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+The Project Gutenberg EBook of La main froide, by Fortuné Du Boisgobey
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La main froide
+
+Author: Fortuné Du Boisgobey
+
+Release Date: February 10, 2006 [EBook #17747]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN FROIDE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+FORTUNÉ DU BOISGOBEY
+
+LA MAIN FROIDE
+
+TROISIÈME ÉDITION
+
+ERNEST KOLB, ÉDITEUR
+
+
+
+
+I
+
+
+Le vieux quartier Latin a disparu avec la dernière grisette.
+
+Le temps n'est plus où les étudiants tenaient à honneur de ne jamais
+quitter la rive gauche. Maintenant, ils passent volontiers les ponts et
+ils se répandent sur les _grands_ boulevards, comme ils les appellent,
+pour les distinguer du boulevard Saint-Michel qu'ils nomment
+familièrement le _Boul'Mich'_.
+
+Quelques-uns même demeurent de l'autre côté de l'eau et viennent aux
+cours, en voiture,--quand ils y viennent.
+
+Pourtant, sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, on
+trouverait encore, en cherchant bien, des représentants d'un autre âge,
+des attardés fidèles à la tenue et aux mœurs de leurs devanciers.
+
+Ceux-là arborent des coiffures étranges, fument la pipe en buvant des
+bocks devant les cafés de la rue Soufflot, font queue au théâtre de
+Cluny, dansent à la Closerie des Lilas et croient fermement que
+l'univers finit au petit bras de la Seine.
+
+Ces convaincus sont rares; si rares que, l'année dernière, on en
+comptait jusqu'à deux que les nouveaux venus se montraient comme des
+phénomènes.
+
+Encore se distinguaient-ils des étudiants d'autrefois en ce point qu'ils
+avaient tous les deux de la fortune et qu'il n'aurait tenu qu'à eux de
+mener une autre existence.
+
+C'était par vocation qu'ils vivaient de la vie du quartier. L'un des
+deux était même assez riche et assez bien apparenté pour faire bonne
+figure ailleurs.
+
+Il s'appelait Jean de Mirande et, à sa majorité, il était entré en
+possession d'une vingtaine de mille francs de rentes, sans compter la
+perspective d'hériter plus tard d'un oncle millionnaire et célibataire
+qui avait été son tuteur.
+
+Il est vrai qu'il ne comptait guère sur cette succession, car le susdit
+oncle était solide comme le pont du Gard, bâti par les Romains, et de
+plus, complètement brouillé avec son neveu, depuis que ce neveu s'était
+avisé de déroger aux traditions de ses nobles aïeux en s'enrôlant dans
+la bohème scolaire.
+
+Le Pylade de cet Oreste du pays Latin ne descendait pas des Croisés et
+même il ne sortait pas, comme on dit vulgairement, de la cuisse de
+Jupiter.
+
+Sa mère, veuve d'un facteur aux Halles, avait amassé une très honnête
+aisance en vendant des primeurs, à la pointe Saint-Eustache, et servait
+une pension de six cents francs par mois à son unique rejeton qu'elle ne
+voyait pas souvent, car elle demeurait rue des Tournelles, au Marais, et
+Paul ne s'éloignait guère du Panthéon.
+
+Les deux amis ne se ressemblaient pas du tout. Jean était brun, grand,
+large d'épaules. Il aurait fait un superbe cuirassier et il était fier
+de sa taille et de sa force.
+
+Paul, blond, mince et délicat, avait un peu l'air d'une demoiselle.
+
+Jean aimait les aventures tapageuses, les assauts de _beuverie_ et les
+conquêtes à la hussarde. Rageur et querelleur avec cela, il ne parlait
+que de pourfendre et il pourfendait... quelquefois.
+
+Paul, qui pourtant n'était pas poltron, préférait aux batailles de
+brasseries les promenades sentimentales sous les arbres de l'avenue de
+l'Observatoire.
+
+Mais ses goûts paisibles ne l'empêchaient pas d'être de toutes les
+joyeuses parties arrangées par le turbulent Jean de Mirande.
+
+Ils s'étaient liés en vertu d'une loi naturelle à laquelle nous
+obéissons tous--l'instinct qui nous pousse à fusionner les races--et
+aussi parce que Jean avait, un soir, énergiquement et victorieusement
+défendu Paul Cormier, assailli par une bande de messieurs à
+accroche-cœurs, venus de la rive droite pour envahir le bal Bullier.
+
+Et, dernier contraste entre ces inséparables, Jean, dont les ancêtres
+auraient pu monter dans les carrosses du Roi, Jean donnait dans les
+idées nouvelles. Il allait jusqu'au nihilisme, inclusivement--tandis que
+Paul, fils de commerçants, prétendait regretter l'ancien régime.
+
+Paul aurait donné dix ans de sa vie pour être aimé d'une duchesse. Jean,
+lui, s'accommodait fort bien des petites ouvrières en rupture d'atelier
+et des chanteuses de cafés-concerts, dits _Beuglants_, qui constituent
+le fond du monde galant d'outre-Seine.
+
+Eu quoi, il n'avait pas tout à fait tort, car il régnait sans partage
+sur le cœur de ces donzelles faciles, et Paul n'avait pas encore
+subjugué la moindre grande dame.
+
+Paul aurait voulu que son ami le présentât dans les salons du noble
+faubourg où Jean de Mirande aurait pu être reçu, à cause de son nom et
+qu'il fuyait comme la peste. Mais quand Paul exprimait ce désir
+ambitieux, Jean lui riait au nez et l'emmenait dîner chez Foyot.
+
+Foyot est le café Anglais du quartier.
+
+Ces messieurs y mangeaient habituellement, sans dédaigner cependant de
+dîner quelquefois dans les _bouillons_ d'alentour, à seule fin de rester
+populaires parmi les étudiants moins opulents qu'eux.
+
+Le dimanche, pendant la belle saison, Oreste et Pylade se montraient au
+Luxembourg, à l'heure de la musique et, ces jours-là, ils faisaient des
+concessions à la mode, en s'habillant d'une façon moins excentrique.
+
+L'an passé, donc, par une claire journée dominicale du mois de mai, ils
+se promenaient, bras dessus bras dessous, sur la terrasse qui domine le
+grand bassin central, du côté de la rue de Fleurus.
+
+C'est là que s'assemblent, pour jouir du concert gratuit, les habitantes
+de ces régions reculées: honnêtes bourgeoises assises en rond sur des
+chaises de louage et flanquées de demoiselles à marier; bonnes d'enfants
+entourées de marmots et de militaires non gradés; habituées de la
+Closerie des Lilas, circulant par groupes de deux ou trois et blaguant
+les mères de famille.
+
+Le ciel était splendide. Les marronniers en fleurs embaumaient l'air
+tiède. Le printemps faisait sa rentrée, après six mois de relâche, pour
+cause de brouillard et de frimas. Les arbres et les femmes avaient des
+toilettes neuves.
+
+Paul Cormier, lui aussi, s'était fait beau. Il portait une redingote
+noire, coupée par un bon tailleur, un joli pantalon de fantaisie et des
+bottines pointues, ni plus ni moins qu'un _gommeux_ remontant les
+Champs-Elysées, à l'heure où les équipages reviennent du Bois.
+
+Et cette tenue élégante lui allait à merveille.
+
+Jean de Mirande avait endossé, pour la circonstance, une espèce de
+justaucorps en velours violet, boutonné jusqu'au menton; il avait
+chaussé des bottes molles montant jusqu'au genou sur une culotte
+gris-perle extra collante et, pour compléter ce mirifique costume, il
+s'était coiffé, comme un Calabrais d'opéra-comique, d'un feutre pointu,
+orné d'un large ruban vert.
+
+Et, ainsi accoutré, il ne paraissait pas trop ridicule. Sa haute mine
+sauvait tout et nul n'était tenté de se moquer de lui en face.
+
+Les hommes attendaient, pour hausser les épaules, qu'il leur tournât le
+dos. Les jeunes filles de bonne maison le suivaient des yeux à la
+dérobée, et les mamans pensaient: «Voilà un beau gars!»
+
+Lui, marchait la tête haute et la moustache au vent, remorquant son
+camarade qui s'arrêtait souvent pour regarder les femmes et qui ne
+passait point inaperçu, quoiqu'il n'eût ni l'imposante prestance ni les
+airs vainqueurs du beau Mirande, Roi des Écoles et bourreau des crânes.
+
+En arrivant sur la terrasse, Paul Cormier avait avisé, assise contre le
+piédestal d'une statue, une personne charmante.
+
+Elle était sans cavalier, mais sans doute elle ne comptait pas rester
+seule jusqu'à la fin du concert, car elle gardait deux chaises, près de
+celle qu'elle occupait.
+
+Paul qui ne manquait jamais la musique le dimanche, et qui, tous les
+jours, traversait le jardin plutôt deux fois qu'une, Paul ne l'y avait
+jamais rencontrée. Donc, elle venait de la rive droite. Sa toilette le
+disait assez, une toilette élégante et de bon goût, comme on en voit peu
+dans les environs de Saint-Sulpice.
+
+Du reste, elle ne semblait pas s'apercevoir qu'elle attirait l'attention
+de ce joli blond qui lui décochait une œillade brûlante chaque fois
+qu'il passait devant elle.
+
+Et Paul se demandait déjà s'il avait enfin rencontré ce qu'il cherchait.
+
+Etait-ce le début d'une aventure? Il l'espérait presque et il s'y serait
+volontiers embarqué, sans savoir où elle le conduirait.
+
+S'il avait pu prévoir comment elle devait finir, il aurait certainement
+hésité.
+
+La dame lisait un livre à couverture jaune, sans doute un roman nouveau,
+et ce roman devait être fort intéressant, car elle ne levait pas les
+yeux.
+
+Paul Cormier, qui la lorgnait inutilement, commençait à se lasser de ce
+manège improductif, lorsque Mirande, s'arrêtant tout à coup, lui dit:
+
+--Ah! ça, qu'est-ce que tu as donc à te retourner à chaque instant? J'en
+ai assez de te traîner comme un cheval rétif qu'on mène par la figure et
+qui tire au renard.
+
+--Une femme adorable, mon cher! murmura Cormier, en serrant le bras de
+son ami.
+
+--Où donc?... cette liseuse, là-bas, au pied d'une statue?... Elle n'est
+pas mal, mais ce n'est pas la peine de risquer d'attraper un torticolis
+pour la contempler... aborde-la carrément.
+
+--Tu ne vois donc pas que c'est une femme du monde?... une vraie.
+
+--Décidément, tu es encore plus jobard que je ne pensais.
+
+--C'est toi qui a la manie de prendre toutes les femmes pour des
+drôlesses. Celle-là est seule en ce moment, mais elle attend
+quelqu'un... son mari très probablement.
+
+--Allons donc! elle attend quelqu'un, oui... seulement elle ne sait pas
+qui... toi, si le cœur t'en dit... ou moi, si je voulais, mais, moi, je
+ne veux pas. Elle me déplaît, ta princesse, avec son air en-dessous. Et
+puis, ce soir, j'offre à dîner à deux ou trois jolies filles qui
+s'amusent bon jeu, bon argent, au lieu de faire les pimbêches: Maria,
+l'élève de la Maternité et Georgette, une petite actrice des
+_Nouveautés_, gaie comme un pinson. Lâche ta femme honnête. Je t'invite.
+Nous aurons en plus Véra, la Russe... externe à la Pitié.
+
+--Une nihiliste!... merci!... ton apprentie accoucheuse et ta figurante
+ne me tentent pas non plus. Du reste, tu sais bien qu'aujourd'hui,
+dimanche, je dîne chez ma mère.
+
+--Blagueur, va!... dis donc plutôt que tu as envie de suivre ta marquise
+de carton. Faut-il que tu sois naïf!... ça, une grande dame?... une
+horizontale, tout au plus... et de petite marque, mon pauvre Paul. Je
+m'y connais.
+
+--Tu crois t'y connaître et tu n'y entends rien.
+
+--Ah! c'est comme ça!... tu prétends m'en remontrer!... eh! bien, je
+vais te donner une leçon. Tu vas voir comment on s'y prend pour faire
+connaissance avec une princesse qui vient chercher fortune à la musique
+du Luxembourg.
+
+Et, dégageant son bras, Mirande alla droit à la liseuse.
+
+Paul essaya de le retenir. Il n'y réussit pas et il resta, planté sur
+ses jambes, au milieu de la terrasse, et fort embarrassé de sa
+contenance, pendant qu'à dix pas de lui, le beau Mirande s'asseyait sans
+façon sur une des chaises restées libres à côté de la dame.
+
+Cette fois, elle leva la tête et elle se montra dans toute sa radieuse
+beauté.
+
+C'était une blonde aux yeux noirs, une blonde qui avait le teint mat et
+chaud d'une Espagnole de Séville avec la physionomie intelligente et
+vive d'une Parisienne de Paris.
+
+Pas du tout intimidée, d'ailleurs.
+
+--Pardon, madame, commença Mirande en retroussant sa moustache, vous
+devez vous ennuyer toute seule et je me suis dit...
+
+Il n'acheva pas sa phrase. La dame le regardait fixement et ses yeux
+n'exprimaient que le dédain, mais un dédain si calme et si fier qu'il
+s'arrêta net.
+
+Les grosses galanteries qu'il allait débiter lui restèrent dans le
+gosier. Et alors se joua une scène muette qui ravit d'aise l'ami Paul.
+
+Déconcerté par ce regard froid et par ce silence hautain, Mirande ôta
+son chapeau qu'il avait, d'un geste conquérant, enfoncé sur sa tête
+avant de s'emparer de la chaise vacante, alors qu'il croyait à une
+victoire facile.
+
+Se découvrir poliment, ce n'était pas assez pour réparer sa première
+inconvenance et la dame continuait à le dévisager, sans lui adresser la
+parole.
+
+Il se décida à se lever et il cherchait un mot pour se tirer le moins
+mal possible de la sotte situation où il s'était mis, lorsqu'il vit
+debout, devant lui, un monsieur, vêtu de noir, qui s'était approché sans
+qu'il l'entendît venir.
+
+--Enfin! s'écria-t-il, tout heureux de consoler son amour-propre en
+cherchant noise à quelqu'un; enfin je trouve à qui parler!
+
+Jean de Mirande s'était bien aperçu que la blonde inconnue le trouvait
+ridicule; et il était d'autant plus vexé que Paul Cormier assistait de
+loin à sa défaite. Paul Cormier qu'il comptait éblouir en faisant, au
+pied levé, la conquête d'une femme jeune, jolie et parfaitement
+distinguée, quoi qu'il en eût dit, avant de l'aborder.
+
+Et pour se relever aux yeux de son ami de cet échec humiliant, il
+n'avait rien imaginé de mieux que d'apostropher un monsieur, père, frère
+ou mari, très probablement, de cette grande mondaine, fourvoyée au
+Luxembourg.
+
+Ce personnage qui venait de surgir tout à coup, comme un diable jaillit
+d'une boîte à surprise, montrait un visage complètement rasé, sauf une
+paire de favoris, coupés au niveau de l'oreille et portait à la
+boutonnière de sa longue redingote un mince ruban rouge.
+
+Il avait tout à fait l'air d'un officier en demi-solde, un de ces types
+de grognards licenciés comme on en voyait du temps de la Restauration et
+comme on en voit encore dans les dessins de Charlet.
+
+Grands traits qui semblaient avoir été taillés à coups de hache, regard
+dur, physionomie chagrine.
+
+Au lieu d'interpeller Mirande qui s'y attendait et se préparait à
+répliquer vertement, l'homme vêtu de noir vint, sans dire un mot, se
+placer entre l'étudiant et la liseuse qui ne lisait plus.
+
+Mirande crut que ce protecteur muet allait s'asseoir, afin d'établir par
+cette prise de possession son droit de défendre la belle inconnue, mais
+le protecteur resta debout, fronçant le sourcil, pinçant les lèvres et
+opposant sa large poitrine à toute tentative d'occupation.
+
+--Monsieur, dit Jean, un peu déconcerté par ce sang-froid je viens
+d'aborder cavalièrement madame qui, je le suppose, vous tient de près.
+Si vous n'êtes pas content, je suis à vos ordres et je vous laisse le
+choix des armes. Vous pouvez m'envoyer vos témoins demain matin... Jean
+de Mirande, boulevard Saint-Germain, 119. Je les attendrai jusqu'à midi.
+
+--Je n'ai que faire de votre adresse, répondit sèchement le monsieur.
+Passez votre chemin.
+
+--Alors, vous ne voulez pas vous aligner? Très bien!... je me suis
+trompé. Je vous prenais pour un ancien militaire à cause de ce bout de
+ruban.
+
+Je m'aperçois que j'ai affaire à un bourgeois, décoré par
+l'intermédiaire de l'agence Limouzin. Puisque vous ne vous battez pas,
+je n'ai plus rien à vous dire. Gardez bien madame votre épouse et au
+plaisir de ne jamais vous revoir.
+
+Après avoir lâché cette dernière impertinence, Mirande pirouetta sur ses
+talons avec la désinvolture d'un marquis d'autrefois et s'en alla
+rejoindre Paul Cormier.
+
+Il était resté à distance, cet excellent Paul, et assez embarrassé de sa
+situation.
+
+De la place où il semblait avoir pris racine au milieu de la terrasse,
+il n'entendait pas les paroles agressives que lançait Jean, mais il
+suivait de l'œil ses mouvements. Il comprenait très bien que son
+incorrigible ami cherchait querelle au défenseur de la dame blonde, et
+il ne fut pas peu surpris de le voir battre en retraite.
+
+--Eh bien! lui demanda-t-il, sans pouvoir s'empêcher de sourire, as-tu
+réussi?
+
+--Mon cher, répliqua sèchement Mirande, je sais tombé sur une rouée qui
+me l'a faite à la pose. Pour lui montrer que je n'étais pas sa dupe,
+j'ai proposé la botte à cet escogriffe qui lui sert de garde du corps.
+Il a _cané_.
+
+--Il a cependant l'air d'un ancien officier.
+
+--Lui! jamais de la vie!... Le ruban qu'il porte doit être celui d'un
+ordre des îles Mariannes. J'aurais dû le gifler... Il est encore temps
+et je vais...
+
+--Tiens-toi en repos, je te prie. Tu te ferais mettre au poste. Pense à
+ces demoiselles que tu as invitées à dîner chez Foyot. La douce Véra te
+jetterait du vitriol à la figure, si tu la plantais là.
+
+--Il faut que je corrige ce drôle... la blonde verra que je ne me laisse
+pas berner.
+
+--Cette blonde ne s'occupe plus de toi. Elle a repris sa lecture; elle y
+est plongée. Quant au chevalier noir, le voilà qui s'en va se mêler aux
+badauds occupés à regarder jouer au ballon. Cet homme n'est qu'un
+domestique. Un mari ou un amant se serait campé sur la chaise.
+
+--Tu as raison, au fait... on ne se bat pas avec un valet. Allons-nous
+en pour que je ne voie plus sa vilaine tête. Si je me trouvais encore
+bec à bec avec lui, l'envie me prendrait de lui tomber dessus et je n'y
+résisterais pas.
+
+Paul s'empressa d'entraîner son rancuneux camarade et Jean se laissa
+faire, mais avant d'arriver au bout de la terrasse, ils donnèrent en
+plein dans une chaîne de femmes qui leur barrèrent le passage.
+
+Elles étaient quatre qui se tenaient par le bras, comme des _escholiers_
+du moyen âge, et qui scandalisaient par leurs airs évaporés et leurs
+toilettes bizarres les familles bourgeoises rangées en espalier des deux
+côtés de la terrasse.
+
+Il y avait Maria, l'élève sage-femme, coiffée d'un immense chapeau de
+paille orné de fleurs des champs. Il y avait Véra, l'externe nihiliste,
+coiffée d'un béret rouge, et deux échappées des petits théâtres de la
+rive droite; plus élégamment habillées, celles-là, mais pas moins
+tapageuses.
+
+Toutes les quatre fumaient des cigarettes turques, offertes par
+l'étudiante russe.
+
+Les gardiens du jardin les regardaient de travers, mais au Luxembourg on
+n'est pas si collet-monté qu'aux Tuileries et les habitués y ont leurs
+coudées franches.
+
+Ce fut une fête en plein air que cette rencontre entre ces émancipées et
+les deux étudiants les plus _chic_ du pays Latin. Il y eut des cris de
+joie et des accolades à grands bras. Maria proposa de se prendre tous
+par la main et de danser en chantant la ronde du pont d'Avignon.
+
+Peut s'en fallut qu'on ne s'y mît. Mais Paul Cormier modéra ces ardeurs,
+en disant gaiement:
+
+--Veuillez remarquer, Mesdames, que je suis aujourd'hui en tenue d'homme
+sérieux. Respectez ma redingote noire et mon chapeau haut de forme.
+
+--T'as raison, mon p'tit, s'écria mademoiselle Zoé, figurante au théâtre
+Beaumarchais, si tu gigottais ici devant les femmes comme il faut du
+quartier, ça te ferait du tort pour te marier. Pas de bêtises,
+Po-Paul!... épouse la fille d'un épicier cossu et quand tu auras le
+_sac_, n'oublie pas tes petites camarades.
+
+Paul ne songeait guère à se marier, mais la dame au livre n'était pas
+loin. En se retournant, il s'était aperçu qu'elle le regardait et il ne
+se souciait pas de danser une farandole, sous les yeux de cette blonde
+qu'il persistait à trouver charmante et distinguée, on dépit des
+sarcasmes du beau Mirande, vexé d'avoir été éconduit.
+
+--Ils sont trop verts! pensait Paul Cormier. Si elle avait daigné lui
+répondre quand il l'a abordée, il déclarerait qu'elle est adorable. Et
+il ne m'est pas démontré qu'elle recevrait aussi dédaigneusement un
+hommage plus discret.
+
+Le refus de Paul fut appuyé par mademoiselle Véra. Cette jeune personne
+qui portait les cheveux courts comme un garçon, et une mante de serge
+blanche taillée comme les _touloupes_ des paysans Russes, n'était pas
+précisément jolie avec son teint chlorotique et son nez à la Roxelane,
+mais elle avait des yeux verts d'un éclat singulier et d'une mobilité
+troublante.
+
+Elle déclara que, libre-penseuse et citoyenne de la future République
+universelle, elle rougirait de se donner en spectacle aux vils bourgeois
+qui attristaient de leur présence le jardin du Luxembourg.
+
+--Tu aimerais mieux pétroler le Palais... moi aussi, dit le seigneur de
+Mirande.
+
+Heureusement, son oncle n'était pas là pour l'entendre.
+
+--Eh bien! reprit-il gaiement, chère _Véra_, qui vivra _verra_.
+
+--Oh! un calembour! ricana une des cabotines; voilà Mirande qui joue les
+Christian, à la ville.
+
+--Mes enfants, il ne s'agit pas de tout ça, dit Maria. On s'embête ici,
+au milieu de tous ces types.
+
+Tu paies à dîner, pas vrai, mon vieux Jean?
+
+--À dîner, à souper... tout ce que vous voudrez, mes petites reines.
+
+--Alors, il est temps d'aller prendre l'absinthe au _Boul'Mich_.
+
+--Allons-y! conclut Mirande. En es-tu, Paul?
+
+--Non. Je dîne chez ma mère, je te l'ai déjà dit.
+
+--Tiens, s'écria Zoé, j'ai vu jouer une pièce qui s'appelle comme ça.
+
+--En route! reprit Maria, en s'emparant du bras de Jean.
+
+Ses aimables compagnes entourèrent le couple et le groupe tumultueux
+roula comme une avalanche vers la grand escalier de la terrasse.
+
+Trop heureux d'être délivré de leur bruyante société, Paul Cormier les
+laissa partir sans regret.
+
+Ils l'avaient entraîné assez loin de la dame blonde. Il lui tardait de
+la revoir et d'essayer d'attirer son attention, car il ne désespérait
+pas de lui plaire, en s'y prenant autrement que ne l'avait fait Mirande.
+
+Il tenait d'autant plus à tenter l'aventure que pareille occasion ne
+s'offrirait peut-être plus jamais de réaliser le rêve de toute sa vie.
+
+Ce rêve ambitieux, c'était de se faire aimer d'une femme du vrai monde
+et celle-là en était certainement, quoi qu'en pût dire ce Jean qui ne
+croyait à rien.
+
+Il s'agissait maintenant de manœuvrer adroitement et Paul avait à
+choisir entre deux partis: ou aborder à son tour la liseuse, sous
+prétexte de lui présenter les excuses de son ami, en lui disant que cet
+ami était gris; ou bien se contenter de la saluer respectueusement, afin
+de marquer par cette politesse discrète que, lui, Paul Cormier,
+désapprouvait la conduite de son camarade au chapeau pointu et se tenait
+prêt à réparer les torts de ce garçon mal élevé, pour peu qu'elle voulût
+l'y encourager d'un coup d'œil.
+
+Paul penchait pour cette dernière façon de procéder qui convenait mieux
+à son tempérament et il en était déjà à se composer une attitude pour ne
+pas manquer son effet, quand il s'aperçut que la place était vide.
+
+La dame avait levé le siège, pendant qu'il se défendait contre les
+instances des invitées de Mirande et il eut beau chercher de tous les
+côtés, il ne retrouva ni elle ni son chevalier noir.
+
+--Allons! murmura-t-il tristement, j'arrive trop tard. Et il ne me reste
+même pas la ressource de la suivre pour voir où elle demeure. Elle a dû
+remonter dans son équipage qui l'attendait à une des portes du jardin.
+L'ange blond s'est envolé et je ne le reverrai plus... Bah! qui sait?...
+en venant tous les jours sur cette terrasse, je l'y rencontrerai
+peut-être... et, j'aurai soin d'y venir sans ce grand fou de Mirande.
+
+Médiocrement consolé par ce très vague espoir, Paul s'achemina vers la
+grille qui fait face aux galeries de l'Odéon.
+
+Il était résigné à s'en aller rue des Tournelles chez sa mère qui
+l'attendait pour dîner. Il y a, tout près de cette sortie du Luxembourg,
+une station de fiacres et il comptait en prendre un.
+
+Le concert tirait à sa fin; les amateurs de musique en plein vent
+commençaient à se disperser et le gros de la foule s'écoulait du côté de
+la rue de Vaugirard.
+
+Paul suivit le torrent.
+
+Après avoir passé devant la fontaine de Médicis, il franchit la grille
+et avant de remonter à droite, du côté où stationnent les voitures de
+place, il s'arrêta un instant sur le trottoir pour allumer un cigare.
+
+Quand ce fut fait, en regardant machinalement devant lui, il avisa, au
+coin de la rue Corneille, un coupé de maître, attelé de deux beaux
+chevaux bais-bruns.
+
+Un cocher majestueux, haut perché sur son siège avait les guides en main
+et le fouet appuyé sur la cuisse droite. Un valet de pied en livrée
+sombre se tenait debout près de la portière.
+
+Paul, qui avait la prétention d'être connaisseur en équipages, se mit à
+admirer celui-là.
+
+Les glaces étaient levées, quoiqu'il fît très chaud, mais il crut voir à
+travers la vitre un visage féminin qui disparut aussitôt.
+
+C'en était assez pour exciter la curiosité d'un flâneur, mais Paul se
+dit qu'il ferait une sottise en allant regarder de plus près une
+princesse si bien gardée et passa, non sans se retourner trois fois.
+
+A la troisième, il constata que le coupé n'était plus là.
+
+Il avait dû tourner rapidement et filer vers la place de l'Odéon.
+
+Paul continua son chemin sans se presser.
+
+Arrivé à la station, il ouvrit la portière du fiacre qui tenait la tête
+de la file et il allait y monter, lorsqu'une femme y entra du côté
+opposé et y prit place tranquillement.
+
+Il n'avait nulle envie de contester le droit de priorité de cette dame
+et il recula pour se mettre en quête d'une autre voiture, mais
+l'inconnue lui dit:
+
+--Venez, monsieur!
+
+Elle avait rabattu sur sa figure une épaisse voilette de blonde noire,
+et Paul ne pouvait pas voir si elle était jolie, mais la voix était
+douce, la tournure distinguée, la toilette élégante.
+
+C'était décidément la journée aux aventures.
+
+--Au rond-point des Champs-Élysées! reprit la dame.
+
+Paul Cormier tombait de son haut. Elle lui parlait comme elle aurait
+parlé à un de ces commissionnaires qui ouvrent, aux stations, les
+portières des fiacres.
+
+Il aurait dû la planter là, mais c'était si drôle qu'il se décida tout
+de suite à répéter au cocher l'ordre qu'elle venait de donner et à
+prendre place à côté d'elle dans la voiture.
+
+Le romanesque Paul aimait l'imprévu: il était servi à souhait.
+
+Mais il n'augurait pas très bien de cette nouvelle aventure.
+
+Il savait que les grandes mondaines n'ont pas coutume de se jeter ainsi
+à la tête d'un monsieur qu'elles n'ont jamais vu et il pensait que cette
+personne, un peu trop sans façon, pouvait bien n'être qu'une farceuse en
+quête d'une liaison passagère... et productive.
+
+Elle avait cependant si bon air qu'il voulait savoir à quoi s'en tenir
+sur ses intentions.
+
+Il lui restait tout le temps de faire avec elle, avant d'aller dîner au
+Marais, une promenade qui éclaircirait ce petit mystère, et rien ne
+l'empêcherait ensuite de fausser compagnie à la promeneuse, s'il
+s'apercevait qu'elle ne valait pas la peine d'être conquise.
+
+Elle ne le fit pas languir.
+
+Le fiacre commençait à peine à descendre la rue de Tournon et Paul en
+était encore à chercher une phrase pour entamer la conversation, quand
+elle releva sa voilette.
+
+Cette inconnue c'était la blonde aux yeux noirs que Jean de Mirande
+avait abordée si audacieusement et avec si peu de succès, sur la
+terrasse du jardin.
+
+Elle regardait Paul, en souriant et elle paraissait s'amuser de son
+étonnement et de son trouble.
+
+--Quoi! Madame, dit-il assez gauchement, c'est vous qui, tout à
+l'heure...
+
+--Oui, Monsieur, répondit-elle, sans paraître embarrassée, c'est moi qui
+étais assise, là-bas, sous les grands marronniers, quand votre ami s'est
+permis de m'adresser la parole.
+
+--Je vous prie de croire, Madame, que j'ai fait ce que j'ai pu pour
+l'empêcher de commettre cette inconvenance.
+
+--Je le sais, Monsieur; j'ai très bien vu que vous avez essayé de le
+retenir et j'ai deviné que vous le désapprouviez.
+
+--Oh! absolument!
+
+--Je n'en doute pas. C'est ce qui m'a fait désirer de vous connaître.
+
+L'explication ne laissait pas que d'être flatteuse pour Paul Cormier;
+mais elle n'excusait pas l'allure, pour le moins excentrique, de cette
+dame qui, pour faire connaissance avec un jeune homme qu'elle venait de
+voir pour la première fois, n'imaginait rien de mieux que d'envahir un
+fiacre où il montait et de lui commander de l'accompagner à l'autre bout
+de Paris.
+
+Il n'aurait plus manqué que de baisser les stores.
+
+Elle ne s'en avisa point, ni Paul non plus, car il avait beau se dire
+qu'il était tombé sur une chercheuse de rencontres, il ne parvenait pas
+à se le persuader, tant l'air de cette blonde énigmatique était en
+désaccord avec sa conduite.
+
+Il y avait dans toute sa personne et dans le ton qu'elle avait pris un
+je ne sais quoi qui commandait, sinon le respect, au moins des égards,
+et au risque d'être dupe, Paul ne put pas se décider à lui parler
+autrement qu'il ne l'aurait fait dans un salon.
+
+--Quel dommage, reprit-elle, qu'un homme si bien né soit si mal élevé!
+
+--Comment savez-vous qu'il est bien né? demanda Paul.
+
+--Il ne s'est assis près de moi qu'un instant et il a trouvé le temps de
+dire son nom... je crois même qu'il y a ajouté son adresse.
+
+--Et son nom vous était connu? demanda Paul, très étonné.
+
+--Oh! depuis bien des années. Sa famille est une des plus anciennes et
+une des plus illustres du Languedoc.
+
+Cormier pensa tristement que la sienne ne remontait pas si loin et que
+sa notoriété ne s'était jamais étendue au-delà du quartier des Halles,
+mais il ne laissa pas voir à la dame qu'elle venait de l'humilier, sans
+le vouloir.
+
+Il se contenta de répondre:
+
+--Jean eût été bien fier, s'il avait su que, pour vous, il n'était pas
+le premier venu. Pourquoi ne le lui avez-vous pas dit?
+
+--Je n'avais garde... pour plusieurs raisons... la première, c'est qu'il
+aurait fallu me nommer... Or, si j'ai entendu parler de lui, il n'a
+jamais entendu parler de moi... Mon nom ne lui aurait rien appris... et
+d'ailleurs, menant la vie qu'il mène, il doit se soucier fort peu de me
+connaître.
+
+--Il mène la même vie que tous les étudiants... la même que moi.
+
+--Permettez-moi, Monsieur, de n'en rien croire. Je vous regardais quand
+vous avez rencontré sur la terrasse les demoiselles qui l'ont emmené...
+et j'ai vu que vous avez refusé de les suivre.
+
+--J'ai refusé, parce que je ne pensais qu'à vous.
+
+--Vraiment?... alors, vous n'en avez que plus de mérite à ne pas vous
+être conduit avec moi comme l'a fait M. de Mirande... mais, quel plaisir
+peut-il prendre à s'entourer de ces créatures?
+
+L'une d'elles est sa maîtresse, n'est-ce pas?
+
+--Je devrais vous répondre que je n'en sais rien, mais je veux bien vous
+dire la vérité... Jean n'a rien de commun avec le lierre... il ne
+s'attache pas.
+
+--Il n'y a que demi-mal.
+
+--Alors, vous l'approuvez de n'aimer sérieusement aucune femme?
+
+--Je ne dis pas cela, répliqua vivement la dame; je l'approuve de ne pas
+aimer à tort et à travers, mais je ne désespère pas d'apprendre un jour
+qu'il a trouvé enfin une femme digne de lui... et qu'il l'aime.
+
+--C'est la grâce que je lui souhaite. Elle ne l'a pas encore touché et
+elle pourra se faire attendre.
+
+Maintenant, Madame, oserai-je vous demander en quoi sa conversion vous
+intéresse?
+
+Et comme elle ne paraissait pas disposée à répondre, Paul reprit:
+
+--Je me permets de vous poser cette question parce que vous ne m'avez
+encore parlé que de lui.
+
+--N'êtes-vous pas son meilleur ami?
+
+--Je le crois, mais avouez que je pousserais l'amitié jusqu'à
+l'abnégation la plus invraisemblable, si je ne vous disais pas que je
+serais heureux de vous plaire et que je m'étonne d'être appelé à
+l'honneur de vous fournir des renseignements sur Jean de Mirande.
+
+Vous auriez pu les lui demander à lui-même, au lieu de l'éconduire... et
+je pourrais ajouter: pour qui me prenez-vous?
+
+La dame rougit et ce fut d'un ton peiné qu'elle répondit:
+
+--Pardonnez-moi, Monsieur, si je vous ai offensé. J'avais cru, en
+m'adressant à vous, que je pourrais, sans vous blesser, vous interroger
+sur M. de Mirande... et je n'ai pas craint de tenter une démarche... que
+j'espère ne pas avoir à regretter.
+
+--Oh! protesta Paul Cormier, je n'abuserai pas de la situation.
+
+Elle n'a cependant rien de flatteur ni d'agréable pour moi, convenez-en.
+Me voilà réduit au rôle de confident... et encore!... jusqu'à présent
+vous ne m'avez pas confié grand'chose...
+
+J'espérais mieux et quand vous avez bien voulu m'inviter à monter dans
+cette voiture, si j'avais pu prévoir qu'il ne serait question que de
+Mirande et de sa famille...
+
+--Ne vous repentez pas d'avoir fait une bonne action, interrompit la
+blonde inconnue.
+
+--Une bonne action, dites-vous?... voilà un bien gros mot!... je
+n'aperçois pas encore quel service j'ai pu vous rendre.
+
+--Un grand service... vous le reconnaîtrez plus tard et... pourquoi ne
+l'avouerais-je pas?... je compte vous en demander d'autres...
+
+--Je vous reverrai donc!
+
+--Oui... si vous voulez me promettre de ne pas chercher à savoir qui je
+suis...
+
+--Voilà une condition un peu dure!
+
+--Et de ne rien dire à votre ami.
+
+--Il ne m'en coûtera guère d'être discret, mais... quelle sera ma
+récompense, si je me soumets à l'autre condition?
+
+--Fiez-vous-en à ma reconnaissance et comptez qu'un jour vous saurez
+tout.
+
+--Soit! j'accepte; mais comment vous reverrai-je? Vous ne m'avez pas dit
+votre nom... je suppose que vous ne voulez pas me le dire... et vous ne
+savez pas le mien.
+
+--Il ne tient qu'à vous de me l'apprendre. Je m'en souviendrai, je vous
+le jure.
+
+Ce fut dit avec un accent de sincérité chaleureuse qui toucha Paul
+Cormier, sans le convaincre tout à fait.
+
+Il se défiait encore un peu des intentions de la dame et le rôle effacé
+qu'elle semblait lui réserver ne le tentait guère. Mais elle était,
+comme a écrit La Bruyère, _si jeune, si belle et si sérieuse_, qu'il se
+laissait aller à la croire.
+
+Il allait peut-être s'ouvrir pour lui ce grand monde qu'il rêvait et
+Paul n'était pas homme à refuser d'y entrer, même par une porte secrète.
+
+L'inconnue en était certainement et elle lui offrait d'emblée une sorte
+de traité d'alliance.
+
+Après l'amitié, l'amour viendrait peut-être et cette chance valait bien
+qu'il acceptât le compromis qu'elle lui proposait.
+
+Et pourtant sa réponse se fit attendre. Il lui en coûtait de décliner
+son nom roturier à une femme qui connaissait à fond l'armorial du
+Languedoc où figurait si brillamment l'aristocratique famille de
+Mirande.
+
+Il s'y décida cependant.
+
+C'était le seul moyen de la revoir, puisqu'elle ne voulait pas lui dire
+le sien.
+
+--Je m'appelle Paul Cormier, dit-il brusquement, comme un homme qui
+prend tout à coup son parti de subir une nécessité désagréable.
+
+Et ne voulant pas faire les choses à demi, il ajouta:
+
+--Je n'ai plus que ma mère qui n'habite pas avec moi. Je finis ma
+dernière année de droit et je demeure rue Gay-Lussac, nº 9.
+
+Vous voilà renseignée, Madame. Je ne vous demande pas de me rendre la
+pareille.
+
+--Je vous ai promis que plus tard vous sauriez tout. Je vous le promets
+encore. En attendant que je puisse tenir ma promesse, vous vous
+contenterez de me voir.
+
+--Pas chez vous, je suppose?
+
+--Ni chez vous, Monsieur, dit en souriant la mystérieuse blonde.
+
+Je vous écrirai pour vous faire savoir où nous pourrons nous rencontrer.
+
+Et vous ne croyez pas, je l'espère, que j'attends de vous d'autres
+services que ceux qu'un galant homme peut, sans déchoir, rendre à une
+honnête femme qui a recours à son obligeance, sinon à sa protection.
+
+Ce langage ferme et net fit sur Paul une impression profonde.
+
+Son consentement ne tenait plus qu'à un fil et s'il hésitait encore,
+c'est qu'un point à éclaircir lui tenait au cœur.
+
+--Eh! bien? demanda la dame; est-ce convenu?
+
+--Oui... si...
+
+--Quoi! il y a un: si!
+
+--Ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire...
+
+--C'est donc bien terrible?
+
+--Non... c'est enfantin... Donnez-moi votre parole d'honneur que vous
+n'aimez pas Jean de Mirande... que vous ne l'aimez pas... d'amour.
+
+--Je vous la donne. Je n'ai pas d'amour pour lui et je n'en aurai
+jamais.
+
+--Jamais, c'est beaucoup dire.
+
+--Je ne puis pas l'aimer. Un jour je vous apprendrai pourquoi.
+
+--C'est bien... je vous crois, dit gravement Paul Cormier. Je ferai tout
+ce que vous voudrez.
+
+--Merci, Monsieur!... à dater de cet instant vous pouvez compter sur moi
+comme je compte sur vous... et avant de nous séparer...
+
+--Déjà!...
+
+--Il le faut. Nous approchons du rond-point et je vous prierai de
+descendre un peu avant d'y arriver.
+
+--Vous craignez qu'on ne nous voie ensemble?
+
+--Probablement.
+
+--Votre mari, n'est-ce pas?
+
+--Prenez garde!... voilà que vous manquez à nos conventions!
+
+--C'est juste. Je retire ma question... et je ne recommencerai plus.
+Mais j'ai une grâce à vous demander... Je vais vous quitter et je ne
+sais quand je vous reverrai, mais vous ne me défendez pas de penser à
+vous.
+
+--Non certes.
+
+--Eh! bien, quand j'y penserai, ne serez-vous jamais pour moi que Madame
+X...? ne pourrai-je jamais rattacher ma pensée à un petit nom... celui
+que vous choisirez, si vous tenez à me cacher le véritable?
+
+--C'est enfantin, comme vous disiez tout à l'heure, répondit en riant la
+belle inconnue; mais je ne veux pas vous refuser cette satisfaction.
+Quand vous penserez à moi... eh! bien... pensez à Jacqueline.
+
+--Jacqueline! murmura Paul qui trouvait ce nom charmant.
+
+Je répéterai souvent: Jacqueline!... cela m'aidera à prendre patience
+jusqu'au jour où vous voudrez bien vous souvenir de moi.
+
+--Ne craignez pas que j'oublie, reprit vivement la dame. Mais le moment
+est venu de nous quitter. Il ne me reste qu'à vous dire...
+
+--Adieu?
+
+--Non. Au revoir! faites arrêter le cocher, je vous prie.
+
+Paul tourna le bouton d'avertissement et demanda:
+
+--Vous gardez la voiture, Madame?
+
+--Oui... je la quitterai un peu plus loin.
+
+Paul comprit qu'elle attendait qu'il partît pour donner l'adresse de la
+maison où elle allait.
+
+Il ouvrit la portière et il descendit.
+
+Il espérait que Jacqueline allait lui tendre la main, et il l'aurait
+baisée avec enthousiasme cette main, gantée de Suède.
+
+Il n'eut même pas le plaisir de la serrer, car dès qu'il fit le geste de
+la prendre, elle se retira vivement.
+
+Cette première déception n'était pas pour le mettre de bonne humeur.
+
+Il s'était laissé enguirlander par les douces paroles de la dame et il
+venait d'accepter les conditions bizarres qu'elle lui imposait.
+
+Il n'eut pas plutôt pris pied sur la chaussée de la grande avenue des
+Champs-Elysées qu'il changea de sentiment sur la soi-disant Jacqueline.
+
+Ce fut un revirement complet.
+
+Dans la voiture, il la trouvait adorable; il croyait à ses serments et
+aux histoires pleines de réticences qu'elle lui racontait.
+
+Depuis qu'il avait touché terre, elle lui faisait l'effet d'une
+intrigante et il ne se pardonnait pas de s'être laissé prendre à ses
+mensonges.
+
+--Non, disait-il entre ses dents, je ne me corrigerai jamais... les yeux
+d'une jolie fille m'empêcheront toujours d'y voir clair. En voilà une
+qui s'en va m'attendre à la sortie du Luxembourg et qui me force à
+monter en fiacre avec elle. Maria, l'apprentie accoucheuse, n'oserait
+pas en faire autant. Je me laisse emmener et au lieu de profiter de
+l'occasion, je la prends pour une femme du monde et j'écoute pieusement
+les balivernes qu'elle me débite sur mon ami Jean... Ah! ce qu'il me
+blaguerait, s'il me voyait lâché sur l'asphalte, pendant qu'elle se fait
+conduire chez un amant qui l'attend du côté du rond-point! Elle m'a joué
+là un bon tour, mais je la repincerai...
+
+Tout en s'objurguant ainsi lui-même, Paul suivait des yeux la voiture.
+
+Il en était descendu à la hauteur du Cirque d'Eté et il s'était avancé
+jusqu'au coin de l'avenue Matignon. Il la vit s'arrêter un peu plus
+loin, du côté de la rue Montaigne.
+
+La dame en sortit, paya le cocher et s'engagea, sans se retourner, mais
+sans trop se presser, dans l'avenue d'Antin.
+
+--Parbleu! je saurai où elle va, grommela Paul Cormier.
+
+Elle m'a fait jurer de ne pas l'interroger, mais elle ne m'a pas défendu
+de la suivre. Si elle s'en aperçoit, je la rattraperai et nous aurons
+une petite explication où je ne me gênerai pas pour lui dire son fait.
+Si elle ne me voit pas, je ne la lâcherai qu'à la porte de la maison où
+elle entrera.
+
+Et encore! non... je me sens très capable d'y entrer avec elle... il en
+arrivera ce qu'il pourra.
+
+Paul passait d'un excès à l'autre. Après avoir été trop timide, il
+devenait trop hardi.
+
+Il eut tôt fait de revoir la dame qui filait rapidement sur le large
+trottoir de l'avenue d'Antin et comme il était passé maître dans l'art
+du suivre les femmes, il sut maintenir sa distance, sans se rapprocher
+jusqu'à attirer son attention.
+
+Il manœuvra si bien qu'au moment où, après avoir tourné court, elle
+franchit le seuil d'une porte cochère ouverte, il put la rejoindre sous
+la voûte, sans qu'elle sentît qu'il était presque sur ses talons.
+
+La maison avait l'air d'être un hôtel particulier et la blonde y avait
+ses entrées,--soit qu'elle l'habitât, soit qu'elle y fût déjà venue
+souvent--car elle poussa tout droit jusqu'à une tapisserie mobile qui
+barrait le vestibule et qu'elle écarta avec sa main, cette main qu'elle
+avait refusée à Paul en le congédiant.
+
+Paul, qui serrait de près sa traîtresse, arriva juste au moment où
+apparaissait un superbe valet de pied, placé là pour recevoir les
+visiteurs et pour crier leurs noms.
+
+Ce domestique ne connaissait pas Cormier, mais il connaissait la dame
+et, comme ils entraient ensemble, il annonça sans hésiter:
+
+--Monsieur le marquis et madame la marquise de Ganges!
+
+Paul avait réussi au-delà de ce qu'il espérait. Il était entré dans la
+place, avant que la dame se fût aperçue de sa présence. Il venait même
+d'apprendre son véritable nom qu'elle tenait tant à lui cacher. Mais ces
+succès inattendus le gênaient énormément.
+
+Il avait deviné sans peine que le valet de pied l'avait pris pour le
+mari de la femme qu'il avait l'air d'escorter. Il prévoyait donc que
+cette annonce saugrenue allait faire sourire ceux qui l'avaient entendue
+et mettre en colère la prétendue Jacqueline, marquise de Ganges.
+
+Il aurait bien voulu battre en retraite, mais il n'était plus temps.
+
+Paul était tombé au beau milieu d'une de ces réunions mondaines que les
+Anglais appellent: _five o'clock tea_, et ce thé de cinq heures se
+tenait dans la cour de l'hôtel, une cour pleine de fleurs et couverte
+d'un _velum_ en soie, destiné à préserver les invités des ardeurs du
+soleil printanier.
+
+Il y avait là une douzaine de visiteurs des deux sexes, groupés autour
+de la maîtresse du logis qui offrait à la ronde des tasses de thé et
+tous les yeux étaient braqués sur le couple nouveau venu.
+
+Évidemment, un orage allait tomber sur l'intrus qui se permettait de
+s'introduire ainsi dans un cercle d'intimes où personne ne le
+connaissait.
+
+A la grande stupéfaction de Paul, cet orage n'éclata pas.
+
+Il y eut des chuchotements, mais pas la moindre manifestation hostile et
+les regards fixés sur Paul étaient plutôt bienveillants.
+
+La marquise, seule, rougit et lui lança un coup d'œil, chargé de
+reproches, mais non pas de menaces.
+
+Elle aussi avait deviné la méprise du domestique et le prodigieux fut
+qu'elle s'abstint de la rectifier.
+
+Se résignait-elle à en subir les conséquences pour éviter une
+explication qui n'aurait pas tourné à son avantage, si Paul se fût avisé
+de raconter comment il se trouvait là, après une course en fiacre? Il
+était tenté de le croire et il ne répugnait pas à se prêter à cette
+comédie de salon, mais il se demandait comment la dame allait se tirer
+de la situation qu'elle paraissait disposée à accepter.
+
+Les invités qui la connaissaient devaient connaître aussi son mari et
+probablement ce mari ne ressemblait guère à Paul Cormier, qui n'avait
+pas du tout, comme on dit au théâtre, le _physique de l'emploi_.
+
+Mais les figures n'exprimaient pas d'autre sentiment que la
+curiosité--une curiosité décente qui n'avait rien de blessant pour celui
+qui en était l'objet.
+
+On l'observait à la dérobée, comme on observe un monsieur dont on a
+souvent entendu parler et qu'on n'a jamais vu.
+
+La dame qui donnait ce thé vint droit à Paul Cormier et lui dit
+gracieusement:
+
+--Soyez le bienvenu chez moi, monsieur le marquis. Cette chère Marcelle
+ne vous attendait que la semaine prochaine. Je la remercie de ne pas
+avoir perdu un seul jour pour vous amener ici. Vous êtes arrivé, hier,
+je pense?
+
+A cette question qu'il aurait dû prévoir, Paul ne sut que répondre et il
+serait resté bouche bée; mais la blonde aux yeux noirs se chargea d'y
+répondre.
+
+--Ce matin, par l'orient-express, dit-elle, en regardant fixement son
+prétendu mari.
+
+--C'est fort aimable à vous et surtout à M. de Ganges d'être venus,
+reprit la maîtresse de la maison: car il doit être horriblement fatigué
+après un si long voyage.
+
+Paul se contenta de sourire. C'était le meilleur moyen de ne pas se
+compromettre; mais il ne pourrait pas toujours se tirer d'affaire avec
+des sourires et il n'imaginait pas comment finirait la scène.
+
+Elle commençait du reste à l'amuser et il reprenait peu à peu son
+aplomb, fort dérangé au début.
+
+--Permettez-moi, monsieur le marquis, continua la dame, qui était une
+fort belle personne, un peu mûre, mais d'aspect agréable; permettez-moi
+de vous présenter mes amis, après vous avoir présenté à mes amies, qui
+sont aussi les amies de Marcelle et que vous aurez l'occasion de revoir,
+puisque vous comptez faire un assez long séjour à Paris.
+
+Cette fois Paul se contenta de s'incliner et les présentations
+commencèrent.
+
+Ce n'étaient que comtesses et baronnes, marquis et vicomtes, tout un
+annuaire de la noblesse où le véritable marquis de Ganges se serait
+trouvé dans son élément.
+
+La marquise y était certainement. Elle les connaissait tous et toutes.
+Elle aussi s'était remise d'un trouble passager et elle manœuvrait
+maintenant avec une aisance parfaite, sur ce terrain devenu difficile
+pour elle, depuis l'erreur du valet de pied.
+
+--Vous offrirai-je une tasse de thé?
+
+Et comme l'étudiant, qui trouvait le thé fade, hésitait à accepter:
+
+--Vous n'êtes pas forcé, reprit gaiement la dame qui recevait. Mon thé
+est laïque et gratuit, mais pas obligatoire. Vous saurez que chez moi la
+liberté complète est à l'ordre du jour. On n'est même pas tenu de
+s'occuper des femmes. Nous nous suffisons très bien à nous-mêmes... et
+vous allez nous permettre d'accaparer cette chère Marcelle pour causer
+chiffons pendant qu'avec ces messieurs vous parlerez politique, si le
+cœur vous en dit.
+
+Parler politique, Paul Cormier n'y tenait pas, mais il était enchanté de
+profiter de la permission de s'éloigner du groupe féminin, en attendant
+qu'il se présentât une occasion de disparaître à l'anglaise, car pour le
+moment il ne songeait qu'à couper court à un _imbroglio_ des plus
+scabreux.
+
+Il laissa donc ces dames s'emparer de la marquise et la faire asseoir
+avec elles autour de la table sur laquelle chantait sa chanson le
+samovar, cette théière en cuivre que les Russes ont importée à Paris.
+
+Quoiqu'en eût dit la maîtresse de la maison, les messieurs ne
+paraissaient pas tous disposés à faire bande à part. Madame de Ganges
+fut très entourée et très complimentée par des cavaliers qui cherchaient
+certainement à lui plaire.
+
+Paul n'avait pas le droit d'être jaloux, mais il lui passa par l'esprit
+que sa présence était pour quelque chose dans ces empressements. Ces
+beaux gentilshommes avaient l'air de se dire: «Le mari est revenu. La
+marquise va ouvrir son salon, fermé pour cause de veuvage momentané.
+C'est le vrai moment de lui faire la cour.»
+
+Ce n'était de la part de Paul qu'une simple conjecture, mais il y voyait
+déjà un peu plus clair dans la situation où l'avait jeté un engrenage de
+petits événements, plus bizarres les uns que les autres.
+
+Il savait maintenant que la soi-disant Jacqueline, s'appelait, de son
+vrai prénom, Marcelle, qu'elle était la femme légitime d'un marquis, que
+ce mari en voyage, ou plus probablement fixé à l'étranger, était attendu
+et qu'on ne le connaissait pas encore dans le monde où la marquise
+vivait à Paris.
+
+Il fallait qu'il fût jeune, ce mari, puisque Paul avait pu être pris
+pour lui.
+
+Mais, il fallait aussi que sa femme fût bien sûre qu'il ne reviendrait
+jamais, car s'il avait dû reparaître, elle ne se serait pas résignée,
+sans la moindre hésitation, à passer pour être la femme d'un autre.
+
+Jusqu'où comptait-elle pousser cette substitution improvisée? Paul ne
+s'en doutait pas, mais quoi qu'il advînt, elle serait désormais obligée
+de compter avec lui. Il était entré dans son jeu, sans sa permission,
+mais elle l'y avait admis, puisqu'elle n'avait pas réclamé. Au
+contraire, elle l'avait plutôt encouragé, par un regard qui lui
+enjoignait d'être discret, et par son silence.
+
+Il espérait bien ne pas s'arrêter en un si beau chemin. Il savait le nom
+de l'énigmatique blonde du Luxembourg; il ne tarderait guère à savoir où
+elle demeurait et quand il en serait là, le reste irait tout seul.
+
+Par exemple, il ne devinait encore pas pourquoi elle s'intéressait à
+Jean de Mirande, mais ce mystère-là finirait bien par être éclairci
+comme les autres.
+
+Il ne devinait pas non plus ce que pouvait être l'homme décoré et
+boutonné qui n'avait fait que paraître et disparaître sur la terrasse du
+Luxembourg. Il avait oublié de s'en informer pendant le voyage en
+fiacre, mais il comptait bien y revenir, quand il la reverrait, ce qui
+ne pouvait guère tarder.
+
+Depuis que la marquise était assise, Paul, resté debout, se tenait un
+peu à l'écart, mais son isolement allait prendre fin, car deux ou trois
+invités s'approchaient dans l'intention évidente d'entamer avec lui une
+conversation qu'il redoutait un peu.
+
+--Monsieur de Servon, appela tout à coup la maîtresse de la maison,
+avouez que vous grillez d'envie de tailler une banque de baccarat.
+
+M. de Servon, qu'elle interpellait ainsi, était un jeune homme qui
+aurait pu représenter, au naturel, _ce grand flandrin de vicomte_, dont
+il est question dans une des comédies de Molière.
+
+Vicomte, il l'était, et de plus efflanqué, ravagé, long comme un jour
+sans pain, vicieux comme pas un et ne s'en cachant pas.
+
+--J'avoue, baronne, j'avoue! répondit-il gaiement.
+
+--En plein jour!... à la face du soleil!... vous n'avez pas honte? lui
+demanda en riant la dame.
+
+Décidément, la maîtresse du logis était une baronne. Encore un
+renseignement que Paul Cormier attrapait au vol.
+
+--Mais non... nous jouerions à l'ombre, puisqu'il y a un _velum_. Et je
+parierais volontiers que vous l'avez fait tendre pour me permettre
+d'abattre _neuf_, sans me gâter le teint.
+
+--Vous avez donc le démon du jeu dans le corps?
+
+--Moi!... mais je le déteste, le jeu!... seulement je déteste encore
+plus l'oisiveté. Vous savez qu'elle est la mère de tous les vices, cette
+coquine d'oisiveté.
+
+--J'ai toujours pensé que vous étiez son fils. Taillez-la donc votre
+banque! Vous voyez que la table est mise là-bas... et vous aurez en M.
+de Ganges un adversaire digne de vous.
+
+--Dites donc que je serai le pot de terre contre le pot de fer... je ne
+roule pas sur les millions, moi.
+
+--Il paraît que le vrai marquis est fortement millionnaire, se disait
+Paul Cormier; je puis bien le remplacer auprès de sa femme, mais au
+jeu!... c'est une autre affaire.
+
+--Faites donc à ce grand fou le plaisir de lui gagner quelques centaines
+de louis, dit la baronne en s'adressant au faux marquis. Marcelle ne
+vous en voudra pas de nous la laisser.
+
+Marcelle ne dit mot, mais elle fit signe que non, au grand étonnement de
+Paul, qui se demanda immédiatement:
+
+--Pourquoi désire-t-elle que je joue?
+
+L'idée lui vint aussitôt que c'était pour lui procurer un moyen
+d'échapper en partie aux embarras de la situation. S'il était resté avec
+les femmes, il aurait eu à répondre tôt ou tard à des questions
+gênantes. Moins il parlerait, plus il aurait de chance de ne pas se
+trahir. Et au baccarat, on ne parle que pour demander: cartes, ou pour
+annoncer son point.
+
+Il sut gré à la charmante blonde de sa bonne intention, mais il resta
+perplexe. Il ne haïssait pas le jeu et dans sa vie d'étudiant, il avait
+gagné ou perdu au rams, au piquet et à l'écarté, beaucoup de
+_consommations_ dans les cafés du Boul'Mich. Il lui était même arrivé de
+jouer au baccarat, les nuits de folle orgie au quartier, et d'y laisser
+des pièces blanches. Mais il n'avait jamais risqué de perdre plus qu'il
+ne possédait. Il préférait garder son argent pour mener joyeuse vie,
+quand son ami Jean de Mirande qui, lui, était joueur comme les cartes,
+arrangeait des soupers ou des parties de campagne avec les coryphées du
+bal Bullier.
+
+Et il n'était pas tenté de lutter contre ce vicomte de Servon qui devait
+être un vieux routier du baccarat et qui avait sur un pauvre étudiant la
+première des supériorités au jeu: celle des capitaux.
+
+Paul n'était cependant pas sans argent dans sa poche. Il avait, par
+hasard, touché, la veille, un mois de la pension maternelle et il
+n'avait pas eu le temps de l'écorner beaucoup.
+
+Mais les vingt-cinq louis qui lui restaient ne constituaient qu'un
+maigre contingent pour livrer sur le tapis vert une grosse bataille.
+
+Le vicomte n'en ferait qu'une bouchée de ces vingt-cinq louis sur
+lesquels Paul comptait pour vivre largement jusqu'au mois prochain.
+
+Et elle s'annonçait comme devant être chaude la bataille, car dès les
+premiers mots du dialogue qui venait de s'engager entre la baronne et le
+vicomte, les invités du sexe masculin s'étaient mis à tourner autour de
+l'aspirant à la banque, comme les papillons tournent autour d'un
+flambeau dont la flamme va leur brûler les ailes.
+
+Un de ces messieurs profita de l'occasion pour complimenter le faux
+marquis de Ganges en lui disant:
+
+--Toutes mes félicitations, Monsieur le marquis. A l'âge où d'autres ne
+songent qu'à leurs plaisirs, vous avez déjà un coup d'œil et une entente
+des affaires que les financiers les plus expérimentés vous envient.
+Cette concession en Turquie, nos plus gros capitalistes l'avaient
+manquée, et pour l'obtenir, vous n'avez eu qu'à vous montrer.
+
+--Quelle concession? se demandait Paul. Du diable! si je me doutais
+qu'on m'avait concédé quelque chose dans les États du Sultan!
+
+Et comme il n'avait garde de répondre, le monsieur, qui devait être un
+gros spéculateur, reprit en souriant:
+
+--Vous avez remporté là une grande victoire, mais il y a temps pour tout
+et je conçois que vous aimiez à vous distraire au jeu de vos grands
+travaux. Le jeu c'est encore une affaire... n'est-ce pas, cher vicomte?
+
+--Plus souvent mauvaise que bonne... pour moi, du moins, grommela M. de
+Servon. Mais nous perdons notre temps à bavarder... or, à sept heures et
+demie on viendra annoncer que Mme la baronne est servie et on nous
+mettra poliment à la porte. Donc, si vous m'en croyez, messieurs, nous
+profiterons sans plus tarder de l'aimable attention qu'a eue Mme Dozulé
+de nous faire dresser une table là-bas.
+
+--Bon! pensa Paul Cormier que ses interlocuteurs renseignaient
+progressivement et involontairement; nous sommes ici chez la Baronne
+Dozulé. On ne voit pas le baron. Il faut croire qu'elle est veuve.
+
+--Désirez-vous prendre la banque, Monsieur le marquis? lui demanda
+l'entêté vicomte qui tenait absolument à cartonner avant dîner.
+
+Le baccarat lui tenait lieu d'apéritif.
+
+--Du tout!... du tout!... s'empressa de répondre Paul, qui n'était pas
+même décidé à ponter.
+
+--Alors, je vous remercie de me la laisser. Je ne fais que perdre depuis
+quinze jours et j'ai besoin de me refaire. Venez-vous, messieurs?
+
+Personne ne répondit, mais tout le monde suivit et l'étudiant fit comme
+les autres.
+
+L'autel avait été préparé par les soins de la prévoyante baronne Dozulé.
+Rien n'y manquait: ni les jeux de cartes paquetés, ni les jetons de
+différentes couleurs, destinés à servir de monnaie fiduciaire, au cas où
+les pontes voudraient jouer sur parole.
+
+En un clin d'œil, les places furent prises autour de la table, et le
+vicomte, à qui personne ne disputait la banque, déclara tout d'abord que
+les fiches représenteraient un louis et les plaques rondes cent francs,
+attendu qu'il s'agissait d'une toute petite partie.
+
+Paul, qui n'en avait jamais vu de si grosse, fut violemment tenté de se
+lever. Une fausse honte le retint et aussi le désir de se tenir loin du
+cercle féminin jusqu'au moment où madame de Ganges prendrait congé. Il
+comptait que pour jouer son rôle jusqu'au bout, elle n'oserait pas s'en
+aller sans son mari, qu'ils sortiraient ensemble et qu'une fois dehors,
+elle ne refuserait pas de lui expliquer ce qu'il ne comprenait pas.
+
+Il resta donc assis et il se trouva placé de telle sorte qu'il lui
+tournait le dos et que, par conséquent, il ne pouvait pas la voir.
+
+Il ne tarda guère, d'ailleurs, à oublier qu'elle était là.
+
+M. de Servon le pria de lui dire combien il voulait de jetons
+représentatifs et Paul demanda la permission de jouer or sur table. Elle
+lui fut gracieusement accordée et il aligna modestement devant lui les
+vingt-cinq louis qui constituaient toute sa fortune.
+
+--Quand je les aurai perdus, je m'en irai, pensait-il. J'en serai quitte
+pour demander à maman une avance sur le mois prochain; et comme ça je ne
+m'emballerai pas.
+
+Et il fit mentalement le serment de ne pas risquer un sou sur parole.
+
+Cette prudence venait de lui être suggérée par un soupçon qui lui avait
+traversé l'esprit. Cette maison ouverte à tout venant, cette baronne
+sans baron, ces gentilshommes qui parlaient de cent louis comme il
+aurait parlé de cent sous, cette table de baccarat qui se trouvait là
+comme par hasard; tout ce monde et toute cette mise en scène lui étaient
+tout à coup devenus suspects.
+
+Il était un peu tard pour s'en aviser et si ses soupçons étaient fondés,
+la blonde aux yeux noirs devait être une aventurière qui ne l'avait
+racolé au Luxembourg que pour l'amener dans un tripot.
+
+Il lui répugnait trop de croire cela et d'ailleurs, il avait fait
+d'avance le sacrifice de la somme qu'il possédait.
+
+Il ne tenait qu'à la faire durer le plus longtemps possible.
+
+C'est pourquoi, au profond étonnement des autres pontes, et surtout du
+vicomte, il attaqua d'un louis une banque de dix mille francs.
+
+Le vicomte aurait dû s'en féliciter, car il perdit cinq fois de suite et
+comme Paul retirait un louis à chaque coup:
+
+--A ce jeu-là, vous ne vous ruinerez pas, monsieur le marquis, lui dit
+ironiquement le financier qui venait de le complimenter sur le succès de
+ses entreprises en Turquie.
+
+Paul eut honte. Il fit paroli et il gagna encore.
+
+Était-ce Jacqueline qui lui portait bonheur, cette Jacqueline
+_emmarquisée_, dont le petit nom, qu'il savait être faux, ne lui sortait
+pas de la tête? Paul était tenté de le croire.
+
+Il se disait pourtant qu'une petite veine, au début d'une partie, n'est
+souvent que l'avant-coureur d'un désastre.
+
+Il voulut en avoir le cœur net, au risque d'arriver trop tôt à la fin de
+son capital, et il laissa ses quatre louis qui furent doublés en un clin
+d'œil, après un triomphant abatage.
+
+Sa masse grossissait, mais elle n'était pas encore bien menaçante pour
+le banquier, lequel gagnait d'ailleurs à tous les coups sur l'autre
+tableau.
+
+Il souriait toujours ce grand flandrin de vicomte et cependant il était
+préoccupé, non pas d'avoir perdu une dizaine de pièces de vingt francs,
+mais un de ces pressentiments dont aucun joueur n'est exempt
+l'avertissait que la chance se dessinait contre lui et que la partie
+allait mal tourner.
+
+Paul était lancé maintenant et nul ne pouvait prévoir où il
+s'arrêterait.
+
+Les seize louis se doublèrent, puis les trente-deux. Son gain dépassait
+déjà le billet de mille.
+
+Et tout cela sur la main du financier complimenteur qui jouait du même
+côté que Paul Cormier et qui encaissait une part du butin. Il n'avait
+pas encore perdu un seul coup..
+
+Il n'était plus tenté de rire de la façon de ponter du marquis de
+Ganges.
+
+Le vicomte non plus ne riait pas. Il devenait même de plus en plus
+sérieux, surtout quand Paul eut gagné encore le paroli de
+soixante-quatre louis et, immédiatement après, celui de cent vingt-huit.
+
+Jamais, de mémoire de ponte, pareille série ne s'était vue nulle part.
+Les coups se suivaient avec une régularité désespérante. Quand le
+banquier abattait huit, le marquis abattait neuf; quand le marquis avait
+le point de un, le banquier avait baccarat.
+
+Heureusement, Paul ne tenait pas les cartes, car on aurait pu croire
+qu'il les changeait en les relevant sur le tapis.
+
+On l'aurait soupçonné lui qui tout à l'heure avait un instant soupçonné
+la baronne et ses invités.
+
+Il avait maintenant plus de cinq mille francs et à la banque aux abois,
+il restait tout juste de quoi tenir le coup.
+
+--Combien faites-vous, marquis? demanda familièrement Servon, qui avait
+payé assez cher le droit de ne plus dire: «Monsieur le marquis.»
+
+Paul mourait d'envie de répondre: «Dix louis» et d'empocher les autres.
+Cinq mille francs! il ne les avait jamais eus à la fois. C'était de quoi
+faire les frais de la campagne amoureuse qu'il allait ouvrir; c'était
+aussi de quoi se consoler d'un échec, si la marquise lui échappait.
+
+--Pas plus que la banque, reprit le vicomte.
+
+--Je fais le reste, après ces messieurs, dit Paul, résolu à en finir.
+
+Le banquier donna les cartes, regarda les siennes et annonça qu'il en
+donnait. Paul s'y tint. Il avait sept et le banquier n'avait que six.
+
+Ce fut le coup de grâce. La banque sautait.
+
+Le vicomte, beau joueur, ne sourcilla point, mais il déclara en avoir
+assez, et, tirant de sa poche un paquet de dix billets de mille qui
+répondaient des jetons qu'il avait émis, il invita les pontes à se
+partager ses dépouilles.
+
+Paul était le plus gros et il lui revenait plus de quatre cents louis
+qu'il ramassa avec une satisfaction mal dissimulée.
+
+--Il faut convenir, monsieur, que vous êtes heureux partout, dit le
+banquier décavé. Vous donnez un démenti au proverbe.
+
+Ce compliment était à l'adresse de la marquise, mais Paul ne saisit pas
+tout d'abord l'allusion au célèbre dicton: «Heureux au jeu, malheureux
+en femmes.» Ce gain lui montait à la tête et c'est tout au plus s'il se
+souvenait que Jacqueline était là, derrière lui.
+
+--Moi, c'est tout le contraire, reprit gaiement M. de Servon; je suis
+malheureux partout.
+
+C'était presque dire qu'il avait fait sans succès la cour à la marquise
+de Ganges.
+
+Il ajouta presque aussitôt:
+
+--Vous me devez une revanche, monsieur le marquis... et je me sens
+capable de vous la demander, séance tenante. Vous plairait-il de me
+tenir quitte ou double... quatre cents louis, sur parole?... un seul
+coup, à rouge ou noir?
+
+Paul aurait volontiers refusé. Il n'osa pas. S'il perdait, après tout,
+il ne perdrait que son bénéfice et d'ailleurs, il entendait derrière lui
+des bruits de chaises remuées qui lui indiquaient que des invitées de la
+baronne Dozulé se levaient pour partir.
+
+Il aimait mieux s'en aller les mains vides que de manquer le départ de
+Jacqueline qu'il comptait reconduire chez elle.
+
+C'était son droit de mari et il ne supposait pas qu'en public elle
+refuserait sa compagnie; d'autant qu'elle devait souhaiter, autant que
+lui, une explication en tête à tête.
+
+--Je suis à vos ordres, monsieur le vicomte, répondit-il bravement. Je
+tiens ces quatre cents louis... et je dis: Rouge!
+
+M. de Servon avait déjà la main sur les cartes empilées. Il en tira une
+au milieu du paquet et en la jetant sur le tapis:
+
+--Le roi de cœur! annonça-t-il. Vous avez gagné, monsieur le marquis.
+Demain, les huit mille francs que je vous dois seront chez vous.
+
+Paul était si troublé qu'il ne prit pas garde à ce «chez vous» qui, dans
+la pensée du vicomte ne signifiait pas: chez M. Cormier, étudiant, rue
+Gay-Lussac, 9. Le vicomte entendait évidemment chez M. de Ganges, mari
+de madame de Ganges.
+
+Et, alors même qu'il aurait fait attention à ce quiproquo, Paul, sous
+peine de compliquer encore une situation déjà très compliquée, n'aurait
+pas pu signaler l'erreur à M. de Servon.
+
+Du reste, il n'eut pas le temps d'y réfléchir, car la baronne Dozulé,
+qui s'était sournoisement approchée de la table de jeu, se montra tout à
+coup et dit, en riant, à ces messieurs:
+
+--Ne me prenez pas pour une trouble-fête, je vous prie. Continuez, tant
+qu'il vous plaira, de faire des parolis et des bancos; permettez
+seulement à mes amies et à moi d'aller dîner. Il est l'heure.
+
+--Vous êtes vraiment trop bonne, chère madame, s'écria le financier qui
+ne demandait qu'à lever la séance, afin d'emporter son bénéfice.
+
+--Mais non. Je me suis fait une règle de ne jamais gêner les plaisirs
+des autres, reprit madame Dozulé. Et cette chère Marcelle est dans les
+mêmes principes que moi... elle pousse même le scrupule plus loin que
+moi, car elle n'a pas voulu déranger son mari pour le prévenir qu'elle
+s'en allait. Elle craignait de lui couper sa veine.
+
+--Alors, dit gaiement le vicomte, je regrette doublement que madame de
+Ganges soit partie sans adresser la parole à M. de Ganges.
+
+C'était vrai; la marquise n'était plus là. Cormier n'eut qu'à se
+retourner pour constater son absence.
+
+--Monsieur le marquis, continua la baronne, Marcelle m'a chargée de vous
+dire qu'elle rentrait directement chez elle... et qu'elle vous
+attendrait.
+
+Paul eut sur les lèvres une question: «Où ça?» Il se retint à temps,
+mais il avait failli se trahir et Dieu sait quel effet il aurait produit
+s'il s'était laissé aller à demander sa propre adresse,--l'adresse de sa
+femme, ce qui revenait au même.
+
+Il avait évité cette faute, mais il n'en restait pas moins dans un
+prodigieux embarras. Il sentait le terrain manquer sous ses pieds, et il
+ne pensait plus qu'à se dérober le plus tôt possible aux interrogations
+qu'il redoutait.
+
+Que serait-il devenu si son débiteur s'était avisé de lui demander où il
+demeurait? Il serait resté court et autant aurait valu avouer tout de
+suite qu'il n'était pas le marquis de Ganges et qu'il connaissait à
+peine la marquise.
+
+Fort heureusement, le vicomte était renseigné sur ce point, ayant sans
+doute été reçu chez madame de Ganges qui ne paraissait pas lui être
+indifférente.
+
+Paul profita de son silence pour prendre congé de la baronne et des
+joueurs qui semblaient disposés à user de la permission qu'elle leur
+accordait de reconstituer une partie de baccarat.
+
+Il partit d'autant plus volontiers qu'il lui était venu une idée. Il se
+disait que madame de Ganges ne pouvait pas l'abandonner dans l'impasse
+où elle l'avait mis. Au moins fallait-il qu'elle le vît pour lui tracer
+une ligne de conduite.
+
+Et fort de ce raisonnement, Paul se persuada qu'elle était allée
+l'attendre quelque part, non loin de l'hôtel de la baronne, avec
+l'intention de l'arrêter au passage et de conférer avec lui. Mais où
+s'était-elle embusquée? Au rond-point, peut-être, à l'endroit où elle
+avait quitté le fiacre où Paul était monté avec elle devant la grille du
+Luxembourg. La place est banale, mais à l'heure du dîner, les
+Champs-Elysées sont presque déserts.
+
+Paul y courut, à ce rond-point, et il n'y trouva point la marquise.
+Quand et comment la reverrait-il? En ce moment, pour le savoir, il
+aurait donné de bon cœur tout l'argent qu'il venait de gagner au jeu.
+
+
+
+
+II
+
+Le Marais est un honnête quartier et la rue des Tournelles est une
+honnête rue qu'on peut habiter sans rien perdre de sa _respectabilité_,
+comme disent les Anglais, même quand on appartient à la bourgeoisie
+aisée.
+
+Elle n'est pas gaie, cette voie qui ne mène à rien, mais elle a gardé
+comme un parfum de l'époque lointaine où la place Royale était le centre
+du Paris mondain. Les voitures n'y passent guère et les boutiques y sont
+rares, mais les maisons y ont une apparence majestueuse et triste qui
+fait songer au temps où des présidents au Parlement y logeaient.
+
+Les fenêtres sont ornées de balcons en fer forgé et les portes cochères
+ont des marteaux.
+
+L'hiver, elle est lugubre, mais dans la belle saison, le soir, les
+fillettes y jouent au volant et l'emplissent de leurs rires argentins,
+pendant que les mères tricotent, assises dans de vieux fauteuils de
+paille.
+
+Madame Cormier, née Julie Desgravettes, y demeurait depuis dix ans
+qu'elle s'était retirée du commerce avec des capitaux assez ronds.
+
+Elle appartenait à une bonne famille parisienne et elle s'était
+mésalliée en épousant sur le tard, François Cormier, facteur aux halles
+et fils de ses œuvres, car il avait commencé sa fortune en déchargeant
+les voitures de marée.
+
+Ce brave homme, peu lettré, était mort assez jeune, et sa veuve s'était
+consacrée tout entière à l'éducation de son fils Paul qu'elle adorait et
+qu'elle gâtait déplorablement.
+
+En dépit des intentions de son père qui le destinait à être son
+successeur, Paul avait voulu être avocat. Sa mère l'avait laissé faire
+son droit qu'il ne faisait guère, car au bout de cinq ans, il n'avait
+pas encore passé sa thèse et elle lui pardonnait ses écarts parce qu'il
+était resté bon fils. Elle lui pardonnait même d'être allé planter sa
+tente au quartier Latin qu'elle considérait comme un pays maudit.
+
+Elle espérait toujours qu'il se rangerait et elle rêvait de le marier
+avantageusement, quand il serait inscrit au barreau et en passe
+d'acheter une charge de notaire ou d'avoué.
+
+Quoiqu'elle fût du mauvais côté de la cinquantaine, cette mère trop
+indulgente était encore presque jolie. Elle avait été charmante et son
+fils Paul lui ressemblait beaucoup. Mais elle n'avait jamais songé à se
+remarier et elle s'était complètement retirée du monde commerçant où
+elle avait vécu lorsqu'elle gouvernait un grand magasin de primeurs et
+de gibiers à l'enseigne du _Faisan argenté_. Quelque chose comme la
+boutique de la légendaire madame Bontoux, bien connue des gastronomes
+d'il y a quinze ans.
+
+De tous les amis de son défunt mari, elle ne voyait plus qu'un vieil
+avocat consultant qui lui avait rendu d'importants services quand elle
+avait quitté les affaires et réglé ses comptes.
+
+M. Bardin était veuf et, comme elle, il n'avait qu'un fils, beaucoup
+plus âgé que Paul et beaucoup plus laborieux, car à force de travail et
+par son seul mérite, il était arrivé à siéger au tribunal civil de la
+Seine où il occupait les fonctions très enviées de juge d'instruction.
+
+Madame Cormier citait sans cesse l'exemple de ce bon sujet à Paul,
+lequel n'avait pas manqué de prendre en grippe Charles Bardin qui était
+pourtant un excellent magistrat et un excellent garçon.
+
+Ce juge, célibataire comme Paul, était trop occupé au Palais pour
+fréquenter souvent chez la veuve, mais son père y dînait régulièrement,
+tous les dimanches.
+
+Ces jours-là, c'était fête dans l'appartement que madame Cormier
+occupait au deuxième étage et sur le devant d'une antique maison où
+l'escalier était en pierre, et où les plafonds, hauts de quinze pieds,
+montraient encore quelques traces de dorures.
+
+Paul y apportait un contingent de gaieté juvénile et ne s'y ennuyait pas
+à écouter la conversation du bonhomme Bardin qui avait beaucoup lu,
+beaucoup vu, beaucoup retenu, et qui racontait fort bien.
+
+Et le dîner était toujours excellent.
+
+De ses anciennes relations commerciales, la veuve avait gardé des
+facilités d'approvisionnement dont elle faisait profiter ses convives,
+en leur servant des produits recherchés. Elle possédait aussi une cave
+de premier ordre qu'elle ne ménageait pas le dimanche.
+
+On se mettait à table à six heures et demie précises. Quand la demie
+sonnait à l'horloge de Saint-Paul, M. Bardin dépliait sa serviette, et
+aux trois quarts, Brigitte, la bonne à tout faire, entrait pour enlever
+le potage.
+
+Et Paul était d'une exactitude méritoire. Il avait beau percher sur les
+hauteurs du Panthéon, il apparaissait toujours cinq minutes avant la
+demie. Il quittait toutes les absinthes et toutes les donzelles de son
+quartier pour ne pas faire attendre sa mère qui lui en savait gré.
+
+Mais, enfin, tout arrive. Et il arriva que, ce dimanche de mai qui
+devait marquer dans la vie de Paul, à sept heures, madame Cormier et son
+ami Bardin étaient encore assis près de la fenêtre de la salle à manger,
+se faisant vis-à-vis et échangeant par-ci par-là quelques mots en l'air
+pour tromper leur impatience.
+
+La veuve s'était déjà levée dix fois pour regarder dans la rue. Bardin,
+qui prisait beaucoup et particulièrement dans les cas embarrassants,
+Bardin avait presque vidé sa tabatière. Brigitte ne faisait qu'entrer et
+sortir, en se lamentant sur la destinée du gigot qui serait trop cuit.
+
+--Bardin, dit tout à coup madame Cormier, il faut qu'il lui soit arrivé
+un accident. Il est peut-être malade. Si j'allais voir rue Gay-Lussac?
+
+--Ce serait ce que vous pourriez faire de pis, répondit sans s'émouvoir
+le vieil avocat. Vous iriez en voiture et vous vous croiseriez avec lui;
+à son âge, on n'est pas retardé que par les accidents.
+
+--Comment! vous supposez qu'il est en train de s'amuser... un
+dimanche!... quand je l'attends!
+
+--Bah! dit Bardin, en haussant les épaules, il faut bien que jeunesse se
+passe... et, entre nous, elle ne passe que trop vite, la jeunesse...
+Laissez-le jeter ses gourmes, ce garçon... plus tôt ce sera fait, plus
+tôt il sera mûr pour le mariage.
+
+--Je sais bien, mon ami, murmura la mère, toujours disposée à excuser
+son Paul. Mais je me plains qu'il ne mûrit pas vite.
+
+--Bah!... les fruits d'arrière-saison sont les meilleurs. J'ai
+quelquefois regretté que mon Charles n'ait jamais fait de sottises quand
+il était jeune.
+
+--Vous dites ça pour me consoler.
+
+--Pas du tout. Je dis ça parce que je crains qu'il n'en fasse quand il
+sera vieux. J'espère que non, mais n'empêche que «faut de la sagesse,
+pas trop n'en faut». C'est comme la vertu.
+
+--Taisez-vous, Bardin. Vous finiriez par me faire rire et je n'en ai pas
+envie.
+
+--Voyons!... voulez-vous que je vous indique le moyen de calmer vos
+inquiétudes?
+
+--Je ne demande pas mieux, mais...
+
+--Le moyen, c'est de nous mettre à table. Il n'est rien de tel pour
+faire arriver les retardataires.
+
+Et comme la bonne dame ne paraissait pas convaincue, son vieil ami
+s'empressa d'ajouter:
+
+--Si votre fils ne vient pas, je vous promets qu'après dîner, je
+pousserai jusque chez lui pour prendre de ses nouvelles. Ne me remerciez
+pas, je m'en fais une fête. Voilà trois jours que je ne sors pas de mon
+cabinet où je suis plongé dans l'étude d'un dossier qui m'est arrivé de
+province. Il me semble que je dois exhaler une odeur de paperasse. Une
+promenade hygiénique me fera du bien. Sans compter que pour moi ce sera
+une joie de revoir le quartier Latin. Je n'ai plus jamais l'occasion d'y
+aller. Ça me rappellera ma jeunesse. J'y ai fait mes farces, moi aussi,
+il y a une quarantaine d'années.
+
+Les farces du bonhomme n'avaient pas dû le mener bien loin, mais c'était
+une de ses manies de prétendre qu'il avait mené la vie d'étudiant
+noceur, et madame Cormier, qui connaissait ce travers, s'abstenait de le
+contredire.
+
+--Eh bien, dit-elle, dînons. Je vais appeler Brigitte pour qu'elle nous
+serve... et, après le dîner, si je n'ai pas vu mon fils, j'irai avec
+vous, rue Gay-Lussac.
+
+--Hum! grommela Bardin, qui aurait préféré y aller tout seul.
+
+--Oui, vous devez mourir de faim. Quelle heure peut-il bien être?
+
+--Pas loin de huit heures, chère amie. Il fait presque nuit et je ne
+vous cacherai pas que j'ai l'estomac dans les talons.
+
+Bien à regret, car elle se désolait de dîner sans son Paul, la veuve se
+leva et s'achemina vers la cuisine où Brigitte surveillait le rôti en
+maugréant contre le gamin qui se permettait de faire attendre sa mère.
+
+Un roulement de voitures monta de la rue, madame Cormier courut au
+balcon et s'écria joyeusement:
+
+--C'est lui!
+
+--Il arrive en fiacre! dit le vieil avocat en se mettant aussi au
+balcon. La jeunesse d'à présent ne se refuse rien. De mon temps, elle
+allait à pied... ou en omnibus.
+
+Paul, en effet, descendait d'une Victoria numérotée dont l'entrée dans
+la rue des Tournelles avait fait sensation. Les concierges sortaient
+pour la voir et les enfants avaient cessé leurs jeux pour la laisser
+passer.
+
+--Eh! bien, reprit le père Bardin, vous voyez qu'il ne lui est rien
+arrivé. Il a oublié l'heure, voilà tout.
+
+--Brigitte!... tu peux servir! cria madame Cormier, toute joyeuse.
+
+Paul l'avait oubliée, en effet, l'heure du dîner de sa mère et il ne
+s'en était souvenu qu'après avoir cherché longtemps aux Champs-Elysées
+la marquise disparue. Elle ne s'était pas montrée et il avait eu quelque
+mérite à se rappeler qu'on l'attendait rue des Tournelles, car son
+étrange aventure l'occupait tout entier.
+
+Elle lui apparaissait maintenant sous des aspects nouveaux et il ne lui
+déplaisait pas trop d'y être engagé. L'erreur d'un domestique l'avait
+mis dans une fausse situation, mais la marquise l'aiderait certainement
+à en sortir. Elle s'était abstenue de l'attendre aux environs de l'hôtel
+de son amie, mais elle ne manquerait pas de lui donner bientôt de ses
+nouvelles. Tout s'éclaircirait. Il resterait à Paul l'espoir de lui
+plaire et de remplacer effectivement ce mari dont il avait joué le rôle
+pendant deux heures. Il lui restait aussi huit bons billets de mille
+francs qui gonflaient son portefeuille, sans compter huit autres que le
+vicomte lui devait.
+
+Il les avait loyalement gagnés à un gros joueur qui se consolerait
+facilement de les avoir perdus et il n'était pas fâché de les tenir,
+mais il faut lui rendre cette justice que ce gain inattendu le touchait
+moins que la joie d'avoir fait connaissance avec une femme charmante qui
+avait bien l'air d'appartenir au meilleur monde.
+
+Il débarquait, tout plein de son sujet, dans le paisible appartement de
+la rue des Tournelles et s'il l'eût osé, il aurait volontiers raconté à
+sa mère et au vieil avocat sa bonne fortune. Mais il n'osait pas,
+sachant qu'il les affligerait tous les deux.
+
+--Te voilà, méchant garçon! lui dit en l'embrassant tendrement madame
+Cormier. D'où viens-tu?
+
+--J'ai été retardé au dernier moment, balbutia Paul.
+
+--Dis donc que tu piochais ton quatrième examen, lui souffla le père
+Bardin qui riait sous cape.
+
+--S'il y a du bon sens de dîner à huit heures!... tu t'abîmeras
+l'estomac.
+
+La bonne dame ne pensait qu'à la santé de ce fils qui venait de les
+faire souffrir, elle et son vieil ami, accoutumés à la régularité des
+repas.
+
+--A table!... voici la soupe! s'écria Bardin.
+
+Il n'y avait qu'à obéir à cette invitation. Paul n'eut même pas la peine
+d'inventer une excuse.
+
+Les trois convives avaient grand'faim et Paul plus que les deux autres.
+Rien ne creuse comme les émotions, quand on est jeune. Il n'avait pas
+encore atteint l'âge où elles coupent l'appétit.
+
+Il en résulta que le commencement du dîner fut silencieux. On
+n'entendait que le bruit des cuillers heurtant le fond des assiettes.
+
+Après le potage, un verre de vieux Xérès, qui avait mûri dans les caves
+du _Faisan argenté_, délia la langue de l'avocat, qui se mit à parler de
+son unique rejeton, son Charles, le magistrat modèle, pour lequel il
+rêvait une brillante carrière. A ce savant, à ce laborieux, il ne
+manquait, pour sortir de la foule, que d'être chargé d'instruire une de
+ces affaires retentissantes qui mettent en lumière les talents d'un juge
+d'instruction.
+
+Bardin souhaitait à son fils un accusé comme Campi, cet assassin
+anonyme, dont le procès venait de passionner Paris.
+
+A quoi madame Cormier répondait qu'elle souhaitait qu'il n'y eût jamais
+de criminels à juger et qu'elle espérait bien que Paul n'aurait jamais à
+demander la tête de personne, attendu qu'il n'entrerait pas dans la
+magistrature.
+
+Paul n'avait garde de se prononcer sur ce point, car il n'était pas du
+tout à la conversation. Son esprit vagabondait à une lieue de la rue des
+Tournelles et du dîner, auquel, pourtant, il faisait grand honneur, car
+en dépit de ses préoccupations, il ne perdait pas un coup de dent. Il
+pensait qu'à cette heure la marquise de Ganges dînait peut-être seule
+dans le magnifique hôtel qu'elle devait habiter, et que la baronne
+Dozulé, qui avait des invités ce soir-là, leur parlait peut-être du
+jeune Monsieur qu'elle avait pris pour le mari de la marquise.
+
+Il s'était acquitté d'un devoir en venant s'asseoir à la table
+maternelle, mais il méditait de filer après le dîner vers le quartier
+latin où Jean de Mirande était resté. Il était à peu près sûr de l'y
+trouver, au bal de la Closerie des Lilas ou à la brasserie de la Source,
+et il éprouvait le besoin de le revoir; non pas pour lui raconter son
+aventure--il avait juré à madame de Ganges de n'en rien dire à son
+ami--mais pour se retremper au contact de ce joyeux compagnon qui
+prenait si gaiement l'existence et qui jonglait avec les soucis.
+
+Madame Cormier finit par s'apercevoir que son cher fils n'écoutait pas
+et Bardin, qui s'en était aperçu depuis longtemps, lui dit en clignant
+de l'œil:
+
+--Je parie qu'il est amoureux.
+
+Cette fois, Paul entendit et affecta de sourire en haussant les épaules.
+
+--Oh! ne t'en défends pas! reprit le vieil avocat. Ça vaut mieux que
+d'aller au café.
+
+--Oui, s'il était amoureux pour le bon motif, rectifia sagement la mère
+qui n'aspirait qu'à marier son garçon de bonne heure, pour le mettre à
+l'abri des dangers du célibat prolongé.
+
+--C'est encore un peu tôt, dit Bardin. Et puis vous savez... pour faire
+un civet, il faut un lièvre... eh! bien, pour se marier, il faut une
+femme... j'entends une femme aussi bien dotée par ses parents que par la
+nature... et dame!... ces lièvres-là, ça ne court pas les champs... ni
+même les rues de Paris.
+
+Paul continuait à jouer de la fourchette, sans lever les yeux. Sa mère,
+qui aurait voulu l'entendre manifester des velléités conjugales, dut se
+contenter de répondre à Bardin:
+
+--Vous devriez lui trouver ça.
+
+Et Bardin, qui ne restait jamais court, répliqua sans broncher:
+
+--Autrefois, je n'aurais pas dit: non... du temps où je voyais tant de
+gens défiler dans mon cabinet. Maintenant je ne donne plus de
+consultations qu'à des amis. J'ai remercié ma clientèle... un peu à
+contre-cœur... j'y ai renoncé à cause de Charles... le père d'un
+magistrat ne doit pas recevoir d'honoraires du premier venu.
+
+--Mais vous avez gardé d'excellentes relations avec vos anciens clients
+et, dans le nombre, il doit s'en trouver qui ont des filles à marier.
+Paul aura six cent mille francs après moi, et je lui en donnerai la
+moitié le jour de la signature du contrat.
+
+--Avec ça et ses qualités physiques et morales, il ne tiendra qu'à lui
+d'épouser une héritière... car il est plein de qualités, ce mauvais
+garnement...
+
+--Vous êtes bien bon, monsieur Bardin, murmura Paul, en souriant.
+
+--Je te dis tes vérités, voilà tout. Le diable c'est que, pour le
+moment, je ne connais pas d'héritières...
+
+--Oh! je ne suis pas pressé.
+
+--Je te crois sans peine, mais ta mère l'est, pressée, et si je pouvais
+l'aider à te caser avantageusement, je m'y emploierais volontiers,...
+
+Le bonhomme s'arrêta tout à coup, en se frappant le front:
+
+--Mais où ai-je la tête? s'écria-t-il; décidément, je vieillis, car je
+perds la mémoire... à moins que ce ne soit le Xérès de ta maman qui
+m'obscurcisse les idées... verse m'en tout de même un dernier verre...
+là! c'est bien... maintenant, mon garçon, j'ai ton affaire... une jeune
+orpheline qui doit avoir tout au plus vingt et un ans et qui est
+l'unique héritière d'une fortune de six millions.
+
+--C'est superbe! dit ironiquement Paul, et pour peu qu'avec cela elle
+soit jolie...
+
+--On dit qu'elle est charmante.
+
+--Comment! on dit?... vous ne la connaissez donc pas?
+
+--Je ne l'ai jamais vue... mais j'ai vu les titres qui établissent son
+droit à l'héritage en question... je sais où il est, en quoi il consiste
+et ce qu'il faut faire pour qu'elle soit envoyée en possession.
+
+--Vous êtes admirablement renseigné. Il ne vous reste plus qu'à
+m'apprendre où se trouve cette merveille.
+
+L'ancien avocat prit un temps, comme on dit au Palais, aussi bien qu'au
+théâtre et, après cette pause, il répondit gravement:
+
+--Si je le savais, je t'aurais déjà présenté à elle.
+
+Paul, pour le coup, éclata de rire et madame Cormier fit une moue
+significative. Elle trouvait mauvais que son vieil ami se permît de
+plaisanter à propos du mariage de son fils.
+
+--Ris, mon garçon, reprit Bardin, ris tant que tu voudras. C'est très
+sérieux et vous, ma chère Julie, vous avez tort de vous fâcher. Mon
+héritière existe. Voulez-vous que je vous raconte son histoire?
+
+--Racontez, monsieur Bardin!... racontez!... dit Paul, toujours
+pouffant.
+
+--Mon ami, ajouta madame Cormier, vous auriez dû commencer par là.
+
+--C'est vrai, répondit le vieil avocat, j'ai mis la péroraison avant
+l'exorde, mais quand on cause à table, on ne parle pas comme à
+l'audience. Je regrette ma bévue et je vais la réparer. Je la regrette
+d'autant plus que je vous ai mis l'eau à la bouche et qu'il faudra en
+rabattre...
+
+--Bon! s'écria Paul, il y a une tare... je vois ça d'ici... la jeune
+héritière a commis une faute... et...
+
+--Pour qui me prends-tu? interrompit sévèrement Bardin. Est-ce que tu te
+figures que j'ai vécu soixante ans de la vie d'un honnête homme pour me
+charger à mon âge de trouver un drôle disposé à vendre son nom en
+reconnaissant l'enfant d'un autre?...
+
+--Non, certainement, monsieur Bardin... mais...
+
+--Tu n'es qu'un étourneau... apprends à tenir ta langue... surtout quand
+tu parles à un ami de tes parents.
+
+--Excusez-moi... j'avais cru que vous plaisantiez...
+
+--Tais-toi!... pour te punir d'avoir dit une sottise, je devrais garder
+pour moi mes renseignements.
+
+--Mon cher Bardin, moi, je ne vous ai pas offensé, dit doucement madame
+Cormier.
+
+Il n'en fallut pas davantage pour que le vieillard s'apaisât.
+
+--C'est juste, dit-il, et nous ne nous fâcherons pas pour si peu. Voici
+l'histoire que je vous ai promise. Elle est peut-être invraisemblable,
+mais elle est vraie. J'ai toutes les preuves entre les mains, certifiées
+par un homme d'une honorabilité incontestable.
+
+Il y a quatre ans vivait dans un village du département de l'Hérault...,
+à Fabrègues..., une brave femme que son mari avait abandonnée depuis dix
+ans... elle était restée sans ressources avec une petite fille et elles
+seraient peut-être mortes de faim toutes les deux si une demoiselle
+d'une très bonne famille de Montpellier ne s'était intéressée à elles.
+Les parents de cette demoiselle avaient, tout près de Fabrègues, un
+château où ils passaient tous les étés. Ils recueillirent la petite
+abandonnée et ils la firent élever avec leur fille. On n'avait aucune
+nouvelle du mari. On savait vaguement qu'il était allé chercher fortune
+en Californie, mais rien de plus.
+
+--Je devine, s'écria Paul; il l'a trouvée là-bas la fortune... il vient
+de mourir et alors...
+
+--Alors, quoi?... ce n'était pas la peine de m'interrompre pour dire ce
+que n'importe qui aurait deviné comme toi.
+
+Paul, ainsi rabroué, baissa le nez et ne dit plus mot.
+
+--Oui, le père est mort, reprit le vieil avocat, sa succession est
+liquide et revient tout entière à sa fille unique. La mère aussi est
+morte, deux ans avant son mari. La fille est donc bien et dûment six
+fois millionnaire. Seulement...
+
+Et comme Bardin, encore une fois, s'était arrêté au moment le plus
+intéressant, madame Cormier ne put pas s'empêcher de dire:
+
+--Eh! bien?
+
+--Seulement, on ne sait pas où elle est.
+
+--Comment! que nous dites-vous là!
+
+--La vérité, chère amie. Elle a disparu.
+
+--Elle est peut-être allée en Californie comme son père, ricana
+l'incorrigible Paul.
+
+--Elle a disparu, quelques jours avant le mariage de sa jeune
+protectrice qui, elle aussi, avait perdu ses parents et qui l'avait
+prise chez elle comme lectrice.
+
+--Alors, la protectrice doit savoir où est sa protégée.
+
+--C'est probable, mais la protectrice a quitté le pays pour suivre son
+mari à l'étranger. Et très probablement aussi, elle ignore que sa
+protégée a maintenant des millions.
+
+--Vous le lui apprendrez.
+
+--Quand je l'aurai trouvée. Je la cherche.
+
+--Quoi! elle a disparu aussi celle-là!
+
+--Disparu, n'est pas le mot. Elle n'est pas de celles qui se perdent
+comme cela arrive à une pauvre fille. Elle est riche par elle-même et
+elle a fait un grand mariage. Mais elle n'a plus aucune attache dans son
+pays d'origine et depuis qu'elle l'a quitté, elle n'a fait que voyager
+avec son mari.
+
+J'ai demandé de plus amples renseignements à la personne qui m'a fourni
+les premiers. Je les attends et, lorsque je les aurai, le plus fort sera
+fait. Je me mettrai en relations avec cette dame et il faudra bien
+qu'elle me dise ce qu'est devenue l'héritière... que je cherche aussi et
+que je trouverai peut-être, sans que l'autre m'y aide. J'ai quelques
+raisons de croire qu'elle est à Paris, l'héritière; et je m'informe. Le
+diable, c'est qu'elle a dû changer de nom.
+
+--Alors, vous aurez de la peine à la découvrir.
+
+--Mon cher Bardin, dit en souriant madame Cormier, je vous avoue que je
+commence à me ranger à l'avis de Paul, qui trouvait ce projet de mariage
+un peu en l'air.
+
+--En l'air, tant que vous voudrez... il est réalisable et dans des
+conditions exceptionnelles. Voilà une jeune fille qui a des millions et
+qui ne sait pas qu'elle les a. Supposez que je la trouve, que je lui
+présente Paul, que Paul lui plaise et qu'elle plaise à Paul... il y a
+des chances, car ceux qui l'ont vue, il y a quatre ans, s'accordent à
+dire qu'elle est ravissante et aussi bonne que belle... ce serait une
+affaire faite...
+
+--Trop de suppositions, grommela Paul.
+
+--Resterait encore, dit sa mère, à savoir comment elle a vécu, depuis
+qu'elle a quitté son pays... une enfant de seize ans, livrée à
+elle-même!
+
+--Ce serait une enquête à faire, répondit Bardin. Je m'en chargerais et
+je vous réponds qu'elle serait poussée à fond. Vous me connaissez
+d'assez longue date pour savoir que je ne transige pas sur ce qui touche
+à l'honneur.
+
+--Je le sais, mon ami, et je me fierais à vous comme à moi-même, mais je
+crains bien que vous n'ayez jamais l'occasion de me donner votre avis
+sur cette héritière... introuvable.
+
+Est-il indiscret de vous demander d'où vous sont venus ces
+renseignements?
+
+--D'un de mes anciens confrères du barreau de Montpellier avec lequel je
+suis en correspondance depuis plus de trente ans. Il m'a écrit tout
+récemment et à plusieurs reprises pour me demander de le seconder dans
+ses recherches. Il a été jadis l'avocat de la famille de la demoiselle
+qui s'intéressait à l'orpheline et qui l'a tirée de la misère. Aussi
+met-il beaucoup d'ardeur à poursuivre cette affaire. Il se propose, si
+elle n'aboutit pas prochainement, de venir à Paris tout exprès, quoique,
+à son âge, le voyage l'effraie un peu... Il a soixante-quinze ans, cet
+excellent Lestrigou. S'il se décide, je vous demanderai la permission de
+vous le présenter.
+
+--Comment donc!... je compte bien qu'il nous fera le plaisir de dîner
+chez moi avec vous... et avec Paul qui ce jour-là, je l'espère, ne se
+fera pas attendre.
+
+--Je jure d'être exact! dit solennellement Paul.
+
+--Oui, je te connais, beau masque, répliqua le père Bardin. Tu arriveras
+à l'heure si tes amis et connaissances ne s'arrêtent pas en route. Mais,
+j'y pense!... tu ne nous a pas dit pourquoi tu as laissé brûler le
+rôti... Il était bon tout de même, mais il faut convenir qu'il était
+trop cuit.
+
+Paul n'avait garde de dire la vérité. Il parla vaguement d'amis qui
+l'avaient retenu et d'une interminable partie de billard qu'il ne
+pouvait pas quitter parce qu'il gagnait.
+
+Paul savait que Bardin ne haïssait pas le billard et qu'il fulminait
+volontiers contre le baccarat.
+
+--Gageons, dit le vieil avocat, que tu étais avec ton inséparable... ce
+grand casseur d'assiettes qui se promène au quartier dans des costumes
+de carnaval. Mauvaise compagnie, mon garçon!
+
+--Mais, non, je vous assure. Il aime les tenues excentriques, mais il
+est très comme il faut, quand il veut l'être. Il est noble, du reste, et
+il pourrait prendre le titre de comte que son père portait. Il s'appelle
+Jean de Mirande.
+
+--Joli nom, à mettre dans une comédie. Et il fait son droit, ce
+gentilhomme? Il veut donc entrer dans la basoche?
+
+--Je ne crois pas. Il s'est fait étudiant pour s'amuser à sa façon et
+contre la volonté de tous ses proches. Je crois du reste qu'il commence
+à en avoir assez et qu'il finira par s'engager dans un régiment
+d'Afrique. Il est né batailleur et il ira où on se bat.
+
+--Grand bien lui fasse! De quel pays est-il?
+
+--Du Languedoc. Son oncle habite un château près du Vigan.
+
+--Ah! il est du Languedoc. Demande-lui donc, quand tu le verras, s'il
+connaît la famille de Marsillargues.
+
+--Je n'y manquerai pas. Puis-je savoir en quoi cette famille de
+Marsillargues vous intéresse?
+
+--La protectrice dont je viens de te parler était une demoiselle de
+Marsillargues.
+
+--Quel nom baroque!
+
+--Plus il est baroque, mieux tu le retiendras.
+
+--Mais elle ne le porte plus, puisqu'elle est mariée.
+
+--A un mauvais sujet qui la rend, dit-on, très malheureuse. Lestrigou,
+dans ses lettres, a oublié de m'apprendre comment s'appelle son mari.
+Lestrigou me parle toujours d'elle sous son nom de demoiselle. C'est
+celui-là que ton ami doit connaître, puisqu'il est Languedocien. Du
+reste, dans sa prochaine, mon correspondant m'apprendra l'autre nom et
+je te le dirai.
+
+--Bon! vous pouvez compter que votre commission sera faite ce soir.
+
+--Ce soir?... c'est donc que tu comptes finir ta soirée à Bullier; car
+un dimanche, ton Mirande ne peut pas passer la sienne ailleurs.
+
+--Mais je vous assure que...
+
+--Oh! ne t'en défends pas!... j'y ai dansé jadis à Bullier.
+
+--Ça devait être drôle, pensa Paul Cormier qui ne voyait pas bien le
+vieil avocat exécutant une tulipe orageuse.
+
+Madame Cormier ne soufflait plus mot. Elle rêvait à ce mariage
+fantastique, mis sur le tapis par un homme en qui elle avait pleine
+confiance et elle se promettait de ne pas laisser tomber dans l'eau ce
+projet séduisant. Mais, pour y revenir, elle attendait d'être seule avec
+Bardin. Elle voulait en parler à cœur ouvert et la présence de son fils
+l'aurait gênée.
+
+Bardin, qui devina son intention, lui vint en aide.
+
+Le dîner avait marché plus vite que de coutume. On en était au café
+qu'on prenait à table, et Paul venait de vider son quatrième verre d'un
+remarquable cognac, de la même provenance que le vin de Xérès, servi
+après le potage.
+
+--Tu grilles d'envie de fumer, hein? lui demanda l'avocat.
+
+--Oh! je sais que ça gêne maman, dit Paul. Je fumerai dans la rue, en
+rentrant chez moi.
+
+--Et le plus tôt sera le mieux, n'est-ce pas?... Eh! bien, je lis sur la
+figure de ton indulgente mère qu'elle te permet de lever la séance.
+Quand tu seras parti, nous ferons tranquillement notre cent de piquet
+jusqu'à dix heures et je serai encore couché avant toi, car je demeure à
+deux pas d'ici.
+
+Le bonhomme habitait la rue des Arquebusiers, une rue dont peu de
+Parisiens connaissent le nom et qui va, en faisant un coude, du
+boulevard Beaumarchais à la rue Saint-Claude.
+
+--Et d'ici à Bullier, il y a une trotte!... il est vrai que tu vas en
+carrosse, toi... Dame! quand on a des amis dans la noblesse!...
+
+Paul s'était levé pour embrasser sa mère et il ne fit pas semblant
+d'entendre, mais l'impitoyable Bardin, reprit:
+
+--Parions que tu portes toute ta fortune dans ta poche.
+
+--Pourquoi ça? balbutia Paul, un peu décontenancé, car c'était vrai; qui
+vous fait croire?
+
+--Le geste!... le geste révélateur!
+
+--Quel geste?
+
+--Pendant tout le dîner, tu n'as fait que tâter avec ta main la poche de
+poitrine de ta redingote. Je ne m'y trompe jamais à ce geste-là. Ton
+portefeuille doit être bien garni.
+
+--Maman m'a remis, hier, mon mois. N'est-ce pas, mère?
+
+La veuve fit signe que: oui, et pendant que M. Bardin riait d'aise
+d'avoir été si perspicace, le jeune homme s'empressa de lui serrer la
+main et de partir.
+
+Il en avait assez des malices de ce jurisconsulte en retraite et de ses
+histoires matrimoniales.
+
+--Décidément, c'est un vieux fou, grommelait Paul en descendant quatre à
+quatre les marches du large escalier de la maison maternelle. S'il croit
+que je vais prendre des renseignements sur son orpheline égarée, il se
+fourre le doigt dans l'œil jusqu'au coude.
+
+L'étudiant reparaissait dans ce langage qu'il n'aurait pas osé tenir
+chez sa mère, et encore moins chez la baronne Dozulé, où il avait joué
+le rôle d'un seigneur qu'on attendait.
+
+Et le fait était que Paul se sentait revivre à l'idée de se retrouver
+sur le sable des allées de la Closerie des Lilas, où il pourrait, à son
+choix, rêver à Jacqueline, ou bien se distraire en joyeuse compagnie, et
+où personne ne le prendrait plus pour le marquis de Ganges.
+
+Au bout de la rue des Tournelles, il sauta dans un fiacre découvert,
+après avoir allumé un cigare, et il se fit conduire au célèbre jardin où
+tant de générations des Écoles de droit et de médecine ont fait leurs
+premiers pas.
+
+Il y arriva, juste à l'heure où la fête bat son plein et, comme c'était
+dimanche, la foule était énorme: une vraie cohue où dominaient les
+étudiants, mais où il y avait aussi des amateurs venus de la rive
+droite, en _transfrétant la Séquane_, a écrit le maître Rabelais.
+
+Ceux-là, blasés sur les quadrilles payés que la _Goulue_ et _Grille
+d'égout_ dansent tous les soirs au Jardin de Paris, venaient se
+retremper aux sources du _cancan_, alléchés par l'espoir de voir
+exécuter, bon jeu bon argent, des pas fantastiques, inventés par la
+belle jeunesse française.
+
+Il a été de mode, un temps fut, dans les grands clubs, de s'offrir ce
+divertissement, comme on allait jadis voir la descente de la Courtille.
+
+C'est un genre de sport que messieurs les _Copurchies_ se permettent
+encore quelquefois.
+
+Mais Paul Cormier ne s'attendait guère à rencontrer à Bullier la fine
+fleur de l'élégance parisienne.
+
+Il venait y chercher Jean de Mirande et sa suite, car il supposait
+qu'après un plantureux dîner chez Foyot, la bande avait dû éprouver le
+besoin d'aller gigotter à la Closerie.
+
+Le difficile c'était de les rencontrer, au milieu de ce flot de
+promeneurs, de danseurs et de consommateurs, car à Bullier tous les
+plaisirs sont réunis. On circule dans un jardin éclairé au gaz, on danse
+dans une salle immense, aux sons d'une musique endiablée, on boit sur
+les longues estrades qui l'entourent en la dominant et aussi dans les
+bosquets.
+
+Ce soir-là, il y avait du monde partout, et justement une valse
+échevelée tournoyait d'un bout à l'autre de la salle couverte, refoulant
+les curieux et bousculant les gêneurs.
+
+Paul, qui ne tenait pas à faire là des études de chorégraphie moderne,
+se rabattit sur le jardin où il comptait attendre que les évolutions
+circulaires des valseurs eussent pris fin.
+
+Alors seulement, il pourrait se mettre en quête de Jean, avec quelque
+chance de le trouver.
+
+Le jardin était fort encombré aussi. On s'y disputait les tables
+encastrées dans des massifs de verdure et les garçons de café, portant à
+bout de bras des plateaux chargés de bocks, fendaient impitoyablement
+les groupes qui se permettaient d'empêcher la circulation en stationnant
+dans les allées.
+
+Paul, la veille encore, aurait trouvé charmante cette fête dominicale.
+Maintenant, il la voyait avec d'autres yeux. La joie de ces jeunes gens
+lui semblait grossière; les femmes lui semblaient laides et mal
+habillées.
+
+Et ce n'était pas l'argent gagné au jeu qui changeait ainsi son optique;
+c'était l'image de Jacqueline qu'il avait sans cesse devant ses yeux et
+qui, par l'effet de la comparaison, lui faisait prendre en dégoût les
+pitoyables drôlesses du quartier.
+
+Il n'était pas l'amant de cette merveilleuse marquise; et tout au plus
+espérait-il le devenir; mais il était déjà son complice, puisqu'il
+partageait avec elle un secret qu'elle était intéressée à cacher.
+
+C'était assez pour qu'il se crût fait d'un autre bois que les camarades;
+Jean de Mirande, excepté.
+
+Celui-là était du même monde que madame de Ganges; il ne le fréquentait
+pas, ce monde aristocratique, mais il y était né et quoi qu'il affectât
+d'en faire fi, il était homme à comprendre certaines nuances qui
+échappaient complètement aux autres habitués de la Closerie.
+
+Paul le cherchait donc, quoique bien décidé à ne pas lui faire de
+confidences, et ce ne fut pas lui qu'il rencontra.
+
+Au détour d'une allée, Paul se trouva presque nez à nez avec un monsieur
+qui venait en sens inverse et qui s'écria:
+
+--Vous, ici, monsieur le marquis!
+
+Ce monsieur, c'était le vicomte de Servon, aussi étonné de la rencontre
+que Paul Cormier l'était de le trouver là.
+
+Le vicomte, toujours poli, aborda courtoisement son heureux adversaire
+du baccarat, mais sa figure exprima un autre sentiment que l'étonnement.
+Ses yeux disaient clairement: «Eh bien?... et votre femme?»
+
+Paul comprit. Il y avait dans le regard qui tomba sur lui toute une
+série d'interrogations que le vicomte était trop bien appris pour
+formuler en paroles.
+
+Il voulait dire, ce regard clair et légèrement ironique: «Quoi! vous
+êtes arrivé ce soir, d'un long voyage; vous avez à peine eu le temps de
+voir votre charmante femme et au lieu de passer la soirée avec elle,
+vous venez vous divertir dans un bal d'étudiants!»
+
+Paul était même tenté d'y lire quelque chose comme ceci: «Très bien. On
+pourra essayer de la consoler cette belle marquise que vous délaissez
+ainsi.»
+
+Mais il ne s'agissait pas de deviner les intentions de M. de Servon; il
+s'agissait de se tirer immédiatement d'une situation plus
+qu'embarrassante et Paul ne pouvait s'en tirer que par un mensonge.
+
+Il lui en coûtait, car jusqu'alors, il n'avait pas menti, dans le sens
+littéral du mot. Il s'était laissé traiter de marquis de Ganges et
+présenter comme tel par la baronne Dozulé, mais il n'avait rien dit qui
+pût faire croire que ce nom et ce titre lui appartenaient.
+
+Maintenant, il se trouvait pris dans un engrenage. Sous peine de passer
+pour l'amant de Jacqueline, il fallait mentir, non plus en se taisant,
+mais en inventant une explication de sa présence à Bullier.
+
+Le diable s'en mêlait. Il maudissait ce vicomte qui s'était avisé de
+traverser les ponts au lieu de chercher à se refaire en taillant un
+baccarat dans les salons de son club. Mais il était obligé de répondre,
+et il répondit, en allant au-devant des questions qu'il prévoyait.
+
+--Vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici, surtout ce soir,
+n'est-ce pas, monsieur? commença-t-il d'un ton dégagé. Je pourrais vous
+dire, comme le doge de Gênes, à Versailles... ce qui m'étonne le plus,
+c'est de m'y voir. Figurez-vous que ma femme, qui ne savait pas que
+j'arriverais à Paris aujourd'hui, avait accepté une invitation à dîner
+chez une de ses amies. Elle voulait lui écrire pour se dégager. J'ai
+exigé qu'elle y allât. Elle y passera la soirée. J'ai dîné seul... au
+restaurant... et ne sachant que faire après, je suis venu, en me
+promenant et en fumant d'innombrables cigares, jusque dans ce quartier
+excentrique. J'ai entendu la musique de ce bal et l'envie m'a pris d'y
+entrer. Je crois que je n'y resterai pas longtemps.
+
+Pour une explication improvisée, celle-là n'était pas trop mauvaise, et
+Paul s'empressa d'essayer d'une diversion.
+
+--Mais vous-même, monsieur, reprit-il, par quel hasard?...
+
+--Mon Dieu! c'est bien simple, dit le vicomte; j'ai dîné au club...
+j'espérais y trouver une partie, mais il fait si beau que tous les
+dîneurs ont pris leur volée en sortant de table... nous nous sommes
+trouvés trois à fumer sur le balcon... pas moyen seulement d'organiser
+un whist à quatre et je n'aime pas à jouer le _mort_... nous avons
+décidé, d'un commun accord, de fréter un cab et de nous faire conduire à
+la Closerie des Lilas. C'est assez canaille, ce bastringue, mais on y
+découvre quelquefois des femmes nouvelles...
+
+--Pas souvent, murmura Paul qui savait à quoi s'en tenir sur ce point.
+
+--Je vois, monsieur le marquis, que vous connaissez l'établissement...
+
+--J'y suis venu autrefois, comme tout le monde.
+
+--Oh! je pense bien que vous ne le fréquentez plus. Madame de Ganges s'y
+opposerait et... vous perdriez trop au change. Moi qui n'ai pas le
+bonheur d'être marié à une femme charmante, j'y viens de temps à autre
+avec des amis... et il m'est arrivé d'y faire des trouvailles... il y a
+encore ici quelques jolies filles qui ont sur les horizontales de la
+rive droite l'avantage d'être jeunes... on en est quitte pour les
+décrasser avant de les lancer.
+
+Cormier s'apercevait que le vicomte était un viveur à outrance et il
+s'en réjouissait, parce qu'il espérait que ce chercheur de débutantes
+allait bientôt le quitter pour se mettre en chasse.
+
+--Je viens d'en suivre une qui en valait la peine, reprit M. de Servon.
+Elle m'a planté là pour se pendre au bras d'un grand diable qui porte
+des bottes molles, un pantalon collant et un chapeau pointu. Il paraît
+qu'ici c'est le suprême _chic_.
+
+Paul était sur les épines, car à ce signalement, il avait reconnu son
+ami Jean et il tremblait que Jean ne vînt déranger son colloque avec le
+vicomte et patauger à travers son marquisat de carton, comme un éléphant
+dans un magasin de porcelaines.
+
+Mais Jean était sans doute occupé à abreuver dans la salle couverte ses
+invitées de chez Foyot, et M. de Servon continua ainsi:
+
+Mes deux amis du club sont partis sur une autre piste. Je ne sais s'ils
+auront plus de chance que moi, mais je les attends ici et je serai bien
+heureux, monsieur le marquis, de vous les présenter.
+
+Cela ne faisait pas du tout l'affaire de Paul Cormier qui balbutia:
+
+--Je serais charmé, moi aussi, de connaître ces messieurs, mais...
+
+--Eux, vous connaissent de réputation. Ils savent qu'après avoir mené la
+grande vie, vous avez abordé les affaires à l'âge où d'autres perdent
+encore leur temps au club et au foyer de la danse. Et les grandes
+affaires vous ont réussi, comme elles réussissent toujours aux hommes
+intelligents et hardis. Vous pouvez songer maintenant à jouir de vos
+succès... votre place est marquée dans notre monde parisien où jusqu'à
+présent vous vous êtes peu répandu, je crois.
+
+--Oh! très peu! dit vivement Paul, enchanté du prétexte que lui
+fournissait le vicomte pour expliquer son ignorance des hommes de ce
+monde-là.
+
+--J'ai bien vu, chez la baronne, que vous vous trouviez sur un terrain
+nouveau pour vous, reprit obligeamment le vicomte. Vous ne la
+connaissiez pas, je crois, cette chère baronne?
+
+--Pas du tout, et elle m'a accueilli comme si j'étais de ses amis.
+
+--Oh! c'est une excellente femme, et d'ailleurs elle est liée avec
+madame de Ganges que tout le monde aime et respecte.
+
+Paul s'inclina par politesse, mais au fond, il n'était pas fâché
+d'apprendre qu'on respectait sa Jacqueline.
+
+--Quand vous connaîtrez madame Dozulé, vous verrez qu'elle n'a pas sa
+pareille pour former un salon... car madame de Ganges, qui s'abstenait
+de recevoir pendant que vous étiez loin de Paris, va certainement ouvrir
+sa maison, l'hiver prochain. J'avoue que nous y comptons un peu... et ce
+serait vraiment dommage de ne pas utiliser votre bel hôtel de l'avenue
+Montaigne, qui semble avoir été construit tout exprès pour y donner des
+fêtes.
+
+--Il paraît que j'ai un hôtel, avenue Montaigne, se dit Paul, c'est bon
+à savoir. Je ne serai plus embarrassé pour retrouver Jacqueline, si elle
+ne me donne pas de ses nouvelles.
+
+--Voici mes amis du club, dit tout à coup M. de Servon. Ils reviennent
+bredouille, je crois... Mais non, ma foi!... ils sont suivis de près par
+deux jeunes personnes qui m'ont tout l'air d'avoir accepté un souper au
+café Anglais.
+
+--Ça les changera... mais je me reprocherais de vous retenir...
+
+--Oh! je serai de la fête... le temps de vous mettre en relations avec
+ces messieurs et je vous demanderai la permission de vous quitter.
+Voulez-vous seulement venir avec moi à leur rencontre?
+
+Paul, qui voyait avec joie arriver le moment de la séparation, suivit le
+vicomte, qui l'amena en face des deux clubmen et procéda immédiatement
+aux présentations, en commençant par ses amis:
+
+--Monsieur le comte de Carolles!... Monsieur Henri de Baffé!...
+
+Puis, presque aussitôt:
+
+--Monsieur le marquis de Ganges, reprit-il en élevant la voix, comme
+pour mieux marquer l'importance du personnage.
+
+Cette cérémonie, assez inusitée au bal Bullier, se passait non loin de
+l'entrée de la salle couverte et tout près d'une espèce de tonnelle de
+feuillage où étaient attablés un monsieur et trois femmes qui, à en
+juger par leur tenue et leurs allures, devaient être des dévergondées de
+la pire espèce.
+
+Le monsieur, au contraire, avait l'air d'un homme du monde, mais il
+était complètement ivre.
+
+La table, couverte de bouteilles vides, attestait qu'il ne s'était pas
+grisé seulement de paroles et de bruit.
+
+Au moment où M. de Servon venait de présenter le faux marquis, ce
+monsieur se leva, en montrant le poing au groupe des clubmen. Une de ses
+tristes invitées le força à se rasseoir en le tirant par le pan de sa
+redingote, mais il continua de gesticuler en criant:
+
+--Qu'est-ce qu'il dit? Est-ce à moi qu'il en a?
+
+Le présenteur et les présentés ne firent aucune attention à ce pochard
+qui, à la Closerie, n'était pas seul de son espèce. Ils échangèrent de
+brèves politesses avant de se séparer et le vicomte prit congé de Paul
+en lui disant:
+
+--A l'honneur de vous revoir, monsieur le marquis.
+
+Ces messieurs venaient de s'éloigner avec leurs deux recrues féminines,
+lorsque Jean de Mirande déboucha de la salle de bal, en nombreuse
+compagnie.
+
+Tout tournait au gré des désirs de Paul qui ne craignait rien tant que
+de se trouver pris entre son vieil ami du quartier et ses nouveaux amis
+du club.
+
+--Marquis! persistait à grommeler l'ivrogne; je vais t'en donner, moi,
+du marquis de Ganges!
+
+Paul Cormier n'entendit pas cette menace qui se confondit avec un
+grognement et il ne se douta nullement qu'elle s'adressait à lui.
+
+Il était tout à la joie d'avoir évité l'explication qui eût été la
+conséquence forcée de la rencontre avec Jean, si Jean était survenu une
+minute plus tôt.
+
+Il arrivait, ce brave Jean, escorté de ce qu'il appelait sa maison
+civile et militaire, c'est-à-dire des quatre donzelles qu'il venait de
+régaler chez Foyot et d'une demi-douzaine d'étudiants recrutés dans le
+bal et largement abreuvés à ses frais.
+
+Lui aussi, il était non pas ivre, car il portail le vin comme pas un,
+mais outrageusement gris. Il marchait encore droit, et il avait toujours
+la parole facile; seulement les yeux lui sortaient de la tête, et Paul,
+qui le connaissait bien, vit tout de suite qu'il était très surexcité.
+
+Et quand cela lui arrivait, il était capable de toutes sortes
+d'extravagances. Paul le savait et bénissait d'autant plus le ciel qui
+avait inspiré au vicomte de Servon l'idée d'emmener ses amis.
+
+--Te voilà, joli lâcheur, lui cria Mirande, du plus loin qu'il
+l'aperçut. Était-elle bonne la soupe de ta maman? Et le bouilli? Et le
+petit _ginglet_ pour arroser tout ça? Si tu étais venu avec nous, tu
+aurais mangé de la bisque et bu du Clicquot. Demande plutôt à ces dames.
+Mais je te tiens, maintenant, et tu vas finir ta nuit avec nous... nous
+souperons chez Baratte, aux Halles.
+
+Cormier admirait à part lui les effets du vin de Champagne qui inspirait
+de tels projets au dernier rejeton d'une famille de la vieille-roche et
+il était assez disposé à prendre la chose gaiement. Mirande, ce soir-là,
+ne pouvait lui être bon à rien et Paul n'était pas pressé de s'acquitter
+de la commission dont l'avait chargé le père Bardin, emporté par son
+zèle matrimonial.
+
+Il craignait seulement que le bal ne finît pas sans bataille. Mirande,
+quand il se mettait dans ces états-là, avait le louis facile et le coup
+de poing aussi. Pour peu qu'on l'agaçât, il en venait aux voies de fait
+et il arrivait que la fête se terminait au violon.
+
+Paul, qui n'avait pas envie de l'y suivre, méditait déjà de le calmer et
+de le ramener tout doucement à son domicile du boulevard Saint-Germain
+où il pourrait se coucher et cuver son vin jusqu'au lendemain.
+
+Le diable c'était que le reste de la bande avait perdu toute notion du
+respect qu'on doit à l'autorité qui veille sur la tranquillité des bals
+publics. Ces dames avaient déjà failli se faire mettre à la porte en
+levant la jambe plus haut que le casque du municipal de service. Véra,
+la nihiliste, poussait des cris séditieux. Il est vrai qu'elle les
+poussait en russe et que personne ne les comprenait, mais les étudiants
+qui complétaient le cortège de Jean bousculaient tout le monde et
+faisaient un tapage infernal.
+
+Paul, malgré tout, espérait encore que la soirée s'achèverait
+pacifiquement. Il comptait sans le pochard qui l'avait déjà interpellé
+du fond de la tonnelle qu'il occupait avec trois créatures. Elles
+avaient essayé de le contenir, mais il s'était arraché de leurs pattes
+et il vint se planter devant Paul Cormier, les bras croisés, le chapeau
+rejeté sur la nuque et les cheveux en coup de vent.
+
+--D'où sort-il celui-là? grommela Mirande en toisant l'intrus qui lui
+dit brusquement:
+
+--Ce n'est pas à vous que j'ai affaire... c'est à celui-ci.
+
+--A moi? demanda Paul, stupéfait.
+
+--Oui, à vous. Pourquoi vous faites-vous appeler le marquis de Ganges?
+
+Paul pâlit et ne répondit pas. Il comprenait que cet homme avait entendu
+les présentations, mais il ne devinait pas en quoi elles pouvaient
+l'avoir offensé.
+
+--Êtes-vous fou? demanda Mirande à l'ivrogne, dont l'attitude agressive
+commençait à l'irriter.
+
+--Je ne suis pas fou et je suis parfaitement sûr d'avoir bien entendu.
+Encore une fois, pourquoi, vous, le petit blond, pourquoi avez-vous pris
+un nom qui ne vous appartient pas?
+
+Êtes-vous le marquis de Ganges, oui ou non?
+
+--Qu'est-ce que ça vous fait? riposta Mirande, exaspéré par cette
+insistance tenace qui est particulière aux gens ivres.
+
+--Ce que ça me fait? Vous voulez le savoir? C'est moi qui suis le
+marquis de Ganges.
+
+--Possible! ricana Jean. Vous n'en avez pas l'air.
+
+--Je ne vous parle pas. Je parle à cet homme qui s'obstine à ne pas me
+répondre... et je lui répète qu'il s'est permis de prendre mon nom, que
+je veux savoir pourquoi et que s'il persiste à refuser de me le dire, je
+vais le souffleter.
+
+Paul leva le bras, pour prendre les devants, mais Mirande fut plus
+prompt que lui.
+
+--Après moi, s'il en reste, cria-t-il en appliquant sur la joue du
+réclamant une maîtresse gifle.
+
+Ce fut le signal d'un tumulte effroyable. Les filles qui buvaient tout à
+l'heure avec le souffleté s'enfuirent en criant comme si elles avaient
+reçu le soufflet. Les amis et les amies de Jean arrivèrent pour lui
+prêter main-forte au cas où le battu essaierait de rendre coup pour
+coup. Jean s'était mis en posture de boxer et tout faisait prévoir qu'un
+combat acharné allait s'engager entre ces deux hommes, ivres tous les
+deux et aussi furieux l'un que l'autre.
+
+On accourait de tous les côtés du jardin et il y avait déjà des gens qui
+montaient sur des chaises pour mieux voir. Pour un peu ils auraient
+fait: Kss!... kss!...
+
+Le plus ennuyé de tous les acteurs de cette scène, c'était Paul Cormier,
+qui était la cause de la querelle et qui, faute de présence d'esprit,
+avait laissé son ami usurper le premier rôle, un rôle qui pouvait le
+mener sur le terrain.
+
+Mais ceux qui comptaient sur le spectacle d'une belle lutte à coups de
+poing furent complètement volés.
+
+Soit que le souffleté vît qu'il ne serait pas le plus fort, soit qu'il
+trouvât au-dessous de sa dignité d'engager un pugilat, il s'abstint de
+se jeter sur son adversaire, et il lui dit avec un sang-froid
+surprenant:
+
+--Maintenant, monsieur, ce n'est plus à votre ami que j'ai à faire,
+c'est à vous et vous me rendrez raison de l'outrage.
+
+Le soufflet l'avait non seulement dégrisé, mais transfiguré. L'ivrogne
+avait maintenant l'attitude et le ton d'un gentleman, brutalement
+offensé.
+
+--Quand il vous plaira, répliqua Mirande. Je vais vous donner ma carte.
+
+--Pas ici, je vous prie. Voici les sergents de ville qui arrivent. Je ne
+veux pas être mis au poste et je suppose que vous tenez aussi à éviter
+ce dénouement ridicule. Veuillez sortir avec moi et vos amis... y
+compris monsieur...--le souffleté désignait Paul--j'ai un autre compte à
+régler avec lui. Mais venez avant qu'on nous entoure... nous nous
+expliquerons dehors.
+
+--Je ne demande pas mieux.
+
+Trois des étudiants qui escortaient Mirande s'esquivèrent. Ceux-là,
+comme Panurge, craignaient les coups naturellement. Les trois autres
+restèrent. Les femmes s'étaient perdues dans la foule, aussitôt après la
+gifle. Mirande ouvrit la marche et on lui fit place. Son encolure et ses
+biceps imposaient le respect aux curieux et les sergents de ville,
+enchantés de n'avoir pas à intervenir, laissèrent passer le groupe,
+subitement apaisé.
+
+Une paix provisoire ou plutôt une trêve, commandée par la crainte de la
+police, qui n'est pas tendre aux étudiants.
+
+Le Monsieur, dégrisé, était un homme jeune et élégamment tourné, dont
+les traits distingués semblaient avoir été altérés par des débauches
+prolongées. L'ivresse habituelle y avait mis sa marque. Ce n'était pas
+la physionomie d'un raffiné de vices comme le vicomte de Servon. Il y
+avait de cela avec un peu d'abrutissement en plus. Paul se représentait
+ainsi le _pâle Rolla_ d'Alfred de Musset, ce Rolla qui n'était autre que
+le poète lui-même.
+
+D'où venait cet homme, évidemment tombé de haut dans de crapuleuses
+habitudes? Qu'était-il venu faire à ce bal avec des filles de bas étage?
+Et quel vertige l'avait poussé à planter là des créatures pour
+apostropher Paul, à propos d'un nom prononcé, un nom qui ne devait jouir
+d'aucune notoriété à la Closerie des Lilas?
+
+Avait-il été pris subitement d'un accès de folie? Mirande en était
+convaincu et il le lui avait dit.
+
+Paul aurait voulu le croire, mais tout en se demandant avec inquiétude
+comment cette nouvelle aventure allait finir, il ne pouvait pas
+s'empêcher de douter que cet homme fût fou, et il se disait:
+
+--Si pourtant c'était le vrai marquis de Ganges!
+
+Cette idée ne fit que traverser le cerveau de Paul Cormier et tout
+semblait indiquer qu'elle ne valait pas la peine qu'il s'y arrêtât.
+
+Quelle apparence en effet que le marquis de Ganges, au retour d'un long
+voyage, s'en allât _faire la noce_--c'était le vrai mot--au bal Bullier,
+avec des créatures, au lieu de débarquer dans son hôtel de la rue
+Montaigne où sa charmante femme l'attendait?
+
+Si bas tombé que soit un gentilhomme, il ne s'affiche pas ainsi et
+d'ailleurs Cormier n'avait aucune raison de croire que le mari de
+Jacqueline fût un marquis déchu. Au contraire, on parlait de ses succès
+financiers, des grandes entreprises qui venaient d'augmenter sa fortune
+déjà considérable.
+
+Donc, ce pochard subitement dégrisé n'était pas, ne pouvait pas être le
+marquis de Ganges.
+
+Alors, pourquoi s'était-il fâché quand il avait entendu donner ce nom et
+ce titre à un monsieur qui passait?
+
+C'était à n'y rien comprendre et Paul Cormier y renonça. Mirande, lui,
+ne se creusait pas la tête à deviner cette énigme. Il avait souffleté un
+insolent qui menaçait son ami. Il lui devait une réparation et il ne
+demandait pas mieux que de la lui accorder. Un soufflet vaut un coup
+d'épée, c'était une de ses maximes favorites. Et il ne sortait pas de
+là.
+
+Il y avait longtemps qu'il n'était allé sur le terrain et il n'était pas
+homme à manquer une si belle occasion de se refaire la main.
+
+Les trois étudiants qui l'avaient suivi étaient trois bons jeunes gens
+qui ne s'étaient de leur vie battus qu'à coups de poing et qui n'avaient
+jamais mis les pieds dans une salle d'armes. Ils suivaient Mirande,
+parce que Mirande était le chef incontesté des tapageurs du quartier et
+ils étaient bien persuadés que l'affaire se terminerait autour d'un bol
+de punch.
+
+Le groupe sortit sans autre incident de cette Closerie où on échange
+plus de horions qu'on n'y cueille de lilas.
+
+L'orchestre venait de donner le signal d'un nouveau quadrille; danseurs
+et danseuses y couraient, sans plus s'occuper des suites d'une dispute,
+comme on en voit à Bullier, à peu près tous les soirs.
+
+Le problématique marquis marchait en tête, comme de juste, puisque
+c'était lui qui avait proposé de sortir pour régler cette affaire
+d'honneur, où l'honneur n'était pas en cause, car il s'agissait d'une
+querelle entre deux ivrognes, dont l'un avait eu la main trop leste.
+
+Ce giflé susceptible emmena les autres, sous les arbres, beaucoup plus
+loin que la statue du maréchal Ney, au milieu d'un carrefour désert, où
+ces messieurs pouvaient conférer tout à leur aise, sans craindre d'être
+dérangés.
+
+Paul Cormier qui ne souhaitait la mort de personne, prit le premier la
+parole et ce fut pour prêcher la conciliation.
+
+--Messieurs, dit-il, il n'y a dans tout cela qu'un malentendu... dont
+j'ai été la cause, bien involontairement... et tout peut s'arranger.
+
+--Plus maintenant, interrompit le soi-disant marquis.
+
+--Pourquoi donc pas?... J'exprime tout haut et devant témoins le regret
+d'avoir été l'occasion d'une querelle sans motif sérieux. Entre honnêtes
+gens, on ne se coupe pas la gorge pour un mot dit en l'air.
+
+--Et le soufflet?... Il n'était pas en l'air, le soufflet. Il est encore
+marqué sur ma joue.
+
+--Un mouvement de vivacité... que mon ami regrette, j'en suis sûr.
+
+Mirande s'abstint de confirmer cette appréciation de Paul et son air
+disait assez qu'il ne se repentait pas du tout de ce qu'il avait fait.
+
+--Bien obligé! répondit l'offensé. Demandez-lui donc s'il veut tendre la
+joue pour que je lui rende ce qu'il m'a donné.
+
+--Je ne vous conseille pas d'essayer, ricana Mirande.
+
+--Soyez tranquille!... je veux autre chose... je veux vous tuer...
+
+--Comme ça!... tout de suite!... vous attendrez bien jusqu'à demain...
+et d'abord, je ne me bats pas en duel avec le premier venu. Commencez
+par me dire qui vous êtes.
+
+--Je vous l'ai déjà dit. Je suis le marquis de Ganges... et il est
+probable que je vous ferai beaucoup d'honneur, en croisant le fer avec
+vous, car je ne vous connais pas et...
+
+--C'est mon nom qu'il vous faut?... Je m'appelle Jean de Mirande et je
+descends des comtes de Toulouse. Ça vous suffit-il?
+
+--Je m'en contenterai. Je serais mal fondé à vous demander de me montrer
+vos titres, car je suppose que vous ne les avez pas dans votre poche.
+
+--Je les montrerai demain aux témoins que vous m'enverrez.
+
+--Demain! s'écria le souffleté. Vous voulez rire, je pense!... Alors,
+vous croyez que je garderai ma gifle jusqu'à demain? Rayez cela de votre
+programme, monsieur le descendant des comtes de Toulouse. C'est la
+première que je reçois de ma vie. Je ne veux pas aller me coucher avec.
+Il n'y a que les lâches qui renvoient un duel au lendemain, quand
+l'offense ne peut se laver qu'avec du sang.
+
+--Parbleu! je ne demande qu'à m'aligner, mais je ne peux pourtant pas
+m'aligner, séance tenante, sous un bec de gaz. D'abord, pour se battre,
+il faut des témoins et des épées.
+
+--Des témoins? deux de ces messieurs m'en serviront.
+
+--Bon!... et des armes?
+
+--Vous devez avoir dans ce quartier un ami qui possède une paire de
+fleurets. Nous en serons quittes pour les démoucheter.
+
+--J'ai chez moi des épées de combat, s'empressa de dire un des
+étudiants, un imberbe qui en était à sa première année de droit.
+
+Cet âge ne rêve que plaies et bosses.
+
+--Et je demeure à deux pas d'ici... faubourg Saint-Jacques... en face du
+Val-de-Grâce.
+
+--Merci, monsieur, dit gravement le marquis.
+
+A son attitude et à son langage, Cormier commençait à croire qu'il
+l'était tout de bon, marquis, et s'il était vraiment le mari de madame
+de Ganges, cela compliquait beaucoup la situation.
+
+--Il ne nous reste plus qu'à trouver un terrain propice, reprit ce
+gentilhomme entêté.
+
+--Et à attendre qu'il soit jour, dit ironiquement Mirande.
+
+--Pourquoi?... Il fait un clair de lune superbe.
+
+--Le duel pourrait avoir lieu dans ma chambre, proposa le jeune
+étudiant, altéré du sang... des autres.
+
+--Je ne dis pas non, répliqua l'offensé irréconciliable.
+
+--Voyons! voyons, messieurs! s'écria Paul Cormier, tout cela, je pense,
+n'est pas sérieux; vous n'allez pas, de gaîté de cœur, vous exposer à
+passer en cour d'assises, si cette rencontre absurde se terminait par la
+mort d'un des deux adversaires. Battez-vous, si vous y tenez, mais
+battez-vous régulièrement. Je vous déclare, pour ma part, que je refuse
+d'être témoin dans un duel entre quatre murs et même dans un combat de
+nuit.
+
+--Eh bien! nous nous contenterons de trois témoins. Deux suffiraient à
+la rigueur.
+
+--Ah! ça, vous êtes donc enragé, vous, dit Paul.
+
+Pour toute réponse, le giflé mit son doigt sur sa joue.
+
+Et Paul comprit qu'il ne ferait pas entendre raison à ce diable d'homme.
+
+Marquis ou non, ce pochard, complètement et subitement dégrisé, savait
+très bien ce qu'il disait et surtout ce qu'il voulait.
+
+Et Mirande, toujours surexcité, n'était pas disposé à faire cause
+commune avec son ami pour empêcher la rencontre. Elle lui plaisait par
+son étrangeté même; il pensait à la première scène du roman de Dumas où
+les trois mousquetaires vont ferrailler derrière le Luxembourg et il se
+faisait une fête de mettre flamberge au vent, comme eux, pour vider au
+pied levé, une querelle ramassée par hasard.
+
+Paul, qui ne renonçait pas encore à l'espoir de faire avorter le duel,
+chercha un biais et crut l'avoir trouvé.
+
+Il pensait que s'il pouvait seulement gagner du temps, les têtes
+finiraient peut-être par se calmer et il dit au marquis:
+
+--Vous ne voulez absolument pas attendre jusqu'à demain la réparation
+que monsieur vous doit et qu'il ne refuse pas de vous accorder?
+
+--Non... et s'il persistait à demander un délai, je le tiendrais pour un
+lâche.
+
+--Pas d'injures, monsieur!... et faites-moi la grâce de m'écouter, ou
+bien je croirai qu'en nous imposant des conditions inacceptables, vous
+cherchez à éviter ce duel.
+
+L'offensé protesta d'un geste, mais il écouta. Et Paul reprit:
+
+--Nous y sommes, à demain... attendu qu'il est minuit. Et nous sommes à
+la fin de mai. A trois heures, il fera jour ou du moins on y verra assez
+clair pour échanger des bottes sans s'éborgner. Vous pouvez bien
+attendre trois heures.
+
+--Tiens! c'est une idée! s'écria Mirande qui se laissait toujours
+séduire par l'imprévu.
+
+--Trois heures, c'est long, grommela le marquis. Et puis, je prétends ne
+pas quitter monsieur, jusqu'à ce qu'il m'ait rendu raison.
+
+--Et qui vous parle de le quitter? Je compte bien que nous ne nous
+séparerons pas jusqu'au lever de l'aurore, dit Paul Cormier.
+
+--Originale, ton idée, dit Mirande; mais nous ne pouvons pas battre le
+pavé de Paris, pendant trois heures.
+
+--Nous monterons chez moi et nous ferons du punch au kirsch, s'écria
+l'étudiant de première année.
+
+--Pourquoi ne proposes-tu pas, pendant que tu y es, d'aller souper tous
+ensemble? demanda Paul en haussant les épaules. Il ne s'agit pas d'un de
+ces duels qui ne sont que des prétextes à godaille. Tu vas monter chez
+toi, tout seul, tu y prendras tes épées de combat... elles ne t'ont
+jamais servi, je suppose.
+
+--Elles sont toutes neuves. C'est un cadeau que m'a fait mon cousin qui
+est sous-lieutenant de dragons.
+
+--Très bien! C'est ce qu'il nous faut. Tu les apporteras dans leur
+enveloppe et nous nous acheminerons tout doucement vers les
+fortifications. Je connais un endroit où nous ne serons pas dérangés...
+sur le boulevard Jourdan, à gauche de la porte d'Orléans.
+
+--Mais nous y serons dans trois quarts d'heure, à la porte d'Orléans,
+grommela Mirande, et s'il faut battre la semelle sur le chemin de ronde,
+en attendant le jour, je n'en suis pas.
+
+--Je sais dans ces parages un cabaret qui reste ouvert toute la nuit. Ou
+y vend la goutte aux maraîchers en route pour les halles.
+
+--Et on nous la vendra aussi, n'est-ce pas? Merci! On nous prendrait
+pour ce que nous sommes... des gens qui viennent se rafraîchir d'un coup
+de pointe... et le cabaretier irait prévenir les sergents de ville. Je
+n'ai pas envie de me déranger pour rien.
+
+--Ni moi non plus, dit le souffleté.
+
+--J'aime encore mieux fumer des pipes sur un bastion, reprit Mirande. Il
+ne fait pas froid et je n'ai pas envie de dormir.
+
+--Je me range à l'avis de mon adversaire, appuya le marquis.
+
+Les trois autres témoins opinèrent dans le même sens et l'un d'eux qui
+étudiait la médecine eut soin d'ajouter, assez mal à propos, qu'il avait
+dans sa poche sa trousse de chirurgie.
+
+Toute cette jeunesse était prête à aller là comme à une partie de
+plaisir. Le marquis restait résolu à en finir le plus tôt possible et
+Mirande, maintenant, se montrait aussi impatient que lui. Paul Cormier
+se trouvait être le seul homme raisonnable de la bande, lui qui
+d'ordinaire ne brillait pas par la prudence.
+
+Le sort en était jeté. On allait se battre dans des conditions
+extravagantes et il n'y avait guère que Paul qui se préoccupât des
+conséquences de ce duel insensé.
+
+On s'achemina vers le faubourg Saint-Jacques, deux à deux, le souffleté
+en tête avec l'étudiant aux épées.
+
+Mirande s'arrangea pour rester en serre-file avec son ami Paul qu'il
+n'avait pu interroger en tête à tête depuis le commencement de la
+querelle et qui ne lui en laissa pas le temps, car il lui dit aussitôt:
+
+--Mon cher, je ne te comprends pas. Quelle lubie t'a pris de frapper cet
+homme qui ne s'adressait pas à toi? Nous voilà tous embarqués dans une
+sotte affaire...
+
+--Ah! parbleu! s'écria Jean, tu me la bailles belle! C'est toi qui t'es
+pris de bec avec ce pochard et tu viens me reprocher de t'avoir évité le
+soufflet qu'il te destinait!
+
+--Je ne te reproche pas cela. Je te reproche de lui en avoir donné un
+qui a rendu le duel inévitable.
+
+--Et puis, qu'est-ce que c'est que cette histoire?... Ce marquis de
+Ganges qui prétend que tu lui as volé son nom?... Est-ce vrai?
+
+--Pas du tout. Il a entendu de travers.
+
+--Et tu ne le connais pas?...
+
+--Je ne l'ai jamais vu, quand il s'est levé pour m'interpeller
+grossièrement. Je l'ai pris d'abord pour un fou.
+
+--Moi aussi, mais je me suis aperçu qu'il ne l'est pas. Je commence même
+à croire qu'il est bien marquis, quoi qu'il n'en ait pas l'air. Il y a
+là dessous quelque chose que je ne comprends pas. Ma foi! Tant pis pour
+lui, si je l'embroche. Il n'avait qu'à se tenir en repos.
+
+--Je te conseille de le ménager, sur le terrain. Si tu le tuais, nous
+nous trouverions tous dans un très mauvais cas.
+
+--Oh! je ne tiens qu'à lui donner une leçon. Il est brave, après tout.
+Un autre aurait reculé devant une rencontre où il n'a personne pour
+l'assister et c'est lui qui l'a exigée. Ce marquis doit avoir beaucoup
+roulé. Il n'y a que les déclassés pour se jeter tête baissée dans une
+aventure pareille.
+
+--Toi qui connais le monde de la noblesse, puisque tu en es, avais-tu
+déjà entendu parler d'un marquis de Ganges?
+
+--Jamais... j'ai bien lu autrefois, dans un recueil de causes célèbres,
+l'histoire d'une marquise de Ganges, qui fut assassinée, si je ne me
+trompe, par ses beaux-frères et par son mari... mais ça s'est passé du
+temps de Louis XIV. Cet ivrogne est-il de la même famille? Je n'en sais
+rien et je m'en moque comme d'une guigne. J'aurais préféré ne pas le
+rencontrer, mais maintenant que le vin est tiré, il faut le boire... et
+puisque je me bats, je veux que les choses se passent convenablement sur
+le terrain et même avant d'y arriver. Ainsi, je pense que nous ne devons
+pas le laisser faire le chemin avec ce blanc-bec pour unique compagnie.
+Nous en avons pour deux heures de faction, avant le point du jour. Je ne
+peux pas me charger de causer avec lui, en attendant le moment d'en
+découdre... il y a un soufflet entre nous deux... toi qui ne l'as ni
+donné, ni reçu, ce soufflet, rien ne t'empêche de distraire ce monsieur
+en lui parlant de n'importe quoi.
+
+--Tu as raison! ce sera convenable... et d'ailleurs, je ne serais pas
+fâché de savoir au juste à qui nous avons affaire. Je vais m'y mettre,
+pendant que le petit montera chercher les épées. Nous voici devant sa
+porte. C'est le moment de m'accointer de notre homme. Ne t'occupe plus
+de moi.
+
+Mirande se le tint pour dit et aborda les deux étudiants restés sur le
+trottoir du faubourg Saint-Jacques devant l'allée où leur camarade
+venait d'entrer.
+
+Le marquis s'était isolé d'eux et on eût dit qu'il avait deviné
+l'intention de Paul Cormier, car il vint à lui, et quand Paul lui
+proposa de faire route à côté l'un de l'autre, il répondit:
+
+--J'allais vous le demander.
+
+Un dialogue ainsi entamé devait aller tout seul et Paul vit aussitôt
+qu'il n'aurait pas de peine à en venir à ses fins, c'est-à-dire à se
+renseigner sur un homme qui pouvait bien être, en dépit des apparences,
+le mari de Jacqueline, et qui ajouta:
+
+--Je suis content d'avoir un autre adversaire que vous, car je ne vous
+en veux plus. Et puisque nous ne nous battrons pas, voulez-vous que nous
+causions à cœur ouvert du point de départ de cette querelle?
+
+--Très volontiers.
+
+--Eh bien, je vous prie de me dire pourquoi un monsieur que je ne
+connais pas vous a présenté à deux autres messieurs, sous un nom et sous
+un titre qui m'appartiennent. J'ai retenu les leurs... M. le comte de
+Carolles... M. de Baffé... Je ne les connais pas, mais je pourrai les
+retrouver et les interroger plus tard... Je ne doute donc pas que vous
+ne répondiez franchement à la question que je vous pose.
+
+--Moi, non plus, je ne connaissais pas ces messieurs.
+
+--Mais vous connaissiez l'autre... celui qui vous à présenté.
+
+--Fort peu. Je l'ai rencontré dans un salon, où je mettais les pieds ce
+jour-là pour la première fois et où j'ai échangé quelques mots avec lui.
+En me retrouvant à la Closerie des Lilas, il s'est rappelé ma figure et
+il m'a abordé, mais je suppose qu'il m'aura pris pour un autre.
+
+--Pour moi, alors, puisque je suis le marquis de Ganges... le vrai...,
+le seul. Nous ne nous ressemblons pourtant guère.
+
+--Pas du tout, et je ne m'explique pas la méprise de ce monsieur. Il ne
+savait pas mon vrai nom et il ne le sait pas encore. Mais je tiens à
+vous l'apprendre. Je m'appelle Paul Cormier et j'achève mon droit. Vous
+voyez qu'il n'aurait pas dû confondre.
+
+Et comme l'offensé paraissait accepter cette explication:
+
+--Maintenant, reprit Paul, me permettrez vous d'ajouter que, si vous
+m'aviez interrogé tranquillement, au lieu de vous emporter comme vous
+l'avez fait... nous n'en serions pas où nous en sommes.
+
+--Certainement, non... et je reconnais que j'ai eu tort... mais avouez
+que je suis excusable. J'arrive à Paris, après une très longue
+absence... à Paris où personne ne m'attendait... du moins, pas si tôt...
+Pour des raisons qu'il est inutile de vous dire, parce qu'elles ne vous
+intéresseraient pas, je m'étais décidé à ne pas descendre chez moi sans
+m'y faire annoncer... j'aurais pu, j'en conviens, mieux employer ma
+soirée, mais j'ai voulu la passer dans ce bal où je me croyais sûr de ne
+pas rencontrer de gens de ma connaissance... jugez de ce que j'ai dû
+éprouver quand j'ai entendu un monsieur vous appeler par mon nom... si
+je vous disais que j'ai cru entendre aussi qu'il parlait de la marquise
+de Ganges.
+
+--De la marquise de Ganges, répéta Paul; non, je ne crois pas qu'il ait
+parlé d'elle, mais... excusez mon indiscrétion... vous êtes donc marié?
+
+--Mon Dieu, oui, répondit le souffleté. Ça vous étonne, parce que vous
+venez de me retrouver à Bullier, buvant avec des drôlesses. Ça vous
+étonnerait moins si vous connaissiez mon histoire.
+
+Paul grillait d'envie de répondre: racontez-la moi; mais c'eût été un
+peu prématuré, au début d'une conversation qui devait se prolonger
+puisqu'ils allaient faire route ensemble jusqu'au lieu du combat.
+
+D'ailleurs, l'étudiant de première année venait de reparaître, portant
+sous son bras les épées enveloppées de serge verte et tout fier de ce
+fardeau.
+
+--Quand il vous plaira, messieurs, dit Jean de Mirande. Je prends les
+devants avec nos camarades... Toi, Paul, tu connais le chemin et tu n'as
+qu'à nous suivre en tenant compagnie à monsieur.
+
+Cet arrangement était accepté d'avance, et on s'achemina, dans l'ordre
+indiqué, vers les fortifications, par l'interminable rue du
+Faubourg-Saint-Jacques.
+
+Le marquis et Paul formaient l'arrière-garde, et ils n'eurent pas plutôt
+fait cent pas côte à côte que le marquis reprit, en haussant les
+épaules:
+
+--Au fait!... pourquoi ne vous la dirais-je pas, mon histoire? Je n'ai
+rien contre vous, après tout... Vous me plaisez, même, et je veux vous
+prouver que je ne suis pas simplement une brute avinée, comme vous avez
+pu le croire.
+
+--Je suis déjà convaincu du contraire, dit Paul et je sois très flatté
+de la confiance que vous m'accordez, mais je n'ai aucun droit à recevoir
+des confidences que vous pourriez plus tard regretter de m'avoir faites.
+
+--Non, car vous n'en abuserez pas, j'en suis sûr. J'ai vu tout de suite
+que vous étiez un galant homme et de plus, vous n'êtes pas du monde où
+je suis né. Je n'ai donc pas d'indiscrétions à redouter de votre part
+et... pourquoi ne vous le dirais-je pas? J'ai un certain intérêt à vous
+renseigner sur ma personne et sur mon passé.
+
+Et comme Paul le regardait d'un air étonné, M. de Ganges reprit:
+
+--Voici pourquoi. Je suis de première force à l'épée et j'espère bien
+tuer votre camarade... je ne vous cacherai pas que je le souhaite...
+mais enfin, tout arrive et je puis être tué, moi aussi. En prévision de
+ce cas, je tiens à vous apprendre certaines choses, à seule fin de ne
+pas disparaître comme un chien errant qu'on tue derrière une haie.
+
+--Je ne puis pas, monsieur le marquis, refuser de vous entendre, mais
+vous voudrez bien vous souvenir que je ne vous ai rien demandé.
+
+--Je le sais et je commence. Je suis bien le marquis de Ganges, vous
+n'en doutez plus, et j'ai sur moi des papiers qui le prouvent.
+
+J'ai été riche et j'ai épousé, étant très jeune, une femme encore plus
+riche que moi. Je m'étais marié en province et j'aurais pu y tenir mon
+rang, mais j'ai préféré mener la grande vie à Paris et dans d'autres
+capitales... Je m'y suis ruiné complètement. Je n'ai pas pu ruiner ma
+femme parce que ses biens étaient sous le régime dotal... et je me suis
+relevé plus d'une fois par des spéculations heureuses... ainsi,
+tenez!... il n'y a pas huit jours, j'avais refait un million... mais
+j'en voulais trois... et vous devinez le reste.
+
+Paul commençait à comprendre pourquoi ce mari n'était pas allé tout
+droit chez sa femme. En rapprochant ce récit des propos qu'il avait
+entendus chez la baronne Dozulé, Paul s'expliquait comment s'était
+propagé le bruit des succès financiers du marquis de Ganges à
+l'étranger, succès qui avaient été suivis d'un désastre. Il n'apercevait
+pas encore ce qu'il allait résulter, pour la marquise, de cette
+catastrophe qui ne le touchait qu'à cause d'elle.
+
+--Je n'avais plus de quoi faire la guerre à la fortune, reprit M. de
+Ganges; je me suis décidé brusquement à revenir à Paris où on ne m'a pas
+vu depuis longtemps et j'y suis arrivé nu comme un petit Saint-Jean.
+Vous allez rire quand vous saurez que j'ai dû laisser mes malles en gage
+dans le pays où j'étais et qu'il ne me reste pas cinq louis dans ma
+poche. Aussi ne suis-je pas descendu à l'auberge... je comptais passer
+ma nuit au bal et dans quelque restaurant... j'aurais pu descendre chez
+moi... c'est-à-dire chez ma femme, mais je ne l'avais pas prévenue de
+mon arrivée... j'ai préféré remettre ma visite à demain... non pas,
+comme vous pourriez le croire, parce que je craignais de mal tomber...
+ma femme est cuirassée de vertu... sans compter qu'elle a un garde du
+corps en la personne d'un vieux soldat que sa famille a comblé de
+bienfaits et qui veille sur elle comme sur un trésor...
+
+--Bon! se dit Paul, c'est l'homme du Luxembourg... celui qui s'est
+interposé quand Mirande l'a abordée.
+
+--Non, continua le marquis, je n'ai pas fait le mari prudent... j'étais
+bien sûr de ne pas déranger cette pauvre Marcelle qui vit comme une
+sainte... mais j'ai de si gros aveux à lui faire que j'ai voulu
+réfléchir avant de la voir.
+
+--Aurait-il quelque crime ou quelque vilenie sur la conscience? se
+demandait l'étudiant.
