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+The Project Gutenberg EBook of La deux fois morte, by Jules Lermina
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La deux fois morte
+
+Author: Jules Lermina
+
+Release Date: February 11, 2006 [EBook #17752]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DEUX FOIS MORTE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+ MAGIE PASSIONNELLE
+
+
+
+
+ LA DEUX FOIS MORTE
+
+ PAR
+
+ JULES LERMINA
+
+
+ PARIS
+ CHAMUEL, ÉDITEUR
+ 79, Rue Du Faubourg-Poissonnière
+ (Près la rue Lafayette)
+
+ 1895
+
+
+
+
+I
+
+
+A peine eus-je posé le pied sur la terre de France--au retour de la
+longue mission qui m'avait retenu pendant près de trois années dans
+l'extrême Orient--que je me mis en route pour le coin de Sologne où
+s'étaient cloîtrés mes amis.
+
+J'avais naguère trouvé assez étrange cette idée de s'aller enfermer avec
+une jeune femme, presque une enfant, dans une solitude morose, et cela
+dès le lendemain d'un mariage que j'avais d'ailleurs fort approuvé,
+en raison de la camaraderie qui avait unis enfants ceux qui devenaient
+époux.
+
+Je les avais dès lors surnommés Paul et Virginie, et je continuerai à
+les désigner ainsi, estimant que l'impersonnalité convient aux faits
+singuliers dont je veux en ce récit conserver le souvenir.
+
+De dix ans plus âgé que Paul, je m'étais toujours intéressé à son
+caractère. Sa nervosité excessive souvent m'avait effrayé, quoique en
+somme elle ne me parût exercer sur ses actes aucune influence mauvaise
+et ne se traduisît d'ordinaire que par une rare ténacité de volonté.
+
+J'ai toujours eu grand goût pour les sciences naturelles, avant même
+que l'éducation et les circonstances aient fait de moi le très modeste
+savant que je suis. Mais je n'ai jamais été doué que d'une mémoire très
+relative. Ce qui me fait surtout défaut, c'est la mémoire dite visuelle.
+Par exemple, si je rencontre dans mes excursions de botaniste quelque
+fleur dont l'éclat ou l'originalité de structure m'enchantent, il m'est
+presque impossible, une fois dans mon cabinet, de reconstituer en image
+cérébrale la silhouette ou la couleur qui m'ont ravi tout à l'heure.
+
+Il en allait tout autrement de Paul. S'était-il trouvé avec moi au
+moment de l'observation, le lendemain et même plusieurs jours après
+il me suffisait de lui rappeler le moindre détail pour qu'aussitôt, du
+crayon et du pinceau, il reproduisît avec une étonnante exactitude,
+en les plus minutieuses particularités, la plante qui avait attiré mon
+attention. Bien plus, ses yeux, qui devenaient fixes et regardaient
+droit devant lui comme s'ils eussent percé la muraille pour retrouver
+le modèle, avaient, dans leur étonnante faculté de
+vision--rétrospective--visé, reconnu, conservé des accidents de tissus
+ou de teintes qui m'avaient échappé. A ce point qu'il m'arrivait d'aller
+vérifier par moi-même s'il n'obéissait pas à un jeu de sa fantaisie. En
+ce sens, jamais je ne le pris en défaut.
+
+Aussi, lorsque je le conduisais au théâtre, à la ville voisine
+du château qu'habitait sa famille, pendant plusieurs jours, je
+le surprenais immobile, étranger à tout ce qui l'entourait. A mes
+questions, il répondait qu'il était occupé à revoir la pièce vue. Si je
+le pressais, alors il me peignait d'une voix lente et recueillie
+toutes les péripéties théâtrales, leur rendant une vie que nous aurions
+qualifiée de factice, mais qui pour lui, je l'ai compris depuis, était
+absolument réelle.
+
+Ces facultés exceptionnelles ne firent que se développer avec l'âge. Je
+pourrais dire qu'il vivait deux fois chaque jour de sa vie, occupant son
+lendemain à revivre la veille. Peut-être plus exactement ne vivait-il
+que la moitié d'une vie, dépensant l'autre à se souvenir.
+
+Oserai-je tout avouer? En ces étrangetés, on craint toujours, quelles
+que soient sa conviction et sa sûreté d'intellect, de passer pour un
+imposteur ou une dupe. Ce qui dépasse la limite de ce qu'on appelle le
+possible--comme si on en pouvait fixer la mesure--apparaît toujours au
+vulgaire comme le produit d'une imagination malade ou imbécile!
+
+Un jour--Paul avait alors quinze ans et cette faculté de recommencement
+s'affirmait en lui de plus en plus--il me rappela un mendiant que nous
+avions rencontré ensemble, tellement sordide et malingreux que jamais
+Callot ni Goia n'eussent désiré modèle plus... réaliste.
+
+Très affiné, poussant même la délicatesse jusqu'à l'afféterie, il avait
+horreur de ces types dégradés par la misère et l'ivrognerie. Celui-ci
+à qui il avait jeté une aumône lui avait causé un profond dégoût, et
+je puis dire que sa mémoire en était hantée. Je m'en apercevais, et je
+m'efforçais de détourner le cours de ses méditations. Mais toujours il
+me répondait:
+
+--Que veux-tu? Je le vois... il est là!
+
+Et il ajouta, en me prenant brusquement le bras--nous nous trouvions
+alors dans un coin assez sombre du parc:
+
+--Mais il est impossible que tu ne le voies pas toi-même!
+
+En vérité, pendant un espace de temps qui fut infiniment court--je
+ne pourrais trouver de terme d'exacte fixation--je vis, oui, je vis à
+quelques pas de nous le mendiant gibbeux, loqueteux, hirsute, je le
+vis positivement en sa forme, en sa couleur, apparition et disparition
+instantanées.
+
+Très peu sentimental de ma nature et peu disposé à admettre
+l'inexplicable, je m'irritai contre moi-même, attribuant à ma
+complaisance pour ce névrosé l'influence presque fascinatrice qui
+m'avait dominé, et je me promis de ne plus prêter tant d'attention à des
+songeries morbides.
+
+Sans grande fortune et ayant à me créer une position, il ne me seyait
+pas de jouer avec mon cerveau.
+
+
+
+
+II
+
+
+Virginie était orpheline de père et de mère. Elle avait été recueillie
+par sa famille maternelle: oncle et tante, qui l'élevaient comme leur
+propre enfant. Ce n'avait pas été tâche facile, car c'était bien la plus
+fragile créature qui se pût imaginer.
+
+De cinq ans plus jeune que Paul, elle paraissait encore une enfant
+alors qu'il entrait déjà hardiment dans l'adolescence. Nous l'appellions
+petite Mab, tant sa gracilité, son aériformité--si je puis employer si
+grand mot pour si petite personne--rappelait la fée écossaise, née d'un
+rayon de lune.
+
+Je me souviens de la première apparition de cette aimable poupée dans
+la maison de Paul, où je remplissais d'abord le rôle assez ingrat de
+précepteur, devenu plus tard un compagnon et un ami.
+
+Ai-je dit que Paul, orphelin lui-même, habitait chez une cousine
+éloignée à qui restait seule la force, étant à demi paralytique, d'aimer
+et d'être indulgente?
+
+C'était par une de ces matinées d'été où le ciel se nimbe d'une buée
+blanche, avec de vifs piquetages d'argent. Nous étions dans le jardin,
+juste au-devant de la vieille maison qu'égayaient des lancées de vignes
+vierges et de glycines.
+
+La grille extérieure, sur la route, était restée entr'ouverte, après la
+sortie de quelque fournisseur.
+
+La malade était étendue sur sa chaise longue, souriante, avec cette
+expression d'aménité naturelle à ceux qui, ne pouvant plus vivre, se
+complaisent à voir vivre les autres.
+
+De la grille, le panneau plein, inférieur, était assez élevé. Nous
+avions installé une table au bord d'un massif où déjà perçaient
+les pointes roses des silènes, et, accoudés, nous étudiions, en la
+concentration d'esprit nécessaire, un des problèmes les plus ardus de
+Wronski, cet étrange savant dont Lagrange disait qu'il avait inventé
+toutes les mathématiques et qui a créé pour ses démonstrations une
+langue de toutes pièces, indéchiffrable pour les non initiés. J'avais
+besoin de condenser toute mon intention pour conserver mon attitude de
+maître; car avec Paul, doué d'une merveilleuse intuition, je craignais
+fort parfois de descendre au rang d'élève.
+
+--Il y a quelqu'un derrière la grille, me dit Paul.
+
+Ceci d'une voix posée, calme, comme s'il eût énoncé le fait le plus
+simple du monde.
+
+Je tournai la tête, et mes yeux rencontrèrent le soubassement de la
+grille, plein et large.
+
+--De l'autre côté? fis-je. On ne peut voir à travers le métal!
+
+Mais je ne dis rien de plus, car je m'aperçus alors que d'une giration
+très lente, la grille tournait sur elle-même.
+
+Paul tenait ses regards dans cette direction, et ses yeux, dont je
+connaissais si bien les nuances, avaient une étonnante fixité. Enfin
+l'arrivante--car c'était une petite fille--se révéla tout entière:
+quand l'ouverture fut assez large pour qu'elle se glissât, elle se mit à
+courir, comme obéissant à une attraction violente et ne s'arrêta qu'à
+un mètre de Paul, le regardant avec une expression à la fois soumise et
+heureuse qui me fit sourire.
+
+Mlle de B., la cousine de Paul, considérait elle aussi cette apparition
+blonde, rose, jolie, qui semblait une épave échouée de quelque féerie
+shakespearienne.
+
+C'était la petite voisine à laquelle sa tante avait dit:--Va donc faire
+un petit tour!
+
+Elle était sortie de la propriété qui jouxtait celle de Paul, puis tout
+naturellement, voyant une porte entr'ouverte, l'avait poussée.
+
+Elle avait alors douze ans. Mlle de B., regrettant peut-être son
+célibat, était bonne aux enfants: aussi de ce jour Virginie eut-elle
+droit de cité chez elle et en usa souvent, plus que souvent.
+
+Une indéniable sympathie l'attirait vers Paul: en quelque coin du parc
+qu'il se trouvât--et le jardin et le bois étaient vastes--tout droit
+elle arrivait à lui, comme si de partout elle l'apercevait, et elle
+s'arrêtait devant lui, souriante et mignarde.
+
+Un jour qu'à notre grande surprise l'heure de sa visite quotidienne
+était passée depuis longtemps, Paul, engagé dans une dissertation des
+plus suggestives sur la prononciation du C dans les langues pré-latines,
+eut un mouvement d'impatience et s'écria vivement:
+
+--Pourquoi ne vient-elle pas? Je veux qu'elle vienne!
+
+Quelques secondes s'écoulèrent, puis j'entendis un bruit de pas
+précipités, et d'une touffe de mimosas, l'enfant, ayant coupé à travers
+les massifs, surgit très pâle.
+
+En même temps accourait l'oncle:
+
+--Mais il n'y a pas de bon sens, s'écria-t-il. Comprenez-vous cette
+petite qui est souffrante et que nous retenions à la maison? Elle s'est
+échappée de nos mains et s'est élancée dehors. Oh! nous savions bien que
+nous la retrouverions ici!
+
+
+
+
+III
+
+
+Entre ces deux êtres--la chose ne pouvait être discutée--existait une
+attraction intéressante qui se développait chaque jour davantage.
+
+L'âge vint. Paul avait alors vingt-trois ans, Virginie avait atteint sa
+dix-huitième année. Mon élève n'avait fait dans les sciences pratiques
+que des progrès très relatifs. Tout ce qui était de connaissance
+courante, quotidienne, lui était plus qu'indifférent, et, sans sa
+prodigieuse mémoire, on aurait pu le taxer d'ignorance sur plus d'un
+point. Par contre, il possédait à un degré étonnant les facultés
+spéciales qui ont fait des Mondeux et des Inaudi de véritables prodiges.
+
+La mémoire persistante des formes, de l'expression graphique des choses,
+s'accroissait: il semblait aspirer les images extérieures pour les
+emporter dans le laboratoire de sa pensée et les étudier à loisir.
+
+Mais--et ici, je puis à peine rendre l'idée qui s'impose à moi--en cette
+sympathisation qui unissait les deux jeunes gens, Paul s'emparait de
+Virginie, il la conquérait, se l'appropriait.
+
+J'avais suivi jour par jour, minute par minute, ce sentiment qui
+était bien l'amour, en sa hantise complète et délicieuse, mais avec un
+caractère tout spécial. Lui ne vivait que pour elle, mais elle ne vivait
+que par lui; même s'il était absent, elle restait imprégnée des effluves
+dont il l'avait enveloppée. Elle absente, il la gardait près de lui, et
+je l'avais bien des fois surpris, lui parlant comme si elle avait été à
+ses côtés, et, comme je le raillais de sa méprise:
+
+--Comment se peut-il, disait-il en pointant son doigt dans le vide, que
+vous ne la voyiez pas? Elle est là!
+
+Phrases d'amoureux, c'est possible: mais dès lors un instinct
+m'avertissait qu'il y avait là autre chose, comme une évocation, à la
+fois intérieure et extérieure, de l'objet qui remplissait sa pensée
+et qui, pour lui seul, se matérialisait hors de lui. Je dis--pour lui
+seul--n'osant pas encore affirmer davantage.
+
+La bonne Mlle de B. avait suivi avec intérêt les progrès de cette
+affection qui pour elle ne présentait aucun caractère mystérieux. Paul
+était riche, ses goûts et ses aptitudes le destinaient évidemment à la
+vie placide de la campagne. L'oncle de Virginie était mort, sa tante
+était valétudinaire. Il parut donc très naturel que Paul manifestât
+la volonté d'épouser son amie, et, toutes convenances de famille et de
+situation se trouvant réunies, aucun motif n'existait de contrecarrer
+ses désirs.
