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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17914-8.txt b/17914-8.txt new file mode 100644 index 0000000..defb451 --- /dev/null +++ b/17914-8.txt @@ -0,0 +1,16027 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mistress Branican, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mistress Branican + +Author: Jules Verne + +Release Date: March 4, 2006 [EBook #17914] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MISTRESS BRANICAN *** + + + + +Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also +available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com + + + + + + +Jules Verne + +MISTRESS BRANICAN + +(1891) + + + + +Table des matières + + +Première partie +I Le «Franklin» +II Situation de famille +III Prospect-House +IV À bord du «Boundary» +V Trois mois se passent +VI Fin d'une triste année +VII Éventualités diverses +VIII Situation difficile +IX Révélations +X Préparatifs +XI Première campagne dans la Malaisie +XII Encore un an +XIII Campagne dans la mer de Timor +XIV L'île Browse +XV Épave vivante +XVI Harry Felton +XVII Par oui et par non +Deuxième partie +I En naviguant +II Godfrey +III Un chapeau historique +IV Le train d'Adélaïde +V À travers l'Australie méridionale +VI Rencontre inattendue +VII En remontant vers le nord +VIII Au delà de la station d'Alice-Spring +IX Journal de mistress Branican +X Encore quelques extraits +XI Indices et incidents +XII Derniers efforts +XIII Chez les Indas +XIV Le jeu de Len Burker +XV Le dernier campement +XVI Dénouement +Bibliographie + + + + +Première partie + + + + +I + +Le «Franklin» + + +Il y a deux chances de ne jamais revoir les amis dont on se sépare +pour un long voyage: ceux qui restent peuvent ne se plus retrouver +au retour; ceux qui partent peuvent ne plus revenir. Mais ils ne +se préoccupaient guère de cette éventualité, les marins qui +faisaient leurs préparatifs d'appareillage à bord du _Franklin_, +dans la matinée du 15 mars 1875. + +Ce jour-là, le _Franklin_, capitaine John Branican, était sur le +point de quitter le port de San-Diégo (Californie) pour une +navigation à travers les mers septentrionales du Pacifique. + +Un joli navire, de neuf cents tonneaux, ce _Franklin_, gréé en +trois-mâts-goélette, largement voilé de brigantines, focs et +flèches, hunier et perroquet à son mât de misaine. Très relevé de +ses fayons d'arrière, légèrement rentré de ses oeuvres vives, avec +son avant disposé pour couper l'eau sous un angle très fin, sa +mâture un peu inclinée et d'un parallélisme rigoureux, son +gréement de fils galvanisés, aussi raide que s'il eût été fait de +barres métalliques, il offrait le type le plus moderne de ces +élégants clippers, dont le Nord-Amérique se sert avec tant +d'avantage pour le grand commerce, et qui luttent de vitesse avec +les meilleurs steamers de sa flotte marchande. + +Le _Franklin_ était à la fois si parfaitement construit et si +intrépidement commandé que pas un homme de son équipage n'eût +accepté d'embarquer sur un autre bâtiment -- même avec l'assurance +d'obtenir une plus haute paye. Tous partaient, le coeur plein de +cette double confiance, qui s'appuie sur un bon navire et sur un +bon capitaine. + +Le _Franklin_ était à la veille d'entreprendre son premier voyage +au long cours pour le compte de la maison William H. Andrew, de +San-Diégo. Il devait se rendre à Calcutta par Singapore, avec un +chargement de marchandises fabriquées en Amérique, et rapporter +une cargaison des productions de l'Inde, à destination de l'un des +ports du littoral californien. + +Le capitaine John Branican était un jeune homme de vingt-neuf ans. +Doué d'une physionomie attrayante mais résolue, les traits +empreints d'une rare énergie, il possédait au plus haut degré le +courage moral, si supérieur au courage physique -- ce courage «de +deux heures après minuit», disait Napoléon, c'est-à-dire celui qui +fait face à l'imprévu et se retrouve à chaque moment. Sa tête +était plus caractérisée que belle, avec ses cheveux rudes, ses +yeux animés d'un regard vif et franc, qui jaillissait comme un +dard de ses pupilles noires. On eût difficilement imaginé chez un +homme de son âge une constitution plus robuste, une membrure plus +solide. Cela se sentait à la vigueur de ses poignées de main qui +indiquaient l'ardeur de son sang et la force de ses muscles. Le +point sur lequel il convient d'insister, c'est que l'âme, contenue +dans ce corps de fer, était l'âme d'un être généreux et bon, prêt +à sacrifier sa vie pour son semblable. John Branican avait le +tempérament de ces sauveteurs, auxquels leur sang-froid permet +d'accomplir sans hésiter des actes d'héroïsme. Il avait fait ses +preuves de bonne heure. Un jour, au milieu des glaces rompues de +la baie, un autre jour, à bord d'une chaloupe chavirée, il avait +sauvé des enfants, enfant lui-même. Plus tard, il ne devait pas +démentir les instincts de dévouement qui avaient marqué son jeune +âge. + +Depuis quelques années déjà, John Branican avait perdu son père et +sa mère, lorsqu'il épousa Dolly Starter, orpheline, appartenant à +l'une des meilleures familles de San-Diégo. La dot de la jeune +fille, très modeste, était en rapport avec la situation, non moins +modeste, du jeune marin, simple lieutenant à bord d'un navire de +commerce. Mais il y avait lieu de penser que Dolly hériterait un +jour d'un oncle fort riche, Edward Starter, qui menait la vie d'un +campagnard dans la partie la plus sauvage et la moins abordable de +l'État du Tennessee. En attendant, il fallait vivre à deux -- et +même à trois, car le petit Walter, Wat par abréviation, vint au +monde dans la première année du mariage. Aussi, John Branican -- +et sa femme le comprenait -- ne pouvait-il songer à abandonner son +métier de marin. Plus tard il verrait ce qu'il aurait à faire +lorsque la fortune lui serait venue par héritage, ou s'il +s'enrichissait au service de la maison Andrew. Au surplus, la +carrière du jeune homme avait été rapide. Ainsi qu'on va le voir, +il avait marché vite en même temps qu'il marchait droit. Il était +capitaine au long cours à un âge où la plupart de ses collègues ne +sont encore que seconds ou lieutenants à bord des navires de +commerce. Si ses aptitudes justifiaient cette précocité, son +avancement s'expliquait aussi par certaines circonstances qui +avaient à bon droit attiré l'attention sur lui. + +En effet, John Branican était populaire à San-Diégo ainsi que dans +les divers ports du littoral californien. Ses actes de dévouement +l'avaient signalé d'une façon éclatante non seulement aux marins, +mais aux négociants et armateurs de l'Union. + +Quelques années auparavant, une goélette péruvienne, la _Sonora_, +ayant fait côte à l'entrée de Coronado-Beach, l'équipage était +perdu, si l'on ne parvenait pas à établir une communication entre +le bâtiment et la terre. Mais porter une amarre à travers les +brisants, c'était risquer cent fois sa vie. John Branican n'hésita +pas. Il se jeta au milieu des lames qui déferlaient avec une +extrême violence, fut roulé sur les récifs, puis ramené à la grève +battue par un terrible ressac. + +Devant les dangers qu'il voulait affronter encore, sans se soucier +de sa vie, on essaya de le retenir. Il résista, il se précipita +vers la goélette, il parvint à l'atteindre, et, grâce à lui, les +hommes de la _Sonora_ furent sauvés. + +Un an plus tard, pendant une tempête qui se déchaîna à cinq cents +milles au large dans l'ouest du Pacifique, John Branican eut à +nouveau l'occasion de montrer tout ce qu'on pouvait attendre de +lui. Il était lieutenant à bord du _Washington_, dont le capitaine +venait d'être emporté par un coup de mer, en même temps que la +moitié de l'équipage. Resté à bord du navire désemparé avec une +demi-douzaine de matelots, blessés pour la plupart, il prit le +commandement du _Washington_ qui ne gouvernait plus, parvint à +s'en rendre maître, à lui réinstaller des mâts de fortune, et à le +ramener au port de San-Diégo. Cette coque à peine manoeuvrable, +qui renfermait une cargaison valant plus de cinq cent mille +dollars, appartenait précisément à la maison Andrew. + +Quel accueil reçut le jeune marin, lorsque le navire eut mouillé +au port de San-Diégo! Puisque les événements de mer l'avaient fait +capitaine, il n'y eut qu'une voix parmi toute la population pour +lui confirmer ce grade. + +La maison Andrew lui offrit le commandement du _Franklin_, +qu'elle venait de faire construire. Le lieutenant accepta, car il +se sentait capable de commander, et n'eut qu'à choisir pour +recruter son équipage, tant on avait confiance en lui. Voilà dans +quelles conditions le _Franklin_ allait faire son premier voyage +sous les ordres de John Branican. + +Ce départ était un événement pour la ville. La maison Andrew était +réputée à juste titre l'une des plus honorables de San-Diégo. +Notoirement qualifiée quant à la sûreté de ses relations et la +solidité de son crédit, c'était M. William Andrew qui la dirigeait +d'une main habile. On faisait plus que l'estimer, ce digne +armateur, on l'aimait. Sa conduite envers John Branican fut +applaudie unanimement. + +Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si, pendant cette matinée du +15 mars, un nombreux concours de spectateurs -- autant dire la +foule des amis connus ou inconnus du jeune capitaine -- se +pressait sur les quais du Pacific-Coast-Steamship, afin de le +saluer d'un dernier hurra à son passage. + +L'équipage du _Franklin_ se composait de douze hommes, y compris +le maître, tous bons marins attachés au port de San-Diégo, ayant +fait leurs preuves, heureux de servir sous les ordres de John +Branican. Le second du navire était un excellent officier, nommé +Harry Felton. Bien qu'il fût de cinq à six ans plus âgé que son +capitaine, il ne se froissait pas d'avoir à servir sous lui, ni ne +jalousait une situation qui en faisait son supérieur. Dans sa +pensée, John Branican méritait cette situation. Tous deux avaient +déjà navigué ensemble et s'appréciaient mutuellement. D'ailleurs, +ce que faisait M. William Andrew était bien fait. Harry Felton et +ses hommes lui étaient dévoués corps et âme. La plupart avaient +déjà embarqué sur quelques-uns de ses navires. C'était comme une +famille d'officiers et de matelots -- famille nombreuse, +affectionnée à ses chefs, qui constituait son personnel maritime +et ne cessait de s'accroître avec la prospérité de la maison. + +Dès lors c'était sans nulle appréhension, on peut même dire avec +ardeur, que l'équipage du _Franklin_ allait commencer cette +campagne nouvelle. Pères, mères, parents étaient là pour lui dire +adieu, mais comme on le dit aux gens qu'on ne doit pas tarder à +revoir: «Bonjour et à bientôt, n'est-ce pas?» Il s'agissait, en +effet, d'un voyage de six mois, une simple traversée, pendant la +belle saison, entre la Californie et l'Inde, un aller et retour de +San-Diégo à Calcutta, et non d'une de ces expéditions de commerce +ou de découvertes, qui entraînent un navire pour de longues années +sur les mers les plus dangereuses des deux hémisphères. Ces marins +en avaient vu bien d'autres, et leurs familles avaient assisté à +de plus inquiétants départs. + +Cependant les préparatifs de l'appareillage touchaient à leur fin. +Le _Franklin_, mouillé sur une ancre au milieu du port, s'était +déjà dégagé des autres bâtiments, dont le nombre atteste +l'importance de la navigation à San-Diégo. De la place qu'il +occupait, le trois-mâts n'aurait pas besoin de s'aider d'un «tug», +d'un remorqueur, pour sortir des passes. Dès que son ancre serait +à pic, il lui suffirait d'éventer ses voiles, et une jolie brise +le pousserait rapidement hors de la baie, sans qu'il eût à changer +ses amures. Le capitaine John Branican n'eût pu souhaiter un temps +plus propice, un vent plus maniable, à la surface de cette mer, +qui étincelait au large des îles Coronado, sous les rayons du +soleil. + +En ce moment -- dix heures du matin -- tout l'équipage se trouvait +à bord. Aucun des matelots ne devait revenir à terre, et l'on peut +dire que le voyage était commencé pour eux. Quelques canots du +port, accostés à l'échelle de tribord, attendaient les personnes +qui avaient voulu embrasser une dernière fois leurs parents et +amis. Ces embarcations les ramèneraient à quai, dès que le +_Franklin_ hisserait ses focs. Bien que les marées soient faibles +dans le bassin du Pacifique, mieux valait partir avec le jusant, +qui ne tarderait pas à s'établir. + +Parmi les visiteurs, il convient de citer plus particulièrement le +chef de la maison de commerce, M. William Andrew, et Mrs. +Branican, suivie de la nourrice qui portait le petit Wat. Ils +étaient accompagnés de M. Len Burker et de sa femme, Jane Burker, +cousine germaine de Dolly. Le second, Harry Felton, n'ayant pas de +famille, n'avait à recevoir les adieux de personne. Les bons +souhaits de M. William Andrew ne lui feraient point défaut, et il +n'en demandait pas davantage, si ce n'est que la femme du +capitaine John voulût bien y joindre les siens -- ce dont il était +assuré d'avance. + +Harry Felton se tenait alors sur le gaillard d'avant, où une demi- +douzaine d'hommes commençaient à virer l'ancre au cabestan. On +entendait les linguets qui battaient avec un bruit métallique. +Déjà le _Franklin_ se halait peu à peu, et sa chaîne grinçait à +travers les écubiers. Le guidon, aux initiales de la maison +Andrew, flottait à la pomme du grand mât, tandis que le pavillon +américain, tendu par la brise à la corne de brigantine, +développait son étamine rayée et le semis des étoiles fédérales. +Les voiles déferlées étaient prêtes à être hissées, dès que le +bâtiment aurait pris un peu d'erre sous la poussée de ses +trinquettes et de ses focs. + +Sur le devant du rouffle, sans rien perdre des détails de +l'appareillage, John Branican recevait les dernières +recommandations de M. William Andrew, relatives au connaissement, +autrement dit la déclaration qui contenait l'état des marchandises +constituant la cargaison du _Franklin_. Puis, l'armateur le remit +au jeune capitaine, en ajoutant: + +«Si les circonstances vous obligent à modifier votre itinéraire, +John, agissez pour le mieux de nos intérêts, et envoyez des +nouvelles du premier point où vous atterrirez. Peut-être le +_Franklin_ fera-t-il relâche dans l'une des Philippines, car votre +intention, sans doute, n'est point de passer par le détroit de +Torrès? + +-- Non, monsieur Andrew, répondit le capitaine John, et je ne +compte point aventurer le _Franklin_ dans ces dangereuses mers du +nord de l'Australie. Mon itinéraire doit être les Hawaï, les +Mariannes, Mindanao des Philippines, les Célèbes, le détroit de +Mahkassar, afin de gagner Singapore par la mer de Java. Pour se +rendre de ce point à Calcutta, la route est tout indiquée. Je ne +crois donc pas que cet itinéraire puisse être modifié par les +vents que je trouverai dans l'ouest du Pacifique. Si pourtant vous +aviez à me télégraphier quelque ordre important, veuillez +l'envoyer, soit à Mindanao, où je relâcherai peut-être, soit à +Singapore, où je relâcherai certainement. + +-- C'est entendu, John. De votre côté, avisez-moi le plus tôt +possible du cours des marchandises à Calcutta. Il est possible que +ces cours m'obligent à changer mes intentions touchant le +chargement du _Franklin_ au retour. + +-- Je n'y manquerai pas, monsieur Andrew», répondit John Branican. + +En ce moment, Harry Felton s'approchant dit: + +«Nous sommes à pic, capitaine. + +-- Et le jusant?... + +-- Il commence à se faire sentir... + +-- Tenez bon.» + +Puis, s'adressant à William Andrew, le capitaine John, plein de +reconnaissance, répéta: + +«Encore une fois, monsieur Andrew, je vous remercie de m'avoir +donné le commandement du _Franklin_. J'espère que je saurai +justifier votre confiance... + +-- Je n'en doute aucunement, John, répondit William Andrew, et je +ne pouvais remettre en de meilleures mains les affaires de ma +maison!» + +L'armateur serra fortement la main du jeune capitaine et se +dirigea vers l'arrière du rouffle. + +Mrs. Branican, suivie de la nourrice et du bébé, venait de +rejoindre son mari avec M. et Mrs. Burker. L'instant de la +séparation était imminent. Le capitaine John Branican n'avait plus +qu'à recevoir les adieux de sa femme et de sa famille. + +On le sait, Dolly n'en était encore qu'à la deuxième année de son +mariage, et son petit enfant avait à peine neuf mois. Bien que +cette séparation lui causât un profond chagrin, elle n'en voulait +rien laisser voir, et contenait les battements de son coeur. Sa +cousine Jane, nature faible, sans énergie, ne pouvait, elle, +cacher son émotion. Elle aimait beaucoup Dolly, près de qui elle +avait souvent trouvé quelque adoucissement au chagrin que lui +causait le caractère impérieux et violent de son mari. Mais, si +Dolly dissimulait ses inquiétudes, Jane n'ignorait pas qu'elle les +éprouvait dans toute leur réalité. Sans doute, le capitaine John +devait être de retour à six mois de là; mais, enfin, c'était une +séparation -- la première depuis leur mariage -- et, si elle était +assez forte pour retenir ses larmes, on peut dire que Jane +pleurait pour elle. Quant à Len Burker, lui, cet homme dont jamais +une émotion tendre n'avait adouci le regard, les yeux secs, les +mains dans les poches, distrait de cette scène par on ne sait +quelles pensées, il allait et venait. Évidemment, il n'était point +en communauté d'idées avec les visiteurs que des sentiments +d'affection avaient amenés sur ce navire en partance. + +Le capitaine John prit les deux mains de sa femme, l'attira près +de lui et d'une voix attendrie: + +«Chère Dolly, dit-il, je vais partir... Mon absence ne sera pas +longue... Dans quelques mois, tu me reverras... Je te retrouverai, +ma Dolly... Sois sans crainte!... Sur mon navire, avec mon +équipage, qu'aurions-nous à redouter des dangers de la mer?... +Sois forte comme doit l'être la femme d'un marin... Quand je +reviendrai, notre petit Wat aura quinze mois... Ce sera déjà un +grand garçon... Il parlera, et le premier mot que j'entendrai à +mon retour... + +-- Ce sera ton nom, John!... répondit Dolly. Ton nom sera le +premier mot que je lui apprendrai!... Nous causerons de toi tous +les deux et toujours!... Mon John, écris-moi à chaque occasion!... +Avec quelle impatience j'attendrai tes lettres!... + +-- Et dis-moi tout ce que tu auras fait, tout ce que tu comptes +faire... Que je sente mon souvenir mêlé à toutes tes pensées... + +-- Oui, chère Dolly, je t'écrirai... Je te tiendrai au courant du +voyage... Mes lettres, ce sera comme le journal du bord avec mes +tendresses en plus! + +-- Ah! John, je suis jalouse de cette mer qui t'emporte si +loin!... Combien j'envie ceux qui s'aiment et que rien ne sépare +dans la vie!... Mais non... J'ai tort de songer à cela... + +-- Chère femme, je t'en prie, dis-toi que c'est pour notre enfant +que je pars... pour toi aussi... pour vous assurer à tous les deux +l'aisance et le bonheur!... Si nos espérances de fortune viennent +à se réaliser un jour, nous ne nous quitterons plus!» + +En ce moment, Len Burker et Jane s'approchèrent. Le capitaine John +se retourna vers eux: + +«Mon cher Len, dit-il, je vous laisse ma femme, je vous laisse mon +fils!... Je vous les confie comme aux seuls parents qui leur +restent à San-Diégo! + +-- Comptez sur nous, John, répondit Len Burker, en essayant +d'adoucir la rudesse de sa voix. Jane et moi, nous sommes là... +Les soins ne manqueront pas à Dolly... + +-- Ni les consolations, ajouta Mrs. Burker. Tu sais combien je +t'aime, ma chère Dolly!... Je te verrai souvent... Chaque jour, je +viendrai passer quelques heures près de toi... Nous parlerons de +John... + +-- Oui, Jane, répondit Mrs. Branican, et je ne cesserai de penser +à lui!» + +Harry Felton vint de nouveau interrompre cette conversation: + +«Capitaine, dit-il, il serait temps... + +-- Bien, Harry, répondit John Branican. Faites hisser le grand foc +et la brigantine.» + +Le second s'éloigna afin de procéder à l'exécution de ces ordres, +qui annonçaient un départ immédiat. + +«Monsieur Andrew, dit le jeune capitaine en s'adressant à +l'armateur, le canot va vous reconduire au quai avec ma femme et +ses parents... Quand vous voudrez... + +-- À l'instant, John, répondit M. William Andrew, et encore une +fois, bon voyage! + +-- Oui!... bon voyage!... répétèrent les autres visiteurs, qui +commencèrent à descendre dans les embarcations, accostées à +tribord du _Franklin_. + +-- Adieu, Len!... Adieu, Jane! dit John en leur serrant la main +à tous les deux. + +-- Adieu!... Adieu!... répondit Mrs. Burker. + +-- Et toi, ma Dolly, pars!... Il le faut!... ajouta John. Le +_Franklin_ va prendre le vent.» + +Et, en effet, la brigantine et le foc imprimaient un peu de roulis +au navire, tandis que les matelots chantaient: + +_En voilà une, +La jolie une! +Une s'en va, ça ira, +Deux revient, ça va bien! + +En voici deux, +La jolie deux! +Deux s'en va, ça ira, +Trois revient, ça va bien..._ + +Et ainsi de suite. + +Pendant ce temps, le capitaine John avait conduit sa femme à la +coupée, et, au moment où elle allait mettre le pied sur l'échelle, +se sentant aussi incapable de lui parler qu'elle était elle-même +de lui répondre, il ne put que la presser étroitement dans ses +bras. + +Et, alors, le bébé, que Dolly venait de reprendre à sa nourrice, +tendit ses bras vers son père, agita ses petites mains en +souriant, et ce mot s'échappa de ses lèvres: + +«Pa... pa!... Pa... pa!... + +-- Mon John, s'écria Dolly, tu auras donc entendu son premier mot +avant de te séparer de lui!» + +Si énergique que fût le jeune capitaine, il ne put retenir une +larme que ses yeux laissèrent couler sur la joue du petit Wat. + +«Dolly!... murmura-t-il, adieu!... adieu!...» + +Puis: + +«Dérapez!» cria-t-il d'une voix forte pour mettre fin à cette +pénible scène. + +Un instant après, le canot débordait et se dirigeait vers le quai, +où ses passagers débarquèrent aussitôt. Le capitaine John était +tout entier aux mouvements de l'appareillage. L'ancre commençait à +remonter vers l'écubier. Le _Franklin_, dégagé de sa dernière +entrave, recevait déjà la brise dans ses voiles dont les plis +battaient violemment. Le grand foc venait d'arriver à bloc, et la +brigantine fit légèrement lofer le navire, dès qu'elle eut été +bordée sur son gui. Cette manoeuvre devait permettre au _Franklin_ +de prendre un peu de tour, afin d'éviter quelques bâtiments +mouillés à l'entrée de la baie. + +À un nouveau commandement du capitaine Branican, la grande voile +et la misaine furent hissées avec un ensemble qui faisait honneur +aux bras de l'équipage. Puis, le _Franklin_, arrivant d'un quart +sur bâbord, prit l'allure du largue, de manière à sortir sans +changer ses armures. + +De la partie du quai occupée par de nombreux spectateurs, on +pouvait admirer ces différentes manoeuvres. Rien de plus gracieux +que ce bâtiment de forme si élégante, lorsque le vent l'inclinait +sous ses volées capricieuses. Pendant son évolution, il dut se +rapprocher de l'extrémité du quai, où se trouvaient M. William +Andrew, Dolly, Len et Jane Burker, à moins d'une demi-encablure. + +Il en résulta donc, qu'en laissant arriver, le jeune capitaine put +encore apercevoir sa femme, ses parents, ses amis, et leur jeter +un dernier adieu. + +Tous répondirent à sa voix, qui s'entendit clairement, à sa main +qui se tendait vers ses amis. + +«Adieu!... Adieu! fit-il. + +-- Hurra!» cria la foule des spectateurs, tandis que les mouchoirs +s'agitaient par centaines. + +C'est qu'il était aimé de tous, le capitaine John Branican! +N'était-ce pas celui de ses enfants dont la ville était le plus +fière? Oui! tous seraient là, à son retour, lorsqu'il apparaîtrait +au large de la baie. + +Le _Franklin_, qui se trouvait déjà en face du goulet, dut lofer +afin d'éviter un long courrier, qui donnait en ce moment dans les +passes. Les deux navires se saluèrent de leurs pavillons aux +couleurs des États-Unis d'Amérique. + +Sur le quai, Mrs. Branican, immobile, regardait le _Franklin_ +s'effacer peu à peu sous une fraîche brise de nord-est. Elle +voulait le suivre du regard, tant que sa mâture serait visible au- +dessus de la pointe Island. + +Mais le _Franklin_ ne tarda pas à contourner les îles Coronado, +situées en dehors de la baie. Un instant, il montra à travers une +échancrure de la falaise le guidon qui flottait en tête du grand +mât... Puis il disparut. + +«Adieu, mon John... adieu!...» murmura Dolly. + +Pourquoi un inexplicable pressentiment l'empêcha-t-il d'ajouter: +«Au revoir!» + + + + +II + +Situation de famille + + +Il convient de marquer d'un trait plus précis Mrs. Branican, que +les éventualités de cette histoire sont appelées à mettre en +pleine lumière. + +À cette époque Dolly[1] avait vingt et un ans. Elle était d'origine +américaine. Mais, sans remonter trop haut l'échelle de ses ancêtres, +on eût rencontré la génération qui la reliait à la race espagnole +ou plutôt mexicaine, de laquelle sortent les principales familles +de ce pays. Sa mère, en effet, était née à San-Diégo, et San-Diégo +était déjà fondée à l'époque où la basse Californie appartenait +encore au Mexique. La vaste baie, découverte il y a environ trois +siècles et demi par le navigateur espagnol Juan Rodriguez Cabrillo, +d'abord nommée San-Miguel, prit son nouveau nom en 1602. Puis, en +1846, cette province changea le pavillon aux trois couleurs pour +les barres et les étoiles de la Confédération, et c'est à titre +définitif qu'elle compte depuis cette époque parmi les États-Unis +d'Amérique. + +Une taille moyenne, une figure animée du feu de deux grands yeux +profonds et noirs, un teint chaud, une chevelure abondante d'un +brun très foncé, la main et le pied un peu plus forts qu'on ne les +observe habituellement dans le type espagnol, une démarche assurée +mais gracieuse, une physionomie qui dénotait l'énergie du +caractère et aussi la bonté de l'âme, telle était Mrs. Branican. +Il est de ces femmes qu'on ne saurait voir d'un regard +indifférent, et, avant son mariage, Dolly passait, à juste titre, +pour l'une des jeunes filles de San-Diégo -- où la beauté n'est +point rare -- qui méritait le plus d'attirer l'attention. On la +sentait sérieuse, réfléchie, d'un grand sens, d'un esprit éclairé, +qualités morales que très certainement le mariage ne pourrait que +développer en elle. + +Oui! en n'importe quelles circonstances, si graves qu'elles +pussent être, Dolly, devenue Mrs. Branican, saurait faire son +devoir. Ayant regardé franchement l'existence, et non à travers un +prisme trompeur, elle possédait une âme haute, une volonté forte. +L'amour que lui inspirait son mari la rendrait plus résolue à +l'accomplissement de sa tâche. Le cas échéant -- ce n'est point +une phrase banale quand on l'applique à Mrs. Branican -- elle +donnerait sa vie pour John, comme John donnerait sa vie pour elle, +comme tous deux la donneraient pour cet enfant. Ils adoraient ce +bébé, qui venait de balbutier le mot de «papa», à l'instant où le +jeune capitaine allait se séparer de sa mère et de lui. La +ressemblance du petit Wat avec son père était déjà frappante -- +par les traits du moins, car il avait la chaude coloration du +teint de Dolly. Vigoureusement constitué, il n'avait rien à +craindre des maladies de l'enfance. D'ailleurs, il serait entouré +de tant de soins!... Ah! que de rêves d'avenir, l'imagination +paternelle et maternelle avait déjà conçus pour ce petit être, +chez qui la vie commençait à peine à s'ébaucher! + +Certes, Mrs. Branican eût été la plus heureuse des femmes, si la +situation de John lui avait permis d'abandonner ce métier de +marin, dont le moindre des inconvénients était encore de les tenir +éloignés l'un de l'autre. Mais, au moment où le commandement du +_Franklin_ venait de lui être attribué, comment aurait-elle eu la +pensée de le retenir? Et puis, ne fallait-il pas songer aux +nécessités du ménage, pourvoir aux besoins d'une famille qui ne se +résumerait peut-être pas tout entière dans cet unique enfant? +C'était à peine le nécessaire que la dot de Dolly assurait à sa +maison. Évidemment John Branican devait compter sur la fortune que +l'oncle laisserait à sa nièce, et il eût fallu un concours +d'invraisemblables circonstances pour que cette fortune lui +échappât, puisque M. Edward Starter, presque sexagénaire, n'avait +pas d'autre héritière que Dolly. En effet, sa cousine Jane Burker, +appartenant à la branche maternelle de la famille, n'avait aucun +degré de parenté avec l'oncle de Dolly! Celle-ci serait donc +riche... mais dix ans, vingt ans, se passeraient peut-être avant +qu'elle ne fût mise en possession de cet héritage. De là, +obligation pour John Branican de travailler en vue du présent, +s'il n'avait pas lieu de s'inquiéter de l'avenir. Aussi, était-il +bien résolu à continuer de naviguer pour le compte de la maison +Andrew, d'autant plus qu'un intérêt lui était accordé dans les +opérations spéciales du _Franklin_. Or, comme le marin se doublait +en lui d'un négociant très entendu aux choses du commerce, tout +donnait à penser qu'il acquerrait par son travail une certaine +aisance en attendant la succession de l'oncle Starter. + +Un mot seulement sur cet Américain -- d'un «américanisme» +absolument original. + +Il était frère du père de Dolly et, par conséquent, l'oncle propre +de la jeune fille, qui était devenue Mrs. Branican. C'était ce +frère, son aîné de cinq ou six ans, qui l'avait pour ainsi dire +élevé, car tous deux étaient orphelins. Aussi Starter jeune avait- +il toujours conservé pour lui une vive affection doublée d'une +vive reconnaissance. Les circonstances l'ayant favorisé, il avait +suivi la route de la fortune, alors que Starter aîné s'égarait sur +les chemins de traverse qui mènent rarement au but. S'il avait dû +s'éloigner pour tenter d'heureuses spéculations en achetant et +défrichant de vastes terrains dans l'État de Tennessee, il n'en +avait pas moins conservé des rapports avec son frère que ses +affaires retenaient dans l'État de New York. Quand celui-ci devint +veuf, il alla se fixer à San-Diégo, la ville natale de sa femme, +où il mourut, alors que le mariage de Dolly avec John Branican +était déjà décidé. Ce mariage fut célébré après les délais de +deuil, et le jeune ménage n'eut absolument pour toute fortune que +le très modeste héritage laissé par Starter aîné. + +À peu de temps de là, arriva à San-Diégo une lettre, qui était +adressée à Dolly Branican par Starter jeune. C'était la première +qu'il écrivait à sa nièce; ce devait être la dernière aussi. + +En substance, cette lettre disait sous une forme non moins concise +que pratique: + +Bien que Starter jeune fût très loin d'elle, et bien qu'il ne +l'eût jamais vue, il n'oubliait pas qu'il avait une nièce, la +propre fille de son frère. S'il ne l'avait jamais vue, c'est que +Starter aîné et Starter jeune ne s'étaient point rencontrés depuis +que Starter aîné avait pris femme, et que Starter jeune résidait +auprès de Nashville, dans la partie la plus reculée du Tennessee, +tandis qu'elle résidait à San-Diégo. Or, entre le Tennessee et la +Californie, il y a quelques centaines de milles qu'il ne convenait +nullement à Starter jeune de franchir. Donc, si Starter jeune +trouvait le voyage trop fatigant pour aller voir sa nièce, il +trouvait non moins fatigant que sa nièce vînt le voir, et il la +priait de ne point se déranger. + +En réalité, ce personnage était un véritable ours -- non point un +de ces grizzlys d'Amérique qui portent griffes et fourrures, mais +un de ces ours humains, qui tiennent à vivre en dehors des +relations sociales. + +Cela ne devait pas inquiéter Dolly, d'ailleurs. Elle était la +nièce d'un ours, soit! mais cet ours possédait un coeur d'oncle. +Il n'oubliait pas ce qu'il devait à Starter aîné, et la fille de +son frère serait l'unique héritière de sa fortune. + +Starter jeune ajoutait que cette fortune valait déjà la peine +d'être recueillie. Elle se montait alors à cinq cent mille dollars[2] +et ne pouvait que s'accroître, car les affaires de défrichement +prospéraient dans l'État de Tennessee. Comme elle consistait en +terres et en bétail, il serait facile de la réaliser; on le ferait +à un prix très avantageux, et les acquéreurs ne manqueraient pas. + +Si cela était dit de cette façon positive et quelque peu brutale, +qui appartient en propre aux Américains de vieille race, ce qui +était dit était dit. La fortune de Starter jeune irait tout +entière à Mrs. Branican ou à ses enfants, au cas où la souche des +Starter se «progénérerait» _(sic)_ par ses soins. En cas de +prédécès de Mrs. Branican, sans descendants directs ou autres, +cette fortune reviendrait à l'État, qui serait très heureux +d'accepter les biens de Starter jeune. + +Deux choses encore: + +1° Starter jeune était célibataire. Il resterait célibataire. «La +sottise que l'on ne fait que trop souvent entre vingt et trente +ans, ce n'est pas lui qui la ferait à soixante» -- phrase +textuelle de sa lettre. Rien ne pourrait donc détourner cette +fortune du cours que sa volonté formelle entendait lui imprimer, +et elle irait se jeter dans le ménage Branican aussi sûrement que +le Mississipi se jette dans le golfe du Mexique. + +2° Starter jeune ferait tous ses efforts -- des efforts surhumains +-- pour n'enrichir sa nièce que le plus tard possible. Il +tâcherait de mourir au moins centenaire, et il ne faudrait pas lui +savoir mauvais gré de cette obstination à prolonger son existence +jusqu'aux dernières limites du possible. + +Enfin Starter jeune priait Mrs. Branican -- il lui ordonnait même +-- de ne point répondre. D'ailleurs, c'est à peine si des +communications existaient entre les villes et la région forestière +qu'il occupait dans le fond du Tennessee. Quant à lui, il +n'écrirait plus -- si ce n'est pour annoncer sa mort, et encore +cette lettre ne serait-elle pas de sa propre main. + +Telle était la singulière missive qu'avait reçue Mrs. Branican. +Qu'elle dût être l'héritière, la légataire universelle de son +oncle Starter, cela n'était point à mettre en doute. Elle +posséderait un jour cette fortune de cinq cent mille dollars, qui +serait probablement très accrue par le travail de cet habile +défricheur de forêts. Mais, comme Starter jeune manifestait très +nettement son intention de dépasser la centaine -- et l'on sait si +ces Américains du Nord sont tenaces -- John Branican avait +sagement fait de ne point abandonner le métier de marin. Son +intelligence, son courage, sa volonté aidant, il est probable +qu'il acquerrait pour sa femme et son enfant une certaine aisance, +bien avant que l'oncle Starter eût consenti à partir pour l'autre +monde. + +Telle était donc la situation du jeune ménage, au moment où le +_Franklin_ faisait voile pour les parages occidentaux du +Pacifique. Cela étant établi pour l'intelligence des faits qui +vont se dérouler dans cette histoire, il convient d'appeler +maintenant l'attention sur les seuls parents que Dolly Branican +eût à San-Diégo, M. et Mrs. Burker. + +Len Burker, américain d'origine, âgé alors de trente et un ans, +n'était venu se fixer que depuis quelques années dans la capitale +de la basse Californie. Ce Yankee de la Nouvelle-Angleterre, froid +de physionomie, dur de traits, vigoureux de corps, était très +résolu, très agissant et aussi très concentré, ne laissant rien +voir de ce qu'il pensait, ne disant rien de ce qu'il faisait. Il +est de ces natures qui ressemblent à des maisons hermétiquement +fermées, et dont la porte ne s'ouvre à personne. Cependant, à San- +Diégo, aucun bruit fâcheux n'avait couru sur le compte de cet +homme si peu communicatif, que son mariage avec Jane Burker avait +fait le cousin de John Branican. Il n'y avait donc pas lieu de +s'étonner que celui-ci, n'ayant d'autre famille que les Burker, +leur eût recommandé Dolly et son enfant. Mais, en réalité, c'était +plus spécialement aux soins de Jane qu'il les remettait, sachant +que les deux cousines éprouvaient une profonde affection l'une +pour l'autre. + +Et il en eût été tout autrement si le capitaine John avait su ce +qu'était au juste Len Burker, s'il avait connu la fourberie qui se +dissimulait derrière le masque impénétrable de sa physionomie, +avec quel sans-gêne il traitait les convenances sociales, le +respect de soi-même et les droits d'autrui. Trompée par ses dehors +assez séduisants, par une sorte de fascination dominatrice qu'il +exerçait sur elle, Jane l'avait épousé cinq ans auparavant à +Boston, où elle demeurait avec sa mère, qui mourut peu de temps +après ce mariage, dont les conséquences devaient être si +regrettables. La dot de Jane et l'héritage maternel auraient dû +suffire à l'existence des nouveaux époux, si Len Burker eut été +homme à suivre les voies usuelles et non les chemins détournés. +Mais il n'en fut rien. Après avoir en partie dévoré la fortune de +sa femme, Len Burker, assez disqualifié dans son crédit à Boston, +se décida à quitter cette ville. De l'autre côté de l'Amérique, où +sa réputation douteuse ne le suivrait pas, ces pays presque neufs +lui offraient des chances qu'il ne pouvait plus trouver dans la +Nouvelle-Angleterre. + +Jane, qui connaissait son mari maintenant, s'associa sans hésiter +à ce projet de départ, heureuse de quitter Boston, où la situation +de Len Burker prêtait à de désagréables commentaires, heureuse +d'aller retrouver la seule parente qui lui restât. Tous deux +vinrent s'établir à San-Diégo, où Dolly et Jane se retrouvèrent. +D'ailleurs, depuis trois ans qu'il habitait cette ville, Len +Burker n'avait pas encore donné prise aux soupçons, tant il +déployait d'habileté à dissimuler le louche de ses affaires. + +Telles furent les circonstances qui avaient amené la réunion des +deux cousines, à l'époque où Dolly n'était pas encore Mrs. +Branican. + +La jeune femme et la jeune fille se lièrent étroitement. Bien +qu'il semblât que Jane dût dominer Dolly, ce fut le contraire qui +eut lieu. Dolly était forte, Jane était faible, et la jeune fille +devint bientôt l'appui de la jeune femme. Lorsque l'union de John +Branican et de Dolly fut décidée, Jane se montra très heureuse de +ce mariage -- un mariage qui promettait de ne jamais ressembler au +sien! Et dans l'intimité de ce jeune ménage, que de consolations +elle aurait pu trouver, si elle se fût décidée à lui confier le +secret de ses peines. + +Et cependant la situation de Len Burker devenait de plus en plus +grave. Ses affaires périclitaient. Le peu qui lui restait de la +fortune de sa femme, lorsqu'il avait quitté Boston, était presque +entièrement dissipé. Cet homme, joueur ou plutôt spéculateur +effréné, était de ces gens qui veulent tout donner au hasard et ne +tout attendre que de lui. Ce tempérament, réfractaire aux conseils +de la raison, ne pouvait qu'amener et n'amenait que des résultats +déplorables. + +Dès son arrivée à San-Diégo, Len Burker avait ouvert un office +dans Fleet Street -- un de ces bureaux qui sentent la caverne, où +n'importe quelle idée, bonne ou mauvaise, devient le point de +départ d'une affaire. Très apte à faire miroiter les aléas d'une +combinaison, sans aucun scrupule sur les moyens qu'il employait, +habile à changer les arguties en arguments, très enclin à regarder +comme sien le bien des autres, il ne tarda pas à se lancer dans +vingt spéculations qui sombrèrent peu à peu, mais ce ne fut pas +sans y avoir laissé de ses propres plumes. À l'époque où débute +cette histoire, Len Burker en était réduit aux expédients, et la +gêne se glissait dans son ménage. Toutefois, comme il avait tenu +ses agissements très secrets, il jouissait encore de quelque +crédit et l'employait à faire de nouvelles dupes en faisant de +nouvelles affaires. + +Cette situation, cependant, ne pouvait aboutir qu'à une +catastrophe. L'heure n'était plus éloignée, où des réclamations +viendraient à se produire. Peut-être cet aventureux Yankee, +transporté dans l'Ouest-Amérique, n'aurait-il plus d'autre +ressource que de quitter San-Diégo, comme il avait quitté Boston. +Et, pourtant, au milieu de cette ville d'un sens si éclairé, d'une +si puissante activité commerciale, dont les progrès grandissent +d'année en année, un homme intelligent et probe eût trouvé cent +fois l'occasion de réussir. Mais il fallait avoir ce que Len +Burker n'avait pas: la droiture des sentiments, la justesse des +idées, l'honnêteté de l'intelligence. + +Il importe d'insister sur ce point: c'est que ni John Branican ni +M. William Andrew, ni personne ne soupçonnaient rien des affaires +de Len Burker. Dans le monde de l'industrie et du commerce, on +ignorait que cet aventurier -- et plût au ciel qu'il n'eût mérité +que ce nom! -- courait à un désastre prochain. Et, même, quand se +produirait la catastrophe, peut-être ne verrait-on en lui qu'un +homme peu favorisé de la fortune, et non l'un de ces personnages +sans moralité à qui tous les moyens sont bons pour s'enrichir. +Aussi, sans avoir ressenti pour lui une sympathie profonde, John +Branican n'avait-il à aucun moment conçu la moindre défiance à son +égard. C'était donc en pleine sécurité que, pendant son absence, +il comptait sur les bons offices des Burker envers sa femme. S'il +se présentait quelque circonstance où Dolly serait forcée de +recourir à eux, elle ne le ferait pas en vain. Leur maison lui +était ouverte, et elle y trouverait l'accueil dû, non seulement à +une amie, mais à une soeur. + +À ce sujet, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de suspecter les +sentiments de Jane Burker. L'affection qu'elle éprouvait pour sa +cousine était sans restrictions comme sans calculs. Loin de blâmer +la sincère amitié qui unissait ces deux jeunes femmes, Len Burker +l'avait encouragée, sans doute dans une vision confuse de l'avenir +et des avantages que cette liaison pourrait lui rapporter. Il +savait, d'ailleurs, que Jane ne dirait jamais rien de ce qu'elle +ne devait pas dire, qu'elle garderait une prudente réserve sur sa +situation personnelle, sur ce qu'elle ne pouvait ignorer des +blâmables affaires où il s'était engagé, sur les difficultés au +milieu desquelles son ménage commençait à se débattre. Là-dessus, +Jane se tairait, et il ne lui échapperait pas même une +récrimination. On le répète, entièrement dominée par son mari, +elle en subissait l'absolue influence bien qu'elle le connût pour +un homme sans conscience, ayant perdu tout reste de sens moral, +capable de s'abandonner aux actes les plus impardonnables. Et, +après tant de désillusions, comment aurait-elle pu lui conserver +la moindre estime? Mais -- on ne saurait trop revenir sur ce point +essentiel -- elle le redoutait, elle était entre ses mains comme +un enfant, et, rien que sur un signe de lui, elle le suivrait +encore, si sa sécurité l'obligeait à s'enfuir, en n'importe quelle +partie du monde. Enfin, ne fût-ce que par respect d'elle-même, +elle n'eût rien voulu laisser voir des misères qu'elle endurait, +même à sa cousine Dolly, qui les soupçonnait peut-être, sans en +avoir jamais reçu confidence. + +À présent, la situation de John et de Dolly Branican, d'une part, +celle de Len et de Jane Burker, de l'autre, sont suffisamment +établies pour l'intelligence des faits qui vont être relatés. Dans +quelle mesure ces situations allaient-elles être modifiées par les +événements inattendus qui devaient, si prochainement et si +soudainement, se produire? Personne n'eût jamais put le prévoir. + + + + +III + +Prospect-House + + +Voilà trente ans, la basse Californie -- un tiers environ de +l'État de Californie -- ne comptait encore que trente-cinq mille +habitants. Actuellement, c'est par cent cinquante mille que se +chiffre sa population. À cette époque, les territoires de cette +province, reculée aux confins de l'Ouest-Amérique, étaient tout à +fait incultes, et ne semblaient propres qu'à l'élevage du bétail. +Qui aurait pu deviner quel avenir était réservé à une région si +abandonnée, alors que les moyens de communication se réduisaient, +par terre, à de rares voies frayées sous la roue des chariots; par +mer, à une seule ligne de paquebots, qui faisaient les escales de +la côte. + +Et cependant, depuis l'année 1769, un embryon de ville existait à +quelques milles dans l'intérieur, au nord de la baie de San-Diégo. +Aussi la ville actuelle peut-elle réclamer dans l'histoire du pays +l'honneur d'avoir été le plus ancien établissement de la contrée +californienne. + +Lorsque le nouveau continent, rattaché à la vieille Europe par de +simples liens coloniaux que le Royaume-Uni s'opiniâtrait à tenir +trop serrés, eut donné une violente secousse, ces liens se +rompirent. L'union des États du Nord-Amérique se fonda sous le +drapeau de l'indépendance. L'Angleterre n'en conserva plus que des +lambeaux, le Dominion et la Colombie, dont le retour est assuré à +la confédération dans un temps peu éloigné sans doute. Quant au +mouvement séparatiste, il s'était propagé à travers les +populations du centre qui n'eurent plus qu'une pensée, un but: se +délivrer de leurs entraves quelles qu'elles fussent. + +Ce n'était point sous le joug anglo-saxon que pliait alors la +Californie. Elle appartenait aux Mexicains, et leur appartint +jusqu'en 1846. Cette année-là, après s'être affranchie pour entrer +dans la république fédérale, la municipalité de San-Diégo, créée +onze ans auparavant, devint ce qu'elle aurait toujours dû être -- +américaine. + +La baie de San-Diégo est magnifique. On a pu la comparer à la baie +de Naples, mais la comparaison serait peut-être plus exacte avec +celles de Vigo ou de Rio de Janeiro. Douze milles de longueur sur +deux milles de largeur lui ménagent l'espace nécessaire au +mouillage d'une flotte de commerce, aussi bien qu'aux manoeuvres +d'une escadre, car elle est considérée comme port militaire. +Formant une sorte d'ovale, ouverte à l'ouest par un étroit goulet, +étranglée entre la pointe Island et la pointe Loma ou Coronado, +elle est abritée de tous les côtés. Les vents du large la +respectent, la houle du Pacifique en trouble à peine la surface, +les bâtiments s'en dégagent sans peine, et peuvent s'y ranger par +des fonds de vingt-trois pieds minimum. C'est le seul port sûr et +praticable, favorable aux relâches, que le littoral de l'ouest +offre dans le sud de San-Francisco et dans le nord de San-Quentin. + +Avec tant d'avantages naturels, il était évident que l'ancienne +ville se trouverait bientôt à l'étroit dans son premier périmètre. +Déjà des baraquements avaient dû être élevés pour l'installation +d'un détachement de cavalerie sur les terrains couverts de +broussailles qui l'avoisinaient. Grâce à l'initiative de +M. Horton, dont l'intervention fut d'ailleurs une excellente +affaire, une annexe fut construite à cette place. Maintenant, +l'annexe est devenue la ville qui s'étage sur les croupes situées +au nord de la baie. L'agrandissement s'opéra dans ces conditions +de célérité, si familières aux Américains. Un million de dollars, +semés sur le sol, firent germer les maisons privées, les édifices +publics, les offices et les villas. En 1885, San-Diégo comptait +déjà quinze mille habitants -- aujourd'hui trente-cinq mille. Son +premier chemin de fer date de 1881. À présent, l'_Atlantic and +Pacific road_, le _Southern California road_, le _Southern Pacific +Road_, la mettent en communication avec le continent, en même +temps que la _Pacific Coast Steamship_ lui assure des rapports +fréquents avec San-Francisco. + +C'est une jolie et confortable ville, bien aérée, d'un habitat +très hygiénique, sous un climat dont l'éloge n'est plus à faire. +Aux alentours, la campagne est d'une incomparable fertilité. La +vigne, l'olivier, l'oranger, le citronnier poussent côte à côte +avec les arbres, les fruits et les légumes des pays du Nord. On +dirait une Normandie fusionnée avec une Provence. + +Quant à la ville de San-Diégo elle-même, elle est bâtie avec cette +aisance pittoresque, cette liberté d'orientation, cette fantaisie +privée, qui est si profitable à l'hygiène, lorsqu'on n'est pas +gêné par l'exiguïté des terrains. Il y a des places, des squares, +des rues larges, des ombrages un peu partout, c'est-à-dire de la +santé en raison directe du cube d'air, si généreusement concédé à +cette heureuse population. + +Et puis, si le progrès, sous toutes ses formes, ne se trouvait pas +dans une cité moderne, surtout lorsque cette cité est américaine, +où l'irait-on chercher? Gaz, télégraphe, téléphone, les habitants +n'ont qu'un signe à faire pour être éclairés, pour échanger leurs +dépêches, pour se parler à l'oreille d'un quartier à l'autre. Il y +a même des mâts, hauts de cent cinquante pieds, qui versent la +lumière électrique sur les rues de la ville. Si on n'en est pas +encore au lait distribué sous pression par une _General Milk +Company_, si les trottoirs mobiles, qui doivent se déplacer avec +une vitesse de quatre lieues à l'heure, ne fonctionnent pas encore +à San-Diégo, cela se fera certainement dans un délai... +quelconque. + +Que l'on ajoute à ces avantages les institutions diverses où +s'élabore le mouvement vital des grandes agglomérations, une +douane dans laquelle l'importance des transactions s'accroît +chaque jour, deux banques, une chambre de commerce, une société +d'émigration, de vastes offices, de nombreux comptoirs, où se +traitent des affaires énormes en bois et en farines, des églises +affectées aux différents cultes, trois marchés, un théâtre, un +gymnase, trois grandes écoles, _Russ County, Court House, Maronic +and old fellows_, destinées aux enfants pauvres, enfin nombre +d'établissements où les études sont poussées jusqu'à l'obtention +des diplômes universitaires -- et l'on pourra préjuger l'avenir +d'une cité jeune encore, opiniâtrement soigneuse de ses intérêts +moraux et matériels, au sein de laquelle s'accumulent tant +d'éléments de prospérité. Les journaux lui manquent-ils? Non! Elle +possède trois feuilles quotidiennes, entre autres le _Hérald_, et +ces feuilles publient chacune une édition hebdomadaire. Les +touristes peuvent-ils craindre de ne pas trouver à se loger dans +des conditions de confort suffisant? Mais, sans compter les hôtels +d'un ordre inférieur, n'ont-ils pas à leur disposition trois +magnifiques établissements, le _Horton-House, Florence-Hôtel, +Gérard-Hôtel_ avec ses cent chambres, et sur le rivage opposé de +la baie, dominant les grèves de la pointe Coronado, dans un site +admirable, au milieu de villas charmantes, un nouvel hôtel, qui +n'a pas coûté moins de cinq millions de dollars? + +De tous les pays du vieux continent, comme de tous les points du +nouveau, que les touristes partent pour visiter cette jeune et +vivace capitale de la Californie méridionale, ils y seront +hospitalièrement accueillis par ses généreux habitants, et ils ne +regretteront rien de leur voyage -- si ce n'est qu'il leur aura +probablement paru trop court! + +San-Diégo est une ville pleine d'animation, très agissante, et +aussi très réglementée dans le pêle-mêle de ses affaires, comme la +plupart des cités d'Amérique. Si la vie s'exprime par le +mouvement, on peut dire qu'on y vit dans le sens le plus intensif +du mot. À peine le temps suffit-il aux transactions commerciales. +Mais, s'il en est ainsi pour les gens que leurs instincts, leurs +habitudes, lancent à travers ce tourbillon, ce n'est plus vrai, +lorsqu'il s'agit de ceux dont l'existence se traîne dans +d'interminables loisirs. Quand le mouvement s'arrête, les heures +ne s'écoulent que trop lentement! + +Ce fut ce qu'éprouva Mrs. Branican, après le départ du _Franklin_. +Depuis son mariage, elle avait été mêlée aux travaux de son mari. +Lors même qu'il ne naviguait pas, ses rapports avec la maison +Andrew créaient au capitaine John de nombreuses occupations. En +outre des opérations de commerce auxquelles il prenait part, il +avait eu à suivre la construction du trois-mâts dont il devait +prendre le commandement. Avec quel zèle, on peut dire quel amour, +il en surveillait les moindres détails! Il y apportait les soins +incessants du propriétaire, qui fait bâtir la maison où se passera +toute sa vie. Et mieux encore, car le navire n'est pas seulement +la maison, ce n'est pas seulement un instrument de la fortune, +c'est l'assemblage de bois et de fer auquel va être confiée +l'existence de tant d'hommes. N'est-ce pas, d'ailleurs, comme un +fragment détaché du sol natal, qui y revient pour le quitter +encore, et dont, malheureusement, la destinée n'est pas toujours +d'achever sa carrière maritime au port où il est né! + +Très souvent, Dolly accompagnait le capitaine John au chantier. +Cette membrure qui se dressait sur la quille inclinée, ces courbes +qui offraient l'aspect de l'ossature d'un gigantesque mammifère +marin, ces bordages qui venaient s'ajuster, cette coque aux formes +complexes, ce pont où se découpaient les larges panneaux destinés +à l'embarquement et au débarquement de la cargaison, ces mâts, +couchés à terre en attendant qu'ils fussent mis en place, les +aménagements intérieurs, le poste de l'équipage, la dunette et ses +cabines, tout cela n'était-il pas pour l'intéresser? C'était la +vie de John et de ses compagnons que le _Franklin_ aurait à +défendre contre les houles de l'océan Pacifique. Aussi n'y avait- +il pas une planche à laquelle Dolly n'attachât quelque chance de +salut par sa pensée, pas un coup de marteau, au milieu des fracas +du chantier, qui ne retentît dans son coeur. John l'initiait à +tout ce travail, lui disait la destination de chaque pièce de bois +ou de métal, lui expliquait la marche du plan de construction. +Elle l'aimait ce navire, dont son mari allait être l'âme, le +maître après Dieu!... Et, parfois, elle se demandait pourquoi elle +ne partait pas avec le capitaine, pourquoi il ne l'emmenait pas, +pourquoi elle ne partageait pas les périls de sa campagne, +pourquoi le _Franklin_ ne la ramènerait pas en même temps que lui +au port de San-Diégo? Oui! elle eût voulu ne point se séparer de +son mari!... Et l'existence de ces ménages de marins, qui +naviguent ensemble pendant de longues années, n'est-elle point +depuis longtemps entrée dans les coutumes des populations du Nord, +sur l'ancien comme sur le nouveau continent?... + +Mais il y avait Wat, le bébé, et Dolly pouvait-elle l'abandonner +aux soins d'une nourrice, loin des caresses maternelles?... +Non!... Pouvait-elle l'emmener en mer, l'exposer aux éventualités +d'un voyage si dangereux pour de petits êtres?... Pas +davantage!... Elle serait restée près de cet enfant, afin de lui +assurer la vie après la lui avoir donnée, sans le quitter d'un +instant, l'entourant d'affection et de tendresses, afin que, dans +un épanouissement de santé, il pût sourire au retour de son père! +D'ailleurs, l'absence du capitaine John ne devait durer que six +mois. Dès qu'il aurait rechargé à Calcutta, le _Franklin_ +reviendrait à son port d'attache. Et, d'ailleurs, ne convenait-il +pas que la femme d'un marin prît l'habitude de ces séparations +indispensables, dût son coeur ne s'y accoutumer jamais! + +Il fallut donc se résigner, et Dolly se résigna. Mais, après le +départ de John, aussitôt que le mouvement, qui faisait sa vie, eut +cessé autour d'elle, combien l'existence lui eût paru vide, +monotone, désolée, si elle ne se fût absorbée dans cet enfant, si +elle n'eût concentré sur lui tout son amour. + +La maison de John Branican occupait un des derniers plans de ces +hauteurs, qui encadrent le littoral au nord de la baie. C'était +une sorte de chalet, au milieu d'un petit jardin, planté +d'orangers et d'oliviers, fermé d'une simple barrière de bois. Un +rez-de-chaussée, précédé d'une galerie en retrait, sur laquelle +s'ouvraient la porte et les fenêtres du salon et de la salle à +manger, un étage avec balcon desservant la façade sur toute sa +largeur, au-dessus le pignon que les arêtes du toit ornaient de +leur élégant découpage, telle était cette habitation très simple +et très attrayante. Au rez-de-chaussée, le salon et la salle à +manger, meublés modestement; au premier, deux chambres, celle de +Mrs. Branican et celle de l'enfant; derrière la maison, une petite +annexe pour la cuisine et le service formaient la disposition +intérieure du chalet. Prospect-House jouissait d'une situation +exceptionnellement belle, grâce à son exposition au midi. La vue +s'étendait sur la ville entière et à travers la baie jusqu'aux +établissements de la pointe Loma. C'était un peu loin du quartier +des affaires, sans doute; mais ce léger désavantage était +amplement racheté par l'emplacement de ce chalet, sa situation en +bon air, que caressaient les brises du sud, chargées des senteurs +salines du Pacifique. + +C'est dans cette demeure que les longues heures de l'absence +allaient s'écouler pour Dolly. La nourrice du bébé et une +domestique suffisaient au service de la maison. Les seules +personnes qui la fréquentaient étaient M. et Mrs. Burker -- +rarement Len, souvent Jane. M. William Andrew, comme il l'avait +promis, rendait de fréquentes visites à la jeune femme, désireux +de lui communiquer toutes les nouvelles du _Franklin_, qui +arriveraient par voie directe ou indirecte. Avant que des lettres +aient pu parvenir à destination, les journaux maritimes relatent +les rencontres des navires, leurs relâches dans les ports, les +faits de mer quelconques, qui intéressent les armateurs. Dolly +serait donc tenue au courant. Quant aux relations du monde, aux +rapports du voisinage, habituée à l'isolement de Prospect-House, +elle ne les avait jamais recherchés. Une seule pensée remplissait +sa vie, et, lors même que les visiteurs eussent afflué au chalet, +il lui aurait paru vide, puisque John n'y était plus, et il +resterait vide jusqu'à son retour. + +Les premiers jours furent très pénibles. Dolly ne quittait pas +Prospect-House, où Jane Burker venait quotidiennement la voir. +Toutes deux s'occupaient du petit Wat et parlaient du capitaine +John. Le plus ordinairement, lorsqu'elle était seule, Dolly +passait une partie de la journée sur le balcon du chalet. Son +regard allait se perdre au delà de la baie, par-dessus la pointe +Island, plus loin que les îles Coronado... Il dépassait la ligne +de mer, circonscrite à l'horizon... Le _Franklin_ en était loin +déjà... Mais elle le rejoignait par la pensée, elle s'y +embarquait, elle était près de son mari... Et, lorsqu'un bâtiment, +venu du large, cherchait à atterrir, elle se disait qu'un jour le +_Franklin_ apparaîtrait aussi, qu'il grandirait en ralliant la +terre, que John serait à bord... + +Cependant la santé du petit Wat ne se fût pas accommodée d'une +réclusion absolue dans l'enclos de Prospect-House. Avec la seconde +semaine qui suivit le départ, le temps était devenu très beau, et +la brise tempérait les chaleurs naissantes. Aussi Mrs. Branican +s'imposa-t-elle de faire quelques excursions au dehors. Elle +emmenait la nourrice, qui portait le bébé. On allait à pied, +lorsque la promenade se bornait aux alentours de San-Diégo, +jusqu'aux maisons d'Old-Town, la vieille ville. Cela profitait à +cet enfant, frais et rose, et lorsque sa nourrice s'arrêtait, il +battait de ses petites mains en souriant à sa mère. Une ou deux +fois, à l'occasion d'excursions plus longues, une jolie carriole, +louée dans le voisinage, les emportait tous trois, et même tous +quatre, car Mrs. Burker se mettait quelquefois de la partie. Un +jour, on se rendit ainsi à la colline de Knob-Hill, semée de +villas, qui domine l'hôtel Florence, et d'où la vue s'étend vers +l'ouest jusqu'au delà des îles. Un autre jour, ce fut du côté des +grèves de Coronado-Beach, sur lesquelles de furieux coups de mer +se brisent avec des retentissements de foudre. Puis, on visita les +«Lits de Mussel», où la marée haute couvre d'embruns les roches +superbes du littoral. Dolly touchait du pied cet océan, qui lui +apportait comme un écho des parages lointains, où John naviguait +alors -- cet océan dont les lames assaillaient peut-être le +_Franklin_, emporté à des milliers de milles au large. Elle +restait là, immobile, voyant le navire du jeune capitaine dans les +envolées de son imagination, murmurant le nom de John! + +Le 30 mars, vers dix heures du matin, Mrs. Branican était sur le +balcon, lorsqu'elle aperçut Mrs. Burker, qui se dirigeait vers +Prospect-House. Jane pressait le pas, en faisant un joyeux signe +de la main, preuve qu'elle n'apportait point aucune fâcheuse +nouvelle. Dolly descendit aussitôt, et se trouva à la porte du +chalet, au moment où elle allait s'ouvrir. + +«Qu'y a-t-il, Jane?... demanda-t-elle. + +-- Chère Dolly, répondit Mrs. Burker, tu vas apprendre quelque +chose qui te fera plaisir! Je viens de la part de M. William +Andrew te dire que le _Boundary_, qui est entré ce matin à San- +Diégo, a communiqué avec le _Franklin_... + +-- Avec le _Franklin_?... + +-- Oui! M. William Andrew venait d'en être avisé, et lorsqu'il m'a +rencontrée dans Fleet Street; il ne pouvait se rendre au chalet +que dans l'après-midi, aussi me suis-je hâtée d'accourir pour t'en +instruire... + +-- Et on a eu des nouvelles de John?... + +-- Oui, Dolly. + +-- Lesquelles?... Parle donc! + +-- Il y a huit jours, le _Franklin_ et le _Boundary_ se sont +croisés en mer, et une correspondance a pu être échangée entre les +deux navires. + +-- Tout allait bien à bord?... + +-- Oui, chère Dolly. Les deux capitaines étaient assez rapprochés +pour se parler, et le dernier mot qu'on a pu entendre du +_Boundary_, c'était ton nom! + +-- Mon pauvre John! s'écria Mrs. Branican, dont les yeux +laissèrent échapper une larme d'attendrissement. + +-- Que je suis contente, Dolly, reprit Mrs. Burker, d'avoir été la +première à t'annoncer cette nouvelle! + +-- Et je te remercie bien! répondit Mrs. Branican. Si tu savais +combien cela me rend heureuse!... Ah! si, chaque jour, +j'apprenais... Mon John... mon cher John!... Le capitaine du +_Boundary_ l'a vu... John lui a parlé... C'est comme un autre +adieu qu'il lui a envoyé pour moi! + +-- Oui, chère Dolly, et, je te le répète, tout allait bien à bord +du _Franklin_. + +-- Jane, dit Mrs. Branican, il faut que je voie le capitaine du +_Boundary_... Il me racontera tout en détail... Où la rencontre a- +t-elle eu lieu?... + +-- Cela, je ne le sais pas, répondit Jane; mais le livre de bord +nous l'apprendra, et le capitaine du _Boundary_ te donnera les +renseignements les plus complets. + +-- Eh bien, Jane, le temps de m'habiller, et nous irons +ensemble... à l'instant... + +-- Non... pas aujourd'hui, Dolly, répondit Mrs. Burker. Nous ne +pourrions monter à bord du _Boundary_. + +-- Et pourquoi? + +-- Parce qu'il n'est arrivé que de ce matin, et qu'il est en +quarantaine. + +-- Pour combien de temps? + +-- Oh! vingt-quatre heures seulement... Ce n'est qu'une formalité, +mais personne ne peut y être reçu. + +-- Et comment M. William Andrew a-t-il eu connaissance de cette +rencontre? + +-- Par un mot que la douane lui a apporté de la part du capitaine. +Chère Dolly, tranquillise-toi!... Il ne peut y avoir aucun doute +sur ce que je viens de te rapporter, et tu en auras la +confirmation demain... Je ne te demande qu'un jour de patience. + +-- Eh bien, Jane, à demain, répondit Mrs. Branican. Demain, je +serai chez toi dans la matinée, vers neuf heures. Tu voudras bien +m'accompagner à bord du _Boundary_?... + +-- Très volontiers, chère Dolly. Je t'attendrai demain, et, +comme la quarantaine sera levée, nous pourrons être reçues par le +capitaine... + +-- N'est-ce pas le capitaine Ellis, un ami de John?... demanda +Mrs. Branican. + +-- Lui-même, Dolly, et le _Boundary_ appartient à la maison +Andrew. + +-- Bien, c'est convenu, Jane... Je serai chez toi à l'heure +dite... Mais que cette journée va me paraître longue!... + +-- Restes-tu à déjeuner avec moi?... + +-- Si tu le veux, ma chère Dolly. M. Burker est absent jusqu'à ce +soir, et je puis te donner mon après-midi... + +-- Merci, chère Jane, et nous parlerons de John... de lui +toujours... toujours! + +-- Et le petit Wat?... Comment va-t-il, notre bébé?... demanda +Mrs. Burker + +-- Il va très bien!... répondit Dolly. Il est gai comme un +oiseau!... Quelle joie ce sera pour son père de le revoir!... +Jane, j'ai envie de l'emmener demain avec sa nourrice!... Tu le +sais, je n'aime pas à me séparer de mon enfant, même pour quelques +heures!... Je ne serais pas tranquille, si je le perdais de vue... +si je ne l'avais pas avec moi! + +-- Tu as raison, Dolly, dit Mrs. Burker. C'est une bonne idée que +tu as de faire profiter ton petit Wat de cette promenade... Il +fait beau temps... la baie est calme... Ce sera son premier voyage +en mer, à ce cher enfant!... Ainsi, c'est convenu?... + +-- C'est convenu!» répondit Mrs. Branican. + +Jane resta à Prospect-House jusqu'à cinq heures du soir. Puis, en +quittant sa cousine, elle lui répéta qu'elle l'attendrait le +lendemain chez elle vers neuf heures du matin, afin d'aller faire +visite au _Boundary_. + + + + +IV + +À bord du «Boundary» + + +Le lendemain, on se leva de bonne heure à Prospect-House. Il +faisait un temps superbe. La brise, qui venait de terre, chassait +au large les dernières brumes de la nuit. La nourrice habilla le +petit Wat, pendant que Mrs. Branican s'occupait de sa toilette. Il +avait été convenu qu'elle déjeunerait chez Mrs. Burker. Aussi se +contenta-t-elle d'un léger repas, ce qui devait lui permettre +d'attendre jusqu'à midi, car, très probablement, la visite au +capitaine Ellis prendrait deux bonnes heures. Ce serait si +intéressant tout ce que raconterait ce brave capitaine! + +Mrs. Branican et la nourrice, qui tenait l'enfant dans ses bras, +quittèrent le chalet, au moment où la demie de huit heures sonnait +aux horloges de San-Diégo. Les larges voies de la haute ville, +bordées de villas et de jardins entre leurs enclos de barrières, +furent descendues d'un bon pas, et Dolly s'engagea bientôt entre +les rues plus étroites, plus serrées de maisons, qui constituent +le quartier du commerce. + +C'était dans Fleet Street que demeurait Len Burker, non loin du +wharf appartenant à la compagnie du _Pacific Coast Steamship_. En +somme, cela faisait une bonne course, puisqu'il avait fallu +traverser toute la cité, et il était neuf heures, lorsque Jane +ouvrit à Mrs. Branican la porte de sa maison. + +C'était une demeure simple, et même d'un aspect triste, avec ses +fenêtres aux persiennes fermées la plupart du temps. Len Burker, +ne recevant chez lui que quelques gens d'affaires, n'avait aucune +relation de voisinage. On le connaissait peu, même dans Fleet +Street, ses occupations l'obligeant fréquemment à s'absenter du +matin au soir. Il voyageait beaucoup, et se rendait le plus +souvent à San-Francisco pour des opérations dont il ne parlait +point à sa femme. Ce matin-là, il ne se trouvait pas au comptoir +lorsque Mrs. Branican y arriva. Jane Burker excusa donc son mari +de ce qu'il ne pourrait les accompagner toutes deux dans leur +visite à bord du _Boundary_, en ajoutant qu'il serait certainement +de retour pour le déjeuner. + +«Je suis prête, ma chère Dolly, dit-elle, après avoir embrassé +l'enfant. Tu ne veux pas te reposer un instant?... + +-- Je ne suis pas fatiguée, répondit Mrs. Branican. + +-- Tu n'as besoin de rien?... + +-- Non, Jane!... Il me tarde d'être en présence du capitaine +Ellis!... Partons à l'instant, je t'en prie!» + +Mrs. Burker n'avait qu'une vieille femme pour domestique, une +mulâtresse que son mari avait amenée de New York, lorsqu'il était +venu s'établir à San-Diégo. Cette mulâtresse, nommée Nô, avait été +la nourrice de Len Burker. Ayant toujours été au service de sa +famille, elle lui était entièrement dévouée et le tutoyait encore, +comme elle faisait lorsqu'il était enfant. Cette créature, rude et +impérieuse, était la seule qui eût jamais exercé quelque influence +sur Len Burker, lequel lui abandonnait absolument la conduite de +sa maison. Que de fois Jane avait eu à souffrir d'une domination +qui allait jusqu'au manque d'égards. Mais elle subissait cette +domination de la mulâtresse, comme elle subissait celle de son +mari. Dans sa résignation, qui n'était que faiblesse, elle +laissait aller les choses, et Nô ne la consultait en rien pour la +direction du ménage. + +Au moment où Jane allait partir, la mulâtresse lui recommanda +expressément d'être rentrée avant midi, parce que Len Burker ne +tarderait pas à revenir et qu'il ne fallait pas le faire attendre. +Il avait, d'ailleurs, à entretenir Mrs. Branican d'une affaire +importante.: + +«De quoi s'agit-il? demanda Dolly à sa cousine. + +-- Et comment le saurais-je? répondit Mrs. Burker. Viens, Dolly, +viens!» + +Il n'y avait pas de temps à perdre. Mrs. Branican et Jane Burker, +accompagnées de la nourrice et de l'enfant, se dirigèrent vers le +quai, où elles arrivèrent en moins de dix minutes. + +Le _Boundary_, dont la quarantaine venait d'être levée, n'avait +pas encore pris son poste de déchargement le long du wharf réservé +à la maison Andrew. Il était mouillé au fond de la baie, à une +encablure en dedans de la pointe Loma. Il fallait donc traverser +la baie pour se rendre à bord du navire, qui ne devait se déhaler +qu'un peu plus tard. C'était un trajet de deux milles environ, que +les steam-launches, sortes de barques à vapeur employées à ce +service, faisaient deux fois par heure. + +Dolly et Jane Burker prirent place dans la steam-launch, au milieu +d'une douzaine de passagers. La plupart étaient des amis ou des +parents de l'équipage du _Boundary_, qui voulaient profiter des +premiers instants où l'accès du navire était libre. L'embarcation +largua son amarre, déborda le quai et, sous l'action de son +hélice, se dirigea obliquement à travers la baie, en haletant à +chaque coup de vapeur. + +Par ce temps d'une limpide clarté, la baie apparaissait dans toute +son étendue, avec l'amphithéâtre des maisons de San-Diégo, la +colline dominant la vieille ville, le goulet ouvert entre la +pointe Island et la pointe Loma, l'immense hôtel de Coronado, +d'une architecture de palais, et le phare, qui projette largement +ses éclats sur la mer après le coucher du soleil. + +Il y avait divers navires, mouillés çà et là, dont la steam-launch +évitait adroitement la rencontre, ainsi que les barques, venant en +sens contraire, ou les chaloupes de pêche, qui serraient le vent +pour enlever la pointe à la bordée. + +Mrs. Branican était assise près de Jane sur un des bancs de +l'arrière. La nourrice, placée près d'elle, tenait l'enfant entre +ses bras. Le bébé ne dormait pas, et ses yeux s'emplissaient de +cette bonne lumière que la brise semblait aviver de son souffle. +Il s'agitait, lorsqu'un couple de mouettes passait au-dessus de +l'embarcation en jetant leur cri aigu. Il était florissant de +santé avec ses joues fraîches et ses lèvres roses, encore humides +du lait qu'il avait puisé au sein de sa nourrice, avant de quitter +la maison des Burker. Sa mère le regardait attendrie, se penchant +parfois pour l'embrasser; et il souriait en se renversant. + +Mais l'attention de Dolly fut bientôt attirée par la vue du +_Boundary_. Dégagé maintenant des autres navires, le trois-mâts, +qui se dessinait nettement au fond de la baie, développait ses +pavillons sur le ciel ensoleillé. Il était évité de flot, l'avant +tourné vers l'ouest, à l'extrémité de sa chaîne fortement tendue, +et sur lequel venaient se briser les dernières ondulations de la +houle. + +Toute la vie de Dolly était dans son regard. Elle songeait à John, +emporté sur un navire qu'on eût dit le frère de celui-ci, tant ils +étaient semblables! Et n'étaient-ils pas les enfants de la même +maison Andrew? N'avaient-ils pas le même port d'attache? +N'étaient-ils pas sortis du même chantier? + +Dolly, enveloppée par le charme de l'illusion, l'imagination +aiguillonnée par le souvenir, s'abandonnait à cette pensée que +John était là... à bord... qu'il l'attendait... qu'il agitait la +main en l'apercevant... qu'elle allait pouvoir se précipiter dans +ses bras... Son nom lui venait aux lèvres... Elle l'appelait... et +il lui répondait en prononçant le sien... + +Puis un léger cri de son enfant la rappelait au sentiment de la +réalité. C'était le _Boundary_ vers lequel elle se dirigeait, ce +n'était pas le _Franklin_, loin, bien loin alors, et que des +milliers de lieues séparaient de la côte américaine! + +«Il sera là... un jour... à cette place! murmura-t-elle, en +regardant Mrs. Burker. + +-- Oui, chère Dolly, répondit Jane, et ce sera John qui nous +recevra à son bord!» + +Elle comprenait qu'une vague inquiétude serrait le coeur de la +jeune femme, lorsqu'elle interrogeait l'avenir. + +Cependant la steam-launch avait franchi en un quart d'heure les +deux milles qui séparent le quai de San-Diégo de la pointe Loma. +Les passagers débarquèrent sur l'appontement de la grève, où Mrs. +Branican prit pied avec Jane, la nourrice et l'enfant. Il ne +s'agissait plus que de revenir vers le _Boundary_, distant au plus +d'une encablure. + +Il y avait précisément, au pied de l'appontement, sous la garde de +deux matelots, une embarcation, qui faisait le service du trois- +mâts; Mrs. Branican se nomma, et ces hommes se mirent à sa +disposition pour la mener à bord du _Boundary_, après qu'elle se +fut assurée que le capitaine Ellis s'y trouvait en ce moment. + +Quelques coups d'aviron suffirent, et le capitaine Ellis, ayant +reconnu Mrs. Branican, vint à la coupée, tandis qu'elle montait +l'échelle, suivie de Jane, non sans avoir recommandé à la nourrice +de bien tenir l'enfant. Le capitaine les conduisit sur la dunette, +pendant que le second commençait ses préparatifs pour conduire le +_Boundary_ au quai de San-Diégo. + +«Monsieur Ellis, demanda tout d'abord Mrs. Branican, j'ai appris +que vous avez rencontré le _Franklin_... + +-- Oui, mistress, répondit le capitaine, et je puis vous +affirmer qu'il était en bonne allure, ainsi que je l'ai fait +connaître à M. William Andrew. + +-- Vous l'avez vu... John?... + +-- Le _Franklin_ et le _Boundary_ sont passés assez près à contre- +bord pour que le capitaine Branican et moi, nous ayons pu échanger +quelques paroles. + +-- Oui!... vous l'avez vu!...» répéta Mrs. Branican, comme si, se +parlant plutôt à elle-même, elle eût cherché dans le regard du +capitaine un reflet de la vision du _Franklin_. + +Mrs. Burker posa alors plusieurs questions que Dolly écoutait +attentivement, bien que ses yeux fussent tournés vers l'horizon de +mer, au delà du goulet. + +«Ce jour-là, le temps était très maniable, répondit le capitaine +Ellis, et le _Franklin_ courait grand largue sous toute sa +voilure. Le capitaine John était sur la dunette, sa longue-vue à +la main. Il avait lofé d'un quart pour s'approcher du _Boundary_, +car je n'avais pu modifier ma route, étant au plus près et +serrant le vent presque à ralinguer.» + +Ces termes qu'employait le capitaine Ellis, Mrs. Branican n'en +comprenait sans doute pas la signification précise. Mais, ce +qu'elle retenait, c'est que celui qui lui parlait avait vu John, +qu'il avait pu converser un instant avec lui. + +«Lorsque nous avons été par le travers, ajouta-t-il, votre mari, +mistress Branican, m'envoya un salut de la main, criant: «Tout va +bien, Ellis! Dès votre arrivée à San-Diégo, donnez de mes +nouvelles à ma femme... à ma chère Dolly!» Puis, les deux +bâtiments se sont séparés, et n'ont pas tardé à se perdre de vue. + +-- Et quel jour avez-vous rencontré le _Franklin_? demanda Mrs. +Branican. + +-- Le 23 mars, répondit le capitaine Ellis, à onze heures vingt- +cinq du matin!» + +Il fallut encore appuyer sur les détails, et le capitaine dut +indiquer sur la carte le point précis où s'était fait ce +croisement. C'était par 148° de longitude et 20° de latitude que +le _Boundary_ avait rencontré le _Franklin_, c'est-à-dire à dix- +sept cents milles au large de San-Diégo. Si le temps continuait à +être favorable, -- et il y avait des chances pour qu'il le fût +avec la belle saison qui s'affermissait -- le capitaine John +ferait une belle et rapide navigation à travers les parages du +Nord-Pacifique. En outre, comme il trouverait à charger dès son +arrivée à Calcutta, il ne séjournerait que fort peu de temps dans +la capitale de l'Inde, et son retour en Amérique s'effectuerait +très promptement. L'absence du _Franklin_ serait donc limitée à +quelques mois, conformément aux prévisions de la maison Andrew. + +Pendant que le capitaine Ellis répondait tantôt aux questions de +Mrs. Burker, tantôt aux questions de Mrs. Branican, celle-ci, +toujours entraînée par son imagination, se figurait qu'elle était +à bord du _Franklin_!... Ce n'était pas Ellis... c'était John, qui +lui disait ces choses... C'était sa voix qu'elle croyait +entendre... + +En ce moment, le second monta sur la dunette et prévint le +capitaine que les préparatifs allaient prendre fin. Les matelots, +placés sur le gaillard d'avant, n'attendaient plus qu'un ordre +pour déhaler le navire. + +Le capitaine Ellis offrit alors à Mrs. Branican de la faire +remettre à terre, à moins qu'elle ne préférât rester à bord; Dans +ce cas, elle pourrait traverser la baie sur le _Boundary_, et +débarquerait, lorsqu'il aurait accosté le wharf. Ce serait +l'affaire de deux heures au plus. + +Mrs. Branican eût très volontiers accepté l'offre du capitaine. +Mais elle était attendue à déjeuner pour midi. Elle comprit que +Jane, après ce que lui avait dit la mulâtresse, serait très +inquiète de ne pas être de retour chez elle, en même temps que son +mari. Elle pria donc le capitaine Ellis de la faire reconduire à +l'appontement, afin de ne pas manquer le premier départ de la +steam-launch. + +Des ordres furent donnés en conséquence. Mrs. Branican et Mrs. +Burker prirent congé du capitaine, après que celui-ci eut baisé +les bonnes joues du petit Wat. Puis, toutes deux, précédant la +nourrice, s'embarquèrent dans le canot du bord, qui les ramena à +l'appontement. + +En attendant l'arrivée de la steam-launch, qui venait de quitter +le quai de San-Diégo, Mrs. Branican regarda avec un vif intérêt +les manoeuvres du _Boundary_. Au rude chant du maître d'équipage, +les matelots viraient l'ancre, le trois-mâts gagnait sur sa +chaîne, tandis que le second faisait hisser le grand foc, la +trinquette et la brigantine. Sous cette voilure, il irait aisément +à son poste avec le flot portant. + +Bientôt l'embarcation à vapeur eut accosté. Puis elle envoya +quelques coups de sifflet pour appeler les passagers, et deux ou +trois retardataires pressèrent le pas, en remontant la pointe +devant l'hôtel Coronado. + +La steam-launch ne devait stationner que cinq minutes. Mrs. +Branican, Jane Burker, la nourrice y prirent place et vinrent +s'asseoir sur la banquette de tribord, tandis que les autres +passagers -- une vingtaine environ -- allaient et venaient, en se +promenant de l'avant à l'arrière du pont. Un dernier coup de +sifflet fut lancé, l'hélice se mit en mouvement, et l'embarcation +s'éloigna de la côte. + +Il n'était que onze heures et demie, et Mrs. Branican serait donc +rentrée à temps à la maison de Fleet Street, puisque la traversée +de la baie s'accomplissait en un quart d'heure. À mesure que +l'embarcation s'éloignait, les regards de Dolly restaient fixés +sur le _Boundary_. L'ancre était à pic, les voiles éventées, et le +bâtiment commençait à quitter son mouillage. Quand il serait +amarré devant le wharf de San-Diégo, Dolly pourrait rendre visite +aussi souvent qu'il lui plairait au capitaine Ellis. + +La steam-launch filait avec rapidité. Les maisons de la ville +grandissaient sur le pittoresque amphithéâtre dont elles occupent +les divers étages. Il n'y avait plus qu'un quart de mille pour +atteindre le débarcadère. + +«Attention...» cria en ce moment un des marins, posté à l'avant de +l'embarcation. + +Et il se retourna vers l'homme de barre, qui se tenait debout sur +une petite passerelle en avant de la cheminée. + +Ayant entendu ce cri, Mrs. Branican regarda du côté du port, où se +faisait alors une manoeuvre, qui attirait également l'attention +des autres passagers. Aussi la plupart s'étaient-ils portés vers +l'avant. + +Un grand brick-goélette, qui venait de se dégager des navires +rangés le long des quais, appareillait pour sortir de la baie, son +avant dirigé vers la pointe Island. Il était aidé par un +remorqueur qui devait le conduire en dehors du goulet, et il +prenait déjà une certaine vitesse. + +Ce brick-goélette se trouvait sur la route de l'embarcation à +vapeur, et même assez près, pour qu'il fût urgent de l'éviter en +passant à son arrière. C'est ce qui avait motivé le cri du matelot +à l'homme de barre. + +Un sentiment d'inquiétude saisit les passagers -- inquiétude +d'autant plus justifiée que le port était encombré de navires, +mouillés çà et là sur leurs ancres. Aussi, par un mouvement bien +naturel, reculèrent-ils vers l'arrière. + +La manoeuvre était tout indiquée: il fallait stopper, afin de +faire place au remorqueur et au brick, et ne se remettre en marche +que lorsque le passage serait libre. Quelques chaloupes de pêche, +lancées dans le vent, rendaient encore le passage plus difficile, +tandis qu'elles croisaient devant les quais de San-Diégo. + +«Attention! répéta le matelot de l'avant. + +-- Oui!... oui! répondit l'homme de barre. Il n'y a rien à +craindre!... J'ai du large assez!» + +Mais, gêné par la brusque apparition d'un grand steamer qui le +suivait, le remorqueur fit un mouvement auquel on ne pouvait +s'attendre, et revint en grand sur bâbord. + +Des cris se firent entendre, auxquels se joignirent ceux de +l'équipage du brick-goélette, qui cherchait à aider la manoeuvre +du remorqueur en gouvernant dans la même direction. + +C'est à peine si vingt pieds séparaient alors le remorqueur de la +steam-launch. + +Jane, très effrayée, s'était redressée. Mrs. Branican, par une +impulsion instinctive, avait pris le petit Wat des bras de sa +nourrice et le serrait contre elle. + +«Sur tribord!... Sur tribord!» cria vivement le capitaine du +remorqueur au timonier de l'embarcation, en lui indiquant du geste +la direction à suivre. + +Cet homme n'avait point perdu son sang-froid, et il donna un +violent coup de barre, afin de se rejeter hors de la route du +remorqueur, car celui-ci était dans l'impossibilité de stopper, le +brick-goélette ayant déjà pris un peu d'erre et risquant de +l'aborder par son flanc. + +Sous le coup de barre qui lui avait été vigoureusement imprimé, la +steam-launch donna brusquement la bande sur tribord, et, ce qui +est presque inévitable, les passagers, perdant l'équilibre, se +jetèrent tous de ce côté. + +Nouveaux cris qui, cette fois, furent des cris d'épouvante, +puisqu'on put croire que l'embarcation allait chavirer sous cette +surcharge. + +À cet instant, Mrs. Branican, qui se trouvait debout près de la +lisse, ne pouvant reprendre son aplomb, fut projetée par-dessus le +bord, avec son enfant. + +Le brick-goélette rasait alors l'embarcation sans la toucher, et +tout danger d'abordage était écarté définitivement. + +«Dolly!... Dolly!» s'écria Jane, qu'un des passagers retint au +moment où elle allait tomber. + +Soudain, un matelot de la steam-launch s'élança sans hésiter par- +dessus la lisse, au secours de Mrs. Branican et du bébé. + +Dolly, soutenue par ses vêtements, flottait à la surface de l'eau; +elle tenait son enfant entre ses bras, mais elle allait couler à +fond lorsque le matelot arriva près d'elle. + +L'embarcation ayant stoppé presque aussitôt, il ne serait pas +difficile à ce matelot, vigoureux et bon nageur, de la rejoindre +en ramenant Mrs. Branican. Par malheur, au moment où il venait de +la saisir par la taille, les bras de la malheureuse femme +s'étaient ouverts, tandis qu'elle se débattait à demi suffoquée, +et l'enfant avait disparu. + +Lorsque Dolly eut été hissée à bord et déposée sur le pont, elle +avait entièrement perdu connaissance. + +De nouveau, ce courageux matelot -- c'était un homme de trente +ans, nommé Zach Fren -- se jeta à la mer, plongea à plusieurs +reprises, fouilla les eaux autour de l'embarcation... Ce fut +vainement... Il ne put retrouver l'enfant, qui avait été entraîné +par un courant de dessous. + +Pendant ce temps, les passagers donnaient à Mrs. Branican tous les +soins que réclamait son état. Jane, éperdue, la nourrice, affolée, +essayaient de la faire revenir à elle. La steam-launch, immobile, +attendait que Zach Fren eût renoncé à tout espoir de sauver le +petit Wat. + +Enfin Dolly commença à reprendre ses sens. Elle balbutia le nom de +Wat, ses yeux s'ouvrirent, et son premier cri fut: + +«Mon enfant!» + +Elle aperçut Zach Fren qui remontait à bord pour la dernière +fois... Wat n'était pas dans ses bras. + +«Mon enfant!» cria encore Dolly. + +Puis, se redressant, elle repoussa ceux qui l'entouraient, et +courut vers l'arrière. + +Et, si on ne l'eût empêchée, elle se fût précipitée pardessus le +bord... + +Il fallut maintenir la malheureuse femme, tandis que la steam- +launch reprenait sa marche vers le quai de San-Diégo. + +Mrs. Branican, la figure convulsée, les mains crispées, était +retombée sur le pont, sans mouvement. + +Quelques minutes après, l'embarcation avait atteint le +débarcadère, et Dolly était transportée dans la maison de Jane. +Len Burker venait de rentrer. Sur son ordre, la mulâtresse courut +chercher un médecin. + +Celui-ci arriva bientôt, et ce ne fut pas sans des soins prolongés +qu'il parvint à rappeler à la vie Mrs. Branican. + +Dolly le regarda, l'oeil fixe, et dit: + +«Qu'y a-t-il?... Que s'est-il passé?... Ah!... je sais!...» + +Puis, souriant: + +«C'est mon John... Il revient... il revient!... s'écria-t-elle. Il +va retrouver sa femme et son enfant!... John!... voilà mon +John!...» + +Mrs. Branican avait perdu la raison. + + + + +V + +Trois mois se passent + + +Comment peindre l'effet que produisit à San-Diégo cette double +catastrophe, la mort de l'enfant... la folie de la mère! On sait +de quelle sympathie la population entourait la famille Branican, +quel intérêt inspirait le jeune capitaine du _Franklin_. Il était +parti depuis quinze jours à peine et il n'était plus père... Sa +malheureuse femme était folle!... À son retour, dans sa maison +vide, il ne retrouverait plus ni les sourires de son petit Wat, ni +les tendresses de Dolly, qui ne le reconnaîtrait même pas!... Le +jour où le _Franklin_ rentrerait au port, il ne serait pas salué +par les hurras de la ville! + +Mais il ne fallait pas attendre son retour pour que John Branican +fût instruit de l'horrible malheur qui venait de le frapper. +M. William Andrew ne pouvait pas laisser le jeune capitaine dans +l'ignorance de ce qui s'était passé, à la merci de quelque +circonstance fortuite qui lui apprendrait cette effroyable +catastrophe. Il fallait immédiatement expédier une dépêche à l'un +des correspondants de Singapore. De cette façon, le capitaine John +connaîtrait l'affreuse vérité avant d'arriver aux Indes. + +Cependant M. William Andrew ne voulut pas envoyer tout de suite +cette dépêche. Peut-être la raison de Dolly n'était-elle pas +irrémédiablement perdue! Savait-on si les soins qui +l'entoureraient ne lui rendraient pas la possession d'elle- +même?... Pourquoi frapper John d'un double coup, en lui apprenant +la mort de son enfant et la folie de sa femme, si cette folie +devait guérir à court terme? + +Après s'être entretenu avec Len et Jane Burker, M. William Andrew +prit le parti de surseoir jusqu'au moment où les médecins se +seraient définitivement prononcés sur l'état mental de Dolly. Ces +cas d'aliénation subite ne laissent-ils pas plus d'espoir de +guérison que ceux qui sont dus à une lente désorganisation de la +vie intellectuelle? Oui!... et il convenait d'attendre quelques +jours, ou même quelques semaines. + +Cependant la ville était plongée dans la consternation. On ne +cessait d'affluer à la maison de Fleet Street, afin d'avoir des +nouvelles de Mrs. Branican. Entre temps, des recherches +minutieuses avaient été opérées afin de retrouver le corps de +l'enfant: elles n'avaient point abouti. Vraisemblablement, ce +corps avait été entraîné par le flot, puis repris par la marée +descendante. Le pauvre petit être n'aurait pas même une tombe sur +laquelle sa mère viendrait prier, si elle recouvrait la raison! + +D'abord, les médecins purent constater que la folie de Dolly +affectait la forme d'une mélancolie douce. Nulle crise nerveuse, +aucune de ces violences inconscientes, qui obligent à renfermer +les malades et à leur rendre tout mouvement impossible. Il ne +parut donc pas nécessaire de se précautionner contre ces excès +auxquels se portent souvent les aliénés, soit contre autrui, soit +contre eux-mêmes. Dolly n'était plus qu'un corps sans âme, une +intelligence dans laquelle il ne restait aucun souvenir de cet +horrible malheur. Ses yeux étaient secs, son regard éteint. Elle +semblait ne plus voir, elle semblait ne plus entendre. Elle +n'était plus de ce monde. Elle ne vivait que de la vie matérielle. + +Tel fut l'état de Mrs. Branican pendant le premier mois qui suivit +l'accident. On avait examiné la question de savoir s'il +conviendrait de la mettre dans une maison de santé, où des soins +spéciaux lui seraient donnés. C'était l'avis de M. William Andrew; +et il eût été suivi sans une proposition de Len Burker qui modifia +cette détermination. + +Len Burker, étant venu trouver M. William Andrew à son bureau, lui +dit: + +«Nous en sommes certains maintenant, la folie de Dolly n'a point +un caractère dangereux qui nécessite de l'enfermer, et puisqu'elle +n'a pas d'autre famille que nous, nous demandons à la garder. +Dolly aimait beaucoup ma femme, et qui sait si l'intervention de +Jane ne sera pas plus efficace que celle des étrangers? Si des +crises survenaient plus tard, il serait temps d'aviser et de +prendre des mesures en conséquence. -- Qu'en pensez-vous, monsieur +Andrew?» + +L'honorable armateur ne répondit pas sans quelque hésitation, car +il n'éprouvait que peu de sympathie pour Len Burker, bien qu'il ne +sût rien de sa situation si compromise alors et n'eût point lieu +de suspecter son honorabilité. Après tout, l'amitié que Dolly et +Jane éprouvaient l'une pour l'autre était profonde, et, puisque +Mrs. Burker était sa seule parente, mieux valait évidemment que +Dolly fût confiée à sa garde. L'essentiel, c'était que la +malheureuse femme pût être constamment et affectueusement entourée +des soins qu'exigeait son état. + +«Puisque vous voulez assumer cette tâche, répondit M. William +Andrew, je ne vois aucun inconvénient, monsieur Burker, à ce que +Dolly soit remise à sa cousine, dont le dévouement ne peut être +mis en doute... + +-- Dévouement qui ne lui manquera jamais!» ajouta Len Burker. + +Mais il dit cela de ce ton froid, positif, déplaisant, dont il ne +pouvait se défaire. + +«Votre démarche est honorable, reprit alors M. William Andrew. Une +simple observation, toutefois: je me demande si, dans votre maison +de Fleet Street, au milieu de ce quartier bruyant du commerce, la +pauvre Dolly sera placée dans des conditions favorables à son +rétablissement. C'est du calme qu'il lui faut, du grand air... + +-- Aussi, répondit Len Burker, notre intention est-elle de la +ramener à Prospect-House et d'y demeurer avec elle. Ce chalet lui +est familier, et la vue des objets auxquels elle était habituée +pourra exercer une influence salutaire sur son esprit. Là, elle +sera à l'abri des importunités... La campagne est à sa porte... +Jane lui fera faire quelques promenades dans les environs qu'elle +connaît, qu'elle parcourait avec son petit enfant... Ce que je +propose, John ne l'approuverait-il pas, s'il était là?... Et que +pensera-t-il à son retour, s'il trouve sa femme dans une maison de +santé, confiée à des mains mercenaires?... Monsieur Andrew, il ne +faut rien négliger de ce qui serait de nature à exercer quelque +influence sur l'esprit de notre malheureuse parente.» + +Cette réponse était évidemment dictée par de bons sentiments. Mais +pourquoi les paroles de cet homme semblaient-elles toujours ne +pouvoir inspirer de la confiance? Quoi qu'il en fût, sa +proposition, dans les conditions où il la présentait, méritait +d'être acceptée, et M. William Andrew ne put que l'en remercier, +en ajoutant que le capitaine John lui en aurait une profonde +reconnaissance. + +Le 27 avril, Mrs. Branican fut transportée à Prospect-House, où +Jane et Len Burker vinrent, dès le soir, s'installer. Cette +détermination reçut l'approbation générale. + +On devine à quel mobile obéissait Len Burker. Le jour même de la +catastrophe, il avait eu, on ne