+
+--S'il ne s'agissait que de ma ruine totale, ce ne serait rien... je me
+suis déjà ruiné trois on quatre fois... elle y est accoutumée... et puis
+elle est si bonne!... mais j'ai aggravé mes torts en lui écrivant que
+j'étais en passe de faire une immense fortune, avec une concession de
+chemins de fer que j'avais obtenue en Turquie... où entre nous, je n'ai
+jamais mis les pieds... elle me croyait à Constantinople, tandis que
+j'étais...
+
+Paul n'osa pas demander: où, mais ses yeux interrogèrent M. de Ganges
+qui lui dit brusquement:
+
+--Êtes-vous joueur?
+
+--Je l'ai été, répondit évasivement Paul qui n'avait garde de parler des
+huit mille francs gagnés au baccarat, presque sous les yeux de la
+marquise.
+
+--Si vous ne l'êtes plus, je vous en félicite, mais puisque vous l'avez
+été, vous allez me comprendre... et m'excuser.
+
+J'étais à Monaco.
+
+--Oh! murmura Paul.
+
+--Oui, à Monaco... au trente et quarante... et j'ai cru plus d'une fois
+la tenir cette fortune que j'annonçais à ma femme. J'étais en pleine
+veine... le diable s'est mis de la partie et j'ai tout perdu. Cette
+fois, c'est la fin finale... non seulement parce que je n'ai plus un
+sou, mais parce que je suis las de la vie que je mène depuis quatre ans.
+S'il m'était resté seulement de quoi payer mon passage, je me serais
+embarqué pour l'Australie et ma femme n'aurait plus entendu parler de
+moi. Je vais la revoir, mais ce sera pour lui faire mes adieux... et
+pour lui conseiller de demander le divorce... j'ai peur qu'elle
+n'entende pas de cette oreille-là, car elle a tous les préjugés de sa
+caste... mieux vaudrait pour elle que je fusse mort et ma foi! si votre
+ami me tuait, ça liquiderait une situation inextricable.
+
+Paul comprenait maintenant le caractère du marquis de Ganges et il ne
+pouvait se défendre d'une certaine sympathie pour ce gentilhomme dévoyé
+qui n'avait pas perdu tout sentiment de l'honneur et de l'équité,
+puisqu'il risquait gaiement sa vie pour venger un outrage reçu et
+puisqu'il rendait justice à sa femme.
+
+Paul devinait aussi l'existence de sacrifices et de dévouement de cette
+marquise blonde qu'il avait prise d'abord pour une coquette et qui
+méritait si bien d'être aimée et respectée.
+
+--Oui, reprit M. de Ganges, je suis un homme fini. Autant vaut que je
+crève tout de suite. Mais j'aime mieux que ce ne soit pas de votre main,
+car je suis bien persuadé maintenant que je n'ai aucun sujet de vous en
+vouloir. Ce n'est pas votre faute si je ne sais quel écervelé a cru
+faire une jolie plaisanterie en vous appelant par mon nom. Il était
+écrit que je me battrais cette nuit... c'est fatal, ces choses-là, comme
+le retour du zéro à la roulette, il en arrivera ce qu'il pourra. Je me
+défendrai de mon mieux et j'espère ne pas laisser ma peau sur l'herbe
+des fortifications, mais enfin, si j'y restais, j'ai un devoir à
+remplir. Ma femme deviendrait veuve et ce serait fort heureux pour elle.
+Encore faudrait-il qu'elle le sût. Voudriez-vous, le cas échéant, vous
+charger de le lui annoncer?
+
+--Moi!... vous n'y songez pas, monsieur!
+
+--J'y songe si bien que je vais vous remettre des papiers que j'ai sur
+moi et qui serviront à faire constater authentiquement le décès de
+Pierre-Constantin, marquis de Ganges et seigneur de divers autres lieux
+où je ne possède plus un arpent. Je tiens beaucoup à ne pas être jeté à
+la fosse commune.
+
+C'est une faiblesse, je le sais. Je ne devrais pas m'inquiéter de ce que
+deviendra ma carcasse. Si je m'étais brûlé la cervelle à Monte-Carlo, on
+ne m'aurait pas consacré un monument... ni même une plaque commémorative
+sur la façade du Casino. Mais si je meurs à Paris, je voudrais que cette
+pauvre Marcelle vînt de temps en temps voir ma tombe... je suis sûr que,
+malgré tout le mal que je lui ai fait, elle y apporterait des fleurs...
+C'est bête, ce que je vous dis là, mais que voulez-vous!... on n'est pas
+parfait.
+
+Paul se sentait ému d'entendre ce marquis déchu parler avec tant de
+désinvolture de sa mort prochaine et il se surprenait à souhaiter de
+tout son cœur qu'il revînt vivant du combat où il allait si gaiement.
+
+Et pourtant, l'amoureux Paul ne pouvait pas s'empêcher de penser aux
+conséquences de cette mort qui ferait libre une femme malheureuse,
+touchante victime d'un mariage mal assorti avec un débauché, lequel se
+rendait justice en déclarant qu'il n'avait plus qu'à quitter ce monde où
+il n'avait fait que du mal.
+
+S'il survivait à la rencontre, ses bonnes résolutions s'évanouiraient
+bien vite et Marcelle n'aurait plus qu'à se résigner, à souffrir encore,
+à souffrir toujours.
+
+S'il y succombait, l'avenir était à elle et à Paul qui ne demandait qu'à
+l'aimer... qui l'aimait déjà.
+
+--Il me reste, reprit M. de Ganges, à vous indiquer ce que vous aurez à
+faire pour remplir la mission que, je l'espère, vous voudrez bien
+accepter. Madame la marquise de Ganges habite avenue Montaigne, 22, un
+hôtel qui lui appartient. Vous vous y présenterez de ma part et elle
+vous recevra certainement. Je n'ai pas à vous dicter ce que vous lui
+direz pour lui annoncer la nouvelle de ma mort. Je suis sûr que vous y
+mettrez tous les ménagements possibles. Je me fie pour cela à votre
+tact. Le point essentiel, c'est que vous lui remettiez ce portefeuille.
+Elle y trouvera tout ce qu'il faut pour établir mon identité. Elle se
+chargera de faire le reste.
+
+Le marquis l'avait tiré de sa poche et le tendait à Paul qui se défendit
+de le prendre, en disant:
+
+--Il m'en coûte, monsieur, de vous refuser, mais vous me demandez là un
+service si délicat que j'hésiterais à le rendre à un ami intime.
+
+--Et vous ne me connaissez pas du tout, je le sais, mais l'aventure où
+nous nous trouvons engrenés sort tellement de l'ordinaire, que vous
+pouvez bien faire une exception en ma faveur.
+
+Prenez, je vous en prie. Je vois là-bas vos amis qui se sont arrêtés
+pour nous attendre et il est inutile qu'ils sachent que je vous ai
+chargé d'aller voir ma femme.
+
+Si, comme j'y compte bien, je reviens sans accroc de cette promenade aux
+remparts, vous me rendrez mon portefeuille et tout sera dit.
+
+Ce dernier argument décida Paul, qui, très à contrecœur, empocha
+l'objet.
+
+Jean de Mirande et les trois étudiants qui lui faisaient cortège étaient
+arrivés au rond-point où était jadis la barrière Saint-Jacques, et où on
+a exécuté de 1832 à 1851 les condamnés à mort, qu'on guillotine
+maintenant sur la place de la Roquette.
+
+Là s'arrêtaient les connaissances topographiques de Jean qui ne poussait
+guère ses excursions plus loin que l'Observatoire et il attendait
+Cormier pour lui demander le chemin du boulevard Jourdan, où se trouvait
+la place indiquée comme devant leur fournir un terrain excellent.
+
+Paul dit qu'on n'avait qu'à prendre la rue de la Tombe-Issoire qui fait
+suite au faubourg Saint-Jacques et qui aboutit directement aux
+fortifications.
+
+On la prit, en se rapprochant les uns des autres, sans cependant que les
+deux groupes se fondissent en un seul, mais assez pour faire cesser les
+apartés.
+
+Le marquis, du reste, ne tenait plus à continuer la conversation avec
+Paul. Il lui avait dit tout ce qu'il avait à lui dire et de son côté,
+Paul aimait mieux réfléchir que de parler.
+
+Mirande continuait à blaguer, à haute voix, sur tous les sujets qui lui
+passaient par la tête, mais ses compagnons lui donnaient peu la
+réplique.
+
+Ces messieurs commençaient à regretter de s'être embarqués dans une
+affaire qui pouvait très mal finir.
+
+A la chaude, après la dispute, et encouragés par l'attitude agressive de
+Mirande, champion des Écoles, ils avaient été tout feu, tout flammes, et
+s'il l'avaient pu, ils auraient pris pour champ-clos un des quinconces
+plantés devant la porte la Closerie.
+
+La marche les avait calmés peu à peu, et maintenant ils pensaient moins
+à la gloriole d'être témoins dans un duel sérieux qu'aux suites
+menaçantes de ce duel improvisé.
+
+Cela pouvait les mener devant la justice et les faire expulser, l'un de
+l'Ecole de médecine, et les deux autres de l'École de droit.
+
+Ils n'osaient pas déserter en route, mais ils en avaient bonne envie, et
+Cormier, qui s'en aperçut, se promit d'utiliser sur le terrain leurs
+dispositions pacifiques, c'est-à-dire d'en profiter pour empêcher le
+combat ou tout au moins pour le renvoyer à une heure moins nocturne.
+
+Et Paul avait quelque mérite à souhaiter un arrangement, car tout valait
+mieux pour lui que de rester dans la situation où il s'était mis
+vis-à-vis du mari de Jacqueline.
+
+On allait lentement, très lentement, afin d'employer le temps jusqu'au
+petit jour et ce piétinement sur un chemin désert n'avait rien de
+récréatif.
+
+Mirande en avait assez quand on déboucha sur le chemin de ronde, plus
+désert encore que la rue qu'ils venaient de suivre dans toute sa
+longueur, et il demanda brusquement à Paul:
+
+--Où se trouve-t-il donc, ton fameux terrain?
+
+--A deux cents pas d'ici, répondit Paul. Vois-tu là-bas, cette butte qui
+fait bosse au milieu d'un bastion?
+
+--Bon!... et après?... Tu ne vas pas, je suppose, nous proposer de
+monter dessus pour nous battre?
+
+--Non, mais entre la butte et le rempart, il y a une place excellente...
+assez d'espace pour rompre... un sol ferme sous le gazon sec... on est
+là comme chez soi, et personne ne peut vous voir... Le cavalier sert
+d'écran...
+
+--Ça s'appelle un cavalier, cette espèce de monticule?
+
+--Oui, et ça servait pendant le siège contre les obus.
+
+--Le lieu me paraît très bien choisi, dit le marquis.
+
+--Alors, allons-y! conclut Jean.
+
+Et on y alla.
+
+On n'avait pas marché vite et, à la montre de Paul Cormier, il était
+deux heures passées. Il faisait encore pleine nuit, mais l'attente ne
+serait pas longue, car le ciel blanchissait déjà du côté de l'est.
+
+Ces messieurs commencèrent par prendre position dans le coin signalé par
+Paul et accepté à l'unanimité.
+
+Tout le monde était fatigué et chacun s'assit par terre, les uns au pied
+du rempart, les autres au pied de la butte.
+
+Le marquis fit mieux, il se coucha sur la pente gazonnée du cavalier, en
+disant à Paul:
+
+--Ces messieurs m'excuseront. J'ai passé la nuit dernière en wagon et
+j'ai plus marché ce soir que je n'avais marché pendant toute cette
+année. Je tombe de sommeil. Il ne fera pas jour avant trois quarts
+d'heure. Je demande qu'il me soit permis de dormir, et je compte que
+vous voudrez bien me réveiller aussitôt qu'on y verra clair.
+
+--Je vous le promets, monsieur, dit Paul, tout étonné.
+
+Il ne songeait guère à dormir, ni Mirande non plus, et sans se le dire,
+ils admiraient ce gentilhomme qui, au moment de jouer sa vie dans un
+duel, imitait le grand Condé, lequel, comme chacun sait, ne fit qu'un
+somme pendant toute la nuit, la veille de la bataille de Rocroy.
+
+Et ce n'était pas de la pose car, au bout d'une minute, il ronflait déjà
+comme un tuyau d'orgue.
+
+Les petits étudiants étaient bien trop émotionnés pour en faire autant,
+quoique leurs précieuses personnes ne courussent aucun danger. Ils se
+repentaient d'être venus et ils auraient bien voulu s'en aller.
+
+L'un d'eux osa même dire à l'oreille de Mirande qu'une très jolie farce
+ce serait de décamper et de laisser le dormeur se réveiller tout seul.
+Sur quoi, Mirande le tança vertement et déclara que le premier qui
+filerait aurait affaire à lui.
+
+La proposition du jouvenceau n'était pas héroïque, mais elle était sage.
+Aussi n'avait-elle aucune chance d'être adoptée.
+
+Paul, lui-même, la repoussa, mais pas pour le même motif que son ami
+Jean.
+
+Jean de Mirande tenait à se battre, pour l'honneur du quartier latin,
+surtout, car il n'avait pas d'outrage personnel à venger, et il était
+incontestablement l'offenseur.
+
+Paul, qui se serait très bien contenté d'un arrangement, ne pouvait pas
+accepter cette façon d'éviter le combat, depuis qu'il s'était chargé, un
+peu malgré lui, du portefeuille de M. de Ganges. Et, d'ailleurs,
+l'expédient proposé n'aurait pas amélioré la situation. Le duel eût été
+retardé, sinon évité, mais le marquis aurait pris ces messieurs pour des
+drôles, et il n'aurait pas manqué de raconter l'histoire à sa femme, en
+nommant Paul Cormier, qui aimait mieux tout que cette honte.
+
+Il soutint donc avec Mirande qu'il fallait attendre le réveil du
+dormeur, et il ne fut plus question de l'idée saugrenue de l'étudiant de
+première année.
+
+Le jour ne venait pas vite, et le froid du matin se faisait sentir. On
+alluma des pipes et on piétina pour se réchauffer. L'excitation était
+tombée. Chacun raisonnait à part soi et on n'échangeait plus de
+réflexions.
+
+Les instants qui précèdent une bataille sont toujours silencieux; les
+braves se recueillent, les autres cherchent à se monter la tête pour
+faire bonne figure quand le combat s'engagera. Mais tous trouvent le
+temps long.
+
+Cette veillée des armes prit fin à la voix de Mirande.
+
+--Allons! dit-il, on y voit maintenant bien assez clair pour se tailler
+réciproquement des boutonnières dans le casaquin.
+
+A toi, Paul, l'honneur de réveiller M. le marquis!
+
+Mets-y des égards.
+
+Paul ne pouvait pas décliner cette mission qui lui revenait de droit,
+puisqu'il devait être le second de M. de Ganges.
+
+Il se baissa et poussa doucement par l'épaule le dormeur, qui se
+redressa, en disant vivement:
+
+--Je fais le _maximum_ à rouge.
+
+Le ponte incorrigible croyait être attablé au trente-et-quarante, et il
+se hâtait d'annoncer sa mise, de peur de manquer la série.
+
+En toute autre circonstance, Paul aurait ri de la méprise, mais il
+n'avait pas le cœur à la joie et il tendit la main à M. de Ganges pour
+l'aider à se remettre sur pied.
+
+Dès qu'il y fut, ce singulier marquis se frotta les yeux, se secoua
+comme un braque mouillé par la rosée dans un champ de luzerne qu'il
+vient de battre, s'étira les bras et reprit en saluant à la ronde:
+
+--Je vous demande pardon, Messieurs, si je vous ai fait attendre.
+J'étais tellement éreinté, que j'aurais dormi vingt-quatre heures, si on
+avait oublié de me réveiller.
+
+Mirande eut un bon mouvement:
+
+--Si vous êtes éreinté, la partie ne serait pas égale et nous pourrions
+la remettre pour vous laisser le temps de vous reposer.
+
+--Du tout! du tout! j'ai fait un somme qui m'a délassé... vous êtes trop
+bon... mais je ne veux pas de remise. Ma joue ne peut pas attendre.
+
+Ce diable d'homme en revenait toujours au soufflet et Paul vit bien
+qu'il serait inutile d'insister.
+
+--Alors, finissons-en, dit Mirande et dépêchons-nous, car il fait
+_frisquet_ ici... sans compter que si nous traînions, nous pourrions
+être dérangés.
+
+Jules, les épées!
+
+L'étudiant imberbe défit le paquet et mit au clair deux lames fourbies
+de frais, qui n'avaient encore jamais brillé sur le terrain.
+
+--M. Cormier va être l'un de vos témoins. Veuillez choisir l'autre.
+
+Le marquis désigna au hasard l'étudiant en médecine. Ces jeunes gens se
+valaient tous, car aucun d'eux n'avait jamais assisté à une affaire
+sérieuse.
+
+Mais Paul était là et il s'était déjà battu. Il prit donc la direction
+du duel et personne ne s'avisa de la lui disputer.
+
+La place était marquée d'avance. Le choix des armes n'était pas en
+question, puisqu'on n'avait qu'une paire d'épées.
+
+Paul n'eut qu'à les mesurer pour s'assurer qu'elles étaient de même
+longueur.
+
+Les deux adversaires mirent habit bas. Il ne restait plus qu'à les
+armer, à engager les fers et à donner le signal.
+
+Le marquis s'approcha de Paul et lui dit à demi-voix:
+
+--Savez-vous l'anglais?...
+
+--Un peu, murmura Paul qui ne s'attendait guère à pareille question.
+
+--Ça suffit. Je n'ai qu'un mot à vous dire... _Remember!_
+
+Paul le comprit ce mot, le dernier que Charles Stuart, roi d'Angleterre,
+ait prononcé sur l'échafaud, ce mot qui veut dire: «souviens-toi!» et il
+comprit aussi à quoi le marquis faisait allusion.
+
+Il s'agissait du portefeuille à remettre à la marquise et pour que M. de
+Ganges y pensât dans un pareil moment, il fallait qu'il tînt beaucoup à
+ce que Paul s'acquittât de la commission.
+
+Et Paul, bien résolu à tenir sa promesse, vit comme un présage sinistre
+dans cette réminiscence très imprévue de la dernière parole d'un roi qui
+allait mourir.
+
+Mais Paul n'eut pas le loisir de philosopher sur ce rapprochement entre
+un monarque condamné à mort par ses sujets révoltés et un déraillé de la
+vie qui tenait à ne pas quitter ce monde sans en informer sa femme.
+
+Les combattants étaient face à face, les épées étaient croisées.
+
+--Allez, messieurs, prononça Cormier, en se reculant un peu pour laisser
+le champ libre.
+
+Ils avaient tous les deux très bonne mine sous les armes. Mirande,
+académiquement posé et ferme comme un roc sur ses grandes jambes; le
+marquis ramassé sur lui-même, le corps bien effacé, avait pris d'emblée
+une garde savante et se préparait à attaquer.
+
+Rien qu'à son attitude on voyait qu'il était de première force. Il
+attaqua en effet, après quelques feintes, et avec une vivacité
+inquiétante pour Jean de Mirande qui eut fort à faire pour parer une
+série de coups très bien calculés et magistralement exécutés.
+
+Il était moins leste et moins prompt que le marquis, mais il le tenait à
+distance, grâce à la portée de son bras, se bornant à lui présenter la
+pointe de son fer et, sous la menace incessante d'un coup d'allonge, le
+marquis n'avait pas encore trouvé le joint pour risquer une botte
+décisive.
+
+Il le trouva enfin, après on dégagement trop large qui fit dévier de la
+ligne droite l'épée de son adversaire, et il en profita pour charger à
+fond, avec une telle furie que Mirande dut rompre en parant de son
+mieux, sans riposter. Le marquis ne lui en laissait pas le temps.
+
+Le combat, mené de la sorte, ne pouvait pas se prolonger beaucoup et
+tout annonçait qu'il allait se terminer par une catastrophe. Ce n'était
+pas un de ces duels pour rire où les combattants cherchent à en finir
+par une piqûre à l'avant-bras. Le marquis tirait au corps et il tirait
+si bien que c'était un miracle que Jean n'eût pas encore été embroché.
+
+Paul Cormier faisait maintenant des vœux sincères pour son ami et
+tremblait d'avoir à le ramasser, transpercé d'outre en outre.
+
+Il était si ému qu'il ne pensait plus du tout à madame de Ganges.
+
+En revanche, il pensait beaucoup à la responsabilité qui retomberait sur
+lui, en cas de malheur, car les autres témoins n'étaient là que des
+comparses, absolument incapables de le seconder.
+
+Mirande était serré de si près que, pour empêcher un corps à corps, Paul
+allait prendre sur lui d'arrêter l'engagement.
+
+Il n'eut pas besoin d'intervenir.
+
+Le marquis, en se fendant à fond, mit le pied sur un caillou roulant qui
+le fit trébucher. Son épée dévia un instant de la ligne droite et il
+vint s'enferrer sur celle de Mirande qui lui troua profondément la
+poitrine.
+
+Il lâcha la sienne, appuya ses deux mains sur sa blessure et dit avec
+effort:
+
+--Toujours la série à rouge!... j'avais trente et un à noire... j'avais
+gagné... et voilà que j'attrape un _refait_.
+
+Les assistants auraient pu ajouter, à l'instar des croupiers de
+Monte-Carlo:--«Rien ne va plus», car le marquis tomba comme une masse et
+ne se releva pas.
+
+Tout cela s'était passé si vite que Mirande ne comprenait pas encore. Il
+resta en garde et il fallut que Paul lui criât de jeter son épée.
+
+Les trois autres témoins avaient perdu la tête à ce point qu'ils se
+seraient enfuis, si Paul n'avait pas pris au collet l'étudiant en
+médecine pour le contraindre à examiner le corps étendu sur l'herbe
+ensanglantée.
+
+Ils auraient été tous encore plus effrayés s'ils avaient levé les yeux
+vers le sommet de la butte au pied de laquelle on s'était battu.
+
+Ils y auraient aperçu un homme qui s'était sans doute endormi là, que le
+bruit avait réveillé et qui avait dû tout voir.
+
+La présence de ce témoin imprévu les aurait d'autant plus inquiétés
+qu'au lieu de dégringoler de là haut pour leur offrir ses services,
+après la catastrophe, il cherchait évidemment à se cacher, car il
+s'était couché à plat-ventre et il ne montrait guère que sa tête.
+
+Ces messieurs avaient pour le moment d'autres soucis que celui de
+s'assurer que personne n'avait assisté au duel sans leur permission.
+
+Il s'agissait avant tout de savoir si M. de Ganges était mort et le
+docteur en médecine déclara, après l'avoir examiné, qu'il avait été tué
+raide.
+
+L'épée avait dû trancher l'artère aorte; l'hémorragie s'était faite en
+dedans, et le sang l'avait étouffé. L'étudiant ne comprenait pas qu'il
+eût encore pu prononcer quelques mots avant de tomber.
+
+Le malheureux marquis n'était plus qu'un cadavre et tous les soins du
+monde ne l'auraient pas rappelé à la vie.
+
+Il fallait maintenant prendre un parti: aller chercher des sergents de
+ville au poste le plus rapproché ou s'esquiver sans bruit.
+
+Les trois jeunes témoins n'hésitèrent pas. Celui qui avait fourni les
+armes ramassa prestement les épées que lui avait prêtées son cousin le
+sous-lieutenant de dragons, et fila comme un lièvre. Les deux autres en
+firent autant et les deux amis restèrent seuls auprès du mort, sous les
+yeux de l'homme qui continuait à les espionner du haut de la butte.
+
+Très émus tous les deux et très perplexes.
+
+--Qu'allons-nous faire? demanda Mirande.
+
+--Tout plutôt que d'attendre qu'on nous surprenne, répondit Paul
+Cormier. Un passant du chemin de ronde qui aurait l'idée de tourner la
+butte nous trouverait près d'un mort et nous aurions beau dire qu'il a
+été tué en duel, on nous prendrait pour des assassins.
+
+--D'autant plus que ces clampins qui viennent de se sauver ont emporté
+les épées, grommela Mirande, en endossant son justaucorps qu'il avait
+ôté avant le combat. Mais nous ne pouvons pas en rester là. Il y a eu
+mort d'homme. Tout le quartier des Écoles saura l'histoire... ils vont
+la colporter ce soir dans les cafés du boul'Mich'... il faut absolument
+que je fasse ma déclaration au commissaire de police.
+
+--Moi aussi. Seulement, il vaut mieux nous adresser à celui de notre
+quartier, où on nous connaît. Dans les parages où nous sommes en ce
+moment, on commencerait par nous arrêter. Mon avis est donc que nous
+rentrions d'abord chez nous.
+
+--C'est aussi le mien. En route!
+
+Ils partirent, non sans remords d'abandonner ce cadavre, que le premier
+venu allait découvrir et qu'on ne manquerait de porter à la Morgue.
+
+Ils se trouvaient dans un de ces mauvais cas où on se tire d'affaire
+comme on peut, et ce n'était pas le moment de faire du sentiment.
+
+Ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus et ne s'aperçurent
+pas que l'homme couché sur le sommet de la butte artificielle se leva
+tout doucement, descendit de son observatoire et se mit à les suivre de
+loin.
+
+Le voyage à pied était forcé, car au petit jour les fiacres ne circulent
+pas encore, et il n'était pas court, mais il n'y avait pas moyen de
+faire autrement.
+
+Paul d'ailleurs n'était pas très pressé de passer au commissariat. Il
+préférait même n'y aller qu'après s'être acquitté de la mission que
+l'infortuné marquis lui avait confiée et il ne pouvait pas décemment
+aller réveiller la marquise à cinq heures du matin.
+
+Il se proposait pourtant de s'y présenter vers midi, après avoir pris un
+peu de repos dont il avait grand besoin, et il tenait à commencer par
+cette visite.
+
+Il ne pouvait pas parler de ses projets à son ami qui ne savait pas le
+premier mot de la vraie situation, car non seulement Mirande n'avait pas
+vu le marquis remettre son portefeuille à Paul, mais il en était encore
+à croire que la querelle avait eu pour point de départ un malentendu.
+
+Et Paul n'avait garde de le détromper.
+
+Il avait du cœur ce grand fou de Mirande et, en dépit de l'affectation
+qu'il mettait à paraître impassible, il sentait très vivement le regret
+de s'être mis sur la conscience la mort d'un homme.
+
+Ce n'était pas qu'il redoutât beaucoup les suites fâcheuses que pouvait
+avoir pour lui ce tragique événement.
+
+Le duel, après tout, avait été loyal. Il se trouverait des gens pour
+attester que l'affaire s'était engagée à Bullier et que la victime de
+cette rencontre improvisée avait eu les premiers torts.
+
+Et, en définitive, Mirande qui avait de sa main tué le marquis était
+moins préoccupé des conséquences de cette mort que Paul Cormier qui
+n'avait fait qu'assister au combat.
+
+Mirande pensait avoir eu pour adversaire un aventurier sans attaches
+mondaines, et même sans relations à Paris.
+
+Il ne se trompait qu'à moitié, mais il ne croyait pas avoir eu à faire à
+un gentilhomme dont la race valait la sienne.
+
+Les deux amis n'étaient ni l'un ni l'autre en train de parler et ils
+cheminaient côte à côte depuis plus d'une demi-heure, lorsque Paul dit:
+
+--J'ai réfléchi et avant de rien faire, je voudrais consulter le père
+Bardin.
+
+--Qu'est-ce que c'est que le père Bardin? demanda Jean.
+
+--Un vieil avocat qui était l'ami et le conseil de mon père. Je croyais
+t'avoir déjà parlé de lui.
+
+--C'est possible, mais je l'ai oublié. A quoi peut-il nous être bon?
+
+--Il connaît comme pas un le Code, la procédure et tout ce qui s'ensuit.
+Je vais lui exposer notre cas, et il m'indiquera la marche à suivre. Il
+a, d'ailleurs, un fils qui est magistrat et qui, s'il le fallait,
+répondrait de nous.
+
+--Tu as raison. Il faut que tu le voies, le plus tôt possible.
+
+--Aujourd'hui, parbleu!... j'ai dîné, hier, avec lui chez ma mère. Il
+m'a même parlé de toi.
+
+--A propos de quoi?
+
+--Oh! rien... un renseignement qu'il m'a prié de te demander. Il sait
+que tu es du Midi et il voudrait savoir si tu as connu dans ta province
+une famille de... le nom m'échappe... un nom bizarre... ah! j'y suis!...
+de Marsillargues...
+
+--Oui, j'ai entendu parler de ces gens-là... autrefois, car il y a beau
+temps que je l'ai lâchée, ma province... ils étaient très riches... et
+l'unique héritière de la fortune était une toute jeune fille, très
+jolie, qui avait je ne sais plus quelle infirmité... manchotte, je
+crois... ou paralysée d'une main... Moi, je ne l'ai jamais vue et je
+crois bien qu'elle est morte. Toute cette famille a disparu. Pourquoi
+Bardin te parlait-il d'elle?
+
+--Ce serait trop long à t'expliquer et ça ne t'intéresserait pas.
+Revenons à notre affaire. Me donnes-tu carte blanche jusqu'à ce soir?
+
+--Oh! très volontiers. Je vais me coucher en rentrant chez moi, car je
+ne tiens plus sur mes jambes. Tu me trouveras au lit quand tu viendras.
+Et tout ce que ton homme t'aura conseillé de faire, nous le ferons de
+concert. Ce sera mieux que si nous agissions séparément.
+
+--Beaucoup mieux. C'est convenu.
+
+Paul se disait:
+
+--D'ici, à ce soir, j'aurai vu la marquise.
+
+Ils étaient arrivés à la hauteur de l'Observatoire, lorsque Mirande
+avisa un fiacre qui revenait à vide de quelque gare où il était allé
+attendre inutilement les voyageurs d'un train de nuit.
+
+Mirande l'appela et voulut y faire monter Paul avec lui, mais Paul
+refusa. Il n'était plus très loin de la rue Gay-Lussac et la marche lui
+faisait du bien.
+
+Il n'était pas fâché d'ailleurs de se retrouver seul, pour tâcher de
+remettre un peu d'ordre dans ses idées.
+
+Les deux amis se séparèrent donc. Un magistrat aurait dit: les deux
+complices, puisqu'ils pouvaient être impliqués tous les deux dans une
+affaire qui se dénouerait peut-être en Cour d'assises.
+
+Jean se fit voiturer au boulevard Saint-Germain où il avait son
+domicile. Paul continua de cheminer à pied vers la rue Gay-Lussac.
+
+L'homme qui les avait épiés du haut de la butte les avait filés à
+distance sans qu'ils s'en fussent aperçus.
+
+Il les filait, dans un but qui ne pouvait pas être de leur rendre
+service, car il se dissimulait en rasant les maisons et on ne se cache
+que pour mal faire.
+
+Quand ces messieurs se quittèrent, il dut forcément lâcher une des deux
+pistes pour s'attacher à l'autre, et il n'avait pas le choix, car les
+chevaux du fiacre où Mirande était monté allaient plus vite que lui.
+
+Il se rabattit donc sur Paul Cormier qui s'en allait pédestrement et qui
+ne s'avisa pas une seule fois de se retourner, car il ne se doutait pas
+qu'un curieux mal intentionné était à ses trousses.
+
+Ce suspect individu suivit Paul jusqu'à la porte de la maison qu'il
+habitait.
+
+Il ne poussa pas l'audace jusqu'à y entrer sur ses talons, comme Paul
+était entré, la veille, chez la baronne Dozulé, en même temps que la
+marquise de Ganges. Mais il n'abandonna pas la partie et Paul s'aperçut,
+dès le lendemain, qu'il aurait désormais à compter avec un dangereux
+drôle.
+
+
+
+
+III
+
+
+Quoique ses moyens le lui permissent, Paul Cormier ne s'était pas encore
+mis dans ses meubles, comme son ami Jean de Mirande qui s'était payé une
+installation superbe.
+
+Il ne vivait pas non plus dans un hôtel garni, comme un simple étudiant,
+pourvu d'une maigre pension.
+
+Il avait loué, dans une honnête maison, un joli appartement meublé,
+composé de quatre pièces, au premier sur le devant, et n'eût été
+l'écriteau jaune pendu à la porte de la rue, les personnes qui venaient
+le voir pouvaient croire qu'il était là chez lui.
+
+Une femme comme il faut pouvait y entrer sans se compromettre.
+
+En fait de domestiques, il se contentait d'une femme de ménage, évitant
+ainsi la dépense obligatoire d'une tenue de maison, afin de garder plus
+d'argent de poche, le seul qu'il appréciât.
+
+Il avait un certain mérite à se gouverner de la sorte, car madame
+Cormier, la mère, était restée usufruitière de toute la fortune; et son
+fils, qui aurait pu exiger sa part de l'héritage, ne l'avait jamais
+réclamée.
+
+Depuis qu'il avait gagné huit mille francs au vicomte de Servon, il
+s'était déjà demandé s'il ne les emploierait pas à se créer un intérieur
+confortable où il pourrait, sans rougir de la mesquinerie de son
+ameublement, recevoir un jour ou l'autre la marquise de Ganges.
+
+Mais depuis la mort tragique du mari, il pensait beaucoup moins à la
+jolie somme qui gonflait son portefeuille qu'à un autre portefeuille
+qu'il s'était chargé de remettre à la veuve du marquis.
+
+Celui-là lui pesait cent livres sur la poitrine et quand il le retira de
+sa poche en se déshabillant, c'est à peine s'il osa y toucher.
+
+Il fut pourtant violemment tenté de l'ouvrir.
+
+M. de Ganges, en lui recommandant de le porter à sa femme, ne lui avait
+pas défendu d'en examiner le contenu, et il y trouverait peut-être
+d'autres secrets que celui de la personnalité du défunt.
+
+Il ne savait presque rien de la marquise et il ne tenait peut-être qu'à
+lui de tout savoir.
+
+Mais il lui répugnait de fouiller dans les papiers d'un mort et après
+avoir un peu trop hésité, il sut résister à la tentation.
+
+Il le serra avec ses billets de banque dans l'armoire à glace qui lui
+servait de coffre-fort et il se mit au lit où il dormit d'un sommeil
+très agité, jusqu'à l'heure où sa femme de ménage le réveilla pour lui
+apporter son chocolat, c'est-à-dire à midi précis.
+
+Paul se hâta de se lever et d'expédier ce frugal déjeuner. Il lui
+tardait de courir à l'avenue Montaigne et il avait encore à faire une
+toilette plus soignée que de coutume, avant de se présenter chez la
+marquise.
+
+Le noir était indiqué, puisqu'il avait à remplir le pénible rôle du page
+de la chanson de Marlborough.
+
+«La nouvelle que j'apporte fera vos yeux pleurer.»
+
+Encore fallait-il que les vêtements de deuil qu'il allait mettre fussent
+neufs et coupés par un bon tailleur.
+
+Il était content du sien qui n'habillait que des messieurs élégants et
+il choisit une tenue appropriée à la circonstance.
+
+S'il l'eût osé, il aurait mis un crêpe à son chapeau.
+
+Et il n'eut pas de peine à prendre la figure que doit avoir un homme
+chargé d'annoncer une catastrophe, car il n'avait pas le cœur à la joie.
+Il commençait à se préoccuper fortement des conséquences du drame
+nocturne auquel il avait pris une trop large part. Il se demandait ce
+qu'il était advenu du cadavre abandonné sur le talus des fortifications
+et si l'on n'avait pas trouvé sur le mort des preuves de son identité;
+toutes n'étaient peut-être pas dans son portefeuille. Et dans ce cas, la
+police arriverait bien vite à découvrir qu'il existait à Paris une
+marquise de Ganges ayant des relations dans le beau monde et pignon sur
+rue, ou plutôt sur avenue, ce qui est encore mieux.
+
+Donc, Paul Cormier devait se hâter, s'il voulait avoir tout le bénéfice
+de la mission qu'il avait acceptée; mission délicate, s'il en fut,
+puisqu'il était la cause involontaire de la mort du marquis. Il est vrai
+que la marquise partageait ce tort avec lui, puisqu'elle s'était
+tacitement prêtée à la confusion de personnes qui avait amené la
+malencontreuse présentation au bal de la Closerie des Lilas. Et Paul
+espérait que cette complicité passive lui vaudrait quelque indulgence de
+la part de la veuve. Elle l'avait laissé se mettre dans son jeu; après
+la scène qu'il allait avoir avec elle, en s'acquittant du message que le
+mort lui avait confié, il ne pouvait pas manquer d'y entrer plus avant
+et il y comptait bien.
+
+Non pas certes qu'il songeât à se prévaloir de la situation pour lui
+imposer son intimité, mais elle aurait forcément besoin de lui et elle
+ne pourrait pas moins faire que de le revoir.
+
+Il avait renvoyé sa femme de ménage et il allait sortir quand il avisa
+sur sa table de nuit une lettre qu'elle y avait posée en entrant, comme
+elle avait coutume de le faire chaque matin, lorsqu'elle apportait le
+courrier.
+
+Peu s'en fallut qu'il ne l'y laissât sans l'ouvrir. Il n'avait ni
+affaires, ni créanciers, et les femmes qui lui écrivaient de temps à
+autre lui étaient maintenant complètement indifférentes.
+
+Il la décacheta cependant, pour l'acquit de sa conscience et il ne fat
+pas peu surpris de ce qu'il y lut.
+
+On lui écrivait ceci:
+
+«J'ai vu tout ce qui s'est passé, ce matin, au petit jour, sur un
+bastion du boulevard Jourdan. Vous avez tué un homme et vous étiez deux
+contre un. C'est bel et bien un assassinat et vous savez où ça mène. Je
+n'ai qu'un mot à dire pour vous faire arrêter. Mais je suis bon enfant
+et je ne demande qu'à m'entendre avec vous. Le silence est d'or, à ce
+qu'on dit. J'estime que le mien vaut au moins dix mille francs. Si vous
+êtes disposé à me les donner, vous me trouverez, de midi à deux heures,
+dans le jardin des Thermes de Cluny, au coin du boulevard Saint-Germain
+et du boulevard Saint-Michel. Si vous n'y venez pas, vous coucherez ce
+soir au dépôt de la Préfecture. Ce sera vous qui l'aurez voulu.»
+
+Cette aimable épître n'était pas signée, mais elle était très
+correctement rédigée, sans la moindre faute d'orthographe ni de français
+et parfaitement adressée à M. Paul Cormier.
+
+Elle n'était pas signée,--on ne signe pas ces choses-là,--mais il y
+avait un post-scriptum ainsi conçu:
+
+«Je m'adresse à vous de préférence, parce que c'est vous que j'ai sous
+la main, mais je saurai retrouver votre complice et il ne perdra rien
+pour avoir attendu.»
+
+C'était clair et net. Il s'agissait d'un chantage.
+
+Le maître-chanteur se trompait, peut-être volontairement, quand il
+disait que Paul avait tué un homme, puisque Paul n'avait été qu'un des
+témoins du duel.
+
+Il s'adressait à celui-là parce qu'il ne connaissait pas encore
+l'adresse de l'autre, mais la menace d'une dénonciation n'en était pas
+moins redoutable.
+
+Évidemment, ce drôle s'était renseigné chez le portier du numéro 9 de la
+rue Gay-Lussac sur son locataire, et il n'avait qu'à signaler M. Cormier
+au commissaire de police pour qu'on l'envoyât chercher à domicile par
+deux agents.
+
+C'était ce que Paul redoutait par-dessus tout, car s'il se flattait de
+fournir à ce commissaire des explications satisfaisantes, il tenait
+absolument à pouvoir disposer de sa journée, d'abord pour aller voir la
+marquise de Ganges et ensuite pour aller consulter le vieil ami de sa
+mère, l'avocat Bardin.
+
+Quant à acheter le silence du gredin qui le menaçait de le dénoncer,
+Paul n'y songea pas un seul instant; non qu'il n'eût volontiers donné de
+l'argent pour que ce drôle le laissât en repos, mais c'eût été se mettre
+à sa merci, car il n'aurait pas manqué de recommencer.
+
+C'est le système de tous les maîtres-chanteurs. Plus l'homme qu'ils
+exploitent les paie, plus croissent leurs exigences. Ils ne le lâchent
+qu'après l'avoir ruiné et lorsqu'il en est là, ils le dénoncent quand
+même.
+
+Paul savait cela et d'ailleurs, au fond, il ne demandait qu'à être
+appelé à s'expliquer devant un magistrat sur ce duel malheureux. Il
+faudrait bien en venir là tôt ou tard, mais il préférait que ce ne fût
+pas immédiatement.
+
+Comment ce misérable était-il si bien informé? Paul ne s'en doutait pas.
+Et c'était d'autant plus incompréhensible pour lui que, à en juger pas
+le style et l'orthographe de la lettre, il n'avait pas affaire à un
+rôdeur de barrières. Mais Paul n'avait pas le loisir de chercher le mot
+de cette énigme, et sa résolution fut bientôt prise.
+
+Le chanteur ne l'attendait pas dans la rue, devant sa maison, puisqu'il
+annonçait que de midi à deux heures il se tiendrait dans le jardin du
+musée de Cluny. Paul n'avait qu'à le laisser s'y morfondre et à prendre
+un fiacre pour se faire conduire avenue Montaigne.
+
+Après son entrevue avec madame de Ganges, il comptait aller chez Bardin,
+puis chez Mirande, que très probablement, il trouverait encore au lit,
+et, quand il se serait entendu avec lui, alors il serait temps d'aviser.
+
+Il sortit donc et en sortant, il eut soin de donner un coup d'œil à
+droite et à gauche: il ne vit personne. La rue Gay-Lussac n'est pas très
+fréquentée et dans le voisinage du numéro 9, il n'y avait aucun de ces
+établissements où on vend à boire et à manger, et, où on peut
+s'installer pour espionner à travers les vitres de la devanture.
+
+Cormier aurait bien pu interroger son portier pour savoir qui avait
+apporté la lettre et si quelqu'un était venu demander des
+renseignements. Mais c'eût été laisser voir qu'il craignait d'être
+surveillé et il préféra s'abstenir.
+
+Il passa donc devant la loge sans s'y arrêter et tournant à gauche, il
+déboucha sur le boulevard Saint-Michel, tout près de la station où il
+avait pris la veille la voiture qui l'avait mené avec madame de Ganges,
+au rond-point des Champs-Élysées.
+
+Avant d'y arriver, il en vit une arrêtée au coin de la rue Gay-Lussac,
+mais elle devait être occupée, car les stores étaient baissés et il lui
+fallut pousser jusqu'à la station de la rue de Médicis.
+
+Cette fois aucune femme ne monta dans le fiacre qu'il choisit.
+
+Ces aventures-là n'arrivent pas tous les jours.
+
+Paul, bien entendu, n'avait pas oublié de se munir du portefeuille à lui
+confié par le pauvre marquis et il n'avait pas non plus laissé le sien
+dans son armoire à glace où ses billets de banque n'auraient pas été en
+sûreté.
+
+Le voyage ne lui parut pas long, car il l'employa à se préparer à
+paraître devant la marquise, et plus le moment solennel approchait,
+moins il se sentait rassuré sur le résultat de la démarche qu'il allait
+tenter, démarche scabreuse s'il en fut.
+
+D'abord, madame de Ganges consentirait-elle à le recevoir? Il commençait
+à en douter.
+
+Sous quel prétexte et sous quel nom se présenterait-il? Elle savait
+qu'il s'appelait Paul Cormier. Il le lui avait dit. Peut-être était-ce
+une raison pour qu'elle lui fermât sa porte, si elle reconnaissait ce
+nom sur la carte qu'il remettrait au domestique chargé de répondre aux
+visiteurs.
+
+Mieux valait sans doute se faire annoncer sous un nom inconnu d'elle, en
+ajoutant qu'il avait absolument besoin de l'entretenir d'affaires graves
+et urgentes.
+
+Paul payait assez de mine pour ne pas avoir à craindre d'être pris pour
+un mendiant ni même pour un commis-voyageur qui vient offrir à domicile
+des vins de propriétaire.
+
+Une fois qu'il serait en présence de la marquise, le reste irait tout
+seul. Elle n'aurait garde de le renvoyer car, après ce qui s'était passé
+chez la baronne Dozulé, elle devait souhaiter autant que lui une
+explication en tête à tête.
+
+La seule difficulté était donc d'arriver jusqu'à elle. Après réflexion,
+il résolut de s'inspirer des circonstances et il descendit de son
+fiacre, un peu avant le numéro 22, à seule fin de se donner le temps
+d'examiner l'extérieur de la place, avant d'essayer d'y pénétrer par
+surprise.
+
+En s'approchant, il vit un grand et bel hôtel dont la façade à deux
+étages était imposante. On devinait tout de suite qu'il n'avait pas été
+construit pour abriter une de ces horizontales enrichies qui peuplent
+l'avenue de Villiers et les rues adjacentes.
+
+L'hôtel de la marquise était un hôtel sérieux comme on n'en bâtit guère
+pour ces demoiselles.
+
+Il avait même l'air un peu triste avec ses hautes fenêtres closes et sa
+majestueuse porte cochère dont les deux battants étaient fermés.
+
+On n'entrait pas là comme chez la baronne de l'avenue d'Antin qui
+laissait libre l'accès du sien, les jours où elle recevait ses nombreux
+amis.
+
+Chez madame de Ganges, il fallait montrer patte blanche et son salon
+n'était pas ouvert à tout venant.
+
+Paul, un instant intimidé par l'aspect de ce logis seigneurial, doutait
+de plus en plus d'y être admis.
+
+Il se décida pourtant à sonner et le cordon fut tiré immédiatement.
+
+Il poussa le battant mobile et se trouva dans un large vestibule
+aboutissant à un jardin qui semblait s'étendre très loin.
+
+Un valet en livrée de couleur sombre vint à la rencontre du visiteur et
+lui demanda son nom, ce qui semblait indiquer que madame de Ganges était
+chez elle.
+
+Paul, pris de court, allait donner sa carte, lorsqu'il aperçut à
+l'entrée du jardin un homme vêtu de noir qu'il reconnut aussitôt pour
+l'avoir déjà vu la veille au Luxembourg, sur la terrasse.
+
+Cet homme, c'était celui qui avait eu maille à partir avec Jean de
+Mirande, à propos de la chaise occupée si cavalièrement par cet
+audacieux étudiant et que Mirande avait traité du haut en bas.
+
+La rencontre était fâcheuse. Ce personnage qui gardait si bien la
+marquise hors de chez elle, devait se tenir là pour la protéger à
+domicile contre les importuns et contre les indiscrets.
+
+--S'il allait me reconnaître pour m'avoir vu hier avec Jean? se disait
+Paul, de moins en moins rassuré.
+
+Il oubliait qu'il s'était tenu à distance pendant l'altercation et que
+ce chevalier de la marquise n'avait pas pu le remarquer.
+
+Il eut bientôt la preuve qu'il avait tort de s'alarmer, car ce grave
+personnage s'approcha et lui dit très poliment que madame de Ganges, un
+peu souffrante, ne recevait personne.
+
+Paul ne se tint pas pour battu et parlant d'abondance, il dit qu'il
+n'avait pas l'honneur d'être connu de madame la marquise, mais qu'il
+était chargé de lui faire une communication importante.
+
+L'homme l'interrompit pour lui demander brusquement:
+
+--De la part de qui?
+
+Paul ne pouvait pas répondre: de la mienne, après avoir dit que madame
+de Ganges ne le connaissait pas.
+
+On l'aurait évidemment mis à la porte.
+
+Il eut une idée qui aurait pu lui venir plus tôt, et qu'il crut bonne,
+car il n'hésita pas une seconde à dire:
+
+--De la part de M. le marquis de Ganges.
+
+En parlant ainsi, Paul Cormier ne mentait pas, puisque le malheureux
+marquis l'avait expressément chargé d'aller remettre son portefeuille à
+sa femme et c'était bien le seul moyen qui lui restât d'arriver jusqu'à
+madame de Ganges. Mais il avait oublié de se demander comment le
+chevalier noir allait prendre cette déclaration qui devait l'étonner
+beaucoup, pour peu qu'il fût au courant des affaires de ménage de la
+noble dame dont il semblait s'être constitué le garde du corps.
+
+--C'est impossible, dit brutalement ce personnage rébarbatif, M. le
+marquis n'est pas à Paris.
+
+C'était bel et bien un démenti. En toute autre occasion, Paul l'aurait
+vertement relevé, mais il dut filer doux, sous peine de manquer son but
+en se faisant expulser, et il se contenta de répondre:
+
+--Tout ce que je puis vous dire, c'est que je l'ai vu et qu'il m'a
+confié une mission que je tiens à remplir consciencieusement. Or, je ne
+puis m'en acquitter que si madame me fait l'honneur de me recevoir, car
+j'ai promis à monsieur de ne remettre qu'à elle seule un objet qu'il m'a
+chargé de lui apporter.
+
+Ce fut dit d'un ton ferme qui parut faire impression sur le fidèle
+gardien de la marquise. Peut-être crut-il que ce messager inattendu
+arrivait d'un pays étranger où il avait rencontré M. de Ganges. Paul, en
+affirmant qu'il l'avait vu, s'était bien gardé de dire où. Et il se
+pouvait que madame de Ganges eût intérêt à recevoir le message.
+
+--Je veux bien lui répéter ce que vous venez de me déclarer, et prendre
+ses ordres, grommela le serviteur récalcitrant. Elle est au fond du
+jardin; je vais lui demander si elle veut vous recevoir. Si elle y
+consent, je viendrai vous chercher. Attendez-moi ici.
+
+Paul n'avait qu'à obéir sans élever d'objections, trop heureux d'avoir
+décidé ce cerbère à consulter sa maîtresse.
+
+Ainsi fit-il. Bien persuadé d'ailleurs que, dans la situation d'esprit
+où elle devait être depuis la veille, elle ne refuserait pas de voir un
+monsieur qui lui apportait des nouvelles de son mari.
+
+Il resta à la place où le colloque venait d'avoir lieu et il attendit,
+sous l'œil du valet en livrée qui l'observait de loin.
+
+L'homme noir revint au bout de quelques minutes et il lui dit:
+
+--Allez! elle est seule maintenant.
+
+--Je l'espère bien qu'elle est seule, pensa Paul qui tenait absolument
+au tête-à-tête et qui ne savait pas que la marquise venait de renvoyer
+une de ses amies pour le recevoir.
+
+Il prit l'allée que l'homme lui indiqua. Au premier tournant, il croisa
+l'amie, et il la salua en passant.
+
+Cette amie était une très jeune femme, modestement habillée, dont
+l'éclatante beauté l'éblouit: une brune au teint clair, avec des yeux
+qui n'en finissaient pas et un air de tristesse qui ne faisait que
+l'embellir encore.
+
+Sans doute, une amie malheureuse, une amie d'enfance, à laquelle madame
+de Ganges s'intéressait.
+
+Paul avait autre chose en tête que de chercher à deviner qui elle était.
+Il cherchait des yeux la marquise et il l'aperçut, assise au pied d'un
+acacia, sur un banc rustique.
+
+Elle aussi l'aperçut et se leva vivement pour venir à sa rencontre.
+
+--Vous ici, monsieur! s'écria-t-elle. Et vous osez vous y présenter sous
+prétexte de me remettre un message de mon mari! Est-ce ainsi que vous
+tenez votre parole? Vous m'aviez promis de ne pas chercher à me
+connaître. Vous aviez déjà manqué à votre promesse en me suivant jusque
+chez madame Dozulé... et Dieu sait dans quels embarras vous m'avez mise!
+Vous m'avez donc encore une fois épiée, puisque vous êtes parvenu à
+savoir où je demeurais?
+
+--Non, madame!... je vous jure que non, s'écria Paul.
+
+--Alors, comment avez-vous appris mon adresse? Vous n'avez pas eu, je
+suppose, l'audace de la demander, après mon départ, aux personnes qui
+avaient entendu le domestique de la baronne vous annoncer sous le nom
+que je porte!
+
+--Je m'en serais bien gardé... quelqu'un a dit devant moi que votre
+hôtel était situé avenue Montaigne.
+
+--Soit! je veux bien vous croire... et alors vous n'avez rien eu de plus
+pressé que de vous présenter ici. Qu'espériez-vous donc? Vous êtes-vous
+imaginé que je continuerais à me prêter à une confusion de personnes que
+je n'ai pas eu la présence d'esprit d'empêcher, en déclarant tout haut
+que je ne vous connaissais pas.
+
+--Je ne l'espérais pas... mais je le désirais de tout mon cœur.
+
+--Vous saviez bien que c'était impossible. Ni mon amie, ni les personnes
+qui se trouvaient chez elle, hier, ne connaissent mon mari; mes gens ne
+le connaissent pas non plus. Mais il y a ici quelqu'un qui le connaît.
+
+--Oui... votre intendant, n'est-ce pas?... cet homme qui, hier, vous
+gardait au Luxembourg et que je viens de retrouver...
+
+--M. Coussergues n'est pas mon intendant. C'est un ancien officier qui
+fut l'ami de mon père et qui est resté le mien.
+
+--Il connaît M. de Ganges, mais il ne sait pas qu'on m'a pris pour lui.
+Donc pour le présent, vous n'avez pas à craindre que l'erreur soit
+découverte.
+
+--Elle le sera forcément quand mon mari reviendra.
+
+C'était le cas ou jamais de répondre: il ne reviendra jamais. Paul ne le
+fit pas. Avant d'en venir là, il voulait voir un peu plus clair dans les
+sentiments intimes de la marquise et il lui dit:
+
+--Oserai-je vous demander ce que vous ferez quand reparaîtra M. de
+Ganges?
+
+--Je n'en sais rien encore, murmura madame de Ganges. Je crois bien que
+je lui dirai la vérité. Le mensonge me répugne. Et du reste, je n'ai à
+me reprocher qu'une légèreté que mon mari excusera quand je lui aurai
+dit le motif qui m'a poussée à la commettre.
+
+--C'est son affaire, répliqua peu poliment Paul, piqué d'entendre cette
+marquise parler de ses relations avec lui comme d'une aventure sans
+conséquence. Mais vos amies et vos amis... la baronne Dozulé... le
+vicomte de Servon... et les autres... comment leur expliquerez-vous que
+vous n'avez pas protesté contre l'erreur de ce valet qui m'a annoncé
+devant dix personnes sous le nom de M. de Ganges?
+
+--Je n'aurai rien à expliquer, car aussitôt que mon mari sera de retour,
+je quitterai avec lui Paris et la France.
+
+--Mais vous y reviendrez.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Quoi! vous expatrier pour toujours!
+
+--Vous y aurez contribué, en me plaçant dans une situation insoutenable.
+
+--J'ai eu tort, je l'avoue... mais vous, madame, n'avez-vous donc rien à
+vous reprocher? Je ne vous connaissais pas quand je vous ai vue au
+Luxembourg et vous me rendrez cette justice que je ne me suis pas permis
+de vous aborder... c'est vous qui...
+
+--Brisons là! monsieur, interrompit sèchement la marquise. Je regrette
+beaucoup ce que j'ai fait... Si vous saviez ce qui m'a déterminée à agir
+ainsi, vous excuseriez mon imprudence... et ce n'est pas à vous de me la
+reprocher. J'en supporterai les conséquences et je vous prie de ne plus
+vous occuper de moi.
+
+--Ainsi, vous me défendez de vous revoir?
+
+--Vous revoir! Je le voudrais que je ne le pourrais pas, vous devez le
+comprendre. Et si, comme je le crois, vous êtes un galant homme, vous ne
+chercherez pas à prolonger une fiction qui finirait par me compromettre
+gravement, et que la très prochaine arrivée de M. de Ganges va percer à
+jour. Je vous pardonne d'avoir cru que je n'y mettrais pas fin. Vous
+pensiez sans doute que j'étais libre. Vous savez maintenant que je ne le
+suis pas, puisque je suis mariée.
+
+--Vous vous trompez, madame, répliqua Paul Cormier, vous êtes veuve.
+
+Paul, emporté par un élan de passion, avait parlé trop vite et il se
+repentait d'avoir lancé cette grosse nouvelle qu'il comptait réserver
+pour le moment où il aurait suffisamment préparé madame de Ganges à la
+recevoir.
+
+Il n'avait pas pris le temps de se préparer à l'expliquer et à tirer
+parti de l'effet qu'elle allait produire.
+
+Il venait de mettre, comme on dit, les pieds dans le plat.
+
+--L'effet, d'ailleurs, ne fut pas celui qu'il prévoyait, car la marquise
+répondit dédaigneusement:
+
+--Vous vous permettez, monsieur, une plaisanterie très déplacée,
+souffrez que je vous le dise et que j'arrête-là cet entretien.
+
+--A Dieu ne plaise que je plaisante après un pareil événement, s'écria
+Paul. Je vous répète que vous êtes veuve, madame... je vous le jure sur
+mon honneur!
+
+--Vous ne prenez pas garde que vous êtes en contradiction avec
+vous-même, dit froidement madame de Ganges. Vous vous êtes introduit
+chez moi en prétextant que vous aviez à me remettre un message de mon
+mari et vous venez me dire maintenant qu'il est mort. L'une de vos deux
+déclarations est fausse.
+
+--Elles sont vraies toutes les deux.
+
+--Ah! c'est trop fort!..., et vous me permettrez, monsieur, de n'en pas
+entendre davantage.
+
+
+--Je vous supplie de m'écouter jusqu'au bout, Après... vous ne douterez
+plus.
+
+Ce fut dit avec tant de fermeté que madame de Ganges resta et attendit
+la suite.
+
+--J'ai vu votre mari, cette nuit, reprit Paul.
+
+--C'est impossible. Mon mari n'est pas à Paris.
+
+--Il y est arrivé, hier... je l'ai rencontré... malheureusement.
+
+--Comment avez-vous pu le reconnaître?... vous ne l'aviez jamais vu.
+
+--C'est lui qui m'a abordé. Il a entendu M. le vicomte de Servon me
+présenter à un de ses amis en m'appelant; M. le marquis de Ganges.
+Alors, il est intervenu... il m'a demandé des explications que je
+n'avais garde de lui fournir.
+
+--Où s'est passé cette scène? demanda la marquise, déjà mise en éveil
+par cet exposé inattendu.
+
+--Dans un bal public, répondit Paul, après avoir un peu hésité.
+
+--On vous a trompé, monsieur... quelqu'un aura trouvé drôle de se faire
+passer pour le marquis de Ganges qu'il avait peut-être vu autrefois et
+dont vous usurpiez le nom et le titre...
+
+--J'aurais pu croire cela, si l'affaire n'avait pas eu de suites.
+
+--Quelles suites?
+
+--Il m'en coûte de vous le dire... mais il faut que vous sachiez tout...
+j'ai juré, et je dois tenir ma parole... une querelle s'est engagée.
+
+--Entre mon mari et M. de Servon?
+
+--Non, madame... M. de Servon n'était plus là... un de mes amis est
+survenu, au moment où M. de Ganges me menaçait de me souffleter... mon
+ami, qui est très violent, a pris les devants et l'a frappé au visage...
+
+--Ce n'est pas vrai!... M. de Ganges n'est pas un lâche.
+
+--Non, certes... Il ne l'a que trop prouvé... mais il a été surpris par
+cet acte de brutalité. Il ne lui restait qu'à demander raison à
+l'agresseur. C'est ce qu'il a fait.
+
+--Et il en résultera un duel? demanda anxieusement la marquise.
+
+--Le duel a eu lieu, madame, répondit Paul en baissant les yeux.
+
+--Quand?... on ne se bat pas la nuit.
+
+--Ils ont attendu que le jour commençât à poindre. Dieu m'est témoin que
+j'ai fait tout ce que j'ai pu pour empêcher la rencontre... ou pour la
+retarder. Tous mes efforts ont été inutiles... et...
+
+--Achevez!...
+
+--On s'est battu à l'épée... et M. de Ganges, frappé en pleine
+poitrine... est mort en brave...
+
+--Mort!... Non, ce n'est pas possible!...
+
+--J'y étais, madame... Je l'ai vu tomber...
+
+--Ah!... je comprends, s'écria la marquise. C'est vous qui l'avez
+tué!... et vous osez vous présenter devant moi couvert du sang de mon
+mari!...
+
+--Non, madame. Je n'étais pas son adversaire... j'ai été un de ses
+témoins... et c'est lui-même qui m'a choisi. Il ne nous connaissait ni
+les uns, ni les autres... il a eu confiance en ma loyauté et je l'ai
+assisté de mon mieux.
+
+La marquise, pâle et tremblante, se taisait parce qu'elle n'avait plus
+la force de parler.
+
+--Si vous en doutez, reprit Paul, je puis vous prouver que je ne dis que
+l'exacte vérité. Je suis venu chez vous parce que M. de Ganges m'y a
+envoyé. Comment aurais-je su votre adresse, s'il ne me l'avait pas
+donnée? Je n'ai pas pu la demander à M. de Servon, qui me prenait et qui
+me prend encore pour votre mari.
+
+--Mort!... il est mort!... murmura la marquise en cachant son visage
+dans ses mains gantées.
+
+--M. de Ganges a fait plus que de m'envoyer à vous. Il m'a raconté sa
+vie.
+
+--Que dites-vous? demanda madame de Ganges stupéfaite.
+
+--Toujours la vérité, madame. La querelle a commencé dans un bal, près
+du carrefour de l'Observatoire, et s'est vidée aux fortifications. J'ai
+fait ce long trajet à côté de M. de Ganges et en causant avec lui. C'est
+ainsi que j'ai reçu de lui des confidences que je n'avais pas
+provoquées.
+
+--Comment a-t-il pu vous choisir pour les entendre, vous qui vous étiez
+emparé de son nom?
+
+--Je lui ai dit qu'on m'avait fait la sotte plaisanterie de me le
+donner, et que je n'y étais pour rien. En vérité, je ne mentais pas. Il
+m'a cru, et, s'il n'y avait pas eu le soufflet, l'affaire se serait
+probablement arrangée... et j'aurais eu quelque mérite à pousser, comme
+je l'ai fait, à un accommodement, puisque sans ce duel fatal, vous ne
+seriez pas...
+
+--Que vous a-t-il dit? interrompit la marquise.
+
+--Son récit n'a été qu'une longue confession de ses torts envers vous.
+Il m'a dit qu'il s'était ruiné plusieurs fois, et qu'il avait abusé de
+votre bonté, sans jamais la lasser. Il m'a dit que depuis un an il n'a
+pas cessé de vous tromper en vous écrivant qu'il était en train de
+refaire sa fortune dans de grandes entreprises financières. C'était
+faux. Il était en dernier lieu à Monaco où il jouait et où, après avoir
+gagné une somme énorme, il a perdu jusqu'à son dernier louis. Il
+arrivait à Paris sans argent, et c'est la honte de vous avouer ce qu'il
+avait fait qui l'a empêché de se présenter, hier, à votre hôtel.
+
+--Ah! c'est le coup de grâce! murmura madame de Ganges.
+
+--Je dois ajouter, reprit Paul, qu'il se repentait de vous avoir
+offensée et qu'il m'a chargé de vous demander de lui pardonner le mal
+qu'il vous a fait. C'était là une mission qui ne me plaisait pas, vous
+le croirez sans peine, mais je ne pouvais pas refuser de l'accepter...
+et je m'en acquitte.
+
+Abîmée dans sa douleur, ou tout au moins dans son émotion, la marquise
+semblait avoir été changée en statue. Pâle, immobile, le regard fixe,
+elle ne trouvait pas une parole à adresser à Paul Cormier, qui
+attendait.
+
+--Qui donc l'a tué? demanda-t-elle lentement, comme si elle sortait d'un
+rêve.
+
+--Un homme que vous connaissez, madame, répondit Paul. Il était avec
+moi, hier, au Luxembourg, quand je vous ai vue pour la première fois...
+et il a osé vous parler.
+
+--Jean de Mirande! s'écria la marquise; lui, toujours lui!... c'était
+donc écrit qu'il troublerait encore une fois ma vie!
+
+--Que voulez-vous dire, madame? demanda vivement Paul Cormier. Que vous
+a donc fait Mirande, avant de...
+
+--A moi, rien, murmura la marquise; mais il a fait le malheur de...
+d'une personne à laquelle je m'intéresse... et vous venez m'apprendre
+qu'il a tué mon mari!...
+
+--Qu'il ne connaissait pas, même de nom. Je l'ai interrogé après le duel
+et il m'a affirmé qu'il n'avait jamais entendu parler de M. de Ganges.
+
+Cette assurance ne parut pas déplaire à la marquise et Paul reprit
+vivement:
+
+--Vous le voyez, madame... c'est la fatalité qui a tout fait... et dans
+ce malheur, vous pouvez du moins vous dire que vous ne serez pas
+compromise, car personne ne sait que l'homme qui a succombé dans ce duel
+était votre mari.
+
+--On le saura... on trouvera sur lui des papiers... des cartes de
+visite... que sais-je?
+
+--Rien, madame. M. de Ganges, avant le duel, m'a remis son
+portefeuille... Le voici, dit Paul, en le tirant de sa poche, pour le
+présenter à la marquise. Il porte une couronne et des armes gravées sur
+le cuir. Les reconnaissez-vous?
+
+--Oui... ce sont les siennes, balbutia madame de Ganges.
+
+--Ai-je besoin de vous jurer que je ne l'ai pas ouvert?
+
+--Non... je vous crois... mais que va-t-il arriver, mon Dieu!... La
+justice poursuit les duellistes, quand le duel a causé la mort de l'un
+des combattants... vous serez interrogés... vous et votre ami... que
+direz-vous? La vérité, n'est-ce pas?... On vous demandera pourquoi vous
+aviez pris ce nom qui ne vous appartenait pas... et vous ne pourrez pas
+cacher ce qui s'est passé hier, chez mon amie, madame Dozulé... Ah! je
+suis perdue!
+
+--Si on m'interroge, je ne parlerai pas de vous... Mirande non plus...
+par une excellente raison, c'est qu'il ignore que vous existez. Les
+trois autres témoins sont trois étudiants qui n'étaient pas présents au
+moment où M. de Ganges m'a grossièrement reproché de lui avoir volé son
+nom... Ils savent que ces messieurs se sont battus à propos d'un
+soufflet... Ils ne savent pas pourquoi ce soufflet a été donné. Ce n'est
+pas moi qui le leur apprendrai... et, d'ailleurs il n'est pas certain
+qu'on nous interrogera... personne ne nous a vus sur le terrain.
+
+Paul oubliait, peut-être volontairement, la lettre du maître-chanteur,
+qui menaçait de le dénoncer. Il ne pensait qu'à rassurer la marquise et
+à tirer parti, pour entrer dans son intimité, de la bizarre situation
+que le plus étrange des hasards venait de leur créer.
+
+Il sentait très bien que le moment eût été mal choisi pour lui parler
+encore de son amour, comme il n'avait pas craint de le faire avant de
+lui annoncer qu'elle était veuve, mais il constatait déjà que si la
+nouvelle de la mort tragique de M. de Ganges avait bouleversé la
+marquise, elle ne l'avait pas affligée outre mesure, car elle n'avait
+pas versé de larmes.
+
+Et il lui savait gré de ne pas feindre une douleur que ne pouvait guère
+lui causer la lamentable fin d'un homme qui s'était presque vanté, avant
+de mourir, d'avoir été le plus détestable des maris.
+
+Il espérait qu'une fois remise de l'émotion bien naturelle qu'elle
+venait d'éprouver, cette victime d'une union mal assortie comprendrait
+qu'elle aurait tort de faire un éclat et il se préparait à lui proposer,
+en temps et lieu, le _modus vivendi_ que lui avait suggéré sa cervelle
+d'amoureux.
+
+Il attendait toujours qu'elle prît ce portefeuille qui, à vrai dire, lui
+brûlait les doigts.
+
+On a beau ne pas être sentimental à l'excès, on ne garde pas volontiers
+sur soi les reliques d'un homme qu'on a vu tomber, frappé à mort, dans
+un duel dont on a été la cause première.
+
+Et, de son côté, la marquise répugnait évidemment à toucher ce legs de
+son indigne mari.
+
+Paul Cormier se décida enfin à le placer sur le banc où elle était
+assise quand il avait paru dans le jardin.
+
+Il pensait bien qu'elle ne l'y laisserait pas et il tenait à s'en
+débarrasser le plus tôt possible.
+
+--Vous ne m'accuserez plus de mentir, dit-il doucement, et maintenant
+que j'ai rempli la pénible mission qui m'a été imposée, je vous supplie,
+madame, de me faire connaître votre volonté. A tout ce que vous me
+commanderez, j'obéirai, quoi qu'il m'en puisse coûter. Dans la situation
+où les événements nous ont placés, c'est à vous de donner des ordres. Et
+je vous demande en grâce de ne penser qu'à vous en prenant une décision.
+Peu importe ce qu'il m'arrivera, pourvu que vous n'ayez pas à souffrir
+des conséquences de ce duel.
+
+--Souffrir! répéta tristement la marquise, voilà des années que je
+souffre... il ne peut rien m'arriver de pis que de vivre comme j'ai vécu
+depuis que je me suis mariée. Si vous saviez!...
+
+--Je sais. Croyez-vous donc que je ne devine pas qu'on vous a sacrifiée
+à un homme que vous n'aimiez pas et qui a fait de vous une martyre...
+s'il ne me l'a pas dit, il m'en a dit assez pour que je ne le plaigne
+pas... c'est Dieu qui l'a puni... et c'est vous que je plains... vous
+pour qui je mourrais avec joie, si ma mort pouvait vous épargner un
+chagrin... vous que...
+
+La marquise arrêta d'un geste la déclaration brûlante que Paul avait sur
+les lèvres.
+
+--Pas un mot de plus, lui dit-elle d'une voix ferme. Je vous crois, mais
+je ne dois pas vous écouter. Je subirai mon sort sans murmurer... et je
+compte que vous n'aurez pas moins de courage que moi.
+
+--Est-ce à dire que vous persistez à me défendre de vous revoir?
+
+Et comme madame de Ganges se taisait:
+
+--C'est impossible! s'écria Paul. Comment feriez-vous? Que diriez-vous à
+vos amies... à vos amis... à ce monde où vous vivez et où j'ai été
+présenté sous le nom de votre mari? Espérez-vous leur persuader que je
+suis retourné à l'étranger?... Ils s'apercevraient bien vite que je n'ai
+pas quitté Paris... je me suis déjà trouvé face à face avec M. de Servon
+dans un lieu où je ne devais pas m'attendre à le rencontrer...
+
+--C'est moi qui partirai... je m'éloignerai de la France... je vous l'ai
+déjà dit.
+
+--Mais j'y resterai, moi. Que dirai-je à ceux qui me parleront de vous?
+Faudra-t-il que j'échafaude des mensonges pour tâcher de leur expliquer
+ce chassé-croisé du marquis et de la marquise de Ganges? Ils ne me
+croiraient pas... ils sauraient bientôt la vérité... on dirait partout
+que j'ai été votre amant... et que nous avons à nous deux, inventé cette
+supercherie... ils ne vous pardonneraient pas de vous être moquée d'eux.
+
+--Pourquoi ne leur diriez-vous pas tout simplement la vérité?... que
+vous m'avez suivie, que vous êtes entré chez madame Dozulé, en même
+temps que moi qui ne vous avais pas vu... et que l'erreur d'un valet de
+pied a fait tout le mal...
+
+--Ils me croiraient encore moins.
+
+--Mais rien ne vous oblige à les voir, vous n'avez qu'à reprendre la vie
+que vous avez toujours menée. Pour eux, le quartier que vous habitez est
+aussi loin que la Chine. Vous y avez rencontré M. de Servon par un de
+ces hasards qui n'arrivent pas deux fois.
+
+--J'avais bien compris... vous ne voulez plus me connaître... je vous
+gêne, murmura Paul Cormier.
+
+--Je n'ai pas dit cela, répliqua vivement la marquise.
+
+--Vrai?... vous ne me chassez pas? merci!... oh! merci!... alors, il n'y
+a qu'un moyen... un seul... c'est de rester comme nous sommes.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Pourquoi ne continuerais-je pas à passer pour votre mari? demanda
+Paul, emporté par son ardeur amoureuse, au point de ne pas s'apercevoir
+de l'énormité de la proposition qu'il osait faire à la marquise.
+
+--D'abord, parce que c'est impossible. A la rigueur, mes amis pourraient
+s'y laisser prendre; mais les vôtres?... mais votre mère?... car vous
+avez encore votre mère, vous me l'avez dit... Comment leur
+persuaderez-vous que vous n'êtes plus vous-même?... Cesserez-vous de les
+voir?...
+
+--Non... Mais je les verrai moins souvent... Je ne dîne chez ma mère
+qu'une fois par semaine... le dimanche... elle ne vient presque jamais
+chez moi... et elle ne me demande pas de lui rendre compte de ce que je
+fais.
+
+--Encore votre mère, reprit la marquise, serait-elle bien étonnée et
+probablement très affligée si elle venait à apprendre que son fils va
+dans le monde sous un faux nom et porte un titre qui ne lui appartient
+pas. J'admets qu'elle n'en saura rien, mais M. de Mirande, votre ami
+intime, comment pourrait-il ignorer que vous vivez en partie double?...
+Étudiant sur la rive gauche et marquis sur la rive droite...
+
+--Paris est si grand! murmura Paul, à bout d'arguments.
+
+--Oui, Paris est immense, mais tout y arrive... vous en avez eu la
+preuve hier, puisque vous avez trouvé sur votre chemin M. de Servon. Et
+si vos camarades venaient à découvrir que vous vous faites passer pour
+le marquis de Ganges, de quoi ne vous accuseraient-ils pas!... Convenez
+donc, monsieur, que votre projet est fou, si tant est que vous l'ayez
+conçu sérieusement.
+
+Paul baissa la tête et ne trouva rien à répondre.
+
+--Ce n'est pas tout, reprit madame de Ganges; alors même qu'il serait
+praticable, je ne me prêterais pas à une imposture... je ne trouve pas
+d'autre mot pour qualifier le plan de conduite que vous me proposez
+d'adopter.
+
+--Vous préférez me désespérer!
+
+--Non, monsieur. Seulement, je veux rester maîtresse de mes actions. Je
+ne sais ce que vous pensez de moi, mais je vous prie de croire que j'ai
+toujours été irréprochable.
+
+Mon mari, lui-même, mon mari qui m'a fait tant de peines, me rendrait
+cette justice, s'il vivait encore.
+
+--Il me l'a dit avant de mourir.
+
+--Vous devez donc comprendre que je ne puis ni ne dois rester avec vous
+dans les termes où nous a mis la méprise d'un domestique. Je suis
+décidée à dire la vérité à mon amie madame Dozulé. Elle a assisté à la
+scène et je lui expliquerai qu'un manque de présence d'esprit m'a
+empêchée de rectifier immédiatement l'erreur.
+
+Elle rira de l'aventure et elle se chargera de la présenter sous son
+véritable jour à ses invités d'hier.
+
+--Dieu sait ce qu'ils penseront de moi, murmura l'étudiant.
+Qu'importe?... tout ce que vous ferez sera bien fait, madame.
+
+--Je serais désolée que vous eussiez à souffrir de ma franchise, mais je
+ne puis agir autrement. Je ferai, d'ailleurs, en sorte de prendre sur
+moi la responsabilité de ce désastreux malentendu. Personne n'aura rien
+à vous reprocher. Il aura, du reste, duré si peu de temps qu'il ne
+saurait avoir de bien graves conséquences.
+
+--S'il en a, je les supporterai, quelles qu'elles soient... pourvu que
+vous ne me défendiez pas de vous revoir.
+
+--Plus tard, peut-être... mais vous sentez comme moi que pendant un
+temps nos relations doivent cesser.
+
+--Si j'étais sûr qu'elles ne seront qu'interrompues?...
+
+--Je ne puis rien vous promettre. La catastrophe que vous venez de
+m'annoncer va bouleverser ma vie et je ne sais pas encore quel parti je
+prendrai... je n'ai même pas la certitude que je suis veuve...
+
+--Si vous ne l'étiez pas, je ne vous aurais pas parlé comme je viens de
+le faire... Mais M. de Ganges est tombé sous mes yeux et je vous ai
+apporté la preuve qu'il est mort, dit Paul Cormier, en montrant du doigt
+le portefeuille auquel la marquise n'avait pas encore osé toucher.
+
+Il était resté sur le banc ce portefeuille armorié et elle ne pouvait
+pas douter qu'il eût appartenu à son mari.
+
+--Ouvrez-le, madame, reprit Paul, vous y trouverez certainement des
+papiers qui ne vous laisseront pas de doutes.
+
+La marquise ne semblait pas pressée de suivre le conseil que lui donnait
+l'amoureux qui aspirait à remplacer son mari. Peut-être s'y serait-elle
+décidée, mais son garde du corps se montra tout à coup. Au lieu de
+prendre l'objet, elle se plaça de façon à l'empêcher de le voir et elle
+l'interrogea des yeux.
+
+L'homme noir comprit la signification du regard qu'elle lui lança, car
+il répondit comme si elle lui eût adressé la parole:
+
+--C'est le valet de chambre de M. de Servon qui apporte une lettre pour
+M. de Ganges. J'ai eu beau lui dire que M. de Ganges n'est pas encore
+arrivé. Il prétend que son maître l'a vu hier.
+
+La marquise changea de visage et Paul Cormier comprit.
+
+Le vicomte envoyait les huit mille francs qu'il avait perdus sur parole
+à M. de Ganges qui les lui avait gagnés.
+
+--Il paraît que la lettre contient de l'argent, reprit le chevalier noir
+et que c'est très pressé.
+
+La situation se corsait encore. Le domestique de M. de Servon attendait
+une réponse et ce n'était pas à Paul Cormier de la lui donner. La
+marquise ne pouvait pas faire moins que de s'en charger.
+
+--Dites-lui que M. de Ganges n'est pas là et que je ne reçois pas les
+lettres adressées à mon mari, répondit-elle, après un silence.
+
+--Bien. Je vais le congédier, dit l'impassible personnage.
+
+Et il tourna les talons en pivotant tout d'une pièce, militairement,
+comme un soldat qui vient de faire son rapport à son supérieur.
+
+Paul le laissa s'éloigner avant de dire à demi-voix:
+
+--C'est à moi que cette lettre était destinée.
+
+--A vous! s'écria la marquise.
+
+--Oui, madame. Depuis la partie de baccarat chez madame Dozulé, M. de
+Servon est mon débiteur.
+
+--Et c'est chez moi qu'il envoie la somme qu'il vous doit!
+
+--Naturellement, puisqu'il croit la devoir à M. de Ganges.
+
+La marquise tressaillit. C'était le premier effet de l'erreur du valet
+de pied de madame Dozulé et elle pouvait maintenant mesurer ce que cette
+fatale méprise allait lui coûter.
+
+--Il reviendra l'apporter lui-même, cette somme, continua avec intention
+Paul Cormier qui ne désespérait pas encore d'amener la marquise à
+accepter son projet de rester dans le _statu quo_; et vous en verrez
+bien d'autres. C'est la conséquence forcée de ce qui s'est passé chez
+votre amie.
+
+--Vous avez raison, monsieur, dit-elle; la situation où nous nous
+trouvons tous les deux est intolérable. Je n'ai que deux partis à
+prendre: ou dire la vérité, ou quitter Paris et n'y jamais revenir. J'ai
+besoin de réfléchir avant de me décider, et je désire être seule.
+
+C'était un congé en bonne forme, et la marquise le signifia d'un ton si
+ferme que son amoureux comprit qu'il n'avait qu'à se retirer.
+
+--Je vous obéis, madame, dit-il tristement.
+
+Il se flattait que pour adoucir cette injonction, elle allait lui tendre
+la main, mais elle ne la lui offrit pas plus que la veille, au moment où
+il l'avait quittée tout près du rond-point des Champs-Elysées.
+
+Elle la retira même, comme si elle eût craint qu'il ne la prît, sans sa
+permission.
+
+Décidément, cette marquise n'aimait pas les contacts, même du bout des
+doigts.
+
+Après ce refus, presque décourageant, Paul Cormier n'avait plus qu'à
+s'en aller, sans ajouter un mot à ce qu'il avait dit.
+
+Ainsi fit-il, très mortifié et très mécontent du résultat de sa première
+visite à la marquise de Ganges.
+
+En traversant la cour qui précédait le jardin, il y retrouva l'homme
+habillé de noir, cet étrange personnage qui se tenait à l'écart pour
+apparaître de temps en temps comme la statue du Commandeur.
+
+Paul savait maintenant que ce garde du corps n'était pas un simple
+domestique, mais il n'eut pas la moindre envie de le saluer en passant
+et il crut voir que ce chevalier de la dame de l'avenue Montaigne le
+regardait d'un air soupçonneux.
+
+Il se demandait sans doute ce que ce jeune homme était venu faire chez
+madame de Ganges, et c'était bien la preuve qu'elle n'avait pas jugé à
+propos de lui parler de ses aventures à la sortie du Luxembourg et chez
+la baronne Dozulé.
+
+Peu importait du reste à Paul Cormier, mais il ne fut pas plutôt hors de
+l'hôtel, qu'il lui arriva, comme la veille, en descendant de voiture aux
+Champs-Elysées, d'envisager la situation sous un tout autre aspect.
+
+La veille, après le voyage en fiacre, il s'était repenti de s'être
+laissé trop facilement éconduire et maintenant il apercevait dans le
+langage et dans l'attitude de la marquise des côtés qui le choquaient.
+
+--Elle n'a pas sourcillé quand je lui ai annoncé que son mari avait été
+tué, cette nuit, se disait-il en s'acheminant vers le véhicule numéroté
+qui l'attendait à vingt pas de la porte de l'hôtel; je sais bien que ce
+mari était un chenapan et que sa mort la débarrasse de lui. J'ai trouvé
+tout naturel qu'elle ne jouât pas la comédie en faisant semblant de se
+désoler, mais à défaut de larmes, elle aurait pu montrer de l'émotion,
+ne fût-ce que par convenance... et c'est tout au plus si elle a été
+troublée un instant. Elle s'est mise tout de suite à examiner avec moi
+les conséquences de cette mort... en ce qui la touche personnellement,
+car elle ne s'est pas beaucoup inquiétée de savoir comment j'allais me
+tirer de ce mauvais pas. Et pourtant, si on poursuit les acteurs du
+duel, c'est Mirande et moi qui paierons les pots cassés.
+
+Cette marquise ne s'est pas seulement informée de ce qu'était devenu le
+corps du malheureux que nous avons laissé étendu sur l'herbe d'un
+bastion du boulevard Jourdan. Je commence à croire qu'elle n'a pas de
+cœur.
+
+Il était temps du reste que Paul pensât à ses propres affaires qui
+pouvaient très mal tourner, surtout depuis qu'il avait reçu la lettre
+anonyme où un gredin le menaçait de le dénoncer à la Justice.
+
+Il y allait de son repos; presque de son honneur, car un duel nocturne,
+suivi de l'abandon du cadavre, devait forcément donner lieu à une
+instruction criminelle, et quoiqu'il ne fût pas le plus compromis, il
+risquait certainement de passer en cour d'assises ou en police
+correctionnelle, ce qui eût été bien pis, car les jurés acquittent
+presque toujours les duellistes que les magistrats condamnent très
+volontiers.
+
+Et ne sachant pas du tout comment il fallait s'y prendre pour parer à ce
+danger on tout au moins pour l'atténuer, il ne pouvait mieux faire que
+d'aller prendre l'avis de son ami Bardin.
+
+Il dit donc au cocher qui l'avait amené, avenue Montaigne, de le
+conduire au boulevard Beaumarchais, au coin de la rue Saint-Claude, où
+s'embranche la rue des Arquebusiers.
+
+Il aurait bien pu profiter de l'occasion pour aller voir sa mère,
+puisque la rue des Tournelles est à deux pas, mais il craignait qu'elle
+ne remarquât l'état d'agitation où l'avaient mis les événements qui
+venaient de se succéder, événements dont l'entretien avec madame de
+Ganges n'était pas le moins troublant.
+
+Il était donc décidé à ne voir, ce jour-là, que le vieil avocat, et
+pendant le trajet, il prépara la consultation qu'il allait chercher au
+Marais.
+
+Il ne se souciait pas de dire du premier coup toute la vérité à Bardin.
+Il voulait d'abord tâter le terrain en lui demandant ce qu'il penserait
+d'un cas analogue au sien; s'il conseillerait à un homme compromis, en
+pareille occasion, de se tenir coi ou d'aller, au contraire au-devant de
+l'action judiciaire, en déclarant spontanément qu'il avait pris part à
+la rencontre et quelle part il y avait prise.
+
+Il ne pouvait guère en dire davantage, car il n'était pas en cette
+affaire le principal intéressé.
+
+Mirande était plus exposé que lui puisqu'il avait tué de sa main le
+marquis de Ganges. Paul n'avait donc pas le droit de prendre un parti
+sans l'approbation préalable de son ami, lequel, à l'heure qu'il était,
+devait dormir encore.
+
+Paul projetait de se transporter chez lui, après avoir recueilli
+l'opinion du père Bardin et de décider d'un commun accord avec Jean ce
+qu'il convenait de faire dans le cas épineux où ils s'étaient mis.
+
+Les trois autres étudiants ne comptaient pas: des gamins qui avaient
+assisté à la rencontre, par hasard, et auxquels on ne pouvait reprocher
+que d'avoir agi comme des étourneaux.
+
+Le projet était sage, mais entre la conception et l'exécution, il y a
+toujours, place pour des incidents imprévus.
+
+En descendant de voiture, rue Saint-Claude, Paul se trouva nez à nez
+avec l'avocat qui trottinait, à pas pressés, et qui lui dit:
+
+--Comment! c'est encore toi!... dans mon quartier à l'heure de ton cours
+de droit administratif!... et puis, tu ne vas donc plus qu'en carrosse
+maintenant?...
+
+--J'allais chez vous... pour vous parler d'une affaire... balbutia Paul,
+assez contrarié.
+
+--Tu m'en parleras une autre fois... aujourd'hui, je n'ai pas de temps à
+perdre et je ne vais pas remonter mes trois étages pour t'entendre...
+
+--C'est que... je ne puis pas remettre à un autre jour...
+
+--Je n'imagine pas ce que tu peux avoir à me dire de si urgent, mais
+puisque tu tiens tant à causer avec moi, tu n'as qu'à m'accompagner;
+nous causerons en marchant.
+
+--Qu'à cela ne tienne, mon cher monsieur Bardin. Je ne vous demande
+qu'une minute pour renvoyer mon fiacre.
+
+Paul, paya au cocher le double de ce qu'il lui devait, pour se dispenser
+d'attendre qu'il lui rendît la monnaie, et revint dire au vieil ami de
+sa mère:
+
+--Maintenant, me voilà prêt à vous suivre où il vous plaira de me mener
+pourvu que vous m'écoutiez. Où allez-vous?
+
+--Au Palais de Justice.
+
+--Bon! ce n'est pas tout près d'ici; j'aurai le temps de vous conter ce
+qui m'amène.
+
+--N'importe!... sois bref!... et surtout sois clair!... mais avant de
+commencer, laisse-moi t'apprendre une nouvelle qui te fera plaisir.
+
+--Tout ce que vous voudrez, monsieur Bardin.
+
+--Il s'agit de mon fils. Je t'ai dit souvent qu'il ne lui fallait qu'un
+beau crime à instruire pour se faire connaître... pour sortir du rang...
+un de ces crimes dont tous les journaux s'occupent et qui mettent en
+lumière les talents d'un juge...
+
+--Parfaitement... et j'ai toujours pensé que cette chance lui viendrait
+tôt ou tard.
+
+--Hum!... elle s'est fait attendre... et l'avancement de ce pauvre
+Charles s'en est ressenti... si on ne regardait qu'au mérite, il devrait
+être déjà conseiller à la cour... mais enfin, il tient son crime.
+
+--Bravo! dit Paul, qui souriait sous sa moustache de l'enthousiasme
+paternel du vieil avocat. Alors, il est corsé, ce crime?
+
+Combien de cadavres?
+
+--Un seul, répondit Bardin sans s'apercevoir que l'étudiant se moquait
+un peu de lui; mais la victime appartient aux classes élevées de la
+société... et le vol n'y est pour rien, car on a trouvé de l'argent dans
+les poches du mort.
+
+--Une vengeance, alors?
+
+--Probablement... et apprends pour ta gouverne que ces crimes-là
+passionnent toujours le public parisien... d'abord, parce qu'ils sont
+plus rares... et puis, parce qu'on cherche la femme.
+
+--Ah! il y a une femme dans l'affaire?
+
+--Je le parierais, mais je n'en sais rien encore. Charles vient de
+m'écrire un mot pour m'annoncer qu'on venait de le charger d'instruire
+et qu'il courait au Palais... Il ne me donne pas de détails... mais j'en
+aurai... j'ai pensé tout de suite à aller le trouver dans son cabinet
+pour lui faire mon compliment, et j'y vais de ce pas.
+
+--Il est donc tout récent, ce crime?... Les journaux n'en disent rien.
+
+--Il est de cette nuit.
+
+--Ah! murmura Paul, à qui cette indication mettait déjà, comme on dit,
+la puce à l'oreille.
+
+--Oui... le corps de l'homme assassiné a été trouvé, vers cinq heures du
+matin, par des maraîchers qui conduisaient leurs charrettes aux Halles.
+
+--Dans quel quartier? demanda vivement Cormier.
+
+--Charles ne me le dit pas. Je suppose que c'est près d'une des
+barrières de Paris... sur le chemin des voitures qui viennent de la
+banlieue?... quelle banlieue?... je l'ignore et ça m'est égal... à toi
+aussi, je suppose.
+
+--Oh! complètement égal, s'empressa de répondre Cormier qui ne disait
+pas ce qu'il pensait, car cet exposé incomplet commençait à l'inquiéter
+sérieusement.
+
+--L'important, c'est que l'affaire profite à l'avancement de Charles et
+je suis sûr qu'il l'éclaircira, quoiqu'elle soit, paraît-il, très
+mystérieuse. Mais en voilà assez là-dessus... Expose-moi la tienne... De
+quoi s'agit-il?
+
+Paul n'était pas pressé de s'expliquer. Avant ce dialogue où le vieil
+avocat avait eu la parole presque tout le temps, il ne se serait pas
+fait prier. Il aurait abordé tout droit la question et il n'aurait pas
+été embarrassé pour la présenter de façon à ne pas éveiller l'attention
+de cet excellent Bardin. Maintenant, il ne savait plus comment s'y
+prendre, car il entrevoyait que le beau crime sur lequel le bonhomme
+fondait l'espoir de la fortune judiciaire de son fils pouvait bien
+n'être que le meurtre du marquis.
+
+Consulter le père du juge d'instruction, c'était pour ainsi dire, se
+jeter dans la gueule du loup.
+
+Il fallait pourtant parler, sans quoi Bardin se serait figuré que Paul
+avait voulu le mystifier et il aurait mal pris la chose.
+
+L'ami de Jean de Mirande espéra s'en tirer en se tenant dans les
+généralités d'une consultation vague.
+
+--Voici, dit-il, en cherchant à prendre un ton dégagé. Un de mes
+camarades s'est trouvé fourré dans une bagarre où on s'est fortement
+cogné. On a échangé des horions...
+
+--Ils vont bien, tes camarades! Ça se passait, naturellement, au
+quartier Latin?
+
+--Mon Dieu, oui. Les batailles n'y sont pas rares... mais celle-là a mal
+fini. Il y a eu des éclopés. Il paraît même qu'un des combattants est
+resté sur le carreau.
+
+--C'est joli!... et sans doute, c'est un de tes amis qui a fait ce coup?
+
+--Il le craint.
+
+--Comment, il le craint!... il a donc assommé un homme sans s'en
+apercevoir?
+
+--Dame!... vous comprenez... dans une mêlée...
+
+--Tu me la bailles belle avec ta mêlée! Enfin, qu'est-ce que tu veux de
+moi?... ce n'est pas pour me raconter cette équipée que tu t'es fait
+conduire dare-dare rue des Arquebusiers.
+
+--Mais, si. Je voulais vous demander un conseil.
+
+--Tu en étais donc, de la rixe?
+
+--J'y ai assisté, comme beaucoup d'autres.
+
+--Et après... quand il y a eu un mort et des blessés, tout le monde
+s'est sauvé... tous ceux qui ont pu, s'entend.
+
+--C'est à peu près cela. On n'a arrêté personne. Et je venais vous
+consulter, cher monsieur.
+
+--Sur quoi!... ce cas ne me paraît pas rentrer dans ma spécialité.
+
+--Mais, si... puisqu'il s'agit de faits qui pourraient donner lieu à des
+poursuites.
+
+--Au lieu d'employer le conditionnel, tu devrais dire: _qui donneront
+lieu_. Il y a eu mort d'homme. L'affaire ne peut pas en rester là. Mon
+fils, depuis qu'il est juge, en a instruit vingt de la même catégorie.
+Elles ne sont pas très graves, mais elles aboutissent toujours à des
+mois ou à des années de prison. Ton doux ami peut s'attendre à en
+goûter, s'il est pris.
+
+--Il ne l'est pas, jusqu'à présent... et c'est précisément sur ce point
+que je voudrais avoir votre avis. Doit-il se présenter chez le
+commissaire du quartier et lui raconter, pour sa justification, comment
+cette querelle s'est engagée... ou bien laisser la police chercher les
+coupables?...
+
+--C'est sérieusement que me tu poses cette question?
+
+--Mais, oui. C'est un cas de conscience que je vous soumets.
+
+--Va te promener avec ton cas de conscience et médite sur le fameux mot
+du président de Harlay: «Si on m'accusait d'avoir volé les cloches de
+Notre-Dame, je commencerais par me mettre à l'abri...»
+
+--Vous ne conseillez pas à mon ami de se sauver à l'étranger, je
+suppose?
+
+--Non, mais je lui conseille de se tenir tranquille. On n'est pas forcé
+de se dénoncer soi-même, et les juges ne doivent pas s'en rapporter à la
+déclaration de celui qui se dénonce. C'est un axiome du droit criminel
+que tu devrais connaître... _nemo creditur_...
+
+--Je sais le reste. Alors, vous êtes d'avis que mon ami aurait tort de
+se livrer?
+
+--Il faudrait qu'il fût fou... et tu peux lui signifier de ma part qu'il
+fera très bien de faire le mort... d'autant que s'il se déclarait, tu
+serais compromis très probablement... C'est ta maman qui ne serait pas
+contente!
+
+Au fond, Paul était bien de l'avis du vieil avocat et il n'était pas
+fâché de l'entendre lui conseiller de s'abstenir.
+
+Il crut pourtant devoir insister en disant:
+
+--Alors, décidément, vous, jurisconsulte émérite, vous pensez qu'il vaut
+mieux laisser aller les choses?
+
+--Ce n'est pas le jurisconsulte qui te parle, c'est l'ami de ta mère...
+et tout homme de bon sens te parlera comme moi. Si tu en doutes, il y a
+un moyen de t'assurer que je suis dans le vrai.
+
+--Lequel?
+
+--Consulte un magistrat.
+
+--Y pensez-vous?
+
+--Un magistrat qui te connaît et qui te croit incapable d'une vilaine
+action. Je vais au Palais voir mon Charles. Profite de l'occasion. Monte
+avec moi jusqu'à son cabinet.
+
+--Comment! s'écria Paul, vous me proposez d'aller consulter votre fils
+sur une affaire qu'il pourrait avoir à instruire! Jamais de la vie! Il
+croirait que je me moque de lui, et il me mettrait à la porte.
+
+--Non, puisque je serai avec toi, dit Bardin. Charles sera au contraire
+très sensible à une marque de déférence de ta part... d'autant plus que
+tu n'as pas toujours été bien pour lui... tu évites de le rencontrer et
+quand tu te trouves avec lui, tu affectes de ne lui parler que par
+ricochet... de bricole, comme on dit au billard.
+
+--C'est par respect... vous comprenez... il est magistrat... juge au
+tribunal de la Seine... et je ne suis qu'un pauvre diable d'étudiant...
+
+--Pas si pauvre, puisque ta mère te laissera six cent mille francs...
+tandis que moi, je ne laisserai pas grand'chose à Charles. Mais la
+question n'est pas là. Tu me donnes de mauvaises raisons et tu ferais
+mieux de me dire la vérité. Charles ne te va pas parce qu'il est trop
+sérieux et trop sage pour plaire à un garnement de ton espèce. Tu te
+figures sans doute que l'antipathie est réciproque. Tu te trompes
+absolument. Il ne m'a jamais dit que du bien de toi et je sais qu'il
+apprécie fort ton esprit et ta gaîté.
+
+--Je ne l'aurais pas cru, mais je suis ravi de l'apprendre. Si je ne le
+recherche pas beaucoup, c'est à cause de la différence d'âge et de
+situation. Et, pour l'affaire en question, je craindrais, en la lui
+soumettant, de le mettre dans un terrible embarras... pensez donc!...
+demander à un juge si je ferais bien de me soustraire à l'action de la
+justice!... ce serait raide.
+
+--Tu ne t'adresseras pas au juge; tu t'adresseras à l'homme. Il te
+donnera son avis tout comme s'il n'avait jamais porté la robe et je ne
+doute pas que cet avis soit conforme au mien. Je t'autorise du reste à
+le lui répéter ce que je viens de te dire sur ton cas et je le lui
+répéterai moi-même. Allons! viens! Ça me fera plaisir de te voir
+échanger une poignée de mains avec Charles et je suppose que tu tiens à
+être agréable au plus ancien ami de ta mère.
+
+Paul protesta d'un geste, et le vieil avocat reprit malicieusement:
+
+--D'abord, tu as intérêt à me ménager... à cause de l'héritière...
+
+--Quelle héritière?
+
+--La fille aux six millions? As-tu déjà oublié l'histoire que j'ai
+racontée hier en dînant?
+
+--Non... mais je n'y pensais plus.
+
+--Il faut y penser. Je me suis mis en tête de te faire épouser cette
+orpheline.
+
+--Pourquoi pas plutôt à votre fils?
+
+--Parce qu'elle n'a pas vingt ans et que Charles en aura bientôt
+quarante. Elle ne voudrait pas de lui... et d'ailleurs, mon fils n'a pas
+besoin d'une femme six fois millionnaire. Il ne saurait que faire de
+tant d'argent, tandis que toi, avec les goûts que je te connais, tu ne
+trouverais pas que c'est trop.
+
+--Je ne suis pas si ambitieux.
+
+--Peut-être, mais tu es si dépensier!... bref, tu as tort de ne pas
+prendre au sérieux le projet dont je t'ai parlé. Tiens! je parie que tu
+n'as seulement pas songé à prier ton ami de te renseigner sur la famille
+dont je t'ai cité le nom.
+
+--Un nom que je n'ai pas retenu...
+
+--Un nom de ce pays là... un nom qui rime avec Camargue...
+
+--Bon! Je me souviens... Marsillargues... j'avoue que je ne me suis pas
+rappelé la recommandation que vous m'aviez faite.
+
+--Tu as pourtant, je suppose, vu hier soir ton camarade?
+
+--Je l'ai rencontré à la Closerie des Lilas, mais...
+
+--Vous avez eu autre chose à faire que de causer du Languedoc, je le
+pense bien... et à propos de ce Mirande, est-ce que?... mais oui,
+parbleu!... c'est lui, n'est-ce pas, qui s'est mis dans ce joli
+pétrin?... et c'est pour lui que tu es venu me consulter?...
+l'assommeur, c'est lui.
+
+--Je vous assure que non, répondit vivement Cormier.
+
+Bardin en pensa ce qu'il voulut et n'insista pas. Il avait pris le bras
+de son jeune ami et il comptait ne pas le lâcher avant de l'avoir mis en
+présence de son fils, à seule fin de les raccommoder.
+
+Paul se laissait emmener et il était très perplexe. Il regrettait fort
+de s'être tant avancé, mais il sentait qu'il ne pouvait plus reculer,
+sous peine de gâter son affaire. Bardin aurait pu croire qu'il avait sur
+la conscience un véritable crime et Bardin, vexé, aurait très bien pu
+faire part à son fils des confidences incomplètes que Paul Cormier lui
+avait faites, pendant le trajet de la rue des Arquebusiers au boulevard
+du Palais où ils arrivaient en ce moment.
+
+Paul se disait aussi qu'il ne risquait pas grand'chose à accompagner
+Bardin père jusque dans le cabinet de Bardin fils qui était certainement
+un galant homme, incapable d'abuser de la situation. Paul pensait même
+qu'il y pourrait gagner de savoir à quoi s'en tenir sur l'affaire
+criminelle que ce juge était chargé d'instruire. Le père ne manquerait
+pas d'en parler au fils, en présence de Paul, et le fils se laisserait
+aller à donner des détails. Paul, renseigné, pourrait arrêter un plan de
+conduite en connaissance de cause et dût-il se décider plus tard à
+confesser la part qu'il avait prise à la mort du marquis, rien ne
+l'obligerait à déclarer la vérité avant de s'être consulté avec Jean de
+Mirande.
+
+--Nous y voilà, dit le vieil avocat, en poussant Cormier sous une voûte
+qui aboutit à une cour. Nous n'avons plus qu'à monter deux étages. Tu
+n'es jamais entré dans un cabinet de juge instructeur?
+
+--Jamais, Dieu merci!
+
+--Pourquoi, Dieu merci?... Les plus honnêtes gens peuvent y être appelés
+comme témoins et même comme prévenus, quoique ce soit plus fâcheux. Tous
+les prévenus ne sont pas des coupables. Tu vas voir que ça t'amusera...
+nous allons rencontrer dans les couloirs des types curieux et des
+figures cocasses.
+
+--Quoi! voilà que maintenant vous blaguez la magistrature!
+
+--Tu ne comprends pas. Je parle des gens appelés à déposer. On en voit
+de toutes les couleurs, sans parler des avocats qui rôdent par les
+corridors. Il y en a qui ont de bonnes têtes.
+
+Montons! Charles doit être arrivé. Tâchons de le voir avant qu'il ait
+commencé à entendre les témoignages. Si nous tardions, nous pourrions le
+déranger.
+
+Paul Cormier se laissa guider par le père Bardin, à travers un dédale
+d'escaliers et de couloirs où stationnaient des Gardes de Paris, et où
+passaient des individus des deux sexes qui ne payaient pas de mine.
+
+Il y en avait d'assis sur des bancs fixés au mur, attendant leur tour de
+comparaître devant le juge qui les avait fait citer.
+
+Maître Bardin connaissait tous les détours de ce labyrinthe et il
+conduisit tout droit son jeune ami à la porte du cabinet de son fils,
+gardée par un planton, auquel il donna sa carte en le priant de la
+remettre immédiatement au juge d'instruction.
+
+Pendant que le soldat la portait, Paul eut le temps de remarquer, parmi
+quelques autres témoins qui faisaient antichambre, un homme assez
+convenablement vêtu qui le regardait beaucoup, comme s'il eût été
+surpris de le voir là.
+
+--Sois gentil avec Charles, dit à demi-voix le père Bardin, quand le
+planton revint les chercher pour les introduire dans le cabinet du juge.
+
+Le vieil avocat entra le premier. Son fils, en le voyant, vint à lui,
+les deux mains tendues, laissant là un monsieur avec lequel il causait,
+debout. Sa figure rayonnait, à ce magistrat. Elle se rembrunit un peu,
+quand il aperçut Paul Cormier, mais il ne reçut pas mal ce visiteur
+inattendu.
+
+Le juge lui demanda affectueusement des nouvelles de sa mère et le pria
+de s'asseoir, en attendant qu'il eût fini avec le monsieur qui les avait
+précédés dans le cabinet.
+
+Ce ne fut pas long. Il emmena son interlocuteur dans un coin, échangea
+avec lui quelques mots à voix basse et le reconduisit jusqu'à la porte.
+
+Puis, revenant à son père, il lui dit joyeusement:
+
+--Vous venez me féliciter, n'est-ce pas?... je crois que je tiens une
+affaire intéressante. Et vous avez bien fait de venir de bonne heure...
+j'ai je ne sais combien de témoins à entendre, et mon greffier n'est pas
+encore arrivé... nous avons donc le temps de causer un peu, avant que
+j'entame les interrogatoires.
+
+Et vous, mon cher Paul, par quel heureux hasard avez-vous accompagné mon
+père? Venez-vous aussi me complimenter? demanda en souriant le juge
+d'instruction.
+
+Charles Bardin avait l'air sévère qui convient à un magistrat, mais sa
+voix était sympathique comme sa physionomie.
+
+--Ce n'est pas tout à fait ça, dit en riant le vieil avocat. Je l'ai
+rencontré à ma porte comme je sortais pour venir te voir. Il avait une
+consultation à me demander. Je l'ai emmené avec moi, je la lui ai donnée
+en chemin et j'y ai ajouté un conseil qu'il hésite à suivre. Alors, je
+l'ai décidé à en appeler du père au fils... tu vas juger en dernier
+ressort.
+
+--C'est bien de l'honneur que vous me faites. De quoi s'agit-il?
+
+--En deux mots, voilà: hier soir, au quartier, grande bataille à la
+sortie de Bullier. Paul en était. On s'est fort assommé et il y a
+peut-être eu un tué.
+
+--Diable!
+
+--Ce serait grave, mais il n'est pas certain qu'il y ait eu mort
+d'homme. Les batailleurs se sont dispersés après la bataille. Paul a
+fait comme les autres. Il paraît qu'on n'a arrêté personne. Il n'aurait
+donc qu'à se tenir coi pour ne pas être inquiété. Mais il a été pris
+d'un scrupule et il est venu me soumettre son cas. Doit-il se présenter
+chez le commissaire de police et lui déclarer spontanément qu'il a pris
+part à cette rixe qui a si mal fini? Je lui ai conseillé de se tenir
+tranquille et je pense que tu es de mon avis.
+
+--Comme magistrat, je me récuse, dit presque gaiement Charles.
+
+--Ça va de soi... mais comme ami c'est une autre affaire, n'est-ce
+pas?... Note bien que si un des combattants est resté sur la place, ce
+n'est pas la faute de Paul qui est parfaitement sûr de n'avoir tué
+personne. Il craint que ce coup malheureux n'ait été porté par un de ses
+camarades... c'est très regrettable, mais je déclare en mon âme et
+conscience que Paul n'est pas tenu de dénoncer ce garçon.
+
+--Ce qu'il y a de certain, c'est que les lois qui punissent la
+non-révélation ont été abrogées, répondit évasivement Charles Bardin.
+
+--Et il faut voir les choses comme elles sont, reprit Bardin père; s'il
+s'agissait d'un assassinat... comme, par exemple, celui sur lequel on
+t'a chargé d'instruire... Paul aurait le devoir d'éclairer la justice;
+mais il s'agit d'une rixe entre ivrognes, ce qui est tout différent...
+coups et blessures ayant occasionné la mort sans intention de la
+donner... c'est l'affaire de la police de chercher les coupables.
+
+--Mon cher père, vous plaidez si bien que je me rallie à votre opinion.
+
+--Tu entends, Paul?... tu n'as qu'à ne pas bouger.
+
+--C'est ce que je ferai, dit l'étudiant.
+
+--Tâche surtout que ta mère ne sache rien. Si elle se doutait que tu
+t'es compromis dans une pareille bagarre, elle en ferait une maladie, la
+pauvre femme.
+
+Ah! ça, j'espère bien que ton ami l'assommeur se tiendra coi aussi... et
+que s'il était arrêté, il ne s'aviserait pas de parler de toi.
+
+--Je réponds que non.
+
+--Alors, tu peux dormir sur tes deux oreilles.
+
+--Je suis étonné de n'avoir pas entendu parler de cette affaire, dit
+Charles, moins optimiste que son père. Je sors du parquet et j'ai causé
+avec ces messieurs qui m'en auraient probablement dit un mot, s'ils
+l'avaient connue.
+
+--Sans doute, ils n'ont pas encore reçu le rapport de la police. Ça
+s'est passé, hier soir... et ça n'a pas une grande importance en
+comparaison de l'autre... celle qu'on vient de te confier. Elle est
+grosse celle-là, hein? mon garçon.
+
+--Très grosse et surtout très mystérieuse. Jusqu'à présent, nous n'avons
+pas un indice qui puisse nous mettre sur la trace de l'assassin. Vous
+m'avez trouvé tout à l'heure causant avec le chef de la Sûreté. Il
+venait m'annoncer que le corps vient d'être exposé à la Morgue.
+
+--Ah! dit Paul, ce monsieur qui était là... c'est...
+
+--Le chef de la Sûreté et il pense comme moi que le crime n'a pas été
+commis par un de ces bandits qui attaquent, pour les voler, les passants
+attardés dans les quartiers éloignés du centre. Le mort n'a pas été
+dévalisé... On a trouvé sur lui quelques pièces d'or. Ceux qui l'ont
+tué... car ils devaient être plusieurs... se sont contentés de le
+déshabiller... à moitié...
+
+--Comment, à moitié? s'écria le vieil avocat.
+
+--Ils ne lui ont laissé que son pantalon... le gilet et la redingote
+étaient jetés à côté du cadavre...
+
+--C'est singulier. Les assassins n'ont pas coutume de perdre leur temps
+à débarrasser leurs victimes des vêtements qui les gênent. Pourquoi
+ceux-là ont-ils pris cette précaution?
+
+--Je crois que j'ai trouvé l'explication du fait, dit Charles Bardin.
+Ils les ont enlevés pour les fouiller tout à leur aise. Ce n'était pas
+de l'argent qu'ils cherchaient; c'étaient des papiers... et ils les ont
+pris... la poche de la poitrine de la redingote avait évidemment contenu
+un portefeuille... ça se voyait aux plis de la doublure, m'a dit l'agent
+qui l'a examinée... elle bâillait, parce qu'elle était vide... et le
+portefeuille devait être gros.
+
+--Bravo! s'écria le père. J'admire ta perspicacité.
+
+Paul ne l'admirait guère. Il pensait au portefeuille que M. de Ganges
+lui avait confié avant le duel et il lui passait des frissons dans le
+dos.
+
+--Alors, reprit le vieil avocat, tu supposes que ce malheureux avait sur
+lui des valeurs... des titres?...
+
+--Ou des lettres compromettantes pour quelqu'un. On l'a tué pour les lui
+reprendre.
+
+--Et il n'avait rien sur lui qui pût servir à le faire reconnaître? Par
+une carte de visite?
+
+--Il en avait peut-être. Les assassins les ont fait disparaître, et ça
+se comprend. Si on savait qui il est, on parviendrait à savoir qui avait
+intérêt à le supprimer et on arriverait jusqu'à eux.
+
+J'espère bien que j'y arriverai quand même. Ils n'ont pas pensé à
+emporter le chapeau. Or, sur la coiffe, il y a l'adresse du chapelier
+qui l'a vendu et une couronne de marquis.
+
+Depuis que le juge avait commencé à exposer, avec une visible
+satisfaction, les précieux indices notés par les agents, Paul Cormier
+était sur des charbons ardents.
+
+Tous les détails que donnait si complaisamment Charles Bardin se
+rapportaient si bien à l'affaire du duel nocturne que Paul ne doutait
+presque plus d'être tombé dans un guêpier en se laissant aller à
+consulter précisément le magistrat désigné pour l'instruction qui venait
+de s'ouvrir sur un meurtre encore inexpliqué. Mais enfin il n'en était
+pas sûr et il s'efforçait encore de se persuader à lui-même qu'il n'y
+avait là qu'une coïncidence fortuite.
+
+Maintenant, il ne pouvait plus se faire la moindre illusion. C'était
+bien de la mort de M. de Ganges qu'il s'agissait. C'était même un
+plaisir que d'entendre ce grave magistrat, réputé comme habile,
+déraisonner à bouche que veux-tu, et prendre un duel pour un assassinat.
+Mais ces grosses erreurs n'empêcheraient pas qu'on parvînt à connaître
+la véritable personnalité du marquis de Ganges. L'adresse de son
+chapelier y suffirait.
+
+--Le chapeau a été acheté à Nice, reprit le juge.
+
+--Il l'a acheté en allant à Monte-Carlo, pensa Cormier, consterné.
+
+Et cette histoire du portefeuille disparu achevait de le troubler. Sur
+ce point unique, Charles Bardin et le chef de la Sûreté avaient entrevu
+non pas la vérité, mais une partie de la vérité. Paul savait ou il était
+ce portefeuille qu'il venait de remettre à la marquise et il envisageait
+avec effroi les conséquences possibles de ce commencement de
+découvertes.
+
+Il en était à se demander s'il ne ferait pas bien de parer au danger en
+disant tout de suite la vérité. Raconter le duel et le rôle qu'il y
+avait joué, c'eût été faire la part du feu. Il lui en coûterait de gros
+désagréments, mais, du moins, il n'aurait plus à redouter d'être accusé
+d'avoir commis un assassinat.
+
+Il se serait peut-être décidé à entrer, comme on dit en style
+judiciaire, dans la voie des aveux--une voie semée d'épines et qui ne
+conduit pas toujours au salut ceux qui s'y engagent;--mais en se
+dénonçant, il eût été amené à dénoncer Mirande, et l'amitié lui fermait
+la bouche.
+
+Il ne pensa plus qu'à mettre fin au supplice qu'il endurait,
+c'est-à-dire à prendre congé de ce juge qui, sans s'en douter, jouait
+avec le fils de la vieille amie de son père, comme un chat joue avec une
+souris.
+
+Assurément, Charles Bardin n'essaierait pas de le retenir, car il devait
+avoir hâte de se mettre à sa besogne d'instructeur, et il avait donné
+son opinion sur le cas de l'étudiant.
+
+Paul comptait sans le père Bardin, qui n'était pas encore las d'admirer
+la sagacité de son fils et qui l'aurait volontiers questionné deux
+heures durant, pour lui procurer de nouvelles occasions de mettre en
+évidence ses incomparables mérites.
+
+--Mon cher enfant, lui dit-il avec effusion, tu seras conseiller,
+l'année prochaine. Maintenant, nous allons te laisser. Tu as déjà perdu
+assez de temps à m'écouter.
+
+--Oh! il n'y a pas de mal... mon vieux greffier est en retard, comme
+toujours... je me propose même de lui déclarer que s'il continue à être
+inexact, je demanderai sa mise à la retraite. Et je ne sais pas encore
+si tous les témoins que je dois interroger sont arrivés.
+
+--Quels témoins?... Personne n'a assisté au crime.
+
+--Non, malheureusement. Je vais entendre les maraîchers qui ont trouvé
+le corps sur le boulevard Jourdan.
+
+Cette indication aurait levé les derniers doutes de Paul Cormier, s'il
+lui était resté l'ombre d'un doute.
+
+--Où ça se trouve-t-il ce boulevard-là?
+
+--Aux fortifications, près de la porte de Montrouge. C'est tout
+bonnement le chemin de ronde auquel on a donné un nom de Maréchal de
+France. Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'homme a été tué, non pas
+sur le chemin, mais derrière une butte en terre qui se trouve au milieu
+d'un bastion. Sous quel prétexte a-t-on pu l'attirer là?
+
+--Je me le demande, murmura le père Bardin.
+
+Paul aurait pu renseigner le père et le fils, mais il n'avait garde.
+Seulement, leur aveuglement l'étonnait et il lui prenait des envies de
+leur crier: Comment ne devinez-vous pas qu'il a été tué en duel?... ce
+n'est pourtant pas la première fois qu'on se bat à Paris derrière un
+_cavalier_. On y est mieux caché qu'au bois de Vincennes.
+
+--Du reste, reprit Charles Bardin, aujourd'hui, je ne ferai pas
+grand'chose. Cette première séance ne sera qu'un prologue... mon
+instruction ne se corsera qu'après que le cadavre aura été reconnu à la
+Morgue.
+
+--Diable!... mais... s'il ne l'était pas?
+
+--Il le sera. Il n'y a que les malheureux qui n'avaient ni feu ni lieu
+de leur vivant qu'on ne reconnaît pas sur les dalles de la Morgue. Ce
+mort devait avoir des amis... on a toujours quand on n'est pas dans la
+misère... et d'ailleurs le chapelier de Nice qui lui a vendu son chapeau
+me renseignera. Mais... permettez que je sonne pour savoir si mes
+maraîchers sont là.
+
+--A ton aise, mon cher Charles... nous partons.
+
+La porte du cabinet s'ouvrit; un garçon entra, appelé par le coup de
+sonnette, et répondit à l'interrogation du juge que les maraîchers en
+question attendaient depuis dix minutes.
+
+Il ajouta qu'il y avait aussi là un homme qui n'avait pas reçu
+d'assignation, et qui demandait à être entendu, ayant, prétendait-il, à
+faire au magistrat instructeur une communication très importante et très
+urgente.
+
+--Qu'il me la fasse par écrit, dit M. Charles Bardin. Quand j'en aurai
+pris connaissance, je verrai si je dois le recevoir, mais je vais
+d'abord entendre les témoins que j'ai fait citer.
+
+--Voilà ce qu'il vient d'écrire au crayon, dit le garçon de bureau, en
+présentant au juge un bout de papier sale et froissé qui paraissait être
+une feuille arrachée d'un carnet de poche.
+
+Charles Bardin y jeta les yeux et fit un haut-le-corps, comme s'il y
+avait lu quelque chose d'inattendu et de prodigieux. Il ouvrit même la
+bouche pour dire ce que c'était, mais il ne le dit pas et il demanda au
+messager qui venait d'apporter cet étrange billet:
+
+--Quel homme est-ce?
+
+--Un homme comme tout le monde, monsieur. Il n'est pas trop mal habillé.
+Il a une redingote. Il dit qu'il est allé d'abord au Parquet où on n'a
+pas voulu le recevoir et que les huissiers l'ont envoyé ici. Il y a
+trois quarts d'heure qu'il attend dans le corridor. Il y était déjà
+quand ces messieurs sont arrivés.
+
+Le juge semblait hésiter. Il regardait son père, comme s'il eût voulu
+lui demander ce qu'il pensait de cette visite.
+
+Le vieil avocat s'y trompa et dit avec empressement:
+
+--Cette fois, mon cher Charles, je m'en vais pour tout de bon et
+j'emmène Paul. Reçois ce _quidam_, comme disaient les magistrats du bon
+vieux temps. Il t'apporte peut-être le mot de l'énigme.
+
+Et nous serions de trop. Bonne chance et à ce soir, si tu as le temps de
+passer chez moi.
+
+--Non, mon père, non... restez, je vous prie... restez tous les deux,
+dit vivement Charles Bardin.
+
+Et s'adressant au garçon de bureau:
+
+--Faites entrer cet homme!
+
+--Mais nous allons te gêner, dit le père Bardin. Cet homme est sans
+doute un témoin. Tu ne peux pas l'entendre pendant que nous sommes là,
+Paul et moi.
+
+--C'est lui qui le demande, répondit le fils en regardant fixement Paul
+Cormier.
+
+--Comment!... qu'est-ce que tu nous racontes?... il nous connaît donc?
+
+--Peut-être... je vais le mettre en demeure de s'expliquer, mais je ne
+peux pas me dispenser de le recevoir.
+
+--Je ne comprends toujours pas.
+
+--Vous allez comprendre, mon cher père... et je suis certain que vous
+m'approuverez...
+
+Paul ne comprenait pas non plus, et pourtant il était sur les épines.
+Une idée lui était venue tout à coup et il craignait d'avoir deviné
+pourquoi le juge d'instruction le retenait.
+
+Il se rassura en voyant qu'il ne connaissait pas du tout l'individu qui
+entra, poussé par le garçon de bureau.
+
+La physionomie de ce personnage ne prévenait pas en sa faveur et
+quoiqu'il ne fût pas mal vêtu, il ne paraissait pas faire partie de ce
+qu'on appelait autrefois les honnêtes gens, c'est-à-dire les gens du
+monde.
+
+Il avait plutôt l'air d'un marchand de contremarques qui aurait connu de
+meilleurs jours avant de tomber si bas.
+
+Le teint était plombé, la bouche crapuleuse et les yeux fureteurs
+avaient une mobilité inquiétante.
+
+--Qui êtes-vous? lui demanda sévèrement le magistrat.
+
+--Mon nom ne vous apprendra rien, répondit l'homme. Je m'appelle
+Brunachon... Jules Brunachon... ma profession? je suis sans place pour
+le moment... mais, j'ai été employé dans un cercle.
+
+--Avez-vous un domicile?
+
+--J'en change souvent... mais vous pouvez faire demander mon dossier...
+il n'y a rien contre moi... S'il y avait quelque chose, je n'aurais pas
+été assez bête pour venir vous voir.
+
+Le père Bardin se demandait si son Charles avait perdu l'esprit de le
+garder pour interroger devant lui ce vagabond sur son état civil et sur
+ses antécédents.
+
+--Qu'avez-vous à me dire? interrompit le juge d'instruction.
+
+--Vous le savez bien, puisque je vous l'ai écrit sur ce bout de papier
+que vous tenez encore dans votre main.
+
+--Ainsi, vous venez m'apporter des renseignements sur le meurtre qui a
+été commis, ce matin, aux fortifications... boulevard Jourdan?
+
+--Sur ceux qui ont fait le coup... oui, monsieur.
+
+--Et vous n'avez pas pu l'empêcher?
+
+--Non... il était trop tard... et j'ai eu de la chance qu'ils ne m'ont
+pas vu, car...
+
+--Vous auriez pu du moins faire votre déclaration, immédiatement après
+le crime.
+
+--Je n'étais pas pressé... quand on n'est qu'un pauvre diable comme moi,
+on y regarde à deux fois avant de se mêler de ces affaires-là...
+pourtant, je me suis décidé... et j'y ai mis de la bonne volonté, car
+j'ai couru tout le Palais avant de trouver quelqu'un qui voulût bien
+recevoir ma déposition. Enfin, on m'a indiqué votre cabinet et j'ai
+joliment bien fait de m'y présenter, puisque pendant que je posais à
+votre porte dans le corridor, j'ai vu...
+
+--Commencez par me dire ce que vous avez vu, là-bas... sur le chemin de
+ronde...
+
+--Voilà. Je m'étais attardé hier soir, à Montrouge, avec des camarades,
+dans une brasserie. Quand on a fermé l'établissement, ils m'ont lâché
+aux fortifications. Je ne connaissais pas de garni dans ce quartier-là
+et je ne crains pas de coucher en plein vent quand il fait beau... j'ai
+trouvé un endroit qui me bottait pour dormir... une butte en terre, dans
+un bastion. Je suis monté dessus. Je me suis allongé sur l'herbe et je
+n'ai fait qu'un somme. Je pionçais comme une bûche, quand j'ai été
+réveillé par des cris. Je me suis dit: méfiance! et au lieu de me lever,
+je me suis traîné à plat ventre jusqu'au bord de la butte et j'ai
+regardé... il y avait en bas, étendu par terre, un homme en bras de
+chemise... et deux autres qui ont filé sans demander leur reste... le
+compte du bourgeois qu'ils avaient refroidi était réglé, ils ne se
+doutaient pas que j'étais là... s'ils s'en étaient aperçus, j'aurais
+passé un mauvais quart d'heure... vous pensez bien que je n'ai pas couru
+après eux.
+
+--C'est pourtant ce que vous auriez dû faire.
+
+--Pour qu'ils _m'estourbissent_ comme ils ont _estourbi_ l'autre?...
+Merci! Je les ai laissés aller et quand ils ont. été loin, je me suis
+_cavalé_...
+
+--Sans vous occuper du malheureux qu'ils avaient tué?
+
+--Ça n'aurait servi à rien. Du haut de ma butte, je voyais bien qu'il
+avait _dévissé son billard_. Et puis, si je m'étais amusé à le tâter
+pour savoir s'il était mort et qu'on m'eût trouvé là, je n'aurais pas
+été blanc... on aurait dit que c'était moi qui lui avais fait passer le
+goût du pain.
+
+--Enfin, vous n'avez pas assisté à l'assassinat, puisque vous dormiez.
+
+--Non, mais j'ai vu les assassins, comme je vous vois, monsieur le
+juge... et c'est pour ça que tout à l'heure...
+
+--Quelle heure était-il quand vous les avez vus? interrompit Charles
+Bardin.
+
+--Je ne pourrais pas vous dire au juste, vu que je n'ai pas de montre;
+ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était à peine jour.
+
+--Qu'avez-vous fait depuis ce moment-là?
+
+--J'ai descendu tout doucement le faubourg Saint-Jacques... J'ai bu une
+bouteille de vin blanc chez un mastroquet de la rue des Écoles, pour
+tuer le ver, et après, je suis entré dans une crémerie de la rue de la
+Huchette où j'ai cassé une croûte... mais ça n'a pas passé... l'affaire
+du boulevard Jourdan m'était restée sur l'estomac... je me disais que je
+devrais la dénoncer et j'avais peur que ça m'attire des embêtements...
+alors, je me suis _baladé_ par les rues en me demandant ce que j'allais
+faire... A force de _trauller_ dans le quartier, je me suis trouvé sur
+le boulevard du Palais... et je me suis dit: tant pis! faut que j'aille
+conter cette histoire-là à un _curieux_... pardon, monsieur le juge! à
+un magistrat. Ça m'a pris tout d'un coup et je suis entré.
+
+Le père Bardin n'avait pas écouté ce fastidieux récit, sans donner des
+signes marqués d'impatience et, n'y tenant plus, il dit à son fils:
+
+--Tu n'as plus besoin de nous, je m'en vais. Viens, Paul.
+
+Paul ne demandait pas mieux, car il prévoyait la fin et il allait suivre
+le vieil avocat qui se rapprochait de la porte.
+
+Un geste du juge d'instruction les retint et ce juge dit brusquement:
+
+--Alors, vous reconnaîtriez les assassins, si on vous les montrait?
+
+--C'est fait... pour un des deux, répondit le nommé Brunachon. Et je
+suis sûr que je reconnaîtrais l'autre, si je le rencontrais.
+
+--Comment, c'est fait? grommela le père Bardin. Il ne lui manque plus
+que de dire que c'est moi.
+
+--Ainsi, reprit Bardin fils, vous persistez, à affirmer que tout à
+l'heure, dans le corridor où vous attendiez...
+
+--J'ai vu passer un des deux gredins qui ont saigné l'homme là-bas... il
+est entré dans votre cabinet... et le voilà, dit le témoin en désignant
+du doigt Paul Cormier.
+
+Un obus éclatant au beau milieu du cabinet n'aurait pas beaucoup plus
+stupéfié les assistants que ne le fit cette déclaration.
+
+Le moins étonné de tous ce fut Paul Cormier qui, depuis quelques
+instants, commençait à la prévoir, mais il ne l'entendit pas sans se
+troubler et il se rappela très bien avoir vu, en arrivant avec le vieil
+avocat dans le corridor, cet homme assis sur un banc.
+
+Le père Bardin interpella son fils.
+
+--Voilà donc pourquoi tu nous as retenus! lui cria-t-il. Tu crois à la
+dénonciation absurde de ce vagabond?
+
+--Dites donc, vous! lui cria Brunachon, pourquoi vous permettez-vous de
+m'insulter?...
+
+La juge le fit taire. Il ne pouvait pas tolérer qu'une discussion,
+assaisonnée d'injures, s'engageât dans son cabinet et il savait que son
+père était très capable de riposter. Mais les choses ne pouvaient pas en
+rester là et il dit à ce témoin tombé des nues:
+
+--Alors, décidément, vous reconnaissez Monsieur?
+
+--Ah! je crois bien que je le reconnais! répliqua l'homme.
+
+--Prenez garde!... vous parlez à un magistrat dans l'exercice de ses
+fonctions; si vous mentez, c'est un faux témoignage... il y va pour vous
+des travaux forcés.
+
+--Je le sais, mais ce n'est pas encore cette fois-ci qu'on m'enverra à
+la Nouvelle. Je suis sûr de ne pas me tromper. C'est bien lui que j'ai
+vu là-bas... et si vous en doutez, vous n'avez qu'à regarder sa
+figure...
+
+Cormier était très pâle et le père Bardin qui l'observait n'était plus
+très éloigné de le croire coupable. Il attendait qu'il se justifiât;
+Cormier restait muet, et ce silence ne rassurait pas du tout l'avocat.
+
+Son fils fit la seule chose qu'il pût faire pour mettre fin à une
+situation terriblement tendue.
+
+Il sonna et au garçon qui entra, il donna l'ordre de conduire l'homme
+dans la chambre des témoins.
+
+--Je vous ferai appeler tout à l'heure, dit-il au dénonciateur qui
+sortit sans réclamer.
+
+Et lorsque le Brunachon eut passé la porte, Charles Bardin reprit:
+
+--Vous avez entendu, mon cher Paul?...
+
+--Moi aussi, j'ai entendu, s'écria le père Bardin, et j'espère bien que
+tu ne vas pas tenir compte des propos d'un ivrogne.
+
+--Je suis tout disposé à n'y pas croire, mais je voudrais que notre ami
+m'expliquât...
+
+--Et que voulez-vous que je vous explique! interrompit Cormier. Je ne
+puis vous répondre qu'en vous posant une question... Me croyez-vous
+capable d'assassiner?
+
+--Je n'hésite pas à dire: non. Mais je ne puis pas m'empêcher d'être
+frappé d'une coïncidence... singulière. Vous avez appris à mon père que
+vous vous êtes trouvé mêlé, hier, à une querelle où il y a eu mort
+d'homme...
+
+--Une bataille à la sortie de Bullier, ça n'a aucun rapport avec un
+meurtre commis aux fortifications, interrompit le père Bardin, toujours
+disposé à défendre le fils de sa vieille amie.
+
+--Certainement non, dit le juge; mais les choses ont pu ne pas se passer
+comme le prétend cet homme dont le témoignage ne me paraît pas... _a
+priori_... mériter grande confiance. Je ne demande à Paul que de se
+justifier en me disant tout simplement la vérité sur cette rixe qui
+aurait eu lieu, si j'ai bien compris, près de la Closerie des Lilas...
+Paul, ce me semble, n'a pas précisé.
+
+Cormier voyait très bien que Charles Bardin lui tendait la perche et il
+ne pouvait que lui savoir gré de l'intention, mais il n'en était pas
+moins perplexe. S'il eût été seul en cause, il aurait profité de la
+bienveillance évidente du juge pour raconter ce qui s'était passé
+pendant cette malencontreuse nuit, mais il lui en coûtait horriblement
+de compromettre son ami Jean, sans compter madame de Ganges qui pourrait
+bien être touchée par l'instruction, si on venait à découvrir que
+l'homme tué était son mari. Et, d'autre part, Cormier répugnait à
+s'empêtrer dans des mensonges qu'il ne se sentait pas le courage de
+soutenir indéfiniment.
+
+--Autre singularité, reprit Charles Bardin. Je viens de causer
+longuement avec le chef de la Sûreté... il était encore ici quand vous
+êtes arrivés... il ne m'a pas dit un mot d'une bataille engagée près de
+Bullier, dans laquelle un des combattants aurait été assommé... il a
+pourtant lu ce matin les rapports de ses agents et si on avait ramassé
+un cadavre autre part qu'au boulevard Jourdan, il m'en aurait parlé.
+
+Bardin père écoutait sans mot dire les sages discours de son cher fils
+et il se ralliait peu à peu à son avis; les déclarations de Paul ne lui
+semblaient plus suffisamment nettes, et il commençait à trouver, lui
+aussi, qu'il fallait que Paul s'expliquât.
+
+--Voyons! lui dit-il en lui mettant la main sur l'épaule, il ne s'agit
+pas de faire l'enfant. Je suis bien convaincu... et Charles aussi... que
+tu n'as assassiné personne, mais... ce conte que tu m'as fait d'un
+étudiant resté sur le carreau... cet individu qui te reconnaît... il y a
+quelque chose là-dessous... dis-nous quoi.
+
+--Je jure sur ma parole d'honneur que je viens de voir pour la première
+fois ce drôle qui prétend me reconnaître.
+
+--Voilà ce que j'appelle une parole évasive. Tu ne l'as jamais vu,
+soit!... mais le récit qu'il vient de nous faire explique très bien
+comment il a pu te voir sans que tu le voies.
+
+--Alors, vous aussi, vous croyez à cette butte où il était monté...
+
+--Pourquoi pas? Je ne connais pas celle du boulevard Jourdan, mais j'en
+connais d'autres... je vais quelquefois me promener aux
+fortifications... et j'ai souvent pensé que derrière une de ces mottes
+de terre, on serait très bien pour se battre en duel.
+
+A ce mot de duel, Paul tressaillit. Le père Bardin avait touché juste
+avec sa finesse de vieil avocat.
+
+--Allons donc! s'écria le bonhomme, en se frottant les mains; nous y
+voila!... _hic jacet lepus_! comme disait mon professeur de septième,
+quand il confisquait des hannetons dans mon pupitre. La bataille en
+question s'est terminée par un duel.
+
+--Et quand vous auriez deviné! dit Paul avec humeur.
+
+--Le cas ne serait pas pendable... si le duel a été loyal... et je
+suppose que sans cela tu ne t'en serais pas mêlé.
+
+--Je vous prie de le croire.
+
+--Alors, demanda le juge, l'homme dont on a trouvé le corps...
+
+--A été tué d'un coup d'épée... oui, Monsieur.
+
+--Mais le témoin que vous venez d'entendre n'a pas parlé d'un duel.
+
+--Il vient de vous dire lui-même que tout était fini quand il s'est
+réveillé. Il a vu deux hommes debout et un cadavre étendu sur l'herbe du
+bastion.
+
+--Et l'un de ces deux hommes, c'était vous?
+
+--Oui... mais ce n'est pas moi qui me suis battu.
+
+--Alors, c'est l'autre?
+
+--Oui. Nous étions quatre témoins. Trois étaient déjà partis, quand ce
+rôdeur nous a vus... il a eu soin de ne pas se montrer et nous ne nous
+sommes pas doutés qu'il était là.
+
+--Et cet autre... celui qui a tué... c'est... un de vos amis?
+
+Paul ne répondit pas.
+
+--Enfin, reprit le juge, vous le connaissiez, puisque vous lui avez
+servi de témoin.
+
+Paul fut tenté de dire que, s'étant trouvé par hasard assister à une
+querelle entre des étudiants qu'il n'avait jamais vus, il avait consenti
+par crânerie à les assister sur le terrain, mais c'eût été trop
+invraisemblable et d'ailleurs, il était las de mentir.
+
+Après avoir un peu hésité, il répondit:
+
+--C'est vrai. Je le connais.
+
+--Alors, nommez-le moi?
+
+--Je ne puis pas.
+
+--Et pourquoi, je vous prie?
+
+--Parce que je ne suis pas tenu de le dénoncer. C'est l'opinion de votre
+père qui connaît à fond les lois. Je veux bien avouer que j'ai pris part
+au duel. En avouant cela, je ne m'expose qu'à me nuire à moi-même. Je
+n'ai pas le droit de nuire à un camarade.
+
+--Vous exprimez là un sentiment généreux, mais je ne saurais admettre
+que vous refusiez d'éclairer la justice, et vous devez désirer que la
+lumière se fasse.
+
+--D'autant que je me charge de la faire, moi, la lumière, dit le père
+Bardin. Je vois qui c'est, ton camarade. Je l'ai deviné en venant ici,
+quand tu m'as raconté qu'on s'était cogné à la porte de Bullier. Il est
+assez connu au quartier. Charles n'aura pas de peine à le trouver.
+
+--Qu'il le cherche! je n'ai pas le pouvoir de l'en empêcher. S'il le
+trouve, je n'aurai rien à me reprocher. Je n'aurai dénoncé personne.
+
+A cette fière réplique, le juge se tut. Il sentait qu'il s'était placé
+sur un mauvais terrain.
+
+--Soit! dit-il, je chercherai. Je ne peux pas vous contraindre à dire ce
+que vous avez résolu de taire... mais je peux vous interroger sur
+d'autres points et je compte que vous ne refuserez pas de me répondre.
+Vous connaissiez aussi le malheureux qui a été tué...
+
+--Pas du tout. Je l'ai vu pour la première fois au moment où la querelle
+s'est engagée...
+
+--Mais avant de se battre, il a dû dire son nom.
+
+--La dispute a commencé au bal. Mon camarade a eu le tort de riposter
+par un soufflet à un propos un peu vif...
+
+--Ah! il a été l'agresseur!... il ne lui manquait que cela.
+
+--Il a eu tous les torts... j'en conviens et il en convient lui-même. Sa
+seule excuse c'est qu'il était à peu près ivre. Son adversaire n'était
+pas non plus de sang-froid..
+
+--Mais, toi, interrompit le vieil avocat; tu n'avais pas bu... je puis
+le certifier, puisque nous avons dîné ensemble chez ta mère. Comment
+n'as-tu pas mis le holà?
+
+--J'ai essayé. On ne m'a pas écouté. Si j'ai consenti à être témoin,
+c'est que j'espérais arranger l'affaire.
+
+--Et tu n'y a pas réussi!... Vous étiez donc tous enragés!... je
+comprends que le malheureux qui avait été giflé tînt à se battre. Je
+comprends même à la rigueur que ton ami ne pouvait pas lui refuser une
+réparation, mais les autres... on n'a jamais vu de témoins comme ça...
+où les aviez-vous pêchés?
+
+--A Bullier. Ils avaient vu donner le soufflet, et quand nous sommes
+sortis du bal, ils nous ont suivis.
+
+--Des étudiants, alors?
+
+--Oui... des étudiants de première année... des enfants...
+
+--Jolie compagnie pour aller se couper la gorge!... Sais-tu leurs noms
+seulement?
+
+--Je les saurais que je ne les dirais pas... mais je ne les sais pas.
+
+--Qu'est-ce qu'ils sont devenus, ceux-là, après l'affaire?
+
+--Ils ont eu peur et ils se sont sauvés... nous plantant là mon camarade
+et moi... et emportant les épées.
+
+--Ah! oui, au fait, les épées!... on ne les a pas trouvées sur le
+terrain.
+
+--Malheureusement, car si elles y étaient restées, on n'aurait pas cru à
+un assassinat. Du reste, je ne comprends pas qu'on s'y soit trompé. Le
+mort avait ôté son habit et la blessure faite par un coup de pointe ne
+ressemble pas à celle que fait un couteau.
+
+--Je n'ai pas encore reçu le rapport des médecins désignés pour examiner
+le corps, dit le juge qui sentait la justesse de l'observation.
+
+--Bon! s'écria le père Bardin. S'ils concluent que la mort a été donnée
+par un coup d'épée, ça prouvera que Paul vient de te dire la vérité.
+
+Et l'affaire changera de face. Je savais bien que le fils de ma vieille
+amie n'avait assassiné personne.
+
+--Je n'ai pas cru cela un seul instant, dit le juge d'instruction, et je
+ne doute pas que Paul ne dise la vérité... maintenant. Il aurait mieux
+fait de la dire tout de suite.
+
+--J'ai eu tort, je le confesse, murmura Cormier. Que voulez-vous!...
+j'étais fort embarrassé... Je ne m'attendais pas à voir ici cet homme...
+et il me répugnait de m'expliquer devant lui. Si j'avais su que je
+trouverais en vous un magistrat indulgent, je n'aurais pas hésité...
+
+--Je ne suis pas indulgent, dit vivement Charles Bardin, un peu froissé
+de la qualification; j'ai la prétention de n'être que juste et je
+reconnais que l'affaire est beaucoup moins grave, puisqu'il ne s'agit
+que d'un duel... mais elle aura des suites. Je me félicite qu'elle m'ait
+été confiée et je l'instruirai... vous sentez bien que j'ai le devoir de
+l'éclaircir complètement. Il faut que j'interroge tous ceux qui y ont
+pris part. Je n'insisterai pas pour que vous me disiez le nom de votre
+ami qui a eu le malheur de tuer un homme. La police le trouvera... mais
+je compte que vous lui conseillerez de se présenter spontanément à mon
+cabinet. Je lui saurai gré de cette démarche.
+
+--Je vous promets de l'engager à la faire... et je ne doute pas de l'y
+décider.
+
+--C'est dans son intérêt... et je suis sûr que c'est l'avis de mon père.
+
+--Maintenant, oui, dit le vieil avocat. Tant que j'ai cru qu'il
+s'agissait d'une rixe, j'ai pensé au contraire que ces garnements
+feraient mieux de ne pas se dénoncer, mais depuis que je sais qu'il
+s'agit d'un duel, et que ce duel a eu pour résultat la mort d'un des
+combattants, j'appuie énergiquement ton opinion.
+
+Paul, mon cher garçon, il faut que tu reviennes ici avec ton ami...
+faute de quoi, tu gâterais ton affaire... et, entre nous, tu sais bien
+qu'il ne tiendrait qu'à moi de le désigner à Charles, ce fâcheux ami...
+Il y a beau temps que j'ai deviné qui c'est.
+
+--Laissez-lui le mérite de venir sans qu'on l'envoie chercher.
+
+--Je l'attendrai, dit le fils Bardin.
+
+--Remarque aussi, mon cher Paul, reprit le père, qu'un autre juge
+d'instruction qui ne te connaîtrait pas comme Charles te connaît ne te
+laisserait probablement pas en liberté, après la confrontation à
+laquelle je viens d'assister.
+
+--Je ne sais pas ce que ferait un de mes collègues, s'il était à ma
+place, dit simplement le juge d'instruction, mais je suis sûr que je
+n'aurai pas à regretter de m'être fié à la parole de M. Cormier.
+
+Paul, très touché de cette déclaration, tendit la main à Charles Bardin,
+qui la serra cordialement.
+
+Et le vieil avocat s'empressa d'ajouter:
+
+--Maintenant, filons. Mon petit Charles n'a pas de temps à perdre... ni
+toi non plus.
+
+D'ailleurs, le greffier va arriver, et il est inutile qu'il entende ce
+que nous aurions encore à nous dire.
+
+Paul ne tenait pas du tout à prolonger la séance, et il suivit très
+volontiers l'avocat qui avait si bien plaidé pour lui.
+
+Le dernier mot du juge à son père fut:
+
+--Je passerai chez vous ce soir, et, d'ici là, j'aurai du nouveau. J'ai
+télégraphié à Nice, pour savoir à quel marquis a été vendu le chapeau
+trouvé à côté du mort, et j'espère que la réponse ne se fera pas
+attendre.
+
+--Tant mieux! c'est très important et tu feras bien aussi de garder sous
+ta main ce Brunachon zélé qui est venu te renseigner _proprio motu_. Il
+n'a pas menti, puisque Paul reconnaît que cet homme a pu le voir, mais
+il ne m'inspire pas beaucoup de confiance.
+
+--Il ne m'en inspire pas plus qu'à vous, mon cher père. Je vais
+l'interroger encore et après, je le ferai surveiller.
+
+--Et bien tu feras. A ce soir, mon garçon.
+
+L'avocat et l'étudiant sortirent ensemble et ils ne rencontrèrent pas
+dans les corridors le dénonciateur, relégué dans la chambre des témoins,
+par ordre du juge d'instruction.
+
+Bardin ne dit rien, tant qu'ils furent dans l'enceinte du Palais de
+Justice, mais sur le boulevard, il éclata:
+
+--Je viens d'en apprendre de belles! s'écria-t-il. Tu as donc juré de
+faire mourir de chagrin ta pauvre mère!
+
+--J'espère bien qu'elle ne saura pas ce qui m'arrive, dit vivement Paul.
+
+--Ce n'est pas moi qui l'en informerai. Mais si tu crois que les
+gazettes vont se taire, tu te trompes, mon bonhomme. Demain on ne
+parlera que de ça dans tout Paris et ta mère lira dans le _Petit
+Journal_ l'affaire du boulevard Jourdan.
+
+--Elle n'y lira pas mon nom... grâce à votre cher fils qui vient de me
+montrer tant de bienveillance.
+
+--Parbleu! il en est plein de bienveillance à ton égard... il vient
+presque de se compromettre en te laissant partir... car il aurait
+parfaitement pu t'envoyer au Dépôt. Mais la suite ne dépend pas de lui.
+Le parquet poursuivra, c'est sûr... un duel, la nuit, ça relève de la
+justice... on te laissera peut-être en liberté provisoire, mais ton
+chenapan d'ami passera en cour d'assises et tu l'y suivras, mon garçon!
+ça t'apprendra à cultiver de mauvaises connaissances. Enfin, j'espère
+qu'on vous acquittera toi et les autres fous qui ont participé à cette
+belle équipée. Ta mère n'en aura pas moins reçu le coup. Ce n'est pas
+toi que je plains, c'est elle.
+
+--Vous avez raison, et je suis impardonnable, murmura Paul, très
+sincèrement ému.
+
+--Oui, repens-toi, va!... seulement ça ne répare rien, le repentir.
+Tâche au moins de marcher droit, maintenant. File chez... tu sais qui...
+ce n'est pas loin d'ici... et ne te couche pas sans avoir ramené à
+Charles ce maudit bretteur... il est né pour ta perdition, cet être là,
+et il faut qu'il ait le diable dans le corps... se battre au clair de la
+lune, sur un boulevard de Paris!... on n'a pas idée de ça!...
+
+--Pas au clair de la lune... au petit jour... et aux fortifications...
+dans un endroit désert.
+
+--Pas si désert, puisque ce drôle vous a vus... tiens! tu m'agaces... va
+de ton côté... moi du mien... je ne renonce pas à te défendre, mais
+laisse-moi en repos.
+
+Sur cette conclusion, le vieil avocat tourna le dos à son protégé, qui
+ne songea point à courir après lui.
+
+Paul s'achemina vers la rive gauche en réfléchissant à sa situation qui
+se compliquait de plus en plus. La fatalité s'en mêlait et il regrettait
+amèrement de s'être laissé entraîner dans le cabinet du juge
+d'instruction. Mais il ne comprenait pas comment cet homme qui avait
+essayé de le faire chanter s'était décidé si vite à aller raconter au
+juge ce qu'il avait vu au boulevard Jourdan. La rencontre dans un des
+corridors du Palais était certainement l'effet du hasard, car le drôle
+ne pouvait pas prévoir que Paul Cormier passerait par là. Il était donc
+venu pour exécuter, sans profit pour lui, la menace écrite dans sa
+lettre; et pourquoi, lorsqu'on l'avait mis en face de Paul, s'était-il
+abstenu de l'appeler par son nom qu'il connaissait fort bien puisqu'il
+s'était renseigné le matin chez le portier de la rue Gay-Lussac?
+Pourquoi s'était-il désarmé en le dénonçant, au lieu de renouveler,
+avant d'agir, sa première tentative de chantage? Était-ce donc qu'il
+n'avait pas dit tout ce qu'il savait et qu'il tenait en réserve une
+autre menace plus inquiétante que la première? Paul penchait à le
+croire.
+
+Il venait de se souvenir tout à coup d'un fiacre qu'il avait remarqué au
+coin de la rue Gay-Lussac, au moment où il en cherchait un pour se faire
+conduire avenue Montaigne: un fiacre qui devait être occupé puisque les
+stores étaient baissés.
+
+Et Paul se disait que le maître chanteur avait bien pu s'y cacher, au
+lieu d'aller l'attendre au square de Cluny, guetter sa sortie et après
+avoir vu que Paul ne se dirigeait pas vers le lieu du rendez-vous, le
+suivre en voiture jusqu'à la porte de l'hôtel de madame de Ganges.
+
+Là, pendant que Paul était chez la marquise, cet homme avait pu se
+renseigner, comme il l'avait déjà fait rue Gay-Lussac, sur la personne
+qui habitait ce bel hôtel. Il y a plus d'un moyen pour cela et on n'a
+que l'embarras du choix. Et, une fois informé, le drôle devait être
+assez fin pour avoir deviné qu'il y avait entre cette marquise et cet
+étudiant un secret qu'il pénétrerait plus tard et qu'il serait toujours
+temps d'exploiter.
+
+D'autre part, il ne pouvait pas différer beaucoup de faire sa
+déposition, sous peine de paraître suspect.
+
+Il avait donc pris le parti de se rendre immédiatement au Palais dans la
+louable intention de dénoncer Paul Cormier, à tout hasard, sauf à
+utiliser, quand le moment lui semblerait propice, la découverte qu'il
+venait de faire des relations de Paul Cormier avec une grande dame de
+l'avenue Montaigne.
+
+La rencontre du corridor avait pu modifier ses projets. Il avait dû
+remarquer que Paul Cormier et le vieillard qui l'accompagnait étaient
+reçus immédiatement, que le juge d'instruction ne leur faisait pas faire
+antichambre et en conclure qu'ils connaissaient déjà ce magistrat.
+
+En suite de quoi, il s'était borné à accuser Paul sans le nommer, en
+disant qu'il était venu faire sa déposition sur l'affaire du boulevard
+Jourdan, sans se douter qu'il rencontrait à la porte du juge un des
+coupables.
+
+Et si le juge laissait Paul en liberté, l'aimable Brunachon se proposait
+de le menacer en temps et lieu de mettre en cause une femme qui devait
+le toucher de près.
+
+Était-il sincère en l'accusant d'assassinat? A la rigueur, on pouvait
+croire à l'exactitude de son récit, quoi qu'il semblât bien
+invraisemblable qu'il se fût réveillé sur sa butte, juste au moment où
+le duel venait de se terminer par la mort de M. de Ganges.
+
+Peu importait d'ailleurs à Paul Cormier qui, dans aucun cas, ne serait
+embarrassé pour rétablir la vérité des faits, et il n'aurait tenu qu'à
+lui de confondre cet impudent chanteur, puisqu'il avait en poche la
+lettre où le coquin mettait son silence au prix de dix mille francs.
+
+Si Cormier ne l'avait pas exhibée, c'était parce qu'il n'y avait pas
+pensé pendant la confrontation et maintenant qu'il y pensait, il n'était
+pas fâché d'avoir gardé une arme pour se défendre contre une nouvelle et
+plus dangereuse attaque qu'il commençait à prévoir.
+
+Ces réflexions ne l'occupèrent pas longtemps. Il n'avait pas le loisir
+de s'y attarder, car il lui fallait aviser à sortir de la situation où
+l'avait mis sa visite au juge. Et pour en sortir, il fallait avant tout
+voir Jean de Mirande.
+
+Il savait gré au père Bardin de ne pas l'avoir nommé, mais il sentait
+bien que le vieil avocat ne tairait pas toujours ce nom qu'il n'avait
+pas eu de peine à deviner, sachant à quel point le fils de sa vieille
+amie était lié avec ce batailleur.
+
+Paul comptait même se servir de cet argument pour décider Mirande à se
+présenter au Palais de Justice, s'il s'avisait de faire des difficultés,
+et il espérait le trouver encore au lit.
+
+En le quittant, le matin, Mirande lui avait déclaré qu'il resterait
+couché toute la journée pour se reposer des fatigues de la nuit et Paul
+le savait assez chevaleresque pour être sûr qu'il ne songerait pas à se
+dérober, alors que son ami, moins compromis que lui, était peut-être aux
+prises avec le juge d'instruction.
+
+En arrivant à la maison de Jean, boulevard Saint-Germain, Paul eut une
+grosse déception.
+
+Mirande venait de sortir et, selon sa coutume, il n'avait dit ni où il
+allait, ni à quelle heure il rentrerait.
+
+Paul supposa qu'il n'avait pas quitté le quartier et qu'il le trouverait
+attablé devant un des cafés que fréquentent les étudiants. Mais lequel?
+Mirande pour varier ses plaisirs et pour distribuer également l'honneur
+de sa présence, se montrait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, matin et
+soir, aux heures de l'absinthe. Paul résolut de les passer tous en
+revue, jusqu'à ce qu'il l'eût découvert, et s'il y était, ce ne serait
+pas difficile, car grâce à sa haute taille et à ses allures bruyantes,
+on le voyait et on l'entendait de très loin.
+
+Paul se dirigea donc vers le boulevard Saint-Michel et le remonta
+jusqu'à la rue de Médicis, sans apercevoir Mirande.
+
+Il inspecta ensuite les cafés de la rue Soufflot et il ne l'aperçut pas
+davantage.
+
+Seulement, au coin de la place du Panthéon, il rencontra les trois
+étudiants qui avaient assisté au duel et il crut remarquer qu'ils
+cherchaient à l'éviter. Mais il les aborda et il commença par les
+malmener à propos de leur conduite après l'affaire. Ils le laissèrent
+dire et il ne tarda guère à constater que la peur qui les avait pris au
+moment où le marquis était tombé les tenait encore. Ils le supplièrent
+en chœur de parler moins haut et ils lui apprirent, en baissant la voix,
+que le bruit courait déjà, au quartier latin, que la querelle engagée à
+la Closerie avait fini tragiquement. On avait vu des agents de la police
+secrète rôder sur le Boul'Mich et les trois témoins s'étaient juré de ne
+rien dire de leur aventure nocturne, à personne, pas même à leurs
+étudiantes.
+
+Paul les aurait voulus un peu plus crânes, mais il leur conseilla de
+persister à se taire et il leur demanda s'ils avaient rencontré Mirande.
+
+Ils répondirent que, depuis le duel, Mirande n'avait paru nulle part et
+que sans doute il se cachait.
+
+Sur quoi, Paul Cormier, voyant bien qu'il ne tirerait rien de ces jeunes
+effrayés, les planta là et se remit en quête.
+
+Il y passa deux heures sans plus de succès et il en arriva peu à peu à
+s'inquiéter sérieusement de cette disparition subite d'un garçon que
+d'ordinaire on voyait partout.
+
+Impossible de supposer que l'insouciant Mirande, pris tout à coup d'un
+remords, s'était enfui à la Trappe ou à la Grande-Chartreuse pour y
+faire pénitence. Il était bien plutôt capable de s'être enfermé chez
+quelque farceuse du quartier, Maria l'apprentie sage-femme ou Véra la
+nihiliste, ses deux préférées.
+
+Et Paul ne se sentait pas d'humeur à aller le relancer chez ces dames.
+
+Il avait fait de son mieux et à l'impossible nul n'est tenu.
+
+S'il ne parvenait pas à mettre la main sur son introuvable camarade,
+Paul irait le lendemain conter sa déconvenue au père Bardin, et même
+s'il le fallait, au fils qui aviserait et qui était trop bien disposé
+pour le rendre responsable de l'inexplicable absence de son ami.
+
+Paul avait un autre devoir à remplir: celui d'informer madame de Ganges
+de ce qui se passait et il ne savait comment s'y prendre pour
+s'acquitter de ce devoir sans s'exposer à la compromettre.
+
+La journée avait été rude, mais il n'était pas au bout de ses peines.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Les grands cercles à Paris ne sont pas tous, comme les grands clubs
+anglais, propriétaires de l'immeuble qu'ils occupent, mais ils sont
+presque tous situés dans le quartier de la Madeleine qui correspond à
+peu près au _West End_ de Londres.
+
+Beaucoup ont des fenêtres sur le boulevard; quelques-uns ont un balcon.
+
+L'ancien cercle Impérial avait même une terrasse qui dominait la place
+de la Concorde.
+
+Terrasses et balcons sont fréquentés par les clubmen, à certaines
+heures, pendant la belle saison.
+
+Ces messieurs s'y montrent volontiers à la fin d'une chaude journée de
+printemps, pour prendre l'air et aussi un peu pour se faire voir, quand
+le cercle est de ceux où on n'est admis que très difficilement.
+
+Lorsqu'on fait partie de l'_Union_ ou du _Jockey_, on n'est pas fâché
+d'exciter l'admiration et l'envie de certains passants qui n'y seront
+jamais reçus, en dépit de leurs millions, et qui donneraient de jolies
+sommes pour avoir le droit de s'exhiber sur ce perchoir privilégié.
+
+Après le Grand-Prix, on n'y voit plus personne, mais au mois de mai,
+avant et après l'heure du dîner, ce ne sont que fumeurs accoudés sur la
+balustrade, et on y échange de joyeux propos, agrémentés de quelques
+médisances.
+
+Le lendemain du jour où Paul Cormier s'était fourvoyé dans le cabinet du
+juge d'instruction, les gentilshommes qui l'avaient rencontré, le
+dimanche soir, à la Closerie des Lilas, s'étaient établis sur le balcon
+de leur club pour causer au frais.
+
+Ils étaient trois, comme les Mousquetaires d'Alexandre Dumas, trois
+inséparables, le vicomte de Servon, le comte de Carolles et le capitaine
+Henri de Baffé; tous les trois bien posés, bien apparentés et
+suffisamment riches pour faire bonne figure à Paris.
+
+Ils ne devisaient pas de faits de guerre et d'amour, comme La Môle et
+Coconnas dans un autre roman du même Dumas; ils parlaient du Derby
+anglais qu'on venait de courir à Epsom, des derniers vainqueurs de
+Chantilly et de la grosse partie où Servon ne faisait que perdre tous
+les soirs.