+
+Pour moi, cette union était de longue date indiquée. J'avais compris que
+Paul ne serait jamais apte à prendre un rôle dans la vie active. Étant
+rêveur, tout chez lui évoluait dans le sanctuaire intérieur. Le dernier
+des niais, manoeuvre de la civilisation, aurait eu raison de son
+inexpérience. Quant à Virginie, elle ne s'appartenait plus. A mesure que
+leur intimité s'était resserrée, elle s'était pour ainsi dire anéantie
+en lui, d'abord de sa propre volonté, et aussi, surtout peut-être, en
+raison de cette main mise qu'il exerçait sur son être moral et qui était
+une possession anticipée, plus absolue que celle du mariage. De lui à
+elle, il y avait échange, flux et reflux de vitalité. Ils faisaient plus
+que de s'appartenir, ils s'absorbaient l'un en l'autre.
+
+Ce mariage, véritable consécration, dans le sens pur et élevé du mot,
+eut lieu.
+
+De ma vie je n'oublierai la cérémonie nuptiale, lumineuse et rayonnante,
+qui les fit pour jamais--je le croyais alors--compagnons de joies et
+de peines, unis pour le bonheur comme pour le malheur, ainsi que dit la
+liturgie calviniste.
+
+Sous le faisceau de rais tombant des vitraux, j'eus un instant cette
+illusion que ces deux êtres--par un effet de synchromatisme,--se
+fondaient en un seul. Il y avait en ce moment équilibre entre ces deux
+créatures qui se donnaient l'une à l'autre avec une mutuelle abnégation
+du Soi.
+
+Au matin même de la cérémonie, j'avais accepté une mission en Orient,
+avec obligation de départ immédiat. Il me plaisait, ayant été témoin de
+leur bonheur naissant, de n'en point gêner l'éclosion de ma présence.
+
+Au sortir de l'église, je fis mes adieux, et, serrant leurs deux mains
+qui se mêlaient dans les miennes, je ne pus discerner quelle était celle
+de l'un ou de l'autre.
+
+Je leur jetai un dernier signe d'adieu, convaincu d'ailleurs que tôt
+ou tard la vie pratique s'emparerait de mes deux héros de féerie, qui,
+rentrés dans la norme des banalités sociales, vieilliraient en bons
+époux prosaïquement assagis.
+
+Une lettre trouvée à Hong-Kong ébranla mes espérances: ils s'en étaient
+allés se blottir au fond de la Sologne où, paraît-il, ils vivaient
+complètement seuls, heureux de n'entendre aucun écho de la vie vraie. Je
+répondis par des souhaits de bonheur, certes bien sincères. Un an après,
+au pays de Laos, je reçus une lettre de Paul. Elle me frappa par son
+étrangeté: si bizarre qu'elle soit, elle doit faire partie de cet écrit
+qui est une sorte de dossier.
+
+Je la transcris donc textuellement:
+
+
+
+
+IV
+
+
+--Ami, te souviens-tu de l'intéressante étude qu'un jour tu me fis
+entreprendre du deuxième chapitre de la Genèse, alors que, grâce aux
+lumineuses restitutions de Fabre d'Olivet, ce voyant de la linguistique,
+nous avions suivi pas à pas le mystérieux travail de la nature
+créatrice, cherchant le fait sous le symbole, le sens matériel sous
+l'énigme ésotérique. Parvenus au sublime verset qui en quelques mots
+manifeste la création de la femme, de l'Aischa, de l'Eve, nous nous
+étions arrêtés, hésitant devant la suggestion intime et profonde qui
+nous sollicitait à reconstituer cette scène, dont la beauté dépasse les
+rêves les plus enthousiastes de l'imagination.
+
+Nous passâmes outre.
+
+Mais j'avais gardé dans l'oreille comme un écho qui ne devait plus
+jamais s'éteindre, le cantique rayonnant de l'Adam Kadmon s'écriant:
+
+--Wa-iaômer ha-Adam-Zoâth... Celle-là est réellement substance de ma
+substance et forme de ma forme...
+
+Ce nom d'Aischa, formule véritable de la Volonté dont la femme était
+la Réalisation, me hantait comme l'énoncé d'un problème à la solution
+toujours refusée.
+
+Or cette solution, avec quelle gloire je l'ai trouvée! Toi seul
+peut-être pourras me comprendre, parce que ton intellect évolue sur le
+plan supérieur de l'Intuition. Rien ne me paraît à moi plus évident et
+plus clair.
+
+Vois plutôt:
+
+En l'homme, représentation concrète de l'humanité collective, toutes
+les aspirations existaient à l'état latent et pour se manifester
+n'attendaient que l'effort volitif, si je puis dire, la poussée du
+dedans au dehors.
+
+L'Homme-Adam, alors mâle et femelle, jouissait égoïstement de la nature
+extérieure, s'épanouissant dans l'éblouissement des splendeurs. Et plus
+il admirait de beautés, et plus il avait soif de la beauté. Et cette
+Beauté suprême à laquelle il aspirait, il ne la voyait pas, puisqu'elle
+était en lui, dans sa double nature encore inséparée.
+
+Comprends-tu ce supplice: sentir en soi la beauté, l'Amour, en posséder
+la notion, la sensation intime, et ne les pouvoir contempler face à
+face, ne les pouvoir étreindre! Songe à ce qu'éprouverait l'avare qui
+aurait un lingot d'or dans la poitrine et ne pourrait s'arracher le
+coeur pour le posséder!
+
+En vain autour d'Adam s'épandaient les immensités vibrantes, en vain
+flamboyaient les astres, en vain poudroyaient les Nébuleuses en gésine
+des astres mondes... Qu'était tout cela auprès de ce qu'il désirait,
+la Compagne, la Suprême Beauté,--ceci est le texte même,--qui, devant
+émaner de lui, alors seulement lui présenterait le reflet de sa
+sensation intime...
+
+Et ce fut dans une de ces crises de Désir sublime et torturant
+que s'accomplit le miracle de l'Extériorisation de la Beauté et de
+l'Amour,--qui étaient en lui et qui jaillirent de lui, en la Forme
+Idéale, Grâce et Harmonie condensées en l'Être qui était vraiment
+substance de sa substance, Essence formellement radieuse de l'Humanité
+triomphante... la Femme!
+
+Et l'Adam Kadmon s'agenouilla devant Elle, reconnaissant de l'exquise
+souffrance de l'arrachement, et il balbutia le premier Hosannah
+d'amour!...»
+
+
+
+
+V
+
+
+Ayant l'esprit positif, je ne me suis jamais plu à ces rêveries
+aiguës d'une imagination surexcitée. En dirigeant Paul dans ses études
+d'hébraïsant, mon seul dessein avait été de lui donner la notion claire
+et non routinière de la science des racines et rien de plus. Si Fabre
+d'Olivet m'intéresse comme linguiste, j'ai toujours voulu--et je
+veux--m'arrêter en deçà de ses hypothèses théosophico-bouddhiques.
+
+Aussi éprouvai-je un réel chagrin en constatant que mon élève non
+seulement s'entichait de ces chimères, mais encore en exagérait les
+outrances.
+
+Je lui répondis quelques mots en ce sens, insistant sur les dangers que
+peuvent faire courir à la raison ces fantaisies dont le moindre défaut
+est de détourner l'esprit de préoccupations plus pratiques. Je comptais
+d'ailleurs sur le mariage et sur la paternité pour donner à son activité
+morale une pâture plus substantielle.
+
+Ma lettre partie, j'eus même quelques remords, craignant, à cause de ses
+susceptibilités un peu maladives, d'avoir donné à mes conseils un tour
+trop ironique.
+
+Après tout, ne poursuivais-je pas ma chimère, moi aussi, en mes
+recherches sur les peuples préhistoriques, identifiant aux Cimmériens
+d'Hérodote les anciens Khmers du Cambodge! L'hypothèse est la grande
+charmeuse, et qui n'a pas poursuivi sa trace folle ignore les plus
+grandes joies humaines.
+
+Finalement, après trois ans d'absence, je me décidai à rentrer en
+France, fort riche d'ailleurs de notes et de documents à l'appui de mes
+thèses favorites.
+
+Revenu dans nos ports coloniaux, j'éprouvai une véritable déconvenue à
+ne point trouver de lettre de Paul. Était-ce donc que je l'eusse blessé
+par quelques railleries inoffensives? J'en aurais été marri, et je
+me promis bien, une fois débarqué, de m'expliquer avec lui et de lui
+arracher, s'il le fallait, à coups de _meâ culpâ_ un amical pardon.
+
+Je pris juste le temps nécessaire pour régler à Paris quelques affaires
+indispensables. Puis, sans prévenir d'ailleurs celui que je comptais
+surprendre en plein bonheur, je m'installai dans un wagon, filant sur
+Vierzon.
+
+Je m'arrêtai, selon les indications que m'avait données Paul dans une de
+ses premières lettres, à la station de Salbris, gros bourg dont le nom
+est lié à l'un des épisodes les plus honorables de la guerre de 1870.
+
+Je me hâtai d'entrer à l'auberge pour y commander un frugal repas. On
+touchait à la fin du mois d'octobre, et les journées, devenues
+courtes, me conseillaient d'arriver le plus tôt possible au château de
+Pierre-Sèche, où demeuraient mes amis. J'avais encore cinq heures devant
+moi. Je m'enquis d'une voiture, qui me fut procurée avec la meilleure
+volonté du monde.
+
+--Où va Monsieur? demanda l'aubergiste.
+
+Je lui nommai le château que j'ai dit. L'homme prit une figure contrite.
+
+--C'est à plus de 4 lieues, en plein marais, sur la rive gauche de la
+Sauldre, me dit-il.
+
+J'avais remarqué le changement de sa physionomie: je ne m'imaginai
+pas que ce fussent la distance ou la mauvaise qualité des terrains qui
+l'eussent provoqué.
+
+En une vague inquiétude, je repris:
+
+--Sans doute, vous connaissez les propriétaires?
+
+Cette fois son embarras fut indéniable.
+
+--Monsieur veut parler de M. Paul X.?
+
+--En effet, je suis de ses amis. J'arrive d'un long voyage, et il me
+tarde de lui serrer la main.
+
+--Monsieur arrive de voyage?... alors il ne sait peut-être pas...
+
+--Quoi donc?
+
+--Que M. Paul ne reçoit jamais personne et que nul ne se peut vanter
+de l'avoir vu depuis plus de six mois... Ah! c'est une grande pitié,
+Monsieur, une vraie pitié!
+
+--Que voulez-vous dire?... Il est arrivé quelque malheur?...
+
+--Quand je disais que Monsieur ne savait pas... la pauvre petite dame
+est morte...
+
+--Morte! m'écriai-je avec une angoisse profonde. Quoi! vous voulez
+parler de la femme de Paul, de cette chère et exquise créature!
+
+--Monsieur a bien raison, ç'a été une grande perte pour le pays. Vous
+me croirez si vous voulez, Monsieur, mais tout le monde l'aimait et
+la plaignait aussi, car elle a été longue à dépérir. Elle était si
+faiblotte! Voyez-vous, le château est mal placé, et on y a des fièvres.
+Je ne comprends pas que M. Paul ait amené là une femme délicate comme
+ça!
+
+Ainsi c'était bien elle qui était morte! Jamais je n'avais ressenti
+heurt plus douloureux. Sa brutalité m'avait littéralement suffoqué, et
+des larmes tombèrent de mes yeux.
+
+--Je vois que Monsieur est un ami, reprit l'hôte. Je n'aurais peut-être
+pas dû lui dire la chose tout nettement, mais Monsieur l'aurait bien
+vite apprise. Est-ce qu'il faut toujours commander la voiture?
+
+--Certes, m'écriai-je, et pourquoi non? Est-ce quand nos amis sont
+dans la douleur qu'il les faut abandonner? Ah! plût à Dieu que je fusse
+revenu plus tôt, j'aurais peut-être empêché cet horrible malheur!
+
+--C'est douteux, Monsieur, car la petite dame était bien malade. Je
+dois dire aussi que M. Paul l'a soignée! Ah! tenez, c'était beau et
+douloureux en même temps... jamais il ne la quittait, et, quand ils se
+promenaient, lui la soutenant, vrai, on aurait dit qu'il la buvait des
+yeux! Il l'aimait bien, allez! Aussi on comprend son désespoir. Depuis
+le jour où on a porté la pauvre dame en terre, avec tout le pays
+derrière--et des vraies pleurs comme les vôtres de tout à l'heure--M.
+Paul s'est enfermé chez lui, et plus jamais--vous entendez--plus jamais
+il n'est sorti de Pierre-Sèche...
+
+Les détails étaient navrants. Paul vivait seul dans ce château qui,
+disait-on, serait son tombeau--comme il avait été celui de sa
+chère femme. Il n'avait avec lui qu'un vieux domestique qui, lui
+aussi--c'était l'expression de l'aubergiste--filait un mauvais coton.
+
+Et puis... et puis il y avait autre chose.
+
+J'eus quelque peine à obtenir de mon interlocuteur qu'il s'expliquât
+plus clairement: de fait, cela lui était assez difficile. Naturellement,
+partout où la mort passe, elle laisse un sillage d'effroi. Voilà que des
+bruits étranges s'étaient répandus dans le pays: on parlait de lumières
+fantastiques apparaissant la nuit aux fenêtres du château. Une femme
+qui avait été engagée pour des services d'intérieur s'était refusée
+à revenir, déclarant qu'elle ne rentrerait pas dans une maison que
+hantaient des revenants.
+
+Oh! l'aubergiste ne croyait pas un mot de ces folies. Mais peut-on
+empêcher le monde de parler? Aussi n'était-il pas bizarre qu'un homme de
+l'âge de Paul se cloitrât ainsi? Il s'était absolument refusé à recevoir
+personne, même des gens bien intentionnés qui auraient voulu lui
+apporter des consolations. La porte leur était restée impitoyablement
+fermée. Le vieux Jean--c'était le nom du domestique que je connaissais
+bien--bousculait les gens d'un air égaré. C'était à croire que lui-même
+devenait fou!
