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+The Project Gutenberg EBook of Les vaines tendresses, by Sully Prudhomme
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les vaines tendresses
+ Études et Portraits littéraires, premier série
+
+Author: Sully Prudhomme
+
+Release Date: March 4, 2006 [EBook #17916]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VAINES TENDRESSES ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+ SULLY PRUDHOMME
+
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+ LES VAINES
+ TENDRESSES
+
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+
+ PARIS
+ ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
+ 31, Passage Choiseul, 31
+ M DCCC LXXV
+
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+
+ AUX AMIS INCONNUS
+
+
+Ces vers, je les dédie aux amis inconnus,
+A vous, les étrangers en qui je sens des proches,
+Rivaux de ceux que j'aime et qui m'aiment le plus,
+Frères envers qui seuls mon coeur est sans reproches
+Et dont les coeurs au mien sont librement venus.
+
+Comme on voit les ramiers sevrés de leurs volières
+Rapporter sans faillir, par les cieux infinis,
+Un cher message aux mains qui leur sont familières,
+Nos poëmes parfois nous reviennent bénis,
+Chauds d'un accueil lointain d'âmes hospitalières.
+
+Et quel triomphe alors! quelle félicité
+Orgueilleuse, mais tendre et pure nous inonde,
+Quand répond à nos voix leur écho suscité
+Par delà le vulgaire en l'invisible monde
+Où les fiers et les doux se sont fait leur cité!
+
+Et nous la méritons, cette ivresse suprême,
+Car si l'humanité tolère encor nos chants,
+C'est que notre élégie est son propre poëme,
+Et que seuls nous savons, sur des rhythmes touchants,
+En lui parlant de nous lui parler d'elle-même.
+
+Parfois un vers, complice intime, vient rouvrir
+Quelque plaie où le feu désire qu'on l'attise;
+Parfois un mot, le nom de ce qui fait souffrir,
+Tombe comme une larme à la place précise
+Où le coeur méconnu l'attendait pour guérir;
+
+Peut-être un de mes vers est-il venu vous rendre
+Dans un éclair brûlant vos chagrins tout entiers,
+Ou, par le seul vrai mot qui se faisait attendre,
+Vous ai-je dit le nom de ce que vous sentiez,
+Sans vous nommer les yeux où j'avais dû l'apprendre.
+
+Vous qui n'aurez cherché dans mon propre tourment
+Que la sainte beauté de la douleur humaine,
+Qui, pour la profondeur de mes soupirs m'aimant,
+Sans avoir à descendre où j'ai conçu ma peine,
+Les aurez entendus dans le ciel seulement;
+
+Vous qui m'aurez donné le pardon sans le blâme,
+N'ayant connu mes torts que par mon repentir,
+Mes terrestres amours que par leur pure flamme,
+Pour qui je me fais juste et noble sans mentir,
+Dans un rêve où la vie est plus conforme à l'âme!
+
+Chers passants, ne prenez de moi-même qu'un peu,
+Le peu qui vous a plu parce qu'il vous ressemble;
+Mais de nous rencontrer ne formons point le voeu:
+Le vrai de l'amitié, c'est de sentir ensemble,
+Le reste en est fragile, épargnons-nous l'adieu.
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ PRIÈRE
+
+Ah! si vous saviez comme on pleure
+De vivre seul et sans foyers,
+Quelquefois devant ma demeure
+ Vous passeriez.
+
+Si vous saviez ce que fait naître
+Dans l'âme triste un pur regard,
+Vous regarderiez ma fenêtre
+ Comme au hasard.
+
+Si vous saviez quel baume apporte
+Au coeur la présence d'un coeur,
+Vous vous assoiriez sous ma porte
+ Comme une soeur.
+
+Si vous saviez que je vous aime,
+Surtout si vous saviez comment,
+Vous entreriez peut-être même
+ Tout simplement.
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ CONSEIL
+
+Jeune fille, crois-moi, s'il en est temps encore,
+Choisis un fiancé joyeux, à l'oeil vivant,
+ Au pas ferme, à la voix sonore,
+ Qui n'aille pas rêvant.
+
+Sois généreuse, épargne aux coeurs de se méprendre.
+Au tien même, imprudente, épargne des regrets,
+ N'en captive pas un trop tendre,
+ Tu t'en repentirais.
+
+La nature t'a faite indocile et rieuse,
+Crains une âme où la tienne apprendrait le souci,
+ La tendresse est trop sérieuse,
+ Trop exigeante aussi.
+
+Un compagnon rêveur attristerait ta vie,
+Tu sentirais toujours son ombre à ton côté
+ Maudire la rumeur d'envie
+ Où marche ta beauté.
+
+Si, mauvais oiseleur, de ses caresses frêles
+Il abaissait sur toi le délicat réseau,
+ Comme d'un seul petit coup d'ailes
+ S'affranchirait l'oiseau!
+
+Et tu ne peux savoir tout le bonheur que broie
+D'un caprice enfantin le vol brusque et distrait
+ Quand il arrache au coeur la proie
+ Que la lèvre effleurait;
+
+Quand l'extase, pareille à ces bulles ténues
+Qu'un souffle patient et peureux allégea,
+ S'évanouit si près des nues
+ Qui s'y miraient déjà.
+
+Sois généreuse, épargne à des songeurs crédules
+Ta grâce, et de tes yeux les appels décevants:
+ Ils chercheraient des crépuscules
+ Dans ces soleils levants;
+
+Il leur faut une amie à s'attendrir facile,
+Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau,
+ Dont le coeur leur soit un asile
+ Et les bras un berceau,
+
+Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères,
+Inépuisable en soins calmants ou réchauffants,
+ Soins muets comme en ont les mères,
+ Car ce sont des enfants.
+
+Il leur faut pour témoin, dans les heures d'étude,
+Une âme qu'autour d'eux ils sentent se poser,
+ Il leur faut une solitude
+ Où voltige un baiser.
+
+Jeune fille, crois-m'en, cherche qui te ressemble,
+Ils sont graves ceux-là, ne choisis aucun d'eux,
+ Vous seriez malheureux ensemble
+ Bien qu'innocents tous deux.
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ AU BORD DE L'EAU
+
+S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe,
+ Le voir passer;
+Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace,
+ Le voir glisser;
+À l'horizon, s'il fume un toit de chaume,
+ Le voir fumer;
+Aux alentours si quelque fleur embaume,
+ S'en embaumer;
+Si quelque fruit, où les abeilles goûtent,
+ Tente, y goûter;
+Si quelque oiseau, dans les bois qui l'écoutent,
+ Chante, écouter...
+Entendre au pied du saule où l'eau murmure
+ L'eau murmurer;
+Ne pas sentir, tant que ce rêve dure,
+ Le temps durer;
+Mais n'apportant de passion profonde
+ Qu'à s'adorer,
+Sans nul souci des querelles du monde,
+ Les ignorer;
+Et seuls, heureux devant tout ce qui lasse,
+ Sans se lasser,
+Sentir l'amour, devant tout ce qui passe,
+ Ne point passer!
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration: frise]
+
+
+ EN VOYAGE
+
+Je partais pour un long voyage.
+En wagon, tapi dans mon coin,
+J'écoutais fuir l'aigu sillage
+Du sifflet dans la nuit au loin;
+
+Je goûtais la vague indolence,
+L'état obscur et somnolent,
+Où fait tomber sans qu'on y pense
+Le train qui bourdonne en roulant;
+
+Et je ne m'apercevais guère,
+Indifférent de bonne foi,
+Qu'une jeune fille et sa mère
+Faisaient route à côté de moi.
+
+Elles se parlaient à voix basse:
+C'était comme un bruit de frisson,
+Le bruit qu'on entend quand on passe
+Près d'un nid le long d'un buisson;
+
+Et bientôt elles se blottirent,
+Leurs fronts l'un vers l'autre penchés,
+Comme deux gouttes d'eau s'attirent
+Dès que les bords se sont touchés;
+
+Puis, joue à joue, avec tendresse
+Elles se firent toutes deux
+Un oreiller de leur caresse,
+Sous la lampe aux rayons laiteux.
+
+L'enfant sur le bras de ma stalle
+Avait laissé poser sa main,
+Qui reflétait comme une opale
+La moiteur d'un jour incertain;
+
+Une main de seize ans à peine:
+La manchette l'ombrait un peu;
+L'azur d'une petite veine
+La nuançait comme un fil bleu;
+
+Elle pendait molle et dormante,
+Et je ne sais si mon regard
+Pressentit qu'elle était charmante
+Ou la rencontra par hasard,
+
+Mais je m'étais tourné vers elle,
+Sollicité sans le savoir:
+On dirait que la grâce appelle
+Avant même qu'on l'ait pu voir.
+
+«Heureux, me dis-je, le touriste
+Que cette main-là guiderait!»
+Et ce songe me rendait triste:
+Un voeu n'éclôt que d'un regret.
+
+Cependant glissaient les campagnes
+Sous les fougueux rouleaux de fer,
+Et le profil noir des montagnes
+Ondulait ainsi qu'une mer.
+
+Force étrange de la rencontre!
+Le coeur le moins prime-sautier
+D'un lambeau d'azur qui se montre
+Improvise un ciel tout entier:
+
+Une enfant dort, une étrangère,
+Dont la main paraît à demi,
+Et ce peu d'elle me suggère
+Un voeu de bonheur infini!
+
+Je la rêve, inconnue encore,
+Sur ce peu de réalité,
+Belle de tout ce que j'ignore
+Et du possible illimité...
+
+Je rêve qu'une main si blanche,
+D'un si confiant abandon,
+Ne peut être que sûre et franche
+Et se donnerait tout de bon.
+
+Bienheureux l'homme qu'au passage
+Cette main fine enchaînerait!
+Calme à jamais, à jamais sage...
+--Vitry! cinq minutes d'arrêt!
+
+A ces mots criés sur la voie
+Le couple d'anges s'éveilla,
+Battit des ailes avec joie,
+Et disparut. Je restai là:
+
+Cette enfant qu'un autre eût suivie,
+Je me la laissais enlever.
+Un voyage! telle est la vie
+Pour ceux qui n'osent que rêver.
+
+
+
+
+ SONNET
+
+ A LA PETITE SUZANNE D...
+
+En ces temps où le coeur éclôt pour s'avilir,
+Où des races le sang fatigué dégénère,
+Tu nous épargneras, Suzanne, enfant prospère,
+De voir en toi la fleur du genre humain pâlir.
+
+Deux artistes puissants sont jaloux d'embellir
+En toi l'âme immortelle et l'argile éphémère:
+Le dieu de la nature et celui de ta mère;
+L'un travaille à t'orner, et l'autre à t'ennoblir.
+
+L'enfant de Bethléem façonne à sa caresse
+Ta grâce, où cependant des enfants de la Grèce
+Sourit encore aux yeux le modèle invaincu.
+
+Et par cette alliance ingénument profonde,
+Dans une même femme auront un jour vécu
+L'un et l'autre Idéal qui divisent le monde.
+
+
+
+
+ ENFANTILLAGE
+
+Madame, vous étiez petite,
+ J'avais douze ans;
+Vous oubliez vos courtisans
+ Bien vite!
+
+Je ne voyais que vous au jeu
+ Parmi les autres;
+Mes doigts frôlaient parfois les vôtres
+ Un peu...
+
+Comme à la première visite
+ Faite au rosier,
+Le papillon sans appuyer
+ Palpite,
+
+Et de feuille en feuille, hésitant,
+ S'approche, et n'ose
+Monter droit au miel que la rose
+ Lui tend,
+
+Tremblant de ses premières fièvres
+ Mon coeur n'osait
+Voler droit des doigts qu'il baisait
+ Aux lèvres.
+
+Je sentais en moi tour à tour
+ Plaisir et peine,
+Un mélange d'aise et de gêne:
+ L'amour.
+
+L'amour à douze ans! Oui, madame,
+ Et vous aussi,
+N'aviez-vous pas quelque souci
+ De femme?
+
+Vous faisiez beaucoup d'embarras,
+ Très-occupée
+De votre robe, une poupée
+ Au bras.
+
+Si j'adorais, trop tôt poëte,
+ Vos petits pieds,
+Trop tôt belle, vous me courbiez
+ La tête.
+
+Nous menâmes si bien, un soir,
+ Le badinage,
+Que nous nous mîmes en ménage,
+ Pour voir.
+
+Vous parliez des bijoux de noces,
+ Moi du serment,
+Car nous étions différemment
+ Précoces.
+
+On fit la dînette, on dansa;
+ Vous prétendîtes
+Qu'il n'est noces proprement dites
+ Sans ça.
+
+Vous goûtiez la plaisanterie
+ Tant que bientôt
+J'osai vous appeler tout haut:
+ Chérie,
+
+Et je vous ai (car je rêvais)
+ Baisé la joue;
+Depuis ce soir-là je ne joue
+ Jamais.
+
+
+[Illustration]
+
+
+ AUX TUILERIES
+
+Tu les feras pleurer, enfant belle et chérie,
+ Tous ces bambins, hommes futurs,
+Qui plus tard suspendront leur jeune rêverie
+ Aux cils câlins de tes yeux purs.
+
+Ils aiment de ta voix la roulade sonore,
+ Mais plus tard ils sentiront mieux
+Ce qu'ils peuvent à peine y discerner encore,
+ Le timbre au charme impérieux;
+
+Ils touchent, sans jamais en sentir de brûlure,
+ Tes boucles pleines de rayons,
+Dont l'or fait ressembler ta fauve chevelure
+ À celle des petits lions.
+
+Ils ne devinent pas, aux jeux où tu te mêles,
+ Qu'en leur jetant au cou tes bras,
+Rieuse, indifférente, et douce, tu décèles
+ Tout le mal que tu leur feras.
+
+Tu t'exerces déjà, quand tu crois que tu joues
+ En leur abandonnant ton front;
+Tes lèvres ont déjà, plus faites que tes joues,
+ La grâce dont ils souffriront.
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ L'AMOUR MATERNEL
+
+à MAURICE CHÉVRIER
+
+Fait d'héroïsme et de clémence,
+Présent toujours au moindre appel,
+Qui de nous peut dire où commence,
+Où finit l'amour maternel!
+
+Il n'attend pas qu'on le mérite,
+Il plane en deuil sur les ingrats;
+Lorsque le père déshérite
+La mère laisse ouverts ses bras;
+
+Son crédule dévoûment reste
+Quand les plus vrais nous ont menti,
+Si téméraire et si modeste
+Qu'il s'ignore et n'est pas senti.
+
+Pour nous suivre il monte ou s'abîme,
+À nos revers toujours égal,
+Ou si profond ou si sublime
+Que sans maître il est sans rival:
+
+Est-il de retraite plus douce
+Qu'un sein de mère, et quel abri
+Recueille avec moins de secousse
+Un coeur fragile endolori?
+
+Quel est l'ami qui sans colère
+Se voit pour d'autres négligé?
+Qu'on méconnaît sans lui déplaire,
+Si bon qu'il n'en soit qu'affligé?
+
+Quel ami dans un précipice
+Nous joint sans espoir de retour,
+Et ne sent quelque sacrifice
+Où la mère ne sent qu'amour?
+
+Lequel n'espère un avantage
+Des échanges de l'amitié?
+Que de fois la mère partage
+Et ne garde pas sa moitié!
+
+Ô mère, unique Danaïde
+Dont le zèle soit sans déclin,
+Et qui, sans maudire le vide,
+Y penche un grand coeur toujours plein!
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ L'ÉPOUSÉE
+
+Elle est fragile à caresser,
+L'Épousée au front diaphane,
+Lis pur qu'un rien ternit et fane,
+Lis tendre qu'un rien peut froisser,
+Que nul homme ne peut presser,
+Sans remords, sur son coeur profane.
+
+La main digne de l'approcher
+N'est pas la main rude qui brise
+L'innocence qu'elle a surprise
+Et se fait jeu d'effaroucher,
+Mais la main qui semble toucher
+Au blanc voile comme une brise;
+
+La lèvre qui la doit baiser
+N'est pas la lèvre véhémente,
+Effroi d'une novice amante
+Qui veut le respect pour oser,
+Mais celle qui se vient poser
+Comme une ombre d'abeille errante.
+
+Et les bras faits pour l'embrasser,
+Ne sont pas les bras dont l'étreinte
+Laisse une impérieuse empreinte
+Au corps qu'ils aiment à lasser,
+Mais ceux qui savent l'enlacer
+Comme une onde où l'on dort sans crainte.
+
+L'hymen doit la discipliner
+Sans lire sur son front un blâme,
+Et les prémices qu'il réclame
+Les faire à son coeur deviner:
+Elle est fleur, il doit l'incliner,
+La chérir sans lui troubler l'âme.
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ DISTRACTION
+
+À mon insu j'ai dit: «ma chère»
+Pour «madame», et, parti du coeur,
+Ce nom m'a fait d'une étrangère
+ Une soeur.
+
+Quand la femme est tendre, pour elle
+Le seul vrai gage de l'amour,
+C'est la constance naturelle,
+ Non la cour;
+
+Ce n'est pas le mot qu'on hasarde,
+Et qu'on sauve s'il s'est trompé,
+C'est le mot simple, par mégarde
+ Échappé...
+
+Ce n'est pas le mot qui soupire,
+Mendiant drapé d'un linceul,
+C'est ce qu'on dit comme on respire,
+ Pour soi seul.
+
+Ce n'est pas non plus de se taire,
+Taire est encor mentir un peu;
+C'est la parole involontaire,
+ Non l'aveu.
+
+À mon insu j'ai dit: «ma chère»
+Pour «madame», et, parti du coeur,
+Ce nom m'a fait d'une étrangère
+ Une soeur.
+
+
+[Illustration]
+
+
+ INVITATION À LA VALSE
+
+ SONNET.
+
+C'était une amitié simple et pourtant secrète:
+J'avais sur sa parure un fraternel pouvoir,
+Et quand au seuil d'un bal nous nous trouvions le soir,
+J'aimais à l'arrêter devant moi toute prête.
+
+Elle abattait sa jupe en renversant la tête,
+Et consultait mes yeux comme un dernier miroir,
+Puis elle me glissait un furtif: «Au revoir!»
+Et belle, en souveraine, elle entrait dans la fête.
+
+Je l'y suivais bientôt. Sur un signe connu,
+Parmi les mendiants que sa malice affame,
+Je m'avançais vers elle, et modeste, ingénu:
+
+«Vous m'avez accordé cette valse, madame?»
+J'avais l'air de prier n'importe quelle femme,
+Elle me disait: «Oui» comme au premier venu.
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ CE QUI DURE
+
+Le présent se fait vide et triste,
+Ô mon amie, autour de nous;
+Combien peu du passé subsiste!
+Et ceux qui restent changent tous:
+
+Nous ne voyons plus sans envie
+Les yeux de vingt ans resplendir,
+Et combien sont déjà sans vie
+Des yeux qui nous ont vus grandir!
+
+Que de jeunesse emporte l'heure,
+Qui n'en rapporte jamais rien!
+Pourtant quelque chose demeure:
+Je t'aime avec mon coeur ancien,
+
+Mon vrai coeur, celui qui s'attache
+Et souffre depuis qu'il est né,
+Mon coeur d'enfant, le coeur sans tache
+Que ma mère m'avait donné;
+
+Ce coeur où plus rien ne pénètre,
+D'où plus rien désormais ne sort;
+Je t'aime avec ce que mon être
+A de plus fort contre la mort;
+
+Et, s'il peut braver la mort même,
+Si le meilleur de l'homme est tel
+Que rien n'en périsse, je t'aime
+Avec ce que j'ai d'immortel.
+
+
+[Illustration]
+
+
+ UN RENDEZ-VOUS
+
+Dans ce nid furtif où nous sommes,
+Ô ma chère âme, seuls tous deux,
+Qu'il est bon d'oublier les hommes,
+ Si près d'eux.
+
+Pour ralentir l'heure fuyante,
+Pour la goûter, il ne faut pas
+Une félicité bruyante,
+ Parlons bas;
+
+Craignons de la hâter d'un geste,
+D'un mot, d'un souffle seulement,
+D'en perdre, tant elle est céleste,
+ Un moment.
+
+Afin de la sentir bien nôtre,
+Afin de la bien ménager,
+Serrons-nous tout près l'un de l'autre
+ Sans bouger;
+
+Sans même lever la paupière:
+Imitons le chaste repos
+De ces vieux châtelains de pierre
+ Aux yeux clos,
+
+Dont les corps sur les mausolées,
+Immobiles et tout vêtus,
+Loin de leurs âmes envolées
+ Se sont tus;
+
+Dans une alliance plus haute
+Que les terrestres unions,
+Gravement comme eux, côte à côte,
+ Sommeillons.
+
+Car nous n'en sommes plus aux fièvres
+D'un jeune amour qui peut finir;
+Nos coeurs n'ont plus besoin des lèvres
+ Pour s'unir,
+
+Ni des paroles solennelles
+Pour changer leur culte en devoir,
+Ni du mirage des prunelles
+ Pour se voir.
+
+Ne me fais plus jurer que j'aime,
+Ne me fais plus dire comment;
+Goûtons la félicité même
+ Sans serment.
+
+Savourons, dans ce que nous disent
+Silencieusement nos pleurs,
+Les tendresses qui divinisent
+ Les douleurs!
+
+Chère, en cette ineffable trêve
+Le désir enchanté s'endort;
+On rêve à l'amour comme on rêve
+ À la mort.
+
+On croit sentir la fin du monde;
+L'univers semble chavirer
+D'une chute douce et profonde,
+ Et sombrer...
+
+L'âme de ses fardeaux s'allége
+Par la fuite immense de tout;
+La mémoire comme une neige
+ Se dissout.
+
+Toute la vie ardente et triste,
+Semble anéantie alentour,
+Plus rien pour nous, plus rien n'existe
+ Que l'amour.
+
+Aimons en paix: il fait nuit noire,
+La lueur blême du flambeau
+Expire... Nous pouvons nous croire
+ Au tombeau.
+
+Laissons-nous dans les mers funèbres,
+Comme après le dernier soupir,
+Abîmer, et par leurs ténèbres
+ Assoupir...
+
+Nous sommes sous la terre ensemble
+Depuis très-longtemps, n'est-ce pas?