+
+Cette causerie à bâtons rompus avait l'air de les intéresser, car elle
+ne languissait pas, mais au fond ils s'ennuyaient ferme et chacun d'eux
+se demandait à part soi ce qu'il allait faire de sa soirée quand il
+aurait dîné au club.
+
+Grave question à résoudre et en attendant qu'elle fût tranchée, ils
+baillaient à qui mieux mieux.
+
+--Décidément, Paris est assommant, dit M. de Carolles; toujours le
+Cirque et le Jardin de Paris... Jamais rien de neuf...
+
+--Il vous faut du nouveau, interrompit le vicomte de Servon; je vais
+vous en servir. Écoutez ce qui m'advint hier et dites-moi s'il vous est
+jamais rien arrivé de pareil. Moi, c'est la première fois de ma vie que
+je vois ça.
+
+--Quoi donc? demandèrent à la fois les deux amis du vicomte.
+
+--Un monsieur qui a gagné huit mille francs au baccarat et qui refuse de
+les recevoir.
+
+--C'est rare, en effet, dit le capitaine Henri de Baffé, mais ça prouve
+tout bonnement que ce monsieur n'est pas à court d'argent...
+
+--Ou que ce monsieur est un impertinent. Voici ce qui s'est passé:
+Avant-hier, dimanche, dans une maison où je vais quelquefois prendre une
+tasse de thé, parce qu'on y rencontre de jolies femmes, je m'avise de
+proposer un bac... entre hommes, bien entendu... je taille une banque,
+je saute de quatre cents louis que j'avais sur moi et comme la partie
+finissait, je les joue quitte ou double, à rouge ou noir...
+
+--Tu les perds?
+
+--Naturellement. Je ne fais que ça depuis un mois, et si mon histoire
+s'arrêtait là, je ne vous la raconterais pas. Mais savez-vous de qui je
+suis resté le débiteur?...
+
+--Dis-nous le tout de suite, au lieu de prendre des temps, comme un
+acteur en scène.
+
+--Du marquis de Ganges.
+
+--Celui que tu nous as présenté, hier, à Bullier? Ça ne m'étonne pas. Il
+a l'air d'un veinard, ce marquis... et sa femme est si jolie, que sa
+veine s'explique peut-être.
+
+--Ce qui ne s'explique pas, c'est que, hier... les dettes de jeu se
+paient dans les vingt-quatre heures... j'étais en règle, puisque la
+partie ne s'était terminée que la veille à sept heures... donc, hier,
+j'envoie mon valet de chambre porter, avenue Montaigne, 22, les huit
+billets de mille sous enveloppe, à l'adresse de M. de Ganges...
+
+--Et ce monsieur n'a pas voulu les prendre?
+
+--Mon domestique ne l'a pas vu. Il a eu à faire à une espèce de
+majordome qui lui a répondu que M. le marquis n'était pas à Paris... je
+l'y avais vu la veille et vous l'y avez vu comme moi...
+
+--Il y est peut-être incognito... un seigneur qui passe sa soirée à
+Bullier!...
+
+--J'ai eu la même idée que toi, mais mon valet de chambre a voulu
+laisser la lettre. Le majordome est allé consulter madame qui était à la
+maison, elle, et qui a fait dire qu'elle ne recevait pas les lettres
+adressées à son mari.
+
+--Je comprends ça... c'est pour que le mari ne reçoive pas celles qu'on
+lui adresse à elle.
+
+--Bref, François a dû me rapporter la mienne avec les billets de mille
+que j'y avais insérés.
+
+--Tu en seras quitte pour les réexpédier à ton insaisissable
+créancier... par la poste... en chargeant le paquet... c'est un procédé
+dont on n'use guère pour s'acquitter d'une dette de jeu... mais quand on
+n'a que ce moyen-là...
+
+--Non. J'irai moi-même. Il y a là quelque chose qui m'intrigue et je
+veux en avoir le cœur net. Si je ne trouve pas le marquis, je trouverai
+la marquise et j'aurai une explication avec elle.
+
+--Bon! tu veux profiter de l'occasion pour te pousser dans son intimité.
+Tu espères qu'elle se plaindra à toi de la conduite de son mari et
+qu'elle t'autorisera à la consoler, dit en riant le capitaine.
+
+--Qu'est-ce que c'est au fond que ces gens-là? demanda M. de Carolles.
+Ganges, c'est un nom du Languedoc, je crois?
+
+--Oui... un nom très ancien... et la marquise appartient à une vieille
+famille de ce pays-là... bonne noblesse de robe, m'a-t-on dit... je ne
+les connais pas autrement. Ils n'habitaient pas Paris il y a quelques
+années et depuis que la marquise y a acheté un hôtel, elle a très peu vu
+le monde.
+
+--Et le marquis n'a guère fait que voyager à ce qu'il paraît, pour
+organiser à l'étranger de grandes affaires financières... c'est
+drôle!... il n'a pas du tout le physique de l'emploi. Je l'ai à peine
+entrevu à cette Closerie des Lilas, mais avant que tu l'aies nommé, je
+le prenais pour un étudiant... Il a l'air si jeune!... quel âge a donc
+sa femme?
+
+--Ma foi! mon cher, je n'en sais rien et je n'ai pas l'intention de le
+lui demander. Je me contenterai de lui parler de son mari et je saurai
+ce qu'elle en pense. Je verrai aussi cette excellente baronne Dozulé qui
+est très bien avec elle...
+
+--Où a-t-elle pris sa baronnie celle-là? demanda M. de Carolles qui se
+piquait de connaître toute la noblesse française.
+
+--Oh! elle ne date pas des Croisades. Son mari était le fils d'un
+général du premier Empire... Mais elle reçoit très bonne compagnie et
+c'est une femme sûre... on peut s'en rapporter à elle... et elle ne
+refusera pas de me renseigner sur M. de Ganges... mais je tiens à
+m'adresser d'abord à la marquise elle-même et je vais pousser, tout à
+l'heure, jusqu'à l'avenue Montaigne...
+
+--Tu feras bien de te dépêcher, si tu tiens à ne pas tomber chez elle à
+l'heure du dîner.
+
+--J'y tiens, au contraire, car je suppose qu'elle ne dîne pas tous les
+jours sans son mari et s'il est là, il faudra bien qu'il me reçoive.
+Quand j'aurai vu sur quel pied ils vivent ensemble, je saurai à quoi
+m'en tenir sur bien des choses.
+
+--Il doit être fort riche, puisqu'il est à la tête de grandes
+entreprises, dans je ne sais quel pays. Ce serait une bonne recrue pour
+la grosse partie. Tu devrais le présenter au club.
+
+--J'attendrai qu'il me demande d'être un de ses parrains... et je ne lui
+en servirai qu'à bon escient... lorsque je connaîtrai à fond sa
+biographie... ses antécédents, comme on dit au Palais de Justice.
+
+--Et tu n'auras pas tort. Le marquisat ne fait pas le marquis et on a vu
+des gens entrer dans la peau d'un autre.
+
+--Je crois que ce n'est pas le cas, mais, il vaut toujours mieux prendre
+ses précautions. J'imagine d'ailleurs que si M. de Ganges se présentait,
+il courrait grand risque d'être black-boulé.
+
+--Pourquoi donc? Il est dans les meilleures conditions pour être admis,
+puisque personne ne le connaît. On n'aura rien à dire contre lui.
+
+--Qui sait?... Mais je doute qu'il songe à être des nôtres et peu
+m'importe qu'il en soit ou non. Ce qui me préoccupe, pour le moment,
+c'est de lui payer ce que je lui dois et il est temps que je me dirige
+vers l'avenue Montaigne.
+
+--A pied?
+
+--Oui, j'éprouve le besoin de marcher... et ce n'est pas si loin,
+l'hôtel de la marquise. J'espère qu'elle y recevra, maintenant que son
+mari est rentré à Paris.
+
+--Elle est jolie, hein? demanda Henri de Baffé.
+
+--Ravissante, mon cher, adorable... blonde comme les blés... avec les
+yeux et le teint d'une Andalouse de Séville.
+
+--Tu me feras inviter chez elle, interrompit gaiement le capitaine.
+
+--Je ne dis pas non, mais nous n'en sommes pas là.
+
+--Oh! s'écria tout à coup le comte de Carolles, un revenant!...
+
+--Où ça?... De qui parles-tu?
+
+--Là... sur le trottoir, cet homme qui regarde le balcon du club... vous
+ne le reconnaissez pas, vous autres?
+
+--Ma foi! non.
+
+--Il vous a pourtant prêté plus d'une fois de l'argent à tous les
+deux... dans le temps où vous alliez ponter au cercle des _Moucherons_
+où il y avait une si belle partie.
+
+--Il me semble, en effet, que j'ai déjà vu cette tête-là, murmura le
+vicomte de Servon.
+
+--C'est l'ancien garçon du jeu du Cercle des _Moucherons_, parbleu! dit
+M. de Carolles. Je m'étonne que tu ne l'aies par reconnu tout de suite.
+
+--Si tu t'imagines que je fais attention à la figure de ces gens-là...
+il y a beau temps que j'ai oublié la sienne.
+
+--J'ai plus de mémoire que toi, car je me rappelle même son nom... il
+est vrai qu'il a un de ces noms qu'on retient parce qu'ils sont
+ridicules... Brunachon.
+
+--Pourquoi pas Patachon, comme dans les deux aveugles d'Offenbach?
+gouailla le capitaine.
+
+--Oui, je me souviens, maintenant, dit Servon. Il prêtait aux décavés...
+à de jolis intérêts... un louis par jour pour cinquante louis qu'il
+avançait. Il a dû faire une jolie fortune.
+
+--On ne le dirait pas, à sa tenue. Et ça s'explique; on l'a chassé des
+_Moucherons_ à la suite d'une très vilaine histoire...
+
+--Bon! j'y suis!... l'affaire des cartes marquées à coups d'ongle... il
+a été fortement soupçonné de les avoir introduites... et si on a étouffé
+l'affaire, c'est qu'on craignait qu'il ne compromît des membres du
+Cercle... il avait certainement des complices parmi les joueurs,
+puisqu'il ne pouvait pas jouer lui-même... on s'est contenté de le
+renvoyer et Dieu sait de quoi il a vécu depuis qu'on l'a mis à la porte.
+
+--De chantage, très probablement. Il avait déjà essayé d'en faire au
+moment où le scandale éclata.
+
+--Ça ne paraît pas lui avoir réussi.
+
+--Vas-tu pas le plaindre!
+
+--Non, mais je suis sûr qu'on le regrette aux _Moucherons_, C'était si
+commode de trouver immédiatement un billet de mille quand on était à
+sec. Je me rappelle qu'une fois, après avoir pris une culotte énorme, je
+me suis refait, séance tenante, avec cinquante louis qu'il m'a prêtés...
+
+--A cent pour cent.
+
+--Non, à cinquante pour cent... par nuit. Je lui ai rendu quinze cents
+francs avant d'aller me coucher.
+
+--Il a gardé un bon souvenir de toi; c'est pour ça qu'il s'est arrêté à
+te contempler. Il espère que tu vas descendre pour lui faire l'aumône,
+en mémoire de ses bons procédés.
+
+--Tu vois bien qu'il s'en va.
+
+--Oui... le voilà qui file vers la Madeleine... il va probablement faire
+un tour aux Champs-Elysées, dans l'espoir d'y rencontrer quelque ancien
+client comme toi qui aura le louis facile.
+
+--Ma foi! je ne le lui refuserais pas, s'il me le demandait, le louis.
+
+
+--Dis donc, Servon! s'écria le capitaine, si tu tiens à l'obliger, tu
+pourrais le charger de te renseigner sur le marquis de Ganges. Brunachon
+ferait aussi bien de l'espionnage que du chantage.
+
+--Pour qui me prends-tu?
+
+--Je te prends pour un amoureux... et quand on est amoureux, on n'y
+regarde pas de si près. La marquise vaut bien qu'on emploie tous les
+moyens pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur elle et sur son
+mari... retour de l'Inde... ou de Turquie, puisque le bruit court qu'il
+a triplé sa fortune dans les États du sultan.
+
+--Tu es fou. Il n'y a pas moyen de causer sérieusement avec toi. J'en ai
+assez et je m'en vais.
+
+--Chez elle?... Bonne chance, mon cher! Carolles et moi, nous allons
+faire un rubicon à cent sous le point. Avec bien du malheur, le perdant
+y sera d'un millier de points. Ce sera peut-être moins cher que de
+courir après la marquise.
+
+Servon haussa les épaules et entra dans le salon pour sortir du club.
+
+--Ouvre l'œil, si tu tiens à ne pas rencontrer Brunachon, lui cria Henri
+de Baffé, avant qu'il fût hors de vue.
+
+Il exagérait, ce capitaine, en disant que son ami était amoureux de
+madame de Ganges.
+
+Le vicomte la trouvait charmante et ne demandait qu'à s'assurer ses
+entrées chez elle, mais dans ce désir de rapprochement il y avait autant
+de curiosité que de passion.
+
+Il voulait surtout se renseigner sur le mari, qui lui avait gagné son
+argent et qui commençait presque à lui paraître suspect.
+
+Il espérait y parvenir en s'expliquant avec la femme qu'il comptait bien
+trouver chez elle et s'il n'y réussissait pas, il se sentait capable de
+recourir à d'autres procédés, en dépit des protestations qu'il venait de
+formuler énergiquement.
+
+Il s'en allait donc, au pas accéléré, en se demandant si la marquise
+consentirait à le recevoir et quel parti il pourrait tirer de cette
+première visite.
+
+Il y faudrait beaucoup d'adresse et de tact, mais l'habitude qu'il avait
+du monde lui permettait de tenter l'aventure avec de grandes chances de
+succès.
+
+La journée était superbe et c'était l'heure où on revient du Bois. La
+grande avenue des Champs-Elysées regorgeait de beaux équipages et les
+promeneurs élégants encombraient les deux allées qui bordent la
+chaussée, à droite et à gauche.
+
+Le vicomte, ennuyé d'être coudoyé, obliqua vers le Palais de
+l'Industrie, dont les abords étaient moins encombrés.
+
+Ce chemin, d'ailleurs, était le plus court pour gagner l'avenue
+Montaigne et il lui tardait d'arriver chez madame de Ganges.
+
+Il allait droit devant lui sans se retourner et sans regarder personne,
+préoccupé qu'il était de ce qu'il allait dire à la marquise.
+
+Il y a de ce côté, derrière la rotonde du Panorama, des quinconces
+arrangés comme un square, où on ne rencontre guère que des enfants avec
+leurs bonnes et quelquefois des amoureux cherchant la solitude.
+
+Servon ne s'occupait pas de ces promeneurs, mais, en avançant, il
+aperçut, assis côte à côte sur un banc, deux messieurs qui attirèrent
+aussitôt son attention.
+
+Ils se touchaient presque et ils se tenaient courbés comme des gens qui
+causent à voix basse, de bouche à oreille.
+
+Le plus grand des deux tenait à la main une canne avec le bout de
+laquelle il traçait distraitement des cercles sur le sable de l'allée,
+ce qui est un signe de préoccupation très caractérisé.
+
+Le vicomte ne voyait pas leurs figures, mais sans pouvoir s'expliquer
+pourquoi, il eut l'impression qu'il les avait déjà rencontrés ailleurs
+et, instinctivement, il ralentit le pas pour se donner le temps de les
+observer.
+
+Bientôt, celui qui se servait de son bâton pour dessiner des figures de
+géométrie, releva la tête et ôta son chapeau qui le gênait sans doute:
+un feutre pointu comme on n'en porte guère pour se promener aux
+Champs-Elysées.
+
+M. de Servon reconnut ce bizarre couvre-chef plus vite qu'il ne reconnut
+l'homme; mais en l'examinant, il se souvint de l'avoir aperçu de loin,
+l'avant-veille, à la Closerie des Lilas où il dirigeait les évolutions
+d'une bande turbulente composée d'étudiants et d'étudiantes.
+
+Un peu surpris de retrouver si loin du bal Bullier cet élégant du
+quartier Latin, Servon ne se serait pas arrêté à le regarder, si l'autre
+causeur en se redressant aussi, ne lui avait pas montré son visage.
+
+Celui-là, c'était son créancier de la partie chez la baronne.
+
+Il serait difficile de dire lequel des deux fut le plus étonné du
+vicomte ou de Paul Cormier qu'il prenait pour le marquis de Ganges.
+
+Seulement, le vicomte se réjouissait de la rencontre qui, tout au
+contraire, consternait Paul Cormier.
+
+Le vicomte ne pouvait rien souhaiter de mieux que de trouver tout près
+de l'avenue Montaigne le mari qu'il cherchait et qui n'oserait
+certainement pas refuser de le conduire chez sa femme, logée à deux pas
+de là.
+
+Paul, surpris en flagrant délit de causerie intime avec Jean de Mirande
+par un monsieur du monde de madame de Ganges, par celui de tous auquel
+il tenait le plus à cacher son véritable nom, Paul aurait voulu rentrer
+sous terre.
+
+Il ne pouvait pas songer à fuir. Le vicomte l'avait vu et lui souriait
+déjà. Encore moins pouvait-il espérer continuer à faire le marquis,
+Mirande étant présent. Mirande, au premier mot équivoque, aurait demandé
+des explications et culbuté tous ses mensonges; Mirande qu'il avait eu
+tant de peine à retrouver, et qu'il venait de décider à aller dire la
+vérité au juge d'instruction.
+
+Ce fut pourtant Mirande qui le tira d'embarras, sans le vouloir et sans
+le savoir. Il n'avait pas remarqué M. de Servon à la Closerie des Lilas
+et quand il se trouvait tout à coup face à face avec des gens qu'il ne
+connaissait pas, son premier mouvement était toujours de leur tourner le
+dos et de prendre le large.
+
+Il n'y manqua pas en voyant que le vicomte allait aborder Paul. Il fila
+sans saluer ce gêneur qui s'avisait de les déranger et en criant à son
+ami:
+
+--J'y vais, puisque tu le veux. Va m'attendre au café Soufflot. J'y
+serai dans deux heures.
+
+Paul se serait bien passé d'être interpellé de la sorte, à portée des
+oreilles de M. de Servon qui n'était plus qu'à deux pas, mais le mal
+était fait et il ne lui restait qu'à tâcher de pallier le fâcheux effet
+de cette étrange invitation.
+
+Un marquis avait pu se montrer un soir à la Closerie des Lilas, mais
+qu'il se montrât en plein jour au café Soufflot, c'était
+invraisemblable.
+
+Et, pour comble de malechance, Mirande venait de le tutoyer à haute et
+intelligible voix.
+
+Le pauvre Paul regrettait amèrement d'avoir accepté le rendez-vous que
+ce grand fou de Jean lui avait donné.
+
+Jean qu'il avait tant cherché, la veille, au quartier Latin, Jean
+s'était laissé enlever par une ancienne maîtresse qui était venue le
+réveiller et qui l'avait emmené rue Jean-Goujon où elle possédait un
+joli petit hôtel; il l'avait connue figurante au théâtre de Cluny; elle
+était passée grande cocotte, et elle tenait à lui montrer les splendeurs
+de sa nouvelle installation; il n'avait pas refusé de l'accompagner chez
+elle et il s'y était oublié pendant vingt-quatre heures.
+
+Pris du remords d'avoir oublié Paul Cormier dans un moment si critique,
+il lui avait écrit pour lui expliquer son cas et pour le prier de venir
+le rejoindre aux Champs-Elysées, derrière la rotonde du Panorama. Et
+Paul était venu. Depuis une heure, il le prêchait pour qu'il allât se
+déclarer et il n'avait pas encore pu l'y décider, quand l'apparition du
+vicomte avait coupé court au tête-à-tête.
+
+Qu'il allât ou non au Palais de Justice, comme il venait de l'annoncer,
+Mirande était parti. Il s'agissait maintenant pour Paul de se préparer à
+répondre aux questions que M. de Servon n'allait pas manquer de lui
+adresser et, payant d'audace, Paul n'attendit pas que M. de Servon
+l'abordât.
+
+Il se leva, il vint à lui et il cherchait une phrase polie pour entamer
+l'entretien, lorsque le vicomte s'écria gaiement:
+
+--Enfin, je tiens mon créancier!
+
+Paul était si troublé, qu'il ne se souvenait plus des huit mille francs
+gagnés chez la baronne, et comme il avait l'air de ne pas comprendre:
+
+--Ce n'est pas ma faute si je suis encore votre débiteur, reprit M. de
+Servon. J'ai envoyé chez vous, hier... vous étiez sorti... personne n'a
+voulu de mon argent, et mon valet de chambre a dû me le rapporter.
+J'allais de ce pas avenue Montaigne, mais puisque j'ai la chance de vous
+rencontrer, permettez que je m'acquitte.
+
+Paul hésita un instant à prendre les billets de mille que le vicomte lui
+présentait. Il se faisait presque scrupule de les recevoir. Le vicomte
+croyait les devoir au marquis de Ganges, et il semblait à Paul qu'il
+n'avait pas le droit d'y toucher. Il s'y résigna pourtant, car il ne
+pouvait pas les refuser, à moins d'avouer tout, sans que madame de
+Ganges l'y eût autorisé.
+
+Encore M. de Servon, en parfait gentleman, aurait-il insisté pour qu'il
+les acceptât, et Paul aurait dû en passer par là.
+
+--Maintenant que me voilà en règle vis-à-vis de vous, reprit le vicomte,
+il faut que je m'excuse de vous avoir interrompu. Vous étiez en
+conférence avec un jeune homme qu'il m'a semblé reconnaître...
+n'était-il pas dimanche soir, à ce bal où mes amis et moi nous vous
+avons rencontré?
+
+--Peut-être bien, balbutia Paul. Il y va très souvent. Il fait son droit
+à Paris... mais il est du même pays que moi et je connais beaucoup sa
+famille...
+
+--C'est ce que je pensais... et il est tout naturel qu'il vous tutoie...
+
+--Il a été mon camarade de collège.
+
+Et comme la figure de Servon exprimait un certain étonnement, Paul
+s'empressa d'ajouter:
+
+--Je me suis marié très jeune.
+
+--Je suis sûr que vous n'avez jamais regretté de n'être pas resté
+garçon, dit poliment le vicomte. Puis-je vous demander des nouvelles de
+madame de Ganges?
+
+Paul fit un effort pour répondre:
+
+--Elle va très bien... je vous remercie.
+
+Quand il était obligé de parler d'elle comme s'il eût été son mari, les
+mots lui restaient dans la gorge.
+
+--Je ne vous cacherai pas qu'en allant vous voir, j'espérais la trouver
+chez elle et si, comme je le suppose, vous rentrez à l'hôtel...
+
+--Au contraire!... j'en sors, dit vivement Cormier.
+
+Il mentait, car il se proposait de courir à l'avenue Montaigne dès qu'il
+aurait fini avec Mirande, et il y aurait couru si le vicomte n'était pas
+survenu.
+
+Il fallait bien maintenant renvoyer à une meilleure occasion cette
+visite urgente, car il voulait éviter à tout prix d'accompagner M. de
+Servon chez la marquise.
+
+Et de peur M. de Servon n'eût l'idée d'y aller sans lui, Paul s'empressa
+d'ajouter:
+
+--Madame de Ganges est sortie aussi... elle doit dîner en ville... et je
+dois aller la rejoindre... je suis même déjà en retard...
+
+--Oh! alors, je me reprocherais de vous retenir. J'aurai l'honneur de
+vous revoir très prochainement... dès que madame de Ganges aura choisi
+un jour de réception et, dans tous les cas, dimanche, j'espère, chez
+madame Dozulé.
+
+--Je l'espère aussi... mais...
+
+--Je compte même que vous voudrez bien être des nôtres, au club dont
+nous faisons partie Carolles, Baffé et moi. Je vous ai l'autre soir
+présenté ces messieurs... ils souhaitent vivement de n'en pas rester là
+et je tiens beaucoup à vous présenter au cercle où nous pourrons nous
+rencontrer tous les jours.
+
+Si le vicomte avait eu l'intention de mettre Paul Cormier à la torture,
+il n'aurait pas parlé autrement. Chaque mot qu'il disait équivalait à un
+coup d'épingle et l'offre obligeante de son parrainage au club mettait
+le comble au douloureux embarras du faux marquis de Ganges.
+
+Et le pauvre Paul ne pensait qu'à se dérober le plus tôt possible au
+supplice que M. de Servon lui infligeait, avec ou sans intention.
+
+--Je remercie beaucoup ces messieurs de leur bonne volonté, dit-il
+précipitamment, et je vous suis très obligé, mais je ne sais pas encore
+si je me fixerai à Paris... quand j'aurai l'honneur de vous revoir, nous
+reparlerons de ce projet, mais en ce moment...
+
+--Vous êtes pressé, je le sais, cher monsieur, et je ne vous retiens
+plus... ah! encore un mot pourtant... vous avez un intendant qui exécute
+trop bien les consignes qu'on lui donne... hier, vous lui aviez dit de
+ne recevoir personne...
+
+--Pas moi... madame de Ganges sans doute...
+
+--Eh! bien, il a exécuté l'ordre, mais il y a ajouté une explication de
+son cru... il a déclaré à mon valet de chambre que vous étiez encore en
+voyage... «Monsieur n'y est pas», c'est admis qu'un domestique réponde
+cela quand son maître tient à fermer sa porte; mais répondre: «Monsieur
+est en voyage» quand tout le monde sait que monsieur vient d'arriver à
+Paris... c'est maladroit. Je me permets de vous signaler le fait pour
+que vous laviez la tête à ce serviteur trop zélé.
+
+Paul le connaissait depuis vingt-quatre heures, le fait, puisque, la
+veille, il était chez la marquise, au moment où le valet de chambre
+s'était présenté pour remettre une lettre. Le vicomte ne lui apprenait
+donc rien de nouveau, mais Paul ne pouvait plus espérer que la situation
+se prolongerait. Elle était trop tendue et le moindre incident ferait
+éclater la vérité.
+
+Et il n'en était que plus pressé de fuir M. de Servon qui,
+d'explications en explications, aurait fini par la découvrir.
+
+Tout en causant, ces messieurs s'étaient avancés, sous les arbres,
+jusqu'au bord de l'avenue d'Antin, qu'il faut traverser pour arriver à
+l'avenue Montaigne.
+
+Un fiacre passait au pas. Paul fit signe au cocher d'arrêter et dit
+vivement à M. de Servon:
+
+--Excusez-moi, monsieur... je suis si en retard que vous me permettrez
+de vous quitter... Merci du bon avis que vous venez de me donner, et au
+revoir!
+
+Il sauta dans la voiture qui fila aussitôt vers le quai.
+
+Ce brusque départ ressemblait tant à une fuite, que le vicomte en
+demeura stupéfait.
+
+Il lui était déjà venu à l'esprit qu'il y avait un mystère dans la vie
+de ce noble ménage; maintenant, il n'en doutait plus, et il se
+promettait de manœuvrer en conséquence.
+
+De quelle espèce était ce mystère? Quel secret cachaient les allures
+bizarres du marquis? Peu importait à Servon, qui n'avait pas d'autre but
+que de s'insinuer chez la marquise et de tâcher de s'y implanter.
+
+Mais, avant d'essayer, il tenait à être mieux renseigné et il ne savait
+comment s'y prendre.
+
+Devait-il se présenter tout seul chez madame de Ganges, sous un prétexte
+qui restait à trouver, ou bien essayer de faire parler la baronne
+Dozulé? Elle lui voulait du bien cette baronne et elle devait savoir
+beaucoup de choses. D'autre part, l'hôtel de la marquise était à deux
+pas et le vicomte soupçonnait M. de Ganges d'avoir menti en disant que
+sa femme dînait en ville et qu'il allait la rejoindre. Si elle était
+restée chez elle, l'occasion était tentante pour risquer la démarche.
+Toute la question était de savoir si elle consentirait à le recevoir. Si
+elle le recevait, il saurait bien mener sa barque de façon à s'ancrer
+dans la maison.
+
+Il allait se décider à courir cette aventure, lorsqu'il avisa sur le
+trottoir, de l'autre côté de l'avenue, un homme qui semblait hésiter à
+venir à lui.
+
+Servon aurait pu l'apercevoir plus tôt, car il y avait bien deux minutes
+qu'il avait débouché de l'avenue Montaigne, juste au moment où Paul
+Cormier montait en voiture.
+
+Cet homme n'avait rien qui put attirer l'attention, mais il regardait le
+vicomte avec tant de persistance que le vicomte le regarda aussi et le
+reconnut.
+
+C'était l'individu qui, une heure auparavant, s'était arrêté sous le
+balcon du Club et que Servon avait signalé à ses amis.
+
+C'était l'ancien garçon de jeu du Cercle des _Moucherons_, renvoyé pour
+cause de suspicion légitime et regretté des pontes qu'il obligeait jadis
+à des taux ultra-usuraires.
+
+Il ne paraissait pas qu'il eût prospéré depuis qu'il avait changé
+d'état. Il avait le teint hâve d'un homme qui a souffert et ses
+vêtements n'étaient pas neufs, mais il n'en était pas à montrer la corde
+et, à la rigueur, un gentleman pouvait, sans se trop compromettre, lui
+parler dans la rue.
+
+La veille encore, Servon, s'il l'eût rencontré, aurait très probablement
+fait semblant de ne pas le voir, mais dans les dispositions d'esprit où
+était en ce moment le vicomte, il n'en allait plus de même.
+
+Il y a des services qu'on ne peut demander qu'à un déclassé et Servon se
+trouvait justement dans le cas d'avoir besoin d'un moins scrupuleux que
+soi.
+
+Il ne fit pas la moitié du chemin, mais il attendit l'homme qui s'était
+décidé à s'approcher et qui lui dit en soulevant son chapeau, sans
+l'ôter--le salut d'un homme déchu qui ne sait pas comment on prendra sa
+politesse:
+
+--Je vois que monsieur le vicomte veut bien me reconnaître. Monsieur le
+vicomte est bien bon.
+
+--Je vous reconnais d'autant mieux que je vous ai déjà vu passer tantôt
+sur le boulevard, répondit Servon.
+
+--Monsieur le vicomte était au club avec ses amis... M. le comte de
+Carolles... M. le capitaine de Baffé... Ces messieurs se souviennent de
+moi, quand j'étais aux _Moucherons_... C'était le bon temps...
+
+--Oui... on vous à mis à pied, je crois...
+
+--Sous prétexte que j'avais introduit au Cercle des cartes marquées. Il
+n'aurait tenu qu'à moi de me justifier... mais il aurait fallu nommer le
+vrai coupable et j'ai mieux aimé perdre ma place que de dénoncer un
+gentilhomme. La preuve que je n'étais pas coupable, c'est qu'on ne m'a
+pas poursuivi.
+
+--Comment vivez-vous, maintenant?
+
+--Je vis... mal.
+
+--Vous aviez pourtant, je suppose, amassé un capital...
+
+--Assez rond... c'est vrai... Je l'ai laissé à Monte-Carlo.
+
+--Vous êtes joueur, vous!... ah! parbleu, c'est trop fort... après avoir
+vu où le jeu a mené tant de gens qui vous empruntaient de l'argent!...
+
+--La passion ne raisonne pas... et c'est ma passion, le jeu... mais j'en
+suis bien revenu, et maintenant, je cherche à faire des affaires.
+
+--Des affaires, de quel genre?
+
+--Je n'ai pas de préférences. Cependant, si je pouvais monter une agence
+de renseignements, je crois que je ferais ma fortune... Recherches dans
+l'intérêt des familles... surveillances discrètes...
+
+--Je comprends. Vous voudriez faire de la police au service des
+particuliers.
+
+--Justement. Je m'essaie déjà, et si je pouvais être utile à monsieur le
+vicomte...
+
+De ce ci-devant garçon de jeu au vicomte de Servon la proposition était
+impertinente et le gentilhomme auquel ce drôle osait la faire eut sur
+les lèvres une verte réplique. Mais si le premier mouvement est le bon,
+comme on le prétend, il arrive souvent que le second ne vaut pas le
+premier.
+
+Servon, indigné tout d'abord, se dit très vite que cette ouverture
+n'était pas à dédaigner. Il avait à cœur de savoir à quoi s'en tenir sur
+les époux de Ganges; qui veut la fin veut les moyens et ce n'était pas
+le cas de se montrer difficile sur le choix de l'agent qui se chargerait
+de le renseigner.
+
+On ne fait pas la cuisine avec des gants blancs et pour les basses
+besognes on n'emploie pas de gentlemen.
+
+--Vous vous essayez, dites-vous? demanda Servon.
+
+--Mon Dieu, oui, répondit modestement Brunachon; quand on a été sept ans
+employé dans un grand cercle on connaît tout Paris... le Paris
+mondain... et on sait beaucoup de choses. Depuis que je cherche à
+travailler dans la partie des renseignements, j'en ai déjà ramassé pas
+mal et j'ai fait quelques nouvelles connaissances. S'il plaisait, un
+jour ou l'autre, à monsieur le vicomte de mettre mes talents à
+l'épreuve, je me flatte que monsieur le vicomte serait satisfait de moi.
+
+--Alors, pour le moment, vous faites de la police, en amateur?
+
+--Pour me faire la main.
+
+--C'est à peu près la même chose. Et vous vous exercez sur le premier
+venu?
+
+--Oui... quand ça se trouve... et puis j'ai gardé des amis parmi mes
+anciens camarades... ils me renseignent à l'occasion... et je n'oublie
+jamais rien... j'ai une mémoire excellente...
+
+--Vous avez aussi de bon yeux pour m'avoir reconnu au balcon.
+
+--Je reconnaîtrais de beaucoup plus loin monsieur le vicomte, dit
+respectueusement Brunachon. Monsieur le vicomte ne ressemble pas à tout
+le monde.
+
+--Alors, je dois être facile à... comment dites-vous cela?... à _filer_,
+je crois?
+
+--_Filer_, c'est bien le mot technique.
+
+Ce terme et le langage correct de l'ancien croupier auraient bien étonné
+Bardin père et fils qui l'avaient entendu la veille, dans le cabinet du
+juge, s'exprimer comme un rôdeur de barrières. Ils ne connaissaient pas
+le personnage. Brunachon parlait argot, quand il lui convenait de le
+parler, mais il savait aussi à l'occasion prendre le ton d'un homme bien
+élevé.
+
+--Est-ce que vous venez de me _filer_, moi? lui demanda tout à coup M.
+de Servon.
+
+--Oh! monsieur!... je ne me serais pas permis...
+
+--Pourtant, ça m'en a tout l'air. Je vous ai vu arrêté, tantôt, sous le
+balcon du club... et je vous retrouve, une heure après, dans ce coin des
+Champs-Elysées.
+
+--J'y suis arrivé bien avant monsieur le vicomte et j'y suis venu pour
+une affaire dont je commence à m'occuper. Si je viens de rencontrer
+monsieur le vicomte, c'est tout à fait par hasard. Je sortais de
+l'avenue Montaigne quand je l'ai aperçu... Monsieur le vicomte a dû voir
+que je n'osais pas l'aborder..., et d'ailleurs, si je m'étais permis de
+le suivre, j'aurais eu soin de ne pas me montrer.
+
+--Alors, vous cherchez quelqu'un, avenue Montaigne?
+
+--Je cherchais... des informations. J'étais venu en reconnaissance...
+comme à la guerre... explorer le terrain et surveiller les mouvements de
+l'ennemi... j'ai perdu mes peines.
+
+Tout cela n'était pas clair et ces réponses entortillées ne faisaient
+qu'aiguillonner la curiosité de M. Servon qui, lui aussi, avait des
+renseignements à prendre et qui songeait à charger Brunachon de les
+prendre pour lui.
+
+--Vous qui prétendez connaître tant de gens, lui demanda-t-il, tout à
+coup, connaissez-vous un certain marquis de Ganges?
+
+De vue... oui... parfaitement, répondit Brunachon, déjà sur ses gardes.
+
+--Où l'avez-vous vu?... et quand?
+
+--A Monte-Carlo, cet hiver.
+
+--Je le croyais en Turquie.
+
+--Je ne sais pas s'il y est allé, mais je sais qu'il était encore à
+Nice, il y a huit jours.
+
+--Mais, depuis, il est rentré à Paris.
+
+--C'est possible. Sa femme y habite... tout près d'ici, dans un très bel
+hôtel qui lui appartient. On disait là-bas que le marquis ne vivait pas
+avec elle... ils ont pu se raccommoder... mais j'en doute...
+
+--Pourquoi en doutez-vous?
+
+--Puisque monsieur le vicomte me fait l'honneur de m'interroger, je dois
+dire à monsieur le vicomte que cette dame a un amant. Ce n'est pas une
+raison pour qu'elle ne se remette pas avec son mari...
+
+--Enfin, vous persistez à affirmer que, si vous rencontriez le marquis
+de Ganges, vous le reconnaîtriez?
+
+--A l'instant même.
+
+--Eh! bien, vous vous vantez, car vous venez de le voir.
+
+--Où donc?
+
+--Je causais avec lui quand vous êtes arrivé.
+
+--Quoi! ce jeune homme qui est monté en voiture...
+
+--Précisément. Ce jeune homme, c'est monsieur de Ganges que vous
+prétendez connaître.
+
+--Ça, le marquis! s'écria Brunachon. Ah! mais non! Il ne lui ressemble
+même pas... et le marquis a au moins cinq ans de plus.
+
+--Il faut donc qu'il y ait deux marquis de Ganges, car celui que vous
+venez de voir porte ce nom et ce titre et il va dans le monde avec la
+marquise. Je les y ai rencontrés ensemble.
+
+Brunachon eut un hochement de tête qui devait signifier: «tout
+s'explique», mais il ne dit mot.
+
+Il n'était pas encore décidé à mettre le vicomte dans son jeu.
+
+Brunachon, après avoir manqué sa première tentative de chantage, en
+préparait une autre, depuis qu'il était sorti du cabinet de monsieur
+Bardin. Il savait que Paul Cormier n'avait pas été arrêté, et il
+commençait à prévoir que l'affaire du boulevard Jourdan n'aurait pas de
+suites graves. Un duel n'est pas un assassinat. D'ailleurs, Paul
+Cormier, après avoir comparu devant le juge d'instruction, ne redoutait
+plus d'être dénoncé. Brunachon avait donc changé ses batteries. C'était
+maintenant la marquise de Ganges qu'il espérait faire chanter. Il y
+avait songé dès le premier jour, car, comme l'avait soupçonné Paul, il
+s'était caché dans un fiacre pour le suivre depuis la rue Gay-Lussac
+jusqu'à l'avenue Montaigne; il savait chez qui Paul était allé,--il
+l'avait su en faisant causer les marchands du voisinage, tous
+fournisseurs de l'hôtel,--et il s'était promis d'exploiter madame de
+Ganges aussitôt qu'il serait complètement renseigné sur la nature des
+relations que cette grande dame entretenait avec un étudiant.
+
+Il était revenu le lendemain aux informations. Il en arrivait, et il
+s'en était fallu de peu qu'il surprît, causant avec Paul Cormier, Jean
+de Mirande, qu'il aurait pu exploiter aussi. Il n'avait fait
+qu'entrevoir Paul qui ne l'avait pas vu, mais M. de Servon venait de lui
+apprendre tout ce qu'il ne savait pas,--hors une seule chose que Servon
+ignorait lui-même, puisqu'il ne connaissait pas l'histoire du duel;--le
+nom de l'homme que Mirande avait tué.
+
+Brunachon ne mentait pas en disant qu'il connaissait le marquis de
+Ganges pour l'avoir rencontré aux tables de jeu de Monte-Carlo; et
+Brunachon n'avait pas menti non plus, en disant au juge d'instruction
+qu'il ne s'était réveillé qu'au moment où le duel sur le bastion venait
+de finir.
+
+Il avait vu d'en haut un mort couché sur l'herbe, la face contre terre.
+Il ne s'était pas douté que ce mort était le marquis et il ne s'en
+doutait pas encore.
+
+--Eh! bien, lui dit M. de Servon en haussant les épaules, vous voyez
+qu'il vous arrive de vous tromper tout comme un autre.
+
+--Je ne me trompe pas, murmura l'ancien garçon de jeu. Ce monsieur se
+fait passer pour le marquis de Ganges, mais il ment.
+
+--Alors, il est d'accord avec la marquise?
+
+--Évidemment, puisqu'il l'accompagne dans le monde.
+
+--C'est donc qu'il est son amant?
+
+--Je le supposais, avant d'avoir entendu M. le vicomte. Maintenant, je
+n'en doute plus.
+
+--Bon! mais qui est-il?
+
+--Ah!... voilà!...
+
+--Vous devez le savoir.
+
+--Si je le savais, monsieur le vicomte comprendra que je ne devrais pas
+le dire. En affaires, la discrétion est indispensable pour réussir.
+
+--En affaires?... comment? Ah! oui, j'entends... les affaires de
+l'agence que vous voulez monter, dit Servon avec une légère grimace de
+dégoût. Vous ferez commerce de renseignements et vous ne les donnerez
+pas pour rien.
+
+--Monsieur le vicomte devine tout.
+
+--Eh! bien... j'ai l'habitude de payer ce que j'achète. Faites votre
+prix.
+
+--Oh! je m'en rapporterai toujours à la générosité de monsieur, le
+vicomte... et du reste, pour le moment, j'ai si peu de chose à lui
+vendre que ce n'est pas la peine de traiter.
+
+Le drôle disait: _traiter_, comme s'il se fût agi de signer une
+convention diplomatique.
+
+--Si monsieur le vicomte avait intérêt à être renseigné sur ce faux
+marquis et sur ses rapports avec madame de Ganges, je me mettrais en
+campagne et je me ferais fort de lui procurer toutes les informations
+dont il aurait besoin.
+
+--Très bien. Je vous rémunérerai largement.
+
+Le vicomte était déjà revenu de ses répugnances à recourir aux vils
+offices d'un espion.
+
+--Alors, je puis marcher. Une parole de monsieur le vicomte vaut de
+l'or.
+
+Brunachon changeait, comme on dit, son fusil d'épaule. Brunachon n'était
+pas homme à refuser les offres de M. de Servon; d'autant que tout en le
+servant, il pourrait à l'occasion faire chanter la marquise.
+
+C'était même sur elle qu'il fondait ses plus grosses espérances de
+bénéfices. Le vicomte se lasserait vite d'acheter des renseignements, et
+Paul Cormier n'était pas en état de payer bien cher un silence dont il
+pourrait bientôt se passer; mais la marquise était riche et elle avait
+sa réputation à préserver.
+
+--Eh! bien?... le nom de cet homme? demanda M. de Servon.
+
+--Il s'appelle Paul Cormier... et il est étudiant... il fait son droit.
+
+--Je m'en doutais. Où demeure-t-il?
+
+--Au quartier Latin. Rue Gay-Lussac, numéro 9.
+
+--Cela doit être vrai, murmura le vicomte. Mais comment cet étudiant
+connaît-il la marquise de Ganges?
+
+--Voilà, monsieur le vicomte, ce que j'ignore absolument, mais je
+m'engage à le savoir d'ici à très peu de jours. Tout ce que je puis vous
+dire aujourd'hui, c'est que, hier, il s'est fait conduire en voiture à
+la porte de l'hôtel de cette dame, avenue Montaigne, qu'elle l'a reçu et
+qu'il est resté plus d'une heure chez elle. Je pourrais faire le
+mystérieux et vous laisser croire que j'en sais beaucoup plus long.
+J'aime mieux vous dire la vérité.
+
+--Et il la connaît de longue date, reprit Servon qui suivait son idée.
+Dimanche, ils se sont présentés ensemble dans une maison où je me
+trouvais... on a annoncé M. le marquis et madame la marquise de
+Ganges... et il a raconté, lui, qu'il était arrivé le matin d'un grand
+voyage... ils s'étaient entendus à l'avance, car elle ne l'a pas
+démenti... donc, ils étaient d'accord.
+
+--C'est évident.
+
+--Il n'y a qu'une chose que je ne m'explique pas, c'est qu'ils aient pu
+croire que personne ne s'apercevrait de la substitution... le vrai
+marquis n'aurait qu'à reparaître..., et il reparaîtra certainement... il
+ne restera pas toute sa vie à Monte-Carlo.
+
+--A moins qu'ils ne se soient entendus avec lui... il y a des maris avec
+lesquels on peut entrer en accommodement... et il n'a pas trop bonne
+réputation, ce marquis.
+
+--On finirait toujours par savoir à Paris qu'il existe... sa femme
+risquerait trop en mettant son amant à la place de son mari... il doit y
+avoir autre chose...
+
+--C'est ce que je me dis aussi... mais, quoi?...
+
+--Peut-être que le vrai marquis de Ganges est mort récemment à Monaco...
+il est joueur... il a bien pu se tuer... Peut-être que sa femme le sait
+et qu'elle a imaginé de le remplacer, parce qu'elle est bien sûre qu'il
+ne viendra pas réclamer...
+
+--Je n'avais pas pensé à ça, murmura Brunachon, que cette idée parut
+frapper.
+
+Puis, se reprenant:
+
+--Mais, non... s'il s'était brûlé la cervelle là-bas, les journaux
+l'auraient annoncé... il faudrait donc supposer qu'il est mort incognito
+et que sa veuve espère qu'on ne saura jamais qu'il est mort.
+
+Le vicomte réfléchissait et ne trouvait pas d'explication satisfaisante.
+
+--Au fait!... pourquoi pas? dit entre ses dents Brunachon.
+
+--Je vois, reprit Servon impatienté, que vous ne devinez pas mieux que
+moi. Quand vous aurez trouvé, vous me le ferez savoir. Mais notre
+entretien a assez duré... et comme toute peine mérite salaire...
+
+Il allait mettre la main à la poche, quand Brunachon lui dit vivement:
+
+--Pas encore, monsieur le vicomte. Laissez-moi gagner mon argent.
+Pouvez-vous disposer d'une heure?
+
+--Oui... mais pourquoi?
+
+--Je viens d'avoir une idée et si je ne me trompe pas, avant une heure,
+vous serez fixé sur le point principal... le reste viendra ensuite, très
+facilement...
+
+--Voilà bien des promesses! que faut-il que je fasse pour arriver à ce
+résultat?
+
+--Une course en voiture... avec moi.
+
+--J'aime mieux: pas avec vous, dit le vicomte qui ne tenait pas à se
+montrer dans les rues du Paris en compagnie de cet homme.
+
+C'était bien assez d'avoir causé avec lui dans un coin écarté.
+
+--Bon! je comprends, dit cyniquement Brunachon. Il y a moyen de
+s'arranger. Je vais monter dans le premier sapin découvert qui va
+passer, vous monterez dans un autre. Vous direz à votre cocher de suivre
+le mien et d'arrêter quand il arrêtera. Chacun descendra de son côté et
+là où vous me verrez entrer, vous entrerez derrière moi, sans avoir
+l'air de me connaître.
+
+Vous pourrez même, si vous le préférez, m'attendre à la porte.
+
+--C'est bien compliqué ce que vous me proposez là, dit le vicomte, qui
+avait bonne envie d'envoyer au diable ce chercheur de pistes.
+
+--Mais, non... c'est tout simple, au contraire, répondit Brunachon, et
+Monsieur le vicomte ne risquera pas de se compromettre, puisque je ne
+lui parlerai pas... c'est-à-dire... je lui parlerai... après... et dans
+un endroit où personne ne nous remarquera...
+
+--Comment, après?... après quoi?
+
+--Après que j'aurai su ce que je vais savoir... et ce ne sera pas
+long... une demi-heure de trajet en voiture... et même moins, si nous
+tombons sur de bons cochers... cinq minutes de... de vérification... et
+je serai fixé. Je rejoindrai alors monsieur le vicomte et je lui ferai
+mon rapport.
+
+--Dans la rue?
+
+--Dans un square où on ne rencontre que des troupiers et des bonnes
+d'enfants.
+
+--Que de mystères! vous pouvez bien me dire où vous voulez me conduire.
+
+--Monsieur le vicomte ne viendrait pas, si je le lui disais.
+
+--Alors, je refuse.
+
+--Monsieur le vicomte aurait bien tort. Je lui rendrais compte tout de
+même... je lui écrirais... mais nous perdrions du temps... et dans ces
+sortes d'affaires, il ne faut pas traîner... tandis que si Monsieur le
+vicomte veut bien venir, il saura tout de suite à quoi s'en tenir sur la
+véritable situation de cette dame...
+
+--De la marquise de Ganges?
+
+--Mais oui, Monsieur. N'est ce pas précisément le point sur lequel vous
+désirez être renseigné avant tout?
+
+--Sans doute, mais...
+
+--Eh! bien, quand vous le serez, vous me direz ce que j'aurai à faire
+pour vous servir et je le ferai.
+
+Brunachon parlait déjà comme s'il eût été chargé d'une mission par M. de
+Servon qui hésitait encore à l'employer.
+
+Il y répugnait même, car il était d'un monde où on ne se commet pas
+volontiers avec des gens de cette sorte, mais d'autre part il désirait
+tant éclaircir le mystère qui enveloppait la vie de madame de Ganges
+qu'il devait finir par se décider à accepter la proposition de l'ignoble
+Brunachon.
+
+Que risquerait-il, après tout?... Rien que de faire en voiture une
+course inutile. C'était peu de chose en comparaison du résultat que
+l'espion lui promettait.
+
+--Je me permettrai de faire observer à Monsieur le vicomte qu'il est
+temps de partir, reprit cet homme. Si nous différions davantage, nous
+arriverions trop tard.
+
+Il ne disait toujours pas où il s'agissait d'arriver et Servon sentait
+bien qu'il ne le dirait pas. Mais peu importait, au fond. Servon serait
+toujours libre de ne pas le suivre jusqu'au bout, s'il s'apercevait
+qu'on le menait là où il ne voulait pas aller. Peut-être même valait-il
+mieux qu'il l'ignorât; car si ce voyage devait avoir des suites
+fâcheuses pour quelqu'un, sa responsabilité serait moins engagée.
+
+Le hasard--un hasard facile à prévoir--mit fin aux incertitudes du
+vicomte.
+
+En cette saison, à l'heure où on revient du Bois, les voitures vides et
+les cochers cherchant pratique foisonnent aux Champs-Élysées.
+
+Deux victorias libres passaient en ce moment à la file, marchant au pas
+vers la place de la Concorde en rasant le trottoir de la contre-allée.
+
+Brunachon interrogea d'un coup d'œil le clubman qui répondit par un
+signe affirmatif et sans attendre un ordre plus formel, Brunachon sauta
+dans la première.
+
+Le sort en était jeté. Servon monta dans la seconde qui n'était pas loin
+et dit à son cocher de suivre.
+
+Brunachon avait rapidement donné ses instructions au sien qui mit son
+cheval au trot.
+
+Le vicomte n'avait plus qu'à se laisser aller au courant de cette
+curieuse aventure et il commençait à y prendre un certain plaisir.
+L'attrait de l'inconnu. Il lui était arrivé assez souvent de suivre une
+jolie femme, sans savoir où elle le conduirait. C'est un sport amusant
+pour un désœuvré qui se console facilement d'être distancé en route.
+Cette fois, il était sûr que pareille déconvenue ne lui arriverait pas
+et l'intérêt était plus vif, car il ne pouvait pas deviner le
+dénouement.
+
+Brunachon avait refusé de dire où il allait et il s'était abstenu de
+donner la moindre indication sur la direction qu'il comptait faire
+prendre à sa victoria.
+
+Elle descendait l'avenue des Champs-Elysées, et cela prouvait seulement
+que Brunachon ne se dirigeait pas vers les excentriques et élégants
+quartiers de l'Ouest: Passy, l'Etoile, le faubourg Saint-Honoré.
+Brunachon se dirigeait vers le Paris central.
+
+En débouchant sur la place de la Concorde, la victoria qui le portait
+obliqua à droite et enfila le pont.
+
+Servon était fixé. On allait sur la rive gauche.
+
+Et une idée lui vint tout naturellement. Brunachon lui avait appris que
+l'amant de la marquise habitait le quartier latin. Servon ne douta pas
+que Brunachon ne le conduisît chez cet étudiant, auquel il se proposait
+de faire subir un interrogatoire en présence du vicomte, qui n'y tenait
+pas du tout, car il n'aurait rien gagné à mettre Paul Cormier au pied du
+mur.
+
+Ce garçon, s'il fallait en croire Brunachon, demeurait rue Gay-Lussac.
+Le vicomte se promit de laisser Brunachon monter tout seul chez le faux
+marquis, si la Victoria s'arrêtait à la porte du numéro 9.
+
+Pour le moment, elle suivait le quai d'Orsay, et c'était à peu près le
+chemin de la rue Gay-Lussac.
+
+Après le quai d'Orsay, elle prit le quai Voltaire, mais au lieu de
+tourner par la rue des Saints-Pères, pour arriver presque directement au
+Luxembourg, elle continua par le quai Malaquais, et par le quai Conti,
+en passant devant l'Institut et devant la Monnaie, puis laissant le
+Pont-Neuf à gauche, elle se lança sur la pente du quai des Augustins.
+
+--Bon! se dit Servon, toujours imbu de l'idée qu'on allait chez Cormier,
+il va prendre le boulevard Saint-Michel... ce cocher n'a pas le
+sentiment de la ligne droite, mais c'est le chemin tout de même. Je me
+laisse faire; seulement, je lâcherai ce drôle à la porte. Il faut en
+vérité qu'il soit stupide pour s'imaginer que je vais me présenter avec
+lui chez ce jeune homme.
+
+La résolution était louable, mais le vicomte n'eut pas besoin d'y
+persévérer.
+
+Arrivée à la place Saint-Michel, au lieu de remonter le boulevard, la
+voiture qui portait Brunachon s'engagea sur le pont qui aboutit dans la
+Cité.
+
+--C'est inouï! grommela Servon; le voilà qui revient sur ses pas à
+présent. Ce n'était pas la peine de passer la Seine au pont de la
+Concorde pour la repasser dix minutes après.
+
+Où diable me mène ce Brunachon? Est-ce qu'il se moque de moi et a-t-il
+le projet de me traîner à sa suite à travers tout Paris?... non, il
+n'oserait pas... mais où allons-nous?... cette rue qui traverse l'île,
+c'est le boulevard du Palais...
+
+Et voici le Palais lui-même. J'aime à croire qu'il n'a pas l'intention
+d'y entrer pour avertir la justice.
+
+Le vicomte n'avait assurément rien à démêler avec la justice de son
+pays, mais s'il avait su que le nommé Brunachon avait passé toute
+l'après-midi, la veille, dans le cabinet d'un juge d'instruction, il se
+serait arrêté plus longtemps à l'idée singulière qui lui était venue.
+
+Du reste, il n'y avait pas lieu, car la victoria tourna vivement à
+droite, pour traverser le parvis Notre-Dame.
+
+Cela devenait incompréhensible et l'aventure tournait presque au
+comique.
+
+Il n'y a sur le Parvis que Notre-Dame et l'Hôtel-Dieu--une église et un
+hôpital.
+
+On ne pouvait pas supposer que Brunachon allait visiter un malade ou
+allumer un cierge devant l'autel de la Vierge.
+
+Où allait s'arrêter cette promenade? Le vicomte ne cessait de se le
+demander, mais il ne songeait plus à abandonner la partie, car il
+supposait qu'on approchait du but.
+
+Le parvis ne mène à rien qu'à l'île Saint-Louis, et Servon ne se
+figurait pas que son étrange guide pût aller dans ce paisible quartier
+chercher des renseignements sur l'excentrique marquis de Ganges.
+
+Brunachon avait pourtant l'air de savoir parfaitement ce qu'il faisait.
+Depuis qu'on roulait, il s'était retourné plus d'une fois pour s'assurer
+que la voiture du vicomte suivait et la dernière fois, en arrivant sur
+la place Notre-Dame, il avait adressé de loin au persévérant clubman, un
+signe qui signifiait, sans aucun doute: «Ne vous impatientez pas. Nous y
+sommes.»
+
+Et Servon, quoique vexé d'être véhiculé de la sorte, lui savait gré
+d'observer les conventions en s'abstenant de communiquer avec lui
+autrement que par gestes.
+
+Mais il ne devinait toujours pas où on allait.
+
+La victoria de Brunachon s'engagea dans une rue sombre que domine à
+droite la masse colossale de la cathédrale: la rue du Cloître, qui n'est
+ni large ni longue, et où, de sa vie, le vicomte n'avait passé.
+
+Il ne cherchait plus à se rendre compte des chemins qu'on lui faisait
+prendre, et il lui arrivait de se demander ce que les deux cochers
+devaient penser de cette course à la queue leu-leu de deux messieurs qui
+se connaissaient évidemment et qui avaient éprouvé le besoin de prendre
+deux voitures au lieu d'une seule.
+
+Au bout de la rue du Cloître, celle qui marchait en tête s'arrêta et M.
+de Servon dit aussitôt à son cocher d'en faire autant.
+
+Brunachon descendit et M. de Servon s'empressa de descendre aussi.
+
+C'était le moment décisif. Brunachon allait-il aborder le vicomte et lui
+expliquer pourquoi il l'avait amené là?
+
+Pas du tout. Brunachon, fidèle à sa promesse, se contenta de lui montrer
+du doigt la grille le long de laquelle les deux victorias étaient
+rangées, à dix pas d'intervalle.
+
+Cette grille entourait une manière de square, planté d'arbres rabougris
+et garni de bancs vermoulus, un square pauvre où jouaient des enfants
+malingres et où de vieilles loqueteuses se chauffaient au soleil.
+
+C'était bien là l'endroit désigné par Brunachon, qui avait engagé le
+vicomte à l'y attendre, pendant qu'il irait, lui, se renseigner sur la
+vraie situation de madame de Ganges.
+
+Se renseigner où et près de qui? il ne l'avait pas dit et Servon, qui
+n'en avait pas la plus légère idée, le vit entrer avec d'autres
+personnes dans un bâtiment adossé au parapet du quai, à la pointe de la
+Cité, et d'assez triste apparence.
+
+Cela ressemblait à l'une de ces constructions qu'on voit de distance en
+distance sur les bords de la Seine, depuis le pont de Bercy jusqu'au
+viaduc d'Auteuil, et où sont les bureaux des employés de la navigation.
+
+Servon ne s'inquiéta point de savoir ce que c'était et ne fut pas tenté
+d'y entrer à la suite de Brunachon.
+
+Servon appartenait à cette catégorie de Parisiens qui ne connaissent de
+Paris que les quartiers habités par les heureux de ce monde. Il pouvait
+se vanter de n'avoir jamais mis les pieds dans les parages où logent les
+déshérités, car il ne les avait traversés qu'en voiture, en se rendant à
+quelque gare de chemin de fer.
+
+Il n'était pas entré au Jardin des Plantes depuis son enfance, et s'il
+avait aperçu les tours de Notre-Dame, c'était de loin et pour ainsi dire
+malgré lui, car il ne s'était jamais arrêté pour les admirer.
+
+Il savait donc à peine où il était, et il n'avait pas, comme les
+étrangers qui visitent pour la première fois la grande ville, un guide
+du voyageur dans sa poche, à seule fin de ne pas s'égarer et de se
+renseigner sur la destination des monuments.
+
+Peu lui importait d'ailleurs, pourvu que Brunachon revint promptement
+mettre fin à ses incertitudes.
+
+Il entra dans le square et, n'ayant garde de s'asseoir sur des sièges
+publics d'une solidité et d'une propreté douteuses, il se mit à se
+promener par les allées, après avoir allumé un cigare.
+
+Il remarqua bientôt que beaucoup de gens qui passaient sur le quai se
+détournaient de leur chemin pour entrer, comme Brunachon, dans le petit
+édifice long et bas qui faisait face à l'entrée du square. D'autres en
+sortaient. C'était un va-et-vient continuel.
+
+De cette affluence, le vicomte conclut judicieusement qu'il y avait là
+dedans une succursale du Mont de Piété et se demanda derechef ce que
+l'ancien garçon de jeu était allé chercher là.
+
+Il commençait d'ailleurs à en avoir assez de cette énigmatique
+expédition et il se promettait de planter là Brunachon, pour peu qu'il
+tardât à reparaître.
+
+Il se trouvait même un peu ridicule de s'être laissé embarquer par ce
+drôle dans cette campagne policière et il jurait bien qu'on ne l'y
+reprendrait plus, quel qu'en fût le résultat.
+
+Il n'attendit pas trop longtemps.
+
+Au bout de dix minutes, il vit Brunachon descendre les marches qui
+précèdent la maisonnette où il était entré et impatient de l'interroger,
+il fit quelques pas pour se porter à sa rencontre, mais il se ravisa en
+voyant Brunachon lui indiquer d'un signe de tête le fond du square où il
+n'y avait absolument personne et où ils pourraient causer sans attirer
+l'attention.
+
+Brunachon donnait au vicomte une leçon de prudence et le vicomte s'y
+conforma.
+
+Il lui sut même gré de sa discrétion, car l'affaire semblait se corser
+et M. de Servon tenait de plus en plus à ne pas être vu conférant avec
+ce suspect personnage.
+
+Brunachon passa, sans lui dire un seul mot, tout près du clubman qu'il
+avait promptement rattrapé et alla s'embusquer dans un coin du terrain
+qui s'étend au delà du square, entre les hauts contre-forts de
+Notre-Dame et le parapet du quai de l'Archevêché.
+
+Servon vint l'y rejoindre, un peu étonné de le voir prendre tant de
+précautions, et l'interrogea des yeux.
+
+--Monsieur le vicomte avait deviné, lui dit Brunachon. Moi, je n'y
+voulais pas croire.
+
+--Croire à quoi?... Expliquez-vous, clairement, sacrebleu!
+
+--Madame la marquise de Ganges est veuve.
+
+--Veuve! s'écria le vicomte. Qu'en savez-vous?
+
+--Je viens de m'en assurer, répondit tranquillement Brunachon.
+
+--Comment? Est-ce à dire que vous venez de voir l'acte de décès de son
+mari? C'est donc une mairie ce vilain petit monument?
+
+--Non... ce n'est pas une mairie, dit l'ancien garçon avec un sourire
+qui ressemblait à une grimace.
+
+--Alors, qu'est-ce que c'est?
+
+--Monsieur le vicomte plaisante... Monsieur le vicomte n'ignore pas...
+
+--Je vous dis que je n'en sais rien. C'est la première fois de ma vie
+que je viens ici et si vous croyez que je me suis amusé à interroger les
+gens déguenillés que j'ai vus dans le square...
+
+--Oh! je pense bien que non... Mais, je croyais... enfin, je n'ai plus
+qu'une prière à adresser à Monsieur le vicomte...
+
+--S'il s'agit de rouler encore à travers Paris, je vous préviens que je
+n'en suis plus.
+
+--Non... non... j'attendrai ici et Monsieur le vicomte n'a qu'à entrer.
+
+--Où ça?
+
+--Dans le bâtiment d'où je sors. Monsieur le vicomte verra par
+lui-même... et après, si Monsieur le vicomte veut bien venir me
+rejoindre, je lui expliquerai ce qu'il n'aura pas compris.
+
+--Soit! dit Servon, agacé. J'y vais... mais je vous préviens que si je
+m'aperçois que vous vous êtes moqué de moi, vous vous en repentirez.
+
+Et pendant que Brunachon protestait contre cette supposition, le vicomte
+traversa le square presque en courant et monta vivement les marches qui
+précédaient une espèce de péristyle au delà duquel s'étendait comme un
+paravent un mur qui masquait l'intérieur de l'édifice.
+
+Pour entrer, il fallait tourner par la droite ou par la gauche ce mur
+ouvert aux deux bouts.
+
+Ainsi fit-il et il se trouva dans une vaste salle carrée dont les parois
+en stuc poli étaient couvertes de longues inscriptions qu'il ne prit pas
+la peine de lire.
+
+Éclairé par en haut, ce _hall_ ressemblait vaguement au vestibule d'un
+musée.
+
+Le vicomte continuait à ne pas comprendre.
+
+Il remarqua pourtant que les gens qui entraient se dirigeaient tous vers
+un vitrage qui barrait le fond de la salle et défilaient devant cette
+clôture en verre, comme on passe devant les étalages d'un bazar.
+
+Ils ne s'arrêtaient qu'au bout, mais là, un groupe s'était formé et deux
+sergents de ville de service veillaient à ce que les curieux ne
+stationnassent pas trop longtemps.
+
+«Circulez, messieurs!... circulez!» cet avertissement souvent répété
+accélérait le défilé.
+
+Dans ce coin, évidemment, se trouvait ce que les Anglais appellent _the
+great attraction_, mais du diable si Servon devinait ce qu'on montrait
+là qui pût intéresser cette foule empressée.
+
+Afin de le savoir, il se mit à la queue comme les autres et en
+s'approchant, il vit derrière la vitrine une double rangée de tables de
+marbre dont deux étaient occupées par deux cadavres de noyés, verts,
+bleus, violets, hideux.
+
+Cette fois, Servon fut fixé sur la destination de l'édifice.
+
+--Ce drôle m'a amené à la Morgue, dit-il, entre ses dents. Il m'a fait
+une farce funèbre, mais il me la paiera.
+
+Il allait battre en retraite, car il n'avait aucun goût pour les
+spectacles lugubres, mais il se ravisa.
+
+--Non, reprit-il en se parlant à lui-même, il n'aurait pas osé me berner
+de la sorte. En me poussant à entrer, il a eu un but. Lequel? Est-ce que
+le marquis de Ganges?... Mais oui... c'est cela... cet homme vient de le
+reconnaître, couché sur une des dalles noires... je serais bien empêché
+de le reconnaître, moi qui ne l'ai jamais vu vivant... et alors même que
+je l'aurais vu, je ne le reconnaîtrais pas davantage, s'il est dans le
+même état que ces deux corps qui n'ont plus figure humaine.
+
+Servon s'aperçut bientôt qu'il y en avait un troisième, celui qui
+attirait le public, celui qui faisait recette comme disent les habitués
+de l'établissement.
+
+Il suivit le mouvement et il vit que ce mort était beaucoup mieux
+conservé que les deux noyés.
+
+Il était exposé au premier rang, tout près du vitrage et on ne l'avait
+pas déshabillé.
+
+Il était vêtu d'un pantalon de fantaisie et d'une chemise fine avec, aux
+poignets, des boutons de manchettes en or.
+
+On avait enlevé la cravate et ouvert la chemise, afin qu'on pût voir à
+nu la poitrine trouée au-dessous du sein droit.
+
+Il avait dû mourir très vite, et sans souffrir, car la figure était
+calme.
+
+On aurait dit qu'il dormait.
+
+Celui-là, certainement, n'appartenait pas à la même catégorie sociale
+que les malheureux qui figurent ordinairement à la Morgue, et autour du
+vicomte, tout étonné, les commentaires pleuvaient: «--En v'là un qui ne
+s'est pas _suriné_ l'estomac parce qu'il n'avait plus de quoi
+_béquiller_.--Non. C'est un _rupin_... il n'aurait eu qu'à porter ses
+boutons chez _ma tante_; on lui aurait prêté dessus au moins trente
+_balles_, à moins qu'ils ne _soillent_ en _toc_.--Pas de danger!...
+c'est un _zig_ de la _haute_, que je te dis.--Et c'est pas lui qui _s'a
+suriné_. C'est des _escarpes_... là bas, du côté de la porte de
+Montrouge.»
+
+--Circulez, Messieurs!... circulez!... cria un des sergents de ville.
+
+Le vicomte, qui en avait assez vu, circula, mais il ne se pressa pas
+trop de sortir.
+
+Il était fixé maintenant. Ce mort, c'était le marquis de Ganges, que
+Brunachon avait cru reconnaître, et si Brunachon ne s'était pas trompé,
+il était jusqu'à présent le seul qui l'eût reconnu, puisque le corps
+restait exposé.
+
+Les morts reconnus sont enlevés immédiatement. À Paris, chacun sait
+cela, et Servon l'avait entendu dire, comme tout le monde.
+
+Comment ce mari de la marquise, le vrai, était-il venu se faire
+assassiner à Paris, en arrivant de Monte-Carlo, s'il fallait en croire
+l'ancien garçon de jeu qui disait l'y avoir vu?
+
+Servon ne le devinait pas, et ce n'était pas ce côté de la question qui
+le préoccupait le plus.
+
+Pour le moment, il ne pouvait mieux faire que d'aller retrouver l'homme
+qui l'attendait et de lui demander des explications supplémentaires.
+
+Brunachon était à son poste, et il accueillit le clubman par un: «Eh!
+bien, monsieur le vicomte a vu?» qui poussa Servon à répondre:
+
+--J'ai vu un homme qui a été tué d'un coup de couteau dans la poitrine,
+oui. Alors, vous prétendez que cet homme est M. de Ganges?
+
+--Je l'affirme, parce que j'en suis sûr. Et s'il y avait ici n'importe
+quel croupier de Monte-Carlo, il le reconnaîtrait, car il n'est pas
+changé du tout. Il a sa figure de là-bas, quand il fermait les yeux
+pendant que la bille tournait dans le cylindre. On dirait qu'il va les
+rouvrir pour dire: moitié à la masse!
+
+Pauvre marquis!... il était beau joueur, tout de même, et il ne
+regardait pas à l'argent quand il gagnait. Et pas fier, avec ça... il
+m'a plus d'une fois donné un louis, quand j'étais à la côte, conclut
+Brunachon en guise d'oraison funèbre.
+
+--Si vous êtes sûr que c'est lui, pourquoi n'êtes-vous pas entré avec
+moi à la Morgue? demanda M. de Servon pour mettre fin à des discours qui
+l'ennuyaient.
+
+--Mais... parce que j'en sortais, répondit Brunachon. Si j'y étais
+rentré immédiatement, on m'aurait remarqué et on m'aurait peut-être
+_filé_. C'est plein d'agents de police, là-dedans... ils remarquent les
+figures... et je ne tenais pas à leur montrer la mienne deux fois en dix
+minutes.
+
+L'explication parut singulière au vicomte qui ne savait pas que l'ancien
+garçon de jeu avait eu et aurait probablement affaire encore au juge
+d'instruction à propos de la mort tragique du marquis de Ganges. Mais il
+ne perdit pas son temps à demander des éclaircissements.
+
+--Puisque vous l'avez reconnu, dit-il sèchement, il faut faire votre
+déclaration à la police.
+
+--Je préfèrerais que monsieur le vicomte s'en chargeât.
+
+--Moi!... êtes-vous fou?... comment pourrais-je dire que je le
+reconnais?... c'est la première fois que je le vois.
+
+--Oh! je comprends que monsieur le vicomte ne veuille pas se mêler d'une
+histoire où la justice a mis le nez.
+
+--On croit donc à un crime?
+
+--Et on a raison d'y croire. Ce pauvre marquis a été trouvé mort sur le
+talus des fortifications... il a dû être tué le jour de son arrivée à
+Paris. L'instruction est ouverte... seulement, le juge ne sait pas
+encore son nom... il paraît qu'il n'avait pas de papiers sur lui... et
+comme il n'habitait plus la France depuis des années, ceux qui l'y ont
+connu autrefois l'ont oublié.
+
+--Raison de plus pour que vous avertissiez la police.
+
+--C'est l'avis de monsieur le vicomte?
+
+--Sans doute. Pourquoi cette question?
+
+--Parce que... il me semblait... je me figurais que monsieur le vicomte
+préférerait commencer par se renseigner sur ce jeune homme que j'ai vu
+avec lui aux Champs-Elysées... et qui a pris le nom et le titre du
+marquis de Ganges.
+
+Servon ne répondit pas, mais l'objection le frappa.
+
+--Si j'allais dire à la police tout ce que je sais, je pourrais sans le
+vouloir compromettre des personnes honorables, continua Brunachon, et
+les pauvres diables comme moi doivent y regarder à deux fois avant de se
+mêler de ce qui ne les regarde pas. C'est pourquoi j'aime mieux me
+taire. Ça ne veut pas dire que je ne reste pas à la disposition de
+monsieur le vicomte. Tout ce qu'il me commandera de faire, je le ferai.
+
+--Je n'ai pas d'ordres à vous donner, répliqua dédaigneusement Servon.
+
+--Mais monsieur le vicomte peut avoir besoin de renseignements sur...
+sur n'importe quoi et n'importe qui... plus tard, comme maintenant,
+monsieur le vicomte me trouvera toujours prêt à le servir.
+
+Servon commençait à se dire que le cas pourrait bien se présenter, avant
+peu, car il n'en avait pas fini avec l'étrange aventure où le hasard
+l'avait jeté.
+
+--C'est bien, dit-il, je verrai. Où demeurez-vous?
+
+--Pour le moment, je ne demeure nulle part, répondit modestement
+Brunachon; et quand j'aurai un domicile, ce qui ne tardera pas, il
+serait peu convenable que monsieur le vicomte se dérangeât.
+
+--Je pourrais vous écrire.
+
+--Si monsieur le vicomte le permet, je lui écrirai d'abord, pour lui
+donner mon adresse. J'adresserai ma lettre au cercle, et d'ailleurs, à
+partir de demain, je passerai tous les jours sur le boulevard, vers cinq
+heures, comme aujourd'hui. Monsieur le vicomte, s'il désire me parler,
+n'aura qu'à me faire signe... j'irai l'attendre derrière la Madeleine.
+
+Tout cela était clair, précis, et bien combiné. On pouvait mépriser
+Brunachon, mais on ne pouvait pas lui contester le mérite d'être un
+agent plein de ressources et de zèle.
+
+Il ajouta:
+
+--Maintenant, je vais quitter monsieur le Vicomte. J'espère qu'il voudra
+bien m'excuser de l'avoir amené ici. Je tenais à lui prouver que cet
+étudiant n'était pas le marquis de Ganges et pour cela, je devais
+m'assurer que le véritable marquis était mort.
+
+--Vous saviez donc que son corps était à la Morgue? demanda brusquement
+le vicomte.
+
+--Non, répondit Brunachon, avec un peu d'embarras, mais je m'en suis
+douté quand j'ai lu ce matin dans les journaux qu'on avait ramassé près
+de la porte de Montrouge le cadavre d'un monsieur bien habillé. L'idée
+m'est venue, je ne sais comment, que c'était le cadavre de M. de
+Ganges... une vraie inspiration, cette idée-là, puisque maintenant je
+suis sûr que c'est lui qu'on a tué. On n'a qu'à faire venir des témoins
+de Monte-Carlo; on pourra dresser l'acte de décès. Sa veuve ne serait
+peut-être pas fâchée qu'on le dressât.
+
+Et comme M. de Servon se taisait:
+
+--Peut-être aussi aime-t-elle autant que les choses restent comme elles
+sont, reprit Brunachon, en le regardant fixement. C'est une question que
+je ne suis pas en mesure de décider et alors... je m'applique le
+proverbe: Dans le doute, abstiens-toi.
+
+Ces réflexions à haute voix agacèrent Servon, précisément parce qu'elles
+étaient assez justes, et pour y couper court, il tira de son
+portefeuille deux billets de cent francs qu'il remit à Brunachon, en lui
+disant:
+
+--Prenez ceci pour payer le cocher qui vous a amené.
+
+--Pas celui qui a amené monsieur le vicomte? demanda l'impudent coquin
+en empochant la gratification comme il empochait jadis au cercle des
+_Moucherons_ les pourboires des joueurs.
+
+--Non. Je garde la voiture. Maintenant, partez! notre colloque en plein
+air a assez duré.
+
+Brunachon ne se le fit pas dire deux fois. Il fila sans ajouter un mot.
+Qu'aurait-il ajouté? Son travail était fait. Il avait semé dans l'esprit
+du vicomte des idées qui ne manqueraient pas de germer et dont il
+espérait bien tirer quelque profit. Il ne s'était pas compromis et il
+restait libre de faire chanter ou Paul Cormier, ou la marquise de
+Ganges, ou même M. de Servon,--à son choix. Cela dépendrait de la
+tournure que prendrait l'instruction confiée à Charles Bardin.
+
+M. de Servon était beaucoup moins satisfait de son expédition, et il
+regrettait de s'y être engagé.
+
+Tant qu'il s'était agi de s'introduire chez la marquise, il aurait tout
+fait pour forcer son intimité, eût-il dû même abuser un peu de la
+situation, mais il entrevoyait maintenant que derrière cette situation
+il y avait un drame, et même un drame assez corsé, puisqu'il venait de
+se dénouer,--ou de s'engager,--par un meurtre.
+
+Et dans la vie que menait Servon, il n'y avait pas de place pour les
+drames.
+
+Il tenait à sa tranquillité autant qu'à ses plaisirs, et il se demandait
+déjà comment il allait s'y prendre pour se tirer à l'écart d'une affaire
+qui pouvait se terminer devant une cour d'assises.
+
+Il lui en coûtait pourtant de se désintéresser des malheurs qui
+menaçaient la marquise et de renoncer à pénétrer le mystère de
+l'existence en partie double du soi-disant marquis Paul Cormier.
+
+Le vicomte ne savait vraiment que penser de cet étudiant qui jouait, et
+pas trop mal, le rôle d'un marquis de la vieille roche.
+
+Étudiant, il l'était, le vicomte n'en doutait pas depuis qu'il l'avait
+surpris aux Champs-Elysées causant familièrement sur un banc avec un
+grand gaillard à chapeau pointu qui, l'avant-veille, menait le branle
+des pochards à la Closerie des Lilas.
+
+Brunachon, d'ailleurs, affirmait le fait, et Brunachon devait le savoir,
+quoiqu'il se fût dispensé de dire comment il le savait.
+
+Cet étudiant était-il l'amant de madame de Ganges?... Tout semblait
+l'indiquer.
+
+M. de Servon l'avait vu arriver avec elle chez la baronne Dozulé, il
+l'avait entendu annoncer sous le nom du marquis et elle s'était prêtée à
+cette supercherie, puisqu'elle n'avait pas réclamé.
+
+Fallait-il donc supposer qu'elle espérait le faire passer indéfiniment
+pour son véritable mari, à peu près inconnu à Paris?
+
+Cela pouvait être--certaines femmes ont toutes les audaces--mais alors
+il fallait supposer aussi qu'elle savait que le vrai marquis ne
+reparaîtrait jamais.
+
+Et de là à conclure qu'elle l'avait fait tuer par son amant, il n'y
+avait qu'un pas.
+
+Le vicomte hésitait à la tirer, cette terrible conclusion. Ni madame de
+Ganges, ni Paul Cormier ne lui représentaient un de ces couples
+adultères qui cherchent le bonheur dans le crime et qui l'y trouvent.
+Ceux-là sont rares et ils s'y prennent plus adroitement.
+
+Ils n'agissent pas comme des enfants, ils ne se mettent pas à la merci
+d'un hasard, ils ne s'exposent pas à être rencontrés par un ami, ou même
+par une simple connaissance du mari supprimé.
+
+Et puis, cet amant et cette maîtresse n'avaient pas du tout l'air de
+criminels. La marquise était douce et gaie; Paul Cormier, moins
+expansif, avait une physionomie ouverte qui inspirait la sympathie.
+
+Servon le trouvait à son gré et il aurait eu quelque remords de le
+tromper avec sa femme, au temps où il le croyait marié.
+
+Il était donc très porté à croire que ce garçon n'avait pas le moindre
+assassinat sur la conscience, mais après le voyage à la Morgue, il ne
+pouvait absolument pas en rester là.
+
+Il ne voulait pas se mêler de leurs affaires, mais il voulait connaître
+la vérité.
+
+A qui s'adresser pour la connaître?
+
+Il regrettait déjà d'avoir congédié Brunachon qui en savait probablement
+plus long qu'il n'en avait dit. Il était un peu tard pour courir après
+lui et d'ailleurs il y aurait regardé à deux fois avant d'interroger sur
+la marquise un pareil drôle.
+
+L'interroger elle-même, en abordant carrément la question délicate,
+c'eût été plus loyal et plus digne. Mais le difficile, c'était d'arriver
+jusqu'à elle. Madame de Ganges avait refusé la veille de recevoir une
+lettre du vicomte de Servon; à plus forte raison refuserait-elle de
+recevoir le vicomte lui-même.
+
+A force de se creuser la tête, il finit par en faire jaillir une idée.
+Il lui vint à l'esprit que le moyen le plus simple et le plus honnête de
+se renseigner, c'était de demander à Paul Cormier de lui apprendre tout
+ce qu'il pouvait lui apprendre sans compromettre madame de Ganges; de le
+lui demander poliment, doucement, après lui avoir exposé l'embarras où
+il était, depuis que le nommé Brunachon lui avait montré le cadavre du
+marquis, et en lui proposant de le servir, s'il pouvait lui être utile
+en cette grave circonstance.
+
+Paul Cormier, si le vicomte l'avait bien jugé, ne repousserait pas ces
+ouvertures courtoises. Peut-être même, les accueillerait-il avec un
+certain plaisir.
+
+Il devait être embarrassé de sa situation, ce brave étudiant, et très
+désireux d'en sortir.
+
+M. de Servon, en le prenant par la douceur, obtiendrait de lui bien des
+choses: un aveu d'abord qui ne serait pas par trop pénible, car un jeune
+homme peut bien jouer, dans une comédie mondaine et passagère, un rôle
+imposé par une femme qui lui plaît. Une fois entré dans cette voie, Paul
+Cormier pourrait bien en venir à se fier à un homme plus expérimenté que
+ne pouvait l'être un étudiant et à lui demander des conseils, sauf à ne
+pas les suivre.
+
+Et si l'entrevue tournait à la conciliation, Servon se sentait très
+capable de lui en donner d'excellents, voire même de désintéressés.
+
+Servon n'était pas irréprochable, il se permettait une foule de licences
+de conduite, mais, en dépit de la vie à outrance qu'il menait, Servon
+avait gardé les sentiments d'un gentilhomme et il était incapable
+d'abuser de la confiance d'un rival.
+
+Et d'ailleurs, il n'avait pas pour madame de Ganges une de ces violentes
+passions qui font capituler la conscience d'un amoureux. Ce n'était
+qu'un goût très vif, aiguisé par la difficulté. En s'occupant d'elle, il
+ne cherchait qu'une liaison agréable, comme il en avait eu quelques-unes
+dans le monde où il vivait.
+
+Toutes réflexions faites, il se décida à s'aboucher, le plus tôt qu'il
+pourrait, avec Paul Cormier.
+
+Il n'espérait plus le rencontrer dans la rue. Les hasards comme celui
+qui venait de les mettre en présence l'un de l'autre n'arrivent pas tous
+les jours. Le vicomte n'avait donc qu'un moyen de voir le faux marquis,
+c'était d'aller chez lui, à l'adresse indiquée par Brunachon.
+
+Servon était persuadé qu'il l'y trouverait. Cormier, en le quittant, lui
+avait dit qu'il allait rejoindre sa femme qui dînait en ville.
+Évidemment il avait menti, puisqu'il n'était pas le mari de madame de
+Ganges, et il avait dû rentrer à son domicile de la rue Gay-Lussac.
+
+Servon s'y fit conduire dans la victoria qui l'avait amené à la Morgue
+et qu'il renvoya en arrivant rue Gay-Lussac.
+
+Il était las de rouler en fiacre et il prévoyait qu'il éprouverait le
+besoin de marcher, après l'explication qui serait peut-être longue.
+
+Malheureusement, le portier du numéro 9 lui dit que M. Cormier n'était
+pas rentré, et au ton de la réponse, Servon vit bien qu'il ne mentait
+pas, par ordre de son locataire.
+
+Assez ennuyé de ce contre-temps, le vicomte dut se résigner à regagner
+la rive droite, à pied, puisqu'il avait lâché sa victoria.
+
+Il se mit donc à descendre le boulevard Saint-Michel, dans le très vague
+espoir d'y croiser son homme, mais en lisant sur une maison d'angle le
+nom de la large rue qui va du Luxembourg au Panthéon, il se rappela tout
+à coup que l'étudiant au chapeau pointu avait crié à son camarade, resté
+sur le banc, aux Champs-Elysées: «Va m'attendre au café Soufflot; j'y
+serai dans deux heures.»
+
+Les deux heures étaient presque écoulées et Paul Cormier n'avait pas dû
+manquer au rendez-vous.
+
+Il ne s'agissait plus que de trouver le café Soufflot et ce n'était pas
+difficile. Il devait être situé dans la rue du même nom, devant laquelle
+Servon passait en ce moment. Et Servon, tournant à droite, s'y engagea
+immédiatement, sans trop savoir comment il allait s'y prendre pour y
+découvrir l'étudiant qui se tenait peut-être au fond de quelque salle
+avec des camarades.
+
+Il eut la chance de l'apercevoir attablé à l'extérieur, tout seul en
+face d'un verre de vermouth, et absorbé dans la lecture d'un journal du
+soir.
+
+On dîne de bonne heure au quartier latin, surtout l'été, afin d'avoir le
+temps d'aller au Luxembourg, en sortant de table.
+
+La terrasse du café s'était vidée peu à peu et il n'y restait guère que
+Paul Cormier attendant son ami, et se tourmentant de ne pas le voir
+arriver.
+
+Pour tromper son impatience, il s'était mis à lire un journal. Il y
+avait trouvé un long article de reportage où il était question de
+l'affaire du boulevard Jourdan, assez mal exposée et présentée comme un
+assassinat.
+
+Paul, que ce fait-divers intéressait particulièrement, y apportait tant
+d'attention qu'il ne vit pas venir M. de Servon, qui put prendre place à
+la table voisine, sans que le liseur levât les yeux.
+
+--Bonjour, Monsieur! c'est encore moi, dit presque gaiement le vicomte.
+La journée m'est heureuse à vous rencontrer.
+
+--En effet, balbutia l'étudiant, je ne m'attendais pas...
+
+--A me revoir si tôt! Et vous devez être étonné de me trouver si souvent
+sur votre chemin. Cette fois, le hasard y est encore pour quelque chose,
+mais le hasard n'a pas tout fait, car... pourquoi vous le cacherais-je?
+je viens de chez vous, je ne vous y ai pas trouvé, et je vous
+cherchais...
+
+--De chez moi? murmura Cormier, qui en était encore à croire que M. de
+Servon le prenait toujours pour le marquis de Ganges.
+
+--Mon Dieu, oui, dit le vicomte de l'air le plus naturel du monde; je
+suis allé vous demander rue Gay-Lussac, et votre portier m'ayant répondu
+que vous n'étiez pas rentré, j'ai pensé que je vous rencontrerais
+peut-être dans ce quartier.
+
+Paul ouvrit la bouche pour nier; mais il lut sur la figure de M. de
+Servon que ce serait inutile, et il attendit la suite.
+
+--C'est vous dire, cher monsieur, reprit le vicomte, que je sais qui
+vous êtes... et je m'empresse d'ajouter que je ne viens pas vous
+chercher querelle à propos de... l'erreur où je suis tombé... je ne
+viens pas même vous demander des explications... dans le sens que le
+plus souvent on attache à ce mot-là...
+
+--Alors, monsieur, je ne vois pas...
+
+--Laissez-moi achever, je vous prie. Vous n'avez pas plus que moi oublié
+ce qui s'est passé dimanche chez madame Dozulé, ni notre rencontre, le
+soir de ce dimanche, à la Closerie des Lilas. Tout à l'heure, quand je
+vous ai revu aux Champs-Elysées, j'en étais encore au même point... pas
+tout à fait, cependant, car je vous ai trouvé causant avec un jeune
+homme que j'avais remarqué au bal de Bullier et qui ne peut être qu'un
+étudiant. Maintenant que je suis mieux renseigné, je ne tiens à l'être
+davantage que sur un seul point.
+
+J'ai souvent rencontré dans le monde madame la marquise de Ganges. J'ai
+pour elle le plus profond respect, et Dieu me garde de rien faire ou
+dire qui puisse nuire à sa réputation. Mais ce que je viens d'apprendre,
+par hasard, d'autres que moi peuvent l'apprendre aussi. Vous avez des
+camarades qui savent que vous n'êtes pas le marquis de Ganges... si l'un
+d'eux, à ce bal, dimanche, m'avait entendu vous donner ce titre, vous
+vous seriez trouvé dans une situation très difficile.
+
+Le vicomte ne croyait pas si bien dire, car il n'avait pas vu s'engager
+la querelle avec le vrai marquis.
+
+--A cela, reprit-il, il n'y aurait encore que demi-mal; mais qu'un homme
+reçu dans les salons où va madame de Ganges vienne à connaître votre
+véritable nom, qu'arrivera-t-il? De quoi ne l'accuserait-on pas?... Eh
+bien! Monsieur, je suis venu vous dire que je serais prêt à la
+défendre... mais pour que je puisse la défendre utilement, il faut que
+je sache ce qui s'est passé, et c'est à vous que je m'adresse pour le
+savoir.
+
+Paul fit un haut-le-corps, et peu s'en fallut qu'il ne s'écriât: Pour
+qui me prenez-vous? Mais le vicomte s'empressa d'ajouter:
+
+--Ne vous méprenez pas sur mes intentions. Je ne cherche pas à
+surprendre le secret de vos relations avec elle, mais si, comme j'en
+suis convaincu, madame de Ganges n'a rien à se reprocher, je voudrais
+être renseigné afin d'être en mesure de faire cesser les propos
+malveillants. En un mot, monsieur, je viens vous demander ce que je
+devrais répondre si on l'accusait en ma présence. Ma démarche vous
+semble peut-être étrange, mais si vous voulez prendre la peine de
+réfléchir, vous y verrez une preuve du cas que je fais de vous et de la
+sympathie que vous m'inspirez.
+
+Ce fut si bien dit que Paul Cormier s'abandonna au mouvement qui le
+poussait à se confier au gentilhomme qui lui tenait ce langage
+chaleureux et persuasif.
+
+--Monsieur, commença-t-il avec émotion, je vous crois et je vais vous
+confesser la vérité. C'est moi qui suis cause de tout ce qui est arrivé.
+J'ai rencontré, dimanche, madame de Ganges, dont j'ignorais le nom et
+que je n'avais jamais vue. Sa beauté m'a frappé et je me suis permis de
+la suivre.
+
+--Suivre une jolie femme dans la rue, ce n'est pas un cas pendable, dit
+en souriant le vicomte, qui était coutumier du fait.
+
+--Je l'ai suivie dans les Champs-Elysées, jusqu'à l'avenue d'Antin, où
+elle allait et, là... quand elle est entrée, sans s'apercevoir que
+j'étais presque sur ses talons, dans l'hôtel de cette madame Dozulé, j'y
+suis entré avec elle... le domestique qui annonçait ne connaissait pas
+M. de Ganges...
+
+--Et il a annoncé monsieur le marquis et madame la marquise!... C'est
+très drôle et ce serait charmant au théâtre.
+
+--Vous ne me croyez pas?
+
+--Mais si... je vous déclare même que l'idée m'était venue... pas ce
+jour-là, mais depuis... qu'il n'y avait dans tout cela qu'une méprise.
+Je m'étonne seulement que madame de Ganges n'ait rien dit...
+
+--Elle a perdu la tête... elle comptait que j'allais me retirer après
+m'être excusé, et c'est ce que j'aurais dû faire. Lorsqu'elle a vu que
+je restais et que j'acceptais les félicitations que la baronne adressait
+au marquis de Ganges, elle a continué à se taire.
+
+--Je comprends maintenant pourquoi elle s'est éclipsée avant la fin de
+notre partie de baccarat. Vous avez dû être bien embarrassé.
+
+--Pas trop. J'espérais ne jamais revoir les personnes qui se trouvaient
+chez madame Dozulé.
+
+--Vous deviez bien penser cependant que je vous enverrais, avenue
+Montaigne, la somme que je croyais avoir perdue contre le marquis.
+
+--Je vous jure, monsieur, que je n'y avais pas songé, et tout à l'heure,
+quand vous me l'avez remise, j'ai été sur le point de la refuser.
+
+--Je l'ai bien vu, mais quand vous m'avez rencontré, dimanche soir, à la
+Closerie des Lilas, vous avez dû me maudire.
+
+--J'en conviens... et tout à l'heure encore, en vous voyant paraître...
+
+--Vous m'avez donné à tous les diables. J'espère que vous voilà rassuré
+sur mes intentions. Maintenant, me permettez-vous de vous demander si
+vous avez revu madame de Ganges?... je me hâte d'ajouter que vous n'êtes
+pas obligé de me le dire.
+
+--Pourquoi m'en cacherais-je? Je l'ai revue une seule fois... hier, chez
+elle.
+
+--Elle vous avait donc donné son adresse?
+
+Paul ne s'attendait pas à cette question et il aurait bien pu rester
+court, mais il eut la présence d'esprit de répondre:
+
+--Je savais son nom... je n'ai pas eu de peine à trouver son adresse...
+je n'ai eu qu'à feuilleter le _Tout-Paris_.
+
+L'explication venait à propos, car pour en fournir une autre, Paul
+Cormier eût été obligé de dire que c'était le marquis lui-même qui lui
+avait donné l'adresse de sa femme, et il comptait que cet entretien
+plein de périls allait en rester là.
+
+Paul Cormier n'avait garde de parler de la mort tragique de M. de
+Ganges. Il croyait avoir fait la part du feu en avouant qu'il s'était
+laissé donner un nom et un titre qui ne lui appartenaient pas et il
+avait eu soin de passer sous silence le commencement de l'aventure--la
+rencontre au Luxembourg et le voyage en fiacre du Luxembourg au
+rond-point des Champs-Élysées--épisodes compromettants pour la marquise.
+
+Il espérait bien qu'il n'en serait plus question, et que M. de Servon ne
+tarderait pas à lever la séance.
+
+Pour l'y décider, il lui dit chaleureusement:
+
+--Monsieur, je me défiais de vous parce que je ne vous connaissais pas.
+Maintenant, je n'ai plus qu'à vous remercier de tout mon cœur de m'avoir
+mis à même de justifier madame de Ganges et j'ai le devoir de vous
+apprendre qu'elle ne me retrouvera pas sur son chemin. Je suis rentré
+dans ma peau d'étudiant et je n'en sortirai plus.
+
+--Vous aurez du mérite à disparaître ainsi, car elle est charmante, la
+marquise... et vous auriez bien pu aspirer à lui plaire..
+
+Est-elle informée de votre résolution?
+
+--Oui... et elle l'approuve...
+
+--Je comprends... elle est mariée... Peut-être changerait-elle d'avis,
+si elle venait à perdre son mari.
+
+Cormier ne dit mot. Il se demandait déjà pourquoi le vicomte lui posait
+cette question.
+
+--C'est une éventualité à prévoir, reprit M. de Servon et si madame de
+Ganges était veuve, vous pourriez l'épouser.
+
+--En admettant qu'elle voulût de moi.
+
+--Pourquoi pas? les femmes aiment les audacieux. Je parierais bien
+qu'elle vous a su bon gré de l'avoir suivie jusque dans le _hall_ de la
+baronne.
+
+--Elle me l'a très amèrement reproché.
+
+--En pareil cas, les femmes disent toujours le contraire de ce qu'elles
+pensent. Si j'étais à votre place, cher monsieur, je profiterais de mes
+avantages pour me faire agréer.
+
+Vous ne savez peut-être pas qu'elle est fort riche?
+
+--Je le crois et peu m'importe, répliqua l'étudiant un peu piqué. Je ne
+suis pas sans fortune et je ne cherche pas à faire un mariage d'argent.
+
+--Si je me risque à vous indiquer celui-là, c'est que je viens
+d'apprendre une chose que certainement vous ignorez et qu'il est bon que
+vous sachiez.
+
+M. de Ganges est mort.
+
+--Qui vous l'a dit? demanda étourdiment Paul Cormier.
+
+--Vous le saviez donc? riposta le vicomte.
+
+--Non... c'est-à-dire... je supposais...
+
+--Eh! bien, moi, je n'en aurais rien su, si un homme qui a connu M. de
+Ganges ne m'avait pas montré son cadavre.
+
+--Son cadavre! répéta Paul Cormier qui pâlissait à vue d'œil.
+
+--Oui, cher monsieur; à la Morgue où il est exposé. Le marquis est mort
+de mort violente. On croit qu'il a été assassiné.
+
+Paul eut un geste de dénégation.
+
+--Qu'il l'ait été ou non, madame de Ganges a un gros intérêt à être
+informée de cet événement... ne fût-ce que pour faire constater le décès
+qui la rend libre... à moins qu'elle n'aime mieux, par des raisons que
+j'ignore, rester dans le _statu quo_.
+
+--Mais il me semble qu'elle n'a pas le choix. L'homme qui a reconnu le
+corps a dû aller faire sa déclaration.
+
+--Pas encore. Il n'y a pas de temps perdu, car la reconnaissance vient
+seulement d'avoir lieu. J'y étais.
+
+--Vous, monsieur!
+
+--Oui, et c'est ce qui m'a déterminé à me mettre immédiatement à votre
+recherche. J'ai cru que mon devoir, en cette triste circonstance, était
+de renseigner madame de Ganges. Je serais allé chez elle, si je n'avais
+craint de n'être pas reçu.
+
+--Je ne le serais pas plus que vous, dit Paul en secouant la tête.
+
+Il ne regrettait guère qu'on n'annonçât pas à la marquise un événement
+qu'elle connaissait déjà depuis vingt-quatre heures.
+
+--Vous pouvez du moins lui écrire... si vous ne le faisiez pas, je le
+ferais, car il y a urgence.
+
+--Pourquoi? Les mauvaises nouvelles arrivent toujours assez tôt, murmura
+Paul qui ne disait pas le véritable motif de la tiédeur qu'il mettait à
+entrer dans les vues de M. de Servon.
+
+--Bon! s'il ne s'agissait que d'une mauvaise nouvelle que madame de
+Ganges connaîtra tôt ou tard. Mais un danger la menace.
+
+--Quel danger? demanda l'étudiant.
+
+--Je ne vous ai pas dit par qui le corps du marquis vient d'être
+reconnu.
+
+--Par un de vos amis, je crois.
+
+--Non pas. Aucun de mes amis ne connaissait M. de Ganges quand il
+vivait. L'homme dont je vous ai parlé est un mauvais drôle qui a fait
+toutes sortes de vilains métiers et qui a beaucoup vu le marquis à
+Monaco où il jouait encore tout récemment. Vous allez me demander
+comment j'ai connu, moi, un individu de cette espèce. C'est bien simple.
+Il a été jadis garçon dans un cercle où j'allais quelquefois. Je l'ai
+rencontré un instant après vous avoir quitté, il m'a abordé pour me
+demander un secours que je ne lui ai pas refusé et, sans doute pour me
+remercier, il m'a appris qu'il venait de voir à la Morgue le corps du
+marquis. Comment sait-il que je connais la marquise?... je l'ignore,
+mais il le sait. Comme je n'avais pas l'air de croire beaucoup à la
+nouvelle qu'il m'apprenait, il m'a proposé d'y aller voir... et par
+curiosité, j'y suis allé... pas dans la même voiture que lui, je vous
+prie de le croire... et il m'a montré sur les dalles de la Morgue... un
+cadavre. Il m'a affirmé que c'était celui du marquis et je ne doute pas
+que ce soit vrai. Je ne vois pas ce qu'il gagnerait à mentir, tandis que
+je vois très bien ce qu'il gagnera à exploiter le secret qu'il a
+découvert.
+
+--L'exploiter!... comment?
+
+--En faisant chanter madame de Ganges. En la menaçant, par exemple, de
+la dénoncer comme ayant fait assassiner son mari.
+
+Paul Cormier fit le mouvement d'un homme qui voit tout à coup s'ouvrir à
+ses pieds un précipice sans fond.
+
+Il avait bien eu déjà de vagues inquiétudes. Il s'était demandé si on ne
+le soupçonnerait pas d'avoir trempé dans un complot organisé pour
+supprimer un mari gênant. Mais ce malheur était si peu probable qu'il ne
+s'en était pas beaucoup préoccupé.
+
+Et voilà que ces craintes prenaient un corps, il existait un misérable
+qui se préparait à menacer madame de Ganges, en lui proposant de lui
+vendre très cher son silence, comme un autre coquin avait essayé, la
+veille, de l'intimider, lui, Paul Cormier, simple témoin du duel où le
+marquis était resté sur le carreau.
+
+Il y avait de quoi s'effrayer... et se renseigner afin de se préparer à
+se défendre.
+
+--Vous venez de m'apprendre d'où sort ce venimeux gredin, dit-il, et je
+vous en remercie... mais je voudrais bien savoir son nom...
+
+--Il s'appelle Brunachon, répondit sans hésiter, le vicomte.
+
+Brunachon, c'était le chenapan qui, dans le cabinet du juge
+d'instruction, avait désigné Paul Cormier comme ayant pris part au
+meurtre commis sur le boulevard Jourdan.
+
+Et ce même coquin avait découvert que Paul Cormier était en relations
+avec madame de Ganges, Paul Cormier qui avait refusé de donner dix mille
+francs pour obliger le drôle à se taire.
+
+C'était un comble: le comble du malheur, ou plutôt de la déveine, car il
+aurait fallu que la justice eût sur les yeux trois bandeaux, au lieu
+d'un, pour qu'elle en vînt à condamner des innocents, mais c'était
+beaucoup trop qu'elle les soupçonnât..
+
+--Est-ce que vous connaissez cet homme-là? demanda M. de Servon.
+
+--Non, articula péniblement l'étudiant, mais il se peut qu'il me
+connaisse... il me fait l'effet de connaître tout le monde...
+
+--C'est un peu ça et il a une rude mémoire... j'en ai eu la preuve à la
+Morgue.
+
+--Que me conseillez-vous? demanda tout à coup Paul Cormier.
+
+--Puisque vous me consultez, je vous conseille de prendre les devants...
+c'est-à-dire d'aller trouver le juge d'instruction qui est chargé de
+cette affaire... d'y aller, après vous êtes concerté avec madame de
+Ganges... qui est toujours la principale intéressée.
+
+Le conseil était peut-être excellent, mais il venait trop tard, puisque
+Paul Cormier avait été interrogé la veille.
+
+Jean de Mirande devait l'être au moment où le vicomte parlait et son
+camarade s'inquiétait déjà de ne pas le voir arriver. Que faire en
+attendant qu'il reparût? Comment différer encore de donner une réponse
+catégorique à M. de Servon qui, tout en affectant de se désintéresser de
+la situation, insistait pour tâcher d'en savoir plus long que Cormier ne
+voulait lui en dire?
+
+--Je ne puis rien faire avant d'avoir revu mon camarade, répondit enfin
+Paul.
+
+--Bon! mais quand le reverrez-vous?
+
+--Il ne peut pas tarder beaucoup maintenant.
+
+--J'ai entendu ce qu'il a dit tantôt, en vous quittant aux
+Champs-Elysées... qu'il serait au café Soufflot dans deux heures. C'est
+même ce qui m'a donné l'idée de vous y chercher. Mais il se peut qu'on
+le retienne plus longtemps qu'il ne pensait. Dans ce cas, je serais
+obligé de vous quitter.
+
+Cormier devina que si le vicomte levait la séance, ce serait pour courir
+chez la marquise, afin de se donner le mérite de la renseigner le
+premier sur la tournure que semblaient prendre les événements.
+
+Et, quoi qu'il en eût dit, Cormier n'était pas du tout disposé à se
+désintéresser des affaires de madame de Ganges.
+
+D'un autre côté, il craignait de mettre le feu aux poudres en abouchant
+le vicomte avec Mirande qui était discret comme un coup de canon.
+
+--Mais, le voici, votre camarade, s'écria M. de Servon. Je vois poindre
+là-bas l'étonnant chapeau pointu qu'il a l'habitude de porter.
+
+La question était tranchée. L'explication à deux allait se continuer par
+une explication à trois, car c'était bien Jean de Mirande qui montait la
+rue Soufflot, en se balançant sur ses hanches comme un tambour-major
+d'autrefois.
+
+Et grâce à sa taille de cinq pieds dix pouces, on l'apercevait d'aussi
+loin que s'il eût porté au haut de son feutre un plumet gigantesque.
+
+--Eh! bien, monsieur, s'empressa de dire Paul Cormier, je vais me
+concerter avec lui, et si vous voulez bien me faire savoir où je pourrai
+vous rejoindre ce soir, dans une heure...
+
+--A quoi bon perdre du temps? répliqua le vicomte. Présentez-moi ce
+jeune homme... ou présentez-moi à lui... comme il vous plaira... nous
+nous communiquerons les renseignements que chacun de nous a pu
+recueillir sur cette singulière affaire et après, nous délibérerons en
+connaissance de cause.
+
+C'est un homme comme il faut, n'est-ce pas?
+
+--Très comme il faut, mais...
+
+--C'est bien. Je vais me présenter moi-même.
+
+Ayant dit, le vicomte se leva, Paul se leva aussi et tout surpris de cet
+accueil cérémonieux, Mirande qui n'était plus qu'à deux pas ne put moins
+faire que de lever son chapeau en lançant à Cormier un regard qui
+signifiait évidemment:
+
+--Qu'est-ce qu'il nous veut encore cet animal-là?... Et pourquoi est-ce
+que je le trouve sans cesse sur tes talons?
+
+Paul jugea prudent de laisser M. de Servon s'expliquer, et M. de Servon
+commença par une explication qui ne fit qu'embrouiller la situation déjà
+fort embrouillée:
+
+--Monsieur, dit-il, je n'ai pas encore l'honneur d'être connu de vous,
+mais vous savez comment j'ai connu votre ami, M. Cormier.
+
+--Moi!... je ne m'en doute pas, répliqua sèchement Mirande.
+
+--Nous nous sommes rencontrés, dimanche dernier, chez la baronne Dozulé,
+qui recevait ce jour-là quelques dames... entre autres madame la
+marquise de Ganges.
+
+--Je n'en savais absolument rien, et il m'est tout à fait indifférent de
+l'apprendre.
+
+--Alors, vous ne connaissez pas du tout cette marquise?
+
+--De nom seulement... Ganges est un nom du Languedoc et j'en suis du
+Languedoc. J'ai vu aussi... dimanche soir... un monsieur qui prétendait
+être le marquis de Ganges... seulement, mes relations avec lui n'ont pas
+été de longue durée.
+
+Mirande répondait avec une douceur et une prudence qu'on n'aurait guère
+attendues de lui.
+
+Paul Cormier n'en revenait pas.
+
+--Maintenant, reprit Mirande sans élever la voix, j'ai répondu,
+monsieur, à toutes les questions que vous m'avez posées. Il me semble
+que c'est à mon tour de vous demander: de quel droit
+m'interrogez-vous?...
+
+--J'aurais dû, je le reconnais, commencer par vous le dire, puisque
+votre ami a oublié de me nommer à vous.
+
+Je m'appelle le vicomte de Servon.
+
+Et vous, monsieur?
+
+--Moi, je suis Jean de Mirande, et je crois que mon nom vaut le vôtre.
+J'ignore quelles affaires vous pouvez avoir avec Cormier et je ne tiens
+pas à le savoir, mais je veux savoir ce que vous me voulez.
+
+--Je suis venu renseigner votre ami et vous renseigner, vous aussi,
+monsieur.
+
+--Sur quoi, je vous prie?
+
+--Sur la mort de ce marquis de Ganges dont vous venez de parler... et
+cela dans votre intérêt comme dans l'intérêt de M. Cormier.
+
+--Vous êtes vraiment trop bon, dit l'étudiant avec une grimace ironique,
+mais je n'ai que faire de vos renseignements, ni lui non plus, car je
+lui en rapporte... j'en ai les mains pleines de renseignements...
+
+Et comme Paul lui lançait des regards pour le prier de se taire:
+
+--Tant pis pour toi, mon cher! si tu m'avais prévenu qu'il y avait
+là-dessous je ne sais quelles histoires que je ne connais pas, je ne
+marcherais pas sur tes plates-bandes. Au contraire, tu m'as poussé à
+aller voir le juge d'instruction... eh! bien, j'en sors de son cabinet,
+après une séance de deux heures, et je lui ai tout dit. Il sait
+maintenant que c'est moi qui ai tué l'homme.
+
+Jean de Mirande n'y allait plus, comme on dit, par quatre chemins. Il
+commençait par dire devant M. de Servon: «J'ai tué l'homme» et M. de
+Servon était déjà bien assez renseigné pour deviner que l'homme, c'était
+le marquis de Ganges.
+
+Cette déclaration avait au moins l'avantage de simplifier la situation,
+en rendant inutiles les feintes et les réticences.
+
+Il ne restait plus à Paul Cormier qu'à confesser franchement au vicomte
+le rôle qu'il avait joué dans cette affaire du duel.
+
+Paul avait eu le tort de s'en tenir avec ce gentilhomme à des
+demi-confidences. Il aurait cent fois mieux fait de tout dire dès le
+commencement.
+
+A Jean de Mirande non plus, il n'avait pas tout dit, puisqu'il lui avait
+caché son aventure du Luxembourg et les suites qu'elle avait eues.
+
+De là, l'imbroglio inextricable où ils s'agitaient tous les trois. Il
+était temps que la brusque franchise de l'ami Jean y mît fin.
+
+Maintenant qu'il était lancé, il ne s'arrêterait pas en si beau chemin.
+
+Et du reste, ni le vicomte, ni l'étudiant n'avaient envie d'arrêter ce
+saint Jean Bouche d'or qui allait très probablement, si on le laissait
+continuer, leur épargner de longues explications.
+
+--Oui, reprit-il, je lui ai dit que c'est moi qui me suis battu et que
+tu n'as fait que me servir de témoin. J'ai même commencé par là, sans
+attendre qu'il m'interrogeât. Et je n'ai pas oublié de parler du
+soufflet que j'ai campé à cet homme et qui a rendu le duel inévitable.
+Je me suis, comme tu vois, donné tous les torts... et j'ai bien fait,
+car il a pris assez tranquillement la chose.
+
+Ça m'a l'air d'un brave garçon, ce fils de ce vieil avocat dont tu m'as
+tant rebattu les oreilles.
+
+--Nous lui devons, toi et moi, une fière reconnaissance, dit Paul. Si
+nous avions eu à faire à un autre magistrat, nous ne causerions pas en
+ce moment devant ce café.
+
+--Je crois qu'il a eu bonne envie de m'envoyer en prison, mais il est
+revenu de cette idée en causant avec moi. Je vais avoir à consigner
+vingt-cinq mille francs dont le dépôt garantira que je ne brûlerai pas
+la politesse à la justice de mon pays. C'est bête le Code!... comme si
+ça m'empêcherait de décamper, si je me croyais coupable!
+
+Il paraît que de toi on n'exigera pas de caution... ni des trois
+farceurs qui nous ont si bien lâchés après le duel.
+
+--Est-ce que tu les lui a nommés?
+
+--Non... la police les a dénichés ce matin. Ils n'ont pas pu se tenir de
+raconter l'affaire à d'autres gamins... tout le quartier la connaît. On
+les a priés de passer au Palais et quand je suis sorti du cabinet de ton
+M. Bardin, il les y attendait. J'aime autant ne pas les y avoir
+rencontrés, car je n'aurais pas pu m'empêcher de leur dire ce que je
+pense d'eux.
+
+Voilà où nous en sommes. Quant à la suite, je ne sais rien, je ne
+prévois rien. Ça peut finir par une ordonnance de non-lieu... mais ça
+finira plus probablement devant la Cour d'assises... où nous serons
+acquittés haut la main.
+
+--Alors, l'accusation d'assassinat...
+
+--Il n'en est plus question. Ça ne tenait pas debout. Te voilà rassuré,
+je crois.
+
+Ah! j'oubliais!... il paraît que, décidément, c'est le marquis de Ganges
+que j'ai tué... le juge a reçu un télégramme de Nice qui ne laisse aucun
+doute... je suppose d'ailleurs que tu savais déjà à quoi t'en tenir
+puisque tu connais sa femme... c'est-à-dire sa veuve.
+
+Quand il te plaira de me mettre au courant de tes relations avec elle,
+je t'écouterai volontiers.
+
+Maintenant que j'ai parlé devant monsieur, comme si monsieur était un de
+tes plus anciens amis, devant monsieur que je n'avais jamais vu...
+
+--Vous ne vous en souvenez pas, mais nous nous sommes déjà rencontrés,
+interrompit doucement le vicomte...
+
+--Où donc?
+
+--D'abord, à la Closerie des Lilas, dimanche dernier. Je causais avec M.
+Cormier, et je venais de le quitter quand vous l'avez rejoint...
+
+--Alors, vous avez dû assister à la querelle?
+
+--Non, pas même au commencement. Et aujourd'hui, je vous ai revu près du
+rond-point des Champs-Elysées. Vous étiez assis sur un banc, à côté de
+votre ami...
+
+--Oui, et quand je me suis aperçu que vous alliez aborder Cormier, j'ai
+filé sans vous regarder... mais je vous reconnais... et je ne mets pas
+en doute que vous soyez lié avec Paul. C'est pour cela que j'ai parlé
+devant vous de ma visite au juge d'instruction. Il me semble que le
+moment serait venu pour vous de me renseigner un peu... sur...
+
+--Sur tout ce que vous voudrez, monsieur, dit avec empressement le
+vicomte, ou, pour mieux dire, sur tout ce qui peut vous intéresser. Je
+vous ai dit qui j'étais et où j'avais rencontré M. Cormier. Il me reste
+à vous expliquer les suites de cette rencontre et le rôle que madame de
+Ganges y a joué.
+
+--Précisément.
+
+--Mon rôle, à moi, a été très effacé et je ne l'ai pas cherché. Votre
+ami le sait bien. Et je tiens à le consulter avant de vous répondre au
+sujet de la marquise. M'engage-t-il à vous raconter des faits qu'il
+connaît aussi bien que moi ou bien préfère-t-il vous les raconter
+lui-même? Je m'en rapporte entièrement à sa décision.
+
+--Il vaut mieux que ce soit moi, dit Paul sans hésiter.
+
+--C'est aussi mon avis. Je laisserai donc M. Cormier vous éclairer sur
+une situation très délicate pour lui... pour madame de Ganges et pour
+moi, si je m'en mêlais, ce qu'à Dieu ne plaise.
+
+Je n'en reste pas moins à votre disposition, messieurs. Vous me
+trouverez toujours prêt à vous servir.
+
+Le vicomte n'alla pas jusqu'à la poignée de mains que Mirande aurait
+peut-être refusée. Il salua poliment et il s'en alla par le boulevard
+Saint-Michel.
+
+Mirande le laissa filer avant de dire rageusement à Cormier:
+
+--Ah! tu as un drôle d'ami, toi!... et tu t'y es si bien pris que si
+nous ne sommes pas tous coffrés, ce n'est pas ta faute. Comment! tu
+m'envoies chez le juge d'instruction, en me pressant de me déclarer et
+tu me caches les dessous de l'affaire!... tu me laisses croire que tu ne
+connaissais pas ce marquis de Ganges... et voilà que j'apprends que tu
+es au mieux avec sa femme... tu aurais dû au moins m'avertir. Et tu me
+permettras d'ajouter que puisque tu es son amant, c'était à toi de le
+battre.
+
+--Je ne suis pas son amant et je te somme de m'écouter, au lieu de
+t'emporter et de m'adresser des reproches que je ne mérite pas.
+
+--Soit!... qu'as-tu à me dire?
+
+--Ici, rien. Ta vas me faire le plaisir de venir avec moi au Luxembourg.
+Nous causerons en nous promenant sous les arbres. Ce sera long et je ne
+veux pas qu'on nous dérange.
+
+Mirande criait toujours plus fort que son ami Paul, mais toujours aussi,
+il finissait par se ranger à son avis.
+
+Il se tut donc et il le suivit jusqu'au jardin qui, dans la saison où on
+était, reste ouvert très tard.
+
+Paul lui fit traverser les allées qui entourent le bassin entre les deux
+terrasses. Il s'était mis en tête de lui raconter ses aventures avec la
+marquise à l'endroit où elles avaient commencé.
+
+Le décor n'avait pas changé depuis le mémorable dimanche où Paul
+Cormier, sans songer à mal, avait fait la connaissance d'une marquise.
+
+Les grands marronniers de la Terrasse avaient toujours leurs panaches
+blancs et le soleil à son déclin éclairait obliquement la longue allée
+de l'Observatoire.
+
+Seulement, il était tard et les promeneurs étaient moins nombreux. Les
+bourgeoises assises en famille avaient quitté le jardin et les
+étudiantes n'étaient pas encore en nombre.
+
+C'est le chemin qu'elles préfèrent pour aller à Bullier, mais le bal ne
+commence guère avant dix heures et ces dames achevaient leurs cigarettes
+devant les cafés du Boul'Mich.
+
+Les deux amis ne pensaient guère en ce moment aux plaisirs du quartier.
+Paul, fort ému et assez inquiet, cherchait un moyen de sortir des
+terribles embarras où il s'était mis et Jean, très rogue et très mal
+disposé, attendait des explications que son ami ne se pressait pas de
+lui fournir.
+
+--Voyons, dit-il en s'arrêtant tout à coup, te décideras-tu à parler,
+oui ou non? J'en ai assez de rôder sur cette terrasse et je te prie de
+m'apprendre enfin ce que c'est que cette marquise de Ganges dont tout le
+monde me rabat les oreilles.
+
+--Tu la connais, répondit Cormier.
+
+--Moi!... allons!... pas de blagues!... je n'ai pas envie de rire.
+
+--Je te répète très sérieusement que tu as vu la marquise de Ganges et
+que tu lui as parlé.
+
+--Où?... quand?... vociféra Mirande, dont la voix avait l'éclat des
+cymbales.
+
+--Pas si haut, je te prie. Il est au moins inutile que les promeneurs
+nous remarquent... et il peut y avoir des mouchards, ici comme ailleurs.
+
+--C'est bon. Je me tais... mais explique-toi...
+
+--Tu as vu madame de Ganges, dimanche dernier, pendant la musique, au
+Luxembourg. Elle était assise là-bas, au pied de cette statue...
+
+--Comment! la pimbêche blonde qui m'a si bien blackboulé...
+
+--C'était la marquise.
+
+--Alors, parbleu! toi qui la connaissais, tu aurais dû m'avertir qu'elle
+était si farouche.
+
+--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour t'empêcher de l'aborder. Tu n'as
+pas voulu m'écouter. Mais, à ce moment-là, je ne la connaissais pas du
+tout. C'est après... bien après... quand tu étais déjà parti avec tes
+noceuses. C'est alors seulement que je l'ai revue et que j'ai eu avec
+elle une conversation...
+
+--Ah! je te reconnais bien!... tu fais tes coups à la sourdine, toi...
+tu as attendu que je ne sois plus là pour me couper l'herbe sous le
+pied... je m'en moque, mais je tiens à te dire qu'on ne se conduit pas
+comme ça quand on pose pour le parfait gentleman.
+
+--Laisse-moi donc parler... Je ne songeais pas à te supplanter.
+
+--Mais tu y es arrivé tout de même... sans t'en douter... je comprends
+que tu te sois laissé aller... Une marquise, c'est ton rêve depuis que
+je te connais... et la première que tu as trouvée par hasard, tu ne l'as
+pas manquée.
+
+--Tu raisonnes à faux, car au moment où elle m'a adressé la parole, je
+ne me doutais pas du tout qu'elle était marquise. Je la prenais même
+pour une grande cocotte.
+
+--Et c'est une illumination d'en haut qui t'a fait apercevoir sous son
+chapeau une couronne de marquise!
+
+--C'est plus tard que j'ai su qui elle était... et je l'ai su par
+hasard... c'est-à-dire...
+
+--Ne patauge donc pas dans les blagues...
+
+--Ah! tu m'ennuies, à la fin! s'écria Paul Cormier. Tu m'interromps sans
+cesse et je ne peux pas parvenir à placer un mot. Je te déclare que, si
+tu continues, je vais te planter là... tu iras te renseigner ailleurs...
+moi, je ne te reverrai plus.
+
+--Allons!... je t'écoute... raconte et sois bref. Tu en es resté au
+moment où tu as retrouvé la blonde que tu cherchais.
+
+--Je ne la cherchais pas du tout. Je m'en allais tranquillement dîner
+chez ma mère, au Marais. Au moment où je montais dans un fiacre, près de
+la grille de la rue de Vaugirard, une femme voilée entrait dans ce
+fiacre par l'autre portière et me faisait signe de prendre place à côté
+d'elle. Naturellement, je ne me suis pas fait prier. Deux minutes après,
+elle relevait sa voilette, et je reconnaissais la dame de la terrasse.
+Alors, je l'avoue, je me suis cru en bonne fortune.
+
+--Je m'y serais cru à moins!... une femme qui t'enlève en voiture!
+
+--Eh bien, je me trompais complètement... Dès que j'ai essayé de lui
+faire une cour un peu accentuée, elle m'a rembarré de la belle façon, en
+me menaçant de descendre.
+
+--Et tu as été assez nigaud pour te tenir tranquille!
+
+--J'aurais peut-être insisté, si je ne m'étais promptement aperçu que je
+lui étais tout à fait indifférent et qu'elle ne m'avait fait monter que
+pour me parler d'un autre homme.
+
+--Ça, c'est plus fort!
+
+--Oui, mon cher, pour me demander une foule de détails sur la vie que
+cet homme mène à Paris...
+
+--Un homme que tu connais?
+
+--Bien entendu! Si je n'étais pas lié avec lui, elle se serait adressée
+à un autre que moi.
+
+--Un de tes amis alors?... et tu ignorais qu'il a été l'amant de cette
+femme?
+
+--Je l'ignore encore et j'ajouterai que je ne le crois pas.
+
+--Alors, pourquoi s'intéresse-t-elle tant à lui?
+
+--Je n'ai pu le savoir.
+
+--Ah! décidément, tu me fais là des contes à dormir debout... et je
+commence à me lasser de deviner des énigmes. Finissons-en! Nomme-le moi
+cet ami qui a tourné la tête à ta marquise. Je suppose que je le
+connais, car autrement ce ne serait pas la peine de me dire un nom qui
+ne m'apprendrait rien.
+
+--Personne ne le connaît mieux que toi.
+
+--Alors, vas-y... comment s'appelle-t-il?
+
+--Tu ne devines pas?
+
+--Pas du tout.
+
+--Il s'appelle Jean de Mirande.
+
+--Te moques-tu de moi?
+
+--En aucune façon. Je te répète qu'elle ne m'a parlé que de toi, tout le
+temps que le voyage a duré. Et sais-tu comment elle a commencé?... par
+me remercier de ne pas l'avoir abordée lorsqu'elle était assise sur la
+terrasse... et elle a ajouté en parlant de toi: «Quel dommage qu'un
+garçon si bien né soit si mal élevé.»
+
+--Qu'en savait-elle si j'étais bien né?
+
+--C'est précisément ce que je lui ai demandé. Elle m'a répondu que tu
+lui avais jeté à la volée ton nom et ton adresse. Elle ignorait ton
+adresse, mais ton nom lui était parfaitement connu, parce qu'elle est,
+comme toi, du Languedoc. Seulement, si elle a beaucoup entendu parler de
+ta famille, il paraît, s'il faut l'en croire, que tu n'as jamais entendu
+parler de la sienne.
+
+--Ça prouve que la sienne n'est guère illustre, car je suis encore assez
+ferré sur l'armorial de mon pays. Ainsi, je sais depuis longtemps qu'il
+existe des comtes ou marquis de Ganges.
+
+--Elle a épousé le dernier du nom.
+
+--Et cette noble alliance ne me paraît pas lui avoir réussi, ricana
+Mirande. Mais pourquoi s'occupe-t-elle de moi?
+
+--Je ne suis pas en mesure de te répondre, répondit Paul Cormier. Elle
+m'a questionné sur la vie que tu mènes à Paris. Elle a été jusqu'à me
+demander si tu avais une maîtresse... et il m'a semblé qu'elle était
+contente d'apprendre que tu courais beaucoup, sans t'attacher à aucune
+femme.
+
+--Si c'est comme ça que tu as fait mon panégyrique, je ne te remercie
+pas.
+
+--Je ne pouvais rien dire qui te fût plus favorable, car j'ai très bien
+vu qu'elle craignait que tu n'eusses le cœur pris. Enfin, elle m'a tant
+et tant parlé de toi que j'ai fini par me fâcher. Je lui ai demandé pour
+qui elle me prenait. Alors, elle s'est excusée en me jurant que je
+venais de lui rendre un immense service et que plus tard, elle me dirait
+tout, à condition que, pour le moment, je ne lui en demanderais pas
+davantage.
+
+--Et tu t'es soumis à la condition?
+
+--Faute de pouvoir faire autrement. Je suis descendu de la voiture sans
+avoir rien obtenu que la promesse d'une lettre qu'elle devait m'écrire
+et que j'attendrais encore si je m'en étais tenu là... Ah! j'oubliais de
+te dire que, pour me calmer, elle m'avait juré qu'elle ne t'aimait pas,
+et qu'elle ne t'aimerait jamais, parce qu'elle ne pouvait pas t'aimer...
+Je n'ai pas compris.
+
+--Et moi, je ne comprends pas... à moins que cette marquise ne soit une
+sœur que feu mon père m'aurait donnée jadis sans me prévenir. Mais ça
+m'est égal. Arrive au dénouement de l'aventure. Tu en es toujours à peu
+près au même point. On dirait que tu ménages tes effets.
+
+--Je vais abréger. Elle m'a planté là près du rond-point des
+Champs-Elysées, mais je l'ai suivie si adroitement qu'elle ne m'a pas
+vu. Elle est entrée dans une maison de l'avenue d'Antin. J'y suis entré
+sur ses talons et je suis arrivé en même temps qu'elle au seuil d'une
+espèce de _hall_ en plein vent où un domestique m'a pris pour son mari
+et a annoncé bravement: M. le marquis et madame la marquise de Ganges..
+
+--Ça, c'est amusant, dit Mirande en riant.
+
+--Pas si amusant que tu crois. C'est à la méprise de cet imbécile de
+larbin que nous devrons, toi et moi, des ennuis sans nombre. Je suppose
+que tu commences à deviner la suite.
+
+--Je l'entrevois, mais...
+
+--Tu y as assisté... tu y as même joué le principal rôle dans une scène
+à laquelle j'arrive. Chez la dame qui recevait avenue d'Antin, se
+trouvait ce vicomte de Servon que je viens de te présenter. Il n'avait
+jamais vu l'autre marquis de Ganges, le vrai... il a cru que c'était
+moi... je ne pouvais pas le détromper sous peine de mettre la marquise
+dans un terrible embarras. Je l'ai laissé dire et j'ai pu, au bout de
+deux heures, m'esquiver sans qu'il y eût de scandale. Je me croyais
+quitte; j'ai été dîner chez ma mère et après, je suis venu te rejoindre
+à Bullier. Je ne prévoyais pas que la fatalité y amènerait ce vicomte de
+Servon, qu'il m'appellerait très haut par mon faux nom et par mon faux
+titre, que le mari, arrivé à Paris le jour même, se trouverait là tout à
+point pour entendre... maintenant, tu sais le reste.
+
+--Oui... et je conviens que tu es moins coupable que je ne pensais. Je
+te reproche pourtant de ne pas m'avoir dit la vérité avant le duel.
+
+--Tu ne m'en as pas laissé le temps. Le soufflet que tu as donné au
+marquis m'a coupé la parole.
+
+--Bon!... J'ai été trop vif... mais après l'affaire, pourquoi m'avoir
+laissé croire que tu ne connaissais pas ce malheureux que je venais
+d'embrocher?... c'était si simple de m'apprendre que...
+
+--C'était impossible. Avant le combat, pendant le trajet que j'ai fait
+côte à côte avec lui, il m'avait raconté son histoire et il m'avait
+chargé de remettre, s'il lui arrivait malheur, son portefeuille à sa
+femme. J'avais accepté et je ne pouvais rien te dire avant de m'être
+acquitté cette triste mission.
+
+--C'est juste, et il est survenu un tas d'incidents que tu m'as racontés
+tantôt aux Champs-Elysées... entre autres l'intervention de ce chenapan
+qui nous a vus au bastion et qui t'a dénoncé. Tout ça commence à se
+débrouiller. Mais la marquise... cette marquise dont tu viens de me
+parler ce soir pour la première fois, tu l'as revue, puisque tu lui as
+remis le message de son mari.
+
+--Je l'ai revue, hier, chez elle, et notre entrevue a duré plus d'une
+heure.
+
+--Alors, tu dois être fixé sur son compte.
+
+--Pas beaucoup mieux que je ne l'étais le premier jour. D'abord, j'ai eu
+beaucoup de peine à arriver jusqu'à elle. Je ne voulais pas faire passer
+ma carte de peur qu'elle refusât de me recevoir. J'ai dit que je venais
+de la part du marquis de Ganges. Je ne mentais pas. Mais l'homme à qui
+j'ai eu à faire a commencé par me dire que c'était impossible... tu le
+connais celui-là... tu as eu maille à partir avec lui, dimanche, au
+Luxembourg.
+
+--Cet escogriffe qui a l'air d'un gendarme en bourgeois?
+
+--Précisément. Il paraît que c'est un ancien officier qui a été jadis
+l'ami du père de la marquise et il occupe chez elle les fonctions de
+garde du corps ou de porte-respect... Bref! madame de Ganges a fini par
+me recevoir... dans le jardin de son hôtel où elle était avec une jeune
+femme de ses amies, qui m'a cédé la place et que j'ai saluée en
+passant... une merveilleuse beauté, mon cher, aussi brune que la
+marquise est blonde... Je n'ai pas osé demander qui elle était.
+
+--Et moi je ne tiens pas à le savoir. Arrive à ton explication avec la
+marquise.
+
+--Elle a été longue et orageuse, l'explication. Madame de Ganges m'a
+amèrement reproché ma conduite de la veille. J'ai essayé de me justifier
+en lui déclarant que j'étais amoureux d'elle... et c'est vrai, mon
+cher... je suis pris...
+
+--Tant pis pour toi!... Continue. Comment a-t-elle pris la nouvelle de
+la mort de son mari?
+
+--Elle a d'abord refusé d'y croire. Mais quand je lui ai remis le
+portefeuille, elle a changé de note. Elle a été très émue, très
+troublée... il ne m'a pas paru qu'elle fût très affligée... ce marquis
+était un fort mauvais mari qui lui a joué tous les tours imaginables et
+qui lui a mangé une partie de sa fortune. Elle ne peut pas le regretter
+beaucoup.
+
+--Lui as-tu raconté comment il est mort?
+
+--Il le fallait bien, et je lui ai tout dit: les confidences que son
+mari m'avait faites... les incidents qui ont amené la rencontre... et
+même le nom de l'adversaire du marquis... Elle me l'a demandé.
+
+--Et quand elle a su que c'était moi?
+
+--Elle a eu un cri parti du cœur... une exclamation que je tiens à te
+répéter comme je l'ai entendue... elle a dit: «Jean de Mirande! c'était
+donc écrit qu'il troublerait encore une fois ma vie!...» Et comme je lui
+ai naturellement demandé ce que tu lui avais fait, elle m'a répondu: «Il
+a fait le malheur d'une personne à laquelle je m'intéresse.»
+
+--Du diable si je devine qui! Elle aurait bien dû prendre la peine de me
+le dire quand je l'ai abordée dimanche sur cette terrasse où tu m'as
+ramené, ce soir.
+
+--Nous n'en serions probablement pas où nous en sommes. Mais laisse-moi
+te raconter comment s'est terminée mon entrevue. La marquise y a mis fin
+en me congédiant, assez sèchement, sans me rien promettre et en me
+laissant entendre qu'elle allait quitter Paris.
+
+J'ai eu beau lui dire que rien ne la forçait à partir, que cette affaire
+serait vite oubliée et que, s'il le fallait pour la tranquilliser, je
+m'abstiendrais de la revoir; elle n'a rien voulu entendre et j'ai dû me
+retirer sans avoir rien obtenu d'elle qui ressemblât à un engagement.
+
+--Ça vaut mieux pour toi, dit philosophiquement Mirande. Cette marquise
+ne porte pas bonheur. Ce que tu as de mieux à faire, c'est de ne plus
+penser à elle.
+
+--J'ajoute, reprit Cormier, toujours plein de son sujet, qu'on est venu,
+pendant que j'étais là, apporter une lettre adressée au marquis de
+Ganges--c'est-à-dire, à moi--une lettre contenant de l'argent... huit
+mille francs que, la veille, j'avais gagnés sur parole à ce vicomte de
+Servon chez la dame de l'avenue d'Antin. La marquise l'a renvoyée...
+
+--Et tu n'en as plus entendu parler? demanda Mirande en éclatant de
+rire.
+
+--M. de Servon m'a remis la somme aujourd'hui, quand je l'ai rencontré
+aux Champs-Elysées.
+
+--Alors, tu roules sur l'or!... Je ne t'ai jamais connu tant d'argent à
+la fois.
+
+--Et je n'en ai jamais eu dont la possession m'ait fait si peu de
+plaisir. Je le donnerais sans regret au premier mendiant que je
+rencontrerai.
+
+--Garde-le pour une meilleure occasion. Maintenant que tu m'as tout
+dit..., car je suppose que c'est tout...
+
+--Oui... tu sais le reste... ma visite au père Bardin et
+l'interrogatoire dans le cabinet de son fils... l'entrée en scène de cet
+abject coquin...
+
+--Je connais tout ça. Maintenant, résumons-nous. Me voilà fortement
+compromis, toi un peu moins, et ta marquise, pas du tout, jusqu'à
+présent. Que comptes-tu faire? as-tu toujours l'intention de te faire
+son champion, sans qu'elle t'y ait convié, ni même autorisé?
+
+--Je ne peux pas la défendre malgré elle, mais je l'ai quittée en lui
+jurant qu'elle me trouverait toujours prêt à faire ce qu'elle me
+demanderait, et je tiendrai ma parole.
+
+--Alors, tu en es décidément amoureux?
+
+--Amoureux fou.
+
+--Bien fou, en effet; mais ça te regarde. Je n'entreprendrai pas de te
+guérir. Je n'ai qu'une simple question à t'adresser et je te prie d'y
+répondre nettement.
+
+--Parle!
+
+--Trouveras-tu mauvais que moi qui ne suis pas amoureux de la dame en
+question et qui ne le deviendrais jamais, je t'en réponds...
+trouveras-tu mauvais que j'aille la voir?
+
+--Non... mais tu ne la verras pas.
+
+--C'est mon affaire. Je te demande seulement si tu ne m'en voudras pas
+d'essayer.
+
+--Pourquoi t'en voudrais-je?
+
+--Tu aurais bien tort, car je te jure que je ne lui ferai pas la cour.
+
+--Je te crois... mais tu peux bien me dire pourquoi tu tiens à la
+connaître. Il me semble d'ailleurs que tu oublies un peu trop que tu as
+tué son mari. Elle le sait, puisque je le lui ai dit, et je suis très
+sûr qu'elle s'en souvient.
+
+--C'est un rude service que je lui ai rendu là.
+
+--Peut-être, mais il ne serait pas décent qu'elle en convînt... et
+encore moins qu'elle te reçût..
+
+--Qu'elle me reçoive ou non, je trouverai bien le moyen de lui parler.
+
+--Lui parler de quoi?
+
+--Du passé, parbleu!... de sa vie que, s'il faut l'en croire, j'ai déjà
+troublée sans m'en douter... de cette personne enfin qui l'intéresse et
+dont j'ai fait le malheur!... Je te cite ses propres paroles que tu m'as
+répétées tout à l'heure.
+
+--Et tu espères qu'elle t'en dira davantage?
+
+--Non seulement je l'espère, mais je n'en doute pas. Il ferait beau voir
+qu'elle refusât de s'expliquer. J'ai la prétention de n'avoir fait le
+malheur de personne et je n'admets pas qu'on m'accuse sans preuves, même
+quand c'est une femme qui m'accuse. Je sommerai donc catégoriquement ta
+marquise de me nommer ma prétendue victime... quand ce ne serait que
+pour me mettre à même de réparer mes torts, si, par impossible, j'en
+avais eu. Je soupçonne qu'il y a là-dessous un malentendu, mais je veux
+en avoir le cœur net... et si, comme elle le prétend, elle est du
+Languedoc, nous arriverons vite à nous entendre.
+
+Je n'ai pas, je pense, besoin d'ajouter que mes relations avec elle en
+resteront là.
+
+C'est tout au plus si je profiterai de cette première et unique entrevue
+pour lui faire de toi un éloge bien senti, conclut en riant Jean de
+Mirande.
+
+--Comme tu voudras, dit Paul. Pourvu que je ne m'en mêle pas.
+
+--Je l'espère bien. Tu me gênerais.
+
+--Moi, je vais tâcher de voir notre juge. Il viendra peut-être ce soir
+chez son père... je vais m'y transporter.
+
+--Et dîner? interrogea Mirande.
+
+--Tu penses à dîner, toi!
+
+--Parfaitement. Et je te déclare que je vais de ce pas prendre chez
+Foyot quelque nourriture.
+
+--Eh! bien, moi, qui n'ai pas faim, je vais prendre... une voiture qui
+me conduira au Marais...
+
+--Alors, viens avec moi jusqu'à la rue de Vaugirard... Nous n'avons que
+le temps... la retraite est battue... on va fermer les grilles.
+
+En effet, la nuit tombait, la terrasse s'était vidée peu à peu, et les
+gardiens avaient commencé leur ronde pour faire sortir les
+retardataires.
+
+Au bout du quinconce, sous les derniers marronniers, près d'une baraque
+où ou vend des gâteaux et des jouets et que la marchande venait de
+clore, un adjudant, médaillé, parlementait avec un enfant qui
+s'obstinait à rester sur une chaise où il s'était assis à la turque, les
+jambes croisées.
+
+--Allons, petit, décampe! disait l'adjudant. On ferme.
+
+--Ça m'est égal, j'attends maman, répondait l'enfant.
+
+--Où est-elle, ta maman? si elle était au Luxembourg, elle viendrait te
+chercher.
+
+--Elle va venir.
+
+--Eh bien! elle te trouvera à la maison. Allons! je n'ai pas le temps de
+t'écouter. Houste!... décanille ou je te flanque au violon.
+
+Le gardien allait empoigner le récalcitrant au collet; mais, le petit se
+leva d'un bond, sauta au bas de la chaise, s'adossa au piédestal d'une
+statue, et, brandissant une pelle en bois qu'il tenait dans sa petite
+main, il cria de toute la force de sa voix enfantine:
+
+--Vous, si vous me touchez, je vous casse la figure.
+
+Il était si comique dans cette attitude menaçante que l'adjudant ne put
+pas s'empêcher de faire comme les deux amis, qui riaient de bon cœur.
+
+--Il me plaît, ce moucheron, dit Mirande.
+
+--Il est gentil comme un amour, mais il me semble que son éducation a
+été quelque peu négligée, reprit gaiement Paul Cormier.
+
+--Je ne trouve pas. On veut le faire marcher, ça ne lui plaît pas. Il se
+rebiffe. Il a raison. Si j'avais un garçon, je le voudrais comme ça.
+
+Voyons un peu comment la discussion va finir.
+
+--Allons, méchant môme, reprit le gardien, finissons-en. File, si tu ne
+veux pas que je te mène au poste, où on te mettra jusqu'à demain dans un
+cachot tout noir. Tu seras bien mieux chez ta maman.
+
+L'enfant, au lieu de répondre, resta sur la défensive, le dos appuyé au
+piédestal et la pelle levée comme un sabre.
+
+Le gardien n'avait qu'à étendre la main pour l'enlever comme une plume,
+mais le brave homme hésitait de peur de faire du mal à un récalcitrant
+qui n'avait pas beaucoup plus de cinq ans et qui n'était guère plus gros
+qu'un moineau.
+
+Ce révolté précoce était très bien habillé, à la russe, toque en tête,
+culotte de velours, chemise de soie rouge et bottes minuscules montant
+jusqu'au genou.
+
+Il avait tout à fait l'air d'un enfant de bonne maison, bien soigné et
+bien nourri.
+
+La figure était charmante, ronde avec un teint d'un blanc mat, de grands
+yeux noirs bien ouverts, des cheveux bruns très fins coupés carrément
+sur le front.
+
+Sérieux avec cela comme un petit homme et pas plus intimidé devant ce
+militaire à grandes moustaches que s'il avait eu à faire à sa bonne.
+
+--Il est un peu jeune pour coucher au poste, dit en riant Mirande qui
+s'était rapproché.
+
+--Eh! parbleu! je n'ai pas envie de l'y mettre, s'écria l'adjudant.
+C'est pas sa faute à ce gamin si ses parents l'ont oublié là. Bien sûr,
+il n'est pas venu ici tout seul... il devait être avec sa mère et elle
+est partie, sans s'inquiéter de lui... Faut être à Paris pour voir des
+choses comme ça!
+
+--Qu'est-ce que vous dites de ma mère? cria le petit en grossissant sa
+voix et en faisant mine de se jeter sur le gardien.
+
+Il était si drôle que le gardien se mit à rire et dit à Mirande qui se
+tenait les côtes:
+
+--C'est de la graine d'insurgé, ce crapaud-là. Ah! on les élève bien, à
+présent, les mioches!... pour lui apprendre à vivre, j'ai bonne envie de
+l'enfermer dans le jardin... quand il fera nuit noire, il aura peur et
+il saura bien appeler au secours.
+
+--C'est peut-être votre uniforme qui l'effarouche, dit Jean. Voulez-vous
+que j'essaie de lui faire entendre raison?
+
+--Comme vous voudrez, pourvu que ça ne traîne pas... car nous allons
+fermer... et vous seriez pris, messieurs...
+
+--Pas de danger et je réponds du petit.
+
+L'adjudant haussa les épaules et reprit sa ronde pendant que Mirande
+s'approchait de l'enfant qui n'avait pas cessé de le regarder depuis le
+commencement de cette petite scène et qui l'attendit de pied ferme.
+
+Cormier admirait la désinvolture de son camarade qui, dans la situation
+où ils étaient tous les deux, prenait souci d'un marmot égaré sous les
+arbres d'un jardin public, sans s'inquiéter de prévoir où le mènerait
+cette fantaisie de jouer au saint Vincent de Paul.
+
+Et Cormier n'avait garde de s'en mêler, car il lui tardait de se faire
+conduire au Marais pour s'aboucher avec Bardin.
+
+--Mon petit ami, dit Mirande au gamin toujours campé comme un jeune coq
+qui s'apprête à jouer de l'ergot, ce militaire a eu tort de vouloir vous
+emmener de force, mais c'est bien vrai qu'on va fermer le jardin. Vous
+voyez que monsieur et moi nous nous en allons. Voulez-vous venir?
+
+--Avec vous, je veux bien, répondit aussitôt l'enfant. Vous ne me
+tutoyez pas et vous me parlez poliment, vous.
+
+--Un fils de roi, déguisé, ricana entre ses dents Paul Cormier.
+
+--Donnez-moi la main, reprit Mirande.
+
+Le petit la lui donna, non sans l'avoir encore une fois toisé de la tête
+aux pieds. Il avait commencé par là avant de lui répondre. Probablement
+la physionomie de l'étudiant lui plaisait.
+
+--Tu es fou, dit Paul à l'oreille de son ami; que vas-tu faire de cet
+enfant?
+
+--Je n'en sais rien... le reconduire chez sa mère... ça m'amusera...
+elle est peut-être jolie...
+
+--Tu seras toujours le même.
+
+--Je l'espère.
+
+--Mais, malheureux, une mère qui oublie son enfant au Luxembourg, comme
+elle y oublierait son ombrelle, je te demande quelle espèce de femme ça
+peut bien être!
+
+--Une femme distraite, assurément.
+
+--Moi, je crois qu'elle a fait exprès de le perdre.
+
+--Comme le Petit Poucet, alors... ce serait amusant. Le conte a été mis
+en féerie. J'ai vu ça à la Gaieté et je jouerais volontiers un rôle dans
+une machine comme ça.
+
+--Tu y jouerais un rôle de dupe si, comme je le soupçonne, cette mère
+veut se débarrasser d'un fils qui la gêne.
+
+--Je te parie, moi, que c'est une très brave femme qui me remerciera de
+lui ramener son garçon. Et, du reste, quand même tu aurais deviné, je
+n'abandonnerais pas ce petit. Il me va, parce qu'il a le diable au
+corps.
+
+--Comme toi, parbleu!
+
+--Peut-être bien... mais ne te monte pas la tête, mon vieux Paul, et va
+à tes... non, à nos affaires. Je verrai ce que je peux faire de ce
+moutard, et quand je serais obligé de le garder jusqu'à demain matin, il
+n'y aurait pas grand mal. J'ai de la place chez moi pour le coucher.
+Mais, sois tranquille, je ne me propose pas encore de l'adopter. Et
+demain, j'aurai d'autres chats à fouetter que de faire la bonne
+d'enfants, car je veux voir madame de Ganges, quand je devrais escalader
+le mur de son jardin.
+
+Les deux amis étaient arrivés à la grille de la rue de Vaugirard,
+Mirande tenant toujours par la main l'enfant qui ne disait mot.
+
+--A demain matin! dit Paul, en tirant de son côté. Ne sors pas avant de
+m'avoir vu.
+
+Mirande le laissa partir et fila vers la rue de Tournon où il se
+proposait de dîner, au restaurant Foyot.
+
+Il eut soin, bien entendu, de raccourcir ses enjambées, afin de se
+mettre au pas du petit, lequel trottinait à son côté, sans manifester la
+moindre velléité de le quitter, et sans demander où le menait son
+conducteur.
+
+Et Mirande, qui ne s'étonnait pas facilement, commençait à s'étonner de
+la hardiesse insouciante de ce gamin qu'il venait de ramasser au
+Luxembourg.
+
+Ce morveux ne s'inquiétait pas plus de sa mère que s'il n'en avait
+jamais eu.
+
+Devant le palais du Sénat, Véra, l'étudiante russe, et Maria, l'élève
+sage-femme, leur barrèrent le passage.
+
+Mirande, qui ne les avait pas revues depuis la soirée de dimanche à la
+Closerie des Lilas, se serait bien passé de les rencontrer; mais il en
+prit son parti, sachant bien qu'il ne pourrait pas toujours les éviter,
+et comme il ne faisait jamais les choses à demi, il commença par les
+inviter à dîner.
+
+Ces demoiselles acceptèrent avec enthousiasme, et Maria s'écria:
+
+--C'est à toi, ce mômaque?... oh! ne dis pas que non... Il te
+ressemble... c'est toi, tout craché.
+
+Mirande allait protester contre la paternité qu'on lui attribuait; mais
+l'enfant dégagea sa main, vint se planter devant l'apprentie sage-femme,
+et de sa voix grêle, il lui cria, en se haussant sur ses orteils:
+
+--Pourquoi m'appelez-vous? _mômaque_? je ne suis pas un singe... et
+d'abord, je ne vous connais pas et je vous défends de me parler.
+
+--Il a entendu macaque, dit Véra en riant aux éclats.
+
+--Ah! l'amour de mioche! s'écria Maria; fier et colère comme son père...
+tu ne peux pas le renier, celui-là.
+
+--Taisez-vous donc, vous autres!... vous ne dites que des bêtises,
+interrompit Mirande. Laissez-moi parler à ce jeune homme.
+
+Et s'accroupissant jusqu'à ce que sa figure se trouvât à la hauteur de
+celle de l'enfant:
+
+--Mon petit ami, lui dit-il doucement, ces dames, qui sont de mes amies
+désireraient vous connaître. Voulez-vous nous dire votre nom?
+
+--À elles, pas... à vous, oui, répliqua ce singulier gamin. Je m'appelle
+Roch.
+
+--Je vous remercie, mon ami! Roch, c'est votre petit nom. Comment se
+nomme votre papa?
+
+--Je n'ai pas de papa.
+
+--Mais vous avez une maman?
+
+--J'en ai deux.
+
+A cette réponse, les étudiantes pouffèrent et Mirande eut beaucoup de
+peine à tenir son sérieux. Il y parvint pourtant, et comme il ne se
+souciait pas de continuer dans la rue cet interrogatoire qui aurait fini
+par attirer l'attention des badauds, il reprit en changeant de sujet:
+
+--Voulez-vous venir dîner avec moi, mon cher Roch?
+
+--Avec vous, oui, répondit l'enfant terrible; avec ces vilaines, non..
+
+Les vilaines, c'était les deux étudiantes qui se tordirent de plus
+belle, en dépit des gros yeux que leur faisait Mirande.
+
+--Ah! il ne nous l'envoie pas dire! s'écria l'élève de la Maternité.
+
+--Je vous assure, mon petit ami, que ces demoiselles vous aiment
+beaucoup et qu'elles ne demandent qu'à vous faire plaisir. Vous m'en
+ferez un très grand à moi, si vous voulez venir.
+
+Roch écouta gravement ce discours comme on n'en tient guère aux enfants
+de cinq ans, et il finit par répondre, non moins gravement:
+
+--Eh bien, je viendrai pour vous.
+
+--A la bonne heure!... Avez-vous faim?
+
+--Non. J'ai mangé beaucoup de gâteaux au Luxembourg. J'en mange toujours
+beaucoup quand je sors avec maman Jacqueline.
+
+--Elle était donc avec vous, maman Jacqueline?
+
+--Oui. Et puis, une dame est venue la chercher. Alors, elle m'a dit de
+l'attendre... mais elle n'est pas revenue... elle reviendra demain...
+elle vient tous les jours... je serais resté dans le jardin, si ce
+méchant soldat ne m'avait rien dit.
+
+--Vous auriez eu grand'peur, la nuit.
+
+--Non, je n'ai peur de rien.
+
+--Vous avez tout de même bien fait de venir avec moi... parce que ce
+soir, quand nous aurons dîné, je vous reconduirai chez votre maman.
+
+--Vous savez donc où elle demeure?
+
+--Non, mais vous me montrerez le chemin.
+
+--Moi... je ne le connais pas... c'est très loin... avec maman
+Jacqueline nous venons toujours en voiture.
+
+--Et vous croyez qu'elle viendra demain?
+
+--Oh! oui... à la place où j'étais quand vous êtes passé.
+
+--Bien, mon petit ami, je vous y ramènerai... ce soir, vous coucherez
+chez moi.
+
+Les deux étudiantes ne perdaient pas un mot de cette causette qui
+obligeait Mirande à marcher courbé en deux pour se faire entendre du
+petit et qui les mena jusqu'à la porte du restaurant.
+
+Il avait là ses grandes entrées et on l'y traitait avec toute la
+considération due à un client qui fait régulièrement une grosse dépense.
+
+On lui gardait tous les soirs une table au rez-de-chaussée, dans le bon
+coin, et un cabinet au premier étage, pour le cas où il y aurait des
+dames--et le cas n'était pas rare.
+
+Ce soir-là, bien entendu, on prit possession du cabinet, et ces dames,
+comme toujours, commandèrent le menu du dîner, pendant que Mirande
+s'amusait à faire jacasser l'étonnant gamin qu'il venait de recueillir.
+
+Jamais l'ami de Paul Cormier n'avait vu ni imaginé un pareil enfant.
+
+Roch, par instants, raisonnait comme un homme et, en même temps, il
+donnait des preuves d'une ignorance extraordinaire. Il ne savait rien,
+il n'avait rien vu, et cependant rien ne paraissait le surprendre.
+
+Ainsi, on voyait bien qu'il n'avait jamais mangé au restaurant, et
+pourtant il ne fit pas une question à propos du service des garçons et
+des bruits qui montaient du rez-de-chaussée.
+
+C'était à croire qu'il avait passé sa toute jeune vie dans une tour,
+comme certains princes des contes de fées.
+
+Il ne faisait pas de fautes de français en parlant et il ne se servait
+que de locutions d'une politesse recherchée, mais en lui montrant une
+carte des prix de l'établissement, Mirande put constater qu'il ne savait
+pas lire.
+
+Les deux invitées étaient revenues de leurs premières idées de
+ressemblance entre le gamin et Mirande, quoique Maria persistât à
+soutenir qu'ils avaient tout à fait les mêmes yeux et la même façon de
+porter la tête. Mais elles s'amusaient beaucoup de ce petit être qui les
+examinait avec une insolence imperturbable.
+
+Véra s'étant avisée de dire que son habillement à la russe n'était pas
+réussi, il l'avait vertement rabrouée en lui disant que c'était maman
+Jacqueline qui l'avait choisi et que maman Jacqueline avait très bon
+goût.
+
+Mirande aurait bien voulu le pousser sur cette maman Jacqueline, mais
+quand il lui en parlait, l'enfant ne répondait pas grand'chose.
+
+Son autre maman qu'il ne nommait pas devait être une amie de la vraie,
+peut-être une sœur qu'on ne l'avait pas accoutumé à appeler ma tante.
+
+De celle-là aussi, il parlait fort peu.
+
+Du reste, le pauvre baby était visiblement fatigué. Mirande qui
+commençait à le prendre en amitié eut pitié de lui et le laissa
+s'assoupir peu à peu sur la petite chaise où on l'avait juché pour le
+mettre à table après que Maria lui eut attaché une serviette au cou.
+
+En sa qualité de future sage-femme, Maria avait des instincts maternels
+qu'elle contenait pour ne pas troubler ses études, mais qui ne
+demandaient qu'à se faire jour.
+
+Le bruit du duel s'était répandu lentement dans le quartier et Mirande
+qui y avait joué le principal rôle, dut subir de la part de ces
+demoiselles un interview complet.
+
+Il dit ce qu'il lui plut de dire et il n'eut pas trop de peine à éviter
+de mettre en scène la marquise de Ganges dont les deux étudiantes
+ignoraient absolument l'existence.
+
+Puis il revint à l'enfant dont il commençait à se préoccuper, sans trop
+savoir pourquoi.
+
+Il l'avait emmené, sans se demander ce qu'il allait en faire.
+
+Une idée qui lui était venue tout à coup et aux conséquences de laquelle
+il n'avait pas pris le temps de réfléchir.
+
+Jean de Mirande était l'homme du premier mouvement, qui n'était pas
+toujours le bon.
+
+Et, cette fois, il ne regrettait pas d'y avoir cédé.
+
+Recueillir un enfant égaré ou abandonné, c'était une bonne action dont
+il ne pouvait que se féliciter et qu'il se sentait tout disposé à
+parfaire en s'occupant de rendre à sa mère ce singulier garçonnet.
+
+Il n'aurait même pas répugné à le garder et à se charger de lui, s'il ne
+retrouvait pas cette mère encore plus singulière qui était partie sans
+son fils, et qu'on n'avait plus revue.
+
+Depuis qu'il avait l'âge d'homme, Mirande ne s'était jamais occupé des
+enfants que pour demander à quelle heure on les couchait. Il les
+considérait comme des êtres malfaisants et surtout incommodes. Il avait
+toujours fui comme la peste les femmes affligées de progéniture, et
+comme celles-là sont rares au quartier latin, où il passait sa vie, il
+n'avait jamais l'occasion d'être gêné par la marmaille.
+
+Il approuvait fort le législateur d'avoir interdit la recherche de la
+paternité et il ne lui était jamais arrivé de souhaiter de perpétuer le
+nom de Mirande qui s'éteindrait en sa personne, s'il ne se décidait pas
+à changer d'existence.
+
+Et il n'en prenait pas le chemin.
+
+Aussi n'en revenait-il pas de se découvrir des sentiments qu'il ne se
+connaissait pas. Il n'y voulait pas croire et il comptait bien que cet
+accès d'attendrissement paternel passerait comme beaucoup d'autres
+caprices auxquels il était sujet.
+
+Véra, la Russe, qui, comme lui, manquait absolument de vocation pour le
+mariage et ses conséquences, se mit à le blaguer à propos du petit.
+Maria, l'élève sage-femme, prit le contre-pied, et Mirande, pour
+entretenir une discussion qui l'amusait, se fit un malin plaisir
+d'exagérer en déclarant qu'il ne lui manquait, pour être heureux, que
+d'avoir un intérêt dans la vie, et que son bonheur serait d'avoir un
+enfant comme celui-là.
+
+--Farceur, va! lui dit la nihiliste. Je voudrais bien t'y voir avec un
+gosse sur les bras. Où le remiserais-tu, les soirs de Bullier?
+
+--Il n'aurait qu'à me le confier, répliqua Maria.
+
+--Pour l'élever au biberon, avec de l'absinthe au lieu de lait! Tu
+ferais mieux, mon vieux Jean, de l'envoyer à l'école, puisqu'il ne sait
+pas lire... à cinq ans!... c'est raide!
+
+Qu'est-ce que ça peut bien être que son père et sa mère?
+
+--Absent, le père. Le môme vient de vous dire qu'il n'en avait pas.
+Probablement, la mère n'est pas pour l'instruction obligatoire.
+
+--J'ai comme une idée qu'elle ne vaut pas cher, cette mère-là.
+
+Roch qui sommeillait, ouvrit un œil, regarda fixement Véra et se
+rendormit presque aussitôt sur sa chaise.