+
+--Enfin, Monsieur, continuait le brave homme, si vous voulez entrer dans
+ce château de malheur, je crois que vous en serez pour votre peine.
+
+--J'essaierai quand même, repartis-je.
+
+Au fond, je ne doutais pas que je ne dusse être reçu. Connaissant
+l'exquise délicatesse de Paul, je ne m'étonnais pas outre mesure d'une
+claustration qu'expliquait suffisamment un désespoir aussi justifié.
+Je le verrais, je lui parlerais, je parviendrais à galvaniser cette âme
+engourdie, à revivifier ce coeur mort. C'était ma tâche d'ami, et je ne
+m'y soustrairais pas.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Vous souvenez-vous de la phrase glaciale d'Edgar Poe:
+
+--Comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en face de la
+morne maison Usher. Je ne sais comment cela se fit, mais, au premier
+coup d'oeil que je jetai sur elle, une intolérable tristesse pénétra mon
+âme...
+
+Cette réminiscence--la maison Usher--m'obséda pendant toute la route,
+alors que sous la lourdeur grise de cette soirée d'automne je suivais,
+blotti dans la voiture que conduisait un silencieux Solognot, jauni
+par d'anciennes fièvres, la route bordée de marécages qui, sur la rive
+gauche de la Sauldre, conduisait à la Pierre Sèche.
+
+Mon conducteur n'était pas de ceux qu'on interroge et dont on quête
+les racontars. C'était un de ces non pensants qui répugnent à toute
+expansion intellectuelle. Il allait droit devant lui, sans regarder
+de côté ni d'autre, ruminant quelque chose de sa mâchoire prognathe et
+lourde.
+
+Cette société nulle ne me déplaisait pas, laissant intacte ma rêverie
+qui peu à peu se condensait en somnolence. Pourtant je n'avais pas fermé
+les yeux: entre mes paupières mi-closes passait la lande mate et grise
+où parfois éclatait le reflet d'acier d'une mare, cinglée d'une lame.
+Sur la route dure, les roues allaient sans bruit, tandis que le cheval
+s'étirait, silhouette macabre.
+
+Je ne pourrais dire que la route me semblât longue, car je n'avais plus
+aucune notion du temps, non plus que la claire compréhension des choses.
+J'étais pris tout entier dans l'étau d'une angoisse inanalysée, mais si
+serrante que j'en étais étouffé. Et dans la plaine vide et plate, entre
+les étangs, plaques noirâtres sur une peau d'un bistre sale, j'allais
+toujours, sans savoir où, instinctivement inquiet.
+
+Ce fut alors que le ressouvenir de la maison Usher plus despotiquement
+s'imposa, quand en face d'une flaque d'eau, plus large de quelques
+mètres, à l'entrée d'un pont de bois que fermait une grille, l'homme se
+retourna et, parlant pour la première fois, dit:
+
+--La Pierre Sèche.
+
+Je fus éveillé en sursaut. Pour un peu, j'aurais demandé ce que pouvait
+m'importer la Pierre Sèche.
+
+Mais une impression me saisit, bien différente de celle que j'attendais.
+
+De l'autre côté de l'étang, dans lequel dormaient de longues herbes,
+oscillant de leurs grappes ainsi que des épis murs, se dressait au
+sommet d'un monticule de quelques pieds, et qui semblait de rocailles et
+de mosaïques, une sorte de castel dont une aile se projetait en face de
+moi, hardiment découpée sur le ciel que rougeoyait le soleil couchant.
+
+A la vision de la morte maison Usher, qui me devait apparaître, en mes
+prévisions attristées, comme la face d'un hypocondriaque se substituait
+un profil élancé, avec je ne sais quel raffinement d'élégance. Des
+vignes folles, à aigrettes rouges, couraient le long des murs, ayant
+pour canevas les nervures du lierre accroché au silex, broderie de
+pourpre sur velours vert.
+
+Cette forme s'enveloppait d'une buée claire, irisée, qui estompait les
+contours et atténuait les angles.
+
+En ma disposition d'esprit, ce tableautin me ravit, à la fois inattendu
+et charmant.
+
+Cependant l'homme restait, attendant que je me décidasse à descendre. Je
+compris que, son office rempli, il s'étonnait que je ne lui rendisse pas
+sa liberté: il n'avait pas à compter avec mes fantaisies d'imagination.
+Je sautai sur le sol et lui tendis une pièce de monnaie.
+
+--Alors, lui dis-je, ceci est bien le château de Pierre Sèche?
+
+--Puisque je vous l'ai dit...
+
+--Merci donc. Vous pouvez retourner à Salbris.
+
+Il me regardait de ses yeux sans couleur: je crus qu'il n'était pas
+satisfait:
+
+--N'est-ce pas le prix convenu? demandai-je.
+
+--Si... mais voici la grille. Il y a une sonnette.
+
+Bon! il estimait que son devoir était de ne m'abandonner que lorsque je
+serais entré. Mais justement, dans mes vagues pressentiments d'incidents
+singuliers, il ne me plaisait pas de le rendre témoin, peut-être, d'une
+déconvenue.
+
+--Allez, lui dis-je. Ne vous occupez plus de moi.
+
+Alors il se décida, le cheval tourna, s'allongea, partit.
+
+Je restai seul en face de la grille. Elle barrait toute la largeur du
+petit pont dont j'ai parlé et dont le tablier sans balustrade ne pouvait
+être atteint du dehors. Au-dessous, l'étang, immobile et moussu.
+
+Au delà, une allée gravissait le monticule, puis disparaissait en se
+contournant.
+
+Les fenêtres--j'en comptais trois--qui faisaient face à l'étang étaient
+closes. Les ombres des vignes et des lierres noircissaient les vitres;
+on eût dit des yeux très noirs voilés de cils. J'eus la sensation qu'ils
+me regardaient: mais alors, si quelqu'un de l'intérieur avait constaté
+ma présence, pourquoi nul ne se présentait-il à la grille?
+
+Je me dis alors que j'étais bien fou de raisonner et que vraiment je me
+créais à loisir des impressions de mystère, puisqu'il y avait une cloche
+et une chaîne. Je donnai une secousse.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Je vis la cloche s'élever et s'abaisser: elle était d'un assez fort
+calibre, et un instant je craignis d'avoir sonné trop fort, mais elle
+ne tinta pas. Je récidivai, même résultat. Le battant avait été enlevé.
+Ceci me contraria, car cette hypothèse se présenta pour la première fois
+à mon esprit que je me trouverais, la nuit venant, stupidement arrêté à
+cette porte, ayant manqué le but de mon voyage et presque perdu dans un
+pays que je ne connaissais pas.
+
+Cependant je ne me tins pas pour battu. Je m'éloignai un peu,
+m'efforçant de voir quelque chose dans le château ou dans le petit parc.
+Il n'y avait pas apparence de vie ni de mouvement. Je suivis l'étang,
+pensant à le tourner et à atteindre Pierre-Sèche par quelque autre
+point, mais je m'aperçus bientôt qu'il enveloppait la propriété de tous
+les côtés.
+
+L'espèce de rocher sur lequel le castel était construit formait une
+île véritable. De plus, le terrain était marécageux à ce point que je
+risquais à chaque pas de m'enliser dans la vase.
+
+Il faut avouer que ma situation était assez étrange, voire même
+ridicule.
+
+Je me trouvais en pleine France, à la porte d'un ami, cent fois plus
+embarrassé que je ne l'aurais été en pays barbare. Le pis, c'est que la
+tension cérébrale qui m'énervait nuisait à la lucidité de mon esprit et
+que j'eus grand'peine à trouver un expédient, pourtant d'une imagination
+bien simple.
+
+La cloche n'avait pas de battant, mais elle existait: de plus elle était
+fixée au poteau même de la grille, en dedans, il est vrai, mais non
+hors de portée. Je me hissai aux barreaux d'une main et, de l'autre,
+brandissant ma canne, j'assénai sur le métal un coup vigoureux. Cette
+fois, je fus servi à souhait: le son vibra très clair, et le succès
+couronna mon ingéniosité tardive.
+
+A peine deux minutes s'étaient-elles écoulées que je vis quelqu'un
+paraître au bout de l'allée qui descendait du tertre; seulement le
+personnage, qui sans doute était en défiance, me parut placer ses mains
+au-dessus de ses yeux pour examiner l'intrus, puis avec de grands gestes
+très significatifs lui enjoindre de s'éloigner.
+
+Ceci ne faisait pas mon affaire. Je compris que, si l'homme
+disparaissait, il me serait inutile de le rappeler de nouveau, et, me
+souvenant que, d'après l'aubergiste, le seul habitant de la maison, avec
+mon ami, était son vieux serviteur que j'avais fort bien connu naguère,
+j'appelai de toutes mes forces:--Jean! eh Jean, c'est moi!
+
+Et le «c'est moi!» n'étant pas suffisamment suggestif, je lançai mon nom
+à pleins poumons.
+
+Victoire! Je ne m'étais pas trompé. L'homme dévala rapidement, atteignit
+le petit pont, arriva à la grille et me dit:
+
+--Vous! c'est bien vous! Ah! quel hasard! mon Dieu, pourquoi n'êtes-vous
+pas venu plus tôt?
+
+--Tôt ou tard, répliquai-je, me voici. Ouvre cette porte, mon brave, et,
+si je puis rendre ici quelque service, tu sais que l'on peut compter sur
+moi.
+
+Jean était un vieillard, presque septuagénaire, maigre et voûté. De la
+main, il me fit signe de modérer les éclats de ma voix.
+
+--Écoutez, me dit-il, j'ai l'ordre formel, absolu, de ne jamais laisser
+entrer personne. Mais vous, c'est autre chose, je prends sur moi de
+violer ma consigne. Seulement promettez-moi de m'obéir... oui, oui, je
+dis de m'obéir. Il y a eu de la mort ici, et je ne suis pas sûr qu'il
+n'y en ait plus...
+
+L'accent du bonhomme respirait une émotion profonde. Je fis de mon mieux
+pour lui donner confiance, la grille s'ouvrit et j'entrai.
+
+--Voyez-vous, reprit-il, avant tout il faut que je vous parle: j'ai
+beaucoup, beaucoup de choses à vous dire. Vous êtes plus savant que moi,
+vous comprendrez peut-être. Moi, j'ai bien peur que mon pauvre maître
+ait la cervelle détraquée... Pas par là, fit-il brusquement au pied du
+château, il ne faut pas qu'il vous voie. S'il se doutait que vous êtes
+ici, peut-être qu'il s'enfuirait. Suivez-moi; dans un instant, nous
+allons être tranquilles.
+
+Il prenait les plus grandes précautions pour ne faire aucun bruit, et
+je l'imitai. Nous atteignîmes une petite porte, seule ouverture sur la
+façade de l'Ouest, et nous nous trouvâmes dans une sorte d'office, de
+fruitier plutôt. La nuit était presque complète.
+
+--Asseyez-vous, me dit Jean. Je vous demande pardon de vous recevoir
+ainsi, mais il le faut... il le faut, répéta-t-il en secouant la tête.
+Je vais voir si tout est en ordre et surtout... s'il ne se doute de
+rien.
+
+J'étais impatient: après tout, je connaissais assez mon ami Paul pour ne
+rien redouter d'une première entrevue. Dût-il avoir en me revoyant une
+crise de désespoir, je prendrais sur lui l'empire nécessaire, et même
+cette explosion, trop longtemps contenue, lui serait salutaire.
+
+Jean revint bientôt.
+
+--Monsieur ne s'est aperçu de rien. Il est dans son cabinet, comme
+toujours à cette heure. En voilà pour jusqu'à demain matin. Nous sommes
+seuls, bien seuls, nous pouvons causer. Tenez, je me demande maintenant
+si vous avez bien fait de venir.
+
+--Que j'aie eu tort ou raison, repris-je assez vivement, c'est ce qu'il
+sera temps d'examiner lorsque je t'aurai entendu; dès maintenant, je
+puis t'affirmer que je saurai bien soustraire Paul à cette abominable
+tristesse.
+
+Nous étions dans l'ombre, et je distinguais à peine la physionomie du
+vieux Jean. Pourtant je le vis se redresser avec un sursaut de surprise:
+
+--Triste! fit-il. Qui vous a dit que M. Paul fût triste?
+
+--N'est-ce pas naturel après l'affreux malheur qui l'a frappé!
+
+--Ah oui!... eh bien non! ce n'est pas ça, vous n'y êtes pas, mais du
+tout. Attendez que je fasse de la lumière. Je ne suis pas poltron, ayant
+été soldat, mais--ici--je n'aime pas rester dans la nuit.
+
+Je commençais à me demander si le vieillard avait lui-même son bon
+sens et si, en me parlant du cerveau détraqué de son maître, il ne lui
+attribuait pas sa propre faiblesse d'esprit.
+
+La lampe allumée, je le regardai: il était très robuste. Les traits
+jadis grossiers s'étaient affinés sous la patine de l'âge; les yeux
+étaient clairs, très droits.
+
+--Voyons, mon brave, lui dis-je avec rondeur, ni toi ni moi ne sommes
+des enfants, nous savons ce que sont les douleurs humaines et combien
+elles peuvent troubler les âmes les mieux organisées. Vous menez ici
+une vie solitaire qui n'est pas faite pour vous éclaircir les idées. Moi
+j'arrive la tête fraîche et l'intellect bien équilibré. Dis-moi ce qui
+se passe, après quoi j'aviserai.
+
+Jean s'était assis en face de moi, sans façon, les mains sur les genoux.
+
+--Oui, Monsieur, je vous connais pour un homme de sens, de coeur aussi;
+sans cela, vous ne seriez pas entré. Mais il y a ici des choses dont
+vous ne pouvez pas avoir idée, et vous n'aurez besogne si aisée que vous
+le croyez; ça ne m'étonnerait même pas que vous repartiez sans l'avoir
+essayée.