+Écoute en haut le sol qui tremble
+ Sous les pas.
+
+Regarde au loin comme un vol sombre
+De corbeaux, vers le nord chassé,
+Disparaître les nuits sans nombre
+ Du passé,
+
+Et comme une immense nuée
+De cigognes (mais sans retours!)
+Fuir la blancheur diminuée
+ Des vieux jours...
+
+Hors de la sphère ensoleillée
+Dont nous subîmes les rigueurs,
+Quelle étrange et douce veillée
+ Font nos coeurs?
+
+Je ne sais plus quelle aventure
+Nous a jadis éteint les yeux,
+Depuis quand notre extase dure,
+ En quels cieux.
+
+Les choses de la vie ancienne
+Ont fui ma mémoire à jamais,
+Mais du plus loin qu'il me souvienne
+ Je t'aimais...
+
+Par quel bienfaiteur fut dressée
+Cette couche? et par quel hymen
+Fut pour toujours ta main laissée
+ Dans ma main?
+
+Mais qu'importe! Ô mon amoureuse,
+Dormons dans nos légers linceuls,
+Pour l'éternité bienheureuse
+ Enfin seuls!
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ L'OBSTACLE
+
+Les lèvres qui veulent s'unir,
+À force d'art et de constance,
+Malgré le temps et la distance,
+Y peuvent toujours parvenir.
+
+On se fraye toujours des routes;
+Flots, monts, déserts n'arrêtent point,
+De proche en proche on se rejoint,
+Et les heures arrivent toutes.
+
+Mais ce qui fait durer l'exil
+Mieux que l'eau, le roc ou le sable,
+C'est un obstacle infranchissable
+Qui n'a pas l'épaisseur d'un fil.
+
+C'est l'honneur; aucun stratagème,
+Nul âpre effort n'en est vainqueur,
+Car tout ce qu'il oppose au coeur
+Il le puise dans le coeur même.
+
+Vous savez s'il est rigoureux,
+Pauvres couples à l'âme haute
+Qu'une noble horreur de la faute
+Empêche seule d'être heureux.
+
+Penchés sur le bord de l'abîme,
+Vous respectez au fond de vous,
+Comme de cruels garde-fous
+Les arrêts de ce juge intime;
+
+Purs amants sur terre égarés,
+Quel martyre étrange est le vôtre!
+Plus vos coeurs sont près l'un de l'autre,
+Plus ils se sentent séparés.
+
+Oh! que de fois fermente et gronde
+Sous un air de froid nonchaloir
+Votre souriant désespoir
+Dans la mascarade du monde!
+
+Que de cris toujours contenus!
+Que de sanglots sans délivrance!
+Sous l'apparente indifférence
+Que d'héroïsmes méconnus!
+
+Aux ivresses, même impunies,
+Vous préférez un deuil plus beau,
+Et vos lèvres, même au tombeau,
+Attendent le droit d'être unies.
+
+
+[Illustration]
+
+
+ LA COUPE
+
+Dans les verres épais du cabaret brutal,
+Le vin bleu coule à flots et sans trêve à la ronde;
+Dans les calices fins plus rarement abonde
+Un vin dont la clarté soit digne du cristal.
+
+Enfin la coupe d'or du haut d'un piédestal
+Attend, vide toujours, bien que large et profonde,
+Un cru dont la noblesse à la sienne réponde:
+On tremble d'en souiller l'ouvrage et le métal.
+
+Plus le vase est grossier de forme et de matière,
+Mieux il trouve à combler sa contenance entière,
+Aux plus beaux seulement il n'est point de liqueur.
+
+C'est ainsi: plus on vaut, plus fièrement on aime,
+Et qui rêve pour soi la pureté suprême
+D'aucun terrestre amour ne daigne emplir son coeur.
+
+
+[Illustration]
+
+
+ PARFUMS ANCIENS
+
+A FRANÇOIS COPPÉE
+
+O senteur suave et modeste
+Qu'épanchait le front maternel,
+Et dont le souvenir nous reste
+Comme un lointain parfum d'autel,
+
+Pure émanation divine
+Qui mêlais en moi ta douceur
+A la petite senteur fine
+Des longues tresses d'une soeur,
+
+Chère odeur, tu t'en es allée
+Où sont les parfums de jadis,
+Où remonte l'âme exhalée
+Des violettes et des lis.
+
+ * * * * *
+
+O fraîche senteur de la vie
+Qu'au temps des premières amours
+Un baiser candide a ravie
+Au plus délicat des velours,
+
+Loin des lèvres décolorées
+Tu t'es enfuie aussi là-bas,
+Jusqu'où planent, évaporées,
+Les jeunesses des vieux lilas,
+
+Et le coeur, cloué dans l'abîme,
+Ne peut suivre, à ta trace uni,
+Le voyage épars et sublime
+Que tu poursuis dans l'infini.
+
+ * * * * *
+
+Mais ô toi, l'homicide arome
+Dont en pleurant nous nous grisons,
+Où notre coeur cherchait un baume
+Et n'aspira que des poisons,
+
+Ah! toi seule, odeur trop aimée
+Des cheveux trop noirs et trop lourds,
+Tu nous laisses, courte fumée,
+Des vestiges brûlant toujours.
+
+Dans les replis où tu te glisses
+Tu déposes un marc fatal,
+Comme l'âcre odeur des épices
+S'incruste aux coins d'un vieux cristal.
+
+ * * * * *
+
+Et tel, dans une eau fraîche et claire,
+Le flacon, vainement plongé,
+Garde l'âcreté séculaire
+De l'essence qui l'a rongé,
+
+Tel, dans la tendresse embaumante
+Que verse au coeur, pour l'assainir,
+Une fidèle et chaste amante,
+Sévit encor ton souvenir.
+
+Ô parfum modeste et suave,
+Épanché du front maternel,
+Qui laves ce que rien ne lave,
+Où donc es-tu, parfum d'autel!
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ L'ÉTOILE AU COEUR
+
+Par les nuits sublimes d'été,
+Sous leur dôme d'or et d'opale,
+Je demande à l'immensité
+Où sourit la forme idéale.
+
+Plein d'une angoisse de banni,
+À travers la flore innombrable
+Des campagnes de l'Infini,
+Je poursuis ce lis adorable...
+
+S'il brille au firmament profond,
+Ce n'est pas pour moi qu'il y brille:
+J'ai beau chercher, tout se confond
+Dans l'océan clair qui fourmille.
+
+Ma vue implore de trop bas
+Sa splendeur en chemin perdue,
+Et j'abaisse enfin mes yeux las,
+Découragés par l'étendue.
+
+Appauvri de l'espoir ôté,
+Je m'en reviens plus solitaire,
+Et cependant cette beauté,
+Que je crois si loin de la terre,
+
+Un laboureur insoucieux,
+Chaque soir à son foyer même,
+Pour l'admirer, l'a sous les yeux
+Dans la paysanne qu'il aime.
+
+Heureux qui, sans vaine langueur
+Voyant les étoiles renaître,
+Ferme sur elles sa fenêtre:
+La plus belle luit dans son coeur.
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ DOUCEUR D'AVRIL
+
+À ALBERT MÉRAT
+
+J'ai peur d'Avril, peur de l'émoi
+Qu'éveille sa douceur touchante;
+Vous qu'elle a troublés comme moi,
+C'est pour vous seuls que je la chante.
+
+En décembre, quand l'air est froid,
+Le temps brumeux, le jour livide,
+Le coeur, moins tendre et plus étroit,
+Semble mieux supporter son vide.
+
+Rien de joyeux dans la saison
+Ne lui fait sentir qu'il est triste;
+Rien en haut, rien à l'horizon
+Ne révèle qu'un ciel existe.
+
+Mais, dès que l'azur se fait voir,
+Le coeur s'élargit et se creuse,
+Et s'ouvre pour le recevoir
+Dans sa profondeur douloureuse,
+
+Et ce bleu qui lui rit de loin,
+L'attirant sans jamais descendre,
+Lui donne l'infini besoin
+D'un essor impossible à prendre.
+
+Le bonheur candide et serein,
+Qui s'exhale de toutes choses,
+L'oppresse, et son premier chagrin
+Rajeunit à l'odeur des roses.
+
+Il sent, dans un réveil confus,
+Les anciennes ardeurs revivre,
+Et les mêmes anciens refus
+Le repousser dès qu'il s'y livre.
+
+J'ai peur d'Avril, peur de l'émoi
+Qu'éveille sa douceur touchante;
+Vous qu'elle a troublés comme moi,
+C'est pour vous seuls que je la chante.
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ PÈLERINAGES
+
+En souvenir je m'aventure
+Vers les jours passés où j'aimais,
+Pour visiter la sépulture
+Des rêves que mon coeur a faits.
+
+Cependant qu'on vieillit sans cesse,
+Les amours ont toujours vingt ans,
+Jeunes de la fixe jeunesse
+Des enfants qu'on pleure longtemps.
+
+Je soulève un peu les paupières
+De ces chers et douloureux morts;
+Leurs yeux sont froids comme des pierres
+Avec des regards toujours forts.
+
+Leur grâce m'attire et m'oppresse,
+En dépit des ans révolus
+Je leur ai gardé ma tendresse;
+Ils ne me reconnaîtraient plus.
+
+J'ai changé d'âme et de visage;
+Ils redoutent l'adieu moqueur
+Que font les hommes de mon âge
+Aux premiers rêves de leur coeur;
+
+Et moi, plein de pitié, j'hésite,
+J'ai peur qu'en se posant sur eux
+Mon baiser ne les ressuscite:
+Ils ont été trop malheureux.
+
+
+[Illustration]
+
+
+ JUIN
+
+ SONNET.
+
+Pendant avril et mai, qui sont les plus doux mois,
+Les couples, enchantés par l'éther frais et rose,
+Ont ressenti l'amour comme une apothéose;
+Ils cherchent maintenant l'ombre et la paix des bois.
+
+Ils rêvent, étendus sans mouvement, sans voix;
+Les coeurs désaltérés font ensemble une pause,
+Se rappelant l'aveu dont un lilas fut cause
+Et le bonheur tremblant qu'on ne sent pas deux fois.
+
+Lors le soleil riait sous une fine écharpe,
+Et, comme un papillon dans les fils d'une harpe,
+Dans ses rayons encore un peu de neige errait.
+
+Mais aujourd'hui ses feux tombent déjà torrides.
+Un orageux silence emplit le ciel sans rides,
+Et l'amour exaucé couve un premier regret.
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ LA BEAUTÉ
+
+Splendeur excessive, implacable,
+Ô Beauté, que tu me fais mal!
+Ton essence incommunicable,
+Au lieu de m'assouvir, m'accable:
+On n'absorbe pas l'idéal.
+
+L'Éternel féminin m'attire,
+Mais je ne sais comment l'aimer.
+Beauté, te voir n'est qu'un martyre,
+Te désirer n'est qu'un délire,
+Tu n'offres que pour affamer!
+
+Je porte envie au statuaire
+Qui t'admire sans âcre amour,
+Comme sur le lit mortuaire
+Un corps de vierge, où le suaire
+Sanctifie un parfait contour.
+
+Il voit, comme de blanches ailes
+S'abattant sur un colombier,
+Les formes des vivants modèles,
+À l'appel du ciseau fidèles,
+Couvrir le marbre familier;
+
+Il les choisit, il les assemble,
+Tel qu'un lutteur, toujours debout,
+Et quand l'ébauche te ressemble,
+D'aucun désir sa main ne tremble,
+Car il est ton prêtre avant tout.
+
+Calme, la prunelle épurée
+Au soleil austère de l'art,
+Dans la pierre transfigurée
+Il juge l'oeuvre et sa durée,
+D'un incorruptible regard;
+
+Mais, quand malgré soi l'on regarde
+Une femme en ce spectre blanc,
+À lui parler l'on se hasarde,
+Et bientôt, sans y prendre garde,
+Dans la pierre on coule du sang!
+
+On appuie, en rêve, sur elle
+Les lèvres pour les apaiser,
+Mais, amante surnaturelle,
+Tu dédaignes cet amant frêle,
+Tu ne lui rends pas son baiser.
+
+Et vainement, pour fuir ta face,
+On veut faire en ses yeux la nuit:
+Les yeux t'aiment et, quoi qu'on fasse,
+Nulle obscurité n'en efface
+L'éblouissement qui les suit.
+
+En vain le coeur frustré s'attache
+À des visages plus cléments:
+Comme une lumineuse tache,
+Ta vive image les lui cache,
+Dressée entre les deux amants.
+
+Tu règnes sur qui t'a comprise,
+Seule et hors de comparaison;
+Pour l'âme de ton joug éprise
+Tout autre amour n'est que méprise
+Qui dégénère en trahison.
+
+Celles qu'on aime, on les désole,
+Car, mentant même à leurs genoux,
+Sans le vouloir on les immole
+À toi, la souveraine idole
+Invisible à leurs yeux jaloux.
+
+Seul il sent, l'homme qui te crée,
+Tes maléfices s'amortir;
+Sa compagne au foyer t'agrée
+Comme une étrangère sacrée
+Qui ne l'en fera point sortir;
+
+L'artiste impose pour hôtesse,
+Dans son coeur comme dans ses yeux,
+L'humble mortelle à la déesse,
+Vouant à l'une sa tendresse,
+À l'autre un culte glorieux!
+
+Jamais ton éclat ne l'embrase:
+T'enveloppant, pour te saisir,
+D'une rigide et froide gaze,
+Il n'a de l'amour que l'extase,
+Amoureux sauvé du désir!
+
+
+[Illustration]
+
+
+ LA VOLUPTÉ
+
+ SONNET.
+
+Deux êtres asservis par le désir vainqueur,
+Le sont jusqu'à la mort, la Volupté les lie.
+Parfois, lasse un moment, la geôlière s'oublie,
+Et leur chaîne les serre avec moins de rigueur.
+
+Aussitôt, se dressant tout chargés de langueur,
+Ces pâles malheureux sentent leur infamie;
+Chacun secoue alors cette chaîne ennemie,
+Pour la briser lui-même ou s'arracher le coeur.
+
+Ils vont rompre l'acier du noeud qui les torture,
+Mais Elle, au bruit d'anneaux qu'éveille la rupture,
+Entr'ouvre ses longs yeux où nage un deuil puissant,
+
+Elle a fait de ses bras leur tombe ardente et molle:
+En silence attiré, le couple y redescend,
+Et l'éphémère essaim des repentirs s'envole...
+
+
+[Illustration]
+
+
+ LES DEUX CHUTES
+
+ SONNET.
+
+D'un seul mot, pénétrant comme un acier pointu,
+Vous nous exaspérez pour nous dompter d'un signe,
+Sachant que notre coeur s'emporte et se résigne,
+Rebelle subjugué sitôt qu'il a battu.
+
+Triomphez pleinement, ô femmes sans vertu,
+De notre souple hommage à votre empire indigne!
+Quand vous nous faites choir hors de la droite ligne,
+Tombés autant que vous, nous avons plus perdu:
+
+Que dans vos corps divins le remords veille ou dorme,
+Il laisse intacte en vous la gloire de la forme,
+Car, fût-elle sans âme, Aphrodite a son prix!
+
+Vos yeux, beaux sans l'honneur, peuvent régner encore,
+Mais le regard d'un homme, au souffle du mépris,
+Perd toute la fierté qui l'arme et le décore.
+
+
+
+
+ L'INDIFFÉRENTE
+
+ SONNET.
+
+Que n'ai-je à te soumettre ou bien à t'obéir?
+Je te vouerais ma force ou te la ferais craindre;
+Esclave ou maître, au moins je te pourrais contraindre
+À me sentir ta chose ou bien à me haïr.
+
+J'aurais un jour connu l'insolite plaisir
+D'allumer dans ton coeur des soifs, ou d'en éteindre,
+De t'être nécessaire ou terrible, et d'atteindre,
+Bon gré, mal gré, ce coeur jusque-là sans désir.
+
+Esclave ou maître, au moins j'entrerais dans ta vie;
+Par mes soins captivée, à mon joug asservie,
+Tu ne pourrais me fuir ni me laisser partir;
+
+Mais je meurs sous tes yeux, loin de ton être intime,
+Sans même oser crier, car ce droit du martyr,
+Ta douceur impeccable en frustre ta victime.
+
+
+
+
+ L'ART TRAHI
+
+Fors l'amour, tout dans l'art semble à la femme vain:
+Le génie auprès d'elle est toujours solitaire.
+Orphée allait chantant, suivi d'une panthère,
+Dont il croyait leurrer l'inexorable faim;
+
+Mais, dès que son pied nu rencontrait en chemin
+Quelque épine de rose et rougissait la terre,
+La bête, se ruant d'un bond involontaire,
+Oublieuse des sons, lampait le sang humain.
+
+Crains la docilité félonne d'une amante,
+Poëte: elle est moins souple à la lyre charmante
+Qu'avide, par instinct, de voir le coeur saigner.
+
+Pendant que ta douleur plane et vibre en mesure,
+Elle épie à tes pieds les pleurs de ta blessure,
+Plaisir plus vif encor que de la dédaigner.
+
+
+
+
+ SOUHAIT
+
+Par moments je souhaite une esclave au beau corps,
+Sans ouïe et sans voix, pour toute bien-aimée.
+À son oreille close, aux rougeurs de camée,
+Le feu de mon soupir dirait seul mes transports,
+
+Et sa bouche, semblable aux coupes dont les bords
+Distillent en silence une ivresse enflammée,
+M'offrirait son ardeur sans me l'avoir nommée:
+Nous nous embrasserions, muets comme deux morts.
+
+Du moins pourrais-je, exempt d'amères découvertes,
+Goûter dans la splendeur de ces charmes inertes
+L'idéal, sans qu'un mot l'eût jamais démenti;
+
+Lire, au contour sacré d'une lèvre pareille,
+Le verbe de Dieu seul, et, baisant cette oreille,
+À Dieu seul confier ce que j'aurais senti.
+
+
+
+
+ TROP TARD
+
+Nature, accomplis-tu tes oeuvres au hasard,
+Sans raisonnable loi, ni prévoyant génie?
+Ou bien m'as-tu donné par cruelle ironie
+Des lèvres et des mains, l'ouïe et le regard?
+
+Il est tant de saveurs dont je n'ai point ma part,
+Tant de fruits à cueillir que le sort me dénie!
+Il voyage vers moi tant de flots d'harmonie,
+Tant de rayons, qui tous m'arriveront trop tard!
+
+Et si je meurs sans voir mon idole inconnue,
+Si sa lointaine voix ne m'est point parvenue,
+À quoi m'auront servi mon oreille et mes yeux?
+
+À quoi m'aura servi ma main hors de la sienne?
+Mes lèvres et mon coeur, sans qu'elle m'appartienne?
+Pourquoi vivre à demi quand le néant vaut mieux?
+
+
+
+
+ LES AMOURS TERRESTRES
+
+Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu.
+Née au siècle où je vis et passant où je passe,
+Dans le double infini du temps et de l'espace
+Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu;
+
+Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu,
+Dans le monde éternel je n'avais point ta trace,
+J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race:
+Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.
+
+Les terrestres amours ne sont qu'une aventure:
+Ton époux à venir et ma femme future
+Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux;
+
+C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,
+Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux
+Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.
+
+
+[Illustration]
+
+
+ L'ÉTRANGER
+
+ SONNET.
+
+Je me dis bien souvent: De quelle race es-tu?
+Ton coeur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravisse,
+Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse:
+Il semble qu'un bonheur infini te soit dû.
+
+Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu?
+À quelle auguste cause as-tu rendu service?
+Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice,
+Quelle est la beauté propre et la propre vertu?
+
+À mes vagues regrets d'un ciel que j'imagine,
+À mes dégoûts divins, il faut une origine:
+Vainement je la cherche en mon coeur de limon,
+
+Et, moi-même étonné des douleurs que j'exprime,
+J'écoute en moi pleurer un étranger sublime
+Qui m'a toujours caché sa patrie et son nom.
+
+
+[Illustration]
+
+
+ LA VERTU
+
+J'honore en secret la duègne
+Que raillent tant de gens d'esprit,
+La Vertu; j'y crois, et dédaigne
+De sourire quand on en rit.
+
+Ah! souvent l'homme qui se moque
+Est celui que point l'aiguillon,
+Et tout bas l'incrédule invoque
+L'objet de sa dérision.
+
+Je suis trop fier pour me contraindre
+À la grimace des railleurs,
+Et pas assez heureux pour plaindre
+Ceux qui rêvent d'être meilleurs.
+
+Je sens que toujours m'importune
+Une loi que rien n'ébranla;
+Le monde (car il en faut une)
+Parodie en vain celle-là;
+
+Qu'il observe la règle inscrite
+Dans les moeurs ou les parchemins,
+Je hais sa rapine hypocrite,
+Comme celle des grands chemins,
+
+Je hais son droit, aveugle aux larmes,
+Son honneur, qui lave un affront
+En mesurant bien les deux armes,
+Non les deux bras qui les tiendront,
+
+Sa politesse meurtrière
+Qui vous trahit en vous servant,
+Et, pour vous frapper par derrière,
+Vous invite à passer devant.
+
+Qu'un plaisant nargue la morale,
+Qu'un fourbe la plie à son voeu,
+Qu'un géomètre la ravale
+À n'être que prudence au jeu,
+
+Qu'un dogme leurre à sa manière
+L'égoïsme du genre humain,
+Ajournant à l'heure dernière
+L'avide embrassement du gain,
+
+Qu'un cynisme, agréable au crime,
+Devant le muet Infini,
+Voue au néant ceux qu'on opprime,
+Avec l'oppresseur impuni!
+
+Toujours en nous parle sans phrase
+Un devin du juste et du beau,
+C'est le coeur, et dès qu'il s'embrase
+Il devient de foyer flambeau:
+
+Il n'est plus alors de problème,
+D'arguments subtils à trouver,
+On palpe avec la torche même
+Ce que les mots n'ont pu prouver.
+
+Quand un homme insulte une femme,
+Quand un père bat ses enfants,
+La raison neutre assiste au drame
+Mais le coeur crie au bras: défends!
+
+Aux lueurs du cerveau s'ajoute
+L'éclair jailli du sein: l'amour!
