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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:51:49 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La main froide + +Author: Fortuné Du Boisgobey + +Release Date: February 10, 2006 [EBook #17747] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN FROIDE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +FORTUNÉ DU BOISGOBEY + +LA MAIN FROIDE + +TROISIÈME ÉDITION + +ERNEST KOLB, ÉDITEUR + + + + +I + + +Le vieux quartier Latin a disparu avec la dernière grisette. + +Le temps n'est plus où les étudiants tenaient à honneur de ne jamais +quitter la rive gauche. Maintenant, ils passent volontiers les ponts et +ils se répandent sur les _grands_ boulevards, comme ils les appellent, +pour les distinguer du boulevard Saint-Michel qu'ils nomment +familièrement le _Boul'Mich'_. + +Quelques-uns même demeurent de l'autre côté de l'eau et viennent aux +cours, en voiture,--quand ils y viennent. + +Pourtant, sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, on +trouverait encore, en cherchant bien, des représentants d'un autre âge, +des attardés fidèles à la tenue et aux mÅ“urs de leurs devanciers. + +Ceux-là arborent des coiffures étranges, fument la pipe en buvant des +bocks devant les cafés de la rue Soufflot, font queue au théâtre de +Cluny, dansent à la Closerie des Lilas et croient fermement que +l'univers finit au petit bras de la Seine. + +Ces convaincus sont rares; si rares que, l'année dernière, on en +comptait jusqu'à deux que les nouveaux venus se montraient comme des +phénomènes. + +Encore se distinguaient-ils des étudiants d'autrefois en ce point qu'ils +avaient tous les deux de la fortune et qu'il n'aurait tenu qu'à eux de +mener une autre existence. + +C'était par vocation qu'ils vivaient de la vie du quartier. L'un des +deux était même assez riche et assez bien apparenté pour faire bonne +figure ailleurs. + +Il s'appelait Jean de Mirande et, à sa majorité, il était entré en +possession d'une vingtaine de mille francs de rentes, sans compter la +perspective d'hériter plus tard d'un oncle millionnaire et célibataire +qui avait été son tuteur. + +Il est vrai qu'il ne comptait guère sur cette succession, car le susdit +oncle était solide comme le pont du Gard, bâti par les Romains, et de +plus, complètement brouillé avec son neveu, depuis que ce neveu s'était +avisé de déroger aux traditions de ses nobles aïeux en s'enrôlant dans +la bohème scolaire. + +Le Pylade de cet Oreste du pays Latin ne descendait pas des Croisés et +même il ne sortait pas, comme on dit vulgairement, de la cuisse de +Jupiter. + +Sa mère, veuve d'un facteur aux Halles, avait amassé une très honnête +aisance en vendant des primeurs, à la pointe Saint-Eustache, et servait +une pension de six cents francs par mois à son unique rejeton qu'elle ne +voyait pas souvent, car elle demeurait rue des Tournelles, au Marais, et +Paul ne s'éloignait guère du Panthéon. + +Les deux amis ne se ressemblaient pas du tout. Jean était brun, grand, +large d'épaules. Il aurait fait un superbe cuirassier et il était fier +de sa taille et de sa force. + +Paul, blond, mince et délicat, avait un peu l'air d'une demoiselle. + +Jean aimait les aventures tapageuses, les assauts de _beuverie_ et les +conquêtes à la hussarde. Rageur et querelleur avec cela, il ne parlait +que de pourfendre et il pourfendait... quelquefois. + +Paul, qui pourtant n'était pas poltron, préférait aux batailles de +brasseries les promenades sentimentales sous les arbres de l'avenue de +l'Observatoire. + +Mais ses goûts paisibles ne l'empêchaient pas d'être de toutes les +joyeuses parties arrangées par le turbulent Jean de Mirande. + +Ils s'étaient liés en vertu d'une loi naturelle à laquelle nous +obéissons tous--l'instinct qui nous pousse à fusionner les races--et +aussi parce que Jean avait, un soir, énergiquement et victorieusement +défendu Paul Cormier, assailli par une bande de messieurs à +accroche-cÅ“urs, venus de la rive droite pour envahir le bal Bullier. + +Et, dernier contraste entre ces inséparables, Jean, dont les ancêtres +auraient pu monter dans les carrosses du Roi, Jean donnait dans les +idées nouvelles. Il allait jusqu'au nihilisme, inclusivement--tandis que +Paul, fils de commerçants, prétendait regretter l'ancien régime. + +Paul aurait donné dix ans de sa vie pour être aimé d'une duchesse. Jean, +lui, s'accommodait fort bien des petites ouvrières en rupture d'atelier +et des chanteuses de cafés-concerts, dits _Beuglants_, qui constituent +le fond du monde galant d'outre-Seine. + +Eu quoi, il n'avait pas tout à fait tort, car il régnait sans partage +sur le cÅ“ur de ces donzelles faciles, et Paul n'avait pas encore +subjugué la moindre grande dame. + +Paul aurait voulu que son ami le présentât dans les salons du noble +faubourg où Jean de Mirande aurait pu être reçu, à cause de son nom et +qu'il fuyait comme la peste. Mais quand Paul exprimait ce désir +ambitieux, Jean lui riait au nez et l'emmenait dîner chez Foyot. + +Foyot est le café Anglais du quartier. + +Ces messieurs y mangeaient habituellement, sans dédaigner cependant de +dîner quelquefois dans les _bouillons_ d'alentour, à seule fin de rester +populaires parmi les étudiants moins opulents qu'eux. + +Le dimanche, pendant la belle saison, Oreste et Pylade se montraient au +Luxembourg, à l'heure de la musique et, ces jours-là , ils faisaient des +concessions à la mode, en s'habillant d'une façon moins excentrique. + +L'an passé, donc, par une claire journée dominicale du mois de mai, ils +se promenaient, bras dessus bras dessous, sur la terrasse qui domine le +grand bassin central, du côté de la rue de Fleurus. + +C'est là que s'assemblent, pour jouir du concert gratuit, les habitantes +de ces régions reculées: honnêtes bourgeoises assises en rond sur des +chaises de louage et flanquées de demoiselles à marier; bonnes d'enfants +entourées de marmots et de militaires non gradés; habituées de la +Closerie des Lilas, circulant par groupes de deux ou trois et blaguant +les mères de famille. + +Le ciel était splendide. Les marronniers en fleurs embaumaient l'air +tiède. Le printemps faisait sa rentrée, après six mois de relâche, pour +cause de brouillard et de frimas. Les arbres et les femmes avaient des +toilettes neuves. + +Paul Cormier, lui aussi, s'était fait beau. Il portait une redingote +noire, coupée par un bon tailleur, un joli pantalon de fantaisie et des +bottines pointues, ni plus ni moins qu'un _gommeux_ remontant les +Champs-Elysées, à l'heure où les équipages reviennent du Bois. + +Et cette tenue élégante lui allait à merveille. + +Jean de Mirande avait endossé, pour la circonstance, une espèce de +justaucorps en velours violet, boutonné jusqu'au menton; il avait +chaussé des bottes molles montant jusqu'au genou sur une culotte +gris-perle extra collante et, pour compléter ce mirifique costume, il +s'était coiffé, comme un Calabrais d'opéra-comique, d'un feutre pointu, +orné d'un large ruban vert. + +Et, ainsi accoutré, il ne paraissait pas trop ridicule. Sa haute mine +sauvait tout et nul n'était tenté de se moquer de lui en face. + +Les hommes attendaient, pour hausser les épaules, qu'il leur tournât le +dos. Les jeunes filles de bonne maison le suivaient des yeux à la +dérobée, et les mamans pensaient: «Voilà un beau gars!» + +Lui, marchait la tête haute et la moustache au vent, remorquant son +camarade qui s'arrêtait souvent pour regarder les femmes et qui ne +passait point inaperçu, quoiqu'il n'eût ni l'imposante prestance ni les +airs vainqueurs du beau Mirande, Roi des Écoles et bourreau des crânes. + +En arrivant sur la terrasse, Paul Cormier avait avisé, assise contre le +piédestal d'une statue, une personne charmante. + +Elle était sans cavalier, mais sans doute elle ne comptait pas rester +seule jusqu'à la fin du concert, car elle gardait deux chaises, près de +celle qu'elle occupait. + +Paul qui ne manquait jamais la musique le dimanche, et qui, tous les +jours, traversait le jardin plutôt deux fois qu'une, Paul ne l'y avait +jamais rencontrée. Donc, elle venait de la rive droite. Sa toilette le +disait assez, une toilette élégante et de bon goût, comme on en voit peu +dans les environs de Saint-Sulpice. + +Du reste, elle ne semblait pas s'apercevoir qu'elle attirait l'attention +de ce joli blond qui lui décochait une Å“illade brûlante chaque fois +qu'il passait devant elle. + +Et Paul se demandait déjà s'il avait enfin rencontré ce qu'il cherchait. + +Etait-ce le début d'une aventure? Il l'espérait presque et il s'y serait +volontiers embarqué, sans savoir où elle le conduirait. + +S'il avait pu prévoir comment elle devait finir, il aurait certainement +hésité. + +La dame lisait un livre à couverture jaune, sans doute un roman nouveau, +et ce roman devait être fort intéressant, car elle ne levait pas les +yeux. + +Paul Cormier, qui la lorgnait inutilement, commençait à se lasser de ce +manège improductif, lorsque Mirande, s'arrêtant tout à coup, lui dit: + +--Ah! ça, qu'est-ce que tu as donc à te retourner à chaque instant? J'en +ai assez de te traîner comme un cheval rétif qu'on mène par la figure et +qui tire au renard. + +--Une femme adorable, mon cher! murmura Cormier, en serrant le bras de +son ami. + +--Où donc?... cette liseuse, là -bas, au pied d'une statue?... Elle n'est +pas mal, mais ce n'est pas la peine de risquer d'attraper un torticolis +pour la contempler... aborde-la carrément. + +--Tu ne vois donc pas que c'est une femme du monde?... une vraie. + +--Décidément, tu es encore plus jobard que je ne pensais. + +--C'est toi qui a la manie de prendre toutes les femmes pour des +drôlesses. Celle-là est seule en ce moment, mais elle attend +quelqu'un... son mari très probablement. + +--Allons donc! elle attend quelqu'un, oui... seulement elle ne sait pas +qui... toi, si le cÅ“ur t'en dit... ou moi, si je voulais, mais, moi, je +ne veux pas. Elle me déplaît, ta princesse, avec son air en-dessous. Et +puis, ce soir, j'offre à dîner à deux ou trois jolies filles qui +s'amusent bon jeu, bon argent, au lieu de faire les pimbêches: Maria, +l'élève de la Maternité et Georgette, une petite actrice des +_Nouveautés_, gaie comme un pinson. Lâche ta femme honnête. Je t'invite. +Nous aurons en plus Véra, la Russe... externe à la Pitié. + +--Une nihiliste!... merci!... ton apprentie accoucheuse et ta figurante +ne me tentent pas non plus. Du reste, tu sais bien qu'aujourd'hui, +dimanche, je dîne chez ma mère. + +--Blagueur, va!... dis donc plutôt que tu as envie de suivre ta marquise +de carton. Faut-il que tu sois naïf!... ça, une grande dame?... une +horizontale, tout au plus... et de petite marque, mon pauvre Paul. Je +m'y connais. + +--Tu crois t'y connaître et tu n'y entends rien. + +--Ah! c'est comme ça!... tu prétends m'en remontrer!... eh! bien, je +vais te donner une leçon. Tu vas voir comment on s'y prend pour faire +connaissance avec une princesse qui vient chercher fortune à la musique +du Luxembourg. + +Et, dégageant son bras, Mirande alla droit à la liseuse. + +Paul essaya de le retenir. Il n'y réussit pas et il resta, planté sur +ses jambes, au milieu de la terrasse, et fort embarrassé de sa +contenance, pendant qu'à dix pas de lui, le beau Mirande s'asseyait sans +façon sur une des chaises restées libres à côté de la dame. + +Cette fois, elle leva la tête et elle se montra dans toute sa radieuse +beauté. + +C'était une blonde aux yeux noirs, une blonde qui avait le teint mat et +chaud d'une Espagnole de Séville avec la physionomie intelligente et +vive d'une Parisienne de Paris. + +Pas du tout intimidée, d'ailleurs. + +--Pardon, madame, commença Mirande en retroussant sa moustache, vous +devez vous ennuyer toute seule et je me suis dit... + +Il n'acheva pas sa phrase. La dame le regardait fixement et ses yeux +n'exprimaient que le dédain, mais un dédain si calme et si fier qu'il +s'arrêta net. + +Les grosses galanteries qu'il allait débiter lui restèrent dans le +gosier. Et alors se joua une scène muette qui ravit d'aise l'ami Paul. + +Déconcerté par ce regard froid et par ce silence hautain, Mirande ôta +son chapeau qu'il avait, d'un geste conquérant, enfoncé sur sa tête +avant de s'emparer de la chaise vacante, alors qu'il croyait à une +victoire facile. + +Se découvrir poliment, ce n'était pas assez pour réparer sa première +inconvenance et la dame continuait à le dévisager, sans lui adresser la +parole. + +Il se décida à se lever et il cherchait un mot pour se tirer le moins +mal possible de la sotte situation où il s'était mis, lorsqu'il vit +debout, devant lui, un monsieur, vêtu de noir, qui s'était approché sans +qu'il l'entendît venir. + +--Enfin! s'écria-t-il, tout heureux de consoler son amour-propre en +cherchant noise à quelqu'un; enfin je trouve à qui parler! + +Jean de Mirande s'était bien aperçu que la blonde inconnue le trouvait +ridicule; et il était d'autant plus vexé que Paul Cormier assistait de +loin à sa défaite. Paul Cormier qu'il comptait éblouir en faisant, au +pied levé, la conquête d'une femme jeune, jolie et parfaitement +distinguée, quoi qu'il en eût dit, avant de l'aborder. + +Et pour se relever aux yeux de son ami de cet échec humiliant, il +n'avait rien imaginé de mieux que d'apostropher un monsieur, père, frère +ou mari, très probablement, de cette grande mondaine, fourvoyée au +Luxembourg. + +Ce personnage qui venait de surgir tout à coup, comme un diable jaillit +d'une boîte à surprise, montrait un visage complètement rasé, sauf une +paire de favoris, coupés au niveau de l'oreille et portait à la +boutonnière de sa longue redingote un mince ruban rouge. + +Il avait tout à fait l'air d'un officier en demi-solde, un de ces types +de grognards licenciés comme on en voyait du temps de la Restauration et +comme on en voit encore dans les dessins de Charlet. + +Grands traits qui semblaient avoir été taillés à coups de hache, regard +dur, physionomie chagrine. + +Au lieu d'interpeller Mirande qui s'y attendait et se préparait à +répliquer vertement, l'homme vêtu de noir vint, sans dire un mot, se +placer entre l'étudiant et la liseuse qui ne lisait plus. + +Mirande crut que ce protecteur muet allait s'asseoir, afin d'établir par +cette prise de possession son droit de défendre la belle inconnue, mais +le protecteur resta debout, fronçant le sourcil, pinçant les lèvres et +opposant sa large poitrine à toute tentative d'occupation. + +--Monsieur, dit Jean, un peu déconcerté par ce sang-froid je viens +d'aborder cavalièrement madame qui, je le suppose, vous tient de près. +Si vous n'êtes pas content, je suis à vos ordres et je vous laisse le +choix des armes. Vous pouvez m'envoyer vos témoins demain matin... Jean +de Mirande, boulevard Saint-Germain, 119. Je les attendrai jusqu'à midi. + +--Je n'ai que faire de votre adresse, répondit sèchement le monsieur. +Passez votre chemin. + +--Alors, vous ne voulez pas vous aligner? Très bien!... je me suis +trompé. Je vous prenais pour un ancien militaire à cause de ce bout de +ruban. + +Je m'aperçois que j'ai affaire à un bourgeois, décoré par +l'intermédiaire de l'agence Limouzin. Puisque vous ne vous battez pas, +je n'ai plus rien à vous dire. Gardez bien madame votre épouse et au +plaisir de ne jamais vous revoir. + +Après avoir lâché cette dernière impertinence, Mirande pirouetta sur ses +talons avec la désinvolture d'un marquis d'autrefois et s'en alla +rejoindre Paul Cormier. + +Il était resté à distance, cet excellent Paul, et assez embarrassé de sa +situation. + +De la place où il semblait avoir pris racine au milieu de la terrasse, +il n'entendait pas les paroles agressives que lançait Jean, mais il +suivait de l'Å“il ses mouvements. Il comprenait très bien que son +incorrigible ami cherchait querelle au défenseur de la dame blonde, et +il ne fut pas peu surpris de le voir battre en retraite. + +--Eh bien! lui demanda-t-il, sans pouvoir s'empêcher de sourire, as-tu +réussi? + +--Mon cher, répliqua sèchement Mirande, je sais tombé sur une rouée qui +me l'a faite à la pose. Pour lui montrer que je n'étais pas sa dupe, +j'ai proposé la botte à cet escogriffe qui lui sert de garde du corps. +Il a _cané_. + +--Il a cependant l'air d'un ancien officier. + +--Lui! jamais de la vie!... Le ruban qu'il porte doit être celui d'un +ordre des îles Mariannes. J'aurais dû le gifler... Il est encore temps +et je vais... + +--Tiens-toi en repos, je te prie. Tu te ferais mettre au poste. Pense à +ces demoiselles que tu as invitées à dîner chez Foyot. La douce Véra te +jetterait du vitriol à la figure, si tu la plantais là . + +--Il faut que je corrige ce drôle... la blonde verra que je ne me laisse +pas berner. + +--Cette blonde ne s'occupe plus de toi. Elle a repris sa lecture; elle y +est plongée. Quant au chevalier noir, le voilà qui s'en va se mêler aux +badauds occupés à regarder jouer au ballon. Cet homme n'est qu'un +domestique. Un mari ou un amant se serait campé sur la chaise. + +--Tu as raison, au fait... on ne se bat pas avec un valet. Allons-nous +en pour que je ne voie plus sa vilaine tête. Si je me trouvais encore +bec à bec avec lui, l'envie me prendrait de lui tomber dessus et je n'y +résisterais pas. + +Paul s'empressa d'entraîner son rancuneux camarade et Jean se laissa +faire, mais avant d'arriver au bout de la terrasse, ils donnèrent en +plein dans une chaîne de femmes qui leur barrèrent le passage. + +Elles étaient quatre qui se tenaient par le bras, comme des _escholiers_ +du moyen âge, et qui scandalisaient par leurs airs évaporés et leurs +toilettes bizarres les familles bourgeoises rangées en espalier des deux +côtés de la terrasse. + +Il y avait Maria, l'élève sage-femme, coiffée d'un immense chapeau de +paille orné de fleurs des champs. Il y avait Véra, l'externe nihiliste, +coiffée d'un béret rouge, et deux échappées des petits théâtres de la +rive droite; plus élégamment habillées, celles-là , mais pas moins +tapageuses. + +Toutes les quatre fumaient des cigarettes turques, offertes par +l'étudiante russe. + +Les gardiens du jardin les regardaient de travers, mais au Luxembourg on +n'est pas si collet-monté qu'aux Tuileries et les habitués y ont leurs +coudées franches. + +Ce fut une fête en plein air que cette rencontre entre ces émancipées et +les deux étudiants les plus _chic_ du pays Latin. Il y eut des cris de +joie et des accolades à grands bras. Maria proposa de se prendre tous +par la main et de danser en chantant la ronde du pont d'Avignon. + +Peut s'en fallut qu'on ne s'y mît. Mais Paul Cormier modéra ces ardeurs, +en disant gaiement: + +--Veuillez remarquer, Mesdames, que je suis aujourd'hui en tenue d'homme +sérieux. Respectez ma redingote noire et mon chapeau haut de forme. + +--T'as raison, mon p'tit, s'écria mademoiselle Zoé, figurante au théâtre +Beaumarchais, si tu gigottais ici devant les femmes comme il faut du +quartier, ça te ferait du tort pour te marier. Pas de bêtises, +Po-Paul!... épouse la fille d'un épicier cossu et quand tu auras le +_sac_, n'oublie pas tes petites camarades. + +Paul ne songeait guère à se marier, mais la dame au livre n'était pas +loin. En se retournant, il s'était aperçu qu'elle le regardait et il ne +se souciait pas de danser une farandole, sous les yeux de cette blonde +qu'il persistait à trouver charmante et distinguée, on dépit des +sarcasmes du beau Mirande, vexé d'avoir été éconduit. + +--Ils sont trop verts! pensait Paul Cormier. Si elle avait daigné lui +répondre quand il l'a abordée, il déclarerait qu'elle est adorable. Et +il ne m'est pas démontré qu'elle recevrait aussi dédaigneusement un +hommage plus discret. + +Le refus de Paul fut appuyé par mademoiselle Véra. Cette jeune personne +qui portait les cheveux courts comme un garçon, et une mante de serge +blanche taillée comme les _touloupes_ des paysans Russes, n'était pas +précisément jolie avec son teint chlorotique et son nez à la Roxelane, +mais elle avait des yeux verts d'un éclat singulier et d'une mobilité +troublante. + +Elle déclara que, libre-penseuse et citoyenne de la future République +universelle, elle rougirait de se donner en spectacle aux vils bourgeois +qui attristaient de leur présence le jardin du Luxembourg. + +--Tu aimerais mieux pétroler le Palais... moi aussi, dit le seigneur de +Mirande. + +Heureusement, son oncle n'était pas là pour l'entendre. + +--Eh bien! reprit-il gaiement, chère _Véra_, qui vivra _verra_. + +--Oh! un calembour! ricana une des cabotines; voilà Mirande qui joue les +Christian, à la ville. + +--Mes enfants, il ne s'agit pas de tout ça, dit Maria. On s'embête ici, +au milieu de tous ces types. + +Tu paies à dîner, pas vrai, mon vieux Jean? + +--À dîner, à souper... tout ce que vous voudrez, mes petites reines. + +--Alors, il est temps d'aller prendre l'absinthe au _Boul'Mich_. + +--Allons-y! conclut Mirande. En es-tu, Paul? + +--Non. Je dîne chez ma mère, je te l'ai déjà dit. + +--Tiens, s'écria Zoé, j'ai vu jouer une pièce qui s'appelle comme ça. + +--En route! reprit Maria, en s'emparant du bras de Jean. + +Ses aimables compagnes entourèrent le couple et le groupe tumultueux +roula comme une avalanche vers la grand escalier de la terrasse. + +Trop heureux d'être délivré de leur bruyante société, Paul Cormier les +laissa partir sans regret. + +Ils l'avaient entraîné assez loin de la dame blonde. Il lui tardait de +la revoir et d'essayer d'attirer son attention, car il ne désespérait +pas de lui plaire, en s'y prenant autrement que ne l'avait fait Mirande. + +Il tenait d'autant plus à tenter l'aventure que pareille occasion ne +s'offrirait peut-être plus jamais de réaliser le rêve de toute sa vie. + +Ce rêve ambitieux, c'était de se faire aimer d'une femme du vrai monde +et celle-là en était certainement, quoi qu'en pût dire ce Jean qui ne +croyait à rien. + +Il s'agissait maintenant de manÅ“uvrer adroitement et Paul avait à +choisir entre deux partis: ou aborder à son tour la liseuse, sous +prétexte de lui présenter les excuses de son ami, en lui disant que cet +ami était gris; ou bien se contenter de la saluer respectueusement, afin +de marquer par cette politesse discrète que, lui, Paul Cormier, +désapprouvait la conduite de son camarade au chapeau pointu et se tenait +prêt à réparer les torts de ce garçon mal élevé, pour peu qu'elle voulût +l'y encourager d'un coup d'Å“il. + +Paul penchait pour cette dernière façon de procéder qui convenait mieux +à son tempérament et il en était déjà à se composer une attitude pour ne +pas manquer son effet, quand il s'aperçut que la place était vide. + +La dame avait levé le siège, pendant qu'il se défendait contre les +instances des invitées de Mirande et il eut beau chercher de tous les +côtés, il ne retrouva ni elle ni son chevalier noir. + +--Allons! murmura-t-il tristement, j'arrive trop tard. Et il ne me reste +même pas la ressource de la suivre pour voir où elle demeure. Elle a dû +remonter dans son équipage qui l'attendait à une des portes du jardin. +L'ange blond s'est envolé et je ne le reverrai plus... Bah! qui sait?... +en venant tous les jours sur cette terrasse, je l'y rencontrerai +peut-être... et, j'aurai soin d'y venir sans ce grand fou de Mirande. + +Médiocrement consolé par ce très vague espoir, Paul s'achemina vers la +grille qui fait face aux galeries de l'Odéon. + +Il était résigné à s'en aller rue des Tournelles chez sa mère qui +l'attendait pour dîner. Il y a, tout près de cette sortie du Luxembourg, +une station de fiacres et il comptait en prendre un. + +Le concert tirait à sa fin; les amateurs de musique en plein vent +commençaient à se disperser et le gros de la foule s'écoulait du côté de +la rue de Vaugirard. + +Paul suivit le torrent. + +Après avoir passé devant la fontaine de Médicis, il franchit la grille +et avant de remonter à droite, du côté où stationnent les voitures de +place, il s'arrêta un instant sur le trottoir pour allumer un cigare. + +Quand ce fut fait, en regardant machinalement devant lui, il avisa, au +coin de la rue Corneille, un coupé de maître, attelé de deux beaux +chevaux bais-bruns. + +Un cocher majestueux, haut perché sur son siège avait les guides en main +et le fouet appuyé sur la cuisse droite. Un valet de pied en livrée +sombre se tenait debout près de la portière. + +Paul, qui avait la prétention d'être connaisseur en équipages, se mit à +admirer celui-là . + +Les glaces étaient levées, quoiqu'il fît très chaud, mais il crut voir à +travers la vitre un visage féminin qui disparut aussitôt. + +C'en était assez pour exciter la curiosité d'un flâneur, mais Paul se +dit qu'il ferait une sottise en allant regarder de plus près une +princesse si bien gardée et passa, non sans se retourner trois fois. + +A la troisième, il constata que le coupé n'était plus là . + +Il avait dû tourner rapidement et filer vers la place de l'Odéon. + +Paul continua son chemin sans se presser. + +Arrivé à la station, il ouvrit la portière du fiacre qui tenait la tête +de la file et il allait y monter, lorsqu'une femme y entra du côté +opposé et y prit place tranquillement. + +Il n'avait nulle envie de contester le droit de priorité de cette dame +et il recula pour se mettre en quête d'une autre voiture, mais +l'inconnue lui dit: + +--Venez, monsieur! + +Elle avait rabattu sur sa figure une épaisse voilette de blonde noire, +et Paul ne pouvait pas voir si elle était jolie, mais la voix était +douce, la tournure distinguée, la toilette élégante. + +C'était décidément la journée aux aventures. + +--Au rond-point des Champs-Élysées! reprit la dame. + +Paul Cormier tombait de son haut. Elle lui parlait comme elle aurait +parlé à un de ces commissionnaires qui ouvrent, aux stations, les +portières des fiacres. + +Il aurait dû la planter là , mais c'était si drôle qu'il se décida tout +de suite à répéter au cocher l'ordre qu'elle venait de donner et à +prendre place à côté d'elle dans la voiture. + +Le romanesque Paul aimait l'imprévu: il était servi à souhait. + +Mais il n'augurait pas très bien de cette nouvelle aventure. + +Il savait que les grandes mondaines n'ont pas coutume de se jeter ainsi +à la tête d'un monsieur qu'elles n'ont jamais vu et il pensait que cette +personne, un peu trop sans façon, pouvait bien n'être qu'une farceuse en +quête d'une liaison passagère... et productive. + +Elle avait cependant si bon air qu'il voulait savoir à quoi s'en tenir +sur ses intentions. + +Il lui restait tout le temps de faire avec elle, avant d'aller dîner au +Marais, une promenade qui éclaircirait ce petit mystère, et rien ne +l'empêcherait ensuite de fausser compagnie à la promeneuse, s'il +s'apercevait qu'elle ne valait pas la peine d'être conquise. + +Elle ne le fit pas languir. + +Le fiacre commençait à peine à descendre la rue de Tournon et Paul en +était encore à chercher une phrase pour entamer la conversation, quand +elle releva sa voilette. + +Cette inconnue c'était la blonde aux yeux noirs que Jean de Mirande +avait abordée si audacieusement et avec si peu de succès, sur la +terrasse du jardin. + +Elle regardait Paul, en souriant et elle paraissait s'amuser de son +étonnement et de son trouble. + +--Quoi! Madame, dit-il assez gauchement, c'est vous qui, tout à +l'heure... + +--Oui, Monsieur, répondit-elle, sans paraître embarrassée, c'est moi qui +étais assise, là -bas, sous les grands marronniers, quand votre ami s'est +permis de m'adresser la parole. + +--Je vous prie de croire, Madame, que j'ai fait ce que j'ai pu pour +l'empêcher de commettre cette inconvenance. + +--Je le sais, Monsieur; j'ai très bien vu que vous avez essayé de le +retenir et j'ai deviné que vous le désapprouviez. + +--Oh! absolument! + +--Je n'en doute pas. C'est ce qui m'a fait désirer de vous connaître. + +L'explication ne laissait pas que d'être flatteuse pour Paul Cormier; +mais elle n'excusait pas l'allure, pour le moins excentrique, de cette +dame qui, pour faire connaissance avec un jeune homme qu'elle venait de +voir pour la première fois, n'imaginait rien de mieux que d'envahir un +fiacre où il montait et de lui commander de l'accompagner à l'autre bout +de Paris. + +Il n'aurait plus manqué que de baisser les stores. + +Elle ne s'en avisa point, ni Paul non plus, car il avait beau se dire +qu'il était tombé sur une chercheuse de rencontres, il ne parvenait pas +à se le persuader, tant l'air de cette blonde énigmatique était en +désaccord avec sa conduite. + +Il y avait dans toute sa personne et dans le ton qu'elle avait pris un +je ne sais quoi qui commandait, sinon le respect, au moins des égards, +et au risque d'être dupe, Paul ne put pas se décider à lui parler +autrement qu'il ne l'aurait fait dans un salon. + +--Quel dommage, reprit-elle, qu'un homme si bien né soit si mal élevé! + +--Comment savez-vous qu'il est bien né? demanda Paul. + +--Il ne s'est assis près de moi qu'un instant et il a trouvé le temps de +dire son nom... je crois même qu'il y a ajouté son adresse. + +--Et son nom vous était connu? demanda Paul, très étonné. + +--Oh! depuis bien des années. Sa famille est une des plus anciennes et +une des plus illustres du Languedoc. + +Cormier pensa tristement que la sienne ne remontait pas si loin et que +sa notoriété ne s'était jamais étendue au-delà du quartier des Halles, +mais il ne laissa pas voir à la dame qu'elle venait de l'humilier, sans +le vouloir. + +Il se contenta de répondre: + +--Jean eût été bien fier, s'il avait su que, pour vous, il n'était pas +le premier venu. Pourquoi ne le lui avez-vous pas dit? + +--Je n'avais garde... pour plusieurs raisons... la première, c'est qu'il +aurait fallu me nommer... Or, si j'ai entendu parler de lui, il n'a +jamais entendu parler de moi... Mon nom ne lui aurait rien appris... et +d'ailleurs, menant la vie qu'il mène, il doit se soucier fort peu de me +connaître. + +--Il mène la même vie que tous les étudiants... la même que moi. + +--Permettez-moi, Monsieur, de n'en rien croire. Je vous regardais quand +vous avez rencontré sur la terrasse les demoiselles qui l'ont emmené... +et j'ai vu que vous avez refusé de les suivre. + +--J'ai refusé, parce que je ne pensais qu'à vous. + +--Vraiment?... alors, vous n'en avez que plus de mérite à ne pas vous +être conduit avec moi comme l'a fait M. de Mirande... mais, quel plaisir +peut-il prendre à s'entourer de ces créatures? + +L'une d'elles est sa maîtresse, n'est-ce pas? + +--Je devrais vous répondre que je n'en sais rien, mais je veux bien vous +dire la vérité... Jean n'a rien de commun avec le lierre... il ne +s'attache pas. + +--Il n'y a que demi-mal. + +--Alors, vous l'approuvez de n'aimer sérieusement aucune femme? + +--Je ne dis pas cela, répliqua vivement la dame; je l'approuve de ne pas +aimer à tort et à travers, mais je ne désespère pas d'apprendre un jour +qu'il a trouvé enfin une femme digne de lui... et qu'il l'aime. + +--C'est la grâce que je lui souhaite. Elle ne l'a pas encore touché et +elle pourra se faire attendre. + +Maintenant, Madame, oserai-je vous demander en quoi sa conversion vous +intéresse? + +Et comme elle ne paraissait pas disposée à répondre, Paul reprit: + +--Je me permets de vous poser cette question parce que vous ne m'avez +encore parlé que de lui. + +--N'êtes-vous pas son meilleur ami? + +--Je le crois, mais avouez que je pousserais l'amitié jusqu'à +l'abnégation la plus invraisemblable, si je ne vous disais pas que je +serais heureux de vous plaire et que je m'étonne d'être appelé à +l'honneur de vous fournir des renseignements sur Jean de Mirande. + +Vous auriez pu les lui demander à lui-même, au lieu de l'éconduire... et +je pourrais ajouter: pour qui me prenez-vous? + +La dame rougit et ce fut d'un ton peiné qu'elle répondit: + +--Pardonnez-moi, Monsieur, si je vous ai offensé. J'avais cru, en +m'adressant à vous, que je pourrais, sans vous blesser, vous interroger +sur M. de Mirande... et je n'ai pas craint de tenter une démarche... que +j'espère ne pas avoir à regretter. + +--Oh! protesta Paul Cormier, je n'abuserai pas de la situation. + +Elle n'a cependant rien de flatteur ni d'agréable pour moi, convenez-en. +Me voilà réduit au rôle de confident... et encore!... jusqu'à présent +vous ne m'avez pas confié grand'chose... + +J'espérais mieux et quand vous avez bien voulu m'inviter à monter dans +cette voiture, si j'avais pu prévoir qu'il ne serait question que de +Mirande et de sa famille... + +--Ne vous repentez pas d'avoir fait une bonne action, interrompit la +blonde inconnue. + +--Une bonne action, dites-vous?... voilà un bien gros mot!... je +n'aperçois pas encore quel service j'ai pu vous rendre. + +--Un grand service... vous le reconnaîtrez plus tard et... pourquoi ne +l'avouerais-je pas?... je compte vous en demander d'autres... + +--Je vous reverrai donc! + +--Oui... si vous voulez me promettre de ne pas chercher à savoir qui je +suis... + +--Voilà une condition un peu dure! + +--Et de ne rien dire à votre ami. + +--Il ne m'en coûtera guère d'être discret, mais... quelle sera ma +récompense, si je me soumets à l'autre condition? + +--Fiez-vous-en à ma reconnaissance et comptez qu'un jour vous saurez +tout. + +--Soit! j'accepte; mais comment vous reverrai-je? Vous ne m'avez pas dit +votre nom... je suppose que vous ne voulez pas me le dire... et vous ne +savez pas le mien. + +--Il ne tient qu'à vous de me l'apprendre. Je m'en souviendrai, je vous +le jure. + +Ce fut dit avec un accent de sincérité chaleureuse qui toucha Paul +Cormier, sans le convaincre tout à fait. + +Il se défiait encore un peu des intentions de la dame et le rôle effacé +qu'elle semblait lui réserver ne le tentait guère. Mais elle était, +comme a écrit La Bruyère, _si jeune, si belle et si sérieuse_, qu'il se +laissait aller à la croire. + +Il allait peut-être s'ouvrir pour lui ce grand monde qu'il rêvait et +Paul n'était pas homme à refuser d'y entrer, même par une porte secrète. + +L'inconnue en était certainement et elle lui offrait d'emblée une sorte +de traité d'alliance. + +Après l'amitié, l'amour viendrait peut-être et cette chance valait bien +qu'il acceptât le compromis qu'elle lui proposait. + +Et pourtant sa réponse se fit attendre. Il lui en coûtait de décliner +son nom roturier à une femme qui connaissait à fond l'armorial du +Languedoc où figurait si brillamment l'aristocratique famille de +Mirande. + +Il s'y décida cependant. + +C'était le seul moyen de la revoir, puisqu'elle ne voulait pas lui dire +le sien. + +--Je m'appelle Paul Cormier, dit-il brusquement, comme un homme qui +prend tout à coup son parti de subir une nécessité désagréable. + +Et ne voulant pas faire les choses à demi, il ajouta: + +--Je n'ai plus que ma mère qui n'habite pas avec moi. Je finis ma +dernière année de droit et je demeure rue Gay-Lussac, nº 9. + +Vous voilà renseignée, Madame. Je ne vous demande pas de me rendre la +pareille. + +--Je vous ai promis que plus tard vous sauriez tout. Je vous le promets +encore. En attendant que je puisse tenir ma promesse, vous vous +contenterez de me voir. + +--Pas chez vous, je suppose? + +--Ni chez vous, Monsieur, dit en souriant la mystérieuse blonde. + +Je vous écrirai pour vous faire savoir où nous pourrons nous rencontrer. + +Et vous ne croyez pas, je l'espère, que j'attends de vous d'autres +services que ceux qu'un galant homme peut, sans déchoir, rendre à une +honnête femme qui a recours à son obligeance, sinon à sa protection. + +Ce langage ferme et net fit sur Paul une impression profonde. + +Son consentement ne tenait plus qu'à un fil et s'il hésitait encore, +c'est qu'un point à éclaircir lui tenait au cÅ“ur. + +--Eh! bien? demanda la dame; est-ce convenu? + +--Oui... si... + +--Quoi! il y a un: si! + +--Ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire... + +--C'est donc bien terrible? + +--Non... c'est enfantin... Donnez-moi votre parole d'honneur que vous +n'aimez pas Jean de Mirande... que vous ne l'aimez pas... d'amour. + +--Je vous la donne. Je n'ai pas d'amour pour lui et je n'en aurai +jamais. + +--Jamais, c'est beaucoup dire. + +--Je ne puis pas l'aimer. Un jour je vous apprendrai pourquoi. + +--C'est bien... je vous crois, dit gravement Paul Cormier. Je ferai tout +ce que vous voudrez. + +--Merci, Monsieur!... à dater de cet instant vous pouvez compter sur moi +comme je compte sur vous... et avant de nous séparer... + +--Déjà !... + +--Il le faut. Nous approchons du rond-point et je vous prierai de +descendre un peu avant d'y arriver. + +--Vous craignez qu'on ne nous voie ensemble? + +--Probablement. + +--Votre mari, n'est-ce pas? + +--Prenez garde!... voilà que vous manquez à nos conventions! + +--C'est juste. Je retire ma question... et je ne recommencerai plus. +Mais j'ai une grâce à vous demander... Je vais vous quitter et je ne +sais quand je vous reverrai, mais vous ne me défendez pas de penser à +vous. + +--Non certes. + +--Eh! bien, quand j'y penserai, ne serez-vous jamais pour moi que Madame +X...? ne pourrai-je jamais rattacher ma pensée à un petit nom... celui +que vous choisirez, si vous tenez à me cacher le véritable? + +--C'est enfantin, comme vous disiez tout à l'heure, répondit en riant la +belle inconnue; mais je ne veux pas vous refuser cette satisfaction. +Quand vous penserez à moi... eh! bien... pensez à Jacqueline. + +--Jacqueline! murmura Paul qui trouvait ce nom charmant. + +Je répéterai souvent: Jacqueline!... cela m'aidera à prendre patience +jusqu'au jour où vous voudrez bien vous souvenir de moi. + +--Ne craignez pas que j'oublie, reprit vivement la dame. Mais le moment +est venu de nous quitter. Il ne me reste qu'à vous dire... + +--Adieu? + +--Non. Au revoir! faites arrêter le cocher, je vous prie. + +Paul tourna le bouton d'avertissement et demanda: + +--Vous gardez la voiture, Madame? + +--Oui... je la quitterai un peu plus loin. + +Paul comprit qu'elle attendait qu'il partît pour donner l'adresse de la +maison où elle allait. + +Il ouvrit la portière et il descendit. + +Il espérait que Jacqueline allait lui tendre la main, et il l'aurait +baisée avec enthousiasme cette main, gantée de Suède. + +Il n'eut même pas le plaisir de la serrer, car dès qu'il fit le geste de +la prendre, elle se retira vivement. + +Cette première déception n'était pas pour le mettre de bonne humeur. + +Il s'était laissé enguirlander par les douces paroles de la dame et il +venait d'accepter les conditions bizarres qu'elle lui imposait. + +Il n'eut pas plutôt pris pied sur la chaussée de la grande avenue des +Champs-Elysées qu'il changea de sentiment sur la soi-disant Jacqueline. + +Ce fut un revirement complet. + +Dans la voiture, il la trouvait adorable; il croyait à ses serments et +aux histoires pleines de réticences qu'elle lui racontait. + +Depuis qu'il avait touché terre, elle lui faisait l'effet d'une +intrigante et il ne se pardonnait pas de s'être laissé prendre à ses +mensonges. + +--Non, disait-il entre ses dents, je ne me corrigerai jamais... les yeux +d'une jolie fille m'empêcheront toujours d'y voir clair. En voilà une +qui s'en va m'attendre à la sortie du Luxembourg et qui me force à +monter en fiacre avec elle. Maria, l'apprentie accoucheuse, n'oserait +pas en faire autant. Je me laisse emmener et au lieu de profiter de +l'occasion, je la prends pour une femme du monde et j'écoute pieusement +les balivernes qu'elle me débite sur mon ami Jean... Ah! ce qu'il me +blaguerait, s'il me voyait lâché sur l'asphalte, pendant qu'elle se fait +conduire chez un amant qui l'attend du côté du rond-point! Elle m'a joué +là un bon tour, mais je la repincerai... + +Tout en s'objurguant ainsi lui-même, Paul suivait des yeux la voiture. + +Il en était descendu à la hauteur du Cirque d'Eté et il s'était avancé +jusqu'au coin de l'avenue Matignon. Il la vit s'arrêter un peu plus +loin, du côté de la rue Montaigne. + +La dame en sortit, paya le cocher et s'engagea, sans se retourner, mais +sans trop se presser, dans l'avenue d'Antin. + +--Parbleu! je saurai où elle va, grommela Paul Cormier. + +Elle m'a fait jurer de ne pas l'interroger, mais elle ne m'a pas défendu +de la suivre. Si elle s'en aperçoit, je la rattraperai et nous aurons +une petite explication où je ne me gênerai pas pour lui dire son fait. +Si elle ne me voit pas, je ne la lâcherai qu'à la porte de la maison où +elle entrera. + +Et encore! non... je me sens très capable d'y entrer avec elle... il en +arrivera ce qu'il pourra. + +Paul passait d'un excès à l'autre. Après avoir été trop timide, il +devenait trop hardi. + +Il eut tôt fait de revoir la dame qui filait rapidement sur le large +trottoir de l'avenue d'Antin et comme il était passé maître dans l'art +du suivre les femmes, il sut maintenir sa distance, sans se rapprocher +jusqu'à attirer son attention. + +Il manÅ“uvra si bien qu'au moment où, après avoir tourné court, elle +franchit le seuil d'une porte cochère ouverte, il put la rejoindre sous +la voûte, sans qu'elle sentît qu'il était presque sur ses talons. + +La maison avait l'air d'être un hôtel particulier et la blonde y avait +ses entrées,--soit qu'elle l'habitât, soit qu'elle y fût déjà venue +souvent--car elle poussa tout droit jusqu'à une tapisserie mobile qui +barrait le vestibule et qu'elle écarta avec sa main, cette main qu'elle +avait refusée à Paul en le congédiant. + +Paul, qui serrait de près sa traîtresse, arriva juste au moment où +apparaissait un superbe valet de pied, placé là pour recevoir les +visiteurs et pour crier leurs noms. + +Ce domestique ne connaissait pas Cormier, mais il connaissait la dame +et, comme ils entraient ensemble, il annonça sans hésiter: + +--Monsieur le marquis et madame la marquise de Ganges! + +Paul avait réussi au-delà de ce qu'il espérait. Il était entré dans la +place, avant que la dame se fût aperçue de sa présence. Il venait même +d'apprendre son véritable nom qu'elle tenait tant à lui cacher. Mais ces +succès inattendus le gênaient énormément. + +Il avait deviné sans peine que le valet de pied l'avait pris pour le +mari de la femme qu'il avait l'air d'escorter. Il prévoyait donc que +cette annonce saugrenue allait faire sourire ceux qui l'avaient entendue +et mettre en colère la prétendue Jacqueline, marquise de Ganges. + +Il aurait bien voulu battre en retraite, mais il n'était plus temps. + +Paul était tombé au beau milieu d'une de ces réunions mondaines que les +Anglais appellent: _five o'clock tea_, et ce thé de cinq heures se +tenait dans la cour de l'hôtel, une cour pleine de fleurs et couverte +d'un _velum_ en soie, destiné à préserver les invités des ardeurs du +soleil printanier. + +Il y avait là une douzaine de visiteurs des deux sexes, groupés autour +de la maîtresse du logis qui offrait à la ronde des tasses de thé et +tous les yeux étaient braqués sur le couple nouveau venu. + +Évidemment, un orage allait tomber sur l'intrus qui se permettait de +s'introduire ainsi dans un cercle d'intimes où personne ne le +connaissait. + +A la grande stupéfaction de Paul, cet orage n'éclata pas. + +Il y eut des chuchotements, mais pas la moindre manifestation hostile et +les regards fixés sur Paul étaient plutôt bienveillants. + +La marquise, seule, rougit et lui lança un coup d'Å“il, chargé de +reproches, mais non pas de menaces. + +Elle aussi avait deviné la méprise du domestique et le prodigieux fut +qu'elle s'abstint de la rectifier. + +Se résignait-elle à en subir les conséquences pour éviter une +explication qui n'aurait pas tourné à son avantage, si Paul se fût avisé +de raconter comment il se trouvait là , après une course en fiacre? Il +était tenté de le croire et il ne répugnait pas à se prêter à cette +comédie de salon, mais il se demandait comment la dame allait se tirer +de la situation qu'elle paraissait disposée à accepter. + +Les invités qui la connaissaient devaient connaître aussi son mari et +probablement ce mari ne ressemblait guère à Paul Cormier, qui n'avait +pas du tout, comme on dit au théâtre, le _physique de l'emploi_. + +Mais les figures n'exprimaient pas d'autre sentiment que la +curiosité--une curiosité décente qui n'avait rien de blessant pour celui +qui en était l'objet. + +On l'observait à la dérobée, comme on observe un monsieur dont on a +souvent entendu parler et qu'on n'a jamais vu. + +La dame qui donnait ce thé vint droit à Paul Cormier et lui dit +gracieusement: + +--Soyez le bienvenu chez moi, monsieur le marquis. Cette chère Marcelle +ne vous attendait que la semaine prochaine. Je la remercie de ne pas +avoir perdu un seul jour pour vous amener ici. Vous êtes arrivé, hier, +je pense? + +A cette question qu'il aurait dû prévoir, Paul ne sut que répondre et il +serait resté bouche bée; mais la blonde aux yeux noirs se chargea d'y +répondre. + +--Ce matin, par l'orient-express, dit-elle, en regardant fixement son +prétendu mari. + +--C'est fort aimable à vous et surtout à M. de Ganges d'être venus, +reprit la maîtresse de la maison: car il doit être horriblement fatigué +après un si long voyage. + +Paul se contenta de sourire. C'était le meilleur moyen de ne pas se +compromettre; mais il ne pourrait pas toujours se tirer d'affaire avec +des sourires et il n'imaginait pas comment finirait la scène. + +Elle commençait du reste à l'amuser et il reprenait peu à peu son +aplomb, fort dérangé au début. + +--Permettez-moi, monsieur le marquis, continua la dame, qui était une +fort belle personne, un peu mûre, mais d'aspect agréable; permettez-moi +de vous présenter mes amis, après vous avoir présenté à mes amies, qui +sont aussi les amies de Marcelle et que vous aurez l'occasion de revoir, +puisque vous comptez faire un assez long séjour à Paris. + +Cette fois Paul se contenta de s'incliner et les présentations +commencèrent. + +Ce n'étaient que comtesses et baronnes, marquis et vicomtes, tout un +annuaire de la noblesse où le véritable marquis de Ganges se serait +trouvé dans son élément. + +La marquise y était certainement. Elle les connaissait tous et toutes. +Elle aussi s'était remise d'un trouble passager et elle manÅ“uvrait +maintenant avec une aisance parfaite, sur ce terrain devenu difficile +pour elle, depuis l'erreur du valet de pied. + +--Vous offrirai-je une tasse de thé? + +Et comme l'étudiant, qui trouvait le thé fade, hésitait à accepter: + +--Vous n'êtes pas forcé, reprit gaiement la dame qui recevait. Mon thé +est laïque et gratuit, mais pas obligatoire. Vous saurez que chez moi la +liberté complète est à l'ordre du jour. On n'est même pas tenu de +s'occuper des femmes. Nous nous suffisons très bien à nous-mêmes... et +vous allez nous permettre d'accaparer cette chère Marcelle pour causer +chiffons pendant qu'avec ces messieurs vous parlerez politique, si le +cÅ“ur vous en dit. + +Parler politique, Paul Cormier n'y tenait pas, mais il était enchanté de +profiter de la permission de s'éloigner du groupe féminin, en attendant +qu'il se présentât une occasion de disparaître à l'anglaise, car pour le +moment il ne songeait qu'à couper court à un _imbroglio_ des plus +scabreux. + +Il laissa donc ces dames s'emparer de la marquise et la faire asseoir +avec elles autour de la table sur laquelle chantait sa chanson le +samovar, cette théière en cuivre que les Russes ont importée à Paris. + +Quoiqu'en eût dit la maîtresse de la maison, les messieurs ne +paraissaient pas tous disposés à faire bande à part. Madame de Ganges +fut très entourée et très complimentée par des cavaliers qui cherchaient +certainement à lui plaire. + +Paul n'avait pas le droit d'être jaloux, mais il lui passa par l'esprit +que sa présence était pour quelque chose dans ces empressements. Ces +beaux gentilshommes avaient l'air de se dire: «Le mari est revenu. La +marquise va ouvrir son salon, fermé pour cause de veuvage momentané. +C'est le vrai moment de lui faire la cour.» + +Ce n'était de la part de Paul qu'une simple conjecture, mais il y voyait +déjà un peu plus clair dans la situation où l'avait jeté un engrenage de +petits événements, plus bizarres les uns que les autres. + +Il savait maintenant que la soi-disant Jacqueline, s'appelait, de son +vrai prénom, Marcelle, qu'elle était la femme légitime d'un marquis, que +ce mari en voyage, ou plus probablement fixé à l'étranger, était attendu +et qu'on ne le connaissait pas encore dans le monde où la marquise +vivait à Paris. + +Il fallait qu'il fût jeune, ce mari, puisque Paul avait pu être pris +pour lui. + +Mais, il fallait aussi que sa femme fût bien sûre qu'il ne reviendrait +jamais, car s'il avait dû reparaître, elle ne se serait pas résignée, +sans la moindre hésitation, à passer pour être la femme d'un autre. + +Jusqu'où comptait-elle pousser cette substitution improvisée? Paul ne +s'en doutait pas, mais quoi qu'il advînt, elle serait désormais obligée +de compter avec lui. Il était entré dans son jeu, sans sa permission, +mais elle l'y avait admis, puisqu'elle n'avait pas réclamé. Au +contraire, elle l'avait plutôt encouragé, par un regard qui lui +enjoignait d'être discret, et par son silence. + +Il espérait bien ne pas s'arrêter en un si beau chemin. Il savait le nom +de l'énigmatique blonde du Luxembourg; il ne tarderait guère à savoir où +elle demeurait et quand il en serait là , le reste irait tout seul. + +Par exemple, il ne devinait encore pas pourquoi elle s'intéressait à +Jean de Mirande, mais ce mystère-là finirait bien par être éclairci +comme les autres. + +Il ne devinait pas non plus ce que pouvait être l'homme décoré et +boutonné qui n'avait fait que paraître et disparaître sur la terrasse du +Luxembourg. Il avait oublié de s'en informer pendant le voyage en +fiacre, mais il comptait bien y revenir, quand il la reverrait, ce qui +ne pouvait guère tarder. + +Depuis que la marquise était assise, Paul, resté debout, se tenait un +peu à l'écart, mais son isolement allait prendre fin, car deux ou trois +invités s'approchaient dans l'intention évidente d'entamer avec lui une +conversation qu'il redoutait un peu. + +--Monsieur de Servon, appela tout à coup la maîtresse de la maison, +avouez que vous grillez d'envie de tailler une banque de baccarat. + +M. de Servon, qu'elle interpellait ainsi, était un jeune homme qui +aurait pu représenter, au naturel, _ce grand flandrin de vicomte_, dont +il est question dans une des comédies de Molière. + +Vicomte, il l'était, et de plus efflanqué, ravagé, long comme un jour +sans pain, vicieux comme pas un et ne s'en cachant pas. + +--J'avoue, baronne, j'avoue! répondit-il gaiement. + +--En plein jour!... à la face du soleil!... vous n'avez pas honte? lui +demanda en riant la dame. + +Décidément, la maîtresse du logis était une baronne. Encore un +renseignement que Paul Cormier attrapait au vol. + +--Mais non... nous jouerions à l'ombre, puisqu'il y a un _velum_. Et je +parierais volontiers que vous l'avez fait tendre pour me permettre +d'abattre _neuf_, sans me gâter le teint. + +--Vous avez donc le démon du jeu dans le corps? + +--Moi!... mais je le déteste, le jeu!... seulement je déteste encore +plus l'oisiveté. Vous savez qu'elle est la mère de tous les vices, cette +coquine d'oisiveté. + +--J'ai toujours pensé que vous étiez son fils. Taillez-la donc votre +banque! Vous voyez que la table est mise là -bas... et vous aurez en M. +de Ganges un adversaire digne de vous. + +--Dites donc que je serai le pot de terre contre le pot de fer... je ne +roule pas sur les millions, moi. + +--Il paraît que le vrai marquis est fortement millionnaire, se disait +Paul Cormier; je puis bien le remplacer auprès de sa femme, mais au +jeu!... c'est une autre affaire. + +--Faites donc à ce grand fou le plaisir de lui gagner quelques centaines +de louis, dit la baronne en s'adressant au faux marquis. Marcelle ne +vous en voudra pas de nous la laisser. + +Marcelle ne dit mot, mais elle fit signe que non, au grand étonnement de +Paul, qui se demanda immédiatement: + +--Pourquoi désire-t-elle que je joue? + +L'idée lui vint aussitôt que c'était pour lui procurer un moyen +d'échapper en partie aux embarras de la situation. S'il était resté avec +les femmes, il aurait eu à répondre tôt ou tard à des questions +gênantes. Moins il parlerait, plus il aurait de chance de ne pas se +trahir. Et au baccarat, on ne parle que pour demander: cartes, ou pour +annoncer son point. + +Il sut gré à la charmante blonde de sa bonne intention, mais il resta +perplexe. Il ne haïssait pas le jeu et dans sa vie d'étudiant, il avait +gagné ou perdu au rams, au piquet et à l'écarté, beaucoup de +_consommations_ dans les cafés du Boul'Mich. Il lui était même arrivé de +jouer au baccarat, les nuits de folle orgie au quartier, et d'y laisser +des pièces blanches. Mais il n'avait jamais risqué de perdre plus qu'il +ne possédait. Il préférait garder son argent pour mener joyeuse vie, +quand son ami Jean de Mirande qui, lui, était joueur comme les cartes, +arrangeait des soupers ou des parties de campagne avec les coryphées du +bal Bullier. + +Et il n'était pas tenté de lutter contre ce vicomte de Servon qui devait +être un vieux routier du baccarat et qui avait sur un pauvre étudiant la +première des supériorités au jeu: celle des capitaux. + +Paul n'était cependant pas sans argent dans sa poche. Il avait, par +hasard, touché, la veille, un mois de la pension maternelle et il +n'avait pas eu le temps de l'écorner beaucoup. + +Mais les vingt-cinq louis qui lui restaient ne constituaient qu'un +maigre contingent pour livrer sur le tapis vert une grosse bataille. + +Le vicomte n'en ferait qu'une bouchée de ces vingt-cinq louis sur +lesquels Paul comptait pour vivre largement jusqu'au mois prochain. + +Et elle s'annonçait comme devant être chaude la bataille, car dès les +premiers mots du dialogue qui venait de s'engager entre la baronne et le +vicomte, les invités du sexe masculin s'étaient mis à tourner autour de +l'aspirant à la banque, comme les papillons tournent autour d'un +flambeau dont la flamme va leur brûler les ailes. + +Un de ces messieurs profita de l'occasion pour complimenter le faux +marquis de Ganges en lui disant: + +--Toutes mes félicitations, Monsieur le marquis. A l'âge où d'autres ne +songent qu'à leurs plaisirs, vous avez déjà un coup d'Å“il et une entente +des affaires que les financiers les plus expérimentés vous envient. +Cette concession en Turquie, nos plus gros capitalistes l'avaient +manquée, et pour l'obtenir, vous n'avez eu qu'à vous montrer. + +--Quelle concession? se demandait Paul. Du diable! si je me doutais +qu'on m'avait concédé quelque chose dans les États du Sultan! + +Et comme il n'avait garde de répondre, le monsieur, qui devait être un +gros spéculateur, reprit en souriant: + +--Vous avez remporté là une grande victoire, mais il y a temps pour tout +et je conçois que vous aimiez à vous distraire au jeu de vos grands +travaux. Le jeu c'est encore une affaire... n'est-ce pas, cher vicomte? + +--Plus souvent mauvaise que bonne... pour moi, du moins, grommela M. de +Servon. Mais nous perdons notre temps à bavarder... or, à sept heures et +demie on viendra annoncer que Mme la baronne est servie et on nous +mettra poliment à la porte. Donc, si vous m'en croyez, messieurs, nous +profiterons sans plus tarder de l'aimable attention qu'a eue Mme Dozulé +de nous faire dresser une table là -bas. + +--Bon! pensa Paul Cormier que ses interlocuteurs renseignaient +progressivement et involontairement; nous sommes ici chez la Baronne +Dozulé. On ne voit pas le baron. Il faut croire qu'elle est veuve. + +--Désirez-vous prendre la banque, Monsieur le marquis? lui demanda +l'entêté vicomte qui tenait absolument à cartonner avant dîner. + +Le baccarat lui tenait lieu d'apéritif. + +--Du tout!... du tout!... s'empressa de répondre Paul, qui n'était pas +même décidé à ponter. + +--Alors, je vous remercie de me la laisser. Je ne fais que perdre depuis +quinze jours et j'ai besoin de me refaire. Venez-vous, messieurs? + +Personne ne répondit, mais tout le monde suivit et l'étudiant fit comme +les autres. + +L'autel avait été préparé par les soins de la prévoyante baronne Dozulé. +Rien n'y manquait: ni les jeux de cartes paquetés, ni les jetons de +différentes couleurs, destinés à servir de monnaie fiduciaire, au cas où +les pontes voudraient jouer sur parole. + +En un clin d'Å“il, les places furent prises autour de la table, et le +vicomte, à qui personne ne disputait la banque, déclara tout d'abord que +les fiches représenteraient un louis et les plaques rondes cent francs, +attendu qu'il s'agissait d'une toute petite partie. + +Paul, qui n'en avait jamais vu de si grosse, fut violemment tenté de se +lever. Une fausse honte le retint et aussi le désir de se tenir loin du +cercle féminin jusqu'au moment où madame de Ganges prendrait congé. Il +comptait que pour jouer son rôle jusqu'au bout, elle n'oserait pas s'en +aller sans son mari, qu'ils sortiraient ensemble et qu'une fois dehors, +elle ne refuserait pas de lui expliquer ce qu'il ne comprenait pas. + +Il resta donc assis et il se trouva placé de telle sorte qu'il lui +tournait le dos et que, par conséquent, il ne pouvait pas la voir. + +Il ne tarda guère, d'ailleurs, à oublier qu'elle était là . + +M. de Servon le pria de lui dire combien il voulait de jetons +représentatifs et Paul demanda la permission de jouer or sur table. Elle +lui fut gracieusement accordée et il aligna modestement devant lui les +vingt-cinq louis qui constituaient toute sa fortune. + +--Quand je les aurai perdus, je m'en irai, pensait-il. J'en serai quitte +pour demander à maman une avance sur le mois prochain; et comme ça je ne +m'emballerai pas. + +Et il fit mentalement le serment de ne pas risquer un sou sur parole. + +Cette prudence venait de lui être suggérée par un soupçon qui lui avait +traversé l'esprit. Cette maison ouverte à tout venant, cette baronne +sans baron, ces gentilshommes qui parlaient de cent louis comme il +aurait parlé de cent sous, cette table de baccarat qui se trouvait là +comme par hasard; tout ce monde et toute cette mise en scène lui étaient +tout à coup devenus suspects. + +Il était un peu tard pour s'en aviser et si ses soupçons étaient fondés, +la blonde aux yeux noirs devait être une aventurière qui ne l'avait +racolé au Luxembourg que pour l'amener dans un tripot. + +Il lui répugnait trop de croire cela et d'ailleurs, il avait fait +d'avance le sacrifice de la somme qu'il possédait. + +Il ne tenait qu'à la faire durer le plus longtemps possible. + +C'est pourquoi, au profond étonnement des autres pontes, et surtout du +vicomte, il attaqua d'un louis une banque de dix mille francs. + +Le vicomte aurait dû s'en féliciter, car il perdit cinq fois de suite et +comme Paul retirait un louis à chaque coup: + +--A ce jeu-là , vous ne vous ruinerez pas, monsieur le marquis, lui dit +ironiquement le financier qui venait de le complimenter sur le succès de +ses entreprises en Turquie. + +Paul eut honte. Il fit paroli et il gagna encore. + +Était-ce Jacqueline qui lui portait bonheur, cette Jacqueline +_emmarquisée_, dont le petit nom, qu'il savait être faux, ne lui sortait +pas de la tête? Paul était tenté de le croire. + +Il se disait pourtant qu'une petite veine, au début d'une partie, n'est +souvent que l'avant-coureur d'un désastre. + +Il voulut en avoir le cÅ“ur net, au risque d'arriver trop tôt à la fin de +son capital, et il laissa ses quatre louis qui furent doublés en un clin +d'Å“il, après un triomphant abatage. + +Sa masse grossissait, mais elle n'était pas encore bien menaçante pour +le banquier, lequel gagnait d'ailleurs à tous les coups sur l'autre +tableau. + +Il souriait toujours ce grand flandrin de vicomte et cependant il était +préoccupé, non pas d'avoir perdu une dizaine de pièces de vingt francs, +mais un de ces pressentiments dont aucun joueur n'est exempt +l'avertissait que la chance se dessinait contre lui et que la partie +allait mal tourner. + +Paul était lancé maintenant et nul ne pouvait prévoir où il +s'arrêterait. + +Les seize louis se doublèrent, puis les trente-deux. Son gain dépassait +déjà le billet de mille. + +Et tout cela sur la main du financier complimenteur qui jouait du même +côté que Paul Cormier et qui encaissait une part du butin. Il n'avait +pas encore perdu un seul coup.. + +Il n'était plus tenté de rire de la façon de ponter du marquis de +Ganges. + +Le vicomte non plus ne riait pas. Il devenait même de plus en plus +sérieux, surtout quand Paul eut gagné encore le paroli de +soixante-quatre louis et, immédiatement après, celui de cent vingt-huit. + +Jamais, de mémoire de ponte, pareille série ne s'était vue nulle part. +Les coups se suivaient avec une régularité désespérante. Quand le +banquier abattait huit, le marquis abattait neuf; quand le marquis avait +le point de un, le banquier avait baccarat. + +Heureusement, Paul ne tenait pas les cartes, car on aurait pu croire +qu'il les changeait en les relevant sur le tapis. + +On l'aurait soupçonné lui qui tout à l'heure avait un instant soupçonné +la baronne et ses invités. + +Il avait maintenant plus de cinq mille francs et à la banque aux abois, +il restait tout juste de quoi tenir le coup. + +--Combien faites-vous, marquis? demanda familièrement Servon, qui avait +payé assez cher le droit de ne plus dire: «Monsieur le marquis.» + +Paul mourait d'envie de répondre: «Dix louis» et d'empocher les autres. +Cinq mille francs! il ne les avait jamais eus à la fois. C'était de quoi +faire les frais de la campagne amoureuse qu'il allait ouvrir; c'était +aussi de quoi se consoler d'un échec, si la marquise lui échappait. + +--Pas plus que la banque, reprit le vicomte. + +--Je fais le reste, après ces messieurs, dit Paul, résolu à en finir. + +Le banquier donna les cartes, regarda les siennes et annonça qu'il en +donnait. Paul s'y tint. Il avait sept et le banquier n'avait que six. + +Ce fut le coup de grâce. La banque sautait. + +Le vicomte, beau joueur, ne sourcilla point, mais il déclara en avoir +assez, et, tirant de sa poche un paquet de dix billets de mille qui +répondaient des jetons qu'il avait émis, il invita les pontes à se +partager ses dépouilles. + +Paul était le plus gros et il lui revenait plus de quatre cents louis +qu'il ramassa avec une satisfaction mal dissimulée. + +--Il faut convenir, monsieur, que vous êtes heureux partout, dit le +banquier décavé. Vous donnez un démenti au proverbe. + +Ce compliment était à l'adresse de la marquise, mais Paul ne saisit pas +tout d'abord l'allusion au célèbre dicton: «Heureux au jeu, malheureux +en femmes.» Ce gain lui montait à la tête et c'est tout au plus s'il se +souvenait que Jacqueline était là , derrière lui. + +--Moi, c'est tout le contraire, reprit gaiement M. de Servon; je suis +malheureux partout. + +C'était presque dire qu'il avait fait sans succès la cour à la marquise +de Ganges. + +Il ajouta presque aussitôt: + +--Vous me devez une revanche, monsieur le marquis... et je me sens +capable de vous la demander, séance tenante. Vous plairait-il de me +tenir quitte ou double... quatre cents louis, sur parole?... un seul +coup, à rouge ou noir? + +Paul aurait volontiers refusé. Il n'osa pas. S'il perdait, après tout, +il ne perdrait que son bénéfice et d'ailleurs, il entendait derrière lui +des bruits de chaises remuées qui lui indiquaient que des invitées de la +baronne Dozulé se levaient pour partir. + +Il aimait mieux s'en aller les mains vides que de manquer le départ de +Jacqueline qu'il comptait reconduire chez elle. + +C'était son droit de mari et il ne supposait pas qu'en public elle +refuserait sa compagnie; d'autant qu'elle devait souhaiter, autant que +lui, une explication en tête à tête. + +--Je suis à vos ordres, monsieur le vicomte, répondit-il bravement. Je +tiens ces quatre cents louis... et je dis: Rouge! + +M. de Servon avait déjà la main sur les cartes empilées. Il en tira une +au milieu du paquet et en la jetant sur le tapis: + +--Le roi de cÅ“ur! annonça-t-il. Vous avez gagné, monsieur le marquis. +Demain, les huit mille francs que je vous dois seront chez vous. + +Paul était si troublé qu'il ne prit pas garde à ce «chez vous» qui, dans +la pensée du vicomte ne signifiait pas: chez M. Cormier, étudiant, rue +Gay-Lussac, 9. Le vicomte entendait évidemment chez M. de Ganges, mari +de madame de Ganges. + +Et, alors même qu'il aurait fait attention à ce quiproquo, Paul, sous +peine de compliquer encore une situation déjà très compliquée, n'aurait +pas pu signaler l'erreur à M. de Servon. + +Du reste, il n'eut pas le temps d'y réfléchir, car la baronne Dozulé, +qui s'était sournoisement approchée de la table de jeu, se montra tout à +coup et dit, en riant, à ces messieurs: + +--Ne me prenez pas pour une trouble-fête, je vous prie. Continuez, tant +qu'il vous plaira, de faire des parolis et des bancos; permettez +seulement à mes amies et à moi d'aller dîner. Il est l'heure. + +--Vous êtes vraiment trop bonne, chère madame, s'écria le financier qui +ne demandait qu'à lever la séance, afin d'emporter son bénéfice. + +--Mais non. Je me suis fait une règle de ne jamais gêner les plaisirs +des autres, reprit madame Dozulé. Et cette chère Marcelle est dans les +mêmes principes que moi... elle pousse même le scrupule plus loin que +moi, car elle n'a pas voulu déranger son mari pour le prévenir qu'elle +s'en allait. Elle craignait de lui couper sa veine. + +--Alors, dit gaiement le vicomte, je regrette doublement que madame de +Ganges soit partie sans adresser la parole à M. de Ganges. + +C'était vrai; la marquise n'était plus là . Cormier n'eut qu'à se +retourner pour constater son absence. + +--Monsieur le marquis, continua la baronne, Marcelle m'a chargée de vous +dire qu'elle rentrait directement chez elle... et qu'elle vous +attendrait. + +Paul eut sur les lèvres une question: «Où ça?» Il se retint à temps, +mais il avait failli se trahir et Dieu sait quel effet il aurait produit +s'il s'était laissé aller à demander sa propre adresse,--l'adresse de sa +femme, ce qui revenait au même. + +Il avait évité cette faute, mais il n'en restait pas moins dans un +prodigieux embarras. Il sentait le terrain manquer sous ses pieds, et il +ne pensait plus qu'à se dérober le plus tôt possible aux interrogations +qu'il redoutait. + +Que serait-il devenu si son débiteur s'était avisé de lui demander où il +demeurait? Il serait resté court et autant aurait valu avouer tout de +suite qu'il n'était pas le marquis de Ganges et qu'il connaissait à +peine la marquise. + +Fort heureusement, le vicomte était renseigné sur ce point, ayant sans +doute été reçu chez madame de Ganges qui ne paraissait pas lui être +indifférente. + +Paul profita de son silence pour prendre congé de la baronne et des +joueurs qui semblaient disposés à user de la permission qu'elle leur +accordait de reconstituer une partie de baccarat. + +Il partit d'autant plus volontiers qu'il lui était venu une idée. Il se +disait que madame de Ganges ne pouvait pas l'abandonner dans l'impasse +où elle l'avait mis. Au moins fallait-il qu'elle le vît pour lui tracer +une ligne de conduite. + +Et fort de ce raisonnement, Paul se persuada qu'elle était allée +l'attendre quelque part, non loin de l'hôtel de la baronne, avec +l'intention de l'arrêter au passage et de conférer avec lui. Mais où +s'était-elle embusquée? Au rond-point, peut-être, à l'endroit où elle +avait quitté le fiacre où Paul était monté avec elle devant la grille du +Luxembourg. La place est banale, mais à l'heure du dîner, les +Champs-Elysées sont presque déserts. + +Paul y courut, à ce rond-point, et il n'y trouva point la marquise. +Quand et comment la reverrait-il? En ce moment, pour le savoir, il +aurait donné de bon cÅ“ur tout l'argent qu'il venait de gagner au jeu. + + + + +II + +Le Marais est un honnête quartier et la rue des Tournelles est une +honnête rue qu'on peut habiter sans rien perdre de sa _respectabilité_, +comme disent les Anglais, même quand on appartient à la bourgeoisie +aisée. + +Elle n'est pas gaie, cette voie qui ne mène à rien, mais elle a gardé +comme un parfum de l'époque lointaine où la place Royale était le centre +du Paris mondain. Les voitures n'y passent guère et les boutiques y sont +rares, mais les maisons y ont une apparence majestueuse et triste qui +fait songer au temps où des présidents au Parlement y logeaient. + +Les fenêtres sont ornées de balcons en fer forgé et les portes cochères +ont des marteaux. + +L'hiver, elle est lugubre, mais dans la belle saison, le soir, les +fillettes y jouent au volant et l'emplissent de leurs rires argentins, +pendant que les mères tricotent, assises dans de vieux fauteuils de +paille. + +Madame Cormier, née Julie Desgravettes, y demeurait depuis dix ans +qu'elle s'était retirée du commerce avec des capitaux assez ronds. + +Elle appartenait à une bonne famille parisienne et elle s'était +mésalliée en épousant sur le tard, François Cormier, facteur aux halles +et fils de ses Å“uvres, car il avait commencé sa fortune en déchargeant +les voitures de marée. + +Ce brave homme, peu lettré, était mort assez jeune, et sa veuve s'était +consacrée tout entière à l'éducation de son fils Paul qu'elle adorait et +qu'elle gâtait déplorablement. + +En dépit des intentions de son père qui le destinait à être son +successeur, Paul avait voulu être avocat. Sa mère l'avait laissé faire +son droit qu'il ne faisait guère, car au bout de cinq ans, il n'avait +pas encore passé sa thèse et elle lui pardonnait ses écarts parce qu'il +était resté bon fils. Elle lui pardonnait même d'être allé planter sa +tente au quartier Latin qu'elle considérait comme un pays maudit. + +Elle espérait toujours qu'il se rangerait et elle rêvait de le marier +avantageusement, quand il serait inscrit au barreau et en passe +d'acheter une charge de notaire ou d'avoué. + +Quoiqu'elle fût du mauvais côté de la cinquantaine, cette mère trop +indulgente était encore presque jolie. Elle avait été charmante et son +fils Paul lui ressemblait beaucoup. Mais elle n'avait jamais songé à se +remarier et elle s'était complètement retirée du monde commerçant où +elle avait vécu lorsqu'elle gouvernait un grand magasin de primeurs et +de gibiers à l'enseigne du _Faisan argenté_. Quelque chose comme la +boutique de la légendaire madame Bontoux, bien connue des gastronomes +d'il y a quinze ans. + +De tous les amis de son défunt mari, elle ne voyait plus qu'un vieil +avocat consultant qui lui avait rendu d'importants services quand elle +avait quitté les affaires et réglé ses comptes. + +M. Bardin était veuf et, comme elle, il n'avait qu'un fils, beaucoup +plus âgé que Paul et beaucoup plus laborieux, car à force de travail et +par son seul mérite, il était arrivé à siéger au tribunal civil de la +Seine où il occupait les fonctions très enviées de juge d'instruction. + +Madame Cormier citait sans cesse l'exemple de ce bon sujet à Paul, +lequel n'avait pas manqué de prendre en grippe Charles Bardin qui était +pourtant un excellent magistrat et un excellent garçon. + +Ce juge, célibataire comme Paul, était trop occupé au Palais pour +fréquenter souvent chez la veuve, mais son père y dînait régulièrement, +tous les dimanches. + +Ces jours-là , c'était fête dans l'appartement que madame Cormier +occupait au deuxième étage et sur le devant d'une antique maison où +l'escalier était en pierre, et où les plafonds, hauts de quinze pieds, +montraient encore quelques traces de dorures. + +Paul y apportait un contingent de gaieté juvénile et ne s'y ennuyait pas +à écouter la conversation du bonhomme Bardin qui avait beaucoup lu, +beaucoup vu, beaucoup retenu, et qui racontait fort bien. + +Et le dîner était toujours excellent. + +De ses anciennes relations commerciales, la veuve avait gardé des +facilités d'approvisionnement dont elle faisait profiter ses convives, +en leur servant des produits recherchés. Elle possédait aussi une cave +de premier ordre qu'elle ne ménageait pas le dimanche. + +On se mettait à table à six heures et demie précises. Quand la demie +sonnait à l'horloge de Saint-Paul, M. Bardin dépliait sa serviette, et +aux trois quarts, Brigitte, la bonne à tout faire, entrait pour enlever +le potage. + +Et Paul était d'une exactitude méritoire. Il avait beau percher sur les +hauteurs du Panthéon, il apparaissait toujours cinq minutes avant la +demie. Il quittait toutes les absinthes et toutes les donzelles de son +quartier pour ne pas faire attendre sa mère qui lui en savait gré. + +Mais, enfin, tout arrive. Et il arriva que, ce dimanche de mai qui +devait marquer dans la vie de Paul, à sept heures, madame Cormier et son +ami Bardin étaient encore assis près de la fenêtre de la salle à manger, +se faisant vis-à -vis et échangeant par-ci par-là quelques mots en l'air +pour tromper leur impatience. + +La veuve s'était déjà levée dix fois pour regarder dans la rue. Bardin, +qui prisait beaucoup et particulièrement dans les cas embarrassants, +Bardin avait presque vidé sa tabatière. Brigitte ne faisait qu'entrer et +sortir, en se lamentant sur la destinée du gigot qui serait trop cuit. + +--Bardin, dit tout à coup madame Cormier, il faut qu'il lui soit arrivé +un accident. Il est peut-être malade. Si j'allais voir rue Gay-Lussac? + +--Ce serait ce que vous pourriez faire de pis, répondit sans s'émouvoir +le vieil avocat. Vous iriez en voiture et vous vous croiseriez avec lui; +à son âge, on n'est pas retardé que par les accidents. + +--Comment! vous supposez qu'il est en train de s'amuser... un +dimanche!... quand je l'attends! + +--Bah! dit Bardin, en haussant les épaules, il faut bien que jeunesse se +passe... et, entre nous, elle ne passe que trop vite, la jeunesse... +Laissez-le jeter ses gourmes, ce garçon... plus tôt ce sera fait, plus +tôt il sera mûr pour le mariage. + +--Je sais bien, mon ami, murmura la mère, toujours disposée à excuser +son Paul. Mais je me plains qu'il ne mûrit pas vite. + +--Bah!... les fruits d'arrière-saison sont les meilleurs. J'ai +quelquefois regretté que mon Charles n'ait jamais fait de sottises quand +il était jeune. + +--Vous dites ça pour me consoler. + +--Pas du tout. Je dis ça parce que je crains qu'il n'en fasse quand il +sera vieux. J'espère que non, mais n'empêche que «faut de la sagesse, +pas trop n'en faut». C'est comme la vertu. + +--Taisez-vous, Bardin. Vous finiriez par me faire rire et je n'en ai pas +envie. + +--Voyons!... voulez-vous que je vous indique le moyen de calmer vos +inquiétudes? + +--Je ne demande pas mieux, mais... + +--Le moyen, c'est de nous mettre à table. Il n'est rien de tel pour +faire arriver les retardataires. + +Et comme la bonne dame ne paraissait pas convaincue, son vieil ami +s'empressa d'ajouter: + +--Si votre fils ne vient pas, je vous promets qu'après dîner, je +pousserai jusque chez lui pour prendre de ses nouvelles. Ne me remerciez +pas, je m'en fais une fête. Voilà trois jours que je ne sors pas de mon +cabinet où je suis plongé dans l'étude d'un dossier qui m'est arrivé de +province. Il me semble que je dois exhaler une odeur de paperasse. Une +promenade hygiénique me fera du bien. Sans compter que pour moi ce sera +une joie de revoir le quartier Latin. Je n'ai plus jamais l'occasion d'y +aller. Ça me rappellera ma jeunesse. J'y ai fait mes farces, moi aussi, +il y a une quarantaine d'années. + +Les farces du bonhomme n'avaient pas dû le mener bien loin, mais c'était +une de ses manies de prétendre qu'il avait mené la vie d'étudiant +noceur, et madame Cormier, qui connaissait ce travers, s'abstenait de le +contredire. + +--Eh bien, dit-elle, dînons. Je vais appeler Brigitte pour qu'elle nous +serve... et, après le dîner, si je n'ai pas vu mon fils, j'irai avec +vous, rue Gay-Lussac. + +--Hum! grommela Bardin, qui aurait préféré y aller tout seul. + +--Oui, vous devez mourir de faim. Quelle heure peut-il bien être? + +--Pas loin de huit heures, chère amie. Il fait presque nuit et je ne +vous cacherai pas que j'ai l'estomac dans les talons. + +Bien à regret, car elle se désolait de dîner sans son Paul, la veuve se +leva et s'achemina vers la cuisine où Brigitte surveillait le rôti en +maugréant contre le gamin qui se permettait de faire attendre sa mère. + +Un roulement de voitures monta de la rue, madame Cormier courut au +balcon et s'écria joyeusement: + +--C'est lui! + +--Il arrive en fiacre! dit le vieil avocat en se mettant aussi au +balcon. La jeunesse d'à présent ne se refuse rien. De mon temps, elle +allait à pied... ou en omnibus. + +Paul, en effet, descendait d'une Victoria numérotée dont l'entrée dans +la rue des Tournelles avait fait sensation. Les concierges sortaient +pour la voir et les enfants avaient cessé leurs jeux pour la laisser +passer. + +--Eh! bien, reprit le père Bardin, vous voyez qu'il ne lui est rien +arrivé. Il a oublié l'heure, voilà tout. + +--Brigitte!... tu peux servir! cria madame Cormier, toute joyeuse. + +Paul l'avait oubliée, en effet, l'heure du dîner de sa mère et il ne +s'en était souvenu qu'après avoir cherché longtemps aux Champs-Elysées +la marquise disparue. Elle ne s'était pas montrée et il avait eu quelque +mérite à se rappeler qu'on l'attendait rue des Tournelles, car son +étrange aventure l'occupait tout entier. + +Elle lui apparaissait maintenant sous des aspects nouveaux et il ne lui +déplaisait pas trop d'y être engagé. L'erreur d'un domestique l'avait +mis dans une fausse situation, mais la marquise l'aiderait certainement +à en sortir. Elle s'était abstenue de l'attendre aux environs de l'hôtel +de son amie, mais elle ne manquerait pas de lui donner bientôt de ses +nouvelles. Tout s'éclaircirait. Il resterait à Paul l'espoir de lui +plaire et de remplacer effectivement ce mari dont il avait joué le rôle +pendant deux heures. Il lui restait aussi huit bons billets de mille +francs qui gonflaient son portefeuille, sans compter huit autres que le +vicomte lui devait. + +Il les avait loyalement gagnés à un gros joueur qui se consolerait +facilement de les avoir perdus et il n'était pas fâché de les tenir, +mais il faut lui rendre cette justice que ce gain inattendu le touchait +moins que la joie d'avoir fait connaissance avec une femme charmante qui +avait bien l'air d'appartenir au meilleur monde. + +Il débarquait, tout plein de son sujet, dans le paisible appartement de +la rue des Tournelles et s'il l'eût osé, il aurait volontiers raconté à +sa mère et au vieil avocat sa bonne fortune. Mais il n'osait pas, +sachant qu'il les affligerait tous les deux. + +--Te voilà , méchant garçon! lui dit en l'embrassant tendrement madame +Cormier. D'où viens-tu? + +--J'ai été retardé au dernier moment, balbutia Paul. + +--Dis donc que tu piochais ton quatrième examen, lui souffla le père +Bardin qui riait sous cape. + +--S'il y a du bon sens de dîner à huit heures!... tu t'abîmeras +l'estomac. + +La bonne dame ne pensait qu'à la santé de ce fils qui venait de les +faire souffrir, elle et son vieil ami, accoutumés à la régularité des +repas. + +--A table!... voici la soupe! s'écria Bardin. + +Il n'y avait qu'à obéir à cette invitation. Paul n'eut même pas la peine +d'inventer une excuse. + +Les trois convives avaient grand'faim et Paul plus que les deux autres. +Rien ne creuse comme les émotions, quand on est jeune. Il n'avait pas +encore atteint l'âge où elles coupent l'appétit. + +Il en résulta que le commencement du dîner fut silencieux. On +n'entendait que le bruit des cuillers heurtant le fond des assiettes. + +Après le potage, un verre de vieux Xérès, qui avait mûri dans les caves +du _Faisan argenté_, délia la langue de l'avocat, qui se mit à parler de +son unique rejeton, son Charles, le magistrat modèle, pour lequel il +rêvait une brillante carrière. A ce savant, à ce laborieux, il ne +manquait, pour sortir de la foule, que d'être chargé d'instruire une de +ces affaires retentissantes qui mettent en lumière les talents d'un juge +d'instruction. + +Bardin souhaitait à son fils un accusé comme Campi, cet assassin +anonyme, dont le procès venait de passionner Paris. + +A quoi madame Cormier répondait qu'elle souhaitait qu'il n'y eût jamais +de criminels à juger et qu'elle espérait bien que Paul n'aurait jamais à +demander la tête de personne, attendu qu'il n'entrerait pas dans la +magistrature. + +Paul n'avait garde de se prononcer sur ce point, car il n'était pas du +tout à la conversation. Son esprit vagabondait à une lieue de la rue des +Tournelles et du dîner, auquel, pourtant, il faisait grand honneur, car +en dépit de ses préoccupations, il ne perdait pas un coup de dent. Il +pensait qu'à cette heure la marquise de Ganges dînait peut-être seule +dans le magnifique hôtel qu'elle devait habiter, et que la baronne +Dozulé, qui avait des invités ce soir-là , leur parlait peut-être du +jeune Monsieur qu'elle avait pris pour le mari de la marquise. + +Il s'était acquitté d'un devoir en venant s'asseoir à la table +maternelle, mais il méditait de filer après le dîner vers le quartier +latin où Jean de Mirande était resté. Il était à peu près sûr de l'y +trouver, au bal de la Closerie des Lilas ou à la brasserie de la Source, +et il éprouvait le besoin de le revoir; non pas pour lui raconter son +aventure--il avait juré à madame de Ganges de n'en rien dire à son +ami--mais pour se retremper au contact de ce joyeux compagnon qui +prenait si gaiement l'existence et qui jonglait avec les soucis. + +Madame Cormier finit par s'apercevoir que son cher fils n'écoutait pas +et Bardin, qui s'en était aperçu depuis longtemps, lui dit en clignant +de l'Å“il: + +--Je parie qu'il est amoureux. + +Cette fois, Paul entendit et affecta de sourire en haussant les épaules. + +--Oh! ne t'en défends pas! reprit le vieil avocat. Ça vaut mieux que +d'aller au café. + +--Oui, s'il était amoureux pour le bon motif, rectifia sagement la mère +qui n'aspirait qu'à marier son garçon de bonne heure, pour le mettre à +l'abri des dangers du célibat prolongé. + +--C'est encore un peu tôt, dit Bardin. Et puis vous savez... pour faire +un civet, il faut un lièvre... eh! bien, pour se marier, il faut une +femme... j'entends une femme aussi bien dotée par ses parents que par la +nature... et dame!... ces lièvres-là , ça ne court pas les champs... ni +même les rues de Paris. + +Paul continuait à jouer de la fourchette, sans lever les yeux. Sa mère, +qui aurait voulu l'entendre manifester des velléités conjugales, dut se +contenter de répondre à Bardin: + +--Vous devriez lui trouver ça. + +Et Bardin, qui ne restait jamais court, répliqua sans broncher: + +--Autrefois, je n'aurais pas dit: non... du temps où je voyais tant de +gens défiler dans mon cabinet. Maintenant je ne donne plus de +consultations qu'à des amis. J'ai remercié ma clientèle... un peu à +contre-cÅ“ur... j'y ai renoncé à cause de Charles... le père d'un +magistrat ne doit pas recevoir d'honoraires du premier venu. + +--Mais vous avez gardé d'excellentes relations avec vos anciens clients +et, dans le nombre, il doit s'en trouver qui ont des filles à marier. +Paul aura six cent mille francs après moi, et je lui en donnerai la +moitié le jour de la signature du contrat. + +--Avec ça et ses qualités physiques et morales, il ne tiendra qu'à lui +d'épouser une héritière... car il est plein de qualités, ce mauvais +garnement... + +--Vous êtes bien bon, monsieur Bardin, murmura Paul, en souriant. + +--Je te dis tes vérités, voilà tout. Le diable c'est que, pour le +moment, je ne connais pas d'héritières... + +--Oh! je ne suis pas pressé. + +--Je te crois sans peine, mais ta mère l'est, pressée, et si je pouvais +l'aider à te caser avantageusement, je m'y emploierais volontiers,... + +Le bonhomme s'arrêta tout à coup, en se frappant le front: + +--Mais où ai-je la tête? s'écria-t-il; décidément, je vieillis, car je +perds la mémoire... à moins que ce ne soit le Xérès de ta maman qui +m'obscurcisse les idées... verse m'en tout de même un dernier verre... +là ! c'est bien... maintenant, mon garçon, j'ai ton affaire... une jeune +orpheline qui doit avoir tout au plus vingt et un ans et qui est +l'unique héritière d'une fortune de six millions. + +--C'est superbe! dit ironiquement Paul, et pour peu qu'avec cela elle +soit jolie... + +--On dit qu'elle est charmante. + +--Comment! on dit?... vous ne la connaissez donc pas? + +--Je ne l'ai jamais vue... mais j'ai vu les titres qui établissent son +droit à l'héritage en question... je sais où il est, en quoi il consiste +et ce qu'il faut faire pour qu'elle soit envoyée en possession. + +--Vous êtes admirablement renseigné. Il ne vous reste plus qu'à +m'apprendre où se trouve cette merveille. + +L'ancien avocat prit un temps, comme on dit au Palais, aussi bien qu'au +théâtre et, après cette pause, il répondit gravement: + +--Si je le savais, je t'aurais déjà présenté à elle. + +Paul, pour le coup, éclata de rire et madame Cormier fit une moue +significative. Elle trouvait mauvais que son vieil ami se permît de +plaisanter à propos du mariage de son fils. + +--Ris, mon garçon, reprit Bardin, ris tant que tu voudras. C'est très +sérieux et vous, ma chère Julie, vous avez tort de vous fâcher. Mon +héritière existe. Voulez-vous que je vous raconte son histoire? + +--Racontez, monsieur Bardin!... racontez!... dit Paul, toujours +pouffant. + +--Mon ami, ajouta madame Cormier, vous auriez dû commencer par là . + +--C'est vrai, répondit le vieil avocat, j'ai mis la péroraison avant +l'exorde, mais quand on cause à table, on ne parle pas comme à +l'audience. Je regrette ma bévue et je vais la réparer. Je la regrette +d'autant plus que je vous ai mis l'eau à la bouche et qu'il faudra en +rabattre... + +--Bon! s'écria Paul, il y a une tare... je vois ça d'ici... la jeune +héritière a commis une faute... et... + +--Pour qui me prends-tu? interrompit sévèrement Bardin. Est-ce que tu te +figures que j'ai vécu soixante ans de la vie d'un honnête homme pour me +charger à mon âge de trouver un drôle disposé à vendre son nom en +reconnaissant l'enfant d'un autre?... + +--Non, certainement, monsieur Bardin... mais... + +--Tu n'es qu'un étourneau... apprends à tenir ta langue... surtout quand +tu parles à un ami de tes parents. + +--Excusez-moi... j'avais cru que vous plaisantiez... + +--Tais-toi!... pour te punir d'avoir dit une sottise, je devrais garder +pour moi mes renseignements. + +--Mon cher Bardin, moi, je ne vous ai pas offensé, dit doucement madame +Cormier. + +Il n'en fallut pas davantage pour que le vieillard s'apaisât. + +--C'est juste, dit-il, et nous ne nous fâcherons pas pour si peu. Voici +l'histoire que je vous ai promise. Elle est peut-être invraisemblable, +mais elle est vraie. J'ai toutes les preuves entre les mains, certifiées +par un homme d'une honorabilité incontestable. + +Il y a quatre ans vivait dans un village du département de l'Hérault..., +à Fabrègues..., une brave femme que son mari avait abandonnée depuis dix +ans... elle était restée sans ressources avec une petite fille et elles +seraient peut-être mortes de faim toutes les deux si une demoiselle +d'une très bonne famille de Montpellier ne s'était intéressée à elles. +Les parents de cette demoiselle avaient, tout près de Fabrègues, un +château où ils passaient tous les étés. Ils recueillirent la petite +abandonnée et ils la firent élever avec leur fille. On n'avait aucune +nouvelle du mari. On savait vaguement qu'il était allé chercher fortune +en Californie, mais rien de plus. + +--Je devine, s'écria Paul; il l'a trouvée là -bas la fortune... il vient +de mourir et alors... + +--Alors, quoi?... ce n'était pas la peine de m'interrompre pour dire ce +que n'importe qui aurait deviné comme toi. + +Paul, ainsi rabroué, baissa le nez et ne dit plus mot. + +--Oui, le père est mort, reprit le vieil avocat, sa succession est +liquide et revient tout entière à sa fille unique. La mère aussi est +morte, deux ans avant son mari. La fille est donc bien et dûment six +fois millionnaire. Seulement... + +Et comme Bardin, encore une fois, s'était arrêté au moment le plus +intéressant, madame Cormier ne put pas s'empêcher de dire: + +--Eh! bien? + +--Seulement, on ne sait pas où elle est. + +--Comment! que nous dites-vous là ! + +--La vérité, chère amie. Elle a disparu. + +--Elle est peut-être allée en Californie comme son père, ricana +l'incorrigible Paul. + +--Elle a disparu, quelques jours avant le mariage de sa jeune +protectrice qui, elle aussi, avait perdu ses parents et qui l'avait +prise chez elle comme lectrice. + +--Alors, la protectrice doit savoir où est sa protégée. + +--C'est probable, mais la protectrice a quitté le pays pour suivre son +mari à l'étranger. Et très probablement aussi, elle ignore que sa +protégée a maintenant des millions. + +--Vous le lui apprendrez. + +--Quand je l'aurai trouvée. Je la cherche. + +--Quoi! elle a disparu aussi celle-là ! + +--Disparu, n'est pas le mot. Elle n'est pas de celles qui se perdent +comme cela arrive à une pauvre fille. Elle est riche par elle-même et +elle a fait un grand mariage. Mais elle n'a plus aucune attache dans son +pays d'origine et depuis qu'elle l'a quitté, elle n'a fait que voyager +avec son mari. + +J'ai demandé de plus amples renseignements à la personne qui m'a fourni +les premiers. Je les attends et, lorsque je les aurai, le plus fort sera +fait. Je me mettrai en relations avec cette dame et il faudra bien +qu'elle me dise ce qu'est devenue l'héritière... que je cherche aussi et +que je trouverai peut-être, sans que l'autre m'y aide. J'ai quelques +raisons de croire qu'elle est à Paris, l'héritière; et je m'informe. Le +diable, c'est