+
+--Allons donc, Paul est vivant, c'est le principal. Est-il malade, nous
+le guérirons; est-il fou...
+
+--Ne faites donc pas de suppositions, laissez-moi tout vous raconter. Ne
+m'interrompez pas, j'ai déjà assez de peine à assembler tout ça dans ma
+tête...
+
+Le meilleur moyen d'en finir était de le laisser parler à sa guise.
+
+Je me tins coi.
+
+Des premiers temps du mariage, il ne m'apprit rien qui me surprît.
+Virginie adorait son mari, dans la saine et profonde acception du
+mot. Il lui rendait cette affection avec une nuance très accentuée de
+domination aimante, absorbante aussi. Ces deux êtres étaient l'un pour
+l'autre tout l'univers. Leur entente était si parfaite, il y avait
+adaptation si complète de leurs deux natures, qu'à vrai dire--c'était
+le mot de Jean--ils ne faisaient qu'un à eux deux. L'intimité de leurs
+consciences rendait presque inutile l'emploi des paroles. On les voyait
+pendant de longues heures se contempler sans dire un mot.
+
+--On aurait dit qu'ils ne parlaient pas, continuait Jean, mais je suis
+sûr qu'ils causaient; ils s'entendaient en dedans. Bien souvent madame
+me donnait un ordre qui venait de monsieur, j'en étais sûr, et pourtant
+il ne lui avait rien dit, elle l'entendait penser.
+
+Ce qui ressortait de ces observations, plus subtiles que je ne les eusse
+attendues d'un ignorant, c'est que Virginie avait abdiqué toute
+volonté et toute initiative. L'amour avait produit ce phénomène que son
+individualité s'était fondue en celle de Paul.
+
+--Ce que je vais vous dire va vous paraître drôle, mais il me semblait
+qu'elle ne se donnait même plus la peine de penser; sa voix n'était
+qu'un souffle, comme s'il lui eût été inutile de parler. Bien plus, je
+dirai qu'elle disparaissait physiquement: oui, quand je la regardais, je
+me faisais cette idée qu'elle s'effaçait, comme ces photographies qu'on
+a laissées au soleil et qui s'en vont.
+
+Bref, sous les circonlocutions un peu phraseuses de maître Jean, il
+était évident que la pauvre Virginie avait été atteinte d'une maladie
+d'épuisement, anémie, phtisie, je ne pouvais préciser. Il me parut que
+le bon serviteur, de par l'intérêt qu'il portait à ses maîtres, les
+avait vus sous des couleurs quelque peu fantastiques. Il n'y avait
+là que des faits douloureux, mais parfaitement naturels: peut-être la
+passion de Paul n'avait-elle pas été assez ménagère des forces de la
+pauvrette.
+
+Le positif, c'est qu'elle était morte, et je m'irritais involontairement
+de la prolixité du bonhomme, alambiquant des incidents trop explicables.
+
+--Enfin, repris-je, avec une impatience mal contenue, la pauvre Virginie
+déclina de plus en plus, et Paul eut la douleur de la perdre. Je ne
+doute pas de l'intensité de son désespoir...
+
+--Pendant le premier mois, Monsieur, il fut comme assommé: il passait
+ses journées immobile, étendu, les yeux fermés, pâle comme la morte
+qu'on avait emportée...
+
+--Et cet état s'est compliqué d'une prostration toujours plus grande, si
+bien qu'aujourd'hui...
+
+--Mais non, mais non! s'écria Jean en essayant de m'imposer silence avec
+de grands gestes, Monsieur ne me laisse pas parler, évidemment il
+croit que je veux lui en imposer. Vous supposez que M. Paul est triste,
+désespéré, et que c'est pour ça qu'il ne veut recevoir personne. Vous
+vous trompez du tout au tout. M. Paul n'est pas triste, il n'est pas
+malade, c'est tout autre chose...
+
+--Mais encore, explique-toi donc!
+
+--Environ un mois après la mort de madame, comme j'entrais un matin dans
+la chambre de monsieur, je fus tout surpris de voir qu'il ne s'était pas
+couché. Le plus étonnant de tout, c'est ceci, oui, il souriait pour la
+première fois depuis de longs jours. Il mangea beaucoup, avec un appétit
+que je ne lui connaissais plus, il but même à mon avis plus que de
+raison. Puis, à la fin du repas, il tomba dans un sommeil si profond,
+si rapide surtout, que je le laissai étendu sur le canapé et me retirai
+discrètement. Plusieurs fois dans la journée, je montai pour m'assurer
+qu'il n'avait besoin de rien; il dormit ainsi jusqu'au soir. Enfin il
+s'éveilla et je lui conseillai de se mettre au lit. J'admettais fort
+bien que le désespoir l'eût brisé au point de lui imposer un repos de
+vingt-quatre heures. Mais il me répondit assez vivement que j'eusse à
+lui épargner mes conseils. Tout ce qu'il me demandait, c'était de ne
+monter dans son appartement sous aucun prétexte, à moins d'appel. Je me
+le tins pour dit, et, depuis ce jour-là, jamais je ne suis entré chez
+mon maître de six heures du soir à dix heures du matin.
+
+--Que fait-il pendant ce temps?
+
+--Ah! le sais-je? Toujours est-il que sa vie est ainsi réglée: à dix
+heures du matin, il sonne, je viens dans sa chambre; il est debout,
+toujours souriant avec une expression de bonheur qui a quelque chose de
+surnaturel... oui, presque d'effrayant. Son cabinet est toujours fermé
+à clef, et jamais depuis cinq mois je n'y ai pénétré. Après le repas,
+il s'étend sur le canapé et s'endort. Vers cinq heures, il sonne de
+nouveau, me donne quelques ordres. Je me retire... et c'est tout!
+
+Ceci commençait en effet à me paraître singulier et présentait les
+symptômes d'un dérangement d'esprit.
+
+--Tu me dis que Paul paraît heureux, joyeux... Jamais il ne reçoit
+personne...
+
+--Oh! je puis vous en répondre. Le matin, je guette les fournisseurs, je
+les attends devant la porte, pour qu'ils ne sonnent pas. J'avais enlevé
+le battant, j'ôterai la cloche elle-même...
+
+--En somme, repris-je avec assurance, il me semble qu'il y a
+amélioration dans son état: il boit, il dort. Je ne vois plus que cette
+manie de claustration et aussi ce renversement des habitudes normales
+qui le fait dormir le jour et veiller la nuit.
+
+Quel est son état physique? Est-il faible ou fort, vigoureux ou anémié?
+
+--Il y a quelque chose qui m'épouvante, c'est sa pâleur, et puis...
+faut-il que je vous avoue tout--ici Jean baissa la voix--je crois, oui,
+je crois bien qu'il...
+
+Et, sans prononcer le mot, il leva le pouce au-dessus de ses lèvres.
+
+--Ce serait plus affreux que tout le reste, m'écriai-je. Mais tu sais
+bien, je suppose, s'il te demande de l'eau-de-vie, de l'absinthe...
+
+--Non, ce n'est pas cela. Il ne me fait apporter qu'une liqueur, que je
+ne connais pas, d'un goût et d'une odeur si forts... Tenez, j'en ai là
+un flacon que je lui monterai demain matin...
+
+Le flacon était bouché à l'émeri, mais l'odeur caractéristique me frappa
+aussitôt: c'était de l'éther. Je frissonnai: dans l'Extrême-Orient, j'ai
+rencontré des buveurs d'éther, et jamais l'ivresse ne m'est apparue
+plus meurtrière. C'est plus que de l'empoisonnement, c'est la combustion
+lente, irrésistible, corrodant tous les organes...
+
+--Mais, si tu dis vrai, tu as dû remarquer en lui des tremblements
+nerveux. Son haleine doit être imprégnée de cette odeur.
+
+--Non, je n'ai rien remarqué de cela. Du reste, sa chambre ne sent pas
+cette odeur-là, je crois bien la reconnaître à travers la porte de son
+cabinet.
+
+Ceci me déroutait un peu.
+
+--Bon! fis-je encore. On se guérit de toute passion mauvaise. Je
+comprends tes inquiétudes, mon ami, mais j'espère pouvoir les dissiper
+avant peu. Je verrai ton maître, tu vas lui annoncer mon arrivée avec
+telles précautions que tu jugeras nécessaires. Sois tranquille, je
+saurai bien faire excuser ta désobéissance, je reprendrai sur lui
+l'influence que m'assurent mon amitié et mon sang-froid. Ne perdons pas
+une minute. Monte, mon cher Jean, je t'attends ici.
+
+Mais, loin de m'obéir, Jean secouait la tête.
+
+--Pourquoi hésiter? Tu ne doutes pas de l'affection de Paul pour moi. Il
+ne reçoit personne, soit, mais moi!
+
+Jean s'était levé, déambulant par la chambre, en proie à un visible
+embarras. Comme je le regardais curieusement, me demandant quelle lubie
+nouvelle le troublait, soudain il s'arrêta devant moi, et, me fixant de
+ses yeux grands ouverts:
+
+--Monsieur, pas ce soir, pas ce soir. J'essaierai demain à dix heures,
+mais pas ce soir!
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que...
+
+Il sembla rassembler tout son courage:
+
+--Parce que la nuit... il n'est pas seul!
+
+--Hein? fis-je en bondissant sur mon siège.
+
+--Ah! voilà! Maintenant vous vous demandez si le vieux Jean n'est pas
+fou, fou à lier. Voyons, croyez-vous de bonne foi que je n'aie pas
+cherché à me rendre compte. Je suis un homme... et un domestique--il
+ricana.--Croyez-vous que je n'aie pas espionné mon maître?
+
+--Espionnage très honorable, puisqu'il n'a d'autre but que son intérêt.
+Mais enfin, pour qu'il ne soit pas... seul, il faudrait que quelqu'un se
+fût introduit dans le château, et tu m'affirmais...
+
+Mais alors, courbé vers moi, Jean me dit des choses si bizarres que je
+l'écoutai comme dans un cauchemar, et ces choses étaient telles que je
+me décidai à ne faire cette nuit-là aucune tentative pour voir Paul.
+
+Il fut convenu que je serais annoncé le lendemain à dix heures.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ce fut avec une véritable anxiété que le lendemain j'attendis le vieux
+Jean pendant que, selon sa promesse, il avertissait son maître de ma
+présence.
+
+J'avais peu et mal dormi, ce qui se serait suffisamment expliqué par mes
+préoccupations, si je n'avais été en proie à des sensations d'un ordre
+tout particulier. Dans le courant de la nuit, j'avais été pris d'une
+sorte de suffocation, comme si tout à coup l'air me manquait ou plutôt
+changeait de nature et ne convenait plus au jeu de mes poumons.
+
+Il se passait autour de moi quelque chose d'incompréhensible,
+d'invisible aussi.--Oserai-je dire toute ma pensée?--C'était comme une
+impression d'autre monde, un glissement sur un plan qui n'était plus
+d'ordre vivant. Je n'avais ni l'énergie ni même le désir de résister,
+me complaisant en cet écoeurement qui confinait à la syncope, avec une
+ineffable jouissance d'abandon.
+
+Pourtant, le raisonnement aidant, je me demandai s'il n'y avait pas dans
+ma chambre quelque bottelée de fleurs qui m'entêtaient. Je cherchai et
+ne trouvai rien: enfin, je tombai dans une prostration qui ne laissa
+plus subsister en mon cerveau que des cauchemars vagues où des vapeurs
+diluées, à formes nuageuses, ébauches d'êtres, m'enveloppaient.
+
+Par bonheur, le jour avait dissipé ces angoisses.
+
+--Victoire! fit Jean en entrant chez moi, la chose a mille fois mieux
+marché que je ne l'espérais. M. Paul vous attend.
+
+--C'est au mieux. Un seul mot, mon brave. Comment va-t-il ce matin?
+
+--Il est comme toujours: souriant, heureux. Si ce n'était cette maudite
+pâleur!... On dirait qu'il n'a plus une seule goutte de sang dans les
+veines.
+
+--Nous verrons cela. Confiance, mon bon Jean, conduis-moi.
+
+--Vous n'avez pas loin à aller, car vous occupez la chambre juste
+au-dessus de son cabinet. Quelques marches à descendre, et c'est tout.
+
+Allons. J'eus un dernier embarras, me demandant quelle physionomie je
+devais prendre, mais je n'avais pas le temps de raisonner: une porte
+s'était ouverte, et Paul s'avançait vers moi, les mains tendues.
+
+Très pâle en effet, comme exsangue; cependant l'apparence générale
+n'était pas inquiétante. L'homme était vigoureux, je m'en convainquis à
+la forte étreinte de ses doigts.
+
+Je n'avais pas osé prononcer une seule parole, craignant de tomber à
+faux; seulement je le considérais de toute mon attention.
+
+--Oui, oui, regarde-moi, ami, me dit-il, regarde bien celui qui est
+devant toi et qui, toi venu, n'a plus rien à désirer.
+
+L'accueil dépassait toutes mes espérances: j'en fus parfaitement
+heureux:
+
+--Çà, me dit-il, nous allons déjeuner, et, le verre en main, nous
+causerons à coeur ouvert. Es-tu toujours connaisseur en vins? J'ai là un
+certain cru dont tu me diras des nouvelles! Ha, ha! cher, bien cher ami,
+tu ne saurais croire combien je me sens joyeux, épanoui. C'est si bon
+d'être hors du monde, hors de tout avec ceux que l'on aime!
+
+Dirai-je que cette attitude me gênait. Tout en redoutant une crise de
+douleur, je ne m'étais pas imaginé qu'elle pût être évitée, alors que
+six mois à peine s'étaient écoulés depuis la mort de la pauvre Virginie;
+j'éprouvais un désappointement et aussi une vague colère contre cette si
+prompte guérison morale.
