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+The Project Gutenberg EBook of Mistress Branican, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mistress Branican
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: March 4, 2006 [EBook #17914]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MISTRESS BRANICAN ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also
+available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+Jules Verne
+
+MISTRESS BRANICAN
+
+(1891)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+Première partie
+I Le «Franklin»
+II Situation de famille
+III Prospect-House
+IV À bord du «Boundary»
+V Trois mois se passent
+VI Fin d'une triste année
+VII Éventualités diverses
+VIII Situation difficile
+IX Révélations
+X Préparatifs
+XI Première campagne dans la Malaisie
+XII Encore un an
+XIII Campagne dans la mer de Timor
+XIV L'île Browse
+XV Épave vivante
+XVI Harry Felton
+XVII Par oui et par non
+Deuxième partie
+I En naviguant
+II Godfrey
+III Un chapeau historique
+IV Le train d'Adélaïde
+V À travers l'Australie méridionale
+VI Rencontre inattendue
+VII En remontant vers le nord
+VIII Au delà de la station d'Alice-Spring
+IX Journal de mistress Branican
+X Encore quelques extraits
+XI Indices et incidents
+XII Derniers efforts
+XIII Chez les Indas
+XIV Le jeu de Len Burker
+XV Le dernier campement
+XVI Dénouement
+Bibliographie
+
+
+
+
+Première partie
+
+
+
+
+I
+
+Le «Franklin»
+
+
+Il y a deux chances de ne jamais revoir les amis dont on se sépare
+pour un long voyage: ceux qui restent peuvent ne se plus retrouver
+au retour; ceux qui partent peuvent ne plus revenir. Mais ils ne
+se préoccupaient guère de cette éventualité, les marins qui
+faisaient leurs préparatifs d'appareillage à bord du _Franklin_,
+dans la matinée du 15 mars 1875.
+
+Ce jour-là, le _Franklin_, capitaine John Branican, était sur le
+point de quitter le port de San-Diégo (Californie) pour une
+navigation à travers les mers septentrionales du Pacifique.
+
+Un joli navire, de neuf cents tonneaux, ce _Franklin_, gréé en
+trois-mâts-goélette, largement voilé de brigantines, focs et
+flèches, hunier et perroquet à son mât de misaine. Très relevé de
+ses fayons d'arrière, légèrement rentré de ses oeuvres vives, avec
+son avant disposé pour couper l'eau sous un angle très fin, sa
+mâture un peu inclinée et d'un parallélisme rigoureux, son
+gréement de fils galvanisés, aussi raide que s'il eût été fait de
+barres métalliques, il offrait le type le plus moderne de ces
+élégants clippers, dont le Nord-Amérique se sert avec tant
+d'avantage pour le grand commerce, et qui luttent de vitesse avec
+les meilleurs steamers de sa flotte marchande.
+
+Le _Franklin_ était à la fois si parfaitement construit et si
+intrépidement commandé que pas un homme de son équipage n'eût
+accepté d'embarquer sur un autre bâtiment -- même avec l'assurance
+d'obtenir une plus haute paye. Tous partaient, le coeur plein de
+cette double confiance, qui s'appuie sur un bon navire et sur un
+bon capitaine.
+
+Le _Franklin_ était à la veille d'entreprendre son premier voyage
+au long cours pour le compte de la maison William H. Andrew, de
+San-Diégo. Il devait se rendre à Calcutta par Singapore, avec un
+chargement de marchandises fabriquées en Amérique, et rapporter
+une cargaison des productions de l'Inde, à destination de l'un des
+ports du littoral californien.
+
+Le capitaine John Branican était un jeune homme de vingt-neuf ans.
+Doué d'une physionomie attrayante mais résolue, les traits
+empreints d'une rare énergie, il possédait au plus haut degré le
+courage moral, si supérieur au courage physique -- ce courage «de
+deux heures après minuit», disait Napoléon, c'est-à-dire celui qui
+fait face à l'imprévu et se retrouve à chaque moment. Sa tête
+était plus caractérisée que belle, avec ses cheveux rudes, ses
+yeux animés d'un regard vif et franc, qui jaillissait comme un
+dard de ses pupilles noires. On eût difficilement imaginé chez un
+homme de son âge une constitution plus robuste, une membrure plus
+solide. Cela se sentait à la vigueur de ses poignées de main qui
+indiquaient l'ardeur de son sang et la force de ses muscles. Le
+point sur lequel il convient d'insister, c'est que l'âme, contenue
+dans ce corps de fer, était l'âme d'un être généreux et bon, prêt
+à sacrifier sa vie pour son semblable. John Branican avait le
+tempérament de ces sauveteurs, auxquels leur sang-froid permet
+d'accomplir sans hésiter des actes d'héroïsme. Il avait fait ses
+preuves de bonne heure. Un jour, au milieu des glaces rompues de
+la baie, un autre jour, à bord d'une chaloupe chavirée, il avait
+sauvé des enfants, enfant lui-même. Plus tard, il ne devait pas
+démentir les instincts de dévouement qui avaient marqué son jeune
+âge.
+
+Depuis quelques années déjà, John Branican avait perdu son père et
+sa mère, lorsqu'il épousa Dolly Starter, orpheline, appartenant à
+l'une des meilleures familles de San-Diégo. La dot de la jeune
+fille, très modeste, était en rapport avec la situation, non moins
+modeste, du jeune marin, simple lieutenant à bord d'un navire de
+commerce. Mais il y avait lieu de penser que Dolly hériterait un
+jour d'un oncle fort riche, Edward Starter, qui menait la vie d'un
+campagnard dans la partie la plus sauvage et la moins abordable de
+l'État du Tennessee. En attendant, il fallait vivre à deux -- et
+même à trois, car le petit Walter, Wat par abréviation, vint au
+monde dans la première année du mariage. Aussi, John Branican --
+et sa femme le comprenait -- ne pouvait-il songer à abandonner son
+métier de marin. Plus tard il verrait ce qu'il aurait à faire
+lorsque la fortune lui serait venue par héritage, ou s'il
+s'enrichissait au service de la maison Andrew. Au surplus, la
+carrière du jeune homme avait été rapide. Ainsi qu'on va le voir,
+il avait marché vite en même temps qu'il marchait droit. Il était
+capitaine au long cours à un âge où la plupart de ses collègues ne
+sont encore que seconds ou lieutenants à bord des navires de
+commerce. Si ses aptitudes justifiaient cette précocité, son
+avancement s'expliquait aussi par certaines circonstances qui
+avaient à bon droit attiré l'attention sur lui.
+
+En effet, John Branican était populaire à San-Diégo ainsi que dans
+les divers ports du littoral californien. Ses actes de dévouement
+l'avaient signalé d'une façon éclatante non seulement aux marins,
+mais aux négociants et armateurs de l'Union.
+
+Quelques années auparavant, une goélette péruvienne, la _Sonora_,
+ayant fait côte à l'entrée de Coronado-Beach, l'équipage était
+perdu, si l'on ne parvenait pas à établir une communication entre
+le bâtiment et la terre. Mais porter une amarre à travers les
+brisants, c'était risquer cent fois sa vie. John Branican n'hésita
+pas. Il se jeta au milieu des lames qui déferlaient avec une
+extrême violence, fut roulé sur les récifs, puis ramené à la grève
+battue par un terrible ressac.
+
+Devant les dangers qu'il voulait affronter encore, sans se soucier
+de sa vie, on essaya de le retenir. Il résista, il se précipita
+vers la goélette, il parvint à l'atteindre, et, grâce à lui, les
+hommes de la _Sonora_ furent sauvés.
+
+Un an plus tard, pendant une tempête qui se déchaîna à cinq cents
+milles au large dans l'ouest du Pacifique, John Branican eut à
+nouveau l'occasion de montrer tout ce qu'on pouvait attendre de
+lui. Il était lieutenant à bord du _Washington_, dont le capitaine
+venait d'être emporté par un coup de mer, en même temps que la
+moitié de l'équipage. Resté à bord du navire désemparé avec une
+demi-douzaine de matelots, blessés pour la plupart, il prit le
+commandement du _Washington_ qui ne gouvernait plus, parvint à
+s'en rendre maître, à lui réinstaller des mâts de fortune, et à le
+ramener au port de San-Diégo. Cette coque à peine manoeuvrable,
+qui renfermait une cargaison valant plus de cinq cent mille
+dollars, appartenait précisément à la maison Andrew.
+
+Quel accueil reçut le jeune marin, lorsque le navire eut mouillé
+au port de San-Diégo! Puisque les événements de mer l'avaient fait
+capitaine, il n'y eut qu'une voix parmi toute la population pour
+lui confirmer ce grade.
+
+La maison Andrew lui offrit le commandement du _Franklin_,
+qu'elle venait de faire construire. Le lieutenant accepta, car il
+se sentait capable de commander, et n'eut qu'à choisir pour
+recruter son équipage, tant on avait confiance en lui. Voilà dans
+quelles conditions le _Franklin_ allait faire son premier voyage
+sous les ordres de John Branican.
+
+Ce départ était un événement pour la ville. La maison Andrew était
+réputée à juste titre l'une des plus honorables de San-Diégo.
+Notoirement qualifiée quant à la sûreté de ses relations et la
+solidité de son crédit, c'était M. William Andrew qui la dirigeait
+d'une main habile. On faisait plus que l'estimer, ce digne
+armateur, on l'aimait. Sa conduite envers John Branican fut
+applaudie unanimement.
+
+Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si, pendant cette matinée du
+15 mars, un nombreux concours de spectateurs -- autant dire la
+foule des amis connus ou inconnus du jeune capitaine -- se
+pressait sur les quais du Pacific-Coast-Steamship, afin de le
+saluer d'un dernier hurra à son passage.
+
+L'équipage du _Franklin_ se composait de douze hommes, y compris
+le maître, tous bons marins attachés au port de San-Diégo, ayant
+fait leurs preuves, heureux de servir sous les ordres de John
+Branican. Le second du navire était un excellent officier, nommé
+Harry Felton. Bien qu'il fût de cinq à six ans plus âgé que son
+capitaine, il ne se froissait pas d'avoir à servir sous lui, ni ne
+jalousait une situation qui en faisait son supérieur. Dans sa
+pensée, John Branican méritait cette situation. Tous deux avaient
+déjà navigué ensemble et s'appréciaient mutuellement. D'ailleurs,
+ce que faisait M. William Andrew était bien fait. Harry Felton et
+ses hommes lui étaient dévoués corps et âme. La plupart avaient
+déjà embarqué sur quelques-uns de ses navires. C'était comme une
+famille d'officiers et de matelots -- famille nombreuse,
+affectionnée à ses chefs, qui constituait son personnel maritime
+et ne cessait de s'accroître avec la prospérité de la maison.
+
+Dès lors c'était sans nulle appréhension, on peut même dire avec
+ardeur, que l'équipage du _Franklin_ allait commencer cette
+campagne nouvelle. Pères, mères, parents étaient là pour lui dire
+adieu, mais comme on le dit aux gens qu'on ne doit pas tarder à
+revoir: «Bonjour et à bientôt, n'est-ce pas?» Il s'agissait, en
+effet, d'un voyage de six mois, une simple traversée, pendant la
+belle saison, entre la Californie et l'Inde, un aller et retour de
+San-Diégo à Calcutta, et non d'une de ces expéditions de commerce
+ou de découvertes, qui entraînent un navire pour de longues années
+sur les mers les plus dangereuses des deux hémisphères. Ces marins
+en avaient vu bien d'autres, et leurs familles avaient assisté à
+de plus inquiétants départs.
+
+Cependant les préparatifs de l'appareillage touchaient à leur fin.
+Le _Franklin_, mouillé sur une ancre au milieu du port, s'était
+déjà dégagé des autres bâtiments, dont le nombre atteste
+l'importance de la navigation à San-Diégo. De la place qu'il
+occupait, le trois-mâts n'aurait pas besoin de s'aider d'un «tug»,
+d'un remorqueur, pour sortir des passes. Dès que son ancre serait
+à pic, il lui suffirait d'éventer ses voiles, et une jolie brise
+le pousserait rapidement hors de la baie, sans qu'il eût à changer
+ses amures. Le capitaine John Branican n'eût pu souhaiter un temps
+plus propice, un vent plus maniable, à la surface de cette mer,
+qui étincelait au large des îles Coronado, sous les rayons du
+soleil.
+
+En ce moment -- dix heures du matin -- tout l'équipage se trouvait
+à bord. Aucun des matelots ne devait revenir à terre, et l'on peut
+dire que le voyage était commencé pour eux. Quelques canots du
+port, accostés à l'échelle de tribord, attendaient les personnes
+qui avaient voulu embrasser une dernière fois leurs parents et
+amis. Ces embarcations les ramèneraient à quai, dès que le
+_Franklin_ hisserait ses focs. Bien que les marées soient faibles
+dans le bassin du Pacifique, mieux valait partir avec le jusant,
+qui ne tarderait pas à s'établir.
+
+Parmi les visiteurs, il convient de citer plus particulièrement le
+chef de la maison de commerce, M. William Andrew, et Mrs.
+Branican, suivie de la nourrice qui portait le petit Wat. Ils
+étaient accompagnés de M. Len Burker et de sa femme, Jane Burker,
+cousine germaine de Dolly. Le second, Harry Felton, n'ayant pas de
+famille, n'avait à recevoir les adieux de personne. Les bons
+souhaits de M. William Andrew ne lui feraient point défaut, et il
+n'en demandait pas davantage, si ce n'est que la femme du
+capitaine John voulût bien y joindre les siens -- ce dont il était
+assuré d'avance.
+
+Harry Felton se tenait alors sur le gaillard d'avant, où une demi-
+douzaine d'hommes commençaient à virer l'ancre au cabestan. On
+entendait les linguets qui battaient avec un bruit métallique.
+Déjà le _Franklin_ se halait peu à peu, et sa chaîne grinçait à
+travers les écubiers. Le guidon, aux initiales de la maison
+Andrew, flottait à la pomme du grand mât, tandis que le pavillon
+américain, tendu par la brise à la corne de brigantine,
+développait son étamine rayée et le semis des étoiles fédérales.
+Les voiles déferlées étaient prêtes à être hissées, dès que le
+bâtiment aurait pris un peu d'erre sous la poussée de ses
+trinquettes et de ses focs.
+
+Sur le devant du rouffle, sans rien perdre des détails de
+l'appareillage, John Branican recevait les dernières
+recommandations de M. William Andrew, relatives au connaissement,
+autrement dit la déclaration qui contenait l'état des marchandises
+constituant la cargaison du _Franklin_. Puis, l'armateur le remit
+au jeune capitaine, en ajoutant:
+
+«Si les circonstances vous obligent à modifier votre itinéraire,
+John, agissez pour le mieux de nos intérêts, et envoyez des
+nouvelles du premier point où vous atterrirez. Peut-être le
+_Franklin_ fera-t-il relâche dans l'une des Philippines, car votre
+intention, sans doute, n'est point de passer par le détroit de
+Torrès?
+
+-- Non, monsieur Andrew, répondit le capitaine John, et je ne
+compte point aventurer le _Franklin_ dans ces dangereuses mers du
+nord de l'Australie. Mon itinéraire doit être les Hawaï, les
+Mariannes, Mindanao des Philippines, les Célèbes, le détroit de
+Mahkassar, afin de gagner Singapore par la mer de Java. Pour se
+rendre de ce point à Calcutta, la route est tout indiquée. Je ne
+crois donc pas que cet itinéraire puisse être modifié par les
+vents que je trouverai dans l'ouest du Pacifique. Si pourtant vous
+aviez à me télégraphier quelque ordre important, veuillez
+l'envoyer, soit à Mindanao, où je relâcherai peut-être, soit à
+Singapore, où je relâcherai certainement.
+
+-- C'est entendu, John. De votre côté, avisez-moi le plus tôt
+possible du cours des marchandises à Calcutta. Il est possible que
+ces cours m'obligent à changer mes intentions touchant le
+chargement du _Franklin_ au retour.
+
+-- Je n'y manquerai pas, monsieur Andrew», répondit John Branican.
+
+En ce moment, Harry Felton s'approchant dit:
+
+«Nous sommes à pic, capitaine.
+
+-- Et le jusant?...
+
+-- Il commence à se faire sentir...
+
+-- Tenez bon.»
+
+Puis, s'adressant à William Andrew, le capitaine John, plein de
+reconnaissance, répéta:
+
+«Encore une fois, monsieur Andrew, je vous remercie de m'avoir
+donné le commandement du _Franklin_. J'espère que je saurai
+justifier votre confiance...
+
+-- Je n'en doute aucunement, John, répondit William Andrew, et je
+ne pouvais remettre en de meilleures mains les affaires de ma
+maison!»
+
+L'armateur serra fortement la main du jeune capitaine et se
+dirigea vers l'arrière du rouffle.
+
+Mrs. Branican, suivie de la nourrice et du bébé, venait de
+rejoindre son mari avec M. et Mrs. Burker. L'instant de la
+séparation était imminent. Le capitaine John Branican n'avait plus
+qu'à recevoir les adieux de sa femme et de sa famille.
+
+On le sait, Dolly n'en était encore qu'à la deuxième année de son
+mariage, et son petit enfant avait à peine neuf mois. Bien que
+cette séparation lui causât un profond chagrin, elle n'en voulait
+rien laisser voir, et contenait les battements de son coeur. Sa
+cousine Jane, nature faible, sans énergie, ne pouvait, elle,
+cacher son émotion. Elle aimait beaucoup Dolly, près de qui elle
+avait souvent trouvé quelque adoucissement au chagrin que lui
+causait le caractère impérieux et violent de son mari. Mais, si
+Dolly dissimulait ses inquiétudes, Jane n'ignorait pas qu'elle les
+éprouvait dans toute leur réalité. Sans doute, le capitaine John
+devait être de retour à six mois de là; mais, enfin, c'était une
+séparation -- la première depuis leur mariage -- et, si elle était
+assez forte pour retenir ses larmes, on peut dire que Jane
+pleurait pour elle. Quant à Len Burker, lui, cet homme dont jamais
+une émotion tendre n'avait adouci le regard, les yeux secs, les
+mains dans les poches, distrait de cette scène par on ne sait
+quelles pensées, il allait et venait. Évidemment, il n'était point
+en communauté d'idées avec les visiteurs que des sentiments
+d'affection avaient amenés sur ce navire en partance.
+
+Le capitaine John prit les deux mains de sa femme, l'attira près
+de lui et d'une voix attendrie:
+
+«Chère Dolly, dit-il, je vais partir... Mon absence ne sera pas
+longue... Dans quelques mois, tu me reverras... Je te retrouverai,
+ma Dolly... Sois sans crainte!... Sur mon navire, avec mon
+équipage, qu'aurions-nous à redouter des dangers de la mer?...
+Sois forte comme doit l'être la femme d'un marin... Quand je
+reviendrai, notre petit Wat aura quinze mois... Ce sera déjà un
+grand garçon... Il parlera, et le premier mot que j'entendrai à
+mon retour...
+
+-- Ce sera ton nom, John!... répondit Dolly. Ton nom sera le
+premier mot que je lui apprendrai!... Nous causerons de toi tous
+les deux et toujours!... Mon John, écris-moi à chaque occasion!...
+Avec quelle impatience j'attendrai tes lettres!...
+
+-- Et dis-moi tout ce que tu auras fait, tout ce que tu comptes
+faire... Que je sente mon souvenir mêlé à toutes tes pensées...
+
+-- Oui, chère Dolly, je t'écrirai... Je te tiendrai au courant du
+voyage... Mes lettres, ce sera comme le journal du bord avec mes
+tendresses en plus!
+
+-- Ah! John, je suis jalouse de cette mer qui t'emporte si
+loin!... Combien j'envie ceux qui s'aiment et que rien ne sépare
+dans la vie!... Mais non... J'ai tort de songer à cela...
+
+-- Chère femme, je t'en prie, dis-toi que c'est pour notre enfant
+que je pars... pour toi aussi... pour vous assurer à tous les deux
+l'aisance et le bonheur!... Si nos espérances de fortune viennent
+à se réaliser un jour, nous ne nous quitterons plus!»
+
+En ce moment, Len Burker et Jane s'approchèrent. Le capitaine John
+se retourna vers eux:
+
+«Mon cher Len, dit-il, je vous laisse ma femme, je vous laisse mon
+fils!... Je vous les confie comme aux seuls parents qui leur
+restent à San-Diégo!
+
+-- Comptez sur nous, John, répondit Len Burker, en essayant
+d'adoucir la rudesse de sa voix. Jane et moi, nous sommes là...
+Les soins ne manqueront pas à Dolly...
+
+-- Ni les consolations, ajouta Mrs. Burker. Tu sais combien je
+t'aime, ma chère Dolly!... Je te verrai souvent... Chaque jour, je
+viendrai passer quelques heures près de toi... Nous parlerons de
+John...
+
+-- Oui, Jane, répondit Mrs. Branican, et je ne cesserai de penser
+à lui!»
+
+Harry Felton vint de nouveau interrompre cette conversation:
+
+«Capitaine, dit-il, il serait temps...
+
+-- Bien, Harry, répondit John Branican. Faites hisser le grand foc
+et la brigantine.»
+
+Le second s'éloigna afin de procéder à l'exécution de ces ordres,
+qui annonçaient un départ immédiat.
+
+«Monsieur Andrew, dit le jeune capitaine en s'adressant à
+l'armateur, le canot va vous reconduire au quai avec ma femme et
+ses parents... Quand vous voudrez...
+
+-- À l'instant, John, répondit M. William Andrew, et encore une
+fois, bon voyage!
+
+-- Oui!... bon voyage!... répétèrent les autres visiteurs, qui
+commencèrent à descendre dans les embarcations, accostées à
+tribord du _Franklin_.
+
+-- Adieu, Len!... Adieu, Jane! dit John en leur serrant la main
+à tous les deux.
+
+-- Adieu!... Adieu!... répondit Mrs. Burker.
+
+-- Et toi, ma Dolly, pars!... Il le faut!... ajouta John. Le
+_Franklin_ va prendre le vent.»
+
+Et, en effet, la brigantine et le foc imprimaient un peu de roulis
+au navire, tandis que les matelots chantaient:
+
+_En voilà une,
+La jolie une!
+Une s'en va, ça ira,
+Deux revient, ça va bien!
+
+En voici deux,
+La jolie deux!
+Deux s'en va, ça ira,
+Trois revient, ça va bien..._
+
+Et ainsi de suite.
+
+Pendant ce temps, le capitaine John avait conduit sa femme à la
+coupée, et, au moment où elle allait mettre le pied sur l'échelle,
+se sentant aussi incapable de lui parler qu'elle était elle-même
+de lui répondre, il ne put que la presser étroitement dans ses
+bras.
+
+Et, alors, le bébé, que Dolly venait de reprendre à sa nourrice,
+tendit ses bras vers son père, agita ses petites mains en
+souriant, et ce mot s'échappa de ses lèvres:
+
+«Pa... pa!... Pa... pa!...
+
+-- Mon John, s'écria Dolly, tu auras donc entendu son premier mot
+avant de te séparer de lui!»
+
+Si énergique que fût le jeune capitaine, il ne put retenir une
+larme que ses yeux laissèrent couler sur la joue du petit Wat.
+
+«Dolly!... murmura-t-il, adieu!... adieu!...»
+
+Puis:
+
+«Dérapez!» cria-t-il d'une voix forte pour mettre fin à cette
+pénible scène.
+
+Un instant après, le canot débordait et se dirigeait vers le quai,
+où ses passagers débarquèrent aussitôt. Le capitaine John était
+tout entier aux mouvements de l'appareillage. L'ancre commençait à
+remonter vers l'écubier. Le _Franklin_, dégagé de sa dernière
+entrave, recevait déjà la brise dans ses voiles dont les plis
+battaient violemment. Le grand foc venait d'arriver à bloc, et la
+brigantine fit légèrement lofer le navire, dès qu'elle eut été
+bordée sur son gui. Cette manoeuvre devait permettre au _Franklin_
+de prendre un peu de tour, afin d'éviter quelques bâtiments
+mouillés à l'entrée de la baie.
+
+À un nouveau commandement du capitaine Branican, la grande voile
+et la misaine furent hissées avec un ensemble qui faisait honneur
+aux bras de l'équipage. Puis, le _Franklin_, arrivant d'un quart
+sur bâbord, prit l'allure du largue, de manière à sortir sans
+changer ses armures.
+
+De la partie du quai occupée par de nombreux spectateurs, on
+pouvait admirer ces différentes manoeuvres. Rien de plus gracieux
+que ce bâtiment de forme si élégante, lorsque le vent l'inclinait
+sous ses volées capricieuses. Pendant son évolution, il dut se
+rapprocher de l'extrémité du quai, où se trouvaient M. William
+Andrew, Dolly, Len et Jane Burker, à moins d'une demi-encablure.
+
+Il en résulta donc, qu'en laissant arriver, le jeune capitaine put
+encore apercevoir sa femme, ses parents, ses amis, et leur jeter
+un dernier adieu.
+
+Tous répondirent à sa voix, qui s'entendit clairement, à sa main
+qui se tendait vers ses amis.
+
+«Adieu!... Adieu! fit-il.
+
+-- Hurra!» cria la foule des spectateurs, tandis que les mouchoirs
+s'agitaient par centaines.
+
+C'est qu'il était aimé de tous, le capitaine John Branican!
+N'était-ce pas celui de ses enfants dont la ville était le plus
+fière? Oui! tous seraient là, à son retour, lorsqu'il apparaîtrait
+au large de la baie.
+
+Le _Franklin_, qui se trouvait déjà en face du goulet, dut lofer
+afin d'éviter un long courrier, qui donnait en ce moment dans les
+passes. Les deux navires se saluèrent de leurs pavillons aux
+couleurs des États-Unis d'Amérique.
+
+Sur le quai, Mrs. Branican, immobile, regardait le _Franklin_
+s'effacer peu à peu sous une fraîche brise de nord-est. Elle
+voulait le suivre du regard, tant que sa mâture serait visible au-
+dessus de la pointe Island.
+
+Mais le _Franklin_ ne tarda pas à contourner les îles Coronado,
+situées en dehors de la baie. Un instant, il montra à travers une
+échancrure de la falaise le guidon qui flottait en tête du grand
+mât... Puis il disparut.
+
+«Adieu, mon John... adieu!...» murmura Dolly.
+
+Pourquoi un inexplicable pressentiment l'empêcha-t-il d'ajouter:
+«Au revoir!»
+
+
+
+
+II
+
+Situation de famille
+
+
+Il convient de marquer d'un trait plus précis Mrs. Branican, que
+les éventualités de cette histoire sont appelées à mettre en
+pleine lumière.
+
+À cette époque Dolly[1] avait vingt et un ans. Elle était d'origine
+américaine. Mais, sans remonter trop haut l'échelle de ses ancêtres,
+on eût rencontré la génération qui la reliait à la race espagnole
+ou plutôt mexicaine, de laquelle sortent les principales familles
+de ce pays. Sa mère, en effet, était née à San-Diégo, et San-Diégo
+était déjà fondée à l'époque où la basse Californie appartenait
+encore au Mexique. La vaste baie, découverte il y a environ trois
+siècles et demi par le navigateur espagnol Juan Rodriguez Cabrillo,
+d'abord nommée San-Miguel, prit son nouveau nom en 1602. Puis, en
+1846, cette province changea le pavillon aux trois couleurs pour
+les barres et les étoiles de la Confédération, et c'est à titre
+définitif qu'elle compte depuis cette époque parmi les États-Unis
+d'Amérique.
+
+Une taille moyenne, une figure animée du feu de deux grands yeux
+profonds et noirs, un teint chaud, une chevelure abondante d'un
+brun très foncé, la main et le pied un peu plus forts qu'on ne les
+observe habituellement dans le type espagnol, une démarche assurée
+mais gracieuse, une physionomie qui dénotait l'énergie du
+caractère et aussi la bonté de l'âme, telle était Mrs. Branican.
+Il est de ces femmes qu'on ne saurait voir d'un regard
+indifférent, et, avant son mariage, Dolly passait, à juste titre,
+pour l'une des jeunes filles de San-Diégo -- où la beauté n'est
+point rare -- qui méritait le plus d'attirer l'attention. On la
+sentait sérieuse, réfléchie, d'un grand sens, d'un esprit éclairé,
+qualités morales que très certainement le mariage ne pourrait que
+développer en elle.
+
+Oui! en n'importe quelles circonstances, si graves qu'elles
+pussent être, Dolly, devenue Mrs. Branican, saurait faire son
+devoir. Ayant regardé franchement l'existence, et non à travers un
+prisme trompeur, elle possédait une âme haute, une volonté forte.
+L'amour que lui inspirait son mari la rendrait plus résolue à
+l'accomplissement de sa tâche. Le cas échéant -- ce n'est point
+une phrase banale quand on l'applique à Mrs. Branican -- elle
+donnerait sa vie pour John, comme John donnerait sa vie pour elle,
+comme tous deux la donneraient pour cet enfant. Ils adoraient ce
+bébé, qui venait de balbutier le mot de «papa», à l'instant où le
+jeune capitaine allait se séparer de sa mère et de lui. La
+ressemblance du petit Wat avec son père était déjà frappante --
+par les traits du moins, car il avait la chaude coloration du
+teint de Dolly. Vigoureusement constitué, il n'avait rien à
+craindre des maladies de l'enfance. D'ailleurs, il serait entouré
+de tant de soins!... Ah! que de rêves d'avenir, l'imagination
+paternelle et maternelle avait déjà conçus pour ce petit être,
+chez qui la vie commençait à peine à s'ébaucher!
+
+Certes, Mrs. Branican eût été la plus heureuse des femmes, si la
+situation de John lui avait permis d'abandonner ce métier de
+marin, dont le moindre des inconvénients était encore de les tenir
+éloignés l'un de l'autre. Mais, au moment où le commandement du
+_Franklin_ venait de lui être attribué, comment aurait-elle eu la
+pensée de le retenir? Et puis, ne fallait-il pas songer aux
+nécessités du ménage, pourvoir aux besoins d'une famille qui ne se
+résumerait peut-être pas tout entière dans cet unique enfant?
+C'était à peine le nécessaire que la dot de Dolly assurait à sa
+maison. Évidemment John Branican devait compter sur la fortune que
+l'oncle laisserait à sa nièce, et il eût fallu un concours
+d'invraisemblables circonstances pour que cette fortune lui
+échappât, puisque M. Edward Starter, presque sexagénaire, n'avait
+pas d'autre héritière que Dolly. En effet, sa cousine Jane Burker,
+appartenant à la branche maternelle de la famille, n'avait aucun
+degré de parenté avec l'oncle de Dolly! Celle-ci serait donc
+riche... mais dix ans, vingt ans, se passeraient peut-être avant
+qu'elle ne fût mise en possession de cet héritage. De là,
+obligation pour John Branican de travailler en vue du présent,
+s'il n'avait pas lieu de s'inquiéter de l'avenir. Aussi, était-il
+bien résolu à continuer de naviguer pour le compte de la maison
+Andrew, d'autant plus qu'un intérêt lui était accordé dans les
+opérations spéciales du _Franklin_. Or, comme le marin se doublait
+en lui d'un négociant très entendu aux choses du commerce, tout
+donnait à penser qu'il acquerrait par son travail une certaine
+aisance en attendant la succession de l'oncle Starter.
+
+Un mot seulement sur cet Américain -- d'un «américanisme»
+absolument original.
+
+Il était frère du père de Dolly et, par conséquent, l'oncle propre
+de la jeune fille, qui était devenue Mrs. Branican. C'était ce
+frère, son aîné de cinq ou six ans, qui l'avait pour ainsi dire
+élevé, car tous deux étaient orphelins. Aussi Starter jeune avait-
+il toujours conservé pour lui une vive affection doublée d'une
+vive reconnaissance. Les circonstances l'ayant favorisé, il avait
+suivi la route de la fortune, alors que Starter aîné s'égarait sur
+les chemins de traverse qui mènent rarement au but. S'il avait dû
+s'éloigner pour tenter d'heureuses spéculations en achetant et
+défrichant de vastes terrains dans l'État de Tennessee, il n'en
+avait pas moins conservé des rapports avec son frère que ses
+affaires retenaient dans l'État de New York. Quand celui-ci devint
+veuf, il alla se fixer à San-Diégo, la ville natale de sa femme,
+où il mourut, alors que le mariage de Dolly avec John Branican
+était déjà décidé. Ce mariage fut célébré après les délais de
+deuil, et le jeune ménage n'eut absolument pour toute fortune que
+le très modeste héritage laissé par Starter aîné.
+
+À peu de temps de là, arriva à San-Diégo une lettre, qui était
+adressée à Dolly Branican par Starter jeune. C'était la première
+qu'il écrivait à sa nièce; ce devait être la dernière aussi.
+
+En substance, cette lettre disait sous une forme non moins concise
+que pratique:
+
+Bien que Starter jeune fût très loin d'elle, et bien qu'il ne
+l'eût jamais vue, il n'oubliait pas qu'il avait une nièce, la
+propre fille de son frère. S'il ne l'avait jamais vue, c'est que
+Starter aîné et Starter jeune ne s'étaient point rencontrés depuis
+que Starter aîné avait pris femme, et que Starter jeune résidait
+auprès de Nashville, dans la partie la plus reculée du Tennessee,
+tandis qu'elle résidait à San-Diégo. Or, entre le Tennessee et la
+Californie, il y a quelques centaines de milles qu'il ne convenait
+nullement à Starter jeune de franchir. Donc, si Starter jeune
+trouvait le voyage trop fatigant pour aller voir sa nièce, il
+trouvait non moins fatigant que sa nièce vînt le voir, et il la
+priait de ne point se déranger.
+
+En réalité, ce personnage était un véritable ours -- non point un
+de ces grizzlys d'Amérique qui portent griffes et fourrures, mais
+un de ces ours humains, qui tiennent à vivre en dehors des
+relations sociales.
+
+Cela ne devait pas inquiéter Dolly, d'ailleurs. Elle était la
+nièce d'un ours, soit! mais cet ours possédait un coeur d'oncle.
+Il n'oubliait pas ce qu'il devait à Starter aîné, et la fille de
+son frère serait l'unique héritière de sa fortune.
+
+Starter jeune ajoutait que cette fortune valait déjà la peine
+d'être recueillie. Elle se montait alors à cinq cent mille dollars[2]
+et ne pouvait que s'accroître, car les affaires de défrichement
+prospéraient dans l'État de Tennessee. Comme elle consistait en
+terres et en bétail, il serait facile de la réaliser; on le ferait
+à un prix très avantageux, et les acquéreurs ne manqueraient pas.
+
+Si cela était dit de cette façon positive et quelque peu brutale,
+qui appartient en propre aux Américains de vieille race, ce qui
+était dit était dit. La fortune de Starter jeune irait tout
+entière à Mrs. Branican ou à ses enfants, au cas où la souche des
+Starter se «progénérerait» _(sic)_ par ses soins. En cas de
+prédécès de Mrs. Branican, sans descendants directs ou autres,
+cette fortune reviendrait à l'État, qui serait très heureux
+d'accepter les biens de Starter jeune.
+
+Deux choses encore:
+
+1° Starter jeune était célibataire. Il resterait célibataire. «La
+sottise que l'on ne fait que trop souvent entre vingt et trente
+ans, ce n'est pas lui qui la ferait à soixante» -- phrase
+textuelle de sa lettre. Rien ne pourrait donc détourner cette
+fortune du cours que sa volonté formelle entendait lui imprimer,
+et elle irait se jeter dans le ménage Branican aussi sûrement que
+le Mississipi se jette dans le golfe du Mexique.
+
+2° Starter jeune ferait tous ses efforts -- des efforts surhumains
+-- pour n'enrichir sa nièce que le plus tard possible. Il
+tâcherait de mourir au moins centenaire, et il ne faudrait pas lui
+savoir mauvais gré de cette obstination à prolonger son existence
+jusqu'aux dernières limites du possible.
+
+Enfin Starter jeune priait Mrs. Branican -- il lui ordonnait même
+-- de ne point répondre. D'ailleurs, c'est à peine si des
+communications existaient entre les villes et la région forestière
+qu'il occupait dans le fond du Tennessee. Quant à lui, il
+n'écrirait plus -- si ce n'est pour annoncer sa mort, et encore
+cette lettre ne serait-elle pas de sa propre main.
+
+Telle était la singulière missive qu'avait reçue Mrs. Branican.
+Qu'elle dût être l'héritière, la légataire universelle de son
+oncle Starter, cela n'était point à mettre en doute. Elle
+posséderait un jour cette fortune de cinq cent mille dollars, qui
+serait probablement très accrue par le travail de cet habile
+défricheur de forêts. Mais, comme Starter jeune manifestait très
+nettement son intention de dépasser la centaine -- et l'on sait si
+ces Américains du Nord sont tenaces -- John Branican avait
+sagement fait de ne point abandonner le métier de marin. Son
+intelligence, son courage, sa volonté aidant, il est probable
+qu'il acquerrait pour sa femme et son enfant une certaine aisance,
+bien avant que l'oncle Starter eût consenti à partir pour l'autre
+monde.
+
+Telle était donc la situation du jeune ménage, au moment où le
+_Franklin_ faisait voile pour les parages occidentaux du
+Pacifique. Cela étant établi pour l'intelligence des faits qui
+vont se dérouler dans cette histoire, il convient d'appeler
+maintenant l'attention sur les seuls parents que Dolly Branican
+eût à San-Diégo, M. et Mrs. Burker.
+
+Len Burker, américain d'origine, âgé alors de trente et un ans,
+n'était venu se fixer que depuis quelques années dans la capitale
+de la basse Californie. Ce Yankee de la Nouvelle-Angleterre, froid
+de physionomie, dur de traits, vigoureux de corps, était très
+résolu, très agissant et aussi très concentré, ne laissant rien
+voir de ce qu'il pensait, ne disant rien de ce qu'il faisait. Il
+est de ces natures qui ressemblent à des maisons hermétiquement
+fermées, et dont la porte ne s'ouvre à personne. Cependant, à San-
+Diégo, aucun bruit fâcheux n'avait couru sur le compte de cet
+homme si peu communicatif, que son mariage avec Jane Burker avait
+fait le cousin de John Branican. Il n'y avait donc pas lieu de
+s'étonner que celui-ci, n'ayant d'autre famille que les Burker,
+leur eût recommandé Dolly et son enfant. Mais, en réalité, c'était
+plus spécialement aux soins de Jane qu'il les remettait, sachant
+que les deux cousines éprouvaient une profonde affection l'une
+pour l'autre.
+
+Et il en eût été tout autrement si le capitaine John avait su ce
+qu'était au juste Len Burker, s'il avait connu la fourberie qui se
+dissimulait derrière le masque impénétrable de sa physionomie,
+avec quel sans-gêne il traitait les convenances sociales, le
+respect de soi-même et les droits d'autrui. Trompée par ses dehors
+assez séduisants, par une sorte de fascination dominatrice qu'il
+exerçait sur elle, Jane l'avait épousé cinq ans auparavant à
+Boston, où elle demeurait avec sa mère, qui mourut peu de temps
+après ce mariage, dont les conséquences devaient être si
+regrettables. La dot de Jane et l'héritage maternel auraient dû
+suffire à l'existence des nouveaux époux, si Len Burker eut été
+homme à suivre les voies usuelles et non les chemins détournés.
+Mais il n'en fut rien. Après avoir en partie dévoré la fortune de
+sa femme, Len Burker, assez disqualifié dans son crédit à Boston,
+se décida à quitter cette ville. De l'autre côté de l'Amérique, où
+sa réputation douteuse ne le suivrait pas, ces pays presque neufs
+lui offraient des chances qu'il ne pouvait plus trouver dans la
+Nouvelle-Angleterre.
+
+Jane, qui connaissait son mari maintenant, s'associa sans hésiter
+à ce projet de départ, heureuse de quitter Boston, où la situation
+de Len Burker prêtait à de désagréables commentaires, heureuse
+d'aller retrouver la seule parente qui lui restât. Tous deux
+vinrent s'établir à San-Diégo, où Dolly et Jane se retrouvèrent.
+D'ailleurs, depuis trois ans qu'il habitait cette ville, Len
+Burker n'avait pas encore donné prise aux soupçons, tant il
+déployait d'habileté à dissimuler le louche de ses affaires.
+
+Telles furent les circonstances qui avaient amené la réunion des
+deux cousines, à l'époque où Dolly n'était pas encore Mrs.
+Branican.
+
+La jeune femme et la jeune fille se lièrent étroitement. Bien
+qu'il semblât que Jane dût dominer Dolly, ce fut le contraire qui
+eut lieu. Dolly était forte, Jane était faible, et la jeune fille
+devint bientôt l'appui de la jeune femme. Lorsque l'union de John
+Branican et de Dolly fut décidée, Jane se montra très heureuse de
+ce mariage -- un mariage qui promettait de ne jamais ressembler au
+sien! Et dans l'intimité de ce jeune ménage, que de consolations
+elle aurait pu trouver, si elle se fût décidée à lui confier le
+secret de ses peines.
+
+Et cependant la situation de Len Burker devenait de plus en plus
+grave. Ses affaires périclitaient. Le peu qui lui restait de la
+fortune de sa femme, lorsqu'il avait quitté Boston, était presque
+entièrement dissipé. Cet homme, joueur ou plutôt spéculateur
+effréné, était de ces gens qui veulent tout donner au hasard et ne
+tout attendre que de lui. Ce tempérament, réfractaire aux conseils
+de la raison, ne pouvait qu'amener et n'amenait que des résultats
+déplorables.
+
+Dès son arrivée à San-Diégo, Len Burker avait ouvert un office
+dans Fleet Street -- un de ces bureaux qui sentent la caverne, où
+n'importe quelle idée, bonne ou mauvaise, devient le point de
+départ d'une affaire. Très apte à faire miroiter les aléas d'une
+combinaison, sans aucun scrupule sur les moyens qu'il employait,
+habile à changer les arguties en arguments, très enclin à regarder
+comme sien le bien des autres, il ne tarda pas à se lancer dans
+vingt spéculations qui sombrèrent peu à peu, mais ce ne fut pas
+sans y avoir laissé de ses propres plumes. À l'époque où débute
+cette histoire, Len Burker en était réduit aux expédients, et la
+gêne se glissait dans son ménage. Toutefois, comme il avait tenu
+ses agissements très secrets, il jouissait encore de quelque
+crédit et l'employait à faire de nouvelles dupes en faisant de
+nouvelles affaires.
+
+Cette situation, cependant, ne pouvait aboutir qu'à une
+catastrophe. L'heure n'était plus éloignée, où des réclamations
+viendraient à se produire. Peut-être cet aventureux Yankee,
+transporté dans l'Ouest-Amérique, n'aurait-il plus d'autre
+ressource que de quitter San-Diégo, comme il avait quitté Boston.
+Et, pourtant, au milieu de cette ville d'un sens si éclairé, d'une
+si puissante activité commerciale, dont les progrès grandissent
+d'année en année, un homme intelligent et probe eût trouvé cent
+fois l'occasion de réussir. Mais il fallait avoir ce que Len
+Burker n'avait pas: la droiture des sentiments, la justesse des
+idées, l'honnêteté de l'intelligence.
+
+Il importe d'insister sur ce point: c'est que ni John Branican ni
+M. William Andrew, ni personne ne soupçonnaient rien des affaires
+de Len Burker. Dans le monde de l'industrie et du commerce, on
+ignorait que cet aventurier -- et plût au ciel qu'il n'eût mérité
+que ce nom! -- courait à un désastre prochain. Et, même, quand se
+produirait la catastrophe, peut-être ne verrait-on en lui qu'un
+homme peu favorisé de la fortune, et non l'un de ces personnages
+sans moralité à qui tous les moyens sont bons pour s'enrichir.
+Aussi, sans avoir ressenti pour lui une sympathie profonde, John
+Branican n'avait-il à aucun moment conçu la moindre défiance à son
+égard. C'était donc en pleine sécurité que, pendant son absence,
+il comptait sur les bons offices des Burker envers sa femme. S'il
+se présentait quelque circonstance où Dolly serait forcée de
+recourir à eux, elle ne le ferait pas en vain. Leur maison lui
+était ouverte, et elle y trouverait l'accueil dû, non seulement à
+une amie, mais à une soeur.
+
+À ce sujet, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de suspecter les
+sentiments de Jane Burker. L'affection qu'elle éprouvait pour sa
+cousine était sans restrictions comme sans calculs. Loin de blâmer
+la sincère amitié qui unissait ces deux jeunes femmes, Len Burker
+l'avait encouragée, sans doute dans une vision confuse de l'avenir
+et des avantages que cette liaison pourrait lui rapporter. Il
+savait, d'ailleurs, que Jane ne dirait jamais rien de ce qu'elle
+ne devait pas dire, qu'elle garderait une prudente réserve sur sa
+situation personnelle, sur ce qu'elle ne pouvait ignorer des
+blâmables affaires où il s'était engagé, sur les difficultés au
+milieu desquelles son ménage commençait à se débattre. Là-dessus,
+Jane se tairait, et il ne lui échapperait pas même une
+récrimination. On le répète, entièrement dominée par son mari,
+elle en subissait l'absolue influence bien qu'elle le connût pour
+un homme sans conscience, ayant perdu tout reste de sens moral,
+capable de s'abandonner aux actes les plus impardonnables. Et,
+après tant de désillusions, comment aurait-elle pu lui conserver
+la moindre estime? Mais -- on ne saurait trop revenir sur ce point
+essentiel -- elle le redoutait, elle était entre ses mains comme
+un enfant, et, rien que sur un signe de lui, elle le suivrait
+encore, si sa sécurité l'obligeait à s'enfuir, en n'importe quelle
+partie du monde. Enfin, ne fût-ce que par respect d'elle-même,
+elle n'eût rien voulu laisser voir des misères qu'elle endurait,
+même à sa cousine Dolly, qui les soupçonnait peut-être, sans en
+avoir jamais reçu confidence.
+
+À présent, la situation de John et de Dolly Branican, d'une part,
+celle de Len et de Jane Burker, de l'autre, sont suffisamment
+établies pour l'intelligence des faits qui vont être relatés. Dans
+quelle mesure ces situations allaient-elles être modifiées par les
+événements inattendus qui devaient, si prochainement et si
+soudainement, se produire? Personne n'eût jamais put le prévoir.
+
+
+
+
+III
+
+Prospect-House
+
+
+Voilà trente ans, la basse Californie -- un tiers environ de
+l'État de Californie -- ne comptait encore que trente-cinq mille
+habitants. Actuellement, c'est par cent cinquante mille que se
+chiffre sa population. À cette époque, les territoires de cette
+province, reculée aux confins de l'Ouest-Amérique, étaient tout à
+fait incultes, et ne semblaient propres qu'à l'élevage du bétail.
+Qui aurait pu deviner quel avenir était réservé à une région si
+abandonnée, alors que les moyens de communication se réduisaient,
+par terre, à de rares voies frayées sous la roue des chariots; par
+mer, à une seule ligne de paquebots, qui faisaient les escales de
+la côte.
+
+Et cependant, depuis l'année 1769, un embryon de ville existait à
+quelques milles dans l'intérieur, au nord de la baie de San-Diégo.
+Aussi la ville actuelle peut-elle réclamer dans l'histoire du pays
+l'honneur d'avoir été le plus ancien établissement de la contrée
+californienne.
+
+Lorsque le nouveau continent, rattaché à la vieille Europe par de
+simples liens coloniaux que le Royaume-Uni s'opiniâtrait à tenir
+trop serrés, eut donné une violente secousse, ces liens se
+rompirent. L'union des États du Nord-Amérique se fonda sous le
+drapeau de l'indépendance. L'Angleterre n'en conserva plus que des
+lambeaux, le Dominion et la Colombie, dont le retour est assuré à
+la confédération dans un temps peu éloigné sans doute. Quant au
+mouvement séparatiste, il s'était propagé à travers les
+populations du centre qui n'eurent plus qu'une pensée, un but: se
+délivrer de leurs entraves quelles qu'elles fussent.
+
+Ce n'était point sous le joug anglo-saxon que pliait alors la
+Californie. Elle appartenait aux Mexicains, et leur appartint
+jusqu'en 1846. Cette année-là, après s'être affranchie pour entrer
+dans la république fédérale, la municipalité de San-Diégo, créée
+onze ans auparavant, devint ce qu'elle aurait toujours dû être --
+américaine.
+
+La baie de San-Diégo est magnifique. On a pu la comparer à la baie
+de Naples, mais la comparaison serait peut-être plus exacte avec
+celles de Vigo ou de Rio de Janeiro. Douze milles de longueur sur
+deux milles de largeur lui ménagent l'espace nécessaire au
+mouillage d'une flotte de commerce, aussi bien qu'aux manoeuvres
+d'une escadre, car elle est considérée comme port militaire.
+Formant une sorte d'ovale, ouverte à l'ouest par un étroit goulet,
+étranglée entre la pointe Island et la pointe Loma ou Coronado,
+elle est abritée de tous les côtés. Les vents du large la
+respectent, la houle du Pacifique en trouble à peine la surface,
+les bâtiments s'en dégagent sans peine, et peuvent s'y ranger par
+des fonds de vingt-trois pieds minimum. C'est le seul port sûr et
+praticable, favorable aux relâches, que le littoral de l'ouest
+offre dans le sud de San-Francisco et dans le nord de San-Quentin.
+
+Avec tant d'avantages naturels, il était évident que l'ancienne
+ville se trouverait bientôt à l'étroit dans son premier périmètre.
+Déjà des baraquements avaient dû être élevés pour l'installation
+d'un détachement de cavalerie sur les terrains couverts de
+broussailles qui l'avoisinaient. Grâce à l'initiative de
+M. Horton, dont l'intervention fut d'ailleurs une excellente
+affaire, une annexe fut construite à cette place. Maintenant,
+l'annexe est devenue la ville qui s'étage sur les croupes situées
+au nord de la baie. L'agrandissement s'opéra dans ces conditions
+de célérité, si familières aux Américains. Un million de dollars,
+semés sur le sol, firent germer les maisons privées, les édifices
+publics, les offices et les villas. En 1885, San-Diégo comptait
+déjà quinze mille habitants -- aujourd'hui trente-cinq mille. Son
+premier chemin de fer date de 1881. À présent, l'_Atlantic and
+Pacific road_, le _Southern California road_, le _Southern Pacific
+Road_, la mettent en communication avec le continent, en même
+temps que la _Pacific Coast Steamship_ lui assure des rapports
+fréquents avec San-Francisco.
+
+C'est une jolie et confortable ville, bien aérée, d'un habitat
+très hygiénique, sous un climat dont l'éloge n'est plus à faire.
+Aux alentours, la campagne est d'une incomparable fertilité. La
+vigne, l'olivier, l'oranger, le citronnier poussent côte à côte
+avec les arbres, les fruits et les légumes des pays du Nord. On
+dirait une Normandie fusionnée avec une Provence.
+
+Quant à la ville de San-Diégo elle-même, elle est bâtie avec cette
+aisance pittoresque, cette liberté d'orientation, cette fantaisie
+privée, qui est si profitable à l'hygiène, lorsqu'on n'est pas
+gêné par l'exiguïté des terrains. Il y a des places, des squares,
+des rues larges, des ombrages un peu partout, c'est-à-dire de la
+santé en raison directe du cube d'air, si généreusement concédé à
+cette heureuse population.
+
+Et puis, si le progrès, sous toutes ses formes, ne se trouvait pas
+dans une cité moderne, surtout lorsque cette cité est américaine,
+où l'irait-on chercher? Gaz, télégraphe, téléphone, les habitants
+n'ont qu'un signe à faire pour être éclairés, pour échanger leurs
+dépêches, pour se parler à l'oreille d'un quartier à l'autre. Il y
+a même des mâts, hauts de cent cinquante pieds, qui versent la
+lumière électrique sur les rues de la ville. Si on n'en est pas
+encore au lait distribué sous pression par une _General Milk
+Company_, si les trottoirs mobiles, qui doivent se déplacer avec
+une vitesse de quatre lieues à l'heure, ne fonctionnent pas encore
+à San-Diégo, cela se fera certainement dans un délai...
+quelconque.
+
+Que l'on ajoute à ces avantages les institutions diverses où
+s'élabore le mouvement vital des grandes agglomérations, une
+douane dans laquelle l'importance des transactions s'accroît
+chaque jour, deux banques, une chambre de commerce, une société
+d'émigration, de vastes offices, de nombreux comptoirs, où se
+traitent des affaires énormes en bois et en farines, des églises
+affectées aux différents cultes, trois marchés, un théâtre, un
+gymnase, trois grandes écoles, _Russ County, Court House, Maronic
+and old fellows_, destinées aux enfants pauvres, enfin nombre
+d'établissements où les études sont poussées jusqu'à l'obtention
+des diplômes universitaires -- et l'on pourra préjuger l'avenir
+d'une cité jeune encore, opiniâtrement soigneuse de ses intérêts
+moraux et matériels, au sein de laquelle s'accumulent tant
+d'éléments de prospérité. Les journaux lui manquent-ils? Non! Elle
+possède trois feuilles quotidiennes, entre autres le _Hérald_, et
+ces feuilles publient chacune une édition hebdomadaire. Les
+touristes peuvent-ils craindre de ne pas trouver à se loger dans
+des conditions de confort suffisant? Mais, sans compter les hôtels
+d'un ordre inférieur, n'ont-ils pas à leur disposition trois
+magnifiques établissements, le _Horton-House, Florence-Hôtel,
+Gérard-Hôtel_ avec ses cent chambres, et sur le rivage opposé de
+la baie, dominant les grèves de la pointe Coronado, dans un site
+admirable, au milieu de villas charmantes, un nouvel hôtel, qui
+n'a pas coûté moins de cinq millions de dollars?
+
+De tous les pays du vieux continent, comme de tous les points du
+nouveau, que les touristes partent pour visiter cette jeune et
+vivace capitale de la Californie méridionale, ils y seront
+hospitalièrement accueillis par ses généreux habitants, et ils ne
+regretteront rien de leur voyage -- si ce n'est qu'il leur aura
+probablement paru trop court!
+
+San-Diégo est une ville pleine d'animation, très agissante, et
+aussi très réglementée dans le pêle-mêle de ses affaires, comme la
+plupart des cités d'Amérique. Si la vie s'exprime par le
+mouvement, on peut dire qu'on y vit dans le sens le plus intensif
+du mot. À peine le temps suffit-il aux transactions commerciales.
+Mais, s'il en est ainsi pour les gens que leurs instincts, leurs
+habitudes, lancent à travers ce tourbillon, ce n'est plus vrai,
+lorsqu'il s'agit de ceux dont l'existence se traîne dans
+d'interminables loisirs. Quand le mouvement s'arrête, les heures
+ne s'écoulent que trop lentement!
+
+Ce fut ce qu'éprouva Mrs. Branican, après le départ du _Franklin_.
+Depuis son mariage, elle avait été mêlée aux travaux de son mari.
+Lors même qu'il ne naviguait pas, ses rapports avec la maison
+Andrew créaient au capitaine John de nombreuses occupations. En
+outre des opérations de commerce auxquelles il prenait part, il
+avait eu à suivre la construction du trois-mâts dont il devait
+prendre le commandement. Avec quel zèle, on peut dire quel amour,
+il en surveillait les moindres détails! Il y apportait les soins
+incessants du propriétaire, qui fait bâtir la maison où se passera
+toute sa vie. Et mieux encore, car le navire n'est pas seulement
+la maison, ce n'est pas seulement un instrument de la fortune,
+c'est l'assemblage de bois et de fer auquel va être confiée
+l'existence de tant d'hommes. N'est-ce pas, d'ailleurs, comme un
+fragment détaché du sol natal, qui y revient pour le quitter
+encore, et dont, malheureusement, la destinée n'est pas toujours
+d'achever sa carrière maritime au port où il est né!
+
+Très souvent, Dolly accompagnait le capitaine John au chantier.
+Cette membrure qui se dressait sur la quille inclinée, ces courbes
+qui offraient l'aspect de l'ossature d'un gigantesque mammifère
+marin, ces bordages qui venaient s'ajuster, cette coque aux formes
+complexes, ce pont où se découpaient les larges panneaux destinés
+à l'embarquement et au débarquement de la cargaison, ces mâts,
+couchés à terre en attendant qu'ils fussent mis en place, les
+aménagements intérieurs, le poste de l'équipage, la dunette et ses
+cabines, tout cela n'était-il pas pour l'intéresser? C'était la
+vie de John et de ses compagnons que le _Franklin_ aurait à
+défendre contre les houles de l'océan Pacifique. Aussi n'y avait-
+il pas une planche à laquelle Dolly n'attachât quelque chance de
+salut par sa pensée, pas un coup de marteau, au milieu des fracas
+du chantier, qui ne retentît dans son coeur. John l'initiait à
+tout ce travail, lui disait la destination de chaque pièce de bois
+ou de métal, lui expliquait la marche du plan de construction.
+Elle l'aimait ce navire, dont son mari allait être l'âme, le
+maître après Dieu!... Et, parfois, elle se demandait pourquoi elle
+ne partait pas avec le capitaine, pourquoi il ne l'emmenait pas,
+pourquoi elle ne partageait pas les périls de sa campagne,
+pourquoi le _Franklin_ ne la ramènerait pas en même temps que lui
+au port de San-Diégo? Oui! elle eût voulu ne point se séparer de
+son mari!... Et l'existence de ces ménages de marins, qui
+naviguent ensemble pendant de longues années, n'est-elle point
+depuis longtemps entrée dans les coutumes des populations du Nord,
+sur l'ancien comme sur le nouveau continent?...
+
+Mais il y avait Wat, le bébé, et Dolly pouvait-elle l'abandonner
+aux soins d'une nourrice, loin des caresses maternelles?...
+Non!... Pouvait-elle l'emmener en mer, l'exposer aux éventualités
+d'un voyage si dangereux pour de petits êtres?... Pas
+davantage!... Elle serait restée près de cet enfant, afin de lui
+assurer la vie après la lui avoir donnée, sans le quitter d'un
+instant, l'entourant d'affection et de tendresses, afin que, dans
+un épanouissement de santé, il pût sourire au retour de son père!
+D'ailleurs, l'absence du capitaine John ne devait durer que six
+mois. Dès qu'il aurait rechargé à Calcutta, le _Franklin_
+reviendrait à son port d'attache. Et, d'ailleurs, ne convenait-il
+pas que la femme d'un marin prît l'habitude de ces séparations
+indispensables, dût son coeur ne s'y accoutumer jamais!
+
+Il fallut donc se résigner, et Dolly se résigna. Mais, après le
+départ de John, aussitôt que le mouvement, qui faisait sa vie, eut
+cessé autour d'elle, combien l'existence lui eût paru vide,
+monotone, désolée, si elle ne se fût absorbée dans cet enfant, si
+elle n'eût concentré sur lui tout son amour.
+
+La maison de John Branican occupait un des derniers plans de ces
+hauteurs, qui encadrent le littoral au nord de la baie. C'était
+une sorte de chalet, au milieu d'un petit jardin, planté
+d'orangers et d'oliviers, fermé d'une simple barrière de bois. Un
+rez-de-chaussée, précédé d'une galerie en retrait, sur laquelle
+s'ouvraient la porte et les fenêtres du salon et de la salle à
+manger, un étage avec balcon desservant la façade sur toute sa
+largeur, au-dessus le pignon que les arêtes du toit ornaient de
+leur élégant découpage, telle était cette habitation très simple
+et très attrayante. Au rez-de-chaussée, le salon et la salle à
+manger, meublés modestement; au premier, deux chambres, celle de
+Mrs. Branican et celle de l'enfant; derrière la maison, une petite
+annexe pour la cuisine et le service formaient la disposition
+intérieure du chalet. Prospect-House jouissait d'une situation
+exceptionnellement belle, grâce à son exposition au midi. La vue
+s'étendait sur la ville entière et à travers la baie jusqu'aux
+établissements de la pointe Loma. C'était un peu loin du quartier
+des affaires, sans doute; mais ce léger désavantage était
+amplement racheté par l'emplacement de ce chalet, sa situation en
+bon air, que caressaient les brises du sud, chargées des senteurs
+salines du Pacifique.
+
+C'est dans cette demeure que les longues heures de l'absence
+allaient s'écouler pour Dolly. La nourrice du bébé et une
+domestique suffisaient au service de la maison. Les seules
+personnes qui la fréquentaient étaient M. et Mrs. Burker --
+rarement Len, souvent Jane. M. William Andrew, comme il l'avait
+promis, rendait de fréquentes visites à la jeune femme, désireux
+de lui communiquer toutes les nouvelles du _Franklin_, qui
+arriveraient par voie directe ou indirecte. Avant que des lettres
+aient pu parvenir à destination, les journaux maritimes relatent
+les rencontres des navires, leurs relâches dans les ports, les
+faits de mer quelconques, qui intéressent les armateurs. Dolly
+serait donc tenue au courant. Quant aux relations du monde, aux
+rapports du voisinage, habituée à l'isolement de Prospect-House,
+elle ne les avait jamais recherchés. Une seule pensée remplissait
+sa vie, et, lors même que les visiteurs eussent afflué au chalet,
+il lui aurait paru vide, puisque John n'y était plus, et il
+resterait vide jusqu'à son retour.
+
+Les premiers jours furent très pénibles. Dolly ne quittait pas
+Prospect-House, où Jane Burker venait quotidiennement la voir.
+Toutes deux s'occupaient du petit Wat et parlaient du capitaine
+John. Le plus ordinairement, lorsqu'elle était seule, Dolly
+passait une partie de la journée sur le balcon du chalet. Son
+regard allait se perdre au delà de la baie, par-dessus la pointe
+Island, plus loin que les îles Coronado... Il dépassait la ligne
+de mer, circonscrite à l'horizon... Le _Franklin_ en était loin
+déjà... Mais elle le rejoignait par la pensée, elle s'y
+embarquait, elle était près de son mari... Et, lorsqu'un bâtiment,
+venu du large, cherchait à atterrir, elle se disait qu'un jour le
+_Franklin_ apparaîtrait aussi, qu'il grandirait en ralliant la
+terre, que John serait à bord...
+
+Cependant la santé du petit Wat ne se fût pas accommodée d'une
+réclusion absolue dans l'enclos de Prospect-House. Avec la seconde
+semaine qui suivit le départ, le temps était devenu très beau, et
+la brise tempérait les chaleurs naissantes. Aussi Mrs. Branican
+s'imposa-t-elle de faire quelques excursions au dehors. Elle
+emmenait la nourrice, qui portait le bébé. On allait à pied,
+lorsque la promenade se bornait aux alentours de San-Diégo,
+jusqu'aux maisons d'Old-Town, la vieille ville. Cela profitait à
+cet enfant, frais et rose, et lorsque sa nourrice s'arrêtait, il
+battait de ses petites mains en souriant à sa mère. Une ou deux
+fois, à l'occasion d'excursions plus longues, une jolie carriole,
+louée dans le voisinage, les emportait tous trois, et même tous
+quatre, car Mrs. Burker se mettait quelquefois de la partie. Un
+jour, on se rendit ainsi à la colline de Knob-Hill, semée de
+villas, qui domine l'hôtel Florence, et d'où la vue s'étend vers
+l'ouest jusqu'au delà des îles. Un autre jour, ce fut du côté des
+grèves de Coronado-Beach, sur lesquelles de furieux coups de mer
+se brisent avec des retentissements de foudre. Puis, on visita les
+«Lits de Mussel», où la marée haute couvre d'embruns les roches
+superbes du littoral. Dolly touchait du pied cet océan, qui lui
+apportait comme un écho des parages lointains, où John naviguait
+alors -- cet océan dont les lames assaillaient peut-être le
+_Franklin_, emporté à des milliers de milles au large. Elle
+restait là, immobile, voyant le navire du jeune capitaine dans les
+envolées de son imagination, murmurant le nom de John!
+
+Le 30 mars, vers dix heures du matin, Mrs. Branican était sur le
+balcon, lorsqu'elle aperçut Mrs. Burker, qui se dirigeait vers
+Prospect-House. Jane pressait le pas, en faisant un joyeux signe
+de la main, preuve qu'elle n'apportait point aucune fâcheuse
+nouvelle. Dolly descendit aussitôt, et se trouva à la porte du
+chalet, au moment où elle allait s'ouvrir.
+
+«Qu'y a-t-il, Jane?... demanda-t-elle.
+
+-- Chère Dolly, répondit Mrs. Burker, tu vas apprendre quelque
+chose qui te fera plaisir! Je viens de la part de M. William
+Andrew te dire que le _Boundary_, qui est entré ce matin à San-
+Diégo, a communiqué avec le _Franklin_...
+
+-- Avec le _Franklin_?...
+
+-- Oui! M. William Andrew venait d'en être avisé, et lorsqu'il m'a
+rencontrée dans Fleet Street; il ne pouvait se rendre au chalet
+que dans l'après-midi, aussi me suis-je hâtée d'accourir pour t'en
+instruire...
+
+-- Et on a eu des nouvelles de John?...
+
+-- Oui, Dolly.
+
+-- Lesquelles?... Parle donc!
+
+-- Il y a huit jours, le _Franklin_ et le _Boundary_ se sont
+croisés en mer, et une correspondance a pu être échangée entre les
+deux navires.
+
+-- Tout allait bien à bord?...
+
+-- Oui, chère Dolly. Les deux capitaines étaient assez rapprochés
+pour se parler, et le dernier mot qu'on a pu entendre du
+_Boundary_, c'était ton nom!
+
+-- Mon pauvre John! s'écria Mrs. Branican, dont les yeux
+laissèrent échapper une larme d'attendrissement.
+
+-- Que je suis contente, Dolly, reprit Mrs. Burker, d'avoir été la
+première à t'annoncer cette nouvelle!
+
+-- Et je te remercie bien! répondit Mrs. Branican. Si tu savais
+combien cela me rend heureuse!... Ah! si, chaque jour,
+j'apprenais... Mon John... mon cher John!... Le capitaine du
+_Boundary_ l'a vu... John lui a parlé... C'est comme un autre
+adieu qu'il lui a envoyé pour moi!
+
+-- Oui, chère Dolly, et, je te le répète, tout allait bien à bord
+du _Franklin_.
+
+-- Jane, dit Mrs. Branican, il faut que je voie le capitaine du
+_Boundary_... Il me racontera tout en détail... Où la rencontre a-
+t-elle eu lieu?...
+
+-- Cela, je ne le sais pas, répondit Jane; mais le livre de bord
+nous l'apprendra, et le capitaine du _Boundary_ te donnera les
+renseignements les plus complets.
+
+-- Eh bien, Jane, le temps de m'habiller, et nous irons
+ensemble... à l'instant...
+
+-- Non... pas aujourd'hui, Dolly, répondit Mrs. Burker. Nous ne
+pourrions monter à bord du _Boundary_.
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Parce qu'il n'est arrivé que de ce matin, et qu'il est en
+quarantaine.
+
+-- Pour combien de temps?
+
+-- Oh! vingt-quatre heures seulement... Ce n'est qu'une formalité,
+mais personne ne peut y être reçu.
+
+-- Et comment M. William Andrew a-t-il eu connaissance de cette
+rencontre?
+
+-- Par un mot que la douane lui a apporté de la part du capitaine.
+Chère Dolly, tranquillise-toi!... Il ne peut y avoir aucun doute
+sur ce que je viens de te rapporter, et tu en auras la
+confirmation demain... Je ne te demande qu'un jour de patience.
+
+-- Eh bien, Jane, à demain, répondit Mrs. Branican. Demain, je
+serai chez toi dans la matinée, vers neuf heures. Tu voudras bien
+m'accompagner à bord du _Boundary_?...
+
+-- Très volontiers, chère Dolly. Je t'attendrai demain, et,
+comme la quarantaine sera levée, nous pourrons être reçues par le
+capitaine...
+
+-- N'est-ce pas le capitaine Ellis, un ami de John?... demanda
+Mrs. Branican.
+
+-- Lui-même, Dolly, et le _Boundary_ appartient à la maison
+Andrew.
+
+-- Bien, c'est convenu, Jane... Je serai chez toi à l'heure
+dite... Mais que cette journée va me paraître longue!...
+
+-- Restes-tu à déjeuner avec moi?...
+
+-- Si tu le veux, ma chère Dolly. M. Burker est absent jusqu'à ce
+soir, et je puis te donner mon après-midi...
+
+-- Merci, chère Jane, et nous parlerons de John... de lui
+toujours... toujours!
+
+-- Et le petit Wat?... Comment va-t-il, notre bébé?... demanda
+Mrs. Burker
+
+-- Il va très bien!... répondit Dolly. Il est gai comme un
+oiseau!... Quelle joie ce sera pour son père de le revoir!...
+Jane, j'ai envie de l'emmener demain avec sa nourrice!... Tu le
+sais, je n'aime pas à me séparer de mon enfant, même pour quelques
+heures!... Je ne serais pas tranquille, si je le perdais de vue...
+si je ne l'avais pas avec moi!
+
+-- Tu as raison, Dolly, dit Mrs. Burker. C'est une bonne idée que
+tu as de faire profiter ton petit Wat de cette promenade... Il
+fait beau temps... la baie est calme... Ce sera son premier voyage
+en mer, à ce cher enfant!... Ainsi, c'est convenu?...
+
+-- C'est convenu!» répondit Mrs. Branican.
+
+Jane resta à Prospect-House jusqu'à cinq heures du soir. Puis, en
+quittant sa cousine, elle lui répéta qu'elle l'attendrait le
+lendemain chez elle vers neuf heures du matin, afin d'aller faire
+visite au _Boundary_.
+
+
+
+
+IV
+
+À bord du «Boundary»
+
+
+Le lendemain, on se leva de bonne heure à Prospect-House. Il
+faisait un temps superbe. La brise, qui venait de terre, chassait
+au large les dernières brumes de la nuit. La nourrice habilla le
+petit Wat, pendant que Mrs. Branican s'occupait de sa toilette. Il
+avait été convenu qu'elle déjeunerait chez Mrs. Burker. Aussi se
+contenta-t-elle d'un léger repas, ce qui devait lui permettre
+d'attendre jusqu'à midi, car, très probablement, la visite au
+capitaine Ellis prendrait deux bonnes heures. Ce serait si
+intéressant tout ce que raconterait ce brave capitaine!
+
+Mrs. Branican et la nourrice, qui tenait l'enfant dans ses bras,
+quittèrent le chalet, au moment où la demie de huit heures sonnait
+aux horloges de San-Diégo. Les larges voies de la haute ville,
+bordées de villas et de jardins entre leurs enclos de barrières,
+furent descendues d'un bon pas, et Dolly s'engagea bientôt entre
+les rues plus étroites, plus serrées de maisons, qui constituent
+le quartier du commerce.
+
+C'était dans Fleet Street que demeurait Len Burker, non loin du
+wharf appartenant à la compagnie du _Pacific Coast Steamship_. En
+somme, cela faisait une bonne course, puisqu'il avait fallu
+traverser toute la cité, et il était neuf heures, lorsque Jane
+ouvrit à Mrs. Branican la porte de sa maison.
+
+C'était une demeure simple, et même d'un aspect triste, avec ses
+fenêtres aux persiennes fermées la plupart du temps. Len Burker,
+ne recevant chez lui que quelques gens d'affaires, n'avait aucune
+relation de voisinage. On le connaissait peu, même dans Fleet
+Street, ses occupations l'obligeant fréquemment à s'absenter du
+matin au soir. Il voyageait beaucoup, et se rendait le plus
+souvent à San-Francisco pour des opérations dont il ne parlait
+point à sa femme. Ce matin-là, il ne se trouvait pas au comptoir
+lorsque Mrs. Branican y arriva. Jane Burker excusa donc son mari
+de ce qu'il ne pourrait les accompagner toutes deux dans leur
+visite à bord du _Boundary_, en ajoutant qu'il serait certainement
+de retour pour le déjeuner.
+
+«Je suis prête, ma chère Dolly, dit-elle, après avoir embrassé
+l'enfant. Tu ne veux pas te reposer un instant?...
+
+-- Je ne suis pas fatiguée, répondit Mrs. Branican.
+
+-- Tu n'as besoin de rien?...
+
+-- Non, Jane!... Il me tarde d'être en présence du capitaine
+Ellis!... Partons à l'instant, je t'en prie!»
+
+Mrs. Burker n'avait qu'une vieille femme pour domestique, une
+mulâtresse que son mari avait amenée de New York, lorsqu'il était
+venu s'établir à San-Diégo. Cette mulâtresse, nommée Nô, avait été
+la nourrice de Len Burker. Ayant toujours été au service de sa
+famille, elle lui était entièrement dévouée et le tutoyait encore,
+comme elle faisait lorsqu'il était enfant. Cette créature, rude et
+impérieuse, était la seule qui eût jamais exercé quelque influence
+sur Len Burker, lequel lui abandonnait absolument la conduite de
+sa maison. Que de fois Jane avait eu à souffrir d'une domination
+qui allait jusqu'au manque d'égards. Mais elle subissait cette
+domination de la mulâtresse, comme elle subissait celle de son
+mari. Dans sa résignation, qui n'était que faiblesse, elle
+laissait aller les choses, et Nô ne la consultait en rien pour la
+direction du ménage.
+
+Au moment où Jane allait partir, la mulâtresse lui recommanda
+expressément d'être rentrée avant midi, parce que Len Burker ne
+tarderait pas à revenir et qu'il ne fallait pas le faire attendre.
+Il avait, d'ailleurs, à entretenir Mrs. Branican d'une affaire
+importante.:
+
+«De quoi s'agit-il? demanda Dolly à sa cousine.
+
+-- Et comment le saurais-je? répondit Mrs. Burker. Viens, Dolly,
+viens!»
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre. Mrs. Branican et Jane Burker,
+accompagnées de la nourrice et de l'enfant, se dirigèrent vers le
+quai, où elles arrivèrent en moins de dix minutes.
+
+Le _Boundary_, dont la quarantaine venait d'être levée, n'avait
+pas encore pris son poste de déchargement le long du wharf réservé
+à la maison Andrew. Il était mouillé au fond de la baie, à une
+encablure en dedans de la pointe Loma. Il fallait donc traverser
+la baie pour se rendre à bord du navire, qui ne devait se déhaler
+qu'un peu plus tard. C'était un trajet de deux milles environ, que
+les steam-launches, sortes de barques à vapeur employées à ce
+service, faisaient deux fois par heure.
+
+Dolly et Jane Burker prirent place dans la steam-launch, au milieu
+d'une douzaine de passagers. La plupart étaient des amis ou des
+parents de l'équipage du _Boundary_, qui voulaient profiter des
+premiers instants où l'accès du navire était libre. L'embarcation
+largua son amarre, déborda le quai et, sous l'action de son
+hélice, se dirigea obliquement à travers la baie, en haletant à
+chaque coup de vapeur.
+
+Par ce temps d'une limpide clarté, la baie apparaissait dans toute
+son étendue, avec l'amphithéâtre des maisons de San-Diégo, la
+colline dominant la vieille ville, le goulet ouvert entre la
+pointe Island et la pointe Loma, l'immense hôtel de Coronado,
+d'une architecture de palais, et le phare, qui projette largement
+ses éclats sur la mer après le coucher du soleil.
+
+Il y avait divers navires, mouillés çà et là, dont la steam-launch
+évitait adroitement la rencontre, ainsi que les barques, venant en
+sens contraire, ou les chaloupes de pêche, qui serraient le vent
+pour enlever la pointe à la bordée.
+
+Mrs. Branican était assise près de Jane sur un des bancs de
+l'arrière. La nourrice, placée près d'elle, tenait l'enfant entre
+ses bras. Le bébé ne dormait pas, et ses yeux s'emplissaient de
+cette bonne lumière que la brise semblait aviver de son souffle.
+Il s'agitait, lorsqu'un couple de mouettes passait au-dessus de
+l'embarcation en jetant leur cri aigu. Il était florissant de
+santé avec ses joues fraîches et ses lèvres roses, encore humides
+du lait qu'il avait puisé au sein de sa nourrice, avant de quitter
+la maison des Burker. Sa mère le regardait attendrie, se penchant
+parfois pour l'embrasser; et il souriait en se renversant.
+
+Mais l'attention de Dolly fut bientôt attirée par la vue du
+_Boundary_. Dégagé maintenant des autres navires, le trois-mâts,
+qui se dessinait nettement au fond de la baie, développait ses
+pavillons sur le ciel ensoleillé. Il était évité de flot, l'avant
+tourné vers l'ouest, à l'extrémité de sa chaîne fortement tendue,
+et sur lequel venaient se briser les dernières ondulations de la
+houle.
+
+Toute la vie de Dolly était dans son regard. Elle songeait à John,
+emporté sur un navire qu'on eût dit le frère de celui-ci, tant ils
+étaient semblables! Et n'étaient-ils pas les enfants de la même
+maison Andrew? N'avaient-ils pas le même port d'attache?
+N'étaient-ils pas sortis du même chantier?
+
+Dolly, enveloppée par le charme de l'illusion, l'imagination
+aiguillonnée par le souvenir, s'abandonnait à cette pensée que
+John était là... à bord... qu'il l'attendait... qu'il agitait la
+main en l'apercevant... qu'elle allait pouvoir se précipiter dans
+ses bras... Son nom lui venait aux lèvres... Elle l'appelait... et
+il lui répondait en prononçant le sien...
+
+Puis un léger cri de son enfant la rappelait au sentiment de la
+réalité. C'était le _Boundary_ vers lequel elle se dirigeait, ce
+n'était pas le _Franklin_, loin, bien loin alors, et que des
+milliers de lieues séparaient de la côte américaine!
+
+«Il sera là... un jour... à cette place! murmura-t-elle, en
+regardant Mrs. Burker.
+
+-- Oui, chère Dolly, répondit Jane, et ce sera John qui nous
+recevra à son bord!»
+
+Elle comprenait qu'une vague inquiétude serrait le coeur de la
+jeune femme, lorsqu'elle interrogeait l'avenir.
+
+Cependant la steam-launch avait franchi en un quart d'heure les
+deux milles qui séparent le quai de San-Diégo de la pointe Loma.
+Les passagers débarquèrent sur l'appontement de la grève, où Mrs.
+Branican prit pied avec Jane, la nourrice et l'enfant. Il ne
+s'agissait plus que de revenir vers le _Boundary_, distant au plus
+d'une encablure.
+
+Il y avait précisément, au pied de l'appontement, sous la garde de
+deux matelots, une embarcation, qui faisait le service du trois-
+mâts; Mrs. Branican se nomma, et ces hommes se mirent à sa
+disposition pour la mener à bord du _Boundary_, après qu'elle se
+fut assurée que le capitaine Ellis s'y trouvait en ce moment.
+
+Quelques coups d'aviron suffirent, et le capitaine Ellis, ayant
+reconnu Mrs. Branican, vint à la coupée, tandis qu'elle montait
+l'échelle, suivie de Jane, non sans avoir recommandé à la nourrice
+de bien tenir l'enfant. Le capitaine les conduisit sur la dunette,
+pendant que le second commençait ses préparatifs pour conduire le
+_Boundary_ au quai de San-Diégo.
+
+«Monsieur Ellis, demanda tout d'abord Mrs. Branican, j'ai appris
+que vous avez rencontré le _Franklin_...
+
+-- Oui, mistress, répondit le capitaine, et je puis vous
+affirmer qu'il était en bonne allure, ainsi que je l'ai fait
+connaître à M. William Andrew.
+
+-- Vous l'avez vu... John?...
+
+-- Le _Franklin_ et le _Boundary_ sont passés assez près à contre-
+bord pour que le capitaine Branican et moi, nous ayons pu échanger
+quelques paroles.
+
+-- Oui!... vous l'avez vu!...» répéta Mrs. Branican, comme si, se
+parlant plutôt à elle-même, elle eût cherché dans le regard du
+capitaine un reflet de la vision du _Franklin_.
+
+Mrs. Burker posa alors plusieurs questions que Dolly écoutait
+attentivement, bien que ses yeux fussent tournés vers l'horizon de
+mer, au delà du goulet.
+
+«Ce jour-là, le temps était très maniable, répondit le capitaine
+Ellis, et le _Franklin_ courait grand largue sous toute sa
+voilure. Le capitaine John était sur la dunette, sa longue-vue à
+la main. Il avait lofé d'un quart pour s'approcher du _Boundary_,
+car je n'avais pu modifier ma route, étant au plus près et
+serrant le vent presque à ralinguer.»
+
+Ces termes qu'employait le capitaine Ellis, Mrs. Branican n'en
+comprenait sans doute pas la signification précise. Mais, ce
+qu'elle retenait, c'est que celui qui lui parlait avait vu John,
+qu'il avait pu converser un instant avec lui.
+
+«Lorsque nous avons été par le travers, ajouta-t-il, votre mari,
+mistress Branican, m'envoya un salut de la main, criant: «Tout va
+bien, Ellis! Dès votre arrivée à San-Diégo, donnez de mes
+nouvelles à ma femme... à ma chère Dolly!» Puis, les deux
+bâtiments se sont séparés, et n'ont pas tardé à se perdre de vue.
+
+-- Et quel jour avez-vous rencontré le _Franklin_? demanda Mrs.
+Branican.
+
+-- Le 23 mars, répondit le capitaine Ellis, à onze heures vingt-
+cinq du matin!»
+
+Il fallut encore appuyer sur les détails, et le capitaine dut
+indiquer sur la carte le point précis où s'était fait ce
+croisement. C'était par 148° de longitude et 20° de latitude que
+le _Boundary_ avait rencontré le _Franklin_, c'est-à-dire à dix-
+sept cents milles au large de San-Diégo. Si le temps continuait à
+être favorable, -- et il y avait des chances pour qu'il le fût
+avec la belle saison qui s'affermissait -- le capitaine John
+ferait une belle et rapide navigation à travers les parages du
+Nord-Pacifique. En outre, comme il trouverait à charger dès son
+arrivée à Calcutta, il ne séjournerait que fort peu de temps dans
+la capitale de l'Inde, et son retour en Amérique s'effectuerait
+très promptement. L'absence du _Franklin_ serait donc limitée à
+quelques mois, conformément aux prévisions de la maison Andrew.
+
+Pendant que le capitaine Ellis répondait tantôt aux questions de
+Mrs. Burker, tantôt aux questions de Mrs. Branican, celle-ci,
+toujours entraînée par son imagination, se figurait qu'elle était
+à bord du _Franklin_!... Ce n'était pas Ellis... c'était John, qui
+lui disait ces choses... C'était sa voix qu'elle croyait
+entendre...
+
+En ce moment, le second monta sur la dunette et prévint le
+capitaine que les préparatifs allaient prendre fin. Les matelots,
+placés sur le gaillard d'avant, n'attendaient plus qu'un ordre
+pour déhaler le navire.
+
+Le capitaine Ellis offrit alors à Mrs. Branican de la faire
+remettre à terre, à moins qu'elle ne préférât rester à bord; Dans
+ce cas, elle pourrait traverser la baie sur le _Boundary_, et
+débarquerait, lorsqu'il aurait accosté le wharf. Ce serait
+l'affaire de deux heures au plus.
+
+Mrs. Branican eût très volontiers accepté l'offre du capitaine.
+Mais elle était attendue à déjeuner pour midi. Elle comprit que
+Jane, après ce que lui avait dit la mulâtresse, serait très
+inquiète de ne pas être de retour chez elle, en même temps que son
+mari. Elle pria donc le capitaine Ellis de la faire reconduire à
+l'appontement, afin de ne pas manquer le premier départ de la
+steam-launch.
+
+Des ordres furent donnés en conséquence. Mrs. Branican et Mrs.
+Burker prirent congé du capitaine, après que celui-ci eut baisé
+les bonnes joues du petit Wat. Puis, toutes deux, précédant la
+nourrice, s'embarquèrent dans le canot du bord, qui les ramena à
+l'appontement.
+
+En attendant l'arrivée de la steam-launch, qui venait de quitter
+le quai de San-Diégo, Mrs. Branican regarda avec un vif intérêt
+les manoeuvres du _Boundary_. Au rude chant du maître d'équipage,
+les matelots viraient l'ancre, le trois-mâts gagnait sur sa
+chaîne, tandis que le second faisait hisser le grand foc, la
+trinquette et la brigantine. Sous cette voilure, il irait aisément
+à son poste avec le flot portant.
+
+Bientôt l'embarcation à vapeur eut accosté. Puis elle envoya
+quelques coups de sifflet pour appeler les passagers, et deux ou
+trois retardataires pressèrent le pas, en remontant la pointe
+devant l'hôtel Coronado.
+
+La steam-launch ne devait stationner que cinq minutes. Mrs.
+Branican, Jane Burker, la nourrice y prirent place et vinrent
+s'asseoir sur la banquette de tribord, tandis que les autres
+passagers -- une vingtaine environ -- allaient et venaient, en se
+promenant de l'avant à l'arrière du pont. Un dernier coup de
+sifflet fut lancé, l'hélice se mit en mouvement, et l'embarcation
+s'éloigna de la côte.
+
+Il n'était que onze heures et demie, et Mrs. Branican serait donc
+rentrée à temps à la maison de Fleet Street, puisque la traversée
+de la baie s'accomplissait en un quart d'heure. À mesure que
+l'embarcation s'éloignait, les regards de Dolly restaient fixés
+sur le _Boundary_. L'ancre était à pic, les voiles éventées, et le
+bâtiment commençait à quitter son mouillage. Quand il serait
+amarré devant le wharf de San-Diégo, Dolly pourrait rendre visite
+aussi souvent qu'il lui plairait au capitaine Ellis.
+
+La steam-launch filait avec rapidité. Les maisons de la ville
+grandissaient sur le pittoresque amphithéâtre dont elles occupent
+les divers étages. Il n'y avait plus qu'un quart de mille pour
+atteindre le débarcadère.
+
+«Attention...» cria en ce moment un des marins, posté à l'avant de
+l'embarcation.
+
+Et il se retourna vers l'homme de barre, qui se tenait debout sur
+une petite passerelle en avant de la cheminée.
+
+Ayant entendu ce cri, Mrs. Branican regarda du côté du port, où se
+faisait alors une manoeuvre, qui attirait également l'attention
+des autres passagers. Aussi la plupart s'étaient-ils portés vers
+l'avant.
+
+Un grand brick-goélette, qui venait de se dégager des navires
+rangés le long des quais, appareillait pour sortir de la baie, son
+avant dirigé vers la pointe Island. Il était aidé par un
+remorqueur qui devait le conduire en dehors du goulet, et il
+prenait déjà une certaine vitesse.
+
+Ce brick-goélette se trouvait sur la route de l'embarcation à
+vapeur, et même assez près, pour qu'il fût urgent de l'éviter en
+passant à son arrière. C'est ce qui avait motivé le cri du matelot
+à l'homme de barre.
+
+Un sentiment d'inquiétude saisit les passagers -- inquiétude
+d'autant plus justifiée que le port était encombré de navires,
+mouillés çà et là sur leurs ancres. Aussi, par un mouvement bien
+naturel, reculèrent-ils vers l'arrière.
+
+La manoeuvre était tout indiquée: il fallait stopper, afin de
+faire place au remorqueur et au brick, et ne se remettre en marche
+que lorsque le passage serait libre. Quelques chaloupes de pêche,
+lancées dans le vent, rendaient encore le passage plus difficile,
+tandis qu'elles croisaient devant les quais de San-Diégo.
+
+«Attention! répéta le matelot de l'avant.
+
+-- Oui!... oui! répondit l'homme de barre. Il n'y a rien à
+craindre!... J'ai du large assez!»
+
+Mais, gêné par la brusque apparition d'un grand steamer qui le
+suivait, le remorqueur fit un mouvement auquel on ne pouvait
+s'attendre, et revint en grand sur bâbord.
+
+Des cris se firent entendre, auxquels se joignirent ceux de
+l'équipage du brick-goélette, qui cherchait à aider la manoeuvre
+du remorqueur en gouvernant dans la même direction.
+
+C'est à peine si vingt pieds séparaient alors le remorqueur de la
+steam-launch.
+
+Jane, très effrayée, s'était redressée. Mrs. Branican, par une
+impulsion instinctive, avait pris le petit Wat des bras de sa
+nourrice et le serrait contre elle.
+
+«Sur tribord!... Sur tribord!» cria vivement le capitaine du
+remorqueur au timonier de l'embarcation, en lui indiquant du geste
+la direction à suivre.
+
+Cet homme n'avait point perdu son sang-froid, et il donna un
+violent coup de barre, afin de se rejeter hors de la route du
+remorqueur, car celui-ci était dans l'impossibilité de stopper, le
+brick-goélette ayant déjà pris un peu d'erre et risquant de
+l'aborder par son flanc.
+
+Sous le coup de barre qui lui avait été vigoureusement imprimé, la
+steam-launch donna brusquement la bande sur tribord, et, ce qui
+est presque inévitable, les passagers, perdant l'équilibre, se
+jetèrent tous de ce côté.
+
+Nouveaux cris qui, cette fois, furent des cris d'épouvante,
+puisqu'on put croire que l'embarcation allait chavirer sous cette
+surcharge.
+
+À cet instant, Mrs. Branican, qui se trouvait debout près de la
+lisse, ne pouvant reprendre son aplomb, fut projetée par-dessus le
+bord, avec son enfant.
+
+Le brick-goélette rasait alors l'embarcation sans la toucher, et
+tout danger d'abordage était écarté définitivement.
+
+«Dolly!... Dolly!» s'écria Jane, qu'un des passagers retint au
+moment où elle allait tomber.
+
+Soudain, un matelot de la steam-launch s'élança sans hésiter par-
+dessus la lisse, au secours de Mrs. Branican et du bébé.
+
+Dolly, soutenue par ses vêtements, flottait à la surface de l'eau;
+elle tenait son enfant entre ses bras, mais elle allait couler à
+fond lorsque le matelot arriva près d'elle.
+
+L'embarcation ayant stoppé presque aussitôt, il ne serait pas
+difficile à ce matelot, vigoureux et bon nageur, de la rejoindre
+en ramenant Mrs. Branican. Par malheur, au moment où il venait de
+la saisir par la taille, les bras de la malheureuse femme
+s'étaient ouverts, tandis qu'elle se débattait à demi suffoquée,
+et l'enfant avait disparu.
+
+Lorsque Dolly eut été hissée à bord et déposée sur le pont, elle
+avait entièrement perdu connaissance.
+
+De nouveau, ce courageux matelot -- c'était un homme de trente
+ans, nommé Zach Fren -- se jeta à la mer, plongea à plusieurs
+reprises, fouilla les eaux autour de l'embarcation... Ce fut
+vainement... Il ne put retrouver l'enfant, qui avait été entraîné
+par un courant de dessous.
+
+Pendant ce temps, les passagers donnaient à Mrs. Branican tous les
+soins que réclamait son état. Jane, éperdue, la nourrice, affolée,
+essayaient de la faire revenir à elle. La steam-launch, immobile,
+attendait que Zach Fren eût renoncé à tout espoir de sauver le
+petit Wat.
+
+Enfin Dolly commença à reprendre ses sens. Elle balbutia le nom de
+Wat, ses yeux s'ouvrirent, et son premier cri fut:
+
+«Mon enfant!»
+
+Elle aperçut Zach Fren qui remontait à bord pour la dernière
+fois... Wat n'était pas dans ses bras.
+
+«Mon enfant!» cria encore Dolly.
+
+Puis, se redressant, elle repoussa ceux qui l'entouraient, et
+courut vers l'arrière.
+
+Et, si on ne l'eût empêchée, elle se fût précipitée pardessus le
+bord...
+
+Il fallut maintenir la malheureuse femme, tandis que la steam-
+launch reprenait sa marche vers le quai de San-Diégo.
+
+Mrs. Branican, la figure convulsée, les mains crispées, était
+retombée sur le pont, sans mouvement.
+
+Quelques minutes après, l'embarcation avait atteint le
+débarcadère, et Dolly était transportée dans la maison de Jane.
+Len Burker venait de rentrer. Sur son ordre, la mulâtresse courut
+chercher un médecin.
+
+Celui-ci arriva bientôt, et ce ne fut pas sans des soins prolongés
+qu'il parvint à rappeler à la vie Mrs. Branican.
+
+Dolly le regarda, l'oeil fixe, et dit:
+
+«Qu'y a-t-il?... Que s'est-il passé?... Ah!... je sais!...»
+
+Puis, souriant:
+
+«C'est mon John... Il revient... il revient!... s'écria-t-elle. Il
+va retrouver sa femme et son enfant!... John!... voilà mon
+John!...»
+
+Mrs. Branican avait perdu la raison.
+
+
+
+
+V
+
+Trois mois se passent
+
+
+Comment peindre l'effet que produisit à San-Diégo cette double
+catastrophe, la mort de l'enfant... la folie de la mère! On sait
+de quelle sympathie la population entourait la famille Branican,
+quel intérêt inspirait le jeune capitaine du _Franklin_. Il était
+parti depuis quinze jours à peine et il n'était plus père... Sa
+malheureuse femme était folle!... À son retour, dans sa maison
+vide, il ne retrouverait plus ni les sourires de son petit Wat, ni
+les tendresses de Dolly, qui ne le reconnaîtrait même pas!... Le
+jour où le _Franklin_ rentrerait au port, il ne serait pas salué
+par les hurras de la ville!
+
+Mais il ne fallait pas attendre son retour pour que John Branican
+fût instruit de l'horrible malheur qui venait de le frapper.
+M. William Andrew ne pouvait pas laisser le jeune capitaine dans
+l'ignorance de ce qui s'était passé, à la merci de quelque
+circonstance fortuite qui lui apprendrait cette effroyable
+catastrophe. Il fallait immédiatement expédier une dépêche à l'un
+des correspondants de Singapore. De cette façon, le capitaine John
+connaîtrait l'affreuse vérité avant d'arriver aux Indes.
+
+Cependant M. William Andrew ne voulut pas envoyer tout de suite
+cette dépêche. Peut-être la raison de Dolly n'était-elle pas
+irrémédiablement perdue! Savait-on si les soins qui
+l'entoureraient ne lui rendraient pas la possession d'elle-
+même?... Pourquoi frapper John d'un double coup, en lui apprenant
+la mort de son enfant et la folie de sa femme, si cette folie
+devait guérir à court terme?
+
+Après s'être entretenu avec Len et Jane Burker, M. William Andrew
+prit le parti de surseoir jusqu'au moment où les médecins se
+seraient définitivement prononcés sur l'état mental de Dolly. Ces
+cas d'aliénation subite ne laissent-ils pas plus d'espoir de
+guérison que ceux qui sont dus à une lente désorganisation de la
+vie intellectuelle? Oui!... et il convenait d'attendre quelques
+jours, ou même quelques semaines.
+
+Cependant la ville était plongée dans la consternation. On ne
+cessait d'affluer à la maison de Fleet Street, afin d'avoir des
+nouvelles de Mrs. Branican. Entre temps, des recherches
+minutieuses avaient été opérées afin de retrouver le corps de
+l'enfant: elles n'avaient point abouti. Vraisemblablement, ce
+corps avait été entraîné par le flot, puis repris par la marée
+descendante. Le pauvre petit être n'aurait pas même une tombe sur
+laquelle sa mère viendrait prier, si elle recouvrait la raison!
+
+D'abord, les médecins purent constater que la folie de Dolly
+affectait la forme d'une mélancolie douce. Nulle crise nerveuse,
+aucune de ces violences inconscientes, qui obligent à renfermer
+les malades et à leur rendre tout mouvement impossible. Il ne
+parut donc pas nécessaire de se précautionner contre ces excès
+auxquels se portent souvent les aliénés, soit contre autrui, soit
+contre eux-mêmes. Dolly n'était plus qu'un corps sans âme, une
+intelligence dans laquelle il ne restait aucun souvenir de cet
+horrible malheur. Ses yeux étaient secs, son regard éteint. Elle
+semblait ne plus voir, elle semblait ne plus entendre. Elle
+n'était plus de ce monde. Elle ne vivait que de la vie matérielle.
+
+Tel fut l'état de Mrs. Branican pendant le premier mois qui suivit
+l'accident. On avait examiné la question de savoir s'il
+conviendrait de la mettre dans une maison de santé, où des soins
+spéciaux lui seraient donnés. C'était l'avis de M. William Andrew;
+et il eût été suivi sans une proposition de Len Burker qui modifia
+cette détermination.
+
+Len Burker, étant venu trouver M. William Andrew à son bureau, lui
+dit:
+
+«Nous en sommes certains maintenant, la folie de Dolly n'a point
+un caractère dangereux qui nécessite de l'enfermer, et puisqu'elle
+n'a pas d'autre famille que nous, nous demandons à la garder.
+Dolly aimait beaucoup ma femme, et qui sait si l'intervention de
+Jane ne sera pas plus efficace que celle des étrangers? Si des
+crises survenaient plus tard, il serait temps d'aviser et de
+prendre des mesures en conséquence. -- Qu'en pensez-vous, monsieur
+Andrew?»
+
+L'honorable armateur ne répondit pas sans quelque hésitation, car
+il n'éprouvait que peu de sympathie pour Len Burker, bien qu'il ne
+sût rien de sa situation si compromise alors et n'eût point lieu
+de suspecter son honorabilité. Après tout, l'amitié que Dolly et
+Jane éprouvaient l'une pour l'autre était profonde, et, puisque
+Mrs. Burker était sa seule parente, mieux valait évidemment que
+Dolly fût confiée à sa garde. L'essentiel, c'était que la
+malheureuse femme pût être constamment et affectueusement entourée
+des soins qu'exigeait son état.
+
+«Puisque vous voulez assumer cette tâche, répondit M. William
+Andrew, je ne vois aucun inconvénient, monsieur Burker, à ce que
+Dolly soit remise à sa cousine, dont le dévouement ne peut être
+mis en doute...
+
+-- Dévouement qui ne lui manquera jamais!» ajouta Len Burker.
+
+Mais il dit cela de ce ton froid, positif, déplaisant, dont il ne
+pouvait se défaire.
+
+«Votre démarche est honorable, reprit alors M. William Andrew. Une
+simple observation, toutefois: je me demande si, dans votre maison
+de Fleet Street, au milieu de ce quartier bruyant du commerce, la
+pauvre Dolly sera placée dans des conditions favorables à son
+rétablissement. C'est du calme qu'il lui faut, du grand air...
+
+-- Aussi, répondit Len Burker, notre intention est-elle de la
+ramener à Prospect-House et d'y demeurer avec elle. Ce chalet lui
+est familier, et la vue des objets auxquels elle était habituée
+pourra exercer une influence salutaire sur son esprit. Là, elle
+sera à l'abri des importunités... La campagne est à sa porte...
+Jane lui fera faire quelques promenades dans les environs qu'elle
+connaît, qu'elle parcourait avec son petit enfant... Ce que je
+propose, John ne l'approuverait-il pas, s'il était là?... Et que
+pensera-t-il à son retour, s'il trouve sa femme dans une maison de
+santé, confiée à des mains mercenaires?... Monsieur Andrew, il ne
+faut rien négliger de ce qui serait de nature à exercer quelque
+influence sur l'esprit de notre malheureuse parente.»
+
+Cette réponse était évidemment dictée par de bons sentiments. Mais
+pourquoi les paroles de cet homme semblaient-elles toujours ne
+pouvoir inspirer de la confiance? Quoi qu'il en fût, sa
+proposition, dans les conditions où il la présentait, méritait
+d'être acceptée, et M. William Andrew ne put que l'en remercier,
+en ajoutant que le capitaine John lui en aurait une profonde
+reconnaissance.
+
+Le 27 avril, Mrs. Branican fut transportée à Prospect-House, où
+Jane et Len Burker vinrent, dès le soir, s'installer. Cette
+détermination reçut l'approbation générale.
+
+On devine à quel mobile obéissait Len Burker. Le jour même de la
+catastrophe, il avait eu, on ne l'a point oublié, l'intention
+d'entretenir Dolly d'une certaine affaire. Cette affaire
+consistait précisément en une certaine somme d'argent qu'il se
+proposait de lui emprunter. Mais, depuis cette époque, la
+situation avait changé. Il était probable que Len Burker serait
+chargé des intérêts de sa parente, peut-être en qualité de tuteur,
+et, dans ces fonctions, il se procurerait des ressources,
+illicites sans doute, mais qui lui permettraient de gagner du
+temps. C'était bien ce qu'avait pressenti Jane, et, si elle était
+heureuse de pouvoir se consacrer tout entière à sa Dolly, elle
+tremblait en soupçonnant les projets que son mari allait
+poursuivre sous le couvert d'un sentiment d'humanité.
+
+L'existence fut donc organisée en ces conditions nouvelles à
+Prospect-House. On installa Dolly dans cette chambre, d'où elle
+n'était sortie que pour courir au-devant d'un épouvantable
+malheur. Ce n'était plus la mère qui y rentrait, c'était un être
+privé de raison. Ce chalet si aimé, ce salon, où quelques
+photographies conservaient le souvenir de l'absent, ce jardin où
+tous deux avaient vécu de si heureux jours, ne lui rappelèrent
+rien de l'existence passée. Jane occupait la chambre contiguë à
+celle de Mrs. Branican, et Len Burker avait fait la sienne de la
+salle du rez-de-chaussée, qui servait de cabinet au capitaine
+John.
