faire le bien et r&eacute;parer les injustices!&raquo;...</p>
+
+<p>Et il passa, sans faire la moindre attention aux regards curieusement
+dirig&eacute;s sur lui.</p>
+
+<p>Un large escalier montait du perron au premier &eacute;tage; &agrave; droite &eacute;tait une
+porte ferm&eacute;e, et sous la vo&ucirc;te de l'escalier une autre porte, qui
+conduisait au rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Qui demandez-vous? lui dit-on.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une supplique &agrave; remettre &agrave; Sa Majest&eacute;, r&eacute;pondit Nicolas d'une
+voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez alors passer de son c&ocirc;t&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cette invitation faite avec indiff&eacute;rence, Rostow s'effraya de son
+entreprise; la pens&eacute;e de se trouver inopin&eacute;ment face &agrave; face avec
+l'Empereur &eacute;tait si s&eacute;duisante et si terrible &agrave; la fois, qu'il &eacute;tait
+presque sur le point de s'enfuir, mais le fourrier de la chambre lui
+ouvrit la porte et le fit entrer chez l'officier de service.</p>
+
+<p>Un homme de taille moyenne, de trente ans environ, en pantalon blanc, en
+bottes fortes, qui venait de passer une fine chemise de batiste, se
+faisait boutonner ses bretelles par son valet de chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Bien faite et la beaut&eacute; du diable!&raquo; disait-il &agrave; quelqu'un dans la pi&egrave;ce
+voisine. &Agrave; la vue du jeune homme, il fron&ccedil;a le sourcil et se tut.</p>
+
+<p>&laquo;Que d&eacute;sirez-vous? Une supplique?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? demanda une voix dans l'autre chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un p&eacute;titionnaire! r&eacute;pondit celui qui s'habillait.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui d'attendre, remettez-le &agrave; plus tard. Il va sortir, il faut
+l'accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, demain, il est trop tard &agrave; pr&eacute;sent...&raquo;</p>
+
+<p>Rostow fit quelques pas vers la porte:</p>
+
+<p>&laquo;De qui est la supplique, et qui &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Du major Denissow.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, qui &ecirc;tes-vous? un officier?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte Rostow, lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle hardiesse! La supplique aurait d&ucirc; &ecirc;tre remise par votre chef.
+Partez vite, partez vite!...&raquo;</p>
+
+<p>Et il reprit sa toilette interrompue.</p>
+
+<p>Rostow sortit; le perron &eacute;tait envahi par une foule de g&eacute;n&eacute;raux en
+grande tenue, devant lesquels il se trouvait forc&eacute; de passer.</p>
+
+<p>Et, mourant de peur, rien qu'en songeant qu'il pouvait rencontrer
+l'Empereur, il craignait de se couvrir de honte, d'&ecirc;tre mis aux arr&ecirc;ts
+devant lui, il comprenait et regrettait toute l'inconvenance de sa
+conduite, et se glissait les yeux baiss&eacute;s hors de cette brillante
+r&eacute;union, lorsqu'une voix de basse bien connue l'appela par son nom, et
+une main se posa sur son &eacute;paule:</p>
+
+<p>&laquo;Que faites-vous donc l&agrave;, mon cher, et en habit civil encore?&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un g&eacute;n&eacute;ral de cavalerie, ancien divisionnaire de Rostow, qui
+avait su pendant cette campagne conqu&eacute;rir les bonnes gr&acirc;ces de
+l'Empereur.</p>
+
+<p>Le jeune homme, effray&eacute;, s'empressa de se justifier, mais, la bonhomie
+railleuse de son chef l'ayant rassur&eacute;, il le prit &agrave; part, lui exposa
+l'affaire d'une voix &eacute;mue et implora son appui. Le g&eacute;n&eacute;ral branla la