qu'elle a dû changer de nom. + +--Alors, vous aurez de la peine à la découvrir. + +--Mon cher Bardin, dit en souriant madame Cormier, je vous avoue que je +commence à me ranger à l'avis de Paul, qui trouvait ce projet de mariage +un peu en l'air. + +--En l'air, tant que vous voudrez... il est réalisable et dans des +conditions exceptionnelles. Voilà une jeune fille qui a des millions et +qui ne sait pas qu'elle les a. Supposez que je la trouve, que je lui +présente Paul, que Paul lui plaise et qu'elle plaise à Paul... il y a +des chances, car ceux qui l'ont vue, il y a quatre ans, s'accordent à +dire qu'elle est ravissante et aussi bonne que belle... ce serait une +affaire faite... + +--Trop de suppositions, grommela Paul. + +--Resterait encore, dit sa mère, à savoir comment elle a vécu, depuis +qu'elle a quitté son pays... une enfant de seize ans, livrée à +elle-même! + +--Ce serait une enquête à faire, répondit Bardin. Je m'en chargerais et +je vous réponds qu'elle serait poussée à fond. Vous me connaissez +d'assez longue date pour savoir que je ne transige pas sur ce qui touche +à l'honneur. + +--Je le sais, mon ami, et je me fierais à vous comme à moi-même, mais je +crains bien que vous n'ayez jamais l'occasion de me donner votre avis +sur cette héritière... introuvable. + +Est-il indiscret de vous demander d'où vous sont venus ces +renseignements? + +--D'un de mes anciens confrères du barreau de Montpellier avec lequel je +suis en correspondance depuis plus de trente ans. Il m'a écrit tout +récemment et à plusieurs reprises pour me demander de le seconder dans +ses recherches. Il a été jadis l'avocat de la famille de la demoiselle +qui s'intéressait à l'orpheline et qui l'a tirée de la misère. Aussi +met-il beaucoup d'ardeur à poursuivre cette affaire. Il se propose, si +elle n'aboutit pas prochainement, de venir à Paris tout exprès, quoique, +à son âge, le voyage l'effraie un peu... Il a soixante-quinze ans, cet +excellent Lestrigou. S'il se décide, je vous demanderai la permission de +vous le présenter. + +--Comment donc!... je compte bien qu'il nous fera le plaisir de dîner +chez moi avec vous... et avec Paul qui ce jour-là , je l'espère, ne se +fera pas attendre. + +--Je jure d'être exact! dit solennellement Paul. + +--Oui, je te connais, beau masque, répliqua le père Bardin. Tu arriveras +à l'heure si tes amis et connaissances ne s'arrêtent pas en route. Mais, +j'y pense!... tu ne nous a pas dit pourquoi tu as laissé brûler le +rôti... Il était bon tout de même, mais il faut convenir qu'il était +trop cuit. + +Paul n'avait garde de dire la vérité. Il parla vaguement d'amis qui +l'avaient retenu et d'une interminable partie de billard qu'il ne +pouvait pas quitter parce qu'il gagnait. + +Paul savait que Bardin ne haïssait pas le billard et qu'il fulminait +volontiers contre le baccarat. + +--Gageons, dit le vieil avocat, que tu étais avec ton inséparable... ce +grand casseur d'assiettes qui se promène au quartier dans des costumes +de carnaval. Mauvaise compagnie, mon garçon! + +--Mais, non, je vous assure. Il aime les tenues excentriques, mais il +est très comme il faut, quand il veut l'être. Il est noble, du reste, et +il pourrait prendre le titre de comte que son père portait. Il s'appelle +Jean de Mirande. + +--Joli nom, à mettre dans une comédie. Et il fait son droit, ce +gentilhomme? Il veut donc entrer dans la basoche? + +--Je ne crois pas. Il s'est fait étudiant pour s'amuser à sa façon et +contre la volonté de tous ses proches. Je crois du reste qu'il commence +à en avoir assez et qu'il finira par s'engager dans un régiment +d'Afrique. Il est né batailleur et il ira où on se bat. + +--Grand bien lui fasse! De quel pays est-il? + +--Du Languedoc. Son oncle habite un château près du Vigan. + +--Ah! il est du Languedoc. Demande-lui donc, quand tu le verras, s'il +connaît la famille de Marsillargues. + +--Je n'y manquerai pas. Puis-je savoir en quoi cette famille de +Marsillargues vous intéresse? + +--La protectrice dont je viens de te parler était une demoiselle de +Marsillargues. + +--Quel nom baroque! + +--Plus il est baroque, mieux tu le retiendras. + +--Mais elle ne le porte plus, puisqu'elle est mariée. + +--A un mauvais sujet qui la rend, dit-on, très malheureuse. Lestrigou, +dans ses lettres, a oublié de m'apprendre comment s'appelle son mari. +Lestrigou me parle toujours d'elle sous son nom de demoiselle. C'est +celui-là que ton ami doit connaître, puisqu'il est Languedocien. Du +reste, dans sa prochaine, mon correspondant m'apprendra l'autre nom et +je te le dirai. + +--Bon! vous pouvez compter que votre commission sera faite ce soir. + +--Ce soir?... c'est donc que tu comptes finir ta soirée à Bullier; car +un dimanche, ton Mirande ne peut pas passer la sienne ailleurs. + +--Mais je vous assure que... + +--Oh! ne t'en défends pas!... j'y ai dansé jadis à Bullier. + +--Ça devait être drôle, pensa Paul Cormier qui ne voyait pas bien le +vieil avocat exécutant une tulipe orageuse. + +Madame Cormier ne soufflait plus mot. Elle rêvait à ce mariage +fantastique, mis sur le tapis par un homme en qui elle avait pleine +confiance et elle se promettait de ne pas laisser tomber dans l'eau ce +projet séduisant. Mais, pour y revenir, elle attendait d'être seule avec +Bardin. Elle voulait en parler à cÅ“ur ouvert et la présence de son fils +l'aurait gênée. + +Bardin, qui devina son intention, lui vint en aide. + +Le dîner avait marché plus vite que de coutume. On en était au café +qu'on prenait à table, et Paul venait de vider son quatrième verre d'un +remarquable cognac, de la même provenance que le vin de Xérès, servi +après le potage. + +--Tu grilles d'envie de fumer, hein? lui demanda l'avocat. + +--Oh! je sais que ça gêne maman, dit Paul. Je fumerai dans la rue, en +rentrant chez moi. + +--Et le plus tôt sera le mieux, n'est-ce pas?... Eh! bien, je lis sur la +figure de ton indulgente mère qu'elle te permet de lever la séance. +Quand tu seras parti, nous ferons tranquillement notre cent de piquet +jusqu'à dix heures et je serai encore couché avant toi, car je demeure à +deux pas d'ici. + +Le bonhomme habitait la rue des Arquebusiers, une rue dont peu de +Parisiens connaissent le nom et qui va, en faisant un coude, du +boulevard Beaumarchais à la rue Saint-Claude. + +--Et d'ici à Bullier, il y a une trotte!... il est vrai que tu vas en +carrosse, toi... Dame! quand on a des amis dans la noblesse!... + +Paul s'était levé pour embrasser sa mère et il ne fit pas semblant +d'entendre, mais l'impitoyable Bardin, reprit: + +--Parions que tu portes toute ta fortune dans ta poche. + +--Pourquoi ça? balbutia Paul, un peu décontenancé, car c'était vrai; qui +vous fait croire? + +--Le geste!... le geste révélateur! + +--Quel geste? + +--Pendant tout le dîner, tu n'as fait que tâter avec ta main la poche de +poitrine de ta redingote. Je ne m'y trompe jamais à ce geste-là . Ton +portefeuille doit être bien garni. + +--Maman m'a remis, hier, mon mois. N'est-ce pas, mère? + +La veuve fit signe que: oui, et pendant que M. Bardin riait d'aise +d'avoir été si perspicace, le jeune homme s'empressa de lui serrer la +main et de partir. + +Il en avait assez des malices de ce jurisconsulte en retraite et de ses +histoires matrimoniales. + +--Décidément, c'est un vieux fou, grommelait Paul en descendant quatre à +quatre les marches du large escalier de la maison maternelle. S'il croit +que je vais prendre des renseignements sur son orpheline égarée, il se +fourre le doigt dans l'Å“il jusqu'au coude. + +L'étudiant reparaissait dans ce langage qu'il n'aurait pas osé tenir +chez sa mère, et encore moins chez la baronne Dozulé, où il avait joué +le rôle d'un seigneur qu'on attendait. + +Et le fait était que Paul se sentait revivre à l'idée de se retrouver +sur le sable des allées de la Closerie des Lilas, où il pourrait, à son +choix, rêver à Jacqueline, ou bien se distraire en joyeuse compagnie, et +où personne ne le prendrait plus pour le marquis de Ganges. + +Au bout de la rue des Tournelles, il sauta dans un fiacre découvert, +après avoir allumé un cigare, et il se fit conduire au célèbre jardin où +tant de générations des Écoles de droit et de médecine ont fait leurs +premiers pas. + +Il y arriva, juste à l'heure où la fête bat son plein et, comme c'était +dimanche, la foule était énorme: une vraie cohue où dominaient les +étudiants, mais où il y avait aussi des amateurs venus de la rive +droite, en _transfrétant la Séquane_, a écrit le maître Rabelais. + +Ceux-là , blasés sur les quadrilles payés que la _Goulue_ et _Grille +d'égout_ dansent tous les soirs au Jardin de Paris, venaient se +retremper aux sources du _cancan_, alléchés par l'espoir de voir +exécuter, bon jeu bon argent, des pas fantastiques, inventés par la +belle jeunesse française. + +Il a été de mode, un temps fut, dans les grands clubs, de s'offrir ce +divertissement, comme on allait jadis voir la descente de la Courtille. + +C'est un genre de sport que messieurs les _Copurchies_ se permettent +encore quelquefois. + +Mais Paul Cormier ne s'attendait guère à rencontrer à Bullier la fine +fleur de l'élégance parisienne. + +Il venait y chercher Jean de Mirande et sa suite, car il supposait +qu'après un plantureux dîner chez Foyot, la bande avait dû éprouver le +besoin d'aller gigotter à la Closerie. + +Le difficile c'était de les rencontrer, au milieu de ce flot de +promeneurs, de danseurs et de consommateurs, car à Bullier tous les +plaisirs sont réunis. On circule dans un jardin éclairé au gaz, on danse +dans une salle immense, aux sons d'une musique endiablée, on boit sur +les longues estrades qui l'entourent en la dominant et aussi dans les +bosquets. + +Ce soir-là , il y avait du monde partout, et justement une valse +échevelée tournoyait d'un bout à l'autre de la salle couverte, refoulant +les curieux et bousculant les gêneurs. + +Paul, qui ne tenait pas à faire là des études de chorégraphie moderne, +se rabattit sur le jardin où il comptait attendre que les évolutions +circulaires des valseurs eussent pris fin. + +Alors seulement, il pourrait se mettre en quête de Jean, avec quelque +chance de le trouver. + +Le jardin était fort encombré aussi. On s'y disputait les tables +encastrées dans des massifs de verdure et les garçons de café, portant à +bout de bras des plateaux chargés de bocks, fendaient impitoyablement +les groupes qui se permettaient d'empêcher la circulation en stationnant +dans les allées. + +Paul, la veille encore, aurait trouvé charmante cette fête dominicale. +Maintenant, il la voyait avec d'autres yeux. La joie de ces jeunes gens +lui semblait grossière; les femmes lui semblaient laides et mal +habillées. + +Et ce n'était pas l'argent gagné au jeu qui changeait ainsi son optique; +c'était l'image de Jacqueline qu'il avait sans cesse devant ses yeux et +qui, par l'effet de la comparaison, lui faisait prendre en dégoût les +pitoyables drôlesses du quartier. + +Il n'était pas l'amant de cette merveilleuse marquise; et tout au plus +espérait-il le devenir; mais il était déjà son complice, puisqu'il +partageait avec elle un secret qu'elle était intéressée à cacher. + +C'était assez pour qu'il se crût fait d'un autre bois que les camarades; +Jean de Mirande, excepté. + +Celui-là était du même monde que madame de Ganges; il ne le fréquentait +pas, ce monde aristocratique, mais il y était né et quoi qu'il affectât +d'en faire fi, il était homme à comprendre certaines nuances qui +échappaient complètement aux autres habitués de la Closerie. + +Paul le cherchait donc, quoique bien décidé à ne pas lui faire de +confidences, et ce ne fut pas lui qu'il rencontra. + +Au détour d'une allée, Paul se trouva presque nez à nez avec un monsieur +qui venait en sens inverse et qui s'écria: + +--Vous, ici, monsieur le marquis! + +Ce monsieur, c'était le vicomte de Servon, aussi étonné de la rencontre +que Paul Cormier l'était de le trouver là . + +Le vicomte, toujours poli, aborda courtoisement son heureux adversaire +du baccarat, mais sa figure exprima un autre sentiment que l'étonnement. +Ses yeux disaient clairement: «Eh bien?... et votre femme?» + +Paul comprit. Il y avait dans le regard qui tomba sur lui toute une +série d'interrogations que le vicomte était trop bien appris pour +formuler en paroles. + +Il voulait dire, ce regard clair et légèrement ironique: «Quoi! vous +êtes arrivé ce soir, d'un long voyage; vous avez à peine eu le temps de +voir votre charmante femme et au lieu de passer la soirée avec elle, +vous venez vous divertir dans un bal d'étudiants!» + +Paul était même tenté d'y lire quelque chose comme ceci: «Très bien. On +pourra essayer de la consoler cette belle marquise que vous délaissez +ainsi.» + +Mais il ne s'agissait pas de deviner les intentions de M. de Servon; il +s'agissait de se tirer immédiatement d'une situation plus +qu'embarrassante et Paul ne pouvait s'en tirer que par un mensonge. + +Il lui en coûtait, car jusqu'alors, il n'avait pas menti, dans le sens +littéral du mot. Il s'était laissé traiter de marquis de Ganges et +présenter comme tel par la baronne Dozulé, mais il n'avait rien dit qui +pût faire croire que ce nom et ce titre lui appartenaient. + +Maintenant, il se trouvait pris dans un engrenage. Sous peine de passer +pour l'amant de Jacqueline, il fallait mentir, non plus en se taisant, +mais en inventant une explication de sa présence à Bullier. + +Le diable s'en mêlait. Il maudissait ce vicomte qui s'était avisé de +traverser les ponts au lieu de chercher à se refaire en taillant un +baccarat dans les salons de son club. Mais il était obligé de répondre, +et il répondit, en allant au-devant des questions qu'il prévoyait. + +--Vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici, surtout ce soir, +n'est-ce pas, monsieur? commença-t-il d'un ton dégagé. Je pourrais vous +dire, comme le doge de Gênes, à Versailles... ce qui m'étonne le plus, +c'est de m'y voir. Figurez-vous que ma femme, qui ne savait pas que +j'arriverais à Paris aujourd'hui, avait accepté une invitation à dîner +chez une de ses amies. Elle voulait lui écrire pour se dégager. J'ai +exigé qu'elle y allât. Elle y passera la soirée. J'ai dîné seul... au +restaurant... et ne sachant que faire après, je suis venu, en me +promenant et en fumant d'innombrables cigares, jusque dans ce quartier +excentrique. J'ai entendu la musique de ce bal et l'envie m'a pris d'y +entrer. Je crois que je n'y resterai pas longtemps. + +Pour une explication improvisée, celle-là n'était pas trop mauvaise, et +Paul s'empressa d'essayer d'une diversion. + +--Mais vous-même, monsieur, reprit-il, par quel hasard?... + +--Mon Dieu! c'est bien simple, dit le vicomte; j'ai dîné au club... +j'espérais y trouver une partie, mais il fait si beau que tous les +dîneurs ont pris leur volée en sortant de table... nous nous sommes +trouvés trois à fumer sur le balcon... pas moyen seulement d'organiser +un whist à quatre et je n'aime pas à jouer le _mort_... nous avons +décidé, d'un commun accord, de fréter un cab et de nous faire conduire à +la Closerie des Lilas. C'est assez canaille, ce bastringue, mais on y +découvre quelquefois des femmes nouvelles... + +--Pas souvent, murmura Paul qui savait à quoi s'en tenir sur ce point. + +--Je vois, monsieur le marquis, que vous connaissez l'établissement... + +--J'y suis venu autrefois, comme tout le monde. + +--Oh! je pense bien que vous ne le fréquentez plus. Madame de Ganges s'y +opposerait et... vous perdriez trop au change. Moi qui n'ai pas le +bonheur d'être marié à une femme charmante, j'y viens de temps à autre +avec des amis... et il m'est arrivé d'y faire des trouvailles... il y a +encore ici quelques jolies filles qui ont sur les horizontales de la +rive droite l'avantage d'être jeunes... on en est quitte pour les +décrasser avant de les lancer. + +Cormier s'apercevait que le vicomte était un viveur à outrance et il +s'en réjouissait, parce qu'il espérait que ce chercheur de débutantes +allait bientôt le quitter pour se mettre en chasse. + +--Je viens d'en suivre une qui en valait la peine, reprit M. de Servon. +Elle m'a planté là pour se pendre au bras d'un grand diable qui porte +des bottes molles, un pantalon collant et un chapeau pointu. Il paraît +qu'ici c'est le suprême _chic_. + +Paul était sur les épines, car à ce signalement, il avait reconnu son +ami Jean et il tremblait que Jean ne vînt déranger son colloque avec le +vicomte et patauger à travers son marquisat de carton, comme un éléphant +dans un magasin de porcelaines. + +Mais Jean était sans doute occupé à abreuver dans la salle couverte ses +invitées de chez Foyot, et M. de Servon continua ainsi: + +Mes deux amis du club sont partis sur une autre piste. Je ne sais s'ils +auront plus de chance que moi, mais je les attends ici et je serai bien +heureux, monsieur le marquis, de vous les présenter. + +Cela ne faisait pas du tout l'affaire de Paul Cormier qui balbutia: + +--Je serais charmé, moi aussi, de connaître ces messieurs, mais... + +--Eux, vous connaissent de réputation. Ils savent qu'après avoir mené la +grande vie, vous avez abordé les affaires à l'âge où d'autres perdent +encore leur temps au club et au foyer de la danse. Et les grandes +affaires vous ont réussi, comme elles réussissent toujours aux hommes +intelligents et hardis. Vous pouvez songer maintenant à jouir de vos +succès... votre place est marquée dans notre monde parisien où jusqu'à +présent vous vous êtes peu répandu, je crois. + +--Oh! très peu! dit vivement Paul, enchanté du prétexte que lui +fournissait le vicomte pour expliquer son ignorance des hommes de ce +monde-là . + +--J'ai bien vu, chez la baronne, que vous vous trouviez sur un terrain +nouveau pour vous, reprit obligeamment le vicomte. Vous ne la +connaissiez pas, je crois, cette chère baronne? + +--Pas du tout, et elle m'a accueilli comme si j'étais de ses amis. + +--Oh! c'est une excellente femme, et d'ailleurs elle est liée avec +madame de Ganges que tout le monde aime et respecte. + +Paul s'inclina par politesse, mais au fond, il n'était pas fâché +d'apprendre qu'on respectait sa Jacqueline. + +--Quand vous connaîtrez madame Dozulé, vous verrez qu'elle n'a pas sa +pareille pour former un salon... car madame de Ganges, qui s'abstenait +de recevoir pendant que vous étiez loin de Paris, va certainement ouvrir +sa maison, l'hiver prochain. J'avoue que nous y comptons un peu... et ce +serait vraiment dommage de ne pas utiliser votre bel hôtel de l'avenue +Montaigne, qui semble avoir été construit tout exprès pour y donner des +fêtes. + +--Il paraît que j'ai un hôtel, avenue Montaigne, se dit Paul, c'est bon +à savoir. Je ne serai plus embarrassé pour retrouver Jacqueline, si elle +ne me donne pas de ses nouvelles. + +--Voici mes amis du club, dit tout à coup M. de Servon. Ils reviennent +bredouille, je crois... Mais non, ma foi!... ils sont suivis de près par +deux jeunes personnes qui m'ont tout l'air d'avoir accepté un souper au +café Anglais. + +--Ça les changera... mais je me reprocherais de vous retenir... + +--Oh! je serai de la fête... le temps de vous mettre en relations avec +ces messieurs et je vous demanderai la permission de vous quitter. +Voulez-vous seulement venir avec moi à leur rencontre? + +Paul, qui voyait avec joie arriver le moment de la séparation, suivit le +vicomte, qui l'amena en face des deux clubmen et procéda immédiatement +aux présentations, en commençant par ses amis: + +--Monsieur le comte de Carolles!... Monsieur Henri de Baffé!... + +Puis, presque aussitôt: + +--Monsieur le marquis de Ganges, reprit-il en élevant la voix, comme +pour mieux marquer l'importance du personnage. + +Cette cérémonie, assez inusitée au bal Bullier, se passait non loin de +l'entrée de la salle couverte et tout près d'une espèce de tonnelle de +feuillage où étaient attablés un monsieur et trois femmes qui, à en +juger par leur tenue et leurs allures, devaient être des dévergondées de +la pire espèce. + +Le monsieur, au contraire, avait l'air d'un homme du monde, mais il +était complètement ivre. + +La table, couverte de bouteilles vides, attestait qu'il ne s'était pas +grisé seulement de paroles et de bruit. + +Au moment où M. de Servon venait de présenter le faux marquis, ce +monsieur se leva, en montrant le poing au groupe des clubmen. Une de ses +tristes invitées le força à se rasseoir en le tirant par le pan de sa +redingote, mais il continua de gesticuler en criant: + +--Qu'est-ce qu'il dit? Est-ce à moi qu'il en a? + +Le présenteur et les présentés ne firent aucune attention à ce pochard +qui, à la Closerie, n'était pas seul de son espèce. Ils échangèrent de +brèves politesses avant de se séparer et le vicomte prit congé de Paul +en lui disant: + +--A l'honneur de vous revoir, monsieur le marquis. + +Ces messieurs venaient de s'éloigner avec leurs deux recrues féminines, +lorsque Jean de Mirande déboucha de la salle de bal, en nombreuse +compagnie. + +Tout tournait au gré des désirs de Paul qui ne craignait rien tant que +de se trouver pris entre son vieil ami du quartier et ses nouveaux amis +du club. + +--Marquis! persistait à grommeler l'ivrogne; je vais t'en donner, moi, +du marquis de Ganges! + +Paul Cormier n'entendit pas cette menace qui se confondit avec un +grognement et il ne se douta nullement qu'elle s'adressait à lui. + +Il était tout à la joie d'avoir évité l'explication qui eût été la +conséquence forcée de la rencontre avec Jean, si Jean était survenu une +minute plus tôt. + +Il arrivait, ce brave Jean, escorté de ce qu'il appelait sa maison +civile et militaire, c'est-à -dire des quatre donzelles qu'il venait de +régaler chez Foyot et d'une demi-douzaine d'étudiants recrutés dans le +bal et largement abreuvés à ses frais. + +Lui aussi, il était non pas ivre, car il portail le vin comme pas un, +mais outrageusement gris. Il marchait encore droit, et il avait toujours +la parole facile; seulement les yeux lui sortaient de la tête, et Paul, +qui le connaissait bien, vit tout de suite qu'il était très surexcité. + +Et quand cela lui arrivait, il était capable de toutes sortes +d'extravagances. Paul le savait et bénissait d'autant plus le ciel qui +avait inspiré au vicomte de Servon l'idée d'emmener ses amis. + +--Te voilà , joli lâcheur, lui cria Mirande, du plus loin qu'il +l'aperçut. Était-elle bonne la soupe de ta maman? Et le bouilli? Et le +petit _ginglet_ pour arroser tout ça? Si tu étais venu avec nous, tu +aurais mangé de la bisque et bu du Clicquot. Demande plutôt à ces dames. +Mais je te tiens, maintenant, et tu vas finir ta nuit avec nous... nous +souperons chez Baratte, aux Halles. + +Cormier admirait à part lui les effets du vin de Champagne qui inspirait +de tels projets au dernier rejeton d'une famille de la vieille-roche et +il était assez disposé à prendre la chose gaiement. Mirande, ce soir-là , +ne pouvait lui être bon à rien et Paul n'était pas pressé de s'acquitter +de la commission dont l'avait chargé le père Bardin, emporté par son +zèle matrimonial. + +Il craignait seulement que le bal ne finît pas sans bataille. Mirande, +quand il se mettait dans ces états-là , avait le louis facile et le coup +de poing aussi. Pour peu qu'on l'agaçât, il en venait aux voies de fait +et il arrivait que la fête se terminait au violon. + +Paul, qui n'avait pas envie de l'y suivre, méditait déjà de le calmer et +de le ramener tout doucement à son domicile du boulevard Saint-Germain +où il pourrait se coucher et cuver son vin jusqu'au lendemain. + +Le diable c'était que le reste de la bande avait perdu toute notion du +respect qu'on doit à l'autorité qui veille sur la tranquillité des bals +publics. Ces dames avaient déjà failli se faire mettre à la porte en +levant la jambe plus haut que le casque du municipal de service. Véra, +la nihiliste, poussait des cris séditieux. Il est vrai qu'elle les +poussait en russe et que personne ne les comprenait, mais les étudiants +qui complétaient le cortège de Jean bousculaient tout le monde et +faisaient un tapage infernal. + +Paul, malgré tout, espérait encore que la soirée s'achèverait +pacifiquement. Il comptait sans le pochard qui l'avait déjà interpellé +du fond de la tonnelle qu'il occupait avec trois créatures. Elles +avaient essayé de le contenir, mais il s'était arraché de leurs pattes +et il vint se planter devant Paul Cormier, les bras croisés, le chapeau +rejeté sur la nuque et les cheveux en coup de vent. + +--D'où sort-il celui-là ? grommela Mirande en toisant l'intrus qui lui +dit brusquement: + +--Ce n'est pas à vous que j'ai affaire... c'est à celui-ci. + +--A moi? demanda Paul, stupéfait. + +--Oui, à vous. Pourquoi vous faites-vous appeler le marquis de Ganges? + +Paul pâlit et ne répondit pas. Il comprenait que cet homme avait entendu +les présentations, mais il ne devinait pas en quoi elles pouvaient +l'avoir offensé. + +--Êtes-vous fou? demanda Mirande à l'ivrogne, dont l'attitude agressive +commençait à l'irriter. + +--Je ne suis pas fou et je suis parfaitement sûr d'avoir bien entendu. +Encore une fois, pourquoi, vous, le petit blond, pourquoi avez-vous pris +un nom qui ne vous appartient pas? + +Êtes-vous le marquis de Ganges, oui ou non? + +--Qu'est-ce que ça vous fait? riposta Mirande, exaspéré par cette +insistance tenace qui est particulière aux gens ivres. + +--Ce que ça me fait? Vous voulez le savoir? C'est moi qui suis le +marquis de Ganges. + +--Possible! ricana Jean. Vous n'en avez pas l'air. + +--Je ne vous parle pas. Je parle à cet homme qui s'obstine à ne pas me +répondre... et je lui répète qu'il s'est permis de prendre mon nom, que +je veux savoir pourquoi et que s'il persiste à refuser de me le dire, je +vais le souffleter. + +Paul leva le bras, pour prendre les devants, mais Mirande fut plus +prompt que lui. + +--Après moi, s'il en reste, cria-t-il en appliquant sur la joue du +réclamant une maîtresse gifle. + +Ce fut le signal d'un tumulte effroyable. Les filles qui buvaient tout à +l'heure avec le souffleté s'enfuirent en criant comme si elles avaient +reçu le soufflet. Les amis et les amies de Jean arrivèrent pour lui +prêter main-forte au cas où le battu essaierait de rendre coup pour +coup. Jean s'était mis en posture de boxer et tout faisait prévoir qu'un +combat acharné allait s'engager entre ces deux hommes, ivres tous les +deux et aussi furieux l'un que l'autre. + +On accourait de tous les côtés du jardin et il y avait déjà des gens qui +montaient sur des chaises pour mieux voir. Pour un peu ils auraient +fait: Kss!... kss!... + +Le plus ennuyé de tous les acteurs de cette scène, c'était Paul Cormier, +qui était la cause de la querelle et qui, faute de présence d'esprit, +avait laissé son ami usurper le premier rôle, un rôle qui pouvait le +mener sur le terrain. + +Mais ceux qui comptaient sur le spectacle d'une belle lutte à coups de +poing furent complètement volés. + +Soit que le souffleté vît qu'il ne serait pas le plus fort, soit qu'il +trouvât au-dessous de sa dignité d'engager un pugilat, il s'abstint de +se jeter sur son adversaire, et il lui dit avec un sang-froid +surprenant: + +--Maintenant, monsieur, ce n'est plus à votre ami que j'ai à faire, +c'est à vous et vous me rendrez raison de l'outrage. + +Le soufflet l'avait non seulement dégrisé, mais transfiguré. L'ivrogne +avait maintenant l'attitude et le ton d'un gentleman, brutalement +offensé. + +--Quand il vous plaira, répliqua Mirande. Je vais vous donner ma carte. + +--Pas ici, je vous prie. Voici les sergents de ville qui arrivent. Je ne +veux pas être mis au poste et je suppose que vous tenez aussi à éviter +ce dénouement ridicule. Veuillez sortir avec moi et vos amis... y +compris monsieur...--le souffleté désignait Paul--j'ai un autre compte à +régler avec lui. Mais venez avant qu'on nous entoure... nous nous +expliquerons dehors. + +--Je ne demande pas mieux. + +Trois des étudiants qui escortaient Mirande s'esquivèrent. Ceux-là , +comme Panurge, craignaient les coups naturellement. Les trois autres +restèrent. Les femmes s'étaient perdues dans la foule, aussitôt après la +gifle. Mirande ouvrit la marche et on lui fit place. Son encolure et ses +biceps imposaient le respect aux curieux et les sergents de ville, +enchantés de n'avoir pas à intervenir, laissèrent passer le groupe, +subitement apaisé. + +Une paix provisoire ou plutôt une trêve, commandée par la crainte de la +police, qui n'est pas tendre aux étudiants. + +Le Monsieur, dégrisé, était un homme jeune et élégamment tourné, dont +les traits distingués semblaient avoir été altérés par des débauches +prolongées. L'ivresse habituelle y avait mis sa marque. Ce n'était pas +la physionomie d'un raffiné de vices comme le vicomte de Servon. Il y +avait de cela avec un peu d'abrutissement en plus. Paul se représentait +ainsi le _pâle Rolla_ d'Alfred de Musset, ce Rolla qui n'était autre que +le poète lui-même. + +D'où venait cet homme, évidemment tombé de haut dans de crapuleuses +habitudes? Qu'était-il venu faire à ce bal avec des filles de bas étage? +Et quel vertige l'avait poussé à planter là des créatures pour +apostropher Paul, à propos d'un nom prononcé, un nom qui ne devait jouir +d'aucune notoriété à la Closerie des Lilas? + +Avait-il été pris subitement d'un accès de folie? Mirande en était +convaincu et il le lui avait dit. + +Paul aurait voulu le croire, mais tout en se demandant avec inquiétude +comment cette nouvelle aventure allait finir, il ne pouvait pas +s'empêcher de douter que cet homme fût fou, et il se disait: + +--Si pourtant c'était le vrai marquis de Ganges! + +Cette idée ne fit que traverser le cerveau de Paul Cormier et tout +semblait indiquer qu'elle ne valait pas la peine qu'il s'y arrêtât. + +Quelle apparence en effet que le marquis de Ganges, au retour d'un long +voyage, s'en allât _faire la noce_--c'était le vrai mot--au bal Bullier, +avec des créatures, au lieu de débarquer dans son hôtel de la rue +Montaigne où sa charmante femme l'attendait? + +Si bas tombé que soit un gentilhomme, il ne s'affiche pas ainsi et +d'ailleurs Cormier n'avait aucune raison de croire que le mari de +Jacqueline fût un marquis déchu. Au contraire, on parlait de ses succès +financiers, des grandes entreprises qui venaient d'augmenter sa fortune +déjà considérable. + +Donc, ce pochard subitement dégrisé n'était pas, ne pouvait pas être le +marquis de Ganges. + +Alors, pourquoi s'était-il fâché quand il avait entendu donner ce nom et +ce titre à un monsieur qui passait? + +C'était à n'y rien comprendre et Paul Cormier y renonça. Mirande, lui, +ne se creusait pas la tête à deviner cette énigme. Il avait souffleté un +insolent qui menaçait son ami. Il lui devait une réparation et il ne +demandait pas mieux que de la lui accorder. Un soufflet vaut un coup +d'épée, c'était une de ses maximes favorites. Et il ne sortait pas de +là . + +Il y avait longtemps qu'il n'était allé sur le terrain et il n'était pas +homme à manquer une si belle occasion de se refaire la main. + +Les trois étudiants qui l'avaient suivi étaient trois bons jeunes gens +qui ne s'étaient de leur vie battus qu'à coups de poing et qui n'avaient +jamais mis les pieds dans une salle d'armes. Ils suivaient Mirande, +parce que Mirande était le chef incontesté des tapageurs du quartier et +ils étaient bien persuadés que l'affaire se terminerait autour d'un bol +de punch. + +Le groupe sortit sans autre incident de cette Closerie où on échange +plus de horions qu'on n'y cueille de lilas. + +L'orchestre venait de donner le signal d'un nouveau quadrille; danseurs +et danseuses y couraient, sans plus s'occuper des suites d'une dispute, +comme on en voit à Bullier, à peu près tous les soirs. + +Le problématique marquis marchait en tête, comme de juste, puisque +c'était lui qui avait proposé de sortir pour régler cette affaire +d'honneur, où l'honneur n'était pas en cause, car il s'agissait d'une +querelle entre deux ivrognes, dont l'un avait eu la main trop leste. + +Ce giflé susceptible emmena les autres, sous les arbres, beaucoup plus +loin que la statue du maréchal Ney, au milieu d'un carrefour désert, où +ces messieurs pouvaient conférer tout à leur aise, sans craindre d'être +dérangés. + +Paul Cormier qui ne souhaitait la mort de personne, prit le premier la +parole et ce fut pour prêcher la conciliation. + +--Messieurs, dit-il, il n'y a dans tout cela qu'un malentendu... dont +j'ai été la cause, bien involontairement... et tout peut s'arranger. + +--Plus maintenant, interrompit le soi-disant marquis. + +--Pourquoi donc pas?... J'exprime tout haut et devant témoins le regret +d'avoir été l'occasion d'une querelle sans motif sérieux. Entre honnêtes +gens, on ne se coupe pas la gorge pour un mot dit en l'air. + +--Et le soufflet?... Il n'était pas en l'air, le soufflet. Il est encore +marqué sur ma joue. + +--Un mouvement de vivacité... que mon ami regrette, j'en suis sûr. + +Mirande s'abstint de confirmer cette appréciation de Paul et son air +disait assez qu'il ne se repentait pas du tout de ce qu'il avait fait. + +--Bien obligé! répondit l'offensé. Demandez-lui donc s'il veut tendre la +joue pour que je lui rende ce qu'il m'a donné. + +--Je ne vous conseille pas d'essayer, ricana Mirande. + +--Soyez tranquille!... je veux autre chose... je veux vous tuer... + +--Comme ça!... tout de suite!... vous attendrez bien jusqu'à demain... +et d'abord, je ne me bats pas en duel avec le premier venu. Commencez +par me dire qui vous êtes. + +--Je vous l'ai déjà dit. Je suis le marquis de Ganges... et il est +probable que je vous ferai beaucoup d'honneur, en croisant le fer avec +vous, car je ne vous connais pas et... + +--C'est mon nom qu'il vous faut?... Je m'appelle Jean de Mirande et je +descends des comtes de Toulouse. Ça vous suffit-il? + +--Je m'en contenterai. Je serais mal fondé à vous demander de me montrer +vos titres, car je suppose que vous ne les avez pas dans votre poche. + +--Je les montrerai demain aux témoins que vous m'enverrez. + +--Demain! s'écria le souffleté. Vous voulez rire, je pense!... Alors, +vous croyez que je garderai ma gifle jusqu'à demain? Rayez cela de votre +programme, monsieur le descendant des comtes de Toulouse. C'est la +première que je reçois de ma vie. Je ne veux pas aller me coucher avec. +Il n'y a que les lâches qui renvoient un duel au lendemain, quand +l'offense ne peut se laver qu'avec du sang. + +--Parbleu! je ne demande qu'à m'aligner, mais je ne peux pourtant pas +m'aligner, séance tenante, sous un bec de gaz. D'abord, pour se battre, +il faut des témoins et des épées. + +--Des témoins? deux de ces messieurs m'en serviront. + +--Bon!... et des armes? + +--Vous devez avoir dans ce quartier un ami qui possède une paire de +fleurets. Nous en serons quittes pour les démoucheter. + +--J'ai chez moi des épées de combat, s'empressa de dire un des +étudiants, un imberbe qui en était à sa première année de droit. + +Cet âge ne rêve que plaies et bosses. + +--Et je demeure à deux pas d'ici... faubourg Saint-Jacques... en face du +Val-de-Grâce. + +--Merci, monsieur, dit gravement le marquis. + +A son attitude et à son langage, Cormier commençait à croire qu'il +l'était tout de bon, marquis, et s'il était vraiment le mari de madame +de Ganges, cela compliquait beaucoup la situation. + +--Il ne nous reste plus qu'à trouver un terrain propice, reprit ce +gentilhomme entêté. + +--Et à attendre qu'il soit jour, dit ironiquement Mirande. + +--Pourquoi?... Il fait un clair de lune superbe. + +--Le duel pourrait avoir lieu dans ma chambre, proposa le jeune +étudiant, altéré du sang... des autres. + +--Je ne dis pas non, répliqua l'offensé irréconciliable. + +--Voyons! voyons, messieurs! s'écria Paul Cormier, tout cela, je pense, +n'est pas sérieux; vous n'allez pas, de gaîté de cÅ“ur, vous exposer à +passer en cour d'assises, si cette rencontre absurde se terminait par la +mort d'un des deux adversaires. Battez-vous, si vous y tenez, mais +battez-vous régulièrement. Je vous déclare, pour ma part, que je refuse +d'être témoin dans un duel entre quatre murs et même dans un combat de +nuit. + +--Eh bien! nous nous contenterons de trois témoins. Deux suffiraient à +la rigueur. + +--Ah! ça, vous êtes donc enragé, vous, dit Paul. + +Pour toute réponse, le giflé mit son doigt sur sa joue. + +Et Paul comprit qu'il ne ferait pas entendre raison à ce diable d'homme. + +Marquis ou non, ce pochard, complètement et subitement dégrisé, savait +très bien ce qu'il disait et surtout ce qu'il voulait. + +Et Mirande, toujours surexcité, n'était pas disposé à faire cause +commune avec son ami pour empêcher la rencontre. Elle lui plaisait par +son étrangeté même; il pensait à la première scène du roman de Dumas où +les trois mousquetaires vont ferrailler derrière le Luxembourg et il se +faisait une fête de mettre flamberge au vent, comme eux, pour vider au +pied levé, une querelle ramassée par hasard. + +Paul, qui ne renonçait pas encore à l'espoir de faire avorter le duel, +chercha un biais et crut l'avoir trouvé. + +Il pensait que s'il pouvait seulement gagner du temps, les têtes +finiraient peut-être par se calmer et il dit au marquis: + +--Vous ne voulez absolument pas attendre jusqu'à demain la réparation +que monsieur vous doit et qu'il ne refuse pas de vous accorder? + +--Non... et s'il persistait à demander un délai, je le tiendrais pour un +lâche. + +--Pas d'injures, monsieur!... et faites-moi la grâce de m'écouter, ou +bien je croirai qu'en nous imposant des conditions inacceptables, vous +cherchez à éviter ce duel. + +L'offensé protesta d'un geste, mais il écouta. Et Paul reprit: + +--Nous y sommes, à demain... attendu qu'il est minuit. Et nous sommes à +la fin de mai. A trois heures, il fera jour ou du moins on y verra assez +clair pour échanger des bottes sans s'éborgner. Vous pouvez bien +attendre trois heures. + +--Tiens! c'est une idée! s'écria Mirande qui se laissait toujours +séduire par l'imprévu. + +--Trois heures, c'est long, grommela le marquis. Et puis, je prétends ne +pas quitter monsieur, jusqu'à ce qu'il m'ait rendu raison. + +--Et qui vous parle de le quitter? Je compte bien que nous ne nous +séparerons pas jusqu'au lever de l'aurore, dit Paul Cormier. + +--Originale, ton idée, dit Mirande; mais nous ne pouvons pas battre le +pavé de Paris, pendant trois heures. + +--Nous monterons chez moi et nous ferons du punch au kirsch, s'écria +l'étudiant de première année. + +--Pourquoi ne proposes-tu pas, pendant que tu y es, d'aller souper tous +ensemble? demanda Paul en haussant les épaules. Il ne s'agit pas d'un de +ces duels qui ne sont que des prétextes à godaille. Tu vas monter chez +toi, tout seul, tu y prendras tes épées de combat... elles ne t'ont +jamais servi, je suppose. + +--Elles sont toutes neuves. C'est un cadeau que m'a fait mon cousin qui +est sous-lieutenant de dragons. + +--Très bien! C'est ce qu'il nous faut. Tu les apporteras dans leur +enveloppe et nous nous acheminerons tout doucement vers les +fortifications. Je connais un endroit où nous ne serons pas dérangés... +sur le boulevard Jourdan, à gauche de la porte d'Orléans. + +--Mais nous y serons dans trois quarts d'heure, à la porte d'Orléans, +grommela Mirande, et s'il faut battre la semelle sur le chemin de ronde, +en attendant le jour, je n'en suis pas. + +--Je sais dans ces parages un cabaret qui reste ouvert toute la nuit. Ou +y vend la goutte aux maraîchers en route pour les halles. + +--Et on nous la vendra aussi, n'est-ce pas? Merci! On nous prendrait +pour ce que nous sommes... des gens qui viennent se rafraîchir d'un coup +de pointe... et le cabaretier irait prévenir les sergents de ville. Je +n'ai pas envie de me déranger pour rien. + +--Ni moi non plus, dit le souffleté. + +--J'aime encore mieux fumer des pipes sur un bastion, reprit Mirande. Il +ne fait pas froid et je n'ai pas envie de dormir. + +--Je me range à l'avis de mon adversaire, appuya le marquis. + +Les trois autres témoins opinèrent dans le même sens et l'un d'eux qui +étudiait la médecine eut soin d'ajouter, assez mal à propos, qu'il avait +dans sa poche sa trousse de chirurgie. + +Toute cette jeunesse était prête à aller là comme à une partie de +plaisir. Le marquis restait résolu à en finir le plus tôt possible et +Mirande, maintenant, se montrait aussi impatient que lui. Paul Cormier +se trouvait être le seul homme raisonnable de la bande, lui qui +d'ordinaire ne brillait pas par la prudence. + +Le sort en était jeté. On allait se battre dans des conditions +extravagantes et il n'y avait guère que Paul qui se préoccupât des +conséquences de ce duel insensé. + +On s'achemina vers le faubourg Saint-Jacques, deux à deux, le souffleté +en tête avec l'étudiant aux épées. + +Mirande s'arrangea pour rester en serre-file avec son ami Paul qu'il +n'avait pu interroger en tête à tête depuis le commencement de la +querelle et qui ne lui en laissa pas le temps, car il lui dit aussitôt: + +--Mon cher, je ne te comprends pas. Quelle lubie t'a pris de frapper cet +homme qui ne s'adressait pas à toi? Nous voilà tous embarqués dans une +sotte affaire... + +--Ah! parbleu! s'écria Jean, tu me la bailles belle! C'est toi qui t'es +pris de bec avec ce pochard et tu viens me reprocher de t'avoir évité le +soufflet qu'il te destinait! + +--Je ne te reproche pas cela. Je te reproche de lui en avoir donné un +qui a rendu le duel inévitable. + +--Et puis, qu'est-ce que c'est que cette histoire?... Ce marquis de +Ganges qui prétend que tu lui as volé son nom?... Est-ce vrai? + +--Pas du tout. Il a entendu de travers. + +--Et tu ne le connais pas?... + +--Je ne l'ai jamais vu, quand il s'est levé pour m'interpeller +grossièrement. Je l'ai pris d'abord pour un fou. + +--Moi aussi, mais je me suis aperçu qu'il ne l'est pas. Je commence même +à croire qu'il est bien marquis, quoi qu'il n'en ait pas l'air. Il y a +là dessous quelque chose que je ne comprends pas. Ma foi! Tant pis pour +lui, si je l'embroche. Il n'avait qu'à se tenir en repos. + +--Je te conseille de le ménager, sur le terrain. Si tu le tuais, nous +nous trouverions tous dans un très mauvais cas. + +--Oh! je ne tiens qu'à lui donner une leçon. Il est brave, après tout. +Un autre aurait reculé devant une rencontre où il n'a personne pour +l'assister et c'est lui qui l'a exigée. Ce marquis doit avoir beaucoup +roulé. Il n'y a que les déclassés pour se jeter tête baissée dans une +aventure pareille. + +--Toi qui connais le monde de la noblesse, puisque tu en es, avais-tu +déjà entendu parler d'un marquis de Ganges? + +--Jamais... j'ai bien lu autrefois, dans un recueil de causes célèbres, +l'histoire d'une marquise de Ganges, qui fut assassinée, si je ne me +trompe, par ses beaux-frères et par son mari... mais ça s'est passé du +temps de Louis XIV. Cet ivrogne est-il de la même famille? Je n'en sais +rien et je m'en moque comme d'une guigne. J'aurais préféré ne pas le +rencontrer, mais maintenant que le vin est tiré, il faut le boire... et +puisque je me bats, je veux que les choses se passent convenablement sur +le terrain et même avant d'y arriver. Ainsi, je pense que nous ne devons +pas le laisser faire le chemin avec ce blanc-bec pour unique compagnie. +Nous en avons pour deux heures de faction, avant le point du jour. Je ne +peux pas me charger de causer avec lui, en attendant le moment d'en +découdre... il y a un soufflet entre nous deux... toi qui ne l'as ni +donné, ni reçu, ce soufflet, rien ne t'empêche de distraire ce monsieur +en lui parlant de n'importe quoi. + +--Tu as raison! ce sera convenable... et d'ailleurs, je ne serais pas +fâché de savoir au juste à qui nous avons affaire. Je vais m'y mettre, +pendant que le petit montera chercher les épées. Nous voici devant sa +porte. C'est le moment de m'accointer de notre homme. Ne t'occupe plus +de moi. + +Mirande se le tint pour dit et aborda les deux étudiants restés sur le +trottoir du faubourg Saint-Jacques devant l'allée où leur camarade +venait d'entrer. + +Le marquis s'était isolé d'eux et on eût dit qu'il avait deviné +l'intention de Paul Cormier, car il vint à lui, et quand Paul lui +proposa de faire route à côté l'un de l'autre, il répondit: + +--J'allais vous le demander. + +Un dialogue ainsi entamé devait aller tout seul et Paul vit aussitôt +qu'il n'aurait pas de peine à en venir à ses fins, c'est-à -dire à se +renseigner sur un homme qui pouvait bien être, en dépit des apparences, +le mari de Jacqueline, et qui ajouta: + +--Je suis content d'avoir un autre adversaire que vous, car je ne vous +en veux plus. Et puisque nous ne nous battrons pas, voulez-vous que nous +causions à cÅ“ur ouvert du point de départ de cette querelle? + +--Très volontiers. + +--Eh bien, je vous prie de me dire pourquoi un monsieur que je ne +connais pas vous a présenté à deux autres messieurs, sous un nom et sous +un titre qui m'appartiennent. J'ai retenu les leurs... M. le comte de +Carolles... M. de Baffé... Je ne les connais pas, mais je pourrai les +retrouver et les interroger plus tard... Je ne doute donc pas que vous +ne répondiez franchement à la question que je vous pose. + +--Moi, non plus, je ne connaissais pas ces messieurs. + +--Mais vous connaissiez l'autre... celui qui vous à présenté. + +--Fort peu. Je l'ai rencontré dans un salon, où je mettais les pieds ce +jour-là pour la première fois et où j'ai échangé quelques mots avec lui. +En me retrouvant à la Closerie des Lilas, il s'est rappelé ma figure et +il m'a abordé, mais je suppose qu'il m'aura pris pour un autre. + +--Pour moi, alors, puisque je suis le marquis de Ganges... le vrai..., +le seul. Nous ne nous ressemblons pourtant guère. + +--Pas du tout, et je ne m'explique pas la méprise de ce monsieur. Il ne +savait pas mon vrai nom et il ne le sait pas encore. Mais je tiens à +vous l'apprendre. Je m'appelle Paul Cormier et j'achève mon droit. Vous +voyez qu'il n'aurait pas dû confondre. + +Et comme l'offensé paraissait accepter cette explication: + +--Maintenant, reprit Paul, me permettrez vous d'ajouter que, si vous +m'aviez interrogé tranquillement, au lieu de vous emporter comme vous +l'avez fait... nous n'en serions pas où nous en sommes. + +--Certainement, non... et je reconnais que j'ai eu tort... mais avouez +que je suis excusable. J'arrive à Paris, après une très longue +absence... à Paris où personne ne m'attendait... du moins, pas si tôt... +Pour des raisons qu'il est inutile de vous dire, parce qu'elles ne vous +intéresseraient pas, je m'étais décidé à ne pas descendre chez moi sans +m'y faire annoncer... j'aurais pu, j'en conviens, mieux employer ma +soirée, mais j'ai voulu la passer dans ce bal où je me croyais sûr de ne +pas rencontrer de gens de ma connaissance... jugez de ce que j'ai dû +éprouver quand j'ai entendu un monsieur vous appeler par mon nom... si +je vous disais que j'ai cru entendre aussi qu'il parlait de la marquise +de Ganges. + +--De la marquise de Ganges, répéta Paul; non, je ne crois pas qu'il ait +parlé d'elle, mais... excusez mon indiscrétion... vous êtes donc marié? + +--Mon Dieu, oui, répondit le souffleté. Ça vous étonne, parce que vous +venez de me retrouver à Bullier, buvant avec des drôlesses. Ça vous +étonnerait moins si vous connaissiez mon histoire. + +Paul grillait d'envie de répondre: racontez-la moi; mais c'eût été un +peu prématuré, au début d'une conversation qui devait se prolonger +puisqu'ils allaient faire route ensemble jusqu'au lieu du combat. + +D'ailleurs, l'étudiant de première année venait de reparaître, portant +sous son bras les épées enveloppées de serge verte et tout fier de ce +fardeau. + +--Quand il vous plaira, messieurs, dit Jean de Mirande. Je prends les +devants avec nos camarades... Toi, Paul, tu connais le chemin et tu n'as +qu'à nous suivre en tenant compagnie à monsieur. + +Cet arrangement était accepté d'avance, et on s'achemina, dans l'ordre +indiqué, vers les fortifications, par l'interminable rue du +Faubourg-Saint-Jacques. + +Le marquis et Paul formaient l'arrière-garde, et ils n'eurent pas plutôt +fait cent pas côte à côte que le marquis reprit, en haussant les +épaules: + +--Au fait!... pourquoi ne vous la dirais-je pas, mon histoire? Je n'ai +rien contre vous, après tout... Vous me plaisez, même, et je veux vous +prouver que je ne suis pas simplement une brute avinée, comme vous avez +pu le croire. + +--Je suis déjà convaincu du contraire, dit Paul et je sois très flatté +de la confiance que vous m'accordez, mais je n'ai aucun droit à recevoir +des confidences que vous pourriez plus tard regretter de m'avoir faites. + +--Non, car vous n'en abuserez pas, j'en suis sûr. J'ai vu tout de suite +que vous étiez un galant homme et de plus, vous n'êtes pas du monde où +je suis né. Je n'ai donc pas d'indiscrétions à redouter de votre part +et... pourquoi ne vous le dirais-je pas? J'ai un certain intérêt à vous +renseigner sur ma personne et sur mon passé. + +Et comme Paul le regardait d'un air étonné, M. de Ganges reprit: + +--Voici pourquoi. Je suis de première force à l'épée et j'espère bien +tuer votre camarade... je ne vous cacherai pas que je le souhaite... +mais enfin, tout arrive et je puis être tué, moi aussi. En prévision de +ce cas, je tiens à vous apprendre certaines choses, à seule fin de ne +pas disparaître comme un chien errant qu'on tue derrière une haie. + +--Je ne puis pas, monsieur le marquis, refuser de vous entendre, mais +vous voudrez bien vous souvenir que je ne vous ai rien demandé. + +--Je le sais et je commence. Je suis bien le marquis de Ganges, vous +n'en doutez plus, et j'ai sur moi des papiers qui le prouvent. + +J'ai été riche et j'ai épousé, étant très jeune, une femme encore plus +riche que moi. Je m'étais marié en province et j'aurais pu y tenir mon +rang, mais j'ai préféré mener la grande vie à Paris et dans d'autres +capitales... Je m'y suis ruiné complètement. Je n'ai pas pu ruiner ma +femme parce que ses biens étaient sous le régime dotal... et je me suis +relevé plus d'une fois par des spéculations heureuses... ainsi, +tenez!... il n'y a pas huit jours, j'avais refait un million... mais +j'en voulais trois... et vous devinez le reste. + +Paul commençait à comprendre pourquoi ce mari n'était pas allé tout +droit chez sa femme. En rapprochant ce récit des propos qu'il avait +entendus chez la baronne Dozulé, Paul s'expliquait comment s'était +propagé le bruit des succès financiers du marquis de Ganges à +l'étranger, succès qui avaient été suivis d'un désastre. Il n'apercevait +pas encore ce qu'il allait résulter, pour la marquise, de cette +catastrophe qui ne le touchait qu'à cause d'elle. + +--Je n'avais plus de quoi faire la guerre à la fortune, reprit M. de +Ganges; je me suis décidé brusquement à revenir à Paris où on ne m'a pas +vu depuis longtemps et j'y suis arrivé nu comme un petit Saint-Jean. +Vous allez rire quand vous saurez que j'ai dû laisser mes malles en gage +dans le pays où j'étais et qu'il ne me reste pas cinq louis dans ma +poche. Aussi ne suis-je pas descendu à l'auberge... je comptais passer +ma nuit au bal et dans quelque restaurant... j'aurais pu descendre chez +moi... c'est-à -dire chez ma femme, mais je ne l'avais pas prévenue de +mon arrivée... j'ai préféré remettre ma visite à demain... non pas, +comme vous pourriez le croire, parce que je craignais de mal tomber... +ma femme est cuirassée de vertu... sans compter qu'elle a un garde du +corps en la personne d'un vieux soldat que sa famille a comblé de +bienfaits et qui veille sur elle comme sur un trésor... + +--Bon! se dit Paul, c'est l'homme du Luxembourg... celui qui s'est +interposé quand Mirande l'a abordée. + +--Non, continua le marquis, je n'ai pas fait le mari prudent... j'étais +bien sûr de ne pas déranger cette pauvre Marcelle qui vit comme une +sainte... mais j'ai de si gros aveux à lui faire que j'ai voulu +réfléchir avant de la voir. + +--Aurait-il quelque crime ou quelque vilenie sur la conscience? se +demandait l'étudiant. + +--S'il ne s'agissait que de ma ruine totale, ce ne serait rien... je me +suis déjà ruiné trois on quatre fois... elle y est accoutumée... et puis +elle est si bonne!... mais j'ai aggravé mes torts en lui écrivant que +j'étais en passe de faire une immense fortune, avec une concession de +chemins de fer que j'avais obtenue en Turquie... où entre nous, je n'ai +jamais mis les pieds... elle me croyait à Constantinople, tandis que +j'étais... + +Paul n'osa pas demander: où, mais ses yeux interrogèrent M. de Ganges +qui lui dit brusquement: + +--Êtes-vous joueur? + +--Je l'ai été, répondit évasivement Paul qui n'avait garde de parler des +huit mille francs gagnés au baccarat, presque sous les yeux de la +marquise. + +--Si vous ne l'êtes plus, je vous en félicite, mais puisque vous l'avez +été, vous allez me comprendre... et m'excuser. + +J'étais à Monaco. + +--Oh! murmura Paul. + +--Oui, à Monaco... au trente et quarante... et j'ai cru plus d'une fois +la tenir cette fortune que j'annonçais à ma femme. J'étais en pleine +veine... le diable s'est mis de la partie et j'ai tout perdu. Cette +fois, c'est la fin finale... non seulement parce que je n'ai plus un +sou, mais parce que je suis las de la vie que je mène depuis quatre ans. +S'il m'était resté seulement de quoi payer mon passage, je me serais +embarqué pour l'Australie et ma femme n'aurait plus entendu parler de +moi. Je vais la revoir, mais ce sera pour lui faire mes adieux... et +pour lui conseiller de demander le divorce... j'ai peur qu'elle +n'entende pas de cette oreille-là , car elle a tous les préjugés de sa +caste... mieux vaudrait pour elle que je fusse mort et ma foi! si votre +ami me tuait, ça liquiderait une situation inextricable. + +Paul comprenait maintenant le caractère du marquis de Ganges et il ne +pouvait se défendre d'une certaine sympathie pour ce gentilhomme dévoyé +qui n'avait pas perdu tout sentiment de l'honneur et de l'équité, +puisqu'il risquait gaiement sa vie pour venger un outrage reçu et +puisqu'il rendait justice à sa femme. + +Paul devinait aussi l'existence de sacrifices et de dévouement de cette +marquise blonde qu'il avait prise d'abord pour une coquette et qui +méritait si bien d'être aimée et respectée. + +--Oui, reprit M. de Ganges, je suis un homme fini. Autant vaut que je +crève tout de suite. Mais j'aime mieux que ce ne soit pas de votre main, +car je suis bien persuadé maintenant que je n'ai aucun sujet de vous en +vouloir. Ce n'est pas votre faute si je ne sais quel écervelé a cru +faire une jolie plaisanterie en vous appelant par mon nom. Il était +écrit que je me battrais cette nuit... c'est fatal, ces choses-là , comme +le retour du zéro à la roulette, il en arrivera ce qu'il pourra. Je me +défendrai de mon mieux et j'espère ne pas laisser ma peau sur l'herbe +des fortifications, mais enfin, si j'y restais, j'ai un devoir à +remplir. Ma femme deviendrait veuve et ce serait fort heureux pour elle. +Encore faudrait-il qu'elle le sût. Voudriez-vous, le cas échéant, vous +charger de le lui annoncer? + +--Moi!... vous n'y songez pas, monsieur! + +--J'y songe si bien que je vais vous remettre des papiers que j'ai sur +moi et qui serviront à faire constater authentiquement le décès de +Pierre-Constantin, marquis de Ganges et seigneur de divers autres lieux +où je ne possède plus un arpent. Je tiens beaucoup à ne pas être jeté à +la fosse commune. + +C'est une faiblesse, je le sais. Je ne devrais pas m'inquiéter de ce que +deviendra ma carcasse. Si je m'étais brûlé la cervelle à Monte-Carlo, on +ne m'aurait pas consacré un monument... ni même une plaque commémorative +sur la façade du Casino. Mais si je meurs à Paris, je voudrais que cette +pauvre Marcelle vînt de temps en temps voir ma tombe... je suis sûr que, +malgré tout le mal que je lui ai fait, elle y apporterait des fleurs... +C'est bête, ce que je vous dis là , mais que voulez-vous!... on n'est pas +parfait. + +Paul se sentait ému d'entendre ce marquis déchu parler avec tant de +désinvolture de sa mort prochaine et il se surprenait à souhaiter de +tout son cÅ“ur qu'il revînt vivant du combat où il allait si gaiement. + +Et pourtant, l'amoureux Paul ne pouvait pas s'empêcher de penser aux +conséquences de cette mort qui ferait libre une femme malheureuse, +touchante victime d'un mariage mal assorti avec un débauché, lequel se +rendait justice en déclarant qu'il n'avait plus qu'à quitter ce monde où +il n'avait fait que du mal. + +S'il survivait à la rencontre, ses bonnes résolutions s'évanouiraient +bien vite et Marcelle n'aurait plus qu'à se résigner, à souffrir encore, +à souffrir toujours. + +S'il y succombait, l'avenir était à elle et à Paul qui ne demandait qu'à +l'aimer... qui l'aimait déjà . + +--Il me reste, reprit M. de Ganges, à vous indiquer ce que vous aurez à +faire pour remplir la mission que, je l'espère, vous voudrez bien +accepter. Madame la marquise de Ganges habite avenue Montaigne, 22, un +hôtel qui lui appartient. Vous vous y présenterez de ma part et elle +vous recevra certainement. Je n'ai pas à vous dicter ce que vous lui +direz pour lui annoncer la nouvelle de ma mort. Je suis sûr que vous y +mettrez tous les ménagements possibles. Je me fie pour cela à votre +tact. Le point essentiel, c'est que vous lui remettiez ce portefeuille. +Elle y trouvera tout ce qu'il faut pour établir mon identité. Elle se +chargera de faire le reste. + +Le marquis l'avait tiré de sa poche et le tendait à Paul qui se défendit +de le prendre, en disant: + +--Il m'en coûte, monsieur, de vous refuser, mais vous me demandez là un +service si délicat que j'hésiterais à le rendre à un ami intime. + +--Et vous ne me connaissez pas du tout, je le sais, mais l'aventure où +nous nous trouvons engrenés sort tellement de l'ordinaire, que vous +pouvez bien faire une exception en ma faveur. + +Prenez, je vous en prie. Je vois là -bas vos amis qui se sont arrêtés +pour nous attendre et il est inutile qu'ils sachent que je vous ai +chargé d'aller voir ma femme. + +Si, comme j'y compte bien, je reviens sans accroc de cette promenade aux +remparts, vous me rendrez mon portefeuille et tout sera dit. + +Ce dernier argument décida Paul, qui, très à contrecÅ“ur, empocha +l'objet. + +Jean de Mirande et les trois étudiants qui lui faisaient cortège étaient +arrivés au rond-point où était jadis la barrière Saint-Jacques, et où on +a exécuté de 1832 à 1851 les condamnés à mort, qu'on guillotine +maintenant sur la place de la Roquette. + +Là s'arrêtaient les connaissances topographiques de Jean qui ne poussait +guère ses excursions plus loin que l'Observatoire et il attendait +Cormier pour lui demander le chemin du boulevard Jourdan, où se trouvait +la place indiquée comme devant leur fournir un terrain excellent. + +Paul dit qu'on n'avait qu'à prendre la rue de la Tombe-Issoire qui fait +suite au faubourg Saint-Jacques et qui aboutit directement aux +fortifications. + +On la prit, en se rapprochant les uns des autres, sans cependant que les +deux groupes se fondissent en un seul, mais assez pour faire cesser les +apartés. + +Le marquis, du reste, ne tenait plus à continuer la conversation avec +Paul. Il lui avait dit tout ce qu'il avait à lui dire et de son côté, +Paul aimait mieux réfléchir que de parler. + +Mirande continuait à blaguer, à haute voix, sur tous les sujets qui lui +passaient par la tête, mais ses compagnons lui donnaient peu la +réplique. + +Ces messieurs commençaient à regretter de s'être embarqués dans une +affaire qui pouvait très mal finir. + +A la chaude, après la dispute, et encouragés par l'attitude agressive de +Mirande, champion des Écoles, ils avaient été tout feu, tout flammes, et +s'il l'avaient pu, ils auraient pris pour champ-clos un des quinconces +plantés devant la porte la Closerie. + +La marche les avait calmés peu à peu, et maintenant ils pensaient moins +à la gloriole d'être témoins dans un duel sérieux qu'aux suites +menaçantes de ce duel improvisé. + +Cela pouvait les mener devant la justice et les faire expulser, l'un de +l'Ecole de médecine, et les deux autres de l'École de droit. + +Ils n'osaient pas déserter en route, mais ils en avaient bonne envie, et +Cormier, qui s'en aperçut, se promit d'utiliser sur le terrain leurs +dispositions pacifiques, c'est-à -dire d'en profiter pour empêcher le +combat ou tout au moins pour le renvoyer à une heure moins nocturne. + +Et Paul avait quelque mérite à souhaiter un arrangement, car tout valait +mieux pour lui que de rester dans la situation où il s'était mis +vis-à -vis du mari de Jacqueline. + +On allait lentement, très lentement, afin d'employer le temps jusqu'au +petit jour et ce piétinement sur un chemin désert n'avait rien de +récréatif. + +Mirande en avait assez quand on déboucha sur le chemin de ronde, plus +désert encore que la rue qu'ils venaient de suivre dans toute sa +longueur, et il demanda brusquement à Paul: + +--Où se trouve-t-il donc, ton fameux terrain? + +--A deux cents pas d'ici, répondit Paul. Vois-tu là -bas, cette butte qui +fait bosse au milieu d'un bastion? + +--Bon!... et après?... Tu ne vas pas, je suppose, nous proposer de +monter dessus pour nous battre? + +--Non, mais entre la butte et le rempart, il y a une place excellente... +assez d'espace pour rompre... un sol ferme sous le gazon sec... on est +là comme chez soi, et personne ne peut vous voir... Le cavalier sert +d'écran... + +--Ça s'appelle un cavalier, cette espèce de monticule? + +--Oui, et ça servait pendant le siège contre les obus. + +--Le lieu me paraît très bien choisi, dit le marquis. + +--Alors, allons-y! conclut Jean. + +Et on y alla. + +On n'avait pas marché vite et, à la montre de Paul Cormier, il était +deux heures passées. Il faisait encore pleine nuit, mais l'attente ne +serait pas longue, car le ciel blanchissait déjà du côté de l'est. + +Ces messieurs commencèrent par prendre position dans le coin signalé par +Paul et accepté à l'unanimité. + +Tout le monde était fatigué et chacun s'assit par terre, les uns au pied +du rempart, les autres au pied de la butte. + +Le marquis fit mieux, il se coucha sur la pente gazonnée du cavalier, en +disant à Paul: + +--Ces messieurs m'excuseront. J'ai passé la nuit dernière en wagon et +j'ai plus marché ce soir que je n'avais marché pendant toute cette +année. Je tombe de sommeil. Il ne fera pas jour avant trois quarts +d'heure. Je demande qu'il me soit permis de dormir, et je compte que +vous voudrez bien me réveiller aussitôt qu'on y verra clair. + +--Je vous le promets, monsieur, dit Paul, tout étonné. + +Il ne songeait guère à dormir, ni Mirande non plus, et sans se le dire, +ils admiraient ce gentilhomme qui, au moment de jouer sa vie dans un +duel, imitait le grand Condé, lequel, comme chacun sait, ne fit qu'un +somme pendant toute la nuit, la veille de la bataille de Rocroy. + +Et ce n'était pas de la pose car, au bout d'une minute, il ronflait déjà +comme un tuyau d'orgue. + +Les petits étudiants étaient bien trop émotionnés pour en faire autant, +quoique leurs précieuses personnes ne courussent aucun danger. Ils se +repentaient d'être venus et ils auraient bien voulu s'en aller. + +L'un d'eux osa même dire à l'oreille de Mirande qu'une très jolie farce +ce serait de décamper et de laisser le dormeur se réveiller tout seul. +Sur quoi, Mirande le tança vertement et déclara que le premier qui +filerait aurait affaire à lui. + +La proposition du jouvenceau n'était pas héroïque, mais elle était sage. +Aussi n'avait-elle aucune chance d'être adoptée. + +Paul, lui-même, la repoussa, mais pas pour le même motif que son ami +Jean. + +Jean de Mirande tenait à se battre, pour l'honneur du quartier latin, +surtout, car il n'avait pas d'outrage personnel à venger, et il était +incontestablement l'offenseur. + +Paul, qui se serait très bien contenté d'un arrangement, ne pouvait pas +accepter cette façon d'éviter le combat, depuis qu'il s'était chargé, un +peu malgré lui, du portefeuille de M. de Ganges. Et, d'ailleurs, +l'expédient proposé n'aurait pas amélioré la situation. Le duel eût été +retardé, sinon évité, mais le marquis aurait pris ces messieurs pour des +drôles, et il n'aurait pas manqué de raconter l'histoire à sa femme, en +nommant Paul Cormier, qui aimait mieux tout que cette honte. + +Il soutint donc avec Mirande qu'il fallait attendre le réveil du +dormeur, et il ne fut plus question de l'idée saugrenue de l'étudiant de +première année. + +Le jour ne venait pas vite, et le froid du matin se faisait sentir. On +alluma des pipes et on piétina pour se réchauffer. L'excitation était +tombée. Chacun raisonnait à part soi et on n'échangeait plus de +réflexions. + +Les instants qui précèdent une bataille sont toujours silencieux; les +braves se recueillent, les autres cherchent à se monter la tête pour +faire bonne figure quand le combat s'engagera. Mais tous trouvent le +temps long. + +Cette veillée des armes prit fin à la voix de Mirande. + +--Allons! dit-il, on y voit maintenant bien assez clair pour se tailler +réciproquement des boutonnières dans le casaquin. + +A toi, Paul, l'honneur de réveiller M. le marquis! + +Mets-y des égards. + +Paul ne pouvait pas décliner cette mission qui lui revenait de droit, +puisqu'il devait être le second de M. de Ganges. + +Il se baissa et poussa doucement par l'épaule le dormeur, qui se +redressa, en disant vivement: + +--Je fais le _maximum_ à rouge. + +Le ponte incorrigible croyait être attablé au trente-et-quarante, et il +se hâtait d'annoncer sa mise, de peur de manquer la série. + +En toute autre circonstance, Paul aurait ri de la méprise, mais il +n'avait pas le cÅ“ur à la joie et il tendit la main à M. de Ganges pour +l'aider à se remettre sur pied. + +Dès qu'il y fut, ce singulier marquis se frotta les yeux, se secoua +comme un braque mouillé par la rosée dans un champ de luzerne qu'il +vient de battre, s'étira les bras et reprit en saluant à la ronde: + +--Je vous demande pardon, Messieurs, si je vous ai fait attendre. +J'étais tellement éreinté, que j'aurais dormi vingt-quatre heures, si on +avait oublié de me réveiller. + +Mirande eut un bon mouvement: + +--Si vous êtes éreinté, la partie ne serait pas égale et nous pourrions +la remettre pour vous laisser le temps de vous reposer. + +--Du tout! du tout! j'ai fait un somme qui m'a délassé... vous êtes trop +bon... mais je ne veux pas de remise. Ma joue ne peut pas attendre. + +Ce diable d'homme en revenait toujours au soufflet et Paul vit bien +qu'il serait inutile d'insister. + +--Alors, finissons-en, dit Mirande et dépêchons-nous, car il fait +_frisquet_ ici... sans compter que si nous traînions, nous pourrions +être dérangés. + +Jules, les épées! + +L'étudiant imberbe défit le paquet et mit au clair deux lames fourbies +de frais, qui n'avaient encore jamais brillé sur le terrain. + +--M. Cormier va être l'un de vos témoins. Veuillez choisir l'autre. + +Le marquis désigna au hasard l'étudiant en médecine. Ces jeunes gens se +valaient tous, car aucun d'eux n'avait jamais assisté à une affaire +sérieuse. + +Mais Paul était là et il s'était déjà battu. Il prit donc la direction +du duel et personne ne s'avisa de la lui disputer. + +La place était marquée d'avance. Le choix des armes n'était pas en +question, puisqu'on n'avait qu'une paire d'épées. + +Paul n'eut qu'à les mesurer pour s'assurer qu'elles étaient de même +longueur. + +Les deux adversaires mirent habit bas. Il ne restait plus qu'à les +armer, à engager les fers et à donner le signal. + +Le marquis s'approcha de Paul et lui dit à demi-voix: + +--Savez-vous l'anglais?... + +--Un peu, murmura Paul qui ne s'attendait guère à pareille question. + +--Ça suffit. Je n'ai qu'un mot à vous dire... _Remember!_ + +Paul le comprit ce mot, le dernier que Charles Stuart, roi d'Angleterre, +ait prononcé sur l'échafaud, ce mot qui veut dire: «souviens-toi!» et il +comprit aussi à quoi le marquis faisait allusion. + +Il s'agissait du portefeuille à remettre à la marquise et pour que M. de +Ganges y pensât dans un pareil moment, il fallait qu'il tînt beaucoup à +ce que Paul s'acquittât de la commission. + +Et Paul, bien résolu à tenir sa promesse, vit comme un présage sinistre +dans cette réminiscence très imprévue de la dernière parole d'un roi qui +allait mourir. + +Mais Paul n'eut pas le loisir de philosopher sur ce rapprochement entre +un monarque condamné à mort par ses sujets révoltés et un déraillé de la +vie qui tenait à ne pas quitter ce monde sans en informer sa femme. + +Les combattants étaient face à face, les épées étaient croisées. + +--Allez, messieurs, prononça Cormier, en se reculant un peu pour laisser +le champ libre. + +Ils avaient tous les deux très bonne mine sous les armes. Mirande, +académiquement posé et ferme comme un roc sur ses grandes jambes; le +marquis ramassé sur lui-même, le corps bien effacé, avait pris d'emblée +une garde savante et se préparait à attaquer. + +Rien qu'à son attitude on voyait qu'il était de première force. Il +attaqua en effet, après quelques feintes, et avec une vivacité +inquiétante pour Jean de Mirande qui eut fort à faire pour parer une +série de coups très bien calculés et magistralement exécutés. + +Il était moins leste et moins prompt que le marquis, mais il le tenait à +distance, grâce à la portée de son bras, se bornant à lui présenter la +pointe de son fer et, sous la menace incessante d'un coup d'allonge, le +marquis n'avait pas encore trouvé le joint pour risquer une botte +décisive. + +Il le trouva enfin, après on dégagement trop large qui fit dévier de la +ligne droite l'épée de son adversaire, et il en profita pour charger à +fond, avec une telle furie que Mirande dut rompre en parant de son +mieux, sans riposter. Le marquis ne lui en laissait pas le temps. + +Le combat, mené de la sorte, ne pouvait pas se prolonger beaucoup et +tout annonçait qu'il allait se terminer par une catastrophe. Ce n'était +pas un de ces duels pour rire où les combattants cherchent à en finir +par une piqûre à l'avant-bras. Le marquis tirait au corps et il tirait +si bien que c'était un miracle que Jean n'eût pas encore été embroché. + +Paul Cormier faisait maintenant des vÅ“ux sincères pour son ami et +tremblait d'avoir à le ramasser, transpercé d'outre en outre. + +Il était si ému qu'il ne pensait plus du tout à madame de Ganges. + +En revanche, il pensait beaucoup à la responsabilité qui retomberait sur +lui, en cas de malheur, car les autres témoins n'étaient là que des +comparses, absolument incapables de le seconder. + +Mirande était serré de si près que, pour empêcher un corps à corps, Paul +allait prendre sur lui d'arrêter l'engagement. + +Il n'eut pas besoin d'intervenir. + +Le marquis, en se fendant à fond, mit le pied sur un caillou roulant qui +le fit trébucher. Son épée dévia un instant de la ligne droite et il +vint s'enferrer sur celle de Mirande qui lui troua profondément la +poitrine. + +Il lâcha la sienne, appuya ses deux mains sur sa blessure et dit avec +effort: + +--Toujours la série à rouge!... j'avais trente et un à noire... j'avais +gagné... et voilà que j'attrape un _refait_. + +Les assistants auraient pu ajouter, à l'instar des croupiers de +Monte-Carlo:--«Rien ne va plus», car le marquis tomba comme une masse et +ne se releva pas. + +Tout cela s'était passé si vite que Mirande ne comprenait pas encore. Il +resta en garde et il fallut que Paul lui criât de jeter son épée. + +Les trois autres témoins avaient perdu la tête à ce point qu'ils se +seraient enfuis, si Paul n'avait pas pris au collet l'étudiant en +médecine pour le contraindre à examiner le corps étendu sur l'herbe +ensanglantée. + +Ils auraient été tous encore plus effrayés s'ils avaient levé les yeux +vers le sommet de la butte au pied de laquelle on s'était battu. + +Ils y auraient aperçu un homme qui s'était sans doute endormi là , que le +bruit avait réveillé et qui avait dû tout voir. + +La présence de ce témoin imprévu les aurait d'autant plus inquiétés +qu'au lieu de dégringoler de là haut pour leur offrir ses services, +après la catastrophe, il cherchait évidemment à se cacher, car il +s'était couché à plat-ventre et il ne montrait guère que sa tête. + +Ces messieurs avaient pour le moment d'autres soucis que celui de +s'assurer que personne n'avait assisté au duel sans leur permission. + +Il s'agissait avant tout de savoir si M. de Ganges était mort et le +docteur en médecine déclara, après l'avoir examiné, qu'il avait été tué +raide. + +L'épée avait dû trancher l'artère aorte; l'hémorragie s'était faite en +dedans, et le sang l'avait étouffé. L'étudiant ne comprenait pas qu'il +eût encore pu prononcer quelques mots avant de tomber. + +Le malheureux marquis n'était plus qu'un cadavre et tous les soins du +monde ne l'auraient pas rappelé à la vie. + +Il fallait maintenant prendre un parti: aller chercher des sergents de +ville au poste le plus rapproché ou s'esquiver sans bruit. + +Les trois jeunes témoins n'hésitèrent pas. Celui qui avait fourni les +armes ramassa prestement les épées que lui avait prêtées son cousin le +sous-lieutenant de dragons, et fila comme un lièvre. Les deux autres en +firent autant et les deux amis restèrent seuls auprès du mort, sous les +yeux de l'homme qui continuait à les espionner du haut de la butte. + +Très émus tous les deux et très perplexes. + +--Qu'allons-nous faire? demanda Mirande. + +--Tout plutôt que d'attendre qu'on nous surprenne, répondit Paul +Cormier. Un passant du chemin de ronde qui aurait l'idée de tourner la +butte nous trouverait près d'un mort et nous aurions beau dire qu'il a +été tué en duel, on nous prendrait pour des assassins. + +--D'autant plus que ces clampins qui viennent de se sauver ont emporté +les épées, grommela Mirande, en endossant son justaucorps qu'il avait +ôté avant le combat. Mais nous ne pouvons pas en rester là . Il y a eu +mort d'homme. Tout le quartier des Écoles saura l'histoire... ils vont +la colporter ce soir dans les cafés du boul'Mich'... il faut absolument +que je fasse ma déclaration au commissaire de police. + +--Moi aussi. Seulement, il vaut mieux nous adresser à celui de notre +quartier, où on nous connaît. Dans les parages où nous sommes en ce +moment, on commencerait par nous arrêter. Mon avis est donc que nous +rentrions d'abord chez nous. + +--C'est aussi le mien. En route! + +Ils partirent, non sans remords d'abandonner ce cadavre, que le premier +venu allait découvrir et qu'on ne manquerait de porter à la Morgue. + +Ils se trouvaient dans un de ces mauvais cas où on se tire d'affaire +comme on peut, et ce n'était pas le moment de faire du sentiment. + +Ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus et ne s'aperçurent +pas que l'homme couché sur le sommet de la butte artificielle se leva +tout doucement, descendit de son observatoire et se mit à les suivre de +loin. + +Le voyage à pied était forcé, car au petit jour les fiacres ne circulent +pas encore, et il n'était pas court, mais il n'y avait pas moyen de +faire autrement. + +Paul d'ailleurs n'était pas très pressé de passer au commissariat. Il +préférait même n'y aller qu'après s'être acquitté de la mission que +l'infortuné marquis lui avait confiée et il ne pouvait pas décemment +aller réveiller la marquise à cinq heures du matin. + +Il se proposait pourtant de s'y présenter vers midi, après avoir pris un +peu de repos dont il avait grand besoin, et il tenait à commencer par +cette visite. + +Il ne pouvait pas parler de ses projets à son ami qui ne savait pas le +premier mot de la vraie situation, car non seulement Mirande n'avait pas +vu le marquis remettre son portefeuille à Paul, mais il en était encore +à croire que la querelle avait eu pour point de départ un malentendu. + +Et Paul n'avait garde de le détromper. + +Il avait du cÅ“ur ce grand fou de Mirande et, en dépit de l'affectation +qu'il mettait à paraître impassible, il sentait très vivement le regret +de s'être mis sur la conscience la mort d'un homme. + +Ce n'était pas qu'il redoutât beaucoup les suites fâcheuses que pouvait +avoir pour lui ce tragique événement. + +Le duel, après tout, avait été loyal. Il se trouverait des gens pour +attester que l'affaire s'était engagée à Bullier et que la victime de +cette rencontre improvisée avait eu les premiers torts. + +Et, en définitive, Mirande qui avait de sa main tué le marquis était +moins préoccupé des conséquences de cette mort que Paul Cormier qui +n'avait fait qu'assister au combat. + +Mirande pensait avoir eu pour adversaire un aventurier sans attaches +mondaines, et même sans relations à Paris. + +Il ne se trompait qu'à moitié, mais il ne croyait pas avoir eu à faire à +un gentilhomme dont la race valait la sienne. + +Les deux amis n'étaient ni l'un ni l'autre en train de parler et ils +cheminaient côte à côte depuis plus d'une demi-heure, lorsque Paul dit: + +--J'ai réfléchi et avant de rien faire, je voudrais consulter le père +Bardin. + +--Qu'est-ce que c'est que le père Bardin? demanda Jean. + +--Un vieil avocat qui était l'ami et le conseil de mon père. Je croyais +t'avoir déjà parlé de lui. + +--C'est possible, mais je l'ai oublié. A quoi peut-il nous être bon? + +--Il connaît comme pas un le Code, la procédure et tout ce qui s'ensuit. +Je vais lui exposer notre cas, et il m'indiquera la marche à suivre. Il +a, d'ailleurs, un fils qui est magistrat et qui, s'il le fallait, +répondrait de nous. + +--Tu as raison. Il faut que tu le voies, le plus tôt possible. + +--Aujourd'hui, parbleu!... j'ai dîné, hier, avec lui chez ma mère. Il +m'a même parlé de toi. + +--A propos de quoi? + +--Oh! rien... un renseignement qu'il m'a prié de te demander. Il sait +que tu es du Midi et il voudrait savoir si tu as connu dans ta province +une famille de... le nom m'échappe... un nom bizarre... ah! j'y suis!... +de Marsillargues... + +--Oui, j'ai entendu parler de ces gens-là ... autrefois, car il y a beau +temps que je l'ai lâchée, ma province... ils étaient très riches... et +l'unique héritière de la fortune était une toute jeune fille, très +jolie, qui avait je ne sais plus quelle infirmité... manchotte, je +crois... ou paralysée d'une main... Moi, je ne l'ai jamais vue et je +crois bien qu'elle est morte. Toute cette famille a disparu. Pourquoi +Bardin te parlait-il d'elle? + +--Ce serait trop long à t'expliquer et ça ne t'intéresserait pas. +Revenons à notre affaire. Me donnes-tu carte blanche jusqu'à ce soir? + +--Oh! très volontiers. Je vais me coucher en rentrant chez moi, car je +ne tiens plus sur mes jambes. Tu me trouveras au lit quand tu viendras. +Et tout ce que ton homme t'aura conseillé de faire, nous le ferons de +concert. Ce sera mieux que si nous agissions séparément. + +--Beaucoup mieux. C'est convenu. + +Paul se disait: + +--D'ici, à ce soir, j'aurai vu la marquise. + +Ils étaient arrivés à la hauteur de l'Observatoire, lorsque Mirande +avisa un fiacre qui revenait à vide de quelque gare où il était allé +attendre inutilement les voyageurs d'un train de nuit. + +Mirande l'appela et voulut y faire monter Paul avec lui, mais Paul +refusa. Il n'était plus très loin de la rue Gay-Lussac et la marche lui +faisait du bien. + +Il n'était pas fâché d'ailleurs de se retrouver seul, pour tâcher de +remettre un peu d'ordre dans ses idées. + +Les deux amis se séparèrent donc. Un magistrat aurait dit: les deux +complices, puisqu'ils pouvaient être impliqués tous les deux dans une +affaire qui se dénouerait peut-être en Cour d'assises. + +Jean se fit voiturer au boulevard Saint-Germain où il avait son +domicile. Paul continua de cheminer à pied vers la rue Gay-Lussac. + +L'homme qui les avait épiés du haut de la butte les avait filés à +distance sans qu'ils s'en fussent aperçus. + +Il les filait, dans un but qui ne pouvait pas être de leur rendre +service, car il se dissimulait en rasant les maisons et on ne se cache +que pour mal faire. + +Quand ces messieurs se quittèrent, il dut forcément lâcher une des deux +pistes pour s'attacher à l'autre, et il n'avait pas le choix, car les +chevaux du fiacre où Mirande était monté allaient plus vite que lui. + +Il se rabattit donc sur Paul Cormier qui s'en allait pédestrement et qui +ne s'avisa pas une seule fois de se retourner, car il ne se doutait pas +qu'un curieux mal intentionné était à ses trousses. + +Ce suspect individu suivit Paul jusqu'à la porte de la maison qu'il +habitait. + +Il ne poussa pas l'audace jusqu'à y entrer sur ses talons, comme Paul +était entré, la veille, chez la baronne Dozulé, en même temps que la +marquise de Ganges. Mais il n'abandonna pas la partie et Paul s'aperçut, +dès le lendemain, qu'il aurait désormais à compter avec un dangereux +drôle. + + + + +III + + +Quoique ses moyens le lui permissent, Paul Cormier ne s'était pas encore +mis dans ses meubles, comme son ami Jean de Mirande qui s'était payé une +installation superbe. + +Il ne vivait pas non plus dans un hôtel garni, comme un simple étudiant, +pourvu d'une maigre pension. + +Il avait loué, dans une honnête maison, un joli appartement meublé, +composé de quatre pièces, au premier sur le devant, et n'eût été +l'écriteau jaune pendu à la porte de la rue, les personnes qui venaient +le voir pouvaient croire qu'il était là chez lui. + +Une femme comme il faut pouvait y entrer sans se compromettre. + +En fait de domestiques, il se contentait d'une femme de ménage, évitant +ainsi la dépense obligatoire d'une tenue de maison, afin de garder plus +d'argent de poche, le seul qu'il appréciât. + +Il avait un certain mérite à se gouverner de la sorte, car madame +Cormier, la mère, était restée usufruitière de toute la fortune; et son +fils, qui aurait pu exiger sa part de l'héritage, ne l'avait jamais +réclamée. + +Depuis qu'il avait gagné huit mille francs au vicomte de Servon, il +s'était déjà demandé s'il ne les emploierait pas à se créer un intérieur +confortable où il pourrait, sans rougir de la mesquinerie de son +ameublement, recevoir un jour ou l'autre la marquise de Ganges. + +Mais depuis la mort tragique du mari, il pensait beaucoup moins à la +jolie somme qui gonflait son portefeuille qu'à un autre portefeuille +qu'il s'était chargé de remettre à la veuve du marquis. + +Celui-là lui pesait cent livres sur la poitrine et quand il le retira de +sa poche en se déshabillant, c'est à peine s'il osa y toucher. + +Il fut pourtant violemment tenté de l'ouvrir. + +M. de Ganges, en lui recommandant de le porter à sa femme, ne lui avait +pas défendu d'en examiner le contenu, et il y trouverait peut-être +d'autres secrets que celui de la personnalité du défunt. + +Il ne savait presque rien de la marquise et il ne tenait peut-être qu'à +lui de tout savoir. + +Mais il lui répugnait de fouiller dans les papiers d'un mort et après +avoir un peu trop hésité, il sut résister à la tentation. + +Il le serra avec ses billets de banque dans l'armoire à glace qui lui +servait de coffre-fort et il se mit au lit où il dormit d'un sommeil +très agité, jusqu'à l'heure où sa femme de ménage le réveilla pour lui +apporter son chocolat, c'est-à -dire à midi précis. + +Paul se hâta de se lever et d'expédier ce frugal déjeuner. Il lui +tardait de courir à l'avenue Montaigne et il avait encore à faire une +toilette plus soignée que de coutume, avant de se présenter chez la +marquise. + +Le noir était indiqué, puisqu'il avait à remplir le pénible rôle du page +de la chanson de Marlborough. + +«La nouvelle que j'apporte fera vos yeux pleurer.» + +Encore fallait-il que les vêtements de deuil qu'il allait mettre fussent +neufs et coupés par un bon tailleur. + +Il était content du sien qui n'habillait que des messieurs élégants et +il choisit une tenue appropriée à la circonstance. + +S'il l'eût osé, il aurait mis un crêpe à son chapeau. + +Et il n'eut pas de peine à prendre la figure que doit avoir un homme +chargé d'annoncer une catastrophe, car il n'avait pas le cÅ“ur à la joie. +Il commençait à se préoccuper fortement des conséquences du drame +nocturne auquel il avait pris une trop large part. Il se demandait ce +qu'il était advenu du cadavre abandonné sur le talus des fortifications +et si l'on n'avait pas trouvé sur le mort des preuves de son identité; +toutes n'étaient peut-être pas dans son portefeuille. Et dans ce cas, la +police arriverait bien vite à découvrir qu'il existait à Paris une +marquise de Ganges ayant des relations dans le beau monde et pignon sur +rue, ou plutôt sur avenue, ce qui est encore mieux. + +Donc, Paul Cormier devait se hâter, s'il voulait avoir tout le bénéfice +de la mission qu'il avait acceptée; mission délicate, s'il en fut, +puisqu'il était la cause involontaire de la mort du marquis. Il est vrai +que la marquise partageait ce tort avec lui, puisqu'elle s'était +tacitement prêtée à la confusion de personnes qui avait amené la +malencontreuse présentation au bal de la Closerie des Lilas. Et Paul +espérait que cette complicité passive lui vaudrait quelque indulgence de +la part de la veuve. Elle l'avait laissé se mettre dans son jeu; après +la scène qu'il allait avoir avec elle, en s'acquittant du message que le +mort lui avait confié, il ne pouvait pas manquer d'y entrer plus avant +et il y comptait bien. + +Non pas certes qu'il songeât à se prévaloir de la situation pour lui +imposer son intimité, mais elle aurait forcément besoin de lui et elle +ne pourrait pas moins faire que de le revoir. + +Il avait renvoyé sa femme de ménage et il allait sortir quand il avisa +sur sa table de nuit une lettre qu'elle y avait posée en entrant, comme +elle avait coutume de le faire chaque matin, lorsqu'elle apportait le +courrier. + +Peu s'en fallut qu'il ne l'y laissât sans l'ouvrir. Il n'avait ni +affaires, ni créanciers, et les femmes qui lui écrivaient de temps à +autre lui étaient maintenant complètement indifférentes. + +Il la décacheta cependant, pour l'acquit de sa conscience et il ne fat +pas peu surpris de ce qu'il y lut. + +On lui écrivait ceci: + +«J'ai vu tout ce qui s'est passé, ce matin, au petit jour, sur un +bastion du boulevard Jourdan. Vous avez tué un homme et vous étiez deux +contre un. C'est bel et bien un assassinat et vous savez où ça mène. Je +n'ai qu'un mot à dire pour vous faire arrêter. Mais je suis bon enfant +et je ne demande qu'à m'entendre avec vous. Le silence est d'or, à ce +qu'on dit. J'estime que le mien vaut au moins dix mille francs. Si vous +êtes disposé à me les donner, vous me trouverez, de midi à deux heures, +dans le jardin des Thermes de Cluny, au coin du boulevard Saint-Germain +et du boulevard Saint-Michel. Si vous n'y venez pas, vous coucherez ce +soir au dépôt de la Préfecture. Ce sera vous qui l'aurez voulu.» + +Cette aimable épître n'était pas signée, mais elle était très +correctement rédigée, sans la moindre faute d'orthographe ni de français +et parfaitement adressée à M. Paul Cormier. + +Elle n'était pas signée,--on ne signe pas ces choses-là ,--mais il y +avait un post-scriptum ainsi conçu: + +«Je m'adresse à vous de préférence, parce que c'est vous que j'ai sous +la main, mais je saurai retrouver votre complice et il ne perdra rien +pour avoir attendu.» + +C'était clair et net. Il s'agissait d'un chantage. + +Le maître-chanteur se trompait, peut-être volontairement, quand il +disait que Paul avait tué un homme, puisque Paul n'avait été qu'un des +témoins du duel. + +Il s'adressait à celui-là parce qu'il ne connaissait pas encore +l'adresse de l'autre, mais la menace d'une dénonciation n'en était pas +moins redoutable. + +Évidemment, ce drôle s'était renseigné chez le portier du numéro 9 de la +rue Gay-Lussac sur son locataire, et il n'avait qu'à signaler M. Cormier +au commissaire de police pour qu'on l'envoyât chercher à domicile par +deux agents. + +C'était ce que Paul redoutait par-dessus tout, car s'il se flattait de +fournir à ce commissaire des explications satisfaisantes, il tenait +absolument à pouvoir disposer de sa journée, d'abord pour aller voir la +marquise de Ganges et ensuite pour aller consulter le vieil ami de sa +mère, l'avocat Bardin. + +Quant à acheter le silence du gredin qui le menaçait de le dénoncer, +Paul n'y songea pas un seul instant; non qu'il n'eût volontiers donné de +l'argent pour que ce drôle le laissât en repos, mais c'eût été se mettre +à sa merci, car il n'aurait pas manqué de recommencer. + +C'est le système de tous les maîtres-chanteurs. Plus l'homme qu'ils +exploitent les paie, plus croissent leurs exigences. Ils ne le lâchent +qu'après l'avoir ruiné et lorsqu'il en est là , ils le dénoncent quand +même. + +Paul savait cela et d'ailleurs, au fond, il ne demandait qu'à être +appelé à s'expliquer devant un magistrat sur ce duel malheureux. Il +faudrait bien en venir là tôt ou tard, mais il préférait que ce ne fût +pas immédiatement. + +Comment ce misérable était-il si bien informé? Paul ne s'en doutait pas. +Et c'était d'autant plus incompréhensible pour lui que, à en juger pas +le style et l'orthographe de la lettre, il n'avait pas affaire à un +rôdeur de barrières. Mais Paul n'avait pas le loisir de chercher le mot +de cette énigme, et sa résolution fut bientôt prise. + +Le chanteur ne l'attendait pas dans la rue, devant sa maison, puisqu'il +annonçait que de midi à deux heures il se tiendrait dans le jardin du +musée de Cluny. Paul n'avait qu'à le laisser s'y morfondre et à prendre +un fiacre pour se faire conduire avenue Montaigne. + +Après son entrevue avec madame de Ganges, il comptait aller chez Bardin, +puis chez Mirande, que