+
+À partir de ce jour, Len Burker reprit ses occupations
+habituelles. Chaque matin, il descendait à San-Diégo, à son office
+de Fleet Street, où se continuait son train d'affaires. Mais ce
+qu'on aurait pu observer, c'est qu'il ne manquait jamais de
+revenir chaque soir à Prospect-House, et bientôt il ne fit plus
+que de courtes absences en dehors de la ville.
+
+Il va sans dire que la mulâtresse avait suivi son maître dans sa
+nouvelle demeure, où elle serait ce qu'elle avait été partout et
+toujours, une créature sur le dévouement de laquelle il pouvait
+absolument compter. La nourrice du petit Wat avait été congédiée,
+bien qu'elle eût offert de se consacrer au service de Mrs.
+Branican. Quant à la servante, elle était provisoirement conservée
+au chalet pour les besoins auxquels Nô seule n'aurait guère pu
+suffire.
+
+D'ailleurs, personne n'aurait valu Jane pour les soins affectueux
+et assidus qu'exigeait l'état de Dolly. Son amitié s'était
+augmentée, s'il est possible, depuis la mort de l'enfant dont elle
+s'accusait d'avoir été la cause première. Si elle n'était pas
+venue trouver Dolly à Prospect-House, si elle ne lui avait pas
+suggéré l'idée d'aller rendre visite au capitaine du _Boundary_,
+cet enfant serait aujourd'hui près de sa mère, la consolant des
+longues heures de l'absence!... Dolly n'aurait pas perdu la
+raison!
+
+Il entrait, sans doute, dans les intentions de Len Burker que les
+soins de Jane parussent suffisants à ceux qui s'intéressaient à la
+situation de Mrs. Branican. M. William Andrew dut même reconnaître
+que la pauvre femme ne pouvait être en de meilleures mains. Au
+cours de ses visites, il observait surtout si l'état de Dolly
+avait quelque tendance à s'améliorer. Il voulait encore espérer
+que la première dépêche, adressée au capitaine John à Singapore ou
+aux Indes, ne lui annoncerait pas un double malheur, son enfant
+mort... sa femme... N'était-ce pas comme si elle fût morte, elle
+aussi! Eh bien, non! Il ne pouvait croire que Dolly, dans la force
+de la jeunesse, dont l'esprit était si élevé, le caractère si
+énergique, eût été irrémédiablement frappée dans son intelligence!
+N'était-ce pas seulement un feu caché sous les cendres?... Quelque
+étincelle ne le rallumerait-il pas un jour?... Et pourtant, cinq
+semaines s'étaient déjà écoulées, et aucun éclair de raison
+n'avait dissipé les ténèbres. Devant une folie calme, réservée,
+languissante, que ne troublait aucune surexcitation physiologique,
+les médecins ne semblaient point garder le plus léger espoir, et
+ils ne tardèrent pas à cesser leurs visites. Bientôt même,
+M. William Andrew, désespérant une guérison, ne vint que plus
+rarement à Prospect-House, tant il lui était pénible de se trouver
+devant cette infortunée, si indifférente, et si inconsciente à la
+fois.
+
+Lorsque Len Burker était obligé, pour un motif ou un autre, de
+passer une journée au dehors, la mulâtresse avait ordre de
+surveiller de très près Mrs. Branican. Sans chercher à gêner en
+rien les soins de Jane, elle ne la laissait presque jamais seule
+avec Dolly, et rapportait fidèlement à son maître tout ce qu'elle
+avait remarqué dans l'état de la malade. Elle s'ingéniait à
+éconduire les quelques personnes qui venaient encore prendre des
+nouvelles au chalet. C'était contraire aux recommandations des
+médecins, disait-elle... Il fallait un calme absolu... Ces
+dérangements pouvaient provoquer des crises... Et Mrs. Burker
+elle-même donnait raison à Nô, quand elle éloignait les visiteurs
+comme des importuns, qui n'avaient que faire à Prospect-House.
+Aussi l'isolement se faisait-il autour de Mrs. Branican.
+
+«Pauvre Dolly, pensait Jane, si son état empirait, si sa folie
+devenait furieuse, si elle se portait à des excès... on me la
+retirerait... on la renfermerait dans une maison de santé... Elle
+serait perdue pour moi!... Non! Dieu fasse qu'on me la laisse...
+Qui la soignerait avec plus d'affection que moi!»
+
+Pendant la troisième semaine de mai, Jane voulut essayer de
+quelques promenades aux alentours du chalet, pensant que sa
+cousine en éprouverait un peu de bien. Len Burker ne s'y opposa
+point, mais à la condition que Nô accompagnerait Dolly et sa
+femme. Ce n'était que prudent d'ailleurs. La marche, le grand air,
+pouvaient déterminer un trouble chez Dolly, peut-être faire naître
+dans son esprit l'idée de s'enfuir, et Jane n'aurait pas eu la
+force de la retenir. On doit tout craindre d'une folle, qui peut
+même être poussée à se détruire... Il ne fallait pas s'exposer à
+un autre malheur.
+
+Un jour, Mrs. Branican sortit donc appuyée au bras de Jane. Elle
+se laissait conduire comme un être passif, allant où on la menait,
+sans prendre intérêt à rien.
+
+Au début de ces promenades, il ne se produisit aucun incident.
+Toutefois, la mulâtresse ne tarda pas à observer que le caractère
+de Dolly montrait une certaine tendance à se modifier. À son calme
+habituel succédait une visible exaltation, qui pouvait avoir des
+conséquences fâcheuses. À plusieurs reprises, la vue des petits
+enfants qu'elle rencontrait, provoqua chez elle une crise
+nerveuse. Était-ce au souvenir de celui qu'elle avait perdu
+qu'elle se rattachait?... Wat revenait-il à sa pensée?... Quoi
+qu'il en soit, en admettant qu'il eût fallu voir là un symptôme
+favorable, il s'en suivait une agitation cérébrale, qui était de
+nature à aggraver le mal.
+
+Certain jour, Mrs. Burker et la mulâtresse avaient amené la malade
+sur les hauteurs de Knob-Hill. Dolly s'était assise, tournée vers
+l'horizon de la mer, mais il semblait que son esprit fût vide de
+pensées, comme ses yeux étaient vides de regards.
+
+Soudain sa figure s'anime, un tressaillement l'agite, son oeil
+s'empreint d'un éclat singulier, et, d'une main tremblante, elle
+montre un point qui brillait au large.
+
+«Là!... Là!...» s'écrie-t-elle.
+
+C'était une voile, nettement détachée sur le ciel, et dont un
+rayon de soleil accusait la blancheur lumineuse.
+
+«Là!... Là!...» répétait Dolly.
+
+Et sa voix profondément altérée, ne semblait plus appartenir à une
+créature humaine.
+
+Tandis que Jane la regardait avec épouvante, la mûlatresse
+secouait la tête en signe de mécontentement. Elle s'empressa de
+saisir le bras de Dolly, répéta ce mot:
+
+«Venez!... Venez!...»
+
+Dolly ne l'entendait même pas.
+
+«Viens, ma Dolly, viens!...» dit Jane.
+
+Et elle cherchait à l'entraîner, à détourner ses regards de la
+voile qui se déplaçait à l'horizon.
+
+Dolly résista.
+
+«Non!... Non!» s'écria-t-elle.
+
+Et elle repoussa la mulâtresse avec une force dont on ne l'eût pas
+crue capable.
+
+Mrs. Burker et Nô se sentirent très inquiètes. Elles pouvaient
+craindre que Dolly leur échappât, qu'irrésistiblement attirée par
+cette troublante vision, où dominait le souvenir de John, elle
+voulût descendre les pentes de Knob-Hill et se précipiter vers la
+mer.
+
+Mais, subitement, cette surexcitation tomba. Le soleil venait de
+disparaître derrière un nuage, et la voile n'apparaissait plus à
+la surface de l'Océan.
+
+Dolly redevenue inerte, le bras retombé, le regard éteint, n'avait
+plus conscience de la situation. Les sanglots qui soulevaient
+convulsivement sa poitrine avaient cessé, comme si la vie se fût
+retirée d'elle. Alors Jane lui prit la main; elle se laissa
+emmener sans résistance et rentra tranquillement à Prospect-House.
+
+À partir de ce jour, Len Burker décida que Dolly ne se promènerait
+plus que dans l'enclos du chalet, et Jane dut se conformer à cette
+injonction.
+
+Ce fut à cette époque que M. William Andrew se décida à instruire
+le capitaine John de tout ce qui s'était passé, l'aliénation de
+Mrs. Branican ne laissant plus l'espoir d'une amélioration. Ce ne
+fut pas à Singapore, d'où le _Franklin_ devait être déjà reparti,
+après avoir achevé sa relâche, ce fut à Calcutta qu'il adressa une
+longue dépêche, que John trouverait à son arrivée aux Indes.
+
+Et cependant, bien que M. William Andrew ne conservât plus alors
+aucune espérance au sujet de Dolly, d'après les médecins, une
+modification dans son état mental était encore possible, si elle
+éprouvait une secousse violente, par exemple le jour où son mari
+reparaîtrait devant elle. Cette chance, il est vrai, c'était la
+seule qui restât, et, si faible qu'elle fût, M. William Andrew ne
+voulut pas la négliger dans sa dépêche à John Branican. Aussi,
+après l'avoir supplié de ne point s'abandonner au désespoir, il
+l'engageait à remettre au second, Harry Felton, le commandement du
+_Franklin_, et à revenir à San-Diégo par les voies les plus
+rapides. Cet excellent homme eût sacrifié ses intérêts les plus
+chers pour tenter cette dernière épreuve sur Dolly et il demandait
+au jeune capitaine de lui répondre télégraphiquement ce qu'il
+croirait devoir faire.
+
+Lorsque Len Burker eut pris connaissance de cette dépêche que
+M. William Andrew jugea convenable de lui communiquer, il
+l'approuva, tout en exprimant sa crainte que le retour de John fût
+impuissant à produire un ébranlement moral dont on pût espérer
+quelque salutaire effet. Mais Jane se rattacha à cet espoir, que
+la vue de John pourrait rendre la raison à Dolly, et Len Burker
+promit de lui écrire dans ce sens, afin qu'il ne retardât pas son
+départ pour San-Diégo -- promesse qu'il ne tint pas, d'ailleurs.
+
+Pendant les semaines qui suivirent, aucun changement ne se
+produisit dans l'état de Mrs. Branican. Si la vie physique n'était
+nullement troublée en elle, et bien que la santé ne laissât rien à
+désirer, l'altération de sa physionomie n'était que trop visible.
+Ce n'était plus cette femme qui n'avait pas encore atteint sa
+vingt et unième année, avec ses traits plus accusés, son teint
+dont la coloration si chaude avait pâli, comme si le feu de l'âme
+se fût éteint en elle. D'ailleurs il était rare qu'on pût
+l'apercevoir, à moins que ce fût dans le jardin du chalet, assise
+sur quelque banc, ou se promenant auprès de Jane, qui la soignait
+avec un dévouement infatigable.
+
+Au commencement du mois de juin, il y avait deux mois et demi que
+le _Franklin_ avait quitté le port de San-Diégo. Depuis sa
+rencontre avec le _Boundary_, on n'en avait plus eu de nouvelles.
+À cette date, après avoir relâché à Singapore, sauf le cas
+d'accidents improbables, il devait être sur le point d'arriver à
+Calcutta. Aucun mauvais temps exceptionnel n'avait été signalé
+dans le Nord-Pacifique ni dans l'océan Indien, qui aurait pu
+occasionner des retards à un voilier de grande marche.
+
+Cependant M. William Andrew ne laissait pas d'être surpris de ce
+défaut d'informations nouvelles. Il ne s'expliquait pas que son
+correspondant ne lui eût pas signalé le passage du _Franklin_ à
+Singapore. Comment admettre que le _Franklin_ n'y eût pas relâché,
+puisque le capitaine John avait des ordres formels à cet égard.
+Enfin, on le saurait dans quelques jours, dès que le _Franklin_
+serait arrivé à Calcutta.
+
+Une semaine s'écoula. Au 15 juin, pas de nouvelles encore. Une
+dépêche fut alors expédiée au correspondant de la maison Andrew
+demandant une réponse immédiate à propos de John Branican et du
+_Franklin_.
+
+Cette réponse arriva deux jours après.
+
+On ne savait rien du _Franklin_ à Calcutta. Le trois-mâts
+américain n'avait pas même été rencontré, à cette date, dans les
+parages du golfe du Bengale.
+
+La surprise de M. William Andrew se changea en inquiétude, et,
+comme le secret d'un télégramme est impossible à garder, le bruit
+se répandit à San-Diégo que le _Franklin_ n'était arrivé ni à
+Calcutta ni à Singapore.
+
+La famille Branican allait-elle donc être frappée d'un autre
+malheur -- malheur qui atteindrait aussi les familles de San-
+Diégo, auxquelles appartenait l'équipage du _Franklin_?
+
+Len Burker ne laissa pas d'être très impressionné, lorsqu'il
+apprit ces alarmantes nouvelles. Cependant son affection pour le
+capitaine John n'avait jamais été démonstrative, et il n'était pas
+homme à s'affliger du malheur des autres, même quand il s'agissait
+de sa propre famille. Quoi qu'il en soit, depuis le jour où l'on
+put être très sérieusement inquiet sur le sort du _Franklin_, il
+parut plus sombre, plus soucieux, plus fermé à toutes relations --
+même pour ses affaires. On ne le vit que rarement dans les rues de
+San-Diégo, à son office de Fleet Street, et il eut l'air de
+vouloir se confiner dans l'enclos de Prospect-House.
+
+Quant à Jane, sa figure pâle, ses yeux rougis par les larmes, sa
+physionomie profondément abattue, disaient qu'elle devait passer
+de nouveau par de terribles épreuves.
+
+Ce fut vers cette époque qu'un changement se produisit dans le
+personnel du chalet. Sans motif apparent, Len Burker renvoya la
+servante, qui avait été gardée jusqu'alors, et dont le service
+cependant ne donnait lieu à aucune plainte.
+
+La mulâtresse resta uniquement chargée des soins du ménage. À
+l'exception de Jane et d'elle, personne n'eut plus accès près de
+Mrs. Branican. M. William Andrew, dont la santé était très
+éprouvée par ces coups de la mauvaise fortune, avait dû cesser ses
+visites à Prospect-House. Au surplus, devant la perte presque
+probable du _Franklin_, qu'aurait-il pu dire, qu'aurait-il pu
+faire? D'ailleurs, depuis l'interruption de ses promenades, il
+savait que Dolly avait recouvré tout son calme et que les troubles
+nerveux avaient disparu. Elle vivait, maintenant, elle végétait
+plutôt dans un état d'inconscience, qui était le caractère propre
+de sa folie, et sa santé n'exigeait plus aucun soin spécial.
+
+À la fin de juin, M. William Andrew reçut une nouvelle dépêche de
+Calcutta. Les correspondances maritimes ne signalaient le
+_Franklin_ sur aucun des points de la route qu'il avait dû suivre
+à travers les parages des Philippines, des Célèbes, de la mer de
+Java et de l'océan Indien. Or, comme ce bâtiment avait quitté
+depuis trois mois le port de San-Diégo, il était à supposer qu'il
+s'était perdu corps et biens, soit par collision, soit par
+naufrage, avant même d'être arrivé à Singapore.
+
+
+
+
+VI
+
+Fin d'une triste année
+
+
+Cette suite de catastrophes, dont la famille Branican venait
+d'être victime, faisait à Len Burker une situation sur laquelle il
+est nécessaire d'appeler l'attention.
+
+On ne l'a point oublié, si la position pécuniaire de Mrs. Branican
+était fort modeste, celle-ci devait être l'unique héritière de son
+oncle, le riche Edward Starter. Toujours retiré dans son vaste
+domaine forestier, relégué pour ainsi dire dans la partie la plus
+inabordable de l'État de Tennessee, cet original s'était interdit
+de jamais donner de ses nouvelles. Comme il n'avait guère que
+cinquante-neuf ans, sa fortune pouvait se faire longtemps
+attendre.
+
+Peut-être même eût-il modifié ses dispositions, s'il avait appris
+que Mrs. Branican, la seule parente directe qui lui restât de
+toute sa famille, avait été frappée d'aliénation mentale depuis la
+mort de son enfant. Mais il l'ignorait, ce double malheur; il
+n'aurait d'ailleurs pu l'apprendre, s'étant constamment refusé à
+recevoir des lettres comme à en écrire. Len Burker aurait pu, il
+est vrai, enfreindre cette défense, à raison des changements
+survenus dans l'existence de Dolly, et Jane lui avait laissé
+entendre que son devoir exigeait qu'il avisât Edward Starter; mais
+il lui avait imposé silence, et s'était bien gardé de suivre ce
+conseil.
+
+C'est que son intérêt lui commandait de s'abstenir, et, entre son
+intérêt et son devoir, il n'était pas homme à hésiter, fût-ce un
+instant. Ses affaires prenaient chaque jour une tournure trop
+inquiétante pour qu'il voulût sacrifier cette dernière chance de
+fortune.
+
+En effet, la situation était très simple: si Mrs. Branican mourait
+sans enfants, sa cousine Jane, unique parente qui eût qualité pour
+hériter d'elle, bénéficierait de son héritage. Or, depuis la mort
+du petit Wat, Len Burker avait certainement vu s'accroître les
+droits de sa femme à l'héritage d'Edward Starter, c'est-à-dire les
+siens.
+
+Et, en réalité, les événements ne s'accordaient-ils pas pour lui
+procurer cette énorme fortune? Non seulement l'enfant était mort,
+non seulement Dolly était folle, mais, d'après l'avis des
+médecins, il n'y avait que le retour du capitaine John qui pût
+modifier son état mental.
+
+Et précisément, le sort du _Franklin_ donnait les plus vives
+inquiétudes. Si les nouvelles continuaient à faire défaut pendant
+quelques semaines encore, si John Branican n'était pas rencontré
+en mer, si la maison Andrew n'apprenait pas que son bâtiment eût
+relâché dans un port quelconque, c'est que ni le _Franklin_ ni
+l'équipage ne reviendraient jamais à San-Diégo. Alors, il n'y
+aurait plus que Dolly, privée de raison, entre la fortune qui
+devait lui revenir et Len Burker. Et, aux prises avec une
+situation désespérée, que ne tenterait-il pas, cet homme sans
+conscience, lorsque la mort d'Edward Starter aurait mis Dolly en
+possession de son riche héritage?
+
+Mais, pour que Mrs. Branican héritât, il fallait qu'elle survécût
+à son oncle. Len Burker avait donc intérêt à ce que la vie de
+cette malheureuse femme se prolongeât jusqu'au jour où l'héritage
+d'Edward Starter aurait passé sur sa tête. Il n'avait plus à
+présent que deux chances contre lui: ou la mort de Dolly,
+survenant trop tôt, ou le retour du capitaine John, dans le cas
+où, après avoir fait naufrage sur quelque île inconnue, il
+parviendrait à se rapatrier. Mais cette dernière éventualité était
+à tout le moins très aléatoire, et la perte totale du _Franklin_
+devait être déjà considérée comme certaine.
+
+Tel était le cas de Len Burker, tel était l'avenir qu'il
+entrevoyait, et cela au moment où il se sentait réduit aux
+suprêmes expédients. En effet, si la justice intervenait dans ses
+affaires, il aurait à répondre d'abus de confiance caractérisés.
+Une partie des fonds qui lui avaient été confiés par des
+imprudents, ou qu'il avait attirés en usant de manoeuvres
+indélicates, n'était plus dans sa caisse. Les réclamations
+finiraient par se produire, bien qu'il employât l'argent des uns à
+désintéresser les autres. Il y avait là un état de choses qui ne
+pouvait durer. La ruine approchait, plus que la ruine, le
+déshonneur, et ce qui touchait bien autrement un tel homme, son
+arrestation sous les inculpations les plus graves.
+
+Mrs. Burker soupçonnait sans doute que la situation de son mari
+était extrêmement menacée, mais n'en était pas à croire qu'elle
+pût se dénouer par l'intervention de la justice. Au surplus, la
+gêne n'était pas encore très sensible dans le chalet de Prospect-
+House.
+
+Voici pour quelle raison.
+
+Depuis que Dolly avait été frappée d'aliénation mentale, en
+l'absence de son mari, il y avait eu lieu de lui nommer un tuteur.
+Len Burker s'était trouvé tout désigné pour cette fonction en
+raison de sa parenté avec Mrs. Branican, et il avait par le fait
+l'administration de sa fortune. L'argent que le capitaine John
+avait laissé en partant pour subvenir aux besoins du ménage étant
+à sa disposition, il en avait usé pour ses nécessités
+personnelles.
+
+C'était peu de choses, en somme, car l'absence du _Franklin_ ne
+devait durer que cinq à six mois, mais il y avait le patrimoine
+que Dolly avait apporté en mariage, et bien qu'il ne comprît que
+quelques milliers de dollars, Len Burker, en l'employant à faire
+face aux réclamations trop pressantes, serait à même de gagner du
+temps -- ce qui était l'essentiel.
+
+Aussi ce malhonnête homme n'hésita-t-il pas à abuser de son mandat
+de tuteur. Il détourna les titres qui composaient l'avoir de Mrs.
+Branican, à la fois sa pupille et sa parente. Grâce à ces
+ressources illicites, il put obtenir un peu de répit et se lancer
+dans de nouvelles affaires non moins équivoques. Engagé sur la
+route qui conduit au crime, Len Burker, s'il le fallait, la
+suivrait jusqu'au bout.
+
+D'ailleurs, le retour du capitaine John était de moins en moins à
+redouter. Les semaines s'écoulaient, et la maison Andrew ne
+recevait aucune nouvelle du _Franklin_, dont la présence n'avait
+été signalée nulle part depuis six mois. Août et septembre se
+passèrent. Ni à Calcutta, ni à Singapore, les correspondances
+n'avaient relevé le plus léger indice qui permît de savoir ce
+qu'était devenu le trois-mâts américain. Maintenant, on le
+considérait, non sans raison, comme perdu totalement, et c'était
+un deuil public pour San-Diégo. Comment avait-il péri? Là-dessus,
+les opinions ne pouvaient guère varier, bien que l'on fût réduit à
+des conjectures. En effet, depuis le départ du _Franklin_,
+plusieurs bâtiments de commerce, de même destination, avaient
+nécessairement pris la même direction. Or, comme ils n'en avaient
+retrouvé aucune trace, il y avait lieu de s'arrêter à une
+hypothèse très vraisemblable: c'est que le _Franklin_, engagé
+dans un de ces formidables ouragans, une de ces irrésistibles
+tornades, qui battent les parages de la mer des Célèbes ou de la
+mer de Java, avait péri corps et biens; c'est que pas un seul
+homme n'avait survécu à ce désastre. Au 15 octobre 1875, il y
+avait sept mois que le _Franklin_ avait quitté San-Diégo, et tout
+portait à croire qu'il n'y reviendrait jamais.
+
+C'était même, à cette époque, une telle conviction dans la ville,
+que des souscriptions venaient d'être ouvertes en faveur des
+familles si malheureusement frappées par cette catastrophe.
+L'équipage du _Franklin_, officiers et matelots, appartenait au
+port de San-Diégo, et il y avait là des femmes, des enfants, des
+parents, menacés de misère, et qu'il fallait secourir.
+
+L'initiative de ces souscriptions fut prise par la maison Andrew,
+qui s'inscrivit pour une somme importante. Par intérêt autant que
+par prudence, Len Burker voulut contribuer lui aussi à cette
+oeuvre charitable. Les autres maisons de commerce de la ville, les
+propriétaires, les détaillants, suivirent cet exemple. Il en
+résulta que les familles de l'équipage disparu purent être
+assistées dans une large mesure, ce qui allégea quelque peu les
+conséquences de ce sinistre maritime.
+
+On le pense, M. William Andrew considérait comme un devoir
+d'assurer à Mrs. Branican, privée de la vie intellectuelle, au
+moins la vie matérielle. Il savait qu'avant son départ, le
+capitaine John avait laissé au ménage ce qui était nécessaire pour
+ses besoins, calculés sur une absence de six à sept mois. Mais,
+pensant que ces ressources devaient toucher à leur fin, et ne
+voulant pas que Dolly fût à la charge de ses parents, il résolut
+de s'entretenir à ce sujet avec Len Burker.
+
+Le 17 octobre, dans l'après-midi, bien que sa santé ne fût pas
+encore complètement rétablie, l'armateur prit le chemin de
+Prospect-House, et, après avoir remonté le haut quartier de la
+ville, il arriva devant le chalet.
+
+À l'extérieur, rien de changé, si ce n'est que les persiennes des
+fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étage étaient fermées
+hermétiquement. On eût dit une maison inhabitée, silencieuse,
+enveloppée de mystère.
+
+M. William Andrew sonna à la porte qui était ménagée entre les
+barrières de l'enclos. Personne ne se montra. Il ne semblait même
+pas que le visiteur eût été vu ni entendu.
+
+Est-ce donc qu'il n'y avait personne en ce moment à Prospect-
+House?
+
+Second coup de sonnette, suivi, cette fois, du bruit d'une porte
+latérale qui s'ouvrait.
+
+La mulâtresse parut, et, dès qu'elle eut reconnu M. William
+Andrew, elle ne put retenir un geste de dépit, dont celui-ci ne
+s'aperçut pas, d'ailleurs.
+
+Cependant la mulâtresse s'était approchée, et sans attendre que la
+porte eût été ouverte, M. William Andrew, lui parlant par-dessus
+la clôture:
+
+«Est-ce que mistress Branican n'est pas chez elle? demanda-t-il.
+
+-- Elle est sortie... monsieur Andrew... répondit Nô, avec une
+hésitation singulière, très visiblement mêlée de crainte.
+
+-- Où donc est-elle?... dit M. William Andrew, qui insista pour
+entrer.
+
+-- Elle est en promenade avec mistress Burker.
+
+-- Je croyais qu'on avait renoncé à ces promenades, qui la
+surexcitaient et provoquaient des crises?...
+
+-- Oui, sans doute... répondit Nô. Mais, depuis quelques jours...
+nous avons repris ces sorties... Cela semble maintenant faire
+quelque bien à mistress Branican...
+
+-- Je regrette qu'on ne m'ait pas prévenu, répondit M. William
+Andrew. -- M. Burker est-il au chalet?
+
+-- Je ne sais...
+
+-- Assurez-vous-en, et, s'il y est, prévenez-le que je désire lui
+parler.»
+
+Avant que la mulâtresse eût répondu -- et peut-être eût-elle été
+très embarrassée pour répondre! -- la porte du rez-de-chaussée
+s'ouvrit. Len Burker parut alors sur le perron, traversa le
+jardin, et s'avança, disant:
+
+«Veuillez vous donner la peine d'entrer, monsieur Andrew. En
+l'absence de Jane qui est sortie avec Dolly, vous me permettrez de
+vous recevoir.»
+
+Et cela ne fut pas dit de ce ton froid, qui était si habituel à
+Len Burker, mais d'une voix légèrement troublée.
+
+En somme, puisque c'était précisément pour voir Len Burker que
+M. William Andrew était venu à Prospect-House, il franchit la
+porte de l'enclos. Puis, sans accepter l'offre qui lui fut faite
+de passer dans le salon du rez-de-chaussée, il vint s'asseoir sur
+un des bancs du jardin.
+
+Len Burker, prenant alors la parole, confirma ce que la mulâtresse
+avait dit: depuis quelques jours, Mrs. Branican avait recommencé
+ses promenades aux environs de Prospect-House, ce qui était très
+profitable à sa santé.
+
+«Dolly ne reviendra-t-elle pas bientôt? demanda M. William Andrew.
+
+-- Je ne crois pas que Jane doive la ramener avant le dîner»,
+répondit Len Burker.
+
+M. William Andrew parut fort contrarié, car il fallait absolument
+qu'il fût de retour à sa maison de commerce pour l'heure du
+courrier. D'ailleurs, Len Burker ne lui offrit même pas d'attendre
+au chalet Mrs. Branican.
+
+«Et vous n'avez constaté aucune amélioration dans l'état de Dolly?
+reprit-il.
+
+-- Non, malheureusement, monsieur Andrew, et il est à craindre
+qu'il ne s'agisse là d'une folie, dont ni les soins ni le temps ne
+pourront avoir raison.
+
+-- Qui sait, monsieur Burker? Ce qui ne semble plus possible aux
+hommes est toujours possible à Dieu!»
+
+Len Burker secoua la tête en homme qui n'admet guère
+l'intervention divine dans les choses de ce monde.
+
+«Ce qui est surtout regrettable, reprit M. William Andrew, c'est
+que nous ne devons plus compter sur le retour du capitaine John.
+Il faut donc renoncer aux modifications heureuses, que ce retour
+aurait peut-être amenées dans l'état mental de la pauvre Dolly.
+Vous n'ignorez pas, monsieur Burker, que nous avons renoncé à tout
+espoir de revoir le _Franklin_?...
+
+-- Je ne l'ignore point, monsieur Andrew, et c'est un nouveau et
+plus grand malheur ajouté à tant d'autres. Et cependant -- sans
+même que la Providence s'en mêlât, ajouta-t-il d'un ton ironique
+assez déplacé en ce moment -- le retour du capitaine John, à mon
+sens, ne serait nullement extraordinaire.
+
+-- Après que sept mois se sont écoulés sans aucune nouvelle du
+_Franklin_, fit observer M. William Andrew, et lorsque les
+informations que j'ai fait prendre n'ont donné aucun résultat?...
+
+-- Mais rien ne prouve que le _Franklin_ ait sombré en pleine mer,
+reprit Len Burker. N'a-t-il pu faire naufrage sur un des nombreux
+écueils de ces parages qu'il a dû traverser?... Qui sait si John
+et ses matelots ne se sont pas réfugiés dans une île déserte?...
+Or, si cela est, ces hommes, résolus et énergiques, sauront bien
+travailler à leur rapatriement... Ne peuvent-ils construire une
+barque avec les débris de leur navire?... Leurs signaux ne
+peuvent-ils pas être aperçus, si un bâtiment passe en vue de
+l'île?... Évidemment, un certain temps est nécessaire pour que ces
+éventualités se produisent... Non!... je ne désespère pas du
+retour de John... dans quelques mois, sinon dans quelques
+semaines... Il y a nombre d'exemples de naufragés que l'on croyait
+définitivement perdus... et qui sont revenus au port!»
+
+Len Burker avait parlé, cette fois, avec une volubilité qui ne lui
+était pas ordinaire. Sa physionomie, si impassible, s'était
+animée. On eût dit qu'en s'exprimant de la sorte, en faisant
+valoir des raisons plus ou moins bonnes au sujet des naufragés, ce
+n'était pas à M. William Andrew qu'il répondait, mais à lui-même,
+à ses propres anxiétés, à la crainte qu'il éprouvait toujours de
+voir, sinon le _Franklin_ signalé au large de San-Diégo, du moins
+un autre navire ramenant le capitaine John et son équipage. C'eût
+été le renversement du système sur lequel il avait échafaudé son
+avenir.
+
+«Oui... répondit alors M. William Andrew, je le sais... Il y a eu
+de ces sauvetages quasi miraculeux... Tout ce que vous m'avez dit
+là, monsieur Burker, je me le suis dit... Mais il m'est impossible
+de conserver le moindre espoir! Quoi qu'il en soit -- et c'est ce
+dont je suis venu vous parler aujourd'hui -- je désire que Dolly
+ne reste point à votre charge...
+
+-- Oh! monsieur Andrew...
+
+-- Non, monsieur Burker, et vous permettrez que les appointements
+du capitaine John restent à la disposition de sa femme, tant
+qu'elle vivra...
+
+-- Je vous remercie pour elle, répondit Len Burker. Cette
+générosité...
+
+-- Je ne crois faire que mon devoir, reprit M. William Andrew. Et,
+pensant que l'argent laissé par John avant son départ doit être en
+grande partie dépensé...
+
+-- En effet, monsieur Andrew, répondit Len Burker; mais Dolly
+n'est pas sans famille, c'est aussi notre devoir de lui venir en
+aide... tout autant que par affection...
+
+-- Oui... je sais que nous pouvons compter sur le dévouement de
+Mrs. Burker. Néanmoins, laissez-moi intervenir dans une certaine
+mesure pour assurer à la femme du capitaine John, à sa veuve,
+hélas!... l'aisance et les soins qui, j'en suis certain, ne lui
+auraient jamais fait défaut de votre part.
+
+-- Ce sera comme vous le voudrez, monsieur Andrew.
+
+-- Je vous ai apporté, monsieur Burker, ce que je regarde comme
+étant légitimement dû au capitaine Branican depuis le départ du
+_Franklin_, et, en votre qualité de tuteur, vous pourrez chaque
+mois faire toucher ses émoluments à ma caisse.
+
+-- Puisque vous le désirez... répondit Len Burker.
+
+-- Si même vous voulez bien me donner un reçu de la somme que je
+vous apporte...
+
+-- Très volontiers, monsieur Andrew.»
+
+Et Len Burker alla dans son cabinet pour libeller le reçu en
+question. Lorsqu'il fut revenu dans le jardin, M. William Andrew,
+très au regret de n'avoir pas rencontré Dolly et de ne pouvoir
+attendre son retour, le remercia du dévouement que sa femme et lui
+montraient envers la pauvre folle. Il était bien entendu qu'au
+moindre changement qui se produirait dans son état, Len Burker en
+donnerait avis à M. William Andrew. Celui-ci prit alors congé, fut
+reconduit jusqu'à la porte de l'enclos, s'arrêta un instant pour
+voir s'il n'apercevrait pas Dolly revenant à Prospect-House en
+compagnie de Jane, puis, il redescendit vers San-Diégo. Dès qu'il
+fut hors de vue, Len Burker appela vivement la mulâtresse et lui
+dit:
+
+«Jane sait-elle que monsieur Andrew vient de se présenter au
+chalet?
+
+-- Très probablement, Len. Elle l'a vu arriver comme elle l'a vu
+s'en aller.
+
+-- S'il se représentait ici -- et ce n'est pas à supposer, du
+moins de quelque temps -- il ne faut pas qu'il voie Jane, ni Dolly
+surtout!... Tu entends, Nô?
+
+-- J'y veillerai, Len.
+
+-- Et si Jane insistait...
+
+-- Oh! quand tu as dit: je ne veux pas! répliqua Nô, ce n'est pas
+Jane qui essayera de lutter contre ta volonté.
+
+-- Soit, mais il faut se garder des surprises!... Le hasard
+pourrait amener une rencontre... et... dans ce moment... ce serait
+risquer de tout perdre...
+
+-- Je suis là, répondit la mulâtresse, et tu n'as rien à craindre,
+Len!... Personne n'entrera à Prospect-House tant que... tant que
+cela ne nous conviendra pas!»
+
+Et, de fait, pendant les deux mois qui suivirent, la maison resta
+plus fermée que jamais. Jane et Dolly ne se montraient plus, même
+dans le petit jardin. On ne les apercevait ni sous la véranda, ni
+aux fenêtres du premier étage qui étaient invariablement closes.
+Quant à la mulâtresse, elle ne sortait que pour les besoins du
+ménage, le moins longtemps possible, et encore ne le faisait-elle
+point en l'absence de Len Burker, de sorte que Dolly ne fut jamais
+seule avec Jane au chalet. On aurait pu observer aussi que,
+pendant les derniers mois de l'année, Len Burker ne vint que très
+rarement à son office de Fleet Street. Il y eut même des semaines
+qui se passèrent sans qu'il y parût, comme si, prenant à tâche de
+diminuer ses affaires, il se préparait un nouvel avenir.
+
+Et ce fut dans ces conditions que s'acheva cette année 1875, qui
+avait été si funeste à la famille Branican, John perdu en mer,
+Dolly privée de raison, leur enfant noyé dans les profondeurs de
+la baie de San-Diégo!
+
+
+
+
+VII
+
+Éventualités diverses
+
+
+Aucune nouvelle du _Franklin_, pendant les premiers mois de
+l'année 1876. Nul indice de son passage, dans les mers des
+Philippines, des Célèbes ou de Java. Il en fut de même pour les
+parages de l'Australie septentrionale. D'ailleurs, comment
+admettre que le capitaine John se fût aventuré à travers le
+détroit de Torrès? Une fois seulement, au nord des îles de la
+Sonde, à trente milles de Batavia, un morceau d'étrave fut repêché
+par une goélette fédérale et rapporté à San-Diégo, pour voir s'il
+n'appartenait pas au _Franklin_. Mais, après un examen plus
+approfondi, il fut démontré que cette épave devait être d'un bois
+plus vieux que les matériaux employés par les constructeurs du
+navire disparu.
+
+Au surplus, ce fragment ne se serait détaché que si le navire
+s'était fracassé sur quelque écueil ou s'il avait été abordé en
+mer. Or, dans ce dernier cas, le secret de la collision n'aurait
+pu être si bien gardé qu'il n'en eût transpiré quelque chose -- à
+moins que les deux bâtiments n'eussent coulé après l'abordage.
+Mais, puisqu'on ne signalait point la disparition d'un autre
+navire, qui eût remonté à une dizaine de mois, l'idée d'une
+collision était à écarter, comme aussi la supposition d'un
+naufrage sur côte, pour en revenir à l'explication la plus simple:
+c'est que le _Franklin_ devait avoir sombré sous le coup d'une de
+ces tornades qui visitent fréquemment les parages de la Malaisie,
+et auxquelles nul bâtiment ne saurait résister.
+
+Un an s'étant écoulé depuis le départ du _Franklin_, il fut
+définitivement classé dans la catégorie des navires perdus ou
+supposés perdus, qui figurent en si grand nombre dans les annales
+des sinistres maritimes.
+
+Cet hiver -- 1875-1876 -- avait été très rigoureux, même dans
+cette heureuse région de la basse Californie, où le climat est
+généralement modéré. Par les froids excessifs qui persistèrent
+jusqu'à la fin de février, personne ne pouvait s'étonner que Mrs.
+Branican n'eût jamais quitté Prospect-House, pas même pour prendre
+l'air dans le petit enclos.
+
+À se prolonger, cependant, cette réclusion eût sans doute fini par
+devenir suspecte aux gens qui demeuraient dans le voisinage du
+chalet. Mais on se serait demandé si la maladie de Mrs. Branican
+ne s'était pas aggravée, plutôt que de supposer que Len Burker pût
+avoir un intérêt quelconque à cacher la malade. Aussi le mot de
+séquestration ne fut-il jamais prononcé. Quant à M. William
+Andrew, il avait été retenu à la chambre durant une grande partie
+de l'hiver, impatient de voir par lui-même dans quel état se
+trouvait Dolly, il se promettait d'aller à Prospect-House, dès
+qu'il serait en état de sortir.
+
+Or, dans la première semaine de mars, voilà que Mrs. Branican
+reprit ses promenades aux environs de Prospect-House, en compagnie
+de Jane et de la mulâtresse. Peu de temps après, dans une visite
+qu'il fit au chalet, M. William Andrew constata que la santé de la
+jeune femme ne donnait aucune inquiétude. Physiquement, son état
+était aussi satisfaisant que possible. Moralement, il est vrai,
+aucune amélioration ne s'était produite: inconscience, défaut de
+mémoire, manque d'intelligence, c'était toujours là les caractères
+de cette dégénérescence mentale. Même au cours de ses promenades,
+qui auraient pu lui rappeler quelques souvenirs, en présence des
+enfants qu'elle rencontrait sur sa route, devant cette mer animée
+de voiles lointaines où se perdait son regard, Mrs. Branican
+n'éprouvait plus cette émotion qui l'avait si profondément
+troublée autrefois. Elle ne cherchait pas à s'enfuir, et,
+maintenant, on pouvait la laisser seule à la garde de Jane. Toute
+idée de résistance, toute velléité de réaction étant éteintes,
+c'était la plus absolue résignation, doublée de la plus complète
+indifférence. Et, lorsque M. William Andrew eut revu Dolly, il dut
+se répéter que sa folie était incurable.
+
+À cette époque, la situation de Len Burker était de plus en plus
+compromise. Le patrimoine de Mrs. Branican dont il avait violé le
+dépôt, n'avait pas suffi à combler l'abîme creusé sous ses pieds.
+Cette lutte à laquelle il s'opiniâtrait allait prendre fin avec
+ses dernières ressources. Quelques mois encore, quelques semaines
+peut-être, il serait menacé de poursuites judiciaires, dont il ne
+parviendrait à éviter les conséquences qu'en abandonnant San-
+Diégo.
+
+Une seule circonstance aurait pu le sauver; mais il ne semblait
+pas qu'elle dût se produire -- du moins en temps utile. En effet,
+si Mrs. Branican était vivante, son oncle Edward Starter
+continuait à vivre et à bien vivre. Non sans d'infinies
+précautions, afin qu'il n'en fût point informé, Len Burker avait
+pu se procurer des nouvelles de ce Yankee, confiné au fond de ses
+terres du Tennessee.
+
+Robuste et vigoureux, dans la plénitude de ses facultés morales et
+physiques, ayant à peine soixante ans, Edward Starter passait son
+existence au grand air, au milieu des prairies et des forêts de
+cet immense territoire, dépensant son activité en parties de
+chasse à travers cette giboyeuse contrée, ou en parties de pêche
+sur les nombreux cours d'eau qui l'arrosent, se démenant sans
+cesse à pied ou à cheval, administrant par lui et rien que par lui
+ses vastes domaines. Décidément, c'était un de ces rudes fermiers
+du Nord-Amérique, qui meurent centenaires, et encore ne
+s'explique-t-on pas pourquoi ils veulent bien se décider à mourir.
+
+Il n'y avait donc pas à compter dans un délai prochain sur cet
+héritage, et toute vraisemblance était même pour que l'oncle
+survécût à sa nièce. Les espérances que Len Burker avait pu
+concevoir de ce chef s'écroulaient manifestement, et devant lui se
+dressait l'inévitable catastrophe.
+
+Deux mois s'écoulèrent, deux mois pendant lesquels sa situation
+devint pire encore. Des bruits inquiétants coururent sur son
+compte à San-Diégo comme au dehors. Maintes menaces lui furent
+adressées par des gens qui ne pouvaient plus rien obtenir de lui.
+Pour la première fois, M. William Andrew eut connaissance de ce
+qui était, et, très alarmé au sujet des intérêts de Mrs. Branican,
+il prit la résolution d'obliger son tuteur à lui rendre des
+comptes. S'il le fallait, la tutelle de Dolly serait remise à
+quelque mandataire plus digne de confiance, bien qu'il n'y eût
+rien à reprocher à Jane Burker, profondément dévouée à sa cousine.
+
+Or, à cette époque déjà, les deux tiers du patrimoine de Mrs.
+Branican étaient dévorés, et, de cette fortune, il ne restait à
+Len Burker qu'un millier et demi de dollars.
+
+Au milieu des réclamations qui le pressaient de toutes parts, un
+millier et demi de dollars, c'était une goutte d'eau dans la baie
+de San-Diégo! Mais, ce qui était insuffisant pour faire face à ses
+obligations devait lui suffire encore, s'il voulait fuir pour se
+mettre à l'abri des poursuites. Et il n'était que temps.
+
+En effet, des plaintes ne tardèrent pas à être déposées contre Len
+Burker -- plaintes en escroqueries et abus de confiance. Bientôt
+il fut sous le coup d'un mandat d'arrestation. Mais, lorsque les
+agents se présentèrent à son office de Fleet Street, il n'y avait
+pas paru depuis la veille.
+
+Les agents se transportèrent aussitôt à Prospect-House... Len
+Burker avait quitté le chalet au milieu de la nuit. Qu'elle l'eût
+voulu ou non, sa femme avait été contrainte de le suivre. Seule la
+mulâtresse Nô était restée près de Mrs. Branican.
+
+Des recherches furent alors ordonnées à San-Diégo, puis à San-
+Francisco, et sur divers points de l'État de Californie, afin de
+retrouver les traces de Len Burker: elles ne produisirent aucun
+résultat.
+
+Dès que le bruit de cette disparition se fut répandu dans la
+ville, un tollé s'éleva contre l'indigne agent d'affaires, dont le
+déficit -- on l'apprit rapidement -- se chiffrait par une somme
+considérable.
+
+Ce jour-là -- 17 mai -- à la première heure, M. William Andrew,
+s'étant rendu à Prospect-House, avait constaté qu'il ne restait
+plus rien des valeurs appartenant à Mrs. Branican. Dolly était
+absolument sans ressources. Son infidèle tuteur n'avait même pas
+laissé de quoi subvenir à ses premiers besoins.
+
+M. William Andrew s'arrêta aussitôt au seul parti qu'il y eût à
+prendre: c'était de faire entrer Mrs. Branican dans une maison de
+santé, où sa situation serait assurée, et de congédier cette Nô,
+qui ne lui inspirait aucune confiance.
+
+Donc, si Len Burker avait espéré que la mulâtresse resterait près
+de Dolly, et qu'elle le tiendrait au courant des modifications que
+son état de santé ou de fortune subirait dans l'avenir, il fut
+déçu de ce chef.
+
+Nô, mise en demeure de quitter Prospect-House, partit le jour
+même. Dans la pensée qu'elle chercherait sans doute à rejoindre
+les époux Burker, la police la fit observer pendant quelque temps.
+Mais cette femme, très défiante et très rusée, parvint à dépister
+les agents, et disparut à son tour, sans que l'on sût ce qu'elle
+était devenue.
+
+Maintenant, il était abandonné, ce chalet de Prospect-House, où
+John et Dolly avaient vécu si heureux, où ils avaient fait tant de
+rêves pour le bonheur de leur enfant!
+
+Ce fut dans la maison de santé du docteur Brumley, qui l'avait
+déjà soignée, que Mrs. Branican fut conduite par M. William
+Andrew. Son état mental se ressentirait-il du changement récemment
+produit dans son existence? On l'espéra vainement. Elle resta
+aussi indifférente qu'elle l'avait été à Prospect-House. La seule
+particularité digne d'être relevée, c'est qu'une sorte d'instinct
+naturel semblait surnager au milieu du naufrage de sa raison.
+Quelquefois, il lui arrivait de murmurer une chanson de bébé,
+comme si elle eût voulu endormir un enfant entre ses bras. Mais le
+nom du petit Wat ne s'échappait jamais de ses lèvres.
+
+Au cours de l'année 1876, aucune nouvelle de John Branican. Les
+rares personnes qui auraient pu croire encore que, si le
+_Franklin_ ne revenait pas, son capitaine et son équipage
+seraient, malgré cela, rapatriés, furent contraintes de renoncer à
+cette conjecture. L'espérance ne peut indéfiniment résister à
+l'action destructive du temps. Aussi cette chance de retrouver les
+naufragés, qui s'affaiblissait de jour en jour, fut elle réduite à
+néant, lorsque l'année 1877, prenant fin, eut porté à plus de dix-
+huit mois le délai durant lequel on n'avait rien appris
+relativement au navire disparu.
+
+Il en fut de même pour ce qui concernait les époux Burker. Les
+recherches étant demeurées infructueuses, on ne savait en quel
+pays ils étaient allés se réfugier, on ignorait le lieu où tous
+deux se cachaient sous un faux nom.
+
+Et, à la vérité, il aurait eu raison de se plaindre de sa
+malchance, ce Len Burker, de n'avoir pu maintenir sa situation à
+l'office de Fleet Street. En effet, deux ans après sa disparition,
+l'aléa sur lequel il avait échafaudé ses plans venait de se
+réaliser, et il est permis de dire qu'il avait sombré au port!
+
+Vers le milieu du mois de juin 1878, M. William Andrew reçut une
+lettre à l'adresse de Dolly Branican. Cette lettre l'informait de
+la mort inopinée d'Edward Starter. Le Yankee avait péri dans un
+accident. Une balle, tirée par un de ses compagnons de chasse,
+l'avait par ricochet frappé en plein coeur et tué sur le coup.
+
+À l'ouverture de son testament, il fut reconnu qu'il laissait
+toute sa fortune à sa nièce, Dolly Starter, femme du capitaine
+Branican. L'état dans lequel se trouvait actuellement son
+héritière n'avait rien pu changer à ses dispositions, puisqu'il
+ignorait qu'elle eût été atteinte de folie, comme il ignorait
+aussi la disparition du capitaine John.
+
+Aucune de ces nouvelles n'était jamais parvenue au fond de cet
+État du Tennessee, dans cet inaccessible et sauvage domaine, où,
+conformément à la volonté d'Edward Starter, ne pénétraient ni
+lettres ni journaux.
+
+En fermes, en forêts, en troupeaux, en valeurs industrielles de
+diverses sortes, la fortune du testateur pouvait être évaluée à
+deux millions de dollars[3].
+
+Tel était l'héritage que la mort accidentelle d'Edward Starter
+venait de faire passer sur la tête de sa nièce. Avec quelle joie
+San-Diégo eût applaudi à cet enrichissement de la famille
+Branican, si Dolly eût encore été épouse et mère, en pleine
+possession de son intelligence, si John avait été là pour partager
+cette richesse avec elle! Quel usage la charitable femme en aurait
+fait: Que de malheureux elle aurait secourus! Mais non! Les
+revenus de cette fortune mis en réserve, s'accumuleraient sans
+profit pour personne. Dans la retraite inconnue où il s'était
+réfugié, Len Burker eut-il connaissance de la mort d'Edward
+Starter et des biens considérables qu'il laissait, il est
+impossible de le dire.
+
+M. William Andrew, administrateur des biens de Dolly, prit le
+parti d'aliéner les terres du Tennessee, fermes, forêts et
+prairies, qu'il eût été difficile de gérer à de telles distances.
+Nombre d'acquéreurs se présentèrent, et les ventes furent faites
+dans d'excellentes conditions. Les sommes qui en provinrent,
+converties en valeurs de premier choix, jointes à celles qui
+formaient une part importante de l'héritage d'Edward Starter,
+furent déposées dans les caisses de la _Consolidated National Bank_
+de San-Diégo. L'entretien de Mrs. Branican dans la maison du
+docteur Brumley ne devait absorber qu'une très faible part des
+revenus dont elle allait être créditée annuellement, et leur
+accumulation finirait par lui constituer l'une des plus grosses
+fortunes de la basse Californie.
+
+D'ailleurs, malgré ce changement de situation, il ne fut point
+question de retirer Mrs. Branican de la maison du docteur Brumley.
+M. William Andrew ne le jugea pas nécessaire. Cette maison lui
+offrait tout le confort et aussi tous les soins que ses amis
+pouvaient désirer. Elle y resta donc, et là, sans doute,
+s'achèverait cette misérable, cette vaine existence, à laquelle il
+semblait que l'avenir réservait toutes les chances de bonheur!
+
+Mais si le temps marchait, le souvenir des épreuves qui avaient
+accablé la famille Branican était toujours aussi vivace à San-
+Diégo, et la sympathie que Dolly inspirait aussi sincère, aussi
+profonde qu'au premier jour.
+
+L'année 1879 commença, et tous ceux qui croyaient qu'elle
+s'écoulerait comme les autres, sans amener aucun changement dans
+cette situation, se trompaient absolument.
+
+En effet, pendant les premiers mois de l'année nouvelle, le
+docteur Brumley et les médecins attachés à sa maison furent
+vivement frappés des modifications que présentait l'état moral de
+Mrs. Branican. Ce calme désespérant, cette indifférence apathique
+qu'elle montrait pour tous les détails de la vie matérielle,
+faisaient graduellement place à une agitation caractéristique. Ce
+n'étaient point des crises, suivies d'une réaction, où
+l'intelligence s'annihilait plus absolument encore. Non! On eût pu
+croire que Dolly éprouvait le besoin de se reprendre à la vie
+intellectuelle, que son âme cherchait à rompre les liens qui
+l'empêchaient de s'épandre à l'extérieur. Des enfants, qui lui
+furent présentés, obtinrent d'elle un regard, presque un sourire.
+On ne l'a pas oublié, à Prospect-House, durant la première période
+de sa folie, elle avait eu de ces échappées d'instinct, qui
+s'évanouissaient avec la crise. Maintenant, au contraire, ces
+impressions tendaient à persister. Il semblait que Dolly fût dans
+le cas d'une personne qui s'interroge, qui cherche à retrouver au
+fond de sa mémoire des souvenirs lointains.
+
+Mrs. Branican allait-elle donc recouvrer la raison? Était-ce un
+travail de régénération qui s'opérait en elle? La plénitude de sa
+vie morale lui serait-elle rendue?... Hélas! à présent qu'elle
+n'avait plus ni enfant ni mari, était-il à souhaiter que cette
+guérison, on peut dire ce miracle, se manifestât, puisqu'elle n'en
+serait que plus malheureuse!
+
+Que cela fût désirable ou non, les médecins entrevirent la
+possibilité d'obtenir ce résultat. Tout fut mis en oeuvre pour
+produire sur l'esprit, sur le coeur de Mrs. Branican des secousses
+durables et salutaires. On jugea même à propos de lui faire
+quitter la maison du docteur Brumley, de la ramener à Prospect-
+House, de la réinstaller dans sa chambre du chalet. Et lorsque
+cela fut fait, elle eut certainement conscience de cette
+modification apportée à son existence, elle parut prendre intérêt
+à se trouver dans ces conditions nouvelles.
+
+Avec les premières journées du printemps -- on était alors en
+avril -- les promenades recommencèrent aux environs. Mrs. Branican
+fut plusieurs fois conduite sur les grèves de la pointe Island.
+Les quelques navires qui passaient au large, elle les suivait du
+regard, et sa main se tendait vers l'horizon. Mais elle ne
+cherchait plus à s'échapper comme autrefois, à fuir le docteur
+Brumley qui l'accompagnait. Elle n'était point affolée par le
+bruit des lames tumultueuses, couvrant le rivage de leurs embruns.
+Y avait-il lieu de penser que son imagination l'entraînait alors
+sur cette route suivie par le _Franklin_ en quittant le port de
+San-Diégo, au moment où ses hautes voiles disparaissaient derrière
+les hauteurs de la falaise?... Oui... peut-être! Et ses lèvres, un
+jour, murmurèrent distinctement le nom de John!...
+
+Il était manifeste que la maladie de Mrs. Branican venait d'entrer
+dans une période dont il y avait lieu d'étudier soigneusement les
+diverses phases. Peu à peu, en s'habituant à vivre au chalet, elle
+reconnaissait çà et là les objets qui lui étaient chers. Sa
+mémoire se reconstituait dans ce milieu, qui avait été si
+longtemps le sien. Un portrait du capitaine John, au mur de sa
+chambre, commençait à fixer son attention. Chaque jour, elle le
+regardait avec plus d'insistance et une larme, inconsciente
+encore, s'échappait parfois de ses yeux.
+
+Oui! s'il n'y avait pas eu certitude sur la perte du _Franklin_,
+si John eût été sur le point de revenir, s'il eût apparu soudain,
+peut-être Dolly eût-elle recouvré la raison!... Mais il ne fallait
+plus compter sur le retour de John!
+
+C'est pourquoi le docteur Brumley résolut de provoquer chez la
+pauvre femme une secousse qui n'était pas sans danger. Il voulait
+agir avant que l'amélioration observée fût venue à s'amoindrir,
+avant que la malade fût retombée dans cette indifférence qui avait
+été la caractéristique de sa folie depuis quatre ans. Puisqu'il
+semblait que son âme vibrait encore au souffle des souvenirs, il
+fallait lui imprimer une vibration suprême, dût-elle en être
+brisée! Oui! tout plutôt que de laisser Dolly rentrer dans ce
+néant, comparable à la mort!
+
+Ce fut aussi l'avis de M. William Andrew, et il encouragea le
+docteur Brumley à tenter l'épreuve.
+
+Un jour, le 27 mai, tous deux vinrent chercher Mrs. Branican, à
+Prospect-House. Une voiture, qui les attendait à la porte, les
+conduisit à travers les rues de San-Diégo jusqu'aux quais du port,
+et s'arrêta à l'embarcadère, où la steam-launch prenait les
+passagers qui voulaient se rendre à la pointe Loma.
+
+L'intention du docteur Brumley, c'était, non de reconstituer la
+scène de la catastrophe, mais de replacer Mrs. Branican dans la
+situation où elle se trouvait, lorsqu'elle avait été si
+brusquement frappée dans sa raison.
+
+En ce moment, le regard de Dolly brillait d'un extraordinaire
+éclat. Elle était en proie à une singulière animation. Il se
+faisait comme un remuement dans tout son être...
+
+Le docteur Brumley et M. William Andrew la conduisirent vers la
+steam-launch, et, à peine eut-elle mis le pied sur le pont, que
+l'on fut encore plus vivement surpris de son attitude. D'instinct,
+elle était allée reprendre la place qu'elle occupait au coin de la
+banquette de tribord, alors qu'elle tenait son enfant entre ses
+bras. Puis elle regardait le fond de la baie, du côté de la pointe
+Loma, comme si elle eut cherché le _Boundary_ à son mouillage.
+
+Les passagers de l'embarcation avaient reconnu Mrs. Branican, et,
+M. William Andrew les ayant prévenus de ce qui allait être tenté,
+tous étaient sous le coup d'une émotion profonde. Devaient-ils
+être les témoins d'une scène de résurrection... non la
+résurrection d'un corps, mais celle d'une âme?...
+
+Il va sans dire que toutes les précautions avaient été prises pour
+que, dans une crise d'affolement, Dolly ne pût se jeter par-dessus
+le bord de l'embarcation.
+
+Déjà on avait franchi un demi-mille, et les yeux de Dolly ne
+s'étaient pas encore abaissés vers la surface de la baie. Ils
+étaient toujours dirigés vers la pointe Loma, et, lorsqu'ils s'en
+détournèrent, ce fut pour observer les manoeuvres d'un navire de
+commerce, qui, toutes voiles dessus, apparaissait à l'entrée du
+goulet, se rendant à son poste de quarantaine.
+
+La figure de Dolly fut comme transformée... Elle se redressa, en
+regardant ce navire...
+
+Ce n'était pas le _Franklin_, et elle ne s'y trompa point. Mais
+secouant la tête, elle dit:
+
+«John!... Mon John!... Toi aussi, tu reviendras bientôt... et je
+serai là pour te recevoir!»
+
+Soudain ses regards semblèrent fouiller les eaux de cette baie
+qu'elle venait de reconnaître. Elle poussa un cri déchirant, et se
+retournant vers M. William Andrew:
+
+«Monsieur Andrew... vous... dit-elle. Et lui... mon petit Wat...
+mon enfant... mon pauvre enfant!... Là... là... je me souviens!...
+Je me souviens!...»
+
+Et elle tomba agenouillée sur le pont de l'embarcation, les yeux
+noyés de larmes.
+
+
+
+
+VIII
+
+Situation difficile
+
+
+Mrs. Branican revenue à la raison, c'était comme une morte qui
+serait revenue à la vie. Puisqu'elle avait résisté à ce souvenir,
+à l'évocation de cette scène, puisque cet éclair de sa mémoire ne
+l'avait pas foudroyée, pouvait-on, devait-on espérer que cette
+reprise d'elle-même serait définitive? Son intelligence ne
+succomberait-elle pas une seconde fois, lorsqu'elle apprendrait
+que, depuis quatre ans, les nouvelles du _Franklin_ faisaient
+défaut, qu'il fallait le considérer comme perdu, corps et biens,
+qu'elle ne reverrait jamais le capitaine John?...
+
+Dolly, brisée par cette violente émotion, avait été immédiatement
+ramenée à Prospect-House. Ni M. William Andrew, ni le docteur
+Brumley n'avaient voulu la quitter, et grâce aux femmes attachées
+à son service, elle reçut tous les soins que réclamait son état.
+
+Mais la secousse avait été si rude qu'une fièvre intense s'en
+suivit. Il y eut même quelques jours de délire, dont les médecins
+se montrèrent très inquiets, bien que Dolly fût rentrée dans la
+plénitude de ses facultés intellectuelles. À la vérité, lorsque le
+moment serait venu de lui faire connaître toute l'étendue de son
+malheur, que de précautions il y aurait à prendre!
+
+Et d'abord, la première fois que Dolly demanda depuis combien de
+temps elle était privée de raison:
+
+«Depuis deux mois, répondit le docteur Brumley, qui était préparé
+à cette question.
+
+-- Deux mois... seulement!» murmura-t-elle.
+
+Et il lui semblait qu'un siècle avait passé sur sa tête!
+
+«Deux mois! ajouta-t-elle. John ne peut encore être de retour,
+puisqu'il n'y a que trois mois qu'il est parti!... Et sait-il que
+notre pauvre petit enfant?...
+
+-- Monsieur Andrew a écrit... répliqua sans hésiter le docteur
+Brumley.
+
+-- Et a-t-on reçu des nouvelles du _Franklin_?...»
+
+Réponse fut faite à Mrs. Branican que le capitaine John avait dû
+écrire de Singapore, mais que ses lettres n'avaient pu encore
+parvenir. Toutefois, d'après les correspondances maritimes, il y
+avait lieu de croire que le _Franklin_ ne tarderait pas à arriver
+aux Indes. Des dépêches étaient attendues sous peu de temps. Puis
+Dolly ayant demandé pourquoi Jane Burker n'était pas près d'elle,
+le docteur lui répondit que M. et Mrs. Burker étaient en voyage,
+et que l'on n'était pas fixé sur l'époque de leur retour. C'était
+à M. William Andrew qu'incombait la tâche d'apprendre à Mrs.
+Branican la catastrophe du _Franklin_. Mais il fut convenu qu'il
+ne parlerait que lorsque sa raison serait assez raffermie pour
+supporter ce nouveau coup. Il aurait même soin de ne lui révéler
+que peu à peu les faits permettant de conclure qu'il ne restait
+aucun survivant du naufrage.
+
+La question de l'héritage, acquis par la mort de M. Edward
+Starter, fut également réservée. Mrs. Branican saurait toujours
+assez tôt qu'elle possédait cette fortune, puisque son mari ne
+pourrait plus la partager avec elle!
+
+Pendant les quinze jours qui suivirent, Mrs. Branican n'eut aucune
+communication avec le dehors. M. William Andrew et le docteur
+Brumley eurent seuls accès près d'elle. Sa fièvre, très intense au
+début, commençait à diminuer, et ne tarderait probablement pas à
+disparaître. Autant au point de vue de sa santé que pour n'avoir
+point à répondre à des questions trop précises, trop
+embarrassantes, le docteur avait prescrit à la malade un silence
+absolu. Et, surtout, on évitait devant elle toute allusion au
+passé, tout ce qui aurait pu lui permettre de comprendre que
+quatre ans s'étaient écoulés depuis la mort de son enfant, depuis
+le départ du capitaine John. Pendant quelque temps encore, il
+importait que l'année 1879 ne fût pour elle que l'année 1875.
+
+D'ailleurs, Dolly n'éprouvait qu'un désir ou plutôt une impatience
+bien naturelle: c'était de recevoir une première lettre de John.
+Elle calculait que le _Franklin_ étant sur le point d'arriver à
+Calcutta, s'il n'y était déjà, la maison Andrew ne tarderait pas à
+en être avisée par télégramme... Le courrier transocéanique ne se
+ferait pas attendre... Puis, elle-même, dès qu'elle en aurait la
+force, écrirait à John... Hélas! que dirait cette lettre -- la
+première qu'elle lui aurait adressée depuis leur mariage,
+puisqu'ils n'avaient jamais été séparés avant le départ du
+_Franklin_?... Oui! que de tristes choses renfermerait cette
+première lettre!
+
+Et alors se reportant vers le passé, Dolly s'accusait d'avoir
+causé la mort de son enfant!... Cette néfaste journée du 31 mars
+revenait à son souvenir!... Si elle eût laissé le petit Wat à
+Prospect-House, il vivrait encore!... Pourquoi l'avait-elle emmené
+lors de cette visite au _Boundary_?... Pourquoi avait-elle refusé
+l'offre du capitaine Ellis, qui lui proposait de rester à bord
+jusqu'à l'arrivée du navire au quai de San-Diégo?... L'effroyable
+malheur ne fût pas arrivé!... Et aussi pourquoi, dans un mouvement
+irréfléchi, avait-elle arraché l'enfant des bras de sa nourrice,
+au moment où l'embarcation évoluait brusquement pour éviter un
+abordage!... Elle était tombée, et le petit Wat lui avait
+échappé... à elle, sa mère... et elle n'avait pas eu l'instinct de
+le serrer dans une étreinte convulsive... Et, lorsque le matelot
+l'avait ramenée à bord, le petit Wat n'était plus dans ses
+bras!... Pauvre enfant, qui n'avait pas même une tombe sur
+laquelle sa mère pût aller pleurer!
+
+Ces images, trop vivement évoquées dans son esprit, faisaient
+perdre à Dolly le calme qui lui était si nécessaire. À plusieurs
+reprises, un violent délire, dû au redoublement de la fièvre,
+rendit le docteur Brumley extrêmement inquiet. Par bonheur, ces
+crises se calmèrent, s'éloignèrent, disparurent enfin. Il n'y eut
+plus à craindre pour l'état mental de Mrs. Branican. Le moment
+approchait où M. William Andrew pourrait tout lui dire.
+
+Dès que Dolly fut franchement entrée dans la période de
+convalescence, elle obtint la permission de quitter son lit. On
+l'installa sur une chaise longue, devant les fenêtres de sa
+chambre, d'où son regard embrassait la baie de San-Diégo, et
+pouvait se porter plus loin que la pointe Loma, jusqu'à l'horizon
+de mer. Là, elle restait immobile pendant de longues heures.
+
+Puis Dolly voulut écrire à John; elle avait besoin de lui parler
+de leur enfant qu'il ne verrait plus, et elle laissa déborder
+toute sa douleur dans une lettre que John ne devait jamais
+recevoir.
+
+M. William Andrew prit cette lettre, en promettant de la joindre à
+son courrier pour les Indes, et, cela fait, Mrs. Branican redevint
+assez calme, ne vivant plus que dans l'espérance d'obtenir par
+voie directe ou indirecte des nouvelles du _Franklin_.
+
+Cependant cet état de choses ne devait pas durer. Évidemment,
+Dolly apprendrait, tôt ou tard, ce qu'on lui cachait -- par excès
+de prudence peut-être. Plus elle se concentrait dans cette pensée
+qu'elle ne tarderait pas à recevoir une lettre de John, que chaque
+jour écoulé la rapprochait de son retour, plus le coup serait
+terrible!
+
+Et cela ne parut que trop certain à la suite d'un entretien que
+Mrs. Branican et M. William Andrew eurent le 19 juin.
+
+Pour la première fois, Dolly était descendue dans le petit jardin
+de Prospect-House, où M. William Andrew l'aperçut assise sur un
+banc, devant le perron du chalet. Il alla s'asseoir près d'elle,
+et lui prenant les mains, les serra affectueusement.
+
+Dans cette dernière période de convalescence, Mrs. Branican se
+sentait déjà forte. Son visage avait repris sa chaude coloration
+d'autrefois, bien que ses yeux fussent toujours humides de larmes.
+
+«Je vois que votre guérison fait de rapides progrès, chère Dolly,
+dit M. William Andrew. Oui, vous allez mieux!
+
+-- En effet, monsieur Andrew, répondit Dolly, mais il me semble
+que j'ai bien vieilli pendant ces deux mois!...
+
+-- Combien mon pauvre John me trouvera changée à son retour!... Et
+puis, je suis seule à l'attendre!... Il n'y a plus que moi...
+
+-- Du courage, ma chère Dolly, du courage!... Je vous défends de
+vous laisser abattre... Je suis maintenant votre père... oui,
+votre père!... et je veux que vous m'obéissiez!
+
+-- Cher monsieur Andrew!
+
+-- À la bonne heure!
+
+-- La lettre que j'ai écrite à John est partie, n'est-ce pas?...
+demanda Dolly.
+
+-- Assurément... et il faut attendre sa réponse avec patience!...
+Il y a quelquefois de longs retards pour ces courriers de
+l'Inde!... Voilà que vous pleurez encore!... Je vous en prie, ne
+pleurez plus!...
+
+-- Le puis-je, monsieur Andrew, lorsque je songe... Et ne suis-je
+pas la cause... moi...
+
+-- Non, pauvre mère, non! Dieu vous a frappée cruellement... mais
+il veut que toute douleur ait une fin!
+
+-- Dieu!... murmura Mrs. Branican, Dieu qui me ramènera mon John!
+
+-- Ma chère Dolly, avez-vous eu aujourd'hui la visite du docteur?
+demanda M. William Andrew.
+
+-- Oui, et ma santé lui a paru meilleure!... Les forces me
+reviennent, et bientôt je pourrai sortir...
+
+-- Pas avant qu'il vous le permette, Dolly!
+
+-- Non, monsieur Andrew, je vous promets de ne pas faire
+d'imprudences.
+
+-- Et je compte sur votre promesse.
+
+-- Vous n'avez encore rien reçu de relatif au _Franklin_,
+monsieur Andrew?
+
+-- Non, et je ne saurais m'en étonner!... Les navires mettent
+quelquefois bien du temps à se rendre aux Indes...
+
+-- John aurait pu écrire de Singapore?... Est-ce qu'il n'y a pas
+fait relâche?
+
+-- Cela doit être, Dolly!... Mais, s'il a manqué le courrier de
+quelques heures, il n'en faut pas plus pour que ses lettres
+éprouvent un retard de quinze jours.
+
+-- Ainsi... vous n'êtes point surpris que John n'ait pas pu
+jusqu'ici vous faire parvenir une lettre?...
+
+-- Aucunement... répondit M. William Andrew, qui sentait combien
+la conversation devenait embarrassante.
+
+-- Et les journaux maritimes n'ont point mentionné son passage?...
+demanda Dolly.
+
+-- Non... depuis qu'il a été rencontré par le _Boundary_... il y a
+environ...
+
+-- Oui... environ deux mois... Et pourquoi faut-il que cette
+rencontre ait eu lieu!... Je ne serais point allée à bord du
+_Boundary_... et mon enfant...»
+
+Le visage de Mrs. Branican s'était altéré, et des larmes coulaient
+de ses yeux.
+
+«Dolly... ma chère Dolly, répondit M. William Andrew, ne pleurez
+pas, je vous en prie, ne pleurez pas!
+
+-- Ah! monsieur Andrew... je ne sais... Un pressentiment me saisit
+parfois... C'est inexplicable... Il me semble qu'un nouveau
+malheur... Je suis inquiète de John!
+
+-- Il ne faut pas l'être, Dolly!... Il n'y a aucune raison d'avoir
+de l'inquiétude...
+
+-- Monsieur Andrew, demanda Mrs. Branican, ne pourriez-vous
+m'envoyer quelques-uns des journaux où se trouvent les
+correspondances maritimes? Je voudrais les lire...
+
+-- Certainement, ma chère Dolly, je le ferai... D'ailleurs, si
+l'on savait quelque chose qui concernât le _Franklin_... soit
+qu'il eût été rencontré en mer, soit que sa prochaine arrivée aux
+Indes fût signalée, j'en serais le premier informé, et
+aussitôt...»
+
+Mais il convenait de donner un autre tour à l'entretien, Mrs.
+Branican aurait fini par remarquer l'hésitation avec laquelle lui
+répondait M. William Andrew, dont le regard se baissait devant le
+sien, lorsqu'elle l'interrogeait plus directement. Aussi le digne
+armateur allait-il parler pour la première fois de la mort
+d'Edward Starter, et de la fortune considérable qui était échue en
+héritage à sa nièce, lorsque Dolly fit cette question:
+
+«Jane Burker et son mari sont en voyage, m'a-t-on dit?... Y a-t-il
+longtemps qu'ils ont quitté San-Diégo?...
+
+-- Non... Deux ou trois semaines...
+
+-- Et ne sont-ils pas bientôt près de revenir?...
+
+-- Je ne sais... répondit M. William Andrew. Nous n'avons reçu
+aucune nouvelle...
+
+-- On ignore donc où ils sont allés?...
+
+-- On l'ignore, ma chère Dolly. Len Burker était engagé dans des
+affaires très aventureuses. Il a pu être appelé loin... très
+loin...
+
+-- Et Jane?...
+
+-- Mistress Burker a dû accompagner son mari... et je ne saurais
+vous dire ce qui s'est passé...
+
+-- Pauvre Jane! dit Mrs. Branican. J'ai pour elle une vive
+affection, et je serai heureuse de la revoir... N'est-ce pas la
+seule parente qui me reste!»
+
+Elle ne songeait même pas à Edward Starter, ni au lien de famille
+qui les unissait.
+
+«Comment se fait-il que Jane ne m'ait pas écrit une seule fois?
+demanda-t-elle.
+
+-- Ma chère Dolly... vous étiez déjà bien malade, lorsque
+M. Burker et sa femme sont partis de San-Diégo...
+
+-- En effet, monsieur Andrew, et pourquoi écrire à qui ne sait
+plus comprendre!... Chère Jane, elle est à plaindre!... La vie
+aura été dure pour elle!... J'ai toujours craint que Len Burker se
+lançât dans quelque spéculation qui tournerait mal!... Peut-être
+John le craignait-il aussi!
+
+-- Et cependant, répondit M. William Andrew, personne ne
+s'attendait à un si fâcheux dénouement...
+
+-- Est-ce donc à la suite de mauvaises affaires que Len Burker a
+quitté San-Diégo?...» demanda vivement Dolly.
+
+Et elle regardait M. William Andrew, dont l'embarras n'était que
+trop visible.
+
+«Monsieur Andrew, reprit-elle, parlez!... Ne me laissez rien
+ignorer!... Je désire tout savoir!...
+
+-- Eh bien, Dolly, je ne veux point vous cacher un malheur que
+vous ne tarderiez pas à connaître!... Oui! dans ces derniers
+temps, la situation de Len Burker s'est aggravée... Il n'a pu
+faire face à ses engagements... Des réclamations se sont
+élevées... Menacé d'être mis en état d'arrestation, il a dû
+prendre la fuite...
+
+-- Et Jane l'a suivi?...
+
+-- Il a certainement dû l'y contraindre, et, vous le savez, elle
+était sans volonté devant lui...
+
+-- Pauvre Jane!... Pauvre Jane! murmura Mrs. Branican. Que je la
+plains, et si j'avais été à même de lui venir en aide...
+
+-- Vous l'auriez pu! dit M. William Andrew. Oui... vous auriez pu
+sauver Len Burker, sinon pour lui, qui ne mérite aucune sympathie,
+du moins pour sa femme...
+
+-- Et John eût approuvé, j'en suis sûre, l'emploi que j'aurais
+fait de notre modeste fortune!»
+
+M. William Andrew se garda bien de répondre que le patrimoine de
+Mrs. Branican avait été dévoré par Len Burker. C'eût été avouer
+qu'il avait été son tuteur, et elle se serait peut-être demandé
+comment en un temps si court -- deux mois à peine -- tant
+d'événements avaient pu s'accomplir.
+
+Aussi M. William Andrew se borna-t-il à répondre:
+
+«Ne parlez plus de votre modeste position, ma chère Dolly... Elle
+est bien changée maintenant!
+
+-- Que voulez-vous dire, monsieur Andrew? demanda Mrs. Branican.
+
+-- Je veux dire que vous êtes riche... extrêmement riche!
+
+-- Moi?...
+
+-- Votre oncle Edward Starter est mort...
+
+-- Mort?... Il est mort!... Et depuis quand?...
+
+-- Depuis...»
+
+M. William Andrew fut sur le point de se trahir, en donnant la
+date exacte du décès d'Edward Starter, vieille de deux ans déjà,
+ce qui eût fait connaître l'entière vérité.
+
+Mais Dolly était toute à cette pensée que la mort de son oncle, la
+disparition de sa cousine, la laissaient sans famille. Et, quand
+elle apprit que, du fait de ce parent qu'elle avait à peine connu,
+dont John et elle n'entrevoyaient l'héritage que dans un avenir
+assez éloigné, sa fortune se montait à deux millions de dollars,
+elle ne vit là que l'occasion du bien qu'elle aurait pu accomplir.
+
+«Oui, monsieur Andrew, dit-elle, je serais venue au secours de la
+pauvre Jane!... Je l'aurai sauvée de la ruine et de la honte!...
+Où est-elle?... Où peut-elle être?... Que va-t-elle devenir?...»
+
+M. William Andrew dut répéter que les recherches faites pour
+retrouver Len Burker n'avaient donné aucun résultat. Len Burker
+s'était-il réfugié sur quelque lointain territoire des États-Unis,
+ou n'avait-il pas plutôt quitté l'Amérique? Il avait été
+impossible de le savoir.
+
+«Cependant, s'il n'y a que quelques semaines que Jane et lui ont
+disparu de San-Diégo, fit observer Mrs. Branican, peut-être
+apprendra-t-on...
+
+-- Oui... quelques semaines!» se hâta de répondre M. William
+Andrew.
+
+Mais, en ce moment, Mrs. Branican ne songeait qu'à ceci: c'est
+que, grâce à l'héritage d'Edward Starter, John n'aurait plus
+besoin de naviguer... C'est qu'il ne la quitterait plus. C'est que
+ce voyage à bord du _Franklin_, pour le compte de la maison
+Andrew, serait le dernier qu'il aurait fait...
+
+Et n'était-ce pas le dernier, puisque le capitaine John n'en
+devait jamais revenir!
+
+«Cher monsieur Andrew, s'écria Dolly, une fois de retour, John ne
+reprendra plus la mer!... Ses goûts de marin, il me les
+sacrifiera!... Nous vivrons ensemble... toujours ensemble!... Rien
+ne nous séparera plus!»
+
+À l'idée que ce bonheur serait brisé d'un mot -- un mot qu'il
+faudrait bientôt prononcer -- M. William Andrew ne se sentait plus
+maître de lui. Il se hâta de mettre fin à cet entretien; mais,
+avant de s'éloigner, il obtint de Mrs. Branican la promesse
+qu'elle ne commettrait aucune imprudence, qu'elle ne se
+hasarderait pas à sortir, qu'elle ne reviendrait pas à sa vie
+d'autrefois, tant que le docteur ne l'aurait pas permis. De son
+côté, il dut répéter que s'il recevait directement ou
+indirectement quelques informations sur le _Franklin_, il
+s'empresserait de les communiquer à Prospect-House.
+
+Lorsque M. William Andrew eut rapporté cette conversation au
+docteur Brumley, celui-ci ne cacha point sa crainte qu'une
+indiscrétion ne fît connaître la vérité à Mrs. Branican. Que sa
+folie avait duré quatre ans, que, depuis quatre ans, on ne savait
+ce qu'était devenu le _Franklin_, qu'elle ne reverrait jamais
+John. Oui! mieux valait que ce fût par M. William Andrew ou par
+lui-même, et en prenant tous les ménagements possibles, que Dolly
+fût informée de la situation.
+
+Il fut donc décidé que dans une huitaine de jours, lorsqu'il n'y
+aurait plus un motif plausible pour interdire à Mrs. Branican de
+quitter le chalet, elle serait instruite de tout.
+
+«Et que Dieu lui donne la force de résister à cette épreuve!» dit
+M. William Andrew.
+
+Pendant la dernière semaine de juin, l'existence de Mrs. Branican
+continua d'être à Prospect-House ce qu'elle avait toujours été.
+Grâce aux soins dont on l'entourait, elle recouvrait la force
+physique en même temps que l'énergie morale. Aussi M. William
+Andrew se sentait-il de plus en plus embarrassé, lorsque Dolly le
+pressait de questions auxquelles il lui était interdit de
+répondre.
+
+Dans l'après-midi du 23, il vint la voir, afin de mettre à sa
+disposition une importante somme d'argent et de lui rendre compte
+de sa fortune, qui était déposée en valeurs mobilières à la
+_Consolidated National Bank_ de San-Diégo.
+
+Ce jour-là, Mrs. Branican se montra très indifférente au sujet de
+ce que lui disait M. William Andrew. Elle l'écoutait à peine. Elle
+ne parlait que de John, elle ne pensait qu'à lui. Quoi! pas encore
+de lettre!... Cela l'inquiétait au dernier point!... Comment se
+faisait-il que la maison Andrew n'eût pas reçu même de dépêche
+mentionnant l'arrivée du _Franklin_ aux Indes?
+
+L'armateur essaya de calmer Dolly en lui disant qu'il venait
+d'envoyer des télégrammes à Calcutta, que, d'un jour à l'autre, il
+aurait une réponse. Bref, s'il réussit à détourner ses idées, elle
+le troubla singulièrement, lorsqu'elle lui demanda:
+
+«Monsieur Andrew, il y a un homme dont je ne vous ai point parlé
+jusqu'ici... C'est celui qui m'a sauvée et qui n'a pu sauver mon
+pauvre enfant... C'est ce marin...
+
+-- Ce marin?... répondit M. William Andrew non sans une visible
+hésitation.
+
+-- Oui... cet homme courageux... à qui je dois la vie... A-t-il
+été récompensé?...
+
+-- Il l'a été, Dolly.»
+
+Et, en réalité, c'est ce qui avait été fait.
+
+«Se trouve-t-il à San-Diégo, monsieur Andrew?...
+
+-- Non... ma chère Dolly... Non!... J'ai entendu dire qu'il avait
+repris la mer...»
+
+Ce qui était vrai.
+
+Après avoir quitté le service de la baie, ce marin avait fait
+plusieurs campagnes au commerce et il se trouvait actuellement en
+cours de navigation.
+
+«Mais, au moins, pouvez-vous me dire comment il se nomme?...
+demanda Mrs. Branican.
+
+-- Il se nomme Zach Fren.
+
+-- Zach Fren?... Bien!... Je vous remercie, monsieur Andrew!»
+répondit Dolly.
+
+Et elle n'insista pas davantage sur ce qui concernait le marin
+dont elle venait d'apprendre le nom.
+
+Mais, depuis ce jour, Zach Fren ne cessa plus d'occuper la pensée
+de Dolly. Il était désormais indissolublement lié dans son esprit
+au souvenir de la catastrophe qui avait eu pour théâtre la baie de
+San-Diégo. Ce Zach Fren, elle le retrouverait à la fin de sa
+campagne... Il n'était parti que depuis quelques semaines... Elle
+saurait à bord de quel navire il avait embarqué... Un navire du
+port de San-Diégo probablement... ce navire reviendrait dans six
+mois... dans un an... et alors... Certainement, le _Franklin_
+serait de retour avant lui... John et elle seraient d'accord pour
+récompenser Zach Fren... pour lui payer leur dette de
+reconnaissance... Oui! John ne pouvait tarder à ramener le
+_Franklin_, dont il résignerait le commandement... Ils ne se
+sépareraient plus l'un de l'autre!
+
+«Et, ce jour-là, pensait-elle, pourquoi faudra-t-il que nos
+baisers soient mêlés de larmes!»
+
+
+
+
+IX
+
+Révélations
+
+
+Cependant M. William Andrew désirait et craignait cet entretien
+dans lequel Mrs. Branican apprendrait la disparition définitive du
+_Franklin_, la perte de son équipage et de son capitaine -- perte
+qui ne faisait plus doute à San-Diégo. Sa raison, ébranlée une
+première fois, résisterait-elle à ce dernier coup? Bien que quatre
+ans se fussent écoulés depuis le départ de John, ce serait comme
+si sa mort n'eût daté que de la veille! Le temps, qui avait passé
+sur tant d'autres douleurs humaines, n'avait point marché pour
+elle!
+
+Tant que Mrs. Branican resterait à Prospect-House, on pouvait
+espérer qu'aucune indiscrétion ne serait prématurément commise.
+M. William Andrew et le docteur Brumley avaient pris leurs
+précautions à cet égard, en empêchant journaux ou lettres
+d'arriver au chalet. Mais Dolly se sentait assez forte pour
+sortir, et, bien que le docteur ne l'eût pas encore autorisée à le
+faire, ne pouvait-elle quitter Prospect-House sans en rien
+dire?... Aussi ne fallait-il plus hésiter, et, comme cela avait
+été convenu, Dolly apprendrait bientôt qu'il n'y avait plus à
+compter sur le retour du _Franklin_.
+
+Or, après la conversation qu'elle avait eue avec M. William
+Andrew, Mrs. Branican avait pris la résolution de sortir, sans
+prévenir ses femmes, qui auraient tout fait pour l'en dissuader.
+Si cette sortie ne représentait aucun danger dans l'état actuel de
+sa santé, elle pouvait amener de déplorables résultats, dans le
+cas où un hasard quelconque lui ferait connaître la vérité, sans
+de préalables ménagements.
+
+En quittant Prospect-House, Mrs. Branican se proposait de faire
+une démarche au sujet de Zach Fren.
+
+Depuis qu'elle connaissait le nom de ce marin, une pensée n'avait
+cessé de l'obséder.
+
+«On s'est occupé de lui, se répétait-elle. Oui!... Un peu d'argent
+lui aura été donné, et je n'ai pu intervenir moi-même... Puis Zach
+Fren est parti, il y a cinq ou six semaines... Mais peut-être a-t-
+il une famille, une femme, des enfants... de pauvres gens à coup
+sûr!... C'est mon devoir d'aller les visiter, de subvenir à leurs
+besoins, de leur assurer l'aisance!... Je les verrai, et je ferai
+pour eux ce que je dois faire!»
+
+Et, si Mrs. Branican eut consulté M. William Andrew à ce propos,
+comment aurait-il pu la détourner d'accomplir cet acte de
+reconnaissance et de charité?
+
+Le 21 juin, Dolly sortit de chez elle vers neuf heures du matin;
+personne ne l'avait aperçue. Elle était vêtue de deuil -- le deuil
+de son enfant, dont la mort, dans sa pensée, remontait à deux mois
+à peine. Ce ne fut pas sans une profonde émotion qu'elle franchit
+la porte du petit jardin -- seule, ce qui ne lui était pas encore
+arrivé.
+
+Le temps était beau, et la chaleur déjà forte avec ces premières
+semaines de l'été californien, bien qu'elle fût atténuée par la
+brise de mer.
+
+Mrs. Branican s'engagea entre les clôtures de la haute ville.
+Absorbée par l'idée de ce qu'elle allait faire, le regard
+distrait, elle n'observa pas certains changements survenus dans ce
+quartier, quelques constructions récentes qui auraient dû attirer
+son attention. Du moins n'en eut-elle qu'une perception très
+vague. D'ailleurs, ces modifications n'étaient pas assez
+importantes pour qu'elle fût embarrassée de retrouver son chemin,
+en traversant les rues qui descendent vers la baie. Elle ne
+remarqua pas non plus que deux ou trois personnes, qui la
+reconnaissaient, la regardaient avec un certain étonnement.
+
+En passant devant une chapelle catholique, voisine de Prospect-
+House, et dont elle avait été l'une des plus assidues
+paroissiennes, Dolly éprouva un irrésistible désir d'y entrer. Le
+desservant de cette chapelle commençait à dire la messe, au moment
+où elle vint s'agenouiller sur une chaise basse dans un angle
+assez obscur. Là, son âme s'épancha en prières pour son enfant,
+pour son mari, pour tous ceux qu'elle aimait. Les quelques fidèles
+qui assistaient à cette messe ne l'avaient point entrevue, et,
+lorsqu'elle se retira, ils avaient déjà quitté la chapelle.
+
+C'est alors que son esprit fut frappé d'un détail d'aménagement
+qui ne laissa pas que de la surprendre. Il lui sembla que l'autel
+n'était plus celui devant lequel elle avait l'habitude de prier.
+Cet autel plus riche, d'un style nouveau, était placé en avant
+d'un chevet, qui paraissait être de construction récente. Est-ce
+que la chapelle avait été récemment agrandie?...
+
+Ce ne fut encore là qu'une fugitive impression, qui se dissipa dès
+que Mrs. Branican eut commencé à descendre les rues de ce quartier
+du commerce, où l'animation était grande alors. Mais, à chaque
+pas, la vérité pouvait éclater à ses yeux... une affiche avec une
+date... un horaire de railroads... un avis de départ des lignes du
+Pacifique... l'annonce d'une fête ou d'un spectacle portant le
+millésime de 1879... Et alors Dolly apprendrait brusquement que
+M. William Andrew et le docteur Brumley l'avaient trompée, que sa
+folie avait duré quatre ans et non quelques semaines... Et, de là,
+cette conséquence, c'est que ce n'était pas depuis deux mois, mais
+depuis quatre années que le _Franklin_ avait quitté San-Diégo...
+Et, si on le lui avait caché, c'est que John n'était pas revenu...
+c'est qu'il ne devait jamais revenir!...
+
+Mrs. Branican se dirigeait rapidement vers les quais du port,
+lorsque l'idée lui vint de passer devant la maison de Len Burker.
+Cela ne lui occasionnait qu'un léger détour.
+
+«Pauvre Jane!» murmurait-elle.
+
+Arrivée en face de l'office de Fleet Street, elle eut quelque
+peine à le reconnaître -- ce qui lui causa plus qu'un mouvement de
+surprise, une vague et troublante inquiétude...
+
+En effet, au lieu de la maison étroite et sombre qu'elle
+connaissait, il y avait là une bâtisse importante, d'architecture
+anglo-saxonne, comprenant plusieurs étages, avec de hautes
+fenêtres, grillées au rez-de-chaussée. Au-dessus du toit,
+s'élevait un lanterneau, sur lequel se déployait un pavillon dont
+l'étamine portait les initiales H. W. Près de la porte s'étalait
+un cadre, où l'on pouvait lire ces mots en lettres dorées:
+
+HARRIS WADANTON AND CO.
+
+Dolly crut d'abord s'être trompée. Elle regarda à droite, à
+gauche. Non! c'était bien ici, à l'angle de Fleet Street, la
+maison où elle venait voir Jane Burker...
+
+Dolly mit la main sur ses yeux... Un inexplicable pressentiment
+lui serrait le coeur... Elle ne pouvait se rendre compte de ce
+qu'elle éprouvait...
+
+La maison de commerce de M. William Andrew n'était pas éloignée.
+Dolly, ayant pressé le pas, l'aperçut au détour de la rue. Elle
+eut d'abord la pensée de s'y rendre. Non... elle s'y arrêterait en
+revenant... lorsqu'elle aurait vu la famille de Zach Fren... Elle
+comptait demander l'adresse du marin au bureau des steam-launches,
+près de l'embarcadère.
+
+L'esprit égaré, l'oeil indécis, le coeur palpitant, Dolly continua
+sa route. Ses regards s'attachaient maintenant sur les personnes
+qu'elle rencontrait... Elle éprouvait comme un irrésistible besoin
+d'aller à ces personnes, afin de les interroger, de leur
+demander... quoi?... On l'aurait prise pour une folle... Mais
+était-elle sûre que sa raison ne l'abandonnait pas encore une
+fois?... Est-ce qu'il y avait des lacunes dans sa mémoire?...
+
+Mrs. Branican arriva sur le quai. Au delà, la baie se montrait
+dans toute son étendue. Quelques navires roulaient sous la houle à
+leur poste de mouillage. D'autres faisaient leurs préparatifs pour
+appareiller. Quels souvenirs rappelait à Dolly ce mouvement du
+port!... Il y avait trois mois à peine, elle s'était placée à
+l'extrémité de ce wharf... C'est de cet endroit qu'elle avait vu
+le _Franklin_ évoluer une dernière fois pour se diriger sur le
+goulet... C'est là qu'elle avait reçu le dernier adieu de John!...
+Puis, le navire avait doublé la pointe Island; les hautes voiles
+s'étaient un instant découpées au-dessus du littoral, et le
+_Franklin_ avait disparu dans les lointains de la haute mer...
+
+Quelques pas encore, et Dolly se trouva devant le bureau des
+steam-launches, près de l'appontement qui servait aux passagers.
+Une des embarcations s'en détachait en ce moment, poussant vers la
+pointe Loma.
+
+Dolly la suivit du regard, écoutant le bruit de la vapeur qui
+haletait à l'extrémité du tuyau noir.
+
+À quel triste souvenir son esprit se laissa entraîner alors -- le
+souvenir de son enfant, dont ces eaux n'avaient pas même rendu le
+petit corps, et qui l'attiraient... la fascinaient... Elle se
+sentait défaillir, comme si le sol lui eût manqué... La tête lui
+tournait... Elle fut sur le point de tomber...
+
+Un instant après, Mrs. Branican entrait dans le bureau des steam-
+launches.
+
+En voyant cette femme, les traits contractés, la figure blême,
+l'employé, qui était assis devant une table, se leva, approcha une
+chaise, et dit:
+
+«Vous êtes souffrante, mistress?
+
+-- Ce n'est rien, monsieur, répondit Dolly. Un moment de
+faiblesse... Je me sens mieux...
+
+-- Veuillez vous asseoir en attendant le prochain départ. Dans dix
+minutes au plus...
+
+-- Je vous remercie, monsieur, répondit Mrs. Branican. Je ne suis
+venue que pour demander un renseignement... Peut-être pouvez-vous
+me le donner?...
+
+-- À quel propos, mistress?»
+
+Dolly s'était assise, et, après avoir porté la main à son front,
+pour rassembler ses idées:
+
+«Monsieur, dit-elle, vous avez eu à votre service un matelot nommé
+Zach Fren?...
+
+-- Oui, mistress, répondit l'employé. Ce matelot n'est pas resté
+longtemps avec nous, mais je l'ai parfaitement connu.
+
+-- C'est bien lui, n'est-ce pas, qui a risqué sa vie pour sauver
+une femme... une malheureuse mère...
+
+-- En effet, je me rappelle... mistress Branican... Oui!... c'est
+bien lui.
+
+-- Et maintenant, il est en mer?...
+
+-- En mer.
+
+-- Sur quel navire est-il embarqué?...
+
+-- Sur le trois-mâts _Californian_.
+
+-- De San-Diégo?...
+
+-- Non, mistress, de San-Francisco.
+
+-- À quelle destination?...
+
+-- À destination des mers d'Europe.»
+
+Mrs. Branican, plus fatiguée qu'elle n'aurait cru l'être, se tut
+pendant quelques instants, et l'employé attendit qu'elle lui
+adressât de nouvelles questions. Lorsqu'elle fut un peu remise:
+
+«Zach Fren est-il de San-Diégo?... demanda-t-elle.
+
+-- Oui, mistress.
+
+-- Pouvez-vous m'apprendre où demeure sa famille?...
+
+-- J'ai toujours entendu dire à Zach Fren qu'il était seul au
+monde. Je ne crois pas qu'il lui reste aucun parent, ni à San-
+Diégo ni ailleurs.
+
+-- Il n'est pas marié?...
+
+-- Non, mistress.»
+
+Il n'y avait pas lieu de mettre en doute la réponse de cet
+employé, à qui Zach Fren était particulièrement connu.
+
+Donc, en ce moment, rien à faire, puisque ce marin n'avait pas de
+famille, et il faudrait que Mrs. Branican attendît le retour du
+_Californian_ en Amérique.
+
+«Sait-on combien doit durer le voyage de Zach Fren? demanda-t-
+elle.
+
+-- Je ne saurais vous le dire, mistress, car le _Californian_ est
+parti pour une très longue campagne.
+
+-- Je vous remercie, monsieur, dit Mrs. Branican. J'aurais eu
+grande satisfaction à rencontrer Zach Fren, mais bien du temps se
+passera, sans doute...
+
+-- Oui, mistress!
+
+-- Toutefois, il est possible qu'on ait des nouvelles du
+_Californian_ dans quelques mois... dans quelques semaines?...
+
+-- Des nouvelles?... répondit l'employé. Mais la maison de San-
+Francisco à laquelle ce navire appartient a déjà dû en recevoir
+plusieurs fois...
+
+-- Déjà?...
+
+-- Oui... mistress!
+
+-- Et plusieurs fois?...»
+
+En répétant ces mots, Mrs. Branican, qui s'était levée, regardait
+l'employé, comme si elle n'eût rien compris à ses paroles.
+
+«Tenez, mistress, reprit celui-ci, en tendant un journal. Voici la
+_Shipping-Gazette_... Elle annonce que le _Californian_ a quitté
+Liverpool il y a huit jours...
+
+-- Il y a huit jours!» murmura Mrs. Branican, qui avait pris le
+journal en tremblant. Puis, d'une voix si profondément altérée que
+l'employé put à peine l'entendre:
+
+«Depuis combien de temps Zach Fren est-il donc parti?... demanda-
+t-elle.
+
+-- Depuis près de dix-huit mois...
+
+-- Dix-huit mois!»
+
+Dolly dut s'appuyer à l'angle du bureau... Son coeur avait cessé
+de battre pendant quelques instants. Soudain ses regards
+s'arrêtèrent sur une affiche appendue au mur, et qui indiquait les
+heures du service des steam-launches pour la saison d'été. En tête
+de l'affiche, il y avait ce mot et ces chiffres:
+
+MARS 1879
+
+Mars 1879!... On l'avait trompée!... Il y avait quatre ans que son
+enfant était mort... quatre ans que John avait quitté San-
+Diégo!... Elle avait donc été folle pendant ces quatre années!...
+Oui!... Et si M. William Andrew, si le docteur Brumley lui avaient
+laissé croire que sa folie n'avait duré que deux mois, c'est
+qu'ils avaient voulu lui cacher la vérité sur le _Franklin_...
+C'est que, depuis quatre ans, on était sans nouvelles de John et
+de son navire!
+
+Au grand effroi de l'employé, Mrs. Branican fut saisie d'un spasme
+violent. Mais un suprême effort lui permit de se dominer, et
+s'élançant hors du bureau, elle marcha rapidement à travers les
+rues de la basse ville.
+
+Ceux qui virent passer cette femme, la figure pâle, les yeux
+hagards, durent penser que c'était une folle.
+
+Et si elle ne l'était pas, la malheureuse Dolly, n'allait-elle pas
+le redevenir?...
+
+Où se dirigeait-elle? Ce fut vers la maison de M. William Andrew,
+où elle arriva presque inconsciemment en quelques minutes. Elle
+franchit les bureaux, elle passa au milieu des commis, qui
+n'eurent pas le temps de l'arrêter, elle poussa la porte du
+cabinet où se trouvait l'armateur.
+
+Tout d'abord, M. William Andrew fut stupéfait de voir entrer Mrs.
+Branican, puis épouvanté en observant ses traits décomposés, son
+effroyable pâleur.
+
+Et, avant qu'il eût pu lui adresser la parole:
+
+«Je sais... je sais!... s'écria-t-elle. Vous m'avez trompée!...
+Pendant quatre ans, j'ai été folle!...
+
+-- Ma chère Dolly... calmez-vous!
+
+-- Répondez!... Le _Franklin_?... Voilà quatre ans qu'il est
+parti, n'est-ce pas?...»
+
+M. William Andrew baissa la tête.
+
+«Vous n'en avez plus de nouvelles... depuis quatre ans... depuis
+quatre ans?...»
+
+M. William Andrew se taisait toujours.
+
+«On considère le _Franklin_ comme perdu!... Il ne reviendra plus
+personne de son équipage... et je ne reverrai jamais John!»
+
+Des larmes furent la seule réponse que put faire M. William
+Andrew.
+
+Mrs. Branican tomba brusquement sur un fauteuil... Elle avait
+perdu connaissance.
+
+M. William Andrew appela une des femmes de la maison qui
+s'empressa de porter secours à Dolly. L'un des commis fut aussitôt
+expédié chez le docteur Brumley, qui demeurait dans le quartier,
+et qui se hâta de venir.
+
+M. William Andrew le mit au courant. Par une indiscrétion ou par
+un hasard, il ne savait, Mrs. Branican venait de tout apprendre.
+Était-ce à Prospect-House ou bien dans les rues de San-Diégo, peu
+importait! Elle savait, à présent! Elle savait que quatre ans
+s'étaient écoulés depuis la mort de son enfant, que pendant quatre
+ans elle avait été privée de raison, que quatre ans s'étaient
+passés sans qu'on eût reçu aucune nouvelle du _Franklin_...
+
+Ce ne fut pas sans peine que le docteur Brumley parvint à ranimer
+la malheureuse Dolly, se demandant si son intelligence aurait
+résisté à ce dernier coup, le plus terrible de ceux qui l'eussent
+frappée.
+
+Lorsque Mrs. Branican eut repris peu à peu ses sens, elle avait
+conscience de ce qui venait de lui être révélé!... Elle était
+revenue à la vie avec toute sa raison!... Et, à travers ses
+larmes, son regard interrogeait M. William Andrew, qui lui tenait
+les mains, agenouillé près d'elle.
+
+«Parlez... parlez... monsieur Andrew!»
+
+Et ce furent les seuls mots qui purent s'échapper de ses lèvres.
+Alors, d'une voix entrecoupée de sanglots, M. William Andrew lui
+apprit quelles inquiétudes avait d'abord causées le défaut de
+nouvelles relatives au _Franklin_... Lettres et dépêches avaient
+été envoyées à Singapore et aux Indes, où le bâtiment n'était
+jamais arrivé... une enquête avait été faite sur le parcours du
+navire de John!... Et aucun indice n'avait pu mettre sur la trace
+du naufrage! Immobile, Mrs. Branican écoutait, la bouche muette,
+le regard fixe. Et lorsque M. William Andrew eut achevé son récit:
+
+«Mon enfant mort... mon mari mort... murmura-t-elle. Ah! pourquoi
+Zach Fren ne m'a-t-il pas laissée mourir!»
+
+Mais sa figure se ranima soudain, et son énergie naturelle se
+manifesta avec tant de puissance, que le docteur Brumley en fut
+effrayé.
+
+«Depuis les dernières recherches, dit-elle d'une voix résolue, on
+n'a rien su du _Franklin_?...
+
+-- Rien, répondit M. William Andrew.
+
+-- Et vous le considérez comme perdu?...
+
+-- Oui... perdu!