+t&ecirc;te d'un air soucieux:</p>
+
+<p>&laquo;C'est triste pour ce brave, dit-il, donne-moi la supplique.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine la lui avait-il remise, qu'un bruit d'&eacute;perons r&eacute;sonna sur
+l'escalier, et le g&eacute;n&eacute;ral se rapprocha des autres. C'&eacute;tait la suite qui
+descendait et qui se mit imm&eacute;diatement en selle. L'&eacute;cuyer Heine, le m&ecirc;me
+qui &eacute;tait &agrave; Austerlitz, amena le cheval de l'Empereur; un l&eacute;ger
+craquement de bottes se fit entendre, et Rostow devina aussit&ocirc;t quel
+&eacute;tait celui qui descendait les degr&eacute;s. Oubliant sa crainte d'&ecirc;tre
+reconnu, il s'avan&ccedil;a au milieu de quelques autres curieux, et revit,
+apr&egrave;s un intervalle de deux ans, ces traits, ce regard, cette d&eacute;marche,
+cet ensemble s&eacute;duisant de douceur et de majest&eacute; qui lui &eacute;taient si
+chers.... Son enthousiasme et son amour se r&eacute;veill&egrave;rent avec une
+nouvelle force. L'Empereur portait l'uniforme du r&eacute;giment de
+Pr&eacute;obrajensky, le pantalon de peau collant, les bottes fortes, et sur la
+poitrine la plaque d'un ordre &eacute;tranger (la L&eacute;gion d'honneur) que Nicolas
+ne connaissait pas. Tenant son chapeau sous son bras, et mettant ses
+gants, il s'arr&ecirc;ta au haut des marches du perron, et &eacute;claira tout ce qui
+l'entourait de son lumineux regard. Il jeta quelques mots en passant &agrave;
+certains privil&eacute;gi&eacute;s, et, reconnaissant le g&eacute;n&eacute;ral de cavalerie, il lui
+sourit et l'appela &agrave; lui d'un signe de la main.</p>
+
+<p>Toute la suite recula, et Rostow put s'apercevoir qu'une assez longue
+conversation s'engageait entre eux deux.</p>
+
+<p>L'Empereur fit un pas vers son cheval, la suite et la foule de la rue
+s'&eacute;lanc&egrave;rent en avant, et Alexandre, saisissant le pommeau de la selle,
+se retourna encore une fois vers le g&eacute;n&eacute;ral, et lui dit d'une voix
+accentu&eacute;e, comme s'il tenait &agrave; &ecirc;tre entendu de tous:</p>
+
+<p>&laquo;Impossible, g&eacute;n&eacute;ral, et c'est impossible parce que la loi est au-dessus
+de moi!&raquo; Il posa le pied dans l'&eacute;trier, le g&eacute;n&eacute;ral s'inclina
+respectueusement. Pendant que l'Empereur s'&eacute;loignait au galop, Nicolas,
+oubliant tout dans son exaltation, courut &agrave; sa suite avec la foule.</p>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+
+<p>Les bataillons de Pr&eacute;obrajensky et de la garde fran&ccedil;aise avec ses hauts
+bonnets &agrave; poils &eacute;taient align&eacute;s, le premier &agrave; droite, le second &agrave;
+gauche.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; l'Empereur s'avan&ccedil;ait vers eux et o&ugrave; ils lui pr&eacute;sentaient
+les armes, un autre groupe de cavaliers, en avant desquels s'avan&ccedil;ait un
+personnage que Rostow devina tout de suite &ecirc;tre Napol&eacute;on, d&eacute;boucha de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de la place. Il arrivait au galop sur un cheval gris, pur
+sang arabe, couvert d'une chabraque amarante brod&eacute;e d'or. Il portait son
+petit chapeau, le grand cordon de Saint-Andr&eacute; et un uniforme bleu fonc&eacute;
+entr'ouvert sur un gilet blanc. D&egrave;s qu'il fut pr&egrave;s de l'Empereur
+Alexandre, il souleva son chapeau, et l'&oelig;il exerc&eacute; de Rostow remarqua
+qu'il ne se tenait pas bien en selle. Les bataillons cri&egrave;rent: &laquo;Hourra!&raquo;
+et &laquo;Vive l'Empereur!&raquo; Ayant &eacute;chang&eacute; quelques paroles, les illustres
+alli&eacute;s descendirent de cheval et se donn&egrave;rent la main. Le sourire de
+Napol&eacute;on &eacute;tait contraint et d&eacute;sagr&eacute;able, tandis que celui d'Alexandre se