l'a point oublié, l'intention +d'entretenir Dolly d'une certaine affaire. Cette affaire +consistait précisément en une certaine somme d'argent qu'il se +proposait de lui emprunter. Mais, depuis cette époque, la +situation avait changé. Il était probable que Len Burker serait +chargé des intérêts de sa parente, peut-être en qualité de tuteur, +et, dans ces fonctions, il se procurerait des ressources, +illicites sans doute, mais qui lui permettraient de gagner du +temps. C'était bien ce qu'avait pressenti Jane, et, si elle était +heureuse de pouvoir se consacrer tout entière à sa Dolly, elle +tremblait en soupçonnant les projets que son mari allait +poursuivre sous le couvert d'un sentiment d'humanité. + +L'existence fut donc organisée en ces conditions nouvelles à +Prospect-House. On installa Dolly dans cette chambre, d'où elle +n'était sortie que pour courir au-devant d'un épouvantable +malheur. Ce n'était plus la mère qui y rentrait, c'était un être +privé de raison. Ce chalet si aimé, ce salon, où quelques +photographies conservaient le souvenir de l'absent, ce jardin où +tous deux avaient vécu de si heureux jours, ne lui rappelèrent +rien de l'existence passée. Jane occupait la chambre contiguë à +celle de Mrs. Branican, et Len Burker avait fait la sienne de la +salle du rez-de-chaussée, qui servait de cabinet au capitaine +John. + +À partir de ce jour, Len Burker reprit ses occupations +habituelles. Chaque matin, il descendait à San-Diégo, à son office +de Fleet Street, où se continuait son train d'affaires. Mais ce +qu'on aurait pu observer, c'est qu'il ne manquait jamais de +revenir chaque soir à Prospect-House, et bientôt il ne fit plus +que de courtes absences en dehors de la ville. + +Il va sans dire que la mulâtresse avait suivi son maître dans sa +nouvelle demeure, où elle serait ce qu'elle avait été partout et +toujours, une créature sur le dévouement de laquelle il pouvait +absolument compter. La nourrice du petit Wat avait été congédiée, +bien qu'elle eût offert de se consacrer au service de Mrs. +Branican. Quant à la servante, elle était provisoirement conservée +au chalet pour les besoins auxquels Nô seule n'aurait guère pu +suffire. + +D'ailleurs, personne n'aurait valu Jane pour les soins affectueux +et assidus qu'exigeait l'état de Dolly. Son amitié s'était +augmentée, s'il est possible, depuis la mort de l'enfant dont elle +s'accusait d'avoir été la cause première. Si elle n'était pas +venue trouver Dolly à Prospect-House, si elle ne lui avait pas +suggéré l'idée d'aller rendre visite au capitaine du _Boundary_, +cet enfant serait aujourd'hui près de sa mère, la consolant des +longues heures de l'absence!... Dolly n'aurait pas perdu la +raison! + +Il entrait, sans doute, dans les intentions de Len Burker que les +soins de Jane parussent suffisants à ceux qui s'intéressaient à la +situation de Mrs. Branican. M. William Andrew dut même reconnaître +que la pauvre femme ne pouvait être en de meilleures mains. Au +cours de ses visites, il observait surtout si l'état de Dolly +avait quelque tendance à s'améliorer. Il voulait encore espérer +que la première dépêche, adressée au capitaine John à Singapore ou +aux Indes, ne lui annoncerait pas un double malheur, son enfant +mort... sa femme... N'était-ce pas comme si elle fût morte, elle +aussi! Eh bien, non! Il ne pouvait croire que Dolly, dans la force +de la jeunesse, dont l'esprit était si élevé, le caractère si +énergique, eût été irrémédiablement frappée dans son intelligence! +N'était-ce pas seulement un feu caché sous les cendres?... Quelque +étincelle ne le rallumerait-il pas un jour?... Et pourtant, cinq +semaines s'étaient déjà écoulées, et aucun éclair de raison +n'avait dissipé les ténèbres. Devant une folie calme, réservée, +languissante, que ne troublait aucune surexcitation physiologique, +les médecins ne semblaient point garder le plus léger espoir, et +ils ne tardèrent pas à cesser leurs visites. Bientôt même, +M. William Andrew, désespérant une guérison, ne vint que plus +rarement à Prospect-House, tant il lui était pénible de se trouver +devant cette infortunée, si indifférente, et si inconsciente à la +fois. + +Lorsque Len Burker était obligé, pour un motif ou un autre, de +passer une journée au dehors, la mulâtresse avait ordre de +surveiller de très près Mrs. Branican. Sans chercher à gêner en +rien les soins de Jane, elle ne la laissait presque jamais seule +avec Dolly, et rapportait fidèlement à son maître tout ce qu'elle +avait remarqué dans l'état de la malade. Elle s'ingéniait à +éconduire les quelques personnes qui venaient encore prendre des +nouvelles au chalet. C'était contraire aux recommandations des +médecins, disait-elle... Il fallait un calme absolu... Ces +dérangements pouvaient provoquer des crises... Et Mrs. Burker +elle-même donnait raison à Nô, quand elle éloignait les visiteurs +comme des importuns, qui n'avaient que faire à Prospect-House. +Aussi l'isolement se faisait-il autour de Mrs. Branican. + +«Pauvre Dolly, pensait Jane, si son état empirait, si sa folie +devenait furieuse, si elle se portait à des excès... on me la +retirerait... on la renfermerait dans une maison de santé... Elle +serait perdue pour moi!... Non! Dieu fasse qu'on me la laisse... +Qui la soignerait avec plus d'affection que moi!» + +Pendant la troisième semaine de mai, Jane voulut essayer de +quelques promenades aux alentours du chalet, pensant que sa +cousine en éprouverait un peu de bien. Len Burker ne s'y opposa +point, mais à la condition que Nô accompagnerait Dolly et sa +femme. Ce n'était que prudent d'ailleurs. La marche, le grand air, +pouvaient déterminer un trouble chez Dolly, peut-être faire naître +dans son esprit l'idée de s'enfuir, et Jane n'aurait pas eu la +force de la retenir. On doit tout craindre d'une folle, qui peut +même être poussée à se détruire... Il ne fallait pas s'exposer à +un autre malheur. + +Un jour, Mrs. Branican sortit donc appuyée au bras de Jane. Elle +se laissait conduire comme un être passif, allant où on la menait, +sans prendre intérêt à rien. + +Au début de ces promenades, il ne se produisit aucun incident. +Toutefois, la mulâtresse ne tarda pas à observer que le caractère +de Dolly montrait une certaine tendance à se modifier. À son calme +habituel succédait une visible exaltation, qui pouvait avoir des +conséquences fâcheuses. À plusieurs reprises, la vue des petits +enfants qu'elle rencontrait, provoqua chez elle une crise +nerveuse. Était-ce au souvenir de celui qu'elle avait perdu +qu'elle se rattachait?... Wat revenait-il à sa pensée?... Quoi +qu'il en soit, en admettant qu'il eût fallu voir là un symptôme +favorable, il s'en suivait une agitation cérébrale, qui était de +nature à aggraver le mal. + +Certain jour, Mrs. Burker et la mulâtresse avaient amené la malade +sur les hauteurs de Knob-Hill. Dolly s'était assise, tournée vers +l'horizon de la mer, mais il semblait que son esprit fût vide de +pensées, comme ses yeux étaient vides de regards. + +Soudain sa figure s'anime, un tressaillement l'agite, son oeil +s'empreint d'un éclat singulier, et, d'une main tremblante, elle +montre un point qui brillait au large. + +«Là!... Là!...» s'écrie-t-elle. + +C'était une voile, nettement détachée sur le ciel, et dont un +rayon de soleil accusait la blancheur lumineuse. + +«Là!... Là!...» répétait Dolly. + +Et sa voix profondément altérée, ne semblait plus appartenir à une +créature humaine. + +Tandis que Jane la regardait avec épouvante, la mûlatresse +secouait la tête en signe de mécontentement. Elle s'empressa de +saisir le bras de Dolly, répéta ce mot: + +«Venez!... Venez!...» + +Dolly ne l'entendait même pas. + +«Viens, ma Dolly, viens!...» dit Jane. + +Et elle cherchait à l'entraîner, à détourner ses regards de la +voile qui se déplaçait à l'horizon. + +Dolly résista. + +«Non!... Non!» s'écria-t-elle. + +Et elle repoussa la mulâtresse avec une force dont on ne l'eût pas +crue capable. + +Mrs. Burker et Nô se sentirent très inquiètes. Elles pouvaient +craindre que Dolly leur échappât, qu'irrésistiblement attirée par +cette troublante vision, où dominait le souvenir de John, elle +voulût descendre les pentes de Knob-Hill et se précipiter vers la +mer. + +Mais, subitement, cette surexcitation tomba. Le soleil venait de +disparaître derrière un nuage, et la voile n'apparaissait plus à +la surface de l'Océan. + +Dolly redevenue inerte, le bras retombé, le regard éteint, n'avait +plus conscience de la situation. Les sanglots qui soulevaient +convulsivement sa poitrine avaient cessé, comme si la vie se fût +retirée d'elle. Alors Jane lui prit la main; elle se laissa +emmener sans résistance et rentra tranquillement à Prospect-House. + +À partir de ce jour, Len Burker décida que Dolly ne se promènerait +plus que dans l'enclos du chalet, et Jane dut se conformer à cette +injonction. + +Ce fut à cette époque que M. William Andrew se décida à instruire +le capitaine John de tout ce qui s'était passé, l'aliénation de +Mrs. Branican ne laissant plus l'espoir d'une amélioration. Ce ne +fut pas à Singapore, d'où le _Franklin_ devait être déjà reparti, +après avoir achevé sa relâche, ce fut à Calcutta qu'il adressa une +longue dépêche, que John trouverait à son arrivée aux Indes. + +Et cependant, bien que M. William Andrew ne conservât plus alors +aucune espérance au sujet de Dolly, d'après les médecins, une +modification dans son état mental était encore possible, si elle +éprouvait une secousse violente, par exemple le jour où son mari +reparaîtrait devant elle. Cette chance, il est vrai, c'était la +seule qui restât, et, si faible qu'elle fût, M. William Andrew ne +voulut pas la négliger dans sa dépêche à John Branican. Aussi, +après l'avoir supplié de ne point s'abandonner au désespoir, il +l'engageait à remettre au second, Harry Felton, le commandement du +_Franklin_, et à revenir à San-Diégo par les voies les plus +rapides. Cet excellent homme eût sacrifié ses intérêts les plus +chers pour tenter cette dernière épreuve sur Dolly et il demandait +au jeune capitaine de lui répondre télégraphiquement ce qu'il +croirait devoir faire. + +Lorsque Len Burker eut pris connaissance de cette dépêche que +M. William Andrew jugea convenable de lui communiquer, il +l'approuva, tout en exprimant sa crainte que le retour de John fût +impuissant à produire un ébranlement moral dont on pût espérer +quelque salutaire effet. Mais Jane se rattacha à cet espoir, que +la vue de John pourrait rendre la raison à Dolly, et Len Burker +promit de lui écrire dans ce sens, afin qu'il ne retardât pas son +départ pour San-Diégo -- promesse qu'il ne tint pas, d'ailleurs. + +Pendant les semaines qui suivirent, aucun changement ne se +produisit dans l'état de Mrs. Branican. Si la vie physique n'était +nullement troublée en elle, et bien que la santé ne laissât rien à +désirer, l'altération de sa physionomie n'était que trop visible. +Ce n'était plus cette femme qui n'avait pas encore atteint sa +vingt et unième année, avec ses traits plus accusés, son teint +dont la coloration si chaude avait pâli, comme si le feu de l'âme +se fût éteint en elle. D'ailleurs il était rare qu'on pût +l'apercevoir, à moins que ce fût dans le jardin du chalet, assise +sur quelque banc, ou se promenant auprès de Jane, qui la soignait +avec un dévouement infatigable. + +Au commencement du mois de juin, il y avait deux mois et demi que +le _Franklin_ avait quitté le port de San-Diégo. Depuis sa +rencontre avec le _Boundary_, on n'en avait plus eu de nouvelles. +À cette date, après avoir relâché à Singapore, sauf le cas +d'accidents improbables, il devait être sur le point d'arriver à +Calcutta. Aucun mauvais temps exceptionnel n'avait été signalé +dans le Nord-Pacifique ni dans l'océan Indien, qui aurait pu +occasionner des retards à un voilier de grande marche. + +Cependant M. William Andrew ne laissait pas d'être surpris de ce +défaut d'informations nouvelles. Il ne s'expliquait pas que son +correspondant ne lui eût pas signalé le passage du _Franklin_ à +Singapore. Comment admettre que le _Franklin_ n'y eût pas relâché, +puisque le capitaine John avait des ordres formels à cet égard. +Enfin, on le saurait dans quelques jours, dès que le _Franklin_ +serait arrivé à Calcutta. + +Une semaine s'écoula. Au 15 juin, pas de nouvelles encore. Une +dépêche fut alors expédiée au correspondant de la maison Andrew +demandant une réponse immédiate à propos de John Branican et du +_Franklin_. + +Cette réponse arriva deux jours après. + +On ne savait rien du _Franklin_ à Calcutta. Le trois-mâts +américain n'avait pas même été rencontré, à cette date, dans les +parages du golfe du Bengale. + +La surprise de M. William Andrew se changea en inquiétude, et, +comme le secret d'un télégramme est impossible à garder, le bruit +se répandit à San-Diégo que le _Franklin_ n'était arrivé ni à +Calcutta ni à Singapore. + +La famille Branican allait-elle donc être frappée d'un autre +malheur -- malheur qui atteindrait aussi les familles de San- +Diégo, auxquelles appartenait l'équipage du _Franklin_? + +Len Burker ne laissa pas d'être très impressionné, lorsqu'il +apprit ces alarmantes nouvelles. Cependant son affection pour le +capitaine John n'avait jamais été démonstrative, et il n'était pas +homme à s'affliger du malheur des autres, même quand il s'agissait +de sa propre famille. Quoi qu'il en soit, depuis le jour où l'on +put être très sérieusement inquiet sur le sort du _Franklin_, il +parut plus sombre, plus soucieux, plus fermé à toutes relations -- +même pour ses affaires. On ne le vit que rarement dans les rues de +San-Diégo, à son office de Fleet Street, et il eut l'air de +vouloir se confiner dans l'enclos de Prospect-House. + +Quant à Jane, sa figure pâle, ses yeux rougis par les larmes, sa +physionomie profondément abattue, disaient qu'elle devait passer +de nouveau par de terribles épreuves. + +Ce fut vers cette époque qu'un changement se produisit dans le +personnel du chalet. Sans motif apparent, Len Burker renvoya la +servante, qui avait été gardée jusqu'alors, et dont le service +cependant ne donnait lieu à aucune plainte. + +La mulâtresse resta uniquement chargée des soins du ménage. À +l'exception de Jane et d'elle, personne n'eut plus accès près de +Mrs. Branican. M. William Andrew, dont la santé était très +éprouvée par ces coups de la mauvaise fortune, avait dû cesser ses +visites à Prospect-House. Au surplus, devant la perte presque +probable du _Franklin_, qu'aurait-il pu dire, qu'aurait-il pu +faire? D'ailleurs, depuis l'interruption de ses promenades, il +savait que Dolly avait recouvré tout son calme et que les troubles +nerveux avaient disparu. Elle vivait, maintenant, elle végétait +plutôt dans un état d'inconscience, qui était le caractère propre +de sa folie, et sa santé n'exigeait plus aucun soin spécial. + +À la fin de juin, M. William Andrew reçut une nouvelle dépêche de +Calcutta. Les correspondances maritimes ne signalaient le +_Franklin_ sur aucun des points de la route qu'il avait dû suivre +à travers les parages des Philippines, des Célèbes, de la mer de +Java et de l'océan Indien. Or, comme ce bâtiment avait quitté +depuis trois mois le port de San-Diégo, il était à supposer qu'il +s'était perdu corps et biens, soit par collision, soit par +naufrage, avant même d'être arrivé à Singapore. + + + + +VI + +Fin d'une triste année + + +Cette suite de catastrophes, dont la famille Branican venait +d'être victime, faisait à Len Burker une situation sur laquelle il +est nécessaire d'appeler l'attention. + +On ne l'a point oublié, si la position pécuniaire de Mrs. Branican +était fort modeste, celle-ci devait être l'unique héritière de son +oncle, le riche Edward Starter. Toujours retiré dans son vaste +domaine forestier, relégué pour ainsi dire dans la partie la plus +inabordable de l'État de Tennessee, cet original s'était interdit +de jamais donner de ses nouvelles. Comme il n'avait guère que +cinquante-neuf ans, sa fortune pouvait se faire longtemps +attendre. + +Peut-être même eût-il modifié ses dispositions, s'il avait appris +que Mrs. Branican, la seule parente directe qui lui restât de +toute sa famille, avait été frappée d'aliénation mentale depuis la +mort de son enfant. Mais il l'ignorait, ce double malheur; il +n'aurait d'ailleurs pu l'apprendre, s'étant constamment refusé à +recevoir des lettres comme à en écrire. Len Burker aurait pu, il +est vrai, enfreindre cette défense, à raison des changements +survenus dans l'existence de Dolly, et Jane lui avait laissé +entendre que son devoir exigeait qu'il avisât Edward Starter; mais +il lui avait imposé silence, et s'était bien gardé de suivre ce +conseil. + +C'est que son intérêt lui commandait de s'abstenir, et, entre son +intérêt et son devoir, il n'était pas homme à hésiter, fût-ce un +instant. Ses affaires prenaient chaque jour une tournure trop +inquiétante pour qu'il voulût sacrifier cette dernière chance de +fortune. + +En effet, la situation était très simple: si Mrs. Branican mourait +sans enfants, sa cousine Jane, unique parente qui eût qualité pour +hériter d'elle, bénéficierait de son héritage. Or, depuis la mort +du petit Wat, Len Burker avait certainement vu s'accroître les +droits de sa femme à l'héritage d'Edward Starter, c'est-à-dire les +siens. + +Et, en réalité, les événements ne s'accordaient-ils pas pour lui +procurer cette énorme fortune? Non seulement l'enfant était mort, +non seulement Dolly était folle, mais, d'après l'avis des +médecins, il n'y avait que le retour du capitaine John qui pût +modifier son état mental. + +Et précisément, le sort du _Franklin_ donnait les plus vives +inquiétudes. Si les nouvelles continuaient à faire défaut pendant +quelques semaines encore, si John Branican n'était pas rencontré +en mer, si la maison Andrew n'apprenait pas que son bâtiment eût +relâché dans un port quelconque, c'est que ni le _Franklin_ ni +l'équipage ne reviendraient jamais à San-Diégo. Alors, il n'y +aurait plus que Dolly, privée de raison, entre la fortune qui +devait lui revenir et Len Burker. Et, aux prises avec une +situation désespérée, que ne tenterait-il pas, cet homme sans +conscience, lorsque la mort d'Edward Starter aurait mis Dolly en +possession de son riche héritage? + +Mais, pour que Mrs. Branican héritât, il fallait qu'elle survécût +à son oncle. Len Burker avait donc intérêt à ce que la vie de +cette malheureuse femme se prolongeât jusqu'au jour où l'héritage +d'Edward Starter aurait passé sur sa tête. Il n'avait plus à +présent que deux chances contre lui: ou la mort de Dolly, +survenant trop tôt, ou le retour du capitaine John, dans le cas +où, après avoir fait naufrage sur quelque île inconnue, il +parviendrait à se rapatrier. Mais cette dernière éventualité était +à tout le moins très aléatoire, et la perte totale du _Franklin_ +devait être déjà considérée comme certaine. + +Tel était le cas de Len Burker, tel était l'avenir qu'il +entrevoyait, et cela au moment où il se sentait réduit aux +suprêmes expédients. En effet, si la justice intervenait dans ses +affaires, il aurait à répondre d'abus de confiance caractérisés. +Une partie des fonds qui lui avaient été confiés par des +imprudents, ou qu'il avait attirés en usant de manoeuvres +indélicates, n'était plus dans sa caisse. Les réclamations +finiraient par se produire, bien qu'il employât l'argent des uns à +désintéresser les autres. Il y avait là un état de choses qui ne +pouvait durer. La ruine approchait, plus que la ruine, le +déshonneur, et ce qui touchait bien autrement un tel homme, son +arrestation sous les inculpations les plus graves. + +Mrs. Burker soupçonnait sans doute que la situation de son mari +était extrêmement menacée, mais n'en était pas à croire qu'elle +pût se dénouer par l'intervention de la justice. Au surplus, la +gêne n'était pas encore très sensible dans le chalet de Prospect- +House. + +Voici pour quelle raison. + +Depuis que Dolly avait été frappée d'aliénation mentale, en +l'absence de son mari, il y avait eu lieu de lui nommer un tuteur. +Len Burker s'était trouvé tout désigné pour cette fonction en +raison de sa parenté avec Mrs. Branican, et il avait par le fait +l'administration de sa fortune. L'argent que le capitaine John +avait laissé en partant pour subvenir aux besoins du ménage étant +à sa disposition, il en avait usé pour ses nécessités +personnelles. + +C'était peu de choses, en somme, car l'absence du _Franklin_ ne +devait durer que cinq à six mois, mais il y avait le patrimoine +que Dolly avait apporté en mariage, et bien qu'il ne comprît que +quelques milliers de dollars, Len Burker, en l'employant à faire +face aux réclamations trop pressantes, serait à même de gagner du +temps -- ce qui était l'essentiel. + +Aussi ce malhonnête homme n'hésita-t-il pas à abuser de son mandat +de tuteur. Il détourna les titres qui composaient l'avoir de Mrs. +Branican, à la fois sa pupille et sa parente. Grâce à ces +ressources illicites, il put obtenir un peu de répit et se lancer +dans de nouvelles affaires non moins équivoques. Engagé sur la +route qui conduit au crime, Len Burker, s'il le fallait, la +suivrait jusqu'au bout. + +D'ailleurs, le retour du capitaine John était de moins en moins à +redouter. Les semaines s'écoulaient, et la maison Andrew ne +recevait aucune nouvelle du _Franklin_, dont la présence n'avait +été signalée nulle part depuis six mois. Août et septembre se +passèrent. Ni à Calcutta, ni à Singapore, les correspondances +n'avaient relevé le plus léger indice qui permît de savoir ce +qu'était devenu le trois-mâts américain. Maintenant, on le +considérait, non sans raison, comme perdu totalement, et c'était +un deuil public pour San-Diégo. Comment avait-il péri? Là-dessus, +les opinions ne pouvaient guère varier, bien que l'on fût réduit à +des conjectures. En effet, depuis le départ du _Franklin_, +plusieurs bâtiments de commerce, de même destination, avaient +nécessairement pris la même direction. Or, comme ils n'en avaient +retrouvé aucune trace, il y avait lieu de s'arrêter à une +hypothèse très vraisemblable: c'est que le _Franklin_, engagé +dans un de ces formidables ouragans, une de ces irrésistibles +tornades, qui battent les parages de la mer des Célèbes ou de la +mer de Java, avait péri corps et biens; c'est que pas un seul +homme n'avait survécu à ce désastre. Au 15 octobre 1875, il y +avait sept mois que le _Franklin_ avait quitté San-Diégo, et tout +portait à croire qu'il n'y reviendrait jamais. + +C'était même, à cette époque, une telle conviction dans la ville, +que des souscriptions venaient d'être ouvertes en faveur des +familles si malheureusement frappées par cette catastrophe. +L'équipage du _Franklin_, officiers et matelots, appartenait au +port de San-Diégo, et il y avait là des femmes, des enfants, des +parents, menacés de misère, et qu'il fallait secourir. + +L'initiative de ces souscriptions fut prise par la maison Andrew, +qui s'inscrivit pour une somme importante. Par intérêt autant que +par prudence, Len Burker voulut contribuer lui aussi à cette +oeuvre charitable. Les autres maisons de commerce de la ville, les +propriétaires, les détaillants, suivirent cet exemple. Il en +résulta que les familles de l'équipage disparu purent être +assistées dans une large mesure, ce qui allégea quelque peu les +conséquences de ce sinistre maritime. + +On le pense, M. William Andrew considérait comme un devoir +d'assurer à Mrs. Branican, privée de la vie intellectuelle, au +moins la vie matérielle. Il savait qu'avant son départ, le +capitaine John avait laissé au ménage ce qui était nécessaire pour +ses besoins, calculés sur une absence de six à sept mois. Mais, +pensant que ces ressources devaient toucher à leur fin, et ne +voulant pas que Dolly fût à la charge de ses parents, il résolut +de s'entretenir à ce sujet avec Len Burker. + +Le 17 octobre, dans l'après-midi, bien que sa santé ne fût pas +encore complètement rétablie, l'armateur prit le chemin de +Prospect-House, et, après avoir remonté le haut quartier de la +ville, il arriva devant le chalet. + +À l'extérieur, rien de changé, si ce n'est que les persiennes des +fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étage étaient fermées +hermétiquement. On eût dit une maison inhabitée, silencieuse, +enveloppée de mystère. + +M. William Andrew sonna à la porte qui était ménagée entre les +barrières de l'enclos. Personne ne se montra. Il ne semblait même +pas que le visiteur eût été vu ni entendu. + +Est-ce donc qu'il n'y avait personne en ce moment à Prospect- +House? + +Second coup de sonnette, suivi, cette fois, du bruit d'une porte +latérale qui s'ouvrait. + +La mulâtresse parut, et, dès qu'elle eut reconnu M. William +Andrew, elle ne put retenir un geste de dépit, dont celui-ci ne +s'aperçut pas, d'ailleurs. + +Cependant la mulâtresse s'était approchée, et sans attendre que la +porte eût été ouverte, M. William Andrew, lui parlant par-dessus +la clôture: + +«Est-ce que mistress Branican n'est pas chez elle? demanda-t-il. + +-- Elle est sortie... monsieur Andrew... répondit Nô, avec une +hésitation singulière, très visiblement mêlée de crainte. + +-- Où donc est-elle?... dit M. William Andrew, qui insista pour +entrer. + +-- Elle est en promenade avec mistress Burker. + +-- Je croyais qu'on avait renoncé à ces promenades, qui la +surexcitaient et provoquaient des crises?... + +-- Oui, sans doute... répondit Nô. Mais, depuis quelques jours... +nous avons repris ces sorties... Cela semble maintenant faire +quelque bien à mistress Branican... + +-- Je regrette qu'on ne m'ait pas prévenu, répondit M. William +Andrew. -- M. Burker est-il au chalet? + +-- Je ne sais... + +-- Assurez-vous-en, et, s'il y est, prévenez-le que je désire lui +parler.» + +Avant que la mulâtresse eût répondu -- et peut-être eût-elle été +très embarrassée pour répondre! -- la porte du rez-de-chaussée +s'ouvrit. Len Burker parut alors sur le perron, traversa le +jardin, et s'avança, disant: + +«Veuillez vous donner la peine d'entrer, monsieur Andrew. En +l'absence de Jane qui est sortie avec Dolly, vous me permettrez de +vous recevoir.» + +Et cela ne fut pas dit de ce ton froid, qui était si habituel à +Len Burker, mais d'une voix légèrement troublée. + +En somme, puisque c'était précisément pour voir Len Burker que +M. William Andrew était venu à Prospect-House, il franchit la +porte de l'enclos. Puis, sans accepter l'offre qui lui fut faite +de passer dans le salon du rez-de-chaussée, il vint s'asseoir sur +un des bancs du jardin. + +Len Burker, prenant alors la parole, confirma ce que la mulâtresse +avait dit: depuis quelques jours, Mrs. Branican avait recommencé +ses promenades aux environs de Prospect-House, ce qui était très +profitable à sa santé. + +«Dolly ne reviendra-t-elle pas bientôt? demanda M. William Andrew. + +-- Je ne crois pas que Jane doive la ramener avant le dîner», +répondit Len Burker. + +M. William Andrew parut fort contrarié, car il fallait absolument +qu'il fût de retour à sa maison de commerce pour l'heure du +courrier. D'ailleurs, Len Burker ne lui offrit même pas d'attendre +au chalet Mrs. Branican. + +«Et vous n'avez constaté aucune amélioration dans l'état de Dolly? +reprit-il. + +-- Non, malheureusement, monsieur Andrew, et il est à craindre +qu'il ne s'agisse là d'une folie, dont ni les soins ni le temps ne +pourront avoir raison. + +-- Qui sait, monsieur Burker? Ce qui ne semble plus possible aux +hommes est toujours possible à Dieu!» + +Len Burker secoua la tête en homme qui n'admet guère +l'intervention divine dans les choses de ce monde. + +«Ce qui est surtout regrettable, reprit M. William Andrew, c'est +que nous ne devons plus compter sur le retour du capitaine John. +Il faut donc renoncer aux modifications heureuses, que ce retour +aurait peut-être amenées dans l'état mental de la pauvre Dolly. +Vous n'ignorez pas, monsieur Burker, que nous avons renoncé à tout +espoir de revoir le _Franklin_?... + +-- Je ne l'ignore point, monsieur Andrew, et c'est un nouveau et +plus grand malheur ajouté à tant d'autres. Et cependant -- sans +même que la Providence s'en mêlât, ajouta-t-il d'un ton ironique +assez déplacé en ce moment -- le retour du capitaine John, à mon +sens, ne serait nullement extraordinaire. + +-- Après que sept mois se sont écoulés sans aucune nouvelle du +_Franklin_, fit observer M. William Andrew, et lorsque les +informations que j'ai fait prendre n'ont donné aucun résultat?... + +-- Mais rien ne prouve que le _Franklin_ ait sombré en pleine mer, +reprit Len Burker. N'a-t-il pu faire naufrage sur un des nombreux +écueils de ces parages qu'il a dû traverser?... Qui sait si John +et ses matelots ne se sont pas réfugiés dans une île déserte?... +Or, si cela est, ces hommes, résolus et énergiques, sauront bien +travailler à leur rapatriement... Ne peuvent-ils construire une +barque avec les débris de leur navire?... Leurs signaux ne +peuvent-ils pas être aperçus, si un bâtiment passe en vue de +l'île?... Évidemment, un certain temps est nécessaire pour que ces +éventualités se produisent... Non!... je ne désespère pas du +retour de John... dans quelques mois, sinon dans quelques +semaines... Il y a nombre d'exemples de naufragés que l'on croyait +définitivement perdus... et qui sont revenus au port!» + +Len Burker avait parlé, cette fois, avec une volubilité qui ne lui +était pas ordinaire. Sa physionomie, si impassible, s'était +animée. On eût dit qu'en s'exprimant de la sorte, en faisant +valoir des raisons plus ou moins bonnes au sujet des naufragés, ce +n'était pas à M. William Andrew qu'il répondait, mais à lui-même, +à ses propres anxiétés, à la crainte qu'il éprouvait toujours de +voir, sinon le _Franklin_ signalé au large de San-Diégo, du moins +un autre navire ramenant le capitaine John et son équipage. C'eût +été le renversement du système sur lequel il avait échafaudé son +avenir. + +«Oui... répondit alors M. William Andrew, je le sais... Il y a eu +de ces sauvetages quasi miraculeux... Tout ce que vous m'avez dit +là, monsieur Burker, je me le suis dit... Mais il m'est impossible +de conserver le moindre espoir! Quoi qu'il en soit -- et c'est ce +dont je suis venu vous parler aujourd'hui -- je désire que Dolly +ne reste point à votre charge... + +-- Oh! monsieur Andrew... + +-- Non, monsieur Burker, et vous permettrez que les appointements +du capitaine John restent à la disposition de sa femme, tant +qu'elle vivra... + +-- Je vous remercie pour elle, répondit Len Burker. Cette +générosité... + +-- Je ne crois faire que mon devoir, reprit M. William Andrew. Et, +pensant que l'argent laissé par John avant son départ doit être en +grande partie dépensé... + +-- En effet, monsieur Andrew, répondit Len Burker; mais Dolly +n'est pas sans famille, c'est aussi notre devoir de lui venir en +aide... tout autant que par affection... + +-- Oui... je sais que nous pouvons compter sur le dévouement de +Mrs. Burker. Néanmoins, laissez-moi intervenir dans une certaine +mesure pour assurer à la femme du capitaine John, à sa veuve, +hélas!... l'aisance et les soins qui, j'en suis certain, ne lui +auraient jamais fait défaut de votre part. + +-- Ce sera comme vous le voudrez, monsieur Andrew. + +-- Je vous ai apporté, monsieur Burker, ce que je regarde comme +étant légitimement dû au capitaine Branican depuis le départ du +_Franklin_, et, en votre qualité de tuteur, vous pourrez chaque +mois faire toucher ses émoluments à ma caisse. + +-- Puisque vous le désirez... répondit Len Burker. + +-- Si même vous voulez bien me donner un reçu de la somme que je +vous apporte... + +-- Très volontiers, monsieur Andrew.» + +Et Len Burker alla dans son cabinet pour libeller le reçu en +question. Lorsqu'il fut revenu dans le jardin, M. William Andrew, +très au regret de n'avoir pas rencontré Dolly et de ne pouvoir +attendre son retour, le remercia du dévouement que sa femme et lui +montraient envers la pauvre folle. Il était bien entendu qu'au +moindre changement qui se produirait dans son état, Len Burker en +donnerait avis à M. William Andrew. Celui-ci prit alors congé, fut +reconduit jusqu'à la porte de l'enclos, s'arrêta un instant pour +voir s'il n'apercevrait pas Dolly revenant à Prospect-House en +compagnie de Jane, puis, il redescendit vers San-Diégo. Dès qu'il +fut hors de vue, Len Burker appela vivement la mulâtresse et lui +dit: + +«Jane sait-elle que monsieur Andrew vient de se présenter au +chalet? + +-- Très probablement, Len. Elle l'a vu arriver comme elle l'a vu +s'en aller. + +-- S'il se représentait ici -- et ce n'est pas à supposer, du +moins de quelque temps -- il ne faut pas qu'il voie Jane, ni Dolly +surtout!... Tu entends, Nô? + +-- J'y veillerai, Len. + +-- Et si Jane insistait... + +-- Oh! quand tu as dit: je ne veux pas! répliqua Nô, ce n'est pas +Jane qui essayera de lutter contre ta volonté. + +-- Soit, mais il faut se garder des surprises!... Le hasard +pourrait amener une rencontre... et... dans ce moment... ce serait +risquer de tout perdre... + +-- Je suis là, répondit la mulâtresse, et tu n'as rien à craindre, +Len!... Personne n'entrera à Prospect-House tant que... tant que +cela ne nous conviendra pas!» + +Et, de fait, pendant les deux mois qui suivirent, la maison resta +plus fermée que jamais. Jane et Dolly ne se montraient plus, même +dans le petit jardin. On ne les apercevait ni sous la véranda, ni +aux fenêtres du premier étage qui étaient invariablement closes. +Quant à la mulâtresse, elle ne sortait que pour les besoins du +ménage, le moins longtemps possible, et encore ne le faisait-elle +point en l'absence de Len Burker, de sorte que Dolly ne fut jamais +seule avec Jane au chalet. On aurait pu observer aussi que, +pendant les derniers mois de l'année, Len Burker ne vint que très +rarement à son office de Fleet Street. Il y eut même des semaines +qui se passèrent sans qu'il y parût, comme si, prenant à tâche de +diminuer ses affaires, il se préparait un nouvel avenir. + +Et ce fut dans ces conditions que s'acheva cette année 1875, qui +avait été si funeste à la famille Branican, John perdu en mer, +Dolly privée de raison, leur enfant noyé dans les profondeurs de +la baie de San-Diégo! + + + + +VII + +Éventualités diverses + + +Aucune nouvelle du _Franklin_, pendant les premiers mois de +l'année 1876. Nul indice de son passage, dans les mers des +Philippines, des Célèbes ou de Java. Il en fut de même pour les +parages de l'Australie septentrionale. D'ailleurs, comment +admettre que le capitaine John se fût aventuré à travers le +détroit de Torrès? Une fois seulement, au nord des îles de la +Sonde, à trente milles de Batavia, un morceau d'étrave fut repêché +par une goélette fédérale et rapporté à San-Diégo, pour voir s'il +n'appartenait pas au _Franklin_. Mais, après un examen plus +approfondi, il fut démontré que cette épave devait être d'un bois +plus vieux que les matériaux employés par les constructeurs du +navire disparu. + +Au surplus, ce fragment ne se serait détaché que si le navire +s'était fracassé sur quelque écueil ou s'il avait été abordé en +mer. Or, dans ce dernier cas, le secret de la collision n'aurait +pu être si bien gardé qu'il n'en eût transpiré quelque chose -- à +moins que les deux bâtiments n'eussent coulé après l'abordage. +Mais, puisqu'on ne signalait point la disparition d'un autre +navire, qui eût remonté à une dizaine de mois, l'idée d'une +collision était à écarter, comme aussi la supposition d'un +naufrage sur côte, pour en revenir à l'explication la plus simple: +c'est que le _Franklin_ devait avoir sombré sous le coup d'une de +ces tornades qui visitent fréquemment les parages de la Malaisie, +et auxquelles nul bâtiment ne saurait résister. + +Un an s'étant écoulé depuis le départ du _Franklin_, il fut +définitivement classé dans la catégorie des navires perdus ou +supposés perdus, qui figurent en si grand nombre dans les annales +des sinistres maritimes. + +Cet hiver -- 1875-1876 -- avait été très rigoureux, même dans +cette heureuse région de la basse Californie, où le climat est +généralement modéré. Par les froids excessifs qui persistèrent +jusqu'à la fin de février, personne ne pouvait s'étonner que Mrs. +Branican n'eût jamais quitté Prospect-House, pas même pour prendre +l'air dans le petit enclos. + +À se prolonger, cependant, cette réclusion eût sans doute fini par +devenir suspecte aux gens qui demeuraient dans le voisinage du +chalet. Mais on se serait demandé si la maladie de Mrs. Branican +ne s'était pas aggravée, plutôt que de supposer que Len Burker pût +avoir un intérêt quelconque à cacher la malade. Aussi le mot de +séquestration ne fut-il jamais prononcé. Quant à M. William +Andrew, il avait été retenu à la chambre durant une grande partie +de l'hiver, impatient de voir par lui-même dans quel état se +trouvait Dolly, il se promettait d'aller à Prospect-House, dès +qu'il serait en état de sortir. + +Or, dans la première semaine de mars, voilà que Mrs. Branican +reprit ses promenades aux environs de Prospect-House, en compagnie +de Jane et de la mulâtresse. Peu de temps après, dans une visite +qu'il fit au chalet, M. William Andrew constata que la santé de la +jeune femme ne donnait aucune inquiétude. Physiquement, son état +était aussi satisfaisant que possible. Moralement, il est vrai, +aucune amélioration ne s'était produite: inconscience, défaut de +mémoire, manque d'intelligence, c'était toujours là les caractères +de cette dégénérescence mentale. Même au cours de ses promenades, +qui auraient pu lui rappeler quelques souvenirs, en présence des +enfants qu'elle rencontrait sur sa route, devant cette mer animée +de voiles lointaines où se perdait son regard, Mrs. Branican +n'éprouvait plus cette émotion qui l'avait si profondément +troublée autrefois. Elle ne cherchait pas à s'enfuir, et, +maintenant, on pouvait la laisser seule à la garde de Jane. Toute +idée de résistance, toute velléité de réaction étant éteintes, +c'était la plus absolue résignation, doublée de la plus complète +indifférence. Et, lorsque M. William Andrew eut revu Dolly, il dut +se répéter que sa folie était incurable. + +À cette époque, la situation de Len Burker était de plus en plus +compromise. Le patrimoine de Mrs. Branican dont il avait violé le +dépôt, n'avait pas suffi à combler l'abîme creusé sous ses pieds. +Cette lutte à laquelle il s'opiniâtrait allait prendre fin avec +ses dernières ressources. Quelques mois encore, quelques semaines +peut-être, il serait menacé de poursuites judiciaires, dont il ne +parviendrait à éviter les conséquences qu'en abandonnant San- +Diégo. + +Une seule circonstance aurait pu le sauver; mais il ne semblait +pas qu'elle dût se produire -- du moins en temps utile. En effet, +si Mrs. Branican était vivante, son oncle Edward Starter +continuait à vivre et à bien vivre. Non sans d'infinies +précautions, afin qu'il n'en fût point informé, Len Burker avait +pu se procurer des nouvelles de ce Yankee, confiné au fond de ses +terres du Tennessee. + +Robuste et vigoureux, dans la plénitude de ses facultés morales et +physiques, ayant à peine soixante ans, Edward Starter passait son +existence au grand air, au milieu des prairies et des forêts de +cet immense territoire, dépensant son activité en parties de +chasse à travers cette giboyeuse contrée, ou en parties de pêche +sur les nombreux cours d'eau qui l'arrosent, se démenant sans +cesse à pied ou à cheval, administrant par lui et rien que par lui +ses vastes domaines. Décidément, c'était un de ces rudes fermiers +du Nord-Amérique, qui meurent centenaires, et encore ne +s'explique-t-on pas pourquoi ils veulent bien se décider à mourir. + +Il n'y avait donc pas à compter dans un délai prochain sur cet +héritage, et toute vraisemblance était même pour que l'oncle +survécût à sa nièce. Les espérances que Len Burker avait pu +concevoir de ce chef s'écroulaient manifestement, et devant lui se +dressait l'inévitable catastrophe. + +Deux mois s'écoulèrent, deux mois pendant lesquels sa situation +devint pire encore. Des bruits inquiétants coururent sur son +compte à San-Diégo comme au dehors. Maintes menaces lui furent +adressées par des gens qui ne pouvaient plus rien obtenir de lui. +Pour la première fois, M. William Andrew eut connaissance de ce +qui était, et, très alarmé au sujet des intérêts de Mrs. Branican, +il prit la résolution d'obliger son tuteur à lui rendre des +comptes. S'il le fallait, la tutelle de Dolly serait remise à +quelque mandataire plus digne de confiance, bien qu'il n'y eût +rien à reprocher à Jane Burker, profondément dévouée à sa cousine. + +Or, à cette époque déjà, les deux tiers du patrimoine de Mrs. +Branican étaient dévorés, et, de cette fortune, il ne restait à +Len Burker qu'un millier et demi de dollars. + +Au milieu des réclamations qui le pressaient de toutes parts, un +millier et demi de dollars, c'était une goutte d'eau dans la baie +de San-Diégo! Mais, ce qui était insuffisant pour faire face à ses +obligations devait lui suffire encore, s'il voulait fuir pour se +mettre à l'abri des poursuites. Et il n'était que temps. + +En effet, des plaintes ne tardèrent pas à être déposées contre Len +Burker -- plaintes en escroqueries et abus de confiance. Bientôt +il fut sous le coup d'un mandat d'arrestation. Mais, lorsque les +agents se présentèrent à son office de Fleet Street, il n'y avait +pas paru depuis la veille. + +Les agents se transportèrent aussitôt à Prospect-House... Len +Burker avait quitté le chalet au milieu de la nuit. Qu'elle l'eût +voulu ou non, sa femme avait été contrainte de le suivre. Seule la +mulâtresse Nô était restée près de Mrs. Branican. + +Des recherches furent alors ordonnées à San-Diégo, puis à San- +Francisco, et sur divers points de l'État de Californie, afin de +retrouver les traces de Len Burker: elles ne produisirent aucun +résultat. + +Dès que le bruit de cette disparition se fut répandu dans la +ville, un tollé s'éleva contre l'indigne agent d'affaires, dont le +déficit -- on l'apprit rapidement -- se chiffrait par une somme +considérable. + +Ce jour-là -- 17 mai -- à la première heure, M. William Andrew, +s'étant rendu à Prospect-House, avait constaté qu'il ne restait +plus rien des valeurs appartenant à Mrs. Branican. Dolly était +absolument sans ressources. Son infidèle tuteur n'avait même pas +laissé de quoi subvenir à ses premiers besoins. + +M. William Andrew s'arrêta aussitôt au seul parti qu'il y eût à +prendre: c'était de faire entrer Mrs. Branican dans une maison de +santé, où sa situation serait assurée, et de congédier cette Nô, +qui ne lui inspirait aucune confiance. + +Donc, si Len Burker avait espéré que la mulâtresse resterait près +de Dolly, et qu'elle le tiendrait au courant des modifications que +son état de santé ou de fortune subirait dans l'avenir, il fut +déçu de ce chef. + +Nô, mise en demeure de quitter Prospect-House, partit le jour +même. Dans la pensée qu'elle chercherait sans doute à rejoindre +les époux Burker, la police la fit observer pendant quelque temps. +Mais cette femme, très défiante et très rusée, parvint à dépister +les agents, et disparut à son tour, sans que l'on sût ce qu'elle +était devenue. + +Maintenant, il était abandonné, ce chalet de Prospect-House, où +John et Dolly avaient vécu si heureux, où ils avaient fait tant de +rêves pour le bonheur de leur enfant! + +Ce fut dans la maison de santé du docteur Brumley, qui l'avait +déjà soignée, que Mrs. Branican fut conduite par M. William +Andrew. Son état mental se ressentirait-il du changement récemment +produit dans son existence? On l'espéra vainement. Elle resta +aussi indifférente qu'elle l'avait été à Prospect-House. La seule +particularité digne d'être relevée, c'est qu'une sorte d'instinct +naturel semblait surnager au milieu du naufrage de sa raison. +Quelquefois, il lui arrivait de murmurer une chanson de bébé, +comme si elle eût voulu endormir un enfant entre ses bras. Mais le +nom du petit Wat ne s'échappait jamais de ses lèvres. + +Au cours de l'année 1876, aucune nouvelle de John Branican. Les +rares personnes qui auraient pu croire encore que, si le +_Franklin_ ne revenait pas, son capitaine et son équipage +seraient, malgré cela, rapatriés, furent contraintes de renoncer à +cette conjecture. L'espérance ne peut indéfiniment résister à +l'action destructive du temps. Aussi cette chance de retrouver les +naufragés, qui s'affaiblissait de jour en jour, fut elle réduite à +néant, lorsque l'année 1877, prenant fin, eut porté à plus de dix- +huit mois le délai durant lequel on n'avait rien appris +relativement au navire disparu. + +Il en fut de même pour ce qui concernait les époux Burker. Les +recherches étant demeurées infructueuses, on ne savait en quel +pays ils étaient allés se réfugier, on ignorait le lieu où tous +deux se cachaient sous un faux nom. + +Et, à la vérité, il aurait eu raison de se plaindre de sa +malchance, ce Len Burker, de n'avoir pu maintenir sa situation à +l'office de Fleet Street. En effet, deux ans après sa disparition, +l'aléa sur lequel il avait échafaudé ses plans venait de se +réaliser, et il est permis de dire qu'il avait sombré au port! + +Vers le milieu du mois de juin 1878, M. William Andrew reçut une +lettre à l'adresse de Dolly Branican. Cette lettre l'informait de +la mort inopinée d'Edward Starter. Le Yankee avait péri dans un +accident. Une balle, tirée par un de ses compagnons de chasse, +l'avait par ricochet frappé en plein coeur et tué sur le coup. + +À l'ouverture de son testament, il fut reconnu qu'il laissait +toute sa fortune à sa nièce, Dolly Starter, femme du capitaine +Branican. L'état dans lequel se trouvait actuellement son +héritière n'avait rien pu changer à ses dispositions, puisqu'il +ignorait qu'elle eût été atteinte de folie, comme il ignorait +aussi la disparition du capitaine John. + +Aucune de ces nouvelles n'était jamais parvenue au fond de cet +État du Tennessee, dans cet inaccessible et sauvage domaine, où, +conformément à la volonté d'Edward Starter, ne pénétraient ni +lettres ni journaux. + +En fermes, en forêts, en troupeaux, en valeurs industrielles de +diverses sortes, la fortune du testateur pouvait être évaluée à +deux millions de dollars[3]. + +Tel était l'héritage que la mort accidentelle d'Edward Starter +venait de faire passer sur la tête de sa nièce. Avec quelle joie +San-Diégo eût applaudi à cet enrichissement de la famille +Branican, si Dolly eût encore été épouse et mère, en pleine +possession de son intelligence, si John avait été là pour partager +cette richesse avec elle! Quel usage la charitable femme en aurait +fait: Que de malheureux elle aurait secourus! Mais non! Les +revenus de cette fortune mis en réserve, s'accumuleraient sans +profit pour personne. Dans la retraite inconnue où il s'était +réfugié, Len Burker eut-il connaissance de la mort d'Edward +Starter et des biens considérables qu'il laissait, il est +impossible de le dire. + +M. William Andrew, administrateur des biens de Dolly, prit le +parti d'aliéner les terres du Tennessee, fermes, forêts et +prairies, qu'il eût été difficile de gérer à de telles distances. +Nombre d'acquéreurs se présentèrent, et les ventes furent faites +dans d'excellentes conditions. Les sommes qui en provinrent, +converties en valeurs de premier choix, jointes à celles qui +formaient une part importante de l'héritage d'Edward Starter, +furent déposées dans les caisses de la _Consolidated National Bank_ +de San-Diégo. L'entretien de Mrs. Branican dans la maison du +docteur Brumley ne devait absorber qu'une très faible part des +revenus dont elle allait être créditée annuellement, et leur +accumulation finirait par lui constituer l'une des plus grosses +fortunes de la basse Californie. + +D'ailleurs, malgré ce changement de situation, il ne fut point +question de retirer Mrs. Branican de la maison du docteur Brumley. +M. William Andrew ne le jugea pas nécessaire. Cette maison lui +offrait tout le confort et aussi tous les soins que ses amis +pouvaient désirer. Elle y resta donc, et là, sans doute, +s'achèverait cette misérable, cette vaine existence, à laquelle il +semblait que l'avenir réservait toutes les chances de bonheur! + +Mais si le temps marchait, le souvenir des épreuves qui avaient +accablé la famille Branican était toujours aussi vivace à San- +Diégo, et la sympathie que Dolly inspirait aussi sincère, aussi +profonde qu'au premier jour. + +L'année 1879 commença, et tous ceux qui croyaient qu'elle +s'écoulerait comme les autres, sans amener aucun changement dans +cette situation, se trompaient absolument. + +En effet, pendant les premiers mois de l'année nouvelle, le +docteur Brumley et les médecins attachés à sa maison furent +vivement frappés des modifications que présentait l'état moral de +Mrs. Branican. Ce calme désespérant, cette indifférence apathique +qu'elle montrait pour tous les détails de la vie matérielle, +faisaient graduellement place à une agitation caractéristique. Ce +n'étaient point des crises, suivies d'une réaction, où +l'intelligence s'annihilait plus absolument encore. Non! On eût pu +croire que Dolly éprouvait le besoin de se reprendre à la vie +intellectuelle, que son âme cherchait à rompre les liens qui +l'empêchaient de s'épandre à l'extérieur. Des enfants, qui lui +furent présentés, obtinrent d'elle un regard, presque un sourire. +On ne l'a pas oublié, à Prospect-House, durant la première période +de sa folie, elle avait eu de ces échappées d'instinct, qui +s'évanouissaient avec la crise. Maintenant, au contraire, ces +impressions tendaient à persister. Il semblait que Dolly fût dans +le cas d'une personne qui s'interroge, qui cherche à retrouver au +fond de sa mémoire des souvenirs lointains. + +Mrs. Branican allait-elle donc recouvrer la raison? Était-ce un +travail de régénération qui s'opérait en elle? La plénitude de sa +vie morale lui serait-elle rendue?... Hélas! à présent qu'elle +n'avait plus ni enfant ni mari, était-il à souhaiter que cette +guérison, on peut dire ce miracle, se manifestât, puisqu'elle n'en +serait que plus malheureuse! + +Que cela fût désirable ou non, les médecins entrevirent la +possibilité d'obtenir ce résultat. Tout fut mis en oeuvre pour +produire sur l'esprit, sur le coeur de Mrs. Branican des secousses +durables et salutaires. On jugea même à propos de lui faire +quitter la maison du docteur Brumley, de la ramener à Prospect- +House, de la réinstaller dans sa chambre du chalet. Et lorsque +cela fut fait, elle eut certainement conscience de cette +modification apportée à son existence, elle parut prendre intérêt +à se trouver dans ces conditions nouvelles. + +Avec les premières journées du printemps -- on était alors en +avril -- les promenades recommencèrent aux environs. Mrs. Branican +fut plusieurs fois conduite sur les grèves de la pointe Island. +Les quelques navires qui passaient au large, elle les suivait du +regard, et sa main se tendait vers l'horizon. Mais elle ne +cherchait plus à s'échapper comme autrefois, à fuir le docteur +Brumley qui l'accompagnait. Elle n'était point affolée par le +bruit des lames tumultueuses, couvrant le rivage de leurs embruns. +Y avait-il lieu de penser que son imagination l'entraînait alors +sur cette route suivie par le _Franklin_ en quittant le port de +San-Diégo, au moment où ses hautes voiles disparaissaient derrière +les hauteurs de la falaise?... Oui... peut-être! Et ses lèvres, un +jour, murmurèrent distinctement le nom de John!... + +Il était manifeste que la maladie de Mrs. Branican venait d'entrer +dans une période dont il y avait lieu d'étudier soigneusement les +diverses phases. Peu à peu, en s'habituant à vivre au chalet, elle +reconnaissait çà et là les objets qui lui étaient chers. Sa +mémoire se reconstituait dans ce milieu, qui avait été si +longtemps le sien. Un portrait du capitaine John, au mur de sa +chambre, commençait à fixer son attention. Chaque jour, elle le +regardait avec plus d'insistance et une larme, inconsciente +encore, s'échappait parfois de ses yeux. + +Oui! s'il n'y avait pas eu certitude sur la perte du _Franklin_, +si John eût été sur le point de revenir, s'il eût apparu soudain, +peut-être Dolly eût-elle recouvré la raison!... Mais il ne fallait +plus compter sur le retour de John! + +C'est pourquoi le docteur Brumley résolut de provoquer chez la +pauvre femme une secousse qui n'était pas sans danger. Il voulait +agir avant que l'amélioration observée fût venue à s'amoindrir, +avant que la malade fût retombée dans cette indifférence qui avait +été la caractéristique de sa folie depuis quatre ans. Puisqu'il +semblait que son âme vibrait encore au souffle des souvenirs, il +fallait lui imprimer une vibration suprême, dût-elle en être +brisée! Oui! tout plutôt que de laisser Dolly rentrer dans ce +néant, comparable à la mort! + +Ce fut aussi l'avis de M. William Andrew, et il encouragea le +docteur Brumley à tenter l'épreuve. + +Un jour, le 27 mai, tous deux vinrent chercher Mrs. Branican, à +Prospect-House. Une voiture, qui les attendait à la porte, les +conduisit à travers les rues de San-Diégo jusqu'aux quais du port, +et s'arrêta à l'embarcadère, où la steam-launch prenait les +passagers qui voulaient se rendre à la pointe Loma. + +L'intention du docteur Brumley, c'était, non de reconstituer la +scène de la catastrophe, mais de replacer Mrs. Branican dans la +situation où elle se trouvait, lorsqu'elle avait été si +brusquement frappée dans sa raison. + +En ce moment, le regard de Dolly brillait d'un extraordinaire +éclat. Elle était en proie à une singulière animation. Il se +faisait comme un remuement dans tout son être... + +Le docteur Brumley et M. William Andrew la conduisirent vers la +steam-launch, et, à peine eut-elle mis le pied sur le pont, que +l'on fut encore plus vivement surpris de son attitude. D'instinct, +elle était allée reprendre la place qu'elle occupait au coin de la +banquette de tribord, alors qu'elle tenait son enfant entre ses +bras. Puis elle regardait le fond de la baie, du côté de la pointe +Loma, comme si elle eut cherché le _Boundary_ à son mouillage. + +Les passagers de l'embarcation avaient reconnu Mrs. Branican, et, +M. William Andrew les ayant prévenus de ce qui allait être tenté, +tous étaient sous le coup d'une émotion profonde. Devaient-ils +être les témoins d'une scène de résurrection... non la +résurrection d'un corps, mais celle d'une âme?... + +Il va sans dire que toutes les précautions avaient été prises pour +que, dans une crise d'affolement, Dolly ne pût se jeter par-dessus +le bord de l'embarcation. + +Déjà on avait franchi un demi-mille, et les yeux de Dolly ne +s'étaient pas encore abaissés vers la surface de la baie. Ils +étaient toujours dirigés vers la pointe Loma, et, lorsqu'ils s'en +détournèrent, ce fut pour observer les manoeuvres d'un navire de +commerce, qui, toutes voiles dessus, apparaissait à l'entrée du +goulet, se rendant à son poste de quarantaine. + +La figure de Dolly fut comme transformée... Elle se redressa, en +regardant ce navire... + +Ce n'était pas le _Franklin_, et elle ne s'y trompa point. Mais +secouant la tête, elle dit: + +«John!... Mon John!... Toi aussi, tu reviendras bientôt... et je +serai là pour te recevoir!» + +Soudain ses regards semblèrent fouiller les eaux de cette baie +qu'elle venait de reconnaître. Elle poussa un cri déchirant, et se +retournant vers M. William Andrew: + +«Monsieur Andrew... vous... dit-elle. Et lui... mon petit Wat... +mon enfant... mon pauvre enfant!... Là... là... je me souviens!... +Je me souviens!...» + +Et elle tomba agenouillée sur le pont de l'embarcation, les yeux +noyés de larmes. + + + + +VIII + +Situation difficile + + +Mrs. Branican revenue à la raison, c'était comme une morte qui +serait revenue à la vie. Puisqu'elle avait résisté à ce souvenir, +à l'évocation de cette scène, puisque cet éclair de sa mémoire ne +l'avait pas foudroyée, pouvait-on, devait-on espérer que cette +reprise d'elle-même serait définitive? Son intelligence ne +succomberait-elle pas une seconde fois, lorsqu'elle apprendrait +que, depuis quatre ans, les nouvelles du _Franklin_ faisaient +défaut, qu'il fallait le considérer comme perdu, corps et biens, +qu'elle ne reverrait jamais le capitaine John?... + +Dolly, brisée par cette violente émotion, avait été immédiatement +ramenée à Prospect-House. Ni M. William Andrew, ni le docteur +Brumley n'avaient voulu la quitter, et grâce aux femmes attachées +à son service, elle reçut tous les soins que réclamait son état. + +Mais la secousse avait été si rude qu'une fièvre intense s'en +suivit. Il y eut même quelques jours de délire, dont les médecins +se montrèrent très inquiets, bien que Dolly fût rentrée dans la +plénitude de ses facultés intellectuelles. À la vérité, lorsque le +moment serait venu de lui faire connaître toute l'étendue de son +malheur, que de précautions il y aurait à prendre! + +Et d'abord, la première fois que Dolly demanda depuis combien de +temps elle était privée de raison: + +«Depuis deux mois, répondit le docteur Brumley, qui était préparé +à cette question. + +-- Deux mois... seulement!» murmura-t-elle. + +Et il lui semblait qu'un siècle avait passé sur sa tête! + +«Deux mois! ajouta-t-elle. John ne peut encore être de retour, +puisqu'il n'y a que trois mois qu'il est parti!... Et sait-il que +notre pauvre petit enfant?... + +-- Monsieur Andrew a écrit... répliqua sans hésiter le docteur +Brumley. + +-- Et a-t-on reçu des nouvelles du _Franklin_?...» + +Réponse fut faite à Mrs. Branican que le capitaine John avait dû +écrire de Singapore, mais que ses lettres n'avaient pu encore +parvenir. Toutefois, d'après les correspondances maritimes, il y +avait lieu de croire que le _Franklin_ ne tarderait pas à arriver +aux Indes. Des dépêches étaient attendues sous peu de temps. Puis +Dolly ayant demandé pourquoi Jane Burker n'était pas près d'elle, +le docteur lui répondit que M. et Mrs. Burker étaient en voyage, +et que l'on n'était pas fixé sur l'époque de leur retour. C'était +à M. William Andrew qu'incombait la tâche d'apprendre à Mrs. +Branican la catastrophe du _Franklin_. Mais il fut convenu qu'il +ne parlerait que lorsque sa raison serait assez raffermie pour +supporter ce nouveau coup. Il aurait même soin de ne lui révéler +que peu à peu les faits permettant de conclure qu'il ne restait +aucun survivant du naufrage. + +La question de l'héritage, acquis par la mort de M. Edward +Starter, fut également réservée. Mrs. Branican saurait toujours +assez tôt qu'elle possédait cette fortune, puisque son mari ne +pourrait plus la partager avec elle! + +Pendant les quinze jours qui suivirent, Mrs. Branican n'eut aucune +communication avec le dehors. M. William Andrew et le docteur +Brumley eurent seuls accès près d'elle. Sa fièvre, très intense au +début, commençait à diminuer, et ne tarderait probablement pas à +disparaître. Autant au point de vue de sa santé que pour n'avoir +point à répondre à des questions trop précises, trop +embarrassantes, le docteur avait prescrit à la malade un silence +absolu. Et, surtout, on évitait devant elle toute allusion au +passé, tout ce qui aurait pu lui permettre de comprendre que +quatre ans s'étaient écoulés depuis la mort de son enfant, depuis +le départ du capitaine John. Pendant quelque temps encore, il +importait que l'année 1879 ne fût pour elle que l'année 1875. + +D'ailleurs, Dolly n'éprouvait qu'un désir ou plutôt une impatience +bien naturelle: c'était de recevoir une première lettre de John. +Elle calculait que le _Franklin_ étant sur le point d'arriver à +Calcutta, s'il n'y était déjà, la maison Andrew ne tarderait pas à +en être avisée par télégramme... Le courrier transocéanique ne se +ferait pas attendre... Puis, elle-même, dès qu'elle en aurait la +force, écrirait à John... Hélas! que dirait cette lettre -- la +première qu'elle lui aurait adressée depuis leur mariage, +puisqu'ils n'avaient jamais été séparés avant le départ du +_Franklin_?... Oui! que de tristes choses renfermerait cette +première lettre! + +Et alors se reportant vers le passé, Dolly s'accusait d'avoir +causé la mort de son enfant!... Cette néfaste journée du 31 mars +revenait à son souvenir!... Si elle eût laissé le petit Wat à +Prospect-House, il vivrait encore!... Pourquoi l'avait-elle emmené +lors de cette visite au _Boundary_?... Pourquoi avait-elle refusé +l'offre du capitaine Ellis, qui lui proposait de rester à bord +jusqu'à l'arrivée du navire au quai de San-Diégo?... L'effroyable +malheur ne fût pas arrivé!... Et aussi pourquoi, dans un mouvement +irréfléchi, avait-elle arraché l'enfant des bras de sa nourrice, +au moment où l'embarcation évoluait brusquement pour éviter un +abordage!... Elle était tombée, et le petit Wat lui avait +échappé... à elle, sa mère... et elle n'avait pas eu l'instinct de +le serrer dans une étreinte convulsive... Et, lorsque le matelot +l'avait ramenée à bord, le petit Wat n'était plus dans ses +bras!... Pauvre enfant, qui n'avait pas même une tombe sur +laquelle sa mère pût aller pleurer! + +Ces images, trop vivement évoquées dans son esprit, faisaient +perdre à Dolly le calme qui lui était si nécessaire. À plusieurs +reprises, un violent délire, dû au redoublement de la fièvre, +rendit le docteur Brumley extrêmement inquiet. Par bonheur, ces +crises se calmèrent, s'éloignèrent, disparurent enfin. Il n'y eut +plus à craindre pour l'état mental de Mrs. Branican. Le moment +approchait où M. William Andrew pourrait tout lui dire. + +Dès que Dolly fut franchement entrée dans la période de +convalescence, elle obtint la permission de quitter son lit. On +l'installa sur une chaise longue, devant les fenêtres de sa +chambre, d'où son regard embrassait la baie de San-Diégo, et +pouvait se porter plus loin que la pointe Loma, jusqu'à l'horizon +de mer. Là, elle restait immobile pendant de longues heures. + +Puis Dolly voulut écrire à John; elle avait besoin de lui parler +de leur enfant qu'il ne verrait plus, et elle laissa déborder +toute sa douleur dans une lettre que John ne devait jamais +recevoir. + +M. William Andrew prit cette lettre, en promettant de la joindre à +son courrier pour les Indes, et, cela fait, Mrs. Branican redevint +assez calme, ne vivant plus que dans l'espérance d'obtenir par +voie directe ou indirecte des nouvelles du _Franklin_. + +Cependant cet état de choses ne devait pas durer. Évidemment, +Dolly apprendrait, tôt ou tard, ce qu'on lui cachait -- par excès +de prudence peut-être. Plus elle se concentrait dans cette pensée +qu'elle ne tarderait pas à recevoir une lettre de John, que chaque +jour écoulé la rapprochait de son retour, plus le coup serait +terrible! + +Et cela ne parut que trop certain à la suite d'un entretien que +Mrs. Branican et M. William Andrew eurent le 19 juin. + +Pour la première fois, Dolly était descendue dans le petit jardin +de Prospect-House, où M. William Andrew l'aperçut assise sur un +banc, devant le perron du chalet. Il alla s'asseoir près d'elle, +et lui prenant les mains, les serra affectueusement. + +Dans cette dernière période de convalescence, Mrs. Branican se +sentait déjà forte. Son visage avait repris sa chaude coloration +d'autrefois, bien que ses yeux fussent toujours humides de larmes. + +«Je vois que votre guérison fait de rapides progrès, chère Dolly, +dit M. William Andrew. Oui, vous allez mieux! + +-- En effet, monsieur Andrew, répondit Dolly, mais il me semble +que j'ai bien vieilli pendant ces deux mois!... + +-- Combien mon pauvre John me trouvera changée à son retour!... Et +puis, je suis seule à l'attendre!... Il n'y a plus que moi... + +-- Du courage, ma chère Dolly, du courage!... Je vous défends de +vous laisser abattre... Je suis maintenant votre père... oui, +votre père!... et je veux que vous m'obéissiez! + +-- Cher monsieur Andrew! + +-- À la bonne heure! + +-- La lettre que j'ai écrite à John est partie, n'est-ce pas?... +demanda Dolly. + +-- Assurément... et il faut attendre sa réponse avec patience!... +Il y a quelquefois de longs retards pour ces courriers de +l'Inde!... Voilà que vous pleurez encore!... Je vous en prie, ne +pleurez plus!... + +-- Le puis-je, monsieur Andrew, lorsque je songe... Et ne suis-je +pas la cause... moi... + +-- Non, pauvre mère, non! Dieu vous a frappée cruellement... mais +il veut que toute douleur ait une fin! + +-- Dieu!... murmura Mrs. Branican, Dieu qui me ramènera mon John! + +-- Ma chère Dolly, avez-vous eu aujourd'hui la visite du docteur? +demanda M. William Andrew. + +-- Oui, et ma santé lui a paru meilleure!... Les forces me +reviennent, et bientôt je pourrai sortir... + +-- Pas avant qu'il vous le permette, Dolly! + +-- Non, monsieur Andrew, je vous promets de ne pas faire +d'imprudences. + +-- Et je compte sur votre promesse. + +-- Vous n'avez encore rien reçu de relatif au _Franklin_, +monsieur Andrew? + +-- Non, et je ne saurais m'en étonner!... Les navires mettent +quelquefois bien du temps à se rendre aux Indes... + +-- John aurait pu écrire de Singapore?... Est-ce qu'il n'y a pas +fait relâche? + +-- Cela doit être, Dolly!... Mais, s'il a manqué le courrier de +quelques heures, il n'en faut pas plus pour que ses lettres +éprouvent un retard de quinze jours. + +-- Ainsi... vous n'êtes point surpris que John n'ait pas pu +jusqu'ici vous faire parvenir une lettre?... + +-- Aucunement... répondit M. William Andrew, qui sentait combien +la conversation devenait embarrassante. + +-- Et les journaux maritimes n'ont point mentionné son passage?... +demanda Dolly. + +-- Non... depuis qu'il a été rencontré par le _Boundary_... il y a +environ... + +-- Oui... environ deux mois... Et pourquoi faut-il que cette +rencontre ait eu lieu!... Je ne serais point allée à bord du +_Boundary_... et mon enfant...» + +Le visage de Mrs. Branican s'était altéré, et des larmes coulaient +de ses yeux. + +«Dolly... ma chère Dolly, répondit M. William Andrew, ne pleurez +pas, je vous en prie, ne pleurez pas! + +-- Ah! monsieur Andrew... je ne sais... Un pressentiment me saisit +parfois... C'est inexplicable... Il me semble qu'un nouveau +malheur... Je suis inquiète de John! + +-- Il ne faut pas l'être, Dolly!... Il n'y a aucune raison d'avoir +de l'inquiétude... + +-- Monsieur Andrew, demanda Mrs. Branican, ne pourriez-vous +m'envoyer quelques-uns des journaux où se trouvent les +correspondances maritimes? Je voudrais les lire... + +-- Certainement, ma chère Dolly, je le ferai... D'ailleurs, si +l'on savait quelque chose qui concernât le _Franklin_... soit +qu'il eût été rencontré en mer, soit que sa prochaine arrivée aux +Indes fût signalée, j'en serais le premier informé, et +aussitôt...» + +Mais il convenait de donner un autre tour à l'entretien, Mrs. +Branican aurait fini par remarquer l'hésitation avec laquelle lui +répondait M. William Andrew, dont le regard se baissait devant le +sien, lorsqu'elle l'interrogeait plus directement. Aussi le digne +armateur allait-il parler pour la première fois de la mort +d'Edward Starter, et de la fortune considérable qui était échue en +héritage à sa nièce, lorsque Dolly fit cette question: + +«Jane Burker et son mari sont en voyage, m'a-t-on dit?... Y a-t-il +longtemps qu'ils ont quitté San-Diégo?... + +-- Non... Deux ou trois semaines... + +-- Et ne sont-ils pas bientôt près de revenir?... + +-- Je ne sais... répondit M. William Andrew. Nous n'avons reçu +aucune nouvelle... + +-- On ignore donc où ils sont allés?... + +-- On l'ignore, ma chère Dolly. Len Burker était engagé dans des +affaires très aventureuses. Il a pu être appelé loin... très +loin... + +-- Et Jane?... + +-- Mistress Burker a dû accompagner son mari... et je ne saurais +vous dire ce qui s'est passé... + +-- Pauvre Jane! dit Mrs. Branican. J'ai pour elle une vive +affection, et je serai heureuse de la revoir... N'est-ce pas la +seule parente qui me reste!» + +Elle ne songeait même pas à Edward Starter, ni au lien de famille +qui les unissait. + +«Comment se fait-il que Jane ne m'ait pas écrit une seule fois? +demanda-t-elle. + +-- Ma chère Dolly... vous étiez déjà bien malade, lorsque +M. Burker et sa femme sont partis de San-Diégo... + +-- En effet, monsieur Andrew, et pourquoi écrire à qui ne sait +plus comprendre!... Chère Jane, elle est à plaindre!... La vie +aura été dure pour elle!... J'ai toujours craint que Len Burker se +lançât dans quelque spéculation qui tournerait mal!... Peut-être +John le craignait-il aussi! + +-- Et cependant, répondit M. William Andrew, personne ne +s'attendait à un si fâcheux dénouement... + +-- Est-ce donc à la suite de mauvaises affaires que Len Burker a +quitté San-Diégo?...» demanda vivement Dolly. + +Et elle regardait M. William Andrew, dont l'embarras n'était que +trop visible. + +«Monsieur Andrew, reprit-elle, parlez!... Ne me laissez rien +ignorer!... Je désire tout savoir!... + +-- Eh bien, Dolly, je ne veux point vous cacher un malheur que +vous ne tarderiez pas à connaître!... Oui! dans ces derniers +temps, la situation de Len Burker s'est aggravée... Il n'a pu +faire face à ses engagements... Des réclamations se sont +élevées... Menacé d'être mis en état d'arrestation, il a dû +prendre la fuite... + +-- Et Jane l'a suivi?... + +-- Il a certainement dû l'y contraindre, et, vous le savez, elle +était sans volonté devant lui... + +-- Pauvre Jane!... Pauvre Jane! murmura Mrs. Branican. Que je la +plains, et si j'avais été à même de lui venir en aide... + +-- Vous l'auriez pu! dit M. William Andrew. Oui... vous auriez pu +sauver Len Burker, sinon pour lui, qui ne mérite aucune sympathie, +du moins pour sa femme... + +-- Et John eût approuvé, j'en suis sûre, l'emploi que j'aurais +fait de notre modeste fortune!» + +M. William Andrew se garda bien de répondre que le patrimoine de +Mrs. Branican avait été dévoré par Len Burker. C'eût été avouer +qu'il avait été son tuteur, et elle se serait peut-être demandé +comment en un temps si court -- deux mois à peine -- tant +d'événements avaient pu s'accomplir. + +Aussi M. William Andrew se borna-t-il à répondre: + +«Ne parlez plus de votre modeste position, ma chère Dolly... Elle +est bien changée maintenant! + +-- Que voulez-vous dire, monsieur Andrew? demanda Mrs. Branican. + +-- Je veux dire que vous êtes riche... extrêmement riche! + +-- Moi?... + +-- Votre oncle Edward Starter est mort... + +-- Mort?... Il est mort!... Et depuis quand?... + +-- Depuis...» + +M. William Andrew fut sur le point de se trahir, en donnant la +date exacte du décès d'Edward Starter, vieille de deux ans déjà, +ce qui eût fait connaître l'entière vérité. + +Mais Dolly était toute à cette pensée que la mort de son oncle, la +disparition de sa cousine, la laissaient sans famille. Et, quand +elle apprit que, du fait de ce parent qu'elle avait à peine connu, +dont John et elle n'entrevoyaient l'héritage que dans un avenir +assez éloigné, sa fortune se montait à deux millions de dollars, +elle ne vit là que l'occasion du bien qu'elle aurait pu accomplir. + +«Oui, monsieur Andrew, dit-elle, je serais venue au secours de la +pauvre Jane!... Je l'aurai sauvée de la ruine et de la honte!... +Où est-elle?... Où peut-elle être?... Que va-t-elle devenir?...» + +M. William Andrew dut répéter que les recherches faites pour +retrouver Len Burker n'avaient donné aucun résultat. Len Burker +s'était-il réfugié sur quelque lointain territoire des États-Unis, +ou n'avait-il pas plutôt quitté l'Amérique? Il avait été +impossible de le savoir. + +«Cependant, s'il n'y a que quelques semaines que Jane et lui ont +disparu de San-Diégo, fit observer Mrs. Branican, peut-être +apprendra-t-on... + +-- Oui... quelques semaines!» se hâta de répondre M. William +Andrew. + +Mais, en ce moment, Mrs. Branican ne songeait qu'à ceci: c'est +que, grâce à l'héritage d'Edward Starter, John n'aurait plus +besoin de naviguer... C'est qu'il ne la quitterait plus. C'est que +ce voyage à bord du _Franklin_, pour le compte de la maison +Andrew, serait le dernier qu'il aurait fait... + +Et n'était-ce pas le dernier, puisque le capitaine John n'en +devait jamais revenir! + +«Cher monsieur Andrew, s'écria Dolly, une fois de retour, John ne +reprendra plus la mer!... Ses goûts de marin, il me les +sacrifiera!... Nous vivrons ensemble... toujours ensemble!... Rien +ne nous séparera plus!» + +À l'idée que ce bonheur serait brisé d'un mot -- un mot qu'il +faudrait bientôt prononcer -- M. William Andrew ne se sentait plus +maître de lui. Il se hâta de mettre fin à cet entretien; mais, +avant de s'éloigner, il obtint de Mrs. Branican la promesse +qu'elle ne commettrait aucune imprudence, qu'elle ne se +hasarderait pas à sortir, qu'elle ne reviendrait pas à sa vie +d'autrefois, tant que le docteur ne l'aurait pas permis. De son +côté, il dut répéter que s'il recevait directement ou +indirectement quelques informations sur le _Franklin_, il +s'empresserait de les communiquer à Prospect-House. + +Lorsque M. William Andrew eut rapporté cette conversation au +docteur Brumley, celui-ci ne cacha point sa crainte qu'une +indiscrétion ne fît connaître la vérité à Mrs. Branican. Que sa +folie avait duré quatre ans, que, depuis quatre ans, on ne savait +ce qu'était devenu le _Franklin_, qu'elle ne reverrait jamais +John. Oui! mieux valait que ce fût par M. William Andrew ou par +lui-même, et en prenant tous les ménagements possibles, que Dolly +fût informée de la situation. + +Il fut donc décidé que dans une huitaine de jours, lorsqu'il n'y +aurait plus un motif plausible pour interdire à Mrs. Branican de +quitter le chalet, elle serait instruite de tout. + +«Et que Dieu lui donne la force de résister à cette épreuve!» dit +M. William Andrew. + +Pendant la dernière semaine de juin, l'existence de Mrs. Branican +continua d'être à Prospect-House ce qu'elle avait toujours été. +Grâce aux soins dont on l'entourait, elle recouvrait la force +physique en même temps que l'énergie morale. Aussi M. William +Andrew se sentait-il de plus en plus embarrassé, lorsque Dolly le +pressait de questions auxquelles il lui était interdit de +répondre. + +Dans l'après-midi du 23, il vint la voir, afin de mettre à sa +disposition une importante somme d'argent et de lui rendre compte +de sa fortune, qui était déposée en valeurs mobilières à la +_Consolidated National Bank_ de San-Diégo. + +Ce jour-là, Mrs. Branican se montra très indifférente au sujet de +ce que lui disait M. William Andrew. Elle l'écoutait à peine. Elle +ne parlait que de John, elle ne pensait qu'à lui. Quoi! pas encore +de lettre!... Cela l'inquiétait au dernier point!... Comment se +faisait-il que la maison Andrew n'eût pas reçu même de dépêche +mentionnant l'arrivée du _Franklin_ aux Indes? + +L'armateur essaya de calmer Dolly en lui disant qu'il venait +d'envoyer des télégrammes à Calcutta, que, d'un jour à l'autre, il +aurait une réponse. Bref, s'il réussit à détourner ses idées, elle +le troubla singulièrement, lorsqu'elle lui demanda: + +«Monsieur Andrew, il y a un homme dont je ne vous ai point parlé +jusqu'ici... C'est celui qui m'a sauvée et qui n'a pu sauver mon +pauvre enfant... C'est ce marin... + +-- Ce marin?... répondit M. William Andrew non sans une visible +hésitation. + +-- Oui... cet homme courageux... à qui je dois la vie... A-t-il +été récompensé?... + +-- Il l'a été, Dolly.» + +Et, en réalité, c'est ce qui avait été fait. + +«Se trouve-t-il à San-Diégo, monsieur Andrew?... + +-- Non... ma chère Dolly... Non!... J'ai entendu dire qu'il avait +repris la mer...» + +Ce qui était vrai. + +Après avoir quitté le service de la baie, ce marin avait fait +plusieurs campagnes au commerce et il se trouvait actuellement en +cours de navigation. + +«Mais, au moins, pouvez-vous me dire comment il se nomme?... +demanda Mrs. Branican. + +-- Il se nomme Zach Fren. + +-- Zach Fren?... Bien!... Je vous remercie, monsieur Andrew!» +répondit Dolly. + +Et elle n'insista pas davantage sur ce qui concernait le marin +dont elle venait d'apprendre le nom. + +Mais, depuis ce jour, Zach Fren ne cessa plus d'occuper la pensée +de Dolly. Il était désormais indissolublement lié dans son esprit +au souvenir de la catastrophe qui avait eu pour théâtre la baie de +San-Diégo. Ce Zach Fren, elle le retrouverait à la fin de sa +campagne... Il n'était parti que depuis quelques semaines... Elle +saurait à bord de quel navire il avait embarqué... Un navire du +port de San-Diégo probablement... ce navire reviendrait dans six +mois... dans un an... et alors... Certainement, le _Franklin_ +serait de retour avant lui... John et elle seraient d'accord pour +récompenser Zach Fren... pour lui payer leur dette de +reconnaissance... Oui! John ne pouvait tarder à ramener le +_Franklin_, dont il résignerait le commandement... Ils ne se +sépareraient plus l'un de l'autre! + +«Et, ce jour-là, pensait-elle, pourquoi faudra-t-il que nos +baisers soient mêlés de larmes!» + + + + +IX + +Révélations + + +Cependant M. William Andrew désirait et craignait cet entretien +dans lequel Mrs. Branican apprendrait la disparition définitive du +_Franklin_, la perte de son équipage et de son capitaine -- perte +qui ne faisait plus doute à San-Diégo. Sa raison, ébranlée une +première fois, résisterait-elle à ce dernier coup? Bien que quatre +ans se fussent écoulés depuis le départ de John, ce serait comme +si sa mort n'eût daté que de la veille! Le temps, qui avait passé +sur tant d'autres douleurs humaines, n'avait point marché pour +elle! + +Tant que Mrs. Branican resterait à Prospect-House, on pouvait +espérer qu'aucune indiscrétion ne serait prématurément commise. +M. William Andrew et le docteur Brumley avaient pris leurs +précautions à cet égard, en empêchant journaux ou lettres +d'arriver au chalet. Mais Dolly se sentait assez forte pour +sortir, et, bien que le docteur ne l'eût pas encore autorisée à le +faire, ne pouvait-elle quitter Prospect-House sans en rien +dire?... Aussi ne fallait-il plus hésiter, et, comme cela avait +été convenu, Dolly apprendrait bientôt qu'il n'y avait plus à +compter sur le retour du _Franklin_. + +Or, après la conversation qu'elle avait eue avec M. William +Andrew, Mrs. Branican avait pris la résolution de sortir, sans +prévenir ses femmes, qui auraient tout fait pour l'en dissuader. +Si cette sortie ne représentait aucun danger dans l'état actuel de +sa santé, elle pouvait amener de déplorables résultats, dans le +cas où un hasard quelconque lui ferait connaître la vérité, sans +de préalables ménagements. + +En quittant Prospect-House, Mrs. Branican se proposait de faire +une démarche au sujet de Zach Fren. + +Depuis qu'elle connaissait le nom de ce marin, une pensée n'avait +cessé de l'obséder. + +«On s'est occupé de lui, se répétait-elle. Oui!... Un peu d'argent +lui aura été donné, et je n'ai pu intervenir moi-même... Puis Zach +Fren est parti, il y a cinq ou six semaines... Mais peut-être a-t- +il une famille, une femme, des enfants... de pauvres gens à coup +sûr!... C'est mon devoir d'aller les visiter, de subvenir à leurs +besoins, de leur assurer l'aisance!... Je les verrai, et je ferai +pour eux ce que je dois faire!» + +Et, si Mrs. Branican eut consulté M. William Andrew à ce propos, +comment aurait-il pu la détourner d'accomplir cet acte de +reconnaissance et de charité? + +Le 21 juin, Dolly sortit de chez elle vers neuf heures du matin; +personne ne l'avait aperçue. Elle était vêtue de deuil -- le deuil +de son enfant, dont la mort, dans sa pensée, remontait à deux mois +à peine. Ce ne fut pas sans une profonde émotion qu'elle franchit +la porte du petit jardin -- seule, ce qui ne lui était pas encore +arrivé. + +Le temps était beau, et la chaleur déjà forte avec ces premières +semaines de l'été californien, bien qu'elle fût atténuée par la +brise de mer. + +Mrs. Branican s'engagea entre les clôtures de la haute ville. +Absorbée par l'idée de ce qu'elle allait faire, le regard +distrait, elle n'observa pas certains changements survenus dans ce +quartier, quelques constructions récentes qui auraient dû attirer +son attention. Du moins n'en eut-elle qu'une perception très +vague. D'ailleurs, ces modifications n'étaient pas assez +importantes pour qu'elle fût embarrassée de retrouver son chemin, +en traversant les rues qui descendent vers la baie. Elle ne +remarqua pas non plus que deux ou trois personnes, qui la +reconnaissaient, la regardaient avec un certain étonnement. + +En passant devant une chapelle catholique, voisine de Prospect- +House, et dont elle avait été l'une des plus assidues +paroissiennes, Dolly éprouva un irrésistible désir d'y entrer. Le +desservant de cette chapelle commençait à dire la messe, au moment +où elle vint s'agenouiller sur une chaise basse dans un angle +assez obscur. Là, son âme s'épancha en prières pour son enfant, +pour son mari, pour tous ceux qu'elle aimait. Les quelques fidèles +qui assistaient à cette messe ne l'avaient point entrevue, et, +lorsqu'elle se retira, ils avaient déjà quitté la chapelle. + +C'est alors que son esprit fut frappé d'un détail d'aménagement +qui ne laissa pas que de la surprendre. Il lui sembla que l'autel +n'était plus celui devant lequel elle avait l'habitude de prier. +Cet autel plus riche, d'un style nouveau, était placé en avant +d'un chevet, qui paraissait être de construction récente. Est-ce +que la chapelle avait été récemment agrandie?... + +Ce ne fut encore là qu'une fugitive impression, qui se dissipa dès +que Mrs. Branican eut commencé à descendre les rues de ce quartier +du commerce, où l'animation était grande alors. Mais, à chaque +pas, la vérité pouvait éclater à ses yeux... une affiche avec une +date... un horaire de railroads... un avis de départ des lignes du +Pacifique... l'annonce d'une fête ou d'un spectacle portant le +millésime de 1879... Et alors Dolly apprendrait brusquement que +M. William Andrew et le docteur Brumley l'avaient trompée, que sa +folie avait duré quatre ans et non quelques semaines... Et, de là, +cette conséquence, c'est que ce n'était pas depuis deux mois, mais +depuis quatre années que le _Franklin_ avait quitté San-Diégo... +Et, si on le lui avait caché, c'est que John n'était pas revenu... +c'est qu'il ne devait jamais revenir!... + +Mrs. Branican se dirigeait rapidement vers les quais du port, +lorsque l'idée lui vint de passer devant la maison de Len Burker. +Cela ne lui occasionnait qu'un léger détour. + +«Pauvre Jane!» murmurait-elle. + +Arrivée en face de l'office de Fleet Street, elle eut quelque +peine à le reconnaître -- ce qui lui causa plus qu'un mouvement de +surprise, une vague et troublante inquiétude... + +En effet, au lieu de la maison étroite et sombre qu'elle +connaissait, il y avait là une bâtisse importante, d'architecture +anglo-saxonne, comprenant plusieurs étages, avec de hautes +fenêtres, grillées au rez-de-chaussée. Au-dessus du toit, +s'élevait un lanterneau, sur lequel se déployait un pavillon dont +l'étamine portait les initiales H. W. Près de la porte s'étalait +un cadre, où l'on pouvait lire ces mots en lettres dorées: + +HARRIS WADANTON AND CO. + +Dolly crut d'abord s'être trompée. Elle regarda à droite, à +gauche. Non! c'était bien ici, à l'angle de Fleet Street, la +maison où elle venait voir Jane Burker... + +Dolly mit la main sur ses yeux... Un inexplicable pressentiment +lui serrait le coeur... Elle ne pouvait se rendre compte de ce +qu'elle éprouvait... + +La maison de commerce de M. William Andrew n'était pas éloignée. +Dolly, ayant pressé le pas, l'aperçut au détour de la rue. Elle +eut d'abord la pensée de s'y rendre. Non... elle s'y arrêterait en +revenant... lorsqu'elle aurait vu la famille de Zach Fren... Elle +comptait demander l'adresse du marin au bureau des steam-launches, +près de l'embarcadère. + +L'esprit égaré, l'oeil indécis, le coeur palpitant, Dolly continua +sa route. Ses regards s'attachaient maintenant sur les personnes +qu'elle rencontrait... Elle éprouvait comme un irrésistible besoin +d'aller à ces personnes, afin de les interroger, de leur +demander... quoi?... On l'aurait prise pour une folle... Mais +était-elle sûre que sa raison ne l'abandonnait pas encore une +fois?... Est-ce qu'il y avait des lacunes dans sa mémoire?... + +Mrs. Branican arriva sur le quai. Au delà, la baie se montrait +dans toute son étendue. Quelques navires roulaient sous la houle à +leur poste de mouillage. D'autres faisaient leurs préparatifs pour +appareiller. Quels souvenirs rappelait à Dolly ce mouvement du +port!... Il y avait trois mois à peine, elle s'était placée à +l'extrémité de ce wharf... C'est de cet endroit qu'elle avait vu +le _Franklin_ évoluer une dernière fois pour se diriger sur le +goulet... C'est là qu'elle avait reçu le dernier adieu de John!... +Puis, le navire avait doublé la pointe Island; les hautes voiles +s'étaient un instant découpées au-dessus du littoral, et le +_Franklin_ avait disparu dans les lointains de la haute mer... + +Quelques pas encore, et Dolly se trouva devant le bureau des +steam-launches, près de l'appontement qui servait aux passagers. +Une des embarcations s'en détachait en ce moment, poussant vers la +pointe Loma. + +Dolly la suivit du regard, écoutant le bruit de la vapeur qui +haletait à l'extrémité du tuyau noir. + +À quel triste souvenir son esprit se laissa entraîner alors -- le +souvenir de son enfant, dont ces eaux n'avaient pas même rendu le +petit corps, et qui l'attiraient... la fascinaient... Elle se +sentait défaillir, comme si le sol lui eût manqué... La tête lui +tournait... Elle fut sur le point de tomber... + +Un instant après, Mrs. Branican entrait dans le bureau des steam- +launches. + +En voyant cette femme, les traits contractés, la figure blême, +l'employé, qui était assis devant une table, se leva, approcha une +chaise, et dit: + +«Vous êtes souffrante, mistress? + +-- Ce n'est rien, monsieur, répondit Dolly. Un moment de +faiblesse... Je me sens mieux... + +-- Veuillez vous asseoir en attendant le prochain départ. Dans dix +minutes au plus... + +-- Je vous remercie, monsieur, répondit Mrs. Branican. Je ne suis +venue que pour demander un renseignement... Peut-être pouvez-vous +me le donner?... + +-- À quel propos, mistress?» + +Dolly s'était assise, et, après avoir porté la main à son front, +pour rassembler ses idées: + +«Monsieur, dit-elle, vous avez eu à votre service un matelot nommé +Zach Fren?... + +-- Oui, mistress, répondit l'employé. Ce matelot n'est pas resté +longtemps avec nous, mais je l'ai parfaitement connu. + +-- C'est bien lui, n'est-ce pas, qui a risqué sa vie pour sauver +une femme... une malheureuse mère... + +-- En effet, je me rappelle... mistress Branican... Oui!... c'est +bien lui. + +-- Et maintenant, il est en mer?... + +-- En mer. + +-- Sur quel navire est-il embarqué?... + +-- Sur le trois-mâts _Californian_. + +-- De San-Diégo?... + +-- Non, mistress, de San-Francisco. + +-- À quelle destination?... + +-- À destination des mers d'Europe.» + +Mrs. Branican, plus fatiguée qu'elle n'aurait cru l'être, se tut +pendant quelques instants, et l'employé attendit qu'elle lui +adressât de nouvelles questions. Lorsqu'elle fut un peu remise: + +«Zach Fren est-il de San-Diégo?... demanda-t-elle. + +-- Oui, mistress. + +-- Pouvez-vous m'apprendre où demeure sa famille?... + +-- J'ai toujours entendu dire à Zach Fren qu'il était seul au +monde. Je ne crois pas qu'il lui reste aucun parent, ni à San- +Diégo ni ailleurs. + +-- Il n'est pas marié?... + +-- Non, mistress.» + +Il n'y avait pas lieu de mettre en doute la réponse de cet +employé, à qui Zach Fren était particulièrement connu. + +Donc, en ce moment, rien à faire, puisque ce marin n'avait pas de +famille, et il faudrait que Mrs. Branican attendît le retour du +_Californian_ en Amérique. + +«Sait-on combien doit durer le voyage de Zach Fren? demanda-t- +elle. + +-- Je ne saurais vous le dire, mistress, car le _Californian_ est +parti pour une très longue campagne. + +-- Je vous remercie, monsieur, dit Mrs. Branican. J'aurais eu +grande satisfaction à rencontrer Zach Fren, mais bien du temps se +passera, sans doute... + +-- Oui, mistress! + +-- Toutefois, il est possible qu'on ait des nouvelles du +_Californian_ dans quelques mois... dans quelques semaines?... + +-- Des nouvelles?... répondit l'employé. Mais la maison de San- +Francisco à laquelle ce navire appartient a déjà dû en recevoir +plusieurs fois... + +-- Déjà?... + +-- Oui... mistress! + +-- Et plusieurs fois?...» + +En répétant ces mots, Mrs. Branican, qui s'était levée, regardait +l'employé, comme si elle n'eût rien compris à ses paroles. + +«Tenez, mistress, reprit celui-ci, en tendant un journal. Voici la +_Shipping-Gazette_... Elle annonce que le _Californian_ a quitté +Liverpool il y a huit jours... + +-- Il y a huit jours!» murmura Mrs. Branican, qui avait pris le +journal en tremblant. Puis, d'une voix si profondément altérée que +l'employé put à peine l'entendre: + +«Depuis combien de temps Zach Fren est-il donc parti?... demanda- +t-elle. + +-- Depuis près de dix-huit mois... + +-- Dix-huit mois!» + +Dolly dut s'appuyer à l'angle du bureau... Son coeur avait cessé +de battre pendant quelques instants. Soudain ses regards +s'arrêtèrent sur une affiche appendue au mur, et qui indiquait les +heures du service des steam-launches pour la saison d'été. En tête +de l'affiche, il y avait ce mot et ces chiffres: + +MARS 1879 + +Mars 1879!... On l'avait trompée!... Il y avait quatre ans que son +enfant était mort... quatre ans que John avait quitté San- +Diégo!... Elle avait donc été folle pendant ces quatre années!... +Oui!... Et si M. William Andrew, si le docteur Brumley lui avaient +laissé croire que sa folie n'avait duré que deux mois, c'est +qu'ils avaient voulu lui cacher la vérité sur le _Franklin_... +C'est que, depuis quatre ans, on était sans nouvelles de John et +de son navire! + +Au grand effroi de l'employé, Mrs. Branican fut saisie d'un spasme +violent. Mais un suprême effort lui permit de se dominer, et +s'élançant hors du bureau, elle marcha rapidement à travers les +rues de la basse ville. + +Ceux qui virent passer cette femme, la figure pâle, les yeux +hagards, durent penser que c'était une folle. + +Et si elle ne l'était pas, la malheureuse Dolly, n'allait-elle pas +le redevenir?... + +Où se dirigeait-elle? Ce fut vers la maison de M. William Andrew, +où elle arriva presque inconsciemment en quelques minutes. Elle +franchit les bureaux, elle passa au milieu des commis, qui +n'eurent pas le temps de l'arrêter, elle poussa la porte du +cabinet où se trouvait l'armateur. + +Tout d'abord, M. William Andrew fut stupéfait de voir entrer Mrs. +Branican, puis épouvanté en observant ses traits décomposés, son +effroyable pâleur. + +Et, avant qu'il eût pu lui adresser la parole: + +«Je sais... je sais!... s'écria-t-elle. Vous m'avez trompée!... +Pendant quatre ans, j'ai été folle!... + +-- Ma chère Dolly... calmez-vous! + +-- Répondez!... Le _Franklin_?... Voilà quatre ans qu'il est +parti, n'est-ce pas?...» + +M. William Andrew baissa la tête. + +«Vous n'en avez plus de nouvelles... depuis quatre ans... depuis +quatre ans?...» + +M. William Andrew se taisait toujours. + +«On considère le _Franklin_ comme perdu!... Il ne reviendra plus +personne de son équipage... et je ne reverrai jamais John!» + +Des larmes furent la seule réponse que put faire M. William +Andrew. + +Mrs. Branican tomba brusquement sur un fauteuil... Elle avait +perdu connaissance. + +M. William Andrew appela une des femmes de la maison qui +s'empressa de porter secours à Dolly. L'un des commis fut aussitôt +expédié chez le docteur Brumley, qui demeurait dans le quartier, +et qui se hâta de venir. + +M. William Andrew le mit au courant. Par une indiscrétion ou par +un hasard, il ne savait, Mrs. Branican venait de tout apprendre. +Était-ce à Prospect-House ou bien dans les rues de San-Diégo, peu +importait! Elle savait, à présent! Elle savait que quatre ans +s'étaient écoulés depuis la mort de son enfant, que pendant quatre +ans elle avait été privée de raison, que quatre ans s'étaient +passés sans qu'on eût reçu aucune nouvelle du _Franklin_... + +Ce ne fut pas sans peine que le docteur Brumley parvint à ranimer +la malheureuse Dolly, se demandant si son intelligence aurait +résisté à ce dernier coup, le plus terrible de ceux qui l'eussent +frappée. + +Lorsque Mrs. Branican eut repris peu à peu ses sens, elle avait +conscience de ce qui venait de lui être révélé!... Elle était +revenue à la vie avec toute sa raison!... Et, à travers ses +larmes, son regard interrogeait M. William Andrew, qui lui tenait +les mains, agenouillé