+
+-- Et de John, de son équipage, on n'a obtenu aucune nouvelle?...
+
+-- Aucune, ma pauvre Dolly, et maintenant, nous n'avons plus
+d'espoir...
+
+-- Plus d'espoir!» répondit Mrs. Branican d'un ton presque
+ironique.
+
+Elle s'était relevée, elle tendait la main vers une des fenêtres
+par laquelle on apercevait l'horizon de mer.
+
+M. William Andrew et le docteur Brumley la regardaient avec
+épouvante, craignant pour son état mental. Mais Dolly se possédait
+tout entière, et, le regard illuminé du feu de son âme:
+
+«Plus d'espoir!... répéta-t-elle. Vous dites plus d'espoir!...
+Monsieur Andrew, si John est perdu pour vous, il ne l'est pas pour
+moi!... Cette fortune qui m'appartient, je n'en veux pas sans
+lui!... Je la consacrerai à rechercher John et ses compagnons du
+_Franklin_!... Et, Dieu aidant, je les retrouverai!... Oui!... je
+les retrouverai!»
+
+
+
+
+X
+
+Préparatifs
+
+
+Une vie nouvelle allait commencer pour Mrs. Branican. S'il y avait
+eu certitude absolue de la mort de son enfant, il n'en était pas
+de même en ce qui concernait son mari. John et ses compagnons ne
+pouvaient-ils avoir survécu au naufrage de leur navire et s'être
+réfugiés sur l'une des nombreuses îles de ces mers des
+Philippines, des Célèbes ou de Java? Était-il donc impossible
+qu'ils fussent retenus chez quelque peuplade indigène, et sans nul
+moyen de s'enfuir? C'est à cette espérance que devait désormais se
+rattacher Mrs. Branican, et avec une ténacité si extraordinaire
+qu'elle ne tarda pas à provoquer un revirement dans l'opinion de
+San-Diégo au sujet du _Franklin_. Non! elle ne croyait pas, elle
+ne pouvait pas croire que John et son équipage eussent péri, et,
+peut-être, fut-ce la persistance de cette idée qui lui permit de
+garder sa raison intacte. À moins, comme quelques-uns inclinèrent
+à le penser, que ce fût là une espèce de monomanie, une sorte de
+folie qu'on aurait pu appeler la «folie de l'espoir à outrance».
+Mais il n'en était rien: on le verra par la suite. Mrs. Branican
+était rentrée en possession complète de son intelligence; elle
+avait recouvré cette sûreté de jugement qui l'avait toujours
+caractérisée. Un seul but: retrouver John, se dressait devant sa
+vie, et elle y marcherait avec une énergie que les circonstances
+ne manqueraient pas d'accroître.
+
+Puisque Dieu avait permis que Zach Fren l'eût sauvée d'une
+première catastrophe, et que la raison lui fût rendue, puisqu'il
+avait mis à sa disposition tous les moyens d'action que donne la
+fortune, c'est que John était vivant, c'est qu'il serait sauvé par
+elle. Cette fortune, elle l'emploierait à d'incessantes
+recherches, elle la prodiguerait en récompenses, elle la
+dépenserait en armements. Il n'y aurait pas une île, pas un îlot
+des parages traversés par le jeune capitaine, qui ne serait
+reconnu, visité, fouillé. Ce que lady Franklin avait fait pour
+John Franklin, Mrs. Branican le ferait pour John Branican, et elle
+réussirait là où avait échoué la veuve de l'illustre amiral.
+
+Depuis ce jour, ce que comprirent les amis de Dolly, c'était qu'il
+fallait l'aider dans cette nouvelle période de son existence,
+l'encourager à ses investigations, joindre leurs efforts aux
+siens. Et c'est ce que fit M. William Andrew, bien qu'il n'espérât
+guère un heureux résultat de tentatives qui auraient pour but de
+retrouver les survivants du naufrage. Aussi devint-il le
+conseiller le plus ardent de Mrs. Branican, appuyé en cela par le
+commandant du _Boundary_, dont le navire était alors à San-Diégo
+en état de désarmement. Le capitaine Ellis, homme résolu, sur
+lequel on pouvait compter, ami dévoué de John, reçut l'invitation
+de venir conférer avec Mrs. Branican et M. William Andrew.
+
+Il y eut de fréquents entretiens à Prospect-House. Si riche
+qu'elle fût maintenant, Mrs. Branican n'avait pas voulu quitter ce
+modeste chalet. C'était là que John l'avait laissée en partant,
+c'est là qu'il la retrouverait à son retour. Rien ne devait être
+changé à sa manière de vivre, tant que son mari ne serait pas
+revenu à San-Diégo. Elle y mènerait la même existence avec la même
+simplicité, ne dépensant au delà de ses habitudes que pour
+subvenir aux frais de ses recherches et au budget de ses charités.
+
+On le sut bientôt dans la ville. De là un redoublement de
+sympathie envers cette vaillante femme, qui ne voulait pas être
+veuve de John Branican. Sans qu'elle s'en doutât, on se
+passionnait à son égard, on l'admirait, on la vénérait même, car
+ses malheurs justifiaient qu'on allât pour elle jusqu'à la
+vénération. Non seulement nombre de gens faisaient des voeux pour
+la réussite de la campagne qu'elle se préparait à entreprendre,
+mais ils voulaient croire à son succès. Lorsque Dolly descendant
+des hauts quartiers se rendait soit à la maison Andrew, soit chez
+le capitaine Ellis, lorsqu'on l'apercevait, grave et sombre,
+serrée dans ses vêtements de deuil, vieillie de dix ans -- et elle
+en avait à peine vingt-cinq -- on se découvrait avec respect, on
+s'inclinait sur son passage. Mais elle ne voyait rien de ces
+déférences qui s'adressaient à sa personne.
+
+Pendant les entretiens de Mrs. Branican, de M. William Andrew et
+du capitaine Ellis, le premier travail porta sur l'itinéraire que
+le _Franklin_ avait dû suivre. C'était ce qu'il importait
+d'établir avec une rigoureuse exactitude.
+
+La maison Andrew avait expédié son navire, aux Indes après relâche
+à Singapore, et c'était dans ce port qu'il avait à livrer une
+partie de sa cargaison avant de se rendre aux Indes. Or, en
+gagnant le large dans l'ouest de la côte américaine, les
+probabilités étaient pour que le capitaine John fût allé prendre
+connaissance de l'archipel des Hawaï ou Sandwich. En quittant les
+zones de la Micronésie, le _Franklin_ avait dû rallier les
+Mariannes, les Philippines; puis, à travers la mer des Célèbes et
+le détroit de Mahkassar, gagner la mer de Java, limitée au sud par
+les îles de la Sonde, afin d'atteindre Singapore. À l'extrémité
+ouest du détroit de Malacca, formé par la presqu'île de ce nom et
+l'île de Java, se développe le golfe du Bengale, dans lequel, en
+dehors des îles Nicobar et des îles Andaman, des naufragés
+n'auraient pu trouver refuge. D'ailleurs, il était hors de doute
+que John Branican n'avait pas paru dans le golfe du Bengale. Or,
+du moment qu'il n'avait pas fait relâche à Singapore -- ce qui
+n'était que trop certain -- c'est qu'il n'avait pu dépasser la
+limite de la mer de Java et des îles de la Sonde.
+
+Quant à supposer que le _Franklin_, au lieu de prendre les routes
+de la Malaisie, eût cherché à se rendre à Calcutta en suivant les
+difficiles passes du détroit de Torrès, le long de la côte
+septentrionale du continent australien, aucun marin ne l'eût
+admis. Le capitaine Ellis affirmait que jamais John Branican
+n'avait pu commettre cette inutile imprudence de se hasarder au
+milieu des dangers de ce détroit. Cette hypothèse fut absolument
+écartée: c'était uniquement sur les parages malaisiens que
+devaient se poursuivre les recherches.
+
+En effet, dans les mers des Carolines, des Célèbes et de Java, les
+îles et les îlots se comptent par milliers, et c'était là
+seulement, s'il avait survécu à un accident de mer, que l'équipage
+du _Franklin_ pouvait être abandonné ou retenu par quelque tribu,
+sans aucun moyen de se rapatrier.
+
+Ces divers points établis, il fut décidé qu'une expédition serait
+envoyée dans les mers de la Malaisie. Mrs. Branican fit une
+proposition à laquelle elle attachait une grande importance. Elle
+demanda au capitaine Ellis s'il lui conviendrait de prendre le
+commandement de cette expédition.
+
+Le capitaine Ellis était libre alors, puisque le _Boundary_ avait
+été désarmé par la maison Andrew. Aussi, bien que surpris par
+l'inattendu de la proposition, il n'hésita pas à se mettre à la
+disposition de Mrs. Branican, avec l'acquiescement de M. William
+Andrew, qui l'en remercia vivement.
+
+«Je ne fais que mon devoir, répondit-il, et, tout ce qui dépendra
+de moi pour retrouver les survivants du _Franklin_, je le
+ferai!... Si le capitaine est vivant...
+
+-- John est vivant!» dit Mrs. Branican d'un ton si affirmatif que
+les plus incrédules n'auraient pas osé la contredire.
+
+Le capitaine Ellis mit alors en discussion divers points qu'il
+était nécessaire de résoudre. Recruter un équipage digne de
+seconder ses efforts, cela se ferait sans difficultés. Mais
+restait la question du navire. Évidemment, il n'y avait pas à
+songer à utiliser le _Boundary_ pour une expédition de ce genre.
+Ce n'était pas un bâtiment à voiles qui pouvait entreprendre une
+telle campagne, il fallait un navire à vapeur.
+
+Il se trouvait alors dans le port de San-Diégo un certain nombre
+de steamers très convenables à cette navigation. Mrs. Branican
+chargea donc le capitaine Ellis d'acquérir le plus rapide de ces
+steamers, et mit à sa disposition les fonds nécessaires à cet
+achat. Quelques jours après, l'affaire avait été conduite à bonne
+fin, et Mrs. Branican était propriétaire du _Davitt_, dont le nom
+fut changé en celui de _Dolly-Hope_, de favorable augure[4].
+
+C'était un steamer à hélice de neuf cents tonneaux, aménagé de
+manière à embarquer une grande quantité de charbon dans ses
+soutes, ce qui lui permettait de fournir un long parcours, sans
+avoir à se réapprovisionner. Gréé en trois-mâts-goélette, pourvu
+d'une voilure assez considérable, sa machine, d'une force
+effective de douze cents chevaux, fournissait une moyenne de
+quinze noeuds à l'heure. Dans ces conditions de vitesse et de
+tonnage, le _Dolly-Hope_, très maniable, très marin, devait
+répondre à toutes les exigences d'une traversée au milieu de mers
+resserrées, semées d'îles, d'îlots et d'écueils. Il eût été
+difficile de faire un choix mieux approprié à cette expédition.
+
+Il ne fallut pas plus de trois semaines pour remettre le _Dolly-
+Hope_ en état, visiter ses chaudières, vérifier sa machine,
+réparer son gréement et sa voilure, régler ses compas, embarquer
+son charbon, assurer les vivres d'un voyage qui durerait peut-être
+plus d'un an. Le capitaine Ellis était résolu à n'abandonner les
+parages où le _Franklin_ avait pu se perdre qu'après qu'il en
+aurait exploré tous les refuges. Il y avait engagé sa parole de
+marin, et c'était un homme qui tenait ses engagements.
+
+Joindre bon navire à bon équipage, c'est accroître les chances de
+réussite, et, à cet égard, le capitaine Ellis n'eut qu'à se
+féliciter du concours que lui prêta la population maritime de San-
+Diégo. Les meilleurs marins s'offrirent à servir sous ses ordres.
+On se disputait pour aller à la recherche des victimes, qui
+appartenaient toutes aux familles du port.
+
+L'équipage du _Dolly-Hope_ fut composé d'un second, d'un
+lieutenant, d'un maître, d'un quartier-maître et de vingt-cinq
+hommes, en comprenant les mécaniciens et les chauffeurs. Le
+capitaine Ellis était certain d'obtenir tout ce qu'il voudrait de
+ces matelots dévoués et courageux, si longue ou si dure que dût
+être cette campagne à travers les mers de la Malaisie.
+
+Il va sans dire que, pendant que se faisaient ces préparatifs,
+Mrs. Branican n'était pas restée inactive. Elle secondait le
+capitaine Ellis par son intervention incessante, résolvant toutes
+difficultés à prix d'argent, ne voulant rien négliger de ce qui
+pourrait garantir le succès de l'expédition.
+
+Entre temps, cette charitable femme n'avait point oublié les
+familles que la disparition du navire avait laissées dans la gêne
+ou la misère. En cela, elle avait seulement complété les mesures
+déjà prises par la maison Andrew et appuyées par les souscriptions
+publiques. Désormais, l'existence de ces familles était
+suffisamment assurée, en attendant que la tentative de Mrs.
+Branican leur eût rendu les naufragés du _Franklin_.
+
+Ce que Dolly avait fait pour les familles si cruellement éprouvées
+par ce sinistre, que ne pouvait-elle le faire aussi pour Jane
+Burker? Elle savait à présent combien cette pauvre femme s'était
+montrée bonne envers elle pendant sa maladie. Elle savait que Jane
+ne l'avait pas quittée d'un instant. Et, en ce moment, Jane serait
+encore à Prospect-House, partageant son espoir, si les déplorables
+affaires de son mari ne l'eussent obligée à quitter San-Diégo, et
+même les États-Unis, sans doute. Quelques reproches que méritât
+Len Burker, il est certain que la conduite de Jane avait été celle
+d'une parente dont l'affection allait jusqu'à l'absolu dévouement.
+Dolly lui avait donc conservé une profonde amitié, et, en songeant
+à sa malheureuse situation, son plus vif regret était de ne
+pouvoir lui témoigner sa reconnaissance en lui venant en aide.
+Mais, malgré toute la diligence de M. William Andrew, il avait été
+impossible de savoir ce qu'étaient devenus les époux Burker. Il
+est vrai, si le lieu de leur retraite eût été connu, Mrs. Branican
+n'aurait pu les rappeler à San-Diégo, puisque Len Burker était
+sous le coup des plus accablantes accusations de détournements;
+mais elle se serait empressée de faire parvenir à Jane des secours
+dont cette infortunée devait avoir grand besoin.
+
+Le 27 juillet, le _Dolly-Hope_ était prêt à partir. Mrs. Branican
+vint à bord dans la matinée, afin de recommander une dernière fois
+au capitaine Ellis de ne rien ménager pour découvrir les traces du
+_Franklin_. Elle ne doutait pas, d'ailleurs, qu'il y réussirait.
+On rapatrierait John, on rapatrierait son équipage!... Elle répéta
+ces paroles avec une telle conviction, que les matelots battirent
+des mains. Tous partageaient sa foi, aussi bien que leurs amis,
+leurs parents, qui étaient venus assister au départ du _Dolly-
+Hope_.
+
+Le capitaine Ellis s'adressant alors à Mrs. Branican, en même
+temps qu'à M. William Andrew, qui l'avait accompagnée à bord:
+
+«Devant vous, mistress, dit-il, devant M. William Andrew, au nom
+de mes officiers et de mon équipage, je jure, oui! je jure de ne
+me laisser décourager par aucun danger ni par aucune fatigue pour
+retrouver le capitaine John et les hommes du _Franklin_. Ce navire
+que vous avez armé s'appelle maintenant le _Dolly-Hope_, et il
+saura justifier ce nom...
+
+-- Avec l'aide de Dieu et le dévouement de ceux qui mettent leur
+confiance en lui! répondit Mrs. Branican.
+
+-- Hurrah!... Hurrah pour John et Dolly Branican!»
+
+Ces cris furent répétés par la foule entière, qui se pressait sur
+les quais du port.
+
+Ses amarres larguées, le _Dolly-Hope_, obéissant aux premiers
+tours d'hélice, évolua pour sortir de la baie. Puis, dès qu'il eut
+franchi le goulet, il mit le cap au sud-ouest, et, sous l'action
+de sa puissante machine, il eut bientôt perdu de vue la terre
+américaine.
+
+
+
+
+XI
+
+Première campagne dans la Malaisie
+
+
+Après un parcours de deux mille deux cents milles[5], le _Dolly-Hope_
+eut connaissance de la montagne de Mouna Kea, qui domine de quinze
+mille pieds l'île Hawaï, la plus méridionale du groupe des Sandwich.
+
+Indépendamment de cinq grandes îles et de trois petites, ce groupe
+compte encore un certain nombre d'îlots, sur lesquels il n'y avait
+pas lieu de rechercher les traces du _Franklin_. Il était évident
+que ce naufrage eût été depuis longtemps connu, s'il se fût
+produit sur les nombreux écueils de cet archipel, même ceux de
+Medo-Manou, bien qu'ils ne soient fréquentés que par
+d'innombrables oiseaux de mer. En effet, les Sandwich possèdent
+une population assez dense -- cent mille habitants, rien que pour
+l'île Hawaï -- et, grâce aux missionnaires français, anglais et
+américains qui séjournent dans ces îles, la nouvelle du désastre
+fût promptement arrivée aux ports de la Californie.
+
+D'ailleurs, quatre ans auparavant, lorsque le capitaine Ellis
+avait fait la rencontre du _Franklin_, les deux navires se
+trouvaient déjà au delà du groupe des Sandwich. Le _Dolly-Hope_
+continua donc sa route vers le sud-ouest, à travers cette mer
+admirable du Pacifique, qui mérite volontiers son nom pendant les
+quelques mois de la saison chaude.
+
+Six jours plus tard, le rapide steamer avait franchi la ligne
+conventionnelle que les géographes ont tracée du sud au nord entre
+la Polynésie et la Micronésie. Dans cette partie occidentale des
+mers polynésiennes, le capitaine Ellis n'avait aucune
+investigation à faire. Mais, au delà, les mers micronésiennes
+fourmillent d'îles, d'îlots et de récifs, où le _Dolly-Hope_
+aurait la tâche périlleuse de relever les indices d'un naufrage.
+
+Le 22 août, on relâcha à Otia, l'île la plus importante du groupe
+des Marshall, visité par Kotzebue et les Russes en 1817. Ce groupe[6],
+réparti sur trente milles de l'est à l'ouest, et treize milles du
+nord au sud, ne renferme pas moins de soixante-cinq îlots ou attolons.
+
+Le _Dolly-Hope_, qui aurait eu la facilité de refaire sa provision
+d'eau en quelques heures à l'aiguade de l'île, prolongea cependant
+sa relâche durant cinq jours. Embarqué sur la chaloupe à vapeur,
+le capitaine Ellis put se convaincre qu'aucun navire ne s'était
+perdu sur ces écueils les quatre dernières années. On rencontra
+bien quelques débris le long des îlots Mulgrave; mais ce n'étaient
+que des troncs de sapins, de palmiers, de bambous, apportés par
+les courants du nord ou du sud, et dont les habitants se servent
+pour construire leurs pirogues. Le capitaine Ellis apprit du chef
+de l'île Otia que, depuis 1872, on n'avait mentionné qu'un seul
+bâtiment qui se fût brisé sur les attolons de l'est, et c'était un
+brick anglais, dont l'équipage dut être rapatrié ultérieurement.
+
+Une fois hors de l'archipel des Marshall, le _Dolly-Hope_ fit
+route vers les Carolines. En passant, il détacha sa chaloupe sur
+l'île Oualam, dont l'exploration ne donna aucun résultat. Le 3
+septembre, il s'engagea à travers le vaste archipel, qui s'étend
+entre le douzième degré de latitude nord et le troisième degré de
+latitude sud, d'une part, et de l'autre, entre le cent vingt-
+neuvième degré de longitude est et le cent soixante-dixième degré
+de longitude ouest, soit deux cent vingt-cinq lieues du nord au
+midi des deux côtés de l'équateur, et mille lieues environ de
+l'ouest à l'est.
+
+Le _Dolly-Hope_ demeura trois mois dans ces mers des Carolines,
+suffisamment connues maintenant que les travaux de Lütke,
+l'audacieux navigateur russe, se sont ajoutés à ceux des Français
+Duperrey et Dumont d'Urville. Il ne fallut pas moins que ce temps
+pour visiter successivement les principaux groupes, qui forment
+cet archipel, groupe des Péliou, des Dangereuses-Matelotes, des
+Martyrs, de Saavedra, de Sonsorol, les îles Mariera, Anna, Lord-
+North, etc.
+
+Le capitaine Ellis avait pris pour centre de ses opérations Yap ou
+Gouap, qui appartient au groupe des Carolines propres, lequel
+comprend près de cinq cents îles. C'est de là que le steamer
+dirigea ses investigations vers les points les plus éloignés. De
+combien de naufrages cet archipel avait été le théâtre, entre
+autres celui de l'_Antilope_ en 1793, du capitaine américain
+Barnard sur les îles Mortz et Lord-North, en 1832!
+
+Durant cette période, le dévouement des hommes du _Dolly-Hope_ fut
+au-dessus de tout éloge. Aucun d'eux ne regarda ni aux périls ni
+aux fatigues, occasionnés par cette navigation au milieu de récifs
+sans nombre, à travers ces étroites passes dont les fonds sont
+hérissés d'excroissances coralligènes. En outre, la mauvaise
+saison commençait à troubler ces parages, où les vents se
+déchaînent avec une effroyable impétuosité, et dans lesquels les
+sinistres sont si nombreux encore.
+
+Chaque jour, les embarcations du bord fouillaient les criques, au
+fond desquelles les courants auraient pu jeter quelques débris.
+Lorsque les marins débarquaient, ils étaient bien armés, car il ne
+s'agissait pas ici de recherches pareilles à celles qui furent
+faites pour l'amiral Franklin, c'est-à-dire sur les terres
+désertes des contrées arctiques, les îles étaient habitées pour la
+plupart, et la tâche du capitaine Ellis consistait surtout à
+manoeuvrer comme fit d'Entrecasteaux, lorsqu'il fouilla les
+attolons où l'on pensait qu'avait dû se perdre Lapérouse. Ce qui
+importait, c'était de se mettre en rapport avec les indigènes.
+L'équipage du _Dolly-Hope_ fut souvent accueilli par des
+démonstrations hostiles chez certaines de ces peuplades, qui ne
+sont rien moins qu'hospitalières aux étrangers. Des agressions se
+produisirent, et il fallut les repousser par la force. Deux ou
+trois matelots reçurent même des blessures, lesquelles,
+heureusement, n'eurent pas de suites fâcheuses.
+
+Ce fut de cet archipel des Carolines que les premières lettres du
+capitaine Ellis purent être adressées à Mrs. Branican par des
+navires qui faisaient route vers le littoral américain. Mais elles
+ne contenaient rien de relatif aux traces du _Franklin_ ou des
+naufragés. Les tentatives, n'ayant pas abouti dans les Carolines,
+allaient être reprises à l'ouest, en englobant le vaste système de
+la Malaisie. Là, en réalité, il y avait des chances plus sérieuses
+de retrouver les survivants de la catastrophe, peut-être sur l'un
+de ces nombreux îlots dont les travaux hydrographiques révèlent
+encore l'existence, même après les trois reconnaissances qui ont
+été faites dans cette partie de l'océan Pacifique.
+
+Sept cents milles plus à l'ouest des Carolines, à la date du 2
+décembre, le _Dolly-Hope_ atteignit l'une des grandes îles des
+Philippines, le plus important des archipels malais, le plus
+considérable aussi de ceux dont les géographes ont relevé la
+position dans l'hydrographie malaisienne et même sur toute la
+surface de l'Océanie. Ce groupe, découvert par Magellan en 1521,
+s'étend du cinquième degré au vingt et unième degré de latitude
+septentrionale, et du cent quatorzième degré au cent vingt-
+troisième degré de longitude orientale.
+
+Le _Dolly-Hope_ ne vint point relâcher à la grande île de Luçon,
+aussi nommée Manille. Comment admettre que le _Franklin_ se fût
+élevé si haut dans les mers de Chine, puisqu'il faisait route vers
+Singapore. C'est pour cette raison que le capitaine Ellis préféra
+établir son centre d'investigations à l'île Mindanao, au sud dudit
+archipel, c'est-à-dire sur l'itinéraire même qu'avait certainement
+suivi John Branican pour atteindre la mer de Java.
+
+À cette date, le _Dolly-Hope_ était mouillé sur la côte sud-ouest,
+dans le port de Zamboanga, résidence du gouverneur duquel
+dépendent les trois alcadies de l'île.
+
+Mindanao comprend deux parties, l'une espagnole, l'autre
+indépendante sous la domination d'un soulthan, qui a fait de
+Sélangan sa capitale.
+
+Il était indiqué que le capitaine Ellis prît ses premières
+informations près du gouverneur et des alcades à propos d'un
+naufrage dont le littoral de Mindanao aurait pu être le théâtre.
+Les autorités se mirent très obligeamment à sa disposition. Mais,
+dans la région espagnole de Mindanao, tout au moins, aucun
+sinistre maritime n'avait été signalé depuis cinq ans.
+
+Il est vrai, sur les côtes de la partie indépendante de l'île, où
+habitent les Mindanais, les Caragos, les Loutas, les Soubanis, et
+aussi diverses peuplades sauvages très justement suspectées de
+cannibalisme, que de désastres peuvent se produire, sans qu'on en
+ait jamais connaissance, ces populations ayant intérêt à ne point
+les ébruiter! Il se rencontre même nombre de ces Malais, qui font
+couramment le métier de corsaires. Avec leurs légers navires,
+armés de fauconneaux, ils donnent la chasse aux bâtiments de
+commerce que les vents d'ouest poussent sur leur littoral, et,
+lorsqu'ils s'en emparent, c'est pour les détruire. Que pareil sort
+eût été réservé au _Franklin_, certainement le gouverneur n'en
+aurait pas été informé. Les seuls renseignements qu'il put donner
+relativement à la portion de l'île soumise à son autorité furent
+donc jugés insuffisants.
+
+Aussi le _Dolly-Hope_ dut-il braver ces mers si dures pendant la
+saison d'hiver. Maintes fois, on opéra des débarquements sur
+plusieurs points de la côte, et les matelots s'aventurèrent sous
+ces admirables forêts de tamarins, de bambous, de palétuviers,
+d'ébéniers noirs, d'acajous sauvages, de bois de fer, de mangliers
+qui sont une des richesses des Philippines. Au milieu des fertiles
+campagnes où s'entremêlent les produits des zones tempérées et des
+zones tropicales, le capitaine Ellis et ses hommes visitèrent
+certains villages dans l'espoir d'y recueillir quelques indices,
+débris de naufrage, prisonniers retenus par les tribus
+malaisiennes; mais leurs opérations furent infructueuses, et le
+steamer fut contraint de revenir à Zamboanga, très fatigué par le
+mauvais temps, et n'ayant échappé que par miracle aux récifs sous-
+marins de ces parages.
+
+L'exploration de l'archipel des Philippines ne dura pas moins de
+deux mois et demi; il avait fallu s'attarder à plus de cent îles,
+dont les principales, après Luçon et Mindanao, sont Mindoro,
+Leyte, Samar, Panay, Négros, Zebou, Masbate, Palawan,
+Catandouanès, etc.
+
+Le capitaine Ellis fouilla le groupe de Bassilan au sud de
+Zamboanga, puis se dirigea vers l'archipel de Rolo où il arriva le
+25 février 1880.
+
+C'était là un véritable nid à pirates, dans lequel les indigènes
+fourmillent au milieu de ces nombreuses îles couvertes d'un
+fouillis de jungles, qui sont semées entre la pointe sud de
+Mindanao et la pointe nord de Bornéo. Un seul port est parfois
+fréquenté par les navires qui traversent la mer de Chine et les
+bassins de la Malaisie, le port de Bévouan, situé sur l'île
+principale qui a donné son nom au groupe.
+
+C'est à Bévouan que vint relâcher le _Dolly-Hope_. Là, quelques
+relations purent être établies avec le soulthan et les datous, qui
+gouvernent une population de six ou sept mille habitants. Il est
+vrai que le capitaine Ellis n'épargna les présents ni en argent ni
+en nature. Les indigènes le mirent alors sur la piste de
+différents naufrages, dont ces îles, défendues par leur ceinture
+de coraux et de madrépores, avaient été le théâtre.
+
+Mais, parmi les débris qui furent recueillis, on n'en reconnut
+aucun qui eût pu appartenir au _Franklin_. D'ailleurs, les
+naufragés avaient péri ou avaient été rapatriés.
+
+Le _Dolly-Hope_, qui avait refait son charbon pendant sa relâche à
+Mindanao, était déjà très allégé à la fin de cette navigation à
+travers les méandres du groupe du Holo. Il lui restait néanmoins
+assez de combustible pour franchir la mer des Célèbes, en se
+dirigeant sur les îles Maratoubas, et atteindre le port de
+Bandger-Massing, situé au sud de Bornéo.
+
+Le capitaine Ellis se lança au milieu de ce bassin fermé comme un
+lac, ici par les grandes îles malaises, là par une ceinture
+d'îlots. La mer des Célèbes est mal défendue, d'ailleurs, malgré
+ces obstacles naturels, contre la furie des tempêtes, et, s'il est
+permis de vanter les splendeurs de ses eaux qui fourmillent de
+zoophytes aux couleurs éclatantes et de mollusques de mille
+espèces, si l'imagination des navigateurs est allée jusqu'à la
+comparer à un parterre de fleurs liquides, les typhons qui la
+désolent font ombre à ce merveilleux tableau.
+
+Le _Dolly-Hope_ l'éprouva rudement dans la nuit du 28 au 29
+février. Pendant la journée, le vent avait fraîchi peu à peu, et,
+bien qu'il se fût sensiblement apaisé vers le soir, d'énormes
+nuages de teinte livide, entassés à l'horizon, laissaient présager
+une nuit très troublée.
+
+En effet, l'ouragan se déclara avec une extrême violence vers onze
+heures, et la mer se montra en quelques instants d'une impétuosité
+vraiment extraordinaire.
+
+Le capitaine Ellis, justement alarmé pour la machine du _Dolly-
+Hope_, voulut prévenir tout accident qui aurait pu compromettre sa
+campagne; dans ce but il se mit en cape, de manière à ne demander
+à l'hélice que la vitesse nécessaire pour que son navire restât
+sensible à l'action de la barre.
+
+Malgré ces précautions, la tornade se déroula avec une telle
+intensité, les lames déferlaient avec tant de furie que le _Dolly-
+Hope_ ne put éviter de formidables coups de mer. En plusieurs
+embardées, une centaine de tonnes d'eau furent précipitées sur le
+pont, défoncèrent les capots, s'accumulèrent dans la cale. Mais
+les cloisons étanches résistèrent, et, faisant obstacle à l'eau,
+l'empêchèrent de se répandre jusque dans les compartiments de la
+chaufferie et de la machine. Cela fut très heureux, car, ses feux
+éteints, le _Dolly-Hope_ aurait été livré sans défense à la lutte
+des éléments, et, ne gouvernant plus, roulé dans le creux des
+lames, assailli par le travers, il se serait trouvé en perdition.
+
+L'équipage témoigna d'autant de sang-froid que de courage en ces
+circonstances critiques. Il seconda vaillamment son commandant et
+ses officiers. Il fut digne du capitaine qui l'avait choisi parmi
+l'élite des marins de San-Diégo. Le navire fut sauvé par
+l'habileté et la précision de ses manoeuvres.
+
+Après quinze terribles heures de tourmente, la mer s'apaisa; on
+peut même dire qu'elle tomba presque subitement aux approches de
+la grande île de Bornéo, et, dans la matinée du 2 mars, le _Dolly-
+Hope_ eut connaissance des îles Maratoubas.
+
+Ces îles, qui, géographiquement, dépendent de Bornéo, devinrent
+l'objet des plus minutieuses explorations pendant la première
+quinzaine de mars. Grâce aux présents qui ne furent point ménagés,
+les chefs de peuplades se prêtèrent à toutes les exigences de
+l'enquête. Pourtant, il fut impossible de se procurer le moindre
+renseignement relatif à la disparition du _Franklin_. Comme ces
+parages de la Malaisie sont trop souvent écumés par les pirates,
+on pouvait craindre que John Branican et son équipage eussent été
+massacrés jusqu'au dernier homme.
+
+Et un jour, le capitaine Ellis, causant de ces éventualités avec
+son second, lui dit:
+
+«Il est fort possible que la perte du _Franklin_ soit due à une
+attaque de ce genre. Cela expliquerait pourquoi nous n'avons
+jusqu'ici découvert aucun indice de naufrage. Ces pirates ne se
+vantent pas de leurs exploits. Quand un navire disparaît, on met
+la catastrophe sur le compte d'un typhon, et tout est dit!
+
+-- Vous n'avez que trop raison, capitaine, fit observer le second
+du _Dolly-Hope_. Ce ne sont pas les pirates qui manquent dans ces
+mers et nous aurons même à redoubler de vigilance en descendant le
+détroit de Mahkassar.
+
+-- Sans doute, reprit le capitaine Ellis, mais nous sommes dans
+des conditions meilleures que celles où se trouvait John Branican
+pour échapper à ces coquins. Avec des vents irréguliers et
+changeants, un navire à voiles ne manoeuvre pas à volonté. Pour
+nous, tant que notre machine fonctionnera, ce ne sont pas les
+embarcations malaises qui pourront nous atteindre. Néanmoins, je
+recommande la plus complète vigilance.»
+
+Le _Dolly-Hope_ embouqua le détroit de Mahkassar, qui sépare le
+littoral de Bornéo du littoral si capricieusement découpé de l'île
+Célèbes. Pendant deux mois, du 15 mars au 15 mai, après avoir
+renouvelé son charbon au port de Damaring, le capitaine Ellis
+fouilla toutes les criques de l'est.
+
+Cette île Célèbes, qui fut reconnue par Magellan, ne mesure pas
+moins de cent quatre-vingt-douze lieues de longueur sur une
+largeur de vingt-cinq. Elle est dessinée de telle sorte que
+certains géographes ont pu la comparer à une tarentule, dont les
+énormes pattes seraient figurées par des presqu'îles. La beauté de
+ses paysages, la richesse de ses produits, l'heureuse disposition
+de ses montagnes, en font l'égale de la superbe Bornéo. Mais les
+découpures multiples de sa côte offrent tant de refuges à la
+piraterie, que la navigation du détroit est réellement des plus
+dangereuses.
+
+Malgré cela, le capitaine Ellis mit toute la précision désirable
+dans l'accomplissement de son oeuvre. Ayant toujours ses
+chaudières en pression, il visitait les anses avec les
+embarcations du bord, prêt à les rallier à la moindre apparence de
+danger.
+
+En se rapprochant de l'extrémité méridionale du détroit, le
+_Dolly-Hope_ put naviguer dans des conditions moins alarmantes. En
+effet, cette partie de l'île Célèbes est sous la domination
+hollandaise. La capitale de ces possessions est Mahkassar,
+autrefois Wlaardingen, défendue par le fort Rotterdam. C'est là
+que le capitaine Ellis vint en relâche, le 17 mai, afin de donner
+un peu de repos à l'équipage et de refaire le combustible. S'il
+n'avait rien découvert qui pût le mettre sur la trace de John
+Branican, il apprit dans ce port une nouvelle très importante au
+sujet de l'itinéraire qu'avait dû suivre le _Franklin_: à la date
+du 3 mai 1875, ce bâtiment avait été signalé à dix milles au large
+de Mahkassar, se dirigeant vers la mer de Java. La certitude
+existait dès lors qu'il n'avait point péri dans ces redoutables
+mers de la Malaisie. C'était au delà de Célèbes et de Bornéo,
+c'est-à-dire dans la mer de Java, qu'il fallait aller rechercher
+ses vestiges, en poussant jusqu'à Singapore.
+
+Dans une lettre qu'il adressa à Mrs. Branican de ce point extrême
+de l'île Célèbes, le capitaine Ellis l'informa de cette
+circonstance, en renouvelant sa promesse de la tenir au courant
+des investigations qui seraient maintenant localisées entre la mer
+de Java et les îles de la Sonde.
+
+En effet, il convenait que le _Dolly-Hope_ ne dépassât pas le
+méridien de Singapore, qui serait le terminus de sa campagne vers
+l'ouest. Il la compléterait au retour en scrutant les rivages
+méridionaux de la mer de Java, et en visitant ce chapelet d'îles
+qui en forme la limite; puis, se dirigeant parmi ce groupe des
+Moluques, il regagnerait l'océan Pacifique pour revenir à la terre
+américaine.
+
+Le _Dolly-Hope_ quitta Mahkassar le 23, longea la partie
+inférieure du détroit qui sépare l'île Célèbes de l'île Bornéo, et
+vint en relâche à Bandger-Massing. C'est là que réside le
+gouverneur de l'île de Bornéo, ou plutôt Kalématan, pour lui
+restituer son véritable nom géographique. Les registres de la
+marine y furent compulsés minutieusement; mais on n'y put relever
+la mention que le _Franklin_ eût été aperçu dans ces parages.
+Après tout, cela s'expliquait, s'il avait gardé le large à travers
+la mer de Java.
+
+Dix jours après, le capitaine Ellis, ayant porté vers le sud-
+ouest, vint jeter l'ancre dans le port de Batavia, à l'extrémité
+de cette grande île de Java, d'origine essentiellement volcanique,
+et presque toujours empanachée de la flamme de ses cratères.
+
+Quelques jours suffirent à l'équipage pour refaire ses
+approvisionnements dans cette grande cité, qui est la capitale des
+possessions hollandaises de l'Océanie. Le gouverneur général, que
+les correspondances maritimes avaient tenu au courant des efforts
+de Mrs. Branican pour retrouver les naufragés, reçut avec
+empressement le capitaine Ellis. Malheureusement, il ne put
+fournir aucun renseignement sur le sort du _Franklin_. À cette
+époque, l'opinion des marins de Batavia était que le trois-mâts
+américain, désemparé dans quelque tornade, avait dû sombrer sous
+voiles et être englouti corps et biens. Pendant les premiers six
+mois de 1875, on citait un certain nombre de navires dont on
+n'avait pas eu de nouvelles, et qui avaient disparu ainsi, sans
+que les courants en eussent jamais jeté la moindre épave à la
+côte.
+
+En quittant Batavia, le _Dolly-Hope_ laissa sur bâbord le détroit
+de la Sonde, qui met en communication la mer de Java et la mer de
+Timor, puis il prit connaissance des îles de Billitow et de
+Bangha. Autrefois, les approches de ces îles étaient infestées par
+les pirates, et les bâtiments qui s'y rendaient pour embarquer des
+chargements de minerais de fer et d'étain, n'évitaient pas sans
+peine leurs attaques. Mais la police maritime a fini par les
+détruire, et il n'y avait pas lieu de penser que le _Franklin_ et
+son équipage eussent été victimes de leurs agressions.
+
+Continuant à remonter vers le nord-ouest, en visitant les îles du
+littoral de Sumatra, le _Dolly-Hope_, ayant relevé la pointe de la
+presqu'île de Malacca, relâcha à l'île de Singapore dans la
+matinée du 20 juin, après une traversée qui avait été retardée par
+les vents contraires.
+
+Des réparations à sa machine obligèrent le capitaine Ellis à
+rester quinze jours dans le port, qui est situé au sud de l'île.
+Peu étendue -- deux cent soixante-dix milles carrés sans plus --
+cette possession, si importante par le mouvement de son commerce
+avec l'Europe et l'Amérique, est devenue l'une des plus riches de
+l'extrême Orient, depuis le jour où les Anglais y fondèrent leur
+premier comptoir en 1818.
+
+C'était à Singapore, on le sait, que le _Franklin_ devait livrer
+une partie de sa cargaison pour le compte de la maison Andrew,
+avant de se rendre à Calcutta. On sait aussi que le trois-mâts
+américain n'y avait jamais paru. Toutefois, le capitaine Ellis
+voulut mettre son séjour à profit afin d'obtenir des informations
+relatives aux sinistres survenus dans la mer de Java durant les
+dernières années.
+
+Effectivement, puisque, d'une part, le _Franklin_ avait été
+signalé au large de Mahkassar, et que, d'autre part, il n'était
+point arrivé à Singapore, il fallait de toute nécessité admettre
+qu'il avait fait naufrage entre ces deux points. À moins que le
+capitaine John Branican n'eût quitté la mer de Java et franchi
+l'un de ces détroits qui séparent les îles de la Sonde pour
+descendre vers la mer de Timor... Mais pourquoi s'y serait-il
+résolu, puisqu'il était à destination de Singapore? C'eût été
+inexplicable, c'était inadmissible.
+
+L'enquête n'ayant donné que des résultats négatifs, le capitaine
+Ellis n'eut plus qu'à prendre congé du gouverneur de Singapore
+pour ramener son navire en Amérique.
+
+Le 25 août, l'appareillage se fit par un temps très orageux. La
+chaleur était excessive, comme elle l'est d'ordinaire au mois
+d'août en cette partie de la zone torride, située à quelques
+degrés au-dessous de l'équateur. Le _Dolly-Hope_ fut très éprouvé
+par les mauvais temps qui marquèrent les dernières semaines de ce
+mois. Cependant, en longeant les semis des îles de la Sonde, il
+n'en laissa pas un point inexploré. Successivement, l'île de
+Madura, une des vingt régences de Java, Bâli, l'une des plus
+commerçantes de ces possessions, reçurent sa visite, et aussi
+Lombok et Sumbava, dont le volcan de Tombovo menaçait alors cette
+région d'une éruption aussi désastreuse que celle de 1815.
+
+Entre ces diverses îles s'ouvrent autant de détroits, qui donnent
+accès sur la mer de Timor. Le _Dolly-Hope_ eut à manoeuvrer
+prudemment afin d'éviter des courants d'une telle impétuosité
+qu'ils entraînent les bâtiments même contre la mousson de l'ouest.
+On comprend dès lors combien la navigation offre de périls dans
+cette mer, surtout aux voiliers, qui n'ont pas en eux leur
+puissance de locomotion. De là, ces catastrophes maritimes si
+fréquentes à l'intérieur de la zone malaisienne.
+
+À partir de l'île de Flores, le capitaine Ellis suivit la chaîne
+des autres îles, qui ferme au sud la mer des Moluques, mais
+inutilement. À la suite de si nombreuses déceptions, on ne
+s'étonnera pas que son équipage fût découragé par l'insuccès de
+cette campagne. Il ne fallait pas, malgré cela, renoncer à toute
+espérance de retrouver le _Franklin_, tant que l'exploration ne
+serait pas achevée. Il était possible que le capitaine John, au
+lieu de descendre le détroit de Mahkassar en quittant Mindanao des
+Philippines, eût traversé l'archipel et la mer des Moluques pour
+atteindre la mer de Java, et se montrer au large de l'île Célèbes.
+
+Cependant le temps s'écoulait, et le livre de bord continuait à
+être muet sur le sort du _Franklin_. Ni à Timor, ni dans les trois
+groupes qui constituent l'archipel des Moluques, le groupe
+d'Amboine, résidence du gouverneur général, qui comprend Céram et
+Bourou, le groupe de Banda, celui de Gilolo, il ne fut possible de
+recueillir des renseignements sur un navire qui se serait perdu
+entre ces îles au printemps de 1875. Du 23 septembre, date de
+l'arrivée du _Dolly-Hope_ à Timor, au 27 décembre, date de son
+arrivée à Gilolo, trois mois avaient été employés en
+investigations, auxquelles les Hollandais se prêtaient de bonne
+grâce, et rien n'était venu jeter un peu de lumière sur ce
+sinistre.
+
+Le _Dolly-Hope_ avait terminé son expédition. À cette île de
+Gilolo, qui est la plus importante des Moluques, se fermait le
+cercle que le capitaine Ellis s'était engagé à suivre autour des
+contrées malaisiennes. L'équipage prit alors quelques jours de
+repos, auxquels il avait bien droit. Et, pourtant, si un nouvel
+indice eût été relevé, que n'eussent pas encore tenté ces braves
+gens, même au prix de dangers plus grands encore!
+
+Ternate, la capitale de l'île Gilolo, qui commande la mer des
+Moluques, et où demeure un résident hollandais, fournit au _Dolly-
+Hope_ tout ce qui lui était nécessaire en vivres et en charbon
+pour le voyage de retour. Là s'acheva cette année 1881 -- la
+sixième qui se fut écoulée depuis la disparition du _Franklin_.
+
+Le capitaine Ellis appareilla dans la matinée du 9 janvier et prit
+direction vers le nord-est.
+
+On était alors dans la mauvaise saison. La traversée fut pénible,
+et les vents défavorables occasionnèrent d'assez longs retards.
+C'est seulement à la date du 23 janvier, que le _Dolly-Hope_ fut
+signalé par les sémaphores de San-Diégo.
+
+Cette campagne de la Malaisie avait duré dix-neuf mois. Malgré les
+efforts du capitaine Ellis, malgré le dévouement de son équipage,
+le secret du _Franklin_ restait enseveli dans le mystérieux dédale
+des mers.
+
+
+
+
+XII
+
+Encore un an
+
+
+Les lettres que Mrs. Branican avait reçues au cours de
+l'expédition ne lui permettaient guère d'espérer que cette
+tentative serait couronnée de succès. Aussi, après l'arrivée de la
+dernière, ne conservait-elle que peu d'espoir au sujet des
+recherches que le capitaine Ellis opérait dans les parages des
+Moluques.
+
+Dès qu'elle apprit que le _Dolly-Hope_ était au large de San-
+Diégo, Mrs. Branican, accompagnée de M. William Andrew, se rendit
+sur le port. À peine eut-il pris son poste de mouillage, que tous
+deux se firent conduire à bord.
+
+L'attitude du capitaine Ellis et de son équipage disait assez que
+la seconde période de la campagne n'avait pas eu meilleure chance
+que la première.
+
+Mrs. Branican, ayant tendu la main au capitaine, s'avança vers ces
+hommes, si durement éprouvés par les fatigues d'un pareil voyage,
+et, d'une voix ferme:
+
+«Je vous remercie, capitaine Ellis, dit-elle, je vous remercie,
+mes amis!... Vous avez fait tout ce que je devais attendre de
+votre dévouement! Vous n'avez pas réussi, et peut-être désespérez-
+vous de jamais réussir?... Je ne désespère pas, moi!... Non! je ne
+désespère pas de revoir John et ses compagnons du _Franklin_!...
+Mon espoir est en Dieu... Dieu le réalisera!»
+
+Ces paroles, empreintes d'une extraordinaire assurance,
+affirmaient une si rare énergie, disaient si fermement la
+résolution où était Mrs. Branican de ne jamais s'abandonner, que
+sa conviction aurait dû se communiquer à tous les coeurs. Mais, si
+on l'écouta avec le respect que commandait son attitude, il
+n'était personne qui mit en doute la perte définitive du
+_Franklin_ et de son équipage.
+
+Et pourtant, peut-être eût-il mieux valu s'en rapporter à cette
+pénétration spéciale dont une femme est souvent douée par sa
+nature? Tandis que l'homme ne s'attache qu'à l'observation directe
+des faits et aux conséquences qui en découlent, il est certain que
+la femme a parfois une plus juste prévision de l'avenir, grâce à
+ses qualités intuitives. C'est une sorte d'instinct génial qui la
+guide, et lui donne une certaine prescience des choses... Qui sait
+si Mrs. Branican n'aurait pas un jour raison contre l'opinion
+générale?
+
+M. William Andrew et elle se rendirent alors dans le carré du
+_Dolly-Hope_, où le capitaine Ellis leur fit le récit détaillé de
+son expédition. Les cartes de la Polynésie et de la Malaisie,
+déployées sur la table, permettaient de suivre la route du
+steamer, ses relâches sur les nombreux points explorés, les
+renseignements recueillis dans les principaux ports et les
+villages indigènes, les recherches exécutées au milieu des îlots
+et des îles avec une minutieuse patience et un zèle infatigable.
+
+Puis, en terminant:
+
+«Permettez-moi, mistress Branican, dit le capitaine Ellis,
+d'appeler plus particulièrement votre attention sur ceci: le
+_Franklin_ a été aperçu pour la dernière fois à la pointe sud de
+Célèbes, le 3 mai 1875, environ sept semaines après son départ de
+San-Diégo, et, depuis ce jour, il n'a été rencontré nulle part.
+Donc, puisqu'il n'est pas arrivé à Singapore, il est hors de doute
+que la catastrophe s'est produite dans la mer de Java. Comment? Il
+n'y a que deux suppositions. La première, c'est que le _Franklin_
+a sombré sous voiles ou qu'il a péri dans une collision, sans
+qu'il en soit resté aucune trace. La seconde, c'est qu'il s'est
+brisé sur des écueils ou qu'il a été détruit par les pirates
+malais, et, dans ces deux cas, il eût été possible d'en retrouver
+quelques débris. Or, malgré nos recherches, nous n'avons pu
+relever la preuve matérielle de la destruction du _Franklin_.»
+
+La conclusion qui ressortait de cette argumentation, c'est qu'il
+était plus logique de se ranger à l'un des cas de la première
+hypothèse -- celui qui attribuait la perte du _Franklin_ au
+déchaînement de ces tornades si fréquentes dans les parages
+malaisiens. En effet, pour le second cas, celui d'une collision,
+comme il est assez rare que l'un des deux navires abordés ne
+continue pas à tenir la mer, le secret de cette rencontre aurait
+été connu tôt ou tard. Il n'y avait donc plus aucun espoir à
+garder.
+
+C'est là ce qu'avait compris M. William Andrew, et il baissait
+tristement la tête devant le regard de Mrs. Branican, qui ne
+cessait de l'interroger.
+
+«Eh bien, non! dit-elle, non!... Le _Franklin_ n'a pas sombré!...
+Non!... John et son équipage n'ont point péri!...»
+
+Et, l'entretien continuant sur l'instance de Dolly, il fallut que
+le capitaine Ellis lui rapportât les détails les plus
+circonstanciés. Elle y revenait sans cesse, questionnant,
+discutant, ne cédant rien.
+
+Cette conversation se prolongea pendant trois heures, et lorsque
+Mrs. Branican se disposa à prendre congé du capitaine Ellis,
+celui-ci lui demanda s'il entrait dans ses intentions que le
+_Dolly-Hope_ fût désarmé.
+
+«Nullement, capitaine, répondit-elle, et je verrais avec regret
+que votre équipage et vous eussiez l'intention de débarquer. Peut-
+on affirmer que de nouveaux indices ne nous amèneront pas à
+entreprendre une nouvelle campagne? Si donc vous consentiez à
+garder le commandement du _Dolly-Hope_...
+
+-- Ce serait très volontiers, répondit le capitaine Ellis, mais
+j'appartiens à la maison Andrew, mistress Branican, et elle peut
+avoir besoin de mes services...
+
+-- Que cette considération ne vous arrête pas, mon cher Ellis,
+répondit M. William Andrew. Je serai heureux que vous restiez à la
+disposition de Dolly, puisqu'elle le désire.
+
+-- Je suis à ses ordres, monsieur Andrew. Mon équipage et moi nous
+ne quitterons pas le _Dolly-Hope_...
+
+-- Et je vous prie, capitaine, répondit Mrs. Branican, de
+veiller à ce qu'il soit toujours en état de reprendre la mer!»
+
+En donnant son consentement, l'armateur n'avait eu d'autre pensée
+que de déférer aux désirs de Dolly. Mais le capitaine Ellis et lui
+ne doutaient pas qu'elle renoncerait à une seconde campagne, après
+les inutiles résultats de la première. Si le temps ne devait
+jamais affaiblir en elle le souvenir de la catastrophe, il
+finirait du moins par y détruire tout reste d'espoir.
+
+Ainsi, conformément à la volonté de Mrs. Branican, le _Dolly-Hope_
+ne fut pas désarmé. Le capitaine Ellis et ses hommes continuèrent
+à figurer sur les rôles d'équipage, à toucher leurs gages, comme
+s'ils eussent été en cours de navigation. Il y avait d'ailleurs
+d'importantes réparations à faire, après dix-neuf mois dans ces
+mers si dures de la Malaisie, la coque à passer au bassin de
+carénage, le gréement à renouveler en partie, les chaudières à
+remplacer, quelques pièces de la machine à changer. Puis, lorsque
+ces travaux eurent pris fin, le _Dolly-Hope_ embarqua ses vivres,
+fit son plein de charbon, et il fut en mesure de mettre en mer au
+premier ordre.
+
+Mrs. Branican avait repris sa vie habituelle à Prospect-House, où,
+sauf M. William Andrew et le capitaine Ellis, personne n'était
+admis dans son intimité. Elle vivait entièrement absorbée par ses
+souvenirs et ses espérances, ayant toujours présent le double
+malheur qui l'avait atteinte. Le petit Wat aurait eu sept ans à
+cette époque -- l'âge où les premières lueurs de la raison
+éclairent ces jeunes cerveaux si impressionnables, et le petit Wat
+n'était plus! Puis, la pensée de Dolly se reportait sur celui qui
+s'était dévoué pour elle, ce Zach Fren, qu'elle aurait voulu
+connaître et qui n'était pas encore de retour à San-Francisco.
+Mais cela ne pouvait tarder. Plusieurs fois, les annales maritimes
+avaient donné des nouvelles du _Californian_, et sans doute,
+l'année 1881 ne finirait pas avant qu'il ne fût rentré à son port
+d'attache. Dès qu'il y serait arrivé, Mrs. Branican appellerait
+Zach Fren près d'elle, et lui paierait sa dette de reconnaissance
+en assurant son avenir.
+
+D'ici là, Mrs. Branican ne cessait de venir en aide aux familles
+éprouvées par la perte du _Franklin_. C'était uniquement pour
+visiter leurs modestes demeures, les aider de ses soins, faire
+oeuvre de charité envers elles qu'elle quittait Prospect-House et
+descendait aux bas quartiers de la ville. Sa générosité se
+manifestait sous toutes les formes, s'inquiétant des besoins
+moraux comme des besoins matériels de ses protégés. Ce fut aussi
+dans les premiers mois de cette année qu'elle consulta M. William
+Andrew sur un projet qu'elle avait hâte de mettre à exécution.
+
+Il s'agissait de la fondation d'un hospice, destiné à recueillir
+les enfants abandonnés, les petits orphelins de père et de mère,
+et dont elle voulait doter San-Diégo.
+
+«Monsieur Andrew, dit-elle à l'armateur, c'est en souvenir de
+notre enfant, que je veux me dévouer à cette institution et lui
+garantir les ressources nécessaires à son entretien. John, je n'en
+doute pas, m'approuvera à son retour. Et quel meilleur emploi
+pourrions-nous faire de notre fortune?»
+
+M. William Andrew, n'ayant aucune objection à exprimer, se mit à
+la disposition de Mrs. Branican à propos des démarches que
+nécessitait la création d'un établissement de ce genre. Cent
+cinquante mille dollars devaient y être consacrés, d'abord pour
+l'acquisition d'un immeuble convenable, ensuite pour en rétribuer
+annuellement les divers services.
+
+Cette affaire fut très rapidement conduite, grâce au concours que
+la municipalité prêta à Mrs. Branican. Du reste, il n'y eut pas
+lieu de bâtir. On fit l'acquisition d'un vaste édifice, situé en
+bon air, sur les pentes de San-Diégo, du côté de Old-Town. Un
+habile architecte appropria cet édifice à sa nouvelle destination,
+et sut l'aménager de manière à pouvoir loger une cinquantaine
+d'enfants avec un personnel suffisant pour les élever, soigner et
+instruire. Entouré d'un vaste jardin, couvert de beaux ombrages,
+arrosé d'eaux courantes, il offrait, en ce qui se rapporte aux
+questions d'hygiène, les systèmes réclamés par l'expérience.
+
+Le 19 mai, cet hospice -- qui reçut le nom de Wat-House -- fut
+inauguré aux applaudissements de la ville entière, qui voulut, à
+cette occasion, prodiguer à Mrs. Branican les plus éclatants
+témoignages de sympathie. La charitable femme ne parut point à la
+cérémonie cependant, elle n'avait pas voulu quitter son chalet.
+Mais, dès qu'un certain nombre d'enfants eurent été recueillis à
+Wat-House, elle vint, chaque jour, les visiter comme si elle eût
+été leur mère. Ces enfants pouvaient rester jusqu'à douze ans dans
+l'hospice. Dès que leur âge le permettait, on leur enseignait à
+lire, à écrire, on s'occupait de leur donner une éducation morale
+et religieuse, en même temps que de leur apprendre un métier
+suivant leurs aptitudes. Quelques-uns, appartenant à des familles
+de marins, qui montraient du goût pour la mer, étaient destinés à
+s'embarquer comme mousses ou novices. Et, en vérité, il semblait
+que Dolly ressentît pour ceux-là une affection plus particulière -
+- sans doute en souvenir du capitaine John.
+
+À la fin de 1881, aucune nouvelle relative au _Franklin_ n'était
+parvenue à San-Diégo ni ailleurs. Bien que des primes
+considérables eussent été offertes à quiconque en eût retrouvé le
+plus léger indice, il n'avait pas été possible de lancer le
+_Dolly-Hope_ dans une seconde campagne. Et pourtant, Mrs. Branican
+ne désespérait pas. Ce que 1881 ne lui avait pas donné, peut-être
+1882 le lui donnerait-il?...
+
+Pour ce qui concerne M. et Mrs. Burker, qu'étaient-ils devenus? En
+quel endroit s'était réfugié Len Burker afin d'échapper aux
+poursuites ordonnées contre lui? La police fédérale ayant fini par
+abandonner toute enquête à ce sujet, Mrs. Branican avait dû
+renoncer à savoir ce que Jane était devenue.
+
+Et, cependant, c'était là une cause de sincère affliction pour
+elle, si vivement préoccupée de la situation de son infortunée
+parente. Elle s'étonnait de n'avoir jamais reçu aucune lettre de
+Jane -- lettre que celle-ci aurait pu lui écrire, sans
+compromettre la sécurité de son mari. Ignoraient-ils donc tous les
+deux que Dolly, rendue à la raison, avait envoyé un navire à la
+recherche du _Franklin_, et que cette expédition n'avait donné
+aucun résultat? C'était inadmissible. Est-ce que les journaux des
+deux mondes n'avaient-ils pas suivi les diverses phases de cette
+entreprise, et pouvait-on imaginer que Len et Jane Burker n'en
+eussent pas eu connaissance? Ils devaient même avoir appris que
+Mrs. Branican avait été enrichie par la mort de son oncle Edward
+Starter, et qu'elle était en situation de leur venir en aide! Et
+pourtant, ni l'un ni l'autre n'avaient essayé d'entrer en
+correspondance avec elle, bien que leur position fût probablement
+très précaire.
+
+Janvier, février, mars, étaient déjà passés, et l'on pouvait
+croire que l'année 1882 n'apporterait aucune modification à cet
+état de choses, lorsqu'un fait se produisit, qui parut de nature à
+jeter quelque lumière sur la catastrophe du _Franklin_.
+
+Le 27 mars, le steamer _Californian_, sur lequel était embarqué le
+matelot Zach Fren, vint mouiller dans la baie de San-Francisco,
+après une campagne de plusieurs années à travers les diverses mers
+d'Europe.
+
+Aussitôt que Mrs. Branican eut appris le retour de ce navire, elle
+écrivit à Zach Fren, qui était alors maître d'équipage à bord du
+_Californian_, en l'invitant à partir immédiatement pour se rendre
+auprès d'elle à San-Diégo.
+
+Comme Zach Fren avait précisément l'intention de revenir dans sa
+ville natale afin d'y prendre quelques mois de repos, il répondit
+que, dès qu'il pourrait débarquer, il se rendrait à San-Diégo, où
+sa première visite serait pour Prospect-House. C'était l'affaire
+de quelques jours.
+
+Mais, en même temps, se répandit une nouvelle, dont le
+retentissement serait immense dans les États de la Confédération,
+si elle se confirmait.
+
+On disait que le _Californian_ avait recueilli une épave, qui,
+vraisemblablement, provenait du _Franklin_... Un journal de San-
+Francisco ajoutait que le _Californian_ avait rencontré cette
+épave au nord de l'Australie, dans les parages compris entre la
+mer de Timor et la mer d'Arafoura, au large de l'île Melville, à
+l'ouest du détroit de Torrès.
+
+Dès que cette nouvelle fut arrivée à San-Diégo, M. William Andrew
+et le capitaine Ellis, qui en avaient été informés par dépêche,
+accoururent à Prospect-House.
+
+Au premier mot qui lui fut dit à ce sujet, Mrs. Branican devint
+très pâle. Mais, de ce ton qui dénotait chez elle une conviction
+absolue:
+
+«Après l'épave, on retrouvera le _Franklin_, dit-elle, et après
+le _Franklin_, on retrouvera John et ses compagnons?»
+
+En réalité, la rencontre de cette épave était un fait qui avait
+son importance.
+
+C'était la première fois, en somme, qu'un débris du navire perdu
+venait d'être recueilli. Pour aller chercher le théâtre de la
+catastrophe, Mrs. Branican possédait maintenant un anneau de cette
+chaîne qui reliait le présent au passé.
+
+Immédiatement, elle fit apporter une carte de l'Océanie. Puis,
+M. William Andrew et le capitaine Ellis durent étudier la question
+d'une nouvelle campagne à entreprendre, car elle voulait que cette
+résolution fût prise séance tenante.
+
+«Ainsi le _Franklin_ n'aurait pas fait route sur Singapore en
+traversant les Philippines et la Malaisie, fit tout d'abord
+observer M. William Andrew.
+
+-- Mais cela est improbable... cela est impossible! répondit le
+capitaine Ellis.
+
+-- Cependant, reprit l'armateur, s'il avait suivi cet itinéraire,
+comment cette épave aurait-elle pu être retrouvée dans la mer
+d'Arafoura, au nord de l'île Melville?
+
+-- Je ne puis l'expliquer, je ne puis le comprendre, monsieur
+Andrew, répondit le capitaine Ellis. Tout ce que je sais, c'est
+que le _Franklin_ a été vu à son passage au sud-ouest de l'île
+Célèbes, après être sorti du détroit de Mahkassar. Or, s'il a pris
+ce détroit, c'est évidemment parce qu'il est venu par le nord et
+non par l'est. Il n'a donc pu s'engager à travers le détroit de
+Torrès!»
+
+Cette question fut discutée longuement, et il fallut se ranger à
+l'opinion du capitaine Ellis.
+
+Mrs. Branican écoutait les objections et les réponses sans faire
+aucune observation. Mais un pli vertical de son front indiquait
+avec quelle ténacité, avec quel entêtement, elle se refusait à
+admettre la perte de John et de ses compagnons. Non! elle n'y
+croirait pas, tant que la preuve de leur mort ne lui serait pas
+matériellement fournie!
+
+«Soit! dit M. William Andrew. Je pense comme vous, mon cher Ellis,
+que le _Franklin_ a dû traverser la mer de Java, en faisant route
+sur Singapore...
+
+-- En partie du moins, monsieur Andrew, puisque c'est entre
+Singapore et l'île Célèbes que le naufrage a pu se produire.
+
+-- Soit, vous dis-je. Mais comment l'épave a-t-elle dérivé
+jusqu'aux parages de l'Australie, si le _Franklin_ s'est brisé sur
+quelque écueil de la mer de Java?
+
+-- Cela ne peut se comprendre que d'une façon, répondit le
+capitaine Ellis, en admettant que cette épave a été entraînée à
+travers le détroit de la Sonde ou l'un des autres détroits qui
+séparent ces îles des mers de Timor et d'Arafoura.
+
+-- Les courants portent-ils de ce côté?...
+
+-- Oui, monsieur Andrew, j'ajouterai même que si le _Franklin_
+était désemparé à la suite de quelque tempête, il a pu être drossé
+dans l'un de ces détroits, pour aller finalement se perdre sur les
+récifs au nord du littoral australien.
+
+-- En effet, mon cher Ellis, répondit M. William Andrew, c'est la
+seule hypothèse plausible, et, dans ce cas, si une épave a été
+rencontrée au large de l'île Melville, six ans après le naufrage,
+c'est qu'elle s'est récemment détachée des écueils sur lesquels
+s'est fracassé le _Franklin_!»
+
+Cette explication, très sérieuse, pas un marin n'aurait accepté de
+la combattre.
+
+Mrs. Branican, dont les regards ne s'étaient point distraits de la
+carte déployée devant elle, dit alors:
+
+«Puisque le _Franklin_ a été vraisemblablement jeté sur la côte de
+l'Australie, et puisque les survivants du naufrage n'ont pas
+reparu, c'est qu'ils sont prisonniers d'une peuplade indigène...
+
+-- Cela, Dolly, cela n'est pas impossible... et pourtant...»
+répondit M. William Andrew.
+
+Mrs. Branican allait protester avec énergie contre le doute que
+laissait pressentir la réponse de M. William Andrew, lorsque le
+capitaine Ellis crut devoir dire:
+
+«Il reste à savoir si l'épave repêchée par le _Californian_
+appartient réellement au _Franklin_.
+
+-- En doutez-vous? demanda Dolly.
+
+-- Nous serons bientôt fixés à cet égard, répondit l'armateur, car
+j'ai donné ordre que cette épave nous fût expédiée...
+
+-- Et moi, ajouta Mrs. Branican, je donne ordre que le _Dolly-Hope_
+se tienne prêt à reprendre la mer.»
+
+Trois jours après cet entretien, le maître d'équipage Zach Fren,
+qui venait d'arriver à San-Diégo, se présentait au chalet de
+Prospect-House.
+
+Âgé de trente-sept ans à cette époque, vigoureux et d'allure
+résolue, avec sa face rougie par le hâle de la mer, sa physionomie
+franche et avenante, il était de ces matelots qui inspirent la
+confiance en eux-mêmes, et qui vont toujours droit où on leur dit
+d'aller.
+
+L'accueil qu'il reçut de Mrs. Branican fut empreint d'un tel
+sentiment de reconnaissance, que le brave marin ne savait trop
+comment répondre.
+
+«Mon ami, lui dit-elle, après avoir donné cours aux premiers
+épanchements de son coeur, c'est vous... vous qui m'avez sauvé la
+vie, vous qui avez tout fait pour sauver mon pauvre enfant... Que
+puis-je pour vous?»
+
+Le maître se défendit d'avoir fait plus que son devoir!... Un
+matelot qui n'agirait pas comme il avait agi, ce ne serait pas un
+matelot... ce ne serait qu'un mercenaire!... Son seul regret,
+c'était de n'avoir pu rendre à sa mère son petit bébé!... Mais
+enfin il ne méritait rien pour cela... Il remerciait Mrs. Branican
+de ses bonnes intentions à son égard... Si elle le permettait, il
+retournerait la voir, tant qu'il serait à terre...
+
+«Depuis bien des années, Zach Fren, j'attends votre arrivée,
+répondit Mrs. Branican, et j'espère que vous serez près de moi, le
+jour où le capitaine John reparaîtra...
+
+-- Le jour où le capitaine John reparaîtra!...
+
+-- Zach Fren, pouvez-vous penser...
+
+-- Que le capitaine John a péri?... Ah! cela, non, par exemple!
+répliqua le maître.
+
+-- Oui!... vous avez l'espoir...
+
+-- Plus que l'espoir, mistress Branican... une belle et bonne
+certitude!... Est-ce qu'un capitaine tel que le capitaine John,
+cela se perd à la façon d'un béret dans un coup de vent!... Allons
+donc!... Voilà ce qui ne s'est jamais vu!...»
+
+Ce que disait Zach Fren, et dans ces termes qui témoignent d'une
+foi absolue, fit palpiter le coeur de Mrs. Branican. Elle ne
+serait plus seule à croire que John serait retrouvé... Un autre
+partageait sa conviction... et cet autre, c'était celui à qui
+elle-même devait la vie... Elle voulait voir là comme une
+indication de la Providence.
+
+«Merci, Zach Fren, dit-elle, merci!... Vous ne savez pas le bien
+que vous me faites!... Répétez-moi... répétez-moi que le capitaine
+John a survécu à ce naufrage...
+
+-- Mais oui!... mais oui! mistress Branican. Et la preuve qu'il a
+survécu, c'est qu'on le retrouvera un jour ou l'autre!... Et si ce
+n'est pas là une preuve...»
+
+Puis, Zach Fren dut donner nombre de détails sur les circonstances
+dans lesquelles l'épave avait été repêchée par le _Californian_.
+Enfin Mrs. Branican lui dit:
+
+«Zach Fren, je suis décidée à entreprendre immédiatement de
+nouvelles recherches.
+
+-- Bien... et elles réussiront cette fois... et j'en serai, si
+vous le permettez, mistress!
+
+-- Vous accepteriez de vous joindre au capitaine Ellis?...
+
+-- De grand coeur!
+
+-- Merci, Zach Fren!... Je me figure que, vous à bord du _Dolly-
+Hope_, ce serait une chance de plus...
+
+-- Je le crois, mistress Branican! répondit le maître, en clignant
+de l'oeil... Oui!... je le crois... et suis prêt à partir...»
+
+Dolly avait pris la main de Zach Fren, elle la pressait comme
+celle d'un ami. Son imagination l'entraînait, l'égarait peut-être.
+Mais elle voulait croire que le maître devait réussir là où
+d'autres avaient échoué.
+
+Cependant, ainsi que l'avait fait observer le capitaine Ellis --
+et bien que la conviction de Mrs. Branican fût à ce sujet -- il
+fallait obtenir cette certitude que l'épave rapportée par le
+_Californian_ avait appartenu au _Franklin_.
+
+Expédiée, ainsi qu'il a été dit, sur la demande de M. William
+Andrew, cette épave arriva à San-Diégo par chemin de fer, et fut
+aussitôt transportée aux chantiers de la marine. Là on la soumit à
+l'examen de l'ingénieur et des contremaîtres qui avaient dirigé la
+construction du _Franklin_.
+
+Le débris, rencontré par l'équipage du _Californian_ au large de
+l'île Melville, à une dizaine de milles de la côte, était un
+morceau d'étrave, ou plutôt de cette guibre sculptée qui figure
+ordinairement à la proue des navires à voiles. Ce fragment de bois
+avait été très détérioré, non par un long séjour dans l'eau, mais
+parce qu'il avait été exposé aux intempéries de l'air. De là cette
+conclusion qu'il avait dû demeurer longtemps sur les récifs contre
+lesquels s'était brisé le navire, puis qu'il s'en était détaché
+pour une cause quelconque -- probablement sous l'action d'un
+courant -- et qu'il allait en dérive depuis plusieurs mois ou
+plusieurs semaines, lorsqu'il avait été aperçu par les matelots du
+_Californian_. Quant à ce navire, était-ce celui du capitaine
+John?... Oui, car les débris de sculpture, reconnus sur ce
+fragment, ressemblaient à ceux qui ornaient le guibre du
+_Franklin_.
+
+C'est, en effet, ce qui fut établi à San-Diégo. À cet égard, il
+n'y eut aucun doute de la part des constructeurs. Le bois de teck,
+employé pour cette guibre, provenait bien des réserves du
+chantier. On releva même la trace d'une armature en fer, qui
+reliait la guibre à l'extrémité de l'étrave, et les restes d'une
+couche de peinture rouge, à filet d'or, sur le rinceau dessiné à
+l'avant.
+
+Ainsi, l'épave rapportée par le _Californian_ appartenait sans
+conteste au navire de la maison Andrew, vainement recherché dans
+le bassin de la Malaisie.
+
+Ce point acquis, il y avait lieu d'admettre l'explication donnée
+par le capitaine Ellis: puisque le _Franklin_ avait été signalé
+dans la mer de Java, au sud-ouest de l'île Célèbes, il fallait
+nécessairement que, quelques jours plus tard, il eût été entraîné
+à travers le détroit de la Sonde ou autres passes ouvertes sur la
+mer de Timor ou la mer d'Arafoura, pour aller se perdre contre les
+accores de la côte australienne.
+
+L'envoi d'un bâtiment, qui aurait pour mission d'explorer le
+bassin compris entre les îles de la Sonde et le littoral nord de
+l'Australie, était par là entièrement justifié. Cette campagne
+réussirait-elle mieux que celle des Philippines, des Célèbes et
+des Moluques? Il y avait lieu de l'espérer.
+
+Cette fois, Mrs. Branican eut la pensée d'y prendre part
+personnellement, en s'embarquant sur le _Dolly-Hope_. Mais
+M. William Andrew et le capitaine Ellis, auxquels se joignit Zach
+Fren, parvinrent à l'en dissuader, non sans peine. Une navigation
+de ce genre, qui serait forcément très longue, aurait pu être
+compromise par la présence d'une femme à bord.
+
+Il va de soi que Zach Fren fut embarqué comme maître d'équipage du
+_Dolly-Hope_, et le capitaine Ellis prit ses dernières
+dispositions pour mettre en mer dans le plus court délai.
+
+
+
+
+XIII
+
+Campagne dans la mer de Timor
+
+
+Le _Dolly-Hope_ quitta le port de San-Diégo à dix heures du matin,
+le 3 avril 1882. Au large de la terre d'Amérique, le capitaine
+Ellis suivit vers le sud-ouest une direction un peu inférieure à
+celle de sa première campagne. En effet, il voulait atteindre par
+le plus court la mer d'Arafoura, en franchissant le détroit de
+Torrès, au-delà duquel avait été rencontré le fragment de guibre
+du _Franklin_.
+
+Le 26 avril, on eut connaissance des îles Gilbert, éparses au
+milieu de ces parages, où les calmes du Pacifique, à cette époque
+de l'année, rendent la navigation si lente, si pénible pour les
+navires à voiles. Après avoir laissé dans le nord les deux groupes
+de Scarborough et de Kingsmill, qui composent cet archipel, situé
+à huit cents milles du littoral californien, au sud-est des
+Carolines, le capitaine Ellis s'engagea à travers le groupe de
+Vanikoro, signalé depuis une quinzaine de lieues par le mont
+Kapogo, qui pointait à l'horizon.
+
+Ces îles verdoyantes et fertiles, couvertes d'impénétrables forêts
+sur toute leur étendue, appartiennent à l'archipel Viti. Elles
+sont cernées de récifs madréporiques, qui en rendent les approches
+extrêmement dangereuses. C'est là, on le sait, que Dumont
+d'Urville et Dillon retrouvèrent les débris des bâtiments de
+Lapérouse, la _Recherche_ et _l'Espérance_, partis de Brest en
+1791, et qui, poussés sur les récifs de Vanikoro, ne devaient
+jamais revenir.
+
+En vue de cette île si tristement célèbre, il s'opérait un
+rapprochement bien naturel dans l'esprit des hommes du _Dolly-
+Hope_. Le _Franklin_ avait-il subi le sort des navires de
+Lapérouse? Ainsi que cela était arrivé pour Dumont d'Urville et
+Dillon, le capitaine Ellis ne retrouverait-il que les débris du
+navire perdu? Et, s'il ne découvrait pas le lieu de la
+catastrophe, le destin de John Branican et de ses compagnons
+demeurerait-il à l'état de mystère?
+
+À deux cents milles au delà, le _Dolly-Hope_ traversa obliquement
+l'archipel des Salomon, dénommé autrefois Nouvelle-Géorgie ou
+Terres Arsacides.
+
+Cet archipel renferme une dizaine de grandes îles, dispersées sur
+une aire de deux cents lieues en longueur et quarante en largeur.
+Parmi elles se trouvent les îles Carteret, autrement dites les
+îles du Massacre, et dont le nom indique de quelles scènes
+sanglantes elles furent le théâtre.
+
+Le capitaine Ellis n'avait aucun renseignement à demander aux
+indigènes de ce groupe, aucune investigation à faire dans ces
+parages. Il n'y relâcha pas et hâta sa marche vers le détroit de
+Torrès, non moins impatient que Zach Fren de rallier la partie de
+cette mer d'Arafoura où l'épave avait été découverte. Ce serait là
+que l'enquête serait conduite avec un soin minutieux, une
+infatigable persévérance, qui en assurerait peut-être le succès.
+
+Les terres de la Papouasie, appelées aussi Nouvelle-Guinée,
+n'étaient pas très éloignées. Quelques jours après avoir franchi
+l'archipel des Salomon, le _Dolly-Hope_ eut connaissance de
+l'archipel des Louisiades. Il passa au large des îles Rossel,
+d'Entrecasteaux, Trobriand, et d'un grand nombre d'îlots, enfouis
+sous le magnifique dôme de leurs cocotiers.
+
+Enfin, au bout d'une traversée de trois semaines, les vigies
+reconnurent à l'horizon les hautes terres de la Nouvelle-Guinée,
+puis les pointes du cap York, projetées par le littoral
+australien, qui limitent au nord et au sud le détroit de Torrès.
+
+C'est un passage extrêmement dangereux, ce détroit. À moins d'y
+être contraints, les capitaines au long cours se gardent bien de
+s'y hasarder. C'est à ce point, paraît-il, que les compagnies
+d'assurances maritimes refusent de garantir les risques de mer que
+l'on y rencontre.
+
+Il y a lieu de se défier de ces courants, qui vont incessamment de
+l'est à l'ouest, entraînant les eaux du Pacifique vers la mer des
+Indes. Les hauts-fonds y rendent la navigation extrêmement
+périlleuse. On ne peut s'y aventurer que pendant quelques heures
+de jour, lorsque la position du soleil permet d'apercevoir les
+brisants sous les traînées de la houle.
+
+Ce fut en vue du détroit de Torrès que le capitaine Ellis, dans
+une conversation qu'il eut avec son second officier et Zach Fren,
+demanda au maître:
+
+«C'est bien à la hauteur de l'île Melville que le _Californian_ a
+repêché l'épave du _Franklin_?
+
+-- Précisément, répondit Zach Fren.
+
+-- Il faudrait donc compter à peu près cinq cents milles à travers
+la mer d'Arafoura depuis le détroit?...
+
+-- En effet, capitaine, et je comprends ce qui vous embarrasse.
+Étant donnés les courants réguliers, qui portent de l'est à
+l'ouest, il semble que, puisque ce morceau de guibre a été
+recueilli au large de l'île Melville, c'est que le _Franklin_ a dû
+se perdre à l'entrée du détroit de Torrès...
+
+-- Sans doute, Zach Fren, et il faudrait en conclure que John
+Branican serait allé choisir ce dangereux passage pour se rendre à
+Singapore? Or, cela, je ne l'admettrai jamais. À moins de
+circonstances qui m'échappent, je persiste à croire qu'il a dû
+traverser les parages de la Malaisie, comme nous l'avons fait lors
+de notre première campagne, puisqu'il a été aperçu pour la
+dernière fois dans le sud de l'île Célèbes.
+
+-- Et comme ce fait ne peut être discutable, fit observer le
+second, il en résulte que si le capitaine Branican a pénétré dans
+la mer de Timor, il n'a pu y arriver que par l'un des détroits qui
+séparent les îles de la Sonde.
+
+-- C'est incontestable, répondit le capitaine Ellis, et je ne
+comprends plus comment le _Franklin_ a pu être ramené vers l'est.
+De deux choses l'une, ou il était désemparé, ou il ne l'était pas.
+S'il était désemparé, c'est à des centaines de milles dans l'ouest
+du détroit de Torrès que les courants ont dû l'entraîner. S'il ne
+l'était pas, pourquoi serait-il revenu vers ce détroit, puisque
+Singapore est dans une direction opposée.
+
+-- Je ne sais que penser, répliqua le second. Si l'épave avait été
+trouvée dans la mer des Indes, cela pourrait s'expliquer par un
+naufrage qui aurait eu lieu soit sur les îles de la Sonde, soit
+sur le littoral ouest de l'Australie...
+
+-- Tandis qu'elle a été repêchée à la hauteur de l'île Melville,
+répondit le capitaine Ellis, ce qui indiquerait que le _Franklin_
+s'est perdu dans la partie de la mer d'Arafoura voisine du détroit
+de Torrès, ou même dans ce détroit.
+
+-- Peut-être, fit observer Zach Fren, existe-t-il des
+contrecourants le long de la côte australienne, qui ont repoussé
+l'épave vers le détroit. Dans ce cas, le naufrage pourrait s'être
+produit dans l'ouest de la mer d'Arafoura.
+
+-- Nous le verrons, dit le capitaine Ellis. Mais, en attendant,
+manoeuvrons comme si le _Franklin_ s'était brisé sur les écueils
+du détroit de Torrès...
+
+-- Et si nous manoeuvrons bien, répéta Zach Fren, nous
+retrouverons le capitaine John!»
+
+C'était, en somme, ce qu'il y avait de mieux à faire, et c'est ce
+qui fut fait.
+
+La largeur du détroit de Torrès est estimée à une trentaine de
+milles. On se figurerait difficilement le fourmillement de ses
+îlots et de ses récifs, dont la position est à peine établie par
+les meilleurs hydrographes. On en compte au moins neuf cents, à
+fleur d'eau pour la plupart, et dont les plus considérables ne
+mesurent que trois à quatre milles de circonférence. Ils sont
+habités par des tribus d'Andamènes, très redoutables aux équipages
+qui tombent entre leurs mains, ainsi que le prouve le massacre des
+matelots du _Chesterfield_ et du _Hormuzier_.
+
+En se transportant de l'un à l'autre dans leurs légères pirogues,
+leurs praos-volants, de construction malaise, ces naturels peuvent
+aller sans peine de la Nouvelle-Guinée à l'Australie ou de
+l'Australie à la Nouvelle-Guinée. Donc, si le capitaine John et
+ses compagnons s'étaient réfugiés sur l'un de ces îlots, il leur
+eût été assez facile de rallier la côte australienne, puis de
+gagner quelque bourgade du golfe de Carpentarie ou de la péninsule
+du cap York, et leur rapatriement n'aurait pas offert de grandes
+difficultés. Or, comme aucun d'eux n'avait reparu, la seule
+hypothèse admissible, c'est qu'ils étaient tombés au pouvoir des
+indigènes du détroit, et ce n'est point de ces sauvages qu'il faut
+attendre le respect des prisonniers: ils les tuent sans pitié, ils
+les dévorent, et où alors rechercher les traces de ces sanglantes
+catastrophes?
+
+Voilà ce que pensait le capitaine Ellis, ce que disaient les
+hommes du _Dolly-Hope_. Tel avait dû être le sort des survivants
+du _Franklin_, s'il s'était perdu dans le détroit de Torrès...
+Restait, il est vrai, le cas où il ne se serait pas engagé à
+travers ce détroit; mais alors, de quelle façon expliquer que ce
+fragment de sa guibre eût été rencontré au large de l'île
+Melville?
+
+Le capitaine Ellis se lança intrépidement à travers ces
+redoutables passes, prenant en même temps toutes les mesures que
+commandait la prudence. Ayant un bon steamer, des officiers
+vigilants, un équipage courageux et de sang-froid, il comptait
+bien se débrouiller au milieu de ce labyrinthe d'écueils et aussi
+tenir en respect les indigènes qui tenteraient de l'attaquer.
+
+Lorsque -- pour une raison ou pour une autre -- les bâtiments
+embouquent le détroit de Torrès, dont l'ouverture est sillonnée de
+bancs de coraux du côté de l'océan Pacifique, ils longent de
+préférence la côte australienne. Mais, dans le sud de la
+Papouasie, il existe une assez grande île, l'île Murray, qu'il
+importait de visiter avec soin.
+
+Pour cela, le _Dolly-Hope_ s'avança entre les deux dangereux
+récifs désignés par les noms Eastern-Fields et Boot-Reef. Et même,
+ce dernier, par la disposition de ses roches, présentant de loin
+l'apparence d'un navire naufragé, on put croire que c'étaient les
+restes du _Franklin_. De là une émotion de courte durée, car la
+chaloupe à vapeur eut bientôt permis de constater qu'il n'y avait
+là qu'un bizarre amoncellement de masses coralligènes.
+
+Plusieurs canots, simples troncs d'arbres creusés au feu ou à la
+hache, munis de balanciers qui assurent leur stabilité en mer,
+manoeuvrés à la pagaie par cinq ou six naturels, furent aperçus
+aux approches de l'île Murray. Ces naturels s'en tinrent à des
+cris, ou plutôt à de véritables hurlements de fauves. Sous petite
+vapeur, le _Dolly-Hope_ put faire le tour de l'île, sans avoir à
+repousser leur agression. Nulle part, on n'aperçut les débris d'un
+naufrage. Sur ces îles et îlots, rien que de noirs indigènes aux
+formes athlétiques, à la chevelure laineuse, teinte en rouge, à la
+peau luisante, au nez gros, non épaté. En vue de manifester des
+intentions hostiles, ils agitaient leurs lances, leurs arcs, leurs
+flèches, après s'être rassemblés sous l'abri de cocotiers, qui se
+comptent par milliers dans ces régions du détroit.
+
+Pendant un mois, jusqu'au 10 juin, après avoir renouvelé sa
+provision de combustible à Somerset, un des ports de l'Australie
+septentrionale, le capitaine Ellis visita minutieusement l'espace
+compris entre le golfe de Carpentarie et la Nouvelle-Guinée. Il
+relâcha aux îles Mulgrave, Banks, Horn, Albany, à l'île Booby,
+creusée de cavernes obscures, dans l'une desquelles est établie la
+boîte aux lettres du détroit de Torrès. Mais les navigateurs ne se
+contentent pas de déposer leurs lettres dans cette boîte, dont la
+levée n'est pas régulière, on le pense bien. Une sorte de
+convention internationale oblige les marines des divers États à
+faire des dépôts de charbon et de vivres sur cette île Booby, et
+il n'est pas à craindre qu'ils soient pillés par les naturels, car
+la violence des courants ne permet pas à leurs fragiles
+embarcations d'y accoster.
+
+À plusieurs reprises, en les amadouant par des présents d'infime
+valeur, on réussit à communiquer avec quelques mados ou chefs de
+ces îles. Ils offraient en revanche du «kaiso» ou écailles de
+tortue, et des «incras», coquilles enfilées qui leur servent de
+monnaie. Faute de pouvoir se faire comprendre ou de comprendre
+leur langage, il fut impossible de savoir si ces Andamènes avaient
+connaissance d'un naufrage, qui aurait coïncidé par sa date avec
+la disparition du _Franklin_. En tout cas, il ne semblait pas
+qu'ils eussent en leur possession des objets de fabrication
+américaine, armes ou ustensiles. On ne trouva ni ferrures, ni
+pièces de charpente, ni débris de mâture ou d'espars, qui auraient
+pu provenir de la démolition d'un navire. Aussi, lorsque le
+capitaine Ellis quitta définitivement les insulaires du détroit de
+Torrès, s'il n'était pas à même d'affirmer que le _Franklin_
+n'était pas venu se fracasser sur ces récifs, du moins n'avait-il
+recueilli aucun indice à ce sujet.
+
+Il s'agissait maintenant d'explorer la mer d'Arafoura, à laquelle
+fait suite la mer de Timor, entre le chapelet des petites îles de
+la Sonde au nord, et le littoral australien au sud. Quant au golfe
+de Carpentarie lui-même, le capitaine Ellis ne jugea point à
+propos de le visiter, vu qu'un naufrage qui se fût produit sur ses
+côtes n'aurait pu rester inconnu des colons du voisinage. C'était,
+au contraire, sur le littoral de la Terre d'Arnheim qu'il songeait
+à porter d'abord ses investigations. Puis, au retour, il
+explorerait la partie septentrionale de la mer de Timor, et les
+nombreuses passes qui y donnent accès entre les îles.
+
+Cette navigation sur les accores de la Terre d'Arnheim, semés
+d'îlots et de récifs, ne demanda pas moins d'un mois. Elle fut
+faite avec un zèle et aussi une audace que rien ne pouvait
+décourager. Mais partout, depuis la pointe occidentale du golfe de
+Carpentarie jusqu'au golfe de Van Diémen, les renseignements
+firent défaut. Nulle part, l'équipage du _Dolly-Hope_ ne parvint à
+retrouver les restes d'un bâtiment naufragé. Ni les indigènes
+australiens, ni les Chinois, qui font le commerce du tripang dans
+ces mers, ne fournirent un éclaircissement quelconque. En outre,
+si les survivants du _Franklin_ avaient été faits prisonniers par
+les tribus australiennes de cette contrée, tribus adonnées au
+cannibalisme, pas un d'eux n'aurait été épargné, ou c'eût été
+miracle.
+
+Le 11 juillet, arrivé sur le cent trentième degré de longitude, le
+capitaine Ellis commença à opérer la reconnaissance de l'île
+Melville et de l'île Bathurst, qui ne sont séparées l'une de
+l'autre que par une passe assez étroite. C'était à dix milles dans
+le nord de ce groupe que l'épave du _Franklin_ avait été
+recueillie. Pour qu'elle n'eût pas été entraînée plus loin vers
+l'ouest, il fallait que les courants ne l'eussent détachée des
+récifs que peu de temps avant l'arrivée du _Californian_. Il était
+donc possible que le théâtre de la catastrophe ne fût pas très
+éloigné.
+
+Cette exploration dura près de quatre mois, car elle engloba non
+seulement le périple des deux îles, mais aussi les lignes côtières
+de la Terre d'Arnheim jusqu'au canal de la Reine et même jusqu'à
+l'embouchure de la Victoria River.
+
+Il était très difficile de pousser les investigations vers
+l'intérieur. C'eût été se risquer sans aucune chance d'obtenir des
+renseignements. Elles sont extrêmement redoutables, ces tribus qui
+fréquentent les territoires au nord du continent australien.
+Récemment -- et le capitaine Ellis venait de l'apprendre pendant
+une des relâches de sa campagne -- de nouveaux faits de
+cannibalisme s'étaient accomplis dans ces parages. L'équipage d'un
+navire hollandais, le _Groningue_, attiré par de fausses
+démonstrations des indigènes de l'île Bathurst, avait été massacré
+et dévoré par ces bêtes fauves -- n'est-ce pas le seul nom qui
+leur convienne? Quiconque devient leur prisonnier peut être
+considéré comme destiné à la plus épouvantable des morts!
+
+Cependant, si le capitaine Ellis devait renoncer à savoir où et
+quand l'équipage du _Franklin_ était tombé entre les mains de ces
+naturels, peut-être parviendrait-on à retrouver quelque indice du
+naufrage. Et il y avait d'autant plus lieu de l'espérer que huit
+mois ne s'étaient pas écoulés depuis que le _Californian_ avait
+ramassé ce fragment de guibre au nord de l'île Melville.
+
+Le capitaine Ellis et son équipage s'appliquèrent dès lors à
+fouiller les anses, les criques, les récifs de la côte, sans souci
+ni des fatigues ni des dangers auxquels ils s'exposaient. C'est ce
+qui explique la durée de cette exploration. Elle fut très longue
+parce qu'il importait qu'elle fût très minutieuse.
+
+Plusieurs fois, le _Dolly-Hope_ faillit s'anéantir sur les
+brisants encore mal reconnus de ces mers. Plusieurs fois aussi, il
+fut sur le point d'être envahi par les indigènes, dont on eut à
+repousser les praos, à coups de fusil lorsqu'ils étaient à
+distance, à coups de hache lorsqu'ils tentaient l'abordage.
+
+Mais, ni sur les îles Melville et Bathurst, pas plus sur la Terre
+d'Arnheim jusqu'à l'embouchure de la Victoria, que dans le détroit
+de Torrès, les recherches ne donnèrent satisfaction. On ne
+découvrit nulle part les restes d'un naufrage, et aucune épave ne
+fut rencontrée.
+
+Voilà où en était l'expédition à la date du 3 novembre. Quel parti
+allait prendre le capitaine Ellis? Considérait-il sa mission comme
+terminée -- du moins en ce qui concernait le littoral australien,
+les îles et îlots qui en dépendent? Devait-il songer au retour,
+après avoir exploré les petites îles de la Sonde, dans la partie
+septentrionale de la mer de Timor? En un mot, avait-il conscience
+d'avoir fait tout ce qu'il était humainement possible de faire?
+
+Ce brave marin hésitait, on le comprend, à se tenir quitte de sa
+tâche même en l'ayant poursuivie jusqu'aux rivages de l'Australie.
+
+Un incident vint mettre un terme à ses hésitations.
+
+Dans la matinée du 4 novembre, il se promenait avec Zach Fren à
+l'arrière du steamer, lorsque le maître lui montra quelques objets
+qui flottaient à un demi-mille du _Dolly-Hope_. Ce n'étaient point
+des morceaux de bois, des fragments de bordages ou des troncs
+d'arbres, mais d'énormes paquets d'herbes, sortes de sargasses
+jaunâtres arrachées des profondeurs sous-marines, et qui suivaient
+les contours de la haute terre.
+
+«Voilà qui est singulier, fit observer Zach Fren. Que je perde mon
+nom, si ces herbes ne remontent pas de l'ouest et même du sud-
+ouest! Il y a certainement un courant qui les porte du côté du
+détroit?
+
+-- Oui, répondit le capitaine Ellis, et ce doit être un courant
+local, qui se dirige à l'est, à moins qu'il n'y ait là qu'un
+déplacement de marée.
+
+-- Je ne crois pas, capitaine, répondit Zach Fren, car, au petit
+jour -- cela me revient en ce moment -- j'ai déjà vu quantité de
+ces sargasses dérivant vers l'amont.
+
+-- Maître, vous êtes certain du fait?...
+
+-- Comme je suis certain que nous finirons par retrouver le
+capitaine John!
+
+-- Eh bien, si ce courant existe, reprit le capitaine Ellis, il
+pourrait se faire que l'épave du _Franklin_ fût venue de l'ouest,
+en longeant la côte australienne.
+
+-- C'est absolument ma manière de voir, répondit Zach Fren.
+
+-- Alors nous n'avons pas à hésiter, maître. Il faut prolonger la
+reconnaissance de ces côtes à travers la mer de Timor jusqu'à
+l'extrémité de l'Australie occidentale?
+
+-- Jamais je n'en ai été plus convaincu, capitaine Ellis,
+puisqu'il est hors de doute qu'il y ait un courant de côte, dont
+la direction, très sensible, va toucher l'île Melville. À supposer
+que le capitaine Branican se soit perdu dans les parages de
+l'ouest, cela expliquerait qu'un débris de son navire ait pu être
+ramené dans les parages où nous l'avons repêché à bord du
+_Californian_.»
+
+Le capitaine Ellis fit venir son second, et le consulta sur la
+convenance qu'il y aurait de continuer la navigation plus avant
+dans l'ouest.
+
+Le second fut d'avis que l'existence de ce courant local exigeait
+qu'elle fût au moins poussée jusqu'à l'endroit où il prenait
+naissance.
+
+«Poursuivons notre route à l'ouest, répondit le capitaine Ellis.
+Ce ne sont pas des doutes, c'est une certitude que nous devons
+rapporter à San-Diégo. La certitude qu'il ne reste plus rien du
+_Franklin_, s'il a péri sur la côte australienne!»
+
+En conséquence de cette détermination, très justifiée d'ailleurs,
+le _Dolly-Hope_ remonta jusqu'à l'île Timor, afin de renouveler
+son approvisionnement de combustible.
+
+Après une relâche de quarante-huit heures, il redescendit vers ce
+promontoire de Londonderry, qui se projette à l'angle de
+l'Australie occidentale.
+
+En quittant Queen's Channel, le capitaine Ellis s'appliqua à
+suivre d'aussi près que possible les contours du continent à
+partir de Turtle-Point. En cet endroit, le courant manifestait
+très nettement sa direction de l'ouest à l'est.
+
+Ce n'était pas un de ces effets de marée, qui changent avec le
+flux et le reflux, mais un transport permanent des eaux d'aval en
+amont dans cette partie méridionale de la mer de Timor. Il y avait
+donc lieu de le remonter, en fouillant les criques et les récifs,
+tant que le _Dolly-Hope_ ne se trouverait pas en face de la haute
+mer, sur la limite de l'océan Indien.
+
+Arrivé à l'entrée du golfe de Cambridge, qui baigne la base du
+mont Cockburn, le capitaine Ellis jugea qu'il serait imprudent
+d'aventurer son navire au sein de ce long entonnoir, hérissé
+d'écueils, et dont les rives sont fréquentées par de redoutables
+tribus. Aussi la chaloupe à vapeur, montée par une demi-douzaine
+d'hommes bien armés, fut-elle mise sous les ordres de Zach Fren,
+afin de visiter l'intérieur de ce golfe.
+
+«Évidemment, lui fit observer le capitaine Ellis, si John Branican
+est tombé au pouvoir des indigènes de cette partie du continent,
+il n'est pas supposable que son équipage et lui aient survécu.
+Mais, ce qui nous importe, c'est de savoir s'il existe encore
+quelques débris du _Franklin_, au cas où les Australiens
+l'auraient fait échouer dans le golfe de Cambridge...
+
+-- Ce qui ne m'étonnerait pas de la part de ces coquins!» répondit
+Zach Fren.
+
+La tâche du maître étant bien justifiée, il la remplit
+consciencieusement, en se tenant toujours sur le qui-vive. Il
+conduisit sa chaloupe jusqu'à l'île Adolphus, presque au fond du
+golfe; il en fit le tour, et ne découvrit rien qui l'engageât à
+porter plus loin ses investigations.
+
+Le _Dolly-Hope_ reprit alors sa route au delà du golfe de
+Cambridge, contourna le cap Dusséjour, et remonta vers le nord-
+ouest, en longeant la côte qui appartient à l'une de ces grandes
+divisions de l'Australie, connue sous le nom d'Australie
+Occidentale. Les îlots y sont nombreux, les anses s'y découpent
+très capricieusement. Mais, ni au cap Rhuliers, ni au promontoire
+de Londonderry, un résultat quelconque ne vint payer l'équipage de
+tant de fatigues, si courageusement acceptées.
+
+Les fatigues et les dangers de cette navigation furent bien
+autrement graves, lorsque le _Dolly-Hope_ eut doublé le
+promontoire de Londonderry. Sur cette côte, directement assaillie
+par les grandes houles de l'océan Indien, il existe peu de refuges
+praticables, dans lesquels un bâtiment désemparé puisse se mettre
+à l'abri. Or un steamer est toujours à la merci de sa machine, qui
+peut lui manquer, lorsque les secousses du tangage et du roulis
+sont dues à de violents coups de mer. À partir de ce promontoire
+jusqu'à la baie Collier, dans le York-Sund et dans la baie
+Brunswick, on ne voit qu'un entremêlement d'îlots, un labyrinthe
+de bas-fonds et de récifs, comparables à ceux qui fourmillent dans
+le détroit de Torrès. Aux caps Talbot et Bougainville, la côte se
+défend par un si monstrueux ressac que ses abords ne sont
+possibles qu'aux embarcations des indigènes, rendues presque
+inchavirables par le contrepoids de leurs balanciers. La baie
+Admiralty, ouverte entre le cap Bougainville et le cap Voltaire[7],
+est tellement enchevêtrée de roches, que la chaloupe à vapeur
+risqua plus d'une fois de se perdre. Mais rien n'arrêta l'ardeur
+de l'équipage, et, parmi ces hardis marins, c'était à qui se
+disputerait la redoutable tâche de coopérer à une si périlleuse
+opération.
+
+Au delà de la baie Collier, le capitaine Ellis se lança à travers
+l'archipel Buccaneer. Son intention n'était pas, d'ailleurs, de
+dépasser le cap Lévêque, dont la pointe termine le King-Sund au
+nord-ouest.
+
+Ce n'est pas qu'il y eût lieu de se préoccuper de l'état
+atmosphérique, lequel tendait à s'améliorer chaque jour. Pour
+cette partie de l'océan Indien, située dans l'hémisphère austral,
+les mois d'octobre et de novembre correspondent aux mois d'avril
+et de mai de l'hémisphère boréal. La belle saison commençait ainsi
+à s'établir graduellement, et la campagne aurait pu se poursuivre
+dans des conditions assez favorables. Mais il n'y avait pas à la
+prolonger indéfiniment; son point extrême serait atteint dès que
+ce courant littoral, qui remontait vers l'est en charriant des
+épaves jusqu'à l'île Melville, aurait cessé de se faire sentir.
+
+C'est ce qui fut enfin reconnu vers la fin du mois de janvier
+1883, lorsque le _Dolly-Hope_ eut achevé -- infructueusement du
+reste -- la reconnaissance du large estuaire du King-Sund, au fond
+duquel vient se jeter la rivière de Fitz-Roy. La chaloupe à vapeur
+avait même eu à subir à l'embouchure de cet important cours d'eau
+une furieuse attaque des naturels. Deux hommes furent blessés dans
+cette rencontre, peu grièvement, il est vrai. Ce fut grâce au
+sang-froid du capitaine Ellis que cette dernière tentative ne
+dégénéra pas en désastre.
+
+Dès que le _Dolly-Hope_ fut sorti du King-Sund, il vint stopper à
+la hauteur du cap Lévêque. Le capitaine Ellis tint alors conseil
+avec son second et le maître d'équipage. Les cartes ayant été
+soigneusement examinées, il fut décidé que l'expédition prendrait
+fin ici même, sur la limite du dix-huitième parallèle de
+l'hémisphère austral. Au delà du King-Sund, la côte est franche,
+on n'y compte que de rares îlots, et cette portion de la Terre de
+Tasman, qu'elle limite sur la mer des Indes, figure encore en
+blanc dans les atlas de publication récente. Il n'y avait aucun
+intérêt à se porter plus loin vers le sud-ouest, ni à visiter les
+abords de l'archipel de Dampier.