+distinguait par une bienveillance toute naturelle.</p>
+
+<p>Rostow ne les quitta pas des yeux, malgr&eacute; les ruades des chevaux de la
+gendarmerie fran&ccedil;aise, charg&eacute;e de contenir la foule; il &eacute;tait stup&eacute;fait
+de voir l'Empereur traiter Napol&eacute;on d'&eacute;gal &agrave; &eacute;gal, et ce dernier en
+faire autant avec une parfaite aisance.</p>
+
+<p>Les deux souverains, accompagn&eacute;s de leur suite, s'approch&egrave;rent du
+bataillon de Pr&eacute;obrajensky; Rostow, qui se trouvait au premier rang
+d'une foule consid&eacute;rable mass&eacute;e en cet endroit, se trouva si pr&egrave;s de son
+Empereur bien-aim&eacute;, qu'il eut peur d'&ecirc;tre reconnu.</p>
+
+<p>&laquo;Sire, je vous demande la permission de donner la L&eacute;gion d'honneur au
+plus brave de vos soldats,&raquo; dit une voix nette, en pronon&ccedil;ant
+distinctement chaque syllabe. C'&eacute;tait le petit Bonaparte qui parlait
+ainsi, en regardant, de bas en haut, droit dans les yeux du Tsar, qui,
+l'&eacute;coutant avec attention, lui sourit en lui faisant un signe
+affirmatif.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; celui qui s'est le plus vaillamment conduit dans cette guerre!
+ajouta Napol&eacute;on avec un calme irritant pour Rostow, et en regardant avec
+assurance les soldats russes align&eacute;s, qui pr&eacute;sentaient les armes et
+fixaient, immobiles, les yeux sur la figure du Tsar:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; me permettra-t-elle de demander l'avis du colonel?&raquo; dit
+Alexandre, en faisant quelques pas vers le prince Kozlovsky, commandant
+du bataillon. Bonaparte &ocirc;ta avec peine de sa petite main blanche son
+gant, qui se d&eacute;chira, et le jeta. Un aide de camp s'&eacute;lan&ccedil;a pour le
+ramasser.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; qui la donner? demanda l'Empereur Alexandre, assez bas et en russe.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; celui que Votre Majest&eacute; choisira.&raquo;</p>
+
+<p>L'Empereur fron&ccedil;a le sourcil involontairement et ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut pourtant lui r&eacute;pondre.&raquo;</p>
+
+<p>Le regard de Kozlovsky parcourut les rangs et glissa sur Rostow.</p>
+
+<p>&laquo;Serait-ce &agrave; moi par hasard?&raquo; se dit celui-ci.</p>
+
+<p>&laquo;Lazarew,&raquo; dit le colonel d'un air d&eacute;cid&eacute;, et le premier soldat du rang
+en sortit aussit&ocirc;t, le visage tressaillant d'&eacute;motion, comme il arrive
+toujours &agrave; un appel fait inopin&eacute;ment devant le front.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; vas-tu? ne bouge pas!&raquo; murmur&egrave;rent plusieurs voix, et Lazarew, ne
+sachant o&ugrave; aller, s'arr&ecirc;ta effray&eacute;.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on tourna imperceptiblement la t&ecirc;te en arri&egrave;re, et tendit sa
+petite main potel&eacute;e comme pour saisir quelque chose. Les personnes de sa
+suite, devinant &agrave; l'instant son d&eacute;sir, s'agit&egrave;rent, chuchot&egrave;rent, se
+pass&egrave;rent de l'une &agrave; l'autre un petit objet, et un page, le m&ecirc;me que
+Nicolas avait vu chez Boris, s'&eacute;lan&ccedil;a en avant, et, saluant avec
+respect, d&eacute;posa dans cette main tendue une croix &agrave; ruban rouge. Napol&eacute;on
+la prit sans la regarder et s'approcha de Lazarew, qui, les yeux
+&eacute;carquill&eacute;s, continuait obstin&eacute;ment &agrave; regarder son Empereur. Jetant un
+coup d'&oelig;il au Tsar pour bien lui prouver que ce qu'il allait faire
+&eacute;tait une gracieuset&eacute; &agrave; son intention, Napol&eacute;on posa sa main, qui tenait