près d'elle. + +«Parlez... parlez... monsieur Andrew!» + +Et ce furent les seuls mots qui purent s'échapper de ses lèvres. +Alors, d'une voix entrecoupée de sanglots, M. William Andrew lui +apprit quelles inquiétudes avait d'abord causées le défaut de +nouvelles relatives au _Franklin_... Lettres et dépêches avaient +été envoyées à Singapore et aux Indes, où le bâtiment n'était +jamais arrivé... une enquête avait été faite sur le parcours du +navire de John!... Et aucun indice n'avait pu mettre sur la trace +du naufrage! Immobile, Mrs. Branican écoutait, la bouche muette, +le regard fixe. Et lorsque M. William Andrew eut achevé son récit: + +«Mon enfant mort... mon mari mort... murmura-t-elle. Ah! pourquoi +Zach Fren ne m'a-t-il pas laissée mourir!» + +Mais sa figure se ranima soudain, et son énergie naturelle se +manifesta avec tant de puissance, que le docteur Brumley en fut +effrayé. + +«Depuis les dernières recherches, dit-elle d'une voix résolue, on +n'a rien su du _Franklin_?... + +-- Rien, répondit M. William Andrew. + +-- Et vous le considérez comme perdu?... + +-- Oui... perdu! + +-- Et de John, de son équipage, on n'a obtenu aucune nouvelle?... + +-- Aucune, ma pauvre Dolly, et maintenant, nous n'avons plus +d'espoir... + +-- Plus d'espoir!» répondit Mrs. Branican d'un ton presque +ironique. + +Elle s'était relevée, elle tendait la main vers une des fenêtres +par laquelle on apercevait l'horizon de mer. + +M. William Andrew et le docteur Brumley la regardaient avec +épouvante, craignant pour son état mental. Mais Dolly se possédait +tout entière, et, le regard illuminé du feu de son âme: + +«Plus d'espoir!... répéta-t-elle. Vous dites plus d'espoir!... +Monsieur Andrew, si John est perdu pour vous, il ne l'est pas pour +moi!... Cette fortune qui m'appartient, je n'en veux pas sans +lui!... Je la consacrerai à rechercher John et ses compagnons du +_Franklin_!... Et, Dieu aidant, je les retrouverai!... Oui!... je +les retrouverai!» + + + + +X + +Préparatifs + + +Une vie nouvelle allait commencer pour Mrs. Branican. S'il y avait +eu certitude absolue de la mort de son enfant, il n'en était pas +de même en ce qui concernait son mari. John et ses compagnons ne +pouvaient-ils avoir survécu au naufrage de leur navire et s'être +réfugiés sur l'une des nombreuses îles de ces mers des +Philippines, des Célèbes ou de Java? Était-il donc impossible +qu'ils fussent retenus chez quelque peuplade indigène, et sans nul +moyen de s'enfuir? C'est à cette espérance que devait désormais se +rattacher Mrs. Branican, et avec une ténacité si extraordinaire +qu'elle ne tarda pas à provoquer un revirement dans l'opinion de +San-Diégo au sujet du _Franklin_. Non! elle ne croyait pas, elle +ne pouvait pas croire que John et son équipage eussent péri, et, +peut-être, fut-ce la persistance de cette idée qui lui permit de +garder sa raison intacte. À moins, comme quelques-uns inclinèrent +à le penser, que ce fût là une espèce de monomanie, une sorte de +folie qu'on aurait pu appeler la «folie de l'espoir à outrance». +Mais il n'en était rien: on le verra par la suite. Mrs. Branican +était rentrée en possession complète de son intelligence; elle +avait recouvré cette sûreté de jugement qui l'avait toujours +caractérisée. Un seul but: retrouver John, se dressait devant sa +vie, et elle y marcherait avec une énergie que les circonstances +ne manqueraient pas d'accroître. + +Puisque Dieu avait permis que Zach Fren l'eût sauvée d'une +première catastrophe, et que la raison lui fût rendue, puisqu'il +avait mis à sa disposition tous les moyens d'action que donne la +fortune, c'est que John était vivant, c'est qu'il serait sauvé par +elle. Cette fortune, elle l'emploierait à d'incessantes +recherches, elle la prodiguerait en récompenses, elle la +dépenserait en armements. Il n'y aurait pas une île, pas un îlot +des parages traversés par le jeune capitaine, qui ne serait +reconnu, visité, fouillé. Ce que lady Franklin avait fait pour +John Franklin, Mrs. Branican le ferait pour John Branican, et elle +réussirait là où avait échoué la veuve de l'illustre amiral. + +Depuis ce jour, ce que comprirent les amis de Dolly, c'était qu'il +fallait l'aider dans cette nouvelle période de son existence, +l'encourager à ses investigations, joindre leurs efforts aux +siens. Et c'est ce que fit M. William Andrew, bien qu'il n'espérât +guère un heureux résultat de tentatives qui auraient pour but de +retrouver les survivants du naufrage. Aussi devint-il le +conseiller le plus ardent de Mrs. Branican, appuyé en cela par le +commandant du _Boundary_, dont le navire était alors à San-Diégo +en état de désarmement. Le capitaine Ellis, homme résolu, sur +lequel on pouvait compter, ami dévoué de John, reçut l'invitation +de venir conférer avec Mrs. Branican et M. William Andrew. + +Il y eut de fréquents entretiens à Prospect-House. Si riche +qu'elle fût maintenant, Mrs. Branican n'avait pas voulu quitter ce +modeste chalet. C'était là que John l'avait laissée en partant, +c'est là qu'il la retrouverait à son retour. Rien ne devait être +changé à sa manière de vivre, tant que son mari ne serait pas +revenu à San-Diégo. Elle y mènerait la même existence avec la même +simplicité, ne dépensant au delà de ses habitudes que pour +subvenir aux frais de ses recherches et au budget de ses charités. + +On le sut bientôt dans la ville. De là un redoublement de +sympathie envers cette vaillante femme, qui ne voulait pas être +veuve de John Branican. Sans qu'elle s'en doutât, on se +passionnait à son égard, on l'admirait, on la vénérait même, car +ses malheurs justifiaient qu'on allât pour elle jusqu'à la +vénération. Non seulement nombre de gens faisaient des voeux pour +la réussite de la campagne qu'elle se préparait à entreprendre, +mais ils voulaient croire à son succès. Lorsque Dolly descendant +des hauts quartiers se rendait soit à la maison Andrew, soit chez +le capitaine Ellis, lorsqu'on l'apercevait, grave et sombre, +serrée dans ses vêtements de deuil, vieillie de dix ans -- et elle +en avait à peine vingt-cinq -- on se découvrait avec respect, on +s'inclinait sur son passage. Mais elle ne voyait rien de ces +déférences qui s'adressaient à sa personne. + +Pendant les entretiens de Mrs. Branican, de M. William Andrew et +du capitaine Ellis, le premier travail porta sur l'itinéraire que +le _Franklin_ avait dû suivre. C'était ce qu'il importait +d'établir avec une rigoureuse exactitude. + +La maison Andrew avait expédié son navire, aux Indes après relâche +à Singapore, et c'était dans ce port qu'il avait à livrer une +partie de sa cargaison avant de se rendre aux Indes. Or, en +gagnant le large dans l'ouest de la côte américaine, les +probabilités étaient pour que le capitaine John fût allé prendre +connaissance de l'archipel des Hawaï ou Sandwich. En quittant les +zones de la Micronésie, le _Franklin_ avait dû rallier les +Mariannes, les Philippines; puis, à travers la mer des Célèbes et +le détroit de Mahkassar, gagner la mer de Java, limitée au sud par +les îles de la Sonde, afin d'atteindre Singapore. À l'extrémité +ouest du détroit de Malacca, formé par la presqu'île de ce nom et +l'île de Java, se développe le golfe du Bengale, dans lequel, en +dehors des îles Nicobar et des îles Andaman, des naufragés +n'auraient pu trouver refuge. D'ailleurs, il était hors de doute +que John Branican n'avait pas paru dans le golfe du Bengale. Or, +du moment qu'il n'avait pas fait relâche à Singapore -- ce qui +n'était que trop certain -- c'est qu'il n'avait pu dépasser la +limite de la mer de Java et des îles de la Sonde. + +Quant à supposer que le _Franklin_, au lieu de prendre les routes +de la Malaisie, eût cherché à se rendre à Calcutta en suivant les +difficiles passes du détroit de Torrès, le long de la côte +septentrionale du continent australien, aucun marin ne l'eût +admis. Le capitaine Ellis affirmait que jamais John Branican +n'avait pu commettre cette inutile imprudence de se hasarder au +milieu des dangers de ce détroit. Cette hypothèse fut absolument +écartée: c'était uniquement sur les parages malaisiens que +devaient se poursuivre les recherches. + +En effet, dans les mers des Carolines, des Célèbes et de Java, les +îles et les îlots se comptent par milliers, et c'était là +seulement, s'il avait survécu à un accident de mer, que l'équipage +du _Franklin_ pouvait être abandonné ou retenu par quelque tribu, +sans aucun moyen de se rapatrier. + +Ces divers points établis, il fut décidé qu'une expédition serait +envoyée dans les mers de la Malaisie. Mrs. Branican fit une +proposition à laquelle elle attachait une grande importance. Elle +demanda au capitaine Ellis s'il lui conviendrait de prendre le +commandement de cette expédition. + +Le capitaine Ellis était libre alors, puisque le _Boundary_ avait +été désarmé par la maison Andrew. Aussi, bien que surpris par +l'inattendu de la proposition, il n'hésita pas à se mettre à la +disposition de Mrs. Branican, avec l'acquiescement de M. William +Andrew, qui l'en remercia vivement. + +«Je ne fais que mon devoir, répondit-il, et, tout ce qui dépendra +de moi pour retrouver les survivants du _Franklin_, je le +ferai!... Si le capitaine est vivant... + +-- John est vivant!» dit Mrs. Branican d'un ton si affirmatif que +les plus incrédules n'auraient pas osé la contredire. + +Le capitaine Ellis mit alors en discussion divers points qu'il +était nécessaire de résoudre. Recruter un équipage digne de +seconder ses efforts, cela se ferait sans difficultés. Mais +restait la question du navire. Évidemment, il n'y avait pas à +songer à utiliser le _Boundary_ pour une expédition de ce genre. +Ce n'était pas un bâtiment à voiles qui pouvait entreprendre une +telle campagne, il fallait un navire à vapeur. + +Il se trouvait alors dans le port de San-Diégo un certain nombre +de steamers très convenables à cette navigation. Mrs. Branican +chargea donc le capitaine Ellis d'acquérir le plus rapide de ces +steamers, et mit à sa disposition les fonds nécessaires à cet +achat. Quelques jours après, l'affaire avait été conduite à bonne +fin, et Mrs. Branican était propriétaire du _Davitt_, dont le nom +fut changé en celui de _Dolly-Hope_, de favorable augure[4]. + +C'était un steamer à hélice de neuf cents tonneaux, aménagé de +manière à embarquer une grande quantité de charbon dans ses +soutes, ce qui lui permettait de fournir un long parcours, sans +avoir à se réapprovisionner. Gréé en trois-mâts-goélette, pourvu +d'une voilure assez considérable, sa machine, d'une force +effective de douze cents chevaux, fournissait une moyenne de +quinze noeuds à l'heure. Dans ces conditions de vitesse et de +tonnage, le _Dolly-Hope_, très maniable, très marin, devait +répondre à toutes les exigences d'une traversée au milieu de mers +resserrées, semées d'îles, d'îlots et d'écueils. Il eût été +difficile de faire un choix mieux approprié à cette expédition. + +Il ne fallut pas plus de trois semaines pour remettre le _Dolly- +Hope_ en état, visiter ses chaudières, vérifier sa machine, +réparer son gréement et sa voilure, régler ses compas, embarquer +son charbon, assurer les vivres d'un voyage qui durerait peut-être +plus d'un an. Le capitaine Ellis était résolu à n'abandonner les +parages où le _Franklin_ avait pu se perdre qu'après qu'il en +aurait exploré tous les refuges. Il y avait engagé sa parole de +marin, et c'était un homme qui tenait ses engagements. + +Joindre bon navire à bon équipage, c'est accroître les chances de +réussite, et, à cet égard, le capitaine Ellis n'eut qu'à se +féliciter du concours que lui prêta la population maritime de San- +Diégo. Les meilleurs marins s'offrirent à servir sous ses ordres. +On se disputait pour aller à la recherche des victimes, qui +appartenaient toutes aux familles du port. + +L'équipage du _Dolly-Hope_ fut composé d'un second, d'un +lieutenant, d'un maître, d'un quartier-maître et de vingt-cinq +hommes, en comprenant les mécaniciens et les chauffeurs. Le +capitaine Ellis était certain d'obtenir tout ce qu'il voudrait de +ces matelots dévoués et courageux, si longue ou si dure que dût +être cette campagne à travers les mers de la Malaisie. + +Il va sans dire que, pendant que se faisaient ces préparatifs, +Mrs. Branican n'était pas restée inactive. Elle secondait le +capitaine Ellis par son intervention incessante, résolvant toutes +difficultés à prix d'argent, ne voulant rien négliger de ce qui +pourrait garantir le succès de l'expédition. + +Entre temps, cette charitable femme n'avait point oublié les +familles que la disparition du navire avait laissées dans la gêne +ou la misère. En cela, elle avait seulement complété les mesures +déjà prises par la maison Andrew et appuyées par les souscriptions +publiques. Désormais, l'existence de ces familles était +suffisamment assurée, en attendant que la tentative de Mrs. +Branican leur eût rendu les naufragés du _Franklin_. + +Ce que Dolly avait fait pour les familles si cruellement éprouvées +par ce sinistre, que ne pouvait-elle le faire aussi pour Jane +Burker? Elle savait à présent combien cette pauvre femme s'était +montrée bonne envers elle pendant sa maladie. Elle savait que Jane +ne l'avait pas quittée d'un instant. Et, en ce moment, Jane serait +encore à Prospect-House, partageant son espoir, si les déplorables +affaires de son mari ne l'eussent obligée à quitter San-Diégo, et +même les États-Unis, sans doute. Quelques reproches que méritât +Len Burker, il est certain que la conduite de Jane avait été celle +d'une parente dont l'affection allait jusqu'à l'absolu dévouement. +Dolly lui avait donc conservé une profonde amitié, et, en songeant +à sa malheureuse situation, son plus vif regret était de ne +pouvoir lui témoigner sa reconnaissance en lui venant en aide. +Mais, malgré toute la diligence de M. William Andrew, il avait été +impossible de savoir ce qu'étaient devenus les époux Burker. Il +est vrai, si le lieu de leur retraite eût été connu, Mrs. Branican +n'aurait pu les rappeler à San-Diégo, puisque Len Burker était +sous le coup des plus accablantes accusations de détournements; +mais elle se serait empressée de faire parvenir à Jane des secours +dont cette infortunée devait avoir grand besoin. + +Le 27 juillet, le _Dolly-Hope_ était prêt à partir. Mrs. Branican +vint à bord dans la matinée, afin de recommander une dernière fois +au capitaine Ellis de ne rien ménager pour découvrir les traces du +_Franklin_. Elle ne doutait pas, d'ailleurs, qu'il y réussirait. +On rapatrierait John, on rapatrierait son équipage!... Elle répéta +ces paroles avec une telle conviction, que les matelots battirent +des mains. Tous partageaient sa foi, aussi bien que leurs amis, +leurs parents, qui étaient venus assister au départ du _Dolly- +Hope_. + +Le capitaine Ellis s'adressant alors à Mrs. Branican, en même +temps qu'à M. William Andrew, qui l'avait accompagnée à bord: + +«Devant vous, mistress, dit-il, devant M. William Andrew, au nom +de mes officiers et de mon équipage, je jure, oui! je jure de ne +me laisser décourager par aucun danger ni par aucune fatigue pour +retrouver le capitaine John et les hommes du _Franklin_. Ce navire +que vous avez armé s'appelle maintenant le _Dolly-Hope_, et il +saura justifier ce nom... + +-- Avec l'aide de Dieu et le dévouement de ceux qui mettent leur +confiance en lui! répondit Mrs. Branican. + +-- Hurrah!... Hurrah pour John et Dolly Branican!» + +Ces cris furent répétés par la foule entière, qui se pressait sur +les quais du port. + +Ses amarres larguées, le _Dolly-Hope_, obéissant aux premiers +tours d'hélice, évolua pour sortir de la baie. Puis, dès qu'il eut +franchi le goulet, il mit le cap au sud-ouest, et, sous l'action +de sa puissante machine, il eut bientôt perdu de vue la terre +américaine. + + + + +XI + +Première campagne dans la Malaisie + + +Après un parcours de deux mille deux cents milles[5], le _Dolly-Hope_ +eut connaissance de la montagne de Mouna Kea, qui domine de quinze +mille pieds l'île Hawaï, la plus méridionale du groupe des Sandwich. + +Indépendamment de cinq grandes îles et de trois petites, ce groupe +compte encore un certain nombre d'îlots, sur lesquels il n'y avait +pas lieu de rechercher les traces du _Franklin_. Il était évident +que ce naufrage eût été depuis longtemps connu, s'il se fût +produit sur les nombreux écueils de cet archipel, même ceux de +Medo-Manou, bien qu'ils ne soient fréquentés que par +d'innombrables oiseaux de mer. En effet, les Sandwich possèdent +une population assez dense -- cent mille habitants, rien que pour +l'île Hawaï -- et, grâce aux missionnaires français, anglais et +américains qui séjournent dans ces îles, la nouvelle du désastre +fût promptement arrivée aux ports de la Californie. + +D'ailleurs, quatre ans auparavant, lorsque le capitaine Ellis +avait fait la rencontre du _Franklin_, les deux navires se +trouvaient déjà au delà du groupe des Sandwich. Le _Dolly-Hope_ +continua donc sa route vers le sud-ouest, à travers cette mer +admirable du Pacifique, qui mérite volontiers son nom pendant les +quelques mois de la saison chaude. + +Six jours plus tard, le rapide steamer avait franchi la ligne +conventionnelle que les géographes ont tracée du sud au nord entre +la Polynésie et la Micronésie. Dans cette partie occidentale des +mers polynésiennes, le capitaine Ellis n'avait aucune +investigation à faire. Mais, au delà, les mers micronésiennes +fourmillent d'îles, d'îlots et de récifs, où le _Dolly-Hope_ +aurait la tâche périlleuse de relever les indices d'un naufrage. + +Le 22 août, on relâcha à Otia, l'île la plus importante du groupe +des Marshall, visité par Kotzebue et les Russes en 1817. Ce groupe[6], +réparti sur trente milles de l'est à l'ouest, et treize milles du +nord au sud, ne renferme pas moins de soixante-cinq îlots ou attolons. + +Le _Dolly-Hope_, qui aurait eu la facilité de refaire sa provision +d'eau en quelques heures à l'aiguade de l'île, prolongea cependant +sa relâche durant cinq jours. Embarqué sur la chaloupe à vapeur, +le capitaine Ellis put se convaincre qu'aucun navire ne s'était +perdu sur ces écueils les quatre dernières années. On rencontra +bien quelques débris le long des îlots Mulgrave; mais ce n'étaient +que des troncs de sapins, de palmiers, de bambous, apportés par +les courants du nord ou du sud, et dont les habitants se servent +pour construire leurs pirogues. Le capitaine Ellis apprit du chef +de l'île Otia que, depuis 1872, on n'avait mentionné qu'un seul +bâtiment qui se fût brisé sur les attolons de l'est, et c'était un +brick anglais, dont l'équipage dut être rapatrié ultérieurement. + +Une fois hors de l'archipel des Marshall, le _Dolly-Hope_ fit +route vers les Carolines. En passant, il détacha sa chaloupe sur +l'île Oualam, dont l'exploration ne donna aucun résultat. Le 3 +septembre, il s'engagea à travers le vaste archipel, qui s'étend +entre le douzième degré de latitude nord et le troisième degré de +latitude sud, d'une part, et de l'autre, entre le cent vingt- +neuvième degré de longitude est et le cent soixante-dixième degré +de longitude ouest, soit deux cent vingt-cinq lieues du nord au +midi des deux côtés de l'équateur, et mille lieues environ de +l'ouest à l'est. + +Le _Dolly-Hope_ demeura trois mois dans ces mers des Carolines, +suffisamment connues maintenant que les travaux de Lütke, +l'audacieux navigateur russe, se sont ajoutés à ceux des Français +Duperrey et Dumont d'Urville. Il ne fallut pas moins que ce temps +pour visiter successivement les principaux groupes, qui forment +cet archipel, groupe des Péliou, des Dangereuses-Matelotes, des +Martyrs, de Saavedra, de Sonsorol, les îles Mariera, Anna, Lord- +North, etc. + +Le capitaine Ellis avait pris pour centre de ses opérations Yap ou +Gouap, qui appartient au groupe des Carolines propres, lequel +comprend près de cinq cents îles. C'est de là que le steamer +dirigea ses investigations vers les points les plus éloignés. De +combien de naufrages cet archipel avait été le théâtre, entre +autres celui de l'_Antilope_ en 1793, du capitaine américain +Barnard sur les îles Mortz et Lord-North, en 1832! + +Durant cette période, le dévouement des hommes du _Dolly-Hope_ fut +au-dessus de tout éloge. Aucun d'eux ne regarda ni aux périls ni +aux fatigues, occasionnés par cette navigation au milieu de récifs +sans nombre, à travers ces étroites passes dont les fonds sont +hérissés d'excroissances coralligènes. En outre, la mauvaise +saison commençait à troubler ces parages, où les vents se +déchaînent avec une effroyable impétuosité, et dans lesquels les +sinistres sont si nombreux encore. + +Chaque jour, les embarcations du bord fouillaient les criques, au +fond desquelles les courants auraient pu jeter quelques débris. +Lorsque les marins débarquaient, ils étaient bien armés, car il ne +s'agissait pas ici de recherches pareilles à celles qui furent +faites pour l'amiral Franklin, c'est-à-dire sur les terres +désertes des contrées arctiques, les îles étaient habitées pour la +plupart, et la tâche du capitaine Ellis consistait surtout à +manoeuvrer comme fit d'Entrecasteaux, lorsqu'il fouilla les +attolons où l'on pensait qu'avait dû se perdre Lapérouse. Ce qui +importait, c'était de se mettre en rapport avec les indigènes. +L'équipage du _Dolly-Hope_ fut souvent accueilli par des +démonstrations hostiles chez certaines de ces peuplades, qui ne +sont rien moins qu'hospitalières aux étrangers. Des agressions se +produisirent, et il fallut les repousser par la force. Deux ou +trois matelots reçurent même des blessures, lesquelles, +heureusement, n'eurent pas de suites fâcheuses. + +Ce fut de cet archipel des Carolines que les premières lettres du +capitaine Ellis purent être adressées à Mrs. Branican par des +navires qui faisaient route vers le littoral américain. Mais elles +ne contenaient rien de relatif aux traces du _Franklin_ ou des +naufragés. Les tentatives, n'ayant pas abouti dans les Carolines, +allaient être reprises à l'ouest, en englobant le vaste système de +la Malaisie. Là, en réalité, il y avait des chances plus sérieuses +de retrouver les survivants de la catastrophe, peut-être sur l'un +de ces nombreux îlots dont les travaux hydrographiques révèlent +encore l'existence, même après les trois reconnaissances qui ont +été faites dans cette partie de l'océan Pacifique. + +Sept cents milles plus à l'ouest des Carolines, à la date du 2 +décembre, le _Dolly-Hope_ atteignit l'une des grandes îles des +Philippines, le plus important des archipels malais, le plus +considérable aussi de ceux dont les géographes ont relevé la +position dans l'hydrographie malaisienne et même sur toute la +surface de l'Océanie. Ce groupe, découvert par Magellan en 1521, +s'étend du cinquième degré au vingt et unième degré de latitude +septentrionale, et du cent quatorzième degré au cent vingt- +troisième degré de longitude orientale. + +Le _Dolly-Hope_ ne vint point relâcher à la grande île de Luçon, +aussi nommée Manille. Comment admettre que le _Franklin_ se fût +élevé si haut dans les mers de Chine, puisqu'il faisait route vers +Singapore. C'est pour cette raison que le capitaine Ellis préféra +établir son centre d'investigations à l'île Mindanao, au sud dudit +archipel, c'est-à-dire sur l'itinéraire même qu'avait certainement +suivi John Branican pour atteindre la mer de Java. + +À cette date, le _Dolly-Hope_ était mouillé sur la côte sud-ouest, +dans le port de Zamboanga, résidence du gouverneur duquel +dépendent les trois alcadies de l'île. + +Mindanao comprend deux parties, l'une espagnole, l'autre +indépendante sous la domination d'un soulthan, qui a fait de +Sélangan sa capitale. + +Il était indiqué que le capitaine Ellis prît ses premières +informations près du gouverneur et des alcades à propos d'un +naufrage dont le littoral de Mindanao aurait pu être le théâtre. +Les autorités se mirent très obligeamment à sa disposition. Mais, +dans la région espagnole de Mindanao, tout au moins, aucun +sinistre maritime n'avait été signalé depuis cinq ans. + +Il est vrai, sur les côtes de la partie indépendante de l'île, où +habitent les Mindanais, les Caragos, les Loutas, les Soubanis, et +aussi diverses peuplades sauvages très justement suspectées de +cannibalisme, que de désastres peuvent se produire, sans qu'on en +ait jamais connaissance, ces populations ayant intérêt à ne point +les ébruiter! Il se rencontre même nombre de ces Malais, qui font +couramment le métier de corsaires. Avec leurs légers navires, +armés de fauconneaux, ils donnent la chasse aux bâtiments de +commerce que les vents d'ouest poussent sur leur littoral, et, +lorsqu'ils s'en emparent, c'est pour les détruire. Que pareil sort +eût été réservé au _Franklin_, certainement le gouverneur n'en +aurait pas été informé. Les seuls renseignements qu'il put donner +relativement à la portion de l'île soumise à son autorité furent +donc jugés insuffisants. + +Aussi le _Dolly-Hope_ dut-il braver ces mers si dures pendant la +saison d'hiver. Maintes fois, on opéra des débarquements sur +plusieurs points de la côte, et les matelots s'aventurèrent sous +ces admirables forêts de tamarins, de bambous, de palétuviers, +d'ébéniers noirs, d'acajous sauvages, de bois de fer, de mangliers +qui sont une des richesses des Philippines. Au milieu des fertiles +campagnes où s'entremêlent les produits des zones tempérées et des +zones tropicales, le capitaine Ellis et ses hommes visitèrent +certains villages dans l'espoir d'y recueillir quelques indices, +débris de naufrage, prisonniers retenus par les tribus +malaisiennes; mais leurs opérations furent infructueuses, et le +steamer fut contraint de revenir à Zamboanga, très fatigué par le +mauvais temps, et n'ayant échappé que par miracle aux récifs sous- +marins de ces parages. + +L'exploration de l'archipel des Philippines ne dura pas moins de +deux mois et demi; il avait fallu s'attarder à plus de cent îles, +dont les principales, après Luçon et Mindanao, sont Mindoro, +Leyte, Samar, Panay, Négros, Zebou, Masbate, Palawan, +Catandouanès, etc. + +Le capitaine Ellis fouilla le groupe de Bassilan au sud de +Zamboanga, puis se dirigea vers l'archipel de Rolo où il arriva le +25 février 1880. + +C'était là un véritable nid à pirates, dans lequel les indigènes +fourmillent au milieu de ces nombreuses îles couvertes d'un +fouillis de jungles, qui sont semées entre la pointe sud de +Mindanao et la pointe nord de Bornéo. Un seul port est parfois +fréquenté par les navires qui traversent la mer de Chine et les +bassins de la Malaisie, le port de Bévouan, situé sur l'île +principale qui a donné son nom au groupe. + +C'est à Bévouan que vint relâcher le _Dolly-Hope_. Là, quelques +relations purent être établies avec le soulthan et les datous, qui +gouvernent une population de six ou sept mille habitants. Il est +vrai que le capitaine Ellis n'épargna les présents ni en argent ni +en nature. Les indigènes le mirent alors sur la piste de +différents naufrages, dont ces îles, défendues par leur ceinture +de coraux et de madrépores, avaient été le théâtre. + +Mais, parmi les débris qui furent recueillis, on n'en reconnut +aucun qui eût pu appartenir au _Franklin_. D'ailleurs, les +naufragés avaient péri ou avaient été rapatriés. + +Le _Dolly-Hope_, qui avait refait son charbon pendant sa relâche à +Mindanao, était déjà très allégé à la fin de cette navigation à +travers les méandres du groupe du Holo. Il lui restait néanmoins +assez de combustible pour franchir la mer des Célèbes, en se +dirigeant sur les îles Maratoubas, et atteindre le port de +Bandger-Massing, situé au sud de Bornéo. + +Le capitaine Ellis se lança au milieu de ce bassin fermé comme un +lac, ici par les grandes îles malaises, là par une ceinture +d'îlots. La mer des Célèbes est mal défendue, d'ailleurs, malgré +ces obstacles naturels, contre la furie des tempêtes, et, s'il est +permis de vanter les splendeurs de ses eaux qui fourmillent de +zoophytes aux couleurs éclatantes et de mollusques de mille +espèces, si l'imagination des navigateurs est allée jusqu'à la +comparer à un parterre de fleurs liquides, les typhons qui la +désolent font ombre à ce merveilleux tableau. + +Le _Dolly-Hope_ l'éprouva rudement dans la nuit du 28 au 29 +février. Pendant la journée, le vent avait fraîchi peu à peu, et, +bien qu'il se fût sensiblement apaisé vers le soir, d'énormes +nuages de teinte livide, entassés à l'horizon, laissaient présager +une nuit très troublée. + +En effet, l'ouragan se déclara avec une extrême violence vers onze +heures, et la mer se montra en quelques instants d'une impétuosité +vraiment extraordinaire. + +Le capitaine Ellis, justement alarmé pour la machine du _Dolly- +Hope_, voulut prévenir tout accident qui aurait pu compromettre sa +campagne; dans ce but il se mit en cape, de manière à ne demander +à l'hélice que la vitesse nécessaire pour que son navire restât +sensible à l'action de la barre. + +Malgré ces précautions, la tornade se déroula avec une telle +intensité, les lames déferlaient avec tant de furie que le _Dolly- +Hope_ ne put éviter de formidables coups de mer. En plusieurs +embardées, une centaine de tonnes d'eau furent précipitées sur le +pont, défoncèrent les capots, s'accumulèrent dans la cale. Mais +les cloisons étanches résistèrent, et, faisant obstacle à l'eau, +l'empêchèrent de se répandre jusque dans les compartiments de la +chaufferie et de la machine. Cela fut très heureux, car, ses feux +éteints, le _Dolly-Hope_ aurait été livré sans défense à la lutte +des éléments, et, ne gouvernant plus, roulé dans le creux des +lames, assailli par le travers, il se serait trouvé en perdition. + +L'équipage témoigna d'autant de sang-froid que de courage en ces +circonstances critiques. Il seconda vaillamment son commandant et +ses officiers. Il fut digne du capitaine qui l'avait choisi parmi +l'élite des marins de San-Diégo. Le navire fut sauvé par +l'habileté et la précision de ses manoeuvres. + +Après quinze terribles heures de tourmente, la mer s'apaisa; on +peut même dire qu'elle tomba presque subitement aux approches de +la grande île de Bornéo, et, dans la matinée du 2 mars, le _Dolly- +Hope_ eut connaissance des îles Maratoubas. + +Ces îles, qui, géographiquement, dépendent de Bornéo, devinrent +l'objet des plus minutieuses explorations pendant la première +quinzaine de mars. Grâce aux présents qui ne furent point ménagés, +les chefs de peuplades se prêtèrent à toutes les exigences de +l'enquête. Pourtant, il fut impossible de se procurer le moindre +renseignement relatif à la disparition du _Franklin_. Comme ces +parages de la Malaisie sont trop souvent écumés par les pirates, +on pouvait craindre que John Branican et son équipage eussent été +massacrés jusqu'au dernier homme. + +Et un jour, le capitaine Ellis, causant de ces éventualités avec +son second, lui dit: + +«Il est fort possible que la perte du _Franklin_ soit due à une +attaque de ce genre. Cela expliquerait pourquoi nous n'avons +jusqu'ici découvert aucun indice de naufrage. Ces pirates ne se +vantent pas de leurs exploits. Quand un navire disparaît, on met +la catastrophe sur le compte d'un typhon, et tout est dit! + +-- Vous n'avez que trop raison, capitaine, fit observer le second +du _Dolly-Hope_. Ce ne sont pas les pirates qui manquent dans ces +mers et nous aurons même à redoubler de vigilance en descendant le +détroit de Mahkassar. + +-- Sans doute, reprit le capitaine Ellis, mais nous sommes dans +des conditions meilleures que celles où se trouvait John Branican +pour échapper à ces coquins. Avec des vents irréguliers et +changeants, un navire à voiles ne manoeuvre pas à volonté. Pour +nous, tant que notre machine fonctionnera, ce ne sont pas les +embarcations malaises qui pourront nous atteindre. Néanmoins, je +recommande la plus complète vigilance.» + +Le _Dolly-Hope_ embouqua le détroit de Mahkassar, qui sépare le +littoral de Bornéo du littoral si capricieusement découpé de l'île +Célèbes. Pendant deux mois, du 15 mars au 15 mai, après avoir +renouvelé son charbon au port de Damaring, le capitaine Ellis +fouilla toutes les criques de l'est. + +Cette île Célèbes, qui fut reconnue par Magellan, ne mesure pas +moins de cent quatre-vingt-douze lieues de longueur sur une +largeur de vingt-cinq. Elle est dessinée de telle sorte que +certains géographes ont pu la comparer à une tarentule, dont les +énormes pattes seraient figurées par des presqu'îles. La beauté de +ses paysages, la richesse de ses produits, l'heureuse disposition +de ses montagnes, en font l'égale de la superbe Bornéo. Mais les +découpures multiples de sa côte offrent tant de refuges à la +piraterie, que la navigation du détroit est réellement des plus +dangereuses. + +Malgré cela, le capitaine Ellis mit toute la précision désirable +dans l'accomplissement de son oeuvre. Ayant toujours ses +chaudières en pression, il visitait les anses avec les +embarcations du bord, prêt à les rallier à la moindre apparence de +danger. + +En se rapprochant de l'extrémité méridionale du détroit, le +_Dolly-Hope_ put naviguer dans des conditions moins alarmantes. En +effet, cette partie de l'île Célèbes est sous la domination +hollandaise. La capitale de ces possessions est Mahkassar, +autrefois Wlaardingen, défendue par le fort Rotterdam. C'est là +que le capitaine Ellis vint en relâche, le 17 mai, afin de donner +un peu de repos à l'équipage et de refaire le combustible. S'il +n'avait rien découvert qui pût le mettre sur la trace de John +Branican, il apprit dans ce port une nouvelle très importante au +sujet de l'itinéraire qu'avait dû suivre le _Franklin_: à la date +du 3 mai 1875, ce bâtiment avait été signalé à dix milles au large +de Mahkassar, se dirigeant vers la mer de Java. La certitude +existait dès lors qu'il n'avait point péri dans ces redoutables +mers de la Malaisie. C'était au delà de Célèbes et de Bornéo, +c'est-à-dire dans la mer de Java, qu'il fallait aller rechercher +ses vestiges, en poussant jusqu'à Singapore. + +Dans une lettre qu'il adressa à Mrs. Branican de ce point extrême +de l'île Célèbes, le capitaine Ellis l'informa de cette +circonstance, en renouvelant sa promesse de la tenir au courant +des investigations qui seraient maintenant localisées entre la mer +de Java et les îles de la Sonde. + +En effet, il convenait que le _Dolly-Hope_ ne dépassât pas le +méridien de Singapore, qui serait le terminus de sa campagne vers +l'ouest. Il la compléterait au retour en scrutant les rivages +méridionaux de la mer de Java, et en visitant ce chapelet d'îles +qui en forme la limite; puis, se dirigeant parmi ce groupe des +Moluques, il regagnerait l'océan Pacifique pour revenir à la terre +américaine. + +Le _Dolly-Hope_ quitta Mahkassar le 23, longea la partie +inférieure du détroit qui sépare l'île Célèbes de l'île Bornéo, et +vint en relâche à Bandger-Massing. C'est là que réside le +gouverneur de l'île de Bornéo, ou plutôt Kalématan, pour lui +restituer son véritable nom géographique. Les registres de la +marine y furent compulsés minutieusement; mais on n'y put relever +la mention que le _Franklin_ eût été aperçu dans ces parages. +Après tout, cela s'expliquait, s'il avait gardé le large à travers +la mer de Java. + +Dix jours après, le capitaine Ellis, ayant porté vers le sud- +ouest, vint jeter l'ancre dans le port de Batavia, à l'extrémité +de cette grande île de Java, d'origine essentiellement volcanique, +et presque toujours empanachée de la flamme de ses cratères. + +Quelques jours suffirent à l'équipage pour refaire ses +approvisionnements dans cette grande cité, qui est la capitale des +possessions hollandaises de l'Océanie. Le gouverneur général, que +les correspondances maritimes avaient tenu au courant des efforts +de Mrs. Branican pour retrouver les naufragés, reçut avec +empressement le capitaine Ellis. Malheureusement, il ne put +fournir aucun renseignement sur le sort du _Franklin_. À cette +époque, l'opinion des marins de Batavia était que le trois-mâts +américain, désemparé dans quelque tornade, avait dû sombrer sous +voiles et être englouti corps et biens. Pendant les premiers six +mois de 1875, on citait un certain nombre de navires dont on +n'avait pas eu de nouvelles, et qui avaient disparu ainsi, sans +que les courants en eussent jamais jeté la moindre épave à la +côte. + +En quittant Batavia, le _Dolly-Hope_ laissa sur bâbord le détroit +de la Sonde, qui met en communication la mer de Java et la mer de +Timor, puis il prit connaissance des îles de Billitow et de +Bangha. Autrefois, les approches de ces îles étaient infestées par +les pirates, et les bâtiments qui s'y rendaient pour embarquer des +chargements de minerais de fer et d'étain, n'évitaient pas sans +peine leurs attaques. Mais la police maritime a fini par les +détruire, et il n'y avait pas lieu de penser que le _Franklin_ et +son équipage eussent été victimes de leurs agressions. + +Continuant à remonter vers le nord-ouest, en visitant les îles du +littoral de Sumatra, le _Dolly-Hope_, ayant relevé la pointe de la +presqu'île de Malacca, relâcha à l'île de Singapore dans la +matinée du 20 juin, après une traversée qui avait été retardée par +les vents contraires. + +Des réparations à sa machine obligèrent le capitaine Ellis à +rester quinze jours dans le port, qui est situé au sud de l'île. +Peu étendue -- deux cent soixante-dix milles carrés sans plus -- +cette possession, si importante par le mouvement de son commerce +avec l'Europe et l'Amérique, est devenue l'une des plus riches de +l'extrême Orient, depuis le jour où les Anglais y fondèrent leur +premier comptoir en 1818. + +C'était à Singapore, on le sait, que le _Franklin_ devait livrer +une partie de sa cargaison pour le compte de la maison Andrew, +avant de se rendre à Calcutta. On sait aussi que le trois-mâts +américain n'y avait jamais paru. Toutefois, le capitaine Ellis +voulut mettre son séjour à profit afin d'obtenir des informations +relatives aux sinistres survenus dans la mer de Java durant les +dernières années. + +Effectivement, puisque, d'une part, le _Franklin_ avait été +signalé au large de Mahkassar, et que, d'autre part, il n'était +point arrivé à Singapore, il fallait de toute nécessité admettre +qu'il avait fait naufrage entre ces deux points. À moins que le +capitaine John Branican n'eût quitté la mer de Java et franchi +l'un de ces détroits qui séparent les îles de la Sonde pour +descendre vers la mer de Timor... Mais pourquoi s'y serait-il +résolu, puisqu'il était à destination de Singapore? C'eût été +inexplicable, c'était inadmissible. + +L'enquête n'ayant donné que des résultats négatifs, le capitaine +Ellis n'eut plus qu'à prendre congé du gouverneur de Singapore +pour ramener son navire en Amérique. + +Le 25 août, l'appareillage se fit par un temps très orageux. La +chaleur était excessive, comme elle l'est d'ordinaire au mois +d'août en cette partie de la zone torride, située à quelques +degrés au-dessous de l'équateur. Le _Dolly-Hope_ fut très éprouvé +par les mauvais temps qui marquèrent les dernières semaines de ce +mois. Cependant, en longeant les semis des îles de la Sonde, il +n'en laissa pas un point inexploré. Successivement, l'île de +Madura, une des vingt régences de Java, Bâli, l'une des plus +commerçantes de ces possessions, reçurent sa visite, et aussi +Lombok et Sumbava, dont le volcan de Tombovo menaçait alors cette +région d'une éruption aussi désastreuse que celle de 1815. + +Entre ces diverses îles s'ouvrent autant de détroits, qui donnent +accès sur la mer de Timor. Le _Dolly-Hope_ eut à manoeuvrer +prudemment afin d'éviter des courants d'une telle impétuosité +qu'ils entraînent les bâtiments même contre la mousson de l'ouest. +On comprend dès lors combien la navigation offre de périls dans +cette mer, surtout aux voiliers, qui n'ont pas en eux leur +puissance de locomotion. De là, ces catastrophes maritimes si +fréquentes à l'intérieur de la zone malaisienne. + +À partir de l'île de Flores, le capitaine Ellis suivit la chaîne +des autres îles, qui ferme au sud la mer des Moluques, mais +inutilement. À la suite de si nombreuses déceptions, on ne +s'étonnera pas que son équipage fût découragé par l'insuccès de +cette campagne. Il ne fallait pas, malgré cela, renoncer à toute +espérance de retrouver le _Franklin_, tant que l'exploration ne +serait pas achevée. Il était possible que le capitaine John, au +lieu de descendre le détroit de Mahkassar en quittant Mindanao des +Philippines, eût traversé l'archipel et la mer des Moluques pour +atteindre la mer de Java, et se montrer au large de l'île Célèbes. + +Cependant le temps s'écoulait, et le livre de bord continuait à +être muet sur le sort du _Franklin_. Ni à Timor, ni dans les trois +groupes qui constituent l'archipel des Moluques, le groupe +d'Amboine, résidence du gouverneur général, qui comprend Céram et +Bourou, le groupe de Banda, celui de Gilolo, il ne fut possible de +recueillir des renseignements sur un navire qui se serait perdu +entre ces îles au printemps de 1875. Du 23 septembre, date de +l'arrivée du _Dolly-Hope_ à Timor, au 27 décembre, date de son +arrivée à Gilolo, trois mois avaient été employés en +investigations, auxquelles les Hollandais se prêtaient de bonne +grâce, et rien n'était venu jeter un peu de lumière sur ce +sinistre. + +Le _Dolly-Hope_ avait terminé son expédition. À cette île de +Gilolo, qui est la plus importante des Moluques, se fermait le +cercle que le capitaine Ellis s'était engagé à suivre autour des +contrées malaisiennes. L'équipage prit alors quelques jours de +repos, auxquels il avait bien droit. Et, pourtant, si un nouvel +indice eût été relevé, que n'eussent pas encore tenté ces braves +gens, même au prix de dangers plus grands encore! + +Ternate, la capitale de l'île Gilolo, qui commande la mer des +Moluques, et où demeure un résident hollandais, fournit au _Dolly- +Hope_ tout ce qui lui était nécessaire en vivres et en charbon +pour le voyage de retour. Là s'acheva cette année 1881 -- la +sixième qui se fut écoulée depuis la disparition du _Franklin_. + +Le capitaine Ellis appareilla dans la matinée du 9 janvier et prit +direction vers le nord-est. + +On était alors dans la mauvaise saison. La traversée fut pénible, +et les vents défavorables occasionnèrent d'assez longs retards. +C'est seulement à la date du 23 janvier, que le _Dolly-Hope_ fut +signalé par les sémaphores de San-Diégo. + +Cette campagne de la Malaisie avait duré dix-neuf mois. Malgré les +efforts du capitaine Ellis, malgré le dévouement de son équipage, +le secret du _Franklin_ restait enseveli dans le mystérieux dédale +des mers. + + + + +XII + +Encore un an + + +Les lettres que Mrs. Branican avait reçues au cours de +l'expédition ne lui permettaient guère d'espérer que cette +tentative serait couronnée de succès. Aussi, après l'arrivée de la +dernière, ne conservait-elle que peu d'espoir au sujet des +recherches que le capitaine Ellis opérait dans les parages des +Moluques. + +Dès qu'elle apprit que le _Dolly-Hope_ était au large de San- +Diégo, Mrs. Branican, accompagnée de M. William Andrew, se rendit +sur le port. À peine eut-il pris son poste de mouillage, que tous +deux se firent conduire à bord. + +L'attitude du capitaine Ellis et de son équipage disait assez que +la seconde période de la campagne n'avait pas eu meilleure chance +que la première. + +Mrs. Branican, ayant tendu la main au capitaine, s'avança vers ces +hommes, si durement éprouvés par les fatigues d'un pareil voyage, +et, d'une voix ferme: + +«Je vous remercie, capitaine Ellis, dit-elle, je vous remercie, +mes amis!... Vous avez fait tout ce que je devais attendre de +votre dévouement! Vous n'avez pas réussi, et peut-être désespérez- +vous de jamais réussir?... Je ne désespère pas, moi!... Non! je ne +désespère pas de revoir John et ses compagnons du _Franklin_!... +Mon espoir est en Dieu... Dieu le réalisera!» + +Ces paroles, empreintes d'une extraordinaire assurance, +affirmaient une si rare énergie, disaient si fermement la +résolution où était Mrs. Branican de ne jamais s'abandonner, que +sa conviction aurait dû se communiquer à tous les coeurs. Mais, si +on l'écouta avec le respect que commandait son attitude, il +n'était personne qui mit en doute la perte définitive du +_Franklin_ et de son équipage. + +Et pourtant, peut-être eût-il mieux valu s'en rapporter à cette +pénétration spéciale dont une femme est souvent douée par sa +nature? Tandis que l'homme ne s'attache qu'à l'observation directe +des faits et aux conséquences qui en découlent, il est certain que +la femme a parfois une plus juste prévision de l'avenir, grâce à +ses qualités intuitives. C'est une sorte d'instinct génial qui la +guide, et lui donne une certaine prescience des choses... Qui sait +si Mrs. Branican n'aurait pas un jour raison contre l'opinion +générale? + +M. William Andrew et elle se rendirent alors dans le carré du +_Dolly-Hope_, où le capitaine Ellis leur fit le récit détaillé de +son expédition. Les cartes de la Polynésie et de la Malaisie, +déployées sur la table, permettaient de suivre la route du +steamer, ses relâches sur les nombreux points explorés, les +renseignements recueillis dans les principaux ports et les +villages indigènes, les recherches exécutées au milieu des îlots +et des îles avec une minutieuse patience et un zèle infatigable. + +Puis, en terminant: + +«Permettez-moi, mistress Branican, dit le capitaine Ellis, +d'appeler plus particulièrement votre attention sur ceci: le +_Franklin_ a été aperçu pour la dernière fois à la pointe sud de +Célèbes, le 3 mai 1875, environ sept semaines après son départ de +San-Diégo, et, depuis ce jour, il n'a été rencontré nulle part. +Donc, puisqu'il n'est pas arrivé à Singapore, il est hors de doute +que la catastrophe s'est produite dans la mer de Java. Comment? Il +n'y a que deux suppositions. La première, c'est que le _Franklin_ +a sombré sous voiles ou qu'il a péri dans une collision, sans +qu'il en soit resté aucune trace. La seconde, c'est qu'il s'est +brisé sur des écueils ou qu'il a été détruit par les pirates +malais, et, dans ces deux cas, il eût été possible d'en retrouver +quelques débris. Or, malgré nos recherches, nous n'avons pu +relever la preuve matérielle de la destruction du _Franklin_.» + +La conclusion qui ressortait de cette argumentation, c'est qu'il +était plus logique de se ranger à l'un des cas de la première +hypothèse -- celui qui attribuait la perte du _Franklin_ au +déchaînement de ces tornades si fréquentes dans les parages +malaisiens. En effet, pour le second cas, celui d'une collision, +comme il est assez rare que l'un des deux navires abordés ne +continue pas à tenir la mer, le secret de cette rencontre aurait +été connu tôt ou tard. Il n'y avait donc plus aucun espoir à +garder. + +C'est là ce qu'avait compris M. William Andrew, et il baissait +tristement la tête devant le regard de Mrs. Branican, qui ne +cessait de l'interroger. + +«Eh bien, non! dit-elle, non!... Le _Franklin_ n'a pas sombré!... +Non!... John et son équipage n'ont point péri!...» + +Et, l'entretien continuant sur l'instance de Dolly, il fallut que +le capitaine Ellis lui rapportât les détails les plus +circonstanciés. Elle y revenait sans cesse, questionnant, +discutant, ne cédant rien. + +Cette conversation se prolongea pendant trois heures, et lorsque +Mrs. Branican se disposa à prendre congé du capitaine Ellis, +celui-ci lui demanda s'il entrait dans ses intentions que le +_Dolly-Hope_ fût désarmé. + +«Nullement, capitaine, répondit-elle, et je verrais avec regret +que votre équipage et vous eussiez l'intention de débarquer. Peut- +on affirmer que de nouveaux indices ne nous amèneront pas à +entreprendre une nouvelle campagne? Si donc vous consentiez à +garder le commandement du _Dolly-Hope_... + +-- Ce serait très volontiers, répondit le capitaine Ellis, mais +j'appartiens à la maison Andrew, mistress Branican, et elle peut +avoir besoin de mes services... + +-- Que cette considération ne vous arrête pas, mon cher Ellis, +répondit M. William Andrew. Je serai heureux que vous restiez à la +disposition de Dolly, puisqu'elle le désire. + +-- Je suis à ses ordres, monsieur Andrew. Mon équipage et moi nous +ne quitterons pas le _Dolly-Hope_... + +-- Et je vous prie, capitaine, répondit Mrs. Branican, de +veiller à ce qu'il soit toujours en état de reprendre la mer!» + +En donnant son consentement, l'armateur n'avait eu d'autre pensée +que de déférer aux désirs de Dolly. Mais le capitaine Ellis et lui +ne doutaient pas qu'elle renoncerait à une seconde campagne, après +les inutiles résultats de la première. Si le temps ne devait +jamais affaiblir en elle le souvenir de la catastrophe, il +finirait du moins par y détruire tout reste d'espoir. + +Ainsi, conformément à la volonté de Mrs. Branican, le _Dolly-Hope_ +ne fut pas désarmé. Le capitaine Ellis et ses hommes continuèrent +à figurer sur les rôles d'équipage, à toucher leurs gages, comme +s'ils eussent été en cours de navigation. Il y avait d'ailleurs +d'importantes réparations à faire, après dix-neuf mois dans ces +mers si dures de la Malaisie, la coque à passer au bassin de +carénage, le gréement à renouveler en partie, les chaudières à +remplacer, quelques pièces de la machine à changer. Puis, lorsque +ces travaux eurent pris fin, le _Dolly-Hope_ embarqua ses vivres, +fit son plein de charbon, et il fut en mesure de mettre en mer au +premier ordre. + +Mrs. Branican avait repris sa vie habituelle à Prospect-House, où, +sauf M. William Andrew et le capitaine Ellis, personne n'était +admis dans son intimité. Elle vivait entièrement absorbée par ses +souvenirs et ses espérances, ayant toujours présent le double +malheur qui l'avait atteinte. Le petit Wat aurait eu sept ans à +cette époque -- l'âge où les premières lueurs de la raison +éclairent ces jeunes cerveaux si impressionnables, et le petit Wat +n'était plus! Puis, la pensée de Dolly se reportait sur celui qui +s'était dévoué pour elle, ce Zach Fren, qu'elle aurait voulu +connaître et qui n'était pas encore de retour à San-Francisco. +Mais cela ne pouvait tarder. Plusieurs fois, les annales maritimes +avaient donné des nouvelles du _Californian_, et sans doute, +l'année 1881 ne finirait pas avant qu'il ne fût rentré à son port +d'attache. Dès qu'il y serait arrivé, Mrs. Branican appellerait +Zach Fren près d'elle, et lui paierait sa dette de reconnaissance +en assurant son avenir. + +D'ici là, Mrs. Branican ne cessait de venir en aide aux familles +éprouvées par la perte du _Franklin_. C'était uniquement pour +visiter leurs modestes demeures, les aider de ses soins, faire +oeuvre de charité envers elles qu'elle quittait Prospect-House et +descendait aux bas quartiers de la ville. Sa générosité se +manifestait sous toutes les formes, s'inquiétant des besoins +moraux comme des besoins matériels de ses protégés. Ce fut aussi +dans les premiers mois de cette année qu'elle consulta M. William +Andrew sur un projet qu'elle avait hâte de mettre à exécution. + +Il s'agissait de la fondation d'un hospice, destiné à recueillir +les enfants abandonnés, les petits orphelins de père et de mère, +et dont elle voulait doter San-Diégo. + +«Monsieur Andrew, dit-elle à l'armateur, c'est en souvenir de +notre enfant, que je veux me dévouer à cette institution et lui +garantir les ressources nécessaires à son entretien. John, je n'en +doute pas, m'approuvera à son retour. Et quel meilleur emploi +pourrions-nous faire de notre fortune?» + +M. William Andrew, n'ayant aucune objection à exprimer, se mit à +la disposition de Mrs. Branican à propos des démarches que +nécessitait la création d'un établissement de ce genre. Cent +cinquante mille dollars devaient y être consacrés, d'abord pour +l'acquisition d'un immeuble convenable, ensuite pour en rétribuer +annuellement les divers services. + +Cette affaire fut très rapidement conduite, grâce au concours que +la municipalité prêta à Mrs. Branican. Du reste, il n'y eut pas +lieu de bâtir. On fit l'acquisition d'un vaste édifice, situé en +bon air, sur les pentes de San-Diégo, du côté de Old-Town. Un +habile architecte appropria cet édifice à sa nouvelle destination, +et sut l'aménager de manière à pouvoir loger une cinquantaine +d'enfants avec un personnel suffisant pour les élever, soigner et +instruire. Entouré d'un vaste jardin, couvert de beaux ombrages, +arrosé d'eaux courantes, il offrait, en ce qui se rapporte aux +questions d'hygiène, les systèmes réclamés par l'expérience. + +Le 19 mai, cet hospice -- qui reçut le nom de Wat-House -- fut +inauguré aux applaudissements de la ville entière, qui voulut, à +cette occasion, prodiguer à Mrs. Branican les plus éclatants +témoignages de sympathie. La charitable femme ne parut point à la +cérémonie cependant, elle n'avait pas voulu quitter son chalet. +Mais, dès qu'un certain nombre d'enfants eurent été recueillis à +Wat-House, elle vint, chaque jour, les visiter comme si elle eût +été leur mère. Ces enfants pouvaient rester jusqu'à douze ans dans +l'hospice. Dès que leur âge le permettait, on leur enseignait à +lire, à écrire, on s'occupait de leur donner une éducation morale +et religieuse, en même temps que de leur apprendre un métier +suivant leurs aptitudes. Quelques-uns, appartenant à des familles +de marins, qui montraient du goût pour la mer, étaient destinés à +s'embarquer comme mousses ou novices. Et, en vérité, il semblait +que Dolly ressentît pour ceux-là une affection plus particulière - +- sans doute en souvenir du capitaine John. + +À la fin de 1881, aucune nouvelle relative au _Franklin_ n'était +parvenue à San-Diégo ni ailleurs. Bien que des primes +considérables eussent été offertes à quiconque en eût retrouvé le +plus léger indice, il n'avait pas été possible de lancer le +_Dolly-Hope_ dans une seconde campagne. Et pourtant, Mrs. Branican +ne désespérait pas. Ce que 1881 ne lui avait pas donné, peut-être +1882 le lui donnerait-il?... + +Pour ce qui concerne M. et Mrs. Burker, qu'étaient-ils devenus? En +quel endroit s'était réfugié Len Burker afin d'échapper aux +poursuites ordonnées contre lui? La police fédérale ayant fini par +abandonner toute enquête à ce sujet, Mrs. Branican avait dû +renoncer à savoir ce que Jane était devenue. + +Et, cependant, c'était là une cause de sincère affliction pour +elle, si vivement préoccupée de la situation de son infortunée +parente. Elle s'étonnait de n'avoir jamais reçu aucune lettre de +Jane -- lettre que celle-ci aurait pu lui écrire, sans +compromettre la sécurité de son mari. Ignoraient-ils donc tous les +deux que Dolly, rendue à la raison, avait envoyé un navire à la +recherche du _Franklin_, et que cette expédition n'avait donné +aucun résultat? C'était inadmissible. Est-ce que les journaux des +deux mondes n'avaient-ils pas suivi les diverses phases de cette +entreprise, et pouvait-on imaginer que Len et Jane Burker n'en +eussent pas eu connaissance? Ils devaient même avoir appris que +Mrs. Branican avait été enrichie par la mort de son oncle Edward +Starter, et qu'elle était en situation de leur venir en aide! Et +pourtant, ni l'un ni l'autre n'avaient essayé d'entrer en +correspondance avec elle, bien que leur position fût probablement +très précaire. + +Janvier, février, mars, étaient déjà passés, et l'on pouvait +croire que l'année 1882 n'apporterait aucune modification à cet +état de choses, lorsqu'un fait se produisit, qui parut de nature à +jeter quelque lumière sur la catastrophe du _Franklin_. + +Le 27 mars, le steamer _Californian_, sur lequel était embarqué le +matelot Zach Fren, vint mouiller dans la baie de San-Francisco, +après une campagne de plusieurs années à travers les diverses mers +d'Europe. + +Aussitôt que Mrs. Branican eut appris le retour de ce navire, elle +écrivit à Zach Fren, qui était alors maître d'équipage à bord du +_Californian_, en l'invitant à partir immédiatement pour se rendre +auprès d'elle à San-Diégo. + +Comme Zach Fren avait précisément l'intention de revenir dans sa +ville natale afin d'y prendre quelques mois de repos, il répondit +que, dès qu'il pourrait débarquer, il se rendrait à San-Diégo, où +sa première visite serait pour Prospect-House. C'était l'affaire +de quelques jours. + +Mais, en même temps, se répandit une nouvelle, dont le +retentissement serait immense dans les États de la Confédération, +si elle se confirmait. + +On disait que le _Californian_ avait recueilli une épave, qui, +vraisemblablement, provenait du _Franklin_... Un journal de San- +Francisco ajoutait que le _Californian_ avait rencontré cette +épave au nord de l'Australie, dans les parages compris entre la +mer de Timor et la mer d'Arafoura, au large de l'île Melville, à +l'ouest du détroit de Torrès. + +Dès que cette nouvelle fut arrivée à San-Diégo, M. William Andrew +et le capitaine Ellis, qui en avaient été informés par dépêche, +accoururent à Prospect-House. + +Au premier mot qui lui fut dit à ce sujet, Mrs. Branican devint +très pâle. Mais, de ce ton qui dénotait chez elle une conviction +absolue: + +«Après l'épave, on retrouvera le _Franklin_, dit-elle, et après +le _Franklin_, on retrouvera John et ses compagnons?» + +En réalité, la rencontre de cette épave était un fait qui avait +son importance. + +C'était la première fois, en somme, qu'un débris du navire perdu +venait d'être recueilli. Pour aller chercher le théâtre de la +catastrophe, Mrs. Branican possédait maintenant un anneau de cette +chaîne qui reliait le présent au passé. + +Immédiatement, elle fit apporter une carte de l'Océanie. Puis, +M. William Andrew et le capitaine Ellis durent étudier la question +d'une nouvelle campagne à entreprendre, car elle voulait que cette +résolution fût prise séance tenante. + +«Ainsi le _Franklin_ n'aurait pas fait route sur Singapore en +traversant les Philippines et la Malaisie, fit tout d'abord +observer M. William Andrew. + +-- Mais cela est improbable... cela est impossible! répondit le +capitaine Ellis. + +-- Cependant, reprit l'armateur, s'il avait suivi cet itinéraire, +comment cette épave aurait-elle pu être retrouvée dans la mer +d'Arafoura, au nord de l'île Melville? + +-- Je ne puis l'expliquer, je ne puis le comprendre, monsieur +Andrew, répondit le capitaine Ellis. Tout ce que je sais, c'est +que le _Franklin_ a été vu à son passage au sud-ouest de l'île +Célèbes, après être sorti du détroit de Mahkassar. Or, s'il a pris +ce détroit, c'est évidemment parce qu'il est venu par le nord et +non par l'est. Il n'a donc pu s'engager à travers le détroit de +Torrès!» + +Cette question fut discutée longuement, et il fallut se ranger à +l'opinion du capitaine Ellis. + +Mrs. Branican écoutait les objections et les réponses sans faire +aucune observation. Mais un pli vertical de son front indiquait +avec quelle ténacité, avec quel entêtement, elle se refusait à +admettre la perte de John et de ses compagnons. Non! elle n'y +croirait pas, tant que la preuve de leur mort ne lui serait pas +matériellement fournie! + +«Soit! dit M. William Andrew. Je pense comme vous, mon cher Ellis, +que le _Franklin_ a dû traverser la mer de Java, en faisant route +sur Singapore... + +-- En partie du moins, monsieur Andrew, puisque c'est entre +Singapore et l'île Célèbes que le naufrage a pu se produire. + +-- Soit, vous dis-je. Mais comment l'épave a-t-elle dérivé +jusqu'aux parages de l'Australie, si le _Franklin_ s'est brisé sur +quelque écueil de la mer de Java? + +-- Cela ne peut se comprendre que d'une façon, répondit le +capitaine Ellis, en admettant que cette épave a été entraînée à +travers le détroit de la Sonde ou l'un des autres détroits qui +séparent ces îles des mers de Timor et d'Arafoura. + +-- Les courants portent-ils de ce côté?... + +-- Oui, monsieur Andrew, j'ajouterai même que si le _Franklin_ +était désemparé à la suite de quelque tempête, il a pu être drossé +dans l'un de ces détroits, pour aller finalement se perdre sur les +récifs au nord du littoral australien. + +-- En effet, mon cher Ellis, répondit M. William Andrew, c'est la +seule hypothèse plausible, et, dans ce cas, si une épave a été +rencontrée au large de l'île Melville, six ans après le naufrage, +c'est qu'elle s'est récemment détachée des écueils sur lesquels +s'est fracassé le _Franklin_!» + +Cette explication, très sérieuse, pas un marin n'aurait accepté de +la combattre. + +Mrs. Branican, dont les regards ne s'étaient point distraits de la +carte déployée devant elle, dit alors: + +«Puisque le _Franklin_ a été vraisemblablement jeté sur la côte de +l'Australie, et puisque les survivants du naufrage n'ont pas +reparu, c'est qu'ils sont prisonniers d'une peuplade indigène... + +-- Cela, Dolly, cela n'est pas impossible... et pourtant...» +répondit M. William Andrew. + +Mrs. Branican allait protester avec énergie contre le doute que +laissait pressentir la réponse de M. William Andrew, lorsque le +capitaine Ellis crut devoir dire: + +«Il reste à savoir si l'épave repêchée par le _Californian_ +appartient réellement au _Franklin_. + +-- En doutez-vous? demanda Dolly. + +-- Nous serons bientôt fixés à cet égard, répondit l'armateur, car +j'ai donné ordre que cette épave nous fût expédiée... + +-- Et moi, ajouta Mrs. Branican, je donne ordre que le _Dolly-Hope_ +se tienne prêt à reprendre la mer.» + +Trois jours après cet entretien, le maître d'équipage Zach Fren, +qui venait d'arriver à San-Diégo, se présentait au chalet de +Prospect-House. + +Âgé de trente-sept ans à cette époque, vigoureux et d'allure +résolue, avec sa face rougie par le hâle de la mer, sa physionomie +franche et avenante, il était de ces matelots qui inspirent la +confiance en eux-mêmes, et qui vont toujours droit où on leur dit +d'aller. + +L'accueil qu'il reçut de Mrs. Branican fut empreint d'un tel +sentiment de reconnaissance, que le brave marin ne savait trop +comment répondre. + +«Mon ami, lui dit-elle, après avoir donné cours aux premiers +épanchements de son coeur, c'est vous... vous qui m'avez sauvé la +vie, vous qui avez tout fait pour sauver mon pauvre enfant... Que +puis-je pour vous?» + +Le maître se défendit d'avoir fait plus que son devoir!... Un +matelot qui n'agirait pas comme il avait agi, ce ne serait pas un +matelot... ce ne serait qu'un mercenaire!... Son seul regret, +c'était de n'avoir pu rendre à sa mère son petit bébé!... Mais +enfin il ne méritait rien pour cela... Il remerciait Mrs. Branican +de ses bonnes intentions à son égard... Si elle le permettait, il +retournerait la voir, tant qu'il serait à terre... + +«Depuis bien des années, Zach Fren, j'attends votre arrivée, +répondit Mrs. Branican, et j'espère que vous serez près de moi, le +jour où le capitaine John reparaîtra... + +-- Le jour où le capitaine John reparaîtra!... + +-- Zach Fren, pouvez-vous penser... + +-- Que le capitaine John a péri?... Ah! cela, non, par exemple! +répliqua le maître. + +-- Oui!... vous avez l'espoir... + +-- Plus que l'espoir, mistress Branican... une belle et bonne +certitude!... Est-ce qu'un capitaine tel que le capitaine John, +cela se perd à la façon d'un béret dans un coup de vent!... Allons +donc!... Voilà ce qui ne s'est jamais vu!...» + +Ce que disait Zach Fren, et dans ces termes qui témoignent d'une +foi absolue, fit palpiter le coeur de Mrs. Branican. Elle ne +serait plus seule à croire que John serait retrouvé... Un autre +partageait sa conviction... et cet autre, c'était celui à qui +elle-même devait la vie... Elle voulait voir là comme une +indication de la Providence. + +«Merci, Zach Fren, dit-elle, merci!... Vous ne savez pas le bien +que vous me faites!... Répétez-moi... répétez-moi que le capitaine +John a survécu à ce naufrage... + +-- Mais oui!... mais oui! mistress Branican. Et la preuve qu'il a +survécu, c'est qu'on le retrouvera un jour ou l'autre!... Et si ce +n'est pas là une preuve...» + +Puis, Zach Fren dut donner nombre de détails sur les circonstances +dans lesquelles l'épave avait été repêchée par le _Californian_. +Enfin Mrs. Branican lui dit: + +«Zach Fren, je suis décidée à entreprendre immédiatement de +nouvelles recherches. + +-- Bien... et elles réussiront cette fois... et j'en serai, si +vous le permettez, mistress! + +-- Vous accepteriez de vous joindre au capitaine Ellis?... + +-- De grand coeur! + +-- Merci, Zach Fren!... Je me figure que, vous à bord du _Dolly- +Hope_, ce serait une chance de plus... + +-- Je le crois, mistress Branican! répondit le maître, en clignant +de l'oeil... Oui!... je le crois... et suis prêt à partir...» + +Dolly avait pris la main de Zach Fren, elle la pressait comme +celle d'un ami. Son imagination l'entraînait, l'égarait peut-être. +Mais elle voulait croire que le maître devait réussir là où +d'autres avaient échoué. + +Cependant, ainsi que l'avait fait observer le capitaine Ellis -- +et bien que la conviction de Mrs. Branican fût à ce sujet -- il +fallait obtenir cette certitude que l'épave rapportée par le +_Californian_ avait appartenu au _Franklin_. + +Expédiée, ainsi qu'il a été dit, sur la demande de M. William +Andrew, cette épave arriva à San-Diégo par chemin de fer, et fut +aussitôt transportée aux chantiers de la marine. Là on la soumit à +l'examen de l'ingénieur et des contremaîtres qui avaient dirigé la +construction du _Franklin_. + +Le débris, rencontré par l'équipage du _Californian_ au large de +l'île Melville, à une dizaine de milles de la côte, était un +morceau d'étrave, ou plutôt de cette guibre sculptée qui figure +ordinairement à la proue des navires à voiles. Ce fragment de bois +avait été très détérioré, non par un long séjour dans l'eau, mais +parce qu'il avait été exposé aux intempéries de l'air. De là cette +conclusion qu'il avait dû demeurer longtemps sur les récifs contre +lesquels s'était brisé le navire, puis qu'il s'en était détaché +pour une cause quelconque -- probablement sous l'action d'un +courant -- et qu'il allait en dérive depuis plusieurs mois ou +plusieurs semaines, lorsqu'il avait été aperçu par les matelots du +_Californian_. Quant à ce navire, était-ce celui du capitaine +John?... Oui, car les débris de sculpture, reconnus sur ce +fragment, ressemblaient à ceux qui ornaient le guibre du +_Franklin_. + +C'est, en effet, ce qui fut établi à San-Diégo. À cet égard, il +n'y eut aucun doute de la part des constructeurs. Le bois de teck, +employé pour cette guibre, provenait bien des réserves du +chantier. On releva même la trace d'une armature en fer, qui +reliait la guibre à l'extrémité de l'étrave, et les restes d'une +couche de peinture rouge, à filet d'or, sur le rinceau dessiné à +l'avant. + +Ainsi, l'épave rapportée par le _Californian_ appartenait sans +conteste au navire de la maison Andrew, vainement recherché dans +le bassin de la Malaisie. + +Ce point acquis, il y avait lieu d'admettre l'explication donnée +par le capitaine Ellis: puisque le _Franklin_ avait été signalé +dans la mer de Java, au sud-ouest de l'île Célèbes, il fallait +nécessairement que, quelques jours plus tard, il eût été entraîné +à travers le détroit de la Sonde ou autres passes ouvertes sur la +mer de Timor ou la mer d'Arafoura, pour aller se perdre contre les +accores de la côte australienne. + +L'envoi d'un bâtiment, qui aurait pour mission d'explorer le +bassin compris entre les îles de la Sonde et le littoral nord de +l'Australie, était par là entièrement justifié. Cette campagne +réussirait-elle mieux que celle des Philippines, des Célèbes et +des Moluques? Il y avait lieu de l'espérer. + +Cette fois, Mrs. Branican eut la pensée d'y prendre part +personnellement, en s'embarquant sur le _Dolly-Hope_. Mais +M. William Andrew et le capitaine Ellis, auxquels se joignit Zach +Fren, parvinrent à l'en dissuader, non sans peine. Une navigation +de ce genre, qui serait forcément très longue, aurait pu être +compromise par la présence d'une femme à bord. + +Il va de soi que Zach Fren fut embarqué comme maître d'équipage du +_Dolly-Hope_, et le capitaine Ellis prit ses dernières +dispositions pour mettre en mer dans le plus court délai. + + + + +XIII + +Campagne dans la mer de Timor + + +Le _Dolly-Hope_ quitta le port de San-Diégo à dix heures du matin, +le 3 avril 1882. Au large de la terre d'Amérique, le capitaine +Ellis suivit vers le sud-ouest une direction un peu inférieure à +celle de sa première campagne. En effet, il voulait atteindre par +le plus court la mer d'Arafoura, en franchissant le détroit de +Torrès, au-delà duquel avait été rencontré le fragment de guibre +du _Franklin_. + +Le 26 avril, on eut connaissance des îles Gilbert, éparses au +milieu de ces parages, où les calmes du Pacifique, à cette époque +de l'année, rendent la navigation si lente, si pénible pour les +navires à voiles. Après avoir laissé dans le nord les deux groupes +de Scarborough et de Kingsmill, qui composent cet archipel, situé +à huit cents milles du littoral californien, au sud-est des +Carolines, le capitaine Ellis s'engagea à travers le groupe de +Vanikoro, signalé depuis une quinzaine de lieues par le mont +Kapogo, qui pointait à l'horizon. + +Ces îles verdoyantes et fertiles, couvertes d'impénétrables forêts +sur toute leur étendue, appartiennent à l'archipel Viti. Elles +sont cernées de récifs madréporiques, qui en rendent les approches +extrêmement dangereuses. C'est là, on le sait, que Dumont +d'Urville et Dillon retrouvèrent les débris des bâtiments de +Lapérouse, la _Recherche_ et _l'Espérance_, partis de Brest en +1791, et qui, poussés sur les récifs de Vanikoro, ne devaient +jamais revenir. + +En vue de cette île si tristement célèbre, il s'opérait un +rapprochement bien naturel dans l'esprit des hommes du _Dolly- +Hope_. Le _Franklin_ avait-il subi le sort des navires de +Lapérouse? Ainsi que cela était arrivé pour Dumont d'Urville et +Dillon, le capitaine Ellis ne retrouverait-il que les débris du +navire perdu? Et, s'il ne découvrait pas le lieu de la +catastrophe, le destin de John Branican et de ses compagnons +demeurerait-il à l'état de mystère? + +À deux cents milles au delà, le _Dolly-Hope_ traversa obliquement +l'archipel des Salomon, dénommé autrefois Nouvelle-Géorgie ou +Terres Arsacides. + +Cet archipel renferme une dizaine de grandes îles, dispersées sur +une aire de deux cents lieues en longueur et quarante en largeur. +Parmi elles se trouvent les îles Carteret, autrement dites les +îles du Massacre, et dont le nom indique de quelles scènes +sanglantes elles furent le théâtre. + +Le capitaine Ellis n'avait aucun renseignement à demander aux +indigènes de ce groupe, aucune investigation à faire dans ces +parages. Il n'y relâcha pas et hâta sa marche vers le détroit de +Torrès, non moins impatient que Zach Fren de rallier la partie de +cette mer d'Arafoura où l'épave avait été découverte. Ce serait là +que l'enquête serait conduite avec un soin minutieux, une +infatigable persévérance, qui en assurerait peut-être le succès. + +Les terres de la Papouasie, appelées aussi Nouvelle-Guinée, +n'étaient pas très éloignées. Quelques jours après avoir franchi +l'archipel des Salomon, le _Dolly-Hope_ eut connaissance de +l'archipel des Louisiades. Il passa au large des îles Rossel, +d'Entrecasteaux, Trobriand, et d'un grand nombre d'îlots, enfouis +sous le magnifique dôme de leurs cocotiers. + +Enfin, au bout d'une traversée de trois semaines, les vigies +reconnurent à l'horizon les hautes terres de la Nouvelle-Guinée, +puis les pointes du cap York, projetées par le littoral +australien, qui limitent au nord et au sud le détroit de Torrès. + +C'est un passage extrêmement dangereux, ce détroit. À moins d'y +être contraints, les capitaines au long cours se gardent bien de +s'y hasarder. C'est à ce point, paraît-il, que les compagnies +d'assurances maritimes refusent de garantir les risques de mer que +l'on y rencontre. + +Il y a lieu de se défier de ces courants, qui vont incessamment de +l'est à l'ouest, entraînant les eaux du Pacifique vers la mer des +Indes. Les hauts-fonds y rendent la navigation extrêmement +périlleuse. On ne peut s'y aventurer que pendant quelques heures +de jour, lorsque la position du soleil permet d'apercevoir les +brisants sous les traînées de la houle. + +Ce fut en vue du détroit de Torrès que le capitaine Ellis, dans +une conversation qu'il eut avec son second officier et Zach Fren, +demanda au maître: + +«C'est bien à la hauteur de l'île Melville que le _Californian_ a +repêché l'épave du _Franklin_? + +-- Précisément, répondit Zach Fren. + +-- Il faudrait donc compter à peu près cinq cents milles à travers +la mer d'Arafoura depuis le détroit?... + +-- En effet, capitaine, et je comprends ce qui vous embarrasse. +Étant donnés les courants réguliers, qui portent de l'est à +l'ouest, il semble que, puisque ce morceau de guibre a été +recueilli au large de l'île Melville, c'est que le _Franklin_ a dû +se perdre à l'entrée du détroit de Torrès... + +-- Sans doute, Zach Fren, et il faudrait en conclure que John +Branican serait allé choisir ce dangereux passage pour se rendre à +Singapore? Or, cela, je ne l'admettrai jamais. À moins de +circonstances qui m'échappent, je persiste à croire qu'il a dû +traverser les parages de la Malaisie, comme nous l'avons fait lors +de notre première campagne, puisqu'il a été aperçu pour la +dernière fois dans le sud de l'île Célèbes. + +-- Et comme ce fait ne peut être discutable, fit observer le +second, il en résulte que si le capitaine Branican a pénétré dans +la mer de Timor, il n'a pu y arriver que par l'un des détroits qui +séparent les îles de la Sonde. + +-- C'est incontestable, répondit le capitaine Ellis, et je ne +comprends plus comment le _Franklin_ a pu être ramené vers l'est. +De deux choses l'une, ou il était désemparé, ou il ne l'était pas. +S'il était désemparé, c'est à des centaines de milles dans l'ouest +du détroit de Torrès que les courants ont dû l'entraîner. S'il ne +l'était pas, pourquoi serait-il revenu vers ce détroit, puisque +Singapore est dans une direction opposée. + +-- Je ne sais que penser, répliqua le second. Si l'épave avait été +trouvée dans la mer des Indes, cela pourrait s'expliquer par un +naufrage qui aurait eu lieu soit sur les îles de la Sonde, soit +sur le littoral ouest de l'Australie... + +-- Tandis qu'elle a été repêchée à la hauteur de l'île Melville, +répondit le capitaine Ellis, ce qui indiquerait que le _Franklin_ +s'est perdu dans la partie de la mer d'Arafoura voisine du détroit +de Torrès, ou même dans ce détroit. + +-- Peut-être, fit observer Zach Fren, existe-t-il des +contrecourants le long de la côte australienne, qui ont repoussé +l'épave vers le détroit. Dans ce cas, le naufrage pourrait s'être +produit dans l'ouest de la mer d'Arafoura. + +-- Nous le verrons, dit le capitaine Ellis. Mais, en attendant, +manoeuvrons comme si le _Franklin_ s'était brisé sur les écueils +du détroit de Torrès... + +-- Et si nous manoeuvrons bien, répéta Zach Fren, nous +retrouverons le capitaine John!» + +C'était, en somme, ce qu'il y avait de mieux à faire, et c'est ce +qui fut fait. + +La largeur du détroit de Torrès est estimée à une trentaine de +milles. On se figurerait difficilement le fourmillement de ses +îlots et de ses récifs, dont la position est à peine établie par +les meilleurs hydrographes. On en compte au moins neuf cents, à +fleur d'eau pour la plupart, et dont les plus considérables ne +mesurent que trois à quatre milles de circonférence. Ils sont +habités par des tribus d'Andamènes, très redoutables aux équipages +qui tombent entre leurs mains, ainsi que le prouve le massacre des +matelots du _Chesterfield_ et du _Hormuzier_. + +En se transportant de l'un à l'autre dans leurs légères pirogues, +leurs praos-volants, de construction malaise, ces naturels peuvent +aller sans peine de la Nouvelle-Guinée à l'Australie ou de +l'Australie à la Nouvelle-Guinée. Donc, si le capitaine John et +ses compagnons s'étaient réfugiés sur l'un de ces îlots, il leur +eût été assez facile de rallier la côte australienne, puis de +gagner quelque bourgade du golfe de Carpentarie ou de la péninsule +du cap York, et leur rapatriement n'aurait pas offert de grandes +difficultés. Or, comme aucun d'eux n'avait reparu, la seule +hypothèse admissible, c'est qu'ils étaient tombés au pouvoir des +indigènes du détroit, et ce n'est point de ces sauvages qu'il faut +attendre le respect des prisonniers: ils les tuent sans pitié, ils +les dévorent, et où alors rechercher les traces de ces sanglantes +catastrophes? + +Voilà ce que pensait le capitaine Ellis, ce que disaient les +hommes du _Dolly-Hope_. Tel avait dû être le sort des survivants +du _Franklin_, s'il s'était perdu dans le détroit de Torrès... +Restait, il est vrai, le cas où il ne se serait pas engagé à +travers ce détroit; mais alors, de quelle façon expliquer que ce +fragment de sa guibre eût été rencontré au large de l'île +Melville? + +Le capitaine Ellis se lança intrépidement à travers ces +redoutables passes, prenant en même temps toutes les mesures que +commandait la prudence. Ayant un bon steamer, des officiers +vigilants, un équipage courageux et de sang-froid, il comptait +bien se débrouiller au milieu de ce labyrinthe d'écueils et aussi +tenir en respect les indigènes qui tenteraient de l'attaquer. + +Lorsque -- pour une raison ou pour une autre -- les bâtiments +embouquent le détroit de Torrès, dont l'ouverture est sillonnée de +bancs de coraux du côté de l'océan Pacifique, ils longent de +préférence la côte australienne. Mais, dans le sud de la +Papouasie, il existe une assez grande île, l'île Murray, qu'il +importait de visiter avec soin. + +Pour cela, le _Dolly-Hope_ s'avança entre les deux dangereux +récifs désignés par les noms Eastern-Fields et Boot-Reef. Et même, +ce dernier, par la disposition de ses roches, présentant de loin +l'apparence d'un navire naufragé, on put croire que c'étaient les +restes du _Franklin_. De là une émotion de courte durée, car la +chaloupe à vapeur eut bientôt permis de constater qu'il n'y avait +là qu'un bizarre amoncellement de masses coralligènes. + +Plusieurs canots, simples troncs d'arbres creusés au feu ou à la +hache, munis de balanciers qui assurent leur stabilité en mer, +manoeuvrés à la pagaie par cinq ou six naturels, furent aperçus +aux approches de l'île Murray. Ces naturels s'en tinrent à des +cris, ou plutôt à de véritables hurlements de fauves. Sous petite +vapeur, le _Dolly-Hope_ put faire le tour de l'île, sans avoir à +repousser leur agression. Nulle part, on n'aperçut les débris d'un +naufrage. Sur ces îles et îlots, rien que de noirs indigènes aux +formes athlétiques, à la chevelure laineuse, teinte en rouge, à la +peau luisante, au nez gros, non épaté. En vue de manifester des +intentions hostiles, ils agitaient leurs lances, leurs arcs, leurs +flèches, après s'être rassemblés sous l'abri de cocotiers, qui se +comptent par milliers dans ces régions du détroit. + +Pendant un mois, jusqu'au 10 juin, après avoir renouvelé sa +provision de combustible à Somerset, un des ports de l'Australie +septentrionale, le capitaine Ellis visita minutieusement l'espace +compris entre le golfe de Carpentarie et la Nouvelle-Guinée. Il +relâcha aux îles Mulgrave, Banks, Horn, Albany, à l'île Booby, +creusée de cavernes obscures, dans l'une desquelles est établie la +boîte aux lettres du détroit de Torrès. Mais les navigateurs ne se +contentent pas de déposer leurs lettres dans cette boîte, dont la +levée n'est pas régulière, on le pense bien. Une sorte de +convention internationale oblige les marines des divers États à +faire des dépôts de charbon et de vivres sur cette île Booby, et +il n'est pas à craindre qu'ils soient pillés par les naturels, car +la violence des courants ne permet pas à leurs fragiles +embarcations d'y accoster. + +À plusieurs reprises, en les amadouant par des présents d'infime +valeur, on réussit à communiquer avec quelques mados ou chefs de +ces îles. Ils offraient en revanche du «kaiso» ou écailles de +tortue, et des «incras», coquilles enfilées qui leur servent de +monnaie. Faute de pouvoir se faire comprendre ou de comprendre +leur langage, il fut impossible de savoir si ces Andamènes avaient +connaissance d'un naufrage, qui aurait coïncidé par sa date avec +la disparition du _Franklin_. En tout cas, il ne semblait pas +qu'ils eussent en leur possession des objets de fabrication +américaine, armes ou ustensiles. On ne trouva ni ferrures, ni +pièces de charpente, ni débris de mâture ou d'espars, qui auraient +pu provenir de la démolition d'un navire. Aussi, lorsque le +capitaine Ellis quitta définitivement les insulaires du détroit de +Torrès, s'il n'était pas à même d'affirmer que le _Franklin_ +n'était pas venu se fracasser sur ces récifs, du moins n'avait-il +recueilli aucun indice à ce sujet. + +Il s'agissait maintenant d'explorer la mer d'Arafoura, à laquelle +fait suite la mer de Timor, entre le chapelet des petites îles de +la Sonde au nord, et le littoral australien au sud. Quant au golfe +de Carpentarie lui-même, le capitaine Ellis ne jugea point à +propos de le visiter, vu qu'un naufrage qui se fût produit sur ses +côtes n'aurait pu rester inconnu des colons du voisinage. C'était, +au contraire, sur le littoral de la Terre d'Arnheim qu'il songeait +à porter d'abord ses investigations. Puis, au retour, il +explorerait la partie septentrionale de la mer de Timor, et les +nombreuses passes qui y donnent accès entre les îles. + +Cette navigation sur les accores de la Terre d'Arnheim, semés +d'îlots et de récifs, ne demanda pas moins d'un mois. Elle fut +faite avec un zèle et aussi une audace que rien ne pouvait +décourager. Mais partout, depuis la pointe occidentale du golfe de +Carpentarie jusqu'au golfe de Van Diémen, les renseignements +firent défaut. Nulle part, l'équipage du _Dolly-Hope_ ne parvint à +retrouver les restes d'un bâtiment naufragé. Ni les indigènes +australiens, ni les Chinois, qui font le commerce du tripang dans +ces mers, ne fournirent un éclaircissement quelconque. En outre, +si les survivants du _Franklin_ avaient été faits prisonniers par +les tribus australiennes de cette contrée, tribus adonnées au +cannibalisme, pas un d'eux n'aurait été épargné, ou c'eût été +miracle. + +Le 11 juillet, arrivé sur le cent trentième degré de longitude, le +capitaine Ellis commença à opérer la reconnaissance de l'île +Melville et de l'île Bathurst, qui ne sont séparées l'une de +l'autre que par une passe assez étroite. C'était à dix milles dans +le nord de ce groupe que l'épave du _Franklin_ avait été +recueillie. Pour qu'elle n'eût pas été entraînée plus loin vers +l'ouest, il fallait que les courants ne l'eussent détachée des +récifs que peu de temps avant l'arrivée du _Californian_. Il était +donc possible que le théâtre de la catastrophe ne fût pas très +éloigné. + +Cette exploration dura près de quatre mois, car elle engloba non +seulement le périple des deux îles, mais aussi les lignes côtières +de la Terre d'Arnheim jusqu'au canal de la Reine et même jusqu'à +l'embouchure de la Victoria River. + +Il était très difficile de pousser les investigations vers +l'intérieur. C'eût été se risquer sans aucune chance d'obtenir des +renseignements. Elles sont extrêmement redoutables, ces tribus qui +fréquentent les territoires au nord du continent australien. +Récemment -- et le capitaine Ellis venait de l'apprendre pendant +une des relâches de sa campagne -- de nouveaux faits de +cannibalisme s'étaient accomplis dans ces parages. L'équipage d'un +navire hollandais, le _Groningue_, attiré par de fausses +démonstrations des indigènes de l'île Bathurst, avait été massacré +et dévoré par ces bêtes fauves -- n'est-ce pas le seul nom qui +leur convienne? Quiconque devient leur prisonnier peut être +considéré comme destiné à la plus épouvantable des morts! + +Cependant, si le capitaine Ellis devait renoncer à savoir où et +quand l'équipage du _Franklin_ était tombé entre les mains de ces +naturels, peut-être parviendrait-on à retrouver quelque indice du +naufrage. Et il y avait d'autant plus lieu de l'espérer que huit +mois ne s'étaient pas écoulés depuis que le _Californian_ avait +ramassé ce fragment de guibre au nord de l'île Melville. + +Le capitaine Ellis et son équipage s'appliquèrent dès lors à +fouiller les anses, les criques, les récifs de la côte, sans souci +ni des fatigues ni des dangers auxquels ils s'exposaient. C'est ce +qui explique la durée de cette exploration. Elle fut très longue +parce qu'il importait qu'elle fût très minutieuse. + +Plusieurs fois, le _Dolly-Hope_ faillit s'anéantir sur les +brisants encore mal reconnus de ces mers. Plusieurs fois aussi, il +fut sur le point d'être envahi par les indigènes, dont on eut à +repousser les praos, à coups de fusil lorsqu'ils étaient à +distance, à coups de hache lorsqu'ils tentaient l'abordage. + +Mais, ni sur les îles Melville et Bathurst, pas plus sur la Terre +d'Arnheim jusqu'à l'embouchure de la Victoria, que dans le détroit +de Torrès, les recherches ne donnèrent satisfaction. On ne +découvrit nulle part les restes d'un naufrage, et aucune épave ne +fut rencontrée. + +Voilà où en était l'expédition à la date du 3 novembre. Quel parti +allait prendre le capitaine Ellis? Considérait-il sa mission comme +terminée -- du moins en ce qui concernait le littoral australien, +les îles et îlots qui en dépendent? Devait-il songer au retour, +après avoir exploré les petites îles de la Sonde, dans la partie +septentrionale de la mer de Timor? En un mot, avait-il conscience +d'avoir fait tout ce qu'il était humainement possible de faire? + +Ce brave marin hésitait, on le comprend, à se tenir quitte de sa +tâche même en l'ayant poursuivie jusqu'aux rivages de l'Australie. + +Un incident vint mettre un terme à ses hésitations. + +Dans la matinée du 4 novembre, il se promenait avec Zach Fren à +l'arrière du steamer, lorsque le maître lui montra quelques objets +qui flottaient à un demi-mille du _Dolly-Hope_. Ce n'étaient point +des morceaux de bois, des fragments de bordages ou des troncs +d'arbres, mais d'énormes paquets d'herbes, sortes de sargasses +jaunâtres arrachées des profondeurs sous-marines, et qui suivaient +les contours de la haute terre. + +«Voilà qui est singulier, fit observer Zach Fren. Que je perde mon +nom, si ces herbes ne remontent pas de l'ouest et même du sud- +ouest! Il y a certainement un courant qui les porte du côté du +détroit? + +-- Oui, répondit le capitaine Ellis, et ce doit être un courant +local, qui se dirige à l'est, à moins qu'il n'y ait là qu'un +déplacement de marée. + +-- Je ne crois pas, capitaine, répondit Zach Fren, car, au petit +jour -- cela me revient en ce moment -- j'ai déjà vu quantité de +ces sargasses dérivant vers l'amont. + +-- Maître, vous êtes certain du fait?... + +-- Comme je suis certain que nous finirons par retrouver le +capitaine John! + +-- Eh bien, si ce courant existe, reprit le capitaine Ellis, il +pourrait se faire que l'épave du _Franklin_ fût venue de l'ouest, +en longeant la côte australienne. + +-- C'est absolument ma manière de voir, répondit Zach Fren. + +-- Alors nous n'avons pas à hésiter, maître. Il faut prolonger la +reconnaissance de ces côtes à travers la mer de Timor jusqu'à +l'extrémité de l'Australie occidentale? + +-- Jamais je n'en ai été plus convaincu, capitaine Ellis, +puisqu'il est hors de doute qu'il y ait un courant de côte, dont +la direction, très sensible, va toucher l'île Melville. À supposer +que le capitaine Branican se soit perdu dans les parages de +l'ouest, cela expliquerait qu'un débris de son navire ait pu être +ramené dans les parages où nous l'avons repêché à bord du +_Californian_.» + +Le capitaine Ellis fit venir son second, et le consulta sur la +convenance qu'il y aurait de continuer la navigation plus avant +dans l'ouest. + +Le second fut d'avis que l'existence de ce courant local exigeait +qu'elle fût au moins poussée jusqu'à l'endroit où il prenait +naissance. + +«Poursuivons notre route à l'ouest, répondit le capitaine Ellis. +Ce ne sont pas des doutes, c'est une certitude que nous devons +rapporter à San-Diégo. La certitude qu'il ne reste plus rien du +_Franklin_, s'il a péri sur la côte australienne!» + +En conséquence de cette détermination, très justifiée d'ailleurs, +le _Dolly-Hope_ remonta jusqu'à l'île Timor, afin de renouveler +son approvisionnement de combustible. + +Après une relâche de quarante-huit heures, il redescendit vers ce +promontoire de Londonderry, qui se projette à l'angle de +l'Australie occidentale. + +En quittant Queen's Channel, le capitaine Ellis s'appliqua à +suivre d'aussi près que possible les contours du continent à +partir de Turtle-Point. En cet endroit, le courant manifestait +très nettement sa direction de l'ouest à l'est. + +Ce n'était pas un de ces effets de marée, qui changent avec le +flux et le reflux, mais un transport permanent des eaux d'aval en +amont dans cette partie méridionale de la mer de Timor. Il y avait +donc lieu de le remonter, en fouillant les criques et les récifs, +tant que le _Dolly-Hope_ ne se trouverait pas en face de la haute +mer, sur la limite de l'océan Indien. + +Arrivé à l'entrée du golfe de Cambridge, qui baigne la base du +mont Cockburn, le capitaine Ellis jugea qu'il serait imprudent +d'aventurer son navire au sein de ce long entonnoir, hérissé +d'écueils, et dont les rives sont fréquentées par de redoutables +tribus. Aussi la chaloupe à vapeur, montée par une demi-douzaine +d'hommes bien armés, fut-elle mise sous les ordres de Zach Fren, +afin de visiter l'intérieur de ce golfe. + +«Évidemment, lui fit observer le capitaine Ellis, si John Branican +est tombé au pouvoir des indigènes de cette partie du continent, +il n'est pas supposable que son équipage et lui aient survécu. +Mais, ce qui nous importe, c'est de savoir s'il existe encore +quelques débris du _Franklin_, au cas où les Australiens +l'auraient fait échouer dans le golfe de Cambridge... + +-- Ce qui ne m'étonnerait pas de la part de ces coquins!» répondit +Zach Fren. + +La tâche du maître étant bien justifiée, il la remplit +consciencieusement, en se tenant toujours sur le qui-vive. Il +conduisit sa chaloupe jusqu'à l'île Adolphus, presque au fond du +golfe; il en fit le tour, et ne découvrit rien qui l'engageât à +porter plus loin ses investigations. + +Le _Dolly-Hope_ reprit alors sa route au delà du golfe de +Cambridge, contourna le cap Dusséjour, et remonta vers le nord- +ouest, en longeant la côte qui appartient à l'une de ces grandes +divisions de l'Australie, connue sous le nom d'Australie +Occidentale. Les îlots y sont nombreux, les anses s'y découpent +très capricieusement. Mais, ni au cap Rhuliers, ni au promontoire +de Londonderry, un résultat quelconque ne vint payer l'équipage de +tant de fatigues, si courageusement acceptées. + +Les fatigues et les dangers de cette navigation furent bien +autrement graves, lorsque le _Dolly-Hope_ eut doublé le +promontoire de Londonderry. Sur cette côte, directement assaillie +par les grandes houles de l'océan Indien, il existe peu de refuges +praticables, dans lesquels un bâtiment désemparé puisse se mettre +à l'abri. Or un steamer est toujours à la merci de sa machine, qui +peut lui manquer, lorsque les secousses du tangage et du roulis +sont dues à de violents coups de mer. À partir de ce promontoire +jusqu'à la baie Collier, dans le York-Sund et dans la baie +Brunswick, on ne voit qu'un entremêlement d'îlots, un labyrinthe +de bas-fonds et de récifs, comparables à ceux qui fourmillent dans +le détroit de Torrès. Aux caps Talbot et Bougainville, la côte se +défend par un si monstrueux ressac que ses abords ne sont +possibles qu'aux embarcations des indigènes, rendues presque +inchavirables par le contrepoids de leurs balanciers. La baie +Admiralty, ouverte entre le cap Bougainville et le cap Voltaire[7], +est tellement enchevêtrée de roches, que la chaloupe à vapeur +risqua plus d'une fois de se perdre. Mais rien n'arrêta l'ardeur +de l'équipage, et, parmi ces hardis marins, c'était à qui se +disputerait la redoutable tâche de coopérer à une si périlleuse +opération. + +Au delà de la baie Collier, le capitaine Ellis se lança à travers +l'archipel Buccaneer. Son intention n'était pas, d'ailleurs, de +dépasser le cap Lévêque, dont la pointe termine le King-Sund au +nord-ouest. + +Ce n'est pas qu'il y eût lieu de se préoccuper de l'état +atmosphérique, lequel tendait à s'améliorer chaque jour. Pour +cette partie de l'océan Indien, située dans l'hémisphère austral, +les mois d'octobre et de novembre correspondent aux mois d'avril +et de