+
+--C'est drôle, murmura l'apprentie sage-femme on dirait qu'il a entendu
+et qu'il a compris.
+
+--Un enfant prodige, alors! ricana la Russe. Dis donc, Jean?... es-tu
+bien sûr qu'il n'est pas à toi?
+
+--On n'est jamais sûr de ces choses-là, répondit en riant Mirande.
+
+--Si nous lui demandions un peu de nous raconter d'où il sort... et ce
+qu'il a fait depuis qu'il n'est plus en nourrice?
+
+--Oh! laissez-le en repos. Vous voyez bien qu'il n'en peut plus.
+
+--Et du reste, reprit Véra, je parie que vous aurez beau le questionner,
+il ne vous dira pas ce qu'on lui a défendu de vous dire.
+
+--Comment! tu crois qu'on lui a fait la leçon.
+
+--Parfaitement.
+
+--Et dans quel but?
+
+--Est-ce que je sais?... une femme qui t'en veut et qui cherche à te
+jouer un tour...
+
+--Je me demande quel tour on pourrait me jouer avec ce petit.
+
+--Peut-être te compromettre... dire que tu es son père et te forcer à le
+reconnaître...
+
+--Si je croyais ça, grommela Mirande en fronçant le sourcil, je le
+conduirais ce soir chez le commissaire de police et je l'y laisserais.
+
+--Ce serait très mal! s'écria avec conviction Maria. Je l'emmènerais
+plutôt chez moi. J'ai un petit lit pour le coucher, le pauvre Chérubin.
+Mais vous voyez bien qu'il dort de tout son cœur. C'est cette Véra avec
+ses imaginations!... si on l'écoutait, on verrait des mystères et des
+complots partout, comme dans son pays.
+
+Cette fois, il n'y avait pas à en douter. L'enfant dormait si bien qu'il
+glissait insensiblement sur sa chaise et qu'il serait tombé si Mirande
+ne l'eût enlevé et couché sur un divan qui n'avait pas été mis là pour
+servir de berceau à un petit garçon.
+
+La conversation prit un autre tour. Aussi bien, elle commençait à agacer
+Mirande, qui se reprochait presque d'avoir fait dîner l'enfant perdu en
+compagnie de deux demoiselles peu respectables.
+
+--Si je retrouve sa mère, pensait-il, et s'il lui raconte que je l'ai
+mené chez Foyot avec des habituées de la Closerie des Lilas, elle n'aura
+pas une haute opinion de moi.
+
+On se remit à parler du duel, et Mirande s'aperçut qu'il avait grandi de
+cent coudées aux yeux de Véra depuis qu'elle savait qu'il avait
+lestement expédié un homme dans l'autre monde. Cette moscovite ne rêvait
+que batailles et exterminations.
+
+Maria, moins féroce, mais plus curieuse, voulut avoir des détails sur le
+drame où Jean avait joué le principal rôle, et elle lui en demanda tant
+qu'il finit par ne plus lui répondre et qu'il songea à lever la séance.
+
+On en était aux liqueurs et Véra, qui ne tenait pas en place, fumait de
+grosses cigarettes à la fenêtre, pendant que la tendre Maria contemplait
+le petit Roch, dormant du sommeil de l'innocence.
+
+--J'en étais sûre, s'écria tout à coup la Russe, nous avons été suivis
+par un mouchard.
+
+--Oh! toi, dit Mirande, tu vois des mouchards partout.
+
+--Je les vois où ils sont. Venez un peu ici que je vous montre celui-là.
+
+Jean se leva, s'approcha et aperçut de l'autre côté de la rue de
+Tournon, à l'angle de la rue de Vaugirard un homme, immobile comme une
+borne, qui avait l'air de monter la garde.
+
+--Eh bien! quoi? demanda-t-il en haussant les épaules. Il attend une
+femme qui lui a donné rendez-vous là. Il en a bien le droit.
+
+--Maria ou moi, alors, car il ne quitte pas des yeux la fenêtre de notre
+cabinet.
+
+--Ah! tu m'ennuies à la fin. Je ne me cache pas, et si c'est à moi qu'il
+en a, il saura bien me le dire, car je vais rentrer chez moi à pied.
+
+Et comme le garçon apportait la note qu'il avait demandée, Mirande la
+paya sans vérifier l'addition, prit dans ses bras le petit Roch qui se
+réveilla, marmotta quelques mots et se rendormit presque aussitôt,
+descendit l'escalier, sortit du restaurant, tourna du côté de l'Odéon et
+s'achemina à grands pas vers le boulevard Saint-Germain où il demeurait.
+
+Il ne se retourna même pas pour regarder si le prétendu mouchard le
+suivait, et il arriva chez lui sans incident d'aucune sorte.
+
+Décidément, la fibre paternelle prenait le dessus et si ses amis du
+quartier l'avaient rencontré faisant ainsi la bonne d'enfants, ils
+auraient certainement cru qu'il était devenu fou.
+
+
+
+
+V
+
+
+Pendant que Jean de Mirande emmenait dîner chez Foyot un petit garçon
+qu'il avait trouvé dans le Luxembourg, Paul Cormier, que l'enfant
+n'intéressait guère, prenait en fiacre le chemin du Marais, mais ce
+n'était pas pour aller dîner chez sa mère.
+
+Il ne l'avait pas revue depuis le dimanche qui avait si mal fini et il
+ne tenait pas à la revoir avant d'être certain que l'affaire du duel
+n'aurait pas pour lui de suites trop graves.
+
+Il allait chez Bardin pour lui demander où en étaient les choses depuis
+la malencontreuse scène qui s'était passée la veille dans le cabinet du
+juge d'instruction.
+
+L'avocat devait être au courant, car il avait très certainement revu son
+fils et il ne refuserait pas de renseigner Paul, en considération de sa
+vieille amie madame Cormier, qui ne savait rien encore et qu'il fallait
+préparer avant de lui apprendre la triste vérité.
+
+Paul s'attendait pourtant à être très mal reçu rue des Arquebusiers,
+mais il était décidé à tout supporter pour rentrer en grâce auprès du
+père Bardin..
+
+Il savait que le bonhomme dînait à six heures et demie et qu'après son
+dîner, il était presque toujours de bonne humeur. Il prenait donc bien
+son temps et il calculait qu'il arriverait juste au moment ou Bardin
+sirotait son café, appuyé de deux ou trois verres d'une eau-de-vie
+presque centenaire,--un cadeau de madame Cormier.
+
+Paul s'était fort attardé à la grille du Luxembourg avec Mirande, et la
+nuit était venue quand il arriva à la porte de la maison du vieil ami de
+sa mère.
+
+En levant les yeux pour regarder s'il y avait de la lumière au troisième
+étage, il fut un peu étonné de voir les trois fenêtres de l'appartement
+brillamment éclairées.
+
+Bardin, d'ordinaire, n'illuminait pas ainsi, et comme il ne recevait
+jamais que son fils, il était difficile de supposer qu'il donnait une
+fête.
+
+Enfin, cette profusion de clarté prouvait qu'il n'était pas sorti, et
+Paul, qui ne craignait rien tant que de ne pas le rencontrer, s'empressa
+de monter.
+
+La servante qui vint lui ouvrir lui dit que son maître attendait
+quelqu'un; mais elle le fit entrer et, en traversant la salle à manger,
+il put voir sur la table un souper froid des plus appétissants.
+
+Il remarqua même qu'il n'y avait qu'un couvert, ce qui prouvait
+surabondamment que le bonhomme n'était pas en bonne fortune.
+
+Paul le trouva assis dans son cabinet, devant un dossier étalé sur son
+bureau; et Bardin, quand il entendit ouvrir la porte, se leva en
+s'écriant sans se retourner:
+
+--Te voilà, mon brave ami!... Je ne l'attendais qu'à neuf heures. Le
+chemin de fer ne t'a pas trop fatigué?
+
+Quand il fit volte-face et qu'il aperçut Cormier, ce fut une autre note:
+
+--Comment, c'est toi! dit-il d'un ton bourru. Qu'est-ce que tu viens
+faire ici?
+
+--Vous demander pardon de tous les ennuis que je vous ai causés.
+
+--Il est bien temps, ma foi!... Ah! tu peux te flatter de m'avoir fait
+passer vingt-quatre heures agréables! Je n'ai pas fermé l'œil de la
+nuit. Et c'est à cette heure-ci que tu viens me faire des excuses? Tu
+tombes mal. Ma soirée est prise.
+
+--Je n'ai pas pu venir plus tôt. Hier, j'ai couru après Mirande toute la
+soirée, sans parvenir à le trouver. C'est aujourd'hui seulement que j'ai
+pu le voir... et le décider à se présenter au cabinet de votre fils...
+Il y est resté deux heures...
+
+--Je sais ça. Charles sort d'ici.
+
+--Et j'ai attendu que Mirande revînt. Je viens de le quitter.
+
+--Tu ne peux donc pas te passer de lui?
+
+--Je voulais savoir quelle décision votre fils avait prise à son égard.
+
+--Eh bien, tu dois être content et ton Mirande aussi! Charles a cru
+devoir le laisser libre sous caution. Il a eu bien de la bonté. Moi,
+j'aurais envoyé ce fier-à-bras coucher au Dépôt de la Préfecture... et
+je ne dis pas que je ne t'y aurais pas envoyé aussi... Enfin! ça le
+regarde, cet excellent Charles. Ah! il ne prend pas le chemin d'avancer,
+mon cher fils! Encore une affaire qui s'annonçait bien... une affaire
+superbe qui s'en va en eau claire.
+
+--Ce n'est pas ma faute si le prétendu assassinat n'était qu'un duel,
+dit Paul, en souriant à demi.
+
+--Parbleu! je ne te le reproche pas, mais je dis que Charles n'a pas de
+chance... et que toi et ton animal d'ami, vous en avez dix fois plus que
+vous ne méritez. Avoue que tu en es quitte à bon marché!
+
+--Oui, si j'en suis quitte. Il n'y a pas d'ordonnance de non-lieu.
+
+--Et il n'y en aura pas, je te l'ai déjà dit; ce qui vous sauvera, c'est
+qu'on ne trouvera pas de jurés pour vous condamner.
+
+--Qui sait si cet homme n'inventera pas quelque chose contre nous?
+
+--L'homme qui t'a dénoncé? On ne le croira pas. Charles a eu sur lui, à
+la Préfecture de police, des renseignements détestables. C'est un
+chenapan de la pire espèce.
+
+--Il a essayé de me faire chanter.
+
+--Quand ça?
+
+--Hier, avant de venir au Palais, il m'a écrit pour me demander dix
+mille francs, en me menaçant de me dénoncer si je ne les lui donnais
+pas. Il a assisté au duel et il m'a suivi jusqu'à ma porte, rue
+Gay-Lussac.
+
+--Pourquoi n'as-tu pas dit ça à Charles?
+
+--Je me réserve de le lui dire plus tard, murmura Paul, qui n'avait
+garde d'avouer qu'il s'était tu parce qu'il craignait que ce coquin ne
+s'attaquât à la marquise de Ganges.
+
+--Tu en auras prochainement l'occasion, car je crois bien que Charles ne
+tardera guère à te faire appeler de nouveau. Il a encore un tas de
+choses à te demander et à t'apprendre. Il a reçu la réponse au
+télégramme qu'il avait adressé au Parquet de Nice. Il connaît le nom de
+l'homme que ton Mirande a tué.
+
+--Ah!... il connaît... balbutia Paul. Comment s'appelait ce...
+malheureux?
+
+Paul ne le savait que trop, mais il restait dans son rôle en feignant de
+l'ignorer; et Bardin, sans remarquer qu'il se troublait, s'écria:
+
+--Parbleu! je ne me suis pas amusé à le demander. Qu'il s'appelle Pierre
+ou Jacques, qu'il soit marquis ou commis-voyageur, c'est toujours un
+homme mort et tu as aidé à l'expédier dans l'autre monde en servant de
+témoin à ton joli camarade.
+
+--Allons! pensa Paul, il n'a pas encore été question de madame de
+Ganges. Pourvu que ce Brunachon ne la dénonce pas.
+
+--Et dire, reprit Bardin, que tu t'es mis dans ce pétrin, juste au
+moment où il n'aurait tenu qu'à toi de faire un mariage magnifique. Elle
+va te coûter cher, ton incartade.
+
+--Un mariage!... je ne songe guère à me marier.
+
+--Bon! mais j'y avais songé pour toi.
+
+--Ah! oui, l'héritière dont vous m'avez parlé chez maman. Mais vous
+m'avez dit que vous en étiez encore à la chercher.
+
+--Oui, je t'ai dit ça dimanche; mais depuis, il y a eu du nouveau, j'ai
+reçu des nouvelles, ce matin. Elle est retrouvée, l'héritière aux six
+millions.
+
+--Où se cachait-elle donc? demanda Paul, pour dire quelque chose.
+
+Cette découverte, qui semblait passionner le père Bardin, le touchait
+médiocrement, et, s'il faisait semblant de s'y intéresser, c'était pour
+flatter la manie du vieil avocat.
+
+--Je n'en sais rien encore, reprit le bonhomme, mais je sais qu'elle est
+à Paris.
+
+--Diable!... c'est vague!...
+
+--Jusqu'à présent, oui; mais, demain, je saurai où... dans quel
+quartier... dans quelle maison.
+
+--Est-ce que vous la ferez chercher par la police?
+
+--Fi donc!... je sais maintenant à qui m'adresser pour m'aboucher avec
+elle... Tu le saurais comme moi, si tu n'avais pas oublié son histoire
+que je t'ai racontée dimanche dernier, en dînant avec toi chez ta
+mère...
+
+--J'avoue que je ne m'en souviens pas très bien. Il s'agissait, je
+crois, d'une jeune fille qui habitait le département de l'Hérault.
+
+--Oui... à Fabrègues... un village, pas très loin de Montpellier.
+
+--Et qui a disparu depuis plusieurs années.
+
+--Disparu... c'est-à-dire qu'elle a quitté le pays en même temps qu'une
+personne qui s'intéressait à elle...
+
+--Une demoiselle de grande famille...
+
+--Une demoiselle de Marsillargues. Je t'avais même prié de demander à ce
+Mirande s'il la connaissait, lui qui est du Languedoc.
+
+--Je le lui ai demandé et je me rappelle très bien ce qu'il m'a répondu.
+Il m'a dit qu'il avait entendu parler de la famille, mais qu'il n'avait
+jamais vu la jeune fille qui portait ce nom. Tout ce qu'il en sait,
+c'est qu'elle était très jolie, très riche et qu'elle avait le malheur
+d'être paralysée d'une main...
+
+--Paralysée?... c'est la première fois que j'entends parler de cela, dit
+Bardin. Mirande doit se tromper.
+
+--C'est possible. Du reste, elle a disparu aussi, celle-là, à ce qu'il
+paraît, et Mirande croit qu'elle est morte.
+
+--Elle est vivante et très vivante. Elle habite Paris, qui plus est, et
+elle nous dira où est sa protégée.
+
+--Sa protégée, c'est l'héritière?
+
+--Parbleu!... seulement, elles ne savent ni l'une ni l'autre l'histoire
+de l'héritage que je t'ai racontée et nous avons des raisons de croire
+que la protégée ne vit pas dans l'opulence. Les millions vont lui tomber
+du ciel.
+
+C'est pour ça que j'avais pensé à te la faire épouser. J'y penserais
+encore si tu n'avais pas pris soin de te rendre impossible en te
+fourrant dans cette mauvaise affaire.
+
+Nous ne pourrons pas décemment lui proposer d'épouser un garçon qui va
+passer en Cour d'assises, un de ces jours.
+
+--Ce serait, je crois, tout à fait inutile... Mais pourquoi parlez-vous
+au pluriel?... vous dites: _nous_...
+
+--Parce que je ne serai et ne puis être en cette affaire qu'un
+auxiliaire... C'est mon vieil ami Lestrigou qui en tient tous les fils
+et lui seul peut la mener à bien...
+
+--Un avocat de Montpellier, je crois?
+
+--Oui... un ancien bâtonnier de l'ordre qui va sur ses soixante seize
+ans et qui a été longtemps l'avocat de la famille de Marsillargues. En
+dépit de son âge, il a pris la chose à cœur et voilà un mois que nous
+échangeons des lettres à propos de l'orpheline. Il est tout à fait dans
+mes idées sur la nécessité de la marier promptement et convenablement...
+Je lui avais parlé de toi et il n'avait pas dit: non... Maintenant, il
+faut en rabattre... tes chances ont baissé de cinquante pour cent.
+
+Cormier eut un geste d'indifférence et Bardin reprit, avec humeur:
+
+--Oui, je sais que tu t'en moques. Tu préfères continuer la vie qui t'a
+mené où tu en es. Eh bien! je te prédis que tu regretteras de l'avoir
+manqué par ta faute, ce mariage que je t'avais trouvé.
+
+--Vous en parlez comme si je n'avais qu'à me présenter pour le faire,
+dit Paul en souriant. Il me semble qu'il serait bon de consulter d'abord
+la principale intéressée.
+
+--Ça, je m'en chargerais, d'accord avec ce brave Lestrigou qui m'est
+tout dévoué et qui userait de son influence sur la dernière des
+Marsillargues.
+
+--Je croyais qu'il l'avait perdue de vue...
+
+--Oui, depuis qu'elle s'est mariée; mais maintenant qu'il sait où la
+prendre, il aura vite fait de redevenir ce qu'il était autrefois: son
+ami, son conseil, presque son tuteur.
+
+--Et le mari?... il aura bien voix au chapitre, je suppose.
+
+--Le mari ne vit plus avec sa femme... et elle se gardera bien de le
+consulter... il ne s'est d'ailleurs jamais occupé de l'orpheline de
+Fabrègues. Si tu plaisais à la protectrice, tu plairais certainement à
+la protégée.
+
+--Vous me permettrez d'en douter... et de vous faire observer que vous
+raisonnez comme si cette jeune fille n'avait jamais vu le monde. Quel
+âge a-t-elle donc?
+
+--Vingt ans... peut-être vingt-deux... je ne sais pas au juste...
+Lestrigou te le dira...
+
+--Lestrigou?... mais il est à Montpellier.
+
+--Il arrive ce soir. Je l'attends... et il faut que le train ait eu du
+retard, car il devrait déjà être ici.
+
+--Comment! à son âge, il s'est décidé à faire un si long voyage.
+
+--Mais très bien. Il se porte comme le Pont-Neuf, Lestrigou. Et puis, la
+chose en vaut la peine. Six millions qu'il apporte à une pauvre fille
+qui ne s'en doute pas! Il a pris assez de peine pour la trouver... il
+tient à se donner le plaisir de lui annoncer cette grande nouvelle.
+
+--C'est trop juste. Alors, il ne lui a pas écrit, ni à cette dame non
+plus?
+
+--A personne qu'à moi. Et il n'a pas perdu de temps, car il n'y a pas
+deux jours qu'il sait où demeure la protectrice.
+
+--La protectrice seulement?
+
+--Ça suffit. La protégée ne sera pas difficile à découvrir. Lestrigou a
+des raisons de croire qu'elles n'ont qu'un seul et même domicile. La
+dame doit être assez grandement logée pour donner l'hospitalité à une
+amie pauvre.
+
+Du reste, nous parlons là fort inutilement, puisque tu ne te mets pas
+sur les rangs... et tu n'as peut-être pas tort... au moins pour le
+moment. Quand ta mauvaise affaire sera arrangée... si elle s'arrange
+comme je le souhaite... nous recauserons de l'héritière.
+
+Bardin s'interrompit pour prêter l'oreille à un bruit de roues qui lui
+arrivait d'en bas.
+
+--Une voiture qui s'arrête à ma porte, dit-il. A cette heure-ci, ce ne
+peut être que Lestrigou.
+
+--Alors, je vous laisse, murmura Paul. J'avais encore beaucoup de chose
+à vous dire... mais je vous gênerais pour recevoir votre ami. Je
+reviendrai demain, si vous le permettez.
+
+--Eh! non, reste! grand nigaud, dit Bardin qui ne boudait jamais bien
+longtemps le fils de madame Cormier. Je vais toujours te présenter à
+Lestrigou. Il aime les jeunes gens. Il sera enchanté de te voir. Et
+puis, ça ne peut pas nuire qu'il te connaisse. Tu es bon à montrer.
+Après, nous verrons. On ne sait jamais ce qui peut arriver.
+
+C'était bien Lestrigou qui arrivait dans un de ces fiacres à quatre
+places et à grille qu'on ne trouve guère qu'aux gares des chemins de
+fer.
+
+Il n'en fallait pas davantage pour mettre en émoi la paisible maison de
+la paisible rue des Arquebusiers.
+
+Le portier, prévenu par Bardin, s'était précipité hors de sa loge pour
+aider le cocher à décharger la malle de l'ancien bâtonnier du barreau de
+Montpellier.
+
+Quelques fenêtres s'étaient ouvertes et on y voyait des têtes de
+locataires, curieux d'assister à ce débarquement.
+
+Paul regarda aussi et vit descendre un grand vieillard sec comme une
+allumette, qui, en trois enjambées, disparut sous la voûte de la
+porte-cochère.
+
+Bardin s'était précipité dans l'escalier pour courir au-devant de son
+vieil ami. Lestrigou grimpait si vite qu'ils se rencontrèrent à
+mi-chemin.
+
+Ils entrèrent, en se tenant par la taille, dans la salle à manger, où
+Paul les attendait, et Lestrigou commença par battre un entrechat pour
+montrer que le voyage ne l'avait pas fatigué.
+
+C'était un type que ce vieux bazochien, desséché par le soleil du
+Languedoc. Il n'avait que la peau et les os, avec une petite tête ronde
+comme une pomme de canne au bout d'un long corps qui se remuait tout
+d'une pièce, une tête éclairée par deux petits yeux noirs, percés comme
+avec une vrille et brillants comme deux tisons ardents.
+
+--Hé! dit-il, sais-tu _qué_ tu es bien logé ici! _Té_ rappelles-tu _lé_
+temps où nous perchions sur les gouttières dans une vieille _cassine dé_
+la rue _dé_ la Pomme?
+
+Bardin, jadis, avait fait sa première année de droit à Toulouse, où son
+père était alors employé de l'enregistrement, et c'était là qu'il avait
+connu Lestrigou.
+
+--Ah! je crois bien! dit en se frottant les mains le vieil avocat.
+
+Et il ajouta sagement:
+
+--Mais si tu te lances dans les souvenirs de notre jeunesse, tu n'en
+sortiras pas. Tu dois avoir faim.
+
+--_Uné_ faim _dé_ loup des Cévennes. _Jé né mé_ suis rien mis sous la
+dent _dé_puis _lé_ buffet _dé_ Vierzon.
+
+--Eh! bien, mets-toi à table et mange, mon ami. Attaque cette terrine de
+Nérac que j'ai achetée à ton intention. Demain, mon cordon-bleu te
+cuisinera un _cassoulet_ dont tu me diras des nouvelles.
+
+--Tu es donc toujours gourmand?
+
+--Je n'ai pas perdu mes bonnes habitudes et j'ai encore bon appétit. Tu
+pourras t'en convaincre à déjeuner. Mais ce soir, je ne te tiendrai pas
+compagnie. J'ai dîné.
+
+--Tu as bien fait, mon petit, et _jé_ vais _té_ rattraper; mais _jé né_
+veux pas être incivil, et avant _dé mé_ mettre à table, tu vas _mé_
+présenter _cé june_ homme...
+
+Le _june_ homme c'était Paul, qui mourait d'envie de rire, en dépit de
+ses chagrins et de ses préoccupations.
+
+--C'est le fils de feu Cormier dont je t'ai souvent parlé dans mes
+lettres, dit Bardin, et dont la veuve est restée mon amie. Tu goûteras
+tout à l'heure d'un certain Corton qui sort de sa cave.
+
+--Monsieur, permettez-moi _dé_ vous serrer la dextre, dit Lestrigou en
+tendant la main à Paul qui ne demandait pas mieux que de fraterniser
+avec ce joyeux compatriote de son ami Jean de Mirande.
+
+--Tel que tu le vois, mon cher, reprit le papa Bardin, ce garçon fait sa
+troisième année de droit. Je ne répondrais pas qu'il n'ait eu que des
+boules blanches à ses examens, mais il sera reçu avocat tout de même.
+
+--Tous confrères, alors! s'écria Lestrigou en s'attablant. _Pardiu_,
+nous allons rire; _à démain_ les affaires sérieuses!...
+
+--Ah! oui, l'héritage.
+
+--Tu l'as dit, Bardin _dé_ mon cœur, _jé_ t'apporte _cé_ coquin
+d'héritage; tout est en règle. _Jé_ n'ai plus qu'à faire une _hureusé_;
+mais ton _june_ ami _né_ sait pas _dé_ quoi il est question.
+
+--Je lui en ai dit un mot en t'attendant.
+
+--As _bien_ fait. _Cé_ n'est plus un _sécret_. _Demain jé_ verrai
+l'héritière et dans peu _dé_ jours, _toutés_ les gazettes en parleront.
+
+--Elle est capable d'en devenir folle, ta petite payse. Lui as-tu écrit,
+au moins, pour la préparer à recevoir la tuile d'or qui va lui tomber
+sur la tête?
+
+--Ta sais bien _qué jé né_ pouvais pas.
+
+--C'est vrai. Tu n'as pas encore son adresse. Es-tu sûr qu'elle est à
+Paris?
+
+--Si _jé_ n'en étais pas sûr, _jé né sérais_ pas venu.
+
+Tout en répondant aux questions de son vieil ami, le bonhomme ne
+faisait, comme on dit, que tordre et avaler; et Paul admirait ce
+vieillard de soixante-quinze ans qui n'avait pas l'air de savoir ce que
+c'est qu'une indigestion.
+
+--Ah! ça _séra_ un beau parti que ma _pétite_ Vénus de Fabrègues,
+soupira Lestrigou en faisant clapper sa langue, après avoir vidé son
+verre d'un trait.
+
+--Vénus!... diable! comme tu y vas!... elle est donc bien belle?
+
+--Comme la mère des Amours... si elle n'a pas changé.
+
+--Hé! hé! changer, ça arrive aux jeunes comme aux vieilles. Combien y
+a-t-il de temps que tu ne l'as vue?
+
+--Il y aura six ans aux vendanges qu'elle est partie de Fabrègues avec
+mademoiselle _dé_ Marsillargues, qui s'est mariée à Montpellier six mois
+après, et qui l'a emmenée à Paris. Ça fait donc à peu près cinq ans.
+Mais _jé_ suis bien sûr qu'elle est restée la même. Les filles _dé_ chez
+nous ne sont pas comme les Parisiennes, des déjeuners de soleil. Ma
+petite amie d'autrefois sera belle tant qu'elle vivra.
+
+--Lestrigou, mon bon, le patriotisme t'égare. Les Languedociennes
+vieillissent comme les autres et quelquefois même plus vite. A Toulouse,
+on en voit sur les portes qui sont ridées comme des pommes cuites et qui
+n'ont pas quarante ans.
+
+Je ne dis pas ça pour ton héritière qui n'en a que vingt.
+
+--Vingt-deux, _lé_ mois prochain. Mais _jé té_ garantis qu'elle est
+charmante... Une brune avec _uné_ peau qu'on dirait _qué lé_ bon Dieu
+s'est amusé à la dorer avec un rayon _dé_ soleil.
+
+--Elle serait noire comme une taupe qu'elle trouverait des amoureux avec
+ses six millions. Mais, dis moi... quelle éducation a-t-elle reçue dans
+ce village de Fabrègues?
+
+--Excellente, mon cher. Feu Marsillargues, _lé_ père, l'avait prise en
+amitié, quand elle était toute petite. Elle passait toutes ses journées
+au château et elle avait les mêmes maîtres que mademoiselle. Elle sait
+l'anglais, elle chante dans la perfection et elle est de première force
+sur _lé_ piano.
+
+--Le piano... je l'en dispenserais, dit en riant Bardin qui n'aimait pas
+la musique; mais comme ce n'est pas moi qui l'épouserai, je m'en
+console. Maintenant, parle-moi un peu de sa protectrice qui lui a fait
+apprendre tant de belles choses. Elle est donc revenue à Paris, après
+avoir beaucoup voyagé.
+
+--Oui, et elle demeure dans _lé_ quartier des Champs-Elysées.
+
+--Comment s'appelle-t-elle de son nom de femme?
+
+--Est-ce que _jé_ ne _té_ l'ai pas écrit?... alors, c'est _qué_ j'ai
+oublié. Elle est marquise _dé_ Ganges, _dé_ par son mariage.
+
+A ce nom, lâché _ex-abrupto_ par le ci-devant bâtonnier de Montpellier,
+Paul tressaillit, et changea de visage.
+
+Les écailles tombaient de ses yeux; et il s'étonnait de ne pas avoir
+deviné plus tôt que la protectrice de cette héritière dont il ignorait
+encore le nom, c'était la marquise.
+
+--Et pourtant, comment aurait-il deviné, alors qu'il ne savait pas que
+madame de Ganges s'appelait, avant son mariage, mademoiselle de
+Marsillargues?
+
+Bardin, lui, ne s'émut aucunement. Il n'avait jamais entendu parler du
+marquis de Ganges. Son fils, qui venait d'apprendre le nom de l'homme
+tué sur le boulevard Jourdan, ne l'avait pas prononcé pendant la courte
+visite qu'il venait de faire au vieil avocat.
+
+--C'est presque un nom historique, dit le vieil ami de madame Cormier.
+Il figure dans le recueil des causes célèbres.
+
+--Oui, _jé_ sais, répliqua Lestrigou. _Célui_ qui _lé_ porte maintenant
+est _lé_ dernier de sa race, et il _né_ lui fait pas honneur. C'est un
+très mauvais sujet, qui a rendu sa femme très _malhureuse_. _Jé_ crois
+_qué jé té_ l'ai écrit.
+
+--Tu m'as écrit qu'il s'était ruiné et qu'il ne vivait pas avec elle.
+
+--C'est la vérité... mais _jé_ n'aurai rien à démêler avec lui... alors
+même qu'il serait revenu à Paris, car il ne s'est jamais occupé _dé_ la
+protégée _dé_ son épouse. C'est à madame _qué_ j'aurai à faire. Dès
+demain, _jé mé_ présenterai chez elle.
+
+--Tu as son adresse?
+
+--Un peu _qué jé_ l'ai: avenue Montaigne, 22. Beau quartier, hein?
+
+--Très beau... mais pas tout près d'ici.
+
+--Peuh! les fiacres _né_ sont pas faits pour les chiens. Tu viendras
+avec moi, n'est-ce pas, mon vieux Bardin?
+
+--Jamais de la vie. Qu'est-ce que j'irais faire chez cette dame?
+
+--Tu m'aideras à lui expliquer la situation. Et puis, elle _né mé_
+connaît pas. Tu répondras _dé_ moi.
+
+--Belle garantie, ma foi!... elle ne sait seulement pas que j'existe.
+Autant vaudrait, puisque tu es si timide, te faire accompagner par mon
+jeune ami, ici présent.
+
+--Hé! hé! ça _né sérait pas si mal imaginé. La jeunesse aime la
+jeunesse et elle est jeune, ma marquise... presque aussi jeune que sa
+protégée... et si elle a tenu _cé_ qu'elle promettait, elle doit être
+très jolie.
+
+--Dis donc, Paul, demanda Bardin en clignant de l'œil, tu ne serais
+peut-être pas fâché de la voir? Elle te présenterait à l'héritière.
+
+--Je ne crois pas, murmura Cormier.
+
+--Hé! au fait! s'écria Lestrigou, il lui faudra bientôt un mari à ma
+petite paysanne, et si monsieur lui plaisait...
+
+--Je ne songe pas à me mettre en ménage, interrompit l'ami de Jean de
+Mirande, sans se préoccuper des regards courroucés que lui lançait le
+père Bardin.
+
+Le bonhomme revenait à son idée fixe qui était de le conjoindre avec la
+fille aux six millions, et il enrageait de voir que Paul faisait de son
+mieux pour contrecarrer ce beau projet.
+
+Lestrigou, du reste, semblait médiocrement disposé à l'appuyer, car il
+reprit:
+
+--A _té_ parler franchement, mon vieux Bardin, _jé né_ serais pas très
+surpris que la petite eût déjà fait un choix. Elle a dû rencontrer des
+beaux messieurs chez la marquise... et elle peut bien avoir un
+sentiment...
+
+--Oh! elle ne manquera pas de prétendants, dès qu'on saura qu'elle
+hérite, grommela le père Bardin. J'avais rêvé de la faire épouser au
+fils de ma vieille amie, mais il me paraît manquer d'enthousiasme... et
+toi aussi. N'en parlons plus. Goûte-moi ce Corton, ça vaudra mieux que
+de causer des chimères que je m'étais fourrées dans la tête.
+
+Lestrigou ne tenait pas du tout à s'étendre sur ce sujet. Il se
+recueillit pour déguster le nectar que Bardin venait de lui verser et il
+déclara solennellement qu'il n'avait jamais rien bu qui en approchât.
+
+Ce grand crû bourguignon le remit en belle humeur et lui délia si bien
+la langue qu'il ne tarit plus en histoires du bon vieux temps. C'est
+tout au plus s'il laissait à Bardin le temps de lui donner la réplique.
+Leurs souvenirs de jeunesse défilèrent les uns après les autres, évoqués
+par le bonhomme qui se grisait en parlant.
+
+Il n'aurait pas fallu le prier beaucoup pour le déterminer à s'en aller
+finir sa soirée à la Closerie des Lilas.
+
+Ce que voyant, Paul Cormier, qui n'avait aucune envie de l'y conduire,
+fit signe au père Bardin qu'il en avait assez et s'esquiva sans que
+Lestrigou y prît garde.
+
+Il tardait à Paul d'être seul pour remettre un peu d'ordre dans ses
+idées fortement troublées par la nouvelle qu'il venait d'apprendre.
+
+Madame de Ganges et mademoiselle de Marsillargues, protectrice de
+l'héritière, n'étaient qu'une seule et même personne.
+
+Paul n'en revenait pas et il s'en alla par les rues du Marais en
+s'efforçant de rattacher les uns aux autres des faits dont il se
+souvenait et qui semblaient au premier abord, n'avoir aucun lien entre
+eux.
+
+Il n'y réussissait guère, et de tout ce qu'il avait vu et entendu depuis
+qu'il connaissait la marquise, il ne se dégageait rien de clair.
+
+La lumière ne se faisait pas sur le passé de la veuve, ni même sur le
+présent.
+
+Comment avait-elle vécu depuis qu'elle avait épousé M. de Ganges? Où se
+cachait cette protégée qui, s'il fallait en croire Lestrigou, ne l'avait
+pas quittée depuis quatre ans.
+
+Un fait revint tout à coup à la mémoire de Paul. Il se rappela que, dans
+le jardin de l'hôtel de madame de Ganges, il s'était croisé avec une
+jeune femme merveilleusement belle.
+
+«Une de mes amies», avait dit la marquise; et cette amie avait bien
+l'air d'être là chez elle.
+
+Etait-ce l'orpheline aux six millions? Tout semblait l'indiquer.
+
+Et, si c'était elle, Lestrigou n'aurait pas de peine à la trouver.
+Madame de Ganges pourrait la lui montrer séance tenante, si elle
+consentait à le recevoir.
+
+Paul comptait voir le lendemain la marquise; et Mirande, en le quittant,
+avait annoncé l'intention de se présenter, lui aussi, le lendemain, à
+l'hôtel de l'avenue Montaigne.
+
+--Il faut absolument que je m'entende avec lui, ce soir, se dit Cormier.
+Après son dîner, il a dû rentrer. Je suis à peu près certain de le
+trouver... et s'il était sorti, je chargerais son portier de le prévenir
+que je reviendrai demain matin à la première heure, comme nous en étions
+convenus.
+
+Le boulevard Saint-Germain n'est pas aussi loin qu'on pourrait le croire
+de la rue des Arquebusiers, et en coupant au plus court, Cormier, qui
+marchait vite, ne mit pas beaucoup de temps pour y arriver.
+
+Les passants y sont rares, passé une certaine heure, et les boutiques
+éclairées n'y abondent pas.
+
+En traversant la chaussée déserte, Cormier aperçut, devant la maison où
+demeurait son ami, un homme qui se promenait lentement, allant et
+revenant sur ses pas, sans jamais s'éloigner de la porte.
+
+En d'autres temps, Paul Cormier n'aurait fait aucune attention à cet
+homme qui pouvait bien être un simple flâneur; mais depuis qu'il avait
+eu affaire à la justice, il était sur ses gardes et il se défiait de
+tout.
+
+Ce gredin qui s'était mis à ses trousses après le duel et qui l'avait
+dénoncé au juge d'instruction continuait peut-être à l'espionner.
+
+Paul ralentit le pas, obliqua un peu à droite afin de ne pas aborder le
+trottoir devant la porte de la maison de Mirande, et observa, chemin
+faisant, l'individu qui lui paraissait suspect.
+
+Il n'eut qu'à l'examiner de loin avec beaucoup d'attention pour se
+convaincre qu'il ne ressemblait pas du tout à l'affreux Brunachon.
+
+Celui-ci était beaucoup plus grand et accoutré d'une tout autre façon:
+longue redingote boutonnée, chapeau haute forme à larges bords, enfoncé
+jusqu'aux yeux.
+
+Il avait l'air d'un sergent de ville en bourgeois.
+
+Dès qu'il aperçut Cormier, il démasqua la porte devant laquelle il avait
+l'air de monter la garde, et sans se presser, il s'éloigna.
+
+Cormier ne s'amusa point à le suivre. Il n'y aurait rien gagné, même en
+supposant que ce personnage fût là en surveillance, et il n'avait aucune
+envie de se faire une affaire en allant regarder sous le nez un monsieur
+qui ne songeait pas à mal.
+
+Que lui importait qu'on le vît entrer chez Mirande? On savait bien qu'il
+était son ami et même son complice, si on qualifiait de complicité le
+fait de lui avoir servi de témoin dans son duel.
+
+Et il avait hâte de raconter à Mirande ce qu'il venait d'apprendre chez
+Bardin; de le consulter même, quoique ce batailleur ne fût pas
+précisément ce qu'on peut appeler un homme de bon conseil.
+
+Paul n'avait qu'une peur: c'était de ne pas le trouver chez lui.
+
+Le portier le rassura. Mirande venait de rentrer.
+
+Ce fut lui qui vint ouvrir lorsque Paul sonna et, en le voyant, il
+s'exclama joyeusement:
+
+--Tu arrives bien, s'écria-t-il; j'allais passer ma soirée à avaler ma
+langue. Tu vas me tenir compagnie. Nous allons causer en fumant des
+pipes et en buvant des grogs.
+
+--C'est que... j'en ai long à te raconter, murmura Paul.
+
+--Et moi, donc!... Nous allons nous établir dans mon salon. Tu verras
+pourquoi.
+
+Mirande occupait un joli appartement de garçon, pas très grand, mais
+très complet, qu'il s'était plu à meubler suivant ses goûts.
+
+Peu d'objets d'art, mais des collections de pipes de tous les pays et
+des ustensiles de salle d'armes, accrochés à tous les murs: masques,
+fleurets, épées de combat et le reste.
+
+Sur la table, des boîtes de cigares, des pots à tabac, des verres et une
+bouteille d'eau-de-vie encore aux trois quarts pleine.
+
+--A toi la parole, dit Mirande. Après, ce sera à mon tour. Sieds-toi,
+verse-toi à boire, allume ce que tu voudras et vas-y de ta narration. Tu
+viens de dîner au Marais?
+
+--Je viens du Marais, mais je n'ai pas dîné et je ne dînerai pas ce
+soir. Les nouvelles que j'ai apprises m'ont coupé l'appétit.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore? Est-ce qu'on va nous arrêter?... Ce juge
+m'a pourtant dit...
+
+--Il ne s'agit pas de ça. J'ai vu le père Bardin et j'ai trouvé chez lui
+un monsieur qui arrive de Montpellier.
+
+--C'est ça tes fameuses nouvelles!
+
+--Il arrive tout exprès pour voir madame de Ganges.
+
+--La marquise en question?... Celle qui m'accuse d'avoir troublé son
+existence?
+
+--Oui... laisse-moi achever. Ta n'as pas oublié que je t'ai demandé, de
+la part du père Bardin, des renseignements sur une famille de ton pays,
+la famille de Marsillargues.
+
+--Je t'ai répondu que j'avais entendu parler de ces gens-là, mais que je
+ne les connaissais pas.
+
+--Eh bien! madame de Ganges est une demoiselle de Marsillargues, la
+dernière de sa race.
+
+--Grand bien lui fasse! dit Mirande, en haussant les épaules.
+
+--Alors, ça ne t'intéresse pas de savoir qu'elle est, comme toi, du
+Languedoc et que tu as pu la rencontrer autrefois?
+
+--Ma foi! non.
+
+--Tu m'as tenu, tantôt, un autre langage. Tu m'as dit que tu voulais
+absolument savoir comment tu as, s'il faut l'en croire, troublé sa vie.
+
+--Je le veux encore, et je suis plus décidé que jamais à aller la voir
+demain pour le lui demander.
+
+--Tu rencontreras peut-être chez elle l'ami du père Bardin..., l'homme
+qui est venu de Montpellier, tout exprès pour s'aboucher avec elle... M.
+Lestrigou, un ancien bâtonnier de l'ordre.
+
+--Trop avocats à la clé, décidément, ricana Mirande. Eh bien! je verrai
+ce qu'il a dans le ventre, ce bâtonnier.
+
+Paul eut sur les lèvres le mot qui aurait pu mettre sur la voie son ami
+Jean. Il ne lui avait jamais parlé de la protégée de madame de Ganges,
+de cette orpheline qu'elle avait prise avec elle, depuis quatre ans et
+qui ne savait pas encore qu'elle héritait de six millions. C'était le
+cas de mettre Mirande au courant de la situation. Et Paul n'en fit rien;
+non qu'il voulût garder pour lui cette héritière; mais il se dit que ce
+secret ne lui appartenait pas, et que Lestrigou aurait le droit de
+trouver mauvais qu'il le confiât à quelqu'un, même à un camarade.
+
+Il se tut donc et Mirande reprit gaiement:
+
+--Mon cher, tu me remets en mémoire la fable de la Fontaine: «la
+montagne qui accouche d'une souris...» Les révélations que tu m'avais
+annoncées si pompeusement me paraissent manquer d'intérêt...
+
+--Pour toi, peut-être, interrompit Paul Cormier; et encore... si tu
+voulais bien prendre la peine de réfléchir, tu reconnaîtrais qu'elles
+devraient t'intéresser aussi... ne fût-ce qu'indirectement.
+
+--Pardon! cher ami, je ne suis pas amoureux de la marquise, moi. Si je
+tiens à l'interroger demain, c'est pure curiosité de ma part. Il me
+suffit qu'on ne me tracasse plus à propos de ce duel et si j'ai bien
+compris ce que tu m'as laissé entendre, le fils de ton vieil avocat n'a
+pas l'intention de revenir sur sa décision. Demain, je verserai la
+caution dont il a fixé le chiffre, et s'il ne finit pas par rendre une
+ordonnance de non-lieu, j'en serai quitte pour passer aux assisses où je
+serai acquitté. Ça me va d'autant mieux que j'ai de quoi m'occuper
+d'ici-là.
+
+--Une nouvelle maîtresse?
+
+--Ah! non, exemple. J'en ai assez de passer mon temps à m'amouracher de
+femmes dont je me dégoûte au bout d'un mois. Je cherche mieux...
+
+--Quoi donc, mon Dieu?... Est-ce que tu rêves de te faire nommer député
+dans ton pays?
+
+--Je n'en suis pas encore là. Ce sera bon quand j'aurai cinquante ans.
+Maintenant, je voudrais tout bonnement vivre à ma guise.
+
+--Il me semble que tu ne t'en prives pas. Tu t'amuses vingt-quatre
+heures par jour.
+
+--Tu te figures ça! Eh bien! je m'embête à mort, et je n'aspire qu'à
+changer d'existence.
+
+--Voilà du nouveau, par exemple!... Depuis quand?
+
+--J'y aspirais depuis longtemps, sans m'en apercevoir.
+
+--Vraiment?... Je ne m'en doutais guère.
+
+--Il n'a fallu qu'une occasion pour m'éclairer...
+
+--Sur tes sentiments?
+
+--Tu l'as dit. Il me manquait quelque chose et je ne savais pas quoi. Je
+le sais maintenant. Il me manquait un intérêt dans ma vie.
+
+--Tu tournes toujours dans le même cercle. Explique-toi un peu plus
+clairement. Quelle espèce d'intérêt?
+
+--J'éprouvais, sans m'en douter, le besoin de m'attacher...
+
+--A qui? Tu viens de me dire que les femmes t'écœuraient..
+
+--Et je te le répète. Je me suis découvert une autre bosse...
+
+Et comme Paul le regardait d'un air ébahi:
+
+--La bosse de la paternité, reprit Mirande.
+
+--Elle est forte, celle-là! Du diable si j'aurais deviné que tu
+ambitionnes de t'élever à la dignité de père de famille.
+
+--Non... pas précisément... mais...
+
+--Alors, marie-toi... avec les avantages que tu possèdes, si tu t'y
+décides, ce sera tôt fait.
+
+--Peut-être, mais je ne m'y déciderai pas.
+
+--As-tu un bâtard à reconnaître?
+
+--Non... heureusement.
+
+--Alors, je ne vois pas comment tu t'y prendras pour te procurer la joie
+que tu rêves... à moins que tu ne t'adresses à l'hospice des
+Enfants-trouvés. Là, tu n'auras que l'embarras du choix.
+
+--Ce ne serait pas si bête, mais je n'ai pas besoin d'y aller. J'ai mon
+affaire. Viens un peu avec moi, que je te montre ça.
+
+Paul, ahuri, se leva et suivit son ami qui se dirigeait vers la chambre
+à coucher, séparée du salon où ils causaient par une portière en
+tapisserie.
+
+Mirande s'approcha en marchant sur la pointe du pied, souleva doucement
+le rideau et dit tout bas:
+
+--Regarde-le dormir.
+
+La chambre était éclairée par une lampe dont un abat-jour adoucissait la
+lumière.
+
+Allongé sur un canapé, la tête appuyée sur un coussin et les jambes
+enveloppées dans un burnous, un enfant dormait à poings fermés.
+
+Cormier avait complètement oublié ce qui s'était passé sur la terrasse
+et à la grille du Luxembourg, mais il reconnut tout de suite le
+singulier garçonnet que Mirande y avait trouvé.
+
+--Quoi! s'écria-t-il, c'est à propos de ce petit malheureux que tu me
+tiens de si beaux discours!
+
+--Pas si haut! murmura Mirande en mettant un doigt sur ses lèvres. Tu
+vas le réveiller... et il a besoin de repos... Laissons-le dormir et
+revenons à nos grogs... et à ce que je te disais.
+
+--Décidément, dit Paul, quand ils eurent repris leurs places à table, tu
+es encore plus fou que je ne pensais. Comment! tu as emmené cet enfant!
+
+--Parfaitement, mon cher, et je ne regrette pas du tout de l'avoir
+emmené, répondit Mirande, sans s'émouvoir.
+
+--Et où l'as-tu conduit, bon Dieu!
+
+--Dîner chez Foyot, avec Véra et Maria, que j'ai rencontrées, en chemin,
+rue de Vaugirard.
+
+--Jolie société pour un morveux de son âge!
+
+--Si tu avais entendu comme il les a traitées! Il les a appelées:
+vilaines. Je me tenais les côtes.
+
+--Tu n'as pas honte de l'avoir fait servir à l'amusement de ces
+balocheuses?... Et tu te figures que tu as la bosse de la paternité!
+
+--Je l'ai... et je m'en vante?
+
+--Je parierais qu'elles l'ont grisé, le petit malheureux.
+
+--Pas du tout, je m'y serais opposé; et, du reste, il ne se serait pas
+laissé faire. Il a une volonté, je t'en réponds.
+
+--Parbleu! je l'ai bien vu, tantôt, quand il se chamaillait avec
+l'adjudant. Il a dû recevoir une drôle d'éducation.
+
+--Pas si mauvaise. Quand il parle, il s'exprime comme un enfant de bonne
+famille. Seulement, il a mauvais caractère. Il s'est fâché dix fois
+depuis que nous l'avons rencontré... Pas contre moi, par exemple... il
+ne me fait que des risettes... On dirait qu'il m'a toujours connu.
+
+--Les affinités électives, parbleu!... Il a deviné que tu as toi-même un
+affreux caractère... Vous êtes faits l'un pour l'autre.
+
+--Je le crois, dit sérieusement Mirande.
+
+--Bon! Mais il n'a donc pas de mère qu'il se jette comme ça à la tête du
+premier venu?
+
+--Pas de mère? Il en a deux, à ce qu'il dit.
+
+--Et combien de pères? demanda ironiquement Cormier.
+
+--Pas même un, je crois.
+
+--Très bien. Voilà ton affaire. Tu lui en serviras... si les deux mères
+veulent bien y consentir. Tu aurais bien dû commencer par le leur
+demander.
+
+--C'est ce que j'aurais fait, si j'avais su où les trouver...
+c'est-à-dire où trouver la vraie; car je suppose que la mère numéro deux
+est une tante ou une sœur aînée... Mais il n'a pas su me donner
+l'adresse; il sait bien où c'est, et il reconnaîtra la maison... mais il
+paraît qu'elle est très loin d'ici, cette maison... et le soir, il
+n'aurait pas pu trouver son chemin.
+
+--Bon! je reviens à l'idée que j'ai eue tantôt. Ses excellents parents
+ont voulu se débarrasser de lui; et puisque tu as été assez sot pour le
+recueillir, ils vont te le laisser sur les bras.
+
+--Eh bien! il me restera. C'est ce que je demande.
+
+--Ah ça! d'où t'est venue cette subite démangeaison de paternité?
+
+--Que veux-tu que je réponde? Je n'en sais rien. Ça m'a pris tout d'un
+coup et ça me tient ferme.
+
+--La voix du sang, peut-être! ricana Paul Cormier.
+
+--Ça expliquerait tout et j'y ai bien pensé, répondit très sérieusement
+Mirande; mais j'ai eu beau interroger ma mémoire, je n'y ai rien trouvé
+qui puisse me permettre de supposer que j'aie jamais été père.
+
+--On peut l'être et ne pas s'en douter... Jean de Mirande ou le père
+sans le savoir... drame en beaucoup d'actes.
+
+--Blague tant que tu voudras. Je suis enchanté de ce qui m'arrive. Je ne
+m'ennuierai plus.
+
+--Tu vas te faire le précepteur de ce petit... et sa bonne par-dessus le
+marché, car il est encore à l'âge où on a besoin d'être mouché. Ce sera,
+en effet, très gai.
+
+--Ne t'inquiète pas. Je lui donnerai tous les maîtres qu'il faudra...
+mais je lui apprendrai moi-même l'équitation... l'escrime...
+
+--Et la boxe, pendant que tu y seras. Pour peu qu'il profite de tes
+leçons, ce sera un gentleman accompli. Mais... me feras-tu le plaisir de
+me dire si tu te proposes de le garder sans essayer de retrouver la
+mère?
+
+--Oh! non, dit sans conviction Mirande. Le petit m'a dit qu'elle vient
+tous les jours au Luxembourg... sur la terrasse où il était resté quand
+nous l'avons rencontré tantôt. Je l'y mènerai demain, et si elle y est,
+il faudra bien que je me résigne à le lui remettre.
+
+--Je serais bien curieux de la voir.
+
+--Rien ne t'empêche de te trouver là. Je compte y passer l'après-midi.
+
+--Je ne sais pas si je pourrais venir. Je tiens absolument à voir demain
+madame de Ganges.
+
+--Moi aussi, parbleu! je tiens à la voir. Mais il y a temps pour tout...
+Et maintenant que j'ai charge d'âmes...
+
+--Tu es superbe dans ce rôle-là!... Heureusement ton sacerdoce va
+prendre fin, si tu remets la main sur l'une des deux mères de cet
+énigmatique garçon... oui, énigmatique, car tu auras beau dire, un
+enfant ne se perd pas comme ça... il y a certainement quelque chose
+là-dessous.
+
+--C'est possible, mais je m'en moque.
+
+--Sais-tu bien aussi que tu prends mal ton temps pour t'embarquer dans
+une nouvelle affaire, quand nous en avons déjà une terrible sur le dos.
+L'instruction n'est pas close et le gredin qui m'a dénoncé n'a pas dit
+son dernier mot. Tout à l'heure, je viens de voir un homme qui se
+promenait sur le trottoir devant la porte et qui avait l'air de
+surveiller ta maison.
+
+--Te voilà comme Véra qui voit des espions partout. Pendant que nous
+dînions chez Foyot, elle m'a montré un individu planté au coin de la rue
+de Vaugirard et elle a prétendu que c'était un mouchard.
+
+--Véra s'est peut-être trompée, mais, moi, je suis sûr d'avoir bien vu.
+Et je parierais que l'homme y est encore.
+
+Mirande alla ouvrir la fenêtre tout doucement, se pencha en dehors pour
+regarder dans la rue et revint dire à Paul:
+
+--C'est vrai. Il se promène sur le trottoir... mais rien ne prouve qu'il
+nous guette. Et puis, que nous importe? Maintenant que j'ai tout dit au
+juge d'instruction, nous n'avons pas besoin de cacher ce que nous
+faisons.
+
+--Ce n'est pas la police que je redoute.
+
+--Qui donc, alors?
+
+--Je ne sais pas... mais je crains tout.
+
+--Et moi, je ne crains rien... Nous ne serons jamais d'accord. Parlons
+d'autre chose. A quelle heure verras-tu demain cette marquise?
+
+--A l'heure où il lui conviendra de me recevoir; je me présenterai chez
+elle dans la matinée. Très probablement, elle ne me recevra pas, mais je
+lui ferai savoir que je reviendrai dans l'après-midi et j'espère que
+cette fois je serai admis. Pourquoi me demandes-tu cela?
+
+--Parce que, toutes réflexions faites, je ne la verrai que plus tard.
+J'avais pensé à t'accompagner avenue Montaigne, mais je préfère rester
+libre de disposer de ma journée. Il peut arriver tant de choses...
+
+--Comme tu voudras. Je crois, du reste, que nous ferons mieux d'y aller
+séparément, dit Paul, qui ne tenait pas du tout à emmener son ami chez
+madame de Ganges.
+
+--Demain, reprit Mirande, je ne m'occuperai que de mon moutard. Le
+matin, je causerai longuement avec lui et je tâcherai d'en tirer des
+renseignements sur ses mamans, comme il les appelle. Il ne demande qu'à
+parler et il ne parle pas comme un enfant... il parle clairement,
+posément, comme un petit homme. Ce soir, il s'est endormi à table, parce
+qu'il était fatigué; mais demain, il sera éveillé comme une potée de
+souris. Je le ferai bien déjeuner et après déjeuner, grande promenade au
+Luxembourg. Je m'y établirai avec lui et pendant qu'il s'amusera, je
+fumerai d'innombrables cigares. J'y resterai jusqu'à la nuit, s'il le
+faut. Et si je ne le vois pas se jeter dans les bras d'une femme, j'en
+conclurai qu'on l'a perdu exprès et qu'il n'a plus au monde que moi.
+
+--Jolie perspective! dit Paul en faisant la grimace. Tu ferais beaucoup
+mieux de le conduire chez le commissaire de police de ton quartier... Ce
+commissaire recevrait ta déclaration; il donnerait des ordres pour qu'on
+cherchât les parents du petit... et il te marquerait un bon point comme
+ayant bien agi... tandis que si tu te tiens coi, on saura tout de même
+que tu as chez toi un enfant qui ne t'appartient pas et...
+
+--Chut! fit Mirande, en prêtant l'oreille et en baissant la voix.
+Écoute!... il me semble qu'il appelle.
+
+--Non, murmura Cormier, il rêve tout haut.
+
+Mirande quitta encore une fois sa place et se rapprocha sans bruit de la
+tapisserie qui séparait le salon de la chambre à coucher.
+
+Il était curieux d'entendre ce que le petit disait en dormant.
+
+Paul fit comme lui, quoique le dormeur l'intéressât beaucoup moins.
+
+Ils n'entendirent que des mots sans suite, parmi lesquels revenait
+souvent un nom: Maman Jacqueline.
+
+--Bon! murmura Mirande, il rêve de sa mère.
+
+--Sa mère! dit tout bas Paul, quoi! sa mère s'appelle Jacqueline!
+
+--Une de ses mères, puisqu'il en a deux; mais il parle plus souvent de
+celle-là que de l'autre. C'est sa préférée.
+
+Ce nom, pour Mirande, était un nom comme un autre.
+
+Pour Cormier, ce fut une révélation.
+
+Il n'avait jamais oublié que, dans le fiacre où il était monté avec
+elle, le jour où il l'avait vue pour la première fois, madame de Ganges,
+au moment où il allait la quitter, il lui avait dit: «Quand vous
+penserez à moi, pensez à Jacqueline.»
+
+On les compte, les femmes qui s'appellent Jacqueline, et il était
+étrange qu'il s'en trouvât deux à porter le même nom parmi les habituées
+de la terrasse du Luxembourg.
+
+L'enfant avait dit que sa maman y venait tous les jours.
+
+Fallait-il en conclure qu'il était le fils de la marquise et que c'était
+elle qui l'avait oublié sous les marronniers où les deux amis l'avaient
+trouvé?
+
+Paul était tenté de le croire.
+
+Et si madame de Ganges était la mère de l'enfant, M. de Ganges n'était
+pas son père, car ce malheureux gentilhomme, en se confessant à Cormier
+avant le duel où il avait succombé, n'aurait pas manqué de lui parler de
+son fils, s'il en avait eu un.
+
+Ce fils, d'ailleurs, s'il eût été légitime, eût été élevé ostensiblement
+dans l'hôtel de l'avenue Montaigne, et la marquise ne l'y aurait pas
+laissé, lorsqu'il lui arrivait d'aller passer l'après-midi dans un
+jardin public.
+
+Il était donc bâtard on adultérin, suivant qu'il était né avant le
+mariage de mademoiselle de Marsillargues, ou bien pendant une des
+longues absences du mari, et madame de Ganges le faisait élever en
+cachette.
+
+Mais elle ne se privait pas de le voir souvent.
+
+Ainsi s'expliquait la naïve erreur de l'enfant qui croyait avoir deux
+mères.
+
+L'autre, c'était une femme chargée de le garder.
+
+Maman Jacqueline était la vraie.
+
+Et cette marquise que tout le monde croyait irréprochable avait une
+grosse tare dans sa vie.
+
+Paul tombait du haut de ses illusions et sa figure s'allongeait à vue
+d'œil.
+
+--Qu'est-ce que tu as? lui demanda Mirande. Est-ce que tu connais une
+Jacqueline?
+
+--Moi! pas du tout, répondit vivement Cormier, qui n'avait garde
+d'exposer ses perplexités à son turbulent camarade.
+
+Et presque aussitôt, il reprit:
+
+--Comment s'appelle l'autre?
+
+--La mère numéro deux?... Je n'en sais rien. Le petit ne m'en a rien
+dit, et je n'ai pas pensé à le lui demander. Il me le dira demain. Ça
+t'intéresse donc?
+
+--Oh! c'est pure curiosité de ma part.
+
+--Ta curiosité sera satisfaite. Je ne suis pas comme toi, qui m'as caché
+tant que tu as pu ton histoire avec ta marquise. Je ne ferai pas le
+mystérieux à propos de cet enfant, et de quelque façon que tourne
+l'aventure, j'agirai au grand jour.
+
+--Tu auras bien raison.
+
+--Je prévois, du reste, que le dénouement ne se fera pas attendre.
+Demain soir, après ma promenade au Luxembourg, je serai fixé.
+
+--Moi aussi, se dit Cormier qui se promettait de raconter toute
+l'histoire à la marquise et de lui demander hardiment ce qu'elle en
+pensait.
+
+Après ce court échange de questions et de réponses, la conversation
+cessa, et chacun des deux amis s'absorba dans des réflexions qui
+n'avaient pas le même objet.
+
+Mirande se remit à caresser sa chimère de paternité et Paul à rappeler
+ses souvenirs, à seule fin de se faire une idée nette du cas de madame
+de Ganges.
+
+Après tout, il l'accusait sans preuves, sur de simples apparences
+fondées sur une coïncidence de nom.
+
+Le jour où il l'avait rencontrée au Luxembourg, l'enfant n'était pas
+avec elle. Peut-être jouait-il plus loin sur la terrasse, sous la
+surveillance de sa bonne ou de sa nourrice. Mais, si elle eût été avec
+sa mère, elle ne serait pas partie sans l'embrasser.
+
+Restait le nom, ce nom de Jacqueline qu'il donnait à sa maman et qui
+était resté gravé dans la mémoire de Paul, depuis le voyage en fiacre de
+la rue de Vaugirard au rond-point des Champs-Elysées.
+
+Il se souvint tout à coup que madame de Ganges en avait un autre. La
+baronne Dozulé, en lui parlant, et en parlant d'elle, l'avait appelée:
+ma chère Marcelle, devant quinze personnes assemblées dans le _hall_ à
+ciel ouvert où elle recevait ses invités.
+
+Donc, ce joli prénom était bien celui de la marquise.
+
+Pourquoi en avait-elle pris un autre? Probablement, parce qu'elle ne
+voulait pas dire le véritable à un homme que peut-être elle ne reverrait
+jamais et que, à ce moment-là, elle connaissait à peine.
+
+Et, sans doute, elle avait dit le premier qui lui était venu à l'esprit,
+Jacqueline, comme elle aurait dit Jeanne ou Andrée.
+
+Ce raisonnement, fondé sur un fait, rasséréna Cormier; et de peur de
+s'assombrir de nouveau en écoutant discourir Jean de Mirande, il prit le
+parti de s'en aller.
+
+Ils avaient assez parlé de l'enfant. Le sujet était épuisé et ils
+n'avaient plus rien à se dire.
+
+Mirande ne demandait qu'à se remettre à veiller sur le sommeil du
+mystérieux gamin qu'il hébergeait.
+
+Cormier ne songeait qu'à rentrer chez lui pour rêver solitairement à la
+marquise.
+
+Ils se séparèrent donc d'un commun accord, en se disant: «Au revoir!» et
+«À demain!» mais sans prendre de rendez-vous précis.
+
+Ils pressentaient l'un et l'autre que des incidents imprévus
+dérangeraient leurs projets, et il leur suffisait de savoir que, si rien
+ne les en empêchait, ils pourraient se retrouver au Luxembourg.
+
+Le petit dormeur ne donna plus signe d'existence avant le départ de
+Paul, qui se garda bien de le réveiller.
+
+Le temps avait marché et il était assez tard lorsque Cormier descendit.
+Cependant, le portier n'était pas couché et il tira le cordon sans
+attendre que l'ami de son locataire frappât au carreau de la loge.
+
+La porte de la rue s'ouvrit sans bruit, et au moment où Cormier posa le
+pied sur le large trottoir du boulevard Saint-Germain, il faillit
+heurter un monsieur qui passait et qui se retourna pour l'éviter.
+
+Il y avait justement là un bec de gaz dont la clarté tomba en plein sur
+le visage de ce promeneur que Paul avait déjà remarqué en arrivant, et
+que, cette fois, il reconnut.
+
+L'homme le reconnut aussi et fit un bond de côté, en tournant le dos et
+en s'éloignant à grands pas.
+
+C'était le personnage qui avait eu maille à partir, au Luxembourg, avec
+Mirande, et le lendemain, avenue Montaigne, avec Paul quand il s'était
+présenté pour voir la marquise.
+
+C'était le garde-du-corps de madame de Ganges, ancien ami de son père,
+disait-elle, et ancien militaire.
+
+Il s'appelait M. Coussergues, et certes, il n'était pas de la police,
+quoiqu'il fût évidemment là en surveillance comme un simple agent.
+
+Il y avait sans nul doute été envoyé par la marquise, et ce n'était pas
+à Paul Cormier qu'il en avait, car il n'abandonna pas sa faction pour le
+suivre, et Paul ne s'avisa pas de l'interpeller, car il devina sans
+peine ce qu'il faisait là.
+
+Il gardait l'enfant.
+
+Il avait dû le suivre de loin, depuis que Mirande l'avait emmené du
+Luxembourg; il avait pour mission de rester devant la maison où l'enfant
+allait passer la nuit; d'y rester jusqu'à ce qu'il en sortît et de ne
+pas le perdre de vue jusqu'à ce qu'il rencontrât sa mère.
+
+La lumière se faisait enfin.
+
+La mère, c'était bien madame de Ganges. Elle avait laissé l'enfant au
+Luxembourg pour que Mirande l'y trouvât, et elle avait fait la leçon au
+petit pour qu'il se laissât conduire par Mirande qu'elle avait dû lui
+désigner de loin, sans se montrer elle-même.
+
+Tout cela était le résultat d'un plan combiné d'avance, et la journée du
+lendemain dénouerait la situation, car Mirande, renseigné par
+l'intelligent gamin, ne manquerait pas de le ramener à l'endroit où il
+l'avait trouvé.
+
+Mais pourquoi Mirande? Elle le connaissait donc d'ancienne date? Oui,
+puisqu'elle l'avait dit à Paul Cormier, qui l'accompagnait en voiture.
+Alors, comment Mirande, en l'abordant sur la terrasse, ne l'avait-il pas
+reconnue?
+
+C'était incompréhensible, et Paul, tout en regagnant son domicile de la
+rue Gay-Lussac, se creusait inutilement la tête pour tâcher de trouver
+la clé de ce mystère.
+
+Et cette pensée lui revenait sans cesse: le père, c'est Mirande. Voilà
+pourquoi madame de Ganges m'a tant interrogé sur lui. Il est père sans
+le savoir. Tout est possible. Une aventure de voyage, la nuit, avec une
+femme dont il n'a pas vu le visage. Elle n'a peut-être pas su qui il
+était; ce n'est que beaucoup plus tard qu'elle l'a appris, et depuis
+qu'elle le sait, elle cherche à le revoir. Elle n'ose pas s'adresser à
+lui directement et elle emploie des moyens détournés pour l'attirer à
+elle.
+
+C'est de moi qu'elle s'est servie. Le jour où elle nous a vus ensemble,
+elle s'est dit qu'elle n'aurait pas de peine à me séduire et que je
+serais entre ses mains un instrument docile. J'ai été sa dupe et j'ai
+joué un rôle ridicule. Il faut qu'elle soit folle de lui, puisqu'elle
+n'a pas renoncé à le ramener, lorsqu'elle a su qu'il avait tué son mari.
+Cette femme est un monstre.
+
+Ainsi déraisonnait Paul Cormier, oubliant des faits qu'il connaissait
+bien et qui prouvaient que ses suppositions n'avaient pas le sens
+commun.
+
+La passion l'aveuglait à ce point qu'il aurait nié l'évidence plutôt que
+de convenir qu'il se trompait.
+
+Il en était à former des projets de vengeance contre une femme qu'il
+aimait. Il souhaitait que Brunachon la dénonçât comme ayant fait
+assassiner son mari. L'accusation ne tiendrait pas debout, mais la
+marquise n'en serait pas moins perdue de réputation dans le monde où
+elle vivait.
+
+Il n'en voulait pas à Mirande; mais, elle, il la haïssait autant qu'il
+l'avait adorée; ou du moins, il croyait la haïr, car il n'y voyait pas
+encore très clair dans les sentiments qui l'agitaient.
+
+Et il se jurait d'en finir avec elle.
+
+Mais avant de la chasser de son cœur qu'elle occupait tout entier, il
+voulait se donner la satisfaction de lui dire ce qu'il pensait de son
+indigne conduite.
+
+Il l'avait condamnée sans l'entendre; il résolut de l'exécuter, dès le
+lendemain, et il rentra chez lui, sans se demander si la nuit ne lui
+porterait pas conseil.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Elle parut longue à Paul Cormier, cette nuit qu'il passa tout entière à
+s'agiter dans son lit sans pouvoir trouver le sommeil qui le fuyait, et
+dont il aurait eu grand besoin pour remettre un peu d'ordre dans ses
+idées.
+
+Le jour était levé depuis longtemps, lorsqu'il put fermer l'œil, et il
+fut réveillé par sa femme de ménage qui vint lui dire que deux messieurs
+demandaient à le voir.
+
+Elle ne les connaissait pas et ils n'avaient pas voulu dire leurs noms.
+
+En d'autres circonstances, Paul aurait absolument refusé de les
+recevoir; mais il était dans le cas de ne pas renvoyer les gens, sans
+savoir ce qu'ils lui voulaient.
+
+Il leur fit dire d'attendre qu'il fût levé et il sauta en bas du lit
+pour s'habiller rapidement.
+
+Son logement n'était pas si grand que les visiteurs qui se présentaient
+fussent hors de portée d'entendre ce qui se passait dans la chambre où
+il couchait.
+
+La femme de ménage avait d'ailleurs négligé de fermer les portes de
+communication.
+
+Si bien qu'une voix s'éleva, voix que Paul reconnut et qui disait:
+
+--Ne fais pas tant de façons. C'est moi, Bardin, et je suis avec un ami
+qui te dispense de toute cérémonie. Tu peux nous recevoir en chemise, si
+tu veux.
+
+--Entrez alors, cria Paul, tout en se demandant qui Bardin lui amenait.
+
+Dans la situation où il était, tout l'inquiétait.
+
+Il se rassura en voyant Lestrigou, mais il ne devina pas ce que venaient
+faire chez lui, si matin, les deux vieux avocats qu'il avait quittés la
+veille au soir.
+
+--Encore au lit, _june_ homme? lui dit le ci-devant bâtonnier.
+
+--Quelle heure est-il donc? demanda Paul en passant un pantalon.
+
+--Midi passé et très passé, mon garçon, répondit Bardin.
+
+À quoi donc as-tu employé ta nuit, que tu te réveilles si tard?...
+Est-ce que tu as encore fait des bêtises?
+
+--Oh! non..., à minuit, j'étais au lit..., seulement j'ai eu beaucoup de
+peine à m'endormir.
+
+--Parce tu as l'habitude de te coucher à des heures indues. Lestrigou et
+moi, ce matin, nous étions debout dès l'aurore... et pourtant Lestrigou
+avait passé l'autre nuit en chemin de fer.
+
+Tu ne te doutes pas d'où nous venons?
+
+--Pas du tout.
+
+--Nous venons de l'avenue Montaigne. Lestrigou avait hâte de voir cette
+marquise de Ganges pour lui demander l'adresse de l'héritière. J'ai eu
+beau lui dire qu'il ne fait pas jour chez les marquises avant quatre
+heures du soir, il a voulu absolument se présenter chez elle, le matin.
+
+--Et elle vous a reçus?
+
+--Ah! bien, oui!... nous nous sommes heurtés à un grand laquais galonné
+sur toutes les coutures, qui a commencé par nous répondre que sa
+maîtresse n'était pas visible. Nous avons insisté. Lestrigou a donné sa
+carte sur laquelle il avait écrit quelques mots pour indiquer le but de
+sa visite. Le laquais a refusé de s'en charger. Et comme je me fâchais,
+il a fini par me dire que madame la marquise était en voyage.
+
+--C'est peut-être vrai, murmura Paul.
+
+Madame de Ganges, la dernière fois qu'il l'avait vue, lui avait annoncé
+qu'elle était à peu près décidée à quitter Paris.
+
+--Je n'en ai pas cru un mot, reprit Bardin. Lestrigou non plus. Quelles
+raisons a cette dame pour se cacher? Nous n'en savons rien, mais
+certainement elle se cache. Nous pouvons nous passer d'elle, mais il
+nous faut l'héritière; et je viens de décider Lestrigou à s'adresser à
+la préfecture de police qui saura bien la retrouver.
+
+--Vous ne ferez pas cela! s'écria Paul.
+
+--Et pourquoi pas?
+
+--Parce que vous compromettriez une femme qui n'a peut-être rien à se
+reprocher.
+
+--Qu'en sais-tu? Est-ce que tu la connais?
+
+--Non... mais elle est très honorablement connue à Paris, et si vous
+faisiez intervenir la police dans une affaire où son nom serait mêlé,
+vous lui feriez le plus grand tort.
+
+--J'en serais bien fâché, dit Lestrigou. Je suis un vieil ami de la
+famille, et quand elle était jeune fille, je n'ai jamais eu qu'à me
+louer d'elle. Le diable, c'est que je ne sais comment m'y prendre pour
+mettre la main sur Bernadette.
+
+--Bernadette! répéta Paul, qui entendait pour la première fois prononcer
+ce nom-là.
+
+--Eh! oui... Bernadette Lamalou... l'orpheline que mademoiselle de
+Marsillargues a recueillie à Fabrègues et qui ne l'a pas quittée depuis
+cinq ou six ans... Celle-là aussi m'intéresse, et il me tarde de
+m'aboucher avec elle... si je connaissais un moyen d'y parvenir, sans
+mettre sa protectrice en cause...
+
+--Voulez-vous que j'essaie, moi? demanda brusquement Cormier.
+
+--Vous, _june_ homme!... eh! mais, _ça né sérait_ pas _dé_ refus, si
+_jé_ croyais _qué_...
+
+--Perds-tu l'esprit? s'écria Bardin. Comment feras-tu pour...
+
+--Ne me demandez pas d'explication. Je ne pourrais pas vous en donner.
+Mais je m'engage à vous dire ce soir si la marquise de Ganges est encore
+à Paris et si sa protégée habite avec elle.
+
+Bardin consulta d'un coup d'œil son ami Lestrigou qui approuva d'un
+signe de tête.
+
+--Quand les sages sont à bout de leur latin, dit en haussant les épaules
+le vieil ami de madame Cormier, ce qu'ils ont de mieux à faire c'est de
+passer la main à un fou. Va donc, mon garçon. Tu as carte blanche,
+jusqu'à demain. Nous attendrons ton rapport avant de commencer des
+démarches officielles... nous l'attendrons chez moi, jusqu'à midi... Et
+maintenant, sois libre de ton temps... tu n'en as pas à perdre, si tu
+veux réussir... J'étais venu te chercher pour m'aider à faire à
+Lestrigou les honneurs de ton quartier Latin qu'il veut absolument
+revoir, mais je les lui ferai sans toi. Au revoir!... à demain matin!
+
+Lestrigou n'ajouta rien; il s'était mis sous la direction de Bardin, et
+il ne voyait plus que par ses yeux. À Montpellier, c'eût été l'inverse;
+mais à Paris, l'ancien bâtonnier se trouvait tout dépaysé et il sentait
+la nécessité de se laisser guider par son vieil ami.
+
+Cormier les laissa partir bien volontiers. Ils l'auraient gêné; ils le
+gênaient déjà. Mais il ne regrettait pas de les avoir vus. Leur arrivée
+l'avait tiré de la torpeur où il était après une mauvaise nuit, comme un
+coup de fouet remet le cœur au ventre à un bon cheval accablé de
+fatigue. Son esprit, engourdi par un lourd sommeil succédant à une
+longue insomnie, s'était réveillé tout à coup; ses idées s'étaient
+éclaircies, et il voyait enfin la situation telle qu'elle était.
+
+Il ne s'agissait plus de chercher des combinaisons pour arriver à
+pénétrer les secrets de la marquise. Il s'agissait de la voir à tout
+prix, qu'elle le voulût ou non, et d'avoir avec elle une explication
+décisive, pas pour l'accabler de reproches, comme il l'avait résolu la
+veille, mais pour exiger d'elle la vérité sur tous les points et pour
+rompre, s'il acquérait la certitude qu'elle s'était moquée de lui.
+
+Il ne croyait pas à son départ précipité et il se promettait de faire,
+s'il le fallait, le siège de son hôtel jusqu'à ce qu'elle consentît à
+l'entendre.
+
+Autrement, il n'avait pas de plan arrêté. Il comptait s'inspirer des
+circonstances.
+
+Il acheva de s'habiller et il déjeuna en toute hâte, comme il l'avait
+fait le jour de sa première visite à madame de Ganges, le lendemain du
+duel.
+
+Et, cette fois, quand il descendit dans la rue, il n'y aperçut pas de
+fiacre suspect.
+
+Brunachon semblait avoir désarmé, car il n'avait plus donné signe de vie
+à Cormier, depuis qu'ils s'étaient trouvés face à face dans le cabinet
+du juge d'instruction.
+
+Peut-être comptait-il sur l'appui du vicomte de Servon pour monter une
+agence de renseignements.
+
+Et quoi qu'il en fût, Paul n'avait plus à se préoccuper des attaques de
+ce maître chanteur, car Paul n'avait plus rien à cacher de ce qui le
+concernait personnellement, et il ne se croyait plus tenu de préserver
+madame de Ganges d'un dénonciation.
+
+En descendant de voiture à l'entrée de l'avenue Montaigne, il s'assura
+d'un coup d'œil que ce drôle ne rôdait pas aux abords de l'hôtel et il
+se glissa en rasant les maisons jusqu'à la porte cochère qu'il
+s'attendait à trouver fermée.
+
+À sa grande surprise, il la trouva, non pas ouverte, mais largement
+entrebâillée.
+
+C'était une heureuse chance et il n'hésita pas à en profiter pour entrer
+sans sonner.
+
+Il prévoyait qu'il n'irait pas loin sans avoir maille à partir avec le
+valet récalcitrant qui lui avait barré le passage, lors de sa première
+et unique visite.
+
+Il ne vit personne, et au lieu de manifester sa présence en appelant, il
+traversa vivement la cour et pénétra dans le jardin où la marquise
+l'avait reçu.
+
+Si elle y était, il allait la surprendre et elle ne pourrait pas lui
+échapper.
+
+Il ne souhaitait rien de mieux, car le lieu était propice entre tous à
+une explication décisive qui pouvait devenir orageuse.
+
+La marquise n'y était pas.
+
+Il fit le tour du jardin sans la rencontrer et sans qu'aucun domestique
+se montrât.
+
+Paul se demanda si l'hôtel était abandonné et il fut tenté de croire que
+madame de Ganges avait vraiment quitté Paris, en emmenant tout le
+personnel de sa maison.
+
+Une découverte qu'il fit changea le cours de ses idées.
+
+Sur le banc où il l'avait vue assise, au pied d'un acacia, il aperçut un
+sabre, une giberne et un fusil minuscules: tout l'attirail d'un petit
+garçon qui aime à jouer au soldat.
+
+--Ah! murmura-t-il, en pâlissant, l'enfant est à elle.
+
+Il n'y avait guère moyen d'en douter.
+
+Ces jouets oubliés là attestaient que le jardin de l'hôtel servait aux
+ébats d'un enfant, et que cet enfant était un garçon; car les petites
+filles n'ont pas coutume de s'amuser avec des réductions d'ustensiles
+militaires. Les petites filles s'amusent avec des poupées.
+
+Et ce garçon ne pouvait être que le belliqueux gamin qui s'était si bien
+gendarmé, la veille, contre un gardien du Luxembourg.
+
+En fait de joujoux, celui-là devait préférer les sabres.
+
+Et si la marquise venait de quitter Paris, il était permis de supposer
+qu'elle l'avait laissé pour compte à Mirande.
+
+Son garde-du-corps, Coussergues, était resté pour veiller à ce que
+Mirande ne se débarrassât pas du petit, en le déposant à la Préfecture
+de police comme il aurait déposé un parapluie trouvé dans la rue.
+
+Tout s'expliquait ainsi; et madame de Ganges, qui n'avait pas cessé de
+mentir à Paul Cormier depuis qu'elle le connaissait, madame de Ganges,
+fille-mère ou épouse infidèle, ne méritait pas que Paul la défendît.
+
+Ses indignations le reprirent, et cette fois, il ne se donna pas la
+peine d'examiner le pour et le contre, ni même de chercher un valet qui
+le renseignât sur le brusque départ de la dame.
+
+Il ne pensa qu'à sortir de cet hôtel où il se jurait de ne plus remettre
+les pieds.
+
+Que lui importait maintenant l'héritière aux six millions? Il avait
+promis à Bardin et à Lestrigou de leur dire où ils trouveraient cette
+protégée introuvable; mais à l'impossible, nul n'est tenu. Il leur
+dirait qu'elle avait probablement quitté Paris avec sa protectrice et il
+ne se gênerait plus pour leur dire tout ce qu'il savait sur la marquise.
+
+Ah! Lestrigou, maintenant, pouvait bien s'adresser à la police! Paul
+n'interviendrait pas pour l'en empêcher.
+
+Il s'en alla comme il était venu, sans rencontrer personne, et il trouva
+la porte entrouverte comme il l'avait laissée.
+
+Rien ne bougea dans cette vaste demeure où les domestiques étaient
+nombreux. On eût dit le château de la Belle au bois dormant.
+
+Paul, une fois dehors, se demanda comment il emploierait le reste de sa
+journée.
+
+Il serait bien allé rue des Arquebusiers, à seule fin de renseigner ses
+vieux amis, mais il n'espérait pas les y trouver.
+
+Ils avaient annoncé l'intention de parcourir le quartier Latin, en quête
+de leurs anciens souvenirs, et cette tournée rétrospective les
+retiendrait probablement plusieurs heures.
+
+Mieux valait que Paul attendît au lendemain pour leur faire son rapport.
+
+Et comme il éprouvait le besoin de confier ses peines à un ami, il
+songea aussitôt à se rendre chez Mirande et à lui dire tout ce qu'il
+avait sur le cœur.
+
+Il cherchait des yeux une voiture, lorsqu'il vit venir à lui le vicomte
+de Servon.
+
+Ce gentilhomme arrivait du côté des Champs-Elysées et il avait tout
+l'air d'aller faire une visite à la marquise.
+
+Il l'avait à peu près annoncée, la veille, cette visite, en causant avec
+Paul, au café Soufflot, et il était tout naturel qu'il la fît.
+
+Paul aurait voulu l'éviter, car il n'était pas disposé à le prendre pour
+confident; mais le vicomte l'avait aperçu de très loin et Paul n'avait
+plus le temps de se dérober.
+
+Ils s'abordèrent poliment et le premier mot de M. de Servon fut:
+
+--Vous venez de voir madame de Ganges, je suppose?
+
+--Je n'ai pas été reçu, répondit évasivement Cormier. Peut-être,
+monsieur, serez-vous plus heureux que moi.
+
+--Ma foi! je vais essayer... et comme j'ai eu l'honneur de vous le dire,
+hier, je me propose de lui signaler les manœuvres de l'homme qui vous a
+dénoncé et qui pourrait la calomnier, si on n'y met ordre.
+
+--C'est ce que j'aurais fait si je l'avais vue... mais vous êtes mieux à
+même que moi d'agir contre ce misérable, puisque vous connaissez tous
+ses antécédents.
+
+M. de Servon avait cette finesse que donne la pratique du monde et des
+hommes. Il remarqua très bien que l'étudiant paraissait ne plus
+s'intéresser autant à madame de Ganges, et pour savoir à quoi s'en tenir
+sur les sentiments qu'elle lui inspirait, il se mit à parler d'elle sur
+un ton plus dégagé que respectueux.
+
+--C'est, en vérité, une étrange personne que cette marquise, dit-il en
+souriant. On lui pardonne tout, parce qu'elle est adorablement jolie,
+mais il faut convenir qu'elle a fait tout ce qu'il fallait pour se
+déclasser. Toute autre qu'elle y aurait réussi depuis longtemps; mais le
+monde a de ces indulgences pour les femmes qui savent se bien poser dès
+le début. Décidément, elle est très forte.
+
+Paul aurait volontiers fait chorus avec M. de Servon, mais il lui déplut
+de l'entendre traiter si légèrement madame de Ganges et, de par son
+instinct d'amoureux mal guéri, il essaya de la défendre.
+
+--J'ignorais qu'on médît d'elle dans les salons où on la reçoit,
+répliqua-t-il assez sèchement.
+
+--Oh! pas dans ceux-là..., mais elle ne tient pas à Paris le rang auquel
+son nom et sa fortune lui permettraient de prétendre...
+
+Et lorsqu'on saura comment son mari est mort, elle va se trouver dans
+une situation difficile. Mais nous sommes, vous et moi, disposés à la
+soutenir et tout s'arrangera, j'en suis persuadé.
+
+Paul ne répondit pas. Il cherchait une transition pour prendre congé
+sans brusquerie de ce causeur malveillant.
+
+--Elle est singulière en tout, reprit l'indiscret vicomte. Avez-vous
+remarqué, cher monsieur, qu'elle ne se dégante jamais?
+
+--Non, balbutia Cormier, je l'ai si peu vue...
+
+--Elle a encore une autre manie: celle de ne jamais permettre qu'on lui
+serre la main... pas même le bout des doigts.
+
+Paul s'en était aperçu deux fois, mais il ne lui convenait pas de le
+dire et il prit un air étonné qui n'arrêta pas le cours des médisances
+du vicomte, car il ajouta:
+
+--Il paraît qu'elle est affligée d'une infirmité bizarre. La peau de ses
+mains est glacée comme la peau d'un serpent. Quand elle était jeune
+fille, ses compagnes l'appelaient la Main-Froide. Si jamais elle faisait
+une exception en ma faveur, je me figure qu'en la touchant,
+j'éprouverais une impression désagréable.
+
+Et comme Paul persistait à ne pas répondre, M. de Servon reprit
+gaiement:
+
+--Je ne sais pourquoi je vous parle de cela, cher monsieur. Ce sont des
+bruits de salon qui ne valent pas qu'on les rapporte; et, qu'ils soient
+fondés ou non, madame de Ganges est charmante.
+
+Et puis, il y a le dicton: main froide, chaudes amours... J'incline à
+croire qu'il s'applique très bien à la marquise... je voudrais qu'il me
+fût donné d'en faire l'expérience, mais je ne l'espère pas... et je vous
+quitte pour aller lui présenter mes hommages très platoniques... si elle
+veut bien ne pas me fermer sa porte.
+
+Au revoir, et toutes mes excuses de vous avoir retenu si longtemps.
+
+Cormier se garda de le retenir. Ce gentilhomme l'agaçait avec ses
+insinuations et son persifflage dont il n'apercevait pas le but.
+
+Cormier voulait bien maudire madame de Ganges, mais il avait souffert
+impatiemment qu'un autre en dît du mal devant lui, et il ne pensa qu'à
+s'éloigner pour éviter de rencontrer de nouveau M. de Servon, quand il
+sortirait de l'hôtel de la marquise absente.
+
+Il tourna donc à droite et il se jeta sous les arbres, afin de gagner le
+quai en passant derrière le Palais de l'Industrie.
+
+Là, il sauta dans une voiture et il se fit conduire au boulevard
+Saint-Germain.
+
+Il en fut pour sa course. Mirande était sorti avec le petit garçon. Paul
+l'avait manqué d'un quart d'heure. Le concierge lui dit qu'il était
+sorti à pied. Paul pensa qu'il devait être allé au Luxembourg comme il
+le lui avait annoncé la veille, et Paul remonta en fiacre pour l'y aller
+rejoindre.
+
+Il savait ce que son camarade y allait faire: chercher la mère de
+l'enfant perdu ou plutôt l'y attendre.
+
+C'était une raison pour que Paul qui la cherchait aussi, et qui croyait
+la connaître, se rendît là où il lui restait quelque chance de la
+rencontrer.
+
+Il descendit devant la grille qui borde la rue de Vaugirard, à la
+hauteur de la rue Féron, paya son cocher et entra dans le jardin, bien
+décidé à n'en pas sortir avant d'avoir trouvé son camarade.
+
+Mirande venait là comme un pêcheur va tendre ses filets. L'enfant allait
+lui servir d'appât pour attirer la mère. Mirande avait dû s'établir à la
+place où la mère avait laissé la veille ce singulier petit garçon.
+
+Paul commença donc sa tournée par ce bout de la terrasse. Il reconnut la
+boutique à joujoux près de laquelle le gamin s'était retranché pour
+résister à l'adjudant qui voulait l'emmener; mais il ne vit ni Mirande
+ni le jeune Roch. Sans doute, il les avait devancés et ils n'allaient
+pas tarder à paraître.
+
+L'idée lui vint d'interroger la marchande en lui expliquant comment
+l'enfant était habillé, et cette femme lui répondit qu'il venait à peu
+près tous les jours avec sa mère, vers quatre heures.
+
+Elle l'avait encore vu la veille et comme elle avait fermé boutique de
+bonne heure, elle n'avait pas assisté à la scène avec le gardien.
+
+Paul, ainsi renseigné, poussa plus loin sur la terrasse, dans la
+direction de la Pépinière, afin de s'assurer que Mirande ne se promenait
+pas de ce côté-là.
+
+Il ne le rencontra point et il rebroussa chemin, dans l'intention de
+revenir à son point de départ et d'y rester.
+
+Ce n'était pas dimanche et le temps n'était pas très sûr. Il y avait peu
+de monde sur la terrasse: quelques femmes assises, par ci, par là, sur
+des chaises.
+
+Paul, avant de revenir sur ses pas, se mit à les passer en revue, et
+resta pétrifié en apercevant la marquise de Ganges.
+
+Elle s'était assise à la place qu'elle occupait déjà le jour où il
+l'avait rencontrée pour la première fois, au bout de la terrasse du côté
+de l'allée de l'Observatoire, adossée au piédestal d'une statue--la
+même--et absolument seule.
+
+Elle ne voyait pas Paul Cormier, et elle ne l'avait pas remarqué
+lorsqu'il avait passé devant elle, pas plus qu'il ne l'avait remarquée.
+
+Ce n'était pas elle qu'il cherchait, c'était Mirande et le petit garçon.
+
+Mais il suffit qu'il aperçût madame de Ganges pour qu'il oubliât ce
+qu'il était venu faire au Luxembourg.
+
+Il la retrouvait enfin, cette marquise introuvable qui faisait dire par
+ses gens qu'elle avait quitté Paris.
+
+L'occasion était belle pour lui demander une explication qu'elle lui
+devait bien et il alla droit à elle, résolu à en finir et à ne pas la
+ménager.
+
+Il fut presque brutal.
+
+An lieu de la saluer, en l'abordant, il fit ce que Mirande avait fait,
+le dimanche de la première rencontre.
+
+Il s'empara d'une chaise et il s'assit en face d'elle, sans prononcer
+une parole.
+
+Elle pâlit et fut sur le point de se lever, mais elle resta et elle lui
+dit d'une voix altérée par l'émotion:
+
+--Je vous en supplie, monsieur, laissez-moi.
+
+--Désolé de vous refuser, répliqua-t-il durement. Je me suis présenté
+chez vous et vous n'y étiez pas. Puisque je vous rencontre, il faut
+absolument que je vous parle.
+
+--Pas maintenant. Je vous recevrai quand vous voudrez; mais en ce
+moment, je ne puis pas vous entendre.
+
+--Vous m'entendrez, pourtant; car je vous préviens que si vous quittez
+la place, je vais vous suivre. Ce sera, si vous voulez, une nouvelle
+promenade en fiacre, mais cette fois je ne descendrai pas en route pour
+vous être agréable.
+
+--Que vous ai-je fait pour que vous preniez ce ton avec moi? demanda
+madame de Ganges qui se remettait peu à peu de son trouble.
+
+--Vous vous êtes moquée de moi... vous avez menti... il faut bien que
+j'appelle les choses par leur nom...
+
+--Je n'ai jamais menti de ma vie, interrompit froidement la marquise.
+
+--Excepté le jour où vous m'avez juré que mon ami, Jean de Mirande, vous
+était indifférent.
+
+--Vous vous trompez. Je vous ai dit que je ne l'aimais pas et que je ne
+pouvais pas l'aimer, voilà tout.
+
+--Oh! je ne viens pas vous faire une scène de jalousie!
+
+--Vous n'en avez pas le droit, dit avec beaucoup de dignité madame de
+Ganges. Il vous a plu de me déclarer que vous m'aimiez, moi que vous
+connaissiez à peine. Je ne vous y ai pas encouragé, et surtout je ne
+vous ai rien promis. Que me reprochez-vous?
+
+--D'avoir essayé de me faire jouer un rôle ridicule, en vous servant de
+moi pour en venir à vos fins.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Vous comprenez très bien. Votre but, je ne l'ai pas encore deviné,
+mais je suis certain que vous n'oseriez pas l'avouer... et tenez! je
+voudrais que Mirande fût ici... peut-être vous décideriez-vous à jouer
+cartes sur table... Il y viendra, du reste...
+
+Madame de Ganges tressaillit, mais elle ne dit mot.
+
+--Oui, madame, je comptais l'y trouver et je vais l'attendre.
+
+--Comme il vous plaira, monsieur. Vous êtes libre de rester, et je suis
+libre de partir.
+
+--Pas seule.
+
+--Est-ce à dire que vous prétendez me suivre, malgré ma volonté?
+
+--Je prétends que vous m'écoutiez jusqu'au bout.
+
+--Hâtez-vous alors et parlez clairement. Que voulez-vous de moi?
+
+--Je veux la vérité.
+
+--Sur quoi?
+
+Paul hésita, retenu par un reste de délicatesse qui l'empêchait de
+blesser une femme qu'il aimait en lui posant à brûle-pourpoint une
+question qu'il avait sur les lèvres.
+
+La passion l'emporta et il lui dit brusquement:
+
+--Vous n'avez jamais eu d'enfants?...
+
+Cette fois, la grossièreté était si forte que les larmes vinrent aux
+yeux de madame de Ganges; mais elle resta maîtresse d'elle-même et ce
+fut avec calme qu'elle répondit:
+
+--Jamais, monsieur. Pourquoi me demandez-vous cela?
+
+--Parce que je croyais que vous en aviez un.
+
+--Et sur quoi fondiez-vous cette supposition offensante pour moi.
+
+--Offensante? mais non, puisque vous n'êtes veuve que depuis trois
+jours. Vous étiez mariée, je pense, depuis plusieurs années. Vous pouvez
+bien avoir eu un enfant de votre mari.
+
+--Si j'en avais un, il ne me quitterait pas, et vous ne l'avez jamais vu
+avec moi.
+
+--Non... je n'ai vu que ses joujoux qu'il a oubliés sur un banc de votre
+jardin. J'y suis entré aujourd'hui, dans ce jardin. La porte de votre
+hôtel était ouverte, et je n'ai pas trouvé un de vos gens pour me
+répondre.
+
+--Et de ce qu'un enfant a laissé ses jouets chez moi, vous concluez que
+je suis sa mère?
+
+--J'ai d'autres preuves.
+
+--Lesquelles, je vous prie?
+
+--Comment vous appelez-vous de votre petit nom?
+
+--Marcelle, répondit sans hésiter la marquise.
+
+--Vous avez donc deux noms?... L'autre, c'est Jacqueline... vous me
+l'avez dit, en voiture, dimanche dernier.
+
+--C'est vrai. Je m'en souviens. Vous me pressiez de vous l'apprendre et
+à ce moment-là, je ne savais pas encore si je vous reverrais jamais. Je
+vous ai donné le premier nom qui m'est venu à l'esprit.
+
+Du reste, un quart d'heure après, vous avez pu entendre mon amie madame
+Dozulé me nommer Marcelle.
+
+--Marcelle de Marsillargues, alors?
+
+--Oui, je suis née de Marsillargues. Comment la savez-vous?... je ne
+vous l'ai jamais dit.
+
+--Qu'importe comment je le sais?
+
+--Par mon mari; peut-être, balbutia madame de Ganges, légèrement
+troublée.
+
+--Non, madame, ce n'est pas votre mari qui m'a renseignée.
+
+--Qui donc alors?
+
+--Connaissez-vous, à Montpellier, Me Lestrigou?
+
+--L'ancien bâtonnier!... oui, certes... il était l'ami et le conseil de
+mon père... mais il y a plusieurs années que je ne l'ai vu.
+
+--Il ne tiendra qu'à vous de le voir.
+
+--Je le voudrais... mais il est si âgé qu'il ne se déplace plus.
+
+--Il est à Paris.
+
+--Depuis quand? demanda la marquise, tout étonnée.
+
+--Depuis hier soir. Il est venu tout exprès pour vous.
+
+--Pour moi!... que ne m'a-t-il écrit!... il se serait épargné la fatigue
+de ce long voyage.
+
+--Il ignorait votre adresse. Il l'a apprise tout récemment... Et il
+s'est présenté ce matin à votre hôtel. Vous avez refusé de le recevoir.
+
+--Je n'étais pas chez moi, dit vivement madame de Ganges. Et si je
+savais où il loge à Paris...
+
+--Je le sais moi, et je vous le dirai... quand vous aurez répondu aux
+questions que je vais vous adresser.
+
+--Parlez, monsieur!
+
+Paul prit un temps, pour préparer son effet, et quand il lut dans les
+yeux de madame de Ganges une inquiétude qui ressemblait fort à de
+l'anxiété, il commença ainsi:
+
+--Vous souvenez-vous des séjours que vous faisiez au château de
+Fabrègues, avant votre mariage?
+
+--Oui, certes, répondit sans hésiter la marquise.
+
+--Alors, vous vous souvenez aussi d'une petite paysanne... une
+orpheline, à laquelle vous vous intéressiez?...
+
+--Et à laquelle je m'intéresse encore; oui, monsieur.
+
+--Eh! bien, M. Lestrigou la cherche. Il ignore où elle est et il pense
+que vous ne l'ignorez pas.
+
+--Pourquoi la cherche-t-il?
+
+--Pour lui annoncer une bonne nouvelle.
+
+--Je ne comprends pas. Expliquez-vous, monsieur, je vous en prie.
+
+--Elle hérite d'une fortune énorme.
+
+--C'est impossible. Ses parents étaient pauvres.
+
+--Son père s'est enrichi en Californie où il est mort en lui laissant
+six millions.
+
+--Que dites-vous? murmura la marquise, très émue.
+
+--La vérité, madame. La succession est liquide, M. Lestrigou a fait
+toutes les démarches nécessaires. Votre protégée n'a qu'à entrer en
+possession. Seulement, il faut qu'elle se montre. Et si elle ne se
+montre pas, le brave homme qui la cherche va s'adresser à la police qui
+saura bien la trouver.
+
+--Moi, je la trouverai et M. Lestrigou la verra... chez moi.
+
+--Quand?
+
+--Quand il lui plaira.
+
+--Cela suffit, madame. M. Lestrigou est descendu à Paris chez un de ses
+anciens amis, qui est aussi un vieil ami de ma famille. Je ne suis pas
+certain de le rencontrer aujourd'hui, mais j'irai demain matin lui
+annoncer que vous êtes prête à le mettre en présence de Bernadette
+Lamalou.
+
+--Vous savez son nom! s'écria madame de Ganges.
+
+--Pourquoi M. Lestrigou me l'aurait-il caché?... Il a confiance en moi
+et il m'a raconté toute l'histoire de cette jeune fille...
+
+--Que vous a-t-il dit d'elle? demanda vivement la marquise.
+
+--Qu'elle a été élevée avec vous, au château de Fabrègues, qu'elle vous
+a suivie à Montpellier, et qu'après votre mariage, elle ne vous a pas
+quittée... vous avez fait avec elle de longs voyages; M. Lestrigou a
+perdu sa trace et même la vôtre.
+
+--Il ne vous a dit que cela?
+
+--Il m'a dit aussi que vous n'avez pas trouvé le bonheur avec M. de
+Ganges et que vous avez dû vous attacher encore davantage à votre
+protégée.
+
+--C'est vrai. Son amitié m'a consolée de bien des chagrins... mais elle
+a souffert encore plus que moi.
+
+--Eh bien, ses mauvais jours sont passés. La voilà riche.
+
+--Ce n'est pas de la pauvreté qu'elle a souffert, murmura la veuve du
+marquis. La pauvreté n'est rien. J'ai toujours été riche et je n'ai
+jamais été heureuse.
+
+--Que vous a-t-il donc manqué pour l'être? demanda Paul, en regardant
+fixement la marquise.
+
+--Il m'a manqué d'être aimée, répondit-elle, sans hésiter.
+
+--Qu'en savez-vous?
+
+--Ne me dites pas que vous m'aimez... je ne pourrais pas vous croire...
+et alors même que vous ne vous feriez pas illusion sur la nature du
+sentiment que vous prétendez avoir pour moi, je ne pourrais pas y
+répondre... c'est trop tard... ma vie est finie... je n'ai plus qu'une
+seule affection... celle que je porte à Bernadette... elle aussi, a
+souffert par le cœur... la blessure qu'elle a reçue saigne encore, et si
+je parvenais à la guérir, je ne demanderais plus rien à Dieu.
+
+Cette déclaration désespérée qui n'éclairait pas Paul Cormier sur la
+situation des deux amies, ne le toucha pas comme elle aurait dû le faire
+s'il eût été moins prévenu contre madame de Ganges.
+
+L'enfant recueilli par Mirande ne lui sortait pas de la tête, et les
+réponses de la marquise ne l'avaient pas convaincu qu'elle n'était pas
+la mère de ce garçonnet qui oubliait ses jouets chez elle.
+
+Il n'avait pas poussé à fond l'interrogatoire et il s'était perdu dans
+des questions accessoires sur le passé de mademoiselle de Marsillargues
+avant de lui parler de l'incident qui avait conduit le petit Roch chez
+Jean de Mirande.
+
+Mais il n'avait pas renoncé à aborder ce sujet, et il était temps d'y
+arriver, car madame de Ganges allait se lasser de l'entendre et, quoi
+qu'il en eût dit, il ne songeait pas à la retenir de force, si elle se
+levait pour partir.
+
+Et, emporté par la vivacité du dialogue qu'il avait entamé avec elle, il
+oubliait que Jean ne devait pas tarder à arriver sur la terrasse,
+conduisant l'enfant qui ne manquerait pas de trancher la question en
+reconnaissant sa mère, si elle était là.
+
+Il ne remarquait pas non plus que la marquise semblait s'attendre à un
+événement, car il lui était arrivé plus d'une fois, surtout au début de
+l'entretien, de regarder au loin, comme si elle eût guetté l'apparition
+de quelqu'un.
+
+Depuis que Paul s'était mis à la presser de questions embarrassantes,
+elle s'occupait moins de ce qui se passait sur la terrasse. Elle
+tournait moins souvent la tête et elle ne cessait guère de regarder son
+interlocuteur en face, sans doute afin de deviner son arrière-pensée et
+de se tenir prête à la riposte.
+
+--Madame, reprit Cormier, sans s'apitoyer sur les chagrins de cœur de la
+marquise, je vous ai parlé tout à l'heure d'un enfant que je croyais
+être à vous. Vous affirmez le contraire et il se peut que je me sois
+trompé. Mais je ne vous ai pas dit que je l'ai vu hier... que je lui ai
+parlé... et que je sais où il est.
+
+Et, comme madame de Ganges ne soufflait mot, et baissait les yeux:
+
+--Il est chez quelqu'un que vous connaissez bien...
+
+À ce moment, Roch, sorti on ne sait d'où, arriva, courant à toutes
+jambes, et sauta sur les genoux de la marquise en s'écriant:
+
+--Maman Jacqueline! Bonjour, maman Jacqueline!
+
+Et sans lui laisser le temps de se reconnaître, il lui jeta ses petits
+bras autour du cou et il se mit à la manger de caresses.
+
+Elle était très troublée et il y avait de quoi, mais elle ne le repoussa
+pas et elle lui rendit tendrement ses baisers.
+
+--Allons! pensait Cormier, elle avoue, parce qu'elle ne peut faire
+autrement... L'enfant est bien à elle, car si elle n'était pas sa mère,
+elle le chasserait.
+
+--Tiens! s'écria le petit garçon, dès qu'il se fut rassasié
+d'embrassades. Bonjour, monsieur!... ça va bien depuis hier?
+
+Il avait tout de suite reconnu Paul, quoiqu'il ne l'eût pas beaucoup vu
+la veille, et Paul, enchanté de l'incident, s'empressa de lui dire:
+
+--Ça va très bien, et vous? Avez-vous bien dormi chez notre ami?
+
+--Oh! oui. Je ne me suis réveillé que ce matin, très tard, et j'ai été
+soigné chez lui comme chez maman Jacqueline. Il m'a mené déjeuner dans
+un café où il y avait des glaces partout... J'ai mangé des fraises tant
+que j'en ai voulu... des belles grosses... Mais je suis joliment content
+tout de même de retrouver maman Jacqueline.
+
+--Et où est-il, notre ami?... Il est venu avec vous au Luxembourg?
+
+--Oui... mais au bas de l'escalier de la terrasse il a rencontré deux
+vilaines femmes... celles qui ont dîné avec nous, hier... il s'est mis à
+leur parler... ça m'ennuyait... alors j'ai monté les marches à
+cloche-pied... quand j'ai été en haut, j'ai vu maman Jacqueline... et me
+voilà!
+
+--Il doit être inquiet de vous. Vous ferez bien d'aller le chercher.
+Vous lui direz que je suis là.
+
+--Faut-il, maman? demanda Roch en interrogeant des yeux la marquise.
+
+--Va, mon enfant, répondit-elle avec calme.
+
+Le gamin partit comme une flèche et se précipita dans l'escalier.
+
+Paul n'attendait que son départ pour entamer l'explication décisive.
+Madame de Ganges le prévint.
+
+--Eh bien! monsieur, lui dit-elle, le voilà, cet enfant que vous
+prétendiez être à moi...
+
+--Mais il me semble qu'il ne peut pas être à une autre.
+
+--Pourquoi?... Parce qu'il m'appelle maman?
+
+--Maman Jacqueline... il ne vous connaît sans doute que sous ce
+nom-là... le premier qui vous est venu à l'esprit, quand je vous l'ai
+demandé l'autre jour, disiez-vous tout à l'heure!
+
+--Ce nom est à moi... j'en ai deux, je m'appelle Marcelle-Jacqueline.
+
+--Marcelle, pour le monde... Jacqueline, pour votre fils?
+
+--Vous persistez donc à croire que Roch est mon fils?
+
+--Oseriez-vous encore soutenir le contraire?
+
+--Oui, et je vous le prouverai bientôt.
+
+--Alors, c'est un enfant trouvé que vous avez adopté?... Vous aviez déjà
+adopté une orpheline... c'est une manie!...
+
+--La manie d'aimer, murmura la marquise.
+
+Ce fut dit si doucement que Paul fit un retour sur lui-même. Madame de
+Ganges, au lieu de se fâcher de l'accusation qu'il lui jetait à la face,
+répondait sans s'émouvoir et sans prendre la peine de se justifier. Il
+recommençait à se demander si cette attitude résignée qu'il avait prise
+d'abord pour un aveu n'était pas une preuve d'innocence.
+
+Et il reprit d'un ton moins assuré:
+
+--Il est allé rejoindre un homme que vous connaissez... Jean de Mirande.
+
+--Je le sais.
+
+--Mais il va revenir... et Mirande ne manquera pas de vous aborder.
+
+--Je m'y attends.
+
+--Que ferez-vous, alors?
+
+--Vous le verrez. Maintenant, je vous prie de rester. Je désire que vous
+assistiez à l'entretien que j'aurai avec votre ami. Vous serez libre d'y
+prendre part.
+
+--Quoi!... en présence de l'enfant!
+
+--L'enfant jouera autour de nous. Il ne comprendrait pas... et il ne
+cherchera pas à comprendre. J'espère que M. de Mirande n'amènera pas les
+femmes qu'il vient de rencontrer, ajouta en souriant tristement madame
+de Ganges.
+
+--Il suffira qu'il vous aperçoive pour qu'il se débarrasse d'elles. Vous
+les avez déjà vues... dimanche... elles étaient ici et elles l'ont
+emmené...
+
+--Je m'en souviens très bien.
+
+--Mais depuis ce jour-là, il s'est passé des choses...
+
+--Qui ont changé l'humeur de votre ami. C'est la grâce que je lui
+souhaite.
+
+--Je ne vous cacherai pas que je comptais le trouver ici... et je savais
+qu'il y conduirait l'enfant, qui nous a dit, hier, que sa mère y venait
+tous les jours... sa mère! vous entendez, madame?
+
+--J'entends très bien... et Roch vous a dit la vérité.
+
+--Alors, c'est moi qui ne comprends plus. Mais, puisque tout va
+s'éclaircir, nous pouvons parler d'autre chose... De votre protégée, par
+exemple. Elle ne doit guère s'attendre à la nouvelle que vous allez lui
+apprendre... car je suppose que vous la verrez avant qu'elle ait vu cet
+excellent M. Lestrigou qui lui apporte six millions.
+
+--Je la verrai certainement aujourd'hui.
+
+--Et Lestrigou ne la verra que demain. Vous aurez donc le plaisir de lui
+annoncer qu'elle est millionnaire. Oserai-je vous demander si elle est
+mariée?
+
+--Non, monsieur, elle ne l'est pas.
+
+--Elle ne manquera pas de prétendants. Je vais bien vous étonner en vous
+disant qu'on m'a mis sur les rangs sans me consulter.
+
+--Vous! murmura madame de Ganges en rougissant un peu.
+
+--Mon Dieu, oui... et voici comme: l'ami de M. Lestrigou s'intéresse
+beaucoup à moi; il rêve de me marier, et dès qu'il a su que M. Lestrigou
+connaissait une héritière, il s'est mis en tête de me la faire épouser.
+Il m'a prêché longuement; il m'a menacé de me donner sa malédiction si
+je me dérobais.
+
+--Puis-je savoir ce que vous lui avez répondu?
+
+--Que je ne voulais pas de sa millionnaire... qui, très probablement
+d'ailleurs, ne voudrait pas de moi. Ai-je eu tort?
+
+--Non, monsieur, Bernadette ne veut pas se marier.
+
+--Ni moi non plus. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des
+mondes.
+
+--J'envie votre optimisme, soupira madame de Ganges.
+
+--Que ne puis-je vous y convertir!
+
+--Il faudrait pour cela des événements... qui n'arriveront pas... Mais
+il me semble que Roch tarde bien... Pourvu que M. de Mirande nous le
+ramène!
+
+--Vous pouvez y compter... Le petit sait que vous êtes là et Mirande qui
+l'adore ne le quitterait pas pour un empire.
+
+--Ah! il s'est déjà attaché à lui?
+
+--C'est-à-dire qu'il en est fou!... Il a découvert tout à coup qu'il a
+une vocation prononcée pour la paternité... et je parierais qu'il a une
+peur atroce qu'on lui reprenne l'enfant. Si la mère l'avait abandonné,
+il serait ravi parce qu'il pourrait le garder... et si elle voulait le
+lui vendre, il l'achèterait au poids de l'or.
+
+--Roch n'est pas à vendre.
+
+--Oh! je le pense bien... mais il s'arrangerait à merveille de vivre
+avec mon ami. J'étais là, hier soir, quand Mirande l'a rencontré sur la
+terrasse. L'enfant était en train de se chamailler avec un gardien qui
+voulait le faire sortir du jardin, parce qu'on allait fermer. Dès que
+Mirande s'en est mêlé, il est devenu doux comme un mouton et il l'a
+suivi, sans faire l'ombre d'une difficulté. Ils se sont entendus tout de
+suite. Et j'ai pu m'apercevoir qu'ils ont le même caractère. Le petit
+est aussi rageur que le grand est violent.
+
+--Ce n'est pas peu dire, je crois. Votre ami me fait l'effet d'un
+sauvage qu'on aurait jeté tout à coup au milieu des civilisés. Il
+n'obéit qu'à ses passions ou plutôt à ses instincts... il ne connaît
+aucun frein. Il marche à travers le monde sans se soucier des victimes
+qu'il écrase... Il m'effraie.
+
+--Vraiment? Je croyais que vous vous intéressiez à lui.
+
+--Comme on se préoccupe d'un dangereux ennemi... comme un berger
+s'inquiète du loup qui rôde autour du troupeau...
+
+--Je vous assure, madame, que Jean vaut beaucoup mieux que vous ne
+pensez... les brebis qu'il a enlevées ne demandaient qu'à être croquées.
+
+--Qu'en savez-vous? demanda vivement madame de Ganges.
+
+--Celles que je connais du moins... des demoiselles du quartier Latin...
+
+--Il n'a pas toujours vécu à Paris.
+
+--Il n'en est pas sorti depuis qu'il a quitté le collège.
+
+--Je croyais qu'il avait un oncle dans la province où je suis née..., en
+Languedoc.
+
+--Il ne l'a pas vu depuis cinq ans, cet oncle... et il s'est brouillé
+avec lui pendant un voyage à Montpellier..., le seul qu'il ait fait
+depuis sa majorité.
+
+--Vous a-t-il parlé quelquefois de ce voyage?
+
+--Très peu. Il en a gardé un mauvais souvenir et c'est un sujet qu'il
+évite d'aborder. J'ai cru comprendre qu'il lui est arrivé là-bas une
+aventure désagréable, mais il ne me l'a jamais racontée.
+
+--Le contraire m'étonnerait beaucoup.
+
+--Vous la connaissez donc, cette aventure?
+
+--Dispensez-moi, monsieur, de vous répondre.
+
+--Vous préférez répondre à Jean que vous allez voir bientôt, et qui ne
+va pas manquer de vous interroger...
+
+--Sur quoi, je vous prie?
+
+--Mais... quand ce ne serait que sur cet enfant qui, tout à l'heure,
+viendra se jeter dans vos bras.
+
+--Se jeter dans mes bras?... non... je ne crois pas, murmura madame de
+Ganges qui, depuis quelques instants, regardait avec persistance du côté
+où, la veille, les deux amis avaient rencontré le petit Roch.
+
+Mais, reprit-elle, quoi qu'il arrive, je remercierai M. de Mirande.
+
+--De quoi le remercierez-vous?... d'avoir été inconvenant, lorsqu'il
+vous a abordée, dimanche dernier, sur cette terrasse?
+
+--Je le remercierai d'avoir recueilli ce pauvre petit.
+
+--Il vous répondra en vous demandant s'il est à vous.
+
+--Je dois m'y attendre, puisque vous m'avez adressé la même question.
+
+--Une question qui ne paraît pas vous embarrasser.
+
+--Oh! pas du tout. Et vous ne tarderez guère, monsieur, à savoir à quoi
+vous en tenir.
+
+--Qu'attendez-vous pour me dire la vérité?
+
+--J'attends que votre ami soit là. Il est plus intéressé que vous à la
+connaître.
+
+--Voilà un commencement d'aveu! s'écria Cormier; mais tenez!... Le
+voici!... ou plutôt les voici!
+
+Mirande, en ce moment, apparaissait en haut de l'escalier, tenant par la
+main le petit Roch et délivré de la compagnie des donzelles qui
+l'avaient accosté près du bassin.
+
+Sans doute, il venait de les congédier en apprenant de la bouche de
+l'enfant que l'énigmatique maman Jacqueline était sur la terrasse.
+
+Paul Cormier se leva pour l'appeler du geste. La marquise ne bougea pas,
+et Roch lâcha la main de Mirande pour courir à elle; mais tout à coup,
+obliquant à droite, il se lança à toutes jambes vers les quinconces où
+ne manquaient ni les gamins de son âge, ni les femmes assises au pied
+des marronniers.
+
+Mirande n'essaya point de le rattraper. Il avait aperçu son ami et la
+blonde qui s'était naguère montrée si revêche à ses galanteries à la
+hussarde. Il savait par Paul que cette blonde récalcitrante était la
+marquise de Ganges, mais il ne se doutait pas qu'elle était aussi maman
+Jacqueline, et il ne résista pas à l'envie qui lui prit de s'expliquer
+avec elle avant de courir après l'enfant.
+
+Il avait tué son mari. Ce n'était pas une raison pour la fuir, et il
+vint à elle avec toute la bravacherie de Don Juan invitant à souper la
+statue du Commandeur qu'il avait envoyé dans l'autre monde.
+
+Pâle, mais résolue, madame de Ganges le regardait, sans baisser les
+yeux. Elle attendait qu'il parlât et ce fut Cormier qui dit à son ami:
+
+--Madame te connaît. Il est inutile que je te présente.
+
+--Parfaitement inutile, appuya Mirande. Je sais que j'ai l'honneur
+d'être le compatriote de madame qui s'appelait autrefois mademoiselle de
+Marsillargues... et je sais aussi qu'elle m'accuse d'avoir troublé sa
+vie... c'est à toi qu'elle l'a dit et c'est toi qui me l'as répété.
+
+Et comme la marquise continuait à se taire, il reprit d'un ton moins
+assuré:
+
+--Si ce reproche s'appliquait à un malheur récent que je déplore, je
+prierais madame de me pardonner... mais, si je ne me trompe, il
+s'agirait de torts graves que j'aurais eus autrefois...
+
+--Il y a cinq ans, interrompit madame de Ganges.
+
+--Envers vous, madame?... Je pensais vous avoir vue pour la première
+fois, dimanche dernier, à la place où vous êtes assise en ce moment.
+
+--Vous avez donc oublié que vous êtes venu à Fabrègues?
+
+--À Fabrègues! répéta Mirande en fronçant le sourcil.
+
+--Oui... au village près duquel mon père avait un château.
+
+--Je sais... mais je ne me rappelle pas vous avoir rencontrée pendant le
+très court séjour que j'ai fait tout près de là, dans un domaine qui
+appartient encore à mon oncle.
+
+--Vous y étiez le jour de l'ouverture des vendanges?
+
+--Oui... je crois...
+
+--Vous croyez! répéta la marquise; vous n'êtes pas sûr?... alors, vous
+n'avez pas gardé de ce jour un souvenir distinct!... il aurait dû
+pourtant marquer dans votre vie.
+
+Paul fut très étonné de voir que Mirande changeait de visage. Il le fut
+bien plus encore de l'entendre répondre:
+
+--C'est vrai... ce jour-là, j'ai commis une mauvaise action.
+
+--Non, monsieur... pas seulement une mauvaise action... un crime, car
+vous pouviez la réparer et vous ne l'avez pas fait.
+
+Paul tombait de son haut. Il se demandait de quelle espèce de crime son
+camarade avait pu se charger la conscience, en Languedoc. C'était bien
+assez d'avoir tué le marquis sur le boulevard Jourdan.
+
+Il commençait pourtant à deviner qu'il ne s'agissait pas d'un autre
+meurtre et que la première victime de Mirande n'était pas un homme.
+
+--Comment l'aurais-je réparée? balbutia le coupable. Je suis parti le
+lendemain.
+
+--Et vous n'êtes jamais revenu... et vous ne vous êtes jamais inquiété
+de savoir ce qu'il adviendrait de la malheureuse enfant que vous aviez
+indignement trompée!
+
+--Vous pourriez ajouter qu'elle n'a rien fait pour se rappeler à moi.
+
+--Qu'aurait-elle pu faire?... vous aviez pris un faux nom, parce qu'elle
+ne vous aurait pas cédé si elle avait su que vous étiez le neveu du
+comte de Mirande, le plus riche propriétaire du département de
+l'Hérault. Mais elle a cru à vos promesses de mariage... car vous êtes
+allé jusqu'à lui jurer de l'épouser... et quand elle a connu la
+vérité... c'est moi qui la lui ai apprise... il était trop tard... elle
+avait été obligée de m'avouer sa faute.
+
+--Elle aurait pu m'écrire.
+
+--Pourquoi? pour vous demander un secours? elle n'y a pas pensé... et si
+cette pensée lui était venue je l'aurais détournée de tenter une
+démarche humiliante. Ce n'était pas de l'argent qu'elle voulait de
+vous... qu'en aurait-elle fait d'ailleurs?... depuis son malheur, je me
+suis chargée d'elle, et elle n'a jamais eu à souffrir de la misère...
+c'eût été trop!... elle a assez souffert par le cœur...
+
+--Oh! par le cœur!... murmura ironiquement Mirande, déjà las de
+supporter des reproches sans y répondre.
+
+--Oui, monsieur, répliqua madame de Ganges. Elle vous aimait et vous
+l'avez trahie.
+
+--Elle m'aimait, dites-vous?
+
+--Et elle vous aime encore.
+
+--Singulier amour qui ne lui a pas inspiré l'idée si simple de me donner
+de ses nouvelles. Un silence de cinq ans!... j'avais bien le droit de me
+croire oublié.
+
+--Elle n'a pas cessé un seul instant de penser à vous... mais elle
+n'était plus en France... elle voyageait avec moi, car elle ne m'a
+jamais quittée... et elle ne me quittera jamais...
+
+--Elle est donc à Paris?
+
+--Depuis que j'y suis revenue, oui, monsieur.
+
+--Et elle n'a pas cherché à me voir?
+
+--Elle vous a vu.
+
+--Sans que je la voie, alors.
+
+--Vous l'avez peut-être vue sans la reconnaître.
+
+--Je ne crois pas... ou il faudrait qu'elle fût bien changée.
+
+--Elle est aussi belle qu'au temps où on l'appelait: la perle de
+Fabrègues.
+
+--Eh bien! pourquoi se cache-t-elle?
+
+--Elle ne se cache pas, répondit madame de Ganges qui regardait du côté
+où le petit Roch avait couru.
+
+Paul Cormier commençait à comprendre.
+
+Depuis l'entrée en scène de son camarade, il n'avait pas dit un mot,
+mais il avait vu où était allé l'enfant, et il attendait avec anxiété
+que la marquise se décidât à expliquer une situation qu'il croyait
+deviner.
+
+--Monsieur, reprit-elle, toujours en s'adressant à Mirande, vous ne
+nierez plus maintenant que vous avez troublé ma vie. Je vous ai pardonné
+le mal que vous m'avez fait. Il me reste à vous dire que je vous suis
+reconnaissante d'une bonne action... Sans vous, Dieu sait ce que serait
+devenu l'enfant dont vous avez pris soin, depuis hier...
+
+--Quoi!... vous savez...
+
+--Votre ami m'a renseignée.
+
+--Il est ici, cet enfant... Je l'ai amené... Il vient de me quitter.
+
+--Il n'est pas loin, murmura Paul.
+
+--Et il paraît que sa mère y est aussi... il me l'a dit... et je suppose
+que l'ayant aperçue, il aura couru la rejoindre...
+
+Puis, se reprenant, Mirande ajouta:
+
+--Non, il s'est trompé... ce n'est pas elle, car le voilà qui revient.
+
+Roch arrivait, en effet, lancé à fond de train, et sans s'inquiéter de
+son bon ami Jean, comme il l'appelait déjà, il sauta d'un bond sur les
+genoux de madame de Ganges, en criant:
+
+--Ne me gronde pas maman Jacqueline!... c'est petite mère qui m'a
+retenu.
+
+Le «maman Jacqueline» fit encore une fois son effet. Mais ce fut Mirande
+qui reçut le coup.
+
+Comme tout à l'heure Paul Cormier, il crut comprendre que Roch était le
+fils de la marquise et cette découverte n'était pas faite pour lui
+plaire. Il n'était pas amoureux de madame de Ganges, lui, et peu lui
+importait qu'elle eût caché la naissance d'un enfant illégitime; mais il
+ne pouvait guère espérer qu'elle le lui laisserait, cet enfant qu'il
+aurait voulu garder.
+
+Et il ne se gêna pas pour exprimer tout haut ce qu'il ressentait.
+
+--Allons! dit-il, décidément, je n'ai pas de chance! je m'étais attaché
+à ce petit et je ne le reverrai plus.
+
+--Qu'en feriez-vous, s'il restait avec vous? demanda la marquise, en le
+regardant fixement.
+
+--J'en ferais un homme.
+
+--Un homme à votre image! soupira maman Jacqueline.
+
+--Non, madame; un homme qui vaudrait mieux que moi... ce ne serait pas
+difficile... et je l'aurais adopté, pour qu'il héritât de mon nom et de
+ma fortune... je cherchais à me persuader qu'il n'avait personne pour
+l'aimer... Je vois que je me suis trompé... c'était un rêve... je
+tâcherai de l'oublier.
+
+--Vous y parviendrez... vous avez déjà oublié tant de choses!
+
+--Pas tant que vous croyez... mais que voulez-vous!... il paraît que
+j'ai la bosse de la paternité et que je n'ai pas la bosse du mariage...
+
+--En d'autres termes, vous avez de la sympathie pour cet enfant, et s'il
+était orphelin, vous seriez heureux de vous charger de lui...
+
+--Vous devinez ma pensée... mais il a au moins une mère... et une mère
+qui ne consentirait pas à se séparer de lui.
+
+--Oh! non, murmura madame de Ganges, en étreignant le petit Roch.
+
+--Vous voyez bien que je n'ai plus qu'à essayer de me consoler. On ne
+lutte pas contre sa destinée. Il était écrit là-haut que je finirais
+seul... comme mon oncle, qui mène depuis des années la vie d'un vieux
+sanglier solitaire... C'est dans le sang des Mirande... personne ne les
+aime... eux, n'aiment pas souvent et quand ça leur arrive, ça ne leur
+réussit pas... ma foi! je me résigne.
+
+--C'est dommage! vous aviez la vocation... il a suffi de quelques heures
+pour que vous vous attachiez à cet enfant que vous n'aviez jamais vu.
+Que serait-ce donc s'il était votre fils!
+
+--S'il était mon fils, je le prendrais, quoi qu'on fît pour m'en
+empêcher; aucun sacrifice ne me coûterait...
+
+--Même celui de votre liberté?
+
+--Oui, madame, j'irais jusqu'à épouser sa mère... Mais vous savez mieux
+que personne que c'est impossible.
+
+--Pourquoi mieux que personne? Cet enfant n'est pas le mien.
+
+Mirande s'inclina en souriant pour exprimer qu'il ne voulait pas donner
+un démenti à une femme.
+
+--Maman Jacqueline, s'écria tout à coup le petit Roch, je ne sais pas
+pourquoi maman Bernadette a du chagrin... elle ne fait que pleurer...
+allons la consoler veux-tu?...
+
+Ce nom de Bernadette fit tressaillir les deux amis.
+
+Paul savait par Lestrigou que c'était celui de l'héritière. Il ne
+l'avait pas prononcé devant Mirande, mais Mirande le connaissait de
+longue date, ce nom, assez répandu dans le midi de la France, et presque
+ignoré à Paris. Mirande avait eu de bonnes raisons pour le retenir, et
+il s'étonnait de l'entendre sortir de la bouche de cet enfant.
+
+--Il parle de sa mère, dit madame de Ganges, et sa mère est ma meilleure
+amie... je vais le lui ramener.
+
+--Elle est donc ici? demanda Mirande, fortement troublé.
+
+--Oui, monsieur; et je me reprocherais de la priver plus longtemps de
+son fils.
+
+Madame de Ganges ajouta en se levant:
+
+--Je ne vous empêche pas de me suivre, messieurs.
+
+Ils profitèrent de la permission, sans trop savoir où elle allait les
+conduire, car ils n'apercevaient sous les quinconces que des bandes de
+gamins et des bonnes qui les surveillaient.
+
+Roch courait devant la marquise et ils le virent disparaître derrière le
+tronc d'un gros marronnier qui leur cachait en partie une femme assise à
+l'ombre de ce vétéran des plantations du Luxembourg.
+
+Ils pressentaient tous les deux qu'ils touchaient au dénouement d'une
+situation qui, depuis trois jours ne faisait que se compliquer de plus
+en plus, et ils étaient trop émus pour échanger leurs impressions, même
+à voix basse.
+
+Paul fut le premier à apercevoir le profil de Bernadette, entre deux
+embrassades du petit garçon qui la tenait par la tête et la couvrait de
+caresses pour sécher ses larmes.
+
+Et, du premier coup d'œil, Paul reconnut la charmante jeune femme qu'il
+avait rencontrée dans le jardin de l'hôtel de l'avenue Montaigne, le
+jour de sa visite à la veuve du marquis.
+
+La vérité éclatait enfin. L'enfant qui avait oublié ses jouets sur un
+banc était l'enfant de l'amie de madame de Ganges, qui n'avait pas à
+rougir d'une maternité clandestine.
+
+Paul se reprochait déjà de l'avoir soupçonnée.
+
+Mirande reçut un coup au cœur.
+
+Lui aussi, il reconnut Bernadette, et pas pour l'avoir entrevue un
+instant, l'avant-veille.
+
+C'était Bernadette qu'il avait séduite à Fabrègues, pendant ce fatal
+voyage d'où il avait rapporté la malédiction de son vieil oncle et le
+remords d'avoir abusé de l'innocence d'une jeune fille sans défense.
+
+Son passé se dressait tout à coup devant lui, et, devant cette
+apparition, il restait immobile et sans voix.
+
+Il aurait voulu demander pardon à sa victime et il ne trouvait pas une
+parole.
+
+Elle le regardait, pâle, éperdue, et elle serrait contre son cœur le
+petit Roch, comme si elle eût craint que Mirande le lui arrachât.
+
+--Il est à vous, monsieur, dit madame de Ganges, en montrant l'enfant.
+L'aimerez-vous moins parce que vous êtes son père?
+
+Le beau Mirande, le brillant champion des Écoles, le Don Juan du
+quartier Latin, passa un cruel moment. Sa fierté se révoltait encore à
+la pensée de confesser ses torts et de s'humilier devant celle qu'il
+avait offensée, en la suppliant de lui rendre cet enfant qu'il avait
+abandonné comme il avait abandonné la mère.
+
+--Demandez-lui donc de choisir entre elle et vous, reprit la marquise.
+
+Et comme il se taisait:
+
+--Roch, demanda-t-elle, veux-tu aller demeurer chez monsieur, ou bien
+rester avec maman Bernadette?
+
+--Je veux rester avec maman, répondit sans hésiter l'enfant, mais je
+veux bien qu'il vienne chez nous, parce que je l'aime bien.
+
+--Il a choisi, dit madame de Ganges. Vous ne le verrez plus, car vous ne
+verrez plus sa mère. Et votre fils, qui ne portera pas votre nom, aura
+le droit de vous maudire.
+
+L'orgueil de Mirande ne tint pas contre cette évocation de l'avenir qui
+attend les pères coupables.
+
+Il fléchit le genou, sans se soucier de l'étonnement des promeneurs du
+Luxembourg, où les amoureux ne s'agenouillent guère, et prenant la main
+de Bernadette il lui dit:
+
+--Pardonnez-moi et... soyez ma femme.
+
+Les derniers mots se firent un peu attendre, mais il les prononça très
+distinctement et très résolument.
+
+--Non, répondit Bernadette, c'est trop. Vous regretteriez peut-être de
+m'avoir épousée. Que notre fils reconnu puisse porter votre nom, et je
+vous bénirai. Je vous ai déjà pardonné.
+
+--Si je me bornais à le reconnaître, Roch de Mirande ne serait que mon
+fils naturel. Notre mariage le légitimera.
+
+Madame de Ganges, trop émue pour parler, tendit silencieusement la main
+à son compatriote qui la prit et qui, en la serrant, ne put pas
+dissimuler un tressaillement de surprise.
+
+--Oui, dit-elle en souriant tristement, j'ai la main froide. Ne le
+saviez-vous pas, vous qui êtes de mon pays? C'est à cela qu'on reconnaît
+les filles de ma race... Ma mère était ainsi...
+
+--Il y a un proverbe sur les mains glacées, essaya de dire Mirande.
+
+Elle ne le laissa pas achever, et elle reprit:
+
+--Aurez-vous le courage de tenir l'engagement que vous venez de prendre?
+Vous êtes noble et Bernadette est du peuple... vous êtes riche et elle
+n'a rien...
+
+--Je me moque des préjugés de caste, et je suis très heureux qu'elle
+soit pauvre. Si elle était plus riche que moi, j'hésiterais à l'épouser.
+
+--Non, dit vivement la marquise, vous n'hésiteriez pas. Vous ne
+renonceriez pas à être heureux par crainte d'être accusé de vous être
+mésallié par intérêt. Vous êtes au-dessus d'un tel soupçon et votre ami
+est témoin que vous ne vous êtes pas occupé de savoir si Bernadette
+avait de la fortune.
+
+--Petite mère ne pleure plus, interrompit Roch. Veux-tu me permettre
+d'aller jouer, dis, maman Jacqueline?
+
+--Va, mon ami, mais ne t'éloigne pas.
+
+L'enfant ne se le fit pas dire deux fois. Il se précipita pour aller se
+joindre à une bande de gamins qui jouaient à la toupie, et en courant,
+il se jeta dans les jambes de deux messieurs qu'il faillit renverser.
+
+Le plus grand trébucha si bien qu'il lâcha de sonores jurons; et comme
+il jurait en patois languedocien, madame de Ganges et Bernadette se
+retournèrent pour le regarder, car elles s'étonnaient d'entendre parler
+la langue d'_oc_ sous les marronniers du Luxembourg.
+
+Paul Cormier se retourna aussi et il ne put retenir un cri de surprise
+en voyant M. Lestrigou, flanqué de son vieux confrère Bardin.
+
+Les deux vétérans du barreau étaient venus achever au Luxembourg leur
+tournée à travers le quartier Latin et ils s'attendaient un peu à y
+rencontrer Paul; mais ils ne s'attendaient guère à y rencontrer
+l'héritière des six millions.
+
+Lestrigou la reconnut plus vite qu'elle ne le reconnut; mais, pour
+madame de Ganges, il y mit plus de temps, parce qu'elle avait changé, à
+son avantage, depuis qu'elle n'était plus mademoiselle de Marsillargues.
+
+Il les aborda toutes les deux à la fois: la marquise respectueusement et
+Bernadette familièrement. Et après de courtes salutations, il entama un
+exorde _ex-abrupto_:
+
+--P_é_tite, dit-il en se frottant les mains,--c'était son tic--j_é_
+t'apporte d_é_ quoi trouver un mari à ton goût... tu n'auras qu'à
+choisir.
+
+Ce début fit froncer le sourcil à Mirande et Bernadette rougit jusqu'aux
+oreilles.
+
+L'ancien bâtonnier venait de mettre, comme on dit, les pieds dans le
+plat.
+
+--Si tu commençais par me présenter? interrompit Bardin.
+
+--C'est juste, répondit l'imperturbable Lestrigou.
+
+Madame la marquise... et toi p_é_tite... _jé_ vous présente mon ami
+Bardin, qui fut jadis une des lumières du barreau parisien et qui est
+aussi l'ami _dé_ M. Paul Cormier _qué_ j'ai le plaisir _dé_ voir en
+votre compagnie... Es-tu content? demanda d'un air goguenard l'ancien
+bâtonnier.
+
+--Très content. Il ne me reste qu'à prier Paul de nous mettre en rapport
+avec monsieur?
+
+--Monsieur Jean de Mirande, commença Paul, en regardant le vieil avocat
+dans le blanc des yeux.
+
+Bardin fit la grimace, mais il ne dit plus mot.
+
+--Mais si j_é_ n_é_ m_é_ trompe, M. d_é_ Mirande est un compatriote?
+reprit Lestrigou.
+
+--Originaire du Languedoc, oui, monsieur, répondit froidement
+l'étudiant, qui donnait à tous les diables les deux vieux avocats,
+survenus si mal à propos.
+
+--Tous pays! s'écria Lestrigou. _Jé_ puis donc parler sans contrainte
+d'un_é_ nouvelle qui va révolutionner notr_é_ province. Six millions qui
+tombent dans l_é_ tablier d'une honnête fille.
+
+Des cinq personnes qui écoutaient ce brave homme, Bernadette seule
+ignorait la grande nouvelle et elle ne devina pas du tout qu'il
+s'agissait d'elle.
+
+Lestrigou s'empressa de mettre les points sur les i.
+
+--Oui, p_é_tite, reprit-il, t_é_ voilà six fois millionnaire.
+
+Cette fois, tous furent étonnés, excepté peut-être Bardin, qui venait
+d'entendre, un instant auparavant, son vieil ami appeler par son nom
+l'héritière, et Paul Cormier, qui savait depuis le matin que ce nom
+était celui de la protégée de la marquise.
+
+--Moi! murmura Bernadette, ce n'est pas possible!... De qui donc me
+viendrait cette fortune?... Je n'ai plus de parents...
+
+--Tu avais encore ton père, il y a six mois, répondit Lestrigou. Tu l_é_
+croyais mort parce qu'il n_é_ t'a jamais donné d_é_ ses nouvelles... Eh
+bien! il vivait très bien à San-Francisco où il s'était enrichi et il y
+est décédé... subitement... C'est heureux, car il n'a pas eu le temps de
+tester et il t'aurait peut-être déshéritée... la loi américaine lui en
+donnait _lé_ droit depuis qu'il s'était fait naturaliser citoyen des
+Etats-Unis... Mais il n'a pas laissé d_é_ testament et toute la fortune
+de François Lamalou t'appartient... les formalités ont été remplies
+là-bas, par l'intermédiaire du consul d_é_ France. Il n_é_ reste plus
+qu'à t'envoyer en possession et c_é_ n_é_ sera pas long.
+
+Eh bien! _pétité_ Bernadette, avais-je raison de t_é_ dire tout à
+l'heure qu'en fait _dé_ maris, tu n'aurais qu_é_ l'embarras du choix.
+
+Depuis qu_é_ je suis arrivé à Paris, c'est-à-dire d_é_puis hier soir, on
+m'en a déjà recommandé un, ajouta l'ancien bâtonnier on regardant du
+coin de l'œil Paul Cormier, qui le donnait mentalement à tous les
+diables.
+
+Personne ne comprit l'allusion, si ce n'est celui qu'elle concernait et
+aussi le père Bardin qui en fut charmé.
+
+La marquise avait entendu Paul lui dire, quelques instants auparavant,
+que Bardin rêvait de la marier à l'héritière languedocienne, mais elle
+n'y pensait déjà plus et elle se hâta de prendre la parole pour couper
+court aux projets des deux vieux avocats.
+
+--Bernadette a choisi, messieurs, dit-elle simplement. Bernadette est
+fiancée à M. Jean de Mirande que M. Cormier vient de vous présenter.
+
+--Vous badinez! s'écria Lestrigou.
+
+Badiner! Madame de Ganges n'y songeait guère et dans la situation le mot
+était grotesque; mais les méridionaux le mettent à toutes sauces et
+Lestrigou l'avait dit si naturellement qu'il n'y avait pas lieu de se
+fâcher.
+
+--Si vous en doutez, messieurs, reprit la marquise, interrogez M. de
+Mirande.
+
+Il était très troublé, Mirande, et il hésita avant de répondre:
+
+--Quand j'ai demandé la main de mademoiselle, j'ignorais qu'elle avait
+des millions...
+
+--Et qu'importe qu'elle soit riche! s'écria la marquise.
+
+--Je ne le suis pas assez pour l'épouser.
+
+Bernadette pâlit; sa protectrice fronça le sourcil et Lestrigou ne
+manqua pas l'occasion de dire, comme aurait pu le faire en pareil cas le
+légendaire M. Prud'homme:
+
+--Voilà un trait de désintéressement qui devrait servir d'exemple à la
+jeunesse d'à-présent.
+
+Bardin approuva du geste la sentence émise par son ami. Il n'avait pas
+encore renoncé tout à fait à sa toquade de marier Paul aux millions de
+Bernadette, et il trouvait fort bon que Mirande retirât sa candidature.
+
+A ce moment, le conciliabule fut dérangé tout à coup par un survenant
+qu'on n'attendait pas si tôt.
+
+Roch, après avoir bousculé les deux vieillards, était allé se mêler à
+une bande enfantine qui l'avait mal reçu. Il n'était pas du jeu et on ne
+voulut pas l'y admettre. Dans le petit monde, c'est comme dans le grand.
+Il y a des coteries.
+
+Et Roch, repoussé par ces gamins exclusifs, se repliait en courant sur
+le groupe qui entourait les deux mères.
+
+Il ne s'adressa ni à la vraie, ni à l'autre. Il grimpa aux jambes de
+Mirande qui ne résista pas à l'envie de l'enlever dans ses bras pour
+l'embrasser.
+
+--Voulez-vous me prêter votre canne? criait le gamin en se débattant.
+
+--Ma canne?... et pourquoi faire? demanda l'étudiant.
+
+--Pour battre les polissons qui jouent là-bas à la toupie.
+
+--Elle est plus haute que toi, ma canne... tu ne pourrais pas la
+porter...
+
+--Eh! bien, alors, venez avec moi et laissez-moi vous appeler papa
+devant eux... Ils croiront que vous l'êtes et ils n'oseront plus refuser
+de jouer avec moi.
+
+--Parbleu! dit tout bas le bonhomme Bardin, ce ferrailleur serait
+vraiment le père de ce moutard qui parle déjà de rosser les autres, ça
+ne m'étonnerait pas, car bon sang ne peut mentir.
+
+Mirande faisait la plus singulière figure du monde.
+
+Après la déclaration qu'il venait de lancer, il aurait dû, pour être
+conséquent avec lui-même, rendre l'enfant à sa mère, qu'il ne voulait
+plus épouser, de crainte qu'on ne l'accusât de se mésallier par
+spéculation.
+
+Mais Roch, qui s'était accroché à son cou, ne le lâchait pas et criait
+de sa voix flûtée:
+
+--Papa!... papa!... j'ai retrouvé petite mère, mais je ne veux pas vous
+quitter... Venez avec nous.
+
+--C'est par délicatesse que vous refusez, dit madame de Ganges; vous le
+croyez? Eh! bien, non, c'est par vanité. Si vous aviez du cœur, vous ne
+penseriez qu'à réparer le mal que vous avez fait, au lieu de vous
+préoccuper de l'opinion du monde. Bernadette en a, elle, du cœur, et je
+suis sûre qu'elle renoncerait à cet héritage, s'il le fallait, pour
+légitimer son enfant.
+
+--J'y renonce, murmura la jeune femme.
+
+--Pardon! s'écria Lestrigou, on n_é_ renonce pas comme ça à une
+succession... il n_é_ suffit pas d_é_ dire: j_é_ _né_ veux pas...
+
+La résolution de Mirande ne tint pas devant cette scène où le petit Roch
+jouait le principal rôle. Il le porta dans les bras de sa mère, et comme
+le gamin se cramponnait, il lui dit:
+
+--N'aie pas peur. Nous serons deux à t'aimer.
+
+En même temps, il baisa la main de Bernadette, sans s'agenouiller cette
+fois; mais ce baiser devant quatre témoins, c'était comme s'il lui eût
+passé au doigt l'anneau des fiançailles.
+
+--Alors, vous allez venir demeurer avec nous? demanda l'enfant terrible.
+
+Et comme sa mère avait les larmes aux yeux:
+
+--Pourquoi pleures-tu, maman Bernadette?... mon bon ami nous reste... tu
+vois bien que maman Jacqueline est contente.
+
+Il n'y avait pas que maman Jacqueline. Bernadette pleurait, mais c'était
+de joie. Mirande était heureux, comme on l'est quand on vient de se
+mettre en règle avec sa conscience, et Lestrigou se frottait les mains
+en disant:
+
+--Comme j'ai bien fait de venir à Paris!
+
+Relégué au second plan, Paul Cormier approuvait, mais le père Bardin ne
+s'associait pas à la satisfaction générale.
+
+Il n'avait jamais porté Mirande dans son cœur et il trouvait
+souverainement injuste que ce batailleur couronnât sa carrière de
+mauvais sujet en épousant une archi-millionnaire qui aurait très bien pu
+faire le bonheur de Paul Cormier.
+
+Il oubliait que ce mariage n'était qu'une réparation, et il ne se
+doutait pas que son protégé Paul avait d'autres visées.
+
+--Alors, continua Roch, nous allons tous rentrer chez maman Jacqueline,
+j'en ai assez, moi, du Luxembourg.
+
+--Il va bien, l_é_ p_é_tit! dit en riant Lestrigou.
+
+La marquise saisit l'occasion de s'expliquer sur un point intéressant
+pour tout le monde.
+
+--Messieurs, dit-elle, mon amie, Bernadette Lamalou, n'a jamais cessé
+d'habiter chez moi depuis que nous avons quitté le Languedoc. Elle et
+son fils y resteront jusqu'au jour où elle se mariera. En attendant, ma
+maison vous sera ouverte et je serai charmée de vous y voir.
+
+L'invitation était collective. Paul crut lire dans les yeux de madame de
+Ganges qu'elle tenait à ce qu'il en profitât, et il se reprit à espérer
+que l'avenir le dédommagerait des pénibles épreuves par lesquelles il
+venait de passer.
+
+--Tiens! cria tout à coup Roch qui ne restait jamais en repos bien
+longtemps, voilà Coussergues. Je vais lui dire bonjour.
+
+Et il partit à toutes jambes pour aller joindre l'homme que Paul avait
+surpris, la veille au soir, en faction devant la maison de Mirande et
+qui, planté maintenant sous les arbres, à cinquante pas du groupe qui
+entourait la marquise, semblait monter la garde en attendant qu'on
+l'appelât.
+
+Et la marquise lui fit signe de venir.
+
+Il vint à pas comptés, ramenant l'enfant, et madame de Ganges le
+présenta sans qu'il desserrât les dents.
+
+Elle ne l'avait appelé que pour l'interroger avant d'entamer une
+confession que Paul Cormier pressentait.
+
+Aux brèves questions qu'elle lui adressa, M. Coussergues répondit
+brièvement et la marquise commença en s'adressant à Mirande:
+
+--Monsieur, c'est moi qui ai tout fait. Je n'ai pas pu me résigner à
+laisser souffrir plus longtemps Bernadette. Nous ne pouvions, ni elle,
+ni moi, tenter une démarche directe... surtout après ce qui s'était
+passé dimanche entre vous et moi. Et Bernadette ne pouvait pas continuer
+à vivre comme elle vivait. Alors, j'ai eu une idée. J'ai toujours cru à
+la voix du sang... j'ai voulu faire un essai... je me suis dit que
+peut-être, si vous voyiez votre fils, votre cœur parlerait... je ne me
+trompais pas, puisque vous l'avez recueilli sans le connaître...
+
+--C'est donc volontairement que, hier, vous l'avez laissé sur cette
+terrasse? interrompit Mirande.
+
+--Contre l'avis et malgré les prières de sa mère, oui, monsieur. J'ai eu
+beaucoup de peine à décider Bernadette à partir et j'avais pris mes
+précautions pour qu'il ne mésarrivât pas à l'enfant. M. Coussergues
+veillait sur lui. Si vous n'aviez pas parlé à Roch, en passant, M.
+Coussergues l'aurait reconduit chez moi. Vous vous êtes intéressé à cet
+enfant, vous l'avez emmené. M. Coussergues vous a suivi. Il y aura
+bientôt vingt-quatre heures qu'il vous suit.
+
+--Vous aviez donc deviné que je reviendrais aujourd'hui, au Luxembourg,
+puisque je vous y ai trouvée?
+
+--Je savais, par M. Cormier, que vous y veniez tous les jours, et je
+supposais que vous rechercheriez la mère de l'enfant que vous aviez
+recueilli.
+
+Si vous n'étiez pas venu, je serais allée moi-même le réclamer chez
+vous.
+
+--Et lui?... vous l'aviez mis dans la confidence?
+
+--Non, monsieur. Je savais qu'il n'aurait pas peur en se voyant tout
+seul... Il n'a peur de rien... et je ne doutais pas qu'il ne vous
+demandât lui-même de le ramener aujourd'hui à l'endroit où vous l'avez
+trouvé hier.
+
+Tout s'est passé comme je l'avais prévu, et j'ai tout dit.
+
+Il ne me reste plus qu'à vous demander pardon d'avoir eu recours à ce
+moyen.
+
+Mon excuse, c'est que je n'en avais pas d'autre à ma disposition.
+
+Et, ajouta en souriant la marquise, à l'employer, je risquais quelque
+chose... je risquais de passer pour être la mère de Roch!... demandez
+plutôt à M. Cormier.
+
+Paul rougit et balbutia quelques mots de protestation, mais madame de
+Ganges reprit:
+
+--Tout le monde s'y serait trompé. Cet enfant est accoutumé à ne faire
+aucune différence entre ma chère Bernadette et moi. Il croit qu'il a
+deux mères.
+
+--Il me l'a dit, murmura Mirande.
+
+--Il ne se trompe qu'à demi, car je l'aime comme s'il était à moi.
+
+Il n'est pourtant pas sans défaut, ajouta malicieusement la marquise en
+regardant d'une certaine façon Mirande, qui comprit et qui dit sans
+hésiter:
+
+--Il a les miens.
+
+--Il a aussi les qualités de sa mère.
+
+--Et je ne suis pas fâché qu'il ait mes défauts, dit Mirande, rasséréné.
+
+Puis, à Bernadette:
+
+--Vous l'en guérirez, n'est-ce pas?... Je ferai de mon mieux pour vous y
+aider.
+
+Cette déclaration équivalait à une nouvelle promesse de mariage, et, de
+celle-là, Mirande ne se dédirait plus, sous prétexte que Bernadette
+était trop riche.
+
+Madame de Ganges pensa qu'il fallait en rester là.
+
+--Au revoir, messieurs! dit-elle.
+
+Et elle le dit si bien que tous comprirent qu'ils n'avaient plus qu'à
+s'éloigner, sans en demander davantage.
+
+Cet «au revoir» s'adressait aussi bien à Lestrigou qu'aux deux
+étudiants; mais Bardin ne le prit pas pour lui, et peut-être n'eut-il
+pas tort.
+
+Roch ne laissa pas partir Mirande sans lui faire promettre qu'il
+reviendrait dès le lendemain jouer avec lui dans le jardin de maman
+Jacqueline.
+
+Mirande n'avait garde d'y manquer.
+
+Il prit le bras de Paul qui était plus troublé que satisfait.
+
+Lestrigou s'accrocha au père Bardin.
+
+Et pour ne pas gêner plus longtemps ces dames en restant sur la terrasse
+où ils les laissaient, ils s'acheminèrent deux par deux vers l'escalier
+par lequel Mirande était arrivé avec le petit Roch.
+
+Les vieux ne se réunirent aux jeunes qu'au bord du bassin central, et ce
+fut pour se séparer, après avoir échangé quelques mots.
+
+--Eh bien! demanda brusquement Mirande, dès qu'il fut seul avec son ami,
+et la voix du sang?
+
+--Je commence à y croire, murmura Paul. Cet enfant est le tien. Tu ne
+peux pas le renier.
+
+--Alors, tu m'approuves de le reconnaître!
+
+--C'est ton devoir. Et je t'approuve aussi d'épouser la mère.
+
+--Je l'épouserai, mais toi... n'épouseras-tu personne?
+
+--Qui voudrait de moi?
+
+--La marquise. Elle t'aime.
+
+--Tu te trompes. Je lui suis indifférent, à moins qu'elle ne me haïsse,
+et je n'en serais pas surpris.
+
+--Tu n'y entends rien. Je m'y connais, moi, et je t'affirme qu'elle sera
+ta femme, si tu veux. Nous nous marierons le même jour.
+
+--Dans dix mois, alors, car il n'y a pas quatre jours qu'elle est
+veuve... cherche l'article du Code civil... Ce serait trop faire
+attendre Bernadette.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Les dix mois sont passés et madame de Ganges est toujours veuve.
+
+Elle épousera Paul Cormier, mais elle a voulu attendre, pour l'épouser,
+que la fin tragique de son mari fût oubliée.
+
+Elle l'est déjà. Le drame où le malheureux marquis a trouvé la mort n'a
+pas eu de retentissement, car il ne s'est pas dénoué en cour d'assises.
+
+Après avoir longtemps hésité, Charles Bardin a rendu une ordonnance de
+non-lieu et les conseils de son père ont influencé sa décision que, du
+reste, ses supérieurs hiérarchiques ont approuvée.
+
+Il a démontré jusqu'à l'évidence que le duel avait été loyal.
+L'acquittement était certain. Les magistrats ont sagement jugé qu'il
+valait mieux ne point infliger la publicité de l'audience à des jeunes
+gens qui pouvaient invoquer beaucoup de circonstances atténuantes.
+
+Du reste, la marquise n'était pas femme à se marier, au pied levé, par
+un coup de tête, comme une excentrique lady qui s'éprend d'un ténor.
+
+Paul, dès le jour de leur première rencontre, avait fait sur elle une
+très vive impression et il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour
+l'aimer, mais elle a voulu le connaître avant de lier sa destinée à
+celle d'un garçon à peine plus âgé qu'elle, et qui n'était ni de sa
+caste ni de son monde.
+
+Elle lui a imposé un stage. Paul n'a pas trouvé la condition trop dure.
+Marcelle lui en a su gré. Elle sait maintenant tout ce qu'il vaut et
+elle est décidée à s'appeler madame Cormier, quand le moment lui
+paraîtra tenu de mettre fin à l'épreuve que son amoureux subit de bonne
+grâce.
+
+Jean de Mirande et Bernadette Lamalou n'ont pas fait tant de cérémonies
+pour consacrer leur union.
+
+Mirande a voulu réparer ses torts, et il a sauté à pieds joints
+par-dessus les préjugés sociaux. Son oncle l'a déshérité, mais il s'en
+moque. Il est assez riche pour se passer de sa succession et pour vivre
+sans toucher aux revenus de sa femme.
+
+Il a épousé Bernadette, brûlant ce qu'il avait adoré, et cette
+conversion fait du bruit au quartier.
+
+Ce fut, l'année dernière, un beau tapage dans le quartier Latin, quand
+on y sut que le Roi des Écoles renonçait à la vie d'étudiant pour se
+réfugier dans le port du mariage.
+
+Ses favorites l'ont regretté, mais elles se sont vite consolées; et
+Véra, la nihiliste, a déclaré hautement que Mirande, au fond, n'était
+qu'un bourgeois.
+
+Il a rompu si brusquement avec ses amis et avec ses habitudes qu'il n'a
+pas songé un seul instant à enterrer sa vie de garçon en offrant à la
+jeunesse latine un festin pantagruélique.
+
+Bernadette n'a pas tardé à devenir, dans les délais de rigueur, la femme
+légitime du père de son enfant.
+
+Elle n'était plus veuve et elle était mère: deux excellentes raisons
+pour hâter le mariage réparateur.
+
+Roch n'a plus qu'une maman, car petite mère, depuis qu'elle est madame
+de Mirande, n'habite plus chez maman Jacqueline; mais il a un père, un
+vrai, qu'il adore et qui le lui rend bien.
+
+Si jamais homme s'est vu renaître dans son fils, cet homme, c'est Jean
+de Mirande.
+
+Roch lui ressemble tant que Bernadette trouve qu'il lui ressemble trop;
+car s'il a toutes les qualités de sa race paternelle, il en a aussi tous
+les défauts.
+
+Il est volontaire et querelleur; il n'obéit qu'à son père et la douce
+Bernadette s'inquiète déjà de l'avenir de ce batailleur en herbe. Mais
+les tourments qu'il lui donne ne l'empêchent pas de le chérir.
+
+Il sera élevé à la campagne, car elle achètera le château de
+Marsillargues, et les nouveaux époux comptent passer huit mois de
+l'année près de ce village de Fabrègues où ils se sont rencontrés.
+
+Ils y remplaceront la famille de la marquise, et ils seront à leur tour
+les bienfaiteurs du pays.
+
+Lestrigou est au comble de la joie. Il ne cesse plus de se frotter les
+mains depuis qu'ils les a décidés à venir s'établir en Languedoc.
+
+Il fera leurs affaires pour rien, pour le plaisir.
+
+Coussergues ne quittera pas la marquise quand elle aura changé de nom.
+Ce fidèle gardien est comme un immeuble par destination. Il fera partie
+de la maison jusqu'à la fin de ses jours et il vivra en meilleure
+intelligence avec Paul qu'il n'a jamais vécu avec le défunt marquis.
+
+Marcelle ne s'est brouillée avec personne, parce qu'elle a pris le parti
+de dire la vérité aux gens de son monde. La baronne Dozulé et ses
+invités du thé de cinq heures savent maintenant qu'elle devra son
+bonheur conjugal à une méprise d'un domestique.
+
+Le vicomte de Servon, renseigné comme les autres, a renoncé à consoler
+la charmante veuve de M. de Ganges.
+
+Il sait que la place est prise et il s'est rallié de bonne grâce aux
+amis de son rival heureux.
+
+Il a même débarrassé Paul et Mirande de l'affreux Brunachon en signalant
+à la police les méfaits anciens et récents de ce dangereux drôle.
+
+Bardin ne boude plus le fils de sa vieille amie, mais il regrette
+encore--sans le dire--que le sien ait manqué d'avancer dans la
+magistrature, faute d'avoir à instruire un crime célèbre.
+
+Les personnes bien informées assurent que la marquise de Ganges
+convolera en secondes noces avant la fin de l'hiver.
+
+Elle a et elle aura toujours la main froide, mais pas le cœur, et elle
+aimera passionnément son nouveau mari.