+la croix, sur la poitrine du soldat, comme si son attouchement seul
+devait suffire &agrave; rendre &agrave; tout jamais ce brave heureux d'avoir &eacute;t&eacute;
+d&eacute;cor&eacute; et distingu&eacute; entre tous. Sa main daigna donc toucher la poitrine
+du soldat, et la croix qu'il y appliquait fut aussit&ocirc;t attach&eacute;e par les
+officiers empress&eacute;s des deux suites. Lazarew suivait d'un air sombre les
+gestes de ce petit homme, et reporta, sans changer de pose, son regard
+sur son souverain, comme pour lui demander ce qu'il devait faire; n'en
+recevant aucun ordre, il resta pendant un certain temps dans son
+immobilit&eacute; de statue.</p>
+
+<p>Les Empereurs remont&egrave;rent &agrave; cheval et s'&eacute;loign&egrave;rent. Les Pr&eacute;obrajensky
+rompirent les rangs, se m&ecirc;l&egrave;rent aux grenadiers fran&ccedil;ais et s'assirent
+autour des tables.</p>
+
+<p>Lazarew occupait la place d'honneur; militaires et civils, officiers
+russes et fran&ccedil;ais, tous l'embrassaient, le f&eacute;licitaient, lui serraient
+les mains, l'entouraient &agrave; l'envi, et le bourdonnement des deux langues,
+m&ecirc;l&eacute; aux rires et aux chants, s'entendait de tous c&ocirc;t&eacute;s sur la place.
+Deux officiers, aux figures &eacute;chauff&eacute;es et joyeuses, pass&egrave;rent devant
+Rostow:</p>
+
+<p>&laquo;Quel r&eacute;gal, mon cher!... et servis avec de l'argenterie!... As-tu vu
+Lazarew?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;On assure que demain les Pr&eacute;obrajensky traiteront les Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur pour ce Lazarew! 1 200 francs de pension &agrave; vie!</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; un bonnet! criait un Pr&eacute;obrajensky, en mettant sur sa t&ecirc;te le
+bonnet &agrave; poil d'un grenadier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est charmant!</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu le mot d'ordre? disait un officier de la garde &agrave; un
+camarade. Avant-hier c'&eacute;tait: &laquo;Napol&eacute;on, France, bravoure&raquo;; hier c'&eacute;tait
+&laquo;Alexandre, Russie, grandeur&raquo; Un jour c'est Napol&eacute;on qui le donne, le
+lendemain c'est l'Empereur, et demain il enverra la croix de
+Saint-Georges au plus brave soldat de la garde fran&ccedil;aise. On ne peut
+faire autrement que de lui rendre la pareille.&raquo;</p>
+
+<p>Boris, qui, avec son ami Gelinski, &eacute;tait venu pour admirer le banquet,
+aper&ccedil;ut Rostow appuy&eacute; au coin d'une maison:</p>
+
+<p>&laquo;Nicolas! bonjour; qu'es-tu donc devenu?... nous ne nous sommes pas vus.
+Qu'as-tu donc? ajouta-t-il, en remarquant son air farouche et d&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viendras tant&ocirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'irai.&raquo;</p>
+
+<p>Rostow resta longtemps adoss&eacute; contre la muraille, suivant des yeux les
+h&eacute;ros de la f&ecirc;te, pendant qu'un douloureux travail int&eacute;rieur
+s'accomplissait en lui. Des doutes terribles envahissaient son &acirc;me, et
+il ne pouvait leur donner de solution satisfaisante. Il pensait &agrave;
+Denissow, &agrave; son indiff&eacute;rence chagrine, &agrave; sa soumission inattendue; il
+revoyait l'h&ocirc;pital, sa salet&eacute;, ses &eacute;pouvantables maladies, ces bras et
+ces jambes qui manquaient, et il croyait encore sentir l'odeur du
+cadavre. Cette impression fut si vive, qu'il chercha instinctivement
+autour de lui d'o&ugrave; elle lui montait &agrave; la gorge. Il pensait &agrave; Bonaparte,
+&agrave; son air satisfait, &agrave; Bonaparte empereur, aim&eacute; et respect&eacute; de son
+souverain bien-aim&eacute;! Mais alors, pourquoi tous ces membres mutil&eacute;s?