mai de l'hémisphère boréal. La belle saison commençait ainsi +à s'établir graduellement, et la campagne aurait pu se poursuivre +dans des conditions assez favorables. Mais il n'y avait pas à la +prolonger indéfiniment; son point extrême serait atteint dès que +ce courant littoral, qui remontait vers l'est en charriant des +épaves jusqu'à l'île Melville, aurait cessé de se faire sentir. + +C'est ce qui fut enfin reconnu vers la fin du mois de janvier +1883, lorsque le _Dolly-Hope_ eut achevé -- infructueusement du +reste -- la reconnaissance du large estuaire du King-Sund, au fond +duquel vient se jeter la rivière de Fitz-Roy. La chaloupe à vapeur +avait même eu à subir à l'embouchure de cet important cours d'eau +une furieuse attaque des naturels. Deux hommes furent blessés dans +cette rencontre, peu grièvement, il est vrai. Ce fut grâce au +sang-froid du capitaine Ellis que cette dernière tentative ne +dégénéra pas en désastre. + +Dès que le _Dolly-Hope_ fut sorti du King-Sund, il vint stopper à +la hauteur du cap Lévêque. Le capitaine Ellis tint alors conseil +avec son second et le maître d'équipage. Les cartes ayant été +soigneusement examinées, il fut décidé que l'expédition prendrait +fin ici même, sur la limite du dix-huitième parallèle de +l'hémisphère austral. Au delà du King-Sund, la côte est franche, +on n'y compte que de rares îlots, et cette portion de la Terre de +Tasman, qu'elle limite sur la mer des Indes, figure encore en +blanc dans les atlas de publication récente. Il n'y avait aucun +intérêt à se porter plus loin vers le sud-ouest, ni à visiter les +abords de l'archipel de Dampier. + +En outre, il ne restait plus au _Dolly-Hope_ qu'une faible +quantité de charbon, et le mieux était de prendre route +directement sur Batavia, où il pourrait refaire son plein de +combustible. Puis il regagnerait le Pacifique en traversant la mer +de Timor le long des îles de la Sonde. Le cap fut donc mis au +nord, et bientôt le _Dolly-Hope_ eut perdu de vue la côte +australienne. + + + + +XIV + +L'île Browse + + +L'espace compris entre la côte nord-ouest de l'Australie et la +partie occidentale de la mer de Timor ne contient pas d'îles +importantes. À peine les géographes y relèvent-ils quelques îlots. +Ce qu'on y rencontre, ce sont principalement de ces hauts-fonds +bizarres, de ces formations coralligènes, désignés par les +qualifications de «banks», de «rocks», de «rifts» ou de «shoals» - +- tels Lynher-Riff, Scotts-Riff, Seringapatam-Riff, Korallen-Riff, +Courtier-Shoal, Rowley-Shoal, Hibernia-Shoal, Sahul-Bank, Echo- +Rock, etc. La position de ces écueils est déterminée, exactement +pour la plupart, approximativement pour quelques-uns. Il est même +possible qu'il reste à découvrir un certain nombre de ces +inquiétants récifs parmi ceux qui se trouvent à fleur d'eau. Aussi +la navigation est-elle difficile et exige-t-elle une surveillance +constante au milieu de ces parages où se hasardent quelquefois les +bâtiments en venant de la mer des Indes. + +Le temps était beau, la mer assez calme en dehors des brisants. +L'excellente machine du _Dolly-Hope_ n'avait point souffert depuis +le départ de San-Diégo; ses chaudières fonctionnaient +généreusement. Toutes les circonstances de temps et de mer +promettaient une traversée favorable entre le cap Lévêque et l'île +de Java. Mais, en réalité, c'était la route du retour. Le +capitaine Ellis ne prévoyait d'autres retards que ceux des +relâches dont il voulait profiter encore en explorant les petites +îles de la Sonde. + +Pendant les premiers jours qui suivirent le départ effectué à la +hauteur du cap Lévêque, il ne se produisit aucun incident de mer. +La plus sévère vigilance était imposée aux hommes de garde. Placés +dans la mâture, ils devaient signaler d'aussi loin que possible +ces shoals, ces riffs, dont quelques-uns émergeaient à peine de la +surface des eaux. + +Le 7 février, vers neuf heures du matin, l'un des matelots juchés +sur les barres de misaine cria: + +«Récif par bâbord devant!» + +Comme ce récif n'était pas visible pour les hommes du pont, Zach +Fren s'élança dans les haubans, afin de reconnaître par lui-même +la position indiquée. + +Lorsqu'il se fut achevalé sur les barres, le maître aperçut assez +distinctement un plateau rocheux à six milles au large par la +hanche de bâbord. + +En réalité, ce n'était ni un rock ni un shoal, mais bien un îlot +disposé en dos d'âne, qui se dessinait vers le nord-ouest. Étant +donnée la distance, il était même admissible que cet îlot fût une +île d'une certaine étendue, si elle se présentait alors dans le +sens de sa largeur. + +Quelques minutes après, Zach Fren redescendit et fit son rapport +au capitaine Ellis. Celui-ci donna l'ordre de lofer d'un quart, +afin de se rapprocher du dit îlot. + +À l'observation de midi, lorsqu'il eut pris hauteur et fait son +point, le capitaine nota sur le livre de bord que le _Dolly-Hope_ +se trouvait par 14°07' de latitude sud et 133°13' de longitude +est. Ce point, ayant été rapporté sur la carte, coïncidait avec le +gisement d'une certaine île, désignée sous le nom d'île Browse par +les géographes modernes, et située à deux cent cinquante milles +environ du York-Sund de la côte australienne. + +Puisque cette île était à peu près sur sa route, le capitaine +Ellis résolut d'en suivre les contours, bien qu'il n'eût pas +l'intention de s'y arrêter. + +Une heure plus tard, l'île Browse n'était plus qu'à un mille par +le travers du _Dolly-Hope_. La mer, un peu houleuse, brisait avec +fracas et couvrait d'une poussière d'embruns un cap allongé vers +le nord-est. On ne pouvait guère juger de l'étendue de l'île, +parce que le regard la prenait obliquement. En tout cas, elle se +présentait sous l'apparence d'un plateau ondulé, dont aucune +tumescence ne dominait la surface. + +Cependant, comme il n'avait pas de temps à perdre, le capitaine +Ellis, ayant un peu ralenti sa marche, allait donner au mécanicien +l'ordre de se remettre en route, lorsque Zach Fren attira son +attention, en disant: + +«Capitaine, voyez donc... là-bas... Est-ce que ce n'est pas un mât +qui se dresse sur ce cap?» + +Et le maître tendait la main dans la direction du cap projeté au +nord-est, et que terminait brusquement une haute arête rocheuse +taillée à pic. + +«Un mât?... Non!... Il me semble que ce n'est qu'un tronc +d'arbre», répondit le capitaine Ellis. + +Puis, prenant sa lunette, il regarda avec plus d'attention l'objet +signalé par Zach Fren. + +«C'est vrai, dit-il, vous ne vous trompez pas, maître!... C'est un +mât, et je crois apercevoir un morceau de pavillon déloqueté par +le vent... Oui!... oui!... Ce doit être un signal!... + +-- Alors nous ferions peut-être bien de laisser arriver... dit le +maître d'équipage. + +-- C'est mon avis», répondit le capitaine Ellis. Et il donna ordre +de porter sur l'île Browse à petite vapeur. Cet ordre fut +immédiatement exécuté. Le _Dolly-Hope_ commença à se rapprocher +des récifs, qui faisaient ceinture à l'île sur environ trois cents +pieds au large. La mer les battait violemment, non pas que le vent +fût fort, mais parce que les courants poussaient la houle dans +cette direction. Bientôt les détails de la côte apparurent +nettement à l'oeil nu. Ce littoral se présentait sous un aspect +sauvage, aride, désolé, sans une échappée de verdure, et montrait +des trous béants de caverne, où le ressac se propageait avec des +bruits de tonnerre. Par intervalles, un morceau de grève jaunâtre +coupait la ligne des roches, au-dessus desquelles voltigeaient des +bandes d'oiseaux de mer. De ce côté, toutefois, on ne voyait rien +des épaves d'un naufrage, ni débris de mâture, ni restes de coque. +Le mât planté à la pointe extrême du promontoire devait être formé +d'un bout-dehors de beaupré; mais, quant à cette étamine, dont la +brise agitait les lambeaux, il était impossible d'en discerner la +couleur. + +«Il y a là des naufragés... s'écria Zach Fren. + +-- Ou il y en a eu! répondit le second. + +-- Il n'est pas douteux, dit le capitaine Ellis, qu'un bâtiment +s'est mis au plein sur cette île. + +-- Ce qui est non moins certain, ajouta le second, c'est que des +naufragés y ont trouvé refuge, puisqu'ils ont dressé ce mât de +signal, et peut-être ne l'ont-ils pas quittée, car il est rare que +les navires à destination de l'Australie ou des Indes passent en +vue de l'île Browse. + +-- Je pense que votre intention, capitaine, est de la visiter? +demanda Zach Fren. + +-- Oui, maître, mais, jusqu'à présent, je n'ai aperçu aucun +endroit où on pût l'accoster. Commençons donc par la contourner, +avant de prendre une décision. Si elle est encore habitée par de +malheureux naufragés, il est impossible qu'ils ne nous aperçoivent +pas et ne fassent pas des signaux... + +-- Et si nous ne voyons personne, quelles sont vos intentions?... +demanda Zach Fren. + +-- Nous essaierons de débarquer, dès que la chose sera praticable, +répondit le capitaine Ellis. Si elle n'est pas habitée, cette île +peut avoir conservé les indices d'un naufrage, et cela est d'un +grand intérêt pour notre campagne. + +-- Et qui sait?... murmura Zach Fren. + +-- Qui sait?... Voulez-vous dire, maître, que le _Franklin_ a pu +se jeter sur cette île Browse, située en dehors de la route à +suivre?... + +-- Pourquoi non, capitaine?... + +-- Bien que ce soit absolument invraisemblable, répondit le +capitaine Ellis, nous ne devons pas nous arrêter devant une +invraisemblance, et nous tenterons un débarquement!» + +Ce projet, qui consistait à contourner l'île Browse, fut aussitôt +mis à exécution. En se tenant par prudence à une encablure des +récifs, le _Dolly-Hope_ ne tarda pas à doubler les diverses +pointes que l'île projetait vers le nord. L'aspect du littoral ne +variait pas -- roches rangées comme si elles eussent cristallisé +sous une forme presque identique, accores rudement battus de la +houle, écueils couverts d'embruns, et qui rendaient l'atterrissage +impraticable. En arrière-plan, quelques bouquets de cocotiers +rabougris dominant un plateau rocailleux, où n'apparaissait aucune +trace de culture. D'habitants, personne. D'habitations, néant. Pas +une chaloupe, pas un canot de pêche. Mer déserte, île aussi. De +nombreuses bandes de mouettes, s'enfuyant d'une pointe à l'autre, +animaient seules cette morne solitude. + +Si ce n'était pas là l'île souhaitée des naufragés, où les besoins +de l'existence sont assurés, du moins avait-elle pu offrir refuge +aux survivants d'un naufrage. + +L'île Browse mesure environ six à sept milles de circonférence: +c'est ce qui fut constaté, lorsque le _Dolly-Hope_ eut relevé ses +contours du sud. En vain l'équipage cherchait-il à distinguer +l'entrée d'un port, ou, à défaut de port, une crique ménagée au +milieu des roches, entre lesquelles le steamer eût pu se mettre à +l'abri au moins pendant quelques heures. Il fut bientôt démontré +qu'un débarquement ne pourrait s'effectuer qu'en employant les +embarcations du bord, et encore fallait-il trouver une passe qui +leur permît d'atterrir. + +Il était une heure après midi, lorsque le _Dolly-Hope_ se trouva +sous le vent de l'île. Comme la brise soufflait alors du nord- +ouest, la houle battait moins violemment le pied des roches. En +cet endroit, la côte, décrivant une large concavité, formait une +sorte de vaste rade foraine, où un bâtiment pourrait mouiller sans +imprudence, tant que l'aire du vent ne serait pas modifiée. Il fut +aussitôt décidé que le _Dolly-Hope_ se tiendrait là, sinon à +l'ancre, du moins sous petite vitesse, tandis que sa chaloupe à +vapeur irait à terre. Restait à reconnaître l'endroit où les +hommes seraient à même de prendre pied entre ces récifs, que +blanchissait la longue écume du ressac. + +En fouillant la grève du bout de sa lunette, le capitaine Ellis +finit par découvrir une dépression du plateau, une sorte de +coupure, évidée dans le massif de l'île, et par laquelle un +ruisseau se déversait dans la mer. + +Lorsqu'il eut regardé à son tour, Zach Fren affirma qu'un +débarquement pourrait s'effectuer au pied de cette coupure. La +côte semblait y être moins accore, et son profil se rompait par un +angle assez aigu. On voyait aussi une étroite passe, ménagée à +travers le récif, et sur laquelle la mer ne brisait pas. + +Le capitaine Ellis commanda d'armer la chaloupe à vapeur qu'une +demi-heure suffisait à mettre en état de marcher. Il s'y embarqua +avec Zach Fren, un homme de barre, un homme de gaffe, le chauffeur +et le mécanicien. Par prudence, deux fusils, deux haches et +quelques revolvers furent mis à bord. Pendant l'absence du +capitaine, le second devait évoluer avec le _Dolly-Hope_ dans +cette rade foraine, et donner attention à tous les signaux qui +pourraient être faits. + +À une heure et demie, l'embarcation déborda, se dirigea vers le +rivage distant d'un bon mille, et s'engagea à travers la passe, +tandis que des milliers de mouettes assourdissaient l'espace de +leurs cris stridents. Quelques minutes plus tard, elle vint +s'échouer doucement sur une grève sablonneuse, percée çà et là +d'arêtes vives. Le capitaine Ellis, Zach Fren et les deux matelots +débarquèrent aussitôt, laissant le mécanicien et le chauffeur de +garde à la chaloupe, qui devait être maintenue en pression. +Remontant alors la coupure par laquelle le ruisseau s'écoulait à +la mer, tous quatre atteignirent la crête du plateau. + +À quelque cents mètres de distance se dressait une sorte de morne +rocheux, de forme bizarre, dont le sommet dominait la grève d'une +trentaine de yards. + +Le capitaine Ellis et ses compagnons se dirigèrent immédiatement +vers ce morne, ils le gravirent non sans difficulté, et, observée +de cette hauteur, l'île apparut dans toute son étendue. + +Ce n'était, en réalité, qu'un massif ovale, ressemblant à une +carapace de tortue, dont le promontoire aurait figuré la queue. Un +peu de terre végétale recouvrait par endroits ce massif, qui +n'était pas de formation madréporique, tels que les attolons de la +Malaisie ou les groupes coralligènes du détroit de Torrès. Çà et +là, des morceaux de verdure apparaissaient entre le granit; mais +il y avait plus de mousses que d'herbes, plus de pierres que de +racines, plus de broussailles que d'arbrisseaux. D'où sortait ce +creek, dont le lit, visible sur une partie de son cours, sinuait à +travers les pentes du plateau? S'alimentait-il à quelque source +intérieure? C'est ce qu'il eût été malaisé de reconnaître, bien +que la vue s'étendît jusqu'au mât de signal. + +De la crête du morne, le capitaine Ellis et ses hommes regardèrent +en toutes directions. Aucune fumée ne se déroulait dans l'air, +aucun être humain ne se montrait. Il s'ensuivait dès lors que, si +l'île Browse avait été habitée -- et nul doute à cela -- il était +peu probable qu'elle le fût actuellement. + +«Triste abri pour des naufragés! dit alors le capitaine Ellis. Si +leur séjour s'y est prolongé longtemps, je me demande comment ils +ont pu y vivre! + +-- Oui... répondit Zach Fren, ce n'est qu'un plateau presque nu. +Çà et là, un maigre bouquet d'arbres... C'est à peine si la roche +y est recouverte de terre végétale... Mais enfin, il ne faut pas +être difficile quand on a fait naufrage!... Un morceau de roche +sous le pied, ça vaut toujours mieux qu'un trou avec de l'eau par- +dessus la tête! + +-- Au premier moment, oui! dit le capitaine Ellis, mais après!... + +-- D'ailleurs, fit observer Zach Fren, il est possible que les +naufragés qui s'étaient réfugiés sur cette île aient été +promptement recueillis par quelque bâtiment... + +-- Comme il est également possible, maître, qu'ils aient succombé +aux privations... + +-- Et qui vous le fait penser, capitaine? + +-- C'est que, s'ils avaient pu quitter l'île d'une façon ou d'une +autre, ils auraient pris la précaution d'abattre ce mât de signal. +Il est à craindre que le dernier de ces malheureux ne soit mort +avant d'avoir pu être secouru. Au surplus, dirigeons-nous vers ce +mât. Peut-être trouverons-nous là quelque indice sur la +nationalité du navire qui s'est perdu dans ces parages.» + +Le capitaine Ellis, Zach Fren et les deux matelots redescendirent +les talus du morne, et marchèrent vers le promontoire qui se +projetait dans la direction du nord. Mais, à peine avaient-ils +avancé que l'un des hommes s'arrêtait, pour ramasser un objet que +son pied venait de heurter. + +«Tiens, qu'est-ce que cela?... dit-il. + +-- Donne!» répondit Zach Fren. + +C'était une lame de coutelas, du genre de ceux que les marins +portent à leur ceinture, engainé dans un fourreau de cuir. Brisée +au ras du manche, tout ébréchée, cette lame avait été jetée sans +doute comme étant hors d'usage. + +«Eh bien, maître?... demanda le capitaine Ellis. + +-- Je cherche quelque marque qui indique la provenance de cette +lame», répondit Zach Fren. + +Il était à croire, en effet, qu'elle portait une marque de +fabrication. Mais elle était tellement oxydée qu'il fallut d'abord +en gratter l'épaisse rouille. + +C'est ce que fit Zach Fren, et il put alors, non sans un peu de +difficulté, déchiffrer ces mots gravés sur l'acier: _Sheffield +England_. + +Ainsi ce coutelas était d'origine anglaise. Mais, affirmer de là +que les naufragés de l'île Browse étaient anglais, c'eût été se +montrer trop affirmatif. Pourquoi cet ustensile n'aurait il pas +appartenu à un matelot d'une nationalité différente, puisque les +produits de la manufacture de Sheffield sont répandus dans le +monde entier? Si l'on trouvait d'autres objets, cette hypothèse +pourrait se changer en certitude. + +Le capitaine Ellis et ses compagnons continuèrent à se diriger +vers le promontoire. Sur ce sol, que ne sillonnait aucun sentier, +la marche fut assez pénible. En admettant qu'il eût été foulé par +le pied des hommes, cela remontait à une époque difficile à +déterminer, puisque toute empreinte avait disparu sous l'herbe et +les mousses. + +Après un parcours de deux milles environ, le capitaine Ellis +s'arrêta près d'un bouquet de cocotiers, de pauvre venue, et dont +les noix, tombées il y avait longtemps, n'étaient plus que +poussière et pourriture. + +Jusqu'alors, aucun autre objet n'avait été recueilli; mais, à +quelques pas du bouquet d'arbres, sur la pente d'un léger +vallonnement, il fut facile de reconnaître quelques traces de +culture au milieu du fouillis clairsemé de broussailles. Ce qui en +restait, c'étaient des ignames et des patates paraissant revenues +à l'état sauvage. Une pioche gisait sous d'épaisses ronces, où +l'un des matelots la découvrit par hasard. Il semblait bien +qu'elle dût avoir été fabriquée en Amérique, d'après +l'emmanchement de son fer, qui était profondément rongé par la +rouille. + +«Qu'en pensez-vous, capitaine Ellis? demanda le maître d'équipage. + +-- Je pense qu'il n'y a pas lieu, pour l'instant, de nous +prononcer à ce sujet, répondit le capitaine Ellis. + +-- Alors poussons plus avant», répliqua Zach Fren, en faisant +signe aux hommes de le suivre. + +Ayant descendu les pentes du plateau, ils arrivèrent sur la +bordure à laquelle se rattachait le promontoire du nord. En cet +endroit, se creusait une étroite sinuosité, entaillant la crête, +qui permettait de descendre sans trop de peine au niveau d'une +petite grève sablonneuse. Cette grève, mesurant un acre environ, +était encadrée de roches d'un beau ton roux que les coups du +ressac balayaient sans relâche. + +Sur ce sable étaient épars de nombreux objets, indiquant que des +êtres humains avaient fait un séjour prolongé en ce point de l'île +-- morceaux de verre ou de faïence, débris de grès, chevilles de +fer, boîtes de conserves dont la provenance américaine n'était pas +douteuse cette fois; puis, d'autres ustensiles à l'usage de la +marine, quelques fragments de chaînes, des anneaux rompus, des +bouts de gréement en fer galvanisé, une patte de grappin, +plusieurs réas de poulie, un organeau faussé, une bringuebale de +pompe, des débris d'espars et de dromes, des plaques de tôle +arrachées d'une pièce à eau, sur l'origine desquels des marins de +la Californie ne pouvaient guère se tromper. + +«Ce n'est point un navire anglais qui s'est mis au plein sur cette +île, dit le capitaine Ellis, c'est un navire des États-Unis... + +-- Et l'on pourrait même affirmer qu'il a été construit dans un de +nos ports du Pacifique!» répondit Zach Fren, dont l'opinion fut +partagée par les deux matelots. + +Toutefois, rien jusqu'ici ne permettait de croire que ce navire +eût été le _Franklin_. + +En tout cas, une question se posait: ce bâtiment, quel qu'il fût, +avait-il donc sombré en mer, puisqu'on ne retrouvait ni les +couples ni les bordages de sa coque? Était-ce à bord de ses +embarcations que l'équipage avait pu se réfugier sur l'île Browse? + +Non! et le capitaine Ellis acquit bientôt la preuve matérielle que +le naufrage avait eu lieu sur ces récifs. + +À une encablure environ de la grève, au milieu d'un amoncellement +de roches aiguës et d'écueils à fleur d'eau, apparut ce lamentable +enchevêtrement d'un bâtiment qui s'est jeté à la côte, alors que +la mer est démontée, que les lames se précipitent avec la violence +d'un mascaret, et qu'en un instant, bois ou fer, tout est +démembré, démoli, dispersé, fracassé, emporté par le ressac jusque +par-dessus les écueils. + +Le capitaine Ellis, Zach Fren, les deux matelots regardaient, non +sans une émotion profonde, ce que les roches gardaient encore d'un +tel désastre. De la coque de ce navire, il ne restait que des +courbes déformées, des bordages déchiquetés et hérissés de +chevilles rompues, des barreaux faussés, un morceau de safre du +gouvernail, plusieurs virures du pont, mais rien de l'acastillage +extérieur, rien de la mâture, soit qu'elle eût été coupée en mer, +soit que, depuis l'échouage du bâtiment, on l'eût employée aux +besoins de l'installation sur l'île. Il n'y avait pas une pièce de +la membrure qui fût intacte, pas une pièce de la quille qui fût +entière. Au milieu de ces rochers aux arêtes coupantes, disposés +comme des chevaux de frise, on s'expliquait que ce navire eût été +broyé à ce point que ses débris n'eussent pu être utilisés. + +«Cherchons, dit le capitaine Ellis, et peut-être trouverons-nous +un nom, une lettre, une marque, qui permette de reconnaître la +nationalité de ce bâtiment... + +-- Oui! et fasse Dieu que ce ne soit point le _Franklin_ qui ait +été réduit à un pareil état!» répondit Zach Fren. + +Mais existait-il cet indice que réclamait le capitaine? En +admettant même que le ressac eût respecté un morceau du tableau +d'arrière ou des pavois de l'avant, sur lequel s'inscrit +ordinairement le nom des navires, est-ce que les intempéries du +ciel, les embruns de la mer, ne devaient pas l'avoir effacé? + +D'ailleurs, rien ne se rencontra ni des pavois ni du tableau. Les +recherches demeurèrent infructueuses, et, si quelques-uns des +objets ramassés sur la grève étaient de fabrication américaine, on +ne pouvait affirmer qu'ils eussent appartenu au _Franklin_. + +Mais, en admettant que des naufragés eussent trouvé refuge sur +l'île Browse -- et le mât de signal, dressé à l'extrémité du +promontoire, le prouvait péremptoirement -- et que, pendant un +temps dont on ne pouvait évaluer la durée, ils eussent vécu sur +cette île, ils avaient certainement dû chercher abri au fond d'une +grotte, probablement dans le voisinage de la grève, afin de +pouvoir utiliser les débris accumulés entre les roches. + +L'un des matelots ne tarda pas à découvrir la grotte, qui avait +été occupée par les survivants du naufrage. Elle était creusée +dans une énorme masse granitique, à l'angle formé par le plateau +et la grève. + +Le capitaine Ellis et Zach Fren se hâtèrent de rejoindre le +matelot qui les appelait. Peut-être cette grotte renfermait-elle +le secret du sinistre?... Peut-être révélerait-elle le nom du +bâtiment?... + +On ne pouvait y pénétrer que par une étroite ouverture très +surbaissée, près de laquelle se voyaient les cendres d'un foyer +extérieur, dont la fumée avait noirci la paroi rocheuse. + +À l'intérieur, haute d'environ dix pieds sur vingt de profondeur +et quinze de large, cette grotte était suffisante pour servir de +logement à une douzaine de personnes. Pour tout mobilier, une +litière d'herbes sèches, recouverte d'une voile en lambeaux, un +banc fabriqué avec des morceaux de bordage, deux escabeaux de même +nature, une table boiteuse qui provenait du navire -- probablement +la table du carré. En fait d'ustensiles, quelques assiettes et +quelques plats en fer battu, trois fourchettes, deux cuillers, un +couteau, trois gobelets de métal, le tout mangé de rouille. Dans +un coin, un baril, placé sur champ, qui devait servir à la +provision d'eau fournie par le creek. Sur la table, une lampe de +bord, bossuée et oxydée, qui était hors d'usage. Çà et là, divers +objets de cuisine, plusieurs vêtements en loques, jetés sur la +litière d'herbes. + +«Les malheureux! s'écria Zach Fren, à quel dénuement ils ont été +réduits pendant leur séjour sur cette île! + +-- Ils n'avaient à peu près rien sauvé du matériel de leur +bâtiment, répondit le capitaine Ellis, et cela démontre avec +quelle violence il s'est mis à la côte! Tout ayant été brisé, +tout! comment ces pauvres gens ont-ils pourvu à leur +nourriture?... Sans doute un peu de graines qu'ils auront semées, +de la viande salée, des conserves dont ils auront vidé jusqu'à la +dernière boîte!... Mais quelle existence, et ce qu'ils ont dû +souffrir!» + +Oui! et, en y ajoutant les ressources que leur procurait la pêche, +c'est bien ainsi que ces naufragés avaient dû subvenir à leurs +besoins. Quant à dire s'ils étaient encore sur l'île, il semblait +que cette question était résolue négativement. Du reste, s'ils +avaient succombé, il était probable que l'on trouverait les restes +de celui qui était mort le dernier... Cependant, de minutieuses +recherches, faites à l'intérieur et en dehors de la grotte, ne +donnèrent aucun résultat. + +«Cela me porterait à croire, fit observer Zach Fren, que ces +naufragés ont pu être rapatriés?... + +-- Et comment? répondit le capitaine Ellis. Est-ce qu'ils auraient +été en état de construire, avec les débris de leur bâtiment, une +embarcation assez grande pour tenir la mer?... + +-- Non, capitaine, et ils n'avaient pas même de quoi construire un +canot. Je croirais plus volontiers que leurs signaux auront été +aperçus de quelque navire... + +-- Et moi, je ne puis accepter ce fait, maître. + +-- Et pourquoi, capitaine? + +-- Parce que, si un navire les eût recueillis, cette nouvelle se +fût répandue dans le monde entier, à moins que ce navire n'eût +ultérieurement péri corps et biens -- ce qui n'est guère croyable. +J'écarte donc l'hypothèse que les naufragés de l'île Browse aient +été sauvés dans ces conditions. + +-- Soit! dit Zach Fren, qui ne se rendait pas aisément. Mais, s'il +leur était impossible de construire une chaloupe, rien ne prouve +que toutes les embarcations du bord eussent péri dans le naufrage, +et en ce cas... + +-- Eh bien, même en ce cas, répondit le capitaine Ellis, puisqu'on +n'a point entendu dire qu'un équipage disparu ait été recueilli, +depuis quelques années, dans les parages de l'Australie +occidentale, je penserais que l'embarcation a dû sombrer pendant +cette traversée de plusieurs centaines de milles entre l'île +Browse et la côte australienne!» + +Il eût été difficile de répondre à ce raisonnement. Zach Fren le +comprit bien; mais, ne voulant pas renoncer à savoir ce qu'étaient +devenus les naufragés: + +«Maintenant, capitaine, demanda-t-il, je pense que votre intention +est de visiter les autres parties de l'île? + +-- Oui... par acquit de conscience, répondit le capitaine Ellis. +Et d'abord, allons abattre ce mât de signal, afin que des navires +ne se dérangent pas de leur route, puisqu'il n'y a plus un homme à +sauver ici!» + +Le capitaine, Zach Fren et les deux matelots, après être sortis de +la grotte, explorèrent une dernière fois la grève. Puis, ayant +remonté par la coupure sur le plateau, ils se dirigèrent vers +l'extrémité du promontoire. + +Ils eurent à contourner une profonde excavation, sorte d'étang +pierreux dans lequel s'amassaient les eaux pluviales, et reprirent +ensuite leur première direction. + +Soudain le capitaine Ellis s'arrêta. + +En cet endroit, le sol présentait quatre renflements, parallèles +les uns aux autres. Probablement, cette disposition n'aurait pas +attiré l'attention, si de petites croix de bois, à demi pourries, +n'eussent signalé ces renflements. C'étaient des tombes. Là était +le cimetière des naufragés. + +«Enfin, s'écria le capitaine Ellis, peut-être allons-nous pouvoir +apprendre?...» + +Ce n'était point manquer de ce respect dû aux morts que de +fouiller ces tombes, d'en exhumer les corps qu'elles renfermaient, +de reconnaître l'état dans lequel ils étaient réduits, de chercher +là un indice réel de leur nationalité. + +Les deux matelots se mirent à l'oeuvre, et, creusant la terre avec +leurs couteaux, ils la rejetèrent de chaque côté. Mais nombre +d'années déjà s'étaient écoulées depuis que ces cadavres avaient +été ensevelis à cette place, car le sol ne renfermait que des +ossements. Le capitaine Ellis les fit alors recouvrir, et les +croix furent replacées sur les tombes. + +Il s'en fallait beaucoup que les questions relatives à ce naufrage +fussent résolues. Si quatre créatures humaines avaient été +ensevelies en cet endroit, qu'était devenu celui qui leur avait +rendu les derniers devoirs? Et lui-même, lorsque la mort l'avait +frappé à son tour, où était-il tombé, et ne retrouverait-on pas +son squelette abandonné sur un autre point de l'île? + +Le capitaine Ellis ne l'espérait pas. + +«Ne parviendrons-nous pas, s'écria-t-il, à connaître le nom du +navire qui s'est perdu sur l'île Browse!... Rentrerons-nous à San- +Diégo, sans avoir découvert les débris du _Franklin_, sans savoir +ce que sont devenus John Branican et son équipage?... + +-- Pourquoi ce navire ne serait-il pas le _Franklin_? dit un des +matelots. + +-- Et pourquoi serait-ce lui?» répondit Zach Fren. + +Rien, en effet, ne permettait d'affirmer que c'était le _Franklin_ +dont les débris couvraient les récifs de l'île Browse, et il +semblait que cette seconde expédition du _Dolly-Hope_ ne devait +pas réussir mieux que la première. Le capitaine Ellis était resté +silencieux, les regards baissés vers ce sol, où de pauvres +naufragés n'avaient trouvé qu'avec la fin de leur vie la fin de +leurs misères! Étaient-ce des compatriotes, des Américains comme +lui?... Étaient-ce ceux que le _Dolly-Hope_ était venu +chercher?... + +«Au mât de signal!» dit-il. + +Zach Fren et ses hommes l'accompagnèrent, pendant qu'il suivait la +longue pente rocailleuse, par laquelle le promontoire se +raccordait au massif de l'île. + +Le demi-mille qui les séparait du mât, vingt minutes furent +employées à le franchir, car le sol était encombré de ronces et de +pierres. + +Lorsque le capitaine Ellis et ses compagnons eurent fait halte +près du mât, ils virent qu'il était profondément engagé par le +pied dans une excavation rocheuse -- ce qui expliquait qu'il eût +pu résister à de longues et rudes tourmentes. Ainsi que cela avait +été déjà reconnu à l'aide de la lunette, ce mât -- un bout-dehors +de beaupré -- provenait des débris du navire. + +Quant au chiffon, cloué à sa pointe, ce n'était qu'un morceau de +toile à voile, effiloché par les brises, sans aucun indice de +nationalité. + +Sur l'ordre du capitaine Ellis, les deux matelots se préparaient à +abattre le mât, lorsque Zach Fren s'écria: + +«Capitaine... là... voyez!... + +-- Cette cloche!» + +Sur un bâti assez solide encore, il y avait une cloche, dont la +poignée de métal était rongée de rouille. Ainsi les naufragés ne +s'étaient pas contentés de dresser ce mât de signal et d'y +attacher ce pavillon. Ils avaient transporté en cet endroit la +cloche du bord, espérant qu'elle pourrait être entendue d'un +bâtiment qui passerait en vue de l'île... Mais cette cloche ne +portait-elle pas le nom du navire auquel elle appartenait, suivant +l'usage à peu près commun à toutes les marines? Le capitaine Ellis +se dirigeait vers le bâti, lorsqu'il s'arrêta. Au pied de ce bâti +gisaient les restes d'un squelette, ou, pour mieux dire, un amas +d'ossements tombés sur le sol, auxquels n'adhéraient plus que +quelques haillons. Ils étaient donc au nombre de cinq les +survivants qui avaient trouvé refuge sur l'île Browse. Quatre +étaient morts, et le cinquième était resté seul... Puis, un jour, +il avait quitté la grotte, il s'était traîné jusqu'à l'extrémité +du promontoire, il avait sonné cette cloche, pour se faire +entendre d'un navire au large... et il était tombé à cette place +pour ne plus se relever... Après avoir donné ordre aux deux +matelots de creuser une tombe pour y enfermer ces ossements, le +capitaine Ellis fit signe à Zach Fren de le suivre pour examiner +la cloche... + +Sur le bronze, il y avait ce nom et ce chiffre, gravés en creux, +très lisibles encore: + +FRANKLIN 1875 + + + + +XV + +Épave vivante + + +Tandis que le _Dolly-Hope_ poursuivait sa seconde campagne à +travers la mer de Timor et l'achevait dans les conditions que l'on +sait, Mrs. Branican, ses amis, les familles de l'équipage disparu, +avaient passé par toutes les angoisses de l'attente. Que +d'espérances s'étaient rattachées à ce morceau de bois recueilli +par le _Californian_ et qui appartenait sans conteste au +_Franklin_! Le capitaine Ellis parviendrait-il à découvrir les +débris du navire sur une des îles de cette mer ou sur quelque +point du littoral australien? Retrouverait-il John Branican, Harry +Felton, les douze matelots embarqués sous leurs ordres? +Ramènerait-il enfin à San-Diégo un ou plusieurs des survivants de +cette catastrophe? + +Deux lettres du capitaine Ellis étaient arrivées depuis le départ +du _Dolly-Hope_. La première faisait connaître l'inutile résultat +de l'exploration parmi les passes du détroit de Torrès et jusqu'à +l'extrémité de la mer d'Arafoura. La seconde apprenait que les +îles Melville et Bathurst avaient été visitées, sans qu'on eût +trouvé trace du _Franklin_. Ainsi Mrs. Branican était avisée que +les recherches allaient être portées, en suivant la mer de Timor, +jusqu'à la partie occidentale de l'Australie, au milieu des divers +archipels qui confinent à la Terre de Tasman. Le _Dolly-Hope_ +reviendrait alors, après avoir fouillé les petites îles de la +Sonde, et lorsqu'il aurait perdu tout espoir de recueillir un +dernier indice. + +À la suite de cette dernière lettre, les correspondances avaient +été interrompues. Plusieurs mois s'écoulèrent, et maintenant on +attendait d'un jour à l'autre que le _Dolly-Hope_ fût signalé par +les sémaphores de San-Diégo. + +Cependant l'année 1882 avait pris fin, et, bien que Mrs. Branican +n'eût plus reçu de nouvelles du capitaine Ellis, il n'y avait pas +lieu d'en être surpris; les communications postales sont lentes et +irrégulières à travers l'océan Pacifique. En fait, on n'avait +aucune raison d'être inquiet sur le compte du _Dolly-Hope_, tout +en étant impatient de le revoir. + +Fin février, pourtant, M. William Andrew commençait à trouver que +l'expédition du _Dolly-Hope_ se prolongeait outre mesure. Chaque +jour, un certain nombre de personnes se rendaient à la pointe +Island, dans l'espoir que le navire serait aperçu au large. +D'aussi loin qu'il se montrerait, et sans qu'il eût besoin +d'envoyer son numéro, les marins de San-Diégo sauraient le +reconnaître rien qu'à son allure -- comme on reconnaît un Français +d'un Allemand, et même un Anglais d'un Américain. + +Le _Dolly-Hope_ apparut enfin dans la matinée du 27 mars, à neuf +milles au large, marchant à toute vapeur, sous une fraîche brise +de nord-ouest. Avant une heure, il aurait franchi le goulet et +pris son poste de mouillage à l'intérieur de la baie de San-Diégo. + +Ce bruit s'étant répandu à travers la ville, la population se +massa partie sur les quais, partie à la pointe Island et à la +pointe Loma. + +Mrs. Branican, M. William Andrew, joints à quelques amis, ayant +hâte d'entrer en communication avec le _Dolly-Hope_, +s'embarquèrent sur un remorqueur pour se porter au-devant de lui. +La foule était dominée par on ne sait quelle inquiétude, et, +lorsque le remorqueur rangea le dernier wharf pour sortir du port, +il n'y eut pas un cri. Il semblait que si le capitaine Ellis eût +réussi dans cette seconde campagne, la nouvelle en aurait déjà dû +courir le monde entier. + +Vingt minutes plus tard, Mrs. Branican, M. William Andrew et leurs +compagnons accostaient le _Dolly-Hope_. + +Encore quelques instants, et chacun connaissait le résultat de +l'expédition. C'était à la limite ouest de la mer de Timor, sur +l'île Browse, que s'était perdu le _Franklin_... C'était là +qu'avaient trouvé refuge les survivants du naufrage... C'est là +qu'ils étaient morts! + +«Tous?... dit Mrs. Branican. + +-- Tous!» répondit le capitaine Ellis. + +La consternation était générale, lorsque le _Dolly-Hope_ vint +mouiller au milieu de la baie, son pavillon en berne, signe de +deuil -- le deuil des naufragés du _Franklin_. Le _Dolly-Hope_, +parti de San-Diégo le 3 avril 1882, y revenait le 27 mars 1883. +Sa campagne avait duré près de douze mois -- campagne au cours de +laquelle les dévouements ne fléchirent jamais. Mais elle n'avait +eu d'autre résultat que de détruire jusqu'aux dernières +espérances. Pendant les quelques instants que Mrs. Branican et +M. William Andrew étaient restés à bord, le capitaine Ellis avait +pu sommairement leur faire connaître les faits relatifs au +naufrage du _Franklin_ sur les récifs de l'île Browse. Bien +qu'elle eût appris qu'il n'existait aucun doute à l'égard du +capitaine John et de ses compagnons, Mrs. Branican n'avait rien +perdu de son attitude habituelle. Pas une larme ne s'était +échappée de ses yeux. Elle n'avait articulé aucune question. +Puisque les débris du _Franklin_ avaient été retrouvés sur cette +île, puisqu'il ne restait plus un seul des naufragés qui s'y +étaient réfugiés, qu'aurait-elle eu à demander de plus en ce +moment? Le récit de l'expédition, on le lui communiquerait plus +tard. Aussi, après avoir tendu la main au capitaine Ellis et à +Zach Fren, elle était allée s'asseoir à l'arrière du _Dolly-Hope_, +concentrée en elle-même et, malgré tant de preuves irréfragables, +ne se résignant pas à désespérer encore, «ne se sentant pas veuve +de John Branican»! + +Aussitôt que le _Dolly-Hope_ eut jeté l'ancre dans la baie, Dolly +revenant sur l'avant de la dunette, pria M. William Andrew, le +capitaine Ellis et Zach Fren, de vouloir bien se rendre le jour +même à Prospect-House. Elle les attendrait dans l'après-midi, afin +d'apprendre par le détail tout ce qui avait été tenté pendant +cette exploration à travers le détroit de Torrès, la mer +d'Arafoura et la mer de Timor. + +Une embarcation mit à terre Mrs. Branican. La foule s'écarta +respectueusement, tandis qu'elle traversait le quai, et elle se +dirigea vers le haut quartier de San-Diégo. + +Un peu avant trois heures, le même jour, M. William Andrew, le +capitaine Ellis et le maître se présentèrent au chalet, où ils +furent immédiatement reçus, puis introduits dans le salon du rez- +de-chaussée, où se trouvait Mrs. Branican. + +Lorsqu'ils eurent pris place autour d'une table, sur laquelle +était déployée une carte des mers de l'Australie septentrionale: + +«Capitaine Ellis, dit Dolly, voulez-vous me faire le récit de +votre campagne?» + +Et alors, le capitaine Ellis parla comme s'il avait eu sous les +yeux son livre de bord, n'omettant aucune particularité, +n'oubliant aucun incident, s'adressant quelquefois à Zach Fren +pour confirmer son dire. Il raconta même par le menu les +explorations opérées dans le détroit de Torrès, dans la mer +d'Arafoura, aux îles Melville et Bathurst, entre les archipels de +la Terre de Tasman, bien que ce fût au moins inutile. Mais Mrs. +Branican y prenait intérêt, écoutant en silence, et fixant sur le +capitaine un regard que ses paupières ne voilèrent pas un seul +instant. + +Lorsque le récit fut arrivé aux épisodes de l'île Browse, il dut +relater heure par heure, minute par minute, tout ce qui s'était +passé depuis que le _Dolly-Hope_ avait aperçu le mât de signal +dressé sur le promontoire. Mrs. Branican, toujours immobile, avec +un léger tremblement des mains, revoyait en son imagination ces +divers incidents comme s'ils eussent été reproduits devant ses +yeux: le débarquement du capitaine Ellis et de ses hommes à +l'embouchure du creek, l'ascension du morne, la lame de coutelas +ramassée sur le sol, les traces de culture, la pioche abandonnée, +la grève où s'étaient accumulés les débris du naufrage, les restes +informes du _Franklin_ parmi cet amoncellement de roches, où il +n'avait pu être jeté que par la plus violente des tempêtes, la +grotte que les survivants avaient habitée, la découverte des +quatre tombes, le squelette du dernier de ces malheureux, au pied +du mât de signal, près de la cloche d'alarme... À ce moment, Dolly +se releva, comme si elle eût entendu les sons de cette cloche au +milieu des solitudes de Prospect-House... + +Le capitaine Ellis, tirant de sa poche un médaillon, terni par +l'humidité, le lui présenta. + +C'était le portrait de Dolly -- un médaillon photographique à demi +effacé qu'elle avait remis à John au départ du _Franklin_, et que +des recherches subséquentes avaient fait retrouver dans un coin +obscur de la grotte. + +Et, si ce médaillon témoignait que le capitaine John était au +nombre des cinq naufragés ayant trouvé refuge sur l'île, n'en +fallait-il pas conclure qu'il était de ceux qui avaient succombé +aux longues misères du dénuement et de l'abandon?... + +La carte des mers australiennes était déployée sur la table -- +cette carte devant laquelle, pendant sept ans, Dolly avait tant de +fois évoqué le souvenir de John. Elle demanda au capitaine de lui +montrer l'île Browse, ce point à peine perceptible, perdu dans les +parages que battent les typhons de l'océan Indien. + +«Et, en y arrivant quelques années plus tôt, ajouta le capitaine +Ellis, peut-être eût-on trouvé encore vivants... John... ses +compagnons... + +-- Oui, peut-être, murmura M. William Andrew, et c'était là qu'il +eût fallu conduire le _Dolly-Hope_ à sa première campagne!... Mais +qui aurait jamais pensé que le _Franklin_ fût allé se perdre sur +une île de l'océan Indien?... + +-- On ne le pouvait pas, répondit le capitaine Ellis, d'après la +route qu'il devait suivre, et qu'il a effectivement suivie, +puisque le _Franklin_ a été vu au sud de l'île Célèbes!... Le +capitaine John, n'étant plus maître de son bâtiment, aura été +entraîné à travers les détroits de la Sonde dans la mer de Timor +et poussé jusqu'à l'île Browse? + +-- Oui, et il n'est pas douteux que les choses se soient passées +ainsi! répondit Zach Fren. + +-- Capitaine Ellis, dit alors Mrs. Branican, en cherchant le +_Franklin_ dans les mers de la Malaisie, vous avez agi comme vous +deviez agir... Mais c'est à l'île Browse qu'il aurait fallu aller +d'abord!... Oui!... c'était là!» + +Puis, prenant part à la conversation, et voulant en quelque sorte +appuyer sur des chiffres certains sa ténacité à conserver une +dernière lueur d'espoir: + +«À bord du _Franklin_, dit-elle, il y avait le capitaine John, le +second, Harry Felton, et douze matelots. Vous avez retrouvé sur +l'île les restes des quatre hommes, qui avaient été enterrés, et +le dernier mort au pied du mât de signal. Que pensez-vous que +soient devenus les neuf autres? + +-- Nous l'ignorons, répondit le capitaine Ellis. + +-- Je le sais, reprit Mrs. Branican, en insistant, mais je vous +demande: Que pensez-vous qu'ils aient pu devenir? + +-- Peut-être ont-ils péri pendant que le _Franklin_ se fracassait +sur les récifs de l'île. + +-- Vous admettez donc qu'ils n'ont été que cinq à survivre au +naufrage?... + +-- C'est malheureusement l'explication la plus plausible! ajouta +M. William Andrew. + +-- Ce n'est pas mon avis, répondit Mrs. Branican. Pourquoi John, +Felton et les douze hommes de l'équipage n'auraient-ils pas +atteint l'île Browse sains et saufs?... Pourquoi neuf d'entre eux +ne seraient-ils pas parvenus à la quitter?... + +-- Et comment, mistress Branican? répondit vivement le capitaine +Ellis. + +-- Mais en s'embarquant sur une chaloupe construite avec les +débris de leur navire... + +-- Mistress Branican, reprit le capitaine Ellis, Zach Fren vous +l'affirmera aussi bien que moi, dans l'état où étaient ces débris, +il nous a paru que c'était impossible! + +-- Mais... un de leurs canots... + +-- Les canots du _Franklin_, en admettant qu'ils n'eussent pas +été brisés, n'auraient pu s'aventurer dans une traversée jusqu'à +la côte australienne ou aux îles de la Sonde. + +-- Et, d'ailleurs, fit observer M. William Andrew, si neuf des +naufragés ont pu quitter l'île, pourquoi les cinq autres y +seraient-ils restés? + +-- J'ajoute, reprit le capitaine Ellis, que, s'ils ont eu une +embarcation quelconque à leur disposition, ceux qui sont partis +ont péri en mer, ou ils ont été victimes des indigènes +australiens, puisqu'ils n'ont jamais reparu!» + +Alors Mrs. Branican, sans laisser voir aucun signe de faiblesse, +s'adressant au maître: + +«Zach Fren, dit-elle, vous pensez de tout cela ce qu'en pense le +capitaine Ellis? + +-- Je pense... répondit Zach Fren en secouant la tête, je pense +que, si les choses ont pu être ainsi... il est très possible +qu'elles aient pu être autrement! + +-- Aussi, répondit Mrs. Branican, mon avis est-il que nous n'avons +pas de certitude absolue sur ce que sont devenus les neuf hommes +dont on n'a pas retrouvé les restes sur l'île. Quant à vous et à +votre équipage, capitaine Ellis, vous avez fait tout ce qu'on +pouvait demander au plus intrépide dévouement. + +-- J'aurais voulu mieux réussir, mistress Branican! + +-- Nous allons nous retirer, ma chère Dolly, dit M. William +Andrew, estimant que cet entretien avait assez duré. + +-- Oui, mon ami, répondit Mrs. Branican. J'ai besoin d'être +seule... Mais, toutes les fois que le capitaine Ellis voudra venir +à Prospect-House, je serai heureuse de reparler avec lui de John, +de ses compagnons... + +-- Je serai toujours à votre disposition, mistress Branican, +répondit le capitaine. + +-- Et vous aussi, Zach Fren, ajouta Mrs. Branican, n'oubliez pas +que ma maison est la vôtre. + +-- La mienne?... répondit le maître. Mais que deviendra le _Dolly- +Hope_?... + +-- Le _Dolly-Hope_? dit Mrs. Branican, comme si cette demande +lui eut paru inutile. + +-- Votre avis n'est-il pas, ma chère Dolly, fit observer +M. William Andrew, que, s'il se présente une occasion de le +vendre... + +-- Le vendre, répondit vivement Mrs. Branican, le vendre?... Non, +monsieur Andrew, jamais!» + +Mrs. Branican et Zach Fren avaient échangé un regard; tous deux +s'étaient compris. + +À partir de ce jour, Dolly vécut très retirée à Prospect-House, où +elle avait ordonné de transporter les quelques objets recueillis +sur l'île Browse, les ustensiles dont s'étaient servis les +naufragés, la lampe de bord, le morceau de toile cloué en tête du +mât de signal, la cloche du _Franklin_, etc. + +Quant au _Dolly-Hope_, après avoir été reconduit au fond du port +et désarmé, il fut confié à la garde de Zach Fren. Les hommes de +l'équipage, généreusement récompensés, avaient désormais leur +existence à l'abri du besoin. Mais, si jamais le _Dolly-Hope_ +devait reprendre la mer pour une nouvelle expédition, on pouvait +compter sur eux. + +Toutefois Zach Fren ne laissait pas de venir fréquemment à +Prospect-House. Mrs. Branican se plaisait à le voir, à causer avec +lui, à reprendre par le détail les divers incidents de sa dernière +campagne. D'ailleurs, une même manière d'envisager les choses les +rapprochait chaque jour davantage l'un de l'autre. Ils ne +croyaient pas que le dernier mot eût été dit sur la catastrophe du +_Franklin_, et Dolly répétait au maître: + +«Zach Fren, ni John ni ses huit compagnons ne sont morts! + +-- Les huit?... je ne sais pas, répondait invariablement le +maître. Mais, pour sûr, le capitaine John est vivant! + +-- Oui!... vivant!... Et où l'aller chercher, Zach Fren?... Où +est-il, mon pauvre John? + +-- Il est où il est, et bien certainement quelque part, mistress +Branican!... Et si nous n'y allons pas, nous recevrons de ses +nouvelles!... Je ne dis pas que ce sera par la poste avec lettre +affranchie... mais nous en recevrons!... + +-- John est vivant, Zach Fren! + +-- Sans cela, mistress Branican, est-ce que j'aurais jamais pu +vous sauver?... Est-ce que Dieu l'aurait permis?... Non... Cela +aurait été trop mal de sa part!» + +Et Zach Fren, avec sa façon de dire les choses, Mrs. Branican, +avec l'obstination qu'elle y apportait, s'entendaient pour garder +un espoir que ni M. William Andrew, ni le capitaine Ellis, ni +personne de leurs amis, ne pouvaient plus conserver. + +Durant l'année 1883, il ne survint aucun incident de nature à +ramener l'attention publique sur l'affaire du _Franklin_. Le +capitaine Ellis, pourvu d'un commandement pour le compte de la +maison Andrew, avait repris la mer. M. William Andrew et Zach Fren +étaient les seuls visiteurs qui fussent reçus au chalet. Quant à +Mrs. Branican, elle se donnait tout entière à l'oeuvre de Wat- +House pour les enfants abandonnés. + +Maintenant, une cinquantaine de pauvres êtres, les uns tout +petits, les autres déjà grandelets, étaient élevés dans cet +hospice, où Mrs. Branican les visitait chaque jour, s'occupant de +leur santé, de leur instruction et aussi de leur avenir. La somme +considérable affectée à l'entretien de Wat-House permettait de les +rendre heureux autant que peuvent l'être des enfants sans père ni +mère. Lorsqu'ils étaient arrivés à l'âge où l'on entre en +apprentissage, Dolly les plaçait dans les ateliers, les maisons de +commerce et les chantiers de San-Diégo, où elle continuait de +veiller sur eux. Cette année-là, trois ou quatre fils de marins +purent même s'embarquer sous le commandement d'honnêtes capitaines +dont on était sûr. Partis mousses, ils passeraient novices entre +treize et dix-huit ans, puis matelots, puis maîtres, assurés ainsi +d'un bon métier pour leur âge mûr et d'une retraite pour leurs +vieux jours. Et cela fut constaté par la suite, l'hospice de Wat- +House était destiné à constituer la pépinière de ces marins qui +font honneur à la population de San-Diégo et autres ports de la +Californie. + +En outre de ces occupations, Mrs. Branican ne cessait d'être la +bienfaitrice des pauvres gens. Pas un ne frappait en vain à la +porte de Prospect-House. Avec les revenus considérables de sa +fortune, administrée par les soins de M. William Andrew, elle +concourait à toutes ces bonnes oeuvres, dont les familles des +matelots du _Franklin_ avaient la plus importante part. Et, de ces +absents, n'espérait-elle pas que quelques-uns reviendraient un +jour? + +C'était l'unique sujet de ses entretiens avec Zach Fren. Quel +avait été le sort des naufragés dont on n'avait point retrouvé +trace sur l'île Browse?... Pourquoi ne l'auraient-ils pas quittée +sur une embarcation construite par eux, quoi qu'en eût dit le +capitaine Ellis?... Il est vrai, tant d'années s'étaient écoulées +déjà, que c'était folie d'espérer encore! + +La nuit surtout, au sein d'un sommeil agité par d'étranges rêves, +Dolly voyait et revoyait John lui apparaître... Il avait été sauvé +du naufrage et recueilli dans ces mers lointaines... Le navire qui +le rapatriait était au large... John était de retour à San- +Diégo... Et, ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est que +ces illusions, après le réveil, persistaient avec une intensité +telle que Dolly s'y attachait comme à des réalités. + +Et c'est bien à cela aussi que s'obstinait Zach Fren. À l'en +croire, ces idées-là étaient forcées à coups de maillet dans son +cerveau comme des gournables dans la membrure d'un navire! Lui +aussi se répétait qu'on n'avait retrouvé que cinq naufragés sur +quatorze, que ceux-ci avaient pu quitter l'île Browse, qu'on +errait en affirmant qu'il eût été impossible de construire une +embarcation avec les débris du _Franklin_. Il est vrai, on +ignorait ce qu'ils étaient devenus depuis si longtemps? Mais Zach +Fren n'y voulait pas songer, et ce n'était pas sans effroi que +M. William Andrew le voyait entretenir Dolly dans ces illusions. +N'y avait-il pas lieu de craindre que cette surexcitation devînt +dangereuse pour un cerveau que la folie avait déjà frappé?... +Mais, lorsque M. William Andrew voulait entreprendre le maître à +ce sujet, celui-ci s'entêtait dans ses idées et répondait: + +«Je n'en démordrai pas plus qu'une maîtresse ancre, quand ses +pattes sont solides et que la tenue est bonne!» + +Plusieurs années s'écoulèrent. En 1890, il y avait quatorze ans +que le capitaine John Branican et les hommes du _Franklin_ avaient +quitté le port de San-Diégo. Mrs. Branican était alors âgée de +trente-sept ans. Si ses cheveux commençaient à blanchir, si la +chaude coloration de son teint se faisait plus mate, ses yeux +étaient toujours animés du même feu qu'autrefois. Il ne semblait +pas qu'elle eût rien perdu de ses forces physiques et morales, +rien perdu de cette énergie qui la caractérisait, et dont elle +n'attendait qu'une occasion pour donner de nouvelles preuves. + +Que ne pouvait-elle, à l'exemple de lady Franklin, organiser +expéditions sur expéditions, dépenser sa fortune entière pour +retrouver les traces de John et de ses compagnons? Mais où les +aller chercher?... L'opinion générale n'était-elle pas que ce +drame maritime avait eut le même dénouement que l'expédition de +l'illustre amiral anglais?... Les marins du Franklin n'avaient-ils +pas succombé dans les parages de l'île Browse, comme les marins de +l'_Erebus_ et du _Terror_ avaient péri au milieu des glaces des +mers arctiques?... + +Pendant ces longues années, qui n'avaient apporté aucun +éclaircissement à cette mystérieuse catastrophe, Mrs. Branican +n'avait pas cessé de s'enquérir de ce qui concernait Len et Jane +Burker. De ce côté, aussi, défaut absolu de renseignements. Aucune +lettre n'était parvenue à San-Diégo. Tout portait à croire que Len +Burker avait quitté l'Amérique, et était allé s'établir sous un +nom d'emprunt en quelque pays éloigné. C'était pour Mrs. Branican +un très vif chagrin ajouté à tant d'autres. Cette malheureuse +femme qu'elle affectionnait, quel bonheur elle aurait éprouvé à +l'avoir près d'elle!... Jane eût été une compagne dévouée... Mais +elle était loin, et non moins perdue pour Dolly que l'était le +capitaine John! + +Les six premiers mois de l'année 1890 avaient pris fin, lorsqu'un +journal de San-Diégo reproduisit, dans son numéro du 26 juillet, +une nouvelle dont l'effet devait être et fut immense, on peut +dire, dans les deux continents. + +Cette nouvelle était donnée d'après le récit d'un journal +australien, le _Morning-Herald_ de Sydney, et voici en quels +termes: + +«On se souvient que les dernières recherches faites, il y a sept +ans, par le _Dolly-Hope_, dans le but de retrouver les survivants +du _Franklin_, n'ont pas abouti. On devait croire que les +naufragés avaient tous succombé, soit avant d'avoir atteint l'île +Browse, soit après l'avoir quittée. + +«Or, la question est loin d'être résolue. + +«En effet, l'un des officiers du _Franklin_ vient d'arriver à +Sydney. C'est Harry Felton, le second du capitaine John Branican. +Rencontré sur les bords du Parru, un des affluents du Darling, +presque sur la limite de la Nouvelle-Galles du Sud et du +Queensland, il a été ramené à Sydney. Mais son état de faiblesse +est tel qu'on n'a pu tirer aucun renseignement de lui, et il est à +craindre que la mort l'emporte d'un jour à l'autre. + +«Avis de cette communication est donné aux intéressés dans la +catastrophe du _Franklin_.» + +Le 27 juillet, dès que M. William Andrew eut connaissance de cette +note, qui arriva par le télégraphe à San-Diégo, il se rendit à +Prospect-House, où Zach Fren se trouvait en ce moment. + +Mrs. Branican fut aussitôt mise au courant, et sa seule réponse +fut celle-ci: + +«Je pars pour Sydney. + +-- Pour Sydney?... dit M. William Andrew. + +-- Oui...» répondit Dolly. + +Et se retournant vers le maître: + +«M'accompagnerez-vous, Zach Fren? + +-- Partout où vous irez, mistress Branican. + +-- Le _Dolly-Hope_ est-il en état de prendre la mer? + +-- Non, répondit M. William Andrew, et il faudrait trois semaines +pour l'armer... + +-- Avant trois semaines, il faut que je sois à Sydney! dit Mrs. +Branican. Y a-t-il un paquebot en partance pour l'Australie?... + +-- L'_Orégon_ quittera San-Francisco cette nuit même. + +-- Zach Fren et moi, nous serons ce soir à San Francisco. + +-- Ma chère Dolly, dit M. William Andrew, que Dieu vous réunisse à +votre John!... + +-- Il nous réunira!» répondit Mrs. Branican. + +Ce soir-là, vers onze heures, un train spécial, qui avait été +organisé sur sa demande, déposait Mrs. Branican et Zach Fren dans +la capitale de la Californie. + +À une heure du matin, l'_Orégon_ quittait San-Francisco à +destination de Sydney. + + + + +XVI + +Harry Felton + + +Le steamer _Orégon_ avait marché à une vitesse moyenne de dix-sept +noeuds pendant cette navigation, qui fut favorisée par un temps +superbe -- temps normal d'ailleurs dans cette partie du Pacifique +et à cette époque de l'année. Ce brave navire partageait +l'impatience de Mrs. Branican, à ce que répétait volontiers Zach +Fren. Il va sans dire que les officiers, les passagers, +l'équipage, témoignaient à cette vaillante femme la respectueuse +sympathie, dont ses malheurs et l'énergie avec laquelle elle les +supportait, la rendaient si digne. + +Lorsque l'_Orégon_ se trouva par 33°51' de latitude sud et 148°40' +de longitude est, les vigies signalèrent la terre. Le 15 août, +après une traversée de sept mille milles, accomplie en dix-neuf +jours, le steamer pénétrait dans la baie de Port-Jackson, entre +ces hautes falaises schisteuses qui forment comme une porte +grandiose, ouverte sur le Pacifique. + +Laissant à droite et à gauche ces petits golfes, semés de villas +et de cottages, portant les noms de Watson, Vaucluse, Rose, +Double, Elisabeth, l'_Orégon_ passa devant Earme-Love, Sydney- +Love, et vint dans Darling-Harbour, qui est le port même de +Sydney, s'amarrer au quai de débarquement. + +À la première personne qui se présenta à bord -- c'était un des +agents de la douane -- Mrs. Branican demanda: + +«Harry Felton?... + +-- Il est vivant», lui répondit cet agent, qui avait reconnu Mrs. +Branican. + +Tout Sydney ne savait-il pas qu'elle s'était embarquée sur +l'_Orégon_, et n'était-elle pas attendue avec la plus vive +impatience? + +«Où est Harry Felton? ajouta-t-elle. + +-- À l'hôpital de la Marine.» + +Mrs. Branican, suivie de Zach Fren, débarqua aussitôt. La foule +l'accueillit avec cette déférence qui l'accueillait à San-Diégo, +et qu'elle eût trouvée partout. Une voiture les conduisit à +l'hôpital de la Marine, où ils furent reçus par le médecin de +service. + +«Harry Felton a-t-il pu parler?... A-t-il sa connaissance?... +demanda Mrs. Branican. + +-- Non, mistress, répondit le médecin. Cet infortuné n'est pas +revenu à lui... Il semble qu'il ne puisse parler... La mort peut +l'emporter d'une heure à l'autre! + +-- Il ne faut pas que Harry Felton meure! dit Mrs. Branican. Lui +seul sait si le capitaine John, si quelques-uns de ses compagnons, +vivent encore!... Lui seul peut dire où ils sont!... Je suis venue +pour voir Harry Felton... pour l'entendre... + +-- Mistress, je vous conduis sur-le-champ près de lui», répondit +le médecin. Quelques instants après, Mrs. Branican et Zach Fren +étaient introduits dans la chambre occupée par Harry Felton. Six +semaines auparavant, des voyageurs traversaient la province +d'Ulakarara, dans la Nouvelle-Galles du Sud, à la limite +inférieure du Queensland. Arrivés sur la rive gauche du Parm, ils +aperçurent un homme qui gisait au pied d'un arbre. Couvert de +vêtements en lambeaux, épuisé par les privations, brisé par la +fatigue, cet homme ne put reprendre connaissance, et, si son +engagement d'officier de la marine marchande n'eût été trouvé dans +l'une de ses poches, on n'aurait jamais su qui il était. + +C'était Harry Felton, le second du _Franklin_. + +D'où arrivait-il? De quelle partie lointaine et inconnue du +continent australien était-il parti? Depuis combien de temps +errait-il à travers ces redoutables solitudes des déserts du +centre? Avait-il été prisonnier des indigènes, et était-il parvenu +à leur échapper? Ses compagnons, s'il lui en restait, où les +avait-il laissés? À moins, cependant, qu'il ne fût le seul +survivant de ce désastre, vieux de quatorze ans déjà?... Toutes +ces questions étaient demeurées sans réponse jusqu'alors. + +Il y avait pourtant un intérêt considérable à savoir d'où venait +Harry Felton, à connaître son existence depuis le naufrage du +_Franklin_ sur les récifs de l'île Browse, à savoir enfin le +dernier mot de cette catastrophe. + +Harry Felton fut conduit à la station la plus proche, la station +d'Oxley, d'où le railway le transporta à Sydney. Le _Morning- +Herald_, informé, avant tout autre journal, de son arrivée dans la +capitale de l'Australie, en fit l'objet de l'article que l'on +connaît, en ajoutant que le lieutenant du _Franklin_ n'avait +encore pu répondre à aucune des questions qui lui avaient été +adressées. + +Et maintenant, Mrs. Branican était devant Harry Felton, qu'elle +n'aurait pu reconnaître. Il n'était âgé que de quarante-six ans +alors, et on lui en eût donné soixante. Et c'était le seul homme - +- presque un cadavre -- qui fût à même de dire ce qu'il en était +du capitaine John et de son équipage! + +Jusqu'à ce jour, les soins les plus assidus n'avaient en rien +amélioré l'état d'Harry Felton -- état évidemment dû aux +épouvantables fatigues subies pendant les semaines, qui sait même? +les mois qu'avait duré son voyage à travers l'Australie centrale. +Ce souffle de vie qui lui restait, une syncope pouvait l'éteindre +d'un instant à l'autre. Depuis qu'il était dans cet hospice, c'est +à peine s'il avait ouvert les yeux, sans qu'on eût pu savoir s'il +se rendait compte de ce qui se passait autour de lui. On le +soutenait d'un peu de nourriture, et il ne semblait même pas s'en +apercevoir. Il était à craindre que des souffrances excessives +n'eussent annihilé ses facultés intellectuelles, détruit en lui le +fonctionnement de sa mémoire, auquel se rattachait peut-être le +salut des naufragés. + +Mrs. Branican avait pris place au chevet d'Harry Felton, guettant +son regard, lorsque ses paupières s'agitaient, les murmures de sa +voix, le moindre indice qu'il serait possible de saisir, un mot +échappé à ses lèvres. Zach Fren, debout près d'elle, cherchait à +surprendre quelque lueur d'intelligence, comme un marin cherche un +feu à travers les brumes de l'horizon. + +Mais la lueur ne brilla ni ce jour-là ni les jours suivants. Les +paupières d'Harry Felton demeuraient obstinément closes, et, +lorsque Dolly les soulevait, elle n'y trouvait qu'un regard +inconscient. + +Elle ne désespérait pas, cependant, Zach Fren non plus, et il lui +répondait: + +«Si Harry Felton reconnaît la femme de son capitaine, il saura +bien se faire comprendre, et cela sans parler!» + +Oui! il était important qu'il reconnût Mrs. Branican, et possible +qu'il en éprouvât une impression salutaire? On agirait alors avec +une extrême prudence, tandis qu'il s'accoutumerait à la présence +de Dolly. Peu à peu, les souvenirs du _Franklin_ se rétabliraient +dans sa mémoire... Il saurait exprimer par signe ce qu'il ne +pourrait dire... + +Bien qu'on eût conseillé à Mrs. Branican de ne pas rester enfermée +dans la chambre d'Harry Felton, elle refusa de prendre même une +heure de repos pour aller respirer l'air du dehors. Elle ne voulut +pas abandonner le chevet de ce lit. + +«Harry Felton peut mourir, et, si le seul mot que j'attends de lui +s'échappe avec son dernier souffle, il faut que je sois là pour +l'entendre... Je ne le quitterai pas!» + +Vers le soir, une légère amélioration sembla se manifester dans +l'état d'Harry Felton. Ses yeux s'ouvrirent plusieurs fois; mais +leur regard ne s'adressait pas à Mrs. Branican. Et pourtant, +penchée sur lui, elle l'appelait par son nom, elle répétait le nom +de John... le capitaine du _Franklin_... de San-Diégo!... Comment +ces noms ne lui rappelaient-ils pas le souvenir de ses +compagnons?... Un mot... on ne lui demandait qu'un mot: +«Vivants?... Étaient-ils vivants?» + +Et, tout ce qu'Harry Felton avait eu à souffrir pour en arriver +là, Dolly se disait que John devait l'avoir souffert aussi... Puis +la pensée lui venait que John était tombé sur la route... Mais +non... John n'avait pu suivre Harry Felton... Il était resté là- +bas... avec les autres... Où?... Était-ce chez une tribu du +littoral australien?... Quelle était cette tribu?... Harry Felton +pouvait seul le dire, et il semblait que son intelligence était +anéantie, que ses lèvres avaient désappris de parler! + +La nuit, la faiblesse d'Harry Felton augmenta. Ses yeux ne se +rouvraient plus, sa main se refroidissait, comme si le peu de vie +qui lui restait se fût retiré vers le coeur. Allait-il donc mourir +sans avoir prononcé une parole?... Et il passait par l'esprit de +Dolly qu'elle aussi avait perdu le souvenir et la raison pendant +bien des années!... De même qu'on ne pouvait rien obtenir d'elle +alors, elle ne pouvait rien obtenir de ce malheureux... rien de ce +qu'il était seul à savoir! + +Le jour venu, le médecin, très inquiet de l'état de prostration de +Harry Felton, essaya des plus énergiques médications, qui ne +produisirent aucun effet. Il ne tarderait pas à expirer... + +Ainsi, Mrs. Branican allait voir rentrer dans le néant les +espérances que le retour de Harry Felton avait permis de +concevoir!... À la lumière qu'il aurait pu apporter succéderait +une obscurité profonde, qu'on ne parviendrait plus à dissiper!... +Et alors, tout serait fini, bien fini!... + +Sur la demande de Dolly, les principaux médecins de la ville +s'étaient réunis en consultation. Mais, après avoir examiné le +malade, ils se déclarèrent impuissants. + +«Vous ne pouvez quoi que ce soit pour ce malheureux? leur demanda +Mrs. Branican. + +-- Non, madame, répondit l'un des médecins. + +-- Pas même lui redonner une minute d'intelligence... une minute +de souvenir?...» + +Et, cette minute, Mrs. Branican l'eût payée de sa fortune tout +entière! Mais ce qui n'est plus au pouvoir des hommes est toujours +au pouvoir de Dieu. C'est à lui que l'homme doit s'adresser, +lorsque les ressources humaines font défaut. + +Dès que les médecins se furent retirés, Dolly s'agenouilla, et, +quand Zach Fren vint la rejoindre, il la trouva en prière près du +mourant. + +Soudain, Zach Fren, qui s'était rapproché pour s'assurer si un +souffle s'échappait encore des lèvres de Harry Felton, s'écria: + +«Mistress!... mistress!» + +Dolly, croyant que le maître n'avait plus trouvé qu'un cadavre +dans ce lit, se releva... + +«Mort?... murmura-t-elle. + +-- Non... mistress... non!... Voyez... Ses yeux sont ouverts... Il +regarde...» + +En effet, sous ses paupières soulevées, les yeux d'Harry Felton +brillaient d'un éclat extraordinaire. Sa figure s'était colorée +légèrement, et ses mains s'agitèrent à plusieurs reprises. Il +parut sortir de cette torpeur dans laquelle il était depuis si +longtemps plongé. Puis, son regard s'étant porté vers Mrs. +Branican, une sorte de sourire anima ses lèvres. + +«Il m'a reconnue! s'écria Dolly. + +-- Oui!... répondit Zach Fren... C'est la femme de son capitaine +qui est près de lui, il le sait... il va parler!... + +-- Et, s'il ne le peut, que Dieu permette qu'il se fasse du moins +comprendre!» + +Alors, prenant la main de Harry Felton qui pressa faiblement la +sienne, Dolly s'approcha près de lui. + +«John?... John? ...» dit-elle. + +Un mouvement des yeux indiqua que Harry Felton l'avait entendue et +comprise. + +«Vivant?... demanda-t-elle. + +-- Oui!» + +Et ce oui! si faiblement qu'il eût été prononcé, Dolly avait bien +su l'entendre! + + + + +XVII + +Par oui et par non + + +Mrs. Branican fit aussitôt appeler le médecin. Celui-ci, malgré le +changement qui s'était produit dans l'état intellectuel de Harry +Felton, comprit qu'il n'y avait là qu'une dernière manifestation +de la vie, que la mort allait anéantir. + +Le mourant, d'ailleurs, ne semblait voir que Mrs. Branican. Ni +Zach Fren ni le médecin n'attiraient son attention. Ce qui lui +restait de force intellectuelle se concentrait en entier sur la +femme de son capitaine, de John Branican. + +«Harry Felton, demanda Mrs. Branican, si John est vivant, où +l'avez-vous laissé?... Où est-il?» + +Harry Felton ne répondit pas. + +«Il ne peut parler, dit le médecin, mais peut-être aurons-nous de +lui une réponse par signes?... + +-- Et rien qu'à son regard, je saurai interpréter! répondit Mrs. +Branican. + +-- Attendez, dit Zach Fren. Il importe que les questions lui +soient posées d'une certaine manière, et, comme nous nous +entendons entre marins, laissez-moi faire. Que mistress Branican +tienne la main de Felton, que ses yeux ne quittent pas les siens. +Je vais l'interroger... Il dira oui ou non du regard, et cela +suffira!» + +Mrs. Branican, penchée sur Harry Felton, lui prit la main. + +Si Zach Fren eut, pour commencer, demandé où se trouvait le +capitaine John, il aurait été impossible d'obtenir une indication +satisfaisante, puisque c'eût été obliger Harry Felton à prononcer +le nom d'une contrée, d'une province, ou d'une bourgade -- ce dont +sans nul doute il était incapable. Mieux valait y arriver +graduellement en reprenant l'histoire du _Franklin_ à partir du +dernier jour où il avait été aperçu jusqu'à celui où Harry Felton +s'était séparé de John Branican. + +«Felton, dit Zach Fren d'une voix claire, vous avez près de vous +mistress Branican, la femme de John Branican, le commandant du +_Franklin_. Vous l'avez reconnue?...» + +Les lèvres de Harry Felton ne remuèrent pas; mais un mouvement de +ses paupières, une faible pression de sa main, répondirent +affirmativement. + +«Le _Franklin_, reprit Zach Fren, n'a plus été signalé nulle part +après qu'on l'eut vu dans le sud de l'île Célèbes... Vous +m'entendez... vous m'entendez, n'est-ce pas, Felton?» + +Nouvelle affirmation du regard. + +«Eh bien, reprit Zach Fren, écoutez-moi, et, selon que vous +ouvrirez ou fermerez les yeux, je saurai si ce que j'exprime est +exact ou ne l'est pas.» + +Il n'était pas douteux que Harry Felton eût compris ce que venait +de dire Zach Fren. + +«En quittant la mer de Java, reprit celui-ci, le capitaine John a +donc passé dans la mer de Timor? + +-- Oui. + +-- Par le détroit de la Sonde?... + +-- Oui. + +-- Volontairement?...» + +Cette question fut suivie d'un signe négatif, auquel il n'y avait +pas à se tromper. + +«Non!» dit Zach Fren. + +Et c'est bien ce que le capitaine Ellis et lui avaient toujours +pensé. Pour que le _Franklin_ eût passé de la mer de Java dans la +mer de Timor, il fallait qu'il y eût été contraint. + +«C'était pendant une tempête?... demanda Zach Fren. + +-- Oui. + +-- Une violente tornade, qui vous a surpris dans la mer de Java, +probablement?... + +-- Oui. + +-- Et qui vous a rejetés à travers le détroit de la Sonde?... + +-- Oui. + +-- Peut-être le _Franklin_ était-il désemparé, sa mâture en bas, +son gouvernail démonté?... + +-- Oui.» + +Mrs. Branican, les yeux fixés sur Harry Felton, le regardait sans +prononcer une parole. Zach Fren, voulant reconstituer les diverses +phases de la catastrophe, continua en ces termes: + +«Le capitaine John, n'ayant pu faire son point depuis quelques +jours, ignorait sa position?... + +-- Oui. + +-- Et, après avoir été entraîné pendant un certain temps jusque +dans l'ouest de la mer de Timor, il est venu se perdre sur les +récifs de l'île Browse?...» + +Un léger mouvement marqua la surprise de Harry Felton, qui +ignorait évidemment le nom de l'île sur laquelle le _Franklin_ +était allé se briser, et dont aucune observation n'avait permis de +déterminer la position dans la mer de Timor. + +Zach Fren reprit: + +«Quand vous avez pris la mer à San-Diégo, il y avait à bord le +capitaine John, vous, Harry Felton, douze hommes d'équipage, en +tout quatorze... Étiez-vous quatorze, après le naufrage du +_Franklin_?... + +-- Non. + +-- Quelques-uns des hommes avaient donc péri au moment où le +navire se jetait sur les roches?... + +-- Oui. + +-- Un?... Deux?...» + +Un signe affirmatif approuva ce dernier chiffre. + +Ainsi deux matelots manquaient lorsque les naufragés avaient pris +pied sur l'île Browse. En ce moment, à la recommandation du +médecin, il convint de donner un peu de repos à Harry Felton, que +cet interrogatoire fatiguait visiblement. Puis, les questions +ayant été reprises quelques minutes après, Zach Fren obtint divers +renseignements sur la manière dont le capitaine John, Harry Felton +et leurs dix compagnons avaient pourvu aux besoins de leur +existence. Sans une partie de la cargaison, consistant en +conserves et farines, qui avait été recueillie à la côte, sans la +pêche qui devint une de leurs principales ressources, les +naufragés seraient morts de faim. Ils n'avaient vu que très +rarement des navires passer au large de l'île. Leur pavillon, +hissé au mât de signal, ne fût jamais aperçu. Et, cependant, ils +n'avaient pas d'autre chance de salut que d'être rapatriés par un +bâtiment. + +Lorsque Zach Fren demanda: + +«Combien de temps avez-vous habité l'île Browse?... Un an... deux +ans... trois ans... six ans?...» + +Ce fut sur ce dernier chiffre que Harry Felton répondit «oui» du +regard. + +Ainsi, de 1875 à 1881, le capitaine John et ses compagnons avaient +vécu sur cette île! + +Mais comment étaient-ils parvenus à la quitter? C'était là un des +points les plus intéressants que Zach Fren aborda par cette +question: + +«Est-ce que vous avez pu construire une embarcation avec les +débris du navire?... + +-- Non.» + +C'est bien ce qu'avaient admis le capitaine Ellis et le maître, +alors qu'ils exploraient le lieu du naufrage: il n'eût pas été +possible de tirer seulement un canot avec ces débris. Arrivé à ce +point de l'interrogatoire, Zach Fren fut assez embarrassé pour les +questions relatives à la manière dont les naufragés avaient réussi +à abandonner l'île Browse. + +«Vous dites, demanda-t-il, qu'aucun bâtiment n'a aperçu vos +signaux... + +-- Non. + +-- Est-ce donc un prao des îles malaisiennes, une embarcation des +indigènes de l'Australie, qui est venu aborder?... + +-- Non. + +-- Alors ce serait donc une chaloupe -- la chaloupe d'un navire -- +qui a été entraînée sur l'île?... + +-- Oui. + +-- Une chaloupe en dérive?... + +-- Oui.» + +Ce point étant enfin éclairci, il fut facile à Zach Fren d'en +déduire les conséquences naturelles. + +«Cette chaloupe, vous avez pu la mettre en état de prendre la mer? +demanda-t-il. + +-- Oui. + +-- Et le capitaine John s'en est servi pour gagner la côte la plus +proche sous le vent?... + +-- Oui.» + +Mais pourquoi le capitaine John et ses compagnons ne s'étaient-ils +pas tous embarqués dans cette chaloupe? C'est ce qu'il importait +de savoir. + +«Sans doute, cette chaloupe était trop petite pour prendre douze +passagers?... demanda Zach Fren. + +-- Oui. + +-- Et vous êtes partis à sept, le capitaine John, vous et cinq +hommes?... + +-- Oui.» + +Et alors on put lire clairement dans le regard du mourant qu'il y +avait peut-être encore à sauver ceux qui étaient restés dans l'île +Browse. Mais, sur un signe de Dolly, Zach Fren s'abstint de dire +que les cinq matelots avaient succombé depuis le départ du +capitaine. Quelques minutes de repos furent données à Harry +Felton, dont les yeux s'étaient fermés, pendant que sa main +continuait à presser la main de Mrs. Branican. + +Maintenant, transportée par la pensée sur l'île Browse, Dolly +assistait à toutes ces scènes... Elle voyait John tenter même +l'impossible pour le salut de ses compagnons... Elle l'entendait, +elle lui parlait, elle l'encourageait, elle prenait passage avec +lui... Où avait-elle abordé, cette chaloupe?... + +Les yeux de Harry Felton se rouvrirent, et Zach Fren recommença à +l'interroger. + +«C'est bien ainsi que le capitaine John, vous et cinq hommes, avez +quitté l'île Browse?... + +-- Oui. + +-- Et la chaloupe a mis le cap à l'est, afin de gagner la terre la +plus rapprochée de l'île?... + +-- Oui. + +-- C'était la terre australienne?... + +-- Oui. + +-- A-t-elle donc été jetée à la côte par quelque tempête au terme +de sa traversée?... + +-- Non. + +-- Vous avez pu aborder dans une des criques du littoral +australien?... + +-- Oui. + +-- Sans doute, aux environs du cap Lévêque?... + +-- Oui. + +-- Peut-être à York-Sund?... + +-- Oui. + +-- En débarquant, êtes-vous donc tombés aux mains des +indigènes?... + +-- Oui. + +-- Et ils vous ont entraînés?... + +-- Oui. + +-- Tous?... + +-- Non. + +-- Quelques-uns de vous avaient-ils donc péri au moment où ils +débarquaient à York-Sund?... + +-- Oui. + +-- Massacrés par les indigènes?... + +-- Oui. + +-- Un... deux... trois... quatre?... + +-- Oui. + +-- Vous n'étiez plus que trois, lorsque les Australiens vous ont +emmenés à l'intérieur du continent?... + +-- Oui. + +-- Le capitaine John, vous et un des matelots?... + +-- Oui. + +-- Et ce matelot... est-il encore avec le capitaine John?... + +-- Non. + +-- Il était mort avant votre départ?... + +-- Oui. + +-- Il y a longtemps?... + +-- Oui.» + +Ainsi, le capitaine John et le second Harry Felton étaient +actuellement les seuls survivants du _Franklin_, et encore l'un +d'eux n'avait-il plus que quelques heures à vivre! + +Il ne fut pas aisé d'obtenir de Harry Felton les éclaircissements +qui concernaient le capitaine John -- éclaircissements qu'il +convenait d'avoir avec une extrême précision. Plus d'une fois, +Zach Fren dut suspendre l'interrogatoire; puis, quand il +reprenait, Mrs. Branican lui faisait poser questions sur questions +afin de savoir ce qui s'était passé depuis neuf ans, c'est-à-dire +depuis le jour où le capitaine John et Harry Felton avaient été +capturés par les indigènes du littoral. On apprit ainsi qu'il +s'agissait d'Australiens nomades... Les prisonniers avaient dû les +suivre pendant leurs incessantes pérégrinations à travers les +territoires de la Terre de Tasman, en menant l'existence la plus +misérable... Pourquoi avaient-ils été épargnés?... Était-ce pour +tirer d'eux quelques services, ou, si l'occasion se présentait, +pour en obtenir un haut prix des autorités anglaises? Oui -- et ce +dernier fait, si important, put être formellement établi par les +réponses d'Harry Felton. Ce ne serait qu'une question de rançon, +si l'on parvenait à pénétrer jusqu'à ces indigènes. Quelques +autres questions permirent de comprendre de plus que le capitaine +John et Harry Felton avaient été si bien gardés que, pendant neuf +ans, ils n'avaient pu trouver la moindre possibilité de s'enfuir. + +Enfin, le moyen s'en était présenté. Un lieu de rendez-vous avait +été choisi, où les deux prisonniers devaient se rejoindre pour +s'échapper ensemble; mais quelque circonstance, inconnue de Harry +Felton, avait empêché le capitaine John de venir à l'endroit +indiqué. Harry Felton avait attendu plusieurs jours; ne voulant +pas s'enfuir seul, il avait cherché à rejoindre la tribu; elle +s'était déplacée... Alors, bien résolu à revenir délivrer son +capitaine, s'il parvenait à atteindre un des villages de +l'intérieur, il s'était jeté à travers les régions du centre, se +cachant pour éviter de retomber aux mains des indigènes, épuisé +par les chaleurs, mourant de faim et de fatigue... Pendant six +mois, il avait ainsi erré jusqu'au moment où il était tombé +inanimé près des rives du Parru, sur la frontière méridionale du +Queensland. + +C'est là, on le sait, qu'il fut reconnu, grâce aux papiers qu'il +portait sur lui. C'est de là qu'il fut ramené à Sydney, où sa vie +s'était prolongée comme par miracle, afin qu'il pût dire ce que +depuis tant d'années on cherchait vainement à savoir. + +Ainsi, seul de tous ses compagnons, le capitaine John était +vivant, mais il était prisonnier d'une tribu nomade, qui +parcourait les déserts de la Terre de Tasman. + +Et, lorsque Zach Fren eut prononcé divers noms des tribus, qui +fréquentent ordinairement ces territoires, ce fut le nom des Indas +que Harry Felton accueillit d'un signe affirmatif. Zach Fren +parvint même à comprendre que, pendant la saison d'hiver, cette +tribu campait le plus habituellement sur les bords de la Fitz-Roy- +river, un des cours d'eau qui se jettent dans le golfe Lévêque, au +nord-ouest du continent australien. + +«C'est là que nous irons chercher John! s'écria Mrs. Branican. +C'est là que nous le retrouverons!» + +Et Harry Felton la comprit, car son regard s'anima à la pensée que +le capitaine John serait enfin sauvé... sauvé par elle. + +Harry Felton avait maintenant accompli sa mission... Mrs. +Branican, sa dernière confidente, savait en quelle partie du +continent australien il fallait porter les investigations... Et il +avait refermé les yeux, n'ayant plus rien à dire. + +Ainsi, voilà à quel état avait été réduit cet homme si courageux +et si robuste, par les fatigues, les privations, et surtout +l'influence terrible du climat australien!... Et pour l'avoir +affronté, il succombait, au moment où ses misères allaient finir! +N'était-ce pas ce qui attendait le capitaine John, s'il tentait de +s'enfuir à travers les solitudes de l'Australie centrale? Et les +mêmes dangers ne menaçaient-ils pas ceux qui se jetteraient à la +recherche de cette tribu des Indas?... + +Mais une telle pensée ne vint pas même à l'esprit de Mrs. +Branican. Tandis que l'_Orégon_ l'emportait vers le continent +australien, elle avait conçu et combiné le projet d'une nouvelle +campagne; il ne s'agissait plus que de le mettre à exécution. + +Harry Felton mourut vers neuf heures du soir. Une fois encore, +Dolly l'avait appelé par son nom... Une fois encore, il l'avait +entendue... Ses paupières s'étaient relevées, et ce nom s'était +enfin échappé de ses lèvres: + +«John... John!» + +Puis, les soupirs du râle gonflèrent sa poitrine, et son coeur +cessa de battre... + +Ce soir-là, au moment où Mrs. Branican sortait de l'hôpital, elle +fut accostée par un jeune garçon, qui attendait sur le seuil de la +porte. + +C'était un novice de la marine marchande, en service sur le +_Brisbane_, l'un des paquebots qui font les escales de la côte +australienne entre Sydney et Adélaïde. + +«Mistress Branican?... dit-il d'une voix émue. + +-- Que voulez-vous, mon enfant? répondit Dolly. + +-- Il est mort, Harry Felton?... + +-- Il est mort. + +-- Et le capitaine John?... + +-- Il est vivant... lui!... Vivant! + +-- Merci, mistress Branican», répondit le jeune novice. Dolly +avait à peine entrevu les traits de ce garçon, qui se retira sans +dire ni qui il était, ni pourquoi il avait fait ces questions. Le +lendemain eurent lieu les obsèques de Harry Felton, auxquelles +assistèrent les marins du port avec une partie de la population de +Sydney. Mrs. Branican prit place derrière le cercueil, et suivit +jusqu'au cimetière celui qui avait été le compagnon dévoué, le +fidèle ami du capitaine John. Et, près d'elle, marchait ce jeune +novice qu'elle ne reconnut pas au milieu de tous ceux qui étaient +venus rendre les derniers devoirs au second du _Franklin_. + + + + +Deuxième partie + + + + +I + +En naviguant + + +Du jour où M. de Lesseps a percé l'isthme de Suez, on a été en +droit de dire que du continent africain il avait fait une île. +Lorsque le canal de Panama sera achevé, il sera également permis +de donner la qualification d'îles à l'Amérique du Sud et à +l'Amérique du Nord. En effet, ces immenses territoires seront +entourés d'eau de toutes parts. Mais, comme ils conserveront le +nom de continent, en égard à leur étendue, il est logique +d'appliquer ce nom à l'Australie ou Nouvelle-Hollande, qui se +trouve dans les mêmes conditions. + +En effet, l'Australie mesure trois mille neuf cents kilomètres +dans sa plus grande longueur de l'est à l'ouest, et trois mille +deux cents dans sa plus grande largeur du nord au sud. Or, le +produit de ces deux dimensions constitue une superficie de quatre +millions huit cent trente mille kilomètres carrés environ -- soit +les sept neuvièmes de l'aire européenne. + +Le continent australien est actuellement divisé, par les auteurs +des atlas les plus récents, en sept provinces que séparent des +lignes arbitraires, se coupant à angle droit, et qui ne tiennent +aucun compte des accidents orographiques ou hydrographiques: + +À l'est, dans la partie la plus peuplée, le Queensland, capitale +Brisbane -- la Nouvelle-Galles du Sud, capitale Sydney -- +Victoria, capitale Melbourne; + +Au centre, l'Australie septentrionale et la Terre Alexandra, sans +capitales -- l'Australie méridionale, capitale Adélaïde; + +À l'ouest, l'Australie occidentale, qui s'étend du nord au sud, +capitale Perth. + +Il convient d'ajouter que les Australiens cherchent à constituer +une confédération sous le nom de «Commonwealth of Australia». Le +gouvernement anglais repousse cette qualification, mais, sans +doute, elle sera acquise le jour où la séparation sera un fait +accompli. + +On verra bientôt en quelles provinces, les plus dangereuses et les +moins connues de ce continent, Mrs. Branican allait s'aventurer +avec cette espérance si vague, cette pensée presque irréalisable, +de retrouver le capitaine John, de l'arracher à la tribu qui le +retenait prisonnier depuis neuf ans. Et, d'ailleurs, n'y avait-il +pas lieu de se demander si les Indas avaient respecté sa vie, +après l'évasion de Harry Felton? + +Le projet de Mrs. Branican était de quitter Sydney, dès que le +départ serait possible. Elle pouvait compter sur le dévouement +sans bornes de Zach Fren, sur l'intelligence ferme et pratique qui +le caractérisait. Dans un long entretien, ayant la carte de +l'Australie sous les yeux, tous deux avaient discuté les mesures +les plus promptes, les plus formelles aussi, qui devaient décider +le succès de cette nouvelle tentative. Le choix du point de +départ, on le comprend, était d'une extrême importance, et voici +ce qui fut définitivement arrêté: + +1° Une caravane, pourvue des meilleurs moyens de recherches et de +défense, nantie de tout le matériel exigé par un voyage à travers +les déserts de l'Australie centrale, serait organisée aux frais et +par les soins de Mrs. Branican; + +2° Cette exploration devant commencer dans un très bref délai, il +convenait de se transporter par les voies les plus rapides de +terre ou de mer jusqu'au point terminus des communications +établies entre le littoral et le centre du continent. + +En premier lieu, la question de gagner le littoral nord-ouest, +c'est-à-dire l'endroit de la Terre de Tasman où avaient abordé les +naufragés du _Franklin_, fut posée et débattue. Mais ce détour +eût occasionné une perte de temps énorme, entraîné de réelles +difficultés tant pour le personnel que pour le matériel -- qui +seraient l'un et l'autre considérables. En somme, rien ne +démontrait qu'en attaquant le continent australien par l'ouest, +l'expédition rencontrerait avec plus de certitude la tribu qui +détenait le capitaine John Branican, les indigènes nomades +parcourant la Terre Alexandra aussi bien que les districts de +l'Australie occidentale. Il fut donc répondu négativement à cette +question. + +En second lieu, on traita la direction qu'il convenait de prendre +dès le début de la campagne; c'était évidemment celle que Harry +Felton avait dû suivre pendant son parcours de l'Australie +centrale. Cette direction, si on ne la connaissait pas d'une façon +précise, était, du moins, indiquée par le point où le second du +_Franklin_ avait été recueilli, c'est-à-dire les bords du Parru, à +la limite du Queensland et de la Nouvelle-Galles du Sud, au nord- +ouest de cette province. + +Depuis 1770 -- époque à laquelle le capitaine Cook explora la +Nouvelle-Galles du Sud et prit possession, au nom du roi +d'Angleterre, du continent déjà reconnu par le Portugais Manuel +Godenbho et par les Hollandais Verschoor, Hartog, Carpenter et +Tasman -- sa partie orientale s'était largement colonisée, +développée, civilisée. Ce fut en 1787 que, Pitt étant ministre, le +commodore Philipp vint fonder la station pénitentiaire de Botany- +Bay, d'où, en moins d'un siècle, allait sortir une nation de près +de trois millions d'hommes. Actuellement, rien de ce qui fait la +grandeur et la richesse d'un pays, routes, canaux, chemins de fer, +reliant les innombrables localités du Queensland, de la Nouvelle- +Galles du Sud, de Victoria et de l'Australie méridionale, lignes +de paquebots desservant les ports de leur littoral, rien ne manque +à cette partie du continent. Or, puisque Mrs. Branican se trouvait +à Sydney, cette capitale opulente et peuplée lui aurait offert les +ressources indispensables à l'organisation d'une caravane, +d'autant mieux qu'avant de quitter San-Diégo, elle s'était fait +ouvrir par l'intermédiaire de M. William Andrew un crédit +important sur la _Central Australian Bank_. Donc, elle pouvait +aisément se procurer les hommes, les véhicules, les animaux de +selle, de trait et de bât que nécessitait une expédition en +Australie, peut-être même une traversée complète de l'est à +l'ouest, soit un trajet de près de deux mille deux cents milles[8]. +Mais la ville de Sydney devait-elle être choisie pour point +de départ? + +Tout considéré, et sur l'avis même du consul américain, qui était +très au courant de l'état présent de la géographie australienne, +Adélaïde, capitale de l'Australie méridionale, parut plus +particulièrement indiquée comme base d'opérations. En suivant la +ligne télégraphique, dont les fils vont de cette cité jusqu'au +golfe de Van Diémen, c'est-à-dire du sud au nord, à peu près sur +la courbe du cent trente-neuvième méridien, les ingénieurs ont +établi la première partie d'un railway, qui dépassait le parallèle +atteint par Harry Felton. Ce railway permettrait au personnel +d'aboutir plus profondément et plus rapidement à ces régions de la +Terre Alexandra et de l'Australie occidentale que peu de voyageurs +avaient visitées jusqu'à ce jour. + +Ainsi, première résolution prise, cette troisième expédition, +ayant pour but la recherche du capitaine John, serait organisée à +Adélaïde et se transporterait à l'extrémité du railway, qui décrit +en montant au nord un parcours de quatre cents milles environ, +soit sept cents kilomètres. + +Et maintenant, par quelle voie Mrs. Branican se rendrait-elle de +Sydney à Adélaïde? S'il y avait eu une voie ferrée non interrompue +entre ces deux capitales, il n'y aurait pas eu lieu d'hésiter. Il +existe bien un railway, qui traverse le Murray sur la frontière de +la province de Victoria, à la station d'Albury, se continue +ensuite par Bénalla et Kilmore jusqu'à Melbourne, et qui, à partir +de cette ville, se dirige vers Adélaïde; mais il ne franchissait +pas la station de Horscham, et, au delà, les communications mal +établies auraient pu causer d'assez longs retards. + +Aussi, Mrs. Branican résolut-elle de gagner Adélaïde par mer. +C'était un trajet de quatre jours, et, en ajoutant quarante-huit +heures pour l'escale que les paquebots font à Melbourne, elle +débarquerait dans la capitale de l'Australie méridionale, après +une navigation de six jours le long des côtes. Il est vrai, on +était au mois d'août, et ce mois correspond au mois de février de +l'hémisphère boréal. Mais le temps se tenait au calme, et, les +vents soufflant du nord-ouest, le steamer serait couvert par la +terre, dès qu'il aurait dépassé le détroit de Bass. D'ailleurs, +venue de San-Francisco à Sydney, Mrs. Branican n'en était pas à +s'inquiéter d'une traversée de Sydney à Adélaïde. + +Précisément, le paquebot _Brisbane_ partait le lendemain, à onze +heures du soir. Après avoir fait escale à Melbourne, il arriverait +dans le port d'Adélaïde le 27 août, au matin. Deux cabines y +furent retenues, et Mrs. Branican prit les mesures nécessaires +pour que le crédit, qui lui avait été ouvert à la banque de +Sydney, fût reporté à la banque d'Adélaïde. Les directeurs se +mirent obligeamment à sa disposition, et ce virement ne souffrit +pas la moindre difficulté. + +En quittant l'hôpital de la Marine, Mrs. Branican s'était rendue à +l'hôtel pour y choisir un appartement qu'elle devait occuper +jusqu'à son départ. Ses pensées se résumaient en une