très probablement, il trouverait encore au lit, +et, quand il se serait entendu avec lui, alors il serait temps d'aviser. + +Il sortit donc et en sortant, il eut soin de donner un coup d'Å“il à +droite et à gauche: il ne vit personne. La rue Gay-Lussac n'est pas très +fréquentée et dans le voisinage du numéro 9, il n'y avait aucun de ces +établissements où on vend à boire et à manger, et, où on peut +s'installer pour espionner à travers les vitres de la devanture. + +Cormier aurait bien pu interroger son portier pour savoir qui avait +apporté la lettre et si quelqu'un était venu demander des +renseignements. Mais c'eût été laisser voir qu'il craignait d'être +surveillé et il préféra s'abstenir. + +Il passa donc devant la loge sans s'y arrêter et tournant à gauche, il +déboucha sur le boulevard Saint-Michel, tout près de la station où il +avait pris la veille la voiture qui l'avait mené avec madame de Ganges, +au rond-point des Champs-Élysées. + +Avant d'y arriver, il en vit une arrêtée au coin de la rue Gay-Lussac, +mais elle devait être occupée, car les stores étaient baissés et il lui +fallut pousser jusqu'à la station de la rue de Médicis. + +Cette fois aucune femme ne monta dans le fiacre qu'il choisit. + +Ces aventures-là n'arrivent pas tous les jours. + +Paul, bien entendu, n'avait pas oublié de se munir du portefeuille à lui +confié par le pauvre marquis et il n'avait pas non plus laissé le sien +dans son armoire à glace où ses billets de banque n'auraient pas été en +sûreté. + +Le voyage ne lui parut pas long, car il l'employa à se préparer à +paraître devant la marquise, et plus le moment solennel approchait, +moins il se sentait rassuré sur le résultat de la démarche qu'il allait +tenter, démarche scabreuse s'il en fut. + +D'abord, madame de Ganges consentirait-elle à le recevoir? Il commençait +à en douter. + +Sous quel prétexte et sous quel nom se présenterait-il? Elle savait +qu'il s'appelait Paul Cormier. Il le lui avait dit. Peut-être était-ce +une raison pour qu'elle lui fermât sa porte, si elle reconnaissait ce +nom sur la carte qu'il remettrait au domestique chargé de répondre aux +visiteurs. + +Mieux valait sans doute se faire annoncer sous un nom inconnu d'elle, en +ajoutant qu'il avait absolument besoin de l'entretenir d'affaires graves +et urgentes. + +Paul payait assez de mine pour ne pas avoir à craindre d'être pris pour +un mendiant ni même pour un commis-voyageur qui vient offrir à domicile +des vins de propriétaire. + +Une fois qu'il serait en présence de la marquise, le reste irait tout +seul. Elle n'aurait garde de le renvoyer car, après ce qui s'était passé +chez la baronne Dozulé, elle devait souhaiter autant que lui une +explication en tête à tête. + +La seule difficulté était donc d'arriver jusqu'à elle. Après réflexion, +il résolut de s'inspirer des circonstances et il descendit de son +fiacre, un peu avant le numéro 22, à seule fin de se donner le temps +d'examiner l'extérieur de la place, avant d'essayer d'y pénétrer par +surprise. + +En s'approchant, il vit un grand et bel hôtel dont la façade à deux +étages était imposante. On devinait tout de suite qu'il n'avait pas été +construit pour abriter une de ces horizontales enrichies qui peuplent +l'avenue de Villiers et les rues adjacentes. + +L'hôtel de la marquise était un hôtel sérieux comme on n'en bâtit guère +pour ces demoiselles. + +Il avait même l'air un peu triste avec ses hautes fenêtres closes et sa +majestueuse porte cochère dont les deux battants étaient fermés. + +On n'entrait pas là comme chez la baronne de l'avenue d'Antin qui +laissait libre l'accès du sien, les jours où elle recevait ses nombreux +amis. + +Chez madame de Ganges, il fallait montrer patte blanche et son salon +n'était pas ouvert à tout venant. + +Paul, un instant intimidé par l'aspect de ce logis seigneurial, doutait +de plus en plus d'y être admis. + +Il se décida pourtant à sonner et le cordon fut tiré immédiatement. + +Il poussa le battant mobile et se trouva dans un large vestibule +aboutissant à un jardin qui semblait s'étendre très loin. + +Un valet en livrée de couleur sombre vint à la rencontre du visiteur et +lui demanda son nom, ce qui semblait indiquer que madame de Ganges était +chez elle. + +Paul, pris de court, allait donner sa carte, lorsqu'il aperçut à +l'entrée du jardin un homme vêtu de noir qu'il reconnut aussitôt pour +l'avoir déjà vu la veille au Luxembourg, sur la terrasse. + +Cet homme, c'était celui qui avait eu maille à partir avec Jean de +Mirande, à propos de la chaise occupée si cavalièrement par cet +audacieux étudiant et que Mirande avait traité du haut en bas. + +La rencontre était fâcheuse. Ce personnage qui gardait si bien la +marquise hors de chez elle, devait se tenir là pour la protéger à +domicile contre les importuns et contre les indiscrets. + +--S'il allait me reconnaître pour m'avoir vu hier avec Jean? se disait +Paul, de moins en moins rassuré. + +Il oubliait qu'il s'était tenu à distance pendant l'altercation et que +ce chevalier de la marquise n'avait pas pu le remarquer. + +Il eut bientôt la preuve qu'il avait tort de s'alarmer, car ce grave +personnage s'approcha et lui dit très poliment que madame de Ganges, un +peu souffrante, ne recevait personne. + +Paul ne se tint pas pour battu et parlant d'abondance, il dit qu'il +n'avait pas l'honneur d'être connu de madame la marquise, mais qu'il +était chargé de lui faire une communication importante. + +L'homme l'interrompit pour lui demander brusquement: + +--De la part de qui? + +Paul ne pouvait pas répondre: de la mienne, après avoir dit que madame +de Ganges ne le connaissait pas. + +On l'aurait évidemment mis à la porte. + +Il eut une idée qui aurait pu lui venir plus tôt, et qu'il crut bonne, +car il n'hésita pas une seconde à dire: + +--De la part de M. le marquis de Ganges. + +En parlant ainsi, Paul Cormier ne mentait pas, puisque le malheureux +marquis l'avait expressément chargé d'aller remettre son portefeuille à +sa femme et c'était bien le seul moyen qui lui restât d'arriver jusqu'à +madame de Ganges. Mais il avait oublié de se demander comment le +chevalier noir allait prendre cette déclaration qui devait l'étonner +beaucoup, pour peu qu'il fût au courant des affaires de ménage de la +noble dame dont il semblait s'être constitué le garde du corps. + +--C'est impossible, dit brutalement ce personnage rébarbatif, M. le +marquis n'est pas à Paris. + +C'était bel et bien un démenti. En toute autre occasion, Paul l'aurait +vertement relevé, mais il dut filer doux, sous peine de manquer son but +en se faisant expulser, et il se contenta de répondre: + +--Tout ce que je puis vous dire, c'est que je l'ai vu et qu'il m'a +confié une mission que je tiens à remplir consciencieusement. Or, je ne +puis m'en acquitter que si madame me fait l'honneur de me recevoir, car +j'ai promis à monsieur de ne remettre qu'à elle seule un objet qu'il m'a +chargé de lui apporter. + +Ce fut dit d'un ton ferme qui parut faire impression sur le fidèle +gardien de la marquise. Peut-être crut-il que ce messager inattendu +arrivait d'un pays étranger où il avait rencontré M. de Ganges. Paul, en +affirmant qu'il l'avait vu, s'était bien gardé de dire où. Et il se +pouvait que madame de Ganges eût intérêt à recevoir le message. + +--Je veux bien lui répéter ce que vous venez de me déclarer, et prendre +ses ordres, grommela le serviteur récalcitrant. Elle est au fond du +jardin; je vais lui demander si elle veut vous recevoir. Si elle y +consent, je viendrai vous chercher. Attendez-moi ici. + +Paul n'avait qu'à obéir sans élever d'objections, trop heureux d'avoir +décidé ce cerbère à consulter sa maîtresse. + +Ainsi fit-il. Bien persuadé d'ailleurs que, dans la situation d'esprit +où elle devait être depuis la veille, elle ne refuserait pas de voir un +monsieur qui lui apportait des nouvelles de son mari. + +Il resta à la place où le colloque venait d'avoir lieu et il attendit, +sous l'Å“il du valet en livrée qui l'observait de loin. + +L'homme noir revint au bout de quelques minutes et il lui dit: + +--Allez! elle est seule maintenant. + +--Je l'espère bien qu'elle est seule, pensa Paul qui tenait absolument +au tête-à -tête et qui ne savait pas que la marquise venait de renvoyer +une de ses amies pour le recevoir. + +Il prit l'allée que l'homme lui indiqua. Au premier tournant, il croisa +l'amie, et il la salua en passant. + +Cette amie était une très jeune femme, modestement habillée, dont +l'éclatante beauté l'éblouit: une brune au teint clair, avec des yeux +qui n'en finissaient pas et un air de tristesse qui ne faisait que +l'embellir encore. + +Sans doute, une amie malheureuse, une amie d'enfance, à laquelle madame +de Ganges s'intéressait. + +Paul avait autre chose en tête que de chercher à deviner qui elle était. +Il cherchait des yeux la marquise et il l'aperçut, assise au pied d'un +acacia, sur un banc rustique. + +Elle aussi l'aperçut et se leva vivement pour venir à sa rencontre. + +--Vous ici, monsieur! s'écria-t-elle. Et vous osez vous y présenter sous +prétexte de me remettre un message de mon mari! Est-ce ainsi que vous +tenez votre parole? Vous m'aviez promis de ne pas chercher à me +connaître. Vous aviez déjà manqué à votre promesse en me suivant jusque +chez madame Dozulé... et Dieu sait dans quels embarras vous m'avez mise! +Vous m'avez donc encore une fois épiée, puisque vous êtes parvenu à +savoir où je demeurais? + +--Non, madame!... je vous jure que non, s'écria Paul. + +--Alors, comment avez-vous appris mon adresse? Vous n'avez pas eu, je +suppose, l'audace de la demander, après mon départ, aux personnes qui +avaient entendu le domestique de la baronne vous annoncer sous le nom +que je porte! + +--Je m'en serais bien gardé... quelqu'un a dit devant moi que votre +hôtel était situé avenue Montaigne. + +--Soit! je veux bien vous croire... et alors vous n'avez rien eu de plus +pressé que de vous présenter ici. Qu'espériez-vous donc? Vous êtes-vous +imaginé que je continuerais à me prêter à une confusion de personnes que +je n'ai pas eu la présence d'esprit d'empêcher, en déclarant tout haut +que je ne vous connaissais pas. + +--Je ne l'espérais pas... mais je le désirais de tout mon cÅ“ur. + +--Vous saviez bien que c'était impossible. Ni mon amie, ni les personnes +qui se trouvaient chez elle, hier, ne connaissent mon mari; mes gens ne +le connaissent pas non plus. Mais il y a ici quelqu'un qui le connaît. + +--Oui... votre intendant, n'est-ce pas?... cet homme qui, hier, vous +gardait au Luxembourg et que je viens de retrouver... + +--M. Coussergues n'est pas mon intendant. C'est un ancien officier qui +fut l'ami de mon père et qui est resté le mien. + +--Il connaît M. de Ganges, mais il ne sait pas qu'on m'a pris pour lui. +Donc pour le présent, vous n'avez pas à craindre que l'erreur soit +découverte. + +--Elle le sera forcément quand mon mari reviendra. + +C'était le cas ou jamais de répondre: il ne reviendra jamais. Paul ne le +fit pas. Avant d'en venir là , il voulait voir un peu plus clair dans les +sentiments intimes de la marquise et il lui dit: + +--Oserai-je vous demander ce que vous ferez quand reparaîtra M. de +Ganges? + +--Je n'en sais rien encore, murmura madame de Ganges. Je crois bien que +je lui dirai la vérité. Le mensonge me répugne. Et du reste, je n'ai à +me reprocher qu'une légèreté que mon mari excusera quand je lui aurai +dit le motif qui m'a poussée à la commettre. + +--C'est son affaire, répliqua peu poliment Paul, piqué d'entendre cette +marquise parler de ses relations avec lui comme d'une aventure sans +conséquence. Mais vos amies et vos amis... la baronne Dozulé... le +vicomte de Servon... et les autres... comment leur expliquerez-vous que +vous n'avez pas protesté contre l'erreur de ce valet qui m'a annoncé +devant dix personnes sous le nom de M. de Ganges? + +--Je n'aurai rien à expliquer, car aussitôt que mon mari sera de retour, +je quitterai avec lui Paris et la France. + +--Mais vous y reviendrez. + +--Je ne crois pas. + +--Quoi! vous expatrier pour toujours! + +--Vous y aurez contribué, en me plaçant dans une situation insoutenable. + +--J'ai eu tort, je l'avoue... mais vous, madame, n'avez-vous donc rien à +vous reprocher? Je ne vous connaissais pas quand je vous ai vue au +Luxembourg et vous me rendrez cette justice que je ne me suis pas permis +de vous aborder... c'est vous qui... + +--Brisons là ! monsieur, interrompit sèchement la marquise. Je regrette +beaucoup ce que j'ai fait... Si vous saviez ce qui m'a déterminée à agir +ainsi, vous excuseriez mon imprudence... et ce n'est pas à vous de me la +reprocher. J'en supporterai les conséquences et je vous prie de ne plus +vous occuper de moi. + +--Ainsi, vous me défendez de vous revoir? + +--Vous revoir! Je le voudrais que je ne le pourrais pas, vous devez le +comprendre. Et si, comme je le crois, vous êtes un galant homme, vous ne +chercherez pas à prolonger une fiction qui finirait par me compromettre +gravement, et que la très prochaine arrivée de M. de Ganges va percer à +jour. Je vous pardonne d'avoir cru que je n'y mettrais pas fin. Vous +pensiez sans doute que j'étais libre. Vous savez maintenant que je ne le +suis pas, puisque je suis mariée. + +--Vous vous trompez, madame, répliqua Paul Cormier, vous êtes veuve. + +Paul, emporté par un élan de passion, avait parlé trop vite et il se +repentait d'avoir lancé cette grosse nouvelle qu'il comptait réserver +pour le moment où il aurait suffisamment préparé madame de Ganges à la +recevoir. + +Il n'avait pas pris le temps de se préparer à l'expliquer et à tirer +parti de l'effet qu'elle allait produire. + +Il venait de mettre, comme on dit, les pieds dans le plat. + +--L'effet, d'ailleurs, ne fut pas celui qu'il prévoyait, car la marquise +répondit dédaigneusement: + +--Vous vous permettez, monsieur, une plaisanterie très déplacée, +souffrez que je vous le dise et que j'arrête-là cet entretien. + +--A Dieu ne plaise que je plaisante après un pareil événement, s'écria +Paul. Je vous répète que vous êtes veuve, madame... je vous le jure sur +mon honneur! + +--Vous ne prenez pas garde que vous êtes en contradiction avec +vous-même, dit froidement madame de Ganges. Vous vous êtes introduit +chez moi en prétextant que vous aviez à me remettre un message de mon +mari et vous venez me dire maintenant qu'il est mort. L'une de vos deux +déclarations est fausse. + +--Elles sont vraies toutes les deux. + +--Ah! c'est trop fort!..., et vous me permettrez, monsieur, de n'en pas +entendre davantage. + + +--Je vous supplie de m'écouter jusqu'au bout, Après... vous ne douterez +plus. + +Ce fut dit avec tant de fermeté que madame de Ganges resta et attendit +la suite. + +--J'ai vu votre mari, cette nuit, reprit Paul. + +--C'est impossible. Mon mari n'est pas à Paris. + +--Il y est arrivé, hier... je l'ai rencontré... malheureusement. + +--Comment avez-vous pu le reconnaître?... vous ne l'aviez jamais vu. + +--C'est lui qui m'a abordé. Il a entendu M. le vicomte de Servon me +présenter à un de ses amis en m'appelant; M. le marquis de Ganges. +Alors, il est intervenu... il m'a demandé des explications que je +n'avais garde de lui fournir. + +--Où s'est passé cette scène? demanda la marquise, déjà mise en éveil +par cet exposé inattendu. + +--Dans un bal public, répondit Paul, après avoir un peu hésité. + +--On vous a trompé, monsieur... quelqu'un aura trouvé drôle de se faire +passer pour le marquis de Ganges qu'il avait peut-être vu autrefois et +dont vous usurpiez le nom et le titre... + +--J'aurais pu croire cela, si l'affaire n'avait pas eu de suites. + +--Quelles suites? + +--Il m'en coûte de vous le dire... mais il faut que vous sachiez tout... +j'ai juré, et je dois tenir ma parole... une querelle s'est engagée. + +--Entre mon mari et M. de Servon? + +--Non, madame... M. de Servon n'était plus là ... un de mes amis est +survenu, au moment où M. de Ganges me menaçait de me souffleter... mon +ami, qui est très violent, a pris les devants et l'a frappé au visage... + +--Ce n'est pas vrai!... M. de Ganges n'est pas un lâche. + +--Non, certes... Il ne l'a que trop prouvé... mais il a été surpris par +cet acte de brutalité. Il ne lui restait qu'à demander raison à +l'agresseur. C'est ce qu'il a fait. + +--Et il en résultera un duel? demanda anxieusement la marquise. + +--Le duel a eu lieu, madame, répondit Paul en baissant les yeux. + +--Quand?... on ne se bat pas la nuit. + +--Ils ont attendu que le jour commençât à poindre. Dieu m'est témoin que +j'ai fait tout ce que j'ai pu pour empêcher la rencontre... ou pour la +retarder. Tous mes efforts ont été inutiles... et... + +--Achevez!... + +--On s'est battu à l'épée... et M. de Ganges, frappé en pleine +poitrine... est mort en brave... + +--Mort!... Non, ce n'est pas possible!... + +--J'y étais, madame... Je l'ai vu tomber... + +--Ah!... je comprends, s'écria la marquise. C'est vous qui l'avez +tué!... et vous osez vous présenter devant moi couvert du sang de mon +mari!... + +--Non, madame. Je n'étais pas son adversaire... j'ai été un de ses +témoins... et c'est lui-même qui m'a choisi. Il ne nous connaissait ni +les uns, ni les autres... il a eu confiance en ma loyauté et je l'ai +assisté de mon mieux. + +La marquise, pâle et tremblante, se taisait parce qu'elle n'avait plus +la force de parler. + +--Si vous en doutez, reprit Paul, je puis vous prouver que je ne dis que +l'exacte vérité. Je suis venu chez vous parce que M. de Ganges m'y a +envoyé. Comment aurais-je su votre adresse, s'il ne me l'avait pas +donnée? Je n'ai pas pu la demander à M. de Servon, qui me prenait et qui +me prend encore pour votre mari. + +--Mort!... il est mort!... murmura la marquise en cachant son visage +dans ses mains gantées. + +--M. de Ganges a fait plus que de m'envoyer à vous. Il m'a raconté sa +vie. + +--Que dites-vous? demanda madame de Ganges stupéfaite. + +--Toujours la vérité, madame. La querelle a commencé dans un bal, près +du carrefour de l'Observatoire, et s'est vidée aux fortifications. J'ai +fait ce long trajet à côté de M. de Ganges et en causant avec lui. C'est +ainsi que j'ai reçu de lui des confidences que je n'avais pas +provoquées. + +--Comment a-t-il pu vous choisir pour les entendre, vous qui vous étiez +emparé de son nom? + +--Je lui ai dit qu'on m'avait fait la sotte plaisanterie de me le +donner, et que je n'y étais pour rien. En vérité, je ne mentais pas. Il +m'a cru, et, s'il n'y avait pas eu le soufflet, l'affaire se serait +probablement arrangée... et j'aurais eu quelque mérite à pousser, comme +je l'ai fait, à un accommodement, puisque sans ce duel fatal, vous ne +seriez pas... + +--Que vous a-t-il dit? interrompit la marquise. + +--Son récit n'a été qu'une longue confession de ses torts envers vous. +Il m'a dit qu'il s'était ruiné plusieurs fois, et qu'il avait abusé de +votre bonté, sans jamais la lasser. Il m'a dit que depuis un an il n'a +pas cessé de vous tromper en vous écrivant qu'il était en train de +refaire sa fortune dans de grandes entreprises financières. C'était +faux. Il était en dernier lieu à Monaco où il jouait et où, après avoir +gagné une somme énorme, il a perdu jusqu'à son dernier louis. Il +arrivait à Paris sans argent, et c'est la honte de vous avouer ce qu'il +avait fait qui l'a empêché de se présenter, hier, à votre hôtel. + +--Ah! c'est le coup de grâce! murmura madame de Ganges. + +--Je dois ajouter, reprit Paul, qu'il se repentait de vous avoir +offensée et qu'il m'a chargé de vous demander de lui pardonner le mal +qu'il vous a fait. C'était là une mission qui ne me plaisait pas, vous +le croirez sans peine, mais je ne pouvais pas refuser de l'accepter... +et je m'en acquitte. + +Abîmée dans sa douleur, ou tout au moins dans son émotion, la marquise +semblait avoir été changée en statue. Pâle, immobile, le regard fixe, +elle ne trouvait pas une parole à adresser à Paul Cormier, qui +attendait. + +--Qui donc l'a tué? demanda-t-elle lentement, comme si elle sortait d'un +rêve. + +--Un homme que vous connaissez, madame, répondit Paul. Il était avec +moi, hier, au Luxembourg, quand je vous ai vue pour la première fois... +et il a osé vous parler. + +--Jean de Mirande! s'écria la marquise; lui, toujours lui!... c'était +donc écrit qu'il troublerait encore une fois ma vie! + +--Que voulez-vous dire, madame? demanda vivement Paul Cormier. Que vous +a donc fait Mirande, avant de... + +--A moi, rien, murmura la marquise; mais il a fait le malheur de... +d'une personne à laquelle je m'intéresse... et vous venez m'apprendre +qu'il a tué mon mari!... + +--Qu'il ne connaissait pas, même de nom. Je l'ai interrogé après le duel +et il m'a affirmé qu'il n'avait jamais entendu parler de M. de Ganges. + +Cette assurance ne parut pas déplaire à la marquise et Paul reprit +vivement: + +--Vous le voyez, madame... c'est la fatalité qui a tout fait... et dans +ce malheur, vous pouvez du moins vous dire que vous ne serez pas +compromise, car personne ne sait que l'homme qui a succombé dans ce duel +était votre mari. + +--On le saura... on trouvera sur lui des papiers... des cartes de +visite... que sais-je? + +--Rien, madame. M. de Ganges, avant le duel, m'a remis son +portefeuille... Le voici, dit Paul, en le tirant de sa poche, pour le +présenter à la marquise. Il porte une couronne et des armes gravées sur +le cuir. Les reconnaissez-vous? + +--Oui... ce sont les siennes, balbutia madame de Ganges. + +--Ai-je besoin de vous jurer que je ne l'ai pas ouvert? + +--Non... je vous crois... mais que va-t-il arriver, mon Dieu!... La +justice poursuit les duellistes, quand le duel a causé la mort de l'un +des combattants... vous serez interrogés... vous et votre ami... que +direz-vous? La vérité, n'est-ce pas?... On vous demandera pourquoi vous +aviez pris ce nom qui ne vous appartenait pas... et vous ne pourrez pas +cacher ce qui s'est passé hier, chez mon amie, madame Dozulé... Ah! je +suis perdue! + +--Si on m'interroge, je ne parlerai pas de vous... Mirande non plus... +par une excellente raison, c'est qu'il ignore que vous existez. Les +trois autres témoins sont trois étudiants qui n'étaient pas présents au +moment où M. de Ganges m'a grossièrement reproché de lui avoir volé son +nom... Ils savent que ces messieurs se sont battus à propos d'un +soufflet... Ils ne savent pas pourquoi ce soufflet a été donné. Ce n'est +pas moi qui le leur apprendrai... et, d'ailleurs il n'est pas certain +qu'on nous interrogera... personne ne nous a vus sur le terrain. + +Paul oubliait, peut-être volontairement, la lettre du maître-chanteur, +qui menaçait de le dénoncer. Il ne pensait qu'à rassurer la marquise et +à tirer parti, pour entrer dans son intimité, de la bizarre situation +que le plus étrange des hasards venait de leur créer. + +Il sentait très bien que le moment eût été mal choisi pour lui parler +encore de son amour, comme il n'avait pas craint de le faire avant de +lui annoncer qu'elle était veuve, mais il constatait déjà que si la +nouvelle de la mort tragique de M. de Ganges avait bouleversé la +marquise, elle ne l'avait pas affligée outre mesure, car elle n'avait +pas versé de larmes. + +Et il lui savait gré de ne pas feindre une douleur que ne pouvait guère +lui causer la lamentable fin d'un homme qui s'était presque vanté, avant +de mourir, d'avoir été le plus détestable des maris. + +Il espérait qu'une fois remise de l'émotion bien naturelle qu'elle +venait d'éprouver, cette victime d'une union mal assortie comprendrait +qu'elle aurait tort de faire un éclat et il se préparait à lui proposer, +en temps et lieu, le _modus vivendi_ que lui avait suggéré sa cervelle +d'amoureux. + +Il attendait toujours qu'elle prît ce portefeuille qui, à vrai dire, lui +brûlait les doigts. + +On a beau ne pas être sentimental à l'excès, on ne garde pas volontiers +sur soi les reliques d'un homme qu'on a vu tomber, frappé à mort, dans +un duel dont on a été la cause première. + +Et, de son côté, la marquise répugnait évidemment à toucher ce legs de +son indigne mari. + +Paul Cormier se décida enfin à le placer sur le banc où elle était +assise quand il avait paru dans le jardin. + +Il pensait bien qu'elle ne l'y laisserait pas et il tenait à s'en +débarrasser le plus tôt possible. + +--Vous ne m'accuserez plus de mentir, dit-il doucement, et maintenant +que j'ai rempli la pénible mission qui m'a été imposée, je vous supplie, +madame, de me faire connaître votre volonté. A tout ce que vous me +commanderez, j'obéirai, quoi qu'il m'en puisse coûter. Dans la situation +où les événements nous ont placés, c'est à vous de donner des ordres. Et +je vous demande en grâce de ne penser qu'à vous en prenant une décision. +Peu importe ce qu'il m'arrivera, pourvu que vous n'ayez pas à souffrir +des conséquences de ce duel. + +--Souffrir! répéta tristement la marquise, voilà des années que je +souffre... il ne peut rien m'arriver de pis que de vivre comme j'ai vécu +depuis que je me suis mariée. Si vous saviez!... + +--Je sais. Croyez-vous donc que je ne devine pas qu'on vous a sacrifiée +à un homme que vous n'aimiez pas et qui a fait de vous une martyre... +s'il ne me l'a pas dit, il m'en a dit assez pour que je ne le plaigne +pas... c'est Dieu qui l'a puni... et c'est vous que je plains... vous +pour qui je mourrais avec joie, si ma mort pouvait vous épargner un +chagrin... vous que... + +La marquise arrêta d'un geste la déclaration brûlante que Paul avait sur +les lèvres. + +--Pas un mot de plus, lui dit-elle d'une voix ferme. Je vous crois, mais +je ne dois pas vous écouter. Je subirai mon sort sans murmurer... et je +compte que vous n'aurez pas moins de courage que moi. + +--Est-ce à dire que vous persistez à me défendre de vous revoir? + +Et comme madame de Ganges se taisait: + +--C'est impossible! s'écria Paul. Comment feriez-vous? Que diriez-vous à +vos amies... à vos amis... à ce monde où vous vivez et où j'ai été +présenté sous le nom de votre mari? Espérez-vous leur persuader que je +suis retourné à l'étranger?... Ils s'apercevraient bien vite que je n'ai +pas quitté Paris... je me suis déjà trouvé face à face avec M. de Servon +dans un lieu où je ne devais pas m'attendre à le rencontrer... + +--C'est moi qui partirai... je m'éloignerai de la France... je vous l'ai +déjà dit. + +--Mais j'y resterai, moi. Que dirai-je à ceux qui me parleront de vous? +Faudra-t-il que j'échafaude des mensonges pour tâcher de leur expliquer +ce chassé-croisé du marquis et de la marquise de Ganges? Ils ne me +croiraient pas... ils sauraient bientôt la vérité... on dirait partout +que j'ai été votre amant... et que nous avons à nous deux, inventé cette +supercherie... ils ne vous pardonneraient pas de vous être moquée d'eux. + +--Pourquoi ne leur diriez-vous pas tout simplement la vérité?... que +vous m'avez suivie, que vous êtes entré chez madame Dozulé, en même +temps que moi qui ne vous avais pas vu... et que l'erreur d'un valet de +pied a fait tout le mal... + +--Ils me croiraient encore moins. + +--Mais rien ne vous oblige à les voir, vous n'avez qu'à reprendre la vie +que vous avez toujours menée. Pour eux, le quartier que vous habitez est +aussi loin que la Chine. Vous y avez rencontré M. de Servon par un de +ces hasards qui n'arrivent pas deux fois. + +--J'avais bien compris... vous ne voulez plus me connaître... je vous +gêne, murmura Paul Cormier. + +--Je n'ai pas dit cela, répliqua vivement la marquise. + +--Vrai?... vous ne me chassez pas? merci!... oh! merci!... alors, il n'y +a qu'un moyen... un seul... c'est de rester comme nous sommes. + +--Je ne comprends pas. + +--Pourquoi ne continuerais-je pas à passer pour votre mari? demanda +Paul, emporté par son ardeur amoureuse, au point de ne pas s'apercevoir +de l'énormité de la proposition qu'il osait faire à la marquise. + +--D'abord, parce que c'est impossible. A la rigueur, mes amis pourraient +s'y laisser prendre; mais les vôtres?... mais votre mère?... car vous +avez encore votre mère, vous me l'avez dit... Comment leur +persuaderez-vous que vous n'êtes plus vous-même?... Cesserez-vous de les +voir?... + +--Non... Mais je les verrai moins souvent... Je ne dîne chez ma mère +qu'une fois par semaine... le dimanche... elle ne vient presque jamais +chez moi... et elle ne me demande pas de lui rendre compte de ce que je +fais. + +--Encore votre mère, reprit la marquise, serait-elle bien étonnée et +probablement très affligée si elle venait à apprendre que son fils va +dans le monde sous un faux nom et porte un titre qui ne lui appartient +pas. J'admets qu'elle n'en saura rien, mais M. de Mirande, votre ami +intime, comment pourrait-il ignorer que vous vivez en partie double?... +Étudiant sur la rive gauche et marquis sur la rive droite... + +--Paris est si grand! murmura Paul, à bout d'arguments. + +--Oui, Paris est immense, mais tout y arrive... vous en avez eu la +preuve hier, puisque vous avez trouvé sur votre chemin M. de Servon. Et +si vos camarades venaient à découvrir que vous vous faites passer pour +le marquis de Ganges, de quoi ne vous accuseraient-ils pas!... Convenez +donc, monsieur, que votre projet est fou, si tant est que vous l'ayez +conçu sérieusement. + +Paul baissa la tête et ne trouva rien à répondre. + +--Ce n'est pas tout, reprit madame de Ganges; alors même qu'il serait +praticable, je ne me prêterais pas à une imposture... je ne trouve pas +d'autre mot pour qualifier le plan de conduite que vous me proposez +d'adopter. + +--Vous préférez me désespérer! + +--Non, monsieur. Seulement, je veux rester maîtresse de mes actions. Je +ne sais ce que vous pensez de moi, mais je vous prie de croire que j'ai +toujours été irréprochable. + +Mon mari, lui-même, mon mari qui m'a fait tant de peines, me rendrait +cette justice, s'il vivait encore. + +--Il me l'a dit avant de mourir. + +--Vous devez donc comprendre que je ne puis ni ne dois rester avec vous +dans les termes où nous a mis la méprise d'un domestique. Je suis +décidée à dire la vérité à mon amie madame Dozulé. Elle a assisté à la +scène et je lui expliquerai qu'un manque de présence d'esprit m'a +empêchée de rectifier immédiatement l'erreur. + +Elle rira de l'aventure et elle se chargera de la présenter sous son +véritable jour à ses invités d'hier. + +--Dieu sait ce qu'ils penseront de moi, murmura l'étudiant. +Qu'importe?... tout ce que vous ferez sera bien fait, madame. + +--Je serais désolée que vous eussiez à souffrir de ma franchise, mais je +ne puis agir autrement. Je ferai, d'ailleurs, en sorte de prendre sur +moi la responsabilité de ce désastreux malentendu. Personne n'aura rien +à vous reprocher. Il aura, du reste, duré si peu de temps qu'il ne +saurait avoir de bien graves conséquences. + +--S'il en a, je les supporterai, quelles qu'elles soient... pourvu que +vous ne me défendiez pas de vous revoir. + +--Plus tard, peut-être... mais vous sentez comme moi que pendant un +temps nos relations doivent cesser. + +--Si j'étais sûr qu'elles ne seront qu'interrompues?... + +--Je ne puis rien vous promettre. La catastrophe que vous venez de +m'annoncer va bouleverser ma vie et je ne sais pas encore quel parti je +prendrai... je n'ai même pas la certitude que je suis veuve... + +--Si vous ne l'étiez pas, je ne vous aurais pas parlé comme je viens de +le faire... Mais M. de Ganges est tombé sous mes yeux et je vous ai +apporté la preuve qu'il est mort, dit Paul Cormier, en montrant du doigt +le portefeuille auquel la marquise n'avait pas encore osé toucher. + +Il était resté sur le banc ce portefeuille armorié et elle ne pouvait +pas douter qu'il eût appartenu à son mari. + +--Ouvrez-le, madame, reprit Paul, vous y trouverez certainement des +papiers qui ne vous laisseront pas de doutes. + +La marquise ne semblait pas pressée de suivre le conseil que lui donnait +l'amoureux qui aspirait à remplacer son mari. Peut-être s'y serait-elle +décidée, mais son garde du corps se montra tout à coup. Au lieu de +prendre l'objet, elle se plaça de façon à l'empêcher de le voir et elle +l'interrogea des yeux. + +L'homme noir comprit la signification du regard qu'elle lui lança, car +il répondit comme si elle lui eût adressé la parole: + +--C'est le valet de chambre de M. de Servon qui apporte une lettre pour +M. de Ganges. J'ai eu beau lui dire que M. de Ganges n'est pas encore +arrivé. Il prétend que son maître l'a vu hier. + +La marquise changea de visage et Paul Cormier comprit. + +Le vicomte envoyait les huit mille francs qu'il avait perdus sur parole +à M. de Ganges qui les lui avait gagnés. + +--Il paraît que la lettre contient de l'argent, reprit le chevalier noir +et que c'est très pressé. + +La situation se corsait encore. Le domestique de M. de Servon attendait +une réponse et ce n'était pas à Paul Cormier de la lui donner. La +marquise ne pouvait pas faire moins que de s'en charger. + +--Dites-lui que M. de Ganges n'est pas là et que je ne reçois pas les +lettres adressées à mon mari, répondit-elle, après un silence. + +--Bien. Je vais le congédier, dit l'impassible personnage. + +Et il tourna les talons en pivotant tout d'une pièce, militairement, +comme un soldat qui vient de faire son rapport à son supérieur. + +Paul le laissa s'éloigner avant de dire à demi-voix: + +--C'est à moi que cette lettre était destinée. + +--A vous! s'écria la marquise. + +--Oui, madame. Depuis la partie de baccarat chez madame Dozulé, M. de +Servon est mon débiteur. + +--Et c'est chez moi qu'il envoie la somme qu'il vous doit! + +--Naturellement, puisqu'il croit la devoir à M. de Ganges. + +La marquise tressaillit. C'était le premier effet de l'erreur du valet +de pied de madame Dozulé et elle pouvait maintenant mesurer ce que cette +fatale méprise allait lui coûter. + +--Il reviendra l'apporter lui-même, cette somme, continua avec intention +Paul Cormier qui ne désespérait pas encore d'amener la marquise à +accepter son projet de rester dans le _statu quo_; et vous en verrez +bien d'autres. C'est la conséquence forcée de ce qui s'est passé chez +votre amie. + +--Vous avez raison, monsieur, dit-elle; la situation où nous nous +trouvons tous les deux est intolérable. Je n'ai que deux partis à +prendre: ou dire la vérité, ou quitter Paris et n'y jamais revenir. J'ai +besoin de réfléchir avant de me décider, et je désire être seule. + +C'était un congé en bonne forme, et la marquise le signifia d'un ton si +ferme que son amoureux comprit qu'il n'avait qu'à se retirer. + +--Je vous obéis, madame, dit-il tristement. + +Il se flattait que pour adoucir cette injonction, elle allait lui tendre +la main, mais elle ne la lui offrit pas plus que la veille, au moment où +il l'avait quittée tout près du rond-point des Champs-Elysées. + +Elle la retira même, comme si elle eût craint qu'il ne la prît, sans sa +permission. + +Décidément, cette marquise n'aimait pas les contacts, même du bout des +doigts. + +Après ce refus, presque décourageant, Paul Cormier n'avait plus qu'à +s'en aller, sans ajouter un mot à ce qu'il avait dit. + +Ainsi fit-il, très mortifié et très mécontent du résultat de sa première +visite à la marquise de Ganges. + +En traversant la cour qui précédait le jardin, il y retrouva l'homme +habillé de noir, cet étrange personnage qui se tenait à l'écart pour +apparaître de temps en temps comme la statue du Commandeur. + +Paul savait maintenant que ce garde du corps n'était pas un simple +domestique, mais il n'eut pas la moindre envie de le saluer en passant +et il crut voir que ce chevalier de la dame de l'avenue Montaigne le +regardait d'un air soupçonneux. + +Il se demandait sans doute ce que ce jeune homme était venu faire chez +madame de Ganges, et c'était bien la preuve qu'elle n'avait pas jugé à +propos de lui parler de ses aventures à la sortie du Luxembourg et chez +la baronne Dozulé. + +Peu importait du reste à Paul Cormier, mais il ne fut pas plutôt hors de +l'hôtel, qu'il lui arriva, comme la veille, en descendant de voiture aux +Champs-Elysées, d'envisager la situation sous un tout autre aspect. + +La veille, après le voyage en fiacre, il s'était repenti de s'être +laissé trop facilement éconduire et maintenant il apercevait dans le +langage et dans l'attitude de la marquise des côtés qui le choquaient. + +--Elle n'a pas sourcillé quand je lui ai annoncé que son mari avait été +tué, cette nuit, se disait-il en s'acheminant vers le véhicule numéroté +qui l'attendait à vingt pas de la porte de l'hôtel; je sais bien que ce +mari était un chenapan et que sa mort la débarrasse de lui. J'ai trouvé +tout naturel qu'elle ne jouât pas la comédie en faisant semblant de se +désoler, mais à défaut de larmes, elle aurait pu montrer de l'émotion, +ne fût-ce que par convenance... et c'est tout au plus si elle a été +troublée un instant. Elle s'est mise tout de suite à examiner avec moi +les conséquences de cette mort... en ce qui la touche personnellement, +car elle ne s'est pas beaucoup inquiétée de savoir comment j'allais me +tirer de ce mauvais pas. Et pourtant, si on poursuit les acteurs du +duel, c'est Mirande et moi qui paierons les pots cassés. + +Cette marquise ne s'est pas seulement informée de ce qu'était devenu le +corps du malheureux que nous avons laissé étendu sur l'herbe d'un +bastion du boulevard Jourdan. Je commence à croire qu'elle n'a pas de +cÅ“ur. + +Il était temps du reste que Paul pensât à ses propres affaires qui +pouvaient très mal tourner, surtout depuis qu'il avait reçu la lettre +anonyme où un gredin le menaçait de le dénoncer à la Justice. + +Il y allait de son repos; presque de son honneur, car un duel nocturne, +suivi de l'abandon du cadavre, devait forcément donner lieu à une +instruction criminelle, et quoiqu'il ne fût pas le plus compromis, il +risquait certainement de passer en cour d'assises ou en police +correctionnelle, ce qui eût été bien pis, car les jurés acquittent +presque toujours les duellistes que les magistrats condamnent très +volontiers. + +Et ne sachant pas du tout comment il fallait s'y prendre pour parer à ce +danger on tout au moins pour l'atténuer, il ne pouvait mieux faire que +d'aller prendre l'avis de son ami Bardin. + +Il dit donc au cocher qui l'avait amené, avenue Montaigne, de le +conduire au boulevard Beaumarchais, au coin de la rue Saint-Claude, où +s'embranche la rue des Arquebusiers. + +Il aurait bien pu profiter de l'occasion pour aller voir sa mère, +puisque la rue des Tournelles est à deux pas, mais il craignait qu'elle +ne remarquât l'état d'agitation où l'avaient mis les événements qui +venaient de se succéder, événements dont l'entretien avec madame de +Ganges n'était pas le moins troublant. + +Il était donc décidé à ne voir, ce jour-là , que le vieil avocat, et +pendant le trajet, il prépara la consultation qu'il allait chercher au +Marais. + +Il ne se souciait pas de dire du premier coup toute la vérité à Bardin. +Il voulait d'abord tâter le terrain en lui demandant ce qu'il penserait +d'un cas analogue au sien; s'il conseillerait à un homme compromis, en +pareille occasion, de se tenir coi ou d'aller, au contraire au-devant de +l'action judiciaire, en déclarant spontanément qu'il avait pris part à +la rencontre et quelle part il y avait prise. + +Il ne pouvait guère en dire davantage, car il n'était pas en cette +affaire le principal intéressé. + +Mirande était plus exposé que lui puisqu'il avait tué de sa main le +marquis de Ganges. Paul n'avait donc pas le droit de prendre un parti +sans l'approbation préalable de son ami, lequel, à l'heure qu'il était, +devait dormir encore. + +Paul projetait de se transporter chez lui, après avoir recueilli +l'opinion du père Bardin et de décider d'un commun accord avec Jean ce +qu'il convenait de faire dans le cas épineux où ils s'étaient mis. + +Les trois autres étudiants ne comptaient pas: des gamins qui avaient +assisté à la rencontre, par hasard, et auxquels on ne pouvait reprocher +que d'avoir agi comme des étourneaux. + +Le projet était sage, mais entre la conception et l'exécution, il y a +toujours, place pour des incidents imprévus. + +En descendant de voiture, rue Saint-Claude, Paul se trouva nez à nez +avec l'avocat qui trottinait, à pas pressés, et qui lui dit: + +--Comment! c'est encore toi!... dans mon quartier à l'heure de ton cours +de droit administratif!... et puis, tu ne vas donc plus qu'en carrosse +maintenant?... + +--J'allais chez vous... pour vous parler d'une affaire... balbutia Paul, +assez contrarié. + +--Tu m'en parleras une autre fois... aujourd'hui, je n'ai pas de temps à +perdre et je ne vais pas remonter mes trois étages pour t'entendre... + +--C'est que... je ne puis pas remettre à un autre jour... + +--Je n'imagine pas ce que tu peux avoir à me dire de si urgent, mais +puisque tu tiens tant à causer avec moi, tu n'as qu'à m'accompagner; +nous causerons en marchant. + +--Qu'à cela ne tienne, mon cher monsieur Bardin. Je ne vous demande +qu'une minute pour renvoyer mon fiacre. + +Paul, paya au cocher le double de ce qu'il lui devait, pour se dispenser +d'attendre qu'il lui rendît la monnaie, et revint dire au vieil ami de +sa mère: + +--Maintenant, me voilà prêt à vous suivre où il vous plaira de me mener +pourvu que vous m'écoutiez. Où allez-vous? + +--Au Palais de Justice. + +--Bon! ce n'est pas tout près d'ici; j'aurai le temps de vous conter ce +qui m'amène. + +--N'importe!... sois bref!... et surtout sois clair!... mais avant de +commencer, laisse-moi t'apprendre une nouvelle qui te fera plaisir. + +--Tout ce que vous voudrez, monsieur Bardin. + +--Il s'agit de mon fils. Je t'ai dit souvent qu'il ne lui fallait qu'un +beau crime à instruire pour se faire connaître... pour sortir du rang... +un de ces crimes dont tous les journaux s'occupent et qui mettent en +lumière les talents d'un juge... + +--Parfaitement... et j'ai toujours pensé que cette chance lui viendrait +tôt ou tard. + +--Hum!... elle s'est fait attendre... et l'avancement de ce pauvre +Charles s'en est ressenti... si on ne regardait qu'au mérite, il devrait +être déjà conseiller à la cour... mais enfin, il tient son crime. + +--Bravo! dit Paul, qui souriait sous sa moustache de l'enthousiasme +paternel du vieil avocat. Alors, il est corsé, ce crime? + +Combien de cadavres? + +--Un seul, répondit Bardin sans s'apercevoir que l'étudiant se moquait +un peu de lui; mais la victime appartient aux classes élevées de la +société... et le vol n'y est pour rien, car on a trouvé de l'argent dans +les poches du mort. + +--Une vengeance, alors? + +--Probablement... et apprends pour ta gouverne que ces crimes-là +passionnent toujours le public parisien... d'abord, parce qu'ils sont +plus rares... et puis, parce qu'on cherche la femme. + +--Ah! il y a une femme dans l'affaire? + +--Je le parierais, mais je n'en sais rien encore. Charles vient de +m'écrire un mot pour m'annoncer qu'on venait de le charger d'instruire +et qu'il courait au Palais... Il ne me donne pas de détails... mais j'en +aurai... j'ai pensé tout de suite à aller le trouver dans son cabinet +pour lui faire mon compliment, et j'y vais de ce pas. + +--Il est donc tout récent, ce crime?... Les journaux n'en disent rien. + +--Il est de cette nuit. + +--Ah! murmura Paul, à qui cette indication mettait déjà , comme on dit, +la puce à l'oreille. + +--Oui... le corps de l'homme assassiné a été trouvé, vers cinq heures du +matin, par des maraîchers qui conduisaient leurs charrettes aux Halles. + +--Dans quel quartier? demanda vivement Cormier. + +--Charles ne me le dit pas. Je suppose que c'est près d'une des +barrières de Paris... sur le chemin des voitures qui viennent de la +banlieue?... quelle banlieue?... je l'ignore et ça m'est égal... à toi +aussi, je suppose. + +--Oh! complètement égal, s'empressa de répondre Cormier qui ne disait +pas ce qu'il pensait, car cet exposé incomplet commençait à l'inquiéter +sérieusement. + +--L'important, c'est que l'affaire profite à l'avancement de Charles et +je suis sûr qu'il l'éclaircira, quoiqu'elle soit, paraît-il, très +mystérieuse. Mais en voilà assez là -dessus... Expose-moi la tienne... De +quoi s'agit-il? + +Paul n'était pas pressé de s'expliquer. Avant ce dialogue où le vieil +avocat avait eu la parole presque tout le temps, il ne se serait pas +fait prier. Il aurait abordé tout droit la question et il n'aurait pas +été embarrassé pour la présenter de façon à ne pas éveiller l'attention +de cet excellent Bardin. Maintenant, il ne savait plus comment s'y +prendre, car il entrevoyait que le beau crime sur lequel le bonhomme +fondait l'espoir de la fortune judiciaire de son fils pouvait bien +n'être que le meurtre du marquis. + +Consulter le père du juge d'instruction, c'était pour ainsi dire, se +jeter dans la gueule du loup. + +Il fallait pourtant parler, sans quoi Bardin se serait figuré que Paul +avait voulu le mystifier et il aurait mal pris la chose. + +L'ami de Jean de Mirande espéra s'en tirer en se tenant dans les +généralités d'une consultation vague. + +--Voici, dit-il, en cherchant à prendre un ton dégagé. Un de mes +camarades s'est trouvé fourré dans une bagarre où on s'est fortement +cogné. On a échangé des horions... + +--Ils vont bien, tes camarades! Ça se passait, naturellement, au +quartier Latin? + +--Mon Dieu, oui. Les batailles n'y sont pas rares... mais celle-là a mal +fini. Il y a eu des éclopés. Il paraît même qu'un des combattants est +resté sur le carreau. + +--C'est joli!... et sans doute, c'est un de tes amis qui a fait ce coup? + +--Il le craint. + +--Comment, il le craint!... il a donc assommé un homme sans s'en +apercevoir? + +--Dame!... vous comprenez... dans une mêlée... + +--Tu me la bailles belle avec ta mêlée! Enfin, qu'est-ce que tu veux de +moi?... ce n'est pas pour me raconter cette équipée que tu t'es fait +conduire dare-dare rue des Arquebusiers. + +--Mais, si. Je voulais vous demander un conseil. + +--Tu en étais donc, de la rixe? + +--J'y ai assisté, comme beaucoup d'autres. + +--Et après... quand il y a eu un mort et des blessés, tout le monde +s'est sauvé... tous ceux qui ont pu, s'entend. + +--C'est à peu près cela. On n'a arrêté personne. Et je venais vous +consulter, cher monsieur. + +--Sur quoi!... ce cas ne me paraît pas rentrer dans ma spécialité. + +--Mais, si... puisqu'il s'agit de faits qui pourraient donner lieu à des +poursuites. + +--Au lieu d'employer le conditionnel, tu devrais dire: _qui donneront +lieu_. Il y a eu mort d'homme. L'affaire ne peut pas en rester là . Mon +fils, depuis qu'il est juge, en a instruit vingt de la même catégorie. +Elles ne sont pas très graves, mais elles aboutissent toujours à des +mois ou à des années de prison. Ton doux ami peut s'attendre à en +goûter, s'il est pris. + +--Il ne l'est pas, jusqu'à présent... et c'est précisément sur ce point +que je voudrais avoir votre avis. Doit-il se présenter chez le +commissaire du quartier et lui raconter, pour sa justification, comment +cette querelle s'est engagée... ou bien laisser la police chercher les +coupables?... + +--C'est sérieusement que me tu poses cette question? + +--Mais, oui. C'est un cas de conscience que je vous soumets. + +--Va te promener avec ton cas de conscience et médite sur le fameux mot +du président de Harlay: «Si on m'accusait d'avoir volé les cloches de +Notre-Dame, je commencerais par me mettre à l'abri...» + +--Vous ne conseillez pas à mon ami de se sauver à l'étranger, je +suppose? + +--Non, mais je lui conseille de se tenir tranquille. On n'est pas forcé +de se dénoncer soi-même, et les juges ne doivent pas s'en rapporter à la +déclaration de celui qui se dénonce. C'est un axiome du droit criminel +que tu devrais connaître... _nemo creditur_... + +--Je sais le reste. Alors, vous êtes d'avis que mon ami aurait tort de +se livrer? + +--Il faudrait qu'il fût fou... et tu peux lui signifier de ma part qu'il +fera très bien de faire le mort... d'autant que s'il se déclarait, tu +serais compromis très probablement... C'est ta maman qui ne serait pas +contente! + +Au fond, Paul était bien de l'avis du vieil avocat et il n'était pas +fâché de l'entendre lui conseiller de s'abstenir. + +Il crut pourtant devoir insister en disant: + +--Alors, décidément, vous, jurisconsulte émérite, vous pensez qu'il vaut +mieux laisser aller les choses? + +--Ce n'est pas le jurisconsulte qui te parle, c'est l'ami de ta mère... +et tout homme de bon sens te parlera comme moi. Si tu en doutes, il y a +un moyen de t'assurer que je suis dans le vrai. + +--Lequel? + +--Consulte un magistrat. + +--Y pensez-vous? + +--Un magistrat qui te connaît et qui te croit incapable d'une vilaine +action. Je vais au Palais voir mon Charles. Profite de l'occasion. Monte +avec moi jusqu'à son cabinet. + +--Comment! s'écria Paul, vous me proposez d'aller consulter votre fils +sur une affaire qu'il pourrait avoir à instruire! Jamais de la vie! Il +croirait que je me moque de lui, et il me mettrait à la porte. + +--Non, puisque je serai avec toi, dit Bardin. Charles sera au contraire +très sensible à une marque de déférence de ta part... d'autant plus que +tu n'as pas toujours été bien pour lui... tu évites de le rencontrer et +quand tu te trouves avec lui, tu affectes de ne lui parler que par +ricochet... de bricole, comme on dit au billard. + +--C'est par respect... vous comprenez... il est magistrat... juge au +tribunal de la Seine... et je ne suis qu'un pauvre diable d'étudiant... + +--Pas si pauvre, puisque ta mère te laissera six cent mille francs... +tandis que moi, je ne laisserai pas grand'chose à Charles. Mais la +question n'est pas là . Tu me donnes de mauvaises raisons et tu ferais +mieux de me dire la vérité. Charles ne te va pas parce qu'il est trop +sérieux et trop sage pour plaire à un garnement de ton espèce. Tu te +figures sans doute que l'antipathie est réciproque. Tu te trompes +absolument. Il ne m'a jamais dit que du bien de toi et je sais qu'il +apprécie fort ton esprit et ta gaîté. + +--Je ne l'aurais pas cru, mais je suis ravi de l'apprendre. Si je ne le +recherche pas beaucoup, c'est à cause de la différence d'âge et de +situation. Et, pour l'affaire en question, je craindrais, en la lui +soumettant, de le mettre dans un terrible embarras... pensez donc!... +demander à un juge si je ferais bien de me soustraire à l'action de la +justice!... ce serait raide. + +--Tu ne t'adresseras pas au juge; tu t'adresseras à l'homme. Il te +donnera son avis tout comme s'il n'avait jamais porté la robe et je ne +doute pas que cet avis soit conforme au mien. Je t'autorise du reste à +le lui répéter ce que je viens de te dire sur ton cas et je le lui +répéterai moi-même. Allons! viens! Ça me fera plaisir de te voir +échanger une poignée de mains avec Charles et je suppose que tu tiens à +être agréable au plus ancien ami de ta mère. + +Paul protesta d'un geste, et le vieil avocat reprit malicieusement: + +--D'abord, tu as intérêt à me ménager... à cause de l'héritière... + +--Quelle héritière? + +--La fille aux six millions? As-tu déjà oublié l'histoire que j'ai +racontée hier en dînant? + +--Non... mais je n'y pensais plus. + +--Il faut y penser. Je me suis mis en tête de te faire épouser cette +orpheline. + +--Pourquoi pas plutôt à votre fils? + +--Parce qu'elle n'a pas vingt ans et que Charles en aura bientôt +quarante. Elle ne voudrait pas de lui... et d'ailleurs, mon fils n'a pas +besoin d'une femme six fois millionnaire. Il ne saurait que faire de +tant d'argent, tandis que toi, avec les goûts que je te connais, tu ne +trouverais pas que c'est trop. + +--Je ne suis pas si ambitieux. + +--Peut-être, mais tu es si dépensier!... bref, tu as tort de ne pas +prendre au sérieux le projet dont je t'ai parlé. Tiens! je parie que tu +n'as seulement pas songé à prier ton ami de te renseigner sur la famille +dont je t'ai cité le nom. + +--Un nom que je n'ai pas retenu... + +--Un nom de ce pays là ... un nom qui rime avec Camargue... + +--Bon! Je me souviens... Marsillargues... j'avoue que je ne me suis pas +rappelé la recommandation que vous m'aviez faite. + +--Tu as pourtant, je suppose, vu hier soir ton camarade? + +--Je l'ai rencontré à la Closerie des Lilas, mais... + +--Vous avez eu autre chose à faire que de causer du Languedoc, je le +pense bien... et à propos de ce Mirande, est-ce que?... mais oui, +parbleu!... c'est lui, n'est-ce pas, qui s'est mis dans ce joli +pétrin?... et c'est pour lui que tu es venu me consulter?... +l'assommeur, c'est lui. + +--Je vous assure que non, répondit vivement Cormier. + +Bardin en pensa ce qu'il voulut et n'insista pas. Il avait pris le bras +de son jeune ami et il comptait ne pas le lâcher avant de l'avoir mis en +présence de son fils, à seule fin de les raccommoder. + +Paul se laissait emmener et il était très perplexe. Il regrettait fort +de s'être tant avancé, mais il sentait qu'il ne pouvait plus reculer, +sous peine de gâter son affaire. Bardin aurait pu croire qu'il avait sur +la conscience un véritable crime et Bardin, vexé, aurait très bien pu +faire part à son fils des confidences incomplètes que Paul Cormier lui +avait faites, pendant le trajet de la rue des Arquebusiers au boulevard +du Palais où ils arrivaient en ce moment. + +Paul se disait aussi qu'il ne risquait pas grand'chose à accompagner +Bardin père jusque dans le cabinet de Bardin fils qui était certainement +un galant homme, incapable d'abuser de la situation. Paul pensait même +qu'il y pourrait gagner de savoir à quoi s'en tenir sur l'affaire +criminelle que ce juge était chargé d'instruire. Le père ne manquerait +pas d'en parler au fils, en présence de Paul, et le fils se laisserait +aller à donner des détails. Paul, renseigné, pourrait arrêter un plan de +conduite en connaissance de cause et dût-il se décider plus tard à +confesser la part qu'il avait prise à la mort du marquis, rien ne +l'obligerait à déclarer la vérité avant de s'être consulté avec Jean de +Mirande. + +--Nous y voilà , dit le vieil avocat, en poussant Cormier sous une voûte +qui aboutit à une cour. Nous n'avons plus qu'à monter deux étages. Tu +n'es jamais entré dans un cabinet de juge instructeur? + +--Jamais, Dieu merci! + +--Pourquoi, Dieu merci?... Les plus honnêtes gens peuvent y être appelés +comme témoins et même comme prévenus, quoique ce soit plus fâcheux. Tous +les prévenus ne sont pas des coupables. Tu vas voir que ça t'amusera... +nous allons rencontrer dans les couloirs des types curieux et des +figures cocasses. + +--Quoi! voilà que maintenant vous blaguez la magistrature! + +--Tu ne comprends pas. Je parle des gens appelés à déposer. On en voit +de toutes les couleurs, sans parler des avocats qui rôdent par les +corridors. Il y en a qui ont de bonnes têtes. + +Montons! Charles doit être arrivé. Tâchons de le voir avant qu'il ait +commencé à entendre les témoignages. Si nous tardions, nous pourrions le +déranger. + +Paul Cormier se laissa guider par le père Bardin, à travers un dédale +d'escaliers et de couloirs où stationnaient des Gardes de Paris, et où +passaient des individus des deux sexes qui ne payaient pas de mine. + +Il y en avait d'assis sur des bancs fixés au mur, attendant leur tour de +comparaître devant le juge qui les avait fait citer. + +Maître Bardin connaissait tous les détours de ce labyrinthe et il +conduisit tout droit son jeune ami à la porte du cabinet de son fils, +gardée par un planton, auquel il donna sa carte en le priant de la +remettre immédiatement au juge d'instruction. + +Pendant que le soldat la portait, Paul eut le temps de remarquer, parmi +quelques autres témoins qui faisaient antichambre, un homme assez +convenablement vêtu qui le regardait beaucoup, comme s'il eût été +surpris de le voir là . + +--Sois gentil avec Charles, dit à demi-voix le père Bardin, quand le +planton revint les chercher pour les introduire dans le cabinet du juge. + +Le vieil avocat entra le premier. Son fils, en le voyant, vint à lui, +les deux mains tendues, laissant là un monsieur avec lequel il causait, +debout. Sa figure rayonnait, à ce magistrat. Elle se rembrunit un peu, +quand il aperçut Paul Cormier, mais il ne reçut pas mal ce visiteur +inattendu. + +Le juge lui demanda affectueusement des nouvelles de sa mère et le pria +de s'asseoir, en attendant qu'il eût fini avec le monsieur qui les avait +précédés dans le cabinet. + +Ce ne fut pas long. Il emmena son interlocuteur dans un coin, échangea +avec lui quelques mots à voix basse et le reconduisit jusqu'à la porte. + +Puis, revenant à son père, il lui dit joyeusement: + +--Vous venez me féliciter, n'est-ce pas?... je crois que je tiens une +affaire intéressante. Et vous avez bien fait de venir de bonne heure... +j'ai je ne sais combien de témoins à entendre, et mon greffier n'est pas +encore arrivé... nous avons donc le temps de causer un peu, avant que +j'entame les interrogatoires. + +Et vous, mon cher Paul, par quel heureux hasard avez-vous accompagné mon +père? Venez-vous aussi me complimenter? demanda en souriant le juge +d'instruction. + +Charles Bardin avait l'air sévère qui convient à un magistrat, mais sa +voix était sympathique comme sa physionomie. + +--Ce n'est pas tout à fait ça, dit en riant le vieil avocat. Je l'ai +rencontré à ma porte comme je sortais pour venir te voir. Il avait une +consultation à me demander. Je l'ai emmené avec moi, je la lui ai donnée +en chemin et j'y ai ajouté un conseil qu'il hésite à suivre. Alors, je +l'ai décidé à en appeler du père au fils... tu vas juger en dernier +ressort. + +--C'est bien de l'honneur que vous me faites. De quoi s'agit-il? + +--En deux mots, voilà : hier soir, au quartier, grande bataille à la +sortie de Bullier. Paul en était. On s'est fort assommé et il y a +peut-être eu un tué. + +--Diable! + +--Ce serait grave, mais il n'est pas certain qu'il y ait eu mort +d'homme. Les batailleurs se sont dispersés après la bataille. Paul a +fait comme les autres. Il paraît qu'on n'a arrêté personne. Il n'aurait +donc qu'à se tenir coi pour ne pas être inquiété. Mais il a été pris +d'un scrupule et il est venu me soumettre son cas. Doit-il se présenter +chez le commissaire de police et lui déclarer spontanément qu'il a pris +part à cette rixe qui a si mal fini? Je lui ai conseillé de se tenir +tranquille et je pense que tu es de mon avis. + +--Comme magistrat, je me récuse, dit presque gaiement Charles. + +--Ça va de soi... mais comme ami c'est une autre affaire, n'est-ce +pas?... Note bien que si un des combattants est resté sur la place, ce +n'est pas la faute de Paul qui est parfaitement sûr de n'avoir tué +personne. Il craint que ce coup malheureux n'ait été porté par un de ses +camarades... c'est très regrettable, mais je déclare en mon âme et +conscience que Paul n'est pas tenu de dénoncer ce garçon. + +--Ce qu'il y a de certain, c'est que les lois qui punissent la +non-révélation ont été abrogées, répondit évasivement Charles Bardin. + +--Et il faut voir les choses comme elles sont, reprit Bardin père; s'il +s'agissait d'un assassinat... comme, par exemple, celui sur lequel on +t'a chargé d'instruire... Paul aurait le devoir d'éclairer la justice; +mais il s'agit d'une rixe entre ivrognes, ce qui est tout différent... +coups et blessures ayant occasionné la mort sans intention de la +donner... c'est l'affaire de la police de chercher les coupables. + +--Mon cher père, vous plaidez si bien que je me rallie à votre opinion. + +--Tu entends, Paul?... tu n'as qu'à ne pas bouger. + +--C'est ce que je ferai, dit l'étudiant. + +--Tâche surtout que ta mère ne sache rien. Si elle se doutait que tu +t'es compromis dans une pareille bagarre, elle en ferait une maladie, la +pauvre femme. + +Ah! ça, j'espère bien que ton ami l'assommeur se tiendra coi aussi... et +que s'il était arrêté, il ne s'aviserait pas de parler de toi. + +--Je réponds que non. + +--Alors, tu peux dormir sur tes deux oreilles. + +--Je suis étonné de n'avoir pas entendu parler de cette affaire, dit +Charles, moins optimiste que son père. Je sors du parquet et j'ai causé +avec ces messieurs qui m'en auraient probablement dit un mot, s'ils +l'avaient connue. + +--Sans doute, ils n'ont pas encore reçu le rapport de la police. Ça +s'est passé, hier soir... et ça n'a pas une grande importance en +comparaison de l'autre... celle qu'on vient de te confier. Elle est +grosse celle-là , hein? mon garçon. + +--Très grosse et surtout très mystérieuse. Jusqu'à présent, nous n'avons +pas un indice qui puisse nous mettre sur la trace de l'assassin. Vous +m'avez trouvé tout à l'heure causant avec le chef de la Sûreté. Il +venait m'annoncer que le corps vient d'être exposé à la Morgue. + +--Ah! dit Paul, ce monsieur qui était là ... c'est... + +--Le chef de la Sûreté et il pense comme moi que le crime n'a pas été +commis par un de ces bandits qui attaquent, pour les voler, les passants +attardés dans les quartiers éloignés du centre. Le mort n'a pas été +dévalisé... On a trouvé sur lui quelques pièces d'or. Ceux qui l'ont +tué... car ils devaient être plusieurs... se sont contentés de le +déshabiller... à moitié... + +--Comment, à moitié? s'écria le vieil avocat. + +--Ils ne lui ont laissé que son pantalon... le gilet et la redingote +étaient jetés à côté du cadavre... + +--C'est singulier. Les assassins n'ont pas coutume de perdre leur temps +à débarrasser leurs victimes des vêtements qui les gênent. Pourquoi +ceux-là ont-ils pris cette précaution? + +--Je crois que j'ai trouvé l'explication du fait, dit Charles Bardin. +Ils les ont enlevés pour les fouiller tout à leur aise. Ce n'était pas +de l'argent qu'ils cherchaient; c'étaient des papiers... et ils les ont +pris... la poche de la poitrine de la redingote avait évidemment contenu +un portefeuille... ça se voyait aux plis de la doublure, m'a dit l'agent +qui l'a examinée... elle bâillait, parce qu'elle était vide... et le +portefeuille devait être gros. + +--Bravo! s'écria le père. J'admire ta perspicacité. + +Paul ne l'admirait guère. Il pensait au portefeuille que M. de Ganges +lui avait confié avant le duel et il lui passait des frissons dans le +dos. + +--Alors, reprit le vieil avocat, tu supposes que ce malheureux avait sur +lui des valeurs... des titres?... + +--Ou des lettres compromettantes pour quelqu'un. On l'a tué pour les lui +reprendre. + +--Et il n'avait rien sur lui qui pût servir à le faire reconnaître? Par +une carte de visite? + +--Il en avait peut-être. Les assassins les ont fait disparaître, et ça +se comprend. Si on savait qui il est, on parviendrait à savoir qui avait +intérêt à le supprimer et on arriverait jusqu'à eux. + +J'espère bien que j'y arriverai quand même. Ils n'ont pas pensé à +emporter le chapeau. Or, sur la coiffe, il y a l'adresse du chapelier +qui l'a vendu et une couronne de marquis. + +Depuis que le juge avait commencé à exposer, avec une visible +satisfaction, les précieux indices notés par les agents, Paul Cormier +était sur des charbons ardents. + +Tous les détails que donnait si complaisamment Charles Bardin se +rapportaient si bien à l'affaire du duel nocturne que Paul ne doutait +presque plus d'être tombé dans un guêpier en se laissant aller à +consulter précisément le magistrat désigné pour l'instruction qui venait +de s'ouvrir sur un meurtre encore inexpliqué. Mais enfin il n'en était +pas sûr et il s'efforçait encore de se persuader à lui-même qu'il n'y +avait là qu'une coïncidence fortuite. + +Maintenant, il ne pouvait plus se faire la moindre illusion. C'était +bien de la mort de M. de Ganges qu'il s'agissait. C'était même un +plaisir que d'entendre ce grave magistrat, réputé comme habile, +déraisonner à bouche que veux-tu, et prendre un duel pour un assassinat. +Mais ces grosses erreurs n'empêcheraient pas qu'on parvînt à connaître +la véritable personnalité du marquis de Ganges. L'adresse de son +chapelier y suffirait. + +--Le chapeau a été acheté à Nice, reprit le juge. + +--Il l'a acheté en allant à Monte-Carlo, pensa Cormier, consterné. + +Et cette histoire du portefeuille disparu achevait de le troubler. Sur +ce point unique, Charles Bardin et le chef de la Sûreté avaient entrevu +non pas la vérité, mais une partie de la vérité. Paul savait ou il était +ce portefeuille qu'il venait de remettre à la marquise et il envisageait +avec effroi les conséquences possibles de ce commencement de +découvertes. + +Il en était à se demander s'il ne ferait pas bien de parer au danger en +disant tout de suite la vérité. Raconter le duel et le rôle qu'il y +avait joué, c'eût été faire la part du feu. Il lui en coûterait de gros +désagréments, mais, du moins, il n'aurait plus à redouter d'être accusé +d'avoir commis un assassinat. + +Il se serait peut-être décidé à entrer, comme on dit en style +judiciaire, dans la voie des aveux--une voie semée d'épines et qui ne +conduit pas toujours au salut ceux qui s'y engagent;--mais en se +dénonçant, il eût été amené à dénoncer Mirande, et l'amitié lui fermait +la bouche. + +Il ne pensa plus qu'à mettre fin au supplice qu'il endurait, +c'est-à -dire à prendre congé de ce juge qui, sans s'en douter, jouait +avec le fils de la vieille amie de son père, comme un chat joue avec une +souris. + +Assurément, Charles Bardin n'essaierait pas de le retenir, car il devait +avoir hâte de se mettre à sa besogne d'instructeur, et il avait donné +son opinion sur le cas de l'étudiant. + +Paul comptait sans le père Bardin, qui n'était pas encore las d'admirer +la sagacité de son fils et qui l'aurait volontiers questionné deux +heures durant, pour lui procurer de nouvelles occasions de mettre en +évidence ses incomparables mérites. + +--Mon cher enfant, lui dit-il avec effusion, tu seras conseiller, +l'année prochaine. Maintenant, nous allons te laisser. Tu as déjà perdu +assez de temps à m'écouter. + +--Oh! il n'y a pas de mal... mon vieux greffier est en retard, comme +toujours... je me propose même de lui déclarer que s'il continue à être +inexact, je demanderai sa mise à la retraite. Et je ne sais pas encore +si tous les témoins que je dois interroger sont arrivés. + +--Quels témoins?... Personne n'a assisté au crime. + +--Non, malheureusement. Je vais entendre les maraîchers qui ont trouvé +le corps sur le boulevard Jourdan. + +Cette indication aurait levé les derniers doutes de Paul Cormier, s'il +lui était resté l'ombre d'un doute. + +--Où ça se trouve-t-il ce boulevard-là ? + +--Aux fortifications, près de la porte de Montrouge. C'est tout +bonnement le chemin de ronde auquel on a donné un nom de Maréchal de +France. Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'homme a été tué, non pas +sur le chemin, mais derrière une butte en terre qui se trouve au milieu +d'un bastion. Sous quel prétexte a-t-on pu l'attirer là ? + +--Je me le demande, murmura le père Bardin. + +Paul aurait pu renseigner le père et le fils, mais il n'avait garde. +Seulement, leur aveuglement l'étonnait et il lui prenait des envies de +leur crier: Comment ne devinez-vous pas qu'il a été tué en duel?... ce +n'est pourtant pas la première fois qu'on se bat à Paris derrière un +_cavalier_. On y est mieux caché qu'au bois de Vincennes. + +--Du reste, reprit Charles Bardin, aujourd'hui, je ne ferai pas +grand'chose. Cette première séance ne sera qu'un prologue... mon +instruction ne se corsera qu'après que le cadavre aura été reconnu à la +Morgue. + +--Diable!... mais... s'il ne l'était pas? + +--Il le sera. Il n'y a que les malheureux qui n'avaient ni feu ni lieu +de leur vivant qu'on ne reconnaît pas sur les dalles de la Morgue. Ce +mort devait avoir des amis... on a toujours quand on n'est pas dans la +misère... et d'ailleurs le chapelier de Nice qui lui a vendu son chapeau +me renseignera. Mais... permettez que je sonne pour savoir si mes +maraîchers sont là . + +--A ton aise, mon cher Charles... nous partons. + +La porte du cabinet s'ouvrit; un garçon entra, appelé par le coup de +sonnette, et répondit à l'interrogation du juge que les maraîchers en +question attendaient depuis dix minutes. + +Il ajouta qu'il y avait aussi là un homme qui n'avait pas reçu +d'assignation, et qui demandait à être entendu, ayant, prétendait-il, à +faire au magistrat instructeur une communication très importante et très +urgente. + +--Qu'il me la fasse par écrit, dit M. Charles Bardin. Quand j'en aurai +pris connaissance, je verrai si je dois le recevoir, mais je vais +d'abord entendre les témoins que j'ai fait citer. + +--Voilà ce qu'il vient d'écrire au crayon, dit le garçon de bureau, en +présentant au juge un bout de papier sale et froissé qui paraissait être +une feuille arrachée d'un carnet de poche. + +Charles Bardin y jeta les yeux et fit un haut-le-corps, comme s'il y +avait lu quelque chose d'inattendu et de prodigieux. Il ouvrit même la +bouche pour dire ce que c'était, mais il ne le dit pas et il demanda au +messager qui venait d'apporter cet étrange billet: + +--Quel homme est-ce? + +--Un homme comme tout le monde, monsieur. Il n'est pas trop mal habillé. +Il a une redingote. Il dit qu'il est allé d'abord au Parquet où on n'a +pas voulu le recevoir et que les huissiers l'ont envoyé ici. Il y a +trois quarts d'heure qu'il attend dans le corridor. Il y était déjà +quand ces messieurs sont arrivés. + +Le juge semblait hésiter. Il regardait son père, comme s'il eût voulu +lui demander ce qu'il pensait de cette visite. + +Le vieil avocat s'y trompa et dit avec empressement: + +--Cette fois, mon cher Charles, je m'en vais pour tout de bon et +j'emmène Paul. Reçois ce _quidam_, comme disaient les magistrats du bon +vieux temps. Il t'apporte peut-être le mot de l'énigme. + +Et nous serions de trop. Bonne chance et à ce soir, si tu as le temps de +passer chez moi. + +--Non, mon père, non... restez, je vous prie... restez tous les deux, +dit vivement Charles Bardin. + +Et s'adressant au garçon de bureau: + +--Faites entrer cet homme! + +--Mais nous allons te gêner, dit le père Bardin. Cet homme est sans +doute un témoin. Tu ne peux pas l'entendre pendant que nous sommes là , +Paul et moi. + +--C'est lui qui le demande, répondit le fils en regardant fixement Paul +Cormier. + +--Comment!... qu'est-ce que tu nous racontes?... il nous connaît donc? + +--Peut-être... je vais le mettre en demeure de s'expliquer, mais je ne +peux pas me dispenser de le recevoir. + +--Je ne comprends toujours pas. + +--Vous allez comprendre, mon cher père... et je suis certain que vous +m'approuverez... + +Paul ne comprenait pas non plus, et pourtant il était sur les épines. +Une idée lui était venue tout à coup et il craignait d'avoir deviné +pourquoi le juge d'instruction le retenait. + +Il se rassura en voyant qu'il ne connaissait pas du tout l'individu qui +entra, poussé par le garçon de bureau. + +La physionomie de ce personnage ne prévenait pas en sa faveur et +quoiqu'il ne fût pas mal vêtu, il ne paraissait pas faire partie de ce +qu'on appelait autrefois les honnêtes gens, c'est-à -dire les gens du +monde. + +Il avait plutôt l'air d'un marchand de contremarques qui aurait connu de +meilleurs jours avant de tomber si bas. + +Le teint était plombé, la bouche crapuleuse et les yeux fureteurs +avaient une mobilité inquiétante. + +--Qui êtes-vous? lui demanda sévèrement le magistrat. + +--Mon nom ne vous apprendra rien, répondit l'homme. Je m'appelle +Brunachon... Jules Brunachon... ma profession? je suis sans place pour +le moment... mais, j'ai été employé dans un cercle. + +--Avez-vous un domicile? + +--J'en change souvent... mais vous pouvez faire demander mon dossier... +il n'y a rien contre moi... S'il y avait quelque chose, je n'aurais pas +été assez bête pour venir vous voir. + +Le père Bardin se demandait si son Charles avait perdu l'esprit de le +garder pour interroger devant lui ce vagabond sur son état civil et sur +ses antécédents. + +--Qu'avez-vous à me dire? interrompit le juge d'instruction. + +--Vous le savez bien, puisque je vous l'ai écrit sur ce bout de papier +que vous tenez encore dans votre main. + +--Ainsi, vous venez m'apporter des renseignements sur le meurtre qui a +été commis, ce matin, aux fortifications... boulevard Jourdan? + +--Sur ceux qui ont fait le coup... oui, monsieur. + +--Et vous n'avez pas pu l'empêcher? + +--Non... il était trop tard... et j'ai eu de la chance qu'ils ne m'ont +pas vu, car... + +--Vous auriez pu du moins faire votre déclaration, immédiatement après +le crime. + +--Je n'étais pas pressé... quand on n'est qu'un pauvre diable comme moi, +on y regarde à deux fois avant de se mêler de ces affaires-là ... +pourtant, je me suis décidé... et j'y ai mis de la bonne volonté, car +j'ai couru tout le Palais avant de trouver quelqu'un qui voulût bien +recevoir ma déposition. Enfin, on m'a indiqué votre cabinet et j'ai +joliment bien fait de m'y présenter, puisque pendant que je posais à +votre porte dans le corridor, j'ai vu... + +--Commencez par me dire ce que vous avez vu, là -bas... sur le chemin de +ronde... + +--Voilà . Je m'étais attardé hier soir, à Montrouge, avec des camarades, +dans une brasserie. Quand on a fermé l'établissement, ils m'ont lâché +aux fortifications. Je ne connaissais pas de garni dans ce quartier-là +et je ne crains pas de coucher en plein vent quand il fait beau... j'ai +trouvé un endroit qui me bottait pour dormir... une butte en terre, dans +un bastion. Je suis monté dessus. Je me suis allongé sur l'herbe et je +n'ai fait qu'un somme. Je pionçais comme une bûche, quand j'ai été +réveillé par des cris. Je me suis dit: méfiance! et au lieu de me lever, +je me suis traîné à plat ventre jusqu'au bord de la butte et j'ai +regardé... il y avait en bas, étendu par terre, un homme en bras de +chemise... et deux autres qui ont filé sans demander leur reste... le +compte du bourgeois qu'ils avaient refroidi était réglé, ils ne se +doutaient pas que j'étais là ... s'ils s'en étaient aperçus, j'aurais +passé un mauvais quart d'heure... vous pensez bien que je n'ai pas couru +après eux. + +--C'est pourtant ce que vous auriez dû faire. + +--Pour qu'ils _m'estourbissent_ comme ils ont _estourbi_ l'autre?... +Merci! Je les ai laissés aller et quand ils ont. été loin, je me suis +_cavalé_... + +--Sans vous occuper du malheureux qu'ils avaient tué? + +--Ça n'aurait servi à rien. Du haut de ma butte, je voyais bien qu'il +avait _dévissé son billard_. Et puis, si je m'étais amusé à le tâter +pour savoir s'il était mort et qu'on m'eût trouvé là , je n'aurais pas +été blanc... on aurait dit que c'était moi qui lui avais fait passer le +goût du pain. + +--Enfin, vous n'avez pas assisté à l'assassinat, puisque vous dormiez. + +--Non, mais j'ai vu les assassins, comme je vous vois, monsieur le +juge... et c'est pour ça que tout à l'heure... + +--Quelle heure était-il quand vous les avez vus? interrompit Charles +Bardin. + +--Je ne pourrais pas vous dire au juste, vu que je n'ai pas de montre; +ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était à peine jour. + +--Qu'avez-vous fait depuis ce moment-là ? + +--J'ai descendu tout doucement le faubourg Saint-Jacques... J'ai bu une +bouteille de vin blanc chez un mastroquet de la rue des Écoles, pour +tuer le ver, et après, je suis entré dans une crémerie de la rue de la +Huchette où j'ai cassé une croûte... mais ça n'a pas passé... l'affaire +du boulevard Jourdan m'était restée sur l'estomac... je me disais que je +devrais la dénoncer et j'avais peur que ça m'attire des embêtements... +alors, je me suis _baladé_ par les rues en me demandant ce que j'allais +faire... A force de _trauller_ dans le quartier, je me suis trouvé sur +le boulevard du Palais... et je me suis dit: tant pis! faut que j'aille +conter cette histoire-là à un _curieux_... pardon, monsieur le juge! à +un magistrat. Ça m'a pris tout d'un coup et je suis entré. + +Le père Bardin n'avait pas écouté ce fastidieux récit, sans donner des +signes marqués d'impatience et, n'y tenant plus, il dit à son fils: + +--Tu n'as plus besoin de nous, je m'en vais. Viens, Paul. + +Paul ne demandait pas mieux, car il prévoyait la fin et il allait suivre +le vieil avocat qui se rapprochait de la porte. + +Un geste du juge d'instruction les retint et ce juge dit brusquement: + +--Alors, vous reconnaîtriez les assassins, si on vous les montrait? + +--C'est fait... pour un des deux, répondit le nommé Brunachon. Et je +suis sûr que je reconnaîtrais l'autre, si je le rencontrais. + +--Comment, c'est fait? grommela le père Bardin. Il ne lui manque plus +que de dire que c'est moi. + +--Ainsi, reprit Bardin fils, vous persistez, à affirmer que tout à +l'heure, dans le corridor où vous attendiez... + +--J'ai vu passer un des deux gredins qui ont saigné l'homme là -bas... il +est entré dans votre cabinet... et le voilà , dit le témoin en désignant +du doigt Paul Cormier. + +Un obus éclatant au beau milieu du cabinet n'aurait pas beaucoup plus +stupéfié les assistants que ne le fit cette déclaration. + +Le moins étonné de tous ce fut Paul Cormier qui, depuis quelques +instants, commençait à la prévoir, mais il ne l'entendit pas sans se +troubler et il se rappela très bien avoir vu, en arrivant avec le vieil +avocat dans le corridor, cet homme assis sur un banc. + +Le père Bardin interpella son fils. + +--Voilà donc pourquoi tu nous as retenus! lui cria-t-il. Tu crois à la +dénonciation absurde de ce vagabond? + +--Dites donc, vous! lui cria Brunachon, pourquoi vous permettez-vous de +m'insulter?... + +La juge le fit taire. Il ne pouvait pas tolérer qu'une discussion, +assaisonnée d'injures, s'engageât dans son cabinet et il savait que son +père était très capable de riposter. Mais les choses ne pouvaient pas en +rester là et il dit à ce témoin tombé des nues: + +--Alors, décidément, vous reconnaissez Monsieur? + +--Ah! je crois bien que je le reconnais! répliqua l'homme. + +--Prenez garde!... vous parlez à un magistrat dans l'exercice de ses +fonctions; si vous mentez, c'est un faux témoignage... il y va pour vous +des travaux forcés. + +--Je le sais, mais ce n'est pas encore cette fois-ci qu'on m'enverra à +la Nouvelle. Je suis sûr de ne pas me tromper. C'est bien lui que j'ai +vu là -bas... et si vous en doutez, vous n'avez qu'à regarder sa +figure... + +Cormier était très pâle et le père Bardin qui l'observait n'était plus +très éloigné de le croire coupable. Il attendait qu'il se justifiât; +Cormier restait muet, et ce silence ne rassurait pas du tout l'avocat. + +Son fils fit la seule chose qu'il pût faire pour mettre fin à une +situation terriblement tendue. + +Il sonna et au garçon qui entra, il donna l'ordre de conduire l'homme +dans la chambre des témoins. + +--Je vous ferai appeler tout à l'heure, dit-il au dénonciateur qui +sortit sans réclamer. + +Et lorsque le Brunachon eut passé la porte, Charles Bardin reprit: + +--Vous avez entendu, mon cher Paul?... + +--Moi aussi, j'ai entendu, s'écria le père Bardin, et j'espère bien que +tu ne vas pas tenir compte des propos d'un ivrogne. + +--Je suis tout disposé à n'y pas croire, mais je voudrais que notre ami +m'expliquât... + +--Et que voulez-vous que je vous explique! interrompit Cormier. Je ne +puis vous répondre qu'en vous posant une question... Me croyez-vous +capable d'assassiner? + +--Je n'hésite pas à dire: non. Mais je ne puis pas m'empêcher d'être +frappé d'une coïncidence... singulière. Vous avez appris à mon père que +vous vous êtes trouvé mêlé, hier, à une querelle où il y a eu mort +d'homme... + +--Une bataille à la sortie de Bullier, ça n'a aucun rapport avec un +meurtre commis aux fortifications, interrompit le père Bardin, toujours +disposé à défendre le fils de sa vieille amie. + +--Certainement non, dit le juge; mais les choses ont pu ne pas se passer +comme le prétend cet homme dont le témoignage ne me paraît pas... _a +priori_... mériter grande confiance. Je ne demande à Paul que de se +justifier en me disant tout simplement la vérité sur cette rixe qui +aurait eu lieu, si j'ai bien compris, près de la Closerie des Lilas... +Paul, ce me semble, n'a pas précisé. + +Cormier voyait très bien que Charles Bardin lui tendait la perche et il +ne pouvait que lui savoir gré de l'intention, mais il n'en était pas +moins perplexe. S'il eût été seul en cause, il aurait profité de la +bienveillance évidente du juge pour raconter ce qui s'était passé +pendant cette malencontreuse nuit, mais il lui en coûtait horriblement +de compromettre son ami Jean, sans compter madame de Ganges qui pourrait +bien être touchée par l'instruction, si on venait à découvrir que +l'homme tué était son mari. Et, d'autre part, Cormier répugnait à +s'empêtrer dans des mensonges qu'il ne se sentait pas le courage de +soutenir indéfiniment. + +--Autre singularité, reprit Charles Bardin. Je viens de causer +longuement avec le chef de la Sûreté... il était encore ici quand vous +êtes arrivés... il ne m'a pas dit un mot d'une bataille engagée près de +Bullier, dans laquelle un des combattants aurait été assommé... il a +pourtant lu ce matin les rapports de ses agents et si on avait ramassé +un cadavre autre part qu'au boulevard Jourdan, il m'en aurait parlé. + +Bardin père écoutait sans mot dire les sages discours de son cher fils +et il se ralliait peu à peu à son avis; les déclarations de Paul ne lui +semblaient plus suffisamment nettes, et il commençait à trouver, lui +aussi, qu'il fallait que Paul s'expliquât. + +--Voyons! lui dit-il en lui mettant la main sur l'épaule, il ne s'agit +pas de faire l'enfant. Je suis bien convaincu... et Charles aussi... que +tu n'as assassiné personne, mais... ce conte que tu m'as fait d'un +étudiant resté sur le carreau... cet individu qui te reconnaît... il y a +quelque chose là -dessous... dis-nous quoi. + +--Je jure sur ma parole d'honneur que je viens de voir pour la première +fois ce drôle qui prétend me reconnaître. + +--Voilà ce que j'appelle une parole évasive. Tu ne l'as jamais vu, +soit!... mais le récit qu'il vient de nous faire explique très bien +comment il a pu te voir sans que tu le voies. + +--Alors, vous aussi, vous croyez à cette butte où il était monté... + +--Pourquoi pas? Je ne connais pas celle du boulevard Jourdan, mais j'en +connais d'autres... je vais quelquefois me promener aux +fortifications... et j'ai souvent pensé que derrière une de ces mottes +de terre, on serait très bien pour se battre en duel. + +A ce mot de duel, Paul tressaillit. Le père Bardin avait touché juste +avec sa finesse de vieil avocat. + +--Allons donc! s'écria le bonhomme, en se frottant les mains; nous y +voila!... _hic jacet lepus_! comme disait mon professeur de septième, +quand il confisquait des hannetons dans mon pupitre. La bataille en +question s'est terminée par un duel. + +--Et quand vous auriez deviné! dit Paul avec humeur. + +--Le cas ne serait pas pendable... si le duel a été loyal... et je +suppose que sans cela tu ne t'en serais pas mêlé. + +--Je vous prie de le croire. + +--Alors, demanda le juge, l'homme dont on a trouvé le corps... + +--A été tué d'un coup d'épée... oui, Monsieur. + +--Mais le témoin que vous venez d'entendre n'a pas parlé d'un duel. + +--Il vient de vous dire lui-même que tout était fini quand il s'est +réveillé. Il a vu deux hommes debout et un cadavre étendu sur l'herbe du +bastion. + +--Et l'un de ces deux hommes, c'était vous? + +--Oui... mais ce n'est pas moi qui me suis battu. + +--Alors, c'est l'autre? + +--Oui. Nous étions quatre témoins. Trois étaient déjà partis, quand ce +rôdeur nous a vus... il a eu soin de ne pas se montrer et nous ne nous +sommes pas doutés qu'il était là . + +--Et cet autre... celui qui a tué... c'est... un de vos amis? + +Paul ne répondit pas. + +--Enfin, reprit le juge, vous le connaissiez, puisque vous lui avez +servi de témoin. + +Paul fut tenté de dire que, s'étant trouvé par hasard assister à une +querelle entre des étudiants qu'il n'avait jamais vus, il avait consenti +par crânerie à les assister sur le terrain, mais c'eût été trop +invraisemblable et d'ailleurs, il était las de mentir. + +Après avoir un peu hésité, il répondit: + +--C'est vrai. Je le connais. + +--Alors, nommez-le moi? + +--Je ne puis pas. + +--Et pourquoi, je vous prie? + +--Parce que je ne suis pas tenu de le dénoncer. C'est l'opinion de votre +père qui connaît à fond les lois. Je veux bien avouer que j'ai pris part +au duel. En avouant cela, je ne m'expose qu'à me nuire à moi-même. Je +n'ai pas le droit de nuire à un camarade. + +--Vous exprimez là un sentiment généreux, mais je ne saurais admettre +que vous refusiez d'éclairer la justice, et vous devez désirer que la +lumière se fasse. + +--D'autant que je me charge de la faire, moi, la lumière, dit le père +Bardin. Je vois qui c'est, ton camarade. Je l'ai deviné en venant ici, +quand tu m'as raconté qu'on s'était cogné à la porte de Bullier. Il est +assez connu au quartier. Charles n'aura pas de peine à le trouver. + +--Qu'il le cherche! je n'ai pas le pouvoir de l'en empêcher. S'il le +trouve, je n'aurai rien à me reprocher. Je n'aurai dénoncé personne. + +A cette fière réplique, le juge se tut. Il sentait qu'il s'était placé +sur un mauvais terrain. + +--Soit! dit-il, je chercherai. Je ne peux pas vous contraindre à dire ce +que vous avez résolu de taire... mais je peux vous interroger sur +d'autres points et je compte que vous ne refuserez pas de me répondre. +Vous connaissiez aussi le malheureux qui a été tué... + +--Pas du tout. Je l'ai vu pour la première fois au moment où la querelle +s'est engagée... + +--Mais avant de se battre, il a dû dire son nom. + +--La dispute a commencé au bal. Mon camarade a eu le tort de riposter +par un soufflet à un propos un peu vif... + +--Ah! il a été l'agresseur!... il ne lui manquait que cela. + +--Il a eu tous les torts... j'en conviens et il en convient lui-même. Sa +seule excuse c'est qu'il était à peu près ivre. Son adversaire n'était +pas non plus de sang-froid.. + +--Mais, toi, interrompit le vieil avocat; tu n'avais pas bu... je puis +le certifier, puisque nous avons dîné ensemble chez ta mère. Comment +n'as-tu pas mis le holà ? + +--J'ai essayé. On ne m'a pas écouté. Si j'ai consenti à être témoin, +c'est que j'espérais arranger l'affaire. + +--Et tu n'y a pas réussi!... Vous étiez donc tous enragés!... je +comprends que le malheureux qui avait été giflé tînt à se battre. Je +comprends même à la rigueur que ton ami ne pouvait pas lui refuser une +réparation, mais les autres... on n'a jamais vu de témoins comme ça... +où les aviez-vous pêchés? + +--A Bullier. Ils avaient vu donner le soufflet, et quand nous sommes +sortis du bal, ils nous ont suivis. + +--Des étudiants, alors? + +--Oui... des étudiants de première année... des enfants... + +--Jolie compagnie pour aller se couper la gorge!... Sais-tu leurs noms +seulement? + +--Je les saurais que je ne les dirais pas... mais je ne les sais pas. + +--Qu'est-ce qu'ils sont devenus, ceux-là , après l'affaire? + +--Ils ont eu peur et ils se sont sauvés... nous plantant là mon camarade +et moi... et emportant les épées. + +--Ah! oui, au fait, les épées!... on ne les a pas trouvées sur le +terrain. + +--Malheureusement, car si elles y étaient restées, on n'aurait pas cru à +un assassinat. Du reste, je ne comprends pas qu'on s'y soit trompé. Le +mort avait ôté son habit et la blessure faite par un coup de pointe ne +ressemble pas à celle que fait un couteau. + +--Je n'ai pas encore reçu le rapport des médecins désignés pour examiner +le corps, dit le juge qui sentait la justesse de l'observation. + +--Bon! s'écria le père Bardin. S'ils concluent que la mort a été donnée +par un coup d'épée, ça prouvera que Paul vient de te dire la vérité. + +Et l'affaire changera de face. Je savais bien que le fils de ma vieille +amie n'avait assassiné personne. + +--Je n'ai pas cru cela un seul instant, dit le juge d'instruction, et je +ne doute pas que Paul ne dise la vérité... maintenant. Il aurait mieux +fait de la dire tout de suite. + +--J'ai eu tort, je le confesse, murmura Cormier. Que voulez-vous!... +j'étais fort embarrassé... Je ne m'attendais pas à voir ici cet homme... +et il me répugnait de m'expliquer devant lui. Si j'avais su que je +trouverais en vous un magistrat indulgent, je n'aurais pas hésité... + +--Je ne suis pas indulgent, dit vivement Charles Bardin, un peu froissé +de la qualification; j'ai la prétention de n'être que juste et je +reconnais que l'affaire est beaucoup moins grave, puisqu'il ne s'agit +que d'un duel... mais elle aura des suites. Je me félicite qu'elle m'ait +été confiée et je l'instruirai... vous sentez bien que j'ai le devoir de +l'éclaircir complètement. Il faut que j'interroge tous ceux qui y ont +pris part. Je n'insisterai pas pour que vous me disiez le nom de votre +ami qui a eu le malheur de tuer un homme. La police le trouvera... mais +je compte que vous lui conseillerez de se présenter spontanément à mon +cabinet. Je lui saurai gré de cette démarche. + +--Je vous promets de l'engager à la faire... et je ne doute pas de l'y +décider. + +--C'est dans son intérêt... et je suis sûr que c'est l'avis de mon père. + +--Maintenant, oui, dit le vieil avocat. Tant que j'ai cru qu'il +s'agissait d'une rixe, j'ai pensé au contraire que ces garnements +feraient mieux de ne pas se dénoncer, mais depuis que je sais qu'il +s'agit d'un duel, et que ce duel a eu pour résultat la mort d'un des +combattants, j'appuie énergiquement ton opinion. + +Paul, mon cher garçon, il faut que tu reviennes ici avec ton ami... +faute de quoi, tu gâterais ton affaire... et, entre nous, tu sais bien +qu'il ne tiendrait qu'à moi de le désigner à Charles, ce fâcheux ami... +Il y a beau temps que j'ai deviné qui c'est. + +--Laissez-lui le mérite de venir sans qu'on l'envoie chercher. + +--Je l'attendrai, dit le fils Bardin. + +--Remarque aussi, mon cher Paul, reprit le père, qu'un autre juge +d'instruction qui ne te connaîtrait pas comme Charles te connaît ne te +laisserait probablement pas en liberté, après la confrontation à +laquelle je viens d'assister. + +--Je ne sais pas ce que ferait un de mes collègues, s'il était à ma +place, dit simplement le juge d'instruction, mais je suis sûr que je +n'aurai pas à regretter de m'être fié à la parole de M. Cormier. + +Paul, très touché de cette déclaration, tendit la main à Charles Bardin, +qui la serra cordialement. + +Et le vieil avocat s'empressa d'ajouter: + +--Maintenant, filons. Mon petit Charles n'a pas de temps à perdre... ni +toi non plus. + +D'ailleurs, le greffier va arriver, et il est inutile qu'il entende ce +que nous aurions encore à nous dire. + +Paul ne tenait pas du tout à prolonger la séance, et il suivit très +volontiers l'avocat qui avait si bien plaidé pour lui. + +Le dernier mot du juge à son père fut: + +--Je passerai chez vous ce soir, et, d'ici là , j'aurai du nouveau. J'ai +télégraphié à Nice, pour savoir à quel marquis a été vendu le chapeau +trouvé à côté du mort, et j'espère que la réponse ne se fera pas +attendre. + +--Tant mieux! c'est très important et tu feras bien aussi de garder sous +ta main ce Brunachon zélé qui est venu te renseigner _proprio motu_. Il +n'a pas menti, puisque Paul reconnaît que cet homme a pu le voir, mais +il ne m'inspire pas beaucoup de confiance. + +--Il ne m'en inspire pas plus qu'à vous, mon cher père. Je vais +l'interroger encore et après, je le ferai surveiller. + +--Et bien tu feras. A ce soir, mon garçon. + +L'avocat et l'étudiant sortirent ensemble et ils ne rencontrèrent pas +dans les corridors le dénonciateur, relégué dans la chambre des témoins, +par ordre du juge d'instruction. + +Bardin ne dit rien, tant qu'ils furent dans l'enceinte du Palais de +Justice, mais sur le boulevard, il éclata: + +--Je viens d'en apprendre de belles! s'écria-t-il. Tu as donc juré de +faire mourir de chagrin ta pauvre mère! + +--J'espère bien qu'elle ne saura pas ce qui m'arrive, dit vivement Paul. + +--Ce n'est pas moi qui l'en informerai. Mais si tu crois que les +gazettes vont se taire, tu te trompes, mon bonhomme. Demain on ne +parlera que de ça dans tout Paris et ta mère lira dans le _Petit +Journal_ l'affaire du boulevard Jourdan. + +--Elle n'y lira pas mon nom... grâce à votre cher fils qui vient de me +montrer tant de bienveillance. + +--Parbleu! il en est plein de bienveillance à ton égard... il vient +presque de se compromettre en te laissant partir... car il aurait +parfaitement pu t'envoyer au Dépôt. Mais la suite ne dépend pas de lui. +Le parquet poursuivra, c'est sûr... un duel, la nuit, ça relève de la +justice... on te laissera peut-être en liberté provisoire, mais ton +chenapan d'ami passera en cour d'assises et tu l'y suivras, mon garçon! +ça t'apprendra à cultiver de mauvaises connaissances. Enfin, j'espère +qu'on vous acquittera toi et les autres fous qui ont participé à cette +belle équipée. Ta mère n'en aura pas moins reçu le coup. Ce n'est pas +toi que je plains, c'est elle. + +--Vous avez raison, et je suis impardonnable, murmura Paul, très +sincèrement ému. + +--Oui, repens-toi, va!... seulement ça ne répare rien, le repentir. +Tâche au moins de marcher droit, maintenant. File chez... tu sais qui... +ce n'est pas loin d'ici... et ne te couche pas sans avoir ramené à +Charles ce maudit bretteur... il est né pour ta perdition, cet être là , +et il faut qu'il ait le diable dans le corps... se battre au clair de la +lune, sur un boulevard de Paris!... on n'a pas idée de ça!... + +--Pas au clair de la lune... au petit jour... et aux fortifications... +dans un endroit désert. + +--Pas si désert, puisque ce drôle vous a vus... tiens! tu m'agaces... va +de ton côté... moi du mien... je ne renonce pas à te défendre, mais +laisse-moi en repos. + +Sur cette conclusion, le vieil avocat tourna le dos à son protégé, qui +ne songea point à courir après lui. + +Paul s'achemina vers la rive gauche en réfléchissant à sa situation qui +se compliquait de plus en plus. La fatalité s'en mêlait et il regrettait +amèrement de s'être laissé entraîner dans le cabinet du juge +d'instruction. Mais il ne comprenait pas comment cet homme qui avait +essayé de le faire chanter s'était décidé si vite à aller raconter au +juge ce qu'il avait vu au boulevard Jourdan. La rencontre dans un des +corridors du Palais était certainement l'effet du hasard, car le drôle +ne pouvait pas prévoir que Paul Cormier passerait par là . Il était donc +venu pour exécuter, sans profit pour lui, la menace écrite dans sa +lettre; et pourquoi, lorsqu'on l'avait mis en face de Paul, s'était-il +abstenu de l'appeler par son nom qu'il connaissait fort bien puisqu'il +s'était renseigné le matin chez le portier de la rue Gay-Lussac? +Pourquoi s'était-il désarmé en le dénonçant, au lieu de renouveler, +avant d'agir, sa première tentative de chantage? Était-ce donc qu'il +n'avait pas dit tout ce qu'il savait et qu'il tenait en réserve une +autre menace plus inquiétante que la première? Paul penchait à le +croire. + +Il venait de se souvenir tout à coup d'un fiacre qu'il avait remarqué au +coin de la rue Gay-Lussac, au moment où il en cherchait un pour se faire +conduire avenue Montaigne: un fiacre qui devait être occupé puisque les +stores étaient baissés. + +Et Paul se disait que le maître chanteur avait bien pu s'y cacher, au +lieu d'aller l'attendre au square de Cluny, guetter sa sortie et après +avoir vu que Paul ne se dirigeait pas vers le lieu du rendez-vous, le +suivre en voiture jusqu'à la porte de l'hôtel de madame de Ganges. + +Là , pendant que Paul était chez la marquise, cet homme avait pu se +renseigner, comme il l'avait déjà fait rue Gay-Lussac, sur la personne +qui habitait ce bel hôtel. Il y a plus d'un moyen pour cela et on n'a +que l'embarras du choix. Et, une fois informé, le drôle devait être +assez fin pour avoir deviné qu'il y avait entre cette marquise et cet +étudiant un secret qu'il pénétrerait plus tard et qu'il serait toujours +temps d'exploiter. + +D'autre part, il ne pouvait pas différer beaucoup de faire sa +déposition, sous peine de paraître suspect. + +Il avait donc pris le parti de se rendre immédiatement au Palais dans la +louable intention de dénoncer Paul Cormier, à tout hasard, sauf à +utiliser, quand le moment lui semblerait propice, la découverte qu'il +venait de faire des relations de Paul Cormier avec une grande dame de +l'avenue Montaigne. + +La rencontre du corridor avait pu modifier ses projets. Il avait dû +remarquer que Paul Cormier et le vieillard qui l'accompagnait étaient +reçus immédiatement, que le juge d'instruction ne leur faisait pas faire +antichambre et en conclure qu'ils connaissaient déjà ce magistrat. + +En suite de quoi, il s'était borné à accuser Paul sans le nommer, en +disant qu'il était venu faire sa déposition sur l'affaire du boulevard +Jourdan, sans se douter qu'il rencontrait à la porte du juge un des +coupables. + +Et si le juge laissait Paul en liberté, l'aimable Brunachon se proposait +de le menacer en temps et lieu de mettre en cause une femme qui devait +le toucher de près. + +Était-il sincère en l'accusant d'assassinat? A la rigueur, on pouvait +croire à l'exactitude de son récit, quoi qu'il semblât bien +invraisemblable qu'il se fût réveillé sur sa butte, juste au moment où +le duel venait de se terminer par la mort de M. de Ganges. + +Peu importait d'ailleurs à Paul Cormier qui, dans aucun cas, ne serait +embarrassé pour rétablir la vérité des faits, et il n'aurait tenu qu'à +lui de confondre cet impudent chanteur, puisqu'il avait en poche la +lettre où le coquin mettait son silence au prix de dix mille francs. + +Si Cormier ne l'avait pas exhibée, c'était parce qu'il n'y avait pas +pensé pendant la confrontation et maintenant qu'il y pensait, il n'était +pas fâché d'avoir gardé une arme pour se défendre contre une nouvelle et +plus dangereuse attaque qu'il commençait à prévoir. + +Ces réflexions ne l'occupèrent pas longtemps. Il n'avait pas le loisir +de s'y attarder, car il lui fallait aviser à sortir de la situation où +l'avait mis sa visite au juge. Et pour en sortir, il fallait avant tout +voir Jean de Mirande. + +Il savait gré au père Bardin de ne pas l'avoir nommé, mais il sentait +bien que le vieil avocat ne tairait pas toujours ce nom qu'il n'avait +pas eu de peine à deviner, sachant à quel point le fils de sa vieille +amie était lié avec ce batailleur. + +Paul comptait même se servir de cet argument pour décider Mirande à se +présenter au Palais de Justice, s'il s'avisait de faire des difficultés, +et il espérait le trouver encore au lit. + +En le quittant, le matin, Mirande lui avait déclaré qu'il resterait +couché toute la journée pour se reposer des fatigues de la nuit et Paul +le savait assez chevaleresque pour être sûr qu'il ne songerait pas à se +dérober, alors que son ami, moins compromis que lui, était peut-être aux +prises avec le juge d'instruction. + +En arrivant à la maison de Jean, boulevard Saint-Germain, Paul eut une +grosse déception. + +Mirande venait de sortir et, selon sa coutume, il n'avait dit ni où il +allait, ni à quelle heure il rentrerait. + +Paul supposa qu'il n'avait pas quitté le quartier et qu'il le trouverait +attablé devant un des cafés que fréquentent les étudiants. Mais lequel? +Mirande pour varier ses plaisirs et pour distribuer également l'honneur +de sa présence, se montrait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, matin et +soir, aux heures de l'absinthe. Paul résolut de les passer tous en +revue, jusqu'à ce qu'il l'eût découvert, et s'il y était, ce ne serait +pas difficile, car grâce à sa haute taille et à ses allures bruyantes, +on le voyait et on l'entendait de très loin. + +Paul se dirigea donc vers le boulevard Saint-Michel et le remonta +jusqu'à la rue de Médicis, sans apercevoir Mirande. + +Il inspecta ensuite les cafés de la rue Soufflot et il ne l'aperçut pas +davantage. + +Seulement, au coin de la place du Panthéon, il rencontra les trois +étudiants qui avaient assisté au duel et il crut remarquer qu'ils +cherchaient à l'éviter. Mais il les aborda et il commença par les +malmener à propos de leur conduite après l'affaire. Ils le laissèrent +dire et il ne tarda guère à constater que la peur qui les avait pris au +moment où le marquis était tombé les tenait encore. Ils le supplièrent +en chÅ“ur de parler moins haut et ils lui apprirent, en baissant la voix, +que le bruit courait déjà , au quartier latin, que la querelle engagée à +la Closerie avait fini tragiquement. On avait vu des agents de la police +secrète rôder sur le Boul'Mich et les trois témoins s'étaient juré de ne +rien dire de leur aventure nocturne, à personne, pas même à leurs +étudiantes. + +Paul les aurait voulus un peu plus crânes, mais il leur conseilla de +persister à se taire et il leur demanda s'ils avaient rencontré Mirande. + +Ils répondirent que, depuis le duel, Mirande n'avait paru nulle part et +que sans doute il se cachait. + +Sur quoi, Paul Cormier, voyant bien qu'il ne tirerait rien de ces jeunes +effrayés, les planta là et se remit en quête. + +Il y passa deux heures sans plus de succès et il en arriva peu à peu à +s'inquiéter sérieusement de cette disparition subite d'un garçon que +d'ordinaire on voyait partout. + +Impossible de supposer que l'insouciant Mirande, pris tout à coup d'un +remords, s'était enfui à la Trappe ou à la Grande-Chartreuse pour y +faire pénitence. Il était bien plutôt capable de s'être enfermé chez +quelque farceuse du quartier, Maria l'apprentie sage-femme ou Véra la +nihiliste, ses deux préférées. + +Et Paul ne se sentait pas d'humeur à aller le relancer chez ces dames. + +Il avait fait de son mieux et à l'impossible nul n'est tenu. + +S'il ne parvenait pas à mettre la main sur son introuvable camarade, +Paul irait le lendemain conter sa déconvenue au père Bardin, et même +s'il le fallait, au fils qui aviserait et qui était trop bien disposé +pour le rendre responsable de l'inexplicable absence de son ami. + +Paul avait un autre devoir à remplir: celui d'informer madame de Ganges +de ce qui se passait et il ne savait comment s'y prendre pour +s'acquitter de ce devoir sans s'exposer à la compromettre. + +La journée avait été rude, mais il n'était pas au bout de ses peines. + + + + +IV + + +Les grands cercles à Paris ne sont pas tous, comme les grands clubs +anglais, propriétaires de l'immeuble qu'ils occupent, mais ils sont +presque tous situés dans le quartier de la Madeleine qui correspond à +peu près au _West End_ de Londres. + +Beaucoup ont des fenêtres sur le boulevard; quelques-uns ont un balcon. + +L'ancien cercle Impérial avait même une terrasse qui dominait la place +de la Concorde. + +Terrasses et balcons sont fréquentés par les clubmen, à certaines +heures, pendant la belle saison. + +Ces messieurs s'y montrent volontiers à la fin d'une chaude journée de +printemps, pour prendre l'air et aussi un peu pour se faire voir, quand +le cercle est de ceux où on n'est admis que très difficilement. + +Lorsqu'on fait partie de l'_Union_ ou du _Jockey_, on n'est pas fâché +d'exciter l'admiration et l'envie de certains passants qui n'y seront +jamais reçus, en dépit de leurs millions, et qui donneraient de jolies +sommes pour avoir le droit de s'exhiber sur ce perchoir privilégié. + +Après le Grand-Prix, on n'y voit plus personne, mais au mois de mai, +avant et après l'heure du dîner, ce ne sont que fumeurs accoudés sur la +balustrade, et on y échange de joyeux propos, agrémentés de quelques +médisances. + +Le lendemain du jour où Paul Cormier s'était fourvoyé dans le cabinet du +juge d'instruction, les gentilshommes qui l'avaient rencontré, le +dimanche soir, à la Closerie des Lilas, s'étaient établis sur le balcon +de leur club pour causer au frais. + +Ils étaient trois, comme les Mousquetaires d'Alexandre Dumas, trois +inséparables, le vicomte de Servon, le comte de Carolles et le capitaine +Henri de Baffé; tous les trois bien posés, bien apparentés et +suffisamment riches pour faire bonne figure à Paris. + +Ils ne devisaient pas de faits de guerre et d'amour, comme La Môle et +Coconnas dans un autre roman du même Dumas; ils parlaient du Derby +anglais qu'on venait de courir à Epsom, des derniers vainqueurs de +Chantilly et de la grosse partie où Servon ne faisait que perdre tous +les soirs. + +Cette causerie à bâtons rompus avait l'air de les intéresser, car elle +ne languissait pas, mais au fond ils s'ennuyaient ferme et chacun d'eux +se demandait à part soi ce qu'il allait faire de sa soirée quand il +aurait dîné au club. + +Grave question à résoudre et en attendant qu'elle fût tranchée, ils +baillaient à qui mieux mieux. + +--Décidément, Paris est assommant, dit M. de Carolles; toujours le +Cirque et le Jardin de Paris... Jamais rien de neuf... + +--Il vous faut du nouveau, interrompit le vicomte de Servon; je vais +vous en servir. Écoutez ce qui m'advint hier et dites-moi s'il vous est +jamais rien arrivé de pareil. Moi, c'est la première fois de ma vie que +je vois ça. + +--Quoi donc? demandèrent à la fois les deux amis du vicomte. + +--Un monsieur qui a gagné huit mille francs au baccarat et qui refuse de +les recevoir. + +--C'est rare, en effet, dit le capitaine Henri de Baffé, mais ça prouve +tout bonnement que ce monsieur n'est pas à court d'argent... + +--Ou que ce monsieur est un impertinent. Voici ce qui s'est passé: +Avant-hier, dimanche, dans une maison où je vais quelquefois prendre une +tasse de thé, parce qu'on y rencontre de jolies femmes, je m'avise de +proposer un bac... entre hommes, bien entendu... je taille une banque, +je saute de quatre cents louis que j'avais sur moi et comme la partie +finissait, je les joue quitte ou double, à rouge ou noir... + +--Tu les perds? + +--Naturellement. Je ne fais que ça depuis un mois, et si mon histoire +s'arrêtait là , je ne vous la raconterais pas. Mais savez-vous de qui je +suis resté le débiteur?... + +--Dis-nous le tout de suite, au lieu de prendre des temps, comme un +acteur en scène. + +--Du marquis de Ganges. + +--Celui que tu nous as présenté, hier, à Bullier? Ça ne m'étonne pas. Il +a l'air d'un veinard, ce marquis... et sa femme est si jolie, que sa +veine s'explique peut-être. + +--Ce qui ne s'explique pas, c'est que, hier... les dettes de jeu se +paient dans les vingt-quatre heures... j'étais en règle, puisque la +partie ne s'était terminée que la veille à sept heures... donc, hier, +j'envoie mon valet de chambre porter, avenue Montaigne, 22, les huit +billets de mille sous enveloppe, à l'adresse de M. de Ganges... + +--Et ce monsieur n'a pas voulu les prendre? + +--Mon domestique ne l'a pas vu. Il a eu à faire à une espèce de +majordome qui lui a répondu que M. le marquis n'était pas à Paris... je +l'y avais vu la veille et vous l'y avez vu comme moi... + +--Il y est peut-être incognito... un seigneur qui passe sa soirée à +Bullier!... + +--J'ai eu la même idée que toi, mais mon valet de chambre a voulu +laisser la lettre. Le majordome est allé consulter madame qui était à la +maison, elle, et qui a fait dire qu'elle ne recevait pas les lettres +adressées à son mari. + +--Je comprends ça... c'est pour que le mari ne reçoive pas celles qu'on +lui adresse à elle. + +--Bref, François a dû me rapporter la mienne avec les billets de mille +que j'y avais insérés. + +--Tu en seras quitte pour les réexpédier à ton insaisissable +créancier... par la poste... en chargeant le paquet... c'est un procédé +dont on n'use guère pour s'acquitter d'une dette de jeu... mais quand on +n'a que ce moyen-là ... + +--Non. J'irai moi-même. Il y a là quelque chose qui m'intrigue et je +veux en avoir le cÅ“ur net. Si je ne trouve pas le marquis, je trouverai +la marquise et j'aurai une explication avec elle. + +--Bon! tu veux profiter de l'occasion pour te pousser dans son intimité. +Tu espères qu'elle se plaindra à toi de la conduite de son mari et +qu'elle t'autorisera à la consoler, dit en riant le capitaine. + +--Qu'est-ce que c'est au fond que ces gens-là ? demanda M. de Carolles. +Ganges, c'est un nom du Languedoc, je crois? + +--Oui... un nom très ancien... et la marquise appartient à une vieille +famille de ce pays-là ... bonne noblesse de robe, m'a-t-on dit... je ne +les connais pas autrement. Ils n'habitaient pas Paris il y a quelques +années et depuis que la marquise y a acheté un hôtel, elle a très peu vu +le monde. + +--Et le marquis n'a guère fait que voyager à ce qu'il paraît, pour +organiser à l'étranger de grandes affaires financières... c'est +drôle!... il n'a pas du tout le physique de l'emploi. Je l'ai à peine +entrevu à cette Closerie des Lilas, mais avant que tu l'aies nommé, je +le prenais pour un étudiant... Il a l'air si jeune!... quel âge a donc +sa femme? + +--Ma foi! mon cher, je n'en sais rien et je n'ai pas l'intention de le +lui demander. Je me contenterai de lui parler de son mari et je saurai +ce qu'elle en pense. Je verrai aussi cette excellente baronne Dozulé qui +est très bien avec elle... + +--Où a-t-elle pris sa baronnie celle-là ? demanda M. de Carolles qui se +piquait de connaître toute la noblesse française. + +--Oh! elle ne date pas des Croisades. Son mari était le fils d'un +général du premier Empire... Mais elle reçoit très bonne compagnie et +c'est une femme sûre... on peut s'en rapporter à elle... et elle ne +refusera pas de me renseigner sur M. de Ganges... mais je tiens à +m'adresser d'abord à la marquise elle-même et je vais pousser, tout à +l'heure, jusqu'à l'avenue Montaigne... + +--Tu feras bien de te dépêcher, si tu tiens à ne pas tomber chez elle à +l'heure du dîner. + +--J'y tiens, au contraire, car je suppose qu'elle ne dîne pas tous les +jours sans son mari et s'il est là , il faudra bien qu'il me reçoive. +Quand j'aurai vu sur quel pied ils vivent ensemble, je saurai à quoi +m'en tenir sur bien des choses. + +--Il doit être fort riche, puisqu'il est à la tête de grandes +entreprises, dans je ne sais quel pays. Ce serait une bonne recrue pour +la grosse partie. Tu devrais le présenter au club. + +--J'attendrai qu'il me demande d'être un de ses parrains... et je ne lui +en servirai qu'à bon escient... lorsque je connaîtrai à fond sa +biographie... ses antécédents, comme on dit au Palais de Justice. + +--Et tu n'auras pas tort. Le marquisat ne fait pas le marquis et on a vu +des gens entrer dans la peau d'un autre. + +--Je crois que ce n'est pas le cas, mais, il vaut toujours mieux prendre +ses précautions. J'imagine d'ailleurs que si M. de Ganges se présentait, +il courrait grand risque d'être black-boulé. + +--Pourquoi donc? Il est dans les meilleures conditions pour être admis, +puisque personne ne le connaît. On n'aura rien à dire contre lui. + +--Qui sait?... Mais je doute qu'il songe à être des nôtres et peu +m'importe qu'il en soit ou non. Ce qui me préoccupe, pour le moment, +c'est de lui payer ce que je lui dois et il est temps que je me dirige +vers l'avenue Montaigne. + +--A pied? + +--Oui, j'éprouve le besoin de marcher... et ce n'est pas si loin, +l'hôtel de la marquise. J'espère qu'elle y recevra, maintenant que son +mari est rentré à Paris. + +--Elle est jolie, hein? demanda Henri de Baffé. + +--Ravissante, mon cher, adorable... blonde comme les blés... avec les +yeux et le teint d'une Andalouse de Séville. + +--Tu me feras inviter chez elle, interrompit gaiement le capitaine. + +--Je ne dis pas non, mais nous n'en sommes pas là . + +--Oh! s'écria tout à coup le comte de Carolles, un revenant!... + +--Où ça?... De qui parles-tu? + +--Là ... sur le trottoir, cet homme qui regarde le balcon du club... vous +ne le reconnaissez pas, vous autres? + +--Ma foi! non. + +--Il vous a pourtant prêté plus d'une fois de l'argent à tous les +deux... dans le temps où vous alliez ponter au cercle des _Moucherons_ +où il y avait une si belle partie. + +--Il me semble, en effet, que j'ai déjà vu cette tête-là , murmura le +vicomte de Servon. + +--C'est l'ancien garçon du jeu du Cercle des _Moucherons_, parbleu! dit +M. de Carolles. Je m'étonne que tu ne l'aies par reconnu tout de suite. + +--Si tu t'imagines que je fais attention à la figure de ces gens-là ... +il y a beau temps que j'ai oublié la sienne. + +--J'ai plus de mémoire que toi, car je me rappelle même son nom... il +est vrai qu'il a un de ces noms qu'on retient parce qu'ils sont +ridicules... Brunachon. + +--Pourquoi pas Patachon, comme dans les deux aveugles d'Offenbach? +gouailla le capitaine. + +--Oui, je me souviens, maintenant, dit Servon. Il prêtait aux décavés... +à de jolis intérêts... un louis par jour pour cinquante louis qu'il +avançait. Il a dû faire une jolie fortune. + +--On ne le dirait pas, à sa tenue. Et ça s'explique; on l'a chassé des +_Moucherons_ à la suite d'une très vilaine histoire... + +--Bon! j'y suis!... l'affaire des cartes marquées à coups d'ongle... il +a été fortement soupçonné de les avoir introduites... et si on a étouffé +l'affaire, c'est qu'on craignait qu'il ne compromît des membres du +Cercle... il avait certainement des complices parmi les joueurs, +puisqu'il ne pouvait pas jouer lui-même... on s'est contenté de le +renvoyer et Dieu sait de quoi il a vécu depuis qu'on l'a mis à la porte. + +--De chantage, très probablement. Il avait déjà essayé d'en faire au +moment où le scandale éclata. + +--Ça ne paraît pas lui avoir réussi. + +--Vas-tu pas le plaindre! + +--Non, mais je suis sûr qu'on le regrette aux _Moucherons_, C'était si +commode de trouver immédiatement un billet de mille quand on était à +sec. Je me rappelle qu'une fois, après avoir pris une culotte énorme, je +me suis refait, séance tenante, avec cinquante louis qu'il m'a prêtés... + +--A cent pour cent. + +--Non, à cinquante pour cent... par nuit. Je lui ai rendu quinze cents +francs avant d'aller me coucher. + +--Il a gardé un bon souvenir de toi; c'est pour ça qu'il s'est arrêté à +te contempler. Il espère que tu vas descendre pour lui faire l'aumône, +en mémoire de ses bons procédés. + +--Tu vois bien qu'il s'en va. + +--Oui... le voilà qui file vers la Madeleine... il va probablement faire +un tour aux Champs-Elysées, dans l'espoir d'y rencontrer quelque ancien +client comme toi qui aura le louis facile. + +--Ma foi! je ne le lui refuserais pas, s'il me le demandait, le louis. + + +--Dis donc, Servon! s'écria le capitaine, si tu tiens à l'obliger, tu +pourrais le charger de te renseigner sur le marquis de Ganges. Brunachon +ferait aussi bien de l'espionnage que du chantage. + +--Pour qui me prends-tu? + +--Je te prends pour un amoureux... et quand on est amoureux, on n'y +regarde pas de si près. La marquise vaut bien qu'on emploie tous les +moyens pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur elle et sur son +mari... retour de l'Inde... ou de Turquie, puisque le bruit court qu'il +a triplé sa fortune dans les États du sultan. + +--Tu es fou. Il n'y a pas moyen de causer sérieusement avec toi. J'en ai +assez et je m'en vais. + +--Chez elle?... Bonne chance, mon cher! Carolles et moi, nous allons +faire un rubicon à cent sous le point. Avec bien du malheur, le perdant +y sera d'un millier de points. Ce sera peut-être moins cher que de +courir après la marquise. + +Servon haussa les épaules et entra dans le salon pour sortir du club. + +--Ouvre l'Å“il, si tu tiens à ne pas rencontrer Brunachon, lui cria Henri +de Baffé, avant qu'il fût hors de vue. + +Il exagérait, ce capitaine, en disant que son ami était amoureux de +madame de Ganges. + +Le vicomte la trouvait charmante et ne demandait qu'à s'assurer ses +entrées chez elle, mais dans ce désir de rapprochement il y avait autant +de curiosité que de passion. + +Il voulait surtout se renseigner sur le mari, qui lui avait gagné son +argent et qui commençait presque à lui paraître suspect. + +Il espérait y parvenir en s'expliquant avec la femme qu'il comptait bien +trouver chez elle et s'il n'y réussissait pas, il se sentait capable de +recourir à d'autres procédés, en dépit des protestations qu'il venait de +formuler énergiquement. + +Il s'en allait donc, au pas accéléré, en se demandant si la marquise +consentirait à le recevoir et quel parti il pourrait tirer de cette +première visite. + +Il y faudrait beaucoup d'adresse et de tact, mais l'habitude qu'il avait +du monde lui permettait de tenter l'aventure avec de grandes chances de +succès. + +La journée était superbe et c'était l'heure où on revient du Bois. La +grande avenue des Champs-Elysées regorgeait de beaux équipages et les +promeneurs élégants encombraient les deux allées qui bordent la +chaussée, à droite et à gauche. + +Le vicomte, ennuyé d'être coudoyé, obliqua vers le Palais de +l'Industrie, dont les abords étaient moins encombrés. + +Ce chemin, d'ailleurs, était le plus court pour gagner l'avenue +Montaigne et il lui tardait d'arriver chez madame de Ganges. + +Il allait droit devant lui sans se retourner et sans regarder personne, +préoccupé qu'il était de ce qu'il allait dire à la marquise. + +Il y a de ce côté, derrière la rotonde du Panorama, des quinconces +arrangés comme un square, où on ne rencontre guère que des enfants avec +leurs bonnes et quelquefois des amoureux cherchant la solitude. + +Servon ne s'occupait pas de ces promeneurs, mais, en avançant, il +aperçut, assis côte à côte sur un banc, deux messieurs qui attirèrent +aussitôt son attention. + +Ils se touchaient presque et ils se tenaient courbés comme des gens qui +causent à voix basse, de bouche à oreille. + +Le plus grand des deux tenait à la main une canne avec le bout de +laquelle il traçait distraitement des cercles sur le sable de l'allée, +ce qui est un signe de préoccupation très caractérisé. + +Le vicomte ne voyait pas leurs figures, mais sans pouvoir s'expliquer +pourquoi, il eut l'impression qu'il les avait déjà rencontrés ailleurs +et, instinctivement, il ralentit le pas pour se donner le temps de les +observer. + +Bientôt, celui qui se servait de son bâton pour dessiner des figures de +géométrie, releva la tête et ôta son chapeau qui le gênait sans doute: +un feutre pointu comme on n'en porte guère pour se promener aux +Champs-Elysées. + +M. de Servon reconnut ce bizarre couvre-chef plus vite qu'il ne reconnut +l'homme; mais en l'examinant, il se souvint de l'avoir aperçu de loin, +l'avant-veille, à la Closerie des Lilas où il dirigeait les évolutions +d'une bande turbulente composée d'étudiants et d'étudiantes. + +Un peu surpris de retrouver si loin du bal Bullier cet élégant du +quartier Latin, Servon ne se serait pas arrêté à le regarder, si l'autre +causeur en se redressant aussi, ne lui avait pas montré son visage. + +Celui-là , c'était son créancier de la partie chez la baronne. + +Il serait difficile de dire lequel des deux fut le plus étonné du +vicomte ou de Paul Cormier qu'il prenait pour le marquis de Ganges. + +Seulement, le vicomte se réjouissait de la rencontre qui, tout au +contraire, consternait Paul Cormier. + +Le vicomte ne pouvait rien souhaiter de mieux que de trouver tout près +de l'avenue Montaigne le mari qu'il cherchait et qui n'oserait +certainement pas refuser de le conduire chez sa femme, logée à deux pas +de là . + +Paul, surpris en flagrant délit de causerie intime avec Jean de Mirande +par un monsieur du monde de madame de Ganges, par celui de tous auquel +il tenait le plus à cacher son véritable nom, Paul aurait voulu rentrer +sous terre. + +Il ne pouvait pas songer à fuir. Le vicomte l'avait vu et lui souriait +déjà . Encore moins pouvait-il espérer continuer à faire le marquis, +Mirande étant présent. Mirande, au premier mot équivoque, aurait demandé +des explications et culbuté tous ses mensonges; Mirande qu'il avait eu +tant de peine à retrouver, et qu'il venait de décider à aller dire la +vérité au juge d'instruction. + +Ce fut pourtant Mirande qui le tira d'embarras, sans le vouloir et sans +le savoir. Il n'avait pas remarqué M. de Servon à la Closerie des Lilas +et quand il se trouvait tout à coup face à face avec des gens qu'il ne +connaissait pas, son premier mouvement était toujours de leur tourner le +dos et de prendre le large. + +Il n'y manqua pas en voyant que le vicomte allait aborder Paul. Il fila +sans saluer ce gêneur qui s'avisait de les déranger et en criant à son +ami: + +--J'y vais, puisque tu le veux. Va m'attendre au café Soufflot. J'y +serai dans deux heures. + +Paul se serait bien passé d'être interpellé de la sorte, à portée des +oreilles de M. de Servon qui n'était plus qu'à deux pas, mais le mal +était fait et il ne lui restait qu'à tâcher de pallier le fâcheux effet +de cette étrange invitation. + +Un marquis avait pu se montrer un soir à la Closerie des Lilas, mais +qu'il se montrât en plein jour au café Soufflot, c'était +invraisemblable. + +Et, pour comble de malechance, Mirande venait de le tutoyer à haute et +intelligible voix. + +Le pauvre Paul regrettait amèrement d'avoir accepté le rendez-vous que +ce grand fou de Jean lui avait donné. + +Jean qu'il avait tant cherché, la veille, au quartier Latin, Jean +s'était laissé enlever par une ancienne maîtresse qui était venue le +réveiller et qui l'avait emmené rue Jean-Goujon où elle possédait un +joli petit hôtel; il l'avait connue figurante au théâtre de Cluny; elle +était passée grande cocotte, et elle tenait à lui montrer les splendeurs +de sa nouvelle installation; il n'avait pas refusé de l'accompagner chez +elle et il s'y était oublié pendant vingt-quatre heures. + +Pris du remords d'avoir oublié Paul Cormier dans un moment si critique, +il lui avait écrit pour lui expliquer son cas et pour le prier de venir +le rejoindre aux Champs-Elysées, derrière la rotonde du Panorama. Et +Paul était venu. Depuis une heure, il le prêchait pour qu'il allât se +déclarer et il n'avait pas encore pu l'y décider, quand l'apparition du +vicomte avait coupé court au tête-à -tête. + +Qu'il allât ou non au Palais de Justice, comme il venait de l'annoncer, +Mirande était parti. Il s'agissait maintenant pour Paul de se préparer à +répondre aux questions que M. de Servon n'allait pas manquer de lui +adresser et, payant d'audace, Paul n'attendit pas que M. de Servon +l'abordât. + +Il se leva, il vint à lui et il cherchait une phrase polie pour entamer +l'entretien, lorsque le vicomte s'écria gaiement: + +--Enfin, je tiens mon créancier! + +Paul était si troublé, qu'il ne se souvenait plus des huit mille francs +gagnés chez la baronne, et comme il avait l'air de ne pas comprendre: + +--Ce n'est pas ma faute si je suis encore votre débiteur, reprit M. de +Servon. J'ai envoyé chez vous, hier... vous étiez sorti... personne n'a +voulu de mon argent, et mon valet de chambre a dû me le rapporter. +J'allais de ce pas avenue Montaigne, mais puisque j'ai la chance de vous +rencontrer, permettez que je m'acquitte. + +Paul hésita un instant à prendre les billets de mille que le vicomte lui +présentait. Il se faisait presque scrupule de les recevoir. Le vicomte +croyait les devoir au marquis de Ganges, et il semblait à Paul qu'il +n'avait pas le droit d'y toucher. Il s'y résigna pourtant, car il ne +pouvait pas les refuser, à moins d'avouer tout, sans que madame de +Ganges l'y eût autorisé. + +Encore M. de Servon, en parfait gentleman, aurait-il insisté pour qu'il +les acceptât, et Paul aurait dû en passer par là . + +--Maintenant que me voilà en règle vis-à -vis de vous, reprit le vicomte, +il faut que je m'excuse de vous avoir interrompu. Vous étiez en +conférence avec un jeune homme qu'il m'a semblé reconnaître... +n'était-il pas dimanche soir, à ce bal où mes amis et moi nous vous +avons rencontré? + +--Peut-être bien, balbutia Paul. Il y va très souvent. Il fait son droit +à Paris... mais il est du même pays que moi et je connais beaucoup sa +famille... + +--C'est ce que je pensais... et il est tout naturel qu'il vous tutoie... + +--Il a été mon camarade de collège. + +Et comme la figure de Servon exprimait un certain étonnement, Paul +s'empressa d'ajouter: + +--Je me suis marié très jeune. + +--Je suis sûr que vous n'avez jamais regretté de n'être pas resté +garçon, dit poliment le vicomte. Puis-je vous demander des nouvelles de +madame de Ganges? + +Paul fit un effort pour répondre: + +--Elle va très bien... je vous remercie. + +Quand il était obligé de parler d'elle comme s'il eût été son mari, les +mots lui restaient dans la gorge. + +--Je ne vous cacherai pas qu'en allant vous voir, j'espérais la trouver +chez elle et si, comme je le suppose, vous rentrez à l'hôtel... + +--Au contraire!... j'en sors, dit vivement Cormier. + +Il mentait, car il se proposait de courir à l'avenue Montaigne dès qu'il +aurait fini avec Mirande, et il y aurait couru si le vicomte n'était pas +survenu. + +Il fallait bien maintenant renvoyer à une meilleure occasion cette +visite urgente, car il voulait éviter à tout prix d'accompagner M. de +Servon chez la marquise. + +Et de peur M. de Servon n'eût l'idée d'y aller sans lui, Paul s'empressa +d'ajouter: + +--Madame de Ganges est sortie aussi... elle doit dîner en ville... et je +dois aller la rejoindre... je suis même déjà en retard... + +--Oh! alors, je me reprocherais de vous retenir. J'aurai l'honneur de +vous revoir très prochainement... dès que madame de Ganges aura choisi +un jour de réception et, dans tous les cas, dimanche, j'espère, chez +madame Dozulé. + +--Je l'espère aussi... mais... + +--Je compte même que vous voudrez bien être des nôtres, au club dont +nous faisons partie Carolles, Baffé et moi. Je vous ai l'autre soir +présenté ces messieurs... ils souhaitent vivement de n'en pas rester là +et je tiens beaucoup à vous présenter au cercle où nous pourrons nous +rencontrer tous les jours. + +Si le vicomte avait eu l'intention de mettre Paul Cormier à la torture, +il n'aurait pas parlé autrement. Chaque mot qu'il disait équivalait à un +coup d'épingle et l'offre obligeante de son parrainage au club mettait +le comble au douloureux embarras du faux marquis de Ganges. + +Et le pauvre Paul ne pensait qu'à se dérober le plus tôt possible au +supplice que M. de Servon lui infligeait, avec ou sans intention. + +--Je remercie beaucoup ces messieurs de leur bonne volonté, dit-il +précipitamment, et je vous suis très obligé, mais je ne sais pas encore +si je me fixerai à Paris... quand j'aurai l'honneur de vous revoir, nous +reparlerons de ce projet, mais en ce moment... + +--Vous êtes pressé, je le sais, cher monsieur, et je ne vous retiens +plus... ah! encore un mot pourtant... vous avez un intendant qui exécute +trop bien les consignes qu'on lui donne... hier, vous lui aviez dit de +ne recevoir personne... + +--Pas moi... madame de Ganges sans doute... + +--Eh! bien, il a exécuté l'ordre, mais il y a ajouté une explication de +son cru... il a déclaré à mon valet de chambre que vous étiez encore en +voyage... «Monsieur n'y est pas», c'est admis qu'un domestique réponde +cela quand son maître tient à fermer sa porte; mais répondre: «Monsieur +est en voyage» quand tout le monde sait que monsieur vient d'arriver à +Paris... c'est maladroit. Je me permets de vous signaler le fait pour +que vous laviez la tête à ce serviteur trop zélé. + +Paul le connaissait depuis vingt-quatre heures, le fait, puisque, la +veille, il était chez la marquise, au moment où le valet de chambre +s'était présenté pour remettre une lettre. Le vicomte ne lui apprenait +donc rien de nouveau, mais Paul ne pouvait plus espérer que la situation +se prolongerait. Elle était trop tendue et le moindre incident ferait +éclater la vérité. + +Et il n'en était que plus pressé de fuir M. de Servon qui, +d'explications en explications, aurait fini par la découvrir. + +Tout en causant, ces messieurs s'étaient avancés, sous les arbres, +jusqu'au bord de l'avenue d'Antin, qu'il faut traverser pour arriver à +l'avenue Montaigne. + +Un fiacre passait au pas. Paul fit signe au cocher d'arrêter et dit +vivement à M. de Servon: + +--Excusez-moi, monsieur... je suis si en retard que vous me permettrez +de vous quitter... Merci du bon avis que vous venez de me donner, et au +revoir! + +Il sauta dans la voiture qui fila aussitôt vers le quai. + +Ce brusque départ ressemblait tant à une fuite, que le vicomte en +demeura stupéfait. + +Il lui était déjà venu à l'esprit qu'il y avait un mystère dans la vie +de ce noble ménage; maintenant, il n'en doutait plus, et il se +promettait de manÅ“uvrer en conséquence. + +De quelle espèce était ce mystère? Quel secret cachaient les allures +bizarres du marquis? Peu importait à Servon, qui n'avait pas d'autre but +que de s'insinuer chez la marquise et de tâcher de s'y implanter. + +Mais, avant d'essayer, il tenait à être mieux renseigné et il ne savait +comment s'y prendre. + +Devait-il se présenter tout seul chez madame de Ganges, sous un prétexte +qui restait à trouver, ou bien essayer de faire parler la baronne +Dozulé? Elle lui voulait du bien cette baronne et elle devait savoir +beaucoup de choses. D'autre part, l'hôtel de la marquise était à deux +pas et le vicomte soupçonnait M. de Ganges d'avoir menti en disant que +sa femme dînait en ville et qu'il allait la rejoindre. Si elle était +restée chez elle, l'occasion était tentante pour risquer la démarche. +Toute la question était de savoir si elle consentirait à le recevoir. Si +elle le recevait, il saurait bien mener sa barque de façon à s'ancrer +dans la maison. + +Il allait se décider à courir cette aventure, lorsqu'il avisa sur le +trottoir, de l'autre côté de l'avenue, un homme qui semblait hésiter à +venir à lui. + +Servon aurait pu l'apercevoir plus tôt, car il y avait bien deux minutes +qu'il avait débouché de l'avenue Montaigne, juste au moment où Paul +Cormier montait en voiture. + +Cet homme n'avait rien qui put attirer l'attention, mais il regardait le +vicomte avec tant de persistance que le vicomte le regarda aussi et le +reconnut. + +C'était l'individu qui, une heure auparavant, s'était arrêté sous le +balcon du Club et que Servon avait signalé à ses amis. + +C'était l'ancien garçon de jeu du Cercle des _Moucherons_, renvoyé pour +cause de suspicion légitime et regretté des pontes qu'il obligeait jadis +à des taux ultra-usuraires. + +Il ne paraissait pas qu'il eût prospéré depuis qu'il avait changé +d'état. Il avait le teint hâve d'un homme qui a souffert et ses +vêtements n'étaient pas neufs, mais il n'en était pas à montrer la corde +et, à la rigueur, un gentleman pouvait, sans se trop compromettre, lui +parler dans la rue. + +La veille encore, Servon, s'il l'eût rencontré, aurait très probablement +fait semblant de ne pas le voir, mais dans les dispositions d'esprit où +était en ce moment le vicomte, il n'en allait plus de même. + +Il y a des services qu'on ne peut demander qu'à un déclassé et Servon se +trouvait justement dans le cas d'avoir besoin d'un moins scrupuleux que +soi. + +Il ne fit pas la moitié du chemin, mais il attendit l'homme qui s'était +décidé à s'approcher et qui lui dit en soulevant son chapeau, sans +l'ôter--le salut d'un homme déchu qui ne sait pas comment on prendra sa +politesse: + +--Je vois que monsieur le vicomte veut bien me reconnaître. Monsieur le +vicomte est bien bon. + +--Je vous reconnais d'autant mieux que je vous ai déjà vu passer tantôt +sur le boulevard, répondit Servon. + +--Monsieur le vicomte était au club avec ses amis... M. le comte de +Carolles... M. le capitaine de Baffé... Ces messieurs se souviennent de +moi, quand j'étais aux _Moucherons_... C'était le bon temps... + +--Oui... on vous à mis à pied, je crois... + +--Sous prétexte que j'avais introduit au Cercle des cartes marquées. Il +n'aurait tenu qu'à moi de me justifier... mais il aurait fallu nommer le +vrai coupable et j'ai mieux aimé perdre ma place que de dénoncer un +gentilhomme. La preuve que je n'étais pas coupable, c'est qu'on ne m'a +pas poursuivi. + +--Comment vivez-vous, maintenant? + +--Je vis... mal. + +--Vous aviez pourtant, je suppose, amassé un capital... + +--Assez rond... c'est vrai... Je l'ai laissé à Monte-Carlo. + +--Vous êtes joueur, vous!... ah! parbleu, c'est trop fort... après avoir +vu où le jeu a mené tant de gens qui vous empruntaient de l'argent!... + +--La passion ne raisonne pas... et c'est ma passion, le jeu... mais j'en +suis bien revenu, et maintenant, je cherche à faire des affaires. + +--Des affaires, de quel genre? + +--Je n'ai pas de préférences. Cependant, si je pouvais monter une agence +de renseignements, je crois que je ferais ma fortune... Recherches dans +l'intérêt des familles... surveillances discrètes... + +--Je comprends. Vous voudriez faire de la police au service des +particuliers. + +--Justement. Je m'essaie déjà , et si je pouvais être utile à monsieur le +vicomte... + +De ce ci-devant garçon de jeu au vicomte de Servon la proposition était +impertinente et le gentilhomme auquel ce drôle osait la faire eut sur +les lèvres une verte réplique. Mais si le premier mouvement est le bon, +comme on le prétend, il arrive souvent que le second ne vaut pas le +premier. + +Servon, indigné tout d'abord, se dit très vite que cette ouverture +n'était pas à dédaigner. Il avait à cÅ“ur de savoir à quoi s'en tenir sur +les époux de Ganges; qui veut la fin veut les moyens et ce n'était pas +le cas de se montrer difficile sur le choix de l'agent qui se chargerait +de le renseigner. + +On ne fait pas la cuisine avec des gants blancs et pour les basses +besognes on n'emploie pas de gentlemen. + +--Vous vous essayez, dites-vous? demanda Servon. + +--Mon Dieu, oui, répondit modestement Brunachon; quand on a été sept ans +employé dans un grand cercle on connaît tout Paris... le Paris +mondain... et on sait beaucoup de choses. Depuis que je cherche à +travailler dans la partie des renseignements, j'en ai déjà ramassé pas +mal et j'ai fait quelques nouvelles connaissances. S'il plaisait, un +jour ou l'autre, à monsieur le vicomte de mettre mes talents à +l'épreuve, je me flatte que monsieur le vicomte serait satisfait de moi. + +--Alors, pour le moment, vous faites de la police, en amateur? + +--Pour me faire la main. + +--C'est à peu près la même chose. Et vous vous exercez sur le premier +venu? + +--Oui... quand ça se trouve... et puis j'ai gardé des amis parmi mes +anciens camarades... ils me renseignent à l'occasion... et je n'oublie +jamais rien... j'ai une mémoire excellente... + +--Vous avez aussi de bon yeux pour m'avoir reconnu au balcon. + +--Je reconnaîtrais de beaucoup plus loin monsieur le vicomte, dit +respectueusement Brunachon. Monsieur le vicomte ne ressemble pas à tout +le monde. + +--Alors, je dois être facile à ... comment dites-vous cela?... à _filer_, +je crois? + +--_Filer_, c'est bien le mot technique. + +Ce terme et le langage correct de l'ancien croupier auraient bien étonné +Bardin père et fils qui l'avaient entendu la veille, dans le cabinet du +juge, s'exprimer comme un rôdeur de barrières. Ils ne connaissaient pas +le personnage. Brunachon parlait argot, quand il lui convenait de le +parler, mais il savait aussi à l'occasion prendre le ton d'un homme bien +élevé. + +--Est-ce que vous venez de me _filer_, moi? lui demanda tout à coup M. +de Servon. + +--Oh! monsieur!... je ne me serais pas permis... + +--Pourtant, ça m'en a tout l'air. Je vous ai vu arrêté, tantôt, sous le +balcon du club... et je vous retrouve, une heure après, dans ce coin des +Champs-Elysées. + +--J'y suis arrivé bien avant monsieur le vicomte et j'y suis venu pour +une affaire dont je commence à m'occuper. Si je viens de rencontrer +monsieur le vicomte, c'est tout à fait par hasard. Je sortais de +l'avenue Montaigne quand je l'ai aperçu... Monsieur le vicomte a dû voir +que je n'osais pas l'aborder..., et d'ailleurs, si je m'étais permis de +le suivre, j'aurais eu soin de ne pas me montrer. + +--Alors, vous cherchez quelqu'un, avenue Montaigne? + +--Je cherchais... des informations. J'étais venu en reconnaissance... +comme à la guerre... explorer le terrain et surveiller les mouvements de +l'ennemi... j'ai perdu mes peines. + +Tout cela n'était pas clair et ces réponses entortillées ne faisaient +qu'aiguillonner la curiosité de M. Servon qui, lui aussi, avait des +renseignements à prendre et qui songeait à charger Brunachon de les +prendre pour lui. + +--Vous qui prétendez connaître tant de gens, lui demanda-t-il, tout à +coup, connaissez-vous un certain marquis de Ganges? + +De vue... oui... parfaitement, répondit Brunachon, déjà sur ses gardes. + +--Où l'avez-vous vu?... et quand? + +--A Monte-Carlo, cet hiver. + +--Je le croyais en Turquie. + +--Je ne sais pas s'il y est allé, mais je sais qu'il était encore à +Nice, il y a huit jours. + +--Mais, depuis, il est rentré à Paris. + +--C'est possible. Sa femme y habite... tout près d'ici, dans un très bel +hôtel qui lui appartient. On disait là -bas que le marquis ne vivait pas +avec elle... ils ont pu se raccommoder... mais j'en doute... + +--Pourquoi en doutez-vous? + +--Puisque monsieur le vicomte me fait l'honneur de m'interroger, je dois +dire à monsieur le vicomte que cette dame a un amant. Ce n'est pas une +raison pour qu'elle ne se remette pas avec son mari... + +--Enfin, vous persistez à affirmer que, si vous rencontriez le marquis +de Ganges, vous le reconnaîtriez? + +--A l'instant même. + +--Eh! bien, vous vous vantez, car vous venez de le voir. + +--Où donc? + +--Je causais avec lui quand vous êtes arrivé. + +--Quoi! ce jeune homme qui est monté en voiture... + +--Précisément. Ce jeune homme, c'est monsieur de Ganges que vous +prétendez connaître. + +--Ça, le marquis! s'écria Brunachon. Ah! mais non! Il ne lui ressemble +même pas... et le marquis a au moins cinq ans de plus. + +--Il faut donc qu'il y ait deux marquis de Ganges, car celui que vous +venez de voir porte ce nom et ce titre et il va dans le monde avec la +marquise. Je les y ai rencontrés ensemble. + +Brunachon eut un hochement de tête qui devait signifier: «tout +s'explique», mais il ne dit mot. + +Il n'était pas encore décidé à mettre le vicomte dans son jeu. + +Brunachon, après avoir manqué sa première tentative de chantage, en +préparait une autre, depuis qu'il était sorti du cabinet de monsieur +Bardin. Il savait que Paul Cormier n'avait pas été arrêté, et il +commençait à prévoir que l'affaire du boulevard Jourdan n'aurait pas de +suites graves. Un duel n'est pas un assassinat. D'ailleurs, Paul +Cormier, après avoir comparu devant le juge d'instruction, ne redoutait +plus d'être dénoncé. Brunachon avait donc changé ses batteries. C'était +maintenant la marquise de Ganges qu'il espérait faire chanter. Il y +avait songé dès le premier jour, car, comme l'avait soupçonné Paul, il +s'était caché dans un fiacre pour le suivre depuis la rue Gay-Lussac +jusqu'à l'avenue Montaigne; il savait chez qui Paul était allé,--il +l'avait su en faisant causer les marchands du voisinage, tous +fournisseurs de l'hôtel,--et il s'était promis d'exploiter madame de +Ganges aussitôt qu'il serait complètement renseigné sur la nature des +relations que cette grande dame entretenait avec un étudiant. + +Il était revenu le lendemain aux informations. Il en arrivait, et il +s'en était fallu de peu qu'il surprît, causant avec Paul Cormier, Jean +de Mirande, qu'il aurait pu exploiter aussi. Il n'avait fait +qu'entrevoir Paul qui ne l'avait pas vu, mais M. de Servon venait de lui +apprendre tout ce qu'il ne savait pas,--hors une seule chose que Servon +ignorait lui-même, puisqu'il ne connaissait pas l'histoire du duel;--le +nom de l'homme que Mirande avait tué. + +Brunachon ne mentait pas en disant qu'il connaissait le marquis de +Ganges pour l'avoir rencontré aux tables de jeu de Monte-Carlo; et +Brunachon n'avait pas menti non plus, en disant au juge d'instruction +qu'il ne s'était réveillé qu'au moment où le duel sur le bastion venait +de finir. + +Il avait vu d'en haut un mort couché sur l'herbe, la face contre terre. +Il ne s'était pas douté que ce mort était le marquis et il ne s'en +doutait pas encore. + +--Eh! bien, lui dit M. de Servon en haussant les épaules, vous voyez +qu'il vous arrive de vous tromper tout comme un autre. + +--Je ne me trompe pas, murmura l'ancien garçon de jeu. Ce monsieur se +fait passer pour le marquis de Ganges, mais il ment. + +--Alors, il est d'accord avec la marquise? + +--Évidemment, puisqu'il l'accompagne dans le monde. + +--C'est donc qu'il est son amant? + +--Je le supposais, avant d'avoir entendu M. le vicomte. Maintenant, je +n'en doute plus. + +--Bon! mais qui est-il? + +--Ah!... voilà !... + +--Vous devez le savoir. + +--Si je le savais, monsieur le vicomte comprendra que je ne devrais pas +le dire. En affaires, la discrétion est indispensable pour réussir. + +--En affaires?... comment? Ah! oui, j'entends... les affaires de +l'agence que vous voulez monter, dit Servon avec une légère grimace de +dégoût. Vous ferez commerce de renseignements et vous ne les donnerez +pas pour rien. + +--Monsieur le vicomte devine tout. + +--Eh! bien... j'ai l'habitude de payer ce que j'achète. Faites votre +prix. + +--Oh! je m'en rapporterai toujours à la générosité de monsieur, le +vicomte... et du reste, pour le moment, j'ai si peu de chose à lui +vendre que ce n'est pas la peine de traiter. + +Le drôle disait: _traiter_, comme s'il se fût agi de signer une +convention diplomatique. + +--Si monsieur le vicomte avait intérêt à être renseigné sur ce faux +marquis et sur ses rapports avec madame de Ganges, je me mettrais en +campagne et je me ferais fort de lui procurer toutes les informations +dont il aurait besoin. + +--Très bien. Je vous rémunérerai largement. + +Le vicomte était déjà revenu de ses répugnances à recourir aux vils +offices d'un espion. + +--Alors, je puis marcher. Une parole de monsieur le vicomte vaut de +l'or. + +Brunachon changeait, comme on dit, son fusil d'épaule. Brunachon n'était +pas homme à refuser les offres de M. de Servon; d'autant que tout en le +servant, il pourrait à l'occasion faire chanter la marquise. + +C'était même sur elle qu'il fondait ses plus grosses espérances de +bénéfices. Le vicomte se lasserait vite d'acheter des renseignements, et +Paul Cormier n'était pas en état de payer bien cher un silence dont il +pourrait bientôt se passer; mais la marquise était riche et elle avait +sa réputation à préserver. + +--Eh! bien?... le nom de cet homme? demanda M. de Servon. + +--Il s'appelle Paul Cormier... et il est étudiant... il fait son droit. + +--Je m'en doutais. Où demeure-t-il? + +--Au quartier Latin. Rue Gay-Lussac, numéro 9. + +--Cela doit être vrai, murmura le vicomte. Mais comment cet étudiant +connaît-il la marquise de Ganges? + +--Voilà , monsieur le vicomte, ce que j'ignore absolument, mais je +m'engage à le savoir d'ici à très peu de jours. Tout ce que je puis vous +dire aujourd'hui, c'est que, hier, il s'est fait conduire en voiture à +la porte de l'hôtel de cette dame, avenue Montaigne, qu'elle l'a reçu et +qu'il est resté plus d'une heure chez elle. Je pourrais faire le +mystérieux et vous laisser croire que j'en sais beaucoup plus long. +J'aime mieux vous dire la vérité. + +--Et il la connaît de longue date, reprit Servon qui suivait son idée. +Dimanche, ils se sont présentés ensemble dans une maison où je me +trouvais... on a annoncé M. le marquis et madame la marquise de +Ganges... et il a raconté, lui, qu'il était arrivé le matin d'un grand +voyage... ils s'étaient entendus à l'avance, car elle ne l'a pas +démenti... donc, ils étaient d'accord. + +--C'est évident. + +--Il n'y a qu'une chose que je ne m'explique pas, c'est qu'ils aient pu +croire que personne ne s'apercevrait de la substitution... le vrai +marquis n'aurait qu'à reparaître..., et il reparaîtra certainement... il +ne restera pas toute sa vie à Monte-Carlo. + +--A moins qu'ils ne se soient entendus avec lui... il y a des maris avec +lesquels on peut entrer en accommodement... et il n'a pas trop bonne +réputation, ce marquis. + +--On finirait toujours par savoir à Paris qu'il existe... sa femme +risquerait trop en mettant son amant à la place de son mari... il doit y +avoir autre chose... + +--C'est ce que je me dis aussi... mais, quoi?... + +--Peut-être que le vrai marquis de Ganges est mort récemment à Monaco... +il est joueur... il a bien pu se tuer... Peut-être que sa femme le sait +et qu'elle a imaginé de le remplacer, parce qu'elle est bien sûre qu'il +ne viendra pas réclamer... + +--Je n'avais pas pensé à ça, murmura Brunachon, que cette idée parut +frapper. + +Puis, se reprenant: + +--Mais, non... s'il s'était brûlé la cervelle là -bas, les journaux +l'auraient annoncé... il faudrait donc supposer qu'il est mort incognito +et que sa veuve espère qu'on ne saura jamais qu'il est mort. + +Le vicomte réfléchissait et ne trouvait pas d'explication satisfaisante. + +--Au fait!... pourquoi pas? dit entre ses dents Brunachon. + +--Je vois, reprit Servon impatienté, que vous ne devinez pas mieux que +moi. Quand vous aurez trouvé, vous me le ferez savoir. Mais notre +entretien a assez duré... et comme toute peine mérite salaire... + +Il allait mettre la main à la poche, quand Brunachon lui dit vivement: + +--Pas encore, monsieur le vicomte. Laissez-moi gagner mon argent. +Pouvez-vous disposer d'une heure? + +--Oui... mais pourquoi? + +--Je viens d'avoir une idée et si je ne me trompe pas, avant une heure, +vous serez fixé sur le point principal... le reste viendra ensuite, très +facilement... + +--Voilà bien des promesses! que faut-il que je fasse pour arriver à ce +résultat? + +--Une course en voiture... avec moi. + +--J'aime mieux: pas avec vous, dit le vicomte qui ne tenait pas à se +montrer dans les rues du Paris en compagnie de cet homme. + +C'était bien assez d'avoir causé avec lui dans un coin écarté. + +--Bon! je comprends, dit cyniquement Brunachon. Il y a moyen de +s'arranger. Je vais monter dans le premier sapin découvert qui va +passer, vous monterez dans un autre. Vous direz à votre cocher de suivre +le mien et d'arrêter quand il arrêtera. Chacun descendra de son côté et +là où vous me verrez entrer, vous entrerez derrière moi, sans avoir +l'air de me connaître. + +Vous pourrez même, si vous le préférez, m'attendre à la porte. + +--C'est bien compliqué ce que vous me proposez là , dit le vicomte, qui +avait bonne envie d'envoyer au diable ce chercheur de pistes. + +--Mais, non... c'est tout simple, au contraire, répondit Brunachon, et +Monsieur le vicomte ne risquera pas de se compromettre, puisque je ne +lui parlerai pas... c'est-à -dire... je lui parlerai... après... et dans +un endroit où personne ne nous remarquera... + +--Comment, après?... après quoi? + +--Après que j'aurai su ce que je vais savoir... et ce ne sera pas +long... une demi-heure de trajet en voiture... et même moins, si nous +tombons sur de bons cochers... cinq minutes de... de vérification... et +je serai fixé. Je rejoindrai alors monsieur le vicomte et je lui ferai +mon rapport. + +--Dans la rue? + +--Dans un square où on ne rencontre que des troupiers et des bonnes +d'enfants. + +--Que de mystères! vous pouvez bien me dire où vous voulez me conduire. + +--Monsieur le vicomte ne viendrait pas, si je le lui disais. + +--Alors, je refuse. + +--Monsieur le vicomte aurait bien tort. Je lui rendrais compte tout de +même... je lui écrirais... mais nous perdrions du temps... et dans ces +sortes d'affaires, il ne faut pas traîner... tandis que si Monsieur le +vicomte veut bien venir, il saura tout de suite à quoi s'en tenir sur la +véritable situation de cette dame... + +--De la marquise de Ganges? + +--Mais oui, Monsieur. N'est ce pas précisément le point sur lequel vous +désirez être renseigné avant tout? + +--Sans doute, mais... + +--Eh! bien, quand vous le serez, vous me direz ce que j'aurai à faire +pour vous servir et je le ferai. + +Brunachon parlait déjà comme s'il eût été chargé d'une mission par M. de +Servon qui hésitait encore à l'employer. + +Il y répugnait même, car il était d'un monde où on ne se commet pas +volontiers avec des gens de cette sorte, mais d'autre part il désirait +tant éclaircir le mystère qui enveloppait la vie de madame de Ganges +qu'il devait finir par se décider à accepter la proposition de l'ignoble +Brunachon. + +Que risquerait-il, après tout?... Rien que de faire en voiture une +course inutile. C'était peu de chose en comparaison du résultat que +l'espion lui promettait. + +--Je me permettrai de faire observer à Monsieur le vicomte qu'il est +temps de partir, reprit cet homme. Si nous différions davantage, nous +arriverions trop tard. + +Il ne disait toujours pas où il s'agissait d'arriver et Servon sentait +bien qu'il ne le dirait pas. Mais peu importait, au fond. Servon serait +toujours libre de ne pas le suivre jusqu'au bout, s'il s'apercevait +qu'on le menait là où il ne voulait pas aller. Peut-être même valait-il +mieux qu'il l'ignorât; car si ce voyage devait avoir des suites +fâcheuses pour quelqu'un, sa responsabilité serait moins engagée. + +Le hasard--un hasard facile à prévoir--mit fin aux incertitudes du +vicomte. + +En cette saison, à l'heure où on revient du Bois, les voitures vides et +les cochers cherchant pratique foisonnent aux Champs-Élysées. + +Deux victorias libres passaient en ce moment à la file, marchant au pas +vers la place de la Concorde en rasant le trottoir de la contre-allée. + +Brunachon interrogea d'un coup d'Å“il le clubman qui répondit par un +signe affirmatif et sans attendre un ordre plus formel, Brunachon sauta +dans la première. + +Le sort en était jeté. Servon monta dans la seconde qui n'était pas loin +et dit à son cocher de suivre. + +Brunachon avait rapidement donné ses instructions au sien qui mit son +cheval au trot. + +Le vicomte n'avait plus qu'à se laisser aller au courant de cette +curieuse aventure et il commençait à y prendre un certain plaisir. +L'attrait de l'inconnu. Il lui était arrivé assez souvent de suivre une +jolie femme, sans savoir où elle le conduirait. C'est un sport amusant +pour un désÅ“uvré qui se console facilement d'être distancé en route. +Cette fois, il était sûr que pareille déconvenue ne lui arriverait pas +et l'intérêt était plus vif, car il ne pouvait pas deviner le +dénouement. + +Brunachon avait refusé de dire où il allait et il s'était abstenu de +donner la moindre indication sur la direction qu'il comptait faire +prendre à sa victoria. + +Elle descendait l'avenue des Champs-Elysées, et cela prouvait seulement +que Brunachon ne se dirigeait pas vers les excentriques et élégants +quartiers de l'Ouest: Passy, l'Etoile, le faubourg Saint-Honoré. +Brunachon se dirigeait vers le Paris central. + +En débouchant sur la place de la Concorde, la victoria qui le portait +obliqua à droite et enfila le pont. + +Servon était fixé. On allait sur la rive gauche. + +Et une idée lui vint tout naturellement. Brunachon lui avait appris que +l'amant de la marquise habitait le quartier latin. Servon ne douta pas +que Brunachon ne le conduisît chez cet étudiant, auquel il se proposait +de faire subir un interrogatoire en présence du vicomte, qui n'y tenait +pas du tout, car il n'aurait rien gagné à mettre Paul Cormier au pied du +mur. + +Ce garçon, s'il fallait en croire Brunachon, demeurait rue Gay-Lussac. +Le vicomte se promit de laisser Brunachon monter tout seul chez le faux +marquis, si la Victoria s'arrêtait à la porte du numéro 9. + +Pour le moment, elle suivait le quai d'Orsay, et c'était à peu près le +chemin de la rue Gay-Lussac. + +Après le quai d'Orsay, elle prit le quai Voltaire, mais au lieu de +tourner par la rue des Saints-Pères, pour arriver presque directement au +Luxembourg, elle continua par le quai Malaquais, et par le quai Conti, +en passant devant l'Institut et devant la Monnaie, puis laissant le +Pont-Neuf à gauche, elle se lança sur la pente du quai des Augustins. + +--Bon! se dit Servon, toujours imbu de l'idée qu'on allait chez Cormier, +il va prendre le boulevard Saint-Michel... ce cocher n'a pas le +sentiment de la ligne droite, mais c'est le chemin tout de même. Je me +laisse faire; seulement, je lâcherai ce drôle à la porte. Il faut en +vérité qu'il soit stupide pour s'imaginer que je vais me présenter avec +lui chez ce jeune homme. + +La résolution était louable, mais le vicomte n'eut pas besoin d'y +persévérer. + +Arrivée à la place Saint-Michel, au lieu de remonter le boulevard, la +voiture qui portait Brunachon s'engagea sur le pont qui aboutit dans la +Cité. + +--C'est inouï! grommela Servon; le voilà qui revient sur ses pas à +présent. Ce n'était pas la peine de passer la Seine au pont de la +Concorde pour la repasser dix minutes après. + +Où diable me mène ce Brunachon? Est-ce qu'il se moque de moi et a-t-il +le projet de me traîner à sa suite à travers tout Paris?... non, il +n'oserait pas... mais où allons-nous?... cette rue qui traverse l'île, +c'est le boulevard du Palais... + +Et voici le Palais lui-même. J'aime à croire qu'il n'a pas l'intention +d'y entrer pour avertir la justice. + +Le vicomte n'avait assurément rien à démêler avec la justice de son +pays, mais s'il avait su que le nommé Brunachon avait passé toute +l'après-midi, la veille, dans le cabinet d'un juge d'instruction, il se +serait arrêté plus longtemps à l'idée singulière qui lui était venue. + +Du reste, il n'y avait pas lieu, car la victoria tourna vivement à +droite, pour traverser le parvis Notre-Dame. + +Cela devenait incompréhensible et l'aventure tournait presque au +comique. + +Il n'y a sur le Parvis que Notre-Dame et l'Hôtel-Dieu--une église et un +hôpital. + +On ne pouvait pas supposer que Brunachon allait visiter un malade ou +allumer un cierge devant l'autel de la Vierge. + +Où allait s'arrêter cette promenade? Le vicomte ne cessait de se le +demander, mais il ne songeait plus à abandonner la partie, car il +supposait qu'on approchait du but. + +Le parvis ne mène à rien qu'à l'île Saint-Louis, et Servon ne se +figurait pas que son étrange guide pût aller dans ce paisible quartier +chercher des renseignements sur l'excentrique marquis de Ganges. + +Brunachon avait pourtant l'air de savoir parfaitement ce qu'il faisait. +Depuis qu'on roulait, il s'était retourné plus d'une fois pour s'assurer +que la voiture du vicomte suivait et la dernière fois, en arrivant sur +la place Notre-Dame, il avait adressé de loin au persévérant clubman, un +signe qui signifiait, sans aucun doute: «Ne vous impatientez pas. Nous y +sommes.» + +Et Servon, quoique vexé d'être véhiculé de la sorte, lui savait gré +d'observer les conventions en s'abstenant de communiquer avec lui +autrement que par gestes. + +Mais il ne devinait toujours pas où on allait. + +La victoria de Brunachon s'engagea dans une rue sombre que domine à +droite la masse colossale de la cathédrale: la rue du Cloître, qui n'est +ni large ni longue, et où, de sa vie, le vicomte n'avait passé. + +Il ne cherchait plus à se rendre compte des chemins qu'on lui faisait +prendre, et il lui arrivait de se demander ce que les deux cochers +devaient penser de cette course à la queue leu-leu de deux messieurs qui +se connaissaient évidemment et qui avaient éprouvé le besoin de prendre +deux voitures au lieu d'une seule. + +Au bout de la rue du Cloître, celle qui marchait en tête s'arrêta et M. +de Servon dit aussitôt à son cocher d'en faire autant. + +Brunachon descendit et M. de Servon s'empressa de descendre aussi. + +C'était le moment décisif. Brunachon allait-il aborder le vicomte et lui +expliquer pourquoi il l'avait amené là ? + +Pas du tout. Brunachon, fidèle à sa promesse, se contenta de lui montrer +du doigt la grille le long de laquelle les deux victorias étaient +rangées, à dix pas d'intervalle. + +Cette grille entourait une manière de square, planté d'arbres rabougris +et garni de bancs vermoulus, un square pauvre où jouaient des enfants +malingres et où de vieilles loqueteuses se chauffaient au soleil. + +C'était bien là l'endroit désigné par Brunachon, qui avait engagé le +vicomte à l'y attendre, pendant qu'il irait, lui, se renseigner sur la +vraie situation de madame de Ganges. + +Se renseigner où et près de qui? il ne l'avait pas dit et Servon, qui +n'en avait pas la plus légère idée, le vit entrer avec d'autres +personnes dans un bâtiment adossé au parapet du quai, à la pointe de la +Cité, et d'assez triste apparence. + +Cela ressemblait à l'une de ces constructions qu'on voit de distance en +distance sur les bords de la Seine, depuis le pont de Bercy jusqu'au +viaduc d'Auteuil, et où sont les bureaux des employés de la navigation. + +Servon ne s'inquiéta point de savoir ce que c'était et ne fut pas tenté +d'y entrer à la suite de Brunachon. + +Servon appartenait à cette catégorie de Parisiens qui ne connaissent de +Paris que les quartiers habités par les heureux de ce monde. Il pouvait +se vanter de n'avoir jamais mis les pieds dans les parages où logent les +déshérités, car il ne les avait traversés qu'en voiture, en se rendant à +quelque gare de chemin de fer. + +Il n'était pas entré au Jardin des Plantes depuis son enfance, et s'il +avait aperçu les tours de Notre-Dame, c'était de loin et pour ainsi dire +malgré lui, car il ne s'était jamais arrêté pour les admirer. + +Il savait donc à peine où il était, et il n'avait pas, comme les +étrangers qui visitent pour la première fois la grande ville, un guide +du voyageur dans sa poche, à seule fin de ne pas s'égarer et de se +renseigner sur la destination des monuments. + +Peu lui importait d'ailleurs, pourvu que Brunachon revint promptement +mettre fin à ses incertitudes. + +Il entra dans le square et, n'ayant garde de s'asseoir sur des sièges +publics d'une solidité et d'une propreté douteuses, il se mit à se +promener par les allées, après avoir allumé un cigare. + +Il remarqua bientôt que beaucoup de gens qui passaient sur le quai se +détournaient de leur chemin pour entrer, comme Brunachon, dans le petit +édifice long et bas qui faisait face à l'entrée du square. D'autres en +sortaient. C'était un va-et-vient continuel. + +De cette affluence, le vicomte conclut judicieusement qu'il y avait là +dedans une succursale du Mont de Piété et se demanda derechef ce que +l'ancien garçon de jeu était allé chercher là . + +Il commençait d'ailleurs à en avoir assez de cette énigmatique +expédition et il se promettait de planter là Brunachon, pour peu qu'il +tardât à reparaître. + +Il se trouvait même un peu ridicule de s'être laissé embarquer par ce +drôle dans cette campagne policière et il jurait bien qu'on ne l'y +reprendrait plus, quel qu'en fût le résultat. + +Il n'attendit pas trop longtemps. + +Au bout de dix minutes, il vit Brunachon descendre les marches qui +précèdent la maisonnette où il était entré et impatient de l'interroger, +il fit quelques pas pour se porter à sa rencontre, mais il se ravisa en +voyant Brunachon lui indiquer d'un signe de tête le fond du square où il +n'y avait absolument personne et où ils pourraient causer sans attirer +l'attention. + +Brunachon donnait au vicomte une leçon de prudence et le vicomte s'y +conforma. + +Il lui sut même gré de sa discrétion, car l'affaire semblait se corser +et M. de Servon tenait de plus en plus à ne pas être vu conférant avec +ce suspect personnage. + +Brunachon passa, sans lui dire un seul mot, tout près du clubman qu'il +avait promptement rattrapé et alla s'embusquer dans un coin du terrain +qui s'étend au delà du square, entre les hauts contre-forts de +Notre-Dame et le parapet du quai de l'Archevêché. + +Servon vint l'y rejoindre, un peu étonné de le voir prendre tant de +précautions, et l'interrogea des yeux. + +--Monsieur le vicomte avait deviné, lui dit Brunachon. Moi, je n'y +voulais pas croire. + +--Croire à quoi?... Expliquez-vous, clairement, sacrebleu! + +--Madame la marquise de Ganges est veuve. + +--Veuve! s'écria le vicomte. Qu'en savez-vous? + +--Je viens de m'en assurer, répondit tranquillement Brunachon. + +--Comment? Est-ce à dire que vous venez de voir l'acte de décès de son +mari? C'est donc une mairie ce vilain petit monument? + +--Non... ce n'est pas une mairie, dit l'ancien garçon avec un sourire +qui ressemblait à une grimace. + +--Alors, qu'est-ce que c'est? + +--Monsieur le vicomte plaisante... Monsieur le vicomte n'ignore pas... + +--Je vous dis que je n'en sais rien. C'est la première fois de ma vie +que je viens ici et si vous croyez que je me suis amusé à interroger les +gens déguenillés que j'ai vus dans le square... + +--Oh! je pense bien que non... Mais, je croyais... enfin, je n'ai plus +qu'une prière à adresser à Monsieur le vicomte... + +--S'il s'agit de rouler encore à travers Paris, je vous préviens que je +n'en suis plus. + +--Non... non... j'attendrai ici et Monsieur le vicomte n'a qu'à entrer. + +--Où ça? + +--Dans le bâtiment d'où je sors. Monsieur le vicomte verra par +lui-même... et après, si Monsieur le vicomte veut bien venir me +rejoindre, je lui expliquerai ce qu'il n'aura pas compris. + +--Soit! dit Servon, agacé. J'y vais... mais je vous préviens que si je +m'aperçois que vous vous êtes moqué de moi, vous vous en repentirez. + +Et pendant que Brunachon protestait contre cette supposition, le vicomte +traversa le square presque en courant et monta vivement les marches qui +précédaient une espèce de péristyle au delà duquel s'étendait comme un +paravent un mur qui masquait l'intérieur de l'édifice. + +Pour entrer, il fallait tourner par la droite ou par la gauche ce mur +ouvert aux deux bouts. + +Ainsi fit-il et il se trouva dans une vaste salle carrée dont les parois +en stuc poli étaient couvertes de longues inscriptions qu'il ne prit pas +la peine de lire. + +Éclairé par en haut, ce _hall_ ressemblait vaguement au vestibule d'un +musée. + +Le vicomte continuait à ne pas comprendre. + +Il remarqua pourtant que les gens qui entraient se dirigeaient tous vers +un vitrage qui barrait le fond de la salle et défilaient devant cette +clôture en verre, comme on passe devant les étalages d'un bazar. + +Ils ne s'arrêtaient qu'au bout, mais là , un groupe s'était formé et deux +sergents de ville de service veillaient à ce que les curieux ne +stationnassent pas trop longtemps. + +«Circulez, messieurs!... circulez!» cet avertissement souvent répété +accélérait le défilé. + +Dans ce coin, évidemment, se trouvait ce que les Anglais appellent _the +great attraction_, mais du diable si Servon devinait ce qu'on montrait +là qui pût intéresser cette foule empressée. + +Afin de le savoir, il se mit à la queue comme les autres et en +s'approchant, il vit derrière la vitrine une double rangée de tables de +marbre dont deux étaient occupées par deux cadavres de noyés, verts, +bleus, violets, hideux. + +Cette fois, Servon fut fixé sur la destination de l'édifice. + +--Ce drôle m'a amené à la Morgue, dit-il, entre ses dents. Il m'a fait +une farce funèbre, mais il me la paiera. + +Il allait battre en retraite, car il n'avait aucun goût pour les +spectacles lugubres, mais il se ravisa. + +--Non, reprit-il en se parlant à lui-même, il n'aurait pas osé me berner +de la sorte. En me poussant à entrer, il a eu un but. Lequel? Est-ce que +le marquis de Ganges?... Mais oui... c'est cela... cet homme vient de le +reconnaître, couché sur une des dalles noires... je serais bien empêché +de le reconnaître, moi qui ne l'ai jamais vu vivant... et alors même que +je l'aurais vu, je ne le reconnaîtrais pas davantage, s'il est dans le +même état que ces deux corps qui n'ont plus figure humaine. + +Servon s'aperçut bientôt qu'il y en avait un troisième, celui qui +attirait le public, celui qui faisait recette comme disent les habitués +de l'établissement. + +Il suivit le mouvement et il vit que ce mort était beaucoup mieux +conservé que les deux noyés. + +Il était exposé au premier rang, tout près du vitrage et on ne l'avait +pas déshabillé. + +Il était vêtu d'un pantalon de fantaisie et d'une chemise fine avec, aux +poignets, des boutons de manchettes en or. + +On avait enlevé la cravate et ouvert la chemise, afin qu'on pût voir à +nu la poitrine trouée au-dessous du sein droit. + +Il avait dû mourir très vite, et sans souffrir, car la figure était +calme. + +On aurait dit qu'il dormait. + +Celui-là , certainement, n'appartenait pas à la même catégorie sociale +que les malheureux qui figurent ordinairement à la Morgue, et autour du +vicomte, tout étonné, les commentaires pleuvaient: «--En v'là un qui ne +s'est pas _suriné_ l'estomac parce qu'il n'avait plus de quoi +_béquiller_.--Non. C'est un _rupin_... il n'aurait eu qu'à porter ses +boutons chez _ma tante_; on lui aurait prêté dessus au moins trente +_balles_, à moins qu'ils ne _soillent_ en _toc_.--Pas de danger!... +c'est un _zig_ de la _haute_, que je te dis.--Et c'est pas lui qui _s'a +suriné_. C'est des _escarpes_... là bas, du côté de la porte de +Montrouge.» + +--Circulez, Messieurs!... circulez!... cria un des sergents de ville. + +Le vicomte, qui en avait assez vu, circula, mais il ne se pressa pas +trop de sortir. + +Il était fixé maintenant. Ce mort, c'était le marquis de Ganges, que +Brunachon avait cru reconnaître, et si Brunachon ne s'était pas trompé, +il était jusqu'à présent le seul qui l'eût reconnu, puisque le corps +restait exposé. + +Les morts reconnus sont enlevés immédiatement. À Paris, chacun sait +cela, et Servon l'avait entendu dire, comme tout le monde. + +Comment ce mari de la marquise, le vrai, était-il venu se faire +assassiner à Paris, en arrivant de Monte-Carlo, s'il fallait en croire +l'ancien garçon de jeu qui disait l'y avoir vu? + +Servon ne le devinait pas, et ce n'était pas ce côté de la question qui +le préoccupait le plus. + +Pour le moment, il ne pouvait mieux faire que d'aller retrouver l'homme +qui l'attendait et de lui demander des explications supplémentaires. + +Brunachon était à son poste, et il accueillit le clubman par un: «Eh! +bien, monsieur le vicomte a vu?» qui poussa Servon à répondre: + +--J'ai vu un homme qui a été tué d'un coup de couteau dans la poitrine, +oui. Alors, vous prétendez que cet homme est M. de Ganges? + +--Je l'affirme, parce que j'en suis sûr. Et s'il y avait ici n'importe +quel croupier de Monte-Carlo, il le reconnaîtrait, car il n'est pas +changé du tout. Il a sa figure de là -bas, quand il fermait les yeux +pendant que la bille tournait dans le cylindre. On dirait qu'il va les +rouvrir pour dire: moitié à la masse! + +Pauvre marquis!... il était beau joueur, tout de même, et il ne +regardait pas à l'argent quand il gagnait. Et pas fier, avec ça... il +m'a plus d'une fois donné un louis, quand j'étais à la côte, conclut +Brunachon en guise d'oraison funèbre. + +--Si vous êtes sûr que c'est lui, pourquoi n'êtes-vous pas entré avec +moi à la Morgue? demanda M. de Servon pour mettre fin à des discours qui +l'ennuyaient. + +--Mais... parce que j'en sortais, répondit Brunachon. Si j'y étais +rentré immédiatement, on m'aurait remarqué et on m'aurait peut-être +_filé_. C'est plein d'agents de police, là -dedans... ils remarquent les +figures... et je ne tenais pas à leur montrer la mienne deux fois en dix +minutes. + +L'explication parut singulière au vicomte qui ne savait pas que l'ancien +garçon de jeu avait eu et aurait probablement affaire encore au juge +d'instruction à propos de la mort tragique du marquis de Ganges. Mais il +ne perdit pas son temps à demander des éclaircissements. + +--Puisque vous l'avez reconnu, dit-il sèchement, il faut faire votre +déclaration à la police. + +--Je préfèrerais que monsieur le vicomte s'en chargeât. + +--Moi!... êtes-vous fou?... comment pourrais-je dire que je le +reconnais?... c'est la première fois que je le vois. + +--Oh! je comprends que monsieur le vicomte ne veuille pas se mêler d'une +histoire où la justice a mis le nez. + +--On croit donc à un crime? + +--Et on a raison d'y croire. Ce pauvre marquis a été trouvé mort sur le +talus des fortifications... il a dû être tué le jour de son arrivée à +Paris. L'instruction est ouverte... seulement, le juge ne sait pas +encore son nom... il paraît qu'il n'avait pas de papiers sur lui... et +comme il n'habitait plus la France depuis des années, ceux qui l'y ont +connu autrefois l'ont oublié. + +--Raison de plus pour que vous avertissiez la police. + +--C'est l'avis de monsieur le vicomte? + +--Sans doute. Pourquoi cette question? + +--Parce que... il me semblait... je me figurais que monsieur le vicomte +préférerait commencer par se renseigner sur ce jeune homme que j'ai vu +avec lui aux Champs-Elysées... et qui a pris le nom et le titre du +marquis de Ganges. + +Servon ne répondit pas, mais l'objection le frappa. + +--Si j'allais dire à la police tout ce que je sais, je pourrais sans le +vouloir compromettre des personnes honorables, continua Brunachon, et +les pauvres diables comme moi doivent y regarder à deux fois avant de se +mêler de ce qui ne les regarde pas. C'est pourquoi j'aime mieux me +taire. Ça ne veut pas dire que je ne reste pas à la disposition de +monsieur le vicomte. Tout ce qu'il me commandera de faire, je le ferai. + +--Je n'ai pas d'ordres à vous donner, répliqua dédaigneusement Servon. + +--Mais monsieur le vicomte peut avoir besoin de renseignements sur... +sur n'importe quoi et n'importe qui... plus tard, comme maintenant, +monsieur le vicomte me trouvera toujours prêt à le servir. + +Servon commençait à se dire que le cas pourrait bien se présenter, avant +peu, car il n'en avait pas fini avec l'étrange aventure où le hasard +l'avait jeté. + +--C'est bien, dit-il, je verrai. Où demeurez-vous? + +--Pour le moment, je ne demeure nulle part, répondit modestement +Brunachon; et quand j'aurai un domicile, ce qui ne tardera pas, il +serait peu convenable que monsieur le vicomte se dérangeât. + +--Je pourrais vous écrire. + +--Si monsieur le vicomte le permet, je lui écrirai d'abord, pour lui +donner mon adresse. J'adresserai ma lettre au cercle, et d'ailleurs, à +partir de demain, je passerai tous les jours sur le boulevard, vers cinq +heures, comme aujourd'hui. Monsieur le vicomte, s'il désire me parler, +n'aura qu'à me faire signe... j'irai l'attendre derrière la Madeleine. + +Tout cela était clair, précis, et bien combiné. On pouvait mépriser +Brunachon, mais on ne pouvait pas lui contester le mérite d'être un +agent plein de ressources et de zèle. + +Il ajouta: + +--Maintenant, je vais quitter monsieur le Vicomte. J'espère qu'il voudra +bien m'excuser de l'avoir amené ici. Je tenais à lui prouver que cet +étudiant n'était pas le marquis de Ganges et pour cela, je devais +m'assurer que le véritable marquis était mort. + +--Vous saviez donc que son corps était à la Morgue? demanda brusquement +le vicomte. + +--Non, répondit Brunachon, avec un peu d'embarras, mais je m'en suis +douté quand j'ai lu ce matin dans les journaux qu'on avait ramassé près +de la porte de Montrouge le cadavre d'un monsieur bien habillé. L'idée +m'est venue, je ne sais comment, que c'était le cadavre de M. de +Ganges... une vraie inspiration, cette idée-là , puisque maintenant je +suis sûr que c'est lui qu'on a tué. On n'a qu'à faire venir des témoins +de Monte-Carlo; on pourra dresser l'acte de décès. Sa veuve ne serait +peut-être pas fâchée qu'on le dressât. + +Et comme M. de Servon se taisait: + +--Peut-être aussi aime-t-elle autant que les choses restent comme elles +sont, reprit Brunachon, en le regardant fixement. C'est une question que +je ne suis pas en mesure de décider et alors... je m'applique le +proverbe: Dans le doute, abstiens-toi. + +Ces réflexions à haute voix agacèrent Servon, précisément parce qu'elles +étaient assez justes, et pour y couper court, il tira de son +portefeuille deux billets de cent francs qu'il remit à Brunachon, en lui +disant: + +--Prenez ceci pour payer le cocher qui vous a amené. + +--Pas celui qui a amené monsieur le vicomte? demanda l'impudent coquin +en empochant la gratification comme il empochait jadis au cercle des +_Moucherons_ les pourboires des joueurs. + +--Non. Je garde la voiture. Maintenant, partez! notre colloque en plein +air a assez duré. + +Brunachon ne se le fit pas dire deux fois. Il fila sans ajouter un mot. +Qu'aurait-il ajouté? Son travail était fait. Il avait semé dans l'esprit +du vicomte des idées qui ne manqueraient pas de germer et dont il +espérait bien tirer quelque profit. Il ne s'était pas compromis et il +restait libre de faire chanter ou Paul Cormier, ou la marquise de +Ganges, ou même M. de Servon,--à son choix. Cela dépendrait de la +tournure que prendrait l'instruction confiée à Charles Bardin. + +M. de Servon était beaucoup moins satisfait de son expédition, et il +regrettait de s'y être engagé. + +Tant qu'il s'était agi de s'introduire chez la marquise, il aurait tout +fait pour forcer son intimité, eût-il dû même abuser un peu de la +situation, mais il entrevoyait maintenant que derrière cette situation +il y avait un drame, et même un drame assez corsé, puisqu'il venait de +se dénouer,--ou de s'engager,--par un meurtre. + +Et dans la vie que menait Servon, il n'y avait pas de place pour les +drames. + +Il tenait à sa tranquillité autant qu'à ses plaisirs, et il se demandait +déjà comment il allait s'y prendre pour se tirer à l'écart d'une affaire +qui pouvait se terminer devant une cour d'assises. + +Il lui en coûtait pourtant de se désintéresser des malheurs qui +menaçaient la marquise et de renoncer à pénétrer le mystère de +l'existence en partie double du soi-disant marquis Paul Cormier. + +Le vicomte ne savait vraiment que penser de cet étudiant qui jouait, et +pas trop mal, le rôle d'un marquis de la vieille roche. + +Étudiant, il l'était, le vicomte n'en doutait pas depuis qu'il l'avait +surpris aux Champs-Elysées causant familièrement sur un banc avec un +grand gaillard à chapeau pointu qui, l'avant-veille, menait le branle +des pochards à la Closerie des Lilas. + +Brunachon, d'ailleurs, affirmait le fait, et Brunachon devait le savoir, +quoiqu'il se fût dispensé de dire comment il le savait. + +Cet étudiant était-il l'amant de madame de Ganges?... Tout semblait +l'indiquer. + +M. de Servon l'avait vu arriver avec elle chez la baronne Dozulé, il +l'avait entendu annoncer sous le nom du marquis et elle s'était prêtée à +cette supercherie, puisqu'elle n'avait pas réclamé. + +Fallait-il donc supposer qu'elle espérait le faire passer indéfiniment +pour son véritable mari, à peu près inconnu à Paris? + +Cela pouvait être--certaines femmes ont toutes les audaces--mais alors +il fallait supposer aussi qu'elle savait que le vrai marquis ne +reparaîtrait jamais. + +Et de là à conclure qu'elle l'avait fait tuer par son amant, il n'y +avait qu'un pas. + +Le vicomte hésitait à la tirer, cette terrible conclusion. Ni madame de +Ganges, ni Paul Cormier ne lui représentaient un de ces couples +adultères qui cherchent le bonheur dans le crime et qui l'y trouvent. +Ceux-là sont rares et ils s'y prennent plus adroitement. + +Ils n'agissent pas comme des enfants, ils ne se mettent pas à la merci +d'un hasard, ils ne s'exposent pas à être rencontrés par un ami, ou même +par une simple connaissance du mari supprimé. + +Et puis, cet amant et cette maîtresse n'avaient pas du tout l'air de +criminels. La marquise était douce et gaie; Paul Cormier, moins +expansif, avait une physionomie ouverte qui inspirait la sympathie. + +Servon le trouvait à son gré et il aurait eu quelque remords de le +tromper avec sa femme, au temps où il le croyait marié. + +Il était donc très porté à croire que ce garçon n'avait pas le moindre +assassinat sur la conscience, mais après le voyage à la Morgue, il ne +pouvait absolument pas en rester là . + +Il ne voulait pas se mêler de leurs affaires, mais il voulait connaître +la vérité. + +A qui s'adresser pour la connaître? + +Il regrettait déjà d'avoir congédié Brunachon qui en savait probablement +plus long qu'il n'en avait dit. Il était un peu tard pour courir après +lui et d'ailleurs il y aurait regardé à deux fois avant d'interroger sur +la marquise un pareil drôle. + +L'interroger elle-même, en abordant carrément la question délicate, +c'eût été plus loyal et plus digne. Mais le difficile, c'était d'arriver +jusqu'à elle. Madame de Ganges avait refusé la veille de recevoir une +lettre du vicomte de Servon; à plus forte raison refuserait-elle de +recevoir le vicomte lui-même. + +A force de se creuser la tête, il finit par en faire jaillir une idée. +Il lui vint à l'esprit que le moyen le plus simple et le plus honnête de +se renseigner, c'était de demander à Paul Cormier de lui apprendre tout +ce qu'il pouvait lui apprendre sans compromettre madame de Ganges; de le +lui demander poliment, doucement, après lui avoir exposé l'embarras où +il était, depuis que le nommé Brunachon lui avait montré le cadavre du +marquis, et en lui proposant de le servir, s'il pouvait lui être utile +en cette grave circonstance. + +Paul Cormier, si le vicomte l'avait bien jugé, ne repousserait pas ces +ouvertures courtoises. Peut-être même, les accueillerait-il avec un +certain plaisir. + +Il devait être embarrassé de sa situation, ce brave étudiant, et très +désireux d'en sortir. + +M. de Servon, en le prenant par la douceur, obtiendrait de lui bien des +choses: un aveu d'abord qui ne serait pas par trop pénible, car un jeune +homme peut bien jouer, dans une comédie mondaine et passagère, un rôle +imposé par une femme qui lui plaît. Une fois entré dans cette voie, Paul +Cormier pourrait bien en venir à se fier à un homme plus expérimenté que +ne pouvait l'être un étudiant et à lui demander des conseils, sauf à ne +pas les suivre. + +Et si l'entrevue tournait à la conciliation, Servon se sentait très +capable de lui en donner d'excellents, voire même de désintéressés. + +Servon n'était pas irréprochable, il se permettait une foule de licences +de conduite, mais, en dépit de la vie à outrance qu'il menait, Servon +avait gardé les sentiments d'un gentilhomme et il était incapable +d'abuser de la confiance d'un rival. + +Et d'ailleurs, il n'avait pas pour madame de Ganges une de ces violentes +passions qui font capituler la conscience d'un amoureux. Ce n'était +qu'un goût très vif, aiguisé par la difficulté. En s'occupant d'elle, il +ne cherchait qu'une liaison agréable, comme il en avait eu quelques-unes +dans le monde où il vivait. + +Toutes réflexions faites, il se décida à s'aboucher, le plus tôt qu'il +pourrait, avec Paul Cormier. + +Il n'espérait plus le rencontrer dans la rue. Les hasards comme celui +qui venait de les mettre en présence l'un de l'autre n'arrivent pas tous +les jours. Le vicomte n'avait donc qu'un moyen de voir le faux marquis, +c'était d'aller chez lui, à l'adresse indiquée par Brunachon. + +Servon était persuadé qu'il l'y trouverait. Cormier, en le quittant, lui +avait dit qu'il allait rejoindre sa femme qui dînait en ville. +Évidemment il avait menti, puisqu'il n'était pas le mari de madame de +Ganges, et il avait dû rentrer à son domicile de la rue Gay-Lussac. + +Servon s'y fit conduire dans la victoria qui l'avait amené à la Morgue +et qu'il renvoya en arrivant rue Gay-Lussac. + +Il était las de rouler en fiacre et il prévoyait qu'il éprouverait le +besoin de marcher, après l'explication