+
+J'eus un instant l'idée qu'il jouait une comédie pour rassurer
+mon amitié, mais je ne pus m'y arrêter, tant ses effusions étaient
+empreintes de naturel. Il m'avait attiré sur un canapé à côté de lui,
+et, tandis que Jean, impassible en apparence, mais en vérité très
+intrigué de ce qui se passait, disposait la table auprès de la haute
+fenêtre à vitraux, Paul m'interrogeait sur ce que j'avais fait depuis
+notre séparation, s'intéressant à mes travaux et à mes succès.
+
+Je répondais de mon mieux, essayant de secouer le souci qui pesait sur
+moi et nuisait à la clarté de mon esprit.
+
+--Bah, fit-il, le bon vin te déliera la langue: car en vérité tu ne
+sembles pas dans ton équilibre ordinaire... Tu n'es pas malade, au
+moins?
+
+La chose devenait presque comique: c'était lui qui maintenant
+s'inquiétait de ma santé!
+
+Jean parfois me questionnait du regard, à la dérobée. M'eût-il interrogé
+tout haut que j'aurais été fort embarrassé de lui répondre, tant je me
+sentais troublé et hors d'état de formuler une appréciation quelconque.
+
+Paul était en parfaite liberté d'esprit, et, quand nous nous trouvâmes
+à table, l'un en face de l'autre, certes nul ne se fût imaginé qu'il
+existât entre nous un sujet de chagrin. Il me poussait à parler de moi:
+je crus deviner qu'il éloignait sciemment de l'entretien tout ce qui
+avait trait à lui-même.
+
+Il mangeait largement, intelligemment, dois-je ajouter, en homme qui
+tient à défendre sa santé et à conquérir des forces. Il buvait un vin un
+peu capiteux mais générateur d'énergie.
+
+Je n'étonnerai personne en disant que je songeais continuellement à
+la façon d'aborder la seule question qui me brûlât les lèvres.
+Je m'ingéniais à pressentir les motifs d'une insensibilité que je
+m'obstinais à croire apparente. Mais pourquoi cette dissimulation?
+Éprouvait-il quelque sotte honte à laisser transparaître ses véritables
+sentiments devant son serviteur? Jouait-il le stoïcisme pour moi?
+
+Quand le café fut servi, il adressa à Jean un signe expressif. Il
+voulait rester seul avec moi. Jean cligna de l'oeil à mon adresse: comme
+moi, il estimait que le moment des confidences, des franchises, était
+arrivé.
+
+Paul s'étira sur son fauteuil et dit:
+
+--Ah! mon cher Paul, qu'il fait bon vivre! Voyons sincèrement, comment
+me trouves-tu? En bonne condition, n'est-ce pas? Pour moi, je ne me suis
+jamais senti plus solide. Regarde-moi et donne-moi nettement ton avis...
+
+J'ai dit qu'à part une pâleur extraordinaire, il présentait tous les
+caractères de la santé. Je pus donc lui répondre en toute franchise
+comme il le désirait; mais, malgré moi, prenant, comme on le dit, le
+taureau par les cornes, j'ajoutai:
+
+--Je suis d'autant plus heureux de te trouver ainsi que je redoutais
+tout autre chose, après l'épouvantable malheur qui t'a frappé!
+
+Prononçant cette phrase qui résumait toutes mes préoccupations, je le
+regardais bien en face. Il remuait en ce moment son café et de sa main
+libre saisissait un flacon de liqueur: il n'eut pas un tressaillement,
+pas le moindre frisson de nerfs.
+
+--Oui, oui, je sais, fit-il en souriant. De ton amitié, le contraire
+m'eût étonné, mais tu vois que je supporte assez gaillardement la
+situation...
+
+Décidément il était fou! Ce ton de légèreté, presque d'ironie, était
+révoltant! Pauvre petite! se pouvait-il que vous fussiez si promptement,
+si abominablement oubliée!
+
+Il s'était versé de la chartreuse et la dégustait à petits coups.
+
+J'eus un mouvement d'indignation que je ne contins qu'à grand'peine. Je
+me contentai de dire sèchement:
+
+--Ma foi, c'est affaire à toi! J'avais craint, je l'avoue, que la mort
+de ta femme t'eût porté un coup terrible; mais je vois que mon amitié
+n'a pas à se dépenser en consolations...
+
+Le visage épanoui, il répliqua:
+
+--Non, non, ce serait inutile!
+
+Je faillis bousculer la table en un geste encoléré.
+
+--Alors reçois mes excuses. Je constate qu'il s'est produit en toi de
+grands changements, car il fut un temps où la pauvre Virginie occupait
+en ton âme une place plus grande. Mais enfin tu l'adorais! m'écriai-je
+impuissant à jouer plus longtemps le sang-froid, tu l'adorais comme elle
+t'adorait elle-même. Et la pauvrette est morte, et après six mois je te
+trouve la lèvre souriante et l'oeil sec! Pardonne-moi quelque surprise.
+Je ne doute pas que tu n'aies d'excellentes raisons pour supporter
+si gaillardement--selon ta propre expression--une douleur dont
+d'autres--sans doute moins bien doués--seraient morts; mais, si tu
+daignes me les faire connaître, du moins tu me permettras de réserver
+mon appréciation en toute liberté...
+
+J'avais débité tout cela d'un trait, impatient de vider mon coeur et
+risquant nettement une rupture.
+
+Lui, très calme, avec son éternel sourire, ne m'avait pas interrompu.
+
+Quand je me tus, il haussa légèrement les épaules:
+
+--Alors toi aussi, fit-il simplement, tu crois que Virginie est morte?
+
+Je tressautai sur mon siège, tandis qu'une sueur froide montait à mes
+tempes. L'évidence s'imposait. La folie! Le malheureux avait perdu la
+raison... Ainsi tout s'éclairait d'une lueur sinistre! Ah! comme j'avais
+été injuste!
+
+Le coup avait été si violent que, ne pouvant me maîtriser
+instantanément, je balbutiai:
+
+--Mais oui... je croyais... on m'avait dit!...
+
+--Aussi ne te fais-je pas un crime de ta sortie un peu vive. Si les gens
+qui t'ont renseigné avaient dit vrai, je serais un grand coupable, et
+je mériterais les reproches que ton amitié a trop atténués. Virginie
+morte!... A cette seule pensée, regarde... mes yeux se remplissent de
+larmes.
+
+--Alors... on m'a trompé, Virginie est vivante!... Je t'en prie, Paul,
+ne te joue pas de moi!... Je t'aime vraiment, sincèrement; ta joie ou
+ta douleur sont miennes... Au fait, la chose est possible! Mais comment
+expliquer que ces gens m'aient affirmé...? Ils disent avoir assisté à la
+cérémonie funèbre, avoir suivi la pauvre enfant jusqu'au cimetière, et,
+à moins de supposer qu'ils aient été tous victimes d'une hallucination,
+je ne pouvais douter...
+
+Comme j'élevais la voix, Paul d'un geste me ramena au calme.
+
+--Ils ne sont pas fous, non plus malveillants. Ils parlent d'après les
+apparences, leur bonne foi ne fait pas question. Ce qu'ils t'ont dit de
+l'enterrement, du cimetière, est parfaitement exact.
+
+Je passai mes mains sur mon front. Décidément je m'égarais en plein
+cauchemar. J'avais besoin de rentrer dans la réalité, dans la logique.
+
+--Veux-tu répondre nettement à mes questions? lui dis-je.
+
+--Volontiers, pose-les.
+
+--Dans ces obsèques auxquelles tout le pays a assisté, est-ce que la
+bière était vide?
+
+--Non pas!
+
+--Entre les planches de chêne, était-ce, oui ou non, le corps de
+Virginie qui dormait son dernier sommeil?
+
+--C'était son corps.
+
+--L'inhumation s'est-elle accomplie jusqu'au bout...
+
+--Jusqu'au bout!
+
+--Écoute, Paul. Je crois comprendre, et cependant j'hésite à
+t'interroger encore. Aurais-tu, avec un effroyable courage, quelque
+nuit, dans la solitude, porté une main sacrilège sur cette tombe à peine
+fermée; lui aurais-tu arraché son dépôt sacré?... Et alors, ainsi que
+le fait s'est déjà rencontré, aurais-tu trouvé la malheureuse vivante,
+l'aurais-tu emportée dans tes bras, puis, en je ne sais quelle terreur
+qu'on ne te la reprît, l'aurais-tu cachée, séquestrée ici?
+
+Et je regardais autour de moi, saisi d'une crainte quasi superstitieuse.
+
+Il rit.
+
+--Eh donc, voilà que tu te perds en plein roman. C'est du feuilleton,
+cela... sommes-nous donc des enfants pour nous arrêter à pareilles
+billevesées...
+
+--Mais enfin, morte ou vivante, il n'y a pas de milieu...
+
+Il redevint très grave soudainement.
+
+--Voilà bien les parleurs, fit-il à mi-voix, se grisant de mots, posant
+des axiomes avec une audace qui n'a d'égale que leur légèreté. Morte ou
+vivante!... cet _ou_ est merveilleux!
+
+Il se tut comme craignant d'en trop dire, mais je n'entendais pas qu'il
+s'arrêtât en si beau chemin. Pour moi la chose était indubitable:
+dans ce cerveau en apparence très sain, il y avait ce que j'appellerai
+irrévérencieusement une fêlure...
+
+--Pourquoi cet _ou_ te semble-t-il si singulier?
+
+Il me regarda bien en face.
+
+--Parce qu'il implique antagonisme, me répliqua-t-il nettement, parce
+qu'il signifie incompatibilité entre les deux états...
+
+--Oserais-tu prétendre qu'on peut être à la fois mort... et vivant?...
+
+Entre sa dernière réplique et la mienne, il s'était passé un fait subit,
+presque inquiétant. La lumière qui éclairait les yeux de Paul s'était
+tout à coup voilée, quasi éteinte, et les paupières brusquement
+alourdies étaient à demi tombées sur les globes.
+
+--Qu'as-tu donc? m'écriai-je, on dirait que tu t'endors!
+
+Il fit évidemment un effort violent pour rouvrir les yeux.
+
+--Oui, oui, c'est bien cela, murmura-t-il, je n'y songeais plus. Il
+faut... que je dorme! je ne puis résister, et le pourrais-je que je n'en
+ai pas le droit... oui, ce serait un crime!
+
+Il parlait d'une voix sourde, sans accent, comme dans un rêve.
+
+Effrayé, je m'étais levé et approché de lui.
+
+--Ne crains rien, continua-t-il, et surtout ne me questionne pas.
+
+--Je ne sais encore si je pourrai tout te dire. Il faut que j'interroge,
+que je consulte. Tu restes ici, n'est-ce pas? La maison t'appartient, je
+ne me réserve que cet appartement, je vais dormir, dormir... et puis...
+
+Sa tête tombait sur sa poitrine; c'était un affaissement brutal.
+
+--Je suis à tes ordres, lui dis-je, je veillerai auprès de toi.
+
+Il tressaillit:
+
+--Non, non, je ne veux pas. Va-t'en, je te dis...
+
+Il étendit la main et agita violemment la sonnette. Jean accourut.
+
+Paul s'était dressé et, s'appuyant aux meubles, se dirigeait vers le
+canapé. Il parla en haletant:
+
+--Jean, mon ami est ici chez lui. Qu'on ne cherche pas à me voir! sous
+aucun prétexte, jusqu'à demain... Mais allez vous-en donc!! Je ne veux
+pas dormir avant que cette maudite porte soit fermée... et de ne pas
+dormir, cela me tue... et la tuerait!...
+
+Il eût été cruel et imprudent de lui désobéir. J'assistais à une crise
+dont l'étude immédiate m'était impossible. Il était tombé sur le canapé
+et restait les yeux fixes, comme morts, tandis que son bras étendu nous
+montrait impérieusement la porte.
+
+Nous sortîmes, et nous entendîmes derrière nous le bruit des verrous
+violemment tirés.
+
+Je passe rapidement sur la conversation qui s'ensuivit entre Jean et
+moi. Je n'avais rien à lui apprendre, et lui-même n'apportait pas à mes
+appréciations d'éléments nouveaux. Il y avait chez le brave homme un
+fond de crédulité paysanne, et, si je l'avais poussé, il n'eût pas été
+éloigné d'attribuer l'état de son maître à quelque maléfice. Je finis
+par me soustraire à ses bavardages.
+
+La maison et le parc étaient à ma complète disposition, il s'agissait
+maintenant de passer mon temps de la meilleure façon possible:
+l'inaction qui m'était imposée pendant douze ou quinze heures me
+paraissait lourde, mais je me trouvais en somme plus avancé que je
+ne l'espérais la veille. C'était un important résultat que d'avoir pu
+causer avec Paul et d'être certain que cette causerie se renouerait le
+lendemain.
+
+Je n'avais pas à me dissimuler que dans l'entretien de tout à l'heure
+je m'étais trouvé dans un état de réelle infériorité. Tout m'était
+surprise: les mots, les actes, les idées. J'étais pareil au médecin qui
+voit un malade pour la première fois, ignorant de sa constitution, de
+ses antécédents, et qui se sent dérouté par les phénomènes morbides
+d'apparence contradictoire. Il ne me déplaisait pas de prendre le temps
+de la réflexion. Je m'efforçai donc de débarrasser mon esprit des
+ombres qui l'enténébraient et de me tracer un plan pour l'entrevue du
+lendemain.
+
+Il me fallait oublier que Paul était mon ami, afin de le pouvoir
+ausculter à loisir et sans que mes nerfs se missent de la partie.
+
+Je fis une longue promenade, seul dans le parc, m'intéressant à cette
+flore curieuse, née à force de soins, comme au château de Cintra, dans
+un terrain de roches, et peu à peu je recouvrai dans ces observations le
+calme de ma raison et de ma conscience.
+
+Puis, comme était venue à tomber une fine pluie d'automne, je rentrai
+dans la maison. Elle comprenait un rez-de-chaussée et deux étages:
+l'appartement de Paul se trouvait au premier, au second c'étaient des
+chambres d'amis dont j'occupais la plus grande.