+pourquoi tous ces gens tu&eacute;s? D'un c&ocirc;t&eacute;, Lazarew d&eacute;cor&eacute;, de l'autre
+Denissow puni sans espoir de gr&acirc;ce!... Et il s'effrayait lui-m&ecirc;me du
+tour que prenaient ses r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>La faim et le fumet des plats le tir&egrave;rent de cette r&ecirc;verie, et comme,
+apr&egrave;s tout, il fallait manger avant de s'en retourner, il entra dans
+l'auberge voisine. Un grand nombre d'officiers, arriv&eacute;s comme lui en
+habit civil, y &eacute;taient r&eacute;unis, et ce fut &agrave; grand'peine qu'il parvint &agrave;
+se faire servir &agrave; d&icirc;ner. Deux camarades de sa division se joignirent &agrave;
+lui: on causa de la paix, et tous, comme du reste la majeure partie de
+l'arm&eacute;e, en exprim&egrave;rent leur m&eacute;contentement. Ils assuraient que si on
+avait tenu bon apr&egrave;s Friedland, Napol&eacute;on &eacute;tait perdu, parce qu'il
+n'avait plus ni vivres ni munitions. Nicolas mangeait en silence et
+buvait encore plus qu'il ne mangeait; deux bouteilles de vin y avaient
+d&eacute;j&agrave; pass&eacute;, et cependant le chaos qui &eacute;tait dans sa t&ecirc;te l'accablait
+toujours et ne se d&eacute;brouillait pas; il avait peur de s'abandonner &agrave; ses
+pens&eacute;es et ne pouvait parvenir &agrave; les &eacute;carter. Tout &agrave; coup, &agrave; la
+r&eacute;flexion d'un officier qui disait que la vue des Fran&ccedil;ais &eacute;tait chose
+humiliante, il s'&eacute;cria, avec une violence que rien ne justifiait dans
+ce moment et qui &eacute;tonna son voisin, qu'il ne lui convenait pas de juger
+ce qui aurait le mieux valu. Sa figure s'empourpra:</p>
+
+<p>&laquo;Comment pouvez-vous censurer les actions de l'Empereur? poursuivit-il.
+Quel droit avons-nous de le faire? Nous ne connaissons ni son but, ni
+son mobile!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai pas dit un mot de l'Empereur, reprit l'officier, ne
+pouvant attribuer qu'&agrave; l'ivresse cette &eacute;trange sortie.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas des bureaucrates diplomates, nous sommes des
+soldats et rien de plus, continua Rostow exasp&eacute;r&eacute;. On ordonne de mourir
+et l'on meurt!... et si l'on est puni, eh bien, tant pis, c'est qu'on
+l'a m&eacute;rit&eacute;!... ce n'est pas &agrave; nous de juger! S'il pla&icirc;t &agrave; notre
+souverain de reconna&icirc;tre Napol&eacute;on comme Empereur, et de conclure avec
+lui une alliance, c'est qu'il faut que ce soit ainsi; et si nous nous
+mettons &agrave; tout juger, &agrave; tout critiquer, il ne restera bient&ocirc;t plus rien
+de sacr&eacute; pour nous. Nous finirons par dire que Dieu n'existe pas, qu'il
+n'y a rien!&raquo; ajouta-t-il en frappant du poing sur la table, et ses
+id&eacute;es, tout incoh&eacute;rentes qu'elles paraissaient &eacute;videmment &agrave; ses
+auditeurs, &eacute;taient au contraire la cons&eacute;quence logique et sens&eacute;e de ses
+r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>&laquo;Nous n'avons qu'une chose &agrave; faire: remplir notre devoir, nous battre et
+ne jamais penser, voil&agrave; tout! s'&eacute;cria-t-il en terminant.</p>
+
+<p>&mdash;Et boire! ajouta un des officiers, d&eacute;sirant &eacute;viter une querelle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et boire! r&eacute;p&eacute;ta avec empressement Nicolas. Eh! gar&ccedil;on, encore
+une bouteille!&raquo;</p>
+
+<h3>FIN DU PREMIER VOLUME</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3>NOTES:</h3>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Bailli du village. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> &Agrave; cette &eacute;poque, les grands seigneurs avaient toujours
+&agrave; leur &eacute;quipage quatre chevaux et un petit postillon sur l'un
+des deux chevaux de devant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Hors-d'&oelig;uvre et eau-de-vie servis avant le d&icirc;ner.