qui serait peut-être longue. + +Malheureusement, le portier du numéro 9 lui dit que M. Cormier n'était +pas rentré, et au ton de la réponse, Servon vit bien qu'il ne mentait +pas, par ordre de son locataire. + +Assez ennuyé de ce contre-temps, le vicomte dut se résigner à regagner +la rive droite, à pied, puisqu'il avait lâché sa victoria. + +Il se mit donc à descendre le boulevard Saint-Michel, dans le très vague +espoir d'y croiser son homme, mais en lisant sur une maison d'angle le +nom de la large rue qui va du Luxembourg au Panthéon, il se rappela tout +à coup que l'étudiant au chapeau pointu avait crié à son camarade, resté +sur le banc, aux Champs-Elysées: «Va m'attendre au café Soufflot; j'y +serai dans deux heures.» + +Les deux heures étaient presque écoulées et Paul Cormier n'avait pas dû +manquer au rendez-vous. + +Il ne s'agissait plus que de trouver le café Soufflot et ce n'était pas +difficile. Il devait être situé dans la rue du même nom, devant laquelle +Servon passait en ce moment. Et Servon, tournant à droite, s'y engagea +immédiatement, sans trop savoir comment il allait s'y prendre pour y +découvrir l'étudiant qui se tenait peut-être au fond de quelque salle +avec des camarades. + +Il eut la chance de l'apercevoir attablé à l'extérieur, tout seul en +face d'un verre de vermouth, et absorbé dans la lecture d'un journal du +soir. + +On dîne de bonne heure au quartier latin, surtout l'été, afin d'avoir le +temps d'aller au Luxembourg, en sortant de table. + +La terrasse du café s'était vidée peu à peu et il n'y restait guère que +Paul Cormier attendant son ami, et se tourmentant de ne pas le voir +arriver. + +Pour tromper son impatience, il s'était mis à lire un journal. Il y +avait trouvé un long article de reportage où il était question de +l'affaire du boulevard Jourdan, assez mal exposée et présentée comme un +assassinat. + +Paul, que ce fait-divers intéressait particulièrement, y apportait tant +d'attention qu'il ne vit pas venir M. de Servon, qui put prendre place à +la table voisine, sans que le liseur levât les yeux. + +--Bonjour, Monsieur! c'est encore moi, dit presque gaiement le vicomte. +La journée m'est heureuse à vous rencontrer. + +--En effet, balbutia l'étudiant, je ne m'attendais pas... + +--A me revoir si tôt! Et vous devez être étonné de me trouver si souvent +sur votre chemin. Cette fois, le hasard y est encore pour quelque chose, +mais le hasard n'a pas tout fait, car... pourquoi vous le cacherais-je? +je viens de chez vous, je ne vous y ai pas trouvé, et je vous +cherchais... + +--De chez moi? murmura Cormier, qui en était encore à croire que M. de +Servon le prenait toujours pour le marquis de Ganges. + +--Mon Dieu, oui, dit le vicomte de l'air le plus naturel du monde; je +suis allé vous demander rue Gay-Lussac, et votre portier m'ayant répondu +que vous n'étiez pas rentré, j'ai pensé que je vous rencontrerais +peut-être dans ce quartier. + +Paul ouvrit la bouche pour nier; mais il lut sur la figure de M. de +Servon que ce serait inutile, et il attendit la suite. + +--C'est vous dire, cher monsieur, reprit le vicomte, que je sais qui +vous êtes... et je m'empresse d'ajouter que je ne viens pas vous +chercher querelle à propos de... l'erreur où je suis tombé... je ne +viens pas même vous demander des explications... dans le sens que le +plus souvent on attache à ce mot-là ... + +--Alors, monsieur, je ne vois pas... + +--Laissez-moi achever, je vous prie. Vous n'avez pas plus que moi oublié +ce qui s'est passé dimanche chez madame Dozulé, ni notre rencontre, le +soir de ce dimanche, à la Closerie des Lilas. Tout à l'heure, quand je +vous ai revu aux Champs-Elysées, j'en étais encore au même point... pas +tout à fait, cependant, car je vous ai trouvé causant avec un jeune +homme que j'avais remarqué au bal de Bullier et qui ne peut être qu'un +étudiant. Maintenant que je suis mieux renseigné, je ne tiens à l'être +davantage que sur un seul point. + +J'ai souvent rencontré dans le monde madame la marquise de Ganges. J'ai +pour elle le plus profond respect, et Dieu me garde de rien faire ou +dire qui puisse nuire à sa réputation. Mais ce que je viens d'apprendre, +par hasard, d'autres que moi peuvent l'apprendre aussi. Vous avez des +camarades qui savent que vous n'êtes pas le marquis de Ganges... si l'un +d'eux, à ce bal, dimanche, m'avait entendu vous donner ce titre, vous +vous seriez trouvé dans une situation très difficile. + +Le vicomte ne croyait pas si bien dire, car il n'avait pas vu s'engager +la querelle avec le vrai marquis. + +--A cela, reprit-il, il n'y aurait encore que demi-mal; mais qu'un homme +reçu dans les salons où va madame de Ganges vienne à connaître votre +véritable nom, qu'arrivera-t-il? De quoi ne l'accuserait-on pas?... Eh +bien! Monsieur, je suis venu vous dire que je serais prêt à la +défendre... mais pour que je puisse la défendre utilement, il faut que +je sache ce qui s'est passé, et c'est à vous que je m'adresse pour le +savoir. + +Paul fit un haut-le-corps, et peu s'en fallut qu'il ne s'écriât: Pour +qui me prenez-vous? Mais le vicomte s'empressa d'ajouter: + +--Ne vous méprenez pas sur mes intentions. Je ne cherche pas à +surprendre le secret de vos relations avec elle, mais si, comme j'en +suis convaincu, madame de Ganges n'a rien à se reprocher, je voudrais +être renseigné afin d'être en mesure de faire cesser les propos +malveillants. En un mot, monsieur, je viens vous demander ce que je +devrais répondre si on l'accusait en ma présence. Ma démarche vous +semble peut-être étrange, mais si vous voulez prendre la peine de +réfléchir, vous y verrez une preuve du cas que je fais de vous et de la +sympathie que vous m'inspirez. + +Ce fut si bien dit que Paul Cormier s'abandonna au mouvement qui le +poussait à se confier au gentilhomme qui lui tenait ce langage +chaleureux et persuasif. + +--Monsieur, commença-t-il avec émotion, je vous crois et je vais vous +confesser la vérité. C'est moi qui suis cause de tout ce qui est arrivé. +J'ai rencontré, dimanche, madame de Ganges, dont j'ignorais le nom et +que je n'avais jamais vue. Sa beauté m'a frappé et je me suis permis de +la suivre. + +--Suivre une jolie femme dans la rue, ce n'est pas un cas pendable, dit +en souriant le vicomte, qui était coutumier du fait. + +--Je l'ai suivie dans les Champs-Elysées, jusqu'à l'avenue d'Antin, où +elle allait et, là ... quand elle est entrée, sans s'apercevoir que +j'étais presque sur ses talons, dans l'hôtel de cette madame Dozulé, j'y +suis entré avec elle... le domestique qui annonçait ne connaissait pas +M. de Ganges... + +--Et il a annoncé monsieur le marquis et madame la marquise!... C'est +très drôle et ce serait charmant au théâtre. + +--Vous ne me croyez pas? + +--Mais si... je vous déclare même que l'idée m'était venue... pas ce +jour-là , mais depuis... qu'il n'y avait dans tout cela qu'une méprise. +Je m'étonne seulement que madame de Ganges n'ait rien dit... + +--Elle a perdu la tête... elle comptait que j'allais me retirer après +m'être excusé, et c'est ce que j'aurais dû faire. Lorsqu'elle a vu que +je restais et que j'acceptais les félicitations que la baronne adressait +au marquis de Ganges, elle a continué à se taire. + +--Je comprends maintenant pourquoi elle s'est éclipsée avant la fin de +notre partie de baccarat. Vous avez dû être bien embarrassé. + +--Pas trop. J'espérais ne jamais revoir les personnes qui se trouvaient +chez madame Dozulé. + +--Vous deviez bien penser cependant que je vous enverrais, avenue +Montaigne, la somme que je croyais avoir perdue contre le marquis. + +--Je vous jure, monsieur, que je n'y avais pas songé, et tout à l'heure, +quand vous me l'avez remise, j'ai été sur le point de la refuser. + +--Je l'ai bien vu, mais quand vous m'avez rencontré, dimanche soir, à la +Closerie des Lilas, vous avez dû me maudire. + +--J'en conviens... et tout à l'heure encore, en vous voyant paraître... + +--Vous m'avez donné à tous les diables. J'espère que vous voilà rassuré +sur mes intentions. Maintenant, me permettez-vous de vous demander si +vous avez revu madame de Ganges?... je me hâte d'ajouter que vous n'êtes +pas obligé de me le dire. + +--Pourquoi m'en cacherais-je? Je l'ai revue une seule fois... hier, chez +elle. + +--Elle vous avait donc donné son adresse? + +Paul ne s'attendait pas à cette question et il aurait bien pu rester +court, mais il eut la présence d'esprit de répondre: + +--Je savais son nom... je n'ai pas eu de peine à trouver son adresse... +je n'ai eu qu'à feuilleter le _Tout-Paris_. + +L'explication venait à propos, car pour en fournir une autre, Paul +Cormier eût été obligé de dire que c'était le marquis lui-même qui lui +avait donné l'adresse de sa femme, et il comptait que cet entretien +plein de périls allait en rester là . + +Paul Cormier n'avait garde de parler de la mort tragique de M. de +Ganges. Il croyait avoir fait la part du feu en avouant qu'il s'était +laissé donner un nom et un titre qui ne lui appartenaient pas et il +avait eu soin de passer sous silence le commencement de l'aventure--la +rencontre au Luxembourg et le voyage en fiacre du Luxembourg au +rond-point des Champs-Élysées--épisodes compromettants pour la marquise. + +Il espérait bien qu'il n'en serait plus question, et que M. de Servon ne +tarderait pas à lever la séance. + +Pour l'y décider, il lui dit chaleureusement: + +--Monsieur, je me défiais de vous parce que je ne vous connaissais pas. +Maintenant, je n'ai plus qu'à vous remercier de tout mon cÅ“ur de m'avoir +mis à même de justifier madame de Ganges et j'ai le devoir de vous +apprendre qu'elle ne me retrouvera pas sur son chemin. Je suis rentré +dans ma peau d'étudiant et je n'en sortirai plus. + +--Vous aurez du mérite à disparaître ainsi, car elle est charmante, la +marquise... et vous auriez bien pu aspirer à lui plaire.. + +Est-elle informée de votre résolution? + +--Oui... et elle l'approuve... + +--Je comprends... elle est mariée... Peut-être changerait-elle d'avis, +si elle venait à perdre son mari. + +Cormier ne dit mot. Il se demandait déjà pourquoi le vicomte lui posait +cette question. + +--C'est une éventualité à prévoir, reprit M. de Servon et si madame de +Ganges était veuve, vous pourriez l'épouser. + +--En admettant qu'elle voulût de moi. + +--Pourquoi pas? les femmes aiment les audacieux. Je parierais bien +qu'elle vous a su bon gré de l'avoir suivie jusque dans le _hall_ de la +baronne. + +--Elle me l'a très amèrement reproché. + +--En pareil cas, les femmes disent toujours le contraire de ce qu'elles +pensent. Si j'étais à votre place, cher monsieur, je profiterais de mes +avantages pour me faire agréer. + +Vous ne savez peut-être pas qu'elle est fort riche? + +--Je le crois et peu m'importe, répliqua l'étudiant un peu piqué. Je ne +suis pas sans fortune et je ne cherche pas à faire un mariage d'argent. + +--Si je me risque à vous indiquer celui-là , c'est que je viens +d'apprendre une chose que certainement vous ignorez et qu'il est bon que +vous sachiez. + +M. de Ganges est mort. + +--Qui vous l'a dit? demanda étourdiment Paul Cormier. + +--Vous le saviez donc? riposta le vicomte. + +--Non... c'est-à -dire... je supposais... + +--Eh! bien, moi, je n'en aurais rien su, si un homme qui a connu M. de +Ganges ne m'avait pas montré son cadavre. + +--Son cadavre! répéta Paul Cormier qui pâlissait à vue d'Å“il. + +--Oui, cher monsieur; à la Morgue où il est exposé. Le marquis est mort +de mort violente. On croit qu'il a été assassiné. + +Paul eut un geste de dénégation. + +--Qu'il l'ait été ou non, madame de Ganges a un gros intérêt à être +informée de cet événement... ne fût-ce que pour faire constater le décès +qui la rend libre... à moins qu'elle n'aime mieux, par des raisons que +j'ignore, rester dans le _statu quo_. + +--Mais il me semble qu'elle n'a pas le choix. L'homme qui a reconnu le +corps a dû aller faire sa déclaration. + +--Pas encore. Il n'y a pas de temps perdu, car la reconnaissance vient +seulement d'avoir lieu. J'y étais. + +--Vous, monsieur! + +--Oui, et c'est ce qui m'a déterminé à me mettre immédiatement à votre +recherche. J'ai cru que mon devoir, en cette triste circonstance, était +de renseigner madame de Ganges. Je serais allé chez elle, si je n'avais +craint de n'être pas reçu. + +--Je ne le serais pas plus que vous, dit Paul en secouant la tête. + +Il ne regrettait guère qu'on n'annonçât pas à la marquise un événement +qu'elle connaissait déjà depuis vingt-quatre heures. + +--Vous pouvez du moins lui écrire... si vous ne le faisiez pas, je le +ferais, car il y a urgence. + +--Pourquoi? Les mauvaises nouvelles arrivent toujours assez tôt, murmura +Paul qui ne disait pas le véritable motif de la tiédeur qu'il mettait à +entrer dans les vues de M. de Servon. + +--Bon! s'il ne s'agissait que d'une mauvaise nouvelle que madame de +Ganges connaîtra tôt ou tard. Mais un danger la menace. + +--Quel danger? demanda l'étudiant. + +--Je ne vous ai pas dit par qui le corps du marquis vient d'être +reconnu. + +--Par un de vos amis, je crois. + +--Non pas. Aucun de mes amis ne connaissait M. de Ganges quand il +vivait. L'homme dont je vous ai parlé est un mauvais drôle qui a fait +toutes sortes de vilains métiers et qui a beaucoup vu le marquis à +Monaco où il jouait encore tout récemment. Vous allez me demander +comment j'ai connu, moi, un individu de cette espèce. C'est bien simple. +Il a été jadis garçon dans un cercle où j'allais quelquefois. Je l'ai +rencontré un instant après vous avoir quitté, il m'a abordé pour me +demander un secours que je ne lui ai pas refusé et, sans doute pour me +remercier, il m'a appris qu'il venait de voir à la Morgue le corps du +marquis. Comment sait-il que je connais la marquise?... je l'ignore, +mais il le sait. Comme je n'avais pas l'air de croire beaucoup à la +nouvelle qu'il m'apprenait, il m'a proposé d'y aller voir... et par +curiosité, j'y suis allé... pas dans la même voiture que lui, je vous +prie de le croire... et il m'a montré sur les dalles de la Morgue... un +cadavre. Il m'a affirmé que c'était celui du marquis et je ne doute pas +que ce soit vrai. Je ne vois pas ce qu'il gagnerait à mentir, tandis que +je vois très bien ce qu'il gagnera à exploiter le secret qu'il a +découvert. + +--L'exploiter!... comment? + +--En faisant chanter madame de Ganges. En la menaçant, par exemple, de +la dénoncer comme ayant fait assassiner son mari. + +Paul Cormier fit le mouvement d'un homme qui voit tout à coup s'ouvrir à +ses pieds un précipice sans fond. + +Il avait bien eu déjà de vagues inquiétudes. Il s'était demandé si on ne +le soupçonnerait pas d'avoir trempé dans un complot organisé pour +supprimer un mari gênant. Mais ce malheur était si peu probable qu'il ne +s'en était pas beaucoup préoccupé. + +Et voilà que ces craintes prenaient un corps, il existait un misérable +qui se préparait à menacer madame de Ganges, en lui proposant de lui +vendre très cher son silence, comme un autre coquin avait essayé, la +veille, de l'intimider, lui, Paul Cormier, simple témoin du duel où le +marquis était resté sur le carreau. + +Il y avait de quoi s'effrayer... et se renseigner afin de se préparer à +se défendre. + +--Vous venez de m'apprendre d'où sort ce venimeux gredin, dit-il, et je +vous en remercie... mais je voudrais bien savoir son nom... + +--Il s'appelle Brunachon, répondit sans hésiter, le vicomte. + +Brunachon, c'était le chenapan qui, dans le cabinet du juge +d'instruction, avait désigné Paul Cormier comme ayant pris part au +meurtre commis sur le boulevard Jourdan. + +Et ce même coquin avait découvert que Paul Cormier était en relations +avec madame de Ganges, Paul Cormier qui avait refusé de donner dix mille +francs pour obliger le drôle à se taire. + +C'était un comble: le comble du malheur, ou plutôt de la déveine, car il +aurait fallu que la justice eût sur les yeux trois bandeaux, au lieu +d'un, pour qu'elle en vînt à condamner des innocents, mais c'était +beaucoup trop qu'elle les soupçonnât.. + +--Est-ce que vous connaissez cet homme-là ? demanda M. de Servon. + +--Non, articula péniblement l'étudiant, mais il se peut qu'il me +connaisse... il me fait l'effet de connaître tout le monde... + +--C'est un peu ça et il a une rude mémoire... j'en ai eu la preuve à la +Morgue. + +--Que me conseillez-vous? demanda tout à coup Paul Cormier. + +--Puisque vous me consultez, je vous conseille de prendre les devants... +c'est-à -dire d'aller trouver le juge d'instruction qui est chargé de +cette affaire... d'y aller, après vous êtes concerté avec madame de +Ganges... qui est toujours la principale intéressée. + +Le conseil était peut-être excellent, mais il venait trop tard, puisque +Paul Cormier avait été interrogé la veille. + +Jean de Mirande devait l'être au moment où le vicomte parlait et son +camarade s'inquiétait déjà de ne pas le voir arriver. Que faire en +attendant qu'il reparût? Comment différer encore de donner une réponse +catégorique à M. de Servon qui, tout en affectant de se désintéresser de +la situation, insistait pour tâcher d'en savoir plus long que Cormier ne +voulait lui en dire? + +--Je ne puis rien faire avant d'avoir revu mon camarade, répondit enfin +Paul. + +--Bon! mais quand le reverrez-vous? + +--Il ne peut pas tarder beaucoup maintenant. + +--J'ai entendu ce qu'il a dit tantôt, en vous quittant aux +Champs-Elysées... qu'il serait au café Soufflot dans deux heures. C'est +même ce qui m'a donné l'idée de vous y chercher. Mais il se peut qu'on +le retienne plus longtemps qu'il ne pensait. Dans ce cas, je serais +obligé de vous quitter. + +Cormier devina que si le vicomte levait la séance, ce serait pour courir +chez la marquise, afin de se donner le mérite de la renseigner le +premier sur la tournure que semblaient prendre les événements. + +Et, quoi qu'il en eût dit, Cormier n'était pas du tout disposé à se +désintéresser des affaires de madame de Ganges. + +D'un autre côté, il craignait de mettre le feu aux poudres en abouchant +le vicomte avec Mirande qui était discret comme un coup de canon. + +--Mais, le voici, votre camarade, s'écria M. de Servon. Je vois poindre +là -bas l'étonnant chapeau pointu qu'il a l'habitude de porter. + +La question était tranchée. L'explication à deux allait se continuer par +une explication à trois, car c'était bien Jean de Mirande qui montait la +rue Soufflot, en se balançant sur ses hanches comme un tambour-major +d'autrefois. + +Et grâce à sa taille de cinq pieds dix pouces, on l'apercevait d'aussi +loin que s'il eût porté au haut de son feutre un plumet gigantesque. + +--Eh! bien, monsieur, s'empressa de dire Paul Cormier, je vais me +concerter avec lui, et si vous voulez bien me faire savoir où je pourrai +vous rejoindre ce soir, dans une heure... + +--A quoi bon perdre du temps? répliqua le vicomte. Présentez-moi ce +jeune homme... ou présentez-moi à lui... comme il vous plaira... nous +nous communiquerons les renseignements que chacun de nous a pu +recueillir sur cette singulière affaire et après, nous délibérerons en +connaissance de cause. + +C'est un homme comme il faut, n'est-ce pas? + +--Très comme il faut, mais... + +--C'est bien. Je vais me présenter moi-même. + +Ayant dit, le vicomte se leva, Paul se leva aussi et tout surpris de cet +accueil cérémonieux, Mirande qui n'était plus qu'à deux pas ne put moins +faire que de lever son chapeau en lançant à Cormier un regard qui +signifiait évidemment: + +--Qu'est-ce qu'il nous veut encore cet animal-là ?... Et pourquoi est-ce +que je le trouve sans cesse sur tes talons? + +Paul jugea prudent de laisser M. de Servon s'expliquer, et M. de Servon +commença par une explication qui ne fit qu'embrouiller la situation déjà +fort embrouillée: + +--Monsieur, dit-il, je n'ai pas encore l'honneur d'être connu de vous, +mais vous savez comment j'ai connu votre ami, M. Cormier. + +--Moi!... je ne m'en doute pas, répliqua sèchement Mirande. + +--Nous nous sommes rencontrés, dimanche dernier, chez la baronne Dozulé, +qui recevait ce jour-là quelques dames... entre autres madame la +marquise de Ganges. + +--Je n'en savais absolument rien, et il m'est tout à fait indifférent de +l'apprendre. + +--Alors, vous ne connaissez pas du tout cette marquise? + +--De nom seulement... Ganges est un nom du Languedoc et j'en suis du +Languedoc. J'ai vu aussi... dimanche soir... un monsieur qui prétendait +être le marquis de Ganges... seulement, mes relations avec lui n'ont pas +été de longue durée. + +Mirande répondait avec une douceur et une prudence qu'on n'aurait guère +attendues de lui. + +Paul Cormier n'en revenait pas. + +--Maintenant, reprit Mirande sans élever la voix, j'ai répondu, +monsieur, à toutes les questions que vous m'avez posées. Il me semble +que c'est à mon tour de vous demander: de quel droit +m'interrogez-vous?... + +--J'aurais dû, je le reconnais, commencer par vous le dire, puisque +votre ami a oublié de me nommer à vous. + +Je m'appelle le vicomte de Servon. + +Et vous, monsieur? + +--Moi, je suis Jean de Mirande, et je crois que mon nom vaut le vôtre. +J'ignore quelles affaires vous pouvez avoir avec Cormier et je ne tiens +pas à le savoir, mais je veux savoir ce que vous me voulez. + +--Je suis venu renseigner votre ami et vous renseigner, vous aussi, +monsieur. + +--Sur quoi, je vous prie? + +--Sur la mort de ce marquis de Ganges dont vous venez de parler... et +cela dans votre intérêt comme dans l'intérêt de M. Cormier. + +--Vous êtes vraiment trop bon, dit l'étudiant avec une grimace ironique, +mais je n'ai que faire de vos renseignements, ni lui non plus, car je +lui en rapporte... j'en ai les mains pleines de renseignements... + +Et comme Paul lui lançait des regards pour le prier de se taire: + +--Tant pis pour toi, mon cher! si tu m'avais prévenu qu'il y avait +là -dessous je ne sais quelles histoires que je ne connais pas, je ne +marcherais pas sur tes plates-bandes. Au contraire, tu m'as poussé à +aller voir le juge d'instruction... eh! bien, j'en sors de son cabinet, +après une séance de deux heures, et je lui ai tout dit. Il sait +maintenant que c'est moi qui ai tué l'homme. + +Jean de Mirande n'y allait plus, comme on dit, par quatre chemins. Il +commençait par dire devant M. de Servon: «J'ai tué l'homme» et M. de +Servon était déjà bien assez renseigné pour deviner que l'homme, c'était +le marquis de Ganges. + +Cette déclaration avait au moins l'avantage de simplifier la situation, +en rendant inutiles les feintes et les réticences. + +Il ne restait plus à Paul Cormier qu'à confesser franchement au vicomte +le rôle qu'il avait joué dans cette affaire du duel. + +Paul avait eu le tort de s'en tenir avec ce gentilhomme à des +demi-confidences. Il aurait cent fois mieux fait de tout dire dès le +commencement. + +A Jean de Mirande non plus, il n'avait pas tout dit, puisqu'il lui avait +caché son aventure du Luxembourg et les suites qu'elle avait eues. + +De là , l'imbroglio inextricable où ils s'agitaient tous les trois. Il +était temps que la brusque franchise de l'ami Jean y mît fin. + +Maintenant qu'il était lancé, il ne s'arrêterait pas en si beau chemin. + +Et du reste, ni le vicomte, ni l'étudiant n'avaient envie d'arrêter ce +saint Jean Bouche d'or qui allait très probablement, si on le laissait +continuer, leur épargner de longues explications. + +--Oui, reprit-il, je lui ai dit que c'est moi qui me suis battu et que +tu n'as fait que me servir de témoin. J'ai même commencé par là , sans +attendre qu'il m'interrogeât. Et je n'ai pas oublié de parler du +soufflet que j'ai campé à cet homme et qui a rendu le duel inévitable. +Je me suis, comme tu vois, donné tous les torts... et j'ai bien fait, +car il a pris assez tranquillement la chose. + +Ça m'a l'air d'un brave garçon, ce fils de ce vieil avocat dont tu m'as +tant rebattu les oreilles. + +--Nous lui devons, toi et moi, une fière reconnaissance, dit Paul. Si +nous avions eu à faire à un autre magistrat, nous ne causerions pas en +ce moment devant ce café. + +--Je crois qu'il a eu bonne envie de m'envoyer en prison, mais il est +revenu de cette idée en causant avec moi. Je vais avoir à consigner +vingt-cinq mille francs dont le dépôt garantira que je ne brûlerai pas +la politesse à la justice de mon pays. C'est bête le Code!... comme si +ça m'empêcherait de décamper, si je me croyais coupable! + +Il paraît que de toi on n'exigera pas de caution... ni des trois +farceurs qui nous ont si bien lâchés après le duel. + +--Est-ce que tu les lui a nommés? + +--Non... la police les a dénichés ce matin. Ils n'ont pas pu se tenir de +raconter l'affaire à d'autres gamins... tout le quartier la connaît. On +les a priés de passer au Palais et quand je suis sorti du cabinet de ton +M. Bardin, il les y attendait. J'aime autant ne pas les y avoir +rencontrés, car je n'aurais pas pu m'empêcher de leur dire ce que je +pense d'eux. + +Voilà où nous en sommes. Quant à la suite, je ne sais rien, je ne +prévois rien. Ça peut finir par une ordonnance de non-lieu... mais ça +finira plus probablement devant la Cour d'assises... où nous serons +acquittés haut la main. + +--Alors, l'accusation d'assassinat... + +--Il n'en est plus question. Ça ne tenait pas debout. Te voilà rassuré, +je crois. + +Ah! j'oubliais!... il paraît que, décidément, c'est le marquis de Ganges +que j'ai tué... le juge a reçu un télégramme de Nice qui ne laisse aucun +doute... je suppose d'ailleurs que tu savais déjà à quoi t'en tenir +puisque tu connais sa femme... c'est-à -dire sa veuve. + +Quand il te plaira de me mettre au courant de tes relations avec elle, +je t'écouterai volontiers. + +Maintenant que j'ai parlé devant monsieur, comme si monsieur était un de +tes plus anciens amis, devant monsieur que je n'avais jamais vu... + +--Vous ne vous en souvenez pas, mais nous nous sommes déjà rencontrés, +interrompit doucement le vicomte... + +--Où donc? + +--D'abord, à la Closerie des Lilas, dimanche dernier. Je causais avec M. +Cormier, et je venais de le quitter quand vous l'avez rejoint... + +--Alors, vous avez dû assister à la querelle? + +--Non, pas même au commencement. Et aujourd'hui, je vous ai revu près du +rond-point des Champs-Elysées. Vous étiez assis sur un banc, à côté de +votre ami... + +--Oui, et quand je me suis aperçu que vous alliez aborder Cormier, j'ai +filé sans vous regarder... mais je vous reconnais... et je ne mets pas +en doute que vous soyez lié avec Paul. C'est pour cela que j'ai parlé +devant vous de ma visite au juge d'instruction. Il me semble que le +moment serait venu pour vous de me renseigner un peu... sur... + +--Sur tout ce que vous voudrez, monsieur, dit avec empressement le +vicomte, ou, pour mieux dire, sur tout ce qui peut vous intéresser. Je +vous ai dit qui j'étais et où j'avais rencontré M. Cormier. Il me reste +à vous expliquer les suites de cette rencontre et le rôle que madame de +Ganges y a joué. + +--Précisément. + +--Mon rôle, à moi, a été très effacé et je ne l'ai pas cherché. Votre +ami le sait bien. Et je tiens à le consulter avant de vous répondre au +sujet de la marquise. M'engage-t-il à vous raconter des faits qu'il +connaît aussi bien que moi ou bien préfère-t-il vous les raconter +lui-même? Je m'en rapporte entièrement à sa décision. + +--Il vaut mieux que ce soit moi, dit Paul sans hésiter. + +--C'est aussi mon avis. Je laisserai donc M. Cormier vous éclairer sur +une situation très délicate pour lui... pour madame de Ganges et pour +moi, si je m'en mêlais, ce qu'à Dieu ne plaise. + +Je n'en reste pas moins à votre disposition, messieurs. Vous me +trouverez toujours prêt à vous servir. + +Le vicomte n'alla pas jusqu'à la poignée de mains que Mirande aurait +peut-être refusée. Il salua poliment et il s'en alla par le boulevard +Saint-Michel. + +Mirande le laissa filer avant de dire rageusement à Cormier: + +--Ah! tu as un drôle d'ami, toi!... et tu t'y es si bien pris que si +nous ne sommes pas tous coffrés, ce n'est pas ta faute. Comment! tu +m'envoies chez le juge d'instruction, en me pressant de me déclarer et +tu me caches les dessous de l'affaire!... tu me laisses croire que tu ne +connaissais pas ce marquis de Ganges... et voilà que j'apprends que tu +es au mieux avec sa femme... tu aurais dû au moins m'avertir. Et tu me +permettras d'ajouter que puisque tu es son amant, c'était à toi de le +battre. + +--Je ne suis pas son amant et je te somme de m'écouter, au lieu de +t'emporter et de m'adresser des reproches que je ne mérite pas. + +--Soit!... qu'as-tu à me dire? + +--Ici, rien. Ta vas me faire le plaisir de venir avec moi au Luxembourg. +Nous causerons en nous promenant sous les arbres. Ce sera long et je ne +veux pas qu'on nous dérange. + +Mirande criait toujours plus fort que son ami Paul, mais toujours aussi, +il finissait par se ranger à son avis. + +Il se tut donc et il le suivit jusqu'au jardin qui, dans la saison où on +était, reste ouvert très tard. + +Paul lui fit traverser les allées qui entourent le bassin entre les deux +terrasses. Il s'était mis en tête de lui raconter ses aventures avec la +marquise à l'endroit où elles avaient commencé. + +Le décor n'avait pas changé depuis le mémorable dimanche où Paul +Cormier, sans songer à mal, avait fait la connaissance d'une marquise. + +Les grands marronniers de la Terrasse avaient toujours leurs panaches +blancs et le soleil à son déclin éclairait obliquement la longue allée +de l'Observatoire. + +Seulement, il était tard et les promeneurs étaient moins nombreux. Les +bourgeoises assises en famille avaient quitté le jardin et les +étudiantes n'étaient pas encore en nombre. + +C'est le chemin qu'elles préfèrent pour aller à Bullier, mais le bal ne +commence guère avant dix heures et ces dames achevaient leurs cigarettes +devant les cafés du Boul'Mich. + +Les deux amis ne pensaient guère en ce moment aux plaisirs du quartier. +Paul, fort ému et assez inquiet, cherchait un moyen de sortir des +terribles embarras où il s'était mis et Jean, très rogue et très mal +disposé, attendait des explications que son ami ne se pressait pas de +lui fournir. + +--Voyons, dit-il en s'arrêtant tout à coup, te décideras-tu à parler, +oui ou non? J'en ai assez de rôder sur cette terrasse et je te prie de +m'apprendre enfin ce que c'est que cette marquise de Ganges dont tout le +monde me rabat les oreilles. + +--Tu la connais, répondit Cormier. + +--Moi!... allons!... pas de blagues!... je n'ai pas envie de rire. + +--Je te répète très sérieusement que tu as vu la marquise de Ganges et +que tu lui as parlé. + +--Où?... quand?... vociféra Mirande, dont la voix avait l'éclat des +cymbales. + +--Pas si haut, je te prie. Il est au moins inutile que les promeneurs +nous remarquent... et il peut y avoir des mouchards, ici comme ailleurs. + +--C'est bon. Je me tais... mais explique-toi... + +--Tu as vu madame de Ganges, dimanche dernier, pendant la musique, au +Luxembourg. Elle était assise là -bas, au pied de cette statue... + +--Comment! la pimbêche blonde qui m'a si bien blackboulé... + +--C'était la marquise. + +--Alors, parbleu! toi qui la connaissais, tu aurais dû m'avertir qu'elle +était si farouche. + +--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour t'empêcher de l'aborder. Tu n'as +pas voulu m'écouter. Mais, à ce moment-là , je ne la connaissais pas du +tout. C'est après... bien après... quand tu étais déjà parti avec tes +noceuses. C'est alors seulement que je l'ai revue et que j'ai eu avec +elle une conversation... + +--Ah! je te reconnais bien!... tu fais tes coups à la sourdine, toi... +tu as attendu que je ne sois plus là pour me couper l'herbe sous le +pied... je m'en moque, mais je tiens à te dire qu'on ne se conduit pas +comme ça quand on pose pour le parfait gentleman. + +--Laisse-moi donc parler... Je ne songeais pas à te supplanter. + +--Mais tu y es arrivé tout de même... sans t'en douter... je comprends +que tu te sois laissé aller... Une marquise, c'est ton rêve depuis que +je te connais... et la première que tu as trouvée par hasard, tu ne l'as +pas manquée. + +--Tu raisonnes à faux, car au moment où elle m'a adressé la parole, je +ne me doutais pas du tout qu'elle était marquise. Je la prenais même +pour une grande cocotte. + +--Et c'est une illumination d'en haut qui t'a fait apercevoir sous son +chapeau une couronne de marquise! + +--C'est plus tard que j'ai su qui elle était... et je l'ai su par +hasard... c'est-à -dire... + +--Ne patauge donc pas dans les blagues... + +--Ah! tu m'ennuies, à la fin! s'écria Paul Cormier. Tu m'interromps sans +cesse et je ne peux pas parvenir à placer un mot. Je te déclare que, si +tu continues, je vais te planter là ... tu iras te renseigner ailleurs... +moi, je ne te reverrai plus. + +--Allons!... je t'écoute... raconte et sois bref. Tu en es resté au +moment où tu as retrouvé la blonde que tu cherchais. + +--Je ne la cherchais pas du tout. Je m'en allais tranquillement dîner +chez ma mère, au Marais. Au moment où je montais dans un fiacre, près de +la grille de la rue de Vaugirard, une femme voilée entrait dans ce +fiacre par l'autre portière et me faisait signe de prendre place à côté +d'elle. Naturellement, je ne me suis pas fait prier. Deux minutes après, +elle relevait sa voilette, et je reconnaissais la dame de la terrasse. +Alors, je l'avoue, je me suis cru en bonne fortune. + +--Je m'y serais cru à moins!... une femme qui t'enlève en voiture! + +--Eh bien, je me trompais complètement... Dès que j'ai essayé de lui +faire une cour un peu accentuée, elle m'a rembarré de la belle façon, en +me menaçant de descendre. + +--Et tu as été assez nigaud pour te tenir tranquille! + +--J'aurais peut-être insisté, si je ne m'étais promptement aperçu que je +lui étais tout à fait indifférent et qu'elle ne m'avait fait monter que +pour me parler d'un autre homme. + +--Ça, c'est plus fort! + +--Oui, mon cher, pour me demander une foule de détails sur la vie que +cet homme mène à Paris... + +--Un homme que tu connais? + +--Bien entendu! Si je n'étais pas lié avec lui, elle se serait adressée +à un autre que moi. + +--Un de tes amis alors?... et tu ignorais qu'il a été l'amant de cette +femme? + +--Je l'ignore encore et j'ajouterai que je ne le crois pas. + +--Alors, pourquoi s'intéresse-t-elle tant à lui? + +--Je n'ai pu le savoir. + +--Ah! décidément, tu me fais là des contes à dormir debout... et je +commence à me lasser de deviner des énigmes. Finissons-en! Nomme-le moi +cet ami qui a tourné la tête à ta marquise. Je suppose que je le +connais, car autrement ce ne serait pas la peine de me dire un nom qui +ne m'apprendrait rien. + +--Personne ne le connaît mieux que toi. + +--Alors, vas-y... comment s'appelle-t-il? + +--Tu ne devines pas? + +--Pas du tout. + +--Il s'appelle Jean de Mirande. + +--Te moques-tu de moi? + +--En aucune façon. Je te répète qu'elle ne m'a parlé que de toi, tout le +temps que le voyage a duré. Et sais-tu comment elle a commencé?... par +me remercier de ne pas l'avoir abordée lorsqu'elle était assise sur la +terrasse... et elle a ajouté en parlant de toi: «Quel dommage qu'un +garçon si bien né soit si mal élevé.» + +--Qu'en savait-elle si j'étais bien né? + +--C'est précisément ce que je lui ai demandé. Elle m'a répondu que tu +lui avais jeté à la volée ton nom et ton adresse. Elle ignorait ton +adresse, mais ton nom lui était parfaitement connu, parce qu'elle est, +comme toi, du Languedoc. Seulement, si elle a beaucoup entendu parler de +ta famille, il paraît, s'il faut l'en croire, que tu n'as jamais entendu +parler de la sienne. + +--Ça prouve que la sienne n'est guère illustre, car je suis encore assez +ferré sur l'armorial de mon pays. Ainsi, je sais depuis longtemps qu'il +existe des comtes ou marquis de Ganges. + +--Elle a épousé le dernier du nom. + +--Et cette noble alliance ne me paraît pas lui avoir réussi, ricana +Mirande. Mais pourquoi s'occupe-t-elle de moi? + +--Je ne suis pas en mesure de te répondre, répondit Paul Cormier. Elle +m'a questionné sur la vie que tu mènes à Paris. Elle a été jusqu'à me +demander si tu avais une maîtresse... et il m'a semblé qu'elle était +contente d'apprendre que tu courais beaucoup, sans t'attacher à aucune +femme. + +--Si c'est comme ça que tu as fait mon panégyrique, je ne te remercie +pas. + +--Je ne pouvais rien dire qui te fût plus favorable, car j'ai très bien +vu qu'elle craignait que tu n'eusses le cÅ“ur pris. Enfin, elle m'a tant +et tant parlé de toi que j'ai fini par me fâcher. Je lui ai demandé pour +qui elle me prenait. Alors, elle s'est excusée en me jurant que je +venais de lui rendre un immense service et que plus tard, elle me dirait +tout, à condition que, pour le moment, je ne lui en demanderais pas +davantage. + +--Et tu t'es soumis à la condition? + +--Faute de pouvoir faire autrement. Je suis descendu de la voiture sans +avoir rien obtenu que la promesse d'une lettre qu'elle devait m'écrire +et que j'attendrais encore si je m'en étais tenu là ... Ah! j'oubliais de +te dire que, pour me calmer, elle m'avait juré qu'elle ne t'aimait pas, +et qu'elle ne t'aimerait jamais, parce qu'elle ne pouvait pas t'aimer... +Je n'ai pas compris. + +--Et moi, je ne comprends pas... à moins que cette marquise ne soit une +sÅ“ur que feu mon père m'aurait donnée jadis sans me prévenir. Mais ça +m'est égal. Arrive au dénouement de l'aventure. Tu en es toujours à peu +près au même point. On dirait que tu ménages tes effets. + +--Je vais abréger. Elle m'a planté là près du rond-point des +Champs-Elysées, mais je l'ai suivie si adroitement qu'elle ne m'a pas +vu. Elle est entrée dans une maison de l'avenue d'Antin. J'y suis entré +sur ses talons et je suis arrivé en même temps qu'elle au seuil d'une +espèce de _hall_ en plein vent où un domestique m'a pris pour son mari +et a annoncé bravement: M. le marquis et madame la marquise de Ganges.. + +--Ça, c'est amusant, dit Mirande en riant. + +--Pas si amusant que tu crois. C'est à la méprise de cet imbécile de +larbin que nous devrons, toi et moi, des ennuis sans nombre. Je suppose +que tu commences à deviner la suite. + +--Je l'entrevois, mais... + +--Tu y as assisté... tu y as même joué le principal rôle dans une scène +à laquelle j'arrive. Chez la dame qui recevait avenue d'Antin, se +trouvait ce vicomte de Servon que je viens de te présenter. Il n'avait +jamais vu l'autre marquis de Ganges, le vrai... il a cru que c'était +moi... je ne pouvais pas le détromper sous peine de mettre la marquise +dans un terrible embarras. Je l'ai laissé dire et j'ai pu, au bout de +deux heures, m'esquiver sans qu'il y eût de scandale. Je me croyais +quitte; j'ai été dîner chez ma mère et après, je suis venu te rejoindre +à Bullier. Je ne prévoyais pas que la fatalité y amènerait ce vicomte de +Servon, qu'il m'appellerait très haut par mon faux nom et par mon faux +titre, que le mari, arrivé à Paris le jour même, se trouverait là tout à +point pour entendre... maintenant, tu sais le reste. + +--Oui... et je conviens que tu es moins coupable que je ne pensais. Je +te reproche pourtant de ne pas m'avoir dit la vérité avant le duel. + +--Tu ne m'en as pas laissé le temps. Le soufflet que tu as donné au +marquis m'a coupé la parole. + +--Bon!... J'ai été trop vif... mais après l'affaire, pourquoi m'avoir +laissé croire que tu ne connaissais pas ce malheureux que je venais +d'embrocher?... c'était si simple de m'apprendre que... + +--C'était impossible. Avant le combat, pendant le trajet que j'ai fait +côte à côte avec lui, il m'avait raconté son histoire et il m'avait +chargé de remettre, s'il lui arrivait malheur, son portefeuille à sa +femme. J'avais accepté et je ne pouvais rien te dire avant de m'être +acquitté cette triste mission. + +--C'est juste, et il est survenu un tas d'incidents que tu m'as racontés +tantôt aux Champs-Elysées... entre autres l'intervention de ce chenapan +qui nous a vus au bastion et qui t'a dénoncé. Tout ça commence à se +débrouiller. Mais la marquise... cette marquise dont tu viens de me +parler ce soir pour la première fois, tu l'as revue, puisque tu lui as +remis le message de son mari. + +--Je l'ai revue, hier, chez elle, et notre entrevue a duré plus d'une +heure. + +--Alors, tu dois être fixé sur son compte. + +--Pas beaucoup mieux que je ne l'étais le premier jour. D'abord, j'ai eu +beaucoup de peine à arriver jusqu'à elle. Je ne voulais pas faire passer +ma carte de peur qu'elle refusât de me recevoir. J'ai dit que je venais +de la part du marquis de Ganges. Je ne mentais pas. Mais l'homme à qui +j'ai eu à faire a commencé par me dire que c'était impossible... tu le +connais celui-là ... tu as eu maille à partir avec lui, dimanche, au +Luxembourg. + +--Cet escogriffe qui a l'air d'un gendarme en bourgeois? + +--Précisément. Il paraît que c'est un ancien officier qui a été jadis +l'ami du père de la marquise et il occupe chez elle les fonctions de +garde du corps ou de porte-respect... Bref! madame de Ganges a fini par +me recevoir... dans le jardin de son hôtel où elle était avec une jeune +femme de ses amies, qui m'a cédé la place et que j'ai saluée en +passant... une merveilleuse beauté, mon cher, aussi brune que la +marquise est blonde... Je n'ai pas osé demander qui elle était. + +--Et moi je ne tiens pas à le savoir. Arrive à ton explication avec la +marquise. + +--Elle a été longue et orageuse, l'explication. Madame de Ganges m'a +amèrement reproché ma conduite de la veille. J'ai essayé de me justifier +en lui déclarant que j'étais amoureux d'elle... et c'est vrai, mon +cher... je suis pris... + +--Tant pis pour toi!... Continue. Comment a-t-elle pris la nouvelle de +la mort de son mari? + +--Elle a d'abord refusé d'y croire. Mais quand je lui ai remis le +portefeuille, elle a changé de note. Elle a été très émue, très +troublée... il ne m'a pas paru qu'elle fût très affligée... ce marquis +était un fort mauvais mari qui lui a joué tous les tours imaginables et +qui lui a mangé une partie de sa fortune. Elle ne peut pas le regretter +beaucoup. + +--Lui as-tu raconté comment il est mort? + +--Il le fallait bien, et je lui ai tout dit: les confidences que son +mari m'avait faites... les incidents qui ont amené la rencontre... et +même le nom de l'adversaire du marquis... Elle me l'a demandé. + +--Et quand elle a su que c'était moi? + +--Elle a eu un cri parti du cÅ“ur... une exclamation que je tiens à te +répéter comme je l'ai entendue... elle a dit: «Jean de Mirande! c'était +donc écrit qu'il troublerait encore une fois ma vie!...» Et comme je lui +ai naturellement demandé ce que tu lui avais fait, elle m'a répondu: «Il +a fait le malheur d'une personne à laquelle je m'intéresse.» + +--Du diable si je devine qui! Elle aurait bien dû prendre la peine de me +le dire quand je l'ai abordée dimanche sur cette terrasse où tu m'as +ramené, ce soir. + +--Nous n'en serions probablement pas où nous en sommes. Mais laisse-moi +te raconter comment s'est terminée mon entrevue. La marquise y a mis fin +en me congédiant, assez sèchement, sans me rien promettre et en me +laissant entendre qu'elle allait quitter Paris. + +J'ai eu beau lui dire que rien ne la forçait à partir, que cette affaire +serait vite oubliée et que, s'il le fallait pour la tranquilliser, je +m'abstiendrais de la revoir; elle n'a rien voulu entendre et j'ai dû me +retirer sans avoir rien obtenu d'elle qui ressemblât à un engagement. + +--Ça vaut mieux pour toi, dit philosophiquement Mirande. Cette marquise +ne porte pas bonheur. Ce que tu as de mieux à faire, c'est de ne plus +penser à elle. + +--J'ajoute, reprit Cormier, toujours plein de son sujet, qu'on est venu, +pendant que j'étais là , apporter une lettre adressée au marquis de +Ganges--c'est-à -dire, à moi--une lettre contenant de l'argent... huit +mille francs que, la veille, j'avais gagnés sur parole à ce vicomte de +Servon chez la dame de l'avenue d'Antin. La marquise l'a renvoyée... + +--Et tu n'en as plus entendu parler? demanda Mirande en éclatant de +rire. + +--M. de Servon m'a remis la somme aujourd'hui, quand je l'ai rencontré +aux Champs-Elysées. + +--Alors, tu roules sur l'or!... Je ne t'ai jamais connu tant d'argent à +la fois. + +--Et je n'en ai jamais eu dont la possession m'ait fait si peu de +plaisir. Je le donnerais sans regret au premier mendiant que je +rencontrerai. + +--Garde-le pour une meilleure occasion. Maintenant que tu m'as tout +dit..., car je suppose que c'est tout... + +--Oui... tu sais le reste... ma visite au père Bardin et +l'interrogatoire dans le cabinet de son fils... l'entrée en scène de cet +abject coquin... + +--Je connais tout ça. Maintenant, résumons-nous. Me voilà fortement +compromis, toi un peu moins, et ta marquise, pas du tout, jusqu'à +présent. Que comptes-tu faire? as-tu toujours l'intention de te faire +son champion, sans qu'elle t'y ait convié, ni même autorisé? + +--Je ne peux pas la défendre malgré elle, mais je l'ai quittée en lui +jurant qu'elle me trouverait toujours prêt à faire ce qu'elle me +demanderait, et je tiendrai ma parole. + +--Alors, tu en es décidément amoureux? + +--Amoureux fou. + +--Bien fou, en effet; mais ça te regarde. Je n'entreprendrai pas de te +guérir. Je n'ai qu'une simple question à t'adresser et je te prie d'y +répondre nettement. + +--Parle! + +--Trouveras-tu mauvais que moi qui ne suis pas amoureux de la dame en +question et qui ne le deviendrais jamais, je t'en réponds... +trouveras-tu mauvais que j'aille la voir? + +--Non... mais tu ne la verras pas. + +--C'est mon affaire. Je te demande seulement si tu ne m'en voudras pas +d'essayer. + +--Pourquoi t'en voudrais-je? + +--Tu aurais bien tort, car je te jure que je ne lui ferai pas la cour. + +--Je te crois... mais tu peux bien me dire pourquoi tu tiens à la +connaître. Il me semble d'ailleurs que tu oublies un peu trop que tu as +tué son mari. Elle le sait, puisque je le lui ai dit, et je suis très +sûr qu'elle s'en souvient. + +--C'est un rude service que je lui ai rendu là . + +--Peut-être, mais il ne serait pas décent qu'elle en convînt... et +encore moins qu'elle te reçût.. + +--Qu'elle me reçoive ou non, je trouverai bien le moyen de lui parler. + +--Lui parler de quoi? + +--Du passé, parbleu!... de sa vie que, s'il faut l'en croire, j'ai déjà +troublée sans m'en douter... de cette personne enfin qui l'intéresse et +dont j'ai fait le malheur!... Je te cite ses propres paroles que tu m'as +répétées tout à l'heure. + +--Et tu espères qu'elle t'en dira davantage? + +--Non seulement je l'espère, mais je n'en doute pas. Il ferait beau voir +qu'elle refusât de s'expliquer. J'ai la prétention de n'avoir fait le +malheur de personne et je n'admets pas qu'on m'accuse sans preuves, même +quand c'est une femme qui m'accuse. Je sommerai donc catégoriquement ta +marquise de me nommer ma prétendue victime... quand ce ne serait que +pour me mettre à même de réparer mes torts, si, par impossible, j'en +avais eu. Je soupçonne qu'il y a là -dessous un malentendu, mais je veux +en avoir le cÅ“ur net... et si, comme elle le prétend, elle est du +Languedoc, nous arriverons vite à nous entendre. + +Je n'ai pas, je pense, besoin d'ajouter que mes relations avec elle en +resteront là . + +C'est tout au plus si je profiterai de cette première et unique entrevue +pour lui faire de toi un éloge bien senti, conclut en riant Jean de +Mirande. + +--Comme tu voudras, dit Paul. Pourvu que je ne m'en mêle pas. + +--Je l'espère bien. Tu me gênerais. + +--Moi, je vais tâcher de voir notre juge. Il viendra peut-être ce soir +chez son père... je vais m'y transporter. + +--Et dîner? interrogea Mirande. + +--Tu penses à dîner, toi! + +--Parfaitement. Et je te déclare que je vais de ce pas prendre chez +Foyot quelque nourriture. + +--Eh! bien, moi, qui n'ai pas faim, je vais prendre... une voiture qui +me conduira au Marais... + +--Alors, viens avec moi jusqu'à la rue de Vaugirard... Nous n'avons que +le temps... la retraite est battue... on va fermer les grilles. + +En effet, la nuit tombait, la terrasse s'était vidée peu à peu, et les +gardiens avaient commencé leur ronde pour faire sortir les +retardataires. + +Au bout du quinconce, sous les derniers marronniers, près d'une baraque +où ou vend des gâteaux et des jouets et que la marchande venait de +clore, un adjudant, médaillé, parlementait avec un enfant qui +s'obstinait à rester sur une chaise où il s'était assis à la turque, les +jambes croisées. + +--Allons, petit, décampe! disait l'adjudant. On ferme. + +--Ça m'est égal, j'attends maman, répondait l'enfant. + +--Où est-elle, ta maman? si elle était au Luxembourg, elle viendrait te +chercher. + +--Elle va venir. + +--Eh bien! elle te trouvera à la maison. Allons! je n'ai pas le temps de +t'écouter. Houste!... décanille ou je te flanque au violon. + +Le gardien allait empoigner le récalcitrant au collet; mais, le petit se +leva d'un bond, sauta au bas de la chaise, s'adossa au piédestal d'une +statue, et, brandissant une pelle en bois qu'il tenait dans sa petite +main, il cria de toute la force de sa voix enfantine: + +--Vous, si vous me touchez, je vous casse la figure. + +Il était si comique dans cette attitude menaçante que l'adjudant ne put +pas s'empêcher de faire comme les deux amis, qui riaient de bon cÅ“ur. + +--Il me plaît, ce moucheron, dit Mirande. + +--Il est gentil comme un amour, mais il me semble que son éducation a +été quelque peu négligée, reprit gaiement Paul Cormier. + +--Je ne trouve pas. On veut le faire marcher, ça ne lui plaît pas. Il se +rebiffe. Il a raison. Si j'avais un garçon, je le voudrais comme ça. + +Voyons un peu comment la discussion va finir. + +--Allons, méchant môme, reprit le gardien, finissons-en. File, si tu ne +veux pas que je te mène au poste, où on te mettra jusqu'à demain dans un +cachot tout noir. Tu seras bien mieux chez ta maman. + +L'enfant, au lieu de répondre, resta sur la défensive, le dos appuyé au +piédestal et la pelle levée comme un sabre. + +Le gardien n'avait qu'à étendre la main pour l'enlever comme une plume, +mais le brave homme hésitait de peur de faire du mal à un récalcitrant +qui n'avait pas beaucoup plus de cinq ans et qui n'était guère plus gros +qu'un moineau. + +Ce révolté précoce était très bien habillé, à la russe, toque en tête, +culotte de velours, chemise de soie rouge et bottes minuscules montant +jusqu'au genou. + +Il avait tout à fait l'air d'un enfant de bonne maison, bien soigné et +bien nourri. + +La figure était charmante, ronde avec un teint d'un blanc mat, de grands +yeux noirs bien ouverts, des cheveux bruns très fins coupés carrément +sur le front. + +Sérieux avec cela comme un petit homme et pas plus intimidé devant ce +militaire à grandes moustaches que s'il avait eu à faire à sa bonne. + +--Il est un peu jeune pour coucher au poste, dit en riant Mirande qui +s'était rapproché. + +--Eh! parbleu! je n'ai pas envie de l'y mettre, s'écria l'adjudant. +C'est pas sa faute à ce gamin si ses parents l'ont oublié là . Bien sûr, +il n'est pas venu ici tout seul... il devait être avec sa mère et elle +est partie, sans s'inquiéter de lui... Faut être à Paris pour voir des +choses comme ça! + +--Qu'est-ce que vous dites de ma mère? cria le petit en grossissant sa +voix et en faisant mine de se jeter sur le gardien. + +Il était si drôle que le gardien se mit à rire et dit à Mirande qui se +tenait les côtes: + +--C'est de la graine d'insurgé, ce crapaud-là . Ah! on les élève bien, à +présent, les mioches!... pour lui apprendre à vivre, j'ai bonne envie de +l'enfermer dans le jardin... quand il fera nuit noire, il aura peur et +il saura bien appeler au secours. + +--C'est peut-être votre uniforme qui l'effarouche, dit Jean. Voulez-vous +que j'essaie de lui faire entendre raison? + +--Comme vous voudrez, pourvu que ça ne traîne pas... car nous allons +fermer... et vous seriez pris, messieurs... + +--Pas de danger et je réponds du petit. + +L'adjudant haussa les épaules et reprit sa ronde pendant que Mirande +s'approchait de l'enfant qui n'avait pas cessé de le regarder depuis le +commencement de cette petite scène et qui l'attendit de pied ferme. + +Cormier admirait la désinvolture de son camarade qui, dans la situation +où ils étaient tous les deux, prenait souci d'un marmot égaré sous les +arbres d'un jardin public, sans s'inquiéter de prévoir où le mènerait +cette fantaisie de jouer au saint Vincent de Paul. + +Et Cormier n'avait garde de s'en mêler, car il lui tardait de se faire +conduire au Marais pour s'aboucher avec Bardin. + +--Mon petit ami, dit Mirande au gamin toujours campé comme un jeune coq +qui s'apprête à jouer de l'ergot, ce militaire a eu tort de vouloir vous +emmener de force, mais c'est bien vrai qu'on va fermer le jardin. Vous +voyez que monsieur et moi nous nous en allons. Voulez-vous venir? + +--Avec vous, je veux bien, répondit aussitôt l'enfant. Vous ne me +tutoyez pas et vous me parlez poliment, vous. + +--Un fils de roi, déguisé, ricana entre ses dents Paul Cormier. + +--Donnez-moi la main, reprit Mirande. + +Le petit la lui donna, non sans l'avoir encore une fois toisé de la tête +aux pieds. Il avait commencé par là avant de lui répondre. Probablement +la physionomie de l'étudiant lui plaisait. + +--Tu es fou, dit Paul à l'oreille de son ami; que vas-tu faire de cet +enfant? + +--Je n'en sais rien... le reconduire chez sa mère... ça m'amusera... +elle est peut-être jolie... + +--Tu seras toujours le même. + +--Je l'espère. + +--Mais, malheureux, une mère qui oublie son enfant au Luxembourg, comme +elle y oublierait son ombrelle, je te demande quelle espèce de femme ça +peut bien être! + +--Une femme distraite, assurément. + +--Moi, je crois qu'elle a fait exprès de le perdre. + +--Comme le Petit Poucet, alors... ce serait amusant. Le conte a été mis +en féerie. J'ai vu ça à la Gaieté et je jouerais volontiers un rôle dans +une machine comme ça. + +--Tu y jouerais un rôle de dupe si, comme je le soupçonne, cette mère +veut se débarrasser d'un fils qui la gêne. + +--Je te parie, moi, que c'est une très brave femme qui me remerciera de +lui ramener son garçon. Et, du reste, quand même tu aurais deviné, je +n'abandonnerais pas ce petit. Il me va, parce qu'il a le diable au +corps. + +--Comme toi, parbleu! + +--Peut-être bien... mais ne te monte pas la tête, mon vieux Paul, et va +à tes... non, à nos affaires. Je verrai ce que je peux faire de ce +moutard, et quand je serais obligé de le garder jusqu'à demain matin, il +n'y aurait pas grand mal. J'ai de la place chez moi pour le coucher. +Mais, sois tranquille, je ne me propose pas encore de l'adopter. Et +demain, j'aurai d'autres chats à fouetter que de faire la bonne +d'enfants, car je veux voir madame de Ganges, quand je devrais escalader +le mur de son jardin. + +Les deux amis étaient arrivés à la grille de la rue de Vaugirard, +Mirande tenant toujours par la main l'enfant qui ne disait mot. + +--A demain matin! dit Paul, en tirant de son côté. Ne sors pas avant de +m'avoir vu. + +Mirande le laissa partir et fila vers la rue de Tournon où il se +proposait de dîner, au restaurant Foyot. + +Il eut soin, bien entendu, de raccourcir ses enjambées, afin de se +mettre au pas du petit, lequel trottinait à son côté, sans manifester la +moindre velléité de le quitter, et sans demander où le menait son +conducteur. + +Et Mirande, qui ne s'étonnait pas facilement, commençait à s'étonner de +la hardiesse insouciante de ce gamin qu'il venait de ramasser au +Luxembourg. + +Ce morveux ne s'inquiétait pas plus de sa mère que s'il n'en avait +jamais eu. + +Devant le palais du Sénat, Véra, l'étudiante russe, et Maria, l'élève +sage-femme, leur barrèrent le passage. + +Mirande, qui ne les avait pas revues depuis la soirée de dimanche à la +Closerie des Lilas, se serait bien passé de les rencontrer; mais il en +prit son parti, sachant bien qu'il ne pourrait pas toujours les éviter, +et comme il ne faisait jamais les choses à demi, il commença par les +inviter à dîner. + +Ces demoiselles acceptèrent avec enthousiasme, et Maria s'écria: + +--C'est à toi, ce mômaque?... oh! ne dis pas que non... Il te +ressemble... c'est toi, tout craché. + +Mirande allait protester contre la paternité qu'on lui attribuait; mais +l'enfant dégagea sa main, vint se planter devant l'apprentie sage-femme, +et de sa voix grêle, il lui cria, en se haussant sur ses orteils: + +--Pourquoi m'appelez-vous? _mômaque_? je ne suis pas un singe... et +d'abord, je ne vous connais pas et je vous défends de me parler. + +--Il a entendu macaque, dit Véra en riant aux éclats. + +--Ah! l'amour de mioche! s'écria Maria; fier et colère comme son père... +tu ne peux pas le renier, celui-là . + +--Taisez-vous donc, vous autres!... vous ne dites que des bêtises, +interrompit Mirande. Laissez-moi parler à ce jeune homme. + +Et s'accroupissant jusqu'à ce que sa figure se trouvât à la hauteur de +celle de l'enfant: + +--Mon petit ami, lui dit-il doucement, ces dames, qui sont de mes amies +désireraient vous connaître. Voulez-vous nous dire votre nom? + +--À elles, pas... à vous, oui, répliqua ce singulier gamin. Je m'appelle +Roch. + +--Je vous remercie, mon ami! Roch, c'est votre petit nom. Comment se +nomme votre papa? + +--Je n'ai pas de papa. + +--Mais vous avez une maman? + +--J'en ai deux. + +A cette réponse, les étudiantes pouffèrent et Mirande eut beaucoup de +peine à tenir son sérieux. Il y parvint pourtant, et comme il ne se +souciait pas de continuer dans la rue cet interrogatoire qui aurait fini +par attirer l'attention des badauds, il reprit en changeant de sujet: + +--Voulez-vous venir dîner avec moi, mon cher Roch? + +--Avec vous, oui, répondit l'enfant terrible; avec ces vilaines, non.. + +Les vilaines, c'était les deux étudiantes qui se tordirent de plus +belle, en dépit des gros yeux que leur faisait Mirande. + +--Ah! il ne nous l'envoie pas dire! s'écria l'élève de la Maternité. + +--Je vous assure, mon petit ami, que ces demoiselles vous aiment +beaucoup et qu'elles ne demandent qu'à vous faire plaisir. Vous m'en +ferez un très grand à moi, si vous voulez venir. + +Roch écouta gravement ce discours comme on n'en tient guère aux enfants +de cinq ans, et il finit par répondre, non moins gravement: + +--Eh bien, je viendrai pour vous. + +--A la bonne heure!... Avez-vous faim? + +--Non. J'ai mangé beaucoup de gâteaux au Luxembourg. J'en mange toujours +beaucoup quand je sors avec maman Jacqueline. + +--Elle était donc avec vous, maman Jacqueline? + +--Oui. Et puis, une dame est venue la chercher. Alors, elle m'a dit de +l'attendre... mais elle n'est pas revenue... elle reviendra demain... +elle vient tous les jours... je serais resté dans le jardin, si ce +méchant soldat ne m'avait rien dit. + +--Vous auriez eu grand'peur, la nuit. + +--Non, je n'ai peur de rien. + +--Vous avez tout de même bien fait de venir avec moi... parce que ce +soir, quand nous aurons dîné, je vous reconduirai chez votre maman. + +--Vous savez donc où elle demeure? + +--Non, mais vous me montrerez le chemin. + +--Moi... je ne le connais pas... c'est très loin... avec maman +Jacqueline nous venons toujours en voiture. + +--Et vous croyez qu'elle viendra demain? + +--Oh! oui... à la place où j'étais quand vous êtes passé. + +--Bien, mon petit ami, je vous y ramènerai... ce soir, vous coucherez +chez moi. + +Les deux étudiantes ne perdaient pas un mot de cette causette qui +obligeait Mirande à marcher courbé en deux pour se faire entendre du +petit et qui les mena jusqu'à la porte du restaurant. + +Il avait là ses grandes entrées et on l'y traitait avec toute la +considération due à un client qui fait régulièrement une grosse dépense. + +On lui gardait tous les soirs une table au rez-de-chaussée, dans le bon +coin, et un cabinet au premier étage, pour le cas où il y aurait des +dames--et le cas n'était pas rare. + +Ce soir-là , bien entendu, on prit possession du cabinet, et ces dames, +comme toujours, commandèrent le menu du dîner, pendant que Mirande +s'amusait à faire jacasser l'étonnant gamin qu'il venait de recueillir. + +Jamais l'ami de Paul Cormier n'avait vu ni imaginé un pareil enfant. + +Roch, par instants, raisonnait comme un homme et, en même temps, il +donnait des preuves d'une ignorance extraordinaire. Il ne savait rien, +il n'avait rien vu, et cependant rien ne paraissait le surprendre. + +Ainsi, on voyait bien qu'il n'avait jamais mangé au restaurant, et +pourtant il ne fit pas une question à propos du service des garçons et +des bruits qui montaient du rez-de-chaussée. + +C'était à croire qu'il avait passé sa toute jeune vie dans une tour, +comme certains princes des contes de fées. + +Il ne faisait pas de fautes de français en parlant et il ne se servait +que de locutions d'une politesse recherchée, mais en lui montrant une +carte des prix de l'établissement, Mirande put constater qu'il ne savait +pas lire. + +Les deux invitées étaient revenues de leurs premières idées de +ressemblance entre le gamin et Mirande, quoique Maria persistât à +soutenir qu'ils avaient tout à fait les mêmes yeux et la même façon de +porter la tête. Mais elles s'amusaient beaucoup de ce petit être qui les +examinait avec une insolence imperturbable. + +Véra s'étant avisée de dire que son habillement à la russe n'était pas +réussi, il l'avait vertement rabrouée en lui disant que c'était maman +Jacqueline qui l'avait choisi et que maman Jacqueline avait très bon +goût. + +Mirande aurait bien voulu le pousser sur cette maman Jacqueline, mais +quand il lui en parlait, l'enfant ne répondait pas grand'chose. + +Son autre maman qu'il ne nommait pas devait être une amie de la vraie, +peut-être une sÅ“ur qu'on ne l'avait pas accoutumé à appeler ma tante. + +De celle-là aussi, il parlait fort peu. + +Du reste, le pauvre baby était visiblement fatigué. Mirande qui +commençait à le prendre en amitié eut pitié de lui et le laissa +s'assoupir peu à peu sur la petite chaise où on l'avait juché pour le +mettre à table après que Maria lui eut attaché une serviette au cou. + +En sa qualité de future sage-femme, Maria avait des instincts maternels +qu'elle contenait pour ne pas troubler ses études, mais qui ne +demandaient qu'à se faire jour. + +Le bruit du duel s'était répandu lentement dans le quartier et Mirande +qui y avait joué le principal rôle, dut subir de la part de ces +demoiselles un interview complet. + +Il dit ce qu'il lui plut de dire et il n'eut pas trop de peine à éviter +de mettre en scène la marquise de Ganges dont les deux étudiantes +ignoraient absolument l'existence. + +Puis il revint à l'enfant dont il commençait à se préoccuper, sans trop +savoir pourquoi. + +Il l'avait emmené, sans se demander ce qu'il allait en faire. + +Une idée qui lui était venue tout à coup et aux conséquences de laquelle +il n'avait pas pris le temps de réfléchir. + +Jean de Mirande était l'homme du premier mouvement, qui n'était pas +toujours le bon. + +Et, cette fois, il ne regrettait pas d'y avoir cédé. + +Recueillir un enfant égaré ou abandonné, c'était une bonne action dont +il ne pouvait que se féliciter et qu'il se sentait tout disposé à +parfaire en s'occupant de rendre à sa mère ce singulier garçonnet. + +Il n'aurait même pas répugné à le garder et à se charger de lui, s'il ne +retrouvait pas cette mère encore plus singulière qui était partie sans +son fils, et qu'on n'avait plus revue. + +Depuis qu'il avait l'âge d'homme, Mirande ne s'était jamais occupé des +enfants que pour demander à quelle heure on les couchait. Il les +considérait comme des êtres malfaisants et surtout incommodes. Il avait +toujours fui comme la peste les femmes affligées de progéniture, et +comme celles-là sont rares au quartier latin, où il passait sa vie, il +n'avait jamais l'occasion d'être gêné par la marmaille. + +Il approuvait fort le législateur d'avoir interdit la recherche de la +paternité et il ne lui était jamais arrivé de souhaiter de perpétuer le +nom de Mirande qui s'éteindrait en sa personne, s'il ne se décidait pas +à changer d'existence. + +Et il n'en prenait pas le chemin. + +Aussi n'en revenait-il pas de se découvrir des sentiments qu'il ne se +connaissait pas. Il n'y voulait pas croire et il comptait bien que cet +accès d'attendrissement paternel passerait comme beaucoup d'autres +caprices auxquels il était sujet. + +Véra, la Russe, qui, comme lui, manquait absolument de vocation pour le +mariage et ses conséquences, se mit à le blaguer à propos du petit. +Maria, l'élève sage-femme, prit le contre-pied, et Mirande, pour +entretenir une discussion qui l'amusait, se fit un malin plaisir +d'exagérer en déclarant qu'il ne lui manquait, pour être heureux, que +d'avoir un intérêt dans la vie, et que son bonheur serait d'avoir un +enfant comme celui-là . + +--Farceur, va! lui dit la nihiliste. Je voudrais bien t'y voir avec un +gosse sur les bras. Où le remiserais-tu, les soirs de Bullier? + +--Il n'aurait qu'à me le confier, répliqua Maria. + +--Pour l'élever au biberon, avec de l'absinthe au lieu de lait! Tu +ferais mieux, mon vieux Jean, de l'envoyer à l'école, puisqu'il ne sait +pas lire... à cinq ans!... c'est raide! + +Qu'est-ce que ça peut bien être que son père et sa mère? + +--Absent, le père. Le môme vient de vous dire qu'il n'en avait pas. +Probablement, la mère n'est pas pour l'instruction obligatoire. + +--J'ai comme une idée qu'elle ne vaut pas cher, cette mère-là . + +Roch qui sommeillait, ouvrit un Å“il, regarda fixement Véra et se +rendormit presque aussitôt sur sa chaise. + +--C'est drôle, murmura l'apprentie sage-femme on dirait qu'il a entendu +et qu'il a compris. + +--Un enfant prodige, alors! ricana la Russe. Dis donc, Jean?... es-tu +bien sûr qu'il n'est pas à toi? + +--On n'est jamais sûr de ces choses-là , répondit en riant Mirande. + +--Si nous lui demandions un peu de nous raconter d'où il sort... et ce +qu'il a fait depuis qu'il n'est plus en nourrice? + +--Oh! laissez-le en repos. Vous voyez bien qu'il n'en peut plus. + +--Et du reste, reprit Véra, je parie que vous aurez beau le questionner, +il ne vous dira pas ce qu'on lui a défendu de vous dire. + +--Comment! tu crois qu'on lui a fait la leçon. + +--Parfaitement. + +--Et dans quel but? + +--Est-ce que je sais?... une femme qui t'en veut et qui cherche à te +jouer un tour... + +--Je me demande quel tour on pourrait me jouer avec ce petit. + +--Peut-être te compromettre... dire que tu es son père et te forcer à le +reconnaître... + +--Si je croyais ça, grommela Mirande en fronçant le sourcil, je le +conduirais ce soir chez le commissaire de police et je l'y laisserais. + +--Ce serait très mal! s'écria avec conviction Maria. Je l'emmènerais +plutôt chez moi. J'ai un petit lit pour le coucher, le pauvre Chérubin. +Mais vous voyez bien qu'il dort de tout son cÅ“ur. C'est cette Véra avec +ses imaginations!... si on l'écoutait, on verrait des mystères et des +complots partout, comme dans son pays. + +Cette fois, il n'y avait pas à en douter. L'enfant dormait si bien qu'il +glissait insensiblement sur sa chaise et qu'il serait tombé si Mirande +ne l'eût enlevé et couché sur un divan qui n'avait pas été mis là pour +servir de berceau à un petit garçon. + +La conversation prit un autre tour. Aussi bien, elle commençait à agacer +Mirande, qui se reprochait presque d'avoir fait dîner l'enfant perdu en +compagnie de deux demoiselles peu respectables. + +--Si je retrouve sa mère, pensait-il, et s'il lui raconte que je l'ai +mené chez Foyot avec des habituées de la Closerie des Lilas, elle n'aura +pas une haute opinion de moi. + +On se remit à parler du duel, et Mirande s'aperçut qu'il avait grandi de +cent coudées aux yeux de Véra depuis qu'elle savait qu'il avait +lestement expédié un homme dans l'autre monde. Cette moscovite ne rêvait +que batailles et exterminations. + +Maria, moins féroce, mais plus curieuse, voulut avoir des détails sur le +drame où Jean avait joué le principal rôle, et elle lui en demanda tant +qu'il finit par ne plus lui répondre et qu'il songea à lever la séance. + +On en était aux liqueurs et Véra, qui ne tenait pas en place, fumait de +grosses cigarettes à la fenêtre, pendant que la tendre Maria contemplait +le petit Roch, dormant du sommeil de l'innocence. + +--J'en étais sûre, s'écria tout à coup la Russe, nous avons été suivis +par un mouchard. + +--Oh! toi, dit Mirande, tu vois des mouchards partout. + +--Je les vois où ils sont. Venez un peu ici que je vous montre celui-là . + +Jean se leva, s'approcha et aperçut de l'autre côté de la rue de +Tournon, à l'angle de la rue de Vaugirard un homme, immobile comme une +borne, qui avait l'air de monter la garde. + +--Eh bien! quoi? demanda-t-il en haussant les épaules. Il attend une +femme qui lui a donné rendez-vous là . Il en a bien le droit. + +--Maria ou moi, alors, car il ne quitte pas des yeux la fenêtre de notre +cabinet. + +--Ah! tu m'ennuies à la fin. Je ne me cache pas, et si c'est à moi qu'il +en a, il saura bien me le dire, car je vais rentrer chez moi à pied. + +Et comme le garçon apportait la note qu'il avait demandée, Mirande la +paya sans vérifier l'addition, prit dans ses bras le petit Roch qui se +réveilla, marmotta quelques mots et se rendormit presque aussitôt, +descendit l'escalier, sortit du restaurant, tourna du côté de l'Odéon et +s'achemina à grands pas vers le boulevard Saint-Germain où il demeurait. + +Il ne se retourna même pas pour regarder si le prétendu mouchard le +suivait, et il arriva chez lui sans incident d'aucune sorte. + +Décidément, la fibre paternelle prenait le dessus et si ses amis du +quartier l'avaient rencontré faisant ainsi la bonne d'enfants, ils +auraient certainement cru qu'il était devenu fou. + + + + +V + + +Pendant que Jean de Mirande emmenait dîner chez Foyot un petit garçon +qu'il avait trouvé dans le Luxembourg, Paul Cormier, que l'enfant +n'intéressait guère, prenait en fiacre le chemin du Marais, mais ce +n'était pas pour aller dîner chez sa mère. + +Il ne l'avait pas revue depuis le dimanche qui avait si mal fini et il +ne tenait pas à la revoir avant d'être certain que l'affaire du duel +n'aurait pas pour lui de suites trop graves. + +Il allait chez Bardin pour lui demander où en étaient les choses depuis +la malencontreuse scène qui s'était passée la veille dans le cabinet du +juge d'instruction. + +L'avocat devait être au courant, car il avait très certainement revu son +fils et il ne refuserait pas de renseigner Paul, en considération de sa +vieille amie madame Cormier, qui ne savait rien encore et qu'il fallait +préparer avant de lui apprendre la triste vérité. + +Paul s'attendait pourtant à être très mal reçu rue des Arquebusiers, +mais il était décidé à tout supporter pour rentrer en grâce auprès du +père Bardin.. + +Il savait que le bonhomme dînait à six heures et demie et qu'après son +dîner, il était presque toujours de bonne humeur. Il prenait donc bien +son temps et il calculait qu'il arriverait juste au moment ou Bardin +sirotait son café, appuyé de deux ou trois verres d'une eau-de-vie +presque centenaire,--un cadeau de madame Cormier. + +Paul s'était fort attardé à la grille du Luxembourg avec Mirande, et la +nuit était venue quand il arriva à la porte de la maison du vieil ami de +sa mère. + +En levant les yeux pour regarder s'il y avait de la lumière au troisième +étage, il fut un peu étonné de voir les trois fenêtres de l'appartement +brillamment éclairées. + +Bardin, d'ordinaire, n'illuminait pas ainsi, et comme il ne recevait +jamais que son fils, il était difficile de supposer qu'il donnait une +fête. + +Enfin, cette profusion de clarté prouvait qu'il n'était pas sorti, et +Paul, qui ne craignait rien tant que de ne pas le rencontrer, s'empressa +de monter. + +La servante qui vint lui ouvrir lui dit que son maître attendait +quelqu'un; mais elle le fit entrer et, en traversant la salle à manger, +il put voir sur la table un souper froid des plus appétissants. + +Il remarqua même qu'il n'y avait qu'un couvert, ce qui prouvait +surabondamment que le bonhomme n'était pas en bonne fortune. + +Paul le trouva assis dans son cabinet, devant un dossier étalé sur son +bureau; et Bardin, quand il entendit ouvrir la porte, se leva en +s'écriant sans se retourner: + +--Te voilà , mon brave ami!... Je ne l'attendais qu'à neuf heures. Le +chemin de fer ne t'a pas trop fatigué? + +Quand il fit volte-face et qu'il aperçut Cormier, ce fut une autre note: + +--Comment, c'est toi! dit-il d'un ton bourru. Qu'est-ce que tu viens +faire ici? + +--Vous demander pardon de tous les ennuis que je vous ai causés. + +--Il est bien temps, ma foi!... Ah! tu peux te flatter de m'avoir fait +passer vingt-quatre heures agréables! Je n'ai pas fermé l'Å“il de la +nuit. Et c'est à cette heure-ci que tu viens me faire des excuses? Tu +tombes mal. Ma soirée est prise. + +--Je n'ai pas pu venir plus tôt. Hier, j'ai couru après Mirande toute la +soirée, sans parvenir à le trouver. C'est aujourd'hui seulement que j'ai +pu le voir... et le décider à se présenter au cabinet de votre fils... +Il y est resté deux heures... + +--Je sais ça. Charles sort d'ici. + +--Et j'ai attendu que Mirande revînt. Je viens de le quitter. + +--Tu ne peux donc pas te passer de lui? + +--Je voulais savoir quelle décision votre fils avait prise à son égard. + +--Eh bien, tu dois être content et ton Mirande aussi! Charles a cru +devoir le laisser libre sous caution. Il a eu bien de la bonté. Moi, +j'aurais envoyé ce fier-à -bras coucher au Dépôt de la Préfecture... et +je ne dis pas que je ne t'y aurais pas envoyé aussi... Enfin! ça le +regarde, cet excellent Charles. Ah! il ne prend pas le chemin d'avancer, +mon cher fils! Encore une affaire qui s'annonçait bien... une affaire +superbe qui s'en va en eau claire. + +--Ce n'est pas ma faute si le prétendu assassinat n'était qu'un duel, +dit Paul, en souriant à demi. + +--Parbleu! je ne te le reproche pas, mais je dis que Charles n'a pas de +chance... et que toi et ton animal d'ami, vous en avez dix fois plus que +vous ne méritez. Avoue que tu en es quitte à bon marché! + +--Oui, si j'en suis quitte. Il n'y a pas d'ordonnance de non-lieu. + +--Et il n'y en aura pas, je te l'ai déjà dit; ce qui vous sauvera, c'est +qu'on ne trouvera pas de jurés pour vous condamner. + +--Qui sait si cet homme n'inventera pas quelque chose contre nous? + +--L'homme qui t'a dénoncé? On ne le croira pas. Charles a eu sur lui, à +la Préfecture de police, des renseignements détestables. C'est un +chenapan de la pire espèce. + +--Il a essayé de me faire chanter. + +--Quand ça? + +--Hier, avant de venir au Palais, il m'a écrit pour me demander dix +mille francs, en me menaçant de me dénoncer si je ne les lui donnais +pas. Il a assisté au duel et il m'a suivi jusqu'à ma porte, rue +Gay-Lussac. + +--Pourquoi n'as-tu pas dit ça à Charles? + +--Je me réserve de le lui dire plus tard, murmura Paul, qui n'avait +garde d'avouer qu'il s'était tu parce qu'il craignait que ce coquin ne +s'attaquât à la marquise de Ganges. + +--Tu en auras prochainement l'occasion, car je crois bien que Charles ne +tardera guère à te faire appeler de nouveau. Il a encore un tas de +choses à te demander et à t'apprendre. Il a reçu la réponse au +télégramme qu'il avait adressé au Parquet de Nice. Il connaît le nom de +l'homme que ton Mirande a tué. + +--Ah!... il connaît... balbutia Paul. Comment s'appelait ce... +malheureux? + +Paul ne le savait que trop, mais il restait dans son rôle en feignant de +l'ignorer; et Bardin, sans remarquer qu'il se troublait, s'écria: + +--Parbleu! je ne me suis pas amusé à le demander. Qu'il s'appelle Pierre +ou Jacques, qu'il soit marquis ou commis-voyageur, c'est toujours un +homme mort et tu as aidé à l'expédier dans l'autre monde en servant de +témoin à ton joli camarade. + +--Allons! pensa Paul, il n'a pas encore été question de madame de +Ganges. Pourvu que ce Brunachon ne la dénonce pas. + +--Et dire, reprit Bardin, que tu t'es mis dans ce pétrin, juste au +moment où il n'aurait tenu qu'à toi de faire un mariage magnifique. Elle +va te coûter cher, ton incartade. + +--Un mariage!... je ne songe guère à me marier. + +--Bon! mais j'y avais songé pour toi. + +--Ah! oui, l'héritière dont vous m'avez parlé chez maman. Mais vous +m'avez dit que vous en étiez encore à la chercher. + +--Oui, je t'ai dit ça dimanche; mais depuis, il y a eu du nouveau, j'ai +reçu des nouvelles, ce matin. Elle est retrouvée, l'héritière aux six +millions. + +--Où se cachait-elle donc? demanda Paul, pour dire quelque chose. + +Cette découverte, qui semblait passionner le père Bardin, le touchait +médiocrement, et, s'il faisait semblant de s'y intéresser, c'était pour +flatter la manie du vieil avocat. + +--Je n'en sais rien encore, reprit le bonhomme, mais je sais qu'elle est +à Paris. + +--Diable!... c'est vague!... + +--Jusqu'à présent, oui; mais, demain, je saurai où... dans quel +quartier... dans quelle maison. + +--Est-ce que vous la ferez chercher par la police? + +--Fi donc!... je sais maintenant à qui m'adresser pour m'aboucher avec +elle... Tu le saurais comme moi, si tu n'avais pas oublié son histoire +que je t'ai racontée dimanche dernier, en dînant avec toi chez ta +mère... + +--J'avoue que je ne m'en souviens pas très bien. Il s'agissait, je +crois, d'une jeune fille qui habitait le département de l'Hérault. + +--Oui... à Fabrègues... un village, pas très loin de Montpellier. + +--Et qui a disparu depuis plusieurs années. + +--Disparu... c'est-à -dire qu'elle a quitté le pays en même temps qu'une +personne qui s'intéressait à elle... + +--Une demoiselle de grande famille... + +--Une demoiselle de Marsillargues. Je t'avais même prié de demander à ce +Mirande s'il la connaissait, lui qui est du Languedoc. + +--Je le lui ai demandé et je me rappelle très bien ce qu'il m'a répondu. +Il m'a dit qu'il avait entendu parler de la famille, mais qu'il n'avait +jamais vu la jeune fille qui portait ce nom. Tout ce qu'il en sait, +c'est qu'elle était très jolie, très riche et qu'elle avait le malheur +d'être paralysée d'une main... + +--Paralysée?... c'est la première fois que j'entends parler de cela, dit +Bardin. Mirande doit se tromper. + +--C'est possible. Du reste, elle a disparu aussi, celle-là , à ce qu'il +paraît, et Mirande croit qu'elle est morte. + +--Elle est vivante et très vivante. Elle habite Paris, qui plus est, et +elle nous dira où est sa protégée. + +--Sa protégée, c'est l'héritière? + +--Parbleu!... seulement, elles ne savent ni l'une ni l'autre l'histoire +de l'héritage que je t'ai racontée et nous avons des raisons de croire +que la protégée ne vit pas dans l'opulence. Les millions vont lui tomber +du ciel. + +C'est pour ça que j'avais pensé à te la faire épouser. J'y penserais +encore si tu n'avais pas pris soin de te rendre impossible en te +fourrant dans cette mauvaise affaire. + +Nous ne pourrons pas décemment lui proposer d'épouser un garçon qui va +passer en Cour d'assises, un de ces jours. + +--Ce serait, je crois, tout à fait inutile... Mais pourquoi parlez-vous +au pluriel?... vous dites: _nous_... + +--Parce que je ne serai et ne puis être en cette affaire qu'un +auxiliaire... C'est mon vieil ami Lestrigou qui en tient tous les fils +et lui seul peut la mener à bien... + +--Un avocat de Montpellier, je crois? + +--Oui... un ancien bâtonnier de l'ordre qui va sur ses soixante seize +ans et qui a été longtemps l'avocat de la famille de Marsillargues. En +dépit de son âge, il a pris la chose à cÅ“ur et voilà un mois que nous +échangeons des lettres à propos de l'orpheline. Il est tout à fait dans +mes idées sur la nécessité de la marier promptement et convenablement... +Je lui avais parlé de toi et il n'avait pas dit: non... Maintenant, il +faut en rabattre... tes chances ont baissé de cinquante pour cent. + +Cormier eut un geste d'indifférence et Bardin reprit, avec humeur: + +--Oui, je sais que tu t'en moques. Tu préfères continuer la vie qui t'a +mené où tu en es. Eh bien! je te prédis que tu regretteras de l'avoir +manqué par ta faute, ce mariage que je t'avais trouvé. + +--Vous en parlez comme si je n'avais qu'à me présenter pour le faire, +dit Paul en souriant. Il me semble qu'il serait bon de consulter d'abord +la principale intéressée. + +--Ça, je m'en chargerais, d'accord avec ce brave Lestrigou qui m'est +tout dévoué et qui userait de son influence sur la dernière des +Marsillargues. + +--Je croyais qu'il l'avait perdue de vue... + +--Oui, depuis qu'elle s'est mariée; mais maintenant qu'il sait où la +prendre, il aura vite fait de redevenir ce qu'il était autrefois: son +ami, son conseil, presque son tuteur. + +--Et le mari?... il aura bien voix au chapitre, je suppose. + +--Le mari ne vit plus avec sa femme... et elle se gardera bien de le +consulter... il ne s'est d'ailleurs jamais occupé de l'orpheline de +Fabrègues. Si tu plaisais à la protectrice, tu plairais certainement à +la protégée. + +--Vous me permettrez d'en douter... et de vous faire observer que vous +raisonnez comme si cette jeune fille n'avait jamais vu le monde. Quel +âge a-t-elle donc? + +--Vingt ans... peut-être vingt-deux... je ne sais pas au juste... +Lestrigou te le dira... + +--Lestrigou?... mais il est à Montpellier. + +--Il arrive ce soir. Je l'attends... et il faut que le train ait eu du +retard, car il devrait déjà être ici. + +--Comment! à son âge, il s'est décidé à faire un si long voyage. + +--Mais très bien. Il se porte comme le Pont-Neuf, Lestrigou. Et puis, la +chose en vaut la peine. Six millions qu'il apporte à une pauvre fille +qui ne s'en doute pas! Il a pris assez de peine pour la trouver... il +tient à se donner le plaisir de lui annoncer cette grande nouvelle. + +--C'est trop juste. Alors, il ne lui a pas écrit, ni à cette dame non +plus? + +--A personne qu'à moi. Et il n'a pas perdu de temps, car il n'y a pas +deux jours qu'il sait où demeure la protectrice. + +--La protectrice seulement? + +--Ça suffit. La protégée ne sera pas difficile à découvrir. Lestrigou a +des raisons de croire qu'elles n'ont qu'un seul et même domicile. La +dame doit être assez grandement logée pour donner l'hospitalité à une +amie pauvre. + +Du reste, nous parlons là fort inutilement, puisque tu ne te mets pas +sur les rangs... et tu n'as peut-être pas tort... au moins pour le +moment. Quand ta mauvaise affaire sera arrangée... si elle s'arrange +comme je le souhaite... nous recauserons de l'héritière. + +Bardin s'interrompit pour prêter l'oreille à un bruit de roues qui lui +arrivait d'en bas. + +--Une voiture qui s'arrête à ma porte, dit-il. A cette heure-ci, ce ne +peut être que Lestrigou. + +--Alors, je vous laisse, murmura Paul. J'avais encore beaucoup de chose +à vous dire... mais je vous gênerais pour recevoir votre ami. Je +reviendrai demain, si vous le permettez. + +--Eh! non, reste! grand nigaud, dit Bardin qui ne boudait jamais bien +longtemps le fils de madame Cormier. Je vais toujours te présenter à +Lestrigou. Il aime les jeunes gens. Il sera enchanté de te voir. Et +puis, ça ne peut pas nuire qu'il te connaisse. Tu es bon à montrer. +Après, nous verrons. On ne sait jamais ce qui peut arriver. + +C'était bien Lestrigou qui arrivait dans un de ces fiacres à quatre +places et à grille qu'on ne trouve guère qu'aux gares des chemins de +fer. + +Il n'en fallait pas davantage pour mettre en émoi la paisible maison de +la paisible rue des Arquebusiers. + +Le portier, prévenu par Bardin, s'était précipité hors de sa loge pour +aider le cocher à décharger la malle de l'ancien bâtonnier du barreau de +Montpellier. + +Quelques fenêtres s'étaient ouvertes et on y voyait des têtes de +locataires, curieux d'assister à ce débarquement. + +Paul regarda aussi et vit descendre un grand vieillard sec comme une +allumette, qui, en trois enjambées, disparut sous la voûte de la +porte-cochère. + +Bardin s'était précipité dans l'escalier pour courir au-devant de son +vieil ami. Lestrigou grimpait si vite qu'ils se rencontrèrent à +mi-chemin. + +Ils entrèrent, en se tenant par la taille, dans la salle à manger, où +Paul les attendait, et Lestrigou commença par battre un entrechat pour +montrer que le voyage ne l'avait pas fatigué. + +C'était un type que ce vieux bazochien, desséché par le soleil du +Languedoc. Il n'avait que la peau et les os, avec une petite tête ronde +comme une pomme de canne au bout d'un long corps qui se remuait tout +d'une pièce, une tête éclairée par deux petits yeux noirs, percés comme +avec une vrille et brillants comme deux tisons ardents. + +--Hé! dit-il, sais-tu _qué_ tu es bien logé ici! _Té_ rappelles-tu _lé_ +temps où nous perchions sur les gouttières dans une vieille _cassine dé_ +la rue _dé_ la Pomme? + +Bardin, jadis, avait fait sa première année de droit à Toulouse, où son +père était alors employé de l'enregistrement, et c'était là qu'il avait +connu Lestrigou. + +--Ah! je crois bien! dit en se frottant les mains le vieil avocat. + +Et il ajouta sagement: + +--Mais si tu te lances dans les souvenirs de notre jeunesse, tu n'en +sortiras pas. Tu dois avoir faim. + +--_Uné_ faim _dé_ loup des Cévennes. _Jé né mé_ suis rien mis sous la +dent _dé_puis _lé_ buffet _dé_ Vierzon. + +--Eh! bien, mets-toi à table et mange, mon ami. Attaque cette terrine de +Nérac que j'ai achetée à ton intention. Demain, mon cordon-bleu te +cuisinera un _cassoulet_ dont tu me diras des nouvelles. + +--Tu es donc toujours gourmand? + +--Je n'ai pas perdu mes bonnes habitudes et j'ai encore bon appétit. Tu +pourras t'en convaincre à déjeuner. Mais ce soir, je ne te tiendrai pas +compagnie. J'ai dîné. + +--Tu as bien fait, mon petit, et _jé_ vais _té_ rattraper; mais _jé né_ +veux pas être incivil, et avant _dé mé_ mettre à table, tu vas _mé_ +présenter _cé june_ homme... + +Le _june_ homme c'était Paul, qui mourait d'envie de rire, en dépit de +ses chagrins et de ses préoccupations. + +--C'est le fils de feu Cormier dont je t'ai souvent parlé dans mes +lettres, dit Bardin, et dont la veuve est restée mon amie. Tu goûteras +tout à l'heure d'un certain Corton qui sort de sa cave. + +--Monsieur, permettez-moi _dé_ vous serrer la dextre, dit Lestrigou en +tendant la main à Paul qui ne demandait pas mieux que de fraterniser +avec ce joyeux compatriote de son ami Jean de Mirande. + +--Tel que tu le vois, mon cher, reprit le papa Bardin, ce garçon fait sa +troisième année de droit. Je ne répondrais pas qu'il n'ait eu que des +boules blanches à ses examens, mais il sera reçu avocat tout de même. + +--Tous confrères, alors! s'écria Lestrigou en s'attablant. _Pardiu_, +nous allons rire; _à démain_ les affaires sérieuses!... + +--Ah! oui, l'héritage. + +--Tu l'as dit, Bardin _dé_ mon cÅ“ur, _jé_ t'apporte _cé_ coquin +d'héritage; tout est en règle. _Jé_ n'ai plus qu'à faire une _hureusé_; +mais ton _june_ ami _né_ sait pas _dé_ quoi il est question. + +--Je lui en ai dit un mot en t'attendant. + +--As _bien_ fait. _Cé_ n'est plus un _sécret_. _Demain jé_ verrai +l'héritière et dans peu _dé_ jours, _toutés_ les gazettes en parleront. + +--Elle est capable d'en devenir folle, ta petite payse. Lui as-tu écrit, +au moins, pour la préparer à recevoir la tuile d'or qui va lui tomber +sur la tête? + +--Ta sais bien _qué jé né_ pouvais pas. + +--C'est vrai. Tu n'as pas encore son adresse. Es-tu sûr qu'elle est à +Paris? + +--Si _jé_ n'en étais pas sûr, _jé né sérais_ pas venu. + +Tout en répondant aux questions de son vieil ami, le bonhomme ne +faisait, comme on dit, que tordre et avaler; et Paul admirait ce +vieillard de soixante-quinze ans qui n'avait pas l'air de savoir ce que +c'est qu'une indigestion. + +--Ah! ça _séra_ un beau parti que ma _pétite_ Vénus de Fabrègues, +soupira Lestrigou en faisant clapper sa langue, après avoir vidé son +verre d'un trait. + +--Vénus!... diable! comme tu y vas!... elle est donc bien belle? + +--Comme la mère des Amours... si elle n'a pas changé. + +--Hé! hé! changer, ça arrive aux jeunes comme aux vieilles. Combien y +a-t-il de temps que tu ne l'as vue? + +--Il y aura six ans aux vendanges qu'elle est partie de Fabrègues avec +mademoiselle _dé_ Marsillargues, qui s'est mariée à Montpellier six mois +après, et qui l'a emmenée à Paris. Ça fait donc à peu près cinq ans. +Mais _jé_ suis bien sûr qu'elle est restée la même. Les filles _dé_ chez +nous ne sont pas comme les Parisiennes, des déjeuners de soleil. Ma +petite amie d'autrefois sera belle tant qu'elle vivra. + +--Lestrigou, mon bon, le patriotisme t'égare. Les Languedociennes +vieillissent comme les autres et quelquefois même plus vite. A Toulouse, +on en voit sur les portes qui sont ridées comme des pommes cuites et qui +n'ont pas quarante ans. + +Je ne dis pas ça pour ton héritière qui n'en a que vingt. + +--Vingt-deux, _lé_ mois prochain. Mais _jé té_ garantis qu'elle est +charmante... Une brune avec _uné_ peau qu'on dirait _qué lé_ bon Dieu +s'est amusé à la dorer avec un rayon _dé_ soleil. + +--Elle serait noire comme une taupe qu'elle trouverait des amoureux avec +ses six millions. Mais, dis moi... quelle éducation a-t-elle reçue dans +ce village de Fabrègues? + +--Excellente, mon cher. Feu Marsillargues, _lé_ père, l'avait prise en +amitié, quand elle était toute petite. Elle passait toutes ses journées +au château et elle avait les mêmes maîtres que mademoiselle. Elle sait +l'anglais, elle chante dans la perfection et elle est de première force +sur _lé_ piano. + +--Le piano... je l'en dispenserais, dit en riant