seule: «John +est vivant!» Les yeux obstinément fixés sur la carte du continent +australien, le regard perdu au milieu de ces immenses solitudes du +centre et du nord-ouest, en proie au délire de son imagination, +elle le cherchait... elle le rencontrait... elle le sauvait... + +Ce jour-là, à la suite de leur entretien, Zach Fren, comprenant +qu'il valait mieux la laisser seule, était allé par les rues de +Sydney qu'il ne connaissait point. Et tout d'abord -- ce qui ne +peut étonner d'un marin -- il voulut visiter le _Brisbane_, afin +de s'assurer que Mrs. Branican y serait convenablement installée. +Le navire lui parut aménagé au mieux pour les besoins d'une +navigation côtière. Il demanda à voir la cabine réservée à la +passagère. Ce fut un jeune novice qui l'y conduisit, et il fit +prendre quelques dispositions en vue de rendre cette cabine plus +confortable. Brave Zach Fren! On eût dit en vérité qu'il +s'agissait d'une traversée de long cours! + +Au moment où il se disposait à quitter le bord, le jeune novice le +retint, et, d'une voix un peu émue: + +«C'est bien certain, maître, demanda-t-il, que mistress Branican +s'embarquera demain pour Adélaïde?... + +-- Oui, demain, répondit Zach Fren. + +-- Sur le _Brisbane_?... + +-- Sans doute. + +-- Puisse-t-elle réussir dans son entreprise et retrouver le +capitaine John! + +-- Nous ferons de notre mieux, tu peux le croire. + +-- J'en suis convaincu, maître. + +-- Est-ce que tu es embarqué sur le _Brisbane_?... + +-- Oui, maître. + +-- Eh bien, mon garçon, à demain.» + +Les dernières heures qu'il passa à Sydney, Zach Fren les employa à +flâner dans Pitt-Street et York-Street, bordées de belles +constructions en grès jaune rougeâtre, puis à Victoria-Park, à +Hyde-Park, où s'élève le monument commémoratif du capitaine Cook. +Il visita le Jardin Botanique, promenade admirable, située sur le +bord de la mer, où s'entremêlent les diverses essences des pays +chauds et tempérés, les chênes et les araucarias, les cactus et +les mangoustans, les palmiers et les oliviers. En somme, Sydney +mérite la réputation qui lui est faite. C'est la plus ancienne des +capitales australiennes, et si elle est moins régulièrement +construite que ses puînées Adélaïde et Melbourne, elle se montre +plus riche de beautés imprévues et de sites pittoresques. + +Le lendemain soir, Mrs. Branican et Zach Fren avaient pris passage +à bord du paquebot. À onze heures, le _Brisbane_, débouquant du +port, se lançait à travers la baie de Port-Jackson. Après avoir +doublé l'Inner-South-Head, il mit le cap au sud, en se tenant à +quelques milles de la côte. + +Pendant la première heure, Dolly demeura sur le pont, assise à +l'arrière, regardant les formes du littoral, qui s'estompaient +confusément au milieu de la brume. C'était donc là ce continent +dans lequel elle allait essayer de s'introduire comme dans une +immense prison, d'où John n'avait pu jusque-là s'échapper. Il y +avait quatorze ans qu'ils étaient séparés l'un de l'autre! + +«Quatorze ans!» murmura-t-elle. + +Lorsque le _Brisbane_ passa devant Botany-Bay et Jorris-Bay, Mrs. +Branican alla prendre un peu de repos. Mais, le lendemain, dès +l'aube, elle était debout à l'heure où le mont Dromedary, et, un +peu en arrière, le mont Kosciusko, qui appartient au système des +Alpes australiennes, se dessinaient à l'horizon. + +Zach Fren avait rejoint Dolly sur le spardeck du steamer, et tous +deux s'entretinrent de ce qui faisait leur unique préoccupation. + +En ce moment, un jeune novice, hésitant et ému, s'approcha de Mrs. +Branican, et vint lui demander, de la part du capitaine, si elle +n'avait besoin de rien. + +«Non, mon enfant, répondit Dolly. + +-- Eh! c'est le garçon qui m'a reçu hier, quand je suis venu +visiter le _Brisbane_, dit Zach Fren. + +-- Oui, maître, c'est moi. + +-- Et comment t'appelles-tu?... + +-- Je m'appelle Godfrey. + +-- Eh bien, Godfrey, te voilà certain, à présent, que mistress +Branican est embarquée sur ton paquebot... et tu es satisfait, +j'imagine? + +-- Oui, maître, et nous le sommes tous à bord. Oui! nous faisons +tous des voeux pour que les recherches de mistress Branican +réussissent, pour qu'elle délivre le capitaine John!» + +En lui parlant, Godfrey la regardait avec tant de respect et +d'exaltation, que Dolly fut remuée dans tout son être. Et, alors, +la voix du jeune novice la frappa... Cette voix, elle l'avait déjà +entendue, et le souvenir lui revint. + +«Mon enfant, dit-elle, est-ce que ce n'est pas vous qui m'avez +interrogée à la porte de l'hospice de Sydney?... + +-- C'est moi. + +-- Vous qui m'avez demandé si le capitaine John était toujours +vivant?... + +-- Moi-même, mistress. + +-- Vous faites donc partie de l'équipage? + +-- Oui... depuis un an, répondit Godfrey. Mais, s'il plaît à Dieu, +je l'aurai bientôt quitté.» + +Et, sans doute, n'en voulant ou n'en osant pas dire davantage, +Godfrey se retira, afin d'aller donner au commandant des nouvelles +de Mrs. Branican. + +«Voilà un garçon qui m'a l'air d'avoir du sang de marin dans les +veines, fit observer Zach Fren. Ça se devine rien qu'à le voir... +Il a le regard franc, clair, décidé... Sa voix est en même temps +ferme et douce... + +-- Sa voix!» murmura Dolly. + +Par quelle illusion de ses sens lui semblait-il qu'elle venait +d'entendre parler John, à cela près des adoucissements d'un organe +à peine formé par l'âge. Et une autre remarque qu'elle fit +également -- remarque plus significative encore. Certainement, +elle s'illusionnait, mais les traits de ce jeune garçon lui +avaient rappelé les traits de John... de John, qui n'avait pas +trente ans, lorsque le _Franklin_ l'avait emporté loin d'elle et +pour si longtemps! + +«Vous le voyez, mistress Branican, dit Zach Fren, en frottant ses +bonnes grosses mains, Anglais ou Américains, tout le monde vous +est sympathique... En Australie, vous trouverez les mêmes +dévouements qu'en Amérique... Il en sera d'Adélaïde comme de San- +Diégo... Tous font les mêmes voeux que ce jeune Anglais... + +-- Est-ce un Anglais?» se demandait Mrs. Branican, profondément +impressionnée. + +La navigation fut très heureuse pendant cette première journée. La +mer était d'un calme absolu par ces vents de nord-ouest, qui +venaient de terre. Le _Brisbane_ la trouverait non moins +tranquille, lorsqu'il aurait doublé le cap Howe, à l'angle du +continent australien, pour aller chercher le détroit de Bass. + +Pendant cette journée, Dolly ne quitta presque pas le spardeck. +Les passagers lui montraient une extrême déférence, et aussi un +vif empressement à lui tenir compagnie. Ils étaient désireux de +voir cette femme, dont les malheurs avaient eu un tel +retentissement, et qui n'hésitait pas à braver tant de périls, à +affronter tant de fatigues, dans l'espoir de sauver son mari, si +la Providence voulait qu'il survécût. Devant elle, d'ailleurs, +personne n'eût mis cette éventualité en doute. Comment n'aurait-on +pas partagé sa confiance, lorsqu'on l'entendait s'inspirer de +résolutions si viriles, lorsqu'elle disait tout ce qu'elle allait +entreprendre? Inconsciemment, on s'aventurait à sa suite, au +milieu des territoires de l'Australie centrale. Et, de fait, plus +d'un eût accepté de l'y accompagner, autrement que par la pensée. + +Mais, en leur répondant, il arrivait que Dolly s'interrompait +parfois. Son regard prenait alors une expression singulière, une +flamme s'y allumait, et Zach Fren était seul à comprendre ce qui +occupait son esprit. + +C'est qu'elle venait d'apercevoir Godfrey. La démarche du jeune +novice, son attitude, ses gestes, l'insistance avec laquelle il la +suivait des yeux, cette sorte d'instinct qui semblait l'attirer +vers elle, tout cela la saisissait, l'émotionnait, la remuait à ce +point que John et lui se confondaient dans sa pensée. + +Dolly n'avait pu cacher à Zach Fren qu'elle trouvait une +ressemblance frappante entre John et Godfrey. Aussi Zach Fren ne +la voyait-il pas sans inquiétude s'abandonner à cette impression +due à une circonstance purement fortuite. Il redoutait, non sans +raison, que ce rapprochement lui rappelât trop vivement le +souvenir de l'enfant qu'elle avait perdu. C'était vraiment +inquiétant que Mrs. Branican fût surexcitée à ce point par la +présence de ce jeune garçon. + +Cependant Godfrey n'était pas retourné près d'elle, son service ne +l'appelant point à l'arrière du paquebot, exclusivement réservé +aux passagers de première classe. Mais, de loin, leurs regards +s'étaient souvent croisés, et Dolly avait été sur le point de +l'appeler... Oui! sur un signe, Godfrey se fût empressé +d'accourir... Dolly n'avait pas fait ce signe, et Godfrey n'était +pas venu. + +Ce soir-là, au moment où Zach Fren reconduisait Mrs. Branican à sa +cabine, elle lui dit: + +«Zach, il faudra savoir quel est ce jeune novice... à quelle +famille il appartient... le lieu de sa naissance... Peut-être +n'est-il pas d'origine anglaise... + +-- C'est possible, mistress, répondit Zach Fren. Il peut se faire +qu'il soit Américain. Au surplus, si vous le voulez, je vais le +demander au capitaine du _Brisbane_... + +-- Non, Zach, non, j'interrogerai Godfrey même.» + +Et le maître entendit Mrs. Branican faire cette réflexion, à mi- +voix: + +«Mon enfant, mon pauvre petit Wat aurait à peu près cet âge... à +présent! + +-- Voilà ce que je craignais!» se dit Zach Fren, en regagnant sa +cabine. + +Le lendemain, 22 août, le _Brisbane_, qui avait doublé le cap Howe +pendant la nuit, continua de naviguer dans des conditions +excellentes. La côte du Gippland, l'une des principales provinces +de la colonie de Victoria, après s'être courbée vers le sud-est, +se relie au promontoire Wilson, la pointe la plus avancée que le +continent projette vers le sud. Ce littoral est moins riche en +baies, ports, inlets, caps, géographiquement dénommés, que la +partie qui se dessine en ligne droite depuis Sydney jusqu'au cap +Howe. Ce sont des plaines à perte de vue, dont les dernières +limites, encadrées de montagnes, sont trop éloignées pour être +aperçues de la mer. + +Mrs. Branican, ayant quitté sa cabine dès la première aube du +jour, avait repris sa place à l'arrière du spardeck. Zach Fren la +rejoignit bientôt et observa un très manifeste changement de son +attitude. La terre, qui se déroulait vers le nord-ouest, +n'attirait plus ses regards. Absorbée dans ses pensées, elle +répondit à peine à Zach Fren, lorsque celui-ci lui demanda comment +elle avait passé la nuit. + +Le maître n'insista point. L'essentiel, c'était que Dolly eût +oublié cette singulière ressemblance de Godfrey et du capitaine +John, qu'elle ne songeât plus à le revoir, à l'interroger. Il +était possible qu'elle y eût renoncé, que ses idées eussent pris +un autre cours, et, en effet, elle ne pria pas Zach Fren de lui +amener le jeune garçon que son service retenait à l'avant du +steamer. + +Après le déjeuner, Mrs. Branican rentra dans sa cabine, et elle ne +reparut sur le pont qu'entre trois et quatre heures de l'après- +midi. + +En ce moment, le _Brisbane_ filait à toute vapeur vers le détroit +de Bass, qui sépare l'Australie de la Tasmanie ou Terre de Van +Diémen. + +Que la découverte du Hollandais Janssen Tasman ait été profitable +aux Anglais, que cette île, dépendance naturelle du continent, ait +gagné à la domination de la race anglo-saxonne, rien de moins +contestable. Depuis 1642, date de la découverte de cette île, +longue de deux cent quatre-vingts kilomètres, où le sol est d'une +extrême fertilité, dont les forêts sont enrichies d'essences +superbes, il est certain que la colonisation a marché à grands +pas. À partir du commencement de ce siècle, les Anglais ont +administré comme ils administrent, opiniâtrement, sans prendre nul +souci des races indigènes; ils ont divisé l'île en districts, ils +ont fondé des villes importantes, la capitale Hobbart-Town, +Georges-Town et nombre d'autres; ils ont utilisé les dentelures +multiples de la côte pour créer des ports, où leurs navires +accostent par centaines. Tout cela est bien. Mais, de la +population noire, qui occupait à l'origine cette contrée, que +reste-t-il? Sans doute, ces pauvres gens n'étaient rien moins que +civilisés; on voyait même en eux les plus abrupts échantillons de +la race humaine; on les mettait au-dessous des nègres d'Afrique, +au-dessous des Fueggiens de la Terre de Feu. Si l'anéantissement +d'une race est le dernier mot du progrès colonial, les Anglais +peuvent se vanter d'avoir mené leur oeuvre à bon terme. Mais, à la +prochaine Exposition universelle d'Hobbart-Town, qu'ils se hâtent +s'ils veulent exhiber quelques Tasmaniens... Il n'en restera plus +un seul à la fin du XIXe siècle! + + + + +II + +Godfrey + + +Le _Brisbane_ traversa le détroit de Bass pendant la soirée. Sous +cette latitude de l'hémisphère austral, le jour ne se prolonge +guère au delà de cinq heures pendant le mois d'août. La lune, qui +entrait dans son premier quartier, disparut promptement entre les +brumes de l'horizon. L'obscurité profonde empêchait de voir les +dispositions littorales du continent. + +La navigation du détroit fut ressentie à bord par les coups de +tangage qu'éprouva le paquebot sous l'influence d'un clapotis très +houleux. Les courants et contre-courants luttent avec impétuosité +dans cette étroite passe, ouverte aux eaux du Pacifique. + +Le lendemain, 23 août, dès l'aube, le _Brisbane_ se présenta à +l'entrée de la baie de Port-Phillip. Une fois au milieu de cette +baie, les navires n'ont plus rien à redouter des mauvais temps; +mais, pour y pénétrer, il est nécessaire de manoeuvrer avec +prudence et précision, surtout lorsqu'il s'agit de doubler la +longue pointe sablonneuse de Nepean d'un côté et celle de +Queenscliff de l'autre. La baie, suffisamment fermée, se découpe +en plusieurs ports, où les bâtiments de fort tonnage trouvent des +mouillages excellents, Goelong, Sandrige, Williamstown -- ces deux +derniers formant le port de Melbourne. L'aspect de cette côte est +triste, monotone, sans attrait. Peu de verdure sur les rives, +l'aspect d'un marécage presque desséché, qui, au lieu de lagons ou +d'étangs, ne montre que des entailles aux vases durcies et +fendillées. À l'avenir de modifier la surface de ces plaines, en +remplaçant les squelettes d'arbres qui grimacent çà et là par des +futaies, dont le climat australien fera rapidement des forêts +superbes. + +Le _Brisbane_ vint se ranger à l'un des quais de Williamstown, +afin d'y débarquer une partie des passagers. + +Comme on devait faire escale pendant trente-six heures, Mrs. +Branican résolut de passer ce temps à Melbourne. Non qu'elle eût +affaire en cette ville, puisque ce n'était qu'à Adélaïde qu'elle +s'occuperait des préparatifs d'une expédition devant atteindre +probablement les extrêmes limites de l'Ouest-Australie. Dès lors, +pourquoi en vint-elle à quitter le _Brisbane_? Craignait-elle +d'être l'objet de trop nombreuses et trop fréquentes visites? +Mais, pour y échapper, ne lui suffisait-il pas de se confiner dans +sa cabine? D'ailleurs, à descendre dans l'un des hôtels de la +ville, où sa présence serait bientôt connue, ne s'exposait-elle +pas à de plus pressantes entrevues, à de plus inévitables +importunités? + +Zach Fren ne savait comment expliquer la résolution de Mrs. +Branican. Il le remarquait, son attitude différait de celle +qu'elle avait à Sydney. De très accueillante qu'elle se montrait +alors, elle était devenue peu communicative. Était-ce, comme +l'avait observé le maître, que la présence de Godfrey avait trop +vivement rappelé en elle le souvenir de son enfant? Oui, et Zach +Fren ne se trompait pas. La vue du jeune novice l'avait troublée +si profondément qu'elle sentait le besoin de s'isoler. N'entrait- +il plus dans sa pensée de l'interroger? Peut-être, puisqu'elle ne +l'avait pas fait la veille, bien qu'elle en eût exprimé le désir. +Mais en ce moment, si elle voulait débarquer à Melbourne, y rester +les vingt-quatre heures de la relâche, dût-elle encourir les +inconvénients d'une notoriété pour son malheur trop réelle, +c'était dans l'idée de fuir -- il n'y a pas d'autre mot -- oui, de +fuir ce garçon de quatorze ans, vers lequel l'attirait une force +instinctive. Pourquoi donc hésitait-elle à lui parler, à +s'enquérir près de lui de tout ce qui l'intéressait, sa +nationalité, son origine, sa famille? Craignait-elle que ses +réponses -- et cela était très vraisemblable -- eussent pour +résultat de détruire sans retour d'imprudentes illusions, un +espoir chimérique, auquel son imagination s'abandonnait et que son +agitation avait révélé à Zach Fren? + +Mrs. Branican, accompagnée du maître, débarqua dès la première +heure. Aussitôt qu'elle eut mis le pied sur l'appontement, elle se +retourna. + +Godfrey était appuyé sur la lisse, à l'avant du _Brisbane_. En la +voyant s'éloigner, son visage devint si triste, il eut un geste si +expressif, il semblait vouloir d'une telle force la retenir à +bord, que Dolly fut sur le point de lui dire: «Mon enfant... je +reviendrai!» + +Elle se maîtrisa, pourtant, fit signe à Zach Fren de la suivre, et +se rendit à la gare du railway, qui met le port en communication +avec la ville. + +Melbourne, en effet, est située en arrière du littoral, sur la +rive gauche de la rivière Yarra-Yarra, à une distance de deux +kilomètres -- distance que les trains franchissent en quelques +minutes. Là s'élève cette cité avec sa population de trois cent +mille habitants, capitale de la magnifique colonie de Victoria, +qui en compte près d'un million, et sur laquelle, depuis 1851, on +est fondé à dire que le mont Alexandre a versé tout l'or de ses +gisements. + +Mrs. Branican, bien qu'elle fût descendue dans un des hôtels les +moins fréquentés de la ville, n'aurait pu échapper à la curiosité +-- d'ailleurs très sympathique -- qu'excitait en tous lieux sa +présence. Aussi, en compagnie de Zach Fren, préféra-t-elle +parcourir les rues de la ville, dont son regard, si étrangement +préoccupé, ne devait à peu près rien voir. + +Une Américaine, en somme, n'eût éprouvé aucune surprise ni goûté +aucun plaisir à visiter une ville des plus modernes. Quoique +fondée douze ans après San-Francisco de Californie, Melbourne lui +ressemble «en moins bien», comme on dit: des rues larges, se +coupant à angle droit, des squares auxquels manquent les gazons et +les arbres, des banques par centaines, des offices où se brassent +d'énormes affaires, un quartier qui concentre le commerce de +détail, des édifices publics, églises, temples, université, musée, +muséum, bibliothèque, hôpital, hôtel de ville, écoles qui sont des +palais, palais dont quelques-uns seraient insuffisants pour des +écoles, un monument élevé aux deux explorateurs Burke et Wills, +qui succombèrent en essayant de traverser le continent australien +du sud au nord; puis, le long de ces rues et de ces boulevards, +des passants assez rares en dehors du quartier des affaires; un +certain nombre d'étrangers, surtout des Juifs de race allemande, +qui vendent de l'argent comme d'autres vendent du bétail ou de la +laine, et à un bon prix -- afin de réjouir le coeur d'Israël. + +Mais, cette Melbourne du négoce, les commerçants ne l'habitent que +le moins possible. C'est dans les faubourgs, c'est aux environs de +la ville que se sont multipliés les villas, les cottages, même des +habitations princières, à Saint-Kilda, à Hoam, à Emerald-Hill, à +Brighton -- ce qui, au dire de M. D. Charnay, l'un des plus +intéressants voyageurs qui aient visité ce pays, donne l'avantage +à Melbourne sur San-Francisco. Et déjà les arbres d'essences si +variées ont grandi, les parcs somptueux sont couverts d'ombrages, +les eaux vives assurent pendant de longs mois une bienfaisante +fraîcheur. Aussi est-il peu de villes, qui soient placées au +milieu d'un plus admirable cadre de verdure. + +Mrs. Branican ne prêta qu'une distraite attention à ces +magnificences, même lorsque Zach Fren l'eut conduite en dehors de +la ville, en pleine campagne. Rien n'indiquait que telle +habitation merveilleusement disposée, tel site grandiose avec ses +lointaines perspectives, eût frappé son regard. Il semblait +toujours que, sous l'obsession d'une idée fixe, elle fût sur le +point de faire à Zach Fren une demande qu'elle n'osait formuler. + +Tous deux revinrent vers l'hôtel, à la nuit tombante. Dolly se fit +servir dans son appartement un dîner auquel elle toucha à peine. +Puis elle se coucha et ne dormit que d'un demi-sommeil, hanté par +les images de son mari et de son enfant. + +Le lendemain, Mrs. Branican resta dans sa chambre jusqu'à deux +heures. Elle écrivit une longue lettre à M. William Andrew, afin +de lui faire connaître son départ de Sydney et sa prochaine +arrivée dans la capitale de l'Australie méridionale. Elle lui +renouvelait ses espérances en ce qui concernait l'issue de +l'expédition. Et, en recevant cette lettre, à sa grande surprise, +à son extrême inquiétude aussi, M. William Andrew ne dut pas +manquer d'observer que si Dolly parlait de John comme étant +certaine de le retrouver vivant, elle parlait de son enfant, du +petit Wat, comme s'il n'était pas mort. L'excellent homme en fut à +se demander s'il n'y avait pas lieu de craindre de nouveau pour la +raison de cette femme si éprouvée. + +Les passagers que le _Brisbane_ prenait à destination d'Adélaïde +étaient presque tous embarqués, lorsque Mrs. Branican, accompagnée +de Zach Fren, revint à bord. Godfrey guettait son retour, et, du +plus loin qu'il l'aperçut, son visage s'éclaira d'un sourire. Il +se précipita vers l'appontement, et il était là, quand elle mit le +pied sur la passerelle. + +Zach Fren fut on ne peut plus contrarié, et ses gros sourcils se +froncèrent. Que n'aurait-il donné pour que le jeune novice eût +quitté le paquebot, ou tout au moins pour qu'il ne se rencontrât +pas sur le chemin de Dolly, puisque sa présence ravivait les plus +douloureux souvenirs! + +Mrs. Branican aperçut Godfrey. Elle s'arrêta un instant, le +pénétrant de son regard; mais elle ne lui parla pas, et, baissant +la tête, elle vint s'enfermer dans sa cabine. + +À trois heures de l'après-midi, le _Brisbane_, larguant ses +amarres, se dirigea vers le goulet, et, tournant la pointe de +Queenscliff, prit direction sur Adélaïde, en élongeant à moins de +trois milles la côte de Victoria. + +Les passagers, embarqués à Melbourne, étaient au nombre d'une +centaine -- pour la plupart, des habitants de l'Australie +méridionale, qui retournaient dans leurs districts. Il y avait +quelques étrangers parmi eux -- entre autres un chinois, âgé de +trente à trente-cinq ans, l'air endormi d'une taupe, jaune comme +un citron, rond comme une potiche, gras comme un mandarin à trois +boutons. Ce n'était pas un mandarin, pourtant. Non! un simple +domestique, au service d'un personnage, dont le physique mérite +d'être dessiné avec une certaine précision. + +Qu'on se figure un fils d'Albion aussi «britannique» que possible, +grand, maigre, osseux, une vraie pièce d'ostéologie, tout en cou, +tout en buste, tout en jambes. Ce type d'Anglo-Saxon, âgé de +quarante-cinq à cinquante ans, s'élevait d'environ six pieds +(anglais) au-dessus du niveau de la mer. Une barbe blonde qu'il +portait entière, une chevelure blonde de même, où s'entremêlaient +quelques cheveux d'un jaune d'or, de petits yeux fureteurs, un nez +pincé aux narines, busqué en bec de pélican ou de héron et d'une +longueur peu commune, un crâne sur lequel le moins observateur des +phrénologues eût aisément découvert les bosses de la monomanie et +de la ténacité -- cet ensemble formait une de ces têtes qui +attirent le regard et provoquent le sourire, lorsqu'elles sont +crayonnées par un spirituel dessinateur. + +Cet Anglais était correctement vêtu du costume traditionnel: la +casquette à double visière, le gilet boutonné jusqu'au menton, le +veston à vingt poches, le pantalon en drap quadrillé, les hautes +guêtres à boutons de nickel, les souliers à clous, et le cache- +poussière blanchâtre que la brise plissait autour de son corps en +révélant sa maigreur de squelette. + +Quel était cet original? on l'ignorait, et, sur les paquebots +australiens, nul ne s'autorise des familiarités du voyage pour +s'occuper des voyageurs, savoir où ils vont, ni d'où ils viennent. +Ce sont des passagers, et comme tels, ils passent. Rien de plus. +Tout ce que le steward du bord eût pu dire, c'est que cet Anglais +avait retenu sa cabine sous le nom de Joshua Meritt -- +abréviativement Jos Meritt -- de Liverpool (Royaume-Uni), +accompagné de son domestique, Gîn-Ghi, de Hong-Kong (Céleste- +Empire). + +Du reste, une fois embarqué, Jos Meritt alla s'asseoir sur un des +bancs du spardeck, et ne le quitta qu'à l'heure du lunch, lorsque +tinta la cloche de quatre heures. Il y revint à quatre et demi, +l'abandonna à sept pour le dîner, y reparut à huit, gardant +invariablement l'attitude d'un mannequin, les deux mains ouvertes +sur ses genoux, ne tournant jamais la tête ni à droite ni à +gauche, les yeux dirigés vers la côte qui se perdait dans les +brumes du soir. Puis, à dix heures, il regagna sa cabine d'un pas +géométrique que les soubresauts du roulis ne parvenaient pas à +ébranler. + +Pendant une partie de la nuit, Mrs. Branican, qui était remontée +sur le pont un peu avant neuf heures, se promena à l'arrière du +_Brisbane_, bien que la température fût assez froide. L'esprit +obsédé, visionné même, pour employer une expression plus exacte, +elle n'aurait pu dormir. À l'étroit dans sa cabine, elle avait +besoin de respirer cet air vif, imprégné parfois des pénétrantes +senteurs de «l'acacia flagrans», qui dénoncent la terre +australienne à cinquante milles en mer. Songeait-elle à rencontrer +le jeune novice, à lui parler, à l'interroger, à savoir de lui... +Savoir quoi?... Godfrey, ayant fini son quart à dix heures, ne +devait le reprendre qu'à deux heures du matin, et, à ce moment, +Dolly, très fatiguée d'un douloureux ébranlement moral, avait dû +regagner sa chambre. + +Vers le milieu de la nuit, le _Brisbane_ doubla le cap Otway à +l'extrémité du district de Polwarth. À partir de ce point, il +allait remonter franchement dans le nord-ouest jusqu'à la hauteur +de la baie Discovery, où vient s'appuyer la ligne conventionnelle, +tracée sur le cent quarante et unième méridien -- ligne qui sépare +les provinces de Victoria et de la Nouvelle-Galles du sud des +territoires de l'Australie méridionale. + +Dès le matin, on revit Jos Meritt sur le banc du spardeck, à sa +place habituelle, dans la même attitude, et comme s'il ne l'eût +pas quittée depuis la veille. Quant au Chinois Gîn-Ghi, il dormait +à poings fermés en quelque coin. + +Zach Fren devait être accoutumé aux manies de ses compatriotes, +car les originaux ne manquent point dans la collection des +quarante-deux États fédératifs, actuellement compris sous la +rubrique U. S. A.[9] Cependant, il ne put regarder sans un +certain ébahissement ce type si réussi de mécanique humaine. + +Et quelle fut sa surprise, lorsque, s'étant approché de ce long et +immobile gentleman, il s'entendit interpeller en ces termes d'une +voix un peu grêle: + +«Maître Zach Fren, je crois?... + +-- En personne, répondit Zach Fren. + +-- Le compagnon de mistress Branican?... + +-- Comme vous dites. Je vois que vous savez. + +-- Je sais... à la recherche de son mari... absent depuis quatorze +ans... Bien!... Oh!... Très bien! + +-- Comment... très bien?... + +-- Oui!... Mistress Branican... Très bien!... Moi aussi... je suis +à la recherche... + +-- De votre femme?... + +-- Oh!... pas marié!... Très bien!... Si j'avais perdu ma femme, +je ne la chercherais pas. + +-- Alors, c'est pour?... + +-- Pour retrouver... un chapeau. + +-- Votre chapeau?... Vous avez égaré votre chapeau?... + +-- Mon chapeau?... Non!... C'est le chapeau... je m'entends... +Vous présenterez mes hommages à mistress Branican... Bien!... +Oh!... Très bien!... + +Les lèvres de Jos Meritt se refermèrent et ne laissèrent plus +échapper une seule syllabe. + +«C'est une espèce de fou», se dit Zach Fren. + +Et il lui sembla que ce serait de la puérilité que de s'occuper +plus longtemps de ce gentleman. + +Lorsque Dolly reparut sur le pont, le maître vint la rejoindre, et +tous deux allèrent s'asseoir à peu près en face de l'Anglais. +Celui-ci ne bougea pas plus que le dieu Terme. Ayant chargé Zach +Fren de présenter ses hommages à Mrs. Branican, il pensait sans +doute qu'il n'avait point à le faire en personne. + +Du reste, Dolly ne remarqua pas la présence de ce bizarre +passager. Elle eut un long entretien avec son compagnon, touchant +les préparatifs du voyage, qui seraient commencés dès leur arrivée +à Adélaïde. Pas un jour, pas une heure à perdre. Il importait que +l'expédition eût atteint et dépassé, si c'était possible, les +territoires du pays central, avant qu'ils fussent desséchés sous +les intolérables chaleurs de la zone torride. Entre les dangers de +diverses sortes, inhérents à une recherche entreprise dans ces +conditions, les plus terribles seraient probablement causés par +les rigueurs du climat, et toutes précautions seraient prises pour +s'en garantir. Dolly parla du capitaine John, de son tempérament +robuste, de son indomptable énergie, qui lui avaient permis -- +elle n'en doutait pas -- de résister là où d'autres, moins +vigoureux, moins fortement trempés, auraient succombé. Entre +temps, elle n'avait fait aucune allusion à Godfrey, et Zach Fren +pouvait espérer que sa pensée s'était détournée de ce garçon, +lorsqu'elle dit: + +«Je n'ai pas encore vu aujourd'hui le jeune novice... Ne l'avez- +vous point aperçu, Zach? + +-- Non, mistress, répondit le maître, que cette question parut +contrarier. + +-- Peut-être pourrais-je faire quelque chose pour cet enfant?» +reprit Dolly. + +Et elle affectait de n'en parler qu'avec une sorte d'indifférence, +à laquelle Zach Fren ne se méprit point. + +«Ce garçon?... répondit-il. Oh! il a un bon métier, mistress... Il +arrivera... Je le vois déjà quartier-maître d'ici à quelques +années... Avec du zèle et de la conduite... + +-- N'importe, reprit Dolly, il m'intéresse... Il m'intéresse à un +point... Mais aussi, Zach, cette ressemblance, oui!... cette +ressemblance extraordinaire entre mon pauvre John et lui... Et +puis, Wat... mon enfant... aurait son âge!». + +Et en disant cela, Dolly devenait pâle; sa voix s'altérait; son +regard, qui se fixait sur Zach Fren, était si interrogateur que le +maître avait baissé les yeux. + +Puis elle ajouta: + +«Vous me le présenterez dans l'après-midi, Zach... Ne l'oubliez +pas... Je veux lui parler... Cette traversée sera finie demain... +Nous ne nous reverrons jamais... et, avant de quitter le +_Brisbane_... je désire savoir... Oui! savoir...» + +Zach Fren dut promettre à Dolly de lui amener Godfrey, et elle se +retira. + +Le maître, très soucieux, très alarmé même, continua de se +promener sur le spardeck jusqu'au moment où le steward sonna le +second déjeuner. Il faillit alors se heurter contre l'Anglais, qui +semblait rythmer ses pas sur les battements de la cloche, en se +dirigeant vers l'escalier du capot. + +«Bien!... Oh!... Très bien! fit Jos Meritt. Vous avez, sur ma +demande... offert mes compliments... Son mari disparu... Bien!... +Oh!... Très bien!» + +Et il s'en alla, afin de gagner la place qu'il avait choisie à la +table du «dining-room» -- la meilleure, cela s'entend, et voisine +de l'office, ce qui lui permettait de se servir le premier et de +prendre les morceaux de choix. + +À trois heures, le _Brisbane_ naviguait à l'ouvert de Portland, le +principal port du district de Normanby, où vient aboutir le +railway de Melbourne; puis, le cap Nelson ayant été doublé, il +passait au large de la baie Discovery et remontait presque +directement vers le nord, en élongeant d'assez près la côte de +l'Australie méridionale. + +Ce fut à cet instant que Zach Fren vint prévenir Godfrey que Mrs. +Branican désirait lui parler. + +«Me parler?» s'écria le jeune novice. + +Et son coeur battit si fort qu'il n'eut que le temps de se retenir +à la lisse pour ne point tomber. + +Godfrey, conduit par le maître, se rendit à la cabine, où +l'attendait Mrs. Branican. + +Dolly le regarda quelque temps. Il se tenait debout, devant elle, +son béret à la main. Elle était assise sur un canapé. Zach Fren, +accoté près de la porte, les observait tous les deux avec anxiété. +Il savait bien ce que Dolly allait demander à Godfrey, mais il +ignorait ce que le jeune novice lui répondrait. + +«Mon enfant, dit Mrs. Branican, je voudrais avoir des +renseignements sur vous... sur la famille à laquelle vous +appartenez... Si je vous interroge, c'est que je m'intéresse... à +votre situation... Voudrez-vous satisfaire à mes questions?... + +-- Très volontiers, mistress, répondit Godfrey d'une voix que +l'émotion faisait trembler. + +-- Quel âge avez-vous?... demanda Dolly. + +-- Je ne sais pas au juste, mistress, mais je dois avoir de +quatorze à quinze ans. + +-- Oui... de quatorze à quinze ans!... Et depuis quelle époque +avez-vous pris la mer?... + +-- Je me suis embarqué, lorsque j'avais huit ans environ, en +qualité de mousse, et voilà deux années que je sers comme novice. + +-- Avez-vous fait de grandes navigations?... + +-- Oui, mistress, sur l'océan Pacifique jusqu'en Asie... et sur +l'Atlantique jusqu'en Europe. + +-- Vous n'êtes pas Anglais?... + +-- Non, mistress, je suis Américain. + +-- Et, cependant, vous servez sur un paquebot de nationalité +anglaise?... + +-- Le navire sur lequel j'étais a été dernièrement vendu à Sydney. +Alors, me trouvant sans embarquement, je suis passé sur le +_Brisbane_, en attendant l'occasion de reprendre du service à bord +d'un navire américain. + +-- Bien, mon enfant», répondit Dolly, qui fit signe à Godfrey de +se rapprocher d'elle. Godfrey obéit. + +«Maintenant, demanda-t-elle, je désirerais savoir où vous êtes +né?... + +-- À San-Diégo, mistress. + +-- Oui!... à San-Diégo!» répéta Dolly, sans paraître surprise et +comme si elle eût pressenti cette réponse. + +Quant à Zach Fren, il fut très impressionné de ce qu'il venait +d'entendre. + +«Oui, mistress, à San-Diégo, reprit Godfrey. Oh! je vous connais +bien!... Oui! je vous connais!... Quand j'ai appris que vous +veniez à Sydney, cela m'a fait un plaisir... Si vous saviez, +mistress, combien je m'intéresse à tout ce qui concerne le +capitaine John Branican!» + +Dolly prit la main du jeune novice, et la tint quelques instants +sans prononcer une parole. Puis, d'une voix qui décelait +l'égarement de son imagination: + +«Votre nom?... demanda-t-elle. + +-- Godfrey. + +-- Godfrey est votre nom de baptême... Mais quel est votre nom de +famille?... + +-- Je n'ai pas d'autre nom, mistress. + +-- Vos parents?... + +-- Je n'ai pas de parents. + +-- Pas de parents! répondit Mrs. Branican. Avez-vous donc été +élevé... + +-- À Wat-House, répondit Godfrey, oui! mistress, et par vos soins. +Oh! Je vous ai aperçue bien souvent, lorsque vous veniez visiter +vos enfants de l'hospice!... Vous ne me voyiez pas entre tous les +petits, mais je vous voyais, moi... et j'aurais voulu vous +embrasser!... Puis, comme j'avais du goût pour la navigation, +lorsque j'ai eu l'âge, je suis parti mousse... Et d'autres aussi, +des orphelins de Wat-House, s'en sont allés sur des navires... et +nous n'oublierons jamais ce que nous devons à mistress Branican... +à notre mère!... + +-- Votre mère!» s'écria Dolly, qui tressaillit, comme si ce nom +eût retenti jusqu'au fond de ses entrailles. + +Elle avait attiré Godfrey... Elle le couvrait de baisers... Il les +lui rendait... Il pleurait... C'était entre elle et lui un abandon +familier dont ni l'un ni l'autre ne songeait à s'étonner, tant il +leur semblait naturel. + +Et, dans son coin, Zach Fren, effrayé de ce qu'il comprenait, des +sentiments qu'il voyait s'enraciner dans l'âme de Dolly, +murmurait: + +«La pauvre femme!... La pauvre femme!... Où se laisse-t-elle +entraîner!» + +Mrs. Branican s'était levée, et dit: + +«Allez, Godfrey!... Allez, mon enfant!... Je vous reverrai... J'ai +besoin d'être seule...» + +Après l'avoir regardée une dernière fois, le jeune novice se +retira lentement. Zach Fren se préparait à le suivre, lorsque +Dolly l'arrêta d'un geste. + +«Restez, Zach.» + +Puis: + +«Zach, dit-elle par mots saccadés, qui dénotaient l'extraordinaire +agitation de son esprit, Zach, cet enfant a été élevé avec les +enfants trouvés de Wat-House... Il est né à San-Diégo... Il a de +quatorze ans à quinze ans... Il ressemble trait pour trait à +John... C'est sa physionomie franche, son attitude résolue... Il a +le goût de la mer comme lui... C'est le fils d'un marin... C'est +le fils de John... C'est le mien!... On croyait que la baie de +San-Diégo avait à jamais englouti le pauvre petit être... Mais il +n'était pas mort... et on l'a sauvé... Ceux qui l'ont sauvé ne +connaissaient pas sa mère... Et sa mère, c'était moi... moi, alors +privée de raison!... Cet enfant, ce n'est pas Godfrey qu'il se +nomme... c'est Wat... c'est mon fils!... Dieu a voulu me le rendre +avant de me réunir à son père...» + +Zach Fren avait écouté Mrs. Branican sans oser l'interrompre. Il +comprenait que la malheureuse femme ne pouvait parler autrement. +Toutes les apparences lui donnaient raison. Elle suivait son idée +avec l'irréfutable logique d'une mère. Et le brave marin sentait +son coeur se briser, car ces illusions, c'était son devoir de les +détruire. Il fallait arrêter Dolly sur cette pente, qui aurait pu +la conduire à un nouvel abîme. + +Il le fit, sans hésiter -- presque brutalement. + +«Mistress Branican, dit-il, vous vous trompez!... Je ne veux pas, +je ne dois pas vous laisser croire ce qui n'est point!... Cette +ressemblance, ce n'est qu'un hasard... Votre petit Wat est mort... +oui! mort!... Il a péri dans la catastrophe, et Godfrey n'est pas +votre fils... + +-- Wat est mort?... s'écria Mrs. Branican. Et qu'en savez-vous?... +Et qui peut l'affirmer?... + +-- Moi, mistress. + +-- Vous?... + +-- Huit jours après la catastrophe de la baie, le corps d'un +enfant a été rejeté sur la grève, à la pointe Loma... C'est moi +qui l'ai retrouvé... J'ai prévenu M. William Andrew... Le petit +Wat, reconnu par lui, a été enterré au cimetière de San-Diégo, où +nous avons souvent porté des fleurs sur sa tombe... + +-- Wat!... mon petit Wat... là-bas... au cimetière!... Et on ne me +l'a jamais dit! + +-- Non, mistress, non! répondit Zach Fren. Vous n'aviez plus votre +raison alors, et, quatre ans après, lorsque vous l'avez recouvrée, +on craignait... M. William Andrew pouvait redouter... en +renouvelant vos douleurs... et il s'est tu!... Mais votre enfant +est mort, mistress, et Godfrey ne peut pas être... n'est pas votre +fils!» + +Dolly retomba sur le divan. Ses yeux s'étaient fermés. Il lui +semblait qu'autour d'elle l'ombre avait brusquement succédé à une +intense lumière. + +Sur un geste qu'elle fit, Zach Fren la laissa seule, abîmée dans +ses regrets, perdue dans ses souvenirs. + +Le lendemain, 26 août, Mrs. Branican n'avait pas encore quitté sa +cabine, lorsque le _Brisbane_, après avoir franchi la passe de +Backstairs, entre l'île Kangourou et le promontoire Jervis, +pénétra dans le golfe de Saint-Vincent et vint mouiller au port +d'Adélaïde. + + + + +III + +Un chapeau historique + + +Des trois capitales de l'Australie, Sydney est l'aînée, Melbourne +est la puînée, Adélaïde est la cadette. En vérité, si la dernière +est la plus jeune, on peut affirmer qu'elle est aussi la plus +jolie. Elle est née en 1853, d'une mère, l'Australie méridionale - +- qui n'a d'existence politique que depuis 1837, et dont +l'indépendance, officiellement reconnue, ne date que de 1856. Il +est même probable que la jeunesse d'Adélaïde se prolongera +indéfiniment sous un climat sans rival, le plus salubre du +continent, au milieu de ces territoires que n'attristent ni la +phtisie, ni les fièvres endémiques, ni aucun genre d'épidémie +contagieuse. On y meurt quelquefois, cependant; mais, comme le +fait spirituellement observer M. D. Charnay, «ce pourrait bien +être une exception». Si le sol de l'Australie méridionale diffère +de celui de la province voisine en ce qu'il ne renferme pas de +gisements aurifères, il est riche en minerai de cuivre. Les mines +de Capunda, de Burra-Burra, de Wallaroo et de Munta, découvertes +depuis une quarantaine d'années, après avoir attiré les émigrants +par milliers, ont fait la fortune de la province. Adélaïde ne +s'élève pas sur la limite littorale du golfe de Saint-Vincent. De +même que Melbourne, elle est située à une douzaine de kilomètres à +l'intérieur, et un railway la met en communication avec le port. +Son jardin botanique peut rivaliser avec celui de sa seconde +soeur. Créé par Schumburg, il possède des serres, qui ne +trouveraient pas leurs égales dans le monde entier, des +plantations de roses qui sont de véritables parcs, de magnifiques +ombrages sous l'abri des plus beaux arbres de la zone tempérée, +mélangés aux diverses essences de la zone semi-tropicale. + +Ni Sydney, ni Melbourne ne sauraient entrer en comparaison avec +Adélaïde pour son élégance. Ses rues sont larges, agréablement +distribuées, soigneusement entretenues. Quelques-unes possèdent de +splendides monuments en bordure, telle King-William-Street. +L'hôtel des postes et l'hôtel de ville méritent d'être remarqués +au point de vue architectonique. Au milieu du quartier marchand, +les rues Hindley et Glenell s'animent bruyamment au souffle du +mouvement commercial. Là, circulent nombre de gens affairés, mais +qui ne semblent éprouver que cette satisfaction due à des +opérations sagement conduites, abondantes, faciles, sans aucun de +ces soucis qu'elles provoquent d'habitude. + +Mrs. Branican était descendue dans un hôtel de King-William- +Street, où Zach Fren l'avait accompagnée. La mère venait de subir +une cruelle épreuve par l'anéantissement de ses dernières +illusions. Il y avait tant d'apparence que Godfrey pût être son +fils, qu'elle s'y était tout de suite abandonnée. Cette déception +se lisait sur sa figure, plus pâle que de coutume, au fond de ses +yeux rougis par les larmes. Mais, à partir de l'instant où son +espoir avait été brisé comme sans retour, elle n'avait plus +cherché à revoir le jeune novice, elle n'avait plus parlé de lui. +Il ne restait dans son souvenir que cette surprenante +ressemblance, qui lui rappelait l'image de John. + +Désormais, Dolly serait tout à son oeuvre, et s'occuperait sans +arrêt des préparatifs de l'expédition. Elle ferait appel à tous +les concours, à tous les dévouements. Elle saurait dépenser, s'il +le fallait, sa fortune entière en ces nouvelles recherches, +stimuler par des primes importantes le zèle de ceux qui uniraient +leurs efforts aux siens dans une suprême tentative. + +Les dévouements ne devaient pas lui faire défaut. Cette province +de l'Australie méridionale, c'est par excellence la patrie des +audacieux explorateurs. De là les plus célèbres pionniers se sont +lancés à travers les territoires inconnus du centre. De ses +entrailles sont sortis les Warburton, les John Forrest, les Giles, +les Sturt, les Lindsay, dont les itinéraires s'entrecroisent sur +les cartes de ce vaste continent -- itinéraires que Mrs. Branican +allait obliquement couper du sien. C'est ainsi que le colonel +Warburton, en 1874, traversa l'Australie dans toute sa largeur sur +le vingtième degré de l'est au nord-ouest jusqu'à Nichol-Bay -- +que John Forrest, en la même année, se transporta en sens +contraire, de Perth à Port-Augusta -- que Giles, en 1876, partit +également de Perth pour gagner le golfe Spencer sur le vingt- +cinquième degré. + +Il avait été convenu que les divers éléments de l'expédition, +matériel et personnel, seraient réunis, non pas à Adélaïde, mais +au point terminus du railway, qui remonte vers le nord à la +hauteur du lac Eyre. Cinq degrés franchis dans ces conditions, ce +serait gagner du temps, éviter des fatigues. Au milieu des +districts sillonnés par le système orographique des Flinders- +Ranges, on trouverait à rassembler le nombre de chariots et +d'animaux nécessaires à cette campagne, les chevaux de l'escorte, +les boeufs destinés au transport des vivres et effets de +campement. À la surface de ces interminables déserts, de ces +immenses steppes de sable, dépourvus de végétation, presque sans +eau, il s'agissait de pourvoir aux besoins d'une caravane, qui +comprendrait une quarantaine de personnes, en comptant les gens de +service et la petite troupe destinée à assurer la sécurité des +voyageurs. + +Quant à ces engagements, Dolly s'occupa de les réaliser à Adélaïde +même. Elle trouva, d'ailleurs, un constant et ferme appui près du +gouverneur de l'Australie méridionale, qui s'était mis à sa +disposition. Grâce à lui, trente hommes, bien montés, bien armés, +les uns d'origine indigène, les autres choisis parmi les colons +européens, acceptèrent les propositions de Mrs. Branican. Elle +leur garantissait une solde très élevée pour la durée de la +campagne, et une prime se chiffrant par une centaine de livres à +chacun d'eux, dès qu'elle serait achevée, quel qu'en fût le +résultat. Ils seraient commandés par un ancien officier de la +police provinciale, Tom Marix, un robuste et résolu compagnon, âgé +d'une quarantaine d'années, dont le gouverneur répondait. Tom +Marix avait choisi ses hommes avec soin parmi les plus vigoureux +et les plus sûrs de ceux qui s'étaient offerts en grand nombre. +Dès lors il y avait lieu de compter sur le dévouement de cette +escorte, recrutée dans les meilleures conditions. + +Le personnel de service serait placé sous les ordres de Zach Fren +et il n'y aurait pas de sa faute «si gens et bêtes ne marchaient +pas carrément et rondement», ainsi qu'il le disait volontiers. + +De fait, au-dessus de Tom Marix et de Zach Fren, le chef véritable +-- chef incontesté -- c'était Mrs. Branican, l'âme de +l'expédition. + +Par les soins des correspondants de M. William Andrew, un crédit +considérable avait été ouvert à Mrs. Branican à la Banque +d'Adélaïde, et elle pouvait y puiser à pleines mains. + +Ces préparatifs achevés, il fut convenu que Zach Fren partirait le +30 au plus tard pour la station de Farina-Town, où Mrs. Branican +le rejoindrait avec le personnel, lorsque sa présence ne serait +plus nécessaire à Adélaïde. + +«Zach, lui dit-elle, vous tiendrez la main à ce que notre caravane +soit prête à se mettre en route dès la fin de la première semaine +de septembre. Payez tout comptant, à n'importe quel prix. Les +vivres vous seront expédiés d'ici par le railway, et vous les +ferez charger sur les chariots à Farina-Town. Nous ne devons rien +négliger pour assurer le succès de notre campagne. + +-- Tout sera prêt, mistress Branican, répondit le maître. Quand +vous arriverez, il n'y aura plus qu'à donner le signal du départ.» + +On imagine aisément que Zach Fren ne manqua pas de besogne pendant +les derniers jours qu'il passa à Adélaïde. En style de marin, il +se «pomoya» avec tant d'activité, que le 29 août, il put prendre +son billet pour Farina-Town. Douze heures après que le railway +l'eut déposé à cette station extrême de la ligne, il prévint Mrs. +Branican par le télégraphe qu'une partie du matériel de +l'expédition était déjà réuni. + +De son côté, aidée de Tom Marix, Dolly remplit sa tâche en ce qui +concernait l'escorte, son armement, son habillement. Il importait +que les chevaux fussent choisis avec soin, et la race australienne +pouvait en fournir d'excellents, rompus à la fatigue, à l'épreuve +du climat, d'une sobriété parfaite. Tant qu'ils parcourraient les +forêts et les plaines, il n'y aurait pas lieu de s'inquiéter de +leur nourriture, l'herbe et l'eau étant assurées sur ces +territoires. Mais au delà, à travers les déserts sablonneux, il y +aurait lieu de les remplacer par des chameaux. C'est ce qui serait +fait, dès que la caravane aurait atteint la station d'Alice- +Spring. C'est à partir de ce point que Mrs. Branican et ses +compagnons s'apprêteraient à lutter contre les obstacles matériels +qui rendent si redoutable une exploration dans les régions de +l'Australie centrale. + +Les occupations auxquelles se livrait cette énergique femme +l'avaient quelque peu distraite des derniers incidents de sa +navigation à bord du _Brisbane_. Elle s'était étourdie dans ce +déploiement d'activité, qui ne lui laissait pas une heure de +loisir. De cette illusion à laquelle son imagination s'était +livrée un instant, de cet espoir éphémère que l'aveu de Zach Fren +avait anéanti d'un mot, il ne lui restait plus que le souvenir. +Elle savait à présent que son petit enfant reposait là-bas, en un +coin du cimetière de San-Diégo, et qu'elle pourrait aller pleurer +sur sa tombe... Et, cependant, cette ressemblance du novice... Et +l'image de John et de Godfrey se confondant dans son esprit... + +Depuis l'arrivée du paquebot, Mrs. Branican n'avait plus revu le +jeune garçon. Si celui-ci avait cherché à la rencontrer pendant +les premiers jours qui avaient suivi son débarquement, elle +l'ignorait. En tout cas, il ne semblait pas que Godfrey se fût +présenté à l'hôtel de King-William-Street. Et pourquoi l'aurait-il +fait? Après le dernier entretien qu'il avait eu avec elle, Dolly +s'était renfermée dans sa cabine et ne l'avait point demandé. +Dolly savait d'ailleurs que le _Brisbane_ était reparti pour +Melbourne, et qu'à l'époque où le paquebot reviendrait à Adélaïde, +elle n'y serait plus. + +Tandis que Mrs. Branican activait ses préparatifs, un autre +personnage s'occupait non moins opiniâtrement d'un voyage +identique. Il était descendu dans un hôtel de Hindley-Street. Un +appartement sur le devant de l'hôtel, une chambre sur la cour +intérieure, réunissaient sous le même toit ces singuliers +représentants de la race aryenne et de la race jaune, l'Anglais +Jos Meritt et le Chinois Gîn-Ghi. + +D'où venaient ces deux types, empruntés à l'extrême Asie et à +l'extrême Europe? Où allaient-ils? Que faisaient-ils à Melbourne +et que venaient-ils faire à Adélaïde? Enfin, en quelle +circonstance ce maître et ce serviteur s'étaient-ils associés -- +celui-là payant celui-ci, celui-ci servant celui-là -- pour courir +le monde de conserve? C'est ce qui va ressortir d'une conversation +à laquelle prenaient part Jos Meritt et Gîn-Ghi, dans la soirée du +5 septembre -- conversation que complétera une explication +sommaire. + +Et de prime abord, si quelques traits de caractère, quelques +manies, la singularité de ses attitudes, la façon dont il +s'exprimait, ont permis d'entrevoir la silhouette de cet Anglo- +Saxon, il convient de faire connaître aussi ce Céleste, à son +service, qui avait conservé les vêtements traditionnels du pays +chinois, la chemisette «han chaol», la tunique «ma coual», la robe +«haol» boutonnée sur le flanc, et le pantalon bouffant avec +ceinture d'étoffe. S'il se nommait Gîn-Ghi, il méritait ce nom, +qui au sens propre signifie «homme indolent». Et il l'était, +indolent, et à un degré rare, devant la besogne comme devant le +danger. Il n'eût pas fait dix pas pour exécuter un ordre; il n'en +aurait pas fait vingt pour éviter un péril. Il fallait, c'est +positif, que Jos Meritt eût une prodigieuse dose de patience pour +garder un tel serviteur. À la vérité, c'était affaire d'habitude, +car depuis cinq à six années, ils voyageaient ensemble. L'un avait +rencontré l'autre à San-Francisco, où les Chinois fourmillent, et +il en avait fait son domestique «à l'essai», avait-il dit -- essai +qui se prolongerait sans doute jusqu'à la séparation suprême. À +mentionner aussi, Gîn-Ghi, élevé à Hong-Kong, parlait l'anglais +comme un natif de Manchester. + +Du reste, Jos Meritt ne s'emportait guère, étant d'un tempérament +essentiellement flegmatique. S'il menaçait Gîn-Ghi des plus +épouvantables tortures en usage dans le Céleste-Empire -- où le +Ministère de la justice s'appelle, de son vrai nom, le Ministère +des supplices -- il ne lui aurait pas donné une chiquenaude. +Lorsque ses ordres n'étaient pas exécutés, il les exécutait lui- +même. Cela simplifiait la situation. Peut-être le jour n'était-il +pas éloigné où il servirait son serviteur. Très probablement, ce +Chinois inclinait à le penser, et, à son sens, ce ne serait +qu'équitable. Toutefois, en attendant cet heureux revirement de +fortune, Gîn-Ghi était contraint de suivre son maître n'importe où +la vagabonde fantaisie entraînait cet original. Là-dessus, Jos +Meritt ne transigeait pas. Il eût transporté sur ses épaules la +malle de Gîn-Ghi plutôt que de laisser Gîn-Ghi en arrière, quand +le train ou le paquebot allaient partir. Bon gré mal gré, «l'homme +indolent» devait lui emboîter le pas, quitte à s'endormir en route +dans la plus parfaite indolence. C'est ainsi que l'un avait +accompagné l'autre pendant des milliers de milles sur l'ancien et +le nouveau continent, et c'est en conséquence de ce système de +locomotion continue que tous deux se trouvaient, à cette époque, +dans la capitale de l'Australie méridionale. + +«Bien!... Oh!... Très bien! avait dit ce soir-là Jos Meritt. Je +pense que nos dispositions sont prises?...» + +Et on ne s'explique guère pourquoi il interrogeait Gîn-Ghi à ce +sujet, puisqu'il avait dû tout préparer de ses propres mains. Mais +il n'y manquait jamais -- pour le principe. + +«Dix mille fois terminées, répondit le Chinois, qui n'avait pu se +défaire des tournures phraséologiques en honneur chez les +habitants du Céleste-Empire. + +-- Nos valises?... + +-- Sont bouclées. + +-- Nos armes?... + +-- Sont en état. + +-- Nos caisses de vivres?... + +-- C'est vous-même, mon maître Jos, qui les avez mises en consigne +à la gare. Et, d'ailleurs, est-il nécessaire de s'approvisionner +de vivres... quand on est destiné à être mangé personnellement... +un jour ou l'autre! + +-- Être mangé, Gîn-Ghi?... Bien!... Oh!... Très bien! Vous comptez +donc toujours être mangé? + +-- Cela arrivera tôt ou tard, et il s'en est fallu de peu, il y a +six mois, que nous n'ayons terminé nos voyages dans le ventre d'un +cannibale... moi surtout! + +-- Vous, Gîn-Ghi?... + +-- Oui, par l'excellente raison que je suis gras, tandis que vous, +mon maître Jos, vous êtes maigre, et que ces gens-là me donneront +sans hésiter la préférence! + +-- La préférence?... Bien!... Oh!... Très bien! + +-- Et puis les indigènes australiens n'ont-ils pas un goût +particulier pour la chair jaune des Chinois, laquelle est d'autant +plus délicate qu'ils se nourrissent de riz et de légumes? + +-- Aussi n'ai-je cessé de vous recommander de fumer, Gîn-Ghi, +répondit le flegmatique Jos Meritt. Vous le savez, les +anthropophages n'aiment pas la chair des fumeurs.» + +Et c'est ce que faisait sans désemparer le prudent Céleste, fumant +non de l'opium, mais le tabac que Jos Meritt lui fournissait à +discrétion. Les Australiens, paraît-il, de même que leurs +confrères en cannibalisme des autres pays, éprouvent une +invincible répugnance pour la chair humaine, lorsqu'elle est +imprégnée de nicotine. C'est pourquoi Gîn-Ghi travaillait en +conscience à se rendre de plus en plus immangeable. + +Mais était-il bien exact que son maître et lui se fussent déjà +exposés à figurer dans un repas d'anthropophages, et non en +qualité de convives? Oui, sur certaines parties de la côte +d'Afrique, Jos Meritt et son serviteur avaient failli achever de +cette façon leur existence aventureuse. Dix mois auparavant, dans +le Queensland, à l'ouest de Rockhampton et de Gracemère, à +quelques centaines de milles de Brisbane, leurs pérégrinations les +avaient conduits au milieu des plus féroces tribus d'aborigènes. +Là, le cannibalisme est à l'état endémique, pourrait-on dire. +Aussi Jos Meritt et Gîn-Ghi, tombés entre les mains de ces noirs, +eussent-ils infailliblement péri, sans l'intervention de la +police. Délivrés à temps, ils avaient pu regagner la capitale du +Queensland, puis Sydney, d'où le paquebot venait de les ramener à +Adélaïde. En somme, cela n'avait pas corrigé l'Anglais de ce +besoin d'exposer sa personne et celle de son compagnon, puisque, +au dire de Gîn-Ghi, ils se préparaient à visiter le centre du +continent australien. + +«Et tout cela, pour un chapeau! s'écria le Chinois. _Ay ya... Ay +ya!_... Lorsque j'y pense, mes larmes s'égrènent comme des gouttes +de pluie sur les jaunes chrysanthèmes! + +-- Quand vous aurez fini d'égrener... Gîn-Ghi? répliqua Jos Meritt +en fronçant son sourcil. + +-- Mais, ce chapeau, si vous le retrouvez jamais, mon maître Jos, +ce ne sera plus qu'une loque... + +-- Assez, Gîn-Ghi!... Trop même!... Je vous défends de vous +exprimer ainsi sur ce chapeau-là et sur n'importe quel autre! Vous +m'entendez?... Bien!... Oh!... Très bien! Si cela recommence, je +vous ferai administrer de quarante à cinquante coups de rotin sous +la plante des pieds! + +-- Nous ne sommes pas en Chine, riposta Gîn-Ghi. + +-- Je vous priverai de nourriture! + +-- Cela me fera maigrir. + +-- Je vous couperai votre natte au ras du crâne! + +-- Couper ma natte?... + +-- Je vous mettrai à la diète de tabac! + +-- Le dieu Fô me protège! + +-- Il ne vous protégera pas.» + +Et, devant cette dernière menace, Gîn-Ghi redevint soumis et +respectueux. + +En réalité, de quel chapeau s'agissait-il, et pourquoi Jos Meritt +passait-il sa vie à courir après un chapeau? + +Cet original, on l'a dit, était un Anglais de Liverpool, un de ces +inoffensifs maniaques, qui n'appartiennent pas en propre au +Royaume-Uni. Ne s'en rencontre-t-il pas sur les bords de la Loire, +de l'Elbe, du Danube ou de l'Escaut, aussi bien que dans les +contrées arrosées par la Tamise, la Clyde ou la Tweed? Jos Meritt +était fort riche, et très connu dans le Lancastre et comtés +voisins pour ses fantaisies de collectionneur. Ce n'étaient point +des tableaux, des livres, des objets d'art, pas même des bibelots +qu'il ramassait à grand effort et à grands frais. Non! C'étaient +des chapeaux -- un musée de couvre-chefs historiques -- coiffures +quelconques d'hommes ou de femmes, tromblons, tricornes, bicornes, +pétases, calèches, clabauds, claques, gibus, casques, claque- +oreilles, bousingots, barrettes, bourguignottes, calottes, +turbans, toques, caroches, casquettes, fez, shakos, képis, +cidares, colbacks, tiares, mitres, tarbouches, schapskas, poufs, +mortiers de présidents, llautus des Incas, hennins du moyen âge, +infules sacerdotaux, gasquets de l'Orient, cornes des doges, +chrémeaux de baptême, etc., etc., des centaines et des centaines +de pièces, plus ou moins lamentables, effilochées, sans fond et +sans bords. À l'en croire, il possédait de précieuses curiosités +historiques, le casque de Patrocle, lorsque ce héros fut tué par +Hector au siège de Troie, le béret de Thémistocle à la bataille de +Salamine, les barrettes de Galien et d'Hippocrate, le chapeau de +César qu'un coup de vent avait emporté au passage du Rubicon, la +coiffure de Lucrèce Borgia à chacun de ses trois mariages avec +Sforze, Alphonse d'Este et Alphonse d'Aragon, le chapeau de +Tamerlan quand ce guerrier franchit le Sind, celui de Gengis-Khan +lorsque ce conquérant fit détruire Boukhara et Samarkande, la +coiffure d'Elisabeth à son couronnement, celle de Marie Stuart +lorsqu'elle s'échappa du château de Lockleven, celle de Catherine +II quand elle fut sacrée à Moscou, le suroët de Pierre-le-Grand +lorsqu'il travaillait aux chantiers de Saardam, le claque de +Marlborough à la bataille de Ramilies, celui d'Olaüs, roi de +Danemark, tué à Sticklestad, le bonnet de Gessler que refusa de +saluer Guillaume Tell, la toque de William Pitt quand il entra à +vingt-trois ans au ministère, le bicorne de Napoléon Ier à Wagram, +enfin cent autres non moins curieux. Son plus vif chagrin était de +ne point posséder la calotte qui coiffait Noé le jour où l'arche +s'arrêtait sur la cime du mont Ararat, et le bonnet d'Abraham au +moment où ce patriarche allait sacrifier Isaac. Mais Jos Meritt ne +désespérait pas de les découvrir un jour. Quant aux cidares que +devaient porter Adam et Ève, lorsqu'ils furent chassés du paradis +terrestre, il avait renoncé à se les procurer, des historiens +dignes de foi ayant établi que le premier homme et la première +femme avaient l'habitude d'aller nu-tête. + +On voit, par cet étalage très succinct des curiosités du musée Jos +Meritt, en quelles occupations vraiment enfantines s'écoulait la +vie de cet original. C'était un convaincu, il ne doutait pas de +l'authenticité de ses trouvailles, et ce qu'il lui avait fallu +parcourir de pays, visiter de villes et de villages, fouiller de +boutiques et d'échoppes, fréquenter de fripiers et de revendeurs, +dépenser de temps et d'argent pour n'atteindre, après des mois de +recherches, qu'une loque qu'on ne lui vendait qu'au poids de l'or! +C'était le monde entier qu'il réquisitionnait afin de mettre la +main sur quelque objet introuvable, et, maintenant qu'il avait +épuisé les stocks de l'Europe, de l'Afrique, de l'Asie, de +l'Amérique, de l'Océanie par lui-même, par ses correspondants, par +ses courtiers, par ses voyageurs de commerce, voici qu'il +s'apprêtait à fouiller, jusque dans ses plus inabordables +retraites, le continent australien! + +Il y avait une raison à cela -- raison que d'autres eussent sans +doute regardée comme insuffisante, mais qui lui paraissait des +plus sérieuses. Ayant été informé que les nomades de l'Australie +se coiffaient volontiers de chapeaux d'homme ou de femme -- en +quel état de dépenaillement, on l'imagine! -- sachant d'autre part +que des cargaisons de ces vieux débris étaient régulièrement +expédiées dans les ports du littoral, il en avait conclu qu'il y +aurait peut-être là «quelque beau coup à faire», pour parler le +langage des amateurs d'antiquailles. + +Précisément, Jos Meritt était en proie à une idée fixe, tourmenté +par un désir qui l'obsédait, qui menaçait de le rendre +complètement fou, car il l'était à demi déjà. Il s'agissait, cette +fois, de retrouver un certain chapeau, qui, à l'entendre, devait +être l'honneur de sa collection. + + + + +IV + +Le train d'Adélaïde + + +Quelle était cette merveille? Par quel fabricant ancien ou moderne +ce chapeau avait-il été confectionné? Sur quelle tête royale, +noble, bourgeoise ou roturière, s'était-il posé et en quelle +circonstance? Ce secret, Jos Meritt ne l'avait jamais confié à +personne. Quoi qu'il en soit, à la suite de précieuses +indications, en suivant une piste avec l'ardeur d'un Chingachgook +ou d'un Renard-Subtil, il avait acquis cette conviction que ledit +chapeau, après une longue série de vicissitudes, devait achever sa +carrière sur le crâne de quelque notable d'une tribu australienne, +en justifiant doublement sa qualification de «couvre-chef». S'il +réussissait à le découvrir, Jos Meritt le paierait ce que l'on +voudrait, il le volerait, si on ne voulait pas le lui vendre. Ce +serait le trophée de cette campagne, qui l'avait déjà entraîné au +nord-est du continent. Aussi, n'ayant pas réussi dans sa première +tentative, se disposait-il à braver les trop réels dangers d'une +expédition en Australie centrale. Voilà pourquoi Gîn-Ghi allait de +nouveau s'exposer à finir son existence sous la dent des +cannibales, et quels cannibales?... Les plus féroces de tous ceux +dont il avait jusqu'alors affronté la mâchoire. Au fond, il faut +bien le reconnaître, le serviteur était si attaché à son maître -- +l'attachement de deux canards mandarins -- autant par intérêt que +par affection, qu'il n'aurait pu se séparer de lui. + +«Demain matin nous partirons d'Adélaïde par l'express, dit Jos +Meritt. + +-- À la deuxième veille?... répondit Gîn-Ghi. + +-- À la deuxième veille, si vous voulez, et faites en sorte que +tout soit prêt pour le départ. + +-- Je ferai de mon mieux, mon maître Jos, en vous priant +d'observer que je n'ai pas les dix mille mains de la déesse Couan- +in! + +-- Je ne sais pas si la déesse Couan-in a dix mille mains, +répondit Jos Meritt, mais je sais que vous en avez deux, et je +vous prie de les employer à mon service... + +-- En attendant qu'on me les mange! + +-- Bien!... Oh!... Très bien!» + +Et, sans doute, Gîn-Ghi ne se servit pas de ses mains plus +activement que d'habitude, préférant s'en rapporter à son maître +pour faire sa besogne. Donc, le lendemain les deux originaux +quittaient Adélaïde et le train les emportait à toute vapeur vers +ces régions inconnues, où Jos Meritt espérait enfin découvrir le +chapeau qui manquait à sa collection. Quelques jours plus tard, +Mrs. Branican allait également quitter la capitale de l'Australie +méridionale. Tom Marix venait de compléter le personnel de son +escorte, qui comprenait quinze hommes blancs ayant fait partie des +milices locales, et quinze indigènes déjà employés au service de +la province dans la police du gouverneur. Cette escorte était +destinée à protéger la caravane contre les nomades et non à +combattre la tribu des Indas. Il ne faut point oublier ce qu'avait +dit Harry Felton: il s'agissait plutôt de délivrer le capitaine +John au prix d'une rançon que de l'arracher par la force aux +indigènes qui le retenaient prisonnier. + +Des vivres, en quantité suffisante pour l'approvisionnement d'une +quarantaine de personnes pendant une année, occupaient deux +fourgons du train, qui seraient déchargés à Farina-Town. Chaque +jour, une lettre de Zach Fren, datée de cette station, avait tenu +Dolly au courant de ce qui se faisait. Les boeufs et les chevaux, +achetés par les soins du maître, se trouvaient réunis avec les +gens destinés à servir de conducteurs. Les chariots, remisés à la +gare, étaient prêts à recevoir les caisses de vivres, les ballots +de vêtements, les ustensiles, les munitions, les tentes, en un mot +tout ce qui constituait le matériel de l'expédition. Deux jours +après l'arrivée du train, la caravane pourrait se mettre en +marche. + +Mrs. Branican avait fixé son départ d'Adélaïde au 9 septembre. +Dans un dernier entretien qu'elle eut avec le gouverneur de la +province, celui-ci ne cacha point à l'intrépide femme quels périls +elle aurait à affronter. + +«Ces périls sont de deux sortes, mistress Branican, dit-il, ceux +que font courir ces tribus très farouches au milieu de régions +dont nous ne sommes pas les maîtres, et ceux qui tiennent à la +nature même de ces régions. Dénuées de toutes ressources, +notamment privées d'eau, car les rivières et les puits sont déjà +taris par la sécheresse, elles vous réservent de terribles +souffrances. Pour cette raison, peut-être eût-il mieux valu +n'entrer en campagne que six mois plus tard, à la fin de la saison +chaude... + +-- Je le sais, monsieur le gouverneur, répondit Mrs. Branican, et +je suis préparée à tout. À dater de mon départ de San-Diégo, j'ai +étudié le continent australien, en lisant et relisant les récits +des voyageurs qui l'ont visité, les Burke, les Stuart, les Giles, +les Forrest, les Sturt, les Grégorys, les Warburton. J'ai pu aussi +me procurer la relation de l'intrépide David Lindsay, qui du mois +de septembre 1887 au mois d'avril 1888 est parvenu à franchir +l'Australie entre Port-Darwin au nord et Adélaïde au sud. Non! je +n'ignore rien des fatigues ni des dangers d'une telle campagne. +Mais je vais où le devoir me commande d'aller. + +-- L'explorateur David Lindsay, répondit le gouverneur, s'est +borné à suivre des régions déjà reconnues, puisque la ligne +télégraphique transcontinentale sillonne leur surface. Aussi +n'avait-il emmené avec lui qu'un jeune indigène et quatre chevaux +de bât. Vous, au contraire, mistress Branican, puisque vous allez +à la recherche de tribus nomades, vous serez contrainte de diriger +votre caravane en dehors de cette ligne, de vous aventurer dans le +nord-ouest du continent jusqu'aux déserts de la Terre de Tasman ou +de la Terre de Witt... + +-- J'irai jusqu'où cela sera nécessaire, monsieur le gouverneur, +reprit Mrs. Branican. Ce que David Lindsay et ses prédécesseurs +ont fait, c'était dans l'intérêt de la civilisation, de la science +ou du commerce. Ce que je ferai, moi, c'est pour délivrer mon +mari, aujourd'hui le seul survivant du _Franklin_. Depuis sa +disparition, et contre l'opinion de tous, j'ai soutenu que John +Branican était vivant, et j'ai eu raison. Pendant six mois, +pendant un an, s'il le faut, je parcourrai ces territoires avec la +conviction que je le retrouverai et j'aurai raison de nouveau. Je +compte sur le dévouement de mes compagnons, monsieur le +gouverneur, et notre devise sera: Jamais en arrière! + +-- C'est la devise des Douglas, mistress, et je ne doute pas +qu'elle vous mène au but... + +-- Oui... avec l'aide de Dieu!» + +Mrs. Branican prit congé du gouverneur, en le remerciant du +concours qu'il lui avait prêté dès son arrivée à Adélaïde. Le soir +même -- 9 septembre -- elle quittait la capitale de l'Australie +méridionale. Les chemins de fer australiens sont établis dans +d'excellentes conditions: wagons confortables qui roulent sans +secousse; voies dont le parfait état ne provoque que d'insensibles +trépidations. Le train se composait de six voitures, en comprenant +les deux fourgons de bagages. Mrs. Branican occupait un +compartiment réservé avec une femme, nommée Harriett, d'origine +mi-saxonne mi-indigène, qu'elle avait engagée à son service. Tom +Marix et les gens de l'escorte s'étaient placés dans les autres +compartiments. Le train ne s'arrêtait que pour le renouvellement +de l'eau et du combustible de la machine, et ne faisait que des +haltes très courtes aux principales stations. La durée du parcours +serait ainsi abrégée d'un quart environ. Au delà d'Adélaïde, le +train se dirigea vers Gawler en remontant le district de ce nom. +Sur la droite de la ligne se dressaient quelques hauteurs boisées +qui dominent cette partie du territoire. Les montagnes de +l'Australie ne se distinguent pas par leur altitude, qui ne +dépasse guère deux mille mètres, et elles sont en général +reportées à la périphérie du continent. On leur attribue une +origine géologique très reculée, leur composition comprenant +surtout le granit et les couches siluriennes. Cette portion du +district, très accidentée, coupée de gorges, obligeait la voie à +faire de nombreux détours, tantôt le long de vallées étroites, +tantôt au milieu d'épaisses forêts, où la multiplication de +l'eucalyptus est vraiment exubérante. À quelques degrés de là, +lorsqu'il desservira les plaines du centre, le railway pourra +suivre l'imperturbable ligne droite qui doit être la +caractéristique du chemin de fer moderne. + +À partir de Gawler, d'où se détache un embranchement sur Great- +Bend, le grand fleuve Murray décrit un coude brusque en +s'infléchissant vers le sud. Le train, après l'avoir quitté, et +avoir côtoyé la limite du district de Light, atteignit le district +de Stanley à la hauteur du trente-quatrième parallèle. S'il n'eût +fait nuit, on aurait pu apercevoir la dernière cime du mont +Bryant, le plus élevé de ce noeud orographique, qui se projette à +l'est de la voie. Depuis ce point, les dénivellations du sol se +font plutôt sentir à l'ouest, et la ligne longe la base tourmentée +de cette chaîne, dont les principaux sommets sont les monts Bluff, +Remarkable, Brown et Ardon. Leurs ramifications viennent mourir +sur les bords du lac Torrens, vaste bassin en communication, sans +doute, avec le golfe Spencer, qui entaille profondément la côte +australienne. + +Le lendemain, au lever du soleil, le train passa en vue de ces +Flinders-Ranges, dont le mont Serle forme l'extrême projection. À +travers les vitres de son wagon, Mrs. Branican regardait ces +territoires si nouveaux pour elle. C'était donc là cette Australie +que l'on a à bon droit dénommée la «Terre des paradoxes», dont le +centre n'est qu'une vaste dépression au-dessous du niveau +océanique; où les cours d'eau, pour la plupart sortis des sables, +sont peu à peu absorbés avant d'aboutir à la mer; où l'humidité +manque à l'air comme au sol; où se multiplient les plus étranges +animaux qui soient au monde; où vivent à l'état errant ces tribus +farouches qui fréquentent les régions du centre et de l'ouest. Là- +bas, au nord et à l'ouest, s'étendent ces interminables déserts de +la Terre Alexandra et de l'Australie occidentale, au milieu +desquels l'expédition allait chercher les traces du capitaine +John. Sur quel indice se guiderait-elle, lorsqu'elle aurait +dépassé la zone des bourgades et des villages, quand elle en +serait réduite aux vagues indications, obtenues au chevet de Harry +Felton? + +Et, à ce propos, une objection avait été posée à Mrs. Branican: +Était-il admissible que le capitaine John, depuis neuf ans qu'il +était prisonnier de ces Australiens nomades, n'eût jamais trouvé +l'occasion de leur échapper? À cette objection, Mrs. Branican +n'avait eu à opposer que cette réponse: c'est que, d'après le dire +de Harry Felton, à son compagnon et à lui une seule occasion de +s'enfuir s'était offerte pendant cette longue période -- occasion +dont John n'avait pu profiter. Quant à l'argument fondé sur ce +qu'il n'entrait pas dans les habitudes des indigènes de respecter +la vie de leurs prisonniers, vraisemblable ou non, ce fait s'était +produit pour les survivants du _Franklin_, et Harry Felton en +était la preuve. D'ailleurs, n'existait-il pas un précédent en ce +qui concernait l'explorateur William Classen disparu voilà trente- +huit ans, et que l'on croyait encore chez l'une des tribus de +l'Australie septentrionale? Eh bien! n'était-ce pas précisément le +sort du capitaine John, puisque, en dehors de simples +présomptions, on avait la déclaration formelle de Harry Felton? Il +est d'autres voyageurs qui n'ont jamais reparu, et rien ne +démontre qu'ils aient succombé. Qui sait si ces mystères ne +s'éclairciront pas un jour! + +Cependant le train filait avec rapidité, sans s'arrêter aux +petites stations. Si la voie ferrée eût été reportée un peu plus +vers l'ouest, elle aurait contourné les bords de ce lac Torrens, +qui se recourbe en forme d'arc -- lac long et étroit, près duquel +s'accentuent les premières ondulations des Flinders-Ranges. Le +temps était chaud. Même température que dans l'hémisphère boréal +au mois de mars pour les pays que traverse le trentième parallèle, +tels l'Algérie, le Mexique ou la Cochinchine. On pouvait craindre +quelques pluies ou même l'un de ces violents orages que la +caravane appellerait en vain de tous ses voeux, lorsqu'elle serait +engagée sur les plaines de l'intérieur. Ce fut en ces conditions +que Mrs. Branican atteignit, à trois heures de l'après-midi, la +station de Farina-Town. + +Là s'arrête le railway, et les ingénieurs australiens s'occupent +de le pousser plus avant vers le nord, dans la direction de +l'Overland-Telegraf-Line qui prolonge ses fils jusqu'au littoral +de la mer d'Arafoura. Si le chemin de fer continue de la suivre, +il devra s'incliner vers l'ouest, afin de passer entre le lac +Torrens et le lac Eyre. Au contraire, il se développera à la +surface des territoires situés à l'orient de ce lac, s'il +n'abandonne pas le méridien qu'elle remonte à partir d'Adélaïde. + +Zach Fren et ses hommes étaient réunis à la gare, lorsque Mrs. +Branican descendit de son wagon. Ils l'accueillirent avec grande +sympathie et respectueuse cordialité. Le brave maître était ému +jusqu'au fond du coeur. Douze jours, douze longs jours! sans avoir +vu la femme du capitaine John, cela ne lui était pas arrivé depuis +le dernier retour du _Dolly-Hope_ à San-Diégo. Dolly fut très +heureuse de retrouver son compagnon, son ami Zach Fren, dont le +dévouement lui était assuré. Elle sourit en lui pressant la main - +- elle qui avait presque oublié le sourire! + +Cette station de Farina-Town est de création récente. Il est même +des cartes modernes sur lesquelles elle ne figure pas. On +reconnaît là l'embryon d'une de ces villes que les railways +anglais ou américains «produisent» sur leur passage, comme les +arbres produisent des fruits; mais ils mûrissent vite, ces fruits, +grâce au génie improvisateur et pratique de la race saxonne. Et +telles de ces stations, qui ne sont que des villages, montrent +déjà par leur disposition générale, l'agencement des places, des +rues, des boulevards, qu'elles deviendront des villes à court +délai. + +Ainsi était Farina-Town -- formant, à cette époque, le terminus du +chemin de fer d'Adélaïde. + +Mrs. Branican ne devait pas séjourner dans cette station. Zach +Fren s'était montré aussi intelligent qu'actif. Le matériel de +l'expédition, rassemblé par ses soins, comprenait quatre chariots +à boeufs et leurs conducteurs, deux buggys, attelés chacun de deux +bons chevaux, et les cochers chargés de les conduire. Les chariots +avaient déjà reçu divers objets de campement, qui avaient été +expédiés d'Adélaïde. Lorsque les fourgons du train auraient versé +leur contenu, ils seraient prêts à partir. Ce serait l'affaire de +vingt-quatre ou trente-six heures. + +Dès le jour même Mrs. Branican examina ce matériel en détail. Tom +Marix approuva les mesures prises par Zach Fren. Dans ces +conditions, on atteindrait sans peine l'extrême limite de la +région où les chevaux et les boeufs trouvent l'herbe nécessaire à +leur nourriture, et surtout l'eau, dont on rencontrerait rarement +quelque filet dans les déserts du centre. + +«Mistress Branican, dit Tom Marix, tant que nous suivrons la ligne +télégraphique, le pays offrira des ressources, et nos bêtes +n'auront pas trop à souffrir. Mais, au delà, lorsque la caravane +se jettera vers l'ouest, il faudra remplacer chevaux et boeufs par +des chameaux de bât et de selle. Ces animaux peuvent seuls +affronter ces régions brûlantes, en se contentant des puits que +séparent souvent plusieurs jours de marche. + +-- Je le sais, Tom Marix, répondit Dolly, et je me fierai à votre +expérience. Nous reconstituerons la caravane, dès que nous serons +à la station d'Alice-Spring, où je compte arriver dans le plus +bref délai possible. + +-- Les chameliers sont partis il y a quatre jours avec le convoi +des chameaux, ajouta Zach Fren, et ils nous attendront à cette +station... + +-- Et n'oubliez pas, mistress, dit Tom Marix, que là commenceront +les véritables difficultés de la campagne... + +-- Nous saurons les vaincre!» répondit Dolly. + +Ainsi, suivant le plan minutieusement arrêté, la première partie +du voyage, qui comprenait un parcours de trois cent cinquante +milles, allait s'accomplir avec les chevaux, les buggys et les +chariots à boeufs. Sur trente hommes de l'escorte, les blancs, au +nombre de quinze, devaient être montés; mais, ces épaisses forêts, +ces territoires capricieusement accidentés, ne permettant pas de +longues étapes, les noirs pourraient sans peine suivre la caravane +en piétons. Lorsqu'elle aurait été reformée à la station d'Alice- +Spring, les chameaux seraient réservés aux blancs, chargés +d'opérer des reconnaissances, soit pour recueillir des +renseignements sur les tribus errantes, soit pour découvrir les +puits disséminés à la surface du désert. + +Il convient de mentionner ici que les explorations entreprises à +travers le continent australien, ne s'exécutent pas autrement, +depuis l'époque où les chameaux ont été, avec un tel avantage, +introduits en Australie. Les voyageurs du temps des Burke, des +Stuart, des Giles, n'eussent pas été soumis à de si rudes +épreuves, s'ils avaient eu ces utiles auxiliaires à leur +disposition. C'est en 1866 que M. Elder en importa de l'Inde un +assez grand nombre avec leur équipe de chameliers afghans, et +cette race d'animaux a prospéré. Sans nul doute, c'est grâce à +leur emploi que le colonel Warburton a pu mener à bonne fin cette +audacieuse campagne, qui avait pris Alice-Spring pour point de +départ, et Rockbonne pour point d'arrivée sur le littoral de la +Terre de Witt, à Nichol-Bay. Plus tard, si David Lindsay a réussi +à franchir le continent du nord au sud avec des chevaux de bât, +c'est parce qu'il s'est peu éloigné des régions que sillonne la +ligne télégraphique, où il trouvait en eau et en fourrage ce qui +manque aux solitudes australiennes. + +Et, à propos de ces hardis explorateurs qui n'hésitent pas à +braver ainsi des périls et des fatigues de toutes sortes, Zach +Fren fut conduit à dire: + +«Vous ignorez, mistress Branican, que nous sommes devancés sur la +route d'Alice-Spring? + +-- Devancés, Zach? + +-- Oui, mistress. Ne vous souvenez-vous pas de cet Anglais et de +son domestique chinois, qui avaient pris passage à bord du +_Brisbane_ de Melbourne à Adélaïde? + +-- En effet, répondit Dolly, mais ces passagers ont débarqué à +Adélaïde. N'y sont-ils point restés?... + +-- Non, mistress. Il y a trois jours, Jos Meritt -- c'est ainsi +qu'il se nomme -- est arrivé à Farina-Town par le railway. Il m'a +même demandé des détails circonstanciés touchant notre expédition, +la route qu'elle comptait suivre, et se contentant de répondre: +«Bien!... Oh!... Très bien!» tandis que son Chinois, hochant la +tête semblait dire: «Mal!... Oh!... Très mal!» Puis, le lendemain, +au petit jour, l'un et l'autre ont quitté Farina-Town en se +dirigeant vers le nord. + +-- Et comment voyagent-ils?... demanda Dolly. + +-- Ils voyagent à cheval; mais, une fois la station d'Alice-Spring +atteinte, ils changeront comme qui dirait leur bateau à vapeur +pour un bateau à voiles -- ce que nous ferons en somme. + +-- Est-ce que cet Anglais est un explorateur?... + +-- Il n'en a point l'air, et ressemble plutôt à une espèce de +gentleman maniaque comme un vent de sud-ouest! + +-- Et il n'a pas dit à quel propos il s'aventurait dans le désert +australien? + +-- Pas un mot de cela, mistress. Néanmoins, seul avec son Chinois, +j'imagine qu'il n'a point l'intention de s'exposer à quelque +mauvaise rencontre en dehors des régions habitées de la province. +Bon voyage je lui souhaite! Peut-être le retrouverons-nous à +Alice-Spring!» + +Le lendemain, 11 septembre, à cinq heures de l'après-midi, tous +les préparatifs étaient terminés. Les chariots avaient reçu leur +charge d'approvisionnements en quantités suffisantes pour les +nécessités de ce long voyage. C'étaient des conserves de viande et +de légumes aux meilleures marques américaines, de la farine, du +thé, du sucre et du sel, sans compter les médicaments que +renfermait la pharmacie portative. La réserve de wiskey, de gin et +d'eau-de-vie remplissait un certain nombre de tonnelets, qui +seraient placés plus tard à dos de chameaux. Un important stock de +tabac figurait parmi les objets de consommation -- stock d'autant +plus indispensable qu'il servirait non seulement au personnel mais +encore aux opérations d'échange avec les indigènes chez lesquels +il est en usage comme monnaie courante. Avec du tabac et de l'eau- +de-vie, on achèterait des tribus entières de l'Australie +occidentale. Une grosse réserve de ce tabac, quelques rouleaux de +toile imprimée, nombre d'objets de bimbeloterie, formaient la +rançon du capitaine John. + +Quant au matériel de campement, les tentes, les couvertures, les +caisses contenant les vêtements et le linge, tout ce qui était +personnel à Mrs. Branican et à la femme Harriett, les effets de +Zach Fren et du chef de l'escorte, les ustensiles nécessaires à la +préparation des aliments, le pétrole destiné à leur cuisson, les +munitions, comprenant cartouches à balles et cartouches à plomb +pour les fusils de chasse et les armes confiées aux hommes de Tom +Marix, tout ce matériel avait trouvé sa place sur les chariots à +boeufs. + +Il n'y avait plus à présent qu'à donner le signal. + +Mrs. Branican, impatiente de se mettre en route, fixa le départ au +lendemain. Il fut décidé que, dès l'aube, la caravane quitterait +la station de Farina-Town, et prendrait la direction du nord, en +suivant l'Overland-Telegraf-Line. Bouviers, conducteurs, gens +d'escorte, cela faisait un effectif de quarante individus, enrôlés +sous la direction de Zach Fren et de Tom Marix. Tous furent +avertis de se tenir prêts au lever du jour. + +Ce soir-là, vers neuf heures, Dolly et la femme Harriett venaient +de rentrer avec Zach Fren dans la maison qu'elles occupaient près +de la gare. La porte refermée, elles allaient chacune regagner +leur chambre, lorsqu'un léger coup fut frappé à l'extérieur. + +Zach Fren revint sur le seuil, ouvrit la porte, et ne put retenir +une exclamation de surprise. + +Devant lui, un petit paquet sous le bras, son chapeau à la main, +se tenait le novice du _Brisbane_. + +En vérité, il semblait que Mrs. Branican eût deviné que c'était +lui!... Oui! et comment l'expliquer?... Bien qu'elle ne s'attendît +point à voir ce jeune garçon, avait-elle conservé cette pensée +qu'il chercherait à se rapprocher d'elle... Quoi qu'il en soit, ce +nom s'échappa instinctivement de ses lèvres avant qu'elle l'eût +aperçu: + +«Godfrey!» + +Godfrey était arrivé, une demi-heure auparavant, par le train +d'Adelaïde. + +Quelques jours avant le départ du paquebot, après avoir demandé au +capitaine du _Brisbane_ le règlement de ses gages, le novice +s'était fait débarquer. Une fois à terre, il n'avait pas essayé de +se présenter à l'hôtel de King-William-Street, où demeurait Mrs. +Branican. Mais que de fois il l'avait suivie, sans être vu d'elle, +sans chercher à lui parler! D'ailleurs, tenu au courant, il savait +que Zach Fren était parti pour Farina-Town, afin d'organiser une +caravane. Aussi, dès qu'il eut appris que Mrs. Branican avait +quitté Adélaïde, il prit le train, bien résolu à la rejoindre. + +Que voulait donc Godfrey, et à quoi tendait cette démarche? + +Ce qu'il voulait, Dolly allait le savoir. + +Godfrey, introduit dans la maison, se trouvait en présence de Mrs. +Branican. + +«C'est vous... mon enfant... vous, Godfrey? dit-elle en lui +prenant la main. + +-- C'est lui, et que veut-il? murmura Zach Fren, avec un dépit +très marqué, car la présence du novice lui paraissait extrêmement +fâcheuse. + +-- Ce que je veux?... répondit Godfrey. Je veux vous suivre, +mistress, vous suivre aussi loin que vous irez, ne plus jamais me +séparer de vous!... Je veux aller avec vous à la recherche du +capitaine Branican, le retrouver, le ramener à San-Diégo, le +rendre à ses amis... à son pays...» + +Dolly ne parvenait pas à se contenir. Les traits de cet enfant, +c'était tout John... son John bien-aimé, qu'ils évoquaient à ses +regards! + +Godfrey, à ses genoux, les mains tendues vers elle, d'un ton +suppliant, répétait: + +«Emmenez-moi... mistress... emmenez-moi!... + +-- Viens, mon enfant, viens!» s'écria Dolly, qui l'attira sur son +coeur. + + + + +V + +À travers l'Australie méridionale + + +Le départ de la caravane s'effectua le 12 septembre, dès la +première heure. + +Le temps était beau, la chaleur modérée avec petite brise. +Quelques légers nuages atténuaient l'ardeur des rayons solaires. +Sous ce trente et unième parallèle, et à cette époque de l'année, +la saison chaude commençait à s'établir franchement dans la zone +du continent australien. Les explorateurs ne savent que trop +combien ses excès sont redoutables, alors que ni pluie ni ombrage +ne peuvent les tempérer sur les plaines du centre. + +Il était à regretter que les circonstances n'eussent pas permis à +Mrs. Branican d'entreprendre sa campagne cinq ou six mois plus +tôt. Durant l'hiver, les épreuves d'un tel voyage auraient été +plus supportables. Les froids -- par suite desquels le thermomètre +s'abaisse quelquefois jusqu'à la congélation de l'eau -- sont +moins à craindre que ces chaleurs, qui élèvent la colonne +mercurielle au delà de quarante degrés à l'ombre. Antérieurement +au mois de mai, les vapeurs se résolvent en averses abondantes, +les creeks se revivifient, les puits se remplissent. On n'a plus à +faire des journées de marche pour rechercher une eau saumâtre, +sous un ciel dévorant. Le désert australien est moins clément aux +caravanes que le Sahara africain: celui-ci offre sur celui-là +l'avantage de posséder des oasis, on peut justement l'appeler: «le +pays de la soif!» + +Mais Mrs. Branican n'avait eu à choisir ni son lieu ni son heure. +Elle partait parce qu'il fallait partir, elle braverait ces +terribles éventualités du climat parce qu'il fallait les braver. +Retrouver le capitaine John, l'arracher aux indigènes, cela ne +demandait aucun retard, dût-elle succomber à la tâche comme avait +succombé Harry Felton. Il est vrai, les privations qu'avait +supportées cet infortuné n'étaient pas réservées à son expédition, +organisée de manière à vaincre toutes les difficultés -- autant du +moins que cela serait matériellement et moralement possible. + +On connaît la composition de la caravane, qui comptait quarante et +une personnes depuis l'arrivée de Godfrey. Voici l'ordre adopté +pendant la marche au nord de Farina-Town, au milieu des forêts et +le long des creeks, où le cheminement ne présenterait aucun +obstacle sérieux. + +En tête, allaient les quinze Australiens, vêtus d'un pantalon et +d'une casaque de coton rayé, coiffés d'un chapeau de paille, pieds +nus, suivant leur habitude. Armés chacun d'un fusil et d'un +revolver, la cartouchière à la ceinture, ils formaient l'avant- +garde sous la direction d'un blanc, qui faisait fonction +d'éclaireur. + +Après eux, dans un buggy, attelé de deux chevaux, conduits par un +cocher indigène, Mrs. Branican et la femme Harriett avaient pris +place. Une capote, adaptée à la légère voiture et susceptible de +se rabattre, leur permettrait de s'abriter en cas de pluie ou +d'orage. + +Dans un second buggy se trouvaient Zach Fren et Godfrey. Quelque +ennui que le maître eût ressenti de l'arrivée du jeune novice, il +ne devait pas tarder à l'avoir en grande amitié, en le voyant si +affectionné pour Mrs. Branican. + +Les quatre chariots à boeufs venaient ensuite, guidés par quatre +bouviers, et la marche de la caravane devait être réglée sur le +pas de ces animaux, dont l'introduction en Australie, de date +assez récente, a fait des auxiliaires très précieux pour les +transports et les travaux de culture. + +Sur les flancs et à l'arrière de la petite troupe, se succédaient +les hommes de Tom Marix, vêtus à la façon de leur chef, pantalon +enfoncé dans les bottes, casaque de laine serrée à la taille, +chapeau-casque d'étoffe blanche, portant en bandoulière un léger +manteau de caoutchouc, et armés comme leurs compagnons de race +indigène. Ces hommes, étant montés, devaient faire le service, +soit pour choisir le lieu de la halte de midi ou du campement du +soir, lorsque la seconde étape de la journée était près de finir. + +Dans ces conditions, la caravane était en mesure de faire douze à +treize milles par jour, sur un sol très cahoteux, parfois à +travers d'épaisses forêts, où les chariots n'avanceraient qu'avec +lenteur. Le soir venu, le soin d'organiser la couchée incombait à +Tom Marix, qui en avait l'habitude. Puis, gens et bêtes se +reposaient toute la nuit, et l'on repartait au lever du jour. + +Le parcours entre Farina-Town et Alice-Spring -- environ trois +cent cinquante milles[10] -- n'offrant ni dangers graves ni +grandes fatigues, exigerait probablement une trentaine de jours. +La station où il y aurait lieu de reconstituer la caravane, en +vue d'une exploration des déserts de l'ouest, ne serait donc pas +atteinte avant le premier tiers du mois d'octobre. + +En quittant Farina-Town, l'expédition put suivre pendant un +certain nombre de milles les travaux entrepris pour la +prolongation du railway. Elle s'engagea dans l'ouest du groupe des +Williouran-Ranges, en prenant une direction jalonnée déjà par les +poteaux de l'Overland-Telegraf-Line. + +Tout en cheminant, Mrs. Branican demandait à Tom Marix, qui +chevauchait près de son buggy, quelques renseignements sur cette +ligne télégraphique. + +«C'est en 1870, mistress, répondit Tom Marix, seize ans après la +déclaration d'indépendance de l'Australie méridionale, que les +colons eurent la pensée de créer cette ligne, du sud jusqu'au nord +du continent entre Port-Adélaïde et Port-Darwin. Les travaux +furent conduits avec tant d'activité qu'ils étaient achevés au +milieu de 1872. + +-- Mais n'avait-il pas fallu que le continent eût été exploré sur +toute cette étendue? fit observer Mrs. Branican. + +-- En effet, mistress, répondit Tom Marix, et, dix ans auparavant, +en 1860 et en 1861, Stuart, un de nos plus intrépides +explorateurs, l'avait traversé en poussant de nombreuses +reconnaissances à l'est et à l'ouest. + +-- Et quel a été le créateur de cette ligne? demanda Mrs. +Branican. + +-- Un ingénieur aussi hardi qu'intelligent, M. Todd, le directeur +des postes et télégraphes d'Adélaïde, un de nos concitoyens que +l'Australie honore comme il le mérite. + +-- Est-ce qu'il a pu trouver ici le matériel que nécessitait une +pareille