+
+En outre, il ne restait plus au _Dolly-Hope_ qu'une faible
+quantité de charbon, et le mieux était de prendre route
+directement sur Batavia, où il pourrait refaire son plein de
+combustible. Puis il regagnerait le Pacifique en traversant la mer
+de Timor le long des îles de la Sonde. Le cap fut donc mis au
+nord, et bientôt le _Dolly-Hope_ eut perdu de vue la côte
+australienne.
+
+
+
+
+XIV
+
+L'île Browse
+
+
+L'espace compris entre la côte nord-ouest de l'Australie et la
+partie occidentale de la mer de Timor ne contient pas d'îles
+importantes. À peine les géographes y relèvent-ils quelques îlots.
+Ce qu'on y rencontre, ce sont principalement de ces hauts-fonds
+bizarres, de ces formations coralligènes, désignés par les
+qualifications de «banks», de «rocks», de «rifts» ou de «shoals» -
+- tels Lynher-Riff, Scotts-Riff, Seringapatam-Riff, Korallen-Riff,
+Courtier-Shoal, Rowley-Shoal, Hibernia-Shoal, Sahul-Bank, Echo-
+Rock, etc. La position de ces écueils est déterminée, exactement
+pour la plupart, approximativement pour quelques-uns. Il est même
+possible qu'il reste à découvrir un certain nombre de ces
+inquiétants récifs parmi ceux qui se trouvent à fleur d'eau. Aussi
+la navigation est-elle difficile et exige-t-elle une surveillance
+constante au milieu de ces parages où se hasardent quelquefois les
+bâtiments en venant de la mer des Indes.
+
+Le temps était beau, la mer assez calme en dehors des brisants.
+L'excellente machine du _Dolly-Hope_ n'avait point souffert depuis
+le départ de San-Diégo; ses chaudières fonctionnaient
+généreusement. Toutes les circonstances de temps et de mer
+promettaient une traversée favorable entre le cap Lévêque et l'île
+de Java. Mais, en réalité, c'était la route du retour. Le
+capitaine Ellis ne prévoyait d'autres retards que ceux des
+relâches dont il voulait profiter encore en explorant les petites
+îles de la Sonde.
+
+Pendant les premiers jours qui suivirent le départ effectué à la
+hauteur du cap Lévêque, il ne se produisit aucun incident de mer.
+La plus sévère vigilance était imposée aux hommes de garde. Placés
+dans la mâture, ils devaient signaler d'aussi loin que possible
+ces shoals, ces riffs, dont quelques-uns émergeaient à peine de la
+surface des eaux.
+
+Le 7 février, vers neuf heures du matin, l'un des matelots juchés
+sur les barres de misaine cria:
+
+«Récif par bâbord devant!»
+
+Comme ce récif n'était pas visible pour les hommes du pont, Zach
+Fren s'élança dans les haubans, afin de reconnaître par lui-même
+la position indiquée.
+
+Lorsqu'il se fut achevalé sur les barres, le maître aperçut assez
+distinctement un plateau rocheux à six milles au large par la
+hanche de bâbord.
+
+En réalité, ce n'était ni un rock ni un shoal, mais bien un îlot
+disposé en dos d'âne, qui se dessinait vers le nord-ouest. Étant
+donnée la distance, il était même admissible que cet îlot fût une
+île d'une certaine étendue, si elle se présentait alors dans le
+sens de sa largeur.
+
+Quelques minutes après, Zach Fren redescendit et fit son rapport
+au capitaine Ellis. Celui-ci donna l'ordre de lofer d'un quart,
+afin de se rapprocher du dit îlot.
+
+À l'observation de midi, lorsqu'il eut pris hauteur et fait son
+point, le capitaine nota sur le livre de bord que le _Dolly-Hope_
+se trouvait par 14°07' de latitude sud et 133°13' de longitude
+est. Ce point, ayant été rapporté sur la carte, coïncidait avec le
+gisement d'une certaine île, désignée sous le nom d'île Browse par
+les géographes modernes, et située à deux cent cinquante milles
+environ du York-Sund de la côte australienne.
+
+Puisque cette île était à peu près sur sa route, le capitaine
+Ellis résolut d'en suivre les contours, bien qu'il n'eût pas
+l'intention de s'y arrêter.
+
+Une heure plus tard, l'île Browse n'était plus qu'à un mille par
+le travers du _Dolly-Hope_. La mer, un peu houleuse, brisait avec
+fracas et couvrait d'une poussière d'embruns un cap allongé vers
+le nord-est. On ne pouvait guère juger de l'étendue de l'île,
+parce que le regard la prenait obliquement. En tout cas, elle se
+présentait sous l'apparence d'un plateau ondulé, dont aucune
+tumescence ne dominait la surface.
+
+Cependant, comme il n'avait pas de temps à perdre, le capitaine
+Ellis, ayant un peu ralenti sa marche, allait donner au mécanicien
+l'ordre de se remettre en route, lorsque Zach Fren attira son
+attention, en disant:
+
+«Capitaine, voyez donc... là-bas... Est-ce que ce n'est pas un mât
+qui se dresse sur ce cap?»
+
+Et le maître tendait la main dans la direction du cap projeté au
+nord-est, et que terminait brusquement une haute arête rocheuse
+taillée à pic.
+
+«Un mât?... Non!... Il me semble que ce n'est qu'un tronc
+d'arbre», répondit le capitaine Ellis.
+
+Puis, prenant sa lunette, il regarda avec plus d'attention l'objet
+signalé par Zach Fren.
+
+«C'est vrai, dit-il, vous ne vous trompez pas, maître!... C'est un
+mât, et je crois apercevoir un morceau de pavillon déloqueté par
+le vent... Oui!... oui!... Ce doit être un signal!...
+
+-- Alors nous ferions peut-être bien de laisser arriver... dit le
+maître d'équipage.
+
+-- C'est mon avis», répondit le capitaine Ellis. Et il donna ordre
+de porter sur l'île Browse à petite vapeur. Cet ordre fut
+immédiatement exécuté. Le _Dolly-Hope_ commença à se rapprocher
+des récifs, qui faisaient ceinture à l'île sur environ trois cents
+pieds au large. La mer les battait violemment, non pas que le vent
+fût fort, mais parce que les courants poussaient la houle dans
+cette direction. Bientôt les détails de la côte apparurent
+nettement à l'oeil nu. Ce littoral se présentait sous un aspect
+sauvage, aride, désolé, sans une échappée de verdure, et montrait
+des trous béants de caverne, où le ressac se propageait avec des
+bruits de tonnerre. Par intervalles, un morceau de grève jaunâtre
+coupait la ligne des roches, au-dessus desquelles voltigeaient des
+bandes d'oiseaux de mer. De ce côté, toutefois, on ne voyait rien
+des épaves d'un naufrage, ni débris de mâture, ni restes de coque.
+Le mât planté à la pointe extrême du promontoire devait être formé
+d'un bout-dehors de beaupré; mais, quant à cette étamine, dont la
+brise agitait les lambeaux, il était impossible d'en discerner la
+couleur.
+
+«Il y a là des naufragés... s'écria Zach Fren.
+
+-- Ou il y en a eu! répondit le second.
+
+-- Il n'est pas douteux, dit le capitaine Ellis, qu'un bâtiment
+s'est mis au plein sur cette île.
+
+-- Ce qui est non moins certain, ajouta le second, c'est que des
+naufragés y ont trouvé refuge, puisqu'ils ont dressé ce mât de
+signal, et peut-être ne l'ont-ils pas quittée, car il est rare que
+les navires à destination de l'Australie ou des Indes passent en
+vue de l'île Browse.
+
+-- Je pense que votre intention, capitaine, est de la visiter?
+demanda Zach Fren.
+
+-- Oui, maître, mais, jusqu'à présent, je n'ai aperçu aucun
+endroit où on pût l'accoster. Commençons donc par la contourner,
+avant de prendre une décision. Si elle est encore habitée par de
+malheureux naufragés, il est impossible qu'ils ne nous aperçoivent
+pas et ne fassent pas des signaux...
+
+-- Et si nous ne voyons personne, quelles sont vos intentions?...
+demanda Zach Fren.
+
+-- Nous essaierons de débarquer, dès que la chose sera praticable,
+répondit le capitaine Ellis. Si elle n'est pas habitée, cette île
+peut avoir conservé les indices d'un naufrage, et cela est d'un
+grand intérêt pour notre campagne.
+
+-- Et qui sait?... murmura Zach Fren.
+
+-- Qui sait?... Voulez-vous dire, maître, que le _Franklin_ a pu
+se jeter sur cette île Browse, située en dehors de la route à
+suivre?...
+
+-- Pourquoi non, capitaine?...
+
+-- Bien que ce soit absolument invraisemblable, répondit le
+capitaine Ellis, nous ne devons pas nous arrêter devant une
+invraisemblance, et nous tenterons un débarquement!»
+
+Ce projet, qui consistait à contourner l'île Browse, fut aussitôt
+mis à exécution. En se tenant par prudence à une encablure des
+récifs, le _Dolly-Hope_ ne tarda pas à doubler les diverses
+pointes que l'île projetait vers le nord. L'aspect du littoral ne
+variait pas -- roches rangées comme si elles eussent cristallisé
+sous une forme presque identique, accores rudement battus de la
+houle, écueils couverts d'embruns, et qui rendaient l'atterrissage
+impraticable. En arrière-plan, quelques bouquets de cocotiers
+rabougris dominant un plateau rocailleux, où n'apparaissait aucune
+trace de culture. D'habitants, personne. D'habitations, néant. Pas
+une chaloupe, pas un canot de pêche. Mer déserte, île aussi. De
+nombreuses bandes de mouettes, s'enfuyant d'une pointe à l'autre,
+animaient seules cette morne solitude.
+
+Si ce n'était pas là l'île souhaitée des naufragés, où les besoins
+de l'existence sont assurés, du moins avait-elle pu offrir refuge
+aux survivants d'un naufrage.
+
+L'île Browse mesure environ six à sept milles de circonférence:
+c'est ce qui fut constaté, lorsque le _Dolly-Hope_ eut relevé ses
+contours du sud. En vain l'équipage cherchait-il à distinguer
+l'entrée d'un port, ou, à défaut de port, une crique ménagée au
+milieu des roches, entre lesquelles le steamer eût pu se mettre à
+l'abri au moins pendant quelques heures. Il fut bientôt démontré
+qu'un débarquement ne pourrait s'effectuer qu'en employant les
+embarcations du bord, et encore fallait-il trouver une passe qui
+leur permît d'atterrir.
+
+Il était une heure après midi, lorsque le _Dolly-Hope_ se trouva
+sous le vent de l'île. Comme la brise soufflait alors du nord-
+ouest, la houle battait moins violemment le pied des roches. En
+cet endroit, la côte, décrivant une large concavité, formait une
+sorte de vaste rade foraine, où un bâtiment pourrait mouiller sans
+imprudence, tant que l'aire du vent ne serait pas modifiée. Il fut
+aussitôt décidé que le _Dolly-Hope_ se tiendrait là, sinon à
+l'ancre, du moins sous petite vitesse, tandis que sa chaloupe à
+vapeur irait à terre. Restait à reconnaître l'endroit où les
+hommes seraient à même de prendre pied entre ces récifs, que
+blanchissait la longue écume du ressac.
+
+En fouillant la grève du bout de sa lunette, le capitaine Ellis
+finit par découvrir une dépression du plateau, une sorte de
+coupure, évidée dans le massif de l'île, et par laquelle un
+ruisseau se déversait dans la mer.
+
+Lorsqu'il eut regardé à son tour, Zach Fren affirma qu'un
+débarquement pourrait s'effectuer au pied de cette coupure. La
+côte semblait y être moins accore, et son profil se rompait par un
+angle assez aigu. On voyait aussi une étroite passe, ménagée à
+travers le récif, et sur laquelle la mer ne brisait pas.
+
+Le capitaine Ellis commanda d'armer la chaloupe à vapeur qu'une
+demi-heure suffisait à mettre en état de marcher. Il s'y embarqua
+avec Zach Fren, un homme de barre, un homme de gaffe, le chauffeur
+et le mécanicien. Par prudence, deux fusils, deux haches et
+quelques revolvers furent mis à bord. Pendant l'absence du
+capitaine, le second devait évoluer avec le _Dolly-Hope_ dans
+cette rade foraine, et donner attention à tous les signaux qui
+pourraient être faits.
+
+À une heure et demie, l'embarcation déborda, se dirigea vers le
+rivage distant d'un bon mille, et s'engagea à travers la passe,
+tandis que des milliers de mouettes assourdissaient l'espace de
+leurs cris stridents. Quelques minutes plus tard, elle vint
+s'échouer doucement sur une grève sablonneuse, percée çà et là
+d'arêtes vives. Le capitaine Ellis, Zach Fren et les deux matelots
+débarquèrent aussitôt, laissant le mécanicien et le chauffeur de
+garde à la chaloupe, qui devait être maintenue en pression.
+Remontant alors la coupure par laquelle le ruisseau s'écoulait à
+la mer, tous quatre atteignirent la crête du plateau.
+
+À quelque cents mètres de distance se dressait une sorte de morne
+rocheux, de forme bizarre, dont le sommet dominait la grève d'une
+trentaine de yards.
+
+Le capitaine Ellis et ses compagnons se dirigèrent immédiatement
+vers ce morne, ils le gravirent non sans difficulté, et, observée
+de cette hauteur, l'île apparut dans toute son étendue.
+
+Ce n'était, en réalité, qu'un massif ovale, ressemblant à une
+carapace de tortue, dont le promontoire aurait figuré la queue. Un
+peu de terre végétale recouvrait par endroits ce massif, qui
+n'était pas de formation madréporique, tels que les attolons de la
+Malaisie ou les groupes coralligènes du détroit de Torrès. Çà et
+là, des morceaux de verdure apparaissaient entre le granit; mais
+il y avait plus de mousses que d'herbes, plus de pierres que de
+racines, plus de broussailles que d'arbrisseaux. D'où sortait ce
+creek, dont le lit, visible sur une partie de son cours, sinuait à
+travers les pentes du plateau? S'alimentait-il à quelque source
+intérieure? C'est ce qu'il eût été malaisé de reconnaître, bien
+que la vue s'étendît jusqu'au mât de signal.
+
+De la crête du morne, le capitaine Ellis et ses hommes regardèrent
+en toutes directions. Aucune fumée ne se déroulait dans l'air,
+aucun être humain ne se montrait. Il s'ensuivait dès lors que, si
+l'île Browse avait été habitée -- et nul doute à cela -- il était
+peu probable qu'elle le fût actuellement.
+
+«Triste abri pour des naufragés! dit alors le capitaine Ellis. Si
+leur séjour s'y est prolongé longtemps, je me demande comment ils
+ont pu y vivre!
+
+-- Oui... répondit Zach Fren, ce n'est qu'un plateau presque nu.
+Çà et là, un maigre bouquet d'arbres... C'est à peine si la roche
+y est recouverte de terre végétale... Mais enfin, il ne faut pas
+être difficile quand on a fait naufrage!... Un morceau de roche
+sous le pied, ça vaut toujours mieux qu'un trou avec de l'eau par-
+dessus la tête!
+
+-- Au premier moment, oui! dit le capitaine Ellis, mais après!...
+
+-- D'ailleurs, fit observer Zach Fren, il est possible que les
+naufragés qui s'étaient réfugiés sur cette île aient été
+promptement recueillis par quelque bâtiment...
+
+-- Comme il est également possible, maître, qu'ils aient succombé
+aux privations...
+
+-- Et qui vous le fait penser, capitaine?
+
+-- C'est que, s'ils avaient pu quitter l'île d'une façon ou d'une
+autre, ils auraient pris la précaution d'abattre ce mât de signal.
+Il est à craindre que le dernier de ces malheureux ne soit mort
+avant d'avoir pu être secouru. Au surplus, dirigeons-nous vers ce
+mât. Peut-être trouverons-nous là quelque indice sur la
+nationalité du navire qui s'est perdu dans ces parages.»
+
+Le capitaine Ellis, Zach Fren et les deux matelots redescendirent
+les talus du morne, et marchèrent vers le promontoire qui se
+projetait dans la direction du nord. Mais, à peine avaient-ils
+avancé que l'un des hommes s'arrêtait, pour ramasser un objet que
+son pied venait de heurter.
+
+«Tiens, qu'est-ce que cela?... dit-il.
+
+-- Donne!» répondit Zach Fren.
+
+C'était une lame de coutelas, du genre de ceux que les marins
+portent à leur ceinture, engainé dans un fourreau de cuir. Brisée
+au ras du manche, tout ébréchée, cette lame avait été jetée sans
+doute comme étant hors d'usage.
+
+«Eh bien, maître?... demanda le capitaine Ellis.
+
+-- Je cherche quelque marque qui indique la provenance de cette
+lame», répondit Zach Fren.
+
+Il était à croire, en effet, qu'elle portait une marque de
+fabrication. Mais elle était tellement oxydée qu'il fallut d'abord
+en gratter l'épaisse rouille.
+
+C'est ce que fit Zach Fren, et il put alors, non sans un peu de
+difficulté, déchiffrer ces mots gravés sur l'acier: _Sheffield
+England_.
+
+Ainsi ce coutelas était d'origine anglaise. Mais, affirmer de là
+que les naufragés de l'île Browse étaient anglais, c'eût été se
+montrer trop affirmatif. Pourquoi cet ustensile n'aurait il pas
+appartenu à un matelot d'une nationalité différente, puisque les
+produits de la manufacture de Sheffield sont répandus dans le
+monde entier? Si l'on trouvait d'autres objets, cette hypothèse
+pourrait se changer en certitude.
+
+Le capitaine Ellis et ses compagnons continuèrent à se diriger
+vers le promontoire. Sur ce sol, que ne sillonnait aucun sentier,
+la marche fut assez pénible. En admettant qu'il eût été foulé par
+le pied des hommes, cela remontait à une époque difficile à
+déterminer, puisque toute empreinte avait disparu sous l'herbe et
+les mousses.
+
+Après un parcours de deux milles environ, le capitaine Ellis
+s'arrêta près d'un bouquet de cocotiers, de pauvre venue, et dont
+les noix, tombées il y avait longtemps, n'étaient plus que
+poussière et pourriture.
+
+Jusqu'alors, aucun autre objet n'avait été recueilli; mais, à
+quelques pas du bouquet d'arbres, sur la pente d'un léger
+vallonnement, il fut facile de reconnaître quelques traces de
+culture au milieu du fouillis clairsemé de broussailles. Ce qui en
+restait, c'étaient des ignames et des patates paraissant revenues
+à l'état sauvage. Une pioche gisait sous d'épaisses ronces, où
+l'un des matelots la découvrit par hasard. Il semblait bien
+qu'elle dût avoir été fabriquée en Amérique, d'après
+l'emmanchement de son fer, qui était profondément rongé par la
+rouille.
+
+«Qu'en pensez-vous, capitaine Ellis? demanda le maître d'équipage.
+
+-- Je pense qu'il n'y a pas lieu, pour l'instant, de nous
+prononcer à ce sujet, répondit le capitaine Ellis.
+
+-- Alors poussons plus avant», répliqua Zach Fren, en faisant
+signe aux hommes de le suivre.
+
+Ayant descendu les pentes du plateau, ils arrivèrent sur la
+bordure à laquelle se rattachait le promontoire du nord. En cet
+endroit, se creusait une étroite sinuosité, entaillant la crête,
+qui permettait de descendre sans trop de peine au niveau d'une
+petite grève sablonneuse. Cette grève, mesurant un acre environ,
+était encadrée de roches d'un beau ton roux que les coups du
+ressac balayaient sans relâche.
+
+Sur ce sable étaient épars de nombreux objets, indiquant que des
+êtres humains avaient fait un séjour prolongé en ce point de l'île
+-- morceaux de verre ou de faïence, débris de grès, chevilles de
+fer, boîtes de conserves dont la provenance américaine n'était pas
+douteuse cette fois; puis, d'autres ustensiles à l'usage de la
+marine, quelques fragments de chaînes, des anneaux rompus, des
+bouts de gréement en fer galvanisé, une patte de grappin,
+plusieurs réas de poulie, un organeau faussé, une bringuebale de
+pompe, des débris d'espars et de dromes, des plaques de tôle
+arrachées d'une pièce à eau, sur l'origine desquels des marins de
+la Californie ne pouvaient guère se tromper.
+
+«Ce n'est point un navire anglais qui s'est mis au plein sur cette
+île, dit le capitaine Ellis, c'est un navire des États-Unis...
+
+-- Et l'on pourrait même affirmer qu'il a été construit dans un de
+nos ports du Pacifique!» répondit Zach Fren, dont l'opinion fut
+partagée par les deux matelots.
+
+Toutefois, rien jusqu'ici ne permettait de croire que ce navire
+eût été le _Franklin_.
+
+En tout cas, une question se posait: ce bâtiment, quel qu'il fût,
+avait-il donc sombré en mer, puisqu'on ne retrouvait ni les
+couples ni les bordages de sa coque? Était-ce à bord de ses
+embarcations que l'équipage avait pu se réfugier sur l'île Browse?
+
+Non! et le capitaine Ellis acquit bientôt la preuve matérielle que
+le naufrage avait eu lieu sur ces récifs.
+
+À une encablure environ de la grève, au milieu d'un amoncellement
+de roches aiguës et d'écueils à fleur d'eau, apparut ce lamentable
+enchevêtrement d'un bâtiment qui s'est jeté à la côte, alors que
+la mer est démontée, que les lames se précipitent avec la violence
+d'un mascaret, et qu'en un instant, bois ou fer, tout est
+démembré, démoli, dispersé, fracassé, emporté par le ressac jusque
+par-dessus les écueils.
+
+Le capitaine Ellis, Zach Fren, les deux matelots regardaient, non
+sans une émotion profonde, ce que les roches gardaient encore d'un
+tel désastre. De la coque de ce navire, il ne restait que des
+courbes déformées, des bordages déchiquetés et hérissés de
+chevilles rompues, des barreaux faussés, un morceau de safre du
+gouvernail, plusieurs virures du pont, mais rien de l'acastillage
+extérieur, rien de la mâture, soit qu'elle eût été coupée en mer,
+soit que, depuis l'échouage du bâtiment, on l'eût employée aux
+besoins de l'installation sur l'île. Il n'y avait pas une pièce de
+la membrure qui fût intacte, pas une pièce de la quille qui fût
+entière. Au milieu de ces rochers aux arêtes coupantes, disposés
+comme des chevaux de frise, on s'expliquait que ce navire eût été
+broyé à ce point que ses débris n'eussent pu être utilisés.
+
+«Cherchons, dit le capitaine Ellis, et peut-être trouverons-nous
+un nom, une lettre, une marque, qui permette de reconnaître la
+nationalité de ce bâtiment...
+
+-- Oui! et fasse Dieu que ce ne soit point le _Franklin_ qui ait
+été réduit à un pareil état!» répondit Zach Fren.
+
+Mais existait-il cet indice que réclamait le capitaine? En
+admettant même que le ressac eût respecté un morceau du tableau
+d'arrière ou des pavois de l'avant, sur lequel s'inscrit
+ordinairement le nom des navires, est-ce que les intempéries du
+ciel, les embruns de la mer, ne devaient pas l'avoir effacé?
+
+D'ailleurs, rien ne se rencontra ni des pavois ni du tableau. Les
+recherches demeurèrent infructueuses, et, si quelques-uns des
+objets ramassés sur la grève étaient de fabrication américaine, on
+ne pouvait affirmer qu'ils eussent appartenu au _Franklin_.
+
+Mais, en admettant que des naufragés eussent trouvé refuge sur
+l'île Browse -- et le mât de signal, dressé à l'extrémité du
+promontoire, le prouvait péremptoirement -- et que, pendant un
+temps dont on ne pouvait évaluer la durée, ils eussent vécu sur
+cette île, ils avaient certainement dû chercher abri au fond d'une
+grotte, probablement dans le voisinage de la grève, afin de
+pouvoir utiliser les débris accumulés entre les roches.
+
+L'un des matelots ne tarda pas à découvrir la grotte, qui avait
+été occupée par les survivants du naufrage. Elle était creusée
+dans une énorme masse granitique, à l'angle formé par le plateau
+et la grève.
+
+Le capitaine Ellis et Zach Fren se hâtèrent de rejoindre le
+matelot qui les appelait. Peut-être cette grotte renfermait-elle
+le secret du sinistre?... Peut-être révélerait-elle le nom du
+bâtiment?...
+
+On ne pouvait y pénétrer que par une étroite ouverture très
+surbaissée, près de laquelle se voyaient les cendres d'un foyer
+extérieur, dont la fumée avait noirci la paroi rocheuse.
+
+À l'intérieur, haute d'environ dix pieds sur vingt de profondeur
+et quinze de large, cette grotte était suffisante pour servir de
+logement à une douzaine de personnes. Pour tout mobilier, une
+litière d'herbes sèches, recouverte d'une voile en lambeaux, un
+banc fabriqué avec des morceaux de bordage, deux escabeaux de même
+nature, une table boiteuse qui provenait du navire -- probablement
+la table du carré. En fait d'ustensiles, quelques assiettes et
+quelques plats en fer battu, trois fourchettes, deux cuillers, un
+couteau, trois gobelets de métal, le tout mangé de rouille. Dans
+un coin, un baril, placé sur champ, qui devait servir à la
+provision d'eau fournie par le creek. Sur la table, une lampe de
+bord, bossuée et oxydée, qui était hors d'usage. Çà et là, divers
+objets de cuisine, plusieurs vêtements en loques, jetés sur la
+litière d'herbes.
+
+«Les malheureux! s'écria Zach Fren, à quel dénuement ils ont été
+réduits pendant leur séjour sur cette île!
+
+-- Ils n'avaient à peu près rien sauvé du matériel de leur
+bâtiment, répondit le capitaine Ellis, et cela démontre avec
+quelle violence il s'est mis à la côte! Tout ayant été brisé,
+tout! comment ces pauvres gens ont-ils pourvu à leur
+nourriture?... Sans doute un peu de graines qu'ils auront semées,
+de la viande salée, des conserves dont ils auront vidé jusqu'à la
+dernière boîte!... Mais quelle existence, et ce qu'ils ont dû
+souffrir!»
+
+Oui! et, en y ajoutant les ressources que leur procurait la pêche,
+c'est bien ainsi que ces naufragés avaient dû subvenir à leurs
+besoins. Quant à dire s'ils étaient encore sur l'île, il semblait
+que cette question était résolue négativement. Du reste, s'ils
+avaient succombé, il était probable que l'on trouverait les restes
+de celui qui était mort le dernier... Cependant, de minutieuses
+recherches, faites à l'intérieur et en dehors de la grotte, ne
+donnèrent aucun résultat.
+
+«Cela me porterait à croire, fit observer Zach Fren, que ces
+naufragés ont pu être rapatriés?...
+
+-- Et comment? répondit le capitaine Ellis. Est-ce qu'ils auraient
+été en état de construire, avec les débris de leur bâtiment, une
+embarcation assez grande pour tenir la mer?...
+
+-- Non, capitaine, et ils n'avaient pas même de quoi construire un
+canot. Je croirais plus volontiers que leurs signaux auront été
+aperçus de quelque navire...
+
+-- Et moi, je ne puis accepter ce fait, maître.
+
+-- Et pourquoi, capitaine?
+
+-- Parce que, si un navire les eût recueillis, cette nouvelle se
+fût répandue dans le monde entier, à moins que ce navire n'eût
+ultérieurement péri corps et biens -- ce qui n'est guère croyable.
+J'écarte donc l'hypothèse que les naufragés de l'île Browse aient
+été sauvés dans ces conditions.
+
+-- Soit! dit Zach Fren, qui ne se rendait pas aisément. Mais, s'il
+leur était impossible de construire une chaloupe, rien ne prouve
+que toutes les embarcations du bord eussent péri dans le naufrage,
+et en ce cas...
+
+-- Eh bien, même en ce cas, répondit le capitaine Ellis, puisqu'on
+n'a point entendu dire qu'un équipage disparu ait été recueilli,
+depuis quelques années, dans les parages de l'Australie
+occidentale, je penserais que l'embarcation a dû sombrer pendant
+cette traversée de plusieurs centaines de milles entre l'île
+Browse et la côte australienne!»
+
+Il eût été difficile de répondre à ce raisonnement. Zach Fren le
+comprit bien; mais, ne voulant pas renoncer à savoir ce qu'étaient
+devenus les naufragés:
+
+«Maintenant, capitaine, demanda-t-il, je pense que votre intention
+est de visiter les autres parties de l'île?
+
+-- Oui... par acquit de conscience, répondit le capitaine Ellis.
+Et d'abord, allons abattre ce mât de signal, afin que des navires
+ne se dérangent pas de leur route, puisqu'il n'y a plus un homme à
+sauver ici!»
+
+Le capitaine, Zach Fren et les deux matelots, après être sortis de
+la grotte, explorèrent une dernière fois la grève. Puis, ayant
+remonté par la coupure sur le plateau, ils se dirigèrent vers
+l'extrémité du promontoire.
+
+Ils eurent à contourner une profonde excavation, sorte d'étang
+pierreux dans lequel s'amassaient les eaux pluviales, et reprirent
+ensuite leur première direction.
+
+Soudain le capitaine Ellis s'arrêta.
+
+En cet endroit, le sol présentait quatre renflements, parallèles
+les uns aux autres. Probablement, cette disposition n'aurait pas
+attiré l'attention, si de petites croix de bois, à demi pourries,
+n'eussent signalé ces renflements. C'étaient des tombes. Là était
+le cimetière des naufragés.
+
+«Enfin, s'écria le capitaine Ellis, peut-être allons-nous pouvoir
+apprendre?...»
+
+Ce n'était point manquer de ce respect dû aux morts que de
+fouiller ces tombes, d'en exhumer les corps qu'elles renfermaient,
+de reconnaître l'état dans lequel ils étaient réduits, de chercher
+là un indice réel de leur nationalité.
+
+Les deux matelots se mirent à l'oeuvre, et, creusant la terre avec
+leurs couteaux, ils la rejetèrent de chaque côté. Mais nombre
+d'années déjà s'étaient écoulées depuis que ces cadavres avaient
+été ensevelis à cette place, car le sol ne renfermait que des
+ossements. Le capitaine Ellis les fit alors recouvrir, et les
+croix furent replacées sur les tombes.
+
+Il s'en fallait beaucoup que les questions relatives à ce naufrage
+fussent résolues. Si quatre créatures humaines avaient été
+ensevelies en cet endroit, qu'était devenu celui qui leur avait
+rendu les derniers devoirs? Et lui-même, lorsque la mort l'avait
+frappé à son tour, où était-il tombé, et ne retrouverait-on pas
+son squelette abandonné sur un autre point de l'île?
+
+Le capitaine Ellis ne l'espérait pas.
+
+«Ne parviendrons-nous pas, s'écria-t-il, à connaître le nom du
+navire qui s'est perdu sur l'île Browse!... Rentrerons-nous à San-
+Diégo, sans avoir découvert les débris du _Franklin_, sans savoir
+ce que sont devenus John Branican et son équipage?...
+
+-- Pourquoi ce navire ne serait-il pas le _Franklin_? dit un des
+matelots.
+
+-- Et pourquoi serait-ce lui?» répondit Zach Fren.
+
+Rien, en effet, ne permettait d'affirmer que c'était le _Franklin_
+dont les débris couvraient les récifs de l'île Browse, et il
+semblait que cette seconde expédition du _Dolly-Hope_ ne devait
+pas réussir mieux que la première. Le capitaine Ellis était resté
+silencieux, les regards baissés vers ce sol, où de pauvres
+naufragés n'avaient trouvé qu'avec la fin de leur vie la fin de
+leurs misères! Étaient-ce des compatriotes, des Américains comme
+lui?... Étaient-ce ceux que le _Dolly-Hope_ était venu
+chercher?...
+
+«Au mât de signal!» dit-il.
+
+Zach Fren et ses hommes l'accompagnèrent, pendant qu'il suivait la
+longue pente rocailleuse, par laquelle le promontoire se
+raccordait au massif de l'île.
+
+Le demi-mille qui les séparait du mât, vingt minutes furent
+employées à le franchir, car le sol était encombré de ronces et de
+pierres.
+
+Lorsque le capitaine Ellis et ses compagnons eurent fait halte
+près du mât, ils virent qu'il était profondément engagé par le
+pied dans une excavation rocheuse -- ce qui expliquait qu'il eût
+pu résister à de longues et rudes tourmentes. Ainsi que cela avait
+été déjà reconnu à l'aide de la lunette, ce mât -- un bout-dehors
+de beaupré -- provenait des débris du navire.
+
+Quant au chiffon, cloué à sa pointe, ce n'était qu'un morceau de
+toile à voile, effiloché par les brises, sans aucun indice de
+nationalité.
+
+Sur l'ordre du capitaine Ellis, les deux matelots se préparaient à
+abattre le mât, lorsque Zach Fren s'écria:
+
+«Capitaine... là... voyez!...
+
+-- Cette cloche!»
+
+Sur un bâti assez solide encore, il y avait une cloche, dont la
+poignée de métal était rongée de rouille. Ainsi les naufragés ne
+s'étaient pas contentés de dresser ce mât de signal et d'y
+attacher ce pavillon. Ils avaient transporté en cet endroit la
+cloche du bord, espérant qu'elle pourrait être entendue d'un
+bâtiment qui passerait en vue de l'île... Mais cette cloche ne
+portait-elle pas le nom du navire auquel elle appartenait, suivant
+l'usage à peu près commun à toutes les marines? Le capitaine Ellis
+se dirigeait vers le bâti, lorsqu'il s'arrêta. Au pied de ce bâti
+gisaient les restes d'un squelette, ou, pour mieux dire, un amas
+d'ossements tombés sur le sol, auxquels n'adhéraient plus que
+quelques haillons. Ils étaient donc au nombre de cinq les
+survivants qui avaient trouvé refuge sur l'île Browse. Quatre
+étaient morts, et le cinquième était resté seul... Puis, un jour,
+il avait quitté la grotte, il s'était traîné jusqu'à l'extrémité
+du promontoire, il avait sonné cette cloche, pour se faire
+entendre d'un navire au large... et il était tombé à cette place
+pour ne plus se relever... Après avoir donné ordre aux deux
+matelots de creuser une tombe pour y enfermer ces ossements, le
+capitaine Ellis fit signe à Zach Fren de le suivre pour examiner
+la cloche...
+
+Sur le bronze, il y avait ce nom et ce chiffre, gravés en creux,
+très lisibles encore:
+
+FRANKLIN 1875
+
+
+
+
+XV
+
+Épave vivante
+
+
+Tandis que le _Dolly-Hope_ poursuivait sa seconde campagne à
+travers la mer de Timor et l'achevait dans les conditions que l'on
+sait, Mrs. Branican, ses amis, les familles de l'équipage disparu,
+avaient passé par toutes les angoisses de l'attente. Que
+d'espérances s'étaient rattachées à ce morceau de bois recueilli
+par le _Californian_ et qui appartenait sans conteste au
+_Franklin_! Le capitaine Ellis parviendrait-il à découvrir les
+débris du navire sur une des îles de cette mer ou sur quelque
+point du littoral australien? Retrouverait-il John Branican, Harry
+Felton, les douze matelots embarqués sous leurs ordres?
+Ramènerait-il enfin à San-Diégo un ou plusieurs des survivants de
+cette catastrophe?
+
+Deux lettres du capitaine Ellis étaient arrivées depuis le départ
+du _Dolly-Hope_. La première faisait connaître l'inutile résultat
+de l'exploration parmi les passes du détroit de Torrès et jusqu'à
+l'extrémité de la mer d'Arafoura. La seconde apprenait que les
+îles Melville et Bathurst avaient été visitées, sans qu'on eût
+trouvé trace du _Franklin_. Ainsi Mrs. Branican était avisée que
+les recherches allaient être portées, en suivant la mer de Timor,
+jusqu'à la partie occidentale de l'Australie, au milieu des divers
+archipels qui confinent à la Terre de Tasman. Le _Dolly-Hope_
+reviendrait alors, après avoir fouillé les petites îles de la
+Sonde, et lorsqu'il aurait perdu tout espoir de recueillir un
+dernier indice.
+
+À la suite de cette dernière lettre, les correspondances avaient
+été interrompues. Plusieurs mois s'écoulèrent, et maintenant on
+attendait d'un jour à l'autre que le _Dolly-Hope_ fût signalé par
+les sémaphores de San-Diégo.
+
+Cependant l'année 1882 avait pris fin, et, bien que Mrs. Branican
+n'eût plus reçu de nouvelles du capitaine Ellis, il n'y avait pas
+lieu d'en être surpris; les communications postales sont lentes et
+irrégulières à travers l'océan Pacifique. En fait, on n'avait
+aucune raison d'être inquiet sur le compte du _Dolly-Hope_, tout
+en étant impatient de le revoir.
+
+Fin février, pourtant, M. William Andrew commençait à trouver que
+l'expédition du _Dolly-Hope_ se prolongeait outre mesure. Chaque
+jour, un certain nombre de personnes se rendaient à la pointe
+Island, dans l'espoir que le navire serait aperçu au large.
+D'aussi loin qu'il se montrerait, et sans qu'il eût besoin
+d'envoyer son numéro, les marins de San-Diégo sauraient le
+reconnaître rien qu'à son allure -- comme on reconnaît un Français
+d'un Allemand, et même un Anglais d'un Américain.
+
+Le _Dolly-Hope_ apparut enfin dans la matinée du 27 mars, à neuf
+milles au large, marchant à toute vapeur, sous une fraîche brise
+de nord-ouest. Avant une heure, il aurait franchi le goulet et
+pris son poste de mouillage à l'intérieur de la baie de San-Diégo.
+
+Ce bruit s'étant répandu à travers la ville, la population se
+massa partie sur les quais, partie à la pointe Island et à la
+pointe Loma.
+
+Mrs. Branican, M. William Andrew, joints à quelques amis, ayant
+hâte d'entrer en communication avec le _Dolly-Hope_,
+s'embarquèrent sur un remorqueur pour se porter au-devant de lui.
+La foule était dominée par on ne sait quelle inquiétude, et,
+lorsque le remorqueur rangea le dernier wharf pour sortir du port,
+il n'y eut pas un cri. Il semblait que si le capitaine Ellis eût
+réussi dans cette seconde campagne, la nouvelle en aurait déjà dû
+courir le monde entier.
+
+Vingt minutes plus tard, Mrs. Branican, M. William Andrew et leurs
+compagnons accostaient le _Dolly-Hope_.
+
+Encore quelques instants, et chacun connaissait le résultat de
+l'expédition. C'était à la limite ouest de la mer de Timor, sur
+l'île Browse, que s'était perdu le _Franklin_... C'était là
+qu'avaient trouvé refuge les survivants du naufrage... C'est là
+qu'ils étaient morts!
+
+«Tous?... dit Mrs. Branican.
+
+-- Tous!» répondit le capitaine Ellis.
+
+La consternation était générale, lorsque le _Dolly-Hope_ vint
+mouiller au milieu de la baie, son pavillon en berne, signe de
+deuil -- le deuil des naufragés du _Franklin_. Le _Dolly-Hope_,
+parti de San-Diégo le 3 avril 1882, y revenait le 27 mars 1883.
+Sa campagne avait duré près de douze mois -- campagne au cours de
+laquelle les dévouements ne fléchirent jamais. Mais elle n'avait
+eu d'autre résultat que de détruire jusqu'aux dernières
+espérances. Pendant les quelques instants que Mrs. Branican et
+M. William Andrew étaient restés à bord, le capitaine Ellis avait
+pu sommairement leur faire connaître les faits relatifs au
+naufrage du _Franklin_ sur les récifs de l'île Browse. Bien
+qu'elle eût appris qu'il n'existait aucun doute à l'égard du
+capitaine John et de ses compagnons, Mrs. Branican n'avait rien
+perdu de son attitude habituelle. Pas une larme ne s'était
+échappée de ses yeux. Elle n'avait articulé aucune question.
+Puisque les débris du _Franklin_ avaient été retrouvés sur cette
+île, puisqu'il ne restait plus un seul des naufragés qui s'y
+étaient réfugiés, qu'aurait-elle eu à demander de plus en ce
+moment? Le récit de l'expédition, on le lui communiquerait plus
+tard. Aussi, après avoir tendu la main au capitaine Ellis et à
+Zach Fren, elle était allée s'asseoir à l'arrière du _Dolly-Hope_,
+concentrée en elle-même et, malgré tant de preuves irréfragables,
+ne se résignant pas à désespérer encore, «ne se sentant pas veuve
+de John Branican»!
+
+Aussitôt que le _Dolly-Hope_ eut jeté l'ancre dans la baie, Dolly
+revenant sur l'avant de la dunette, pria M. William Andrew, le
+capitaine Ellis et Zach Fren, de vouloir bien se rendre le jour
+même à Prospect-House. Elle les attendrait dans l'après-midi, afin
+d'apprendre par le détail tout ce qui avait été tenté pendant
+cette exploration à travers le détroit de Torrès, la mer
+d'Arafoura et la mer de Timor.
+
+Une embarcation mit à terre Mrs. Branican. La foule s'écarta
+respectueusement, tandis qu'elle traversait le quai, et elle se
+dirigea vers le haut quartier de San-Diégo.
+
+Un peu avant trois heures, le même jour, M. William Andrew, le
+capitaine Ellis et le maître se présentèrent au chalet, où ils
+furent immédiatement reçus, puis introduits dans le salon du rez-
+de-chaussée, où se trouvait Mrs. Branican.
+
+Lorsqu'ils eurent pris place autour d'une table, sur laquelle
+était déployée une carte des mers de l'Australie septentrionale:
+
+«Capitaine Ellis, dit Dolly, voulez-vous me faire le récit de
+votre campagne?»
+
+Et alors, le capitaine Ellis parla comme s'il avait eu sous les
+yeux son livre de bord, n'omettant aucune particularité,
+n'oubliant aucun incident, s'adressant quelquefois à Zach Fren
+pour confirmer son dire. Il raconta même par le menu les
+explorations opérées dans le détroit de Torrès, dans la mer
+d'Arafoura, aux îles Melville et Bathurst, entre les archipels de
+la Terre de Tasman, bien que ce fût au moins inutile. Mais Mrs.
+Branican y prenait intérêt, écoutant en silence, et fixant sur le
+capitaine un regard que ses paupières ne voilèrent pas un seul
+instant.
+
+Lorsque le récit fut arrivé aux épisodes de l'île Browse, il dut
+relater heure par heure, minute par minute, tout ce qui s'était
+passé depuis que le _Dolly-Hope_ avait aperçu le mât de signal
+dressé sur le promontoire. Mrs. Branican, toujours immobile, avec
+un léger tremblement des mains, revoyait en son imagination ces
+divers incidents comme s'ils eussent été reproduits devant ses
+yeux: le débarquement du capitaine Ellis et de ses hommes à
+l'embouchure du creek, l'ascension du morne, la lame de coutelas
+ramassée sur le sol, les traces de culture, la pioche abandonnée,
+la grève où s'étaient accumulés les débris du naufrage, les restes
+informes du _Franklin_ parmi cet amoncellement de roches, où il
+n'avait pu être jeté que par la plus violente des tempêtes, la
+grotte que les survivants avaient habitée, la découverte des
+quatre tombes, le squelette du dernier de ces malheureux, au pied
+du mât de signal, près de la cloche d'alarme... À ce moment, Dolly
+se releva, comme si elle eût entendu les sons de cette cloche au
+milieu des solitudes de Prospect-House...
+
+Le capitaine Ellis, tirant de sa poche un médaillon, terni par
+l'humidité, le lui présenta.
+
+C'était le portrait de Dolly -- un médaillon photographique à demi
+effacé qu'elle avait remis à John au départ du _Franklin_, et que
+des recherches subséquentes avaient fait retrouver dans un coin
+obscur de la grotte.
+
+Et, si ce médaillon témoignait que le capitaine John était au
+nombre des cinq naufragés ayant trouvé refuge sur l'île, n'en
+fallait-il pas conclure qu'il était de ceux qui avaient succombé
+aux longues misères du dénuement et de l'abandon?...
+
+La carte des mers australiennes était déployée sur la table --
+cette carte devant laquelle, pendant sept ans, Dolly avait tant de
+fois évoqué le souvenir de John. Elle demanda au capitaine de lui
+montrer l'île Browse, ce point à peine perceptible, perdu dans les
+parages que battent les typhons de l'océan Indien.
+
+«Et, en y arrivant quelques années plus tôt, ajouta le capitaine
+Ellis, peut-être eût-on trouvé encore vivants... John... ses
+compagnons...
+
+-- Oui, peut-être, murmura M. William Andrew, et c'était là qu'il
+eût fallu conduire le _Dolly-Hope_ à sa première campagne!... Mais
+qui aurait jamais pensé que le _Franklin_ fût allé se perdre sur
+une île de l'océan Indien?...
+
+-- On ne le pouvait pas, répondit le capitaine Ellis, d'après la
+route qu'il devait suivre, et qu'il a effectivement suivie,
+puisque le _Franklin_ a été vu au sud de l'île Célèbes!... Le
+capitaine John, n'étant plus maître de son bâtiment, aura été
+entraîné à travers les détroits de la Sonde dans la mer de Timor
+et poussé jusqu'à l'île Browse?
+
+-- Oui, et il n'est pas douteux que les choses se soient passées
+ainsi! répondit Zach Fren.
+
+-- Capitaine Ellis, dit alors Mrs. Branican, en cherchant le
+_Franklin_ dans les mers de la Malaisie, vous avez agi comme vous
+deviez agir... Mais c'est à l'île Browse qu'il aurait fallu aller
+d'abord!... Oui!... c'était là!»
+
+Puis, prenant part à la conversation, et voulant en quelque sorte
+appuyer sur des chiffres certains sa ténacité à conserver une
+dernière lueur d'espoir:
+
+«À bord du _Franklin_, dit-elle, il y avait le capitaine John, le
+second, Harry Felton, et douze matelots. Vous avez retrouvé sur
+l'île les restes des quatre hommes, qui avaient été enterrés, et
+le dernier mort au pied du mât de signal. Que pensez-vous que
+soient devenus les neuf autres?
+
+-- Nous l'ignorons, répondit le capitaine Ellis.
+
+-- Je le sais, reprit Mrs. Branican, en insistant, mais je vous
+demande: Que pensez-vous qu'ils aient pu devenir?
+
+-- Peut-être ont-ils péri pendant que le _Franklin_ se fracassait
+sur les récifs de l'île.
+
+-- Vous admettez donc qu'ils n'ont été que cinq à survivre au
+naufrage?...
+
+-- C'est malheureusement l'explication la plus plausible! ajouta
+M. William Andrew.
+
+-- Ce n'est pas mon avis, répondit Mrs. Branican. Pourquoi John,
+Felton et les douze hommes de l'équipage n'auraient-ils pas
+atteint l'île Browse sains et saufs?... Pourquoi neuf d'entre eux
+ne seraient-ils pas parvenus à la quitter?...
+
+-- Et comment, mistress Branican? répondit vivement le capitaine
+Ellis.
+
+-- Mais en s'embarquant sur une chaloupe construite avec les
+débris de leur navire...
+
+-- Mistress Branican, reprit le capitaine Ellis, Zach Fren vous
+l'affirmera aussi bien que moi, dans l'état où étaient ces débris,
+il nous a paru que c'était impossible!
+
+-- Mais... un de leurs canots...
+
+-- Les canots du _Franklin_, en admettant qu'ils n'eussent pas
+été brisés, n'auraient pu s'aventurer dans une traversée jusqu'à
+la côte australienne ou aux îles de la Sonde.
+
+-- Et, d'ailleurs, fit observer M. William Andrew, si neuf des
+naufragés ont pu quitter l'île, pourquoi les cinq autres y
+seraient-ils restés?
+
+-- J'ajoute, reprit le capitaine Ellis, que, s'ils ont eu une
+embarcation quelconque à leur disposition, ceux qui sont partis
+ont péri en mer, ou ils ont été victimes des indigènes
+australiens, puisqu'ils n'ont jamais reparu!»
+
+Alors Mrs. Branican, sans laisser voir aucun signe de faiblesse,
+s'adressant au maître:
+
+«Zach Fren, dit-elle, vous pensez de tout cela ce qu'en pense le
+capitaine Ellis?
+
+-- Je pense... répondit Zach Fren en secouant la tête, je pense
+que, si les choses ont pu être ainsi... il est très possible
+qu'elles aient pu être autrement!
+
+-- Aussi, répondit Mrs. Branican, mon avis est-il que nous n'avons
+pas de certitude absolue sur ce que sont devenus les neuf hommes
+dont on n'a pas retrouvé les restes sur l'île. Quant à vous et à
+votre équipage, capitaine Ellis, vous avez fait tout ce qu'on
+pouvait demander au plus intrépide dévouement.
+
+-- J'aurais voulu mieux réussir, mistress Branican!
+
+-- Nous allons nous retirer, ma chère Dolly, dit M. William
+Andrew, estimant que cet entretien avait assez duré.
+
+-- Oui, mon ami, répondit Mrs. Branican. J'ai besoin d'être
+seule... Mais, toutes les fois que le capitaine Ellis voudra venir
+à Prospect-House, je serai heureuse de reparler avec lui de John,
+de ses compagnons...
+
+-- Je serai toujours à votre disposition, mistress Branican,
+répondit le capitaine.
+
+-- Et vous aussi, Zach Fren, ajouta Mrs. Branican, n'oubliez pas
+que ma maison est la vôtre.
+
+-- La mienne?... répondit le maître. Mais que deviendra le _Dolly-
+Hope_?...
+
+-- Le _Dolly-Hope_? dit Mrs. Branican, comme si cette demande
+lui eut paru inutile.
+
+-- Votre avis n'est-il pas, ma chère Dolly, fit observer
+M. William Andrew, que, s'il se présente une occasion de le
+vendre...
+
+-- Le vendre, répondit vivement Mrs. Branican, le vendre?... Non,
+monsieur Andrew, jamais!»
+
+Mrs. Branican et Zach Fren avaient échangé un regard; tous deux
+s'étaient compris.
+
+À partir de ce jour, Dolly vécut très retirée à Prospect-House, où
+elle avait ordonné de transporter les quelques objets recueillis
+sur l'île Browse, les ustensiles dont s'étaient servis les
+naufragés, la lampe de bord, le morceau de toile cloué en tête du
+mât de signal, la cloche du _Franklin_, etc.
+
+Quant au _Dolly-Hope_, après avoir été reconduit au fond du port
+et désarmé, il fut confié à la garde de Zach Fren. Les hommes de
+l'équipage, généreusement récompensés, avaient désormais leur
+existence à l'abri du besoin. Mais, si jamais le _Dolly-Hope_
+devait reprendre la mer pour une nouvelle expédition, on pouvait
+compter sur eux.
+
+Toutefois Zach Fren ne laissait pas de venir fréquemment à
+Prospect-House. Mrs. Branican se plaisait à le voir, à causer avec
+lui, à reprendre par le détail les divers incidents de sa dernière
+campagne. D'ailleurs, une même manière d'envisager les choses les
+rapprochait chaque jour davantage l'un de l'autre. Ils ne
+croyaient pas que le dernier mot eût été dit sur la catastrophe du
+_Franklin_, et Dolly répétait au maître:
+
+«Zach Fren, ni John ni ses huit compagnons ne sont morts!
+
+-- Les huit?... je ne sais pas, répondait invariablement le
+maître. Mais, pour sûr, le capitaine John est vivant!
+
+-- Oui!... vivant!... Et où l'aller chercher, Zach Fren?... Où
+est-il, mon pauvre John?
+
+-- Il est où il est, et bien certainement quelque part, mistress
+Branican!... Et si nous n'y allons pas, nous recevrons de ses
+nouvelles!... Je ne dis pas que ce sera par la poste avec lettre
+affranchie... mais nous en recevrons!...
+
+-- John est vivant, Zach Fren!
+
+-- Sans cela, mistress Branican, est-ce que j'aurais jamais pu
+vous sauver?... Est-ce que Dieu l'aurait permis?... Non... Cela
+aurait été trop mal de sa part!»
+
+Et Zach Fren, avec sa façon de dire les choses, Mrs. Branican,
+avec l'obstination qu'elle y apportait, s'entendaient pour garder
+un espoir que ni M. William Andrew, ni le capitaine Ellis, ni
+personne de leurs amis, ne pouvaient plus conserver.
+
+Durant l'année 1883, il ne survint aucun incident de nature à
+ramener l'attention publique sur l'affaire du _Franklin_. Le
+capitaine Ellis, pourvu d'un commandement pour le compte de la
+maison Andrew, avait repris la mer. M. William Andrew et Zach Fren
+étaient les seuls visiteurs qui fussent reçus au chalet. Quant à
+Mrs. Branican, elle se donnait tout entière à l'oeuvre de Wat-
+House pour les enfants abandonnés.
+
+Maintenant, une cinquantaine de pauvres êtres, les uns tout
+petits, les autres déjà grandelets, étaient élevés dans cet
+hospice, où Mrs. Branican les visitait chaque jour, s'occupant de
+leur santé, de leur instruction et aussi de leur avenir. La somme
+considérable affectée à l'entretien de Wat-House permettait de les
+rendre heureux autant que peuvent l'être des enfants sans père ni
+mère. Lorsqu'ils étaient arrivés à l'âge où l'on entre en
+apprentissage, Dolly les plaçait dans les ateliers, les maisons de
+commerce et les chantiers de San-Diégo, où elle continuait de
+veiller sur eux. Cette année-là, trois ou quatre fils de marins
+purent même s'embarquer sous le commandement d'honnêtes capitaines
+dont on était sûr. Partis mousses, ils passeraient novices entre
+treize et dix-huit ans, puis matelots, puis maîtres, assurés ainsi
+d'un bon métier pour leur âge mûr et d'une retraite pour leurs
+vieux jours. Et cela fut constaté par la suite, l'hospice de Wat-
+House était destiné à constituer la pépinière de ces marins qui
+font honneur à la population de San-Diégo et autres ports de la
+Californie.
+
+En outre de ces occupations, Mrs. Branican ne cessait d'être la
+bienfaitrice des pauvres gens. Pas un ne frappait en vain à la
+porte de Prospect-House. Avec les revenus considérables de sa
+fortune, administrée par les soins de M. William Andrew, elle
+concourait à toutes ces bonnes oeuvres, dont les familles des
+matelots du _Franklin_ avaient la plus importante part. Et, de ces
+absents, n'espérait-elle pas que quelques-uns reviendraient un
+jour?
+
+C'était l'unique sujet de ses entretiens avec Zach Fren. Quel
+avait été le sort des naufragés dont on n'avait point retrouvé
+trace sur l'île Browse?... Pourquoi ne l'auraient-ils pas quittée
+sur une embarcation construite par eux, quoi qu'en eût dit le
+capitaine Ellis?... Il est vrai, tant d'années s'étaient écoulées
+déjà, que c'était folie d'espérer encore!
+
+La nuit surtout, au sein d'un sommeil agité par d'étranges rêves,
+Dolly voyait et revoyait John lui apparaître... Il avait été sauvé
+du naufrage et recueilli dans ces mers lointaines... Le navire qui
+le rapatriait était au large... John était de retour à San-
+Diégo... Et, ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est que
+ces illusions, après le réveil, persistaient avec une intensité
+telle que Dolly s'y attachait comme à des réalités.
+
+Et c'est bien à cela aussi que s'obstinait Zach Fren. À l'en
+croire, ces idées-là étaient forcées à coups de maillet dans son
+cerveau comme des gournables dans la membrure d'un navire! Lui
+aussi se répétait qu'on n'avait retrouvé que cinq naufragés sur
+quatorze, que ceux-ci avaient pu quitter l'île Browse, qu'on
+errait en affirmant qu'il eût été impossible de construire une
+embarcation avec les débris du _Franklin_. Il est vrai, on
+ignorait ce qu'ils étaient devenus depuis si longtemps? Mais Zach
+Fren n'y voulait pas songer, et ce n'était pas sans effroi que
+M. William Andrew le voyait entretenir Dolly dans ces illusions.
+N'y avait-il pas lieu de craindre que cette surexcitation devînt
+dangereuse pour un cerveau que la folie avait déjà frappé?...
+Mais, lorsque M. William Andrew voulait entreprendre le maître à
+ce sujet, celui-ci s'entêtait dans ses idées et répondait:
+
+«Je n'en démordrai pas plus qu'une maîtresse ancre, quand ses
+pattes sont solides et que la tenue est bonne!»
+
+Plusieurs années s'écoulèrent. En 1890, il y avait quatorze ans
+que le capitaine John Branican et les hommes du _Franklin_ avaient
+quitté le port de San-Diégo. Mrs. Branican était alors âgée de
+trente-sept ans. Si ses cheveux commençaient à blanchir, si la
+chaude coloration de son teint se faisait plus mate, ses yeux
+étaient toujours animés du même feu qu'autrefois. Il ne semblait
+pas qu'elle eût rien perdu de ses forces physiques et morales,
+rien perdu de cette énergie qui la caractérisait, et dont elle
+n'attendait qu'une occasion pour donner de nouvelles preuves.
+
+Que ne pouvait-elle, à l'exemple de lady Franklin, organiser
+expéditions sur expéditions, dépenser sa fortune entière pour
+retrouver les traces de John et de ses compagnons? Mais où les
+aller chercher?... L'opinion générale n'était-elle pas que ce
+drame maritime avait eut le même dénouement que l'expédition de
+l'illustre amiral anglais?... Les marins du Franklin n'avaient-ils
+pas succombé dans les parages de l'île Browse, comme les marins de
+l'_Erebus_ et du _Terror_ avaient péri au milieu des glaces des
+mers arctiques?...
+
+Pendant ces longues années, qui n'avaient apporté aucun
+éclaircissement à cette mystérieuse catastrophe, Mrs. Branican
+n'avait pas cessé de s'enquérir de ce qui concernait Len et Jane
+Burker. De ce côté, aussi, défaut absolu de renseignements. Aucune
+lettre n'était parvenue à San-Diégo. Tout portait à croire que Len
+Burker avait quitté l'Amérique, et était allé s'établir sous un
+nom d'emprunt en quelque pays éloigné. C'était pour Mrs. Branican
+un très vif chagrin ajouté à tant d'autres. Cette malheureuse
+femme qu'elle affectionnait, quel bonheur elle aurait éprouvé à
+l'avoir près d'elle!... Jane eût été une compagne dévouée... Mais
+elle était loin, et non moins perdue pour Dolly que l'était le
+capitaine John!
+
+Les six premiers mois de l'année 1890 avaient pris fin, lorsqu'un
+journal de San-Diégo reproduisit, dans son numéro du 26 juillet,
+une nouvelle dont l'effet devait être et fut immense, on peut
+dire, dans les deux continents.
+
+Cette nouvelle était donnée d'après le récit d'un journal
+australien, le _Morning-Herald_ de Sydney, et voici en quels
+termes:
+
+«On se souvient que les dernières recherches faites, il y a sept
+ans, par le _Dolly-Hope_, dans le but de retrouver les survivants
+du _Franklin_, n'ont pas abouti. On devait croire que les
+naufragés avaient tous succombé, soit avant d'avoir atteint l'île
+Browse, soit après l'avoir quittée.
+
+«Or, la question est loin d'être résolue.
+
+«En effet, l'un des officiers du _Franklin_ vient d'arriver à
+Sydney. C'est Harry Felton, le second du capitaine John Branican.
+Rencontré sur les bords du Parru, un des affluents du Darling,
+presque sur la limite de la Nouvelle-Galles du Sud et du
+Queensland, il a été ramené à Sydney. Mais son état de faiblesse
+est tel qu'on n'a pu tirer aucun renseignement de lui, et il est à
+craindre que la mort l'emporte d'un jour à l'autre.
+
+«Avis de cette communication est donné aux intéressés dans la
+catastrophe du _Franklin_.»
+
+Le 27 juillet, dès que M. William Andrew eut connaissance de cette
+note, qui arriva par le télégraphe à San-Diégo, il se rendit à
+Prospect-House, où Zach Fren se trouvait en ce moment.
+
+Mrs. Branican fut aussitôt mise au courant, et sa seule réponse
+fut celle-ci:
+
+«Je pars pour Sydney.
+
+-- Pour Sydney?... dit M. William Andrew.
+
+-- Oui...» répondit Dolly.
+
+Et se retournant vers le maître:
+
+«M'accompagnerez-vous, Zach Fren?
+
+-- Partout où vous irez, mistress Branican.
+
+-- Le _Dolly-Hope_ est-il en état de prendre la mer?
+
+-- Non, répondit M. William Andrew, et il faudrait trois semaines
+pour l'armer...
+
+-- Avant trois semaines, il faut que je sois à Sydney! dit Mrs.
+Branican. Y a-t-il un paquebot en partance pour l'Australie?...
+
+-- L'_Orégon_ quittera San-Francisco cette nuit même.
+
+-- Zach Fren et moi, nous serons ce soir à San Francisco.
+
+-- Ma chère Dolly, dit M. William Andrew, que Dieu vous réunisse à
+votre John!...
+
+-- Il nous réunira!» répondit Mrs. Branican.
+
+Ce soir-là, vers onze heures, un train spécial, qui avait été
+organisé sur sa demande, déposait Mrs. Branican et Zach Fren dans
+la capitale de la Californie.
+
+À une heure du matin, l'_Orégon_ quittait San-Francisco à
+destination de Sydney.
+
+
+
+
+XVI
+
+Harry Felton
+
+
+Le steamer _Orégon_ avait marché à une vitesse moyenne de dix-sept
+noeuds pendant cette navigation, qui fut favorisée par un temps
+superbe -- temps normal d'ailleurs dans cette partie du Pacifique
+et à cette époque de l'année. Ce brave navire partageait
+l'impatience de Mrs. Branican, à ce que répétait volontiers Zach
+Fren. Il va sans dire que les officiers, les passagers,
+l'équipage, témoignaient à cette vaillante femme la respectueuse
+sympathie, dont ses malheurs et l'énergie avec laquelle elle les
+supportait, la rendaient si digne.
+
+Lorsque l'_Orégon_ se trouva par 33°51' de latitude sud et 148°40'
+de longitude est, les vigies signalèrent la terre. Le 15 août,
+après une traversée de sept mille milles, accomplie en dix-neuf
+jours, le steamer pénétrait dans la baie de Port-Jackson, entre
+ces hautes falaises schisteuses qui forment comme une porte
+grandiose, ouverte sur le Pacifique.
+
+Laissant à droite et à gauche ces petits golfes, semés de villas
+et de cottages, portant les noms de Watson, Vaucluse, Rose,
+Double, Elisabeth, l'_Orégon_ passa devant Earme-Love, Sydney-
+Love, et vint dans Darling-Harbour, qui est le port même de
+Sydney, s'amarrer au quai de débarquement.
+
+À la première personne qui se présenta à bord -- c'était un des
+agents de la douane -- Mrs. Branican demanda:
+
+«Harry Felton?...
+
+-- Il est vivant», lui répondit cet agent, qui avait reconnu Mrs.
+Branican.
+
+Tout Sydney ne savait-il pas qu'elle s'était embarquée sur
+l'_Orégon_, et n'était-elle pas attendue avec la plus vive
+impatience?
+
+«Où est Harry Felton? ajouta-t-elle.
+
+-- À l'hôpital de la Marine.»
+
+Mrs. Branican, suivie de Zach Fren, débarqua aussitôt. La foule
+l'accueillit avec cette déférence qui l'accueillait à San-Diégo,
+et qu'elle eût trouvée partout. Une voiture les conduisit à
+l'hôpital de la Marine, où ils furent reçus par le médecin de
+service.
+
+«Harry Felton a-t-il pu parler?... A-t-il sa connaissance?...
+demanda Mrs. Branican.
+
+-- Non, mistress, répondit le médecin. Cet infortuné n'est pas
+revenu à lui... Il semble qu'il ne puisse parler... La mort peut
+l'emporter d'une heure à l'autre!
+
+-- Il ne faut pas que Harry Felton meure! dit Mrs. Branican. Lui
+seul sait si le capitaine John, si quelques-uns de ses compagnons,
+vivent encore!... Lui seul peut dire où ils sont!... Je suis venue
+pour voir Harry Felton... pour l'entendre...
+
+-- Mistress, je vous conduis sur-le-champ près de lui», répondit
+le médecin. Quelques instants après, Mrs. Branican et Zach Fren
+étaient introduits dans la chambre occupée par Harry Felton. Six
+semaines auparavant, des voyageurs traversaient la province
+d'Ulakarara, dans la Nouvelle-Galles du Sud, à la limite
+inférieure du Queensland. Arrivés sur la rive gauche du Parm, ils
+aperçurent un homme qui gisait au pied d'un arbre. Couvert de
+vêtements en lambeaux, épuisé par les privations, brisé par la
+fatigue, cet homme ne put reprendre connaissance, et, si son
+engagement d'officier de la marine marchande n'eût été trouvé dans
+l'une de ses poches, on n'aurait jamais su qui il était.
+
+C'était Harry Felton, le second du _Franklin_.
+
+D'où arrivait-il? De quelle partie lointaine et inconnue du
+continent australien était-il parti? Depuis combien de temps
+errait-il à travers ces redoutables solitudes des déserts du
+centre? Avait-il été prisonnier des indigènes, et était-il parvenu
+à leur échapper? Ses compagnons, s'il lui en restait, où les
+avait-il laissés? À moins, cependant, qu'il ne fût le seul
+survivant de ce désastre, vieux de quatorze ans déjà?... Toutes
+ces questions étaient demeurées sans réponse jusqu'alors.
+
+Il y avait pourtant un intérêt considérable à savoir d'où venait
+Harry Felton, à connaître son existence depuis le naufrage du
+_Franklin_ sur les récifs de l'île Browse, à savoir enfin le
+dernier mot de cette catastrophe.
+
+Harry Felton fut conduit à la station la plus proche, la station
+d'Oxley, d'où le railway le transporta à Sydney. Le _Morning-
+Herald_, informé, avant tout autre journal, de son arrivée dans la
+capitale de l'Australie, en fit l'objet de l'article que l'on
+connaît, en ajoutant que le lieutenant du _Franklin_ n'avait
+encore pu répondre à aucune des questions qui lui avaient été
+adressées.
+
+Et maintenant, Mrs. Branican était devant Harry Felton, qu'elle
+n'aurait pu reconnaître. Il n'était âgé que de quarante-six ans
+alors, et on lui en eût donné soixante. Et c'était le seul homme -
+- presque un cadavre -- qui fût à même de dire ce qu'il en était
+du capitaine John et de son équipage!
+
+Jusqu'à ce jour, les soins les plus assidus n'avaient en rien
+amélioré l'état d'Harry Felton -- état évidemment dû aux
+épouvantables fatigues subies pendant les semaines, qui sait même?
+les mois qu'avait duré son voyage à travers l'Australie centrale.
+Ce souffle de vie qui lui restait, une syncope pouvait l'éteindre
+d'un instant à l'autre. Depuis qu'il était dans cet hospice, c'est
+à peine s'il avait ouvert les yeux, sans qu'on eût pu savoir s'il
+se rendait compte de ce qui se passait autour de lui. On le
+soutenait d'un peu de nourriture, et il ne semblait même pas s'en
+apercevoir. Il était à craindre que des souffrances excessives
+n'eussent annihilé ses facultés intellectuelles, détruit en lui le
+fonctionnement de sa mémoire, auquel se rattachait peut-être le
+salut des naufragés.
+
+Mrs. Branican avait pris place au chevet d'Harry Felton, guettant
+son regard, lorsque ses paupières s'agitaient, les murmures de sa
+voix, le moindre indice qu'il serait possible de saisir, un mot
+échappé à ses lèvres. Zach Fren, debout près d'elle, cherchait à
+surprendre quelque lueur d'intelligence, comme un marin cherche un
+feu à travers les brumes de l'horizon.
+
+Mais la lueur ne brilla ni ce jour-là ni les jours suivants. Les
+paupières d'Harry Felton demeuraient obstinément closes, et,
+lorsque Dolly les soulevait, elle n'y trouvait qu'un regard
+inconscient.
+
+Elle ne désespérait pas, cependant, Zach Fren non plus, et il lui
+répondait:
+
+«Si Harry Felton reconnaît la femme de son capitaine, il saura
+bien se faire comprendre, et cela sans parler!»
+
+Oui! il était important qu'il reconnût Mrs. Branican, et possible
+qu'il en éprouvât une impression salutaire? On agirait alors avec
+une extrême prudence, tandis qu'il s'accoutumerait à la présence
+de Dolly. Peu à peu, les souvenirs du _Franklin_ se rétabliraient
+dans sa mémoire... Il saurait exprimer par signe ce qu'il ne
+pourrait dire...
+
+Bien qu'on eût conseillé à Mrs. Branican de ne pas rester enfermée
+dans la chambre d'Harry Felton, elle refusa de prendre même une
+heure de repos pour aller respirer l'air du dehors. Elle ne voulut
+pas abandonner le chevet de ce lit.
+
+«Harry Felton peut mourir, et, si le seul mot que j'attends de lui
+s'échappe avec son dernier souffle, il faut que je sois là pour
+l'entendre... Je ne le quitterai pas!»
+
+Vers le soir, une légère amélioration sembla se manifester dans
+l'état d'Harry Felton. Ses yeux s'ouvrirent plusieurs fois; mais
+leur regard ne s'adressait pas à Mrs. Branican. Et pourtant,
+penchée sur lui, elle l'appelait par son nom, elle répétait le nom
+de John... le capitaine du _Franklin_... de San-Diégo!... Comment
+ces noms ne lui rappelaient-ils pas le souvenir de ses
+compagnons?... Un mot... on ne lui demandait qu'un mot:
+«Vivants?... Étaient-ils vivants?»
+
+Et, tout ce qu'Harry Felton avait eu à souffrir pour en arriver
+là, Dolly se disait que John devait l'avoir souffert aussi... Puis
+la pensée lui venait que John était tombé sur la route... Mais
+non... John n'avait pu suivre Harry Felton... Il était resté là-
+bas... avec les autres... Où?... Était-ce chez une tribu du
+littoral australien?... Quelle était cette tribu?... Harry Felton
+pouvait seul le dire, et il semblait que son intelligence était
+anéantie, que ses lèvres avaient désappris de parler!
+
+La nuit, la faiblesse d'Harry Felton augmenta. Ses yeux ne se
+rouvraient plus, sa main se refroidissait, comme si le peu de vie
+qui lui restait se fût retiré vers le coeur. Allait-il donc mourir
+sans avoir prononcé une parole?... Et il passait par l'esprit de
+Dolly qu'elle aussi avait perdu le souvenir et la raison pendant
+bien des années!... De même qu'on ne pouvait rien obtenir d'elle
+alors, elle ne pouvait rien obtenir de ce malheureux... rien de ce
+qu'il était seul à savoir!
+
+Le jour venu, le médecin, très inquiet de l'état de prostration de
+Harry Felton, essaya des plus énergiques médications, qui ne
+produisirent aucun effet. Il ne tarderait pas à expirer...
+
+Ainsi, Mrs. Branican allait voir rentrer dans le néant les
+espérances que le retour de Harry Felton avait permis de
+concevoir!... À la lumière qu'il aurait pu apporter succéderait
+une obscurité profonde, qu'on ne parviendrait plus à dissiper!...
+Et alors, tout serait fini, bien fini!...
+
+Sur la demande de Dolly, les principaux médecins de la ville
+s'étaient réunis en consultation. Mais, après avoir examiné le
+malade, ils se déclarèrent impuissants.
+
+«Vous ne pouvez quoi que ce soit pour ce malheureux? leur demanda
+Mrs. Branican.
+
+-- Non, madame, répondit l'un des médecins.
+
+-- Pas même lui redonner une minute d'intelligence... une minute
+de souvenir?...»
+
+Et, cette minute, Mrs. Branican l'eût payée de sa fortune tout
+entière! Mais ce qui n'est plus au pouvoir des hommes est toujours
+au pouvoir de Dieu. C'est à lui que l'homme doit s'adresser,
+lorsque les ressources humaines font défaut.
+
+Dès que les médecins se furent retirés, Dolly s'agenouilla, et,
+quand Zach Fren vint la rejoindre, il la trouva en prière près du
+mourant.
+
+Soudain, Zach Fren, qui s'était rapproché pour s'assurer si un
+souffle s'échappait encore des lèvres de Harry Felton, s'écria:
+
+«Mistress!... mistress!»
+
+Dolly, croyant que le maître n'avait plus trouvé qu'un cadavre
+dans ce lit, se releva...
+
+«Mort?... murmura-t-elle.
+
+-- Non... mistress... non!... Voyez... Ses yeux sont ouverts... Il
+regarde...»
+
+En effet, sous ses paupières soulevées, les yeux d'Harry Felton
+brillaient d'un éclat extraordinaire. Sa figure s'était colorée
+légèrement, et ses mains s'agitèrent à plusieurs reprises. Il
+parut sortir de cette torpeur dans laquelle il était depuis si
+longtemps plongé. Puis, son regard s'étant porté vers Mrs.
+Branican, une sorte de sourire anima ses lèvres.
+
+«Il m'a reconnue! s'écria Dolly.
+
+-- Oui!... répondit Zach Fren... C'est la femme de son capitaine
+qui est près de lui, il le sait... il va parler!...
+
+-- Et, s'il ne le peut, que Dieu permette qu'il se fasse du moins
+comprendre!»
+
+Alors, prenant la main de Harry Felton qui pressa faiblement la
+sienne, Dolly s'approcha près de lui.
+
+«John?... John? ...» dit-elle.
+
+Un mouvement des yeux indiqua que Harry Felton l'avait entendue et
+comprise.
+
+«Vivant?... demanda-t-elle.
+
+-- Oui!»
+
+Et ce oui! si faiblement qu'il eût été prononcé, Dolly avait bien
+su l'entendre!
+
+
+
+
+XVII
+
+Par oui et par non
+
+
+Mrs. Branican fit aussitôt appeler le médecin. Celui-ci, malgré le
+changement qui s'était produit dans l'état intellectuel de Harry
+Felton, comprit qu'il n'y avait là qu'une dernière manifestation
+de la vie, que la mort allait anéantir.
+
+Le mourant, d'ailleurs, ne semblait voir que Mrs. Branican. Ni
+Zach Fren ni le médecin n'attiraient son attention. Ce qui lui
+restait de force intellectuelle se concentrait en entier sur la
+femme de son capitaine, de John Branican.
+
+«Harry Felton, demanda Mrs. Branican, si John est vivant, où
+l'avez-vous laissé?... Où est-il?»
+
+Harry Felton ne répondit pas.
+
+«Il ne peut parler, dit le médecin, mais peut-être aurons-nous de
+lui une réponse par signes?...
+
+-- Et rien qu'à son regard, je saurai interpréter! répondit Mrs.
+Branican.
+
+-- Attendez, dit Zach Fren. Il importe que les questions lui
+soient posées d'une certaine manière, et, comme nous nous
+entendons entre marins, laissez-moi faire. Que mistress Branican
+tienne la main de Felton, que ses yeux ne quittent pas les siens.
+Je vais l'interroger... Il dira oui ou non du regard, et cela
+suffira!»
+
+Mrs. Branican, penchée sur Harry Felton, lui prit la main.
+
+Si Zach Fren eut, pour commencer, demandé où se trouvait le
+capitaine John, il aurait été impossible d'obtenir une indication
+satisfaisante, puisque c'eût été obliger Harry Felton à prononcer
+le nom d'une contrée, d'une province, ou d'une bourgade -- ce dont
+sans nul doute il était incapable. Mieux valait y arriver
+graduellement en reprenant l'histoire du _Franklin_ à partir du
+dernier jour où il avait été aperçu jusqu'à celui où Harry Felton
+s'était séparé de John Branican.
+
+«Felton, dit Zach Fren d'une voix claire, vous avez près de vous
+mistress Branican, la femme de John Branican, le commandant du
+_Franklin_. Vous l'avez reconnue?...»
+
+Les lèvres de Harry Felton ne remuèrent pas; mais un mouvement de
+ses paupières, une faible pression de sa main, répondirent
+affirmativement.
+
+«Le _Franklin_, reprit Zach Fren, n'a plus été signalé nulle part
+après qu'on l'eut vu dans le sud de l'île Célèbes... Vous
+m'entendez... vous m'entendez, n'est-ce pas, Felton?»
+
+Nouvelle affirmation du regard.
+
+«Eh bien, reprit Zach Fren, écoutez-moi, et, selon que vous
+ouvrirez ou fermerez les yeux, je saurai si ce que j'exprime est
+exact ou ne l'est pas.»
+
+Il n'était pas douteux que Harry Felton eût compris ce que venait
+de dire Zach Fren.
+
+«En quittant la mer de Java, reprit celui-ci, le capitaine John a
+donc passé dans la mer de Timor?
+
+-- Oui.
+
+-- Par le détroit de la Sonde?...
+
+-- Oui.
+
+-- Volontairement?...»
+
+Cette question fut suivie d'un signe négatif, auquel il n'y avait
+pas à se tromper.
+
+«Non!» dit Zach Fren.
+
+Et c'est bien ce que le capitaine Ellis et lui avaient toujours
+pensé. Pour que le _Franklin_ eût passé de la mer de Java dans la
+mer de Timor, il fallait qu'il y eût été contraint.
+
+«C'était pendant une tempête?... demanda Zach Fren.
+
+-- Oui.
+
+-- Une violente tornade, qui vous a surpris dans la mer de Java,
+probablement?...
+
+-- Oui.
+
+-- Et qui vous a rejetés à travers le détroit de la Sonde?...
+
+-- Oui.
+
+-- Peut-être le _Franklin_ était-il désemparé, sa mâture en bas,
+son gouvernail démonté?...
+
+-- Oui.»
+
+Mrs. Branican, les yeux fixés sur Harry Felton, le regardait sans
+prononcer une parole. Zach Fren, voulant reconstituer les diverses
+phases de la catastrophe, continua en ces termes:
+
+«Le capitaine John, n'ayant pu faire son point depuis quelques
+jours, ignorait sa position?...
+
+-- Oui.
+
+-- Et, après avoir été entraîné pendant un certain temps jusque
+dans l'ouest de la mer de Timor, il est venu se perdre sur les
+récifs de l'île Browse?...»
+
+Un léger mouvement marqua la surprise de Harry Felton, qui
+ignorait évidemment le nom de l'île sur laquelle le _Franklin_
+était allé se briser, et dont aucune observation n'avait permis de
+déterminer la position dans la mer de Timor.
+
+Zach Fren reprit:
+
+«Quand vous avez pris la mer à San-Diégo, il y avait à bord le
+capitaine John, vous, Harry Felton, douze hommes d'équipage, en
+tout quatorze... Étiez-vous quatorze, après le naufrage du
+_Franklin_?...
+
+-- Non.
+
+-- Quelques-uns des hommes avaient donc péri au moment où le
+navire se jetait sur les roches?...
+
+-- Oui.
+
+-- Un?... Deux?...»
+
+Un signe affirmatif approuva ce dernier chiffre.
+
+Ainsi deux matelots manquaient lorsque les naufragés avaient pris
+pied sur l'île Browse. En ce moment, à la recommandation du
+médecin, il convint de donner un peu de repos à Harry Felton, que
+cet interrogatoire fatiguait visiblement. Puis, les questions
+ayant été reprises quelques minutes après, Zach Fren obtint divers
+renseignements sur la manière dont le capitaine John, Harry Felton
+et leurs dix compagnons avaient pourvu aux besoins de leur
+existence. Sans une partie de la cargaison, consistant en
+conserves et farines, qui avait été recueillie à la côte, sans la
+pêche qui devint une de leurs principales ressources, les
+naufragés seraient morts de faim. Ils n'avaient vu que très
+rarement des navires passer au large de l'île. Leur pavillon,
+hissé au mât de signal, ne fût jamais aperçu. Et, cependant, ils
+n'avaient pas d'autre chance de salut que d'être rapatriés par un
+bâtiment.
+
+Lorsque Zach Fren demanda:
+
+«Combien de temps avez-vous habité l'île Browse?... Un an... deux
+ans... trois ans... six ans?...»
+
+Ce fut sur ce dernier chiffre que Harry Felton répondit «oui» du
+regard.
+
+Ainsi, de 1875 à 1881, le capitaine John et ses compagnons avaient
+vécu sur cette île!
+
+Mais comment étaient-ils parvenus à la quitter? C'était là un des
+points les plus intéressants que Zach Fren aborda par cette
+question:
+
+«Est-ce que vous avez pu construire une embarcation avec les
+débris du navire?...
+
+-- Non.»
+
+C'est bien ce qu'avaient admis le capitaine Ellis et le maître,
+alors qu'ils exploraient le lieu du naufrage: il n'eût pas été
+possible de tirer seulement un canot avec ces débris. Arrivé à ce
+point de l'interrogatoire, Zach Fren fut assez embarrassé pour les
+questions relatives à la manière dont les naufragés avaient réussi
+à abandonner l'île Browse.
+
+«Vous dites, demanda-t-il, qu'aucun bâtiment n'a aperçu vos
+signaux...
+
+-- Non.
+
+-- Est-ce donc un prao des îles malaisiennes, une embarcation des
+indigènes de l'Australie, qui est venu aborder?...
+
+-- Non.
+
+-- Alors ce serait donc une chaloupe -- la chaloupe d'un navire --
+qui a été entraînée sur l'île?...
+
+-- Oui.
+
+-- Une chaloupe en dérive?...
+
+-- Oui.»
+
+Ce point étant enfin éclairci, il fut facile à Zach Fren d'en
+déduire les conséquences naturelles.
+
+«Cette chaloupe, vous avez pu la mettre en état de prendre la mer?
+demanda-t-il.
+
+-- Oui.
+
+-- Et le capitaine John s'en est servi pour gagner la côte la plus
+proche sous le vent?...
+
+-- Oui.»
+
+Mais pourquoi le capitaine John et ses compagnons ne s'étaient-ils
+pas tous embarqués dans cette chaloupe? C'est ce qu'il importait
+de savoir.
+
+«Sans doute, cette chaloupe était trop petite pour prendre douze
+passagers?... demanda Zach Fren.
+
+-- Oui.
+
+-- Et vous êtes partis à sept, le capitaine John, vous et cinq
+hommes?...
+
+-- Oui.»
+
+Et alors on put lire clairement dans le regard du mourant qu'il y
+avait peut-être encore à sauver ceux qui étaient restés dans l'île
+Browse. Mais, sur un signe de Dolly, Zach Fren s'abstint de dire
+que les cinq matelots avaient succombé depuis le départ du
+capitaine. Quelques minutes de repos furent données à Harry
+Felton, dont les yeux s'étaient fermés, pendant que sa main
+continuait à presser la main de Mrs. Branican.
+
+Maintenant, transportée par la pensée sur l'île Browse, Dolly
+assistait à toutes ces scènes... Elle voyait John tenter même
+l'impossible pour le salut de ses compagnons... Elle l'entendait,
+elle lui parlait, elle l'encourageait, elle prenait passage avec
+lui... Où avait-elle abordé, cette chaloupe?...
+
+Les yeux de Harry Felton se rouvrirent, et Zach Fren recommença à
+l'interroger.
+
+«C'est bien ainsi que le capitaine John, vous et cinq hommes, avez
+quitté l'île Browse?...
+
+-- Oui.
+
+-- Et la chaloupe a mis le cap à l'est, afin de gagner la terre la
+plus rapprochée de l'île?...
+
+-- Oui.
+
+-- C'était la terre australienne?...
+
+-- Oui.
+
+-- A-t-elle donc été jetée à la côte par quelque tempête au terme
+de sa traversée?...
+
+-- Non.
+
+-- Vous avez pu aborder dans une des criques du littoral
+australien?...
+
+-- Oui.
+
+-- Sans doute, aux environs du cap Lévêque?...
+
+-- Oui.
+
+-- Peut-être à York-Sund?...
+
+-- Oui.
+
+-- En débarquant, êtes-vous donc tombés aux mains des
+indigènes?...
+
+-- Oui.
+
+-- Et ils vous ont entraînés?...
+
+-- Oui.
+
+-- Tous?...
+
+-- Non.
+
+-- Quelques-uns de vous avaient-ils donc péri au moment où ils
+débarquaient à York-Sund?...
+
+-- Oui.
+
+-- Massacrés par les indigènes?...
+
+-- Oui.
+
+-- Un... deux... trois... quatre?...
+
+-- Oui.
+
+-- Vous n'étiez plus que trois, lorsque les Australiens vous ont
+emmenés à l'intérieur du continent?...
+
+-- Oui.
+
+-- Le capitaine John, vous et un des matelots?...
+
+-- Oui.
+
+-- Et ce matelot... est-il encore avec le capitaine John?...
+
+-- Non.
+
+-- Il était mort avant votre départ?...
+
+-- Oui.
+
+-- Il y a longtemps?...
+
+-- Oui.»
+
+Ainsi, le capitaine John et le second Harry Felton étaient
+actuellement les seuls survivants du _Franklin_, et encore l'un
+d'eux n'avait-il plus que quelques heures à vivre!
+
+Il ne fut pas aisé d'obtenir de Harry Felton les éclaircissements
+qui concernaient le capitaine John -- éclaircissements qu'il
+convenait d'avoir avec une extrême précision. Plus d'une fois,
+Zach Fren dut suspendre l'interrogatoire; puis, quand il
+reprenait, Mrs. Branican lui faisait poser questions sur questions
+afin de savoir ce qui s'était passé depuis neuf ans, c'est-à-dire
+depuis le jour où le capitaine John et Harry Felton avaient été
+capturés par les indigènes du littoral. On apprit ainsi qu'il
+s'agissait d'Australiens nomades... Les prisonniers avaient dû les
+suivre pendant leurs incessantes pérégrinations à travers les
+territoires de la Terre de Tasman, en menant l'existence la plus
+misérable... Pourquoi avaient-ils été épargnés?... Était-ce pour
+tirer d'eux quelques services, ou, si l'occasion se présentait,
+pour en obtenir un haut prix des autorités anglaises? Oui -- et ce
+dernier fait, si important, put être formellement établi par les
+réponses d'Harry Felton. Ce ne serait qu'une question de rançon,
+si l'on parvenait à pénétrer jusqu'à ces indigènes. Quelques
+autres questions permirent de comprendre de plus que le capitaine
+John et Harry Felton avaient été si bien gardés que, pendant neuf
+ans, ils n'avaient pu trouver la moindre possibilité de s'enfuir.
+
+Enfin, le moyen s'en était présenté. Un lieu de rendez-vous avait
+été choisi, où les deux prisonniers devaient se rejoindre pour
+s'échapper ensemble; mais quelque circonstance, inconnue de Harry
+Felton, avait empêché le capitaine John de venir à l'endroit
+indiqué. Harry Felton avait attendu plusieurs jours; ne voulant
+pas s'enfuir seul, il avait cherché à rejoindre la tribu; elle
+s'était déplacée... Alors, bien résolu à revenir délivrer son
+capitaine, s'il parvenait à atteindre un des villages de
+l'intérieur, il s'était jeté à travers les régions du centre, se
+cachant pour éviter de retomber aux mains des indigènes, épuisé
+par les chaleurs, mourant de faim et de fatigue... Pendant six
+mois, il avait ainsi erré jusqu'au moment où il était tombé
+inanimé près des rives du Parru, sur la frontière méridionale du
+Queensland.
+
+C'est là, on le sait, qu'il fut reconnu, grâce aux papiers qu'il
+portait sur lui. C'est de là qu'il fut ramené à Sydney, où sa vie
+s'était prolongée comme par miracle, afin qu'il pût dire ce que
+depuis tant d'années on cherchait vainement à savoir.
+
+Ainsi, seul de tous ses compagnons, le capitaine John était
+vivant, mais il était prisonnier d'une tribu nomade, qui
+parcourait les déserts de la Terre de Tasman.
+
+Et, lorsque Zach Fren eut prononcé divers noms des tribus, qui
+fréquentent ordinairement ces territoires, ce fut le nom des Indas
+que Harry Felton accueillit d'un signe affirmatif. Zach Fren
+parvint même à comprendre que, pendant la saison d'hiver, cette
+tribu campait le plus habituellement sur les bords de la Fitz-Roy-
+river, un des cours d'eau qui se jettent dans le golfe Lévêque, au
+nord-ouest du continent australien.
+
+«C'est là que nous irons chercher John! s'écria Mrs. Branican.
+C'est là que nous le retrouverons!»
+
+Et Harry Felton la comprit, car son regard s'anima à la pensée que
+le capitaine John serait enfin sauvé... sauvé par elle.
+
+Harry Felton avait maintenant accompli sa mission... Mrs.
+Branican, sa dernière confidente, savait en quelle partie du
+continent australien il fallait porter les investigations... Et il
+avait refermé les yeux, n'ayant plus rien à dire.
+
+Ainsi, voilà à quel état avait été réduit cet homme si courageux
+et si robuste, par les fatigues, les privations, et surtout
+l'influence terrible du climat australien!... Et pour l'avoir
+affronté, il succombait, au moment où ses misères allaient finir!
+N'était-ce pas ce qui attendait le capitaine John, s'il tentait de
+s'enfuir à travers les solitudes de l'Australie centrale? Et les
+mêmes dangers ne menaçaient-ils pas ceux qui se jetteraient à la
+recherche de cette tribu des Indas?...
+
+Mais une telle pensée ne vint pas même à l'esprit de Mrs.
+Branican. Tandis que l'_Orégon_ l'emportait vers le continent
+australien, elle avait conçu et combiné le projet d'une nouvelle
+campagne; il ne s'agissait plus que de le mettre à exécution.
+
+Harry Felton mourut vers neuf heures du soir. Une fois encore,
+Dolly l'avait appelé par son nom... Une fois encore, il l'avait
+entendue... Ses paupières s'étaient relevées, et ce nom s'était
+enfin échappé de ses lèvres:
+
+«John... John!»
+
+Puis, les soupirs du râle gonflèrent sa poitrine, et son coeur
+cessa de battre...
+
+Ce soir-là, au moment où Mrs. Branican sortait de l'hôpital, elle
+fut accostée par un jeune garçon, qui attendait sur le seuil de la
+porte.
+
+C'était un novice de la marine marchande, en service sur le
+_Brisbane_, l'un des paquebots qui font les escales de la côte
+australienne entre Sydney et Adélaïde.
+
+«Mistress Branican?... dit-il d'une voix émue.
+
+-- Que voulez-vous, mon enfant? répondit Dolly.
+
+-- Il est mort, Harry Felton?...
+
+-- Il est mort.
+
+-- Et le capitaine John?...
+
+-- Il est vivant... lui!... Vivant!
+
+-- Merci, mistress Branican», répondit le jeune novice. Dolly
+avait à peine entrevu les traits de ce garçon, qui se retira sans
+dire ni qui il était, ni pourquoi il avait fait ces questions. Le
+lendemain eurent lieu les obsèques de Harry Felton, auxquelles
+assistèrent les marins du port avec une partie de la population de
+Sydney. Mrs. Branican prit place derrière le cercueil, et suivit
+jusqu'au cimetière celui qui avait été le compagnon dévoué, le
+fidèle ami du capitaine John. Et, près d'elle, marchait ce jeune
+novice qu'elle ne reconnut pas au milieu de tous ceux qui étaient
+venus rendre les derniers devoirs au second du _Franklin_.
+
+
+
+
+Deuxième partie
+
+
+
+
+I
+
+En naviguant
+
+
+Du jour où M. de Lesseps a percé l'isthme de Suez, on a été en
+droit de dire que du continent africain il avait fait une île.
+Lorsque le canal de Panama sera achevé, il sera également permis
+de donner la qualification d'îles à l'Amérique du Sud et à
+l'Amérique du Nord. En effet, ces immenses territoires seront
+entourés d'eau de toutes parts. Mais, comme ils conserveront le
+nom de continent, en égard à leur étendue, il est logique
+d'appliquer ce nom à l'Australie ou Nouvelle-Hollande, qui se
+trouve dans les mêmes conditions.
+
+En effet, l'Australie mesure trois mille neuf cents kilomètres
+dans sa plus grande longueur de l'est à l'ouest, et trois mille
+deux cents dans sa plus grande largeur du nord au sud. Or, le
+produit de ces deux dimensions constitue une superficie de quatre
+millions huit cent trente mille kilomètres carrés environ -- soit
+les sept neuvièmes de l'aire européenne.
+
+Le continent australien est actuellement divisé, par les auteurs
+des atlas les plus récents, en sept provinces que séparent des
+lignes arbitraires, se coupant à angle droit, et qui ne tiennent
+aucun compte des accidents orographiques ou hydrographiques:
+
+À l'est, dans la partie la plus peuplée, le Queensland, capitale
+Brisbane -- la Nouvelle-Galles du Sud, capitale Sydney --
+Victoria, capitale Melbourne;
+
+Au centre, l'Australie septentrionale et la Terre Alexandra, sans
+capitales -- l'Australie méridionale, capitale Adélaïde;
+
+À l'ouest, l'Australie occidentale, qui s'étend du nord au sud,
+capitale Perth.
+
+Il convient d'ajouter que les Australiens cherchent à constituer
+une confédération sous le nom de «Commonwealth of Australia». Le
+gouvernement anglais repousse cette qualification, mais, sans
+doute, elle sera acquise le jour où la séparation sera un fait
+accompli.
+
+On verra bientôt en quelles provinces, les plus dangereuses et les
+moins connues de ce continent, Mrs. Branican allait s'aventurer
+avec cette espérance si vague, cette pensée presque irréalisable,
+de retrouver le capitaine John, de l'arracher à la tribu qui le
+retenait prisonnier depuis neuf ans. Et, d'ailleurs, n'y avait-il
+pas lieu de se demander si les Indas avaient respecté sa vie,
+après l'évasion de Harry Felton?
+
+Le projet de Mrs. Branican était de quitter Sydney, dès que le
+départ serait possible. Elle pouvait compter sur le dévouement
+sans bornes de Zach Fren, sur l'intelligence ferme et pratique qui
+le caractérisait. Dans un long entretien, ayant la carte de
+l'Australie sous les yeux, tous deux avaient discuté les mesures
+les plus promptes, les plus formelles aussi, qui devaient décider
+le succès de cette nouvelle tentative. Le choix du point de
+départ, on le comprend, était d'une extrême importance, et voici
+ce qui fut définitivement arrêté:
+
+1° Une caravane, pourvue des meilleurs moyens de recherches et de
+défense, nantie de tout le matériel exigé par un voyage à travers
+les déserts de l'Australie centrale, serait organisée aux frais et
+par les soins de Mrs. Branican;
+
+2° Cette exploration devant commencer dans un très bref délai, il
+convenait de se transporter par les voies les plus rapides de
+terre ou de mer jusqu'au point terminus des communications
+établies entre le littoral et le centre du continent.
+
+En premier lieu, la question de gagner le littoral nord-ouest,
+c'est-à-dire l'endroit de la Terre de Tasman où avaient abordé les
+naufragés du _Franklin_, fut posée et débattue. Mais ce détour
+eût occasionné une perte de temps énorme, entraîné de réelles
+difficultés tant pour le personnel que pour le matériel -- qui
+seraient l'un et l'autre considérables. En somme, rien ne
+démontrait qu'en attaquant le continent australien par l'ouest,
+l'expédition rencontrerait avec plus de certitude la tribu qui
+détenait le capitaine John Branican, les indigènes nomades
+parcourant la Terre Alexandra aussi bien que les districts de
+l'Australie occidentale. Il fut donc répondu négativement à cette
+question.
+
+En second lieu, on traita la direction qu'il convenait de prendre
+dès le début de la campagne; c'était évidemment celle que Harry
+Felton avait dû suivre pendant son parcours de l'Australie
+centrale. Cette direction, si on ne la connaissait pas d'une façon
+précise, était, du moins, indiquée par le point où le second du
+_Franklin_ avait été recueilli, c'est-à-dire les bords du Parru, à
+la limite du Queensland et de la Nouvelle-Galles du Sud, au nord-
+ouest de cette province.
+
+Depuis 1770 -- époque à laquelle le capitaine Cook explora la
+Nouvelle-Galles du Sud et prit possession, au nom du roi
+d'Angleterre, du continent déjà reconnu par le Portugais Manuel
+Godenbho et par les Hollandais Verschoor, Hartog, Carpenter et
+Tasman -- sa partie orientale s'était largement colonisée,
+développée, civilisée. Ce fut en 1787 que, Pitt étant ministre, le
+commodore Philipp vint fonder la station pénitentiaire de Botany-
+Bay, d'où, en moins d'un siècle, allait sortir une nation de près
+de trois millions d'hommes. Actuellement, rien de ce qui fait la
+grandeur et la richesse d'un pays, routes, canaux, chemins de fer,
+reliant les innombrables localités du Queensland, de la Nouvelle-
+Galles du Sud, de Victoria et de l'Australie méridionale, lignes
+de paquebots desservant les ports de leur littoral, rien ne manque
+à cette partie du continent. Or, puisque Mrs. Branican se trouvait
+à Sydney, cette capitale opulente et peuplée lui aurait offert les
+ressources indispensables à l'organisation d'une caravane,
+d'autant mieux qu'avant de quitter San-Diégo, elle s'était fait
+ouvrir par l'intermédiaire de M. William Andrew un crédit
+important sur la _Central Australian Bank_. Donc, elle pouvait
+aisément se procurer les hommes, les véhicules, les animaux de
+selle, de trait et de bât que nécessitait une expédition en
+Australie, peut-être même une traversée complète de l'est à
+l'ouest, soit un trajet de près de deux mille deux cents milles[8].
+Mais la ville de Sydney devait-elle être choisie pour point
+de départ?
+
+Tout considéré, et sur l'avis même du consul américain, qui était
+très au courant de l'état présent de la géographie australienne,
+Adélaïde, capitale de l'Australie méridionale, parut plus
+particulièrement indiquée comme base d'opérations. En suivant la
+ligne télégraphique, dont les fils vont de cette cité jusqu'au
+golfe de Van Diémen, c'est-à-dire du sud au nord, à peu près sur
+la courbe du cent trente-neuvième méridien, les ingénieurs ont
+établi la première partie d'un railway, qui dépassait le parallèle
+atteint par Harry Felton. Ce railway permettrait au personnel
+d'aboutir plus profondément et plus rapidement à ces régions de la
+Terre Alexandra et de l'Australie occidentale que peu de voyageurs
+avaient visitées jusqu'à ce jour.
+
+Ainsi, première résolution prise, cette troisième expédition,
+ayant pour but la recherche du capitaine John, serait organisée à
+Adélaïde et se transporterait à l'extrémité du railway, qui décrit
+en montant au nord un parcours de quatre cents milles environ,
+soit sept cents kilomètres.
+
+Et maintenant, par quelle voie Mrs. Branican se rendrait-elle de
+Sydney à Adélaïde? S'il y avait eu une voie ferrée non interrompue
+entre ces deux capitales, il n'y aurait pas eu lieu d'hésiter. Il
+existe bien un railway, qui traverse le Murray sur la frontière de
+la province de Victoria, à la station d'Albury, se continue
+ensuite par Bénalla et Kilmore jusqu'à Melbourne, et qui, à partir
+de cette ville, se dirige vers Adélaïde; mais il ne franchissait
+pas la station de Horscham, et, au delà, les communications mal
+établies auraient pu causer d'assez longs retards.
+
+Aussi, Mrs. Branican résolut-elle de gagner Adélaïde par mer.
+C'était un trajet de quatre jours, et, en ajoutant quarante-huit
+heures pour l'escale que les paquebots font à Melbourne, elle
+débarquerait dans la capitale de l'Australie méridionale, après
+une navigation de six jours le long des côtes. Il est vrai, on
+était au mois d'août, et ce mois correspond au mois de février de
+l'hémisphère boréal. Mais le temps se tenait au calme, et, les
+vents soufflant du nord-ouest, le steamer serait couvert par la
+terre, dès qu'il aurait dépassé le détroit de Bass. D'ailleurs,
+venue de San-Francisco à Sydney, Mrs. Branican n'en était pas à
+s'inquiéter d'une traversée de Sydney à Adélaïde.
+
+Précisément, le paquebot _Brisbane_ partait le lendemain, à onze
+heures du soir. Après avoir fait escale à Melbourne, il arriverait
+dans le port d'Adélaïde le 27 août, au matin. Deux cabines y
+furent retenues, et Mrs. Branican prit les mesures nécessaires
+pour que le crédit, qui lui avait été ouvert à la banque de
+Sydney, fût reporté à la banque d'Adélaïde. Les directeurs se
+mirent obligeamment à sa disposition, et ce virement ne souffrit
+pas la moindre difficulté.
+
+En quittant l'hôpital de la Marine, Mrs. Branican s'était rendue à
+l'hôtel pour y choisir un appartement qu'elle devait occuper
+jusqu'à son départ. Ses pensées se résumaient en une seule: «John
+est vivant!» Les yeux obstinément fixés sur la carte du continent
+australien, le regard perdu au milieu de ces immenses solitudes du
+centre et du nord-ouest, en proie au délire de son imagination,
+elle le cherchait... elle le rencontrait... elle le sauvait...
+
+Ce jour-là, à la suite de leur entretien, Zach Fren, comprenant
+qu'il valait mieux la laisser seule, était allé par les rues de
+Sydney qu'il ne connaissait point. Et tout d'abord -- ce qui ne
+peut étonner d'un marin -- il voulut visiter le _Brisbane_, afin
+de s'assurer que Mrs. Branican y serait convenablement installée.