Bardin qui n'aimait pas +la musique; mais comme ce n'est pas moi qui l'épouserai, je m'en +console. Maintenant, parle-moi un peu de sa protectrice qui lui a fait +apprendre tant de belles choses. Elle est donc revenue à Paris, après +avoir beaucoup voyagé. + +--Oui, et elle demeure dans _lé_ quartier des Champs-Elysées. + +--Comment s'appelle-t-elle de son nom de femme? + +--Est-ce que _jé_ ne _té_ l'ai pas écrit?... alors, c'est _qué_ j'ai +oublié. Elle est marquise _dé_ Ganges, _dé_ par son mariage. + +A ce nom, lâché _ex-abrupto_ par le ci-devant bâtonnier de Montpellier, +Paul tressaillit, et changea de visage. + +Les écailles tombaient de ses yeux; et il s'étonnait de ne pas avoir +deviné plus tôt que la protectrice de cette héritière dont il ignorait +encore le nom, c'était la marquise. + +--Et pourtant, comment aurait-il deviné, alors qu'il ne savait pas que +madame de Ganges s'appelait, avant son mariage, mademoiselle de +Marsillargues? + +Bardin, lui, ne s'émut aucunement. Il n'avait jamais entendu parler du +marquis de Ganges. Son fils, qui venait d'apprendre le nom de l'homme +tué sur le boulevard Jourdan, ne l'avait pas prononcé pendant la courte +visite qu'il venait de faire au vieil avocat. + +--C'est presque un nom historique, dit le vieil ami de madame Cormier. +Il figure dans le recueil des causes célèbres. + +--Oui, _jé_ sais, répliqua Lestrigou. _Célui_ qui _lé_ porte maintenant +est _lé_ dernier de sa race, et il _né_ lui fait pas honneur. C'est un +très mauvais sujet, qui a rendu sa femme très _malhureuse_. _Jé_ crois +_qué jé té_ l'ai écrit. + +--Tu m'as écrit qu'il s'était ruiné et qu'il ne vivait pas avec elle. + +--C'est la vérité... mais _jé_ n'aurai rien à démêler avec lui... alors +même qu'il serait revenu à Paris, car il ne s'est jamais occupé _dé_ la +protégée _dé_ son épouse. C'est à madame _qué_ j'aurai à faire. Dès +demain, _jé mé_ présenterai chez elle. + +--Tu as son adresse? + +--Un peu _qué jé_ l'ai: avenue Montaigne, 22. Beau quartier, hein? + +--Très beau... mais pas tout près d'ici. + +--Peuh! les fiacres _né_ sont pas faits pour les chiens. Tu viendras +avec moi, n'est-ce pas, mon vieux Bardin? + +--Jamais de la vie. Qu'est-ce que j'irais faire chez cette dame? + +--Tu m'aideras à lui expliquer la situation. Et puis, elle _né mé_ +connaît pas. Tu répondras _dé_ moi. + +--Belle garantie, ma foi!... elle ne sait seulement pas que j'existe. +Autant vaudrait, puisque tu es si timide, te faire accompagner par mon +jeune ami, ici présent. + +--Hé! hé! ça _né sérait pas si mal imaginé. La jeunesse aime la +jeunesse et elle est jeune, ma marquise... presque aussi jeune que sa +protégée... et si elle a tenu _cé_ qu'elle promettait, elle doit être +très jolie. + +--Dis donc, Paul, demanda Bardin en clignant de l'Å“il, tu ne serais +peut-être pas fâché de la voir? Elle te présenterait à l'héritière. + +--Je ne crois pas, murmura Cormier. + +--Hé! au fait! s'écria Lestrigou, il lui faudra bientôt un mari à ma +petite paysanne, et si monsieur lui plaisait... + +--Je ne songe pas à me mettre en ménage, interrompit l'ami de Jean de +Mirande, sans se préoccuper des regards courroucés que lui lançait le +père Bardin. + +Le bonhomme revenait à son idée fixe qui était de le conjoindre avec la +fille aux six millions, et il enrageait de voir que Paul faisait de son +mieux pour contrecarrer ce beau projet. + +Lestrigou, du reste, semblait médiocrement disposé à l'appuyer, car il +reprit: + +--A _té_ parler franchement, mon vieux Bardin, _jé né_ serais pas très +surpris que la petite eût déjà fait un choix. Elle a dû rencontrer des +beaux messieurs chez la marquise... et elle peut bien avoir un +sentiment... + +--Oh! elle ne manquera pas de prétendants, dès qu'on saura qu'elle +hérite, grommela le père Bardin. J'avais rêvé de la faire épouser au +fils de ma vieille amie, mais il me paraît manquer d'enthousiasme... et +toi aussi. N'en parlons plus. Goûte-moi ce Corton, ça vaudra mieux que +de causer des chimères que je m'étais fourrées dans la tête. + +Lestrigou ne tenait pas du tout à s'étendre sur ce sujet. Il se +recueillit pour déguster le nectar que Bardin venait de lui verser et il +déclara solennellement qu'il n'avait jamais rien bu qui en approchât. + +Ce grand crû bourguignon le remit en belle humeur et lui délia si bien +la langue qu'il ne tarit plus en histoires du bon vieux temps. C'est +tout au plus s'il laissait à Bardin le temps de lui donner la réplique. +Leurs souvenirs de jeunesse défilèrent les uns après les autres, évoqués +par le bonhomme qui se grisait en parlant. + +Il n'aurait pas fallu le prier beaucoup pour le déterminer à s'en aller +finir sa soirée à la Closerie des Lilas. + +Ce que voyant, Paul Cormier, qui n'avait aucune envie de l'y conduire, +fit signe au père Bardin qu'il en avait assez et s'esquiva sans que +Lestrigou y prît garde. + +Il tardait à Paul d'être seul pour remettre un peu d'ordre dans ses +idées fortement troublées par la nouvelle qu'il venait d'apprendre. + +Madame de Ganges et mademoiselle de Marsillargues, protectrice de +l'héritière, n'étaient qu'une seule et même personne. + +Paul n'en revenait pas et il s'en alla par les rues du Marais en +s'efforçant de rattacher les uns aux autres des faits dont il se +souvenait et qui semblaient au premier abord, n'avoir aucun lien entre +eux. + +Il n'y réussissait guère, et de tout ce qu'il avait vu et entendu depuis +qu'il connaissait la marquise, il ne se dégageait rien de clair. + +La lumière ne se faisait pas sur le passé de la veuve, ni même sur le +présent. + +Comment avait-elle vécu depuis qu'elle avait épousé M. de Ganges? Où se +cachait cette protégée qui, s'il fallait en croire Lestrigou, ne l'avait +pas quittée depuis quatre ans. + +Un fait revint tout à coup à la mémoire de Paul. Il se rappela que, dans +le jardin de l'hôtel de madame de Ganges, il s'était croisé avec une +jeune femme merveilleusement belle. + +«Une de mes amies», avait dit la marquise; et cette amie avait bien +l'air d'être là chez elle. + +Etait-ce l'orpheline aux six millions? Tout semblait l'indiquer. + +Et, si c'était elle, Lestrigou n'aurait pas de peine à la trouver. +Madame de Ganges pourrait la lui montrer séance tenante, si elle +consentait à le recevoir. + +Paul comptait voir le lendemain la marquise; et Mirande, en le quittant, +avait annoncé l'intention de se présenter, lui aussi, le lendemain, à +l'hôtel de l'avenue Montaigne. + +--Il faut absolument que je m'entende avec lui, ce soir, se dit Cormier. +Après son dîner, il a dû rentrer. Je suis à peu près certain de le +trouver... et s'il était sorti, je chargerais son portier de le prévenir +que je reviendrai demain matin à la première heure, comme nous en étions +convenus. + +Le boulevard Saint-Germain n'est pas aussi loin qu'on pourrait le croire +de la rue des Arquebusiers, et en coupant au plus court, Cormier, qui +marchait vite, ne mit pas beaucoup de temps pour y arriver. + +Les passants y sont rares, passé une certaine heure, et les boutiques +éclairées n'y abondent pas. + +En traversant la chaussée déserte, Cormier aperçut, devant la maison où +demeurait son ami, un homme qui se promenait lentement, allant et +revenant sur ses pas, sans jamais s'éloigner de la porte. + +En d'autres temps, Paul Cormier n'aurait fait aucune attention à cet +homme qui pouvait bien être un simple flâneur; mais depuis qu'il avait +eu affaire à la justice, il était sur ses gardes et il se défiait de +tout. + +Ce gredin qui s'était mis à ses trousses après le duel et qui l'avait +dénoncé au juge d'instruction continuait peut-être à l'espionner. + +Paul ralentit le pas, obliqua un peu à droite afin de ne pas aborder le +trottoir devant la porte de la maison de Mirande, et observa, chemin +faisant, l'individu qui lui paraissait suspect. + +Il n'eut qu'à l'examiner de loin avec beaucoup d'attention pour se +convaincre qu'il ne ressemblait pas du tout à l'affreux Brunachon. + +Celui-ci était beaucoup plus grand et accoutré d'une tout autre façon: +longue redingote boutonnée, chapeau haute forme à larges bords, enfoncé +jusqu'aux yeux. + +Il avait l'air d'un sergent de ville en bourgeois. + +Dès qu'il aperçut Cormier, il démasqua la porte devant laquelle il avait +l'air de monter la garde, et sans se presser, il s'éloigna. + +Cormier ne s'amusa point à le suivre. Il n'y aurait rien gagné, même en +supposant que ce personnage fût là en surveillance, et il n'avait aucune +envie de se faire une affaire en allant regarder sous le nez un monsieur +qui ne songeait pas à mal. + +Que lui importait qu'on le vît entrer chez Mirande? On savait bien qu'il +était son ami et même son complice, si on qualifiait de complicité le +fait de lui avoir servi de témoin dans son duel. + +Et il avait hâte de raconter à Mirande ce qu'il venait d'apprendre chez +Bardin; de le consulter même, quoique ce batailleur ne fût pas +précisément ce qu'on peut appeler un homme de bon conseil. + +Paul n'avait qu'une peur: c'était de ne pas le trouver chez lui. + +Le portier le rassura. Mirande venait de rentrer. + +Ce fut lui qui vint ouvrir lorsque Paul sonna et, en le voyant, il +s'exclama joyeusement: + +--Tu arrives bien, s'écria-t-il; j'allais passer ma soirée à avaler ma +langue. Tu vas me tenir compagnie. Nous allons causer en fumant des +pipes et en buvant des grogs. + +--C'est que... j'en ai long à te raconter, murmura Paul. + +--Et moi, donc!... Nous allons nous établir dans mon salon. Tu verras +pourquoi. + +Mirande occupait un joli appartement de garçon, pas très grand, mais +très complet, qu'il s'était plu à meubler suivant ses goûts. + +Peu d'objets d'art, mais des collections de pipes de tous les pays et +des ustensiles de salle d'armes, accrochés à tous les murs: masques, +fleurets, épées de combat et le reste. + +Sur la table, des boîtes de cigares, des pots à tabac, des verres et une +bouteille d'eau-de-vie encore aux trois quarts pleine. + +--A toi la parole, dit Mirande. Après, ce sera à mon tour. Sieds-toi, +verse-toi à boire, allume ce que tu voudras et vas-y de ta narration. Tu +viens de dîner au Marais? + +--Je viens du Marais, mais je n'ai pas dîné et je ne dînerai pas ce +soir. Les nouvelles que j'ai apprises m'ont coupé l'appétit. + +--Qu'est-ce qu'il y a encore? Est-ce qu'on va nous arrêter?... Ce juge +m'a pourtant dit... + +--Il ne s'agit pas de ça. J'ai vu le père Bardin et j'ai trouvé chez lui +un monsieur qui arrive de Montpellier. + +--C'est ça tes fameuses nouvelles! + +--Il arrive tout exprès pour voir madame de Ganges. + +--La marquise en question?... Celle qui m'accuse d'avoir troublé son +existence? + +--Oui... laisse-moi achever. Ta n'as pas oublié que je t'ai demandé, de +la part du père Bardin, des renseignements sur une famille de ton pays, +la famille de Marsillargues. + +--Je t'ai répondu que j'avais entendu parler de ces gens-là , mais que je +ne les connaissais pas. + +--Eh bien! madame de Ganges est une demoiselle de Marsillargues, la +dernière de sa race. + +--Grand bien lui fasse! dit Mirande, en haussant les épaules. + +--Alors, ça ne t'intéresse pas de savoir qu'elle est, comme toi, du +Languedoc et que tu as pu la rencontrer autrefois? + +--Ma foi! non. + +--Tu m'as tenu, tantôt, un autre langage. Tu m'as dit que tu voulais +absolument savoir comment tu as, s'il faut l'en croire, troublé sa vie. + +--Je le veux encore, et je suis plus décidé que jamais à aller la voir +demain pour le lui demander. + +--Tu rencontreras peut-être chez elle l'ami du père Bardin..., l'homme +qui est venu de Montpellier, tout exprès pour s'aboucher avec elle... M. +Lestrigou, un ancien bâtonnier de l'ordre. + +--Trop avocats à la clé, décidément, ricana Mirande. Eh bien! je verrai +ce qu'il a dans le ventre, ce bâtonnier. + +Paul eut sur les lèvres le mot qui aurait pu mettre sur la voie son ami +Jean. Il ne lui avait jamais parlé de la protégée de madame de Ganges, +de cette orpheline qu'elle avait prise avec elle, depuis quatre ans et +qui ne savait pas encore qu'elle héritait de six millions. C'était le +cas de mettre Mirande au courant de la situation. Et Paul n'en fit rien; +non qu'il voulût garder pour lui cette héritière; mais il se dit que ce +secret ne lui appartenait pas, et que Lestrigou aurait le droit de +trouver mauvais qu'il le confiât à quelqu'un, même à un camarade. + +Il se tut donc et Mirande reprit gaiement: + +--Mon cher, tu me remets en mémoire la fable de la Fontaine: «la +montagne qui accouche d'une souris...» Les révélations que tu m'avais +annoncées si pompeusement me paraissent manquer d'intérêt... + +--Pour toi, peut-être, interrompit Paul Cormier; et encore... si tu +voulais bien prendre la peine de réfléchir, tu reconnaîtrais qu'elles +devraient t'intéresser aussi... ne fût-ce qu'indirectement. + +--Pardon! cher ami, je ne suis pas amoureux de la marquise, moi. Si je +tiens à l'interroger demain, c'est pure curiosité de ma part. Il me +suffit qu'on ne me tracasse plus à propos de ce duel et si j'ai bien +compris ce que tu m'as laissé entendre, le fils de ton vieil avocat n'a +pas l'intention de revenir sur sa décision. Demain, je verserai la +caution dont il a fixé le chiffre, et s'il ne finit pas par rendre une +ordonnance de non-lieu, j'en serai quitte pour passer aux assisses où je +serai acquitté. Ça me va d'autant mieux que j'ai de quoi m'occuper +d'ici-là . + +--Une nouvelle maîtresse? + +--Ah! non, exemple. J'en ai assez de passer mon temps à m'amouracher de +femmes dont je me dégoûte au bout d'un mois. Je cherche mieux... + +--Quoi donc, mon Dieu?... Est-ce que tu rêves de te faire nommer député +dans ton pays? + +--Je n'en suis pas encore là . Ce sera bon quand j'aurai cinquante ans. +Maintenant, je voudrais tout bonnement vivre à ma guise. + +--Il me semble que tu ne t'en prives pas. Tu t'amuses vingt-quatre +heures par jour. + +--Tu te figures ça! Eh bien! je m'embête à mort, et je n'aspire qu'à +changer d'existence. + +--Voilà du nouveau, par exemple!... Depuis quand? + +--J'y aspirais depuis longtemps, sans m'en apercevoir. + +--Vraiment?... Je ne m'en doutais guère. + +--Il n'a fallu qu'une occasion pour m'éclairer... + +--Sur tes sentiments? + +--Tu l'as dit. Il me manquait quelque chose et je ne savais pas quoi. Je +le sais maintenant. Il me manquait un intérêt dans ma vie. + +--Tu tournes toujours dans le même cercle. Explique-toi un peu plus +clairement. Quelle espèce d'intérêt? + +--J'éprouvais, sans m'en douter, le besoin de m'attacher... + +--A qui? Tu viens de me dire que les femmes t'écÅ“uraient.. + +--Et je te le répète. Je me suis découvert une autre bosse... + +Et comme Paul le regardait d'un air ébahi: + +--La bosse de la paternité, reprit Mirande. + +--Elle est forte, celle-là ! Du diable si j'aurais deviné que tu +ambitionnes de t'élever à la dignité de père de famille. + +--Non... pas précisément... mais... + +--Alors, marie-toi... avec les avantages que tu possèdes, si tu t'y +décides, ce sera tôt fait. + +--Peut-être, mais je ne m'y déciderai pas. + +--As-tu un bâtard à reconnaître? + +--Non... heureusement. + +--Alors, je ne vois pas comment tu t'y prendras pour te procurer la joie +que tu rêves... à moins que tu ne t'adresses à l'hospice des +Enfants-trouvés. Là , tu n'auras que l'embarras du choix. + +--Ce ne serait pas si bête, mais je n'ai pas besoin d'y aller. J'ai mon +affaire. Viens un peu avec moi, que je te montre ça. + +Paul, ahuri, se leva et suivit son ami qui se dirigeait vers la chambre +à coucher, séparée du salon où ils causaient par une portière en +tapisserie. + +Mirande s'approcha en marchant sur la pointe du pied, souleva doucement +le rideau et dit tout bas: + +--Regarde-le dormir. + +La chambre était éclairée par une lampe dont un abat-jour adoucissait la +lumière. + +Allongé sur un canapé, la tête appuyée sur un coussin et les jambes +enveloppées dans un burnous, un enfant dormait à poings fermés. + +Cormier avait complètement oublié ce qui s'était passé sur la terrasse +et à la grille du Luxembourg, mais il reconnut tout de suite le +singulier garçonnet que Mirande y avait trouvé. + +--Quoi! s'écria-t-il, c'est à propos de ce petit malheureux que tu me +tiens de si beaux discours! + +--Pas si haut! murmura Mirande en mettant un doigt sur ses lèvres. Tu +vas le réveiller... et il a besoin de repos... Laissons-le dormir et +revenons à nos grogs... et à ce que je te disais. + +--Décidément, dit Paul, quand ils eurent repris leurs places à table, tu +es encore plus fou que je ne pensais. Comment! tu as emmené cet enfant! + +--Parfaitement, mon cher, et je ne regrette pas du tout de l'avoir +emmené, répondit Mirande, sans s'émouvoir. + +--Et où l'as-tu conduit, bon Dieu! + +--Dîner chez Foyot, avec Véra et Maria, que j'ai rencontrées, en chemin, +rue de Vaugirard. + +--Jolie société pour un morveux de son âge! + +--Si tu avais entendu comme il les a traitées! Il les a appelées: +vilaines. Je me tenais les côtes. + +--Tu n'as pas honte de l'avoir fait servir à l'amusement de ces +balocheuses?... Et tu te figures que tu as la bosse de la paternité! + +--Je l'ai... et je m'en vante? + +--Je parierais qu'elles l'ont grisé, le petit malheureux. + +--Pas du tout, je m'y serais opposé; et, du reste, il ne se serait pas +laissé faire. Il a une volonté, je t'en réponds. + +--Parbleu! je l'ai bien vu, tantôt, quand il se chamaillait avec +l'adjudant. Il a dû recevoir une drôle d'éducation. + +--Pas si mauvaise. Quand il parle, il s'exprime comme un enfant de bonne +famille. Seulement, il a mauvais caractère. Il s'est fâché dix fois +depuis que nous l'avons rencontré... Pas contre moi, par exemple... il +ne me fait que des risettes... On dirait qu'il m'a toujours connu. + +--Les affinités électives, parbleu!... Il a deviné que tu as toi-même un +affreux caractère... Vous êtes faits l'un pour l'autre. + +--Je le crois, dit sérieusement Mirande. + +--Bon! Mais il n'a donc pas de mère qu'il se jette comme ça à la tête du +premier venu? + +--Pas de mère? Il en a deux, à ce qu'il dit. + +--Et combien de pères? demanda ironiquement Cormier. + +--Pas même un, je crois. + +--Très bien. Voilà ton affaire. Tu lui en serviras... si les deux mères +veulent bien y consentir. Tu aurais bien dû commencer par le leur +demander. + +--C'est ce que j'aurais fait, si j'avais su où les trouver... +c'est-à -dire où trouver la vraie; car je suppose que la mère numéro deux +est une tante ou une sÅ“ur aînée... Mais il n'a pas su me donner +l'adresse; il sait bien où c'est, et il reconnaîtra la maison... mais il +paraît qu'elle est très loin d'ici, cette maison... et le soir, il +n'aurait pas pu trouver son chemin. + +--Bon! je reviens à l'idée que j'ai eue tantôt. Ses excellents parents +ont voulu se débarrasser de lui; et puisque tu as été assez sot pour le +recueillir, ils vont te le laisser sur les bras. + +--Eh bien! il me restera. C'est ce que je demande. + +--Ah ça! d'où t'est venue cette subite démangeaison de paternité? + +--Que veux-tu que je réponde? Je n'en sais rien. Ça m'a pris tout d'un +coup et ça me tient ferme. + +--La voix du sang, peut-être! ricana Paul Cormier. + +--Ça expliquerait tout et j'y ai bien pensé, répondit très sérieusement +Mirande; mais j'ai eu beau interroger ma mémoire, je n'y ai rien trouvé +qui puisse me permettre de supposer que j'aie jamais été père. + +--On peut l'être et ne pas s'en douter... Jean de Mirande ou le père +sans le savoir... drame en beaucoup d'actes. + +--Blague tant que tu voudras. Je suis enchanté de ce qui m'arrive. Je ne +m'ennuierai plus. + +--Tu vas te faire le précepteur de ce petit... et sa bonne par-dessus le +marché, car il est encore à l'âge où on a besoin d'être mouché. Ce sera, +en effet, très gai. + +--Ne t'inquiète pas. Je lui donnerai tous les maîtres qu'il faudra... +mais je lui apprendrai moi-même l'équitation... l'escrime... + +--Et la boxe, pendant que tu y seras. Pour peu qu'il profite de tes +leçons, ce sera un gentleman accompli. Mais... me feras-tu le plaisir de +me dire si tu te proposes de le garder sans essayer de retrouver la +mère? + +--Oh! non, dit sans conviction Mirande. Le petit m'a dit qu'elle vient +tous les jours au Luxembourg... sur la terrasse où il était resté quand +nous l'avons rencontré tantôt. Je l'y mènerai demain, et si elle y est, +il faudra bien que je me résigne à le lui remettre. + +--Je serais bien curieux de la voir. + +--Rien ne t'empêche de te trouver là . Je compte y passer l'après-midi. + +--Je ne sais pas si je pourrais venir. Je tiens absolument à voir demain +madame de Ganges. + +--Moi aussi, parbleu! je tiens à la voir. Mais il y a temps pour tout... +Et maintenant que j'ai charge d'âmes... + +--Tu es superbe dans ce rôle-là !... Heureusement ton sacerdoce va +prendre fin, si tu remets la main sur l'une des deux mères de cet +énigmatique garçon... oui, énigmatique, car tu auras beau dire, un +enfant ne se perd pas comme ça... il y a certainement quelque chose +là -dessous. + +--C'est possible, mais je m'en moque. + +--Sais-tu bien aussi que tu prends mal ton temps pour t'embarquer dans +une nouvelle affaire, quand nous en avons déjà une terrible sur le dos. +L'instruction n'est pas close et le gredin qui m'a dénoncé n'a pas dit +son dernier mot. Tout à l'heure, je viens de voir un homme qui se +promenait sur le trottoir devant la porte et qui avait l'air de +surveiller ta maison. + +--Te voilà comme Véra qui voit des espions partout. Pendant que nous +dînions chez Foyot, elle m'a montré un individu planté au coin de la rue +de Vaugirard et elle a prétendu que c'était un mouchard. + +--Véra s'est peut-être trompée, mais, moi, je suis sûr d'avoir bien vu. +Et je parierais que l'homme y est encore. + +Mirande alla ouvrir la fenêtre tout doucement, se pencha en dehors pour +regarder dans la rue et revint dire à Paul: + +--C'est vrai. Il se promène sur le trottoir... mais rien ne prouve qu'il +nous guette. Et puis, que nous importe? Maintenant que j'ai tout dit au +juge d'instruction, nous n'avons pas besoin de cacher ce que nous +faisons. + +--Ce n'est pas la police que je redoute. + +--Qui donc, alors? + +--Je ne sais pas... mais je crains tout. + +--Et moi, je ne crains rien... Nous ne serons jamais d'accord. Parlons +d'autre chose. A quelle heure verras-tu demain cette marquise? + +--A l'heure où il lui conviendra de me recevoir; je me présenterai chez +elle dans la matinée. Très probablement, elle ne me recevra pas, mais je +lui ferai savoir que je reviendrai dans l'après-midi et j'espère que +cette fois je serai admis. Pourquoi me demandes-tu cela? + +--Parce que, toutes réflexions faites, je ne la verrai que plus tard. +J'avais pensé à t'accompagner avenue Montaigne, mais je préfère rester +libre de disposer de ma journée. Il peut arriver tant de choses... + +--Comme tu voudras. Je crois, du reste, que nous ferons mieux d'y aller +séparément, dit Paul, qui ne tenait pas du tout à emmener son ami chez +madame de Ganges. + +--Demain, reprit Mirande, je ne m'occuperai que de mon moutard. Le +matin, je causerai longuement avec lui et je tâcherai d'en tirer des +renseignements sur ses mamans, comme il les appelle. Il ne demande qu'à +parler et il ne parle pas comme un enfant... il parle clairement, +posément, comme un petit homme. Ce soir, il s'est endormi à table, parce +qu'il était fatigué; mais demain, il sera éveillé comme une potée de +souris. Je le ferai bien déjeuner et après déjeuner, grande promenade au +Luxembourg. Je m'y établirai avec lui et pendant qu'il s'amusera, je +fumerai d'innombrables cigares. J'y resterai jusqu'à la nuit, s'il le +faut. Et si je ne le vois pas se jeter dans les bras d'une femme, j'en +conclurai qu'on l'a perdu exprès et qu'il n'a plus au monde que moi. + +--Jolie perspective! dit Paul en faisant la grimace. Tu ferais beaucoup +mieux de le conduire chez le commissaire de police de ton quartier... Ce +commissaire recevrait ta déclaration; il donnerait des ordres pour qu'on +cherchât les parents du petit... et il te marquerait un bon point comme +ayant bien agi... tandis que si tu te tiens coi, on saura tout de même +que tu as chez toi un enfant qui ne t'appartient pas et... + +--Chut! fit Mirande, en prêtant l'oreille et en baissant la voix. +Écoute!... il me semble qu'il appelle. + +--Non, murmura Cormier, il rêve tout haut. + +Mirande quitta encore une fois sa place et se rapprocha sans bruit de la +tapisserie qui séparait le salon de la chambre à coucher. + +Il était curieux d'entendre ce que le petit disait en dormant. + +Paul fit comme lui, quoique le dormeur l'intéressât beaucoup moins. + +Ils n'entendirent que des mots sans suite, parmi lesquels revenait +souvent un nom: Maman Jacqueline. + +--Bon! murmura Mirande, il rêve de sa mère. + +--Sa mère! dit tout bas Paul, quoi! sa mère s'appelle Jacqueline! + +--Une de ses mères, puisqu'il en a deux; mais il parle plus souvent de +celle-là que de l'autre. C'est sa préférée. + +Ce nom, pour Mirande, était un nom comme un autre. + +Pour Cormier, ce fut une révélation. + +Il n'avait jamais oublié que, dans le fiacre où il était monté avec +elle, le jour où il l'avait vue pour la première fois, madame de Ganges, +au moment où il allait la quitter, il lui avait dit: «Quand vous +penserez à moi, pensez à Jacqueline.» + +On les compte, les femmes qui s'appellent Jacqueline, et il était +étrange qu'il s'en trouvât deux à porter le même nom parmi les habituées +de la terrasse du Luxembourg. + +L'enfant avait dit que sa maman y venait tous les jours. + +Fallait-il en conclure qu'il était le fils de la marquise et que c'était +elle qui l'avait oublié sous les marronniers où les deux amis l'avaient +trouvé? + +Paul était tenté de le croire. + +Et si madame de Ganges était la mère de l'enfant, M. de Ganges n'était +pas son père, car ce malheureux gentilhomme, en se confessant à Cormier +avant le duel où il avait succombé, n'aurait pas manqué de lui parler de +son fils, s'il en avait eu un. + +Ce fils, d'ailleurs, s'il eût été légitime, eût été élevé ostensiblement +dans l'hôtel de l'avenue Montaigne, et la marquise ne l'y aurait pas +laissé, lorsqu'il lui arrivait d'aller passer l'après-midi dans un +jardin public. + +Il était donc bâtard on adultérin, suivant qu'il était né avant le +mariage de mademoiselle de Marsillargues, ou bien pendant une des +longues absences du mari, et madame de Ganges le faisait élever en +cachette. + +Mais elle ne se privait pas de le voir souvent. + +Ainsi s'expliquait la naïve erreur de l'enfant qui croyait avoir deux +mères. + +L'autre, c'était une femme chargée de le garder. + +Maman Jacqueline était la vraie. + +Et cette marquise que tout le monde croyait irréprochable avait une +grosse tare dans sa vie. + +Paul tombait du haut de ses illusions et sa figure s'allongeait à vue +d'Å“il. + +--Qu'est-ce que tu as? lui demanda Mirande. Est-ce que tu connais une +Jacqueline? + +--Moi! pas du tout, répondit vivement Cormier, qui n'avait garde +d'exposer ses perplexités à son turbulent camarade. + +Et presque aussitôt, il reprit: + +--Comment s'appelle l'autre? + +--La mère numéro deux?... Je n'en sais rien. Le petit ne m'en a rien +dit, et je n'ai pas pensé à le lui demander. Il me le dira demain. Ça +t'intéresse donc? + +--Oh! c'est pure curiosité de ma part. + +--Ta curiosité sera satisfaite. Je ne suis pas comme toi, qui m'as caché +tant que tu as pu ton histoire avec ta marquise. Je ne ferai pas le +mystérieux à propos de cet enfant, et de quelque façon que tourne +l'aventure, j'agirai au grand jour. + +--Tu auras bien raison. + +--Je prévois, du reste, que le dénouement ne se fera pas attendre. +Demain soir, après ma promenade au Luxembourg, je serai fixé. + +--Moi aussi, se dit Cormier qui se promettait de raconter toute +l'histoire à la marquise et de lui demander hardiment ce qu'elle en +pensait. + +Après ce court échange de questions et de réponses, la conversation +cessa, et chacun des deux amis s'absorba dans des réflexions qui +n'avaient pas le même objet. + +Mirande se remit à caresser sa chimère de paternité et Paul à rappeler +ses souvenirs, à seule fin de se faire une idée nette du cas de madame +de Ganges. + +Après tout, il l'accusait sans preuves, sur de simples apparences +fondées sur une coïncidence de nom. + +Le jour où il l'avait rencontrée au Luxembourg, l'enfant n'était pas +avec elle. Peut-être jouait-il plus loin sur la terrasse, sous la +surveillance de sa bonne ou de sa nourrice. Mais, si elle eût été avec +sa mère, elle ne serait pas partie sans l'embrasser. + +Restait le nom, ce nom de Jacqueline qu'il donnait à sa maman et qui +était resté gravé dans la mémoire de Paul, depuis le voyage en fiacre de +la rue de Vaugirard au rond-point des Champs-Elysées. + +Il se souvint tout à coup que madame de Ganges en avait un autre. La +baronne Dozulé, en lui parlant, et en parlant d'elle, l'avait appelée: +ma chère Marcelle, devant quinze personnes assemblées dans le _hall_ à +ciel ouvert où elle recevait ses invités. + +Donc, ce joli prénom était bien celui de la marquise. + +Pourquoi en avait-elle pris un autre? Probablement, parce qu'elle ne +voulait pas dire le véritable à un homme que peut-être elle ne reverrait +jamais et que, à ce moment-là , elle connaissait à peine. + +Et, sans doute, elle avait dit le premier qui lui était venu à l'esprit, +Jacqueline, comme elle aurait dit Jeanne ou Andrée. + +Ce raisonnement, fondé sur un fait, rasséréna Cormier; et de peur de +s'assombrir de nouveau en écoutant discourir Jean de Mirande, il prit le +parti de s'en aller. + +Ils avaient assez parlé de l'enfant. Le sujet était épuisé et ils +n'avaient plus rien à se dire. + +Mirande ne demandait qu'à se remettre à veiller sur le sommeil du +mystérieux gamin qu'il hébergeait. + +Cormier ne songeait qu'à rentrer chez lui pour rêver solitairement à la +marquise. + +Ils se séparèrent donc d'un commun accord, en se disant: «Au revoir!» et +«À demain!» mais sans prendre de rendez-vous précis. + +Ils pressentaient l'un et l'autre que des incidents imprévus +dérangeraient leurs projets, et il leur suffisait de savoir que, si rien +ne les en empêchait, ils pourraient se retrouver au Luxembourg. + +Le petit dormeur ne donna plus signe d'existence avant le départ de +Paul, qui se garda bien de le réveiller. + +Le temps avait marché et il était assez tard lorsque Cormier descendit. +Cependant, le portier n'était pas couché et il tira le cordon sans +attendre que l'ami de son locataire frappât au carreau de la loge. + +La porte de la rue s'ouvrit sans bruit, et au moment où Cormier posa le +pied sur le large trottoir du boulevard Saint-Germain, il faillit +heurter un monsieur qui passait et qui se retourna pour l'éviter. + +Il y avait justement là un bec de gaz dont la clarté tomba en plein sur +le visage de ce promeneur que Paul avait déjà remarqué en arrivant, et +que, cette fois, il reconnut. + +L'homme le reconnut aussi et fit un bond de côté, en tournant le dos et +en s'éloignant à grands pas. + +C'était le personnage qui avait eu maille à partir, au Luxembourg, avec +Mirande, et le lendemain, avenue Montaigne, avec Paul quand il s'était +présenté pour voir la marquise. + +C'était le garde-du-corps de madame de Ganges, ancien ami de son père, +disait-elle, et ancien militaire. + +Il s'appelait M. Coussergues, et certes, il n'était pas de la police, +quoiqu'il fût évidemment là en surveillance comme un simple agent. + +Il y avait sans nul doute été envoyé par la marquise, et ce n'était pas +à Paul Cormier qu'il en avait, car il n'abandonna pas sa faction pour le +suivre, et Paul ne s'avisa pas de l'interpeller, car il devina sans +peine ce qu'il faisait là . + +Il gardait l'enfant. + +Il avait dû le suivre de loin, depuis que Mirande l'avait emmené du +Luxembourg; il avait pour mission de rester devant la maison où l'enfant +allait passer la nuit; d'y rester jusqu'à ce qu'il en sortît et de ne +pas le perdre de vue jusqu'à ce qu'il rencontrât sa mère. + +La lumière se faisait enfin. + +La mère, c'était bien madame de Ganges. Elle avait laissé l'enfant au +Luxembourg pour que Mirande l'y trouvât, et elle avait fait la leçon au +petit pour qu'il se laissât conduire par Mirande qu'elle avait dû lui +désigner de loin, sans se montrer elle-même. + +Tout cela était le résultat d'un plan combiné d'avance, et la journée du +lendemain dénouerait la situation, car Mirande, renseigné par +l'intelligent gamin, ne manquerait pas de le ramener à l'endroit où il +l'avait trouvé. + +Mais pourquoi Mirande? Elle le connaissait donc d'ancienne date? Oui, +puisqu'elle l'avait dit à Paul Cormier, qui l'accompagnait en voiture. +Alors, comment Mirande, en l'abordant sur la terrasse, ne l'avait-il pas +reconnue? + +C'était incompréhensible, et Paul, tout en regagnant son domicile de la +rue Gay-Lussac, se creusait inutilement la tête pour tâcher de trouver +la clé de ce mystère. + +Et cette pensée lui revenait sans cesse: le père, c'est Mirande. Voilà +pourquoi madame de Ganges m'a tant interrogé sur lui. Il est père sans +le savoir. Tout est possible. Une aventure de voyage, la nuit, avec une +femme dont il n'a pas vu le visage. Elle n'a peut-être pas su qui il +était; ce n'est que beaucoup plus tard qu'elle l'a appris, et depuis +qu'elle le sait, elle cherche à le revoir. Elle n'ose pas s'adresser à +lui directement et elle emploie des moyens détournés pour l'attirer à +elle. + +C'est de moi qu'elle s'est servie. Le jour où elle nous a vus ensemble, +elle s'est dit qu'elle n'aurait pas de peine à me séduire et que je +serais entre ses mains un instrument docile. J'ai été sa dupe et j'ai +joué un rôle ridicule. Il faut qu'elle soit folle de lui, puisqu'elle +n'a pas renoncé à le ramener, lorsqu'elle a su qu'il avait tué son mari. +Cette femme est un monstre. + +Ainsi déraisonnait Paul Cormier, oubliant des faits qu'il connaissait +bien et qui prouvaient que ses suppositions n'avaient pas le sens +commun. + +La passion l'aveuglait à ce point qu'il aurait nié l'évidence plutôt que +de convenir qu'il se trompait. + +Il en était à former des projets de vengeance contre une femme qu'il +aimait. Il souhaitait que Brunachon la dénonçât comme ayant fait +assassiner son mari. L'accusation ne tiendrait pas debout, mais la +marquise n'en serait pas moins perdue de réputation dans le monde où +elle vivait. + +Il n'en voulait pas à Mirande; mais, elle, il la haïssait autant qu'il +l'avait adorée; ou du moins, il croyait la haïr, car il n'y voyait pas +encore très clair dans les sentiments qui l'agitaient. + +Et il se jurait d'en finir avec elle. + +Mais avant de la chasser de son cÅ“ur qu'elle occupait tout entier, il +voulait se donner la satisfaction de lui dire ce qu'il pensait de son +indigne conduite. + +Il l'avait condamnée sans l'entendre; il résolut de l'exécuter, dès le +lendemain, et il rentra chez lui, sans se demander si la nuit ne lui +porterait pas conseil. + + + + +VI + + +Elle parut longue à Paul Cormier, cette nuit qu'il passa tout entière à +s'agiter dans son lit sans pouvoir trouver le sommeil qui le fuyait, et +dont il aurait eu grand besoin pour remettre un peu d'ordre dans ses +idées. + +Le jour était levé depuis longtemps, lorsqu'il put fermer l'Å“il, et il +fut réveillé par sa femme de ménage qui vint lui dire que deux messieurs +demandaient à le voir. + +Elle ne les connaissait pas et ils n'avaient pas voulu dire leurs noms. + +En d'autres circonstances, Paul aurait absolument refusé de les +recevoir; mais il était dans le cas de ne pas renvoyer les gens, sans +savoir ce qu'ils lui voulaient. + +Il leur fit dire d'attendre qu'il fût levé et il sauta en bas du lit +pour s'habiller rapidement. + +Son logement n'était pas si grand que les visiteurs qui se présentaient +fussent hors de portée d'entendre ce qui se passait dans la chambre où +il couchait. + +La femme de ménage avait d'ailleurs négligé de fermer les portes de +communication. + +Si bien qu'une voix s'éleva, voix que Paul reconnut et qui disait: + +--Ne fais pas tant de façons. C'est moi, Bardin, et je suis avec un ami +qui te dispense de toute cérémonie. Tu peux nous recevoir en chemise, si +tu veux. + +--Entrez alors, cria Paul, tout en se demandant qui Bardin lui amenait. + +Dans la situation où il était, tout l'inquiétait. + +Il se rassura en voyant Lestrigou, mais il ne devina pas ce que venaient +faire chez lui, si matin, les deux vieux avocats qu'il avait quittés la +veille au soir. + +--Encore au lit, _june_ homme? lui dit le ci-devant bâtonnier. + +--Quelle heure est-il donc? demanda Paul en passant un pantalon. + +--Midi passé et très passé, mon garçon, répondit Bardin. + +À quoi donc as-tu employé ta nuit, que tu te réveilles si tard?... +Est-ce que tu as encore fait des bêtises? + +--Oh! non..., à minuit, j'étais au lit..., seulement j'ai eu beaucoup de +peine à m'endormir. + +--Parce tu as l'habitude de te coucher à des heures indues. Lestrigou et +moi, ce matin, nous étions debout dès l'aurore... et pourtant Lestrigou +avait passé l'autre nuit en chemin de fer. + +Tu ne te doutes pas d'où nous venons? + +--Pas du tout. + +--Nous venons de l'avenue Montaigne. Lestrigou avait hâte de voir cette +marquise de Ganges pour lui demander l'adresse de l'héritière. J'ai eu +beau lui dire qu'il ne fait pas jour chez les marquises avant quatre +heures du soir, il a voulu absolument se présenter chez elle, le matin. + +--Et elle vous a reçus? + +--Ah! bien, oui!... nous nous sommes heurtés à un grand laquais galonné +sur toutes les coutures, qui a commencé par nous répondre que sa +maîtresse n'était pas visible. Nous avons insisté. Lestrigou a donné sa +carte sur laquelle il avait écrit quelques mots pour indiquer le but de +sa visite. Le laquais a refusé de s'en charger. Et comme je me fâchais, +il a fini par me dire que madame la marquise était en voyage. + +--C'est peut-être vrai, murmura Paul. + +Madame de Ganges, la dernière fois qu'il l'avait vue, lui avait annoncé +qu'elle était à peu près décidée à quitter Paris. + +--Je n'en ai pas cru un mot, reprit Bardin. Lestrigou non plus. Quelles +raisons a cette dame pour se cacher? Nous n'en savons rien, mais +certainement elle se cache. Nous pouvons nous passer d'elle, mais il +nous faut l'héritière; et je viens de décider Lestrigou à s'adresser à +la préfecture de police qui saura bien la retrouver. + +--Vous ne ferez pas cela! s'écria Paul. + +--Et pourquoi pas? + +--Parce que vous compromettriez une femme qui n'a peut-être rien à se +reprocher. + +--Qu'en sais-tu? Est-ce que tu la connais? + +--Non... mais elle est très honorablement connue à Paris, et si vous +faisiez intervenir la police dans une affaire où son nom serait mêlé, +vous lui feriez le plus grand tort. + +--J'en serais bien fâché, dit Lestrigou. Je suis un vieil ami de la +famille, et quand elle était jeune fille, je n'ai jamais eu qu'à me +louer d'elle. Le diable, c'est que je ne sais comment m'y prendre pour +mettre la main sur Bernadette. + +--Bernadette! répéta Paul, qui entendait pour la première fois prononcer +ce nom-là . + +--Eh! oui... Bernadette Lamalou... l'orpheline que mademoiselle de +Marsillargues a recueillie à Fabrègues et qui ne l'a pas quittée depuis +cinq ou six ans... Celle-là aussi m'intéresse, et il me tarde de +m'aboucher avec elle... si je connaissais un moyen d'y parvenir, sans +mettre sa protectrice en cause... + +--Voulez-vous que j'essaie, moi? demanda brusquement Cormier. + +--Vous, _june_ homme!... eh! mais, _ça né sérait_ pas _dé_ refus, si +_jé_ croyais _qué_... + +--Perds-tu l'esprit? s'écria Bardin. Comment feras-tu pour... + +--Ne me demandez pas d'explication. Je ne pourrais pas vous en donner. +Mais je m'engage à vous dire ce soir si la marquise de Ganges est encore +à Paris et si sa protégée habite avec elle. + +Bardin consulta d'un coup d'Å“il son ami Lestrigou qui approuva d'un +signe de tête. + +--Quand les sages sont à bout de leur latin, dit en haussant les épaules +le vieil ami de madame Cormier, ce qu'ils ont de mieux à faire c'est de +passer la main à un fou. Va donc, mon garçon. Tu as carte blanche, +jusqu'à demain. Nous attendrons ton rapport avant de commencer des +démarches officielles... nous l'attendrons chez moi, jusqu'à midi... Et +maintenant, sois libre de ton temps... tu n'en as pas à perdre, si tu +veux réussir... J'étais venu te chercher pour m'aider à faire à +Lestrigou les honneurs de ton quartier Latin qu'il veut absolument +revoir, mais je les lui ferai sans toi. Au revoir!... à demain matin! + +Lestrigou n'ajouta rien; il s'était mis sous la direction de Bardin, et +il ne voyait plus que par ses yeux. À Montpellier, c'eût été l'inverse; +mais à Paris, l'ancien bâtonnier se trouvait tout dépaysé et il sentait +la nécessité de se laisser guider par son vieil ami. + +Cormier les laissa partir bien volontiers. Ils l'auraient gêné; ils le +gênaient déjà . Mais il ne regrettait pas de les avoir vus. Leur arrivée +l'avait tiré de la torpeur où il était après une mauvaise nuit, comme un +coup de fouet remet le cÅ“ur au ventre à un bon cheval accablé de +fatigue. Son esprit, engourdi par un lourd sommeil succédant à une +longue insomnie, s'était réveillé tout à coup; ses idées s'étaient +éclaircies, et il voyait enfin la situation telle qu'elle était. + +Il ne s'agissait plus de chercher des combinaisons pour arriver à +pénétrer les secrets de la marquise. Il s'agissait de la voir à tout +prix, qu'elle le voulût ou non, et d'avoir avec elle une explication +décisive, pas pour l'accabler de reproches, comme il l'avait résolu la +veille, mais pour exiger d'elle la vérité sur tous les points et pour +rompre, s'il acquérait la certitude qu'elle s'était moquée de lui. + +Il ne croyait pas à son départ précipité et il se promettait de faire, +s'il le fallait, le siège de son hôtel jusqu'à ce qu'elle consentît à +l'entendre. + +Autrement, il n'avait pas de plan arrêté. Il comptait s'inspirer des +circonstances. + +Il acheva de s'habiller et il déjeuna en toute hâte, comme il l'avait +fait le jour de sa première visite à madame de Ganges, le lendemain du +duel. + +Et, cette fois, quand il descendit dans la rue, il n'y aperçut pas de +fiacre suspect. + +Brunachon semblait avoir désarmé, car il n'avait plus donné signe de vie +à Cormier, depuis qu'ils s'étaient trouvés face à face dans le cabinet +du juge d'instruction. + +Peut-être comptait-il sur l'appui du vicomte de Servon pour monter une +agence de renseignements. + +Et quoi qu'il en fût, Paul n'avait plus à se préoccuper des attaques de +ce maître chanteur, car Paul n'avait plus rien à cacher de ce qui le +concernait personnellement, et il ne se croyait plus tenu de préserver +madame de Ganges d'un dénonciation. + +En descendant de voiture à l'entrée de l'avenue Montaigne, il s'assura +d'un coup d'Å“il que ce drôle ne rôdait pas aux abords de l'hôtel et il +se glissa en rasant les maisons jusqu'à la porte cochère qu'il +s'attendait à trouver fermée. + +À sa grande surprise, il la trouva, non pas ouverte, mais largement +entrebâillée. + +C'était une heureuse chance et il n'hésita pas à en profiter pour entrer +sans sonner. + +Il prévoyait qu'il n'irait pas loin sans avoir maille à partir avec le +valet récalcitrant qui lui avait barré le passage, lors de sa première +et unique visite. + +Il ne vit personne, et au lieu de manifester sa présence en appelant, il +traversa vivement la cour et pénétra dans le jardin où la marquise +l'avait reçu. + +Si elle y était, il allait la surprendre et elle ne pourrait pas lui +échapper. + +Il ne souhaitait rien de mieux, car le lieu était propice entre tous à +une explication décisive qui pouvait devenir orageuse. + +La marquise n'y était pas. + +Il fit le tour du jardin sans la rencontrer et sans qu'aucun domestique +se montrât. + +Paul se demanda si l'hôtel était abandonné et il fut tenté de croire que +madame de Ganges avait vraiment quitté Paris, en emmenant tout le +personnel de sa maison. + +Une découverte qu'il fit changea le cours de ses idées. + +Sur le banc où il l'avait vue assise, au pied d'un acacia, il aperçut un +sabre, une giberne et un fusil minuscules: tout l'attirail d'un petit +garçon qui aime à jouer au soldat. + +--Ah! murmura-t-il, en pâlissant, l'enfant est à elle. + +Il n'y avait guère moyen d'en douter. + +Ces jouets oubliés là attestaient que le jardin de l'hôtel servait aux +ébats d'un enfant, et que cet enfant était un garçon; car les petites +filles n'ont pas coutume de s'amuser avec des réductions d'ustensiles +militaires. Les petites filles s'amusent avec des poupées. + +Et ce garçon ne pouvait être que le belliqueux gamin qui s'était si bien +gendarmé, la veille, contre un gardien du Luxembourg. + +En fait de joujoux, celui-là devait préférer les sabres. + +Et si la marquise venait de quitter Paris, il était permis de supposer +qu'elle l'avait laissé pour compte à Mirande. + +Son garde-du-corps, Coussergues, était resté pour veiller à ce que +Mirande ne se débarrassât pas du petit, en le déposant à la Préfecture +de police comme il aurait déposé un parapluie trouvé dans la rue. + +Tout s'expliquait ainsi; et madame de Ganges, qui n'avait pas cessé de +mentir à Paul Cormier depuis qu'elle le connaissait, madame de Ganges, +fille-mère ou épouse infidèle, ne méritait pas que Paul la défendît. + +Ses indignations le reprirent, et cette fois, il ne se donna pas la +peine d'examiner le pour et le contre, ni même de chercher un valet qui +le renseignât sur le brusque départ de la dame. + +Il ne pensa qu'à sortir de cet hôtel où il se jurait de ne plus remettre +les pieds. + +Que lui importait maintenant l'héritière aux six millions? Il avait +promis à Bardin et à Lestrigou de leur dire où ils trouveraient cette +protégée introuvable; mais à l'impossible, nul n'est tenu. Il leur +dirait qu'elle avait probablement quitté Paris avec sa protectrice et il +ne se gênerait plus pour leur dire tout ce qu'il savait sur la marquise. + +Ah! Lestrigou, maintenant, pouvait bien s'adresser à la police! Paul +n'interviendrait pas pour l'en empêcher. + +Il s'en alla comme il était venu, sans rencontrer personne, et il trouva +la porte entrouverte comme il l'avait laissée. + +Rien ne bougea dans cette vaste demeure où les domestiques étaient +nombreux. On eût dit le château de la Belle au bois dormant. + +Paul, une fois dehors, se demanda comment il emploierait le reste de sa +journée. + +Il serait bien allé rue des Arquebusiers, à seule fin de renseigner ses +vieux amis, mais il n'espérait pas les y trouver. + +Ils avaient annoncé l'intention de parcourir le quartier Latin, en quête +de leurs anciens souvenirs, et cette tournée rétrospective les +retiendrait probablement plusieurs heures. + +Mieux valait que Paul attendît au lendemain pour leur faire son rapport. + +Et comme il éprouvait le besoin de confier ses peines à un ami, il +songea aussitôt à se rendre chez Mirande et à lui dire tout ce qu'il +avait sur le cÅ“ur. + +Il cherchait des yeux une voiture, lorsqu'il vit venir à lui le vicomte +de Servon. + +Ce gentilhomme arrivait du côté des Champs-Elysées et il avait tout +l'air d'aller faire une visite à la marquise. + +Il l'avait à peu près annoncée, la veille, cette visite, en causant avec +Paul, au café Soufflot, et il était tout naturel qu'il la fît. + +Paul aurait voulu l'éviter, car il n'était pas disposé à le prendre pour +confident; mais le vicomte l'avait aperçu de très loin et Paul n'avait +plus le temps de se dérober. + +Ils s'abordèrent poliment et le premier mot de M. de Servon fut: + +--Vous venez de voir madame de Ganges, je suppose? + +--Je n'ai pas été reçu, répondit évasivement Cormier. Peut-être, +monsieur, serez-vous plus heureux que moi. + +--Ma foi! je vais essayer... et comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, +hier, je me propose de lui signaler les manÅ“uvres de l'homme qui vous a +dénoncé et qui pourrait la calomnier, si on n'y met ordre. + +--C'est ce que j'aurais fait si je l'avais vue... mais vous êtes mieux à +même que moi d'agir contre ce misérable, puisque vous connaissez tous +ses antécédents. + +M. de Servon avait cette finesse que donne la pratique du monde et des +hommes. Il remarqua très bien que l'étudiant paraissait ne plus +s'intéresser autant à madame de Ganges, et pour savoir à quoi s'en tenir +sur les sentiments qu'elle lui inspirait, il se mit à parler d'elle sur +un ton plus dégagé que respectueux. + +--C'est, en vérité, une étrange personne que cette marquise, dit-il en +souriant. On lui pardonne tout, parce qu'elle est adorablement jolie, +mais il faut convenir qu'elle a fait tout ce qu'il fallait pour se +déclasser. Toute autre qu'elle y aurait réussi depuis longtemps; mais le +monde a de ces indulgences pour les femmes qui savent se bien poser dès +le début. Décidément, elle est très forte. + +Paul aurait volontiers fait chorus avec M. de Servon, mais il lui déplut +de l'entendre traiter si légèrement madame de Ganges et, de par son +instinct d'amoureux mal guéri, il essaya de la défendre. + +--J'ignorais qu'on médît d'elle dans les salons où on la reçoit, +répliqua-t-il assez sèchement. + +--Oh! pas dans ceux-là ..., mais elle ne tient pas à Paris le rang auquel +son nom et sa fortune lui permettraient de prétendre... + +Et lorsqu'on saura comment son mari est mort, elle va se trouver dans +une situation difficile. Mais nous sommes, vous et moi, disposés à la +soutenir et tout s'arrangera, j'en suis persuadé. + +Paul ne répondit pas. Il cherchait une transition pour prendre congé +sans brusquerie de ce causeur malveillant. + +--Elle est singulière en tout, reprit l'indiscret vicomte. Avez-vous +remarqué, cher monsieur, qu'elle ne se dégante jamais? + +--Non, balbutia Cormier, je l'ai si peu vue... + +--Elle a encore une autre manie: celle de ne jamais permettre qu'on lui +serre la main... pas même le bout des doigts. + +Paul s'en était aperçu deux fois, mais il ne lui convenait pas de le +dire et il prit un air étonné qui n'arrêta pas le cours des médisances +du vicomte, car il ajouta: + +--Il paraît qu'elle est affligée d'une infirmité bizarre. La peau de ses +mains est glacée comme la peau d'un serpent. Quand elle était jeune +fille, ses compagnes l'appelaient la Main-Froide. Si jamais elle faisait +une exception en ma faveur, je me figure qu'en la touchant, +j'éprouverais une impression désagréable. + +Et comme Paul persistait à ne pas répondre, M. de Servon reprit +gaiement: + +--Je ne sais pourquoi je vous parle de cela, cher monsieur. Ce sont des +bruits de salon qui ne valent pas qu'on les rapporte; et, qu'ils soient +fondés ou non, madame de Ganges est charmante. + +Et puis, il y a le dicton: main froide, chaudes amours... J'incline à +croire qu'il s'applique très bien à la marquise... je voudrais qu'il me +fût donné d'en faire l'expérience, mais je ne l'espère pas... et je vous +quitte pour aller lui présenter mes hommages très platoniques... si elle +veut bien ne pas me fermer sa porte. + +Au revoir, et toutes mes excuses de vous avoir retenu si longtemps. + +Cormier se garda de le retenir. Ce gentilhomme l'agaçait avec ses +insinuations et son persifflage dont il n'apercevait pas le but. + +Cormier voulait bien maudire madame de Ganges, mais il avait souffert +impatiemment qu'un autre en dît du mal devant lui, et il ne pensa qu'à +s'éloigner pour éviter de rencontrer de nouveau M. de Servon, quand il +sortirait de l'hôtel de la marquise absente. + +Il tourna donc à droite et il se jeta sous les arbres, afin de gagner le +quai en passant derrière le Palais de l'Industrie. + +Là , il sauta dans une voiture et il se fit conduire au boulevard +Saint-Germain. + +Il en fut pour sa course. Mirande était sorti avec le petit garçon. Paul +l'avait manqué d'un quart d'heure. Le concierge lui dit qu'il était +sorti à pied. Paul pensa qu'il devait être allé au Luxembourg comme il +le lui avait annoncé la veille, et Paul remonta en fiacre pour l'y aller +rejoindre. + +Il savait ce que son camarade y allait faire: chercher la mère de +l'enfant perdu ou plutôt l'y attendre. + +C'était une raison pour que Paul qui la cherchait aussi, et qui croyait +la connaître, se rendît là où il lui restait quelque chance de la +rencontrer. + +Il descendit devant la grille qui borde la rue de Vaugirard, à la +hauteur de la rue Féron, paya son cocher et entra dans le jardin, bien +décidé à n'en pas sortir avant d'avoir trouvé son camarade. + +Mirande venait là comme un pêcheur va tendre ses filets. L'enfant allait +lui servir d'appât pour attirer la mère. Mirande avait dû s'établir à la +place où la mère avait laissé la veille ce singulier petit garçon. + +Paul commença donc sa tournée par ce bout de la terrasse. Il reconnut la +boutique à joujoux près de laquelle le gamin s'était retranché pour +résister à l'adjudant qui voulait l'emmener; mais il ne vit ni Mirande +ni le jeune Roch. Sans doute, il les avait devancés et ils n'allaient +pas tarder à paraître. + +L'idée lui vint d'interroger la marchande en lui expliquant comment +l'enfant était habillé, et cette femme lui répondit qu'il venait à peu +près tous les jours avec sa mère, vers quatre heures. + +Elle l'avait encore vu la veille et comme elle avait fermé boutique de +bonne heure, elle n'avait pas assisté à la scène avec le gardien. + +Paul, ainsi renseigné, poussa plus loin sur la terrasse, dans la +direction de la Pépinière, afin de s'assurer que Mirande ne se promenait +pas de ce côté-là . + +Il ne le rencontra point et il rebroussa chemin, dans l'intention de +revenir à son point de départ et d'y rester. + +Ce n'était pas dimanche et le temps n'était pas très sûr. Il y avait peu +de monde sur la terrasse: quelques femmes assises, par ci, par là , sur +des chaises. + +Paul, avant de revenir sur ses pas, se mit à les passer en revue, et +resta pétrifié en apercevant la marquise de Ganges. + +Elle s'était assise à la place qu'elle occupait déjà le jour où il +l'avait rencontrée pour la première fois, au bout de la terrasse du côté +de l'allée de l'Observatoire, adossée au piédestal d'une statue--la +même--et absolument seule. + +Elle ne voyait pas Paul Cormier, et elle ne l'avait pas remarqué +lorsqu'il avait passé devant elle, pas plus qu'il ne l'avait remarquée. + +Ce n'était pas elle qu'il cherchait, c'était Mirande et le petit garçon. + +Mais il suffit qu'il aperçût madame de Ganges pour qu'il oubliât ce +qu'il était venu faire au Luxembourg. + +Il la retrouvait enfin, cette marquise introuvable qui faisait dire par +ses gens qu'elle avait quitté Paris. + +L'occasion était belle pour lui demander une explication qu'elle lui +devait bien et il alla droit à elle, résolu à en finir et à ne pas la +ménager. + +Il fut presque brutal. + +An lieu de la saluer, en l'abordant, il fit ce que Mirande avait fait, +le dimanche de la première rencontre. + +Il s'empara d'une chaise et il s'assit en face d'elle, sans prononcer +une parole. + +Elle pâlit et fut sur le point de se lever, mais elle resta et elle lui +dit d'une voix altérée par l'émotion: + +--Je vous en supplie, monsieur, laissez-moi. + +--Désolé de vous refuser, répliqua-t-il durement. Je me suis présenté +chez vous et vous n'y étiez pas. Puisque je vous rencontre, il faut +absolument que je vous parle. + +--Pas maintenant. Je vous recevrai quand vous voudrez; mais en ce +moment, je ne puis pas vous entendre. + +--Vous m'entendrez, pourtant; car je vous préviens que si vous quittez +la place, je vais vous suivre. Ce sera, si vous voulez, une nouvelle +promenade en fiacre, mais cette fois je ne descendrai pas en route pour +vous être agréable. + +--Que vous ai-je fait pour que vous preniez ce ton avec moi? demanda +madame de Ganges qui se remettait peu à peu de son trouble. + +--Vous vous êtes moquée de moi... vous avez menti... il faut bien que +j'appelle les choses par leur nom... + +--Je n'ai jamais menti de ma vie, interrompit froidement la marquise. + +--Excepté le jour où vous m'avez juré que mon ami, Jean de Mirande, vous +était indifférent. + +--Vous vous trompez. Je vous ai dit que je ne l'aimais pas et que je ne +pouvais pas l'aimer, voilà tout. + +--Oh! je ne viens pas vous faire une scène de jalousie! + +--Vous n'en avez pas le droit, dit avec beaucoup de dignité madame de +Ganges. Il vous a plu de me déclarer que vous m'aimiez, moi que vous +connaissiez à peine. Je ne vous y ai pas encouragé, et surtout je ne +vous ai rien promis. Que me reprochez-vous? + +--D'avoir essayé de me faire jouer un rôle ridicule, en vous servant de +moi pour en venir à vos fins. + +--Je ne comprends pas. + +--Vous comprenez très bien. Votre but, je ne l'ai pas encore deviné, +mais je suis certain que vous n'oseriez pas l'avouer... et tenez! je +voudrais que Mirande fût ici... peut-être vous décideriez-vous à jouer +cartes sur table... Il y viendra, du reste... + +Madame de Ganges tressaillit, mais elle ne dit mot. + +--Oui, madame, je comptais l'y trouver et je vais l'attendre. + +--Comme il vous plaira, monsieur. Vous êtes libre de rester, et je suis +libre de partir. + +--Pas seule. + +--Est-ce à dire que vous prétendez me suivre, malgré ma volonté? + +--Je prétends que vous m'écoutiez jusqu'au bout. + +--Hâtez-vous alors et parlez clairement. Que voulez-vous de moi? + +--Je veux la vérité. + +--Sur quoi? + +Paul hésita, retenu par un reste de délicatesse qui l'empêchait de +blesser une femme qu'il aimait en lui posant à brûle-pourpoint une +question qu'il avait sur les lèvres. + +La passion l'emporta et il lui dit brusquement: + +--Vous n'avez jamais eu d'enfants?... + +Cette fois, la grossièreté était si forte que les larmes vinrent aux +yeux de madame de Ganges; mais elle resta maîtresse d'elle-même et ce +fut avec calme qu'elle répondit: + +--Jamais, monsieur. Pourquoi me demandez-vous cela? + +--Parce que je croyais que vous en aviez un. + +--Et sur quoi fondiez-vous cette supposition offensante pour moi. + +--Offensante? mais non, puisque vous n'êtes veuve que depuis trois +jours. Vous étiez mariée, je pense, depuis plusieurs années. Vous pouvez +bien avoir eu un enfant de votre mari. + +--Si j'en avais un, il ne me quitterait pas, et vous ne l'avez jamais vu +avec moi. + +--Non... je n'ai vu que ses joujoux qu'il a oubliés sur un banc de votre +jardin. J'y suis entré aujourd'hui, dans ce jardin. La porte de votre +hôtel était ouverte, et je n'ai pas trouvé un de vos gens pour me +répondre. + +--Et de ce qu'un enfant a laissé ses jouets chez moi, vous concluez que +je suis sa mère? + +--J'ai d'autres preuves. + +--Lesquelles, je vous prie? + +--Comment vous appelez-vous de votre petit nom? + +--Marcelle, répondit sans hésiter la marquise. + +--Vous avez donc deux noms?... L'autre, c'est Jacqueline... vous me +l'avez dit, en voiture, dimanche dernier. + +--C'est vrai. Je m'en souviens. Vous me pressiez de vous l'apprendre et +à ce moment-là , je ne savais pas encore si je vous reverrais jamais. Je +vous ai donné le premier nom qui m'est venu à l'esprit. + +Du reste, un quart d'heure après, vous avez pu entendre mon amie madame +Dozulé me nommer Marcelle. + +--Marcelle de Marsillargues, alors? + +--Oui, je suis née de Marsillargues. Comment la savez-vous?... je ne +vous l'ai jamais dit. + +--Qu'importe comment je le sais? + +--Par mon mari; peut-être, balbutia madame de Ganges, légèrement +troublée. + +--Non, madame, ce n'est pas votre mari qui m'a renseignée. + +--Qui donc alors? + +--Connaissez-vous, à Montpellier, Me Lestrigou? + +--L'ancien bâtonnier!... oui, certes... il était l'ami et le conseil de +mon père... mais il y a plusieurs années que je ne l'ai vu. + +--Il ne tiendra qu'à vous de le voir. + +--Je le voudrais... mais il est si âgé qu'il ne se déplace plus. + +--Il est à Paris. + +--Depuis quand? demanda la marquise, tout étonnée. + +--Depuis hier soir. Il est venu tout exprès pour vous. + +--Pour moi!... que ne m'a-t-il écrit!... il se serait épargné la fatigue +de ce long voyage. + +--Il ignorait votre adresse. Il l'a apprise tout récemment... Et il +s'est présenté ce matin à votre hôtel. Vous avez refusé de le recevoir. + +--Je n'étais pas chez moi, dit vivement madame de Ganges. Et si je +savais où il loge à Paris... + +--Je le sais moi, et je vous le dirai... quand vous aurez répondu aux +questions que je vais vous adresser. + +--Parlez, monsieur! + +Paul prit un temps, pour préparer son effet, et quand il lut dans les +yeux de madame de Ganges une inquiétude qui ressemblait fort à de +l'anxiété, il commença ainsi: + +--Vous souvenez-vous des séjours que vous faisiez au château de +Fabrègues, avant votre mariage? + +--Oui, certes, répondit sans hésiter la marquise. + +--Alors, vous vous souvenez aussi d'une petite paysanne... une +orpheline, à laquelle vous vous intéressiez?... + +--Et à laquelle je m'intéresse encore; oui, monsieur. + +--Eh! bien, M. Lestrigou la cherche. Il ignore où elle est et il pense +que vous ne l'ignorez pas. + +--Pourquoi la cherche-t-il? + +--Pour lui annoncer une bonne nouvelle. + +--Je ne comprends pas. Expliquez-vous, monsieur, je vous en prie. + +--Elle hérite d'une fortune énorme. + +--C'est impossible. Ses parents étaient pauvres. + +--Son père s'est enrichi en Californie où il est mort en lui laissant +six millions. + +--Que dites-vous? murmura la marquise, très émue. + +--La vérité, madame. La succession est liquide, M. Lestrigou a fait +toutes les démarches nécessaires. Votre protégée n'a qu'à entrer en +possession. Seulement, il faut qu'elle se montre. Et si elle ne se +montre pas, le brave homme qui la cherche va s'adresser à la police qui +saura bien la trouver. + +--Moi, je la trouverai et M. Lestrigou la verra... chez moi. + +--Quand? + +--Quand il lui plaira. + +--Cela suffit, madame. M. Lestrigou est descendu à Paris chez un de ses +anciens amis, qui est aussi un vieil ami de ma famille. Je ne suis pas +certain de le rencontrer aujourd'hui, mais j'irai demain matin lui +annoncer que vous êtes prête à le mettre en présence de Bernadette +Lamalou. + +--Vous savez son nom! s'écria madame de Ganges. + +--Pourquoi M. Lestrigou me l'aurait-il caché?... Il a confiance en moi +et il m'a raconté toute l'histoire de cette jeune fille... + +--Que vous a-t-il dit d'elle? demanda vivement la marquise. + +--Qu'elle a été élevée avec vous, au château de Fabrègues, qu'elle vous +a suivie à Montpellier, et qu'après votre mariage, elle ne vous a pas +quittée... vous avez fait avec elle de longs voyages; M. Lestrigou a +perdu sa trace et même la vôtre. + +--Il ne vous a dit que cela? + +--Il m'a dit aussi que vous n'avez pas trouvé le bonheur avec M. de +Ganges et que vous avez dû vous attacher encore davantage à votre +protégée. + +--C'est vrai. Son amitié m'a consolée de bien des chagrins... mais elle +a souffert encore plus que moi. + +--Eh bien, ses mauvais jours sont passés. La voilà riche. + +--Ce n'est pas de la pauvreté qu'elle a souffert, murmura la veuve du +marquis. La pauvreté n'est rien. J'ai toujours été riche et je n'ai +jamais été heureuse. + +--Que vous a-t-il donc manqué pour l'être? demanda Paul, en regardant +fixement la marquise. + +--Il m'a manqué d'être aimée, répondit-elle, sans hésiter. + +--Qu'en savez-vous? + +--Ne me dites pas que vous m'aimez... je ne pourrais pas vous croire... +et alors même que vous ne vous feriez pas illusion sur la nature du +sentiment que vous prétendez avoir pour moi, je ne pourrais pas y +répondre... c'est trop tard... ma vie est finie... je n'ai plus qu'une +seule affection... celle que je porte à Bernadette... elle aussi, a +souffert par le cÅ“ur... la blessure qu'elle a reçue saigne encore, et si +je parvenais à la guérir, je ne demanderais plus rien à Dieu. + +Cette déclaration désespérée qui n'éclairait pas Paul Cormier sur la +situation des deux amies, ne le toucha pas comme elle aurait dû le faire +s'il eût été moins prévenu contre madame de Ganges. + +L'enfant recueilli par Mirande ne lui sortait pas de la tête, et les +réponses de la marquise ne l'avaient pas convaincu qu'elle n'était pas +la mère de ce garçonnet qui oubliait ses jouets chez elle. + +Il n'avait pas poussé à fond l'interrogatoire et il s'était perdu dans +des questions accessoires sur le passé de mademoiselle de Marsillargues +avant de lui parler de l'incident qui avait conduit le petit Roch chez +Jean de Mirande. + +Mais il n'avait pas renoncé à aborder ce sujet, et il était temps d'y +arriver, car madame de Ganges allait se lasser de l'entendre et, quoi +qu'il en eût dit, il ne songeait pas à la retenir de force, si elle se +levait pour partir. + +Et, emporté par la vivacité du dialogue qu'il avait entamé avec elle, il +oubliait que Jean ne devait pas tarder à arriver sur la terrasse, +conduisant l'enfant qui ne manquerait pas de trancher la question en +reconnaissant sa mère, si elle était là . + +Il ne remarquait pas non plus que la marquise semblait s'attendre à un +événement, car il lui était arrivé plus d'une fois, surtout au début de +l'entretien, de regarder au loin, comme si elle eût guetté l'apparition +de quelqu'un. + +Depuis que Paul s'était mis à la presser de questions embarrassantes, +elle s'occupait moins de ce qui se passait sur la terrasse. Elle +tournait moins souvent la tête et elle ne cessait guère de regarder son +interlocuteur en face, sans doute afin de deviner son arrière-pensée et +de se tenir prête à la riposte. + +--Madame, reprit Cormier, sans s'apitoyer sur les chagrins de cÅ“ur de la +marquise, je vous ai parlé tout à l'heure d'un enfant que je croyais +être à vous. Vous affirmez le contraire et il se peut que je me sois +trompé. Mais je ne vous ai pas dit que je l'ai vu hier... que je lui ai +parlé... et que je sais où il est. + +Et, comme madame de Ganges ne soufflait mot, et baissait les yeux: + +--Il est chez quelqu'un que vous connaissez bien... + +À ce moment, Roch, sorti on ne sait d'où, arriva, courant à toutes +jambes, et sauta sur les genoux de la marquise en s'écriant: + +--Maman Jacqueline! Bonjour, maman Jacqueline! + +Et sans lui laisser le temps de se reconnaître, il lui jeta ses petits +bras autour du cou et il se mit à la manger de caresses. + +Elle était très troublée et il y avait de quoi, mais elle ne le repoussa +pas et elle lui rendit tendrement ses baisers. + +--Allons! pensait Cormier, elle avoue, parce qu'elle ne peut faire +autrement... L'enfant est bien à elle, car si elle n'était pas sa mère, +elle le chasserait. + +--Tiens! s'écria le petit garçon, dès qu'il se fut rassasié +d'embrassades. Bonjour, monsieur!... ça va bien depuis hier? + +Il avait tout de suite reconnu Paul, quoiqu'il ne l'eût pas beaucoup vu +la veille, et Paul, enchanté de l'incident, s'empressa de lui dire: + +--Ça va très bien, et vous? Avez-vous bien dormi chez notre ami? + +--Oh! oui. Je ne me suis réveillé que ce matin, très tard, et j'ai été +soigné chez lui comme chez maman Jacqueline. Il m'a mené déjeuner dans +un café où il y avait des glaces partout... J'ai mangé des fraises tant +que j'en ai voulu... des belles grosses... Mais je suis joliment content +tout de même de retrouver maman Jacqueline. + +--Et où est-il, notre ami?... Il est venu avec vous au Luxembourg? + +--Oui... mais au bas de l'escalier de la terrasse il a rencontré deux +vilaines femmes... celles qui ont dîné avec nous, hier... il s'est mis à +leur parler... ça m'ennuyait... alors j'ai monté les marches à +cloche-pied... quand j'ai été en haut, j'ai vu maman Jacqueline... et me +voilà ! + +--Il doit être inquiet de vous. Vous ferez bien d'aller le chercher. +Vous lui direz que je suis là . + +--Faut-il, maman? demanda Roch en interrogeant des yeux la marquise. + +--Va, mon enfant, répondit-elle avec calme. + +Le gamin partit comme une flèche et se précipita dans l'escalier. + +Paul n'attendait que son départ pour entamer l'explication décisive. +Madame de Ganges le prévint. + +--Eh bien! monsieur, lui dit-elle, le voilà , cet enfant que vous +prétendiez être à moi... + +--Mais il me semble qu'il ne peut pas être à une autre. + +--Pourquoi?... Parce qu'il m'appelle maman? + +--Maman Jacqueline... il ne vous connaît sans doute que sous ce +nom-là ... le premier qui vous est venu à l'esprit, quand je vous l'ai +demandé l'autre jour, disiez-vous tout à l'heure! + +--Ce nom est à moi... j'en ai deux, je m'appelle Marcelle-Jacqueline. + +--Marcelle, pour le monde... Jacqueline, pour votre fils? + +--Vous persistez donc à croire que Roch est mon fils? + +--Oseriez-vous encore soutenir le contraire? + +--Oui, et je vous le prouverai bientôt. + +--Alors, c'est un enfant trouvé que vous avez adopté?... Vous aviez déjà +adopté une orpheline... c'est une manie!... + +--La manie d'aimer, murmura la marquise. + +Ce fut dit si doucement que Paul fit un retour sur lui-même. Madame de +Ganges, au lieu de se fâcher de l'accusation qu'il lui jetait à la face, +répondait sans s'émouvoir et sans prendre la peine de se justifier. Il +recommençait à se demander si cette attitude résignée qu'il avait prise +d'abord pour un aveu n'était pas une preuve d'innocence. + +Et il reprit d'un ton moins assuré: + +--Il est allé rejoindre un homme que vous connaissez... Jean de Mirande. + +--Je le sais. + +--Mais il va revenir... et Mirande ne manquera pas de vous aborder. + +--Je m'y attends. + +--Que ferez-vous, alors? + +--Vous le verrez. Maintenant, je vous prie de rester. Je désire que vous +assistiez à l'entretien que j'aurai avec votre ami. Vous serez libre d'y +prendre part. + +--Quoi!... en présence de l'enfant! + +--L'enfant jouera autour de nous. Il ne comprendrait pas... et il ne +cherchera pas à comprendre. J'espère que M. de Mirande n'amènera pas les +femmes qu'il vient de rencontrer, ajouta en souriant tristement madame +de Ganges. + +--Il suffira qu'il vous aperçoive pour qu'il se débarrasse d'elles. Vous +les avez déjà vues... dimanche... elles étaient ici et elles l'ont +emmené... + +--Je m'en souviens très bien. + +--Mais depuis ce jour-là , il s'est passé des choses... + +--Qui ont changé l'humeur de votre ami. C'est la grâce que je lui +souhaite. + +--Je ne vous cacherai pas que je comptais le trouver ici... et je savais +qu'il y conduirait l'enfant, qui nous a dit, hier, que sa mère y venait +tous les jours... sa mère! vous entendez, madame? + +--J'entends très bien... et Roch vous a dit la vérité. + +--Alors, c'est moi qui ne comprends plus. Mais, puisque tout va +s'éclaircir, nous pouvons parler d'autre chose... De votre protégée, par +exemple. Elle ne doit guère s'attendre à la nouvelle que vous allez lui +apprendre... car je suppose que vous la verrez avant qu'elle ait vu cet +excellent M. Lestrigou qui lui apporte six millions. + +--Je la verrai certainement aujourd'hui. + +--Et Lestrigou ne la verra que demain. Vous aurez donc le plaisir de lui +annoncer qu'elle est millionnaire. Oserai-je vous demander si elle est +mariée? + +--Non, monsieur, elle ne l'est pas. + +--Elle ne manquera pas de prétendants. Je vais bien vous étonner en vous +disant qu'on m'a mis sur les rangs sans me consulter. + +--Vous! murmura madame de Ganges en rougissant un peu. + +--Mon Dieu, oui... et voici comme: l'ami de M. Lestrigou s'intéresse +beaucoup à moi; il rêve de me marier, et dès qu'il a su que M. Lestrigou +connaissait une héritière, il s'est mis en tête de me la faire épouser. +Il m'a prêché longuement; il m'a menacé de me donner sa malédiction si +je me dérobais. + +--Puis-je savoir ce que vous lui avez répondu? + +--Que je ne voulais pas de sa millionnaire... qui, très probablement +d'ailleurs, ne voudrait pas de moi. Ai-je eu tort? + +--Non, monsieur, Bernadette ne veut pas se marier. + +--Ni moi non plus. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des +mondes. + +--J'envie votre optimisme, soupira madame de Ganges. + +--Que ne puis-je vous y convertir! + +--Il faudrait pour cela des événements... qui n'arriveront pas... Mais +il me semble que Roch tarde bien... Pourvu que M. de Mirande nous le +ramène! + +--Vous pouvez y compter... Le petit sait que vous êtes là et Mirande qui +l'adore ne le quitterait pas pour un empire. + +--Ah! il s'est déjà attaché à lui? + +--C'est-à -dire qu'il en est fou!... Il a découvert tout à coup qu'il a +une vocation prononcée pour la paternité... et je parierais qu'il a une +peur atroce qu'on lui reprenne l'enfant. Si la mère l'avait abandonné, +il serait ravi parce qu'il pourrait le garder... et si elle voulait le +lui vendre, il l'achèterait au poids de l'or. + +--Roch n'est pas à vendre. + +--Oh! je le pense bien... mais il s'arrangerait à merveille de vivre +avec mon ami. J'étais là , hier soir, quand Mirande l'a rencontré sur la +terrasse. L'enfant était en train de se chamailler avec un gardien qui +voulait le faire sortir du jardin, parce qu'on allait fermer. Dès que +Mirande s'en est mêlé, il est devenu doux comme un mouton et il l'a +suivi, sans faire l'ombre d'une difficulté. Ils se sont entendus tout de +suite. Et j'ai pu m'apercevoir qu'ils ont le même caractère. Le petit +est aussi rageur que le grand est violent. + +--Ce n'est pas peu dire, je crois. Votre ami me fait l'effet d'un +sauvage qu'on aurait jeté tout à coup au milieu des civilisés. Il +n'obéit qu'à ses passions ou plutôt à ses instincts... il ne connaît +aucun frein. Il marche à travers le monde sans se soucier des victimes +qu'il écrase... Il m'effraie. + +--Vraiment? Je croyais que vous vous intéressiez à lui. + +--Comme on se préoccupe d'un dangereux ennemi... comme un berger +s'inquiète du loup qui rôde autour du troupeau... + +--Je vous assure, madame, que Jean vaut beaucoup mieux que vous ne +pensez... les brebis qu'il a enlevées ne demandaient qu'à être croquées. + +--Qu'en savez-vous? demanda vivement madame de Ganges. + +--Celles que je connais du moins... des demoiselles du quartier Latin... + +--Il n'a pas toujours vécu à Paris. + +--Il n'en est pas sorti depuis qu'il a quitté le collège. + +--Je croyais qu'il avait un oncle dans la province où je suis née..., en +Languedoc. + +--Il ne l'a pas vu depuis cinq ans, cet oncle... et il s'est brouillé +avec lui pendant un voyage à Montpellier..., le seul qu'il ait fait +depuis sa majorité. + +--Vous a-t-il parlé quelquefois de ce voyage? + +--Très peu. Il en a gardé un mauvais souvenir et c'est un sujet qu'il +évite d'aborder. J'ai cru comprendre qu'il lui est arrivé là -bas une +aventure désagréable, mais il ne me l'a jamais racontée. + +--Le contraire m'étonnerait beaucoup. + +--Vous la connaissez donc, cette aventure? + +--Dispensez-moi, monsieur, de vous répondre. + +--Vous préférez répondre à Jean que vous allez voir bientôt, et qui ne +va pas manquer de vous interroger... + +--Sur quoi, je vous prie? + +--Mais... quand ce ne serait que sur cet enfant qui, tout à l'heure, +viendra se jeter dans vos bras. + +--Se jeter dans mes bras?... non... je ne crois pas, murmura madame de +Ganges qui, depuis quelques instants, regardait avec persistance du côté +où, la veille, les deux amis avaient rencontré le petit Roch. + +Mais, reprit-elle, quoi qu'il arrive, je remercierai M. de Mirande. + +--De quoi le remercierez-vous?... d'avoir été inconvenant, lorsqu'il +vous a abordée, dimanche dernier, sur cette terrasse? + +--Je le remercierai d'avoir recueilli ce pauvre petit. + +--Il vous répondra en vous demandant s'il est à vous. + +--Je dois m'y attendre, puisque vous m'avez adressé la même question. + +--Une question qui ne paraît pas vous embarrasser. + +--Oh! pas du tout. Et vous ne tarderez guère, monsieur, à savoir à quoi +vous en tenir. + +--Qu'attendez-vous pour me dire la vérité? + +--J'attends que votre ami soit là . Il est plus intéressé que vous à la +connaître. + +--Voilà un commencement d'aveu! s'écria Cormier; mais tenez!... Le +voici!... ou plutôt les voici! + +Mirande, en ce moment, apparaissait en haut de l'escalier, tenant par la +main le petit Roch et délivré de la compagnie des donzelles qui +l'avaient accosté près du bassin. + +Sans doute, il venait de les congédier en apprenant de la bouche de +l'enfant que l'énigmatique maman Jacqueline était sur la terrasse. + +Paul Cormier se leva pour l'appeler du geste. La marquise ne bougea pas, +et Roch lâcha la main de Mirande pour courir à elle; mais tout à coup, +obliquant à droite, il se lança à toutes jambes vers les quinconces où +ne manquaient ni les gamins de son âge, ni les femmes assises au pied +des marronniers. + +Mirande n'essaya point de le rattraper. Il avait aperçu son ami et la +blonde qui s'était naguère montrée si revêche à ses galanteries à la +hussarde. Il savait par Paul que cette blonde récalcitrante était la +marquise de Ganges, mais il ne se doutait pas qu'elle était aussi maman +Jacqueline, et il ne résista pas à l'envie qui lui prit de s'expliquer +avec elle avant de courir après l'enfant. + +Il avait tué son mari. Ce n'était pas une raison pour la fuir, et il +vint à elle avec toute la bravacherie de Don Juan invitant à souper la +statue du Commandeur qu'il avait envoyé dans l'autre monde. + +Pâle, mais résolue, madame de Ganges le regardait, sans baisser les +yeux. Elle attendait qu'il parlât et ce fut Cormier qui dit à son ami: + +--Madame te connaît. Il est inutile que je te présente. + +--Parfaitement inutile, appuya Mirande. Je sais que j'ai l'honneur +d'être le compatriote de madame qui s'appelait autrefois mademoiselle de +Marsillargues... et je sais aussi qu'elle m'accuse d'avoir troublé sa +vie... c'est à toi qu'elle l'a dit et c'est toi qui me l'as répété. + +Et comme la marquise continuait à se taire, il reprit d'un ton moins +assuré: + +--Si ce reproche s'appliquait à un malheur récent que je déplore, je +prierais madame de me pardonner... mais, si je ne me trompe, il +s'agirait de torts graves que j'aurais eus autrefois... + +--Il y a cinq ans, interrompit madame de Ganges. + +--Envers vous, madame?... Je pensais vous avoir vue pour la première +fois, dimanche dernier, à la place où vous êtes assise en ce moment. + +--Vous avez donc oublié que vous êtes venu à Fabrègues? + +--À Fabrègues! répéta Mirande en fronçant le sourcil. + +--Oui... au village près duquel mon père avait un château. + +--Je sais... mais je ne me rappelle pas vous avoir rencontrée pendant le +très court séjour que j'ai fait tout près de là , dans un domaine qui +appartient encore à mon oncle. + +--Vous y étiez le jour de l'ouverture des vendanges? + +--Oui... je crois... + +--Vous croyez! répéta la marquise; vous n'êtes pas sûr?... alors, vous +n'avez pas gardé de ce jour un souvenir distinct!... il aurait dû +pourtant marquer dans votre vie. + +Paul fut très étonné de voir que Mirande changeait de visage. Il le fut +bien plus encore de l'entendre répondre: + +--C'est vrai... ce jour-là , j'ai commis une mauvaise action. + +--Non, monsieur... pas seulement une mauvaise action... un crime, car +vous pouviez la réparer et vous ne l'avez pas fait. + +Paul tombait de son haut. Il se demandait de quelle espèce de crime son +camarade avait pu se charger la conscience, en Languedoc. C'était bien +assez d'avoir tué le marquis sur le boulevard Jourdan. + +Il commençait pourtant à deviner qu'il ne s'agissait pas d'un autre +meurtre et que la première victime de Mirande n'était pas un homme. + +--Comment l'aurais-je réparée? balbutia le coupable. Je suis parti le +lendemain. + +--Et vous n'êtes jamais revenu... et vous ne vous êtes jamais inquiété +de savoir ce qu'il adviendrait de la malheureuse enfant que vous aviez +indignement trompée! + +--Vous pourriez ajouter qu'elle n'a rien fait pour se rappeler à moi. + +--Qu'aurait-elle pu faire?... vous aviez pris un faux nom, parce qu'elle +ne vous aurait pas cédé si elle avait su que vous étiez le neveu du +comte de Mirande, le plus riche propriétaire du département de +l'Hérault. Mais elle a cru à vos promesses de mariage... car vous êtes +allé jusqu'à lui jurer de l'épouser... et quand elle a connu la +vérité... c'est moi qui la lui ai apprise... il était trop tard... elle +avait été obligée de m'avouer sa faute. + +--Elle aurait pu m'écrire. + +--Pourquoi? pour vous demander un secours? elle n'y a pas pensé... et si +cette pensée lui était venue je l'aurais détournée de tenter une +démarche humiliante. Ce n'était pas de l'argent qu'elle voulait de +vous... qu'en aurait-elle fait d'ailleurs?... depuis son malheur, je me +suis chargée d'elle, et elle n'a jamais eu à souffrir de la misère... +c'eût été trop!... elle a assez souffert par le cÅ“ur... + +--Oh! par le cÅ“ur!... murmura ironiquement Mirande, déjà las de +supporter des reproches sans y répondre. + +--Oui, monsieur, répliqua madame de Ganges. Elle vous aimait et vous +l'avez trahie. + +--Elle m'aimait, dites-vous? + +--Et elle vous aime encore. + +--Singulier amour qui ne lui a pas inspiré l'idée si simple de me donner +de ses nouvelles. Un silence de cinq ans!... j'avais bien le droit de me +croire oublié. + +--Elle n'a pas cessé un seul instant de penser à vous... mais elle +n'était plus en France... elle voyageait avec moi, car elle ne m'a +jamais quittée... et elle ne me quittera jamais... + +--Elle est donc à Paris? + +--Depuis que j'y suis revenue, oui, monsieur. + +--Et elle n'a pas cherché à me voir? + +--Elle vous a vu. + +--Sans que je la voie, alors. + +--Vous l'avez peut-être vue sans la reconnaître. + +--Je ne crois pas... ou il faudrait qu'elle fût bien changée. + +--Elle est aussi belle qu'au temps où on l'appelait: la perle de +Fabrègues. + +--Eh bien! pourquoi se cache-t-elle? + +--Elle ne se cache pas, répondit madame de Ganges qui regardait du côté +où le petit Roch avait couru. + +Paul Cormier commençait à comprendre. + +Depuis l'entrée en scène de son camarade, il n'avait pas dit un mot, +mais il avait vu où était allé l'enfant, et il attendait avec anxiété +que la marquise se décidât à expliquer une situation qu'il croyait +deviner. + +--Monsieur, reprit-elle, toujours en s'adressant à Mirande, vous ne +nierez plus maintenant que vous avez troublé ma vie. Je vous ai pardonné +le mal que vous m'avez fait. Il me reste à vous dire que je vous suis +reconnaissante d'une bonne action... Sans vous, Dieu sait ce que serait +devenu l'enfant dont vous avez pris soin, depuis hier... + +--Quoi!... vous savez... + +--Votre ami m'a renseignée. + +--Il est ici, cet enfant... Je l'ai amené... Il vient de me quitter. + +--Il n'est pas loin, murmura Paul. + +--Et il paraît que sa mère y est aussi... il me l'a dit... et je suppose +que l'ayant aperçue, il aura couru la rejoindre... + +Puis, se reprenant, Mirande ajouta: + +--Non, il s'est trompé... ce n'est pas elle, car le voilà qui revient. + +Roch arrivait, en effet, lancé à fond de train, et sans s'inquiéter de +son bon ami Jean, comme il l'appelait déjà , il sauta d'un bond sur les +genoux de madame de Ganges, en criant: + +--Ne me gronde pas maman Jacqueline!... c'est petite mère qui m'a +retenu. + +Le «maman Jacqueline» fit encore une fois son effet. Mais ce fut Mirande +qui reçut le coup. + +Comme tout à l'heure Paul Cormier, il crut comprendre que Roch était le +fils de la marquise et cette découverte n'était pas faite pour lui +plaire. Il n'était pas amoureux de madame de Ganges, lui, et peu lui +importait qu'elle eût caché la naissance d'un enfant illégitime; mais il +ne pouvait guère espérer qu'elle le lui laisserait, cet enfant qu'il +aurait voulu garder. + +Et il ne se gêna pas pour exprimer tout haut ce qu'il ressentait. + +--Allons! dit-il, décidément, je n'ai pas de chance! je m'étais attaché +à ce petit et je ne le reverrai plus. + +--Qu'en feriez-vous, s'il restait avec vous? demanda la marquise, en le +regardant fixement. + +--J'en ferais un homme. + +--Un homme à votre image! soupira maman Jacqueline. + +--Non, madame; un homme qui vaudrait mieux que moi... ce ne serait pas +difficile... et je l'aurais adopté, pour qu'il héritât de mon nom et de +ma fortune... je cherchais à me persuader qu'il n'avait personne pour +l'aimer... Je vois que je me suis trompé... c'était un rêve... je +tâcherai de l'oublier. + +--Vous y parviendrez... vous avez déjà oublié tant de choses! + +--Pas tant que vous croyez... mais que voulez-vous!... il paraît que +j'ai la bosse de la paternité et que je n'ai pas la bosse du mariage... + +--En d'autres termes, vous avez de la sympathie pour cet enfant, et s'il +était orphelin, vous seriez heureux de vous charger de lui... + +--Vous devinez ma pensée... mais il a au moins une mère... et une mère +qui ne consentirait pas à se séparer de lui. + +--Oh! non, murmura madame de Ganges, en étreignant le petit Roch. + +--Vous voyez bien que je n'ai plus qu'à essayer de me consoler. On ne +lutte pas contre sa destinée. Il était écrit là -haut que je finirais +seul... comme mon oncle, qui mène depuis des années la vie d'un vieux +sanglier solitaire... C'est dans le sang des Mirande... personne ne les +aime... eux, n'aiment pas souvent et quand ça leur arrive, ça ne leur +réussit pas... ma foi! je me résigne. + +--C'est dommage! vous aviez la vocation... il a suffi de quelques heures +pour que vous vous attachiez à cet enfant que vous n'aviez jamais vu. +Que serait-ce donc s'il était votre fils! + +--S'il était mon fils, je le prendrais, quoi qu'on fît pour m'en +empêcher; aucun sacrifice ne me coûterait... + +--Même celui de votre liberté? + +--Oui, madame, j'irais jusqu'à épouser sa mère... Mais vous savez mieux +que personne que c'est impossible. + +--Pourquoi mieux que personne? Cet enfant n'est pas le mien. + +Mirande s'inclina en souriant pour exprimer qu'il ne voulait pas donner +un démenti à une femme. + +--Maman Jacqueline, s'écria tout à coup le petit Roch, je ne sais pas +pourquoi maman Bernadette a du chagrin... elle ne fait que pleurer... +allons la consoler veux-tu?... + +Ce nom de Bernadette fit tressaillir les deux amis. + +Paul savait par Lestrigou que c'était celui de l'héritière. Il ne +l'avait pas prononcé devant Mirande, mais Mirande le connaissait de +longue date, ce nom, assez répandu dans le midi de la France, et presque +ignoré à Paris. Mirande avait eu de bonnes raisons pour le retenir, et +il s'étonnait de l'entendre sortir de la bouche de cet enfant. + +--Il parle de sa mère, dit madame de Ganges, et sa mère est ma meilleure +amie... je vais le lui ramener. + +--Elle est donc ici? demanda Mirande, fortement troublé. + +--Oui, monsieur; et je me reprocherais de la priver plus longtemps de +son fils. + +Madame de Ganges ajouta en se levant: + +--Je ne vous empêche pas de me suivre, messieurs. + +Ils profitèrent de la permission, sans trop savoir où elle allait les +conduire, car ils n'apercevaient sous les quinconces que des bandes de +gamins et des bonnes qui les surveillaient. + +Roch courait devant la marquise et ils le virent disparaître derrière le +tronc d'un gros marronnier qui leur cachait en partie une femme assise à +l'ombre de ce vétéran des plantations du Luxembourg. + +Ils pressentaient tous les deux qu'ils touchaient au dénouement d'une +situation qui, depuis trois jours ne faisait que se compliquer de plus +en plus, et ils étaient trop émus pour échanger leurs impressions, même +à voix basse. + +Paul fut le premier à apercevoir le profil de Bernadette, entre deux +embrassades du petit garçon qui la tenait par la tête et la couvrait de +caresses pour sécher ses larmes. + +Et, du premier coup d'Å“il, Paul reconnut la charmante jeune femme qu'il +avait rencontrée dans le jardin de l'hôtel de l'avenue Montaigne, le +jour de sa visite à la veuve du marquis. + +La vérité éclatait enfin. L'enfant qui avait oublié ses jouets sur un +banc était l'enfant de l'amie de madame de Ganges, qui n'avait pas à +rougir d'une maternité clandestine. + +Paul se reprochait déjà de l'avoir soupçonnée. + +Mirande reçut un coup au cÅ“ur. + +Lui aussi, il reconnut Bernadette, et pas pour l'avoir entrevue un +instant, l'avant-veille. + +C'était Bernadette qu'il avait séduite à Fabrègues, pendant ce fatal +voyage d'où il avait rapporté la malédiction de son vieil oncle et le +remords d'avoir abusé de l'innocence d'une jeune fille sans défense. + +Son passé se dressait tout à coup devant lui, et, devant cette +apparition, il restait immobile et sans voix. + +Il aurait voulu demander pardon à sa victime et il ne trouvait pas une +parole. + +Elle le regardait, pâle, éperdue, et elle serrait contre son cÅ“ur le +petit Roch, comme si elle eût craint que Mirande le lui arrachât. + +--Il est à vous, monsieur, dit madame de Ganges, en montrant l'enfant. +L'aimerez-vous moins parce que vous êtes son père? + +Le beau Mirande, le brillant champion des Écoles, le Don Juan du +quartier Latin, passa un cruel moment. Sa fierté se révoltait encore à +la pensée de confesser ses torts et de s'humilier devant celle qu'il +avait offensée, en la suppliant de lui rendre cet enfant qu'il avait +abandonné comme il avait abandonné la mère. + +--Demandez-lui donc de choisir entre elle et vous, reprit la marquise. + +Et comme il se taisait: + +--Roch, demanda-t-elle, veux-tu aller demeurer chez monsieur, ou bien +rester avec maman Bernadette? + +--Je veux rester avec maman, répondit sans hésiter l'enfant, mais je +veux bien qu'il vienne chez nous, parce que je l'aime bien. + +--Il a choisi, dit madame de Ganges. Vous ne le verrez plus, car vous ne +verrez plus sa mère. Et votre fils, qui ne portera pas votre nom, aura +le droit de vous maudire. + +L'orgueil de Mirande ne tint pas contre cette évocation de l'avenir qui +attend les