+Devant qui s'efface le doute
+Comme un rôdeur louche au grand jour:
+
+Alors la loi, la loi sans table,
+Conforme à nos réelles fins,
+S'impose égale et charitable,
+On forme des souhaits divins:
+
+On voudrait être un Marc-Aurèle,
+Accomplir le bien pour le bien,
+Pratiquer la Vertu pour elle,
+Sans jamais lui demander rien,
+
+Hors la seule paix qui demeure
+Et dont l'avénement soit sûr,
+L'apothéose intérieure
+Dont la conscience est l'azur!
+
+Mais pourquoi, saluant ta tâche,
+Inerte amant de la vertu,
+Ô lâche, lâche, triple lâche,
+Ce que tu veux, ne le fais-tu?
+
+
+
+
+ LE TEMPS PERDU
+
+ SONNET.
+
+Si peu d'oeuvres pour tant de fatigue et d'ennui!
+De stériles soucis notre journée est pleine:
+Leur meute sans pitié nous chasse à perdre haleine,
+Nous pousse, nous dévore, et l'heure utile a fui...
+
+«Demain! j'irai demain voir ce pauvre chez lui,
+«Demain je reprendrai ce livre ouvert à peine,
+«Demain, je te dirai, mon âme, où je te mène,
+«Demain je serai juste et fort... Pas aujourd'hui.»
+
+Aujourd'hui, que de soins, de pas et de visites!
+Oh! l'implacable essaim des devoirs parasites
+Qui pullulent autour de nos tasses de thé!
+
+Ainsi chôment le coeur, la pensée et le livre,
+Et pendant qu'on se tue à différer de vivre,
+Le vrai devoir dans l'ombre attend la volonté.
+
+
+[Illustration]
+
+
+ LES FILS
+
+ SONNET.
+
+Toi que tes grands aïeux, du fond de leur sommeil,
+Accablent sous le poids d'une illustre mémoire,
+Tu n'auras pas senti ton nom dans la nuit noire
+Éclore, et comme une aube y faire un point vermeil!
+
+Je te plains, car peut-être à tes aïeux pareil,
+Tu les vaux, mais le monde ébloui n'y peut croire:
+Ton mérite rayonne indistinct dans leur gloire,
+Satellite abîmé dans l'éclat d'un soleil.
+
+Ah! l'enfant dont la souche est dans l'ombre perdue,
+Peut du moins arracher au séculaire oubli
+Le nom qu'il y ramasse encore enseveli;
+
+Dans la durée immense et l'immense étendue
+Son étoile, qui perce où d'autres ont pâli,
+Peut luire par soi-même et n'est point confondue!
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ LE CONSCRIT.
+
+A la barrière de l'Étoile,
+Un saltimbanque malfaisant
+Dressait, dans sa baraque en toile,
+Un chien de six mois fort plaisant.
+
+Ce caniche, qui faisait rire
+Le public au seuil rassemblé,
+Était en conscrit de l'Empire
+Misérablement affublé.
+
+Coiffé d'un bonnet de police,
+Il restait là, fusil au flanc,
+Debout, les jambes au supplice
+Dans un piteux pantalon blanc;
+
+Le dos sous sa guenille bleue,
+Il tentait un regard vainqueur,
+Mais l'anxiété de sa queue
+Trahissait l'état de son coeur.
+
+Quand las de sa fausse posture
+Le pauvre petit chien savant
+Retombait, selon la nature,
+Sur ses deux pattes de devant,
+
+Il recevait une âpre insulte
+Avec un lâche coup de fouet,
+Mais, digne sous son poil inculte,
+Sans crier il se secouait;
+
+Tandis qu'il étreignait son arme
+Sous les horions sans broncher,
+S'il se sentait poindre une larme,
+Il s'efforçait de la lécher.
+
+Ce qu'on trouvait surtout risible,
+Et ce que j'admirais beaucoup,
+C'est qu'il avait l'air plus sensible
+Au reproche qu'au mauvais coup.
+
+Son maître, pour sa part de lucre,
+Lui posait sur le bout du nez
+De vacillants morceaux de sucre,
+Plus souvent promis que donnés.
+
+Touché de voir dans ce novice
+Tant de vrai zèle à si bas prix,
+Quand à la fin de son service
+Il rompit les rangs, je le pris.
+
+Or, comme je tenais la bête
+Par les oreilles, des deux mains,
+L'élevant à hauteur de tête
+Pour lire en ses yeux presque humains,
+
+L'expression m'en parut double,
+J'y sentais deux soucis jumeaux,
+Comme dans l'histrion que trouble
+L'obsession de ses vrais maux.
+
+Un génie excédant sa taille
+Me semblait étouffer en lui,
+Et du vieil habit de bataille
+Forcer le dérisoire étui.
+
+Et j'eus l'illusion fantasque
+Que par les yeux de ce roquet
+Comme à travers les trous d'un masque,
+Un regard d'homme m'invoquait...
+
+Cet étrange regard fut cause,
+J'en fais aux esprits forts l'aveu,
+Qu'ami de la métempsycose
+En ce moment j'y crus un peu.
+
+Mais bientôt, raillant le prodige:
+«Ce bonnet, ce frac suranné,
+Serait-ce, pauvre chien, lui dis-je,
+Une géhenne de damné?»
+
+Lors j'ouïs une voix pareille
+A quelque soupir m'effleurant,
+Qui semblait me dire à l'oreille:
+«Oui, plains-moi, j'étais conquérant.»
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ ABDICATION
+
+Je voudrais être, sur la terre,
+L'unique héritier des grands rois
+Dont la force et l'éclat font taire
+Tous les revendiqueurs des droits,
+
+De ces rois d'Asie et d'Afrique,
+Monarques des derniers pays
+Où les maîtres sont, sans réplique,
+Sans réserve, encore obéis.
+
+Je verrais, à mon tour idole,
+Les trois quarts du monde vivant
+Se prosterner sous ma parole
+Comme un champ de blés sous le vent.
+
+Les tributs des races voisines
+Feraient affluer par milliers
+Les venaisons dans mes cuisines,
+Les vins rares dans mes celliers,
+
+Des chevaux plein mes écuries,
+Des meutes traînant leurs valets,
+Des marbres, des tapisseries,
+Des vases d'or, plein mes palais!
+
+Sous mes mains j'aurais des captives
+Belles de pleurs, et sous mes pieds
+Les têtes fières ou craintives
+De leurs pères humiliés.
+
+Je posséderais sans conquête
+Mon vaste empire, et sans rival!
+Dans la sécurité complète
+D'un pouvoir salué légal.
+
+Alors, alors, ô joie intense!
+Convoquant mon peuple et ma cour,
+Devant la servile assistance
+Moi-même, en plein règne, au grand jour,
+
+Avec un cynisme suprême,
+Je briserais sur mon genou
+Le sceptre avec le diadème,
+Comme un enfant casse un joujou;
+
+De mes épaules accablées
+Arrachant le royal manteau,
+Aux multitudes assemblées
+Je jetterais l'affreux fardeau;
+
+Pour les déshérités prodigue
+Je laisserais tous mes trésors,
+Comme un torrent qui rompt sa digue,
+Se précipiter au dehors;
+
+Cessant d'appuyer ma sandale
+Sur la nuque des prisonniers,
+Je rendrais la terre natale
+Aux plus fameux comme aux derniers;
+
+J'abandonnerais à mes troupes
+Tout l'or glorieux des rançons;
+Puis je laisserais dans mes coupes
+Boire mes propres échansons;
+
+Sur mes parcs, mes greniers, mes caves,
+Par-dessus fossé, grille et mur,
+Je lâcherais tous mes esclaves
+Comme des ramiers dans l'azur!
+
+Tout mon harem, filles et veuves,
+S'en retournerait au foyer,
+Pour enfanter des races neuves
+Que nul tyran ne pût broyer,
+
+Qui ne fussent plus la curée
+D'un vainqueur, suppôt de la mort,
+Mais serves d'une loi jurée
+Dans un libre et paisible accord,
+
+Fondant la cité juste et bonne
+Où chaque homme en levant la main
+Sent qu'il atteste en sa personne
+La dignité du genre humain!
+
+Et moi qui fuis même la gêne
+Des pactes librement conclus,
+Moi qui ne suis roseau ni chêne,
+Ni souple, ni viril non plus,
+
+Je m'en irais finir ma vie
+Au milieu des mers, sous l'azur,
+Dans une île, une île assoupie
+Dont le sol serait vierge et sûr,
+
+Ile qui n'aurait pas encore
+Senti l'ancre des noirs vaisseaux,
+Dont n'approcheraient que l'aurore,
+Le nuage et le pli des eaux.
+
+Dans cette oasis embaumée,
+Loin des froides lois en vigueur,
+Viens, dirais-je à la bien-aimée,
+Appuyer ton coeur sur mon coeur;
+
+Des lianes feront guirlandes
+Entre les palmiers sur nos fronts,
+Et tu verras des fleurs si grandes
+Qu'ensemble nous y dormirons.
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ LE RIRE.
+
+Les bêtes, qui n'ont point de sublimes soucis,
+Marchent, dès leur naissance, en fronçant les sourcils,
+Et ce rigide pli, jusqu'à la dernière heure,
+Signe mystérieux de sagesse, y demeure:
+Les énormes lions qui rôdent à grands pas,
+Libres et tout-puissants, ne se dérident pas;
+
+Les aigles, fils de l'air et de l'azur sont graves;
+Et les hommes, qui vont saignant de mille entraves,
+Enchaînés au plaisir, enchaînés au devoir,
+Sous la loi de chercher et ne jamais savoir,
+De ne rien posséder sans acheter et vendre,
+De ne pouvoir se fuir ni ne pouvoir s'entendre,
+D'appréhender la mort et de gratter leur champ,
+Les hommes ont un rire imbécile et méchant!
+
+Certes le rire est beau comme la joie est belle,
+Quand il est innocent et radieux comme elle!
+Vous, les petits enfants, pleins de naïf désir,
+Qui des mains écartez vos langes pour saisir
+Les brillantes couleurs, ces mensonges des choses,
+Vous pouvez, au-devant des drapeaux et des roses,
+Vous pour qui tout cela n'est que du rouge encor,
+Pousser vos rires frais qui font un bruit d'essor!
+Vous, pouviez rire aussi, même en un siècle pire,
+Vous, nos rudes aïeux qui ne saviez pas lire,
+Et ne pouviez connaître, au bout de l'univers,
+
+Tous les forfaits commis et tous les maux soufferts;
+Quand avait fui la peste avec les hommes d'armes,
+C'était pour vous la fin de l'horreur et des larmes,
+Et peut-être, oublieux de ces fléaux lointains,
+Vous aviez des soirs gais et d'allègres matins.
+Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle:
+Nous souffrons chaque jour la peine universelle,
+Car sur toute la terre un messager subtil
+Relie à tous les maux tous les coeurs par un fil:
+Ah! l'oubli maintenant ne nous est plus possible!
+Se peut-on faire une âme à ce point insensible
+D'apprendre, sans frémir, de partout à la fois,
+Tous les coups du malheur et tous les viols des lois:
+
+Les maîtres plus hardis, les âmes plus serviles.
+L'atrocité sans nom des tourmentes civiles,
+Et les pactes sans foi, la guerre, les blessés
+Râlant cette nuit même au revers des fossés,
+L'honneur, le droit trahis par la volonté molle,
+Et Christ, épouvanté des fruits de sa parole,
+Un diadème en tête et le glaive à la main,
+Ne sachant plus s'il sauve ou perd le genre humain!
+N'est-ce pas merveilleux qu'on puisse rire encore!
+
+Mais nous sommes ainsi; tel un vase sonore
+Au moindre choc du doigt se réveille et frémit,
+Tandis qu'il tremble à peine et vaguement gémit
+Du tonnerre éloigné qui roule dans la nue,
+Telle, au moindre soupir dont l'oreille est émue
+Nous sentons la pitié dans nos coeurs tressaillir,
+Et pour les cris lointains lâchement défaillir;
+Trop pauvres pour donner des pleurs à tous les hommes,
+Nous ne plaignons que ceux qui souffrent où nous sommes.
+
+Quand nos foyers sont doux et sûrs, nous oublions
+Malgré nous, près du feu, les grelottants haillons,
+Et le bruit des canons, le fauve éclair des lames,
+Dans les yeux des enfants et dans la voix des femmes;
+Ou, nous-mêmes sujets au sort des malheureux,
+Nous tournons nos regards sur nous plus que sur eux.
+
+Ah! si nos coeurs bornés que distrait ou resserre
+Leur félicité même ou leur propre misère,
+A tant de maux si grands ne se peuvent ouvrir,
+Qu'ils aient honte du moins de n'en pas plus souffrir!
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ LE VASE ET L'OISEAU
+
+Tout seul au plus profond d'un bois,
+Dans un fouillis de ronce et d'herbe,
+Se dresse, oublié, mais superbe,
+Un grand vase du temps des rois.
+
+Beau de matière et pur de ligne,
+Il a pour anse deux béliers
+Qu'un troupeau d'amours familiers
+Enlace d'une souple vigne.
+
+A ses bords autrefois tout blancs
+La mousse noire append son givre;
+Une lèpre aux couleurs de cuivre
+Étoile et dévore ses flancs.
+
+Son poids a fait pencher sa base
+Où gît un amas de débris,
+Car il a ses angles meurtris,
+Mais il tient bon l'orgueilleux vase.
+
+Il songe: «Autour de moi tout dort,
+Que fait le monde? Je m'ennuie,
+Mon cratère est plein d'eau de pluie,
+D'ombre, de rouille, et de bois mort.
+
+Où donc aujourd'hui se promène
+Le flot soyeux des courtisans?
+Je n'ai pas vu figure humaine
+A mon pied depuis bien des ans.»
+
+Pendant qu'il regrette sa gloire,
+Perdu dans cet exil obscur,
+Un oiseau par un trou d'azur
+S'abat sur ses lèvres pour boire.
+
+«Holà! manant du ciel, dis-moi,
+Toi devant qui l'horizon s'ouvre,
+Sais-tu ce qui se passe au Louvre?
+Je n'entends plus parler du roi.
+
+--Ah! tu prends à l'heure où nous sommes,
+Dit l'autre, un bien tardif souci!
+Rien n'est donc venu jusqu'ici
+Des branle-bas qu'ont faits les hommes?
+
+--Parfois un soubresaut brutal,
+Des rumeurs extraordinaires,
+Comme de souterrains tonnerres
+Font tressaillir mon piédestal.
+
+--C'est l'écho de leurs grands vacarmes:
+Plus une tour, plus un clocher
+Où l'oiseau puisse en paix nicher.
+Partout l'incendie et les armes!
+
+J'ai naguère, à Paris, en vain
+Heurté du bec les vitres closes,
+Nulle part, même aux lèvres roses,
+La moindre miette de vrai pain.
+
+Aux mansardes des Tuileries
+Je logeais, le printemps passé,
+Mais les flammes m'en ont chassé.
+Ce n'était que feux et tueries.
+
+Sur le front du génie ailé
+Qui plane où sombra la Bastille,
+J'ai voulu poser ma famille,
+Mais cet asile a chancelé.
+
+Des murs de granit qu'on restaure
+Nous sommes l'un et l'autre exclus,
+Là le temps des palais n'est plus,
+Et celui des nids, pas encore.»
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ L'ALPHABET
+
+Il gît au fond de quelque armoire
+Ce vieil alphabet tout jauni,
+Ma première leçon d'histoire,
+Mon premier pas vers l'infini.
+
+Toute la Genèse y figure;
+Le lion, l'ours et l'éléphant;
+Du monde la grandeur obscure
+Y troublait mon âme d'enfant.
+
+Sur chaque bête un mot énorme
+Et d'un sens toujours inconnu,
+Posait l'énigme de sa forme
+A mon désespoir ingénu.
+
+Ah! dans ce lent apprentissage
+La cause de mes pleurs, c'était
+La lettre noire, et non l'image
+Où la Nature me tentait.
+
+Maintenant j'ai vu la Nature
+Et ses splendeurs, j'en ai regret:
+Je ressens toujours la torture
+De la merveille et du secret,
+
+Car il est un mot que j'ignore
+Au beau front de ce sphinx écrit,
+J'en épelle la lettre encore
+Et n'en saurai jamais l'esprit.
+
+
+[Illustration]
+
+
+ SUR LA MORT
+
+ I
+
+On ne songe à la Mort que dans son voisinage:
+Au sépulcre éloquent d'un être qui m'est cher,
+J'ai pour m'en pénétrer fait un pèlerinage,
+Et je pèse aujourd'hui ma tristesse d'hier.
+
+Je veux, à mon retour de cette sombre place
+Où semblait m'envahir la funèbre torpeur,
+Je veux me recueillir, et contempler en face
+La Mort, la grande Mort, sans défi mais sans peur.
+
+Assiste ma pensée, austère Poésie
+Qui sacres de beauté ce qu'on a bien senti;
+Ta sévère caresse aux pleurs vrais s'associe,
+Et tu sais que mon coeur ne t'a jamais menti.
+
+Si ton charme n'est point un misérable leurre,
+Ton art un jeu servile, un vain culte sans foi,
+Ne m'abandonne pas précisément à l'heure
+Où pour ne pas sombrer j'ai tant besoin de toi.
+
+Devant l'atroce énigme où la raison succombe,
+Si la mienne fléchit tu la relèveras;
+Fais-moi donc explorer l'infini d'outre-tombe
+Sur ta grande poitrine entre tes puissants bras;
+
+Fais taire l'envieux qui t'appelle frivole,
+Toi qui dans l'inconnu fais crier des échos,
+Et prêtes par l'accent, plus sûr que la parole,
+Un sens révélateur au seul frisson des mots.
+
+Ne crains pas qu'au tombeau la morte s'en offense,
+O Poésie, ô toi, mon naturel secours,
+Ma seconde berceuse au sortir de l'enfance,
+Qui seras la dernière au dernier de mes jours.
+
+ II
+
+Hélas! j'ai trop songé sous les blêmes ténèbres
+Où les astres ne sont que des bûchers lointains,
+Pour croire qu'échappé de ses voiles funèbres
+L'homme s'envole et monte à de plus beaux matins;
+
+J'ai trop vu sans raison pâtir les créatures,
+Pour croire qu'il existe au delà d'ici-bas
+Quelque plaisir sans pleurs, quelque amour sans tortures,
+Quelque être ayant pris forme et qui ne souffre pas.
+
+Toute forme est sur terre un vase de souffrances,
+Qui, s'usant à s'emplir, se brise au moindre heurt;
+Apparence mobile entre mille apparences
+Toute vie est sur terre un flot qui roule et meurt.
+
+N'es-tu plus qu'une chose au vague aspect de femme,
+N'es-tu plus rien? Je cherche à croire sans effroi
+Que, ta vie et ta chair ayant rompu leur trame,
+Aujourd'hui, morte aimée, il n'est plus rien de toi.
+
+Je ne puis, je subis des preuves que j'ignore.
+S'il ne restait plus rien pour m'entendre en ce lieu,
+Même après mainte année y reviendrais-je encore
+Répéter au néant un inutile adieu.
+
+Serais-je épouvanté de te laisser sous terre?
+Et navré de partir, sans pouvoir t'assister
+Dans la nuit formidable où tu gis solitaire,
+Penserais-je à fleurir l'ombre où tu dois rester?
+
+ III
+
+Pourtant je ne sais rien, rien, pas même ton âge:
+Mes jours font suite au jour de ton dernier soupir,
+Les tiens n'ont-ils pas fait quelque immense passage
+Du temps qui court au temps qui n'a plus à courir?
+
+Ont-ils joint leur durée à l'ancienne durée?
+Pour toi s'enchaînent-ils aux ans chez nous vécus?
+Ou dois-tu quelque part, immuable et sacrée,
+Dans l'absolu survivre à ta chair qui n'est plus?
+
+Certes, dans ma pensée, aux autres invisible,
+Ton image demeure impossible à ternir,
+Où t'évoque mon coeur tu luis incorruptible,
+Mais serais-tu sans moi, hors de mon souvenir?
+
+Servant de sanctuaire à l'ombre de ta vie,
+Je la préserve encor de périr en entier.
+Mais que suis-je? Et demain quand je t'aurai suivie,
+Quel ami me promet de ne pas t'oublier?
+
+Depuis longtemps ta forme est en proie à la terre,
+Et jusque dans les coeurs elle meurt par lambeaux,
+J'en voudrais découvrir le vrai dépositaire,
+Plus sûr que tous les coeurs et que tous les tombeaux.
+
+ IV
+
+Les mains, dans l'agonie, écartent quelque chose.
+Est-ce aux maux d'ici-bas l'impatient adieu
+Du mourant qui pressent sa lente apothéose?
+Ou l'horreur d'un calice imposé par un dieu?
+
+Est-ce l'élan qu'imprime au corps l'âme envolée?
+Ou contre le néant un héroïque effort?
+Ou le jeu machinal de l'aiguille affolée,
+Quand le balancier tombe, oublié du ressort?
+
+Naguère ce problème où mon doute s'enfonce,
+Ne semblait pas m'atteindre assez pour m'offenser;
+J'interrogeais de loin, sans craindre la réponse,
+Maintenant je tiens plus à savoir qu'à penser.
+
+Ah! doctrines sans nombre où l'été de mon âge
+Au vent froid du discours s'est flétri sans mûrir,
+De mes veilles sans fruit réparez le dommage,
+Prouvez-moi que la morte ailleurs doit refleurir,
+
+Ou bien qu'anéantie, à l'abri de l'épreuve,
+Elle n'a plus jamais de calvaire à gravir,
+Ou que, la même encor sous une forme neuve,
+Vers la plus haute étoile elle se sent ravir!
+
+Faites-moi croire enfin dans le néant ou l'être,
+Pour elle et tous les morts que d'autres ont aimés.
+Ayez pitié de moi, car j'ai faim de connaître,
+Mais vous n'enseignez rien, verbes inanimés!
+
+Ni vous, dogmes cruels, insensés que vous êtes,
+Qui du Juif magnanime avez couvert la voix;
+Ni toi, qui n'es qu'un bruit pour les cerveaux honnêtes,
+Vaine philosophie où tout sombre à la fois;
+
+Toi non plus, qui sur Dieu résignée à te taire
+Changes la vision pour le tâtonnement,
+Science, qui partout te heurtant au mystère
+Et n'osant l'affronter, l'ajournes seulement.