+
+Le proverbe aura raison, une fois de plus.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La main froide, by Fortuné Du Boisgobey
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN FROIDE ***
+
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@@ -0,0 +1,13320 @@
+The Project Gutenberg EBook of La main froide, by Fortuné Du Boisgobey
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La main froide
+
+Author: Fortuné Du Boisgobey
+
+Release Date: February 10, 2006 [EBook #17747]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN FROIDE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+FORTUNÉ DU BOISGOBEY
+
+LA MAIN FROIDE
+
+TROISIÈME ÉDITION
+
+ERNEST KOLB, ÉDITEUR
+
+
+
+
+I
+
+
+Le vieux quartier Latin a disparu avec la dernière grisette.
+
+Le temps n'est plus où les étudiants tenaient à honneur de ne jamais
+quitter la rive gauche. Maintenant, ils passent volontiers les ponts et
+ils se répandent sur les _grands_ boulevards, comme ils les appellent,
+pour les distinguer du boulevard Saint-Michel qu'ils nomment
+familièrement le _Boul'Mich'_.
+
+Quelques-uns même demeurent de l'autre côté de l'eau et viennent aux
+cours, en voiture,--quand ils y viennent.
+
+Pourtant, sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, on
+trouverait encore, en cherchant bien, des représentants d'un autre âge,
+des attardés fidèles à la tenue et aux moeurs de leurs devanciers.
+
+Ceux-là arborent des coiffures étranges, fument la pipe en buvant des
+bocks devant les cafés de la rue Soufflot, font queue au théâtre de
+Cluny, dansent à la Closerie des Lilas et croient fermement que
+l'univers finit au petit bras de la Seine.
+
+Ces convaincus sont rares; si rares que, l'année dernière, on en
+comptait jusqu'à deux que les nouveaux venus se montraient comme des
+phénomènes.
+
+Encore se distinguaient-ils des étudiants d'autrefois en ce point qu'ils
+avaient tous les deux de la fortune et qu'il n'aurait tenu qu'à eux de
+mener une autre existence.
+
+C'était par vocation qu'ils vivaient de la vie du quartier. L'un des
+deux était même assez riche et assez bien apparenté pour faire bonne
+figure ailleurs.
+
+Il s'appelait Jean de Mirande et, à sa majorité, il était entré en
+possession d'une vingtaine de mille francs de rentes, sans compter la
+perspective d'hériter plus tard d'un oncle millionnaire et célibataire
+qui avait été son tuteur.
+
+Il est vrai qu'il ne comptait guère sur cette succession, car le susdit
+oncle était solide comme le pont du Gard, bâti par les Romains, et de
+plus, complètement brouillé avec son neveu, depuis que ce neveu s'était
+avisé de déroger aux traditions de ses nobles aïeux en s'enrôlant dans
+la bohème scolaire.
+
+Le Pylade de cet Oreste du pays Latin ne descendait pas des Croisés et
+même il ne sortait pas, comme on dit vulgairement, de la cuisse de
+Jupiter.
+
+Sa mère, veuve d'un facteur aux Halles, avait amassé une très honnête
+aisance en vendant des primeurs, à la pointe Saint-Eustache, et servait
+une pension de six cents francs par mois à son unique rejeton qu'elle ne
+voyait pas souvent, car elle demeurait rue des Tournelles, au Marais, et
+Paul ne s'éloignait guère du Panthéon.
+
+Les deux amis ne se ressemblaient pas du tout. Jean était brun, grand,
+large d'épaules. Il aurait fait un superbe cuirassier et il était fier
+de sa taille et de sa force.
+
+Paul, blond, mince et délicat, avait un peu l'air d'une demoiselle.
+
+Jean aimait les aventures tapageuses, les assauts de _beuverie_ et les
+conquêtes à la hussarde. Rageur et querelleur avec cela, il ne parlait
+que de pourfendre et il pourfendait... quelquefois.
+
+Paul, qui pourtant n'était pas poltron, préférait aux batailles de
+brasseries les promenades sentimentales sous les arbres de l'avenue de
+l'Observatoire.
+
+Mais ses goûts paisibles ne l'empêchaient pas d'être de toutes les
+joyeuses parties arrangées par le turbulent Jean de Mirande.
+
+Ils s'étaient liés en vertu d'une loi naturelle à laquelle nous
+obéissons tous--l'instinct qui nous pousse à fusionner les races--et
+aussi parce que Jean avait, un soir, énergiquement et victorieusement
+défendu Paul Cormier, assailli par une bande de messieurs à
+accroche-coeurs, venus de la rive droite pour envahir le bal Bullier.
+
+Et, dernier contraste entre ces inséparables, Jean, dont les ancêtres
+auraient pu monter dans les carrosses du Roi, Jean donnait dans les
+idées nouvelles. Il allait jusqu'au nihilisme, inclusivement--tandis que
+Paul, fils de commerçants, prétendait regretter l'ancien régime.
+
+Paul aurait donné dix ans de sa vie pour être aimé d'une duchesse. Jean,
+lui, s'accommodait fort bien des petites ouvrières en rupture d'atelier
+et des chanteuses de cafés-concerts, dits _Beuglants_, qui constituent
+le fond du monde galant d'outre-Seine.
+
+Eu quoi, il n'avait pas tout à fait tort, car il régnait sans partage
+sur le coeur de ces donzelles faciles, et Paul n'avait pas encore
+subjugué la moindre grande dame.
+
+Paul aurait voulu que son ami le présentât dans les salons du noble
+faubourg où Jean de Mirande aurait pu être reçu, à cause de son nom et
+qu'il fuyait comme la peste. Mais quand Paul exprimait ce désir
+ambitieux, Jean lui riait au nez et l'emmenait dîner chez Foyot.
+
+Foyot est le café Anglais du quartier.
+
+Ces messieurs y mangeaient habituellement, sans dédaigner cependant de
+dîner quelquefois dans les _bouillons_ d'alentour, à seule fin de rester
+populaires parmi les étudiants moins opulents qu'eux.
+
+Le dimanche, pendant la belle saison, Oreste et Pylade se montraient au
+Luxembourg, à l'heure de la musique et, ces jours-là, ils faisaient des
+concessions à la mode, en s'habillant d'une façon moins excentrique.
+
+L'an passé, donc, par une claire journée dominicale du mois de mai, ils
+se promenaient, bras dessus bras dessous, sur la terrasse qui domine le
+grand bassin central, du côté de la rue de Fleurus.
+
+C'est là que s'assemblent, pour jouir du concert gratuit, les habitantes
+de ces régions reculées: honnêtes bourgeoises assises en rond sur des
+chaises de louage et flanquées de demoiselles à marier; bonnes d'enfants
+entourées de marmots et de militaires non gradés; habituées de la
+Closerie des Lilas, circulant par groupes de deux ou trois et blaguant
+les mères de famille.
+
+Le ciel était splendide. Les marronniers en fleurs embaumaient l'air
+tiède. Le printemps faisait sa rentrée, après six mois de relâche, pour
+cause de brouillard et de frimas. Les arbres et les femmes avaient des
+toilettes neuves.
+
+Paul Cormier, lui aussi, s'était fait beau. Il portait une redingote
+noire, coupée par un bon tailleur, un joli pantalon de fantaisie et des
+bottines pointues, ni plus ni moins qu'un _gommeux_ remontant les
+Champs-Elysées, à l'heure où les équipages reviennent du Bois.
+
+Et cette tenue élégante lui allait à merveille.
+
+Jean de Mirande avait endossé, pour la circonstance, une espèce de
+justaucorps en velours violet, boutonné jusqu'au menton; il avait
+chaussé des bottes molles montant jusqu'au genou sur une culotte
+gris-perle extra collante et, pour compléter ce mirifique costume, il
+s'était coiffé, comme un Calabrais d'opéra-comique, d'un feutre pointu,
+orné d'un large ruban vert.
+
+Et, ainsi accoutré, il ne paraissait pas trop ridicule. Sa haute mine
+sauvait tout et nul n'était tenté de se moquer de lui en face.
+
+Les hommes attendaient, pour hausser les épaules, qu'il leur tournât le
+dos. Les jeunes filles de bonne maison le suivaient des yeux à la
+dérobée, et les mamans pensaient: «Voilà un beau gars!»
+
+Lui, marchait la tête haute et la moustache au vent, remorquant son
+camarade qui s'arrêtait souvent pour regarder les femmes et qui ne
+passait point inaperçu, quoiqu'il n'eût ni l'imposante prestance ni les
+airs vainqueurs du beau Mirande, Roi des Écoles et bourreau des crânes.
+
+En arrivant sur la terrasse, Paul Cormier avait avisé, assise contre le
+piédestal d'une statue, une personne charmante.
+
+Elle était sans cavalier, mais sans doute elle ne comptait pas rester
+seule jusqu'à la fin du concert, car elle gardait deux chaises, près de
+celle qu'elle occupait.
+
+Paul qui ne manquait jamais la musique le dimanche, et qui, tous les
+jours, traversait le jardin plutôt deux fois qu'une, Paul ne l'y avait
+jamais rencontrée. Donc, elle venait de la rive droite. Sa toilette le
+disait assez, une toilette élégante et de bon goût, comme on en voit peu
+dans les environs de Saint-Sulpice.
+
+Du reste, elle ne semblait pas s'apercevoir qu'elle attirait l'attention
+de ce joli blond qui lui décochait une oeillade brûlante chaque fois
+qu'il passait devant elle.
+
+Et Paul se demandait déjà s'il avait enfin rencontré ce qu'il cherchait.
+
+Etait-ce le début d'une aventure? Il l'espérait presque et il s'y serait
+volontiers embarqué, sans savoir où elle le conduirait.
+
+S'il avait pu prévoir comment elle devait finir, il aurait certainement
+hésité.
+
+La dame lisait un livre à couverture jaune, sans doute un roman nouveau,
+et ce roman devait être fort intéressant, car elle ne levait pas les
+yeux.
+
+Paul Cormier, qui la lorgnait inutilement, commençait à se lasser de ce
+manège improductif, lorsque Mirande, s'arrêtant tout à coup, lui dit:
+
+--Ah! ça, qu'est-ce que tu as donc à te retourner à chaque instant? J'en
+ai assez de te traîner comme un cheval rétif qu'on mène par la figure et
+qui tire au renard.
+
+--Une femme adorable, mon cher! murmura Cormier, en serrant le bras de
+son ami.
+
+--Où donc?... cette liseuse, là-bas, au pied d'une statue?... Elle n'est
+pas mal, mais ce n'est pas la peine de risquer d'attraper un torticolis
+pour la contempler... aborde-la carrément.
+
+--Tu ne vois donc pas que c'est une femme du monde?... une vraie.
+
+--Décidément, tu es encore plus jobard que je ne pensais.
+
+--C'est toi qui a la manie de prendre toutes les femmes pour des
+drôlesses. Celle-là est seule en ce moment, mais elle attend
+quelqu'un... son mari très probablement.
+
+--Allons donc! elle attend quelqu'un, oui... seulement elle ne sait pas
+qui... toi, si le coeur t'en dit... ou moi, si je voulais, mais, moi, je
+ne veux pas. Elle me déplaît, ta princesse, avec son air en-dessous. Et
+puis, ce soir, j'offre à dîner à deux ou trois jolies filles qui
+s'amusent bon jeu, bon argent, au lieu de faire les pimbêches: Maria,
+l'élève de la Maternité et Georgette, une petite actrice des
+_Nouveautés_, gaie comme un pinson. Lâche ta femme honnête. Je t'invite.
+Nous aurons en plus Véra, la Russe... externe à la Pitié.
+
+--Une nihiliste!... merci!... ton apprentie accoucheuse et ta figurante
+ne me tentent pas non plus. Du reste, tu sais bien qu'aujourd'hui,
+dimanche, je dîne chez ma mère.
+
+--Blagueur, va!... dis donc plutôt que tu as envie de suivre ta marquise
+de carton. Faut-il que tu sois naïf!... ça, une grande dame?... une
+horizontale, tout au plus... et de petite marque, mon pauvre Paul. Je
+m'y connais.
+
+--Tu crois t'y connaître et tu n'y entends rien.
+
+--Ah! c'est comme ça!... tu prétends m'en remontrer!... eh! bien, je
+vais te donner une leçon. Tu vas voir comment on s'y prend pour faire
+connaissance avec une princesse qui vient chercher fortune à la musique
+du Luxembourg.
+
+Et, dégageant son bras, Mirande alla droit à la liseuse.
+
+Paul essaya de le retenir. Il n'y réussit pas et il resta, planté sur
+ses jambes, au milieu de la terrasse, et fort embarrassé de sa
+contenance, pendant qu'à dix pas de lui, le beau Mirande s'asseyait sans
+façon sur une des chaises restées libres à côté de la dame.
+
+Cette fois, elle leva la tête et elle se montra dans toute sa radieuse
+beauté.
+
+C'était une blonde aux yeux noirs, une blonde qui avait le teint mat et
+chaud d'une Espagnole de Séville avec la physionomie intelligente et
+vive d'une Parisienne de Paris.
+
+Pas du tout intimidée, d'ailleurs.
+
+--Pardon, madame, commença Mirande en retroussant sa moustache, vous
+devez vous ennuyer toute seule et je me suis dit...
+
+Il n'acheva pas sa phrase. La dame le regardait fixement et ses yeux
+n'exprimaient que le dédain, mais un dédain si calme et si fier qu'il
+s'arrêta net.
+
+Les grosses galanteries qu'il allait débiter lui restèrent dans le
+gosier. Et alors se joua une scène muette qui ravit d'aise l'ami Paul.
+
+Déconcerté par ce regard froid et par ce silence hautain, Mirande ôta
+son chapeau qu'il avait, d'un geste conquérant, enfoncé sur sa tête
+avant de s'emparer de la chaise vacante, alors qu'il croyait à une
+victoire facile.
+
+Se découvrir poliment, ce n'était pas assez pour réparer sa première
+inconvenance et la dame continuait à le dévisager, sans lui adresser la
+parole.
+
+Il se décida à se lever et il cherchait un mot pour se tirer le moins
+mal possible de la sotte situation où il s'était mis, lorsqu'il vit
+debout, devant lui, un monsieur, vêtu de noir, qui s'était approché sans
+qu'il l'entendît venir.
+
+--Enfin! s'écria-t-il, tout heureux de consoler son amour-propre en
+cherchant noise à quelqu'un; enfin je trouve à qui parler!
+
+Jean de Mirande s'était bien aperçu que la blonde inconnue le trouvait
+ridicule; et il était d'autant plus vexé que Paul Cormier assistait de
+loin à sa défaite. Paul Cormier qu'il comptait éblouir en faisant, au
+pied levé, la conquête d'une femme jeune, jolie et parfaitement
+distinguée, quoi qu'il en eût dit, avant de l'aborder.
+
+Et pour se relever aux yeux de son ami de cet échec humiliant, il
+n'avait rien imaginé de mieux que d'apostropher un monsieur, père, frère
+ou mari, très probablement, de cette grande mondaine, fourvoyée au
+Luxembourg.
+
+Ce personnage qui venait de surgir tout à coup, comme un diable jaillit
+d'une boîte à surprise, montrait un visage complètement rasé, sauf une
+paire de favoris, coupés au niveau de l'oreille et portait à la
+boutonnière de sa longue redingote un mince ruban rouge.
+
+Il avait tout à fait l'air d'un officier en demi-solde, un de ces types
+de grognards licenciés comme on en voyait du temps de la Restauration et
+comme on en voit encore dans les dessins de Charlet.
+
+Grands traits qui semblaient avoir été taillés à coups de hache, regard
+dur, physionomie chagrine.
+
+Au lieu d'interpeller Mirande qui s'y attendait et se préparait à
+répliquer vertement, l'homme vêtu de noir vint, sans dire un mot, se
+placer entre l'étudiant et la liseuse qui ne lisait plus.
+
+Mirande crut que ce protecteur muet allait s'asseoir, afin d'établir par
+cette prise de possession son droit de défendre la belle inconnue, mais
+le protecteur resta debout, fronçant le sourcil, pinçant les lèvres et
+opposant sa large poitrine à toute tentative d'occupation.
+
+--Monsieur, dit Jean, un peu déconcerté par ce sang-froid je viens
+d'aborder cavalièrement madame qui, je le suppose, vous tient de près.
+Si vous n'êtes pas content, je suis à vos ordres et je vous laisse le
+choix des armes. Vous pouvez m'envoyer vos témoins demain matin... Jean
+de Mirande, boulevard Saint-Germain, 119. Je les attendrai jusqu'à midi.
+
+--Je n'ai que faire de votre adresse, répondit sèchement le monsieur.
+Passez votre chemin.
+
+--Alors, vous ne voulez pas vous aligner? Très bien!... je me suis
+trompé. Je vous prenais pour un ancien militaire à cause de ce bout de
+ruban.
+
+Je m'aperçois que j'ai affaire à un bourgeois, décoré par
+l'intermédiaire de l'agence Limouzin. Puisque vous ne vous battez pas,
+je n'ai plus rien à vous dire. Gardez bien madame votre épouse et au
+plaisir de ne jamais vous revoir.
+
+Après avoir lâché cette dernière impertinence, Mirande pirouetta sur ses
+talons avec la désinvolture d'un marquis d'autrefois et s'en alla
+rejoindre Paul Cormier.
+
+Il était resté à distance, cet excellent Paul, et assez embarrassé de sa
+situation.
+
+De la place où il semblait avoir pris racine au milieu de la terrasse,
+il n'entendait pas les paroles agressives que lançait Jean, mais il
+suivait de l'oeil ses mouvements. Il comprenait très bien que son
+incorrigible ami cherchait querelle au défenseur de la dame blonde, et
+il ne fut pas peu surpris de le voir battre en retraite.
+
+--Eh bien! lui demanda-t-il, sans pouvoir s'empêcher de sourire, as-tu
+réussi?
+
+--Mon cher, répliqua sèchement Mirande, je sais tombé sur une rouée qui
+me l'a faite à la pose. Pour lui montrer que je n'étais pas sa dupe,
+j'ai proposé la botte à cet escogriffe qui lui sert de garde du corps.
+Il a _cané_.
+
+--Il a cependant l'air d'un ancien officier.
+
+--Lui! jamais de la vie!... Le ruban qu'il porte doit être celui d'un
+ordre des îles Mariannes. J'aurais dû le gifler... Il est encore temps
+et je vais...
+
+--Tiens-toi en repos, je te prie. Tu te ferais mettre au poste. Pense à
+ces demoiselles que tu as invitées à dîner chez Foyot. La douce Véra te
+jetterait du vitriol à la figure, si tu la plantais là.
+
+--Il faut que je corrige ce drôle... la blonde verra que je ne me laisse
+pas berner.
+
+--Cette blonde ne s'occupe plus de toi. Elle a repris sa lecture; elle y
+est plongée. Quant au chevalier noir, le voilà qui s'en va se mêler aux
+badauds occupés à regarder jouer au ballon. Cet homme n'est qu'un
+domestique. Un mari ou un amant se serait campé sur la chaise.
+
+--Tu as raison, au fait... on ne se bat pas avec un valet. Allons-nous
+en pour que je ne voie plus sa vilaine tête. Si je me trouvais encore
+bec à bec avec lui, l'envie me prendrait de lui tomber dessus et je n'y
+résisterais pas.
+
+Paul s'empressa d'entraîner son rancuneux camarade et Jean se laissa
+faire, mais avant d'arriver au bout de la terrasse, ils donnèrent en
+plein dans une chaîne de femmes qui leur barrèrent le passage.
+
+Elles étaient quatre qui se tenaient par le bras, comme des _escholiers_
+du moyen âge, et qui scandalisaient par leurs airs évaporés et leurs
+toilettes bizarres les familles bourgeoises rangées en espalier des deux
+côtés de la terrasse.
+
+Il y avait Maria, l'élève sage-femme, coiffée d'un immense chapeau de
+paille orné de fleurs des champs. Il y avait Véra, l'externe nihiliste,
+coiffée d'un béret rouge, et deux échappées des petits théâtres de la
+rive droite; plus élégamment habillées, celles-là, mais pas moins
+tapageuses.
+
+Toutes les quatre fumaient des cigarettes turques, offertes par
+l'étudiante russe.
+
+Les gardiens du jardin les regardaient de travers, mais au Luxembourg on
+n'est pas si collet-monté qu'aux Tuileries et les habitués y ont leurs
+coudées franches.
+
+Ce fut une fête en plein air que cette rencontre entre ces émancipées et
+les deux étudiants les plus _chic_ du pays Latin. Il y eut des cris de
+joie et des accolades à grands bras. Maria proposa de se prendre tous
+par la main et de danser en chantant la ronde du pont d'Avignon.
+
+Peut s'en fallut qu'on ne s'y mît. Mais Paul Cormier modéra ces ardeurs,
+en disant gaiement:
+
+--Veuillez remarquer, Mesdames, que je suis aujourd'hui en tenue d'homme
+sérieux. Respectez ma redingote noire et mon chapeau haut de forme.
+
+--T'as raison, mon p'tit, s'écria mademoiselle Zoé, figurante au théâtre
+Beaumarchais, si tu gigottais ici devant les femmes comme il faut du
+quartier, ça te ferait du tort pour te marier. Pas de bêtises,
+Po-Paul!... épouse la fille d'un épicier cossu et quand tu auras le
+_sac_, n'oublie pas tes petites camarades.
+
+Paul ne songeait guère à se marier, mais la dame au livre n'était pas
+loin. En se retournant, il s'était aperçu qu'elle le regardait et il ne
+se souciait pas de danser une farandole, sous les yeux de cette blonde
+qu'il persistait à trouver charmante et distinguée, on dépit des
+sarcasmes du beau Mirande, vexé d'avoir été éconduit.
+
+--Ils sont trop verts! pensait Paul Cormier. Si elle avait daigné lui
+répondre quand il l'a abordée, il déclarerait qu'elle est adorable. Et
+il ne m'est pas démontré qu'elle recevrait aussi dédaigneusement un
+hommage plus discret.
+
+Le refus de Paul fut appuyé par mademoiselle Véra. Cette jeune personne
+qui portait les cheveux courts comme un garçon, et une mante de serge
+blanche taillée comme les _touloupes_ des paysans Russes, n'était pas
+précisément jolie avec son teint chlorotique et son nez à la Roxelane,
+mais elle avait des yeux verts d'un éclat singulier et d'une mobilité
+troublante.
+
+Elle déclara que, libre-penseuse et citoyenne de la future République
+universelle, elle rougirait de se donner en spectacle aux vils bourgeois
+qui attristaient de leur présence le jardin du Luxembourg.
+
+--Tu aimerais mieux pétroler le Palais... moi aussi, dit le seigneur de
+Mirande.
+
+Heureusement, son oncle n'était pas là pour l'entendre.
+
+--Eh bien! reprit-il gaiement, chère _Véra_, qui vivra _verra_.
+
+--Oh! un calembour! ricana une des cabotines; voilà Mirande qui joue les
+Christian, à la ville.
+
+--Mes enfants, il ne s'agit pas de tout ça, dit Maria. On s'embête ici,
+au milieu de tous ces types.
+
+Tu paies à dîner, pas vrai, mon vieux Jean?
+
+--À dîner, à souper... tout ce que vous voudrez, mes petites reines.
+
+--Alors, il est temps d'aller prendre l'absinthe au _Boul'Mich_.
+
+--Allons-y! conclut Mirande. En es-tu, Paul?
+
+--Non. Je dîne chez ma mère, je te l'ai déjà dit.
+
+--Tiens, s'écria Zoé, j'ai vu jouer une pièce qui s'appelle comme ça.
+
+--En route! reprit Maria, en s'emparant du bras de Jean.
+
+Ses aimables compagnes entourèrent le couple et le groupe tumultueux
+roula comme une avalanche vers la grand escalier de la terrasse.
+
+Trop heureux d'être délivré de leur bruyante société, Paul Cormier les
+laissa partir sans regret.
+
+Ils l'avaient entraîné assez loin de la dame blonde. Il lui tardait de
+la revoir et d'essayer d'attirer son attention, car il ne désespérait
+pas de lui plaire, en s'y prenant autrement que ne l'avait fait Mirande.
+
+Il tenait d'autant plus à tenter l'aventure que pareille occasion ne
+s'offrirait peut-être plus jamais de réaliser le rêve de toute sa vie.
+
+Ce rêve ambitieux, c'était de se faire aimer d'une femme du vrai monde
+et celle-là en était certainement, quoi qu'en pût dire ce Jean qui ne
+croyait à rien.
+
+Il s'agissait maintenant de manoeuvrer adroitement et Paul avait à
+choisir entre deux partis: ou aborder à son tour la liseuse, sous
+prétexte de lui présenter les excuses de son ami, en lui disant que cet
+ami était gris; ou bien se contenter de la saluer respectueusement, afin
+de marquer par cette politesse discrète que, lui, Paul Cormier,
+désapprouvait la conduite de son camarade au chapeau pointu et se tenait
+prêt à réparer les torts de ce garçon mal élevé, pour peu qu'elle voulût
+l'y encourager d'un coup d'oeil.
+
+Paul penchait pour cette dernière façon de procéder qui convenait mieux
+à son tempérament et il en était déjà à se composer une attitude pour ne
+pas manquer son effet, quand il s'aperçut que la place était vide.
+
+La dame avait levé le siège, pendant qu'il se défendait contre les
+instances des invitées de Mirande et il eut beau chercher de tous les
+côtés, il ne retrouva ni elle ni son chevalier noir.
+
+--Allons! murmura-t-il tristement, j'arrive trop tard. Et il ne me reste
+même pas la ressource de la suivre pour voir où elle demeure. Elle a dû
+remonter dans son équipage qui l'attendait à une des portes du jardin.
+L'ange blond s'est envolé et je ne le reverrai plus... Bah! qui sait?...
+en venant tous les jours sur cette terrasse, je l'y rencontrerai
+peut-être... et, j'aurai soin d'y venir sans ce grand fou de Mirande.
+
+Médiocrement consolé par ce très vague espoir, Paul s'achemina vers la
+grille qui fait face aux galeries de l'Odéon.
+
+Il était résigné à s'en aller rue des Tournelles chez sa mère qui
+l'attendait pour dîner. Il y a, tout près de cette sortie du Luxembourg,
+une station de fiacres et il comptait en prendre un.
+
+Le concert tirait à sa fin; les amateurs de musique en plein vent
+commençaient à se disperser et le gros de la foule s'écoulait du côté de
+la rue de Vaugirard.
+
+Paul suivit le torrent.
+
+Après avoir passé devant la fontaine de Médicis, il franchit la grille
+et avant de remonter à droite, du côté où stationnent les voitures de
+place, il s'arrêta un instant sur le trottoir pour allumer un cigare.
+
+Quand ce fut fait, en regardant machinalement devant lui, il avisa, au
+coin de la rue Corneille, un coupé de maître, attelé de deux beaux
+chevaux bais-bruns.
+
+Un cocher majestueux, haut perché sur son siège avait les guides en main
+et le fouet appuyé sur la cuisse droite. Un valet de pied en livrée
+sombre se tenait debout près de la portière.
+
+Paul, qui avait la prétention d'être connaisseur en équipages, se mit à
+admirer celui-là.
+
+Les glaces étaient levées, quoiqu'il fît très chaud, mais il crut voir à
+travers la vitre un visage féminin qui disparut aussitôt.
+
+C'en était assez pour exciter la curiosité d'un flâneur, mais Paul se
+dit qu'il ferait une sottise en allant regarder de plus près une
+princesse si bien gardée et passa, non sans se retourner trois fois.
+
+A la troisième, il constata que le coupé n'était plus là.
+
+Il avait dû tourner rapidement et filer vers la place de l'Odéon.
+
+Paul continua son chemin sans se presser.
+
+Arrivé à la station, il ouvrit la portière du fiacre qui tenait la tête
+de la file et il allait y monter, lorsqu'une femme y entra du côté
+opposé et y prit place tranquillement.
+
+Il n'avait nulle envie de contester le droit de priorité de cette dame
+et il recula pour se mettre en quête d'une autre voiture, mais
+l'inconnue lui dit:
+
+--Venez, monsieur!
+
+Elle avait rabattu sur sa figure une épaisse voilette de blonde noire,
+et Paul ne pouvait pas voir si elle était jolie, mais la voix était
+douce, la tournure distinguée, la toilette élégante.
+
+C'était décidément la journée aux aventures.
+
+--Au rond-point des Champs-Élysées! reprit la dame.
+
+Paul Cormier tombait de son haut. Elle lui parlait comme elle aurait
+parlé à un de ces commissionnaires qui ouvrent, aux stations, les
+portières des fiacres.
+
+Il aurait dû la planter là, mais c'était si drôle qu'il se décida tout
+de suite à répéter au cocher l'ordre qu'elle venait de donner et à
+prendre place à côté d'elle dans la voiture.
+
+Le romanesque Paul aimait l'imprévu: il était servi à souhait.
+
+Mais il n'augurait pas très bien de cette nouvelle aventure.
+
+Il savait que les grandes mondaines n'ont pas coutume de se jeter ainsi
+à la tête d'un monsieur qu'elles n'ont jamais vu et il pensait que cette
+personne, un peu trop sans façon, pouvait bien n'être qu'une farceuse en
+quête d'une liaison passagère... et productive.
+
+Elle avait cependant si bon air qu'il voulait savoir à quoi s'en tenir
+sur ses intentions.
+
+Il lui restait tout le temps de faire avec elle, avant d'aller dîner au
+Marais, une promenade qui éclaircirait ce petit mystère, et rien ne
+l'empêcherait ensuite de fausser compagnie à la promeneuse, s'il
+s'apercevait qu'elle ne valait pas la peine d'être conquise.
+
+Elle ne le fit pas languir.
+
+Le fiacre commençait à peine à descendre la rue de Tournon et Paul en
+était encore à chercher une phrase pour entamer la conversation, quand
+elle releva sa voilette.
+
+Cette inconnue c'était la blonde aux yeux noirs que Jean de Mirande
+avait abordée si audacieusement et avec si peu de succès, sur la
+terrasse du jardin.
+
+Elle regardait Paul, en souriant et elle paraissait s'amuser de son
+étonnement et de son trouble.
+
+--Quoi! Madame, dit-il assez gauchement, c'est vous qui, tout à
+l'heure...
+
+--Oui, Monsieur, répondit-elle, sans paraître embarrassée, c'est moi qui
+étais assise, là-bas, sous les grands marronniers, quand votre ami s'est
+permis de m'adresser la parole.
+
+--Je vous prie de croire, Madame, que j'ai fait ce que j'ai pu pour
+l'empêcher de commettre cette inconvenance.
+
+--Je le sais, Monsieur; j'ai très bien vu que vous avez essayé de le
+retenir et j'ai deviné que vous le désapprouviez.
+
+--Oh! absolument!
+
+--Je n'en doute pas. C'est ce qui m'a fait désirer de vous connaître.
+
+L'explication ne laissait pas que d'être flatteuse pour Paul Cormier;
+mais elle n'excusait pas l'allure, pour le moins excentrique, de cette
+dame qui, pour faire connaissance avec un jeune homme qu'elle venait de
+voir pour la première fois, n'imaginait rien de mieux que d'envahir un
+fiacre où il montait et de lui commander de l'accompagner à l'autre bout
+de Paris.
+
+Il n'aurait plus manqué que de baisser les stores.
+
+Elle ne s'en avisa point, ni Paul non plus, car il avait beau se dire
+qu'il était tombé sur une chercheuse de rencontres, il ne parvenait pas
+à se le persuader, tant l'air de cette blonde énigmatique était en
+désaccord avec sa conduite.
+
+Il y avait dans toute sa personne et dans le ton qu'elle avait pris un
+je ne sais quoi qui commandait, sinon le respect, au moins des égards,
+et au risque d'être dupe, Paul ne put pas se décider à lui parler
+autrement qu'il ne l'aurait fait dans un salon.
+
+--Quel dommage, reprit-elle, qu'un homme si bien né soit si mal élevé!
+
+--Comment savez-vous qu'il est bien né? demanda Paul.
+
+--Il ne s'est assis près de moi qu'un instant et il a trouvé le temps de
+dire son nom... je crois même qu'il y a ajouté son adresse.
+
+--Et son nom vous était connu? demanda Paul, très étonné.
+
+--Oh! depuis bien des années. Sa famille est une des plus anciennes et
+une des plus illustres du Languedoc.
+
+Cormier pensa tristement que la sienne ne remontait pas si loin et que
+sa notoriété ne s'était jamais étendue au-delà du quartier des Halles,
+mais il ne laissa pas voir à la dame qu'elle venait de l'humilier, sans
+le vouloir.
+
+Il se contenta de répondre:
+
+--Jean eût été bien fier, s'il avait su que, pour vous, il n'était pas
+le premier venu. Pourquoi ne le lui avez-vous pas dit?
+
+--Je n'avais garde... pour plusieurs raisons... la première, c'est qu'il
+aurait fallu me nommer... Or, si j'ai entendu parler de lui, il n'a
+jamais entendu parler de moi... Mon nom ne lui aurait rien appris... et
+d'ailleurs, menant la vie qu'il mène, il doit se soucier fort peu de me
+connaître.
+
+--Il mène la même vie que tous les étudiants... la même que moi.
+
+--Permettez-moi, Monsieur, de n'en rien croire. Je vous regardais quand
+vous avez rencontré sur la terrasse les demoiselles qui l'ont emmené...
+et j'ai vu que vous avez refusé de les suivre.
+
+--J'ai refusé, parce que je ne pensais qu'à vous.
+
+--Vraiment?... alors, vous n'en avez que plus de mérite à ne pas vous
+être conduit avec moi comme l'a fait M. de Mirande... mais, quel plaisir
+peut-il prendre à s'entourer de ces créatures?
+
+L'une d'elles est sa maîtresse, n'est-ce pas?
+
+--Je devrais vous répondre que je n'en sais rien, mais je veux bien vous
+dire la vérité... Jean n'a rien de commun avec le lierre... il ne
+s'attache pas.
+
+--Il n'y a que demi-mal.
+
+--Alors, vous l'approuvez de n'aimer sérieusement aucune femme?
+
+--Je ne dis pas cela, répliqua vivement la dame; je l'approuve de ne pas
+aimer à tort et à travers, mais je ne désespère pas d'apprendre un jour
+qu'il a trouvé enfin une femme digne de lui... et qu'il l'aime.
+
+--C'est la grâce que je lui souhaite. Elle ne l'a pas encore touché et
+elle pourra se faire attendre.
+
+Maintenant, Madame, oserai-je vous demander en quoi sa conversion vous
+intéresse?
+
+Et comme elle ne paraissait pas disposée à répondre, Paul reprit:
+
+--Je me permets de vous poser cette question parce que vous ne m'avez
+encore parlé que de lui.
+
+--N'êtes-vous pas son meilleur ami?
+
+--Je le crois, mais avouez que je pousserais l'amitié jusqu'à
+l'abnégation la plus invraisemblable, si je ne vous disais pas que je
+serais heureux de vous plaire et que je m'étonne d'être appelé à
+l'honneur de vous fournir des renseignements sur Jean de Mirande.
+
+Vous auriez pu les lui demander à lui-même, au lieu de l'éconduire... et
+je pourrais ajouter: pour qui me prenez-vous?
+
+La dame rougit et ce fut d'un ton peiné qu'elle répondit:
+
+--Pardonnez-moi, Monsieur, si je vous ai offensé. J'avais cru, en
+m'adressant à vous, que je pourrais, sans vous blesser, vous interroger
+sur M. de Mirande... et je n'ai pas craint de tenter une démarche... que
+j'espère ne pas avoir à regretter.
+
+--Oh! protesta Paul Cormier, je n'abuserai pas de la situation.
+
+Elle n'a cependant rien de flatteur ni d'agréable pour moi, convenez-en.
+Me voilà réduit au rôle de confident... et encore!... jusqu'à présent
+vous ne m'avez pas confié grand'chose...
+
+J'espérais mieux et quand vous avez bien voulu m'inviter à monter dans
+cette voiture, si j'avais pu prévoir qu'il ne serait question que de
+Mirande et de sa famille...
+
+--Ne vous repentez pas d'avoir fait une bonne action, interrompit la
+blonde inconnue.
+
+--Une bonne action, dites-vous?... voilà un bien gros mot!... je
+n'aperçois pas encore quel service j'ai pu vous rendre.
+
+--Un grand service... vous le reconnaîtrez plus tard et... pourquoi ne
+l'avouerais-je pas?... je compte vous en demander d'autres...
+
+--Je vous reverrai donc!
+
+--Oui... si vous voulez me promettre de ne pas chercher à savoir qui je
+suis...
+
+--Voilà une condition un peu dure!
+
+--Et de ne rien dire à votre ami.
+
+--Il ne m'en coûtera guère d'être discret, mais... quelle sera ma
+récompense, si je me soumets à l'autre condition?
+
+--Fiez-vous-en à ma reconnaissance et comptez qu'un jour vous saurez
+tout.
+
+--Soit! j'accepte; mais comment vous reverrai-je? Vous ne m'avez pas dit
+votre nom... je suppose que vous ne voulez pas me le dire... et vous ne
+savez pas le mien.
+
+--Il ne tient qu'à vous de me l'apprendre. Je m'en souviendrai, je vous
+le jure.
+
+Ce fut dit avec un accent de sincérité chaleureuse qui toucha Paul
+Cormier, sans le convaincre tout à fait.
+
+Il se défiait encore un peu des intentions de la dame et le rôle effacé
+qu'elle semblait lui réserver ne le tentait guère. Mais elle était,
+comme a écrit La Bruyère, _si jeune, si belle et si sérieuse_, qu'il se
+laissait aller à la croire.
+
+Il allait peut-être s'ouvrir pour lui ce grand monde qu'il rêvait et
+Paul n'était pas homme à refuser d'y entrer, même par une porte secrète.
+
+L'inconnue en était certainement et elle lui offrait d'emblée une sorte
+de traité d'alliance.
+
+Après l'amitié, l'amour viendrait peut-être et cette chance valait bien
+qu'il acceptât le compromis qu'elle lui proposait.
+
+Et pourtant sa réponse se fit attendre. Il lui en coûtait de décliner
+son nom roturier à une femme qui connaissait à fond l'armorial du
+Languedoc où figurait si brillamment l'aristocratique famille de
+Mirande.
+
+Il s'y décida cependant.
+
+C'était le seul moyen de la revoir, puisqu'elle ne voulait pas lui dire
+le sien.
+
+--Je m'appelle Paul Cormier, dit-il brusquement, comme un homme qui
+prend tout à coup son parti de subir une nécessité désagréable.
+
+Et ne voulant pas faire les choses à demi, il ajouta:
+
+--Je n'ai plus que ma mère qui n'habite pas avec moi. Je finis ma
+dernière année de droit et je demeure rue Gay-Lussac, nº 9.
+
+Vous voilà renseignée, Madame. Je ne vous demande pas de me rendre la
+pareille.
+
+--Je vous ai promis que plus tard vous sauriez tout. Je vous le promets
+encore. En attendant que je puisse tenir ma promesse, vous vous
+contenterez de me voir.
+
+--Pas chez vous, je suppose?
+
+--Ni chez vous, Monsieur, dit en souriant la mystérieuse blonde.
+
+Je vous écrirai pour vous faire savoir où nous pourrons nous rencontrer.
+
+Et vous ne croyez pas, je l'espère, que j'attends de vous d'autres
+services que ceux qu'un galant homme peut, sans déchoir, rendre à une
+honnête femme qui a recours à son obligeance, sinon à sa protection.
+
+Ce langage ferme et net fit sur Paul une impression profonde.
+
+Son consentement ne tenait plus qu'à un fil et s'il hésitait encore,
+c'est qu'un point à éclaircir lui tenait au coeur.
+
+--Eh! bien? demanda la dame; est-ce convenu?
+
+--Oui... si...
+
+--Quoi! il y a un: si!
+
+--Ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire...
+
+--C'est donc bien terrible?
+
+--Non... c'est enfantin... Donnez-moi votre parole d'honneur que vous
+n'aimez pas Jean de Mirande... que vous ne l'aimez pas... d'amour.
+
+--Je vous la donne. Je n'ai pas d'amour pour lui et je n'en aurai
+jamais.
+
+--Jamais, c'est beaucoup dire.
+
+--Je ne puis pas l'aimer. Un jour je vous apprendrai pourquoi.
+
+--C'est bien... je vous crois, dit gravement Paul Cormier. Je ferai tout
+ce que vous voudrez.
+
+--Merci, Monsieur!... à dater de cet instant vous pouvez compter sur moi
+comme je compte sur vous... et avant de nous séparer...
+
+--Déjà!...
+
+--Il le faut. Nous approchons du rond-point et je vous prierai de
+descendre un peu avant d'y arriver.
+
+--Vous craignez qu'on ne nous voie ensemble?
+
+--Probablement.
+
+--Votre mari, n'est-ce pas?
+
+--Prenez garde!... voilà que vous manquez à nos conventions!
+
+--C'est juste. Je retire ma question... et je ne recommencerai plus.
+Mais j'ai une grâce à vous demander... Je vais vous quitter et je ne
+sais quand je vous reverrai, mais vous ne me défendez pas de penser à
+vous.
+
+--Non certes.
+
+--Eh! bien, quand j'y penserai, ne serez-vous jamais pour moi que Madame
+X...? ne pourrai-je jamais rattacher ma pensée à un petit nom... celui
+que vous choisirez, si vous tenez à me cacher le véritable?
+
+--C'est enfantin, comme vous disiez tout à l'heure, répondit en riant la
+belle inconnue; mais je ne veux pas vous refuser cette satisfaction.
+Quand vous penserez à moi... eh! bien... pensez à Jacqueline.
+
+--Jacqueline! murmura Paul qui trouvait ce nom charmant.
+
+Je répéterai souvent: Jacqueline!... cela m'aidera à prendre patience
+jusqu'au jour où vous voudrez bien vous souvenir de moi.
+
+--Ne craignez pas que j'oublie, reprit vivement la dame. Mais le moment
+est venu de nous quitter. Il ne me reste qu'à vous dire...
+
+--Adieu?
+
+--Non. Au revoir! faites arrêter le cocher, je vous prie.
+
+Paul tourna le bouton d'avertissement et demanda:
+
+--Vous gardez la voiture, Madame?
+
+--Oui... je la quitterai un peu plus loin.
+
+Paul comprit qu'elle attendait qu'il partît pour donner l'adresse de la
+maison où elle allait.
+
+Il ouvrit la portière et il descendit.
+
+Il espérait que Jacqueline allait lui tendre la main, et il l'aurait
+baisée avec enthousiasme cette main, gantée de Suède.
+
+Il n'eut même pas le plaisir de la serrer, car dès qu'il fit le geste de
+la prendre, elle se retira vivement.
+
+Cette première déception n'était pas pour le mettre de bonne humeur.
+
+Il s'était laissé enguirlander par les douces paroles de la dame et il
+venait d'accepter les conditions bizarres qu'elle lui imposait.
+
+Il n'eut pas plutôt pris pied sur la chaussée de la grande avenue des
+Champs-Elysées qu'il changea de sentiment sur la soi-disant Jacqueline.
+
+Ce fut un revirement complet.
+
+Dans la voiture, il la trouvait adorable; il croyait à ses serments et
+aux histoires pleines de réticences qu'elle lui racontait.
+
+Depuis qu'il avait touché terre, elle lui faisait l'effet d'une
+intrigante et il ne se pardonnait pas de s'être laissé prendre à ses
+mensonges.
+
+--Non, disait-il entre ses dents, je ne me corrigerai jamais... les yeux
+d'une jolie fille m'empêcheront toujours d'y voir clair. En voilà une
+qui s'en va m'attendre à la sortie du Luxembourg et qui me force à
+monter en fiacre avec elle. Maria, l'apprentie accoucheuse, n'oserait
+pas en faire autant. Je me laisse emmener et au lieu de profiter de
+l'occasion, je la prends pour une femme du monde et j'écoute pieusement
+les balivernes qu'elle me débite sur mon ami Jean... Ah! ce qu'il me
+blaguerait, s'il me voyait lâché sur l'asphalte, pendant qu'elle se fait
+conduire chez un amant qui l'attend du côté du rond-point! Elle m'a joué
+là un bon tour, mais je la repincerai...
+
+Tout en s'objurguant ainsi lui-même, Paul suivait des yeux la voiture.
+
+Il en était descendu à la hauteur du Cirque d'Eté et il s'était avancé
+jusqu'au coin de l'avenue Matignon. Il la vit s'arrêter un peu plus
+loin, du côté de la rue Montaigne.
+
+La dame en sortit, paya le cocher et s'engagea, sans se retourner, mais
+sans trop se presser, dans l'avenue d'Antin.
+
+--Parbleu! je saurai où elle va, grommela Paul Cormier.
+
+Elle m'a fait jurer de ne pas l'interroger, mais elle ne m'a pas défendu
+de la suivre. Si elle s'en aperçoit, je la rattraperai et nous aurons
+une petite explication où je ne me gênerai pas pour lui dire son fait.
+Si elle ne me voit pas, je ne la lâcherai qu'à la porte de la maison où
+elle entrera.
+
+Et encore! non... je me sens très capable d'y entrer avec elle... il en
+arrivera ce qu'il pourra.
+
+Paul passait d'un excès à l'autre. Après avoir été trop timide, il
+devenait trop hardi.
+
+Il eut tôt fait de revoir la dame qui filait rapidement sur le large
+trottoir de l'avenue d'Antin et comme il était passé maître dans l'art
+du suivre les femmes, il sut maintenir sa distance, sans se rapprocher
+jusqu'à attirer son attention.
+
+Il manoeuvra si bien qu'au moment où, après avoir tourné court, elle
+franchit le seuil d'une porte cochère ouverte, il put la rejoindre sous
+la voûte, sans qu'elle sentît qu'il était presque sur ses talons.
+
+La maison avait l'air d'être un hôtel particulier et la blonde y avait
+ses entrées,--soit qu'elle l'habitât, soit qu'elle y fût déjà venue
+souvent--car elle poussa tout droit jusqu'à une tapisserie mobile qui
+barrait le vestibule et qu'elle écarta avec sa main, cette main qu'elle
+avait refusée à Paul en le congédiant.
+
+Paul, qui serrait de près sa traîtresse, arriva juste au moment où
+apparaissait un superbe valet de pied, placé là pour recevoir les
+visiteurs et pour crier leurs noms.
+
+Ce domestique ne connaissait pas Cormier, mais il connaissait la dame
+et, comme ils entraient ensemble, il annonça sans hésiter:
+
+--Monsieur le marquis et madame la marquise de Ganges!
+
+Paul avait réussi au-delà de ce qu'il espérait. Il était entré dans la
+place, avant que la dame se fût aperçue de sa présence. Il venait même
+d'apprendre son véritable nom qu'elle tenait tant à lui cacher. Mais ces
+succès inattendus le gênaient énormément.
+
+Il avait deviné sans peine que le valet de pied l'avait pris pour le
+mari de la femme qu'il avait l'air d'escorter. Il prévoyait donc que
+cette annonce saugrenue allait faire sourire ceux qui l'avaient entendue
+et mettre en colère la prétendue Jacqueline, marquise de Ganges.
+
+Il aurait bien voulu battre en retraite, mais il n'était plus temps.
+
+Paul était tombé au beau milieu d'une de ces réunions mondaines que les
+Anglais appellent: _five o'clock tea_, et ce thé de cinq heures se
+tenait dans la cour de l'hôtel, une cour pleine de fleurs et couverte
+d'un _velum_ en soie, destiné à préserver les invités des ardeurs du
+soleil printanier.
+
+Il y avait là une douzaine de visiteurs des deux sexes, groupés autour
+de la maîtresse du logis qui offrait à la ronde des tasses de thé et
+tous les yeux étaient braqués sur le couple nouveau venu.
+
+Évidemment, un orage allait tomber sur l'intrus qui se permettait de
+s'introduire ainsi dans un cercle d'intimes où personne ne le
+connaissait.
+
+A la grande stupéfaction de Paul, cet orage n'éclata pas.
+
+Il y eut des chuchotements, mais pas la moindre manifestation hostile et
+les regards fixés sur Paul étaient plutôt bienveillants.
+
+La marquise, seule, rougit et lui lança un coup d'oeil, chargé de
+reproches, mais non pas de menaces.
+
+Elle aussi avait deviné la méprise du domestique et le prodigieux fut
+qu'elle s'abstint de la rectifier.
+
+Se résignait-elle à en subir les conséquences pour éviter une
+explication qui n'aurait pas tourné à son avantage, si Paul se fût avisé
+de raconter comment il se trouvait là, après une course en fiacre? Il
+était tenté de le croire et il ne répugnait pas à se prêter à cette
+comédie de salon, mais il se demandait comment la dame allait se tirer
+de la situation qu'elle paraissait disposée à accepter.
+
+Les invités qui la connaissaient devaient connaître aussi son mari et
+probablement ce mari ne ressemblait guère à Paul Cormier, qui n'avait
+pas du tout, comme on dit au théâtre, le _physique de l'emploi_.
+
+Mais les figures n'exprimaient pas d'autre sentiment que la
+curiosité--une curiosité décente qui n'avait rien de blessant pour celui
+qui en était l'objet.
+
+On l'observait à la dérobée, comme on observe un monsieur dont on a
+souvent entendu parler et qu'on n'a jamais vu.
+
+La dame qui donnait ce thé vint droit à Paul Cormier et lui dit
+gracieusement:
+
+--Soyez le bienvenu chez moi, monsieur le marquis. Cette chère Marcelle
+ne vous attendait que la semaine prochaine. Je la remercie de ne pas
+avoir perdu un seul jour pour vous amener ici. Vous êtes arrivé, hier,
+je pense?
+
+A cette question qu'il aurait dû prévoir, Paul ne sut que répondre et il
+serait resté bouche bée; mais la blonde aux yeux noirs se chargea d'y
+répondre.
+
+--Ce matin, par l'orient-express, dit-elle, en regardant fixement son
+prétendu mari.
+
+--C'est fort aimable à vous et surtout à M. de Ganges d'être venus,
+reprit la maîtresse de la maison: car il doit être horriblement fatigué
+après un si long voyage.
+
+Paul se contenta de sourire. C'était le meilleur moyen de ne pas se
+compromettre; mais il ne pourrait pas toujours se tirer d'affaire avec
+des sourires et il n'imaginait pas comment finirait la scène.
+
+Elle commençait du reste à l'amuser et il reprenait peu à peu son
+aplomb, fort dérangé au début.
+
+--Permettez-moi, monsieur le marquis, continua la dame, qui était une
+fort belle personne, un peu mûre, mais d'aspect agréable; permettez-moi
+de vous présenter mes amis, après vous avoir présenté à mes amies, qui
+sont aussi les amies de Marcelle et que vous aurez l'occasion de revoir,
+puisque vous comptez faire un assez long séjour à Paris.
+
+Cette fois Paul se contenta de s'incliner et les présentations
+commencèrent.
+
+Ce n'étaient que comtesses et baronnes, marquis et vicomtes, tout un
+annuaire de la noblesse où le véritable marquis de Ganges se serait
+trouvé dans son élément.
+
+La marquise y était certainement. Elle les connaissait tous et toutes.
+Elle aussi s'était remise d'un trouble passager et elle manoeuvrait
+maintenant avec une aisance parfaite, sur ce terrain devenu difficile
+pour elle, depuis l'erreur du valet de pied.
+
+--Vous offrirai-je une tasse de thé?
+
+Et comme l'étudiant, qui trouvait le thé fade, hésitait à accepter:
+
+--Vous n'êtes pas forcé, reprit gaiement la dame qui recevait. Mon thé
+est laïque et gratuit, mais pas obligatoire. Vous saurez que chez moi la
+liberté complète est à l'ordre du jour. On n'est même pas tenu de
+s'occuper des femmes. Nous nous suffisons très bien à nous-mêmes... et
+vous allez nous permettre d'accaparer cette chère Marcelle pour causer
+chiffons pendant qu'avec ces messieurs vous parlerez politique, si le
+coeur vous en dit.
+
+Parler politique, Paul Cormier n'y tenait pas, mais il était enchanté de
+profiter de la permission de s'éloigner du groupe féminin, en attendant
+qu'il se présentât une occasion de disparaître à l'anglaise, car pour le
+moment il ne songeait qu'à couper court à un _imbroglio_ des plus
+scabreux.
+
+Il laissa donc ces dames s'emparer de la marquise et la faire asseoir
+avec elles autour de la table sur laquelle chantait sa chanson le
+samovar, cette théière en cuivre que les Russes ont importée à Paris.
+
+Quoiqu'en eût dit la maîtresse de la maison, les messieurs ne
+paraissaient pas tous disposés à faire bande à part. Madame de Ganges
+fut très entourée et très complimentée par des cavaliers qui cherchaient
+certainement à lui plaire.
+
+Paul n'avait pas le droit d'être jaloux, mais il lui passa par l'esprit
+que sa présence était pour quelque chose dans ces empressements. Ces
+beaux gentilshommes avaient l'air de se dire: «Le mari est revenu. La
+marquise va ouvrir son salon, fermé pour cause de veuvage momentané.
+C'est le vrai moment de lui faire la cour.»
+
+Ce n'était de la part de Paul qu'une simple conjecture, mais il y voyait
+déjà un peu plus clair dans la situation où l'avait jeté un engrenage de
+petits événements, plus bizarres les uns que les autres.
+
+Il savait maintenant que la soi-disant Jacqueline, s'appelait, de son
+vrai prénom, Marcelle, qu'elle était la femme légitime d'un marquis, que
+ce mari en voyage, ou plus probablement fixé à l'étranger, était attendu
+et qu'on ne le connaissait pas encore dans le monde où la marquise
+vivait à Paris.
+
+Il fallait qu'il fût jeune, ce mari, puisque Paul avait pu être pris
+pour lui.
+
+Mais, il fallait aussi que sa femme fût bien sûre qu'il ne reviendrait
+jamais, car s'il avait dû reparaître, elle ne se serait pas résignée,
+sans la moindre hésitation, à passer pour être la femme d'un autre.
+
+Jusqu'où comptait-elle pousser cette substitution improvisée? Paul ne
+s'en doutait pas, mais quoi qu'il advînt, elle serait désormais obligée
+de compter avec lui. Il était entré dans son jeu, sans sa permission,
+mais elle l'y avait admis, puisqu'elle n'avait pas réclamé. Au
+contraire, elle l'avait plutôt encouragé, par un regard qui lui
+enjoignait d'être discret, et par son silence.
+
+Il espérait bien ne pas s'arrêter en un si beau chemin. Il savait le nom
+de l'énigmatique blonde du Luxembourg; il ne tarderait guère à savoir où
+elle demeurait et quand il en serait là, le reste irait tout seul.
+
+Par exemple, il ne devinait encore pas pourquoi elle s'intéressait à
+Jean de Mirande, mais ce mystère-là finirait bien par être éclairci
+comme les autres.
+
+Il ne devinait pas non plus ce que pouvait être l'homme décoré et
+boutonné qui n'avait fait que paraître et disparaître sur la terrasse du
+Luxembourg. Il avait oublié de s'en informer pendant le voyage en
+fiacre, mais il comptait bien y revenir, quand il la reverrait, ce qui
+ne pouvait guère tarder.
+
+Depuis que la marquise était assise, Paul, resté debout, se tenait un
+peu à l'écart, mais son isolement allait prendre fin, car deux ou trois
+invités s'approchaient dans l'intention évidente d'entamer avec lui une
+conversation qu'il redoutait un peu.
+
+--Monsieur de Servon, appela tout à coup la maîtresse de la maison,
+avouez que vous grillez d'envie de tailler une banque de baccarat.
+
+M. de Servon, qu'elle interpellait ainsi, était un jeune homme qui
+aurait pu représenter, au naturel, _ce grand flandrin de vicomte_, dont
+il est question dans une des comédies de Molière.
+
+Vicomte, il l'était, et de plus efflanqué, ravagé, long comme un jour
+sans pain, vicieux comme pas un et ne s'en cachant pas.
+
+--J'avoue, baronne, j'avoue! répondit-il gaiement.
+
+--En plein jour!... à la face du soleil!... vous n'avez pas honte? lui
+demanda en riant la dame.
+
+Décidément, la maîtresse du logis était une baronne. Encore un
+renseignement que Paul Cormier attrapait au vol.
+
+--Mais non... nous jouerions à l'ombre, puisqu'il y a un _velum_. Et je
+parierais volontiers que vous l'avez fait tendre pour me permettre
+d'abattre _neuf_, sans me gâter le teint.
+
+--Vous avez donc le démon du jeu dans le corps?
+
+--Moi!... mais je le déteste, le jeu!... seulement je déteste encore
+plus l'oisiveté. Vous savez qu'elle est la mère de tous les vices, cette
+coquine d'oisiveté.
+
+--J'ai toujours pensé que vous étiez son fils. Taillez-la donc votre
+banque! Vous voyez que la table est mise là-bas... et vous aurez en M.
+de Ganges un adversaire digne de vous.
+
+--Dites donc que je serai le pot de terre contre le pot de fer... je ne
+roule pas sur les millions, moi.
+
+--Il paraît que le vrai marquis est fortement millionnaire, se disait
+Paul Cormier; je puis bien le remplacer auprès de sa femme, mais au
+jeu!... c'est une autre affaire.
+
+--Faites donc à ce grand fou le plaisir de lui gagner quelques centaines
+de louis, dit la baronne en s'adressant au faux marquis. Marcelle ne
+vous en voudra pas de nous la laisser.
+
+Marcelle ne dit mot, mais elle fit signe que non, au grand étonnement de
+Paul, qui se demanda immédiatement:
+
+--Pourquoi désire-t-elle que je joue?
+
+L'idée lui vint aussitôt que c'était pour lui procurer un moyen
+d'échapper en partie aux embarras de la situation. S'il était resté avec
+les femmes, il aurait eu à répondre tôt ou tard à des questions
+gênantes. Moins il parlerait, plus il aurait de chance de ne pas se
+trahir. Et au baccarat, on ne parle que pour demander: cartes, ou pour
+annoncer son point.
+
+Il sut gré à la charmante blonde de sa bonne intention, mais il resta
+perplexe. Il ne haïssait pas le jeu et dans sa vie d'étudiant, il avait
+gagné ou perdu au rams, au piquet et à l'écarté, beaucoup de
+_consommations_ dans les cafés du Boul'Mich. Il lui était même arrivé de
+jouer au baccarat, les nuits de folle orgie au quartier, et d'y laisser
+des pièces blanches. Mais il n'avait jamais risqué de perdre plus qu'il
+ne possédait. Il préférait garder son argent pour mener joyeuse vie,
+quand son ami Jean de Mirande qui, lui, était joueur comme les cartes,
+arrangeait des soupers ou des parties de campagne avec les coryphées du
+bal Bullier.
+
+Et il n'était pas tenté de lutter contre ce vicomte de Servon qui devait
+être un vieux routier du baccarat et qui avait sur un pauvre étudiant la
+première des supériorités au jeu: celle des capitaux.
+
+Paul n'était cependant pas sans argent dans sa poche. Il avait, par
+hasard, touché, la veille, un mois de la pension maternelle et il
+n'avait pas eu le temps de l'écorner beaucoup.
+
+Mais les vingt-cinq louis qui lui restaient ne constituaient qu'un
+maigre contingent pour livrer sur le tapis vert une grosse bataille.
+
+Le vicomte n'en ferait qu'une bouchée de ces vingt-cinq louis sur
+lesquels Paul comptait pour vivre largement jusqu'au mois prochain.
+
+Et elle s'annonçait comme devant être chaude la bataille, car dès les
+premiers mots du dialogue qui venait de s'engager entre la baronne et le
+vicomte, les invités du sexe masculin s'étaient mis à tourner autour de
+l'aspirant à la banque, comme les papillons tournent autour d'un
+flambeau dont la flamme va leur brûler les ailes.
+
+Un de ces messieurs profita de l'occasion pour complimenter le faux
+marquis de Ganges en lui disant:
+
+--Toutes mes félicitations, Monsieur le marquis. A l'âge où d'autres ne
+songent qu'à leurs plaisirs, vous avez déjà un coup d'oeil et une entente
+des affaires que les financiers les plus expérimentés vous envient.
+Cette concession en Turquie, nos plus gros capitalistes l'avaient
+manquée, et pour l'obtenir, vous n'avez eu qu'à vous montrer.
+
+--Quelle concession? se demandait Paul. Du diable! si je me doutais
+qu'on m'avait concédé quelque chose dans les États du Sultan!
+
+Et comme il n'avait garde de répondre, le monsieur, qui devait être un
+gros spéculateur, reprit en souriant:
+
+--Vous avez remporté là une grande victoire, mais il y a temps pour tout
+et je conçois que vous aimiez à vous distraire au jeu de vos grands
+travaux. Le jeu c'est encore une affaire... n'est-ce pas, cher vicomte?
+
+--Plus souvent mauvaise que bonne... pour moi, du moins, grommela M. de
+Servon. Mais nous perdons notre temps à bavarder... or, à sept heures et
+demie on viendra annoncer que Mme la baronne est servie et on nous
+mettra poliment à la porte. Donc, si vous m'en croyez, messieurs, nous
+profiterons sans plus tarder de l'aimable attention qu'a eue Mme Dozulé
+de nous faire dresser une table là-bas.
+
+--Bon! pensa Paul Cormier que ses interlocuteurs renseignaient
+progressivement et involontairement; nous sommes ici chez la Baronne
+Dozulé. On ne voit pas le baron. Il faut croire qu'elle est veuve.
+
+--Désirez-vous prendre la banque, Monsieur le marquis? lui demanda
+l'entêté vicomte qui tenait absolument à cartonner avant dîner.
+
+Le baccarat lui tenait lieu d'apéritif.
+
+--Du tout!... du tout!... s'empressa de répondre Paul, qui n'était pas
+même décidé à ponter.
+
+--Alors, je vous remercie de me la laisser. Je ne fais que perdre depuis
+quinze jours et j'ai besoin de me refaire. Venez-vous, messieurs?
+
+Personne ne répondit, mais tout le monde suivit et l'étudiant fit comme
+les autres.
+
+L'autel avait été préparé par les soins de la prévoyante baronne Dozulé.
+Rien n'y manquait: ni les jeux de cartes paquetés, ni les jetons de
+différentes couleurs, destinés à servir de monnaie fiduciaire, au cas où
+les pontes voudraient jouer sur parole.
+
+En un clin d'oeil, les places furent prises autour de la table, et le
+vicomte, à qui personne ne disputait la banque, déclara tout d'abord que
+les fiches représenteraient un louis et les plaques rondes cent francs,
+attendu qu'il s'agissait d'une toute petite partie.
+
+Paul, qui n'en avait jamais vu de si grosse, fut violemment tenté de se
+lever. Une fausse honte le retint et aussi le désir de se tenir loin du
+cercle féminin jusqu'au moment où madame de Ganges prendrait congé. Il
+comptait que pour jouer son rôle jusqu'au bout, elle n'oserait pas s'en
+aller sans son mari, qu'ils sortiraient ensemble et qu'une fois dehors,
+elle ne refuserait pas de lui expliquer ce qu'il ne comprenait pas.
+
+Il resta donc assis et il se trouva placé de telle sorte qu'il lui
+tournait le dos et que, par conséquent, il ne pouvait pas la voir.
+
+Il ne tarda guère, d'ailleurs, à oublier qu'elle était là.
+
+M. de Servon le pria de lui dire combien il voulait de jetons
+représentatifs et Paul demanda la permission de jouer or sur table. Elle
+lui fut gracieusement accordée et il aligna modestement devant lui les
+vingt-cinq louis qui constituaient toute sa fortune.
+
+--Quand je les aurai perdus, je m'en irai, pensait-il. J'en serai quitte
+pour demander à maman une avance sur le mois prochain; et comme ça je ne
+m'emballerai pas.
+
+Et il fit mentalement le serment de ne pas risquer un sou sur parole.
+
+Cette prudence venait de lui être suggérée par un soupçon qui lui avait
+traversé l'esprit. Cette maison ouverte à tout venant, cette baronne
+sans baron, ces gentilshommes qui parlaient de cent louis comme il
+aurait parlé de cent sous, cette table de baccarat qui se trouvait là
+comme par hasard; tout ce monde et toute cette mise en scène lui étaient
+tout à coup devenus suspects.
+
+Il était un peu tard pour s'en aviser et si ses soupçons étaient fondés,
+la blonde aux yeux noirs devait être une aventurière qui ne l'avait
+racolé au Luxembourg que pour l'amener dans un tripot.
+
+Il lui répugnait trop de croire cela et d'ailleurs, il avait fait
+d'avance le sacrifice de la somme qu'il possédait.
+
+Il ne tenait qu'à la faire durer le plus longtemps possible.
+
+C'est pourquoi, au profond étonnement des autres pontes, et surtout du
+vicomte, il attaqua d'un louis une banque de dix mille francs.
+
+Le vicomte aurait dû s'en féliciter, car il perdit cinq fois de suite et
+comme Paul retirait un louis à chaque coup:
+
+--A ce jeu-là, vous ne vous ruinerez pas, monsieur le marquis, lui dit
+ironiquement le financier qui venait de le complimenter sur le succès de
+ses entreprises en Turquie.
+
+Paul eut honte. Il fit paroli et il gagna encore.
+
+Était-ce Jacqueline qui lui portait bonheur, cette Jacqueline
+_emmarquisée_, dont le petit nom, qu'il savait être faux, ne lui sortait
+pas de la tête? Paul était tenté de le croire.
+
+Il se disait pourtant qu'une petite veine, au début d'une partie, n'est
+souvent que l'avant-coureur d'un désastre.
+
+Il voulut en avoir le coeur net, au risque d'arriver trop tôt à la fin de
+son capital, et il laissa ses quatre louis qui furent doublés en un clin
+d'oeil, après un triomphant abatage.
+
+Sa masse grossissait, mais elle n'était pas encore bien menaçante pour
+le banquier, lequel gagnait d'ailleurs à tous les coups sur l'autre
+tableau.
+
+Il souriait toujours ce grand flandrin de vicomte et cependant il était
+préoccupé, non pas d'avoir perdu une dizaine de pièces de vingt francs,
+mais un de ces pressentiments dont aucun joueur n'est exempt
+l'avertissait que la chance se dessinait contre lui et que la partie
+allait mal tourner.
+
+Paul était lancé maintenant et nul ne pouvait prévoir où il
+s'arrêterait.
+
+Les seize louis se doublèrent, puis les trente-deux. Son gain dépassait
+déjà le billet de mille.
+
+Et tout cela sur la main du financier complimenteur qui jouait du même
+côté que Paul Cormier et qui encaissait une part du butin. Il n'avait
+pas encore perdu un seul coup..
+
+Il n'était plus tenté de rire de la façon de ponter du marquis de
+Ganges.
+
+Le vicomte non plus ne riait pas. Il devenait même de plus en plus
+sérieux, surtout quand Paul eut gagné encore le paroli de
+soixante-quatre louis et, immédiatement après, celui de cent vingt-huit.
+
+Jamais, de mémoire de ponte, pareille série ne s'était vue nulle part.
+Les coups se suivaient avec une régularité désespérante. Quand le
+banquier abattait huit, le marquis abattait neuf; quand le marquis avait
+le point de un, le banquier avait baccarat.
+
+Heureusement, Paul ne tenait pas les cartes, car on aurait pu croire
+qu'il les changeait en les relevant sur le tapis.
+
+On l'aurait soupçonné lui qui tout à l'heure avait un instant soupçonné
+la baronne et ses invités.
+
+Il avait maintenant plus de cinq mille francs et à la banque aux abois,
+il restait tout juste de quoi tenir le coup.
+
+--Combien faites-vous, marquis? demanda familièrement Servon, qui avait
+payé assez cher le droit de ne plus dire: «Monsieur le marquis.»
+
+Paul mourait d'envie de répondre: «Dix louis» et d'empocher les autres.
+Cinq mille francs! il ne les avait jamais eus à la fois. C'était de quoi
+faire les frais de la campagne amoureuse qu'il allait ouvrir; c'était
+aussi de quoi se consoler d'un échec, si la marquise lui échappait.
+
+--Pas plus que la banque, reprit le vicomte.
+
+--Je fais le reste, après ces messieurs, dit Paul, résolu à en finir.
+
+Le banquier donna les cartes, regarda les siennes et annonça qu'il en
+donnait. Paul s'y tint. Il avait sept et le banquier n'avait que six.
+
+Ce fut le coup de grâce. La banque sautait.
+
+Le vicomte, beau joueur, ne sourcilla point, mais il déclara en avoir
+assez, et, tirant de sa poche un paquet de dix billets de mille qui
+répondaient des jetons qu'il avait émis, il invita les pontes à se
+partager ses dépouilles.
+
+Paul était le plus gros et il lui revenait plus de quatre cents louis
+qu'il ramassa avec une satisfaction mal dissimulée.
+
+--Il faut convenir, monsieur, que vous êtes heureux partout, dit le
+banquier décavé. Vous donnez un démenti au proverbe.
+
+Ce compliment était à l'adresse de la marquise, mais Paul ne saisit pas
+tout d'abord l'allusion au célèbre dicton: «Heureux au jeu, malheureux
+en femmes.» Ce gain lui montait à la tête et c'est tout au plus s'il se
+souvenait que Jacqueline était là, derrière lui.
+
+--Moi, c'est tout le contraire, reprit gaiement M. de Servon; je suis
+malheureux partout.
+
+C'était presque dire qu'il avait fait sans succès la cour à la marquise
+de Ganges.
+
+Il ajouta presque aussitôt:
+
+--Vous me devez une revanche, monsieur le marquis... et je me sens
+capable de vous la demander, séance tenante. Vous plairait-il de me
+tenir quitte ou double... quatre cents louis, sur parole?... un seul
+coup, à rouge ou noir?
+
+Paul aurait volontiers refusé. Il n'osa pas. S'il perdait, après tout,
+il ne perdrait que son bénéfice et d'ailleurs, il entendait derrière lui
+des bruits de chaises remuées qui lui indiquaient que des invitées de la
+baronne Dozulé se levaient pour partir.
+
+Il aimait mieux s'en aller les mains vides que de manquer le départ de
+Jacqueline qu'il comptait reconduire chez elle.
+
+C'était son droit de mari et il ne supposait pas qu'en public elle
+refuserait sa compagnie; d'autant qu'elle devait souhaiter, autant que
+lui, une explication en tête à tête.
+
+--Je suis à vos ordres, monsieur le vicomte, répondit-il bravement. Je
+tiens ces quatre cents louis... et je dis: Rouge!
+
+M. de Servon avait déjà la main sur les cartes empilées. Il en tira une
+au milieu du paquet et en la jetant sur le tapis:
+
+--Le roi de coeur! annonça-t-il. Vous avez gagné, monsieur le marquis.
+Demain, les huit mille francs que je vous dois seront chez vous.
+
+Paul était si troublé qu'il ne prit pas garde à ce «chez vous» qui, dans
+la pensée du vicomte ne signifiait pas: chez M. Cormier, étudiant, rue
+Gay-Lussac, 9. Le vicomte entendait évidemment chez M. de Ganges, mari
+de madame de Ganges.
+
+Et, alors même qu'il aurait fait attention à ce quiproquo, Paul, sous
+peine de compliquer encore une situation déjà très compliquée, n'aurait
+pas pu signaler l'erreur à M. de Servon.
+
+Du reste, il n'eut pas le temps d'y réfléchir, car la baronne Dozulé,
+qui s'était sournoisement approchée de la table de jeu, se montra tout à
+coup et dit, en riant, à ces messieurs:
+
+--Ne me prenez pas pour une trouble-fête, je vous prie. Continuez, tant
+qu'il vous plaira, de faire des parolis et des bancos; permettez
+seulement à mes amies et à moi d'aller dîner. Il est l'heure.
+
+--Vous êtes vraiment trop bonne, chère madame, s'écria le financier qui
+ne demandait qu'à lever la séance, afin d'emporter son bénéfice.
+
+--Mais non. Je me suis fait une règle de ne jamais gêner les plaisirs
+des autres, reprit madame Dozulé. Et cette chère Marcelle est dans les
+mêmes principes que moi... elle pousse même le scrupule plus loin que
+moi, car elle n'a pas voulu déranger son mari pour le prévenir qu'elle
+s'en allait. Elle craignait de lui couper sa veine.
+
+--Alors, dit gaiement le vicomte, je regrette doublement que madame de
+Ganges soit partie sans adresser la parole à M. de Ganges.
+
+C'était vrai; la marquise n'était plus là. Cormier n'eut qu'à se
+retourner pour constater son absence.
+
+--Monsieur le marquis, continua la baronne, Marcelle m'a chargée de vous
+dire qu'elle rentrait directement chez elle... et qu'elle vous
+attendrait.
+
+Paul eut sur les lèvres une question: «Où ça?» Il se retint à temps,
+mais il avait failli se trahir et Dieu sait quel effet il aurait produit
+s'il s'était laissé aller à demander sa propre adresse,--l'adresse de sa
+femme, ce qui revenait au même.
+
+Il avait évité cette faute, mais il n'en restait pas moins dans un
+prodigieux embarras. Il sentait le terrain manquer sous ses pieds, et il
+ne pensait plus qu'à se dérober le plus tôt possible aux interrogations
+qu'il redoutait.
+
+Que serait-il devenu si son débiteur s'était avisé de lui demander où il
+demeurait? Il serait resté court et autant aurait valu avouer tout de
+suite qu'il n'était pas le marquis de Ganges et qu'il connaissait à
+peine la marquise.
+
+Fort heureusement, le vicomte était renseigné sur ce point, ayant sans
+doute été reçu chez madame de Ganges qui ne paraissait pas lui être
+indifférente.
+
+Paul profita de son silence pour prendre congé de la baronne et des
+joueurs qui semblaient disposés à user de la permission qu'elle leur
+accordait de reconstituer une partie de baccarat.
+
+Il partit d'autant plus volontiers qu'il lui était venu une idée. Il se
+disait que madame de Ganges ne pouvait pas l'abandonner dans l'impasse
+où elle l'avait mis. Au moins fallait-il qu'elle le vît pour lui tracer
+une ligne de conduite.
+
+Et fort de ce raisonnement, Paul se persuada qu'elle était allée
+l'attendre quelque part, non loin de l'hôtel de la baronne, avec
+l'intention de l'arrêter au passage et de conférer avec lui. Mais où
+s'était-elle embusquée? Au rond-point, peut-être, à l'endroit où elle
+avait quitté le fiacre où Paul était monté avec elle devant la grille du
+Luxembourg. La place est banale, mais à l'heure du dîner, les
+Champs-Elysées sont presque déserts.
+
+Paul y courut, à ce rond-point, et il n'y trouva point la marquise.
+Quand et comment la reverrait-il? En ce moment, pour le savoir, il
+aurait donné de bon coeur tout l'argent qu'il venait de gagner au jeu.
+
+
+
+
+II
+
+Le Marais est un honnête quartier et la rue des Tournelles est une
+honnête rue qu'on peut habiter sans rien perdre de sa _respectabilité_,
+comme disent les Anglais, même quand on appartient à la bourgeoisie
+aisée.
+
+Elle n'est pas gaie, cette voie qui ne mène à rien, mais elle a gardé
+comme un parfum de l'époque lointaine où la place Royale était le centre
+du Paris mondain. Les voitures n'y passent guère et les boutiques y sont
+rares, mais les maisons y ont une apparence majestueuse et triste qui
+fait songer au temps où des présidents au Parlement y logeaient.
+
+Les fenêtres sont ornées de balcons en fer forgé et les portes cochères
+ont des marteaux.
+
+L'hiver, elle est lugubre, mais dans la belle saison, le soir, les
+fillettes y jouent au volant et l'emplissent de leurs rires argentins,
+pendant que les mères tricotent, assises dans de vieux fauteuils de
+paille.
+
+Madame Cormier, née Julie Desgravettes, y demeurait depuis dix ans
+qu'elle s'était retirée du commerce avec des capitaux assez ronds.
+
+Elle appartenait à une bonne famille parisienne et elle s'était
+mésalliée en épousant sur le tard, François Cormier, facteur aux halles
+et fils de ses oeuvres, car il avait commencé sa fortune en déchargeant
+les voitures de marée.
+
+Ce brave homme, peu lettré, était mort assez jeune, et sa veuve s'était
+consacrée tout entière à l'éducation de son fils Paul qu'elle adorait et
+qu'elle gâtait déplorablement.
+
+En dépit des intentions de son père qui le destinait à être son
+successeur, Paul avait voulu être avocat. Sa mère l'avait laissé faire
+son droit qu'il ne faisait guère, car au bout de cinq ans, il n'avait
+pas encore passé sa thèse et elle lui pardonnait ses écarts parce qu'il
+était resté bon fils. Elle lui pardonnait même d'être allé planter sa
+tente au quartier Latin qu'elle considérait comme un pays maudit.
+
+Elle espérait toujours qu'il se rangerait et elle rêvait de le marier
+avantageusement, quand il serait inscrit au barreau et en passe
+d'acheter une charge de notaire ou d'avoué.
+
+Quoiqu'elle fût du mauvais côté de la cinquantaine, cette mère trop
+indulgente était encore presque jolie. Elle avait été charmante et son
+fils Paul lui ressemblait beaucoup. Mais elle n'avait jamais songé à se
+remarier et elle s'était complètement retirée du monde commerçant où
+elle avait vécu lorsqu'elle gouvernait un grand magasin de primeurs et
+de gibiers à l'enseigne du _Faisan argenté_. Quelque chose comme la
+boutique de la légendaire madame Bontoux, bien connue des gastronomes
+d'il y a quinze ans.
+
+De tous les amis de son défunt mari, elle ne voyait plus qu'un vieil
+avocat consultant qui lui avait rendu d'importants services quand elle
+avait quitté les affaires et réglé ses comptes.
+
+M. Bardin était veuf et, comme elle, il n'avait qu'un fils, beaucoup
+plus âgé que Paul et beaucoup plus laborieux, car à force de travail et
+par son seul mérite, il était arrivé à siéger au tribunal civil de la
+Seine où il occupait les fonctions très enviées de juge d'instruction.
+
+Madame Cormier citait sans cesse l'exemple de ce bon sujet à Paul,
+lequel n'avait pas manqué de prendre en grippe Charles Bardin qui était
+pourtant un excellent magistrat et un excellent garçon.
+
+Ce juge, célibataire comme Paul, était trop occupé au Palais pour
+fréquenter souvent chez la veuve, mais son père y dînait régulièrement,
+tous les dimanches.
+
+Ces jours-là, c'était fête dans l'appartement que madame Cormier
+occupait au deuxième étage et sur le devant d'une antique maison où
+l'escalier était en pierre, et où les plafonds, hauts de quinze pieds,
+montraient encore quelques traces de dorures.
+
+Paul y apportait un contingent de gaieté juvénile et ne s'y ennuyait pas
+à écouter la conversation du bonhomme Bardin qui avait beaucoup lu,
+beaucoup vu, beaucoup retenu, et qui racontait fort bien.
+
+Et le dîner était toujours excellent.
+
+De ses anciennes relations commerciales, la veuve avait gardé des
+facilités d'approvisionnement dont elle faisait profiter ses convives,
+en leur servant des produits recherchés. Elle possédait aussi une cave
+de premier ordre qu'elle ne ménageait pas le dimanche.
+
+On se mettait à table à six heures et demie précises. Quand la demie
+sonnait à l'horloge de Saint-Paul, M. Bardin dépliait sa serviette, et
+aux trois quarts, Brigitte, la bonne à tout faire, entrait pour enlever
+le potage.
+
+Et Paul était d'une exactitude méritoire. Il avait beau percher sur les
+hauteurs du Panthéon, il apparaissait toujours cinq minutes avant la
+demie. Il quittait toutes les absinthes et toutes les donzelles de son
+quartier pour ne pas faire attendre sa mère qui lui en savait gré.
+
+Mais, enfin, tout arrive. Et il arriva que, ce dimanche de mai qui
+devait marquer dans la vie de Paul, à sept heures, madame Cormier et son
+ami Bardin étaient encore assis près de la fenêtre de la salle à manger,
+se faisant vis-à-vis et échangeant par-ci par-là quelques mots en l'air
+pour tromper leur impatience.
+
+La veuve s'était déjà levée dix fois pour regarder dans la rue. Bardin,
+qui prisait beaucoup et particulièrement dans les cas embarrassants,
+Bardin avait presque vidé sa tabatière. Brigitte ne faisait qu'entrer et
+sortir, en se lamentant sur la destinée du gigot qui serait trop cuit.
+
+--Bardin, dit tout à coup madame Cormier, il faut qu'il lui soit arrivé
+un accident. Il est peut-être malade. Si j'allais voir rue Gay-Lussac?
+
+--Ce serait ce que vous pourriez faire de pis, répondit sans s'émouvoir
+le vieil avocat. Vous iriez en voiture et vous vous croiseriez avec lui;
+à son âge, on n'est pas retardé que par les accidents.
+
+--Comment! vous supposez qu'il est en train de s'amuser... un
+dimanche!... quand je l'attends!
+
+--Bah! dit Bardin, en haussant les épaules, il faut bien que jeunesse se
+passe... et, entre nous, elle ne passe que trop vite, la jeunesse...
+Laissez-le jeter ses gourmes, ce garçon... plus tôt ce sera fait, plus
+tôt il sera mûr pour le mariage.
+
+--Je sais bien, mon ami, murmura la mère, toujours disposée à excuser
+son Paul. Mais je me plains qu'il ne mûrit pas vite.
+
+--Bah!... les fruits d'arrière-saison sont les meilleurs. J'ai
+quelquefois regretté que mon Charles n'ait jamais fait de sottises quand
+il était jeune.
+
+--Vous dites ça pour me consoler.
+
+--Pas du tout. Je dis ça parce que je crains qu'il n'en fasse quand il
+sera vieux. J'espère que non, mais n'empêche que «faut de la sagesse,
+pas trop n'en faut». C'est comme la vertu.
+
+--Taisez-vous, Bardin. Vous finiriez par me faire rire et je n'en ai pas
+envie.
+
+--Voyons!... voulez-vous que je vous indique le moyen de calmer vos
+inquiétudes?
+
+--Je ne demande pas mieux, mais...
+
+--Le moyen, c'est de nous mettre à table. Il n'est rien de tel pour
+faire arriver les retardataires.
+
+Et comme la bonne dame ne paraissait pas convaincue, son vieil ami
+s'empressa d'ajouter:
+
+--Si votre fils ne vient pas, je vous promets qu'après dîner, je
+pousserai jusque chez lui pour prendre de ses nouvelles. Ne me remerciez
+pas, je m'en fais une fête. Voilà trois jours que je ne sors pas de mon
+cabinet où je suis plongé dans l'étude d'un dossier qui m'est arrivé de
+province. Il me semble que je dois exhaler une odeur de paperasse. Une
+promenade hygiénique me fera du bien. Sans compter que pour moi ce sera
+une joie de revoir le quartier Latin. Je n'ai plus jamais l'occasion d'y
+aller. Ça me rappellera ma jeunesse. J'y ai fait mes farces, moi aussi,
+il y a une quarantaine d'années.
+
+Les farces du bonhomme n'avaient pas dû le mener bien loin, mais c'était
+une de ses manies de prétendre qu'il avait mené la vie d'étudiant
+noceur, et madame Cormier, qui connaissait ce travers, s'abstenait de le
+contredire.
+
+--Eh bien, dit-elle, dînons. Je vais appeler Brigitte pour qu'elle nous
+serve... et, après le dîner, si je n'ai pas vu mon fils, j'irai avec
+vous, rue Gay-Lussac.
+
+--Hum! grommela Bardin, qui aurait préféré y aller tout seul.
+
+--Oui, vous devez mourir de faim. Quelle heure peut-il bien être?
+
+--Pas loin de huit heures, chère amie. Il fait presque nuit et je ne
+vous cacherai pas que j'ai l'estomac dans les talons.
+
+Bien à regret, car elle se désolait de dîner sans son Paul, la veuve se
+leva et s'achemina vers la cuisine où Brigitte surveillait le rôti en
+maugréant contre le gamin qui se permettait de faire attendre sa mère.
+
+Un roulement de voitures monta de la rue, madame Cormier courut au
+balcon et s'écria joyeusement:
+
+--C'est lui!
+
+--Il arrive en fiacre! dit le vieil avocat en se mettant aussi au
+balcon. La jeunesse d'à présent ne se refuse rien. De mon temps, elle
+allait à pied... ou en omnibus.
+
+Paul, en effet, descendait d'une Victoria numérotée dont l'entrée dans
+la rue des Tournelles avait fait sensation. Les concierges sortaient
+pour la voir et les enfants avaient cessé leurs jeux pour la laisser
+passer.
+
+--Eh! bien, reprit le père Bardin, vous voyez qu'il ne lui est rien
+arrivé. Il a oublié l'heure, voilà tout.
+
+--Brigitte!... tu peux servir! cria madame Cormier, toute joyeuse.
+
+Paul l'avait oubliée, en effet, l'heure du dîner de sa mère et il ne
+s'en était souvenu qu'après avoir cherché longtemps aux Champs-Elysées
+la marquise disparue. Elle ne s'était pas montrée et il avait eu quelque
+mérite à se rappeler qu'on l'attendait rue des Tournelles, car son
+étrange aventure l'occupait tout entier.
+
+Elle lui apparaissait maintenant sous des aspects nouveaux et il ne lui
+déplaisait pas trop d'y être engagé. L'erreur d'un domestique l'avait
+mis dans une fausse situation, mais la marquise l'aiderait certainement
+à en sortir. Elle s'était abstenue de l'attendre aux environs de l'hôtel
+de son amie, mais elle ne manquerait pas de lui donner bientôt de ses
+nouvelles. Tout s'éclaircirait. Il resterait à Paul l'espoir de lui
+plaire et de remplacer effectivement ce mari dont il avait joué le rôle
+pendant deux heures. Il lui restait aussi huit bons billets de mille
+francs qui gonflaient son portefeuille, sans compter huit autres que le
+vicomte lui devait.
+
+Il les avait loyalement gagnés à un gros joueur qui se consolerait
+facilement de les avoir perdus et il n'était pas fâché de les tenir,
+mais il faut lui rendre cette justice que ce gain inattendu le touchait
+moins que la joie d'avoir fait connaissance avec une femme charmante qui
+avait bien l'air d'appartenir au meilleur monde.
+
+Il débarquait, tout plein de son sujet, dans le paisible appartement de
+la rue des Tournelles et s'il l'eût osé, il aurait volontiers raconté à
+sa mère et au vieil avocat sa bonne fortune. Mais il n'osait pas,
+sachant qu'il les affligerait tous les deux.
+
+--Te voilà, méchant garçon! lui dit en l'embrassant tendrement madame
+Cormier. D'où viens-tu?
+
+--J'ai été retardé au dernier moment, balbutia Paul.
+
+--Dis donc que tu piochais ton quatrième examen, lui souffla le père
+Bardin qui riait sous cape.
+
+--S'il y a du bon sens de dîner à huit heures!... tu t'abîmeras
+l'estomac.
+
+La bonne dame ne pensait qu'à la santé de ce fils qui venait de les
+faire souffrir, elle et son vieil ami, accoutumés à la régularité des
+repas.
+
+--A table!... voici la soupe! s'écria Bardin.
+
+Il n'y avait qu'à obéir à cette invitation. Paul n'eut même pas la peine
+d'inventer une excuse.
+
+Les trois convives avaient grand'faim et Paul plus que les deux autres.
+Rien ne creuse comme les émotions, quand on est jeune. Il n'avait pas
+encore atteint l'âge où elles coupent l'appétit.
+
+Il en résulta que le commencement du dîner fut silencieux. On
+n'entendait que le bruit des cuillers heurtant le fond des assiettes.
+
+Après le potage, un verre de vieux Xérès, qui avait mûri dans les caves
+du _Faisan argenté_, délia la langue de l'avocat, qui se mit à parler de
+son unique rejeton, son Charles, le magistrat modèle, pour lequel il
+rêvait une brillante carrière. A ce savant, à ce laborieux, il ne
+manquait, pour sortir de la foule, que d'être chargé d'instruire une de
+ces affaires retentissantes qui mettent en lumière les talents d'un juge
+d'instruction.
+
+Bardin souhaitait à son fils un accusé comme Campi, cet assassin
+anonyme, dont le procès venait de passionner Paris.
+
+A quoi madame Cormier répondait qu'elle souhaitait qu'il n'y eût jamais
+de criminels à juger et qu'elle espérait bien que Paul n'aurait jamais à
+demander la tête de personne, attendu qu'il n'entrerait pas dans la
+magistrature.
+
+Paul n'avait garde de se prononcer sur ce point, car il n'était pas du
+tout à la conversation. Son esprit vagabondait à une lieue de la rue des
+Tournelles et du dîner, auquel, pourtant, il faisait grand honneur, car
+en dépit de ses préoccupations, il ne perdait pas un coup de dent. Il
+pensait qu'à cette heure la marquise de Ganges dînait peut-être seule
+dans le magnifique hôtel qu'elle devait habiter, et que la baronne
+Dozulé, qui avait des invités ce soir-là, leur parlait peut-être du
+jeune Monsieur qu'elle avait pris pour le mari de la marquise.
+
+Il s'était acquitté d'un devoir en venant s'asseoir à la table
+maternelle, mais il méditait de filer après le dîner vers le quartier
+latin où Jean de Mirande était resté. Il était à peu près sûr de l'y
+trouver, au bal de la Closerie des Lilas ou à la brasserie de la Source,
+et il éprouvait le besoin de le revoir; non pas pour lui raconter son
+aventure--il avait juré à madame de Ganges de n'en rien dire à son
+ami--mais pour se retremper au contact de ce joyeux compagnon qui
+prenait si gaiement l'existence et qui jonglait avec les soucis.
+
+Madame Cormier finit par s'apercevoir que son cher fils n'écoutait pas
+et Bardin, qui s'en était aperçu depuis longtemps, lui dit en clignant
+de l'oeil:
+
+--Je parie qu'il est amoureux.
+
+Cette fois, Paul entendit et affecta de sourire en haussant les épaules.
+
+--Oh! ne t'en défends pas! reprit le vieil avocat. Ça vaut mieux que
+d'aller au café.
+
+--Oui, s'il était amoureux pour le bon motif, rectifia sagement la mère
+qui n'aspirait qu'à marier son garçon de bonne heure, pour le mettre à
+l'abri des dangers du célibat prolongé.
+
+--C'est encore un peu tôt, dit Bardin. Et puis vous savez... pour faire
+un civet, il faut un lièvre... eh! bien, pour se marier, il faut une
+femme... j'entends une femme aussi bien dotée par ses parents que par la
+nature... et dame!... ces lièvres-là, ça ne court pas les champs... ni
+même les rues de Paris.
+
+Paul continuait à jouer de la fourchette, sans lever les yeux. Sa mère,
+qui aurait voulu l'entendre manifester des velléités conjugales, dut se
+contenter de répondre à Bardin:
+
+--Vous devriez lui trouver ça.
+
+Et Bardin, qui ne restait jamais court, répliqua sans broncher:
+
+--Autrefois, je n'aurais pas dit: non... du temps où je voyais tant de
+gens défiler dans mon cabinet. Maintenant je ne donne plus de
+consultations qu'à des amis. J'ai remercié ma clientèle... un peu à
+contre-coeur... j'y ai renoncé à cause de Charles... le père d'un
+magistrat ne doit pas recevoir d'honoraires du premier venu.
+
+--Mais vous avez gardé d'excellentes relations avec vos anciens clients
+et, dans le nombre, il doit s'en trouver qui ont des filles à marier.
+Paul aura six cent mille francs après moi, et je lui en donnerai la
+moitié le jour de la signature du contrat.
+
+--Avec ça et ses qualités physiques et morales, il ne tiendra qu'à lui
+d'épouser une héritière... car il est plein de qualités, ce mauvais
+garnement...
+
+--Vous êtes bien bon, monsieur Bardin, murmura Paul, en souriant.
+
+--Je te dis tes vérités, voilà tout. Le diable c'est que, pour le
+moment, je ne connais pas d'héritières...
+
+--Oh! je ne suis pas pressé.
+
+--Je te crois sans peine, mais ta mère l'est, pressée, et si je pouvais
+l'aider à te caser avantageusement, je m'y emploierais volontiers,...
+
+Le bonhomme s'arrêta tout à coup, en se frappant le front:
+
+--Mais où ai-je la tête? s'écria-t-il; décidément, je vieillis, car je
+perds la mémoire... à moins que ce ne soit le Xérès de ta maman qui
+m'obscurcisse les idées... verse m'en tout de même un dernier verre...
+là! c'est bien... maintenant, mon garçon, j'ai ton affaire... une jeune
+orpheline qui doit avoir tout au plus vingt et un ans et qui est
+l'unique héritière d'une fortune de six millions.
+
+--C'est superbe! dit ironiquement Paul, et pour peu qu'avec cela elle
+soit jolie...
+
+--On dit qu'elle est charmante.
+
+--Comment! on dit?... vous ne la connaissez donc pas?
+
+--Je ne l'ai jamais vue... mais j'ai vu les titres qui établissent son
+droit à l'héritage en question... je sais où il est, en quoi il consiste
+et ce qu'il faut faire pour qu'elle soit envoyée en possession.
+
+--Vous êtes admirablement renseigné. Il ne vous reste plus qu'à
+m'apprendre où se trouve cette merveille.
+
+L'ancien avocat prit un temps, comme on dit au Palais, aussi bien qu'au
+théâtre et, après cette pause, il répondit gravement:
+
+--Si je le savais, je t'aurais déjà présenté à elle.
+
+Paul, pour le coup, éclata de rire et madame Cormier fit une moue
+significative. Elle trouvait mauvais que son vieil ami se permît de
+plaisanter à propos du mariage de son fils.
+
+--Ris, mon garçon, reprit Bardin, ris tant que tu voudras. C'est très
+sérieux et vous, ma chère Julie, vous avez tort de vous fâcher. Mon
+héritière existe. Voulez-vous que je vous raconte son histoire?
+
+--Racontez, monsieur Bardin!... racontez!... dit Paul, toujours
+pouffant.
+
+--Mon ami, ajouta madame Cormier, vous auriez dû commencer par là.
+
+--C'est vrai, répondit le vieil avocat, j'ai mis la péroraison avant
+l'exorde, mais quand on cause à table, on ne parle pas comme à
+l'audience. Je regrette ma bévue et je vais la réparer. Je la regrette
+d'autant plus que je vous ai mis l'eau à la bouche et qu'il faudra en
+rabattre...
+
+--Bon! s'écria Paul, il y a une tare... je vois ça d'ici... la jeune
+héritière a commis une faute... et...
+
+--Pour qui me prends-tu? interrompit sévèrement Bardin. Est-ce que tu te
+figures que j'ai vécu soixante ans de la vie d'un honnête homme pour me
+charger à mon âge de trouver un drôle disposé à vendre son nom en
+reconnaissant l'enfant d'un autre?...
+
+--Non, certainement, monsieur Bardin... mais...
+
+--Tu n'es qu'un étourneau... apprends à tenir ta langue... surtout quand
+tu parles à un ami de tes parents.
+
+--Excusez-moi... j'avais cru que vous plaisantiez...
+
+--Tais-toi!... pour te punir d'avoir dit une sottise, je devrais garder
+pour moi mes renseignements.
+
+--Mon cher Bardin, moi, je ne vous ai pas offensé, dit doucement madame
+Cormier.
+
+Il n'en fallut pas davantage pour que le vieillard s'apaisât.
+
+--C'est juste, dit-il, et nous ne nous fâcherons pas pour si peu. Voici
+l'histoire que je vous ai promise. Elle est peut-être invraisemblable,
+mais elle est vraie. J'ai toutes les preuves entre les mains, certifiées
+par un homme d'une honorabilité incontestable.
+
+Il y a quatre ans vivait dans un village du département de l'Hérault...,
+à Fabrègues..., une brave femme que son mari avait abandonnée depuis dix
+ans... elle était restée sans ressources avec une petite fille et elles
+seraient peut-être mortes de faim toutes les deux si une demoiselle
+d'une très bonne famille de Montpellier ne s'était intéressée à elles.
+Les parents de cette demoiselle avaient, tout près de Fabrègues, un
+château où ils passaient tous les étés. Ils recueillirent la petite
+abandonnée et ils la firent élever avec leur fille. On n'avait aucune
+nouvelle du mari. On savait vaguement qu'il était allé chercher fortune
+en Californie, mais rien de plus.
+
+--Je devine, s'écria Paul; il l'a trouvée là-bas la fortune... il vient
+de mourir et alors...
+
+--Alors, quoi?... ce n'était pas la peine de m'interrompre pour dire ce
+que n'importe qui aurait deviné comme toi.
+
+Paul, ainsi rabroué, baissa le nez et ne dit plus mot.
+
+--Oui, le père est mort, reprit le vieil avocat, sa succession est
+liquide et revient tout entière à sa fille unique. La mère aussi est
+morte, deux ans avant son mari. La fille est donc bien et dûment six
+fois millionnaire. Seulement...
+
+Et comme Bardin, encore une fois, s'était arrêté au moment le plus
+intéressant, madame Cormier ne put pas s'empêcher de dire:
+
+--Eh! bien?
+
+--Seulement, on ne sait pas où elle est.
+
+--Comment! que nous dites-vous là!
+
+--La vérité, chère amie. Elle a disparu.
+
+--Elle est peut-être allée en Californie comme son père, ricana
+l'incorrigible Paul.
+
+--Elle a disparu, quelques jours avant le mariage de sa jeune
+protectrice qui, elle aussi, avait perdu ses parents et qui l'avait
+prise chez elle comme lectrice.
+
+--Alors, la protectrice doit savoir où est sa protégée.
+
+--C'est probable, mais la protectrice a quitté le pays pour suivre son
+mari à l'étranger. Et très probablement aussi, elle ignore que sa
+protégée a maintenant des millions.
+
+--Vous le lui apprendrez.
+
+--Quand je l'aurai trouvée. Je la cherche.
+
+--Quoi! elle a disparu aussi celle-là!
+
+--Disparu, n'est pas le mot. Elle n'est pas de celles qui se perdent
+comme cela arrive à une pauvre fille. Elle est riche par elle-même et
+elle a fait un grand mariage. Mais elle n'a plus aucune attache dans son
+pays d'origine et depuis qu'elle l'a quitté, elle n'a fait que voyager
+avec son mari.
+
+J'ai demandé de plus amples renseignements à la personne qui m'a fourni
+les premiers. Je les attends et, lorsque je les aurai, le plus fort sera
+fait. Je me mettrai en relations avec cette dame et il faudra bien
+qu'elle me dise ce qu'est devenue l'héritière... que je cherche aussi et
+que je trouverai peut-être, sans que l'autre m'y aide. J'ai quelques
+raisons de croire qu'elle est à Paris, l'héritière; et je m'informe. Le
+diable, c'est qu'elle a dû changer de nom.
+
+--Alors, vous aurez de la peine à la découvrir.
+
+--Mon cher Bardin, dit en souriant madame Cormier, je vous avoue que je
+commence à me ranger à l'avis de Paul, qui trouvait ce projet de mariage
+un peu en l'air.
+
+--En l'air, tant que vous voudrez... il est réalisable et dans des
+conditions exceptionnelles. Voilà une jeune fille qui a des millions et
+qui ne sait pas qu'elle les a. Supposez que je la trouve, que je lui
+présente Paul, que Paul lui plaise et qu'elle plaise à Paul... il y a
+des chances, car ceux qui l'ont vue, il y a quatre ans, s'accordent à
+dire qu'elle est ravissante et aussi bonne que belle... ce serait une
+affaire faite...
+
+--Trop de suppositions, grommela Paul.
+
+--Resterait encore, dit sa mère, à savoir comment elle a vécu, depuis
+qu'elle a quitté son pays... une enfant de seize ans, livrée à
+elle-même!
+
+--Ce serait une enquête à faire, répondit Bardin. Je m'en chargerais et
+je vous réponds qu'elle serait poussée à fond. Vous me connaissez
+d'assez longue date pour savoir que je ne transige pas sur ce qui touche
+à l'honneur.
+
+--Je le sais, mon ami, et je me fierais à vous comme à moi-même, mais je
+crains bien que vous n'ayez jamais l'occasion de me donner votre avis
+sur cette héritière... introuvable.
+
+Est-il indiscret de vous demander d'où vous sont venus ces
+renseignements?
+
+--D'un de mes anciens confrères du barreau de Montpellier avec lequel je
+suis en correspondance depuis plus de trente ans. Il m'a écrit tout
+récemment et à plusieurs reprises pour me demander de le seconder dans
+ses recherches. Il a été jadis l'avocat de la famille de la demoiselle
+qui s'intéressait à l'orpheline et qui l'a tirée de la misère. Aussi
+met-il beaucoup d'ardeur à poursuivre cette affaire. Il se propose, si
+elle n'aboutit pas prochainement, de venir à Paris tout exprès, quoique,
+à son âge, le voyage l'effraie un peu... Il a soixante-quinze ans, cet
+excellent Lestrigou. S'il se décide, je vous demanderai la permission de
+vous le présenter.
+
+--Comment donc!... je compte bien qu'il nous fera le plaisir de dîner
+chez moi avec vous... et avec Paul qui ce jour-là, je l'espère, ne se
+fera pas attendre.
+
+--Je jure d'être exact! dit solennellement Paul.
+
+--Oui, je te connais, beau masque, répliqua le père Bardin. Tu arriveras
+à l'heure si tes amis et connaissances ne s'arrêtent pas en route. Mais,
+j'y pense!... tu ne nous a pas dit pourquoi tu as laissé brûler le
+rôti... Il était bon tout de même, mais il faut convenir qu'il était
+trop cuit.
+
+Paul n'avait garde de dire la vérité. Il parla vaguement d'amis qui
+l'avaient retenu et d'une interminable partie de billard qu'il ne
+pouvait pas quitter parce qu'il gagnait.
+
+Paul savait que Bardin ne haïssait pas le billard et qu'il fulminait
+volontiers contre le baccarat.
+
+--Gageons, dit le vieil avocat, que tu étais avec ton inséparable... ce
+grand casseur d'assiettes qui se promène au quartier dans des costumes
+de carnaval. Mauvaise compagnie, mon garçon!
+
+--Mais, non, je vous assure. Il aime les tenues excentriques, mais il
+est très comme il faut, quand il veut l'être. Il est noble, du reste, et
+il pourrait prendre le titre de comte que son père portait. Il s'appelle
+Jean de Mirande.
+
+--Joli nom, à mettre dans une comédie. Et il fait son droit, ce
+gentilhomme? Il veut donc entrer dans la basoche?
+
+--Je ne crois pas. Il s'est fait étudiant pour s'amuser à sa façon et
+contre la volonté de tous ses proches. Je crois du reste qu'il commence
+à en avoir assez et qu'il finira par s'engager dans un régiment
+d'Afrique. Il est né batailleur et il ira où on se bat.
+
+--Grand bien lui fasse! De quel pays est-il?
+
+--Du Languedoc. Son oncle habite un château près du Vigan.
+
+--Ah! il est du Languedoc. Demande-lui donc, quand tu le verras, s'il
+connaît la famille de Marsillargues.
+
+--Je n'y manquerai pas. Puis-je savoir en quoi cette famille de
+Marsillargues vous intéresse?
+
+--La protectrice dont je viens de te parler était une demoiselle de
+Marsillargues.
+
+--Quel nom baroque!
+
+--Plus il est baroque, mieux tu le retiendras.
+
+--Mais elle ne le porte plus, puisqu'elle est mariée.
+
+--A un mauvais sujet qui la rend, dit-on, très malheureuse. Lestrigou,
+dans ses lettres, a oublié de m'apprendre comment s'appelle son mari.
+Lestrigou me parle toujours d'elle sous son nom de demoiselle. C'est
+celui-là que ton ami doit connaître, puisqu'il est Languedocien. Du
+reste, dans sa prochaine, mon correspondant m'apprendra l'autre nom et
+je te le dirai.
+
+--Bon! vous pouvez compter que votre commission sera faite ce soir.
+
+--Ce soir?... c'est donc que tu comptes finir ta soirée à Bullier; car
+un dimanche, ton Mirande ne peut pas passer la sienne ailleurs.
+
+--Mais je vous assure que...
+
+--Oh! ne t'en défends pas!... j'y ai dansé jadis à Bullier.
+
+--Ça devait être drôle, pensa Paul Cormier qui ne voyait pas bien le
+vieil avocat exécutant une tulipe orageuse.
+
+Madame Cormier ne soufflait plus mot. Elle rêvait à ce mariage
+fantastique, mis sur le tapis par un homme en qui elle avait pleine
+confiance et elle se promettait de ne pas laisser tomber dans l'eau ce
+projet séduisant. Mais, pour y revenir, elle attendait d'être seule avec
+Bardin. Elle voulait en parler à coeur ouvert et la présence de son fils
+l'aurait gênée.
+
+Bardin, qui devina son intention, lui vint en aide.
+
+Le dîner avait marché plus vite que de coutume. On en était au café
+qu'on prenait à table, et Paul venait de vider son quatrième verre d'un
+remarquable cognac, de la même provenance que le vin de Xérès, servi
+après le potage.
+
+--Tu grilles d'envie de fumer, hein? lui demanda l'avocat.
+
+--Oh! je sais que ça gêne maman, dit Paul. Je fumerai dans la rue, en
+rentrant chez moi.
+
+--Et le plus tôt sera le mieux, n'est-ce pas?... Eh! bien, je lis sur la
+figure de ton indulgente mère qu'elle te permet de lever la séance.
+Quand tu seras parti, nous ferons tranquillement notre cent de piquet
+jusqu'à dix heures et je serai encore couché avant toi, car je demeure à
+deux pas d'ici.
+
+Le bonhomme habitait la rue des Arquebusiers, une rue dont peu de
+Parisiens connaissent le nom et qui va, en faisant un coude, du
+boulevard Beaumarchais à la rue Saint-Claude.
+
+--Et d'ici à Bullier, il y a une trotte!... il est vrai que tu vas en
+carrosse, toi... Dame! quand on a des amis dans la noblesse!...
+
+Paul s'était levé pour embrasser sa mère et il ne fit pas semblant
+d'entendre, mais l'impitoyable Bardin, reprit:
+
+--Parions que tu portes toute ta fortune dans ta poche.
+
+--Pourquoi ça? balbutia Paul, un peu décontenancé, car c'était vrai; qui
+vous fait croire?
+
+--Le geste!... le geste révélateur!
+
+--Quel geste?
+
+--Pendant tout le dîner, tu n'as fait que tâter avec ta main la poche de
+poitrine de ta redingote. Je ne m'y trompe jamais à ce geste-là. Ton
+portefeuille doit être bien garni.
+
+--Maman m'a remis, hier, mon mois. N'est-ce pas, mère?
+
+La veuve fit signe que: oui, et pendant que M. Bardin riait d'aise
+d'avoir été si perspicace, le jeune homme s'empressa de lui serrer la
+main et de partir.
+
+Il en avait assez des malices de ce jurisconsulte en retraite et de ses
+histoires matrimoniales.
+
+--Décidément, c'est un vieux fou, grommelait Paul en descendant quatre à
+quatre les marches du large escalier de la maison maternelle. S'il croit
+que je vais prendre des renseignements sur son orpheline égarée, il se
+fourre le doigt dans l'oeil jusqu'au coude.
+
+L'étudiant reparaissait dans ce langage qu'il n'aurait pas osé tenir
+chez sa mère, et encore moins chez la baronne Dozulé, où il avait joué
+le rôle d'un seigneur qu'on attendait.
+
+Et le fait était que Paul se sentait revivre à l'idée de se retrouver
+sur le sable des allées de la Closerie des Lilas, où il pourrait, à son
+choix, rêver à Jacqueline, ou bien se distraire en joyeuse compagnie, et
+où personne ne le prendrait plus pour le marquis de Ganges.
+
+Au bout de la rue des Tournelles, il sauta dans un fiacre découvert,
+après avoir allumé un cigare, et il se fit conduire au célèbre jardin où
+tant de générations des Écoles de droit et de médecine ont fait leurs
+premiers pas.
+
+Il y arriva, juste à l'heure où la fête bat son plein et, comme c'était
+dimanche, la foule était énorme: une vraie cohue où dominaient les
+étudiants, mais où il y avait aussi des amateurs venus de la rive
+droite, en _transfrétant la Séquane_, a écrit le maître Rabelais.
+
+Ceux-là, blasés sur les quadrilles payés que la _Goulue_ et _Grille
+d'égout_ dansent tous les soirs au Jardin de Paris, venaient se
+retremper aux sources du _cancan_, alléchés par l'espoir de voir
+exécuter, bon jeu bon argent, des pas fantastiques, inventés par la
+belle jeunesse française.
+
+Il a été de mode, un temps fut, dans les grands clubs, de s'offrir ce
+divertissement, comme on allait jadis voir la descente de la Courtille.
+
+C'est un genre de sport que messieurs les _Copurchies_ se permettent
+encore quelquefois.
+
+Mais Paul Cormier ne s'attendait guère à rencontrer à Bullier la fine
+fleur de l'élégance parisienne.
+
+Il venait y chercher Jean de Mirande et sa suite, car il supposait
+qu'après un plantureux dîner chez Foyot, la bande avait dû éprouver le
+besoin d'aller gigotter à la Closerie.
+
+Le difficile c'était de les rencontrer, au milieu de ce flot de
+promeneurs, de danseurs et de consommateurs, car à Bullier tous les
+plaisirs sont réunis. On circule dans un jardin éclairé au gaz, on danse
+dans une salle immense, aux sons d'une musique endiablée, on boit sur
+les longues estrades qui l'entourent en la dominant et aussi dans les
+bosquets.
+
+Ce soir-là, il y avait du monde partout, et justement une valse
+échevelée tournoyait d'un bout à l'autre de la salle couverte, refoulant
+les curieux et bousculant les gêneurs.
+
+Paul, qui ne tenait pas à faire là des études de chorégraphie moderne,
+se rabattit sur le jardin où il comptait attendre que les évolutions
+circulaires des valseurs eussent pris fin.
+
+Alors seulement, il pourrait se mettre en quête de Jean, avec quelque
+chance de le trouver.
+
+Le jardin était fort encombré aussi. On s'y disputait les tables
+encastrées dans des massifs de verdure et les garçons de café, portant à
+bout de bras des plateaux chargés de bocks, fendaient impitoyablement
+les groupes qui se permettaient d'empêcher la circulation en stationnant
+dans les allées.
+
+Paul, la veille encore, aurait trouvé charmante cette fête dominicale.
+Maintenant, il la voyait avec d'autres yeux. La joie de ces jeunes gens
+lui semblait grossière; les femmes lui semblaient laides et mal
+habillées.
+
+Et ce n'était pas l'argent gagné au jeu qui changeait ainsi son optique;
+c'était l'image de Jacqueline qu'il avait sans cesse devant ses yeux et
+qui, par l'effet de la comparaison, lui faisait prendre en dégoût les
+pitoyables drôlesses du quartier.
+
+Il n'était pas l'amant de cette merveilleuse marquise; et tout au plus
+espérait-il le devenir; mais il était déjà son complice, puisqu'il
+partageait avec elle un secret qu'elle était intéressée à cacher.
+
+C'était assez pour qu'il se crût fait d'un autre bois que les camarades;
+Jean de Mirande, excepté.
+
+Celui-là était du même monde que madame de Ganges; il ne le fréquentait
+pas, ce monde aristocratique, mais il y était né et quoi qu'il affectât
+d'en faire fi, il était homme à comprendre certaines nuances qui
+échappaient complètement aux autres habitués de la Closerie.
+
+Paul le cherchait donc, quoique bien décidé à ne pas lui faire de
+confidences, et ce ne fut pas lui qu'il rencontra.
+
+Au détour d'une allée, Paul se trouva presque nez à nez avec un monsieur
+qui venait en sens inverse et qui s'écria:
+
+--Vous, ici, monsieur le marquis!
+
+Ce monsieur, c'était le vicomte de Servon, aussi étonné de la rencontre
+que Paul Cormier l'était de le trouver là.
+
+Le vicomte, toujours poli, aborda courtoisement son heureux adversaire
+du baccarat, mais sa figure exprima un autre sentiment que l'étonnement.
+Ses yeux disaient clairement: «Eh bien?... et votre femme?»
+
+Paul comprit. Il y avait dans le regard qui tomba sur lui toute une
+série d'interrogations que le vicomte était trop bien appris pour
+formuler en paroles.
+
+Il voulait dire, ce regard clair et légèrement ironique: «Quoi! vous
+êtes arrivé ce soir, d'un long voyage; vous avez à peine eu le temps de
+voir votre charmante femme et au lieu de passer la soirée avec elle,
+vous venez vous divertir dans un bal d'étudiants!»
+
+Paul était même tenté d'y lire quelque chose comme ceci: «Très bien. On
+pourra essayer de la consoler cette belle marquise que vous délaissez
+ainsi.»
+
+Mais il ne s'agissait pas de deviner les intentions de M. de Servon; il
+s'agissait de se tirer immédiatement d'une situation plus
+qu'embarrassante et Paul ne pouvait s'en tirer que par un mensonge.
+
+Il lui en coûtait, car jusqu'alors, il n'avait pas menti, dans le sens
+littéral du mot. Il s'était laissé traiter de marquis de Ganges et
+présenter comme tel par la baronne Dozulé, mais il n'avait rien dit qui
+pût faire croire que ce nom et ce titre lui appartenaient.
+
+Maintenant, il se trouvait pris dans un engrenage. Sous peine de passer
+pour l'amant de Jacqueline, il fallait mentir, non plus en se taisant,
+mais en inventant une explication de sa présence à Bullier.
+
+Le diable s'en mêlait. Il maudissait ce vicomte qui s'était avisé de
+traverser les ponts au lieu de chercher à se refaire en taillant un
+baccarat dans les salons de son club. Mais il était obligé de répondre,
+et il répondit, en allant au-devant des questions qu'il prévoyait.
+
+--Vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici, surtout ce soir,
+n'est-ce pas, monsieur? commença-t-il d'un ton dégagé. Je pourrais vous
+dire, comme le doge de Gênes, à Versailles... ce qui m'étonne le plus,
+c'est de m'y voir. Figurez-vous que ma femme, qui ne savait pas que
+j'arriverais à Paris aujourd'hui, avait accepté une invitation à dîner
+chez une de ses amies. Elle voulait lui écrire pour se dégager. J'ai
+exigé qu'elle y allât. Elle y passera la soirée. J'ai dîné seul... au
+restaurant... et ne sachant que faire après, je suis venu, en me
+promenant et en fumant d'innombrables cigares, jusque dans ce quartier
+excentrique. J'ai entendu la musique de ce bal et l'envie m'a pris d'y
+entrer. Je crois que je n'y resterai pas longtemps.
+
+Pour une explication improvisée, celle-là n'était pas trop mauvaise, et
+Paul s'empressa d'essayer d'une diversion.
+
+--Mais vous-même, monsieur, reprit-il, par quel hasard?...
+
+--Mon Dieu! c'est bien simple, dit le vicomte; j'ai dîné au club...
+j'espérais y trouver une partie, mais il fait si beau que tous les
+dîneurs ont pris leur volée en sortant de table... nous nous sommes
+trouvés trois à fumer sur le balcon... pas moyen seulement d'organiser
+un whist à quatre et je n'aime pas à jouer le _mort_... nous avons
+décidé, d'un commun accord, de fréter un cab et de nous faire conduire à
+la Closerie des Lilas. C'est assez canaille, ce bastringue, mais on y
+découvre quelquefois des femmes nouvelles...
+
+--Pas souvent, murmura Paul qui savait à quoi s'en tenir sur ce point.
+
+--Je vois, monsieur le marquis, que vous connaissez l'établissement...
+
+--J'y suis venu autrefois, comme tout le monde.
+
+--Oh! je pense bien que vous ne le fréquentez plus. Madame de Ganges s'y
+opposerait et... vous perdriez trop au change. Moi qui n'ai pas le
+bonheur d'être marié à une femme charmante, j'y viens de temps à autre
+avec des amis... et il m'est arrivé d'y faire des trouvailles... il y a
+encore ici quelques jolies filles qui ont sur les horizontales de la
+rive droite l'avantage d'être jeunes... on en est quitte pour les
+décrasser avant de les lancer.
+
+Cormier s'apercevait que le vicomte était un viveur à outrance et il
+s'en réjouissait, parce qu'il espérait que ce chercheur de débutantes
+allait bientôt le quitter pour se mettre en chasse.
+
+--Je viens d'en suivre une qui en valait la peine, reprit M. de Servon.
+Elle m'a planté là pour se pendre au bras d'un grand diable qui porte
+des bottes molles, un pantalon collant et un chapeau pointu. Il paraît
+qu'ici c'est le suprême _chic_.
+
+Paul était sur les épines, car à ce signalement, il avait reconnu son
+ami Jean et il tremblait que Jean ne vînt déranger son colloque avec le
+vicomte et patauger à travers son marquisat de carton, comme un éléphant
+dans un magasin de porcelaines.
+
+Mais Jean était sans doute occupé à abreuver dans la salle couverte ses
+invitées de chez Foyot, et M. de Servon continua ainsi:
+
+Mes deux amis du club sont partis sur une autre piste. Je ne sais s'ils
+auront plus de chance que moi, mais je les attends ici et je serai bien
+heureux, monsieur le marquis, de vous les présenter.
+
+Cela ne faisait pas du tout l'affaire de Paul Cormier qui balbutia:
+
+--Je serais charmé, moi aussi, de connaître ces messieurs, mais...
+
+--Eux, vous connaissent de réputation. Ils savent qu'après avoir mené la
+grande vie, vous avez abordé les affaires à l'âge où d'autres perdent
+encore leur temps au club et au foyer de la danse. Et les grandes
+affaires vous ont réussi, comme elles réussissent toujours aux hommes
+intelligents et hardis. Vous pouvez songer maintenant à jouir de vos
+succès... votre place est marquée dans notre monde parisien où jusqu'à
+présent vous vous êtes peu répandu, je crois.
+
+--Oh! très peu! dit vivement Paul, enchanté du prétexte que lui
+fournissait le vicomte pour expliquer son ignorance des hommes de ce
+monde-là.
+
+--J'ai bien vu, chez la baronne, que vous vous trouviez sur un terrain
+nouveau pour vous, reprit obligeamment le vicomte. Vous ne la
+connaissiez pas, je crois, cette chère baronne?
+
+--Pas du tout, et elle m'a accueilli comme si j'étais de ses amis.
+
+--Oh! c'est une excellente femme, et d'ailleurs elle est liée avec
+madame de Ganges que tout le monde aime et respecte.
+
+Paul s'inclina par politesse, mais au fond, il n'était pas fâché
+d'apprendre qu'on respectait sa Jacqueline.
+
+--Quand vous connaîtrez madame Dozulé, vous verrez qu'elle n'a pas sa
+pareille pour former un salon... car madame de Ganges, qui s'abstenait
+de recevoir pendant que vous étiez loin de Paris, va certainement ouvrir
+sa maison, l'hiver prochain. J'avoue que nous y comptons un peu... et ce
+serait vraiment dommage de ne pas utiliser votre bel hôtel de l'avenue
+Montaigne, qui semble avoir été construit tout exprès pour y donner des
+fêtes.
+
+--Il paraît que j'ai un hôtel, avenue Montaigne, se dit Paul, c'est bon
+à savoir. Je ne serai plus embarrassé pour retrouver Jacqueline, si elle
+ne me donne pas de ses nouvelles.
+
+--Voici mes amis du club, dit tout à coup M. de Servon. Ils reviennent
+bredouille, je crois... Mais non, ma foi!... ils sont suivis de près par
+deux jeunes personnes qui m'ont tout l'air d'avoir accepté un souper au
+café Anglais.
+
+--Ça les changera... mais je me reprocherais de vous retenir...
+
+--Oh! je serai de la fête... le temps de vous mettre en relations avec
+ces messieurs et je vous demanderai la permission de vous quitter.
+Voulez-vous seulement venir avec moi à leur rencontre?
+
+Paul, qui voyait avec joie arriver le moment de la séparation, suivit le
+vicomte, qui l'amena en face des deux clubmen et procéda immédiatement
+aux présentations, en commençant par ses amis:
+
+--Monsieur le comte de Carolles!... Monsieur Henri de Baffé!...
+
+Puis, presque aussitôt:
+
+--Monsieur le marquis de Ganges, reprit-il en élevant la voix, comme
+pour mieux marquer l'importance du personnage.
+
+Cette cérémonie, assez inusitée au bal Bullier, se passait non loin de
+l'entrée de la salle couverte et tout près d'une espèce de tonnelle de
+feuillage où étaient attablés un monsieur et trois femmes qui, à en
+juger par leur tenue et leurs allures, devaient être des dévergondées de
+la pire espèce.
+
+Le monsieur, au contraire, avait l'air d'un homme du monde, mais il
+était complètement ivre.
+
+La table, couverte de bouteilles vides, attestait qu'il ne s'était pas
+grisé seulement de paroles et de bruit.
+
+Au moment où M. de Servon venait de présenter le faux marquis, ce
+monsieur se leva, en montrant le poing au groupe des clubmen. Une de ses
+tristes invitées le força à se rasseoir en le tirant par le pan de sa
+redingote, mais il continua de gesticuler en criant:
+
+--Qu'est-ce qu'il dit? Est-ce à moi qu'il en a?
+
+Le présenteur et les présentés ne firent aucune attention à ce pochard
+qui, à la Closerie, n'était pas seul de son espèce. Ils échangèrent de
+brèves politesses avant de se séparer et le vicomte prit congé de Paul
+en lui disant:
+
+--A l'honneur de vous revoir, monsieur le marquis.
+
+Ces messieurs venaient de s'éloigner avec leurs deux recrues féminines,
+lorsque Jean de Mirande déboucha de la salle de bal, en nombreuse
+compagnie.
+
+Tout tournait au gré des désirs de Paul qui ne craignait rien tant que
+de se trouver pris entre son vieil ami du quartier et ses nouveaux amis
+du club.
+
+--Marquis! persistait à grommeler l'ivrogne; je vais t'en donner, moi,
+du marquis de Ganges!
+
+Paul Cormier n'entendit pas cette menace qui se confondit avec un
+grognement et il ne se douta nullement qu'elle s'adressait à lui.
+
+Il était tout à la joie d'avoir évité l'explication qui eût été la
+conséquence forcée de la rencontre avec Jean, si Jean était survenu une
+minute plus tôt.
+
+Il arrivait, ce brave Jean, escorté de ce qu'il appelait sa maison
+civile et militaire, c'est-à-dire des quatre donzelles qu'il venait de
+régaler chez Foyot et d'une demi-douzaine d'étudiants recrutés dans le
+bal et largement abreuvés à ses frais.
+
+Lui aussi, il était non pas ivre, car il portail le vin comme pas un,
+mais outrageusement gris. Il marchait encore droit, et il avait toujours
+la parole facile; seulement les yeux lui sortaient de la tête, et Paul,
+qui le connaissait bien, vit tout de suite qu'il était très surexcité.
+
+Et quand cela lui arrivait, il était capable de toutes sortes
+d'extravagances. Paul le savait et bénissait d'autant plus le ciel qui
+avait inspiré au vicomte de Servon l'idée d'emmener ses amis.
+
+--Te voilà, joli lâcheur, lui cria Mirande, du plus loin qu'il
+l'aperçut. Était-elle bonne la soupe de ta maman? Et le bouilli? Et le
+petit _ginglet_ pour arroser tout ça? Si tu étais venu avec nous, tu
+aurais mangé de la bisque et bu du Clicquot. Demande plutôt à ces dames.
+Mais je te tiens, maintenant, et tu vas finir ta nuit avec nous... nous
+souperons chez Baratte, aux Halles.
+
+Cormier admirait à part lui les effets du vin de Champagne qui inspirait
+de tels projets au dernier rejeton d'une famille de la vieille-roche et
+il était assez disposé à prendre la chose gaiement. Mirande, ce soir-là,
+ne pouvait lui être bon à rien et Paul n'était pas pressé de s'acquitter
+de la commission dont l'avait chargé le père Bardin, emporté par son
+zèle matrimonial.
+
+Il craignait seulement que le bal ne finît pas sans bataille. Mirande,
+quand il se mettait dans ces états-là, avait le louis facile et le coup
+de poing aussi. Pour peu qu'on l'agaçât, il en venait aux voies de fait
+et il arrivait que la fête se terminait au violon.
+
+Paul, qui n'avait pas envie de l'y suivre, méditait déjà de le calmer et
+de le ramener tout doucement à son domicile du boulevard Saint-Germain
+où il pourrait se coucher et cuver son vin jusqu'au lendemain.
+
+Le diable c'était que le reste de la bande avait perdu toute notion du
+respect qu'on doit à l'autorité qui veille sur la tranquillité des bals
+publics. Ces dames avaient déjà failli se faire mettre à la porte en
+levant la jambe plus haut que le casque du municipal de service. Véra,
+la nihiliste, poussait des cris séditieux. Il est vrai qu'elle les
+poussait en russe et que personne ne les comprenait, mais les étudiants
+qui complétaient le cortège de Jean bousculaient tout le monde et
+faisaient un tapage infernal.
+
+Paul, malgré tout, espérait encore que la soirée s'achèverait
+pacifiquement. Il comptait sans le pochard qui l'avait déjà interpellé
+du fond de la tonnelle qu'il occupait avec trois créatures. Elles
+avaient essayé de le contenir, mais il s'était arraché de leurs pattes
+et il vint se planter devant Paul Cormier, les bras croisés, le chapeau
+rejeté sur la nuque et les cheveux en coup de vent.
+
+--D'où sort-il celui-là? grommela Mirande en toisant l'intrus qui lui
+dit brusquement:
+
+--Ce n'est pas à vous que j'ai affaire... c'est à celui-ci.
+
+--A moi? demanda Paul, stupéfait.
+
+--Oui, à vous. Pourquoi vous faites-vous appeler le marquis de Ganges?
+
+Paul pâlit et ne répondit pas. Il comprenait que cet homme avait entendu
+les présentations, mais il ne devinait pas en quoi elles pouvaient
+l'avoir offensé.
+
+--Êtes-vous fou? demanda Mirande à l'ivrogne, dont l'attitude agressive
+commençait à l'irriter.
+
+--Je ne suis pas fou et je suis parfaitement sûr d'avoir bien entendu.
+Encore une fois, pourquoi, vous, le petit blond, pourquoi avez-vous pris
+un nom qui ne vous appartient pas?
+
+Êtes-vous le marquis de Ganges, oui ou non?
+
+--Qu'est-ce que ça vous fait? riposta Mirande, exaspéré par cette
+insistance tenace qui est particulière aux gens ivres.
+
+--Ce que ça me fait? Vous voulez le savoir? C'est moi qui suis le
+marquis de Ganges.
+
+--Possible! ricana Jean. Vous n'en avez pas l'air.
+
+--Je ne vous parle pas. Je parle à cet homme qui s'obstine à ne pas me
+répondre... et je lui répète qu'il s'est permis de prendre mon nom, que
+je veux savoir pourquoi et que s'il persiste à refuser de me le dire, je
+vais le souffleter.
+
+Paul leva le bras, pour prendre les devants, mais Mirande fut plus
+prompt que lui.
+
+--Après moi, s'il en reste, cria-t-il en appliquant sur la joue du
+réclamant une maîtresse gifle.
+
+Ce fut le signal d'un tumulte effroyable. Les filles qui buvaient tout à
+l'heure avec le souffleté s'enfuirent en criant comme si elles avaient
+reçu le soufflet. Les amis et les amies de Jean arrivèrent pour lui
+prêter main-forte au cas où le battu essaierait de rendre coup pour
+coup. Jean s'était mis en posture de boxer et tout faisait prévoir qu'un
+combat acharné allait s'engager entre ces deux hommes, ivres tous les
+deux et aussi furieux l'un que l'autre.
+
+On accourait de tous les côtés du jardin et il y avait déjà des gens qui
+montaient sur des chaises pour mieux voir. Pour un peu ils auraient
+fait: Kss!... kss!...
+
+Le plus ennuyé de tous les acteurs de cette scène, c'était Paul Cormier,
+qui était la cause de la querelle et qui, faute de présence d'esprit,
+avait laissé son ami usurper le premier rôle, un rôle qui pouvait le
+mener sur le terrain.
+
+Mais ceux qui comptaient sur le spectacle d'une belle lutte à coups de
+poing furent complètement volés.
+
+Soit que le souffleté vît qu'il ne serait pas le plus fort, soit qu'il
+trouvât au-dessous de sa dignité d'engager un pugilat, il s'abstint de
+se jeter sur son adversaire, et il lui dit avec un sang-froid
+surprenant:
+
+--Maintenant, monsieur, ce n'est plus à votre ami que j'ai à faire,
+c'est à vous et vous me rendrez raison de l'outrage.
+
+Le soufflet l'avait non seulement dégrisé, mais transfiguré. L'ivrogne
+avait maintenant l'attitude et le ton d'un gentleman, brutalement
+offensé.
+
+--Quand il vous plaira, répliqua Mirande. Je vais vous donner ma carte.
+
+--Pas ici, je vous prie. Voici les sergents de ville qui arrivent. Je ne
+veux pas être mis au poste et je suppose que vous tenez aussi à éviter
+ce dénouement ridicule. Veuillez sortir avec moi et vos amis... y
+compris monsieur...--le souffleté désignait Paul--j'ai un autre compte à
+régler avec lui. Mais venez avant qu'on nous entoure... nous nous
+expliquerons dehors.
+
+--Je ne demande pas mieux.
+
+Trois des étudiants qui escortaient Mirande s'esquivèrent. Ceux-là,
+comme Panurge, craignaient les coups naturellement. Les trois autres
+restèrent. Les femmes s'étaient perdues dans la foule, aussitôt après la
+gifle. Mirande ouvrit la marche et on lui fit place. Son encolure et ses
+biceps imposaient le respect aux curieux et les sergents de ville,
+enchantés de n'avoir pas à intervenir, laissèrent passer le groupe,
+subitement apaisé.
+
+Une paix provisoire ou plutôt une trêve, commandée par la crainte de la
+police, qui n'est pas tendre aux étudiants.
+
+Le Monsieur, dégrisé, était un homme jeune et élégamment tourné, dont
+les traits distingués semblaient avoir été altérés par des débauches
+prolongées. L'ivresse habituelle y avait mis sa marque. Ce n'était pas
+la physionomie d'un raffiné de vices comme le vicomte de Servon. Il y
+avait de cela avec un peu d'abrutissement en plus. Paul se représentait
+ainsi le _pâle Rolla_ d'Alfred de Musset, ce Rolla qui n'était autre que
+le poète lui-même.
+
+D'où venait cet homme, évidemment tombé de haut dans de crapuleuses
+habitudes? Qu'était-il venu faire à ce bal avec des filles de bas étage?
+Et quel vertige l'avait poussé à planter là des créatures pour
+apostropher Paul, à propos d'un nom prononcé, un nom qui ne devait jouir
+d'aucune notoriété à la Closerie des Lilas?
+
+Avait-il été pris subitement d'un accès de folie? Mirande en était
+convaincu et il le lui avait dit.
+
+Paul aurait voulu le croire, mais tout en se demandant avec inquiétude
+comment cette nouvelle aventure allait finir, il ne pouvait pas
+s'empêcher de douter que cet homme fût fou, et il se disait:
+
+--Si pourtant c'était le vrai marquis de Ganges!
+
+Cette idée ne fit que traverser le cerveau de Paul Cormier et tout
+semblait indiquer qu'elle ne valait pas la peine qu'il s'y arrêtât.
+
+Quelle apparence en effet que le marquis de Ganges, au retour d'un long
+voyage, s'en allât _faire la noce_--c'était le vrai mot--au bal Bullier,
+avec des créatures, au lieu de débarquer dans son hôtel de la rue
+Montaigne où sa charmante femme l'attendait?
+
+Si bas tombé que soit un gentilhomme, il ne s'affiche pas ainsi et
+d'ailleurs Cormier n'avait aucune raison de croire que le mari de
+Jacqueline fût un marquis déchu. Au contraire, on parlait de ses succès
+financiers, des grandes entreprises qui venaient d'augmenter sa fortune
+déjà considérable.
+
+Donc, ce pochard subitement dégrisé n'était pas, ne pouvait pas être le
+marquis de Ganges.
+
+Alors, pourquoi s'était-il fâché quand il avait entendu donner ce nom et
+ce titre à un monsieur qui passait?
+
+C'était à n'y rien comprendre et Paul Cormier y renonça. Mirande, lui,
+ne se creusait pas la tête à deviner cette énigme. Il avait souffleté un
+insolent qui menaçait son ami. Il lui devait une réparation et il ne
+demandait pas mieux que de la lui accorder. Un soufflet vaut un coup
+d'épée, c'était une de ses maximes favorites. Et il ne sortait pas de
+là.
+
+Il y avait longtemps qu'il n'était allé sur le terrain et il n'était pas
+homme à manquer une si belle occasion de se refaire la main.
+
+Les trois étudiants qui l'avaient suivi étaient trois bons jeunes gens
+qui ne s'étaient de leur vie battus qu'à coups de poing et qui n'avaient
+jamais mis les pieds dans une salle d'armes. Ils suivaient Mirande,
+parce que Mirande était le chef incontesté des tapageurs du quartier et
+ils étaient bien persuadés que l'affaire se terminerait autour d'un bol
+de punch.
+
+Le groupe sortit sans autre incident de cette Closerie où on échange
+plus de horions qu'on n'y cueille de lilas.
+
+L'orchestre venait de donner le signal d'un nouveau quadrille; danseurs
+et danseuses y couraient, sans plus s'occuper des suites d'une dispute,
+comme on en voit à Bullier, à peu près tous les soirs.
+
+Le problématique marquis marchait en tête, comme de juste, puisque
+c'était lui qui avait proposé de sortir pour régler cette affaire
+d'honneur, où l'honneur n'était pas en cause, car il s'agissait d'une
+querelle entre deux ivrognes, dont l'un avait eu la main trop leste.
+
+Ce giflé susceptible emmena les autres, sous les arbres, beaucoup plus
+loin que la statue du maréchal Ney, au milieu d'un carrefour désert, où
+ces messieurs pouvaient conférer tout à leur aise, sans craindre d'être
+dérangés.
+
+Paul Cormier qui ne souhaitait la mort de personne, prit le premier la
+parole et ce fut pour prêcher la conciliation.
+
+--Messieurs, dit-il, il n'y a dans tout cela qu'un malentendu... dont
+j'ai été la cause, bien involontairement... et tout peut s'arranger.
+
+--Plus maintenant, interrompit le soi-disant marquis.
+
+--Pourquoi donc pas?... J'exprime tout haut et devant témoins le regret
+d'avoir été l'occasion d'une querelle sans motif sérieux. Entre honnêtes
+gens, on ne se coupe pas la gorge pour un mot dit en l'air.
+
+--Et le soufflet?... Il n'était pas en l'air, le soufflet. Il est encore
+marqué sur ma joue.
+
+--Un mouvement de vivacité... que mon ami regrette, j'en suis sûr.
+
+Mirande s'abstint de confirmer cette appréciation de Paul et son air
+disait assez qu'il ne se repentait pas du tout de ce qu'il avait fait.
+
+--Bien obligé! répondit l'offensé. Demandez-lui donc s'il veut tendre la
+joue pour que je lui rende ce qu'il m'a donné.
+
+--Je ne vous conseille pas d'essayer, ricana Mirande.
+
+--Soyez tranquille!... je veux autre chose... je veux vous tuer...
+
+--Comme ça!... tout de suite!... vous attendrez bien jusqu'à demain...
+et d'abord, je ne me bats pas en duel avec le premier venu. Commencez
+par me dire qui vous êtes.
+
+--Je vous l'ai déjà dit. Je suis le marquis de Ganges... et il est
+probable que je vous ferai beaucoup d'honneur, en croisant le fer avec
+vous, car je ne vous connais pas et...
+
+--C'est mon nom qu'il vous faut?... Je m'appelle Jean de Mirande et je
+descends des comtes de Toulouse. Ça vous suffit-il?
+
+--Je m'en contenterai. Je serais mal fondé à vous demander de me montrer
+vos titres, car je suppose que vous ne les avez pas dans votre poche.
+
+--Je les montrerai demain aux témoins que vous m'enverrez.
+
+--Demain! s'écria le souffleté. Vous voulez rire, je pense!... Alors,
+vous croyez que je garderai ma gifle jusqu'à demain? Rayez cela de votre
+programme, monsieur le descendant des comtes de Toulouse. C'est la
+première que je reçois de ma vie. Je ne veux pas aller me coucher avec.
+Il n'y a que les lâches qui renvoient un duel au lendemain, quand
+l'offense ne peut se laver qu'avec du sang.
+
+--Parbleu! je ne demande qu'à m'aligner, mais je ne peux pourtant pas
+m'aligner, séance tenante, sous un bec de gaz. D'abord, pour se battre,
+il faut des témoins et des épées.
+
+--Des témoins? deux de ces messieurs m'en serviront.
+
+--Bon!... et des armes?
+
+--Vous devez avoir dans ce quartier un ami qui possède une paire de
+fleurets. Nous en serons quittes pour les démoucheter.
+
+--J'ai chez moi des épées de combat, s'empressa de dire un des
+étudiants, un imberbe qui en était à sa première année de droit.
+
+Cet âge ne rêve que plaies et bosses.
+
+--Et je demeure à deux pas d'ici... faubourg Saint-Jacques... en face du
+Val-de-Grâce.
+
+--Merci, monsieur, dit gravement le marquis.
+
+A son attitude et à son langage, Cormier commençait à croire qu'il
+l'était tout de bon, marquis, et s'il était vraiment le mari de madame
+de Ganges, cela compliquait beaucoup la situation.
+
+--Il ne nous reste plus qu'à trouver un terrain propice, reprit ce
+gentilhomme entêté.
+
+--Et à attendre qu'il soit jour, dit ironiquement Mirande.
+
+--Pourquoi?... Il fait un clair de lune superbe.
+
+--Le duel pourrait avoir lieu dans ma chambre, proposa le jeune
+étudiant, altéré du sang... des autres.
+
+--Je ne dis pas non, répliqua l'offensé irréconciliable.
+
+--Voyons! voyons, messieurs! s'écria Paul Cormier, tout cela, je pense,
+n'est pas sérieux; vous n'allez pas, de gaîté de coeur, vous exposer à
+passer en cour d'assises, si cette rencontre absurde se terminait par la
+mort d'un des deux adversaires. Battez-vous, si vous y tenez, mais
+battez-vous régulièrement. Je vous déclare, pour ma part, que je refuse
+d'être témoin dans un duel entre quatre murs et même dans un combat de
+nuit.
+
+--Eh bien! nous nous contenterons de trois témoins. Deux suffiraient à
+la rigueur.
+
+--Ah! ça, vous êtes donc enragé, vous, dit Paul.
+
+Pour toute réponse, le giflé mit son doigt sur sa joue.
+
+Et Paul comprit qu'il ne ferait pas entendre raison à ce diable d'homme.
+
+Marquis ou non, ce pochard, complètement et subitement dégrisé, savait
+très bien ce qu'il disait et surtout ce qu'il voulait.
+
+Et Mirande, toujours surexcité, n'était pas disposé à faire cause
+commune avec son ami pour empêcher la rencontre. Elle lui plaisait par
+son étrangeté même; il pensait à la première scène du roman de Dumas où
+les trois mousquetaires vont ferrailler derrière le Luxembourg et il se
+faisait une fête de mettre flamberge au vent, comme eux, pour vider au
+pied levé, une querelle ramassée par hasard.
+
+Paul, qui ne renonçait pas encore à l'espoir de faire avorter le duel,
+chercha un biais et crut l'avoir trouvé.
+
+Il pensait que s'il pouvait seulement gagner du temps, les têtes
+finiraient peut-être par se calmer et il dit au marquis:
+
+--Vous ne voulez absolument pas attendre jusqu'à demain la réparation
+que monsieur vous doit et qu'il ne refuse pas de vous accorder?
+
+--Non... et s'il persistait à demander un délai, je le tiendrais pour un
+lâche.
+
+--Pas d'injures, monsieur!... et faites-moi la grâce de m'écouter, ou
+bien je croirai qu'en nous imposant des conditions inacceptables, vous
+cherchez à éviter ce duel.
+
+L'offensé protesta d'un geste, mais il écouta. Et Paul reprit:
+
+--Nous y sommes, à demain... attendu qu'il est minuit. Et nous sommes à
+la fin de mai. A trois heures, il fera jour ou du moins on y verra assez
+clair pour échanger des bottes sans s'éborgner. Vous pouvez bien
+attendre trois heures.
+
+--Tiens! c'est une idée! s'écria Mirande qui se laissait toujours
+séduire par l'imprévu.
+
+--Trois heures, c'est long, grommela le marquis. Et puis, je prétends ne
+pas quitter monsieur, jusqu'à ce qu'il m'ait rendu raison.
+
+--Et qui vous parle de le quitter? Je compte bien que nous ne nous
+séparerons pas jusqu'au lever de l'aurore, dit Paul Cormier.
+
+--Originale, ton idée, dit Mirande; mais nous ne pouvons pas battre le
+pavé de Paris, pendant trois heures.
+
+--Nous monterons chez moi et nous ferons du punch au kirsch, s'écria
+l'étudiant de première année.
+
+--Pourquoi ne proposes-tu pas, pendant que tu y es, d'aller souper tous
+ensemble? demanda Paul en haussant les épaules. Il ne s'agit pas d'un de
+ces duels qui ne sont que des prétextes à godaille. Tu vas monter chez
+toi, tout seul, tu y prendras tes épées de combat... elles ne t'ont
+jamais servi, je suppose.
+
+--Elles sont toutes neuves. C'est un cadeau que m'a fait mon cousin qui
+est sous-lieutenant de dragons.
+
+--Très bien! C'est ce qu'il nous faut. Tu les apporteras dans leur
+enveloppe et nous nous acheminerons tout doucement vers les
+fortifications. Je connais un endroit où nous ne serons pas dérangés...
+sur le boulevard Jourdan, à gauche de la porte d'Orléans.
+
+--Mais nous y serons dans trois quarts d'heure, à la porte d'Orléans,
+grommela Mirande, et s'il faut battre la semelle sur le chemin de ronde,
+en attendant le jour, je n'en suis pas.
+
+--Je sais dans ces parages un cabaret qui reste ouvert toute la nuit. Ou
+y vend la goutte aux maraîchers en route pour les halles.
+
+--Et on nous la vendra aussi, n'est-ce pas? Merci! On nous prendrait
+pour ce que nous sommes... des gens qui viennent se rafraîchir d'un coup
+de pointe... et le cabaretier irait prévenir les sergents de ville. Je
+n'ai pas envie de me déranger pour rien.
+
+--Ni moi non plus, dit le souffleté.
+
+--J'aime encore mieux fumer des pipes sur un bastion, reprit Mirande. Il
+ne fait pas froid et je n'ai pas envie de dormir.
+
+--Je me range à l'avis de mon adversaire, appuya le marquis.
+
+Les trois autres témoins opinèrent dans le même sens et l'un d'eux qui
+étudiait la médecine eut soin d'ajouter, assez mal à propos, qu'il avait
+dans sa poche sa trousse de chirurgie.
+
+Toute cette jeunesse était prête à aller là comme à une partie de
+plaisir. Le marquis restait résolu à en finir le plus tôt possible et
+Mirande, maintenant, se montrait aussi impatient que lui. Paul Cormier
+se trouvait être le seul homme raisonnable de la bande, lui qui
+d'ordinaire ne brillait pas par la prudence.
+
+Le sort en était jeté. On allait se battre dans des conditions
+extravagantes et il n'y avait guère que Paul qui se préoccupât des
+conséquences de ce duel insensé.
+
+On s'achemina vers le faubourg Saint-Jacques, deux à deux, le souffleté
+en tête avec l'étudiant aux épées.
+
+Mirande s'arrangea pour rester en serre-file avec son ami Paul qu'il
+n'avait pu interroger en tête à tête depuis le commencement de la
+querelle et qui ne lui en laissa pas le temps, car il lui dit aussitôt:
+
+--Mon cher, je ne te comprends pas. Quelle lubie t'a pris de frapper cet
+homme qui ne s'adressait pas à toi? Nous voilà tous embarqués dans une
+sotte affaire...
+
+--Ah! parbleu! s'écria Jean, tu me la bailles belle! C'est toi qui t'es
+pris de bec avec ce pochard et tu viens me reprocher de t'avoir évité le
+soufflet qu'il te destinait!
+
+--Je ne te reproche pas cela. Je te reproche de lui en avoir donné un
+qui a rendu le duel inévitable.
+
+--Et puis, qu'est-ce que c'est que cette histoire?... Ce marquis de
+Ganges qui prétend que tu lui as volé son nom?... Est-ce vrai?
+
+--Pas du tout. Il a entendu de travers.
+
+--Et tu ne le connais pas?...
+
+--Je ne l'ai jamais vu, quand il s'est levé pour m'interpeller
+grossièrement. Je l'ai pris d'abord pour un fou.
+
+--Moi aussi, mais je me suis aperçu qu'il ne l'est pas. Je commence même
+à croire qu'il est bien marquis, quoi qu'il n'en ait pas l'air. Il y a
+là dessous quelque chose que je ne comprends pas. Ma foi! Tant pis pour
+lui, si je l'embroche. Il n'avait qu'à se tenir en repos.
+
+--Je te conseille de le ménager, sur le terrain. Si tu le tuais, nous
+nous trouverions tous dans un très mauvais cas.
+
+--Oh! je ne tiens qu'à lui donner une leçon. Il est brave, après tout.
+Un autre aurait reculé devant une rencontre où il n'a personne pour
+l'assister et c'est lui qui l'a exigée. Ce marquis doit avoir beaucoup
+roulé. Il n'y a que les déclassés pour se jeter tête baissée dans une
+aventure pareille.
+
+--Toi qui connais le monde de la noblesse, puisque tu en es, avais-tu
+déjà entendu parler d'un marquis de Ganges?
+
+--Jamais... j'ai bien lu autrefois, dans un recueil de causes célèbres,
+l'histoire d'une marquise de Ganges, qui fut assassinée, si je ne me
+trompe, par ses beaux-frères et par son mari... mais ça s'est passé du
+temps de Louis XIV. Cet ivrogne est-il de la même famille? Je n'en sais
+rien et je m'en moque comme d'une guigne. J'aurais préféré ne pas le
+rencontrer, mais maintenant que le vin est tiré, il faut le boire... et
+puisque je me bats, je veux que les choses se passent convenablement sur
+le terrain et même avant d'y arriver. Ainsi, je pense que nous ne devons
+pas le laisser faire le chemin avec ce blanc-bec pour unique compagnie.
+Nous en avons pour deux heures de faction, avant le point du jour. Je ne
+peux pas me charger de causer avec lui, en attendant le moment d'en
+découdre... il y a un soufflet entre nous deux... toi qui ne l'as ni
+donné, ni reçu, ce soufflet, rien ne t'empêche de distraire ce monsieur
+en lui parlant de n'importe quoi.
+
+--Tu as raison! ce sera convenable... et d'ailleurs, je ne serais pas
+fâché de savoir au juste à qui nous avons affaire. Je vais m'y mettre,
+pendant que le petit montera chercher les épées. Nous voici devant sa
+porte. C'est le moment de m'accointer de notre homme. Ne t'occupe plus
+de moi.
+
+Mirande se le tint pour dit et aborda les deux étudiants restés sur le
+trottoir du faubourg Saint-Jacques devant l'allée où leur camarade
+venait d'entrer.
+
+Le marquis s'était isolé d'eux et on eût dit qu'il avait deviné
+l'intention de Paul Cormier, car il vint à lui, et quand Paul lui
+proposa de faire route à côté l'un de l'autre, il répondit:
+
+--J'allais vous le demander.
+
+Un dialogue ainsi entamé devait aller tout seul et Paul vit aussitôt
+qu'il n'aurait pas de peine à en venir à ses fins, c'est-à-dire à se
+renseigner sur un homme qui pouvait bien être, en dépit des apparences,
+le mari de Jacqueline, et qui ajouta:
+
+--Je suis content d'avoir un autre adversaire que vous, car je ne vous
+en veux plus. Et puisque nous ne nous battrons pas, voulez-vous que nous
+causions à coeur ouvert du point de départ de cette querelle?
+
+--Très volontiers.
+
+--Eh bien, je vous prie de me dire pourquoi un monsieur que je ne
+connais pas vous a présenté à deux autres messieurs, sous un nom et sous
+un titre qui m'appartiennent. J'ai retenu les leurs... M. le comte de
+Carolles... M. de Baffé... Je ne les connais pas, mais je pourrai les
+retrouver et les interroger plus tard... Je ne doute donc pas que vous
+ne répondiez franchement à la question que je vous pose.
+
+--Moi, non plus, je ne connaissais pas ces messieurs.
+
+--Mais vous connaissiez l'autre... celui qui vous à présenté.
+
+--Fort peu. Je l'ai rencontré dans un salon, où je mettais les pieds ce
+jour-là pour la première fois et où j'ai échangé quelques mots avec lui.
+En me retrouvant à la Closerie des Lilas, il s'est rappelé ma figure et
+il m'a abordé, mais je suppose qu'il m'aura pris pour un autre.
+
+--Pour moi, alors, puisque je suis le marquis de Ganges... le vrai...,
+le seul. Nous ne nous ressemblons pourtant guère.
+
+--Pas du tout, et je ne m'explique pas la méprise de ce monsieur. Il ne
+savait pas mon vrai nom et il ne le sait pas encore. Mais je tiens à
+vous l'apprendre. Je m'appelle Paul Cormier et j'achève mon droit. Vous
+voyez qu'il n'aurait pas dû confondre.
+
+Et comme l'offensé paraissait accepter cette explication:
+
+--Maintenant, reprit Paul, me permettrez vous d'ajouter que, si vous
+m'aviez interrogé tranquillement, au lieu de vous emporter comme vous
+l'avez fait... nous n'en serions pas où nous en sommes.
+
+--Certainement, non... et je reconnais que j'ai eu tort... mais avouez
+que je suis excusable. J'arrive à Paris, après une très longue
+absence... à Paris où personne ne m'attendait... du moins, pas si tôt...
+Pour des raisons qu'il est inutile de vous dire, parce qu'elles ne vous
+intéresseraient pas, je m'étais décidé à ne pas descendre chez moi sans
+m'y faire annoncer... j'aurais pu, j'en conviens, mieux employer ma
+soirée, mais j'ai voulu la passer dans ce bal où je me croyais sûr de ne
+pas rencontrer de gens de ma connaissance... jugez de ce que j'ai dû
+éprouver quand j'ai entendu un monsieur vous appeler par mon nom... si
+je vous disais que j'ai cru entendre aussi qu'il parlait de la marquise
+de Ganges.
+
+--De la marquise de Ganges, répéta Paul; non, je ne crois pas qu'il ait
+parlé d'elle, mais... excusez mon indiscrétion... vous êtes donc marié?
+
+--Mon Dieu, oui, répondit le souffleté. Ça vous étonne, parce que vous
+venez de me retrouver à Bullier, buvant avec des drôlesses. Ça vous
+étonnerait moins si vous connaissiez mon histoire.
+
+Paul grillait d'envie de répondre: racontez-la moi; mais c'eût été un
+peu prématuré, au début d'une conversation qui devait se prolonger
+puisqu'ils allaient faire route ensemble jusqu'au lieu du combat.
+
+D'ailleurs, l'étudiant de première année venait de reparaître, portant
+sous son bras les épées enveloppées de serge verte et tout fier de ce
+fardeau.
+
+--Quand il vous plaira, messieurs, dit Jean de Mirande. Je prends les
+devants avec nos camarades... Toi, Paul, tu connais le chemin et tu n'as
+qu'à nous suivre en tenant compagnie à monsieur.
+
+Cet arrangement était accepté d'avance, et on s'achemina, dans l'ordre
+indiqué, vers les fortifications, par l'interminable rue du
+Faubourg-Saint-Jacques.
+
+Le marquis et Paul formaient l'arrière-garde, et ils n'eurent pas plutôt
+fait cent pas côte à côte que le marquis reprit, en haussant les
+épaules:
+
+--Au fait!... pourquoi ne vous la dirais-je pas, mon histoire? Je n'ai
+rien contre vous, après tout... Vous me plaisez, même, et je veux vous
+prouver que je ne suis pas simplement une brute avinée, comme vous avez
+pu le croire.
+
+--Je suis déjà convaincu du contraire, dit Paul et je sois très flatté
+de la confiance que vous m'accordez, mais je n'ai aucun droit à recevoir
+des confidences que vous pourriez plus tard regretter de m'avoir faites.
+
+--Non, car vous n'en abuserez pas, j'en suis sûr. J'ai vu tout de suite
+que vous étiez un galant homme et de plus, vous n'êtes pas du monde où
+je suis né. Je n'ai donc pas d'indiscrétions à redouter de votre part
+et... pourquoi ne vous le dirais-je pas? J'ai un certain intérêt à vous
+renseigner sur ma personne et sur mon passé.
+
+Et comme Paul le regardait d'un air étonné, M. de Ganges reprit:
+
+--Voici pourquoi. Je suis de première force à l'épée et j'espère bien
+tuer votre camarade... je ne vous cacherai pas que je le souhaite...
+mais enfin, tout arrive et je puis être tué, moi aussi. En prévision de
+ce cas, je tiens à vous apprendre certaines choses, à seule fin de ne
+pas disparaître comme un chien errant qu'on tue derrière une haie.
+
+--Je ne puis pas, monsieur le marquis, refuser de vous entendre, mais
+vous voudrez bien vous souvenir que je ne vous ai rien demandé.
+
+--Je le sais et je commence. Je suis bien le marquis de Ganges, vous
+n'en doutez plus, et j'ai sur moi des papiers qui le prouvent.
+
+J'ai été riche et j'ai épousé, étant très jeune, une femme encore plus
+riche que moi. Je m'étais marié en province et j'aurais pu y tenir mon
+rang, mais j'ai préféré mener la grande vie à Paris et dans d'autres
+capitales... Je m'y suis ruiné complètement. Je n'ai pas pu ruiner ma
+femme parce que ses biens étaient sous le régime dotal... et je me suis
+relevé plus d'une fois par des spéculations heureuses... ainsi,
+tenez!... il n'y a pas huit jours, j'avais refait un million... mais
+j'en voulais trois... et vous devinez le reste.
+
+Paul commençait à comprendre pourquoi ce mari n'était pas allé tout
+droit chez sa femme. En rapprochant ce récit des propos qu'il avait
+entendus chez la baronne Dozulé, Paul s'expliquait comment s'était
+propagé le bruit des succès financiers du marquis de Ganges à
+l'étranger, succès qui avaient été suivis d'un désastre. Il n'apercevait
+pas encore ce qu'il allait résulter, pour la marquise, de cette
+catastrophe qui ne le touchait qu'à cause d'elle.
+
+--Je n'avais plus de quoi faire la guerre à la fortune, reprit M. de
+Ganges; je me suis décidé brusquement à revenir à Paris où on ne m'a pas
+vu depuis longtemps et j'y suis arrivé nu comme un petit Saint-Jean.
+Vous allez rire quand vous saurez que j'ai dû laisser mes malles en gage
+dans le pays où j'étais et qu'il ne me reste pas cinq louis dans ma
+poche. Aussi ne suis-je pas descendu à l'auberge... je comptais passer
+ma nuit au bal et dans quelque restaurant... j'aurais pu descendre chez
+moi... c'est-à-dire chez ma femme, mais je ne l'avais pas prévenue de
+mon arrivée... j'ai préféré remettre ma visite à demain... non pas,
+comme vous pourriez le croire, parce que je craignais de mal tomber...
+ma femme est cuirassée de vertu... sans compter qu'elle a un garde du
+corps en la personne d'un vieux soldat que sa famille a comblé de
+bienfaits et qui veille sur elle comme sur un trésor...
+
+--Bon! se dit Paul, c'est l'homme du Luxembourg... celui qui s'est
+interposé quand Mirande l'a abordée.
+
+--Non, continua le marquis, je n'ai pas fait le mari prudent... j'étais
+bien sûr de ne pas déranger cette pauvre Marcelle qui vit comme une
+sainte... mais j'ai de si gros aveux à lui faire que j'ai voulu
+réfléchir avant de la voir.
+
+--Aurait-il quelque crime ou quelque vilenie sur la conscience? se
+demandait l'étudiant.