+
+Au rez-de-chaussée, un salon dont les fenêtres ouvraient sur la
+campagne, invisible d'ailleurs par ce temps gris; puis un fumoir, une
+salle de jeux, avec billard, toupie hollandaise, tout cela--je dois
+rendre cette justice à Jean--parfaitement entretenu et dans un état
+d'exquise propreté.
+
+Enfin j'avisai une petite pièce, presque complètement obscure, avec une
+fenêtre garnie de vitraux. Une bibliothèque avec rayons autour et au
+milieu une table de chêne. On se sent tout de suite entre amis. A la
+lueur d'une lampe, je commençai l'examen des planchettes et découvris
+là à ma grande satisfaction les meilleurs et les plus récents travaux de
+philosophie et de sciences naturelles, mais aussi une série d'ouvrages
+relatifs aux plus étranges et aux plus embrouillés problèmes de
+psychologie transcendante, de psychisme et même--pourquoi reculer
+devant le mot--de magie, d'ésotérisme oriental et d'occultisme à haute
+pression.
+
+--Ouais! me dis-je, voilà qui me donnera très probablement la clef du
+mystère. Ces volumes sont couverts de notes, de soulignages, de rappels:
+il est évident que Paul les a ressassés. Il faut avoir l'esprit très net
+et très équilibré pour se pencher sur ces profondeurs sans éprouver
+la sensation du vide, le vertige. La tête de Paul lui aura tourné trop
+vite, c'est une affection guérissable, une variété de la névrose dont la
+suggestion aura rapidement raison.
+
+J'étais rasséréné. Connaissant les causes, je redoutais moins les
+effets. Je n'étais pas dès lors un négateur impénitent des phénomènes
+mystérieux dont plusieurs--et non des moins troublants--ont déjà acquis
+droit de cité dans nos cliniques. Mais j'estime que rien n'est plus
+dangereux que de poser le pied--en touriste fantaisiste--sur ces
+terrains mal connus où la folie vous guette. Paul n'était pas armé pour
+la lutte, les douleurs éprouvées l'avaient prédisposé à l'ébranlement
+mental; il avait trébuché, étourdi, aux premiers pas. Je lui tendrais
+la main et le relèverais, c'était mon devoir d'homme sensé, d'ami, et je
+n'y faillirais pas.
+
+Mon souci s'allégeait. Je soupai de bon appétit, coupant court aux
+dissertations de Jean qui me fit tout l'effet d'avoir subi la contagion
+du détraquement ambiant, et je me retirai de bonne heure dans ma
+chambre, désireux de me reposer, pour le lendemain être en possession de
+toute ma lucidité d'esprit.
+
+Je me sentais calme et je m'endormis sans fièvre. Mais, après un temps
+que je ne puis apprécier, je m'éveillai soudain avec un hoquet nerveux;
+et, chose curieuse, c'était exactement la même impression que la
+veille, une angoisse inexplicable compliquée d'une bizarre difficulté à
+respirer.
+
+Je sautai sur le tapis, réagissant de toute ma force contre cette
+torpeur. Ou j'étais la victime d'une illusion,--et en ce cas la raison
+la dissiperait,--ou le phénomène était réel et j'en découvrirais la
+cause.
+
+Or je vis que la lampe que j'avais laissée allumée brillait d'un éclat
+singulier, comme si la flamme eût été excitée par un apport excessif
+d'oxygène. Aussi une vive odeur d'éther me saisit aux narines. C'étaient
+ces effluves qui me montaient au cerveau.
+
+L'effet physique était si patent qu'un instant ma vue troublée crut
+percevoir dans la chambre des formes, ondulant et girant.
+
+Je m'habillai à la hâte et ouvris ma fenêtre. L'air me fit du bien. La
+nuit était noire, on n'entendait pas le moindre bruit. Je me penchai
+pour mieux aspirer la fraîcheur vivifiante et, dans ce mouvement, je
+remarquai qu'une fenêtre de l'étage inférieur était éclairée d'une
+lueur blanchâtre, très douce: on eût dit qu'un nuage d'infinitésimales
+poussières s'exhalât à l'extérieur.
+
+Or, en examinant la maison mieux que je ne l'avais encore fait, je
+m'aperçus que ma propre fenêtre ouvrait sur un balcon qui contournait
+une partie de l'étage, et cette pensée me vint que de l'angle le plus
+éloigné, je pourrais peut-être plonger mes regards dans la pièce si
+singulièrement éclairée qui, je le constatais maintenant, touchait à la
+chambre où Paul m'avait reçu le matin. C'était le cabinet toujours clos
+dont Jean m'avait parlé.
+
+Sans discuter un seul instant mon droit à l'indiscrétion, je m'engageai
+sur le balcon, et, prenant soin d'étouffer le bruit de mon pas, je
+suivis la rampe de fer, en pleines ténèbres, certain par conséquent de
+n'être pas vu, même par le vieux domestique, à supposer qu'à cette heure
+il ne dormît pas encore.
+
+J'arrivai ainsi à l'angle de saillie et me trouvai à quelques mètres de
+la chambre en question, la voyant de biais, très nettement.
+
+Des tentures intérieures en masquaient la majeure partie, mais, dans
+leur écartement, une lueur apparaissait pâle ou plutôt bleuâtre,
+tamisée, et comparable--ce fut la pensée qui me vint aussitôt--à celle
+qui se dégage des lucioles.
+
+Je restai accoudé, plus ému que je ne l'aurais voulu, avec le léger
+battement de coeur que connaissent les enfants en faute. Or je ne me
+dissimulais pas que ma curiosité fût un peu coupable.
+
+Pendant un assez long temps, je n'observai rien de plus que ce reflet
+d'un invisible foyer et je songeais à regagner mon lit, quand tout à
+coup je vis la tenture se relever et...
+
+Deux ombres se profilèrent sur les carreaux. Je dis bien deux ombres,
+elles étaient penchées l'une vers l'autre, comme enlacées.
+
+Et de ces deux silhouettes, je ne pus méconnaître l'une qui était celle
+de mon ami Paul. Quant à l'autre, impossible de s'y méprendre, c'était
+une forme de femme, un galbe bizantin, gracile.
+
+Cette apparition dura le temps d'un éclair: le rideau retomba.
+
+Quelle que fût la résistance de ma raison, toute objection se brisait
+contre le fait: il y avait une femme dans l'appartement de Paul, et, le
+dirai-je, autant que mes souvenirs pouvaient me servir,--et j'avais
+la conviction qu'ils étaient précis,--cette silhouette fine, au dessin
+mystérieux, préraphaélite, rappelait étonnamment celle de Virginie.
+
+En tous cas, Jean ne s'était pas trompé. Pendant ces nuits où l'accès de
+son cabinet était interdit à tous, Paul n'était pas seul. En même temps
+s'imposait l'hypothèse que j'avais repoussée naguère: Virginie vivante,
+une mort simulée, de par on ne sait quel caprice morbide, et enfin
+l'isolement à deux, dans une séquestration sans doute volontaire.
+
+Il y avait là quelque drame macabre que la folie de l'un ou peut-être
+des deux aggravait chaque jour en le prolongeant.
+
+L'aube venait, j'avais froid, je rentrai dans ma chambre et dormis
+jusqu'au matin.
+
+
+
+
+X
+
+
+--Accorde-moi deux jours, me dit Paul le lendemain, et je te révélerai
+mon secret.
+
+Je ne lui avais pas avoué ma découverte de la nuit, préférant l'amener
+à une plus lente confidence. Mais, à ma grande surprise, il venait de
+lui-même au-devant de mes curiosités.
+
+Son attitude devait paraître fort étrange, il en convenait loyalement,
+mais il se trouvait dans des conditions inordinaires qui autorisaient
+les suppositions les plus fantastiques. Loin de me les interdire, il
+déclarait que je resterais quand même au-dessous de la réalité: le mieux
+était de ne me point perdre en hypothèses inutiles. S'il ne me donnait
+pas satisfaction immédiate, c'est qu'il n'était pas seul maître de ses
+décisions: il avait de grands ménagements à garder.
+
+--Il est des pudeurs, ajouta-t-il, dont nous autres vivants ne pouvons
+concevoir l'idée!
+
+Bref, j'étais prêt à lui accorder le délai sollicité: après
+quarante-huit heures, il se faisait fort de m'initier au mystère de sa
+vie.
+
+Le pis, c'est que je ne concevais pas la nature de ce mystère.
+
+L'examinant attentivement, j'étais frappé de l'altération de sa
+physionomie: ses traits étaient tirés, ses yeux cernés de bistre;
+sa voix même sonnait d'un timbre étrange, diminué. Du reste, il ne
+dissimula pas une intense fatigue et me pria d'abréger ma visite.
+
+Bien entendu, pendant les deux jours de répit qu'il m'imposait, je
+prenais l'engagement de ne pas chercher à le voir.
+
+--Te parler, t'écouter, t'entendre même serait pour moi une fatigue que
+je n'ai pas le droit d'affronter: je dois concentrer, synthétiser toute
+mon énergie, sans en dépenser vainement une parcelle.
+
+Je consentis à tout, sans même discuter, tant je redoutais, en mon
+ignorance, de prononcer un mot qui modifiât ses résolutions.
+
+Seulement, craignant de ne pas rester maître de mes curiosités encore
+surexcitées par l'obscurité de ses promesses, je lui déclarai que je
+m'absenterais pendant ces deux jours, m'engageant à me trouver prêt, à
+l'heure dite, à profiter de son bon vouloir.
+
+--Tu me donnes ta parole, lui dis-je, que tu ne commettras aucune
+imprudence?
+
+--Aucune, fit-il avec un sourire. A ton tour, je te veux donner un
+conseil...
+
+--Lequel?
+
+--Pour que la transition entre le connu et... l'inconnu te soit moins
+brusque, il faut que pendant le délai que je sollicite de toi tu
+t'étudies à combattre en toi le vieux scepticisme qui, en dépit de ton
+ouverture d'esprit, est toujours imminent à reparaître. Médite cette
+belle parole d'Arago: «Hors des mathématiques pures, le mot impossible
+n'est pas.»
+
+--C'est déjà mon opinion, répondis-je en lui serrant les mains, du
+diable si je ne crois point un peu déjà au surnaturel.
+
+Je faisais en moi-même allusion aux étrangetés de la nuit.
+
+Il haussa les épaules.
+
+--N'emploie donc pas de mots sans signification. Le surnaturel n'est
+pas. L'électricité paraît surnaturelle à un sauvage, et le phonographe à
+un académicien. Il n'y a que des changements de plan et de perspective.
+Mais ne m'induis pas en discussion, c'est de la force perdue.
+
+Jean était désolé de me voir m'éloigner: ne s'imaginait-il pas que
+j'abandonnais son maître à la folie, à la possession; il croyait très
+naïvement à une action démoniaque.
+
+Je le rassurai de mon mieux et partis.
+
+Je revins à Paris et, en vérité, je respirai largement. L'atmosphère de
+la Pierre-Sèche avait en quelque sorte contracté mes poumons, et ce fut
+avec délices que je vécus ces quarante-huit heures de la vie normale.
+Même il me vint cette pensée que, si j'étais contraint à passer quelque
+temps là-bas, ne fût-ce que pour tenter la guérison morale de mon ami,
+il me fallait faire provision d'air parisien.
+
+J'achetai les pièces en vogue, les romans les plus à la mode, je
+m'abonnai aux journaux vivants, je priai une amie de m'écrire souvent et
+de me tenir au courant des mille incidents de la vie quotidienne, bref,
+ne sachant pas au juste ce que l'avenir me réservait dans cette maison
+bizarre, je pris mes précautions pour combattre des hantises redoutées.
+
+Avec cela les plus récents ouvrages scientifiques me ramèneraient à mes
+études favorites. J'étais paré, ainsi qu'un passager qui prévoit une
+traversée difficile.
+
+Muni de mon viatique intellectuel, dans lequel j'avais fait une large
+place aux distractions de l'imagination, je repris le chemin de Salbris.
+
+J'arrivai au castel avant le moment fixé; c'était avec intention: je
+voulais avoir le temps de ranger mes livres, pour les avoir sous la main
+en cas de besoin. Jean m'attendait à la porte dans un état d'exaltation
+qui d'abord m'effraya. Rien de bien grave d'ailleurs. Depuis
+vingt-quatre heures, Paul n'avait pas ouvert sa porte. Jean avait
+écouté, espionné; ce qui l'effrayait le plus, c'est qu'il n'avait rien
+découvert.
+
+Mais Paul était vivant: c'était le seul point acquis et celui qui me
+touchait le plus.
+
+J'étais là maintenant, la tête parfaitement saine et décidé à tout pour
+triompher d'une monomanie quelconque.
+
+Nous transportâmes mes caisses dans la bibliothèque, et les livres de
+science occulte dont les rayons étaient garnis durent frissonner de
+colère, forcés qu'ils furent de se serrer pour faire place à des oeuvres
+de raison saine et d'imagination bien pondérée.
+
+Cela fait, et comme je consultais ma montre qui marquait précisément six
+heures, la sonnette de Paul retentit. Jean monta.
+
+Je redoutais un peu que Paul réclamât une augmentation de délai; mais je
+n'eus pas à dépenser une nouvelle dose de patience. Paul m'attendait. Je
+montai rapidement à sa chambre.
+
+Il me reçut fort bien: j'eus même la satisfaction de constater qu'il ne
+paraissait pas plus affaibli qu'avant mon départ.
+
+--Eh bien, dis-je gaiement, tu vois que je suis exact: de ton côté, tu
+parais disposé à tenir ta promesse. Me voici donc, l'oreille et l'esprit
+ouvert, prêt à écouter tes contes de fées.
+
+--Ne prends pas ce ton léger, me répliqua-t-il, car jamais, jamais,
+entends-moi bien, il n'y eut dans notre vie minute plus grave.
+
+Je lui tendis la main, il y mit la sienne.