+
+Des mots! des mots! Pour l'un la vie est un prodige,
+Pour l'autre un phénomène. Eh! que m'importe à moi!
+Nécessaire ou créé je réclame, vous dis-je,
+Et vous les ignorez, ma cause et mon pourquoi.
+
+ V
+
+Puisque je n'ai pas pu, disciple de tant d'autres,
+Apprendre ton vrai sort, ô morte que j'aimais,
+Arrière les savants, les docteurs, les apôtres.
+Je n'interroge plus, je subis désormais.
+
+Quand la nature en nous mit ce qu'on nomme l'âme,
+Elle a contre elle-même armé son propre enfant;
+L'esprit qu'elle a fait juste au nom du droit la blâme,
+Le coeur qu'elle a fait haut la méprise en rêvant.
+
+Avec elle longtemps, de toute ma pensée
+Et de tout mon amour, j'ai lutté corps à corps,
+Mais sur son oeuvre inique, et pour l'homme insensée,
+Mon front et ma poitrine ont brisé leurs efforts.
+
+Sa loi qui par le meurtre a fait le choix des races,
+Abominable excuse au carnage que font
+Des peuples malheureux les nations voraces,
+De tout aveugle espoir m'a vidé l'âme à fond,
+
+Je succombe épuisé, comme en pleine bataille,
+Un soldat, par la veille et la marche affaibli,
+Sans vaincre, ni mourir d'une héroïque entaille,
+Laisse en lui les clairons s'éteindre dans l'oubli;
+
+Pourtant sa cause est belle, et si doux est d'y croire
+Qu'il cherche en sommeillant la vigueur qui l'a fui,
+Mais trop las pour frapper il lègue la victoire
+Aux fermes compagnons qu'il sent passer sur lui.
+
+Ah! qui que vous soyez, vous qui m'avez fait naître,
+Qu'on vous nomme hasard, force, matière ou dieux,
+Accomplissez en moi, qui n'en suis pas le maître,
+Les destins sans refuge, aussi vains qu'odieux.
+
+Faites, faites de moi tout ce que bon vous semble,
+Ouvriers inconnus de l'infini malheur,
+Je viens de vous maudire, et voyez si je tremble,
+Prenez ou me laissez mon souffle et ma chaleur!
+
+Et si je dois fournir aux avides racines
+De quoi changer mon être en mille êtres divers,
+Dans l'éternel retour des fins aux origines
+Je m'abandonne en proie aux lois de l'univers.
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ DÉFAILLANCE ET SCRUPULE
+
+ I
+
+Mon besoin de songe et de fable,
+La soif malheureuse que j'ai
+De quelque autre vie ineffable,
+Me laisse tout découragé.
+
+Quand d'un beau vouloir je m'avise,
+Je me répète en vain: «Je veux.
+--A quoi bon?» répond la devise
+Qui rend stériles tous les voeux.
+
+A quoi bon nos miettes d'aumône?
+Si la plèbe veut s'assouvir;
+Ou nos rêves d'État sans trône?
+S'il plaît au peuple de servir.
+
+A quoi bon rapprendre la guerre?
+S'il faut toujours qu'elle ait pour but
+Le gain menteur, cher au vulgaire,
+D'une auréole et d'un tribut.
+
+A quoi bon la lente science?
+Si l'homme ne peut entrevoir,
+Après tant d'âpre patience,
+Que les bornes de son savoir.
+
+A quoi bon l'amour? si l'on aime
+Pour propager un coeur souffrant,
+Le coeur humain, toujours le même
+Sous le costume différent.
+
+A quoi bon, si la terre est ronde,
+Notre infinie avidité?
+On est si vite au bout d'un monde,
+Quand il n'est pas illimité!
+
+Or ma soif est celle de l'homme,
+Je n'ai pas de désir moyen,
+Il me faut l'élite et la somme,
+Il me faut le souverain bien!
+
+ II
+
+Ainsi mon orgueil dissimule
+Les défaillances de ma foi,
+Mais je sens bientôt un scrupule
+Qui s'élève et murmure en moi:
+
+Mon fier désespoir n'est peut-être
+Qu'une excuse à ne point agir,
+Et comme au fond je me sens traître,
+Un prétexte à n'en point rougir,
+
+Un dédain paresseux qui ruse
+Avec la rigueur du devoir,
+Et de l'idéal même abuse
+Pour me dispenser de vouloir.
+
+Parce que la terre est bornée,
+N'y faut-il voir qu'une prison,
+Et faillir à la destinée
+Qu'embrasse et clôt son horizon?
+
+Parce que l'amour perpétue
+La vie et ses âpres combats,
+Vaudra-t-il mieux qu'Adam se tue
+Et qu'Athènes n'existe pas?
+
+Parce que la science est brève
+Et le mystère illimité,
+Faut-il lui préférer le rêve
+Ou la complète cécité?
+
+Parce que la guerre nous lasse,
+Faut-il par mépris des plus forts,
+Tendant la gorge au coup de grâce,
+Leur fumer nos champs de nos corps?
+
+Parce que la force nombreuse
+Appelle droit son bon plaisir,
+Songe creux le savoir qui creuse,
+Et l'art qui plane: vain loisir,
+
+Faut-il laisser cette sauvage
+Brûler les oeuvres des neuf Soeurs
+Pour venger l'antique esclavage
+Nourricier des premiers penseurs!
+
+Ah! faut-il que de la justice,
+Et de l'amour, désespérant,
+Le coeur déçu se rapetisse
+Dans un exil indifférent?
+
+Non, toute la phalange auguste
+Des créateurs, doit pour ses dieux,
+Qui sont le vrai, le beau, le juste,
+Combattre en dessillant les yeux,
+
+Et du temple où chaque âge apporte
+Le fruit sacré de ses efforts,
+Ouvrir à deux battants la porte,
+En défendre à mort les trésors!
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ SURSUM CORDA
+
+Si tous les astres, ô Nature,
+Trompant la main qui les conduit,
+S'entre-choquaient par aventure
+Pour se dissoudre dans la nuit;
+
+Ou comme une flotte qui sombre,
+Si ces foyers, grands et petits,
+Lentement dévorés par l'ombre,
+Y disparaissaient engloutis,
+
+Tu pourrais repeupler l'abîme,
+Et rallumer un firmament
+Plus somptueux et plus sublime,
+Avec la terre seulement!
+
+Car il te suffirait, pour rendre
+À l'infini tous ses flambeaux,
+D'y secouer l'humaine cendre
+Qui sommeille au fond des tombeaux,
+
+La cendre des coeurs innombrables,
+Enfouis, mais brûlants toujours,
+Où demeurent inaltérables
+Dans la mort d'immortels amours.
+
+Sous la terre, dont les entrailles
+Absorbent les coeurs trépassés,
+En six mille ans de funérailles
+Quels trésors de flamme amassés!
+
+Combien dans l'ombre sépulcrale
+Dorment d'invisibles rayons!
+Quelle semence sidérale
+Dans la poudre des passions!
+
+Ah! que sous la voûte infinie
+Périssent les anciens soleils,
+Avec les éclairs du génie
+Tu feras des midis pareils;
+
+Tu feras des nuits populeuses,
+Des nuits pleines de diamants,
+En leur donnant pour nébuleuses
+Tous les rêves des coeurs aimants;
+
+Les étoiles plus solitaires,
+Éparses dans le sombre azur,
+Tu les feras des coeurs austères
+Où veille un feu profond et sûr;
+
+Et tu feras la blanche voie
+Qui nous semble un ruisseau lacté,
+De la pure et sereine joie
+Des coeurs morts avant leur été;
+
+Tu feras jaillir tout entière
+L'antique étoile de Vénus
+D'un atome de la poussière
+Des coeurs qu'elle embrasa le plus;
+
+Et les fermes coeurs, pour l'attaque
+Et la résistance doués,
+Reformeront le zodiaque
+Où les Titans furent cloués!
+
+Pour moi-même enfin, grain de sable
+Dans la multitude des morts,
+Si ce que j'ai d'impérissable
+Doit scintiller au ciel d'alors,
+
+Qu'un astre généreux renaisse
+De mes cendres à leur réveil!
+Rallume au feu de ma jeunesse
+Le plus clair, le plus chaud soleil!
+
+Rendant sa flamme primitive
+À Sirius, des nuits vainqueur,
+Fais-en la pourpre encor plus vive
+Avec tout le sang de mon coeur!
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ À L'OCÉAN
+
+ SONNET.
+
+Océan, que vaux-tu dans l'infini du Monde?
+Toi, si large à nos yeux enchaînés sur tes bords,
+Mais étroit pour notre âme aux rebelles essors,
+Qui du haut des soleils te mesure et te sonde;
+
+Presque éternel pour nous plus instables que l'onde,
+Mais pourtant, comme nous, oeuvre et jouet des sorts,
+Car tu nous vois mourir, mais des astres sont morts,
+Et nulle éternité dans les jours ne se fonde.
+
+Comme une vaste armée où l'héroïsme bout
+Marche à l'assaut d'un mur, tu viens heurter la roche,
+Mais la roche est solide et reparaît debout.
+
+Va, tu n'es cru géant que du nain qui t'approche:
+Ah! je t'admirais trop, le ciel me le reproche,
+Il me dit: «Rien n'est grand ni puissant que le Tout!»
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ À RONSARD
+
+Ô maître des charmeurs de l'oreille, ô Ronsard,
+J'admire tes vieux vers, et comment ton génie
+Aux lois d'un juste sens et d'une ample harmonie
+Sait dans le jeu des mots asservir le hasard.
+
+Mais, plus que ton beau verbe et plus que ton grand art,
+J'aime ta passion d'antique poésie,
+Et cette téméraire et sainte fantaisie
+D'être un nouvel Orphée aux hommes nés trop tard.
+
+Ah! depuis que les cieux, les champs, les bois, et l'onde,
+N'avaient plus d'âme, un deuil assombrissait le monde,
+Car le monde sans lyre est comme inhabité!
+
+Tu viens, tu ressaisis la lyre, tu l'accordes,
+Et, fier, tu rajeunis la gloire des sept cordes,
+Et tu refais aux dieux une immortalité.
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ À THÉOPHILE GAUTIER
+
+Maître, qui du grand art levant le pur flambeau,
+Pour consoler la chair besoigneuse et fragile,
+Rendis sa gloire antique à cette exquise argile,
+Ton corps va donc subir l'outrage du tombeau!
+
+Ton âme a donc rejoint le somnolent troupeau
+Des ombres sans désirs, où l'attendait Virgile,
+Toi qui né pour le jour d'où le trépas t'exile,
+Faisais des Voluptés les prêtresses du Beau!
+
+Ah! les dieux (si les dieux y peuvent quelque chose)
+Devaient ravir ce corps dans une apothéose,
+D'incorruptible chair l'embaumer pour toujours,
+
+Et l'âme! l'envoyer dans la Nature entière,
+Savourer librement, éparse en la matière,
+L'ivresse des couleurs et la paix des contours!
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+ AUX POËTES FUTURS
+
+Poëtes à venir, qui saurez tant de choses,
+Et les direz sans doute en un verbe plus beau,
+Portant plus loin que nous un plus large flambeau
+Sur les suprêmes fins et les premières causes;
+
+Quand vos vers sacreront des pensers grandioses,
+Depuis longtemps déjà nous serons au tombeau;
+Rien ne vivra de nous qu'un terne et froid lambeau
+De notre oeuvre enfouie avec nos lèvres closes.
+
+Songez que nous chantions les fleurs et les amours
+Dans un âge plein d'ombre, au mortel bruit des armes,
+Pour des coeurs anxieux que ce bruit rendait sourds;
+
+Lors plaignez nos chansons, où tremblaient tant d'alarmes,
+Vous qui, mieux écoutés, ferez en d'heureux jours
+Sur de plus hauts objets des poëmes sans larmes.
+
+
+[Illustration]
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+TABLE
+
+AUX AMIS INCONNUS.
+PRIÈRE.
+CONSEIL.
+AU BORD DE L'EAU.
+EN VOYAGE.
+SONNET À LA PETITE SUZANNE D.
+ENFANTILLAGE.
+AUX TUILERIES.
+L'AMOUR MATERNEL, À Maurice Chevrier.
+L'ÉPOUSÉE.
+DISTRACTION.
+INVITATION À LA VALSE.
+CE QUI DURE.
+UN RENDEZ-VOUS.
+L'OBSTACLE.
+LA COUPE.
+PARFUMS ANCIENS, À François Coppée.
+L'ÉTOILE AU COEUR.
+DOUCEUR D'AVRIL, À Albert Mérat.
+PÈLERINAGE.
+JUIN.
+LA BEAUTÉ.
+LA VOLUPTÉ, SONNET.
+LES DEUX CHUTES, SONNET.
+L'INDIFFÉRENTE, SONNET.
+L'ART TRAHI.
+SOUHAIT.
+TROP TARD.
+LES AMOURS TERRESTRES.
+L'ÉTRANGER, SONNET.
+LA VERTU.
+LE TEMPS PERDU, SONNET.
+LES FILS, SONNET.
+LE CONSCRIT,
+ABDICATION.
+LE RIRE.
+LE VASE ET L'OISEAU.
+L'ALPHABET.
+SUR LA MORT.
+DÉFAILLANCE ET SCRUPULE.
+SURSUM CORDA.
+À L'OCÉAN, SONNET.
+À RONSARD.
+À THÉOPHILE GAUTIER.
+AUX POËTES FUTURS.
+
+
+[Illustration]
+
+
+_Imprimé_
+PAR J. CLAYE
+POUR
+A. LEMERRE, LIBRAIRE
+_À PARIS._
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les vaines tendresses, by Sully Prudhomme
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VAINES TENDRESSES ***
+
+***** This file should be named 17916-8.txt or 17916-8.zip *****
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+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+The Project Gutenberg EBook of Les vaines tendresses, by Sully Prudhomme
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Author: Sully Prudhomme
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+Release Date: March 4, 2006 [EBook #17916]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VAINES TENDRESSES ***
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+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+<h3>SULLY PRUDHOMME</h3>
+<br><br><br>
+<h1>LES VAINES<br>
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+TENDRESSES</h1>
+<br><br><br>
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+<p class="mid">PARIS<br>
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+ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR<br>
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+31, Passage Choiseul, 31<br>
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+M DCCC LXXV</p>
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+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>AUX AMIS INCONNUS</h3>
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+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ces vers, je les dédie aux amis inconnus,</p>
+<p>A vous, les étrangers en qui je sens des proches,</p>
+<p>Rivaux de ceux que j'aime et qui m'aiment le plus,</p>
+<p>Frères envers qui seuls mon coeur est sans reproches</p>
+<p>Et dont les coeurs au mien sont librement venus.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme on voit les ramiers sevrés de leurs volières</p>
+<p>Rapporter sans faillir, par les cieux infinis,</p>
+<p>Un cher message aux mains qui leur sont familières,</p>
+<p>Nos poëmes parfois nous reviennent bénis,</p>
+<p>Chauds d'un accueil lointain d'âmes hospitalières.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et quel triomphe alors! quelle félicité</p>
+<p>Orgueilleuse, mais tendre et pure nous inonde,</p>
+<p>Quand répond à nos voix leur écho suscité</p>
+<p>Par delà le vulgaire en l'invisible monde</p>
+<p>Où les fiers et les doux se sont fait leur cité!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et nous la méritons, cette ivresse suprême,</p>
+<p>Car si l'humanité tolère encor nos chants,</p>
+<p>C'est que notre élégie est son propre poëme,</p>
+<p>Et que seuls nous savons, sur des rhythmes touchants,</p>
+<p>En lui parlant de nous lui parler d'elle-même.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Parfois un vers, complice intime, vient rouvrir</p>
+<p>Quelque plaie où le feu désire qu'on l'attise;</p>
+<p>Parfois un mot, le nom de ce qui fait souffrir,</p>
+<p>Tombe comme une larme à la place précise</p>
+<p>Où le coeur méconnu l'attendait pour guérir;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Peut-être un de mes vers est-il venu vous rendre</p>
+<p>Dans un éclair brûlant vos chagrins tout entiers,</p>
+<p>Ou, par le seul vrai mot qui se faisait attendre,</p>
+<p>Vous ai-je dit le nom de ce que vous sentiez,</p>
+<p>Sans vous nommer les yeux où j'avais dû l'apprendre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous qui n'aurez cherché dans mon propre tourment</p>
+<p>Que la sainte beauté de la douleur humaine,</p>
+<p>Qui, pour la profondeur de mes soupirs m'aimant,</p>
+<p>Sans avoir à descendre où j'ai conçu ma peine,</p>
+<p>Les aurez entendus dans le ciel seulement;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous qui m'aurez donné le pardon sans le blâme,</p>
+<p>N'ayant connu mes torts que par mon repentir,</p>
+<p>Mes terrestres amours que par leur pure flamme,</p>
+<p>Pour qui je me fais juste et noble sans mentir,</p>
+<p>Dans un rêve où la vie est plus conforme à l'âme!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chers passants, ne prenez de moi-même qu'un peu,</p>
+<p>Le peu qui vous a plu parce qu'il vous ressemble;</p>
+<p>Mais de nous rencontrer ne formons point le voeu:</p>
+<p>Le vrai de l'amitié, c'est de sentir ensemble,</p>
+<p>Le reste en est fragile, épargnons-nous l'adieu.</p>
+ </div> </div>
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+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
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+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
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+<h3>PRIÈRE</h3>
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+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ah! si vous saviez comme on pleure</p>
+<p>De vivre seul et sans foyers,</p>
+<p>Quelquefois devant ma demeure</p>
+<p class="i4">Vous passeriez.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si vous saviez ce que fait naître</p>
+<p>Dans l'âme triste un pur regard,</p>
+<p>Vous regarderiez ma fenêtre</p>
+<p class="i4">Comme au hasard.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si vous saviez quel baume apporte</p>
+<p>Au coeur la présence d'un coeur,</p>
+<p>Vous vous assoiriez sous ma porte</p>
+<p class="i4">Comme une soeur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si vous saviez que je vous aime,</p>
+<p>Surtout si vous saviez comment,</p>
+<p>Vous entreriez peut-être même</p>
+<p class="i4">Tout simplement.</p>
+ </div> </div>
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+<br><br>
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+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
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+<h3>CONSEIL</h3>
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+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Jeune fille, crois-moi, s'il en est temps encore,</p>
+<p>Choisis un fiancé joyeux, à l'oeil vivant,</p>
+<p class="i4">Au pas ferme, à la voix sonore,</p>
+<p class="i8">Qui n'aille pas rêvant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sois généreuse, épargne aux coeurs de se méprendre.</p>
+<p>Au tien même, imprudente, épargne des regrets,</p>
+<p class="i4">N'en captive pas un trop tendre,</p>
+<p class="i8">Tu t'en repentirais.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La nature t'a faite indocile et rieuse,</p>
+<p>Crains une âme où la tienne apprendrait le souci,</p>
+<p class="i4">La tendresse est trop sérieuse,</p>
+<p class="i8">Trop exigeante aussi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un compagnon rêveur attristerait ta vie,</p>
+<p>Tu sentirais toujours son ombre à ton côté</p>
+<p class="i4">Maudire la rumeur d'envie</p>
+<p class="i8">Où marche ta beauté.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si, mauvais oiseleur, de ses caresses frêles</p>
+<p>Il abaissait sur toi le délicat réseau,</p>
+<p class="i4">Comme d'un seul petit coup d'ailes</p>
+<p class="i8">S'affranchirait l'oiseau!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et tu ne peux savoir tout le bonheur que broie</p>
+<p>D'un caprice enfantin le vol brusque et distrait</p>
+<p class="i4">Quand il arrache au coeur la proie</p>
+<p class="i8">Que la lèvre effleurait;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quand l'extase, pareille à ces bulles ténues</p>
+<p>Qu'un souffle patient et peureux allégea,</p>
+<p class="i4">S'évanouit si près des nues</p>
+<p class="i8">Qui s'y miraient déjà.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sois généreuse, épargne à des songeurs crédules</p>
+<p>Ta grâce, et de tes yeux les appels décevants:</p>
+<p class="i4">Ils chercheraient des crépuscules</p>
+<p class="i8">Dans ces soleils levants;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il leur faut une amie à s'attendrir facile,</p>
+<p>Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau,</p>
+<p class="i4">Dont le coeur leur soit un asile</p>
+<p class="i8">Et les bras un berceau,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères,</p>
+<p>Inépuisable en soins calmants ou réchauffants,</p>
+<p class="i4">Soins muets comme en ont les mères,</p>
+<p class="i8">Car ce sont des enfants.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il leur faut pour témoin, dans les heures d'étude,</p>
+<p>Une âme qu'autour d'eux ils sentent se poser,</p>
+<p class="i4">Il leur faut une solitude</p>
+<p class="i8">Où voltige un baiser.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Jeune fille, crois-m'en, cherche qui te ressemble,</p>
+<p>Ils sont graves ceux-là, ne choisis aucun d'eux,</p>
+<p class="i4">Vous seriez malheureux ensemble</p>
+<p class="i8">Bien qu'innocents tous deux.</p>
+ </div> </div>
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+<h3>AU BORD DE L'EAU</h3>
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+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe,</p>
+<p class="i8">Le voir passer;</p>
+<p>Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace,</p>
+<p class="i8">Le voir glisser;</p>
+<p>À l'horizon, s'il fume un toit de chaume,</p>
+<p class="i8">Le voir fumer;</p>
+<p>Aux alentours si quelque fleur embaume,</p>
+<p class="i8">S'en embaumer;</p>
+<p>Si quelque fruit, où les abeilles goûtent,</p>
+<p class="i8">Tente, y goûter;</p>
+<p>Si quelque oiseau, dans les bois qui l'écoutent,</p>
+<p class="i8">Chante, écouter...</p>
+<p>Entendre au pied du saule où l'eau murmure</p>
+<p class="i8">L'eau murmurer;</p>
+<p>Ne pas sentir, tant que ce rêve dure,</p>
+<p class="i8">Le temps durer;</p>
+<p>Mais n'apportant de passion profonde</p>
+<p class="i8">Qu'à s'adorer,</p>
+<p>Sans nul souci des querelles du monde,</p>
+<p class="i8">Les ignorer;</p>
+<p>Et seuls, heureux devant tout ce qui lasse,</p>
+<p class="i8">Sans se lasser,</p>
+<p>Sentir l'amour, devant tout ce qui passe,</p>
+<p class="i8">Ne point passer!</p>
+ </div> </div>
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+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p>
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+<h3>EN VOYAGE</h3>
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+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je partais pour un long voyage.</p>
+<p>En wagon, tapi dans mon coin,</p>
+<p>J'écoutais fuir l'aigu sillage</p>
+<p>Du sifflet dans la nuit au loin;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je goûtais la vague indolence,</p>
+<p>L'état obscur et somnolent,</p>
+<p>Où fait tomber sans qu'on y pense</p>
+<p>Le train qui bourdonne en roulant;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et je ne m'apercevais guère,</p>
+<p>Indifférent de bonne foi,</p>
+<p>Qu'une jeune fille et sa mère</p>
+<p>Faisaient route à côté de moi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elles se parlaient à voix basse:</p>
+<p>C'était comme un bruit de frisson,</p>
+<p>Le bruit qu'on entend quand on passe</p>
+<p>Près d'un nid le long d'un buisson;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et bientôt elles se blottirent,</p>
+<p>Leurs fronts l'un vers l'autre penchés,</p>
+<p>Comme deux gouttes d'eau s'attirent</p>
+<p>Dès que les bords se sont touchés;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Puis, joue à joue, avec tendresse</p>
+<p>Elles se firent toutes deux</p>
+<p>Un oreiller de leur caresse,</p>
+<p>Sous la lampe aux rayons laiteux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'enfant sur le bras de ma stalle</p>
+<p>Avait laissé poser sa main,</p>