+
+--S'il ne s'agissait que de ma ruine totale, ce ne serait rien... je me
+suis déjà ruiné trois on quatre fois... elle y est accoutumée... et puis
+elle est si bonne!... mais j'ai aggravé mes torts en lui écrivant que
+j'étais en passe de faire une immense fortune, avec une concession de
+chemins de fer que j'avais obtenue en Turquie... où entre nous, je n'ai
+jamais mis les pieds... elle me croyait à Constantinople, tandis que
+j'étais...
+
+Paul n'osa pas demander: où, mais ses yeux interrogèrent M. de Ganges
+qui lui dit brusquement:
+
+--Êtes-vous joueur?
+
+--Je l'ai été, répondit évasivement Paul qui n'avait garde de parler des
+huit mille francs gagnés au baccarat, presque sous les yeux de la
+marquise.
+
+--Si vous ne l'êtes plus, je vous en félicite, mais puisque vous l'avez
+été, vous allez me comprendre... et m'excuser.
+
+J'étais à Monaco.
+
+--Oh! murmura Paul.
+
+--Oui, à Monaco... au trente et quarante... et j'ai cru plus d'une fois
+la tenir cette fortune que j'annonçais à ma femme. J'étais en pleine
+veine... le diable s'est mis de la partie et j'ai tout perdu. Cette
+fois, c'est la fin finale... non seulement parce que je n'ai plus un
+sou, mais parce que je suis las de la vie que je mène depuis quatre ans.
+S'il m'était resté seulement de quoi payer mon passage, je me serais
+embarqué pour l'Australie et ma femme n'aurait plus entendu parler de
+moi. Je vais la revoir, mais ce sera pour lui faire mes adieux... et
+pour lui conseiller de demander le divorce... j'ai peur qu'elle
+n'entende pas de cette oreille-là, car elle a tous les préjugés de sa
+caste... mieux vaudrait pour elle que je fusse mort et ma foi! si votre
+ami me tuait, ça liquiderait une situation inextricable.
+
+Paul comprenait maintenant le caractère du marquis de Ganges et il ne
+pouvait se défendre d'une certaine sympathie pour ce gentilhomme dévoyé
+qui n'avait pas perdu tout sentiment de l'honneur et de l'équité,
+puisqu'il risquait gaiement sa vie pour venger un outrage reçu et
+puisqu'il rendait justice à sa femme.
+
+Paul devinait aussi l'existence de sacrifices et de dévouement de cette
+marquise blonde qu'il avait prise d'abord pour une coquette et qui
+méritait si bien d'être aimée et respectée.
+
+--Oui, reprit M. de Ganges, je suis un homme fini. Autant vaut que je
+crève tout de suite. Mais j'aime mieux que ce ne soit pas de votre main,
+car je suis bien persuadé maintenant que je n'ai aucun sujet de vous en
+vouloir. Ce n'est pas votre faute si je ne sais quel écervelé a cru
+faire une jolie plaisanterie en vous appelant par mon nom. Il était
+écrit que je me battrais cette nuit... c'est fatal, ces choses-là, comme
+le retour du zéro à la roulette, il en arrivera ce qu'il pourra. Je me
+défendrai de mon mieux et j'espère ne pas laisser ma peau sur l'herbe
+des fortifications, mais enfin, si j'y restais, j'ai un devoir à
+remplir. Ma femme deviendrait veuve et ce serait fort heureux pour elle.
+Encore faudrait-il qu'elle le sût. Voudriez-vous, le cas échéant, vous
+charger de le lui annoncer?
+
+--Moi!... vous n'y songez pas, monsieur!
+
+--J'y songe si bien que je vais vous remettre des papiers que j'ai sur
+moi et qui serviront à faire constater authentiquement le décès de
+Pierre-Constantin, marquis de Ganges et seigneur de divers autres lieux
+où je ne possède plus un arpent. Je tiens beaucoup à ne pas être jeté à
+la fosse commune.
+
+C'est une faiblesse, je le sais. Je ne devrais pas m'inquiéter de ce que
+deviendra ma carcasse. Si je m'étais brûlé la cervelle à Monte-Carlo, on
+ne m'aurait pas consacré un monument... ni même une plaque commémorative
+sur la façade du Casino. Mais si je meurs à Paris, je voudrais que cette
+pauvre Marcelle vînt de temps en temps voir ma tombe... je suis sûr que,
+malgré tout le mal que je lui ai fait, elle y apporterait des fleurs...
+C'est bête, ce que je vous dis là, mais que voulez-vous!... on n'est pas
+parfait.
+
+Paul se sentait ému d'entendre ce marquis déchu parler avec tant de
+désinvolture de sa mort prochaine et il se surprenait à souhaiter de
+tout son coeur qu'il revînt vivant du combat où il allait si gaiement.
+
+Et pourtant, l'amoureux Paul ne pouvait pas s'empêcher de penser aux
+conséquences de cette mort qui ferait libre une femme malheureuse,
+touchante victime d'un mariage mal assorti avec un débauché, lequel se
+rendait justice en déclarant qu'il n'avait plus qu'à quitter ce monde où
+il n'avait fait que du mal.
+
+S'il survivait à la rencontre, ses bonnes résolutions s'évanouiraient
+bien vite et Marcelle n'aurait plus qu'à se résigner, à souffrir encore,
+à souffrir toujours.
+
+S'il y succombait, l'avenir était à elle et à Paul qui ne demandait qu'à
+l'aimer... qui l'aimait déjà.
+
+--Il me reste, reprit M. de Ganges, à vous indiquer ce que vous aurez à
+faire pour remplir la mission que, je l'espère, vous voudrez bien
+accepter. Madame la marquise de Ganges habite avenue Montaigne, 22, un
+hôtel qui lui appartient. Vous vous y présenterez de ma part et elle
+vous recevra certainement. Je n'ai pas à vous dicter ce que vous lui
+direz pour lui annoncer la nouvelle de ma mort. Je suis sûr que vous y
+mettrez tous les ménagements possibles. Je me fie pour cela à votre
+tact. Le point essentiel, c'est que vous lui remettiez ce portefeuille.
+Elle y trouvera tout ce qu'il faut pour établir mon identité. Elle se
+chargera de faire le reste.
+
+Le marquis l'avait tiré de sa poche et le tendait à Paul qui se défendit
+de le prendre, en disant:
+
+--Il m'en coûte, monsieur, de vous refuser, mais vous me demandez là un
+service si délicat que j'hésiterais à le rendre à un ami intime.
+
+--Et vous ne me connaissez pas du tout, je le sais, mais l'aventure où
+nous nous trouvons engrenés sort tellement de l'ordinaire, que vous
+pouvez bien faire une exception en ma faveur.
+
+Prenez, je vous en prie. Je vois là-bas vos amis qui se sont arrêtés
+pour nous attendre et il est inutile qu'ils sachent que je vous ai
+chargé d'aller voir ma femme.
+
+Si, comme j'y compte bien, je reviens sans accroc de cette promenade aux
+remparts, vous me rendrez mon portefeuille et tout sera dit.
+
+Ce dernier argument décida Paul, qui, très à contrecoeur, empocha
+l'objet.
+
+Jean de Mirande et les trois étudiants qui lui faisaient cortège étaient
+arrivés au rond-point où était jadis la barrière Saint-Jacques, et où on
+a exécuté de 1832 à 1851 les condamnés à mort, qu'on guillotine
+maintenant sur la place de la Roquette.
+
+Là s'arrêtaient les connaissances topographiques de Jean qui ne poussait
+guère ses excursions plus loin que l'Observatoire et il attendait
+Cormier pour lui demander le chemin du boulevard Jourdan, où se trouvait
+la place indiquée comme devant leur fournir un terrain excellent.
+
+Paul dit qu'on n'avait qu'à prendre la rue de la Tombe-Issoire qui fait
+suite au faubourg Saint-Jacques et qui aboutit directement aux
+fortifications.
+
+On la prit, en se rapprochant les uns des autres, sans cependant que les
+deux groupes se fondissent en un seul, mais assez pour faire cesser les
+apartés.
+
+Le marquis, du reste, ne tenait plus à continuer la conversation avec
+Paul. Il lui avait dit tout ce qu'il avait à lui dire et de son côté,
+Paul aimait mieux réfléchir que de parler.
+
+Mirande continuait à blaguer, à haute voix, sur tous les sujets qui lui
+passaient par la tête, mais ses compagnons lui donnaient peu la
+réplique.
+
+Ces messieurs commençaient à regretter de s'être embarqués dans une
+affaire qui pouvait très mal finir.
+
+A la chaude, après la dispute, et encouragés par l'attitude agressive de
+Mirande, champion des Écoles, ils avaient été tout feu, tout flammes, et
+s'il l'avaient pu, ils auraient pris pour champ-clos un des quinconces
+plantés devant la porte la Closerie.
+
+La marche les avait calmés peu à peu, et maintenant ils pensaient moins
+à la gloriole d'être témoins dans un duel sérieux qu'aux suites
+menaçantes de ce duel improvisé.
+
+Cela pouvait les mener devant la justice et les faire expulser, l'un de
+l'Ecole de médecine, et les deux autres de l'École de droit.
+
+Ils n'osaient pas déserter en route, mais ils en avaient bonne envie, et
+Cormier, qui s'en aperçut, se promit d'utiliser sur le terrain leurs
+dispositions pacifiques, c'est-à-dire d'en profiter pour empêcher le
+combat ou tout au moins pour le renvoyer à une heure moins nocturne.
+
+Et Paul avait quelque mérite à souhaiter un arrangement, car tout valait
+mieux pour lui que de rester dans la situation où il s'était mis
+vis-à-vis du mari de Jacqueline.
+
+On allait lentement, très lentement, afin d'employer le temps jusqu'au
+petit jour et ce piétinement sur un chemin désert n'avait rien de
+récréatif.
+
+Mirande en avait assez quand on déboucha sur le chemin de ronde, plus
+désert encore que la rue qu'ils venaient de suivre dans toute sa
+longueur, et il demanda brusquement à Paul:
+
+--Où se trouve-t-il donc, ton fameux terrain?
+
+--A deux cents pas d'ici, répondit Paul. Vois-tu là-bas, cette butte qui
+fait bosse au milieu d'un bastion?
+
+--Bon!... et après?... Tu ne vas pas, je suppose, nous proposer de
+monter dessus pour nous battre?
+
+--Non, mais entre la butte et le rempart, il y a une place excellente...
+assez d'espace pour rompre... un sol ferme sous le gazon sec... on est
+là comme chez soi, et personne ne peut vous voir... Le cavalier sert
+d'écran...
+
+--Ça s'appelle un cavalier, cette espèce de monticule?
+
+--Oui, et ça servait pendant le siège contre les obus.
+
+--Le lieu me paraît très bien choisi, dit le marquis.
+
+--Alors, allons-y! conclut Jean.
+
+Et on y alla.
+
+On n'avait pas marché vite et, à la montre de Paul Cormier, il était
+deux heures passées. Il faisait encore pleine nuit, mais l'attente ne
+serait pas longue, car le ciel blanchissait déjà du côté de l'est.
+
+Ces messieurs commencèrent par prendre position dans le coin signalé par
+Paul et accepté à l'unanimité.
+
+Tout le monde était fatigué et chacun s'assit par terre, les uns au pied
+du rempart, les autres au pied de la butte.
+
+Le marquis fit mieux, il se coucha sur la pente gazonnée du cavalier, en
+disant à Paul:
+
+--Ces messieurs m'excuseront. J'ai passé la nuit dernière en wagon et
+j'ai plus marché ce soir que je n'avais marché pendant toute cette
+année. Je tombe de sommeil. Il ne fera pas jour avant trois quarts
+d'heure. Je demande qu'il me soit permis de dormir, et je compte que
+vous voudrez bien me réveiller aussitôt qu'on y verra clair.
+
+--Je vous le promets, monsieur, dit Paul, tout étonné.
+
+Il ne songeait guère à dormir, ni Mirande non plus, et sans se le dire,
+ils admiraient ce gentilhomme qui, au moment de jouer sa vie dans un
+duel, imitait le grand Condé, lequel, comme chacun sait, ne fit qu'un
+somme pendant toute la nuit, la veille de la bataille de Rocroy.
+
+Et ce n'était pas de la pose car, au bout d'une minute, il ronflait déjà
+comme un tuyau d'orgue.
+
+Les petits étudiants étaient bien trop émotionnés pour en faire autant,
+quoique leurs précieuses personnes ne courussent aucun danger. Ils se
+repentaient d'être venus et ils auraient bien voulu s'en aller.
+
+L'un d'eux osa même dire à l'oreille de Mirande qu'une très jolie farce
+ce serait de décamper et de laisser le dormeur se réveiller tout seul.
+Sur quoi, Mirande le tança vertement et déclara que le premier qui
+filerait aurait affaire à lui.
+
+La proposition du jouvenceau n'était pas héroïque, mais elle était sage.
+Aussi n'avait-elle aucune chance d'être adoptée.
+
+Paul, lui-même, la repoussa, mais pas pour le même motif que son ami
+Jean.
+
+Jean de Mirande tenait à se battre, pour l'honneur du quartier latin,
+surtout, car il n'avait pas d'outrage personnel à venger, et il était
+incontestablement l'offenseur.
+
+Paul, qui se serait très bien contenté d'un arrangement, ne pouvait pas
+accepter cette façon d'éviter le combat, depuis qu'il s'était chargé, un
+peu malgré lui, du portefeuille de M. de Ganges. Et, d'ailleurs,
+l'expédient proposé n'aurait pas amélioré la situation. Le duel eût été
+retardé, sinon évité, mais le marquis aurait pris ces messieurs pour des
+drôles, et il n'aurait pas manqué de raconter l'histoire à sa femme, en
+nommant Paul Cormier, qui aimait mieux tout que cette honte.
+
+Il soutint donc avec Mirande qu'il fallait attendre le réveil du
+dormeur, et il ne fut plus question de l'idée saugrenue de l'étudiant de
+première année.
+
+Le jour ne venait pas vite, et le froid du matin se faisait sentir. On
+alluma des pipes et on piétina pour se réchauffer. L'excitation était
+tombée. Chacun raisonnait à part soi et on n'échangeait plus de
+réflexions.
+
+Les instants qui précèdent une bataille sont toujours silencieux; les
+braves se recueillent, les autres cherchent à se monter la tête pour
+faire bonne figure quand le combat s'engagera. Mais tous trouvent le
+temps long.
+
+Cette veillée des armes prit fin à la voix de Mirande.
+
+--Allons! dit-il, on y voit maintenant bien assez clair pour se tailler
+réciproquement des boutonnières dans le casaquin.
+
+A toi, Paul, l'honneur de réveiller M. le marquis!
+
+Mets-y des égards.
+
+Paul ne pouvait pas décliner cette mission qui lui revenait de droit,
+puisqu'il devait être le second de M. de Ganges.
+
+Il se baissa et poussa doucement par l'épaule le dormeur, qui se
+redressa, en disant vivement:
+
+--Je fais le _maximum_ à rouge.
+
+Le ponte incorrigible croyait être attablé au trente-et-quarante, et il
+se hâtait d'annoncer sa mise, de peur de manquer la série.
+
+En toute autre circonstance, Paul aurait ri de la méprise, mais il
+n'avait pas le coeur à la joie et il tendit la main à M. de Ganges pour
+l'aider à se remettre sur pied.
+
+Dès qu'il y fut, ce singulier marquis se frotta les yeux, se secoua
+comme un braque mouillé par la rosée dans un champ de luzerne qu'il
+vient de battre, s'étira les bras et reprit en saluant à la ronde:
+
+--Je vous demande pardon, Messieurs, si je vous ai fait attendre.
+J'étais tellement éreinté, que j'aurais dormi vingt-quatre heures, si on
+avait oublié de me réveiller.
+
+Mirande eut un bon mouvement:
+
+--Si vous êtes éreinté, la partie ne serait pas égale et nous pourrions
+la remettre pour vous laisser le temps de vous reposer.
+
+--Du tout! du tout! j'ai fait un somme qui m'a délassé... vous êtes trop
+bon... mais je ne veux pas de remise. Ma joue ne peut pas attendre.
+
+Ce diable d'homme en revenait toujours au soufflet et Paul vit bien
+qu'il serait inutile d'insister.
+
+--Alors, finissons-en, dit Mirande et dépêchons-nous, car il fait
+_frisquet_ ici... sans compter que si nous traînions, nous pourrions
+être dérangés.
+
+Jules, les épées!
+
+L'étudiant imberbe défit le paquet et mit au clair deux lames fourbies
+de frais, qui n'avaient encore jamais brillé sur le terrain.
+
+--M. Cormier va être l'un de vos témoins. Veuillez choisir l'autre.
+
+Le marquis désigna au hasard l'étudiant en médecine. Ces jeunes gens se
+valaient tous, car aucun d'eux n'avait jamais assisté à une affaire
+sérieuse.
+
+Mais Paul était là et il s'était déjà battu. Il prit donc la direction
+du duel et personne ne s'avisa de la lui disputer.
+
+La place était marquée d'avance. Le choix des armes n'était pas en
+question, puisqu'on n'avait qu'une paire d'épées.
+
+Paul n'eut qu'à les mesurer pour s'assurer qu'elles étaient de même
+longueur.
+
+Les deux adversaires mirent habit bas. Il ne restait plus qu'à les
+armer, à engager les fers et à donner le signal.
+
+Le marquis s'approcha de Paul et lui dit à demi-voix:
+
+--Savez-vous l'anglais?...
+
+--Un peu, murmura Paul qui ne s'attendait guère à pareille question.
+
+--Ça suffit. Je n'ai qu'un mot à vous dire... _Remember!_
+
+Paul le comprit ce mot, le dernier que Charles Stuart, roi d'Angleterre,
+ait prononcé sur l'échafaud, ce mot qui veut dire: «souviens-toi!» et il
+comprit aussi à quoi le marquis faisait allusion.
+
+Il s'agissait du portefeuille à remettre à la marquise et pour que M. de
+Ganges y pensât dans un pareil moment, il fallait qu'il tînt beaucoup à
+ce que Paul s'acquittât de la commission.
+
+Et Paul, bien résolu à tenir sa promesse, vit comme un présage sinistre
+dans cette réminiscence très imprévue de la dernière parole d'un roi qui
+allait mourir.
+
+Mais Paul n'eut pas le loisir de philosopher sur ce rapprochement entre
+un monarque condamné à mort par ses sujets révoltés et un déraillé de la
+vie qui tenait à ne pas quitter ce monde sans en informer sa femme.
+
+Les combattants étaient face à face, les épées étaient croisées.
+
+--Allez, messieurs, prononça Cormier, en se reculant un peu pour laisser
+le champ libre.
+
+Ils avaient tous les deux très bonne mine sous les armes. Mirande,
+académiquement posé et ferme comme un roc sur ses grandes jambes; le
+marquis ramassé sur lui-même, le corps bien effacé, avait pris d'emblée
+une garde savante et se préparait à attaquer.
+
+Rien qu'à son attitude on voyait qu'il était de première force. Il
+attaqua en effet, après quelques feintes, et avec une vivacité
+inquiétante pour Jean de Mirande qui eut fort à faire pour parer une
+série de coups très bien calculés et magistralement exécutés.
+
+Il était moins leste et moins prompt que le marquis, mais il le tenait à
+distance, grâce à la portée de son bras, se bornant à lui présenter la
+pointe de son fer et, sous la menace incessante d'un coup d'allonge, le
+marquis n'avait pas encore trouvé le joint pour risquer une botte
+décisive.
+
+Il le trouva enfin, après on dégagement trop large qui fit dévier de la
+ligne droite l'épée de son adversaire, et il en profita pour charger à
+fond, avec une telle furie que Mirande dut rompre en parant de son
+mieux, sans riposter. Le marquis ne lui en laissait pas le temps.
+
+Le combat, mené de la sorte, ne pouvait pas se prolonger beaucoup et
+tout annonçait qu'il allait se terminer par une catastrophe. Ce n'était
+pas un de ces duels pour rire où les combattants cherchent à en finir
+par une piqûre à l'avant-bras. Le marquis tirait au corps et il tirait
+si bien que c'était un miracle que Jean n'eût pas encore été embroché.
+
+Paul Cormier faisait maintenant des voeux sincères pour son ami et
+tremblait d'avoir à le ramasser, transpercé d'outre en outre.
+
+Il était si ému qu'il ne pensait plus du tout à madame de Ganges.
+
+En revanche, il pensait beaucoup à la responsabilité qui retomberait sur
+lui, en cas de malheur, car les autres témoins n'étaient là que des
+comparses, absolument incapables de le seconder.
+
+Mirande était serré de si près que, pour empêcher un corps à corps, Paul
+allait prendre sur lui d'arrêter l'engagement.
+
+Il n'eut pas besoin d'intervenir.
+
+Le marquis, en se fendant à fond, mit le pied sur un caillou roulant qui
+le fit trébucher. Son épée dévia un instant de la ligne droite et il
+vint s'enferrer sur celle de Mirande qui lui troua profondément la
+poitrine.
+
+Il lâcha la sienne, appuya ses deux mains sur sa blessure et dit avec
+effort:
+
+--Toujours la série à rouge!... j'avais trente et un à noire... j'avais
+gagné... et voilà que j'attrape un _refait_.
+
+Les assistants auraient pu ajouter, à l'instar des croupiers de
+Monte-Carlo:--«Rien ne va plus», car le marquis tomba comme une masse et
+ne se releva pas.
+
+Tout cela s'était passé si vite que Mirande ne comprenait pas encore. Il
+resta en garde et il fallut que Paul lui criât de jeter son épée.
+
+Les trois autres témoins avaient perdu la tête à ce point qu'ils se
+seraient enfuis, si Paul n'avait pas pris au collet l'étudiant en
+médecine pour le contraindre à examiner le corps étendu sur l'herbe
+ensanglantée.
+
+Ils auraient été tous encore plus effrayés s'ils avaient levé les yeux
+vers le sommet de la butte au pied de laquelle on s'était battu.
+
+Ils y auraient aperçu un homme qui s'était sans doute endormi là, que le
+bruit avait réveillé et qui avait dû tout voir.
+
+La présence de ce témoin imprévu les aurait d'autant plus inquiétés
+qu'au lieu de dégringoler de là haut pour leur offrir ses services,
+après la catastrophe, il cherchait évidemment à se cacher, car il
+s'était couché à plat-ventre et il ne montrait guère que sa tête.
+
+Ces messieurs avaient pour le moment d'autres soucis que celui de
+s'assurer que personne n'avait assisté au duel sans leur permission.
+
+Il s'agissait avant tout de savoir si M. de Ganges était mort et le
+docteur en médecine déclara, après l'avoir examiné, qu'il avait été tué
+raide.
+
+L'épée avait dû trancher l'artère aorte; l'hémorragie s'était faite en
+dedans, et le sang l'avait étouffé. L'étudiant ne comprenait pas qu'il
+eût encore pu prononcer quelques mots avant de tomber.
+
+Le malheureux marquis n'était plus qu'un cadavre et tous les soins du
+monde ne l'auraient pas rappelé à la vie.
+
+Il fallait maintenant prendre un parti: aller chercher des sergents de
+ville au poste le plus rapproché ou s'esquiver sans bruit.
+
+Les trois jeunes témoins n'hésitèrent pas. Celui qui avait fourni les
+armes ramassa prestement les épées que lui avait prêtées son cousin le
+sous-lieutenant de dragons, et fila comme un lièvre. Les deux autres en
+firent autant et les deux amis restèrent seuls auprès du mort, sous les
+yeux de l'homme qui continuait à les espionner du haut de la butte.
+
+Très émus tous les deux et très perplexes.
+
+--Qu'allons-nous faire? demanda Mirande.
+
+--Tout plutôt que d'attendre qu'on nous surprenne, répondit Paul
+Cormier. Un passant du chemin de ronde qui aurait l'idée de tourner la
+butte nous trouverait près d'un mort et nous aurions beau dire qu'il a
+été tué en duel, on nous prendrait pour des assassins.
+
+--D'autant plus que ces clampins qui viennent de se sauver ont emporté
+les épées, grommela Mirande, en endossant son justaucorps qu'il avait
+ôté avant le combat. Mais nous ne pouvons pas en rester là. Il y a eu
+mort d'homme. Tout le quartier des Écoles saura l'histoire... ils vont
+la colporter ce soir dans les cafés du boul'Mich'... il faut absolument
+que je fasse ma déclaration au commissaire de police.
+
+--Moi aussi. Seulement, il vaut mieux nous adresser à celui de notre
+quartier, où on nous connaît. Dans les parages où nous sommes en ce
+moment, on commencerait par nous arrêter. Mon avis est donc que nous
+rentrions d'abord chez nous.
+
+--C'est aussi le mien. En route!
+
+Ils partirent, non sans remords d'abandonner ce cadavre, que le premier
+venu allait découvrir et qu'on ne manquerait de porter à la Morgue.
+
+Ils se trouvaient dans un de ces mauvais cas où on se tire d'affaire
+comme on peut, et ce n'était pas le moment de faire du sentiment.
+
+Ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus et ne s'aperçurent
+pas que l'homme couché sur le sommet de la butte artificielle se leva
+tout doucement, descendit de son observatoire et se mit à les suivre de
+loin.
+
+Le voyage à pied était forcé, car au petit jour les fiacres ne circulent
+pas encore, et il n'était pas court, mais il n'y avait pas moyen de
+faire autrement.
+
+Paul d'ailleurs n'était pas très pressé de passer au commissariat. Il
+préférait même n'y aller qu'après s'être acquitté de la mission que
+l'infortuné marquis lui avait confiée et il ne pouvait pas décemment
+aller réveiller la marquise à cinq heures du matin.
+
+Il se proposait pourtant de s'y présenter vers midi, après avoir pris un
+peu de repos dont il avait grand besoin, et il tenait à commencer par
+cette visite.
+
+Il ne pouvait pas parler de ses projets à son ami qui ne savait pas le
+premier mot de la vraie situation, car non seulement Mirande n'avait pas
+vu le marquis remettre son portefeuille à Paul, mais il en était encore
+à croire que la querelle avait eu pour point de départ un malentendu.
+
+Et Paul n'avait garde de le détromper.
+
+Il avait du coeur ce grand fou de Mirande et, en dépit de l'affectation
+qu'il mettait à paraître impassible, il sentait très vivement le regret
+de s'être mis sur la conscience la mort d'un homme.
+
+Ce n'était pas qu'il redoutât beaucoup les suites fâcheuses que pouvait
+avoir pour lui ce tragique événement.
+
+Le duel, après tout, avait été loyal. Il se trouverait des gens pour
+attester que l'affaire s'était engagée à Bullier et que la victime de
+cette rencontre improvisée avait eu les premiers torts.
+
+Et, en définitive, Mirande qui avait de sa main tué le marquis était
+moins préoccupé des conséquences de cette mort que Paul Cormier qui
+n'avait fait qu'assister au combat.
+
+Mirande pensait avoir eu pour adversaire un aventurier sans attaches
+mondaines, et même sans relations à Paris.
+
+Il ne se trompait qu'à moitié, mais il ne croyait pas avoir eu à faire à
+un gentilhomme dont la race valait la sienne.
+
+Les deux amis n'étaient ni l'un ni l'autre en train de parler et ils
+cheminaient côte à côte depuis plus d'une demi-heure, lorsque Paul dit:
+
+--J'ai réfléchi et avant de rien faire, je voudrais consulter le père
+Bardin.
+
+--Qu'est-ce que c'est que le père Bardin? demanda Jean.
+
+--Un vieil avocat qui était l'ami et le conseil de mon père. Je croyais
+t'avoir déjà parlé de lui.
+
+--C'est possible, mais je l'ai oublié. A quoi peut-il nous être bon?
+
+--Il connaît comme pas un le Code, la procédure et tout ce qui s'ensuit.
+Je vais lui exposer notre cas, et il m'indiquera la marche à suivre. Il
+a, d'ailleurs, un fils qui est magistrat et qui, s'il le fallait,
+répondrait de nous.
+
+--Tu as raison. Il faut que tu le voies, le plus tôt possible.
+
+--Aujourd'hui, parbleu!... j'ai dîné, hier, avec lui chez ma mère. Il
+m'a même parlé de toi.
+
+--A propos de quoi?
+
+--Oh! rien... un renseignement qu'il m'a prié de te demander. Il sait
+que tu es du Midi et il voudrait savoir si tu as connu dans ta province
+une famille de... le nom m'échappe... un nom bizarre... ah! j'y suis!...
+de Marsillargues...
+
+--Oui, j'ai entendu parler de ces gens-là... autrefois, car il y a beau
+temps que je l'ai lâchée, ma province... ils étaient très riches... et
+l'unique héritière de la fortune était une toute jeune fille, très
+jolie, qui avait je ne sais plus quelle infirmité... manchotte, je
+crois... ou paralysée d'une main... Moi, je ne l'ai jamais vue et je
+crois bien qu'elle est morte. Toute cette famille a disparu. Pourquoi
+Bardin te parlait-il d'elle?
+
+--Ce serait trop long à t'expliquer et ça ne t'intéresserait pas.
+Revenons à notre affaire. Me donnes-tu carte blanche jusqu'à ce soir?
+
+--Oh! très volontiers. Je vais me coucher en rentrant chez moi, car je
+ne tiens plus sur mes jambes. Tu me trouveras au lit quand tu viendras.
+Et tout ce que ton homme t'aura conseillé de faire, nous le ferons de
+concert. Ce sera mieux que si nous agissions séparément.
+
+--Beaucoup mieux. C'est convenu.
+
+Paul se disait:
+
+--D'ici, à ce soir, j'aurai vu la marquise.
+
+Ils étaient arrivés à la hauteur de l'Observatoire, lorsque Mirande
+avisa un fiacre qui revenait à vide de quelque gare où il était allé
+attendre inutilement les voyageurs d'un train de nuit.
+
+Mirande l'appela et voulut y faire monter Paul avec lui, mais Paul
+refusa. Il n'était plus très loin de la rue Gay-Lussac et la marche lui
+faisait du bien.
+
+Il n'était pas fâché d'ailleurs de se retrouver seul, pour tâcher de
+remettre un peu d'ordre dans ses idées.
+
+Les deux amis se séparèrent donc. Un magistrat aurait dit: les deux
+complices, puisqu'ils pouvaient être impliqués tous les deux dans une
+affaire qui se dénouerait peut-être en Cour d'assises.
+
+Jean se fit voiturer au boulevard Saint-Germain où il avait son
+domicile. Paul continua de cheminer à pied vers la rue Gay-Lussac.
+
+L'homme qui les avait épiés du haut de la butte les avait filés à
+distance sans qu'ils s'en fussent aperçus.
+
+Il les filait, dans un but qui ne pouvait pas être de leur rendre
+service, car il se dissimulait en rasant les maisons et on ne se cache
+que pour mal faire.
+
+Quand ces messieurs se quittèrent, il dut forcément lâcher une des deux
+pistes pour s'attacher à l'autre, et il n'avait pas le choix, car les
+chevaux du fiacre où Mirande était monté allaient plus vite que lui.
+
+Il se rabattit donc sur Paul Cormier qui s'en allait pédestrement et qui
+ne s'avisa pas une seule fois de se retourner, car il ne se doutait pas
+qu'un curieux mal intentionné était à ses trousses.
+
+Ce suspect individu suivit Paul jusqu'à la porte de la maison qu'il
+habitait.
+
+Il ne poussa pas l'audace jusqu'à y entrer sur ses talons, comme Paul
+était entré, la veille, chez la baronne Dozulé, en même temps que la
+marquise de Ganges. Mais il n'abandonna pas la partie et Paul s'aperçut,
+dès le lendemain, qu'il aurait désormais à compter avec un dangereux
+drôle.
+
+
+
+
+III
+
+
+Quoique ses moyens le lui permissent, Paul Cormier ne s'était pas encore
+mis dans ses meubles, comme son ami Jean de Mirande qui s'était payé une
+installation superbe.
+
+Il ne vivait pas non plus dans un hôtel garni, comme un simple étudiant,
+pourvu d'une maigre pension.
+
+Il avait loué, dans une honnête maison, un joli appartement meublé,
+composé de quatre pièces, au premier sur le devant, et n'eût été
+l'écriteau jaune pendu à la porte de la rue, les personnes qui venaient
+le voir pouvaient croire qu'il était là chez lui.
+
+Une femme comme il faut pouvait y entrer sans se compromettre.
+
+En fait de domestiques, il se contentait d'une femme de ménage, évitant
+ainsi la dépense obligatoire d'une tenue de maison, afin de garder plus
+d'argent de poche, le seul qu'il appréciât.
+
+Il avait un certain mérite à se gouverner de la sorte, car madame
+Cormier, la mère, était restée usufruitière de toute la fortune; et son
+fils, qui aurait pu exiger sa part de l'héritage, ne l'avait jamais
+réclamée.
+
+Depuis qu'il avait gagné huit mille francs au vicomte de Servon, il
+s'était déjà demandé s'il ne les emploierait pas à se créer un intérieur
+confortable où il pourrait, sans rougir de la mesquinerie de son
+ameublement, recevoir un jour ou l'autre la marquise de Ganges.
+
+Mais depuis la mort tragique du mari, il pensait beaucoup moins à la
+jolie somme qui gonflait son portefeuille qu'à un autre portefeuille
+qu'il s'était chargé de remettre à la veuve du marquis.
+
+Celui-là lui pesait cent livres sur la poitrine et quand il le retira de
+sa poche en se déshabillant, c'est à peine s'il osa y toucher.
+
+Il fut pourtant violemment tenté de l'ouvrir.
+
+M. de Ganges, en lui recommandant de le porter à sa femme, ne lui avait
+pas défendu d'en examiner le contenu, et il y trouverait peut-être
+d'autres secrets que celui de la personnalité du défunt.
+
+Il ne savait presque rien de la marquise et il ne tenait peut-être qu'à
+lui de tout savoir.
+
+Mais il lui répugnait de fouiller dans les papiers d'un mort et après
+avoir un peu trop hésité, il sut résister à la tentation.
+
+Il le serra avec ses billets de banque dans l'armoire à glace qui lui
+servait de coffre-fort et il se mit au lit où il dormit d'un sommeil
+très agité, jusqu'à l'heure où sa femme de ménage le réveilla pour lui
+apporter son chocolat, c'est-à-dire à midi précis.
+
+Paul se hâta de se lever et d'expédier ce frugal déjeuner. Il lui
+tardait de courir à l'avenue Montaigne et il avait encore à faire une
+toilette plus soignée que de coutume, avant de se présenter chez la
+marquise.
+
+Le noir était indiqué, puisqu'il avait à remplir le pénible rôle du page
+de la chanson de Marlborough.
+
+«La nouvelle que j'apporte fera vos yeux pleurer.»
+
+Encore fallait-il que les vêtements de deuil qu'il allait mettre fussent
+neufs et coupés par un bon tailleur.
+
+Il était content du sien qui n'habillait que des messieurs élégants et
+il choisit une tenue appropriée à la circonstance.
+
+S'il l'eût osé, il aurait mis un crêpe à son chapeau.
+
+Et il n'eut pas de peine à prendre la figure que doit avoir un homme
+chargé d'annoncer une catastrophe, car il n'avait pas le coeur à la joie.
+Il commençait à se préoccuper fortement des conséquences du drame
+nocturne auquel il avait pris une trop large part. Il se demandait ce
+qu'il était advenu du cadavre abandonné sur le talus des fortifications
+et si l'on n'avait pas trouvé sur le mort des preuves de son identité;
+toutes n'étaient peut-être pas dans son portefeuille. Et dans ce cas, la
+police arriverait bien vite à découvrir qu'il existait à Paris une
+marquise de Ganges ayant des relations dans le beau monde et pignon sur
+rue, ou plutôt sur avenue, ce qui est encore mieux.
+
+Donc, Paul Cormier devait se hâter, s'il voulait avoir tout le bénéfice
+de la mission qu'il avait acceptée; mission délicate, s'il en fut,
+puisqu'il était la cause involontaire de la mort du marquis. Il est vrai
+que la marquise partageait ce tort avec lui, puisqu'elle s'était
+tacitement prêtée à la confusion de personnes qui avait amené la
+malencontreuse présentation au bal de la Closerie des Lilas. Et Paul
+espérait que cette complicité passive lui vaudrait quelque indulgence de
+la part de la veuve. Elle l'avait laissé se mettre dans son jeu; après
+la scène qu'il allait avoir avec elle, en s'acquittant du message que le
+mort lui avait confié, il ne pouvait pas manquer d'y entrer plus avant
+et il y comptait bien.
+
+Non pas certes qu'il songeât à se prévaloir de la situation pour lui
+imposer son intimité, mais elle aurait forcément besoin de lui et elle
+ne pourrait pas moins faire que de le revoir.
+
+Il avait renvoyé sa femme de ménage et il allait sortir quand il avisa
+sur sa table de nuit une lettre qu'elle y avait posée en entrant, comme
+elle avait coutume de le faire chaque matin, lorsqu'elle apportait le
+courrier.
+
+Peu s'en fallut qu'il ne l'y laissât sans l'ouvrir. Il n'avait ni
+affaires, ni créanciers, et les femmes qui lui écrivaient de temps à
+autre lui étaient maintenant complètement indifférentes.
+
+Il la décacheta cependant, pour l'acquit de sa conscience et il ne fat
+pas peu surpris de ce qu'il y lut.
+
+On lui écrivait ceci:
+
+«J'ai vu tout ce qui s'est passé, ce matin, au petit jour, sur un
+bastion du boulevard Jourdan. Vous avez tué un homme et vous étiez deux
+contre un. C'est bel et bien un assassinat et vous savez où ça mène. Je
+n'ai qu'un mot à dire pour vous faire arrêter. Mais je suis bon enfant
+et je ne demande qu'à m'entendre avec vous. Le silence est d'or, à ce
+qu'on dit. J'estime que le mien vaut au moins dix mille francs. Si vous
+êtes disposé à me les donner, vous me trouverez, de midi à deux heures,
+dans le jardin des Thermes de Cluny, au coin du boulevard Saint-Germain
+et du boulevard Saint-Michel. Si vous n'y venez pas, vous coucherez ce
+soir au dépôt de la Préfecture. Ce sera vous qui l'aurez voulu.»
+
+Cette aimable épître n'était pas signée, mais elle était très
+correctement rédigée, sans la moindre faute d'orthographe ni de français
+et parfaitement adressée à M. Paul Cormier.
+
+Elle n'était pas signée,--on ne signe pas ces choses-là,--mais il y
+avait un post-scriptum ainsi conçu:
+
+«Je m'adresse à vous de préférence, parce que c'est vous que j'ai sous
+la main, mais je saurai retrouver votre complice et il ne perdra rien
+pour avoir attendu.»
+
+C'était clair et net. Il s'agissait d'un chantage.
+
+Le maître-chanteur se trompait, peut-être volontairement, quand il
+disait que Paul avait tué un homme, puisque Paul n'avait été qu'un des
+témoins du duel.
+
+Il s'adressait à celui-là parce qu'il ne connaissait pas encore
+l'adresse de l'autre, mais la menace d'une dénonciation n'en était pas
+moins redoutable.
+
+Évidemment, ce drôle s'était renseigné chez le portier du numéro 9 de la
+rue Gay-Lussac sur son locataire, et il n'avait qu'à signaler M. Cormier
+au commissaire de police pour qu'on l'envoyât chercher à domicile par
+deux agents.
+
+C'était ce que Paul redoutait par-dessus tout, car s'il se flattait de
+fournir à ce commissaire des explications satisfaisantes, il tenait
+absolument à pouvoir disposer de sa journée, d'abord pour aller voir la
+marquise de Ganges et ensuite pour aller consulter le vieil ami de sa
+mère, l'avocat Bardin.
+
+Quant à acheter le silence du gredin qui le menaçait de le dénoncer,
+Paul n'y songea pas un seul instant; non qu'il n'eût volontiers donné de
+l'argent pour que ce drôle le laissât en repos, mais c'eût été se mettre
+à sa merci, car il n'aurait pas manqué de recommencer.
+
+C'est le système de tous les maîtres-chanteurs. Plus l'homme qu'ils
+exploitent les paie, plus croissent leurs exigences. Ils ne le lâchent
+qu'après l'avoir ruiné et lorsqu'il en est là, ils le dénoncent quand
+même.
+
+Paul savait cela et d'ailleurs, au fond, il ne demandait qu'à être
+appelé à s'expliquer devant un magistrat sur ce duel malheureux. Il
+faudrait bien en venir là tôt ou tard, mais il préférait que ce ne fût
+pas immédiatement.
+
+Comment ce misérable était-il si bien informé? Paul ne s'en doutait pas.
+Et c'était d'autant plus incompréhensible pour lui que, à en juger pas
+le style et l'orthographe de la lettre, il n'avait pas affaire à un
+rôdeur de barrières. Mais Paul n'avait pas le loisir de chercher le mot
+de cette énigme, et sa résolution fut bientôt prise.
+
+Le chanteur ne l'attendait pas dans la rue, devant sa maison, puisqu'il
+annonçait que de midi à deux heures il se tiendrait dans le jardin du
+musée de Cluny. Paul n'avait qu'à le laisser s'y morfondre et à prendre
+un fiacre pour se faire conduire avenue Montaigne.
+
+Après son entrevue avec madame de Ganges, il comptait aller chez Bardin,
+puis chez Mirande, que très probablement, il trouverait encore au lit,
+et, quand il se serait entendu avec lui, alors il serait temps d'aviser.
+
+Il sortit donc et en sortant, il eut soin de donner un coup d'oeil à
+droite et à gauche: il ne vit personne. La rue Gay-Lussac n'est pas très
+fréquentée et dans le voisinage du numéro 9, il n'y avait aucun de ces
+établissements où on vend à boire et à manger, et, où on peut
+s'installer pour espionner à travers les vitres de la devanture.
+
+Cormier aurait bien pu interroger son portier pour savoir qui avait
+apporté la lettre et si quelqu'un était venu demander des
+renseignements. Mais c'eût été laisser voir qu'il craignait d'être
+surveillé et il préféra s'abstenir.
+
+Il passa donc devant la loge sans s'y arrêter et tournant à gauche, il
+déboucha sur le boulevard Saint-Michel, tout près de la station où il
+avait pris la veille la voiture qui l'avait mené avec madame de Ganges,
+au rond-point des Champs-Élysées.
+
+Avant d'y arriver, il en vit une arrêtée au coin de la rue Gay-Lussac,
+mais elle devait être occupée, car les stores étaient baissés et il lui
+fallut pousser jusqu'à la station de la rue de Médicis.
+
+Cette fois aucune femme ne monta dans le fiacre qu'il choisit.
+
+Ces aventures-là n'arrivent pas tous les jours.
+
+Paul, bien entendu, n'avait pas oublié de se munir du portefeuille à lui
+confié par le pauvre marquis et il n'avait pas non plus laissé le sien
+dans son armoire à glace où ses billets de banque n'auraient pas été en
+sûreté.
+
+Le voyage ne lui parut pas long, car il l'employa à se préparer à
+paraître devant la marquise, et plus le moment solennel approchait,
+moins il se sentait rassuré sur le résultat de la démarche qu'il allait
+tenter, démarche scabreuse s'il en fut.
+
+D'abord, madame de Ganges consentirait-elle à le recevoir? Il commençait
+à en douter.
+
+Sous quel prétexte et sous quel nom se présenterait-il? Elle savait
+qu'il s'appelait Paul Cormier. Il le lui avait dit. Peut-être était-ce
+une raison pour qu'elle lui fermât sa porte, si elle reconnaissait ce
+nom sur la carte qu'il remettrait au domestique chargé de répondre aux
+visiteurs.
+
+Mieux valait sans doute se faire annoncer sous un nom inconnu d'elle, en
+ajoutant qu'il avait absolument besoin de l'entretenir d'affaires graves
+et urgentes.
+
+Paul payait assez de mine pour ne pas avoir à craindre d'être pris pour
+un mendiant ni même pour un commis-voyageur qui vient offrir à domicile
+des vins de propriétaire.
+
+Une fois qu'il serait en présence de la marquise, le reste irait tout
+seul. Elle n'aurait garde de le renvoyer car, après ce qui s'était passé
+chez la baronne Dozulé, elle devait souhaiter autant que lui une
+explication en tête à tête.
+
+La seule difficulté était donc d'arriver jusqu'à elle. Après réflexion,
+il résolut de s'inspirer des circonstances et il descendit de son
+fiacre, un peu avant le numéro 22, à seule fin de se donner le temps
+d'examiner l'extérieur de la place, avant d'essayer d'y pénétrer par
+surprise.
+
+En s'approchant, il vit un grand et bel hôtel dont la façade à deux
+étages était imposante. On devinait tout de suite qu'il n'avait pas été
+construit pour abriter une de ces horizontales enrichies qui peuplent
+l'avenue de Villiers et les rues adjacentes.
+
+L'hôtel de la marquise était un hôtel sérieux comme on n'en bâtit guère
+pour ces demoiselles.
+
+Il avait même l'air un peu triste avec ses hautes fenêtres closes et sa
+majestueuse porte cochère dont les deux battants étaient fermés.
+
+On n'entrait pas là comme chez la baronne de l'avenue d'Antin qui
+laissait libre l'accès du sien, les jours où elle recevait ses nombreux
+amis.
+
+Chez madame de Ganges, il fallait montrer patte blanche et son salon
+n'était pas ouvert à tout venant.
+
+Paul, un instant intimidé par l'aspect de ce logis seigneurial, doutait
+de plus en plus d'y être admis.
+
+Il se décida pourtant à sonner et le cordon fut tiré immédiatement.
+
+Il poussa le battant mobile et se trouva dans un large vestibule
+aboutissant à un jardin qui semblait s'étendre très loin.
+
+Un valet en livrée de couleur sombre vint à la rencontre du visiteur et
+lui demanda son nom, ce qui semblait indiquer que madame de Ganges était
+chez elle.
+
+Paul, pris de court, allait donner sa carte, lorsqu'il aperçut à
+l'entrée du jardin un homme vêtu de noir qu'il reconnut aussitôt pour
+l'avoir déjà vu la veille au Luxembourg, sur la terrasse.
+
+Cet homme, c'était celui qui avait eu maille à partir avec Jean de
+Mirande, à propos de la chaise occupée si cavalièrement par cet
+audacieux étudiant et que Mirande avait traité du haut en bas.
+
+La rencontre était fâcheuse. Ce personnage qui gardait si bien la
+marquise hors de chez elle, devait se tenir là pour la protéger à
+domicile contre les importuns et contre les indiscrets.
+
+--S'il allait me reconnaître pour m'avoir vu hier avec Jean? se disait
+Paul, de moins en moins rassuré.
+
+Il oubliait qu'il s'était tenu à distance pendant l'altercation et que
+ce chevalier de la marquise n'avait pas pu le remarquer.
+
+Il eut bientôt la preuve qu'il avait tort de s'alarmer, car ce grave
+personnage s'approcha et lui dit très poliment que madame de Ganges, un
+peu souffrante, ne recevait personne.
+
+Paul ne se tint pas pour battu et parlant d'abondance, il dit qu'il
+n'avait pas l'honneur d'être connu de madame la marquise, mais qu'il
+était chargé de lui faire une communication importante.
+
+L'homme l'interrompit pour lui demander brusquement:
+
+--De la part de qui?
+
+Paul ne pouvait pas répondre: de la mienne, après avoir dit que madame
+de Ganges ne le connaissait pas.
+
+On l'aurait évidemment mis à la porte.
+
+Il eut une idée qui aurait pu lui venir plus tôt, et qu'il crut bonne,
+car il n'hésita pas une seconde à dire:
+
+--De la part de M. le marquis de Ganges.
+
+En parlant ainsi, Paul Cormier ne mentait pas, puisque le malheureux
+marquis l'avait expressément chargé d'aller remettre son portefeuille à
+sa femme et c'était bien le seul moyen qui lui restât d'arriver jusqu'à
+madame de Ganges. Mais il avait oublié de se demander comment le
+chevalier noir allait prendre cette déclaration qui devait l'étonner
+beaucoup, pour peu qu'il fût au courant des affaires de ménage de la
+noble dame dont il semblait s'être constitué le garde du corps.
+
+--C'est impossible, dit brutalement ce personnage rébarbatif, M. le
+marquis n'est pas à Paris.
+
+C'était bel et bien un démenti. En toute autre occasion, Paul l'aurait
+vertement relevé, mais il dut filer doux, sous peine de manquer son but
+en se faisant expulser, et il se contenta de répondre:
+
+--Tout ce que je puis vous dire, c'est que je l'ai vu et qu'il m'a
+confié une mission que je tiens à remplir consciencieusement. Or, je ne
+puis m'en acquitter que si madame me fait l'honneur de me recevoir, car
+j'ai promis à monsieur de ne remettre qu'à elle seule un objet qu'il m'a
+chargé de lui apporter.
+
+Ce fut dit d'un ton ferme qui parut faire impression sur le fidèle
+gardien de la marquise. Peut-être crut-il que ce messager inattendu
+arrivait d'un pays étranger où il avait rencontré M. de Ganges. Paul, en
+affirmant qu'il l'avait vu, s'était bien gardé de dire où. Et il se
+pouvait que madame de Ganges eût intérêt à recevoir le message.
+
+--Je veux bien lui répéter ce que vous venez de me déclarer, et prendre
+ses ordres, grommela le serviteur récalcitrant. Elle est au fond du
+jardin; je vais lui demander si elle veut vous recevoir. Si elle y
+consent, je viendrai vous chercher. Attendez-moi ici.
+
+Paul n'avait qu'à obéir sans élever d'objections, trop heureux d'avoir
+décidé ce cerbère à consulter sa maîtresse.
+
+Ainsi fit-il. Bien persuadé d'ailleurs que, dans la situation d'esprit
+où elle devait être depuis la veille, elle ne refuserait pas de voir un
+monsieur qui lui apportait des nouvelles de son mari.
+
+Il resta à la place où le colloque venait d'avoir lieu et il attendit,
+sous l'oeil du valet en livrée qui l'observait de loin.
+
+L'homme noir revint au bout de quelques minutes et il lui dit:
+
+--Allez! elle est seule maintenant.
+
+--Je l'espère bien qu'elle est seule, pensa Paul qui tenait absolument
+au tête-à-tête et qui ne savait pas que la marquise venait de renvoyer
+une de ses amies pour le recevoir.
+
+Il prit l'allée que l'homme lui indiqua. Au premier tournant, il croisa
+l'amie, et il la salua en passant.
+
+Cette amie était une très jeune femme, modestement habillée, dont
+l'éclatante beauté l'éblouit: une brune au teint clair, avec des yeux
+qui n'en finissaient pas et un air de tristesse qui ne faisait que
+l'embellir encore.
+
+Sans doute, une amie malheureuse, une amie d'enfance, à laquelle madame
+de Ganges s'intéressait.
+
+Paul avait autre chose en tête que de chercher à deviner qui elle était.
+Il cherchait des yeux la marquise et il l'aperçut, assise au pied d'un
+acacia, sur un banc rustique.
+
+Elle aussi l'aperçut et se leva vivement pour venir à sa rencontre.
+
+--Vous ici, monsieur! s'écria-t-elle. Et vous osez vous y présenter sous
+prétexte de me remettre un message de mon mari! Est-ce ainsi que vous
+tenez votre parole? Vous m'aviez promis de ne pas chercher à me
+connaître. Vous aviez déjà manqué à votre promesse en me suivant jusque
+chez madame Dozulé... et Dieu sait dans quels embarras vous m'avez mise!
+Vous m'avez donc encore une fois épiée, puisque vous êtes parvenu à
+savoir où je demeurais?
+
+--Non, madame!... je vous jure que non, s'écria Paul.
+
+--Alors, comment avez-vous appris mon adresse? Vous n'avez pas eu, je
+suppose, l'audace de la demander, après mon départ, aux personnes qui
+avaient entendu le domestique de la baronne vous annoncer sous le nom
+que je porte!
+
+--Je m'en serais bien gardé... quelqu'un a dit devant moi que votre
+hôtel était situé avenue Montaigne.
+
+--Soit! je veux bien vous croire... et alors vous n'avez rien eu de plus
+pressé que de vous présenter ici. Qu'espériez-vous donc? Vous êtes-vous
+imaginé que je continuerais à me prêter à une confusion de personnes que
+je n'ai pas eu la présence d'esprit d'empêcher, en déclarant tout haut
+que je ne vous connaissais pas.
+
+--Je ne l'espérais pas... mais je le désirais de tout mon coeur.
+
+--Vous saviez bien que c'était impossible. Ni mon amie, ni les personnes
+qui se trouvaient chez elle, hier, ne connaissent mon mari; mes gens ne
+le connaissent pas non plus. Mais il y a ici quelqu'un qui le connaît.
+
+--Oui... votre intendant, n'est-ce pas?... cet homme qui, hier, vous
+gardait au Luxembourg et que je viens de retrouver...
+
+--M. Coussergues n'est pas mon intendant. C'est un ancien officier qui
+fut l'ami de mon père et qui est resté le mien.
+
+--Il connaît M. de Ganges, mais il ne sait pas qu'on m'a pris pour lui.
+Donc pour le présent, vous n'avez pas à craindre que l'erreur soit
+découverte.
+
+--Elle le sera forcément quand mon mari reviendra.
+
+C'était le cas ou jamais de répondre: il ne reviendra jamais. Paul ne le
+fit pas. Avant d'en venir là, il voulait voir un peu plus clair dans les
+sentiments intimes de la marquise et il lui dit:
+
+--Oserai-je vous demander ce que vous ferez quand reparaîtra M. de
+Ganges?
+
+--Je n'en sais rien encore, murmura madame de Ganges. Je crois bien que
+je lui dirai la vérité. Le mensonge me répugne. Et du reste, je n'ai à
+me reprocher qu'une légèreté que mon mari excusera quand je lui aurai
+dit le motif qui m'a poussée à la commettre.
+
+--C'est son affaire, répliqua peu poliment Paul, piqué d'entendre cette
+marquise parler de ses relations avec lui comme d'une aventure sans
+conséquence. Mais vos amies et vos amis... la baronne Dozulé... le
+vicomte de Servon... et les autres... comment leur expliquerez-vous que
+vous n'avez pas protesté contre l'erreur de ce valet qui m'a annoncé
+devant dix personnes sous le nom de M. de Ganges?
+
+--Je n'aurai rien à expliquer, car aussitôt que mon mari sera de retour,
+je quitterai avec lui Paris et la France.
+
+--Mais vous y reviendrez.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Quoi! vous expatrier pour toujours!
+
+--Vous y aurez contribué, en me plaçant dans une situation insoutenable.
+
+--J'ai eu tort, je l'avoue... mais vous, madame, n'avez-vous donc rien à
+vous reprocher? Je ne vous connaissais pas quand je vous ai vue au
+Luxembourg et vous me rendrez cette justice que je ne me suis pas permis
+de vous aborder... c'est vous qui...
+
+--Brisons là! monsieur, interrompit sèchement la marquise. Je regrette
+beaucoup ce que j'ai fait... Si vous saviez ce qui m'a déterminée à agir
+ainsi, vous excuseriez mon imprudence... et ce n'est pas à vous de me la
+reprocher. J'en supporterai les conséquences et je vous prie de ne plus
+vous occuper de moi.
+
+--Ainsi, vous me défendez de vous revoir?
+
+--Vous revoir! Je le voudrais que je ne le pourrais pas, vous devez le
+comprendre. Et si, comme je le crois, vous êtes un galant homme, vous ne
+chercherez pas à prolonger une fiction qui finirait par me compromettre
+gravement, et que la très prochaine arrivée de M. de Ganges va percer à
+jour. Je vous pardonne d'avoir cru que je n'y mettrais pas fin. Vous
+pensiez sans doute que j'étais libre. Vous savez maintenant que je ne le
+suis pas, puisque je suis mariée.
+
+--Vous vous trompez, madame, répliqua Paul Cormier, vous êtes veuve.
+
+Paul, emporté par un élan de passion, avait parlé trop vite et il se
+repentait d'avoir lancé cette grosse nouvelle qu'il comptait réserver
+pour le moment où il aurait suffisamment préparé madame de Ganges à la
+recevoir.
+
+Il n'avait pas pris le temps de se préparer à l'expliquer et à tirer
+parti de l'effet qu'elle allait produire.
+
+Il venait de mettre, comme on dit, les pieds dans le plat.
+
+--L'effet, d'ailleurs, ne fut pas celui qu'il prévoyait, car la marquise
+répondit dédaigneusement:
+
+--Vous vous permettez, monsieur, une plaisanterie très déplacée,
+souffrez que je vous le dise et que j'arrête-là cet entretien.
+
+--A Dieu ne plaise que je plaisante après un pareil événement, s'écria
+Paul. Je vous répète que vous êtes veuve, madame... je vous le jure sur
+mon honneur!
+
+--Vous ne prenez pas garde que vous êtes en contradiction avec
+vous-même, dit froidement madame de Ganges. Vous vous êtes introduit
+chez moi en prétextant que vous aviez à me remettre un message de mon
+mari et vous venez me dire maintenant qu'il est mort. L'une de vos deux
+déclarations est fausse.
+
+--Elles sont vraies toutes les deux.
+
+--Ah! c'est trop fort!..., et vous me permettrez, monsieur, de n'en pas
+entendre davantage.
+
+
+--Je vous supplie de m'écouter jusqu'au bout, Après... vous ne douterez
+plus.
+
+Ce fut dit avec tant de fermeté que madame de Ganges resta et attendit
+la suite.
+
+--J'ai vu votre mari, cette nuit, reprit Paul.
+
+--C'est impossible. Mon mari n'est pas à Paris.
+
+--Il y est arrivé, hier... je l'ai rencontré... malheureusement.
+
+--Comment avez-vous pu le reconnaître?... vous ne l'aviez jamais vu.
+
+--C'est lui qui m'a abordé. Il a entendu M. le vicomte de Servon me
+présenter à un de ses amis en m'appelant; M. le marquis de Ganges.
+Alors, il est intervenu... il m'a demandé des explications que je
+n'avais garde de lui fournir.
+
+--Où s'est passé cette scène? demanda la marquise, déjà mise en éveil
+par cet exposé inattendu.
+
+--Dans un bal public, répondit Paul, après avoir un peu hésité.
+
+--On vous a trompé, monsieur... quelqu'un aura trouvé drôle de se faire
+passer pour le marquis de Ganges qu'il avait peut-être vu autrefois et
+dont vous usurpiez le nom et le titre...
+
+--J'aurais pu croire cela, si l'affaire n'avait pas eu de suites.
+
+--Quelles suites?
+
+--Il m'en coûte de vous le dire... mais il faut que vous sachiez tout...
+j'ai juré, et je dois tenir ma parole... une querelle s'est engagée.
+
+--Entre mon mari et M. de Servon?
+
+--Non, madame... M. de Servon n'était plus là... un de mes amis est
+survenu, au moment où M. de Ganges me menaçait de me souffleter... mon
+ami, qui est très violent, a pris les devants et l'a frappé au visage...
+
+--Ce n'est pas vrai!... M. de Ganges n'est pas un lâche.
+
+--Non, certes... Il ne l'a que trop prouvé... mais il a été surpris par
+cet acte de brutalité. Il ne lui restait qu'à demander raison à
+l'agresseur. C'est ce qu'il a fait.
+
+--Et il en résultera un duel? demanda anxieusement la marquise.
+
+--Le duel a eu lieu, madame, répondit Paul en baissant les yeux.
+
+--Quand?... on ne se bat pas la nuit.
+
+--Ils ont attendu que le jour commençât à poindre. Dieu m'est témoin que
+j'ai fait tout ce que j'ai pu pour empêcher la rencontre... ou pour la
+retarder. Tous mes efforts ont été inutiles... et...
+
+--Achevez!...
+
+--On s'est battu à l'épée... et M. de Ganges, frappé en pleine
+poitrine... est mort en brave...
+
+--Mort!... Non, ce n'est pas possible!...
+
+--J'y étais, madame... Je l'ai vu tomber...
+
+--Ah!... je comprends, s'écria la marquise. C'est vous qui l'avez
+tué!... et vous osez vous présenter devant moi couvert du sang de mon
+mari!...
+
+--Non, madame. Je n'étais pas son adversaire... j'ai été un de ses
+témoins... et c'est lui-même qui m'a choisi. Il ne nous connaissait ni
+les uns, ni les autres... il a eu confiance en ma loyauté et je l'ai
+assisté de mon mieux.
+
+La marquise, pâle et tremblante, se taisait parce qu'elle n'avait plus
+la force de parler.
+
+--Si vous en doutez, reprit Paul, je puis vous prouver que je ne dis que
+l'exacte vérité. Je suis venu chez vous parce que M. de Ganges m'y a
+envoyé. Comment aurais-je su votre adresse, s'il ne me l'avait pas
+donnée? Je n'ai pas pu la demander à M. de Servon, qui me prenait et qui
+me prend encore pour votre mari.
+
+--Mort!... il est mort!... murmura la marquise en cachant son visage
+dans ses mains gantées.
+
+--M. de Ganges a fait plus que de m'envoyer à vous. Il m'a raconté sa
+vie.
+
+--Que dites-vous? demanda madame de Ganges stupéfaite.
+
+--Toujours la vérité, madame. La querelle a commencé dans un bal, près
+du carrefour de l'Observatoire, et s'est vidée aux fortifications. J'ai
+fait ce long trajet à côté de M. de Ganges et en causant avec lui. C'est
+ainsi que j'ai reçu de lui des confidences que je n'avais pas
+provoquées.
+
+--Comment a-t-il pu vous choisir pour les entendre, vous qui vous étiez
+emparé de son nom?
+
+--Je lui ai dit qu'on m'avait fait la sotte plaisanterie de me le
+donner, et que je n'y étais pour rien. En vérité, je ne mentais pas. Il
+m'a cru, et, s'il n'y avait pas eu le soufflet, l'affaire se serait
+probablement arrangée... et j'aurais eu quelque mérite à pousser, comme
+je l'ai fait, à un accommodement, puisque sans ce duel fatal, vous ne
+seriez pas...
+
+--Que vous a-t-il dit? interrompit la marquise.
+
+--Son récit n'a été qu'une longue confession de ses torts envers vous.
+Il m'a dit qu'il s'était ruiné plusieurs fois, et qu'il avait abusé de
+votre bonté, sans jamais la lasser. Il m'a dit que depuis un an il n'a
+pas cessé de vous tromper en vous écrivant qu'il était en train de
+refaire sa fortune dans de grandes entreprises financières. C'était
+faux. Il était en dernier lieu à Monaco où il jouait et où, après avoir
+gagné une somme énorme, il a perdu jusqu'à son dernier louis. Il
+arrivait à Paris sans argent, et c'est la honte de vous avouer ce qu'il
+avait fait qui l'a empêché de se présenter, hier, à votre hôtel.
+
+--Ah! c'est le coup de grâce! murmura madame de Ganges.
+
+--Je dois ajouter, reprit Paul, qu'il se repentait de vous avoir
+offensée et qu'il m'a chargé de vous demander de lui pardonner le mal
+qu'il vous a fait. C'était là une mission qui ne me plaisait pas, vous
+le croirez sans peine, mais je ne pouvais pas refuser de l'accepter...
+et je m'en acquitte.
+
+Abîmée dans sa douleur, ou tout au moins dans son émotion, la marquise
+semblait avoir été changée en statue. Pâle, immobile, le regard fixe,
+elle ne trouvait pas une parole à adresser à Paul Cormier, qui
+attendait.
+
+--Qui donc l'a tué? demanda-t-elle lentement, comme si elle sortait d'un
+rêve.
+
+--Un homme que vous connaissez, madame, répondit Paul. Il était avec
+moi, hier, au Luxembourg, quand je vous ai vue pour la première fois...
+et il a osé vous parler.
+
+--Jean de Mirande! s'écria la marquise; lui, toujours lui!... c'était
+donc écrit qu'il troublerait encore une fois ma vie!
+
+--Que voulez-vous dire, madame? demanda vivement Paul Cormier. Que vous
+a donc fait Mirande, avant de...
+
+--A moi, rien, murmura la marquise; mais il a fait le malheur de...
+d'une personne à laquelle je m'intéresse... et vous venez m'apprendre
+qu'il a tué mon mari!...
+
+--Qu'il ne connaissait pas, même de nom. Je l'ai interrogé après le duel
+et il m'a affirmé qu'il n'avait jamais entendu parler de M. de Ganges.
+
+Cette assurance ne parut pas déplaire à la marquise et Paul reprit
+vivement:
+
+--Vous le voyez, madame... c'est la fatalité qui a tout fait... et dans
+ce malheur, vous pouvez du moins vous dire que vous ne serez pas
+compromise, car personne ne sait que l'homme qui a succombé dans ce duel
+était votre mari.
+
+--On le saura... on trouvera sur lui des papiers... des cartes de
+visite... que sais-je?
+
+--Rien, madame. M. de Ganges, avant le duel, m'a remis son
+portefeuille... Le voici, dit Paul, en le tirant de sa poche, pour le
+présenter à la marquise. Il porte une couronne et des armes gravées sur
+le cuir. Les reconnaissez-vous?
+
+--Oui... ce sont les siennes, balbutia madame de Ganges.
+
+--Ai-je besoin de vous jurer que je ne l'ai pas ouvert?
+
+--Non... je vous crois... mais que va-t-il arriver, mon Dieu!... La
+justice poursuit les duellistes, quand le duel a causé la mort de l'un
+des combattants... vous serez interrogés... vous et votre ami... que
+direz-vous? La vérité, n'est-ce pas?... On vous demandera pourquoi vous
+aviez pris ce nom qui ne vous appartenait pas... et vous ne pourrez pas
+cacher ce qui s'est passé hier, chez mon amie, madame Dozulé... Ah! je
+suis perdue!
+
+--Si on m'interroge, je ne parlerai pas de vous... Mirande non plus...
+par une excellente raison, c'est qu'il ignore que vous existez. Les
+trois autres témoins sont trois étudiants qui n'étaient pas présents au
+moment où M. de Ganges m'a grossièrement reproché de lui avoir volé son
+nom... Ils savent que ces messieurs se sont battus à propos d'un
+soufflet... Ils ne savent pas pourquoi ce soufflet a été donné. Ce n'est
+pas moi qui le leur apprendrai... et, d'ailleurs il n'est pas certain
+qu'on nous interrogera... personne ne nous a vus sur le terrain.
+
+Paul oubliait, peut-être volontairement, la lettre du maître-chanteur,
+qui menaçait de le dénoncer. Il ne pensait qu'à rassurer la marquise et
+à tirer parti, pour entrer dans son intimité, de la bizarre situation
+que le plus étrange des hasards venait de leur créer.
+
+Il sentait très bien que le moment eût été mal choisi pour lui parler
+encore de son amour, comme il n'avait pas craint de le faire avant de
+lui annoncer qu'elle était veuve, mais il constatait déjà que si la
+nouvelle de la mort tragique de M. de Ganges avait bouleversé la
+marquise, elle ne l'avait pas affligée outre mesure, car elle n'avait
+pas versé de larmes.
+
+Et il lui savait gré de ne pas feindre une douleur que ne pouvait guère
+lui causer la lamentable fin d'un homme qui s'était presque vanté, avant
+de mourir, d'avoir été le plus détestable des maris.
+
+Il espérait qu'une fois remise de l'émotion bien naturelle qu'elle
+venait d'éprouver, cette victime d'une union mal assortie comprendrait
+qu'elle aurait tort de faire un éclat et il se préparait à lui proposer,
+en temps et lieu, le _modus vivendi_ que lui avait suggéré sa cervelle
+d'amoureux.
+
+Il attendait toujours qu'elle prît ce portefeuille qui, à vrai dire, lui
+brûlait les doigts.
+
+On a beau ne pas être sentimental à l'excès, on ne garde pas volontiers
+sur soi les reliques d'un homme qu'on a vu tomber, frappé à mort, dans
+un duel dont on a été la cause première.
+
+Et, de son côté, la marquise répugnait évidemment à toucher ce legs de
+son indigne mari.
+
+Paul Cormier se décida enfin à le placer sur le banc où elle était
+assise quand il avait paru dans le jardin.
+
+Il pensait bien qu'elle ne l'y laisserait pas et il tenait à s'en
+débarrasser le plus tôt possible.
+
+--Vous ne m'accuserez plus de mentir, dit-il doucement, et maintenant
+que j'ai rempli la pénible mission qui m'a été imposée, je vous supplie,
+madame, de me faire connaître votre volonté. A tout ce que vous me
+commanderez, j'obéirai, quoi qu'il m'en puisse coûter. Dans la situation
+où les événements nous ont placés, c'est à vous de donner des ordres. Et
+je vous demande en grâce de ne penser qu'à vous en prenant une décision.
+Peu importe ce qu'il m'arrivera, pourvu que vous n'ayez pas à souffrir
+des conséquences de ce duel.
+
+--Souffrir! répéta tristement la marquise, voilà des années que je
+souffre... il ne peut rien m'arriver de pis que de vivre comme j'ai vécu
+depuis que je me suis mariée. Si vous saviez!...
+
+--Je sais. Croyez-vous donc que je ne devine pas qu'on vous a sacrifiée
+à un homme que vous n'aimiez pas et qui a fait de vous une martyre...
+s'il ne me l'a pas dit, il m'en a dit assez pour que je ne le plaigne
+pas... c'est Dieu qui l'a puni... et c'est vous que je plains... vous
+pour qui je mourrais avec joie, si ma mort pouvait vous épargner un
+chagrin... vous que...
+
+La marquise arrêta d'un geste la déclaration brûlante que Paul avait sur
+les lèvres.
+
+--Pas un mot de plus, lui dit-elle d'une voix ferme. Je vous crois, mais
+je ne dois pas vous écouter. Je subirai mon sort sans murmurer... et je
+compte que vous n'aurez pas moins de courage que moi.
+
+--Est-ce à dire que vous persistez à me défendre de vous revoir?
+
+Et comme madame de Ganges se taisait:
+
+--C'est impossible! s'écria Paul. Comment feriez-vous? Que diriez-vous à
+vos amies... à vos amis... à ce monde où vous vivez et où j'ai été
+présenté sous le nom de votre mari? Espérez-vous leur persuader que je
+suis retourné à l'étranger?... Ils s'apercevraient bien vite que je n'ai
+pas quitté Paris... je me suis déjà trouvé face à face avec M. de Servon
+dans un lieu où je ne devais pas m'attendre à le rencontrer...
+
+--C'est moi qui partirai... je m'éloignerai de la France... je vous l'ai
+déjà dit.
+
+--Mais j'y resterai, moi. Que dirai-je à ceux qui me parleront de vous?
+Faudra-t-il que j'échafaude des mensonges pour tâcher de leur expliquer
+ce chassé-croisé du marquis et de la marquise de Ganges? Ils ne me
+croiraient pas... ils sauraient bientôt la vérité... on dirait partout
+que j'ai été votre amant... et que nous avons à nous deux, inventé cette
+supercherie... ils ne vous pardonneraient pas de vous être moquée d'eux.
+
+--Pourquoi ne leur diriez-vous pas tout simplement la vérité?... que
+vous m'avez suivie, que vous êtes entré chez madame Dozulé, en même
+temps que moi qui ne vous avais pas vu... et que l'erreur d'un valet de
+pied a fait tout le mal...
+
+--Ils me croiraient encore moins.
+
+--Mais rien ne vous oblige à les voir, vous n'avez qu'à reprendre la vie
+que vous avez toujours menée. Pour eux, le quartier que vous habitez est
+aussi loin que la Chine. Vous y avez rencontré M. de Servon par un de
+ces hasards qui n'arrivent pas deux fois.
+
+--J'avais bien compris... vous ne voulez plus me connaître... je vous
+gêne, murmura Paul Cormier.
+
+--Je n'ai pas dit cela, répliqua vivement la marquise.
+
+--Vrai?... vous ne me chassez pas? merci!... oh! merci!... alors, il n'y
+a qu'un moyen... un seul... c'est de rester comme nous sommes.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Pourquoi ne continuerais-je pas à passer pour votre mari? demanda
+Paul, emporté par son ardeur amoureuse, au point de ne pas s'apercevoir
+de l'énormité de la proposition qu'il osait faire à la marquise.
+
+--D'abord, parce que c'est impossible. A la rigueur, mes amis pourraient
+s'y laisser prendre; mais les vôtres?... mais votre mère?... car vous
+avez encore votre mère, vous me l'avez dit... Comment leur
+persuaderez-vous que vous n'êtes plus vous-même?... Cesserez-vous de les
+voir?...
+
+--Non... Mais je les verrai moins souvent... Je ne dîne chez ma mère
+qu'une fois par semaine... le dimanche... elle ne vient presque jamais
+chez moi... et elle ne me demande pas de lui rendre compte de ce que je
+fais.
+
+--Encore votre mère, reprit la marquise, serait-elle bien étonnée et
+probablement très affligée si elle venait à apprendre que son fils va
+dans le monde sous un faux nom et porte un titre qui ne lui appartient
+pas. J'admets qu'elle n'en saura rien, mais M. de Mirande, votre ami
+intime, comment pourrait-il ignorer que vous vivez en partie double?...
+Étudiant sur la rive gauche et marquis sur la rive droite...
+
+--Paris est si grand! murmura Paul, à bout d'arguments.
+
+--Oui, Paris est immense, mais tout y arrive... vous en avez eu la
+preuve hier, puisque vous avez trouvé sur votre chemin M. de Servon. Et
+si vos camarades venaient à découvrir que vous vous faites passer pour
+le marquis de Ganges, de quoi ne vous accuseraient-ils pas!... Convenez
+donc, monsieur, que votre projet est fou, si tant est que vous l'ayez
+conçu sérieusement.
+
+Paul baissa la tête et ne trouva rien à répondre.
+
+--Ce n'est pas tout, reprit madame de Ganges; alors même qu'il serait
+praticable, je ne me prêterais pas à une imposture... je ne trouve pas
+d'autre mot pour qualifier le plan de conduite que vous me proposez
+d'adopter.
+
+--Vous préférez me désespérer!
+
+--Non, monsieur. Seulement, je veux rester maîtresse de mes actions. Je
+ne sais ce que vous pensez de moi, mais je vous prie de croire que j'ai
+toujours été irréprochable.
+
+Mon mari, lui-même, mon mari qui m'a fait tant de peines, me rendrait
+cette justice, s'il vivait encore.
+
+--Il me l'a dit avant de mourir.
+
+--Vous devez donc comprendre que je ne puis ni ne dois rester avec vous
+dans les termes où nous a mis la méprise d'un domestique. Je suis
+décidée à dire la vérité à mon amie madame Dozulé. Elle a assisté à la
+scène et je lui expliquerai qu'un manque de présence d'esprit m'a
+empêchée de rectifier immédiatement l'erreur.
+
+Elle rira de l'aventure et elle se chargera de la présenter sous son
+véritable jour à ses invités d'hier.
+
+--Dieu sait ce qu'ils penseront de moi, murmura l'étudiant.
+Qu'importe?... tout ce que vous ferez sera bien fait, madame.
+
+--Je serais désolée que vous eussiez à souffrir de ma franchise, mais je
+ne puis agir autrement. Je ferai, d'ailleurs, en sorte de prendre sur
+moi la responsabilité de ce désastreux malentendu. Personne n'aura rien
+à vous reprocher. Il aura, du reste, duré si peu de temps qu'il ne
+saurait avoir de bien graves conséquences.
+
+--S'il en a, je les supporterai, quelles qu'elles soient... pourvu que
+vous ne me défendiez pas de vous revoir.
+
+--Plus tard, peut-être... mais vous sentez comme moi que pendant un
+temps nos relations doivent cesser.
+
+--Si j'étais sûr qu'elles ne seront qu'interrompues?...
+
+--Je ne puis rien vous promettre. La catastrophe que vous venez de
+m'annoncer va bouleverser ma vie et je ne sais pas encore quel parti je
+prendrai... je n'ai même pas la certitude que je suis veuve...
+
+--Si vous ne l'étiez pas, je ne vous aurais pas parlé comme je viens de
+le faire... Mais M. de Ganges est tombé sous mes yeux et je vous ai
+apporté la preuve qu'il est mort, dit Paul Cormier, en montrant du doigt
+le portefeuille auquel la marquise n'avait pas encore osé toucher.
+
+Il était resté sur le banc ce portefeuille armorié et elle ne pouvait
+pas douter qu'il eût appartenu à son mari.
+
+--Ouvrez-le, madame, reprit Paul, vous y trouverez certainement des
+papiers qui ne vous laisseront pas de doutes.
+
+La marquise ne semblait pas pressée de suivre le conseil que lui donnait
+l'amoureux qui aspirait à remplacer son mari. Peut-être s'y serait-elle
+décidée, mais son garde du corps se montra tout à coup. Au lieu de
+prendre l'objet, elle se plaça de façon à l'empêcher de le voir et elle
+l'interrogea des yeux.
+
+L'homme noir comprit la signification du regard qu'elle lui lança, car
+il répondit comme si elle lui eût adressé la parole:
+
+--C'est le valet de chambre de M. de Servon qui apporte une lettre pour
+M. de Ganges. J'ai eu beau lui dire que M. de Ganges n'est pas encore
+arrivé. Il prétend que son maître l'a vu hier.
+
+La marquise changea de visage et Paul Cormier comprit.
+
+Le vicomte envoyait les huit mille francs qu'il avait perdus sur parole
+à M. de Ganges qui les lui avait gagnés.
+
+--Il paraît que la lettre contient de l'argent, reprit le chevalier noir
+et que c'est très pressé.
+
+La situation se corsait encore. Le domestique de M. de Servon attendait
+une réponse et ce n'était pas à Paul Cormier de la lui donner. La
+marquise ne pouvait pas faire moins que de s'en charger.
+
+--Dites-lui que M. de Ganges n'est pas là et que je ne reçois pas les
+lettres adressées à mon mari, répondit-elle, après un silence.
+
+--Bien. Je vais le congédier, dit l'impassible personnage.
+
+Et il tourna les talons en pivotant tout d'une pièce, militairement,
+comme un soldat qui vient de faire son rapport à son supérieur.
+
+Paul le laissa s'éloigner avant de dire à demi-voix:
+
+--C'est à moi que cette lettre était destinée.
+
+--A vous! s'écria la marquise.
+
+--Oui, madame. Depuis la partie de baccarat chez madame Dozulé, M. de
+Servon est mon débiteur.
+
+--Et c'est chez moi qu'il envoie la somme qu'il vous doit!
+
+--Naturellement, puisqu'il croit la devoir à M. de Ganges.
+
+La marquise tressaillit. C'était le premier effet de l'erreur du valet
+de pied de madame Dozulé et elle pouvait maintenant mesurer ce que cette
+fatale méprise allait lui coûter.
+
+--Il reviendra l'apporter lui-même, cette somme, continua avec intention
+Paul Cormier qui ne désespérait pas encore d'amener la marquise à
+accepter son projet de rester dans le _statu quo_; et vous en verrez
+bien d'autres. C'est la conséquence forcée de ce qui s'est passé chez
+votre amie.
+
+--Vous avez raison, monsieur, dit-elle; la situation où nous nous
+trouvons tous les deux est intolérable. Je n'ai que deux partis à
+prendre: ou dire la vérité, ou quitter Paris et n'y jamais revenir. J'ai
+besoin de réfléchir avant de me décider, et je désire être seule.
+
+C'était un congé en bonne forme, et la marquise le signifia d'un ton si
+ferme que son amoureux comprit qu'il n'avait qu'à se retirer.
+
+--Je vous obéis, madame, dit-il tristement.
+
+Il se flattait que pour adoucir cette injonction, elle allait lui tendre
+la main, mais elle ne la lui offrit pas plus que la veille, au moment où
+il l'avait quittée tout près du rond-point des Champs-Elysées.
+
+Elle la retira même, comme si elle eût craint qu'il ne la prît, sans sa
+permission.
+
+Décidément, cette marquise n'aimait pas les contacts, même du bout des
+doigts.
+
+Après ce refus, presque décourageant, Paul Cormier n'avait plus qu'à
+s'en aller, sans ajouter un mot à ce qu'il avait dit.
+
+Ainsi fit-il, très mortifié et très mécontent du résultat de sa première
+visite à la marquise de Ganges.
+
+En traversant la cour qui précédait le jardin, il y retrouva l'homme
+habillé de noir, cet étrange personnage qui se tenait à l'écart pour
+apparaître de temps en temps comme la statue du Commandeur.
+
+Paul savait maintenant que ce garde du corps n'était pas un simple
+domestique, mais il n'eut pas la moindre envie de le saluer en passant
+et il crut voir que ce chevalier de la dame de l'avenue Montaigne le
+regardait d'un air soupçonneux.
+
+Il se demandait sans doute ce que ce jeune homme était venu faire chez
+madame de Ganges, et c'était bien la preuve qu'elle n'avait pas jugé à
+propos de lui parler de ses aventures à la sortie du Luxembourg et chez
+la baronne Dozulé.
+
+Peu importait du reste à Paul Cormier, mais il ne fut pas plutôt hors de
+l'hôtel, qu'il lui arriva, comme la veille, en descendant de voiture aux
+Champs-Elysées, d'envisager la situation sous un tout autre aspect.
+
+La veille, après le voyage en fiacre, il s'était repenti de s'être
+laissé trop facilement éconduire et maintenant il apercevait dans le
+langage et dans l'attitude de la marquise des côtés qui le choquaient.
+
+--Elle n'a pas sourcillé quand je lui ai annoncé que son mari avait été
+tué, cette nuit, se disait-il en s'acheminant vers le véhicule numéroté
+qui l'attendait à vingt pas de la porte de l'hôtel; je sais bien que ce
+mari était un chenapan et que sa mort la débarrasse de lui. J'ai trouvé
+tout naturel qu'elle ne jouât pas la comédie en faisant semblant de se
+désoler, mais à défaut de larmes, elle aurait pu montrer de l'émotion,
+ne fût-ce que par convenance... et c'est tout au plus si elle a été
+troublée un instant. Elle s'est mise tout de suite à examiner avec moi
+les conséquences de cette mort... en ce qui la touche personnellement,
+car elle ne s'est pas beaucoup inquiétée de savoir comment j'allais me
+tirer de ce mauvais pas. Et pourtant, si on poursuit les acteurs du
+duel, c'est Mirande et moi qui paierons les pots cassés.
+
+Cette marquise ne s'est pas seulement informée de ce qu'était devenu le
+corps du malheureux que nous avons laissé étendu sur l'herbe d'un
+bastion du boulevard Jourdan. Je commence à croire qu'elle n'a pas de
+coeur.
+
+Il était temps du reste que Paul pensât à ses propres affaires qui
+pouvaient très mal tourner, surtout depuis qu'il avait reçu la lettre
+anonyme où un gredin le menaçait de le dénoncer à la Justice.
+
+Il y allait de son repos; presque de son honneur, car un duel nocturne,
+suivi de l'abandon du cadavre, devait forcément donner lieu à une
+instruction criminelle, et quoiqu'il ne fût pas le plus compromis, il
+risquait certainement de passer en cour d'assises ou en police
+correctionnelle, ce qui eût été bien pis, car les jurés acquittent
+presque toujours les duellistes que les magistrats condamnent très
+volontiers.
+
+Et ne sachant pas du tout comment il fallait s'y prendre pour parer à ce
+danger on tout au moins pour l'atténuer, il ne pouvait mieux faire que
+d'aller prendre l'avis de son ami Bardin.
+
+Il dit donc au cocher qui l'avait amené, avenue Montaigne, de le
+conduire au boulevard Beaumarchais, au coin de la rue Saint-Claude, où
+s'embranche la rue des Arquebusiers.
+
+Il aurait bien pu profiter de l'occasion pour aller voir sa mère,
+puisque la rue des Tournelles est à deux pas, mais il craignait qu'elle
+ne remarquât l'état d'agitation où l'avaient mis les événements qui
+venaient de se succéder, événements dont l'entretien avec madame de
+Ganges n'était pas le moins troublant.
+
+Il était donc décidé à ne voir, ce jour-là, que le vieil avocat, et
+pendant le trajet, il prépara la consultation qu'il allait chercher au
+Marais.
+
+Il ne se souciait pas de dire du premier coup toute la vérité à Bardin.
+Il voulait d'abord tâter le terrain en lui demandant ce qu'il penserait
+d'un cas analogue au sien; s'il conseillerait à un homme compromis, en
+pareille occasion, de se tenir coi ou d'aller, au contraire au-devant de
+l'action judiciaire, en déclarant spontanément qu'il avait pris part à
+la rencontre et quelle part il y avait prise.
+
+Il ne pouvait guère en dire davantage, car il n'était pas en cette
+affaire le principal intéressé.
+
+Mirande était plus exposé que lui puisqu'il avait tué de sa main le
+marquis de Ganges. Paul n'avait donc pas le droit de prendre un parti
+sans l'approbation préalable de son ami, lequel, à l'heure qu'il était,
+devait dormir encore.
+
+Paul projetait de se transporter chez lui, après avoir recueilli
+l'opinion du père Bardin et de décider d'un commun accord avec Jean ce
+qu'il convenait de faire dans le cas épineux où ils s'étaient mis.
+
+Les trois autres étudiants ne comptaient pas: des gamins qui avaient
+assisté à la rencontre, par hasard, et auxquels on ne pouvait reprocher
+que d'avoir agi comme des étourneaux.
+
+Le projet était sage, mais entre la conception et l'exécution, il y a
+toujours, place pour des incidents imprévus.
+
+En descendant de voiture, rue Saint-Claude, Paul se trouva nez à nez
+avec l'avocat qui trottinait, à pas pressés, et qui lui dit:
+
+--Comment! c'est encore toi!... dans mon quartier à l'heure de ton cours
+de droit administratif!... et puis, tu ne vas donc plus qu'en carrosse
+maintenant?...
+
+--J'allais chez vous... pour vous parler d'une affaire... balbutia Paul,
+assez contrarié.
+
+--Tu m'en parleras une autre fois... aujourd'hui, je n'ai pas de temps à
+perdre et je ne vais pas remonter mes trois étages pour t'entendre...
+
+--C'est que... je ne puis pas remettre à un autre jour...
+
+--Je n'imagine pas ce que tu peux avoir à me dire de si urgent, mais
+puisque tu tiens tant à causer avec moi, tu n'as qu'à m'accompagner;
+nous causerons en marchant.
+
+--Qu'à cela ne tienne, mon cher monsieur Bardin. Je ne vous demande
+qu'une minute pour renvoyer mon fiacre.
+
+Paul, paya au cocher le double de ce qu'il lui devait, pour se dispenser
+d'attendre qu'il lui rendît la monnaie, et revint dire au vieil ami de
+sa mère:
+
+--Maintenant, me voilà prêt à vous suivre où il vous plaira de me mener
+pourvu que vous m'écoutiez. Où allez-vous?
+
+--Au Palais de Justice.
+
+--Bon! ce n'est pas tout près d'ici; j'aurai le temps de vous conter ce
+qui m'amène.
+
+--N'importe!... sois bref!... et surtout sois clair!... mais avant de
+commencer, laisse-moi t'apprendre une nouvelle qui te fera plaisir.
+
+--Tout ce que vous voudrez, monsieur Bardin.
+
+--Il s'agit de mon fils. Je t'ai dit souvent qu'il ne lui fallait qu'un
+beau crime à instruire pour se faire connaître... pour sortir du rang...
+un de ces crimes dont tous les journaux s'occupent et qui mettent en
+lumière les talents d'un juge...
+
+--Parfaitement... et j'ai toujours pensé que cette chance lui viendrait
+tôt ou tard.
+
+--Hum!... elle s'est fait attendre... et l'avancement de ce pauvre
+Charles s'en est ressenti... si on ne regardait qu'au mérite, il devrait
+être déjà conseiller à la cour... mais enfin, il tient son crime.
+
+--Bravo! dit Paul, qui souriait sous sa moustache de l'enthousiasme
+paternel du vieil avocat. Alors, il est corsé, ce crime?
+
+Combien de cadavres?
+
+--Un seul, répondit Bardin sans s'apercevoir que l'étudiant se moquait
+un peu de lui; mais la victime appartient aux classes élevées de la
+société... et le vol n'y est pour rien, car on a trouvé de l'argent dans
+les poches du mort.
+
+--Une vengeance, alors?
+
+--Probablement... et apprends pour ta gouverne que ces crimes-là
+passionnent toujours le public parisien... d'abord, parce qu'ils sont
+plus rares... et puis, parce qu'on cherche la femme.
+
+--Ah! il y a une femme dans l'affaire?
+
+--Je le parierais, mais je n'en sais rien encore. Charles vient de
+m'écrire un mot pour m'annoncer qu'on venait de le charger d'instruire
+et qu'il courait au Palais... Il ne me donne pas de détails... mais j'en
+aurai... j'ai pensé tout de suite à aller le trouver dans son cabinet
+pour lui faire mon compliment, et j'y vais de ce pas.
+
+--Il est donc tout récent, ce crime?... Les journaux n'en disent rien.
+
+--Il est de cette nuit.
+
+--Ah! murmura Paul, à qui cette indication mettait déjà, comme on dit,
+la puce à l'oreille.
+
+--Oui... le corps de l'homme assassiné a été trouvé, vers cinq heures du
+matin, par des maraîchers qui conduisaient leurs charrettes aux Halles.
+
+--Dans quel quartier? demanda vivement Cormier.
+
+--Charles ne me le dit pas. Je suppose que c'est près d'une des
+barrières de Paris... sur le chemin des voitures qui viennent de la
+banlieue?... quelle banlieue?... je l'ignore et ça m'est égal... à toi
+aussi, je suppose.
+
+--Oh! complètement égal, s'empressa de répondre Cormier qui ne disait
+pas ce qu'il pensait, car cet exposé incomplet commençait à l'inquiéter
+sérieusement.
+
+--L'important, c'est que l'affaire profite à l'avancement de Charles et
+je suis sûr qu'il l'éclaircira, quoiqu'elle soit, paraît-il, très
+mystérieuse. Mais en voilà assez là-dessus... Expose-moi la tienne... De
+quoi s'agit-il?
+
+Paul n'était pas pressé de s'expliquer. Avant ce dialogue où le vieil
+avocat avait eu la parole presque tout le temps, il ne se serait pas
+fait prier. Il aurait abordé tout droit la question et il n'aurait pas
+été embarrassé pour la présenter de façon à ne pas éveiller l'attention
+de cet excellent Bardin. Maintenant, il ne savait plus comment s'y
+prendre, car il entrevoyait que le beau crime sur lequel le bonhomme
+fondait l'espoir de la fortune judiciaire de son fils pouvait bien
+n'être que le meurtre du marquis.
+
+Consulter le père du juge d'instruction, c'était pour ainsi dire, se
+jeter dans la gueule du loup.
+
+Il fallait pourtant parler, sans quoi Bardin se serait figuré que Paul
+avait voulu le mystifier et il aurait mal pris la chose.
+
+L'ami de Jean de Mirande espéra s'en tirer en se tenant dans les
+généralités d'une consultation vague.
+
+--Voici, dit-il, en cherchant à prendre un ton dégagé. Un de mes
+camarades s'est trouvé fourré dans une bagarre où on s'est fortement
+cogné. On a échangé des horions...
+
+--Ils vont bien, tes camarades! Ça se passait, naturellement, au
+quartier Latin?
+
+--Mon Dieu, oui. Les batailles n'y sont pas rares... mais celle-là a mal
+fini. Il y a eu des éclopés. Il paraît même qu'un des combattants est
+resté sur le carreau.
+
+--C'est joli!... et sans doute, c'est un de tes amis qui a fait ce coup?
+
+--Il le craint.
+
+--Comment, il le craint!... il a donc assommé un homme sans s'en
+apercevoir?
+
+--Dame!... vous comprenez... dans une mêlée...
+
+--Tu me la bailles belle avec ta mêlée! Enfin, qu'est-ce que tu veux de
+moi?... ce n'est pas pour me raconter cette équipée que tu t'es fait
+conduire dare-dare rue des Arquebusiers.
+
+--Mais, si. Je voulais vous demander un conseil.
+
+--Tu en étais donc, de la rixe?
+
+--J'y ai assisté, comme beaucoup d'autres.
+
+--Et après... quand il y a eu un mort et des blessés, tout le monde
+s'est sauvé... tous ceux qui ont pu, s'entend.
+
+--C'est à peu près cela. On n'a arrêté personne. Et je venais vous
+consulter, cher monsieur.
+
+--Sur quoi!... ce cas ne me paraît pas rentrer dans ma spécialité.
+
+--Mais, si... puisqu'il s'agit de faits qui pourraient donner lieu à des
+poursuites.
+
+--Au lieu d'employer le conditionnel, tu devrais dire: _qui donneront
+lieu_. Il y a eu mort d'homme. L'affaire ne peut pas en rester là. Mon
+fils, depuis qu'il est juge, en a instruit vingt de la même catégorie.
+Elles ne sont pas très graves, mais elles aboutissent toujours à des
+mois ou à des années de prison. Ton doux ami peut s'attendre à en
+goûter, s'il est pris.
+
+--Il ne l'est pas, jusqu'à présent... et c'est précisément sur ce point
+que je voudrais avoir votre avis. Doit-il se présenter chez le
+commissaire du quartier et lui raconter, pour sa justification, comment
+cette querelle s'est engagée... ou bien laisser la police chercher les
+coupables?...
+
+--C'est sérieusement que me tu poses cette question?
+
+--Mais, oui. C'est un cas de conscience que je vous soumets.
+
+--Va te promener avec ton cas de conscience et médite sur le fameux mot
+du président de Harlay: «Si on m'accusait d'avoir volé les cloches de
+Notre-Dame, je commencerais par me mettre à l'abri...»
+
+--Vous ne conseillez pas à mon ami de se sauver à l'étranger, je
+suppose?
+
+--Non, mais je lui conseille de se tenir tranquille. On n'est pas forcé
+de se dénoncer soi-même, et les juges ne doivent pas s'en rapporter à la
+déclaration de celui qui se dénonce. C'est un axiome du droit criminel
+que tu devrais connaître... _nemo creditur_...
+
+--Je sais le reste. Alors, vous êtes d'avis que mon ami aurait tort de
+se livrer?
+
+--Il faudrait qu'il fût fou... et tu peux lui signifier de ma part qu'il
+fera très bien de faire le mort... d'autant que s'il se déclarait, tu
+serais compromis très probablement... C'est ta maman qui ne serait pas
+contente!
+
+Au fond, Paul était bien de l'avis du vieil avocat et il n'était pas
+fâché de l'entendre lui conseiller de s'abstenir.
+
+Il crut pourtant devoir insister en disant:
+
+--Alors, décidément, vous, jurisconsulte émérite, vous pensez qu'il vaut
+mieux laisser aller les choses?
+
+--Ce n'est pas le jurisconsulte qui te parle, c'est l'ami de ta mère...
+et tout homme de bon sens te parlera comme moi. Si tu en doutes, il y a
+un moyen de t'assurer que je suis dans le vrai.
+
+--Lequel?
+
+--Consulte un magistrat.
+
+--Y pensez-vous?
+
+--Un magistrat qui te connaît et qui te croit incapable d'une vilaine
+action. Je vais au Palais voir mon Charles. Profite de l'occasion. Monte
+avec moi jusqu'à son cabinet.
+
+--Comment! s'écria Paul, vous me proposez d'aller consulter votre fils
+sur une affaire qu'il pourrait avoir à instruire! Jamais de la vie! Il
+croirait que je me moque de lui, et il me mettrait à la porte.
+
+--Non, puisque je serai avec toi, dit Bardin. Charles sera au contraire
+très sensible à une marque de déférence de ta part... d'autant plus que
+tu n'as pas toujours été bien pour lui... tu évites de le rencontrer et
+quand tu te trouves avec lui, tu affectes de ne lui parler que par
+ricochet... de bricole, comme on dit au billard.
+
+--C'est par respect... vous comprenez... il est magistrat... juge au
+tribunal de la Seine... et je ne suis qu'un pauvre diable d'étudiant...
+
+--Pas si pauvre, puisque ta mère te laissera six cent mille francs...
+tandis que moi, je ne laisserai pas grand'chose à Charles. Mais la
+question n'est pas là. Tu me donnes de mauvaises raisons et tu ferais
+mieux de me dire la vérité. Charles ne te va pas parce qu'il est trop
+sérieux et trop sage pour plaire à un garnement de ton espèce. Tu te
+figures sans doute que l'antipathie est réciproque. Tu te trompes
+absolument. Il ne m'a jamais dit que du bien de toi et je sais qu'il
+apprécie fort ton esprit et ta gaîté.
+
+--Je ne l'aurais pas cru, mais je suis ravi de l'apprendre. Si je ne le
+recherche pas beaucoup, c'est à cause de la différence d'âge et de
+situation. Et, pour l'affaire en question, je craindrais, en la lui
+soumettant, de le mettre dans un terrible embarras... pensez donc!...
+demander à un juge si je ferais bien de me soustraire à l'action de la
+justice!... ce serait raide.
+
+--Tu ne t'adresseras pas au juge; tu t'adresseras à l'homme. Il te
+donnera son avis tout comme s'il n'avait jamais porté la robe et je ne
+doute pas que cet avis soit conforme au mien. Je t'autorise du reste à
+le lui répéter ce que je viens de te dire sur ton cas et je le lui
+répéterai moi-même. Allons! viens! Ça me fera plaisir de te voir
+échanger une poignée de mains avec Charles et je suppose que tu tiens à
+être agréable au plus ancien ami de ta mère.
+
+Paul protesta d'un geste, et le vieil avocat reprit malicieusement:
+
+--D'abord, tu as intérêt à me ménager... à cause de l'héritière...
+
+--Quelle héritière?
+
+--La fille aux six millions? As-tu déjà oublié l'histoire que j'ai
+racontée hier en dînant?
+
+--Non... mais je n'y pensais plus.
+
+--Il faut y penser. Je me suis mis en tête de te faire épouser cette
+orpheline.
+
+--Pourquoi pas plutôt à votre fils?
+
+--Parce qu'elle n'a pas vingt ans et que Charles en aura bientôt
+quarante. Elle ne voudrait pas de lui... et d'ailleurs, mon fils n'a pas
+besoin d'une femme six fois millionnaire. Il ne saurait que faire de
+tant d'argent, tandis que toi, avec les goûts que je te connais, tu ne
+trouverais pas que c'est trop.
+
+--Je ne suis pas si ambitieux.
+
+--Peut-être, mais tu es si dépensier!... bref, tu as tort de ne pas
+prendre au sérieux le projet dont je t'ai parlé. Tiens! je parie que tu
+n'as seulement pas songé à prier ton ami de te renseigner sur la famille
+dont je t'ai cité le nom.
+
+--Un nom que je n'ai pas retenu...
+
+--Un nom de ce pays là... un nom qui rime avec Camargue...
+
+--Bon! Je me souviens... Marsillargues... j'avoue que je ne me suis pas
+rappelé la recommandation que vous m'aviez faite.
+
+--Tu as pourtant, je suppose, vu hier soir ton camarade?
+
+--Je l'ai rencontré à la Closerie des Lilas, mais...
+
+--Vous avez eu autre chose à faire que de causer du Languedoc, je le
+pense bien... et à propos de ce Mirande, est-ce que?... mais oui,
+parbleu!... c'est lui, n'est-ce pas, qui s'est mis dans ce joli
+pétrin?... et c'est pour lui que tu es venu me consulter?...
+l'assommeur, c'est lui.
+
+--Je vous assure que non, répondit vivement Cormier.
+
+Bardin en pensa ce qu'il voulut et n'insista pas. Il avait pris le bras
+de son jeune ami et il comptait ne pas le lâcher avant de l'avoir mis en
+présence de son fils, à seule fin de les raccommoder.
+
+Paul se laissait emmener et il était très perplexe. Il regrettait fort
+de s'être tant avancé, mais il sentait qu'il ne pouvait plus reculer,
+sous peine de gâter son affaire. Bardin aurait pu croire qu'il avait sur
+la conscience un véritable crime et Bardin, vexé, aurait très bien pu
+faire part à son fils des confidences incomplètes que Paul Cormier lui
+avait faites, pendant le trajet de la rue des Arquebusiers au boulevard
+du Palais où ils arrivaient en ce moment.
+
+Paul se disait aussi qu'il ne risquait pas grand'chose à accompagner
+Bardin père jusque dans le cabinet de Bardin fils qui était certainement
+un galant homme, incapable d'abuser de la situation. Paul pensait même
+qu'il y pourrait gagner de savoir à quoi s'en tenir sur l'affaire
+criminelle que ce juge était chargé d'instruire. Le père ne manquerait
+pas d'en parler au fils, en présence de Paul, et le fils se laisserait
+aller à donner des détails. Paul, renseigné, pourrait arrêter un plan de
+conduite en connaissance de cause et dût-il se décider plus tard à
+confesser la part qu'il avait prise à la mort du marquis, rien ne
+l'obligerait à déclarer la vérité avant de s'être consulté avec Jean de
+Mirande.
+
+--Nous y voilà, dit le vieil avocat, en poussant Cormier sous une voûte
+qui aboutit à une cour. Nous n'avons plus qu'à monter deux étages. Tu
+n'es jamais entré dans un cabinet de juge instructeur?
+
+--Jamais, Dieu merci!
+
+--Pourquoi, Dieu merci?... Les plus honnêtes gens peuvent y être appelés
+comme témoins et même comme prévenus, quoique ce soit plus fâcheux. Tous
+les prévenus ne sont pas des coupables. Tu vas voir que ça t'amusera...
+nous allons rencontrer dans les couloirs des types curieux et des
+figures cocasses.
+
+--Quoi! voilà que maintenant vous blaguez la magistrature!
+
+--Tu ne comprends pas. Je parle des gens appelés à déposer. On en voit
+de toutes les couleurs, sans parler des avocats qui rôdent par les
+corridors. Il y en a qui ont de bonnes têtes.
+
+Montons! Charles doit être arrivé. Tâchons de le voir avant qu'il ait
+commencé à entendre les témoignages. Si nous tardions, nous pourrions le
+déranger.
+
+Paul Cormier se laissa guider par le père Bardin, à travers un dédale
+d'escaliers et de couloirs où stationnaient des Gardes de Paris, et où
+passaient des individus des deux sexes qui ne payaient pas de mine.
+
+Il y en avait d'assis sur des bancs fixés au mur, attendant leur tour de
+comparaître devant le juge qui les avait fait citer.
+
+Maître Bardin connaissait tous les détours de ce labyrinthe et il
+conduisit tout droit son jeune ami à la porte du cabinet de son fils,
+gardée par un planton, auquel il donna sa carte en le priant de la
+remettre immédiatement au juge d'instruction.
+
+Pendant que le soldat la portait, Paul eut le temps de remarquer, parmi
+quelques autres témoins qui faisaient antichambre, un homme assez
+convenablement vêtu qui le regardait beaucoup, comme s'il eût été
+surpris de le voir là.
+
+--Sois gentil avec Charles, dit à demi-voix le père Bardin, quand le
+planton revint les chercher pour les introduire dans le cabinet du juge.
+
+Le vieil avocat entra le premier. Son fils, en le voyant, vint à lui,
+les deux mains tendues, laissant là un monsieur avec lequel il causait,
+debout. Sa figure rayonnait, à ce magistrat. Elle se rembrunit un peu,
+quand il aperçut Paul Cormier, mais il ne reçut pas mal ce visiteur
+inattendu.
+
+Le juge lui demanda affectueusement des nouvelles de sa mère et le pria
+de s'asseoir, en attendant qu'il eût fini avec le monsieur qui les avait
+précédés dans le cabinet.
+
+Ce ne fut pas long. Il emmena son interlocuteur dans un coin, échangea
+avec lui quelques mots à voix basse et le reconduisit jusqu'à la porte.
+
+Puis, revenant à son père, il lui dit joyeusement:
+
+--Vous venez me féliciter, n'est-ce pas?... je crois que je tiens une
+affaire intéressante. Et vous avez bien fait de venir de bonne heure...
+j'ai je ne sais combien de témoins à entendre, et mon greffier n'est pas
+encore arrivé... nous avons donc le temps de causer un peu, avant que
+j'entame les interrogatoires.
+
+Et vous, mon cher Paul, par quel heureux hasard avez-vous accompagné mon
+père? Venez-vous aussi me complimenter? demanda en souriant le juge
+d'instruction.
+
+Charles Bardin avait l'air sévère qui convient à un magistrat, mais sa
+voix était sympathique comme sa physionomie.
+
+--Ce n'est pas tout à fait ça, dit en riant le vieil avocat. Je l'ai
+rencontré à ma porte comme je sortais pour venir te voir. Il avait une
+consultation à me demander. Je l'ai emmené avec moi, je la lui ai donnée
+en chemin et j'y ai ajouté un conseil qu'il hésite à suivre. Alors, je
+l'ai décidé à en appeler du père au fils... tu vas juger en dernier
+ressort.
+
+--C'est bien de l'honneur que vous me faites. De quoi s'agit-il?
+
+--En deux mots, voilà: hier soir, au quartier, grande bataille à la
+sortie de Bullier. Paul en était. On s'est fort assommé et il y a
+peut-être eu un tué.
+
+--Diable!
+
+--Ce serait grave, mais il n'est pas certain qu'il y ait eu mort
+d'homme. Les batailleurs se sont dispersés après la bataille. Paul a
+fait comme les autres. Il paraît qu'on n'a arrêté personne. Il n'aurait
+donc qu'à se tenir coi pour ne pas être inquiété. Mais il a été pris
+d'un scrupule et il est venu me soumettre son cas. Doit-il se présenter
+chez le commissaire de police et lui déclarer spontanément qu'il a pris
+part à cette rixe qui a si mal fini? Je lui ai conseillé de se tenir
+tranquille et je pense que tu es de mon avis.
+
+--Comme magistrat, je me récuse, dit presque gaiement Charles.
+
+--Ça va de soi... mais comme ami c'est une autre affaire, n'est-ce
+pas?... Note bien que si un des combattants est resté sur la place, ce
+n'est pas la faute de Paul qui est parfaitement sûr de n'avoir tué
+personne. Il craint que ce coup malheureux n'ait été porté par un de ses
+camarades... c'est très regrettable, mais je déclare en mon âme et
+conscience que Paul n'est pas tenu de dénoncer ce garçon.
+
+--Ce qu'il y a de certain, c'est que les lois qui punissent la
+non-révélation ont été abrogées, répondit évasivement Charles Bardin.
+
+--Et il faut voir les choses comme elles sont, reprit Bardin père; s'il
+s'agissait d'un assassinat... comme, par exemple, celui sur lequel on
+t'a chargé d'instruire... Paul aurait le devoir d'éclairer la justice;
+mais il s'agit d'une rixe entre ivrognes, ce qui est tout différent...
+coups et blessures ayant occasionné la mort sans intention de la
+donner... c'est l'affaire de la police de chercher les coupables.
+
+--Mon cher père, vous plaidez si bien que je me rallie à votre opinion.
+
+--Tu entends, Paul?... tu n'as qu'à ne pas bouger.
+
+--C'est ce que je ferai, dit l'étudiant.
+
+--Tâche surtout que ta mère ne sache rien. Si elle se doutait que tu
+t'es compromis dans une pareille bagarre, elle en ferait une maladie, la
+pauvre femme.
+
+Ah! ça, j'espère bien que ton ami l'assommeur se tiendra coi aussi... et
+que s'il était arrêté, il ne s'aviserait pas de parler de toi.
+
+--Je réponds que non.
+
+--Alors, tu peux dormir sur tes deux oreilles.
+
+--Je suis étonné de n'avoir pas entendu parler de cette affaire, dit
+Charles, moins optimiste que son père. Je sors du parquet et j'ai causé
+avec ces messieurs qui m'en auraient probablement dit un mot, s'ils
+l'avaient connue.
+
+--Sans doute, ils n'ont pas encore reçu le rapport de la police. Ça
+s'est passé, hier soir... et ça n'a pas une grande importance en
+comparaison de l'autre... celle qu'on vient de te confier. Elle est
+grosse celle-là, hein? mon garçon.
+
+--Très grosse et surtout très mystérieuse. Jusqu'à présent, nous n'avons
+pas un indice qui puisse nous mettre sur la trace de l'assassin. Vous
+m'avez trouvé tout à l'heure causant avec le chef de la Sûreté. Il
+venait m'annoncer que le corps vient d'être exposé à la Morgue.
+
+--Ah! dit Paul, ce monsieur qui était là... c'est...
+
+--Le chef de la Sûreté et il pense comme moi que le crime n'a pas été
+commis par un de ces bandits qui attaquent, pour les voler, les passants
+attardés dans les quartiers éloignés du centre. Le mort n'a pas été
+dévalisé... On a trouvé sur lui quelques pièces d'or. Ceux qui l'ont
+tué... car ils devaient être plusieurs... se sont contentés de le
+déshabiller... à moitié...
+
+--Comment, à moitié? s'écria le vieil avocat.
+
+--Ils ne lui ont laissé que son pantalon... le gilet et la redingote
+étaient jetés à côté du cadavre...
+
+--C'est singulier. Les assassins n'ont pas coutume de perdre leur temps
+à débarrasser leurs victimes des vêtements qui les gênent. Pourquoi
+ceux-là ont-ils pris cette précaution?
+
+--Je crois que j'ai trouvé l'explication du fait, dit Charles Bardin.
+Ils les ont enlevés pour les fouiller tout à leur aise. Ce n'était pas
+de l'argent qu'ils cherchaient; c'étaient des papiers... et ils les ont
+pris... la poche de la poitrine de la redingote avait évidemment contenu
+un portefeuille... ça se voyait aux plis de la doublure, m'a dit l'agent
+qui l'a examinée... elle bâillait, parce qu'elle était vide... et le
+portefeuille devait être gros.
+
+--Bravo! s'écria le père. J'admire ta perspicacité.
+
+Paul ne l'admirait guère. Il pensait au portefeuille que M. de Ganges
+lui avait confié avant le duel et il lui passait des frissons dans le
+dos.
+
+--Alors, reprit le vieil avocat, tu supposes que ce malheureux avait sur
+lui des valeurs... des titres?...
+
+--Ou des lettres compromettantes pour quelqu'un. On l'a tué pour les lui
+reprendre.
+
+--Et il n'avait rien sur lui qui pût servir à le faire reconnaître? Par
+une carte de visite?
+
+--Il en avait peut-être. Les assassins les ont fait disparaître, et ça
+se comprend. Si on savait qui il est, on parviendrait à savoir qui avait
+intérêt à le supprimer et on arriverait jusqu'à eux.
+
+J'espère bien que j'y arriverai quand même. Ils n'ont pas pensé à
+emporter le chapeau. Or, sur la coiffe, il y a l'adresse du chapelier
+qui l'a vendu et une couronne de marquis.
+
+Depuis que le juge avait commencé à exposer, avec une visible
+satisfaction, les précieux indices notés par les agents, Paul Cormier
+était sur des charbons ardents.
+
+Tous les détails que donnait si complaisamment Charles Bardin se
+rapportaient si bien à l'affaire du duel nocturne que Paul ne doutait
+presque plus d'être tombé dans un guêpier en se laissant aller à
+consulter précisément le magistrat désigné pour l'instruction qui venait
+de s'ouvrir sur un meurtre encore inexpliqué. Mais enfin il n'en était
+pas sûr et il s'efforçait encore de se persuader à lui-même qu'il n'y
+avait là qu'une coïncidence fortuite.
+
+Maintenant, il ne pouvait plus se faire la moindre illusion. C'était
+bien de la mort de M. de Ganges qu'il s'agissait. C'était même un
+plaisir que d'entendre ce grave magistrat, réputé comme habile,
+déraisonner à bouche que veux-tu, et prendre un duel pour un assassinat.
+Mais ces grosses erreurs n'empêcheraient pas qu'on parvînt à connaître
+la véritable personnalité du marquis de Ganges. L'adresse de son
+chapelier y suffirait.
+
+--Le chapeau a été acheté à Nice, reprit le juge.
+
+--Il l'a acheté en allant à Monte-Carlo, pensa Cormier, consterné.
+
+Et cette histoire du portefeuille disparu achevait de le troubler. Sur
+ce point unique, Charles Bardin et le chef de la Sûreté avaient entrevu
+non pas la vérité, mais une partie de la vérité. Paul savait ou il était
+ce portefeuille qu'il venait de remettre à la marquise et il envisageait
+avec effroi les conséquences possibles de ce commencement de
+découvertes.
+
+Il en était à se demander s'il ne ferait pas bien de parer au danger en
+disant tout de suite la vérité. Raconter le duel et le rôle qu'il y
+avait joué, c'eût été faire la part du feu. Il lui en coûterait de gros
+désagréments, mais, du moins, il n'aurait plus à redouter d'être accusé
+d'avoir commis un assassinat.
+
+Il se serait peut-être décidé à entrer, comme on dit en style
+judiciaire, dans la voie des aveux--une voie semée d'épines et qui ne
+conduit pas toujours au salut ceux qui s'y engagent;--mais en se
+dénonçant, il eût été amené à dénoncer Mirande, et l'amitié lui fermait
+la bouche.
+
+Il ne pensa plus qu'à mettre fin au supplice qu'il endurait,
+c'est-à-dire à prendre congé de ce juge qui, sans s'en douter, jouait
+avec le fils de la vieille amie de son père, comme un chat joue avec une
+souris.
+
+Assurément, Charles Bardin n'essaierait pas de le retenir, car il devait
+avoir hâte de se mettre à sa besogne d'instructeur, et il avait donné
+son opinion sur le cas de l'étudiant.
+
+Paul comptait sans le père Bardin, qui n'était pas encore las d'admirer
+la sagacité de son fils et qui l'aurait volontiers questionné deux
+heures durant, pour lui procurer de nouvelles occasions de mettre en
+évidence ses incomparables mérites.
+
+--Mon cher enfant, lui dit-il avec effusion, tu seras conseiller,
+l'année prochaine. Maintenant, nous allons te laisser. Tu as déjà perdu
+assez de temps à m'écouter.
+
+--Oh! il n'y a pas de mal... mon vieux greffier est en retard, comme
+toujours... je me propose même de lui déclarer que s'il continue à être
+inexact, je demanderai sa mise à la retraite. Et je ne sais pas encore
+si tous les témoins que je dois interroger sont arrivés.
+
+--Quels témoins?... Personne n'a assisté au crime.
+
+--Non, malheureusement. Je vais entendre les maraîchers qui ont trouvé
+le corps sur le boulevard Jourdan.
+
+Cette indication aurait levé les derniers doutes de Paul Cormier, s'il
+lui était resté l'ombre d'un doute.
+
+--Où ça se trouve-t-il ce boulevard-là?
+
+--Aux fortifications, près de la porte de Montrouge. C'est tout
+bonnement le chemin de ronde auquel on a donné un nom de Maréchal de
+France. Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'homme a été tué, non pas
+sur le chemin, mais derrière une butte en terre qui se trouve au milieu
+d'un bastion. Sous quel prétexte a-t-on pu l'attirer là?
+
+--Je me le demande, murmura le père Bardin.
+
+Paul aurait pu renseigner le père et le fils, mais il n'avait garde.
+Seulement, leur aveuglement l'étonnait et il lui prenait des envies de
+leur crier: Comment ne devinez-vous pas qu'il a été tué en duel?... ce
+n'est pourtant pas la première fois qu'on se bat à Paris derrière un
+_cavalier_. On y est mieux caché qu'au bois de Vincennes.
+
+--Du reste, reprit Charles Bardin, aujourd'hui, je ne ferai pas
+grand'chose. Cette première séance ne sera qu'un prologue... mon
+instruction ne se corsera qu'après que le cadavre aura été reconnu à la
+Morgue.
+
+--Diable!... mais... s'il ne l'était pas?
+
+--Il le sera. Il n'y a que les malheureux qui n'avaient ni feu ni lieu
+de leur vivant qu'on ne reconnaît pas sur les dalles de la Morgue. Ce
+mort devait avoir des amis... on a toujours quand on n'est pas dans la
+misère... et d'ailleurs le chapelier de Nice qui lui a vendu son chapeau
+me renseignera. Mais... permettez que je sonne pour savoir si mes
+maraîchers sont là.
+
+--A ton aise, mon cher Charles... nous partons.
+
+La porte du cabinet s'ouvrit; un garçon entra, appelé par le coup de
+sonnette, et répondit à l'interrogation du juge que les maraîchers en
+question attendaient depuis dix minutes.
+
+Il ajouta qu'il y avait aussi là un homme qui n'avait pas reçu
+d'assignation, et qui demandait à être entendu, ayant, prétendait-il, à
+faire au magistrat instructeur une communication très importante et très
+urgente.
+
+--Qu'il me la fasse par écrit, dit M. Charles Bardin. Quand j'en aurai
+pris connaissance, je verrai si je dois le recevoir, mais je vais
+d'abord entendre les témoins que j'ai fait citer.
+
+--Voilà ce qu'il vient d'écrire au crayon, dit le garçon de bureau, en
+présentant au juge un bout de papier sale et froissé qui paraissait être
+une feuille arrachée d'un carnet de poche.
+
+Charles Bardin y jeta les yeux et fit un haut-le-corps, comme s'il y
+avait lu quelque chose d'inattendu et de prodigieux. Il ouvrit même la
+bouche pour dire ce que c'était, mais il ne le dit pas et il demanda au
+messager qui venait d'apporter cet étrange billet:
+
+--Quel homme est-ce?
+
+--Un homme comme tout le monde, monsieur. Il n'est pas trop mal habillé.
+Il a une redingote. Il dit qu'il est allé d'abord au Parquet où on n'a
+pas voulu le recevoir et que les huissiers l'ont envoyé ici. Il y a
+trois quarts d'heure qu'il attend dans le corridor. Il y était déjà
+quand ces messieurs sont arrivés.
+
+Le juge semblait hésiter. Il regardait son père, comme s'il eût voulu
+lui demander ce qu'il pensait de cette visite.
+
+Le vieil avocat s'y trompa et dit avec empressement:
+
+--Cette fois, mon cher Charles, je m'en vais pour tout de bon et
+j'emmène Paul. Reçois ce _quidam_, comme disaient les magistrats du bon
+vieux temps. Il t'apporte peut-être le mot de l'énigme.
+
+Et nous serions de trop. Bonne chance et à ce soir, si tu as le temps de
+passer chez moi.
+
+--Non, mon père, non... restez, je vous prie... restez tous les deux,
+dit vivement Charles Bardin.
+
+Et s'adressant au garçon de bureau:
+
+--Faites entrer cet homme!
+
+--Mais nous allons te gêner, dit le père Bardin. Cet homme est sans
+doute un témoin. Tu ne peux pas l'entendre pendant que nous sommes là,
+Paul et moi.
+
+--C'est lui qui le demande, répondit le fils en regardant fixement Paul
+Cormier.
+
+--Comment!... qu'est-ce que tu nous racontes?... il nous connaît donc?
+
+--Peut-être... je vais le mettre en demeure de s'expliquer, mais je ne
+peux pas me dispenser de le recevoir.
+
+--Je ne comprends toujours pas.
+
+--Vous allez comprendre, mon cher père... et je suis certain que vous
+m'approuverez...
+
+Paul ne comprenait pas non plus, et pourtant il était sur les épines.
+Une idée lui était venue tout à coup et il craignait d'avoir deviné
+pourquoi le juge d'instruction le retenait.
+
+Il se rassura en voyant qu'il ne connaissait pas du tout l'individu qui
+entra, poussé par le garçon de bureau.
+
+La physionomie de ce personnage ne prévenait pas en sa faveur et
+quoiqu'il ne fût pas mal vêtu, il ne paraissait pas faire partie de ce
+qu'on appelait autrefois les honnêtes gens, c'est-à-dire les gens du
+monde.
+
+Il avait plutôt l'air d'un marchand de contremarques qui aurait connu de
+meilleurs jours avant de tomber si bas.
+
+Le teint était plombé, la bouche crapuleuse et les yeux fureteurs
+avaient une mobilité inquiétante.
+
+--Qui êtes-vous? lui demanda sévèrement le magistrat.
+
+--Mon nom ne vous apprendra rien, répondit l'homme. Je m'appelle
+Brunachon... Jules Brunachon... ma profession? je suis sans place pour
+le moment... mais, j'ai été employé dans un cercle.
+
+--Avez-vous un domicile?
+
+--J'en change souvent... mais vous pouvez faire demander mon dossier...
+il n'y a rien contre moi... S'il y avait quelque chose, je n'aurais pas
+été assez bête pour venir vous voir.
+
+Le père Bardin se demandait si son Charles avait perdu l'esprit de le
+garder pour interroger devant lui ce vagabond sur son état civil et sur
+ses antécédents.
+
+--Qu'avez-vous à me dire? interrompit le juge d'instruction.
+
+--Vous le savez bien, puisque je vous l'ai écrit sur ce bout de papier
+que vous tenez encore dans votre main.
+
+--Ainsi, vous venez m'apporter des renseignements sur le meurtre qui a
+été commis, ce matin, aux fortifications... boulevard Jourdan?
+
+--Sur ceux qui ont fait le coup... oui, monsieur.
+
+--Et vous n'avez pas pu l'empêcher?
+
+--Non... il était trop tard... et j'ai eu de la chance qu'ils ne m'ont
+pas vu, car...
+
+--Vous auriez pu du moins faire votre déclaration, immédiatement après
+le crime.
+
+--Je n'étais pas pressé... quand on n'est qu'un pauvre diable comme moi,
+on y regarde à deux fois avant de se mêler de ces affaires-là...
+pourtant, je me suis décidé... et j'y ai mis de la bonne volonté, car
+j'ai couru tout le Palais avant de trouver quelqu'un qui voulût bien
+recevoir ma déposition. Enfin, on m'a indiqué votre cabinet et j'ai
+joliment bien fait de m'y présenter, puisque pendant que je posais à
+votre porte dans le corridor, j'ai vu...
+
+--Commencez par me dire ce que vous avez vu, là-bas... sur le chemin de
+ronde...
+
+--Voilà. Je m'étais attardé hier soir, à Montrouge, avec des camarades,
+dans une brasserie. Quand on a fermé l'établissement, ils m'ont lâché
+aux fortifications. Je ne connaissais pas de garni dans ce quartier-là
+et je ne crains pas de coucher en plein vent quand il fait beau... j'ai
+trouvé un endroit qui me bottait pour dormir... une butte en terre, dans
+un bastion. Je suis monté dessus. Je me suis allongé sur l'herbe et je
+n'ai fait qu'un somme. Je pionçais comme une bûche, quand j'ai été
+réveillé par des cris. Je me suis dit: méfiance! et au lieu de me lever,
+je me suis traîné à plat ventre jusqu'au bord de la butte et j'ai
+regardé... il y avait en bas, étendu par terre, un homme en bras de
+chemise... et deux autres qui ont filé sans demander leur reste... le
+compte du bourgeois qu'ils avaient refroidi était réglé, ils ne se
+doutaient pas que j'étais là... s'ils s'en étaient aperçus, j'aurais
+passé un mauvais quart d'heure... vous pensez bien que je n'ai pas couru
+après eux.
+
+--C'est pourtant ce que vous auriez dû faire.
+
+--Pour qu'ils _m'estourbissent_ comme ils ont _estourbi_ l'autre?...
+Merci! Je les ai laissés aller et quand ils ont. été loin, je me suis
+_cavalé_...
+
+--Sans vous occuper du malheureux qu'ils avaient tué?
+
+--Ça n'aurait servi à rien. Du haut de ma butte, je voyais bien qu'il
+avait _dévissé son billard_. Et puis, si je m'étais amusé à le tâter
+pour savoir s'il était mort et qu'on m'eût trouvé là, je n'aurais pas
+été blanc... on aurait dit que c'était moi qui lui avais fait passer le
+goût du pain.
+
+--Enfin, vous n'avez pas assisté à l'assassinat, puisque vous dormiez.
+
+--Non, mais j'ai vu les assassins, comme je vous vois, monsieur le
+juge... et c'est pour ça que tout à l'heure...
+
+--Quelle heure était-il quand vous les avez vus? interrompit Charles
+Bardin.
+
+--Je ne pourrais pas vous dire au juste, vu que je n'ai pas de montre;
+ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était à peine jour.
+
+--Qu'avez-vous fait depuis ce moment-là?
+
+--J'ai descendu tout doucement le faubourg Saint-Jacques... J'ai bu une
+bouteille de vin blanc chez un mastroquet de la rue des Écoles, pour
+tuer le ver, et après, je suis entré dans une crémerie de la rue de la
+Huchette où j'ai cassé une croûte... mais ça n'a pas passé... l'affaire
+du boulevard Jourdan m'était restée sur l'estomac... je me disais que je
+devrais la dénoncer et j'avais peur que ça m'attire des embêtements...
+alors, je me suis _baladé_ par les rues en me demandant ce que j'allais
+faire... A force de _trauller_ dans le quartier, je me suis trouvé sur
+le boulevard du Palais... et je me suis dit: tant pis! faut que j'aille
+conter cette histoire-là à un _curieux_... pardon, monsieur le juge! à
+un magistrat. Ça m'a pris tout d'un coup et je suis entré.
+
+Le père Bardin n'avait pas écouté ce fastidieux récit, sans donner des
+signes marqués d'impatience et, n'y tenant plus, il dit à son fils:
+
+--Tu n'as plus besoin de nous, je m'en vais. Viens, Paul.
+
+Paul ne demandait pas mieux, car il prévoyait la fin et il allait suivre
+le vieil avocat qui se rapprochait de la porte.
+
+Un geste du juge d'instruction les retint et ce juge dit brusquement:
+
+--Alors, vous reconnaîtriez les assassins, si on vous les montrait?
+
+--C'est fait... pour un des deux, répondit le nommé Brunachon. Et je
+suis sûr que je reconnaîtrais l'autre, si je le rencontrais.
+
+--Comment, c'est fait? grommela le père Bardin. Il ne lui manque plus
+que de dire que c'est moi.
+
+--Ainsi, reprit Bardin fils, vous persistez, à affirmer que tout à
+l'heure, dans le corridor où vous attendiez...
+
+--J'ai vu passer un des deux gredins qui ont saigné l'homme là-bas... il
+est entré dans votre cabinet... et le voilà, dit le témoin en désignant
+du doigt Paul Cormier.
+
+Un obus éclatant au beau milieu du cabinet n'aurait pas beaucoup plus
+stupéfié les assistants que ne le fit cette déclaration.
+
+Le moins étonné de tous ce fut Paul Cormier qui, depuis quelques
+instants, commençait à la prévoir, mais il ne l'entendit pas sans se
+troubler et il se rappela très bien avoir vu, en arrivant avec le vieil
+avocat dans le corridor, cet homme assis sur un banc.
+
+Le père Bardin interpella son fils.
+
+--Voilà donc pourquoi tu nous as retenus! lui cria-t-il. Tu crois à la
+dénonciation absurde de ce vagabond?
+
+--Dites donc, vous! lui cria Brunachon, pourquoi vous permettez-vous de
+m'insulter?...
+
+La juge le fit taire. Il ne pouvait pas tolérer qu'une discussion,
+assaisonnée d'injures, s'engageât dans son cabinet et il savait que son
+père était très capable de riposter. Mais les choses ne pouvaient pas en
+rester là et il dit à ce témoin tombé des nues:
+
+--Alors, décidément, vous reconnaissez Monsieur?
+
+--Ah! je crois bien que je le reconnais! répliqua l'homme.
+
+--Prenez garde!... vous parlez à un magistrat dans l'exercice de ses
+fonctions; si vous mentez, c'est un faux témoignage... il y va pour vous
+des travaux forcés.
+
+--Je le sais, mais ce n'est pas encore cette fois-ci qu'on m'enverra à
+la Nouvelle. Je suis sûr de ne pas me tromper. C'est bien lui que j'ai
+vu là-bas... et si vous en doutez, vous n'avez qu'à regarder sa
+figure...
+
+Cormier était très pâle et le père Bardin qui l'observait n'était plus
+très éloigné de le croire coupable. Il attendait qu'il se justifiât;
+Cormier restait muet, et ce silence ne rassurait pas du tout l'avocat.
+
+Son fils fit la seule chose qu'il pût faire pour mettre fin à une
+situation terriblement tendue.
+
+Il sonna et au garçon qui entra, il donna l'ordre de conduire l'homme
+dans la chambre des témoins.
+
+--Je vous ferai appeler tout à l'heure, dit-il au dénonciateur qui
+sortit sans réclamer.
+
+Et lorsque le Brunachon eut passé la porte, Charles Bardin reprit:
+
+--Vous avez entendu, mon cher Paul?...
+
+--Moi aussi, j'ai entendu, s'écria le père Bardin, et j'espère bien que
+tu ne vas pas tenir compte des propos d'un ivrogne.
+
+--Je suis tout disposé à n'y pas croire, mais je voudrais que notre ami
+m'expliquât...
+
+--Et que voulez-vous que je vous explique! interrompit Cormier. Je ne
+puis vous répondre qu'en vous posant une question... Me croyez-vous
+capable d'assassiner?
+
+--Je n'hésite pas à dire: non. Mais je ne puis pas m'empêcher d'être
+frappé d'une coïncidence... singulière. Vous avez appris à mon père que
+vous vous êtes trouvé mêlé, hier, à une querelle où il y a eu mort
+d'homme...
+
+--Une bataille à la sortie de Bullier, ça n'a aucun rapport avec un
+meurtre commis aux fortifications, interrompit le père Bardin, toujours
+disposé à défendre le fils de sa vieille amie.
+
+--Certainement non, dit le juge; mais les choses ont pu ne pas se passer
+comme le prétend cet homme dont le témoignage ne me paraît pas... _a
+priori_... mériter grande confiance. Je ne demande à Paul que de se
+justifier en me disant tout simplement la vérité sur cette rixe qui
+aurait eu lieu, si j'ai bien compris, près de la Closerie des Lilas...
+Paul, ce me semble, n'a pas précisé.
+
+Cormier voyait très bien que Charles Bardin lui tendait la perche et il
+ne pouvait que lui savoir gré de l'intention, mais il n'en était pas
+moins perplexe. S'il eût été seul en cause, il aurait profité de la
+bienveillance évidente du juge pour raconter ce qui s'était passé
+pendant cette malencontreuse nuit, mais il lui en coûtait horriblement
+de compromettre son ami Jean, sans compter madame de Ganges qui pourrait
+bien être touchée par l'instruction, si on venait à découvrir que
+l'homme tué était son mari. Et, d'autre part, Cormier répugnait à
+s'empêtrer dans des mensonges qu'il ne se sentait pas le courage de
+soutenir indéfiniment.
+
+--Autre singularité, reprit Charles Bardin. Je viens de causer
+longuement avec le chef de la Sûreté... il était encore ici quand vous
+êtes arrivés... il ne m'a pas dit un mot d'une bataille engagée près de
+Bullier, dans laquelle un des combattants aurait été assommé... il a
+pourtant lu ce matin les rapports de ses agents et si on avait ramassé
+un cadavre autre part qu'au boulevard Jourdan, il m'en aurait parlé.
+
+Bardin père écoutait sans mot dire les sages discours de son cher fils
+et il se ralliait peu à peu à son avis; les déclarations de Paul ne lui
+semblaient plus suffisamment nettes, et il commençait à trouver, lui
+aussi, qu'il fallait que Paul s'expliquât.
+
+--Voyons! lui dit-il en lui mettant la main sur l'épaule, il ne s'agit
+pas de faire l'enfant. Je suis bien convaincu... et Charles aussi... que
+tu n'as assassiné personne, mais... ce conte que tu m'as fait d'un
+étudiant resté sur le carreau... cet individu qui te reconnaît... il y a
+quelque chose là-dessous... dis-nous quoi.
+
+--Je jure sur ma parole d'honneur que je viens de voir pour la première
+fois ce drôle qui prétend me reconnaître.
+
+--Voilà ce que j'appelle une parole évasive. Tu ne l'as jamais vu,
+soit!... mais le récit qu'il vient de nous faire explique très bien
+comment il a pu te voir sans que tu le voies.
+
+--Alors, vous aussi, vous croyez à cette butte où il était monté...
+
+--Pourquoi pas? Je ne connais pas celle du boulevard Jourdan, mais j'en
+connais d'autres... je vais quelquefois me promener aux
+fortifications... et j'ai souvent pensé que derrière une de ces mottes
+de terre, on serait très bien pour se battre en duel.
+
+A ce mot de duel, Paul tressaillit. Le père Bardin avait touché juste
+avec sa finesse de vieil avocat.
+
+--Allons donc! s'écria le bonhomme, en se frottant les mains; nous y
+voila!... _hic jacet lepus_! comme disait mon professeur de septième,
+quand il confisquait des hannetons dans mon pupitre. La bataille en
+question s'est terminée par un duel.
+
+--Et quand vous auriez deviné! dit Paul avec humeur.
+
+--Le cas ne serait pas pendable... si le duel a été loyal... et je
+suppose que sans cela tu ne t'en serais pas mêlé.
+
+--Je vous prie de le croire.
+
+--Alors, demanda le juge, l'homme dont on a trouvé le corps...
+
+--A été tué d'un coup d'épée... oui, Monsieur.
+
+--Mais le témoin que vous venez d'entendre n'a pas parlé d'un duel.
+
+--Il vient de vous dire lui-même que tout était fini quand il s'est
+réveillé. Il a vu deux hommes debout et un cadavre étendu sur l'herbe du
+bastion.
+
+--Et l'un de ces deux hommes, c'était vous?
+
+--Oui... mais ce n'est pas moi qui me suis battu.
+
+--Alors, c'est l'autre?
+
+--Oui. Nous étions quatre témoins. Trois étaient déjà partis, quand ce
+rôdeur nous a vus... il a eu soin de ne pas se montrer et nous ne nous
+sommes pas doutés qu'il était là.
+
+--Et cet autre... celui qui a tué... c'est... un de vos amis?
+
+Paul ne répondit pas.
+
+--Enfin, reprit le juge, vous le connaissiez, puisque vous lui avez
+servi de témoin.
+
+Paul fut tenté de dire que, s'étant trouvé par hasard assister à une
+querelle entre des étudiants qu'il n'avait jamais vus, il avait consenti
+par crânerie à les assister sur le terrain, mais c'eût été trop
+invraisemblable et d'ailleurs, il était las de mentir.
+
+Après avoir un peu hésité, il répondit:
+
+--C'est vrai. Je le connais.
+
+--Alors, nommez-le moi?
+
+--Je ne puis pas.
+
+--Et pourquoi, je vous prie?
+
+--Parce que je ne suis pas tenu de le dénoncer. C'est l'opinion de votre
+père qui connaît à fond les lois. Je veux bien avouer que j'ai pris part
+au duel. En avouant cela, je ne m'expose qu'à me nuire à moi-même. Je
+n'ai pas le droit de nuire à un camarade.
+
+--Vous exprimez là un sentiment généreux, mais je ne saurais admettre
+que vous refusiez d'éclairer la justice, et vous devez désirer que la
+lumière se fasse.
+
+--D'autant que je me charge de la faire, moi, la lumière, dit le père
+Bardin. Je vois qui c'est, ton camarade. Je l'ai deviné en venant ici,
+quand tu m'as raconté qu'on s'était cogné à la porte de Bullier. Il est
+assez connu au quartier. Charles n'aura pas de peine à le trouver.
+
+--Qu'il le cherche! je n'ai pas le pouvoir de l'en empêcher. S'il le
+trouve, je n'aurai rien à me reprocher. Je n'aurai dénoncé personne.
+
+A cette fière réplique, le juge se tut. Il sentait qu'il s'était placé
+sur un mauvais terrain.
+
+--Soit! dit-il, je chercherai. Je ne peux pas vous contraindre à dire ce
+que vous avez résolu de taire... mais je peux vous interroger sur
+d'autres points et je compte que vous ne refuserez pas de me répondre.
+Vous connaissiez aussi le malheureux qui a été tué...
+
+--Pas du tout. Je l'ai vu pour la première fois au moment où la querelle
+s'est engagée...
+
+--Mais avant de se battre, il a dû dire son nom.
+
+--La dispute a commencé au bal. Mon camarade a eu le tort de riposter
+par un soufflet à un propos un peu vif...
+
+--Ah! il a été l'agresseur!... il ne lui manquait que cela.
+
+--Il a eu tous les torts... j'en conviens et il en convient lui-même. Sa
+seule excuse c'est qu'il était à peu près ivre. Son adversaire n'était
+pas non plus de sang-froid..
+
+--Mais, toi, interrompit le vieil avocat; tu n'avais pas bu... je puis
+le certifier, puisque nous avons dîné ensemble chez ta mère. Comment
+n'as-tu pas mis le holà?
+
+--J'ai essayé. On ne m'a pas écouté. Si j'ai consenti à être témoin,
+c'est que j'espérais arranger l'affaire.
+
+--Et tu n'y a pas réussi!... Vous étiez donc tous enragés!... je
+comprends que le malheureux qui avait été giflé tînt à se battre. Je
+comprends même à la rigueur que ton ami ne pouvait pas lui refuser une
+réparation, mais les autres... on n'a jamais vu de témoins comme ça...
+où les aviez-vous pêchés?
+
+--A Bullier. Ils avaient vu donner le soufflet, et quand nous sommes
+sortis du bal, ils nous ont suivis.
+
+--Des étudiants, alors?
+
+--Oui... des étudiants de première année... des enfants...
+
+--Jolie compagnie pour aller se couper la gorge!... Sais-tu leurs noms
+seulement?
+
+--Je les saurais que je ne les dirais pas... mais je ne les sais pas.
+
+--Qu'est-ce qu'ils sont devenus, ceux-là, après l'affaire?
+
+--Ils ont eu peur et ils se sont sauvés... nous plantant là mon camarade
+et moi... et emportant les épées.
+
+--Ah! oui, au fait, les épées!... on ne les a pas trouvées sur le
+terrain.
+
+--Malheureusement, car si elles y étaient restées, on n'aurait pas cru à
+un assassinat. Du reste, je ne comprends pas qu'on s'y soit trompé. Le
+mort avait ôté son habit et la blessure faite par un coup de pointe ne
+ressemble pas à celle que fait un couteau.
+
+--Je n'ai pas encore reçu le rapport des médecins désignés pour examiner
+le corps, dit le juge qui sentait la justesse de l'observation.
+
+--Bon! s'écria le père Bardin. S'ils concluent que la mort a été donnée
+par un coup d'épée, ça prouvera que Paul vient de te dire la vérité.
+
+Et l'affaire changera de face. Je savais bien que le fils de ma vieille
+amie n'avait assassiné personne.
+
+--Je n'ai pas cru cela un seul instant, dit le juge d'instruction, et je
+ne doute pas que Paul ne dise la vérité... maintenant. Il aurait mieux
+fait de la dire tout de suite.
+
+--J'ai eu tort, je le confesse, murmura Cormier. Que voulez-vous!...
+j'étais fort embarrassé... Je ne m'attendais pas à voir ici cet homme...
+et il me répugnait de m'expliquer devant lui. Si j'avais su que je
+trouverais en vous un magistrat indulgent, je n'aurais pas hésité...
+
+--Je ne suis pas indulgent, dit vivement Charles Bardin, un peu froissé
+de la qualification; j'ai la prétention de n'être que juste et je
+reconnais que l'affaire est beaucoup moins grave, puisqu'il ne s'agit
+que d'un duel... mais elle aura des suites. Je me félicite qu'elle m'ait
+été confiée et je l'instruirai... vous sentez bien que j'ai le devoir de
+l'éclaircir complètement. Il faut que j'interroge tous ceux qui y ont
+pris part. Je n'insisterai pas pour que vous me disiez le nom de votre
+ami qui a eu le malheur de tuer un homme. La police le trouvera... mais
+je compte que vous lui conseillerez de se présenter spontanément à mon
+cabinet. Je lui saurai gré de cette démarche.
+
+--Je vous promets de l'engager à la faire... et je ne doute pas de l'y
+décider.
+
+--C'est dans son intérêt... et je suis sûr que c'est l'avis de mon père.
+
+--Maintenant, oui, dit le vieil avocat. Tant que j'ai cru qu'il
+s'agissait d'une rixe, j'ai pensé au contraire que ces garnements
+feraient mieux de ne pas se dénoncer, mais depuis que je sais qu'il
+s'agit d'un duel, et que ce duel a eu pour résultat la mort d'un des
+combattants, j'appuie énergiquement ton opinion.
+
+Paul, mon cher garçon, il faut que tu reviennes ici avec ton ami...
+faute de quoi, tu gâterais ton affaire... et, entre nous, tu sais bien
+qu'il ne tiendrait qu'à moi de le désigner à Charles, ce fâcheux ami...
+Il y a beau temps que j'ai deviné qui c'est.
+
+--Laissez-lui le mérite de venir sans qu'on l'envoie chercher.
+
+--Je l'attendrai, dit le fils Bardin.
+
+--Remarque aussi, mon cher Paul, reprit le père, qu'un autre juge
+d'instruction qui ne te connaîtrait pas comme Charles te connaît ne te
+laisserait probablement pas en liberté, après la confrontation à
+laquelle je viens d'assister.
+
+--Je ne sais pas ce que ferait un de mes collègues, s'il était à ma
+place, dit simplement le juge d'instruction, mais je suis sûr que je
+n'aurai pas à regretter de m'être fié à la parole de M. Cormier.
+
+Paul, très touché de cette déclaration, tendit la main à Charles Bardin,
+qui la serra cordialement.
+
+Et le vieil avocat s'empressa d'ajouter:
+
+--Maintenant, filons. Mon petit Charles n'a pas de temps à perdre... ni
+toi non plus.
+
+D'ailleurs, le greffier va arriver, et il est inutile qu'il entende ce
+que nous aurions encore à nous dire.
+
+Paul ne tenait pas du tout à prolonger la séance, et il suivit très
+volontiers l'avocat qui avait si bien plaidé pour lui.
+
+Le dernier mot du juge à son père fut:
+
+--Je passerai chez vous ce soir, et, d'ici là, j'aurai du nouveau. J'ai
+télégraphié à Nice, pour savoir à quel marquis a été vendu le chapeau
+trouvé à côté du mort, et j'espère que la réponse ne se fera pas
+attendre.
+
+--Tant mieux! c'est très important et tu feras bien aussi de garder sous
+ta main ce Brunachon zélé qui est venu te renseigner _proprio motu_. Il
+n'a pas menti, puisque Paul reconnaît que cet homme a pu le voir, mais
+il ne m'inspire pas beaucoup de confiance.
+
+--Il ne m'en inspire pas plus qu'à vous, mon cher père. Je vais
+l'interroger encore et après, je le ferai surveiller.
+
+--Et bien tu feras. A ce soir, mon garçon.
+
+L'avocat et l'étudiant sortirent ensemble et ils ne rencontrèrent pas
+dans les corridors le dénonciateur, relégué dans la chambre des témoins,
+par ordre du juge d'instruction.
+
+Bardin ne dit rien, tant qu'ils furent dans l'enceinte du Palais de
+Justice, mais sur le boulevard, il éclata:
+
+--Je viens d'en apprendre de belles! s'écria-t-il. Tu as donc juré de
+faire mourir de chagrin ta pauvre mère!
+
+--J'espère bien qu'elle ne saura pas ce qui m'arrive, dit vivement Paul.
+
+--Ce n'est pas moi qui l'en informerai. Mais si tu crois que les
+gazettes vont se taire, tu te trompes, mon bonhomme. Demain on ne
+parlera que de ça dans tout Paris et ta mère lira dans le _Petit
+Journal_ l'affaire du boulevard Jourdan.
+
+--Elle n'y lira pas mon nom... grâce à votre cher fils qui vient de me
+montrer tant de bienveillance.
+
+--Parbleu! il en est plein de bienveillance à ton égard... il vient
+presque de se compromettre en te laissant partir... car il aurait
+parfaitement pu t'envoyer au Dépôt. Mais la suite ne dépend pas de lui.
+Le parquet poursuivra, c'est sûr... un duel, la nuit, ça relève de la
+justice... on te laissera peut-être en liberté provisoire, mais ton
+chenapan d'ami passera en cour d'assises et tu l'y suivras, mon garçon!
+ça t'apprendra à cultiver de mauvaises connaissances. Enfin, j'espère
+qu'on vous acquittera toi et les autres fous qui ont participé à cette
+belle équipée. Ta mère n'en aura pas moins reçu le coup. Ce n'est pas
+toi que je plains, c'est elle.
+
+--Vous avez raison, et je suis impardonnable, murmura Paul, très
+sincèrement ému.
+
+--Oui, repens-toi, va!... seulement ça ne répare rien, le repentir.
+Tâche au moins de marcher droit, maintenant. File chez... tu sais qui...
+ce n'est pas loin d'ici... et ne te couche pas sans avoir ramené à
+Charles ce maudit bretteur... il est né pour ta perdition, cet être là,
+et il faut qu'il ait le diable dans le corps... se battre au clair de la
+lune, sur un boulevard de Paris!... on n'a pas idée de ça!...
+
+--Pas au clair de la lune... au petit jour... et aux fortifications...
+dans un endroit désert.
+
+--Pas si désert, puisque ce drôle vous a vus... tiens! tu m'agaces... va
+de ton côté... moi du mien... je ne renonce pas à te défendre, mais
+laisse-moi en repos.
+
+Sur cette conclusion, le vieil avocat tourna le dos à son protégé, qui
+ne songea point à courir après lui.
+
+Paul s'achemina vers la rive gauche en réfléchissant à sa situation qui
+se compliquait de plus en plus. La fatalité s'en mêlait et il regrettait
+amèrement de s'être laissé entraîner dans le cabinet du juge
+d'instruction. Mais il ne comprenait pas comment cet homme qui avait
+essayé de le faire chanter s'était décidé si vite à aller raconter au
+juge ce qu'il avait vu au boulevard Jourdan. La rencontre dans un des
+corridors du Palais était certainement l'effet du hasard, car le drôle
+ne pouvait pas prévoir que Paul Cormier passerait par là. Il était donc
+venu pour exécuter, sans profit pour lui, la menace écrite dans sa
+lettre; et pourquoi, lorsqu'on l'avait mis en face de Paul, s'était-il
+abstenu de l'appeler par son nom qu'il connaissait fort bien puisqu'il
+s'était renseigné le matin chez le portier de la rue Gay-Lussac?
+Pourquoi s'était-il désarmé en le dénonçant, au lieu de renouveler,
+avant d'agir, sa première tentative de chantage? Était-ce donc qu'il
+n'avait pas dit tout ce qu'il savait et qu'il tenait en réserve une
+autre menace plus inquiétante que la première? Paul penchait à le
+croire.
+
+Il venait de se souvenir tout à coup d'un fiacre qu'il avait remarqué au
+coin de la rue Gay-Lussac, au moment où il en cherchait un pour se faire
+conduire avenue Montaigne: un fiacre qui devait être occupé puisque les
+stores étaient baissés.
+
+Et Paul se disait que le maître chanteur avait bien pu s'y cacher, au
+lieu d'aller l'attendre au square de Cluny, guetter sa sortie et après
+avoir vu que Paul ne se dirigeait pas vers le lieu du rendez-vous, le
+suivre en voiture jusqu'à la porte de l'hôtel de madame de Ganges.
+
+Là, pendant que Paul était chez la marquise, cet homme avait pu se
+renseigner, comme il l'avait déjà fait rue Gay-Lussac, sur la personne
+qui habitait ce bel hôtel. Il y a plus d'un moyen pour cela et on n'a
+que l'embarras du choix. Et, une fois informé, le drôle devait être
+assez fin pour avoir deviné qu'il y avait entre cette marquise et cet
+étudiant un secret qu'il pénétrerait plus tard et qu'il serait toujours
+temps d'exploiter.
+
+D'autre part, il ne pouvait pas différer beaucoup de faire sa
+déposition, sous peine de paraître suspect.
+
+Il avait donc pris le parti de se rendre immédiatement au Palais dans la
+louable intention de dénoncer Paul Cormier, à tout hasard, sauf à
+utiliser, quand le moment lui semblerait propice, la découverte qu'il
+venait de faire des relations de Paul Cormier avec une grande dame de
+l'avenue Montaigne.
+
+La rencontre du corridor avait pu modifier ses projets. Il avait dû
+remarquer que Paul Cormier et le vieillard qui l'accompagnait étaient
+reçus immédiatement, que le juge d'instruction ne leur faisait pas faire
+antichambre et en conclure qu'ils connaissaient déjà ce magistrat.
+
+En suite de quoi, il s'était borné à accuser Paul sans le nommer, en
+disant qu'il était venu faire sa déposition sur l'affaire du boulevard
+Jourdan, sans se douter qu'il rencontrait à la porte du juge un des
+coupables.
+
+Et si le juge laissait Paul en liberté, l'aimable Brunachon se proposait
+de le menacer en temps et lieu de mettre en cause une femme qui devait
+le toucher de près.
+
+Était-il sincère en l'accusant d'assassinat? A la rigueur, on pouvait
+croire à l'exactitude de son récit, quoi qu'il semblât bien
+invraisemblable qu'il se fût réveillé sur sa butte, juste au moment où
+le duel venait de se terminer par la mort de M. de Ganges.
+
+Peu importait d'ailleurs à Paul Cormier qui, dans aucun cas, ne serait
+embarrassé pour rétablir la vérité des faits, et il n'aurait tenu qu'à
+lui de confondre cet impudent chanteur, puisqu'il avait en poche la
+lettre où le coquin mettait son silence au prix de dix mille francs.
+
+Si Cormier ne l'avait pas exhibée, c'était parce qu'il n'y avait pas
+pensé pendant la confrontation et maintenant qu'il y pensait, il n'était
+pas fâché d'avoir gardé une arme pour se défendre contre une nouvelle et
+plus dangereuse attaque qu'il commençait à prévoir.
+
+Ces réflexions ne l'occupèrent pas longtemps. Il n'avait pas le loisir
+de s'y attarder, car il lui fallait aviser à sortir de la situation où
+l'avait mis sa visite au juge. Et pour en sortir, il fallait avant tout
+voir Jean de Mirande.
+
+Il savait gré au père Bardin de ne pas l'avoir nommé, mais il sentait
+bien que le vieil avocat ne tairait pas toujours ce nom qu'il n'avait
+pas eu de peine à deviner, sachant à quel point le fils de sa vieille
+amie était lié avec ce batailleur.
+
+Paul comptait même se servir de cet argument pour décider Mirande à se
+présenter au Palais de Justice, s'il s'avisait de faire des difficultés,
+et il espérait le trouver encore au lit.
+
+En le quittant, le matin, Mirande lui avait déclaré qu'il resterait
+couché toute la journée pour se reposer des fatigues de la nuit et Paul
+le savait assez chevaleresque pour être sûr qu'il ne songerait pas à se
+dérober, alors que son ami, moins compromis que lui, était peut-être aux
+prises avec le juge d'instruction.
+
+En arrivant à la maison de Jean, boulevard Saint-Germain, Paul eut une
+grosse déception.
+
+Mirande venait de sortir et, selon sa coutume, il n'avait dit ni où il
+allait, ni à quelle heure il rentrerait.
+
+Paul supposa qu'il n'avait pas quitté le quartier et qu'il le trouverait
+attablé devant un des cafés que fréquentent les étudiants. Mais lequel?
+Mirande pour varier ses plaisirs et pour distribuer également l'honneur
+de sa présence, se montrait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, matin et
+soir, aux heures de l'absinthe. Paul résolut de les passer tous en
+revue, jusqu'à ce qu'il l'eût découvert, et s'il y était, ce ne serait
+pas difficile, car grâce à sa haute taille et à ses allures bruyantes,
+on le voyait et on l'entendait de très loin.
+
+Paul se dirigea donc vers le boulevard Saint-Michel et le remonta
+jusqu'à la rue de Médicis, sans apercevoir Mirande.
+
+Il inspecta ensuite les cafés de la rue Soufflot et il ne l'aperçut pas
+davantage.
+
+Seulement, au coin de la place du Panthéon, il rencontra les trois
+étudiants qui avaient assisté au duel et il crut remarquer qu'ils
+cherchaient à l'éviter. Mais il les aborda et il commença par les
+malmener à propos de leur conduite après l'affaire. Ils le laissèrent
+dire et il ne tarda guère à constater que la peur qui les avait pris au
+moment où le marquis était tombé les tenait encore. Ils le supplièrent
+en choeur de parler moins haut et ils lui apprirent, en baissant la voix,
+que le bruit courait déjà, au quartier latin, que la querelle engagée à
+la Closerie avait fini tragiquement. On avait vu des agents de la police
+secrète rôder sur le Boul'Mich et les trois témoins s'étaient juré de ne
+rien dire de leur aventure nocturne, à personne, pas même à leurs
+étudiantes.
+
+Paul les aurait voulus un peu plus crânes, mais il leur conseilla de
+persister à se taire et il leur demanda s'ils avaient rencontré Mirande.
+
+Ils répondirent que, depuis le duel, Mirande n'avait paru nulle part et
+que sans doute il se cachait.
+
+Sur quoi, Paul Cormier, voyant bien qu'il ne tirerait rien de ces jeunes
+effrayés, les planta là et se remit en quête.
+
+Il y passa deux heures sans plus de succès et il en arriva peu à peu à
+s'inquiéter sérieusement de cette disparition subite d'un garçon que
+d'ordinaire on voyait partout.
+
+Impossible de supposer que l'insouciant Mirande, pris tout à coup d'un
+remords, s'était enfui à la Trappe ou à la Grande-Chartreuse pour y
+faire pénitence. Il était bien plutôt capable de s'être enfermé chez
+quelque farceuse du quartier, Maria l'apprentie sage-femme ou Véra la
+nihiliste, ses deux préférées.
+
+Et Paul ne se sentait pas d'humeur à aller le relancer chez ces dames.
+
+Il avait fait de son mieux et à l'impossible nul n'est tenu.
+
+S'il ne parvenait pas à mettre la main sur son introuvable camarade,
+Paul irait le lendemain conter sa déconvenue au père Bardin, et même
+s'il le fallait, au fils qui aviserait et qui était trop bien disposé
+pour le rendre responsable de l'inexplicable absence de son ami.
+
+Paul avait un autre devoir à remplir: celui d'informer madame de Ganges
+de ce qui se passait et il ne savait comment s'y prendre pour
+s'acquitter de ce devoir sans s'exposer à la compromettre.
+
+La journée avait été rude, mais il n'était pas au bout de ses peines.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Les grands cercles à Paris ne sont pas tous, comme les grands clubs
+anglais, propriétaires de l'immeuble qu'ils occupent, mais ils sont
+presque tous situés dans le quartier de la Madeleine qui correspond à
+peu près au _West End_ de Londres.
+
+Beaucoup ont des fenêtres sur le boulevard; quelques-uns ont un balcon.
+
+L'ancien cercle Impérial avait même une terrasse qui dominait la place
+de la Concorde.
+
+Terrasses et balcons sont fréquentés par les clubmen, à certaines
+heures, pendant la belle saison.
+
+Ces messieurs s'y montrent volontiers à la fin d'une chaude journée de
+printemps, pour prendre l'air et aussi un peu pour se faire voir, quand
+le cercle est de ceux où on n'est admis que très difficilement.
+
+Lorsqu'on fait partie de l'_Union_ ou du _Jockey_, on n'est pas fâché
+d'exciter l'admiration et l'envie de certains passants qui n'y seront
+jamais reçus, en dépit de leurs millions, et qui donneraient de jolies
+sommes pour avoir le droit de s'exhiber sur ce perchoir privilégié.
+
+Après le Grand-Prix, on n'y voit plus personne, mais au mois de mai,
+avant et après l'heure du dîner, ce ne sont que fumeurs accoudés sur la
+balustrade, et on y échange de joyeux propos, agrémentés de quelques
+médisances.
+
+Le lendemain du jour où Paul Cormier s'était fourvoyé dans le cabinet du
+juge d'instruction, les gentilshommes qui l'avaient rencontré, le
+dimanche soir, à la Closerie des Lilas, s'étaient établis sur le balcon
+de leur club pour causer au frais.
+
+Ils étaient trois, comme les Mousquetaires d'Alexandre Dumas, trois
+inséparables, le vicomte de Servon, le comte de Carolles et le capitaine
+Henri de Baffé; tous les trois bien posés, bien apparentés et
+suffisamment riches pour faire bonne figure à Paris.
+
+Ils ne devisaient pas de faits de guerre et d'amour, comme La Môle et
+Coconnas dans un autre roman du même Dumas; ils parlaient du Derby
+anglais qu'on venait de courir à Epsom, des derniers vainqueurs de
+Chantilly et de la grosse partie où Servon ne faisait que perdre tous
+les soirs.