+Le navire lui parut aménagé au mieux pour les besoins d'une
+navigation côtière. Il demanda à voir la cabine réservée à la
+passagère. Ce fut un jeune novice qui l'y conduisit, et il fit
+prendre quelques dispositions en vue de rendre cette cabine plus
+confortable. Brave Zach Fren! On eût dit en vérité qu'il
+s'agissait d'une traversée de long cours!
+
+Au moment où il se disposait à quitter le bord, le jeune novice le
+retint, et, d'une voix un peu émue:
+
+«C'est bien certain, maître, demanda-t-il, que mistress Branican
+s'embarquera demain pour Adélaïde?...
+
+-- Oui, demain, répondit Zach Fren.
+
+-- Sur le _Brisbane_?...
+
+-- Sans doute.
+
+-- Puisse-t-elle réussir dans son entreprise et retrouver le
+capitaine John!
+
+-- Nous ferons de notre mieux, tu peux le croire.
+
+-- J'en suis convaincu, maître.
+
+-- Est-ce que tu es embarqué sur le _Brisbane_?...
+
+-- Oui, maître.
+
+-- Eh bien, mon garçon, à demain.»
+
+Les dernières heures qu'il passa à Sydney, Zach Fren les employa à
+flâner dans Pitt-Street et York-Street, bordées de belles
+constructions en grès jaune rougeâtre, puis à Victoria-Park, à
+Hyde-Park, où s'élève le monument commémoratif du capitaine Cook.
+Il visita le Jardin Botanique, promenade admirable, située sur le
+bord de la mer, où s'entremêlent les diverses essences des pays
+chauds et tempérés, les chênes et les araucarias, les cactus et
+les mangoustans, les palmiers et les oliviers. En somme, Sydney
+mérite la réputation qui lui est faite. C'est la plus ancienne des
+capitales australiennes, et si elle est moins régulièrement
+construite que ses puînées Adélaïde et Melbourne, elle se montre
+plus riche de beautés imprévues et de sites pittoresques.
+
+Le lendemain soir, Mrs. Branican et Zach Fren avaient pris passage
+à bord du paquebot. À onze heures, le _Brisbane_, débouquant du
+port, se lançait à travers la baie de Port-Jackson. Après avoir
+doublé l'Inner-South-Head, il mit le cap au sud, en se tenant à
+quelques milles de la côte.
+
+Pendant la première heure, Dolly demeura sur le pont, assise à
+l'arrière, regardant les formes du littoral, qui s'estompaient
+confusément au milieu de la brume. C'était donc là ce continent
+dans lequel elle allait essayer de s'introduire comme dans une
+immense prison, d'où John n'avait pu jusque-là s'échapper. Il y
+avait quatorze ans qu'ils étaient séparés l'un de l'autre!
+
+«Quatorze ans!» murmura-t-elle.
+
+Lorsque le _Brisbane_ passa devant Botany-Bay et Jorris-Bay, Mrs.
+Branican alla prendre un peu de repos. Mais, le lendemain, dès
+l'aube, elle était debout à l'heure où le mont Dromedary, et, un
+peu en arrière, le mont Kosciusko, qui appartient au système des
+Alpes australiennes, se dessinaient à l'horizon.
+
+Zach Fren avait rejoint Dolly sur le spardeck du steamer, et tous
+deux s'entretinrent de ce qui faisait leur unique préoccupation.
+
+En ce moment, un jeune novice, hésitant et ému, s'approcha de Mrs.
+Branican, et vint lui demander, de la part du capitaine, si elle
+n'avait besoin de rien.
+
+«Non, mon enfant, répondit Dolly.
+
+-- Eh! c'est le garçon qui m'a reçu hier, quand je suis venu
+visiter le _Brisbane_, dit Zach Fren.
+
+-- Oui, maître, c'est moi.
+
+-- Et comment t'appelles-tu?...
+
+-- Je m'appelle Godfrey.
+
+-- Eh bien, Godfrey, te voilà certain, à présent, que mistress
+Branican est embarquée sur ton paquebot... et tu es satisfait,
+j'imagine?
+
+-- Oui, maître, et nous le sommes tous à bord. Oui! nous faisons
+tous des voeux pour que les recherches de mistress Branican
+réussissent, pour qu'elle délivre le capitaine John!»
+
+En lui parlant, Godfrey la regardait avec tant de respect et
+d'exaltation, que Dolly fut remuée dans tout son être. Et, alors,
+la voix du jeune novice la frappa... Cette voix, elle l'avait déjà
+entendue, et le souvenir lui revint.
+
+«Mon enfant, dit-elle, est-ce que ce n'est pas vous qui m'avez
+interrogée à la porte de l'hospice de Sydney?...
+
+-- C'est moi.
+
+-- Vous qui m'avez demandé si le capitaine John était toujours
+vivant?...
+
+-- Moi-même, mistress.
+
+-- Vous faites donc partie de l'équipage?
+
+-- Oui... depuis un an, répondit Godfrey. Mais, s'il plaît à Dieu,
+je l'aurai bientôt quitté.»
+
+Et, sans doute, n'en voulant ou n'en osant pas dire davantage,
+Godfrey se retira, afin d'aller donner au commandant des nouvelles
+de Mrs. Branican.
+
+«Voilà un garçon qui m'a l'air d'avoir du sang de marin dans les
+veines, fit observer Zach Fren. Ça se devine rien qu'à le voir...
+Il a le regard franc, clair, décidé... Sa voix est en même temps
+ferme et douce...
+
+-- Sa voix!» murmura Dolly.
+
+Par quelle illusion de ses sens lui semblait-il qu'elle venait
+d'entendre parler John, à cela près des adoucissements d'un organe
+à peine formé par l'âge. Et une autre remarque qu'elle fit
+également -- remarque plus significative encore. Certainement,
+elle s'illusionnait, mais les traits de ce jeune garçon lui
+avaient rappelé les traits de John... de John, qui n'avait pas
+trente ans, lorsque le _Franklin_ l'avait emporté loin d'elle et
+pour si longtemps!
+
+«Vous le voyez, mistress Branican, dit Zach Fren, en frottant ses
+bonnes grosses mains, Anglais ou Américains, tout le monde vous
+est sympathique... En Australie, vous trouverez les mêmes
+dévouements qu'en Amérique... Il en sera d'Adélaïde comme de San-
+Diégo... Tous font les mêmes voeux que ce jeune Anglais...
+
+-- Est-ce un Anglais?» se demandait Mrs. Branican, profondément
+impressionnée.
+
+La navigation fut très heureuse pendant cette première journée. La
+mer était d'un calme absolu par ces vents de nord-ouest, qui
+venaient de terre. Le _Brisbane_ la trouverait non moins
+tranquille, lorsqu'il aurait doublé le cap Howe, à l'angle du
+continent australien, pour aller chercher le détroit de Bass.
+
+Pendant cette journée, Dolly ne quitta presque pas le spardeck.
+Les passagers lui montraient une extrême déférence, et aussi un
+vif empressement à lui tenir compagnie. Ils étaient désireux de
+voir cette femme, dont les malheurs avaient eu un tel
+retentissement, et qui n'hésitait pas à braver tant de périls, à
+affronter tant de fatigues, dans l'espoir de sauver son mari, si
+la Providence voulait qu'il survécût. Devant elle, d'ailleurs,
+personne n'eût mis cette éventualité en doute. Comment n'aurait-on
+pas partagé sa confiance, lorsqu'on l'entendait s'inspirer de
+résolutions si viriles, lorsqu'elle disait tout ce qu'elle allait
+entreprendre? Inconsciemment, on s'aventurait à sa suite, au
+milieu des territoires de l'Australie centrale. Et, de fait, plus
+d'un eût accepté de l'y accompagner, autrement que par la pensée.
+
+Mais, en leur répondant, il arrivait que Dolly s'interrompait
+parfois. Son regard prenait alors une expression singulière, une
+flamme s'y allumait, et Zach Fren était seul à comprendre ce qui
+occupait son esprit.
+
+C'est qu'elle venait d'apercevoir Godfrey. La démarche du jeune
+novice, son attitude, ses gestes, l'insistance avec laquelle il la
+suivait des yeux, cette sorte d'instinct qui semblait l'attirer
+vers elle, tout cela la saisissait, l'émotionnait, la remuait à ce
+point que John et lui se confondaient dans sa pensée.
+
+Dolly n'avait pu cacher à Zach Fren qu'elle trouvait une
+ressemblance frappante entre John et Godfrey. Aussi Zach Fren ne
+la voyait-il pas sans inquiétude s'abandonner à cette impression
+due à une circonstance purement fortuite. Il redoutait, non sans
+raison, que ce rapprochement lui rappelât trop vivement le
+souvenir de l'enfant qu'elle avait perdu. C'était vraiment
+inquiétant que Mrs. Branican fût surexcitée à ce point par la
+présence de ce jeune garçon.
+
+Cependant Godfrey n'était pas retourné près d'elle, son service ne
+l'appelant point à l'arrière du paquebot, exclusivement réservé
+aux passagers de première classe. Mais, de loin, leurs regards
+s'étaient souvent croisés, et Dolly avait été sur le point de
+l'appeler... Oui! sur un signe, Godfrey se fût empressé
+d'accourir... Dolly n'avait pas fait ce signe, et Godfrey n'était
+pas venu.
+
+Ce soir-là, au moment où Zach Fren reconduisait Mrs. Branican à sa
+cabine, elle lui dit:
+
+«Zach, il faudra savoir quel est ce jeune novice... à quelle
+famille il appartient... le lieu de sa naissance... Peut-être
+n'est-il pas d'origine anglaise...
+
+-- C'est possible, mistress, répondit Zach Fren. Il peut se faire
+qu'il soit Américain. Au surplus, si vous le voulez, je vais le
+demander au capitaine du _Brisbane_...
+
+-- Non, Zach, non, j'interrogerai Godfrey même.»
+
+Et le maître entendit Mrs. Branican faire cette réflexion, à mi-
+voix:
+
+«Mon enfant, mon pauvre petit Wat aurait à peu près cet âge... à
+présent!
+
+-- Voilà ce que je craignais!» se dit Zach Fren, en regagnant sa
+cabine.
+
+Le lendemain, 22 août, le _Brisbane_, qui avait doublé le cap Howe
+pendant la nuit, continua de naviguer dans des conditions
+excellentes. La côte du Gippland, l'une des principales provinces
+de la colonie de Victoria, après s'être courbée vers le sud-est,
+se relie au promontoire Wilson, la pointe la plus avancée que le
+continent projette vers le sud. Ce littoral est moins riche en
+baies, ports, inlets, caps, géographiquement dénommés, que la
+partie qui se dessine en ligne droite depuis Sydney jusqu'au cap
+Howe. Ce sont des plaines à perte de vue, dont les dernières
+limites, encadrées de montagnes, sont trop éloignées pour être
+aperçues de la mer.
+
+Mrs. Branican, ayant quitté sa cabine dès la première aube du
+jour, avait repris sa place à l'arrière du spardeck. Zach Fren la
+rejoignit bientôt et observa un très manifeste changement de son
+attitude. La terre, qui se déroulait vers le nord-ouest,
+n'attirait plus ses regards. Absorbée dans ses pensées, elle
+répondit à peine à Zach Fren, lorsque celui-ci lui demanda comment
+elle avait passé la nuit.
+
+Le maître n'insista point. L'essentiel, c'était que Dolly eût
+oublié cette singulière ressemblance de Godfrey et du capitaine
+John, qu'elle ne songeât plus à le revoir, à l'interroger. Il
+était possible qu'elle y eût renoncé, que ses idées eussent pris
+un autre cours, et, en effet, elle ne pria pas Zach Fren de lui
+amener le jeune garçon que son service retenait à l'avant du
+steamer.
+
+Après le déjeuner, Mrs. Branican rentra dans sa cabine, et elle ne
+reparut sur le pont qu'entre trois et quatre heures de l'après-
+midi.
+
+En ce moment, le _Brisbane_ filait à toute vapeur vers le détroit
+de Bass, qui sépare l'Australie de la Tasmanie ou Terre de Van
+Diémen.
+
+Que la découverte du Hollandais Janssen Tasman ait été profitable
+aux Anglais, que cette île, dépendance naturelle du continent, ait
+gagné à la domination de la race anglo-saxonne, rien de moins
+contestable. Depuis 1642, date de la découverte de cette île,
+longue de deux cent quatre-vingts kilomètres, où le sol est d'une
+extrême fertilité, dont les forêts sont enrichies d'essences
+superbes, il est certain que la colonisation a marché à grands
+pas. À partir du commencement de ce siècle, les Anglais ont
+administré comme ils administrent, opiniâtrement, sans prendre nul
+souci des races indigènes; ils ont divisé l'île en districts, ils
+ont fondé des villes importantes, la capitale Hobbart-Town,
+Georges-Town et nombre d'autres; ils ont utilisé les dentelures
+multiples de la côte pour créer des ports, où leurs navires
+accostent par centaines. Tout cela est bien. Mais, de la
+population noire, qui occupait à l'origine cette contrée, que
+reste-t-il? Sans doute, ces pauvres gens n'étaient rien moins que
+civilisés; on voyait même en eux les plus abrupts échantillons de
+la race humaine; on les mettait au-dessous des nègres d'Afrique,
+au-dessous des Fueggiens de la Terre de Feu. Si l'anéantissement
+d'une race est le dernier mot du progrès colonial, les Anglais
+peuvent se vanter d'avoir mené leur oeuvre à bon terme. Mais, à la
+prochaine Exposition universelle d'Hobbart-Town, qu'ils se hâtent
+s'ils veulent exhiber quelques Tasmaniens... Il n'en restera plus
+un seul à la fin du XIXe siècle!
+
+
+
+
+II
+
+Godfrey
+
+
+Le _Brisbane_ traversa le détroit de Bass pendant la soirée. Sous
+cette latitude de l'hémisphère austral, le jour ne se prolonge
+guère au delà de cinq heures pendant le mois d'août. La lune, qui
+entrait dans son premier quartier, disparut promptement entre les
+brumes de l'horizon. L'obscurité profonde empêchait de voir les
+dispositions littorales du continent.
+
+La navigation du détroit fut ressentie à bord par les coups de
+tangage qu'éprouva le paquebot sous l'influence d'un clapotis très
+houleux. Les courants et contre-courants luttent avec impétuosité
+dans cette étroite passe, ouverte aux eaux du Pacifique.
+
+Le lendemain, 23 août, dès l'aube, le _Brisbane_ se présenta à
+l'entrée de la baie de Port-Phillip. Une fois au milieu de cette
+baie, les navires n'ont plus rien à redouter des mauvais temps;
+mais, pour y pénétrer, il est nécessaire de manoeuvrer avec
+prudence et précision, surtout lorsqu'il s'agit de doubler la
+longue pointe sablonneuse de Nepean d'un côté et celle de
+Queenscliff de l'autre. La baie, suffisamment fermée, se découpe
+en plusieurs ports, où les bâtiments de fort tonnage trouvent des
+mouillages excellents, Goelong, Sandrige, Williamstown -- ces deux
+derniers formant le port de Melbourne. L'aspect de cette côte est
+triste, monotone, sans attrait. Peu de verdure sur les rives,
+l'aspect d'un marécage presque desséché, qui, au lieu de lagons ou
+d'étangs, ne montre que des entailles aux vases durcies et
+fendillées. À l'avenir de modifier la surface de ces plaines, en
+remplaçant les squelettes d'arbres qui grimacent çà et là par des
+futaies, dont le climat australien fera rapidement des forêts
+superbes.
+
+Le _Brisbane_ vint se ranger à l'un des quais de Williamstown,
+afin d'y débarquer une partie des passagers.
+
+Comme on devait faire escale pendant trente-six heures, Mrs.
+Branican résolut de passer ce temps à Melbourne. Non qu'elle eût
+affaire en cette ville, puisque ce n'était qu'à Adélaïde qu'elle
+s'occuperait des préparatifs d'une expédition devant atteindre
+probablement les extrêmes limites de l'Ouest-Australie. Dès lors,
+pourquoi en vint-elle à quitter le _Brisbane_? Craignait-elle
+d'être l'objet de trop nombreuses et trop fréquentes visites?
+Mais, pour y échapper, ne lui suffisait-il pas de se confiner dans
+sa cabine? D'ailleurs, à descendre dans l'un des hôtels de la
+ville, où sa présence serait bientôt connue, ne s'exposait-elle
+pas à de plus pressantes entrevues, à de plus inévitables
+importunités?
+
+Zach Fren ne savait comment expliquer la résolution de Mrs.
+Branican. Il le remarquait, son attitude différait de celle
+qu'elle avait à Sydney. De très accueillante qu'elle se montrait
+alors, elle était devenue peu communicative. Était-ce, comme
+l'avait observé le maître, que la présence de Godfrey avait trop
+vivement rappelé en elle le souvenir de son enfant? Oui, et Zach
+Fren ne se trompait pas. La vue du jeune novice l'avait troublée
+si profondément qu'elle sentait le besoin de s'isoler. N'entrait-
+il plus dans sa pensée de l'interroger? Peut-être, puisqu'elle ne
+l'avait pas fait la veille, bien qu'elle en eût exprimé le désir.
+Mais en ce moment, si elle voulait débarquer à Melbourne, y rester
+les vingt-quatre heures de la relâche, dût-elle encourir les
+inconvénients d'une notoriété pour son malheur trop réelle,
+c'était dans l'idée de fuir -- il n'y a pas d'autre mot -- oui, de
+fuir ce garçon de quatorze ans, vers lequel l'attirait une force
+instinctive. Pourquoi donc hésitait-elle à lui parler, à
+s'enquérir près de lui de tout ce qui l'intéressait, sa
+nationalité, son origine, sa famille? Craignait-elle que ses
+réponses -- et cela était très vraisemblable -- eussent pour
+résultat de détruire sans retour d'imprudentes illusions, un
+espoir chimérique, auquel son imagination s'abandonnait et que son
+agitation avait révélé à Zach Fren?
+
+Mrs. Branican, accompagnée du maître, débarqua dès la première
+heure. Aussitôt qu'elle eut mis le pied sur l'appontement, elle se
+retourna.
+
+Godfrey était appuyé sur la lisse, à l'avant du _Brisbane_. En la
+voyant s'éloigner, son visage devint si triste, il eut un geste si
+expressif, il semblait vouloir d'une telle force la retenir à
+bord, que Dolly fut sur le point de lui dire: «Mon enfant... je
+reviendrai!»
+
+Elle se maîtrisa, pourtant, fit signe à Zach Fren de la suivre, et
+se rendit à la gare du railway, qui met le port en communication
+avec la ville.
+
+Melbourne, en effet, est située en arrière du littoral, sur la
+rive gauche de la rivière Yarra-Yarra, à une distance de deux
+kilomètres -- distance que les trains franchissent en quelques
+minutes. Là s'élève cette cité avec sa population de trois cent
+mille habitants, capitale de la magnifique colonie de Victoria,
+qui en compte près d'un million, et sur laquelle, depuis 1851, on
+est fondé à dire que le mont Alexandre a versé tout l'or de ses
+gisements.
+
+Mrs. Branican, bien qu'elle fût descendue dans un des hôtels les
+moins fréquentés de la ville, n'aurait pu échapper à la curiosité
+-- d'ailleurs très sympathique -- qu'excitait en tous lieux sa
+présence. Aussi, en compagnie de Zach Fren, préféra-t-elle
+parcourir les rues de la ville, dont son regard, si étrangement
+préoccupé, ne devait à peu près rien voir.
+
+Une Américaine, en somme, n'eût éprouvé aucune surprise ni goûté
+aucun plaisir à visiter une ville des plus modernes. Quoique
+fondée douze ans après San-Francisco de Californie, Melbourne lui
+ressemble «en moins bien», comme on dit: des rues larges, se
+coupant à angle droit, des squares auxquels manquent les gazons et
+les arbres, des banques par centaines, des offices où se brassent
+d'énormes affaires, un quartier qui concentre le commerce de
+détail, des édifices publics, églises, temples, université, musée,
+muséum, bibliothèque, hôpital, hôtel de ville, écoles qui sont des
+palais, palais dont quelques-uns seraient insuffisants pour des
+écoles, un monument élevé aux deux explorateurs Burke et Wills,
+qui succombèrent en essayant de traverser le continent australien
+du sud au nord; puis, le long de ces rues et de ces boulevards,
+des passants assez rares en dehors du quartier des affaires; un
+certain nombre d'étrangers, surtout des Juifs de race allemande,
+qui vendent de l'argent comme d'autres vendent du bétail ou de la
+laine, et à un bon prix -- afin de réjouir le coeur d'Israël.
+
+Mais, cette Melbourne du négoce, les commerçants ne l'habitent que
+le moins possible. C'est dans les faubourgs, c'est aux environs de
+la ville que se sont multipliés les villas, les cottages, même des
+habitations princières, à Saint-Kilda, à Hoam, à Emerald-Hill, à
+Brighton -- ce qui, au dire de M. D. Charnay, l'un des plus
+intéressants voyageurs qui aient visité ce pays, donne l'avantage
+à Melbourne sur San-Francisco. Et déjà les arbres d'essences si
+variées ont grandi, les parcs somptueux sont couverts d'ombrages,
+les eaux vives assurent pendant de longs mois une bienfaisante
+fraîcheur. Aussi est-il peu de villes, qui soient placées au
+milieu d'un plus admirable cadre de verdure.
+
+Mrs. Branican ne prêta qu'une distraite attention à ces
+magnificences, même lorsque Zach Fren l'eut conduite en dehors de
+la ville, en pleine campagne. Rien n'indiquait que telle
+habitation merveilleusement disposée, tel site grandiose avec ses
+lointaines perspectives, eût frappé son regard. Il semblait
+toujours que, sous l'obsession d'une idée fixe, elle fût sur le
+point de faire à Zach Fren une demande qu'elle n'osait formuler.
+
+Tous deux revinrent vers l'hôtel, à la nuit tombante. Dolly se fit
+servir dans son appartement un dîner auquel elle toucha à peine.
+Puis elle se coucha et ne dormit que d'un demi-sommeil, hanté par
+les images de son mari et de son enfant.
+
+Le lendemain, Mrs. Branican resta dans sa chambre jusqu'à deux
+heures. Elle écrivit une longue lettre à M. William Andrew, afin
+de lui faire connaître son départ de Sydney et sa prochaine
+arrivée dans la capitale de l'Australie méridionale. Elle lui
+renouvelait ses espérances en ce qui concernait l'issue de
+l'expédition. Et, en recevant cette lettre, à sa grande surprise,
+à son extrême inquiétude aussi, M. William Andrew ne dut pas
+manquer d'observer que si Dolly parlait de John comme étant
+certaine de le retrouver vivant, elle parlait de son enfant, du
+petit Wat, comme s'il n'était pas mort. L'excellent homme en fut à
+se demander s'il n'y avait pas lieu de craindre de nouveau pour la
+raison de cette femme si éprouvée.
+
+Les passagers que le _Brisbane_ prenait à destination d'Adélaïde
+étaient presque tous embarqués, lorsque Mrs. Branican, accompagnée
+de Zach Fren, revint à bord. Godfrey guettait son retour, et, du
+plus loin qu'il l'aperçut, son visage s'éclaira d'un sourire. Il
+se précipita vers l'appontement, et il était là, quand elle mit le
+pied sur la passerelle.
+
+Zach Fren fut on ne peut plus contrarié, et ses gros sourcils se
+froncèrent. Que n'aurait-il donné pour que le jeune novice eût
+quitté le paquebot, ou tout au moins pour qu'il ne se rencontrât
+pas sur le chemin de Dolly, puisque sa présence ravivait les plus
+douloureux souvenirs!
+
+Mrs. Branican aperçut Godfrey. Elle s'arrêta un instant, le
+pénétrant de son regard; mais elle ne lui parla pas, et, baissant
+la tête, elle vint s'enfermer dans sa cabine.
+
+À trois heures de l'après-midi, le _Brisbane_, larguant ses
+amarres, se dirigea vers le goulet, et, tournant la pointe de
+Queenscliff, prit direction sur Adélaïde, en élongeant à moins de
+trois milles la côte de Victoria.
+
+Les passagers, embarqués à Melbourne, étaient au nombre d'une
+centaine -- pour la plupart, des habitants de l'Australie
+méridionale, qui retournaient dans leurs districts. Il y avait
+quelques étrangers parmi eux -- entre autres un chinois, âgé de
+trente à trente-cinq ans, l'air endormi d'une taupe, jaune comme
+un citron, rond comme une potiche, gras comme un mandarin à trois
+boutons. Ce n'était pas un mandarin, pourtant. Non! un simple
+domestique, au service d'un personnage, dont le physique mérite
+d'être dessiné avec une certaine précision.
+
+Qu'on se figure un fils d'Albion aussi «britannique» que possible,
+grand, maigre, osseux, une vraie pièce d'ostéologie, tout en cou,
+tout en buste, tout en jambes. Ce type d'Anglo-Saxon, âgé de
+quarante-cinq à cinquante ans, s'élevait d'environ six pieds
+(anglais) au-dessus du niveau de la mer. Une barbe blonde qu'il
+portait entière, une chevelure blonde de même, où s'entremêlaient
+quelques cheveux d'un jaune d'or, de petits yeux fureteurs, un nez
+pincé aux narines, busqué en bec de pélican ou de héron et d'une
+longueur peu commune, un crâne sur lequel le moins observateur des
+phrénologues eût aisément découvert les bosses de la monomanie et
+de la ténacité -- cet ensemble formait une de ces têtes qui
+attirent le regard et provoquent le sourire, lorsqu'elles sont
+crayonnées par un spirituel dessinateur.
+
+Cet Anglais était correctement vêtu du costume traditionnel: la
+casquette à double visière, le gilet boutonné jusqu'au menton, le
+veston à vingt poches, le pantalon en drap quadrillé, les hautes
+guêtres à boutons de nickel, les souliers à clous, et le cache-
+poussière blanchâtre que la brise plissait autour de son corps en
+révélant sa maigreur de squelette.
+
+Quel était cet original? on l'ignorait, et, sur les paquebots
+australiens, nul ne s'autorise des familiarités du voyage pour
+s'occuper des voyageurs, savoir où ils vont, ni d'où ils viennent.
+Ce sont des passagers, et comme tels, ils passent. Rien de plus.
+Tout ce que le steward du bord eût pu dire, c'est que cet Anglais
+avait retenu sa cabine sous le nom de Joshua Meritt --
+abréviativement Jos Meritt -- de Liverpool (Royaume-Uni),
+accompagné de son domestique, Gîn-Ghi, de Hong-Kong (Céleste-
+Empire).
+
+Du reste, une fois embarqué, Jos Meritt alla s'asseoir sur un des
+bancs du spardeck, et ne le quitta qu'à l'heure du lunch, lorsque
+tinta la cloche de quatre heures. Il y revint à quatre et demi,
+l'abandonna à sept pour le dîner, y reparut à huit, gardant
+invariablement l'attitude d'un mannequin, les deux mains ouvertes
+sur ses genoux, ne tournant jamais la tête ni à droite ni à
+gauche, les yeux dirigés vers la côte qui se perdait dans les
+brumes du soir. Puis, à dix heures, il regagna sa cabine d'un pas
+géométrique que les soubresauts du roulis ne parvenaient pas à
+ébranler.
+
+Pendant une partie de la nuit, Mrs. Branican, qui était remontée
+sur le pont un peu avant neuf heures, se promena à l'arrière du
+_Brisbane_, bien que la température fût assez froide. L'esprit
+obsédé, visionné même, pour employer une expression plus exacte,
+elle n'aurait pu dormir. À l'étroit dans sa cabine, elle avait
+besoin de respirer cet air vif, imprégné parfois des pénétrantes
+senteurs de «l'acacia flagrans», qui dénoncent la terre
+australienne à cinquante milles en mer. Songeait-elle à rencontrer
+le jeune novice, à lui parler, à l'interroger, à savoir de lui...
+Savoir quoi?... Godfrey, ayant fini son quart à dix heures, ne
+devait le reprendre qu'à deux heures du matin, et, à ce moment,
+Dolly, très fatiguée d'un douloureux ébranlement moral, avait dû
+regagner sa chambre.
+
+Vers le milieu de la nuit, le _Brisbane_ doubla le cap Otway à
+l'extrémité du district de Polwarth. À partir de ce point, il
+allait remonter franchement dans le nord-ouest jusqu'à la hauteur
+de la baie Discovery, où vient s'appuyer la ligne conventionnelle,
+tracée sur le cent quarante et unième méridien -- ligne qui sépare
+les provinces de Victoria et de la Nouvelle-Galles du sud des
+territoires de l'Australie méridionale.
+
+Dès le matin, on revit Jos Meritt sur le banc du spardeck, à sa
+place habituelle, dans la même attitude, et comme s'il ne l'eût
+pas quittée depuis la veille. Quant au Chinois Gîn-Ghi, il dormait
+à poings fermés en quelque coin.
+
+Zach Fren devait être accoutumé aux manies de ses compatriotes,
+car les originaux ne manquent point dans la collection des
+quarante-deux États fédératifs, actuellement compris sous la
+rubrique U. S. A.[9] Cependant, il ne put regarder sans un
+certain ébahissement ce type si réussi de mécanique humaine.
+
+Et quelle fut sa surprise, lorsque, s'étant approché de ce long et
+immobile gentleman, il s'entendit interpeller en ces termes d'une
+voix un peu grêle:
+
+«Maître Zach Fren, je crois?...
+
+-- En personne, répondit Zach Fren.
+
+-- Le compagnon de mistress Branican?...
+
+-- Comme vous dites. Je vois que vous savez.
+
+-- Je sais... à la recherche de son mari... absent depuis quatorze
+ans... Bien!... Oh!... Très bien!
+
+-- Comment... très bien?...
+
+-- Oui!... Mistress Branican... Très bien!... Moi aussi... je suis
+à la recherche...
+
+-- De votre femme?...
+
+-- Oh!... pas marié!... Très bien!... Si j'avais perdu ma femme,
+je ne la chercherais pas.
+
+-- Alors, c'est pour?...
+
+-- Pour retrouver... un chapeau.
+
+-- Votre chapeau?... Vous avez égaré votre chapeau?...
+
+-- Mon chapeau?... Non!... C'est le chapeau... je m'entends...
+Vous présenterez mes hommages à mistress Branican... Bien!...
+Oh!... Très bien!...
+
+Les lèvres de Jos Meritt se refermèrent et ne laissèrent plus
+échapper une seule syllabe.
+
+«C'est une espèce de fou», se dit Zach Fren.
+
+Et il lui sembla que ce serait de la puérilité que de s'occuper
+plus longtemps de ce gentleman.
+
+Lorsque Dolly reparut sur le pont, le maître vint la rejoindre, et
+tous deux allèrent s'asseoir à peu près en face de l'Anglais.
+Celui-ci ne bougea pas plus que le dieu Terme. Ayant chargé Zach
+Fren de présenter ses hommages à Mrs. Branican, il pensait sans
+doute qu'il n'avait point à le faire en personne.
+
+Du reste, Dolly ne remarqua pas la présence de ce bizarre
+passager. Elle eut un long entretien avec son compagnon, touchant
+les préparatifs du voyage, qui seraient commencés dès leur arrivée
+à Adélaïde. Pas un jour, pas une heure à perdre. Il importait que
+l'expédition eût atteint et dépassé, si c'était possible, les
+territoires du pays central, avant qu'ils fussent desséchés sous
+les intolérables chaleurs de la zone torride. Entre les dangers de
+diverses sortes, inhérents à une recherche entreprise dans ces
+conditions, les plus terribles seraient probablement causés par
+les rigueurs du climat, et toutes précautions seraient prises pour
+s'en garantir. Dolly parla du capitaine John, de son tempérament
+robuste, de son indomptable énergie, qui lui avaient permis --
+elle n'en doutait pas -- de résister là où d'autres, moins
+vigoureux, moins fortement trempés, auraient succombé. Entre
+temps, elle n'avait fait aucune allusion à Godfrey, et Zach Fren
+pouvait espérer que sa pensée s'était détournée de ce garçon,
+lorsqu'elle dit:
+
+«Je n'ai pas encore vu aujourd'hui le jeune novice... Ne l'avez-
+vous point aperçu, Zach?
+
+-- Non, mistress, répondit le maître, que cette question parut
+contrarier.
+
+-- Peut-être pourrais-je faire quelque chose pour cet enfant?»
+reprit Dolly.
+
+Et elle affectait de n'en parler qu'avec une sorte d'indifférence,
+à laquelle Zach Fren ne se méprit point.
+
+«Ce garçon?... répondit-il. Oh! il a un bon métier, mistress... Il
+arrivera... Je le vois déjà quartier-maître d'ici à quelques
+années... Avec du zèle et de la conduite...
+
+-- N'importe, reprit Dolly, il m'intéresse... Il m'intéresse à un
+point... Mais aussi, Zach, cette ressemblance, oui!... cette
+ressemblance extraordinaire entre mon pauvre John et lui... Et
+puis, Wat... mon enfant... aurait son âge!».
+
+Et en disant cela, Dolly devenait pâle; sa voix s'altérait; son
+regard, qui se fixait sur Zach Fren, était si interrogateur que le
+maître avait baissé les yeux.
+
+Puis elle ajouta:
+
+«Vous me le présenterez dans l'après-midi, Zach... Ne l'oubliez
+pas... Je veux lui parler... Cette traversée sera finie demain...
+Nous ne nous reverrons jamais... et, avant de quitter le
+_Brisbane_... je désire savoir... Oui! savoir...»
+
+Zach Fren dut promettre à Dolly de lui amener Godfrey, et elle se
+retira.
+
+Le maître, très soucieux, très alarmé même, continua de se
+promener sur le spardeck jusqu'au moment où le steward sonna le
+second déjeuner. Il faillit alors se heurter contre l'Anglais, qui
+semblait rythmer ses pas sur les battements de la cloche, en se
+dirigeant vers l'escalier du capot.
+
+«Bien!... Oh!... Très bien! fit Jos Meritt. Vous avez, sur ma
+demande... offert mes compliments... Son mari disparu... Bien!...
+Oh!... Très bien!»
+
+Et il s'en alla, afin de gagner la place qu'il avait choisie à la
+table du «dining-room» -- la meilleure, cela s'entend, et voisine
+de l'office, ce qui lui permettait de se servir le premier et de
+prendre les morceaux de choix.
+
+À trois heures, le _Brisbane_ naviguait à l'ouvert de Portland, le
+principal port du district de Normanby, où vient aboutir le
+railway de Melbourne; puis, le cap Nelson ayant été doublé, il
+passait au large de la baie Discovery et remontait presque
+directement vers le nord, en élongeant d'assez près la côte de
+l'Australie méridionale.
+
+Ce fut à cet instant que Zach Fren vint prévenir Godfrey que Mrs.
+Branican désirait lui parler.
+
+«Me parler?» s'écria le jeune novice.
+
+Et son coeur battit si fort qu'il n'eut que le temps de se retenir
+à la lisse pour ne point tomber.
+
+Godfrey, conduit par le maître, se rendit à la cabine, où
+l'attendait Mrs. Branican.
+
+Dolly le regarda quelque temps. Il se tenait debout, devant elle,
+son béret à la main. Elle était assise sur un canapé. Zach Fren,
+accoté près de la porte, les observait tous les deux avec anxiété.
+Il savait bien ce que Dolly allait demander à Godfrey, mais il
+ignorait ce que le jeune novice lui répondrait.
+
+«Mon enfant, dit Mrs. Branican, je voudrais avoir des
+renseignements sur vous... sur la famille à laquelle vous
+appartenez... Si je vous interroge, c'est que je m'intéresse... à
+votre situation... Voudrez-vous satisfaire à mes questions?...
+
+-- Très volontiers, mistress, répondit Godfrey d'une voix que
+l'émotion faisait trembler.
+
+-- Quel âge avez-vous?... demanda Dolly.
+
+-- Je ne sais pas au juste, mistress, mais je dois avoir de
+quatorze à quinze ans.
+
+-- Oui... de quatorze à quinze ans!... Et depuis quelle époque
+avez-vous pris la mer?...
+
+-- Je me suis embarqué, lorsque j'avais huit ans environ, en
+qualité de mousse, et voilà deux années que je sers comme novice.
+
+-- Avez-vous fait de grandes navigations?...
+
+-- Oui, mistress, sur l'océan Pacifique jusqu'en Asie... et sur
+l'Atlantique jusqu'en Europe.
+
+-- Vous n'êtes pas Anglais?...
+
+-- Non, mistress, je suis Américain.
+
+-- Et, cependant, vous servez sur un paquebot de nationalité
+anglaise?...
+
+-- Le navire sur lequel j'étais a été dernièrement vendu à Sydney.
+Alors, me trouvant sans embarquement, je suis passé sur le
+_Brisbane_, en attendant l'occasion de reprendre du service à bord
+d'un navire américain.
+
+-- Bien, mon enfant», répondit Dolly, qui fit signe à Godfrey de
+se rapprocher d'elle. Godfrey obéit.
+
+«Maintenant, demanda-t-elle, je désirerais savoir où vous êtes
+né?...
+
+-- À San-Diégo, mistress.
+
+-- Oui!... à San-Diégo!» répéta Dolly, sans paraître surprise et
+comme si elle eût pressenti cette réponse.
+
+Quant à Zach Fren, il fut très impressionné de ce qu'il venait
+d'entendre.
+
+«Oui, mistress, à San-Diégo, reprit Godfrey. Oh! je vous connais
+bien!... Oui! je vous connais!... Quand j'ai appris que vous
+veniez à Sydney, cela m'a fait un plaisir... Si vous saviez,
+mistress, combien je m'intéresse à tout ce qui concerne le
+capitaine John Branican!»
+
+Dolly prit la main du jeune novice, et la tint quelques instants
+sans prononcer une parole. Puis, d'une voix qui décelait
+l'égarement de son imagination:
+
+«Votre nom?... demanda-t-elle.
+
+-- Godfrey.
+
+-- Godfrey est votre nom de baptême... Mais quel est votre nom de
+famille?...
+
+-- Je n'ai pas d'autre nom, mistress.
+
+-- Vos parents?...
+
+-- Je n'ai pas de parents.
+
+-- Pas de parents! répondit Mrs. Branican. Avez-vous donc été
+élevé...
+
+-- À Wat-House, répondit Godfrey, oui! mistress, et par vos soins.
+Oh! Je vous ai aperçue bien souvent, lorsque vous veniez visiter
+vos enfants de l'hospice!... Vous ne me voyiez pas entre tous les
+petits, mais je vous voyais, moi... et j'aurais voulu vous
+embrasser!... Puis, comme j'avais du goût pour la navigation,
+lorsque j'ai eu l'âge, je suis parti mousse... Et d'autres aussi,
+des orphelins de Wat-House, s'en sont allés sur des navires... et
+nous n'oublierons jamais ce que nous devons à mistress Branican...
+à notre mère!...
+
+-- Votre mère!» s'écria Dolly, qui tressaillit, comme si ce nom
+eût retenti jusqu'au fond de ses entrailles.
+
+Elle avait attiré Godfrey... Elle le couvrait de baisers... Il les
+lui rendait... Il pleurait... C'était entre elle et lui un abandon
+familier dont ni l'un ni l'autre ne songeait à s'étonner, tant il
+leur semblait naturel.
+
+Et, dans son coin, Zach Fren, effrayé de ce qu'il comprenait, des
+sentiments qu'il voyait s'enraciner dans l'âme de Dolly,
+murmurait:
+
+«La pauvre femme!... La pauvre femme!... Où se laisse-t-elle
+entraîner!»
+
+Mrs. Branican s'était levée, et dit:
+
+«Allez, Godfrey!... Allez, mon enfant!... Je vous reverrai... J'ai
+besoin d'être seule...»
+
+Après l'avoir regardée une dernière fois, le jeune novice se
+retira lentement. Zach Fren se préparait à le suivre, lorsque
+Dolly l'arrêta d'un geste.
+
+«Restez, Zach.»
+
+Puis:
+
+«Zach, dit-elle par mots saccadés, qui dénotaient l'extraordinaire
+agitation de son esprit, Zach, cet enfant a été élevé avec les
+enfants trouvés de Wat-House... Il est né à San-Diégo... Il a de
+quatorze ans à quinze ans... Il ressemble trait pour trait à
+John... C'est sa physionomie franche, son attitude résolue... Il a
+le goût de la mer comme lui... C'est le fils d'un marin... C'est
+le fils de John... C'est le mien!... On croyait que la baie de
+San-Diégo avait à jamais englouti le pauvre petit être... Mais il
+n'était pas mort... et on l'a sauvé... Ceux qui l'ont sauvé ne
+connaissaient pas sa mère... Et sa mère, c'était moi... moi, alors
+privée de raison!... Cet enfant, ce n'est pas Godfrey qu'il se
+nomme... c'est Wat... c'est mon fils!... Dieu a voulu me le rendre
+avant de me réunir à son père...»
+
+Zach Fren avait écouté Mrs. Branican sans oser l'interrompre. Il
+comprenait que la malheureuse femme ne pouvait parler autrement.
+Toutes les apparences lui donnaient raison. Elle suivait son idée
+avec l'irréfutable logique d'une mère. Et le brave marin sentait
+son coeur se briser, car ces illusions, c'était son devoir de les
+détruire. Il fallait arrêter Dolly sur cette pente, qui aurait pu
+la conduire à un nouvel abîme.
+
+Il le fit, sans hésiter -- presque brutalement.
+
+«Mistress Branican, dit-il, vous vous trompez!... Je ne veux pas,
+je ne dois pas vous laisser croire ce qui n'est point!... Cette
+ressemblance, ce n'est qu'un hasard... Votre petit Wat est mort...
+oui! mort!... Il a péri dans la catastrophe, et Godfrey n'est pas
+votre fils...
+
+-- Wat est mort?... s'écria Mrs. Branican. Et qu'en savez-vous?...
+Et qui peut l'affirmer?...
+
+-- Moi, mistress.
+
+-- Vous?...
+
+-- Huit jours après la catastrophe de la baie, le corps d'un
+enfant a été rejeté sur la grève, à la pointe Loma... C'est moi
+qui l'ai retrouvé... J'ai prévenu M. William Andrew... Le petit
+Wat, reconnu par lui, a été enterré au cimetière de San-Diégo, où
+nous avons souvent porté des fleurs sur sa tombe...
+
+-- Wat!... mon petit Wat... là-bas... au cimetière!... Et on ne me
+l'a jamais dit!
+
+-- Non, mistress, non! répondit Zach Fren. Vous n'aviez plus votre
+raison alors, et, quatre ans après, lorsque vous l'avez recouvrée,
+on craignait... M. William Andrew pouvait redouter... en
+renouvelant vos douleurs... et il s'est tu!... Mais votre enfant
+est mort, mistress, et Godfrey ne peut pas être... n'est pas votre
+fils!»
+
+Dolly retomba sur le divan. Ses yeux s'étaient fermés. Il lui
+semblait qu'autour d'elle l'ombre avait brusquement succédé à une
+intense lumière.
+
+Sur un geste qu'elle fit, Zach Fren la laissa seule, abîmée dans
+ses regrets, perdue dans ses souvenirs.
+
+Le lendemain, 26 août, Mrs. Branican n'avait pas encore quitté sa
+cabine, lorsque le _Brisbane_, après avoir franchi la passe de
+Backstairs, entre l'île Kangourou et le promontoire Jervis,
+pénétra dans le golfe de Saint-Vincent et vint mouiller au port
+d'Adélaïde.
+
+
+
+
+III
+
+Un chapeau historique
+
+
+Des trois capitales de l'Australie, Sydney est l'aînée, Melbourne
+est la puînée, Adélaïde est la cadette. En vérité, si la dernière
+est la plus jeune, on peut affirmer qu'elle est aussi la plus
+jolie. Elle est née en 1853, d'une mère, l'Australie méridionale -
+- qui n'a d'existence politique que depuis 1837, et dont
+l'indépendance, officiellement reconnue, ne date que de 1856. Il
+est même probable que la jeunesse d'Adélaïde se prolongera
+indéfiniment sous un climat sans rival, le plus salubre du
+continent, au milieu de ces territoires que n'attristent ni la
+phtisie, ni les fièvres endémiques, ni aucun genre d'épidémie
+contagieuse. On y meurt quelquefois, cependant; mais, comme le
+fait spirituellement observer M. D. Charnay, «ce pourrait bien
+être une exception». Si le sol de l'Australie méridionale diffère
+de celui de la province voisine en ce qu'il ne renferme pas de
+gisements aurifères, il est riche en minerai de cuivre. Les mines
+de Capunda, de Burra-Burra, de Wallaroo et de Munta, découvertes
+depuis une quarantaine d'années, après avoir attiré les émigrants
+par milliers, ont fait la fortune de la province. Adélaïde ne
+s'élève pas sur la limite littorale du golfe de Saint-Vincent. De
+même que Melbourne, elle est située à une douzaine de kilomètres à
+l'intérieur, et un railway la met en communication avec le port.
+Son jardin botanique peut rivaliser avec celui de sa seconde
+soeur. Créé par Schumburg, il possède des serres, qui ne
+trouveraient pas leurs égales dans le monde entier, des
+plantations de roses qui sont de véritables parcs, de magnifiques
+ombrages sous l'abri des plus beaux arbres de la zone tempérée,
+mélangés aux diverses essences de la zone semi-tropicale.
+
+Ni Sydney, ni Melbourne ne sauraient entrer en comparaison avec
+Adélaïde pour son élégance. Ses rues sont larges, agréablement
+distribuées, soigneusement entretenues. Quelques-unes possèdent de
+splendides monuments en bordure, telle King-William-Street.
+L'hôtel des postes et l'hôtel de ville méritent d'être remarqués
+au point de vue architectonique. Au milieu du quartier marchand,
+les rues Hindley et Glenell s'animent bruyamment au souffle du
+mouvement commercial. Là, circulent nombre de gens affairés, mais
+qui ne semblent éprouver que cette satisfaction due à des
+opérations sagement conduites, abondantes, faciles, sans aucun de
+ces soucis qu'elles provoquent d'habitude.
+
+Mrs. Branican était descendue dans un hôtel de King-William-
+Street, où Zach Fren l'avait accompagnée. La mère venait de subir
+une cruelle épreuve par l'anéantissement de ses dernières
+illusions. Il y avait tant d'apparence que Godfrey pût être son
+fils, qu'elle s'y était tout de suite abandonnée. Cette déception
+se lisait sur sa figure, plus pâle que de coutume, au fond de ses
+yeux rougis par les larmes. Mais, à partir de l'instant où son
+espoir avait été brisé comme sans retour, elle n'avait plus
+cherché à revoir le jeune novice, elle n'avait plus parlé de lui.
+Il ne restait dans son souvenir que cette surprenante
+ressemblance, qui lui rappelait l'image de John.
+
+Désormais, Dolly serait tout à son oeuvre, et s'occuperait sans
+arrêt des préparatifs de l'expédition. Elle ferait appel à tous
+les concours, à tous les dévouements. Elle saurait dépenser, s'il
+le fallait, sa fortune entière en ces nouvelles recherches,
+stimuler par des primes importantes le zèle de ceux qui uniraient
+leurs efforts aux siens dans une suprême tentative.
+
+Les dévouements ne devaient pas lui faire défaut. Cette province
+de l'Australie méridionale, c'est par excellence la patrie des
+audacieux explorateurs. De là les plus célèbres pionniers se sont
+lancés à travers les territoires inconnus du centre. De ses
+entrailles sont sortis les Warburton, les John Forrest, les Giles,
+les Sturt, les Lindsay, dont les itinéraires s'entrecroisent sur
+les cartes de ce vaste continent -- itinéraires que Mrs. Branican
+allait obliquement couper du sien. C'est ainsi que le colonel
+Warburton, en 1874, traversa l'Australie dans toute sa largeur sur
+le vingtième degré de l'est au nord-ouest jusqu'à Nichol-Bay --
+que John Forrest, en la même année, se transporta en sens
+contraire, de Perth à Port-Augusta -- que Giles, en 1876, partit
+également de Perth pour gagner le golfe Spencer sur le vingt-
+cinquième degré.
+
+Il avait été convenu que les divers éléments de l'expédition,
+matériel et personnel, seraient réunis, non pas à Adélaïde, mais
+au point terminus du railway, qui remonte vers le nord à la
+hauteur du lac Eyre. Cinq degrés franchis dans ces conditions, ce
+serait gagner du temps, éviter des fatigues. Au milieu des
+districts sillonnés par le système orographique des Flinders-
+Ranges, on trouverait à rassembler le nombre de chariots et
+d'animaux nécessaires à cette campagne, les chevaux de l'escorte,
+les boeufs destinés au transport des vivres et effets de
+campement. À la surface de ces interminables déserts, de ces
+immenses steppes de sable, dépourvus de végétation, presque sans
+eau, il s'agissait de pourvoir aux besoins d'une caravane, qui
+comprendrait une quarantaine de personnes, en comptant les gens de
+service et la petite troupe destinée à assurer la sécurité des
+voyageurs.
+
+Quant à ces engagements, Dolly s'occupa de les réaliser à Adélaïde
+même. Elle trouva, d'ailleurs, un constant et ferme appui près du
+gouverneur de l'Australie méridionale, qui s'était mis à sa
+disposition. Grâce à lui, trente hommes, bien montés, bien armés,
+les uns d'origine indigène, les autres choisis parmi les colons
+européens, acceptèrent les propositions de Mrs. Branican. Elle
+leur garantissait une solde très élevée pour la durée de la
+campagne, et une prime se chiffrant par une centaine de livres à
+chacun d'eux, dès qu'elle serait achevée, quel qu'en fût le
+résultat. Ils seraient commandés par un ancien officier de la
+police provinciale, Tom Marix, un robuste et résolu compagnon, âgé
+d'une quarantaine d'années, dont le gouverneur répondait. Tom
+Marix avait choisi ses hommes avec soin parmi les plus vigoureux
+et les plus sûrs de ceux qui s'étaient offerts en grand nombre.
+Dès lors il y avait lieu de compter sur le dévouement de cette
+escorte, recrutée dans les meilleures conditions.
+
+Le personnel de service serait placé sous les ordres de Zach Fren
+et il n'y aurait pas de sa faute «si gens et bêtes ne marchaient
+pas carrément et rondement», ainsi qu'il le disait volontiers.
+
+De fait, au-dessus de Tom Marix et de Zach Fren, le chef véritable
+-- chef incontesté -- c'était Mrs. Branican, l'âme de
+l'expédition.
+
+Par les soins des correspondants de M. William Andrew, un crédit
+considérable avait été ouvert à Mrs. Branican à la Banque
+d'Adélaïde, et elle pouvait y puiser à pleines mains.
+
+Ces préparatifs achevés, il fut convenu que Zach Fren partirait le
+30 au plus tard pour la station de Farina-Town, où Mrs. Branican
+le rejoindrait avec le personnel, lorsque sa présence ne serait
+plus nécessaire à Adélaïde.
+
+«Zach, lui dit-elle, vous tiendrez la main à ce que notre caravane
+soit prête à se mettre en route dès la fin de la première semaine
+de septembre. Payez tout comptant, à n'importe quel prix. Les
+vivres vous seront expédiés d'ici par le railway, et vous les
+ferez charger sur les chariots à Farina-Town. Nous ne devons rien
+négliger pour assurer le succès de notre campagne.
+
+-- Tout sera prêt, mistress Branican, répondit le maître. Quand
+vous arriverez, il n'y aura plus qu'à donner le signal du départ.»
+
+On imagine aisément que Zach Fren ne manqua pas de besogne pendant
+les derniers jours qu'il passa à Adélaïde. En style de marin, il
+se «pomoya» avec tant d'activité, que le 29 août, il put prendre
+son billet pour Farina-Town. Douze heures après que le railway
+l'eut déposé à cette station extrême de la ligne, il prévint Mrs.
+Branican par le télégraphe qu'une partie du matériel de
+l'expédition était déjà réuni.
+
+De son côté, aidée de Tom Marix, Dolly remplit sa tâche en ce qui
+concernait l'escorte, son armement, son habillement. Il importait
+que les chevaux fussent choisis avec soin, et la race australienne
+pouvait en fournir d'excellents, rompus à la fatigue, à l'épreuve
+du climat, d'une sobriété parfaite. Tant qu'ils parcourraient les
+forêts et les plaines, il n'y aurait pas lieu de s'inquiéter de
+leur nourriture, l'herbe et l'eau étant assurées sur ces
+territoires. Mais au delà, à travers les déserts sablonneux, il y
+aurait lieu de les remplacer par des chameaux. C'est ce qui serait
+fait, dès que la caravane aurait atteint la station d'Alice-
+Spring. C'est à partir de ce point que Mrs. Branican et ses
+compagnons s'apprêteraient à lutter contre les obstacles matériels
+qui rendent si redoutable une exploration dans les régions de
+l'Australie centrale.
+
+Les occupations auxquelles se livrait cette énergique femme
+l'avaient quelque peu distraite des derniers incidents de sa
+navigation à bord du _Brisbane_. Elle s'était étourdie dans ce
+déploiement d'activité, qui ne lui laissait pas une heure de
+loisir. De cette illusion à laquelle son imagination s'était
+livrée un instant, de cet espoir éphémère que l'aveu de Zach Fren
+avait anéanti d'un mot, il ne lui restait plus que le souvenir.
+Elle savait à présent que son petit enfant reposait là-bas, en un
+coin du cimetière de San-Diégo, et qu'elle pourrait aller pleurer
+sur sa tombe... Et, cependant, cette ressemblance du novice... Et
+l'image de John et de Godfrey se confondant dans son esprit...
+
+Depuis l'arrivée du paquebot, Mrs. Branican n'avait plus revu le
+jeune garçon. Si celui-ci avait cherché à la rencontrer pendant
+les premiers jours qui avaient suivi son débarquement, elle
+l'ignorait. En tout cas, il ne semblait pas que Godfrey se fût
+présenté à l'hôtel de King-William-Street. Et pourquoi l'aurait-il
+fait? Après le dernier entretien qu'il avait eu avec elle, Dolly
+s'était renfermée dans sa cabine et ne l'avait point demandé.
+Dolly savait d'ailleurs que le _Brisbane_ était reparti pour
+Melbourne, et qu'à l'époque où le paquebot reviendrait à Adélaïde,
+elle n'y serait plus.
+
+Tandis que Mrs. Branican activait ses préparatifs, un autre
+personnage s'occupait non moins opiniâtrement d'un voyage
+identique. Il était descendu dans un hôtel de Hindley-Street. Un
+appartement sur le devant de l'hôtel, une chambre sur la cour
+intérieure, réunissaient sous le même toit ces singuliers
+représentants de la race aryenne et de la race jaune, l'Anglais
+Jos Meritt et le Chinois Gîn-Ghi.
+
+D'où venaient ces deux types, empruntés à l'extrême Asie et à
+l'extrême Europe? Où allaient-ils? Que faisaient-ils à Melbourne
+et que venaient-ils faire à Adélaïde? Enfin, en quelle
+circonstance ce maître et ce serviteur s'étaient-ils associés --
+celui-là payant celui-ci, celui-ci servant celui-là -- pour courir
+le monde de conserve? C'est ce qui va ressortir d'une conversation
+à laquelle prenaient part Jos Meritt et Gîn-Ghi, dans la soirée du
+5 septembre -- conversation que complétera une explication
+sommaire.
+
+Et de prime abord, si quelques traits de caractère, quelques
+manies, la singularité de ses attitudes, la façon dont il
+s'exprimait, ont permis d'entrevoir la silhouette de cet Anglo-
+Saxon, il convient de faire connaître aussi ce Céleste, à son
+service, qui avait conservé les vêtements traditionnels du pays
+chinois, la chemisette «han chaol», la tunique «ma coual», la robe
+«haol» boutonnée sur le flanc, et le pantalon bouffant avec
+ceinture d'étoffe. S'il se nommait Gîn-Ghi, il méritait ce nom,
+qui au sens propre signifie «homme indolent». Et il l'était,
+indolent, et à un degré rare, devant la besogne comme devant le
+danger. Il n'eût pas fait dix pas pour exécuter un ordre; il n'en
+aurait pas fait vingt pour éviter un péril. Il fallait, c'est
+positif, que Jos Meritt eût une prodigieuse dose de patience pour
+garder un tel serviteur. À la vérité, c'était affaire d'habitude,
+car depuis cinq à six années, ils voyageaient ensemble. L'un avait
+rencontré l'autre à San-Francisco, où les Chinois fourmillent, et
+il en avait fait son domestique «à l'essai», avait-il dit -- essai
+qui se prolongerait sans doute jusqu'à la séparation suprême. À
+mentionner aussi, Gîn-Ghi, élevé à Hong-Kong, parlait l'anglais
+comme un natif de Manchester.
+
+Du reste, Jos Meritt ne s'emportait guère, étant d'un tempérament
+essentiellement flegmatique. S'il menaçait Gîn-Ghi des plus
+épouvantables tortures en usage dans le Céleste-Empire -- où le
+Ministère de la justice s'appelle, de son vrai nom, le Ministère
+des supplices -- il ne lui aurait pas donné une chiquenaude.
+Lorsque ses ordres n'étaient pas exécutés, il les exécutait lui-
+même. Cela simplifiait la situation. Peut-être le jour n'était-il
+pas éloigné où il servirait son serviteur. Très probablement, ce
+Chinois inclinait à le penser, et, à son sens, ce ne serait
+qu'équitable. Toutefois, en attendant cet heureux revirement de
+fortune, Gîn-Ghi était contraint de suivre son maître n'importe où
+la vagabonde fantaisie entraînait cet original. Là-dessus, Jos
+Meritt ne transigeait pas. Il eût transporté sur ses épaules la
+malle de Gîn-Ghi plutôt que de laisser Gîn-Ghi en arrière, quand
+le train ou le paquebot allaient partir. Bon gré mal gré, «l'homme
+indolent» devait lui emboîter le pas, quitte à s'endormir en route
+dans la plus parfaite indolence. C'est ainsi que l'un avait
+accompagné l'autre pendant des milliers de milles sur l'ancien et
+le nouveau continent, et c'est en conséquence de ce système de
+locomotion continue que tous deux se trouvaient, à cette époque,
+dans la capitale de l'Australie méridionale.
+
+«Bien!... Oh!... Très bien! avait dit ce soir-là Jos Meritt. Je
+pense que nos dispositions sont prises?...»
+
+Et on ne s'explique guère pourquoi il interrogeait Gîn-Ghi à ce
+sujet, puisqu'il avait dû tout préparer de ses propres mains. Mais
+il n'y manquait jamais -- pour le principe.
+
+«Dix mille fois terminées, répondit le Chinois, qui n'avait pu se
+défaire des tournures phraséologiques en honneur chez les
+habitants du Céleste-Empire.
+
+-- Nos valises?...
+
+-- Sont bouclées.
+
+-- Nos armes?...
+
+-- Sont en état.
+
+-- Nos caisses de vivres?...
+
+-- C'est vous-même, mon maître Jos, qui les avez mises en consigne
+à la gare. Et, d'ailleurs, est-il nécessaire de s'approvisionner
+de vivres... quand on est destiné à être mangé personnellement...
+un jour ou l'autre!
+
+-- Être mangé, Gîn-Ghi?... Bien!... Oh!... Très bien! Vous comptez
+donc toujours être mangé?
+
+-- Cela arrivera tôt ou tard, et il s'en est fallu de peu, il y a
+six mois, que nous n'ayons terminé nos voyages dans le ventre d'un
+cannibale... moi surtout!
+
+-- Vous, Gîn-Ghi?...
+
+-- Oui, par l'excellente raison que je suis gras, tandis que vous,
+mon maître Jos, vous êtes maigre, et que ces gens-là me donneront
+sans hésiter la préférence!
+
+-- La préférence?... Bien!... Oh!... Très bien!
+
+-- Et puis les indigènes australiens n'ont-ils pas un goût
+particulier pour la chair jaune des Chinois, laquelle est d'autant
+plus délicate qu'ils se nourrissent de riz et de légumes?
+
+-- Aussi n'ai-je cessé de vous recommander de fumer, Gîn-Ghi,
+répondit le flegmatique Jos Meritt. Vous le savez, les
+anthropophages n'aiment pas la chair des fumeurs.»
+
+Et c'est ce que faisait sans désemparer le prudent Céleste, fumant
+non de l'opium, mais le tabac que Jos Meritt lui fournissait à
+discrétion. Les Australiens, paraît-il, de même que leurs
+confrères en cannibalisme des autres pays, éprouvent une
+invincible répugnance pour la chair humaine, lorsqu'elle est
+imprégnée de nicotine. C'est pourquoi Gîn-Ghi travaillait en
+conscience à se rendre de plus en plus immangeable.
+
+Mais était-il bien exact que son maître et lui se fussent déjà
+exposés à figurer dans un repas d'anthropophages, et non en
+qualité de convives? Oui, sur certaines parties de la côte
+d'Afrique, Jos Meritt et son serviteur avaient failli achever de
+cette façon leur existence aventureuse. Dix mois auparavant, dans
+le Queensland, à l'ouest de Rockhampton et de Gracemère, à
+quelques centaines de milles de Brisbane, leurs pérégrinations les
+avaient conduits au milieu des plus féroces tribus d'aborigènes.
+Là, le cannibalisme est à l'état endémique, pourrait-on dire.
+Aussi Jos Meritt et Gîn-Ghi, tombés entre les mains de ces noirs,
+eussent-ils infailliblement péri, sans l'intervention de la
+police. Délivrés à temps, ils avaient pu regagner la capitale du
+Queensland, puis Sydney, d'où le paquebot venait de les ramener à
+Adélaïde. En somme, cela n'avait pas corrigé l'Anglais de ce
+besoin d'exposer sa personne et celle de son compagnon, puisque,
+au dire de Gîn-Ghi, ils se préparaient à visiter le centre du
+continent australien.
+
+«Et tout cela, pour un chapeau! s'écria le Chinois. _Ay ya... Ay
+ya!_... Lorsque j'y pense, mes larmes s'égrènent comme des gouttes
+de pluie sur les jaunes chrysanthèmes!
+
+-- Quand vous aurez fini d'égrener... Gîn-Ghi? répliqua Jos Meritt
+en fronçant son sourcil.
+
+-- Mais, ce chapeau, si vous le retrouvez jamais, mon maître Jos,
+ce ne sera plus qu'une loque...
+
+-- Assez, Gîn-Ghi!... Trop même!... Je vous défends de vous
+exprimer ainsi sur ce chapeau-là et sur n'importe quel autre! Vous
+m'entendez?... Bien!... Oh!... Très bien! Si cela recommence, je
+vous ferai administrer de quarante à cinquante coups de rotin sous
+la plante des pieds!
+
+-- Nous ne sommes pas en Chine, riposta Gîn-Ghi.
+
+-- Je vous priverai de nourriture!
+
+-- Cela me fera maigrir.
+
+-- Je vous couperai votre natte au ras du crâne!
+
+-- Couper ma natte?...
+
+-- Je vous mettrai à la diète de tabac!
+
+-- Le dieu Fô me protège!
+
+-- Il ne vous protégera pas.»
+
+Et, devant cette dernière menace, Gîn-Ghi redevint soumis et
+respectueux.
+
+En réalité, de quel chapeau s'agissait-il, et pourquoi Jos Meritt
+passait-il sa vie à courir après un chapeau?
+
+Cet original, on l'a dit, était un Anglais de Liverpool, un de ces
+inoffensifs maniaques, qui n'appartiennent pas en propre au
+Royaume-Uni. Ne s'en rencontre-t-il pas sur les bords de la Loire,
+de l'Elbe, du Danube ou de l'Escaut, aussi bien que dans les
+contrées arrosées par la Tamise, la Clyde ou la Tweed? Jos Meritt
+était fort riche, et très connu dans le Lancastre et comtés
+voisins pour ses fantaisies de collectionneur. Ce n'étaient point
+des tableaux, des livres, des objets d'art, pas même des bibelots
+qu'il ramassait à grand effort et à grands frais. Non! C'étaient
+des chapeaux -- un musée de couvre-chefs historiques -- coiffures
+quelconques d'hommes ou de femmes, tromblons, tricornes, bicornes,
+pétases, calèches, clabauds, claques, gibus, casques, claque-
+oreilles, bousingots, barrettes, bourguignottes, calottes,
+turbans, toques, caroches, casquettes, fez, shakos, képis,
+cidares, colbacks, tiares, mitres, tarbouches, schapskas, poufs,
+mortiers de présidents, llautus des Incas, hennins du moyen âge,
+infules sacerdotaux, gasquets de l'Orient, cornes des doges,
+chrémeaux de baptême, etc., etc., des centaines et des centaines
+de pièces, plus ou moins lamentables, effilochées, sans fond et
+sans bords. À l'en croire, il possédait de précieuses curiosités
+historiques, le casque de Patrocle, lorsque ce héros fut tué par
+Hector au siège de Troie, le béret de Thémistocle à la bataille de
+Salamine, les barrettes de Galien et d'Hippocrate, le chapeau de
+César qu'un coup de vent avait emporté au passage du Rubicon, la
+coiffure de Lucrèce Borgia à chacun de ses trois mariages avec
+Sforze, Alphonse d'Este et Alphonse d'Aragon, le chapeau de
+Tamerlan quand ce guerrier franchit le Sind, celui de Gengis-Khan
+lorsque ce conquérant fit détruire Boukhara et Samarkande, la
+coiffure d'Elisabeth à son couronnement, celle de Marie Stuart
+lorsqu'elle s'échappa du château de Lockleven, celle de Catherine
+II quand elle fut sacrée à Moscou, le suroët de Pierre-le-Grand
+lorsqu'il travaillait aux chantiers de Saardam, le claque de
+Marlborough à la bataille de Ramilies, celui d'Olaüs, roi de
+Danemark, tué à Sticklestad, le bonnet de Gessler que refusa de
+saluer Guillaume Tell, la toque de William Pitt quand il entra à
+vingt-trois ans au ministère, le bicorne de Napoléon Ier à Wagram,
+enfin cent autres non moins curieux. Son plus vif chagrin était de
+ne point posséder la calotte qui coiffait Noé le jour où l'arche
+s'arrêtait sur la cime du mont Ararat, et le bonnet d'Abraham au
+moment où ce patriarche allait sacrifier Isaac. Mais Jos Meritt ne
+désespérait pas de les découvrir un jour. Quant aux cidares que
+devaient porter Adam et Ève, lorsqu'ils furent chassés du paradis
+terrestre, il avait renoncé à se les procurer, des historiens
+dignes de foi ayant établi que le premier homme et la première
+femme avaient l'habitude d'aller nu-tête.
+
+On voit, par cet étalage très succinct des curiosités du musée Jos
+Meritt, en quelles occupations vraiment enfantines s'écoulait la
+vie de cet original. C'était un convaincu, il ne doutait pas de
+l'authenticité de ses trouvailles, et ce qu'il lui avait fallu
+parcourir de pays, visiter de villes et de villages, fouiller de
+boutiques et d'échoppes, fréquenter de fripiers et de revendeurs,
+dépenser de temps et d'argent pour n'atteindre, après des mois de
+recherches, qu'une loque qu'on ne lui vendait qu'au poids de l'or!
+C'était le monde entier qu'il réquisitionnait afin de mettre la
+main sur quelque objet introuvable, et, maintenant qu'il avait
+épuisé les stocks de l'Europe, de l'Afrique, de l'Asie, de
+l'Amérique, de l'Océanie par lui-même, par ses correspondants, par
+ses courtiers, par ses voyageurs de commerce, voici qu'il
+s'apprêtait à fouiller, jusque dans ses plus inabordables
+retraites, le continent australien!
+
+Il y avait une raison à cela -- raison que d'autres eussent sans
+doute regardée comme insuffisante, mais qui lui paraissait des
+plus sérieuses. Ayant été informé que les nomades de l'Australie
+se coiffaient volontiers de chapeaux d'homme ou de femme -- en
+quel état de dépenaillement, on l'imagine! -- sachant d'autre part
+que des cargaisons de ces vieux débris étaient régulièrement
+expédiées dans les ports du littoral, il en avait conclu qu'il y
+aurait peut-être là «quelque beau coup à faire», pour parler le
+langage des amateurs d'antiquailles.
+
+Précisément, Jos Meritt était en proie à une idée fixe, tourmenté
+par un désir qui l'obsédait, qui menaçait de le rendre
+complètement fou, car il l'était à demi déjà. Il s'agissait, cette
+fois, de retrouver un certain chapeau, qui, à l'entendre, devait
+être l'honneur de sa collection.
+
+
+
+
+IV
+
+Le train d'Adélaïde
+
+
+Quelle était cette merveille? Par quel fabricant ancien ou moderne
+ce chapeau avait-il été confectionné? Sur quelle tête royale,
+noble, bourgeoise ou roturière, s'était-il posé et en quelle
+circonstance? Ce secret, Jos Meritt ne l'avait jamais confié à
+personne. Quoi qu'il en soit, à la suite de précieuses
+indications, en suivant une piste avec l'ardeur d'un Chingachgook
+ou d'un Renard-Subtil, il avait acquis cette conviction que ledit
+chapeau, après une longue série de vicissitudes, devait achever sa
+carrière sur le crâne de quelque notable d'une tribu australienne,
+en justifiant doublement sa qualification de «couvre-chef». S'il
+réussissait à le découvrir, Jos Meritt le paierait ce que l'on
+voudrait, il le volerait, si on ne voulait pas le lui vendre. Ce
+serait le trophée de cette campagne, qui l'avait déjà entraîné au
+nord-est du continent. Aussi, n'ayant pas réussi dans sa première
+tentative, se disposait-il à braver les trop réels dangers d'une
+expédition en Australie centrale. Voilà pourquoi Gîn-Ghi allait de
+nouveau s'exposer à finir son existence sous la dent des
+cannibales, et quels cannibales?... Les plus féroces de tous ceux
+dont il avait jusqu'alors affronté la mâchoire. Au fond, il faut
+bien le reconnaître, le serviteur était si attaché à son maître --
+l'attachement de deux canards mandarins -- autant par intérêt que
+par affection, qu'il n'aurait pu se séparer de lui.
+
+«Demain matin nous partirons d'Adélaïde par l'express, dit Jos
+Meritt.
+
+-- À la deuxième veille?... répondit Gîn-Ghi.
+
+-- À la deuxième veille, si vous voulez, et faites en sorte que
+tout soit prêt pour le départ.
+
+-- Je ferai de mon mieux, mon maître Jos, en vous priant
+d'observer que je n'ai pas les dix mille mains de la déesse Couan-
+in!
+
+-- Je ne sais pas si la déesse Couan-in a dix mille mains,
+répondit Jos Meritt, mais je sais que vous en avez deux, et je
+vous prie de les employer à mon service...
+
+-- En attendant qu'on me les mange!
+
+-- Bien!... Oh!... Très bien!»
+
+Et, sans doute, Gîn-Ghi ne se servit pas de ses mains plus
+activement que d'habitude, préférant s'en rapporter à son maître
+pour faire sa besogne. Donc, le lendemain les deux originaux
+quittaient Adélaïde et le train les emportait à toute vapeur vers
+ces régions inconnues, où Jos Meritt espérait enfin découvrir le
+chapeau qui manquait à sa collection. Quelques jours plus tard,
+Mrs. Branican allait également quitter la capitale de l'Australie
+méridionale. Tom Marix venait de compléter le personnel de son
+escorte, qui comprenait quinze hommes blancs ayant fait partie des
+milices locales, et quinze indigènes déjà employés au service de
+la province dans la police du gouverneur. Cette escorte était
+destinée à protéger la caravane contre les nomades et non à
+combattre la tribu des Indas. Il ne faut point oublier ce qu'avait
+dit Harry Felton: il s'agissait plutôt de délivrer le capitaine
+John au prix d'une rançon que de l'arracher par la force aux
+indigènes qui le retenaient prisonnier.
+
+Des vivres, en quantité suffisante pour l'approvisionnement d'une
+quarantaine de personnes pendant une année, occupaient deux
+fourgons du train, qui seraient déchargés à Farina-Town. Chaque
+jour, une lettre de Zach Fren, datée de cette station, avait tenu
+Dolly au courant de ce qui se faisait. Les boeufs et les chevaux,
+achetés par les soins du maître, se trouvaient réunis avec les
+gens destinés à servir de conducteurs. Les chariots, remisés à la
+gare, étaient prêts à recevoir les caisses de vivres, les ballots
+de vêtements, les ustensiles, les munitions, les tentes, en un mot
+tout ce qui constituait le matériel de l'expédition. Deux jours
+après l'arrivée du train, la caravane pourrait se mettre en
+marche.
+
+Mrs. Branican avait fixé son départ d'Adélaïde au 9 septembre.
+Dans un dernier entretien qu'elle eut avec le gouverneur de la
+province, celui-ci ne cacha point à l'intrépide femme quels périls
+elle aurait à affronter.
+
+«Ces périls sont de deux sortes, mistress Branican, dit-il, ceux
+que font courir ces tribus très farouches au milieu de régions
+dont nous ne sommes pas les maîtres, et ceux qui tiennent à la
+nature même de ces régions. Dénuées de toutes ressources,
+notamment privées d'eau, car les rivières et les puits sont déjà
+taris par la sécheresse, elles vous réservent de terribles
+souffrances. Pour cette raison, peut-être eût-il mieux valu
+n'entrer en campagne que six mois plus tard, à la fin de la saison
+chaude...
+
+-- Je le sais, monsieur le gouverneur, répondit Mrs. Branican, et
+je suis préparée à tout. À dater de mon départ de San-Diégo, j'ai
+étudié le continent australien, en lisant et relisant les récits
+des voyageurs qui l'ont visité, les Burke, les Stuart, les Giles,
+les Forrest, les Sturt, les Grégorys, les Warburton. J'ai pu aussi
+me procurer la relation de l'intrépide David Lindsay, qui du mois
+de septembre 1887 au mois d'avril 1888 est parvenu à franchir
+l'Australie entre Port-Darwin au nord et Adélaïde au sud. Non! je
+n'ignore rien des fatigues ni des dangers d'une telle campagne.
+Mais je vais où le devoir me commande d'aller.
+
+-- L'explorateur David Lindsay, répondit le gouverneur, s'est
+borné à suivre des régions déjà reconnues, puisque la ligne
+télégraphique transcontinentale sillonne leur surface. Aussi
+n'avait-il emmené avec lui qu'un jeune indigène et quatre chevaux
+de bât. Vous, au contraire, mistress Branican, puisque vous allez
+à la recherche de tribus nomades, vous serez contrainte de diriger
+votre caravane en dehors de cette ligne, de vous aventurer dans le
+nord-ouest du continent jusqu'aux déserts de la Terre de Tasman ou
+de la Terre de Witt...
+
+-- J'irai jusqu'où cela sera nécessaire, monsieur le gouverneur,
+reprit Mrs. Branican. Ce que David Lindsay et ses prédécesseurs
+ont fait, c'était dans l'intérêt de la civilisation, de la science
+ou du commerce. Ce que je ferai, moi, c'est pour délivrer mon
+mari, aujourd'hui le seul survivant du _Franklin_. Depuis sa
+disparition, et contre l'opinion de tous, j'ai soutenu que John
+Branican était vivant, et j'ai eu raison. Pendant six mois,
+pendant un an, s'il le faut, je parcourrai ces territoires avec la
+conviction que je le retrouverai et j'aurai raison de nouveau. Je
+compte sur le dévouement de mes compagnons, monsieur le
+gouverneur, et notre devise sera: Jamais en arrière!
+
+-- C'est la devise des Douglas, mistress, et je ne doute pas
+qu'elle vous mène au but...
+
+-- Oui... avec l'aide de Dieu!»
+
+Mrs. Branican prit congé du gouverneur, en le remerciant du
+concours qu'il lui avait prêté dès son arrivée à Adélaïde. Le soir
+même -- 9 septembre -- elle quittait la capitale de l'Australie
+méridionale. Les chemins de fer australiens sont établis dans
+d'excellentes conditions: wagons confortables qui roulent sans
+secousse; voies dont le parfait état ne provoque que d'insensibles
+trépidations. Le train se composait de six voitures, en comprenant
+les deux fourgons de bagages. Mrs. Branican occupait un
+compartiment réservé avec une femme, nommée Harriett, d'origine
+mi-saxonne mi-indigène, qu'elle avait engagée à son service. Tom
+Marix et les gens de l'escorte s'étaient placés dans les autres
+compartiments. Le train ne s'arrêtait que pour le renouvellement
+de l'eau et du combustible de la machine, et ne faisait que des
+haltes très courtes aux principales stations. La durée du parcours
+serait ainsi abrégée d'un quart environ. Au delà d'Adélaïde, le
+train se dirigea vers Gawler en remontant le district de ce nom.
+Sur la droite de la ligne se dressaient quelques hauteurs boisées
+qui dominent cette partie du territoire. Les montagnes de
+l'Australie ne se distinguent pas par leur altitude, qui ne
+dépasse guère deux mille mètres, et elles sont en général
+reportées à la périphérie du continent. On leur attribue une
+origine géologique très reculée, leur composition comprenant
+surtout le granit et les couches siluriennes. Cette portion du
+district, très accidentée, coupée de gorges, obligeait la voie à
+faire de nombreux détours, tantôt le long de vallées étroites,
+tantôt au milieu d'épaisses forêts, où la multiplication de
+l'eucalyptus est vraiment exubérante. À quelques degrés de là,
+lorsqu'il desservira les plaines du centre, le railway pourra
+suivre l'imperturbable ligne droite qui doit être la
+caractéristique du chemin de fer moderne.
+
+À partir de Gawler, d'où se détache un embranchement sur Great-
+Bend, le grand fleuve Murray décrit un coude brusque en
+s'infléchissant vers le sud. Le train, après l'avoir quitté, et
+avoir côtoyé la limite du district de Light, atteignit le district
+de Stanley à la hauteur du trente-quatrième parallèle. S'il n'eût
+fait nuit, on aurait pu apercevoir la dernière cime du mont
+Bryant, le plus élevé de ce noeud orographique, qui se projette à
+l'est de la voie. Depuis ce point, les dénivellations du sol se
+font plutôt sentir à l'ouest, et la ligne longe la base tourmentée
+de cette chaîne, dont les principaux sommets sont les monts Bluff,
+Remarkable, Brown et Ardon. Leurs ramifications viennent mourir
+sur les bords du lac Torrens, vaste bassin en communication, sans
+doute, avec le golfe Spencer, qui entaille profondément la côte
+australienne.
+
+Le lendemain, au lever du soleil, le train passa en vue de ces
+Flinders-Ranges, dont le mont Serle forme l'extrême projection. À
+travers les vitres de son wagon, Mrs. Branican regardait ces
+territoires si nouveaux pour elle. C'était donc là cette Australie
+que l'on a à bon droit dénommée la «Terre des paradoxes», dont le
+centre n'est qu'une vaste dépression au-dessous du niveau
+océanique; où les cours d'eau, pour la plupart sortis des sables,
+sont peu à peu absorbés avant d'aboutir à la mer; où l'humidité
+manque à l'air comme au sol; où se multiplient les plus étranges
+animaux qui soient au monde; où vivent à l'état errant ces tribus
+farouches qui fréquentent les régions du centre et de l'ouest. Là-
+bas, au nord et à l'ouest, s'étendent ces interminables déserts de
+la Terre Alexandra et de l'Australie occidentale, au milieu
+desquels l'expédition allait chercher les traces du capitaine
+John. Sur quel indice se guiderait-elle, lorsqu'elle aurait
+dépassé la zone des bourgades et des villages, quand elle en
+serait réduite aux vagues indications, obtenues au chevet de Harry
+Felton?
+
+Et, à ce propos, une objection avait été posée à Mrs. Branican:
+Était-il admissible que le capitaine John, depuis neuf ans qu'il
+était prisonnier de ces Australiens nomades, n'eût jamais trouvé
+l'occasion de leur échapper? À cette objection, Mrs. Branican
+n'avait eu à opposer que cette réponse: c'est que, d'après le dire
+de Harry Felton, à son compagnon et à lui une seule occasion de
+s'enfuir s'était offerte pendant cette longue période -- occasion
+dont John n'avait pu profiter. Quant à l'argument fondé sur ce
+qu'il n'entrait pas dans les habitudes des indigènes de respecter
+la vie de leurs prisonniers, vraisemblable ou non, ce fait s'était
+produit pour les survivants du _Franklin_, et Harry Felton en
+était la preuve. D'ailleurs, n'existait-il pas un précédent en ce
+qui concernait l'explorateur William Classen disparu voilà trente-
+huit ans, et que l'on croyait encore chez l'une des tribus de
+l'Australie septentrionale? Eh bien! n'était-ce pas précisément le
+sort du capitaine John, puisque, en dehors de simples
+présomptions, on avait la déclaration formelle de Harry Felton? Il
+est d'autres voyageurs qui n'ont jamais reparu, et rien ne
+démontre qu'ils aient succombé. Qui sait si ces mystères ne
+s'éclairciront pas un jour!
+
+Cependant le train filait avec rapidité, sans s'arrêter aux
+petites stations. Si la voie ferrée eût été reportée un peu plus
+vers l'ouest, elle aurait contourné les bords de ce lac Torrens,
+qui se recourbe en forme d'arc -- lac long et étroit, près duquel
+s'accentuent les premières ondulations des Flinders-Ranges. Le
+temps était chaud. Même température que dans l'hémisphère boréal
+au mois de mars pour les pays que traverse le trentième parallèle,
+tels l'Algérie, le Mexique ou la Cochinchine. On pouvait craindre
+quelques pluies ou même l'un de ces violents orages que la
+caravane appellerait en vain de tous ses voeux, lorsqu'elle serait
+engagée sur les plaines de l'intérieur. Ce fut en ces conditions
+que Mrs. Branican atteignit, à trois heures de l'après-midi, la
+station de Farina-Town.
+
+Là s'arrête le railway, et les ingénieurs australiens s'occupent
+de le pousser plus avant vers le nord, dans la direction de
+l'Overland-Telegraf-Line qui prolonge ses fils jusqu'au littoral
+de la mer d'Arafoura. Si le chemin de fer continue de la suivre,
+il devra s'incliner vers l'ouest, afin de passer entre le lac
+Torrens et le lac Eyre. Au contraire, il se développera à la
+surface des territoires situés à l'orient de ce lac, s'il
+n'abandonne pas le méridien qu'elle remonte à partir d'Adélaïde.
+
+Zach Fren et ses hommes étaient réunis à la gare, lorsque Mrs.
+Branican descendit de son wagon. Ils l'accueillirent avec grande
+sympathie et respectueuse cordialité. Le brave maître était ému
+jusqu'au fond du coeur. Douze jours, douze longs jours! sans avoir
+vu la femme du capitaine John, cela ne lui était pas arrivé depuis
+le dernier retour du _Dolly-Hope_ à San-Diégo. Dolly fut très
+heureuse de retrouver son compagnon, son ami Zach Fren, dont le
+dévouement lui était assuré. Elle sourit en lui pressant la main -
+- elle qui avait presque oublié le sourire!
+
+Cette station de Farina-Town est de création récente. Il est même
+des cartes modernes sur lesquelles elle ne figure pas. On
+reconnaît là l'embryon d'une de ces villes que les railways
+anglais ou américains «produisent» sur leur passage, comme les
+arbres produisent des fruits; mais ils mûrissent vite, ces fruits,
+grâce au génie improvisateur et pratique de la race saxonne. Et
+telles de ces stations, qui ne sont que des villages, montrent
+déjà par leur disposition générale, l'agencement des places, des
+rues, des boulevards, qu'elles deviendront des villes à court
+délai.
+
+Ainsi était Farina-Town -- formant, à cette époque, le terminus du
+chemin de fer d'Adélaïde.
+
+Mrs. Branican ne devait pas séjourner dans cette station. Zach
+Fren s'était montré aussi intelligent qu'actif. Le matériel de
+l'expédition, rassemblé par ses soins, comprenait quatre chariots
+à boeufs et leurs conducteurs, deux buggys, attelés chacun de deux
+bons chevaux, et les cochers chargés de les conduire. Les chariots
+avaient déjà reçu divers objets de campement, qui avaient été
+expédiés d'Adélaïde. Lorsque les fourgons du train auraient versé
+leur contenu, ils seraient prêts à partir. Ce serait l'affaire de
+vingt-quatre ou trente-six heures.
+
+Dès le jour même Mrs. Branican examina ce matériel en détail. Tom
+Marix approuva les mesures prises par Zach Fren. Dans ces
+conditions, on atteindrait sans peine l'extrême limite de la
+région où les chevaux et les boeufs trouvent l'herbe nécessaire à
+leur nourriture, et surtout l'eau, dont on rencontrerait rarement
+quelque filet dans les déserts du centre.
+
+«Mistress Branican, dit Tom Marix, tant que nous suivrons la ligne
+télégraphique, le pays offrira des ressources, et nos bêtes
+n'auront pas trop à souffrir. Mais, au delà, lorsque la caravane
+se jettera vers l'ouest, il faudra remplacer chevaux et boeufs par
+des chameaux de bât et de selle. Ces animaux peuvent seuls
+affronter ces régions brûlantes, en se contentant des puits que
+séparent souvent plusieurs jours de marche.
+
+-- Je le sais, Tom Marix, répondit Dolly, et je me fierai à votre
+expérience. Nous reconstituerons la caravane, dès que nous serons
+à la station d'Alice-Spring, où je compte arriver dans le plus
+bref délai possible.
+
+-- Les chameliers sont partis il y a quatre jours avec le convoi
+des chameaux, ajouta Zach Fren, et ils nous attendront à cette
+station...
+
+-- Et n'oubliez pas, mistress, dit Tom Marix, que là commenceront
+les véritables difficultés de la campagne...
+
+-- Nous saurons les vaincre!» répondit Dolly.
+
+Ainsi, suivant le plan minutieusement arrêté, la première partie
+du voyage, qui comprenait un parcours de trois cent cinquante
+milles, allait s'accomplir avec les chevaux, les buggys et les
+chariots à boeufs. Sur trente hommes de l'escorte, les blancs, au
+nombre de quinze, devaient être montés; mais, ces épaisses forêts,
+ces territoires capricieusement accidentés, ne permettant pas de
+longues étapes, les noirs pourraient sans peine suivre la caravane
+en piétons. Lorsqu'elle aurait été reformée à la station d'Alice-
+Spring, les chameaux seraient réservés aux blancs, chargés
+d'opérer des reconnaissances, soit pour recueillir des
+renseignements sur les tribus errantes, soit pour découvrir les
+puits disséminés à la surface du désert.
+
+Il convient de mentionner ici que les explorations entreprises à
+travers le continent australien, ne s'exécutent pas autrement,
+depuis l'époque où les chameaux ont été, avec un tel avantage,
+introduits en Australie. Les voyageurs du temps des Burke, des
+Stuart, des Giles, n'eussent pas été soumis à de si rudes
+épreuves, s'ils avaient eu ces utiles auxiliaires à leur
+disposition. C'est en 1866 que M. Elder en importa de l'Inde un
+assez grand nombre avec leur équipe de chameliers afghans, et
+cette race d'animaux a prospéré. Sans nul doute, c'est grâce à
+leur emploi que le colonel Warburton a pu mener à bonne fin cette
+audacieuse campagne, qui avait pris Alice-Spring pour point de
+départ, et Rockbonne pour point d'arrivée sur le littoral de la
+Terre de Witt, à Nichol-Bay. Plus tard, si David Lindsay a réussi
+à franchir le continent du nord au sud avec des chevaux de bât,
+c'est parce qu'il s'est peu éloigné des régions que sillonne la
+ligne télégraphique, où il trouvait en eau et en fourrage ce qui
+manque aux solitudes australiennes.
+
+Et, à propos de ces hardis explorateurs qui n'hésitent pas à
+braver ainsi des périls et des fatigues de toutes sortes, Zach
+Fren fut conduit à dire:
+
+«Vous ignorez, mistress Branican, que nous sommes devancés sur la
+route d'Alice-Spring?
+
+-- Devancés, Zach?
+
+-- Oui, mistress. Ne vous souvenez-vous pas de cet Anglais et de
+son domestique chinois, qui avaient pris passage à bord du
+_Brisbane_ de Melbourne à Adélaïde?
+
+-- En effet, répondit Dolly, mais ces passagers ont débarqué à
+Adélaïde. N'y sont-ils point restés?...
+
+-- Non, mistress. Il y a trois jours, Jos Meritt -- c'est ainsi
+qu'il se nomme -- est arrivé à Farina-Town par le railway. Il m'a
+même demandé des détails circonstanciés touchant notre expédition,
+la route qu'elle comptait suivre, et se contentant de répondre:
+«Bien!... Oh!... Très bien!» tandis que son Chinois, hochant la
+tête semblait dire: «Mal!... Oh!... Très mal!» Puis, le lendemain,
+au petit jour, l'un et l'autre ont quitté Farina-Town en se
+dirigeant vers le nord.
+
+-- Et comment voyagent-ils?... demanda Dolly.
+
+-- Ils voyagent à cheval; mais, une fois la station d'Alice-Spring
+atteinte, ils changeront comme qui dirait leur bateau à vapeur
+pour un bateau à voiles -- ce que nous ferons en somme.
+
+-- Est-ce que cet Anglais est un explorateur?...
+
+-- Il n'en a point l'air, et ressemble plutôt à une espèce de
+gentleman maniaque comme un vent de sud-ouest!
+
+-- Et il n'a pas dit à quel propos il s'aventurait dans le désert
+australien?
+
+-- Pas un mot de cela, mistress. Néanmoins, seul avec son Chinois,
+j'imagine qu'il n'a point l'intention de s'exposer à quelque
+mauvaise rencontre en dehors des régions habitées de la province.
+Bon voyage je lui souhaite! Peut-être le retrouverons-nous à
+Alice-Spring!»
+
+Le lendemain, 11 septembre, à cinq heures de l'après-midi, tous
+les préparatifs étaient terminés. Les chariots avaient reçu leur
+charge d'approvisionnements en quantités suffisantes pour les
+nécessités de ce long voyage. C'étaient des conserves de viande et
+de légumes aux meilleures marques américaines, de la farine, du
+thé, du sucre et du sel, sans compter les médicaments que
+renfermait la pharmacie portative. La réserve de wiskey, de gin et
+d'eau-de-vie remplissait un certain nombre de tonnelets, qui
+seraient placés plus tard à dos de chameaux. Un important stock de
+tabac figurait parmi les objets de consommation -- stock d'autant
+plus indispensable qu'il servirait non seulement au personnel mais
+encore aux opérations d'échange avec les indigènes chez lesquels
+il est en usage comme monnaie courante. Avec du tabac et de l'eau-
+de-vie, on achèterait des tribus entières de l'Australie
+occidentale. Une grosse réserve de ce tabac, quelques rouleaux de
+toile imprimée, nombre d'objets de bimbeloterie, formaient la
+rançon du capitaine John.
+
+Quant au matériel de campement, les tentes, les couvertures, les
+caisses contenant les vêtements et le linge, tout ce qui était
+personnel à Mrs. Branican et à la femme Harriett, les effets de
+Zach Fren et du chef de l'escorte, les ustensiles nécessaires à la
+préparation des aliments, le pétrole destiné à leur cuisson, les
+munitions, comprenant cartouches à balles et cartouches à plomb
+pour les fusils de chasse et les armes confiées aux hommes de Tom
+Marix, tout ce matériel avait trouvé sa place sur les chariots à
+boeufs.
+
+Il n'y avait plus à présent qu'à donner le signal.
+
+Mrs. Branican, impatiente de se mettre en route, fixa le départ au
+lendemain. Il fut décidé que, dès l'aube, la caravane quitterait
+la station de Farina-Town, et prendrait la direction du nord, en
+suivant l'Overland-Telegraf-Line. Bouviers, conducteurs, gens
+d'escorte, cela faisait un effectif de quarante individus, enrôlés
+sous la direction de Zach Fren et de Tom Marix. Tous furent
+avertis de se tenir prêts au lever du jour.
+
+Ce soir-là, vers neuf heures, Dolly et la femme Harriett venaient
+de rentrer avec Zach Fren dans la maison qu'elles occupaient près
+de la gare. La porte refermée, elles allaient chacune regagner
+leur chambre, lorsqu'un léger coup fut frappé à l'extérieur.
+
+Zach Fren revint sur le seuil, ouvrit la porte, et ne put retenir
+une exclamation de surprise.
+
+Devant lui, un petit paquet sous le bras, son chapeau à la main,
+se tenait le novice du _Brisbane_.
+
+En vérité, il semblait que Mrs. Branican eût deviné que c'était
+lui!... Oui! et comment l'expliquer?... Bien qu'elle ne s'attendît
+point à voir ce jeune garçon, avait-elle conservé cette pensée
+qu'il chercherait à se rapprocher d'elle... Quoi qu'il en soit, ce
+nom s'échappa instinctivement de ses lèvres avant qu'elle l'eût
+aperçu:
+
+«Godfrey!»
+
+Godfrey était arrivé, une demi-heure auparavant, par le train
+d'Adelaïde.
+
+Quelques jours avant le départ du paquebot, après avoir demandé au
+capitaine du _Brisbane_ le règlement de ses gages, le novice
+s'était fait débarquer. Une fois à terre, il n'avait pas essayé de
+se présenter à l'hôtel de King-William-Street, où demeurait Mrs.
+Branican. Mais que de fois il l'avait suivie, sans être vu d'elle,
+sans chercher à lui parler! D'ailleurs, tenu au courant, il savait
+que Zach Fren était parti pour Farina-Town, afin d'organiser une
+caravane. Aussi, dès qu'il eut appris que Mrs. Branican avait
+quitté Adélaïde, il prit le train, bien résolu à la rejoindre.
+
+Que voulait donc Godfrey, et à quoi tendait cette démarche?
+
+Ce qu'il voulait, Dolly allait le savoir.
+
+Godfrey, introduit dans la maison, se trouvait en présence de Mrs.
+Branican.
+
+«C'est vous... mon enfant... vous, Godfrey? dit-elle en lui
+prenant la main.
+
+-- C'est lui, et que veut-il? murmura Zach Fren, avec un dépit
+très marqué, car la présence du novice lui paraissait extrêmement
+fâcheuse.
+
+-- Ce que je veux?... répondit Godfrey. Je veux vous suivre,
+mistress, vous suivre aussi loin que vous irez, ne plus jamais me
+séparer de vous!... Je veux aller avec vous à la recherche du
+capitaine Branican, le retrouver, le ramener à San-Diégo, le
+rendre à ses amis... à son pays...»
+
+Dolly ne parvenait pas à se contenir. Les traits de cet enfant,
+c'était tout John... son John bien-aimé, qu'ils évoquaient à ses
+regards!
+
+Godfrey, à ses genoux, les mains tendues vers elle, d'un ton
+suppliant, répétait:
+
+«Emmenez-moi... mistress... emmenez-moi!...
+
+-- Viens, mon enfant, viens!» s'écria Dolly, qui l'attira sur son
+coeur.
+
+
+
+
+V
+
+À travers l'Australie méridionale
+
+
+Le départ de la caravane s'effectua le 12 septembre, dès la
+première heure.
+
+Le temps était beau, la chaleur modérée avec petite brise.
+Quelques légers nuages atténuaient l'ardeur des rayons solaires.
+Sous ce trente et unième parallèle, et à cette époque de l'année,
+la saison chaude commençait à s'établir franchement dans la zone
+du continent australien. Les explorateurs ne savent que trop
+combien ses excès sont redoutables, alors que ni pluie ni ombrage
+ne peuvent les tempérer sur les plaines du centre.
+
+Il était à regretter que les circonstances n'eussent pas permis à
+Mrs. Branican d'entreprendre sa campagne cinq ou six mois plus
+tôt. Durant l'hiver, les épreuves d'un tel voyage auraient été
+plus supportables. Les froids -- par suite desquels le thermomètre
+s'abaisse quelquefois jusqu'à la congélation de l'eau -- sont
+moins à craindre que ces chaleurs, qui élèvent la colonne
+mercurielle au delà de quarante degrés à l'ombre. Antérieurement
+au mois de mai, les vapeurs se résolvent en averses abondantes,
+les creeks se revivifient, les puits se remplissent. On n'a plus à
+faire des journées de marche pour rechercher une eau saumâtre,
+sous un ciel dévorant. Le désert australien est moins clément aux
+caravanes que le Sahara africain: celui-ci offre sur celui-là
+l'avantage de posséder des oasis, on peut justement l'appeler: «le
+pays de la soif!»
+
+Mais Mrs. Branican n'avait eu à choisir ni son lieu ni son heure.
+Elle partait parce qu'il fallait partir, elle braverait ces
+terribles éventualités du climat parce qu'il fallait les braver.
+Retrouver le capitaine John, l'arracher aux indigènes, cela ne
+demandait aucun retard, dût-elle succomber à la tâche comme avait
+succombé Harry Felton. Il est vrai, les privations qu'avait
+supportées cet infortuné n'étaient pas réservées à son expédition,
+organisée de manière à vaincre toutes les difficultés -- autant du
+moins que cela serait matériellement et moralement possible.
+
+On connaît la composition de la caravane, qui comptait quarante et
+une personnes depuis l'arrivée de Godfrey. Voici l'ordre adopté
+pendant la marche au nord de Farina-Town, au milieu des forêts et
+le long des creeks, où le cheminement ne présenterait aucun
+obstacle sérieux.
+
+En tête, allaient les quinze Australiens, vêtus d'un pantalon et
+d'une casaque de coton rayé, coiffés d'un chapeau de paille, pieds
+nus, suivant leur habitude. Armés chacun d'un fusil et d'un
+revolver, la cartouchière à la ceinture, ils formaient l'avant-
+garde sous la direction d'un blanc, qui faisait fonction
+d'éclaireur.
+
+Après eux, dans un buggy, attelé de deux chevaux, conduits par un
+cocher indigène, Mrs. Branican et la femme Harriett avaient pris
+place. Une capote, adaptée à la légère voiture et susceptible de
+se rabattre, leur permettrait de s'abriter en cas de pluie ou
+d'orage.
+
+Dans un second buggy se trouvaient Zach Fren et Godfrey. Quelque
+ennui que le maître eût ressenti de l'arrivée du jeune novice, il
+ne devait pas tarder à l'avoir en grande amitié, en le voyant si
+affectionné pour Mrs. Branican.
+
+Les quatre chariots à boeufs venaient ensuite, guidés par quatre
+bouviers, et la marche de la caravane devait être réglée sur le
+pas de ces animaux, dont l'introduction en Australie, de date
+assez récente, a fait des auxiliaires très précieux pour les
+transports et les travaux de culture.
+
+Sur les flancs et à l'arrière de la petite troupe, se succédaient
+les hommes de Tom Marix, vêtus à la façon de leur chef, pantalon
+enfoncé dans les bottes, casaque de laine serrée à la taille,
+chapeau-casque d'étoffe blanche, portant en bandoulière un léger
+manteau de caoutchouc, et armés comme leurs compagnons de race
+indigène. Ces hommes, étant montés, devaient faire le service,
+soit pour choisir le lieu de la halte de midi ou du campement du
+soir, lorsque la seconde étape de la journée était près de finir.
+
+Dans ces conditions, la caravane était en mesure de faire douze à
+treize milles par jour, sur un sol très cahoteux, parfois à
+travers d'épaisses forêts, où les chariots n'avanceraient qu'avec
+lenteur. Le soir venu, le soin d'organiser la couchée incombait à
+Tom Marix, qui en avait l'habitude. Puis, gens et bêtes se
+reposaient toute la nuit, et l'on repartait au lever du jour.
+
+Le parcours entre Farina-Town et Alice-Spring -- environ trois
+cent cinquante milles[10] -- n'offrant ni dangers graves ni
+grandes fatigues, exigerait probablement une trentaine de jours.
+La station où il y aurait lieu de reconstituer la caravane, en
+vue d'une exploration des déserts de l'ouest, ne serait donc pas
+atteinte avant le premier tiers du mois d'octobre.
+
+En quittant Farina-Town, l'expédition put suivre pendant un
+certain nombre de milles les travaux entrepris pour la
+prolongation du railway. Elle s'engagea dans l'ouest du groupe des
+Williouran-Ranges, en prenant une direction jalonnée déjà par les
+poteaux de l'Overland-Telegraf-Line.
+
+Tout en cheminant, Mrs. Branican demandait à Tom Marix, qui
+chevauchait près de son buggy, quelques renseignements sur cette
+ligne télégraphique.
+
+«C'est en 1870, mistress, répondit Tom Marix, seize ans après la
+déclaration d'indépendance de l'Australie méridionale, que les
+colons eurent la pensée de créer cette ligne, du sud jusqu'au nord
+du continent entre Port-Adélaïde et Port-Darwin. Les travaux
+furent conduits avec tant d'activité qu'ils étaient achevés au
+milieu de 1872.
+
+-- Mais n'avait-il pas fallu que le continent eût été exploré sur
+toute cette étendue? fit observer Mrs. Branican.
+
+-- En effet, mistress, répondit Tom Marix, et, dix ans auparavant,
+en 1860 et en 1861, Stuart, un de nos plus intrépides
+explorateurs, l'avait traversé en poussant de nombreuses
+reconnaissances à l'est et à l'ouest.
+
+-- Et quel a été le créateur de cette ligne? demanda Mrs.
+Branican.
+
+-- Un ingénieur aussi hardi qu'intelligent, M. Todd, le directeur
+des postes et télégraphes d'Adélaïde, un de nos concitoyens que
+l'Australie honore comme il le mérite.