+<p>Qui reflétait comme une opale</p>
+<p>La moiteur d'un jour incertain;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Une main de seize ans à peine:</p>
+<p>La manchette l'ombrait un peu;</p>
+<p>L'azur d'une petite veine</p>
+<p>La nuançait comme un fil bleu;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle pendait molle et dormante,</p>
+<p>Et je ne sais si mon regard</p>
+<p>Pressentit qu'elle était charmante</p>
+<p>Ou la rencontra par hasard,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais je m'étais tourné vers elle,</p>
+<p>Sollicité sans le savoir:</p>
+<p>On dirait que la grâce appelle</p>
+<p>Avant même qu'on l'ait pu voir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Heureux, me dis-je, le touriste</p>
+<p>Que cette main-là guiderait!»</p>
+<p>Et ce songe me rendait triste:</p>
+<p>Un voeu n'éclôt que d'un regret.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cependant glissaient les campagnes</p>
+<p>Sous les fougueux rouleaux de fer,</p>
+<p>Et le profil noir des montagnes</p>
+<p>Ondulait ainsi qu'une mer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Force étrange de la rencontre!</p>
+<p>Le coeur le moins prime-sautier</p>
+<p>D'un lambeau d'azur qui se montre</p>
+<p>Improvise un ciel tout entier:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Une enfant dort, une étrangère,</p>
+<p>Dont la main paraît à demi,</p>
+<p>Et ce peu d'elle me suggère</p>
+<p>Un voeu de bonheur infini!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je la rêve, inconnue encore,</p>
+<p>Sur ce peu de réalité,</p>
+<p>Belle de tout ce que j'ignore</p>
+<p>Et du possible illimité...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je rêve qu'une main si blanche,</p>
+<p>D'un si confiant abandon,</p>
+<p>Ne peut être que sûre et franche</p>
+<p>Et se donnerait tout de bon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Bienheureux l'homme qu'au passage</p>
+<p>Cette main fine enchaînerait!</p>
+<p>Calme à jamais, à jamais sage...</p>
+<p>&mdash;Vitry! cinq minutes d'arrêt!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A ces mots criés sur la voie</p>
+<p>Le couple d'anges s'éveilla,</p>
+<p>Battit des ailes avec joie,</p>
+<p>Et disparut. Je restai là:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cette enfant qu'un autre eût suivie,</p>
+<p>Je me la laissais enlever.</p>
+<p>Un voyage! telle est la vie</p>
+<p>Pour ceux qui n'osent que rêver.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>SONNET</h3>
+
+<h3>A LA PETITE SUZANNE D...</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>En ces temps où le coeur éclôt pour s'avilir,</p>
+<p>Où des races le sang fatigué dégénère,</p>
+<p>Tu nous épargneras, Suzanne, enfant prospère,</p>
+<p>De voir en toi la fleur du genre humain pâlir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Deux artistes puissants sont jaloux d'embellir</p>
+<p>En toi l'âme immortelle et l'argile éphémère:</p>
+<p>Le dieu de la nature et celui de ta mère;</p>
+<p>L'un travaille à t'orner, et l'autre à t'ennoblir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'enfant de Bethléem façonne à sa caresse</p>
+<p>Ta grâce, où cependant des enfants de la Grèce</p>
+<p>Sourit encore aux yeux le modèle invaincu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et par cette alliance ingénument profonde,</p>
+<p>Dans une même femme auront un jour vécu</p>
+<p>L'un et l'autre Idéal qui divisent le monde.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h3>ENFANTILLAGE</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Madame, vous étiez petite,</p>
+<p class="i4">J'avais douze ans;</p>
+<p>Vous oubliez vos courtisans</p>
+<p class="i6"> Bien vite!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je ne voyais que vous au jeu</p>
+<p class="i4">Parmi les autres;</p>
+<p>Mes doigts frôlaient parfois les vôtres</p>
+<p class="i6"> Un peu...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme à la première visite</p>
+<p class="i4">Faite au rosier,</p>
+<p>Le papillon sans appuyer</p>
+<p class="i6"> Palpite,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et de feuille en feuille, hésitant,</p>
+<p class="i4">S'approche, et n'ose</p>
+<p>Monter droit au miel que la rose</p>
+<p class="i6"> Lui tend,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tremblant de ses premières fièvres</p>
+<p class="i4">Mon coeur n'osait</p>
+<p>Voler droit des doigts qu'il baisait</p>
+<p class="i6"> Aux lèvres.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je sentais en moi tour à tour</p>
+<p class="i4">Plaisir et peine,</p>
+<p>Un mélange d'aise et de gêne:</p>
+<p class="i6"> L'amour.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'amour à douze ans! Oui, madame,</p>
+<p class="i4">Et vous aussi,</p>
+<p>N'aviez-vous pas quelque souci</p>
+<p class="i6"> De femme?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous faisiez beaucoup d'embarras,</p>
+<p class="i4">Très-occupée</p>
+<p>De votre robe, une poupée</p>
+<p class="i6"> Au bras.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si j'adorais, trop tôt poëte,</p>
+<p class="i4">Vos petits pieds,</p>
+<p>Trop tôt belle, vous me courbiez</p>
+<p class="i6"> La tête.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Nous menâmes si bien, un soir,</p>
+<p class="i4">Le badinage,</p>
+<p>Que nous nous mîmes en ménage,</p>
+<p class="i6"> Pour voir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous parliez des bijoux de noces,</p>
+<p class="i4">Moi du serment,</p>
+<p>Car nous étions différemment</p>
+<p class="i6"> Précoces.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>On fit la dînette, on dansa;</p>
+<p class="i4">Vous prétendîtes</p>
+<p>Qu'il n'est noces proprement dites</p>
+<p class="i6"> Sans ça.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous goûtiez la plaisanterie</p>
+<p class="i4">Tant que bientôt</p>
+<p>J'osai vous appeler tout haut:</p>
+<p class="i6"> Chérie,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et je vous ai (car je rêvais)</p>
+<p class="i4">Baisé la joue;</p>
+<p>Depuis ce soir-là je ne joue</p>
+<p class="i6"> Jamais.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>AUX TUILERIES</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Tu les feras pleurer, enfant belle et chérie,</p>
+<p class="i4">Tous ces bambins, hommes futurs,</p>
+<p>Qui plus tard suspendront leur jeune rêverie</p>
+<p class="i4">Aux cils câlins de tes yeux purs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ils aiment de ta voix la roulade sonore,</p>
+<p class="i4">Mais plus tard ils sentiront mieux</p>
+<p>Ce qu'ils peuvent à peine y discerner encore,</p>
+<p class="i4">Le timbre au charme impérieux;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ils touchent, sans jamais en sentir de brûlure,</p>
+<p class="i4">Tes boucles pleines de rayons,</p>
+<p>Dont l'or fait ressembler ta fauve chevelure</p>
+<p class="i4">À celle des petits lions.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ils ne devinent pas, aux jeux où tu te mêles,</p>
+<p class="i4">Qu'en leur jetant au cou tes bras,</p>
+<p>Rieuse, indifférente, et douce, tu décèles</p>
+<p class="i4">Tout le mal que tu leur feras.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu t'exerces déjà, quand tu crois que tu joues</p>
+<p class="i4">En leur abandonnant ton front;</p>
+<p>Tes lèvres ont déjà, plus faites que tes joues,</p>
+<p class="i4">La grâce dont ils souffriront.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+<br><br>
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+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>L'AMOUR MATERNEL</h3>
+
+<p>A MAURICE CHÉVRIER</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fait d'héroïsme et de clémence,</p>
+<p>Présent toujours au moindre appel,</p>
+<p>Qui de nous peut dire où commence,</p>
+<p>Où finit l'amour maternel!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il n'attend pas qu'on le mérite,</p>
+<p>Il plane en deuil sur les ingrats;</p>
+<p>Lorsque le père déshérite</p>
+<p>La mère laisse ouverts ses bras;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Son crédule dévoûment reste</p>
+<p>Quand les plus vrais nous ont menti,</p>
+<p>Si téméraire et si modeste</p>
+<p>Qu'il s'ignore et n'est pas senti.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pour nous suivre il monte ou s'abîme,</p>
+<p>À nos revers toujours égal,</p>
+<p>Ou si profond ou si sublime</p>
+<p>Que sans maître il est sans rival:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Est-il de retraite plus douce</p>
+<p>Qu'un sein de mère, et quel abri</p>
+<p>Recueille avec moins de secousse</p>
+<p>Un coeur fragile endolori?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quel est l'ami qui sans colère</p>
+<p>Se voit pour d'autres négligé?</p>
+<p>Qu'on méconnaît sans lui déplaire,</p>
+<p>Si bon qu'il n'en soit qu'affligé?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quel ami dans un précipice</p>
+<p>Nous joint sans espoir de retour,</p>
+<p>Et ne sent quelque sacrifice</p>
+<p>Où la mère ne sent qu'amour?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lequel n'espère un avantage</p>
+<p>Des échanges de l'amitié?</p>
+<p>Que de fois la mère partage</p>
+<p>Et ne garde pas sa moitié!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ô mère, unique Danaïde</p>
+<p>Dont le zèle soit sans déclin,</p>
+<p>Et qui, sans maudire le vide,</p>
+<p>Y penche un grand coeur toujours plein!</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>L'ÉPOUSÉE</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Elle est fragile à caresser,</p>
+<p>L'Épousée au front diaphane,</p>
+<p>Lis pur qu'un rien ternit et fane,</p>
+<p>Lis tendre qu'un rien peut froisser,</p>
+<p>Que nul homme ne peut presser,</p>
+<p>Sans remords, sur son coeur profane.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La main digne de l'approcher</p>
+<p>N'est pas la main rude qui brise</p>
+<p>L'innocence qu'elle a surprise</p>
+<p>Et se fait jeu d'effaroucher,</p>
+<p>Mais la main qui semble toucher</p>
+<p>Au blanc voile comme une brise;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La lèvre qui la doit baiser</p>
+<p>N'est pas la lèvre véhémente,</p>
+<p>Effroi d'une novice amante</p>
+<p>Qui veut le respect pour oser,</p>
+<p>Mais celle qui se vient poser</p>
+<p>Comme une ombre d'abeille errante.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et les bras faits pour l'embrasser,</p>
+<p>Ne sont pas les bras dont l'étreinte</p>
+<p>Laisse une impérieuse empreinte</p>
+<p>Au corps qu'ils aiment à lasser,</p>
+<p>Mais ceux qui savent l'enlacer</p>
+<p>Comme une onde où l'on dort sans crainte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'hymen doit la discipliner</p>
+<p>Sans lire sur son front un blâme,</p>
+<p>Et les prémices qu'il réclame</p>
+<p>Les faire à son coeur deviner:</p>
+<p>Elle est fleur, il doit l'incliner,</p>
+<p>La chérir sans lui troubler l'âme.</p>
+ </div> </div>
+
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>DISTRACTION</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>À mon insu j'ai dit: «ma chère»</p>
+<p>Pour «madame», et, parti du coeur,</p>
+<p>Ce nom m'a fait d'une étrangère</p>
+<p class="i4">Une soeur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quand la femme est tendre, pour elle</p>
+<p>Le seul vrai gage de l'amour,</p>
+<p>C'est la constance naturelle,</p>
+<p class="i4">Non la cour;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce n'est pas le mot qu'on hasarde,</p>
+<p>Et qu'on sauve s'il s'est trompé,</p>
+<p>C'est le mot simple, par mégarde</p>
+<p class="i4">Échappé...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce n'est pas le mot qui soupire,</p>
+<p>Mendiant drapé d'un linceul,</p>
+<p>C'est ce qu'on dit comme on respire,</p>
+<p class="i4">Pour soi seul.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce n'est pas non plus de se taire,</p>
+<p>Taire est encor mentir un peu;</p>
+<p>C'est la parole involontaire,</p>
+<p class="i4">Non l'aveu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À mon insu j'ai dit: «ma chère»</p>
+<p>Pour «madame», et, parti du coeur,</p>
+<p>Ce nom m'a fait d'une étrangère</p>
+<p class="i4">Une soeur.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>INVITATION À LA VALSE</h3>
+
+<h3>SONNET.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>C'était une amitié simple et pourtant secrète:</p>
+<p>J'avais sur sa parure un fraternel pouvoir,</p>
+<p>Et quand au seuil d'un bal nous nous trouvions le soir,</p>
+<p>J'aimais à l'arrêter devant moi toute prête.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle abattait sa jupe en renversant la tête,</p>
+<p>Et consultait mes yeux comme un dernier miroir,</p>
+<p>Puis elle me glissait un furtif: «Au revoir!»</p>
+<p>Et belle, en souveraine, elle entrait dans la fête.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je l'y suivais bientôt. Sur un signe connu,</p>
+<p>Parmi les mendiants que sa malice affame,</p>
+<p>Je m'avançais vers elle, et modeste, ingénu:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Vous m'avez accordé cette valse, madame?»</p>
+<p>J'avais l'air de prier n'importe quelle femme,</p>
+<p>Elle me disait: «Oui» comme au premier venu.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>CE QUI DURE</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le présent se fait vide et triste,</p>
+<p>Ô mon amie, autour de nous;</p>
+<p>Combien peu du passé subsiste!</p>
+<p>Et ceux qui restent changent tous:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Nous ne voyons plus sans envie</p>
+<p>Les yeux de vingt ans resplendir,</p>
+<p>Et combien sont déjà sans vie</p>
+<p>Des yeux qui nous ont vus grandir!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que de jeunesse emporte l'heure,</p>
+<p>Qui n'en rapporte jamais rien!</p>
+<p>Pourtant quelque chose demeure:</p>
+<p>Je t'aime avec mon coeur ancien,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mon vrai coeur, celui qui s'attache</p>
+<p>Et souffre depuis qu'il est né,</p>
+<p>Mon coeur d'enfant, le coeur sans tache</p>
+<p>Que ma mère m'avait donné;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce coeur où plus rien ne pénètre,</p>
+<p>D'où plus rien désormais ne sort;</p>
+<p>Je t'aime avec ce que mon être</p>
+<p>A de plus fort contre la mort;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et, s'il peut braver la mort même,</p>
+<p>Si le meilleur de l'homme est tel</p>
+<p>Que rien n'en périsse, je t'aime</p>
+<p>Avec ce que j'ai d'immortel.</p>
+ </div> </div>
+
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/18.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>UN RENDEZ-VOUS</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dans ce nid furtif où nous sommes,</p>
+<p>Ô ma chère âme, seuls tous deux,</p>
+<p>Qu'il est bon d'oublier les hommes,</p>
+<p class="i4">Si près d'eux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pour ralentir l'heure fuyante,</p>
+<p>Pour la goûter, il ne faut pas</p>
+<p>Une félicité bruyante,</p>
+<p class="i4">Parlons bas;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Craignons de la hâter d'un geste,</p>
+<p>D'un mot, d'un souffle seulement,</p>
+<p>D'en perdre, tant elle est céleste,</p>
+<p class="i4">Un moment.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Afin de la sentir bien nôtre,</p>
+<p>Afin de la bien ménager,</p>
+<p>Serrons-nous tout près l'un de l'autre</p>
+<p class="i4">Sans bouger;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sans même lever la paupière:</p>
+<p>Imitons le chaste repos</p>
+<p>De ces vieux châtelains de pierre</p>
+<p class="i4">Aux yeux clos,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dont les corps sur les mausolées,</p>
+<p>Immobiles et tout vêtus,</p>
+<p>Loin de leurs âmes envolées</p>
+<p class="i4">Se sont tus;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dans une alliance plus haute</p>
+<p>Que les terrestres unions,</p>
+<p>Gravement comme eux, côte à côte,</p>
+<p class="i4">Sommeillons.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car nous n'en sommes plus aux fièvres</p>
+<p>D'un jeune amour qui peut finir;</p>
+<p>Nos coeurs n'ont plus besoin des lèvres</p>
+<p class="i4">Pour s'unir,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ni des paroles solennelles</p>
+<p>Pour changer leur culte en devoir,</p>
+<p>Ni du mirage des prunelles</p>
+<p class="i4">Pour se voir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ne me fais plus jurer que j'aime,</p>
+<p>Ne me fais plus dire comment;</p>
+<p>Goûtons la félicité même</p>
+<p class="i4">Sans serment.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Savourons, dans ce que nous disent</p>
+<p>Silencieusement nos pleurs,</p>
+<p>Les tendresses qui divinisent</p>
+<p class="i4">Les douleurs!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chère, en cette ineffable trêve</p>
+<p>Le désir enchanté s'endort;</p>
+<p>On rêve à l'amour comme on rêve</p>
+<p class="i4">À la mort.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>On croit sentir la fin du monde;</p>
+<p>L'univers semble chavirer</p>
+<p>D'une chute douce et profonde,</p>
+<p class="i4">Et sombrer...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'âme de ses fardeaux s'allége</p>
+<p>Par la fuite immense de tout;</p>
+<p>La mémoire comme une neige</p>
+<p class="i4">Se dissout.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Toute la vie ardente et triste,</p>
+<p>Semble anéantie alentour,</p>
+<p>Plus rien pour nous, plus rien n'existe</p>
+<p class="i4">Que l'amour.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aimons en paix: il fait nuit noire,</p>
+<p>La lueur blême du flambeau</p>
+<p>Expire... Nous pouvons nous croire</p>
+<p class="i4">Au tombeau.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Laissons-nous dans les mers funèbres,</p>
+<p>Comme après le dernier soupir,</p>
+<p>Abîmer, et par leurs ténèbres</p>
+<p class="i4">Assoupir...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Nous sommes sous la terre ensemble</p>
+<p>Depuis très-longtemps, n'est-ce pas?</p>
+<p>Écoute en haut le sol qui tremble</p>
+<p class="i4">Sous les pas.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Regarde au loin comme un vol sombre</p>
+<p>De corbeaux, vers le nord chassé,</p>
+<p>Disparaître les nuits sans nombre</p>
+<p class="i4">Du passé,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et comme une immense nuée</p>
+<p>De cigognes (mais sans retours!)</p>
+<p>Fuir la blancheur diminuée</p>
+<p class="i4">Des vieux jours...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hors de la sphère ensoleillée</p>
+<p>Dont nous subîmes les rigueurs,</p>
+<p>Quelle étrange et douce veillée</p>
+<p class="i4">Font nos coeurs?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je ne sais plus quelle aventure</p>
+<p>Nous a jadis éteint les yeux,</p>
+<p>Depuis quand notre extase dure,</p>
+<p class="i4">En quels cieux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les choses de la vie ancienne</p>
+<p>Ont fui ma mémoire à jamais,</p>
+<p>Mais du plus loin qu'il me souvienne</p>
+<p class="i4">Je t'aimais...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Par quel bienfaiteur fut dressée</p>
+<p>Cette couche? et par quel hymen</p>
+<p>Fut pour toujours ta main laissée</p>
+<p class="i4">Dans ma main?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais qu'importe! Ô mon amoureuse,</p>
+<p>Dormons dans nos légers linceuls,</p>
+<p>Pour l'éternité bienheureuse</p>
+<p class="i4">Enfin seuls!</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/19.png"></p>
+<br><br>
+
+
+<h3>L'OBSTACLE</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Les lèvres qui veulent s'unir,</p>
+<p>À force d'art et de constance,</p>
+<p>Malgré le temps et la distance,</p>
+<p>Y peuvent toujours parvenir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>On se fraye toujours des routes;</p>
+<p>Flots, monts, déserts n'arrêtent point,</p>
+<p>De proche en proche on se rejoint,</p>
+<p>Et les heures arrivent toutes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais ce qui fait durer l'exil</p>
+<p>Mieux que l'eau, le roc ou le sable,</p>
+<p>C'est un obstacle infranchissable</p>
+<p>Qui n'a pas l'épaisseur d'un fil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est l'honneur; aucun stratagème,</p>
+<p>Nul âpre effort n'en est vainqueur,</p>
+<p>Car tout ce qu'il oppose au coeur</p>
+<p>Il le puise dans le coeur même.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous savez s'il est rigoureux,</p>
+<p>Pauvres couples à l'âme haute</p>
+<p>Qu'une noble horreur de la faute</p>
+<p>Empêche seule d'être heureux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Penchés sur le bord de l'abîme,</p>
+<p>Vous respectez au fond de vous,</p>
+<p>Comme de cruels garde-fous</p>
+<p>Les arrêts de ce juge intime;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Purs amants sur terre égarés,</p>
+<p>Quel martyre étrange est le vôtre!</p>
+<p>Plus vos coeurs sont près l'un de l'autre,</p>
+<p>Plus ils se sentent séparés.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! que de fois fermente et gronde</p>
+<p>Sous un air de froid nonchaloir</p>
+<p>Votre souriant désespoir</p>
+<p>Dans la mascarade du monde!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que de cris toujours contenus!</p>
+<p>Que de sanglots sans délivrance!</p>
+<p>Sous l'apparente indifférence</p>
+<p>Que d'héroïsmes méconnus!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aux ivresses, même impunies,</p>
+<p>Vous préférez un deuil plus beau,</p>
+<p>Et vos lèvres, même au tombeau,</p>
+<p>Attendent le droit d'être unies.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/21.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LA COUPE</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dans les verres épais du cabaret brutal,</p>
+<p>Le vin bleu coule à flots et sans trêve à la ronde;</p>
+<p>Dans les calices fins plus rarement abonde</p>
+<p>Un vin dont la clarté soit digne du cristal.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Enfin la coupe d'or du haut d'un piédestal</p>
+<p>Attend, vide toujours, bien que large et profonde,</p>
+<p>Un cru dont la noblesse à la sienne réponde:</p>