+
+Cette causerie à bâtons rompus avait l'air de les intéresser, car elle
+ne languissait pas, mais au fond ils s'ennuyaient ferme et chacun d'eux
+se demandait à part soi ce qu'il allait faire de sa soirée quand il
+aurait dîné au club.
+
+Grave question à résoudre et en attendant qu'elle fût tranchée, ils
+baillaient à qui mieux mieux.
+
+--Décidément, Paris est assommant, dit M. de Carolles; toujours le
+Cirque et le Jardin de Paris... Jamais rien de neuf...
+
+--Il vous faut du nouveau, interrompit le vicomte de Servon; je vais
+vous en servir. Écoutez ce qui m'advint hier et dites-moi s'il vous est
+jamais rien arrivé de pareil. Moi, c'est la première fois de ma vie que
+je vois ça.
+
+--Quoi donc? demandèrent à la fois les deux amis du vicomte.
+
+--Un monsieur qui a gagné huit mille francs au baccarat et qui refuse de
+les recevoir.
+
+--C'est rare, en effet, dit le capitaine Henri de Baffé, mais ça prouve
+tout bonnement que ce monsieur n'est pas à court d'argent...
+
+--Ou que ce monsieur est un impertinent. Voici ce qui s'est passé:
+Avant-hier, dimanche, dans une maison où je vais quelquefois prendre une
+tasse de thé, parce qu'on y rencontre de jolies femmes, je m'avise de
+proposer un bac... entre hommes, bien entendu... je taille une banque,
+je saute de quatre cents louis que j'avais sur moi et comme la partie
+finissait, je les joue quitte ou double, à rouge ou noir...
+
+--Tu les perds?
+
+--Naturellement. Je ne fais que ça depuis un mois, et si mon histoire
+s'arrêtait là, je ne vous la raconterais pas. Mais savez-vous de qui je
+suis resté le débiteur?...
+
+--Dis-nous le tout de suite, au lieu de prendre des temps, comme un
+acteur en scène.
+
+--Du marquis de Ganges.
+
+--Celui que tu nous as présenté, hier, à Bullier? Ça ne m'étonne pas. Il
+a l'air d'un veinard, ce marquis... et sa femme est si jolie, que sa
+veine s'explique peut-être.
+
+--Ce qui ne s'explique pas, c'est que, hier... les dettes de jeu se
+paient dans les vingt-quatre heures... j'étais en règle, puisque la
+partie ne s'était terminée que la veille à sept heures... donc, hier,
+j'envoie mon valet de chambre porter, avenue Montaigne, 22, les huit
+billets de mille sous enveloppe, à l'adresse de M. de Ganges...
+
+--Et ce monsieur n'a pas voulu les prendre?
+
+--Mon domestique ne l'a pas vu. Il a eu à faire à une espèce de
+majordome qui lui a répondu que M. le marquis n'était pas à Paris... je
+l'y avais vu la veille et vous l'y avez vu comme moi...
+
+--Il y est peut-être incognito... un seigneur qui passe sa soirée à
+Bullier!...
+
+--J'ai eu la même idée que toi, mais mon valet de chambre a voulu
+laisser la lettre. Le majordome est allé consulter madame qui était à la
+maison, elle, et qui a fait dire qu'elle ne recevait pas les lettres
+adressées à son mari.
+
+--Je comprends ça... c'est pour que le mari ne reçoive pas celles qu'on
+lui adresse à elle.
+
+--Bref, François a dû me rapporter la mienne avec les billets de mille
+que j'y avais insérés.
+
+--Tu en seras quitte pour les réexpédier à ton insaisissable
+créancier... par la poste... en chargeant le paquet... c'est un procédé
+dont on n'use guère pour s'acquitter d'une dette de jeu... mais quand on
+n'a que ce moyen-là...
+
+--Non. J'irai moi-même. Il y a là quelque chose qui m'intrigue et je
+veux en avoir le coeur net. Si je ne trouve pas le marquis, je trouverai
+la marquise et j'aurai une explication avec elle.
+
+--Bon! tu veux profiter de l'occasion pour te pousser dans son intimité.
+Tu espères qu'elle se plaindra à toi de la conduite de son mari et
+qu'elle t'autorisera à la consoler, dit en riant le capitaine.
+
+--Qu'est-ce que c'est au fond que ces gens-là? demanda M. de Carolles.
+Ganges, c'est un nom du Languedoc, je crois?
+
+--Oui... un nom très ancien... et la marquise appartient à une vieille
+famille de ce pays-là... bonne noblesse de robe, m'a-t-on dit... je ne
+les connais pas autrement. Ils n'habitaient pas Paris il y a quelques
+années et depuis que la marquise y a acheté un hôtel, elle a très peu vu
+le monde.
+
+--Et le marquis n'a guère fait que voyager à ce qu'il paraît, pour
+organiser à l'étranger de grandes affaires financières... c'est
+drôle!... il n'a pas du tout le physique de l'emploi. Je l'ai à peine
+entrevu à cette Closerie des Lilas, mais avant que tu l'aies nommé, je
+le prenais pour un étudiant... Il a l'air si jeune!... quel âge a donc
+sa femme?
+
+--Ma foi! mon cher, je n'en sais rien et je n'ai pas l'intention de le
+lui demander. Je me contenterai de lui parler de son mari et je saurai
+ce qu'elle en pense. Je verrai aussi cette excellente baronne Dozulé qui
+est très bien avec elle...
+
+--Où a-t-elle pris sa baronnie celle-là? demanda M. de Carolles qui se
+piquait de connaître toute la noblesse française.
+
+--Oh! elle ne date pas des Croisades. Son mari était le fils d'un
+général du premier Empire... Mais elle reçoit très bonne compagnie et
+c'est une femme sûre... on peut s'en rapporter à elle... et elle ne
+refusera pas de me renseigner sur M. de Ganges... mais je tiens à
+m'adresser d'abord à la marquise elle-même et je vais pousser, tout à
+l'heure, jusqu'à l'avenue Montaigne...
+
+--Tu feras bien de te dépêcher, si tu tiens à ne pas tomber chez elle à
+l'heure du dîner.
+
+--J'y tiens, au contraire, car je suppose qu'elle ne dîne pas tous les
+jours sans son mari et s'il est là, il faudra bien qu'il me reçoive.
+Quand j'aurai vu sur quel pied ils vivent ensemble, je saurai à quoi
+m'en tenir sur bien des choses.
+
+--Il doit être fort riche, puisqu'il est à la tête de grandes
+entreprises, dans je ne sais quel pays. Ce serait une bonne recrue pour
+la grosse partie. Tu devrais le présenter au club.
+
+--J'attendrai qu'il me demande d'être un de ses parrains... et je ne lui
+en servirai qu'à bon escient... lorsque je connaîtrai à fond sa
+biographie... ses antécédents, comme on dit au Palais de Justice.
+
+--Et tu n'auras pas tort. Le marquisat ne fait pas le marquis et on a vu
+des gens entrer dans la peau d'un autre.
+
+--Je crois que ce n'est pas le cas, mais, il vaut toujours mieux prendre
+ses précautions. J'imagine d'ailleurs que si M. de Ganges se présentait,
+il courrait grand risque d'être black-boulé.
+
+--Pourquoi donc? Il est dans les meilleures conditions pour être admis,
+puisque personne ne le connaît. On n'aura rien à dire contre lui.
+
+--Qui sait?... Mais je doute qu'il songe à être des nôtres et peu
+m'importe qu'il en soit ou non. Ce qui me préoccupe, pour le moment,
+c'est de lui payer ce que je lui dois et il est temps que je me dirige
+vers l'avenue Montaigne.
+
+--A pied?
+
+--Oui, j'éprouve le besoin de marcher... et ce n'est pas si loin,
+l'hôtel de la marquise. J'espère qu'elle y recevra, maintenant que son
+mari est rentré à Paris.
+
+--Elle est jolie, hein? demanda Henri de Baffé.
+
+--Ravissante, mon cher, adorable... blonde comme les blés... avec les
+yeux et le teint d'une Andalouse de Séville.
+
+--Tu me feras inviter chez elle, interrompit gaiement le capitaine.
+
+--Je ne dis pas non, mais nous n'en sommes pas là.
+
+--Oh! s'écria tout à coup le comte de Carolles, un revenant!...
+
+--Où ça?... De qui parles-tu?
+
+--Là... sur le trottoir, cet homme qui regarde le balcon du club... vous
+ne le reconnaissez pas, vous autres?
+
+--Ma foi! non.
+
+--Il vous a pourtant prêté plus d'une fois de l'argent à tous les
+deux... dans le temps où vous alliez ponter au cercle des _Moucherons_
+où il y avait une si belle partie.
+
+--Il me semble, en effet, que j'ai déjà vu cette tête-là, murmura le
+vicomte de Servon.
+
+--C'est l'ancien garçon du jeu du Cercle des _Moucherons_, parbleu! dit
+M. de Carolles. Je m'étonne que tu ne l'aies par reconnu tout de suite.
+
+--Si tu t'imagines que je fais attention à la figure de ces gens-là...
+il y a beau temps que j'ai oublié la sienne.
+
+--J'ai plus de mémoire que toi, car je me rappelle même son nom... il
+est vrai qu'il a un de ces noms qu'on retient parce qu'ils sont
+ridicules... Brunachon.
+
+--Pourquoi pas Patachon, comme dans les deux aveugles d'Offenbach?
+gouailla le capitaine.
+
+--Oui, je me souviens, maintenant, dit Servon. Il prêtait aux décavés...
+à de jolis intérêts... un louis par jour pour cinquante louis qu'il
+avançait. Il a dû faire une jolie fortune.
+
+--On ne le dirait pas, à sa tenue. Et ça s'explique; on l'a chassé des
+_Moucherons_ à la suite d'une très vilaine histoire...
+
+--Bon! j'y suis!... l'affaire des cartes marquées à coups d'ongle... il
+a été fortement soupçonné de les avoir introduites... et si on a étouffé
+l'affaire, c'est qu'on craignait qu'il ne compromît des membres du
+Cercle... il avait certainement des complices parmi les joueurs,
+puisqu'il ne pouvait pas jouer lui-même... on s'est contenté de le
+renvoyer et Dieu sait de quoi il a vécu depuis qu'on l'a mis à la porte.
+
+--De chantage, très probablement. Il avait déjà essayé d'en faire au
+moment où le scandale éclata.
+
+--Ça ne paraît pas lui avoir réussi.
+
+--Vas-tu pas le plaindre!
+
+--Non, mais je suis sûr qu'on le regrette aux _Moucherons_, C'était si
+commode de trouver immédiatement un billet de mille quand on était à
+sec. Je me rappelle qu'une fois, après avoir pris une culotte énorme, je
+me suis refait, séance tenante, avec cinquante louis qu'il m'a prêtés...
+
+--A cent pour cent.
+
+--Non, à cinquante pour cent... par nuit. Je lui ai rendu quinze cents
+francs avant d'aller me coucher.
+
+--Il a gardé un bon souvenir de toi; c'est pour ça qu'il s'est arrêté à
+te contempler. Il espère que tu vas descendre pour lui faire l'aumône,
+en mémoire de ses bons procédés.
+
+--Tu vois bien qu'il s'en va.
+
+--Oui... le voilà qui file vers la Madeleine... il va probablement faire
+un tour aux Champs-Elysées, dans l'espoir d'y rencontrer quelque ancien
+client comme toi qui aura le louis facile.
+
+--Ma foi! je ne le lui refuserais pas, s'il me le demandait, le louis.
+
+
+--Dis donc, Servon! s'écria le capitaine, si tu tiens à l'obliger, tu
+pourrais le charger de te renseigner sur le marquis de Ganges. Brunachon
+ferait aussi bien de l'espionnage que du chantage.
+
+--Pour qui me prends-tu?
+
+--Je te prends pour un amoureux... et quand on est amoureux, on n'y
+regarde pas de si près. La marquise vaut bien qu'on emploie tous les
+moyens pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur elle et sur son
+mari... retour de l'Inde... ou de Turquie, puisque le bruit court qu'il
+a triplé sa fortune dans les États du sultan.
+
+--Tu es fou. Il n'y a pas moyen de causer sérieusement avec toi. J'en ai
+assez et je m'en vais.
+
+--Chez elle?... Bonne chance, mon cher! Carolles et moi, nous allons
+faire un rubicon à cent sous le point. Avec bien du malheur, le perdant
+y sera d'un millier de points. Ce sera peut-être moins cher que de
+courir après la marquise.
+
+Servon haussa les épaules et entra dans le salon pour sortir du club.
+
+--Ouvre l'oeil, si tu tiens à ne pas rencontrer Brunachon, lui cria Henri
+de Baffé, avant qu'il fût hors de vue.
+
+Il exagérait, ce capitaine, en disant que son ami était amoureux de
+madame de Ganges.
+
+Le vicomte la trouvait charmante et ne demandait qu'à s'assurer ses
+entrées chez elle, mais dans ce désir de rapprochement il y avait autant
+de curiosité que de passion.
+
+Il voulait surtout se renseigner sur le mari, qui lui avait gagné son
+argent et qui commençait presque à lui paraître suspect.
+
+Il espérait y parvenir en s'expliquant avec la femme qu'il comptait bien
+trouver chez elle et s'il n'y réussissait pas, il se sentait capable de
+recourir à d'autres procédés, en dépit des protestations qu'il venait de
+formuler énergiquement.
+
+Il s'en allait donc, au pas accéléré, en se demandant si la marquise
+consentirait à le recevoir et quel parti il pourrait tirer de cette
+première visite.
+
+Il y faudrait beaucoup d'adresse et de tact, mais l'habitude qu'il avait
+du monde lui permettait de tenter l'aventure avec de grandes chances de
+succès.
+
+La journée était superbe et c'était l'heure où on revient du Bois. La
+grande avenue des Champs-Elysées regorgeait de beaux équipages et les
+promeneurs élégants encombraient les deux allées qui bordent la
+chaussée, à droite et à gauche.
+
+Le vicomte, ennuyé d'être coudoyé, obliqua vers le Palais de
+l'Industrie, dont les abords étaient moins encombrés.
+
+Ce chemin, d'ailleurs, était le plus court pour gagner l'avenue
+Montaigne et il lui tardait d'arriver chez madame de Ganges.
+
+Il allait droit devant lui sans se retourner et sans regarder personne,
+préoccupé qu'il était de ce qu'il allait dire à la marquise.
+
+Il y a de ce côté, derrière la rotonde du Panorama, des quinconces
+arrangés comme un square, où on ne rencontre guère que des enfants avec
+leurs bonnes et quelquefois des amoureux cherchant la solitude.
+
+Servon ne s'occupait pas de ces promeneurs, mais, en avançant, il
+aperçut, assis côte à côte sur un banc, deux messieurs qui attirèrent
+aussitôt son attention.
+
+Ils se touchaient presque et ils se tenaient courbés comme des gens qui
+causent à voix basse, de bouche à oreille.
+
+Le plus grand des deux tenait à la main une canne avec le bout de
+laquelle il traçait distraitement des cercles sur le sable de l'allée,
+ce qui est un signe de préoccupation très caractérisé.
+
+Le vicomte ne voyait pas leurs figures, mais sans pouvoir s'expliquer
+pourquoi, il eut l'impression qu'il les avait déjà rencontrés ailleurs
+et, instinctivement, il ralentit le pas pour se donner le temps de les
+observer.
+
+Bientôt, celui qui se servait de son bâton pour dessiner des figures de
+géométrie, releva la tête et ôta son chapeau qui le gênait sans doute:
+un feutre pointu comme on n'en porte guère pour se promener aux
+Champs-Elysées.
+
+M. de Servon reconnut ce bizarre couvre-chef plus vite qu'il ne reconnut
+l'homme; mais en l'examinant, il se souvint de l'avoir aperçu de loin,
+l'avant-veille, à la Closerie des Lilas où il dirigeait les évolutions
+d'une bande turbulente composée d'étudiants et d'étudiantes.
+
+Un peu surpris de retrouver si loin du bal Bullier cet élégant du
+quartier Latin, Servon ne se serait pas arrêté à le regarder, si l'autre
+causeur en se redressant aussi, ne lui avait pas montré son visage.
+
+Celui-là, c'était son créancier de la partie chez la baronne.
+
+Il serait difficile de dire lequel des deux fut le plus étonné du
+vicomte ou de Paul Cormier qu'il prenait pour le marquis de Ganges.
+
+Seulement, le vicomte se réjouissait de la rencontre qui, tout au
+contraire, consternait Paul Cormier.
+
+Le vicomte ne pouvait rien souhaiter de mieux que de trouver tout près
+de l'avenue Montaigne le mari qu'il cherchait et qui n'oserait
+certainement pas refuser de le conduire chez sa femme, logée à deux pas
+de là.
+
+Paul, surpris en flagrant délit de causerie intime avec Jean de Mirande
+par un monsieur du monde de madame de Ganges, par celui de tous auquel
+il tenait le plus à cacher son véritable nom, Paul aurait voulu rentrer
+sous terre.
+
+Il ne pouvait pas songer à fuir. Le vicomte l'avait vu et lui souriait
+déjà. Encore moins pouvait-il espérer continuer à faire le marquis,
+Mirande étant présent. Mirande, au premier mot équivoque, aurait demandé
+des explications et culbuté tous ses mensonges; Mirande qu'il avait eu
+tant de peine à retrouver, et qu'il venait de décider à aller dire la
+vérité au juge d'instruction.
+
+Ce fut pourtant Mirande qui le tira d'embarras, sans le vouloir et sans
+le savoir. Il n'avait pas remarqué M. de Servon à la Closerie des Lilas
+et quand il se trouvait tout à coup face à face avec des gens qu'il ne
+connaissait pas, son premier mouvement était toujours de leur tourner le
+dos et de prendre le large.
+
+Il n'y manqua pas en voyant que le vicomte allait aborder Paul. Il fila
+sans saluer ce gêneur qui s'avisait de les déranger et en criant à son
+ami:
+
+--J'y vais, puisque tu le veux. Va m'attendre au café Soufflot. J'y
+serai dans deux heures.
+
+Paul se serait bien passé d'être interpellé de la sorte, à portée des
+oreilles de M. de Servon qui n'était plus qu'à deux pas, mais le mal
+était fait et il ne lui restait qu'à tâcher de pallier le fâcheux effet
+de cette étrange invitation.
+
+Un marquis avait pu se montrer un soir à la Closerie des Lilas, mais
+qu'il se montrât en plein jour au café Soufflot, c'était
+invraisemblable.
+
+Et, pour comble de malechance, Mirande venait de le tutoyer à haute et
+intelligible voix.
+
+Le pauvre Paul regrettait amèrement d'avoir accepté le rendez-vous que
+ce grand fou de Jean lui avait donné.
+
+Jean qu'il avait tant cherché, la veille, au quartier Latin, Jean
+s'était laissé enlever par une ancienne maîtresse qui était venue le
+réveiller et qui l'avait emmené rue Jean-Goujon où elle possédait un
+joli petit hôtel; il l'avait connue figurante au théâtre de Cluny; elle
+était passée grande cocotte, et elle tenait à lui montrer les splendeurs
+de sa nouvelle installation; il n'avait pas refusé de l'accompagner chez
+elle et il s'y était oublié pendant vingt-quatre heures.
+
+Pris du remords d'avoir oublié Paul Cormier dans un moment si critique,
+il lui avait écrit pour lui expliquer son cas et pour le prier de venir
+le rejoindre aux Champs-Elysées, derrière la rotonde du Panorama. Et
+Paul était venu. Depuis une heure, il le prêchait pour qu'il allât se
+déclarer et il n'avait pas encore pu l'y décider, quand l'apparition du
+vicomte avait coupé court au tête-à-tête.
+
+Qu'il allât ou non au Palais de Justice, comme il venait de l'annoncer,
+Mirande était parti. Il s'agissait maintenant pour Paul de se préparer à
+répondre aux questions que M. de Servon n'allait pas manquer de lui
+adresser et, payant d'audace, Paul n'attendit pas que M. de Servon
+l'abordât.
+
+Il se leva, il vint à lui et il cherchait une phrase polie pour entamer
+l'entretien, lorsque le vicomte s'écria gaiement:
+
+--Enfin, je tiens mon créancier!
+
+Paul était si troublé, qu'il ne se souvenait plus des huit mille francs
+gagnés chez la baronne, et comme il avait l'air de ne pas comprendre:
+
+--Ce n'est pas ma faute si je suis encore votre débiteur, reprit M. de
+Servon. J'ai envoyé chez vous, hier... vous étiez sorti... personne n'a
+voulu de mon argent, et mon valet de chambre a dû me le rapporter.
+J'allais de ce pas avenue Montaigne, mais puisque j'ai la chance de vous
+rencontrer, permettez que je m'acquitte.
+
+Paul hésita un instant à prendre les billets de mille que le vicomte lui
+présentait. Il se faisait presque scrupule de les recevoir. Le vicomte
+croyait les devoir au marquis de Ganges, et il semblait à Paul qu'il
+n'avait pas le droit d'y toucher. Il s'y résigna pourtant, car il ne
+pouvait pas les refuser, à moins d'avouer tout, sans que madame de
+Ganges l'y eût autorisé.
+
+Encore M. de Servon, en parfait gentleman, aurait-il insisté pour qu'il
+les acceptât, et Paul aurait dû en passer par là.
+
+--Maintenant que me voilà en règle vis-à-vis de vous, reprit le vicomte,
+il faut que je m'excuse de vous avoir interrompu. Vous étiez en
+conférence avec un jeune homme qu'il m'a semblé reconnaître...
+n'était-il pas dimanche soir, à ce bal où mes amis et moi nous vous
+avons rencontré?
+
+--Peut-être bien, balbutia Paul. Il y va très souvent. Il fait son droit
+à Paris... mais il est du même pays que moi et je connais beaucoup sa
+famille...
+
+--C'est ce que je pensais... et il est tout naturel qu'il vous tutoie...
+
+--Il a été mon camarade de collège.
+
+Et comme la figure de Servon exprimait un certain étonnement, Paul
+s'empressa d'ajouter:
+
+--Je me suis marié très jeune.
+
+--Je suis sûr que vous n'avez jamais regretté de n'être pas resté
+garçon, dit poliment le vicomte. Puis-je vous demander des nouvelles de
+madame de Ganges?
+
+Paul fit un effort pour répondre:
+
+--Elle va très bien... je vous remercie.
+
+Quand il était obligé de parler d'elle comme s'il eût été son mari, les
+mots lui restaient dans la gorge.
+
+--Je ne vous cacherai pas qu'en allant vous voir, j'espérais la trouver
+chez elle et si, comme je le suppose, vous rentrez à l'hôtel...
+
+--Au contraire!... j'en sors, dit vivement Cormier.
+
+Il mentait, car il se proposait de courir à l'avenue Montaigne dès qu'il
+aurait fini avec Mirande, et il y aurait couru si le vicomte n'était pas
+survenu.
+
+Il fallait bien maintenant renvoyer à une meilleure occasion cette
+visite urgente, car il voulait éviter à tout prix d'accompagner M. de
+Servon chez la marquise.
+
+Et de peur M. de Servon n'eût l'idée d'y aller sans lui, Paul s'empressa
+d'ajouter:
+
+--Madame de Ganges est sortie aussi... elle doit dîner en ville... et je
+dois aller la rejoindre... je suis même déjà en retard...
+
+--Oh! alors, je me reprocherais de vous retenir. J'aurai l'honneur de
+vous revoir très prochainement... dès que madame de Ganges aura choisi
+un jour de réception et, dans tous les cas, dimanche, j'espère, chez
+madame Dozulé.
+
+--Je l'espère aussi... mais...
+
+--Je compte même que vous voudrez bien être des nôtres, au club dont
+nous faisons partie Carolles, Baffé et moi. Je vous ai l'autre soir
+présenté ces messieurs... ils souhaitent vivement de n'en pas rester là
+et je tiens beaucoup à vous présenter au cercle où nous pourrons nous
+rencontrer tous les jours.
+
+Si le vicomte avait eu l'intention de mettre Paul Cormier à la torture,
+il n'aurait pas parlé autrement. Chaque mot qu'il disait équivalait à un
+coup d'épingle et l'offre obligeante de son parrainage au club mettait
+le comble au douloureux embarras du faux marquis de Ganges.
+
+Et le pauvre Paul ne pensait qu'à se dérober le plus tôt possible au
+supplice que M. de Servon lui infligeait, avec ou sans intention.
+
+--Je remercie beaucoup ces messieurs de leur bonne volonté, dit-il
+précipitamment, et je vous suis très obligé, mais je ne sais pas encore
+si je me fixerai à Paris... quand j'aurai l'honneur de vous revoir, nous
+reparlerons de ce projet, mais en ce moment...
+
+--Vous êtes pressé, je le sais, cher monsieur, et je ne vous retiens
+plus... ah! encore un mot pourtant... vous avez un intendant qui exécute
+trop bien les consignes qu'on lui donne... hier, vous lui aviez dit de
+ne recevoir personne...
+
+--Pas moi... madame de Ganges sans doute...
+
+--Eh! bien, il a exécuté l'ordre, mais il y a ajouté une explication de
+son cru... il a déclaré à mon valet de chambre que vous étiez encore en
+voyage... «Monsieur n'y est pas», c'est admis qu'un domestique réponde
+cela quand son maître tient à fermer sa porte; mais répondre: «Monsieur
+est en voyage» quand tout le monde sait que monsieur vient d'arriver à
+Paris... c'est maladroit. Je me permets de vous signaler le fait pour
+que vous laviez la tête à ce serviteur trop zélé.
+
+Paul le connaissait depuis vingt-quatre heures, le fait, puisque, la
+veille, il était chez la marquise, au moment où le valet de chambre
+s'était présenté pour remettre une lettre. Le vicomte ne lui apprenait
+donc rien de nouveau, mais Paul ne pouvait plus espérer que la situation
+se prolongerait. Elle était trop tendue et le moindre incident ferait
+éclater la vérité.
+
+Et il n'en était que plus pressé de fuir M. de Servon qui,
+d'explications en explications, aurait fini par la découvrir.
+
+Tout en causant, ces messieurs s'étaient avancés, sous les arbres,
+jusqu'au bord de l'avenue d'Antin, qu'il faut traverser pour arriver à
+l'avenue Montaigne.
+
+Un fiacre passait au pas. Paul fit signe au cocher d'arrêter et dit
+vivement à M. de Servon:
+
+--Excusez-moi, monsieur... je suis si en retard que vous me permettrez
+de vous quitter... Merci du bon avis que vous venez de me donner, et au
+revoir!
+
+Il sauta dans la voiture qui fila aussitôt vers le quai.
+
+Ce brusque départ ressemblait tant à une fuite, que le vicomte en
+demeura stupéfait.
+
+Il lui était déjà venu à l'esprit qu'il y avait un mystère dans la vie
+de ce noble ménage; maintenant, il n'en doutait plus, et il se
+promettait de manoeuvrer en conséquence.
+
+De quelle espèce était ce mystère? Quel secret cachaient les allures
+bizarres du marquis? Peu importait à Servon, qui n'avait pas d'autre but
+que de s'insinuer chez la marquise et de tâcher de s'y implanter.
+
+Mais, avant d'essayer, il tenait à être mieux renseigné et il ne savait
+comment s'y prendre.
+
+Devait-il se présenter tout seul chez madame de Ganges, sous un prétexte
+qui restait à trouver, ou bien essayer de faire parler la baronne
+Dozulé? Elle lui voulait du bien cette baronne et elle devait savoir
+beaucoup de choses. D'autre part, l'hôtel de la marquise était à deux
+pas et le vicomte soupçonnait M. de Ganges d'avoir menti en disant que
+sa femme dînait en ville et qu'il allait la rejoindre. Si elle était
+restée chez elle, l'occasion était tentante pour risquer la démarche.
+Toute la question était de savoir si elle consentirait à le recevoir. Si
+elle le recevait, il saurait bien mener sa barque de façon à s'ancrer
+dans la maison.
+
+Il allait se décider à courir cette aventure, lorsqu'il avisa sur le
+trottoir, de l'autre côté de l'avenue, un homme qui semblait hésiter à
+venir à lui.
+
+Servon aurait pu l'apercevoir plus tôt, car il y avait bien deux minutes
+qu'il avait débouché de l'avenue Montaigne, juste au moment où Paul
+Cormier montait en voiture.
+
+Cet homme n'avait rien qui put attirer l'attention, mais il regardait le
+vicomte avec tant de persistance que le vicomte le regarda aussi et le
+reconnut.
+
+C'était l'individu qui, une heure auparavant, s'était arrêté sous le
+balcon du Club et que Servon avait signalé à ses amis.
+
+C'était l'ancien garçon de jeu du Cercle des _Moucherons_, renvoyé pour
+cause de suspicion légitime et regretté des pontes qu'il obligeait jadis
+à des taux ultra-usuraires.
+
+Il ne paraissait pas qu'il eût prospéré depuis qu'il avait changé
+d'état. Il avait le teint hâve d'un homme qui a souffert et ses
+vêtements n'étaient pas neufs, mais il n'en était pas à montrer la corde
+et, à la rigueur, un gentleman pouvait, sans se trop compromettre, lui
+parler dans la rue.
+
+La veille encore, Servon, s'il l'eût rencontré, aurait très probablement
+fait semblant de ne pas le voir, mais dans les dispositions d'esprit où
+était en ce moment le vicomte, il n'en allait plus de même.
+
+Il y a des services qu'on ne peut demander qu'à un déclassé et Servon se
+trouvait justement dans le cas d'avoir besoin d'un moins scrupuleux que
+soi.
+
+Il ne fit pas la moitié du chemin, mais il attendit l'homme qui s'était
+décidé à s'approcher et qui lui dit en soulevant son chapeau, sans
+l'ôter--le salut d'un homme déchu qui ne sait pas comment on prendra sa
+politesse:
+
+--Je vois que monsieur le vicomte veut bien me reconnaître. Monsieur le
+vicomte est bien bon.
+
+--Je vous reconnais d'autant mieux que je vous ai déjà vu passer tantôt
+sur le boulevard, répondit Servon.
+
+--Monsieur le vicomte était au club avec ses amis... M. le comte de
+Carolles... M. le capitaine de Baffé... Ces messieurs se souviennent de
+moi, quand j'étais aux _Moucherons_... C'était le bon temps...
+
+--Oui... on vous à mis à pied, je crois...
+
+--Sous prétexte que j'avais introduit au Cercle des cartes marquées. Il
+n'aurait tenu qu'à moi de me justifier... mais il aurait fallu nommer le
+vrai coupable et j'ai mieux aimé perdre ma place que de dénoncer un
+gentilhomme. La preuve que je n'étais pas coupable, c'est qu'on ne m'a
+pas poursuivi.
+
+--Comment vivez-vous, maintenant?
+
+--Je vis... mal.
+
+--Vous aviez pourtant, je suppose, amassé un capital...
+
+--Assez rond... c'est vrai... Je l'ai laissé à Monte-Carlo.
+
+--Vous êtes joueur, vous!... ah! parbleu, c'est trop fort... après avoir
+vu où le jeu a mené tant de gens qui vous empruntaient de l'argent!...
+
+--La passion ne raisonne pas... et c'est ma passion, le jeu... mais j'en
+suis bien revenu, et maintenant, je cherche à faire des affaires.
+
+--Des affaires, de quel genre?
+
+--Je n'ai pas de préférences. Cependant, si je pouvais monter une agence
+de renseignements, je crois que je ferais ma fortune... Recherches dans
+l'intérêt des familles... surveillances discrètes...
+
+--Je comprends. Vous voudriez faire de la police au service des
+particuliers.
+
+--Justement. Je m'essaie déjà, et si je pouvais être utile à monsieur le
+vicomte...
+
+De ce ci-devant garçon de jeu au vicomte de Servon la proposition était
+impertinente et le gentilhomme auquel ce drôle osait la faire eut sur
+les lèvres une verte réplique. Mais si le premier mouvement est le bon,
+comme on le prétend, il arrive souvent que le second ne vaut pas le
+premier.
+
+Servon, indigné tout d'abord, se dit très vite que cette ouverture
+n'était pas à dédaigner. Il avait à coeur de savoir à quoi s'en tenir sur
+les époux de Ganges; qui veut la fin veut les moyens et ce n'était pas
+le cas de se montrer difficile sur le choix de l'agent qui se chargerait
+de le renseigner.
+
+On ne fait pas la cuisine avec des gants blancs et pour les basses
+besognes on n'emploie pas de gentlemen.
+
+--Vous vous essayez, dites-vous? demanda Servon.
+
+--Mon Dieu, oui, répondit modestement Brunachon; quand on a été sept ans
+employé dans un grand cercle on connaît tout Paris... le Paris
+mondain... et on sait beaucoup de choses. Depuis que je cherche à
+travailler dans la partie des renseignements, j'en ai déjà ramassé pas
+mal et j'ai fait quelques nouvelles connaissances. S'il plaisait, un
+jour ou l'autre, à monsieur le vicomte de mettre mes talents à
+l'épreuve, je me flatte que monsieur le vicomte serait satisfait de moi.
+
+--Alors, pour le moment, vous faites de la police, en amateur?
+
+--Pour me faire la main.
+
+--C'est à peu près la même chose. Et vous vous exercez sur le premier
+venu?
+
+--Oui... quand ça se trouve... et puis j'ai gardé des amis parmi mes
+anciens camarades... ils me renseignent à l'occasion... et je n'oublie
+jamais rien... j'ai une mémoire excellente...
+
+--Vous avez aussi de bon yeux pour m'avoir reconnu au balcon.
+
+--Je reconnaîtrais de beaucoup plus loin monsieur le vicomte, dit
+respectueusement Brunachon. Monsieur le vicomte ne ressemble pas à tout
+le monde.
+
+--Alors, je dois être facile à... comment dites-vous cela?... à _filer_,
+je crois?
+
+--_Filer_, c'est bien le mot technique.
+
+Ce terme et le langage correct de l'ancien croupier auraient bien étonné
+Bardin père et fils qui l'avaient entendu la veille, dans le cabinet du
+juge, s'exprimer comme un rôdeur de barrières. Ils ne connaissaient pas
+le personnage. Brunachon parlait argot, quand il lui convenait de le
+parler, mais il savait aussi à l'occasion prendre le ton d'un homme bien
+élevé.
+
+--Est-ce que vous venez de me _filer_, moi? lui demanda tout à coup M.
+de Servon.
+
+--Oh! monsieur!... je ne me serais pas permis...
+
+--Pourtant, ça m'en a tout l'air. Je vous ai vu arrêté, tantôt, sous le
+balcon du club... et je vous retrouve, une heure après, dans ce coin des
+Champs-Elysées.
+
+--J'y suis arrivé bien avant monsieur le vicomte et j'y suis venu pour
+une affaire dont je commence à m'occuper. Si je viens de rencontrer
+monsieur le vicomte, c'est tout à fait par hasard. Je sortais de
+l'avenue Montaigne quand je l'ai aperçu... Monsieur le vicomte a dû voir
+que je n'osais pas l'aborder..., et d'ailleurs, si je m'étais permis de
+le suivre, j'aurais eu soin de ne pas me montrer.
+
+--Alors, vous cherchez quelqu'un, avenue Montaigne?
+
+--Je cherchais... des informations. J'étais venu en reconnaissance...
+comme à la guerre... explorer le terrain et surveiller les mouvements de
+l'ennemi... j'ai perdu mes peines.
+
+Tout cela n'était pas clair et ces réponses entortillées ne faisaient
+qu'aiguillonner la curiosité de M. Servon qui, lui aussi, avait des
+renseignements à prendre et qui songeait à charger Brunachon de les
+prendre pour lui.
+
+--Vous qui prétendez connaître tant de gens, lui demanda-t-il, tout à
+coup, connaissez-vous un certain marquis de Ganges?
+
+De vue... oui... parfaitement, répondit Brunachon, déjà sur ses gardes.
+
+--Où l'avez-vous vu?... et quand?
+
+--A Monte-Carlo, cet hiver.
+
+--Je le croyais en Turquie.
+
+--Je ne sais pas s'il y est allé, mais je sais qu'il était encore à
+Nice, il y a huit jours.
+
+--Mais, depuis, il est rentré à Paris.
+
+--C'est possible. Sa femme y habite... tout près d'ici, dans un très bel
+hôtel qui lui appartient. On disait là-bas que le marquis ne vivait pas
+avec elle... ils ont pu se raccommoder... mais j'en doute...
+
+--Pourquoi en doutez-vous?
+
+--Puisque monsieur le vicomte me fait l'honneur de m'interroger, je dois
+dire à monsieur le vicomte que cette dame a un amant. Ce n'est pas une
+raison pour qu'elle ne se remette pas avec son mari...
+
+--Enfin, vous persistez à affirmer que, si vous rencontriez le marquis
+de Ganges, vous le reconnaîtriez?
+
+--A l'instant même.
+
+--Eh! bien, vous vous vantez, car vous venez de le voir.
+
+--Où donc?
+
+--Je causais avec lui quand vous êtes arrivé.
+
+--Quoi! ce jeune homme qui est monté en voiture...
+
+--Précisément. Ce jeune homme, c'est monsieur de Ganges que vous
+prétendez connaître.
+
+--Ça, le marquis! s'écria Brunachon. Ah! mais non! Il ne lui ressemble
+même pas... et le marquis a au moins cinq ans de plus.
+
+--Il faut donc qu'il y ait deux marquis de Ganges, car celui que vous
+venez de voir porte ce nom et ce titre et il va dans le monde avec la
+marquise. Je les y ai rencontrés ensemble.
+
+Brunachon eut un hochement de tête qui devait signifier: «tout
+s'explique», mais il ne dit mot.
+
+Il n'était pas encore décidé à mettre le vicomte dans son jeu.
+
+Brunachon, après avoir manqué sa première tentative de chantage, en
+préparait une autre, depuis qu'il était sorti du cabinet de monsieur
+Bardin. Il savait que Paul Cormier n'avait pas été arrêté, et il
+commençait à prévoir que l'affaire du boulevard Jourdan n'aurait pas de
+suites graves. Un duel n'est pas un assassinat. D'ailleurs, Paul
+Cormier, après avoir comparu devant le juge d'instruction, ne redoutait
+plus d'être dénoncé. Brunachon avait donc changé ses batteries. C'était
+maintenant la marquise de Ganges qu'il espérait faire chanter. Il y
+avait songé dès le premier jour, car, comme l'avait soupçonné Paul, il
+s'était caché dans un fiacre pour le suivre depuis la rue Gay-Lussac
+jusqu'à l'avenue Montaigne; il savait chez qui Paul était allé,--il
+l'avait su en faisant causer les marchands du voisinage, tous
+fournisseurs de l'hôtel,--et il s'était promis d'exploiter madame de
+Ganges aussitôt qu'il serait complètement renseigné sur la nature des
+relations que cette grande dame entretenait avec un étudiant.
+
+Il était revenu le lendemain aux informations. Il en arrivait, et il
+s'en était fallu de peu qu'il surprît, causant avec Paul Cormier, Jean
+de Mirande, qu'il aurait pu exploiter aussi. Il n'avait fait
+qu'entrevoir Paul qui ne l'avait pas vu, mais M. de Servon venait de lui
+apprendre tout ce qu'il ne savait pas,--hors une seule chose que Servon
+ignorait lui-même, puisqu'il ne connaissait pas l'histoire du duel;--le
+nom de l'homme que Mirande avait tué.
+
+Brunachon ne mentait pas en disant qu'il connaissait le marquis de
+Ganges pour l'avoir rencontré aux tables de jeu de Monte-Carlo; et
+Brunachon n'avait pas menti non plus, en disant au juge d'instruction
+qu'il ne s'était réveillé qu'au moment où le duel sur le bastion venait
+de finir.
+
+Il avait vu d'en haut un mort couché sur l'herbe, la face contre terre.
+Il ne s'était pas douté que ce mort était le marquis et il ne s'en
+doutait pas encore.
+
+--Eh! bien, lui dit M. de Servon en haussant les épaules, vous voyez
+qu'il vous arrive de vous tromper tout comme un autre.
+
+--Je ne me trompe pas, murmura l'ancien garçon de jeu. Ce monsieur se
+fait passer pour le marquis de Ganges, mais il ment.
+
+--Alors, il est d'accord avec la marquise?
+
+--Évidemment, puisqu'il l'accompagne dans le monde.
+
+--C'est donc qu'il est son amant?
+
+--Je le supposais, avant d'avoir entendu M. le vicomte. Maintenant, je
+n'en doute plus.
+
+--Bon! mais qui est-il?
+
+--Ah!... voilà!...
+
+--Vous devez le savoir.
+
+--Si je le savais, monsieur le vicomte comprendra que je ne devrais pas
+le dire. En affaires, la discrétion est indispensable pour réussir.
+
+--En affaires?... comment? Ah! oui, j'entends... les affaires de
+l'agence que vous voulez monter, dit Servon avec une légère grimace de
+dégoût. Vous ferez commerce de renseignements et vous ne les donnerez
+pas pour rien.
+
+--Monsieur le vicomte devine tout.
+
+--Eh! bien... j'ai l'habitude de payer ce que j'achète. Faites votre
+prix.
+
+--Oh! je m'en rapporterai toujours à la générosité de monsieur, le
+vicomte... et du reste, pour le moment, j'ai si peu de chose à lui
+vendre que ce n'est pas la peine de traiter.
+
+Le drôle disait: _traiter_, comme s'il se fût agi de signer une
+convention diplomatique.
+
+--Si monsieur le vicomte avait intérêt à être renseigné sur ce faux
+marquis et sur ses rapports avec madame de Ganges, je me mettrais en
+campagne et je me ferais fort de lui procurer toutes les informations
+dont il aurait besoin.
+
+--Très bien. Je vous rémunérerai largement.
+
+Le vicomte était déjà revenu de ses répugnances à recourir aux vils
+offices d'un espion.
+
+--Alors, je puis marcher. Une parole de monsieur le vicomte vaut de
+l'or.
+
+Brunachon changeait, comme on dit, son fusil d'épaule. Brunachon n'était
+pas homme à refuser les offres de M. de Servon; d'autant que tout en le
+servant, il pourrait à l'occasion faire chanter la marquise.
+
+C'était même sur elle qu'il fondait ses plus grosses espérances de
+bénéfices. Le vicomte se lasserait vite d'acheter des renseignements, et
+Paul Cormier n'était pas en état de payer bien cher un silence dont il
+pourrait bientôt se passer; mais la marquise était riche et elle avait
+sa réputation à préserver.
+
+--Eh! bien?... le nom de cet homme? demanda M. de Servon.
+
+--Il s'appelle Paul Cormier... et il est étudiant... il fait son droit.
+
+--Je m'en doutais. Où demeure-t-il?
+
+--Au quartier Latin. Rue Gay-Lussac, numéro 9.
+
+--Cela doit être vrai, murmura le vicomte. Mais comment cet étudiant
+connaît-il la marquise de Ganges?
+
+--Voilà, monsieur le vicomte, ce que j'ignore absolument, mais je
+m'engage à le savoir d'ici à très peu de jours. Tout ce que je puis vous
+dire aujourd'hui, c'est que, hier, il s'est fait conduire en voiture à
+la porte de l'hôtel de cette dame, avenue Montaigne, qu'elle l'a reçu et
+qu'il est resté plus d'une heure chez elle. Je pourrais faire le
+mystérieux et vous laisser croire que j'en sais beaucoup plus long.
+J'aime mieux vous dire la vérité.
+
+--Et il la connaît de longue date, reprit Servon qui suivait son idée.
+Dimanche, ils se sont présentés ensemble dans une maison où je me
+trouvais... on a annoncé M. le marquis et madame la marquise de
+Ganges... et il a raconté, lui, qu'il était arrivé le matin d'un grand
+voyage... ils s'étaient entendus à l'avance, car elle ne l'a pas
+démenti... donc, ils étaient d'accord.
+
+--C'est évident.
+
+--Il n'y a qu'une chose que je ne m'explique pas, c'est qu'ils aient pu
+croire que personne ne s'apercevrait de la substitution... le vrai
+marquis n'aurait qu'à reparaître..., et il reparaîtra certainement... il
+ne restera pas toute sa vie à Monte-Carlo.
+
+--A moins qu'ils ne se soient entendus avec lui... il y a des maris avec
+lesquels on peut entrer en accommodement... et il n'a pas trop bonne
+réputation, ce marquis.
+
+--On finirait toujours par savoir à Paris qu'il existe... sa femme
+risquerait trop en mettant son amant à la place de son mari... il doit y
+avoir autre chose...
+
+--C'est ce que je me dis aussi... mais, quoi?...
+
+--Peut-être que le vrai marquis de Ganges est mort récemment à Monaco...
+il est joueur... il a bien pu se tuer... Peut-être que sa femme le sait
+et qu'elle a imaginé de le remplacer, parce qu'elle est bien sûre qu'il
+ne viendra pas réclamer...
+
+--Je n'avais pas pensé à ça, murmura Brunachon, que cette idée parut
+frapper.
+
+Puis, se reprenant:
+
+--Mais, non... s'il s'était brûlé la cervelle là-bas, les journaux
+l'auraient annoncé... il faudrait donc supposer qu'il est mort incognito
+et que sa veuve espère qu'on ne saura jamais qu'il est mort.
+
+Le vicomte réfléchissait et ne trouvait pas d'explication satisfaisante.
+
+--Au fait!... pourquoi pas? dit entre ses dents Brunachon.
+
+--Je vois, reprit Servon impatienté, que vous ne devinez pas mieux que
+moi. Quand vous aurez trouvé, vous me le ferez savoir. Mais notre
+entretien a assez duré... et comme toute peine mérite salaire...
+
+Il allait mettre la main à la poche, quand Brunachon lui dit vivement:
+
+--Pas encore, monsieur le vicomte. Laissez-moi gagner mon argent.
+Pouvez-vous disposer d'une heure?
+
+--Oui... mais pourquoi?
+
+--Je viens d'avoir une idée et si je ne me trompe pas, avant une heure,
+vous serez fixé sur le point principal... le reste viendra ensuite, très
+facilement...
+
+--Voilà bien des promesses! que faut-il que je fasse pour arriver à ce
+résultat?
+
+--Une course en voiture... avec moi.
+
+--J'aime mieux: pas avec vous, dit le vicomte qui ne tenait pas à se
+montrer dans les rues du Paris en compagnie de cet homme.
+
+C'était bien assez d'avoir causé avec lui dans un coin écarté.
+
+--Bon! je comprends, dit cyniquement Brunachon. Il y a moyen de
+s'arranger. Je vais monter dans le premier sapin découvert qui va
+passer, vous monterez dans un autre. Vous direz à votre cocher de suivre
+le mien et d'arrêter quand il arrêtera. Chacun descendra de son côté et
+là où vous me verrez entrer, vous entrerez derrière moi, sans avoir
+l'air de me connaître.
+
+Vous pourrez même, si vous le préférez, m'attendre à la porte.
+
+--C'est bien compliqué ce que vous me proposez là, dit le vicomte, qui
+avait bonne envie d'envoyer au diable ce chercheur de pistes.
+
+--Mais, non... c'est tout simple, au contraire, répondit Brunachon, et
+Monsieur le vicomte ne risquera pas de se compromettre, puisque je ne
+lui parlerai pas... c'est-à-dire... je lui parlerai... après... et dans
+un endroit où personne ne nous remarquera...
+
+--Comment, après?... après quoi?
+
+--Après que j'aurai su ce que je vais savoir... et ce ne sera pas
+long... une demi-heure de trajet en voiture... et même moins, si nous
+tombons sur de bons cochers... cinq minutes de... de vérification... et
+je serai fixé. Je rejoindrai alors monsieur le vicomte et je lui ferai
+mon rapport.
+
+--Dans la rue?
+
+--Dans un square où on ne rencontre que des troupiers et des bonnes
+d'enfants.
+
+--Que de mystères! vous pouvez bien me dire où vous voulez me conduire.
+
+--Monsieur le vicomte ne viendrait pas, si je le lui disais.
+
+--Alors, je refuse.
+
+--Monsieur le vicomte aurait bien tort. Je lui rendrais compte tout de
+même... je lui écrirais... mais nous perdrions du temps... et dans ces
+sortes d'affaires, il ne faut pas traîner... tandis que si Monsieur le
+vicomte veut bien venir, il saura tout de suite à quoi s'en tenir sur la
+véritable situation de cette dame...
+
+--De la marquise de Ganges?
+
+--Mais oui, Monsieur. N'est ce pas précisément le point sur lequel vous
+désirez être renseigné avant tout?
+
+--Sans doute, mais...
+
+--Eh! bien, quand vous le serez, vous me direz ce que j'aurai à faire
+pour vous servir et je le ferai.
+
+Brunachon parlait déjà comme s'il eût été chargé d'une mission par M. de
+Servon qui hésitait encore à l'employer.
+
+Il y répugnait même, car il était d'un monde où on ne se commet pas
+volontiers avec des gens de cette sorte, mais d'autre part il désirait
+tant éclaircir le mystère qui enveloppait la vie de madame de Ganges
+qu'il devait finir par se décider à accepter la proposition de l'ignoble
+Brunachon.
+
+Que risquerait-il, après tout?... Rien que de faire en voiture une
+course inutile. C'était peu de chose en comparaison du résultat que
+l'espion lui promettait.
+
+--Je me permettrai de faire observer à Monsieur le vicomte qu'il est
+temps de partir, reprit cet homme. Si nous différions davantage, nous
+arriverions trop tard.
+
+Il ne disait toujours pas où il s'agissait d'arriver et Servon sentait
+bien qu'il ne le dirait pas. Mais peu importait, au fond. Servon serait
+toujours libre de ne pas le suivre jusqu'au bout, s'il s'apercevait
+qu'on le menait là où il ne voulait pas aller. Peut-être même valait-il
+mieux qu'il l'ignorât; car si ce voyage devait avoir des suites
+fâcheuses pour quelqu'un, sa responsabilité serait moins engagée.
+
+Le hasard--un hasard facile à prévoir--mit fin aux incertitudes du
+vicomte.
+
+En cette saison, à l'heure où on revient du Bois, les voitures vides et
+les cochers cherchant pratique foisonnent aux Champs-Élysées.
+
+Deux victorias libres passaient en ce moment à la file, marchant au pas
+vers la place de la Concorde en rasant le trottoir de la contre-allée.
+
+Brunachon interrogea d'un coup d'oeil le clubman qui répondit par un
+signe affirmatif et sans attendre un ordre plus formel, Brunachon sauta
+dans la première.
+
+Le sort en était jeté. Servon monta dans la seconde qui n'était pas loin
+et dit à son cocher de suivre.
+
+Brunachon avait rapidement donné ses instructions au sien qui mit son
+cheval au trot.
+
+Le vicomte n'avait plus qu'à se laisser aller au courant de cette
+curieuse aventure et il commençait à y prendre un certain plaisir.
+L'attrait de l'inconnu. Il lui était arrivé assez souvent de suivre une
+jolie femme, sans savoir où elle le conduirait. C'est un sport amusant
+pour un désoeuvré qui se console facilement d'être distancé en route.
+Cette fois, il était sûr que pareille déconvenue ne lui arriverait pas
+et l'intérêt était plus vif, car il ne pouvait pas deviner le
+dénouement.
+
+Brunachon avait refusé de dire où il allait et il s'était abstenu de
+donner la moindre indication sur la direction qu'il comptait faire
+prendre à sa victoria.
+
+Elle descendait l'avenue des Champs-Elysées, et cela prouvait seulement
+que Brunachon ne se dirigeait pas vers les excentriques et élégants
+quartiers de l'Ouest: Passy, l'Etoile, le faubourg Saint-Honoré.
+Brunachon se dirigeait vers le Paris central.
+
+En débouchant sur la place de la Concorde, la victoria qui le portait
+obliqua à droite et enfila le pont.
+
+Servon était fixé. On allait sur la rive gauche.
+
+Et une idée lui vint tout naturellement. Brunachon lui avait appris que
+l'amant de la marquise habitait le quartier latin. Servon ne douta pas
+que Brunachon ne le conduisît chez cet étudiant, auquel il se proposait
+de faire subir un interrogatoire en présence du vicomte, qui n'y tenait
+pas du tout, car il n'aurait rien gagné à mettre Paul Cormier au pied du
+mur.
+
+Ce garçon, s'il fallait en croire Brunachon, demeurait rue Gay-Lussac.
+Le vicomte se promit de laisser Brunachon monter tout seul chez le faux
+marquis, si la Victoria s'arrêtait à la porte du numéro 9.
+
+Pour le moment, elle suivait le quai d'Orsay, et c'était à peu près le
+chemin de la rue Gay-Lussac.
+
+Après le quai d'Orsay, elle prit le quai Voltaire, mais au lieu de
+tourner par la rue des Saints-Pères, pour arriver presque directement au
+Luxembourg, elle continua par le quai Malaquais, et par le quai Conti,
+en passant devant l'Institut et devant la Monnaie, puis laissant le
+Pont-Neuf à gauche, elle se lança sur la pente du quai des Augustins.
+
+--Bon! se dit Servon, toujours imbu de l'idée qu'on allait chez Cormier,
+il va prendre le boulevard Saint-Michel... ce cocher n'a pas le
+sentiment de la ligne droite, mais c'est le chemin tout de même. Je me
+laisse faire; seulement, je lâcherai ce drôle à la porte. Il faut en
+vérité qu'il soit stupide pour s'imaginer que je vais me présenter avec
+lui chez ce jeune homme.
+
+La résolution était louable, mais le vicomte n'eut pas besoin d'y
+persévérer.
+
+Arrivée à la place Saint-Michel, au lieu de remonter le boulevard, la
+voiture qui portait Brunachon s'engagea sur le pont qui aboutit dans la
+Cité.
+
+--C'est inouï! grommela Servon; le voilà qui revient sur ses pas à
+présent. Ce n'était pas la peine de passer la Seine au pont de la
+Concorde pour la repasser dix minutes après.
+
+Où diable me mène ce Brunachon? Est-ce qu'il se moque de moi et a-t-il
+le projet de me traîner à sa suite à travers tout Paris?... non, il
+n'oserait pas... mais où allons-nous?... cette rue qui traverse l'île,
+c'est le boulevard du Palais...
+
+Et voici le Palais lui-même. J'aime à croire qu'il n'a pas l'intention
+d'y entrer pour avertir la justice.
+
+Le vicomte n'avait assurément rien à démêler avec la justice de son
+pays, mais s'il avait su que le nommé Brunachon avait passé toute
+l'après-midi, la veille, dans le cabinet d'un juge d'instruction, il se
+serait arrêté plus longtemps à l'idée singulière qui lui était venue.
+
+Du reste, il n'y avait pas lieu, car la victoria tourna vivement à
+droite, pour traverser le parvis Notre-Dame.
+
+Cela devenait incompréhensible et l'aventure tournait presque au
+comique.
+
+Il n'y a sur le Parvis que Notre-Dame et l'Hôtel-Dieu--une église et un
+hôpital.
+
+On ne pouvait pas supposer que Brunachon allait visiter un malade ou
+allumer un cierge devant l'autel de la Vierge.
+
+Où allait s'arrêter cette promenade? Le vicomte ne cessait de se le
+demander, mais il ne songeait plus à abandonner la partie, car il
+supposait qu'on approchait du but.
+
+Le parvis ne mène à rien qu'à l'île Saint-Louis, et Servon ne se
+figurait pas que son étrange guide pût aller dans ce paisible quartier
+chercher des renseignements sur l'excentrique marquis de Ganges.
+
+Brunachon avait pourtant l'air de savoir parfaitement ce qu'il faisait.
+Depuis qu'on roulait, il s'était retourné plus d'une fois pour s'assurer
+que la voiture du vicomte suivait et la dernière fois, en arrivant sur
+la place Notre-Dame, il avait adressé de loin au persévérant clubman, un
+signe qui signifiait, sans aucun doute: «Ne vous impatientez pas. Nous y
+sommes.»
+
+Et Servon, quoique vexé d'être véhiculé de la sorte, lui savait gré
+d'observer les conventions en s'abstenant de communiquer avec lui
+autrement que par gestes.
+
+Mais il ne devinait toujours pas où on allait.
+
+La victoria de Brunachon s'engagea dans une rue sombre que domine à
+droite la masse colossale de la cathédrale: la rue du Cloître, qui n'est
+ni large ni longue, et où, de sa vie, le vicomte n'avait passé.
+
+Il ne cherchait plus à se rendre compte des chemins qu'on lui faisait
+prendre, et il lui arrivait de se demander ce que les deux cochers
+devaient penser de cette course à la queue leu-leu de deux messieurs qui
+se connaissaient évidemment et qui avaient éprouvé le besoin de prendre
+deux voitures au lieu d'une seule.
+
+Au bout de la rue du Cloître, celle qui marchait en tête s'arrêta et M.
+de Servon dit aussitôt à son cocher d'en faire autant.
+
+Brunachon descendit et M. de Servon s'empressa de descendre aussi.
+
+C'était le moment décisif. Brunachon allait-il aborder le vicomte et lui
+expliquer pourquoi il l'avait amené là?
+
+Pas du tout. Brunachon, fidèle à sa promesse, se contenta de lui montrer
+du doigt la grille le long de laquelle les deux victorias étaient
+rangées, à dix pas d'intervalle.
+
+Cette grille entourait une manière de square, planté d'arbres rabougris
+et garni de bancs vermoulus, un square pauvre où jouaient des enfants
+malingres et où de vieilles loqueteuses se chauffaient au soleil.
+
+C'était bien là l'endroit désigné par Brunachon, qui avait engagé le
+vicomte à l'y attendre, pendant qu'il irait, lui, se renseigner sur la
+vraie situation de madame de Ganges.
+
+Se renseigner où et près de qui? il ne l'avait pas dit et Servon, qui
+n'en avait pas la plus légère idée, le vit entrer avec d'autres
+personnes dans un bâtiment adossé au parapet du quai, à la pointe de la
+Cité, et d'assez triste apparence.
+
+Cela ressemblait à l'une de ces constructions qu'on voit de distance en
+distance sur les bords de la Seine, depuis le pont de Bercy jusqu'au
+viaduc d'Auteuil, et où sont les bureaux des employés de la navigation.
+
+Servon ne s'inquiéta point de savoir ce que c'était et ne fut pas tenté
+d'y entrer à la suite de Brunachon.
+
+Servon appartenait à cette catégorie de Parisiens qui ne connaissent de
+Paris que les quartiers habités par les heureux de ce monde. Il pouvait
+se vanter de n'avoir jamais mis les pieds dans les parages où logent les
+déshérités, car il ne les avait traversés qu'en voiture, en se rendant à
+quelque gare de chemin de fer.
+
+Il n'était pas entré au Jardin des Plantes depuis son enfance, et s'il
+avait aperçu les tours de Notre-Dame, c'était de loin et pour ainsi dire
+malgré lui, car il ne s'était jamais arrêté pour les admirer.
+
+Il savait donc à peine où il était, et il n'avait pas, comme les
+étrangers qui visitent pour la première fois la grande ville, un guide
+du voyageur dans sa poche, à seule fin de ne pas s'égarer et de se
+renseigner sur la destination des monuments.
+
+Peu lui importait d'ailleurs, pourvu que Brunachon revint promptement
+mettre fin à ses incertitudes.
+
+Il entra dans le square et, n'ayant garde de s'asseoir sur des sièges
+publics d'une solidité et d'une propreté douteuses, il se mit à se
+promener par les allées, après avoir allumé un cigare.
+
+Il remarqua bientôt que beaucoup de gens qui passaient sur le quai se
+détournaient de leur chemin pour entrer, comme Brunachon, dans le petit
+édifice long et bas qui faisait face à l'entrée du square. D'autres en
+sortaient. C'était un va-et-vient continuel.
+
+De cette affluence, le vicomte conclut judicieusement qu'il y avait là
+dedans une succursale du Mont de Piété et se demanda derechef ce que
+l'ancien garçon de jeu était allé chercher là.
+
+Il commençait d'ailleurs à en avoir assez de cette énigmatique
+expédition et il se promettait de planter là Brunachon, pour peu qu'il
+tardât à reparaître.
+
+Il se trouvait même un peu ridicule de s'être laissé embarquer par ce
+drôle dans cette campagne policière et il jurait bien qu'on ne l'y
+reprendrait plus, quel qu'en fût le résultat.
+
+Il n'attendit pas trop longtemps.
+
+Au bout de dix minutes, il vit Brunachon descendre les marches qui
+précèdent la maisonnette où il était entré et impatient de l'interroger,
+il fit quelques pas pour se porter à sa rencontre, mais il se ravisa en
+voyant Brunachon lui indiquer d'un signe de tête le fond du square où il
+n'y avait absolument personne et où ils pourraient causer sans attirer
+l'attention.
+
+Brunachon donnait au vicomte une leçon de prudence et le vicomte s'y
+conforma.
+
+Il lui sut même gré de sa discrétion, car l'affaire semblait se corser
+et M. de Servon tenait de plus en plus à ne pas être vu conférant avec
+ce suspect personnage.
+
+Brunachon passa, sans lui dire un seul mot, tout près du clubman qu'il
+avait promptement rattrapé et alla s'embusquer dans un coin du terrain
+qui s'étend au delà du square, entre les hauts contre-forts de
+Notre-Dame et le parapet du quai de l'Archevêché.
+
+Servon vint l'y rejoindre, un peu étonné de le voir prendre tant de
+précautions, et l'interrogea des yeux.
+
+--Monsieur le vicomte avait deviné, lui dit Brunachon. Moi, je n'y
+voulais pas croire.
+
+--Croire à quoi?... Expliquez-vous, clairement, sacrebleu!
+
+--Madame la marquise de Ganges est veuve.
+
+--Veuve! s'écria le vicomte. Qu'en savez-vous?
+
+--Je viens de m'en assurer, répondit tranquillement Brunachon.
+
+--Comment? Est-ce à dire que vous venez de voir l'acte de décès de son
+mari? C'est donc une mairie ce vilain petit monument?
+
+--Non... ce n'est pas une mairie, dit l'ancien garçon avec un sourire
+qui ressemblait à une grimace.
+
+--Alors, qu'est-ce que c'est?
+
+--Monsieur le vicomte plaisante... Monsieur le vicomte n'ignore pas...
+
+--Je vous dis que je n'en sais rien. C'est la première fois de ma vie
+que je viens ici et si vous croyez que je me suis amusé à interroger les
+gens déguenillés que j'ai vus dans le square...
+
+--Oh! je pense bien que non... Mais, je croyais... enfin, je n'ai plus
+qu'une prière à adresser à Monsieur le vicomte...
+
+--S'il s'agit de rouler encore à travers Paris, je vous préviens que je
+n'en suis plus.
+
+--Non... non... j'attendrai ici et Monsieur le vicomte n'a qu'à entrer.
+
+--Où ça?
+
+--Dans le bâtiment d'où je sors. Monsieur le vicomte verra par
+lui-même... et après, si Monsieur le vicomte veut bien venir me
+rejoindre, je lui expliquerai ce qu'il n'aura pas compris.
+
+--Soit! dit Servon, agacé. J'y vais... mais je vous préviens que si je
+m'aperçois que vous vous êtes moqué de moi, vous vous en repentirez.
+
+Et pendant que Brunachon protestait contre cette supposition, le vicomte
+traversa le square presque en courant et monta vivement les marches qui
+précédaient une espèce de péristyle au delà duquel s'étendait comme un
+paravent un mur qui masquait l'intérieur de l'édifice.
+
+Pour entrer, il fallait tourner par la droite ou par la gauche ce mur
+ouvert aux deux bouts.
+
+Ainsi fit-il et il se trouva dans une vaste salle carrée dont les parois
+en stuc poli étaient couvertes de longues inscriptions qu'il ne prit pas
+la peine de lire.
+
+Éclairé par en haut, ce _hall_ ressemblait vaguement au vestibule d'un
+musée.
+
+Le vicomte continuait à ne pas comprendre.
+
+Il remarqua pourtant que les gens qui entraient se dirigeaient tous vers
+un vitrage qui barrait le fond de la salle et défilaient devant cette
+clôture en verre, comme on passe devant les étalages d'un bazar.
+
+Ils ne s'arrêtaient qu'au bout, mais là, un groupe s'était formé et deux
+sergents de ville de service veillaient à ce que les curieux ne
+stationnassent pas trop longtemps.
+
+«Circulez, messieurs!... circulez!» cet avertissement souvent répété
+accélérait le défilé.
+
+Dans ce coin, évidemment, se trouvait ce que les Anglais appellent _the
+great attraction_, mais du diable si Servon devinait ce qu'on montrait
+là qui pût intéresser cette foule empressée.
+
+Afin de le savoir, il se mit à la queue comme les autres et en
+s'approchant, il vit derrière la vitrine une double rangée de tables de
+marbre dont deux étaient occupées par deux cadavres de noyés, verts,
+bleus, violets, hideux.
+
+Cette fois, Servon fut fixé sur la destination de l'édifice.
+
+--Ce drôle m'a amené à la Morgue, dit-il, entre ses dents. Il m'a fait
+une farce funèbre, mais il me la paiera.
+
+Il allait battre en retraite, car il n'avait aucun goût pour les
+spectacles lugubres, mais il se ravisa.
+
+--Non, reprit-il en se parlant à lui-même, il n'aurait pas osé me berner
+de la sorte. En me poussant à entrer, il a eu un but. Lequel? Est-ce que
+le marquis de Ganges?... Mais oui... c'est cela... cet homme vient de le
+reconnaître, couché sur une des dalles noires... je serais bien empêché
+de le reconnaître, moi qui ne l'ai jamais vu vivant... et alors même que
+je l'aurais vu, je ne le reconnaîtrais pas davantage, s'il est dans le
+même état que ces deux corps qui n'ont plus figure humaine.
+
+Servon s'aperçut bientôt qu'il y en avait un troisième, celui qui
+attirait le public, celui qui faisait recette comme disent les habitués
+de l'établissement.
+
+Il suivit le mouvement et il vit que ce mort était beaucoup mieux
+conservé que les deux noyés.
+
+Il était exposé au premier rang, tout près du vitrage et on ne l'avait
+pas déshabillé.
+
+Il était vêtu d'un pantalon de fantaisie et d'une chemise fine avec, aux
+poignets, des boutons de manchettes en or.
+
+On avait enlevé la cravate et ouvert la chemise, afin qu'on pût voir à
+nu la poitrine trouée au-dessous du sein droit.
+
+Il avait dû mourir très vite, et sans souffrir, car la figure était
+calme.
+
+On aurait dit qu'il dormait.
+
+Celui-là, certainement, n'appartenait pas à la même catégorie sociale
+que les malheureux qui figurent ordinairement à la Morgue, et autour du
+vicomte, tout étonné, les commentaires pleuvaient: «--En v'là un qui ne
+s'est pas _suriné_ l'estomac parce qu'il n'avait plus de quoi
+_béquiller_.--Non. C'est un _rupin_... il n'aurait eu qu'à porter ses
+boutons chez _ma tante_; on lui aurait prêté dessus au moins trente
+_balles_, à moins qu'ils ne _soillent_ en _toc_.--Pas de danger!...
+c'est un _zig_ de la _haute_, que je te dis.--Et c'est pas lui qui _s'a
+suriné_. C'est des _escarpes_... là bas, du côté de la porte de
+Montrouge.»
+
+--Circulez, Messieurs!... circulez!... cria un des sergents de ville.
+
+Le vicomte, qui en avait assez vu, circula, mais il ne se pressa pas
+trop de sortir.
+
+Il était fixé maintenant. Ce mort, c'était le marquis de Ganges, que
+Brunachon avait cru reconnaître, et si Brunachon ne s'était pas trompé,
+il était jusqu'à présent le seul qui l'eût reconnu, puisque le corps
+restait exposé.
+
+Les morts reconnus sont enlevés immédiatement. À Paris, chacun sait
+cela, et Servon l'avait entendu dire, comme tout le monde.
+
+Comment ce mari de la marquise, le vrai, était-il venu se faire
+assassiner à Paris, en arrivant de Monte-Carlo, s'il fallait en croire
+l'ancien garçon de jeu qui disait l'y avoir vu?
+
+Servon ne le devinait pas, et ce n'était pas ce côté de la question qui
+le préoccupait le plus.
+
+Pour le moment, il ne pouvait mieux faire que d'aller retrouver l'homme
+qui l'attendait et de lui demander des explications supplémentaires.
+
+Brunachon était à son poste, et il accueillit le clubman par un: «Eh!
+bien, monsieur le vicomte a vu?» qui poussa Servon à répondre:
+
+--J'ai vu un homme qui a été tué d'un coup de couteau dans la poitrine,
+oui. Alors, vous prétendez que cet homme est M. de Ganges?
+
+--Je l'affirme, parce que j'en suis sûr. Et s'il y avait ici n'importe
+quel croupier de Monte-Carlo, il le reconnaîtrait, car il n'est pas
+changé du tout. Il a sa figure de là-bas, quand il fermait les yeux
+pendant que la bille tournait dans le cylindre. On dirait qu'il va les
+rouvrir pour dire: moitié à la masse!
+
+Pauvre marquis!... il était beau joueur, tout de même, et il ne
+regardait pas à l'argent quand il gagnait. Et pas fier, avec ça... il
+m'a plus d'une fois donné un louis, quand j'étais à la côte, conclut
+Brunachon en guise d'oraison funèbre.
+
+--Si vous êtes sûr que c'est lui, pourquoi n'êtes-vous pas entré avec
+moi à la Morgue? demanda M. de Servon pour mettre fin à des discours qui
+l'ennuyaient.
+
+--Mais... parce que j'en sortais, répondit Brunachon. Si j'y étais
+rentré immédiatement, on m'aurait remarqué et on m'aurait peut-être
+_filé_. C'est plein d'agents de police, là-dedans... ils remarquent les
+figures... et je ne tenais pas à leur montrer la mienne deux fois en dix
+minutes.
+
+L'explication parut singulière au vicomte qui ne savait pas que l'ancien
+garçon de jeu avait eu et aurait probablement affaire encore au juge
+d'instruction à propos de la mort tragique du marquis de Ganges. Mais il
+ne perdit pas son temps à demander des éclaircissements.
+
+--Puisque vous l'avez reconnu, dit-il sèchement, il faut faire votre
+déclaration à la police.
+
+--Je préfèrerais que monsieur le vicomte s'en chargeât.
+
+--Moi!... êtes-vous fou?... comment pourrais-je dire que je le
+reconnais?... c'est la première fois que je le vois.
+
+--Oh! je comprends que monsieur le vicomte ne veuille pas se mêler d'une
+histoire où la justice a mis le nez.
+
+--On croit donc à un crime?
+
+--Et on a raison d'y croire. Ce pauvre marquis a été trouvé mort sur le
+talus des fortifications... il a dû être tué le jour de son arrivée à
+Paris. L'instruction est ouverte... seulement, le juge ne sait pas
+encore son nom... il paraît qu'il n'avait pas de papiers sur lui... et
+comme il n'habitait plus la France depuis des années, ceux qui l'y ont
+connu autrefois l'ont oublié.
+
+--Raison de plus pour que vous avertissiez la police.
+
+--C'est l'avis de monsieur le vicomte?
+
+--Sans doute. Pourquoi cette question?
+
+--Parce que... il me semblait... je me figurais que monsieur le vicomte
+préférerait commencer par se renseigner sur ce jeune homme que j'ai vu
+avec lui aux Champs-Elysées... et qui a pris le nom et le titre du
+marquis de Ganges.
+
+Servon ne répondit pas, mais l'objection le frappa.
+
+--Si j'allais dire à la police tout ce que je sais, je pourrais sans le
+vouloir compromettre des personnes honorables, continua Brunachon, et
+les pauvres diables comme moi doivent y regarder à deux fois avant de se
+mêler de ce qui ne les regarde pas. C'est pourquoi j'aime mieux me
+taire. Ça ne veut pas dire que je ne reste pas à la disposition de
+monsieur le vicomte. Tout ce qu'il me commandera de faire, je le ferai.
+
+--Je n'ai pas d'ordres à vous donner, répliqua dédaigneusement Servon.
+
+--Mais monsieur le vicomte peut avoir besoin de renseignements sur...
+sur n'importe quoi et n'importe qui... plus tard, comme maintenant,
+monsieur le vicomte me trouvera toujours prêt à le servir.
+
+Servon commençait à se dire que le cas pourrait bien se présenter, avant
+peu, car il n'en avait pas fini avec l'étrange aventure où le hasard
+l'avait jeté.
+
+--C'est bien, dit-il, je verrai. Où demeurez-vous?
+
+--Pour le moment, je ne demeure nulle part, répondit modestement
+Brunachon; et quand j'aurai un domicile, ce qui ne tardera pas, il
+serait peu convenable que monsieur le vicomte se dérangeât.
+
+--Je pourrais vous écrire.
+
+--Si monsieur le vicomte le permet, je lui écrirai d'abord, pour lui
+donner mon adresse. J'adresserai ma lettre au cercle, et d'ailleurs, à
+partir de demain, je passerai tous les jours sur le boulevard, vers cinq
+heures, comme aujourd'hui. Monsieur le vicomte, s'il désire me parler,
+n'aura qu'à me faire signe... j'irai l'attendre derrière la Madeleine.
+
+Tout cela était clair, précis, et bien combiné. On pouvait mépriser
+Brunachon, mais on ne pouvait pas lui contester le mérite d'être un
+agent plein de ressources et de zèle.
+
+Il ajouta:
+
+--Maintenant, je vais quitter monsieur le Vicomte. J'espère qu'il voudra
+bien m'excuser de l'avoir amené ici. Je tenais à lui prouver que cet
+étudiant n'était pas le marquis de Ganges et pour cela, je devais
+m'assurer que le véritable marquis était mort.
+
+--Vous saviez donc que son corps était à la Morgue? demanda brusquement
+le vicomte.
+
+--Non, répondit Brunachon, avec un peu d'embarras, mais je m'en suis
+douté quand j'ai lu ce matin dans les journaux qu'on avait ramassé près
+de la porte de Montrouge le cadavre d'un monsieur bien habillé. L'idée
+m'est venue, je ne sais comment, que c'était le cadavre de M. de
+Ganges... une vraie inspiration, cette idée-là, puisque maintenant je
+suis sûr que c'est lui qu'on a tué. On n'a qu'à faire venir des témoins
+de Monte-Carlo; on pourra dresser l'acte de décès. Sa veuve ne serait
+peut-être pas fâchée qu'on le dressât.
+
+Et comme M. de Servon se taisait:
+
+--Peut-être aussi aime-t-elle autant que les choses restent comme elles
+sont, reprit Brunachon, en le regardant fixement. C'est une question que
+je ne suis pas en mesure de décider et alors... je m'applique le
+proverbe: Dans le doute, abstiens-toi.
+
+Ces réflexions à haute voix agacèrent Servon, précisément parce qu'elles
+étaient assez justes, et pour y couper court, il tira de son
+portefeuille deux billets de cent francs qu'il remit à Brunachon, en lui
+disant:
+
+--Prenez ceci pour payer le cocher qui vous a amené.
+
+--Pas celui qui a amené monsieur le vicomte? demanda l'impudent coquin
+en empochant la gratification comme il empochait jadis au cercle des
+_Moucherons_ les pourboires des joueurs.
+
+--Non. Je garde la voiture. Maintenant, partez! notre colloque en plein
+air a assez duré.
+
+Brunachon ne se le fit pas dire deux fois. Il fila sans ajouter un mot.
+Qu'aurait-il ajouté? Son travail était fait. Il avait semé dans l'esprit
+du vicomte des idées qui ne manqueraient pas de germer et dont il
+espérait bien tirer quelque profit. Il ne s'était pas compromis et il
+restait libre de faire chanter ou Paul Cormier, ou la marquise de
+Ganges, ou même M. de Servon,--à son choix. Cela dépendrait de la
+tournure que prendrait l'instruction confiée à Charles Bardin.
+
+M. de Servon était beaucoup moins satisfait de son expédition, et il
+regrettait de s'y être engagé.
+
+Tant qu'il s'était agi de s'introduire chez la marquise, il aurait tout
+fait pour forcer son intimité, eût-il dû même abuser un peu de la
+situation, mais il entrevoyait maintenant que derrière cette situation
+il y avait un drame, et même un drame assez corsé, puisqu'il venait de
+se dénouer,--ou de s'engager,--par un meurtre.
+
+Et dans la vie que menait Servon, il n'y avait pas de place pour les
+drames.
+
+Il tenait à sa tranquillité autant qu'à ses plaisirs, et il se demandait
+déjà comment il allait s'y prendre pour se tirer à l'écart d'une affaire
+qui pouvait se terminer devant une cour d'assises.
+
+Il lui en coûtait pourtant de se désintéresser des malheurs qui
+menaçaient la marquise et de renoncer à pénétrer le mystère de
+l'existence en partie double du soi-disant marquis Paul Cormier.
+
+Le vicomte ne savait vraiment que penser de cet étudiant qui jouait, et
+pas trop mal, le rôle d'un marquis de la vieille roche.
+
+Étudiant, il l'était, le vicomte n'en doutait pas depuis qu'il l'avait
+surpris aux Champs-Elysées causant familièrement sur un banc avec un
+grand gaillard à chapeau pointu qui, l'avant-veille, menait le branle
+des pochards à la Closerie des Lilas.
+
+Brunachon, d'ailleurs, affirmait le fait, et Brunachon devait le savoir,
+quoiqu'il se fût dispensé de dire comment il le savait.
+
+Cet étudiant était-il l'amant de madame de Ganges?... Tout semblait
+l'indiquer.
+
+M. de Servon l'avait vu arriver avec elle chez la baronne Dozulé, il
+l'avait entendu annoncer sous le nom du marquis et elle s'était prêtée à
+cette supercherie, puisqu'elle n'avait pas réclamé.
+
+Fallait-il donc supposer qu'elle espérait le faire passer indéfiniment
+pour son véritable mari, à peu près inconnu à Paris?
+
+Cela pouvait être--certaines femmes ont toutes les audaces--mais alors
+il fallait supposer aussi qu'elle savait que le vrai marquis ne
+reparaîtrait jamais.
+
+Et de là à conclure qu'elle l'avait fait tuer par son amant, il n'y
+avait qu'un pas.
+
+Le vicomte hésitait à la tirer, cette terrible conclusion. Ni madame de
+Ganges, ni Paul Cormier ne lui représentaient un de ces couples
+adultères qui cherchent le bonheur dans le crime et qui l'y trouvent.
+Ceux-là sont rares et ils s'y prennent plus adroitement.
+
+Ils n'agissent pas comme des enfants, ils ne se mettent pas à la merci
+d'un hasard, ils ne s'exposent pas à être rencontrés par un ami, ou même
+par une simple connaissance du mari supprimé.
+
+Et puis, cet amant et cette maîtresse n'avaient pas du tout l'air de
+criminels. La marquise était douce et gaie; Paul Cormier, moins
+expansif, avait une physionomie ouverte qui inspirait la sympathie.
+
+Servon le trouvait à son gré et il aurait eu quelque remords de le
+tromper avec sa femme, au temps où il le croyait marié.
+
+Il était donc très porté à croire que ce garçon n'avait pas le moindre
+assassinat sur la conscience, mais après le voyage à la Morgue, il ne
+pouvait absolument pas en rester là.
+
+Il ne voulait pas se mêler de leurs affaires, mais il voulait connaître
+la vérité.
+
+A qui s'adresser pour la connaître?
+
+Il regrettait déjà d'avoir congédié Brunachon qui en savait probablement
+plus long qu'il n'en avait dit. Il était un peu tard pour courir après
+lui et d'ailleurs il y aurait regardé à deux fois avant d'interroger sur
+la marquise un pareil drôle.
+
+L'interroger elle-même, en abordant carrément la question délicate,
+c'eût été plus loyal et plus digne. Mais le difficile, c'était d'arriver
+jusqu'à elle. Madame de Ganges avait refusé la veille de recevoir une
+lettre du vicomte de Servon; à plus forte raison refuserait-elle de
+recevoir le vicomte lui-même.
+
+A force de se creuser la tête, il finit par en faire jaillir une idée.
+Il lui vint à l'esprit que le moyen le plus simple et le plus honnête de
+se renseigner, c'était de demander à Paul Cormier de lui apprendre tout
+ce qu'il pouvait lui apprendre sans compromettre madame de Ganges; de le
+lui demander poliment, doucement, après lui avoir exposé l'embarras où
+il était, depuis que le nommé Brunachon lui avait montré le cadavre du
+marquis, et en lui proposant de le servir, s'il pouvait lui être utile
+en cette grave circonstance.
+
+Paul Cormier, si le vicomte l'avait bien jugé, ne repousserait pas ces
+ouvertures courtoises. Peut-être même, les accueillerait-il avec un
+certain plaisir.
+
+Il devait être embarrassé de sa situation, ce brave étudiant, et très
+désireux d'en sortir.
+
+M. de Servon, en le prenant par la douceur, obtiendrait de lui bien des
+choses: un aveu d'abord qui ne serait pas par trop pénible, car un jeune
+homme peut bien jouer, dans une comédie mondaine et passagère, un rôle
+imposé par une femme qui lui plaît. Une fois entré dans cette voie, Paul
+Cormier pourrait bien en venir à se fier à un homme plus expérimenté que
+ne pouvait l'être un étudiant et à lui demander des conseils, sauf à ne
+pas les suivre.
+
+Et si l'entrevue tournait à la conciliation, Servon se sentait très
+capable de lui en donner d'excellents, voire même de désintéressés.
+
+Servon n'était pas irréprochable, il se permettait une foule de licences
+de conduite, mais, en dépit de la vie à outrance qu'il menait, Servon
+avait gardé les sentiments d'un gentilhomme et il était incapable
+d'abuser de la confiance d'un rival.
+
+Et d'ailleurs, il n'avait pas pour madame de Ganges une de ces violentes
+passions qui font capituler la conscience d'un amoureux. Ce n'était
+qu'un goût très vif, aiguisé par la difficulté. En s'occupant d'elle, il
+ne cherchait qu'une liaison agréable, comme il en avait eu quelques-unes
+dans le monde où il vivait.
+
+Toutes réflexions faites, il se décida à s'aboucher, le plus tôt qu'il
+pourrait, avec Paul Cormier.
+
+Il n'espérait plus le rencontrer dans la rue. Les hasards comme celui
+qui venait de les mettre en présence l'un de l'autre n'arrivent pas tous
+les jours. Le vicomte n'avait donc qu'un moyen de voir le faux marquis,
+c'était d'aller chez lui, à l'adresse indiquée par Brunachon.
+
+Servon était persuadé qu'il l'y trouverait. Cormier, en le quittant, lui
+avait dit qu'il allait rejoindre sa femme qui dînait en ville.
+Évidemment il avait menti, puisqu'il n'était pas le mari de madame de
+Ganges, et il avait dû rentrer à son domicile de la rue Gay-Lussac.
+
+Servon s'y fit conduire dans la victoria qui l'avait amené à la Morgue
+et qu'il renvoya en arrivant rue Gay-Lussac.
+
+Il était las de rouler en fiacre et il prévoyait qu'il éprouverait le
+besoin de marcher, après l'explication qui serait peut-être longue.
+
+Malheureusement, le portier du numéro 9 lui dit que M. Cormier n'était
+pas rentré, et au ton de la réponse, Servon vit bien qu'il ne mentait
+pas, par ordre de son locataire.
+
+Assez ennuyé de ce contre-temps, le vicomte dut se résigner à regagner
+la rive droite, à pied, puisqu'il avait lâché sa victoria.
+
+Il se mit donc à descendre le boulevard Saint-Michel, dans le très vague
+espoir d'y croiser son homme, mais en lisant sur une maison d'angle le
+nom de la large rue qui va du Luxembourg au Panthéon, il se rappela tout
+à coup que l'étudiant au chapeau pointu avait crié à son camarade, resté
+sur le banc, aux Champs-Elysées: «Va m'attendre au café Soufflot; j'y
+serai dans deux heures.»
+
+Les deux heures étaient presque écoulées et Paul Cormier n'avait pas dû
+manquer au rendez-vous.
+
+Il ne s'agissait plus que de trouver le café Soufflot et ce n'était pas
+difficile. Il devait être situé dans la rue du même nom, devant laquelle
+Servon passait en ce moment. Et Servon, tournant à droite, s'y engagea
+immédiatement, sans trop savoir comment il allait s'y prendre pour y
+découvrir l'étudiant qui se tenait peut-être au fond de quelque salle
+avec des camarades.
+
+Il eut la chance de l'apercevoir attablé à l'extérieur, tout seul en
+face d'un verre de vermouth, et absorbé dans la lecture d'un journal du
+soir.
+
+On dîne de bonne heure au quartier latin, surtout l'été, afin d'avoir le
+temps d'aller au Luxembourg, en sortant de table.
+
+La terrasse du café s'était vidée peu à peu et il n'y restait guère que
+Paul Cormier attendant son ami, et se tourmentant de ne pas le voir
+arriver.
+
+Pour tromper son impatience, il s'était mis à lire un journal. Il y
+avait trouvé un long article de reportage où il était question de
+l'affaire du boulevard Jourdan, assez mal exposée et présentée comme un
+assassinat.
+
+Paul, que ce fait-divers intéressait particulièrement, y apportait tant
+d'attention qu'il ne vit pas venir M. de Servon, qui put prendre place à
+la table voisine, sans que le liseur levât les yeux.
+
+--Bonjour, Monsieur! c'est encore moi, dit presque gaiement le vicomte.
+La journée m'est heureuse à vous rencontrer.
+
+--En effet, balbutia l'étudiant, je ne m'attendais pas...
+
+--A me revoir si tôt! Et vous devez être étonné de me trouver si souvent
+sur votre chemin. Cette fois, le hasard y est encore pour quelque chose,
+mais le hasard n'a pas tout fait, car... pourquoi vous le cacherais-je?
+je viens de chez vous, je ne vous y ai pas trouvé, et je vous
+cherchais...
+
+--De chez moi? murmura Cormier, qui en était encore à croire que M. de
+Servon le prenait toujours pour le marquis de Ganges.
+
+--Mon Dieu, oui, dit le vicomte de l'air le plus naturel du monde; je
+suis allé vous demander rue Gay-Lussac, et votre portier m'ayant répondu
+que vous n'étiez pas rentré, j'ai pensé que je vous rencontrerais
+peut-être dans ce quartier.
+
+Paul ouvrit la bouche pour nier; mais il lut sur la figure de M. de
+Servon que ce serait inutile, et il attendit la suite.
+
+--C'est vous dire, cher monsieur, reprit le vicomte, que je sais qui
+vous êtes... et je m'empresse d'ajouter que je ne viens pas vous
+chercher querelle à propos de... l'erreur où je suis tombé... je ne
+viens pas même vous demander des explications... dans le sens que le
+plus souvent on attache à ce mot-là...
+
+--Alors, monsieur, je ne vois pas...
+
+--Laissez-moi achever, je vous prie. Vous n'avez pas plus que moi oublié
+ce qui s'est passé dimanche chez madame Dozulé, ni notre rencontre, le
+soir de ce dimanche, à la Closerie des Lilas. Tout à l'heure, quand je
+vous ai revu aux Champs-Elysées, j'en étais encore au même point... pas
+tout à fait, cependant, car je vous ai trouvé causant avec un jeune
+homme que j'avais remarqué au bal de Bullier et qui ne peut être qu'un
+étudiant. Maintenant que je suis mieux renseigné, je ne tiens à l'être
+davantage que sur un seul point.
+
+J'ai souvent rencontré dans le monde madame la marquise de Ganges. J'ai
+pour elle le plus profond respect, et Dieu me garde de rien faire ou
+dire qui puisse nuire à sa réputation. Mais ce que je viens d'apprendre,
+par hasard, d'autres que moi peuvent l'apprendre aussi. Vous avez des
+camarades qui savent que vous n'êtes pas le marquis de Ganges... si l'un
+d'eux, à ce bal, dimanche, m'avait entendu vous donner ce titre, vous
+vous seriez trouvé dans une situation très difficile.
+
+Le vicomte ne croyait pas si bien dire, car il n'avait pas vu s'engager
+la querelle avec le vrai marquis.
+
+--A cela, reprit-il, il n'y aurait encore que demi-mal; mais qu'un homme
+reçu dans les salons où va madame de Ganges vienne à connaître votre
+véritable nom, qu'arrivera-t-il? De quoi ne l'accuserait-on pas?... Eh
+bien! Monsieur, je suis venu vous dire que je serais prêt à la
+défendre... mais pour que je puisse la défendre utilement, il faut que
+je sache ce qui s'est passé, et c'est à vous que je m'adresse pour le
+savoir.
+
+Paul fit un haut-le-corps, et peu s'en fallut qu'il ne s'écriât: Pour
+qui me prenez-vous? Mais le vicomte s'empressa d'ajouter:
+
+--Ne vous méprenez pas sur mes intentions. Je ne cherche pas à
+surprendre le secret de vos relations avec elle, mais si, comme j'en
+suis convaincu, madame de Ganges n'a rien à se reprocher, je voudrais
+être renseigné afin d'être en mesure de faire cesser les propos
+malveillants. En un mot, monsieur, je viens vous demander ce que je
+devrais répondre si on l'accusait en ma présence. Ma démarche vous
+semble peut-être étrange, mais si vous voulez prendre la peine de
+réfléchir, vous y verrez une preuve du cas que je fais de vous et de la
+sympathie que vous m'inspirez.
+
+Ce fut si bien dit que Paul Cormier s'abandonna au mouvement qui le
+poussait à se confier au gentilhomme qui lui tenait ce langage
+chaleureux et persuasif.
+
+--Monsieur, commença-t-il avec émotion, je vous crois et je vais vous
+confesser la vérité. C'est moi qui suis cause de tout ce qui est arrivé.
+J'ai rencontré, dimanche, madame de Ganges, dont j'ignorais le nom et
+que je n'avais jamais vue. Sa beauté m'a frappé et je me suis permis de
+la suivre.
+
+--Suivre une jolie femme dans la rue, ce n'est pas un cas pendable, dit
+en souriant le vicomte, qui était coutumier du fait.
+
+--Je l'ai suivie dans les Champs-Elysées, jusqu'à l'avenue d'Antin, où
+elle allait et, là... quand elle est entrée, sans s'apercevoir que
+j'étais presque sur ses talons, dans l'hôtel de cette madame Dozulé, j'y
+suis entré avec elle... le domestique qui annonçait ne connaissait pas
+M. de Ganges...
+
+--Et il a annoncé monsieur le marquis et madame la marquise!... C'est
+très drôle et ce serait charmant au théâtre.
+
+--Vous ne me croyez pas?
+
+--Mais si... je vous déclare même que l'idée m'était venue... pas ce
+jour-là, mais depuis... qu'il n'y avait dans tout cela qu'une méprise.
+Je m'étonne seulement que madame de Ganges n'ait rien dit...
+
+--Elle a perdu la tête... elle comptait que j'allais me retirer après
+m'être excusé, et c'est ce que j'aurais dû faire. Lorsqu'elle a vu que
+je restais et que j'acceptais les félicitations que la baronne adressait
+au marquis de Ganges, elle a continué à se taire.
+
+--Je comprends maintenant pourquoi elle s'est éclipsée avant la fin de
+notre partie de baccarat. Vous avez dû être bien embarrassé.
+
+--Pas trop. J'espérais ne jamais revoir les personnes qui se trouvaient
+chez madame Dozulé.
+
+--Vous deviez bien penser cependant que je vous enverrais, avenue
+Montaigne, la somme que je croyais avoir perdue contre le marquis.
+
+--Je vous jure, monsieur, que je n'y avais pas songé, et tout à l'heure,
+quand vous me l'avez remise, j'ai été sur le point de la refuser.
+
+--Je l'ai bien vu, mais quand vous m'avez rencontré, dimanche soir, à la
+Closerie des Lilas, vous avez dû me maudire.
+
+--J'en conviens... et tout à l'heure encore, en vous voyant paraître...
+
+--Vous m'avez donné à tous les diables. J'espère que vous voilà rassuré
+sur mes intentions. Maintenant, me permettez-vous de vous demander si
+vous avez revu madame de Ganges?... je me hâte d'ajouter que vous n'êtes
+pas obligé de me le dire.
+
+--Pourquoi m'en cacherais-je? Je l'ai revue une seule fois... hier, chez
+elle.
+
+--Elle vous avait donc donné son adresse?
+
+Paul ne s'attendait pas à cette question et il aurait bien pu rester
+court, mais il eut la présence d'esprit de répondre:
+
+--Je savais son nom... je n'ai pas eu de peine à trouver son adresse...
+je n'ai eu qu'à feuilleter le _Tout-Paris_.
+
+L'explication venait à propos, car pour en fournir une autre, Paul
+Cormier eût été obligé de dire que c'était le marquis lui-même qui lui
+avait donné l'adresse de sa femme, et il comptait que cet entretien
+plein de périls allait en rester là.
+
+Paul Cormier n'avait garde de parler de la mort tragique de M. de
+Ganges. Il croyait avoir fait la part du feu en avouant qu'il s'était
+laissé donner un nom et un titre qui ne lui appartenaient pas et il
+avait eu soin de passer sous silence le commencement de l'aventure--la
+rencontre au Luxembourg et le voyage en fiacre du Luxembourg au
+rond-point des Champs-Élysées--épisodes compromettants pour la marquise.
+
+Il espérait bien qu'il n'en serait plus question, et que M. de Servon ne
+tarderait pas à lever la séance.
+
+Pour l'y décider, il lui dit chaleureusement:
+
+--Monsieur, je me défiais de vous parce que je ne vous connaissais pas.
+Maintenant, je n'ai plus qu'à vous remercier de tout mon coeur de m'avoir
+mis à même de justifier madame de Ganges et j'ai le devoir de vous
+apprendre qu'elle ne me retrouvera pas sur son chemin. Je suis rentré
+dans ma peau d'étudiant et je n'en sortirai plus.
+
+--Vous aurez du mérite à disparaître ainsi, car elle est charmante, la
+marquise... et vous auriez bien pu aspirer à lui plaire..
+
+Est-elle informée de votre résolution?
+
+--Oui... et elle l'approuve...
+
+--Je comprends... elle est mariée... Peut-être changerait-elle d'avis,
+si elle venait à perdre son mari.
+
+Cormier ne dit mot. Il se demandait déjà pourquoi le vicomte lui posait
+cette question.
+
+--C'est une éventualité à prévoir, reprit M. de Servon et si madame de
+Ganges était veuve, vous pourriez l'épouser.
+
+--En admettant qu'elle voulût de moi.
+
+--Pourquoi pas? les femmes aiment les audacieux. Je parierais bien
+qu'elle vous a su bon gré de l'avoir suivie jusque dans le _hall_ de la
+baronne.
+
+--Elle me l'a très amèrement reproché.
+
+--En pareil cas, les femmes disent toujours le contraire de ce qu'elles
+pensent. Si j'étais à votre place, cher monsieur, je profiterais de mes
+avantages pour me faire agréer.
+
+Vous ne savez peut-être pas qu'elle est fort riche?
+
+--Je le crois et peu m'importe, répliqua l'étudiant un peu piqué. Je ne
+suis pas sans fortune et je ne cherche pas à faire un mariage d'argent.
+
+--Si je me risque à vous indiquer celui-là, c'est que je viens
+d'apprendre une chose que certainement vous ignorez et qu'il est bon que
+vous sachiez.
+
+M. de Ganges est mort.
+
+--Qui vous l'a dit? demanda étourdiment Paul Cormier.
+
+--Vous le saviez donc? riposta le vicomte.
+
+--Non... c'est-à-dire... je supposais...
+
+--Eh! bien, moi, je n'en aurais rien su, si un homme qui a connu M. de
+Ganges ne m'avait pas montré son cadavre.
+
+--Son cadavre! répéta Paul Cormier qui pâlissait à vue d'oeil.
+
+--Oui, cher monsieur; à la Morgue où il est exposé. Le marquis est mort
+de mort violente. On croit qu'il a été assassiné.
+
+Paul eut un geste de dénégation.
+
+--Qu'il l'ait été ou non, madame de Ganges a un gros intérêt à être
+informée de cet événement... ne fût-ce que pour faire constater le décès
+qui la rend libre... à moins qu'elle n'aime mieux, par des raisons que
+j'ignore, rester dans le _statu quo_.
+
+--Mais il me semble qu'elle n'a pas le choix. L'homme qui a reconnu le
+corps a dû aller faire sa déclaration.
+
+--Pas encore. Il n'y a pas de temps perdu, car la reconnaissance vient
+seulement d'avoir lieu. J'y étais.
+
+--Vous, monsieur!
+
+--Oui, et c'est ce qui m'a déterminé à me mettre immédiatement à votre
+recherche. J'ai cru que mon devoir, en cette triste circonstance, était
+de renseigner madame de Ganges. Je serais allé chez elle, si je n'avais
+craint de n'être pas reçu.
+
+--Je ne le serais pas plus que vous, dit Paul en secouant la tête.
+
+Il ne regrettait guère qu'on n'annonçât pas à la marquise un événement
+qu'elle connaissait déjà depuis vingt-quatre heures.
+
+--Vous pouvez du moins lui écrire... si vous ne le faisiez pas, je le
+ferais, car il y a urgence.
+
+--Pourquoi? Les mauvaises nouvelles arrivent toujours assez tôt, murmura
+Paul qui ne disait pas le véritable motif de la tiédeur qu'il mettait à
+entrer dans les vues de M. de Servon.
+
+--Bon! s'il ne s'agissait que d'une mauvaise nouvelle que madame de
+Ganges connaîtra tôt ou tard. Mais un danger la menace.
+
+--Quel danger? demanda l'étudiant.
+
+--Je ne vous ai pas dit par qui le corps du marquis vient d'être
+reconnu.
+
+--Par un de vos amis, je crois.
+
+--Non pas. Aucun de mes amis ne connaissait M. de Ganges quand il
+vivait. L'homme dont je vous ai parlé est un mauvais drôle qui a fait
+toutes sortes de vilains métiers et qui a beaucoup vu le marquis à
+Monaco où il jouait encore tout récemment. Vous allez me demander
+comment j'ai connu, moi, un individu de cette espèce. C'est bien simple.
+Il a été jadis garçon dans un cercle où j'allais quelquefois. Je l'ai
+rencontré un instant après vous avoir quitté, il m'a abordé pour me
+demander un secours que je ne lui ai pas refusé et, sans doute pour me
+remercier, il m'a appris qu'il venait de voir à la Morgue le corps du
+marquis. Comment sait-il que je connais la marquise?... je l'ignore,
+mais il le sait. Comme je n'avais pas l'air de croire beaucoup à la
+nouvelle qu'il m'apprenait, il m'a proposé d'y aller voir... et par
+curiosité, j'y suis allé... pas dans la même voiture que lui, je vous
+prie de le croire... et il m'a montré sur les dalles de la Morgue... un
+cadavre. Il m'a affirmé que c'était celui du marquis et je ne doute pas
+que ce soit vrai. Je ne vois pas ce qu'il gagnerait à mentir, tandis que
+je vois très bien ce qu'il gagnera à exploiter le secret qu'il a
+découvert.
+
+--L'exploiter!... comment?
+
+--En faisant chanter madame de Ganges. En la menaçant, par exemple, de
+la dénoncer comme ayant fait assassiner son mari.
+
+Paul Cormier fit le mouvement d'un homme qui voit tout à coup s'ouvrir à
+ses pieds un précipice sans fond.
+
+Il avait bien eu déjà de vagues inquiétudes. Il s'était demandé si on ne
+le soupçonnerait pas d'avoir trempé dans un complot organisé pour
+supprimer un mari gênant. Mais ce malheur était si peu probable qu'il ne
+s'en était pas beaucoup préoccupé.
+
+Et voilà que ces craintes prenaient un corps, il existait un misérable
+qui se préparait à menacer madame de Ganges, en lui proposant de lui
+vendre très cher son silence, comme un autre coquin avait essayé, la
+veille, de l'intimider, lui, Paul Cormier, simple témoin du duel où le
+marquis était resté sur le carreau.
+
+Il y avait de quoi s'effrayer... et se renseigner afin de se préparer à
+se défendre.
+
+--Vous venez de m'apprendre d'où sort ce venimeux gredin, dit-il, et je
+vous en remercie... mais je voudrais bien savoir son nom...
+
+--Il s'appelle Brunachon, répondit sans hésiter, le vicomte.
+
+Brunachon, c'était le chenapan qui, dans le cabinet du juge
+d'instruction, avait désigné Paul Cormier comme ayant pris part au
+meurtre commis sur le boulevard Jourdan.
+
+Et ce même coquin avait découvert que Paul Cormier était en relations
+avec madame de Ganges, Paul Cormier qui avait refusé de donner dix mille
+francs pour obliger le drôle à se taire.
+
+C'était un comble: le comble du malheur, ou plutôt de la déveine, car il
+aurait fallu que la justice eût sur les yeux trois bandeaux, au lieu
+d'un, pour qu'elle en vînt à condamner des innocents, mais c'était
+beaucoup trop qu'elle les soupçonnât..
+
+--Est-ce que vous connaissez cet homme-là? demanda M. de Servon.
+
+--Non, articula péniblement l'étudiant, mais il se peut qu'il me
+connaisse... il me fait l'effet de connaître tout le monde...
+
+--C'est un peu ça et il a une rude mémoire... j'en ai eu la preuve à la
+Morgue.
+
+--Que me conseillez-vous? demanda tout à coup Paul Cormier.
+
+--Puisque vous me consultez, je vous conseille de prendre les devants...
+c'est-à-dire d'aller trouver le juge d'instruction qui est chargé de
+cette affaire... d'y aller, après vous êtes concerté avec madame de
+Ganges... qui est toujours la principale intéressée.
+
+Le conseil était peut-être excellent, mais il venait trop tard, puisque
+Paul Cormier avait été interrogé la veille.
+
+Jean de Mirande devait l'être au moment où le vicomte parlait et son
+camarade s'inquiétait déjà de ne pas le voir arriver. Que faire en
+attendant qu'il reparût? Comment différer encore de donner une réponse
+catégorique à M. de Servon qui, tout en affectant de se désintéresser de
+la situation, insistait pour tâcher d'en savoir plus long que Cormier ne
+voulait lui en dire?
+
+--Je ne puis rien faire avant d'avoir revu mon camarade, répondit enfin
+Paul.
+
+--Bon! mais quand le reverrez-vous?
+
+--Il ne peut pas tarder beaucoup maintenant.
+
+--J'ai entendu ce qu'il a dit tantôt, en vous quittant aux
+Champs-Elysées... qu'il serait au café Soufflot dans deux heures. C'est
+même ce qui m'a donné l'idée de vous y chercher. Mais il se peut qu'on
+le retienne plus longtemps qu'il ne pensait. Dans ce cas, je serais
+obligé de vous quitter.
+
+Cormier devina que si le vicomte levait la séance, ce serait pour courir
+chez la marquise, afin de se donner le mérite de la renseigner le
+premier sur la tournure que semblaient prendre les événements.
+
+Et, quoi qu'il en eût dit, Cormier n'était pas du tout disposé à se
+désintéresser des affaires de madame de Ganges.
+
+D'un autre côté, il craignait de mettre le feu aux poudres en abouchant
+le vicomte avec Mirande qui était discret comme un coup de canon.
+
+--Mais, le voici, votre camarade, s'écria M. de Servon. Je vois poindre
+là-bas l'étonnant chapeau pointu qu'il a l'habitude de porter.
+
+La question était tranchée. L'explication à deux allait se continuer par
+une explication à trois, car c'était bien Jean de Mirande qui montait la
+rue Soufflot, en se balançant sur ses hanches comme un tambour-major
+d'autrefois.
+
+Et grâce à sa taille de cinq pieds dix pouces, on l'apercevait d'aussi
+loin que s'il eût porté au haut de son feutre un plumet gigantesque.
+
+--Eh! bien, monsieur, s'empressa de dire Paul Cormier, je vais me
+concerter avec lui, et si vous voulez bien me faire savoir où je pourrai
+vous rejoindre ce soir, dans une heure...
+
+--A quoi bon perdre du temps? répliqua le vicomte. Présentez-moi ce
+jeune homme... ou présentez-moi à lui... comme il vous plaira... nous
+nous communiquerons les renseignements que chacun de nous a pu
+recueillir sur cette singulière affaire et après, nous délibérerons en
+connaissance de cause.
+
+C'est un homme comme il faut, n'est-ce pas?
+
+--Très comme il faut, mais...
+
+--C'est bien. Je vais me présenter moi-même.
+
+Ayant dit, le vicomte se leva, Paul se leva aussi et tout surpris de cet
+accueil cérémonieux, Mirande qui n'était plus qu'à deux pas ne put moins
+faire que de lever son chapeau en lançant à Cormier un regard qui
+signifiait évidemment:
+
+--Qu'est-ce qu'il nous veut encore cet animal-là?... Et pourquoi est-ce
+que je le trouve sans cesse sur tes talons?
+
+Paul jugea prudent de laisser M. de Servon s'expliquer, et M. de Servon
+commença par une explication qui ne fit qu'embrouiller la situation déjà
+fort embrouillée:
+
+--Monsieur, dit-il, je n'ai pas encore l'honneur d'être connu de vous,
+mais vous savez comment j'ai connu votre ami, M. Cormier.
+
+--Moi!... je ne m'en doute pas, répliqua sèchement Mirande.
+
+--Nous nous sommes rencontrés, dimanche dernier, chez la baronne Dozulé,
+qui recevait ce jour-là quelques dames... entre autres madame la
+marquise de Ganges.
+
+--Je n'en savais absolument rien, et il m'est tout à fait indifférent de
+l'apprendre.
+
+--Alors, vous ne connaissez pas du tout cette marquise?
+
+--De nom seulement... Ganges est un nom du Languedoc et j'en suis du
+Languedoc. J'ai vu aussi... dimanche soir... un monsieur qui prétendait
+être le marquis de Ganges... seulement, mes relations avec lui n'ont pas
+été de longue durée.
+
+Mirande répondait avec une douceur et une prudence qu'on n'aurait guère
+attendues de lui.
+
+Paul Cormier n'en revenait pas.
+
+--Maintenant, reprit Mirande sans élever la voix, j'ai répondu,
+monsieur, à toutes les questions que vous m'avez posées. Il me semble
+que c'est à mon tour de vous demander: de quel droit
+m'interrogez-vous?...
+
+--J'aurais dû, je le reconnais, commencer par vous le dire, puisque
+votre ami a oublié de me nommer à vous.
+
+Je m'appelle le vicomte de Servon.
+
+Et vous, monsieur?
+
+--Moi, je suis Jean de Mirande, et je crois que mon nom vaut le vôtre.
+J'ignore quelles affaires vous pouvez avoir avec Cormier et je ne tiens
+pas à le savoir, mais je veux savoir ce que vous me voulez.
+
+--Je suis venu renseigner votre ami et vous renseigner, vous aussi,
+monsieur.
+
+--Sur quoi, je vous prie?
+
+--Sur la mort de ce marquis de Ganges dont vous venez de parler... et
+cela dans votre intérêt comme dans l'intérêt de M. Cormier.
+
+--Vous êtes vraiment trop bon, dit l'étudiant avec une grimace ironique,
+mais je n'ai que faire de vos renseignements, ni lui non plus, car je
+lui en rapporte... j'en ai les mains pleines de renseignements...
+
+Et comme Paul lui lançait des regards pour le prier de se taire:
+
+--Tant pis pour toi, mon cher! si tu m'avais prévenu qu'il y avait
+là-dessous je ne sais quelles histoires que je ne connais pas, je ne
+marcherais pas sur tes plates-bandes. Au contraire, tu m'as poussé à
+aller voir le juge d'instruction... eh! bien, j'en sors de son cabinet,
+après une séance de deux heures, et je lui ai tout dit. Il sait
+maintenant que c'est moi qui ai tué l'homme.
+
+Jean de Mirande n'y allait plus, comme on dit, par quatre chemins. Il
+commençait par dire devant M. de Servon: «J'ai tué l'homme» et M. de
+Servon était déjà bien assez renseigné pour deviner que l'homme, c'était
+le marquis de Ganges.
+
+Cette déclaration avait au moins l'avantage de simplifier la situation,
+en rendant inutiles les feintes et les réticences.
+
+Il ne restait plus à Paul Cormier qu'à confesser franchement au vicomte
+le rôle qu'il avait joué dans cette affaire du duel.
+
+Paul avait eu le tort de s'en tenir avec ce gentilhomme à des
+demi-confidences. Il aurait cent fois mieux fait de tout dire dès le
+commencement.
+
+A Jean de Mirande non plus, il n'avait pas tout dit, puisqu'il lui avait
+caché son aventure du Luxembourg et les suites qu'elle avait eues.
+
+De là, l'imbroglio inextricable où ils s'agitaient tous les trois. Il
+était temps que la brusque franchise de l'ami Jean y mît fin.
+
+Maintenant qu'il était lancé, il ne s'arrêterait pas en si beau chemin.
+
+Et du reste, ni le vicomte, ni l'étudiant n'avaient envie d'arrêter ce
+saint Jean Bouche d'or qui allait très probablement, si on le laissait
+continuer, leur épargner de longues explications.
+
+--Oui, reprit-il, je lui ai dit que c'est moi qui me suis battu et que
+tu n'as fait que me servir de témoin. J'ai même commencé par là, sans
+attendre qu'il m'interrogeât. Et je n'ai pas oublié de parler du
+soufflet que j'ai campé à cet homme et qui a rendu le duel inévitable.
+Je me suis, comme tu vois, donné tous les torts... et j'ai bien fait,
+car il a pris assez tranquillement la chose.
+
+Ça m'a l'air d'un brave garçon, ce fils de ce vieil avocat dont tu m'as
+tant rebattu les oreilles.
+
+--Nous lui devons, toi et moi, une fière reconnaissance, dit Paul. Si
+nous avions eu à faire à un autre magistrat, nous ne causerions pas en
+ce moment devant ce café.
+
+--Je crois qu'il a eu bonne envie de m'envoyer en prison, mais il est
+revenu de cette idée en causant avec moi. Je vais avoir à consigner
+vingt-cinq mille francs dont le dépôt garantira que je ne brûlerai pas
+la politesse à la justice de mon pays. C'est bête le Code!... comme si
+ça m'empêcherait de décamper, si je me croyais coupable!
+
+Il paraît que de toi on n'exigera pas de caution... ni des trois
+farceurs qui nous ont si bien lâchés après le duel.
+
+--Est-ce que tu les lui a nommés?
+
+--Non... la police les a dénichés ce matin. Ils n'ont pas pu se tenir de
+raconter l'affaire à d'autres gamins... tout le quartier la connaît. On
+les a priés de passer au Palais et quand je suis sorti du cabinet de ton
+M. Bardin, il les y attendait. J'aime autant ne pas les y avoir
+rencontrés, car je n'aurais pas pu m'empêcher de leur dire ce que je
+pense d'eux.
+
+Voilà où nous en sommes. Quant à la suite, je ne sais rien, je ne
+prévois rien. Ça peut finir par une ordonnance de non-lieu... mais ça
+finira plus probablement devant la Cour d'assises... où nous serons
+acquittés haut la main.
+
+--Alors, l'accusation d'assassinat...
+
+--Il n'en est plus question. Ça ne tenait pas debout. Te voilà rassuré,
+je crois.
+
+Ah! j'oubliais!... il paraît que, décidément, c'est le marquis de Ganges
+que j'ai tué... le juge a reçu un télégramme de Nice qui ne laisse aucun
+doute... je suppose d'ailleurs que tu savais déjà à quoi t'en tenir
+puisque tu connais sa femme... c'est-à-dire sa veuve.
+
+Quand il te plaira de me mettre au courant de tes relations avec elle,
+je t'écouterai volontiers.
+
+Maintenant que j'ai parlé devant monsieur, comme si monsieur était un de
+tes plus anciens amis, devant monsieur que je n'avais jamais vu...
+
+--Vous ne vous en souvenez pas, mais nous nous sommes déjà rencontrés,
+interrompit doucement le vicomte...
+
+--Où donc?
+
+--D'abord, à la Closerie des Lilas, dimanche dernier. Je causais avec M.
+Cormier, et je venais de le quitter quand vous l'avez rejoint...
+
+--Alors, vous avez dû assister à la querelle?
+
+--Non, pas même au commencement. Et aujourd'hui, je vous ai revu près du
+rond-point des Champs-Elysées. Vous étiez assis sur un banc, à côté de
+votre ami...
+
+--Oui, et quand je me suis aperçu que vous alliez aborder Cormier, j'ai
+filé sans vous regarder... mais je vous reconnais... et je ne mets pas
+en doute que vous soyez lié avec Paul. C'est pour cela que j'ai parlé
+devant vous de ma visite au juge d'instruction. Il me semble que le
+moment serait venu pour vous de me renseigner un peu... sur...
+
+--Sur tout ce que vous voudrez, monsieur, dit avec empressement le
+vicomte, ou, pour mieux dire, sur tout ce qui peut vous intéresser. Je
+vous ai dit qui j'étais et où j'avais rencontré M. Cormier. Il me reste
+à vous expliquer les suites de cette rencontre et le rôle que madame de
+Ganges y a joué.
+
+--Précisément.
+
+--Mon rôle, à moi, a été très effacé et je ne l'ai pas cherché. Votre
+ami le sait bien. Et je tiens à le consulter avant de vous répondre au
+sujet de la marquise. M'engage-t-il à vous raconter des faits qu'il
+connaît aussi bien que moi ou bien préfère-t-il vous les raconter
+lui-même? Je m'en rapporte entièrement à sa décision.
+
+--Il vaut mieux que ce soit moi, dit Paul sans hésiter.
+
+--C'est aussi mon avis. Je laisserai donc M. Cormier vous éclairer sur
+une situation très délicate pour lui... pour madame de Ganges et pour
+moi, si je m'en mêlais, ce qu'à Dieu ne plaise.
+
+Je n'en reste pas moins à votre disposition, messieurs. Vous me
+trouverez toujours prêt à vous servir.
+
+Le vicomte n'alla pas jusqu'à la poignée de mains que Mirande aurait
+peut-être refusée. Il salua poliment et il s'en alla par le boulevard
+Saint-Michel.
+
+Mirande le laissa filer avant de dire rageusement à Cormier:
+
+--Ah! tu as un drôle d'ami, toi!... et tu t'y es si bien pris que si
+nous ne sommes pas tous coffrés, ce n'est pas ta faute. Comment! tu
+m'envoies chez le juge d'instruction, en me pressant de me déclarer et
+tu me caches les dessous de l'affaire!... tu me laisses croire que tu ne
+connaissais pas ce marquis de Ganges... et voilà que j'apprends que tu
+es au mieux avec sa femme... tu aurais dû au moins m'avertir. Et tu me
+permettras d'ajouter que puisque tu es son amant, c'était à toi de le
+battre.
+
+--Je ne suis pas son amant et je te somme de m'écouter, au lieu de
+t'emporter et de m'adresser des reproches que je ne mérite pas.
+
+--Soit!... qu'as-tu à me dire?
+
+--Ici, rien. Ta vas me faire le plaisir de venir avec moi au Luxembourg.
+Nous causerons en nous promenant sous les arbres. Ce sera long et je ne
+veux pas qu'on nous dérange.
+
+Mirande criait toujours plus fort que son ami Paul, mais toujours aussi,
+il finissait par se ranger à son avis.
+
+Il se tut donc et il le suivit jusqu'au jardin qui, dans la saison où on
+était, reste ouvert très tard.
+
+Paul lui fit traverser les allées qui entourent le bassin entre les deux
+terrasses. Il s'était mis en tête de lui raconter ses aventures avec la
+marquise à l'endroit où elles avaient commencé.
+
+Le décor n'avait pas changé depuis le mémorable dimanche où Paul
+Cormier, sans songer à mal, avait fait la connaissance d'une marquise.
+
+Les grands marronniers de la Terrasse avaient toujours leurs panaches
+blancs et le soleil à son déclin éclairait obliquement la longue allée
+de l'Observatoire.
+
+Seulement, il était tard et les promeneurs étaient moins nombreux. Les
+bourgeoises assises en famille avaient quitté le jardin et les
+étudiantes n'étaient pas encore en nombre.
+
+C'est le chemin qu'elles préfèrent pour aller à Bullier, mais le bal ne
+commence guère avant dix heures et ces dames achevaient leurs cigarettes
+devant les cafés du Boul'Mich.
+
+Les deux amis ne pensaient guère en ce moment aux plaisirs du quartier.
+Paul, fort ému et assez inquiet, cherchait un moyen de sortir des
+terribles embarras où il s'était mis et Jean, très rogue et très mal
+disposé, attendait des explications que son ami ne se pressait pas de
+lui fournir.
+
+--Voyons, dit-il en s'arrêtant tout à coup, te décideras-tu à parler,
+oui ou non? J'en ai assez de rôder sur cette terrasse et je te prie de
+m'apprendre enfin ce que c'est que cette marquise de Ganges dont tout le
+monde me rabat les oreilles.
+
+--Tu la connais, répondit Cormier.
+
+--Moi!... allons!... pas de blagues!... je n'ai pas envie de rire.
+
+--Je te répète très sérieusement que tu as vu la marquise de Ganges et
+que tu lui as parlé.
+
+--Où?... quand?... vociféra Mirande, dont la voix avait l'éclat des
+cymbales.
+
+--Pas si haut, je te prie. Il est au moins inutile que les promeneurs
+nous remarquent... et il peut y avoir des mouchards, ici comme ailleurs.
+
+--C'est bon. Je me tais... mais explique-toi...
+
+--Tu as vu madame de Ganges, dimanche dernier, pendant la musique, au
+Luxembourg. Elle était assise là-bas, au pied de cette statue...
+
+--Comment! la pimbêche blonde qui m'a si bien blackboulé...
+
+--C'était la marquise.
+
+--Alors, parbleu! toi qui la connaissais, tu aurais dû m'avertir qu'elle
+était si farouche.
+
+--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour t'empêcher de l'aborder. Tu n'as
+pas voulu m'écouter. Mais, à ce moment-là, je ne la connaissais pas du
+tout. C'est après... bien après... quand tu étais déjà parti avec tes
+noceuses. C'est alors seulement que je l'ai revue et que j'ai eu avec
+elle une conversation...
+
+--Ah! je te reconnais bien!... tu fais tes coups à la sourdine, toi...
+tu as attendu que je ne sois plus là pour me couper l'herbe sous le
+pied... je m'en moque, mais je tiens à te dire qu'on ne se conduit pas
+comme ça quand on pose pour le parfait gentleman.
+
+--Laisse-moi donc parler... Je ne songeais pas à te supplanter.
+
+--Mais tu y es arrivé tout de même... sans t'en douter... je comprends
+que tu te sois laissé aller... Une marquise, c'est ton rêve depuis que
+je te connais... et la première que tu as trouvée par hasard, tu ne l'as
+pas manquée.
+
+--Tu raisonnes à faux, car au moment où elle m'a adressé la parole, je
+ne me doutais pas du tout qu'elle était marquise. Je la prenais même
+pour une grande cocotte.
+
+--Et c'est une illumination d'en haut qui t'a fait apercevoir sous son
+chapeau une couronne de marquise!
+
+--C'est plus tard que j'ai su qui elle était... et je l'ai su par
+hasard... c'est-à-dire...
+
+--Ne patauge donc pas dans les blagues...
+
+--Ah! tu m'ennuies, à la fin! s'écria Paul Cormier. Tu m'interromps sans
+cesse et je ne peux pas parvenir à placer un mot. Je te déclare que, si
+tu continues, je vais te planter là... tu iras te renseigner ailleurs...
+moi, je ne te reverrai plus.
+
+--Allons!... je t'écoute... raconte et sois bref. Tu en es resté au
+moment où tu as retrouvé la blonde que tu cherchais.
+
+--Je ne la cherchais pas du tout. Je m'en allais tranquillement dîner
+chez ma mère, au Marais. Au moment où je montais dans un fiacre, près de
+la grille de la rue de Vaugirard, une femme voilée entrait dans ce
+fiacre par l'autre portière et me faisait signe de prendre place à côté
+d'elle. Naturellement, je ne me suis pas fait prier. Deux minutes après,
+elle relevait sa voilette, et je reconnaissais la dame de la terrasse.
+Alors, je l'avoue, je me suis cru en bonne fortune.
+
+--Je m'y serais cru à moins!... une femme qui t'enlève en voiture!
+
+--Eh bien, je me trompais complètement... Dès que j'ai essayé de lui
+faire une cour un peu accentuée, elle m'a rembarré de la belle façon, en
+me menaçant de descendre.
+
+--Et tu as été assez nigaud pour te tenir tranquille!
+
+--J'aurais peut-être insisté, si je ne m'étais promptement aperçu que je
+lui étais tout à fait indifférent et qu'elle ne m'avait fait monter que
+pour me parler d'un autre homme.
+
+--Ça, c'est plus fort!
+
+--Oui, mon cher, pour me demander une foule de détails sur la vie que
+cet homme mène à Paris...
+
+--Un homme que tu connais?
+
+--Bien entendu! Si je n'étais pas lié avec lui, elle se serait adressée
+à un autre que moi.
+
+--Un de tes amis alors?... et tu ignorais qu'il a été l'amant de cette
+femme?
+
+--Je l'ignore encore et j'ajouterai que je ne le crois pas.
+
+--Alors, pourquoi s'intéresse-t-elle tant à lui?
+
+--Je n'ai pu le savoir.
+
+--Ah! décidément, tu me fais là des contes à dormir debout... et je
+commence à me lasser de deviner des énigmes. Finissons-en! Nomme-le moi
+cet ami qui a tourné la tête à ta marquise. Je suppose que je le
+connais, car autrement ce ne serait pas la peine de me dire un nom qui
+ne m'apprendrait rien.
+
+--Personne ne le connaît mieux que toi.
+
+--Alors, vas-y... comment s'appelle-t-il?
+
+--Tu ne devines pas?
+
+--Pas du tout.
+
+--Il s'appelle Jean de Mirande.
+
+--Te moques-tu de moi?
+
+--En aucune façon. Je te répète qu'elle ne m'a parlé que de toi, tout le
+temps que le voyage a duré. Et sais-tu comment elle a commencé?... par
+me remercier de ne pas l'avoir abordée lorsqu'elle était assise sur la
+terrasse... et elle a ajouté en parlant de toi: «Quel dommage qu'un
+garçon si bien né soit si mal élevé.»
+
+--Qu'en savait-elle si j'étais bien né?
+
+--C'est précisément ce que je lui ai demandé. Elle m'a répondu que tu
+lui avais jeté à la volée ton nom et ton adresse. Elle ignorait ton
+adresse, mais ton nom lui était parfaitement connu, parce qu'elle est,
+comme toi, du Languedoc. Seulement, si elle a beaucoup entendu parler de
+ta famille, il paraît, s'il faut l'en croire, que tu n'as jamais entendu
+parler de la sienne.
+
+--Ça prouve que la sienne n'est guère illustre, car je suis encore assez
+ferré sur l'armorial de mon pays. Ainsi, je sais depuis longtemps qu'il
+existe des comtes ou marquis de Ganges.
+
+--Elle a épousé le dernier du nom.
+
+--Et cette noble alliance ne me paraît pas lui avoir réussi, ricana
+Mirande. Mais pourquoi s'occupe-t-elle de moi?
+
+--Je ne suis pas en mesure de te répondre, répondit Paul Cormier. Elle
+m'a questionné sur la vie que tu mènes à Paris. Elle a été jusqu'à me
+demander si tu avais une maîtresse... et il m'a semblé qu'elle était
+contente d'apprendre que tu courais beaucoup, sans t'attacher à aucune
+femme.
+
+--Si c'est comme ça que tu as fait mon panégyrique, je ne te remercie
+pas.
+
+--Je ne pouvais rien dire qui te fût plus favorable, car j'ai très bien
+vu qu'elle craignait que tu n'eusses le coeur pris. Enfin, elle m'a tant
+et tant parlé de toi que j'ai fini par me fâcher. Je lui ai demandé pour
+qui elle me prenait. Alors, elle s'est excusée en me jurant que je
+venais de lui rendre un immense service et que plus tard, elle me dirait
+tout, à condition que, pour le moment, je ne lui en demanderais pas
+davantage.
+
+--Et tu t'es soumis à la condition?
+
+--Faute de pouvoir faire autrement. Je suis descendu de la voiture sans
+avoir rien obtenu que la promesse d'une lettre qu'elle devait m'écrire
+et que j'attendrais encore si je m'en étais tenu là... Ah! j'oubliais de
+te dire que, pour me calmer, elle m'avait juré qu'elle ne t'aimait pas,
+et qu'elle ne t'aimerait jamais, parce qu'elle ne pouvait pas t'aimer...
+Je n'ai pas compris.
+
+--Et moi, je ne comprends pas... à moins que cette marquise ne soit une
+soeur que feu mon père m'aurait donnée jadis sans me prévenir. Mais ça
+m'est égal. Arrive au dénouement de l'aventure. Tu en es toujours à peu
+près au même point. On dirait que tu ménages tes effets.
+
+--Je vais abréger. Elle m'a planté là près du rond-point des
+Champs-Elysées, mais je l'ai suivie si adroitement qu'elle ne m'a pas
+vu. Elle est entrée dans une maison de l'avenue d'Antin. J'y suis entré
+sur ses talons et je suis arrivé en même temps qu'elle au seuil d'une
+espèce de _hall_ en plein vent où un domestique m'a pris pour son mari
+et a annoncé bravement: M. le marquis et madame la marquise de Ganges..
+
+--Ça, c'est amusant, dit Mirande en riant.
+
+--Pas si amusant que tu crois. C'est à la méprise de cet imbécile de
+larbin que nous devrons, toi et moi, des ennuis sans nombre. Je suppose
+que tu commences à deviner la suite.
+
+--Je l'entrevois, mais...
+
+--Tu y as assisté... tu y as même joué le principal rôle dans une scène
+à laquelle j'arrive. Chez la dame qui recevait avenue d'Antin, se
+trouvait ce vicomte de Servon que je viens de te présenter. Il n'avait
+jamais vu l'autre marquis de Ganges, le vrai... il a cru que c'était
+moi... je ne pouvais pas le détromper sous peine de mettre la marquise
+dans un terrible embarras. Je l'ai laissé dire et j'ai pu, au bout de
+deux heures, m'esquiver sans qu'il y eût de scandale. Je me croyais
+quitte; j'ai été dîner chez ma mère et après, je suis venu te rejoindre
+à Bullier. Je ne prévoyais pas que la fatalité y amènerait ce vicomte de
+Servon, qu'il m'appellerait très haut par mon faux nom et par mon faux
+titre, que le mari, arrivé à Paris le jour même, se trouverait là tout à
+point pour entendre... maintenant, tu sais le reste.
+
+--Oui... et je conviens que tu es moins coupable que je ne pensais. Je
+te reproche pourtant de ne pas m'avoir dit la vérité avant le duel.
+
+--Tu ne m'en as pas laissé le temps. Le soufflet que tu as donné au
+marquis m'a coupé la parole.
+
+--Bon!... J'ai été trop vif... mais après l'affaire, pourquoi m'avoir
+laissé croire que tu ne connaissais pas ce malheureux que je venais
+d'embrocher?... c'était si simple de m'apprendre que...
+
+--C'était impossible. Avant le combat, pendant le trajet que j'ai fait
+côte à côte avec lui, il m'avait raconté son histoire et il m'avait
+chargé de remettre, s'il lui arrivait malheur, son portefeuille à sa
+femme. J'avais accepté et je ne pouvais rien te dire avant de m'être
+acquitté cette triste mission.
+
+--C'est juste, et il est survenu un tas d'incidents que tu m'as racontés
+tantôt aux Champs-Elysées... entre autres l'intervention de ce chenapan
+qui nous a vus au bastion et qui t'a dénoncé. Tout ça commence à se
+débrouiller. Mais la marquise... cette marquise dont tu viens de me
+parler ce soir pour la première fois, tu l'as revue, puisque tu lui as
+remis le message de son mari.
+
+--Je l'ai revue, hier, chez elle, et notre entrevue a duré plus d'une
+heure.
+
+--Alors, tu dois être fixé sur son compte.
+
+--Pas beaucoup mieux que je ne l'étais le premier jour. D'abord, j'ai eu
+beaucoup de peine à arriver jusqu'à elle. Je ne voulais pas faire passer
+ma carte de peur qu'elle refusât de me recevoir. J'ai dit que je venais
+de la part du marquis de Ganges. Je ne mentais pas. Mais l'homme à qui
+j'ai eu à faire a commencé par me dire que c'était impossible... tu le
+connais celui-là... tu as eu maille à partir avec lui, dimanche, au
+Luxembourg.
+
+--Cet escogriffe qui a l'air d'un gendarme en bourgeois?
+
+--Précisément. Il paraît que c'est un ancien officier qui a été jadis
+l'ami du père de la marquise et il occupe chez elle les fonctions de
+garde du corps ou de porte-respect... Bref! madame de Ganges a fini par
+me recevoir... dans le jardin de son hôtel où elle était avec une jeune
+femme de ses amies, qui m'a cédé la place et que j'ai saluée en
+passant... une merveilleuse beauté, mon cher, aussi brune que la
+marquise est blonde... Je n'ai pas osé demander qui elle était.
+
+--Et moi je ne tiens pas à le savoir. Arrive à ton explication avec la
+marquise.
+
+--Elle a été longue et orageuse, l'explication. Madame de Ganges m'a
+amèrement reproché ma conduite de la veille. J'ai essayé de me justifier
+en lui déclarant que j'étais amoureux d'elle... et c'est vrai, mon
+cher... je suis pris...
+
+--Tant pis pour toi!... Continue. Comment a-t-elle pris la nouvelle de
+la mort de son mari?
+
+--Elle a d'abord refusé d'y croire. Mais quand je lui ai remis le
+portefeuille, elle a changé de note. Elle a été très émue, très
+troublée... il ne m'a pas paru qu'elle fût très affligée... ce marquis
+était un fort mauvais mari qui lui a joué tous les tours imaginables et
+qui lui a mangé une partie de sa fortune. Elle ne peut pas le regretter
+beaucoup.
+
+--Lui as-tu raconté comment il est mort?
+
+--Il le fallait bien, et je lui ai tout dit: les confidences que son
+mari m'avait faites... les incidents qui ont amené la rencontre... et
+même le nom de l'adversaire du marquis... Elle me l'a demandé.
+
+--Et quand elle a su que c'était moi?
+
+--Elle a eu un cri parti du coeur... une exclamation que je tiens à te
+répéter comme je l'ai entendue... elle a dit: «Jean de Mirande! c'était
+donc écrit qu'il troublerait encore une fois ma vie!...» Et comme je lui
+ai naturellement demandé ce que tu lui avais fait, elle m'a répondu: «Il
+a fait le malheur d'une personne à laquelle je m'intéresse.»
+
+--Du diable si je devine qui! Elle aurait bien dû prendre la peine de me
+le dire quand je l'ai abordée dimanche sur cette terrasse où tu m'as
+ramené, ce soir.
+
+--Nous n'en serions probablement pas où nous en sommes. Mais laisse-moi
+te raconter comment s'est terminée mon entrevue. La marquise y a mis fin
+en me congédiant, assez sèchement, sans me rien promettre et en me
+laissant entendre qu'elle allait quitter Paris.
+
+J'ai eu beau lui dire que rien ne la forçait à partir, que cette affaire
+serait vite oubliée et que, s'il le fallait pour la tranquilliser, je
+m'abstiendrais de la revoir; elle n'a rien voulu entendre et j'ai dû me
+retirer sans avoir rien obtenu d'elle qui ressemblât à un engagement.
+
+--Ça vaut mieux pour toi, dit philosophiquement Mirande. Cette marquise
+ne porte pas bonheur. Ce que tu as de mieux à faire, c'est de ne plus
+penser à elle.
+
+--J'ajoute, reprit Cormier, toujours plein de son sujet, qu'on est venu,
+pendant que j'étais là, apporter une lettre adressée au marquis de
+Ganges--c'est-à-dire, à moi--une lettre contenant de l'argent... huit
+mille francs que, la veille, j'avais gagnés sur parole à ce vicomte de
+Servon chez la dame de l'avenue d'Antin. La marquise l'a renvoyée...
+
+--Et tu n'en as plus entendu parler? demanda Mirande en éclatant de
+rire.
+
+--M. de Servon m'a remis la somme aujourd'hui, quand je l'ai rencontré
+aux Champs-Elysées.
+
+--Alors, tu roules sur l'or!... Je ne t'ai jamais connu tant d'argent à
+la fois.
+
+--Et je n'en ai jamais eu dont la possession m'ait fait si peu de
+plaisir. Je le donnerais sans regret au premier mendiant que je
+rencontrerai.
+
+--Garde-le pour une meilleure occasion. Maintenant que tu m'as tout
+dit..., car je suppose que c'est tout...
+
+--Oui... tu sais le reste... ma visite au père Bardin et
+l'interrogatoire dans le cabinet de son fils... l'entrée en scène de cet
+abject coquin...
+
+--Je connais tout ça. Maintenant, résumons-nous. Me voilà fortement
+compromis, toi un peu moins, et ta marquise, pas du tout, jusqu'à
+présent. Que comptes-tu faire? as-tu toujours l'intention de te faire
+son champion, sans qu'elle t'y ait convié, ni même autorisé?
+
+--Je ne peux pas la défendre malgré elle, mais je l'ai quittée en lui
+jurant qu'elle me trouverait toujours prêt à faire ce qu'elle me
+demanderait, et je tiendrai ma parole.
+
+--Alors, tu en es décidément amoureux?
+
+--Amoureux fou.
+
+--Bien fou, en effet; mais ça te regarde. Je n'entreprendrai pas de te
+guérir. Je n'ai qu'une simple question à t'adresser et je te prie d'y
+répondre nettement.
+
+--Parle!
+
+--Trouveras-tu mauvais que moi qui ne suis pas amoureux de la dame en
+question et qui ne le deviendrais jamais, je t'en réponds...
+trouveras-tu mauvais que j'aille la voir?
+
+--Non... mais tu ne la verras pas.
+
+--C'est mon affaire. Je te demande seulement si tu ne m'en voudras pas
+d'essayer.
+
+--Pourquoi t'en voudrais-je?
+
+--Tu aurais bien tort, car je te jure que je ne lui ferai pas la cour.
+
+--Je te crois... mais tu peux bien me dire pourquoi tu tiens à la
+connaître. Il me semble d'ailleurs que tu oublies un peu trop que tu as
+tué son mari. Elle le sait, puisque je le lui ai dit, et je suis très
+sûr qu'elle s'en souvient.
+
+--C'est un rude service que je lui ai rendu là.
+
+--Peut-être, mais il ne serait pas décent qu'elle en convînt... et
+encore moins qu'elle te reçût..
+
+--Qu'elle me reçoive ou non, je trouverai bien le moyen de lui parler.
+
+--Lui parler de quoi?
+
+--Du passé, parbleu!... de sa vie que, s'il faut l'en croire, j'ai déjà
+troublée sans m'en douter... de cette personne enfin qui l'intéresse et
+dont j'ai fait le malheur!... Je te cite ses propres paroles que tu m'as
+répétées tout à l'heure.
+
+--Et tu espères qu'elle t'en dira davantage?
+
+--Non seulement je l'espère, mais je n'en doute pas. Il ferait beau voir
+qu'elle refusât de s'expliquer. J'ai la prétention de n'avoir fait le
+malheur de personne et je n'admets pas qu'on m'accuse sans preuves, même
+quand c'est une femme qui m'accuse. Je sommerai donc catégoriquement ta
+marquise de me nommer ma prétendue victime... quand ce ne serait que
+pour me mettre à même de réparer mes torts, si, par impossible, j'en
+avais eu. Je soupçonne qu'il y a là-dessous un malentendu, mais je veux
+en avoir le coeur net... et si, comme elle le prétend, elle est du
+Languedoc, nous arriverons vite à nous entendre.
+
+Je n'ai pas, je pense, besoin d'ajouter que mes relations avec elle en
+resteront là.
+
+C'est tout au plus si je profiterai de cette première et unique entrevue
+pour lui faire de toi un éloge bien senti, conclut en riant Jean de
+Mirande.
+
+--Comme tu voudras, dit Paul. Pourvu que je ne m'en mêle pas.
+
+--Je l'espère bien. Tu me gênerais.
+
+--Moi, je vais tâcher de voir notre juge. Il viendra peut-être ce soir
+chez son père... je vais m'y transporter.
+
+--Et dîner? interrogea Mirande.
+
+--Tu penses à dîner, toi!
+
+--Parfaitement. Et je te déclare que je vais de ce pas prendre chez
+Foyot quelque nourriture.
+
+--Eh! bien, moi, qui n'ai pas faim, je vais prendre... une voiture qui
+me conduira au Marais...
+
+--Alors, viens avec moi jusqu'à la rue de Vaugirard... Nous n'avons que
+le temps... la retraite est battue... on va fermer les grilles.
+
+En effet, la nuit tombait, la terrasse s'était vidée peu à peu, et les
+gardiens avaient commencé leur ronde pour faire sortir les
+retardataires.
+
+Au bout du quinconce, sous les derniers marronniers, près d'une baraque
+où ou vend des gâteaux et des jouets et que la marchande venait de
+clore, un adjudant, médaillé, parlementait avec un enfant qui
+s'obstinait à rester sur une chaise où il s'était assis à la turque, les
+jambes croisées.
+
+--Allons, petit, décampe! disait l'adjudant. On ferme.
+
+--Ça m'est égal, j'attends maman, répondait l'enfant.
+
+--Où est-elle, ta maman? si elle était au Luxembourg, elle viendrait te
+chercher.
+
+--Elle va venir.
+
+--Eh bien! elle te trouvera à la maison. Allons! je n'ai pas le temps de
+t'écouter. Houste!... décanille ou je te flanque au violon.
+
+Le gardien allait empoigner le récalcitrant au collet; mais, le petit se
+leva d'un bond, sauta au bas de la chaise, s'adossa au piédestal d'une
+statue, et, brandissant une pelle en bois qu'il tenait dans sa petite
+main, il cria de toute la force de sa voix enfantine:
+
+--Vous, si vous me touchez, je vous casse la figure.
+
+Il était si comique dans cette attitude menaçante que l'adjudant ne put
+pas s'empêcher de faire comme les deux amis, qui riaient de bon coeur.
+
+--Il me plaît, ce moucheron, dit Mirande.
+
+--Il est gentil comme un amour, mais il me semble que son éducation a
+été quelque peu négligée, reprit gaiement Paul Cormier.
+
+--Je ne trouve pas. On veut le faire marcher, ça ne lui plaît pas. Il se
+rebiffe. Il a raison. Si j'avais un garçon, je le voudrais comme ça.
+
+Voyons un peu comment la discussion va finir.
+
+--Allons, méchant môme, reprit le gardien, finissons-en. File, si tu ne
+veux pas que je te mène au poste, où on te mettra jusqu'à demain dans un
+cachot tout noir. Tu seras bien mieux chez ta maman.
+
+L'enfant, au lieu de répondre, resta sur la défensive, le dos appuyé au
+piédestal et la pelle levée comme un sabre.
+
+Le gardien n'avait qu'à étendre la main pour l'enlever comme une plume,
+mais le brave homme hésitait de peur de faire du mal à un récalcitrant
+qui n'avait pas beaucoup plus de cinq ans et qui n'était guère plus gros
+qu'un moineau.
+
+Ce révolté précoce était très bien habillé, à la russe, toque en tête,
+culotte de velours, chemise de soie rouge et bottes minuscules montant
+jusqu'au genou.
+
+Il avait tout à fait l'air d'un enfant de bonne maison, bien soigné et
+bien nourri.
+
+La figure était charmante, ronde avec un teint d'un blanc mat, de grands
+yeux noirs bien ouverts, des cheveux bruns très fins coupés carrément
+sur le front.
+
+Sérieux avec cela comme un petit homme et pas plus intimidé devant ce
+militaire à grandes moustaches que s'il avait eu à faire à sa bonne.
+
+--Il est un peu jeune pour coucher au poste, dit en riant Mirande qui
+s'était rapproché.
+
+--Eh! parbleu! je n'ai pas envie de l'y mettre, s'écria l'adjudant.
+C'est pas sa faute à ce gamin si ses parents l'ont oublié là. Bien sûr,
+il n'est pas venu ici tout seul... il devait être avec sa mère et elle
+est partie, sans s'inquiéter de lui... Faut être à Paris pour voir des
+choses comme ça!
+
+--Qu'est-ce que vous dites de ma mère? cria le petit en grossissant sa
+voix et en faisant mine de se jeter sur le gardien.
+
+Il était si drôle que le gardien se mit à rire et dit à Mirande qui se
+tenait les côtes:
+
+--C'est de la graine d'insurgé, ce crapaud-là. Ah! on les élève bien, à
+présent, les mioches!... pour lui apprendre à vivre, j'ai bonne envie de
+l'enfermer dans le jardin... quand il fera nuit noire, il aura peur et
+il saura bien appeler au secours.
+
+--C'est peut-être votre uniforme qui l'effarouche, dit Jean. Voulez-vous
+que j'essaie de lui faire entendre raison?
+
+--Comme vous voudrez, pourvu que ça ne traîne pas... car nous allons
+fermer... et vous seriez pris, messieurs...
+
+--Pas de danger et je réponds du petit.
+
+L'adjudant haussa les épaules et reprit sa ronde pendant que Mirande
+s'approchait de l'enfant qui n'avait pas cessé de le regarder depuis le
+commencement de cette petite scène et qui l'attendit de pied ferme.
+
+Cormier admirait la désinvolture de son camarade qui, dans la situation
+où ils étaient tous les deux, prenait souci d'un marmot égaré sous les
+arbres d'un jardin public, sans s'inquiéter de prévoir où le mènerait
+cette fantaisie de jouer au saint Vincent de Paul.
+
+Et Cormier n'avait garde de s'en mêler, car il lui tardait de se faire
+conduire au Marais pour s'aboucher avec Bardin.
+
+--Mon petit ami, dit Mirande au gamin toujours campé comme un jeune coq
+qui s'apprête à jouer de l'ergot, ce militaire a eu tort de vouloir vous
+emmener de force, mais c'est bien vrai qu'on va fermer le jardin. Vous
+voyez que monsieur et moi nous nous en allons. Voulez-vous venir?
+
+--Avec vous, je veux bien, répondit aussitôt l'enfant. Vous ne me
+tutoyez pas et vous me parlez poliment, vous.
+
+--Un fils de roi, déguisé, ricana entre ses dents Paul Cormier.
+
+--Donnez-moi la main, reprit Mirande.
+
+Le petit la lui donna, non sans l'avoir encore une fois toisé de la tête
+aux pieds. Il avait commencé par là avant de lui répondre. Probablement
+la physionomie de l'étudiant lui plaisait.
+
+--Tu es fou, dit Paul à l'oreille de son ami; que vas-tu faire de cet
+enfant?
+
+--Je n'en sais rien... le reconduire chez sa mère... ça m'amusera...
+elle est peut-être jolie...
+
+--Tu seras toujours le même.
+
+--Je l'espère.
+
+--Mais, malheureux, une mère qui oublie son enfant au Luxembourg, comme
+elle y oublierait son ombrelle, je te demande quelle espèce de femme ça
+peut bien être!
+
+--Une femme distraite, assurément.
+
+--Moi, je crois qu'elle a fait exprès de le perdre.
+
+--Comme le Petit Poucet, alors... ce serait amusant. Le conte a été mis
+en féerie. J'ai vu ça à la Gaieté et je jouerais volontiers un rôle dans
+une machine comme ça.
+
+--Tu y jouerais un rôle de dupe si, comme je le soupçonne, cette mère
+veut se débarrasser d'un fils qui la gêne.
+
+--Je te parie, moi, que c'est une très brave femme qui me remerciera de
+lui ramener son garçon. Et, du reste, quand même tu aurais deviné, je
+n'abandonnerais pas ce petit. Il me va, parce qu'il a le diable au
+corps.
+
+--Comme toi, parbleu!
+
+--Peut-être bien... mais ne te monte pas la tête, mon vieux Paul, et va
+à tes... non, à nos affaires. Je verrai ce que je peux faire de ce
+moutard, et quand je serais obligé de le garder jusqu'à demain matin, il
+n'y aurait pas grand mal. J'ai de la place chez moi pour le coucher.
+Mais, sois tranquille, je ne me propose pas encore de l'adopter. Et
+demain, j'aurai d'autres chats à fouetter que de faire la bonne
+d'enfants, car je veux voir madame de Ganges, quand je devrais escalader
+le mur de son jardin.
+
+Les deux amis étaient arrivés à la grille de la rue de Vaugirard,
+Mirande tenant toujours par la main l'enfant qui ne disait mot.
+
+--A demain matin! dit Paul, en tirant de son côté. Ne sors pas avant de
+m'avoir vu.
+
+Mirande le laissa partir et fila vers la rue de Tournon où il se
+proposait de dîner, au restaurant Foyot.
+
+Il eut soin, bien entendu, de raccourcir ses enjambées, afin de se
+mettre au pas du petit, lequel trottinait à son côté, sans manifester la
+moindre velléité de le quitter, et sans demander où le menait son
+conducteur.
+
+Et Mirande, qui ne s'étonnait pas facilement, commençait à s'étonner de
+la hardiesse insouciante de ce gamin qu'il venait de ramasser au
+Luxembourg.
+
+Ce morveux ne s'inquiétait pas plus de sa mère que s'il n'en avait
+jamais eu.
+
+Devant le palais du Sénat, Véra, l'étudiante russe, et Maria, l'élève
+sage-femme, leur barrèrent le passage.
+
+Mirande, qui ne les avait pas revues depuis la soirée de dimanche à la
+Closerie des Lilas, se serait bien passé de les rencontrer; mais il en
+prit son parti, sachant bien qu'il ne pourrait pas toujours les éviter,
+et comme il ne faisait jamais les choses à demi, il commença par les
+inviter à dîner.
+
+Ces demoiselles acceptèrent avec enthousiasme, et Maria s'écria:
+
+--C'est à toi, ce mômaque?... oh! ne dis pas que non... Il te
+ressemble... c'est toi, tout craché.
+
+Mirande allait protester contre la paternité qu'on lui attribuait; mais
+l'enfant dégagea sa main, vint se planter devant l'apprentie sage-femme,
+et de sa voix grêle, il lui cria, en se haussant sur ses orteils:
+
+--Pourquoi m'appelez-vous? _mômaque_? je ne suis pas un singe... et
+d'abord, je ne vous connais pas et je vous défends de me parler.
+
+--Il a entendu macaque, dit Véra en riant aux éclats.
+
+--Ah! l'amour de mioche! s'écria Maria; fier et colère comme son père...
+tu ne peux pas le renier, celui-là.
+
+--Taisez-vous donc, vous autres!... vous ne dites que des bêtises,
+interrompit Mirande. Laissez-moi parler à ce jeune homme.
+
+Et s'accroupissant jusqu'à ce que sa figure se trouvât à la hauteur de
+celle de l'enfant:
+
+--Mon petit ami, lui dit-il doucement, ces dames, qui sont de mes amies
+désireraient vous connaître. Voulez-vous nous dire votre nom?
+
+--À elles, pas... à vous, oui, répliqua ce singulier gamin. Je m'appelle
+Roch.
+
+--Je vous remercie, mon ami! Roch, c'est votre petit nom. Comment se
+nomme votre papa?
+
+--Je n'ai pas de papa.
+
+--Mais vous avez une maman?
+
+--J'en ai deux.
+
+A cette réponse, les étudiantes pouffèrent et Mirande eut beaucoup de
+peine à tenir son sérieux. Il y parvint pourtant, et comme il ne se
+souciait pas de continuer dans la rue cet interrogatoire qui aurait fini
+par attirer l'attention des badauds, il reprit en changeant de sujet:
+
+--Voulez-vous venir dîner avec moi, mon cher Roch?
+
+--Avec vous, oui, répondit l'enfant terrible; avec ces vilaines, non..
+
+Les vilaines, c'était les deux étudiantes qui se tordirent de plus
+belle, en dépit des gros yeux que leur faisait Mirande.
+
+--Ah! il ne nous l'envoie pas dire! s'écria l'élève de la Maternité.
+
+--Je vous assure, mon petit ami, que ces demoiselles vous aiment
+beaucoup et qu'elles ne demandent qu'à vous faire plaisir. Vous m'en
+ferez un très grand à moi, si vous voulez venir.
+
+Roch écouta gravement ce discours comme on n'en tient guère aux enfants
+de cinq ans, et il finit par répondre, non moins gravement:
+
+--Eh bien, je viendrai pour vous.
+
+--A la bonne heure!... Avez-vous faim?
+
+--Non. J'ai mangé beaucoup de gâteaux au Luxembourg. J'en mange toujours
+beaucoup quand je sors avec maman Jacqueline.
+
+--Elle était donc avec vous, maman Jacqueline?
+
+--Oui. Et puis, une dame est venue la chercher. Alors, elle m'a dit de
+l'attendre... mais elle n'est pas revenue... elle reviendra demain...
+elle vient tous les jours... je serais resté dans le jardin, si ce
+méchant soldat ne m'avait rien dit.
+
+--Vous auriez eu grand'peur, la nuit.
+
+--Non, je n'ai peur de rien.
+
+--Vous avez tout de même bien fait de venir avec moi... parce que ce
+soir, quand nous aurons dîné, je vous reconduirai chez votre maman.
+
+--Vous savez donc où elle demeure?
+
+--Non, mais vous me montrerez le chemin.
+
+--Moi... je ne le connais pas... c'est très loin... avec maman
+Jacqueline nous venons toujours en voiture.
+
+--Et vous croyez qu'elle viendra demain?
+
+--Oh! oui... à la place où j'étais quand vous êtes passé.
+
+--Bien, mon petit ami, je vous y ramènerai... ce soir, vous coucherez
+chez moi.
+
+Les deux étudiantes ne perdaient pas un mot de cette causette qui
+obligeait Mirande à marcher courbé en deux pour se faire entendre du
+petit et qui les mena jusqu'à la porte du restaurant.
+
+Il avait là ses grandes entrées et on l'y traitait avec toute la
+considération due à un client qui fait régulièrement une grosse dépense.
+
+On lui gardait tous les soirs une table au rez-de-chaussée, dans le bon
+coin, et un cabinet au premier étage, pour le cas où il y aurait des
+dames--et le cas n'était pas rare.
+
+Ce soir-là, bien entendu, on prit possession du cabinet, et ces dames,
+comme toujours, commandèrent le menu du dîner, pendant que Mirande
+s'amusait à faire jacasser l'étonnant gamin qu'il venait de recueillir.
+
+Jamais l'ami de Paul Cormier n'avait vu ni imaginé un pareil enfant.
+
+Roch, par instants, raisonnait comme un homme et, en même temps, il
+donnait des preuves d'une ignorance extraordinaire. Il ne savait rien,
+il n'avait rien vu, et cependant rien ne paraissait le surprendre.
+
+Ainsi, on voyait bien qu'il n'avait jamais mangé au restaurant, et
+pourtant il ne fit pas une question à propos du service des garçons et
+des bruits qui montaient du rez-de-chaussée.
+
+C'était à croire qu'il avait passé sa toute jeune vie dans une tour,
+comme certains princes des contes de fées.
+
+Il ne faisait pas de fautes de français en parlant et il ne se servait
+que de locutions d'une politesse recherchée, mais en lui montrant une
+carte des prix de l'établissement, Mirande put constater qu'il ne savait
+pas lire.
+
+Les deux invitées étaient revenues de leurs premières idées de
+ressemblance entre le gamin et Mirande, quoique Maria persistât à
+soutenir qu'ils avaient tout à fait les mêmes yeux et la même façon de
+porter la tête. Mais elles s'amusaient beaucoup de ce petit être qui les
+examinait avec une insolence imperturbable.
+
+Véra s'étant avisée de dire que son habillement à la russe n'était pas
+réussi, il l'avait vertement rabrouée en lui disant que c'était maman
+Jacqueline qui l'avait choisi et que maman Jacqueline avait très bon
+goût.
+
+Mirande aurait bien voulu le pousser sur cette maman Jacqueline, mais
+quand il lui en parlait, l'enfant ne répondait pas grand'chose.
+
+Son autre maman qu'il ne nommait pas devait être une amie de la vraie,
+peut-être une soeur qu'on ne l'avait pas accoutumé à appeler ma tante.
+
+De celle-là aussi, il parlait fort peu.
+
+Du reste, le pauvre baby était visiblement fatigué. Mirande qui
+commençait à le prendre en amitié eut pitié de lui et le laissa
+s'assoupir peu à peu sur la petite chaise où on l'avait juché pour le
+mettre à table après que Maria lui eut attaché une serviette au cou.
+
+En sa qualité de future sage-femme, Maria avait des instincts maternels
+qu'elle contenait pour ne pas troubler ses études, mais qui ne
+demandaient qu'à se faire jour.
+
+Le bruit du duel s'était répandu lentement dans le quartier et Mirande
+qui y avait joué le principal rôle, dut subir de la part de ces
+demoiselles un interview complet.
+
+Il dit ce qu'il lui plut de dire et il n'eut pas trop de peine à éviter
+de mettre en scène la marquise de Ganges dont les deux étudiantes
+ignoraient absolument l'existence.
+
+Puis il revint à l'enfant dont il commençait à se préoccuper, sans trop
+savoir pourquoi.
+
+Il l'avait emmené, sans se demander ce qu'il allait en faire.
+
+Une idée qui lui était venue tout à coup et aux conséquences de laquelle
+il n'avait pas pris le temps de réfléchir.
+
+Jean de Mirande était l'homme du premier mouvement, qui n'était pas
+toujours le bon.
+
+Et, cette fois, il ne regrettait pas d'y avoir cédé.
+
+Recueillir un enfant égaré ou abandonné, c'était une bonne action dont
+il ne pouvait que se féliciter et qu'il se sentait tout disposé à
+parfaire en s'occupant de rendre à sa mère ce singulier garçonnet.
+
+Il n'aurait même pas répugné à le garder et à se charger de lui, s'il ne
+retrouvait pas cette mère encore plus singulière qui était partie sans
+son fils, et qu'on n'avait plus revue.
+
+Depuis qu'il avait l'âge d'homme, Mirande ne s'était jamais occupé des
+enfants que pour demander à quelle heure on les couchait. Il les
+considérait comme des êtres malfaisants et surtout incommodes. Il avait
+toujours fui comme la peste les femmes affligées de progéniture, et
+comme celles-là sont rares au quartier latin, où il passait sa vie, il
+n'avait jamais l'occasion d'être gêné par la marmaille.
+
+Il approuvait fort le législateur d'avoir interdit la recherche de la
+paternité et il ne lui était jamais arrivé de souhaiter de perpétuer le
+nom de Mirande qui s'éteindrait en sa personne, s'il ne se décidait pas
+à changer d'existence.
+
+Et il n'en prenait pas le chemin.
+
+Aussi n'en revenait-il pas de se découvrir des sentiments qu'il ne se
+connaissait pas. Il n'y voulait pas croire et il comptait bien que cet
+accès d'attendrissement paternel passerait comme beaucoup d'autres
+caprices auxquels il était sujet.
+
+Véra, la Russe, qui, comme lui, manquait absolument de vocation pour le
+mariage et ses conséquences, se mit à le blaguer à propos du petit.
+Maria, l'élève sage-femme, prit le contre-pied, et Mirande, pour
+entretenir une discussion qui l'amusait, se fit un malin plaisir
+d'exagérer en déclarant qu'il ne lui manquait, pour être heureux, que
+d'avoir un intérêt dans la vie, et que son bonheur serait d'avoir un
+enfant comme celui-là.
+
+--Farceur, va! lui dit la nihiliste. Je voudrais bien t'y voir avec un
+gosse sur les bras. Où le remiserais-tu, les soirs de Bullier?
+
+--Il n'aurait qu'à me le confier, répliqua Maria.
+
+--Pour l'élever au biberon, avec de l'absinthe au lieu de lait! Tu
+ferais mieux, mon vieux Jean, de l'envoyer à l'école, puisqu'il ne sait
+pas lire... à cinq ans!... c'est raide!
+
+Qu'est-ce que ça peut bien être que son père et sa mère?
+
+--Absent, le père. Le môme vient de vous dire qu'il n'en avait pas.
+Probablement, la mère n'est pas pour l'instruction obligatoire.
+
+--J'ai comme une idée qu'elle ne vaut pas cher, cette mère-là.
+
+Roch qui sommeillait, ouvrit un oeil, regarda fixement Véra et se
+rendormit presque aussitôt sur sa chaise.