oeuvre? + +-- Non, mistress, répondit Tom Marix, et il a dû faire venir +d'Europe les isolateurs, les fils et même les poteaux de sa ligne. +Actuellement, la colonie serait en mesure de fournir aux besoins +de n'importe quelle entreprise industrielle. + +-- Est-ce que les indigènes ont laissé exécuter ces travaux sans +les troubler? + +-- Au début, ils faisaient mieux ou plutôt pis que de les +troubler, mistress Branican. Ils détruisaient le matériel, les +fils pour se procurer du fer, les poteaux pour en fabriquer des +haches. Aussi, sur un parcours de dix-huit cent cinquante milles[11], +y eut-il des rencontres incessantes avec les Australiens, bien +qu'elles ne fussent point à leur avantage. Ils revenaient à la +charge, et vraiment, je crois qu'il aurait fallu abandonner +l'affaire, si M. Todd n'avait eu une véritable idée d'ingénieur +et même une idée de génie. Après s'être emparé de quelques chefs +de tribus, il leur fit appliquer, au moyen d'une forte pile, un +certain nombre de secousses électriques dont ils furent à la fois +si effrayés et si secoués que leurs camarades n'osèrent plus +s'approcher des appareils. La ligne put alors être achevée, elle +fonctionne maintenant d'une façon régulière. + +-- N'est-elle donc pas gardée par des agents? demanda Mrs. +Branican. + +-- Par des agents, non, répondit Tom Marix, mais par des escouades +de la police noire, comme nous disons dans le pays. + +-- Et cette police, est-ce qu'elle ne se porte jamais jusqu'aux +régions du centre et de l'ouest? + +-- Jamais, ou du moins très rarement, mistress. Il y a tant de +malfaiteurs, de bushrangers et autres à poursuivre dans les +districts habités! + +-- Mais comment l'idée n'est-elle pas venue de lancer cette police +noire sur la trace des Indas, quand on a su que le capitaine +Branican était leur prisonnier... et cela depuis quinze ans?... + +-- Vous oubliez, mistress, que nous ne le savons et que vous ne le +savez vous-même que par Harry Felton, et il y a quelques semaines +au plus! + +-- C'est juste, répondit Dolly, quelques semaines!... + +-- Je sais d'ailleurs, reprit Tom Marix, que la police noire a +reçu ordre d'explorer les régions de la Terre de Tasman, qu'un +fort détachement doit y être envoyé; mais je crains bien...» + +Tom Marix, s'arrêta. Mrs. Branican ne s'était point aperçue de son +hésitation. + +C'est que, si décidé qu'il fût à remplir jusqu'au bout les +fonctions qu'il avait acceptées, Tom Marix, on doit le dire, +regardait comme très douteux le résultat de cette expédition. Il +savait combien ces tribus nomades de l'Australie sont difficiles à +saisir. Aussi, ne pouvait-il partager ni la foi ardente de Mrs. +Branican, ni la conviction de Zach Fren, ni la confiance +instinctive de Godfrey. Cependant, on le répète, il ferait son +devoir. + +Le 15 au soir, au détour des collines Deroy, la caravane vint +camper à la bourgade de Boorloo. Au nord, on voyait poindre la +cime du Mount-Attraction, au delà duquel s'étendent les Illusion- +Plains. De ce rapprochement de noms, y a-t-il lieu de conclure +que, si la montagne attire, la plaine est trompeuse? Quoi qu'il en +soit, la cartographie australienne présente quelques-unes de ces +désignations d'un sens à la fois physique et moral. + +C'est à Boorloo que la ligne télégraphique se coude presque à +angle droit en se dirigeant vers l'ouest. À une douzaine de +milles, elle traverse le Cabanna-creek. Mais, ce qui est très +simple pour des fils aériens tendus d'un poteau à l'autre, est +plus difficile à une troupe de piétons et de cavaliers. Il fut +nécessaire de chercher un passage guéable. Le jeune novice ne +voulut point laisser à d'autres le soin de le découvrir. S'étant +jeté résolument dans la rivière, rapide, tumultueuse, il trouva un +haut-fond, qui permit aux chariots et aux voitures de se +transporter sur la rive gauche, sans être mouillés au delà du +heurtequin de leurs roues. + +Le 17, la caravane vint camper sur les dernières ramifications du +massif de ce mont North-West, qui se dresse à une dizaine de +milles au sud. + +Le pays étant habité, Mrs. Branican et ses compagnons reçurent le +meilleur accueil dans une de ces vastes fermes, dont la superficie, +mise en oeuvre, comprend plusieurs milliers d'acres[12]. L'élevage +des moutons en troupeaux innombrables, la culture du blé établie sur +de larges plaines sans arbres, d'importantes cultures de sorgho et +de millet, de vastes jachères préparées pour les semences de la +saison prochaine, des bois pratiquement aménagés, des plantations +d'oliviers et autres essences spéciales à ces chaudes latitudes, +plusieurs centaines d'animaux de labour et de trait, le personnel +exigé par les soins de telles exploitations -- personnel soumis à +une discipline quasi militaire et dont les prescriptions réduisent +l'homme presque à l'esclavage -- voilà ce que sont ces domaines, +qui constituent la fortune des provinces du continent australien. +Si la caravane de Mrs. Branican n'eût été suffisamment +approvisionnée au départ, elle aurait trouvé là de quoi satisfaire +à tous ses besoins, grâce à la générosité des riches fermiers, des +«freeselecters», propriétaires de ces stations agricoles. + +Du reste, ces grands établissements industriels tendent à se +multiplier. D'immenses étendues, que l'absence d'eau rendait +improductives, vont être livrées à la culture. En effet, le sous- +sol des territoires que la caravane traversait alors, à une +douzaine de milles dans le sud-ouest du lac Eyre, était sillonné +de nappes liquides, et les puits artésiens, nouvellement forés, +débitaient jusqu'à trois cent mille gallons[13] par jour. + +Le 18 septembre, Tom Marix établit le campement du soir à la +pointe méridionale du South-Lake-Eyre, qui dépend du North-Lake- +Eyre, d'une superficie considérable. On put apercevoir sur ses +rives boisées une troupe de ces curieux échassiers, dont le +«jabiru» est l'échantillon le plus remarquable, et quelques bandes +de cygnes noirs, mêlés aux cormorans, aux pélicans et aux hérons +blancs, gris ou bleus de plumage. + +Curieuse disposition géographique, celle de ces lacs. Leur +chapelet se déroule du sud au nord de l'Australie, le lac Torrens, +dont le railway suit la courbe, le petit lac Eyre, le grand lac +Eyre, les lacs Frome, Blanche, Amédée. Ce sont des nappes d'eau +salée, antiques récipients naturels, où se seraient conservés les +restes d'une mer intérieure. + +En effet, les géologues sont portés à admettre que le continent +australien fut autrefois divisé en deux îles, à une époque qui ne +doit pas être extrêmement reculée. On avait observé déjà que la +périphérie de ce continent, formé dans certaines conditions +telluriques, tend à s'élever au-dessus du niveau de la mer, et il +ne semble pas douteux, d'autre part, que le centre est soumis à un +relèvement continu. L'ancien bassin se comblera donc avec le +temps, et amènera la disparition de ces lacs, échelonnés entre les +cent trentième et cent quarantième degrés de latitude. + +De la pointe du South-Lake-Eyre jusqu'à la station d'Emerald- +Spring, où elle arriva le 20 septembre au soir, la caravane +franchit un espace de dix-sept milles environ à travers un pays +couvert de forêts magnifiques, dont les arbres dressaient leur +ramure à deux cents pieds de hauteur. + +Si habituée que fût Dolly aux merveilles forestières de la +Californie, entre autres à ses séquoias gigantesques, elle aurait +pu admirer cette étonnante végétation, si sa pensée ne l'eût +constamment emportée dans la direction du nord et de l'ouest, au +milieu de ces arides déserts, où la dune sablonneuse nourrit à +peine quelques maigres arbrisseaux. Elle ne voyait rien de ces +fougères géantes, dont l'Australie possède les plus remarquables +espèces, rien de ces énormes massifs d'eucalyptus, au feuillage +éploré, groupés sur de légères ondulations de terrain. + +Observation curieuse, la broussaille est absente du pied de ces +arbres, le sol où ils vivent est nettoyé de ronces et d'épines, +leurs basses branches ne se développent qu'à douze ou quinze pieds +au-dessus des racines. Il n'y reste qu'une herbe jaune d'or, +jamais desséchée. Ce sont les animaux qui ont détruit les jeunes +pousses, ce sont les feux allumés par les squatters qui ont dévoré +buissons et arbustes. Aussi, bien qu'il n'y ait point, à parler +vrai, de routes frayées à travers ces vastes forêts, si +différentes des forêts africaines où l'on marche six mois sans en +trouver la fin, la circulation n'y est-elle point embarrassée. Les +buggys et les chariots allaient pour ainsi dire à l'aise entre ces +arbres largement espacés et sous le haut plafond de leur +feuillage. + +De plus, Tom Marix connaissait le pays, l'ayant maintes fois +parcouru, lorsqu'il dirigeait la police provinciale d'Adélaïde. +Mrs. Branican n'aurait pu se fier à un guide plus sûr, plus +dévoué. Aucun chef d'escorte n'aurait joint tant de zèle à tant +d'intelligence. + +Mais en outre, pour le seconder, Tom Marix trouvait un auxiliaire +jeune, actif, résolu, dans ce jeune novice qui s'était à tel point +attaché à la personne de Dolly, et il s'émerveillait de ce qu'il +sentait d'ardeur chez ce garçon de quatorze ans. Godfrey parlait +de se lancer seul, en cas de besoin, au milieu des régions de +l'intérieur. Si quelques traces du capitaine John étaient +découvertes, il serait difficile, impossible même de le retenir +dans le rang. Tout en lui, son enthousiasme lorsqu'il +s'entretenait du capitaine, son assiduité à consulter les cartes +de l'Australie centrale, à prendre des notes, à se renseigner dans +les haltes au lieu de se livrer au repos après la longueur et la +fatigue des étapes, tout dénotait dans cette âme passionnée une +effervescence que rien ne pouvait tempérer. Très robuste pour son +âge, endurci déjà aux rudes épreuves de la vie de marin, il +devançait le plus souvent la caravane, il s'éloignait hors de vue. +Restait-il à sa place, ce n'était que sur l'ordre formel de Dolly. +Ni Zach Fren, ni Tom Marix, bien que Godfrey leur témoignât grande +amitié, n'auraient pu obtenir ce qu'elle obtenait d'un regard. +Aussi s'abandonnant à ses sentiments instinctifs en présence de +cet enfant, portrait physique et moral de John, elle éprouvait +pour lui une affection de mère. Si Godfrey n'était pas son fils, +s'il ne l'était pas suivant les lois de la nature, il le serait +par les lois de l'adoption, du moins. Godfrey ne la quittait plus. +John partagerait l'affection qu'elle ressentait pour cet enfant. + +Un jour, après une absence qui s'était prolongée et l'avait +conduit à quelques milles en avant de la caravane: + +«Mon enfant, lui dit-elle, je veux que tu me fasses la promesse de +ne jamais t'écarter sans mon consentement. Lorsque je te vois +partir je suis inquiète jusqu'à ton retour. Tu nous laisses +pendant des heures sans nouvelles... + +-- Mistress Dolly, répondit le jeune novice, il faut bien que je +recueille des renseignements... On avait signalé une tribu +d'indigènes nomades, qui campait sur le Warmer-creek... J'ai voulu +voir le chef de cette tribu... l'interroger... + +-- Et qu'a-t-il dit?... demanda Dolly. + +-- Il avait entendu parler d'un homme blanc, qui venait de l'ouest +en se dirigeant vers les districts du Queensland. + +-- Quel était cet homme?... + +-- J'ai fini par comprendre qu'il s'agissait de Harry Felton et +non du capitaine Branican. Nous le retrouverons, pourtant... oui! +nous le retrouverons!... Ah! mistress Dolly, je l'aime comme je +vous aime, vous qui êtes pour moi une mère! + +-- Une mère! murmura Mrs. Branican. + +-- Mais je vous connais, tandis que lui, le capitaine John, je ne +l'ai jamais vu!... Et, sans cette photographie que vous m'avez +donnée... que je porte toujours sur moi... ce portrait à qui je +parle... qui semble me répondre... + +-- Tu le connaîtras un jour, mon enfant, répondit Dolly, et il +t'aimera autant que je t'aime!» + +Le 24 septembre, après avoir campé à Strangway-Spring, au delà du +Warmer-creek, l'expédition vint faire halte à William-Spring, +quarante-deux milles au nord de la station d'Emerald. On voit, par +cette qualification de «spring» -- mot qui signifie «sources», +donnée aux diverses stations -- que le réseau liquide est assez +important à la surface de ces territoires sillonnés par la ligne +télégraphique. Déjà, cependant, la saison chaude était +suffisamment avancée pour que ces sources fussent sur le point de +se tarir, et il n'était pas difficile de trouver des gués pour les +attelages lorsqu'il s'agissait de faire passer quelque creek. + +On pouvait observer, d'ailleurs, que la puissante végétation ne +tendait pas à s'amoindrir encore. Si les villages ne se +rencontraient qu'à de plus longs intervalles, les établissements +agricoles se succédaient d'étape en étape. Des haies d'acacias +épineux, entremêlées de quelques églantiers à fleurs odorantes, +dont l'air était embaumé, leur formaient des enclos impénétrables. +Quant aux forêts, moins épaisses, les arbres d'Europe, le chêne, +le platane, le saule, le peuplier, le tamarinier, s'y raréfiaient +au profit des eucalyptus et surtout de ces gommiers qui sont +nommés «spotted-gums» par les Australiens. + +«Quels diables d'arbres est-ce là? s'écria Zach Fren la première +fois qu'il aperçut une cinquantaine de ces gommiers réunis en +massif. On dirait que leur tronc est peinturluré de toutes les +couleurs de l'arc-en-ciel. + +-- Ce que vous appelez une couche de peinture, maître Zach, +répondit Tom Marix, c'est une couleur naturelle. L'écorce de ces +arbres se nuance suivant que la végétation avance ou retarde. En +voici qui sont blancs, d'autres roses, d'autres rouges. Tenez! +regardez ceux-là, dont le tronc est rayé de bandes bleues ou +tacheté de plaques jaunes... + +-- Encore une drôlerie de plus à joindre à celles qui distinguent +votre continent, Tom Marix. + +-- Drôlerie si vous voulez, mais croyez bien, Zach, que vous +faites un compliment à mes compatriotes en leur répétant que leur +pays ne ressemble à aucun autre. Et il ne sera parfait... + +-- Que lorsqu'il n'y restera plus un seul indigène; c'est +entendu!» répliqua Zach Fren. + +Ce qu'il y avait à remarquer également, c'est que, malgré +l'insuffisant ombrage de ces arbres, les oiseaux les recherchaient +en grand nombre. C'étaient quelques pies, quelques perruches, des +cacatoès d'une blancheur éclatante, des ocelots rieurs, qui, +suivant l'observation de M. D. Charnay, mériteraient mieux le nom +d'»oiseaux sangloteurs»; puis des «tandalas» à la gorge rouge, +dont le caquet est intarissable; des écureuils volants, entre +autres le «polatouche» que les chasseurs attirent en imitant le +cri des oiseaux nocturnes; des oiseaux de paradis et spécialement +ce «rifle-bird» au plumage de velours, qui passe pour le plus beau +spécimen de l'ornithologie australienne; enfin, à la surface des +lagunes ou des fonds marécageux, des couples de grues et de ces +oiseaux-lotus, auxquels la conformation de leurs pattes permet de +courir à la surface des feuilles du nénuphar. + +D'autre part, les lièvres abondaient, et on ne se faisait pas +faute de les abattre, sans parler des perdrix et des canards -- ce +qui permettait à Tom Marix d'économiser sur les réserves de +l'expédition. Ce gibier était tout bonnement grillé ou rôti au feu +du campement. Parfois aussi, on déterrait les oeufs d'iguane, qui +sont excellents, et meilleurs que l'iguane même, dont les noirs de +l'escorte se délectaient volontiers. + +Quant aux creeks, ils fournissaient encore des perches, quelques +brochets à long museau, nombre de ces muges si alertes qu'elles +sautent par-dessus la tête du pêcheur, et surtout des anguilles +par myriades. Entre temps, il fallait prendre garde aux +crocodiles, qui ne laissent pas d'être très dangereux dans leur +milieu aquatique. De tout ceci, il résulte que lignes ou filets +sont des engins dont le voyageur en Australie doit se munir, +conformément à l'expresse recommandation du colonel Warburton. + +Le 29, au matin la caravane quitta la station de Umbum et +s'engagea sur un sol montueux, très rude aux piétons. Quarante- +huit heures après, à l'ouest des Denison-Ranges, elle atteignait +la station de The-Peak, récemment établie pour les besoins du +service télégraphique. Ainsi que l'apprit Mrs. Branican, grâce à +un récit détaillé que Tom Marix lui fit des voyages de Stuart, +c'était de ce point que l'explorateur était remonté vers le nord, +en parcourant ces territoires presque inconnus avant lui. + +À partir de cette station, sur un espace de soixante milles +environ, la caravane eut un avant-goût des fatigues que lui +réservait la traversée du désert australien. Il fallut cheminer +sur un sol très aride jusqu'aux bords de la Macumba-river, puis, +au delà, franchir un espace à peu près égal et non moins pénible à +la marche jusqu'à la station de Lady Charlotte. + +Sur ces vastes plaines ondulées, variées çà et là par quelques +bouquets d'arbres au feuillage décoloré, le gibier, si toutefois +cette qualification est exacte, ne faisait pas défaut. Là +sautaient des kangourous d'une petite espèce, des «wallabis», qui +s'enfuyaient par bonds énormes. Là couraient des opossums de cette +variété des bandicoutes et des dyasures, qui nichent -- c'est le +mot -- à la cime des gommiers. Puis, on apercevait quelques +couples de casoars, au regard provocant et fier comme celui de +l'aigle, mais qui ont cet avantage, sur le roi des oiseaux, de +fournir une chair grasse et nourrissante, presque identique à la +chair du boeuf. Les arbres, c'étaient des «bungas-bungas», sorte +d'araucarias, qui, dans les régions méridionales centrales de +l'Australie, atteignent une hauteur de deux cent cinquante pieds. +Ces pins, ici de taille plus modeste, produisent une grosse amande +assez nutritive, dont les Australiens font un usage habituel. + +Tom Marix avait eu soin de prévenir ses compagnons de la rencontre +possible de ces ours, qui élisent domicile dans le tronc creux des +gommiers. C'est même ce qui arriva; mais ces plantigrades, +désignés sous le nom de «potorous», n'étaient guère plus à +craindre que des marsupiaux à longues griffes. + +Quant aux indigènes, la caravane en avait à peine rencontré +jusqu'alors. En effet, c'est au nord, à l'est et à l'ouest de +l'Overland-Telegraf-Line, que les tribus vont de campements en +campements. + +En traversant ces contrées, de plus en plus arides, Tom Marix eut +lieu de mettre à profit un instinct très particulier des boeufs +attelés aux chariots. Cet instinct, qui semble s'être développé +dans la race depuis son introduction sur le continent australien, +permet à ces animaux de se diriger vers les creeks, où ils +pourront satisfaire leur soif. Il est rare qu'ils se trompent, et +le personnel n'a qu'à les suivre. En outre, leur instinct est fort +apprécié en des circonstances qui se présentent quelquefois. + +En effet, dans la matinée du 7 octobre, les boeufs du chariot de +tête s'arrêtèrent brusquement. Ils furent aussitôt imités par les +autres attelages. Les conducteurs eurent beau les stimuler de leur +aiguillon, ils ne parvinrent pas à les décider à avancer d'un pas. + +Tom Marix, aussitôt prévenu, se rendit près du buggy de Mrs. +Branican. + +«Je sais ce que c'est, mistress, dit-il. Si nous n'avons pas +encore rencontré des indigènes sur notre route, nous croisons en +ce moment un sentier qu'ils ont l'habitude de suivre, et, comme +nos boeufs ont flairé leurs traces, ils refusent d'aller au delà. + +-- Quelle est la raison de cette répugnance? demanda Dolly. + +-- La raison, on ne la connaît pas au juste, répondit Tom Marix, +mais le fait n'en est pas moins indiscutable. Ce que je croirais +volontiers, c'est que les premiers boeufs importés en Australie, +fort maltraités par les indigènes, ont dû garder le souvenir de +ces mauvais traitements, et que ce souvenir s'est transmis de +génération en génération...» + +Que cette singularité de l'atavisme, indiquée par le chef de +l'escorte, fût ou non la raison de leur défiance, on ne put +absolument pas résoudre les boeufs à continuer leur marche en +avant. Il fallut les dételer, les retourner de tête en queue, +puis, à coups de fouet et d'aiguillon, les contraindre à faire une +vingtaine de pas à reculons. De la sorte, ils enjambèrent le +sentier contaminé par le passage des indigènes, et, lorsqu'ils +eurent été remis sous le joug, les chariots reprirent la direction +du nord. + +Lorsque la caravane atteignit les bords de la rivière Macumba, +chacun eut amplement de quoi se désaltérer. Il est vrai, l'étiage +avait déjà décru de moitié par suite des chaleurs qui étaient +fortes. Mais là où il n'y a pas assez d'eau pour faire flotter un +squiff, il en reste plus qu'il est nécessaire au désaltèrement +d'une quarantaine de personnes et d'une vingtaine de bêtes. + +Le 6, l'expédition passait le creek Hamilton sur les pierres à +demi noyées qui encombraient son lit; le 8, elle laissait dans +l'est le mont Hammersley; le 10, dans la matinée, elle faisait +halte à la station de Lady Charlotte, après avoir franchi trois +cent vingt milles depuis le départ de Farina-Town. + +Mrs. Branican se trouvait alors sur la limite qui sépare +l'Australie méridionale de la Terre Alexandra, nommée aussi +Northern-Territory. C'est ce territoire qui fut reconnu par +l'explorateur Stuart en 1860, lorsqu'il remonta le cent trente et +unième méridien jusqu'au vingt et unième degré de latitude. + + + + +VI + +Rencontre inattendue + + +À la station de Lady Charlotte, Tom Marix avait demandé à Mrs. +Branican d'accorder vingt-quatre heures de repos. Bien que le +cheminement se fût effectué sans obstacles, la chaleur avait +fatigué les bêtes de trait. La route était longue jusqu'à Alice- +Spring, et il importait que les chariots, qui transportaient le +matériel, fussent assurés d'y arriver. + +Dolly se rendit aux raisons que fit valoir le chef de l'escorte, +et l'on s'installa du mieux possible. Quelques cabanes, c'était +tout ce qui composait cette station, dont la caravane allait +tripler la population pendant un jour. Il fallut dès lors établir +un campement. Mais un squatter, qui dirigeait un important +établissement du voisinage, vint offrir à Mrs. Branican une +hospitalité plus confortable, et ses instances furent telles +qu'elle dut accepter de se rendre à Waldek-Hill, où une habitation +assez confortable était mise à sa disposition. + +Ce squatter n'était que locataire de l'un de ces vastes domaines, +appelés «runs», dans la campagne australienne. Il est tel de ces +runs qui comprend jusqu'à six cent mille hectares, +particulièrement dans la province de Victoria. Bien que celui de +Waldek-Hill n'atteignît pas cette dimension, il ne laissait pas +d'être considérable. Entouré de «paddocks», sortes de clôtures, il +était spécialement consacré à l'élevage des moutons -- ce qui +nécessitait un assez grand nombre d'employés, de bergers affectés +au gardiennage des troupeaux, et de ces chiens sauvages, dont +l'aboiement rappelle le hurlement du loup. + +C'est la qualité du sol qui détermine le choix de la station, +lorsqu'il s'agit d'établir un run. On préfère ces plaines où croît +naturellement le «salt bush», le buisson salé. Ces buissons aux +sucs nutritifs, qui ressemblent tantôt au plant de l'asperge, +tantôt à celui de l'anis, sont avidement recherchés des moutons, +qui appartiennent à l'espèce des «pig's faces» à têtes de porcs. +Aussitôt que les terrains ont été reconnus propres à la pâture, on +s'occupe de les transformer en herbages. On les livre d'abord aux +boeufs et aux vaches qui se contentent de leur herbe native, +tandis que les moutons, plus difficiles sur la nourriture, +n'acceptent que l'herbe fine de la seconde pousse. + +Qu'on ne l'oublie pas, c'est à la laine que produit le mouton +qu'est due la grande richesse des provinces australiennes, et, +actuellement, on n'y compte pas moins de cent millions de ces +représentants de la race ovine. + +Sur ce run de Waldek-Hill, autour de la maison principale et du +logement des employés, de larges étangs, qu'alimentait un creek +pourvu en abondance d'eau, étaient destinés au lavage des animaux +avant l'opération de la tonte. En face s'élevaient des hangars, où +le squatter rangeait les ballots de laine qu'il devait expédier +par convois sur le port d'Adélaïde. + +À cette époque, cette opération de la tonte battait son plein au +run de Waldek-Hill. Depuis plusieurs jours, une troupe de tondeurs +nomades, ainsi que cela a lieu d'habitude, était venue y exercer +sa lucrative industrie. + +Lorsque Mrs. Branican, accompagnée de Zach Fren, eut franchi les +barrières, elle fut frappée de l'étonnante animation qui régnait +dans l'enclos. Les ouvriers, travaillant à leur pièce, ne +perdaient pas un moment, et, comme les plus adroits peuvent +dépouiller de leur toison une centaine de moutons par jour, ils +s'assurent ainsi un gain qui peut s'élever à une livre. Le +grincement des larges ciseaux entre les mains du tondeur, les +bêlements des bêtes, lorsqu'elles recevaient quelque coup mal +dirigé, les appels des hommes entre eux, l'allée et venue des +ouvriers chargés d'enlever la laine pour la transporter sous les +hangars, cela était curieux à observer. Et, au-dessus de ce +brouhaha, dominaient les clameurs de petits garçons criant: +«tar!... tar!» lorsqu'ils apportaient des jattes de goudron +liquide, afin de panser les blessures produites par les tondeurs +trop maladroits. + +À tout ce monde il faut des surveillants, si l'on veut que le +travail s'accomplisse dans de bonnes conditions. Aussi s'en +trouvait-il quelques-uns au run de Waldek-Hill, indépendamment des +employés du bureau de la comptabilité, c'est-à-dire une douzaine +d'hommes et de femmes, qui obtenaient là le moyen de vivre. + +Et quelle fut la surprise de Mrs. Branican -- plus que de la +surprise, de la stupéfaction -- lorsqu'elle entendit son nom +prononcé à quelques pas derrière elle. + +Une femme venait d'accourir. Elle s'était jetée à ses genoux, les +mains tendues, le regard suppliant... + +C'était Jane Burker -- Jane moins vieillie par les années que par +la peine, les cheveux gris, le teint hâlé, presque méconnaissable, +mais que Dolly reconnut pourtant. + +«Jane!...» s'écria-t-elle. + +Elle l'avait relevée, et les deux cousines étaient dans les bras +l'une de l'autre. + +Quelle avait donc été depuis douze ans la vie des Burker? Une vie +misérable -- et même une vie criminelle en ce qui concernait du +moins l'époux de l'infortunée Jane. + +En quittant San-Diégo, pressé d'échapper aux poursuites qui le +menaçaient, Len Burker s'était réfugié à Mazatlan, l'un des ports +de la côte occidentale du Mexique. On s'en souvient, il laissait à +Prospect-House la mulâtresse Nô, chargée de veiller sur Dolly +Branican qui n'avait pas recouvré la raison à cette époque. Mais, +peu de temps après, quand la malheureuse folle eut été placée dans +la maison de santé du docteur Brumley par les soins de M. William +Andrew, la mulâtresse, n'ayant plus aucun motif de rester au +chalet, était partie pour rejoindre son maître, dont elle +connaissait la retraite. + +C'était sous un faux nom que Len Burker avait cherché refuge à +Mazatlan, où la police californienne n'avait pu le découvrir. +D'ailleurs, il ne demeura que quatre ou cinq semaines dans cette +ville. À peine trois milliers de piastres -- solde de tant de +sommes dilapidées, et, en particulier, de la fortune personnelle +de Mrs. Branican -- constituaient tout son avoir. Reprendre ses +affaires aux États-Unis n'était plus possible, et il résolut de +quitter l'Amérique. L'Australie lui parut un théâtre favorable +pour tenter la fortune par tous les moyens, avant d'en être réduit +à son dernier dollar. + +Jane, toujours sous l'absolue domination de son mari, n'aurait pas +eu la force de lui résister. Mrs. Branican, son unique parente, +était alors privée de raison. En ce qui concernait le capitaine +John, il n'y avait plus de doute sur son sort... Le _Franklin_ +avait péri corps et biens... John ne reviendrait jamais à San- +Diégo... Rien ne pouvait désormais arracher Jane à cette triste +destinée vers laquelle l'entraînait Len Burker, et c'est dans ces +conditions qu'elle fut transportée sur le continent australien. + +C'était à Sydney que Len Burker avait débarqué. Ce fut là qu'il +consacra ses dernières ressources à se lancer dans un courant +d'affaires, où il fit de nouvelles dupes, en déployant plus +d'habileté qu'à San-Diégo. Puis, il ne tarda pas à se lancer dans +des spéculations aventureuses et n'arriva qu'à perdre les quelques +gains que son travail lui avait procurés au début. + +Dix-huit mois après s'être réfugié en Australie, Len Burker dut +s'éloigner de Sydney. En proie à une gêne qui touchait à la +misère, il fut contraint de chercher fortune ailleurs. Mais la +fortune ne le favorisa pas davantage à Brisbane, d'où il s'échappa +bientôt pour se réfugier dans les districts reculés du Queensland. + +Jane le suivait. Victime résignée, elle fut réduite à travailler +de ses mains, afin de subvenir aux besoins du ménage. Rudoyée, +maltraitée par cette mulâtresse qui continuait à être le mauvais +génie de Len Burker, que de fois l'infortunée eut la pensée de +s'enfuir, de briser la vie commune, d'en finir avec les +humiliations et les déboires!... Mais cela était au-dessus de son +caractère faible et indécis. Pauvre chien que l'on frappe et qui +n'ose quitter la maison de son maître! + +À cette époque, Len Burker avait appris par les journaux les +tentatives faites dans le but de retrouver les survivants du +_Franklin_. Ces deux expéditions du _Dolly-Hope_, entreprises par +les soins de Mrs. Branican, l'avaient mis en même temps au courant +de cette situation nouvelle: 1° Dolly avait recouvré la raison, +après une période de quatre ans, pendant laquelle elle était +restée dans la maison du docteur Brumley; 2° Au cours de cette +période, son oncle Edward Starter étant mort au Tennessee, +l'énorme richesse qui lui était échue par héritage, avait permis +d'organiser ces deux campagnes dans les mers de la Malaisie et sur +les côtes de l'Australie septentrionale. Quant à leur résultat +définitif, c'était la certitude acquise que les débris du +_Franklin_ avaient été retrouvés sur les récifs de l'île Browse, +et que le dernier survivant de l'équipage avait succombé dans +cette île. + +Entre la fortune de Dolly et Jane, sa seule héritière, il n'y +avait plus qu'une mère ayant perdu son enfant, une épouse ayant +perdu son mari, et dont tant de malheurs devaient avoir compromis +la santé. Ce fut ce que se dit Len Burker. Mais que pouvait-il +tenter? Reprendre les relations de famille avec Mrs. Branican, +c'était impossible. Lui demander des secours par l'intermédiaire +de Jane, il se défiait, étant sous le coup de poursuites, à la +merci d'une extradition qui aurait été obtenue contre sa personne. +Et cependant, si Dolly venait à mourir, par quel moyen empêcher sa +succession d'échapper à Jane, c'est-à-dire à lui-même? + +On ne l'a point oublié, sept années environ s'écoulèrent entre le +retour du _Dolly-Hope_ après sa seconde campagne, jusqu'au moment +où la rencontre de Harry Felton vint remettre en question la +catastrophe du _Franklin_. + +Pendant ce laps de temps, l'existence de Len Burker devint plus +misérable qu'elle ne l'avait encore été. Des faits délictueux +qu'il avait accomplis sans aucun remords, il glissa sur la pente +des faits criminels. Il n'eut même plus de domicile fixe, et Jane +fut contrainte de se soumettre aux exigences de sa vie nomade. + +La mulâtresse Nô était morte; mais Mrs. Burker ne recueillit aucun +bénéfice de la mort de cette femme, dont l'influence avait été si +funeste à son mari. N'étant plus que la compagne d'un malfaiteur, +celui-ci l'obligea à le suivre sur ces vastes territoires, où tant +de crimes restent impunis. Après l'épuisement des mines aurifères +de la province de Victoria et la dispersion des milliers de +«diggers», qui se trouvèrent sans ouvrage, le pays fut envahi par +une population peu accoutumée à la soumission et au respect des +lois au milieu du monde interlope des placers. Aussi s'était-il +bientôt formé une classe redoutable de ces déclassés, de ces gens +sans aveu, connus dans les districts du Sud-Australie sous le nom +de «larrikins». C'étaient eux qui couraient les campagnes et en +faisaient le théâtre de leurs criminels agissements, lorsqu'ils +étaient traqués de trop près par les polices urbaines. + +Tels furent les compagnons auxquels s'associa Len Burker, quand sa +notoriété lui eut interdit l'accès des villes. Puis, à mesure +qu'il reculait à travers les régions moins surveillées, il se +liait avec des bandes de scélérats nomades, entre autres ces +farouches «bushrangers», qui datent des premières années de la +colonisation, et dont la race n'est pas éteinte. + +Voilà à quel degré de l'échelle sociale était descendu Len Burker! +Au cours de ces dernières années, dans quelles mesures prit-il +part au pillage des fermes, aux vols de grands chemins, à tous les +crimes que la justice fut impuissante à réprimer, lui seul eût pu +le dire. Oui! lui seul, car Jane, presque toujours abandonnée en +quelque bourgade, ne fut point mise dans le secret de ces actes +abominables. Et peut-être le sang avait-il été répandu par la main +de l'homme qu'elle n'estimait plus, et que, cependant, elle n'eût +jamais voulu trahir! + +Douze ans s'étaient écoulés, lorsque la réapparition de Harry +Felton vint derechef passionner l'opinion publique. Cette nouvelle +fut répandue par les journaux et notamment par les nombreuses +feuilles de l'Australie. Len Burker l'apprit en lisant un numéro +du _Sydney Morning Herald_, dans une petite bourgade du +Queensland, où il s'était alors réfugié, après une affaire de +pillage et d'incendie, qui grâce à l'intervention de la police, +n'avait pas précisément tourné à l'avantage des bushrangers. + +En même temps qu'il était instruit des faits concernant Harry +Felton, Len Burker apprenait que Mrs. Branican avait quitté San- +Diégo pour venir à Sydney, afin de se mettre en rapport avec le +second du _Franklin_. Presque aussitôt circulait le bruit que +Harry Felton était mort, après avoir pu donner certaines +indications relatives au capitaine John. Environ quinze jours plus +tard, Len Burker était informé que Mrs. Branican venait de +débarquer à Adélaïde, à dessein d'organiser une expédition, à +laquelle elle prendrait part et qui aurait pour but de visiter les +déserts du centre et du nord-ouest de l'Australie. + +Lorsque Jane connut l'arrivée de sa cousine sur le continent, son +premier sentiment fut de se sauver, de chercher un refuge près +d'elle. Mais, devant les menaces de Len Burker qui l'avait +devinée, elle n'osa donner suite à son désir. + +C'est alors que le misérable résolut d'exploiter cette situation +sans temporiser. L'heure était décisive. Rencontrer Mrs. Branican +sur sa route, rentrer en grâce près d'elle, à l'aide d'hypocrisies +calculées, obtenir de l'accompagner au milieu des solitudes +australiennes, rien de moins difficile, en somme, et qui tendrait +plus sûrement à son but. Il n'était guère probable, en effet, que +le capitaine John, en admettant qu'il vécût encore, pût être +retrouvé chez ces indigènes nomades, et il était possible que +Dolly succombât au cours de cette dangereuse campagne. Toute sa +fortune alors reviendrait à Jane, sa seule parente... Qui sait?... +Il y a de ces hasards si profitables, lorsqu'on a le talent de les +faire naître... + +Bien entendu, Len Burker se garda d'instruire Jane de son projet +de renouer des relations avec Mrs. Branican. Il se sépara des +bushrangers, sauf à réclamer plus tard leurs bons offices, s'il y +avait lieu de recourir à quelque coup de main. Accompagné de Jane, +il quitta le Queensland, se dirigea vers la station de Lady +Charlotte, dont il n'était distant que d'une centaine de milles, +et par laquelle la caravane devait nécessairement passer en se +rendant à Alice-Spring. Et voilà pourquoi depuis trois semaines, +Len Burker se trouvait au run de Waldek-Hill, où il remplissait +les fonctions de surveillant. C'est là qu'il attendait Dolly, +fermement décidé à ne reculer devant aucun crime pour devenir +possesseur de son héritage. + +En arrivant à la station de Lady Charlotte, Jane ne se doutait de +rien. Aussi quelle fut son émotion, l'irrésistible et irraisonné +mouvement auquel elle obéit, lorsqu'elle se trouva inopinément en +présence de Mrs. Branican. Cela, d'ailleurs, servait trop bien les +projets de Len Burker pour qu'il eût la pensée d'y faire obstacle. + +Len Burker avait alors quarante-cinq ans. Ayant peu vieilli, resté +droit et vigoureux, il avait toujours ce même regard fuyant et +faux, cette physionomie empreinte de dissimulation, qui inspirait +la méfiance. Quant à Jane, elle paraissait avoir dix ans de plus +que son âge, les traits flétris, les cheveux blanchis aux tempes, +le corps accablé. Et pourtant, son regard, éteint par la misère, +s'enflamma, lorsqu'il se porta sur Dolly. + +Après l'avoir serrée entre ses bras, Mrs. Branican avait emmené +Jane dans une des chambres mises à sa disposition par le squatter +de Waldek-Hill. Là, il fut loisible aux deux femmes de +s'abandonner à leurs sentiments. Dolly ne se souvenait que des +soins dont Jane l'avait entourée au chalet de Prospect-House. Elle +n'avait rien à lui reprocher, et elle était prête à pardonner à +son mari, s'il consentait à ne plus les séparer l'une de l'autre. + +Toutes deux causèrent longuement. Jane ne dit de son passé que ce +qu'elle en pouvait dire sans compromettre Len Burker, et Mrs. +Branican se montra très réservée en la questionnant à ce sujet. +Elle sentait combien la pauvre créature avait souffert et +souffrait encore. Cela ne lui suffisait-il pas qu'elle fût digne +de toute sa pitié, digne de toute son affection? La situation du +capitaine John, cette inébranlable assurance qu'elle avait de le +retrouver bientôt, les efforts qu'elle tenterait pour y réussir, +voilà ce dont elle parla surtout -- puis aussi de son cher petit +Wat... Et, lorsqu'elle en évoqua le souvenir toujours vivant en +elle, Jane devint si pâle, sa figure subit une altération telle +que Dolly crut que la pauvre femme allait se trouver mal. + +Jane parvint à se dominer, et il fallut qu'elle racontât sa vie +depuis la funeste journée où sa cousine était devenue folle +jusqu'à l'époque où Len Burker l'avait contrainte à quitter San- +Diégo. + +«Est-il possible, ma pauvre Jane, dit alors Dolly, est-il +possible, que, pendant ces quatorze mois, alors que tu me donnais +tes soins, il ne se soit jamais fait un éclaircissement dans mon +esprit?... Est-il possible que je n'aie eu aucun souvenir de mon +pauvre John?... Est-il possible que je n'aie jamais prononcé son +nom... ni celui de notre petit Wat?... + +-- Jamais, Dolly, jamais! murmura Jane, qui ne pouvait retenir ses +larmes. + +-- Et toi, Jane, toi, mon amie, toi qui es de mon sang, tu n'as +pas plus avant lu dans mon âme?... Tu ne t'es aperçue, ni dans mes +paroles ni dans mes regards, que j'eusse conscience du passé?... + +-- Non... Dolly! + +-- Eh bien, Jane, je vais te dire ce que je n'ai dit à personne. +Oui... lorsque je suis revenue à la raison... oui... j'ai eu le +pressentiment que John était vivant, que je n'étais pas veuve... +Et il m'a semblé aussi... + +-- Aussi?...» demanda Jane. + +Les yeux empreints d'une terreur inexplicable, le regard effaré, +elle attendait ce que Dolly allait dire. + +«Oui! Jane, reprit Dolly, j'ai eu le sentiment que j'étais +toujours mère!» + +Jane s'était relevée, ses mains battaient l'air comme si elle eût +voulu chasser quelque horrible image, ses lèvres s'agitaient sans +qu'elle parvînt à prononcer une parole. Dolly, absorbée dans sa +propre pensée, ne remarqua pas cette agitation, et Jane était +parvenue à retrouver un peu de calme à l'extérieur du moins, +lorsque son mari se montra à la porte de la chambre. + +Len Burker, resté sur le seuil, regardait sa femme et semblait lui +demander: + +«Qu'as-tu dit?» + +Jane retomba anéantie devant cet homme. Invincible domination d'un +esprit fort sur un esprit faible, Jane était annihilée sous le +regard de Len Burker. + +Mrs. Branican le comprit. La vue de Len Burker lui rappela son +passé, et ce que Jane avait enduré près de lui. Mais cette révolte +de son coeur ne dura qu'un instant. Dolly était résolue à écarter +ses récriminations, à dompter ses répulsions, afin de ne plus être +séparée de la malheureuse Jane. + +«Len Burker, dit-elle, vous savez pourquoi je suis venue en +Australie. C'est un devoir auquel je me dévouerai jusqu'au jour où +je reverrai John, car John est vivant. Puisque le hasard vous a +placé sur ma route, puisque j'ai retrouvé Jane, la seule parente +qui me reste, laissez-la-moi, et permettez qu'elle m'accompagne +comme elle le désire...» + +Len Burker fit attendre sa réponse. Sentant quelles préventions +existaient contre lui, il voulait que Mrs. Branican complétât sa +proposition en le priant de se joindre à la caravane. Toutefois, +devant le silence que gardait Dolly, il crut devoir s'offrir lui- +même. + +«Dolly, dit-il, je répondrai sans détours à votre demande, et +j'ajouterai que je m'y attendais. Je ne refuserai pas, et je +consens très volontiers à ce que ma femme reste près de vous. Ah! +la vie nous a été dure à tous deux depuis que la mauvaise chance +m'a forcé d'abandonner San-Diégo! Nous avons beaucoup souffert +pendant les quatorze ans qui viennent de s'écouler, et, vous le +voyez, la fortune ne m'a guère favorisé sur la terre australienne, +puisque j'en suis réduit à gagner ma vie au jour le jour. Lorsque +l'opération de la tonte sera terminée au run de Waldek-Hill, je ne +saurai où me procurer d'autre travail. Aussi, comme, en même +temps, il me serait pénible de me séparer de Jane, je sollicite de +vous à mon tour la permission de me joindre activement à votre +expédition. Je connais les indigènes de l'intérieur avec lesquels +j'ai déjà eu parfois des rapports, et je serai en mesure de vous +rendre des services. Vous n'en doutez pas, Dolly, je serais +heureux d'associer mes efforts à ceux que vous et vos compagnons +ferez pour délivrer John Branican...» + +Dolly comprit bien que c'était là une condition formelle imposée +par Len Burker pour qu'il consentît à lui laisser Jane. Il n'y +avait pas à discuter avec un pareil homme. D'ailleurs, s'il était +de bonne foi, sa présence pouvait ne pas être inutile, puisque, +pendant nombre d'années, sa vie errante l'avait conduit à travers +les régions centrales du continent. Mrs. Branican se borna donc à +répondre -- assez froidement, il est vrai: + +«C'est convenu Len Burker, vous serez des nôtres, et soyez prêt à +partir, car dès demain nous quitterons la station de Lady +Charlotte à la première heure... + +-- Je serai prêt», répondit Len Burker, qui se retira sans avoir +osé tendre la main à Mrs. Branican. + +Lorsque Zach Fren apprit que Len Burker ferait partie de +l'expédition, il s'en montra peu satisfait. Il connaissait +l'homme, il savait par M. William Andrew comment ce triste +personnage avait abusé de ses fonctions pour dissiper le +patrimoine de Dolly. N'ignorant pas dans quelles conditions ce +tuteur infidèle, ce courtier véreux, avait dû s'esquiver de San- +Diégo, il se doutait bien qu'il y avait lieu de suspecter son +existence pendant ces quatorze ans qu'il venait de passer en +Australie... Toutefois, il ne fit aucune observation, regardant, +en effet, comme une circonstance heureuse que Jane fût près de +Dolly. Mais, en son for intérieur, il se promit de ne pas perdre +de vue Len Burker. + +Cette journée se termina sans autre incident. Len Burker, qu'on ne +revit pas, s'occupait de ses préparatifs de départ, après avoir +réglé sa situation avec le squatter de Waldek-Hill. Ce règlement +ne pouvait donner lieu à aucune difficulté, et le squatter se +chargea même de procurer un cheval à son ancien employé, afin +qu'il fût en état de suivre la caravane jusqu'à la station +d'Alice-Spring, où elle devait être réorganisée. + +Dolly et Jane restèrent l'après-midi et la soirée ensemble dans la +maison de Waldek-Hill. Dolly évitait de parler de Len Burker, elle +n'émettait aucune allusion à ce qu'il avait fait depuis son départ +de San-Diégo, sentant bien qu'il y avait des choses que Jane ne +pouvait dire. + +Pendant cette soirée, ni Tom Marix ni Godfrey, chargés de +recueillir des renseignements chez les indigènes sédentaires, dont +les hameaux avoisinaient la station de Lady Charlotte, ne vinrent +au run de Waldek-Hill. Ce fut le lendemain seulement que Mrs. +Branican eut l'occasion de présenter Godfrey à Jane, en lui disant +qu'il était son enfant d'adoption. + +Jane fut extraordinairement frappée, elle aussi, de la +ressemblance qui existait entre le capitaine John et le jeune +novice. Son impression fut même si profonde que c'est à peine si +elle osait le regarder. Et comment exprimer ce qu'elle éprouva, +lorsque Dolly lui fit connaître ce qui concernait Godfrey, les +circonstances dans lesquelles elle l'avait rencontré à bord du +_Brisbane_... C'était un enfant trouvé dans les rues de San- +Diégo... Il avait été élevé à Wat-House... Il avait quatorze ans +environ... + +Jane, d'une pâleur de morte, le coeur battant à peine sous +l'étreinte de l'angoisse, avait écouté ce récit, muette, +immobile... + +Et, lorsque Dolly l'eut laissée seule, elle tomba à genoux, les +mains jointes. Puis, ses traits s'animèrent... sa physionomie fut +comme transfigurée... + +«Lui!... lui! s'écria-t-elle d'une voix éclatante. Lui... près +d'elle!... Dieu l'a donc voulu!...» + +Un instant après, Jane avait quitté la maison de Waldek-Hill, et, +traversant la cour intérieure, elle se précipitait vers la case +qui lui servait d'habitation pour tout dire à son mari. + +Len Burker était là, rangeant dans un portemanteau les quelques +effets d'habillement et autres objets qu'il allait emporter pour +son voyage. L'arrivée de Jane, dans cet extraordinaire état de +trouble, le fit tressaillir. + +«Qu'y a-t-il? lui demanda-t-il brusquement. Parle donc!... +Parleras-tu?... Qu'y a-t-il?... + +-- Il est vivant, s'écria Jane... il est ici... près de sa mère... +lui que nous avons cru... + +-- Près de sa mère... vivant... lui?...» répondit Len Burker, qui +resta foudroyé par cette révélation. + +Il n'avait que trop compris à qui ce mot «lui!» pouvait +s'appliquer. + +«Lui... répéta Jane, lui... le second enfant de John et de Dolly +Branican!» + +Une courte explication suffira pour faire connaître ce qui s'était +passé quinze ans auparavant à Prospect-House. + +Un mois après leur installation au chalet de San-Diégo, M. et Mrs. +Burker s'étaient aperçus que Dolly, privée de raison depuis le +cruel événement, était dans une situation qu'elle ignorait elle- +même. Étroitement surveillée par la mulâtresse Nô, Dolly, malgré +les supplications de Jane, fut pour ainsi dire séquestrée, +soustraite à la vue de ses amis et de ses voisins sous prétexte de +maladie. Sept mois plus tard, toujours folle et sans qu'il en fût +resté trace dans sa mémoire, elle avait mis au monde un second +enfant. À cette époque, la mort du capitaine John étant +généralement admise, la naissance de cet enfant venait déranger +les plans de Len Burker relatifs à la fortune future de Dolly. +Aussi avait-il pris la résolution de tenir cette naissance +secrète. C'est en vue de cette éventualité que, depuis plusieurs +mois, les domestiques avaient été renvoyés du chalet et les +visiteurs éconduits, sans que Jane, contrainte de se courber +devant les criminelles exigences de son mari, eût pu s'y opposer. +L'enfant, né de quelques heures, abandonné par Nô sur la voie +publique, fut par bonheur recueilli par un passant, puis +transporté dans un hospice. Plus tard, après la fondation de Wat- +House, c'est de là qu'il sortit pour être embarqué en qualité de +mousse à l'âge de huit ans. Et maintenant, tout s'explique -- +cette ressemblance de Godfrey avec le capitaine John, son père, +ces pressentiments instinctifs que Dolly ressentait toujours -- +Dolly mère sans le savoir! + +«Oui, Len, s'écria Jane, c'est lui!... C'est son fils!... Et il +faut tout avouer...» + +Mais, à la pensée d'une reconnaissance qui eût compromis le plan +sur lequel reposait son avenir, Len Burker fit un geste de menace, +et des jurons s'échappèrent de sa bouche. Prenant la malheureuse +Jane par la main et la regardant dans les yeux, il lui dit d'une +voix sourde: + +«Dans l'intérêt de Dolly... comme dans l'intérêt de Godfrey, je te +conseille de te taire!» + + + + +VII + +En remontant vers le nord + + +Aucune erreur n'était possible, Godfrey était bien le second +enfant de John et de Dolly Branican. Cette affection que Dolly +éprouvait pour lui n'était due qu'à l'instinct maternel. Mais elle +ignorait que le jeune novice fût son fils, et comment pourrait- +elle jamais l'apprendre, puisque Jane, épouvantée des menaces de +Len Burker, allait être contrainte à se taire pour assurer le +salut de Godfrey. Parler, c'était mettre cet enfant à la merci de +Len Burker, et le misérable, qui l'avait livré à l'abandon une +première fois, saurait bien s'en défaire au cours de cette +périlleuse expédition... Il importait dès lors que la mère et le +fils n'apprissent jamais quel lien les rattachait l'un à l'autre. + +Du reste, en voyant Godfrey, en rapprochant les faits relatifs à +sa naissance, en constatant cette ressemblance frappante avec +John, Len Burker n'eut pas un doute sur son identité. Ainsi, alors +qu'il regardait la perte de John Branican comme définitive, voilà +que la naissance de son second fils venait de se révéler. Eh bien! +malheur à cet enfant, si Jane s'avisait de parler! Mais Len Burker +était tranquille; Jane ne parlerait pas. + +Le 11 octobre, la caravane se remit en route, après vingt-quatre +heures de repos. Jane avait pris place dans le buggy, occupé par +Mrs. Branican. Len Burker, montant un assez bon cheval, allait et +venait, tantôt en avant, tantôt en arrière, s'entretenant +volontiers avec Tom Marix au sujet des territoires qu'il avait +déjà parcourus le long de la ligne télégraphique. Il ne +recherchait point la compagnie de Zach Fren, qui lui témoignait +une antipathie très marquée. D'autre part, il évitait de +rencontrer Godfrey, dont le regard gênait le sien. Lorsque le +jeune novice arrivait pour se mêler à la conversation de Dolly et +de Jane, Len Burker se retirait, afin de ne point se trouver avec +lui. + +À mesure que l'expédition gagnait vers l'intérieur, le pays se +modifiait graduellement. Çà et là quelques fermes, où le travail +se réduisait à l'élevage des moutons, de larges prairies +s'étendant à perte de vue, des massifs d'arbres, gommiers ou +eucalyptus, ne formant plus que des groupes isolés, qui ne +rappelaient en rien les forêts de l'Australie méridionale. + +Le 12 octobre, à six heures du soir, après une longue étape que la +chaleur avait rendue très fatigante, Tom Marix vint camper sur le +bord de la Finke-river, non loin du mont Daniel, dont la cime se +profilait à l'ouest. + +Les géographes sont d'accord aujourd'hui sur la question de +considérer cette rivière Finke -- appelée Larra-Larra par les +indigènes -- comme étant le principal cours d'eau du centre de +l'Australie. Pendant la soirée, Tom Marix attira l'attention de +Mrs. Branican sur ce sujet, alors que Zach Fren, Len et Jane +Burker lui tenaient compagnie sous une des tentes. + +«Il s'agissait, dit Tom Marix, de savoir si la Finke-river +déversait ses eaux dans ce vaste lac Eyre que nous avons contourné +au delà de Farina-Town. Or, c'est précisément à résoudre cette +question que l'explorateur David Lindsay consacra la fin de +l'année 1885. Après avoir atteint la station de The-Peak que nous +avons dépassée, il suivit la rivière jusqu'à l'endroit où elle se +perd sous les sables, au nord-est de Dalhousie. Mais il a été +porté à croire que, lors des grandes crues de la saison des +pluies, l'écoulement de ses eaux doit se propager jusqu'au lac +Eyre. + +-- Et quel développement aurait la Finke-river? demanda Mrs. +Branican. + +-- On ne l'estimerait pas à moins de neuf cents milles, répondit +Tom Marix. + +-- Devons-nous longtemps la suivre?... + +-- Quelques jours seulement, car elle fait de nombreux crochets et +finit par remonter dans la direction de l'ouest à travers le +massif des James-Ranges. + +-- Mais ce David Lindsay dont vous parlez, je l'ai connu, dit +alors Len Burker. + +-- Vous l'avez connu?... répéta Zach Fren d'un ton qui dénotait +une certaine incrédulité. + +-- Et qu'y a-t-il d'étonnant à cela? répondit Len Burker. J'ai +rencontré Lindsay à l'époque où il venait d'atteindre la station +de Dalhousie. Il se rendait à la frontière ouest du Queensland, +que je visitais pour le compte d'une maison de Brisbane. + +-- En effet, reprit Tom Marix, c'est bien là l'itinéraire qu'il a +choisi. Puis, ayant regagné Alice-Spring et contourné les Mac- +Donnell-Ranges par leur base, il opéra une reconnaissance assez +complète de la rivière Herbert, remonta vers le golfe de +Carpentarie, où il acheva son second voyage du sud au nord à +travers le continent australien. + +-- J'ajouterai, dit Len Burker, que David Lindsay était accompagné +d'un botaniste allemand du nom de Diétrich. Leur caravane ne se +servait que de chameaux pour bêtes de transport. C'est ainsi, je +crois, Dolly, que vous avez l'intention de composer la vôtre au +delà d'Alice-Spring, et je suis certain que vous réussirez comme a +réussi David Lindsay... + +-- Oui, nous réussirons, Len! dit Mrs. Branican. + +-- Et personne n'en doute!» ajouta Zach Fren. + +En somme, il paraissait avéré que Len Burker avait rencontré David +Lindsay dans les circonstances qu'il venait de rappeler -- ce que +Jane confirma d'ailleurs. Mais, si Dolly lui eût demandé pour +quelle maison de Brisbane il voyageait alors, peut-être cette +question l'aurait-elle embarrassé. Pendant les quelques heures que +Mrs. Branican et ses compagnons passèrent sur le bord de la Finke- +river, on eut indirectement des nouvelles de l'Anglais Jos Meritt +et de Gîn-Ghi, son domestique chinois. L'un et l'autre précédaient +encore la caravane d'une douzaine d'étapes; toutefois, elle +gagnait chaque jour sur eux en suivant le même itinéraire. Ce fut +par l'intermédiaire des indigènes que l'on sut ce qu'était devenu +ce fameux collectionneur de chapeaux. Cinq jours avant, Jos Meritt +et son serviteur avaient séjourné dans le village de Kilna, situé +à un mille de la station. Kilna compte plusieurs centaines de +noirs -- hommes, femmes et enfants -- qui vivent sous d'informes +huttes d'écorce. Ces huttes sont appelées «villums» en langage +australien, et il y a lieu de remarquer la singulière analogie de +ce mot indigène avec les mots «villes» et «villages» des langues +d'origine latine. Ces aborigènes, dont quelques-uns présentent de +remarquables types, hauts de taille, sculpturalement +proportionnés, robustes et souples, d'un tempérament infatigable, +méritent d'être observés. Pour la plupart, ils sont caractérisés +par cette conformation, spéciale aux races sauvages, de l'angle +facial déprimé; ils ont la crête des sourcils proéminente, la +chevelure ondulée sinon crépue, un front étroit qui fuit sous ses +boucles, le nez épaté à larges narines, la bouche énorme à forte +denture comme celle des fauves. Quant aux gros ventres, aux +membres grêles, cette difformité de nature ne se remarque pas chez +les échantillons qu'on vient de citer -- ce qui est une exception +assez rare parmi les nègres australiens. + +D'où sont issus les indigènes de cette cinquième partie du monde? +Existait-il autrefois, ainsi que plusieurs savants -- trop savants +peut-être! -- ont prétendu l'établir, un continent du Pacifique, +dont il ne reste que les sommets sous forme d'îles, dispersées à +la surface de ce vaste bassin? Ces Australiens sont-ils les +descendants des nombreuses races qui peuplèrent ce continent à une +époque reculée? De telles théories demeureront vraisemblablement à +l'état d'hypothèses. Mais, si l'explication était admise, il +faudrait en conclure que la race autochtone a singulièrement +dégénéré au moral autant qu'au physique. L'Australien est resté +sauvage de moeurs et de goûts, et, par ses habitudes +indéracinables de cannibalisme -- au moins chez certaines tribus - +- il est au dernier degré de l'échelle humaine, presque au rang +des carnassiers. Dans un pays où il ne se rencontre ni lions, ni +tigres, ni panthères, on pourrait dire qu'il les remplace au point +de vue anthropophagique. Ne cultivant pas le sol qui est ingrat, à +peine vêtu d'une loque, manquant des plus simples ustensiles de +ménage, n'ayant que des armes rudimentaires, la lance à pointe +durcie, la hache de pierre, le «nolla-nolla», sorte de massue en +bois très dur, et le fameux «boomerang» que sa forme hélicoïdale +oblige à revenir en arrière après qu'il a été projeté par une main +vigoureuse -- le noir australien, on le répète, est un sauvage +dans toute l'acception du mot. + +À de tels êtres, la nature a donné la femme qui leur convient, la +«lubra» assez vigoureusement constituée pour résister aux fatigues +de la vie nomade, se soumettre aux travaux les plus pénibles, +porter les enfants en bas âge et le matériel de campement. Ces +malheureuses créatures sont vieilles à vingt-cinq ans, et non +seulement vieilles, mais hideuses, chiquant les feuilles du +«pituri», qui les surexcite pendant les interminables marches, et +les aide parfois à endurer de longues abstinences. + +Eh bien, le croirait-on? Celles qui se trouvent en rapport avec +les colons européens dans les bourgades commencent à suivre les +modes européennes. Oui! Il leur faut des robes et des queues à ces +robes! Il leur faut des chapeaux et des plumes à ces chapeaux! Les +hommes ne sont même pas indifférents au choix de leurs propres +coiffures, et ils épuisent, pour satisfaire ce goût, le fond des +revendeurs. + +Sans nul doute, Jos Meritt avait eu connaissance du remarquable +voyage exécuté par Carl Lumholtz en Australie. Et comment +n'aurait-il pas retenu ce passage du hardi voyageur norvégien, +dont le séjour se prolongea au delà de six mois chez les farouches +cannibales du nord-est? + +«Je rencontrai à mi-chemin mes deux indigènes... Ils s'étaient +faits très beaux: l'un se pavanait en chemise, l'autre s'était +coiffé d'un chapeau de femme. Ces vêtements, fort appréciés par +les nègres australiens, passent d'une tribu à l'autre, des plus +civilisées qui vivent à proximité des colons, à celles qui n'ont +jamais aucun rapport avec les blancs. Plusieurs de mes hommes (des +indigènes) empruntèrent le chapeau; ils mettaient une sorte de +fierté à se parer tour à tour de cette coiffure. L'un de ceux qui +me précédaient, _in puris naturalibus_, suant sous le poids de mon +fusil, était vraiment drôle à voir, coiffé de ce chapeau de femme +posé de travers. Quelles péripéties avait dû traverser cette +capote au cours de son long voyage du pays des blancs aux +montagnes des sauvages!» + +C'était bien ce que savait Jos Meritt, et peut-être serait-ce au +milieu d'une tribu australienne, sur la tête d'un chef des +territoires du nord ou du nord-ouest, qu'il rencontrerait cet +introuvable chapeau, dont la conquête l'avait déjà entraîné, au +péril de sa vie, chez les anthropophages du continent australien. +Ce qu'il faut d'ailleurs observer, c'est que, s'il n'avait pas +réussi chez ces peuplades du Queensland, il ne semblait pas qu'il +eût réussi davantage parmi les indigènes de Kilna, puisqu'il +s'était remis en campagne et continuait son aventureuse +pérégrination en remontant vers les déserts du centre. + +Le 13 octobre, au lever du soleil, Tom Marix donna le signal du +départ. La caravane reprit son ordre de marche habituel. C'était +une véritable satisfaction pour Dolly d'avoir Jane près d'elle, +une grande consolation pour Jane d'avoir retrouvé Mrs. Branican. +Le buggy, qui les transportait toutes les deux, et dans lequel +elles pouvaient s'isoler, leur permettait d'échanger bien des +pensées, bien des confidences. Pourquoi fallait-il que Jane n'osât +pas aller jusqu'au bout dans cette voie, qu'elle fût contrainte à +se taire? Parfois, en voyant cette double affection maternelle et +filiale, qui se manifestait à tout moment par un regard, par un +geste, par un mot, entre Dolly et Godfrey, il lui semblait que son +secret allait lui échapper... Mais les menaces de Len Burker lui +revenaient à l'esprit, et, dans la crainte de perdre le jeune +novice, elle affectait même à son égard une quasi-indifférence que +Mrs. Branican ne remarquait pas sans quelque chagrin. + +Et l'on s'imaginera aisément ce qu'elle dut éprouver, lorsque +Dolly lui dit un jour: + +«Tu dois me comprendre, Jane, avec cette ressemblance qui m'avait +si vivement frappée, avec ces instincts que je sentais persister +en moi, j'ai pu croire que mon enfant avait échappé à la mort, que +ni M. William Andrew ni personne de mes amis ne l'avaient su... Et +de là, à penser que Godfrey était notre fils, à John et à moi... +Mais non!... Le pauvre petit Wat repose maintenant dans le +cimetière de San-Diégo! + +-- Oui!... C'est là que nous l'avons porté, chère Dolly, répondit +Jane. C'est là qu'est sa tombe... au milieu des fleurs! + +-- Jane!... Jane!... s'écria Dolly, puisque Dieu ne m'a pas rendu +mon enfant, qu'il me rende son père, qu'il me rende John!» + +Le 15 octobre, à six heures du soir, après avoir laissé en arrière +le mont Humphries, la caravane s'arrêta sur le bord du Palmer- +creek, un des affluents de la Finke-river. Ce creek était presque +à sec, n'étant alimenté, ainsi que la plupart des rios de ces +régions, que par les eaux pluviales. Il fut donc très aisé de le +franchir, ainsi que l'on fit du Hughes-creek, à trois jours de là, +trente-quatre milles plus au nord. + +En cette direction, l'Overland-Telegraf-Line tendait toujours ses +fils aériens au-dessus du sol -- ces fils d'Ariane qu'il suffisait +de suivre de station en station. On rencontrait çà et là quelques +groupes de maisons, plus rarement des fermes, où Tom Marix, en +payant bien, se procurait de la viande fraîche. Godfrey et Zach +Fren, eux, allaient aux informations. Les squatters s'empressaient +de les renseigner sur les tribus nomades qui parcouraient ces +territoires. N'avaient-ils point entendu parler d'un blanc, retenu +prisonnier chez les Indas du nord ou de l'ouest? Savaient-ils si +des voyageurs s'étaient récemment aventurés à travers ces +lointains districts? Réponses négatives. Aucun indice, si vague +qu'il fût, ne pouvait mettre sur les traces du capitaine John. De +là, nécessité de se hâter, afin d'atteindre Alice-Spring, dont la +caravane était encore éloignée d'au moins quatre-vingts milles. + +À partir de Hughes-creek, le cheminement devint plus difficile, et +la moyenne de marche, obtenue jusqu'à ce jour, fut notablement +diminuée. Le pays était très montueux. D'étroites gorges se +succédaient, coupées de ravins à peine praticables, qui sinuaient +entre les ramifications des Water-House-Ranges. En tête, Tom Marix +et Godfrey recherchaient les meilleures passes. Les piétons et les +cavaliers y trouvaient facilement passage, même les buggys que +leurs chevaux enlevaient sans trop de peine, et il n'y avait pas +lieu de s'en préoccuper; mais, pour les chariots chargés +lourdement, les boeufs ne les traînaient qu'au prix d'extrêmes +fatigues. L'essentiel était d'éviter les accidents, tels qu'un +bris de roue ou d'essieu, qui eût nécessité de longues +réparations, sinon même l'abandon définitif du véhicule. + +C'était le 19 octobre, dès le matin, que la caravane s'était +engagée sur ces territoires, où les fils télégraphiques ne +pouvaient plus conserver une direction rectiligne. Aussi la +disposition du sol avait-elle obligé de les incliner vers l'ouest +-- direction que Tom Marix dut imposer à son personnel. Entre +temps, si cette région présentait de capricieux accidents de +terrain, impropres à une allure rapide et régulière, elle était +redevenue très boisée, grâce au voisinage des massifs montagneux. +Il fallait incessamment contourner ces «brigalows-scrubs», sortes +de fourrés impénétrables, où domine la prolifique famille des +acacias. Sur les bords des ruisseaux se dressaient des groupes de +casuarinas, aussi dépouillés de feuilles que si le vent d'hiver +eût secoué leurs branches. À l'entrée des gorges poussaient +quelques-uns de ces calebassiers, dont le tronc s'évase en forme +de bouteille, et que les Australiens nomment «bottle-trees». À la +façon de l'eucalyptus, qui vide un puits lorsque ses racines y +plongent, le calebassier pompe toute l'humidité du sol, et son +bois spongieux en est tellement imprégné que l'amidon qu'il +contient peut servir à la nourriture des bestiaux. Les marsupiaux +vivaient en assez grand nombre sous ces brigalows-scrubs, entre +autres les wallabys si rapides à la course que le plus souvent les +indigènes, lorsqu'ils veulent s'en emparer, sont contraints de les +enfermer dans un cercle de flamme en mettant le feu aux herbes. En +de certains endroits abondaient les kangourous-rats, et ces +kangourous géants, que les blancs ne poursuivent guère que par +plaisir cynégétique, car il faut être nègre -- et nègre australien +-- pour consentir à se nourrir de leur chair coriace. Tom Marix et +Godfrey ne parvinrent à frapper d'une balle que deux ou trois +couples de ces animaux, dont la vitesse égale celle d'un cheval au +galop. Il faut dire que la queue de ces kangourous fournit un +potage excellent, dont chacun apprécia les qualités au repas du +soir. + +Cette nuit-là, il y eut une alerte. Le campement fut troublé par +une de ces invasions de rats, comme il ne s'en voit qu'en +Australie, à l'époque où émigrent ces rongeurs. Personne n'aurait +pu dormir, sans risquer d'être déchiqueté, et on ne dormit pas. + +Mrs. Branican et ses compagnons repartirent le lendemain, 22 +octobre, en maudissant ces vilaines bêtes. Au coucher du soleil, +la caravane avait atteint les dernières ramifications des Mac- +Donnell-Ranges. Le voyage allait désormais s'effectuer dans des +conditions infiniment plus favorables. Encore une quarantaine de +milles, et la première partie de la campagne prendrait fin à la +station d'Alice-Spring. + +Le 23, l'expédition eut à parcourir d'immenses plaines se +déroulant à perte de vue. Quelques ondulations les vallonnaient çà +et là. Des bouquets d'arbres en relevaient le monotone aspect. Les +chariots suivaient sans difficulté l'étroite route, tracée au pied +des poteaux télégraphiques, et desservant les stations, établies +assez loin les unes des autres. Il était certes incroyable que la +ligne, peu surveillée en ces contrées désertes, fût respectée des +indigènes. + +Et aux observations qu'on lui faisait à ce propos, Tom Marix dut +répondre: + +«Ces nomades, je l'ai dit, ayant été châtiés électriquement par +notre ingénieur, se figurent que le tonnerre court sur ces fils, +et ils se gardent bien d'y toucher. + +Ils croient même que leurs deux bouts se rattachent au soleil et à +la lune et que ces grosses boules leur tomberaient sur la tête, +s'ils s'avisaient de tirer dessus.» + +À onze heures, suivant l'habitude, la grande halte de la journée +eut lieu. La caravane s'installa près d'un massif d'eucalyptus +dont le feuillage, tombant comme les pendeloques de cristal d'un +lustre, ne donnait que peu ou point d'ombre. Là coulait un creek +ou plutôt un filet d'eau, à peine suffisant pour mouiller les +cailloux de son lit. Sur la rive opposée, le sol se relevant par +un brusque épaulement, barrait la surface de la plaine sur une +longueur de plusieurs milles de l'est à l'ouest. En arrière, on +saisissait encore le lointain profil des Mac-Donnell-Ranges au- +dessus de l'horizon. + +Ce repos durait d'habitude jusqu'à deux heures. On évitait ainsi +de cheminer pendant la partie la plus chaude de la journée. À vrai +dire, ce n'était qu'une halte et non un campement. Tom Marix ne +faisait alors ni dételer les boeufs, ni débrider les chevaux. Ces +animaux mangeaient sur place. On ne dressait point les tentes, on +n'allumait point les feux. La venaison froide et les conserves +composaient ce second repas, qui avait été précédé d'un premier +déjeuner au lever du soleil. + +Chacun vint, comme à l'ordinaire, s'asseoir ou s'étendre sur +l'herbe dont l'épaulement était revêtu. Une demi-heure écoulée, +les bouviers et les gens de l'escorte, noirs ou blancs, leur faim +apaisée, dormaient en attendant le départ. + +Mrs. Branican, Jane et Godfrey formaient un groupe à part. La +servante indigène Harriett leur avait apporté un panier contenant +quelques provisions. Tout en déjeunant, ils s'entretenaient de +leur prochaine arrivée à la station d'Alice-Spring. L'espérance +qui n'avait jamais abandonné Dolly, le jeune novice la partageait +absolument, et, lors même qu'il n'y aurait pas eu motif d'espérer, +rien n'eût ébranlé leurs convictions. Tous, d'ailleurs, étaient +pleins de foi dans le succès de la campagne, leur résolution +formelle étant de ne plus quitter la terre australienne tant +qu'ils ne seraient pas fixés sur le sort du capitaine John. + +Il va de soi que Len Burker, affectant de nourrir ces mêmes idées, +ne ménageait point ses encouragements, lorsqu'il en trouvait +l'occasion. Cela entrait dans son jeu; car il avait intérêt à ce +que Mrs. Branican ne retournât pas en Amérique, puisqu'il était +interdit à lui d'y revenir. Dolly, ne soupçonnant rien de ses +odieuses trames, lui savait gré de ce qu'il l'appuyait. + +Pendant cette halte, Zach Fren et Tom Marix s'étaient mis à causer +de la réorganisation qu'il conviendrait de donner à la caravane, +avant de quitter la station d'Alice-Spring. Grave question. +N'était-ce pas alors que commenceraient les véritables difficultés +d'une expédition à travers l'Australie centrale? + +Il était une heure et demie environ, lorsqu'un bruit sourd se fit +entendre dans la direction du nord. On eût dit un tumulte +prolongé, un roulement continu, dont les lointaines rumeurs se +propageaient jusqu'au campement. + +Mrs. Branican, Jane et Godfrey qui s'étaient relevés, prêtaient +l'oreille. + +Tom Marix et Zach Fren venaient de s'approcher d'eux, et, le +regard tendu, écoutaient. + +«D'où peut provenir ce bruit? demanda Dolly. + +-- Un orage, sans doute? dit le maître. + +-- On dirait plutôt le ressac des lames sur une grève», fit +observer Godfrey. + +Cependant il n'y avait aucun symptôme d'orage, et l'atmosphère ne +décelait aucune saturation électrique. Quant à quelque +déchaînement d'eaux furieuses, il n'aurait pu être produit que par +une subite inondation, due au trop-plein des creeks. Mais lorsque +Zach Fren voulut donner cette explication au phénomène: + +«Une inondation dans cette partie du continent, à cette époque et +après une telle sécheresse?... répondit Tom Marix. Soyez certain +que c'est impossible!» + +Et il avait raison. Qu'à la suite de violents orages, il survienne +parfois des crues provoquées par l'excessive abondance des eaux +pluviales, que les nappes liquides se répandent à la surface des +terrains en contre-bas, cela se voit quelquefois pendant la +mauvaise saison. Mais, à la fin d'octobre, l'explication était +inadmissible. Tom Marix, Zach Fren et Godfrey, s'étaient hissés +sur le rebord de l'épaulement et portaient un regard inquiet dans +le sens du nord et de l'est. Rien en vue sur toute l'immense +étendue des plaines mornes et désertes. Toutefois, au-dessus de +l'horizon, se déroulait un nuage de forme bizarre qu'on ne pouvait +confondre avec ces vapeurs que les longues chaleurs accumulent à +la ligne périphérique de la terre et du ciel. Ce n'était point un +amas de brumes à l'état vésiculaire; c'était plutôt une +agglomération de ces volutes aux contours nets que produisent les +décharges de l'artillerie. Quant au bruit qui s'échappait de cet +amoncellement poussiéreux -- comment douter que ce fût un énorme +rideau de poussière? -- il s'accroissait rapidement, semblable à +quelque piétinement cadencé, une sorte de chevauchement colossal, +répercuté par le sol élastique de l'immense prairie. D'où venait- +il? + +«Je sais... j'ai déjà été témoin... Ce sont des moutons! s'écria +Tom Marix. + +-- Des moutons?... répliqua Godfrey en riant. Si ce ne sont que +des moutons... + +-- Ne riez pas, Godfrey! répondit le chef de l'escorte. Il y a +peut-être là des milliers et des milliers de moutons, qui auront +été saisis de panique... Si je ne me suis pas trompé, ils vont +passer comme une avalanche, détruisant tout sur leur passage!» + +Tom Marix n'exagérait pas. Lorsque ces animaux sont affolés pour +une cause ou pour une autre -- ce qui arrive quelquefois à +l'intérieur des runs -- rien ne peut les retenir, ils renversent +les barrières, et s'échappent. Un vieux dicton dit que «devant les +moutons s'arrête la voiture du roi...» et il est vrai qu'un +troupeau de ces stupides bêtes se laisse plutôt écraser que de +céder la place; mais si elles se laissent écraser elles écrasent +aussi, lorsqu'elles se précipitent en masse énorme. Et c'était +bien le cas. À voir le nuage de poussière qui s'arrondissait sur +un espace de deux à trois lieues, on ne pouvait estimer à moins de +cent mille les moutons qu'une panique aveugle lançait sur le +chemin de la caravane. Emportés du nord au sud, ils se déroulaient +comme un mascaret à la surface de la plaine et ne s'arrêteraient +qu'au moment où ils tomberaient, épuisés par cette course folle. + +«Que faire? demanda Zach Fren. + +-- S'abriter tant bien que mal au pied de l'épaulement», répondit +Tom Marix. + +Il n'y avait pas d'autre parti à prendre, et tous trois +redescendirent. Si insuffisantes que pussent être les précautions +indiquées par Tom Marix, elles furent aussitôt mises à exécution. +L'avalanche des moutons n'était pas à deux milles du campement. Le +nuage montait en grosses volutes dans l'air, et de ce nuage +sourdait un tumulte formidable de bêlements. + +Les chariots furent mis à l'abri contre le talus. Quant aux +chevaux et aux boeufs, leurs cavaliers et leurs conducteurs les +obligèrent à s'étendre sur le sol, afin de mieux résister à cet +assaut qui passerait peut-être au-dessus d'eux sans les atteindre. +Les hommes s'accotèrent contre le talus. Godfrey se plaça près de +Dolly, afin de la protéger plus efficacement, et on attendit. + +Cependant Tom Marix venait de remonter sur l'arête de +l'épaulement. Il voulait observer une dernière fois la plaine, qui +«moutonnait» comme fait la mer sous une violente brise. Le +troupeau arrivait à grand fracas et à grande vitesse, s'étendant +sur un tiers de l'horizon. Ainsi que l'avait dit Tom Marix, les +moutons devaient s'y chiffrer par une centaine de mille. En moins +de deux minutes, ils seraient sur le campement. + +«Attention! Les voici!» cria Tom Marix. Et il se laissa rapidement +glisser le long du talus jusqu'à l'endroit où Mrs. Branican, Jane, +Godfrey et Zach Fren étaient blottis les uns contre les autres. +Presque aussitôt, le premier rang de moutons apparut sur la crête. +Il ne s'arrêta pas, il n'aurait pu s'arrêter. Les animaux de tête +tombèrent -- quelques centaines qui s'empilèrent, lorsque le sol +vint à leur manquer. Aux bêlements se mêlaient les hennissements +des chevaux, les beuglements des boeufs, saisis d'épouvante. Tout +s'était effacé, au milieu de l'épais nuage de poussière, tandis +que l'avalanche se déchaînait au delà de l'épaulement dans une +impulsion irrésistible -- un véritable torrent de bêtes. + +Cela dura cinq minutes, et les premiers qui se relevèrent, Tom +Marix, Godfrey, Zach Fren, aperçurent l'effrayante masse, dont les +dernières lignes ondulaient vers le sud. + +«Debout!... Debout!» cria le chef de l'escorte. + +Tous se remirent sur pied. Quelques contusions, un peu de dégât +dans les chariots, c'est à cela que se bornait le dommage subi par +le personnel et le matériel, grâce à l'abri du talus. + +Tom Marix, Godfrey, Zach Fren, remontèrent aussitôt sur sa partie +supérieure. + +Vers le sud, la troupe fuyante disparaissait derrière un rideau de +poussière sableuse. Du côté nord s'étendait à perte de vue la +plaine, profondément piétinée à sa surface. + +Mais voici que Godfrey s'écrie: + +«Là-bas... là-bas... regardez!» + +À une cinquantaine de pas du talus, deux corps gisaient sur le sol +-- deux indigènes, sans doute, entraînés, renversés et +probablement écrasés par cette irruption de moutons... + +Tom Marix et Godfrey coururent vers ces corps... + +Quelle fut leur surprise! Jos Meritt et son serviteur Gîn-Ghi +étaient là, immobiles, inanimés... + +Ils respiraient pourtant, et des soins empressés les eurent +bientôt remis de ce rude assaut. À peine eurent-ils ouvert les +yeux que, si contusionnés qu'ils fussent, l'un et l'autre se +redressèrent. + +«Bien!... Oh!... Très bien!» fit Jos Meritt. + +Puis se retournant: + +«Et Gîn-Ghi?... demanda-t-il. + +-- Gîn-Ghi est là... ou du moins ce qu'il en reste! répondit le +Chinois en se frottant les reins. Décidément, trop de moutons, mon +maître Jos, mille et dix mille fois trop! + +-- Jamais trop de gigots, jamais trop de côtelettes, Gîn-Ghi, donc +jamais trop de moutons! répondit le gentleman. Ce qui est fâcheux, +c'est de n'avoir pu en attraper un seul au passage... + +-- Consolez-vous, monsieur Meritt, répondit Zach Fren. Au bas du +talus, il y en a des centaines à votre service. + +-- Très bien!... Oh!... Très bien!» conclut gravement le +flegmatique personnage. Puis, s'adressant à son serviteur, lequel, +après s'être frotté les reins, se frottait les épaules: + +«Gîn-Ghi?... + +-- Mon maître Jos?... + +-- Deux côtelettes pour ce soir, dit-il, deux côtelettes... +saignantes!» + +Jos Meritt et Gîn-Ghi racontèrent alors ce qui s'était passé. Ils +cheminaient à trois milles en avant de la caravane, lorsqu'ils +avaient été surpris par cette charge de bêtes ovines. Leurs +chevaux avaient pris la fuite, en dépit de leurs efforts pour les +retenir. Renversés, piétinés, ce fut miracle qu'ils n'eussent pas +été écrasés, et bonne chance aussi que Mrs. Branican et ses +compagnons fussent arrivés à temps pour les secourir. + +Tout le monde avait échappé à ce très sérieux danger, on s'était +remis en route, et vers six heures du soir la caravane atteignit +la station d'Alice-Spring. + + + + +VIII + +Au delà de la station d'Alice-Spring + + +Le lendemain, 24 octobre, Mrs. Branican s'occupa de réorganiser +l'expédition en vue d'une campagne, qui serait probablement +longue, pénible, périlleuse, puisqu'elle aurait pour théâtre ces +régions à peu près inconnues de l'Australie centrale. + +Alice-Spring n'est qu'une station de l'Overland-Telegraf-Line -- +quelque vingtaine de maisons, dont l'ensemble mériterait à peine +le nom de village. + +En premier lieu, Mrs. Branican se rendit auprès du chef de cette +station, M. Flint. Peut-être possédait-il des renseignements sur +les Indas?... Est-ce que cette tribu, chez laquelle le capitaine +John était retenu prisonnier, ne descendait pas parfois de +l'Australie occidentale jusque dans les régions du centre? + +M. Flint ne put rien dire de précis à cet égard, si ce n'est que +ces Indas parcouraient de temps à autre la partie ouest de la +Terre Alexandra. Jamais il n'avait entendu parler de John +Branican. Quant à Harry Felton, ce qu'il en savait, c'est qu'il +avait été recueilli à quatre-vingts milles dans l'est de la ligne +télégraphique, sur la frontière du Queensland. Selon lui, le mieux +était de s'en rapporter aux renseignements assez précis que +l'infortuné avait fournis avant de mourir; il s'engageait à +poursuivre cette campagne en coupant obliquement vers les +districts de l'Australie occidentale. Il espérait d'ailleurs +qu'elle aurait une heureuse issue, et que Mrs. Branican réussirait +là où lui, Flint, avait échoué, lorsqu'il s'était lancé, six ans +auparavant, à la recherche de Leichhardt -- projet que des guerres +de tribus indigènes l'avaient bientôt contraint d'abandonner. Il +se mettait à la disposition de Mrs. Branican pour lui procurer +toutes les ressources qu'offrait la station. C'était, ajouta-t-il, +ce qu'il avait fait pour David Lindsay, lorsque ce voyageur +s'arrêta à Alice-Spring en 1886, avant de se diriger vers le lac +Nash et le massif oriental des Mac-Donnell-Ranges. + +Voici ce qu'était, à cette époque, la partie du continent +australien que l'expédition se préparait à explorer en remontant +vers le nord-ouest. + +À deux cent soixante milles de la station d'Alice-Spring, sur le +cent vingt-septième méridien, se développe la frontière +rectiligne, qui, du sud au nord, sépare l'Australie méridionale, +la Terre Alexandra et l'Australie septentrionale de cette province +désignée sous le nom d'Australie occidentale, dont Perth est la +capitale. Elle est la plus vaste, la moins connue et la moins +peuplée des sept grandes divisions du continent. En réalité, elle +n'est déterminée géographiquement que sur le périmètre de ses +côtes, qui comprennent les Terres de Nuyts, de Lieuwin, de +Wlaming, d'Endrack, de Witt et de Tasman. + +Les cartographes modernes indiquent à l'intérieur de ce +territoire, dont les indigènes nomades sont seuls à parcourir les +lointaines solitudes, trois déserts distincts: + +1° Au sud, le désert, compris entre les trentième et vingt- +huitième degrés de latitude, qu'explora Forrest en 1869, depuis le +littoral jusqu'au cent vingt-troisième méridien, et que Giles +traversa, dans son entier en 1875. + +2° Le Gibson-Desert, compris entre les vingt-huitième et vingt- +troisième degrés, dont le même Giles parcourut les immenses +plaines pendant l'année 1876. + +3° Le Great-Sandy-Desert, compris entre le vingt-troisième degré +et la côte septentrionale, que le colonel Warburton parvint à +franchir de l'est au nord-ouest en 1873, et au prix de quels +dangers, on le sait. + +Or, c'était précisément sur ce territoire que l'expédition de Mrs. +Branican allait opérer ses recherches. L'itinéraire du colonel +Warburton, c'était celui auquel il convenait de se tenir, d'après +les renseignements donnés par Harry Felton. De la station d'Alice- +Spring jusqu'au littoral de l'océan Indien, le voyage de cet +audacieux explorateur n'avait pas exigé moins de quatre mois, soit +quinze mois de durée totale entre septembre 1872 et janvier 1874. +Combien de temps coûterait celui que Mrs. Branican et ses +compagnons se préparaient à entreprendre?... + +Dolly recommanda à Zach Fren et à Tom Marix de ne pas perdre un +jour, et, très activement secondés par M. Flint, ils purent se +conformer à ses ordres. + +Depuis une quinzaine de jours, trente chameaux, achetés à haut +prix pour le compte de Mrs. Branican, avaient été réunis à la +station d'Alice-Spring, sous la conduite de chameliers afghans. + +L'introduction des chameaux en Australie ne datait que de trente +ans. C'est en 1860 que M. Elder en fit importer de l'Inde une +certaine quantité. Ces utiles animaux, sobres et robustes, de +complexion très rustique, sont capables de porter une charge de +cent cinquante kilogrammes et de faire quarante kilomètres par +vingt-quatre heures, «en allant toujours leur pas», comme on dit +vulgairement. En outre, ils peuvent rester une semaine sans +manger, et, sans boire, six jours l'hiver et trois jours l'été. +Aussi sont-ils appelés à rendre sur cet aride continent les mêmes +services que dans les régions brûlantes de l'Afrique. Là comme ici +ils subissent presque impunément les privations provenant du +manque d'eau et des chaleurs excessives. Le désert du Sahara et le +Great-Sandy-Desert ne sont-ils pas traversés par les méridiens +correspondants des deux hémisphères? + +Mrs. Branican disposait de trente chameaux, vingt de selle et dix +de bât. Le nombre des mâles était plus considérable que celui des +femelles. La plupart étaient jeunes, mais dans de bonnes +conditions de force et de santé. De même que l'escorte avait pour +chef Tom Marix, de même ces animaux avaient pour chef un chameau +mâle, le plus âgé, auquel les autres obéissaient volontiers. Il +les dirigeait, les rassemblait aux haltes, les empêchait de +s'enfuir avec les chamelles. Lui mort ou malade, la troupe +risquerait de se débander, et les conducteurs seraient impuissants +à maintenir le bon ordre. Il allait de soi que ce précieux animal +fût attribué à Tom Marix, et ces deux chefs -- l'un portant +l'autre -- avaient leur place indiquée en tête de la caravane. + +Il fut convenu que les chevaux et les boeufs, qui avaient +transporté le personnel depuis la station de Farina-Town jusqu'à +la station d'Alice-Spring, seraient laissés aux bons soins de +M. Flint. On les retrouverait au retour avec les buggys et les +chariots. Toutes les probabilités, en effet, étaient que +l'expédition reprît en revenant vers Adélaïde la route jalonnée +par les poteaux de l'Overland-Telegraf-Line. + +Dolly et Jane occuperaient ensemble une «kibitka», sorte de tente +à peu près identique à celle des Arabes, et que portait l'un des +plus robustes chameaux de la troupe. Elles pourraient s'y abriter +des rayons du soleil derrière d'épais rideaux et même se protéger +contre ces pluies, que de violents orages déversent -- trop +rarement, il est vrai -- sur les plaines centrales du continent. + +Harriett, la femme au service de Mrs. Branican, habituée aux +longues marches des nomades, préférait suivre à pied. Ces grandes +bêtes à deux bosses lui paraissaient plutôt destinées à +transporter des colis que des créatures humaines. + +Trois chameaux de selle étaient réservés à Len Burker, à Godfrey +et à Zach Fren, qui sauraient s'accoutumer à leur marche dure et +cahotante. D'ailleurs, il n'était pas question de prendre une +autre allure que le pas régulier de ces animaux, puisqu'une partie +du personnel ne serait pas monté. Le trot ne deviendrait +nécessaire que si l'obligation se présentait de devancer la +caravane, afin de découvrir un puits ou une source pendant le +parcours du Great-Sandy-Desert. + +Quant aux blancs de l'escorte, c'était à eux qu'étaient destinés +les quinze autres chameaux de selle. Les noirs préposés à la +conduite des dix chameaux de bât, devaient faire à pied les douze +à quatorze milles que comprendraient les deux étapes quotidiennes; +cela ne serait pas excessif pour eux. + +Ainsi fut réorganisée la caravane en vue des épreuves inhérentes à +cette seconde période du voyage. Tout avait été combiné, avec +approbation de Mrs. Branican, pour suffire aux exigences de la +campagne, si longue qu'elle dût être, en ménageant les bêtes et +les hommes. Mieux pourvue de moyens de transport, mieux fournie de +vivres et d'effets de campement, fonctionnant dans des conditions +plus favorables qu'aucun des précédents explorateurs du continent +australien, il y avait lieu d'espérer qu'elle atteindrait son but. + +Il reste à dire ce que deviendrait Jos Meritt. Ce gentleman et son +domestique Gîn-Ghi allaient-ils demeurer à la station d'Alice- +Spring? S'ils la quittaient, serait-ce pour continuer à suivre la +ligne télégraphique dans la direction du nord? Ne se porteraient- +ils pas plutôt soit vers l'est, soit vers l'ouest, à la recherche +des tribus indigènes? C'était là, en effet, que le collectionneur +aurait chance de découvrir l'introuvable couvre-chef dont il +suivait depuis si longtemps la piste. Mais, à présent qu'il était +privé de monture, dépossédé de bagages, démuni de vivres, comment +parviendrait-il à continuer sa route? + +À plusieurs reprises, depuis qu'ils étaient rentrés en relation, +Zach Fren avait interrogé Gîn-Ghi à cet égard. Mais le Céleste +avait répondu qu'il ne savait jamais ce que déciderait son maître, +attendu que son maître ne le savait pas lui-même. Ce qu'il pouvait +affirmer, pourtant, c'est que Jos Meritt ne consentirait point à +revenir en arrière, tant que sa monomanie ne serait pas +satisfaite, et que lui, Gîn-Ghi, originaire de Hong-Kong, n'était +pas près de revoir le pays «où les jeunes Chinoises, vêtues de +soie, cueillent de leurs doigts effilés la fleur du nénuphar». + +Cependant, on était à la veille du départ, et Jos Meritt n'avait +encore rien dit de ses projets, lorsque Mrs. Branican fut avisée +par Gîn-Ghi que le gentleman sollicitait la faveur d'un entretien +particulier. + +Mrs. Branican, très désireuse de rendre service à cet original +dans la mesure du possible, fit répondre qu'elle priait +l'honorable Jos Meritt de vouloir bien se rendre à la maison de +M. Flint, où elle demeurait depuis son arrivée à la station. + +Jos Meritt s'y transporta aussitôt -- c'était dans l'après-midi du +25 octobre -- et dès qu'il fut assis en face de Dolly, il entra en +matière en ces termes: + +«Mistress Branican... Bien!... Oh!... Très bien! Je ne doute pas, +non... je ne doute pas un instant que vous ne retrouviez le +capitaine John... Et je voudrais être aussi certain de mettre la +main sur ce chapeau à la découverte duquel tendent tous les +efforts d'une existence déjà très mouvementée... Bien!... Oh!... +Très bien! Vous devez savoir pourquoi je suis venu fouiller les +plus secrètes régions de l'Australie? + +-- Je le sais, monsieur Meritt, répondit Mrs. Branican, et, de mon +côté, je ne doute pas que vous ne soyez un jour payé de tant de +persévérance. + +-- Persévérance... Bien!... Oh!... Très bien!... C'est que, voyez- +vous, mistress, ce chapeau est unique au monde! + +-- Il manque à votre collection?... + +-- Regrettablement... et je donnerais ma tête pour pouvoir le +mettre dessus! + +-- C'est un chapeau d'homme? demanda Dolly, qui s'intéressait +plutôt par bonté que par curiosité aux innocentes fantaisies de ce +maniaque. + +-- Non, mistress, non... Un chapeau de femme... Mais de quelle +femme!... Vous m'excuserez si je tiens à garder le secret sur son +nom et sa qualité... de crainte d'exciter la concurrence... Songez +donc, mistress... si quelqu'autre... + +-- Enfin avez-vous un indice?... + +-- Un indice?... Bien!... Oh!... Très bien! Ce que j'ai appris à +grand renfort de correspondances, d'enquêtes, de pérégrinations, +c'est que ce chapeau a émigré en Australie, après d'émouvantes +vicissitudes, et que, parti de haut... oui, de très haut!... il +doit orner maintenant la tête d'un souverain de tribu indigène... + +-- Mais cette tribu?... + +-- C'est l'une de celles qui parcourent le nord ou l'ouest du +continent. Bien!... Oh!... Très bien! S'il le faut, je les +visiterai toutes... je les fouillerai toutes... Et, puisqu'il est +indifférent que je commence par l'une ou par l'autre, je vous +demande la permission de suivre votre caravane jusque chez les +Indas. + +-- Très volontiers, monsieur Meritt, répondit Dolly, et je vais +donner l'ordre que l'on se procure, s'il est possible, deux +chameaux supplémentaires... + +-- Un seul suffira, mistress, un seul pour mon domestique et pour +moi... d'autant mieux que je me propose de monter la bête et que +Gîn-Ghi se contentera d'aller à pied. + +-- Vous savez que nous devons partir demain matin, monsieur +Meritt? + +-- Demain?... Bien!... Oh!... Très bien! Ce n'est pas moi qui vous +retarderai, mistress Branican. Mais il est entendu, n'est-il pas +vrai, que je ne m'occupe aucunement de ce qui concerne le +capitaine John... Cela, c'est votre affaire... Je ne m'occupe que +de mon chapeau... + +-- De votre chapeau, c'est convenu, monsieur Meritt!» répondit +Dolly. + +Là-dessus, Jos Meritt se retira en déclarant que cette +intelligente, énergique et généreuse femme méritait de retrouver +son mari autant, à tout le moins, qu'il méritait, lui, de mettre +la main sur le joyau, dont la conquête compléterait sa collection +de coiffures historiques. + +Gîn-Ghi, avisé d'avoir à se tenir prêt pour le lendemain, dut +s'occuper de mettre en ordre les quelques objets qui avaient été +sauvés du désastre, après l'affaire des moutons. Quant à l'animal +que le gentleman devait partager avec son serviteur -- de la +manière qu'il a été dit ci-dessus -- M. Flint parvint à se le +procurer. Cela lui valut un: «Bien!... Oh!... Très bien!» de la +part de son très reconnaissant Jos Meritt. + +Le lendemain, 26 octobre, le signal du départ fut donné, après que +Mrs. Branican eut pris congé du chef de la station. Tom Marix et +Godfrey précédaient les blancs de l'escorte qui étaient montés. +Dolly et Jane s'installèrent dans la kibitka, ayant Len Burker +d'un côté, Zach Fren de l'autre. Puis venait, majestueusement +achevalé entre les deux bosses de sa monture, Jos Meritt, suivi de +Gîn-Ghi. Arrivaient ensuite les chameaux de bât et les noirs +formant la seconde moitié de l'escorte. + +À six heures du matin, l'expédition, laissant à sa