+<p>On tremble d'en souiller l'ouvrage et le métal.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Plus le vase est grossier de forme et de matière,</p>
+<p>Mieux il trouve à combler sa contenance entière,</p>
+<p>Aux plus beaux seulement il n'est point de liqueur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est ainsi: plus on vaut, plus fièrement on aime,</p>
+<p>Et qui rêve pour soi la pureté suprême</p>
+<p>D'aucun terrestre amour ne daigne emplir son coeur.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+<br><br>
+
+
+<h3>PARFUMS ANCIENS</h3>
+
+<p>A FRANÇOIS COPPÉE</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>O senteur suave et modeste</p>
+<p>Qu'épanchait le front maternel,</p>
+<p>Et dont le souvenir nous reste</p>
+<p>Comme un lointain parfum d'autel,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pure émanation divine</p>
+<p>Qui mêlais en moi ta douceur</p>
+<p>A la petite senteur fine</p>
+<p>Des longues tresses d'une soeur,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chère odeur, tu t'en es allée</p>
+<p>Où sont les parfums de jadis,</p>
+<p>Où remonte l'âme exhalée</p>
+<p>Des violettes et des lis.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="mid">* * * * *</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O fraîche senteur de la vie</p>
+<p>Qu'au temps des premières amours</p>
+<p>Un baiser candide a ravie</p>
+<p>Au plus délicat des velours,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Loin des lèvres décolorées</p>
+<p>Tu t'es enfuie aussi là-bas,</p>
+<p>Jusqu'où planent, évaporées,</p>
+<p>Les jeunesses des vieux lilas,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et le coeur, cloué dans l'abîme,</p>
+<p>Ne peut suivre, à ta trace uni,</p>
+<p>Le voyage épars et sublime</p>
+<p>Que tu poursuis dans l'infini.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="mid"> * * * * *</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais ô toi, l'homicide arome</p>
+<p>Dont en pleurant nous nous grisons,</p>
+<p>Où notre coeur cherchait un baume</p>
+<p>Et n'aspira que des poisons,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! toi seule, odeur trop aimée</p>
+<p>Des cheveux trop noirs et trop lourds,</p>
+<p>Tu nous laisses, courte fumée,</p>
+<p>Des vestiges brûlant toujours.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dans les replis où tu te glisses</p>
+<p>Tu déposes un marc fatal,</p>
+<p>Comme l'âcre odeur des épices</p>
+<p>S'incruste aux coins d'un vieux cristal.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="mid">* * * * *</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et tel, dans une eau fraîche et claire,</p>
+<p>Le flacon, vainement plongé,</p>
+<p>Garde l'âcreté séculaire</p>
+<p>De l'essence qui l'a rongé,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tel, dans la tendresse embaumante</p>
+<p>Que verse au coeur, pour l'assainir,</p>
+<p>Une fidèle et chaste amante,</p>
+<p>Sévit encor ton souvenir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ô parfum modeste et suave,</p>
+<p>Épanché du front maternel,</p>
+<p>Qui laves ce que rien ne lave,</p>
+<p>Où donc es-tu, parfum d'autel!</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+<br><br>
+
+
+<h3>L'ÉTOILE AU COEUR</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Par les nuits sublimes d'été,</p>
+<p>Sous leur dôme d'or et d'opale,</p>
+<p>Je demande à l'immensité</p>
+<p>Où sourit la forme idéale.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Plein d'une angoisse de banni,</p>
+<p>À travers la flore innombrable</p>
+<p>Des campagnes de l'Infini,</p>
+<p>Je poursuis ce lis adorable...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>S'il brille au firmament profond,</p>
+<p>Ce n'est pas pour moi qu'il y brille:</p>
+<p>J'ai beau chercher, tout se confond</p>
+<p>Dans l'océan clair qui fourmille.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ma vue implore de trop bas</p>
+<p>Sa splendeur en chemin perdue,</p>
+<p>Et j'abaisse enfin mes yeux las,</p>
+<p>Découragés par l'étendue.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Appauvri de l'espoir ôté,</p>
+<p>Je m'en reviens plus solitaire,</p>
+<p>Et cependant cette beauté,</p>
+<p>Que je crois si loin de la terre,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un laboureur insoucieux,</p>
+<p>Chaque soir à son foyer même,</p>
+<p>Pour l'admirer, l'a sous les yeux</p>
+<p>Dans la paysanne qu'il aime.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Heureux qui, sans vaine langueur</p>
+<p>Voyant les étoiles renaître,</p>
+<p>Ferme sur elles sa fenêtre:</p>
+<p>La plus belle luit dans son coeur.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>DOUCEUR D'AVRIL</h3>
+
+<p>À ALBERT MÉRAT</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'ai peur d'Avril, peur de l'émoi</p>
+<p>Qu'éveille sa douceur touchante;</p>
+<p>Vous qu'elle a troublés comme moi,</p>
+<p>C'est pour vous seuls que je la chante.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>En décembre, quand l'air est froid,</p>
+<p>Le temps brumeux, le jour livide,</p>
+<p>Le coeur, moins tendre et plus étroit,</p>
+<p>Semble mieux supporter son vide.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Rien de joyeux dans la saison</p>
+<p>Ne lui fait sentir qu'il est triste;</p>
+<p>Rien en haut, rien à l'horizon</p>
+<p>Ne révèle qu'un ciel existe.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais, dès que l'azur se fait voir,</p>
+<p>Le coeur s'élargit et se creuse,</p>
+<p>Et s'ouvre pour le recevoir</p>
+<p>Dans sa profondeur douloureuse,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ce bleu qui lui rit de loin,</p>
+<p>L'attirant sans jamais descendre,</p>
+<p>Lui donne l'infini besoin</p>
+<p>D'un essor impossible à prendre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le bonheur candide et serein,</p>
+<p>Qui s'exhale de toutes choses,</p>
+<p>L'oppresse, et son premier chagrin</p>
+<p>Rajeunit à l'odeur des roses.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il sent, dans un réveil confus,</p>
+<p>Les anciennes ardeurs revivre,</p>
+<p>Et les mêmes anciens refus</p>
+<p>Le repousser dès qu'il s'y livre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'ai peur d'Avril, peur de l'émoi</p>
+<p>Qu'éveille sa douceur touchante;</p>
+<p>Vous qu'elle a troublés comme moi,</p>
+<p>C'est pour vous seuls que je la chante.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>PÈLERINAGES</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>En souvenir je m'aventure</p>
+<p>Vers les jours passés où j'aimais,</p>
+<p>Pour visiter la sépulture</p>
+<p>Des rêves que mon coeur a faits.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cependant qu'on vieillit sans cesse,</p>
+<p>Les amours ont toujours vingt ans,</p>
+<p>Jeunes de la fixe jeunesse</p>
+<p>Des enfants qu'on pleure longtemps.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je soulève un peu les paupières</p>
+<p>De ces chers et douloureux morts;</p>
+<p>Leurs yeux sont froids comme des pierres</p>
+<p>Avec des regards toujours forts.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Leur grâce m'attire et m'oppresse,</p>
+<p>En dépit des ans révolus</p>
+<p>Je leur ai gardé ma tendresse;</p>
+<p>Ils ne me reconnaîtraient plus.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'ai changé d'âme et de visage;</p>
+<p>Ils redoutent l'adieu moqueur</p>
+<p>Que font les hommes de mon âge</p>
+<p>Aux premiers rêves de leur coeur;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et moi, plein de pitié, j'hésite,</p>
+<p>J'ai peur qu'en se posant sur eux</p>
+<p>Mon baiser ne les ressuscite:</p>
+<p>Ils ont été trop malheureux.</p>
+ </div> </div>
+
+
+<br><br>
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+<br><br>
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+<br><br>
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+<br><br>
+
+
+
+<h3>JUIN</h3>
+
+<h3>SONNET.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pendant avril et mai, qui sont les plus doux mois,</p>
+<p>Les couples, enchantés par l'éther frais et rose,</p>
+<p>Ont ressenti l'amour comme une apothéose;</p>
+<p>Ils cherchent maintenant l'ombre et la paix des bois.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ils rêvent, étendus sans mouvement, sans voix;</p>
+<p>Les coeurs désaltérés font ensemble une pause,</p>
+<p>Se rappelant l'aveu dont un lilas fut cause</p>
+<p>Et le bonheur tremblant qu'on ne sent pas deux fois.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lors le soleil riait sous une fine écharpe,</p>
+<p>Et, comme un papillon dans les fils d'une harpe,</p>
+<p>Dans ses rayons encore un peu de neige errait.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais aujourd'hui ses feux tombent déjà torrides.</p>
+<p>Un orageux silence emplit le ciel sans rides,</p>
+<p>Et l'amour exaucé couve un premier regret.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+<br><br>
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+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LA BEAUTÉ</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Splendeur excessive, implacable,</p>
+<p>Ô Beauté, que tu me fais mal!</p>
+<p>Ton essence incommunicable,</p>
+<p>Au lieu de m'assouvir, m'accable:</p>
+<p>On n'absorbe pas l'idéal.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'Éternel féminin m'attire,</p>
+<p>Mais je ne sais comment l'aimer.</p>
+<p>Beauté, te voir n'est qu'un martyre,</p>
+<p>Te désirer n'est qu'un délire,</p>
+<p>Tu n'offres que pour affamer!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je porte envie au statuaire</p>
+<p>Qui t'admire sans âcre amour,</p>
+<p>Comme sur le lit mortuaire</p>
+<p>Un corps de vierge, où le suaire</p>
+<p>Sanctifie un parfait contour.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il voit, comme de blanches ailes</p>
+<p>S'abattant sur un colombier,</p>
+<p>Les formes des vivants modèles,</p>
+<p>À l'appel du ciseau fidèles,</p>
+<p>Couvrir le marbre familier;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il les choisit, il les assemble,</p>
+<p>Tel qu'un lutteur, toujours debout,</p>
+<p>Et quand l'ébauche te ressemble,</p>
+<p>D'aucun désir sa main ne tremble,</p>
+<p>Car il est ton prêtre avant tout.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Calme, la prunelle épurée</p>
+<p>Au soleil austère de l'art,</p>
+<p>Dans la pierre transfigurée</p>
+<p>Il juge l'oeuvre et sa durée,</p>
+<p>D'un incorruptible regard;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais, quand malgré soi l'on regarde</p>
+<p>Une femme en ce spectre blanc,</p>
+<p>À lui parler l'on se hasarde,</p>
+<p>Et bientôt, sans y prendre garde,</p>
+<p>Dans la pierre on coule du sang!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>On appuie, en rêve, sur elle</p>
+<p>Les lèvres pour les apaiser,</p>
+<p>Mais, amante surnaturelle,</p>
+<p>Tu dédaignes cet amant frêle,</p>
+<p>Tu ne lui rends pas son baiser.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et vainement, pour fuir ta face,</p>
+<p>On veut faire en ses yeux la nuit:</p>
+<p>Les yeux t'aiment et, quoi qu'on fasse,</p>
+<p>Nulle obscurité n'en efface</p>
+<p>L'éblouissement qui les suit.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>En vain le coeur frustré s'attache</p>
+<p>À des visages plus cléments:</p>
+<p>Comme une lumineuse tache,</p>
+<p>Ta vive image les lui cache,</p>
+<p>Dressée entre les deux amants.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu règnes sur qui t'a comprise,</p>
+<p>Seule et hors de comparaison;</p>
+<p>Pour l'âme de ton joug éprise</p>
+<p>Tout autre amour n'est que méprise</p>
+<p>Qui dégénère en trahison.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Celles qu'on aime, on les désole,</p>
+<p>Car, mentant même à leurs genoux,</p>
+<p>Sans le vouloir on les immole</p>
+<p>À toi, la souveraine idole</p>
+<p>Invisible à leurs yeux jaloux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Seul il sent, l'homme qui te crée,</p>
+<p>Tes maléfices s'amortir;</p>
+<p>Sa compagne au foyer t'agrée</p>
+<p>Comme une étrangère sacrée</p>
+<p>Qui ne l'en fera point sortir;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'artiste impose pour hôtesse,</p>
+<p>Dans son coeur comme dans ses yeux,</p>
+<p>L'humble mortelle à la déesse,</p>
+<p>Vouant à l'une sa tendresse,</p>
+<p>À l'autre un culte glorieux!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Jamais ton éclat ne l'embrase:</p>
+<p>T'enveloppant, pour te saisir,</p>
+<p>D'une rigide et froide gaze,</p>
+<p>Il n'a de l'amour que l'extase,</p>
+<p>Amoureux sauvé du désir!</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LA VOLUPTÉ</h3>
+
+<h3>SONNET.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Deux êtres asservis par le désir vainqueur,</p>
+<p>Le sont jusqu'à la mort, la Volupté les lie.</p>
+<p>Parfois, lasse un moment, la geôlière s'oublie,</p>
+<p>Et leur chaîne les serre avec moins de rigueur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aussitôt, se dressant tout chargés de langueur,</p>
+<p>Ces pâles malheureux sentent leur infamie;</p>
+<p>Chacun secoue alors cette chaîne ennemie,</p>
+<p>Pour la briser lui-même ou s'arracher le coeur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ils vont rompre l'acier du noeud qui les torture,</p>
+<p>Mais Elle, au bruit d'anneaux qu'éveille la rupture,</p>
+<p>Entr'ouvre ses longs yeux où nage un deuil puissant,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle a fait de ses bras leur tombe ardente et molle:</p>
+<p>En silence attiré, le couple y redescend,</p>
+<p>Et l'éphémère essaim des repentirs s'envole...</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+<br><br>
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+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png"></p>
+<br><br>
+
+
+<h3>LES DEUX CHUTES</h3>
+
+<h3>SONNET.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>D'un seul mot, pénétrant comme un acier pointu,</p>
+<p>Vous nous exaspérez pour nous dompter d'un signe,</p>
+<p>Sachant que notre coeur s'emporte et se résigne,</p>
+<p>Rebelle subjugué sitôt qu'il a battu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Triomphez pleinement, ô femmes sans vertu,</p>
+<p>De notre souple hommage à votre empire indigne!</p>
+<p>Quand vous nous faites choir hors de la droite ligne,</p>
+<p>Tombés autant que vous, nous avons plus perdu:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que dans vos corps divins le remords veille ou dorme,</p>
+<p>Il laisse intacte en vous la gloire de la forme,</p>
+<p>Car, fût-elle sans âme, Aphrodite a son prix!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vos yeux, beaux sans l'honneur, peuvent régner encore,</p>
+<p>Mais le regard d'un homme, au souffle du mépris,</p>
+<p>Perd toute la fierté qui l'arme et le décore.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>L'INDIFFÉRENTE</h3>
+
+<h3>SONNET.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Que n'ai-je à te soumettre ou bien à t'obéir?</p>
+<p>Je te vouerais ma force ou te la ferais craindre;</p>
+<p>Esclave ou maître, au moins je te pourrais contraindre</p>
+<p>À me sentir ta chose ou bien à me haïr.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'aurais un jour connu l'insolite plaisir</p>
+<p>D'allumer dans ton coeur des soifs, ou d'en éteindre,</p>
+<p>De t'être nécessaire ou terrible, et d'atteindre,</p>
+<p>Bon gré, mal gré, ce coeur jusque-là sans désir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Esclave ou maître, au moins j'entrerais dans ta vie;</p>
+<p>Par mes soins captivée, à mon joug asservie,</p>
+<p>Tu ne pourrais me fuir ni me laisser partir;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais je meurs sous tes yeux, loin de ton être intime,</p>
+<p>Sans même oser crier, car ce droit du martyr,</p>
+<p>Ta douceur impeccable en frustre ta victime.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<h3>L'ART TRAHI</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fors l'amour, tout dans l'art semble à la femme vain:</p>
+<p>Le génie auprès d'elle est toujours solitaire.</p>
+<p>Orphée allait chantant, suivi d'une panthère,</p>
+<p>Dont il croyait leurrer l'inexorable faim;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais, dès que son pied nu rencontrait en chemin</p>
+<p>Quelque épine de rose et rougissait la terre,</p>
+<p>La bête, se ruant d'un bond involontaire,</p>
+<p>Oublieuse des sons, lampait le sang humain.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Crains la docilité félonne d'une amante,</p>
+<p>Poëte: elle est moins souple à la lyre charmante</p>
+<p>Qu'avide, par instinct, de voir le coeur saigner.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pendant que ta douleur plane et vibre en mesure,</p>
+<p>Elle épie à tes pieds les pleurs de ta blessure,</p>
+<p>Plaisir plus vif encor que de la dédaigner.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h3>SOUHAIT</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Par moments je souhaite une esclave au beau corps,</p>
+<p>Sans ouïe et sans voix, pour toute bien-aimée.</p>
+<p>À son oreille close, aux rougeurs de camée,</p>
+<p>Le feu de mon soupir dirait seul mes transports,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et sa bouche, semblable aux coupes dont les bords</p>
+<p>Distillent en silence une ivresse enflammée,</p>
+<p>M'offrirait son ardeur sans me l'avoir nommée:</p>
+<p>Nous nous embrasserions, muets comme deux morts.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Du moins pourrais-je, exempt d'amères découvertes,</p>
+<p>Goûter dans la splendeur de ces charmes inertes</p>
+<p>L'idéal, sans qu'un mot l'eût jamais démenti;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lire, au contour sacré d'une lèvre pareille,</p>
+<p>Le verbe de Dieu seul, et, baisant cette oreille,</p>
+<p>À Dieu seul confier ce que j'aurais senti.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+<h3>TROP TARD</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nature, accomplis-tu tes oeuvres au hasard,</p>
+<p>Sans raisonnable loi, ni prévoyant génie?</p>
+<p>Ou bien m'as-tu donné par cruelle ironie</p>
+<p>Des lèvres et des mains, l'ouïe et le regard?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il est tant de saveurs dont je n'ai point ma part,</p>
+<p>Tant de fruits à cueillir que le sort me dénie!</p>
+<p>Il voyage vers moi tant de flots d'harmonie,</p>
+<p>Tant de rayons, qui tous m'arriveront trop tard!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et si je meurs sans voir mon idole inconnue,</p>
+<p>Si sa lointaine voix ne m'est point parvenue,</p>
+<p>À quoi m'auront servi mon oreille et mes yeux?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À quoi m'aura servi ma main hors de la sienne?</p>
+<p>Mes lèvres et mon coeur, sans qu'elle m'appartienne?</p>
+<p>Pourquoi vivre à demi quand le néant vaut mieux?</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+<h3>LES AMOURS TERRESTRES</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu.</p>
+<p>Née au siècle où je vis et passant où je passe,</p>
+<p>Dans le double infini du temps et de l'espace</p>
+<p>Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu,</p>
+<p>Dans le monde éternel je n'avais point ta trace,</p>
+<p>J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race:</p>
+<p>Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les terrestres amours ne sont qu'une aventure:</p>
+<p>Ton époux à venir et ma femme future</p>
+<p>Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,</p>
+<p>Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux</p>
+<p>Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>L'ÉTRANGER</h3>
+
+<h3>SONNET.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je me dis bien souvent: De quelle race es-tu?</p>
+<p>Ton coeur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravisse,</p>
+<p>Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse:</p>
+<p>Il semble qu'un bonheur infini te soit dû.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu?</p>
+<p>À quelle auguste cause as-tu rendu service?</p>
+<p>Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice,</p>
+<p>Quelle est la beauté propre et la propre vertu?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À mes vagues regrets d'un ciel que j'imagine,</p>
+<p>À mes dégoûts divins, il faut une origine:</p>
+<p>Vainement je la cherche en mon coeur de limon,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et, moi-même étonné des douleurs que j'exprime,</p>
+<p>J'écoute en moi pleurer un étranger sublime</p>
+<p>Qui m'a toujours caché sa patrie et son nom.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
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+<br><br>
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+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LA VERTU</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'honore en secret la duègne</p>
+<p>Que raillent tant de gens d'esprit,</p>
+<p>La Vertu; j'y crois, et dédaigne</p>
+<p>De sourire quand on en rit.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! souvent l'homme qui se moque</p>
+<p>Est celui que point l'aiguillon,</p>
+<p>Et tout bas l'incrédule invoque</p>
+<p>L'objet de sa dérision.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je suis trop fier pour me contraindre</p>
+<p>À la grimace des railleurs,</p>
+<p>Et pas assez heureux pour plaindre</p>
+<p>Ceux qui rêvent d'être meilleurs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je sens que toujours m'importune</p>
+<p>Une loi que rien n'ébranla;</p>
+<p>Le monde (car il en faut une)</p>
+<p>Parodie en vain celle-là;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Qu'il observe la règle inscrite</p>
+<p>Dans les moeurs ou les parchemins,</p>
+<p>Je hais sa rapine hypocrite,</p>
+<p>Comme celle des grands chemins,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je hais son droit, aveugle aux larmes,</p>
+<p>Son honneur, qui lave un affront</p>
+<p>En mesurant bien les deux armes,</p>
+<p>Non les deux bras qui les tiendront,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sa politesse meurtrière</p>
+<p>Qui vous trahit en vous servant,</p>
+<p>Et, pour vous frapper par derrière,</p>
+<p>Vous invite à passer devant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Qu'un plaisant nargue la morale,</p>
+<p>Qu'un fourbe la plie à son voeu,</p>