pères coupables. + +Il fléchit le genou, sans se soucier de l'étonnement des promeneurs du +Luxembourg, où les amoureux ne s'agenouillent guère, et prenant la main +de Bernadette il lui dit: + +--Pardonnez-moi et... soyez ma femme. + +Les derniers mots se firent un peu attendre, mais il les prononça très +distinctement et très résolument. + +--Non, répondit Bernadette, c'est trop. Vous regretteriez peut-être de +m'avoir épousée. Que notre fils reconnu puisse porter votre nom, et je +vous bénirai. Je vous ai déjà pardonné. + +--Si je me bornais à le reconnaître, Roch de Mirande ne serait que mon +fils naturel. Notre mariage le légitimera. + +Madame de Ganges, trop émue pour parler, tendit silencieusement la main +à son compatriote qui la prit et qui, en la serrant, ne put pas +dissimuler un tressaillement de surprise. + +--Oui, dit-elle en souriant tristement, j'ai la main froide. Ne le +saviez-vous pas, vous qui êtes de mon pays? C'est à cela qu'on reconnaît +les filles de ma race... Ma mère était ainsi... + +--Il y a un proverbe sur les mains glacées, essaya de dire Mirande. + +Elle ne le laissa pas achever, et elle reprit: + +--Aurez-vous le courage de tenir l'engagement que vous venez de prendre? +Vous êtes noble et Bernadette est du peuple... vous êtes riche et elle +n'a rien... + +--Je me moque des préjugés de caste, et je suis très heureux qu'elle +soit pauvre. Si elle était plus riche que moi, j'hésiterais à l'épouser. + +--Non, dit vivement la marquise, vous n'hésiteriez pas. Vous ne +renonceriez pas à être heureux par crainte d'être accusé de vous être +mésallié par intérêt. Vous êtes au-dessus d'un tel soupçon et votre ami +est témoin que vous ne vous êtes pas occupé de savoir si Bernadette +avait de la fortune. + +--Petite mère ne pleure plus, interrompit Roch. Veux-tu me permettre +d'aller jouer, dis, maman Jacqueline? + +--Va, mon ami, mais ne t'éloigne pas. + +L'enfant ne se le fit pas dire deux fois. Il se précipita pour aller se +joindre à une bande de gamins qui jouaient à la toupie, et en courant, +il se jeta dans les jambes de deux messieurs qu'il faillit renverser. + +Le plus grand trébucha si bien qu'il lâcha de sonores jurons; et comme +il jurait en patois languedocien, madame de Ganges et Bernadette se +retournèrent pour le regarder, car elles s'étonnaient d'entendre parler +la langue d'_oc_ sous les marronniers du Luxembourg. + +Paul Cormier se retourna aussi et il ne put retenir un cri de surprise +en voyant M. Lestrigou, flanqué de son vieux confrère Bardin. + +Les deux vétérans du barreau étaient venus achever au Luxembourg leur +tournée à travers le quartier Latin et ils s'attendaient un peu à y +rencontrer Paul; mais ils ne s'attendaient guère à y rencontrer +l'héritière des six millions. + +Lestrigou la reconnut plus vite qu'elle ne le reconnut; mais, pour +madame de Ganges, il y mit plus de temps, parce qu'elle avait changé, à +son avantage, depuis qu'elle n'était plus mademoiselle de Marsillargues. + +Il les aborda toutes les deux à la fois: la marquise respectueusement et +Bernadette familièrement. Et après de courtes salutations, il entama un +exorde _ex-abrupto_: + +--P_é_tite, dit-il en se frottant les mains,--c'était son tic--j_é_ +t'apporte d_é_ quoi trouver un mari à ton goût... tu n'auras qu'à +choisir. + +Ce début fit froncer le sourcil à Mirande et Bernadette rougit jusqu'aux +oreilles. + +L'ancien bâtonnier venait de mettre, comme on dit, les pieds dans le +plat. + +--Si tu commençais par me présenter? interrompit Bardin. + +--C'est juste, répondit l'imperturbable Lestrigou. + +Madame la marquise... et toi p_é_tite... _jé_ vous présente mon ami +Bardin, qui fut jadis une des lumières du barreau parisien et qui est +aussi l'ami _dé_ M. Paul Cormier _qué_ j'ai le plaisir _dé_ voir en +votre compagnie... Es-tu content? demanda d'un air goguenard l'ancien +bâtonnier. + +--Très content. Il ne me reste qu'à prier Paul de nous mettre en rapport +avec monsieur? + +--Monsieur Jean de Mirande, commença Paul, en regardant le vieil avocat +dans le blanc des yeux. + +Bardin fit la grimace, mais il ne dit plus mot. + +--Mais si j_é_ n_é_ m_é_ trompe, M. d_é_ Mirande est un compatriote? +reprit Lestrigou. + +--Originaire du Languedoc, oui, monsieur, répondit froidement +l'étudiant, qui donnait à tous les diables les deux vieux avocats, +survenus si mal à propos. + +--Tous pays! s'écria Lestrigou. _Jé_ puis donc parler sans contrainte +d'un_é_ nouvelle qui va révolutionner notr_é_ province. Six millions qui +tombent dans l_é_ tablier d'une honnête fille. + +Des cinq personnes qui écoutaient ce brave homme, Bernadette seule +ignorait la grande nouvelle et elle ne devina pas du tout qu'il +s'agissait d'elle. + +Lestrigou s'empressa de mettre les points sur les i. + +--Oui, p_é_tite, reprit-il, t_é_ voilà six fois millionnaire. + +Cette fois, tous furent étonnés, excepté peut-être Bardin, qui venait +d'entendre, un instant auparavant, son vieil ami appeler par son nom +l'héritière, et Paul Cormier, qui savait depuis le matin que ce nom +était celui de la protégée de la marquise. + +--Moi! murmura Bernadette, ce n'est pas possible!... De qui donc me +viendrait cette fortune?... Je n'ai plus de parents... + +--Tu avais encore ton père, il y a six mois, répondit Lestrigou. Tu l_é_ +croyais mort parce qu'il n_é_ t'a jamais donné d_é_ ses nouvelles... Eh +bien! il vivait très bien à San-Francisco où il s'était enrichi et il y +est décédé... subitement... C'est heureux, car il n'a pas eu le temps de +tester et il t'aurait peut-être déshéritée... la loi américaine lui en +donnait _lé_ droit depuis qu'il s'était fait naturaliser citoyen des +Etats-Unis... Mais il n'a pas laissé d_é_ testament et toute la fortune +de François Lamalou t'appartient... les formalités ont été remplies +là -bas, par l'intermédiaire du consul d_é_ France. Il n_é_ reste plus +qu'à t'envoyer en possession et c_é_ n_é_ sera pas long. + +Eh bien! _pétité_ Bernadette, avais-je raison de t_é_ dire tout à +l'heure qu'en fait _dé_ maris, tu n'aurais qu_é_ l'embarras du choix. + +Depuis qu_é_ je suis arrivé à Paris, c'est-à -dire d_é_puis hier soir, on +m'en a déjà recommandé un, ajouta l'ancien bâtonnier on regardant du +coin de l'Å“il Paul Cormier, qui le donnait mentalement à tous les +diables. + +Personne ne comprit l'allusion, si ce n'est celui qu'elle concernait et +aussi le père Bardin qui en fut charmé. + +La marquise avait entendu Paul lui dire, quelques instants auparavant, +que Bardin rêvait de la marier à l'héritière languedocienne, mais elle +n'y pensait déjà plus et elle se hâta de prendre la parole pour couper +court aux projets des deux vieux avocats. + +--Bernadette a choisi, messieurs, dit-elle simplement. Bernadette est +fiancée à M. Jean de Mirande que M. Cormier vient de vous présenter. + +--Vous badinez! s'écria Lestrigou. + +Badiner! Madame de Ganges n'y songeait guère et dans la situation le mot +était grotesque; mais les méridionaux le mettent à toutes sauces et +Lestrigou l'avait dit si naturellement qu'il n'y avait pas lieu de se +fâcher. + +--Si vous en doutez, messieurs, reprit la marquise, interrogez M. de +Mirande. + +Il était très troublé, Mirande, et il hésita avant de répondre: + +--Quand j'ai demandé la main de mademoiselle, j'ignorais qu'elle avait +des millions... + +--Et qu'importe qu'elle soit riche! s'écria la marquise. + +--Je ne le suis pas assez pour l'épouser. + +Bernadette pâlit; sa protectrice fronça le sourcil et Lestrigou ne +manqua pas l'occasion de dire, comme aurait pu le faire en pareil cas le +légendaire M. Prud'homme: + +--Voilà un trait de désintéressement qui devrait servir d'exemple à la +jeunesse d'à -présent. + +Bardin approuva du geste la sentence émise par son ami. Il n'avait pas +encore renoncé tout à fait à sa toquade de marier Paul aux millions de +Bernadette, et il trouvait fort bon que Mirande retirât sa candidature. + +A ce moment, le conciliabule fut dérangé tout à coup par un survenant +qu'on n'attendait pas si tôt. + +Roch, après avoir bousculé les deux vieillards, était allé se mêler à +une bande enfantine qui l'avait mal reçu. Il n'était pas du jeu et on ne +voulut pas l'y admettre. Dans le petit monde, c'est comme dans le grand. +Il y a des coteries. + +Et Roch, repoussé par ces gamins exclusifs, se repliait en courant sur +le groupe qui entourait les deux mères. + +Il ne s'adressa ni à la vraie, ni à l'autre. Il grimpa aux jambes de +Mirande qui ne résista pas à l'envie de l'enlever dans ses bras pour +l'embrasser. + +--Voulez-vous me prêter votre canne? criait le gamin en se débattant. + +--Ma canne?... et pourquoi faire? demanda l'étudiant. + +--Pour battre les polissons qui jouent là -bas à la toupie. + +--Elle est plus haute que toi, ma canne... tu ne pourrais pas la +porter... + +--Eh! bien, alors, venez avec moi et laissez-moi vous appeler papa +devant eux... Ils croiront que vous l'êtes et ils n'oseront plus refuser +de jouer avec moi. + +--Parbleu! dit tout bas le bonhomme Bardin, ce ferrailleur serait +vraiment le père de ce moutard qui parle déjà de rosser les autres, ça +ne m'étonnerait pas, car bon sang ne peut mentir. + +Mirande faisait la plus singulière figure du monde. + +Après la déclaration qu'il venait de lancer, il aurait dû, pour être +conséquent avec lui-même, rendre l'enfant à sa mère, qu'il ne voulait +plus épouser, de crainte qu'on ne l'accusât de se mésallier par +spéculation. + +Mais Roch, qui s'était accroché à son cou, ne le lâchait pas et criait +de sa voix flûtée: + +--Papa!... papa!... j'ai retrouvé petite mère, mais je ne veux pas vous +quitter... Venez avec nous. + +--C'est par délicatesse que vous refusez, dit madame de Ganges; vous le +croyez? Eh! bien, non, c'est par vanité. Si vous aviez du cÅ“ur, vous ne +penseriez qu'à réparer le mal que vous avez fait, au lieu de vous +préoccuper de l'opinion du monde. Bernadette en a, elle, du cÅ“ur, et je +suis sûre qu'elle renoncerait à cet héritage, s'il le fallait, pour +légitimer son enfant. + +--J'y renonce, murmura la jeune femme. + +--Pardon! s'écria Lestrigou, on n_é_ renonce pas comme ça à une +succession... il n_é_ suffit pas d_é_ dire: j_é_ _né_ veux pas... + +La résolution de Mirande ne tint pas devant cette scène où le petit Roch +jouait le principal rôle. Il le porta dans les bras de sa mère, et comme +le gamin se cramponnait, il lui dit: + +--N'aie pas peur. Nous serons deux à t'aimer. + +En même temps, il baisa la main de Bernadette, sans s'agenouiller cette +fois; mais ce baiser devant quatre témoins, c'était comme s'il lui eût +passé au doigt l'anneau des fiançailles. + +--Alors, vous allez venir demeurer avec nous? demanda l'enfant terrible. + +Et comme sa mère avait les larmes aux yeux: + +--Pourquoi pleures-tu, maman Bernadette?... mon bon ami nous reste... tu +vois bien que maman Jacqueline est contente. + +Il n'y avait pas que maman Jacqueline. Bernadette pleurait, mais c'était +de joie. Mirande était heureux, comme on l'est quand on vient de se +mettre en règle avec sa conscience, et Lestrigou se frottait les mains +en disant: + +--Comme j'ai bien fait de venir à Paris! + +Relégué au second plan, Paul Cormier approuvait, mais le père Bardin ne +s'associait pas à la satisfaction générale. + +Il n'avait jamais porté Mirande dans son cÅ“ur et il trouvait +souverainement injuste que ce batailleur couronnât sa carrière de +mauvais sujet en épousant une archi-millionnaire qui aurait très bien pu +faire le bonheur de Paul Cormier. + +Il oubliait que ce mariage n'était qu'une réparation, et il ne se +doutait pas que son protégé Paul avait d'autres visées. + +--Alors, continua Roch, nous allons tous rentrer chez maman Jacqueline, +j'en ai assez, moi, du Luxembourg. + +--Il va bien, l_é_ p_é_tit! dit en riant Lestrigou. + +La marquise saisit l'occasion de s'expliquer sur un point intéressant +pour tout le monde. + +--Messieurs, dit-elle, mon amie, Bernadette Lamalou, n'a jamais cessé +d'habiter chez moi depuis que nous avons quitté le Languedoc. Elle et +son fils y resteront jusqu'au jour où elle se mariera. En attendant, ma +maison vous sera ouverte et je serai charmée de vous y voir. + +L'invitation était collective. Paul crut lire dans les yeux de madame de +Ganges qu'elle tenait à ce qu'il en profitât, et il se reprit à espérer +que l'avenir le dédommagerait des pénibles épreuves par lesquelles il +venait de passer. + +--Tiens! cria tout à coup Roch qui ne restait jamais en repos bien +longtemps, voilà Coussergues. Je vais lui dire bonjour. + +Et il partit à toutes jambes pour aller joindre l'homme que Paul avait +surpris, la veille au soir, en faction devant la maison de Mirande et +qui, planté maintenant sous les arbres, à cinquante pas du groupe qui +entourait la marquise, semblait monter la garde en attendant qu'on +l'appelât. + +Et la marquise lui fit signe de venir. + +Il vint à pas comptés, ramenant l'enfant, et madame de Ganges le +présenta sans qu'il desserrât les dents. + +Elle ne l'avait appelé que pour l'interroger avant d'entamer une +confession que Paul Cormier pressentait. + +Aux brèves questions qu'elle lui adressa, M. Coussergues répondit +brièvement et la marquise commença en s'adressant à Mirande: + +--Monsieur, c'est moi qui ai tout fait. Je n'ai pas pu me résigner à +laisser souffrir plus longtemps Bernadette. Nous ne pouvions, ni elle, +ni moi, tenter une démarche directe... surtout après ce qui s'était +passé dimanche entre vous et moi. Et Bernadette ne pouvait pas continuer +à vivre comme elle vivait. Alors, j'ai eu une idée. J'ai toujours cru à +la voix du sang... j'ai voulu faire un essai... je me suis dit que +peut-être, si vous voyiez votre fils, votre cÅ“ur parlerait... je ne me +trompais pas, puisque vous l'avez recueilli sans le connaître... + +--C'est donc volontairement que, hier, vous l'avez laissé sur cette +terrasse? interrompit Mirande. + +--Contre l'avis et malgré les prières de sa mère, oui, monsieur. J'ai eu +beaucoup de peine à décider Bernadette à partir et j'avais pris mes +précautions pour qu'il ne mésarrivât pas à l'enfant. M. Coussergues +veillait sur lui. Si vous n'aviez pas parlé à Roch, en passant, M. +Coussergues l'aurait reconduit chez moi. Vous vous êtes intéressé à cet +enfant, vous l'avez emmené. M. Coussergues vous a suivi. Il y aura +bientôt vingt-quatre heures qu'il vous suit. + +--Vous aviez donc deviné que je reviendrais aujourd'hui, au Luxembourg, +puisque je vous y ai trouvée? + +--Je savais, par M. Cormier, que vous y veniez tous les jours, et je +supposais que vous rechercheriez la mère de l'enfant que vous aviez +recueilli. + +Si vous n'étiez pas venu, je serais allée moi-même le réclamer chez +vous. + +--Et lui?... vous l'aviez mis dans la confidence? + +--Non, monsieur. Je savais qu'il n'aurait pas peur en se voyant tout +seul... Il n'a peur de rien... et je ne doutais pas qu'il ne vous +demandât lui-même de le ramener aujourd'hui à l'endroit où vous l'avez +trouvé hier. + +Tout s'est passé comme je l'avais prévu, et j'ai tout dit. + +Il ne me reste plus qu'à vous demander pardon d'avoir eu recours à ce +moyen. + +Mon excuse, c'est que je n'en avais pas d'autre à ma disposition. + +Et, ajouta en souriant la marquise, à l'employer, je risquais quelque +chose... je risquais de passer pour être la mère de Roch!... demandez +plutôt à M. Cormier. + +Paul rougit et balbutia quelques mots de protestation, mais madame de +Ganges reprit: + +--Tout le monde s'y serait trompé. Cet enfant est accoutumé à ne faire +aucune différence entre ma chère Bernadette et moi. Il croit qu'il a +deux mères. + +--Il me l'a dit, murmura Mirande. + +--Il ne se trompe qu'à demi, car je l'aime comme s'il était à moi. + +Il n'est pourtant pas sans défaut, ajouta malicieusement la marquise en +regardant d'une certaine façon Mirande, qui comprit et qui dit sans +hésiter: + +--Il a les miens. + +--Il a aussi les qualités de sa mère. + +--Et je ne suis pas fâché qu'il ait mes défauts, dit Mirande, rasséréné. + +Puis, à Bernadette: + +--Vous l'en guérirez, n'est-ce pas?... Je ferai de mon mieux pour vous y +aider. + +Cette déclaration équivalait à une nouvelle promesse de mariage, et, de +celle-là , Mirande ne se dédirait plus, sous prétexte que Bernadette +était trop riche. + +Madame de Ganges pensa qu'il fallait en rester là . + +--Au revoir, messieurs! dit-elle. + +Et elle le dit si bien que tous comprirent qu'ils n'avaient plus qu'à +s'éloigner, sans en demander davantage. + +Cet «au revoir» s'adressait aussi bien à Lestrigou qu'aux deux +étudiants; mais Bardin ne le prit pas pour lui, et peut-être n'eut-il +pas tort. + +Roch ne laissa pas partir Mirande sans lui faire promettre qu'il +reviendrait dès le lendemain jouer avec lui dans le jardin de maman +Jacqueline. + +Mirande n'avait garde d'y manquer. + +Il prit le bras de Paul qui était plus troublé que satisfait. + +Lestrigou s'accrocha au père Bardin. + +Et pour ne pas gêner plus longtemps ces dames en restant sur la terrasse +où ils les laissaient, ils s'acheminèrent deux par deux vers l'escalier +par lequel Mirande était arrivé avec le petit Roch. + +Les vieux ne se réunirent aux jeunes qu'au bord du bassin central, et ce +fut pour se séparer, après avoir échangé quelques mots. + +--Eh bien! demanda brusquement Mirande, dès qu'il fut seul avec son ami, +et la voix du sang? + +--Je commence à y croire, murmura Paul. Cet enfant est le tien. Tu ne +peux pas le renier. + +--Alors, tu m'approuves de le reconnaître! + +--C'est ton devoir. Et je t'approuve aussi d'épouser la mère. + +--Je l'épouserai, mais toi... n'épouseras-tu personne? + +--Qui voudrait de moi? + +--La marquise. Elle t'aime. + +--Tu te trompes. Je lui suis indifférent, à moins qu'elle ne me haïsse, +et je n'en serais pas surpris. + +--Tu n'y entends rien. Je m'y connais, moi, et je t'affirme qu'elle sera +ta femme, si tu veux. Nous nous marierons le même jour. + +--Dans dix mois, alors, car il n'y a pas quatre jours qu'elle est +veuve... cherche l'article du Code civil... Ce serait trop faire +attendre Bernadette. + + + + +ÉPILOGUE + + +Les dix mois sont passés et madame de Ganges est toujours veuve. + +Elle épousera Paul Cormier, mais elle a voulu attendre, pour l'épouser, +que la fin tragique de son mari fût oubliée. + +Elle l'est déjà . Le drame où le malheureux marquis a trouvé la mort n'a +pas eu de retentissement, car il ne s'est pas dénoué en cour d'assises. + +Après avoir longtemps hésité, Charles Bardin a rendu une ordonnance de +non-lieu et les conseils de son père ont influencé sa décision que, du +reste, ses supérieurs hiérarchiques ont approuvée. + +Il a démontré jusqu'à l'évidence que le duel avait été loyal. +L'acquittement était certain. Les magistrats ont sagement jugé qu'il +valait mieux ne point infliger la publicité de l'audience à des jeunes +gens qui pouvaient invoquer beaucoup de circonstances atténuantes. + +Du reste, la marquise n'était pas femme à se marier, au pied levé, par +un coup de tête, comme une excentrique lady qui s'éprend d'un ténor. + +Paul, dès le jour de leur première rencontre, avait fait sur elle une +très vive impression et il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour +l'aimer, mais elle a voulu le connaître avant de lier sa destinée à +celle d'un garçon à peine plus âgé qu'elle, et qui n'était ni de sa +caste ni de son monde. + +Elle lui a imposé un stage. Paul n'a pas trouvé la condition trop dure. +Marcelle lui en a su gré. Elle sait maintenant tout ce qu'il vaut et +elle est décidée à s'appeler madame Cormier, quand le moment lui +paraîtra tenu de mettre fin à l'épreuve que son amoureux subit de bonne +grâce. + +Jean de Mirande et Bernadette Lamalou n'ont pas fait tant de cérémonies +pour consacrer leur union. + +Mirande a voulu réparer ses torts, et il a sauté à pieds joints +par-dessus les préjugés sociaux. Son oncle l'a déshérité, mais il s'en +moque. Il est assez riche pour se passer de sa succession et pour vivre +sans toucher aux revenus de sa femme. + +Il a épousé Bernadette, brûlant ce qu'il avait adoré, et cette +conversion fait du bruit au quartier. + +Ce fut, l'année dernière, un beau tapage dans le quartier Latin, quand +on y sut que le Roi des Écoles renonçait à la vie d'étudiant pour se +réfugier dans le port du mariage. + +Ses favorites l'ont regretté, mais elles se sont vite consolées; et +Véra, la nihiliste, a déclaré hautement que Mirande, au fond, n'était +qu'un bourgeois. + +Il a rompu si brusquement avec ses amis et avec ses habitudes qu'il n'a +pas songé un seul instant à enterrer sa vie de garçon en offrant à la +jeunesse latine un festin pantagruélique. + +Bernadette n'a pas tardé à devenir, dans les délais de rigueur, la femme +légitime du père de son enfant. + +Elle n'était plus veuve et elle était mère: deux excellentes raisons +pour hâter le mariage réparateur. + +Roch n'a plus qu'une maman, car petite mère, depuis qu'elle est madame +de Mirande, n'habite plus chez maman Jacqueline; mais il a un père, un +vrai, qu'il adore et qui le lui rend bien. + +Si jamais homme s'est vu renaître dans son fils, cet homme, c'est Jean +de Mirande. + +Roch lui ressemble tant que Bernadette trouve qu'il lui ressemble trop; +car s'il a toutes les qualités de sa race paternelle, il en a aussi tous +les défauts. + +Il est volontaire et querelleur; il n'obéit qu'à son père et la douce +Bernadette s'inquiète déjà de l'avenir de ce batailleur en herbe. Mais +les tourments qu'il lui donne ne l'empêchent pas de le chérir. + +Il sera élevé à la campagne, car elle achètera le château de +Marsillargues, et les nouveaux époux comptent passer huit mois de +l'année près de ce village de Fabrègues où ils se sont rencontrés. + +Ils y remplaceront la famille de la marquise, et ils seront à leur tour +les bienfaiteurs du pays. + +Lestrigou est au comble de la joie. Il ne cesse plus de se frotter les +mains depuis qu'ils les a décidés à venir s'établir en Languedoc. + +Il fera leurs affaires pour rien, pour le plaisir. + +Coussergues ne quittera pas la marquise quand elle aura changé de nom. +Ce fidèle gardien est comme un immeuble par destination. Il fera partie +de la maison jusqu'à la fin de ses jours et il vivra en meilleure +intelligence avec Paul qu'il n'a jamais vécu avec le défunt marquis. + +Marcelle ne s'est brouillée avec personne, parce qu'elle a pris le parti +de dire la vérité aux gens de son monde. La baronne Dozulé et ses +invités du thé de cinq heures savent maintenant qu'elle devra son +bonheur conjugal à une méprise d'un domestique. + +Le vicomte de Servon, renseigné comme les autres, a renoncé à consoler +la charmante veuve de M. de Ganges. + +Il sait que la place est prise et il s'est rallié de bonne grâce aux +amis de son rival heureux. + +Il a même débarrassé Paul et Mirande de l'affreux Brunachon en signalant +à la police les méfaits anciens et récents de ce dangereux drôle. + +Bardin ne boude plus le fils de sa vieille amie, mais il regrette +encore--sans le dire--que le sien ait manqué d'avancer dans la +magistrature, faute d'avoir à instruire un crime célèbre. + +Les personnes bien informées assurent que la marquise de Ganges +convolera en secondes noces avant la fin de l'hiver. + +Elle a et elle aura toujours la main froide, mais pas le cÅ“ur, et elle +aimera passionnément son nouveau mari. + +Le proverbe aura raison, une fois de plus. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La main froide, by Fortuné Du Boisgobey + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN FROIDE *** + +***** This file should be named 17747-0.txt or 17747-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/7/4/17747/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17747-0.zip b/17747-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9aae0a2 --- /dev/null +++ b/17747-0.zip diff --git a/17747-8.txt b/17747-8.txt new file mode 100644 index 0000000..705c955 --- /dev/null +++ b/17747-8.txt @@ -0,0 +1,13320 @@ +The Project Gutenberg EBook of La main froide, by Fortuné Du Boisgobey + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La main froide + +Author: Fortuné Du Boisgobey + +Release Date: February 10, 2006 [EBook #17747] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN FROIDE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +FORTUNÉ DU BOISGOBEY + +LA MAIN FROIDE + +TROISIÈME ÉDITION + +ERNEST KOLB, ÉDITEUR + + + + +I + + +Le vieux quartier Latin a disparu avec la dernière grisette. + +Le temps n'est plus où les étudiants tenaient à honneur de ne jamais +quitter la rive gauche. Maintenant, ils passent volontiers les ponts et +ils se répandent sur les _grands_ boulevards, comme ils les appellent, +pour les distinguer du boulevard Saint-Michel qu'ils nomment +familièrement le _Boul'Mich'_. + +Quelques-uns même demeurent de l'autre côté de l'eau et viennent aux +cours, en voiture,--quand ils y viennent. + +Pourtant, sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, on +trouverait encore, en cherchant bien, des représentants d'un autre âge, +des attardés fidèles à la tenue et aux moeurs de leurs devanciers. + +Ceux-là arborent des coiffures étranges, fument la pipe en buvant des +bocks devant les cafés de la rue Soufflot, font queue au théâtre de +Cluny, dansent à la Closerie des Lilas et croient fermement que +l'univers finit au petit bras de la Seine. + +Ces convaincus sont rares; si rares que, l'année dernière, on en +comptait jusqu'à deux que les nouveaux venus se montraient comme des +phénomènes. + +Encore se distinguaient-ils des étudiants d'autrefois en ce point qu'ils +avaient tous les deux de la fortune et qu'il n'aurait tenu qu'à eux de +mener une autre existence. + +C'était par vocation qu'ils vivaient de la vie du quartier. L'un des +deux était même assez riche et assez bien apparenté pour faire bonne +figure ailleurs. + +Il s'appelait Jean de Mirande et, à sa majorité, il était entré en +possession d'une vingtaine de mille francs de rentes, sans compter la +perspective d'hériter plus tard d'un oncle millionnaire et célibataire +qui avait été son tuteur. + +Il est vrai qu'il ne comptait guère sur cette succession, car le susdit +oncle était solide comme le pont du Gard, bâti par les Romains, et de +plus, complètement brouillé avec son neveu, depuis que ce neveu s'était +avisé de déroger aux traditions de ses nobles aïeux en s'enrôlant dans +la bohème scolaire. + +Le Pylade de cet Oreste du pays Latin ne descendait pas des Croisés et +même il ne sortait pas, comme on dit vulgairement, de la cuisse de +Jupiter. + +Sa mère, veuve d'un facteur aux Halles, avait amassé une très honnête +aisance en vendant des primeurs, à la pointe Saint-Eustache, et servait +une pension de six cents francs par mois à son unique rejeton qu'elle ne +voyait pas souvent, car elle demeurait rue des Tournelles, au Marais, et +Paul ne s'éloignait guère du Panthéon. + +Les deux amis ne se ressemblaient pas du tout. Jean était brun, grand, +large d'épaules. Il aurait fait un superbe cuirassier et il était fier +de sa taille et de sa force. + +Paul, blond, mince et délicat, avait un peu l'air d'une demoiselle. + +Jean aimait les aventures tapageuses, les assauts de _beuverie_ et les +conquêtes à la hussarde. Rageur et querelleur avec cela, il ne parlait +que de pourfendre et il pourfendait... quelquefois. + +Paul, qui pourtant n'était pas poltron, préférait aux batailles de +brasseries les promenades sentimentales sous les arbres de l'avenue de +l'Observatoire. + +Mais ses goûts paisibles ne l'empêchaient pas d'être de toutes les +joyeuses parties arrangées par le turbulent Jean de Mirande. + +Ils s'étaient liés en vertu d'une loi naturelle à laquelle nous +obéissons tous--l'instinct qui nous pousse à fusionner les races--et +aussi parce que Jean avait, un soir, énergiquement et victorieusement +défendu Paul Cormier, assailli par une bande de messieurs à +accroche-coeurs, venus de la rive droite pour envahir le bal Bullier. + +Et, dernier contraste entre ces inséparables, Jean, dont les ancêtres +auraient pu monter dans les carrosses du Roi, Jean donnait dans les +idées nouvelles. Il allait jusqu'au nihilisme, inclusivement--tandis que +Paul, fils de commerçants, prétendait regretter l'ancien régime. + +Paul aurait donné dix ans de sa vie pour être aimé d'une duchesse. Jean, +lui, s'accommodait fort bien des petites ouvrières en rupture d'atelier +et des chanteuses de cafés-concerts, dits _Beuglants_, qui constituent +le fond du monde galant d'outre-Seine. + +Eu quoi, il n'avait pas tout à fait tort, car il régnait sans partage +sur le coeur de ces donzelles faciles, et Paul n'avait pas encore +subjugué la moindre grande dame. + +Paul aurait voulu que son ami le présentât dans les salons du noble +faubourg où Jean de Mirande aurait pu être reçu, à cause de son nom et +qu'il fuyait comme la peste. Mais quand Paul exprimait ce désir +ambitieux, Jean lui riait au nez et l'emmenait dîner chez Foyot. + +Foyot est le café Anglais du quartier. + +Ces messieurs y mangeaient habituellement, sans dédaigner cependant de +dîner quelquefois dans les _bouillons_ d'alentour, à seule fin de rester +populaires parmi les étudiants moins opulents qu'eux. + +Le dimanche, pendant la belle saison, Oreste et Pylade se montraient au +Luxembourg, à l'heure de la musique et, ces jours-là, ils faisaient des +concessions à la mode, en s'habillant d'une façon moins excentrique. + +L'an passé, donc, par une claire journée dominicale du mois de mai, ils +se promenaient, bras dessus bras dessous, sur la terrasse qui domine le +grand bassin central, du côté de la rue de Fleurus. + +C'est là que s'assemblent, pour jouir du concert gratuit, les habitantes +de ces régions reculées: honnêtes bourgeoises assises en rond sur des +chaises de louage et flanquées de demoiselles à marier; bonnes d'enfants +entourées de marmots et de militaires non gradés; habituées de la +Closerie des Lilas, circulant par groupes de deux ou trois et blaguant +les mères de famille. + +Le ciel était splendide. Les marronniers en fleurs embaumaient l'air +tiède. Le printemps faisait sa rentrée, après six mois de relâche, pour +cause de brouillard et de frimas. Les arbres et les femmes avaient des +toilettes neuves. + +Paul Cormier, lui aussi, s'était fait beau. Il portait une redingote +noire, coupée par un bon tailleur, un joli pantalon de fantaisie et des +bottines pointues, ni plus ni moins qu'un _gommeux_ remontant les +Champs-Elysées, à l'heure où les équipages reviennent du Bois. + +Et cette tenue élégante lui allait à merveille. + +Jean de Mirande avait endossé, pour la circonstance, une espèce de +justaucorps en velours violet, boutonné jusqu'au menton; il avait +chaussé des bottes molles montant jusqu'au genou sur une culotte +gris-perle extra collante et, pour compléter ce mirifique costume, il +s'était coiffé, comme un Calabrais d'opéra-comique, d'un feutre pointu, +orné d'un large ruban vert. + +Et, ainsi accoutré, il ne paraissait pas trop ridicule. Sa haute mine +sauvait tout et nul n'était tenté de se moquer de lui en face. + +Les hommes attendaient, pour hausser les épaules, qu'il leur tournât le +dos. Les jeunes filles de bonne maison le suivaient des yeux à la +dérobée, et les mamans pensaient: «Voilà un beau gars!» + +Lui, marchait la tête haute et la moustache au vent, remorquant son +camarade qui s'arrêtait souvent pour regarder les femmes et qui ne +passait point inaperçu, quoiqu'il n'eût ni l'imposante prestance ni les +airs vainqueurs du beau Mirande, Roi des Écoles et bourreau des crânes. + +En arrivant sur la terrasse, Paul Cormier avait avisé, assise contre le +piédestal d'une statue, une personne charmante. + +Elle était sans cavalier, mais sans doute elle ne comptait pas rester +seule jusqu'à la fin du concert, car elle gardait deux chaises, près de +celle qu'elle occupait. + +Paul qui ne manquait jamais la musique le dimanche, et qui, tous les +jours, traversait le jardin plutôt deux fois qu'une, Paul ne l'y avait +jamais rencontrée. Donc, elle venait de la rive droite. Sa toilette le +disait assez, une toilette élégante et de bon goût, comme on en voit peu +dans les environs de Saint-Sulpice. + +Du reste, elle ne semblait pas s'apercevoir qu'elle attirait l'attention +de ce joli blond qui lui décochait une oeillade brûlante chaque fois +qu'il passait devant elle. + +Et Paul se demandait déjà s'il avait enfin rencontré ce qu'il cherchait. + +Etait-ce le début d'une aventure? Il l'espérait presque et il s'y serait +volontiers embarqué, sans savoir où elle le conduirait. + +S'il avait pu prévoir comment elle devait finir, il aurait certainement +hésité. + +La dame lisait un livre à couverture jaune, sans doute un roman nouveau, +et ce roman devait être fort intéressant, car elle ne levait pas les +yeux. + +Paul Cormier, qui la lorgnait inutilement, commençait à se lasser de ce +manège improductif, lorsque Mirande, s'arrêtant tout à coup, lui dit: + +--Ah! ça, qu'est-ce que tu as donc à te retourner à chaque instant? J'en +ai assez de te traîner comme un cheval rétif qu'on mène par la figure et +qui tire au renard. + +--Une femme adorable, mon cher! murmura Cormier, en serrant le bras de +son ami. + +--Où donc?... cette liseuse, là-bas, au pied d'une statue?... Elle n'est +pas mal, mais ce n'est pas la peine de risquer d'attraper un torticolis +pour la contempler... aborde-la carrément. + +--Tu ne vois donc pas que c'est une femme du monde?... une vraie. + +--Décidément, tu es encore plus jobard que je ne pensais. + +--C'est toi qui a la manie de prendre toutes les femmes pour des +drôlesses. Celle-là est seule en ce moment, mais elle attend +quelqu'un... son mari très probablement. + +--Allons donc! elle attend quelqu'un, oui... seulement elle ne sait pas +qui... toi, si le coeur t'en dit... ou moi, si je voulais, mais, moi, je +ne veux pas. Elle me déplaît, ta princesse, avec son air en-dessous. Et +puis, ce soir, j'offre à dîner à deux ou trois jolies filles qui +s'amusent bon jeu, bon argent, au lieu de faire les pimbêches: Maria, +l'élève de la Maternité et Georgette, une petite actrice des +_Nouveautés_, gaie comme un pinson. Lâche ta femme honnête. Je t'invite. +Nous aurons en plus Véra, la Russe... externe à la Pitié. + +--Une nihiliste!... merci!... ton apprentie accoucheuse et ta figurante +ne me tentent pas non plus. Du reste, tu sais bien qu'aujourd'hui, +dimanche, je dîne chez ma mère. + +--Blagueur, va!... dis donc plutôt que tu as envie de suivre ta marquise +de carton. Faut-il que tu sois naïf!... ça, une grande dame?... une +horizontale, tout au plus... et de petite marque, mon pauvre Paul. Je +m'y connais. + +--Tu crois t'y connaître et tu n'y entends rien. + +--Ah! c'est comme ça!... tu prétends m'en remontrer!... eh! bien, je +vais te donner une leçon. Tu vas voir comment on s'y prend pour faire +connaissance avec une princesse qui vient chercher fortune à la musique +du Luxembourg. + +Et, dégageant son bras, Mirande alla droit à la liseuse. + +Paul essaya de le retenir. Il n'y réussit pas et il resta, planté sur +ses jambes, au milieu de la terrasse, et fort embarrassé de sa +contenance, pendant qu'à dix pas de lui, le beau Mirande s'asseyait sans +façon sur une des chaises restées libres à côté de la dame. + +Cette fois, elle leva la tête et elle se montra dans toute sa radieuse +beauté. + +C'était une blonde aux yeux noirs, une blonde qui avait le teint mat et +chaud d'une Espagnole de Séville avec la physionomie intelligente et +vive d'une Parisienne de Paris. + +Pas du tout intimidée, d'ailleurs. + +--Pardon, madame, commença Mirande en retroussant sa moustache, vous +devez vous ennuyer toute seule et je me suis dit... + +Il n'acheva pas sa phrase. La dame le regardait fixement et ses yeux +n'exprimaient que le dédain, mais un dédain si calme et si fier qu'il +s'arrêta net. + +Les grosses galanteries qu'il allait débiter lui restèrent dans le +gosier. Et alors se joua une scène muette qui ravit d'aise l'ami Paul. + +Déconcerté par ce regard froid et par ce silence hautain, Mirande ôta +son chapeau qu'il avait, d'un geste conquérant, enfoncé sur sa tête +avant de s'emparer de la chaise vacante, alors qu'il croyait à une +victoire facile. + +Se découvrir poliment, ce n'était pas assez pour réparer sa première +inconvenance et la dame continuait à le dévisager, sans lui adresser la +parole. + +Il se décida à se lever et il cherchait un mot pour se tirer le moins +mal possible de la sotte situation où il s'était mis, lorsqu'il vit +debout, devant lui, un monsieur, vêtu de noir, qui s'était approché sans +qu'il l'entendît venir. + +--Enfin! s'écria-t-il, tout heureux de consoler son amour-propre en +cherchant noise à quelqu'un; enfin je trouve à qui parler! + +Jean de Mirande s'était bien aperçu que la blonde inconnue le trouvait +ridicule; et il était d'autant plus vexé que Paul Cormier assistait de +loin à sa défaite. Paul Cormier qu'il comptait éblouir en faisant, au +pied levé, la conquête d'une femme jeune, jolie et parfaitement +distinguée, quoi qu'il en eût dit, avant de l'aborder. + +Et pour se relever aux yeux de son ami de cet échec humiliant, il +n'avait rien imaginé de mieux que d'apostropher un monsieur, père, frère +ou mari, très probablement, de cette grande mondaine, fourvoyée au +Luxembourg. + +Ce personnage qui venait de surgir tout à coup, comme un diable jaillit +d'une boîte à surprise, montrait un visage complètement rasé, sauf une +paire de favoris, coupés au niveau de l'oreille et portait à la +boutonnière de sa longue redingote un mince ruban rouge. + +Il avait tout à fait l'air d'un officier en demi-solde, un de ces types +de grognards licenciés comme on en voyait du temps de la Restauration et +comme on en voit encore dans les dessins de Charlet. + +Grands traits qui semblaient avoir été taillés à coups de hache, regard +dur, physionomie chagrine. + +Au lieu d'interpeller Mirande qui s'y attendait et se préparait à +répliquer vertement, l'homme vêtu de noir vint, sans dire un mot, se +placer entre l'étudiant et la liseuse qui ne lisait plus. + +Mirande crut que ce protecteur muet allait s'asseoir, afin d'établir par +cette prise de possession son droit de défendre la belle inconnue, mais +le protecteur resta debout, fronçant le sourcil, pinçant les lèvres et +opposant sa large poitrine à toute tentative d'occupation. + +--Monsieur, dit Jean, un peu déconcerté par ce sang-froid je viens +d'aborder cavalièrement madame qui, je le suppose, vous tient de près. +Si vous n'êtes pas content, je suis à vos ordres et je vous laisse le +choix des armes. Vous pouvez m'envoyer vos témoins demain matin... Jean +de Mirande, boulevard Saint-Germain, 119. Je les attendrai jusqu'à midi. + +--Je n'ai que faire de votre adresse, répondit sèchement le monsieur. +Passez votre chemin. + +--Alors, vous ne voulez pas vous aligner? Très bien!... je me suis +trompé. Je vous prenais pour un ancien militaire à cause de ce bout de +ruban. + +Je m'aperçois que j'ai affaire à un bourgeois, décoré par +l'intermédiaire de l'agence Limouzin. Puisque vous ne vous battez pas, +je n'ai plus rien à vous dire. Gardez bien madame votre épouse et au +plaisir de ne jamais vous revoir. + +Après avoir lâché cette dernière impertinence, Mirande pirouetta sur ses +talons avec la désinvolture d'un marquis d'autrefois et s'en alla +rejoindre Paul Cormier. + +Il était resté à distance, cet excellent Paul, et assez embarrassé de sa +situation. + +De la place où il semblait avoir pris racine au milieu de la terrasse, +il n'entendait pas les paroles agressives que lançait Jean, mais il +suivait de l'oeil ses mouvements. Il comprenait très bien que son +incorrigible ami cherchait querelle au défenseur de la dame blonde, et +il ne fut pas peu surpris de le voir battre en retraite. + +--Eh bien! lui demanda-t-il, sans pouvoir s'empêcher de sourire, as-tu +réussi? + +--Mon cher, répliqua sèchement Mirande, je sais tombé sur une rouée qui +me l'a faite à la pose. Pour lui montrer que je n'étais pas sa dupe, +j'ai proposé la botte à cet escogriffe qui lui sert de garde du corps. +Il a _cané_. + +--Il a cependant l'air d'un ancien officier. + +--Lui! jamais de la vie!... Le ruban qu'il porte doit être celui d'un +ordre des îles Mariannes. J'aurais dû le gifler... Il est encore temps +et je vais... + +--Tiens-toi en repos, je te prie. Tu te ferais mettre au poste. Pense à +ces demoiselles que tu as invitées à dîner chez Foyot. La douce Véra te +jetterait du vitriol à la figure, si tu la plantais là. + +--Il faut que je corrige ce drôle... la blonde verra que je ne me laisse +pas berner. + +--Cette blonde ne s'occupe plus de toi. Elle a repris sa lecture; elle y +est plongée. Quant au chevalier noir, le voilà qui s'en va se mêler aux +badauds occupés à regarder jouer au ballon. Cet homme n'est qu'un +domestique. Un mari ou un amant se serait campé sur la chaise. + +--Tu as raison, au fait... on ne se bat pas avec un valet. Allons-nous +en pour que je ne voie plus sa vilaine tête. Si je me trouvais encore +bec à bec avec lui, l'envie me prendrait de lui tomber dessus et je n'y +résisterais pas. + +Paul s'empressa d'entraîner son rancuneux camarade et Jean se laissa +faire, mais avant d'arriver au bout de la terrasse, ils donnèrent en +plein dans une chaîne de femmes qui leur barrèrent le passage. + +Elles étaient quatre qui se tenaient par le bras, comme des _escholiers_ +du moyen âge, et qui scandalisaient par leurs airs évaporés et leurs +toilettes bizarres les familles bourgeoises rangées en espalier des deux +côtés de la terrasse. + +Il y avait Maria, l'élève sage-femme, coiffée d'un immense chapeau de +paille orné de fleurs des champs. Il y avait Véra, l'externe nihiliste, +coiffée d'un béret rouge, et deux échappées des petits théâtres de la +rive droite; plus élégamment habillées, celles-là, mais pas moins +tapageuses. + +Toutes les quatre fumaient des cigarettes turques, offertes par +l'étudiante russe. + +Les gardiens du jardin les regardaient de travers, mais au Luxembourg on +n'est pas si collet-monté qu'aux Tuileries et les habitués y ont leurs +coudées franches. + +Ce fut une fête en plein air que cette rencontre entre ces émancipées et +les deux étudiants les plus _chic_ du pays Latin. Il y eut des cris de +joie et des accolades à grands bras. Maria proposa de se prendre tous +par la main et de danser en chantant la ronde du pont d'Avignon. + +Peut s'en fallut qu'on ne s'y mît. Mais Paul Cormier modéra ces ardeurs, +en disant gaiement: + +--Veuillez remarquer, Mesdames, que je suis aujourd'hui en tenue d'homme +sérieux. Respectez ma redingote noire et mon chapeau haut de forme. + +--T'as raison, mon p'tit, s'écria mademoiselle Zoé, figurante au théâtre +Beaumarchais, si tu gigottais ici devant les femmes comme il faut du +quartier, ça te ferait du tort pour te marier. Pas de bêtises, +Po-Paul!... épouse la fille d'un épicier cossu et quand tu auras le +_sac_, n'oublie pas tes petites camarades. + +Paul ne songeait guère à se marier, mais la dame au livre n'était pas +loin. En se retournant, il s'était aperçu qu'elle le regardait et il ne +se souciait pas de danser une farandole, sous les yeux de cette blonde +qu'il persistait à trouver charmante et distinguée, on dépit des +sarcasmes du beau Mirande, vexé d'avoir été éconduit. + +--Ils sont trop verts! pensait Paul Cormier. Si elle avait daigné lui +répondre quand il l'a abordée, il déclarerait qu'elle est adorable. Et +il ne m'est pas démontré qu'elle recevrait aussi dédaigneusement un +hommage plus discret. + +Le refus de Paul fut appuyé par mademoiselle Véra. Cette jeune personne +qui portait les cheveux courts comme un garçon, et une mante de serge +blanche taillée comme les _touloupes_ des paysans Russes, n'était pas +précisément jolie avec son teint chlorotique et son nez à la Roxelane, +mais elle avait des yeux verts d'un éclat singulier et d'une mobilité +troublante. + +Elle déclara que, libre-penseuse et citoyenne de la future République +universelle, elle rougirait de se donner en spectacle aux vils bourgeois +qui attristaient de leur présence le jardin du Luxembourg. + +--Tu aimerais mieux pétroler le Palais... moi aussi, dit le seigneur de +Mirande. + +Heureusement, son oncle n'était pas là pour l'entendre. + +--Eh bien! reprit-il gaiement, chère _Véra_, qui vivra _verra_. + +--Oh! un calembour! ricana une des cabotines; voilà Mirande qui joue les +Christian, à la ville. + +--Mes enfants, il ne s'agit pas de tout ça, dit Maria. On s'embête ici, +au milieu de tous ces types. + +Tu paies à dîner, pas vrai, mon vieux Jean? + +--À dîner, à souper... tout ce que vous voudrez, mes petites reines. + +--Alors, il est temps d'aller prendre l'absinthe au _Boul'Mich_. + +--Allons-y! conclut Mirande. En es-tu, Paul? + +--Non. Je dîne chez ma mère, je te l'ai déjà dit. + +--Tiens, s'écria Zoé, j'ai vu jouer une pièce qui s'appelle comme ça. + +--En route! reprit Maria, en s'emparant du bras de Jean. + +Ses aimables compagnes entourèrent le couple et le groupe tumultueux +roula comme une avalanche vers la grand escalier de la terrasse. + +Trop heureux d'être délivré de leur bruyante société, Paul Cormier les +laissa partir sans regret. + +Ils l'avaient entraîné assez loin de la dame blonde. Il lui tardait de +la revoir et d'essayer d'attirer son attention, car il ne désespérait +pas de lui plaire, en s'y prenant autrement que ne l'avait fait Mirande. + +Il tenait d'autant plus à tenter l'aventure que pareille occasion ne +s'offrirait peut-être plus jamais de réaliser le rêve de toute sa vie. + +Ce rêve ambitieux, c'était de se faire aimer d'une femme du vrai monde +et celle-là en était certainement, quoi qu'en pût dire ce Jean qui ne +croyait à rien. + +Il s'agissait maintenant de manoeuvrer adroitement et Paul avait à +choisir entre deux partis: ou aborder à son tour la liseuse, sous +prétexte de lui présenter les excuses de son ami, en lui disant que cet +ami était gris; ou bien se contenter de la saluer respectueusement, afin +de marquer par cette politesse discrète que, lui, Paul Cormier, +désapprouvait la conduite de son camarade au chapeau pointu et se tenait +prêt à réparer les torts de ce garçon mal élevé, pour peu qu'elle voulût +l'y encourager d'un coup d'oeil. + +Paul penchait pour cette dernière façon de procéder qui convenait mieux +à son tempérament et il en était déjà à se composer une attitude pour ne +pas manquer son effet, quand il s'aperçut que la place était vide. + +La dame avait levé le siège, pendant qu'il se défendait contre les +instances des invitées de Mirande et il eut beau chercher de tous les +côtés, il ne retrouva ni elle ni son chevalier noir. + +--Allons! murmura-t-il tristement, j'arrive trop tard. Et il ne me reste +même pas la ressource de la suivre pour voir où elle demeure. Elle a dû +remonter dans son équipage qui l'attendait à une des portes du jardin. +L'ange blond s'est envolé et je ne le reverrai plus... Bah! qui sait?... +en venant tous les jours sur cette terrasse, je l'y rencontrerai +peut-être... et, j'aurai soin d'y venir sans ce grand fou de Mirande. + +Médiocrement consolé par ce très vague espoir, Paul s'achemina vers la +grille qui fait face aux galeries de l'Odéon. + +Il était résigné à s'en aller rue des Tournelles chez sa mère qui +l'attendait pour dîner. Il y a, tout près de cette sortie du Luxembourg, +une station de fiacres et il comptait en prendre un. + +Le concert tirait à sa fin; les amateurs de musique en plein vent +commençaient à se disperser et le gros de la foule s'écoulait du côté de +la rue de Vaugirard. + +Paul suivit le torrent. + +Après avoir passé devant la fontaine de Médicis, il franchit la grille +et avant de remonter à droite, du côté où stationnent les voitures de +place, il s'arrêta un instant sur le trottoir pour allumer un cigare. + +Quand ce fut fait, en regardant machinalement devant lui, il avisa, au +coin de la rue Corneille, un coupé de maître, attelé de deux beaux +chevaux bais-bruns. + +Un cocher majestueux, haut perché sur son siège avait les guides en main +et le fouet appuyé sur la cuisse droite. Un valet de pied en livrée +sombre se tenait debout près de la portière. + +Paul, qui avait la prétention d'être connaisseur en équipages, se mit à +admirer celui-là. + +Les glaces étaient levées, quoiqu'il fît très chaud, mais il crut voir à +travers la vitre un visage féminin qui disparut aussitôt. + +C'en était assez pour exciter la curiosité d'un flâneur, mais Paul se +dit qu'il ferait une sottise en allant regarder de plus près une +princesse si bien gardée et passa, non sans se retourner trois fois. + +A la troisième, il constata que le coupé n'était plus là. + +Il avait dû tourner rapidement et filer vers la place de l'Odéon. + +Paul continua son chemin sans se presser. + +Arrivé à la station, il ouvrit la portière du fiacre qui tenait la tête +de la file et il allait y monter, lorsqu'une femme y entra du côté +opposé et y prit place tranquillement. + +Il n'avait nulle envie de contester le droit de priorité de cette dame +et il recula pour se mettre en quête d'une autre voiture, mais +l'inconnue lui dit: + +--Venez, monsieur! + +Elle avait rabattu sur sa figure une épaisse voilette de blonde noire, +et Paul ne pouvait pas voir si elle était jolie, mais la voix était +douce, la tournure distinguée, la toilette élégante. + +C'était décidément la journée aux aventures. + +--Au rond-point des Champs-Élysées! reprit la dame. + +Paul Cormier tombait de son haut. Elle lui parlait comme elle aurait +parlé à un de ces commissionnaires qui ouvrent, aux stations, les +portières des fiacres. + +Il aurait dû la planter là, mais c'était si drôle qu'il se décida tout +de suite à répéter au cocher l'ordre qu'elle venait de donner et à +prendre place à côté d'elle dans la voiture. + +Le romanesque Paul aimait l'imprévu: il était servi à souhait. + +Mais il n'augurait pas très bien de cette nouvelle aventure. + +Il savait que les grandes mondaines n'ont pas coutume de se jeter ainsi +à la tête d'un monsieur qu'elles n'ont jamais vu et il pensait que cette +personne, un peu trop sans façon, pouvait bien n'être qu'une farceuse en +quête d'une liaison passagère... et productive. + +Elle avait cependant si bon air qu'il voulait savoir à quoi s'en tenir +sur ses intentions. + +Il lui restait tout le temps de faire avec elle, avant d'aller dîner au +Marais, une promenade qui éclaircirait ce petit mystère, et rien ne +l'empêcherait ensuite de fausser compagnie à la promeneuse, s'il +s'apercevait qu'elle ne valait pas la peine d'être conquise. + +Elle ne le fit pas languir. + +Le fiacre commençait à peine à descendre la rue de Tournon et Paul en +était encore à chercher une phrase pour entamer la conversation, quand +elle releva sa voilette. + +Cette inconnue c'était la blonde aux yeux noirs que Jean de Mirande +avait abordée si audacieusement et avec si peu de succès, sur la +terrasse du jardin. + +Elle regardait Paul, en souriant et elle paraissait s'amuser de son +étonnement et de son trouble. + +--Quoi! Madame, dit-il assez gauchement, c'est vous qui, tout à +l'heure... + +--Oui, Monsieur, répondit-elle, sans paraître embarrassée, c'est moi qui +étais assise, là-bas, sous les grands marronniers, quand votre ami s'est +permis de m'adresser la parole. + +--Je vous prie de croire, Madame, que j'ai fait ce que j'ai pu pour +l'empêcher de commettre cette inconvenance. + +--Je le sais, Monsieur; j'ai très bien vu que vous avez essayé de le +retenir et j'ai deviné que vous le désapprouviez. + +--Oh! absolument! + +--Je n'en doute pas. C'est ce qui m'a fait désirer de vous connaître. + +L'explication ne laissait pas que d'être flatteuse pour Paul Cormier; +mais elle n'excusait pas l'allure, pour le moins excentrique, de cette +dame qui, pour faire connaissance avec un jeune homme qu'elle venait de +voir pour la première fois, n'imaginait rien de mieux que d'envahir un +fiacre où il montait et de lui commander de l'accompagner à l'autre bout +de Paris. + +Il n'aurait plus manqué que de baisser les stores. + +Elle ne s'en avisa point, ni Paul non plus, car il avait beau se dire +qu'il était tombé sur une chercheuse de rencontres, il ne parvenait pas +à se le persuader, tant l'air de cette blonde énigmatique était en +désaccord avec sa conduite. + +Il y avait dans toute sa personne et dans le ton qu'elle avait pris un +je ne sais quoi qui commandait, sinon le respect, au moins des égards, +et au risque d'être dupe, Paul ne put pas se décider à lui parler +autrement qu'il ne l'aurait fait dans un salon. + +--Quel dommage, reprit-elle, qu'un homme si bien né soit si mal élevé! + +--Comment savez-vous qu'il est bien né? demanda Paul. + +--Il ne s'est assis près de moi qu'un instant et il a trouvé le temps de +dire son nom... je crois même qu'il y a ajouté son adresse. + +--Et son nom vous était connu? demanda Paul, très étonné. + +--Oh! depuis bien des années. Sa famille est une des plus anciennes et +une des plus illustres du Languedoc. + +Cormier pensa tristement que la sienne ne remontait pas si loin et que +sa notoriété ne s'était jamais étendue au-delà du quartier des Halles, +mais il ne laissa pas voir à la dame qu'elle venait de l'humilier, sans +le vouloir. + +Il se contenta de répondre: + +--Jean eût été bien fier, s'il avait su que, pour vous, il n'était pas +le premier venu. Pourquoi ne le lui avez-vous pas dit? + +--Je n'avais garde... pour plusieurs raisons... la première, c'est qu'il +aurait fallu me nommer... Or, si j'ai entendu parler de lui, il n'a +jamais entendu parler de moi... Mon nom ne lui aurait rien appris... et +d'ailleurs, menant la vie qu'il mène, il doit se soucier fort peu de me +connaître. + +--Il mène la même vie que tous les étudiants... la même que moi. + +--Permettez-moi, Monsieur, de n'en rien croire. Je vous regardais quand +vous avez rencontré sur la terrasse les demoiselles qui l'ont emmené... +et j'ai vu que vous avez refusé de les suivre. + +--J'ai refusé, parce que je ne pensais qu'à vous. + +--Vraiment?... alors, vous n'en avez que plus de mérite à ne pas vous +être conduit avec moi comme l'a fait M. de Mirande... mais, quel plaisir +peut-il prendre à s'entourer de ces créatures? + +L'une d'elles est sa maîtresse, n'est-ce pas? + +--Je devrais vous répondre que je n'en sais rien, mais je veux bien vous +dire la vérité... Jean n'a rien de commun avec le lierre... il ne +s'attache pas. + +--Il n'y a que demi-mal. + +--Alors, vous l'approuvez de n'aimer sérieusement aucune femme? + +--Je ne dis pas cela, répliqua vivement la dame; je l'approuve de ne pas +aimer à tort et à travers, mais je ne désespère pas d'apprendre un jour +qu'il a trouvé enfin une femme digne de lui... et qu'il l'aime. + +--C'est la grâce que je lui souhaite. Elle ne l'a pas encore touché et +elle pourra se faire attendre. + +Maintenant, Madame, oserai-je vous demander en quoi sa conversion vous +intéresse? + +Et comme elle ne paraissait pas disposée à répondre, Paul reprit: + +--Je me permets de vous poser cette question parce que vous ne m'avez +encore parlé que de lui. + +--N'êtes-vous pas son meilleur ami? + +--Je le crois, mais avouez que je pousserais l'amitié jusqu'à +l'abnégation la plus invraisemblable, si je ne vous disais pas que je +serais heureux de vous plaire et que je m'étonne d'être appelé à +l'honneur de vous fournir des renseignements sur Jean de Mirande. + +Vous auriez pu les lui demander à lui-même, au lieu de l'éconduire... et +je pourrais ajouter: pour qui me prenez-vous? + +La dame rougit et ce fut d'un ton peiné qu'elle répondit: + +--Pardonnez-moi, Monsieur, si je vous ai offensé. J'avais cru, en +m'adressant à vous, que je pourrais, sans vous blesser, vous interroger +sur M. de Mirande... et je n'ai pas craint de tenter une démarche... que +j'espère ne pas avoir à regretter. + +--Oh! protesta Paul Cormier, je n'abuserai pas de la situation. + +Elle n'a cependant rien de flatteur ni d'agréable pour moi, convenez-en. +Me voilà réduit au rôle de confident... et encore!... jusqu'à présent +vous ne m'avez pas confié grand'chose... + +J'espérais mieux et quand vous avez bien voulu m'inviter à monter dans +cette voiture, si j'avais pu prévoir qu'il ne serait question que de +Mirande et de sa famille... + +--Ne vous repentez pas d'avoir fait une bonne action, interrompit la +blonde inconnue. + +--Une bonne action, dites-vous?... voilà un bien gros mot!... je +n'aperçois pas encore quel service j'ai pu vous rendre. + +--Un grand service... vous le reconnaîtrez plus tard et... pourquoi ne +l'avouerais-je pas?... je compte vous en demander d'autres... + +--Je vous reverrai donc! + +--Oui... si vous voulez me promettre de ne pas chercher à savoir qui je +suis... + +--Voilà une condition un peu dure! + +--Et de ne rien dire à votre ami. + +--Il ne m'en coûtera guère d'être discret, mais... quelle sera ma +récompense, si je me soumets à l'autre condition? + +--Fiez-vous-en à ma reconnaissance et comptez qu'un jour vous saurez +tout. + +--Soit! j'accepte; mais comment vous reverrai-je? Vous ne m'avez pas dit +votre nom... je suppose que vous ne voulez pas me le dire... et vous ne +savez pas le mien. + +--Il ne tient qu'à vous de me l'apprendre. Je m'en souviendrai, je vous +le jure. + +Ce fut dit avec un accent de sincérité chaleureuse qui toucha Paul +Cormier, sans le convaincre tout à fait. + +Il se défiait encore un peu des intentions de la dame et le rôle effacé +qu'elle semblait lui réserver ne le tentait guère. Mais elle était, +comme a écrit La Bruyère, _si jeune, si belle et si sérieuse_, qu'il se +laissait aller à la croire. + +Il allait peut-être s'ouvrir pour lui ce grand monde qu'il rêvait et +Paul n'était pas homme à refuser d'y entrer, même par une porte secrète. + +L'inconnue en était certainement et elle lui offrait d'emblée une sorte +de traité d'alliance. + +Après l'amitié, l'amour viendrait peut-être et cette chance valait bien +qu'il acceptât le compromis qu'elle lui proposait. + +Et pourtant sa réponse se fit attendre. Il lui en coûtait de décliner +son nom roturier à une femme qui connaissait à fond l'armorial du +Languedoc où figurait si brillamment l'aristocratique famille de +Mirande. + +Il s'y décida cependant. + +C'était le seul moyen de la revoir, puisqu'elle ne voulait pas lui dire +le sien. + +--Je m'appelle Paul Cormier, dit-il brusquement, comme un homme qui +prend tout à coup son parti de subir une nécessité désagréable. + +Et ne voulant pas faire les choses à demi, il ajouta: + +--Je n'ai plus que ma mère qui n'habite pas avec moi. Je finis ma +dernière année de droit et je demeure rue Gay-Lussac, nº 9. + +Vous voilà renseignée, Madame. Je ne vous demande pas de me rendre la +pareille. + +--Je vous ai promis que plus tard vous sauriez tout. Je vous le promets +encore. En attendant que je puisse tenir ma promesse, vous vous +contenterez de me voir. + +--Pas chez vous, je suppose? + +--Ni chez vous, Monsieur, dit en souriant la mystérieuse blonde. + +Je vous écrirai pour vous faire savoir où nous pourrons nous rencontrer. + +Et vous ne croyez pas, je l'espère, que j'attends de vous d'autres +services que ceux qu'un galant homme peut, sans déchoir, rendre à une +honnête femme qui a recours à son obligeance, sinon à sa protection. + +Ce langage ferme et net fit sur Paul une impression profonde. + +Son consentement ne tenait plus qu'à un fil et s'il hésitait encore, +c'est qu'un point à éclaircir lui tenait au coeur. + +--Eh! bien? demanda la dame; est-ce convenu? + +--Oui... si... + +--Quoi! il y a un: si! + +--Ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire... + +--C'est donc bien terrible? + +--Non... c'est enfantin... Donnez-moi votre parole d'honneur que vous +n'aimez pas Jean de Mirande... que vous ne l'aimez pas... d'amour. + +--Je vous la donne. Je n'ai pas d'amour pour lui et je n'en aurai +jamais. + +--Jamais, c'est beaucoup dire. + +--Je ne puis pas l'aimer. Un jour je vous apprendrai pourquoi. + +--C'est bien... je vous crois, dit gravement Paul Cormier. Je ferai tout +ce que vous voudrez. + +--Merci, Monsieur!... à dater de cet instant vous pouvez compter sur moi +comme je compte sur vous... et avant de nous séparer... + +--Déjà!... + +--Il le faut. Nous approchons du rond-point et je vous prierai de +descendre un peu avant d'y arriver. + +--Vous craignez qu'on ne nous voie ensemble? + +--Probablement. + +--Votre mari, n'est-ce pas? + +--Prenez garde!... voilà que vous manquez à nos conventions! + +--C'est juste. Je retire ma question... et je ne recommencerai plus. +Mais j'ai une grâce à vous demander... Je vais vous quitter et je ne +sais quand je vous reverrai, mais vous ne me défendez pas de penser à +vous. + +--Non certes. + +--Eh! bien, quand j'y penserai, ne serez-vous jamais pour moi que Madame +X...? ne pourrai-je jamais rattacher ma pensée à un petit nom... celui +que vous choisirez, si vous tenez à me cacher le véritable? + +--C'est enfantin, comme vous disiez tout à l'heure, répondit en riant la +belle inconnue; mais je ne veux pas vous refuser cette satisfaction. +Quand vous penserez à moi... eh! bien... pensez à Jacqueline. + +--Jacqueline! murmura Paul qui trouvait ce nom charmant. + +Je répéterai souvent: Jacqueline!... cela m'aidera à prendre patience +jusqu'au jour où vous voudrez bien vous souvenir de moi. + +--Ne craignez pas que j'oublie, reprit vivement la dame. Mais le moment +est venu de nous quitter. Il ne me reste qu'à vous dire... + +--Adieu? + +--Non. Au revoir! faites arrêter le cocher, je vous prie. + +Paul tourna le bouton d'avertissement et demanda: + +--Vous gardez la voiture, Madame? + +--Oui... je la quitterai un peu plus loin. + +Paul comprit qu'elle attendait qu'il partît pour donner l'adresse de la +maison où elle allait. + +Il ouvrit la portière et il descendit. + +Il espérait que Jacqueline allait lui tendre la main, et il l'aurait +baisée avec enthousiasme cette main, gantée de Suède. + +Il n'eut même pas le plaisir de la serrer, car dès qu'il fit le geste de +la prendre, elle se retira vivement. + +Cette première déception n'était pas pour le mettre de bonne humeur. + +Il s'était laissé enguirlander par les douces paroles de la dame et il +venait d'accepter les conditions bizarres qu'elle lui imposait. + +Il n'eut pas plutôt pris pied sur la chaussée de la grande avenue des +Champs-Elysées qu'il changea de sentiment sur la soi-disant Jacqueline. + +Ce fut un revirement complet. + +Dans la voiture, il la trouvait adorable; il croyait à ses serments et +aux histoires pleines de réticences qu'elle lui racontait. + +Depuis qu'il avait touché terre, elle lui faisait l'effet d'une +intrigante et il ne se pardonnait pas de s'être laissé prendre à ses +mensonges. + +--Non, disait-il entre ses dents, je ne me corrigerai jamais... les yeux +d'une jolie fille m'empêcheront toujours d'y voir clair. En voilà une +qui s'en va m'attendre à la sortie du Luxembourg et qui me force à +monter en fiacre avec elle. Maria, l'apprentie accoucheuse, n'oserait +pas en faire autant. Je me laisse emmener et au lieu de profiter de +l'occasion, je la prends pour une femme du monde et j'écoute pieusement +les balivernes qu'elle me débite sur mon ami Jean... Ah! ce qu'il me +blaguerait, s'il me voyait lâché sur l'asphalte, pendant qu'elle se fait +conduire chez un amant qui l'attend du côté du rond-point! Elle m'a joué +là un bon tour, mais je la repincerai... + +Tout en s'objurguant ainsi lui-même, Paul suivait des yeux la voiture. + +Il en était descendu à la hauteur du Cirque d'Eté et il s'était avancé +jusqu'au coin de l'avenue Matignon. Il la vit s'arrêter un peu plus +loin, du côté de la rue Montaigne. + +La dame en sortit, paya le cocher et s'engagea, sans se retourner, mais +sans trop se presser, dans l'avenue d'Antin. + +--Parbleu! je saurai où elle va, grommela Paul Cormier. + +Elle m'a fait jurer de ne pas l'interroger, mais elle ne m'a pas défendu +de la suivre. Si elle s'en aperçoit, je la rattraperai et nous aurons +une petite explication où je ne me gênerai pas pour lui dire son fait. +Si elle ne me voit pas, je ne la lâcherai qu'à la porte de la maison où +elle entrera. + +Et encore! non... je me sens très capable d'y entrer avec elle... il en +arrivera ce qu'il pourra. + +Paul passait d'un excès à l'autre. Après avoir été trop timide, il +devenait trop hardi. + +Il eut tôt fait de revoir la dame qui filait rapidement sur le large +trottoir de l'avenue d'Antin et comme il était passé maître dans l'art +du suivre les femmes, il sut maintenir sa distance, sans se rapprocher +jusqu'à attirer son attention. + +Il manoeuvra si bien qu'au moment où, après avoir tourné court, elle +franchit le seuil d'une porte cochère ouverte, il put la rejoindre sous +la voûte, sans qu'elle sentît qu'il était presque sur ses talons. + +La maison avait l'air d'être un hôtel particulier et la blonde y avait +ses entrées,--soit qu'elle l'habitât, soit qu'elle y fût déjà venue +souvent--car elle poussa tout droit jusqu'à une tapisserie mobile qui +barrait le vestibule et qu'elle écarta avec sa main, cette main qu'elle +avait refusée à Paul en le congédiant. + +Paul, qui serrait de près sa traîtresse, arriva juste au moment où +apparaissait un superbe valet de pied, placé là pour recevoir les +visiteurs et pour crier leurs noms. + +Ce domestique ne connaissait pas Cormier, mais il connaissait la dame +et, comme ils entraient ensemble, il annonça sans hésiter: + +--Monsieur le marquis et madame la marquise de Ganges! + +Paul avait réussi au-delà de ce qu'il espérait. Il était entré dans la +place, avant que la dame se fût aperçue de sa présence. Il venait même +d'apprendre son véritable nom qu'elle tenait tant à lui cacher. Mais ces +succès inattendus le gênaient énormément. + +Il avait deviné sans peine que le valet de pied l'avait pris pour le +mari de la femme qu'il avait l'air d'escorter. Il prévoyait donc que +cette annonce saugrenue allait faire sourire ceux qui l'avaient entendue +et mettre en colère la prétendue Jacqueline, marquise de Ganges. + +Il aurait bien voulu battre en retraite, mais il n'était plus temps. + +Paul était tombé au beau milieu d'une de ces réunions mondaines que les +Anglais appellent: _five o'clock tea_, et ce thé de cinq heures se +tenait dans la cour de l'hôtel, une cour pleine de fleurs et couverte +d'un _velum_ en soie, destiné à préserver les invités des ardeurs du +soleil printanier. + +Il y avait là une douzaine de visiteurs des deux sexes, groupés autour +de la maîtresse du logis qui offrait à la ronde des tasses de thé et +tous les yeux étaient braqués sur le couple nouveau venu. + +Évidemment, un orage allait tomber sur l'intrus qui se permettait de +s'introduire ainsi dans un cercle d'intimes où personne ne le +connaissait. + +A la grande stupéfaction de Paul, cet orage n'éclata pas. + +Il y eut des chuchotements, mais pas la moindre manifestation hostile et +les regards fixés sur Paul étaient plutôt bienveillants. + +La marquise, seule, rougit et lui lança un coup d'oeil, chargé de +reproches, mais non pas de menaces. + +Elle aussi avait deviné la méprise du domestique et le prodigieux fut +qu'elle s'abstint de la rectifier. + +Se résignait-elle à en subir les conséquences pour éviter une +explication qui n'aurait pas tourné à son avantage, si Paul se fût avisé +de raconter comment il se trouvait là, après une course en fiacre? Il +était tenté de le croire et il ne répugnait pas à se prêter à cette +comédie de salon, mais il se demandait comment la dame allait se tirer +de la situation qu'elle paraissait disposée à accepter. + +Les invités qui la connaissaient devaient connaître aussi son mari et +probablement ce mari ne ressemblait guère à Paul Cormier, qui n'avait +pas du tout, comme on dit au théâtre, le _physique de l'emploi_. + +Mais les figures n'exprimaient pas d'autre sentiment que la +curiosité--une curiosité décente qui n'avait rien de blessant pour celui +qui en était l'objet. + +On l'observait à la dérobée, comme on observe un monsieur dont on a +souvent entendu parler et qu'on n'a jamais vu. + +La dame qui donnait ce thé vint droit à Paul Cormier et lui dit +gracieusement: + +--Soyez le bienvenu chez moi, monsieur le marquis. Cette chère Marcelle +ne vous attendait que la semaine prochaine. Je la remercie de ne pas +avoir perdu un seul jour pour vous amener ici. Vous êtes arrivé, hier, +je pense? + +A cette question qu'il aurait dû prévoir, Paul ne sut que répondre et il +serait resté bouche bée; mais la blonde aux yeux noirs se chargea d'y +répondre. + +--Ce matin, par l'orient-express, dit-elle, en regardant fixement son +prétendu mari. + +--C'est fort aimable à vous et surtout à M. de Ganges d'être venus, +reprit la maîtresse de la maison: car il doit être horriblement fatigué +après un si long voyage. + +Paul se contenta de sourire. C'était le meilleur moyen de ne pas se +compromettre; mais il ne pourrait pas toujours se tirer d'affaire avec +des sourires et il n'imaginait pas comment finirait la scène. + +Elle commençait du reste à l'amuser et il reprenait peu à peu son +aplomb, fort dérangé au début. + +--Permettez-moi, monsieur le marquis, continua la dame, qui était une +fort belle personne, un peu mûre, mais d'aspect agréable; permettez-moi +de vous présenter mes amis, après vous avoir présenté à mes amies, qui +sont aussi les amies de Marcelle et que vous aurez l'occasion de revoir, +puisque vous comptez faire un assez long séjour à Paris. + +Cette fois Paul se contenta de s'incliner et les présentations +commencèrent. + +Ce n'étaient que comtesses et baronnes, marquis et vicomtes, tout un +annuaire de la noblesse où le véritable marquis de Ganges se serait +trouvé dans son élément. + +La marquise y était certainement. Elle les connaissait tous et toutes. +Elle aussi s'était remise d'un trouble passager et elle manoeuvrait +maintenant avec une aisance parfaite, sur ce terrain devenu difficile +pour elle, depuis l'erreur du valet de pied. + +--Vous offrirai-je une tasse de thé? + +Et comme l'étudiant, qui trouvait le thé fade, hésitait à accepter: + +--Vous n'êtes pas forcé, reprit gaiement la dame qui recevait. Mon thé +est laïque et gratuit, mais pas obligatoire. Vous saurez que chez moi la +liberté complète est à l'ordre du jour. On n'est même pas tenu de +s'occuper des femmes. Nous nous suffisons très bien à nous-mêmes... et +vous allez nous permettre d'accaparer cette chère Marcelle pour causer +chiffons pendant qu'avec ces messieurs vous parlerez politique, si le +coeur vous en dit. + +Parler politique, Paul Cormier n'y tenait pas, mais il était enchanté de +profiter de la permission de s'éloigner du groupe féminin, en attendant +qu'il se présentât une occasion de disparaître à l'anglaise, car pour le +moment il ne songeait qu'à couper court à un _imbroglio_ des plus +scabreux. + +Il laissa donc ces dames s'emparer de la marquise et la faire asseoir +avec elles autour de la table sur laquelle chantait sa chanson le +samovar, cette théière en cuivre que les Russes ont importée à Paris. + +Quoiqu'en eût dit la maîtresse de la maison, les messieurs ne +paraissaient pas tous disposés à faire bande à part. Madame de Ganges +fut très entourée et très complimentée par des cavaliers qui cherchaient +certainement à lui plaire. + +Paul n'avait pas le droit d'être jaloux, mais il lui passa par l'esprit +que sa présence était pour quelque chose dans ces empressements. Ces +beaux gentilshommes avaient l'air de se dire: «Le mari est revenu. La +marquise va ouvrir son salon, fermé pour cause de veuvage momentané. +C'est le vrai moment de lui faire la cour.» + +Ce n'était de la part de Paul qu'une simple conjecture, mais il y voyait +déjà un peu plus clair dans la situation où l'avait jeté un engrenage de +petits événements, plus bizarres les uns que les autres. + +Il savait maintenant que la soi-disant Jacqueline, s'appelait, de son +vrai prénom, Marcelle, qu'elle était la femme légitime d'un marquis, que +ce mari en voyage, ou plus probablement fixé à l'étranger, était attendu +et qu'on ne le connaissait pas encore dans le monde où la marquise +vivait à Paris. + +Il fallait qu'il fût jeune, ce mari, puisque Paul avait pu être pris +pour lui. + +Mais, il fallait aussi que sa femme fût bien sûre qu'il ne reviendrait +jamais, car s'il avait dû reparaître, elle ne se serait pas résignée, +sans la moindre hésitation, à passer pour être la femme d'un autre. + +Jusqu'où comptait-elle pousser cette substitution improvisée? Paul ne +s'en doutait pas, mais quoi qu'il advînt, elle serait désormais obligée +de compter avec lui. Il était entré dans son jeu, sans sa permission, +mais elle l'y avait admis, puisqu'elle n'avait pas réclamé. Au +contraire, elle l'avait plutôt encouragé, par un regard qui lui +enjoignait d'être discret, et par son silence. + +Il espérait bien ne pas s'arrêter en un si beau chemin. Il savait le nom +de l'énigmatique blonde du Luxembourg; il ne tarderait guère à savoir où +elle demeurait et quand il en serait là, le reste irait tout seul. + +Par exemple, il ne devinait encore pas pourquoi elle s'intéressait à +Jean de Mirande, mais ce mystère-là finirait bien par être éclairci +comme les autres. + +Il ne devinait pas non plus ce que pouvait être l'homme décoré et +boutonné qui n'avait fait que paraître et disparaître sur la terrasse du +Luxembourg. Il avait oublié de s'en informer pendant le voyage en +fiacre, mais il comptait bien y revenir, quand il la reverrait, ce qui +ne pouvait guère tarder. + +Depuis que la marquise était assise, Paul, resté debout, se tenait un +peu à l'écart, mais son isolement allait prendre fin, car deux ou trois +invités s'approchaient dans l'intention évidente d'entamer avec lui une +conversation qu'il redoutait un peu. + +--Monsieur de Servon, appela tout à coup la maîtresse de la maison, +avouez que vous grillez d'envie de tailler une banque de baccarat. + +M. de Servon, qu'elle interpellait ainsi, était un jeune homme qui +aurait pu représenter, au naturel, _ce grand flandrin de vicomte_, dont +il est question dans une des comédies de Molière. + +Vicomte, il l'était, et de plus efflanqué, ravagé, long comme un jour +sans pain, vicieux comme pas un et ne s'en cachant pas. + +--J'avoue, baronne, j'avoue! répondit-il gaiement. + +--En plein jour!... à la face du soleil!... vous n'avez pas honte? lui +demanda en riant la dame. + +Décidément, la maîtresse du logis était une baronne. Encore un +renseignement que Paul Cormier attrapait au vol. + +--Mais non... nous jouerions à l'ombre, puisqu'il y a un _velum_. Et je +parierais volontiers que vous l'avez fait tendre pour me permettre +d'abattre _neuf_, sans me gâter le teint. + +--Vous avez donc le démon du jeu dans le corps? + +--Moi!... mais je le déteste, le jeu!... seulement je déteste encore +plus l'oisiveté. Vous savez qu'elle est la mère de tous les vices, cette +coquine d'oisiveté. + +--J'ai toujours pensé que vous étiez son fils. Taillez-la donc votre +banque! Vous voyez que la table est mise là-bas... et vous aurez en M. +de Ganges un adversaire digne de vous. + +--Dites donc que je serai le pot de terre contre le pot de fer... je ne +roule pas sur les millions, moi. + +--Il paraît que le vrai marquis est fortement millionnaire, se disait +Paul Cormier; je puis bien le remplacer auprès de sa femme, mais au +jeu!... c'est une autre affaire. + +--Faites donc à ce grand fou le plaisir de lui gagner quelques centaines +de louis, dit la baronne en s'adressant au faux marquis. Marcelle ne +vous en voudra pas de nous la laisser. + +Marcelle ne dit mot, mais elle fit signe que non, au grand étonnement de +Paul, qui se demanda immédiatement: + +--Pourquoi désire-t-elle que je joue? + +L'idée lui vint aussitôt que c'était pour lui procurer un moyen +d'échapper en partie aux embarras de la situation. S'il était resté avec +les femmes, il aurait eu à répondre tôt ou tard à des questions +gênantes. Moins il parlerait, plus il aurait de chance de ne pas se +trahir. Et au baccarat, on ne parle que pour demander: cartes, ou pour +annoncer son point. + +Il sut gré à la charmante blonde de sa bonne intention, mais il resta +perplexe. Il ne haïssait pas le jeu et dans sa vie d'étudiant, il avait +gagné ou perdu au rams, au piquet et à l'écarté, beaucoup de +_consommations_ dans les cafés du Boul'Mich. Il lui était même arrivé de +jouer au baccarat, les nuits de folle orgie au quartier, et d'y laisser +des pièces blanches. Mais il n'avait jamais risqué de perdre plus qu'il +ne possédait. Il préférait garder son argent pour mener joyeuse vie, +quand son ami Jean de Mirande qui, lui, était joueur comme les cartes, +arrangeait des soupers ou des parties de campagne avec les coryphées du +bal Bullier. + +Et il n'était pas tenté de lutter contre ce vicomte de Servon qui devait +être un vieux routier du baccarat et qui avait sur un pauvre étudiant la +première des supériorités au jeu: celle des capitaux. + +Paul n'était cependant pas sans argent dans sa poche. Il avait, par +hasard, touché, la veille, un mois de la pension maternelle et il +n'avait pas eu le temps de l'écorner beaucoup. + +Mais les vingt-cinq louis qui lui restaient ne constituaient qu'un +maigre contingent pour livrer sur le tapis vert une grosse bataille. + +Le vicomte n'en ferait qu'une bouchée de ces vingt-cinq louis sur +lesquels Paul comptait pour vivre largement jusqu'au mois prochain. + +Et elle s'annonçait comme devant être chaude la bataille, car dès les +premiers mots du dialogue qui venait de s'engager entre la baronne et le +vicomte, les invités du sexe masculin s'étaient mis à tourner autour de +l'aspirant à la banque, comme les papillons tournent autour d'un +flambeau dont la flamme va leur brûler les ailes. + +Un de ces messieurs profita de l'occasion pour complimenter le faux +marquis de Ganges en lui disant: + +--Toutes mes félicitations, Monsieur le marquis. A l'âge où d'autres ne +songent qu'à leurs plaisirs, vous avez déjà un coup d'oeil et une entente +des affaires que les financiers les plus expérimentés vous envient. +Cette concession en Turquie, nos plus gros capitalistes l'avaient +manquée, et pour l'obtenir, vous n'avez eu qu'à vous montrer. + +--Quelle concession? se demandait Paul. Du diable! si je me doutais +qu'on m'avait concédé quelque chose dans les États du Sultan! + +Et comme il n'avait garde de répondre, le monsieur, qui devait être un +gros spéculateur, reprit en souriant: + +--Vous avez remporté là une grande victoire, mais il y a temps pour tout +et je conçois que vous aimiez à vous distraire au jeu de vos grands +travaux. Le jeu c'est encore une affaire... n'est-ce pas, cher vicomte? + +--Plus souvent mauvaise que bonne... pour moi, du moins, grommela M. de +Servon. Mais nous perdons notre temps à bavarder... or, à sept heures et +demie on viendra annoncer que Mme la baronne est servie et on nous +mettra poliment à la porte. Donc, si vous m'en croyez, messieurs, nous +profiterons sans plus tarder de l'aimable attention qu'a eue Mme Dozulé +de nous faire dresser une table là-bas. + +--Bon! pensa Paul Cormier que ses interlocuteurs renseignaient +progressivement et involontairement; nous sommes ici chez la Baronne +Dozulé. On ne voit pas le baron. Il faut croire qu'elle est veuve. + +--Désirez-vous prendre la banque, Monsieur le marquis? lui demanda +l'entêté vicomte qui tenait absolument à cartonner avant dîner. + +Le baccarat lui tenait lieu d'apéritif. + +--Du tout!... du tout!... s'empressa de répondre Paul, qui n'était pas +même décidé à ponter. + +--Alors, je vous remercie de me la laisser. Je ne fais que perdre depuis +quinze jours et j'ai besoin de me refaire. Venez-vous, messieurs? + +Personne ne répondit, mais tout le monde suivit et l'étudiant fit comme +les autres. + +L'autel avait été préparé par les soins de la prévoyante baronne Dozulé. +Rien n'y manquait: ni les jeux de cartes paquetés, ni les jetons de +différentes couleurs, destinés à servir de monnaie fiduciaire, au cas où +les pontes voudraient jouer sur parole. + +En un clin d'oeil, les places furent prises autour de la table, et le +vicomte, à qui personne ne disputait la banque, déclara tout d'abord que +les fiches représenteraient un louis et les plaques rondes cent francs, +attendu qu'il s'agissait d'une toute petite partie. + +Paul, qui n'en avait jamais vu de si grosse, fut violemment tenté de se +lever. Une fausse honte le retint et aussi le désir de se tenir loin du +cercle féminin jusqu'au moment où madame de Ganges prendrait congé. Il +comptait que pour jouer son rôle jusqu'au bout, elle n'oserait pas s'en +aller sans son mari, qu'ils sortiraient ensemble et qu'une fois dehors, +elle ne refuserait pas de lui expliquer ce qu'il ne comprenait pas. + +Il resta donc assis et il se trouva placé de telle sorte qu'il lui +tournait le dos et que, par conséquent, il ne pouvait pas la voir. + +Il ne tarda guère, d'ailleurs, à oublier qu'elle était là. + +M. de Servon le pria de lui dire combien il voulait de jetons +représentatifs et Paul demanda la permission de jouer or sur table. Elle +lui fut gracieusement accordée et il aligna modestement devant lui les +vingt-cinq louis qui constituaient toute sa fortune. + +--Quand je les aurai perdus, je m'en irai, pensait-il. J'en serai quitte +pour demander à maman une avance sur le mois prochain; et comme ça je ne +m'emballerai pas. + +Et il fit mentalement le serment de ne pas risquer un sou sur parole. + +Cette prudence venait de lui être suggérée par un soupçon qui lui avait +traversé l'esprit. Cette maison ouverte à tout venant, cette baronne +sans baron, ces gentilshommes qui parlaient de cent louis comme il +aurait parlé de cent sous, cette table de baccarat qui se trouvait là +comme par hasard; tout ce monde et toute cette mise en scène lui étaient +tout à coup devenus suspects. + +Il était un peu tard pour s'en aviser et si ses soupçons étaient fondés, +la blonde aux yeux noirs devait être une aventurière qui ne l'avait +racolé au Luxembourg que pour l'amener dans un tripot. + +Il lui répugnait trop de croire cela et d'ailleurs, il avait fait +d'avance le sacrifice de la somme qu'il possédait. + +Il ne tenait qu'à la faire durer le plus longtemps possible. + +C'est pourquoi, au profond étonnement des autres pontes, et surtout du +vicomte, il attaqua d'un louis une banque de dix mille francs. + +Le vicomte aurait dû s'en féliciter, car il perdit cinq fois de suite et +comme Paul retirait un louis à chaque coup: + +--A ce jeu-là, vous ne vous ruinerez pas, monsieur le marquis, lui dit +ironiquement le financier qui venait de le complimenter sur le succès de +ses entreprises en Turquie. + +Paul eut honte. Il fit paroli et il gagna encore. + +Était-ce Jacqueline qui lui portait bonheur, cette Jacqueline +_emmarquisée_, dont le petit nom, qu'il savait être faux, ne lui sortait +pas de la tête? Paul était tenté de le croire. + +Il se disait pourtant qu'une petite veine, au début d'une partie, n'est +souvent que l'avant-coureur d'un désastre. + +Il voulut en avoir le coeur net, au risque d'arriver trop tôt à la fin de +son capital, et il laissa ses quatre louis qui furent doublés en un clin +d'oeil, après un triomphant abatage. + +Sa masse grossissait, mais elle n'était pas encore bien menaçante pour +le banquier, lequel gagnait d'ailleurs à tous les coups sur l'autre +tableau. + +Il souriait toujours ce grand flandrin de vicomte et cependant il était +préoccupé, non pas d'avoir perdu une dizaine de pièces de vingt francs, +mais un de ces pressentiments dont aucun joueur n'est exempt +l'avertissait que la chance se dessinait contre lui et que la partie +allait mal tourner. + +Paul était lancé maintenant et nul ne pouvait prévoir où il +s'arrêterait. + +Les seize louis se doublèrent, puis les trente-deux. Son gain dépassait +déjà le billet de mille. + +Et tout cela sur la main du financier complimenteur qui jouait du même +côté que Paul Cormier et qui encaissait une part du butin. Il n'avait +pas encore perdu un seul coup.. + +Il n'était plus tenté de rire de la façon de ponter du marquis de +Ganges. + +Le vicomte non plus ne riait pas. Il devenait même de plus en plus +sérieux, surtout quand Paul eut gagné encore le paroli de +soixante-quatre louis et, immédiatement après, celui de cent vingt-huit. + +Jamais, de mémoire de ponte, pareille série ne s'était vue nulle part. +Les coups se suivaient avec une régularité désespérante. Quand le +banquier abattait huit, le marquis abattait neuf; quand le marquis avait +le point de un, le banquier avait baccarat. + +Heureusement, Paul ne tenait pas les cartes, car on aurait pu croire +qu'il les changeait en les relevant sur le tapis. + +On l'aurait soupçonné lui qui tout à l'heure avait un instant soupçonné +la baronne et ses invités. + +Il avait maintenant plus de cinq mille francs et à la banque aux abois, +il restait tout juste de quoi tenir le coup. + +--Combien faites-vous, marquis? demanda familièrement Servon, qui avait +payé assez cher le droit de ne plus dire: «Monsieur le marquis.» + +Paul mourait d'envie de répondre: «Dix louis» et d'empocher les autres. +Cinq mille francs! il ne les avait jamais eus à la fois. C'était de quoi +faire les frais de la campagne amoureuse qu'il allait ouvrir; c'était +aussi de quoi se consoler d'un échec, si la marquise lui échappait. + +--Pas plus que la banque, reprit le vicomte. + +--Je fais le reste, après ces messieurs, dit Paul, résolu à en finir. + +Le banquier donna les cartes, regarda les siennes et annonça qu'il en +donnait. Paul s'y tint. Il avait sept et le banquier n'avait que six. + +Ce fut le coup de grâce. La banque sautait. + +Le vicomte, beau joueur, ne sourcilla point, mais il déclara en avoir +assez, et, tirant de sa poche un paquet de dix billets de mille qui +répondaient des jetons qu'il avait émis, il invita les pontes à se +partager ses dépouilles. + +Paul était le plus gros et il lui revenait plus de quatre cents louis +qu'il ramassa avec une satisfaction mal dissimulée. + +--Il faut convenir, monsieur, que vous êtes heureux partout, dit le +banquier décavé. Vous donnez un démenti au proverbe. + +Ce compliment était à l'adresse de la marquise, mais Paul ne saisit pas +tout d'abord l'allusion au célèbre dicton: «Heureux au jeu, malheureux +en femmes.» Ce gain lui montait à la tête et c'est tout au plus s'il se +souvenait que Jacqueline était là, derrière lui. + +--Moi, c'est tout le contraire, reprit gaiement M. de Servon; je suis +malheureux partout. + +C'était presque dire qu'il avait fait sans succès la cour à la marquise +de Ganges. + +Il ajouta presque aussitôt: + +--Vous me devez une revanche, monsieur le marquis... et je me sens +capable de vous la demander, séance tenante. Vous plairait-il de me +tenir quitte ou double... quatre cents louis, sur parole?... un seul +coup, à rouge ou noir? + +Paul aurait volontiers refusé. Il n'osa pas. S'il perdait, après tout, +il ne perdrait que son bénéfice et d'ailleurs, il entendait derrière lui +des bruits de chaises remuées qui lui indiquaient que des invitées de la +baronne Dozulé se levaient pour partir. + +Il aimait mieux s'en aller les mains vides que de manquer le départ de +Jacqueline qu'il comptait reconduire chez elle. + +C'était son droit de mari et il ne supposait pas qu'en public elle +refuserait sa compagnie; d'autant qu'elle devait souhaiter, autant que +lui, une explication en tête à tête. + +--Je suis à vos ordres, monsieur le vicomte, répondit-il bravement. Je +tiens ces quatre cents louis... et je dis: Rouge! + +M. de Servon avait déjà la main sur les cartes empilées. Il en tira une +au milieu du paquet et en la jetant sur le tapis: + +--Le roi de coeur! annonça-t-il. Vous avez gagné, monsieur le marquis. +Demain, les huit mille francs que je vous dois seront chez vous. + +Paul était si troublé qu'il ne prit pas garde à ce «chez vous» qui, dans +la pensée du vicomte ne signifiait pas: chez M. Cormier, étudiant, rue +Gay-Lussac, 9. Le vicomte entendait évidemment chez M. de Ganges, mari +de madame de Ganges. + +Et, alors même qu'il aurait fait attention à ce quiproquo, Paul, sous +peine de compliquer encore une situation déjà très compliquée, n'aurait +pas pu signaler l'erreur à M. de Servon. + +Du reste, il n'eut pas le temps d'y réfléchir, car la baronne Dozulé, +qui s'était sournoisement approchée de la table de jeu, se montra tout à +coup et dit, en riant, à ces messieurs: + +--Ne me prenez pas pour une trouble-fête, je vous prie. Continuez, tant +qu'il vous plaira, de faire des parolis et des bancos; permettez +seulement à mes amies et à moi d'aller dîner. Il est l'heure. + +--Vous êtes vraiment trop bonne, chère madame, s'écria le financier qui +ne demandait qu'à lever la séance, afin d'emporter son bénéfice. + +--Mais non. Je me suis fait une règle de ne jamais gêner les plaisirs +des autres, reprit madame Dozulé. Et cette chère Marcelle est dans les +mêmes principes que moi... elle pousse même le scrupule plus loin que +moi, car elle n'a pas voulu déranger son mari pour le prévenir qu'elle +s'en allait. Elle craignait de lui couper sa veine. + +--Alors, dit gaiement le vicomte, je regrette doublement que madame de +Ganges soit partie sans adresser la parole à M. de Ganges. + +C'était vrai; la marquise n'était plus là. Cormier n'eut qu'à se +retourner pour constater son absence. + +--Monsieur le marquis, continua la