+
+-- Est-ce qu'il a pu trouver ici le matériel que nécessitait une
+pareille oeuvre?
+
+-- Non, mistress, répondit Tom Marix, et il a dû faire venir
+d'Europe les isolateurs, les fils et même les poteaux de sa ligne.
+Actuellement, la colonie serait en mesure de fournir aux besoins
+de n'importe quelle entreprise industrielle.
+
+-- Est-ce que les indigènes ont laissé exécuter ces travaux sans
+les troubler?
+
+-- Au début, ils faisaient mieux ou plutôt pis que de les
+troubler, mistress Branican. Ils détruisaient le matériel, les
+fils pour se procurer du fer, les poteaux pour en fabriquer des
+haches. Aussi, sur un parcours de dix-huit cent cinquante milles[11],
+y eut-il des rencontres incessantes avec les Australiens, bien
+qu'elles ne fussent point à leur avantage. Ils revenaient à la
+charge, et vraiment, je crois qu'il aurait fallu abandonner
+l'affaire, si M. Todd n'avait eu une véritable idée d'ingénieur
+et même une idée de génie. Après s'être emparé de quelques chefs
+de tribus, il leur fit appliquer, au moyen d'une forte pile, un
+certain nombre de secousses électriques dont ils furent à la fois
+si effrayés et si secoués que leurs camarades n'osèrent plus
+s'approcher des appareils. La ligne put alors être achevée, elle
+fonctionne maintenant d'une façon régulière.
+
+-- N'est-elle donc pas gardée par des agents? demanda Mrs.
+Branican.
+
+-- Par des agents, non, répondit Tom Marix, mais par des escouades
+de la police noire, comme nous disons dans le pays.
+
+-- Et cette police, est-ce qu'elle ne se porte jamais jusqu'aux
+régions du centre et de l'ouest?
+
+-- Jamais, ou du moins très rarement, mistress. Il y a tant de
+malfaiteurs, de bushrangers et autres à poursuivre dans les
+districts habités!
+
+-- Mais comment l'idée n'est-elle pas venue de lancer cette police
+noire sur la trace des Indas, quand on a su que le capitaine
+Branican était leur prisonnier... et cela depuis quinze ans?...
+
+-- Vous oubliez, mistress, que nous ne le savons et que vous ne le
+savez vous-même que par Harry Felton, et il y a quelques semaines
+au plus!
+
+-- C'est juste, répondit Dolly, quelques semaines!...
+
+-- Je sais d'ailleurs, reprit Tom Marix, que la police noire a
+reçu ordre d'explorer les régions de la Terre de Tasman, qu'un
+fort détachement doit y être envoyé; mais je crains bien...»
+
+Tom Marix, s'arrêta. Mrs. Branican ne s'était point aperçue de son
+hésitation.
+
+C'est que, si décidé qu'il fût à remplir jusqu'au bout les
+fonctions qu'il avait acceptées, Tom Marix, on doit le dire,
+regardait comme très douteux le résultat de cette expédition. Il
+savait combien ces tribus nomades de l'Australie sont difficiles à
+saisir. Aussi, ne pouvait-il partager ni la foi ardente de Mrs.
+Branican, ni la conviction de Zach Fren, ni la confiance
+instinctive de Godfrey. Cependant, on le répète, il ferait son
+devoir.
+
+Le 15 au soir, au détour des collines Deroy, la caravane vint
+camper à la bourgade de Boorloo. Au nord, on voyait poindre la
+cime du Mount-Attraction, au delà duquel s'étendent les Illusion-
+Plains. De ce rapprochement de noms, y a-t-il lieu de conclure
+que, si la montagne attire, la plaine est trompeuse? Quoi qu'il en
+soit, la cartographie australienne présente quelques-unes de ces
+désignations d'un sens à la fois physique et moral.
+
+C'est à Boorloo que la ligne télégraphique se coude presque à
+angle droit en se dirigeant vers l'ouest. À une douzaine de
+milles, elle traverse le Cabanna-creek. Mais, ce qui est très
+simple pour des fils aériens tendus d'un poteau à l'autre, est
+plus difficile à une troupe de piétons et de cavaliers. Il fut
+nécessaire de chercher un passage guéable. Le jeune novice ne
+voulut point laisser à d'autres le soin de le découvrir. S'étant
+jeté résolument dans la rivière, rapide, tumultueuse, il trouva un
+haut-fond, qui permit aux chariots et aux voitures de se
+transporter sur la rive gauche, sans être mouillés au delà du
+heurtequin de leurs roues.
+
+Le 17, la caravane vint camper sur les dernières ramifications du
+massif de ce mont North-West, qui se dresse à une dizaine de
+milles au sud.
+
+Le pays étant habité, Mrs. Branican et ses compagnons reçurent le
+meilleur accueil dans une de ces vastes fermes, dont la superficie,
+mise en oeuvre, comprend plusieurs milliers d'acres[12]. L'élevage
+des moutons en troupeaux innombrables, la culture du blé établie sur
+de larges plaines sans arbres, d'importantes cultures de sorgho et
+de millet, de vastes jachères préparées pour les semences de la
+saison prochaine, des bois pratiquement aménagés, des plantations
+d'oliviers et autres essences spéciales à ces chaudes latitudes,
+plusieurs centaines d'animaux de labour et de trait, le personnel
+exigé par les soins de telles exploitations -- personnel soumis à
+une discipline quasi militaire et dont les prescriptions réduisent
+l'homme presque à l'esclavage -- voilà ce que sont ces domaines,
+qui constituent la fortune des provinces du continent australien.
+Si la caravane de Mrs. Branican n'eût été suffisamment
+approvisionnée au départ, elle aurait trouvé là de quoi satisfaire
+à tous ses besoins, grâce à la générosité des riches fermiers, des
+«freeselecters», propriétaires de ces stations agricoles.
+
+Du reste, ces grands établissements industriels tendent à se
+multiplier. D'immenses étendues, que l'absence d'eau rendait
+improductives, vont être livrées à la culture. En effet, le sous-
+sol des territoires que la caravane traversait alors, à une
+douzaine de milles dans le sud-ouest du lac Eyre, était sillonné
+de nappes liquides, et les puits artésiens, nouvellement forés,
+débitaient jusqu'à trois cent mille gallons[13] par jour.
+
+Le 18 septembre, Tom Marix établit le campement du soir à la
+pointe méridionale du South-Lake-Eyre, qui dépend du North-Lake-
+Eyre, d'une superficie considérable. On put apercevoir sur ses
+rives boisées une troupe de ces curieux échassiers, dont le
+«jabiru» est l'échantillon le plus remarquable, et quelques bandes
+de cygnes noirs, mêlés aux cormorans, aux pélicans et aux hérons
+blancs, gris ou bleus de plumage.
+
+Curieuse disposition géographique, celle de ces lacs. Leur
+chapelet se déroule du sud au nord de l'Australie, le lac Torrens,
+dont le railway suit la courbe, le petit lac Eyre, le grand lac
+Eyre, les lacs Frome, Blanche, Amédée. Ce sont des nappes d'eau
+salée, antiques récipients naturels, où se seraient conservés les
+restes d'une mer intérieure.
+
+En effet, les géologues sont portés à admettre que le continent
+australien fut autrefois divisé en deux îles, à une époque qui ne
+doit pas être extrêmement reculée. On avait observé déjà que la
+périphérie de ce continent, formé dans certaines conditions
+telluriques, tend à s'élever au-dessus du niveau de la mer, et il
+ne semble pas douteux, d'autre part, que le centre est soumis à un
+relèvement continu. L'ancien bassin se comblera donc avec le
+temps, et amènera la disparition de ces lacs, échelonnés entre les
+cent trentième et cent quarantième degrés de latitude.
+
+De la pointe du South-Lake-Eyre jusqu'à la station d'Emerald-
+Spring, où elle arriva le 20 septembre au soir, la caravane
+franchit un espace de dix-sept milles environ à travers un pays
+couvert de forêts magnifiques, dont les arbres dressaient leur
+ramure à deux cents pieds de hauteur.
+
+Si habituée que fût Dolly aux merveilles forestières de la
+Californie, entre autres à ses séquoias gigantesques, elle aurait
+pu admirer cette étonnante végétation, si sa pensée ne l'eût
+constamment emportée dans la direction du nord et de l'ouest, au
+milieu de ces arides déserts, où la dune sablonneuse nourrit à
+peine quelques maigres arbrisseaux. Elle ne voyait rien de ces
+fougères géantes, dont l'Australie possède les plus remarquables
+espèces, rien de ces énormes massifs d'eucalyptus, au feuillage
+éploré, groupés sur de légères ondulations de terrain.
+
+Observation curieuse, la broussaille est absente du pied de ces
+arbres, le sol où ils vivent est nettoyé de ronces et d'épines,
+leurs basses branches ne se développent qu'à douze ou quinze pieds
+au-dessus des racines. Il n'y reste qu'une herbe jaune d'or,
+jamais desséchée. Ce sont les animaux qui ont détruit les jeunes
+pousses, ce sont les feux allumés par les squatters qui ont dévoré
+buissons et arbustes. Aussi, bien qu'il n'y ait point, à parler
+vrai, de routes frayées à travers ces vastes forêts, si
+différentes des forêts africaines où l'on marche six mois sans en
+trouver la fin, la circulation n'y est-elle point embarrassée. Les
+buggys et les chariots allaient pour ainsi dire à l'aise entre ces
+arbres largement espacés et sous le haut plafond de leur
+feuillage.
+
+De plus, Tom Marix connaissait le pays, l'ayant maintes fois
+parcouru, lorsqu'il dirigeait la police provinciale d'Adélaïde.
+Mrs. Branican n'aurait pu se fier à un guide plus sûr, plus
+dévoué. Aucun chef d'escorte n'aurait joint tant de zèle à tant
+d'intelligence.
+
+Mais en outre, pour le seconder, Tom Marix trouvait un auxiliaire
+jeune, actif, résolu, dans ce jeune novice qui s'était à tel point
+attaché à la personne de Dolly, et il s'émerveillait de ce qu'il
+sentait d'ardeur chez ce garçon de quatorze ans. Godfrey parlait
+de se lancer seul, en cas de besoin, au milieu des régions de
+l'intérieur. Si quelques traces du capitaine John étaient
+découvertes, il serait difficile, impossible même de le retenir
+dans le rang. Tout en lui, son enthousiasme lorsqu'il
+s'entretenait du capitaine, son assiduité à consulter les cartes
+de l'Australie centrale, à prendre des notes, à se renseigner dans
+les haltes au lieu de se livrer au repos après la longueur et la
+fatigue des étapes, tout dénotait dans cette âme passionnée une
+effervescence que rien ne pouvait tempérer. Très robuste pour son
+âge, endurci déjà aux rudes épreuves de la vie de marin, il
+devançait le plus souvent la caravane, il s'éloignait hors de vue.
+Restait-il à sa place, ce n'était que sur l'ordre formel de Dolly.
+Ni Zach Fren, ni Tom Marix, bien que Godfrey leur témoignât grande
+amitié, n'auraient pu obtenir ce qu'elle obtenait d'un regard.
+Aussi s'abandonnant à ses sentiments instinctifs en présence de
+cet enfant, portrait physique et moral de John, elle éprouvait
+pour lui une affection de mère. Si Godfrey n'était pas son fils,
+s'il ne l'était pas suivant les lois de la nature, il le serait
+par les lois de l'adoption, du moins. Godfrey ne la quittait plus.
+John partagerait l'affection qu'elle ressentait pour cet enfant.
+
+Un jour, après une absence qui s'était prolongée et l'avait
+conduit à quelques milles en avant de la caravane:
+
+«Mon enfant, lui dit-elle, je veux que tu me fasses la promesse de
+ne jamais t'écarter sans mon consentement. Lorsque je te vois
+partir je suis inquiète jusqu'à ton retour. Tu nous laisses
+pendant des heures sans nouvelles...
+
+-- Mistress Dolly, répondit le jeune novice, il faut bien que je
+recueille des renseignements... On avait signalé une tribu
+d'indigènes nomades, qui campait sur le Warmer-creek... J'ai voulu
+voir le chef de cette tribu... l'interroger...
+
+-- Et qu'a-t-il dit?... demanda Dolly.
+
+-- Il avait entendu parler d'un homme blanc, qui venait de l'ouest
+en se dirigeant vers les districts du Queensland.
+
+-- Quel était cet homme?...
+
+-- J'ai fini par comprendre qu'il s'agissait de Harry Felton et
+non du capitaine Branican. Nous le retrouverons, pourtant... oui!
+nous le retrouverons!... Ah! mistress Dolly, je l'aime comme je
+vous aime, vous qui êtes pour moi une mère!
+
+-- Une mère! murmura Mrs. Branican.
+
+-- Mais je vous connais, tandis que lui, le capitaine John, je ne
+l'ai jamais vu!... Et, sans cette photographie que vous m'avez
+donnée... que je porte toujours sur moi... ce portrait à qui je
+parle... qui semble me répondre...
+
+-- Tu le connaîtras un jour, mon enfant, répondit Dolly, et il
+t'aimera autant que je t'aime!»
+
+Le 24 septembre, après avoir campé à Strangway-Spring, au delà du
+Warmer-creek, l'expédition vint faire halte à William-Spring,
+quarante-deux milles au nord de la station d'Emerald. On voit, par
+cette qualification de «spring» -- mot qui signifie «sources»,
+donnée aux diverses stations -- que le réseau liquide est assez
+important à la surface de ces territoires sillonnés par la ligne
+télégraphique. Déjà, cependant, la saison chaude était
+suffisamment avancée pour que ces sources fussent sur le point de
+se tarir, et il n'était pas difficile de trouver des gués pour les
+attelages lorsqu'il s'agissait de faire passer quelque creek.
+
+On pouvait observer, d'ailleurs, que la puissante végétation ne
+tendait pas à s'amoindrir encore. Si les villages ne se
+rencontraient qu'à de plus longs intervalles, les établissements
+agricoles se succédaient d'étape en étape. Des haies d'acacias
+épineux, entremêlées de quelques églantiers à fleurs odorantes,
+dont l'air était embaumé, leur formaient des enclos impénétrables.
+Quant aux forêts, moins épaisses, les arbres d'Europe, le chêne,
+le platane, le saule, le peuplier, le tamarinier, s'y raréfiaient
+au profit des eucalyptus et surtout de ces gommiers qui sont
+nommés «spotted-gums» par les Australiens.
+
+«Quels diables d'arbres est-ce là? s'écria Zach Fren la première
+fois qu'il aperçut une cinquantaine de ces gommiers réunis en
+massif. On dirait que leur tronc est peinturluré de toutes les
+couleurs de l'arc-en-ciel.
+
+-- Ce que vous appelez une couche de peinture, maître Zach,
+répondit Tom Marix, c'est une couleur naturelle. L'écorce de ces
+arbres se nuance suivant que la végétation avance ou retarde. En
+voici qui sont blancs, d'autres roses, d'autres rouges. Tenez!
+regardez ceux-là, dont le tronc est rayé de bandes bleues ou
+tacheté de plaques jaunes...
+
+-- Encore une drôlerie de plus à joindre à celles qui distinguent
+votre continent, Tom Marix.
+
+-- Drôlerie si vous voulez, mais croyez bien, Zach, que vous
+faites un compliment à mes compatriotes en leur répétant que leur
+pays ne ressemble à aucun autre. Et il ne sera parfait...
+
+-- Que lorsqu'il n'y restera plus un seul indigène; c'est
+entendu!» répliqua Zach Fren.
+
+Ce qu'il y avait à remarquer également, c'est que, malgré
+l'insuffisant ombrage de ces arbres, les oiseaux les recherchaient
+en grand nombre. C'étaient quelques pies, quelques perruches, des
+cacatoès d'une blancheur éclatante, des ocelots rieurs, qui,
+suivant l'observation de M. D. Charnay, mériteraient mieux le nom
+d'»oiseaux sangloteurs»; puis des «tandalas» à la gorge rouge,
+dont le caquet est intarissable; des écureuils volants, entre
+autres le «polatouche» que les chasseurs attirent en imitant le
+cri des oiseaux nocturnes; des oiseaux de paradis et spécialement
+ce «rifle-bird» au plumage de velours, qui passe pour le plus beau
+spécimen de l'ornithologie australienne; enfin, à la surface des
+lagunes ou des fonds marécageux, des couples de grues et de ces
+oiseaux-lotus, auxquels la conformation de leurs pattes permet de
+courir à la surface des feuilles du nénuphar.
+
+D'autre part, les lièvres abondaient, et on ne se faisait pas
+faute de les abattre, sans parler des perdrix et des canards -- ce
+qui permettait à Tom Marix d'économiser sur les réserves de
+l'expédition. Ce gibier était tout bonnement grillé ou rôti au feu
+du campement. Parfois aussi, on déterrait les oeufs d'iguane, qui
+sont excellents, et meilleurs que l'iguane même, dont les noirs de
+l'escorte se délectaient volontiers.
+
+Quant aux creeks, ils fournissaient encore des perches, quelques
+brochets à long museau, nombre de ces muges si alertes qu'elles
+sautent par-dessus la tête du pêcheur, et surtout des anguilles
+par myriades. Entre temps, il fallait prendre garde aux
+crocodiles, qui ne laissent pas d'être très dangereux dans leur
+milieu aquatique. De tout ceci, il résulte que lignes ou filets
+sont des engins dont le voyageur en Australie doit se munir,
+conformément à l'expresse recommandation du colonel Warburton.
+
+Le 29, au matin la caravane quitta la station de Umbum et
+s'engagea sur un sol montueux, très rude aux piétons. Quarante-
+huit heures après, à l'ouest des Denison-Ranges, elle atteignait
+la station de The-Peak, récemment établie pour les besoins du
+service télégraphique. Ainsi que l'apprit Mrs. Branican, grâce à
+un récit détaillé que Tom Marix lui fit des voyages de Stuart,
+c'était de ce point que l'explorateur était remonté vers le nord,
+en parcourant ces territoires presque inconnus avant lui.
+
+À partir de cette station, sur un espace de soixante milles
+environ, la caravane eut un avant-goût des fatigues que lui
+réservait la traversée du désert australien. Il fallut cheminer
+sur un sol très aride jusqu'aux bords de la Macumba-river, puis,
+au delà, franchir un espace à peu près égal et non moins pénible à
+la marche jusqu'à la station de Lady Charlotte.
+
+Sur ces vastes plaines ondulées, variées çà et là par quelques
+bouquets d'arbres au feuillage décoloré, le gibier, si toutefois
+cette qualification est exacte, ne faisait pas défaut. Là
+sautaient des kangourous d'une petite espèce, des «wallabis», qui
+s'enfuyaient par bonds énormes. Là couraient des opossums de cette
+variété des bandicoutes et des dyasures, qui nichent -- c'est le
+mot -- à la cime des gommiers. Puis, on apercevait quelques
+couples de casoars, au regard provocant et fier comme celui de
+l'aigle, mais qui ont cet avantage, sur le roi des oiseaux, de
+fournir une chair grasse et nourrissante, presque identique à la
+chair du boeuf. Les arbres, c'étaient des «bungas-bungas», sorte
+d'araucarias, qui, dans les régions méridionales centrales de
+l'Australie, atteignent une hauteur de deux cent cinquante pieds.
+Ces pins, ici de taille plus modeste, produisent une grosse amande
+assez nutritive, dont les Australiens font un usage habituel.
+
+Tom Marix avait eu soin de prévenir ses compagnons de la rencontre
+possible de ces ours, qui élisent domicile dans le tronc creux des
+gommiers. C'est même ce qui arriva; mais ces plantigrades,
+désignés sous le nom de «potorous», n'étaient guère plus à
+craindre que des marsupiaux à longues griffes.
+
+Quant aux indigènes, la caravane en avait à peine rencontré
+jusqu'alors. En effet, c'est au nord, à l'est et à l'ouest de
+l'Overland-Telegraf-Line, que les tribus vont de campements en
+campements.
+
+En traversant ces contrées, de plus en plus arides, Tom Marix eut
+lieu de mettre à profit un instinct très particulier des boeufs
+attelés aux chariots. Cet instinct, qui semble s'être développé
+dans la race depuis son introduction sur le continent australien,
+permet à ces animaux de se diriger vers les creeks, où ils
+pourront satisfaire leur soif. Il est rare qu'ils se trompent, et
+le personnel n'a qu'à les suivre. En outre, leur instinct est fort
+apprécié en des circonstances qui se présentent quelquefois.
+
+En effet, dans la matinée du 7 octobre, les boeufs du chariot de
+tête s'arrêtèrent brusquement. Ils furent aussitôt imités par les
+autres attelages. Les conducteurs eurent beau les stimuler de leur
+aiguillon, ils ne parvinrent pas à les décider à avancer d'un pas.
+
+Tom Marix, aussitôt prévenu, se rendit près du buggy de Mrs.
+Branican.
+
+«Je sais ce que c'est, mistress, dit-il. Si nous n'avons pas
+encore rencontré des indigènes sur notre route, nous croisons en
+ce moment un sentier qu'ils ont l'habitude de suivre, et, comme
+nos boeufs ont flairé leurs traces, ils refusent d'aller au delà.
+
+-- Quelle est la raison de cette répugnance? demanda Dolly.
+
+-- La raison, on ne la connaît pas au juste, répondit Tom Marix,
+mais le fait n'en est pas moins indiscutable. Ce que je croirais
+volontiers, c'est que les premiers boeufs importés en Australie,
+fort maltraités par les indigènes, ont dû garder le souvenir de
+ces mauvais traitements, et que ce souvenir s'est transmis de
+génération en génération...»
+
+Que cette singularité de l'atavisme, indiquée par le chef de
+l'escorte, fût ou non la raison de leur défiance, on ne put
+absolument pas résoudre les boeufs à continuer leur marche en
+avant. Il fallut les dételer, les retourner de tête en queue,
+puis, à coups de fouet et d'aiguillon, les contraindre à faire une
+vingtaine de pas à reculons. De la sorte, ils enjambèrent le
+sentier contaminé par le passage des indigènes, et, lorsqu'ils
+eurent été remis sous le joug, les chariots reprirent la direction
+du nord.
+
+Lorsque la caravane atteignit les bords de la rivière Macumba,
+chacun eut amplement de quoi se désaltérer. Il est vrai, l'étiage
+avait déjà décru de moitié par suite des chaleurs qui étaient
+fortes. Mais là où il n'y a pas assez d'eau pour faire flotter un
+squiff, il en reste plus qu'il est nécessaire au désaltèrement
+d'une quarantaine de personnes et d'une vingtaine de bêtes.
+
+Le 6, l'expédition passait le creek Hamilton sur les pierres à
+demi noyées qui encombraient son lit; le 8, elle laissait dans
+l'est le mont Hammersley; le 10, dans la matinée, elle faisait
+halte à la station de Lady Charlotte, après avoir franchi trois
+cent vingt milles depuis le départ de Farina-Town.
+
+Mrs. Branican se trouvait alors sur la limite qui sépare
+l'Australie méridionale de la Terre Alexandra, nommée aussi
+Northern-Territory. C'est ce territoire qui fut reconnu par
+l'explorateur Stuart en 1860, lorsqu'il remonta le cent trente et
+unième méridien jusqu'au vingt et unième degré de latitude.
+
+
+
+
+VI
+
+Rencontre inattendue
+
+
+À la station de Lady Charlotte, Tom Marix avait demandé à Mrs.
+Branican d'accorder vingt-quatre heures de repos. Bien que le
+cheminement se fût effectué sans obstacles, la chaleur avait
+fatigué les bêtes de trait. La route était longue jusqu'à Alice-
+Spring, et il importait que les chariots, qui transportaient le
+matériel, fussent assurés d'y arriver.
+
+Dolly se rendit aux raisons que fit valoir le chef de l'escorte,
+et l'on s'installa du mieux possible. Quelques cabanes, c'était
+tout ce qui composait cette station, dont la caravane allait
+tripler la population pendant un jour. Il fallut dès lors établir
+un campement. Mais un squatter, qui dirigeait un important
+établissement du voisinage, vint offrir à Mrs. Branican une
+hospitalité plus confortable, et ses instances furent telles
+qu'elle dut accepter de se rendre à Waldek-Hill, où une habitation
+assez confortable était mise à sa disposition.
+
+Ce squatter n'était que locataire de l'un de ces vastes domaines,
+appelés «runs», dans la campagne australienne. Il est tel de ces
+runs qui comprend jusqu'à six cent mille hectares,
+particulièrement dans la province de Victoria. Bien que celui de
+Waldek-Hill n'atteignît pas cette dimension, il ne laissait pas
+d'être considérable. Entouré de «paddocks», sortes de clôtures, il
+était spécialement consacré à l'élevage des moutons -- ce qui
+nécessitait un assez grand nombre d'employés, de bergers affectés
+au gardiennage des troupeaux, et de ces chiens sauvages, dont
+l'aboiement rappelle le hurlement du loup.
+
+C'est la qualité du sol qui détermine le choix de la station,
+lorsqu'il s'agit d'établir un run. On préfère ces plaines où croît
+naturellement le «salt bush», le buisson salé. Ces buissons aux
+sucs nutritifs, qui ressemblent tantôt au plant de l'asperge,
+tantôt à celui de l'anis, sont avidement recherchés des moutons,
+qui appartiennent à l'espèce des «pig's faces» à têtes de porcs.
+Aussitôt que les terrains ont été reconnus propres à la pâture, on
+s'occupe de les transformer en herbages. On les livre d'abord aux
+boeufs et aux vaches qui se contentent de leur herbe native,
+tandis que les moutons, plus difficiles sur la nourriture,
+n'acceptent que l'herbe fine de la seconde pousse.
+
+Qu'on ne l'oublie pas, c'est à la laine que produit le mouton
+qu'est due la grande richesse des provinces australiennes, et,
+actuellement, on n'y compte pas moins de cent millions de ces
+représentants de la race ovine.
+
+Sur ce run de Waldek-Hill, autour de la maison principale et du
+logement des employés, de larges étangs, qu'alimentait un creek
+pourvu en abondance d'eau, étaient destinés au lavage des animaux
+avant l'opération de la tonte. En face s'élevaient des hangars, où
+le squatter rangeait les ballots de laine qu'il devait expédier
+par convois sur le port d'Adélaïde.
+
+À cette époque, cette opération de la tonte battait son plein au
+run de Waldek-Hill. Depuis plusieurs jours, une troupe de tondeurs
+nomades, ainsi que cela a lieu d'habitude, était venue y exercer
+sa lucrative industrie.
+
+Lorsque Mrs. Branican, accompagnée de Zach Fren, eut franchi les
+barrières, elle fut frappée de l'étonnante animation qui régnait
+dans l'enclos. Les ouvriers, travaillant à leur pièce, ne
+perdaient pas un moment, et, comme les plus adroits peuvent
+dépouiller de leur toison une centaine de moutons par jour, ils
+s'assurent ainsi un gain qui peut s'élever à une livre. Le
+grincement des larges ciseaux entre les mains du tondeur, les
+bêlements des bêtes, lorsqu'elles recevaient quelque coup mal
+dirigé, les appels des hommes entre eux, l'allée et venue des
+ouvriers chargés d'enlever la laine pour la transporter sous les
+hangars, cela était curieux à observer. Et, au-dessus de ce
+brouhaha, dominaient les clameurs de petits garçons criant:
+«tar!... tar!» lorsqu'ils apportaient des jattes de goudron
+liquide, afin de panser les blessures produites par les tondeurs
+trop maladroits.
+
+À tout ce monde il faut des surveillants, si l'on veut que le
+travail s'accomplisse dans de bonnes conditions. Aussi s'en
+trouvait-il quelques-uns au run de Waldek-Hill, indépendamment des
+employés du bureau de la comptabilité, c'est-à-dire une douzaine
+d'hommes et de femmes, qui obtenaient là le moyen de vivre.
+
+Et quelle fut la surprise de Mrs. Branican -- plus que de la
+surprise, de la stupéfaction -- lorsqu'elle entendit son nom
+prononcé à quelques pas derrière elle.
+
+Une femme venait d'accourir. Elle s'était jetée à ses genoux, les
+mains tendues, le regard suppliant...
+
+C'était Jane Burker -- Jane moins vieillie par les années que par
+la peine, les cheveux gris, le teint hâlé, presque méconnaissable,
+mais que Dolly reconnut pourtant.
+
+«Jane!...» s'écria-t-elle.
+
+Elle l'avait relevée, et les deux cousines étaient dans les bras
+l'une de l'autre.
+
+Quelle avait donc été depuis douze ans la vie des Burker? Une vie
+misérable -- et même une vie criminelle en ce qui concernait du
+moins l'époux de l'infortunée Jane.
+
+En quittant San-Diégo, pressé d'échapper aux poursuites qui le
+menaçaient, Len Burker s'était réfugié à Mazatlan, l'un des ports
+de la côte occidentale du Mexique. On s'en souvient, il laissait à
+Prospect-House la mulâtresse Nô, chargée de veiller sur Dolly
+Branican qui n'avait pas recouvré la raison à cette époque. Mais,
+peu de temps après, quand la malheureuse folle eut été placée dans
+la maison de santé du docteur Brumley par les soins de M. William
+Andrew, la mulâtresse, n'ayant plus aucun motif de rester au
+chalet, était partie pour rejoindre son maître, dont elle
+connaissait la retraite.
+
+C'était sous un faux nom que Len Burker avait cherché refuge à
+Mazatlan, où la police californienne n'avait pu le découvrir.
+D'ailleurs, il ne demeura que quatre ou cinq semaines dans cette
+ville. À peine trois milliers de piastres -- solde de tant de
+sommes dilapidées, et, en particulier, de la fortune personnelle
+de Mrs. Branican -- constituaient tout son avoir. Reprendre ses
+affaires aux États-Unis n'était plus possible, et il résolut de
+quitter l'Amérique. L'Australie lui parut un théâtre favorable
+pour tenter la fortune par tous les moyens, avant d'en être réduit
+à son dernier dollar.
+
+Jane, toujours sous l'absolue domination de son mari, n'aurait pas
+eu la force de lui résister. Mrs. Branican, son unique parente,
+était alors privée de raison. En ce qui concernait le capitaine
+John, il n'y avait plus de doute sur son sort... Le _Franklin_
+avait péri corps et biens... John ne reviendrait jamais à San-
+Diégo... Rien ne pouvait désormais arracher Jane à cette triste
+destinée vers laquelle l'entraînait Len Burker, et c'est dans ces
+conditions qu'elle fut transportée sur le continent australien.
+
+C'était à Sydney que Len Burker avait débarqué. Ce fut là qu'il
+consacra ses dernières ressources à se lancer dans un courant
+d'affaires, où il fit de nouvelles dupes, en déployant plus
+d'habileté qu'à San-Diégo. Puis, il ne tarda pas à se lancer dans
+des spéculations aventureuses et n'arriva qu'à perdre les quelques
+gains que son travail lui avait procurés au début.
+
+Dix-huit mois après s'être réfugié en Australie, Len Burker dut
+s'éloigner de Sydney. En proie à une gêne qui touchait à la
+misère, il fut contraint de chercher fortune ailleurs. Mais la
+fortune ne le favorisa pas davantage à Brisbane, d'où il s'échappa
+bientôt pour se réfugier dans les districts reculés du Queensland.
+
+Jane le suivait. Victime résignée, elle fut réduite à travailler
+de ses mains, afin de subvenir aux besoins du ménage. Rudoyée,
+maltraitée par cette mulâtresse qui continuait à être le mauvais
+génie de Len Burker, que de fois l'infortunée eut la pensée de
+s'enfuir, de briser la vie commune, d'en finir avec les
+humiliations et les déboires!... Mais cela était au-dessus de son
+caractère faible et indécis. Pauvre chien que l'on frappe et qui
+n'ose quitter la maison de son maître!
+
+À cette époque, Len Burker avait appris par les journaux les
+tentatives faites dans le but de retrouver les survivants du
+_Franklin_. Ces deux expéditions du _Dolly-Hope_, entreprises par
+les soins de Mrs. Branican, l'avaient mis en même temps au courant
+de cette situation nouvelle: 1° Dolly avait recouvré la raison,
+après une période de quatre ans, pendant laquelle elle était
+restée dans la maison du docteur Brumley; 2° Au cours de cette
+période, son oncle Edward Starter étant mort au Tennessee,
+l'énorme richesse qui lui était échue par héritage, avait permis
+d'organiser ces deux campagnes dans les mers de la Malaisie et sur
+les côtes de l'Australie septentrionale. Quant à leur résultat
+définitif, c'était la certitude acquise que les débris du
+_Franklin_ avaient été retrouvés sur les récifs de l'île Browse,
+et que le dernier survivant de l'équipage avait succombé dans
+cette île.
+
+Entre la fortune de Dolly et Jane, sa seule héritière, il n'y
+avait plus qu'une mère ayant perdu son enfant, une épouse ayant
+perdu son mari, et dont tant de malheurs devaient avoir compromis
+la santé. Ce fut ce que se dit Len Burker. Mais que pouvait-il
+tenter? Reprendre les relations de famille avec Mrs. Branican,
+c'était impossible. Lui demander des secours par l'intermédiaire
+de Jane, il se défiait, étant sous le coup de poursuites, à la
+merci d'une extradition qui aurait été obtenue contre sa personne.
+Et cependant, si Dolly venait à mourir, par quel moyen empêcher sa
+succession d'échapper à Jane, c'est-à-dire à lui-même?
+
+On ne l'a point oublié, sept années environ s'écoulèrent entre le
+retour du _Dolly-Hope_ après sa seconde campagne, jusqu'au moment
+où la rencontre de Harry Felton vint remettre en question la
+catastrophe du _Franklin_.
+
+Pendant ce laps de temps, l'existence de Len Burker devint plus
+misérable qu'elle ne l'avait encore été. Des faits délictueux
+qu'il avait accomplis sans aucun remords, il glissa sur la pente
+des faits criminels. Il n'eut même plus de domicile fixe, et Jane
+fut contrainte de se soumettre aux exigences de sa vie nomade.
+
+La mulâtresse Nô était morte; mais Mrs. Burker ne recueillit aucun
+bénéfice de la mort de cette femme, dont l'influence avait été si
+funeste à son mari. N'étant plus que la compagne d'un malfaiteur,
+celui-ci l'obligea à le suivre sur ces vastes territoires, où tant
+de crimes restent impunis. Après l'épuisement des mines aurifères
+de la province de Victoria et la dispersion des milliers de
+«diggers», qui se trouvèrent sans ouvrage, le pays fut envahi par
+une population peu accoutumée à la soumission et au respect des
+lois au milieu du monde interlope des placers. Aussi s'était-il
+bientôt formé une classe redoutable de ces déclassés, de ces gens
+sans aveu, connus dans les districts du Sud-Australie sous le nom
+de «larrikins». C'étaient eux qui couraient les campagnes et en
+faisaient le théâtre de leurs criminels agissements, lorsqu'ils
+étaient traqués de trop près par les polices urbaines.
+
+Tels furent les compagnons auxquels s'associa Len Burker, quand sa
+notoriété lui eut interdit l'accès des villes. Puis, à mesure
+qu'il reculait à travers les régions moins surveillées, il se
+liait avec des bandes de scélérats nomades, entre autres ces
+farouches «bushrangers», qui datent des premières années de la
+colonisation, et dont la race n'est pas éteinte.
+
+Voilà à quel degré de l'échelle sociale était descendu Len Burker!
+Au cours de ces dernières années, dans quelles mesures prit-il
+part au pillage des fermes, aux vols de grands chemins, à tous les
+crimes que la justice fut impuissante à réprimer, lui seul eût pu
+le dire. Oui! lui seul, car Jane, presque toujours abandonnée en
+quelque bourgade, ne fut point mise dans le secret de ces actes
+abominables. Et peut-être le sang avait-il été répandu par la main
+de l'homme qu'elle n'estimait plus, et que, cependant, elle n'eût
+jamais voulu trahir!
+
+Douze ans s'étaient écoulés, lorsque la réapparition de Harry
+Felton vint derechef passionner l'opinion publique. Cette nouvelle
+fut répandue par les journaux et notamment par les nombreuses
+feuilles de l'Australie. Len Burker l'apprit en lisant un numéro
+du _Sydney Morning Herald_, dans une petite bourgade du
+Queensland, où il s'était alors réfugié, après une affaire de
+pillage et d'incendie, qui grâce à l'intervention de la police,
+n'avait pas précisément tourné à l'avantage des bushrangers.
+
+En même temps qu'il était instruit des faits concernant Harry
+Felton, Len Burker apprenait que Mrs. Branican avait quitté San-
+Diégo pour venir à Sydney, afin de se mettre en rapport avec le
+second du _Franklin_. Presque aussitôt circulait le bruit que
+Harry Felton était mort, après avoir pu donner certaines
+indications relatives au capitaine John. Environ quinze jours plus
+tard, Len Burker était informé que Mrs. Branican venait de
+débarquer à Adélaïde, à dessein d'organiser une expédition, à
+laquelle elle prendrait part et qui aurait pour but de visiter les
+déserts du centre et du nord-ouest de l'Australie.
+
+Lorsque Jane connut l'arrivée de sa cousine sur le continent, son
+premier sentiment fut de se sauver, de chercher un refuge près
+d'elle. Mais, devant les menaces de Len Burker qui l'avait
+devinée, elle n'osa donner suite à son désir.
+
+C'est alors que le misérable résolut d'exploiter cette situation
+sans temporiser. L'heure était décisive. Rencontrer Mrs. Branican
+sur sa route, rentrer en grâce près d'elle, à l'aide d'hypocrisies
+calculées, obtenir de l'accompagner au milieu des solitudes
+australiennes, rien de moins difficile, en somme, et qui tendrait
+plus sûrement à son but. Il n'était guère probable, en effet, que
+le capitaine John, en admettant qu'il vécût encore, pût être
+retrouvé chez ces indigènes nomades, et il était possible que
+Dolly succombât au cours de cette dangereuse campagne. Toute sa
+fortune alors reviendrait à Jane, sa seule parente... Qui sait?...
+Il y a de ces hasards si profitables, lorsqu'on a le talent de les
+faire naître...
+
+Bien entendu, Len Burker se garda d'instruire Jane de son projet
+de renouer des relations avec Mrs. Branican. Il se sépara des
+bushrangers, sauf à réclamer plus tard leurs bons offices, s'il y
+avait lieu de recourir à quelque coup de main. Accompagné de Jane,
+il quitta le Queensland, se dirigea vers la station de Lady
+Charlotte, dont il n'était distant que d'une centaine de milles,
+et par laquelle la caravane devait nécessairement passer en se
+rendant à Alice-Spring. Et voilà pourquoi depuis trois semaines,
+Len Burker se trouvait au run de Waldek-Hill, où il remplissait
+les fonctions de surveillant. C'est là qu'il attendait Dolly,
+fermement décidé à ne reculer devant aucun crime pour devenir
+possesseur de son héritage.
+
+En arrivant à la station de Lady Charlotte, Jane ne se doutait de
+rien. Aussi quelle fut son émotion, l'irrésistible et irraisonné
+mouvement auquel elle obéit, lorsqu'elle se trouva inopinément en
+présence de Mrs. Branican. Cela, d'ailleurs, servait trop bien les
+projets de Len Burker pour qu'il eût la pensée d'y faire obstacle.
+
+Len Burker avait alors quarante-cinq ans. Ayant peu vieilli, resté
+droit et vigoureux, il avait toujours ce même regard fuyant et
+faux, cette physionomie empreinte de dissimulation, qui inspirait
+la méfiance. Quant à Jane, elle paraissait avoir dix ans de plus
+que son âge, les traits flétris, les cheveux blanchis aux tempes,
+le corps accablé. Et pourtant, son regard, éteint par la misère,
+s'enflamma, lorsqu'il se porta sur Dolly.
+
+Après l'avoir serrée entre ses bras, Mrs. Branican avait emmené
+Jane dans une des chambres mises à sa disposition par le squatter
+de Waldek-Hill. Là, il fut loisible aux deux femmes de
+s'abandonner à leurs sentiments. Dolly ne se souvenait que des
+soins dont Jane l'avait entourée au chalet de Prospect-House. Elle
+n'avait rien à lui reprocher, et elle était prête à pardonner à
+son mari, s'il consentait à ne plus les séparer l'une de l'autre.
+
+Toutes deux causèrent longuement. Jane ne dit de son passé que ce
+qu'elle en pouvait dire sans compromettre Len Burker, et Mrs.
+Branican se montra très réservée en la questionnant à ce sujet.
+Elle sentait combien la pauvre créature avait souffert et
+souffrait encore. Cela ne lui suffisait-il pas qu'elle fût digne
+de toute sa pitié, digne de toute son affection? La situation du
+capitaine John, cette inébranlable assurance qu'elle avait de le
+retrouver bientôt, les efforts qu'elle tenterait pour y réussir,
+voilà ce dont elle parla surtout -- puis aussi de son cher petit
+Wat... Et, lorsqu'elle en évoqua le souvenir toujours vivant en
+elle, Jane devint si pâle, sa figure subit une altération telle
+que Dolly crut que la pauvre femme allait se trouver mal.
+
+Jane parvint à se dominer, et il fallut qu'elle racontât sa vie
+depuis la funeste journée où sa cousine était devenue folle
+jusqu'à l'époque où Len Burker l'avait contrainte à quitter San-
+Diégo.
+
+«Est-il possible, ma pauvre Jane, dit alors Dolly, est-il
+possible, que, pendant ces quatorze mois, alors que tu me donnais
+tes soins, il ne se soit jamais fait un éclaircissement dans mon
+esprit?... Est-il possible que je n'aie eu aucun souvenir de mon
+pauvre John?... Est-il possible que je n'aie jamais prononcé son
+nom... ni celui de notre petit Wat?...
+
+-- Jamais, Dolly, jamais! murmura Jane, qui ne pouvait retenir ses
+larmes.
+
+-- Et toi, Jane, toi, mon amie, toi qui es de mon sang, tu n'as
+pas plus avant lu dans mon âme?... Tu ne t'es aperçue, ni dans mes
+paroles ni dans mes regards, que j'eusse conscience du passé?...
+
+-- Non... Dolly!
+
+-- Eh bien, Jane, je vais te dire ce que je n'ai dit à personne.
+Oui... lorsque je suis revenue à la raison... oui... j'ai eu le
+pressentiment que John était vivant, que je n'étais pas veuve...
+Et il m'a semblé aussi...
+
+-- Aussi?...» demanda Jane.
+
+Les yeux empreints d'une terreur inexplicable, le regard effaré,
+elle attendait ce que Dolly allait dire.
+
+«Oui! Jane, reprit Dolly, j'ai eu le sentiment que j'étais
+toujours mère!»
+
+Jane s'était relevée, ses mains battaient l'air comme si elle eût
+voulu chasser quelque horrible image, ses lèvres s'agitaient sans
+qu'elle parvînt à prononcer une parole. Dolly, absorbée dans sa
+propre pensée, ne remarqua pas cette agitation, et Jane était
+parvenue à retrouver un peu de calme à l'extérieur du moins,
+lorsque son mari se montra à la porte de la chambre.
+
+Len Burker, resté sur le seuil, regardait sa femme et semblait lui
+demander:
+
+«Qu'as-tu dit?»
+
+Jane retomba anéantie devant cet homme. Invincible domination d'un
+esprit fort sur un esprit faible, Jane était annihilée sous le
+regard de Len Burker.
+
+Mrs. Branican le comprit. La vue de Len Burker lui rappela son
+passé, et ce que Jane avait enduré près de lui. Mais cette révolte
+de son coeur ne dura qu'un instant. Dolly était résolue à écarter
+ses récriminations, à dompter ses répulsions, afin de ne plus être
+séparée de la malheureuse Jane.
+
+«Len Burker, dit-elle, vous savez pourquoi je suis venue en
+Australie. C'est un devoir auquel je me dévouerai jusqu'au jour où
+je reverrai John, car John est vivant. Puisque le hasard vous a
+placé sur ma route, puisque j'ai retrouvé Jane, la seule parente
+qui me reste, laissez-la-moi, et permettez qu'elle m'accompagne
+comme elle le désire...»
+
+Len Burker fit attendre sa réponse. Sentant quelles préventions
+existaient contre lui, il voulait que Mrs. Branican complétât sa
+proposition en le priant de se joindre à la caravane. Toutefois,
+devant le silence que gardait Dolly, il crut devoir s'offrir lui-
+même.
+
+«Dolly, dit-il, je répondrai sans détours à votre demande, et
+j'ajouterai que je m'y attendais. Je ne refuserai pas, et je
+consens très volontiers à ce que ma femme reste près de vous. Ah!
+la vie nous a été dure à tous deux depuis que la mauvaise chance
+m'a forcé d'abandonner San-Diégo! Nous avons beaucoup souffert
+pendant les quatorze ans qui viennent de s'écouler, et, vous le
+voyez, la fortune ne m'a guère favorisé sur la terre australienne,
+puisque j'en suis réduit à gagner ma vie au jour le jour. Lorsque
+l'opération de la tonte sera terminée au run de Waldek-Hill, je ne
+saurai où me procurer d'autre travail. Aussi, comme, en même
+temps, il me serait pénible de me séparer de Jane, je sollicite de
+vous à mon tour la permission de me joindre activement à votre
+expédition. Je connais les indigènes de l'intérieur avec lesquels
+j'ai déjà eu parfois des rapports, et je serai en mesure de vous
+rendre des services. Vous n'en doutez pas, Dolly, je serais
+heureux d'associer mes efforts à ceux que vous et vos compagnons
+ferez pour délivrer John Branican...»
+
+Dolly comprit bien que c'était là une condition formelle imposée
+par Len Burker pour qu'il consentît à lui laisser Jane. Il n'y
+avait pas à discuter avec un pareil homme. D'ailleurs, s'il était
+de bonne foi, sa présence pouvait ne pas être inutile, puisque,
+pendant nombre d'années, sa vie errante l'avait conduit à travers
+les régions centrales du continent. Mrs. Branican se borna donc à
+répondre -- assez froidement, il est vrai:
+
+«C'est convenu Len Burker, vous serez des nôtres, et soyez prêt à
+partir, car dès demain nous quitterons la station de Lady
+Charlotte à la première heure...
+
+-- Je serai prêt», répondit Len Burker, qui se retira sans avoir
+osé tendre la main à Mrs. Branican.
+
+Lorsque Zach Fren apprit que Len Burker ferait partie de
+l'expédition, il s'en montra peu satisfait. Il connaissait
+l'homme, il savait par M. William Andrew comment ce triste
+personnage avait abusé de ses fonctions pour dissiper le
+patrimoine de Dolly. N'ignorant pas dans quelles conditions ce
+tuteur infidèle, ce courtier véreux, avait dû s'esquiver de San-
+Diégo, il se doutait bien qu'il y avait lieu de suspecter son
+existence pendant ces quatorze ans qu'il venait de passer en
+Australie... Toutefois, il ne fit aucune observation, regardant,
+en effet, comme une circonstance heureuse que Jane fût près de
+Dolly. Mais, en son for intérieur, il se promit de ne pas perdre
+de vue Len Burker.
+
+Cette journée se termina sans autre incident. Len Burker, qu'on ne
+revit pas, s'occupait de ses préparatifs de départ, après avoir
+réglé sa situation avec le squatter de Waldek-Hill. Ce règlement
+ne pouvait donner lieu à aucune difficulté, et le squatter se
+chargea même de procurer un cheval à son ancien employé, afin
+qu'il fût en état de suivre la caravane jusqu'à la station
+d'Alice-Spring, où elle devait être réorganisée.
+
+Dolly et Jane restèrent l'après-midi et la soirée ensemble dans la
+maison de Waldek-Hill. Dolly évitait de parler de Len Burker, elle
+n'émettait aucune allusion à ce qu'il avait fait depuis son départ
+de San-Diégo, sentant bien qu'il y avait des choses que Jane ne
+pouvait dire.
+
+Pendant cette soirée, ni Tom Marix ni Godfrey, chargés de
+recueillir des renseignements chez les indigènes sédentaires, dont
+les hameaux avoisinaient la station de Lady Charlotte, ne vinrent
+au run de Waldek-Hill. Ce fut le lendemain seulement que Mrs.
+Branican eut l'occasion de présenter Godfrey à Jane, en lui disant
+qu'il était son enfant d'adoption.
+
+Jane fut extraordinairement frappée, elle aussi, de la
+ressemblance qui existait entre le capitaine John et le jeune
+novice. Son impression fut même si profonde que c'est à peine si
+elle osait le regarder. Et comment exprimer ce qu'elle éprouva,
+lorsque Dolly lui fit connaître ce qui concernait Godfrey, les
+circonstances dans lesquelles elle l'avait rencontré à bord du
+_Brisbane_... C'était un enfant trouvé dans les rues de San-
+Diégo... Il avait été élevé à Wat-House... Il avait quatorze ans
+environ...
+
+Jane, d'une pâleur de morte, le coeur battant à peine sous
+l'étreinte de l'angoisse, avait écouté ce récit, muette,
+immobile...
+
+Et, lorsque Dolly l'eut laissée seule, elle tomba à genoux, les
+mains jointes. Puis, ses traits s'animèrent... sa physionomie fut
+comme transfigurée...
+
+«Lui!... lui! s'écria-t-elle d'une voix éclatante. Lui... près
+d'elle!... Dieu l'a donc voulu!...»
+
+Un instant après, Jane avait quitté la maison de Waldek-Hill, et,
+traversant la cour intérieure, elle se précipitait vers la case
+qui lui servait d'habitation pour tout dire à son mari.
+
+Len Burker était là, rangeant dans un portemanteau les quelques
+effets d'habillement et autres objets qu'il allait emporter pour
+son voyage. L'arrivée de Jane, dans cet extraordinaire état de
+trouble, le fit tressaillir.
+
+«Qu'y a-t-il? lui demanda-t-il brusquement. Parle donc!...
+Parleras-tu?... Qu'y a-t-il?...
+
+-- Il est vivant, s'écria Jane... il est ici... près de sa mère...
+lui que nous avons cru...
+
+-- Près de sa mère... vivant... lui?...» répondit Len Burker, qui
+resta foudroyé par cette révélation.
+
+Il n'avait que trop compris à qui ce mot «lui!» pouvait
+s'appliquer.
+
+«Lui... répéta Jane, lui... le second enfant de John et de Dolly
+Branican!»
+
+Une courte explication suffira pour faire connaître ce qui s'était
+passé quinze ans auparavant à Prospect-House.
+
+Un mois après leur installation au chalet de San-Diégo, M. et Mrs.
+Burker s'étaient aperçus que Dolly, privée de raison depuis le
+cruel événement, était dans une situation qu'elle ignorait elle-
+même. Étroitement surveillée par la mulâtresse Nô, Dolly, malgré
+les supplications de Jane, fut pour ainsi dire séquestrée,
+soustraite à la vue de ses amis et de ses voisins sous prétexte de
+maladie. Sept mois plus tard, toujours folle et sans qu'il en fût
+resté trace dans sa mémoire, elle avait mis au monde un second
+enfant. À cette époque, la mort du capitaine John étant
+généralement admise, la naissance de cet enfant venait déranger
+les plans de Len Burker relatifs à la fortune future de Dolly.
+Aussi avait-il pris la résolution de tenir cette naissance
+secrète. C'est en vue de cette éventualité que, depuis plusieurs
+mois, les domestiques avaient été renvoyés du chalet et les
+visiteurs éconduits, sans que Jane, contrainte de se courber
+devant les criminelles exigences de son mari, eût pu s'y opposer.
+L'enfant, né de quelques heures, abandonné par Nô sur la voie
+publique, fut par bonheur recueilli par un passant, puis
+transporté dans un hospice. Plus tard, après la fondation de Wat-
+House, c'est de là qu'il sortit pour être embarqué en qualité de
+mousse à l'âge de huit ans. Et maintenant, tout s'explique --
+cette ressemblance de Godfrey avec le capitaine John, son père,
+ces pressentiments instinctifs que Dolly ressentait toujours --
+Dolly mère sans le savoir!
+
+«Oui, Len, s'écria Jane, c'est lui!... C'est son fils!... Et il
+faut tout avouer...»
+
+Mais, à la pensée d'une reconnaissance qui eût compromis le plan
+sur lequel reposait son avenir, Len Burker fit un geste de menace,
+et des jurons s'échappèrent de sa bouche. Prenant la malheureuse
+Jane par la main et la regardant dans les yeux, il lui dit d'une
+voix sourde:
+
+«Dans l'intérêt de Dolly... comme dans l'intérêt de Godfrey, je te
+conseille de te taire!»
+
+
+
+
+VII
+
+En remontant vers le nord
+
+
+Aucune erreur n'était possible, Godfrey était bien le second
+enfant de John et de Dolly Branican. Cette affection que Dolly
+éprouvait pour lui n'était due qu'à l'instinct maternel. Mais elle
+ignorait que le jeune novice fût son fils, et comment pourrait-
+elle jamais l'apprendre, puisque Jane, épouvantée des menaces de
+Len Burker, allait être contrainte à se taire pour assurer le
+salut de Godfrey. Parler, c'était mettre cet enfant à la merci de
+Len Burker, et le misérable, qui l'avait livré à l'abandon une
+première fois, saurait bien s'en défaire au cours de cette
+périlleuse expédition... Il importait dès lors que la mère et le
+fils n'apprissent jamais quel lien les rattachait l'un à l'autre.
+
+Du reste, en voyant Godfrey, en rapprochant les faits relatifs à
+sa naissance, en constatant cette ressemblance frappante avec
+John, Len Burker n'eut pas un doute sur son identité. Ainsi, alors
+qu'il regardait la perte de John Branican comme définitive, voilà
+que la naissance de son second fils venait de se révéler. Eh bien!
+malheur à cet enfant, si Jane s'avisait de parler! Mais Len Burker
+était tranquille; Jane ne parlerait pas.
+
+Le 11 octobre, la caravane se remit en route, après vingt-quatre
+heures de repos. Jane avait pris place dans le buggy, occupé par
+Mrs. Branican. Len Burker, montant un assez bon cheval, allait et
+venait, tantôt en avant, tantôt en arrière, s'entretenant
+volontiers avec Tom Marix au sujet des territoires qu'il avait
+déjà parcourus le long de la ligne télégraphique. Il ne
+recherchait point la compagnie de Zach Fren, qui lui témoignait
+une antipathie très marquée. D'autre part, il évitait de
+rencontrer Godfrey, dont le regard gênait le sien. Lorsque le
+jeune novice arrivait pour se mêler à la conversation de Dolly et
+de Jane, Len Burker se retirait, afin de ne point se trouver avec
+lui.
+
+À mesure que l'expédition gagnait vers l'intérieur, le pays se
+modifiait graduellement. Çà et là quelques fermes, où le travail
+se réduisait à l'élevage des moutons, de larges prairies
+s'étendant à perte de vue, des massifs d'arbres, gommiers ou
+eucalyptus, ne formant plus que des groupes isolés, qui ne
+rappelaient en rien les forêts de l'Australie méridionale.
+
+Le 12 octobre, à six heures du soir, après une longue étape que la
+chaleur avait rendue très fatigante, Tom Marix vint camper sur le
+bord de la Finke-river, non loin du mont Daniel, dont la cime se
+profilait à l'ouest.
+
+Les géographes sont d'accord aujourd'hui sur la question de
+considérer cette rivière Finke -- appelée Larra-Larra par les
+indigènes -- comme étant le principal cours d'eau du centre de
+l'Australie. Pendant la soirée, Tom Marix attira l'attention de
+Mrs. Branican sur ce sujet, alors que Zach Fren, Len et Jane
+Burker lui tenaient compagnie sous une des tentes.
+
+«Il s'agissait, dit Tom Marix, de savoir si la Finke-river
+déversait ses eaux dans ce vaste lac Eyre que nous avons contourné
+au delà de Farina-Town. Or, c'est précisément à résoudre cette
+question que l'explorateur David Lindsay consacra la fin de
+l'année 1885. Après avoir atteint la station de The-Peak que nous
+avons dépassée, il suivit la rivière jusqu'à l'endroit où elle se
+perd sous les sables, au nord-est de Dalhousie. Mais il a été
+porté à croire que, lors des grandes crues de la saison des
+pluies, l'écoulement de ses eaux doit se propager jusqu'au lac
+Eyre.
+
+-- Et quel développement aurait la Finke-river? demanda Mrs.
+Branican.
+
+-- On ne l'estimerait pas à moins de neuf cents milles, répondit
+Tom Marix.
+
+-- Devons-nous longtemps la suivre?...
+
+-- Quelques jours seulement, car elle fait de nombreux crochets et
+finit par remonter dans la direction de l'ouest à travers le
+massif des James-Ranges.
+
+-- Mais ce David Lindsay dont vous parlez, je l'ai connu, dit
+alors Len Burker.
+
+-- Vous l'avez connu?... répéta Zach Fren d'un ton qui dénotait
+une certaine incrédulité.
+
+-- Et qu'y a-t-il d'étonnant à cela? répondit Len Burker. J'ai
+rencontré Lindsay à l'époque où il venait d'atteindre la station
+de Dalhousie. Il se rendait à la frontière ouest du Queensland,
+que je visitais pour le compte d'une maison de Brisbane.
+
+-- En effet, reprit Tom Marix, c'est bien là l'itinéraire qu'il a
+choisi. Puis, ayant regagné Alice-Spring et contourné les Mac-
+Donnell-Ranges par leur base, il opéra une reconnaissance assez
+complète de la rivière Herbert, remonta vers le golfe de
+Carpentarie, où il acheva son second voyage du sud au nord à
+travers le continent australien.
+
+-- J'ajouterai, dit Len Burker, que David Lindsay était accompagné
+d'un botaniste allemand du nom de Diétrich. Leur caravane ne se
+servait que de chameaux pour bêtes de transport. C'est ainsi, je
+crois, Dolly, que vous avez l'intention de composer la vôtre au
+delà d'Alice-Spring, et je suis certain que vous réussirez comme a
+réussi David Lindsay...
+
+-- Oui, nous réussirons, Len! dit Mrs. Branican.
+
+-- Et personne n'en doute!» ajouta Zach Fren.
+
+En somme, il paraissait avéré que Len Burker avait rencontré David
+Lindsay dans les circonstances qu'il venait de rappeler -- ce que
+Jane confirma d'ailleurs. Mais, si Dolly lui eût demandé pour
+quelle maison de Brisbane il voyageait alors, peut-être cette
+question l'aurait-elle embarrassé. Pendant les quelques heures que
+Mrs. Branican et ses compagnons passèrent sur le bord de la Finke-
+river, on eut indirectement des nouvelles de l'Anglais Jos Meritt
+et de Gîn-Ghi, son domestique chinois. L'un et l'autre précédaient
+encore la caravane d'une douzaine d'étapes; toutefois, elle
+gagnait chaque jour sur eux en suivant le même itinéraire. Ce fut
+par l'intermédiaire des indigènes que l'on sut ce qu'était devenu
+ce fameux collectionneur de chapeaux. Cinq jours avant, Jos Meritt
+et son serviteur avaient séjourné dans le village de Kilna, situé
+à un mille de la station. Kilna compte plusieurs centaines de
+noirs -- hommes, femmes et enfants -- qui vivent sous d'informes
+huttes d'écorce. Ces huttes sont appelées «villums» en langage
+australien, et il y a lieu de remarquer la singulière analogie de
+ce mot indigène avec les mots «villes» et «villages» des langues
+d'origine latine. Ces aborigènes, dont quelques-uns présentent de
+remarquables types, hauts de taille, sculpturalement
+proportionnés, robustes et souples, d'un tempérament infatigable,
+méritent d'être observés. Pour la plupart, ils sont caractérisés
+par cette conformation, spéciale aux races sauvages, de l'angle
+facial déprimé; ils ont la crête des sourcils proéminente, la
+chevelure ondulée sinon crépue, un front étroit qui fuit sous ses
+boucles, le nez épaté à larges narines, la bouche énorme à forte
+denture comme celle des fauves. Quant aux gros ventres, aux
+membres grêles, cette difformité de nature ne se remarque pas chez
+les échantillons qu'on vient de citer -- ce qui est une exception
+assez rare parmi les nègres australiens.
+
+D'où sont issus les indigènes de cette cinquième partie du monde?
+Existait-il autrefois, ainsi que plusieurs savants -- trop savants
+peut-être! -- ont prétendu l'établir, un continent du Pacifique,
+dont il ne reste que les sommets sous forme d'îles, dispersées à
+la surface de ce vaste bassin? Ces Australiens sont-ils les
+descendants des nombreuses races qui peuplèrent ce continent à une
+époque reculée? De telles théories demeureront vraisemblablement à
+l'état d'hypothèses. Mais, si l'explication était admise, il
+faudrait en conclure que la race autochtone a singulièrement
+dégénéré au moral autant qu'au physique. L'Australien est resté
+sauvage de moeurs et de goûts, et, par ses habitudes
+indéracinables de cannibalisme -- au moins chez certaines tribus -
+- il est au dernier degré de l'échelle humaine, presque au rang
+des carnassiers. Dans un pays où il ne se rencontre ni lions, ni
+tigres, ni panthères, on pourrait dire qu'il les remplace au point
+de vue anthropophagique. Ne cultivant pas le sol qui est ingrat, à
+peine vêtu d'une loque, manquant des plus simples ustensiles de
+ménage, n'ayant que des armes rudimentaires, la lance à pointe
+durcie, la hache de pierre, le «nolla-nolla», sorte de massue en
+bois très dur, et le fameux «boomerang» que sa forme hélicoïdale
+oblige à revenir en arrière après qu'il a été projeté par une main
+vigoureuse -- le noir australien, on le répète, est un sauvage
+dans toute l'acception du mot.
+
+À de tels êtres, la nature a donné la femme qui leur convient, la
+«lubra» assez vigoureusement constituée pour résister aux fatigues
+de la vie nomade, se soumettre aux travaux les plus pénibles,
+porter les enfants en bas âge et le matériel de campement. Ces
+malheureuses créatures sont vieilles à vingt-cinq ans, et non
+seulement vieilles, mais hideuses, chiquant les feuilles du
+«pituri», qui les surexcite pendant les interminables marches, et
+les aide parfois à endurer de longues abstinences.
+
+Eh bien, le croirait-on? Celles qui se trouvent en rapport avec
+les colons européens dans les bourgades commencent à suivre les
+modes européennes. Oui! Il leur faut des robes et des queues à ces
+robes! Il leur faut des chapeaux et des plumes à ces chapeaux! Les
+hommes ne sont même pas indifférents au choix de leurs propres
+coiffures, et ils épuisent, pour satisfaire ce goût, le fond des
+revendeurs.
+
+Sans nul doute, Jos Meritt avait eu connaissance du remarquable
+voyage exécuté par Carl Lumholtz en Australie. Et comment
+n'aurait-il pas retenu ce passage du hardi voyageur norvégien,
+dont le séjour se prolongea au delà de six mois chez les farouches
+cannibales du nord-est?
+
+«Je rencontrai à mi-chemin mes deux indigènes... Ils s'étaient
+faits très beaux: l'un se pavanait en chemise, l'autre s'était
+coiffé d'un chapeau de femme. Ces vêtements, fort appréciés par
+les nègres australiens, passent d'une tribu à l'autre, des plus
+civilisées qui vivent à proximité des colons, à celles qui n'ont
+jamais aucun rapport avec les blancs. Plusieurs de mes hommes (des
+indigènes) empruntèrent le chapeau; ils mettaient une sorte de
+fierté à se parer tour à tour de cette coiffure. L'un de ceux qui
+me précédaient, _in puris naturalibus_, suant sous le poids de mon
+fusil, était vraiment drôle à voir, coiffé de ce chapeau de femme
+posé de travers. Quelles péripéties avait dû traverser cette
+capote au cours de son long voyage du pays des blancs aux
+montagnes des sauvages!»
+
+C'était bien ce que savait Jos Meritt, et peut-être serait-ce au
+milieu d'une tribu australienne, sur la tête d'un chef des
+territoires du nord ou du nord-ouest, qu'il rencontrerait cet
+introuvable chapeau, dont la conquête l'avait déjà entraîné, au
+péril de sa vie, chez les anthropophages du continent australien.
+Ce qu'il faut d'ailleurs observer, c'est que, s'il n'avait pas
+réussi chez ces peuplades du Queensland, il ne semblait pas qu'il
+eût réussi davantage parmi les indigènes de Kilna, puisqu'il
+s'était remis en campagne et continuait son aventureuse
+pérégrination en remontant vers les déserts du centre.
+
+Le 13 octobre, au lever du soleil, Tom Marix donna le signal du
+départ. La caravane reprit son ordre de marche habituel. C'était
+une véritable satisfaction pour Dolly d'avoir Jane près d'elle,
+une grande consolation pour Jane d'avoir retrouvé Mrs. Branican.
+Le buggy, qui les transportait toutes les deux, et dans lequel
+elles pouvaient s'isoler, leur permettait d'échanger bien des
+pensées, bien des confidences. Pourquoi fallait-il que Jane n'osât
+pas aller jusqu'au bout dans cette voie, qu'elle fût contrainte à
+se taire? Parfois, en voyant cette double affection maternelle et
+filiale, qui se manifestait à tout moment par un regard, par un
+geste, par un mot, entre Dolly et Godfrey, il lui semblait que son
+secret allait lui échapper... Mais les menaces de Len Burker lui
+revenaient à l'esprit, et, dans la crainte de perdre le jeune
+novice, elle affectait même à son égard une quasi-indifférence que
+Mrs. Branican ne remarquait pas sans quelque chagrin.
+
+Et l'on s'imaginera aisément ce qu'elle dut éprouver, lorsque
+Dolly lui dit un jour:
+
+«Tu dois me comprendre, Jane, avec cette ressemblance qui m'avait
+si vivement frappée, avec ces instincts que je sentais persister
+en moi, j'ai pu croire que mon enfant avait échappé à la mort, que
+ni M. William Andrew ni personne de mes amis ne l'avaient su... Et
+de là, à penser que Godfrey était notre fils, à John et à moi...
+Mais non!... Le pauvre petit Wat repose maintenant dans le
+cimetière de San-Diégo!
+
+-- Oui!... C'est là que nous l'avons porté, chère Dolly, répondit
+Jane. C'est là qu'est sa tombe... au milieu des fleurs!
+
+-- Jane!... Jane!... s'écria Dolly, puisque Dieu ne m'a pas rendu
+mon enfant, qu'il me rende son père, qu'il me rende John!»
+
+Le 15 octobre, à six heures du soir, après avoir laissé en arrière
+le mont Humphries, la caravane s'arrêta sur le bord du Palmer-
+creek, un des affluents de la Finke-river. Ce creek était presque
+à sec, n'étant alimenté, ainsi que la plupart des rios de ces
+régions, que par les eaux pluviales. Il fut donc très aisé de le
+franchir, ainsi que l'on fit du Hughes-creek, à trois jours de là,
+trente-quatre milles plus au nord.
+
+En cette direction, l'Overland-Telegraf-Line tendait toujours ses
+fils aériens au-dessus du sol -- ces fils d'Ariane qu'il suffisait
+de suivre de station en station. On rencontrait çà et là quelques
+groupes de maisons, plus rarement des fermes, où Tom Marix, en
+payant bien, se procurait de la viande fraîche. Godfrey et Zach
+Fren, eux, allaient aux informations. Les squatters s'empressaient
+de les renseigner sur les tribus nomades qui parcouraient ces
+territoires. N'avaient-ils point entendu parler d'un blanc, retenu
+prisonnier chez les Indas du nord ou de l'ouest? Savaient-ils si
+des voyageurs s'étaient récemment aventurés à travers ces
+lointains districts? Réponses négatives. Aucun indice, si vague
+qu'il fût, ne pouvait mettre sur les traces du capitaine John. De
+là, nécessité de se hâter, afin d'atteindre Alice-Spring, dont la
+caravane était encore éloignée d'au moins quatre-vingts milles.
+
+À partir de Hughes-creek, le cheminement devint plus difficile, et
+la moyenne de marche, obtenue jusqu'à ce jour, fut notablement
+diminuée. Le pays était très montueux. D'étroites gorges se
+succédaient, coupées de ravins à peine praticables, qui sinuaient
+entre les ramifications des Water-House-Ranges. En tête, Tom Marix
+et Godfrey recherchaient les meilleures passes. Les piétons et les
+cavaliers y trouvaient facilement passage, même les buggys que
+leurs chevaux enlevaient sans trop de peine, et il n'y avait pas
+lieu de s'en préoccuper; mais, pour les chariots chargés
+lourdement, les boeufs ne les traînaient qu'au prix d'extrêmes
+fatigues. L'essentiel était d'éviter les accidents, tels qu'un
+bris de roue ou d'essieu, qui eût nécessité de longues
+réparations, sinon même l'abandon définitif du véhicule.
+
+C'était le 19 octobre, dès le matin, que la caravane s'était
+engagée sur ces territoires, où les fils télégraphiques ne
+pouvaient plus conserver une direction rectiligne. Aussi la
+disposition du sol avait-elle obligé de les incliner vers l'ouest
+-- direction que Tom Marix dut imposer à son personnel. Entre
+temps, si cette région présentait de capricieux accidents de
+terrain, impropres à une allure rapide et régulière, elle était
+redevenue très boisée, grâce au voisinage des massifs montagneux.
+Il fallait incessamment contourner ces «brigalows-scrubs», sortes
+de fourrés impénétrables, où domine la prolifique famille des
+acacias. Sur les bords des ruisseaux se dressaient des groupes de
+casuarinas, aussi dépouillés de feuilles que si le vent d'hiver
+eût secoué leurs branches. À l'entrée des gorges poussaient
+quelques-uns de ces calebassiers, dont le tronc s'évase en forme
+de bouteille, et que les Australiens nomment «bottle-trees». À la
+façon de l'eucalyptus, qui vide un puits lorsque ses racines y
+plongent, le calebassier pompe toute l'humidité du sol, et son
+bois spongieux en est tellement imprégné que l'amidon qu'il
+contient peut servir à la nourriture des bestiaux. Les marsupiaux
+vivaient en assez grand nombre sous ces brigalows-scrubs, entre
+autres les wallabys si rapides à la course que le plus souvent les
+indigènes, lorsqu'ils veulent s'en emparer, sont contraints de les
+enfermer dans un cercle de flamme en mettant le feu aux herbes. En
+de certains endroits abondaient les kangourous-rats, et ces
+kangourous géants, que les blancs ne poursuivent guère que par
+plaisir cynégétique, car il faut être nègre -- et nègre australien
+-- pour consentir à se nourrir de leur chair coriace. Tom Marix et
+Godfrey ne parvinrent à frapper d'une balle que deux ou trois
+couples de ces animaux, dont la vitesse égale celle d'un cheval au
+galop. Il faut dire que la queue de ces kangourous fournit un
+potage excellent, dont chacun apprécia les qualités au repas du
+soir.
+
+Cette nuit-là, il y eut une alerte. Le campement fut troublé par
+une de ces invasions de rats, comme il ne s'en voit qu'en
+Australie, à l'époque où émigrent ces rongeurs. Personne n'aurait
+pu dormir, sans risquer d'être déchiqueté, et on ne dormit pas.
+
+Mrs. Branican et ses compagnons repartirent le lendemain, 22
+octobre, en maudissant ces vilaines bêtes. Au coucher du soleil,
+la caravane avait atteint les dernières ramifications des Mac-
+Donnell-Ranges. Le voyage allait désormais s'effectuer dans des
+conditions infiniment plus favorables. Encore une quarantaine de
+milles, et la première partie de la campagne prendrait fin à la
+station d'Alice-Spring.
+
+Le 23, l'expédition eut à parcourir d'immenses plaines se
+déroulant à perte de vue. Quelques ondulations les vallonnaient çà
+et là. Des bouquets d'arbres en relevaient le monotone aspect. Les
+chariots suivaient sans difficulté l'étroite route, tracée au pied
+des poteaux télégraphiques, et desservant les stations, établies
+assez loin les unes des autres. Il était certes incroyable que la
+ligne, peu surveillée en ces contrées désertes, fût respectée des
+indigènes.
+
+Et aux observations qu'on lui faisait à ce propos, Tom Marix dut
+répondre:
+
+«Ces nomades, je l'ai dit, ayant été châtiés électriquement par
+notre ingénieur, se figurent que le tonnerre court sur ces fils,
+et ils se gardent bien d'y toucher.
+
+Ils croient même que leurs deux bouts se rattachent au soleil et à
+la lune et que ces grosses boules leur tomberaient sur la tête,
+s'ils s'avisaient de tirer dessus.»
+
+À onze heures, suivant l'habitude, la grande halte de la journée
+eut lieu. La caravane s'installa près d'un massif d'eucalyptus
+dont le feuillage, tombant comme les pendeloques de cristal d'un
+lustre, ne donnait que peu ou point d'ombre. Là coulait un creek
+ou plutôt un filet d'eau, à peine suffisant pour mouiller les
+cailloux de son lit. Sur la rive opposée, le sol se relevant par
+un brusque épaulement, barrait la surface de la plaine sur une
+longueur de plusieurs milles de l'est à l'ouest. En arrière, on
+saisissait encore le lointain profil des Mac-Donnell-Ranges au-
+dessus de l'horizon.
+
+Ce repos durait d'habitude jusqu'à deux heures. On évitait ainsi
+de cheminer pendant la partie la plus chaude de la journée. À vrai
+dire, ce n'était qu'une halte et non un campement. Tom Marix ne
+faisait alors ni dételer les boeufs, ni débrider les chevaux. Ces
+animaux mangeaient sur place. On ne dressait point les tentes, on
+n'allumait point les feux. La venaison froide et les conserves
+composaient ce second repas, qui avait été précédé d'un premier
+déjeuner au lever du soleil.
+
+Chacun vint, comme à l'ordinaire, s'asseoir ou s'étendre sur
+l'herbe dont l'épaulement était revêtu. Une demi-heure écoulée,
+les bouviers et les gens de l'escorte, noirs ou blancs, leur faim
+apaisée, dormaient en attendant le départ.
+
+Mrs. Branican, Jane et Godfrey formaient un groupe à part. La
+servante indigène Harriett leur avait apporté un panier contenant
+quelques provisions. Tout en déjeunant, ils s'entretenaient de
+leur prochaine arrivée à la station d'Alice-Spring. L'espérance
+qui n'avait jamais abandonné Dolly, le jeune novice la partageait
+absolument, et, lors même qu'il n'y aurait pas eu motif d'espérer,
+rien n'eût ébranlé leurs convictions. Tous, d'ailleurs, étaient
+pleins de foi dans le succès de la campagne, leur résolution
+formelle étant de ne plus quitter la terre australienne tant
+qu'ils ne seraient pas fixés sur le sort du capitaine John.
+
+Il va de soi que Len Burker, affectant de nourrir ces mêmes idées,
+ne ménageait point ses encouragements, lorsqu'il en trouvait
+l'occasion. Cela entrait dans son jeu; car il avait intérêt à ce
+que Mrs. Branican ne retournât pas en Amérique, puisqu'il était
+interdit à lui d'y revenir. Dolly, ne soupçonnant rien de ses
+odieuses trames, lui savait gré de ce qu'il l'appuyait.
+
+Pendant cette halte, Zach Fren et Tom Marix s'étaient mis à causer
+de la réorganisation qu'il conviendrait de donner à la caravane,
+avant de quitter la station d'Alice-Spring. Grave question.
+N'était-ce pas alors que commenceraient les véritables difficultés
+d'une expédition à travers l'Australie centrale?
+
+Il était une heure et demie environ, lorsqu'un bruit sourd se fit
+entendre dans la direction du nord. On eût dit un tumulte
+prolongé, un roulement continu, dont les lointaines rumeurs se
+propageaient jusqu'au campement.
+
+Mrs. Branican, Jane et Godfrey qui s'étaient relevés, prêtaient
+l'oreille.
+
+Tom Marix et Zach Fren venaient de s'approcher d'eux, et, le
+regard tendu, écoutaient.
+
+«D'où peut provenir ce bruit? demanda Dolly.
+
+-- Un orage, sans doute? dit le maître.
+
+-- On dirait plutôt le ressac des lames sur une grève», fit
+observer Godfrey.
+
+Cependant il n'y avait aucun symptôme d'orage, et l'atmosphère ne
+décelait aucune saturation électrique. Quant à quelque
+déchaînement d'eaux furieuses, il n'aurait pu être produit que par
+une subite inondation, due au trop-plein des creeks. Mais lorsque
+Zach Fren voulut donner cette explication au phénomène:
+
+«Une inondation dans cette partie du continent, à cette époque et
+après une telle sécheresse?... répondit Tom Marix. Soyez certain
+que c'est impossible!»
+
+Et il avait raison. Qu'à la suite de violents orages, il survienne
+parfois des crues provoquées par l'excessive abondance des eaux
+pluviales, que les nappes liquides se répandent à la surface des
+terrains en contre-bas, cela se voit quelquefois pendant la
+mauvaise saison. Mais, à la fin d'octobre, l'explication était
+inadmissible. Tom Marix, Zach Fren et Godfrey, s'étaient hissés
+sur le rebord de l'épaulement et portaient un regard inquiet dans
+le sens du nord et de l'est. Rien en vue sur toute l'immense
+étendue des plaines mornes et désertes. Toutefois, au-dessus de
+l'horizon, se déroulait un nuage de forme bizarre qu'on ne pouvait
+confondre avec ces vapeurs que les longues chaleurs accumulent à
+la ligne périphérique de la terre et du ciel. Ce n'était point un
+amas de brumes à l'état vésiculaire; c'était plutôt une
+agglomération de ces volutes aux contours nets que produisent les
+décharges de l'artillerie. Quant au bruit qui s'échappait de cet
+amoncellement poussiéreux -- comment douter que ce fût un énorme
+rideau de poussière? -- il s'accroissait rapidement, semblable à
+quelque piétinement cadencé, une sorte de chevauchement colossal,
+répercuté par le sol élastique de l'immense prairie. D'où venait-
+il?
+
+«Je sais... j'ai déjà été témoin... Ce sont des moutons! s'écria
+Tom Marix.
+
+-- Des moutons?... répliqua Godfrey en riant. Si ce ne sont que
+des moutons...
+
+-- Ne riez pas, Godfrey! répondit le chef de l'escorte. Il y a
+peut-être là des milliers et des milliers de moutons, qui auront
+été saisis de panique... Si je ne me suis pas trompé, ils vont
+passer comme une avalanche, détruisant tout sur leur passage!»
+
+Tom Marix n'exagérait pas. Lorsque ces animaux sont affolés pour
+une cause ou pour une autre -- ce qui arrive quelquefois à
+l'intérieur des runs -- rien ne peut les retenir, ils renversent
+les barrières, et s'échappent. Un vieux dicton dit que «devant les
+moutons s'arrête la voiture du roi...» et il est vrai qu'un
+troupeau de ces stupides bêtes se laisse plutôt écraser que de
+céder la place; mais si elles se laissent écraser elles écrasent
+aussi, lorsqu'elles se précipitent en masse énorme. Et c'était
+bien le cas. À voir le nuage de poussière qui s'arrondissait sur
+un espace de deux à trois lieues, on ne pouvait estimer à moins de
+cent mille les moutons qu'une panique aveugle lançait sur le
+chemin de la caravane. Emportés du nord au sud, ils se déroulaient
+comme un mascaret à la surface de la plaine et ne s'arrêteraient
+qu'au moment où ils tomberaient, épuisés par cette course folle.
+
+«Que faire? demanda Zach Fren.
+
+-- S'abriter tant bien que mal au pied de l'épaulement», répondit
+Tom Marix.
+
+Il n'y avait pas d'autre parti à prendre, et tous trois
+redescendirent. Si insuffisantes que pussent être les précautions
+indiquées par Tom Marix, elles furent aussitôt mises à exécution.
+L'avalanche des moutons n'était pas à deux milles du campement. Le
+nuage montait en grosses volutes dans l'air, et de ce nuage
+sourdait un tumulte formidable de bêlements.
+
+Les chariots furent mis à l'abri contre le talus. Quant aux
+chevaux et aux boeufs, leurs cavaliers et leurs conducteurs les
+obligèrent à s'étendre sur le sol, afin de mieux résister à cet
+assaut qui passerait peut-être au-dessus d'eux sans les atteindre.
+Les hommes s'accotèrent contre le talus. Godfrey se plaça près de
+Dolly, afin de la protéger plus efficacement, et on attendit.
+
+Cependant Tom Marix venait de remonter sur l'arête de
+l'épaulement. Il voulait observer une dernière fois la plaine, qui
+«moutonnait» comme fait la mer sous une violente brise. Le
+troupeau arrivait à grand fracas et à grande vitesse, s'étendant
+sur un tiers de l'horizon. Ainsi que l'avait dit Tom Marix, les
+moutons devaient s'y chiffrer par une centaine de mille. En moins
+de deux minutes, ils seraient sur le campement.
+
+«Attention! Les voici!» cria Tom Marix. Et il se laissa rapidement
+glisser le long du talus jusqu'à l'endroit où Mrs. Branican, Jane,
+Godfrey et Zach Fren étaient blottis les uns contre les autres.
+Presque aussitôt, le premier rang de moutons apparut sur la crête.
+Il ne s'arrêta pas, il n'aurait pu s'arrêter. Les animaux de tête
+tombèrent -- quelques centaines qui s'empilèrent, lorsque le sol
+vint à leur manquer. Aux bêlements se mêlaient les hennissements
+des chevaux, les beuglements des boeufs, saisis d'épouvante. Tout
+s'était effacé, au milieu de l'épais nuage de poussière, tandis
+que l'avalanche se déchaînait au delà de l'épaulement dans une
+impulsion irrésistible -- un véritable torrent de bêtes.
+
+Cela dura cinq minutes, et les premiers qui se relevèrent, Tom
+Marix, Godfrey, Zach Fren, aperçurent l'effrayante masse, dont les
+dernières lignes ondulaient vers le sud.
+
+«Debout!... Debout!» cria le chef de l'escorte.
+
+Tous se remirent sur pied. Quelques contusions, un peu de dégât
+dans les chariots, c'est à cela que se bornait le dommage subi par
+le personnel et le matériel, grâce à l'abri du talus.
+
+Tom Marix, Godfrey, Zach Fren, remontèrent aussitôt sur sa partie
+supérieure.
+
+Vers le sud, la troupe fuyante disparaissait derrière un rideau de
+poussière sableuse. Du côté nord s'étendait à perte de vue la
+plaine, profondément piétinée à sa surface.
+
+Mais voici que Godfrey s'écrie:
+
+«Là-bas... là-bas... regardez!»
+
+À une cinquantaine de pas du talus, deux corps gisaient sur le sol
+-- deux indigènes, sans doute, entraînés, renversés et
+probablement écrasés par cette irruption de moutons...
+
+Tom Marix et Godfrey coururent vers ces corps...
+
+Quelle fut leur surprise! Jos Meritt et son serviteur Gîn-Ghi
+étaient là, immobiles, inanimés...
+
+Ils respiraient pourtant, et des soins empressés les eurent
+bientôt remis de ce rude assaut. À peine eurent-ils ouvert les
+yeux que, si contusionnés qu'ils fussent, l'un et l'autre se
+redressèrent.
+
+«Bien!... Oh!... Très bien!» fit Jos Meritt.
+
+Puis se retournant:
+
+«Et Gîn-Ghi?... demanda-t-il.
+
+-- Gîn-Ghi est là... ou du moins ce qu'il en reste! répondit le
+Chinois en se frottant les reins. Décidément, trop de moutons, mon
+maître Jos, mille et dix mille fois trop!
+
+-- Jamais trop de gigots, jamais trop de côtelettes, Gîn-Ghi, donc
+jamais trop de moutons! répondit le gentleman. Ce qui est fâcheux,
+c'est de n'avoir pu en attraper un seul au passage...
+
+-- Consolez-vous, monsieur Meritt, répondit Zach Fren. Au bas du
+talus, il y en a des centaines à votre service.
+
+-- Très bien!... Oh!... Très bien!» conclut gravement le
+flegmatique personnage. Puis, s'adressant à son serviteur, lequel,
+après s'être frotté les reins, se frottait les épaules:
+
+«Gîn-Ghi?...
+
+-- Mon maître Jos?...
+
+-- Deux côtelettes pour ce soir, dit-il, deux côtelettes...
+saignantes!»
+
+Jos Meritt et Gîn-Ghi racontèrent alors ce qui s'était passé. Ils
+cheminaient à trois milles en avant de la caravane, lorsqu'ils
+avaient été surpris par cette charge de bêtes ovines. Leurs
+chevaux avaient pris la fuite, en dépit de leurs efforts pour les
+retenir. Renversés, piétinés, ce fut miracle qu'ils n'eussent pas
+été écrasés, et bonne chance aussi que Mrs. Branican et ses
+compagnons fussent arrivés à temps pour les secourir.
+
+Tout le monde avait échappé à ce très sérieux danger, on s'était
+remis en route, et vers six heures du soir la caravane atteignit
+la station d'Alice-Spring.
+
+
+
+
+VIII
+
+Au delà de la station d'Alice-Spring
+
+
+Le lendemain, 24 octobre, Mrs. Branican s'occupa de réorganiser
+l'expédition en vue d'une campagne, qui serait probablement
+longue, pénible, périlleuse, puisqu'elle aurait pour théâtre ces
+régions à peu près inconnues de l'Australie centrale.
+
+Alice-Spring n'est qu'une station de l'Overland-Telegraf-Line --
+quelque vingtaine de maisons, dont l'ensemble mériterait à peine
+le nom de village.
+
+En premier lieu, Mrs. Branican se rendit auprès du chef de cette
+station, M. Flint. Peut-être possédait-il des renseignements sur
+les Indas?... Est-ce que cette tribu, chez laquelle le capitaine
+John était retenu prisonnier, ne descendait pas parfois de
+l'Australie occidentale jusque dans les régions du centre?
+
+M. Flint ne put rien dire de précis à cet égard, si ce n'est que
+ces Indas parcouraient de temps à autre la partie ouest de la
+Terre Alexandra. Jamais il n'avait entendu parler de John
+Branican. Quant à Harry Felton, ce qu'il en savait, c'est qu'il
+avait été recueilli à quatre-vingts milles dans l'est de la ligne
+télégraphique, sur la frontière du Queensland. Selon lui, le mieux
+était de s'en rapporter aux renseignements assez précis que
+l'infortuné avait fournis avant de mourir; il s'engageait à
+poursuivre cette campagne en coupant obliquement vers les
+districts de l'Australie occidentale. Il espérait d'ailleurs
+qu'elle aurait une heureuse issue, et que Mrs. Branican réussirait
+là où lui, Flint, avait échoué, lorsqu'il s'était lancé, six ans
+auparavant, à la recherche de Leichhardt -- projet que des guerres
+de tribus indigènes l'avaient bientôt contraint d'abandonner. Il
+se mettait à la disposition de Mrs. Branican pour lui procurer
+toutes les ressources qu'offrait la station. C'était, ajouta-t-il,
+ce qu'il avait fait pour David Lindsay, lorsque ce voyageur
+s'arrêta à Alice-Spring en 1886, avant de se diriger vers le lac
+Nash et le massif oriental des Mac-Donnell-Ranges.
+
+Voici ce qu'était, à cette époque, la partie du continent
+australien que l'expédition se préparait à explorer en remontant
+vers le nord-ouest.
+
+À deux cent soixante milles de la station d'Alice-Spring, sur le
+cent vingt-septième méridien, se développe la frontière
+rectiligne, qui, du sud au nord, sépare l'Australie méridionale,
+la Terre Alexandra et l'Australie septentrionale de cette province
+désignée sous le nom d'Australie occidentale, dont Perth est la
+capitale. Elle est la plus vaste, la moins connue et la moins
+peuplée des sept grandes divisions du continent. En réalité, elle
+n'est déterminée géographiquement que sur le périmètre de ses
+côtes, qui comprennent les Terres de Nuyts, de Lieuwin, de
+Wlaming, d'Endrack, de Witt et de Tasman.
+
+Les cartographes modernes indiquent à l'intérieur de ce
+territoire, dont les indigènes nomades sont seuls à parcourir les
+lointaines solitudes, trois déserts distincts:
+
+1° Au sud, le désert, compris entre les trentième et vingt-
+huitième degrés de latitude, qu'explora Forrest en 1869, depuis le
+littoral jusqu'au cent vingt-troisième méridien, et que Giles
+traversa, dans son entier en 1875.
+
+2° Le Gibson-Desert, compris entre les vingt-huitième et vingt-
+troisième degrés, dont le même Giles parcourut les immenses
+plaines pendant l'année 1876.
+
+3° Le Great-Sandy-Desert, compris entre le vingt-troisième degré
+et la côte septentrionale, que le colonel Warburton parvint à
+franchir de l'est au nord-ouest en 1873, et au prix de quels
+dangers, on le sait.
+
+Or, c'était précisément sur ce territoire que l'expédition de Mrs.
+Branican allait opérer ses recherches. L'itinéraire du colonel
+Warburton, c'était celui auquel il convenait de se tenir, d'après
+les renseignements donnés par Harry Felton. De la station d'Alice-
+Spring jusqu'au littoral de l'océan Indien, le voyage de cet
+audacieux explorateur n'avait pas exigé moins de quatre mois, soit
+quinze mois de durée totale entre septembre 1872 et janvier 1874.
+Combien de temps coûterait celui que Mrs. Branican et ses
+compagnons se préparaient à entreprendre?...
+
+Dolly recommanda à Zach Fren et à Tom Marix de ne pas perdre un
+jour, et, très activement secondés par M. Flint, ils purent se
+conformer à ses ordres.
+
+Depuis une quinzaine de jours, trente chameaux, achetés à haut
+prix pour le compte de Mrs. Branican, avaient été réunis à la
+station d'Alice-Spring, sous la conduite de chameliers afghans.
+
+L'introduction des chameaux en Australie ne datait que de trente
+ans. C'est en 1860 que M. Elder en fit importer de l'Inde une
+certaine quantité. Ces utiles animaux, sobres et robustes, de
+complexion très rustique, sont capables de porter une charge de
+cent cinquante kilogrammes et de faire quarante kilomètres par
+vingt-quatre heures, «en allant toujours leur pas», comme on dit
+vulgairement. En outre, ils peuvent rester une semaine sans
+manger, et, sans boire, six jours l'hiver et trois jours l'été.
+Aussi sont-ils appelés à rendre sur cet aride continent les mêmes
+services que dans les régions brûlantes de l'Afrique. Là comme ici
+ils subissent presque impunément les privations provenant du
+manque d'eau et des chaleurs excessives. Le désert du Sahara et le
+Great-Sandy-Desert ne sont-ils pas traversés par les méridiens
+correspondants des deux hémisphères?
+
+Mrs. Branican disposait de trente chameaux, vingt de selle et dix
+de bât. Le nombre des mâles était plus considérable que celui des
+femelles. La plupart étaient jeunes, mais dans de bonnes
+conditions de force et de santé. De même que l'escorte avait pour
+chef Tom Marix, de même ces animaux avaient pour chef un chameau
+mâle, le plus âgé, auquel les autres obéissaient volontiers. Il
+les dirigeait, les rassemblait aux haltes, les empêchait de
+s'enfuir avec les chamelles. Lui mort ou malade, la troupe
+risquerait de se débander, et les conducteurs seraient impuissants
+à maintenir le bon ordre. Il allait de soi que ce précieux animal
+fût attribué à Tom Marix, et ces deux chefs -- l'un portant
+l'autre -- avaient leur place indiquée en tête de la caravane.
+
+Il fut convenu que les chevaux et les boeufs, qui avaient
+transporté le personnel depuis la station de Farina-Town jusqu'à
+la station d'Alice-Spring, seraient laissés aux bons soins de
+M. Flint. On les retrouverait au retour avec les buggys et les
+chariots. Toutes les probabilités, en effet, étaient que
+l'expédition reprît en revenant vers Adélaïde la route jalonnée
+par les poteaux de l'Overland-Telegraf-Line.
+
+Dolly et Jane occuperaient ensemble une «kibitka», sorte de tente
+à peu près identique à celle des Arabes, et que portait l'un des
+plus robustes chameaux de la troupe. Elles pourraient s'y abriter
+des rayons du soleil derrière d'épais rideaux et même se protéger
+contre ces pluies, que de violents orages déversent -- trop
+rarement, il est vrai -- sur les plaines centrales du continent.
+
+Harriett, la femme au service de Mrs. Branican, habituée aux
+longues marches des nomades, préférait suivre à pied. Ces grandes
+bêtes à deux bosses lui paraissaient plutôt destinées à
+transporter des colis que des créatures humaines.
+
+Trois chameaux de selle étaient réservés à Len Burker, à Godfrey
+et à Zach Fren, qui sauraient s'accoutumer à leur marche dure et
+cahotante. D'ailleurs, il n'était pas question de prendre une
+autre allure que le pas régulier de ces animaux, puisqu'une partie
+du personnel ne serait pas monté. Le trot ne deviendrait
+nécessaire que si l'obligation se présentait de devancer la
+caravane, afin de découvrir un puits ou une source pendant le
+parcours du Great-Sandy-Desert.
+
+Quant aux blancs de l'escorte, c'était à eux qu'étaient destinés
+les quinze autres chameaux de selle. Les noirs préposés à la
+conduite des dix chameaux de bât, devaient faire à pied les douze
+à quatorze milles que comprendraient les deux étapes quotidiennes;
+cela ne serait pas excessif pour eux.
+
+Ainsi fut réorganisée la caravane en vue des épreuves inhérentes à
+cette seconde période du voyage. Tout avait été combiné, avec
+approbation de Mrs. Branican, pour suffire aux exigences de la
+campagne, si longue qu'elle dût être, en ménageant les bêtes et
+les hommes. Mieux pourvue de moyens de transport, mieux fournie de
+vivres et d'effets de campement, fonctionnant dans des conditions
+plus favorables qu'aucun des précédents explorateurs du continent
+australien, il y avait lieu d'espérer qu'elle atteindrait son but.
+
+Il reste à dire ce que deviendrait Jos Meritt. Ce gentleman et son
+domestique Gîn-Ghi allaient-ils demeurer à la station d'Alice-
+Spring? S'ils la quittaient, serait-ce pour continuer à suivre la
+ligne télégraphique dans la direction du nord? Ne se porteraient-
+ils pas plutôt soit vers l'est, soit vers l'ouest, à la recherche
+des tribus indigènes? C'était là, en effet, que le collectionneur
+aurait chance de découvrir l'introuvable couvre-chef dont il
+suivait depuis si longtemps la piste. Mais, à présent qu'il était
+privé de monture, dépossédé de bagages, démuni de vivres, comment
+parviendrait-il à continuer sa route?
+
+À plusieurs reprises, depuis qu'ils étaient rentrés en relation,
+Zach Fren avait interrogé Gîn-Ghi à cet égard. Mais le Céleste
+avait répondu qu'il ne savait jamais ce que déciderait son maître,
+attendu que son maître ne le savait pas lui-même. Ce qu'il pouvait
+affirmer, pourtant, c'est que Jos Meritt ne consentirait point à
+revenir en arrière, tant que sa monomanie ne serait pas
+satisfaite, et que lui, Gîn-Ghi, originaire de Hong-Kong, n'était
+pas près de revoir le pays «où les jeunes Chinoises, vêtues de
+soie, cueillent de leurs doigts effilés la fleur du nénuphar».
+
+Cependant, on était à la veille du départ, et Jos Meritt n'avait
+encore rien dit de ses projets, lorsque Mrs. Branican fut avisée
+par Gîn-Ghi que le gentleman sollicitait la faveur d'un entretien
+particulier.
+
+Mrs. Branican, très désireuse de rendre service à cet original
+dans la mesure du possible, fit répondre qu'elle priait
+l'honorable Jos Meritt de vouloir bien se rendre à la maison de
+M. Flint, où elle demeurait depuis son arrivée à la station.
+
+Jos Meritt s'y transporta aussitôt -- c'était dans l'après-midi du
+25 octobre -- et dès qu'il fut assis en face de Dolly, il entra en
+matière en ces termes:
+
+«Mistress Branican... Bien!... Oh!... Très bien! Je ne doute pas,
+non... je ne doute pas un instant que vous ne retrouviez le
+capitaine John... Et je voudrais être aussi certain de mettre la
+main sur ce chapeau à la découverte duquel tendent tous les
+efforts d'une existence déjà très mouvementée... Bien!... Oh!...
+Très bien! Vous devez savoir pourquoi je suis venu fouiller les
+plus secrètes régions de l'Australie?
+
+-- Je le sais, monsieur Meritt, répondit Mrs. Branican, et, de mon
+côté, je ne doute pas que vous ne soyez un jour payé de tant de
+persévérance.
+
+-- Persévérance... Bien!... Oh!... Très bien!... C'est que, voyez-
+vous, mistress, ce chapeau est unique au monde!
+
+-- Il manque à votre collection?...
+
+-- Regrettablement... et je donnerais ma tête pour pouvoir le
+mettre dessus!
+
+-- C'est un chapeau d'homme? demanda Dolly, qui s'intéressait
+plutôt par bonté que par curiosité aux innocentes fantaisies de ce
+maniaque.
+
+-- Non, mistress, non... Un chapeau de femme... Mais de quelle
+femme!... Vous m'excuserez si je tiens à garder le secret sur son
+nom et sa qualité... de crainte d'exciter la concurrence... Songez
+donc, mistress... si quelqu'autre...
+
+-- Enfin avez-vous un indice?...
+
+-- Un indice?... Bien!... Oh!... Très bien! Ce que j'ai appris à
+grand renfort de correspondances, d'enquêtes, de pérégrinations,
+c'est que ce chapeau a émigré en Australie, après d'émouvantes
+vicissitudes, et que, parti de haut... oui, de très haut!... il
+doit orner maintenant la tête d'un souverain de tribu indigène...
+
+-- Mais cette tribu?...
+
+-- C'est l'une de celles qui parcourent le nord ou l'ouest du
+continent. Bien!... Oh!... Très bien! S'il le faut, je les
+visiterai toutes... je les fouillerai toutes... Et, puisqu'il est
+indifférent que je commence par l'une ou par l'autre, je vous
+demande la permission de suivre votre caravane jusque chez les
+Indas.
+
+-- Très volontiers, monsieur Meritt, répondit Dolly, et je vais
+donner l'ordre que l'on se procure, s'il est possible, deux
+chameaux supplémentaires...
+
+-- Un seul suffira, mistress, un seul pour mon domestique et pour
+moi... d'autant mieux que je me propose de monter la bête et que
+Gîn-Ghi se contentera d'aller à pied.
+
+-- Vous savez que nous devons partir demain matin, monsieur
+Meritt?
+
+-- Demain?... Bien!... Oh!... Très bien! Ce n'est pas moi qui vous
+retarderai, mistress Branican. Mais il est entendu, n'est-il pas
+vrai, que je ne m'occupe aucunement de ce qui concerne le
+capitaine John... Cela, c'est votre affaire... Je ne m'occupe que
+de mon chapeau...
+
+-- De votre chapeau, c'est convenu, monsieur Meritt!» répondit
+Dolly.
+
+Là-dessus, Jos Meritt se retira en déclarant que cette
+intelligente, énergique et généreuse femme méritait de retrouver
+son mari autant, à tout le moins, qu'il méritait, lui, de mettre
+la main sur le joyau, dont la conquête compléterait sa collection
+de coiffures historiques.
+
+Gîn-Ghi, avisé d'avoir à se tenir prêt pour le lendemain, dut
+s'occuper de mettre en ordre les quelques objets qui avaient été
+sauvés du désastre, après l'affaire des moutons. Quant à l'animal
+que le gentleman devait partager avec son serviteur -- de la
+manière qu'il a été dit ci-dessus -- M. Flint parvint à se le
+procurer. Cela lui valut un: «Bien!... Oh!... Très bien!» de la
+part de son très reconnaissant Jos Meritt.
+
+Le lendemain, 26 octobre, le signal du départ fut donné, après que
+Mrs. Branican eut pris congé du chef de la station. Tom Marix et
+Godfrey précédaient les blancs de l'escorte qui étaient montés.
+Dolly et Jane s'installèrent dans la kibitka, ayant Len Burker
+d'un côté, Zach Fren de l'autre. Puis venait, majestueusement
+achevalé entre les deux bosses de sa monture, Jos Meritt, suivi de
+Gîn-Ghi. Arrivaient ensuite les chameaux de bât et les noirs
+formant la seconde moitié de l'escorte.
+
+À six heures du matin, l'expédition, laissant à sa droite
+l'Overland-Telegraf-Line et la station d'Alice-Spring,
+disparaissait derrière un des contreforts des Mac-Donnell-Ranges.
+
+Au mois d'octobre, en Australie, la chaleur est déjà excessive.
+Aussi Tom Marix avait-il conseillé de ne voyager que pendant les
+premières heures du jour -- de quatre à neuf heures -- et pendant
+l'après-midi -- de quatre à huit heures. Les nuits mêmes
+commençaient à être suffocantes, et de longues haltes étaient
+nécessaires pour acclimater la caravane aux fatigues des régions
+centrales.
+
+Ce n'était pas encore le désert, avec l'aridité de ses
+interminables plaines, ses creeks entièrement à sec, ses puits qui
+ne contiennent plus qu'une eau saumâtre, lorsque la sécheresse du
+sol ne les a pas complètement taris. À la base des montagnes
+s'étendait cette région accidentée où s'enchevêtrent les
+ramifications des Mac-Donnell et des Strangways-Ranges, et que
+sillonne la ligne télégraphique en se courbant vers le nord-ouest.