+<p>Qu'un géomètre la ravale</p>
+<p>À n'être que prudence au jeu,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Qu'un dogme leurre à sa manière</p>
+<p>L'égoïsme du genre humain,</p>
+<p>Ajournant à l'heure dernière</p>
+<p>L'avide embrassement du gain,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Qu'un cynisme, agréable au crime,</p>
+<p>Devant le muet Infini,</p>
+<p>Voue au néant ceux qu'on opprime,</p>
+<p>Avec l'oppresseur impuni!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Toujours en nous parle sans phrase</p>
+<p>Un devin du juste et du beau,</p>
+<p>C'est le coeur, et dès qu'il s'embrase</p>
+<p>Il devient de foyer flambeau:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il n'est plus alors de problème,</p>
+<p>D'arguments subtils à trouver,</p>
+<p>On palpe avec la torche même</p>
+<p>Ce que les mots n'ont pu prouver.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quand un homme insulte une femme,</p>
+<p>Quand un père bat ses enfants,</p>
+<p>La raison neutre assiste au drame</p>
+<p>Mais le coeur crie au bras: défends!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aux lueurs du cerveau s'ajoute</p>
+<p>L'éclair jailli du sein: l'amour!</p>
+<p>Devant qui s'efface le doute</p>
+<p>Comme un rôdeur louche au grand jour:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors la loi, la loi sans table,</p>
+<p>Conforme à nos réelles fins,</p>
+<p>S'impose égale et charitable,</p>
+<p>On forme des souhaits divins:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>On voudrait être un Marc-Aurèle,</p>
+<p>Accomplir le bien pour le bien,</p>
+<p>Pratiquer la Vertu pour elle,</p>
+<p>Sans jamais lui demander rien,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hors la seule paix qui demeure</p>
+<p>Et dont l'avénement soit sûr,</p>
+<p>L'apothéose intérieure</p>
+<p>Dont la conscience est l'azur!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais pourquoi, saluant ta tâche,</p>
+<p>Inerte amant de la vertu,</p>
+<p>Ô lâche, lâche, triple lâche,</p>
+<p>Ce que tu veux, ne le fais-tu?</p>
+ </div> </div>
+
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png"></p>
+<br><br>
+
+
+<h3>LE TEMPS PERDU</h3>
+
+<h3>SONNET.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Si peu d'oeuvres pour tant de fatigue et d'ennui!</p>
+<p>De stériles soucis notre journée est pleine:</p>
+<p>Leur meute sans pitié nous chasse à perdre haleine,</p>
+<p>Nous pousse, nous dévore, et l'heure utile a fui...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Demain! j'irai demain voir ce pauvre chez lui,</p>
+<p>«Demain je reprendrai ce livre ouvert à peine,</p>
+<p>«Demain, je te dirai, mon âme, où je te mène,</p>
+<p>«Demain je serai juste et fort... Pas aujourd'hui.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aujourd'hui, que de soins, de pas et de visites!</p>
+<p>Oh! l'implacable essaim des devoirs parasites</p>
+<p>Qui pullulent autour de nos tasses de thé!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ainsi chôment le coeur, la pensée et le livre,</p>
+<p>Et pendant qu'on se tue à différer de vivre,</p>
+<p>Le vrai devoir dans l'ombre attend la volonté.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/18.png"></p>
+<br><br>
+
+
+<h3>LES FILS</h3>
+
+<h3>SONNET.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Toi que tes grands aïeux, du fond de leur sommeil,</p>
+<p>Accablent sous le poids d'une illustre mémoire,</p>
+<p>Tu n'auras pas senti ton nom dans la nuit noire</p>
+<p>Éclore, et comme une aube y faire un point vermeil!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je te plains, car peut-être à tes aïeux pareil,</p>
+<p>Tu les vaux, mais le monde ébloui n'y peut croire:</p>
+<p>Ton mérite rayonne indistinct dans leur gloire,</p>
+<p>Satellite abîmé dans l'éclat d'un soleil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! l'enfant dont la souche est dans l'ombre perdue,</p>
+<p>Peut du moins arracher au séculaire oubli</p>
+<p>Le nom qu'il y ramasse encore enseveli;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dans la durée immense et l'immense étendue</p>
+<p>Son étoile, qui perce où d'autres ont pâli,</p>
+<p>Peut luire par soi-même et n'est point confondue!</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/19.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>LE CONSCRIT.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>A la barrière de l'Étoile,</p>
+<p>Un saltimbanque malfaisant</p>
+<p>Dressait, dans sa baraque en toile,</p>
+<p>Un chien de six mois fort plaisant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce caniche, qui faisait rire</p>
+<p>Le public au seuil rassemblé,</p>
+<p>Était en conscrit de l'Empire</p>
+<p>Misérablement affublé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Coiffé d'un bonnet de police,</p>
+<p>Il restait là, fusil au flanc,</p>
+<p>Debout, les jambes au supplice</p>
+<p>Dans un piteux pantalon blanc;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le dos sous sa guenille bleue,</p>
+<p>Il tentait un regard vainqueur,</p>
+<p>Mais l'anxiété de sa queue</p>
+<p>Trahissait l'état de son coeur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quand las de sa fausse posture</p>
+<p>Le pauvre petit chien savant</p>
+<p>Retombait, selon la nature,</p>
+<p>Sur ses deux pattes de devant,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il recevait une âpre insulte</p>
+<p>Avec un lâche coup de fouet,</p>
+<p>Mais, digne sous son poil inculte,</p>
+<p>Sans crier il se secouait;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tandis qu'il étreignait son arme</p>
+<p>Sous les horions sans broncher,</p>
+<p>S'il se sentait poindre une larme,</p>
+<p>Il s'efforçait de la lécher.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce qu'on trouvait surtout risible,</p>
+<p>Et ce que j'admirais beaucoup,</p>
+<p>C'est qu'il avait l'air plus sensible</p>
+<p>Au reproche qu'au mauvais coup.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Son maître, pour sa part de lucre,</p>
+<p>Lui posait sur le bout du nez</p>
+<p>De vacillants morceaux de sucre,</p>
+<p>Plus souvent promis que donnés.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Touché de voir dans ce novice</p>
+<p>Tant de vrai zèle à si bas prix,</p>
+<p>Quand à la fin de son service</p>
+<p>Il rompit les rangs, je le pris.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Or, comme je tenais la bête</p>
+<p>Par les oreilles, des deux mains,</p>
+<p>L'élevant à hauteur de tête</p>
+<p>Pour lire en ses yeux presque humains,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'expression m'en parut double,</p>
+<p>J'y sentais deux soucis jumeaux,</p>
+<p>Comme dans l'histrion que trouble</p>
+<p>L'obsession de ses vrais maux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un génie excédant sa taille</p>
+<p>Me semblait étouffer en lui,</p>
+<p>Et du vieil habit de bataille</p>
+<p>Forcer le dérisoire étui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et j'eus l'illusion fantasque</p>
+<p>Que par les yeux de ce roquet</p>
+<p>Comme à travers les trous d'un masque,</p>
+<p>Un regard d'homme m'invoquait...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cet étrange regard fut cause,</p>
+<p>J'en fais aux esprits forts l'aveu,</p>
+<p>Qu'ami de la métempsycose</p>
+<p>En ce moment j'y crus un peu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais bientôt, raillant le prodige:</p>
+<p>«Ce bonnet, ce frac suranné,</p>
+<p>Serait-ce, pauvre chien, lui dis-je,</p>
+<p>Une géhenne de damné?»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lors j'ouïs une voix pareille</p>
+<p>A quelque soupir m'effleurant,</p>
+<p>Qui semblait me dire à l'oreille:</p>
+<p>«Oui, plains-moi, j'étais conquérant.»</p>
+ </div> </div>
+
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/20.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>ABDICATION</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je voudrais être, sur la terre,</p>
+<p>L'unique héritier des grands rois</p>
+<p>Dont la force et l'éclat font taire</p>
+<p>Tous les revendiqueurs des droits,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De ces rois d'Asie et d'Afrique,</p>
+<p>Monarques des derniers pays</p>
+<p>Où les maîtres sont, sans réplique,</p>
+<p>Sans réserve, encore obéis.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je verrais, à mon tour idole,</p>
+<p>Les trois quarts du monde vivant</p>
+<p>Se prosterner sous ma parole</p>
+<p>Comme un champ de blés sous le vent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les tributs des races voisines</p>
+<p>Feraient affluer par milliers</p>
+<p>Les venaisons dans mes cuisines,</p>
+<p>Les vins rares dans mes celliers,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Des chevaux plein mes écuries,</p>
+<p>Des meutes traînant leurs valets,</p>
+<p>Des marbres, des tapisseries,</p>
+<p>Des vases d'or, plein mes palais!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sous mes mains j'aurais des captives</p>
+<p>Belles de pleurs, et sous mes pieds</p>
+<p>Les têtes fières ou craintives</p>
+<p>De leurs pères humiliés.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je posséderais sans conquête</p>
+<p>Mon vaste empire, et sans rival!</p>
+<p>Dans la sécurité complète</p>
+<p>D'un pouvoir salué légal.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors, alors, ô joie intense!</p>
+<p>Convoquant mon peuple et ma cour,</p>
+<p>Devant la servile assistance</p>
+<p>Moi-même, en plein règne, au grand jour,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Avec un cynisme suprême,</p>
+<p>Je briserais sur mon genou</p>
+<p>Le sceptre avec le diadème,</p>
+<p>Comme un enfant casse un joujou;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De mes épaules accablées</p>
+<p>Arrachant le royal manteau,</p>
+<p>Aux multitudes assemblées</p>
+<p>Je jetterais l'affreux fardeau;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pour les déshérités prodigue</p>
+<p>Je laisserais tous mes trésors,</p>
+<p>Comme un torrent qui rompt sa digue,</p>
+<p>Se précipiter au dehors;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cessant d'appuyer ma sandale</p>
+<p>Sur la nuque des prisonniers,</p>
+<p>Je rendrais la terre natale</p>
+<p>Aux plus fameux comme aux derniers;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'abandonnerais à mes troupes</p>
+<p>Tout l'or glorieux des rançons;</p>
+<p>Puis je laisserais dans mes coupes</p>
+<p>Boire mes propres échansons;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sur mes parcs, mes greniers, mes caves,</p>
+<p>Par-dessus fossé, grille et mur,</p>
+<p>Je lâcherais tous mes esclaves</p>
+<p>Comme des ramiers dans l'azur!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tout mon harem, filles et veuves,</p>
+<p>S'en retournerait au foyer,</p>
+<p>Pour enfanter des races neuves</p>
+<p>Que nul tyran ne pût broyer,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Qui ne fussent plus la curée</p>
+<p>D'un vainqueur, suppôt de la mort,</p>
+<p>Mais serves d'une loi jurée</p>
+<p>Dans un libre et paisible accord,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Fondant la cité juste et bonne</p>
+<p>Où chaque homme en levant la main</p>
+<p>Sent qu'il atteste en sa personne</p>
+<p>La dignité du genre humain!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et moi qui fuis même la gêne</p>
+<p>Des pactes librement conclus,</p>
+<p>Moi qui ne suis roseau ni chêne,</p>
+<p>Ni souple, ni viril non plus,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je m'en irais finir ma vie</p>
+<p>Au milieu des mers, sous l'azur,</p>
+<p>Dans une île, une île assoupie</p>
+<p>Dont le sol serait vierge et sûr,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ile qui n'aurait pas encore</p>
+<p>Senti l'ancre des noirs vaisseaux,</p>
+<p>Dont n'approcheraient que l'aurore,</p>
+<p>Le nuage et le pli des eaux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dans cette oasis embaumée,</p>
+<p>Loin des froides lois en vigueur,</p>
+<p>Viens, dirais-je à la bien-aimée,</p>
+<p>Appuyer ton coeur sur mon coeur;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Des lianes feront guirlandes</p>
+<p>Entre les palmiers sur nos fronts,</p>
+<p>Et tu verras des fleurs si grandes</p>
+<p>Qu'ensemble nous y dormirons.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/21.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>LE RIRE.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Les bêtes, qui n'ont point de sublimes soucis,</p>
+<p>Marchent, dès leur naissance, en fronçant les sourcils,</p>
+<p>Et ce rigide pli, jusqu'à la dernière heure,</p>
+<p>Signe mystérieux de sagesse, y demeure:</p>
+<p>Les énormes lions qui rôdent à grands pas,</p>
+<p>Libres et tout-puissants, ne se dérident pas;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les aigles, fils de l'air et de l'azur sont graves;</p>
+<p>Et les hommes, qui vont saignant de mille entraves,</p>
+<p>Enchaînés au plaisir, enchaînés au devoir,</p>
+<p>Sous la loi de chercher et ne jamais savoir,</p>
+<p>De ne rien posséder sans acheter et vendre,</p>
+<p>De ne pouvoir se fuir ni ne pouvoir s'entendre,</p>
+<p>D'appréhender la mort et de gratter leur champ,</p>
+<p>Les hommes ont un rire imbécile et méchant!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Certes le rire est beau comme la joie est belle,</p>
+<p>Quand il est innocent et radieux comme elle!</p>
+<p>Vous, les petits enfants, pleins de naïf désir,</p>
+<p>Qui des mains écartez vos langes pour saisir</p>
+<p>Les brillantes couleurs, ces mensonges des choses,</p>
+<p>Vous pouvez, au-devant des drapeaux et des roses,</p>
+<p>Vous pour qui tout cela n'est que du rouge encor,</p>
+<p>Pousser vos rires frais qui font un bruit d'essor!</p>
+<p>Vous, pouviez rire aussi, même en un siècle pire,</p>
+<p>Vous, nos rudes aïeux qui ne saviez pas lire,</p>
+<p>Et ne pouviez connaître, au bout de l'univers,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tous les forfaits commis et tous les maux soufferts;</p>
+<p>Quand avait fui la peste avec les hommes d'armes,</p>
+<p>C'était pour vous la fin de l'horreur et des larmes,</p>
+<p>Et peut-être, oublieux de ces fléaux lointains,</p>
+<p>Vous aviez des soirs gais et d'allègres matins.</p>
+<p>Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle:</p>
+<p>Nous souffrons chaque jour la peine universelle,</p>
+<p>Car sur toute la terre un messager subtil</p>
+<p>Relie à tous les maux tous les coeurs par un fil:</p>
+<p>Ah! l'oubli maintenant ne nous est plus possible!</p>
+<p>Se peut-on faire une âme à ce point insensible</p>
+<p>D'apprendre, sans frémir, de partout à la fois,</p>
+<p>Tous les coups du malheur et tous les viols des lois:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les maîtres plus hardis, les âmes plus serviles.</p>
+<p>L'atrocité sans nom des tourmentes civiles,</p>
+<p>Et les pactes sans foi, la guerre, les blessés</p>
+<p>Râlant cette nuit même au revers des fossés,</p>
+<p>L'honneur, le droit trahis par la volonté molle,</p>
+<p>Et Christ, épouvanté des fruits de sa parole,</p>
+<p>Un diadème en tête et le glaive à la main,</p>
+<p>Ne sachant plus s'il sauve ou perd le genre humain!</p>
+<p>N'est-ce pas merveilleux qu'on puisse rire encore!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais nous sommes ainsi; tel un vase sonore</p>
+<p>Au moindre choc du doigt se réveille et frémit,</p>
+<p>Tandis qu'il tremble à peine et vaguement gémit</p>
+<p>Du tonnerre éloigné qui roule dans la nue,</p>
+<p>Telle, au moindre soupir dont l'oreille est émue</p>
+<p>Nous sentons la pitié dans nos coeurs tressaillir,</p>
+<p>Et pour les cris lointains lâchement défaillir;</p>
+<p>Trop pauvres pour donner des pleurs à tous les hommes,</p>
+<p>Nous ne plaignons que ceux qui souffrent où nous sommes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quand nos foyers sont doux et sûrs, nous oublions</p>
+<p>Malgré nous, près du feu, les grelottants haillons,</p>
+<p>Et le bruit des canons, le fauve éclair des lames,</p>
+<p>Dans les yeux des enfants et dans la voix des femmes;</p>
+<p>Ou, nous-mêmes sujets au sort des malheureux,</p>
+<p>Nous tournons nos regards sur nous plus que sur eux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! si nos coeurs bornés que distrait ou resserre</p>
+<p>Leur félicité même ou leur propre misère,</p>
+<p>A tant de maux si grands ne se peuvent ouvrir,</p>
+<p>Qu'ils aient honte du moins de n'en pas plus souffrir!</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>LE VASE ET L'OISEAU</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Tout seul au plus profond d'un bois,</p>
+<p>Dans un fouillis de ronce et d'herbe,</p>
+<p>Se dresse, oublié, mais superbe,</p>
+<p>Un grand vase du temps des rois.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Beau de matière et pur de ligne,</p>
+<p>Il a pour anse deux béliers</p>
+<p>Qu'un troupeau d'amours familiers</p>
+<p>Enlace d'une souple vigne.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A ses bords autrefois tout blancs</p>
+<p>La mousse noire append son givre;</p>
+<p>Une lèpre aux couleurs de cuivre</p>
+<p>Étoile et dévore ses flancs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Son poids a fait pencher sa base</p>
+<p>Où gît un amas de débris,</p>
+<p>Car il a ses angles meurtris,</p>
+<p>Mais il tient bon l'orgueilleux vase.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il songe: «Autour de moi tout dort,</p>
+<p>Que fait le monde? Je m'ennuie,</p>
+<p>Mon cratère est plein d'eau de pluie,</p>
+<p>D'ombre, de rouille, et de bois mort.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Où donc aujourd'hui se promène</p>
+<p>Le flot soyeux des courtisans?</p>
+<p>Je n'ai pas vu figure humaine</p>
+<p>A mon pied depuis bien des ans.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pendant qu'il regrette sa gloire,</p>
+<p>Perdu dans cet exil obscur,</p>
+<p>Un oiseau par un trou d'azur</p>
+<p>S'abat sur ses lèvres pour boire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Holà! manant du ciel, dis-moi,</p>
+<p>Toi devant qui l'horizon s'ouvre,</p>
+<p>Sais-tu ce qui se passe au Louvre?</p>
+<p>Je n'entends plus parler du roi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Ah! tu prends à l'heure où nous sommes,</p>
+<p>Dit l'autre, un bien tardif souci!</p>
+<p>Rien n'est donc venu jusqu'ici</p>
+<p>Des branle-bas qu'ont faits les hommes?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Parfois un soubresaut brutal,</p>
+<p>Des rumeurs extraordinaires,</p>
+<p>Comme de souterrains tonnerres</p>
+<p>Font tressaillir mon piédestal.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;C'est l'écho de leurs grands vacarmes:</p>
+<p>Plus une tour, plus un clocher</p>
+<p>Où l'oiseau puisse en paix nicher.</p>
+<p>Partout l'incendie et les armes!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'ai naguère, à Paris, en vain</p>
+<p>Heurté du bec les vitres closes,</p>
+<p>Nulle part, même aux lèvres roses,</p>
+<p>La moindre miette de vrai pain.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aux mansardes des Tuileries</p>
+<p>Je logeais, le printemps passé,</p>
+<p>Mais les flammes m'en ont chassé.</p>
+<p>Ce n'était que feux et tueries.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sur le front du génie ailé</p>
+<p>Qui plane où sombra la Bastille,</p>
+<p>J'ai voulu poser ma famille,</p>
+<p>Mais cet asile a chancelé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Des murs de granit qu'on restaure</p>
+<p>Nous sommes l'un et l'autre exclus,</p>
+<p>Là le temps des palais n'est plus,</p>
+<p>Et celui des nids, pas encore.»</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>L'ALPHABET</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il gît au fond de quelque armoire</p>
+<p>Ce vieil alphabet tout jauni,</p>
+<p>Ma première leçon d'histoire,</p>
+<p>Mon premier pas vers l'infini.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Toute la Genèse y figure;</p>
+<p>Le lion, l'ours et l'éléphant;</p>
+<p>Du monde la grandeur obscure</p>
+<p>Y troublait mon âme d'enfant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sur chaque bête un mot énorme</p>
+<p>Et d'un sens toujours inconnu,</p>
+<p>Posait l'énigme de sa forme</p>
+<p>A mon désespoir ingénu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! dans ce lent apprentissage</p>
+<p>La cause de mes pleurs, c'était</p>
+<p>La lettre noire, et non l'image</p>
+<p>Où la Nature me tentait.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Maintenant j'ai vu la Nature</p>
+<p>Et ses splendeurs, j'en ai regret:</p>
+<p>Je ressens toujours la torture</p>
+<p>De la merveille et du secret,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car il est un mot que j'ignore</p>
+<p>Au beau front de ce sphinx écrit,</p>
+<p>J'en épelle la lettre encore</p>
+<p>Et n'en saurai jamais l'esprit.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>SUR LA MORT</h3>
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>On ne songe à la Mort que dans son voisinage:</p>
+<p>Au sépulcre éloquent d'un être qui m'est cher,</p>
+<p>J'ai pour m'en pénétrer fait un pèlerinage,</p>
+<p>Et je pèse aujourd'hui ma tristesse d'hier.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je veux, à mon retour de cette sombre place</p>
+<p>Où semblait m'envahir la funèbre torpeur,</p>
+<p>Je veux me recueillir, et contempler en face</p>
+<p>La Mort, la grande Mort, sans défi mais sans peur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Assiste ma pensée, austère Poésie</p>
+<p>Qui sacres de beauté ce qu'on a bien senti;</p>
+<p>Ta sévère caresse aux pleurs vrais s'associe,</p>
+<p>Et tu sais que mon coeur ne t'a jamais menti.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si ton charme n'est point un misérable leurre,</p>
+<p>Ton art un jeu servile, un vain culte sans foi,</p>
+<p>Ne m'abandonne pas précisément à l'heure</p>
+<p>Où pour ne pas sombrer j'ai tant besoin de toi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Devant l'atroce énigme où la raison succombe,</p>
+<p>Si la mienne fléchit tu la relèveras;</p>
+<p>Fais-moi donc explorer l'infini d'outre-tombe</p>
+<p>Sur ta grande poitrine entre tes puissants bras;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Fais taire l'envieux qui t'appelle frivole,</p>
+<p>Toi qui dans l'inconnu fais crier des échos,</p>