droite +l'Overland-Telegraf-Line et la station d'Alice-Spring, +disparaissait derrière un des contreforts des Mac-Donnell-Ranges. + +Au mois d'octobre, en Australie, la chaleur est déjà excessive. +Aussi Tom Marix avait-il conseillé de ne voyager que pendant les +premières heures du jour -- de quatre à neuf heures -- et pendant +l'après-midi -- de quatre à huit heures. Les nuits mêmes +commençaient à être suffocantes, et de longues haltes étaient +nécessaires pour acclimater la caravane aux fatigues des régions +centrales. + +Ce n'était pas encore le désert, avec l'aridité de ses +interminables plaines, ses creeks entièrement à sec, ses puits qui +ne contiennent plus qu'une eau saumâtre, lorsque la sécheresse du +sol ne les a pas complètement taris. À la base des montagnes +s'étendait cette région accidentée où s'enchevêtrent les +ramifications des Mac-Donnell et des Strangways-Ranges, et que +sillonne la ligne télégraphique en se courbant vers le nord-ouest. +Cette direction, la caravane dut l'abandonner, afin de se porter +plus décidément à l'ouest, presque sur le parallèle qui se confond +avec le tropique du Capricorne. C'était à peu près la même route +que Giles avait suivie en 1872, et qui coupait celle de Stuart à +vingt-cinq milles au nord d'Alice-Spring. + +Les chameaux ne marchaient qu'à petite allure sur ces terrains +très accidentés. De rares filets de creeks les arrosaient çà et +là. Les gens pouvaient y trouver à l'abri des arbres une eau +courante, assez fraîche, et dont les bêtes faisaient provision +pour plusieurs heures. + +En longeant ces halliers clairsemés, les chasseurs de la caravane, +chargés de l'approvisionner de venaison, purent abattre diverses +pièces de gibier d'espèce comestibles -- entre autres des lapins. + +On n'ignore pas que le lapin est à l'Australie ce que la +sauterelle est à l'Afrique. Ces trop prolifiques rongeurs finiront +par tout ronger, si l'on n'y prend garde. Jusqu'alors, le +personnel de la caravane les avait un peu dédaignés au point de +vue alimentaire, parce que ce qui constitue le vrai gibier +abondait dans les plaines et les forêts de l'Australie +méridionale. Il serait toujours temps de se rassasier de cette +chair un peu fade, lorsque les lièvres, les perdrix, les outardes, +les canards, les pigeons et autres bêtes de poil et de plume +feraient défaut. Mais, sur cette région riveraine des Mac-Donnell- +Ranges, il fallait bien se contenter de ce que l'on trouvait, +c'est-à-dire des lapins qui pullulaient à sa surface. + +Et, à propos, dans la soirée du 31 octobre, Godfrey, Jos Meritt et +Zach Fren étant réunis, la conversation tomba sur cette engeance +qu'il est urgent de détruire. Et Godfrey ayant demandé s'il y +avait toujours eu des lapins en Australie: + +«Non, mon garçon, répondit Tom Marix. Leur importation ne remonte +qu'à une trentaine d'années. Un joli cadeau qu'on nous a fait là! +Ces animaux se sont tellement multipliés qu'ils dévastent nos +campagnes. Certains districts en sont infestés à ce point qu'on ne +peut plus y élever ni moutons ni bestiaux. Les champs sont troués +par les terriers comme une écumoire, et l'herbe y est rongée +jusqu'à la racine. C'est une ruine absolue, et je finis par croire +que ce ne sont pas les colons qui mangeront les lapins, mais les +lapins qui mangeront les colons. + +-- N'a-t-on pas employé des moyens puissants pour s'en délivrer? +fit observer Zach Fren. + +-- Disons des moyens impuissants, répondit Tom Marix, puisque leur +quantité augmente au lieu de diminuer. Je connais un propriétaire, +qui a dû affecter quarante mille livres[14] à la destruction des +lapins qui ravageaient son run. Le gouvernement a mis leur tête +à prix, comme on fait pour les tigres et les serpents dans l'Inde +anglaise. Bah! semblables à celles de l'hydre, les têtes repoussent +à mesure qu'on les coupe et même en plus grand nombre. On a fait +usage de la strychnine, qui en a empoisonné par centaines de mille, +ce qui a failli donner la peste au pays. Rien n'a réussi. + +-- N'ai-je pas entendu dire, demanda Godfrey, qu'un savant +français, M. Pasteur, avait proposé de détruire ces rongeurs en +leur donnant le choléra des poules? + +-- Oui, et peut-être le moyen serait-il efficace? Mais il aurait +fallu... l'employer, et il ne l'a pas été, bien qu'une prime de +vingt mille livres ait été offerte dans ce but. Aussi le +Queensland et la Nouvelle-Galles du Sud viennent-ils d'établir un +grillage long de huit cents milles, afin de protéger l'est du +continent contre l'invasion des lapins. C'est une véritable +calamité. + +-- Bien!... Oh!... Très bien! Véritable calamité... repartit Jos +Meritt, de même que les types de la race jaune, qui finiront par +envahir les cinq parties du monde. Les Chinois sont les lapins de +l'avenir.» + +Heureusement Gîn-Ghi n'était pas là, car il n'eût pas laissé +passer sans protestation cette comparaison offensante à l'égard +des Célestes. Ou, tout au moins, aurait-il haussé les épaules en +riant de ce rire particulier à sa race et qui n'est qu'une longue +et bruyante aspiration. + +«Ainsi, dit Zach Fren, les Australiens renonceraient à continuer +la lutte?... + +-- Et de quelle façon pourraient-ils s'y prendre?... répondit Tom +Marix. + +-- Il me semble pourtant, dit Jos Meritt, qu'il y aurait un moyen +sûr d'anéantir ces lapins. + +-- Et lequel? demanda Godfrey. + +-- Ce serait d'obtenir du Parlement britannique un décret ainsi +conçu: «Il ne sera plus porté que des chapeaux de castor dans tout +le Royaume-Uni et les colonies qui en dépendent. Or, comme le +chapeau de castor n'est jamais fait qu'avec du poil de lapin... +Bien!... Oh!... Très bien!» + +Et c'est ainsi que Jos Meritt acheva sa phrase par son exclamation +habituelle. + +Quoi qu'il en soit, et en attendant que ledit décret fût rendu par +le Parlement, le mieux était de se nourrir des lapins abattus en +route. C'en serait autant de moins pour l'Australie, et on ne se +fit pas faute de leur donner la chasse. Quant aux autres animaux, +ils n'auraient pu servir à l'alimentation; mais on aperçut +quelques mammifères d'une espèce particulière, et des plus +intéressantes pour les naturalistes. L'un était un échidné de la +famille des monotrèmes, au museau en forme de bec avec des lèvres +cornées, au corps hérissé de piquants comme un hérisson, et dont +la principale nourriture se compose des insectes qu'il happe avec +sa langue filiforme, tendue hors de son terrier. L'autre était un +ornithorynque, avec des mandibules de canard, des poils d'un brun +roux, couvrant un corps déprimé qui mesure un pied de longueur. +Les femelles de ces deux espèces possèdent cette particularité +d'être ovovivipares; elles pondent des oeufs, mais les petits qui +en sortent, elles les allaitent. + +Un jour, Godfrey, qui se distinguait parmi les chasseurs de la +caravane, fut assez heureux pour apercevoir et tirer un «iarri», +sorte de kangourou d'allure très sauvage, qui, n'ayant été que +blessé, parvint à s'enfuir sous les fourrés du voisinage. Le jeune +novice n'en fut pas autrement chagriné, car à en croire Tom Marix, +ce mammifère n'a de valeur que par la difficulté qu'on éprouve à +l'atteindre, et non par ses propriétés comestibles. Il en fut de +même d'un «bungari», animal de grande taille à pelage noirâtre, +qui se faufile entre les hautes ramures à la façon des marsupiaux, +s'accrochant avec ses griffes de chat, balançant sa longue queue. +Cet être, essentiellement noctambule, se cache si adroitement +entre les branches qu'il est malaisé de l'y reconnaître. + +Par exemple, Tom Marix fit observer que le bungari fournit un +gibier excellent, dont la chair est très supérieure à celle du +kangourou, lorsqu'on la fait rôtir sur des braises. On eut +d'autant plus de regret de n'en pouvoir juger, et il était +probable que les bungaris cesseraient de se montrer aux approches +du désert. Évidemment, en s'avançant à l'ouest, la caravane serait +réduite à ne vivre que de ses propres ressources. + +Cependant, malgré les difficultés du sol, Tom Marix parvenait à +maintenir la moyenne réglementaire de douze à quatorze milles par +vingt-quatre heures -- moyenne sur laquelle était basée la marche +de l'expédition. Bien que la chaleur fût déjà très forte -- trente +à trente-cinq degrés à l'ombre -- le personnel la supportait assez +convenablement. Durant le jour, il est vrai, on trouvait encore +quelques groupes d'arbres au pied desquels le campement pouvait +être dressé dans des conditions acceptables. D'ailleurs, l'eau ne +manquait pas, bien qu'il n'y eût plus que quelques filets dans le +lit des creeks. Les haltes qui avaient régulièrement lieu de neuf +heures à quatre heures de l'après-midi, dédommageaient +suffisamment hommes et bêtes de la fatigue des marches. + +La contrée était inhabitée. Les derniers runs avaient été laissés +en arrière. Plus de paddocks, plus d'enclos, plus de ces nombreux +moutons qu'une herbe courte et desséchée n'aurait pu nourrir. À +peine rencontrait-on de rares indigènes, qui se dirigeaient vers +les stations de l'Overland-Telegraf-Line. + +Le 7 novembre, dans l'après-midi, Godfrey, qui s'était éloigné +d'un demi-mille en avant, revint en signalant la présence d'un +homme à cheval. Ce cavalier suivait une étroite sente au pied des +Mac-Donnell-Ranges, dont la base est formée de quartz et de grès +métamorphiques. Ayant aperçu la caravane, il piqua des deux et +l'eut rejointe en un temps de galop. + +Le personnel venait de s'installer sous de maigres eucalyptus, un +bouquet de deux à trois arbres, qui donnaient à peine d'ombre. Là +sinuait un petit creek, alimenté par les sources que renferme la +chaîne centrale, et dont toute l'eau avait été bue par les racines +de ces eucalyptus. + +Godfrey amena l'homme en présence de Mrs. Branican. Elle lui fit +d'abord donner une large rasade de wiskey, et il se montra très +reconnaissant de cette aubaine. + +C'était un blanc australien âgé de trente-cinq ans environ, un de +ces excellents cavaliers, habitués à la pluie qui glisse sur leur +peau luisante comme sur un taffetas ciré, habitués au soleil qui +n'a plus rien à cuire sur leur teint absolument rissolé. Il était +courrier de son état, et remplissait ses fonctions avec zèle et +bonne humeur, parcourant les districts de la province, distribuant +les lettres, colportant les nouvelles de station en station, et +aussi dans les villages disséminés à l'est ou à l'ouest de la +ligne télégraphique. Il revenait alors d'Emu-Spring, poste de la +pente méridionale des Bluff-Ranges, après avoir traversé la région +qui s'étend jusqu'au massif des Mac-Donnell. + +Ce courrier, qui appartenait à la classe des «roughmen», on aurait +pu le comparer au type bon garçon des anciens postillons de +France. Il savait endurer la faim, endurer la soif. Certain d'être +cordialement accueilli partout où il s'arrêtait, même quand il +n'avait pas à tirer une lettre de sa sacoche, résolu, courageux, +vigoureux, le revolver à la ceinture, le fusil en bandoulière, une +monture rapide et vigoureuse entre les jambes, il allait jour et +nuit, sans craindre les mauvaises rencontres. + +Mrs. Branican eut plaisir à le faire causer, à lui demander des +renseignements sur les tribus aborigènes avec lesquelles il +s'était trouvé en rapport. + +Ce brave courrier répondit obligeamment et simplement. Il avait +entendu parler -- comme tout le monde -- de la catastrophe du +_Franklin_; toutefois, il ignorait qu'une expédition, organisée +par la femme de John Branican, eût quitté Adélaïde pour explorer +les régions centrales du continent australien. Mrs. Branican lui +apprit aussi que, d'après les révélations de Harry Felton, c'était +parmi les peuplades de la tribu des Indas que le capitaine John +était retenu depuis quatorze ans. + +«Et, dans vos courses, demanda-t-elle, avez-vous eu des relations +avec les indigènes de cette tribu? + +-- Non, mistress, bien que ces Indas se soient parfois rapprochés +de la Terre Alexandra, répondit le courrier, et que j'aie souvent +entendu parler d'eux. + +-- Peut-être pourriez-vous nous dire où ils se trouvent +actuellement? demanda Zach Fren. + +-- Avec ces nomades, ce serait difficile... Une saison, ils sont +ici, une autre, ils sont là-bas... + +-- Mais, en dernier lieu?... reprit Mrs. Branican, qui insista sur +cette question. + +-- Je crois pouvoir affirmer, mistress, répondit le courrier, que +ces Indas étaient, il y a six mois, dans le nord-ouest de +l'Australie orientale, du côté de la rivière Fitz-Roy. Ce sont les +territoires que fréquentent volontiers les peuplades de la Terre +de Tasman. Mille diables! vous savez que pour atteindre ces +territoires, il faut traverser les déserts du centre et de +l'ouest, et je n'ai pas à vous apprendre à quoi on s'expose!... +Après tout, avec du courage et de l'énergie, on va loin... Donc, +faites-en provision, et bon voyage, mistress Branican!» + +Le courrier accepta encore un grand verre de wiskey, et même +quelques boîtes de conserves qu'il glissa dans ses fontes. Puis, +remontant à cheval, il disparut en contournant la dernière pointe +des Mac-Donnell-Ranges. + +Deux jours après, la caravane dépassait les extrêmes contreforts +de cette chaîne que domine la cime du mont Liebig. Elle était +enfin arrivée sur la limite du désert, à cent trente milles au +nord-ouest d'Alice-Spring. + + + + +IX + +Journal de mistress Branican + + +Ce que le mot «désert» évoque à l'esprit, c'est le Sahara, avec +ses immenses plaines sablonneuses, coupées de fraîches et +verdoyantes oasis. Toutefois les régions centrales du continent +australien n'ont rien de commun avec les régions septentrionales +de l'Afrique, si ce n'est la rareté de l'eau. «L'eau s'est mise à +l'ombre», disent les indigènes, et le voyageur est réduit à errer +de puits en puits, situés pour la plupart à des distances +considérables. Cependant bien que le sable, soit qu'il s'étende en +couches, soit qu'il se relève en dunes, recouvre en grande partie +le sol australien, ce sol n'est pas absolument aride. Des +arbrisseaux, agrémentés de fleurettes, quelques arbres de loin en +loin, gommiers, acacias ou eucalyptus, cela est moins attristant +que la nudité du Sahara. Mais ces arbres, ces arbrisseaux, ne +fournissent ni fruits ni feuilles comestibles aux caravanes, qui +sont obligées d'emporter leurs vivres, et c'est à peine si la vie +animale est représentée au milieu de ces solitudes par le vol des +oiseaux de passage. + +Mrs. Branican tenait avec une régularité et une exactitude +parfaite son journal de voyage. Quelques notes de ce journal +feront connaître, plus nettement que les montrerait un simple +récit, les incidents de ce cheminement si pénible. Elles diront +mieux aussi ce qu'était l'âme ardente de Dolly, sa fermeté au +milieu des épreuves, son inébranlable ténacité à ne point +désespérer, même lorsque le moment arriva où la plupart de ses +compagnons désespérèrent autour d'elle. On y verra enfin ce dont +une femme est capable, quand elle se dévoue à l'accomplissement +d'un devoir. + +* * * * * + +_10 novembre._ -- Nous avons quitté notre campement du mont Liebig +à quatre heures du matin. Ce sont de précieux renseignements que +nous a fournis ce courrier. Ils concordent avec ceux de ce pauvre +Felton. Oui, c'est au nord-ouest et plus spécialement du côté de +la rivière Fitz-Roy qu'il faut chercher la tribu des Indas. Près +de huit cents milles à franchir!... Nous les franchirons. +J'arriverai, dussé-je arriver seule, dussé-je devenir prisonnière +de cette tribu. Du moins, je le serais avec John! + +Nous remontons vers le nord-ouest, à peu près sur la route du +colonel Warburton. Notre itinéraire se confondra sensiblement avec +le sien jusqu'à la Fitz-Roy river. Puissions-nous ne pas subir les +épreuves qu'il a subies, ni laisser en arrière quelques-uns de nos +compagnons, morts d'épuisement! Par malheur, les circonstances +sont moins favorables. C'est au mois d'avril que le colonel +Warburton a quitté Alice-Spring -- ce que serait le mois d'octobre +dans le Nord-Amérique, c'est-à-dire vers la fin de la saison +chaude. Notre caravane, au contraire, n'est partie d'Alice-Spring +qu'à la fin d'octobre, et nous sommes en novembre, c'est-à-dire au +commencement de l'été australien. Aussi la chaleur est-elle déjà +excessive, trente-cinq degrés centigrades à l'ombre, lorsqu'il y a +de l'ombre. Et nous ne pouvons en attendre que d'un nuage qui +passe sur le soleil, d'un abri que nous offre un bouquet +d'arbres... + +L'ordre de marche adopté par Tom Marix est très pratique. La durée +et les heures des étapes sont également bien proportionnées. Entre +quatre et huit heures du matin, première étape, puis halte jusqu'à +quatre heures. Seconde étape de quatre heures à huit heures du +soir, et repos toute la nuit. Nous évitons ainsi de cheminer +pendant la brûlante méridienne. Mais que de temps perdu! que de +retards! En admettant qu'il ne survienne aucun obstacle, c'est à +peine si nous serons dans trois mois d'ici sur les bords de la +Fitz-Roy river... + +Je suis très satisfaite des services de Tom Marix. Zach Fren et +lui sont deux hommes résolus, sur lesquels je puis compter en +toutes circonstances. + +Godfrey m'effraie par sa nature passionnée. Il est toujours en +avant, et souvent nous le perdons de vue. J'ai de la peine à le +retenir près de moi, et, pourtant, cet enfant m'aime autant que +s'il était mon fils. Tom Marix lui a fait des observations sur sa +témérité. J'espère qu'il en tiendra compte. + +Len Burker presque toujours à l'arrière de la caravane semble +plutôt rechercher la compagnie des noirs de l'escorte que celle +des blancs. Il connaît de longue date leurs goûts, leurs +instincts, leurs habitudes. Lorsque nous rencontrons des +indigènes, il nous est très utile, car il parle leur langue assez +pour les comprendre et en être compris. Puisse le mari de ma +pauvre Jane s'être sérieusement amendé, mais je crains!... Son +regard n'a pas changé -- un de ces regards sans franchise, qui se +détournent... + +* * * * * + +_13 novembre._ -- Il n'y a rien eu de nouveau pendant ces trois +jours. Quel soulagement et quelle consolation j'éprouve à voir +Jane près de moi! Que de propos nous échangeons dans la kibitka, +où nous sommes renfermées toutes les deux! J'ai fait partager ma +conviction à Jane, elle ne met plus en doute que je retrouverai +John. Mais la pauvre femme est toujours triste. Je ne la presse +point de questions sur son passé depuis le jour où Len Burker l'a +forcée de le suivre en Australie. Je comprends qu'elle ne puisse +se livrer tout entière. Il me semble quelquefois qu'elle va dire +des choses... On croirait que Len Burker la surveille... Quand +elle l'aperçoit, quand il s'approche, son attitude change, son +visage se décompose... Elle en a peur... Il est certain que cet +homme la domine, et que, sur un geste de lui, elle +l'accompagnerait au bout du monde. + +Jane paraît avoir de l'affection pour Godfrey, et pourtant, +lorsque ce cher enfant vient près de notre kibitka dans +l'intention de causer, elle n'ose lui adresser la parole, ni même +lui répondre... Ses yeux se détournent, elle baisse la tête... On +dirait qu'elle souffre de sa présence. + +Aujourd'hui, nous traversons une longue plaine marécageuse pendant +l'étape du matin. Il s'y rencontre quelques flaques d'eau, une eau +saumâtre, presque salée. Tom Marix nous dit que ces marais sont +des restes d'anciens lacs, qui se reliaient autrefois au lac Eyre +et au lac Torrens pour former une mer en dédoublant le continent. +Par bonheur, nous avions pu faire une provision d'eau à notre +halte de la veille, et nos chameaux se sont désaltérés +abondamment. + +On trouve, paraît-il, plusieurs de ces lagunes, non seulement dans +les parties déprimées du sol, mais aussi au milieu des régions +plus élevées. + +Le terrain est humide; le pied des montures y fait apparaître une +boue visqueuse, après avoir écrasé la couche saline qui recouvre +les flaques. Quelquefois la croûte résiste davantage à la +pression, et, lorsque le pied s'y enfonce brusquement, il jaillit +une éclaboussure de vase liquide. + +Nous avons eu grand-peine à franchir ces marécages, qui s'étendent +sur une dizaine de milles vers le nord-ouest. + +Rencontré déjà des serpents depuis notre départ d'Adélaïde. Ils +sont assez répandus en Australie, et en plus grand nombre à la +surface de ces lagunes, semées d'arbrisseaux et d'arbustes. Un de +nos hommes de l'escorte a même été mordu par un de ces venimeux +reptiles, longs d'au moins trois pieds, de couleur brune, et dont +le nom scientifique est, m'a-t-on dit, le _Trimesurus ikaheca_. +Tom Marix a aussitôt cautérisé la blessure avec une pincée de +poudre versée sur le bras de cet homme, et qu'il a enflammée. +L'homme -- c'était un blanc -- n'a pas même poussé un cri. Je lui +tenais le bras pendant l'opération. Il m'a remerciée. Je lui ai +fait donner un supplément de wiskey. Nous avons lieu de croire que +la blessure n'aura pas de suite fâcheuse. + +Il faut prendre garde où l'on met le pied. D'être hissé sur un +chameau ne vous met pas complètement à l'abri de ces serpents. Je +crains toujours que Godfrey ne commette quelque imprudence et je +tremble, lorsque j'entends les noirs crier: «Vin'dohe!», mot qui +veut dire «serpent» en langue indigène. + +Le soir, au moment où l'on installait les tentes pour la nuit, +deux de nos indigènes ont encore tué un reptile de grande taille. +Tom Marix dit que, si les deux tiers de serpents qui fourmillent +en Australie sont venimeux, il n'y a que cinq espèces dont le +venin soit dangereux pour l'homme. Le serpent que l'on vient de +tuer mesure une douzaine de pieds de long. C'est une sorte de boa. +Nos Australiens ont voulu l'accommoder pour leur repas du soir. Il +n'y avait qu'à les laisser faire. + +Voici comment ils s'y prennent: + +Un trou ayant été creusé dans le sable, un indigène y place des +pierres préalablement chauffées au milieu d'un brasier, et sur +lesquelles sont étendues des feuilles odorantes. Le serpent, dont +la tête et la queue ont été coupées, est exposé au fond du trou et +recouvert du même feuillage, qui est maintenu par des pierres +chaudes. Le tout reçoit une couche de terre piétinée, assez +épaisse pour que la vapeur de la cuisson ne puisse s'échapper au +dehors. + +Nous assistons à cette opération culinaire, non sans quelque +dégoût; mais, lorsque le serpent, suffisamment cuit, a été retiré +de ce four improvisé, il faut convenir que sa chair exhale un +fumet délicieux. Ni Jane ni moi, n'en voulûmes goûter, bien que +Tom Marix assurât que, si la chair blanchâtre de ces reptiles est +assez insipide, leur foie est considéré comme un manger des plus +savoureux. + +«On peut le comparer, dit-il, à ce qu'il y a de plus fin en fait +de gibier et particulièrement à la gélinotte. + +-- Gélinotte!... Bien!... Oh!... Très bien! Délicieux, la +gélinotte!» s'écria Jos Meritt. + +Et après s'être fait servir un petit morceau du foie, il en +redemanda un plus gros, et il eût fini par le dévorer tout entier. +Que voulez-vous? Le sans-façon britannique. + +Quant à Gîn-Ghi, il ne s'est pas fait prier. Une belle tranche +fumante de la chair du serpent, qu'il a dégustée en gourmet, l'a +mis de belle humeur. + +«_Ay ya!_ s'est-il écrié non sans un long soupir de regret, avec +quelques huîtres de Ning-Po et une fiole de vin de Tao-Ching, on +se croirait au Tié-Coung-Yuan!» + +Et Gîn-Ghi voulut bien m'apprendre que c'était là le fameux débit +de thé de l'_Arc de fer_ à Pékin. + +Godfrey et Zach Fren, surmontant leur répugnance, s'offrirent des +bribes de serpent. C'était très mangeable à leur avis. J'ai +préféré les en croire sur parole. + +Il va sans dire que le reptile fut dévoré jusqu'à la dernière +bouchée par les indigènes de l'escorte. Ils ne laissèrent même pas +perdre le quelque peu de graisse que l'animal avait rendu pendant +la cuisson. + +Durant la nuit, notre sommeil a été troublé par de sinistres +hurlements qui se sont fait entendre à une certaine distance. +C'était une troupe de «dingos». Le dingo pourrait être appelé le +chacal de l'Australie, car il tient du chien et du loup. Il +possède une fourrure jaunâtre ou d'un rouge brun, et une longue +queue très fournie. Fort heureusement, ces fauves se bornèrent à +hurler et n'attaquèrent point le campement. En très grand nombre, +ils auraient pu être redoutables. + +* * * * * + +_19 novembre._ + +-- La chaleur est de plus en plus accablante, et les creeks que +nous rencontrons encore sont presque entièrement desséchés. Il est +nécessaire de creuser leur lit, si l'on veut recueillir de cette +eau dont nous remplissons nos tonnelets. Avant peu, nous ne +pourrons plus compter que sur les puits; les creeks auront +disparu. + +Je suis bien obligée de reconnaître qu'il existe une antipathie +vraiment inexplicable, on la dirait même instinctive, entre Len +Burker et Godfrey. Jamais l'un n'adresse la parole à l'autre. Il +est certain qu'ils s'évitent le plus qu'ils peuvent. + +Je m'en suis entretenue un jour avec Godfrey. + +«Tu n'aimes pas Len Burker? lui ai-je dit. + +-- Non, mistress Dolly, m'a-t-il répondu, et ne me demandez pas de +l'aimer... + +-- Mais il est allié à ma famille, ai-je repris. C'est mon parent, +Godfrey, et puisque tu m'aimes... + +-- Mistress Dolly, je vous aime, mais je ne l'aimerai jamais.» + +Cher Godfrey, quel est donc le pressentiment, la raison secrète, +qui le fait parler ainsi? + +* * * * * + +_27 novembre._ -- Aujourd'hui s'étendent devant nos yeux de larges +espaces, d'immenses steppes monotones, couverts de spinifex. C'est +une herbe épineuse que l'on a justement nommée «herbe porc-épic». +Il faut circuler entre des touffes qui s'élèvent quelquefois +jusqu'à cinq pieds au-dessus du sol, et dont les pointes très +aiguës risquent de blesser nos montures. Déjà les pousses de +spinifex ont cette teinte particulière qui suffit à indiquer +qu'elles sont impropres à l'alimentation des bêtes. Lorsque ces +pousses sont encore jaunes ou vertes, les chameaux ne refusent +point de s'en nourrir. Mais ce n'est plus le cas, et ils ne se +préoccupent que de ne point s'y frôler en passant. + +Dans ces conditions, la marche devient extrêmement pénible. C'est +un parti à prendre, car nous aurons des centaines de milles à +franchir au milieu de ces plaines de spinifex. C'est l'arbuste du +désert, le seul qui puisse végéter sur les arides territoires du +centre de l'Australie. + +La chaleur s'accroît sans cesse, l'ombre manque partout. Nos +piétons souffrent à l'excès de cette température violente. Et +croirait-on que, cinq mois plus tôt, ainsi que l'a constaté le +colonel Warburton, le thermomètre s'abaisse quelquefois bien au- +dessous de zéro, et les creeks sont emprisonnés sous une couche de +glace épaisse d'un pouce? + +Les creeks se multiplient à cette époque; mais, à présent, quelle +que soit la profondeur à laquelle on creuserait leur lit, il ne +s'y trouverait pas une seule goutte d'eau. + +Tom Marix a donné l'ordre à ceux des gens de l'escorte qui sont +montés, de céder de temps à autre leurs montures à ceux qui ne le +sont pas. Cette mesure a été prise dans le but de donner +satisfaction aux réclamations des noirs. Je vois avec regret que +Len Burker s'est fait leur porte-parole en cette circonstance. +Certainement ces hommes sont à plaindre: s'en aller pieds nus au +milieu des touffes de spinifex, par une température qui est à +peine supportable, même le soir, même le matin, c'est extrêmement +pénible. En tout cas, ce n'est pas à Len Burker d'exciter leur +jalousie contre l'escouade des blancs. Il se mêle de ce qui ne le +regarde pas. Je le prie de s'observer. + +«Ce que j'en fais, Dolly, me répond-il, c'est dans l'intérêt +commun. + +-- Je veux le croire, ai-je répliqué. + +-- Il importe de répartir justement les charges... + +-- Laissez-moi ce soin, monsieur Burker, dit Tom Marix, qui est +intervenu dans la discussion. Je prendrai les mesures +nécessaires.» + +Je le vois bien, Len Burker se retire avec un dépit mal déguisé, +et il nous a lancé un mauvais regard. Jane s'en est aperçue, au +moment où les yeux de son mari se sont fixés sur elle, et la +pauvre femme a détourné la tête. + +Tom Marix me promet de faire tout ce qui dépendra de lui, afin que +les hommes de l'escorte, blancs ou noirs, n'aient à se plaindre en +aucune façon. + +* * * * * + +_5 décembre._ -- Pendant nos haltes, nous avons beaucoup à +souffrir du fait des fourmis blanches. C'est par myriades que nous +assaillent ces insectes. Invisibles sous le sable fin, il suffit +de la pression du pied pour qu'ils apparaissent à la surface. + +«J'ai la peau dure et coriace, me dit Zach Fren, une vraie peau de +requin, et pourtant ces maudites bêtes n'en font pas fi!» + +La vérité est que le cuir des animaux n'est pas même assez épais +pour résister à la morsure de leurs mandibules. Nous ne pouvons +plus nous étendre à terre, sans en être aussitôt couverts. Pour +échapper à ces insectes, il faudrait s'exposer aux rayons du +soleil, dont ils ne peuvent supporter l'ardeur. Ce ne serait que +changer un mal pour un pire. + +Celui de nous qui semble être le moins maltraité par ces fourmis, +c'est le Chinois. Est-il trop paresseux pour que ces importunes +piqûres triomphent de son indolence? je ne sais; mais, tandis que +nous changeons de place, nous débattant, à demi enragés, le +privilégié Gîn-Ghi, étalé à l'ombre d'une touffe de spinifex, +reste immobile et dort paisiblement, comme si ces malfaisantes +bêtes respectaient sa peau jaune. + +Jos Meritt, au surplus, se montre aussi patient que lui. Bien que +son long corps offre à ces assaillants un vaste champ à dévorer, +il ne se plaint pas. D'un mouvement automatique et régulier, ses +deux bras se lèvent, retombent, écrasent machinalement des +milliers de fourmis, et il se contente de dire, en regardant son +serviteur indemne de toute morsure: + +«Ces Chinois sont vraiment des êtres exceptionnellement favorisés +de la nature. + +-- Gîn-Ghi?... + +-- Mon maître Jos? + +-- Il faudra que nous changions de peau?... + +-- Volontiers, répond le Céleste, si, en même temps, nous +changeons de condition. + +-- Bien... Oh!... Très bien! Mais, pour opérer ce changement de +peau, il conviendra d'abord d'écorcher l'un de nous, et ce sera +par vous que l'on commencera... + +-- Nous reparlerons de cette affaire à la troisième lune», répond +Gîn-Ghi. + +Et il se rendort jusqu'à la cinquième veille, pour employer son +poétique langage, c'est-à-dire jusqu'au moment où la caravane va +se remettre en route. + +* * * * * + +_10 décembre._ -- Ce supplice ne cesse qu'après le départ effectué +sur le signal donné par Tom Marix. Il est heureux que les fourmis +ne s'avisent pas de grimper aux jambes des chameaux. Quant à nos +piétons, ils ne sont pas absolument délivrés de ces insupportables +insectes. + +En outre, pendant la marche nous ne laissons pas d'être en butte +aux attaques d'ennemis d'un autre genre, et non moins +désagréables; ce sont les moustiques, qui constituent l'un des +plus redoutables fléaux de l'Australie. Sous leur aiguillon, +surtout à l'époque des pluies, les bestiaux, comme s'ils étaient +frappés par une épidémie, maigrissent, dépérissent, meurent même, +sans qu'on puisse les préserver. + +Et, cependant, que n'aurions-nous donné pour être alors dans la +saison des pluies? Il n'est rien, en vérité, ce fléau des fourmis +ou des moustiques, auprès des tortures de la soif que provoquent +les chaleurs du mois de décembre australien. Le manque d'eau finit +par amener l'anéantissement de toutes les facultés +intellectuelles, de toutes les forces physiques. Et voilà que nos +réserves s'épuisent, que nos tonnelets sonnent le creux! Après +avoir été remplis au dernier creek, ce qu'ils contiennent n'est +qu'un liquide échauffé, épais, troublé par les secousses, qui ne +suffit plus à étancher la soif. Notre situation sera bientôt celle +des chauffeurs arabes à bord des steamers qui traversent la Mer +Rouge: les malheureux tombent à demi pâmés devant le foyer de +leurs chaudières. + +Ce qui est non moins alarmant, c'est que nos chameaux commencent à +se traîner, au lieu de garder cette allure du pas relevé, qui leur +est familière. Leurs cous se tendent vers l'horizon tracé autour +de la longue et large plaine rase, sans un accident du sol, sans +une ondulation de terrain. Toujours l'immense steppe, recouvert de +l'aride spinifex, que ses profondes racines maintiennent dans le +sable. Il n'y a pas un arbre en vue, pas un indice auquel on +puisse reconnaître la présence d'un puits ou d'une source. + +* * * * * + +_16 décembre._ -- En deux étapes, notre caravane n'a pas franchi +neuf milles aujourd'hui. Au reste, depuis plusieurs jours j'ai +constaté que notre moyenne de marche a baissé dans une proportion +notable. Malgré leur vigueur, nos bêtes n'avancent que d'un pas +languissant, surtout celles qui transportent le matériel, Tom +Marix entre en fureur, lorsqu'il voit ses hommes s'arrêter +brusquement, avant qu'il ait donné le signal de la halte. Il +s'approche des chameaux de bât, et il les frappe de sa cravache, +dont les cinglements, après tout, n'ont que peu d'action sur le +cuir de ces rustiques animaux. + +Ce qui amène Jos Meritt à dire, avec ce flegme dont il ne se +départ jamais: + +«Bien!... Oh!... Très bien, monsieur Marix! Mais, que je vous +donne un bon conseil: ce n'est pas sur le chameau qu'il faut +taper, c'est sur son conducteur.» + +Et, certainement il n'aurait pas déplu à Tom Marix de se ranger à +cet avis, si je ne fusse intervenue pour l'en empêcher. Aux +fatigues que nos gens éprouvent, ayons la prudence, à tout le +moins, de ne pas joindre les mauvais traitements. Quelques-uns +d'entre eux finiraient par déserter, je crains que cela arrive, +principalement si l'idée en vient aux noirs de l'escorte, bien que +Tom Marix ne cesse de me rassurer à cet égard. + +* * * * * + +_Du 17 au 27 décembre._ -- Le voyage se poursuit dans ces +conditions. + +Pendant les premiers jours de la semaine, le temps s'est modifié +avec le vent qui souffle plus vivement. Quelques nuages sont +montés du nord, présentant des volutes arrondies. On dirait de +grosses bombes qu'une étincelle suffirait à faire éclater. + +Ce jour-là -- 23 -- l'étincelle a jailli, un éclair a sillonné +l'espace. Les éclats stridents de la foudre se sont produits avec +une intensité rare, mais sans être suivis de ces roulements +prolongés que les échos se renvoient dans les pays montagneux. En +même temps, les courants atmosphériques se sont déchaînés d'une +telle violence que nous n'avons pu tenir sur nos bêtes. Il a fallu +en descendre et même s'étendre sur le sol. Zach Fren, Godfrey, Tom +Marix et Len Burker ont eu beaucoup de peine à protéger notre +kibitka contre l'impétuosité des rafales. Quant à camper sous de +tels assauts, à dresser nos tentes entre les touffes de spinifex, +impossible d'y songer. En un instant, tout le matériel eût été +dispersé, lacéré, mis hors d'usage. + +«Cela n'est rien, dit Zach Fren en se frottant les mains. Un orage +est bientôt passé. + +-- Vive l'orage, s'il donne de l'eau!» s'écria Godfrey. + +Godfrey a raison: de l'eau! de l'eau! c'est notre cri... Mais +pleuvra-t-il?... Toute la question est là?... Oui, c'est toute la +question car une pluie abondante, ce serait pour nous la manne du +désert. Par malheur, l'air était si sec -- ce qui se reconnaissait +à la singulière brièveté des coups de tonnerre -- que l'eau des +nuages pourrait bien rester à l'état de vapeur et ne point se +résoudre en pluie. Et pourtant, il eût été difficile d'imaginer un +plus violent orage, un plus assourdissant échange de détonations +et d'éclairs. + +Je pus observer alors ce qui m'avait été dit de l'attitude des +aborigènes australiens en présence de ces météores. Ils ne +craignent pas d'être frappés du tonnerre, ils ne ferment pas les +yeux devant l'éclair, ils ne frémissent pas aux éclats de la +foudre. En effet, c'étaient des exclamations de joie que +poussaient les noirs de notre escorte. Ils ne subissaient en +aucune façon cette impression physique que ressent tout être +vivant, lorsque l'espace est chargé d'électricité, au moment où ce +fluide se manifeste par le déchirement des nues dans les hauteurs +du ciel en feu. + +Décidément, l'appareil nerveux est peu sensible chez ces êtres +primitifs. Après tout, peut-être saluaient-ils dans cet orage le +déluge qu'il pouvait contenir? Et en vérité, cette attente était +le supplice de Tantale dans toute son âpreté. + +«Mistress Dolly... mistress Dolly, me disait Godfrey, c'est +pourtant de l'eau, de la bonne eau pure, de l'eau du ciel, qui est +suspendue sur notre tête! Voilà des éclairs qui crèvent ces +nuages, et il n'en tombe rien! + +-- Un peu de patience, mon enfant, lui répondis-je, ne nous +désespérons pas... + +-- En effet, dit Zach Fren, les nuages s'épaississent et +s'abaissent en même temps. Ah! si le vent voulait s'apaiser, tout +ce vacarme finirait en cataractes!» + +De fait, ce qu'il y avait le plus à craindre, c'était que +l'ouragan n'emportât cet amas de vapeurs vers le sud, sans nous +verser une goutte d'eau... + +Vers trois heures de l'après-midi, il semble que l'horizon au nord +commence à se dégager, que l'orage aura bientôt pris fin. Ce sera +une cruelle déception! + +«Bien!... Oh!... Très bien!» + +C'est Jos Meritt qui vient de lancer son exclamation habituelle. +Jamais cette locution approbative n'a été plus justifiée. Notre +Anglais, la main étendue, constate qu'elle s'est mouillée de +quelques larges gouttes. + +Le déluge ne se fit pas attendre. Il fallut nous abriter +étroitement sous nos vêtements de caoutchouc. Puis, sans perdre +une minute, tous les récipients que comprenait le matériel furent +disposés sur le sol, de manière à recevoir cette bienfaisante +averse. On étendit même des linges, des toiles, des couvertures, +dont il suffirait d'exprimer l'eau, quand elles seraient imbibées +-- ce qui servirait à désaltérer les bêtes. + +D'ailleurs, sur l'heure même, les chameaux purent apaiser la soif +qui les torturait. Des ruisselets et des mares s'étaient +rapidement formés entre les touffes de spinifex. La plaine +menaçait de se transformer en un vaste marécage. Il y eut de +l'eau, et pour tout le monde. Nous nous étions d'abord délectés à +cette source abondante, que la terre desséchée allait absorber +comme ferait une éponge, et dont le soleil, qui reparaissait à +l'horizon, ne tarderait pas à vaporiser les dernières larmes. + +Enfin, c'était notre réserve assurée pour plusieurs jours. C'était +la possibilité de reprendre nos étapes quotidiennes avec un +personnel ranimé de corps et d'âme, et des animaux solidement +remis sur pied. Les tonnelets furent remplis jusqu'aux bondes. +Tout ce qui était étanche fut employé comme récipient. Quant aux +chameaux, ils ne négligèrent point de garnir la poche intérieure +dont la nature les a pourvus, et dans laquelle ils peuvent +s'approvisionner d'eau pour un certain temps. Et dût-on en être +surpris, cette poche contient environ quinze gallons[15]. + +Malheureusement ils sont rares, les orages qui désaltèrent la +surface du continent australien, du moins à cette époque de +l'année où la chaleur estivale est dans toute sa puissance. C'est +donc une éventualité favorable sur laquelle il serait imprudent de +compter pour l'avenir. Cet orage avait duré trois heures à peine, +et le lit brûlant des creeks aurait bientôt absorbé ce qu'il leur +avait versé des eaux du ciel. Les puits, il est vrai, en +profiteraient dans une plus large mesure, et nous n'aurons qu'à +nous en féliciter, si cet orage n'a pas été local. Espérons qu'il +aura rafraîchi sur quelques centaines de milles la plaine +australienne. + +* * * * * + +_29 décembre._ -- C'est dans ces conditions, et en nous raccordant +de très près à l'itinéraire du colonel Warburton, que nous avons +atteint sans nouvel incident Waterloo-Spring, à cent quarante +milles du mont Liebig. Notre expédition touchait alors le cent +vingt-sixième degré de longitude, que Tom Marix et Godfrey ont +relevé sur la carte. Elle venait de franchir la limite +conventionnelle, établie par un trait rectiligne, tiré du sud au +nord, entre les provinces avoisinantes et cette vaste portion du +continent qui porte le nom d'Australie occidentale. + + + + +X + +Encore quelques extraits + + +Waterloo-Spring n'est point une bourgade, pas même un village. +Quelques huttes d'indigènes abandonnées en ce moment, rien de +plus. Les nomades ne s'y arrêtent qu'à l'époque où la saison des +pluies alimente les cours d'eau de cette région -- ce qui leur +permet de s'y fixer pour un certain temps. Waterloo ne justifiait +en aucune façon cette adjonction du mot «spring», qui est commun à +toutes les stations du désert. Nulle source ne s'épanchait hors du +sol, et, ainsi qu'il a été dit, s'il se rencontre dans le Sahara +de fraîches oasis, abritées d'arbres, arrosées d'eaux courantes, +c'est en vain qu'on les chercherait au milieu du désert +australien. + +Telle est l'observation consignée du journal de Mrs. Branican, +dont quelques extraits vont encore être reproduits. Mieux que la +plus précise description, ils sont de nature à faire connaître le +pays, à montrer dans toute leur horreur les épreuves réservées aux +audacieux qui s'y aventurent. Ils permettront aussi d'apprécier la +force morale, l'indomptable énergie de leur auteur, son +intraitable résolution d'atteindre le but, au prix de n'importe +quels sacrifices. + +* * * * * + +_30 décembre._ -- Il faut séjourner quarante-huit heures à +Waterloo-Spring. Ces retards me désolent, quand je songe à la +distance qui nous sépare encore de la vallée où coule la Fitz-Roy. +Et sait-on s'il ne sera pas nécessaire de chercher au delà de +cette vallée la tribu des Indas? Depuis le jour où Harry Felton +l'a quitté, quelle a été l'existence de mon pauvre John?... Les +indigènes ne se seront-ils pas vengés sur lui de la fuite de son +compagnon?... Il ne faut pas que je pense à cela... Cette pensée +me tuerait!... + +Zach Fren essaie de me rassurer. + +«Puisque, durant tant d'années, le capitaine John et Harry Felton +ont été les prisonniers de ces Indas, me dit-il, c'est que ceux-ci +avaient intérêt à les conserver. Harry Felton vous l'a fait +comprendre, mistress. Ces indigènes ont reconnu dans le capitaine +un chef blanc de grande valeur et ils attendent toujours +l'occasion de le rendre contre une rançon proportionnée à son +importance. À mon sens, la fuite de son compagnon ne doit pas +avoir empiré la situation du capitaine John.» + +Dieu veuille qu'il en soit ainsi! + +* * * * * + +_31 décembre._ -- Aujourd'hui s'est achevée cette année 1890. Il y +a quinze ans, le _Franklin_ partait du port de San-Diégo... Quinze +ans!... Et c'est depuis quatre mois et cinq jours seulement que +notre caravane a quitté Adélaïde! Cette année qui débute pour nous +dans le désert, comment finira-t-elle? + +* * * * * + +_1er janvier._ -- Mes compagnons n'ont pas voulu laisser passer ce +jour sans m'apporter leurs compliments de nouvelle année. Ma chère +Jane m'a embrassée, en proie à la plus vive émotion, et je l'ai +longtemps retenue entre mes bras. Zach Fren et Tom Marix ont voulu +me serrer la main. Je sais que j'ai en eux deux amis qui se +sacrifieraient jusqu'à la mort. Tous nos gens m'ont entourée en +m'adressant leurs félicitations bien affectueuses. Je dis tous, à +l'exclusion cependant des noirs de l'escorte, dont le +mécontentement se manifeste à chaque occasion. Il est clair que +Tom Marix ne les maintient pas sans peine dans le rang. + +Len Burker m'a parlé avec sa froideur habituelle en m'assurant du +succès de notre entreprise. Il ne doute pas que nous n'arrivions +au but. Toutefois, il se demande si c'est suivre la bonne route +que de marcher vers la rivière Fitz-Roy. Les Indas, à son avis, +sont des nomades que l'on rencontre plus fréquemment dans les +régions voisines du Queensland, c'est-à-dire à l'est du continent. +Il est vrai, ajoute-t-il, que nous allons vers l'endroit où Harry +Felton a laissé son capitaine... mais qui peut assurer que les +Indas ne se sont pas déplacés... etc. + +Tout cela est dit de ce ton qui ne saurait inspirer la confiance, +ce ton que certaines gens prennent, quand ils parlent sans vous +regarder. + +Mais c'est Godfrey, dont l'attention m'a le plus vivement touchée. +Il avait fait un bouquet de ces petites fleurs sauvages qui +poussent entre les touffes de spinifex. Il me l'a offert de si +bonne grâce, il m'a dit des choses si tendres, que les larmes me +sont venues aux yeux. Comme je l'ai embrassé, mon Godfrey, et +comme ses baisers répondaient aux miens... + +Pourquoi la pensée me revient-elle que mon petit Wat aurait son +âge... qu'il serait bon comme lui... + +Jane se trouvait là... Elle était si émue, elle est devenue si +pâle en présence de Godfrey... J'ai cru qu'elle allait perdre +connaissance. Mais elle a pu se remettre, et son mari l'a +emmenée... Je n'ai pas osé la retenir. + +Nous avons repris la route, ce jour-là, à quatre heures du soir, +par un temps couvert. La chaleur était un peu plus supportable. +Les chameaux de selle et de bât, suffisamment reposés de leurs +fatigues, ont marché d'un pas plus soutenu. Il a même fallu les +modérer, afin que les hommes à pied pussent les suivre. + +* * * * * + +_15 janvier._ -- Pendant quelques jours, nous avons conservé cette +allure rapide. Deux ou trois fois, il y a eu encore des pluies +abondantes. Nous n'avons pas souffert de la soif, et notre réserve +a été refaite au complet. Elle est la plus grave de toutes, cette +question de l'eau, la plus effrayante aussi, lorsqu'il s'agit d'un +voyage au milieu de ces déserts. Elle exige une constante +préoccupation. En effet, les puits paraissent être rares sur +l'itinéraire que nous suivons. Le colonel Warburton l'a bien +reconnu lors de son voyage, qui s'est terminé à la côte ouest de +la Terre de Tasman. + +Nous vivons désormais sur nos provisions -- uniquement. Il n'y a +pas lieu de faire entrer en compte le rendement de la chasse. Le +gibier a fui ces mornes solitudes. À peine aperçoit-on quelques +bandes de pigeons que l'on ne peut approcher. Ils ne se reposent +entre les touffes de spinifex, qu'après un long vol, lorsque leurs +ailes n'ont plus la force de les soutenir. Néanmoins notre +alimentation est assurée pour plusieurs mois, et, de ce côté, je +suis tranquille. Zach Fren veille scrupuleusement à ce que la +nourriture, conserves, farine, thé, café soit distribuée avec +méthode et régularité. Nous-mêmes, nous sommes soumis au sort +commun. Il n'y a d'exception pour personne. Les noirs de l'escorte +ne peuvent se plaindre que nous soyons mieux traités qu'eux. + +Çà et là voltigent aussi quelques moineaux, égarés à la surface de +ces régions; mais ils ne valent pas la peine que l'on se fatigue à +les poursuivre. + +Toujours des myriades de fourmis blanches, rendant très +douloureuses nos heures de halte. Quant aux moustiques, la contrée +est trop sèche pour que nous en soyons gênés. «Nous les +retrouverons dans les lieux humides», a fait observer Tom Marix. +Eh bien, mieux vaut encore subir leurs morsures. Ce ne sera pas +payer trop cher l'eau qui les attire. + +Nous avons atteint Mary-Spring, à quatre-vingt-dix milles de +Waterloo, dans la journée du 23 janvier. + +Un groupe de maigres arbres se dresse en cet endroit. Ce sont +quelques eucalyptus, qui ont épuisé tout le liquide du sol et sont +à demi flétris. + +«Leur feuillage pend comme des langues desséchées par la soif», +dit Godfrey. + +Et cette comparaison est très juste. + +J'observe que ce jeune garçon, ardent et résolu, n'a rien perdu de +la gaieté de son âge. Sa santé n'est point altérée, ce que je +pouvais craindre, car il est à une époque où l'adolescent se +forme. Et cette incroyable ressemblance qui me trouble... C'est le +même regard, quand ses yeux se fixent sur moi; ce sont les mêmes +intonations quand il me parle... Et il a une manière de dire les +choses, d'exprimer ses pensées, qui me rappelle mon pauvre John! + +Un jour, j'ai voulu attirer l'attention de Len Burker sur cette +particularité. + +«Mais non, Dolly, m'a-t-il répondu, c'est pure illusion de votre +part. Je vous l'avoue, je ne suis aucunement frappé de cette +ressemblance. À mon sens, elle n'existe que dans votre +imagination. Peu importe, après tout, et si c'est pour ce motif +que vous portez intérêt à ce garçon... + +-- Non, Len, ai-je repris, et si j'ai ressenti une vive affection +pour Godfrey, c'est que je l'ai vu se passionner pour ce qui est +l'unique but de ma vie... retrouver et sauver John. Il m'a +suppliée de l'emmener, et, touchée de ses instances, j'ai +consenti. Et puis, c'est un de mes enfants de San-Diégo, l'un de +ces pauvres êtres sans famille, qui ont été élevés à Wat-House... +Godfrey est comme un frère de mon petit Wat... + +-- Je sais... je sais, Dolly, a répliqué Len Burker, et je vous +comprends dans une certaine mesure. Fasse le ciel que vous n'ayez +pas à vous repentir d'un acte où votre sensibilité a plus de part +que votre raison. + +-- Je n'aime pas à vous entendre parler ainsi, Len Burker, ai-je +repris avec vivacité. De telles observations me blessent. Qu'avez- +vous à reprocher à Godfrey?... + +-- Oh! rien... rien jusqu'ici. Mais, qui sait... plus tard... +peut-être voudra-t-il abuser de votre affection un peu trop +prononcée à son égard?... Un enfant trouvé... on ne sait d'où il +vient... ce qu'il est... quel sang coule dans ses veines... + +-- C'est le sang de braves et honnêtes gens, j'en réponds! me +suis-je écriée. À bord du _Brisbane_, il était aimé de tous, de +ses chefs et de ses camarades, et, d'après ce que m'a dit le +capitaine, Godfrey n'a jamais encouru un seul reproche! Zach Fren, +qui s'y connaît, l'apprécie comme moi! Me direz-vous, Len Burker, +pourquoi vous n'aimez pas cet enfant? + +-- Moi... Dolly!... Je ne l'aime ni ne l'aime pas... Il m'est +indifférent, voilà tout. Quant à mon amitié, je ne la donne pas +ainsi au premier venu, et je ne pense qu'à John, à l'arracher aux +indigènes...» + +Si c'est une leçon que Len Burker a voulu me donner, je ne +l'accepte pas; elle porte à faux. Je n'oublie pas mon mari pour +cet enfant; mais je suis heureuse de penser que Godfrey aura joint +ses efforts aux miens. J'en suis certaine, John approuvera ce que +j'ai fait et ce que je compte faire pour l'avenir de ce jeune +garçon. + +Lorsque j'ai rapporté cette conversation à Jane, la pauvre femme a +baissé la tête et n'a rien répondu. + +À l'avenir, je n'insisterai plus. Jane ne veut pas, elle ne peut +pas donner tort à Len Burker. Je comprends cette réserve; c'est +son devoir. + +* * * * * + +_29 janvier._ -- Nous sommes arrivés sur le bord d'un petit lac, +une sorte de lagon, que Tom Marix croit être le White-Lake. Il +justifie son nom de «lac blanc», car, à la place de l'eau qui +s'est évaporée, c'est une couche de sel qui occupe le fond de ce +bassin. Encore un reste de cette mer intérieure qui séparait +autrefois l'Australie en deux grandes îles. + +Zach Fren a renouvelé notre provision de sel; nous aurions préféré +trouver de l'eau potable. + +Il y a dans les environs une grande quantité de rats, plus petits +que le rat ordinaire. Il faut se prémunir contre leurs attaques. +Ce sont des animaux si voraces qu'ils rongent tout ce qu'on laisse +à leur portée. + +Du reste, les noirs n'ont point trouvé que ce fût là un gibier à +dédaigner. Ayant réussi à attraper quelques douzaines de ces rats, +ils les ont apprêtés, les ont fait cuire, et se sont régalés de +cette chair assez répugnante. Il faudrait que nous fussions bien à +court de vivres pour nous résigner à cette nourriture. Dieu +veuille que nous n'en soyons jamais réduits là! + +Nous voici maintenant à la limite du désert compris sous le nom de +Great-Sandy-Desert. + +Pendant les derniers vingt milles, le terrain s'est graduellement +modifié. Les touffes de spinifex sont moins serrées, et cette +maigre verdure tend à disparaître. Le sol est-il donc si aride +qu'il ne puisse suffire à cette végétation si peu exigeante? Qui +ne le croirait en voyant l'immense plaine, ondulée de monticules +de sable rouge, et sans qu'il y ait trace d'un lit de creek. Cela +donne à supposer qu'il ne pleut jamais sur ces territoires dévorés +de soleil -- pas même dans la saison d'hiver. + +Devant cette aridité lamentable, cette sécheresse inquiétante, il +n'est pas un de nous qui ne se sente saisi des plus tristes +pressentiments. Tom Marix me montre sur la carte ces solitudes +désolées: c'est un espace laissé en blanc que sillonnent les +itinéraires de Giles et de Gibson. Vers le nord, celui du colonel +Warburton indique bien les incertitudes de sa marche par les +multiples tours et détours que nécessite la recherche des puits. +Ici ses gens malades, affamés, sont à bout de forces... Là ses +bêtes sont décimées, son fils est mourant... Mieux vaudrait ne pas +lire le récit de son voyage, si l'on veut le recommencer après +lui... Les plus hardis reculeraient... Mais je l'ai lu, et je le +relis... Je ne me laisserai pas effrayer... Ce que cet explorateur +a bravé pour étudier les régions inconnues du continent +australien, je le brave, moi, pour retrouver John... Le seul but +de ma vie est là, et je l'atteindrai! + +* * * * * + +_3 février._ -- Depuis cinq jours, nous avons dû diminuer encore +la moyenne de nos étapes. Autant de perdu sur la longueur du +chemin à parcourir. Rien n'est plus regrettable. Notre caravane, +retardée par les accidents de terrain, est incapable de suivre la +droite ligne. Le sol est fortement accidenté, ce qui nous oblige à +monter et à descendre des pentes parfois très raides. En maint +endroit, il est coupé de dunes, entre lesquelles les chameaux sont +contraints de circuler, puisqu'ils ne peuvent les franchir. Il y a +aussi des collines sablonneuses qui s'élèvent jusqu'à cent pieds, +et que séparent des intervalles de six à sept cents. Les piétons +enfoncent dans ce sable, et la marche devient de plus en plus +pénible. + +La chaleur est accablante. On ne saurait se figurer avec quelle +intensité le soleil darde ses rayons. Ce sont des flèches de feu, +qui vous percent en mille places. Jane et moi, c'est à peine s'il +nous est possible de demeurer sous l'abri de notre kibitka. Ce que +doivent souffrir nos compagnons pendant les étapes du matin ou du +soir! Zach Fren, si robuste qu'il soit, est très éprouvé par les +fatigues; mais il ne se plaint pas, il n'a rien perdu de sa bonne +humeur, cet ami dévoué, dont l'existence est liée à la mienne! + +Jos Meritt supporte ces épreuves avec un courage tranquille, une +résistance aux privations qu'on est tenté de lui envier. Gîn-Ghi, +moins patient, se plaint, sans parvenir à émouvoir son maître. Et, +quand on songe que cet original se soumet à de pareilles épreuves +pour conquérir un chapeau! + +«Bien!... Oh!... Très bien! répond-il lorsqu'on lui en fait +l'observation. Mais aussi quel rarissime chapeau!... + +-- Un vieux galurin de saltimbanque! murmure Zach Fren en haussant +les épaules. + +-- Une guenille, riposte Gîn-Ghi, une guenille qu'on ne voudrait +même pas porter en savates!» + +Au cours de la journée, entre huit heures et quatre heures, il +serait impossible de faire un pas. On campe n'importe où, on +dresse deux ou trois tentes. Les gens de l'escorte, blancs et +noirs, s'étendent comme ils le peuvent à l'ombre des chameaux. Ce +qui est effrayant, c'est que l'eau va bientôt manquer. Que +devenir, si nous ne rencontrons que des puits à sec? Je sens que +Tom Marix est extrêmement inquiet, quoiqu'il cherche à me +dissimuler son anxiété. Il a tort, il ferait mieux de ne me rien +cacher. Je puis tout entendre, et je ne faiblirai pas... + +* * * * * + +_14 février._ -- Onze jours se sont écoulés, pendant lesquels nous +n'avons eu que deux heures de pluie. C'est à peine si nous avons +pu remplir nos tonnelets, si les hommes ont recueilli de quoi +apaiser leur soif, si les bêtes ont refait leur provision d'eau. +Nous sommes arrivés à Emily-Spring, où la source est absolument +tarie. Nos bêtes sont épuisées. Jos Meritt ne sait plus quel moyen +employer pour faire avancer sa monture. Il ne la frappe pas, +cependant, et cherche à la prendre par les sentiments. Je +l'entends qui lui dit: + +«Voyons, si tu as de la peine, du moins n'as-tu pas de chagrin, ma +pauvre bête!» + +La pauvre bête ne paraît point comprendre cette distinction. + +Nous reprenons notre route, plus inquiets que nous ne l'avons +jamais été. + +Deux animaux sont malades. Ils se traînent, et ne pourront +continuer le voyage. Les vivres que portait le chameau de bât ont +dû être placés sur un chameau de selle, lequel a été repris à l'un +des hommes de l'escorte. + +Estimons-nous heureux que le chameau mâle monté par Tom Marix ait +jusqu'à présent conservé toute sa vigueur. Sans lui, les autres, +plus particulièrement les chamelles, se débanderaient, et rien ne +pourrait les retenir. + +Il y a nécessité d'achever les pauvres bêtes abattues par la +maladie. Les laisser mourir de faim, de soif, en proie à une +longue agonie, ce serait plus inhumain que de terminer d'un coup +leurs misères. + +La caravane s'éloigne et contourne une colline de sable... Deux +détonations retentissent... Tom Marix revient nous rejoindre, et +le voyage se poursuit. + +Ce qui est plus alarmant, c'est que la santé de deux de nos gens +me donne de vives inquiétudes. Ils sont pris de fièvre, et on ne +leur épargne pas le sulfate de quinine, dont la pharmacie +portative est abondamment fournie. Mais une soif ardente les +dévore. Notre provision d'eau est tarie, et rien n'indique que +nous soyons à proximité d'un puits. + +Les malades sont étendus chacun sur le dos d'un chameau que leurs +compagnons conduisent à la main. On ne peut abandonner des hommes +comme on abandonne les bêtes. Nous leur donnerons nos soins, c'est +notre devoir, et nous n'y faillirons pas... Mais cette impitoyable +température les dévore peu à peu... + +Tom Marix, si habitué qu'il soit à ces épreuves du désert, et bien +qu'il ait souvent mis son expérience à profit pour soigner ses +compagnons de la police provinciale, ne sait plus que faire... De +l'eau... de l'eau!... C'est ce que nous demandons aux nuages, +puisque le sol est incapable de nous en fournir. + +Ceux qui résistent le mieux aux fatigues, qui supportent sans en +trop souffrir ces excessives chaleurs, ce sont les noirs de +l'escorte. + +Cependant, s'ils sont moins éprouvés, leur mécontentement +s'accroît de jour en jour. En vain Tom Marix s'emploie-t-il à les +calmer. Les plus excités se tiennent à l'écart aux heures de +halte, se concertent, se montent, et les symptômes d'une prochaine +révolte sont manifestes. + +Dans la journée du 21, tous, d'un commun accord, ont refusé de +continuer le voyage dans la direction du nord-ouest, donnant pour +raison qu'ils meurent de soif. La raison n'est, hélas! que trop +sérieuse. Depuis douze heures, il n'y a plus une seule goutte +d'eau dans nos tonnelets. Nous en sommes réduits aux boissons +alcooliques, dont l'effet est déplorable, car elles portent à la +tête. + +J'ai dû intervenir en personne au milieu de ces indigènes butés +dans leur idée. Il s'agissait de les amener à comprendre que +s'arrêter en de telles circonstances, n'était pas le moyen de +mettre un terme aux souffrances qu'ils subissaient. + +«Aussi, me répond l'un d'eux, ce que nous voulons, c'est revenir +en arrière. + +-- En arrière?... Et jusqu'où?... + +-- Jusqu'à Mary-Spring. + +-- À Mary-Spring, il n'y a plus d'eau, ai-je répondu, et vous le +savez bien. + +-- S'il n'y a plus d'eau à Mary-Spring, réplique l'indigène, on en +trouvera un peu au-dessus du côté du mont Wilson, dans la +direction du Sturt-creek. + +Je regarde Tom Marix. Il va chercher la carte spéciale où figure +le Great-Sandy-Desert. Nous la consultons. En effet, dans le nord +de Mary-Spring, il existe un cours d'eau assez important, qui +n'est peut-être pas entièrement desséché. Mais comment l'indigène +a-t-il pu connaître l'existence de ce cours d'eau? Je l'interroge +à ce sujet. Il hésite d'abord et finit par me répondre que c'est +M. Burker qui leur en a parlé. C'est même de lui qu'est venue la +proposition de remonter vers le Sturt-creek. + +Je suis on ne peut plus contrariée de ce que Len Burker ait eu +l'imprudence -- n'est-ce que de l'imprudence? -- de provoquer une +partie de l'escorte à retourner dans l'est. Il en résulterait non +seulement des retards, mais une sérieuse modification à notre +itinéraire, laquelle nous écarterait de la rivière Fitz-Roy. + +Je m'en explique nettement avec lui. + +«Que voulez-vous, Dolly? me répond-il. Mieux vaut s'exposer à des +retards ou à des détours que de s'obstiner à suivre une route où +les puits font défaut. + +-- En tout cas, monsieur Burker, dit vivement Zach Fren, c'est à +mistress Branican et non aux indigènes que vous auriez dû faire +votre communication. + +-- Vous agissez de telle façon avec nos noirs, ajoute Tom Marix, +que je ne puis plus les tenir. Est-ce vous qui êtes leur chef, +monsieur Burker, ou est-ce moi?... + +-- Je trouve vos observations inconvenantes, Tom Marix! réplique +Len Burker. + +-- Inconvenantes ou non, elles sont justifiées par votre conduite, +monsieur, et vous voudrez bien en tenir compte! + +-- Je n'ai d'ordres à recevoir de personne ici, si ce n'est de +mistress Branican... + +-- Soit, Len Burker, ai-je répondu. Dorénavant, si vous avez +quelques critiques à présenter, je vous prie de me les adresser et +non à d'autres. + +-- Mistress Dolly, dit alors Godfrey, voulez-vous que je me porte +en avant de la caravane à la recherche d'un puits?... Je finirai +par rencontrer... + +-- Des puits sans eau!» murmure Len Burker, qui s'éloigne en +haussant les épaules. + +J'imagine aisément ce qu'a dû souffrir Jane, qui assistait à cette +discussion. La façon d'agir de son mari, si dommageable pour le +bon accord qui doit régner dans notre personnel, peut nous créer +les plus graves difficultés. Il fallut que je me joignisse à Tom +Marix pour obtenir des noirs de ne pas persévérer dans leur +intention de revenir en arrière. Nous n'y réussîmes pas sans +peine. Toutefois, ils déclarèrent que si nous n'avions pas trouvé +un puits avant quarante-huit heures, ils retourneraient à Mary- +Spring, afin de gagner le Sturtcreek. + +* * * * * + +_23 février._ -- Quelles indicibles souffrances pendant les deux +jours qui suivirent! L'état de nos deux compagnons malades avait +empiré. Trois chameaux tombèrent encore pour ne plus se relever, +la tête allongée sur le sable, les reins gonflés, incapables de +faire un mouvement. Il fut nécessaire de les abattre. C'étaient +deux bêtes de selle et une bête de bât. Actuellement quatre blancs +de l'escorte sont réduits à continuer en piétons ce voyage déjà si +fatigant pour des gens montés. + +Et pas une créature humaine dans ce Great-Sandy-Desert! Pas un +Australien de ces régions de la Terre de Tasman, qui puisse nous +renseigner sur la situation des puits! Évidemment, notre caravane +s'est écartée de l'itinéraire du colonel Warburton, car le colonel +n'a jamais franchi d'aussi longues étapes, sans avoir pu refaire +sa provision d'eau. Trop souvent, il est vrai, les puits à demi +taris ne contenaient qu'un liquide épais, échauffé, à peine +potable. Mais nous nous en contenterions... + +Aujourd'hui, enfin, au terme de la première étape, nous avons pu +apaiser notre soif... C'est Godfrey qui a découvert un puits à une +faible distance. + +Dès le matin du 23, le brave enfant s'est porté à quelques milles +en avant, et deux heures après, nous l'avons aperçu qui revenait +en toute hâte. + +«Un puits!... un puits!» s'est-il écrié du plus loin que nous +avons pu l'entendre. + +À ce cri, notre petit monde s'est ranimé. Les chameaux se sont +remis sur leurs jambes. Il semble que celui que montait Godfrey +leur ait dit en arrivant: + +«De l'eau... de l'eau!» + +Une heure après, la caravane s'arrêtait sous un bouquet d'arbres à +la ramure desséchée, qui ombrageaient le puits. Heureusement, ce +sont des gommiers et non de ces eucalyptus, qui l'auraient asséché +jusqu'à la dernière goutte! + +Mais les rares puits, creusés à la surface du continent +australien, il faut bien reconnaître qu'une troupe d'hommes un peu +nombreuse les viderait en un instant. L'eau n'y est point +abondante, et encore faut-il aller la puiser sous les couches de +sable. C'est que ces puits ne sont pas l'oeuvre de la main de +l'homme; ce ne sont que des cavités naturelles, qui se forment à +l'époque des pluies d'hiver. À peine dépassent-elles cinq à six +pieds en profondeur -- ce qui suffit pour que l'eau, abritée des +rayons solaires, échappe à l'évaporation et se conserve même +pendant les longues chaleurs de l'été. + +Quelquefois, ces réservoirs ne se signalent pas à la surface de la +plaine par un groupe d'arbres, et il n'est que trop facile de +passer à proximité sans les reconnaître. Il importe donc +d'observer la contrée avec grand soin: c'est une recommandation +qui est faite et très justement faite par le colonel Warburton. +Aussi avons-nous soin d'en tenir compte. + +Cette fois, Godfrey avait eu la main heureuse. Le puits, près +duquel notre campement a été établi dès onze heures du matin, +contenait plus d'eau qu'il n'en fallait pour abreuver nos chameaux +et refaire complètement notre réserve. Cette eau restée limpide +car elle était filtrée par les sables, avait gardé sa fraîcheur, +la cavité, située au pied d'une haute dune, ne recevant pas +directement les rayons du soleil. + +C'est avec délices que chacun de nous s'est rafraîchi en puisant à +cette sorte de citerne. Il fallut même engager nos compagnons à +n'en boire que modérément; ils auraient fini par se rendre +malades. + +On ne saurait s'imaginer les effets bienfaisants de l'eau, à moins +d'avoir été longtemps torturé par la soif. Le résultat est +immédiat; les plus abattus se relèvent, les forces reviennent +instantanément, le courage avec les forces. C'est plus qu'être +ranimé; c'est renaître! + +Le lendemain, dès quatre heures du matin, nous avons repris notre +route en nous dirigeant vers le nord-ouest, afin d'atteindre par +le plus court Joanna-Spring, à cent quatre-vingt-dix milles +environ de Mary-Spring. + +* * * * * + +Ces quelques notes, extraites du journal de Mrs. Branican, +suffiront à démontrer que son énergie ne l'a pas abandonnée un +instant. Il convient, maintenant, de reprendre le récit de ce +voyage, auquel l'avenir réservait encore tant d'éventualités, +impossibles à prévoir et si graves par leurs conséquences. + + + + +XI + +Indices et incidents + + +Ainsi que l'ont fait connaître les dernières lignes du journal de +Mrs. Branican, le courage et la confiance étaient revenus au +personnel de la caravane. Jamais la nourriture n'avait fait +défaut, et elle était assurée pour plusieurs mois. L'eau seule +avait manqué pendant quelques étapes; mais le puits, découvert par +Godfrey, en avait fourni au delà des besoins, et l'on repartait +délibérément. + +Il est vrai, il s'agissait toujours d'affronter une chaleur +accablante, de respirer un air embrasé à la surface de ces +interminables plaines, sans arbres et sans ombre. Et ils sont bien +peu nombreux, les voyageurs qui peuvent impunément supporter ces +températures dévorantes, lorsqu'ils ne sont pas originaires du +pays australien. Où l'indigène résiste, l'étranger succombe. Il +faut être fait à ce climat meurtrier. + +Toujours la région des dunes et des sables rouges avec leurs +ondulations de longues rides symétriques. On dirait d'un sol +incendié, dont la coloration intensive, accentuée par les rayons +solaires, ne cesse de brûler les yeux. Le sol était chaud au point +qu'il eût été impossible à des blancs d'y marcher pieds nus. Quant +aux noirs, leur épiderme endurci le leur permettait impunément, et +ils n'auraient pas dû voir là une occasion de se plaindre. Ils se +plaignaient pourtant; leur mauvais vouloir se manifestait sans +cesse d'une façon plus apparente. Si Tom Marix n'avait pas tenu à +conserver son escorte au complet, pour le cas où il y aurait lieu +de se défendre contre quelque tribu nomade, il eût assurément prié +Mrs. Branican de congédier les Australiens engagés à son service. + +Du reste, Tom Marix voyait s'accroître les difficultés inhérentes +à une telle expédition, et, quand il se disait que ces fatigues +étaient subies et ces dangers bravés en pure perte, il fallait +qu'il fût bien maître de lui pour ne rien laisser paraître de ses +pensées. Seul, Zach Fren l'avait deviné et lui en voulait de ce +qu'il ne partageait pas sa confiance. + +«Vraiment, Tom, lui dit-il un jour, je ne vous aurais pas cru +homme à vous décourager! + +-- Me décourager?... Vous vous trompez, Zach, en ce sens du moins, +que le courage ne me manquera pas pour accomplir ma mission +jusqu'au bout. Ce n'est pas de traverser ces déserts que +j'appréhende, c'est, après les avoir traversés, d'être contraints +de revenir sur nos pas sans avoir réussi. + +-- Croyez-vous donc, Tom, que le capitaine John ait succombé +depuis le départ de Harry Felton? + +-- Je n'en sais rien, Zach, et vous ne le savez pas davantage. + +-- Si, je le sais, comme je sais qu'un navire abat sur tribord +quand on met sa barre à bâbord! + +-- Vous parlez là, Zach, comme parle Mrs. Branican ou Godfrey, et +vous prenez vos espérances pour des certitudes. Je souhaite que +vous ayez raison. Mais le capitaine John, s'il est vivant, est au +pouvoir des Indas, et ces Indas où sont-ils? + +-- Ils sont où ils sont, Tom, et c'est là que la caravane ira, +quand elle devrait bouliner pendant six mois encore. Que diable! +lorsqu'on ne peut pas virer vent debout, on vire vent arrière, et +on rattrape toujours sa route... + +-- Sur mer, oui, Zach, lorsqu'on sait vers quel port on se dirige. +Mais, à travers ces territoires, sait-on où l'on va? + +-- Ce n'est pas en désespérant qu'on l'apprendra. + +-- Je ne désespère pas, Zach! + +-- Si, Tom, et, ce qui est plus grave, c'est que vous finirez par +le laisser voir. Celui qui ne cache pas son inquiétude fait un +mauvais capitaine et incite son équipage au mécontentement. Prenez +garde à votre visage, Tom, non pour Mrs. Branican, que rien ne +pourrait ébranler, mais pour les blancs de notre escorte! S'ils +allaient faire cause commune avec les noirs... + +-- Je réponds d'eux comme de moi... + +-- Et comme moi, je réponds de vous, Tom! Aussi ne parlons pas +d'amener notre pavillon tant que les mâts sont debout! + +-- Qui en parle, Zach, si ce n'est Len Burker?... + +-- Oh! celui-là, Tom, si j'étais le commandant, il y a longtemps +qu'il serait à fond de cale, avec un boulet à chaque pied! Mais, +qu'il y fasse attention, car je ne le perds pas de vue!» + +Zach Fren avait raison de surveiller Len Burker. Si le désarroi se +mettait dans l'expédition, ce serait à lui qu'on le devrait. Ces +noirs, sur lesquels Tom Marix croyait pouvoir compter, il les +excitait au désordre. C'était là une des causes qui risquaient +d'empêcher le succès de la campagne. Mais n'eût-elle pas existé, +que Tom Marix ne conservait guère d'illusion sur la possibilité de +rencontrer les Indas et de délivrer le capitaine John. + +Cependant, bien que la caravane n'allât pas tout à fait à +l'aventure, en se dirigeant vers les environs de la Fitz-Roy, il +se pouvait qu'une circonstance eût obligé les Indas à quitter la +Terre de Tasman; peut-être des éventualités de guerre. Il est rare +que la paix règne entre tribus, qui peuvent compter de deux cent +cinquante à trois cents âmes. Il y a des haines invétérées, des +rivalités qui exigent du sang, et elles s'exercent avec d'autant +plus de passion que, chez ces cannibales, la guerre, c'est la +chasse. À vrai dire, l'ennemi n'est pas seulement l'ennemi, il est +le gibier, et le vainqueur mange le vaincu. De là des luttes, des +poursuites, des déplacements, qui entraînent parfois les indigènes +à de grandes distances. Il y aurait donc eu intérêt à savoir si +les Indas n'avaient pas abandonné leurs territoires, et on ne le +saurait qu'en s'emparant d'un Australien venu du nord-ouest. + +C'est à cela que tendaient les efforts de Tom Marix, assidûment +secondé par Godfrey, qui, malgré les recommandations et même les +injonctions de Mrs. Branican, se laissait souvent emporter à une +distance de plusieurs milles. Quand il n'allait pas à la recherche +de quelque puits, il se lançait à la recherche de quelque +indigène, mais, jusqu'alors sans résultat. La contrée était +déserte. Et, en vérité, quel être humain, de telle rustique nature +fût-il, aurait pu y subvenir aux plus strictes nécessités de +l'existence? S'y aventurer aux abords de la ligne télégraphique, +cela se pouvait faire à la rigueur, et encore voit-on à quelles +épreuves on était exposé. + +Enfin, le 9 mars, vers neuf heures et demie du matin, on entendit +un cri retentir à courte distance -- un cri formé de ces deux +mots: coo-eeh! + +«Il y a des indigènes dans les environs, dit Tom Marix. + +-- Des indigènes?... demanda Dolly. + +-- Oui, mistress, c'est leur façon de s'appeler. + +-- Tâchons de les rejoindre», répondit Zach Fren. La caravane +avança d'une centaine de pas, et Godfrey signala deux noirs entre +les dunes. S'emparer de leurs personnes ne devait pas être facile, +car les Australiens fuient les blancs du plus loin qu'ils les +entrevoient. Ceux-ci cherchaient à se dissimuler derrière une +haute dune rougeâtre, entre des touffes de spinifex. Mais les gens +de l'escorte parvinrent à les cerner, et ils furent amenés devant +Mrs. Branican. L'un était âgé d'une cinquantaine d'années; +l'autre, son fils, d'environ vingt ans. Tous deux se rendaient à +la station du lac Woods, qui appartient au service du réseau +télégraphique. Divers présents en étoffes, et principalement +quelques livres de tabac, les eurent bientôt amadoués, et ils se +montrèrent disposés à répondre aux questions qui leur furent +faites par Tom Marix -- réponses que celui-ci traduisait +immédiatement pour Mrs. Branican, Godfrey, Zach Fren et leurs +compagnons. Les Australiens avaient d'abord dit où ils allaient -- +ce qui n'intéressait que médiocrement. Mais Tom Marix leur demanda +d'où ils venaient, ce qui méritait une sérieuse attention. + +«Nous venons de par là... loin... très loin, répondit le père en +montrant le nord-ouest. + +-- De la côte?... + +-- Non... de l'intérieur. + +-- De la Terre de Tasman? + +-- Oui... de la rivière Fitz-Roy.» + +C'était précisément vers cette rivière, on le sait, que se +dirigeait la caravane. + +«De quelle tribu êtes-vous? dit Tom Marix. + +-- De la tribu des Goursis. + +-- Est-ce que ce sont des nomades?...» + +L'indigène ne parut pas comprendre ce que voulait dire le chef de +l'escorte. + +«Est-ce une tribu qui va d'un campement à l'autre, reprit Tom +Marix, une tribu qui n'habite pas un village?... + +-- Elle habite le village de Goursi, répondit le fils, qui +semblait être assez intelligent. + +-- Et ce village est-il près de la Fitz-Roy?... + +-- Oui, à dix grandes journées de l'endroit où elle va se jeter à +la mer.» + +C'est dans le Golfe du Roi que se déverse la Fitz-Roy river, et +c'était là, précisément, que la deuxième campagne du _Dolly-Hope_ +avait pris fin en 1883. Les dix journées, indiquées par le jeune +homme, démontraient que le village de Goursi devait être situé à +une centaine de milles du littoral. + +C'est ce qui fut relevé par Godfrey sur la carte à grands points +de l'Australie occidentale -- carte qui portait le tracé de la +rivière Fitz-Roy pendant un parcours de deux cent cinquante +milles, depuis son origine au milieu des régions vagues de la +Terre de Tasman. + +«Connaissez-vous la tribu des Indas?» demanda alors Tom Marix aux +indigènes. + +Les regards du père et du fils parurent s'enflammer, lorsque ce +nom fut prononcé devant eux. + +«Évidemment, ce sont deux tribus ennemies, ces Indas et ces +Goursis, deux tribus qui sont en guerre, fit observer Tom Marix, +en s'adressant à Mrs. Branican. + +-- C'est vraisemblable, répondit Dolly, et, très probablement, ces +Goursis savent où se trouvent actuellement les Indas. Interrogez- +les à ce sujet, Tom Marix, et tâchez d'obtenir une réponse aussi +précise que possible. De cette réponse dépend peut-être le succès +de nos recherches.» + +Tom Marix posa la question, et le plus âgé des indigènes affirma, +sans hésiter, que la tribu des Indas occupait alors le haut cours +de la Fitz-Roy. + +«À quelle distance se trouvent-ils du village de Goursi? demanda +Tom Marix. + +-- À vingt journées en se dirigeant vers le soleil levant», +répondit le jeune garçon. + +Cette distance, reportée sur la carte, mettait le campement des +Indas à deux cent quatre-vingts milles environ de l'endroit alors +atteint par la caravane. Quant à ces renseignements, ils +concordaient avec ceux qui avaient été précédemment donnés par +Harry Felton. + +«Votre tribu, reprit Tom Marix, est-elle souvent en guerre avec la +tribu des Indas? + +-- Toujours!» répondit le fils. + +Et son accent, son geste, indiquaient la violence de ces haines de +cannibales. + +«Et nous les poursuivrons, ajouta le père, dont les mâchoires +claquaient de désirs sensuels, et ils seront battus, lorsque le +chef blanc ne sera plus là pour leur donner ses conseils.» + +On imagine quelle fut l'émotion de Mrs. Branican et de ses +compagnons, dès que Tom Marix eut traduit cette réponse. Ce chef +blanc depuis tant d'années prisonnier des Indas, pouvait-on douter +que ce ne fût le capitaine John? + +Et, sur les instances de Dolly, Tom Marix pressa de questions les +deux indigènes. Ils ne purent fournir que des informations très +indécises sur ce chef blanc. Ce qu'ils affirmèrent, toutefois, +c'est que, trois mois auparavant, lors de la dernière lutte entre +les Goursis et les Indas, il était encore au pouvoir de ces +derniers. + +«Et sans lui, s'écria le jeune Australien, les Indas ne seraient +plus que des femmes!» + +Qu'il y eût là exagération de la part de ces indigènes, peu +importait. On savait d'eux tout ce que l'on voulait en savoir. +John Branican et les Indas se trouvaient à moins de trois cents +milles dans la direction du nord-ouest... Il fallait les rejoindre +sur les bords de la Fitz-Roy. + +Au moment où le campement allait être levé, Jos Meritt retint un +instant les deux hommes que Mrs. Branican venait de congédier avec +de nouveaux présents. Et alors l'Anglais pria Tom Marix de leur +adresser une question relativement aux chapeaux de cérémonie que +portaient les chefs de la tribu des Goursis et les chefs de la +tribu des Indas. + +En vérité, tandis qu'il attendait leur réponse, Jos Meritt était +non moins ému que l'avait été Dolly pendant l'interrogatoire des +indigènes. + +Il eut lieu d'être satisfait, le digne collectionneur, et les +«Bien... Oh!... Très bien!» éclatèrent entre ses lèvres, quand il +apprit que les chapeaux de fabrication étrangère n'étaient point +rares parmi les peuplades du nord-ouest. Dans les grandes +cérémonies, les chapeaux coiffaient habituellement la tête des +principaux chefs australiens. + +«Vous comprenez, mistress Branican, fit observer Jos Meritt, +retrouver le capitaine John, c'est très bien!... Mais, de mettre +la main sur le trésor historique que je poursuis à travers les +cinq parties du monde, c'est encore mieux... + +-- Évidemment!» répondit Mrs. Branican. + +Et n'était-elle pas faite aux monomanies de son bizarre compagnon +de voyage. + +«Vous avez entendu, Gîn-Ghi? ajouta Jos Meritt, en se tournant +vers son serviteur. + +-- J'ai entendu, mon maître Jos, répondit le Chinois. Et quand +nous aurons trouvé ce chapeau... + +-- Nous reviendrons en Angleterre, nous rentrerons à Liverpool, et +là, Gîn-Ghi, élégamment coiffé d'une calotte noire, vêtu d'une +robe de soie rouge, drapé d'un macoual en soie jaune, vous n'aurez +plus d'autre fonction que de montrer ma collection aux amateurs. +Êtes-vous satisfait?... + +-- Comme la fleur haïtang, qui va s'épanouir sous la brise, +lorsque le lapin de Jade est descendu vers l'Occident», répondit +le poétique Gîn-Ghi. + +Toutefois, il secouait la tête d'un air aussi peu convaincu de son +bonheur à venir que si son maître lui eût affirmé qu'il serait +nommé mandarin à sept boutons. + +Len Burker avait assisté à la conversation de Tom Marix et des +deux indigènes dont il comprenait le langage, mais sans y prendre +part. Pas une question relative au capitaine John n'était venue de +lui. Il écoutait attentivement, notant dans sa mémoire les détails +qui se rapportaient à la situation actuelle des Indas. Il +regardait sur la carte l'endroit que la tribu occupait +probablement alors vers le cours supérieur de la rivière Fitz-Roy. +Il calculait la distance que la caravane aurait à parcourir pour +s'y transporter, et le temps qu'elle emploierait à traverser ces +régions de la Terre de Tasman. + +En réalité ce serait l'affaire de quelques semaines, si aucun +obstacle ne surgissait, que les moyens de locomotion ne fissent +pas défaut, que les fatigues de la route, les souffrances dues à +l'ardeur de la température, fussent heureusement surmontées. Aussi +Len Burker, sentant que la précision de ces renseignements allait +redonner du courage à tous, en éprouvait-il une rage sourde. Quoi! +la délivrance du capitaine John s'accomplirait, et, grâce à la +rançon qu'elle apportait, Dolly parviendrait à l'arracher aux +mains des Indas? + +Tandis que Len Burker réfléchissait à cet enchaînement +d'éventualités, Jane voyait son front s'obscurcir, ses yeux +s'injecter, sa physionomie réfléchir les détestables pensées qui +l'agitaient. Elle en fut épouvantée, elle eut le pressentiment +d'une catastrophe prochaine, et, au moment où les regards de son +mari se fixèrent sur les siens, elle se sentit défaillir... + +La malheureuse femme avait compris ce qui se passait dans l'âme de +cet homme, capable de tous les crimes pour s'assurer la fortune de +Mrs. Branican. + +En effet, Len Burker se disait que si John et Dolly se +rejoignaient, c'était l'écroulement de tout son avenir. Ce serait +tôt ou tard la reconnaissance de la situation de Godfrey vis-à-vis +d'eux. Ce secret finirait par échapper à sa femme, à moins qu'il +ne la mît dans l'impossibilité de parler, et, pourtant, +l'existence de Jane lui était nécessaire pour que la fortune lui +arrivât par elle, après la mort de Mrs. Branican. + +Donc, il fallait séparer Jane de Dolly, puis, dans le but de faire +disparaître John Branican, devancer la caravane chez les Indas. + +Avec un homme sans conscience et résolu tel que Len Burker, ce +plan n'était que trop réalisable, et, d'ailleurs, les +circonstances ne devaient pas tarder à lui venir en aide. + +Ce jour-là, à quatre heures du soir, Tom Marix donna le signal du +départ, et l'expédition se remit en marche dans l'ordre habituel. +On oubliait les fatigues passées. Dolly avait communiqué à ses +compagnons l'énergie qui l'animait. On approchait du but... Le +succès paraissait hors de doute... Les noirs de l'escorte +semblaient eux-mêmes se soumettre plus volontiers, et, peut-être, +Tom Marix aurait-il pu compter sur leur concours jusqu'au terme de +l'expédition, si Len Burker n'eût été là pour leur souffler +l'esprit de trahison et de révolte. + +La caravane, enlevée d'un bon pas, avait à peu près repris +l'itinéraire du colonel Warburton. Cependant la chaleur s'était +accrue, et les nuits étaient étouffantes. Sur cette plaine sans un +seul bouquet d'arbres on ne trouvait d'ombre qu'à l'abri des +hautes dunes, et encore cette ombre était-elle très réduite par la +presque verticalité des rayons solaires. + +Et pourtant, sous cette latitude plus basse que celle du Tropique, +c'est-à-dire en pleine zone torride, ce n'était pas des excès du +climat australien que les hommes avaient le plus à souffrir. La +bien autrement grave question de l'eau se représentait chaque +jour. Il fallait aller chercher des puits à de grandes distances, +et cela dérangeait l'itinéraire, qui s'allongeait de nombreux +détours. Le plus souvent, c'était Godfrey, toujours prêt, Tom +Marix, toujours infatigable, qui se dévouaient. Mrs. Branican ne +les voyait pas s'éloigner sans un serrement de coeur. Mais il n'y +avait plus rien à espérer des orages, qui sont d'une rareté +extrême à cette époque de l'année. Sur le ciel, rasséréné d'un +horizon à l'autre, on ne voyait pas un lambeau de nuage. L'eau ne +pouvait venir que du sol. + +Lorsque Tom Marix et Godfrey avaient découvert un puits, c'était +vers ce point qu'on se dirigeait. On reprenait l'étape, on +pressait le pas des bêtes, on se hâtait sous cet aiguillon de la +soif, et que trouvait-on le plus souvent?... Un liquide bourbeux, +au fond d'une cavité où fourmillaient les rats. Si les noirs et +les blancs de l'escorte n'hésitaient pas à s'en abreuver, Dolly, +Jane, Godfrey, Zach Fren, Len Burker, avaient la prudence +d'attendre que Tom Marix eût fait déblayer le puits, rejeter la +couche souillée de sa surface, creuser les sables pour en extraire +une eau moins impure. Ils se désaltéraient alors. On remplissait +ensuite les tonnelets qui devaient suffire jusqu'au puits +prochain. + +Tel fut le voyage pendant une huitaine de jours -- du 10 au 17 +mars -- sans autre incident, mais avec un accroissement de +fatigues qui ne pouvait plus se prolonger. L'état des deux malades +ne s'améliorait point, au contraire, et il y avait lieu de +craindre une issue fatale. Privé de cinq chameaux, Tom Marix était +embarrassé pour faire face aux nécessités du transport. + +Le chef de l'escorte commençait à être extrêmement inquiet. Mrs. +Branican ne l'était pas moins, bien qu'elle n'en laissât rien +paraître. La première en marche, la dernière à la halte, elle +donnait l'exemple du plus extraordinaire courage, uni à une +confiance que rien n'aurait pu ébranler. + +Et à quels sacrifices n'eût-elle pas consenti pour éviter ces +retards incessants, pour abréger cet interminable voyage! + +Un jour, elle demanda à Tom Marix pourquoi il ne ralliait pas +directement le haut cours de la rivière Fitz-Roy, où les +renseignements des indigènes plaçaient le dernier campement des +Indas. + +«J'y ai songé, répondit Tom Marix, mais c'est toujours la question +de l'eau qui me retient et me préoccupe, mistress Branican. En +allant vers Joanna-Spring, nous ne pouvons manquer de rencontrer +un certain nombre de ces puits que le colonel Warburton a +signalés. + +-- Est-ce qu'il ne s'en trouve pas sur les territoires du nord? +demanda Dolly. + +-- Peut-être, mais je n'en ai pas la certitude, dit Tom Marix. Et +d'ailleurs, il faut admettre la possibilité que ces puits soient +desséchés maintenant, tandis qu'en continuant notre marche vers +l'ouest, nous sommes assurés d'atteindre la rivière d'Okaover, où +le colonel Warburton a fait halte. Or, cette rivière, c'est de +l'eau courante, et nous aurons toute facilité d'y refaire notre +provision avant de gagner la vallée de la Fitz-Roy. + +-- Soit, Tom Marix, répondit Mrs. Branican; puisqu'il le faut, +dirigeons-nous sur Joanna-Spring.» + +C'est ce qui fut fait, et les fatigues de cette partie du voyage +dépassèrent toutes celles que la caravane avait supportées +jusqu'alors. Quoiqu'on fût déjà au troisième mois de la saison +d'été, la température conservait une moyenne intolérable de +quarante degrés centigrades à l'ombre, et, par ce mot, il faut +entendre l'ombre de la nuit. En effet, on aurait vainement cherché +un nuage dans les hautes zones du ciel, un arbre à la surface de +cette plaine. Le cheminement s'opérait au milieu d'une atmosphère +suffocante. Les puits ne contenaient pas l'eau nécessaire aux +besoins du personnel. On faisait à peine une dizaine de milles par +étape. Les piétons se traînaient. Les soins que Dolly, assistée de +Jane et de la femme Harriett, bien affaiblies elles-mêmes, +donnaient aux deux malades, ne parvenaient pas à les soulager. Il +aurait fallu s'arrêter, camper dans quelque village, prendre un +repos de longue durée, attendre que la température fût devenue +plus clémente... Et rien de tout cela n'était possible. + +Dans l'après-midi du 17 mars, on perdit encore deux chameaux de +bât, et précisément l'un de ceux qui transportaient les objets +d'échange, destinés aux Indas. Tom Marix dut faire passer leur +charge sur des chameaux de selle -- ce qui nécessita de démonter +deux autres blancs de l'escorte. Ces braves gens ne se plaignirent +pas et acceptèrent sans mot dire ce surcroît de souffrance. Quelle +différence avec les noirs, qui réclamaient sans cesse, et +causaient à Tom Marix les plus sérieux ennuis! N'était-il pas à +craindre que, un jour ou l'autre, ces noirs ne fussent tentés +d'abandonner la caravane, probablement après quelque scène de +pillage?... + +Enfin, dans la soirée du 19 mars, près d'un puits dont l'eau était +enfouie à six pieds sous les sables, la caravane s'arrêta à cinq +milles environ de Joanna-Spring. Il n'y avait pas eu moyen +d'allonger l'étape au-delà. + +Le temps était d'une lourdeur extraordinaire. L'air brûlait les +poumons, comme s'il se fût échappé d'une fournaise. Le ciel, très +pur, d'un bleu cru, tel qu'il apparaît dans certaines régions +méditerranéennes au moment d'un déchaînement de mistral, offrait +un aspect étrange et menaçant. + +Tom Marix regardait cet état de l'atmosphère d'un air d'anxiété +qui n'échappa point à Zach Fren. + +«Vous flairez quelque chose, lui dit le maître, et quelque chose +qui ne vous va pas?... + +-- Oui, Zach, répondit Tom Marix. Je m'attends à un coup de +simoun, dans le genre de ceux qui ravagent les déserts de +l'Afrique. + +-- Et bien... du vent... ce serait de l'eau, sans doute? fit +observer Zach Fren. + +-- Non point, Zach, ce serait une sécheresse plus effroyable +encore, et ce vent-là, dans le centre de l'Australie, on ne sait +pas ce dont il est capable!» + +Cette observation, venant d'un homme si expérimenté, était de +nature à causer une profonde inquiétude à Mrs. Branican et ses +compagnons. + +Les précautions furent donc prises en vue d'un «coup de temps», +pour employer une expression familière aux marins. Il était neuf +heures du soir. Les tentes n'avaient point été dressées -- ce qui +était inutile par ces nuits brûlantes -- au milieu des dunes +sablonneuses de la plaine. Après avoir apaisé sa soif à l'eau des +tonnelets, chacun prit sa part de vivres que Tom Marix venait de +faire distribuer. C'est à peine si l'on songeait à satisfaire sa +faim. Ce qu'il aurait fallu, c'était de l'air frais; l'estomac +souffrait moins que les organes de la respiration. Quelques heures +de sommeil auraient fait plus de bien à ces pauvres gens que +quelques bouchées de nourriture. Mais était-il loisible de dormir +au milieu d'une atmosphère si étouffante qu'on eût pu la croire +raréfiée! + +Jusqu'à minuit, il ne se produisit rien d'anormal. Tom Marix, Zach +Fren et Godfrey veillaient tour à tour. Tantôt l'un, tantôt +l'autre se relevait, afin d'observer l'horizon vers le nord. Cet +horizon était d'une clarté et même d'une pureté sinistre. La lune, +couchée en même temps que le soleil, avait disparu derrière les +dunes de l'ouest. Des centaines d'étoiles brillaient autour de la +Croix du Sud qui étincelle au pôle antarctique du globe. + +Un peu avant trois heures, cette illumination du firmament +s'effaça. Une soudaine obscurité enveloppa la plaine d'un horizon +à l'autre. + +«Alerte!... Alerte!... cria Tom Marix. + +-- Qu'y a-t-il?» demanda Mrs. Branican, qui s'était brusquement +relevée. + +Auprès d'elle, Jane et la femme Harriett, Godfrey et Zach Fren, +cherchaient à se reconnaître à travers cette obscurité. Les bêtes, +étendues sur le sol, redressaient leurs têtes, s'effaraient en +poussant des cris rauques d'épouvante. + +«Mais qu'y a-t-il?... redemanda Mrs. Branican. + +-- Le simoun!» répondit Tom Marix. + +Et ce furent les dernières paroles qui purent être entendues. +L'espace s'était empli d'un tel tumulte, que l'oreille ne +parvenait pas plus à y percevoir un son que les yeux à saisir une +lueur au milieu de ces ténèbres. + +C'était bien le simoun, ainsi que l'avait dit Tom Marix, un de ces +ouragans subits, qui bouleversent les déserts australiens sur de +vastes étendues. Un nuage énorme s'était levé du sud, et +s'abattait sur la plaine -- nuage formé non seulement de sable, +mais des cendres arrachées à ces terrains calcinés par la chaleur. + +Autour du campement, les dunes, se mouvant comme fait la houle de +mer, déferlaient, non en embruns liquides, mais en poussière +impalpable. Cela aveuglait, assourdissait, étouffait. On eût dit +que la plaine allait se niveler sous cette rafale, déchaînée au +ras du sol. Si