+Cette direction, la caravane dut l'abandonner, afin de se porter
+plus décidément à l'ouest, presque sur le parallèle qui se confond
+avec le tropique du Capricorne. C'était à peu près la même route
+que Giles avait suivie en 1872, et qui coupait celle de Stuart à
+vingt-cinq milles au nord d'Alice-Spring.
+
+Les chameaux ne marchaient qu'à petite allure sur ces terrains
+très accidentés. De rares filets de creeks les arrosaient çà et
+là. Les gens pouvaient y trouver à l'abri des arbres une eau
+courante, assez fraîche, et dont les bêtes faisaient provision
+pour plusieurs heures.
+
+En longeant ces halliers clairsemés, les chasseurs de la caravane,
+chargés de l'approvisionner de venaison, purent abattre diverses
+pièces de gibier d'espèce comestibles -- entre autres des lapins.
+
+On n'ignore pas que le lapin est à l'Australie ce que la
+sauterelle est à l'Afrique. Ces trop prolifiques rongeurs finiront
+par tout ronger, si l'on n'y prend garde. Jusqu'alors, le
+personnel de la caravane les avait un peu dédaignés au point de
+vue alimentaire, parce que ce qui constitue le vrai gibier
+abondait dans les plaines et les forêts de l'Australie
+méridionale. Il serait toujours temps de se rassasier de cette
+chair un peu fade, lorsque les lièvres, les perdrix, les outardes,
+les canards, les pigeons et autres bêtes de poil et de plume
+feraient défaut. Mais, sur cette région riveraine des Mac-Donnell-
+Ranges, il fallait bien se contenter de ce que l'on trouvait,
+c'est-à-dire des lapins qui pullulaient à sa surface.
+
+Et, à propos, dans la soirée du 31 octobre, Godfrey, Jos Meritt et
+Zach Fren étant réunis, la conversation tomba sur cette engeance
+qu'il est urgent de détruire. Et Godfrey ayant demandé s'il y
+avait toujours eu des lapins en Australie:
+
+«Non, mon garçon, répondit Tom Marix. Leur importation ne remonte
+qu'à une trentaine d'années. Un joli cadeau qu'on nous a fait là!
+Ces animaux se sont tellement multipliés qu'ils dévastent nos
+campagnes. Certains districts en sont infestés à ce point qu'on ne
+peut plus y élever ni moutons ni bestiaux. Les champs sont troués
+par les terriers comme une écumoire, et l'herbe y est rongée
+jusqu'à la racine. C'est une ruine absolue, et je finis par croire
+que ce ne sont pas les colons qui mangeront les lapins, mais les
+lapins qui mangeront les colons.
+
+-- N'a-t-on pas employé des moyens puissants pour s'en délivrer?
+fit observer Zach Fren.
+
+-- Disons des moyens impuissants, répondit Tom Marix, puisque leur
+quantité augmente au lieu de diminuer. Je connais un propriétaire,
+qui a dû affecter quarante mille livres[14] à la destruction des
+lapins qui ravageaient son run. Le gouvernement a mis leur tête
+à prix, comme on fait pour les tigres et les serpents dans l'Inde
+anglaise. Bah! semblables à celles de l'hydre, les têtes repoussent
+à mesure qu'on les coupe et même en plus grand nombre. On a fait
+usage de la strychnine, qui en a empoisonné par centaines de mille,
+ce qui a failli donner la peste au pays. Rien n'a réussi.
+
+-- N'ai-je pas entendu dire, demanda Godfrey, qu'un savant
+français, M. Pasteur, avait proposé de détruire ces rongeurs en
+leur donnant le choléra des poules?
+
+-- Oui, et peut-être le moyen serait-il efficace? Mais il aurait
+fallu... l'employer, et il ne l'a pas été, bien qu'une prime de
+vingt mille livres ait été offerte dans ce but. Aussi le
+Queensland et la Nouvelle-Galles du Sud viennent-ils d'établir un
+grillage long de huit cents milles, afin de protéger l'est du
+continent contre l'invasion des lapins. C'est une véritable
+calamité.
+
+-- Bien!... Oh!... Très bien! Véritable calamité... repartit Jos
+Meritt, de même que les types de la race jaune, qui finiront par
+envahir les cinq parties du monde. Les Chinois sont les lapins de
+l'avenir.»
+
+Heureusement Gîn-Ghi n'était pas là, car il n'eût pas laissé
+passer sans protestation cette comparaison offensante à l'égard
+des Célestes. Ou, tout au moins, aurait-il haussé les épaules en
+riant de ce rire particulier à sa race et qui n'est qu'une longue
+et bruyante aspiration.
+
+«Ainsi, dit Zach Fren, les Australiens renonceraient à continuer
+la lutte?...
+
+-- Et de quelle façon pourraient-ils s'y prendre?... répondit Tom
+Marix.
+
+-- Il me semble pourtant, dit Jos Meritt, qu'il y aurait un moyen
+sûr d'anéantir ces lapins.
+
+-- Et lequel? demanda Godfrey.
+
+-- Ce serait d'obtenir du Parlement britannique un décret ainsi
+conçu: «Il ne sera plus porté que des chapeaux de castor dans tout
+le Royaume-Uni et les colonies qui en dépendent. Or, comme le
+chapeau de castor n'est jamais fait qu'avec du poil de lapin...
+Bien!... Oh!... Très bien!»
+
+Et c'est ainsi que Jos Meritt acheva sa phrase par son exclamation
+habituelle.
+
+Quoi qu'il en soit, et en attendant que ledit décret fût rendu par
+le Parlement, le mieux était de se nourrir des lapins abattus en
+route. C'en serait autant de moins pour l'Australie, et on ne se
+fit pas faute de leur donner la chasse. Quant aux autres animaux,
+ils n'auraient pu servir à l'alimentation; mais on aperçut
+quelques mammifères d'une espèce particulière, et des plus
+intéressantes pour les naturalistes. L'un était un échidné de la
+famille des monotrèmes, au museau en forme de bec avec des lèvres
+cornées, au corps hérissé de piquants comme un hérisson, et dont
+la principale nourriture se compose des insectes qu'il happe avec
+sa langue filiforme, tendue hors de son terrier. L'autre était un
+ornithorynque, avec des mandibules de canard, des poils d'un brun
+roux, couvrant un corps déprimé qui mesure un pied de longueur.
+Les femelles de ces deux espèces possèdent cette particularité
+d'être ovovivipares; elles pondent des oeufs, mais les petits qui
+en sortent, elles les allaitent.
+
+Un jour, Godfrey, qui se distinguait parmi les chasseurs de la
+caravane, fut assez heureux pour apercevoir et tirer un «iarri»,
+sorte de kangourou d'allure très sauvage, qui, n'ayant été que
+blessé, parvint à s'enfuir sous les fourrés du voisinage. Le jeune
+novice n'en fut pas autrement chagriné, car à en croire Tom Marix,
+ce mammifère n'a de valeur que par la difficulté qu'on éprouve à
+l'atteindre, et non par ses propriétés comestibles. Il en fut de
+même d'un «bungari», animal de grande taille à pelage noirâtre,
+qui se faufile entre les hautes ramures à la façon des marsupiaux,
+s'accrochant avec ses griffes de chat, balançant sa longue queue.
+Cet être, essentiellement noctambule, se cache si adroitement
+entre les branches qu'il est malaisé de l'y reconnaître.
+
+Par exemple, Tom Marix fit observer que le bungari fournit un
+gibier excellent, dont la chair est très supérieure à celle du
+kangourou, lorsqu'on la fait rôtir sur des braises. On eut
+d'autant plus de regret de n'en pouvoir juger, et il était
+probable que les bungaris cesseraient de se montrer aux approches
+du désert. Évidemment, en s'avançant à l'ouest, la caravane serait
+réduite à ne vivre que de ses propres ressources.
+
+Cependant, malgré les difficultés du sol, Tom Marix parvenait à
+maintenir la moyenne réglementaire de douze à quatorze milles par
+vingt-quatre heures -- moyenne sur laquelle était basée la marche
+de l'expédition. Bien que la chaleur fût déjà très forte -- trente
+à trente-cinq degrés à l'ombre -- le personnel la supportait assez
+convenablement. Durant le jour, il est vrai, on trouvait encore
+quelques groupes d'arbres au pied desquels le campement pouvait
+être dressé dans des conditions acceptables. D'ailleurs, l'eau ne
+manquait pas, bien qu'il n'y eût plus que quelques filets dans le
+lit des creeks. Les haltes qui avaient régulièrement lieu de neuf
+heures à quatre heures de l'après-midi, dédommageaient
+suffisamment hommes et bêtes de la fatigue des marches.
+
+La contrée était inhabitée. Les derniers runs avaient été laissés
+en arrière. Plus de paddocks, plus d'enclos, plus de ces nombreux
+moutons qu'une herbe courte et desséchée n'aurait pu nourrir. À
+peine rencontrait-on de rares indigènes, qui se dirigeaient vers
+les stations de l'Overland-Telegraf-Line.
+
+Le 7 novembre, dans l'après-midi, Godfrey, qui s'était éloigné
+d'un demi-mille en avant, revint en signalant la présence d'un
+homme à cheval. Ce cavalier suivait une étroite sente au pied des
+Mac-Donnell-Ranges, dont la base est formée de quartz et de grès
+métamorphiques. Ayant aperçu la caravane, il piqua des deux et
+l'eut rejointe en un temps de galop.
+
+Le personnel venait de s'installer sous de maigres eucalyptus, un
+bouquet de deux à trois arbres, qui donnaient à peine d'ombre. Là
+sinuait un petit creek, alimenté par les sources que renferme la
+chaîne centrale, et dont toute l'eau avait été bue par les racines
+de ces eucalyptus.
+
+Godfrey amena l'homme en présence de Mrs. Branican. Elle lui fit
+d'abord donner une large rasade de wiskey, et il se montra très
+reconnaissant de cette aubaine.
+
+C'était un blanc australien âgé de trente-cinq ans environ, un de
+ces excellents cavaliers, habitués à la pluie qui glisse sur leur
+peau luisante comme sur un taffetas ciré, habitués au soleil qui
+n'a plus rien à cuire sur leur teint absolument rissolé. Il était
+courrier de son état, et remplissait ses fonctions avec zèle et
+bonne humeur, parcourant les districts de la province, distribuant
+les lettres, colportant les nouvelles de station en station, et
+aussi dans les villages disséminés à l'est ou à l'ouest de la
+ligne télégraphique. Il revenait alors d'Emu-Spring, poste de la
+pente méridionale des Bluff-Ranges, après avoir traversé la région
+qui s'étend jusqu'au massif des Mac-Donnell.
+
+Ce courrier, qui appartenait à la classe des «roughmen», on aurait
+pu le comparer au type bon garçon des anciens postillons de
+France. Il savait endurer la faim, endurer la soif. Certain d'être
+cordialement accueilli partout où il s'arrêtait, même quand il
+n'avait pas à tirer une lettre de sa sacoche, résolu, courageux,
+vigoureux, le revolver à la ceinture, le fusil en bandoulière, une
+monture rapide et vigoureuse entre les jambes, il allait jour et
+nuit, sans craindre les mauvaises rencontres.
+
+Mrs. Branican eut plaisir à le faire causer, à lui demander des
+renseignements sur les tribus aborigènes avec lesquelles il
+s'était trouvé en rapport.
+
+Ce brave courrier répondit obligeamment et simplement. Il avait
+entendu parler -- comme tout le monde -- de la catastrophe du
+_Franklin_; toutefois, il ignorait qu'une expédition, organisée
+par la femme de John Branican, eût quitté Adélaïde pour explorer
+les régions centrales du continent australien. Mrs. Branican lui
+apprit aussi que, d'après les révélations de Harry Felton, c'était
+parmi les peuplades de la tribu des Indas que le capitaine John
+était retenu depuis quatorze ans.
+
+«Et, dans vos courses, demanda-t-elle, avez-vous eu des relations
+avec les indigènes de cette tribu?
+
+-- Non, mistress, bien que ces Indas se soient parfois rapprochés
+de la Terre Alexandra, répondit le courrier, et que j'aie souvent
+entendu parler d'eux.
+
+-- Peut-être pourriez-vous nous dire où ils se trouvent
+actuellement? demanda Zach Fren.
+
+-- Avec ces nomades, ce serait difficile... Une saison, ils sont
+ici, une autre, ils sont là-bas...
+
+-- Mais, en dernier lieu?... reprit Mrs. Branican, qui insista sur
+cette question.
+
+-- Je crois pouvoir affirmer, mistress, répondit le courrier, que
+ces Indas étaient, il y a six mois, dans le nord-ouest de
+l'Australie orientale, du côté de la rivière Fitz-Roy. Ce sont les
+territoires que fréquentent volontiers les peuplades de la Terre
+de Tasman. Mille diables! vous savez que pour atteindre ces
+territoires, il faut traverser les déserts du centre et de
+l'ouest, et je n'ai pas à vous apprendre à quoi on s'expose!...
+Après tout, avec du courage et de l'énergie, on va loin... Donc,
+faites-en provision, et bon voyage, mistress Branican!»
+
+Le courrier accepta encore un grand verre de wiskey, et même
+quelques boîtes de conserves qu'il glissa dans ses fontes. Puis,
+remontant à cheval, il disparut en contournant la dernière pointe
+des Mac-Donnell-Ranges.
+
+Deux jours après, la caravane dépassait les extrêmes contreforts
+de cette chaîne que domine la cime du mont Liebig. Elle était
+enfin arrivée sur la limite du désert, à cent trente milles au
+nord-ouest d'Alice-Spring.
+
+
+
+
+IX
+
+Journal de mistress Branican
+
+
+Ce que le mot «désert» évoque à l'esprit, c'est le Sahara, avec
+ses immenses plaines sablonneuses, coupées de fraîches et
+verdoyantes oasis. Toutefois les régions centrales du continent
+australien n'ont rien de commun avec les régions septentrionales
+de l'Afrique, si ce n'est la rareté de l'eau. «L'eau s'est mise à
+l'ombre», disent les indigènes, et le voyageur est réduit à errer
+de puits en puits, situés pour la plupart à des distances
+considérables. Cependant bien que le sable, soit qu'il s'étende en
+couches, soit qu'il se relève en dunes, recouvre en grande partie
+le sol australien, ce sol n'est pas absolument aride. Des
+arbrisseaux, agrémentés de fleurettes, quelques arbres de loin en
+loin, gommiers, acacias ou eucalyptus, cela est moins attristant
+que la nudité du Sahara. Mais ces arbres, ces arbrisseaux, ne
+fournissent ni fruits ni feuilles comestibles aux caravanes, qui
+sont obligées d'emporter leurs vivres, et c'est à peine si la vie
+animale est représentée au milieu de ces solitudes par le vol des
+oiseaux de passage.
+
+Mrs. Branican tenait avec une régularité et une exactitude
+parfaite son journal de voyage. Quelques notes de ce journal
+feront connaître, plus nettement que les montrerait un simple
+récit, les incidents de ce cheminement si pénible. Elles diront
+mieux aussi ce qu'était l'âme ardente de Dolly, sa fermeté au
+milieu des épreuves, son inébranlable ténacité à ne point
+désespérer, même lorsque le moment arriva où la plupart de ses
+compagnons désespérèrent autour d'elle. On y verra enfin ce dont
+une femme est capable, quand elle se dévoue à l'accomplissement
+d'un devoir.
+
+* * * * *
+
+_10 novembre._ -- Nous avons quitté notre campement du mont Liebig
+à quatre heures du matin. Ce sont de précieux renseignements que
+nous a fournis ce courrier. Ils concordent avec ceux de ce pauvre
+Felton. Oui, c'est au nord-ouest et plus spécialement du côté de
+la rivière Fitz-Roy qu'il faut chercher la tribu des Indas. Près
+de huit cents milles à franchir!... Nous les franchirons.
+J'arriverai, dussé-je arriver seule, dussé-je devenir prisonnière
+de cette tribu. Du moins, je le serais avec John!
+
+Nous remontons vers le nord-ouest, à peu près sur la route du
+colonel Warburton. Notre itinéraire se confondra sensiblement avec
+le sien jusqu'à la Fitz-Roy river. Puissions-nous ne pas subir les
+épreuves qu'il a subies, ni laisser en arrière quelques-uns de nos
+compagnons, morts d'épuisement! Par malheur, les circonstances
+sont moins favorables. C'est au mois d'avril que le colonel
+Warburton a quitté Alice-Spring -- ce que serait le mois d'octobre
+dans le Nord-Amérique, c'est-à-dire vers la fin de la saison
+chaude. Notre caravane, au contraire, n'est partie d'Alice-Spring
+qu'à la fin d'octobre, et nous sommes en novembre, c'est-à-dire au
+commencement de l'été australien. Aussi la chaleur est-elle déjà
+excessive, trente-cinq degrés centigrades à l'ombre, lorsqu'il y a
+de l'ombre. Et nous ne pouvons en attendre que d'un nuage qui
+passe sur le soleil, d'un abri que nous offre un bouquet
+d'arbres...
+
+L'ordre de marche adopté par Tom Marix est très pratique. La durée
+et les heures des étapes sont également bien proportionnées. Entre
+quatre et huit heures du matin, première étape, puis halte jusqu'à
+quatre heures. Seconde étape de quatre heures à huit heures du
+soir, et repos toute la nuit. Nous évitons ainsi de cheminer
+pendant la brûlante méridienne. Mais que de temps perdu! que de
+retards! En admettant qu'il ne survienne aucun obstacle, c'est à
+peine si nous serons dans trois mois d'ici sur les bords de la
+Fitz-Roy river...
+
+Je suis très satisfaite des services de Tom Marix. Zach Fren et
+lui sont deux hommes résolus, sur lesquels je puis compter en
+toutes circonstances.
+
+Godfrey m'effraie par sa nature passionnée. Il est toujours en
+avant, et souvent nous le perdons de vue. J'ai de la peine à le
+retenir près de moi, et, pourtant, cet enfant m'aime autant que
+s'il était mon fils. Tom Marix lui a fait des observations sur sa
+témérité. J'espère qu'il en tiendra compte.
+
+Len Burker presque toujours à l'arrière de la caravane semble
+plutôt rechercher la compagnie des noirs de l'escorte que celle
+des blancs. Il connaît de longue date leurs goûts, leurs
+instincts, leurs habitudes. Lorsque nous rencontrons des
+indigènes, il nous est très utile, car il parle leur langue assez
+pour les comprendre et en être compris. Puisse le mari de ma
+pauvre Jane s'être sérieusement amendé, mais je crains!... Son
+regard n'a pas changé -- un de ces regards sans franchise, qui se
+détournent...
+
+* * * * *
+
+_13 novembre._ -- Il n'y a rien eu de nouveau pendant ces trois
+jours. Quel soulagement et quelle consolation j'éprouve à voir
+Jane près de moi! Que de propos nous échangeons dans la kibitka,
+où nous sommes renfermées toutes les deux! J'ai fait partager ma
+conviction à Jane, elle ne met plus en doute que je retrouverai
+John. Mais la pauvre femme est toujours triste. Je ne la presse
+point de questions sur son passé depuis le jour où Len Burker l'a
+forcée de le suivre en Australie. Je comprends qu'elle ne puisse
+se livrer tout entière. Il me semble quelquefois qu'elle va dire
+des choses... On croirait que Len Burker la surveille... Quand
+elle l'aperçoit, quand il s'approche, son attitude change, son
+visage se décompose... Elle en a peur... Il est certain que cet
+homme la domine, et que, sur un geste de lui, elle
+l'accompagnerait au bout du monde.
+
+Jane paraît avoir de l'affection pour Godfrey, et pourtant,
+lorsque ce cher enfant vient près de notre kibitka dans
+l'intention de causer, elle n'ose lui adresser la parole, ni même
+lui répondre... Ses yeux se détournent, elle baisse la tête... On
+dirait qu'elle souffre de sa présence.
+
+Aujourd'hui, nous traversons une longue plaine marécageuse pendant
+l'étape du matin. Il s'y rencontre quelques flaques d'eau, une eau
+saumâtre, presque salée. Tom Marix nous dit que ces marais sont
+des restes d'anciens lacs, qui se reliaient autrefois au lac Eyre
+et au lac Torrens pour former une mer en dédoublant le continent.
+Par bonheur, nous avions pu faire une provision d'eau à notre
+halte de la veille, et nos chameaux se sont désaltérés
+abondamment.
+
+On trouve, paraît-il, plusieurs de ces lagunes, non seulement dans
+les parties déprimées du sol, mais aussi au milieu des régions
+plus élevées.
+
+Le terrain est humide; le pied des montures y fait apparaître une
+boue visqueuse, après avoir écrasé la couche saline qui recouvre
+les flaques. Quelquefois la croûte résiste davantage à la
+pression, et, lorsque le pied s'y enfonce brusquement, il jaillit
+une éclaboussure de vase liquide.
+
+Nous avons eu grand-peine à franchir ces marécages, qui s'étendent
+sur une dizaine de milles vers le nord-ouest.
+
+Rencontré déjà des serpents depuis notre départ d'Adélaïde. Ils
+sont assez répandus en Australie, et en plus grand nombre à la
+surface de ces lagunes, semées d'arbrisseaux et d'arbustes. Un de
+nos hommes de l'escorte a même été mordu par un de ces venimeux
+reptiles, longs d'au moins trois pieds, de couleur brune, et dont
+le nom scientifique est, m'a-t-on dit, le _Trimesurus ikaheca_.
+Tom Marix a aussitôt cautérisé la blessure avec une pincée de
+poudre versée sur le bras de cet homme, et qu'il a enflammée.
+L'homme -- c'était un blanc -- n'a pas même poussé un cri. Je lui
+tenais le bras pendant l'opération. Il m'a remerciée. Je lui ai
+fait donner un supplément de wiskey. Nous avons lieu de croire que
+la blessure n'aura pas de suite fâcheuse.
+
+Il faut prendre garde où l'on met le pied. D'être hissé sur un
+chameau ne vous met pas complètement à l'abri de ces serpents. Je
+crains toujours que Godfrey ne commette quelque imprudence et je
+tremble, lorsque j'entends les noirs crier: «Vin'dohe!», mot qui
+veut dire «serpent» en langue indigène.
+
+Le soir, au moment où l'on installait les tentes pour la nuit,
+deux de nos indigènes ont encore tué un reptile de grande taille.
+Tom Marix dit que, si les deux tiers de serpents qui fourmillent
+en Australie sont venimeux, il n'y a que cinq espèces dont le
+venin soit dangereux pour l'homme. Le serpent que l'on vient de
+tuer mesure une douzaine de pieds de long. C'est une sorte de boa.
+Nos Australiens ont voulu l'accommoder pour leur repas du soir. Il
+n'y avait qu'à les laisser faire.
+
+Voici comment ils s'y prennent:
+
+Un trou ayant été creusé dans le sable, un indigène y place des
+pierres préalablement chauffées au milieu d'un brasier, et sur
+lesquelles sont étendues des feuilles odorantes. Le serpent, dont
+la tête et la queue ont été coupées, est exposé au fond du trou et
+recouvert du même feuillage, qui est maintenu par des pierres
+chaudes. Le tout reçoit une couche de terre piétinée, assez
+épaisse pour que la vapeur de la cuisson ne puisse s'échapper au
+dehors.
+
+Nous assistons à cette opération culinaire, non sans quelque
+dégoût; mais, lorsque le serpent, suffisamment cuit, a été retiré
+de ce four improvisé, il faut convenir que sa chair exhale un
+fumet délicieux. Ni Jane ni moi, n'en voulûmes goûter, bien que
+Tom Marix assurât que, si la chair blanchâtre de ces reptiles est
+assez insipide, leur foie est considéré comme un manger des plus
+savoureux.
+
+«On peut le comparer, dit-il, à ce qu'il y a de plus fin en fait
+de gibier et particulièrement à la gélinotte.
+
+-- Gélinotte!... Bien!... Oh!... Très bien! Délicieux, la
+gélinotte!» s'écria Jos Meritt.
+
+Et après s'être fait servir un petit morceau du foie, il en
+redemanda un plus gros, et il eût fini par le dévorer tout entier.
+Que voulez-vous? Le sans-façon britannique.
+
+Quant à Gîn-Ghi, il ne s'est pas fait prier. Une belle tranche
+fumante de la chair du serpent, qu'il a dégustée en gourmet, l'a
+mis de belle humeur.
+
+«_Ay ya!_ s'est-il écrié non sans un long soupir de regret, avec
+quelques huîtres de Ning-Po et une fiole de vin de Tao-Ching, on
+se croirait au Tié-Coung-Yuan!»
+
+Et Gîn-Ghi voulut bien m'apprendre que c'était là le fameux débit
+de thé de l'_Arc de fer_ à Pékin.
+
+Godfrey et Zach Fren, surmontant leur répugnance, s'offrirent des
+bribes de serpent. C'était très mangeable à leur avis. J'ai
+préféré les en croire sur parole.
+
+Il va sans dire que le reptile fut dévoré jusqu'à la dernière
+bouchée par les indigènes de l'escorte. Ils ne laissèrent même pas
+perdre le quelque peu de graisse que l'animal avait rendu pendant
+la cuisson.
+
+Durant la nuit, notre sommeil a été troublé par de sinistres
+hurlements qui se sont fait entendre à une certaine distance.
+C'était une troupe de «dingos». Le dingo pourrait être appelé le
+chacal de l'Australie, car il tient du chien et du loup. Il
+possède une fourrure jaunâtre ou d'un rouge brun, et une longue
+queue très fournie. Fort heureusement, ces fauves se bornèrent à
+hurler et n'attaquèrent point le campement. En très grand nombre,
+ils auraient pu être redoutables.
+
+* * * * *
+
+_19 novembre._
+
+-- La chaleur est de plus en plus accablante, et les creeks que
+nous rencontrons encore sont presque entièrement desséchés. Il est
+nécessaire de creuser leur lit, si l'on veut recueillir de cette
+eau dont nous remplissons nos tonnelets. Avant peu, nous ne
+pourrons plus compter que sur les puits; les creeks auront
+disparu.
+
+Je suis bien obligée de reconnaître qu'il existe une antipathie
+vraiment inexplicable, on la dirait même instinctive, entre Len
+Burker et Godfrey. Jamais l'un n'adresse la parole à l'autre. Il
+est certain qu'ils s'évitent le plus qu'ils peuvent.
+
+Je m'en suis entretenue un jour avec Godfrey.
+
+«Tu n'aimes pas Len Burker? lui ai-je dit.
+
+-- Non, mistress Dolly, m'a-t-il répondu, et ne me demandez pas de
+l'aimer...
+
+-- Mais il est allié à ma famille, ai-je repris. C'est mon parent,
+Godfrey, et puisque tu m'aimes...
+
+-- Mistress Dolly, je vous aime, mais je ne l'aimerai jamais.»
+
+Cher Godfrey, quel est donc le pressentiment, la raison secrète,
+qui le fait parler ainsi?
+
+* * * * *
+
+_27 novembre._ -- Aujourd'hui s'étendent devant nos yeux de larges
+espaces, d'immenses steppes monotones, couverts de spinifex. C'est
+une herbe épineuse que l'on a justement nommée «herbe porc-épic».
+Il faut circuler entre des touffes qui s'élèvent quelquefois
+jusqu'à cinq pieds au-dessus du sol, et dont les pointes très
+aiguës risquent de blesser nos montures. Déjà les pousses de
+spinifex ont cette teinte particulière qui suffit à indiquer
+qu'elles sont impropres à l'alimentation des bêtes. Lorsque ces
+pousses sont encore jaunes ou vertes, les chameaux ne refusent
+point de s'en nourrir. Mais ce n'est plus le cas, et ils ne se
+préoccupent que de ne point s'y frôler en passant.
+
+Dans ces conditions, la marche devient extrêmement pénible. C'est
+un parti à prendre, car nous aurons des centaines de milles à
+franchir au milieu de ces plaines de spinifex. C'est l'arbuste du
+désert, le seul qui puisse végéter sur les arides territoires du
+centre de l'Australie.
+
+La chaleur s'accroît sans cesse, l'ombre manque partout. Nos
+piétons souffrent à l'excès de cette température violente. Et
+croirait-on que, cinq mois plus tôt, ainsi que l'a constaté le
+colonel Warburton, le thermomètre s'abaisse quelquefois bien au-
+dessous de zéro, et les creeks sont emprisonnés sous une couche de
+glace épaisse d'un pouce?
+
+Les creeks se multiplient à cette époque; mais, à présent, quelle
+que soit la profondeur à laquelle on creuserait leur lit, il ne
+s'y trouverait pas une seule goutte d'eau.
+
+Tom Marix a donné l'ordre à ceux des gens de l'escorte qui sont
+montés, de céder de temps à autre leurs montures à ceux qui ne le
+sont pas. Cette mesure a été prise dans le but de donner
+satisfaction aux réclamations des noirs. Je vois avec regret que
+Len Burker s'est fait leur porte-parole en cette circonstance.
+Certainement ces hommes sont à plaindre: s'en aller pieds nus au
+milieu des touffes de spinifex, par une température qui est à
+peine supportable, même le soir, même le matin, c'est extrêmement
+pénible. En tout cas, ce n'est pas à Len Burker d'exciter leur
+jalousie contre l'escouade des blancs. Il se mêle de ce qui ne le
+regarde pas. Je le prie de s'observer.
+
+«Ce que j'en fais, Dolly, me répond-il, c'est dans l'intérêt
+commun.
+
+-- Je veux le croire, ai-je répliqué.
+
+-- Il importe de répartir justement les charges...
+
+-- Laissez-moi ce soin, monsieur Burker, dit Tom Marix, qui est
+intervenu dans la discussion. Je prendrai les mesures
+nécessaires.»
+
+Je le vois bien, Len Burker se retire avec un dépit mal déguisé,
+et il nous a lancé un mauvais regard. Jane s'en est aperçue, au
+moment où les yeux de son mari se sont fixés sur elle, et la
+pauvre femme a détourné la tête.
+
+Tom Marix me promet de faire tout ce qui dépendra de lui, afin que
+les hommes de l'escorte, blancs ou noirs, n'aient à se plaindre en
+aucune façon.
+
+* * * * *
+
+_5 décembre._ -- Pendant nos haltes, nous avons beaucoup à
+souffrir du fait des fourmis blanches. C'est par myriades que nous
+assaillent ces insectes. Invisibles sous le sable fin, il suffit
+de la pression du pied pour qu'ils apparaissent à la surface.
+
+«J'ai la peau dure et coriace, me dit Zach Fren, une vraie peau de
+requin, et pourtant ces maudites bêtes n'en font pas fi!»
+
+La vérité est que le cuir des animaux n'est pas même assez épais
+pour résister à la morsure de leurs mandibules. Nous ne pouvons
+plus nous étendre à terre, sans en être aussitôt couverts. Pour
+échapper à ces insectes, il faudrait s'exposer aux rayons du
+soleil, dont ils ne peuvent supporter l'ardeur. Ce ne serait que
+changer un mal pour un pire.
+
+Celui de nous qui semble être le moins maltraité par ces fourmis,
+c'est le Chinois. Est-il trop paresseux pour que ces importunes
+piqûres triomphent de son indolence? je ne sais; mais, tandis que
+nous changeons de place, nous débattant, à demi enragés, le
+privilégié Gîn-Ghi, étalé à l'ombre d'une touffe de spinifex,
+reste immobile et dort paisiblement, comme si ces malfaisantes
+bêtes respectaient sa peau jaune.
+
+Jos Meritt, au surplus, se montre aussi patient que lui. Bien que
+son long corps offre à ces assaillants un vaste champ à dévorer,
+il ne se plaint pas. D'un mouvement automatique et régulier, ses
+deux bras se lèvent, retombent, écrasent machinalement des
+milliers de fourmis, et il se contente de dire, en regardant son
+serviteur indemne de toute morsure:
+
+«Ces Chinois sont vraiment des êtres exceptionnellement favorisés
+de la nature.
+
+-- Gîn-Ghi?...
+
+-- Mon maître Jos?
+
+-- Il faudra que nous changions de peau?...
+
+-- Volontiers, répond le Céleste, si, en même temps, nous
+changeons de condition.
+
+-- Bien... Oh!... Très bien! Mais, pour opérer ce changement de
+peau, il conviendra d'abord d'écorcher l'un de nous, et ce sera
+par vous que l'on commencera...
+
+-- Nous reparlerons de cette affaire à la troisième lune», répond
+Gîn-Ghi.
+
+Et il se rendort jusqu'à la cinquième veille, pour employer son
+poétique langage, c'est-à-dire jusqu'au moment où la caravane va
+se remettre en route.
+
+* * * * *
+
+_10 décembre._ -- Ce supplice ne cesse qu'après le départ effectué
+sur le signal donné par Tom Marix. Il est heureux que les fourmis
+ne s'avisent pas de grimper aux jambes des chameaux. Quant à nos
+piétons, ils ne sont pas absolument délivrés de ces insupportables
+insectes.
+
+En outre, pendant la marche nous ne laissons pas d'être en butte
+aux attaques d'ennemis d'un autre genre, et non moins
+désagréables; ce sont les moustiques, qui constituent l'un des
+plus redoutables fléaux de l'Australie. Sous leur aiguillon,
+surtout à l'époque des pluies, les bestiaux, comme s'ils étaient
+frappés par une épidémie, maigrissent, dépérissent, meurent même,
+sans qu'on puisse les préserver.
+
+Et, cependant, que n'aurions-nous donné pour être alors dans la
+saison des pluies? Il n'est rien, en vérité, ce fléau des fourmis
+ou des moustiques, auprès des tortures de la soif que provoquent
+les chaleurs du mois de décembre australien. Le manque d'eau finit
+par amener l'anéantissement de toutes les facultés
+intellectuelles, de toutes les forces physiques. Et voilà que nos
+réserves s'épuisent, que nos tonnelets sonnent le creux! Après
+avoir été remplis au dernier creek, ce qu'ils contiennent n'est
+qu'un liquide échauffé, épais, troublé par les secousses, qui ne
+suffit plus à étancher la soif. Notre situation sera bientôt celle
+des chauffeurs arabes à bord des steamers qui traversent la Mer
+Rouge: les malheureux tombent à demi pâmés devant le foyer de
+leurs chaudières.
+
+Ce qui est non moins alarmant, c'est que nos chameaux commencent à
+se traîner, au lieu de garder cette allure du pas relevé, qui leur
+est familière. Leurs cous se tendent vers l'horizon tracé autour
+de la longue et large plaine rase, sans un accident du sol, sans
+une ondulation de terrain. Toujours l'immense steppe, recouvert de
+l'aride spinifex, que ses profondes racines maintiennent dans le
+sable. Il n'y a pas un arbre en vue, pas un indice auquel on
+puisse reconnaître la présence d'un puits ou d'une source.
+
+* * * * *
+
+_16 décembre._ -- En deux étapes, notre caravane n'a pas franchi
+neuf milles aujourd'hui. Au reste, depuis plusieurs jours j'ai
+constaté que notre moyenne de marche a baissé dans une proportion
+notable. Malgré leur vigueur, nos bêtes n'avancent que d'un pas
+languissant, surtout celles qui transportent le matériel, Tom
+Marix entre en fureur, lorsqu'il voit ses hommes s'arrêter
+brusquement, avant qu'il ait donné le signal de la halte. Il
+s'approche des chameaux de bât, et il les frappe de sa cravache,
+dont les cinglements, après tout, n'ont que peu d'action sur le
+cuir de ces rustiques animaux.
+
+Ce qui amène Jos Meritt à dire, avec ce flegme dont il ne se
+départ jamais:
+
+«Bien!... Oh!... Très bien, monsieur Marix! Mais, que je vous
+donne un bon conseil: ce n'est pas sur le chameau qu'il faut
+taper, c'est sur son conducteur.»
+
+Et, certainement il n'aurait pas déplu à Tom Marix de se ranger à
+cet avis, si je ne fusse intervenue pour l'en empêcher. Aux
+fatigues que nos gens éprouvent, ayons la prudence, à tout le
+moins, de ne pas joindre les mauvais traitements. Quelques-uns
+d'entre eux finiraient par déserter, je crains que cela arrive,
+principalement si l'idée en vient aux noirs de l'escorte, bien que
+Tom Marix ne cesse de me rassurer à cet égard.
+
+* * * * *
+
+_Du 17 au 27 décembre._ -- Le voyage se poursuit dans ces
+conditions.
+
+Pendant les premiers jours de la semaine, le temps s'est modifié
+avec le vent qui souffle plus vivement. Quelques nuages sont
+montés du nord, présentant des volutes arrondies. On dirait de
+grosses bombes qu'une étincelle suffirait à faire éclater.
+
+Ce jour-là -- 23 -- l'étincelle a jailli, un éclair a sillonné
+l'espace. Les éclats stridents de la foudre se sont produits avec
+une intensité rare, mais sans être suivis de ces roulements
+prolongés que les échos se renvoient dans les pays montagneux. En
+même temps, les courants atmosphériques se sont déchaînés d'une
+telle violence que nous n'avons pu tenir sur nos bêtes. Il a fallu
+en descendre et même s'étendre sur le sol. Zach Fren, Godfrey, Tom
+Marix et Len Burker ont eu beaucoup de peine à protéger notre
+kibitka contre l'impétuosité des rafales. Quant à camper sous de
+tels assauts, à dresser nos tentes entre les touffes de spinifex,
+impossible d'y songer. En un instant, tout le matériel eût été
+dispersé, lacéré, mis hors d'usage.
+
+«Cela n'est rien, dit Zach Fren en se frottant les mains. Un orage
+est bientôt passé.
+
+-- Vive l'orage, s'il donne de l'eau!» s'écria Godfrey.
+
+Godfrey a raison: de l'eau! de l'eau! c'est notre cri... Mais
+pleuvra-t-il?... Toute la question est là?... Oui, c'est toute la
+question car une pluie abondante, ce serait pour nous la manne du
+désert. Par malheur, l'air était si sec -- ce qui se reconnaissait
+à la singulière brièveté des coups de tonnerre -- que l'eau des
+nuages pourrait bien rester à l'état de vapeur et ne point se
+résoudre en pluie. Et pourtant, il eût été difficile d'imaginer un
+plus violent orage, un plus assourdissant échange de détonations
+et d'éclairs.
+
+Je pus observer alors ce qui m'avait été dit de l'attitude des
+aborigènes australiens en présence de ces météores. Ils ne
+craignent pas d'être frappés du tonnerre, ils ne ferment pas les
+yeux devant l'éclair, ils ne frémissent pas aux éclats de la
+foudre. En effet, c'étaient des exclamations de joie que
+poussaient les noirs de notre escorte. Ils ne subissaient en
+aucune façon cette impression physique que ressent tout être
+vivant, lorsque l'espace est chargé d'électricité, au moment où ce
+fluide se manifeste par le déchirement des nues dans les hauteurs
+du ciel en feu.
+
+Décidément, l'appareil nerveux est peu sensible chez ces êtres
+primitifs. Après tout, peut-être saluaient-ils dans cet orage le
+déluge qu'il pouvait contenir? Et en vérité, cette attente était
+le supplice de Tantale dans toute son âpreté.
+
+«Mistress Dolly... mistress Dolly, me disait Godfrey, c'est
+pourtant de l'eau, de la bonne eau pure, de l'eau du ciel, qui est
+suspendue sur notre tête! Voilà des éclairs qui crèvent ces
+nuages, et il n'en tombe rien!
+
+-- Un peu de patience, mon enfant, lui répondis-je, ne nous
+désespérons pas...
+
+-- En effet, dit Zach Fren, les nuages s'épaississent et
+s'abaissent en même temps. Ah! si le vent voulait s'apaiser, tout
+ce vacarme finirait en cataractes!»
+
+De fait, ce qu'il y avait le plus à craindre, c'était que
+l'ouragan n'emportât cet amas de vapeurs vers le sud, sans nous
+verser une goutte d'eau...
+
+Vers trois heures de l'après-midi, il semble que l'horizon au nord
+commence à se dégager, que l'orage aura bientôt pris fin. Ce sera
+une cruelle déception!
+
+«Bien!... Oh!... Très bien!»
+
+C'est Jos Meritt qui vient de lancer son exclamation habituelle.
+Jamais cette locution approbative n'a été plus justifiée. Notre
+Anglais, la main étendue, constate qu'elle s'est mouillée de
+quelques larges gouttes.
+
+Le déluge ne se fit pas attendre. Il fallut nous abriter
+étroitement sous nos vêtements de caoutchouc. Puis, sans perdre
+une minute, tous les récipients que comprenait le matériel furent
+disposés sur le sol, de manière à recevoir cette bienfaisante
+averse. On étendit même des linges, des toiles, des couvertures,
+dont il suffirait d'exprimer l'eau, quand elles seraient imbibées
+-- ce qui servirait à désaltérer les bêtes.
+
+D'ailleurs, sur l'heure même, les chameaux purent apaiser la soif
+qui les torturait. Des ruisselets et des mares s'étaient
+rapidement formés entre les touffes de spinifex. La plaine
+menaçait de se transformer en un vaste marécage. Il y eut de
+l'eau, et pour tout le monde. Nous nous étions d'abord délectés à
+cette source abondante, que la terre desséchée allait absorber
+comme ferait une éponge, et dont le soleil, qui reparaissait à
+l'horizon, ne tarderait pas à vaporiser les dernières larmes.
+
+Enfin, c'était notre réserve assurée pour plusieurs jours. C'était
+la possibilité de reprendre nos étapes quotidiennes avec un
+personnel ranimé de corps et d'âme, et des animaux solidement
+remis sur pied. Les tonnelets furent remplis jusqu'aux bondes.
+Tout ce qui était étanche fut employé comme récipient. Quant aux
+chameaux, ils ne négligèrent point de garnir la poche intérieure
+dont la nature les a pourvus, et dans laquelle ils peuvent
+s'approvisionner d'eau pour un certain temps. Et dût-on en être
+surpris, cette poche contient environ quinze gallons[15].
+
+Malheureusement ils sont rares, les orages qui désaltèrent la
+surface du continent australien, du moins à cette époque de
+l'année où la chaleur estivale est dans toute sa puissance. C'est
+donc une éventualité favorable sur laquelle il serait imprudent de
+compter pour l'avenir. Cet orage avait duré trois heures à peine,
+et le lit brûlant des creeks aurait bientôt absorbé ce qu'il leur
+avait versé des eaux du ciel. Les puits, il est vrai, en
+profiteraient dans une plus large mesure, et nous n'aurons qu'à
+nous en féliciter, si cet orage n'a pas été local. Espérons qu'il
+aura rafraîchi sur quelques centaines de milles la plaine
+australienne.
+
+* * * * *
+
+_29 décembre._ -- C'est dans ces conditions, et en nous raccordant
+de très près à l'itinéraire du colonel Warburton, que nous avons
+atteint sans nouvel incident Waterloo-Spring, à cent quarante
+milles du mont Liebig. Notre expédition touchait alors le cent
+vingt-sixième degré de longitude, que Tom Marix et Godfrey ont
+relevé sur la carte. Elle venait de franchir la limite
+conventionnelle, établie par un trait rectiligne, tiré du sud au
+nord, entre les provinces avoisinantes et cette vaste portion du
+continent qui porte le nom d'Australie occidentale.
+
+
+
+
+X
+
+Encore quelques extraits
+
+
+Waterloo-Spring n'est point une bourgade, pas même un village.
+Quelques huttes d'indigènes abandonnées en ce moment, rien de
+plus. Les nomades ne s'y arrêtent qu'à l'époque où la saison des
+pluies alimente les cours d'eau de cette région -- ce qui leur
+permet de s'y fixer pour un certain temps. Waterloo ne justifiait
+en aucune façon cette adjonction du mot «spring», qui est commun à
+toutes les stations du désert. Nulle source ne s'épanchait hors du
+sol, et, ainsi qu'il a été dit, s'il se rencontre dans le Sahara
+de fraîches oasis, abritées d'arbres, arrosées d'eaux courantes,
+c'est en vain qu'on les chercherait au milieu du désert
+australien.
+
+Telle est l'observation consignée du journal de Mrs. Branican,
+dont quelques extraits vont encore être reproduits. Mieux que la
+plus précise description, ils sont de nature à faire connaître le
+pays, à montrer dans toute leur horreur les épreuves réservées aux
+audacieux qui s'y aventurent. Ils permettront aussi d'apprécier la
+force morale, l'indomptable énergie de leur auteur, son
+intraitable résolution d'atteindre le but, au prix de n'importe
+quels sacrifices.
+
+* * * * *
+
+_30 décembre._ -- Il faut séjourner quarante-huit heures à
+Waterloo-Spring. Ces retards me désolent, quand je songe à la
+distance qui nous sépare encore de la vallée où coule la Fitz-Roy.
+Et sait-on s'il ne sera pas nécessaire de chercher au delà de
+cette vallée la tribu des Indas? Depuis le jour où Harry Felton
+l'a quitté, quelle a été l'existence de mon pauvre John?... Les
+indigènes ne se seront-ils pas vengés sur lui de la fuite de son
+compagnon?... Il ne faut pas que je pense à cela... Cette pensée
+me tuerait!...
+
+Zach Fren essaie de me rassurer.
+
+«Puisque, durant tant d'années, le capitaine John et Harry Felton
+ont été les prisonniers de ces Indas, me dit-il, c'est que ceux-ci
+avaient intérêt à les conserver. Harry Felton vous l'a fait
+comprendre, mistress. Ces indigènes ont reconnu dans le capitaine
+un chef blanc de grande valeur et ils attendent toujours
+l'occasion de le rendre contre une rançon proportionnée à son
+importance. À mon sens, la fuite de son compagnon ne doit pas
+avoir empiré la situation du capitaine John.»
+
+Dieu veuille qu'il en soit ainsi!
+
+* * * * *
+
+_31 décembre._ -- Aujourd'hui s'est achevée cette année 1890. Il y
+a quinze ans, le _Franklin_ partait du port de San-Diégo... Quinze
+ans!... Et c'est depuis quatre mois et cinq jours seulement que
+notre caravane a quitté Adélaïde! Cette année qui débute pour nous
+dans le désert, comment finira-t-elle?
+
+* * * * *
+
+_1er janvier._ -- Mes compagnons n'ont pas voulu laisser passer ce
+jour sans m'apporter leurs compliments de nouvelle année. Ma chère
+Jane m'a embrassée, en proie à la plus vive émotion, et je l'ai
+longtemps retenue entre mes bras. Zach Fren et Tom Marix ont voulu
+me serrer la main. Je sais que j'ai en eux deux amis qui se
+sacrifieraient jusqu'à la mort. Tous nos gens m'ont entourée en
+m'adressant leurs félicitations bien affectueuses. Je dis tous, à
+l'exclusion cependant des noirs de l'escorte, dont le
+mécontentement se manifeste à chaque occasion. Il est clair que
+Tom Marix ne les maintient pas sans peine dans le rang.
+
+Len Burker m'a parlé avec sa froideur habituelle en m'assurant du
+succès de notre entreprise. Il ne doute pas que nous n'arrivions
+au but. Toutefois, il se demande si c'est suivre la bonne route
+que de marcher vers la rivière Fitz-Roy. Les Indas, à son avis,
+sont des nomades que l'on rencontre plus fréquemment dans les
+régions voisines du Queensland, c'est-à-dire à l'est du continent.
+Il est vrai, ajoute-t-il, que nous allons vers l'endroit où Harry
+Felton a laissé son capitaine... mais qui peut assurer que les
+Indas ne se sont pas déplacés... etc.
+
+Tout cela est dit de ce ton qui ne saurait inspirer la confiance,
+ce ton que certaines gens prennent, quand ils parlent sans vous
+regarder.
+
+Mais c'est Godfrey, dont l'attention m'a le plus vivement touchée.
+Il avait fait un bouquet de ces petites fleurs sauvages qui
+poussent entre les touffes de spinifex. Il me l'a offert de si
+bonne grâce, il m'a dit des choses si tendres, que les larmes me
+sont venues aux yeux. Comme je l'ai embrassé, mon Godfrey, et
+comme ses baisers répondaient aux miens...
+
+Pourquoi la pensée me revient-elle que mon petit Wat aurait son
+âge... qu'il serait bon comme lui...
+
+Jane se trouvait là... Elle était si émue, elle est devenue si
+pâle en présence de Godfrey... J'ai cru qu'elle allait perdre
+connaissance. Mais elle a pu se remettre, et son mari l'a
+emmenée... Je n'ai pas osé la retenir.
+
+Nous avons repris la route, ce jour-là, à quatre heures du soir,
+par un temps couvert. La chaleur était un peu plus supportable.
+Les chameaux de selle et de bât, suffisamment reposés de leurs
+fatigues, ont marché d'un pas plus soutenu. Il a même fallu les
+modérer, afin que les hommes à pied pussent les suivre.
+
+* * * * *
+
+_15 janvier._ -- Pendant quelques jours, nous avons conservé cette
+allure rapide. Deux ou trois fois, il y a eu encore des pluies
+abondantes. Nous n'avons pas souffert de la soif, et notre réserve
+a été refaite au complet. Elle est la plus grave de toutes, cette
+question de l'eau, la plus effrayante aussi, lorsqu'il s'agit d'un
+voyage au milieu de ces déserts. Elle exige une constante
+préoccupation. En effet, les puits paraissent être rares sur
+l'itinéraire que nous suivons. Le colonel Warburton l'a bien
+reconnu lors de son voyage, qui s'est terminé à la côte ouest de
+la Terre de Tasman.
+
+Nous vivons désormais sur nos provisions -- uniquement. Il n'y a
+pas lieu de faire entrer en compte le rendement de la chasse. Le
+gibier a fui ces mornes solitudes. À peine aperçoit-on quelques
+bandes de pigeons que l'on ne peut approcher. Ils ne se reposent
+entre les touffes de spinifex, qu'après un long vol, lorsque leurs
+ailes n'ont plus la force de les soutenir. Néanmoins notre
+alimentation est assurée pour plusieurs mois, et, de ce côté, je
+suis tranquille. Zach Fren veille scrupuleusement à ce que la
+nourriture, conserves, farine, thé, café soit distribuée avec
+méthode et régularité. Nous-mêmes, nous sommes soumis au sort
+commun. Il n'y a d'exception pour personne. Les noirs de l'escorte
+ne peuvent se plaindre que nous soyons mieux traités qu'eux.
+
+Çà et là voltigent aussi quelques moineaux, égarés à la surface de
+ces régions; mais ils ne valent pas la peine que l'on se fatigue à
+les poursuivre.
+
+Toujours des myriades de fourmis blanches, rendant très
+douloureuses nos heures de halte. Quant aux moustiques, la contrée
+est trop sèche pour que nous en soyons gênés. «Nous les
+retrouverons dans les lieux humides», a fait observer Tom Marix.
+Eh bien, mieux vaut encore subir leurs morsures. Ce ne sera pas
+payer trop cher l'eau qui les attire.
+
+Nous avons atteint Mary-Spring, à quatre-vingt-dix milles de
+Waterloo, dans la journée du 23 janvier.
+
+Un groupe de maigres arbres se dresse en cet endroit. Ce sont
+quelques eucalyptus, qui ont épuisé tout le liquide du sol et sont
+à demi flétris.
+
+«Leur feuillage pend comme des langues desséchées par la soif»,
+dit Godfrey.
+
+Et cette comparaison est très juste.
+
+J'observe que ce jeune garçon, ardent et résolu, n'a rien perdu de
+la gaieté de son âge. Sa santé n'est point altérée, ce que je
+pouvais craindre, car il est à une époque où l'adolescent se
+forme. Et cette incroyable ressemblance qui me trouble... C'est le
+même regard, quand ses yeux se fixent sur moi; ce sont les mêmes
+intonations quand il me parle... Et il a une manière de dire les
+choses, d'exprimer ses pensées, qui me rappelle mon pauvre John!
+
+Un jour, j'ai voulu attirer l'attention de Len Burker sur cette
+particularité.
+
+«Mais non, Dolly, m'a-t-il répondu, c'est pure illusion de votre
+part. Je vous l'avoue, je ne suis aucunement frappé de cette
+ressemblance. À mon sens, elle n'existe que dans votre
+imagination. Peu importe, après tout, et si c'est pour ce motif
+que vous portez intérêt à ce garçon...
+
+-- Non, Len, ai-je repris, et si j'ai ressenti une vive affection
+pour Godfrey, c'est que je l'ai vu se passionner pour ce qui est
+l'unique but de ma vie... retrouver et sauver John. Il m'a
+suppliée de l'emmener, et, touchée de ses instances, j'ai
+consenti. Et puis, c'est un de mes enfants de San-Diégo, l'un de
+ces pauvres êtres sans famille, qui ont été élevés à Wat-House...
+Godfrey est comme un frère de mon petit Wat...
+
+-- Je sais... je sais, Dolly, a répliqué Len Burker, et je vous
+comprends dans une certaine mesure. Fasse le ciel que vous n'ayez
+pas à vous repentir d'un acte où votre sensibilité a plus de part
+que votre raison.
+
+-- Je n'aime pas à vous entendre parler ainsi, Len Burker, ai-je
+repris avec vivacité. De telles observations me blessent. Qu'avez-
+vous à reprocher à Godfrey?...
+
+-- Oh! rien... rien jusqu'ici. Mais, qui sait... plus tard...
+peut-être voudra-t-il abuser de votre affection un peu trop
+prononcée à son égard?... Un enfant trouvé... on ne sait d'où il
+vient... ce qu'il est... quel sang coule dans ses veines...
+
+-- C'est le sang de braves et honnêtes gens, j'en réponds! me
+suis-je écriée. À bord du _Brisbane_, il était aimé de tous, de
+ses chefs et de ses camarades, et, d'après ce que m'a dit le
+capitaine, Godfrey n'a jamais encouru un seul reproche! Zach Fren,
+qui s'y connaît, l'apprécie comme moi! Me direz-vous, Len Burker,
+pourquoi vous n'aimez pas cet enfant?
+
+-- Moi... Dolly!... Je ne l'aime ni ne l'aime pas... Il m'est
+indifférent, voilà tout. Quant à mon amitié, je ne la donne pas
+ainsi au premier venu, et je ne pense qu'à John, à l'arracher aux
+indigènes...»
+
+Si c'est une leçon que Len Burker a voulu me donner, je ne
+l'accepte pas; elle porte à faux. Je n'oublie pas mon mari pour
+cet enfant; mais je suis heureuse de penser que Godfrey aura joint
+ses efforts aux miens. J'en suis certaine, John approuvera ce que
+j'ai fait et ce que je compte faire pour l'avenir de ce jeune
+garçon.
+
+Lorsque j'ai rapporté cette conversation à Jane, la pauvre femme a
+baissé la tête et n'a rien répondu.
+
+À l'avenir, je n'insisterai plus. Jane ne veut pas, elle ne peut
+pas donner tort à Len Burker. Je comprends cette réserve; c'est
+son devoir.
+
+* * * * *
+
+_29 janvier._ -- Nous sommes arrivés sur le bord d'un petit lac,
+une sorte de lagon, que Tom Marix croit être le White-Lake. Il
+justifie son nom de «lac blanc», car, à la place de l'eau qui
+s'est évaporée, c'est une couche de sel qui occupe le fond de ce
+bassin. Encore un reste de cette mer intérieure qui séparait
+autrefois l'Australie en deux grandes îles.
+
+Zach Fren a renouvelé notre provision de sel; nous aurions préféré
+trouver de l'eau potable.
+
+Il y a dans les environs une grande quantité de rats, plus petits
+que le rat ordinaire. Il faut se prémunir contre leurs attaques.
+Ce sont des animaux si voraces qu'ils rongent tout ce qu'on laisse
+à leur portée.
+
+Du reste, les noirs n'ont point trouvé que ce fût là un gibier à
+dédaigner. Ayant réussi à attraper quelques douzaines de ces rats,
+ils les ont apprêtés, les ont fait cuire, et se sont régalés de
+cette chair assez répugnante. Il faudrait que nous fussions bien à
+court de vivres pour nous résigner à cette nourriture. Dieu
+veuille que nous n'en soyons jamais réduits là!
+
+Nous voici maintenant à la limite du désert compris sous le nom de
+Great-Sandy-Desert.
+
+Pendant les derniers vingt milles, le terrain s'est graduellement
+modifié. Les touffes de spinifex sont moins serrées, et cette
+maigre verdure tend à disparaître. Le sol est-il donc si aride
+qu'il ne puisse suffire à cette végétation si peu exigeante? Qui
+ne le croirait en voyant l'immense plaine, ondulée de monticules
+de sable rouge, et sans qu'il y ait trace d'un lit de creek. Cela
+donne à supposer qu'il ne pleut jamais sur ces territoires dévorés
+de soleil -- pas même dans la saison d'hiver.
+
+Devant cette aridité lamentable, cette sécheresse inquiétante, il
+n'est pas un de nous qui ne se sente saisi des plus tristes
+pressentiments. Tom Marix me montre sur la carte ces solitudes
+désolées: c'est un espace laissé en blanc que sillonnent les
+itinéraires de Giles et de Gibson. Vers le nord, celui du colonel
+Warburton indique bien les incertitudes de sa marche par les
+multiples tours et détours que nécessite la recherche des puits.
+Ici ses gens malades, affamés, sont à bout de forces... Là ses
+bêtes sont décimées, son fils est mourant... Mieux vaudrait ne pas
+lire le récit de son voyage, si l'on veut le recommencer après
+lui... Les plus hardis reculeraient... Mais je l'ai lu, et je le
+relis... Je ne me laisserai pas effrayer... Ce que cet explorateur
+a bravé pour étudier les régions inconnues du continent
+australien, je le brave, moi, pour retrouver John... Le seul but
+de ma vie est là, et je l'atteindrai!
+
+* * * * *
+
+_3 février._ -- Depuis cinq jours, nous avons dû diminuer encore
+la moyenne de nos étapes. Autant de perdu sur la longueur du
+chemin à parcourir. Rien n'est plus regrettable. Notre caravane,
+retardée par les accidents de terrain, est incapable de suivre la
+droite ligne. Le sol est fortement accidenté, ce qui nous oblige à
+monter et à descendre des pentes parfois très raides. En maint
+endroit, il est coupé de dunes, entre lesquelles les chameaux sont
+contraints de circuler, puisqu'ils ne peuvent les franchir. Il y a
+aussi des collines sablonneuses qui s'élèvent jusqu'à cent pieds,
+et que séparent des intervalles de six à sept cents. Les piétons
+enfoncent dans ce sable, et la marche devient de plus en plus
+pénible.
+
+La chaleur est accablante. On ne saurait se figurer avec quelle
+intensité le soleil darde ses rayons. Ce sont des flèches de feu,
+qui vous percent en mille places. Jane et moi, c'est à peine s'il
+nous est possible de demeurer sous l'abri de notre kibitka. Ce que
+doivent souffrir nos compagnons pendant les étapes du matin ou du
+soir! Zach Fren, si robuste qu'il soit, est très éprouvé par les
+fatigues; mais il ne se plaint pas, il n'a rien perdu de sa bonne
+humeur, cet ami dévoué, dont l'existence est liée à la mienne!
+
+Jos Meritt supporte ces épreuves avec un courage tranquille, une
+résistance aux privations qu'on est tenté de lui envier. Gîn-Ghi,
+moins patient, se plaint, sans parvenir à émouvoir son maître. Et,
+quand on songe que cet original se soumet à de pareilles épreuves
+pour conquérir un chapeau!
+
+«Bien!... Oh!... Très bien! répond-il lorsqu'on lui en fait
+l'observation. Mais aussi quel rarissime chapeau!...
+
+-- Un vieux galurin de saltimbanque! murmure Zach Fren en haussant
+les épaules.
+
+-- Une guenille, riposte Gîn-Ghi, une guenille qu'on ne voudrait
+même pas porter en savates!»
+
+Au cours de la journée, entre huit heures et quatre heures, il
+serait impossible de faire un pas. On campe n'importe où, on
+dresse deux ou trois tentes. Les gens de l'escorte, blancs et
+noirs, s'étendent comme ils le peuvent à l'ombre des chameaux. Ce
+qui est effrayant, c'est que l'eau va bientôt manquer. Que
+devenir, si nous ne rencontrons que des puits à sec? Je sens que
+Tom Marix est extrêmement inquiet, quoiqu'il cherche à me
+dissimuler son anxiété. Il a tort, il ferait mieux de ne me rien
+cacher. Je puis tout entendre, et je ne faiblirai pas...
+
+* * * * *
+
+_14 février._ -- Onze jours se sont écoulés, pendant lesquels nous
+n'avons eu que deux heures de pluie. C'est à peine si nous avons
+pu remplir nos tonnelets, si les hommes ont recueilli de quoi
+apaiser leur soif, si les bêtes ont refait leur provision d'eau.
+Nous sommes arrivés à Emily-Spring, où la source est absolument
+tarie. Nos bêtes sont épuisées. Jos Meritt ne sait plus quel moyen
+employer pour faire avancer sa monture. Il ne la frappe pas,
+cependant, et cherche à la prendre par les sentiments. Je
+l'entends qui lui dit:
+
+«Voyons, si tu as de la peine, du moins n'as-tu pas de chagrin, ma
+pauvre bête!»
+
+La pauvre bête ne paraît point comprendre cette distinction.
+
+Nous reprenons notre route, plus inquiets que nous ne l'avons
+jamais été.
+
+Deux animaux sont malades. Ils se traînent, et ne pourront
+continuer le voyage. Les vivres que portait le chameau de bât ont
+dû être placés sur un chameau de selle, lequel a été repris à l'un
+des hommes de l'escorte.
+
+Estimons-nous heureux que le chameau mâle monté par Tom Marix ait
+jusqu'à présent conservé toute sa vigueur. Sans lui, les autres,
+plus particulièrement les chamelles, se débanderaient, et rien ne
+pourrait les retenir.
+
+Il y a nécessité d'achever les pauvres bêtes abattues par la
+maladie. Les laisser mourir de faim, de soif, en proie à une
+longue agonie, ce serait plus inhumain que de terminer d'un coup
+leurs misères.
+
+La caravane s'éloigne et contourne une colline de sable... Deux
+détonations retentissent... Tom Marix revient nous rejoindre, et
+le voyage se poursuit.
+
+Ce qui est plus alarmant, c'est que la santé de deux de nos gens
+me donne de vives inquiétudes. Ils sont pris de fièvre, et on ne
+leur épargne pas le sulfate de quinine, dont la pharmacie
+portative est abondamment fournie. Mais une soif ardente les
+dévore. Notre provision d'eau est tarie, et rien n'indique que
+nous soyons à proximité d'un puits.
+
+Les malades sont étendus chacun sur le dos d'un chameau que leurs
+compagnons conduisent à la main. On ne peut abandonner des hommes
+comme on abandonne les bêtes. Nous leur donnerons nos soins, c'est
+notre devoir, et nous n'y faillirons pas... Mais cette impitoyable
+température les dévore peu à peu...
+
+Tom Marix, si habitué qu'il soit à ces épreuves du désert, et bien
+qu'il ait souvent mis son expérience à profit pour soigner ses
+compagnons de la police provinciale, ne sait plus que faire... De
+l'eau... de l'eau!... C'est ce que nous demandons aux nuages,
+puisque le sol est incapable de nous en fournir.
+
+Ceux qui résistent le mieux aux fatigues, qui supportent sans en
+trop souffrir ces excessives chaleurs, ce sont les noirs de
+l'escorte.
+
+Cependant, s'ils sont moins éprouvés, leur mécontentement
+s'accroît de jour en jour. En vain Tom Marix s'emploie-t-il à les
+calmer. Les plus excités se tiennent à l'écart aux heures de
+halte, se concertent, se montent, et les symptômes d'une prochaine
+révolte sont manifestes.
+
+Dans la journée du 21, tous, d'un commun accord, ont refusé de
+continuer le voyage dans la direction du nord-ouest, donnant pour
+raison qu'ils meurent de soif. La raison n'est, hélas! que trop
+sérieuse. Depuis douze heures, il n'y a plus une seule goutte
+d'eau dans nos tonnelets. Nous en sommes réduits aux boissons
+alcooliques, dont l'effet est déplorable, car elles portent à la
+tête.
+
+J'ai dû intervenir en personne au milieu de ces indigènes butés
+dans leur idée. Il s'agissait de les amener à comprendre que
+s'arrêter en de telles circonstances, n'était pas le moyen de
+mettre un terme aux souffrances qu'ils subissaient.
+
+«Aussi, me répond l'un d'eux, ce que nous voulons, c'est revenir
+en arrière.
+
+-- En arrière?... Et jusqu'où?...
+
+-- Jusqu'à Mary-Spring.
+
+-- À Mary-Spring, il n'y a plus d'eau, ai-je répondu, et vous le
+savez bien.
+
+-- S'il n'y a plus d'eau à Mary-Spring, réplique l'indigène, on en
+trouvera un peu au-dessus du côté du mont Wilson, dans la
+direction du Sturt-creek.
+
+Je regarde Tom Marix. Il va chercher la carte spéciale où figure
+le Great-Sandy-Desert. Nous la consultons. En effet, dans le nord
+de Mary-Spring, il existe un cours d'eau assez important, qui
+n'est peut-être pas entièrement desséché. Mais comment l'indigène
+a-t-il pu connaître l'existence de ce cours d'eau? Je l'interroge
+à ce sujet. Il hésite d'abord et finit par me répondre que c'est
+M. Burker qui leur en a parlé. C'est même de lui qu'est venue la
+proposition de remonter vers le Sturt-creek.
+
+Je suis on ne peut plus contrariée de ce que Len Burker ait eu
+l'imprudence -- n'est-ce que de l'imprudence? -- de provoquer une
+partie de l'escorte à retourner dans l'est. Il en résulterait non
+seulement des retards, mais une sérieuse modification à notre
+itinéraire, laquelle nous écarterait de la rivière Fitz-Roy.
+
+Je m'en explique nettement avec lui.
+
+«Que voulez-vous, Dolly? me répond-il. Mieux vaut s'exposer à des
+retards ou à des détours que de s'obstiner à suivre une route où
+les puits font défaut.
+
+-- En tout cas, monsieur Burker, dit vivement Zach Fren, c'est à
+mistress Branican et non aux indigènes que vous auriez dû faire
+votre communication.
+
+-- Vous agissez de telle façon avec nos noirs, ajoute Tom Marix,
+que je ne puis plus les tenir. Est-ce vous qui êtes leur chef,
+monsieur Burker, ou est-ce moi?...
+
+-- Je trouve vos observations inconvenantes, Tom Marix! réplique
+Len Burker.
+
+-- Inconvenantes ou non, elles sont justifiées par votre conduite,
+monsieur, et vous voudrez bien en tenir compte!
+
+-- Je n'ai d'ordres à recevoir de personne ici, si ce n'est de
+mistress Branican...
+
+-- Soit, Len Burker, ai-je répondu. Dorénavant, si vous avez
+quelques critiques à présenter, je vous prie de me les adresser et
+non à d'autres.
+
+-- Mistress Dolly, dit alors Godfrey, voulez-vous que je me porte
+en avant de la caravane à la recherche d'un puits?... Je finirai
+par rencontrer...
+
+-- Des puits sans eau!» murmure Len Burker, qui s'éloigne en
+haussant les épaules.
+
+J'imagine aisément ce qu'a dû souffrir Jane, qui assistait à cette
+discussion. La façon d'agir de son mari, si dommageable pour le
+bon accord qui doit régner dans notre personnel, peut nous créer
+les plus graves difficultés. Il fallut que je me joignisse à Tom
+Marix pour obtenir des noirs de ne pas persévérer dans leur
+intention de revenir en arrière. Nous n'y réussîmes pas sans
+peine. Toutefois, ils déclarèrent que si nous n'avions pas trouvé
+un puits avant quarante-huit heures, ils retourneraient à Mary-
+Spring, afin de gagner le Sturtcreek.
+
+* * * * *
+
+_23 février._ -- Quelles indicibles souffrances pendant les deux
+jours qui suivirent! L'état de nos deux compagnons malades avait
+empiré. Trois chameaux tombèrent encore pour ne plus se relever,
+la tête allongée sur le sable, les reins gonflés, incapables de
+faire un mouvement. Il fut nécessaire de les abattre. C'étaient
+deux bêtes de selle et une bête de bât. Actuellement quatre blancs
+de l'escorte sont réduits à continuer en piétons ce voyage déjà si
+fatigant pour des gens montés.
+
+Et pas une créature humaine dans ce Great-Sandy-Desert! Pas un
+Australien de ces régions de la Terre de Tasman, qui puisse nous
+renseigner sur la situation des puits! Évidemment, notre caravane
+s'est écartée de l'itinéraire du colonel Warburton, car le colonel
+n'a jamais franchi d'aussi longues étapes, sans avoir pu refaire
+sa provision d'eau. Trop souvent, il est vrai, les puits à demi
+taris ne contenaient qu'un liquide épais, échauffé, à peine
+potable. Mais nous nous en contenterions...
+
+Aujourd'hui, enfin, au terme de la première étape, nous avons pu
+apaiser notre soif... C'est Godfrey qui a découvert un puits à une
+faible distance.
+
+Dès le matin du 23, le brave enfant s'est porté à quelques milles
+en avant, et deux heures après, nous l'avons aperçu qui revenait
+en toute hâte.
+
+«Un puits!... un puits!» s'est-il écrié du plus loin que nous
+avons pu l'entendre.
+
+À ce cri, notre petit monde s'est ranimé. Les chameaux se sont
+remis sur leurs jambes. Il semble que celui que montait Godfrey
+leur ait dit en arrivant:
+
+«De l'eau... de l'eau!»
+
+Une heure après, la caravane s'arrêtait sous un bouquet d'arbres à
+la ramure desséchée, qui ombrageaient le puits. Heureusement, ce
+sont des gommiers et non de ces eucalyptus, qui l'auraient asséché
+jusqu'à la dernière goutte!
+
+Mais les rares puits, creusés à la surface du continent
+australien, il faut bien reconnaître qu'une troupe d'hommes un peu
+nombreuse les viderait en un instant. L'eau n'y est point
+abondante, et encore faut-il aller la puiser sous les couches de
+sable. C'est que ces puits ne sont pas l'oeuvre de la main de
+l'homme; ce ne sont que des cavités naturelles, qui se forment à
+l'époque des pluies d'hiver. À peine dépassent-elles cinq à six
+pieds en profondeur -- ce qui suffit pour que l'eau, abritée des
+rayons solaires, échappe à l'évaporation et se conserve même
+pendant les longues chaleurs de l'été.
+
+Quelquefois, ces réservoirs ne se signalent pas à la surface de la
+plaine par un groupe d'arbres, et il n'est que trop facile de
+passer à proximité sans les reconnaître. Il importe donc
+d'observer la contrée avec grand soin: c'est une recommandation
+qui est faite et très justement faite par le colonel Warburton.
+Aussi avons-nous soin d'en tenir compte.
+
+Cette fois, Godfrey avait eu la main heureuse. Le puits, près
+duquel notre campement a été établi dès onze heures du matin,
+contenait plus d'eau qu'il n'en fallait pour abreuver nos chameaux
+et refaire complètement notre réserve. Cette eau restée limpide
+car elle était filtrée par les sables, avait gardé sa fraîcheur,
+la cavité, située au pied d'une haute dune, ne recevant pas
+directement les rayons du soleil.
+
+C'est avec délices que chacun de nous s'est rafraîchi en puisant à
+cette sorte de citerne. Il fallut même engager nos compagnons à
+n'en boire que modérément; ils auraient fini par se rendre
+malades.
+
+On ne saurait s'imaginer les effets bienfaisants de l'eau, à moins
+d'avoir été longtemps torturé par la soif. Le résultat est
+immédiat; les plus abattus se relèvent, les forces reviennent
+instantanément, le courage avec les forces. C'est plus qu'être
+ranimé; c'est renaître!
+
+Le lendemain, dès quatre heures du matin, nous avons repris notre
+route en nous dirigeant vers le nord-ouest, afin d'atteindre par
+le plus court Joanna-Spring, à cent quatre-vingt-dix milles
+environ de Mary-Spring.
+
+* * * * *
+
+Ces quelques notes, extraites du journal de Mrs. Branican,
+suffiront à démontrer que son énergie ne l'a pas abandonnée un
+instant. Il convient, maintenant, de reprendre le récit de ce
+voyage, auquel l'avenir réservait encore tant d'éventualités,
+impossibles à prévoir et si graves par leurs conséquences.
+
+
+
+
+XI
+
+Indices et incidents
+
+
+Ainsi que l'ont fait connaître les dernières lignes du journal de
+Mrs. Branican, le courage et la confiance étaient revenus au
+personnel de la caravane. Jamais la nourriture n'avait fait
+défaut, et elle était assurée pour plusieurs mois. L'eau seule
+avait manqué pendant quelques étapes; mais le puits, découvert par
+Godfrey, en avait fourni au delà des besoins, et l'on repartait
+délibérément.
+
+Il est vrai, il s'agissait toujours d'affronter une chaleur
+accablante, de respirer un air embrasé à la surface de ces
+interminables plaines, sans arbres et sans ombre. Et ils sont bien
+peu nombreux, les voyageurs qui peuvent impunément supporter ces
+températures dévorantes, lorsqu'ils ne sont pas originaires du
+pays australien. Où l'indigène résiste, l'étranger succombe. Il
+faut être fait à ce climat meurtrier.
+
+Toujours la région des dunes et des sables rouges avec leurs
+ondulations de longues rides symétriques. On dirait d'un sol
+incendié, dont la coloration intensive, accentuée par les rayons
+solaires, ne cesse de brûler les yeux. Le sol était chaud au point
+qu'il eût été impossible à des blancs d'y marcher pieds nus. Quant
+aux noirs, leur épiderme endurci le leur permettait impunément, et
+ils n'auraient pas dû voir là une occasion de se plaindre. Ils se
+plaignaient pourtant; leur mauvais vouloir se manifestait sans
+cesse d'une façon plus apparente. Si Tom Marix n'avait pas tenu à
+conserver son escorte au complet, pour le cas où il y aurait lieu
+de se défendre contre quelque tribu nomade, il eût assurément prié
+Mrs. Branican de congédier les Australiens engagés à son service.
+
+Du reste, Tom Marix voyait s'accroître les difficultés inhérentes
+à une telle expédition, et, quand il se disait que ces fatigues
+étaient subies et ces dangers bravés en pure perte, il fallait
+qu'il fût bien maître de lui pour ne rien laisser paraître de ses
+pensées. Seul, Zach Fren l'avait deviné et lui en voulait de ce
+qu'il ne partageait pas sa confiance.
+
+«Vraiment, Tom, lui dit-il un jour, je ne vous aurais pas cru
+homme à vous décourager!
+
+-- Me décourager?... Vous vous trompez, Zach, en ce sens du moins,
+que le courage ne me manquera pas pour accomplir ma mission
+jusqu'au bout. Ce n'est pas de traverser ces déserts que
+j'appréhende, c'est, après les avoir traversés, d'être contraints
+de revenir sur nos pas sans avoir réussi.
+
+-- Croyez-vous donc, Tom, que le capitaine John ait succombé
+depuis le départ de Harry Felton?
+
+-- Je n'en sais rien, Zach, et vous ne le savez pas davantage.
+
+-- Si, je le sais, comme je sais qu'un navire abat sur tribord
+quand on met sa barre à bâbord!
+
+-- Vous parlez là, Zach, comme parle Mrs. Branican ou Godfrey, et
+vous prenez vos espérances pour des certitudes. Je souhaite que
+vous ayez raison. Mais le capitaine John, s'il est vivant, est au
+pouvoir des Indas, et ces Indas où sont-ils?
+
+-- Ils sont où ils sont, Tom, et c'est là que la caravane ira,
+quand elle devrait bouliner pendant six mois encore. Que diable!
+lorsqu'on ne peut pas virer vent debout, on vire vent arrière, et
+on rattrape toujours sa route...
+
+-- Sur mer, oui, Zach, lorsqu'on sait vers quel port on se dirige.
+Mais, à travers ces territoires, sait-on où l'on va?
+
+-- Ce n'est pas en désespérant qu'on l'apprendra.
+
+-- Je ne désespère pas, Zach!
+
+-- Si, Tom, et, ce qui est plus grave, c'est que vous finirez par
+le laisser voir. Celui qui ne cache pas son inquiétude fait un
+mauvais capitaine et incite son équipage au mécontentement. Prenez
+garde à votre visage, Tom, non pour Mrs. Branican, que rien ne
+pourrait ébranler, mais pour les blancs de notre escorte! S'ils
+allaient faire cause commune avec les noirs...
+
+-- Je réponds d'eux comme de moi...
+
+-- Et comme moi, je réponds de vous, Tom! Aussi ne parlons pas
+d'amener notre pavillon tant que les mâts sont debout!
+
+-- Qui en parle, Zach, si ce n'est Len Burker?...
+
+-- Oh! celui-là, Tom, si j'étais le commandant, il y a longtemps
+qu'il serait à fond de cale, avec un boulet à chaque pied! Mais,
+qu'il y fasse attention, car je ne le perds pas de vue!»
+
+Zach Fren avait raison de surveiller Len Burker. Si le désarroi se
+mettait dans l'expédition, ce serait à lui qu'on le devrait. Ces
+noirs, sur lesquels Tom Marix croyait pouvoir compter, il les
+excitait au désordre. C'était là une des causes qui risquaient
+d'empêcher le succès de la campagne. Mais n'eût-elle pas existé,
+que Tom Marix ne conservait guère d'illusion sur la possibilité de
+rencontrer les Indas et de délivrer le capitaine John.
+
+Cependant, bien que la caravane n'allât pas tout à fait à
+l'aventure, en se dirigeant vers les environs de la Fitz-Roy, il
+se pouvait qu'une circonstance eût obligé les Indas à quitter la
+Terre de Tasman; peut-être des éventualités de guerre. Il est rare
+que la paix règne entre tribus, qui peuvent compter de deux cent
+cinquante à trois cents âmes. Il y a des haines invétérées, des
+rivalités qui exigent du sang, et elles s'exercent avec d'autant
+plus de passion que, chez ces cannibales, la guerre, c'est la
+chasse. À vrai dire, l'ennemi n'est pas seulement l'ennemi, il est
+le gibier, et le vainqueur mange le vaincu. De là des luttes, des
+poursuites, des déplacements, qui entraînent parfois les indigènes
+à de grandes distances. Il y aurait donc eu intérêt à savoir si
+les Indas n'avaient pas abandonné leurs territoires, et on ne le
+saurait qu'en s'emparant d'un Australien venu du nord-ouest.
+
+C'est à cela que tendaient les efforts de Tom Marix, assidûment
+secondé par Godfrey, qui, malgré les recommandations et même les
+injonctions de Mrs. Branican, se laissait souvent emporter à une
+distance de plusieurs milles. Quand il n'allait pas à la recherche
+de quelque puits, il se lançait à la recherche de quelque
+indigène, mais, jusqu'alors sans résultat. La contrée était
+déserte. Et, en vérité, quel être humain, de telle rustique nature
+fût-il, aurait pu y subvenir aux plus strictes nécessités de
+l'existence? S'y aventurer aux abords de la ligne télégraphique,
+cela se pouvait faire à la rigueur, et encore voit-on à quelles
+épreuves on était exposé.
+
+Enfin, le 9 mars, vers neuf heures et demie du matin, on entendit
+un cri retentir à courte distance -- un cri formé de ces deux
+mots: coo-eeh!
+
+«Il y a des indigènes dans les environs, dit Tom Marix.
+
+-- Des indigènes?... demanda Dolly.
+
+-- Oui, mistress, c'est leur façon de s'appeler.
+
+-- Tâchons de les rejoindre», répondit Zach Fren. La caravane
+avança d'une centaine de pas, et Godfrey signala deux noirs entre
+les dunes. S'emparer de leurs personnes ne devait pas être facile,
+car les Australiens fuient les blancs du plus loin qu'ils les
+entrevoient. Ceux-ci cherchaient à se dissimuler derrière une
+haute dune rougeâtre, entre des touffes de spinifex. Mais les gens
+de l'escorte parvinrent à les cerner, et ils furent amenés devant
+Mrs. Branican. L'un était âgé d'une cinquantaine d'années;
+l'autre, son fils, d'environ vingt ans. Tous deux se rendaient à
+la station du lac Woods, qui appartient au service du réseau
+télégraphique. Divers présents en étoffes, et principalement
+quelques livres de tabac, les eurent bientôt amadoués, et ils se
+montrèrent disposés à répondre aux questions qui leur furent
+faites par Tom Marix -- réponses que celui-ci traduisait
+immédiatement pour Mrs. Branican, Godfrey, Zach Fren et leurs
+compagnons. Les Australiens avaient d'abord dit où ils allaient --
+ce qui n'intéressait que médiocrement. Mais Tom Marix leur demanda
+d'où ils venaient, ce qui méritait une sérieuse attention.
+
+«Nous venons de par là... loin... très loin, répondit le père en
+montrant le nord-ouest.
+
+-- De la côte?...
+
+-- Non... de l'intérieur.
+
+-- De la Terre de Tasman?
+
+-- Oui... de la rivière Fitz-Roy.»
+
+C'était précisément vers cette rivière, on le sait, que se
+dirigeait la caravane.
+
+«De quelle tribu êtes-vous? dit Tom Marix.
+
+-- De la tribu des Goursis.
+
+-- Est-ce que ce sont des nomades?...»
+
+L'indigène ne parut pas comprendre ce que voulait dire le chef de
+l'escorte.
+
+«Est-ce une tribu qui va d'un campement à l'autre, reprit Tom
+Marix, une tribu qui n'habite pas un village?...
+
+-- Elle habite le village de Goursi, répondit le fils, qui
+semblait être assez intelligent.
+
+-- Et ce village est-il près de la Fitz-Roy?...
+
+-- Oui, à dix grandes journées de l'endroit où elle va se jeter à
+la mer.»
+
+C'est dans le Golfe du Roi que se déverse la Fitz-Roy river, et
+c'était là, précisément, que la deuxième campagne du _Dolly-Hope_
+avait pris fin en 1883. Les dix journées, indiquées par le jeune
+homme, démontraient que le village de Goursi devait être situé à
+une centaine de milles du littoral.
+
+C'est ce qui fut relevé par Godfrey sur la carte à grands points
+de l'Australie occidentale -- carte qui portait le tracé de la
+rivière Fitz-Roy pendant un parcours de deux cent cinquante
+milles, depuis son origine au milieu des régions vagues de la
+Terre de Tasman.
+
+«Connaissez-vous la tribu des Indas?» demanda alors Tom Marix aux
+indigènes.
+
+Les regards du père et du fils parurent s'enflammer, lorsque ce
+nom fut prononcé devant eux.
+
+«Évidemment, ce sont deux tribus ennemies, ces Indas et ces
+Goursis, deux tribus qui sont en guerre, fit observer Tom Marix,
+en s'adressant à Mrs. Branican.
+
+-- C'est vraisemblable, répondit Dolly, et, très probablement, ces
+Goursis savent où se trouvent actuellement les Indas. Interrogez-
+les à ce sujet, Tom Marix, et tâchez d'obtenir une réponse aussi
+précise que possible. De cette réponse dépend peut-être le succès
+de nos recherches.»
+
+Tom Marix posa la question, et le plus âgé des indigènes affirma,
+sans hésiter, que la tribu des Indas occupait alors le haut cours
+de la Fitz-Roy.
+
+«À quelle distance se trouvent-ils du village de Goursi? demanda
+Tom Marix.
+
+-- À vingt journées en se dirigeant vers le soleil levant»,
+répondit le jeune garçon.
+
+Cette distance, reportée sur la carte, mettait le campement des
+Indas à deux cent quatre-vingts milles environ de l'endroit alors
+atteint par la caravane. Quant à ces renseignements, ils
+concordaient avec ceux qui avaient été précédemment donnés par
+Harry Felton.
+
+«Votre tribu, reprit Tom Marix, est-elle souvent en guerre avec la
+tribu des Indas?
+
+-- Toujours!» répondit le fils.
+
+Et son accent, son geste, indiquaient la violence de ces haines de
+cannibales.
+
+«Et nous les poursuivrons, ajouta le père, dont les mâchoires
+claquaient de désirs sensuels, et ils seront battus, lorsque le
+chef blanc ne sera plus là pour leur donner ses conseils.»
+
+On imagine quelle fut l'émotion de Mrs. Branican et de ses
+compagnons, dès que Tom Marix eut traduit cette réponse. Ce chef
+blanc depuis tant d'années prisonnier des Indas, pouvait-on douter
+que ce ne fût le capitaine John?
+
+Et, sur les instances de Dolly, Tom Marix pressa de questions les
+deux indigènes. Ils ne purent fournir que des informations très
+indécises sur ce chef blanc. Ce qu'ils affirmèrent, toutefois,
+c'est que, trois mois auparavant, lors de la dernière lutte entre
+les Goursis et les Indas, il était encore au pouvoir de ces
+derniers.
+
+«Et sans lui, s'écria le jeune Australien, les Indas ne seraient
+plus que des femmes!»
+
+Qu'il y eût là exagération de la part de ces indigènes, peu
+importait. On savait d'eux tout ce que l'on voulait en savoir.
+John Branican et les Indas se trouvaient à moins de trois cents
+milles dans la direction du nord-ouest... Il fallait les rejoindre
+sur les bords de la Fitz-Roy.
+
+Au moment où le campement allait être levé, Jos Meritt retint un
+instant les deux hommes que Mrs. Branican venait de congédier avec
+de nouveaux présents. Et alors l'Anglais pria Tom Marix de leur
+adresser une question relativement aux chapeaux de cérémonie que
+portaient les chefs de la tribu des Goursis et les chefs de la
+tribu des Indas.
+
+En vérité, tandis qu'il attendait leur réponse, Jos Meritt était
+non moins ému que l'avait été Dolly pendant l'interrogatoire des
+indigènes.
+
+Il eut lieu d'être satisfait, le digne collectionneur, et les
+«Bien... Oh!... Très bien!» éclatèrent entre ses lèvres, quand il
+apprit que les chapeaux de fabrication étrangère n'étaient point
+rares parmi les peuplades du nord-ouest. Dans les grandes
+cérémonies, les chapeaux coiffaient habituellement la tête des
+principaux chefs australiens.
+
+«Vous comprenez, mistress Branican, fit observer Jos Meritt,
+retrouver le capitaine John, c'est très bien!... Mais, de mettre
+la main sur le trésor historique que je poursuis à travers les
+cinq parties du monde, c'est encore mieux...
+
+-- Évidemment!» répondit Mrs. Branican.
+
+Et n'était-elle pas faite aux monomanies de son bizarre compagnon
+de voyage.
+
+«Vous avez entendu, Gîn-Ghi? ajouta Jos Meritt, en se tournant
+vers son serviteur.
+
+-- J'ai entendu, mon maître Jos, répondit le Chinois. Et quand
+nous aurons trouvé ce chapeau...
+
+-- Nous reviendrons en Angleterre, nous rentrerons à Liverpool, et
+là, Gîn-Ghi, élégamment coiffé d'une calotte noire, vêtu d'une
+robe de soie rouge, drapé d'un macoual en soie jaune, vous n'aurez
+plus d'autre fonction que de montrer ma collection aux amateurs.
+Êtes-vous satisfait?...
+
+-- Comme la fleur haïtang, qui va s'épanouir sous la brise,
+lorsque le lapin de Jade est descendu vers l'Occident», répondit
+le poétique Gîn-Ghi.
+
+Toutefois, il secouait la tête d'un air aussi peu convaincu de son
+bonheur à venir que si son maître lui eût affirmé qu'il serait
+nommé mandarin à sept boutons.
+
+Len Burker avait assisté à la conversation de Tom Marix et des
+deux indigènes dont il comprenait le langage, mais sans y prendre
+part. Pas une question relative au capitaine John n'était venue de
+lui. Il écoutait attentivement, notant dans sa mémoire les détails
+qui se rapportaient à la situation actuelle des Indas. Il
+regardait sur la carte l'endroit que la tribu occupait
+probablement alors vers le cours supérieur de la rivière Fitz-Roy.
+Il calculait la distance que la caravane aurait à parcourir pour
+s'y transporter, et le temps qu'elle emploierait à traverser ces
+régions de la Terre de Tasman.
+
+En réalité ce serait l'affaire de quelques semaines, si aucun
+obstacle ne surgissait, que les moyens de locomotion ne fissent
+pas défaut, que les fatigues de la route, les souffrances dues à
+l'ardeur de la température, fussent heureusement surmontées. Aussi
+Len Burker, sentant que la précision de ces renseignements allait
+redonner du courage à tous, en éprouvait-il une rage sourde. Quoi!
+la délivrance du capitaine John s'accomplirait, et, grâce à la
+rançon qu'elle apportait, Dolly parviendrait à l'arracher aux
+mains des Indas?
+
+Tandis que Len Burker réfléchissait à cet enchaînement
+d'éventualités, Jane voyait son front s'obscurcir, ses yeux
+s'injecter, sa physionomie réfléchir les détestables pensées qui
+l'agitaient. Elle en fut épouvantée, elle eut le pressentiment
+d'une catastrophe prochaine, et, au moment où les regards de son
+mari se fixèrent sur les siens, elle se sentit défaillir...
+
+La malheureuse femme avait compris ce qui se passait dans l'âme de
+cet homme, capable de tous les crimes pour s'assurer la fortune de
+Mrs. Branican.
+
+En effet, Len Burker se disait que si John et Dolly se
+rejoignaient, c'était l'écroulement de tout son avenir. Ce serait
+tôt ou tard la reconnaissance de la situation de Godfrey vis-à-vis
+d'eux. Ce secret finirait par échapper à sa femme, à moins qu'il
+ne la mît dans l'impossibilité de parler, et, pourtant,
+l'existence de Jane lui était nécessaire pour que la fortune lui
+arrivât par elle, après la mort de Mrs. Branican.
+
+Donc, il fallait séparer Jane de Dolly, puis, dans le but de faire
+disparaître John Branican, devancer la caravane chez les Indas.
+
+Avec un homme sans conscience et résolu tel que Len Burker, ce
+plan n'était que trop réalisable, et, d'ailleurs, les
+circonstances ne devaient pas tarder à lui venir en aide.
+
+Ce jour-là, à quatre heures du soir, Tom Marix donna le signal du
+départ, et l'expédition se remit en marche dans l'ordre habituel.
+On oubliait les fatigues passées. Dolly avait communiqué à ses
+compagnons l'énergie qui l'animait. On approchait du but... Le
+succès paraissait hors de doute... Les noirs de l'escorte
+semblaient eux-mêmes se soumettre plus volontiers, et, peut-être,
+Tom Marix aurait-il pu compter sur leur concours jusqu'au terme de
+l'expédition, si Len Burker n'eût été là pour leur souffler
+l'esprit de trahison et de révolte.
+
+La caravane, enlevée d'un bon pas, avait à peu près repris
+l'itinéraire du colonel Warburton. Cependant la chaleur s'était
+accrue, et les nuits étaient étouffantes. Sur cette plaine sans un
+seul bouquet d'arbres on ne trouvait d'ombre qu'à l'abri des
+hautes dunes, et encore cette ombre était-elle très réduite par la
+presque verticalité des rayons solaires.
+
+Et pourtant, sous cette latitude plus basse que celle du Tropique,
+c'est-à-dire en pleine zone torride, ce n'était pas des excès du
+climat australien que les hommes avaient le plus à souffrir. La
+bien autrement grave question de l'eau se représentait chaque
+jour. Il fallait aller chercher des puits à de grandes distances,
+et cela dérangeait l'itinéraire, qui s'allongeait de nombreux
+détours. Le plus souvent, c'était Godfrey, toujours prêt, Tom
+Marix, toujours infatigable, qui se dévouaient. Mrs. Branican ne
+les voyait pas s'éloigner sans un serrement de coeur. Mais il n'y
+avait plus rien à espérer des orages, qui sont d'une rareté
+extrême à cette époque de l'année. Sur le ciel, rasséréné d'un
+horizon à l'autre, on ne voyait pas un lambeau de nuage. L'eau ne
+pouvait venir que du sol.
+
+Lorsque Tom Marix et Godfrey avaient découvert un puits, c'était
+vers ce point qu'on se dirigeait. On reprenait l'étape, on
+pressait le pas des bêtes, on se hâtait sous cet aiguillon de la
+soif, et que trouvait-on le plus souvent?... Un liquide bourbeux,
+au fond d'une cavité où fourmillaient les rats. Si les noirs et
+les blancs de l'escorte n'hésitaient pas à s'en abreuver, Dolly,
+Jane, Godfrey, Zach Fren, Len Burker, avaient la prudence
+d'attendre que Tom Marix eût fait déblayer le puits, rejeter la
+couche souillée de sa surface, creuser les sables pour en extraire
+une eau moins impure. Ils se désaltéraient alors. On remplissait
+ensuite les tonnelets qui devaient suffire jusqu'au puits
+prochain.
+
+Tel fut le voyage pendant une huitaine de jours -- du 10 au 17
+mars -- sans autre incident, mais avec un accroissement de
+fatigues qui ne pouvait plus se prolonger. L'état des deux malades
+ne s'améliorait point, au contraire, et il y avait lieu de
+craindre une issue fatale. Privé de cinq chameaux, Tom Marix était
+embarrassé pour faire face aux nécessités du transport.
+
+Le chef de l'escorte commençait à être extrêmement inquiet. Mrs.
+Branican ne l'était pas moins, bien qu'elle n'en laissât rien
+paraître. La première en marche, la dernière à la halte, elle
+donnait l'exemple du plus extraordinaire courage, uni à une
+confiance que rien n'aurait pu ébranler.
+
+Et à quels sacrifices n'eût-elle pas consenti pour éviter ces
+retards incessants, pour abréger cet interminable voyage!
+
+Un jour, elle demanda à Tom Marix pourquoi il ne ralliait pas
+directement le haut cours de la rivière Fitz-Roy, où les
+renseignements des indigènes plaçaient le dernier campement des
+Indas.
+
+«J'y ai songé, répondit Tom Marix, mais c'est toujours la question
+de l'eau qui me retient et me préoccupe, mistress Branican. En
+allant vers Joanna-Spring, nous ne pouvons manquer de rencontrer
+un certain nombre de ces puits que le colonel Warburton a
+signalés.
+
+-- Est-ce qu'il ne s'en trouve pas sur les territoires du nord?
+demanda Dolly.
+
+-- Peut-être, mais je n'en ai pas la certitude, dit Tom Marix. Et
+d'ailleurs, il faut admettre la possibilité que ces puits soient
+desséchés maintenant, tandis qu'en continuant notre marche vers
+l'ouest, nous sommes assurés d'atteindre la rivière d'Okaover, où
+le colonel Warburton a fait halte. Or, cette rivière, c'est de
+l'eau courante, et nous aurons toute facilité d'y refaire notre
+provision avant de gagner la vallée de la Fitz-Roy.
+
+-- Soit, Tom Marix, répondit Mrs. Branican; puisqu'il le faut,
+dirigeons-nous sur Joanna-Spring.»
+
+C'est ce qui fut fait, et les fatigues de cette partie du voyage
+dépassèrent toutes celles que la caravane avait supportées
+jusqu'alors. Quoiqu'on fût déjà au troisième mois de la saison
+d'été, la température conservait une moyenne intolérable de
+quarante degrés centigrades à l'ombre, et, par ce mot, il faut
+entendre l'ombre de la nuit. En effet, on aurait vainement cherché
+un nuage dans les hautes zones du ciel, un arbre à la surface de
+cette plaine. Le cheminement s'opérait au milieu d'une atmosphère
+suffocante. Les puits ne contenaient pas l'eau nécessaire aux
+besoins du personnel. On faisait à peine une dizaine de milles par
+étape. Les piétons se traînaient. Les soins que Dolly, assistée de
+Jane et de la femme Harriett, bien affaiblies elles-mêmes,
+donnaient aux deux malades, ne parvenaient pas à les soulager. Il
+aurait fallu s'arrêter, camper dans quelque village, prendre un
+repos de longue durée, attendre que la température fût devenue
+plus clémente... Et rien de tout cela n'était possible.
+
+Dans l'après-midi du 17 mars, on perdit encore deux chameaux de
+bât, et précisément l'un de ceux qui transportaient les objets
+d'échange, destinés aux Indas. Tom Marix dut faire passer leur
+charge sur des chameaux de selle -- ce qui nécessita de démonter
+deux autres blancs de l'escorte. Ces braves gens ne se plaignirent
+pas et acceptèrent sans mot dire ce surcroît de souffrance. Quelle
+différence avec les noirs, qui réclamaient sans cesse, et
+causaient à Tom Marix les plus sérieux ennuis! N'était-il pas à
+craindre que, un jour ou l'autre, ces noirs ne fussent tentés
+d'abandonner la caravane, probablement après quelque scène de
+pillage?...
+
+Enfin, dans la soirée du 19 mars, près d'un puits dont l'eau était
+enfouie à six pieds sous les sables, la caravane s'arrêta à cinq
+milles environ de Joanna-Spring. Il n'y avait pas eu moyen
+d'allonger l'étape au-delà.
+
+Le temps était d'une lourdeur extraordinaire. L'air brûlait les
+poumons, comme s'il se fût échappé d'une fournaise. Le ciel, très
+pur, d'un bleu cru, tel qu'il apparaît dans certaines régions
+méditerranéennes au moment d'un déchaînement de mistral, offrait
+un aspect étrange et menaçant.
+
+Tom Marix regardait cet état de l'atmosphère d'un air d'anxiété
+qui n'échappa point à Zach Fren.
+
+«Vous flairez quelque chose, lui dit le maître, et quelque chose
+qui ne vous va pas?...
+
+-- Oui, Zach, répondit Tom Marix. Je m'attends à un coup de
+simoun, dans le genre de ceux qui ravagent les déserts de
+l'Afrique.
+
+-- Et bien... du vent... ce serait de l'eau, sans doute? fit
+observer Zach Fren.
+
+-- Non point, Zach, ce serait une sécheresse plus effroyable
+encore, et ce vent-là, dans le centre de l'Australie, on ne sait
+pas ce dont il est capable!»
+
+Cette observation, venant d'un homme si expérimenté, était de
+nature à causer une profonde inquiétude à Mrs. Branican et ses
+compagnons.
+
+Les précautions furent donc prises en vue d'un «coup de temps»,
+pour employer une expression familière aux marins. Il était neuf
+heures du soir. Les tentes n'avaient point été dressées -- ce qui
+était inutile par ces nuits brûlantes -- au milieu des dunes
+sablonneuses de la plaine. Après avoir apaisé sa soif à l'eau des
+tonnelets, chacun prit sa part de vivres que Tom Marix venait de
+faire distribuer. C'est à peine si l'on songeait à satisfaire sa
+faim. Ce qu'il aurait fallu, c'était de l'air frais; l'estomac
+souffrait moins que les organes de la respiration. Quelques heures
+de sommeil auraient fait plus de bien à ces pauvres gens que
+quelques bouchées de nourriture. Mais était-il loisible de dormir
+au milieu d'une atmosphère si étouffante qu'on eût pu la croire
+raréfiée!
+
+Jusqu'à minuit, il ne se produisit rien d'anormal. Tom Marix, Zach
+Fren et Godfrey veillaient tour à tour. Tantôt l'un, tantôt
+l'autre se relevait, afin d'observer l'horizon vers le nord. Cet
+horizon était d'une clarté et même d'une pureté sinistre. La lune,
+couchée en même temps que le soleil, avait disparu derrière les
+dunes de l'ouest. Des centaines d'étoiles brillaient autour de la
+Croix du Sud qui étincelle au pôle antarctique du globe.
+
+Un peu avant trois heures, cette illumination du firmament
+s'effaça. Une soudaine obscurité enveloppa la plaine d'un horizon
+à l'autre.
+
+«Alerte!... Alerte!... cria Tom Marix.
+
+-- Qu'y a-t-il?» demanda Mrs. Branican, qui s'était brusquement
+relevée.
+
+Auprès d'elle, Jane et la femme Harriett, Godfrey et Zach Fren,
+cherchaient à se reconnaître à travers cette obscurité. Les bêtes,
+étendues sur le sol, redressaient leurs têtes, s'effaraient en
+poussant des cris rauques d'épouvante.
+
+«Mais qu'y a-t-il?... redemanda Mrs. Branican.
+
+-- Le simoun!» répondit Tom Marix.
+
+Et ce furent les dernières paroles qui purent être entendues.
+L'espace s'était empli d'un tel tumulte, que l'oreille ne
+parvenait pas plus à y percevoir un son que les yeux à saisir une
+lueur au milieu de ces ténèbres.
+
+C'était bien le simoun, ainsi que l'avait dit Tom Marix, un de ces
+ouragans subits, qui bouleversent les déserts australiens sur de
+vastes étendues. Un nuage énorme s'était levé du sud, et
+s'abattait sur la plaine -- nuage formé non seulement de sable,
+mais des cendres arrachées à ces terrains calcinés par la chaleur.
+
+Autour du campement, les dunes, se mouvant comme fait la houle de
+mer, déferlaient, non en embruns liquides, mais en poussière
+impalpable. Cela aveuglait, assourdissait, étouffait. On eût dit
+que la plaine allait se niveler sous cette rafale, déchaînée au
+ras du sol. Si les tentes eussent été dressées, il n'en serait pas
+resté un lambeau.