+<p>Et prêtes par l'accent, plus sûr que la parole,</p>
+<p>Un sens révélateur au seul frisson des mots.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ne crains pas qu'au tombeau la morte s'en offense,</p>
+<p>O Poésie, ô toi, mon naturel secours,</p>
+<p>Ma seconde berceuse au sortir de l'enfance,</p>
+<p>Qui seras la dernière au dernier de mes jours.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<h3>II</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hélas! j'ai trop songé sous les blêmes ténèbres</p>
+<p>Où les astres ne sont que des bûchers lointains,</p>
+<p>Pour croire qu'échappé de ses voiles funèbres</p>
+<p>L'homme s'envole et monte à de plus beaux matins;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'ai trop vu sans raison pâtir les créatures,</p>
+<p>Pour croire qu'il existe au delà d'ici-bas</p>
+<p>Quelque plaisir sans pleurs, quelque amour sans tortures,</p>
+<p>Quelque être ayant pris forme et qui ne souffre pas.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Toute forme est sur terre un vase de souffrances,</p>
+<p>Qui, s'usant à s'emplir, se brise au moindre heurt;</p>
+<p>Apparence mobile entre mille apparences</p>
+<p>Toute vie est sur terre un flot qui roule et meurt.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>N'es-tu plus qu'une chose au vague aspect de femme,</p>
+<p>N'es-tu plus rien? Je cherche à croire sans effroi</p>
+<p>Que, ta vie et ta chair ayant rompu leur trame,</p>
+<p>Aujourd'hui, morte aimée, il n'est plus rien de toi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je ne puis, je subis des preuves que j'ignore.</p>
+<p>S'il ne restait plus rien pour m'entendre en ce lieu,</p>
+<p>Même après mainte année y reviendrais-je encore</p>
+<p>Répéter au néant un inutile adieu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Serais-je épouvanté de te laisser sous terre?</p>
+<p>Et navré de partir, sans pouvoir t'assister</p>
+<p>Dans la nuit formidable où tu gis solitaire,</p>
+<p>Penserais-je à fleurir l'ombre où tu dois rester?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<h3>III</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pourtant je ne sais rien, rien, pas même ton âge:</p>
+<p>Mes jours font suite au jour de ton dernier soupir,</p>
+<p>Les tiens n'ont-ils pas fait quelque immense passage</p>
+<p>Du temps qui court au temps qui n'a plus à courir?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ont-ils joint leur durée à l'ancienne durée?</p>
+<p>Pour toi s'enchaînent-ils aux ans chez nous vécus?</p>
+<p>Ou dois-tu quelque part, immuable et sacrée,</p>
+<p>Dans l'absolu survivre à ta chair qui n'est plus?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Certes, dans ma pensée, aux autres invisible,</p>
+<p>Ton image demeure impossible à ternir,</p>
+<p>Où t'évoque mon coeur tu luis incorruptible,</p>
+<p>Mais serais-tu sans moi, hors de mon souvenir?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Servant de sanctuaire à l'ombre de ta vie,</p>
+<p>Je la préserve encor de périr en entier.</p>
+<p>Mais que suis-je? Et demain quand je t'aurai suivie,</p>
+<p>Quel ami me promet de ne pas t'oublier?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Depuis longtemps ta forme est en proie à la terre,</p>
+<p>Et jusque dans les coeurs elle meurt par lambeaux,</p>
+<p>J'en voudrais découvrir le vrai dépositaire,</p>
+<p>Plus sûr que tous les coeurs et que tous les tombeaux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>IV</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les mains, dans l'agonie, écartent quelque chose.</p>
+<p>Est-ce aux maux d'ici-bas l'impatient adieu</p>
+<p>Du mourant qui pressent sa lente apothéose?</p>
+<p>Ou l'horreur d'un calice imposé par un dieu?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Est-ce l'élan qu'imprime au corps l'âme envolée?</p>
+<p>Ou contre le néant un héroïque effort?</p>
+<p>Ou le jeu machinal de l'aiguille affolée,</p>
+<p>Quand le balancier tombe, oublié du ressort?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Naguère ce problème où mon doute s'enfonce,</p>
+<p>Ne semblait pas m'atteindre assez pour m'offenser;</p>
+<p>J'interrogeais de loin, sans craindre la réponse,</p>
+<p>Maintenant je tiens plus à savoir qu'à penser.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! doctrines sans nombre où l'été de mon âge</p>
+<p>Au vent froid du discours s'est flétri sans mûrir,</p>
+<p>De mes veilles sans fruit réparez le dommage,</p>
+<p>Prouvez-moi que la morte ailleurs doit refleurir,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ou bien qu'anéantie, à l'abri de l'épreuve,</p>
+<p>Elle n'a plus jamais de calvaire à gravir,</p>
+<p>Ou que, la même encor sous une forme neuve,</p>
+<p>Vers la plus haute étoile elle se sent ravir!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Faites-moi croire enfin dans le néant ou l'être,</p>
+<p>Pour elle et tous les morts que d'autres ont aimés.</p>
+<p>Ayez pitié de moi, car j'ai faim de connaître,</p>
+<p>Mais vous n'enseignez rien, verbes inanimés!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ni vous, dogmes cruels, insensés que vous êtes,</p>
+<p>Qui du Juif magnanime avez couvert la voix;</p>
+<p>Ni toi, qui n'es qu'un bruit pour les cerveaux honnêtes,</p>
+<p>Vaine philosophie où tout sombre à la fois;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Toi non plus, qui sur Dieu résignée à te taire</p>
+<p>Changes la vision pour le tâtonnement,</p>
+<p>Science, qui partout te heurtant au mystère</p>
+<p>Et n'osant l'affronter, l'ajournes seulement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Des mots! des mots! Pour l'un la vie est un prodige,</p>
+<p>Pour l'autre un phénomène. Eh! que m'importe à moi!</p>
+<p>Nécessaire ou créé je réclame, vous dis-je,</p>
+<p>Et vous les ignorez, ma cause et mon pourquoi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<h3>V</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Puisque je n'ai pas pu, disciple de tant d'autres,</p>
+<p>Apprendre ton vrai sort, ô morte que j'aimais,</p>
+<p>Arrière les savants, les docteurs, les apôtres.</p>
+<p>Je n'interroge plus, je subis désormais.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quand la nature en nous mit ce qu'on nomme l'âme,</p>
+<p>Elle a contre elle-même armé son propre enfant;</p>
+<p>L'esprit qu'elle a fait juste au nom du droit la blâme,</p>
+<p>Le coeur qu'elle a fait haut la méprise en rêvant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Avec elle longtemps, de toute ma pensée</p>
+<p>Et de tout mon amour, j'ai lutté corps à corps,</p>
+<p>Mais sur son oeuvre inique, et pour l'homme insensée,</p>
+<p>Mon front et ma poitrine ont brisé leurs efforts.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sa loi qui par le meurtre a fait le choix des races,</p>
+<p>Abominable excuse au carnage que font</p>
+<p>Des peuples malheureux les nations voraces,</p>
+<p>De tout aveugle espoir m'a vidé l'âme à fond,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je succombe épuisé, comme en pleine bataille,</p>
+<p>Un soldat, par la veille et la marche affaibli,</p>
+<p>Sans vaincre, ni mourir d'une héroïque entaille,</p>
+<p>Laisse en lui les clairons s'éteindre dans l'oubli;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pourtant sa cause est belle, et si doux est d'y croire</p>
+<p>Qu'il cherche en sommeillant la vigueur qui l'a fui,</p>
+<p>Mais trop las pour frapper il lègue la victoire</p>
+<p>Aux fermes compagnons qu'il sent passer sur lui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! qui que vous soyez, vous qui m'avez fait naître,</p>
+<p>Qu'on vous nomme hasard, force, matière ou dieux,</p>
+<p>Accomplissez en moi, qui n'en suis pas le maître,</p>
+<p>Les destins sans refuge, aussi vains qu'odieux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Faites, faites de moi tout ce que bon vous semble,</p>
+<p>Ouvriers inconnus de l'infini malheur,</p>
+<p>Je viens de vous maudire, et voyez si je tremble,</p>
+<p>Prenez ou me laissez mon souffle et ma chaleur!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et si je dois fournir aux avides racines</p>
+<p>De quoi changer mon être en mille êtres divers,</p>
+<p>Dans l'éternel retour des fins aux origines</p>
+<p>Je m'abandonne en proie aux lois de l'univers.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>DÉFAILLANCE ET SCRUPULE</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<h3>I</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mon besoin de songe et de fable,</p>
+<p>La soif malheureuse que j'ai</p>
+<p>De quelque autre vie ineffable,</p>
+<p>Me laisse tout découragé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quand d'un beau vouloir je m'avise,</p>
+<p>Je me répète en vain: «Je veux.</p>
+<p>&mdash;A quoi bon?» répond la devise</p>
+<p>Qui rend stériles tous les voeux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A quoi bon nos miettes d'aumône?</p>
+<p>Si la plèbe veut s'assouvir;</p>
+<p>Ou nos rêves d'État sans trône?</p>
+<p>S'il plaît au peuple de servir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A quoi bon rapprendre la guerre?</p>
+<p>S'il faut toujours qu'elle ait pour but</p>
+<p>Le gain menteur, cher au vulgaire,</p>
+<p>D'une auréole et d'un tribut.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A quoi bon la lente science?</p>
+<p>Si l'homme ne peut entrevoir,</p>
+<p>Après tant d'âpre patience,</p>
+<p>Que les bornes de son savoir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A quoi bon l'amour? si l'on aime</p>
+<p>Pour propager un coeur souffrant,</p>
+<p>Le coeur humain, toujours le même</p>
+<p>Sous le costume différent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A quoi bon, si la terre est ronde,</p>
+<p>Notre infinie avidité?</p>
+<p>On est si vite au bout d'un monde,</p>
+<p>Quand il n'est pas illimité!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Or ma soif est celle de l'homme,</p>
+<p>Je n'ai pas de désir moyen,</p>
+<p>Il me faut l'élite et la somme,</p>
+<p>Il me faut le souverain bien!</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>II</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ainsi mon orgueil dissimule</p>
+<p>Les défaillances de ma foi,</p>
+<p>Mais je sens bientôt un scrupule</p>
+<p>Qui s'élève et murmure en moi:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mon fier désespoir n'est peut-être</p>
+<p>Qu'une excuse à ne point agir,</p>
+<p>Et comme au fond je me sens traître,</p>
+<p>Un prétexte à n'en point rougir,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un dédain paresseux qui ruse</p>
+<p>Avec la rigueur du devoir,</p>
+<p>Et de l'idéal même abuse</p>
+<p>Pour me dispenser de vouloir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Parce que la terre est bornée,</p>
+<p>N'y faut-il voir qu'une prison,</p>
+<p>Et faillir à la destinée</p>
+<p>Qu'embrasse et clôt son horizon?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Parce que l'amour perpétue</p>
+<p>La vie et ses âpres combats,</p>
+<p>Vaudra-t-il mieux qu'Adam se tue</p>
+<p>Et qu'Athènes n'existe pas?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Parce que la science est brève</p>
+<p>Et le mystère illimité,</p>
+<p>Faut-il lui préférer le rêve</p>
+<p>Ou la complète cécité?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Parce que la guerre nous lasse,</p>
+<p>Faut-il par mépris des plus forts,</p>
+<p>Tendant la gorge au coup de grâce,</p>
+<p>Leur fumer nos champs de nos corps?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Parce que la force nombreuse</p>
+<p>Appelle droit son bon plaisir,</p>
+<p>Songe creux le savoir qui creuse,</p>
+<p>Et l'art qui plane: vain loisir,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Faut-il laisser cette sauvage</p>
+<p>Brûler les oeuvres des neuf Soeurs</p>
+<p>Pour venger l'antique esclavage</p>
+<p>Nourricier des premiers penseurs!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! faut-il que de la justice,</p>
+<p>Et de l'amour, désespérant,</p>
+<p>Le coeur déçu se rapetisse</p>
+<p>Dans un exil indifférent?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, toute la phalange auguste</p>
+<p>Des créateurs, doit pour ses dieux,</p>
+<p>Qui sont le vrai, le beau, le juste,</p>
+<p>Combattre en dessillant les yeux,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et du temple où chaque âge apporte</p>
+<p>Le fruit sacré de ses efforts,</p>
+<p>Ouvrir à deux battants la porte,</p>
+<p>En défendre à mort les trésors!</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>SURSUM CORDA</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Si tous les astres, ô Nature,</p>
+<p>Trompant la main qui les conduit,</p>
+<p>S'entre-choquaient par aventure</p>
+<p>Pour se dissoudre dans la nuit;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ou comme une flotte qui sombre,</p>
+<p>Si ces foyers, grands et petits,</p>
+<p>Lentement dévorés par l'ombre,</p>
+<p>Y disparaissaient engloutis,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu pourrais repeupler l'abîme,</p>
+<p>Et rallumer un firmament</p>
+<p>Plus somptueux et plus sublime,</p>
+<p>Avec la terre seulement!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car il te suffirait, pour rendre</p>
+<p>À l'infini tous ses flambeaux,</p>
+<p>D'y secouer l'humaine cendre</p>
+<p>Qui sommeille au fond des tombeaux,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La cendre des coeurs innombrables,</p>
+<p>Enfouis, mais brûlants toujours,</p>
+<p>Où demeurent inaltérables</p>
+<p>Dans la mort d'immortels amours.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sous la terre, dont les entrailles</p>
+<p>Absorbent les coeurs trépassés,</p>
+<p>En six mille ans de funérailles</p>
+<p>Quels trésors de flamme amassés!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Combien dans l'ombre sépulcrale</p>
+<p>Dorment d'invisibles rayons!</p>
+<p>Quelle semence sidérale</p>
+<p>Dans la poudre des passions!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! que sous la voûte infinie</p>
+<p>Périssent les anciens soleils,</p>
+<p>Avec les éclairs du génie</p>
+<p>Tu feras des midis pareils;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu feras des nuits populeuses,</p>
+<p>Des nuits pleines de diamants,</p>
+<p>En leur donnant pour nébuleuses</p>
+<p>Tous les rêves des coeurs aimants;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les étoiles plus solitaires,</p>
+<p>Éparses dans le sombre azur,</p>
+<p>Tu les feras des coeurs austères</p>
+<p>Où veille un feu profond et sûr;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et tu feras la blanche voie</p>
+<p>Qui nous semble un ruisseau lacté,</p>
+<p>De la pure et sereine joie</p>
+<p>Des coeurs morts avant leur été;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu feras jaillir tout entière</p>
+<p>L'antique étoile de Vénus</p>
+<p>D'un atome de la poussière</p>
+<p>Des coeurs qu'elle embrasa le plus;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et les fermes coeurs, pour l'attaque</p>
+<p>Et la résistance doués,</p>
+<p>Reformeront le zodiaque</p>
+<p>Où les Titans furent cloués!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pour moi-même enfin, grain de sable</p>
+<p>Dans la multitude des morts,</p>
+<p>Si ce que j'ai d'impérissable</p>
+<p>Doit scintiller au ciel d'alors,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Qu'un astre généreux renaisse</p>
+<p>De mes cendres à leur réveil!</p>
+<p>Rallume au feu de ma jeunesse</p>
+<p>Le plus clair, le plus chaud soleil!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Rendant sa flamme primitive</p>
+<p>À Sirius, des nuits vainqueur,</p>
+<p>Fais-en la pourpre encor plus vive</p>
+<p>Avec tout le sang de mon coeur!</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>À L'OCÉAN</h3>
+
+<h3>SONNET.</h3>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Océan, que vaux-tu dans l'infini du Monde?</p>
+<p>Toi, si large à nos yeux enchaînés sur tes bords,</p>
+<p>Mais étroit pour notre âme aux rebelles essors,</p>
+<p>Qui du haut des soleils te mesure et te sonde;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Presque éternel pour nous plus instables que l'onde,</p>
+<p>Mais pourtant, comme nous, oeuvre et jouet des sorts,</p>
+<p>Car tu nous vois mourir, mais des astres sont morts,</p>
+<p>Et nulle éternité dans les jours ne se fonde.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme une vaste armée où l'héroïsme bout</p>
+<p>Marche à l'assaut d'un mur, tu viens heurter la roche,</p>
+<p>Mais la roche est solide et reparaît debout.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Va, tu n'es cru géant que du nain qui t'approche:</p>
+<p>Ah! je t'admirais trop, le ciel me le reproche,</p>
+<p>Il me dit: «Rien n'est grand ni puissant que le Tout!»</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
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+<br><br>
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+<br><br>
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+<br><br>
+
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+
+<h3>À RONSARD</h3>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ô maître des charmeurs de l'oreille, ô Ronsard,</p>
+<p>J'admire tes vieux vers, et comment ton génie</p>
+<p>Aux lois d'un juste sens et d'une ample harmonie</p>
+<p>Sait dans le jeu des mots asservir le hasard.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais, plus que ton beau verbe et plus que ton grand art,</p>
+<p>J'aime ta passion d'antique poésie,</p>
+<p>Et cette téméraire et sainte fantaisie</p>
+<p>D'être un nouvel Orphée aux hommes nés trop tard.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! depuis que les cieux, les champs, les bois, et l'onde,</p>
+<p>N'avaient plus d'âme, un deuil assombrissait le monde,</p>
+<p>Car le monde sans lyre est comme inhabité!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu viens, tu ressaisis la lyre, tu l'accordes,</p>
+<p>Et, fier, tu rajeunis la gloire des sept cordes,</p>
+<p>Et tu refais aux dieux une immortalité.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+<br><br>
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+<br><br>
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+<br><br>
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+
+<h3>À THÉOPHILE GAUTIER</h3>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Maître, qui du grand art levant le pur flambeau,</p>
+<p>Pour consoler la chair besoigneuse et fragile,</p>
+<p>Rendis sa gloire antique à cette exquise argile,</p>
+<p>Ton corps va donc subir l'outrage du tombeau!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ton âme a donc rejoint le somnolent troupeau</p>
+<p>Des ombres sans désirs, où l'attendait Virgile,</p>
+<p>Toi qui né pour le jour d'où le trépas t'exile,</p>
+<p>Faisais des Voluptés les prêtresses du Beau!</p>
+ </div> </div>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ah! les dieux (si les dieux y peuvent quelque chose)</p>
+<p>Devaient ravir ce corps dans une apothéose,</p>
+<p>D'incorruptible chair l'embaumer pour toujours,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et l'âme! l'envoyer dans la Nature entière,</p>
+<p>Savourer librement, éparse en la matière,</p>
+<p>L'ivresse des couleurs et la paix des contours!</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
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+<br><br>
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+<br><br>
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+<br><br>
+
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+
+<h3>AUX POËTES FUTURS</h3>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Poëtes à venir, qui saurez tant de choses,</p>
+<p>Et les direz sans doute en un verbe plus beau,</p>
+<p>Portant plus loin que nous un plus large flambeau</p>
+<p>Sur les suprêmes fins et les premières causes;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quand vos vers sacreront des pensers grandioses,</p>
+<p>Depuis longtemps déjà nous serons au tombeau;</p>
+<p>Rien ne vivra de nous qu'un terne et froid lambeau</p>
+<p>De notre oeuvre enfouie avec nos lèvres closes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Songez que nous chantions les fleurs et les amours</p>
+<p>Dans un âge plein d'ombre, au mortel bruit des armes,</p>
+<p>Pour des coeurs anxieux que ce bruit rendait sourds;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lors plaignez nos chansons, où tremblaient tant d'alarmes,</p>
+<p>Vous qui, mieux écoutés, ferez en d'heureux jours</p>
+<p>Sur de plus hauts objets des poëmes sans larmes.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+<br><br>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>TABLE</h3>
+
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>AUX AMIS INCONNUS</p>
+<p>PRIÈRE</p>
+<p>CONSEIL</p>
+<p>AU BORD DE L'EAU</p>
+<p>EN VOYAGE</p>
+<p>SONNET À LA PETITE SUZANNE D.</p>
+<p>ENFANTILLAGE</p>
+<p>AUX TUILERIES</p>
+<p>L'AMOUR MATERNEL, À Maurice Chevrier</p>
+<p>L'ÉPOUSÉE</p>
+<p>DISTRACTION</p>
+<p>INVITATION À LA VALSE</p>
+<p>CE QUI DURE</p>
+<p>UN RENDEZ-VOUS</p>
+<p>L'OBSTACLE</p>
+<p>LA COUPE</p>
+<p>PARFUMS ANCIENS, À François Coppée</p>
+<p>L'ÉTOILE AU COEUR</p>
+<p>DOUCEUR D'AVRIL, À Albert Mérat</p>
+<p>PÈLERINAGE</p>
+<p>JUIN</p>
+<p>LA BEAUTÉ</p>
+<p>LA VOLUPTÉ, SONNET</p>
+<p>LES DEUX CHUTES, SONNET</p>
+<p>L'INDIFFÉRENTE, SONNET</p>
+<p>L'ART TRAHI</p>
+<p>SOUHAIT</p>
+<p>TROP TARD</p>
+<p>LES AMOURS TERRESTRES</p>
+<p>L'ÉTRANGER, SONNET</p>
+<p>LA VERTU</p>
+<p>LE TEMPS PERDU, SONNET</p>
+<p>LES FILS, SONNET</p>
+<p>LE CONSCRIT</p>
+<p>ABDICATION</p>
+<p>LE RIRE</p>
+<p>LE VASE ET L'OISEAU</p>
+<p>L'ALPHABET</p>
+<p>SUR LA MORT</p>
+<p>DÉFAILLANCE ET SCRUPULE</p>
+<p>SURSUM CORDA</p>
+<p>À L'OCÉAN, SONNET</p>
+<p>À RONSARD</p>
+<p>À THÉOPHILE GAUTIER</p>
+<p>AUX POËTES FUTURS</p>
+</div></div>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><i>Imprimé</i><br>
+PAR J. CLAYE<br>
+POUR<br>
+A. LEMERRE, LIBRAIRE<br>
+<i>À PARIS.</i></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les vaines tendresses, by Sully Prudhomme
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VAINES TENDRESSES ***
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+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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