+
+--C'est drôle, murmura l'apprentie sage-femme on dirait qu'il a entendu
+et qu'il a compris.
+
+--Un enfant prodige, alors! ricana la Russe. Dis donc, Jean?... es-tu
+bien sûr qu'il n'est pas à toi?
+
+--On n'est jamais sûr de ces choses-là, répondit en riant Mirande.
+
+--Si nous lui demandions un peu de nous raconter d'où il sort... et ce
+qu'il a fait depuis qu'il n'est plus en nourrice?
+
+--Oh! laissez-le en repos. Vous voyez bien qu'il n'en peut plus.
+
+--Et du reste, reprit Véra, je parie que vous aurez beau le questionner,
+il ne vous dira pas ce qu'on lui a défendu de vous dire.
+
+--Comment! tu crois qu'on lui a fait la leçon.
+
+--Parfaitement.
+
+--Et dans quel but?
+
+--Est-ce que je sais?... une femme qui t'en veut et qui cherche à te
+jouer un tour...
+
+--Je me demande quel tour on pourrait me jouer avec ce petit.
+
+--Peut-être te compromettre... dire que tu es son père et te forcer à le
+reconnaître...
+
+--Si je croyais ça, grommela Mirande en fronçant le sourcil, je le
+conduirais ce soir chez le commissaire de police et je l'y laisserais.
+
+--Ce serait très mal! s'écria avec conviction Maria. Je l'emmènerais
+plutôt chez moi. J'ai un petit lit pour le coucher, le pauvre Chérubin.
+Mais vous voyez bien qu'il dort de tout son coeur. C'est cette Véra avec
+ses imaginations!... si on l'écoutait, on verrait des mystères et des
+complots partout, comme dans son pays.
+
+Cette fois, il n'y avait pas à en douter. L'enfant dormait si bien qu'il
+glissait insensiblement sur sa chaise et qu'il serait tombé si Mirande
+ne l'eût enlevé et couché sur un divan qui n'avait pas été mis là pour
+servir de berceau à un petit garçon.
+
+La conversation prit un autre tour. Aussi bien, elle commençait à agacer
+Mirande, qui se reprochait presque d'avoir fait dîner l'enfant perdu en
+compagnie de deux demoiselles peu respectables.
+
+--Si je retrouve sa mère, pensait-il, et s'il lui raconte que je l'ai
+mené chez Foyot avec des habituées de la Closerie des Lilas, elle n'aura
+pas une haute opinion de moi.
+
+On se remit à parler du duel, et Mirande s'aperçut qu'il avait grandi de
+cent coudées aux yeux de Véra depuis qu'elle savait qu'il avait
+lestement expédié un homme dans l'autre monde. Cette moscovite ne rêvait
+que batailles et exterminations.
+
+Maria, moins féroce, mais plus curieuse, voulut avoir des détails sur le
+drame où Jean avait joué le principal rôle, et elle lui en demanda tant
+qu'il finit par ne plus lui répondre et qu'il songea à lever la séance.
+
+On en était aux liqueurs et Véra, qui ne tenait pas en place, fumait de
+grosses cigarettes à la fenêtre, pendant que la tendre Maria contemplait
+le petit Roch, dormant du sommeil de l'innocence.
+
+--J'en étais sûre, s'écria tout à coup la Russe, nous avons été suivis
+par un mouchard.
+
+--Oh! toi, dit Mirande, tu vois des mouchards partout.
+
+--Je les vois où ils sont. Venez un peu ici que je vous montre celui-là.
+
+Jean se leva, s'approcha et aperçut de l'autre côté de la rue de
+Tournon, à l'angle de la rue de Vaugirard un homme, immobile comme une
+borne, qui avait l'air de monter la garde.
+
+--Eh bien! quoi? demanda-t-il en haussant les épaules. Il attend une
+femme qui lui a donné rendez-vous là. Il en a bien le droit.
+
+--Maria ou moi, alors, car il ne quitte pas des yeux la fenêtre de notre
+cabinet.
+
+--Ah! tu m'ennuies à la fin. Je ne me cache pas, et si c'est à moi qu'il
+en a, il saura bien me le dire, car je vais rentrer chez moi à pied.
+
+Et comme le garçon apportait la note qu'il avait demandée, Mirande la
+paya sans vérifier l'addition, prit dans ses bras le petit Roch qui se
+réveilla, marmotta quelques mots et se rendormit presque aussitôt,
+descendit l'escalier, sortit du restaurant, tourna du côté de l'Odéon et
+s'achemina à grands pas vers le boulevard Saint-Germain où il demeurait.
+
+Il ne se retourna même pas pour regarder si le prétendu mouchard le
+suivait, et il arriva chez lui sans incident d'aucune sorte.
+
+Décidément, la fibre paternelle prenait le dessus et si ses amis du
+quartier l'avaient rencontré faisant ainsi la bonne d'enfants, ils
+auraient certainement cru qu'il était devenu fou.
+
+
+
+
+V
+
+
+Pendant que Jean de Mirande emmenait dîner chez Foyot un petit garçon
+qu'il avait trouvé dans le Luxembourg, Paul Cormier, que l'enfant
+n'intéressait guère, prenait en fiacre le chemin du Marais, mais ce
+n'était pas pour aller dîner chez sa mère.
+
+Il ne l'avait pas revue depuis le dimanche qui avait si mal fini et il
+ne tenait pas à la revoir avant d'être certain que l'affaire du duel
+n'aurait pas pour lui de suites trop graves.
+
+Il allait chez Bardin pour lui demander où en étaient les choses depuis
+la malencontreuse scène qui s'était passée la veille dans le cabinet du
+juge d'instruction.
+
+L'avocat devait être au courant, car il avait très certainement revu son
+fils et il ne refuserait pas de renseigner Paul, en considération de sa
+vieille amie madame Cormier, qui ne savait rien encore et qu'il fallait
+préparer avant de lui apprendre la triste vérité.
+
+Paul s'attendait pourtant à être très mal reçu rue des Arquebusiers,
+mais il était décidé à tout supporter pour rentrer en grâce auprès du
+père Bardin..
+
+Il savait que le bonhomme dînait à six heures et demie et qu'après son
+dîner, il était presque toujours de bonne humeur. Il prenait donc bien
+son temps et il calculait qu'il arriverait juste au moment ou Bardin
+sirotait son café, appuyé de deux ou trois verres d'une eau-de-vie
+presque centenaire,--un cadeau de madame Cormier.
+
+Paul s'était fort attardé à la grille du Luxembourg avec Mirande, et la
+nuit était venue quand il arriva à la porte de la maison du vieil ami de
+sa mère.
+
+En levant les yeux pour regarder s'il y avait de la lumière au troisième
+étage, il fut un peu étonné de voir les trois fenêtres de l'appartement
+brillamment éclairées.
+
+Bardin, d'ordinaire, n'illuminait pas ainsi, et comme il ne recevait
+jamais que son fils, il était difficile de supposer qu'il donnait une
+fête.
+
+Enfin, cette profusion de clarté prouvait qu'il n'était pas sorti, et
+Paul, qui ne craignait rien tant que de ne pas le rencontrer, s'empressa
+de monter.
+
+La servante qui vint lui ouvrir lui dit que son maître attendait
+quelqu'un; mais elle le fit entrer et, en traversant la salle à manger,
+il put voir sur la table un souper froid des plus appétissants.
+
+Il remarqua même qu'il n'y avait qu'un couvert, ce qui prouvait
+surabondamment que le bonhomme n'était pas en bonne fortune.
+
+Paul le trouva assis dans son cabinet, devant un dossier étalé sur son
+bureau; et Bardin, quand il entendit ouvrir la porte, se leva en
+s'écriant sans se retourner:
+
+--Te voilà, mon brave ami!... Je ne l'attendais qu'à neuf heures. Le
+chemin de fer ne t'a pas trop fatigué?
+
+Quand il fit volte-face et qu'il aperçut Cormier, ce fut une autre note:
+
+--Comment, c'est toi! dit-il d'un ton bourru. Qu'est-ce que tu viens
+faire ici?
+
+--Vous demander pardon de tous les ennuis que je vous ai causés.
+
+--Il est bien temps, ma foi!... Ah! tu peux te flatter de m'avoir fait
+passer vingt-quatre heures agréables! Je n'ai pas fermé l'oeil de la
+nuit. Et c'est à cette heure-ci que tu viens me faire des excuses? Tu
+tombes mal. Ma soirée est prise.
+
+--Je n'ai pas pu venir plus tôt. Hier, j'ai couru après Mirande toute la
+soirée, sans parvenir à le trouver. C'est aujourd'hui seulement que j'ai
+pu le voir... et le décider à se présenter au cabinet de votre fils...
+Il y est resté deux heures...
+
+--Je sais ça. Charles sort d'ici.
+
+--Et j'ai attendu que Mirande revînt. Je viens de le quitter.
+
+--Tu ne peux donc pas te passer de lui?
+
+--Je voulais savoir quelle décision votre fils avait prise à son égard.
+
+--Eh bien, tu dois être content et ton Mirande aussi! Charles a cru
+devoir le laisser libre sous caution. Il a eu bien de la bonté. Moi,
+j'aurais envoyé ce fier-à-bras coucher au Dépôt de la Préfecture... et
+je ne dis pas que je ne t'y aurais pas envoyé aussi... Enfin! ça le
+regarde, cet excellent Charles. Ah! il ne prend pas le chemin d'avancer,
+mon cher fils! Encore une affaire qui s'annonçait bien... une affaire
+superbe qui s'en va en eau claire.
+
+--Ce n'est pas ma faute si le prétendu assassinat n'était qu'un duel,
+dit Paul, en souriant à demi.
+
+--Parbleu! je ne te le reproche pas, mais je dis que Charles n'a pas de
+chance... et que toi et ton animal d'ami, vous en avez dix fois plus que
+vous ne méritez. Avoue que tu en es quitte à bon marché!
+
+--Oui, si j'en suis quitte. Il n'y a pas d'ordonnance de non-lieu.
+
+--Et il n'y en aura pas, je te l'ai déjà dit; ce qui vous sauvera, c'est
+qu'on ne trouvera pas de jurés pour vous condamner.
+
+--Qui sait si cet homme n'inventera pas quelque chose contre nous?
+
+--L'homme qui t'a dénoncé? On ne le croira pas. Charles a eu sur lui, à
+la Préfecture de police, des renseignements détestables. C'est un
+chenapan de la pire espèce.
+
+--Il a essayé de me faire chanter.
+
+--Quand ça?
+
+--Hier, avant de venir au Palais, il m'a écrit pour me demander dix
+mille francs, en me menaçant de me dénoncer si je ne les lui donnais
+pas. Il a assisté au duel et il m'a suivi jusqu'à ma porte, rue
+Gay-Lussac.
+
+--Pourquoi n'as-tu pas dit ça à Charles?
+
+--Je me réserve de le lui dire plus tard, murmura Paul, qui n'avait
+garde d'avouer qu'il s'était tu parce qu'il craignait que ce coquin ne
+s'attaquât à la marquise de Ganges.
+
+--Tu en auras prochainement l'occasion, car je crois bien que Charles ne
+tardera guère à te faire appeler de nouveau. Il a encore un tas de
+choses à te demander et à t'apprendre. Il a reçu la réponse au
+télégramme qu'il avait adressé au Parquet de Nice. Il connaît le nom de
+l'homme que ton Mirande a tué.
+
+--Ah!... il connaît... balbutia Paul. Comment s'appelait ce...
+malheureux?
+
+Paul ne le savait que trop, mais il restait dans son rôle en feignant de
+l'ignorer; et Bardin, sans remarquer qu'il se troublait, s'écria:
+
+--Parbleu! je ne me suis pas amusé à le demander. Qu'il s'appelle Pierre
+ou Jacques, qu'il soit marquis ou commis-voyageur, c'est toujours un
+homme mort et tu as aidé à l'expédier dans l'autre monde en servant de
+témoin à ton joli camarade.
+
+--Allons! pensa Paul, il n'a pas encore été question de madame de
+Ganges. Pourvu que ce Brunachon ne la dénonce pas.
+
+--Et dire, reprit Bardin, que tu t'es mis dans ce pétrin, juste au
+moment où il n'aurait tenu qu'à toi de faire un mariage magnifique. Elle
+va te coûter cher, ton incartade.
+
+--Un mariage!... je ne songe guère à me marier.
+
+--Bon! mais j'y avais songé pour toi.
+
+--Ah! oui, l'héritière dont vous m'avez parlé chez maman. Mais vous
+m'avez dit que vous en étiez encore à la chercher.
+
+--Oui, je t'ai dit ça dimanche; mais depuis, il y a eu du nouveau, j'ai
+reçu des nouvelles, ce matin. Elle est retrouvée, l'héritière aux six
+millions.
+
+--Où se cachait-elle donc? demanda Paul, pour dire quelque chose.
+
+Cette découverte, qui semblait passionner le père Bardin, le touchait
+médiocrement, et, s'il faisait semblant de s'y intéresser, c'était pour
+flatter la manie du vieil avocat.
+
+--Je n'en sais rien encore, reprit le bonhomme, mais je sais qu'elle est
+à Paris.
+
+--Diable!... c'est vague!...
+
+--Jusqu'à présent, oui; mais, demain, je saurai où... dans quel
+quartier... dans quelle maison.
+
+--Est-ce que vous la ferez chercher par la police?
+
+--Fi donc!... je sais maintenant à qui m'adresser pour m'aboucher avec
+elle... Tu le saurais comme moi, si tu n'avais pas oublié son histoire
+que je t'ai racontée dimanche dernier, en dînant avec toi chez ta
+mère...
+
+--J'avoue que je ne m'en souviens pas très bien. Il s'agissait, je
+crois, d'une jeune fille qui habitait le département de l'Hérault.
+
+--Oui... à Fabrègues... un village, pas très loin de Montpellier.
+
+--Et qui a disparu depuis plusieurs années.
+
+--Disparu... c'est-à-dire qu'elle a quitté le pays en même temps qu'une
+personne qui s'intéressait à elle...
+
+--Une demoiselle de grande famille...
+
+--Une demoiselle de Marsillargues. Je t'avais même prié de demander à ce
+Mirande s'il la connaissait, lui qui est du Languedoc.
+
+--Je le lui ai demandé et je me rappelle très bien ce qu'il m'a répondu.
+Il m'a dit qu'il avait entendu parler de la famille, mais qu'il n'avait
+jamais vu la jeune fille qui portait ce nom. Tout ce qu'il en sait,
+c'est qu'elle était très jolie, très riche et qu'elle avait le malheur
+d'être paralysée d'une main...
+
+--Paralysée?... c'est la première fois que j'entends parler de cela, dit
+Bardin. Mirande doit se tromper.
+
+--C'est possible. Du reste, elle a disparu aussi, celle-là, à ce qu'il
+paraît, et Mirande croit qu'elle est morte.
+
+--Elle est vivante et très vivante. Elle habite Paris, qui plus est, et
+elle nous dira où est sa protégée.
+
+--Sa protégée, c'est l'héritière?
+
+--Parbleu!... seulement, elles ne savent ni l'une ni l'autre l'histoire
+de l'héritage que je t'ai racontée et nous avons des raisons de croire
+que la protégée ne vit pas dans l'opulence. Les millions vont lui tomber
+du ciel.
+
+C'est pour ça que j'avais pensé à te la faire épouser. J'y penserais
+encore si tu n'avais pas pris soin de te rendre impossible en te
+fourrant dans cette mauvaise affaire.
+
+Nous ne pourrons pas décemment lui proposer d'épouser un garçon qui va
+passer en Cour d'assises, un de ces jours.
+
+--Ce serait, je crois, tout à fait inutile... Mais pourquoi parlez-vous
+au pluriel?... vous dites: _nous_...
+
+--Parce que je ne serai et ne puis être en cette affaire qu'un
+auxiliaire... C'est mon vieil ami Lestrigou qui en tient tous les fils
+et lui seul peut la mener à bien...
+
+--Un avocat de Montpellier, je crois?
+
+--Oui... un ancien bâtonnier de l'ordre qui va sur ses soixante seize
+ans et qui a été longtemps l'avocat de la famille de Marsillargues. En
+dépit de son âge, il a pris la chose à coeur et voilà un mois que nous
+échangeons des lettres à propos de l'orpheline. Il est tout à fait dans
+mes idées sur la nécessité de la marier promptement et convenablement...
+Je lui avais parlé de toi et il n'avait pas dit: non... Maintenant, il
+faut en rabattre... tes chances ont baissé de cinquante pour cent.
+
+Cormier eut un geste d'indifférence et Bardin reprit, avec humeur:
+
+--Oui, je sais que tu t'en moques. Tu préfères continuer la vie qui t'a
+mené où tu en es. Eh bien! je te prédis que tu regretteras de l'avoir
+manqué par ta faute, ce mariage que je t'avais trouvé.
+
+--Vous en parlez comme si je n'avais qu'à me présenter pour le faire,
+dit Paul en souriant. Il me semble qu'il serait bon de consulter d'abord
+la principale intéressée.
+
+--Ça, je m'en chargerais, d'accord avec ce brave Lestrigou qui m'est
+tout dévoué et qui userait de son influence sur la dernière des
+Marsillargues.
+
+--Je croyais qu'il l'avait perdue de vue...
+
+--Oui, depuis qu'elle s'est mariée; mais maintenant qu'il sait où la
+prendre, il aura vite fait de redevenir ce qu'il était autrefois: son
+ami, son conseil, presque son tuteur.
+
+--Et le mari?... il aura bien voix au chapitre, je suppose.
+
+--Le mari ne vit plus avec sa femme... et elle se gardera bien de le
+consulter... il ne s'est d'ailleurs jamais occupé de l'orpheline de
+Fabrègues. Si tu plaisais à la protectrice, tu plairais certainement à
+la protégée.
+
+--Vous me permettrez d'en douter... et de vous faire observer que vous
+raisonnez comme si cette jeune fille n'avait jamais vu le monde. Quel
+âge a-t-elle donc?
+
+--Vingt ans... peut-être vingt-deux... je ne sais pas au juste...
+Lestrigou te le dira...
+
+--Lestrigou?... mais il est à Montpellier.
+
+--Il arrive ce soir. Je l'attends... et il faut que le train ait eu du
+retard, car il devrait déjà être ici.
+
+--Comment! à son âge, il s'est décidé à faire un si long voyage.
+
+--Mais très bien. Il se porte comme le Pont-Neuf, Lestrigou. Et puis, la
+chose en vaut la peine. Six millions qu'il apporte à une pauvre fille
+qui ne s'en doute pas! Il a pris assez de peine pour la trouver... il
+tient à se donner le plaisir de lui annoncer cette grande nouvelle.
+
+--C'est trop juste. Alors, il ne lui a pas écrit, ni à cette dame non
+plus?
+
+--A personne qu'à moi. Et il n'a pas perdu de temps, car il n'y a pas
+deux jours qu'il sait où demeure la protectrice.
+
+--La protectrice seulement?
+
+--Ça suffit. La protégée ne sera pas difficile à découvrir. Lestrigou a
+des raisons de croire qu'elles n'ont qu'un seul et même domicile. La
+dame doit être assez grandement logée pour donner l'hospitalité à une
+amie pauvre.
+
+Du reste, nous parlons là fort inutilement, puisque tu ne te mets pas
+sur les rangs... et tu n'as peut-être pas tort... au moins pour le
+moment. Quand ta mauvaise affaire sera arrangée... si elle s'arrange
+comme je le souhaite... nous recauserons de l'héritière.
+
+Bardin s'interrompit pour prêter l'oreille à un bruit de roues qui lui
+arrivait d'en bas.
+
+--Une voiture qui s'arrête à ma porte, dit-il. A cette heure-ci, ce ne
+peut être que Lestrigou.
+
+--Alors, je vous laisse, murmura Paul. J'avais encore beaucoup de chose
+à vous dire... mais je vous gênerais pour recevoir votre ami. Je
+reviendrai demain, si vous le permettez.
+
+--Eh! non, reste! grand nigaud, dit Bardin qui ne boudait jamais bien
+longtemps le fils de madame Cormier. Je vais toujours te présenter à
+Lestrigou. Il aime les jeunes gens. Il sera enchanté de te voir. Et
+puis, ça ne peut pas nuire qu'il te connaisse. Tu es bon à montrer.
+Après, nous verrons. On ne sait jamais ce qui peut arriver.
+
+C'était bien Lestrigou qui arrivait dans un de ces fiacres à quatre
+places et à grille qu'on ne trouve guère qu'aux gares des chemins de
+fer.
+
+Il n'en fallait pas davantage pour mettre en émoi la paisible maison de
+la paisible rue des Arquebusiers.
+
+Le portier, prévenu par Bardin, s'était précipité hors de sa loge pour
+aider le cocher à décharger la malle de l'ancien bâtonnier du barreau de
+Montpellier.
+
+Quelques fenêtres s'étaient ouvertes et on y voyait des têtes de
+locataires, curieux d'assister à ce débarquement.
+
+Paul regarda aussi et vit descendre un grand vieillard sec comme une
+allumette, qui, en trois enjambées, disparut sous la voûte de la
+porte-cochère.
+
+Bardin s'était précipité dans l'escalier pour courir au-devant de son
+vieil ami. Lestrigou grimpait si vite qu'ils se rencontrèrent à
+mi-chemin.
+
+Ils entrèrent, en se tenant par la taille, dans la salle à manger, où
+Paul les attendait, et Lestrigou commença par battre un entrechat pour
+montrer que le voyage ne l'avait pas fatigué.
+
+C'était un type que ce vieux bazochien, desséché par le soleil du
+Languedoc. Il n'avait que la peau et les os, avec une petite tête ronde
+comme une pomme de canne au bout d'un long corps qui se remuait tout
+d'une pièce, une tête éclairée par deux petits yeux noirs, percés comme
+avec une vrille et brillants comme deux tisons ardents.
+
+--Hé! dit-il, sais-tu _qué_ tu es bien logé ici! _Té_ rappelles-tu _lé_
+temps où nous perchions sur les gouttières dans une vieille _cassine dé_
+la rue _dé_ la Pomme?
+
+Bardin, jadis, avait fait sa première année de droit à Toulouse, où son
+père était alors employé de l'enregistrement, et c'était là qu'il avait
+connu Lestrigou.
+
+--Ah! je crois bien! dit en se frottant les mains le vieil avocat.
+
+Et il ajouta sagement:
+
+--Mais si tu te lances dans les souvenirs de notre jeunesse, tu n'en
+sortiras pas. Tu dois avoir faim.
+
+--_Uné_ faim _dé_ loup des Cévennes. _Jé né mé_ suis rien mis sous la
+dent _dé_puis _lé_ buffet _dé_ Vierzon.
+
+--Eh! bien, mets-toi à table et mange, mon ami. Attaque cette terrine de
+Nérac que j'ai achetée à ton intention. Demain, mon cordon-bleu te
+cuisinera un _cassoulet_ dont tu me diras des nouvelles.
+
+--Tu es donc toujours gourmand?
+
+--Je n'ai pas perdu mes bonnes habitudes et j'ai encore bon appétit. Tu
+pourras t'en convaincre à déjeuner. Mais ce soir, je ne te tiendrai pas
+compagnie. J'ai dîné.
+
+--Tu as bien fait, mon petit, et _jé_ vais _té_ rattraper; mais _jé né_
+veux pas être incivil, et avant _dé mé_ mettre à table, tu vas _mé_
+présenter _cé june_ homme...
+
+Le _june_ homme c'était Paul, qui mourait d'envie de rire, en dépit de
+ses chagrins et de ses préoccupations.
+
+--C'est le fils de feu Cormier dont je t'ai souvent parlé dans mes
+lettres, dit Bardin, et dont la veuve est restée mon amie. Tu goûteras
+tout à l'heure d'un certain Corton qui sort de sa cave.
+
+--Monsieur, permettez-moi _dé_ vous serrer la dextre, dit Lestrigou en
+tendant la main à Paul qui ne demandait pas mieux que de fraterniser
+avec ce joyeux compatriote de son ami Jean de Mirande.
+
+--Tel que tu le vois, mon cher, reprit le papa Bardin, ce garçon fait sa
+troisième année de droit. Je ne répondrais pas qu'il n'ait eu que des
+boules blanches à ses examens, mais il sera reçu avocat tout de même.
+
+--Tous confrères, alors! s'écria Lestrigou en s'attablant. _Pardiu_,
+nous allons rire; _à démain_ les affaires sérieuses!...
+
+--Ah! oui, l'héritage.
+
+--Tu l'as dit, Bardin _dé_ mon coeur, _jé_ t'apporte _cé_ coquin
+d'héritage; tout est en règle. _Jé_ n'ai plus qu'à faire une _hureusé_;
+mais ton _june_ ami _né_ sait pas _dé_ quoi il est question.
+
+--Je lui en ai dit un mot en t'attendant.
+
+--As _bien_ fait. _Cé_ n'est plus un _sécret_. _Demain jé_ verrai
+l'héritière et dans peu _dé_ jours, _toutés_ les gazettes en parleront.
+
+--Elle est capable d'en devenir folle, ta petite payse. Lui as-tu écrit,
+au moins, pour la préparer à recevoir la tuile d'or qui va lui tomber
+sur la tête?
+
+--Ta sais bien _qué jé né_ pouvais pas.
+
+--C'est vrai. Tu n'as pas encore son adresse. Es-tu sûr qu'elle est à
+Paris?
+
+--Si _jé_ n'en étais pas sûr, _jé né sérais_ pas venu.
+
+Tout en répondant aux questions de son vieil ami, le bonhomme ne
+faisait, comme on dit, que tordre et avaler; et Paul admirait ce
+vieillard de soixante-quinze ans qui n'avait pas l'air de savoir ce que
+c'est qu'une indigestion.
+
+--Ah! ça _séra_ un beau parti que ma _pétite_ Vénus de Fabrègues,
+soupira Lestrigou en faisant clapper sa langue, après avoir vidé son
+verre d'un trait.
+
+--Vénus!... diable! comme tu y vas!... elle est donc bien belle?
+
+--Comme la mère des Amours... si elle n'a pas changé.
+
+--Hé! hé! changer, ça arrive aux jeunes comme aux vieilles. Combien y
+a-t-il de temps que tu ne l'as vue?
+
+--Il y aura six ans aux vendanges qu'elle est partie de Fabrègues avec
+mademoiselle _dé_ Marsillargues, qui s'est mariée à Montpellier six mois
+après, et qui l'a emmenée à Paris. Ça fait donc à peu près cinq ans.
+Mais _jé_ suis bien sûr qu'elle est restée la même. Les filles _dé_ chez
+nous ne sont pas comme les Parisiennes, des déjeuners de soleil. Ma
+petite amie d'autrefois sera belle tant qu'elle vivra.
+
+--Lestrigou, mon bon, le patriotisme t'égare. Les Languedociennes
+vieillissent comme les autres et quelquefois même plus vite. A Toulouse,
+on en voit sur les portes qui sont ridées comme des pommes cuites et qui
+n'ont pas quarante ans.
+
+Je ne dis pas ça pour ton héritière qui n'en a que vingt.
+
+--Vingt-deux, _lé_ mois prochain. Mais _jé té_ garantis qu'elle est
+charmante... Une brune avec _uné_ peau qu'on dirait _qué lé_ bon Dieu
+s'est amusé à la dorer avec un rayon _dé_ soleil.
+
+--Elle serait noire comme une taupe qu'elle trouverait des amoureux avec
+ses six millions. Mais, dis moi... quelle éducation a-t-elle reçue dans
+ce village de Fabrègues?
+
+--Excellente, mon cher. Feu Marsillargues, _lé_ père, l'avait prise en
+amitié, quand elle était toute petite. Elle passait toutes ses journées
+au château et elle avait les mêmes maîtres que mademoiselle. Elle sait
+l'anglais, elle chante dans la perfection et elle est de première force
+sur _lé_ piano.
+
+--Le piano... je l'en dispenserais, dit en riant Bardin qui n'aimait pas
+la musique; mais comme ce n'est pas moi qui l'épouserai, je m'en
+console. Maintenant, parle-moi un peu de sa protectrice qui lui a fait
+apprendre tant de belles choses. Elle est donc revenue à Paris, après
+avoir beaucoup voyagé.
+
+--Oui, et elle demeure dans _lé_ quartier des Champs-Elysées.
+
+--Comment s'appelle-t-elle de son nom de femme?
+
+--Est-ce que _jé_ ne _té_ l'ai pas écrit?... alors, c'est _qué_ j'ai
+oublié. Elle est marquise _dé_ Ganges, _dé_ par son mariage.
+
+A ce nom, lâché _ex-abrupto_ par le ci-devant bâtonnier de Montpellier,
+Paul tressaillit, et changea de visage.
+
+Les écailles tombaient de ses yeux; et il s'étonnait de ne pas avoir
+deviné plus tôt que la protectrice de cette héritière dont il ignorait
+encore le nom, c'était la marquise.
+
+--Et pourtant, comment aurait-il deviné, alors qu'il ne savait pas que
+madame de Ganges s'appelait, avant son mariage, mademoiselle de
+Marsillargues?
+
+Bardin, lui, ne s'émut aucunement. Il n'avait jamais entendu parler du
+marquis de Ganges. Son fils, qui venait d'apprendre le nom de l'homme
+tué sur le boulevard Jourdan, ne l'avait pas prononcé pendant la courte
+visite qu'il venait de faire au vieil avocat.
+
+--C'est presque un nom historique, dit le vieil ami de madame Cormier.
+Il figure dans le recueil des causes célèbres.
+
+--Oui, _jé_ sais, répliqua Lestrigou. _Célui_ qui _lé_ porte maintenant
+est _lé_ dernier de sa race, et il _né_ lui fait pas honneur. C'est un
+très mauvais sujet, qui a rendu sa femme très _malhureuse_. _Jé_ crois
+_qué jé té_ l'ai écrit.
+
+--Tu m'as écrit qu'il s'était ruiné et qu'il ne vivait pas avec elle.
+
+--C'est la vérité... mais _jé_ n'aurai rien à démêler avec lui... alors
+même qu'il serait revenu à Paris, car il ne s'est jamais occupé _dé_ la
+protégée _dé_ son épouse. C'est à madame _qué_ j'aurai à faire. Dès
+demain, _jé mé_ présenterai chez elle.
+
+--Tu as son adresse?
+
+--Un peu _qué jé_ l'ai: avenue Montaigne, 22. Beau quartier, hein?
+
+--Très beau... mais pas tout près d'ici.
+
+--Peuh! les fiacres _né_ sont pas faits pour les chiens. Tu viendras
+avec moi, n'est-ce pas, mon vieux Bardin?
+
+--Jamais de la vie. Qu'est-ce que j'irais faire chez cette dame?
+
+--Tu m'aideras à lui expliquer la situation. Et puis, elle _né mé_
+connaît pas. Tu répondras _dé_ moi.
+
+--Belle garantie, ma foi!... elle ne sait seulement pas que j'existe.
+Autant vaudrait, puisque tu es si timide, te faire accompagner par mon
+jeune ami, ici présent.
+
+--Hé! hé! ça _né sérait pas si mal imaginé. La jeunesse aime la
+jeunesse et elle est jeune, ma marquise... presque aussi jeune que sa
+protégée... et si elle a tenu _cé_ qu'elle promettait, elle doit être
+très jolie.
+
+--Dis donc, Paul, demanda Bardin en clignant de l'oeil, tu ne serais
+peut-être pas fâché de la voir? Elle te présenterait à l'héritière.
+
+--Je ne crois pas, murmura Cormier.
+
+--Hé! au fait! s'écria Lestrigou, il lui faudra bientôt un mari à ma
+petite paysanne, et si monsieur lui plaisait...
+
+--Je ne songe pas à me mettre en ménage, interrompit l'ami de Jean de
+Mirande, sans se préoccuper des regards courroucés que lui lançait le
+père Bardin.
+
+Le bonhomme revenait à son idée fixe qui était de le conjoindre avec la
+fille aux six millions, et il enrageait de voir que Paul faisait de son
+mieux pour contrecarrer ce beau projet.
+
+Lestrigou, du reste, semblait médiocrement disposé à l'appuyer, car il
+reprit:
+
+--A _té_ parler franchement, mon vieux Bardin, _jé né_ serais pas très
+surpris que la petite eût déjà fait un choix. Elle a dû rencontrer des
+beaux messieurs chez la marquise... et elle peut bien avoir un
+sentiment...
+
+--Oh! elle ne manquera pas de prétendants, dès qu'on saura qu'elle
+hérite, grommela le père Bardin. J'avais rêvé de la faire épouser au
+fils de ma vieille amie, mais il me paraît manquer d'enthousiasme... et
+toi aussi. N'en parlons plus. Goûte-moi ce Corton, ça vaudra mieux que
+de causer des chimères que je m'étais fourrées dans la tête.
+
+Lestrigou ne tenait pas du tout à s'étendre sur ce sujet. Il se
+recueillit pour déguster le nectar que Bardin venait de lui verser et il
+déclara solennellement qu'il n'avait jamais rien bu qui en approchât.
+
+Ce grand crû bourguignon le remit en belle humeur et lui délia si bien
+la langue qu'il ne tarit plus en histoires du bon vieux temps. C'est
+tout au plus s'il laissait à Bardin le temps de lui donner la réplique.
+Leurs souvenirs de jeunesse défilèrent les uns après les autres, évoqués
+par le bonhomme qui se grisait en parlant.
+
+Il n'aurait pas fallu le prier beaucoup pour le déterminer à s'en aller
+finir sa soirée à la Closerie des Lilas.
+
+Ce que voyant, Paul Cormier, qui n'avait aucune envie de l'y conduire,
+fit signe au père Bardin qu'il en avait assez et s'esquiva sans que
+Lestrigou y prît garde.
+
+Il tardait à Paul d'être seul pour remettre un peu d'ordre dans ses
+idées fortement troublées par la nouvelle qu'il venait d'apprendre.
+
+Madame de Ganges et mademoiselle de Marsillargues, protectrice de
+l'héritière, n'étaient qu'une seule et même personne.
+
+Paul n'en revenait pas et il s'en alla par les rues du Marais en
+s'efforçant de rattacher les uns aux autres des faits dont il se
+souvenait et qui semblaient au premier abord, n'avoir aucun lien entre
+eux.
+
+Il n'y réussissait guère, et de tout ce qu'il avait vu et entendu depuis
+qu'il connaissait la marquise, il ne se dégageait rien de clair.
+
+La lumière ne se faisait pas sur le passé de la veuve, ni même sur le
+présent.
+
+Comment avait-elle vécu depuis qu'elle avait épousé M. de Ganges? Où se
+cachait cette protégée qui, s'il fallait en croire Lestrigou, ne l'avait
+pas quittée depuis quatre ans.
+
+Un fait revint tout à coup à la mémoire de Paul. Il se rappela que, dans
+le jardin de l'hôtel de madame de Ganges, il s'était croisé avec une
+jeune femme merveilleusement belle.
+
+«Une de mes amies», avait dit la marquise; et cette amie avait bien
+l'air d'être là chez elle.
+
+Etait-ce l'orpheline aux six millions? Tout semblait l'indiquer.
+
+Et, si c'était elle, Lestrigou n'aurait pas de peine à la trouver.
+Madame de Ganges pourrait la lui montrer séance tenante, si elle
+consentait à le recevoir.
+
+Paul comptait voir le lendemain la marquise; et Mirande, en le quittant,
+avait annoncé l'intention de se présenter, lui aussi, le lendemain, à
+l'hôtel de l'avenue Montaigne.
+
+--Il faut absolument que je m'entende avec lui, ce soir, se dit Cormier.
+Après son dîner, il a dû rentrer. Je suis à peu près certain de le
+trouver... et s'il était sorti, je chargerais son portier de le prévenir
+que je reviendrai demain matin à la première heure, comme nous en étions
+convenus.
+
+Le boulevard Saint-Germain n'est pas aussi loin qu'on pourrait le croire
+de la rue des Arquebusiers, et en coupant au plus court, Cormier, qui
+marchait vite, ne mit pas beaucoup de temps pour y arriver.
+
+Les passants y sont rares, passé une certaine heure, et les boutiques
+éclairées n'y abondent pas.
+
+En traversant la chaussée déserte, Cormier aperçut, devant la maison où
+demeurait son ami, un homme qui se promenait lentement, allant et
+revenant sur ses pas, sans jamais s'éloigner de la porte.
+
+En d'autres temps, Paul Cormier n'aurait fait aucune attention à cet
+homme qui pouvait bien être un simple flâneur; mais depuis qu'il avait
+eu affaire à la justice, il était sur ses gardes et il se défiait de
+tout.
+
+Ce gredin qui s'était mis à ses trousses après le duel et qui l'avait
+dénoncé au juge d'instruction continuait peut-être à l'espionner.
+
+Paul ralentit le pas, obliqua un peu à droite afin de ne pas aborder le
+trottoir devant la porte de la maison de Mirande, et observa, chemin
+faisant, l'individu qui lui paraissait suspect.
+
+Il n'eut qu'à l'examiner de loin avec beaucoup d'attention pour se
+convaincre qu'il ne ressemblait pas du tout à l'affreux Brunachon.
+
+Celui-ci était beaucoup plus grand et accoutré d'une tout autre façon:
+longue redingote boutonnée, chapeau haute forme à larges bords, enfoncé
+jusqu'aux yeux.
+
+Il avait l'air d'un sergent de ville en bourgeois.
+
+Dès qu'il aperçut Cormier, il démasqua la porte devant laquelle il avait
+l'air de monter la garde, et sans se presser, il s'éloigna.
+
+Cormier ne s'amusa point à le suivre. Il n'y aurait rien gagné, même en
+supposant que ce personnage fût là en surveillance, et il n'avait aucune
+envie de se faire une affaire en allant regarder sous le nez un monsieur
+qui ne songeait pas à mal.
+
+Que lui importait qu'on le vît entrer chez Mirande? On savait bien qu'il
+était son ami et même son complice, si on qualifiait de complicité le
+fait de lui avoir servi de témoin dans son duel.
+
+Et il avait hâte de raconter à Mirande ce qu'il venait d'apprendre chez
+Bardin; de le consulter même, quoique ce batailleur ne fût pas
+précisément ce qu'on peut appeler un homme de bon conseil.
+
+Paul n'avait qu'une peur: c'était de ne pas le trouver chez lui.
+
+Le portier le rassura. Mirande venait de rentrer.
+
+Ce fut lui qui vint ouvrir lorsque Paul sonna et, en le voyant, il
+s'exclama joyeusement:
+
+--Tu arrives bien, s'écria-t-il; j'allais passer ma soirée à avaler ma
+langue. Tu vas me tenir compagnie. Nous allons causer en fumant des
+pipes et en buvant des grogs.
+
+--C'est que... j'en ai long à te raconter, murmura Paul.
+
+--Et moi, donc!... Nous allons nous établir dans mon salon. Tu verras
+pourquoi.
+
+Mirande occupait un joli appartement de garçon, pas très grand, mais
+très complet, qu'il s'était plu à meubler suivant ses goûts.
+
+Peu d'objets d'art, mais des collections de pipes de tous les pays et
+des ustensiles de salle d'armes, accrochés à tous les murs: masques,
+fleurets, épées de combat et le reste.
+
+Sur la table, des boîtes de cigares, des pots à tabac, des verres et une
+bouteille d'eau-de-vie encore aux trois quarts pleine.
+
+--A toi la parole, dit Mirande. Après, ce sera à mon tour. Sieds-toi,
+verse-toi à boire, allume ce que tu voudras et vas-y de ta narration. Tu
+viens de dîner au Marais?
+
+--Je viens du Marais, mais je n'ai pas dîné et je ne dînerai pas ce
+soir. Les nouvelles que j'ai apprises m'ont coupé l'appétit.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore? Est-ce qu'on va nous arrêter?... Ce juge
+m'a pourtant dit...
+
+--Il ne s'agit pas de ça. J'ai vu le père Bardin et j'ai trouvé chez lui
+un monsieur qui arrive de Montpellier.
+
+--C'est ça tes fameuses nouvelles!
+
+--Il arrive tout exprès pour voir madame de Ganges.
+
+--La marquise en question?... Celle qui m'accuse d'avoir troublé son
+existence?
+
+--Oui... laisse-moi achever. Ta n'as pas oublié que je t'ai demandé, de
+la part du père Bardin, des renseignements sur une famille de ton pays,
+la famille de Marsillargues.
+
+--Je t'ai répondu que j'avais entendu parler de ces gens-là, mais que je
+ne les connaissais pas.
+
+--Eh bien! madame de Ganges est une demoiselle de Marsillargues, la
+dernière de sa race.
+
+--Grand bien lui fasse! dit Mirande, en haussant les épaules.
+
+--Alors, ça ne t'intéresse pas de savoir qu'elle est, comme toi, du
+Languedoc et que tu as pu la rencontrer autrefois?
+
+--Ma foi! non.
+
+--Tu m'as tenu, tantôt, un autre langage. Tu m'as dit que tu voulais
+absolument savoir comment tu as, s'il faut l'en croire, troublé sa vie.
+
+--Je le veux encore, et je suis plus décidé que jamais à aller la voir
+demain pour le lui demander.
+
+--Tu rencontreras peut-être chez elle l'ami du père Bardin..., l'homme
+qui est venu de Montpellier, tout exprès pour s'aboucher avec elle... M.
+Lestrigou, un ancien bâtonnier de l'ordre.
+
+--Trop avocats à la clé, décidément, ricana Mirande. Eh bien! je verrai
+ce qu'il a dans le ventre, ce bâtonnier.
+
+Paul eut sur les lèvres le mot qui aurait pu mettre sur la voie son ami
+Jean. Il ne lui avait jamais parlé de la protégée de madame de Ganges,
+de cette orpheline qu'elle avait prise avec elle, depuis quatre ans et
+qui ne savait pas encore qu'elle héritait de six millions. C'était le
+cas de mettre Mirande au courant de la situation. Et Paul n'en fit rien;
+non qu'il voulût garder pour lui cette héritière; mais il se dit que ce
+secret ne lui appartenait pas, et que Lestrigou aurait le droit de
+trouver mauvais qu'il le confiât à quelqu'un, même à un camarade.
+
+Il se tut donc et Mirande reprit gaiement:
+
+--Mon cher, tu me remets en mémoire la fable de la Fontaine: «la
+montagne qui accouche d'une souris...» Les révélations que tu m'avais
+annoncées si pompeusement me paraissent manquer d'intérêt...
+
+--Pour toi, peut-être, interrompit Paul Cormier; et encore... si tu
+voulais bien prendre la peine de réfléchir, tu reconnaîtrais qu'elles
+devraient t'intéresser aussi... ne fût-ce qu'indirectement.
+
+--Pardon! cher ami, je ne suis pas amoureux de la marquise, moi. Si je
+tiens à l'interroger demain, c'est pure curiosité de ma part. Il me
+suffit qu'on ne me tracasse plus à propos de ce duel et si j'ai bien
+compris ce que tu m'as laissé entendre, le fils de ton vieil avocat n'a
+pas l'intention de revenir sur sa décision. Demain, je verserai la
+caution dont il a fixé le chiffre, et s'il ne finit pas par rendre une
+ordonnance de non-lieu, j'en serai quitte pour passer aux assisses où je
+serai acquitté. Ça me va d'autant mieux que j'ai de quoi m'occuper
+d'ici-là.
+
+--Une nouvelle maîtresse?
+
+--Ah! non, exemple. J'en ai assez de passer mon temps à m'amouracher de
+femmes dont je me dégoûte au bout d'un mois. Je cherche mieux...
+
+--Quoi donc, mon Dieu?... Est-ce que tu rêves de te faire nommer député
+dans ton pays?
+
+--Je n'en suis pas encore là. Ce sera bon quand j'aurai cinquante ans.
+Maintenant, je voudrais tout bonnement vivre à ma guise.
+
+--Il me semble que tu ne t'en prives pas. Tu t'amuses vingt-quatre
+heures par jour.
+
+--Tu te figures ça! Eh bien! je m'embête à mort, et je n'aspire qu'à
+changer d'existence.
+
+--Voilà du nouveau, par exemple!... Depuis quand?
+
+--J'y aspirais depuis longtemps, sans m'en apercevoir.
+
+--Vraiment?... Je ne m'en doutais guère.
+
+--Il n'a fallu qu'une occasion pour m'éclairer...
+
+--Sur tes sentiments?
+
+--Tu l'as dit. Il me manquait quelque chose et je ne savais pas quoi. Je
+le sais maintenant. Il me manquait un intérêt dans ma vie.
+
+--Tu tournes toujours dans le même cercle. Explique-toi un peu plus
+clairement. Quelle espèce d'intérêt?
+
+--J'éprouvais, sans m'en douter, le besoin de m'attacher...
+
+--A qui? Tu viens de me dire que les femmes t'écoeuraient..
+
+--Et je te le répète. Je me suis découvert une autre bosse...
+
+Et comme Paul le regardait d'un air ébahi:
+
+--La bosse de la paternité, reprit Mirande.
+
+--Elle est forte, celle-là! Du diable si j'aurais deviné que tu
+ambitionnes de t'élever à la dignité de père de famille.
+
+--Non... pas précisément... mais...
+
+--Alors, marie-toi... avec les avantages que tu possèdes, si tu t'y
+décides, ce sera tôt fait.
+
+--Peut-être, mais je ne m'y déciderai pas.
+
+--As-tu un bâtard à reconnaître?
+
+--Non... heureusement.
+
+--Alors, je ne vois pas comment tu t'y prendras pour te procurer la joie
+que tu rêves... à moins que tu ne t'adresses à l'hospice des
+Enfants-trouvés. Là, tu n'auras que l'embarras du choix.
+
+--Ce ne serait pas si bête, mais je n'ai pas besoin d'y aller. J'ai mon
+affaire. Viens un peu avec moi, que je te montre ça.
+
+Paul, ahuri, se leva et suivit son ami qui se dirigeait vers la chambre
+à coucher, séparée du salon où ils causaient par une portière en
+tapisserie.
+
+Mirande s'approcha en marchant sur la pointe du pied, souleva doucement
+le rideau et dit tout bas:
+
+--Regarde-le dormir.
+
+La chambre était éclairée par une lampe dont un abat-jour adoucissait la
+lumière.
+
+Allongé sur un canapé, la tête appuyée sur un coussin et les jambes
+enveloppées dans un burnous, un enfant dormait à poings fermés.
+
+Cormier avait complètement oublié ce qui s'était passé sur la terrasse
+et à la grille du Luxembourg, mais il reconnut tout de suite le
+singulier garçonnet que Mirande y avait trouvé.
+
+--Quoi! s'écria-t-il, c'est à propos de ce petit malheureux que tu me
+tiens de si beaux discours!
+
+--Pas si haut! murmura Mirande en mettant un doigt sur ses lèvres. Tu
+vas le réveiller... et il a besoin de repos... Laissons-le dormir et
+revenons à nos grogs... et à ce que je te disais.
+
+--Décidément, dit Paul, quand ils eurent repris leurs places à table, tu
+es encore plus fou que je ne pensais. Comment! tu as emmené cet enfant!
+
+--Parfaitement, mon cher, et je ne regrette pas du tout de l'avoir
+emmené, répondit Mirande, sans s'émouvoir.
+
+--Et où l'as-tu conduit, bon Dieu!
+
+--Dîner chez Foyot, avec Véra et Maria, que j'ai rencontrées, en chemin,
+rue de Vaugirard.
+
+--Jolie société pour un morveux de son âge!
+
+--Si tu avais entendu comme il les a traitées! Il les a appelées:
+vilaines. Je me tenais les côtes.
+
+--Tu n'as pas honte de l'avoir fait servir à l'amusement de ces
+balocheuses?... Et tu te figures que tu as la bosse de la paternité!
+
+--Je l'ai... et je m'en vante?
+
+--Je parierais qu'elles l'ont grisé, le petit malheureux.
+
+--Pas du tout, je m'y serais opposé; et, du reste, il ne se serait pas
+laissé faire. Il a une volonté, je t'en réponds.
+
+--Parbleu! je l'ai bien vu, tantôt, quand il se chamaillait avec
+l'adjudant. Il a dû recevoir une drôle d'éducation.
+
+--Pas si mauvaise. Quand il parle, il s'exprime comme un enfant de bonne
+famille. Seulement, il a mauvais caractère. Il s'est fâché dix fois
+depuis que nous l'avons rencontré... Pas contre moi, par exemple... il
+ne me fait que des risettes... On dirait qu'il m'a toujours connu.
+
+--Les affinités électives, parbleu!... Il a deviné que tu as toi-même un
+affreux caractère... Vous êtes faits l'un pour l'autre.
+
+--Je le crois, dit sérieusement Mirande.
+
+--Bon! Mais il n'a donc pas de mère qu'il se jette comme ça à la tête du
+premier venu?
+
+--Pas de mère? Il en a deux, à ce qu'il dit.
+
+--Et combien de pères? demanda ironiquement Cormier.
+
+--Pas même un, je crois.
+
+--Très bien. Voilà ton affaire. Tu lui en serviras... si les deux mères
+veulent bien y consentir. Tu aurais bien dû commencer par le leur
+demander.
+
+--C'est ce que j'aurais fait, si j'avais su où les trouver...
+c'est-à-dire où trouver la vraie; car je suppose que la mère numéro deux
+est une tante ou une soeur aînée... Mais il n'a pas su me donner
+l'adresse; il sait bien où c'est, et il reconnaîtra la maison... mais il
+paraît qu'elle est très loin d'ici, cette maison... et le soir, il
+n'aurait pas pu trouver son chemin.
+
+--Bon! je reviens à l'idée que j'ai eue tantôt. Ses excellents parents
+ont voulu se débarrasser de lui; et puisque tu as été assez sot pour le
+recueillir, ils vont te le laisser sur les bras.
+
+--Eh bien! il me restera. C'est ce que je demande.
+
+--Ah ça! d'où t'est venue cette subite démangeaison de paternité?
+
+--Que veux-tu que je réponde? Je n'en sais rien. Ça m'a pris tout d'un
+coup et ça me tient ferme.
+
+--La voix du sang, peut-être! ricana Paul Cormier.
+
+--Ça expliquerait tout et j'y ai bien pensé, répondit très sérieusement
+Mirande; mais j'ai eu beau interroger ma mémoire, je n'y ai rien trouvé
+qui puisse me permettre de supposer que j'aie jamais été père.
+
+--On peut l'être et ne pas s'en douter... Jean de Mirande ou le père
+sans le savoir... drame en beaucoup d'actes.
+
+--Blague tant que tu voudras. Je suis enchanté de ce qui m'arrive. Je ne
+m'ennuierai plus.
+
+--Tu vas te faire le précepteur de ce petit... et sa bonne par-dessus le
+marché, car il est encore à l'âge où on a besoin d'être mouché. Ce sera,
+en effet, très gai.
+
+--Ne t'inquiète pas. Je lui donnerai tous les maîtres qu'il faudra...
+mais je lui apprendrai moi-même l'équitation... l'escrime...
+
+--Et la boxe, pendant que tu y seras. Pour peu qu'il profite de tes
+leçons, ce sera un gentleman accompli. Mais... me feras-tu le plaisir de
+me dire si tu te proposes de le garder sans essayer de retrouver la
+mère?
+
+--Oh! non, dit sans conviction Mirande. Le petit m'a dit qu'elle vient
+tous les jours au Luxembourg... sur la terrasse où il était resté quand
+nous l'avons rencontré tantôt. Je l'y mènerai demain, et si elle y est,
+il faudra bien que je me résigne à le lui remettre.
+
+--Je serais bien curieux de la voir.
+
+--Rien ne t'empêche de te trouver là. Je compte y passer l'après-midi.
+
+--Je ne sais pas si je pourrais venir. Je tiens absolument à voir demain
+madame de Ganges.
+
+--Moi aussi, parbleu! je tiens à la voir. Mais il y a temps pour tout...
+Et maintenant que j'ai charge d'âmes...
+
+--Tu es superbe dans ce rôle-là!... Heureusement ton sacerdoce va
+prendre fin, si tu remets la main sur l'une des deux mères de cet
+énigmatique garçon... oui, énigmatique, car tu auras beau dire, un
+enfant ne se perd pas comme ça... il y a certainement quelque chose
+là-dessous.
+
+--C'est possible, mais je m'en moque.
+
+--Sais-tu bien aussi que tu prends mal ton temps pour t'embarquer dans
+une nouvelle affaire, quand nous en avons déjà une terrible sur le dos.
+L'instruction n'est pas close et le gredin qui m'a dénoncé n'a pas dit
+son dernier mot. Tout à l'heure, je viens de voir un homme qui se
+promenait sur le trottoir devant la porte et qui avait l'air de
+surveiller ta maison.
+
+--Te voilà comme Véra qui voit des espions partout. Pendant que nous
+dînions chez Foyot, elle m'a montré un individu planté au coin de la rue
+de Vaugirard et elle a prétendu que c'était un mouchard.
+
+--Véra s'est peut-être trompée, mais, moi, je suis sûr d'avoir bien vu.
+Et je parierais que l'homme y est encore.
+
+Mirande alla ouvrir la fenêtre tout doucement, se pencha en dehors pour
+regarder dans la rue et revint dire à Paul:
+
+--C'est vrai. Il se promène sur le trottoir... mais rien ne prouve qu'il
+nous guette. Et puis, que nous importe? Maintenant que j'ai tout dit au
+juge d'instruction, nous n'avons pas besoin de cacher ce que nous
+faisons.
+
+--Ce n'est pas la police que je redoute.
+
+--Qui donc, alors?
+
+--Je ne sais pas... mais je crains tout.
+
+--Et moi, je ne crains rien... Nous ne serons jamais d'accord. Parlons
+d'autre chose. A quelle heure verras-tu demain cette marquise?
+
+--A l'heure où il lui conviendra de me recevoir; je me présenterai chez
+elle dans la matinée. Très probablement, elle ne me recevra pas, mais je
+lui ferai savoir que je reviendrai dans l'après-midi et j'espère que
+cette fois je serai admis. Pourquoi me demandes-tu cela?
+
+--Parce que, toutes réflexions faites, je ne la verrai que plus tard.
+J'avais pensé à t'accompagner avenue Montaigne, mais je préfère rester
+libre de disposer de ma journée. Il peut arriver tant de choses...
+
+--Comme tu voudras. Je crois, du reste, que nous ferons mieux d'y aller
+séparément, dit Paul, qui ne tenait pas du tout à emmener son ami chez
+madame de Ganges.
+
+--Demain, reprit Mirande, je ne m'occuperai que de mon moutard. Le
+matin, je causerai longuement avec lui et je tâcherai d'en tirer des
+renseignements sur ses mamans, comme il les appelle. Il ne demande qu'à
+parler et il ne parle pas comme un enfant... il parle clairement,
+posément, comme un petit homme. Ce soir, il s'est endormi à table, parce
+qu'il était fatigué; mais demain, il sera éveillé comme une potée de
+souris. Je le ferai bien déjeuner et après déjeuner, grande promenade au
+Luxembourg. Je m'y établirai avec lui et pendant qu'il s'amusera, je
+fumerai d'innombrables cigares. J'y resterai jusqu'à la nuit, s'il le
+faut. Et si je ne le vois pas se jeter dans les bras d'une femme, j'en
+conclurai qu'on l'a perdu exprès et qu'il n'a plus au monde que moi.
+
+--Jolie perspective! dit Paul en faisant la grimace. Tu ferais beaucoup
+mieux de le conduire chez le commissaire de police de ton quartier... Ce
+commissaire recevrait ta déclaration; il donnerait des ordres pour qu'on
+cherchât les parents du petit... et il te marquerait un bon point comme
+ayant bien agi... tandis que si tu te tiens coi, on saura tout de même
+que tu as chez toi un enfant qui ne t'appartient pas et...
+
+--Chut! fit Mirande, en prêtant l'oreille et en baissant la voix.
+Écoute!... il me semble qu'il appelle.
+
+--Non, murmura Cormier, il rêve tout haut.
+
+Mirande quitta encore une fois sa place et se rapprocha sans bruit de la
+tapisserie qui séparait le salon de la chambre à coucher.
+
+Il était curieux d'entendre ce que le petit disait en dormant.
+
+Paul fit comme lui, quoique le dormeur l'intéressât beaucoup moins.
+
+Ils n'entendirent que des mots sans suite, parmi lesquels revenait
+souvent un nom: Maman Jacqueline.
+
+--Bon! murmura Mirande, il rêve de sa mère.
+
+--Sa mère! dit tout bas Paul, quoi! sa mère s'appelle Jacqueline!
+
+--Une de ses mères, puisqu'il en a deux; mais il parle plus souvent de
+celle-là que de l'autre. C'est sa préférée.
+
+Ce nom, pour Mirande, était un nom comme un autre.
+
+Pour Cormier, ce fut une révélation.
+
+Il n'avait jamais oublié que, dans le fiacre où il était monté avec
+elle, le jour où il l'avait vue pour la première fois, madame de Ganges,
+au moment où il allait la quitter, il lui avait dit: «Quand vous
+penserez à moi, pensez à Jacqueline.»
+
+On les compte, les femmes qui s'appellent Jacqueline, et il était
+étrange qu'il s'en trouvât deux à porter le même nom parmi les habituées
+de la terrasse du Luxembourg.
+
+L'enfant avait dit que sa maman y venait tous les jours.
+
+Fallait-il en conclure qu'il était le fils de la marquise et que c'était
+elle qui l'avait oublié sous les marronniers où les deux amis l'avaient
+trouvé?
+
+Paul était tenté de le croire.
+
+Et si madame de Ganges était la mère de l'enfant, M. de Ganges n'était
+pas son père, car ce malheureux gentilhomme, en se confessant à Cormier
+avant le duel où il avait succombé, n'aurait pas manqué de lui parler de
+son fils, s'il en avait eu un.
+
+Ce fils, d'ailleurs, s'il eût été légitime, eût été élevé ostensiblement
+dans l'hôtel de l'avenue Montaigne, et la marquise ne l'y aurait pas
+laissé, lorsqu'il lui arrivait d'aller passer l'après-midi dans un
+jardin public.
+
+Il était donc bâtard on adultérin, suivant qu'il était né avant le
+mariage de mademoiselle de Marsillargues, ou bien pendant une des
+longues absences du mari, et madame de Ganges le faisait élever en
+cachette.
+
+Mais elle ne se privait pas de le voir souvent.
+
+Ainsi s'expliquait la naïve erreur de l'enfant qui croyait avoir deux
+mères.
+
+L'autre, c'était une femme chargée de le garder.
+
+Maman Jacqueline était la vraie.
+
+Et cette marquise que tout le monde croyait irréprochable avait une
+grosse tare dans sa vie.
+
+Paul tombait du haut de ses illusions et sa figure s'allongeait à vue
+d'oeil.
+
+--Qu'est-ce que tu as? lui demanda Mirande. Est-ce que tu connais une
+Jacqueline?
+
+--Moi! pas du tout, répondit vivement Cormier, qui n'avait garde
+d'exposer ses perplexités à son turbulent camarade.
+
+Et presque aussitôt, il reprit:
+
+--Comment s'appelle l'autre?
+
+--La mère numéro deux?... Je n'en sais rien. Le petit ne m'en a rien
+dit, et je n'ai pas pensé à le lui demander. Il me le dira demain. Ça
+t'intéresse donc?
+
+--Oh! c'est pure curiosité de ma part.
+
+--Ta curiosité sera satisfaite. Je ne suis pas comme toi, qui m'as caché
+tant que tu as pu ton histoire avec ta marquise. Je ne ferai pas le
+mystérieux à propos de cet enfant, et de quelque façon que tourne
+l'aventure, j'agirai au grand jour.
+
+--Tu auras bien raison.
+
+--Je prévois, du reste, que le dénouement ne se fera pas attendre.
+Demain soir, après ma promenade au Luxembourg, je serai fixé.
+
+--Moi aussi, se dit Cormier qui se promettait de raconter toute
+l'histoire à la marquise et de lui demander hardiment ce qu'elle en
+pensait.
+
+Après ce court échange de questions et de réponses, la conversation
+cessa, et chacun des deux amis s'absorba dans des réflexions qui
+n'avaient pas le même objet.
+
+Mirande se remit à caresser sa chimère de paternité et Paul à rappeler
+ses souvenirs, à seule fin de se faire une idée nette du cas de madame
+de Ganges.
+
+Après tout, il l'accusait sans preuves, sur de simples apparences
+fondées sur une coïncidence de nom.
+
+Le jour où il l'avait rencontrée au Luxembourg, l'enfant n'était pas
+avec elle. Peut-être jouait-il plus loin sur la terrasse, sous la
+surveillance de sa bonne ou de sa nourrice. Mais, si elle eût été avec
+sa mère, elle ne serait pas partie sans l'embrasser.
+
+Restait le nom, ce nom de Jacqueline qu'il donnait à sa maman et qui
+était resté gravé dans la mémoire de Paul, depuis le voyage en fiacre de
+la rue de Vaugirard au rond-point des Champs-Elysées.
+
+Il se souvint tout à coup que madame de Ganges en avait un autre. La
+baronne Dozulé, en lui parlant, et en parlant d'elle, l'avait appelée:
+ma chère Marcelle, devant quinze personnes assemblées dans le _hall_ à
+ciel ouvert où elle recevait ses invités.
+
+Donc, ce joli prénom était bien celui de la marquise.
+
+Pourquoi en avait-elle pris un autre? Probablement, parce qu'elle ne
+voulait pas dire le véritable à un homme que peut-être elle ne reverrait
+jamais et que, à ce moment-là, elle connaissait à peine.
+
+Et, sans doute, elle avait dit le premier qui lui était venu à l'esprit,
+Jacqueline, comme elle aurait dit Jeanne ou Andrée.
+
+Ce raisonnement, fondé sur un fait, rasséréna Cormier; et de peur de
+s'assombrir de nouveau en écoutant discourir Jean de Mirande, il prit le
+parti de s'en aller.
+
+Ils avaient assez parlé de l'enfant. Le sujet était épuisé et ils
+n'avaient plus rien à se dire.
+
+Mirande ne demandait qu'à se remettre à veiller sur le sommeil du
+mystérieux gamin qu'il hébergeait.
+
+Cormier ne songeait qu'à rentrer chez lui pour rêver solitairement à la
+marquise.
+
+Ils se séparèrent donc d'un commun accord, en se disant: «Au revoir!» et
+«À demain!» mais sans prendre de rendez-vous précis.
+
+Ils pressentaient l'un et l'autre que des incidents imprévus
+dérangeraient leurs projets, et il leur suffisait de savoir que, si rien
+ne les en empêchait, ils pourraient se retrouver au Luxembourg.
+
+Le petit dormeur ne donna plus signe d'existence avant le départ de
+Paul, qui se garda bien de le réveiller.
+
+Le temps avait marché et il était assez tard lorsque Cormier descendit.
+Cependant, le portier n'était pas couché et il tira le cordon sans
+attendre que l'ami de son locataire frappât au carreau de la loge.
+
+La porte de la rue s'ouvrit sans bruit, et au moment où Cormier posa le
+pied sur le large trottoir du boulevard Saint-Germain, il faillit
+heurter un monsieur qui passait et qui se retourna pour l'éviter.
+
+Il y avait justement là un bec de gaz dont la clarté tomba en plein sur
+le visage de ce promeneur que Paul avait déjà remarqué en arrivant, et
+que, cette fois, il reconnut.
+
+L'homme le reconnut aussi et fit un bond de côté, en tournant le dos et
+en s'éloignant à grands pas.
+
+C'était le personnage qui avait eu maille à partir, au Luxembourg, avec
+Mirande, et le lendemain, avenue Montaigne, avec Paul quand il s'était
+présenté pour voir la marquise.
+
+C'était le garde-du-corps de madame de Ganges, ancien ami de son père,
+disait-elle, et ancien militaire.
+
+Il s'appelait M. Coussergues, et certes, il n'était pas de la police,
+quoiqu'il fût évidemment là en surveillance comme un simple agent.
+
+Il y avait sans nul doute été envoyé par la marquise, et ce n'était pas
+à Paul Cormier qu'il en avait, car il n'abandonna pas sa faction pour le
+suivre, et Paul ne s'avisa pas de l'interpeller, car il devina sans
+peine ce qu'il faisait là.
+
+Il gardait l'enfant.
+
+Il avait dû le suivre de loin, depuis que Mirande l'avait emmené du
+Luxembourg; il avait pour mission de rester devant la maison où l'enfant
+allait passer la nuit; d'y rester jusqu'à ce qu'il en sortît et de ne
+pas le perdre de vue jusqu'à ce qu'il rencontrât sa mère.
+
+La lumière se faisait enfin.
+
+La mère, c'était bien madame de Ganges. Elle avait laissé l'enfant au
+Luxembourg pour que Mirande l'y trouvât, et elle avait fait la leçon au
+petit pour qu'il se laissât conduire par Mirande qu'elle avait dû lui
+désigner de loin, sans se montrer elle-même.
+
+Tout cela était le résultat d'un plan combiné d'avance, et la journée du
+lendemain dénouerait la situation, car Mirande, renseigné par
+l'intelligent gamin, ne manquerait pas de le ramener à l'endroit où il
+l'avait trouvé.
+
+Mais pourquoi Mirande? Elle le connaissait donc d'ancienne date? Oui,
+puisqu'elle l'avait dit à Paul Cormier, qui l'accompagnait en voiture.
+Alors, comment Mirande, en l'abordant sur la terrasse, ne l'avait-il pas
+reconnue?
+
+C'était incompréhensible, et Paul, tout en regagnant son domicile de la
+rue Gay-Lussac, se creusait inutilement la tête pour tâcher de trouver
+la clé de ce mystère.
+
+Et cette pensée lui revenait sans cesse: le père, c'est Mirande. Voilà
+pourquoi madame de Ganges m'a tant interrogé sur lui. Il est père sans
+le savoir. Tout est possible. Une aventure de voyage, la nuit, avec une
+femme dont il n'a pas vu le visage. Elle n'a peut-être pas su qui il
+était; ce n'est que beaucoup plus tard qu'elle l'a appris, et depuis
+qu'elle le sait, elle cherche à le revoir. Elle n'ose pas s'adresser à
+lui directement et elle emploie des moyens détournés pour l'attirer à
+elle.
+
+C'est de moi qu'elle s'est servie. Le jour où elle nous a vus ensemble,
+elle s'est dit qu'elle n'aurait pas de peine à me séduire et que je
+serais entre ses mains un instrument docile. J'ai été sa dupe et j'ai
+joué un rôle ridicule. Il faut qu'elle soit folle de lui, puisqu'elle
+n'a pas renoncé à le ramener, lorsqu'elle a su qu'il avait tué son mari.
+Cette femme est un monstre.
+
+Ainsi déraisonnait Paul Cormier, oubliant des faits qu'il connaissait
+bien et qui prouvaient que ses suppositions n'avaient pas le sens
+commun.
+
+La passion l'aveuglait à ce point qu'il aurait nié l'évidence plutôt que
+de convenir qu'il se trompait.
+
+Il en était à former des projets de vengeance contre une femme qu'il
+aimait. Il souhaitait que Brunachon la dénonçât comme ayant fait
+assassiner son mari. L'accusation ne tiendrait pas debout, mais la
+marquise n'en serait pas moins perdue de réputation dans le monde où
+elle vivait.
+
+Il n'en voulait pas à Mirande; mais, elle, il la haïssait autant qu'il
+l'avait adorée; ou du moins, il croyait la haïr, car il n'y voyait pas
+encore très clair dans les sentiments qui l'agitaient.
+
+Et il se jurait d'en finir avec elle.
+
+Mais avant de la chasser de son coeur qu'elle occupait tout entier, il
+voulait se donner la satisfaction de lui dire ce qu'il pensait de son
+indigne conduite.
+
+Il l'avait condamnée sans l'entendre; il résolut de l'exécuter, dès le
+lendemain, et il rentra chez lui, sans se demander si la nuit ne lui
+porterait pas conseil.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Elle parut longue à Paul Cormier, cette nuit qu'il passa tout entière à
+s'agiter dans son lit sans pouvoir trouver le sommeil qui le fuyait, et
+dont il aurait eu grand besoin pour remettre un peu d'ordre dans ses
+idées.
+
+Le jour était levé depuis longtemps, lorsqu'il put fermer l'oeil, et il
+fut réveillé par sa femme de ménage qui vint lui dire que deux messieurs
+demandaient à le voir.
+
+Elle ne les connaissait pas et ils n'avaient pas voulu dire leurs noms.
+
+En d'autres circonstances, Paul aurait absolument refusé de les
+recevoir; mais il était dans le cas de ne pas renvoyer les gens, sans
+savoir ce qu'ils lui voulaient.
+
+Il leur fit dire d'attendre qu'il fût levé et il sauta en bas du lit
+pour s'habiller rapidement.
+
+Son logement n'était pas si grand que les visiteurs qui se présentaient
+fussent hors de portée d'entendre ce qui se passait dans la chambre où
+il couchait.
+
+La femme de ménage avait d'ailleurs négligé de fermer les portes de
+communication.
+
+Si bien qu'une voix s'éleva, voix que Paul reconnut et qui disait:
+
+--Ne fais pas tant de façons. C'est moi, Bardin, et je suis avec un ami
+qui te dispense de toute cérémonie. Tu peux nous recevoir en chemise, si
+tu veux.
+
+--Entrez alors, cria Paul, tout en se demandant qui Bardin lui amenait.
+
+Dans la situation où il était, tout l'inquiétait.
+
+Il se rassura en voyant Lestrigou, mais il ne devina pas ce que venaient
+faire chez lui, si matin, les deux vieux avocats qu'il avait quittés la
+veille au soir.
+
+--Encore au lit, _june_ homme? lui dit le ci-devant bâtonnier.
+
+--Quelle heure est-il donc? demanda Paul en passant un pantalon.
+
+--Midi passé et très passé, mon garçon, répondit Bardin.
+
+À quoi donc as-tu employé ta nuit, que tu te réveilles si tard?...
+Est-ce que tu as encore fait des bêtises?
+
+--Oh! non..., à minuit, j'étais au lit..., seulement j'ai eu beaucoup de
+peine à m'endormir.
+
+--Parce tu as l'habitude de te coucher à des heures indues. Lestrigou et
+moi, ce matin, nous étions debout dès l'aurore... et pourtant Lestrigou
+avait passé l'autre nuit en chemin de fer.
+
+Tu ne te doutes pas d'où nous venons?
+
+--Pas du tout.
+
+--Nous venons de l'avenue Montaigne. Lestrigou avait hâte de voir cette
+marquise de Ganges pour lui demander l'adresse de l'héritière. J'ai eu
+beau lui dire qu'il ne fait pas jour chez les marquises avant quatre
+heures du soir, il a voulu absolument se présenter chez elle, le matin.
+
+--Et elle vous a reçus?
+
+--Ah! bien, oui!... nous nous sommes heurtés à un grand laquais galonné
+sur toutes les coutures, qui a commencé par nous répondre que sa
+maîtresse n'était pas visible. Nous avons insisté. Lestrigou a donné sa
+carte sur laquelle il avait écrit quelques mots pour indiquer le but de
+sa visite. Le laquais a refusé de s'en charger. Et comme je me fâchais,
+il a fini par me dire que madame la marquise était en voyage.
+
+--C'est peut-être vrai, murmura Paul.
+
+Madame de Ganges, la dernière fois qu'il l'avait vue, lui avait annoncé
+qu'elle était à peu près décidée à quitter Paris.
+
+--Je n'en ai pas cru un mot, reprit Bardin. Lestrigou non plus. Quelles
+raisons a cette dame pour se cacher? Nous n'en savons rien, mais
+certainement elle se cache. Nous pouvons nous passer d'elle, mais il
+nous faut l'héritière; et je viens de décider Lestrigou à s'adresser à
+la préfecture de police qui saura bien la retrouver.
+
+--Vous ne ferez pas cela! s'écria Paul.
+
+--Et pourquoi pas?
+
+--Parce que vous compromettriez une femme qui n'a peut-être rien à se
+reprocher.
+
+--Qu'en sais-tu? Est-ce que tu la connais?
+
+--Non... mais elle est très honorablement connue à Paris, et si vous
+faisiez intervenir la police dans une affaire où son nom serait mêlé,
+vous lui feriez le plus grand tort.
+
+--J'en serais bien fâché, dit Lestrigou. Je suis un vieil ami de la
+famille, et quand elle était jeune fille, je n'ai jamais eu qu'à me
+louer d'elle. Le diable, c'est que je ne sais comment m'y prendre pour
+mettre la main sur Bernadette.
+
+--Bernadette! répéta Paul, qui entendait pour la première fois prononcer
+ce nom-là.
+
+--Eh! oui... Bernadette Lamalou... l'orpheline que mademoiselle de
+Marsillargues a recueillie à Fabrègues et qui ne l'a pas quittée depuis
+cinq ou six ans... Celle-là aussi m'intéresse, et il me tarde de
+m'aboucher avec elle... si je connaissais un moyen d'y parvenir, sans
+mettre sa protectrice en cause...
+
+--Voulez-vous que j'essaie, moi? demanda brusquement Cormier.
+
+--Vous, _june_ homme!... eh! mais, _ça né sérait_ pas _dé_ refus, si
+_jé_ croyais _qué_...
+
+--Perds-tu l'esprit? s'écria Bardin. Comment feras-tu pour...
+
+--Ne me demandez pas d'explication. Je ne pourrais pas vous en donner.
+Mais je m'engage à vous dire ce soir si la marquise de Ganges est encore
+à Paris et si sa protégée habite avec elle.
+
+Bardin consulta d'un coup d'oeil son ami Lestrigou qui approuva d'un
+signe de tête.
+
+--Quand les sages sont à bout de leur latin, dit en haussant les épaules
+le vieil ami de madame Cormier, ce qu'ils ont de mieux à faire c'est de
+passer la main à un fou. Va donc, mon garçon. Tu as carte blanche,
+jusqu'à demain. Nous attendrons ton rapport avant de commencer des
+démarches officielles... nous l'attendrons chez moi, jusqu'à midi... Et
+maintenant, sois libre de ton temps... tu n'en as pas à perdre, si tu
+veux réussir... J'étais venu te chercher pour m'aider à faire à
+Lestrigou les honneurs de ton quartier Latin qu'il veut absolument
+revoir, mais je les lui ferai sans toi. Au revoir!... à demain matin!
+
+Lestrigou n'ajouta rien; il s'était mis sous la direction de Bardin, et
+il ne voyait plus que par ses yeux. À Montpellier, c'eût été l'inverse;
+mais à Paris, l'ancien bâtonnier se trouvait tout dépaysé et il sentait
+la nécessité de se laisser guider par son vieil ami.
+
+Cormier les laissa partir bien volontiers. Ils l'auraient gêné; ils le
+gênaient déjà. Mais il ne regrettait pas de les avoir vus. Leur arrivée
+l'avait tiré de la torpeur où il était après une mauvaise nuit, comme un
+coup de fouet remet le coeur au ventre à un bon cheval accablé de
+fatigue. Son esprit, engourdi par un lourd sommeil succédant à une
+longue insomnie, s'était réveillé tout à coup; ses idées s'étaient
+éclaircies, et il voyait enfin la situation telle qu'elle était.
+
+Il ne s'agissait plus de chercher des combinaisons pour arriver à
+pénétrer les secrets de la marquise. Il s'agissait de la voir à tout
+prix, qu'elle le voulût ou non, et d'avoir avec elle une explication
+décisive, pas pour l'accabler de reproches, comme il l'avait résolu la
+veille, mais pour exiger d'elle la vérité sur tous les points et pour
+rompre, s'il acquérait la certitude qu'elle s'était moquée de lui.
+
+Il ne croyait pas à son départ précipité et il se promettait de faire,
+s'il le fallait, le siège de son hôtel jusqu'à ce qu'elle consentît à
+l'entendre.
+
+Autrement, il n'avait pas de plan arrêté. Il comptait s'inspirer des
+circonstances.
+
+Il acheva de s'habiller et il déjeuna en toute hâte, comme il l'avait
+fait le jour de sa première visite à madame de Ganges, le lendemain du
+duel.
+
+Et, cette fois, quand il descendit dans la rue, il n'y aperçut pas de
+fiacre suspect.
+
+Brunachon semblait avoir désarmé, car il n'avait plus donné signe de vie
+à Cormier, depuis qu'ils s'étaient trouvés face à face dans le cabinet
+du juge d'instruction.
+
+Peut-être comptait-il sur l'appui du vicomte de Servon pour monter une
+agence de renseignements.
+
+Et quoi qu'il en fût, Paul n'avait plus à se préoccuper des attaques de
+ce maître chanteur, car Paul n'avait plus rien à cacher de ce qui le
+concernait personnellement, et il ne se croyait plus tenu de préserver
+madame de Ganges d'un dénonciation.
+
+En descendant de voiture à l'entrée de l'avenue Montaigne, il s'assura
+d'un coup d'oeil que ce drôle ne rôdait pas aux abords de l'hôtel et il
+se glissa en rasant les maisons jusqu'à la porte cochère qu'il
+s'attendait à trouver fermée.
+
+À sa grande surprise, il la trouva, non pas ouverte, mais largement
+entrebâillée.
+
+C'était une heureuse chance et il n'hésita pas à en profiter pour entrer
+sans sonner.
+
+Il prévoyait qu'il n'irait pas loin sans avoir maille à partir avec le
+valet récalcitrant qui lui avait barré le passage, lors de sa première
+et unique visite.
+
+Il ne vit personne, et au lieu de manifester sa présence en appelant, il
+traversa vivement la cour et pénétra dans le jardin où la marquise
+l'avait reçu.
+
+Si elle y était, il allait la surprendre et elle ne pourrait pas lui
+échapper.
+
+Il ne souhaitait rien de mieux, car le lieu était propice entre tous à
+une explication décisive qui pouvait devenir orageuse.
+
+La marquise n'y était pas.
+
+Il fit le tour du jardin sans la rencontrer et sans qu'aucun domestique
+se montrât.
+
+Paul se demanda si l'hôtel était abandonné et il fut tenté de croire que
+madame de Ganges avait vraiment quitté Paris, en emmenant tout le
+personnel de sa maison.
+
+Une découverte qu'il fit changea le cours de ses idées.
+
+Sur le banc où il l'avait vue assise, au pied d'un acacia, il aperçut un
+sabre, une giberne et un fusil minuscules: tout l'attirail d'un petit
+garçon qui aime à jouer au soldat.
+
+--Ah! murmura-t-il, en pâlissant, l'enfant est à elle.
+
+Il n'y avait guère moyen d'en douter.
+
+Ces jouets oubliés là attestaient que le jardin de l'hôtel servait aux
+ébats d'un enfant, et que cet enfant était un garçon; car les petites
+filles n'ont pas coutume de s'amuser avec des réductions d'ustensiles
+militaires. Les petites filles s'amusent avec des poupées.
+
+Et ce garçon ne pouvait être que le belliqueux gamin qui s'était si bien
+gendarmé, la veille, contre un gardien du Luxembourg.
+
+En fait de joujoux, celui-là devait préférer les sabres.
+
+Et si la marquise venait de quitter Paris, il était permis de supposer
+qu'elle l'avait laissé pour compte à Mirande.
+
+Son garde-du-corps, Coussergues, était resté pour veiller à ce que
+Mirande ne se débarrassât pas du petit, en le déposant à la Préfecture
+de police comme il aurait déposé un parapluie trouvé dans la rue.
+
+Tout s'expliquait ainsi; et madame de Ganges, qui n'avait pas cessé de
+mentir à Paul Cormier depuis qu'elle le connaissait, madame de Ganges,
+fille-mère ou épouse infidèle, ne méritait pas que Paul la défendît.
+
+Ses indignations le reprirent, et cette fois, il ne se donna pas la
+peine d'examiner le pour et le contre, ni même de chercher un valet qui
+le renseignât sur le brusque départ de la dame.
+
+Il ne pensa qu'à sortir de cet hôtel où il se jurait de ne plus remettre
+les pieds.
+
+Que lui importait maintenant l'héritière aux six millions? Il avait
+promis à Bardin et à Lestrigou de leur dire où ils trouveraient cette
+protégée introuvable; mais à l'impossible, nul n'est tenu. Il leur
+dirait qu'elle avait probablement quitté Paris avec sa protectrice et il
+ne se gênerait plus pour leur dire tout ce qu'il savait sur la marquise.
+
+Ah! Lestrigou, maintenant, pouvait bien s'adresser à la police! Paul
+n'interviendrait pas pour l'en empêcher.
+
+Il s'en alla comme il était venu, sans rencontrer personne, et il trouva
+la porte entrouverte comme il l'avait laissée.
+
+Rien ne bougea dans cette vaste demeure où les domestiques étaient
+nombreux. On eût dit le château de la Belle au bois dormant.
+
+Paul, une fois dehors, se demanda comment il emploierait le reste de sa
+journée.
+
+Il serait bien allé rue des Arquebusiers, à seule fin de renseigner ses
+vieux amis, mais il n'espérait pas les y trouver.
+
+Ils avaient annoncé l'intention de parcourir le quartier Latin, en quête
+de leurs anciens souvenirs, et cette tournée rétrospective les
+retiendrait probablement plusieurs heures.
+
+Mieux valait que Paul attendît au lendemain pour leur faire son rapport.
+
+Et comme il éprouvait le besoin de confier ses peines à un ami, il
+songea aussitôt à se rendre chez Mirande et à lui dire tout ce qu'il
+avait sur le coeur.
+
+Il cherchait des yeux une voiture, lorsqu'il vit venir à lui le vicomte
+de Servon.
+
+Ce gentilhomme arrivait du côté des Champs-Elysées et il avait tout
+l'air d'aller faire une visite à la marquise.
+
+Il l'avait à peu près annoncée, la veille, cette visite, en causant avec
+Paul, au café Soufflot, et il était tout naturel qu'il la fît.
+
+Paul aurait voulu l'éviter, car il n'était pas disposé à le prendre pour
+confident; mais le vicomte l'avait aperçu de très loin et Paul n'avait
+plus le temps de se dérober.
+
+Ils s'abordèrent poliment et le premier mot de M. de Servon fut:
+
+--Vous venez de voir madame de Ganges, je suppose?
+
+--Je n'ai pas été reçu, répondit évasivement Cormier. Peut-être,
+monsieur, serez-vous plus heureux que moi.
+
+--Ma foi! je vais essayer... et comme j'ai eu l'honneur de vous le dire,
+hier, je me propose de lui signaler les manoeuvres de l'homme qui vous a
+dénoncé et qui pourrait la calomnier, si on n'y met ordre.
+
+--C'est ce que j'aurais fait si je l'avais vue... mais vous êtes mieux à
+même que moi d'agir contre ce misérable, puisque vous connaissez tous
+ses antécédents.
+
+M. de Servon avait cette finesse que donne la pratique du monde et des
+hommes. Il remarqua très bien que l'étudiant paraissait ne plus
+s'intéresser autant à madame de Ganges, et pour savoir à quoi s'en tenir
+sur les sentiments qu'elle lui inspirait, il se mit à parler d'elle sur
+un ton plus dégagé que respectueux.
+
+--C'est, en vérité, une étrange personne que cette marquise, dit-il en
+souriant. On lui pardonne tout, parce qu'elle est adorablement jolie,
+mais il faut convenir qu'elle a fait tout ce qu'il fallait pour se
+déclasser. Toute autre qu'elle y aurait réussi depuis longtemps; mais le
+monde a de ces indulgences pour les femmes qui savent se bien poser dès
+le début. Décidément, elle est très forte.
+
+Paul aurait volontiers fait chorus avec M. de Servon, mais il lui déplut
+de l'entendre traiter si légèrement madame de Ganges et, de par son
+instinct d'amoureux mal guéri, il essaya de la défendre.
+
+--J'ignorais qu'on médît d'elle dans les salons où on la reçoit,
+répliqua-t-il assez sèchement.
+
+--Oh! pas dans ceux-là..., mais elle ne tient pas à Paris le rang auquel
+son nom et sa fortune lui permettraient de prétendre...
+
+Et lorsqu'on saura comment son mari est mort, elle va se trouver dans
+une situation difficile. Mais nous sommes, vous et moi, disposés à la
+soutenir et tout s'arrangera, j'en suis persuadé.
+
+Paul ne répondit pas. Il cherchait une transition pour prendre congé
+sans brusquerie de ce causeur malveillant.
+
+--Elle est singulière en tout, reprit l'indiscret vicomte. Avez-vous
+remarqué, cher monsieur, qu'elle ne se dégante jamais?
+
+--Non, balbutia Cormier, je l'ai si peu vue...
+
+--Elle a encore une autre manie: celle de ne jamais permettre qu'on lui
+serre la main... pas même le bout des doigts.
+
+Paul s'en était aperçu deux fois, mais il ne lui convenait pas de le
+dire et il prit un air étonné qui n'arrêta pas le cours des médisances
+du vicomte, car il ajouta:
+
+--Il paraît qu'elle est affligée d'une infirmité bizarre. La peau de ses
+mains est glacée comme la peau d'un serpent. Quand elle était jeune
+fille, ses compagnes l'appelaient la Main-Froide. Si jamais elle faisait
+une exception en ma faveur, je me figure qu'en la touchant,
+j'éprouverais une impression désagréable.
+
+Et comme Paul persistait à ne pas répondre, M. de Servon reprit
+gaiement:
+
+--Je ne sais pourquoi je vous parle de cela, cher monsieur. Ce sont des
+bruits de salon qui ne valent pas qu'on les rapporte; et, qu'ils soient
+fondés ou non, madame de Ganges est charmante.
+
+Et puis, il y a le dicton: main froide, chaudes amours... J'incline à
+croire qu'il s'applique très bien à la marquise... je voudrais qu'il me
+fût donné d'en faire l'expérience, mais je ne l'espère pas... et je vous
+quitte pour aller lui présenter mes hommages très platoniques... si elle
+veut bien ne pas me fermer sa porte.
+
+Au revoir, et toutes mes excuses de vous avoir retenu si longtemps.
+
+Cormier se garda de le retenir. Ce gentilhomme l'agaçait avec ses
+insinuations et son persifflage dont il n'apercevait pas le but.
+
+Cormier voulait bien maudire madame de Ganges, mais il avait souffert
+impatiemment qu'un autre en dît du mal devant lui, et il ne pensa qu'à
+s'éloigner pour éviter de rencontrer de nouveau M. de Servon, quand il
+sortirait de l'hôtel de la marquise absente.
+
+Il tourna donc à droite et il se jeta sous les arbres, afin de gagner le
+quai en passant derrière le Palais de l'Industrie.
+
+Là, il sauta dans une voiture et il se fit conduire au boulevard
+Saint-Germain.
+
+Il en fut pour sa course. Mirande était sorti avec le petit garçon. Paul
+l'avait manqué d'un quart d'heure. Le concierge lui dit qu'il était
+sorti à pied. Paul pensa qu'il devait être allé au Luxembourg comme il
+le lui avait annoncé la veille, et Paul remonta en fiacre pour l'y aller
+rejoindre.
+
+Il savait ce que son camarade y allait faire: chercher la mère de
+l'enfant perdu ou plutôt l'y attendre.
+
+C'était une raison pour que Paul qui la cherchait aussi, et qui croyait
+la connaître, se rendît là où il lui restait quelque chance de la
+rencontrer.
+
+Il descendit devant la grille qui borde la rue de Vaugirard, à la
+hauteur de la rue Féron, paya son cocher et entra dans le jardin, bien
+décidé à n'en pas sortir avant d'avoir trouvé son camarade.
+
+Mirande venait là comme un pêcheur va tendre ses filets. L'enfant allait
+lui servir d'appât pour attirer la mère. Mirande avait dû s'établir à la
+place où la mère avait laissé la veille ce singulier petit garçon.
+
+Paul commença donc sa tournée par ce bout de la terrasse. Il reconnut la
+boutique à joujoux près de laquelle le gamin s'était retranché pour
+résister à l'adjudant qui voulait l'emmener; mais il ne vit ni Mirande
+ni le jeune Roch. Sans doute, il les avait devancés et ils n'allaient
+pas tarder à paraître.
+
+L'idée lui vint d'interroger la marchande en lui expliquant comment
+l'enfant était habillé, et cette femme lui répondit qu'il venait à peu
+près tous les jours avec sa mère, vers quatre heures.
+
+Elle l'avait encore vu la veille et comme elle avait fermé boutique de
+bonne heure, elle n'avait pas assisté à la scène avec le gardien.
+
+Paul, ainsi renseigné, poussa plus loin sur la terrasse, dans la
+direction de la Pépinière, afin de s'assurer que Mirande ne se promenait
+pas de ce côté-là.
+
+Il ne le rencontra point et il rebroussa chemin, dans l'intention de
+revenir à son point de départ et d'y rester.
+
+Ce n'était pas dimanche et le temps n'était pas très sûr. Il y avait peu
+de monde sur la terrasse: quelques femmes assises, par ci, par là, sur
+des chaises.
+
+Paul, avant de revenir sur ses pas, se mit à les passer en revue, et
+resta pétrifié en apercevant la marquise de Ganges.
+
+Elle s'était assise à la place qu'elle occupait déjà le jour où il
+l'avait rencontrée pour la première fois, au bout de la terrasse du côté
+de l'allée de l'Observatoire, adossée au piédestal d'une statue--la
+même--et absolument seule.
+
+Elle ne voyait pas Paul Cormier, et elle ne l'avait pas remarqué
+lorsqu'il avait passé devant elle, pas plus qu'il ne l'avait remarquée.
+
+Ce n'était pas elle qu'il cherchait, c'était Mirande et le petit garçon.
+
+Mais il suffit qu'il aperçût madame de Ganges pour qu'il oubliât ce
+qu'il était venu faire au Luxembourg.
+
+Il la retrouvait enfin, cette marquise introuvable qui faisait dire par
+ses gens qu'elle avait quitté Paris.
+
+L'occasion était belle pour lui demander une explication qu'elle lui
+devait bien et il alla droit à elle, résolu à en finir et à ne pas la
+ménager.
+
+Il fut presque brutal.
+
+An lieu de la saluer, en l'abordant, il fit ce que Mirande avait fait,
+le dimanche de la première rencontre.
+
+Il s'empara d'une chaise et il s'assit en face d'elle, sans prononcer
+une parole.
+
+Elle pâlit et fut sur le point de se lever, mais elle resta et elle lui
+dit d'une voix altérée par l'émotion:
+
+--Je vous en supplie, monsieur, laissez-moi.
+
+--Désolé de vous refuser, répliqua-t-il durement. Je me suis présenté
+chez vous et vous n'y étiez pas. Puisque je vous rencontre, il faut
+absolument que je vous parle.
+
+--Pas maintenant. Je vous recevrai quand vous voudrez; mais en ce
+moment, je ne puis pas vous entendre.
+
+--Vous m'entendrez, pourtant; car je vous préviens que si vous quittez
+la place, je vais vous suivre. Ce sera, si vous voulez, une nouvelle
+promenade en fiacre, mais cette fois je ne descendrai pas en route pour
+vous être agréable.
+
+--Que vous ai-je fait pour que vous preniez ce ton avec moi? demanda
+madame de Ganges qui se remettait peu à peu de son trouble.
+
+--Vous vous êtes moquée de moi... vous avez menti... il faut bien que
+j'appelle les choses par leur nom...
+
+--Je n'ai jamais menti de ma vie, interrompit froidement la marquise.
+
+--Excepté le jour où vous m'avez juré que mon ami, Jean de Mirande, vous
+était indifférent.
+
+--Vous vous trompez. Je vous ai dit que je ne l'aimais pas et que je ne
+pouvais pas l'aimer, voilà tout.
+
+--Oh! je ne viens pas vous faire une scène de jalousie!
+
+--Vous n'en avez pas le droit, dit avec beaucoup de dignité madame de
+Ganges. Il vous a plu de me déclarer que vous m'aimiez, moi que vous
+connaissiez à peine. Je ne vous y ai pas encouragé, et surtout je ne
+vous ai rien promis. Que me reprochez-vous?
+
+--D'avoir essayé de me faire jouer un rôle ridicule, en vous servant de
+moi pour en venir à vos fins.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Vous comprenez très bien. Votre but, je ne l'ai pas encore deviné,
+mais je suis certain que vous n'oseriez pas l'avouer... et tenez! je
+voudrais que Mirande fût ici... peut-être vous décideriez-vous à jouer
+cartes sur table... Il y viendra, du reste...
+
+Madame de Ganges tressaillit, mais elle ne dit mot.
+
+--Oui, madame, je comptais l'y trouver et je vais l'attendre.
+
+--Comme il vous plaira, monsieur. Vous êtes libre de rester, et je suis
+libre de partir.
+
+--Pas seule.
+
+--Est-ce à dire que vous prétendez me suivre, malgré ma volonté?
+
+--Je prétends que vous m'écoutiez jusqu'au bout.
+
+--Hâtez-vous alors et parlez clairement. Que voulez-vous de moi?
+
+--Je veux la vérité.
+
+--Sur quoi?
+
+Paul hésita, retenu par un reste de délicatesse qui l'empêchait de
+blesser une femme qu'il aimait en lui posant à brûle-pourpoint une
+question qu'il avait sur les lèvres.
+
+La passion l'emporta et il lui dit brusquement:
+
+--Vous n'avez jamais eu d'enfants?...
+
+Cette fois, la grossièreté était si forte que les larmes vinrent aux
+yeux de madame de Ganges; mais elle resta maîtresse d'elle-même et ce
+fut avec calme qu'elle répondit:
+
+--Jamais, monsieur. Pourquoi me demandez-vous cela?
+
+--Parce que je croyais que vous en aviez un.
+
+--Et sur quoi fondiez-vous cette supposition offensante pour moi.
+
+--Offensante? mais non, puisque vous n'êtes veuve que depuis trois
+jours. Vous étiez mariée, je pense, depuis plusieurs années. Vous pouvez
+bien avoir eu un enfant de votre mari.
+
+--Si j'en avais un, il ne me quitterait pas, et vous ne l'avez jamais vu
+avec moi.
+
+--Non... je n'ai vu que ses joujoux qu'il a oubliés sur un banc de votre
+jardin. J'y suis entré aujourd'hui, dans ce jardin. La porte de votre
+hôtel était ouverte, et je n'ai pas trouvé un de vos gens pour me
+répondre.
+
+--Et de ce qu'un enfant a laissé ses jouets chez moi, vous concluez que
+je suis sa mère?
+
+--J'ai d'autres preuves.
+
+--Lesquelles, je vous prie?
+
+--Comment vous appelez-vous de votre petit nom?
+
+--Marcelle, répondit sans hésiter la marquise.
+
+--Vous avez donc deux noms?... L'autre, c'est Jacqueline... vous me
+l'avez dit, en voiture, dimanche dernier.
+
+--C'est vrai. Je m'en souviens. Vous me pressiez de vous l'apprendre et
+à ce moment-là, je ne savais pas encore si je vous reverrais jamais. Je
+vous ai donné le premier nom qui m'est venu à l'esprit.
+
+Du reste, un quart d'heure après, vous avez pu entendre mon amie madame
+Dozulé me nommer Marcelle.
+
+--Marcelle de Marsillargues, alors?
+
+--Oui, je suis née de Marsillargues. Comment la savez-vous?... je ne
+vous l'ai jamais dit.
+
+--Qu'importe comment je le sais?
+
+--Par mon mari; peut-être, balbutia madame de Ganges, légèrement
+troublée.
+
+--Non, madame, ce n'est pas votre mari qui m'a renseignée.
+
+--Qui donc alors?
+
+--Connaissez-vous, à Montpellier, Me Lestrigou?
+
+--L'ancien bâtonnier!... oui, certes... il était l'ami et le conseil de
+mon père... mais il y a plusieurs années que je ne l'ai vu.
+
+--Il ne tiendra qu'à vous de le voir.
+
+--Je le voudrais... mais il est si âgé qu'il ne se déplace plus.
+
+--Il est à Paris.
+
+--Depuis quand? demanda la marquise, tout étonnée.
+
+--Depuis hier soir. Il est venu tout exprès pour vous.
+
+--Pour moi!... que ne m'a-t-il écrit!... il se serait épargné la fatigue
+de ce long voyage.
+
+--Il ignorait votre adresse. Il l'a apprise tout récemment... Et il
+s'est présenté ce matin à votre hôtel. Vous avez refusé de le recevoir.
+
+--Je n'étais pas chez moi, dit vivement madame de Ganges. Et si je
+savais où il loge à Paris...
+
+--Je le sais moi, et je vous le dirai... quand vous aurez répondu aux
+questions que je vais vous adresser.
+
+--Parlez, monsieur!
+
+Paul prit un temps, pour préparer son effet, et quand il lut dans les
+yeux de madame de Ganges une inquiétude qui ressemblait fort à de
+l'anxiété, il commença ainsi:
+
+--Vous souvenez-vous des séjours que vous faisiez au château de
+Fabrègues, avant votre mariage?
+
+--Oui, certes, répondit sans hésiter la marquise.
+
+--Alors, vous vous souvenez aussi d'une petite paysanne... une
+orpheline, à laquelle vous vous intéressiez?...
+
+--Et à laquelle je m'intéresse encore; oui, monsieur.
+
+--Eh! bien, M. Lestrigou la cherche. Il ignore où elle est et il pense
+que vous ne l'ignorez pas.
+
+--Pourquoi la cherche-t-il?
+
+--Pour lui annoncer une bonne nouvelle.
+
+--Je ne comprends pas. Expliquez-vous, monsieur, je vous en prie.
+
+--Elle hérite d'une fortune énorme.
+
+--C'est impossible. Ses parents étaient pauvres.
+
+--Son père s'est enrichi en Californie où il est mort en lui laissant
+six millions.
+
+--Que dites-vous? murmura la marquise, très émue.
+
+--La vérité, madame. La succession est liquide, M. Lestrigou a fait
+toutes les démarches nécessaires. Votre protégée n'a qu'à entrer en
+possession. Seulement, il faut qu'elle se montre. Et si elle ne se
+montre pas, le brave homme qui la cherche va s'adresser à la police qui
+saura bien la trouver.
+
+--Moi, je la trouverai et M. Lestrigou la verra... chez moi.
+
+--Quand?
+
+--Quand il lui plaira.
+
+--Cela suffit, madame. M. Lestrigou est descendu à Paris chez un de ses
+anciens amis, qui est aussi un vieil ami de ma famille. Je ne suis pas
+certain de le rencontrer aujourd'hui, mais j'irai demain matin lui
+annoncer que vous êtes prête à le mettre en présence de Bernadette
+Lamalou.
+
+--Vous savez son nom! s'écria madame de Ganges.
+
+--Pourquoi M. Lestrigou me l'aurait-il caché?... Il a confiance en moi
+et il m'a raconté toute l'histoire de cette jeune fille...
+
+--Que vous a-t-il dit d'elle? demanda vivement la marquise.
+
+--Qu'elle a été élevée avec vous, au château de Fabrègues, qu'elle vous
+a suivie à Montpellier, et qu'après votre mariage, elle ne vous a pas
+quittée... vous avez fait avec elle de longs voyages; M. Lestrigou a
+perdu sa trace et même la vôtre.
+
+--Il ne vous a dit que cela?
+
+--Il m'a dit aussi que vous n'avez pas trouvé le bonheur avec M. de
+Ganges et que vous avez dû vous attacher encore davantage à votre
+protégée.
+
+--C'est vrai. Son amitié m'a consolée de bien des chagrins... mais elle
+a souffert encore plus que moi.
+
+--Eh bien, ses mauvais jours sont passés. La voilà riche.
+
+--Ce n'est pas de la pauvreté qu'elle a souffert, murmura la veuve du
+marquis. La pauvreté n'est rien. J'ai toujours été riche et je n'ai
+jamais été heureuse.
+
+--Que vous a-t-il donc manqué pour l'être? demanda Paul, en regardant
+fixement la marquise.
+
+--Il m'a manqué d'être aimée, répondit-elle, sans hésiter.
+
+--Qu'en savez-vous?
+
+--Ne me dites pas que vous m'aimez... je ne pourrais pas vous croire...
+et alors même que vous ne vous feriez pas illusion sur la nature du
+sentiment que vous prétendez avoir pour moi, je ne pourrais pas y
+répondre... c'est trop tard... ma vie est finie... je n'ai plus qu'une
+seule affection... celle que je porte à Bernadette... elle aussi, a
+souffert par le coeur... la blessure qu'elle a reçue saigne encore, et si
+je parvenais à la guérir, je ne demanderais plus rien à Dieu.
+
+Cette déclaration désespérée qui n'éclairait pas Paul Cormier sur la
+situation des deux amies, ne le toucha pas comme elle aurait dû le faire
+s'il eût été moins prévenu contre madame de Ganges.
+
+L'enfant recueilli par Mirande ne lui sortait pas de la tête, et les
+réponses de la marquise ne l'avaient pas convaincu qu'elle n'était pas
+la mère de ce garçonnet qui oubliait ses jouets chez elle.
+
+Il n'avait pas poussé à fond l'interrogatoire et il s'était perdu dans
+des questions accessoires sur le passé de mademoiselle de Marsillargues
+avant de lui parler de l'incident qui avait conduit le petit Roch chez
+Jean de Mirande.
+
+Mais il n'avait pas renoncé à aborder ce sujet, et il était temps d'y
+arriver, car madame de Ganges allait se lasser de l'entendre et, quoi
+qu'il en eût dit, il ne songeait pas à la retenir de force, si elle se
+levait pour partir.
+
+Et, emporté par la vivacité du dialogue qu'il avait entamé avec elle, il
+oubliait que Jean ne devait pas tarder à arriver sur la terrasse,
+conduisant l'enfant qui ne manquerait pas de trancher la question en
+reconnaissant sa mère, si elle était là.
+
+Il ne remarquait pas non plus que la marquise semblait s'attendre à un
+événement, car il lui était arrivé plus d'une fois, surtout au début de
+l'entretien, de regarder au loin, comme si elle eût guetté l'apparition
+de quelqu'un.
+
+Depuis que Paul s'était mis à la presser de questions embarrassantes,
+elle s'occupait moins de ce qui se passait sur la terrasse. Elle
+tournait moins souvent la tête et elle ne cessait guère de regarder son
+interlocuteur en face, sans doute afin de deviner son arrière-pensée et
+de se tenir prête à la riposte.
+
+--Madame, reprit Cormier, sans s'apitoyer sur les chagrins de coeur de la
+marquise, je vous ai parlé tout à l'heure d'un enfant que je croyais
+être à vous. Vous affirmez le contraire et il se peut que je me sois
+trompé. Mais je ne vous ai pas dit que je l'ai vu hier... que je lui ai
+parlé... et que je sais où il est.
+
+Et, comme madame de Ganges ne soufflait mot, et baissait les yeux:
+
+--Il est chez quelqu'un que vous connaissez bien...
+
+À ce moment, Roch, sorti on ne sait d'où, arriva, courant à toutes
+jambes, et sauta sur les genoux de la marquise en s'écriant:
+
+--Maman Jacqueline! Bonjour, maman Jacqueline!
+
+Et sans lui laisser le temps de se reconnaître, il lui jeta ses petits
+bras autour du cou et il se mit à la manger de caresses.
+
+Elle était très troublée et il y avait de quoi, mais elle ne le repoussa
+pas et elle lui rendit tendrement ses baisers.
+
+--Allons! pensait Cormier, elle avoue, parce qu'elle ne peut faire
+autrement... L'enfant est bien à elle, car si elle n'était pas sa mère,
+elle le chasserait.
+
+--Tiens! s'écria le petit garçon, dès qu'il se fut rassasié
+d'embrassades. Bonjour, monsieur!... ça va bien depuis hier?
+
+Il avait tout de suite reconnu Paul, quoiqu'il ne l'eût pas beaucoup vu
+la veille, et Paul, enchanté de l'incident, s'empressa de lui dire:
+
+--Ça va très bien, et vous? Avez-vous bien dormi chez notre ami?
+
+--Oh! oui. Je ne me suis réveillé que ce matin, très tard, et j'ai été
+soigné chez lui comme chez maman Jacqueline. Il m'a mené déjeuner dans
+un café où il y avait des glaces partout... J'ai mangé des fraises tant
+que j'en ai voulu... des belles grosses... Mais je suis joliment content
+tout de même de retrouver maman Jacqueline.
+
+--Et où est-il, notre ami?... Il est venu avec vous au Luxembourg?
+
+--Oui... mais au bas de l'escalier de la terrasse il a rencontré deux
+vilaines femmes... celles qui ont dîné avec nous, hier... il s'est mis à
+leur parler... ça m'ennuyait... alors j'ai monté les marches à
+cloche-pied... quand j'ai été en haut, j'ai vu maman Jacqueline... et me
+voilà!
+
+--Il doit être inquiet de vous. Vous ferez bien d'aller le chercher.
+Vous lui direz que je suis là.
+
+--Faut-il, maman? demanda Roch en interrogeant des yeux la marquise.
+
+--Va, mon enfant, répondit-elle avec calme.
+
+Le gamin partit comme une flèche et se précipita dans l'escalier.
+
+Paul n'attendait que son départ pour entamer l'explication décisive.
+Madame de Ganges le prévint.
+
+--Eh bien! monsieur, lui dit-elle, le voilà, cet enfant que vous
+prétendiez être à moi...
+
+--Mais il me semble qu'il ne peut pas être à une autre.
+
+--Pourquoi?... Parce qu'il m'appelle maman?
+
+--Maman Jacqueline... il ne vous connaît sans doute que sous ce
+nom-là... le premier qui vous est venu à l'esprit, quand je vous l'ai
+demandé l'autre jour, disiez-vous tout à l'heure!
+
+--Ce nom est à moi... j'en ai deux, je m'appelle Marcelle-Jacqueline.
+
+--Marcelle, pour le monde... Jacqueline, pour votre fils?
+
+--Vous persistez donc à croire que Roch est mon fils?
+
+--Oseriez-vous encore soutenir le contraire?
+
+--Oui, et je vous le prouverai bientôt.
+
+--Alors, c'est un enfant trouvé que vous avez adopté?... Vous aviez déjà
+adopté une orpheline... c'est une manie!...
+
+--La manie d'aimer, murmura la marquise.
+
+Ce fut dit si doucement que Paul fit un retour sur lui-même. Madame de
+Ganges, au lieu de se fâcher de l'accusation qu'il lui jetait à la face,
+répondait sans s'émouvoir et sans prendre la peine de se justifier. Il
+recommençait à se demander si cette attitude résignée qu'il avait prise
+d'abord pour un aveu n'était pas une preuve d'innocence.
+
+Et il reprit d'un ton moins assuré:
+
+--Il est allé rejoindre un homme que vous connaissez... Jean de Mirande.
+
+--Je le sais.
+
+--Mais il va revenir... et Mirande ne manquera pas de vous aborder.
+
+--Je m'y attends.
+
+--Que ferez-vous, alors?
+
+--Vous le verrez. Maintenant, je vous prie de rester. Je désire que vous
+assistiez à l'entretien que j'aurai avec votre ami. Vous serez libre d'y
+prendre part.
+
+--Quoi!... en présence de l'enfant!
+
+--L'enfant jouera autour de nous. Il ne comprendrait pas... et il ne
+cherchera pas à comprendre. J'espère que M. de Mirande n'amènera pas les
+femmes qu'il vient de rencontrer, ajouta en souriant tristement madame
+de Ganges.
+
+--Il suffira qu'il vous aperçoive pour qu'il se débarrasse d'elles. Vous
+les avez déjà vues... dimanche... elles étaient ici et elles l'ont
+emmené...
+
+--Je m'en souviens très bien.
+
+--Mais depuis ce jour-là, il s'est passé des choses...
+
+--Qui ont changé l'humeur de votre ami. C'est la grâce que je lui
+souhaite.
+
+--Je ne vous cacherai pas que je comptais le trouver ici... et je savais
+qu'il y conduirait l'enfant, qui nous a dit, hier, que sa mère y venait
+tous les jours... sa mère! vous entendez, madame?
+
+--J'entends très bien... et Roch vous a dit la vérité.
+
+--Alors, c'est moi qui ne comprends plus. Mais, puisque tout va
+s'éclaircir, nous pouvons parler d'autre chose... De votre protégée, par
+exemple. Elle ne doit guère s'attendre à la nouvelle que vous allez lui
+apprendre... car je suppose que vous la verrez avant qu'elle ait vu cet
+excellent M. Lestrigou qui lui apporte six millions.
+
+--Je la verrai certainement aujourd'hui.
+
+--Et Lestrigou ne la verra que demain. Vous aurez donc le plaisir de lui
+annoncer qu'elle est millionnaire. Oserai-je vous demander si elle est
+mariée?
+
+--Non, monsieur, elle ne l'est pas.
+
+--Elle ne manquera pas de prétendants. Je vais bien vous étonner en vous
+disant qu'on m'a mis sur les rangs sans me consulter.
+
+--Vous! murmura madame de Ganges en rougissant un peu.
+
+--Mon Dieu, oui... et voici comme: l'ami de M. Lestrigou s'intéresse
+beaucoup à moi; il rêve de me marier, et dès qu'il a su que M. Lestrigou
+connaissait une héritière, il s'est mis en tête de me la faire épouser.
+Il m'a prêché longuement; il m'a menacé de me donner sa malédiction si
+je me dérobais.
+
+--Puis-je savoir ce que vous lui avez répondu?
+
+--Que je ne voulais pas de sa millionnaire... qui, très probablement
+d'ailleurs, ne voudrait pas de moi. Ai-je eu tort?
+
+--Non, monsieur, Bernadette ne veut pas se marier.
+
+--Ni moi non plus. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des
+mondes.
+
+--J'envie votre optimisme, soupira madame de Ganges.
+
+--Que ne puis-je vous y convertir!
+
+--Il faudrait pour cela des événements... qui n'arriveront pas... Mais
+il me semble que Roch tarde bien... Pourvu que M. de Mirande nous le
+ramène!
+
+--Vous pouvez y compter... Le petit sait que vous êtes là et Mirande qui
+l'adore ne le quitterait pas pour un empire.
+
+--Ah! il s'est déjà attaché à lui?
+
+--C'est-à-dire qu'il en est fou!... Il a découvert tout à coup qu'il a
+une vocation prononcée pour la paternité... et je parierais qu'il a une
+peur atroce qu'on lui reprenne l'enfant. Si la mère l'avait abandonné,
+il serait ravi parce qu'il pourrait le garder... et si elle voulait le
+lui vendre, il l'achèterait au poids de l'or.
+
+--Roch n'est pas à vendre.
+
+--Oh! je le pense bien... mais il s'arrangerait à merveille de vivre
+avec mon ami. J'étais là, hier soir, quand Mirande l'a rencontré sur la
+terrasse. L'enfant était en train de se chamailler avec un gardien qui
+voulait le faire sortir du jardin, parce qu'on allait fermer. Dès que
+Mirande s'en est mêlé, il est devenu doux comme un mouton et il l'a
+suivi, sans faire l'ombre d'une difficulté. Ils se sont entendus tout de
+suite. Et j'ai pu m'apercevoir qu'ils ont le même caractère. Le petit
+est aussi rageur que le grand est violent.
+
+--Ce n'est pas peu dire, je crois. Votre ami me fait l'effet d'un
+sauvage qu'on aurait jeté tout à coup au milieu des civilisés. Il
+n'obéit qu'à ses passions ou plutôt à ses instincts... il ne connaît
+aucun frein. Il marche à travers le monde sans se soucier des victimes
+qu'il écrase... Il m'effraie.
+
+--Vraiment? Je croyais que vous vous intéressiez à lui.
+
+--Comme on se préoccupe d'un dangereux ennemi... comme un berger
+s'inquiète du loup qui rôde autour du troupeau...
+
+--Je vous assure, madame, que Jean vaut beaucoup mieux que vous ne
+pensez... les brebis qu'il a enlevées ne demandaient qu'à être croquées.
+
+--Qu'en savez-vous? demanda vivement madame de Ganges.
+
+--Celles que je connais du moins... des demoiselles du quartier Latin...
+
+--Il n'a pas toujours vécu à Paris.
+
+--Il n'en est pas sorti depuis qu'il a quitté le collège.
+
+--Je croyais qu'il avait un oncle dans la province où je suis née..., en
+Languedoc.
+
+--Il ne l'a pas vu depuis cinq ans, cet oncle... et il s'est brouillé
+avec lui pendant un voyage à Montpellier..., le seul qu'il ait fait
+depuis sa majorité.
+
+--Vous a-t-il parlé quelquefois de ce voyage?
+
+--Très peu. Il en a gardé un mauvais souvenir et c'est un sujet qu'il
+évite d'aborder. J'ai cru comprendre qu'il lui est arrivé là-bas une
+aventure désagréable, mais il ne me l'a jamais racontée.
+
+--Le contraire m'étonnerait beaucoup.
+
+--Vous la connaissez donc, cette aventure?
+
+--Dispensez-moi, monsieur, de vous répondre.
+
+--Vous préférez répondre à Jean que vous allez voir bientôt, et qui ne
+va pas manquer de vous interroger...
+
+--Sur quoi, je vous prie?
+
+--Mais... quand ce ne serait que sur cet enfant qui, tout à l'heure,
+viendra se jeter dans vos bras.
+
+--Se jeter dans mes bras?... non... je ne crois pas, murmura madame de
+Ganges qui, depuis quelques instants, regardait avec persistance du côté
+où, la veille, les deux amis avaient rencontré le petit Roch.
+
+Mais, reprit-elle, quoi qu'il arrive, je remercierai M. de Mirande.
+
+--De quoi le remercierez-vous?... d'avoir été inconvenant, lorsqu'il
+vous a abordée, dimanche dernier, sur cette terrasse?
+
+--Je le remercierai d'avoir recueilli ce pauvre petit.
+
+--Il vous répondra en vous demandant s'il est à vous.
+
+--Je dois m'y attendre, puisque vous m'avez adressé la même question.
+
+--Une question qui ne paraît pas vous embarrasser.
+
+--Oh! pas du tout. Et vous ne tarderez guère, monsieur, à savoir à quoi
+vous en tenir.
+
+--Qu'attendez-vous pour me dire la vérité?
+
+--J'attends que votre ami soit là. Il est plus intéressé que vous à la
+connaître.
+
+--Voilà un commencement d'aveu! s'écria Cormier; mais tenez!... Le
+voici!... ou plutôt les voici!
+
+Mirande, en ce moment, apparaissait en haut de l'escalier, tenant par la
+main le petit Roch et délivré de la compagnie des donzelles qui
+l'avaient accosté près du bassin.
+
+Sans doute, il venait de les congédier en apprenant de la bouche de
+l'enfant que l'énigmatique maman Jacqueline était sur la terrasse.
+
+Paul Cormier se leva pour l'appeler du geste. La marquise ne bougea pas,
+et Roch lâcha la main de Mirande pour courir à elle; mais tout à coup,
+obliquant à droite, il se lança à toutes jambes vers les quinconces où
+ne manquaient ni les gamins de son âge, ni les femmes assises au pied
+des marronniers.
+
+Mirande n'essaya point de le rattraper. Il avait aperçu son ami et la
+blonde qui s'était naguère montrée si revêche à ses galanteries à la
+hussarde. Il savait par Paul que cette blonde récalcitrante était la
+marquise de Ganges, mais il ne se doutait pas qu'elle était aussi maman
+Jacqueline, et il ne résista pas à l'envie qui lui prit de s'expliquer
+avec elle avant de courir après l'enfant.
+
+Il avait tué son mari. Ce n'était pas une raison pour la fuir, et il
+vint à elle avec toute la bravacherie de Don Juan invitant à souper la
+statue du Commandeur qu'il avait envoyé dans l'autre monde.
+
+Pâle, mais résolue, madame de Ganges le regardait, sans baisser les
+yeux. Elle attendait qu'il parlât et ce fut Cormier qui dit à son ami:
+
+--Madame te connaît. Il est inutile que je te présente.
+
+--Parfaitement inutile, appuya Mirande. Je sais que j'ai l'honneur
+d'être le compatriote de madame qui s'appelait autrefois mademoiselle de
+Marsillargues... et je sais aussi qu'elle m'accuse d'avoir troublé sa
+vie... c'est à toi qu'elle l'a dit et c'est toi qui me l'as répété.
+
+Et comme la marquise continuait à se taire, il reprit d'un ton moins
+assuré:
+
+--Si ce reproche s'appliquait à un malheur récent que je déplore, je
+prierais madame de me pardonner... mais, si je ne me trompe, il
+s'agirait de torts graves que j'aurais eus autrefois...
+
+--Il y a cinq ans, interrompit madame de Ganges.
+
+--Envers vous, madame?... Je pensais vous avoir vue pour la première
+fois, dimanche dernier, à la place où vous êtes assise en ce moment.
+
+--Vous avez donc oublié que vous êtes venu à Fabrègues?
+
+--À Fabrègues! répéta Mirande en fronçant le sourcil.
+
+--Oui... au village près duquel mon père avait un château.
+
+--Je sais... mais je ne me rappelle pas vous avoir rencontrée pendant le
+très court séjour que j'ai fait tout près de là, dans un domaine qui
+appartient encore à mon oncle.
+
+--Vous y étiez le jour de l'ouverture des vendanges?
+
+--Oui... je crois...
+
+--Vous croyez! répéta la marquise; vous n'êtes pas sûr?... alors, vous
+n'avez pas gardé de ce jour un souvenir distinct!... il aurait dû
+pourtant marquer dans votre vie.
+
+Paul fut très étonné de voir que Mirande changeait de visage. Il le fut
+bien plus encore de l'entendre répondre:
+
+--C'est vrai... ce jour-là, j'ai commis une mauvaise action.
+
+--Non, monsieur... pas seulement une mauvaise action... un crime, car
+vous pouviez la réparer et vous ne l'avez pas fait.
+
+Paul tombait de son haut. Il se demandait de quelle espèce de crime son
+camarade avait pu se charger la conscience, en Languedoc. C'était bien
+assez d'avoir tué le marquis sur le boulevard Jourdan.
+
+Il commençait pourtant à deviner qu'il ne s'agissait pas d'un autre
+meurtre et que la première victime de Mirande n'était pas un homme.
+
+--Comment l'aurais-je réparée? balbutia le coupable. Je suis parti le
+lendemain.
+
+--Et vous n'êtes jamais revenu... et vous ne vous êtes jamais inquiété
+de savoir ce qu'il adviendrait de la malheureuse enfant que vous aviez
+indignement trompée!
+
+--Vous pourriez ajouter qu'elle n'a rien fait pour se rappeler à moi.
+
+--Qu'aurait-elle pu faire?... vous aviez pris un faux nom, parce qu'elle
+ne vous aurait pas cédé si elle avait su que vous étiez le neveu du
+comte de Mirande, le plus riche propriétaire du département de
+l'Hérault. Mais elle a cru à vos promesses de mariage... car vous êtes
+allé jusqu'à lui jurer de l'épouser... et quand elle a connu la
+vérité... c'est moi qui la lui ai apprise... il était trop tard... elle
+avait été obligée de m'avouer sa faute.
+
+--Elle aurait pu m'écrire.
+
+--Pourquoi? pour vous demander un secours? elle n'y a pas pensé... et si
+cette pensée lui était venue je l'aurais détournée de tenter une
+démarche humiliante. Ce n'était pas de l'argent qu'elle voulait de
+vous... qu'en aurait-elle fait d'ailleurs?... depuis son malheur, je me
+suis chargée d'elle, et elle n'a jamais eu à souffrir de la misère...
+c'eût été trop!... elle a assez souffert par le coeur...
+
+--Oh! par le coeur!... murmura ironiquement Mirande, déjà las de
+supporter des reproches sans y répondre.
+
+--Oui, monsieur, répliqua madame de Ganges. Elle vous aimait et vous
+l'avez trahie.
+
+--Elle m'aimait, dites-vous?
+
+--Et elle vous aime encore.
+
+--Singulier amour qui ne lui a pas inspiré l'idée si simple de me donner
+de ses nouvelles. Un silence de cinq ans!... j'avais bien le droit de me
+croire oublié.
+
+--Elle n'a pas cessé un seul instant de penser à vous... mais elle
+n'était plus en France... elle voyageait avec moi, car elle ne m'a
+jamais quittée... et elle ne me quittera jamais...
+
+--Elle est donc à Paris?
+
+--Depuis que j'y suis revenue, oui, monsieur.
+
+--Et elle n'a pas cherché à me voir?
+
+--Elle vous a vu.
+
+--Sans que je la voie, alors.
+
+--Vous l'avez peut-être vue sans la reconnaître.
+
+--Je ne crois pas... ou il faudrait qu'elle fût bien changée.
+
+--Elle est aussi belle qu'au temps où on l'appelait: la perle de
+Fabrègues.
+
+--Eh bien! pourquoi se cache-t-elle?
+
+--Elle ne se cache pas, répondit madame de Ganges qui regardait du côté
+où le petit Roch avait couru.
+
+Paul Cormier commençait à comprendre.
+
+Depuis l'entrée en scène de son camarade, il n'avait pas dit un mot,
+mais il avait vu où était allé l'enfant, et il attendait avec anxiété
+que la marquise se décidât à expliquer une situation qu'il croyait
+deviner.
+
+--Monsieur, reprit-elle, toujours en s'adressant à Mirande, vous ne
+nierez plus maintenant que vous avez troublé ma vie. Je vous ai pardonné
+le mal que vous m'avez fait. Il me reste à vous dire que je vous suis
+reconnaissante d'une bonne action... Sans vous, Dieu sait ce que serait
+devenu l'enfant dont vous avez pris soin, depuis hier...
+
+--Quoi!... vous savez...
+
+--Votre ami m'a renseignée.
+
+--Il est ici, cet enfant... Je l'ai amené... Il vient de me quitter.
+
+--Il n'est pas loin, murmura Paul.
+
+--Et il paraît que sa mère y est aussi... il me l'a dit... et je suppose
+que l'ayant aperçue, il aura couru la rejoindre...
+
+Puis, se reprenant, Mirande ajouta:
+
+--Non, il s'est trompé... ce n'est pas elle, car le voilà qui revient.
+
+Roch arrivait, en effet, lancé à fond de train, et sans s'inquiéter de
+son bon ami Jean, comme il l'appelait déjà, il sauta d'un bond sur les
+genoux de madame de Ganges, en criant:
+
+--Ne me gronde pas maman Jacqueline!... c'est petite mère qui m'a
+retenu.
+
+Le «maman Jacqueline» fit encore une fois son effet. Mais ce fut Mirande
+qui reçut le coup.
+
+Comme tout à l'heure Paul Cormier, il crut comprendre que Roch était le
+fils de la marquise et cette découverte n'était pas faite pour lui
+plaire. Il n'était pas amoureux de madame de Ganges, lui, et peu lui
+importait qu'elle eût caché la naissance d'un enfant illégitime; mais il
+ne pouvait guère espérer qu'elle le lui laisserait, cet enfant qu'il
+aurait voulu garder.
+
+Et il ne se gêna pas pour exprimer tout haut ce qu'il ressentait.
+
+--Allons! dit-il, décidément, je n'ai pas de chance! je m'étais attaché
+à ce petit et je ne le reverrai plus.
+
+--Qu'en feriez-vous, s'il restait avec vous? demanda la marquise, en le
+regardant fixement.
+
+--J'en ferais un homme.
+
+--Un homme à votre image! soupira maman Jacqueline.
+
+--Non, madame; un homme qui vaudrait mieux que moi... ce ne serait pas
+difficile... et je l'aurais adopté, pour qu'il héritât de mon nom et de
+ma fortune... je cherchais à me persuader qu'il n'avait personne pour
+l'aimer... Je vois que je me suis trompé... c'était un rêve... je
+tâcherai de l'oublier.
+
+--Vous y parviendrez... vous avez déjà oublié tant de choses!
+
+--Pas tant que vous croyez... mais que voulez-vous!... il paraît que
+j'ai la bosse de la paternité et que je n'ai pas la bosse du mariage...
+
+--En d'autres termes, vous avez de la sympathie pour cet enfant, et s'il
+était orphelin, vous seriez heureux de vous charger de lui...
+
+--Vous devinez ma pensée... mais il a au moins une mère... et une mère
+qui ne consentirait pas à se séparer de lui.
+
+--Oh! non, murmura madame de Ganges, en étreignant le petit Roch.
+
+--Vous voyez bien que je n'ai plus qu'à essayer de me consoler. On ne
+lutte pas contre sa destinée. Il était écrit là-haut que je finirais
+seul... comme mon oncle, qui mène depuis des années la vie d'un vieux
+sanglier solitaire... C'est dans le sang des Mirande... personne ne les
+aime... eux, n'aiment pas souvent et quand ça leur arrive, ça ne leur
+réussit pas... ma foi! je me résigne.
+
+--C'est dommage! vous aviez la vocation... il a suffi de quelques heures
+pour que vous vous attachiez à cet enfant que vous n'aviez jamais vu.
+Que serait-ce donc s'il était votre fils!
+
+--S'il était mon fils, je le prendrais, quoi qu'on fît pour m'en
+empêcher; aucun sacrifice ne me coûterait...
+
+--Même celui de votre liberté?
+
+--Oui, madame, j'irais jusqu'à épouser sa mère... Mais vous savez mieux
+que personne que c'est impossible.
+
+--Pourquoi mieux que personne? Cet enfant n'est pas le mien.
+
+Mirande s'inclina en souriant pour exprimer qu'il ne voulait pas donner
+un démenti à une femme.
+
+--Maman Jacqueline, s'écria tout à coup le petit Roch, je ne sais pas
+pourquoi maman Bernadette a du chagrin... elle ne fait que pleurer...
+allons la consoler veux-tu?...
+
+Ce nom de Bernadette fit tressaillir les deux amis.
+
+Paul savait par Lestrigou que c'était celui de l'héritière. Il ne
+l'avait pas prononcé devant Mirande, mais Mirande le connaissait de
+longue date, ce nom, assez répandu dans le midi de la France, et presque
+ignoré à Paris. Mirande avait eu de bonnes raisons pour le retenir, et
+il s'étonnait de l'entendre sortir de la bouche de cet enfant.
+
+--Il parle de sa mère, dit madame de Ganges, et sa mère est ma meilleure
+amie... je vais le lui ramener.
+
+--Elle est donc ici? demanda Mirande, fortement troublé.
+
+--Oui, monsieur; et je me reprocherais de la priver plus longtemps de
+son fils.
+
+Madame de Ganges ajouta en se levant:
+
+--Je ne vous empêche pas de me suivre, messieurs.
+
+Ils profitèrent de la permission, sans trop savoir où elle allait les
+conduire, car ils n'apercevaient sous les quinconces que des bandes de
+gamins et des bonnes qui les surveillaient.
+
+Roch courait devant la marquise et ils le virent disparaître derrière le
+tronc d'un gros marronnier qui leur cachait en partie une femme assise à
+l'ombre de ce vétéran des plantations du Luxembourg.
+
+Ils pressentaient tous les deux qu'ils touchaient au dénouement d'une
+situation qui, depuis trois jours ne faisait que se compliquer de plus
+en plus, et ils étaient trop émus pour échanger leurs impressions, même
+à voix basse.
+
+Paul fut le premier à apercevoir le profil de Bernadette, entre deux
+embrassades du petit garçon qui la tenait par la tête et la couvrait de
+caresses pour sécher ses larmes.
+
+Et, du premier coup d'oeil, Paul reconnut la charmante jeune femme qu'il
+avait rencontrée dans le jardin de l'hôtel de l'avenue Montaigne, le
+jour de sa visite à la veuve du marquis.
+
+La vérité éclatait enfin. L'enfant qui avait oublié ses jouets sur un
+banc était l'enfant de l'amie de madame de Ganges, qui n'avait pas à
+rougir d'une maternité clandestine.
+
+Paul se reprochait déjà de l'avoir soupçonnée.
+
+Mirande reçut un coup au coeur.
+
+Lui aussi, il reconnut Bernadette, et pas pour l'avoir entrevue un
+instant, l'avant-veille.
+
+C'était Bernadette qu'il avait séduite à Fabrègues, pendant ce fatal
+voyage d'où il avait rapporté la malédiction de son vieil oncle et le
+remords d'avoir abusé de l'innocence d'une jeune fille sans défense.
+
+Son passé se dressait tout à coup devant lui, et, devant cette
+apparition, il restait immobile et sans voix.
+
+Il aurait voulu demander pardon à sa victime et il ne trouvait pas une
+parole.
+
+Elle le regardait, pâle, éperdue, et elle serrait contre son coeur le
+petit Roch, comme si elle eût craint que Mirande le lui arrachât.
+
+--Il est à vous, monsieur, dit madame de Ganges, en montrant l'enfant.
+L'aimerez-vous moins parce que vous êtes son père?
+
+Le beau Mirande, le brillant champion des Écoles, le Don Juan du
+quartier Latin, passa un cruel moment. Sa fierté se révoltait encore à
+la pensée de confesser ses torts et de s'humilier devant celle qu'il
+avait offensée, en la suppliant de lui rendre cet enfant qu'il avait
+abandonné comme il avait abandonné la mère.
+
+--Demandez-lui donc de choisir entre elle et vous, reprit la marquise.
+
+Et comme il se taisait:
+
+--Roch, demanda-t-elle, veux-tu aller demeurer chez monsieur, ou bien
+rester avec maman Bernadette?
+
+--Je veux rester avec maman, répondit sans hésiter l'enfant, mais je
+veux bien qu'il vienne chez nous, parce que je l'aime bien.
+
+--Il a choisi, dit madame de Ganges. Vous ne le verrez plus, car vous ne
+verrez plus sa mère. Et votre fils, qui ne portera pas votre nom, aura
+le droit de vous maudire.
+
+L'orgueil de Mirande ne tint pas contre cette évocation de l'avenir qui
+attend les pères coupables.
+
+Il fléchit le genou, sans se soucier de l'étonnement des promeneurs du
+Luxembourg, où les amoureux ne s'agenouillent guère, et prenant la main
+de Bernadette il lui dit:
+
+--Pardonnez-moi et... soyez ma femme.
+
+Les derniers mots se firent un peu attendre, mais il les prononça très
+distinctement et très résolument.
+
+--Non, répondit Bernadette, c'est trop. Vous regretteriez peut-être de
+m'avoir épousée. Que notre fils reconnu puisse porter votre nom, et je
+vous bénirai. Je vous ai déjà pardonné.
+
+--Si je me bornais à le reconnaître, Roch de Mirande ne serait que mon
+fils naturel. Notre mariage le légitimera.
+
+Madame de Ganges, trop émue pour parler, tendit silencieusement la main
+à son compatriote qui la prit et qui, en la serrant, ne put pas
+dissimuler un tressaillement de surprise.
+
+--Oui, dit-elle en souriant tristement, j'ai la main froide. Ne le
+saviez-vous pas, vous qui êtes de mon pays? C'est à cela qu'on reconnaît
+les filles de ma race... Ma mère était ainsi...
+
+--Il y a un proverbe sur les mains glacées, essaya de dire Mirande.
+
+Elle ne le laissa pas achever, et elle reprit:
+
+--Aurez-vous le courage de tenir l'engagement que vous venez de prendre?
+Vous êtes noble et Bernadette est du peuple... vous êtes riche et elle
+n'a rien...
+
+--Je me moque des préjugés de caste, et je suis très heureux qu'elle
+soit pauvre. Si elle était plus riche que moi, j'hésiterais à l'épouser.
+
+--Non, dit vivement la marquise, vous n'hésiteriez pas. Vous ne
+renonceriez pas à être heureux par crainte d'être accusé de vous être
+mésallié par intérêt. Vous êtes au-dessus d'un tel soupçon et votre ami
+est témoin que vous ne vous êtes pas occupé de savoir si Bernadette
+avait de la fortune.
+
+--Petite mère ne pleure plus, interrompit Roch. Veux-tu me permettre
+d'aller jouer, dis, maman Jacqueline?
+
+--Va, mon ami, mais ne t'éloigne pas.
+
+L'enfant ne se le fit pas dire deux fois. Il se précipita pour aller se
+joindre à une bande de gamins qui jouaient à la toupie, et en courant,
+il se jeta dans les jambes de deux messieurs qu'il faillit renverser.
+
+Le plus grand trébucha si bien qu'il lâcha de sonores jurons; et comme
+il jurait en patois languedocien, madame de Ganges et Bernadette se
+retournèrent pour le regarder, car elles s'étonnaient d'entendre parler
+la langue d'_oc_ sous les marronniers du Luxembourg.
+
+Paul Cormier se retourna aussi et il ne put retenir un cri de surprise
+en voyant M. Lestrigou, flanqué de son vieux confrère Bardin.
+
+Les deux vétérans du barreau étaient venus achever au Luxembourg leur
+tournée à travers le quartier Latin et ils s'attendaient un peu à y
+rencontrer Paul; mais ils ne s'attendaient guère à y rencontrer
+l'héritière des six millions.
+
+Lestrigou la reconnut plus vite qu'elle ne le reconnut; mais, pour
+madame de Ganges, il y mit plus de temps, parce qu'elle avait changé, à
+son avantage, depuis qu'elle n'était plus mademoiselle de Marsillargues.
+
+Il les aborda toutes les deux à la fois: la marquise respectueusement et
+Bernadette familièrement. Et après de courtes salutations, il entama un
+exorde _ex-abrupto_:
+
+--P_é_tite, dit-il en se frottant les mains,--c'était son tic--j_é_
+t'apporte d_é_ quoi trouver un mari à ton goût... tu n'auras qu'à
+choisir.
+
+Ce début fit froncer le sourcil à Mirande et Bernadette rougit jusqu'aux
+oreilles.
+
+L'ancien bâtonnier venait de mettre, comme on dit, les pieds dans le
+plat.
+
+--Si tu commençais par me présenter? interrompit Bardin.
+
+--C'est juste, répondit l'imperturbable Lestrigou.
+
+Madame la marquise... et toi p_é_tite... _jé_ vous présente mon ami
+Bardin, qui fut jadis une des lumières du barreau parisien et qui est
+aussi l'ami _dé_ M. Paul Cormier _qué_ j'ai le plaisir _dé_ voir en
+votre compagnie... Es-tu content? demanda d'un air goguenard l'ancien
+bâtonnier.
+
+--Très content. Il ne me reste qu'à prier Paul de nous mettre en rapport
+avec monsieur?
+
+--Monsieur Jean de Mirande, commença Paul, en regardant le vieil avocat
+dans le blanc des yeux.
+
+Bardin fit la grimace, mais il ne dit plus mot.
+
+--Mais si j_é_ n_é_ m_é_ trompe, M. d_é_ Mirande est un compatriote?
+reprit Lestrigou.
+
+--Originaire du Languedoc, oui, monsieur, répondit froidement
+l'étudiant, qui donnait à tous les diables les deux vieux avocats,
+survenus si mal à propos.
+
+--Tous pays! s'écria Lestrigou. _Jé_ puis donc parler sans contrainte
+d'un_é_ nouvelle qui va révolutionner notr_é_ province. Six millions qui
+tombent dans l_é_ tablier d'une honnête fille.
+
+Des cinq personnes qui écoutaient ce brave homme, Bernadette seule
+ignorait la grande nouvelle et elle ne devina pas du tout qu'il
+s'agissait d'elle.
+
+Lestrigou s'empressa de mettre les points sur les i.
+
+--Oui, p_é_tite, reprit-il, t_é_ voilà six fois millionnaire.
+
+Cette fois, tous furent étonnés, excepté peut-être Bardin, qui venait
+d'entendre, un instant auparavant, son vieil ami appeler par son nom
+l'héritière, et Paul Cormier, qui savait depuis le matin que ce nom
+était celui de la protégée de la marquise.
+
+--Moi! murmura Bernadette, ce n'est pas possible!... De qui donc me
+viendrait cette fortune?... Je n'ai plus de parents...
+
+--Tu avais encore ton père, il y a six mois, répondit Lestrigou. Tu l_é_
+croyais mort parce qu'il n_é_ t'a jamais donné d_é_ ses nouvelles... Eh
+bien! il vivait très bien à San-Francisco où il s'était enrichi et il y
+est décédé... subitement... C'est heureux, car il n'a pas eu le temps de
+tester et il t'aurait peut-être déshéritée... la loi américaine lui en
+donnait _lé_ droit depuis qu'il s'était fait naturaliser citoyen des
+Etats-Unis... Mais il n'a pas laissé d_é_ testament et toute la fortune
+de François Lamalou t'appartient... les formalités ont été remplies
+là-bas, par l'intermédiaire du consul d_é_ France. Il n_é_ reste plus
+qu'à t'envoyer en possession et c_é_ n_é_ sera pas long.
+
+Eh bien! _pétité_ Bernadette, avais-je raison de t_é_ dire tout à
+l'heure qu'en fait _dé_ maris, tu n'aurais qu_é_ l'embarras du choix.
+
+Depuis qu_é_ je suis arrivé à Paris, c'est-à-dire d_é_puis hier soir, on
+m'en a déjà recommandé un, ajouta l'ancien bâtonnier on regardant du
+coin de l'oeil Paul Cormier, qui le donnait mentalement à tous les
+diables.
+
+Personne ne comprit l'allusion, si ce n'est celui qu'elle concernait et
+aussi le père Bardin qui en fut charmé.
+
+La marquise avait entendu Paul lui dire, quelques instants auparavant,
+que Bardin rêvait de la marier à l'héritière languedocienne, mais elle
+n'y pensait déjà plus et elle se hâta de prendre la parole pour couper
+court aux projets des deux vieux avocats.
+
+--Bernadette a choisi, messieurs, dit-elle simplement. Bernadette est
+fiancée à M. Jean de Mirande que M. Cormier vient de vous présenter.
+
+--Vous badinez! s'écria Lestrigou.
+
+Badiner! Madame de Ganges n'y songeait guère et dans la situation le mot
+était grotesque; mais les méridionaux le mettent à toutes sauces et
+Lestrigou l'avait dit si naturellement qu'il n'y avait pas lieu de se
+fâcher.
+
+--Si vous en doutez, messieurs, reprit la marquise, interrogez M. de
+Mirande.
+
+Il était très troublé, Mirande, et il hésita avant de répondre:
+
+--Quand j'ai demandé la main de mademoiselle, j'ignorais qu'elle avait
+des millions...
+
+--Et qu'importe qu'elle soit riche! s'écria la marquise.
+
+--Je ne le suis pas assez pour l'épouser.
+
+Bernadette pâlit; sa protectrice fronça le sourcil et Lestrigou ne
+manqua pas l'occasion de dire, comme aurait pu le faire en pareil cas le
+légendaire M. Prud'homme:
+
+--Voilà un trait de désintéressement qui devrait servir d'exemple à la
+jeunesse d'à-présent.
+
+Bardin approuva du geste la sentence émise par son ami. Il n'avait pas
+encore renoncé tout à fait à sa toquade de marier Paul aux millions de
+Bernadette, et il trouvait fort bon que Mirande retirât sa candidature.
+
+A ce moment, le conciliabule fut dérangé tout à coup par un survenant
+qu'on n'attendait pas si tôt.
+
+Roch, après avoir bousculé les deux vieillards, était allé se mêler à
+une bande enfantine qui l'avait mal reçu. Il n'était pas du jeu et on ne
+voulut pas l'y admettre. Dans le petit monde, c'est comme dans le grand.
+Il y a des coteries.
+
+Et Roch, repoussé par ces gamins exclusifs, se repliait en courant sur
+le groupe qui entourait les deux mères.
+
+Il ne s'adressa ni à la vraie, ni à l'autre. Il grimpa aux jambes de
+Mirande qui ne résista pas à l'envie de l'enlever dans ses bras pour
+l'embrasser.
+
+--Voulez-vous me prêter votre canne? criait le gamin en se débattant.
+
+--Ma canne?... et pourquoi faire? demanda l'étudiant.
+
+--Pour battre les polissons qui jouent là-bas à la toupie.
+
+--Elle est plus haute que toi, ma canne... tu ne pourrais pas la
+porter...
+
+--Eh! bien, alors, venez avec moi et laissez-moi vous appeler papa
+devant eux... Ils croiront que vous l'êtes et ils n'oseront plus refuser
+de jouer avec moi.
+
+--Parbleu! dit tout bas le bonhomme Bardin, ce ferrailleur serait
+vraiment le père de ce moutard qui parle déjà de rosser les autres, ça
+ne m'étonnerait pas, car bon sang ne peut mentir.
+
+Mirande faisait la plus singulière figure du monde.
+
+Après la déclaration qu'il venait de lancer, il aurait dû, pour être
+conséquent avec lui-même, rendre l'enfant à sa mère, qu'il ne voulait
+plus épouser, de crainte qu'on ne l'accusât de se mésallier par
+spéculation.
+
+Mais Roch, qui s'était accroché à son cou, ne le lâchait pas et criait
+de sa voix flûtée:
+
+--Papa!... papa!... j'ai retrouvé petite mère, mais je ne veux pas vous
+quitter... Venez avec nous.
+
+--C'est par délicatesse que vous refusez, dit madame de Ganges; vous le
+croyez? Eh! bien, non, c'est par vanité. Si vous aviez du coeur, vous ne
+penseriez qu'à réparer le mal que vous avez fait, au lieu de vous
+préoccuper de l'opinion du monde. Bernadette en a, elle, du coeur, et je
+suis sûre qu'elle renoncerait à cet héritage, s'il le fallait, pour
+légitimer son enfant.
+
+--J'y renonce, murmura la jeune femme.
+
+--Pardon! s'écria Lestrigou, on n_é_ renonce pas comme ça à une
+succession... il n_é_ suffit pas d_é_ dire: j_é_ _né_ veux pas...
+
+La résolution de Mirande ne tint pas devant cette scène où le petit Roch
+jouait le principal rôle. Il le porta dans les bras de sa mère, et comme
+le gamin se cramponnait, il lui dit:
+
+--N'aie pas peur. Nous serons deux à t'aimer.
+
+En même temps, il baisa la main de Bernadette, sans s'agenouiller cette
+fois; mais ce baiser devant quatre témoins, c'était comme s'il lui eût
+passé au doigt l'anneau des fiançailles.
+
+--Alors, vous allez venir demeurer avec nous? demanda l'enfant terrible.
+
+Et comme sa mère avait les larmes aux yeux:
+
+--Pourquoi pleures-tu, maman Bernadette?... mon bon ami nous reste... tu
+vois bien que maman Jacqueline est contente.
+
+Il n'y avait pas que maman Jacqueline. Bernadette pleurait, mais c'était
+de joie. Mirande était heureux, comme on l'est quand on vient de se
+mettre en règle avec sa conscience, et Lestrigou se frottait les mains
+en disant:
+
+--Comme j'ai bien fait de venir à Paris!
+
+Relégué au second plan, Paul Cormier approuvait, mais le père Bardin ne
+s'associait pas à la satisfaction générale.
+
+Il n'avait jamais porté Mirande dans son coeur et il trouvait
+souverainement injuste que ce batailleur couronnât sa carrière de
+mauvais sujet en épousant une archi-millionnaire qui aurait très bien pu
+faire le bonheur de Paul Cormier.
+
+Il oubliait que ce mariage n'était qu'une réparation, et il ne se
+doutait pas que son protégé Paul avait d'autres visées.
+
+--Alors, continua Roch, nous allons tous rentrer chez maman Jacqueline,
+j'en ai assez, moi, du Luxembourg.
+
+--Il va bien, l_é_ p_é_tit! dit en riant Lestrigou.
+
+La marquise saisit l'occasion de s'expliquer sur un point intéressant
+pour tout le monde.
+
+--Messieurs, dit-elle, mon amie, Bernadette Lamalou, n'a jamais cessé
+d'habiter chez moi depuis que nous avons quitté le Languedoc. Elle et
+son fils y resteront jusqu'au jour où elle se mariera. En attendant, ma
+maison vous sera ouverte et je serai charmée de vous y voir.
+
+L'invitation était collective. Paul crut lire dans les yeux de madame de
+Ganges qu'elle tenait à ce qu'il en profitât, et il se reprit à espérer
+que l'avenir le dédommagerait des pénibles épreuves par lesquelles il
+venait de passer.
+
+--Tiens! cria tout à coup Roch qui ne restait jamais en repos bien
+longtemps, voilà Coussergues. Je vais lui dire bonjour.
+
+Et il partit à toutes jambes pour aller joindre l'homme que Paul avait
+surpris, la veille au soir, en faction devant la maison de Mirande et
+qui, planté maintenant sous les arbres, à cinquante pas du groupe qui
+entourait la marquise, semblait monter la garde en attendant qu'on
+l'appelât.
+
+Et la marquise lui fit signe de venir.
+
+Il vint à pas comptés, ramenant l'enfant, et madame de Ganges le
+présenta sans qu'il desserrât les dents.
+
+Elle ne l'avait appelé que pour l'interroger avant d'entamer une
+confession que Paul Cormier pressentait.
+
+Aux brèves questions qu'elle lui adressa, M. Coussergues répondit
+brièvement et la marquise commença en s'adressant à Mirande:
+
+--Monsieur, c'est moi qui ai tout fait. Je n'ai pas pu me résigner à
+laisser souffrir plus longtemps Bernadette. Nous ne pouvions, ni elle,
+ni moi, tenter une démarche directe... surtout après ce qui s'était
+passé dimanche entre vous et moi. Et Bernadette ne pouvait pas continuer
+à vivre comme elle vivait. Alors, j'ai eu une idée. J'ai toujours cru à
+la voix du sang... j'ai voulu faire un essai... je me suis dit que
+peut-être, si vous voyiez votre fils, votre coeur parlerait... je ne me
+trompais pas, puisque vous l'avez recueilli sans le connaître...
+
+--C'est donc volontairement que, hier, vous l'avez laissé sur cette
+terrasse? interrompit Mirande.
+
+--Contre l'avis et malgré les prières de sa mère, oui, monsieur. J'ai eu
+beaucoup de peine à décider Bernadette à partir et j'avais pris mes
+précautions pour qu'il ne mésarrivât pas à l'enfant. M. Coussergues
+veillait sur lui. Si vous n'aviez pas parlé à Roch, en passant, M.
+Coussergues l'aurait reconduit chez moi. Vous vous êtes intéressé à cet
+enfant, vous l'avez emmené. M. Coussergues vous a suivi. Il y aura
+bientôt vingt-quatre heures qu'il vous suit.
+
+--Vous aviez donc deviné que je reviendrais aujourd'hui, au Luxembourg,
+puisque je vous y ai trouvée?
+
+--Je savais, par M. Cormier, que vous y veniez tous les jours, et je
+supposais que vous rechercheriez la mère de l'enfant que vous aviez
+recueilli.
+
+Si vous n'étiez pas venu, je serais allée moi-même le réclamer chez
+vous.
+
+--Et lui?... vous l'aviez mis dans la confidence?
+
+--Non, monsieur. Je savais qu'il n'aurait pas peur en se voyant tout
+seul... Il n'a peur de rien... et je ne doutais pas qu'il ne vous
+demandât lui-même de le ramener aujourd'hui à l'endroit où vous l'avez
+trouvé hier.
+
+Tout s'est passé comme je l'avais prévu, et j'ai tout dit.
+
+Il ne me reste plus qu'à vous demander pardon d'avoir eu recours à ce
+moyen.
+
+Mon excuse, c'est que je n'en avais pas d'autre à ma disposition.
+
+Et, ajouta en souriant la marquise, à l'employer, je risquais quelque
+chose... je risquais de passer pour être la mère de Roch!... demandez
+plutôt à M. Cormier.
+
+Paul rougit et balbutia quelques mots de protestation, mais madame de
+Ganges reprit:
+
+--Tout le monde s'y serait trompé. Cet enfant est accoutumé à ne faire
+aucune différence entre ma chère Bernadette et moi. Il croit qu'il a
+deux mères.
+
+--Il me l'a dit, murmura Mirande.
+
+--Il ne se trompe qu'à demi, car je l'aime comme s'il était à moi.
+
+Il n'est pourtant pas sans défaut, ajouta malicieusement la marquise en
+regardant d'une certaine façon Mirande, qui comprit et qui dit sans
+hésiter:
+
+--Il a les miens.
+
+--Il a aussi les qualités de sa mère.
+
+--Et je ne suis pas fâché qu'il ait mes défauts, dit Mirande, rasséréné.
+
+Puis, à Bernadette:
+
+--Vous l'en guérirez, n'est-ce pas?... Je ferai de mon mieux pour vous y
+aider.
+
+Cette déclaration équivalait à une nouvelle promesse de mariage, et, de
+celle-là, Mirande ne se dédirait plus, sous prétexte que Bernadette
+était trop riche.
+
+Madame de Ganges pensa qu'il fallait en rester là.
+
+--Au revoir, messieurs! dit-elle.
+
+Et elle le dit si bien que tous comprirent qu'ils n'avaient plus qu'à
+s'éloigner, sans en demander davantage.
+
+Cet «au revoir» s'adressait aussi bien à Lestrigou qu'aux deux
+étudiants; mais Bardin ne le prit pas pour lui, et peut-être n'eut-il
+pas tort.
+
+Roch ne laissa pas partir Mirande sans lui faire promettre qu'il
+reviendrait dès le lendemain jouer avec lui dans le jardin de maman
+Jacqueline.
+
+Mirande n'avait garde d'y manquer.
+
+Il prit le bras de Paul qui était plus troublé que satisfait.
+
+Lestrigou s'accrocha au père Bardin.
+
+Et pour ne pas gêner plus longtemps ces dames en restant sur la terrasse
+où ils les laissaient, ils s'acheminèrent deux par deux vers l'escalier
+par lequel Mirande était arrivé avec le petit Roch.
+
+Les vieux ne se réunirent aux jeunes qu'au bord du bassin central, et ce
+fut pour se séparer, après avoir échangé quelques mots.
+
+--Eh bien! demanda brusquement Mirande, dès qu'il fut seul avec son ami,
+et la voix du sang?
+
+--Je commence à y croire, murmura Paul. Cet enfant est le tien. Tu ne
+peux pas le renier.
+
+--Alors, tu m'approuves de le reconnaître!
+
+--C'est ton devoir. Et je t'approuve aussi d'épouser la mère.
+
+--Je l'épouserai, mais toi... n'épouseras-tu personne?
+
+--Qui voudrait de moi?
+
+--La marquise. Elle t'aime.
+
+--Tu te trompes. Je lui suis indifférent, à moins qu'elle ne me haïsse,
+et je n'en serais pas surpris.
+
+--Tu n'y entends rien. Je m'y connais, moi, et je t'affirme qu'elle sera
+ta femme, si tu veux. Nous nous marierons le même jour.
+
+--Dans dix mois, alors, car il n'y a pas quatre jours qu'elle est
+veuve... cherche l'article du Code civil... Ce serait trop faire
+attendre Bernadette.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Les dix mois sont passés et madame de Ganges est toujours veuve.
+
+Elle épousera Paul Cormier, mais elle a voulu attendre, pour l'épouser,
+que la fin tragique de son mari fût oubliée.
+
+Elle l'est déjà. Le drame où le malheureux marquis a trouvé la mort n'a
+pas eu de retentissement, car il ne s'est pas dénoué en cour d'assises.
+
+Après avoir longtemps hésité, Charles Bardin a rendu une ordonnance de
+non-lieu et les conseils de son père ont influencé sa décision que, du
+reste, ses supérieurs hiérarchiques ont approuvée.
+
+Il a démontré jusqu'à l'évidence que le duel avait été loyal.
+L'acquittement était certain. Les magistrats ont sagement jugé qu'il
+valait mieux ne point infliger la publicité de l'audience à des jeunes
+gens qui pouvaient invoquer beaucoup de circonstances atténuantes.
+
+Du reste, la marquise n'était pas femme à se marier, au pied levé, par
+un coup de tête, comme une excentrique lady qui s'éprend d'un ténor.
+
+Paul, dès le jour de leur première rencontre, avait fait sur elle une
+très vive impression et il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour
+l'aimer, mais elle a voulu le connaître avant de lier sa destinée à
+celle d'un garçon à peine plus âgé qu'elle, et qui n'était ni de sa
+caste ni de son monde.
+
+Elle lui a imposé un stage. Paul n'a pas trouvé la condition trop dure.
+Marcelle lui en a su gré. Elle sait maintenant tout ce qu'il vaut et
+elle est décidée à s'appeler madame Cormier, quand le moment lui
+paraîtra tenu de mettre fin à l'épreuve que son amoureux subit de bonne
+grâce.
+
+Jean de Mirande et Bernadette Lamalou n'ont pas fait tant de cérémonies
+pour consacrer leur union.
+
+Mirande a voulu réparer ses torts, et il a sauté à pieds joints
+par-dessus les préjugés sociaux. Son oncle l'a déshérité, mais il s'en
+moque. Il est assez riche pour se passer de sa succession et pour vivre
+sans toucher aux revenus de sa femme.
+
+Il a épousé Bernadette, brûlant ce qu'il avait adoré, et cette
+conversion fait du bruit au quartier.
+
+Ce fut, l'année dernière, un beau tapage dans le quartier Latin, quand
+on y sut que le Roi des Écoles renonçait à la vie d'étudiant pour se
+réfugier dans le port du mariage.
+
+Ses favorites l'ont regretté, mais elles se sont vite consolées; et
+Véra, la nihiliste, a déclaré hautement que Mirande, au fond, n'était
+qu'un bourgeois.
+
+Il a rompu si brusquement avec ses amis et avec ses habitudes qu'il n'a
+pas songé un seul instant à enterrer sa vie de garçon en offrant à la
+jeunesse latine un festin pantagruélique.
+
+Bernadette n'a pas tardé à devenir, dans les délais de rigueur, la femme
+légitime du père de son enfant.
+
+Elle n'était plus veuve et elle était mère: deux excellentes raisons
+pour hâter le mariage réparateur.
+
+Roch n'a plus qu'une maman, car petite mère, depuis qu'elle est madame
+de Mirande, n'habite plus chez maman Jacqueline; mais il a un père, un
+vrai, qu'il adore et qui le lui rend bien.
+
+Si jamais homme s'est vu renaître dans son fils, cet homme, c'est Jean
+de Mirande.
+
+Roch lui ressemble tant que Bernadette trouve qu'il lui ressemble trop;
+car s'il a toutes les qualités de sa race paternelle, il en a aussi tous
+les défauts.
+
+Il est volontaire et querelleur; il n'obéit qu'à son père et la douce
+Bernadette s'inquiète déjà de l'avenir de ce batailleur en herbe. Mais
+les tourments qu'il lui donne ne l'empêchent pas de le chérir.
+
+Il sera élevé à la campagne, car elle achètera le château de
+Marsillargues, et les nouveaux époux comptent passer huit mois de
+l'année près de ce village de Fabrègues où ils se sont rencontrés.
+
+Ils y remplaceront la famille de la marquise, et ils seront à leur tour
+les bienfaiteurs du pays.
+
+Lestrigou est au comble de la joie. Il ne cesse plus de se frotter les
+mains depuis qu'ils les a décidés à venir s'établir en Languedoc.
+
+Il fera leurs affaires pour rien, pour le plaisir.
+
+Coussergues ne quittera pas la marquise quand elle aura changé de nom.
+Ce fidèle gardien est comme un immeuble par destination. Il fera partie
+de la maison jusqu'à la fin de ses jours et il vivra en meilleure
+intelligence avec Paul qu'il n'a jamais vécu avec le défunt marquis.
+
+Marcelle ne s'est brouillée avec personne, parce qu'elle a pris le parti
+de dire la vérité aux gens de son monde. La baronne Dozulé et ses
+invités du thé de cinq heures savent maintenant qu'elle devra son
+bonheur conjugal à une méprise d'un domestique.
+
+Le vicomte de Servon, renseigné comme les autres, a renoncé à consoler
+la charmante veuve de M. de Ganges.
+
+Il sait que la place est prise et il s'est rallié de bonne grâce aux
+amis de son rival heureux.
+
+Il a même débarrassé Paul et Mirande de l'affreux Brunachon en signalant
+à la police les méfaits anciens et récents de ce dangereux drôle.
+
+Bardin ne boude plus le fils de sa vieille amie, mais il regrette
+encore--sans le dire--que le sien ait manqué d'avancer dans la
+magistrature, faute d'avoir à instruire un crime célèbre.
+
+Les personnes bien informées assurent que la marquise de Ganges
+convolera en secondes noces avant la fin de l'hiver.
+
+Elle a et elle aura toujours la main froide, mais pas le coeur, et elle
+aimera passionnément son nouveau mari.
+
+Le proverbe aura raison, une fois de plus.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La main froide, by Fortuné Du Boisgobey
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN FROIDE ***
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ License. You must require such a user to return or
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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