+
+Tous sentaient l'irrésistible torrent d'air et de sable passer sur
+eux comme le cinglement d'une mitraille. Godfrey tenait Dolly à
+deux mains, ne voulant pas être séparé d'elle, si ce formidable
+assaut balayait la caravane vers le nord.
+
+C'est bien ce qui arriva, en effet, et aucune résistance n'eût été
+possible.
+
+Pendant cette tourmente d'une heure -- une heure qui suffit à
+changer l'aspect de la contrée, en déplaçant les dunes, en
+modifiant le niveau général du sol -- Mrs. Branican et ses
+compagnons, y compris les deux malades de l'escorte, furent
+traînés sur un espace de quatre à cinq milles, se relevant pour
+retomber, roulés parfois comme des brins de paille au milieu d'un
+tourbillon. Ils ne pouvaient ni se voir ni s'entendre, et
+risquaient de ne plus se retrouver. Et c'est ainsi qu'ils
+atteignirent les environs de Joanna-Spring, près des rives de
+l'Okaover-creek, au moment où, dégagé des dernières brumailles, le
+jour se refaisait sous les rayons du soleil levant.
+
+Tous étaient-ils présents à l'appel?... Tous?... Non.
+
+Mrs. Branican, la femme Harriett, Godfrey, Jos Meritt, Gîn-Ghi,
+Zach Fren, Tom Marix, les blancs restés à leur poste, étaient là,
+et avec eux quatre chameaux de selle. Mais les noirs avaient
+disparu!... Disparus aussi les vingt autres chameaux -- ceux qui
+portaient les vivres et ceux qui portaient la rançon du capitaine
+John!...
+
+Et, lorsque Dolly appela Jane, Jane ne répondit pas.
+
+Len et Jane Burker n'étaient plus là.
+
+
+
+
+XII
+
+Derniers efforts
+
+
+Cette disparition des noirs, des bêtes de selle et des bêtes de
+bât, constituait pour Mrs. Branican ainsi que pour ceux qui lui
+étaient restés fidèles une situation presque désespérée.
+
+Trahison fut le mot que prononça tout d'abord Zach Fren -- le mot
+que répéta Godfrey. La trahison n'était que trop évidente, étant
+données les circonstances dans lesquelles la disparition d'une
+partie du personnel s'était produite. Tel fut aussi l'avis de Tom
+Marix, qui n'ignorait rien de l'influence funeste, exercée par Len
+Burker sur les indigènes de l'escorte...
+
+Dolly voulait douter encore. Elle ne pouvait croire à tant de
+duplicité, à tant d'infamie!
+
+«Len Burker ne peut-il avoir été entraîné comme nous l'étions
+nous-mêmes?...
+
+-- Comme ça, juste avec les noirs, fit observer Zach Fren, en même
+temps que les chameaux qui portent nos vivres!...
+
+-- Et ma pauvre Jane! murmura Dolly. Séparée de moi, sans que je
+m'en sois aperçue!
+
+-- Len Burker n'a pas même voulu qu'elle restât près de vous,
+mistress, dit Zach Fren. Le misérable!...
+
+-- Misérable?... Bien!... Oh!... Très bien! ajouta Jos Meritt. Si
+tout cela n'est pas de la coquinerie, je consens à ne jamais
+retrouver le chapeau... historique... dont...»
+
+Puis, se tournant vers le Chinois:
+
+«Et que pensez-vous de l'affaire, Gîn-Ghi?
+
+-- _Ai ya_, mon maître Jos! Je pense que j'aurais mille et dix
+mille fois mieux fait de ne jamais mettre le pied dans un pays si
+peu confortable!
+
+-- Peut-être!» répliqua Jos Meritt.
+
+La trahison était tellement caractérisée, en somme, que Mrs.
+Branican dut se rendre.
+
+«Mais pourquoi m'avoir trompée? se demandait-elle. Qu'ai-je fait à
+Len Burker?... N'avais-je pas oublié le passé?... Ne les ai-je
+point accueillis comme mes parents, sa malheureuse femme et
+lui?... Et il nous abandonne, il nous laisse sans ressources, et
+il me vole le prix de la liberté de John!... Mais pourquoi?»
+
+Personne ne connaissait le secret de Len Burker, et personne
+n'aurait pu répondre à Mrs. Branican. Seule, Jane eût été à même
+de révéler ce qu'elle savait des abominables projets de son mari,
+et Jane n'était plus là. Il n'était que trop vrai, cependant, Len
+Burker venait de mettre à exécution un plan préparé de longue
+main, un plan qui semblait avoir toutes les chances de réussite.
+Sous la promesse d'être bien payés, les noirs de l'escorte
+s'étaient facilement prêtés à ses vues. Au plus fort de la
+tourmente, tandis que deux des indigènes entraînaient Jane, sans
+qu'il eût été possible d'entendre ses cris, les autres avaient
+poussé vers le nord les chameaux dispersés autour du campement.
+
+Personne ne les avait aperçus au milieu d'une obscurité profonde,
+épaissie par les tourbillons de poussière, et, avant le jour, Len
+Burker et ses complices étaient déjà à quelques milles dans l'est
+de Joanna-Spring.
+
+Jane étant séparée de Dolly, son mari n'avait plus à craindre que,
+pressée par ses remords, elle en vint à trahir le secret de la
+naissance de Godfrey. D'ailleurs, dépourvus de vivres et de moyens
+de transport, il avait tout lieu de croire que Mrs. Branican et
+ses compagnons périraient au milieu des solitudes de Great-Sandy-
+Desert.
+
+En effet, à Joanna-Spring, la caravane ne se trouvait guère à
+moins de trois cents milles de la Fitz-Roy. Au cours de ce long
+trajet, comment Tom Marix pourvoirait-il aux besoins du personnel,
+si réduit qu'il fût à présent?
+
+L'Okaover-creek est un des principaux affluents du fleuve Grey,
+lequel va se jeter par un des estuaires de la Terre de Witt dans
+l'océan Indien.
+
+Sur les bords de cette rivière, que les chaleurs excessives ne
+tarissent jamais, Tom Marix retrouva les mêmes ombrages, les mêmes
+sites, dont le colonel Warburton fait l'éloge avec une explosion
+de joie si intense.
+
+De la verdure, des eaux courantes, après les interminables plaines
+sablonneuses de dunes et de spinifex, quel heureux changement!
+Mais, si le colonel Warburton, arrivé à ce point, était presque
+assuré d'atteindre son but, puisqu'il n'avait plus qu'à
+redescendre le creek jusqu'aux établissements de Rockbonne sur le
+littoral, il n'en était pas ainsi de Mrs. Branican. La situation,
+au contraire, allait s'empirer en traversant les arides régions
+qui séparent l'Okaover de la rivière Fitz-Roy.
+
+La caravane ne se composait plus que de vingt-deux personnes sur
+quarante-trois qu'elle comptait au départ de la station d'Alice-
+Spring: Dolly et la femme indigène Harriett, Zach Fren, Tom Marix,
+Godfrey, Jos Meritt, Gîn-Ghi, et avec eux les quinze blancs de
+l'escorte, dont deux étaient gravement malades. Pour montures,
+quatre chameaux seulement, les autres ayant été emmenés par Len
+Burker, y compris le mâle qui leur servait de guide et celui qui
+portait la kibitka. La bête, dont Jos Meritt appréciait fort les
+qualités, avait également disparu -- ce qui obligerait l'Anglais à
+voyager à pied comme son domestique. En fait de vivres, il ne
+restait qu'un très petit nombre de boîtes de conserves, retrouvées
+dans une caisse qu'une des chamelles avait laissé choir. Plus de
+farine, ni de café, ni de thé, ni de sucre, ni de sel; plus de
+boissons alcooliques; plus rien de la pharmacie de voyage! Et
+comment Dolly pourrait-elle soigner les deux hommes dévorés par la
+fièvre? C'était le dénuement absolu, au milieu d'une contrée qui
+n'offrait aucune ressource.
+
+Aux premières lueurs de l'aube, Mrs. Branican rassembla son
+personnel. Cette vaillante femme n'avait rien perdu de son
+énergie, vraiment surhumaine, et, par ses paroles encourageantes,
+elle parvint à ranimer ses compagnons. Ce qu'elle leur fit voir,
+c'était le but si près d'être atteint.
+
+Le voyage fut repris et dans des conditions tellement pénibles que
+le plus confiant des hommes n'aurait pu espérer de le mener à
+bonne fin. Des quatre chameaux qui restaient, deux avaient dû être
+réservés aux malades qu'on ne pouvait abandonner à Joanna-Spring,
+une de ces stations inhabitées comme le colonel Warburton en
+signale plusieurs sur son itinéraire. Mais ces pauvres gens
+auraient-ils la force de supporter le transport jusqu'à la Fitz-
+Roy, d'où il serait peut-être possible de les expédier à quelque
+établissement de la côte?... C'était douteux, et le coeur de Mrs.
+Branican se brisait à l'idée que deux nouvelles victimes
+s'ajouteraient à celles que comptait déjà la catastrophe du
+_Franklin_...
+
+Et pourtant Dolly ne renoncerait pas à ses projets! Non! elle ne
+suspendrait pas ses recherches! Rien ne l'arrêterait dans
+l'accomplissement de son devoir -- dût-elle rester seule!
+
+En quittant la rive droite de l'Okaover-creek, dont le lit avait
+été passé à gué un mille en amont de Joanna-Spring, la caravane se
+dirigea au nord-nord-est. À prendre cette direction, Tom Marix
+espérait rejoindre la Fitz-Roy, au point le plus rapproché de la
+courbe irrégulière qu'elle trace, avant de s'infléchir vers le
+Golfe du Roi.
+
+La chaleur était plus supportable. Il avait fallu les plus vives
+instances -- presque des injonctions -- de la part de Tom Marix et
+de Zach Fren, pour que Dolly acceptât un des chameaux comme bête
+de selle. Godfrey et Zach Fren ne cessaient de marcher d'un bon
+pas. Pareillement Jos Meritt, dont les longues jambes avaient la
+rigidité d'une paire d'échasses. Et, lorsque Mrs. Branican lui
+offrait de prendre sa monture, il déclinait l'offre, disant:
+
+«Bien!... Oh!... Très bien! Un Anglais est un Anglais, mistress,
+mais un Chinois n'est qu'un Chinois, et je ne vois aucun
+inconvénient à ce que vous fassiez cette proposition à Gîn-Ghi...
+Seulement, je lui défends d'accepter.»
+
+Aussi Gîn-Ghi allait-il à pied, non sans récriminer en songeant
+aux lointaines délices de Sou-Tchéou, la cité des bateaux-fleurs,
+la ville adorée des Célestes.
+
+Le quatrième chameau servait soit à Tom Marix, soit à Godfrey,
+quand il s'agissait de se porter en avant. La provision d'eau,
+puisée à l'Okaover-creek, ne tarderait pas à être consommée, et
+c'est alors que la question des puits redeviendrait des plus
+graves.
+
+En quittant les rives du creek, on chemina vers le nord sur une
+plaine légèrement ondulée, à peine sillonnée de dunes
+sablonneuses, qui s'étendait jusqu'aux extrêmes limites de
+l'horizon. Les touffes de spinifex y formaient des bouquets plus
+serrés, et divers arbrisseaux, jaunis par l'automne, donnaient à
+la région un aspect moins monotone. Peut-être une chance favorable
+permettrait-elle d'y rencontrer un peu de gibier. Tom Marix,
+Godfrey, Zach Fren, qui ne se séparaient jamais de leurs armes,
+avaient heureusement conservé fusils et revolvers, et ils
+sauraient en faire bon emploi, le cas échéant. Il est vrai, les
+munitions, fort restreintes, ne devaient être employées qu'avec
+ménagement.
+
+On alla ainsi plusieurs jours, une étape le matin, une étape le
+soir. Le lit des creeks qui sillonnaient ce territoire, n'était
+semé que de cailloux calcinés entre les herbes décolorées par la
+sécheresse. Le sable ne décelait pas la moindre trace d'humidité.
+Il était donc nécessaire de découvrir des puits, d'en découvrir un
+par vingt-quatre heures, puisque Tom Marix n'avait plus de
+tonnelets à sa disposition.
+
+Aussi Godfrey se lançait-il à droite ou à gauche de l'itinéraire,
+dès qu'il se croyait sur une piste.
+
+«Mon enfant, lui recommandait Mrs. Branican, ne fais pas
+d'imprudence!... Ne t'expose pas...
+
+-- Ne pas m'exposer, quand il s'agit de vous, mistress Dolly, de
+vous et du capitaine John!» répondait Godfrey.
+
+Grâce à son dévouement, grâce aussi à une sorte d'instinct qui le
+guidait, divers puits furent découverts, en s'écartant parfois de
+plusieurs milles dans le nord ou dans le sud.
+
+Donc, si les souffrances de la soif ne furent pas absolument
+épargnées, du moins ne furent-elles pas excessives sur cette
+portion de la Terre de Tasman, comprise entre l'Okaover-creek et
+la Fitz-Roy river. Maintenant, ce qui mettait le comble aux
+fatigues, c'était l'insuffisance des moyens de transport, le
+rationnement de la nourriture, réduite à de faibles restes de
+conserves, le manque de thé et de café, la privation de tabac, si
+pénible aux gens de l'escorte, l'impossibilité d'additionner une
+eau à demi saumâtre de la moindre goutte d'alcool. Après deux
+heures de marche, les plus énergiques tombaient de lassitude,
+d'épuisement, de misère.
+
+Et puis, les bêtes trouvaient à peine de quoi manger au milieu de
+cette brousse, qui ne leur donnait ni une tige ni une feuille
+comestible. Plus de ces acacias nains, dont la résine, assez
+nutritive, est recherchée des indigènes aux époques de disette.
+Rien que les épines des maigres mimosas, mélangées aux touffes de
+spinifex. Les chameaux, la tête allongée, les reins ployants,
+traînaient les pieds, tombaient sur les genoux, et ce n'était pas
+sans grands efforts que l'on parvenait à les remettre debout.
+
+Le 25, dans l'après-midi, Tom Marix, Godfrey et Zach Fren
+parvinrent à se procurer un peu de nourriture fraîche. Il y avait
+eu un passage de pigeons, d'allure sauvage, qui voletaient en
+troupes. Très fuyards, très rapides à s'échapper des touffes de
+mimosas, ils ne se laissaient pas approcher aisément. Toutefois,
+on finit par en abattre un certain nombre. Ils n'eussent pas été
+excellents -- et ils l'étaient en réalité -- que de malheureux
+affamés les auraient appréciés comme un gibier des plus savoureux.
+On se contentait de les faire griller devant un feu de racines
+sèches, et, pendant deux jours, Tom Marix put économiser les
+conserves.
+
+Mais ce qui suffisait à nourrir les hommes ne suffisait pas à
+nourrir les animaux. Aussi, dans la matinée du 26, l'un des
+chameaux qui servait au transport des malades tomba-t-il
+lourdement sur le sol. Il fallut l'abandonner sur place, car il
+n'aurait pu se remettre en marche.
+
+À Tom Marix revint la tâche de l'achever d'une balle dans la tête.
+Puis, ne voulant rien perdre de cette chair, qui représentait
+plusieurs jours de nourriture, bien que la bête fût extrêmement
+amaigrie par les privations, il s'occupa de la dépecer, suivant la
+méthode australienne.
+
+Tom Marix n'ignorait pas que le chameau peut être utilisé dans son
+entier et servir à l'alimentation. Avec les os et une partie de la
+peau qu'il fit bouillir dans l'unique récipient qui lui restait,
+il obtint un bouillon, qui fut bien reçu de ces estomacs affamés.
+Quant à la cervelle, à la langue, aux joues de l'animal, ces
+morceaux, convenablement préparés, fournirent une nourriture plus
+solide. De même, la chair, coupée en lanières minces, et
+rapidement séchée au soleil, fut conservée, ainsi que les pieds,
+qui forment la meilleure partie de la bête. Ce qui était très
+regrettable, c'est que le sel faisait défaut, car cette chair
+salée se fût conservée plus facilement.
+
+Le voyage se continuait dans ces conditions, à raison de quelques
+milles par jour. Par malheur, l'état des malades ne s'améliorait
+pas, faute de remèdes, sinon faute de soins. Tous n'arriveraient
+pas à ce but auquel tendaient les efforts de Mrs. Branican, à
+cette rivière Fitz-Roy, où les misères seraient peut-être
+atténuées dans une certaine mesure!
+
+Et en effet, le 28 mars, puis le lendemain 29, les deux blancs
+succombèrent aux suites d'un épuisement trop prolongé. C'étaient
+des hommes originaires d'Adélaïde, l'un ayant à peine vingt-cinq
+ans, l'autre plus âgé d'une quinzaine d'années, et la mort vint
+les frapper l'un et l'autre sur cette route du désert australien.
+
+Pauvres gens! c'étaient les premiers qui périssaient à la tâche,
+et leurs compagnons en furent très péniblement affectés. N'était-
+ce pas le sort qui les attendait tous, depuis la trahison de Len
+Burker, maintenant abandonnés au milieu de ces régions où les
+animaux eux-mêmes ne trouvent pas à vivre?
+
+Et qu'aurait pu répondre Zach Fren, lorsque Tom Marix lui dit:
+
+«Deux hommes morts pour en sauver un, sans compter ceux qui
+succomberont encore!...»
+
+Mrs. Branican donna libre cours à sa douleur, à laquelle chacun
+prit part. Elle pria pour ces deux victimes, et leur tombe fut
+marquée d'une petite croix que les ardeurs du climat allaient
+bientôt faire tomber en poussière.
+
+La caravane se remit en route.
+
+Des trois chameaux qui restaient, les hommes les plus fatigués
+durent se servir à tour de rôle, afin de ne pas retarder leurs
+compagnons, et Mrs. Branican refusa d'affecter une de ces bêtes à
+son service. Pendant les haltes, ces animaux étaient employés à la
+recherche des puits, tantôt par Godfrey, tantôt par Tom Marix, car
+on ne rencontrait pas un seul indigène près duquel il eût été
+possible de se renseigner. Cela semblait indiquer que les tribus
+s'étaient reportées vers le nord-est de la Terre de Tasman. Dans
+ce cas, il faudrait suivre la trace des Indas jusqu'au fond de la
+vallée de la FitzRoy -- circonstance très fâcheuse, puisque ce
+serait accroître le voyage de plusieurs centaines de milles.
+
+Dès le commencement d'avril, Tom Marix reconnut que la provision
+de conserves touchait à sa fin. Il y avait donc nécessité de
+sacrifier un des trois chameaux. Quelques jours de nourriture
+assurés, cela permettrait sans doute d'atteindre la Fitz-Roy
+river, dont la caravane ne devait plus être éloignée que d'une
+quinzaine d'étapes.
+
+Ce sacrifice étant indispensable, il fallut s'y résigner. On
+choisit la bête qui paraissait le moins en état de faire son
+service. Elle fut abattue, dépecée, réduite en lanières qui,
+séchées au soleil, possédaient des qualités assez nutritives,
+après qu'elles avaient subi une longue cuisson. Quant aux autres
+portions de l'animal, sans oublier le coeur et le foie, elles
+furent soigneusement mises en réserve.
+
+Entre temps, Godfrey parvint à tuer plusieurs couples de pigeons -
+- faible contingent, il est vrai, lorsqu'il s'agissait de pourvoir
+à l'alimentation de vingt personnes. Tom Marix reconnut aussi que
+les touffes d'acacias commençaient à reparaître sur la plaine, et
+il fut possible d'employer comme nourriture leurs graines
+préalablement grillées sur le feu.
+
+Oui! il était temps d'atteindre la vallée de la Fitz-Roy, d'y
+trouver les ressources qu'on eût vainement demandées à cette
+contrée maudite. Un retard de quelques jours, et la plupart de ces
+pauvres gens n'auraient pas la force d'y arriver.
+
+À la date du 5 avril, il ne restait plus rien des conserves, rien
+de la viande fournie par le dépeçage des chameaux. Une poignée de
+graines d'acacias, voilà à quoi Mrs. Branican et ses compagnons
+étaient réduits.
+
+En effet, Tom Marix hésitait à sacrifier les deux dernières bêtes
+qui avaient survécu. En songeant au chemin qu'il fallait encore
+parcourir, il ne pouvait s'y résoudre. Il dut en venir là,
+pourtant, et dès le soir même, car personne n'avait mangé depuis
+quinze heures.
+
+Mais au moment de la halte, un des hommes accourut en criant:
+
+«Tom Marix... Tom Marix... les deux chameaux viennent de tomber.
+
+-- Essayez de les relever...
+
+-- C'est impossible.
+
+-- Alors qu'on les tue sans attendre...
+
+-- Les tuer?... répondit l'homme. Mais ils vont mourir, s'ils ne
+sont morts déjà!
+
+-- Morts!» s'écria Tom Marix.
+
+Et il ne put retenir un geste de désespoir, car, une fois morts,
+la chair de ces animaux ne serait plus mangeable. Suivi de Mrs.
+Branican, de Zach Fren, de Godfrey et de Jos Meritt, Tom Marix se
+rendit à l'endroit où les deux bêtes venaient de s'abattre. Là,
+couchées sur le sol, elles s'agitaient convulsivement, l'écume à
+la bouche, les membres contractés, la poitrine haletante. Elles
+allaient mourir, et non de mort naturelle.
+
+«Que leur est-il donc arrivé? demanda Dolly. Ce n'est pas la
+fatigue... ce n'est pas l'épuisement...
+
+-- Non, répondit Tom Marix, je crains que ce ne soit l'effet de
+quelque herbe malfaisante!
+
+-- Bien!... Oh!... Très bien! Je sais ce que c'est! répondit Jos
+Meritt. J'ai déjà vu cela dans les provinces de l'est... dans le
+Queensland! Ces chameaux ont été empoisonnés...
+
+-- Empoisonnés?... répéta Dolly.
+
+-- Oui, dit Tom Marix, c'est le poison!
+
+-- Eh bien, reprit Jos Meritt, puisque nous n'avons plus d'autres
+ressources, il n'y a plus qu'à prendre exemple sur les
+cannibales... à moins de mourir de faim!... Que voulez-vous?...
+Chaque pays a ses usages, et le mieux est de s'y conformer!»
+
+Le gentleman disait ces choses avec un tel accent d'ironie que,
+les yeux agrandis par le jeûne, plus maigre qu'il ne l'avait
+jamais été, il faisait peur à voir.
+
+Ainsi donc les deux chameaux venaient de mourir empoisonnés. Et
+cet empoisonnement -- Jos Meritt ne se trompait pas -- était dû à
+une espèce d'ortie vénéneuse, assez rare pourtant dans ces plaines
+du nord-ouest: c'est la «moroïdes laportea» qui produit une sorte
+de framboise et dont les feuilles sont garnies de piquants acérés.
+Rien que leur contact provoque des douleurs très vives et très
+durables. Quant au fruit, il est mortel, si on ne le combat avec
+le jus du «colocasia macrorhiza», autre plante qui pousse le plus
+souvent sur les mêmes terrains que l'ortie vénéneuse.
+
+L'instinct, qui empêche les animaux de toucher aux substances
+nuisibles, avait été vaincu cette fois, et les pauvres bêtes,
+n'ayant pu résister au besoin de dévorer ces orties, venaient de
+succomber dans d'horribles souffrances.
+
+Comment se passèrent les deux jours suivants, ni Mrs. Branican ni
+aucun de ses compagnons n'en ont gardé le souvenir. Il avait fallu
+abandonner les deux animaux morts, car, une heure après, ils
+étaient en état de complète décomposition, tant est rapide l'effet
+de ce poison végétal. Puis, la caravane, se traînant dans la
+direction de la Fitz-Roy, cherchait à découvrir les mouvements de
+terrains qui encadrent la vallée... Pourraient-ils l'atteindre
+tous?... Non, et quelques-uns demandaient déjà qu'on les tuât sur
+place, afin de leur épargner une plus effroyable agonie...
+
+Mrs. Branican allait de l'un à l'autre... Elle essayait de les
+ranimer... Elle les suppliait de faire un dernier effort... Le but
+n'était plus éloigné... Quelques marches, les dernières... était
+le salut... Mais qu'aurait-elle pu obtenir là-bas de ces
+infortunés!
+
+Le 8 avril au soir, personne n'eut la force d'établir le
+campement. Les malheureux rampaient au pied des spinifex pour en
+mâcher les feuilles poussiéreuses. Ils ne pouvaient plus parler...
+ils ne pouvaient plus aller au delà... Tous tombèrent à cette
+dernière halte.
+
+Mrs. Branican résistait encore. Agenouillé près d'elle, Godfrey
+l'enveloppait d'un suprême regard... Il l'appelait «mère!...
+mère!...» comme un enfant qui supplie celle dont il est né de ne
+pas le laisser mourir...
+
+Et Dolly, debout au milieu de ses compagnons, parcourait l'horizon
+du regard, en criant:
+
+«John!... John!...»
+
+Comme si c'était du capitaine John qu'un dernier secours eût pu
+lui venir!
+
+
+
+
+XIII
+
+Chez les Indas
+
+
+La tribu des Indas, composée de plusieurs centaines d'indigènes,
+hommes, femmes, enfants, occupait à cette époque les bords de la
+Fitz-Roy, à cent quarante milles environ de son embouchure. Ces
+indigènes revenaient des régions de la Terre de Tasman, arrosées
+par le haut cours de la rivière. Depuis quelques jours, les
+hasards de leur vie nomade les avaient précisément ramenés à
+vingt-cinq milles de cette partie du Great-Sandy-Desert, où la
+caravane venait d'achever sa dernière halte, après un enchaînement
+de misères qui dépassaient la limite des forces humaines.
+
+C'était chez ces Indas que le capitaine John et son second Harry
+Felton avaient vécu pendant neuf années. À la faveur des
+événements qui vont suivre, il a été possible de reconstituer leur
+histoire durant cette longue période, en complétant le récit fait
+par Harry Felton à son lit de mort.
+
+Entre ces deux années 1875 et 1881 -- on ne l'a point oublié --
+l'équipage du _Franklin_ avait eu pour refuge une île de l'océan
+Indien, l'île Browse, située à deux cent cinquante milles environ
+de York-Sund, le point le plus rapproché de ce littoral qui
+s'arrondit au nord-ouest du continent australien. Deux des
+matelots ayant péri pendant la tempête, les naufragés, au nombre
+de douze, avaient vécu six ans dans cette île, sans aucun moyen de
+pouvoir se rapatrier, lorsqu'une chaloupe en dérive vint atterrir
+sur la côte.
+
+Le capitaine John, voulant employer cette chaloupe au salut
+commun, la fit mettre en état d'atteindre la terre australienne,
+et l'approvisionna pour une traversée de quelques semaines. Mais
+cette chaloupe ne pouvant contenir que sept passagers, le
+capitaine John et Harry Felton s'y embarquèrent avec cinq de leurs
+compagnons, laissant les cinq autres sur l'île Browse, où ils
+devaient attendre qu'un navire leur fût expédié. On sait comment
+ces infortunés succombèrent avant d'avoir été recueillis, et dans
+quelles conditions le capitaine Ellis retrouva leurs restes, lors
+de la deuxième campagne du _Dolly-Hope_ en 1883.
+
+Après une traversée périlleuse au milieu de ces détestables
+parages de l'océan Indien, la chaloupe accosta le continent à la
+hauteur du cap Lévêque, et parvint à pénétrer dans le golfe même
+où se jette la rivière Fitz-Roy. Mais la mauvaise fortune voulut
+que le capitaine John fut attaqué par les indigènes -- attaque
+pendant laquelle quatre de ses hommes furent tués en se défendant.
+
+Ces indigènes, appartenant à la tribu des Indas, entraînèrent vers
+l'intérieur le capitaine John, le second Harry Felton et le
+dernier matelot échappé au massacre. Ce matelot, qui avait été
+blessé, ne devait pas guérir de ses blessures. Quelques semaines
+plus tard, John Branican et Harry Felton étaient les seuls
+survivants de la catastrophe du _Franklin_.
+
+Alors commença pour eux une existence qui, dans les premiers
+jours, fut sérieusement menacée. On l'a dit, ces Indas, ainsi que
+toutes les tribus errantes ou sédentaires de l'Australie
+septentrionale, sont farouches et sanguinaires. Les prisonniers
+qu'ils font dans leurs guerres incessantes de tribus à tribus, ils
+les tuent impitoyablement et les dévorent. Il n'existe pas de
+coutume plus profondément invétérée que le cannibalisme chez ces
+aborigènes, de véritables bêtes fauves.
+
+Pourquoi le capitaine John et Harry Felton furent-ils épargnés?
+Cela tint aux circonstances.
+
+On n'ignore pas que, parmi les indigènes de l'intérieur et du
+littoral, l'état de guerre se perpétue de générations en
+générations. Les sédentaires s'attaquent de village à village, se
+détruisent et se repaissent des prisonniers qu'ils ont faits.
+Mêmes coutumes chez les nomades: ils se poursuivent de campement
+en campement, et la victoire finit toujours par d'épouvantables
+scènes d'anthropophagie. Ces massacres amèneront inévitablement la
+destruction de la race australienne, et aussi sûrement que les
+procédés anglo-saxons, bien qu'en certaines circonstances, ces
+procédés aient été d'une barbarie inavouable. Comment qualifier
+autrement de pareils actes -- les noirs, chassés par les blancs
+comme un gibier, avec toutes les émotions raffinées que peut
+procurer ce genre de sport; les incendies propagés largement, afin
+que les habitants ne soient pas plus épargnés que les «gunyos»
+d'écorce, qui leur servent de demeures? Les conquérants ont même
+été jusqu'à se servir de l'empoisonnement en masse par la
+strychnine, ce qui permettait d'obtenir une destruction plus
+rapide. Aussi a-t-on pu citer cette phrase, échappée à la plume
+d'un colon australien:
+
+«Tous les hommes que je rencontre sur mes pâturages, je les tue à
+coups de fusil, parce que ce sont des tueurs de bétail; toutes les
+femmes, parce qu'elles mettent au monde des tueurs de bétail, et
+tous les enfants, parce qu'ils deviendraient des tueurs de
+bétail!»
+
+On comprend dès lors la haine que les Australiens ont vouée à
+leurs bourreaux -- haine conservée par voie d'atavisme. Il est
+rare que les blancs qui tombent entre leurs mains ne soient pas
+massacrés sans merci. Pourquoi donc les naufragés du _Franklin_
+avaient-ils été épargnés par les Indas?
+
+Très probablement, s'il ne fût mort peu de temps après avoir été
+fait prisonnier, le matelot aurait subi le sort commun. Mais le
+chef de la tribu, un indigène nommé Willi, ayant eu des relations
+avec les colons du littoral, les connaissait assez pour avoir
+remarqué que le capitaine John et Harry Felton étaient deux
+officiers, dont il aurait peut-être à tirer un double parti. En sa
+qualité de guerrier, Willi pourrait mettre leurs talents à profit
+dans ses luttes avec les tribus rivales; en sa qualité de
+négociant, qui s'entendait aux choses du négoce, il entrevoyait
+une lucrative affaire, c'est-à-dire une belle et bonne rançon, que
+lui vaudrait la délivrance des deux prisonniers. Ceux-ci eurent
+donc la vie sauve, mais durent se plier à cette existence des
+nomades qui leur fut d'autant plus pénible que les Indas les
+soumettaient à une surveillance incessante. Gardés à vue jour et
+nuit, ne pouvant s'éloigner des campements, ils avaient vainement
+tenté deux ou trois fois de s'évader, ce qui avait failli même
+leur coûter la vie.
+
+Entre temps, lors de ces fréquentes rencontres de tribus à tribus,
+ils étaient mis en demeure d'intervenir au moins par leurs
+conseils -- conseils réellement précieux, et dont Willi tira grand
+avantage, puisque la victoire lui fut désormais assurée... Grâce à
+ses succès, cette tribu était actuellement l'une des plus
+puissantes de celles qui fréquentent les divers territoires de
+l'Australie occidentale.
+
+Ces populations du nord-ouest appartiennent vraisemblablement aux
+races mélangées des Australiens et des indigènes de la Papouasie.
+À l'exemple de leurs congénères, les Indas portent les cheveux
+longs et bouclés; leur teint est moins foncé que celui des
+indigènes des provinces méridionales, qui semblent former une race
+plus vigoureuse; leur taille, de proportion plus modeste, se tient
+dans la moyenne d'un mètre trente. Les hommes sont physiquement
+mieux constitués que les femmes; si leur front est un peu fuyant,
+il domine des arcades sourcilières assez proéminentes -- ce qui
+est signe d'intelligence, à en croire les ethnologistes; leurs
+yeux, dont l'iris est foncé, ont la pupille enflammée d'un feu
+ardent; leurs cheveux, de couleur très brune, ne sont pas crépus
+comme ceux des nègres africains; toutefois leur crâne est peu
+volumineux, et la nature n'y a pas généreusement prodigué la
+matière cérébrale. On les appelle des «noirs», bien qu'ils ne
+soient point d'un noir de Nubiens: ils sont «chocolatés», s'il est
+permis de fabriquer ce mot, qui donne exactement la nuance de leur
+coloration générale.
+
+Le nègre australien est doué d'un odorat extraordinaire, qui
+rivalise avec celui des meilleurs chiens de chasse. Il reconnaît
+les traces d'un être humain ou d'un animal rien qu'en humant le
+sol, en flairant les herbes et les broussailles. Son nerf auditif
+est également d'une extrême sensibilité, et il peut percevoir,
+paraît-il, le bruit des fourmis qui travaillent au fond d'une
+fourmilière. Quant à ranger ces indigènes dans l'ordre des
+grimpeurs, cette classification ne manquerait pas de justesse, car
+il n'est pas de gommier si haut et si lisse, dont ils ne puissent
+atteindre la cime en se servant d'un roseau de rotang flexible
+auquel ils donnent le nom de «kâmin» et grâce à la conformation
+légèrement préhensile de leurs orteils.
+
+Ainsi que cela a été noté déjà à propos des indigènes de la Finke-
+river, la femme australienne vieillit vite et n'atteint guère la
+quarantaine, que les hommes dépassent communément d'une dizaine
+d'années en certaine partie du Queensland. Ces malheureuses
+créatures ont pour fonction d'accomplir les plus rudes travaux du
+ménage; ce sont des esclaves, courbées sous le joug de maîtres
+d'une impitoyable dureté, contraintes de porter les fardeaux, les
+ustensiles, les armes, de chercher les racines comestibles, les
+lézards, les vers, les serpents, qui servent à la subsistance de
+la tribu. Mais, s'il en est reparlé ici, c'est pour dire qu'elles
+soignent avec affection leurs enfants, dont les pères se soucient
+médiocrement, car un enfant est une charge pour sa mère, qui ne
+peut plus s'adonner exclusivement aux soins de cette existence
+nomade, dont la responsabilité repose sur elle. Aussi, chez
+certaines peuplades, a-t-on vu les nègres obliger leurs femmes à
+se couper les seins, afin de se mettre dans l'impossibilité de
+nourrir. Et, cependant -- coutume horrible et qui semble en
+désaccord avec cette précaution prise pour en diminuer le nombre -
+- ces petits êtres, en temps de disette, sont mangés dans diverses
+tribus indigènes, où le cannibalisme est encore porté aux derniers
+excès.
+
+C'est que, chez ces nègres australiens -- à peine dignes
+d'appartenir à l'humanité -- la vie est concentrée sur un acte
+unique. «Ammeri!... Ammeri!» ce mot revient incessamment dans la
+langue indigène, et il signifie: faim. Le geste le plus fréquent
+de ces sauvages consiste à se frapper le ventre, car leur ventre
+n'est que trop souvent vide.
+
+Dans ces pays sans gibier et sans culture, on mange à n'importe
+quelle heure du jour et de la nuit, lorsque l'occasion se
+présente, avec cette préoccupation constante d'un jeûne prochain
+et prolongé. Et, en effet, de quoi peuvent se nourrir ces
+indigènes -- les plus misérables indubitablement de tous ceux que
+la nature a dispersés à la surface des continents? D'une sorte de
+grossière galette, nommée «damper», faite d'un peu de blé sans
+levain, cuite non pas au four, mais sous des cendres brûlantes --
+du miel, qu'ils récoltent parfois, à la condition d'abattre
+l'arbre au sommet duquel les abeilles ont établi leur ruche -- de
+ce «kadjerah», espèce de bouillie blanche, obtenue par
+l'écrasement des fruits du palmier vénéneux, dont le poison a été
+extrait à la suite d'une délicate manipulation -- de ces oeufs de
+poules de jungle, enfouis dans le sol et que la chaleur fait
+éclore artificiellement -- de ces pigeons particuliers à
+l'Australie, qui suspendent leurs nids à l'extrémité des branches
+d'arbres. Enfin, ils utilisent encore certaines sortes de larves
+coléoptères, les unes recueillies entre la ramure des acacias, les
+autres déterrées au milieu des pourritures ligneuses, qui
+encombrent le dessous des fourrés... Et, c'est tout.
+
+Voilà pourquoi, dans cette lutte de chaque heure pour l'existence,
+le cannibalisme s'explique avec toutes ses horribles
+monstruosités. Ce n'est pas même l'indice d'une férocité innée, ce
+sont les conséquences d'un besoin impérieux que la nature pousse
+le noir australien à satisfaire, car il meurt de faim. Aussi, dans
+ces conditions, que se passe-t-il?
+
+Sur le cours inférieur du Murray et chez les peuples de la région
+du nord, la coutume est de tuer les enfants pour s'en repaître, et
+même on coupe aux mères une phalange du doigt à chaque enfant
+qu'elle est contrainte de livrer à ces festins d'anthropophages.
+Détail épouvantable: lorsqu'elle n'a plus rien à manger, la mère
+va jusqu'à dévorer le petit être sorti de ses entrailles, et des
+voyageurs ont entendu ces malheureuses parler de cette abomination
+comme de l'acte le plus simple!
+
+Toutefois, ce n'est pas uniquement la faim qui pousse les
+Australiens au cannibalisme: ils ont un goût très prononcé pour la
+chair humaine -- cette chair qu'ils appellent «talgoro», «la
+viande qui parle», suivant une de leurs expressions d'un effrayant
+réalisme. S'ils ne s'abandonnent pas à ce désir entre gens de la
+même tribu, ils n'en font pas moins la chasse à l'homme. Grâce à
+ces guerres incessantes, ces expéditions n'ont d'autre but que de
+se procurer le talgoro, aussi bien celui que l'on mange
+fraîchement tué que celui qui est mis en réserve. Et, voici ce
+qu'affirme le docteur Carl Lumholtz: pendant son audacieux voyage
+à travers les provinces du nord-est, les noirs de son escorte ne
+cessaient de traiter cette question de nourriture, disant: «Pour
+les Australiens, rien ne vaut la chair humaine.» Et encore faut-il
+que ce ne soit pas la chair des blancs, car ils lui trouvent un
+arrière-goût de sel fort désagréable.
+
+Il y a d'ailleurs un autre motif qui prédispose ces tribus à
+s'entre-détruire. Les Australiens sont extraordinairement
+crédules. Ils s'effraient de la voix du «kvin'gan'», du mauvais
+esprit, qui court les campagnes et fréquente les gorges des
+contrées montagneuses, bien que cette voix ne soit que le chant
+mélancolique d'un charmant oiseau, l'un des plus curieux de
+l'ornithologie australienne. Cependant, s'ils admettent
+l'existence d'un être supérieur et méchant, d'après les voyageurs
+les plus autorisés, jamais un indigène ne fait une prière et nulle
+part on ne trouve des vestiges de pratiques religieuses.
+
+En réalité, ils sont très superstitieux, et, comme ils ont cette
+ferme croyance que leurs ennemis peuvent les faire périr par
+sortilèges, ils se hâtent de les tuer -- ce qui, joint aux
+habitudes de cannibalisme, soumet ces contrées à un régime de
+destruction sans limites.
+
+On notera, en passant, que les Australiens ont le respect des
+morts. Ils ne les mettent point en contact avec la terre; ils
+entourent les corps de bandelettes de feuillage ou d'écorce, et
+les déposent dans des fosses peu profondes, les pieds tournés vers
+le levant, à moins qu'ils ne les enterrent debout, ainsi que cela
+se pratique chez certaines tribus. La tombe d'un chef est alors
+recouverte d'une hutte, dont l'entrée est orientée vers l'est. Il
+faut aussi ajouter que, parmi les moins sauvages, on relève cette
+croyance bizarre: c'est que les morts doivent renaître sous la
+forme d'hommes blancs, et, suivant l'observation de Carl Lumholtz,
+la langue du pays emploie le même mot pour désigner «l'esprit et
+l'homme de couleur blanche». Selon une autre superstition
+indigène, les animaux auraient été antérieurement des créatures
+humaines -- ce qui est de la métempsycose à rebours.
+
+Telles sont ces tribus du continent australien, destinées sans
+doute à disparaître un jour comme ont disparu les habitants de la
+Tasmanie. Tels étaient ces Indas, entre les mains desquels étaient
+tombés John Branican et Harry Felton.
+
+Après la mort du matelot, John Branican et Harry Felton avaient dû
+suivre les Indas dans leurs pérégrinations continues au milieu des
+régions du centre et du nord-ouest. Tantôt attaquant les tribus
+hostiles, tantôt attaqués par elles, ils obtenaient une
+incontestable supériorité sur leurs ennemis, grâce à ces conseils
+de leurs prisonniers dont Willi tenait bon compte. Des centaines
+de milles furent franchis depuis le Golfe du Roi jusqu'au golfe de
+Van Diémen, entre la vallée de la Fitz-Roy river et la vallée de
+la Victoria, et jusqu'aux plaines de la Terre Alexandra. C'est
+ainsi que le capitaine John et son second traversèrent ces
+contrées inconnues des géographes, restées en blanc sur les cartes
+modernes, dans l'est de la Terre de Tasman, de la Terre d'Arnheim
+et des territoires du Great-Sandy-Desert.
+
+Si ces interminables voyages leur paraissaient extrêmement
+pénibles, les Indas ne s'en préoccupaient même pas. Leur habitude
+est de vivre ainsi, sans souci des distances ni même du temps,
+dont ils ont à peine une notion exacte. En effet, sur tel
+événement qui ne doit s'accomplir que dans cinq ou six mois par
+exemple, l'indigène répond de très bonne foi qu'il arrivera dans
+deux, dans trois jours... ou la semaine prochaine. L'âge qu'il a,
+il l'ignore; l'heure qu'il est, il ne le sait pas davantage. Il
+semble que l'Australien soit d'une espèce spéciale dans l'échelle
+des êtres -- comme le sont plusieurs animaux de son pays.
+
+C'est à de telles moeurs que John Branican et Harry Felton furent
+contraints de se conformer. Ces fatigues, provoquées par des
+déplacements quotidiens, ils durent les subir. Cette nourriture,
+si insuffisante quelquefois, si répugnante toujours, ils durent
+s'en contenter. Et cela, sans parler des épouvantables scènes de
+cannibalisme dont ils ne purent jamais empêcher les horreurs,
+après ces batailles où les ennemis étaient tombés par centaines.
+
+En se soumettant ainsi, l'intention bien arrêtée du capitaine John
+et de Harry Felton était d'endormir la vigilance de la tribu, afin
+de s'enfuir dès que l'occasion s'en présenterait. Et pourtant, ce
+qu'une évasion au milieu des déserts du nord-ouest présente de
+mauvaises chances, on l'a vu en ce qui concerne le second du
+_Franklin_. Mais les deux prisonniers étaient surveillés de si
+près que les occasions de fuir furent extrêmement rares, et c'est
+à peine si, dans le cours de neuf ans, John et son compagnon
+purent essayer de les mettre à profit. Une seule fois -- c'était
+l'année même qui avait précédé l'expédition de Mrs. Branican en
+Australie -- une seule fois, l'évasion aurait pu réussir. Voici
+dans quelles circonstances.
+
+À la suite de combats avec des tribus de l'intérieur, les Indas
+occupaient alors un campement sur les bords du lac Amédée, au sud-
+ouest de la Terre Alexandra. Il était rare qu'ils se fussent aussi
+profondément engagés dans le centre du continent. Le capitaine
+John et Harry Felton, sachant qu'ils n'étaient qu'à trois cents
+milles de l'Overland-Telegraf-Line, crurent l'occasion favorable
+et résolurent d'en profiter. Après réflexion, il leur parut
+convenable de s'évader séparément, quitte à se rejoindre quelques
+milles au delà du campement. Après avoir déjoué la surveillance
+des indigènes, Harry Felton fut assez heureux pour gagner
+l'endroit où il devait attendre son compagnon. Par malheur, John
+venait d'être mandé près de Willi, qui réclamait ses soins à
+propos d'une blessure, reçue dans la dernière rencontre. John ne
+put donc s'éloigner, et Harry Felton l'attendit vainement pendant
+quelques jours... Alors, dans la pensée que s'il parvenait à
+gagner une des bourgades de l'intérieur ou du littoral, il
+pourrait organiser une expédition en vue de délivrer son
+capitaine, Harry Felton prit la direction du sud-est. Mais ce
+qu'il eut à supporter de fatigues, de privations, de misères, fut
+tel que, quatre mois après son départ, il vint tomber mourant sur
+le bord du Parru, dans le district d'Ulakarara de la Nouvelle-
+Galles du Sud. Ramené à l'hôpital de Sydney, il y avait langui
+pendant plusieurs semaines, puis il était mort, après avoir pu
+dire à Mrs. Branican tout ce qui concernait le capitaine John.
+
+Terrible épreuve pour John de n'avoir plus son compagnon près de
+lui, et il fallait que son énergie morale fût à la hauteur de son
+énergie physique pour qu'il ne s'abandonnât pas au désespoir. À
+qui parlerait-il désormais de ce qui lui était si cher, de son
+pays, de San-Diégo, des êtres adorés qu'il avait laissés là-bas,
+de sa courageuse femme, de son fils Wat qui grandissait loin de
+lui et qu'il ne connaîtrait jamais peut-être, de M. William
+Andrew, de tous ses amis enfin?... Depuis neuf ans déjà, John
+était prisonnier des Indas, et combien d'années s'écouleraient,
+avant que la liberté lui fût rendue? Cependant, il ne perdit pas
+espoir, étant soutenu par cette pensée que s'il réussissait à
+gagner une des villes du littoral australien, Harry Felton ferait
+tout ce qu'il est humainement possible de faire pour délivrer son
+capitaine...
+
+Pendant les premiers temps de sa captivité, John avait appris à
+parler la langue indigène, qui, par la logique de sa grammaire, la
+précision de ses termes, la délicatesse de ses expressions, semble
+témoigner que l'indigénat australien aurait joui autrefois d'une
+réelle civilisation. Aussi avait-il souvent entretenu Willi des
+avantages qu'il aurait à laisser ses prisonniers libres de
+retourner au Queensland ou dans l'Australie méridionale, d'où ils
+seraient en mesure de lui faire parvenir telle rançon qu'il
+exigerait. Mais, de nature très défiante, Willi n'avait rien voulu
+entendre à ce propos. Si la rançon arrivait, il rendrait la
+liberté au capitaine John et à son second. Quant à s'en rapporter
+à leurs promesses, jugeant probablement les autres d'après lui-
+même, jamais il n'avait voulu y consentir.
+
+Il s'ensuit donc que l'évasion de Harry Felton, qui lui causa une
+violente irritation, rendit Willi plus sévère encore envers le
+capitaine John. On lui interdit d'aller et de venir pendant les
+haltes ou pendant les marches, et il dut subir la garde d'un
+indigène qui en répondait sur sa tête.
+
+De longs mois s'écoulèrent sans que le prisonnier eût reçu aucune
+nouvelle de son compagnon. Et n'était-il pas fondé à croire que
+Harry Felton avait succombé en route? Si le fugitif eût réussi à
+gagner le Queensland ou la province d'Adélaïde, est-ce qu'il
+n'aurait pas déjà fait une tentative pour l'arracher aux mains des
+Indas?
+
+Pendant le premier trimestre de l'année 1891 -- c'est-à-dire au
+début de l'été australien -- la tribu était revenue vers la vallée
+de la Fitz-Roy, où Willi passait habituellement la partie la plus
+chaude de la saison, et dans laquelle il trouvait les ressources
+nécessaires à sa tribu.
+
+C'est là que les Indas se trouvaient encore dans les premiers
+jours d'avril, et leur campement occupait un coude de la rivière,
+à un endroit où venait se jeter un petit affluent, qui descendait
+des plaines du nord.
+
+Depuis que la tribu était fixée en cet endroit, le capitaine John,
+n'ignorant pas qu'il devait être assez rapproché du littoral,
+avait songé à l'atteindre. S'il y parvenait, il ne lui serait
+peut-être pas impossible de se réfugier dans les établissements
+situés plus au sud, là où le colonel Warburton avait pu terminer
+son voyage.
+
+John était décidé à tout risquer pour en finir avec cette odieuse
+existence, fût-ce par la mort.
+
+Malheureusement, une modification, apportée aux projets des Indas,
+vint mettre à néant les espérances que le prisonnier avait pu
+concevoir. En effet, dans la seconde quinzaine d'avril, il fut
+manifeste que Willi se préparait à partir, afin de reporter son
+campement d'hiver sur le haut cours du fleuve.
+
+Que s'était-il passé, et à quelles causes fallait-il attribuer ce
+changement des habitudes de la tribu?
+
+Le capitaine John parvint à le savoir, mais ce ne fut pas sans
+peine: si la tribu cherchait à remonter le cours d'eau plus à
+l'est, c'est que la police noire venait d'être signalée sur le
+cours inférieur de la Fitz-Roy.
+
+On n'a pas oublié ce que Tom Marix avait dit de cette police
+noire, qui, depuis les révélations fournies par Harry Felton sur
+le capitaine John, avait reçu ordre de se transporter sur les
+territoires du nord-ouest.
+
+Cette police, très redoutée des indigènes, déploie un acharnement
+dont on ne peut se faire idée, quand elle a lieu de les
+poursuivre. Elle est commandée par un capitaine, appelé «mani»,
+ayant sous ses ordres un sergent, une trentaine d'agents de race
+blanche et quatre-vingts agents de race noire, montés sur de bons
+chevaux, armés de fusils, de sabres et de pistolets. Cette
+institution, connue sous le nom de «native police», suffit à
+garantir la sécurité des habitants dans les régions qu'elle visite
+à diverses époques. Impitoyable dans les répressions qu'elle
+exerce sur les indigènes, si elle est blâmée par les uns au nom de
+l'humanité, elle est approuvée par les autres au nom de la
+sécurité publique. Le service qu'elle fait est très actif, et son
+personnel se transporte avec une rapidité incroyable d'un point du
+territoire à l'autre. Aussi les tribus nomades redoutent-elles de
+la rencontrer, et voilà pourquoi Willi, ayant appris qu'elle se
+trouvait dans le voisinage, se disposait à remonter le cours de la
+Fitz-Roy.
+
+Mais ce qui était un danger pour les Indas, pouvait être le salut
+pour le capitaine John. S'il parvenait à rejoindre un détachement
+de cette police, c'était sa délivrance assurée, son rapatriement
+infaillible. Or, pendant la levée du campement, peut-être ne lui
+serait-il pas impossible de tromper la surveillance des indigènes?
+
+Willi se douta-t-il des projets de son prisonnier, on pourrait le
+croire, puisque le matin du 20 avril, la porte de la hutte où John
+était enfermé ne s'ouvrit pas à l'heure habituelle. Un indigène
+était de garde près de cette hutte. Aux questions que John
+adressa, on ne fit aucune réponse. Lorsqu'il demanda à être
+conduit près de Willi, on refusa d'accéder à sa demande, et le
+chef ne vint même pas lui rendre visite.
+
+Qu'était-il donc arrivé? Les Indas faisaient-ils en hâte leurs
+préparatifs pour quitter le campement? C'était probable, et John
+entendait les allées et venues tumultueuses autour de sa hutte, où
+Willi s'était contenté de lui envoyer quelques aliments.
+
+Un jour entier s'écoula, puis un autre. Nul changement ne se
+produisit dans la situation. Le prisonnier était toujours
+étroitement surveillé. Mais, pendant la nuit du 22 au 23 avril, il
+put constater que les rumeurs du dehors avaient cessé, et il se
+demanda si les Indas ne venaient pas d'abandonner définitivement
+le campement de la Fitz-Roy river.
+
+Le lendemain, dès l'aube, la porte de la hutte s'ouvrit
+brusquement.
+
+Un homme -- un blanc -- parut devant le capitaine John. C'était
+Len Burker.
+
+
+
+
+XIV
+
+Le jeu de Len Burker
+
+
+Il y avait trente-deux jours -- depuis la nuit du 22 au 23 mars --
+que Len Burker s'était séparé de Mrs. Branican et de ses
+compagnons. Ce simoun, si fatal à la caravane, lui avait fourni
+l'occasion d'exécuter ses projets. Entraînant Jane, et suivi des
+noirs de l'escorte, il avait poussé devant lui les chameaux
+valides et entre autres ceux qui portaient la rançon du capitaine
+John.
+
+Len Burker se trouvait dans des conditions plus favorables que
+Dolly pour rejoindre les Indas dans la vallée arrosée par la Fitz-
+Roy. Déjà, pendant sa vie errante, il avait eu de fréquents
+rapports avec les Australiens nomades, dont il connaissait la
+langue et les habitudes. La rançon volée lui assurait bon accueil
+de Willi. Le capitaine John, une fois délivré, serait en son
+pouvoir, et, cette fois...
+
+Après avoir abandonné la caravane, Len Burker s'était hâté de
+prendre la direction du nord-ouest, et au lever du jour, ses
+compagnons et lui étaient à une distance de plusieurs milles.
+
+Jane voulut alors implorer son mari, le supplier de ne point
+abandonner Dolly et les siens au milieu de ce désert, lui rappeler
+que c'était un crime ajouté au crime commis à la naissance de
+Godfrey, le prier de racheter son abominable conduite en rendant
+cet enfant à sa mère, en joignant ses efforts à ceux qu'elle
+faisait pour retrouver le capitaine John...
+
+Jane n'obtint rien. Ce fut en vain. Empêcher Len Burker de marcher
+à son but, cela n'était au pouvoir de personne. Encore quelques
+jours, et il l'aurait atteint. Dolly et Godfrey morts de
+privations et de misères, John Branican disparu, l'héritage
+d'Edward Starter passerait entre les mains de Jane, c'est-à-dire
+entre les siennes, et, de ces millions, il saurait faire bon
+usage!
+
+Il n'y avait rien à attendre de ce misérable. Il imposa silence à
+sa femme, qui dut se courber sous ses menaces, sachant bien que,
+s'il n'avait eu besoin d'elle pour entrer en possession de la
+fortune de Dolly, il l'aurait abandonnée depuis longtemps, et
+peut-être pis encore. Quant à s'enfuir, à tenter de rejoindre la
+caravane, comment aurait-elle pu y songer? Seule, que serait-elle
+devenue? D'ailleurs, deux des noirs ne devaient pas la quitter
+d'un instant.
+
+Il n'y a pas lieu d'insister sur les incidents qui marquèrent le
+voyage de Len Burker. Ni les bêtes de somme ni les vivres ne lui
+faisaient défaut. Dans ces conditions, il put fournir de longues
+étapes en se rapprochant de la Fitz-Roy, avec des gens habitués à
+cette existence et qui avaient été moins éprouvés que les blancs
+depuis le départ d'Adélaïde.
+
+En dix-sept jours, à la date du 8 avril, Len Burker eut atteint la
+rive gauche de la rivière, précisément le jour où Mrs. Branican et
+ses compagnons tombaient à leur dernière halte.
+
+En cet endroit, Len Burker fit la rencontre de quelques indigènes,
+et il obtint d'eux des renseignements sur la situation actuelle
+des Indas. Ayant appris que la tribu avait suivi la vallée plus à
+l'ouest, il résolut de la redescendre, afin de se mettre en
+rapport avec Willi.
+
+Le cheminement n'offrait plus aucune difficulté. Pendant ce mois
+d'avril, dans la province de l'Australie septentrionale, le climat
+de ces régions est moins excessif, quelque bas qu'elle soit située
+en latitude. Il était évident que si la caravane de Mrs. Branican
+avait pu atteindre la Fitz-Roy, elle eût été au terme de ses
+misères. Quelques jours après, elle serait entrée en communication
+avec les Indas, car c'est à peine si quatre-vingt-cinq milles
+séparaient alors John et Dolly l'un de l'autre.
+
+Lorsque Len Burker eut la certitude qu'il n'était plus qu'à deux
+ou trois journées de marche, il prit le parti de s'arrêter.
+Emmener Jane avec lui chez les Indas, la mettre en présence du
+capitaine John, courir le risque d'être dénoncé par elle, cela ne
+pouvait lui convenir. Par ses ordres, une halte fut organisée sur
+la rive gauche, et malgré ses supplications, c'est là que la
+malheureuse femme fut abandonnée à la garde des deux noirs.
+
+Cela fait, Len Burker, suivi de ses compagnons, continua de se
+diriger vers l'ouest, avec les chameaux de selle et les deux bêtes
+chargées des objets d'échange.
+
+Ce fut le 20 avril que Len Burker rencontra la tribu, alors que
+les Indas se montraient si inquiets du voisinage de la police
+noire, dont la présence avait été signalée à une dizaine de milles
+en aval. Déjà même Willi se préparait à quitter son campement,
+afin de chercher refuge dans les hautes régions de cette Terre
+d'Arnheim, qui appartient à la province de l'Australie
+septentrionale.
+
+En ce moment, sur les injonctions de Willi, et dans le but de
+prévenir toute tentative d'évasion de sa part, John était enfermé
+dans une hutte. Aussi ne devait-il rien apprendre des négociations
+qui allaient s'établir préalablement entre Len Burker et le chef
+des Indas.
+
+Ces négociations ne donnèrent lieu à aucune difficulté.
+Antérieurement, Len Burker avait été en rapport avec ces
+indigènes. Il connaissait leur chef, et n'eut qu'à traiter la
+question de rachat du capitaine John.
+
+Willi se montra très disposé à rendre son prisonnier contre
+rançon. L'étalage que lui fit Len Burker des étoffes, des
+bimbeloteries, et surtout la provision de tabac qui lui était
+offerte, l'impressionnèrent favorablement. Toutefois, en négociant
+avisé, il fit valoir qu'il ne se séparerait pas sans regret d'un
+homme aussi important que le capitaine John qui depuis tant
+d'années vivait au milieu de la tribu et lui rendait de réels
+services, etc., etc. D'ailleurs, il savait que le capitaine était
+Américain, et n'ignorait même pas qu'une expédition avait été
+formée en vue d'opérer sa délivrance -- ce que Len Burker confirma
+en disant qu'il était précisément le chef de cette expédition.
+Puis, lorsque celui-ci apprit que Willi s'inquiétait de la
+présence de la police noire sur le cours inférieur de la Fitz-Roy
+river, il profita de cette circonstance pour l'engager à traiter
+sans retard. En effet, dans son intérêt à lui, Burker, il
+importait que la délivrance du capitaine demeurât secrète, et, en
+éloignant les Indas, il y avait toute probabilité que ses
+agissements resteraient ignorés. La disparition définitive de John
+Branican ne pourrait jamais lui être imputée, si les gens de son
+escorte se taisaient à cet égard, et il saurait s'assurer leur
+silence.
+
+Il suit de là que la rançon ayant été acceptée par Willi, ce
+marché fut terminé dans la journée du 22 avril. Le soir même, les
+Indas abandonnèrent leur campement et remontaient le cours de la
+Fitz-Roy river.
+
+Voilà ce qu'avait fait Len Burker, voilà comment il était arrivé à
+son but, et, maintenant, on va voir quel parti il allait tirer de
+cette situation.
+
+C'était vers huit heures du matin, le 23, que la porte de la hutte
+s'était ouverte. John Branican venait de se trouver en présence de
+Len Burker.
+
+Quinze ans s'étaient écoulés depuis le jour où le capitaine lui
+avait serré une dernière fois la main au départ du _Franklin_ du
+port de San-Diégo. Il ne le reconnut pas, mais Len Burker fut
+frappé de ce que John eût si peu changé relativement. Vieilli,
+sans doute -- il avait quarante-trois ans alors -- mais moins
+qu'on aurait pu le croire après un si long séjour chez les
+indigènes, il avait toujours ses traits accentués, ce regard
+résolu dont le feu ne s'était point éteint, son épaisse chevelure,
+blanchie il est vrai. Resté solide et robuste, John, mieux que
+Harry Felton peut-être, eût supporté les fatigues d'une évasion à
+travers les déserts australiens -- fatigues auxquelles son
+compagnon avait succombé.
+
+En apercevant Len Burker, le capitaine John recula tout d'abord.
+C'était la première fois qu'il se trouvait en face d'un blanc
+depuis qu'il était prisonnier des Indas. C'était la première fois
+qu'un étranger allait lui adresser la parole.
+
+«Qui êtes-vous? demanda-t-il.
+
+-- Un Américain de San-Diégo.
+
+-- De San-Diégo?...
+
+-- Je suis Len Burker...
+
+-- Vous!»
+
+Le capitaine John s'élança vers Len Burker, il lui prit les mains,
+il l'entoura de ses bras... Quoi?... Cet homme était Len Burker...
+Non!... c'était impossible... Il n'y avait là qu'une apparence...
+John avait mal entendu... Il était sous l'influence d'une
+hallucination... Len Burker... le mari de Jane... Et, en ce
+moment, le capitaine John ne songeait guère à l'antipathie que Len
+Burker lui inspirait autrefois, à l'homme qu'il avait si justement
+suspecté!
+
+«Len Burker! répéta-t-il.
+
+-- Moi-même, John.
+
+-- Ici... dans cette région!... Ah!... vous aussi, Len... vous
+avez été fait prisonnier...»
+
+Comment John aurait-il pu s'expliquer autrement la présence de Len
+Burker au campement des Indas?
+
+«Non, se hâta de répondre Len Burker, non, John, et je ne suis
+venu que pour vous racheter au chef de cette tribu... pour vous
+délivrer...
+
+-- Me délivrer!»
+
+Le capitaine John ne parvint à se dominer qu'au prix d'un violent
+effort. Il lui semblait qu'il allait devenir fou, que sa raison
+était sur le point de l'abandonner...
+
+Enfin, lorsqu'il fut redevenu maître de lui, il eut la pensée de
+se jeter hors de la hutte... Il n'osa pas... Len Burker lui avait
+parlé de sa délivrance!... Mais était-il libre?... Et Willi!... Et
+les Indas?...
+
+«Parlez, Len, parlez!» dit-il, après s'être croisé les bras, comme
+s'il eût voulu empêcher sa poitrine d'éclater.
+
+Alors Len Burker, fidèle au plan qu'il avait formé de ne dire
+qu'une partie des choses et de s'attribuer tout le mérite de cette
+campagne, allait raconter les faits à sa façon, lorsque John,
+d'une voix étranglée par l'émotion, s'écria:
+
+«Et Dolly?... Dolly?...
+
+-- Elle est vivante, John.
+
+-- Et Wat... mon enfant?...
+
+-- Vivants... tous deux... et tous deux... à San-Diégo.
+
+-- Ma femme... mon fils!...» murmura John, dont les yeux se
+noyèrent de larmes.
+
+Puis il ajouta:
+
+«Maintenant, parlez... Len... parlez!... J'ai la force de vous
+entendre!»
+
+Et Len Burker, poussant l'effronterie jusqu'à le regarder en face,
+lui dit:
+
+«John, il y a quelques années, lorsque personne ne pouvait plus
+mettre en doute la perte du _Franklin_, ma femme et moi nous
+dûmes quitter San-Diégo et l'Amérique. De graves intérêts
+m'appelaient en Australie, et je me rendis à Sydney, où j'avais
+fondé un comptoir. Depuis notre départ, Jane et Dolly ne cessèrent
+jamais de rester en correspondance, car vous savez quelle
+affection les unissait l'une à l'autre, affection que ni le temps
+ni la distance ne pouvaient affaiblir.
+
+-- Oui... je sais! répondit John. Dolly et Jane étaient deux
+amies, et la séparation a dû être cruelle!
+
+-- Très cruelle, John, reprit Len Burker, mais, après quelques
+années, le jour était arrivé où cette séparation allait prendre
+fin. Il y a onze mois environ, nous nous préparions à quitter
+l'Australie pour retourner à San-Diégo, lorsqu'une nouvelle
+inattendue suspendit nos projets de départ. On venait d'apprendre
+ce qu'était devenu le _Franklin_, en quels parages il s'était
+perdu, et, en même temps, le bruit se répandait que le seul
+survivant du naufrage était prisonnier d'une tribu australienne,
+que c'était vous, John...
+
+-- Mais comment a-t-on pu savoir, Len?... Est-ce que Harry
+Felton?...
+
+-- Oui, cette nouvelle avait été rapportée par Harry Felton.
+Presque au terme de son voyage, votre compagnon avait été
+recueilli sur les bords du Parru, dans le sud du Queensland, et
+transporté à Sydney...
+
+-- Harry... mon brave Harry!... s'écria le capitaine John. Ah! je
+savais bien qu'il ne m'oublierait pas!... Dès qu'il a été rendu à
+Sydney, il a organisé une expédition...
+
+-- Il est mort, répondit Len Burker, mort des fatigues qu'il avait
+éprouvées!
+
+-- Mort!... répéta John. Mon Dieu... mort!... Harry Felton...
+Harry!»
+
+Et des larmes coulèrent de ses yeux.
+
+«Mais, avant de mourir, reprit Len Burker, Harry Felton avait pu
+raconter les événements qui suivirent la catastrophe du _Franklin_,
+le naufrage sur les récifs de l'île Browse, dire comment vous
+aviez atteint l'ouest du continent... C'est à son chevet que
+moi... j'ai tout appris de sa bouche... tout!... Puis, ses yeux se
+sont fermés, John, tandis qu'il prononçait votre nom...
+
+-- Harry!... mon pauvre Harry!...» murmurait John, à la pensée de
+ces effroyables misères auxquelles avait succombé ce fidèle
+compagnon qu'il ne devait plus revoir.
+
+«John, reprit Len Burker, la perte du _Franklin_, dont on était
+sans nouvelles depuis quatorze ans, avait eu un retentissement
+considérable. Vous jugez de l'effet qui se produisit, lorsque le
+bruit se répandit que vous étiez vivant... Harry Felton vous avait
+laissé, quelques mois auparavant, prisonnier d'une tribu du
+nord... Je fis immédiatement passer un télégramme à Dolly, en la
+prévenant que j'allais me mettre en route pour vous retirer des
+mains des Indas, car ce ne devait être qu'une question de rançon,
+d'après ce qu'avait dit Harry Felton. Puis, ayant organisé une
+caravane dont j'ai pris la direction, Jane et moi nous avons
+quitté Sydney. Voilà de cela sept mois... Il ne nous a pas fallu
+moins que ce temps pour atteindre la Fitz-Roy... Enfin, Dieu
+aidant, nous sommes arrivés au campement des Indas...
+
+-- Merci, Len, merci!... s'écria le capitaine John. Ce que vous
+avez fait pour moi...
+
+-- Vous l'auriez fait pour moi en pareilles circonstances,
+répondit Len Burker.
+
+-- Certes!... Et votre femme, Len, cette courageuse Jane, qui n'a
+pas craint de braver tant de fatigues, où est-elle?...
+
+-- À trois jours de marche en amont, avec deux de mes hommes,
+répondit Len Burker.
+
+-- Je vais donc la voir...
+
+-- Oui, John, et si elle n'est pas ici, c'est que je n'ai pas
+voulu qu'elle m'accompagnât, ne sachant trop quel accueil les
+indigènes feraient à notre petite caravane...
+
+-- Mais vous n'êtes pas venu seul? demanda le capitaine John.
+
+-- Non, j'ai là mon escorte, composée d'une douzaine de noirs. Il
+y a deux jours que je suis arrivé dans cette vallée...
+
+-- Deux jours?...
+
+-- Oui, et je les ai employés à conclure mon marché. Ce Willi
+tenait à vous, mon cher John... Il connaissait votre importance...
+ou plutôt votre valeur. Il a fallu longuement discuter pour
+obtenir qu'il vous rendît la liberté contre rançon...
+
+-- Alors je suis libre?...
+
+-- Aussi libre que je le suis moi-même.
+
+-- Mais les indigènes?...
+
+-- Ils sont partis avec leur chef, et il n'y a plus que nous au
+campement.
+
+-- Partis?... s'écria John.
+
+-- Voyez!»
+
+Le capitaine John s'élança d'un bond hors de la hutte.
+
+En ce moment, sur le bord de la rivière, il n'y avait que les
+noirs de l'escorte de Len Burker: les Indas n'étaient plus là.
+
+On voit ce qu'il y avait de vrai et de mensonger dans le récit de
+Len Burker. De la folie de mistress Branican, il n'avait rien dit.
+De la fortune qui était échue à Dolly par la mort d'Edward
+Starter, il n'avait pas parlé. Rien, non plus, des tentatives
+faites par le _Dolly-Hope_ à travers les parages de la mer des
+Philippines et le détroit de Torrès pendant les années 1879 et
+1882. Rien de ce qui s'était passé entre Mrs. Branican et Harry
+Felton à son lit de mort. Rien enfin de l'expédition organisée par
+cette intrépide femme, maintenant abandonnée au milieu du Great-
+Sandy-Desert, et dont lui, l'indigne Burker, s'attribuait le
+mérite. C'était lui qui avait tout fait, c'était, lui qui, au
+risque de sa vie, avait délivré le capitaine John!
+
+Et comment John aurait-il pu mettre en doute la véracité de ce
+récit? Comment n'aurait-il pas remercié avec effusion celui qui,
+après tant de périls, venait de l'arracher aux Indas, celui qui
+allait le rendre à sa femme et à son enfant?
+
+C'est ce qu'il fit, et en termes qui auraient touché un être moins
+dénaturé. Mais le remords n'avait plus prise sur la conscience de
+Len Burker, et rien ne l'empêcherait d'aller jusqu'à
+l'accomplissement de ses criminels projets. Maintenant John
+Branican se hâterait de le suivre jusqu'au campement où Jane
+l'attendait... Pourquoi eût-il hésité?... Et, pendant ce trajet,
+Len Burker trouverait l'occasion de le faire disparaître, sans
+être soupçonné des noirs de son escorte, qui ne pourraient
+témoigner ultérieurement contre lui...
+
+Le capitaine John étant impatient de partir, il fut convenu que le
+départ s'effectuerait le jour même. Son plus vif désir était de
+revoir Jane, l'amie dévouée de sa femme, de lui parler de Dolly et
+de leur enfant, de M. William Andrew, de tous ceux qu'il
+retrouverait à San-Diégo...
+
+On se mit en route dans l'après-midi du 23 avril. Len Burker avait
+des vivres pour quelques jours. Pendant le voyage, la Fitz-Roy
+devait fournir l'eau nécessaire à la petite caravane. Les
+chameaux, qui servaient de montures à John et à Len Burker, leur
+permettraient au besoin de devancer leur escorte de quelques
+étapes. Cela faciliterait les desseins de Len Burker... Il ne
+fallait pas que le capitaine John arrivât au campement... et il
+n'y arriverait pas.
+
+À huit heures du soir, Len Burker s'établit sur la rive gauche de
+la rivière pour y passer la nuit. Il était encore trop éloigné,
+pour mettre à exécution son projet de devancer l'escorte, au
+milieu de ces régions où quelques mauvaises rencontres étaient
+toujours à craindre.
+
+Aussi, le lendemain, dès l'aube, reprit-il sa marche avec ses
+compagnons.
+
+La journée suivante se partagea en deux étapes, qui ne furent
+interrompues que par une halte de deux heures. Il n'était pas
+toujours facile de suivre le cours de la Fitz-Roy, dont les berges
+étaient tantôt coupées de profondes entailles, tantôt barrées par
+des massifs inextricables de gommiers et d'eucalyptus, ce qui
+obligeait à faire de longs détours.
+
+La journée avait été très dure, et, après leur repas, les noirs
+s'endormirent.
+
+Quelques instants plus tard, le capitaine John était plongé dans
+un profond sommeil.
+
+Il y avait peut-être là une occasion dont Len Burker aurait pu
+profiter, car il ne dormait pas, lui. Frapper John, traîner son
+cadavre à une vingtaine de pas, le précipiter dans la rivière, il
+semblait même que les circonstances se réunissaient pour faciliter
+la perpétration de ce crime. Puis, le lendemain, au moment du
+départ, on aurait vainement cherché le capitaine John...
+
+Vers les deux heures du matin, Len Burker, se relevant sans bruit,
+rampa vers sa victime, un poignard à la main, et il allait le
+frapper, lorsque John se réveilla.
+
+«J'avais cru vous entendre m'appeler? dit Len Burker.
+
+-- Non, mon cher Len, répondit John. Au moment où je me suis
+réveillé, je rêvais de ma chère Dolly et de notre enfant!»
+
+À six heures, le capitaine John et Len Burker reprirent leur route
+le long de la Fitz-Roy.
+
+Pendant la halte de midi, Len Burker, décidé à en finir puisqu'il
+devait arriver le soir même au campement, proposa à John de
+devancer leur escorte.
+
+John accepta, car il lui tardait d'être près de Jane, de pouvoir
+lui parler plus intimement qu'il n'avait pu le faire avec Len
+Burker.
+
+Tous deux allaient donc partir, lorsqu'un des noirs signala, à
+quelques centaines de pas, un blanc qui s'avançait, non sans
+prendre certaines précautions.
+
+Un cri échappa à Len Burker...
+
+Il avait reconnu Godfrey.
+
+
+
+
+XV
+
+Le dernier campement
+
+
+Poussé par une sorte d'instinct, sans presque avoir conscience de
+ce qu'il faisait, le capitaine John venait de se précipiter au-
+devant du jeune garçon.
+
+Len Burker était resté immobile, comme si ses pieds eussent été
+cloués au sol.
+
+Godfrey en face de lui... Godfrey, le fils de Dolly et de John!
+Mais la caravane de Mrs. Branican n'avait donc pas succombé?...
+Elle était donc là... à quelques milles... à quelques centaines de
+pas... à moins que Godfrey fût le seul survivant de ceux que le
+misérable avait abandonnés?
+
+Quoi qu'il en soit, cette rencontre si inattendue pouvait anéantir
+tout le plan de Len Burker. Si le jeune novice parlait, il dirait
+que Mrs. Branican était à la tête de cette expédition... Il dirait
+que Dolly avait affronté mille fatigues, mille dangers au milieu
+des déserts australiens pour porter secours à son mari... Il
+dirait qu'elle était là... qu'elle le suivait en remontant le
+cours de la Fitz-Roy...
+
+Et cela était, en effet.
+
+Le matin du 22 mars, après l'abandon de Len Burker, la petite
+caravane s'était remise en marche dans la direction du nord-ouest.
+Le 8 avril, on le sait, ces pauvres gens, épuisés par la faim,
+torturés par la soif, étaient tombés à demi morts.
+
+Soutenue par une force supérieure, Mrs. Branican avait essayé de
+ranimer ses compagnons, les suppliant de se remettre en marche, de
+faire un dernier effort pour atteindre cette rivière où ils
+pourraient trouver quelques ressources... C'était comme si elle se
+fût adressée à des cadavres, et Godfrey lui-même avait perdu
+connaissance.
+
+Mais l'âme de l'expédition survivait en Dolly, et Dolly fit ce que
+ses compagnons ne pouvaient plus faire. C'était vers le nord-ouest
+qu'ils se dirigeaient, c'était de ce côté que Tom Marix et Zach
+Fren avaient tendu leurs bras défaillants... Dolly s'élança dans
+cette direction.
+
+À travers la plaine qui se développait à perte de vue vers le
+couchant, sans vivres, sans moyens de transport, qu'espérait cette
+énergique femme?... Son but était-il de gagner la Fitz-Roy,
+d'aller chercher assistance soit chez les blancs du littoral, soit
+chez les indigènes nomades?... Elle ne savait, mais elle fit ainsi
+quelques milles -- une vingtaine en trois jours. Pourtant, ses
+forces la trahirent, elle tomba à son tour, et elle serait morte,
+si un secours ne lui fût arrivé -- providentiellement, on peut le
+dire.
+
+Vers cette époque, la police noire battait l'estrade sur la limite
+du Great-Sandy-Desert. Après avoir laissé une escouade près de la
+Fitz-Roy, son chef, le mani, était venu opérer une reconnaissance
+dans cette partie de la province avec une soixantaine d'hommes.
+
+Ce fut lui qui rencontra Mrs. Branican. Dès qu'elle eut repris
+connaissance, elle put dire où étaient ses compagnons, et on la
+ramena vers eux. Le mani et ses hommes parvinrent à ranimer ces
+pauvres gens, dont pas un n'eût été retrouvé vivant vingt-quatre
+heures plus tard.
+
+Tom Marix, qui avait autrefois connu le mani dans la province du
+Queensland, lui fit le récit de ce qui s'était passé depuis le
+départ d'Adélaïde. Cet officier n'ignorait pas dans quel but une
+caravane, dirigée par Mrs. Branican, était engagée à travers les
+lointaines régions du nord-ouest, et, puisque la Providence
+voulait qu'il pût la secourir, il lui offrit de se joindre à elle.
+Et, quand Tom Marix eut parlé des Indas, le mani répondit que
+cette tribu occupait en ce moment les bords de la Fitz-Roy, à
+moins de soixante milles.
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre, si l'on voulait déjouer les
+projets de Len Burker, que le mani avait déjà eu mission de
+poursuivre, lorsqu'il courait avec une bande de bushrangers la
+province du Queensland. Il n'était pas douteux que si Len Burker
+parvenait à délivrer le capitaine John, qui n'avait aucune raison
+de se défier de lui, il serait impossible de retrouver leurs
+traces?
+
+Mrs. Branican pouvait compter sur le mani et sur ses hommes, qui
+partagèrent leurs vivres avec ses compagnons et leur prêtèrent
+leurs chevaux. La troupe partit le soir même, et dans l'après-midi
+du 21 avril, les hauteurs de la vallée se montraient à peu près
+sur la limite du dix-septième parallèle.
+
+En cet endroit, le mani retrouva ceux de ses agents qui étaient
+restés en surveillance le long de la Fitz-Roy. Ils lui apprirent
+que les Indas étaient alors campés à une centaine de milles sur le
+cours supérieur de la rivière. Ce qui importait, c'était de les
+rejoindre au plus tôt, bien que Mrs. Branican n'eût plus rien des
+objets d'échange destinés à la rançon du capitaine. D'ailleurs, le
+mani, renforcé de toute sa brigade, aidé de Tom Marix, de Zach
+Fren, de Godfrey, de Jos Meritt et de leurs compagnons,
+n'hésiterait pas à employer la force pour arracher John aux Indas.
+Mais, lorsqu'on eut remonté la vallée jusqu'au campement des
+indigènes, ceux-ci l'avaient déjà abandonné. Le mani les suivit
+d'étape en étape, et c'est ainsi que, dans l'après-midi du 25
+avril, Godfrey, qui s'était porté d'un demi-mille en avant, se
+trouva soudain en présence du capitaine John.
+
+Cependant Len Burker était parvenu à se remettre, regardant
+Godfrey, sans prononcer un mot, attendant ce que le jeune novice
+allait faire, ce qu'il allait dire.
+
+Godfrey ne l'avait pas même aperçu. Ses regards ne pouvaient se
+détacher du capitaine. Bien qu'il ne l'eût jamais vu, il
+connaissait ses traits d'après le portrait photographique que Mrs.
+Branican lui avait donné. Nul doute possible... Cet homme était le
+capitaine John.
+
+De son côté, John regardait Godfrey avec une émotion non moins
+extraordinaire. Bien qu'il ne pût deviner quel était ce jeune
+garçon, il le dévorait des yeux... il lui tendait ses mains... il
+l'appelait d'une voix tremblante... oui! il l'appelait comme si
+c'eût été son fils.
+
+Godfrey se précipita dans ses bras, en s'écriant:
+
+«Capitaine John!
+
+-- Oui... moi... c'est moi! répondit le capitaine John. Mais...
+toi... mon enfant... qui es-tu?... D'où viens-tu?... Comment sais-
+tu mon nom?...»
+
+Godfrey ne put répondre. Il était devenu effroyablement pâle en
+apercevant Len Burker, et, ne pouvant maîtriser l'horreur qu'il
+éprouvait à la vue de ce misérable:
+
+«Len Burker!» s'écria-t-il.
+
+Len Burker, après avoir réfléchi aux suites de cette rencontre, ne
+pouvait que s'en féliciter. N'était-ce pas le plus heureux des
+hasards, qui lui livrait à la fois Godfrey et John? N'était-ce pas
+une incroyable chance que d'avoir à sa merci le père et l'enfant?
+Aussi, s'étant retourné vers les noirs, leur fit-il signe de
+séparer Godfrey et John, de les saisir...
+
+«Len Burker!... répéta Godfrey!
+
+-- Oui, mon enfant, répondit John, c'est Len Burker... celui qui
+m'a sauvé...
+
+-- Sauvé! s'écria Godfrey. Non, capitaine John, non, Len Burker ne
+vous a pas sauvé!... Il a voulu vous perdre, il nous a abandonnés,
+il a volé votre rançon à mistress Branican...»
+
+À ce nom, John répondit par un cri, et, saisissant la main de
+Godfrey:
+
+«Dolly?... Dolly?... répétait-il.
+
+-- Oui... mistress Branican, capitaine John, votre femme... qui
+est près d'ici!...
+
+-- Dolly?... s'écria John.
+
+-- Ce garçon est fou!... dit Len Burker, en s'approchant de
+Godfrey...
+
+-- Oui!... fou!... murmura le capitaine John. Le pauvre enfant est
+fou!
+
+-- Len Burker, reprit Godfrey, qui tremblait de colère, vous êtes
+un traître... vous êtes un assassin!... Et si cet assassin est
+ici, capitaine John, c'est qu'il veut se défaire de vous, après
+avoir abandonné mistress Branican et ses compagnons...
+
+-- Dolly!... Dolly!... s'écria le capitaine John. Non... Tu n'es
+pas un fou, mon enfant!... Je te crois... je te crois!...
+Viens!... viens!»
+
+Len Burker et ses hommes se précipitèrent sur John et sur Godfrey,
+qui, prenant un revolver à sa ceinture, frappa un des noirs en
+pleine poitrine. Mais John et lui furent saisis, et les noirs les
+entraînèrent vers la rivière.
+
+Heureusement, la détonation avait été entendue. Des cris lui
+répondirent à quelques centaines de pas en aval, et presque
+aussitôt, le mani et ses agents, Tom Marix et ses compagnons, Mrs.
+Branican, Zach Fren, Jos Meritt, Gîn-Ghi, se précipitaient de ce
+côté.
+
+Len Burker et les noirs n'étaient pas en force pour résister, et,
+un instant après, John était entre les bras de Dolly.
+
+La partie était perdue pour Len Burker. Si l'on s'emparait de lui,
+il n'avait aucune grâce à attendre, et, suivi de ses noirs, il
+prit la fuite en remontant le cours d'eau.
+
+Le mani, Zach Fren, Tom Marix, Jos Meritt et une douzaine d'agents
+se lancèrent à sa poursuite.
+
+Comment peindre les sentiments, comment rendre l'émotion qui
+débordait du coeur de Dolly et de John? Ils pleuraient, et Godfrey
+se mêlait à leurs étreintes, à leurs baisers, à leurs larmes.
+
+Tant de joie fit alors sur Dolly ce que tant d'épreuves n'avaient
+pu faire. Ses forces l'abandonnèrent, et elle tomba sans
+connaissance.
+
+Godfrey, agenouillé près d'elle, aidait Harriett à la ranimer.
+John l'ignorait, mais ils savaient, eux, qu'une première fois
+Dolly avait perdu la raison sous l'excès de la douleur... Allait-
+elle donc la perdre une seconde fois sous l'excès contraire?
+
+«Dolly... Dolly!» répétait John.
+
+Et Godfrey, prenant les mains de Mrs. Branican, s'écriait:
+
+«Ma mère... ma mère!»
+
+Les yeux de Dolly se rouvrirent, sa main serra la main de John,
+dont la joie débordait et qui tendit ses bras à Godfrey, en
+disant:
+
+«Viens... Wat!... Viens, mon fils!»
+
+Mais Dolly ne pouvait le laisser dans cette erreur, lui laisser
+croire que Godfrey fût son enfant...
+
+«Non, John, dit-elle, non... Godfrey n'est pas notre fils!...
+Notre pauvre petit Wat est mort... mort peu de temps après ton
+départ!...
+
+-- Mort!» s'écria John, qui, cependant, ne cessait de regarder
+Godfrey.
+
+Dolly allait lui dire quel malheur l'avait frappée quinze années
+auparavant, lorsqu'une détonation retentit du côté où le mani et
+ses compagnons s'étaient mis à la poursuite de Len Burker.
+
+Est-ce que justice avait été faite du misérable, ou était-ce un
+nouveau crime que Len Burker avait eu le temps de commettre?
+
+Presque aussitôt, tous reparurent en groupe sur la rive de la
+Fitz-Roy. Deux des agents rapportaient une femme, dont le sang
+s'échappait d'une large blessure et rougissait le sol.
+
+C'était Jane.
+
+Voici ce qui s'était passé.
+
+Malgré la rapidité de sa fuite, ceux qui poursuivaient Len Burker
+ne l'avaient point perdu de vue, et quelques centaines de pas les
+séparaient encore de lui, lorsqu'il s'arrêta en apercevant Jane.
+
+Depuis la veille, cette infortunée, étant parvenue à s'échapper,
+descendait le long de la Fitz-Roy. Elle allait comme au hasard et
+quand les premières détonations se firent entendre, elle n'était
+pas à un quart de mille de l'endroit où John et Godfrey venaient
+de se retrouver. Elle hâta sa course, et se vit bientôt en
+présence de son mari qui fuyait de ce côté.
+
+Len Burker, l'ayant saisie par le bras, voulut l'emmener.
+
+À la pensée que Jane rejoindrait Dolly, qu'elle lui dévoilerait le
+secret de la naissance de Godfrey, sa fureur fut portée au comble.
+Et, comme Jane résistait, il la renversa d'un coup de poignard.
+
+À ce moment, éclata un coup de fusil, qui fut accompagné de ces
+mots -- tout à fait en situation, cette fois:
+
+«Bien!... Oh!... Très bien!»
+
+C'était Jos Meritt qui, après avoir tranquillement ajusté Len
+Burker, venait de le faire rouler dans les eaux de la Fitz-Roy.
+
+Telle fut la fin de ce misérable, frappé d'une balle au coeur par
+la main du gentleman.
+
+Tom Marix s'élança vers Jane qui respirait encore, mais bien
+faiblement. Deux agents prirent la malheureuse femme entre leurs
+bras, et la rapportèrent près de Mrs. Branican.
+
+En voyant Jane dans cet état, Dolly poussa un cri déchirant.
+Penchée sur la mourante, elle cherchait à entendre les battements
+de son coeur, à surprendre le souffle qui s'échappait de sa
+bouche. Mais la blessure de Jane était mortelle, le poignard lui
+ayant traversé la poitrine.
+
+«Jane... Jane!...» répéta Dolly d'une voix forte.
+
+À cette voix, qui lui rappelait les seules affections qu'elle eût
+jamais connues, Jane rouvrit les yeux, regarda Dolly, et lui
+sourit en murmurant:
+
+«Dolly!... Chère Dolly!»
+
+Soudain son regard s'anima. Elle venait d'apercevoir le capitaine
+John.
+
+«John... vous... John! dit-elle, mais si bas qu'on put à peine
+l'entendre.
+
+-- Oui... Jane, répondit le capitaine, c'est moi... moi que Dolly
+est venu sauver...
+
+-- John... John est là!... murmura-t-elle.
+
+-- Oui... près de nous, ma Jane! dit Dolly. Il ne nous quittera
+plus... nous le ramènerons avec toi... avec toi... là-bas...»
+
+Jane n'écoutait plus. Ses yeux semblaient chercher quelqu'un... et
+elle prononça ce nom:
+
+«Godfrey!... Godfrey!»
+
+Et l'angoisse se peignit sur ses traits déjà décomposés par
+l'agonie. Mrs. Branican fit signe à Godfrey, qui s'approcha.
+
+«Lui!... lui... enfin!» s'écria Jane, en se redressant dans un
+dernier effort.
+
+Puis, saisissant la main de Dolly:
+
+«Approche... approche, Dolly, reprit-elle. John et toi, écoutez ce
+que j'ai encore à dire!»
+
+Tous deux se penchèrent sur Jane de manière à ne pas perdre une
+seule de ses paroles.
+
+«John, Dolly, dit-elle, Godfrey... Godfrey qui est là... Godfrey
+est votre enfant...
+
+-- Notre enfant!» murmura Dolly.
+
+Et elle devint aussi pâle que l'était la mourante, tant le sang
+lui reflua violemment au coeur.
+
+«Nous n'avons plus de fils! dit John. Il est mort...
+
+-- Oui, répondit Jane, le petit Wat... là-bas... dans la baie de
+San-Diégo... Mais vous avez eu un second enfant, et cet enfant...
+c'est Godfrey!»
+
+En quelques phrases, entrecoupées par les hoquets de la mort, Jane
+put dire ce qui s'était passé après le départ du capitaine John,
+la naissance de Godfrey à Prospect-House, Dolly, privée de raison,
+devenue mère sans le savoir, le petit être exposé par ordre de Len
+Burker, recueilli quelques heures après, puis élevé plus tard à
+l'hospice de Wat-House sous le nom de Godfrey...
+
+Et Jane ajouta:
+
+«Si je suis coupable de n'avoir pas eu le courage de tout
+t'avouer, ma Dolly, pardonne-moi... pardonnez-moi, John!
+
+-- As-tu besoin de pardon, Jane... toi qui viens de nous rendre
+notre enfant...
+
+-- Oui... votre enfant! s'écria Jane. Devant Dieu... John, Dolly,
+je le jure... Godfrey est votre enfant!»
+
+Et pendant que tous deux pressaient Godfrey dans leurs bras, Jane
+eut un sourire de bonheur, qui s'éteignit dans son dernier soupir.
+
+
+
+
+XVI
+
+Dénouement
+
+
+Il est inutile de s'attarder aux incidents qui terminèrent cet
+aventureux voyage à travers le continent australien, et dans
+quelles conditions si différentes se fit ce retour vers la
+province d'Adélaïde.
+
+Tout d'abord avait été discutée une question: Devait-on gagner les
+établissements du littoral, en descendant la rivière Fitz-Roy --
+entre autres ceux de Rockbonne -- ou se diriger vers le port du
+Prince-Frederik, dans le York-Sund. Mais bien du temps se fût
+écoulé, avant qu'un navire pût être expédié vers ce littoral, et
+il parut préférable de reprendre la route déjà parcourue. Escortée
+par les agents de la police noire, abondamment pourvue de vivres
+par les soins du mani, ayant à sa disposition les chameaux de
+selle et de bât repris à Len Burker, la caravane n'aurait rien à
+craindre des mauvaises rencontres.
+
+Avant le départ, le corps de Jane Burker fut déposé dans une
+tombe, creusée au pied d'un groupe de gommiers. Dolly s'agenouilla
+sur cette tombe et pria pour l'âme de cette pauvre femme.
+
+Le capitaine John, sa femme et leurs compagnons quittèrent le
+campement de la Fitz-Roy river à la date du 25 avril, sous la
+direction du mani qui avait offert de l'accompagner jusqu'à la
+plus proche station de l'Overland-Telegraf-Line.
+
+Tous étaient si heureux que l'on ne sentait même pas les fatigues
+du voyage, et Zach Fren, dans sa joie, répétait à Tom Marix:
+
+«Eh bien, Tom, nous l'avons retrouvé le capitaine!
+
+-- Oui, Zach, mais à quoi cela a-t-il tenu?
+
+-- À un bon coup de barre que la Providence a donné à propos, Tom,
+et il faut toujours compter sur la Providence!...»
+
+Cependant, il y avait un point noir à l'horizon de Jos Meritt. Si
+Mrs. Branican avait retrouvé le capitaine John, le célèbre
+collectionneur n'avait point retrouvé le chapeau, dont la
+recherche lui coûtait tant de peines et tant de sacrifices. Être
+allé jusque chez les Indas, et ne pas être entré en communication
+avec ce Willi, qui se coiffait peut-être du couvre-chef
+historique, quelle malchance! Ce qui consola un peu Jos Meritt, il
+est vrai, ce fut d'apprendre par le mani que la mode des coiffures
+européennes n'était pas parvenue chez les peuplades du nord-ouest,
+contrairement à ce que Jos Meritt avait observé déjà chez les
+peuplades du nord-est. Donc, son desideratum n'aurait pu se
+réaliser parmi les indigènes de l'Australie septentrionale. En
+revanche, il pouvait se féliciter du maître coup de fusil qui
+avait débarrassé la famille Branican «de cet abominable Len
+Burker!» comme disait Zach Fren.
+
+Le retour s'opéra aussi rapidement que possible. La caravane n'eut
+pas trop à souffrir de la soif, car les puits étaient déjà remplis
+sous les larges averses de l'automne, et la température se
+maintenait à un degré supportable. D'ailleurs, sur l'avis du mani,
+on gagna en ligne droite les régions traversées par la ligne
+télégraphique, où ne manquent ni les stations bien
+approvisionnées, ni les moyens de communication avec la capitale
+de l'Australie méridionale. Grâce au télégraphe, on sut bientôt
+dans le monde entier que Mrs. Branican avait mené à bonne fin son
+audacieuse expédition.
+
+Ce fut à la hauteur du lac Wood que John, Dolly et leurs
+compagnons atteignirent l'une des stations de l'Overland-Telegraf-
+Line. Là, le mani et les agents de la police noire durent prendre
+congé de John et de Dolly Branican. Ils ne s'en séparèrent pas
+sans avoir reçu les chaleureux remerciements qu'ils méritaient --
+en attendant les récompenses que le capitaine leur fit parvenir
+dès son arrivée à Adélaïde.
+
+Il n'y avait plus qu'à descendre les districts de la Terre
+Alexandra jusqu'à la station d'Alice-Spring, où la caravane
+s'arrêta dans la soirée du 19 juin, après sept semaines de voyage.
+
+Là, sous la garde de M. Flint, le chef de la station, Tom Marix
+retrouva le matériel qu'il y avait laissé, les boeufs, les
+chariots, les buggys, les chevaux destinés aux étapes qui
+restaient à parcourir.
+
+Il s'ensuit donc que, le 3 juillet, tout le personnel atteignit le
+railway de Farina-Town, et le lendemain la gare d'Adélaïde.
+
+Quel accueil fut fait au capitaine John et à sa courageuse
+compagne! Il y eut concours de toute la ville pour les recevoir,
+et lorsque le capitaine John Branican parut entre sa femme et son
+fils au balcon de l'hôtel de King-WilliamStreet, les hips et les
+hurrahs éclatèrent avec une telle intensité que, suivant Gîn-Ghi,
+on avait dû les entendre de l'extrémité du Céleste-Empire.
+
+Le séjour à Adélaïde ne fut pas de longue durée. John et Dolly
+Branican avaient hâte d'être de retour à San-Diégo, de revoir
+leurs amis, de retrouver leur chalet de Prospect-House, où le
+bonheur allait rentrer avec eux. On prit alors congé de Tom Marix
+et de ses hommes, qui furent généreusement récompensés, et dont on
+ne devait jamais oublier les services.
+
+On n'oublierait pas non plus cet original de Jos Meritt, qui se
+décida, lui aussi, à quitter l'Australie toujours suivi de son
+fidèle serviteur.
+
+Mais enfin puisque «son chapeau» ne s'y trouvait pas, où donc se
+trouvait-il?
+
+Où?... Dans une demeure royale, où il était conservé avec tout le
+respect qui lui était dû. Oui! Jos Meritt, égaré sur de fausses
+pistes, avait inutilement parcouru les cinq parties du monde, pour
+conquérir ce chapeau... qui se trouvait au château de Windsor,
+ainsi qu'on l'apprit six mois plus tard. C'était le chapeau que
+portait Sa Gracieuse Majesté lors de sa visite au roi Louis-
+Philippe en 1845, et il fallait être fou, à tout le moins, pour
+imaginer que ce chef-d'oeuvre d'une modiste parisienne aurait pu
+achever sa carrière sur le crâne crépu d'un sauvage de
+l'Australie!
+
+Il résulta de cela que les pérégrinations de Jos Meritt cessèrent
+enfin à l'extrême joie de Gîn-Ghi, mais à l'extrême déplaisir du
+célèbre bibelomane, qui revint à Liverpool, très dépité de n'avoir
+pu compléter sa collection par l'acquisition de ce chapeau unique
+au monde.
+
+Trois semaines après avoir quitté Adélaïde, où ils s'étaient
+embarqués sur l'_Abraham-Lincoln_, John, Dolly et Godfrey
+Branican, accompagnés de Zach Fren et de la femme Harriett,
+arrivèrent à San-Diégo.
+
+C'est là que M. William Andrew et le capitaine Ellis les reçurent
+au milieu des habitants de cette généreuse cité, fière d'avoir
+retrouvé le capitaine John et de saluer en lui l'un de ses plus
+glorieux enfants.
+
+
+
+
+Bibliographie
+
+
+* 1863 Cinq semaines en ballon
+* 1864 Voyage au centre de la Terre
+* 1865 De la terre à la Lune
+* 1866 Voyages et Aventures du Capitaine Hatteras
+* 1868 Les enfants du capitaine Grant
+* 1870 Vingt Mille lieues sous les mers
+* 1870 Autour de la Lune
+* 1871 Une Ville flottante
+* 1872 Aventures de trois Russes et de trois Anglais
+* 1873 Le pays des fourrures
+* 1873 Le tour du monde en 80 jours
+* 1874 Le Docteur Ox
+* 1874 L'Île mystérieuse
+* 1875 Le «Chancellor»
+* 1876 Michel Strogoff
+* 1877 Les Indes noires
+* 1878 Un capitaine de quinze ans
+* 1879 Les tribulations d'un Chinois en Chine
+* 1879 Les Cinq cents millions de la Bégum
+* 1880 La maison à vapeur
+* 1881 La Jangada
+* 1882 L'école des Robinsons
+* 1882 Le Rayon vert
+* 1883 Kéraban le têtu
+* 1884 L'archipel en feu
+* 1884 L'Étoile du sud
+* 1885 Mathias Sandorf
+* 1886 Robur le conquérant
+* 1886 Un billet de loterie
+* 1887 Nord contre Sud
+* 1887 Le chemin de France
+* 1888 Deux ans de vacances
+* 1889 Famille sans nom
+* 1889 Sans dessus dessous
+* 1890 César Cascabel
+* 1891 Mistress Branican
+* 1892 Le Château des Carpathes
+* 1892 Claudius Bombarnac
+* 1893 P'tit Bonhomme
+* 1894 Mirifiques Aventures de Maître Antifer
+* 1895 L'Île à Hélice
+* 1896 Face au drapeau
+* 1896 Clovis Dardentor
+* 1897 Le Sphinx des Glaces
+* 1898 Le superbe Orénoque
+* 1899 Le testament d'un excentrique
+* 1900 Seconde Patrie
+* 1901 Le village aérien
+* 1901 Les histoires de Jean-Marie Cabidoulin
+* 1902 Les frères Kip
+* 1903 Bourses de voyages
+* 1904 Un drame en Livonie
+* 1904 Maître du monde
+* 1905 L'invasion de la mer
+* 1905 Le phare du bout du monde
+* 1906 Le Volcan d'or
+* 1907 L'agence Thompson and Co.
+* 1908 La Chasse au Météor
+* 1908 Le pilote du Danube
+* 1909 Les naufragés du Jonathan
+* 1910 Le secret de Wilhem Storitz
+* 1910 Hier et demain
+* 1919 L'étonnante aventure de la mission Barsac
+
+Inédits
+
+* 1989 Voyage à reculons en Angleterre et en Écosse
+* 1991 L'oncle Robinson
+* 1992 Un prêtre en 1829
+* 1993 San-Carlos et autres récits
+* 1994 Paris au XXe siècle
+
+
+
+
+[1] Nom abréviatif de Dorothée.
+
+[2] Environ 2 500 000 francs.
+
+[3] Environ 10 millions de francs.
+
+[4] Littéralement: _Dolly-Espoir_.
+
+[5] Environ 4000 kilomètres.
+
+[6] Environ 4000 kilomètres.
+
+[7] Ces noms, ainsi que d'autres noms tels que ceux de Montalivet,
+Maret, Champagny, Lacépède, Boileau, Latouche-Tréville, Lagrange,
+indiquent suffisamment la part que les navigateurs français ont
+prise à la reconnaissance de ces côtes.
+
+[8] Environ 4000 kilomètres.
+
+[9] United-States-America.
+
+[10] Environ 700 kilomètres.
+
+[11] Soit 3400 kilomètres.
+
+[12] L'acre vaut 51 ares 29 centiares.
+
+[13] Environ 1 350 000 litres.
+
+[14] Un million de francs.
+
+[15] À peu près 67 litres. Le gallon vaut 4 litres et demi.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mistress Branican, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MISTRESS BRANICAN ***
+
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+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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