les tentes eussent été dressées, il n'en serait pas +resté un lambeau. + +Tous sentaient l'irrésistible torrent d'air et de sable passer sur +eux comme le cinglement d'une mitraille. Godfrey tenait Dolly à +deux mains, ne voulant pas être séparé d'elle, si ce formidable +assaut balayait la caravane vers le nord. + +C'est bien ce qui arriva, en effet, et aucune résistance n'eût été +possible. + +Pendant cette tourmente d'une heure -- une heure qui suffit à +changer l'aspect de la contrée, en déplaçant les dunes, en +modifiant le niveau général du sol -- Mrs. Branican et ses +compagnons, y compris les deux malades de l'escorte, furent +traînés sur un espace de quatre à cinq milles, se relevant pour +retomber, roulés parfois comme des brins de paille au milieu d'un +tourbillon. Ils ne pouvaient ni se voir ni s'entendre, et +risquaient de ne plus se retrouver. Et c'est ainsi qu'ils +atteignirent les environs de Joanna-Spring, près des rives de +l'Okaover-creek, au moment où, dégagé des dernières brumailles, le +jour se refaisait sous les rayons du soleil levant. + +Tous étaient-ils présents à l'appel?... Tous?... Non. + +Mrs. Branican, la femme Harriett, Godfrey, Jos Meritt, Gîn-Ghi, +Zach Fren, Tom Marix, les blancs restés à leur poste, étaient là, +et avec eux quatre chameaux de selle. Mais les noirs avaient +disparu!... Disparus aussi les vingt autres chameaux -- ceux qui +portaient les vivres et ceux qui portaient la rançon du capitaine +John!... + +Et, lorsque Dolly appela Jane, Jane ne répondit pas. + +Len et Jane Burker n'étaient plus là. + + + + +XII + +Derniers efforts + + +Cette disparition des noirs, des bêtes de selle et des bêtes de +bât, constituait pour Mrs. Branican ainsi que pour ceux qui lui +étaient restés fidèles une situation presque désespérée. + +Trahison fut le mot que prononça tout d'abord Zach Fren -- le mot +que répéta Godfrey. La trahison n'était que trop évidente, étant +données les circonstances dans lesquelles la disparition d'une +partie du personnel s'était produite. Tel fut aussi l'avis de Tom +Marix, qui n'ignorait rien de l'influence funeste, exercée par Len +Burker sur les indigènes de l'escorte... + +Dolly voulait douter encore. Elle ne pouvait croire à tant de +duplicité, à tant d'infamie! + +«Len Burker ne peut-il avoir été entraîné comme nous l'étions +nous-mêmes?... + +-- Comme ça, juste avec les noirs, fit observer Zach Fren, en même +temps que les chameaux qui portent nos vivres!... + +-- Et ma pauvre Jane! murmura Dolly. Séparée de moi, sans que je +m'en sois aperçue! + +-- Len Burker n'a pas même voulu qu'elle restât près de vous, +mistress, dit Zach Fren. Le misérable!... + +-- Misérable?... Bien!... Oh!... Très bien! ajouta Jos Meritt. Si +tout cela n'est pas de la coquinerie, je consens à ne jamais +retrouver le chapeau... historique... dont...» + +Puis, se tournant vers le Chinois: + +«Et que pensez-vous de l'affaire, Gîn-Ghi? + +-- _Ai ya_, mon maître Jos! Je pense que j'aurais mille et dix +mille fois mieux fait de ne jamais mettre le pied dans un pays si +peu confortable! + +-- Peut-être!» répliqua Jos Meritt. + +La trahison était tellement caractérisée, en somme, que Mrs. +Branican dut se rendre. + +«Mais pourquoi m'avoir trompée? se demandait-elle. Qu'ai-je fait à +Len Burker?... N'avais-je pas oublié le passé?... Ne les ai-je +point accueillis comme mes parents, sa malheureuse femme et +lui?... Et il nous abandonne, il nous laisse sans ressources, et +il me vole le prix de la liberté de John!... Mais pourquoi?» + +Personne ne connaissait le secret de Len Burker, et personne +n'aurait pu répondre à Mrs. Branican. Seule, Jane eût été à même +de révéler ce qu'elle savait des abominables projets de son mari, +et Jane n'était plus là. Il n'était que trop vrai, cependant, Len +Burker venait de mettre à exécution un plan préparé de longue +main, un plan qui semblait avoir toutes les chances de réussite. +Sous la promesse d'être bien payés, les noirs de l'escorte +s'étaient facilement prêtés à ses vues. Au plus fort de la +tourmente, tandis que deux des indigènes entraînaient Jane, sans +qu'il eût été possible d'entendre ses cris, les autres avaient +poussé vers le nord les chameaux dispersés autour du campement. + +Personne ne les avait aperçus au milieu d'une obscurité profonde, +épaissie par les tourbillons de poussière, et, avant le jour, Len +Burker et ses complices étaient déjà à quelques milles dans l'est +de Joanna-Spring. + +Jane étant séparée de Dolly, son mari n'avait plus à craindre que, +pressée par ses remords, elle en vint à trahir le secret de la +naissance de Godfrey. D'ailleurs, dépourvus de vivres et de moyens +de transport, il avait tout lieu de croire que Mrs. Branican et +ses compagnons périraient au milieu des solitudes de Great-Sandy- +Desert. + +En effet, à Joanna-Spring, la caravane ne se trouvait guère à +moins de trois cents milles de la Fitz-Roy. Au cours de ce long +trajet, comment Tom Marix pourvoirait-il aux besoins du personnel, +si réduit qu'il fût à présent? + +L'Okaover-creek est un des principaux affluents du fleuve Grey, +lequel va se jeter par un des estuaires de la Terre de Witt dans +l'océan Indien. + +Sur les bords de cette rivière, que les chaleurs excessives ne +tarissent jamais, Tom Marix retrouva les mêmes ombrages, les mêmes +sites, dont le colonel Warburton fait l'éloge avec une explosion +de joie si intense. + +De la verdure, des eaux courantes, après les interminables plaines +sablonneuses de dunes et de spinifex, quel heureux changement! +Mais, si le colonel Warburton, arrivé à ce point, était presque +assuré d'atteindre son but, puisqu'il n'avait plus qu'à +redescendre le creek jusqu'aux établissements de Rockbonne sur le +littoral, il n'en était pas ainsi de Mrs. Branican. La situation, +au contraire, allait s'empirer en traversant les arides régions +qui séparent l'Okaover de la rivière Fitz-Roy. + +La caravane ne se composait plus que de vingt-deux personnes sur +quarante-trois qu'elle comptait au départ de la station d'Alice- +Spring: Dolly et la femme indigène Harriett, Zach Fren, Tom Marix, +Godfrey, Jos Meritt, Gîn-Ghi, et avec eux les quinze blancs de +l'escorte, dont deux étaient gravement malades. Pour montures, +quatre chameaux seulement, les autres ayant été emmenés par Len +Burker, y compris le mâle qui leur servait de guide et celui qui +portait la kibitka. La bête, dont Jos Meritt appréciait fort les +qualités, avait également disparu -- ce qui obligerait l'Anglais à +voyager à pied comme son domestique. En fait de vivres, il ne +restait qu'un très petit nombre de boîtes de conserves, retrouvées +dans une caisse qu'une des chamelles avait laissé choir. Plus de +farine, ni de café, ni de thé, ni de sucre, ni de sel; plus de +boissons alcooliques; plus rien de la pharmacie de voyage! Et +comment Dolly pourrait-elle soigner les deux hommes dévorés par la +fièvre? C'était le dénuement absolu, au milieu d'une contrée qui +n'offrait aucune ressource. + +Aux premières lueurs de l'aube, Mrs. Branican rassembla son +personnel. Cette vaillante femme n'avait rien perdu de son +énergie, vraiment surhumaine, et, par ses paroles encourageantes, +elle parvint à ranimer ses compagnons. Ce qu'elle leur fit voir, +c'était le but si près d'être atteint. + +Le voyage fut repris et dans des conditions tellement pénibles que +le plus confiant des hommes n'aurait pu espérer de le mener à +bonne fin. Des quatre chameaux qui restaient, deux avaient dû être +réservés aux malades qu'on ne pouvait abandonner à Joanna-Spring, +une de ces stations inhabitées comme le colonel Warburton en +signale plusieurs sur son itinéraire. Mais ces pauvres gens +auraient-ils la force de supporter le transport jusqu'à la Fitz- +Roy, d'où il serait peut-être possible de les expédier à quelque +établissement de la côte?... C'était douteux, et le coeur de Mrs. +Branican se brisait à l'idée que deux nouvelles victimes +s'ajouteraient à celles que comptait déjà la catastrophe du +_Franklin_... + +Et pourtant Dolly ne renoncerait pas à ses projets! Non! elle ne +suspendrait pas ses recherches! Rien ne l'arrêterait dans +l'accomplissement de son devoir -- dût-elle rester seule! + +En quittant la rive droite de l'Okaover-creek, dont le lit avait +été passé à gué un mille en amont de Joanna-Spring, la caravane se +dirigea au nord-nord-est. À prendre cette direction, Tom Marix +espérait rejoindre la Fitz-Roy, au point le plus rapproché de la +courbe irrégulière qu'elle trace, avant de s'infléchir vers le +Golfe du Roi. + +La chaleur était plus supportable. Il avait fallu les plus vives +instances -- presque des injonctions -- de la part de Tom Marix et +de Zach Fren, pour que Dolly acceptât un des chameaux comme bête +de selle. Godfrey et Zach Fren ne cessaient de marcher d'un bon +pas. Pareillement Jos Meritt, dont les longues jambes avaient la +rigidité d'une paire d'échasses. Et, lorsque Mrs. Branican lui +offrait de prendre sa monture, il déclinait l'offre, disant: + +«Bien!... Oh!... Très bien! Un Anglais est un Anglais, mistress, +mais un Chinois n'est qu'un Chinois, et je ne vois aucun +inconvénient à ce que vous fassiez cette proposition à Gîn-Ghi... +Seulement, je lui défends d'accepter.» + +Aussi Gîn-Ghi allait-il à pied, non sans récriminer en songeant +aux lointaines délices de Sou-Tchéou, la cité des bateaux-fleurs, +la ville adorée des Célestes. + +Le quatrième chameau servait soit à Tom Marix, soit à Godfrey, +quand il s'agissait de se porter en avant. La provision d'eau, +puisée à l'Okaover-creek, ne tarderait pas à être consommée, et +c'est alors que la question des puits redeviendrait des plus +graves. + +En quittant les rives du creek, on chemina vers le nord sur une +plaine légèrement ondulée, à peine sillonnée de dunes +sablonneuses, qui s'étendait jusqu'aux extrêmes limites de +l'horizon. Les touffes de spinifex y formaient des bouquets plus +serrés, et divers arbrisseaux, jaunis par l'automne, donnaient à +la région un aspect moins monotone. Peut-être une chance favorable +permettrait-elle d'y rencontrer un peu de gibier. Tom Marix, +Godfrey, Zach Fren, qui ne se séparaient jamais de leurs armes, +avaient heureusement conservé fusils et revolvers, et ils +sauraient en faire bon emploi, le cas échéant. Il est vrai, les +munitions, fort restreintes, ne devaient être employées qu'avec +ménagement. + +On alla ainsi plusieurs jours, une étape le matin, une étape le +soir. Le lit des creeks qui sillonnaient ce territoire, n'était +semé que de cailloux calcinés entre les herbes décolorées par la +sécheresse. Le sable ne décelait pas la moindre trace d'humidité. +Il était donc nécessaire de découvrir des puits, d'en découvrir un +par vingt-quatre heures, puisque Tom Marix n'avait plus de +tonnelets à sa disposition. + +Aussi Godfrey se lançait-il à droite ou à gauche de l'itinéraire, +dès qu'il se croyait sur une piste. + +«Mon enfant, lui recommandait Mrs. Branican, ne fais pas +d'imprudence!... Ne t'expose pas... + +-- Ne pas m'exposer, quand il s'agit de vous, mistress Dolly, de +vous et du capitaine John!» répondait Godfrey. + +Grâce à son dévouement, grâce aussi à une sorte d'instinct qui le +guidait, divers puits furent découverts, en s'écartant parfois de +plusieurs milles dans le nord ou dans le sud. + +Donc, si les souffrances de la soif ne furent pas absolument +épargnées, du moins ne furent-elles pas excessives sur cette +portion de la Terre de Tasman, comprise entre l'Okaover-creek et +la Fitz-Roy river. Maintenant, ce qui mettait le comble aux +fatigues, c'était l'insuffisance des moyens de transport, le +rationnement de la nourriture, réduite à de faibles restes de +conserves, le manque de thé et de café, la privation de tabac, si +pénible aux gens de l'escorte, l'impossibilité d'additionner une +eau à demi saumâtre de la moindre goutte d'alcool. Après deux +heures de marche, les plus énergiques tombaient de lassitude, +d'épuisement, de misère. + +Et puis, les bêtes trouvaient à peine de quoi manger au milieu de +cette brousse, qui ne leur donnait ni une tige ni une feuille +comestible. Plus de ces acacias nains, dont la résine, assez +nutritive, est recherchée des indigènes aux époques de disette. +Rien que les épines des maigres mimosas, mélangées aux touffes de +spinifex. Les chameaux, la tête allongée, les reins ployants, +traînaient les pieds, tombaient sur les genoux, et ce n'était pas +sans grands efforts que l'on parvenait à les remettre debout. + +Le 25, dans l'après-midi, Tom Marix, Godfrey et Zach Fren +parvinrent à se procurer un peu de nourriture fraîche. Il y avait +eu un passage de pigeons, d'allure sauvage, qui voletaient en +troupes. Très fuyards, très rapides à s'échapper des touffes de +mimosas, ils ne se laissaient pas approcher aisément. Toutefois, +on finit par en abattre un certain nombre. Ils n'eussent pas été +excellents -- et ils l'étaient en réalité -- que de malheureux +affamés les auraient appréciés comme un gibier des plus savoureux. +On se contentait de les faire griller devant un feu de racines +sèches, et, pendant deux jours, Tom Marix put économiser les +conserves. + +Mais ce qui suffisait à nourrir les hommes ne suffisait pas à +nourrir les animaux. Aussi, dans la matinée du 26, l'un des +chameaux qui servait au transport des malades tomba-t-il +lourdement sur le sol. Il fallut l'abandonner sur place, car il +n'aurait pu se remettre en marche. + +À Tom Marix revint la tâche de l'achever d'une balle dans la tête. +Puis, ne voulant rien perdre de cette chair, qui représentait +plusieurs jours de nourriture, bien que la bête fût extrêmement +amaigrie par les privations, il s'occupa de la dépecer, suivant la +méthode australienne. + +Tom Marix n'ignorait pas que le chameau peut être utilisé dans son +entier et servir à l'alimentation. Avec les os et une partie de la +peau qu'il fit bouillir dans l'unique récipient qui lui restait, +il obtint un bouillon, qui fut bien reçu de ces estomacs affamés. +Quant à la cervelle, à la langue, aux joues de l'animal, ces +morceaux, convenablement préparés, fournirent une nourriture plus +solide. De même, la chair, coupée en lanières minces, et +rapidement séchée au soleil, fut conservée, ainsi que les pieds, +qui forment la meilleure partie de la bête. Ce qui était très +regrettable, c'est que le sel faisait défaut, car cette chair +salée se fût conservée plus facilement. + +Le voyage se continuait dans ces conditions, à raison de quelques +milles par jour. Par malheur, l'état des malades ne s'améliorait +pas, faute de remèdes, sinon faute de soins. Tous n'arriveraient +pas à ce but auquel tendaient les efforts de Mrs. Branican, à +cette rivière Fitz-Roy, où les misères seraient peut-être +atténuées dans une certaine mesure! + +Et en effet, le 28 mars, puis le lendemain 29, les deux blancs +succombèrent aux suites d'un épuisement trop prolongé. C'étaient +des hommes originaires d'Adélaïde, l'un ayant à peine vingt-cinq +ans, l'autre plus âgé d'une quinzaine d'années, et la mort vint +les frapper l'un et l'autre sur cette route du désert australien. + +Pauvres gens! c'étaient les premiers qui périssaient à la tâche, +et leurs compagnons en furent très péniblement affectés. N'était- +ce pas le sort qui les attendait tous, depuis la trahison de Len +Burker, maintenant abandonnés au milieu de ces régions où les +animaux eux-mêmes ne trouvent pas à vivre? + +Et qu'aurait pu répondre Zach Fren, lorsque Tom Marix lui dit: + +«Deux hommes morts pour en sauver un, sans compter ceux qui +succomberont encore!...» + +Mrs. Branican donna libre cours à sa douleur, à laquelle chacun +prit part. Elle pria pour ces deux victimes, et leur tombe fut +marquée d'une petite croix que les ardeurs du climat allaient +bientôt faire tomber en poussière. + +La caravane se remit en route. + +Des trois chameaux qui restaient, les hommes les plus fatigués +durent se servir à tour de rôle, afin de ne pas retarder leurs +compagnons, et Mrs. Branican refusa d'affecter une de ces bêtes à +son service. Pendant les haltes, ces animaux étaient employés à la +recherche des puits, tantôt par Godfrey, tantôt par Tom Marix, car +on ne rencontrait pas un seul indigène près duquel il eût été +possible de se renseigner. Cela semblait indiquer que les tribus +s'étaient reportées vers le nord-est de la Terre de Tasman. Dans +ce cas, il faudrait suivre la trace des Indas jusqu'au fond de la +vallée de la FitzRoy -- circonstance très fâcheuse, puisque ce +serait accroître le voyage de plusieurs centaines de milles. + +Dès le commencement d'avril, Tom Marix reconnut que la provision +de conserves touchait à sa fin. Il y avait donc nécessité de +sacrifier un des trois chameaux. Quelques jours de nourriture +assurés, cela permettrait sans doute d'atteindre la Fitz-Roy +river, dont la caravane ne devait plus être éloignée que d'une +quinzaine d'étapes. + +Ce sacrifice étant indispensable, il fallut s'y résigner. On +choisit la bête qui paraissait le moins en état de faire son +service. Elle fut abattue, dépecée, réduite en lanières qui, +séchées au soleil, possédaient des qualités assez nutritives, +après qu'elles avaient subi une longue cuisson. Quant aux autres +portions de l'animal, sans oublier le coeur et le foie, elles +furent soigneusement mises en réserve. + +Entre temps, Godfrey parvint à tuer plusieurs couples de pigeons - +- faible contingent, il est vrai, lorsqu'il s'agissait de pourvoir +à l'alimentation de vingt personnes. Tom Marix reconnut aussi que +les touffes d'acacias commençaient à reparaître sur la plaine, et +il fut possible d'employer comme nourriture leurs graines +préalablement grillées sur le feu. + +Oui! il était temps d'atteindre la vallée de la Fitz-Roy, d'y +trouver les ressources qu'on eût vainement demandées à cette +contrée maudite. Un retard de quelques jours, et la plupart de ces +pauvres gens n'auraient pas la force d'y arriver. + +À la date du 5 avril, il ne restait plus rien des conserves, rien +de la viande fournie par le dépeçage des chameaux. Une poignée de +graines d'acacias, voilà à quoi Mrs. Branican et ses compagnons +étaient réduits. + +En effet, Tom Marix hésitait à sacrifier les deux dernières bêtes +qui avaient survécu. En songeant au chemin qu'il fallait encore +parcourir, il ne pouvait s'y résoudre. Il dut en venir là, +pourtant, et dès le soir même, car personne n'avait mangé depuis +quinze heures. + +Mais au moment de la halte, un des hommes accourut en criant: + +«Tom Marix... Tom Marix... les deux chameaux viennent de tomber. + +-- Essayez de les relever... + +-- C'est impossible. + +-- Alors qu'on les tue sans attendre... + +-- Les tuer?... répondit l'homme. Mais ils vont mourir, s'ils ne +sont morts déjà! + +-- Morts!» s'écria Tom Marix. + +Et il ne put retenir un geste de désespoir, car, une fois morts, +la chair de ces animaux ne serait plus mangeable. Suivi de Mrs. +Branican, de Zach Fren, de Godfrey et de Jos Meritt, Tom Marix se +rendit à l'endroit où les deux bêtes venaient de s'abattre. Là, +couchées sur le sol, elles s'agitaient convulsivement, l'écume à +la bouche, les membres contractés, la poitrine haletante. Elles +allaient mourir, et non de mort naturelle. + +«Que leur est-il donc arrivé? demanda Dolly. Ce n'est pas la +fatigue... ce n'est pas l'épuisement... + +-- Non, répondit Tom Marix, je crains que ce ne soit l'effet de +quelque herbe malfaisante! + +-- Bien!... Oh!... Très bien! Je sais ce que c'est! répondit Jos +Meritt. J'ai déjà vu cela dans les provinces de l'est... dans le +Queensland! Ces chameaux ont été empoisonnés... + +-- Empoisonnés?... répéta Dolly. + +-- Oui, dit Tom Marix, c'est le poison! + +-- Eh bien, reprit Jos Meritt, puisque nous n'avons plus d'autres +ressources, il n'y a plus qu'à prendre exemple sur les +cannibales... à moins de mourir de faim!... Que voulez-vous?... +Chaque pays a ses usages, et le mieux est de s'y conformer!» + +Le gentleman disait ces choses avec un tel accent d'ironie que, +les yeux agrandis par le jeûne, plus maigre qu'il ne l'avait +jamais été, il faisait peur à voir. + +Ainsi donc les deux chameaux venaient de mourir empoisonnés. Et +cet empoisonnement -- Jos Meritt ne se trompait pas -- était dû à +une espèce d'ortie vénéneuse, assez rare pourtant dans ces plaines +du nord-ouest: c'est la «moroïdes laportea» qui produit une sorte +de framboise et dont les feuilles sont garnies de piquants acérés. +Rien que leur contact provoque des douleurs très vives et très +durables. Quant au fruit, il est mortel, si on ne le combat avec +le jus du «colocasia macrorhiza», autre plante qui pousse le plus +souvent sur les mêmes terrains que l'ortie vénéneuse. + +L'instinct, qui empêche les animaux de toucher aux substances +nuisibles, avait été vaincu cette fois, et les pauvres bêtes, +n'ayant pu résister au besoin de dévorer ces orties, venaient de +succomber dans d'horribles souffrances. + +Comment se passèrent les deux jours suivants, ni Mrs. Branican ni +aucun de ses compagnons n'en ont gardé le souvenir. Il avait fallu +abandonner les deux animaux morts, car, une heure après, ils +étaient en état de complète décomposition, tant est rapide l'effet +de ce poison végétal. Puis, la caravane, se traînant dans la +direction de la Fitz-Roy, cherchait à découvrir les mouvements de +terrains qui encadrent la vallée... Pourraient-ils l'atteindre +tous?... Non, et quelques-uns demandaient déjà qu'on les tuât sur +place, afin de leur épargner une plus effroyable agonie... + +Mrs. Branican allait de l'un à l'autre... Elle essayait de les +ranimer... Elle les suppliait de faire un dernier effort... Le but +n'était plus éloigné... Quelques marches, les dernières... était +le salut... Mais qu'aurait-elle pu obtenir là-bas de ces +infortunés! + +Le 8 avril au soir, personne n'eut la force d'établir le +campement. Les malheureux rampaient au pied des spinifex pour en +mâcher les feuilles poussiéreuses. Ils ne pouvaient plus parler... +ils ne pouvaient plus aller au delà... Tous tombèrent à cette +dernière halte. + +Mrs. Branican résistait encore. Agenouillé près d'elle, Godfrey +l'enveloppait d'un suprême regard... Il l'appelait «mère!... +mère!...» comme un enfant qui supplie celle dont il est né de ne +pas le laisser mourir... + +Et Dolly, debout au milieu de ses compagnons, parcourait l'horizon +du regard, en criant: + +«John!... John!...» + +Comme si c'était du capitaine John qu'un dernier secours eût pu +lui venir! + + + + +XIII + +Chez les Indas + + +La tribu des Indas, composée de plusieurs centaines d'indigènes, +hommes, femmes, enfants, occupait à cette époque les bords de la +Fitz-Roy, à cent quarante milles environ de son embouchure. Ces +indigènes revenaient des régions de la Terre de Tasman, arrosées +par le haut cours de la rivière. Depuis quelques jours, les +hasards de leur vie nomade les avaient précisément ramenés à +vingt-cinq milles de cette partie du Great-Sandy-Desert, où la +caravane venait d'achever sa dernière halte, après un enchaînement +de misères qui dépassaient la limite des forces humaines. + +C'était chez ces Indas que le capitaine John et son second Harry +Felton avaient vécu pendant neuf années. À la faveur des +événements qui vont suivre, il a été possible de reconstituer leur +histoire durant cette longue période, en complétant le récit fait +par Harry Felton à son lit de mort. + +Entre ces deux années 1875 et 1881 -- on ne l'a point oublié -- +l'équipage du _Franklin_ avait eu pour refuge une île de l'océan +Indien, l'île Browse, située à deux cent cinquante milles environ +de York-Sund, le point le plus rapproché de ce littoral qui +s'arrondit au nord-ouest du continent australien. Deux des +matelots ayant péri pendant la tempête, les naufragés, au nombre +de douze, avaient vécu six ans dans cette île, sans aucun moyen de +pouvoir se rapatrier, lorsqu'une chaloupe en dérive vint atterrir +sur la côte. + +Le capitaine John, voulant employer cette chaloupe au salut +commun, la fit mettre en état d'atteindre la terre australienne, +et l'approvisionna pour une traversée de quelques semaines. Mais +cette chaloupe ne pouvant contenir que sept passagers, le +capitaine John et Harry Felton s'y embarquèrent avec cinq de leurs +compagnons, laissant les cinq autres sur l'île Browse, où ils +devaient attendre qu'un navire leur fût expédié. On sait comment +ces infortunés succombèrent avant d'avoir été recueillis, et dans +quelles conditions le capitaine Ellis retrouva leurs restes, lors +de la deuxième campagne du _Dolly-Hope_ en 1883. + +Après une traversée périlleuse au milieu de ces détestables +parages de l'océan Indien, la chaloupe accosta le continent à la +hauteur du cap Lévêque, et parvint à pénétrer dans le golfe même +où se jette la rivière Fitz-Roy. Mais la mauvaise fortune voulut +que le capitaine John fut attaqué par les indigènes -- attaque +pendant laquelle quatre de ses hommes furent tués en se défendant. + +Ces indigènes, appartenant à la tribu des Indas, entraînèrent vers +l'intérieur le capitaine John, le second Harry Felton et le +dernier matelot échappé au massacre. Ce matelot, qui avait été +blessé, ne devait pas guérir de ses blessures. Quelques semaines +plus tard, John Branican et Harry Felton étaient les seuls +survivants de la catastrophe du _Franklin_. + +Alors commença pour eux une existence qui, dans les premiers +jours, fut sérieusement menacée. On l'a dit, ces Indas, ainsi que +toutes les tribus errantes ou sédentaires de l'Australie +septentrionale, sont farouches et sanguinaires. Les prisonniers +qu'ils font dans leurs guerres incessantes de tribus à tribus, ils +les tuent impitoyablement et les dévorent. Il n'existe pas de +coutume plus profondément invétérée que le cannibalisme chez ces +aborigènes, de véritables bêtes fauves. + +Pourquoi le capitaine John et Harry Felton furent-ils épargnés? +Cela tint aux circonstances. + +On n'ignore pas que, parmi les indigènes de l'intérieur et du +littoral, l'état de guerre se perpétue de générations en +générations. Les sédentaires s'attaquent de village à village, se +détruisent et se repaissent des prisonniers qu'ils ont faits. +Mêmes coutumes chez les nomades: ils se poursuivent de campement +en campement, et la victoire finit toujours par d'épouvantables +scènes d'anthropophagie. Ces massacres amèneront inévitablement la +destruction de la race australienne, et aussi sûrement que les +procédés anglo-saxons, bien qu'en certaines circonstances, ces +procédés aient été d'une barbarie inavouable. Comment qualifier +autrement de pareils actes -- les noirs, chassés par les blancs +comme un gibier, avec toutes les émotions raffinées que peut +procurer ce genre de sport; les incendies propagés largement, afin +que les habitants ne soient pas plus épargnés que les «gunyos» +d'écorce, qui leur servent de demeures? Les conquérants ont même +été jusqu'à se servir de l'empoisonnement en masse par la +strychnine, ce qui permettait d'obtenir une destruction plus +rapide. Aussi a-t-on pu citer cette phrase, échappée à la plume +d'un colon australien: + +«Tous les hommes que je rencontre sur mes pâturages, je les tue à +coups de fusil, parce que ce sont des tueurs de bétail; toutes les +femmes, parce qu'elles mettent au monde des tueurs de bétail, et +tous les enfants, parce qu'ils deviendraient des tueurs de +bétail!» + +On comprend dès lors la haine que les Australiens ont vouée à +leurs bourreaux -- haine conservée par voie d'atavisme. Il est +rare que les blancs qui tombent entre leurs mains ne soient pas +massacrés sans merci. Pourquoi donc les naufragés du _Franklin_ +avaient-ils été épargnés par les Indas? + +Très probablement, s'il ne fût mort peu de temps après avoir été +fait prisonnier, le matelot aurait subi le sort commun. Mais le +chef de la tribu, un indigène nommé Willi, ayant eu des relations +avec les colons du littoral, les connaissait assez pour avoir +remarqué que le capitaine John et Harry Felton étaient deux +officiers, dont il aurait peut-être à tirer un double parti. En sa +qualité de guerrier, Willi pourrait mettre leurs talents à profit +dans ses luttes avec les tribus rivales; en sa qualité de +négociant, qui s'entendait aux choses du négoce, il entrevoyait +une lucrative affaire, c'est-à-dire une belle et bonne rançon, que +lui vaudrait la délivrance des deux prisonniers. Ceux-ci eurent +donc la vie sauve, mais durent se plier à cette existence des +nomades qui leur fut d'autant plus pénible que les Indas les +soumettaient à une surveillance incessante. Gardés à vue jour et +nuit, ne pouvant s'éloigner des campements, ils avaient vainement +tenté deux ou trois fois de s'évader, ce qui avait failli même +leur coûter la vie. + +Entre temps, lors de ces fréquentes rencontres de tribus à tribus, +ils étaient mis en demeure d'intervenir au moins par leurs +conseils -- conseils réellement précieux, et dont Willi tira grand +avantage, puisque la victoire lui fut désormais assurée... Grâce à +ses succès, cette tribu était actuellement l'une des plus +puissantes de celles qui fréquentent les divers territoires de +l'Australie occidentale. + +Ces populations du nord-ouest appartiennent vraisemblablement aux +races mélangées des Australiens et des indigènes de la Papouasie. +À l'exemple de leurs congénères, les Indas portent les cheveux +longs et bouclés; leur teint est moins foncé que celui des +indigènes des provinces méridionales, qui semblent former une race +plus vigoureuse; leur taille, de proportion plus modeste, se tient +dans la moyenne d'un mètre trente. Les hommes sont physiquement +mieux constitués que les femmes; si leur front est un peu fuyant, +il domine des arcades sourcilières assez proéminentes -- ce qui +est signe d'intelligence, à en croire les ethnologistes; leurs +yeux, dont l'iris est foncé, ont la pupille enflammée d'un feu +ardent; leurs cheveux, de couleur très brune, ne sont pas crépus +comme ceux des nègres africains; toutefois leur crâne est peu +volumineux, et la nature n'y a pas généreusement prodigué la +matière cérébrale. On les appelle des «noirs», bien qu'ils ne +soient point d'un noir de Nubiens: ils sont «chocolatés», s'il est +permis de fabriquer ce mot, qui donne exactement la nuance de leur +coloration générale. + +Le nègre australien est doué d'un odorat extraordinaire, qui +rivalise avec celui des meilleurs chiens de chasse. Il reconnaît +les traces d'un être humain ou d'un animal rien qu'en humant le +sol, en flairant les herbes et les broussailles. Son nerf auditif +est également d'une extrême sensibilité, et il peut percevoir, +paraît-il, le bruit des fourmis qui travaillent au fond d'une +fourmilière. Quant à ranger ces indigènes dans l'ordre des +grimpeurs, cette classification ne manquerait pas de justesse, car +il n'est pas de gommier si haut et si lisse, dont ils ne puissent +atteindre la cime en se servant d'un roseau de rotang flexible +auquel ils donnent le nom de «kâmin» et grâce à la conformation +légèrement préhensile de leurs orteils. + +Ainsi que cela a été noté déjà à propos des indigènes de la Finke- +river, la femme australienne vieillit vite et n'atteint guère la +quarantaine, que les hommes dépassent communément d'une dizaine +d'années en certaine partie du Queensland. Ces malheureuses +créatures ont pour fonction d'accomplir les plus rudes travaux du +ménage; ce sont des esclaves, courbées sous le joug de maîtres +d'une impitoyable dureté, contraintes de porter les fardeaux, les +ustensiles, les armes, de chercher les racines comestibles, les +lézards, les vers, les serpents, qui servent à la subsistance de +la tribu. Mais, s'il en est reparlé ici, c'est pour dire qu'elles +soignent avec affection leurs enfants, dont les pères se soucient +médiocrement, car un enfant est une charge pour sa mère, qui ne +peut plus s'adonner exclusivement aux soins de cette existence +nomade, dont la responsabilité repose sur elle. Aussi, chez +certaines peuplades, a-t-on vu les nègres obliger leurs femmes à +se couper les seins, afin de se mettre dans l'impossibilité de +nourrir. Et, cependant -- coutume horrible et qui semble en +désaccord avec cette précaution prise pour en diminuer le nombre - +- ces petits êtres, en temps de disette, sont mangés dans diverses +tribus indigènes, où le cannibalisme est encore porté aux derniers +excès. + +C'est que, chez ces nègres australiens -- à peine dignes +d'appartenir à l'humanité -- la vie est concentrée sur un acte +unique. «Ammeri!... Ammeri!» ce mot revient incessamment dans la +langue indigène, et il signifie: faim. Le geste le plus fréquent +de ces sauvages consiste à se frapper le ventre, car leur ventre +n'est que trop souvent vide. + +Dans ces pays sans gibier et sans culture, on mange à n'importe +quelle heure du jour et de la nuit, lorsque l'occasion se +présente, avec cette préoccupation constante d'un jeûne prochain +et prolongé. Et, en effet, de quoi peuvent se nourrir ces +indigènes -- les plus misérables indubitablement de tous ceux que +la nature a dispersés à la surface des continents? D'une sorte de +grossière galette, nommée «damper», faite d'un peu de blé sans +levain, cuite non pas au four, mais sous des cendres brûlantes -- +du miel, qu'ils récoltent parfois, à la condition d'abattre +l'arbre au sommet duquel les abeilles ont établi leur ruche -- de +ce «kadjerah», espèce de bouillie blanche, obtenue par +l'écrasement des fruits du palmier vénéneux, dont le poison a été +extrait à la suite d'une délicate manipulation -- de ces oeufs de +poules de jungle, enfouis dans le sol et que la chaleur fait +éclore artificiellement -- de ces pigeons particuliers à +l'Australie, qui suspendent leurs nids à l'extrémité des branches +d'arbres. Enfin, ils utilisent encore certaines sortes de larves +coléoptères, les unes recueillies entre la ramure des acacias, les +autres déterrées au milieu des pourritures ligneuses, qui +encombrent le dessous des fourrés... Et, c'est tout. + +Voilà pourquoi, dans cette lutte de chaque heure pour l'existence, +le cannibalisme s'explique avec toutes ses horribles +monstruosités. Ce n'est pas même l'indice d'une férocité innée, ce +sont les conséquences d'un besoin impérieux que la nature pousse +le noir australien à satisfaire, car il meurt de faim. Aussi, dans +ces conditions, que se passe-t-il? + +Sur le cours inférieur du Murray et chez les peuples de la région +du nord, la coutume est de tuer les enfants pour s'en repaître, et +même on coupe aux mères une phalange du doigt à chaque enfant +qu'elle est contrainte de livrer à ces festins d'anthropophages. +Détail épouvantable: lorsqu'elle n'a plus rien à manger, la mère +va jusqu'à dévorer le petit être sorti de ses entrailles, et des +voyageurs ont entendu ces malheureuses parler de cette abomination +comme de l'acte le plus simple! + +Toutefois, ce n'est pas uniquement la faim qui pousse les +Australiens au cannibalisme: ils ont un goût très prononcé pour la +chair humaine -- cette chair qu'ils appellent «talgoro», «la +viande qui parle», suivant une de leurs expressions d'un effrayant +réalisme. S'ils ne s'abandonnent pas à ce désir entre gens de la +même tribu, ils n'en font pas moins la chasse à l'homme. Grâce à +ces guerres incessantes, ces expéditions n'ont d'autre but que de +se procurer le talgoro, aussi bien celui que l'on mange +fraîchement tué que celui qui est mis en réserve. Et, voici ce +qu'affirme le docteur Carl Lumholtz: pendant son audacieux voyage +à travers les provinces du nord-est, les noirs de son escorte ne +cessaient de traiter cette question de nourriture, disant: «Pour +les Australiens, rien ne vaut la chair humaine.» Et encore faut-il +que ce ne soit pas la chair des blancs, car ils lui trouvent un +arrière-goût de sel fort désagréable. + +Il y a d'ailleurs un autre motif qui prédispose ces tribus à +s'entre-détruire. Les Australiens sont extraordinairement +crédules. Ils s'effraient de la voix du «kvin'gan'», du mauvais +esprit, qui court les campagnes et fréquente les gorges des +contrées montagneuses, bien que cette voix ne soit que le chant +mélancolique d'un charmant oiseau, l'un des plus curieux de +l'ornithologie australienne. Cependant, s'ils admettent +l'existence d'un être supérieur et méchant, d'après les voyageurs +les plus autorisés, jamais un indigène ne fait une prière et nulle +part on ne trouve des vestiges de pratiques religieuses. + +En réalité, ils sont très superstitieux, et, comme ils ont cette +ferme croyance que leurs ennemis peuvent les faire périr par +sortilèges, ils se hâtent de les tuer -- ce qui, joint aux +habitudes de cannibalisme, soumet ces contrées à un régime de +destruction sans limites. + +On notera, en passant, que les Australiens ont le respect des +morts. Ils ne les mettent point en contact avec la terre; ils +entourent les corps de bandelettes de feuillage ou d'écorce, et +les déposent dans des fosses peu profondes, les pieds tournés vers +le levant, à moins qu'ils ne les enterrent debout, ainsi que cela +se pratique chez certaines tribus. La tombe d'un chef est alors +recouverte d'une hutte, dont l'entrée est orientée vers l'est. Il +faut aussi ajouter que, parmi les moins sauvages, on relève cette +croyance bizarre: c'est que les morts doivent renaître sous la +forme d'hommes blancs, et, suivant l'observation de Carl Lumholtz, +la langue du pays emploie le même mot pour désigner «l'esprit et +l'homme de couleur blanche». Selon une autre superstition +indigène, les animaux auraient été antérieurement des créatures +humaines -- ce qui est de la métempsycose à rebours. + +Telles sont ces tribus du continent australien, destinées sans +doute à disparaître un jour comme ont disparu les habitants de la +Tasmanie. Tels étaient ces Indas, entre les mains desquels étaient +tombés John Branican et Harry Felton. + +Après la mort du matelot, John Branican et Harry Felton avaient dû +suivre les Indas dans leurs pérégrinations continues au milieu des +régions du centre et du nord-ouest. Tantôt attaquant les tribus +hostiles, tantôt attaqués par elles, ils obtenaient une +incontestable supériorité sur leurs ennemis, grâce à ces conseils +de leurs prisonniers dont Willi tenait bon compte. Des centaines +de milles furent franchis depuis le Golfe du Roi jusqu'au golfe de +Van Diémen, entre la vallée de la Fitz-Roy river et la vallée de +la Victoria, et jusqu'aux plaines de la Terre Alexandra. C'est +ainsi que le capitaine John et son second traversèrent ces +contrées inconnues des géographes, restées en blanc sur les cartes +modernes, dans l'est de la Terre de Tasman, de la Terre d'Arnheim +et des territoires du Great-Sandy-Desert. + +Si ces interminables voyages leur paraissaient extrêmement +pénibles, les Indas ne s'en préoccupaient même pas. Leur habitude +est de vivre ainsi, sans souci des distances ni même du temps, +dont ils ont à peine une notion exacte. En effet, sur tel +événement qui ne doit s'accomplir que dans cinq ou six mois par +exemple, l'indigène répond de très bonne foi qu'il arrivera dans +deux, dans trois jours... ou la semaine prochaine. L'âge qu'il a, +il l'ignore; l'heure qu'il est, il ne le sait pas davantage. Il +semble que l'Australien soit d'une espèce spéciale dans l'échelle +des êtres -- comme le sont plusieurs animaux de son pays. + +C'est à de telles moeurs que John Branican et Harry Felton furent +contraints de se conformer. Ces fatigues, provoquées par des +déplacements quotidiens, ils durent les subir. Cette nourriture, +si insuffisante quelquefois, si répugnante toujours, ils durent +s'en contenter. Et cela, sans parler des épouvantables scènes de +cannibalisme dont ils ne purent jamais empêcher les horreurs, +après ces batailles où les ennemis étaient tombés par centaines. + +En se soumettant ainsi, l'intention bien arrêtée du capitaine John +et de Harry Felton était d'endormir la vigilance de la tribu, afin +de s'enfuir dès que l'occasion s'en présenterait. Et pourtant, ce +qu'une évasion au milieu des déserts du nord-ouest présente de +mauvaises chances, on l'a vu en ce qui concerne le second du +_Franklin_. Mais les deux prisonniers étaient surveillés de si +près que les occasions de fuir furent extrêmement rares, et c'est +à peine si, dans le cours de neuf ans, John et son compagnon +purent essayer de les mettre à profit. Une seule fois -- c'était +l'année même qui avait précédé l'expédition de Mrs. Branican en +Australie -- une seule fois, l'évasion aurait pu réussir. Voici +dans quelles circonstances. + +À la suite de combats avec des tribus de l'intérieur, les Indas +occupaient alors un campement sur les bords du lac Amédée, au sud- +ouest de la Terre Alexandra. Il était rare qu'ils se fussent aussi +profondément engagés dans le centre du continent. Le capitaine +John et Harry Felton, sachant qu'ils n'étaient qu'à trois cents +milles de l'Overland-Telegraf-Line, crurent l'occasion favorable +et résolurent d'en profiter. Après réflexion, il leur parut +convenable de s'évader séparément, quitte à se rejoindre quelques +milles au delà du campement. Après avoir déjoué la surveillance +des indigènes, Harry Felton fut assez heureux pour gagner +l'endroit où il devait attendre son compagnon. Par malheur, John +venait d'être mandé près de Willi, qui réclamait ses soins à +propos d'une blessure, reçue dans la dernière rencontre. John ne +put donc s'éloigner, et Harry Felton l'attendit vainement pendant +quelques jours... Alors, dans la pensée que s'il parvenait à +gagner une des bourgades de l'intérieur ou du littoral, il +pourrait organiser une expédition en vue de délivrer son +capitaine, Harry Felton prit la direction du sud-est. Mais ce +qu'il eut à supporter de fatigues, de privations, de misères, fut +tel que, quatre mois après son départ, il vint tomber mourant sur +le bord du Parru, dans le district d'Ulakarara de la Nouvelle- +Galles du Sud. Ramené à l'hôpital de Sydney, il y avait langui +pendant plusieurs semaines, puis il était mort, après avoir pu +dire à Mrs. Branican tout ce qui concernait le capitaine John. + +Terrible épreuve pour John de n'avoir plus son compagnon près de +lui, et il fallait que son énergie morale fût à la hauteur de son +énergie physique pour qu'il ne s'abandonnât pas au désespoir. À +qui parlerait-il désormais de ce qui lui était si cher, de son +pays, de San-Diégo, des êtres adorés qu'il avait laissés là-bas, +de sa courageuse femme, de son fils Wat qui grandissait loin de +lui et qu'il ne connaîtrait jamais peut-être, de M. William +Andrew, de tous ses amis enfin?... Depuis neuf ans déjà, John +était prisonnier des Indas, et combien d'années s'écouleraient, +avant que la liberté lui fût rendue? Cependant, il ne perdit pas +espoir, étant soutenu par cette pensée que s'il réussissait à +gagner une des villes du littoral australien, Harry Felton ferait +tout ce qu'il est humainement possible de faire pour délivrer son +capitaine... + +Pendant les premiers temps de sa captivité, John avait appris à +parler la langue indigène, qui, par la logique de sa grammaire, la +précision de ses termes, la délicatesse de ses expressions, semble +témoigner que l'indigénat australien aurait joui autrefois d'une +réelle civilisation. Aussi avait-il souvent entretenu Willi des +avantages qu'il aurait à laisser ses prisonniers libres de +retourner au Queensland ou dans l'Australie méridionale, d'où ils +seraient en mesure de lui faire parvenir telle rançon qu'il +exigerait. Mais, de nature très défiante, Willi n'avait rien voulu +entendre à ce propos. Si la rançon arrivait, il rendrait la +liberté au capitaine John et à son second. Quant à s'en rapporter +à leurs promesses, jugeant probablement les autres d'après lui- +même, jamais il n'avait voulu y consentir. + +Il s'ensuit donc que l'évasion de Harry Felton, qui lui causa une +violente irritation, rendit Willi plus sévère encore envers le +capitaine John. On lui interdit d'aller et de venir pendant les +haltes ou pendant les marches, et il dut subir la garde d'un +indigène qui en répondait sur sa tête. + +De longs mois s'écoulèrent sans que le prisonnier eût reçu aucune +nouvelle de son compagnon. Et n'était-il pas fondé à croire que +Harry Felton avait succombé en route? Si le fugitif eût réussi à +gagner le Queensland ou la province d'Adélaïde, est-ce qu'il +n'aurait pas déjà fait une tentative pour l'arracher aux mains des +Indas? + +Pendant le premier trimestre de l'année 1891 -- c'est-à-dire au +début de l'été australien -- la tribu était revenue vers la vallée +de la Fitz-Roy, où Willi passait habituellement la partie la plus +chaude de la saison, et dans laquelle il trouvait les ressources +nécessaires à sa tribu. + +C'est là que les Indas se trouvaient encore dans les premiers +jours d'avril, et leur campement occupait un coude de la rivière, +à un endroit où venait se jeter un petit affluent, qui descendait +des plaines du nord. + +Depuis que la tribu était fixée en cet endroit, le capitaine John, +n'ignorant pas qu'il devait être assez rapproché du littoral, +avait songé à l'atteindre. S'il y parvenait, il ne lui serait +peut-être pas impossible de se réfugier dans les établissements +situés plus au sud, là où le colonel Warburton avait pu terminer +son voyage. + +John était décidé à tout risquer pour en finir avec cette odieuse +existence, fût-ce par la mort. + +Malheureusement, une modification, apportée aux projets des Indas, +vint mettre à néant les espérances que le prisonnier avait pu +concevoir. En effet, dans la seconde quinzaine d'avril, il fut +manifeste que Willi se préparait à partir, afin de reporter son +campement d'hiver sur le haut cours du fleuve. + +Que s'était-il passé, et à quelles causes fallait-il attribuer ce +changement des habitudes de la tribu? + +Le capitaine John parvint à le savoir, mais ce ne fut pas sans +peine: si la tribu cherchait à remonter le cours d'eau plus à +l'est, c'est que la police noire venait d'être signalée sur le +cours inférieur de la Fitz-Roy. + +On n'a pas oublié ce que Tom Marix avait dit de cette police +noire, qui, depuis les révélations fournies par Harry Felton sur +le capitaine John, avait reçu ordre de se transporter sur les +territoires du nord-ouest. + +Cette police, très redoutée des indigènes, déploie un acharnement +dont on ne peut se faire idée, quand elle a lieu de les +poursuivre. Elle est commandée par un capitaine, appelé «mani», +ayant sous ses ordres un sergent, une trentaine d'agents de race +blanche et quatre-vingts agents de race noire, montés sur de bons +chevaux, armés de fusils, de sabres et de pistolets. Cette +institution, connue sous le nom de «native police», suffit à +garantir la sécurité des habitants dans les régions qu'elle visite +à diverses époques. Impitoyable dans les répressions qu'elle +exerce sur les indigènes, si elle est blâmée par les uns au nom de +l'humanité, elle est approuvée par les autres au nom de la +sécurité publique. Le service qu'elle fait est très actif, et son +personnel se transporte avec une rapidité incroyable d'un point du +territoire à l'autre. Aussi les tribus nomades redoutent-elles de +la rencontrer, et voilà pourquoi Willi, ayant appris qu'elle se +trouvait dans le voisinage, se disposait à remonter le cours de la +Fitz-Roy. + +Mais ce qui était un danger pour les Indas, pouvait être le salut +pour le capitaine John. S'il parvenait à rejoindre un détachement +de cette police, c'était sa délivrance assurée, son rapatriement +infaillible. Or, pendant la levée du campement, peut-être ne lui +serait-il pas impossible de tromper la surveillance des indigènes? + +Willi se douta-t-il des projets de son prisonnier, on pourrait le +croire, puisque le matin du 20 avril, la porte de la hutte où John +était enfermé ne s'ouvrit pas à l'heure habituelle. Un indigène +était de garde près de cette hutte. Aux questions que John +adressa, on ne fit aucune réponse. Lorsqu'il demanda à être +conduit près de Willi, on refusa d'accéder à sa demande, et le +chef ne vint même pas lui rendre visite. + +Qu'était-il donc arrivé? Les Indas faisaient-ils en hâte leurs +préparatifs pour quitter le campement? C'était probable, et John +entendait les allées et venues tumultueuses autour de sa hutte, où +Willi s'était contenté de lui envoyer quelques aliments. + +Un jour entier s'écoula, puis un autre. Nul changement ne se +produisit dans la situation. Le prisonnier était toujours +étroitement surveillé. Mais, pendant la nuit du 22 au 23 avril, il +put constater que les rumeurs du dehors avaient cessé, et il se +demanda si les Indas ne venaient pas d'abandonner définitivement +le campement de la Fitz-Roy river. + +Le lendemain, dès l'aube, la porte de la hutte s'ouvrit +brusquement. + +Un homme -- un blanc -- parut devant le capitaine John. C'était +Len Burker. + + + + +XIV + +Le jeu de Len Burker + + +Il y avait trente-deux jours -- depuis la nuit du 22 au 23 mars -- +que Len Burker s'était séparé de Mrs. Branican et de ses +compagnons. Ce simoun, si fatal à la caravane, lui avait fourni +l'occasion d'exécuter ses projets. Entraînant Jane, et suivi des +noirs de l'escorte, il avait poussé devant lui les chameaux +valides et entre autres ceux qui portaient la rançon du capitaine +John. + +Len Burker se trouvait dans des conditions plus favorables que +Dolly pour rejoindre les Indas dans la vallée arrosée par la Fitz- +Roy. Déjà, pendant sa vie errante, il avait eu de fréquents +rapports avec les Australiens nomades, dont il connaissait la +langue et les habitudes. La rançon volée lui assurait bon accueil +de Willi. Le capitaine John, une fois délivré, serait en son +pouvoir, et, cette fois... + +Après avoir abandonné la caravane, Len Burker s'était hâté de +prendre la direction du nord-ouest, et au lever du jour, ses +compagnons et lui étaient à une distance de plusieurs milles. + +Jane voulut alors implorer son mari, le supplier de ne point +abandonner Dolly et les siens au milieu de ce désert, lui rappeler +que c'était un crime ajouté au crime commis à la naissance de +Godfrey, le prier de racheter son abominable conduite en rendant +cet enfant à sa mère, en joignant ses efforts à ceux qu'elle +faisait pour retrouver le capitaine John... + +Jane n'obtint rien. Ce fut en vain. Empêcher Len Burker de marcher +à son but, cela n'était au pouvoir de personne. Encore quelques +jours, et il l'aurait atteint. Dolly et Godfrey morts de +privations et de misères, John Branican disparu, l'héritage +d'Edward Starter passerait entre les mains de Jane, c'est-à-dire +entre les siennes, et, de ces millions, il saurait faire bon +usage! + +Il n'y avait rien à attendre de ce misérable. Il imposa silence à +sa femme, qui dut se courber sous ses menaces, sachant bien que, +s'il n'avait eu besoin d'elle pour entrer en possession de la +fortune de Dolly, il l'aurait abandonnée depuis longtemps, et +peut-être pis encore. Quant à s'enfuir, à tenter de rejoindre la +caravane, comment aurait-elle pu y songer? Seule, que serait-elle +devenue? D'ailleurs, deux des noirs ne devaient pas la quitter +d'un instant. + +Il n'y a pas lieu d'insister sur les incidents qui marquèrent le +voyage de Len Burker. Ni les bêtes de somme ni les vivres ne lui +faisaient défaut. Dans ces conditions, il put fournir de longues +étapes en se rapprochant de la Fitz-Roy, avec des gens habitués à +cette existence et qui avaient été moins éprouvés que les blancs +depuis le départ d'Adélaïde. + +En dix-sept jours, à la date du 8 avril, Len Burker eut atteint la +rive gauche de la rivière, précisément le jour où Mrs. Branican et +ses compagnons tombaient à leur dernière halte. + +En cet endroit, Len Burker fit la rencontre de quelques indigènes, +et il obtint d'eux des renseignements sur la situation actuelle +des Indas. Ayant appris que la tribu avait suivi la vallée plus à +l'ouest, il résolut de la redescendre, afin de se mettre en +rapport avec Willi. + +Le cheminement n'offrait plus aucune difficulté. Pendant ce mois +d'avril, dans la province de l'Australie septentrionale, le climat +de ces régions est moins excessif, quelque bas qu'elle soit située +en latitude. Il était évident que si la caravane de Mrs. Branican +avait pu atteindre la Fitz-Roy, elle eût été au terme de ses +misères. Quelques jours après, elle serait entrée en communication +avec les Indas, car c'est à peine si quatre-vingt-cinq milles +séparaient alors John et Dolly l'un de l'autre. + +Lorsque Len Burker eut la certitude qu'il n'était plus qu'à deux +ou trois journées de marche, il prit le parti de s'arrêter. +Emmener Jane avec lui chez les Indas, la mettre en présence du +capitaine John, courir le risque d'être dénoncé par elle, cela ne +pouvait lui convenir. Par ses ordres, une halte fut organisée sur +la rive gauche, et malgré ses supplications, c'est là que la +malheureuse femme fut abandonnée à la garde des deux noirs. + +Cela fait, Len Burker, suivi de ses compagnons, continua de se +diriger vers l'ouest, avec les chameaux de selle et les deux bêtes +chargées des objets d'échange. + +Ce fut le 20 avril que Len Burker rencontra la tribu, alors que +les Indas se montraient si inquiets du voisinage de la police +noire, dont la présence avait été signalée à une dizaine de milles +en aval. Déjà même Willi se préparait à quitter son campement, +afin de chercher refuge dans les hautes régions de cette Terre +d'Arnheim, qui appartient à la province de l'Australie +septentrionale. + +En ce moment, sur les injonctions de Willi, et dans le but de +prévenir toute tentative d'évasion de sa part, John était enfermé +dans une hutte. Aussi ne devait-il rien apprendre des négociations +qui allaient s'établir préalablement entre Len Burker et le chef +des Indas. + +Ces négociations ne donnèrent lieu à aucune difficulté. +Antérieurement, Len Burker avait été en rapport avec ces +indigènes. Il connaissait leur chef, et n'eut qu'à traiter la +question de rachat du capitaine John. + +Willi se montra très disposé à rendre son prisonnier contre +rançon. L'étalage que lui fit Len Burker des étoffes, des +bimbeloteries, et surtout la provision de tabac qui lui était +offerte, l'impressionnèrent favorablement. Toutefois, en négociant +avisé, il fit valoir qu'il ne se séparerait pas sans regret d'un +homme aussi important que le capitaine John qui depuis tant +d'années vivait au milieu de la tribu et lui rendait de réels +services, etc., etc. D'ailleurs, il savait que le capitaine était +Américain, et n'ignorait même pas qu'une expédition avait été +formée en vue d'opérer sa délivrance -- ce que Len Burker confirma +en disant qu'il était précisément le chef de cette expédition. +Puis, lorsque celui-ci apprit que Willi s'inquiétait de la +présence de la police noire sur le cours inférieur de la Fitz-Roy +river, il profita de cette circonstance pour l'engager à traiter +sans retard. En effet, dans son intérêt à lui, Burker, il +importait que la délivrance du capitaine demeurât secrète, et, en +éloignant les Indas, il y avait toute probabilité que ses +agissements resteraient ignorés. La disparition définitive de John +Branican ne pourrait jamais lui être imputée, si les gens de son +escorte se taisaient à cet égard, et il saurait s'assurer leur +silence. + +Il suit de là que la rançon ayant été acceptée par Willi, ce +marché fut terminé dans la journée du 22 avril. Le soir même, les +Indas abandonnèrent leur campement et remontaient le cours de la +Fitz-Roy river. + +Voilà ce qu'avait fait Len Burker, voilà comment il était arrivé à +son but, et, maintenant, on va voir quel parti il allait tirer de +cette situation. + +C'était vers huit heures du matin, le 23, que la porte de la hutte +s'était ouverte. John Branican venait de se trouver en présence de +Len Burker. + +Quinze ans s'étaient écoulés depuis le jour où le capitaine lui +avait serré une dernière fois la main au départ du _Franklin_ du +port de San-Diégo. Il ne le reconnut pas, mais Len Burker fut +frappé de ce que John eût si peu changé relativement. Vieilli, +sans doute -- il avait quarante-trois ans alors -- mais moins +qu'on aurait pu le croire après un si long séjour chez les +indigènes, il avait toujours ses traits accentués, ce regard +résolu dont le feu ne s'était point éteint, son épaisse chevelure, +blanchie il est vrai. Resté solide et robuste, John, mieux que +Harry Felton peut-être, eût supporté les fatigues d'une évasion à +travers les déserts australiens -- fatigues auxquelles son +compagnon avait succombé. + +En apercevant Len Burker, le capitaine John recula tout d'abord. +C'était la première fois qu'il se trouvait en face d'un blanc +depuis qu'il était prisonnier des Indas. C'était la première fois +qu'un étranger allait lui adresser la parole. + +«Qui êtes-vous? demanda-t-il. + +-- Un Américain de San-Diégo. + +-- De San-Diégo?... + +-- Je suis Len Burker... + +-- Vous!» + +Le capitaine John s'élança vers Len Burker, il lui prit les mains, +il l'entoura de ses bras... Quoi?... Cet homme était Len Burker... +Non!... c'était impossible... Il n'y avait là qu'une apparence... +John avait mal entendu... Il était sous l'influence d'une +hallucination... Len Burker... le mari de Jane... Et, en ce +moment, le capitaine John ne songeait guère à l'antipathie que Len +Burker lui inspirait autrefois, à l'homme qu'il avait si justement +suspecté! + +«Len Burker! répéta-t-il. + +-- Moi-même, John. + +-- Ici... dans cette région!... Ah!... vous aussi, Len... vous +avez été fait prisonnier...» + +Comment John aurait-il pu s'expliquer autrement la présence de Len +Burker au campement des Indas? + +«Non, se hâta de répondre Len Burker, non, John, et je ne suis +venu que pour vous racheter au chef de cette tribu... pour vous +délivrer... + +-- Me délivrer!» + +Le capitaine John ne parvint à se dominer qu'au prix d'un violent +effort. Il lui semblait qu'il allait devenir fou, que sa raison +était sur le point de l'abandonner... + +Enfin, lorsqu'il fut redevenu maître de lui, il eut la pensée de +se jeter hors de la hutte... Il n'osa pas... Len Burker lui avait +parlé de sa délivrance!... Mais était-il libre?... Et Willi!... Et +les Indas?... + +«Parlez, Len, parlez!» dit-il, après s'être croisé les bras, comme +s'il eût voulu empêcher sa poitrine d'éclater. + +Alors Len Burker, fidèle au plan qu'il avait formé de ne dire +qu'une partie des choses et de s'attribuer tout le mérite de cette +campagne, allait raconter les faits à sa façon, lorsque John, +d'une voix étranglée par l'émotion, s'écria: + +«Et Dolly?... Dolly?... + +-- Elle est vivante, John. + +-- Et Wat... mon enfant?... + +-- Vivants... tous deux... et tous deux... à San-Diégo. + +-- Ma femme... mon fils!...» murmura John, dont les yeux se +noyèrent de larmes. + +Puis il ajouta: + +«Maintenant, parlez... Len... parlez!... J'ai la force de vous +entendre!» + +Et Len Burker, poussant l'effronterie jusqu'à le regarder en face, +lui dit: + +«John, il y a quelques années, lorsque personne ne pouvait plus +mettre en doute la perte du _Franklin_, ma femme et moi nous +dûmes quitter San-Diégo et l'Amérique. De graves intérêts +m'appelaient en Australie, et je me rendis à Sydney, où j'avais +fondé un comptoir. Depuis notre départ, Jane et Dolly ne cessèrent +jamais de rester en correspondance, car vous savez quelle +affection les unissait l'une à l'autre, affection que ni le temps +ni la distance ne pouvaient affaiblir. + +-- Oui... je sais! répondit John. Dolly et Jane étaient deux +amies, et la séparation a dû être cruelle! + +-- Très cruelle, John, reprit Len Burker, mais, après quelques +années, le jour était arrivé où cette séparation allait prendre +fin. Il y a onze mois environ, nous nous préparions à quitter +l'Australie pour retourner à San-Diégo, lorsqu'une nouvelle +inattendue suspendit nos projets de départ. On venait d'apprendre +ce qu'était devenu le _Franklin_, en quels parages il s'était +perdu, et, en même temps, le bruit se répandait que le seul +survivant du naufrage était prisonnier d'une tribu australienne, +que c'était vous, John... + +-- Mais comment a-t-on pu savoir, Len?... Est-ce que Harry +Felton?... + +-- Oui, cette nouvelle avait été rapportée par Harry Felton. +Presque au terme de son voyage, votre compagnon avait été +recueilli sur les bords du Parru, dans le sud du Queensland, et +transporté à Sydney... + +-- Harry... mon brave Harry!... s'écria le capitaine John. Ah! je +savais bien qu'il ne m'oublierait pas!... Dès qu'il a été rendu à +Sydney, il a organisé une expédition... + +-- Il est mort, répondit Len Burker, mort des fatigues qu'il avait +éprouvées! + +-- Mort!... répéta John. Mon Dieu... mort!... Harry Felton... +Harry!» + +Et des larmes coulèrent de ses yeux. + +«Mais, avant de mourir, reprit Len Burker, Harry Felton avait pu +raconter les événements qui suivirent la catastrophe du _Franklin_, +le naufrage sur les récifs de l'île Browse, dire comment vous +aviez atteint l'ouest du continent... C'est à son chevet que +moi... j'ai tout appris de sa bouche... tout!... Puis, ses yeux se +sont fermés, John, tandis qu'il prononçait votre nom... + +-- Harry!... mon pauvre Harry!...» murmurait John, à la pensée de +ces effroyables misères auxquelles avait succombé ce fidèle +compagnon qu'il ne devait plus revoir. + +«John, reprit Len Burker, la perte du _Franklin_, dont on était +sans nouvelles depuis quatorze ans, avait eu un retentissement +considérable. Vous jugez de l'effet qui se produisit, lorsque le +bruit se répandit que vous étiez vivant... Harry Felton vous avait +laissé, quelques mois auparavant, prisonnier d'une tribu du +nord... Je fis immédiatement passer un télégramme à Dolly, en la +prévenant que j'allais me mettre en route pour vous retirer des +mains des Indas, car ce ne devait être qu'une question de rançon, +d'après ce qu'avait dit Harry Felton. Puis, ayant organisé une +caravane dont j'ai pris la direction, Jane et moi nous avons +quitté Sydney. Voilà de cela sept mois... Il ne nous a pas fallu +moins que ce temps pour atteindre la Fitz-Roy... Enfin, Dieu +aidant, nous sommes arrivés au campement des Indas... + +-- Merci, Len, merci!... s'écria le capitaine John. Ce que vous +avez fait pour moi... + +-- Vous l'auriez fait pour moi en pareilles circonstances, +répondit Len Burker. + +-- Certes!... Et votre femme, Len, cette courageuse Jane, qui n'a +pas craint de braver tant de fatigues, où est-elle?... + +-- À trois jours de marche en amont, avec deux de mes hommes, +répondit Len Burker. + +-- Je vais donc la voir... + +-- Oui, John, et si elle n'est pas ici, c'est que je n'ai pas +voulu qu'elle m'accompagnât, ne sachant trop quel accueil les +indigènes feraient à notre petite caravane... + +-- Mais vous n'êtes pas venu seul? demanda le capitaine John. + +-- Non, j'ai là mon escorte, composée d'une douzaine de noirs. Il +y a deux jours que je suis arrivé dans cette vallée... + +-- Deux jours?... + +-- Oui, et je les ai employés à conclure mon marché. Ce Willi +tenait à vous, mon cher John... Il connaissait votre importance... +ou plutôt votre valeur. Il a fallu longuement discuter pour +obtenir qu'il vous rendît la liberté contre rançon... + +-- Alors je suis libre?... + +-- Aussi libre que je le suis moi-même. + +-- Mais les indigènes?... + +-- Ils sont partis avec leur chef, et il n'y a plus que nous au +campement. + +-- Partis?... s'écria John. + +-- Voyez!» + +Le capitaine John s'élança d'un bond hors de la hutte. + +En ce moment, sur le bord de la rivière, il n'y avait que les +noirs de l'escorte de Len Burker: les Indas n'étaient plus là. + +On voit ce qu'il y avait de vrai et de mensonger dans le récit de +Len Burker. De la folie de mistress Branican, il n'avait rien dit. +De la fortune qui était échue à Dolly par la mort d'Edward +Starter, il n'avait pas parlé. Rien, non plus, des tentatives +faites par le _Dolly-Hope_ à travers les parages de la mer des +Philippines et le détroit de Torrès pendant les années 1879 et +1882. Rien de ce qui s'était passé entre Mrs. Branican et Harry +Felton à son lit de mort. Rien enfin de l'expédition organisée par +cette intrépide femme, maintenant abandonnée au milieu du Great- +Sandy-Desert, et dont lui, l'indigne Burker, s'attribuait le +mérite. C'était lui qui avait tout fait, c'était, lui qui, au +risque de sa vie, avait délivré le capitaine John! + +Et comment John aurait-il pu mettre en doute la véracité de ce +récit? Comment n'aurait-il pas remercié avec effusion celui qui, +après tant de périls, venait de l'arracher aux Indas, celui qui +allait le rendre à sa femme et à son enfant? + +C'est ce qu'il fit, et en termes qui auraient touché un être moins +dénaturé. Mais le remords n'avait plus prise sur la conscience de +Len Burker, et rien ne l'empêcherait d'aller jusqu'à +l'accomplissement de ses criminels projets. Maintenant John +Branican se hâterait de le suivre jusqu'au campement où Jane +l'attendait... Pourquoi eût-il hésité?... Et, pendant ce trajet, +Len Burker trouverait l'occasion de le faire disparaître, sans +être soupçonné des noirs de son escorte, qui ne pourraient +témoigner ultérieurement contre lui... + +Le capitaine John étant impatient de partir, il fut convenu que le +départ s'effectuerait le jour même. Son plus vif désir était de +revoir Jane, l'amie dévouée de sa femme, de lui parler de Dolly et +de leur enfant, de M. William Andrew, de tous ceux qu'il +retrouverait à San-Diégo... + +On se mit en route dans l'après-midi du 23 avril. Len Burker avait +des vivres pour quelques jours. Pendant le voyage, la Fitz-Roy +devait fournir l'eau nécessaire à la petite caravane. Les +chameaux, qui servaient de montures à John et à Len Burker, leur +permettraient au besoin de devancer leur escorte de quelques +étapes. Cela faciliterait les desseins de Len Burker... Il ne +fallait pas que le capitaine John arrivât au campement... et il +n'y arriverait pas. + +À huit heures du soir, Len Burker s'établit sur la rive gauche de +la rivière pour y passer la nuit. Il était encore trop éloigné, +pour mettre à exécution son projet de devancer l'escorte, au +milieu de ces régions où quelques mauvaises rencontres étaient +toujours à craindre. + +Aussi, le lendemain, dès l'aube, reprit-il sa marche avec ses +compagnons. + +La journée suivante se partagea en deux étapes, qui ne furent +interrompues que par une halte de deux heures. Il n'était pas +toujours facile de suivre le cours de la Fitz-Roy, dont les berges +étaient tantôt coupées de profondes entailles, tantôt barrées par +des massifs inextricables de gommiers et d'eucalyptus, ce qui +obligeait à faire de longs détours. + +La journée avait été très dure, et, après leur repas, les noirs +s'endormirent. + +Quelques instants plus tard, le capitaine John était plongé dans +un profond sommeil. + +Il y avait peut-être là une occasion dont Len Burker aurait pu +profiter, car il ne dormait pas, lui. Frapper John, traîner son +cadavre à une vingtaine de pas, le précipiter dans la rivière, il +semblait même que les circonstances se réunissaient pour faciliter +la perpétration de ce crime. Puis, le lendemain, au moment du +départ, on aurait vainement cherché le capitaine John... + +Vers les deux heures du matin, Len Burker, se relevant sans bruit, +rampa vers sa victime, un poignard à la main, et il allait le +frapper, lorsque John se réveilla. + +«J'avais cru vous entendre m'appeler? dit Len Burker. + +-- Non, mon cher Len, répondit John. Au moment où je me suis +réveillé, je rêvais de ma chère Dolly et de notre enfant!» + +À six heures, le capitaine John et Len Burker reprirent leur route +le long de la Fitz-Roy. + +Pendant la halte de midi, Len Burker, décidé à en finir puisqu'il +devait arriver le soir même au campement, proposa à John de +devancer leur escorte. + +John accepta, car il lui tardait d'être près de Jane, de pouvoir +lui parler plus intimement qu'il n'avait pu le faire avec Len +Burker. + +Tous deux allaient donc partir, lorsqu'un des noirs signala, à +quelques centaines de pas, un blanc qui s'avançait, non sans +prendre certaines précautions. + +Un cri échappa à Len Burker... + +Il avait reconnu Godfrey. + + + + +XV + +Le dernier campement + + +Poussé par une sorte d'instinct, sans presque avoir conscience de +ce qu'il faisait, le capitaine John venait de se précipiter au- +devant du jeune garçon. + +Len Burker était resté immobile, comme si ses pieds eussent été +cloués au sol. + +Godfrey en face de lui... Godfrey, le fils de Dolly et de John! +Mais la caravane de Mrs. Branican n'avait donc pas succombé?... +Elle était donc là... à quelques milles... à quelques centaines de +pas... à moins que Godfrey fût le seul survivant de ceux que le +misérable avait abandonnés? + +Quoi qu'il en soit, cette rencontre si inattendue pouvait anéantir +tout le plan de Len Burker. Si le jeune novice parlait, il dirait +que Mrs. Branican était à la tête de cette expédition... Il dirait +que Dolly avait affronté mille fatigues, mille dangers au milieu +des déserts australiens pour porter secours à son mari... Il +dirait qu'elle était là... qu'elle le suivait en remontant le +cours de la Fitz-Roy... + +Et cela était, en effet. + +Le matin du 22 mars, après l'abandon de Len Burker, la petite +caravane s'était remise en marche dans la direction du nord-ouest. +Le 8 avril, on le sait, ces pauvres gens, épuisés par la faim, +torturés par la soif, étaient tombés à demi morts. + +Soutenue par une force supérieure, Mrs. Branican avait essayé de +ranimer ses compagnons, les suppliant de se remettre en marche, de +faire un dernier effort pour atteindre cette rivière où ils +pourraient trouver quelques ressources... C'était comme si elle se +fût adressée à des cadavres, et Godfrey lui-même avait perdu +connaissance. + +Mais l'âme de l'expédition survivait en Dolly, et Dolly fit ce que +ses compagnons ne pouvaient plus faire. C'était vers le nord-ouest +qu'ils se dirigeaient, c'était de ce côté que Tom Marix et Zach +Fren avaient tendu leurs bras défaillants... Dolly s'élança dans +cette direction. + +À travers la plaine qui se développait à perte de vue vers le +couchant, sans vivres, sans moyens de transport, qu'espérait cette +énergique femme?... Son but était-il de gagner la Fitz-Roy, +d'aller chercher assistance soit chez les blancs du littoral, soit +chez les indigènes nomades?... Elle ne savait, mais elle fit ainsi +quelques milles -- une vingtaine en trois jours. Pourtant, ses +forces la trahirent, elle tomba à son tour, et elle serait morte, +si un secours ne lui fût arrivé -- providentiellement, on peut le +dire. + +Vers cette époque, la police noire battait l'estrade sur la limite +du Great-Sandy-Desert. Après avoir laissé une escouade près de la +Fitz-Roy, son chef, le mani, était venu opérer une reconnaissance +dans cette partie de la province avec une soixantaine d'hommes. + +Ce fut lui qui rencontra Mrs. Branican. Dès qu'elle eut repris +connaissance, elle put dire où étaient ses compagnons, et on la +ramena vers eux. Le mani et ses hommes parvinrent à ranimer ces +pauvres gens, dont pas un n'eût été retrouvé vivant vingt-quatre +heures plus tard. + +Tom Marix, qui avait autrefois connu le mani dans la province du +Queensland, lui fit le récit de ce qui s'était passé depuis le +départ d'Adélaïde. Cet officier n'ignorait pas dans quel but une +caravane, dirigée par Mrs. Branican, était engagée à travers les +lointaines régions du nord-ouest, et, puisque la Providence +voulait qu'il pût la secourir, il lui offrit de se joindre à elle. +Et, quand Tom Marix eut parlé des Indas, le mani répondit que +cette tribu occupait en ce moment les bords de la Fitz-Roy, à +moins de soixante milles. + +Il n'y avait pas de temps à perdre, si l'on voulait déjouer les +projets de Len Burker, que le mani avait déjà eu mission de +poursuivre, lorsqu'il courait avec une bande de bushrangers la +province du Queensland. Il n'était pas douteux que si Len Burker +parvenait à délivrer le capitaine John, qui n'avait aucune raison +de se défier de lui, il serait impossible de retrouver leurs +traces? + +Mrs. Branican pouvait compter sur le mani et sur ses hommes, qui +partagèrent leurs vivres avec ses compagnons et leur prêtèrent +leurs chevaux. La troupe partit le soir même, et dans l'après-midi +du 21 avril, les hauteurs de la vallée se montraient à peu près +sur la limite du dix-septième parallèle. + +En cet endroit, le mani retrouva ceux de ses agents qui étaient +restés en surveillance le long de la Fitz-Roy. Ils lui apprirent +que les Indas étaient alors campés à une centaine de milles sur le +cours supérieur de la rivière. Ce qui importait, c'était de les +rejoindre au plus tôt, bien que Mrs. Branican n'eût plus rien des +objets d'échange destinés à la rançon du capitaine. D'ailleurs, le +mani, renforcé de toute sa brigade, aidé de Tom Marix, de Zach +Fren, de Godfrey, de Jos Meritt et de leurs compagnons, +n'hésiterait pas à employer la force pour arracher John aux Indas. +Mais, lorsqu'on eut remonté la vallée jusqu'au campement des +indigènes, ceux-ci l'avaient déjà abandonné. Le mani les suivit +d'étape en étape, et c'est ainsi que, dans l'après-midi du 25 +avril, Godfrey, qui s'était porté d'un demi-mille en avant, se +trouva soudain en présence du capitaine John. + +Cependant Len Burker était parvenu à se remettre, regardant +Godfrey, sans prononcer un mot, attendant ce que le jeune novice +allait faire, ce qu'il allait dire. + +Godfrey ne l'avait pas même aperçu. Ses regards ne pouvaient se +détacher du capitaine. Bien qu'il ne l'eût jamais vu, il +connaissait ses traits d'après le portrait photographique que Mrs. +Branican lui avait donné. Nul doute possible... Cet homme était le +capitaine John. + +De son côté, John regardait Godfrey avec une émotion non moins +extraordinaire. Bien qu'il ne pût deviner quel était ce jeune +garçon, il le dévorait des yeux... il lui tendait ses mains... il +l'appelait d'une voix tremblante... oui! il l'appelait comme si +c'eût été son fils. + +Godfrey se précipita dans ses bras, en s'écriant: + +«Capitaine John! + +-- Oui... moi... c'est moi! répondit le capitaine John. Mais... +toi... mon enfant... qui es-tu?... D'où viens-tu?... Comment sais- +tu mon nom?...» + +Godfrey ne put répondre. Il était devenu effroyablement pâle en +apercevant Len Burker, et, ne pouvant maîtriser l'horreur qu'il +éprouvait à la vue de ce misérable: + +«Len Burker!» s'écria-t-il. + +Len Burker, après avoir réfléchi aux suites de cette rencontre, ne +pouvait que s'en féliciter. N'était-ce pas le plus heureux des +hasards, qui lui livrait à la fois Godfrey et John? N'était-ce pas +une incroyable chance que d'avoir à sa merci le père et l'enfant? +Aussi, s'étant retourné vers les noirs, leur fit-il signe de +séparer Godfrey et John, de les saisir... + +«Len Burker!... répéta Godfrey! + +-- Oui, mon enfant, répondit John, c'est Len Burker... celui qui +m'a sauvé... + +-- Sauvé! s'écria Godfrey. Non, capitaine John, non, Len Burker ne +vous a pas sauvé!... Il a voulu vous perdre, il nous a abandonnés, +il a volé votre rançon à mistress Branican...» + +À ce nom, John répondit par un cri, et, saisissant la main de +Godfrey: + +«Dolly?... Dolly?... répétait-il. + +-- Oui... mistress Branican, capitaine John, votre femme... qui +est près d'ici!... + +-- Dolly?... s'écria John. + +-- Ce garçon est fou!... dit Len Burker, en s'approchant de +Godfrey... + +-- Oui!... fou!... murmura le capitaine John. Le pauvre enfant est +fou! + +-- Len Burker, reprit Godfrey, qui tremblait de colère, vous êtes +un traître... vous êtes un assassin!... Et si cet assassin est +ici, capitaine John, c'est qu'il veut se défaire de vous, après +avoir abandonné mistress Branican et ses compagnons... + +-- Dolly!... Dolly!... s'écria le capitaine John. Non... Tu n'es +pas un fou, mon enfant!... Je te crois... je te crois!... +Viens!... viens!» + +Len Burker et ses hommes se précipitèrent sur John et sur Godfrey, +qui, prenant un revolver à sa ceinture, frappa un des noirs en +pleine poitrine. Mais John et lui furent saisis, et les noirs les +entraînèrent vers la rivière. + +Heureusement, la détonation avait été entendue. Des cris lui +répondirent à quelques centaines de pas en aval, et presque +aussitôt, le mani et ses agents, Tom Marix et ses compagnons, Mrs. +Branican, Zach Fren, Jos Meritt, Gîn-Ghi, se précipitaient de ce +côté. + +Len Burker et les noirs n'étaient pas en force pour résister, et, +un instant après, John était entre les bras de Dolly. + +La partie était perdue pour Len Burker. Si l'on s'emparait de lui, +il n'avait aucune grâce à attendre, et, suivi de ses noirs, il +prit la fuite en remontant le cours d'eau. + +Le mani, Zach Fren, Tom Marix, Jos Meritt et une douzaine d'agents +se lancèrent à sa poursuite. + +Comment peindre les sentiments, comment rendre l'émotion qui +débordait du coeur de Dolly et de John? Ils pleuraient, et Godfrey +se mêlait à leurs étreintes, à leurs baisers, à leurs larmes. + +Tant de joie fit alors sur Dolly ce que tant d'épreuves n'avaient +pu faire. Ses forces l'abandonnèrent, et elle tomba sans +connaissance. + +Godfrey, agenouillé près d'elle, aidait Harriett à la ranimer. +John l'ignorait, mais ils savaient, eux, qu'une première fois +Dolly avait perdu la raison sous l'excès de la douleur... Allait- +elle donc la perdre une seconde fois sous l'excès contraire? + +«Dolly... Dolly!» répétait John. + +Et Godfrey, prenant les mains de Mrs. Branican, s'écriait: + +«Ma mère... ma mère!» + +Les yeux de Dolly se rouvrirent, sa main serra la main de John, +dont la joie débordait et qui tendit ses bras à Godfrey, en +disant: + +«Viens... Wat!... Viens, mon fils!» + +Mais Dolly ne pouvait le laisser dans cette erreur, lui laisser +croire que Godfrey fût son enfant... + +«Non, John, dit-elle, non... Godfrey n'est pas notre fils!... +Notre pauvre petit Wat est mort... mort peu de temps après ton +départ!... + +-- Mort!» s'écria John, qui, cependant, ne cessait de regarder +Godfrey. + +Dolly allait lui dire quel malheur l'avait frappée quinze années +auparavant, lorsqu'une détonation retentit du côté où le mani et +ses compagnons s'étaient mis à la poursuite de Len Burker. + +Est-ce que justice avait été faite du misérable, ou était-ce un +nouveau crime que Len Burker avait eu le temps de commettre? + +Presque aussitôt, tous reparurent en groupe sur la rive de la +Fitz-Roy. Deux des agents rapportaient une femme, dont le sang +s'échappait d'une large blessure et rougissait le sol. + +C'était Jane. + +Voici ce qui s'était passé. + +Malgré la rapidité de sa fuite, ceux qui poursuivaient Len Burker +ne l'avaient point perdu de vue, et quelques centaines de pas les +séparaient encore de lui, lorsqu'il s'arrêta en apercevant Jane. + +Depuis la veille, cette infortunée, étant parvenue à s'échapper, +descendait le long de la Fitz-Roy. Elle allait comme au hasard et +quand les premières détonations se firent entendre, elle n'était +pas à un quart de mille de l'endroit où John et Godfrey venaient +de se retrouver. Elle hâta sa course, et se vit bientôt en +présence de son mari qui fuyait de ce côté. + +Len Burker, l'ayant saisie par le bras, voulut l'emmener. + +À la pensée que Jane rejoindrait Dolly, qu'elle lui dévoilerait le +secret de la naissance de Godfrey, sa fureur fut portée au comble. +Et, comme Jane résistait, il la renversa d'un coup de poignard. + +À ce moment, éclata un coup de fusil, qui fut accompagné de ces +mots -- tout à fait en situation, cette fois: + +«Bien!... Oh!... Très bien!» + +C'était Jos Meritt qui, après avoir tranquillement ajusté Len +Burker, venait de le faire rouler dans les eaux de la Fitz-Roy. + +Telle fut la fin de ce misérable, frappé d'une balle au coeur par +la main du gentleman. + +Tom Marix s'élança vers Jane qui respirait encore, mais bien +faiblement. Deux agents prirent la malheureuse femme entre leurs +bras, et la rapportèrent près de Mrs. Branican. + +En voyant Jane dans cet état, Dolly poussa un cri déchirant. +Penchée sur la mourante, elle cherchait à entendre les battements +de son coeur, à surprendre le souffle qui s'échappait de sa +bouche. Mais la blessure de Jane était mortelle, le poignard lui +ayant traversé la poitrine. + +«Jane... Jane!...» répéta Dolly d'une voix forte. + +À cette voix, qui lui rappelait les seules affections qu'elle eût +jamais connues, Jane rouvrit les yeux, regarda Dolly, et lui +sourit en murmurant: + +«Dolly!... Chère Dolly!» + +Soudain son regard s'anima. Elle venait d'apercevoir le capitaine +John. + +«John... vous... John! dit-elle, mais si bas qu'on put à peine +l'entendre. + +-- Oui... Jane, répondit le capitaine, c'est moi... moi que Dolly +est venu sauver... + +-- John... John est là!... murmura-t-elle. + +-- Oui... près de nous, ma Jane! dit Dolly. Il ne nous quittera +plus... nous le ramènerons avec toi... avec toi... là-bas...» + +Jane n'écoutait plus. Ses yeux semblaient chercher quelqu'un... et +elle prononça ce nom: + +«Godfrey!... Godfrey!» + +Et l'angoisse se peignit sur ses traits déjà décomposés par +l'agonie. Mrs. Branican fit signe à Godfrey, qui s'approcha. + +«Lui!... lui... enfin!» s'écria Jane, en se redressant dans un +dernier effort. + +Puis, saisissant la main de Dolly: + +«Approche... approche, Dolly, reprit-elle. John et toi, écoutez ce +que j'ai encore à dire!» + +Tous deux se penchèrent sur Jane de manière à ne pas perdre une +seule de ses paroles. + +«John, Dolly, dit-elle, Godfrey... Godfrey qui est là... Godfrey +est votre enfant... + +-- Notre enfant!» murmura Dolly. + +Et elle devint aussi pâle que l'était la mourante, tant le sang +lui reflua violemment au coeur. + +«Nous n'avons plus de fils! dit John. Il est mort... + +-- Oui, répondit Jane, le petit Wat... là-bas... dans la baie de +San-Diégo... Mais vous avez eu un second enfant, et cet enfant... +c'est Godfrey!» + +En quelques phrases, entrecoupées par les hoquets de la mort, Jane +put dire ce qui s'était passé après le départ du capitaine John, +la naissance de Godfrey à Prospect-House, Dolly, privée de raison, +devenue mère sans le savoir, le petit être exposé par ordre de Len +Burker, recueilli quelques heures après, puis élevé plus tard à +l'hospice de Wat-House sous le nom de Godfrey... + +Et Jane ajouta: + +«Si je suis coupable de n'avoir pas eu le courage de tout +t'avouer, ma Dolly, pardonne-moi... pardonnez-moi, John! + +-- As-tu besoin de pardon, Jane... toi qui viens de nous rendre +notre enfant... + +-- Oui... votre enfant! s'écria Jane. Devant Dieu... John, Dolly, +je le jure... Godfrey est votre enfant!» + +Et pendant que tous deux pressaient Godfrey dans leurs bras, Jane +eut un sourire de bonheur, qui s'éteignit dans son dernier soupir. + + + + +XVI + +Dénouement + + +Il est inutile de s'attarder aux incidents qui terminèrent cet +aventureux voyage à travers le continent australien, et dans +quelles conditions si différentes se fit ce retour vers la +province d'Adélaïde. + +Tout d'abord avait été discutée une question: Devait-on gagner les +établissements du littoral, en descendant la rivière Fitz-Roy -- +entre autres ceux de Rockbonne -- ou se diriger vers le port du +Prince-Frederik, dans le York-Sund. Mais bien du temps se fût +écoulé, avant qu'un navire pût être expédié vers ce littoral, et +il parut préférable de reprendre la route déjà parcourue. Escortée +par les agents de la police noire, abondamment pourvue de vivres +par les soins du mani, ayant à sa disposition les chameaux de +selle et de bât repris à Len Burker, la caravane n'aurait rien à +craindre des mauvaises rencontres. + +Avant le départ, le corps de Jane Burker fut déposé dans une +tombe, creusée au pied d'un groupe de gommiers. Dolly s'agenouilla +sur cette tombe et pria pour l'âme de cette pauvre femme. + +Le capitaine John, sa femme et leurs compagnons quittèrent le +campement de la Fitz-Roy river à la date du 25 avril, sous la +direction du mani qui avait offert de l'accompagner jusqu'à la +plus proche station de l'Overland-Telegraf-Line. + +Tous étaient si heureux que l'on ne sentait même pas les fatigues +du voyage, et Zach Fren, dans sa joie, répétait à Tom Marix: + +«Eh bien, Tom, nous l'avons retrouvé le capitaine! + +-- Oui, Zach, mais à quoi cela a-t-il tenu? + +-- À un bon coup de barre que la Providence a donné à propos, Tom, +et il faut toujours compter sur la Providence!...» + +Cependant, il y avait un point noir à l'horizon de Jos Meritt. Si +Mrs. Branican avait retrouvé le capitaine John, le célèbre +collectionneur n'avait point retrouvé le chapeau, dont la +recherche lui coûtait tant de peines et tant de sacrifices. Être +allé jusque chez les Indas, et ne pas être entré en communication +avec ce Willi, qui se coiffait peut-être du couvre-chef +historique, quelle malchance! Ce qui consola un peu Jos Meritt, il +est vrai, ce fut d'apprendre par le mani que la mode des coiffures +européennes n'était pas parvenue chez les peuplades du nord-ouest, +contrairement à ce que Jos Meritt avait observé déjà chez les +peuplades du nord-est. Donc, son desideratum n'aurait pu se +réaliser parmi les indigènes de l'Australie septentrionale. En +revanche, il pouvait se féliciter du maître coup de fusil qui +avait débarrassé la famille Branican «de cet abominable Len +Burker!» comme disait Zach Fren. + +Le retour s'opéra aussi rapidement que possible. La caravane n'eut +pas trop à souffrir de la soif, car les puits étaient déjà remplis +sous les larges averses de l'automne, et la température se +maintenait à un degré supportable. D'ailleurs, sur l'avis du mani, +on gagna en ligne droite les régions traversées par la ligne +télégraphique, où ne manquent ni les stations bien +approvisionnées, ni les moyens de communication avec la capitale +de l'Australie méridionale. Grâce au télégraphe, on sut bientôt +dans le monde entier que Mrs. Branican avait mené à bonne fin son +audacieuse expédition. + +Ce fut à la hauteur du lac Wood que John, Dolly et leurs +compagnons atteignirent l'une des stations de l'Overland-Telegraf- +Line. Là, le mani et les agents de la police noire durent prendre +congé de John et de Dolly Branican. Ils ne s'en séparèrent pas +sans avoir reçu les chaleureux remerciements qu'ils méritaient -- +en attendant les récompenses que le capitaine leur fit parvenir +dès son arrivée à Adélaïde. + +Il n'y avait plus qu'à descendre les districts de la Terre +Alexandra jusqu'à la station d'Alice-Spring, où la caravane +s'arrêta dans la soirée du 19 juin, après sept semaines de voyage. + +Là, sous la garde de M. Flint, le chef de la station, Tom Marix +retrouva le matériel qu'il y avait laissé, les boeufs, les +chariots, les buggys, les chevaux destinés aux étapes qui +restaient à parcourir. + +Il s'ensuit donc que, le 3 juillet, tout le personnel atteignit le +railway de Farina-Town, et le lendemain la gare d'Adélaïde. + +Quel accueil fut fait au capitaine John et à sa courageuse +compagne! Il y eut concours de toute la ville pour les recevoir, +et lorsque le capitaine John Branican parut entre sa femme et son +fils au balcon de l'hôtel de King-WilliamStreet, les hips et les +hurrahs éclatèrent avec une telle intensité que, suivant Gîn-Ghi, +on avait dû les entendre de l'extrémité du Céleste-Empire. + +Le séjour à Adélaïde ne fut pas de longue durée. John et Dolly +Branican avaient hâte d'être de retour à San-Diégo, de revoir +leurs amis, de retrouver leur chalet de Prospect-House, où le +bonheur allait rentrer avec eux. On prit alors congé de Tom Marix +et de ses hommes, qui furent généreusement récompensés, et dont on +ne devait jamais oublier les services. + +On n'oublierait pas non plus cet original de Jos Meritt, qui se +décida, lui aussi, à quitter l'Australie toujours suivi de son +fidèle serviteur. + +Mais enfin puisque «son chapeau» ne s'y trouvait pas, où donc se +trouvait-il? + +Où?... Dans une demeure royale, où il était conservé avec tout le +respect qui lui était dû. Oui! Jos Meritt, égaré sur de fausses +pistes, avait inutilement parcouru les cinq parties du monde, pour +conquérir ce chapeau... qui se trouvait au château de Windsor, +ainsi qu'on l'apprit six mois plus tard. C'était le chapeau que +portait Sa Gracieuse Majesté lors de sa visite au roi Louis- +Philippe en 1845, et il fallait être fou, à tout le moins, pour +imaginer que ce chef-d'oeuvre d'une modiste parisienne aurait pu +achever sa carrière sur le crâne crépu d'un sauvage de +l'Australie! + +Il résulta de cela que les pérégrinations de Jos Meritt cessèrent +enfin à l'extrême joie de Gîn-Ghi, mais à l'extrême déplaisir du +célèbre bibelomane, qui revint à Liverpool, très dépité de n'avoir +pu compléter sa collection par l'acquisition de ce chapeau unique +au monde. + +Trois semaines après avoir quitté Adélaïde, où ils s'étaient +embarqués sur l'_Abraham-Lincoln_, John, Dolly et Godfrey +Branican, accompagnés de Zach Fren et de la femme Harriett, +arrivèrent à San-Diégo. + +C'est là que M. William Andrew et le capitaine Ellis les reçurent +au milieu des habitants de cette généreuse cité, fière d'avoir +retrouvé le capitaine John et de saluer en lui l'un de ses plus +glorieux enfants. + + + + +Bibliographie + + +* 1863 Cinq semaines en ballon +* 1864 Voyage au centre de la Terre +* 1865 De la terre à la Lune +* 1866 Voyages et Aventures du Capitaine Hatteras +* 1868 Les enfants du capitaine Grant +* 1870 Vingt Mille lieues sous les mers +* 1870 Autour de la Lune +* 1871 Une Ville flottante +* 1872 Aventures de trois Russes et de trois Anglais +* 1873 Le pays des fourrures +* 1873 Le tour du monde en 80 jours +* 1874 Le Docteur Ox +* 1874 L'Île mystérieuse +* 1875 Le «Chancellor» +* 1876 Michel Strogoff +* 1877 Les Indes noires +* 1878 Un capitaine de quinze ans +* 1879 Les tribulations d'un Chinois en Chine +* 1879 Les Cinq cents millions de la Bégum +* 1880 La maison à vapeur +* 1881 La Jangada +* 1882 L'école des Robinsons +* 1882 Le Rayon vert +* 1883 Kéraban le têtu +* 1884 L'archipel en feu +* 1884 L'Étoile du sud +* 1885 Mathias Sandorf +* 1886 Robur le conquérant +* 1886 Un billet de loterie +* 1887 Nord contre Sud +* 1887 Le chemin de France +* 1888 Deux ans de vacances +* 1889 Famille sans nom +* 1889 Sans dessus dessous +* 1890 César Cascabel +* 1891 Mistress Branican +* 1892 Le Château des Carpathes +* 1892 Claudius Bombarnac +* 1893 P'tit Bonhomme +* 1894 Mirifiques Aventures de Maître Antifer +* 1895 L'Île à Hélice +* 1896 Face au drapeau +* 1896 Clovis Dardentor +* 1897 Le Sphinx des Glaces +* 1898 Le superbe Orénoque +* 1899 Le testament d'un excentrique +* 1900 Seconde Patrie +* 1901 Le village aérien +* 1901 Les histoires de Jean-Marie Cabidoulin +* 1902 Les frères Kip +* 1903 Bourses de voyages +* 1904 Un drame en Livonie +* 1904 Maître du monde +* 1905 L'invasion de la mer +* 1905 Le phare du bout du monde +* 1906 Le Volcan d'or +* 1907 L'agence Thompson and Co. +* 1908 La Chasse au Météor +* 1908 Le pilote du Danube +* 1909 Les naufragés du Jonathan +* 1910 Le secret de Wilhem Storitz +* 1910 Hier et demain +* 1919 L'étonnante aventure de la mission Barsac + +Inédits + +* 1989 Voyage à reculons en Angleterre et en Écosse +* 1991 L'oncle Robinson +* 1992 Un prêtre en 1829 +* 1993 San-Carlos et autres récits +* 1994 Paris au XXe siècle + + + + +[1] Nom abréviatif de Dorothée. + +[2] Environ 2 500 000 francs. + +[3] Environ 10 millions de francs. + +[4] Littéralement: _Dolly-Espoir_. + +[5] Environ 4000 kilomètres. + +[6] Environ 4000 kilomètres. + +[7] Ces noms, ainsi que d'autres noms tels que ceux de Montalivet, +Maret, Champagny, Lacépède, Boileau, Latouche-Tréville, Lagrange, +indiquent suffisamment la part que les navigateurs français ont +prise à la reconnaissance de ces côtes. + +[8] Environ 4000 kilomètres. + +[9] United-States-America. + +[10] Environ 700 kilomètres. + +[11] Soit 3400 kilomètres. + +[12] L'acre vaut 51 ares 29 centiares. + +[13] Environ 1 350 000 litres. + +[14] Un million de francs. + +[15] À peu près 67 litres. Le gallon vaut 4 litres et demi. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mistress Branican, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MISTRESS BRANICAN *** + +***** This file should be named 17914-8.txt or 17914-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/1/17914/ + +Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also +available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17914-8.zip b/17914-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..15e6819 --- /dev/null +++ b/17914-8.zip diff --git a/17914-r.zip b/17914-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..27f2496 --- /dev/null +++ b/17914-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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