+
+--Avoue, reprit-il, que tu me crois fou...
+
+--- Moi, je te jure...
+
+--Ne jure pas, car aussi bien il fut telle heure où je crus moi aussi
+que ma raison m'abandonnait, et tu me comprendras plus tard quand tu
+apprécieras ce qu'il faut d'énergie pour rester maître de son cerveau,
+alors que, sous un souffle venu on ne sait d'où, s'ouvre lentement la
+porte profonde de l'inconnu.
+
+Sa voix avait légèrement tremblé. J'étais plus ému que je ne le voulais
+paraître.
+
+--Je t'affirme, repris-je vivement, que tu ne te heurtes en moi à aucun
+préjugé, à aucun parti pris, non plus qu'à des ironies de méchant goût.
+Parle-moi donc en toute confiance. Je t'ai toujours aimé, et nous avons
+creusé ensemble les problèmes les plus ardus. Quel que soit le terrain
+où tu m'entraîneras, tu m'y retrouveras ferme et de bonne foi...
+J'écoute.
+
+Il me remercia d'un sourire reconnaissant. J'avais dit vrai, je trouve
+ridicule toute négation à priori.
+
+Il pencha alors son front sur ses deux mains, et pendant une minute, je
+pus me demander s'il songeait encore que je fusse là. Mais il releva la
+tête, me regarda bien en face; puis, allongeant la main vers un flacon
+de cristal, à demi plein d'une chartreuse dorée, il le plaça en pleine
+lumière et me dit:
+
+--Regarde ceci attentivement, de tous tes yeux, comme on dit, avec le
+ferme désir de te souvenir de la forme et de la couleur... Ne parle pas,
+ne pense pas... regarde!
+
+Pris d'un intérêt dont je n'étais pas maître de me défendre, dominé
+aussi, je puis bien l'avouer, par l'autorité de son geste et de sa
+voix, je concentrai toute mon attention visuelle sur le flacon qu'il me
+montrait.
+
+Il était de cristal très pur, avec, autour du col quelques tailles
+délicates en formes d'olives allongées. La panse même du flacon était
+d'une jolie rondeur, et vers le fond d'autres olivettes s'étiraient vers
+la base.
+
+La liqueur, toute d'or, vibrait autour d'un point ensoleillé presque
+éblouissant.
+
+Tout cela, je le vis en une seconde, en une acuité d'attention
+détailleuse que je ne m'étais jamais connue.
+
+--Ferme les yeux maintenant, me dit-il du même ton brusque auquel
+j'obtempérai immédiatement.
+
+--Encore une fois, regarde, en toi... le flacon, ne le vois-tu pas?
+
+--Je le vois, m'écriai-je.
+
+Pendant un temps que je ne puis apprécier, je vis, aussi nettement que
+si j'avais eu les yeux ouverts, le flacon, les stries du cristal, les
+étincellements de la liqueur. J'eus la volonté de retenir cette image,
+cette photographie intérieure. Mais tout s'effaça.
+
+--Bah! fis-je en rouvrant les yeux, c'est le phénomène bien connu de la
+mémoire visuelle.
+
+Il eut un geste d'impatience et s'écria:
+
+--Mémoire visuelle! Ah! voilà bien votre méthode scientifique, des mots
+répondant à des mots! Qu'est-ce que la mémoire... vous l'ignorez,
+mais vous avez dénommé, étiqueté une faculté; vous l'avez catégorisée,
+cataloguée dans vos dictionnaires, et... vous voilà satisfaits! Bien
+plus, il faut que tous le soient avec vous, sous peine d'anathèmes!
+Voyons, parle, répondsmoi en toute sincérité! Qu'est-ce que la
+mémoire?... Comment s'exerce-t-elle?... Quel est son organe?... Ah! oui,
+l'image se forme sur la rétine, est transmise par un réseau de nerfs à
+ton cerveau... par quel mécanisme?
+
+Je le voyais s'exalter; je voulus le calmer.
+
+--Remarque que je ne formule aucune théorie; je ne suis pas un
+adversaire, mais un ami, peut-être fort ignorant, mais en tous cas de
+bon vouloir...
+
+--Tu m'avais promis de ne pas user d'ironie. Eh bien, oui, je
+t'instruirai, malgré toi... et voici ma formule: La mémoire visuelle,
+c'est la projection hors de nous d'une forme emmagasinée en nous.
+
+--La définition n'est pas pour me déplaire...
+
+--J'appelle ton attention sur la projection que j'appellerai physique,
+celle de la forme, de la coque extérieure des choses. Quand tu songes à
+un livre, tu en vois plus ou moins nettement la forme...
+
+--C'est vrai...
+
+--Si tu te souviens d'un cheval, tu as devant les yeux la silhouette
+plus ou moins correcte de l'animal...
+
+--C'est encore exact.
+
+--Eh bien, suppose que tu exerces ta volonté à perfectionner, à
+accentuer cette silhouette, comme le fait un peintre par exemple. Tu
+projetteras ton souvenir hors de toi, et tu t'en serviras comme d'un
+modèle, adéquat, toutes proportions gardées, au modèle vivant qui se
+placerait devant tes yeux...
+
+--Je ne nie pas...
+
+--Alors admets que tu concentres de plus en plus ton énergie volitive
+dans le sens de ce perfectionnement, de cette accentuation. Augmente à
+force de contemplation, augmente ta faculté de restitution mentale, puis
+extérieure, tu arriveras peu à peu à créer ce que je n'appelle encore
+que l'illusion de l'existence réelle de la chose souvenue. Mais la
+vérité, c'est qu'il n'y a pas illusion, mais réalité. Cette forme que tu
+as absorbée par ton attention, que tu possèdes en toi, tu la projettes
+réellement au dehors. Entends-tu, elle existe, elle est--voici le mot
+vrai--la restitution des particules d'infinitésimale matière que tu t'es
+appropriées en regardant l'objet, en l'aspirant par ton attention, en
+les emmagasinant en toi. Cette reconstitution est non une illusion, mais
+une entité existante, elle est...
+
+Je l'interrompis:
+
+--A mon tour, laisse-moi te dire que ce ne sont là que des hypothèses
+qui, pour ingénieuses qu'elles soient, devraient être appuyées sur des
+preuves...
+
+Il ne me laissa pas achever:
+
+--Abandonne donc tes procédés de sophiste universitaire. Pourquoi la
+forme que tu vois hors de toi existe-t-elle moins, qu'elle soit
+produite par le fait banal de la présence ou par ce que tu appelles
+l'imagination?...
+
+--Parce que je puis toucher l'une et non l'autre, et ainsi constater
+l'existence de la réalité.
+
+J'avais prononcé ces derniers mots vivement, un peu agacé à la fin...
+
+--Et, si je te prouve que tu peux toucher... ton illusion! cria-t-il.
+As-tu d'ailleurs jamais possédé en toi le souvenir d'une forme imprimé
+assez profondément dans ton âme, pour qu'elle y soit réelle, vivante et
+pour que tu puisses la projeter hors de toi, comme elle est en toi, avec
+tous les attributs de la réalité et de la vie? Ah! il faut aimer, avoir
+aimé, il faut avoir aspiré, résorbé, inhalé toutes les effluves de
+l'être adoré, pour qu'il soit resté vivant en vous... et qu'alors au
+début de la solitude, fermant les yeux, vous le puissiez revoir en sa
+radieuse et parfaite réalité... Mais est-ce tout?... Non!... Parvenez
+à vous abîmer dans cet unique désir, dans cet immense vouloir de
+communiquer à cette forme tout ce qu'il y a en vous d'énergie et de
+puissance vitale... et alors vous le reconstituerez, cet être de votre
+âme, sang de votre sang, chair de votre chair, substance de votre
+substance, individualité vivante, ressuscitée, recréée, comme, de
+l'Adam Paradisiaque, Aischa, Eve fut évoquée sous la lumière sublime des
+sphères éternelles!...
+
+--Ami, m'écriai-je, prends garde, cette exaltation te tue!
+
+--Non pas, c'est ma vie! Ah! tu as pu croire que ma Virginie était
+morte, et que moi, égoïste ou insensé, j'avais le honteux courage de lui
+survivre. Non, non, elle n'est pas morte, je l'ai... elle vit en moi,
+ici, dans mon coeur, dans ma poitrine, dans mon cerveau... Elle vit, je
+la vois adorable et souriante, et, comme un oiseau frileux qui dort dans
+mon être, je puis, quand je le veux, lui ouvrir la porte de sa cage...
+Viens, viens, tu la verras, toi aussi, car elle va sortir de mon
+coeur!...
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il m'avait saisi par la main, m'entraînant.
+
+Je ne lui résistai pas, estimant qu'en ces sortes de crises la
+contradiction est inutile et périlleuse à la fois.
+
+Nous étions arrivés à la porte du cabinet, jusque-là toujours clos;
+posant les doigts sur la clef:
+
+--Écoute, me dit-il à voix basse et avec une extrême volubilité, pour
+toi, mais pour toi seul, je vais commettre un sacrilège; je violerai le
+sublime secret, mais Elle l'a permis. Surtout pas un mot. Retiens ton
+souffle et regarde.
+
+Nous étions entrés en pleine obscurité. Au dehors maintenant, la nuit
+était profonde; pas un rayon ne filtrait à travers les épais rideaux.
+De longue date sans doute ses yeux étaient habitués à ces ténèbres, car
+sans hésitation il me conduisit au fond de la pièce et me poussa dans un
+fauteuil.
+
+S'étonnera-t-on que je fusse saisi d'une angoisse profonde? Ainsi les
+Latins appelaient _horror_ l'émotion qui étreignait la poitrine du
+néophyte au seuil du bois sacré.
+
+Je n'osais pas faire un mouvement: le buste en avant, la tête chaude,
+j'attendais, dans une agonie d'anxiété.
+
+Je ne voyais pas Paul, mais peu à peu je percevais le bruit grandissant
+de sa respiration ou plutôt de longs soupirs qui brusquement
+s'arrêtaient, pour quelques secondes après s'achever en une expiration
+profonde.
+
+Je ne mesurais pas le temps, mais ces pauses me semblaient
+interminables...
+
+Alors, d'un des points de la pièce--je vis bientôt que Paul se trouvait
+là, sur un canapé--s'épanouit une lueur blanchâtre que je compare à la
+fumée très tenue d'un cigare. Cette buée condensée en un filet s'agitait
+indécise, tendant à monter.
+
+Puis elle s'élargit, s'étendit, montant encore en un jet plus fort.
+Très lentement elle tournoyait sur elle-même, se multipliant maintenant
+d'autres poussées de buées qui venaient se fondre en elle, formant un
+nuage dont les particules paraissaient animées d'un mouvement d'une
+intensité vertigineuse.
+
+De ce tourbillon de molécules se dégageait une lueur faible, mais
+cependant suffisante pour que je visse mon ami dans la position que j'ai
+dite, la tête appuyée sur un coussin, les yeux fermés, comme dormant, si
+pâle! d'une blancheur lunaire!
+
+La buée se condensait: la giration qui l'agitait se faisait plus lente,
+elle se figeait pour ainsi dire, et, peu à peu, une forme se précisait,
+des contours se délinéaient: cela devenait une image d'abord très vague,
+d'un pastel très effacé.
+
+A mesure que cette précision s'accentuait, de la poitrine de Paul des
+soupirs plus forts s'échappaient, presque des gémissements, et la forme
+toujours plus nette--c'était clairement celle d'une femme--ondulait
+exactement à l'unisson des inspirations et des expirations. A chacun de
+ses mouvements, elle prenait plus de solidité, si je puis dire, comme si
+ce souffle eût été une nourriture vitale.
+
+Entre lui et elle courait un filet de vapeur qui paraissait avoir sa
+racine dans la poitrine du dormeur.
+
+Et ce fut alors que je compris ce qu'il avait voulu expliquer... Elle
+naissait de son coeur!
+
+Oui, c'était bien de son coeur que s'exhalait, que s'extériorisait cette
+forme qui prenait une vitalité... qui, d'abord spectrale, peu à peu
+revêtait toutes les apparences--dois-je dire les apparences?--de la vie!
+
+Étais-je fou moi-même quand à présent je reconnaissais Virginie, la
+pure et chère enfant, non pas un fantôme plus sinistre que le cadavre
+lui-même, mais un être qui avait un regard, qui respirait, qui avait
+tous les attributs de l'existence?... Non, je ne puis me mentir à
+moi-même, c'était bien elle, ressuscitée, revenue de ce monde d'où
+nul--croyait-on--jamais ne pouvait revenir, Virginie, l'adorée,
+revivifiée par l'amour.
+
+Oui, miracle de l'amour en sa toute-puissance: elle revivait de celui
+qui l'avait conservée en lui et qui, par un sublime don de lui-même,
+restituait, animait, vitalisait la tant aimée qu'il portait toujours
+vivante au dedans de lui-même!
+
+Il avait maintenant les yeux tout grands ouverts et les tenait ardemment
+fixés sur ses yeux à elle, ces yeux dont je reconnaissais la teinte
+bleutée, avec des paillettes d'argent bruni.
+
+Je m'étais dressé à demi, désireux de m'approcher, n'osant pas.
+
+Il me fit un signe, et je compris qu'il m'appelait: il me désignait
+un flacon qui se trouvait sur une console. Je le pris et l'ouvris.
+L'éthylique parfum de l'éther se répandit, et je constatai, à ma grande
+surprise, que sous les effluves de l'odorante substance l'apparente
+vitalité du fantôme plus encore s'affirmait.
+
+La jeune femme s'était agenouillée auprès de Paul, et ses mains se
+mêlaient aux siennes. Se parlaient-ils? Je n'entendais pas de mots,
+et pourtant je devinais qu'ils se disaient silencieusement des choses
+exquises.
+
+Comment se fit-il que je me trouvai moi aussi agenouillé auprès d'eux et
+que Paul souriant mit ma main dans celle de Virginie? Elle me regardait
+de cet air d'entente qui est le renouement des anciennes amitiés, et je
+sentais dans ma main ses petits doigts si souples qui répondaient à ma
+discrète étreinte.