+(Note du traducteur.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> En hiver, les paysans russes couchent sur leur<br />
+po&ecirc;le, construit de fa&ccedil;on &agrave; leur permettre de s'y &eacute;tendre<br />
+plusieurs &agrave; la fois. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Eau-de-vie de Riga. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Nom d'une promenade de Moscou. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> La sag&egrave;ne est &eacute;gale &agrave; 7 pieds, ou 2,13 m. La verste<br />
+est &eacute;gale &agrave; 500 sag&egrave;nes. <i>(Note du correcteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Le traducteur croit devoir relever l'erreur commise
+<br />par M. Bilibine au sujet du g&eacute;n&eacute;ral Belliard, qui n'a jamais &eacute;t&eacute; mar&eacute;chal.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Caban en &eacute;toffe de laine. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Traduction litt&eacute;rale : &laquo; Heureux de nous donner de<br />
+la peine &raquo;. R&eacute;ponse obligatoire des soldats dans l'arm&eacute;e russe<br />
+aux remerciements de leurs chefs. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Ici eut lieu l'attaque dont M. Thiers parle en ces<br />
+termes : &laquo; Les Russes se conduisirent vaillamment et, chose<br />
+rare &agrave; la guerre, on vit deux masses d'infanterie marcher l'une<br />
+contre l'autre sans qu'aucune des deux c&eacute;d&acirc;t avant d'&ecirc;tre<br />
+abord&eacute;e. &raquo; Napol&eacute;on &agrave; Sainte-H&eacute;l&egrave;ne s'exprime ainsi :<br />
+&laquo; Quelques bataillons russes montr&egrave;rent de l'intr&eacute;pidit&eacute;. &raquo;<br />
+(<i>Note de l'auteur.</i>) Voici textuellement les paroles de M. Thiers : &laquo; et, ce qui<br />
+est rare &agrave; la guerre, les deux masses d'infanterie march&egrave;rent<br />
+r&eacute;solument l'une contre l'autre sans qu'aucune des deux c&eacute;d&acirc;t<br />
+avant d'&ecirc;tre abord&eacute;e. &raquo; Puis, quelques lignes plus loin : &laquo; Les<br />
+Russes se conduisirent vaillamment. &raquo; (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Poud : Mesure de poids &eacute;quivalente &agrave; 16,38 kg.
+(<i>Note du correcteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Il est, et il &eacute;tait surtout d'usage pour une femme
+d'embrasser l'homme qui lui baisait la main. (<i>Note du traducteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Pain blanc particulier &agrave; Moscou. (<i>Note du
+traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Cotonnade rouge &agrave; l'usage des paysans. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Le d&eacute;jeuner. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> En coupant les cheveux du nouveau-n&eacute;, le pr&ecirc;tre
+accomplit un des rites du bapt&ecirc;me, et un usage superstitieux<br />
+les fait d&eacute;poser sur un morceau de cire qu'on jette dans l'eau<br />
+lustrale. Si la cire flotte &agrave; la surface, c'est un bon pr&eacute;sage; si<br />
+elle va au fond, c'est mauvais signe. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Genre d'industrie sp&eacute;ciale &agrave; la ville de Torjok.
+(<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> En fran&ccedil;ais dans l'original. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Maison de paysan russe. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Nom d'une secte religieuse. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Jeu que l'on joue avec un clou &agrave; grosse t&ecirc;te et un
+anneau. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Archine : unit&eacute; de longueur russe &eacute;gale &agrave; 71 cm
+(<i>Note du correcteur.</i>)</p></div>
+<hr style="width: 65%;" />
+
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+
+<pre>
+
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+
+End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome I, by Léon Tolstoï
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME I ***
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #17949 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17949)