+
+Et aussi--Paul m'y avait autorisé sans doute--je posai ma main sur son
+coeur, et ce coeur battait.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Pendant un mois je vécus dans ce monde de rêves, sans essayer même de
+me soustraire à l'enveloppement qui chaque jour plus étroitement me
+circonvenait. Le mystère est un engourdisseur, le sphinx à la fois
+hypnotise et enivre.
+
+Un jour enfin, je m'éveillai de cette torpeur. Allons donc! Est-ce que
+j'allais comme tant d'autres--comme le Zanoni de Bulwer,--me
+laisser vaincre par le gardien du seuil? Est-ce que paralysé, brisé,
+j'oublierais lâchement les obligations de la vie réelle, pour me griser
+perpétuellement de l'absinthe de l'au-delà? Est-ce que j'avais le droit
+de me trahir moi-même, de me livrer pieds et poings liés à l'imbécile
+ébriété de l'occulte? Ces jouissances malsaines de la déséquilibration
+valaient-elles les normales satisfactions que donne l'étude positive et
+forte?
+
+J'avais assisté à des phénomènes stupéfiants, inattendus surtout,
+mais pourquoi après tout me troubleraient-ils plus que les expériences
+étonnantes cent fois exécutées dans le laboratoire? Il y avait là, je
+le concédais, une ouverture sur un monde nouveau, mais pourquoi
+s'hypnotiser devant l'entre-bâillement d'une porte?
+
+N'était-il pas indiqué au contraire de fourbir avec plus de passion
+tous ses outils scientifiques, afin de ne pénétrer que mieux armé dans
+l'inconnu et saisir le secret à la gorge?
+
+Le surnaturel n'existe pas... il n'y a que des changements de plans...
+L'homme qui le premier fit du feu ne resta pas pétrifié devant ce foyer
+pour lui incompréhensible: il en apprit l'usage et s'en rendit maître.
+
+Moi aussi je me rendrai maître de l'occulte, mais sans cette impatience
+qui trouble la raison et désorganise l'effort. Je commencerai par bien
+apprendre ce qui est de norme, après quoi je pousserai jusqu'à ce qui
+semble encore l'anormal.
+
+Quand ces pensées--par la réaction de ma conscience--s'imposèrent à
+moi, j'éprouvai l'ineffable bonheur du nageur en péril qui sent la
+terre solide sous ses pieds; moi aussi je ressuscitais, je redevenais
+moi-même, je me libérais d'une hantise énervante.
+
+Mais en même temps je compris que ma tâche ne devait pas être purement
+égoïste. En s'absorbant dans la contemplation de l'inconnu, mon ami
+marchait évidemment à la folie. En admettant même que ses forces
+résistassent à une hyperexcitation quotidienne, en admettant que les
+ressorts de sa volonté, trop tendus, ne se brisassent pas dans une
+catastrophe mortelle, il était certain que l'absorption par l'idée fixe
+aurait pour conséquence la monomanie sentimentale jusqu'à l'accident
+décisif de la désagrégation cérébrale.
+
+Chose assez curieuse, je dus peut-être à cette excursion sur la limite
+de l'aliénation une plus inattaquable fermeté de raison et aussi une
+plus irréductible ténacité de volonté.
+
+Je m'imposai une double mission.
+
+Je n'eus point grand'peine à accomplir la première partie: huit jours
+s'étaient à peine écoulés depuis ma résolution prise que j'assistais
+avec le plus parfait sang-froid au phénomène renouvelé de
+l'extériorisation. J'avais tué en moi l'excessive curiosité, même le
+désir de soulever le voile qui recouvrait encore la genèse du mystère.
+Je savais qu'un jour viendrait où mes études, logiquement suivies, me
+conduiraient à la solution du problème.
+
+Le but second était plus malaisé à atteindre. On l'a deviné, je voulais
+guérir mon ami, je voulais l'arracher à l'au delà--à ses illusions--oui,
+illusions, puisque c'était lui et lui seul qui donnait la vie à une
+apparence, à une coque vide, je voulais le ramener en la réalité.
+
+Je fus par bonheur assez maître de moi pour ne pas dévier de la ligne
+que je me traçai dès le premier jour et dont la première étape se
+pourrait indiquer ainsi:--la division de son attention.
+
+Nous ne nous quittions plus. Le vieux Jean me regardait d'un air nâvré,
+s'avisant que j'étais aussi fou que son maître. Je n'avais pas cru utile
+de le détromper, redoutant de sa part une intervention qui aurait tout
+compromis.
+
+Comme je n'élevai aucune prétention à nier la réalité de
+l'apparition--comme j'acceptai sans l'ombre d'une contradiction les
+théories mystiques de Paul, il vint un moment où entre nous ce sujet de
+conversation fut épuisé. Ce fut alors que je lui parlai de mes propres
+études. J'avais organisé dans les sous-sols du petit château un
+laboratoire de chimie, et j'avais pris pour thème de recherches la
+Genèse des Éléments d'après les travaux de William Crookes.
+
+Ces travaux me passionnaient à un tel point que je me sentis bientôt
+doué de l'énergie nécessaire pour imposer mon influence à mon ami. Je
+sus en les quelques heures dont il pouvait disposer chaque jour éveiller
+d'abord, puis développer, puis surexciter ses curiosités scientifiques,
+pour qu'il devînt un zélé collaborateur.
+
+Oh! je me demandais parfois si je ne commettais pas une action mauvaise,
+presque lâche, puisque mon adversaire... c'était Elle, c'était l'aimée
+que je voulais chasser, c'était l'intruse que je voulais renvoyer... à
+la tombe de silence et d'immobilité!...
+
+Et un jour dans une merveilleuse expérience d'analyse spectrale des
+métaux premiers, j'arrivai à ce résultat inouï... que Paul oublia
+l'heure ordinaire de son macabre rendez-vous... Il laissa passer ainsi
+plus de cinquante minutes. Quand il s'en aperçut il eut un véritable
+accès de désespoir, presque de rage. Je le calmai de mon mieux et
+l'accompagnai. Mais il avait dépensé une telle somme d'attention à
+suivre les changements du prisme qu'il eut une peine infinie à évoquer
+l'image attendue: et tel fut l'effort qu'au moment où réellement je
+commençais à concevoir de graves inquiétudes sur l'issue de cette
+séance, les ressorts de son énergie se détendirent et il s'endormit
+profondément.
+
+J'éprouvai la plus grande difficulté, on le comprend du reste, à
+renouveler ma traîtrise. J'avais dû prendre l'engagement d'honneur de ne
+plus jamais permettre qu'il oubliât l'heure de son funèbre rendez-vous.
+
+Mais, à mesure que je l'étudiais mieux, mon machiavélisme trouvait
+de nouveaux moyens d'action. J'arrivais peu à peu à l'intéresser non
+seulement à des sciences arides, mais encore au mouvement contemporain
+des idées. Bien qu'il s'en défendît d'abord, le démon de l'examen, de la
+discussion s'emparait de lui. Je provoquais moi-même ses contradictions,
+et de cet effort cérébral résultait une diminution d'énergie qui nuisait
+à la netteté de l'apparation.
+
+J'assistais rarement à cette évocation, toujours semblable à elle-même,
+avec seulement une moindre précision.
+
+Pendant quelques jours je le vis plus triste, plus absorbé que de
+coutume. Je n'osais pas l'interroger, sentant bien toute ma part de
+responsabilité dans ses mélancolies.
+
+Il se refusa à toute causerie, se renfermant dans sa chambre et
+verrouillant sa porte.
+
+Je savais qu'ils se cloitrait de bonne heure dans le cabinet secret.
+Les fioles d'éther se vidaient rapidement. Il ne me demandait plus de
+l'accompagner. Mais je veillais à son insu, je m'étais même procuré de
+doubles clefs de sa chambre et du cabinet.
+
+Tandis qu'il se livrait à ses douloureuses expériences, je restais de
+l'autre côté de la porte, l'oreille collée au panneau, dans un état
+d'indicible angoisse.
+
+Un soir, il était enfermé depuis plus de deux heures, j'entendis un cri
+navré, comme un râle et en même temps le bruit d'une chute.
+
+En une seconde je fus auprès de lui. Il était à terre au milieu du
+cabinet, en proie à des convulsions épileptiformes. Je le relevai,
+l'emportai dans mes bras, hors de cette atmosphère saturée d'éther. Il
+était livide avec un masque de mort...
+
+Je parvins à le ramener: mais alors il se dressa à demi, le visage
+contracté, criant:
+
+--Elle ne m'aime plus... elle m'abandonne... Virginie, Virginie,
+pourquoi donc n'es-tu pas venue?...
+
+Puis ce fut une crise qui ressemblait à un accès de folie furieuse.
+
+Le lendemain Paul était pris d'une fièvre intense, compliquée d'un
+délire aigu.
+
+J'appelai par télégraphe un ami, grand praticien de Paris, qui accourut
+et je lui dis tout...
+
+Il eut l'audace de prendre une résolution violente. A tous risques, il
+fallait enlever Paul au milieu qui entretenait sa douloureuse passion.
+Il était certain que s'il restait à Pierre-Sèche, la hantise le
+ressaisirait au moindre éclair raisonnable, et la tension de sa volonté,
+s'exerçant sur des organes las, amènerait infailliblement la mort.
+
+--Transportons-le à Paris chez moi, me dit ce grand médecin. Il faut
+abolir en lui le souvenir du passé.
+
+J'obéis. Ce fut un triste pèlerinage. Mais la commotion cérébrale avait
+été trop forte pour que le malade se rendît compte de ce qui se passait.
+Nous pûmes l'enlever de Pierre-Sèche et l'installer dans l'appartement
+du docteur sans même qu'il eût la sensation d'un déplacement.
+
+Pendant plus de trois mois, nous désespérâmes de le sauver. Nous étions
+admirablement secondés dans notre tâche par une soeur du docteur, jeune
+veuve intelligente et jolie que des malheurs prématurés avaient faite
+compatissante aux souffrances d'autrui.
+
+Elle s'était prise de sympathie pour ce grand garçon qui maintenant
+semblait n'avoir pas plus de volonté qu'un enfant et qui, dans les
+premiers temps de sa convalescence, éprouvait d'infinies jouissances à
+se sentir vivre.
+
+Naturellement j'avais écarté le vieux Jean, et moi même je me tenais le
+plus possible hors de sa vue, voulant que son intelligence s'éveillât
+dans un milieu tout nouveau.
+
+Oserai-je dire que j'avais eu l'audace de tout révéler à la soeur de mon
+camarade, lui expliquant que Paul avait failli mourir de regretter une
+morte et que peut-être il vivrait... d'être aimé d'une vivante. On ne
+s'adresse jamais en vain à la pitié des femmes: d'ailleurs celle-ci
+ne l'aimait-elle pas déjà de tous les dévoûments qu'elle lui avait
+consacrés, des longues heures passées à son chevet, des boissons
+approchées de ses lèvres, des douces gronderies dont ne se peuvent
+dispenser les plus patientes garde-malades.
+
+Quant à moi, si c'était un sacrilège de repousser Virginie dans sa
+tombe, je le commettais en toute sûreté de conscience.
+
+Ce fut sur ce gracieux visage de femme, saine et jeune, avec dans les
+yeux un rayon de malice, que tout d'abord se posèrent les yeux de
+Paul. Le charme dont elle l'enveloppa, en un héroïsme de coquetterie
+miséricordieuse, empêcha, retarda le réveil du souvenir.
+
+Je reparus moi-même à son chevet, et il sembla comme surpris de me voir.
+Notre intimité se renoua. Aucune allusion n'était faite aux événements
+de Pierre-Sèche. Je devinais bien parfois qu'il voulait m'interroger,
+mais aussi je comprenais que ses souvenirs étaient assez vagues pour
+qu'il doutât de leur réalité.
+
+Aidé de la femme, je le guidai pas à pas en sa rentrée dans la vie: sans
+contrainte, je dirigeai ses idées dans le sens de la pratique et de la
+normalité, je l'intéressai aux actualités, assez pour qu'il n'eût pas
+besoin de recourir à l'aliment intellectuel du souvenir.
+
+Puis, à tout dire, mon plus puissant auxiliaire, ce fut l'amour--fait de
+reconnaissance et de soumission--qu'il vouait à celle qui l'avait sauvé.
+
+Ce ne fut qu'après six mois de convalescence, au moment où ses forces
+étaient complètement revenues, qu'il se hasarda à me questionner sur le
+passé.
+
+Il était dit que je commettrais tous les crimes moraux. Je mentis
+hardiment, lui expliquant que depuis la mort de sa première femme il
+s'était trouvé dans un état de santé intellectuelle qui avait parfois
+les apparences de l'hallucination. Il n'osait pas me pousser à fond,
+mais j'eus l'audace de répondre à ses plus secrètes pensées en lui
+racontant que, dans des accès de délire, il avait cru revoir celle qu'il
+avait perdue.
+
+Par bonheur son cerveau détendu n'était plus apte à renouer la chaîne
+des raisonnements abstrus, nécessaires aux conceptions mystiques.
+
+Il me crut par lassitude, et parce qu'il voulait me croire et se libérer
+du passé.
+
+Et ce fut ainsi que la pauvre Virginie--j'ai l'hypocrisie de la
+plaindre!--mourut une seconde fois, jamais plus évoquée, image à jamais
+effacée, emportée par l'éternel reflux de la mer d'oubli, selon la loi
+inéluctable--et bienfaisante--qui régit les êtres et les choses.
+
+______________________________________________________
+IMP. E. ARRAULT ET Cie, 6, RUE DE LA PRÉFECTURE, TOURS.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La deux fois morte, by Jules Lermina
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DEUX FOIS MORTE ***
+
+***** This file should be named 17752-8.txt or 17752-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/7/5/17752/
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+electronic works
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+that
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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