baronne, Marcelle m'a chargée de vous +dire qu'elle rentrait directement chez elle... et qu'elle vous +attendrait. + +Paul eut sur les lèvres une question: «Où ça?» Il se retint à temps, +mais il avait failli se trahir et Dieu sait quel effet il aurait produit +s'il s'était laissé aller à demander sa propre adresse,--l'adresse de sa +femme, ce qui revenait au même. + +Il avait évité cette faute, mais il n'en restait pas moins dans un +prodigieux embarras. Il sentait le terrain manquer sous ses pieds, et il +ne pensait plus qu'à se dérober le plus tôt possible aux interrogations +qu'il redoutait. + +Que serait-il devenu si son débiteur s'était avisé de lui demander où il +demeurait? Il serait resté court et autant aurait valu avouer tout de +suite qu'il n'était pas le marquis de Ganges et qu'il connaissait à +peine la marquise. + +Fort heureusement, le vicomte était renseigné sur ce point, ayant sans +doute été reçu chez madame de Ganges qui ne paraissait pas lui être +indifférente. + +Paul profita de son silence pour prendre congé de la baronne et des +joueurs qui semblaient disposés à user de la permission qu'elle leur +accordait de reconstituer une partie de baccarat. + +Il partit d'autant plus volontiers qu'il lui était venu une idée. Il se +disait que madame de Ganges ne pouvait pas l'abandonner dans l'impasse +où elle l'avait mis. Au moins fallait-il qu'elle le vît pour lui tracer +une ligne de conduite. + +Et fort de ce raisonnement, Paul se persuada qu'elle était allée +l'attendre quelque part, non loin de l'hôtel de la baronne, avec +l'intention de l'arrêter au passage et de conférer avec lui. Mais où +s'était-elle embusquée? Au rond-point, peut-être, à l'endroit où elle +avait quitté le fiacre où Paul était monté avec elle devant la grille du +Luxembourg. La place est banale, mais à l'heure du dîner, les +Champs-Elysées sont presque déserts. + +Paul y courut, à ce rond-point, et il n'y trouva point la marquise. +Quand et comment la reverrait-il? En ce moment, pour le savoir, il +aurait donné de bon coeur tout l'argent qu'il venait de gagner au jeu. + + + + +II + +Le Marais est un honnête quartier et la rue des Tournelles est une +honnête rue qu'on peut habiter sans rien perdre de sa _respectabilité_, +comme disent les Anglais, même quand on appartient à la bourgeoisie +aisée. + +Elle n'est pas gaie, cette voie qui ne mène à rien, mais elle a gardé +comme un parfum de l'époque lointaine où la place Royale était le centre +du Paris mondain. Les voitures n'y passent guère et les boutiques y sont +rares, mais les maisons y ont une apparence majestueuse et triste qui +fait songer au temps où des présidents au Parlement y logeaient. + +Les fenêtres sont ornées de balcons en fer forgé et les portes cochères +ont des marteaux. + +L'hiver, elle est lugubre, mais dans la belle saison, le soir, les +fillettes y jouent au volant et l'emplissent de leurs rires argentins, +pendant que les mères tricotent, assises dans de vieux fauteuils de +paille. + +Madame Cormier, née Julie Desgravettes, y demeurait depuis dix ans +qu'elle s'était retirée du commerce avec des capitaux assez ronds. + +Elle appartenait à une bonne famille parisienne et elle s'était +mésalliée en épousant sur le tard, François Cormier, facteur aux halles +et fils de ses oeuvres, car il avait commencé sa fortune en déchargeant +les voitures de marée. + +Ce brave homme, peu lettré, était mort assez jeune, et sa veuve s'était +consacrée tout entière à l'éducation de son fils Paul qu'elle adorait et +qu'elle gâtait déplorablement. + +En dépit des intentions de son père qui le destinait à être son +successeur, Paul avait voulu être avocat. Sa mère l'avait laissé faire +son droit qu'il ne faisait guère, car au bout de cinq ans, il n'avait +pas encore passé sa thèse et elle lui pardonnait ses écarts parce qu'il +était resté bon fils. Elle lui pardonnait même d'être allé planter sa +tente au quartier Latin qu'elle considérait comme un pays maudit. + +Elle espérait toujours qu'il se rangerait et elle rêvait de le marier +avantageusement, quand il serait inscrit au barreau et en passe +d'acheter une charge de notaire ou d'avoué. + +Quoiqu'elle fût du mauvais côté de la cinquantaine, cette mère trop +indulgente était encore presque jolie. Elle avait été charmante et son +fils Paul lui ressemblait beaucoup. Mais elle n'avait jamais songé à se +remarier et elle s'était complètement retirée du monde commerçant où +elle avait vécu lorsqu'elle gouvernait un grand magasin de primeurs et +de gibiers à l'enseigne du _Faisan argenté_. Quelque chose comme la +boutique de la légendaire madame Bontoux, bien connue des gastronomes +d'il y a quinze ans. + +De tous les amis de son défunt mari, elle ne voyait plus qu'un vieil +avocat consultant qui lui avait rendu d'importants services quand elle +avait quitté les affaires et réglé ses comptes. + +M. Bardin était veuf et, comme elle, il n'avait qu'un fils, beaucoup +plus âgé que Paul et beaucoup plus laborieux, car à force de travail et +par son seul mérite, il était arrivé à siéger au tribunal civil de la +Seine où il occupait les fonctions très enviées de juge d'instruction. + +Madame Cormier citait sans cesse l'exemple de ce bon sujet à Paul, +lequel n'avait pas manqué de prendre en grippe Charles Bardin qui était +pourtant un excellent magistrat et un excellent garçon. + +Ce juge, célibataire comme Paul, était trop occupé au Palais pour +fréquenter souvent chez la veuve, mais son père y dînait régulièrement, +tous les dimanches. + +Ces jours-là, c'était fête dans l'appartement que madame Cormier +occupait au deuxième étage et sur le devant d'une antique maison où +l'escalier était en pierre, et où les plafonds, hauts de quinze pieds, +montraient encore quelques traces de dorures. + +Paul y apportait un contingent de gaieté juvénile et ne s'y ennuyait pas +à écouter la conversation du bonhomme Bardin qui avait beaucoup lu, +beaucoup vu, beaucoup retenu, et qui racontait fort bien. + +Et le dîner était toujours excellent. + +De ses anciennes relations commerciales, la veuve avait gardé des +facilités d'approvisionnement dont elle faisait profiter ses convives, +en leur servant des produits recherchés. Elle possédait aussi une cave +de premier ordre qu'elle ne ménageait pas le dimanche. + +On se mettait à table à six heures et demie précises. Quand la demie +sonnait à l'horloge de Saint-Paul, M. Bardin dépliait sa serviette, et +aux trois quarts, Brigitte, la bonne à tout faire, entrait pour enlever +le potage. + +Et Paul était d'une exactitude méritoire. Il avait beau percher sur les +hauteurs du Panthéon, il apparaissait toujours cinq minutes avant la +demie. Il quittait toutes les absinthes et toutes les donzelles de son +quartier pour ne pas faire attendre sa mère qui lui en savait gré. + +Mais, enfin, tout arrive. Et il arriva que, ce dimanche de mai qui +devait marquer dans la vie de Paul, à sept heures, madame Cormier et son +ami Bardin étaient encore assis près de la fenêtre de la salle à manger, +se faisant vis-à-vis et échangeant par-ci par-là quelques mots en l'air +pour tromper leur impatience. + +La veuve s'était déjà levée dix fois pour regarder dans la rue. Bardin, +qui prisait beaucoup et particulièrement dans les cas embarrassants, +Bardin avait presque vidé sa tabatière. Brigitte ne faisait qu'entrer et +sortir, en se lamentant sur la destinée du gigot qui serait trop cuit. + +--Bardin, dit tout à coup madame Cormier, il faut qu'il lui soit arrivé +un accident. Il est peut-être malade. Si j'allais voir rue Gay-Lussac? + +--Ce serait ce que vous pourriez faire de pis, répondit sans s'émouvoir +le vieil avocat. Vous iriez en voiture et vous vous croiseriez avec lui; +à son âge, on n'est pas retardé que par les accidents. + +--Comment! vous supposez qu'il est en train de s'amuser... un +dimanche!... quand je l'attends! + +--Bah! dit Bardin, en haussant les épaules, il faut bien que jeunesse se +passe... et, entre nous, elle ne passe que trop vite, la jeunesse... +Laissez-le jeter ses gourmes, ce garçon... plus tôt ce sera fait, plus +tôt il sera mûr pour le mariage. + +--Je sais bien, mon ami, murmura la mère, toujours disposée à excuser +son Paul. Mais je me plains qu'il ne mûrit pas vite. + +--Bah!... les fruits d'arrière-saison sont les meilleurs. J'ai +quelquefois regretté que mon Charles n'ait jamais fait de sottises quand +il était jeune. + +--Vous dites ça pour me consoler. + +--Pas du tout. Je dis ça parce que je crains qu'il n'en fasse quand il +sera vieux. J'espère que non, mais n'empêche que «faut de la sagesse, +pas trop n'en faut». C'est comme la vertu. + +--Taisez-vous, Bardin. Vous finiriez par me faire rire et je n'en ai pas +envie. + +--Voyons!... voulez-vous que je vous indique le moyen de calmer vos +inquiétudes? + +--Je ne demande pas mieux, mais... + +--Le moyen, c'est de nous mettre à table. Il n'est rien de tel pour +faire arriver les retardataires. + +Et comme la bonne dame ne paraissait pas convaincue, son vieil ami +s'empressa d'ajouter: + +--Si votre fils ne vient pas, je vous promets qu'après dîner, je +pousserai jusque chez lui pour prendre de ses nouvelles. Ne me remerciez +pas, je m'en fais une fête. Voilà trois jours que je ne sors pas de mon +cabinet où je suis plongé dans l'étude d'un dossier qui m'est arrivé de +province. Il me semble que je dois exhaler une odeur de paperasse. Une +promenade hygiénique me fera du bien. Sans compter que pour moi ce sera +une joie de revoir le quartier Latin. Je n'ai plus jamais l'occasion d'y +aller. Ça me rappellera ma jeunesse. J'y ai fait mes farces, moi aussi, +il y a une quarantaine d'années. + +Les farces du bonhomme n'avaient pas dû le mener bien loin, mais c'était +une de ses manies de prétendre qu'il avait mené la vie d'étudiant +noceur, et madame Cormier, qui connaissait ce travers, s'abstenait de le +contredire. + +--Eh bien, dit-elle, dînons. Je vais appeler Brigitte pour qu'elle nous +serve... et, après le dîner, si je n'ai pas vu mon fils, j'irai avec +vous, rue Gay-Lussac. + +--Hum! grommela Bardin, qui aurait préféré y aller tout seul. + +--Oui, vous devez mourir de faim. Quelle heure peut-il bien être? + +--Pas loin de huit heures, chère amie. Il fait presque nuit et je ne +vous cacherai pas que j'ai l'estomac dans les talons. + +Bien à regret, car elle se désolait de dîner sans son Paul, la veuve se +leva et s'achemina vers la cuisine où Brigitte surveillait le rôti en +maugréant contre le gamin qui se permettait de faire attendre sa mère. + +Un roulement de voitures monta de la rue, madame Cormier courut au +balcon et s'écria joyeusement: + +--C'est lui! + +--Il arrive en fiacre! dit le vieil avocat en se mettant aussi au +balcon. La jeunesse d'à présent ne se refuse rien. De mon temps, elle +allait à pied... ou en omnibus. + +Paul, en effet, descendait d'une Victoria numérotée dont l'entrée dans +la rue des Tournelles avait fait sensation. Les concierges sortaient +pour la voir et les enfants avaient cessé leurs jeux pour la laisser +passer. + +--Eh! bien, reprit le père Bardin, vous voyez qu'il ne lui est rien +arrivé. Il a oublié l'heure, voilà tout. + +--Brigitte!... tu peux servir! cria madame Cormier, toute joyeuse. + +Paul l'avait oubliée, en effet, l'heure du dîner de sa mère et il ne +s'en était souvenu qu'après avoir cherché longtemps aux Champs-Elysées +la marquise disparue. Elle ne s'était pas montrée et il avait eu quelque +mérite à se rappeler qu'on l'attendait rue des Tournelles, car son +étrange aventure l'occupait tout entier. + +Elle lui apparaissait maintenant sous des aspects nouveaux et il ne lui +déplaisait pas trop d'y être engagé. L'erreur d'un domestique l'avait +mis dans une fausse situation, mais la marquise l'aiderait certainement +à en sortir. Elle s'était abstenue de l'attendre aux environs de l'hôtel +de son amie, mais elle ne manquerait pas de lui donner bientôt de ses +nouvelles. Tout s'éclaircirait. Il resterait à Paul l'espoir de lui +plaire et de remplacer effectivement ce mari dont il avait joué le rôle +pendant deux heures. Il lui restait aussi huit bons billets de mille +francs qui gonflaient son portefeuille, sans compter huit autres que le +vicomte lui devait. + +Il les avait loyalement gagnés à un gros joueur qui se consolerait +facilement de les avoir perdus et il n'était pas fâché de les tenir, +mais il faut lui rendre cette justice que ce gain inattendu le touchait +moins que la joie d'avoir fait connaissance avec une femme charmante qui +avait bien l'air d'appartenir au meilleur monde. + +Il débarquait, tout plein de son sujet, dans le paisible appartement de +la rue des Tournelles et s'il l'eût osé, il aurait volontiers raconté à +sa mère et au vieil avocat sa bonne fortune. Mais il n'osait pas, +sachant qu'il les affligerait tous les deux. + +--Te voilà, méchant garçon! lui dit en l'embrassant tendrement madame +Cormier. D'où viens-tu? + +--J'ai été retardé au dernier moment, balbutia Paul. + +--Dis donc que tu piochais ton quatrième examen, lui souffla le père +Bardin qui riait sous cape. + +--S'il y a du bon sens de dîner à huit heures!... tu t'abîmeras +l'estomac. + +La bonne dame ne pensait qu'à la santé de ce fils qui venait de les +faire souffrir, elle et son vieil ami, accoutumés à la régularité des +repas. + +--A table!... voici la soupe! s'écria Bardin. + +Il n'y avait qu'à obéir à cette invitation. Paul n'eut même pas la peine +d'inventer une excuse. + +Les trois convives avaient grand'faim et Paul plus que les deux autres. +Rien ne creuse comme les émotions, quand on est jeune. Il n'avait pas +encore atteint l'âge où elles coupent l'appétit. + +Il en résulta que le commencement du dîner fut silencieux. On +n'entendait que le bruit des cuillers heurtant le fond des assiettes. + +Après le potage, un verre de vieux Xérès, qui avait mûri dans les caves +du _Faisan argenté_, délia la langue de l'avocat, qui se mit à parler de +son unique rejeton, son Charles, le magistrat modèle, pour lequel il +rêvait une brillante carrière. A ce savant, à ce laborieux, il ne +manquait, pour sortir de la foule, que d'être chargé d'instruire une de +ces affaires retentissantes qui mettent en lumière les talents d'un juge +d'instruction. + +Bardin souhaitait à son fils un accusé comme Campi, cet assassin +anonyme, dont le procès venait de passionner Paris. + +A quoi madame Cormier répondait qu'elle souhaitait qu'il n'y eût jamais +de criminels à juger et qu'elle espérait bien que Paul n'aurait jamais à +demander la tête de personne, attendu qu'il n'entrerait pas dans la +magistrature. + +Paul n'avait garde de se prononcer sur ce point, car il n'était pas du +tout à la conversation. Son esprit vagabondait à une lieue de la rue des +Tournelles et du dîner, auquel, pourtant, il faisait grand honneur, car +en dépit de ses préoccupations, il ne perdait pas un coup de dent. Il +pensait qu'à cette heure la marquise de Ganges dînait peut-être seule +dans le magnifique hôtel qu'elle devait habiter, et que la baronne +Dozulé, qui avait des invités ce soir-là, leur parlait peut-être du +jeune Monsieur qu'elle avait pris pour le mari de la marquise. + +Il s'était acquitté d'un devoir en venant s'asseoir à la table +maternelle, mais il méditait de filer après le dîner vers le quartier +latin où Jean de Mirande était resté. Il était à peu près sûr de l'y +trouver, au bal de la Closerie des Lilas ou à la brasserie de la Source, +et il éprouvait le besoin de le revoir; non pas pour lui raconter son +aventure--il avait juré à madame de Ganges de n'en rien dire à son +ami--mais pour se retremper au contact de ce joyeux compagnon qui +prenait si gaiement l'existence et qui jonglait avec les soucis. + +Madame Cormier finit par s'apercevoir que son cher fils n'écoutait pas +et Bardin, qui s'en était aperçu depuis longtemps, lui dit en clignant +de l'oeil: + +--Je parie qu'il est amoureux. + +Cette fois, Paul entendit et affecta de sourire en haussant les épaules. + +--Oh! ne t'en défends pas! reprit le vieil avocat. Ça vaut mieux que +d'aller au café. + +--Oui, s'il était amoureux pour le bon motif, rectifia sagement la mère +qui n'aspirait qu'à marier son garçon de bonne heure, pour le mettre à +l'abri des dangers du célibat prolongé. + +--C'est encore un peu tôt, dit Bardin. Et puis vous savez... pour faire +un civet, il faut un lièvre... eh! bien, pour se marier, il faut une +femme... j'entends une femme aussi bien dotée par ses parents que par la +nature... et dame!... ces lièvres-là, ça ne court pas les champs... ni +même les rues de Paris. + +Paul continuait à jouer de la fourchette, sans lever les yeux. Sa mère, +qui aurait voulu l'entendre manifester des velléités conjugales, dut se +contenter de répondre à Bardin: + +--Vous devriez lui trouver ça. + +Et Bardin, qui ne restait jamais court, répliqua sans broncher: + +--Autrefois, je n'aurais pas dit: non... du temps où je voyais tant de +gens défiler dans mon cabinet. Maintenant je ne donne plus de +consultations qu'à des amis. J'ai remercié ma clientèle... un peu à +contre-coeur... j'y ai renoncé à cause de Charles... le père d'un +magistrat ne doit pas recevoir d'honoraires du premier venu. + +--Mais vous avez gardé d'excellentes relations avec vos anciens clients +et, dans le nombre, il doit s'en trouver qui ont des filles à marier. +Paul aura six cent mille francs après moi, et je lui en donnerai la +moitié le jour de la signature du contrat. + +--Avec ça et ses qualités physiques et morales, il ne tiendra qu'à lui +d'épouser une héritière... car il est plein de qualités, ce mauvais +garnement... + +--Vous êtes bien bon, monsieur Bardin, murmura Paul, en souriant. + +--Je te dis tes vérités, voilà tout. Le diable c'est que, pour le +moment, je ne connais pas d'héritières... + +--Oh! je ne suis pas pressé. + +--Je te crois sans peine, mais ta mère l'est, pressée, et si je pouvais +l'aider à te caser avantageusement, je m'y emploierais volontiers,... + +Le bonhomme s'arrêta tout à coup, en se frappant le front: + +--Mais où ai-je la tête? s'écria-t-il; décidément, je vieillis, car je +perds la mémoire... à moins que ce ne soit le Xérès de ta maman qui +m'obscurcisse les idées... verse m'en tout de même un dernier verre... +là! c'est bien... maintenant, mon garçon, j'ai ton affaire... une jeune +orpheline qui doit avoir tout au plus vingt et un ans et qui est +l'unique héritière d'une fortune de six millions. + +--C'est superbe! dit ironiquement Paul, et pour peu qu'avec cela elle +soit jolie... + +--On dit qu'elle est charmante. + +--Comment! on dit?... vous ne la connaissez donc pas? + +--Je ne l'ai jamais vue... mais j'ai vu les titres qui établissent son +droit à l'héritage en question... je sais où il est, en quoi il consiste +et ce qu'il faut faire pour qu'elle soit envoyée en possession. + +--Vous êtes admirablement renseigné. Il ne vous reste plus qu'à +m'apprendre où se trouve cette merveille. + +L'ancien avocat prit un temps, comme on dit au Palais, aussi bien qu'au +théâtre et, après cette pause, il répondit gravement: + +--Si je le savais, je t'aurais déjà présenté à elle. + +Paul, pour le coup, éclata de rire et madame Cormier fit une moue +significative. Elle trouvait mauvais que son vieil ami se permît de +plaisanter à propos du mariage de son fils. + +--Ris, mon garçon, reprit Bardin, ris tant que tu voudras. C'est très +sérieux et vous, ma chère Julie, vous avez tort de vous fâcher. Mon +héritière existe. Voulez-vous que je vous raconte son histoire? + +--Racontez, monsieur Bardin!... racontez!... dit Paul, toujours +pouffant. + +--Mon ami, ajouta madame Cormier, vous auriez dû commencer par là. + +--C'est vrai, répondit le vieil avocat, j'ai mis la péroraison avant +l'exorde, mais quand on cause à table, on ne parle pas comme à +l'audience. Je regrette ma bévue et je vais la réparer. Je la regrette +d'autant plus que je vous ai mis l'eau à la bouche et qu'il faudra en +rabattre... + +--Bon! s'écria Paul, il y a une tare... je vois ça d'ici... la jeune +héritière a commis une faute... et... + +--Pour qui me prends-tu? interrompit sévèrement Bardin. Est-ce que tu te +figures que j'ai vécu soixante ans de la vie d'un honnête homme pour me +charger à mon âge de trouver un drôle disposé à vendre son nom en +reconnaissant l'enfant d'un autre?... + +--Non, certainement, monsieur Bardin... mais... + +--Tu n'es qu'un étourneau... apprends à tenir ta langue... surtout quand +tu parles à un ami de tes parents. + +--Excusez-moi... j'avais cru que vous plaisantiez... + +--Tais-toi!... pour te punir d'avoir dit une sottise, je devrais garder +pour moi mes renseignements. + +--Mon cher Bardin, moi, je ne vous ai pas offensé, dit doucement madame +Cormier. + +Il n'en fallut pas davantage pour que le vieillard s'apaisât. + +--C'est juste, dit-il, et nous ne nous fâcherons pas pour si peu. Voici +l'histoire que je vous ai promise. Elle est peut-être invraisemblable, +mais elle est vraie. J'ai toutes les preuves entre les mains, certifiées +par un homme d'une honorabilité incontestable. + +Il y a quatre ans vivait dans un village du département de l'Hérault..., +à Fabrègues..., une brave femme que son mari avait abandonnée depuis dix +ans... elle était restée sans ressources avec une petite fille et elles +seraient peut-être mortes de faim toutes les deux si une demoiselle +d'une très bonne famille de Montpellier ne s'était intéressée à elles. +Les parents de cette demoiselle avaient, tout près de Fabrègues, un +château où ils passaient tous les étés. Ils recueillirent la petite +abandonnée et ils la firent élever avec leur fille. On n'avait aucune +nouvelle du mari. On savait vaguement qu'il était allé chercher fortune +en Californie, mais rien de plus. + +--Je devine, s'écria Paul; il l'a trouvée là-bas la fortune... il vient +de mourir et alors... + +--Alors, quoi?... ce n'était pas la peine de m'interrompre pour dire ce +que n'importe qui aurait deviné comme toi. + +Paul, ainsi rabroué, baissa le nez et ne dit plus mot. + +--Oui, le père est mort, reprit le vieil avocat, sa succession est +liquide et revient tout entière à sa fille unique. La mère aussi est +morte, deux ans avant son mari. La fille est donc bien et dûment six +fois millionnaire. Seulement... + +Et comme Bardin, encore une fois, s'était arrêté au moment le plus +intéressant, madame Cormier ne put pas s'empêcher de dire: + +--Eh! bien? + +--Seulement, on ne sait pas où elle est. + +--Comment! que nous dites-vous là! + +--La vérité, chère amie. Elle a disparu. + +--Elle est peut-être allée en Californie comme son père, ricana +l'incorrigible Paul. + +--Elle a disparu, quelques jours avant le mariage de sa jeune +protectrice qui, elle aussi, avait perdu ses parents et qui l'avait +prise chez elle comme lectrice. + +--Alors, la protectrice doit savoir où est sa protégée. + +--C'est probable, mais la protectrice a quitté le pays pour suivre son +mari à l'étranger. Et très probablement aussi, elle ignore que sa +protégée a maintenant des millions. + +--Vous le lui apprendrez. + +--Quand je l'aurai trouvée. Je la cherche. + +--Quoi! elle a disparu aussi celle-là! + +--Disparu, n'est pas le mot. Elle n'est pas de celles qui se perdent +comme cela arrive à une pauvre fille. Elle est riche par elle-même et +elle a fait un grand mariage. Mais elle n'a plus aucune attache dans son +pays d'origine et depuis qu'elle l'a quitté, elle n'a fait que voyager +avec son mari. + +J'ai demandé de plus amples renseignements à la personne qui m'a fourni +les premiers. Je les attends et, lorsque je les aurai, le plus fort sera +fait. Je me mettrai en relations avec cette dame et il faudra bien +qu'elle me dise ce qu'est devenue l'héritière... que je cherche aussi et +que je trouverai peut-être, sans que l'autre m'y aide. J'ai quelques +raisons de croire qu'elle est à Paris, l'héritière; et je m'informe. Le +diable, c'est qu'elle a dû changer de nom. + +--Alors, vous aurez de la peine à la découvrir. + +--Mon cher Bardin, dit en souriant madame Cormier, je vous avoue que je +commence à me ranger à l'avis de Paul, qui trouvait ce projet de mariage +un peu en l'air. + +--En l'air, tant que vous voudrez... il est réalisable et dans des +conditions exceptionnelles. Voilà une jeune fille qui a des millions et +qui ne sait pas qu'elle les a. Supposez que je la trouve, que je lui +présente Paul, que Paul lui plaise et qu'elle plaise à Paul... il y a +des chances, car ceux qui l'ont vue, il y a quatre ans, s'accordent à +dire qu'elle est ravissante et aussi bonne que belle... ce serait une +affaire faite... + +--Trop de suppositions, grommela Paul. + +--Resterait encore, dit sa mère, à savoir comment elle a vécu, depuis +qu'elle a quitté son pays... une enfant de seize ans, livrée à +elle-même! + +--Ce serait une enquête à faire, répondit Bardin. Je m'en chargerais et +je vous réponds qu'elle serait poussée à fond. Vous me connaissez +d'assez longue date pour savoir que je ne transige pas sur ce qui touche +à l'honneur. + +--Je le sais, mon ami, et je me fierais à vous comme à moi-même, mais je +crains bien que vous n'ayez jamais l'occasion de me donner votre avis +sur cette héritière... introuvable. + +Est-il indiscret de vous demander d'où vous sont venus ces +renseignements? + +--D'un de mes anciens confrères du barreau de Montpellier avec lequel je +suis en correspondance depuis plus de trente ans. Il m'a écrit tout +récemment et à plusieurs reprises pour me demander de le seconder dans +ses recherches. Il a été jadis l'avocat de la famille de la demoiselle +qui s'intéressait à l'orpheline et qui l'a tirée de la misère. Aussi +met-il beaucoup d'ardeur à poursuivre cette affaire. Il se propose, si +elle n'aboutit pas prochainement, de venir à Paris tout exprès, quoique, +à son âge, le voyage l'effraie un peu... Il a soixante-quinze ans, cet +excellent Lestrigou. S'il se décide, je vous demanderai la permission de +vous le présenter. + +--Comment donc!... je compte bien qu'il nous fera le plaisir de dîner +chez moi avec vous... et avec Paul qui ce jour-là, je l'espère, ne se +fera pas attendre. + +--Je jure d'être exact! dit solennellement Paul. + +--Oui, je te connais, beau masque, répliqua le père Bardin. Tu arriveras +à l'heure si tes amis et connaissances ne s'arrêtent pas en route. Mais, +j'y pense!... tu ne nous a pas dit pourquoi tu as laissé brûler le +rôti... Il était bon tout de même, mais il faut convenir qu'il était +trop cuit. + +Paul n'avait garde de dire la vérité. Il parla vaguement d'amis qui +l'avaient retenu et d'une interminable partie de billard qu'il ne +pouvait pas quitter parce qu'il gagnait. + +Paul savait que Bardin ne haïssait pas le billard et qu'il fulminait +volontiers contre le baccarat. + +--Gageons, dit le vieil avocat, que tu étais avec ton inséparable... ce +grand casseur d'assiettes qui se promène au quartier dans des costumes +de carnaval. Mauvaise compagnie, mon garçon! + +--Mais, non, je vous assure. Il aime les tenues excentriques, mais il +est très comme il faut, quand il veut l'être. Il est noble, du reste, et +il pourrait prendre le titre de comte que son père portait. Il s'appelle +Jean de Mirande. + +--Joli nom, à mettre dans une comédie. Et il fait son droit, ce +gentilhomme? Il veut donc entrer dans la basoche? + +--Je ne crois pas. Il s'est fait étudiant pour s'amuser à sa façon et +contre la volonté de tous ses proches. Je crois du reste qu'il commence +à en avoir assez et qu'il finira par s'engager dans un régiment +d'Afrique. Il est né batailleur et il ira où on se bat. + +--Grand bien lui fasse! De quel pays est-il? + +--Du Languedoc. Son oncle habite un château près du Vigan. + +--Ah! il est du Languedoc. Demande-lui donc, quand tu le verras, s'il +connaît la famille de Marsillargues. + +--Je n'y manquerai pas. Puis-je savoir en quoi cette famille de +Marsillargues vous intéresse? + +--La protectrice dont je viens de te parler était une demoiselle de +Marsillargues. + +--Quel nom baroque! + +--Plus il est baroque, mieux tu le retiendras. + +--Mais elle ne le porte plus, puisqu'elle est mariée. + +--A un mauvais sujet qui la rend, dit-on, très malheureuse. Lestrigou, +dans ses lettres, a oublié de m'apprendre comment s'appelle son mari. +Lestrigou me parle toujours d'elle sous son nom de demoiselle. C'est +celui-là que ton ami doit connaître, puisqu'il est Languedocien. Du +reste, dans sa prochaine, mon correspondant m'apprendra l'autre nom et +je te le dirai. + +--Bon! vous pouvez compter que votre commission sera faite ce soir. + +--Ce soir?... c'est donc que tu comptes finir ta soirée à Bullier; car +un dimanche, ton Mirande ne peut pas passer la sienne ailleurs. + +--Mais je vous assure que... + +--Oh! ne t'en défends pas!... j'y ai dansé jadis à Bullier. + +--Ça devait être drôle, pensa Paul Cormier qui ne voyait pas bien le +vieil avocat exécutant une tulipe orageuse. + +Madame Cormier ne soufflait plus mot. Elle rêvait à ce mariage +fantastique, mis sur le tapis par un homme en qui elle avait pleine +confiance et elle se promettait de ne pas laisser tomber dans l'eau ce +projet séduisant. Mais, pour y revenir, elle attendait d'être seule avec +Bardin. Elle voulait en parler à coeur ouvert et la présence de son fils +l'aurait gênée. + +Bardin, qui devina son intention, lui vint en aide. + +Le dîner avait marché plus vite que de coutume. On en était au café +qu'on prenait à table, et Paul venait de vider son quatrième verre d'un +remarquable cognac, de la même provenance que le vin de Xérès, servi +après le potage. + +--Tu grilles d'envie de fumer, hein? lui demanda l'avocat. + +--Oh! je sais que ça gêne maman, dit Paul. Je fumerai dans la rue, en +rentrant chez moi. + +--Et le plus tôt sera le mieux, n'est-ce pas?... Eh! bien, je lis sur la +figure de ton indulgente mère qu'elle te permet de lever la séance. +Quand tu seras parti, nous ferons tranquillement notre cent de piquet +jusqu'à dix heures et je serai encore couché avant toi, car je demeure à +deux pas d'ici. + +Le bonhomme habitait la rue des Arquebusiers, une rue dont peu de +Parisiens connaissent le nom et qui va, en faisant un coude, du +boulevard Beaumarchais à la rue Saint-Claude. + +--Et d'ici à Bullier, il y a une trotte!... il est vrai que tu vas en +carrosse, toi... Dame! quand on a des amis dans la noblesse!... + +Paul s'était levé pour embrasser sa mère et il ne fit pas semblant +d'entendre, mais l'impitoyable Bardin, reprit: + +--Parions que tu portes toute ta fortune dans ta poche. + +--Pourquoi ça? balbutia Paul, un peu décontenancé, car c'était vrai; qui +vous fait croire? + +--Le geste!... le geste révélateur! + +--Quel geste? + +--Pendant tout le dîner, tu n'as fait que tâter avec ta main la poche de +poitrine de ta redingote. Je ne m'y trompe jamais à ce geste-là. Ton +portefeuille doit être bien garni. + +--Maman m'a remis, hier, mon mois. N'est-ce pas, mère? + +La veuve fit signe que: oui, et pendant que M. Bardin riait d'aise +d'avoir été si perspicace, le jeune homme s'empressa de lui serrer la +main et de partir. + +Il en avait assez des malices de ce jurisconsulte en retraite et de ses +histoires matrimoniales. + +--Décidément, c'est un vieux fou, grommelait Paul en descendant quatre à +quatre les marches du large escalier de la maison maternelle. S'il croit +que je vais prendre des renseignements sur son orpheline égarée, il se +fourre le doigt dans l'oeil jusqu'au coude. + +L'étudiant reparaissait dans ce langage qu'il n'aurait pas osé tenir +chez sa mère, et encore moins chez la baronne Dozulé, où il avait joué +le rôle d'un seigneur qu'on attendait. + +Et le fait était que Paul se sentait revivre à l'idée de se retrouver +sur le sable des allées de la Closerie des Lilas, où il pourrait, à son +choix, rêver à Jacqueline, ou bien se distraire en joyeuse compagnie, et +où personne ne le prendrait plus pour le marquis de Ganges. + +Au bout de la rue des Tournelles, il sauta dans un fiacre découvert, +après avoir allumé un cigare, et il se fit conduire au célèbre jardin où +tant de générations des Écoles de droit et de médecine ont fait leurs +premiers pas. + +Il y arriva, juste à l'heure où la fête bat son plein et, comme c'était +dimanche, la foule était énorme: une vraie cohue où dominaient les +étudiants, mais où il y avait aussi des amateurs venus de la rive +droite, en _transfrétant la Séquane_, a écrit le maître Rabelais. + +Ceux-là, blasés sur les quadrilles payés que la _Goulue_ et _Grille +d'égout_ dansent tous les soirs au Jardin de Paris, venaient se +retremper aux sources du _cancan_, alléchés par l'espoir de voir +exécuter, bon jeu bon argent, des pas fantastiques, inventés par la +belle jeunesse française. + +Il a été de mode, un temps fut, dans les grands clubs, de s'offrir ce +divertissement, comme on allait jadis voir la descente de la Courtille. + +C'est un genre de sport que messieurs les _Copurchies_ se permettent +encore quelquefois. + +Mais Paul Cormier ne s'attendait guère à rencontrer à Bullier la fine +fleur de l'élégance parisienne. + +Il venait y chercher Jean de Mirande et sa suite, car il supposait +qu'après un plantureux dîner chez Foyot, la bande avait dû éprouver le +besoin d'aller gigotter à la Closerie. + +Le difficile c'était de les rencontrer, au milieu de ce flot de +promeneurs, de danseurs et de consommateurs, car à Bullier tous les +plaisirs sont réunis. On circule dans un jardin éclairé au gaz, on danse +dans une salle immense, aux sons d'une musique endiablée, on boit sur +les longues estrades qui l'entourent en la dominant et aussi dans les +bosquets. + +Ce soir-là, il y avait du monde partout, et justement une valse +échevelée tournoyait d'un bout à l'autre de la salle couverte, refoulant +les curieux et bousculant les gêneurs. + +Paul, qui ne tenait pas à faire là des études de chorégraphie moderne, +se rabattit sur le jardin où il comptait attendre que les évolutions +circulaires des valseurs eussent pris fin. + +Alors seulement, il pourrait se mettre en quête de Jean, avec quelque +chance de le trouver. + +Le jardin était fort encombré aussi. On s'y disputait les tables +encastrées dans des massifs de verdure et les garçons de café, portant à +bout de bras des plateaux chargés de bocks, fendaient impitoyablement +les groupes qui se permettaient d'empêcher la circulation en stationnant +dans les allées. + +Paul, la veille encore, aurait trouvé charmante cette fête dominicale. +Maintenant, il la voyait avec d'autres yeux. La joie de ces jeunes gens +lui semblait grossière; les femmes lui semblaient laides et mal +habillées. + +Et ce n'était pas l'argent gagné au jeu qui changeait ainsi son optique; +c'était l'image de Jacqueline qu'il avait sans cesse devant ses yeux et +qui, par l'effet de la comparaison, lui faisait prendre en dégoût les +pitoyables drôlesses du quartier. + +Il n'était pas l'amant de cette merveilleuse marquise; et tout au plus +espérait-il le devenir; mais il était déjà son complice, puisqu'il +partageait avec elle un secret qu'elle était intéressée à cacher. + +C'était assez pour qu'il se crût fait d'un autre bois que les camarades; +Jean de Mirande, excepté. + +Celui-là était du même monde que madame de Ganges; il ne le fréquentait +pas, ce monde aristocratique, mais il y était né et quoi qu'il affectât +d'en faire fi, il était homme à comprendre certaines nuances qui +échappaient complètement aux autres habitués de la Closerie. + +Paul le cherchait donc, quoique bien décidé à ne pas lui faire de +confidences, et ce ne fut pas lui qu'il rencontra. + +Au détour d'une allée, Paul se trouva presque nez à nez avec un monsieur +qui venait en sens inverse et qui s'écria: + +--Vous, ici, monsieur le marquis! + +Ce monsieur, c'était le vicomte de Servon, aussi étonné de la rencontre +que Paul Cormier l'était de le trouver là. + +Le vicomte, toujours poli, aborda courtoisement son heureux adversaire +du baccarat, mais sa figure exprima un autre sentiment que l'étonnement. +Ses yeux disaient clairement: «Eh bien?... et votre femme?» + +Paul comprit. Il y avait dans le regard qui tomba sur lui toute une +série d'interrogations que le vicomte était trop bien appris pour +formuler en paroles. + +Il voulait dire, ce regard clair et légèrement ironique: «Quoi! vous +êtes arrivé ce soir, d'un long voyage; vous avez à peine eu le temps de +voir votre charmante femme et au lieu de passer la soirée avec elle, +vous venez vous divertir dans un bal d'étudiants!» + +Paul était même tenté d'y lire quelque chose comme ceci: «Très bien. On +pourra essayer de la consoler cette belle marquise que vous délaissez +ainsi.» + +Mais il ne s'agissait pas de deviner les intentions de M. de Servon; il +s'agissait de se tirer immédiatement d'une situation plus +qu'embarrassante et Paul ne pouvait s'en tirer que par un mensonge. + +Il lui en coûtait, car jusqu'alors, il n'avait pas menti, dans le sens +littéral du mot. Il s'était laissé traiter de marquis de Ganges et +présenter comme tel par la baronne Dozulé, mais il n'avait rien dit qui +pût faire croire que ce nom et ce titre lui appartenaient. + +Maintenant, il se trouvait pris dans un engrenage. Sous peine de passer +pour l'amant de Jacqueline, il fallait mentir, non plus en se taisant, +mais en inventant une explication de sa présence à Bullier. + +Le diable s'en mêlait. Il maudissait ce vicomte qui s'était avisé de +traverser les ponts au lieu de chercher à se refaire en taillant un +baccarat dans les salons de son club. Mais il était obligé de répondre, +et il répondit, en allant au-devant des questions qu'il prévoyait. + +--Vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici, surtout ce soir, +n'est-ce pas, monsieur? commença-t-il d'un ton dégagé. Je pourrais vous +dire, comme le doge de Gênes, à Versailles... ce qui m'étonne le plus, +c'est de m'y voir. Figurez-vous que ma femme, qui ne savait pas que +j'arriverais à Paris aujourd'hui, avait accepté une invitation à dîner +chez une de ses amies. Elle voulait lui écrire pour se dégager. J'ai +exigé qu'elle y allât. Elle y passera la soirée. J'ai dîné seul... au +restaurant... et ne sachant que faire après, je suis venu, en me +promenant et en fumant d'innombrables cigares, jusque dans ce quartier +excentrique. J'ai entendu la musique de ce bal et l'envie m'a pris d'y +entrer. Je crois que je n'y resterai pas longtemps. + +Pour une explication improvisée, celle-là n'était pas trop mauvaise, et +Paul s'empressa d'essayer d'une diversion. + +--Mais vous-même, monsieur, reprit-il, par quel hasard?... + +--Mon Dieu! c'est bien simple, dit le vicomte; j'ai dîné au club... +j'espérais y trouver une partie, mais il fait si beau que tous les +dîneurs ont pris leur volée en sortant de table... nous nous sommes +trouvés trois à fumer sur le balcon... pas moyen seulement d'organiser +un whist à quatre et je n'aime pas à jouer le _mort_... nous avons +décidé, d'un commun accord, de fréter un cab et de nous faire conduire à +la Closerie des Lilas. C'est assez canaille, ce bastringue, mais on y +découvre quelquefois des femmes nouvelles... + +--Pas souvent, murmura Paul qui savait à quoi s'en tenir sur ce point. + +--Je vois, monsieur le marquis, que vous connaissez l'établissement... + +--J'y suis venu autrefois, comme tout le monde. + +--Oh! je pense bien que vous ne le fréquentez plus. Madame de Ganges s'y +opposerait et... vous perdriez trop au change. Moi qui n'ai pas le +bonheur d'être marié à une femme charmante, j'y viens de temps à autre +avec des amis... et il m'est arrivé d'y faire des trouvailles... il y a +encore ici quelques jolies filles qui ont sur les horizontales de la +rive droite l'avantage d'être jeunes... on en est quitte pour les +décrasser avant de les lancer. + +Cormier s'apercevait que le vicomte était un viveur à outrance et il +s'en réjouissait, parce qu'il espérait que ce chercheur de débutantes +allait bientôt le quitter pour se mettre en chasse. + +--Je viens d'en suivre une qui en valait la peine, reprit M. de Servon. +Elle m'a planté là pour se pendre au bras d'un grand diable qui porte +des bottes molles, un pantalon collant et un chapeau pointu. Il paraît +qu'ici c'est le suprême _chic_. + +Paul était sur les épines, car à ce signalement, il avait reconnu son +ami Jean et il tremblait que Jean ne vînt déranger son colloque avec le +vicomte et patauger à travers son marquisat de carton, comme un éléphant +dans un magasin de porcelaines. + +Mais Jean était sans doute occupé à abreuver dans la salle couverte ses +invitées de chez Foyot, et M. de Servon continua ainsi: + +Mes deux amis du club sont partis sur une autre piste. Je ne sais s'ils +auront plus de chance que moi, mais je les attends ici et je serai bien +heureux, monsieur le marquis, de vous les présenter. + +Cela ne faisait pas du tout l'affaire de Paul Cormier qui balbutia: + +--Je serais charmé, moi aussi, de connaître ces messieurs, mais... + +--Eux, vous connaissent de réputation. Ils savent qu'après avoir mené la +grande vie, vous avez abordé les affaires à l'âge où d'autres perdent +encore leur temps au club et au foyer de la danse. Et les grandes +affaires vous ont réussi, comme elles réussissent toujours aux hommes +intelligents et hardis. Vous pouvez songer maintenant à jouir de vos +succès... votre place est marquée dans notre monde parisien où jusqu'à +présent vous vous êtes peu répandu, je crois. + +--Oh! très peu! dit vivement Paul, enchanté du prétexte que lui +fournissait le vicomte pour expliquer son ignorance des hommes de ce +monde-là. + +--J'ai bien vu, chez la baronne, que vous vous trouviez sur un terrain +nouveau pour vous, reprit obligeamment le vicomte. Vous ne la +connaissiez pas, je crois, cette chère baronne? + +--Pas du tout, et elle m'a accueilli comme si j'étais de ses amis. + +--Oh! c'est une excellente femme, et d'ailleurs elle est liée avec +madame de Ganges que tout le monde aime et respecte. + +Paul s'inclina par politesse, mais au fond, il n'était pas fâché +d'apprendre qu'on respectait sa Jacqueline. + +--Quand vous connaîtrez madame Dozulé, vous verrez qu'elle n'a pas sa +pareille pour former un salon... car madame de Ganges, qui s'abstenait +de recevoir pendant que vous étiez loin de Paris, va certainement ouvrir +sa maison, l'hiver prochain. J'avoue que nous y comptons un peu... et ce +serait vraiment dommage de ne pas utiliser votre bel hôtel de l'avenue +Montaigne, qui semble avoir été construit tout exprès pour y donner des +fêtes. + +--Il paraît que j'ai un hôtel, avenue Montaigne, se dit Paul, c'est bon +à savoir. Je ne serai plus embarrassé pour retrouver Jacqueline, si elle +ne me donne pas de ses nouvelles. + +--Voici mes amis du club, dit tout à coup M. de Servon. Ils reviennent +bredouille, je crois... Mais non, ma foi!... ils sont suivis de près par +deux jeunes personnes qui m'ont tout l'air d'avoir accepté un souper au +café Anglais. + +--Ça les changera... mais je me reprocherais de vous retenir... + +--Oh! je serai de la fête... le temps de vous mettre en relations avec +ces messieurs et je vous demanderai la permission de vous quitter. +Voulez-vous seulement venir avec moi à leur rencontre? + +Paul, qui voyait avec joie arriver le moment de la séparation, suivit le +vicomte, qui l'amena en face des deux clubmen et procéda immédiatement +aux présentations, en commençant par ses amis: + +--Monsieur le comte de Carolles!... Monsieur Henri de Baffé!... + +Puis, presque aussitôt: + +--Monsieur le marquis de Ganges, reprit-il en élevant la voix, comme +pour mieux marquer l'importance du personnage. + +Cette cérémonie, assez inusitée au bal Bullier, se passait non loin de +l'entrée de la salle couverte et tout près d'une espèce de tonnelle de +feuillage où étaient attablés un monsieur et trois femmes qui, à en +juger par leur tenue et leurs allures, devaient être des dévergondées de +la pire espèce. + +Le monsieur, au contraire, avait l'air d'un homme du monde, mais il +était complètement ivre. + +La table, couverte de bouteilles vides, attestait qu'il ne s'était pas +grisé seulement de paroles et de bruit. + +Au moment où M. de Servon venait de présenter le faux marquis, ce +monsieur se leva, en montrant le poing au groupe des clubmen. Une de ses +tristes invitées le força à se rasseoir en le tirant par le pan de sa +redingote, mais il continua de gesticuler en criant: + +--Qu'est-ce qu'il dit? Est-ce à moi qu'il en a? + +Le présenteur et les présentés ne firent aucune attention à ce pochard +qui, à la Closerie, n'était pas seul de son espèce. Ils échangèrent de +brèves politesses avant de se séparer et le vicomte prit congé de Paul +en lui disant: + +--A l'honneur de vous revoir, monsieur le marquis. + +Ces messieurs venaient de s'éloigner avec leurs deux recrues féminines, +lorsque Jean de Mirande déboucha de la salle de bal, en nombreuse +compagnie. + +Tout tournait au gré des désirs de Paul qui ne craignait rien tant que +de se trouver pris entre son vieil ami du quartier et ses nouveaux amis +du club. + +--Marquis! persistait à grommeler l'ivrogne; je vais t'en donner, moi, +du marquis de Ganges! + +Paul Cormier n'entendit pas cette menace qui se confondit avec un +grognement et il ne se douta nullement qu'elle s'adressait à lui. + +Il était tout à la joie d'avoir évité l'explication qui eût été la +conséquence forcée de la rencontre avec Jean, si Jean était survenu une +minute plus tôt. + +Il arrivait, ce brave Jean, escorté de ce qu'il appelait sa maison +civile et militaire, c'est-à-dire des quatre donzelles qu'il venait de +régaler chez Foyot et d'une demi-douzaine d'étudiants recrutés dans le +bal et largement abreuvés à ses frais. + +Lui aussi, il était non pas ivre, car il portail le vin comme pas un, +mais outrageusement gris. Il marchait encore droit, et il avait toujours +la parole facile; seulement les yeux lui sortaient de la tête, et Paul, +qui le connaissait bien, vit tout de suite qu'il était très surexcité. + +Et quand cela lui arrivait, il était capable de toutes sortes +d'extravagances. Paul le savait et bénissait d'autant plus le ciel qui +avait inspiré au vicomte de Servon l'idée d'emmener ses amis. + +--Te voilà, joli lâcheur, lui cria Mirande, du plus loin qu'il +l'aperçut. Était-elle bonne la soupe de ta maman? Et le bouilli? Et le +petit _ginglet_ pour arroser tout ça? Si tu étais venu avec nous, tu +aurais mangé de la bisque et bu du Clicquot. Demande plutôt à ces dames. +Mais je te tiens, maintenant, et tu vas finir ta nuit avec nous... nous +souperons chez Baratte, aux Halles. + +Cormier admirait à part lui les effets du vin de Champagne qui inspirait +de tels projets au dernier rejeton d'une famille de la vieille-roche et +il était assez disposé à prendre la chose gaiement. Mirande, ce soir-là, +ne pouvait lui être bon à rien et Paul n'était pas pressé de s'acquitter +de la commission dont l'avait chargé le père Bardin, emporté par son +zèle matrimonial. + +Il craignait seulement que le bal ne finît pas sans bataille. Mirande, +quand il se mettait dans ces états-là, avait le louis facile et le coup +de poing aussi. Pour peu qu'on l'agaçât, il en venait aux voies de fait +et il arrivait que la fête se terminait au violon. + +Paul, qui n'avait pas envie de l'y suivre, méditait déjà de le calmer et +de le ramener tout doucement à son domicile du boulevard Saint-Germain +où il pourrait se coucher et cuver son vin jusqu'au lendemain. + +Le diable c'était que le reste de la bande avait perdu toute notion du +respect qu'on doit à l'autorité qui veille sur la tranquillité des bals +publics. Ces dames avaient déjà failli se faire mettre à la porte en +levant la jambe plus haut que le casque du municipal de service. Véra, +la nihiliste, poussait des cris séditieux. Il est vrai qu'elle les +poussait en russe et que personne ne les comprenait, mais les étudiants +qui complétaient le cortège de Jean bousculaient tout le monde et +faisaient un tapage infernal. + +Paul, malgré tout, espérait encore que la soirée s'achèverait +pacifiquement. Il comptait sans le pochard qui l'avait déjà interpellé +du fond de la tonnelle qu'il occupait avec trois créatures. Elles +avaient essayé de le contenir, mais il s'était arraché de leurs pattes +et il vint se planter devant Paul Cormier, les bras croisés, le chapeau +rejeté sur la nuque et les cheveux en coup de vent. + +--D'où sort-il celui-là? grommela Mirande en toisant l'intrus qui lui +dit brusquement: + +--Ce n'est pas à vous que j'ai affaire... c'est à celui-ci. + +--A moi? demanda Paul, stupéfait. + +--Oui, à vous. Pourquoi vous faites-vous appeler le marquis de Ganges? + +Paul pâlit et ne répondit pas. Il comprenait que cet homme avait entendu +les présentations, mais il ne devinait pas en quoi elles pouvaient +l'avoir offensé. + +--Êtes-vous fou? demanda Mirande à l'ivrogne, dont l'attitude agressive +commençait à l'irriter. + +--Je ne suis pas fou et je suis parfaitement sûr d'avoir bien entendu. +Encore une fois, pourquoi, vous, le petit blond, pourquoi avez-vous pris +un nom qui ne vous appartient pas? + +Êtes-vous le marquis de Ganges, oui ou non? + +--Qu'est-ce que ça vous fait? riposta Mirande, exaspéré par cette +insistance tenace qui est particulière aux gens ivres. + +--Ce que ça me fait? Vous voulez le savoir? C'est moi qui suis le +marquis de Ganges. + +--Possible! ricana Jean. Vous n'en avez pas l'air. + +--Je ne vous parle pas. Je parle à cet homme qui s'obstine à ne pas me +répondre... et je lui répète qu'il s'est permis de prendre mon nom, que +je veux savoir pourquoi et que s'il persiste à refuser de me le dire, je +vais le souffleter. + +Paul leva le bras, pour prendre les devants, mais Mirande fut plus +prompt que lui. + +--Après moi, s'il en reste, cria-t-il en appliquant sur la joue du +réclamant une maîtresse gifle. + +Ce fut le signal d'un tumulte effroyable. Les filles qui buvaient tout à +l'heure avec le souffleté s'enfuirent en criant comme si elles avaient +reçu le soufflet. Les amis et les amies de Jean arrivèrent pour lui +prêter main-forte au cas où le battu essaierait de rendre coup pour +coup. Jean s'était mis en posture de boxer et tout faisait prévoir qu'un +combat acharné allait s'engager entre ces deux hommes, ivres tous les +deux et aussi furieux l'un que l'autre. + +On accourait de tous les côtés du jardin et il y avait déjà des gens qui +montaient sur des chaises pour mieux voir. Pour un peu ils auraient +fait: Kss!... kss!... + +Le plus ennuyé de tous les acteurs de cette scène, c'était Paul Cormier, +qui était la cause de la querelle et qui, faute de présence d'esprit, +avait laissé son ami usurper le premier rôle, un rôle qui pouvait le +mener sur le terrain. + +Mais ceux qui comptaient sur le spectacle d'une belle lutte à coups de +poing furent complètement volés. + +Soit que le souffleté vît qu'il ne serait pas le plus fort, soit qu'il +trouvât au-dessous de sa dignité d'engager un pugilat, il s'abstint de +se jeter sur son adversaire, et il lui dit avec un sang-froid +surprenant: + +--Maintenant, monsieur, ce n'est plus à votre ami que j'ai à faire, +c'est à vous et vous me rendrez raison de l'outrage. + +Le soufflet l'avait non seulement dégrisé, mais transfiguré. L'ivrogne +avait maintenant l'attitude et le ton d'un gentleman, brutalement +offensé. + +--Quand il vous plaira, répliqua Mirande. Je vais vous donner ma carte. + +--Pas ici, je vous prie. Voici les sergents de ville qui arrivent. Je ne +veux pas être mis au poste et je suppose que vous tenez aussi à éviter +ce dénouement ridicule. Veuillez sortir avec moi et vos amis... y +compris monsieur...--le souffleté désignait Paul--j'ai un autre compte à +régler avec lui. Mais venez avant qu'on nous entoure... nous nous +expliquerons dehors. + +--Je ne demande pas mieux. + +Trois des étudiants qui escortaient Mirande s'esquivèrent. Ceux-là, +comme Panurge, craignaient les coups naturellement. Les trois autres +restèrent. Les femmes s'étaient perdues dans la foule, aussitôt après la +gifle. Mirande ouvrit la marche et on lui fit place. Son encolure et ses +biceps imposaient le respect aux curieux et les sergents de ville, +enchantés de n'avoir pas à intervenir, laissèrent passer le groupe, +subitement apaisé. + +Une paix provisoire ou plutôt une trêve, commandée par la crainte de la +police, qui n'est pas tendre aux étudiants. + +Le Monsieur, dégrisé, était un homme jeune et élégamment tourné, dont +les traits distingués semblaient avoir été altérés par des débauches +prolongées. L'ivresse habituelle y avait mis sa marque. Ce n'était pas +la physionomie d'un raffiné de vices comme le vicomte de Servon. Il y +avait de cela avec un peu d'abrutissement en plus. Paul se représentait +ainsi le _pâle Rolla_ d'Alfred de Musset, ce Rolla qui n'était autre que +le poète lui-même. + +D'où venait cet homme, évidemment tombé de haut dans de crapuleuses +habitudes? Qu'était-il venu faire à ce bal avec des filles de bas étage? +Et quel vertige l'avait poussé à planter là des créatures pour +apostropher Paul, à propos d'un nom prononcé, un nom qui ne devait jouir +d'aucune notoriété à la Closerie des Lilas? + +Avait-il été pris subitement d'un accès de folie? Mirande en était +convaincu et il le lui avait dit. + +Paul aurait voulu le croire, mais tout en se demandant avec inquiétude +comment cette nouvelle aventure allait finir, il ne pouvait pas +s'empêcher de douter que cet homme fût fou, et il se disait: + +--Si pourtant c'était le vrai marquis de Ganges! + +Cette idée ne fit que traverser le cerveau de Paul Cormier et tout +semblait indiquer qu'elle ne valait pas la peine qu'il s'y arrêtât. + +Quelle apparence en effet que le marquis de Ganges, au retour d'un long +voyage, s'en allât _faire la noce_--c'était le vrai mot--au bal Bullier, +avec des créatures, au lieu de débarquer dans son hôtel de la rue +Montaigne où sa charmante femme l'attendait? + +Si bas tombé que soit un gentilhomme, il ne s'affiche pas ainsi et +d'ailleurs Cormier n'avait aucune raison de croire que le mari de +Jacqueline fût un marquis déchu. Au contraire, on parlait de ses succès +financiers, des grandes entreprises qui venaient d'augmenter sa fortune +déjà considérable. + +Donc, ce pochard subitement dégrisé n'était pas, ne pouvait pas être le +marquis de Ganges. + +Alors, pourquoi s'était-il fâché quand il avait entendu donner ce nom et +ce titre à un monsieur qui passait? + +C'était à n'y rien comprendre et Paul Cormier y renonça. Mirande, lui, +ne se creusait pas la tête à deviner cette énigme. Il avait souffleté un +insolent qui menaçait son ami. Il lui devait une réparation et il ne +demandait pas mieux que de la lui accorder. Un soufflet vaut un coup +d'épée, c'était une de ses maximes favorites. Et il ne sortait pas de +là. + +Il y avait longtemps qu'il n'était allé sur le terrain et il n'était pas +homme à manquer une si belle occasion de se refaire la main. + +Les trois étudiants qui l'avaient suivi étaient trois bons jeunes gens +qui ne s'étaient de leur vie battus qu'à coups de poing et qui n'avaient +jamais mis les pieds dans une salle d'armes. Ils suivaient Mirande, +parce que Mirande était le chef incontesté des tapageurs du quartier et +ils étaient bien persuadés que l'affaire se terminerait autour d'un bol +de punch. + +Le groupe sortit sans autre incident de cette Closerie où on échange +plus de horions qu'on n'y cueille de lilas. + +L'orchestre venait de donner le signal d'un nouveau quadrille; danseurs +et danseuses y couraient, sans plus s'occuper des suites d'une dispute, +comme on en voit à Bullier, à peu près tous les soirs. + +Le problématique marquis marchait en tête, comme de juste, puisque +c'était lui qui avait proposé de sortir pour régler cette affaire +d'honneur, où l'honneur n'était pas en cause, car il s'agissait d'une +querelle entre deux ivrognes, dont l'un avait eu la main trop leste. + +Ce giflé susceptible emmena les autres, sous les arbres, beaucoup plus +loin que la statue du maréchal Ney, au milieu d'un carrefour désert, où +ces messieurs pouvaient conférer tout à leur aise, sans craindre d'être +dérangés. + +Paul Cormier qui ne souhaitait la mort de personne, prit le premier la +parole et ce fut pour prêcher la conciliation. + +--Messieurs, dit-il, il n'y a dans tout cela qu'un malentendu... dont +j'ai été la cause, bien involontairement... et tout peut s'arranger. + +--Plus maintenant, interrompit le soi-disant marquis. + +--Pourquoi donc pas?... J'exprime tout haut et devant témoins le regret +d'avoir été l'occasion d'une querelle sans motif sérieux. Entre honnêtes +gens, on ne se coupe pas la gorge pour un mot dit en l'air. + +--Et le soufflet?... Il n'était pas en l'air, le soufflet. Il est encore +marqué sur ma joue. + +--Un mouvement de vivacité... que mon ami regrette, j'en suis sûr. + +Mirande s'abstint de confirmer cette appréciation de Paul et son air +disait assez qu'il ne se repentait pas du tout de ce qu'il avait fait. + +--Bien obligé! répondit l'offensé. Demandez-lui donc s'il veut tendre la +joue pour que je lui rende ce qu'il m'a donné. + +--Je ne vous conseille pas d'essayer, ricana Mirande. + +--Soyez tranquille!... je veux autre chose... je veux vous tuer... + +--Comme ça!... tout de suite!... vous attendrez bien jusqu'à demain... +et d'abord, je ne me bats pas en duel avec le premier venu. Commencez +par me dire qui vous êtes. + +--Je vous l'ai déjà dit. Je suis le marquis de Ganges... et il est +probable que je vous ferai beaucoup d'honneur, en croisant le fer avec +vous, car je ne vous connais pas et... + +--C'est mon nom qu'il vous faut?... Je m'appelle Jean de Mirande et je +descends des comtes de Toulouse. Ça vous suffit-il? + +--Je m'en contenterai. Je serais mal fondé à vous demander de me montrer +vos titres, car je suppose que vous ne les avez pas dans votre poche. + +--Je les montrerai demain aux témoins que vous m'enverrez. + +--Demain! s'écria le souffleté. Vous voulez rire, je pense!... Alors, +vous croyez que je garderai ma gifle jusqu'à demain? Rayez cela de votre +programme, monsieur le descendant des comtes de Toulouse. C'est la +première que je reçois de ma vie. Je ne veux pas aller me coucher avec. +Il n'y a que les lâches qui renvoient un duel au lendemain, quand +l'offense ne peut se laver qu'avec du sang. + +--Parbleu! je ne demande qu'à m'aligner, mais je ne peux pourtant pas +m'aligner, séance tenante, sous un bec de gaz. D'abord, pour se battre, +il faut des témoins et des épées. + +--Des témoins? deux de ces messieurs m'en serviront. + +--Bon!... et des armes? + +--Vous devez avoir dans ce quartier un ami qui possède une paire de +fleurets. Nous en serons quittes pour les démoucheter. + +--J'ai chez moi des épées de combat, s'empressa de dire un des +étudiants, un imberbe qui en était à sa première année de droit. + +Cet âge ne rêve que plaies et bosses. + +--Et je demeure à deux pas d'ici... faubourg Saint-Jacques... en face du +Val-de-Grâce. + +--Merci, monsieur, dit gravement le marquis. + +A son attitude et à son langage, Cormier commençait à croire qu'il +l'était tout de bon, marquis, et s'il était vraiment le mari de madame +de Ganges, cela compliquait beaucoup la situation. + +--Il ne nous reste plus qu'à trouver un terrain propice, reprit ce +gentilhomme entêté. + +--Et à attendre qu'il soit jour, dit ironiquement Mirande. + +--Pourquoi?... Il fait un clair de lune superbe. + +--Le duel pourrait avoir lieu dans ma chambre, proposa le jeune +étudiant, altéré du sang... des autres. + +--Je ne dis pas non, répliqua l'offensé irréconciliable. + +--Voyons! voyons, messieurs! s'écria Paul Cormier, tout cela, je pense, +n'est pas sérieux; vous n'allez pas, de gaîté de coeur, vous exposer à +passer en cour d'assises, si cette rencontre absurde se terminait par la +mort d'un des deux adversaires. Battez-vous, si vous y tenez, mais +battez-vous régulièrement. Je vous déclare, pour ma part, que je refuse +d'être témoin dans un duel entre quatre murs et même dans un combat de +nuit. + +--Eh bien! nous nous contenterons de trois témoins. Deux suffiraient à +la rigueur. + +--Ah! ça, vous êtes donc enragé, vous, dit Paul. + +Pour toute réponse, le giflé mit son doigt sur sa joue. + +Et Paul comprit qu'il ne ferait pas entendre raison à ce diable d'homme. + +Marquis ou non, ce pochard, complètement et subitement dégrisé, savait +très bien ce qu'il disait et surtout ce qu'il voulait. + +Et Mirande, toujours surexcité, n'était pas disposé à faire cause +commune avec son ami pour empêcher la rencontre. Elle lui plaisait par +son étrangeté même; il pensait à la première scène du roman de Dumas où +les trois mousquetaires vont ferrailler derrière le Luxembourg et il se +faisait une fête de mettre flamberge au vent, comme eux, pour vider au +pied levé, une querelle ramassée par hasard. + +Paul, qui ne renonçait pas encore à l'espoir de faire avorter le duel, +chercha un biais et crut l'avoir trouvé. + +Il pensait que s'il pouvait seulement gagner du temps, les têtes +finiraient peut-être par se calmer et il dit au marquis: + +--Vous ne voulez absolument pas attendre jusqu'à demain la réparation +que monsieur vous doit et qu'il ne refuse pas de vous accorder? + +--Non... et s'il persistait à demander un délai, je le tiendrais pour un +lâche. + +--Pas d'injures, monsieur!... et faites-moi la grâce de m'écouter, ou +bien je croirai qu'en nous imposant des conditions inacceptables, vous +cherchez à éviter ce duel. + +L'offensé protesta d'un geste, mais il écouta. Et Paul reprit: + +--Nous y sommes, à demain... attendu qu'il est minuit. Et nous sommes à +la fin de mai. A trois heures, il fera jour ou du moins on y verra assez +clair pour échanger des bottes sans s'éborgner. Vous pouvez bien +attendre trois heures. + +--Tiens! c'est une idée! s'écria Mirande qui se laissait toujours +séduire par l'imprévu. + +--Trois heures, c'est long, grommela le marquis. Et puis, je prétends ne +pas quitter monsieur, jusqu'à ce qu'il m'ait rendu raison. + +--Et qui vous parle de le quitter? Je compte bien que nous ne nous +séparerons pas jusqu'au lever de l'aurore, dit Paul Cormier. + +--Originale, ton idée, dit Mirande; mais nous ne pouvons pas battre le +pavé de Paris, pendant trois heures. + +--Nous monterons chez moi et nous ferons du punch au kirsch, s'écria +l'étudiant de première année. + +--Pourquoi ne proposes-tu pas, pendant que tu y es, d'aller souper tous +ensemble? demanda Paul en haussant les épaules. Il ne s'agit pas d'un de +ces duels qui ne sont que des prétextes à godaille. Tu vas monter chez +toi, tout seul, tu y prendras tes épées de combat... elles ne t'ont +jamais servi, je suppose. + +--Elles sont toutes neuves. C'est un cadeau que m'a fait mon cousin qui +est sous-lieutenant de dragons. + +--Très bien! C'est ce qu'il nous faut. Tu les apporteras dans leur +enveloppe et nous nous acheminerons tout doucement vers les +fortifications. Je connais un endroit où nous ne serons pas dérangés... +sur le boulevard Jourdan, à gauche de la porte d'Orléans. + +--Mais nous y serons dans trois quarts d'heure, à la porte d'Orléans, +grommela Mirande, et s'il faut battre la semelle sur le chemin de ronde, +en attendant le jour, je n'en suis pas. + +--Je sais dans ces parages un cabaret qui reste ouvert toute la nuit. Ou +y vend la goutte aux maraîchers en route pour les halles. + +--Et on nous la vendra aussi, n'est-ce pas? Merci! On nous prendrait +pour ce que nous sommes... des gens qui viennent se rafraîchir d'un coup +de pointe... et le cabaretier irait prévenir les sergents de ville. Je +n'ai pas envie de me déranger pour rien. + +--Ni moi non plus, dit le souffleté. + +--J'aime encore mieux fumer des pipes sur un bastion, reprit Mirande. Il +ne fait pas froid et je n'ai pas envie de dormir. + +--Je me range à l'avis de mon adversaire, appuya le marquis. + +Les trois autres témoins opinèrent dans le même sens et l'un d'eux qui +étudiait la médecine eut soin d'ajouter, assez mal à propos, qu'il avait +dans sa poche sa trousse de chirurgie. + +Toute cette jeunesse était prête à aller là comme à une partie de +plaisir. Le marquis restait résolu à en finir le plus tôt possible et +Mirande, maintenant, se montrait aussi impatient que lui. Paul Cormier +se trouvait être le seul homme raisonnable de la bande, lui qui +d'ordinaire ne brillait pas par la prudence. + +Le sort en était jeté. On allait se battre dans des conditions +extravagantes et il n'y avait guère que Paul qui se préoccupât des +conséquences de ce duel insensé. + +On s'achemina vers le faubourg Saint-Jacques, deux à deux, le souffleté +en tête avec l'étudiant aux épées. + +Mirande s'arrangea pour rester en serre-file avec son ami Paul qu'il +n'avait pu interroger en tête à tête depuis le commencement de la +querelle et qui ne lui en laissa pas le temps, car il lui dit aussitôt: + +--Mon cher, je ne te comprends pas. Quelle lubie t'a pris de frapper cet +homme qui ne s'adressait pas à toi? Nous voilà tous embarqués dans une +sotte affaire... + +--Ah! parbleu! s'écria Jean, tu me la bailles belle! C'est toi qui t'es +pris de bec avec ce pochard et tu viens me reprocher de t'avoir évité le +soufflet qu'il te destinait! + +--Je ne te reproche pas cela. Je te reproche de lui en avoir donné un +qui a rendu le duel inévitable. + +--Et puis, qu'est-ce que c'est que cette histoire?... Ce marquis de +Ganges qui prétend que tu lui as volé son nom?... Est-ce vrai? + +--Pas du tout. Il a entendu de travers. + +--Et tu ne le connais pas?... + +--Je ne l'ai jamais vu, quand il s'est levé pour m'interpeller +grossièrement. Je l'ai pris d'abord pour un fou. + +--Moi aussi, mais je me suis aperçu qu'il ne l'est pas. Je commence même +à croire qu'il est bien marquis, quoi qu'il n'en ait pas l'air. Il y a +là dessous quelque chose que je ne comprends pas. Ma foi! Tant pis pour +lui, si je l'embroche. Il n'avait qu'à se tenir en repos. + +--Je te conseille de le ménager, sur le terrain. Si tu le tuais, nous +nous trouverions tous dans un très mauvais cas. + +--Oh! je ne tiens qu'à lui donner une leçon. Il est brave, après tout. +Un autre aurait reculé devant une rencontre où il n'a personne pour +l'assister et c'est lui qui l'a exigée. Ce marquis doit avoir beaucoup +roulé. Il n'y a que les déclassés pour se jeter tête baissée dans une +aventure pareille. + +--Toi qui connais le monde de la noblesse, puisque tu en es, avais-tu +déjà entendu parler d'un marquis de Ganges? + +--Jamais... j'ai bien lu autrefois, dans un recueil de causes célèbres, +l'histoire d'une marquise de Ganges, qui fut assassinée, si je ne me +trompe, par ses beaux-frères et par son mari... mais ça s'est passé du +temps de Louis XIV. Cet ivrogne est-il de la même famille? Je n'en sais +rien et je m'en moque comme d'une guigne. J'aurais préféré ne pas le +rencontrer, mais maintenant que le vin est tiré, il faut le boire... et +puisque je me bats, je veux que les choses se passent convenablement sur +le terrain et même avant d'y arriver. Ainsi, je pense que nous ne devons +pas le laisser faire le chemin avec ce blanc-bec pour unique compagnie. +Nous en avons pour deux heures de faction, avant le point du jour. Je ne +peux pas me charger de causer avec lui, en attendant le moment d'en +découdre... il y a un soufflet entre nous deux... toi qui ne l'as ni +donné, ni reçu, ce soufflet, rien ne t'empêche de distraire ce monsieur +en lui parlant de n'importe quoi. + +--Tu as raison! ce sera convenable... et d'ailleurs, je ne serais pas +fâché de savoir au juste à qui nous avons affaire. Je vais m'y mettre, +pendant que le petit montera chercher les épées. Nous voici devant sa +porte. C'est le moment de m'accointer de notre homme. Ne t'occupe plus +de moi. + +Mirande se le tint pour dit et aborda les deux étudiants restés sur le +trottoir du faubourg Saint-Jacques devant l'allée où leur camarade +venait d'entrer. + +Le marquis s'était isolé d'eux et on eût dit qu'il avait deviné +l'intention de Paul Cormier, car il vint à lui, et quand Paul lui +proposa de faire route à côté l'un de l'autre, il répondit: + +--J'allais vous le demander. + +Un dialogue ainsi entamé devait aller tout seul et Paul vit aussitôt +qu'il n'aurait pas de peine à en venir à ses fins, c'est-à-dire à se +renseigner sur un homme qui pouvait bien être, en dépit des apparences, +le mari de Jacqueline, et qui ajouta: + +--Je suis content d'avoir un autre adversaire que vous, car je ne vous +en veux plus. Et puisque nous ne nous battrons pas, voulez-vous que nous +causions à coeur ouvert du point de départ de cette querelle? + +--Très volontiers. + +--Eh bien, je vous prie de me dire pourquoi un monsieur que je ne +connais pas vous a présenté à deux autres messieurs, sous un nom et sous +un titre qui m'appartiennent. J'ai retenu les leurs... M. le comte de +Carolles... M. de Baffé... Je ne les connais pas, mais je pourrai les +retrouver et les interroger plus tard... Je ne doute donc pas que vous +ne répondiez franchement à la question que je vous pose. + +--Moi, non plus, je ne connaissais pas ces messieurs. + +--Mais vous connaissiez l'autre... celui qui vous à présenté. + +--Fort peu. Je l'ai rencontré dans un salon, où je mettais les pieds ce +jour-là pour la première fois et où j'ai échangé quelques mots avec lui. +En me retrouvant à la Closerie des Lilas, il s'est rappelé ma figure et +il m'a abordé, mais je suppose qu'il m'aura pris pour un autre. + +--Pour moi, alors, puisque je suis le marquis de Ganges... le vrai..., +le seul. Nous ne nous ressemblons pourtant guère. + +--Pas du tout, et je ne m'explique pas la méprise de ce monsieur. Il ne +savait pas mon vrai nom et il ne le sait pas encore. Mais je tiens à +vous l'apprendre. Je m'appelle Paul Cormier et j'achève mon droit. Vous +voyez qu'il n'aurait pas dû confondre. + +Et comme l'offensé paraissait accepter cette explication: + +--Maintenant, reprit Paul, me permettrez vous d'ajouter que, si vous +m'aviez interrogé tranquillement, au lieu de vous emporter comme vous +l'avez fait... nous n'en serions pas où nous en sommes. + +--Certainement, non... et je reconnais que j'ai eu tort... mais avouez +que je suis excusable. J'arrive à Paris, après une très longue +absence... à Paris où personne ne m'attendait... du moins, pas si tôt... +Pour des raisons qu'il est inutile de vous dire, parce qu'elles ne vous +intéresseraient pas, je m'étais décidé à ne pas descendre chez moi sans +m'y faire annoncer... j'aurais pu, j'en conviens, mieux employer ma +soirée, mais j'ai voulu la passer dans ce bal où je me croyais sûr de ne +pas rencontrer de gens de ma connaissance... jugez de ce que j'ai dû +éprouver quand j'ai entendu un monsieur vous appeler par mon nom... si +je vous disais que j'ai cru entendre aussi qu'il parlait de la marquise +de Ganges. + +--De la marquise de Ganges, répéta Paul; non, je ne crois pas qu'il ait +parlé d'elle, mais... excusez mon indiscrétion... vous êtes donc marié? + +--Mon Dieu, oui, répondit le souffleté. Ça vous étonne, parce que vous +venez de me retrouver à Bullier, buvant avec des drôlesses. Ça vous +étonnerait moins si vous connaissiez mon histoire. + +Paul grillait d'envie de répondre: racontez-la moi; mais c'eût été un +peu prématuré, au début d'une conversation qui devait se prolonger +puisqu'ils allaient faire route ensemble jusqu'au lieu du combat. + +D'ailleurs, l'étudiant de première année venait de reparaître, portant +sous son bras les épées enveloppées de serge verte et tout fier de ce +fardeau. + +--Quand il vous plaira, messieurs, dit Jean de Mirande. Je prends les +devants avec nos camarades... Toi, Paul, tu connais le chemin et tu n'as +qu'à nous suivre en tenant compagnie à monsieur. + +Cet arrangement était accepté d'avance, et on s'achemina, dans l'ordre +indiqué, vers les fortifications, par l'interminable rue du +Faubourg-Saint-Jacques. + +Le marquis et Paul formaient l'arrière-garde, et ils n'eurent pas plutôt +fait cent pas côte à côte que le marquis reprit, en haussant les +épaules: + +--Au fait!... pourquoi ne vous la dirais-je pas, mon histoire? Je n'ai +rien contre vous, après tout... Vous me plaisez, même, et je veux vous +prouver que je ne suis pas simplement une brute avinée, comme vous avez +pu le croire. + +--Je suis déjà convaincu du contraire, dit Paul et je sois très flatté +de la confiance que vous m'accordez, mais je n'ai aucun droit à recevoir +des confidences que vous pourriez plus tard regretter de m'avoir faites. + +--Non, car vous n'en abuserez pas, j'en suis sûr. J'ai vu tout de suite +que vous étiez un galant homme et de plus, vous n'êtes pas du monde où +je suis né. Je n'ai donc pas d'indiscrétions à redouter de votre part +et... pourquoi ne vous le dirais-je pas? J'ai un certain intérêt à vous +renseigner sur ma personne et sur mon passé. + +Et comme Paul le regardait d'un air étonné, M. de Ganges reprit: + +--Voici pourquoi. Je suis de première force à l'épée et j'espère bien +tuer votre camarade... je ne vous cacherai pas que je le souhaite... +mais enfin, tout arrive et je puis être tué, moi aussi. En prévision de +ce cas, je tiens à vous apprendre certaines choses, à seule fin de ne +pas disparaître comme un chien errant qu'on tue derrière une haie. + +--Je ne puis pas, monsieur le marquis, refuser de vous entendre, mais +vous voudrez bien vous souvenir que je ne vous ai rien demandé. + +--Je le sais et je commence. Je suis bien le marquis de Ganges, vous +n'en doutez plus, et j'ai sur moi des papiers qui le prouvent. + +J'ai été riche et j'ai épousé, étant très jeune, une femme encore plus +riche que moi. Je m'étais marié en province et j'aurais pu y tenir mon +rang, mais j'ai préféré mener la grande vie à Paris et dans d'autres +capitales... Je m'y suis ruiné complètement. Je n'ai pas pu ruiner ma +femme parce que ses biens étaient sous le régime dotal... et je me suis +relevé plus d'une fois par des spéculations heureuses... ainsi, +tenez!... il n'y a pas huit jours, j'avais refait un million... mais +j'en voulais trois... et vous devinez le reste. + +Paul commençait à comprendre pourquoi ce mari n'était pas allé tout +droit chez sa femme. En rapprochant ce récit des propos qu'il avait +entendus chez la baronne Dozulé, Paul s'expliquait comment s'était +propagé le bruit des succès financiers du marquis de Ganges à +l'étranger, succès qui avaient été suivis d'un désastre. Il n'apercevait +pas encore ce qu'il allait résulter, pour la marquise, de cette +catastrophe qui ne le touchait qu'à cause d'elle. + +--Je n'avais plus de quoi faire la guerre à la fortune, reprit M. de +Ganges; je me suis décidé brusquement à revenir à Paris où on ne m'a pas +vu depuis longtemps et j'y suis arrivé nu comme un petit Saint-Jean. +Vous allez rire quand vous saurez que j'ai dû laisser mes malles en gage +dans le pays où j'étais et qu'il ne me reste pas cinq louis dans ma +poche. Aussi ne suis-je pas descendu à l'auberge... je comptais passer +ma nuit au bal et dans quelque restaurant... j'aurais pu descendre chez +moi... c'est-à-dire chez ma femme, mais je ne l'avais pas prévenue de +mon arrivée... j'ai préféré remettre ma visite à demain... non pas, +comme vous pourriez le croire, parce que je craignais de mal tomber... +ma femme est cuirassée de vertu... sans compter qu'elle a un garde du +corps en la personne d'un vieux soldat que sa famille a comblé de +bienfaits et qui veille sur elle comme sur un trésor... + +--Bon! se dit Paul, c'est l'homme du Luxembourg... celui qui s'est +interposé quand Mirande l'a abordée. + +--Non, continua le marquis, je n'ai pas fait le mari prudent... j'étais +bien sûr de ne pas déranger cette pauvre Marcelle qui vit comme une +sainte... mais j'ai de si gros aveux à lui faire que j'ai voulu +réfléchir avant de la voir. + +--Aurait-il quelque crime ou quelque vilenie sur la conscience? se +demandait l'étudiant. + +--S'il ne s'agissait que de ma ruine totale, ce ne serait rien... je me +suis déjà ruiné trois on quatre fois... elle y est accoutumée... et puis +elle est si bonne!... mais j'ai aggravé mes torts en lui écrivant que +j'étais en passe de faire une immense fortune, avec une concession de +chemins de fer que j'avais obtenue en Turquie... où entre nous, je n'ai +jamais mis les pieds... elle me croyait à Constantinople, tandis que +j'étais... + +Paul n'osa pas demander: où, mais ses yeux interrogèrent M. de Ganges +qui lui dit brusquement: + +--Êtes-vous joueur? + +--Je l'ai été, répondit évasivement Paul qui n'avait garde de parler des +huit mille francs gagnés au baccarat, presque sous les yeux de la +marquise. + +--Si vous ne l'êtes plus, je vous en félicite, mais puisque vous l'avez +été, vous allez me comprendre... et m'excuser. + +J'étais à Monaco. + +--Oh! murmura Paul. + +--Oui, à Monaco... au trente et quarante... et j'ai cru plus d'une fois +la tenir cette fortune que j'annonçais à ma femme. J'étais en pleine +veine... le diable s'est mis de la partie et j'ai tout perdu. Cette +fois, c'est la fin finale... non seulement parce que je n'ai plus un +sou, mais parce que je suis las de la vie que je mène depuis quatre ans. +S'il m'était resté seulement de quoi payer mon passage, je me serais +embarqué pour l'Australie et ma femme n'aurait plus entendu parler de +moi. Je vais la revoir, mais ce sera pour lui faire mes adieux... et +pour lui conseiller de demander le divorce... j'ai peur qu'elle +n'entende pas de cette oreille-là, car elle a tous les préjugés de sa +caste... mieux vaudrait pour elle que je fusse mort et ma foi! si votre +ami me tuait, ça liquiderait une situation inextricable. + +Paul comprenait maintenant le caractère du marquis de Ganges et il ne +pouvait se défendre d'une certaine sympathie pour ce gentilhomme dévoyé +qui n'avait pas perdu tout sentiment de l'honneur et de l'équité, +puisqu'il risquait gaiement sa vie pour venger un outrage reçu et +puisqu'il rendait justice à sa femme. + +Paul devinait aussi l'existence de sacrifices et de dévouement de cette +marquise blonde qu'il avait prise d'abord pour une coquette et qui +méritait si bien d'être aimée et respectée. + +--Oui, reprit M. de Ganges, je suis un homme fini. Autant vaut que je +crève tout de suite. Mais j'aime mieux que ce ne soit pas de votre main, +car je suis bien persuadé maintenant que je n'ai aucun sujet de vous en +vouloir. Ce n'est pas votre faute si je ne sais quel écervelé a cru +faire une jolie plaisanterie en vous appelant par mon nom. Il était +écrit que je me battrais cette nuit... c'est fatal, ces choses-là, comme +le retour du zéro à la roulette, il en arrivera ce qu'il pourra. Je me +défendrai de mon mieux et j'espère ne pas laisser ma peau sur l'herbe +des fortifications, mais enfin, si j'y restais, j'ai un devoir à +remplir. Ma femme deviendrait veuve et ce serait fort heureux pour elle. +Encore faudrait-il qu'elle le sût. Voudriez-vous, le cas échéant, vous +charger de le lui annoncer? + +--Moi!... vous n'y songez pas, monsieur! + +--J'y songe si bien que je vais vous remettre des papiers que j'ai sur +moi et qui serviront à faire constater authentiquement le décès de +Pierre-Constantin, marquis de Ganges et seigneur de divers autres lieux +où je ne possède plus un arpent. Je tiens beaucoup à ne pas être jeté à +la fosse commune. + +C'est une faiblesse, je le sais. Je ne devrais pas m'inquiéter de ce que +deviendra ma carcasse. Si je m'étais brûlé la cervelle à Monte-Carlo, on +ne m'aurait pas consacré un monument... ni même une plaque commémorative +sur la façade du Casino. Mais si je meurs à Paris, je voudrais que cette +pauvre Marcelle vînt de temps en temps voir ma tombe... je suis sûr que, +malgré tout le mal que je lui ai fait, elle y apporterait des fleurs... +C'est bête, ce que je vous dis là, mais que voulez-vous!... on n'est pas +parfait. + +Paul se sentait ému d'entendre ce marquis déchu parler avec tant de +désinvolture de sa mort prochaine et il se surprenait à souhaiter de +tout son coeur qu'il revînt vivant du combat où il allait si gaiement. + +Et pourtant, l'amoureux Paul ne pouvait pas s'empêcher de penser aux +conséquences de cette mort qui ferait libre une femme malheureuse, +touchante victime d'un mariage mal assorti avec un débauché, lequel se +rendait justice en déclarant qu'il n'avait plus qu'à quitter ce monde où +il n'avait fait que du mal. + +S'il survivait à la rencontre, ses bonnes résolutions s'évanouiraient +bien vite et Marcelle n'aurait plus qu'à se résigner, à souffrir encore, +à souffrir toujours. + +S'il y succombait, l'avenir était à elle et à Paul qui ne demandait qu'à +l'aimer... qui l'aimait déjà. + +--Il me reste, reprit M. de Ganges, à vous indiquer ce que vous aurez à +faire pour remplir la mission que, je l'espère, vous voudrez bien +accepter. Madame la marquise de Ganges habite avenue Montaigne, 22, un +hôtel qui lui appartient. Vous vous y présenterez de ma part et elle +vous recevra certainement. Je n'ai pas à vous dicter ce que vous lui +direz pour lui annoncer la nouvelle de ma mort. Je suis sûr que vous y +mettrez tous les ménagements possibles. Je me fie pour cela à votre +tact. Le point essentiel, c'est que vous lui remettiez ce portefeuille. +Elle y trouvera tout ce qu'il faut pour établir mon identité. Elle se +chargera de faire le reste. + +Le marquis l'avait tiré de sa poche et le tendait à Paul qui se défendit +de le prendre, en disant: + +--Il m'en coûte, monsieur, de vous refuser, mais vous me demandez là un +service si délicat que j'hésiterais à le rendre à un ami intime. + +--Et vous ne me connaissez pas du tout, je le sais, mais l'aventure où +nous nous trouvons engrenés sort tellement de l'ordinaire, que vous +pouvez bien faire une exception en ma faveur. + +Prenez, je vous en prie. Je vois là-bas vos amis qui se sont arrêtés +pour nous attendre et il est inutile qu'ils sachent que je vous ai +chargé d'aller voir ma femme. + +Si, comme j'y compte bien, je reviens sans accroc de cette promenade aux +remparts, vous me rendrez mon portefeuille et tout sera dit. + +Ce dernier argument décida Paul, qui, très à contrecoeur, empocha +l'objet. + +Jean de Mirande et les trois étudiants qui lui faisaient cortège étaient +arrivés au rond-point où était jadis la barrière Saint-Jacques, et où on +a exécuté de 1832 à 1851 les condamnés à mort, qu'on guillotine +maintenant sur la place de la Roquette. + +Là s'arrêtaient les connaissances topographiques de Jean qui ne poussait +guère ses excursions plus loin que l'Observatoire et il attendait +Cormier pour lui demander le chemin du boulevard Jourdan, où se trouvait +la place indiquée comme devant leur fournir un terrain excellent. + +Paul dit qu'on n'avait qu'à prendre la rue de la Tombe-Issoire qui fait +suite au faubourg Saint-Jacques et qui aboutit directement aux +fortifications. + +On la prit, en se rapprochant les uns des autres, sans cependant que les +deux groupes se fondissent en un seul, mais assez pour faire cesser les +apartés. + +Le marquis, du reste, ne tenait plus à continuer la conversation avec +Paul. Il lui avait dit tout ce qu'il avait à lui dire et de son côté, +Paul aimait mieux réfléchir que de parler. + +Mirande continuait à blaguer, à haute voix, sur tous les sujets qui lui +passaient par la tête, mais ses compagnons lui donnaient peu la +réplique. + +Ces messieurs commençaient à regretter de s'être embarqués dans une +affaire qui pouvait très mal finir. + +A la chaude, après la dispute, et encouragés par l'attitude agressive de +Mirande, champion des Écoles, ils avaient été tout feu, tout flammes, et +s'il l'avaient pu, ils auraient pris pour champ-clos un des quinconces +plantés devant la porte la Closerie. + +La marche les avait calmés peu à peu, et maintenant ils pensaient moins +à la gloriole d'être témoins dans un duel sérieux qu'aux suites +menaçantes de ce duel improvisé. + +Cela pouvait les mener devant la justice et les faire expulser, l'un de +l'Ecole de médecine, et les deux autres de l'École de droit. + +Ils n'osaient pas déserter en route, mais ils en avaient bonne envie, et +Cormier, qui s'en aperçut, se promit d'utiliser sur le terrain leurs +dispositions pacifiques, c'est-à-dire d'en profiter pour empêcher le +combat ou tout au moins pour le renvoyer à une heure moins nocturne. + +Et Paul avait quelque mérite à souhaiter un arrangement, car tout valait +mieux pour lui que de rester dans la situation où il s'était mis +vis-à-vis du mari de Jacqueline. + +On allait lentement, très lentement, afin d'employer le temps jusqu'au +petit jour et ce piétinement sur un chemin désert n'avait rien de +récréatif. + +Mirande en avait assez quand on déboucha sur le chemin de ronde, plus +désert encore que la rue qu'ils venaient de suivre dans toute sa +longueur, et il demanda brusquement à Paul: + +--Où se trouve-t-il donc, ton fameux terrain? + +--A deux cents pas d'ici, répondit Paul. Vois-tu là-bas, cette butte qui +fait bosse au milieu d'un bastion? + +--Bon!... et après?... Tu ne vas pas, je suppose, nous proposer de +monter dessus pour nous battre? + +--Non, mais entre la butte et le rempart, il y a une place excellente... +assez d'espace pour rompre... un sol ferme sous le gazon sec... on est +là comme chez soi, et personne ne peut vous voir... Le cavalier sert +d'écran... + +--Ça s'appelle un cavalier, cette espèce de monticule? + +--Oui, et ça servait pendant le siège contre les obus. + +--Le lieu me paraît très bien choisi, dit le marquis. + +--Alors, allons-y! conclut Jean. + +Et on y alla. + +On n'avait pas marché vite et, à la montre de Paul Cormier, il était +deux heures passées. Il faisait encore pleine nuit, mais l'attente ne +serait pas longue, car le ciel blanchissait déjà du côté de l'est. + +Ces messieurs commencèrent par prendre position dans le coin signalé par +Paul et accepté à l'unanimité. + +Tout le monde était fatigué et chacun s'assit par terre, les uns au pied +du rempart, les autres au pied de la butte. + +Le marquis fit mieux, il se coucha sur la pente gazonnée du cavalier, en +disant à Paul: + +--Ces messieurs m'excuseront. J'ai passé la nuit dernière en wagon et +j'ai plus marché ce soir que je n'avais marché pendant toute cette +année. Je tombe de sommeil. Il ne fera pas jour avant trois quarts +d'heure. Je demande qu'il me soit permis de dormir, et je compte que +vous voudrez bien me réveiller aussitôt qu'on y verra clair. + +--Je vous le promets, monsieur, dit Paul, tout étonné. + +Il ne songeait guère à dormir, ni Mirande non plus, et sans se le dire, +ils admiraient ce gentilhomme qui, au moment de jouer sa vie dans un +duel, imitait le grand Condé, lequel, comme chacun sait, ne fit qu'un +somme pendant toute la nuit, la veille de la bataille de Rocroy. + +Et ce n'était pas de la pose car, au bout d'une minute, il ronflait déjà +comme un tuyau d'orgue. + +Les petits étudiants étaient bien trop émotionnés pour en faire autant, +quoique leurs précieuses personnes ne courussent aucun danger. Ils se +repentaient d'être venus et ils auraient bien voulu s'en aller. + +L'un d'eux osa même dire à l'oreille de Mirande qu'une très jolie farce +ce serait de décamper et de laisser le dormeur se réveiller tout seul. +Sur quoi, Mirande le tança vertement et déclara que le premier qui +filerait aurait affaire à lui. + +La proposition du jouvenceau n'était pas héroïque, mais elle était sage. +Aussi n'avait-elle aucune chance d'être adoptée. + +Paul, lui-même, la repoussa, mais pas pour le même motif que son ami +Jean. + +Jean de Mirande tenait à se battre, pour l'honneur du quartier latin, +surtout, car il n'avait pas d'outrage personnel à venger, et il était +incontestablement l'offenseur. + +Paul, qui se serait très bien contenté d'un arrangement, ne pouvait pas +accepter cette façon d'éviter le combat, depuis qu'il s'était chargé, un +peu malgré lui, du portefeuille de M. de Ganges. Et, d'ailleurs, +l'expédient proposé n'aurait pas amélioré la situation. Le duel eût été +retardé, sinon évité, mais le marquis aurait pris ces messieurs pour des +drôles, et il n'aurait pas manqué de raconter l'histoire à sa femme, en +nommant Paul Cormier, qui aimait mieux tout que cette honte. + +Il soutint donc avec Mirande qu'il fallait attendre le réveil du +dormeur, et il ne fut plus question de l'idée saugrenue de l'étudiant de +première année. + +Le jour ne venait pas vite, et le froid du matin se faisait sentir. On +alluma des pipes et on piétina pour se réchauffer. L'excitation était +tombée. Chacun raisonnait à part soi et on n'échangeait plus de +réflexions. + +Les instants qui précèdent une bataille sont toujours silencieux; les +braves se recueillent, les autres cherchent à se monter la tête pour +faire bonne figure quand le combat s'engagera. Mais tous trouvent le +temps long. + +Cette veillée des armes prit fin à la voix de Mirande. + +--Allons! dit-il, on y voit maintenant bien assez clair pour se tailler +réciproquement des boutonnières dans le casaquin. + +A toi, Paul, l'honneur de réveiller M. le marquis! + +Mets-y des égards. + +Paul ne pouvait pas décliner cette mission qui lui revenait de droit, +puisqu'il devait être le second de M. de Ganges. + +Il se baissa et poussa doucement par l'épaule le dormeur, qui se +redressa, en disant vivement: + +--Je fais le _maximum_ à rouge. + +Le ponte incorrigible croyait être attablé au trente-et-quarante, et il +se hâtait d'annoncer sa mise, de peur de manquer la série. + +En toute autre circonstance, Paul aurait ri de la méprise, mais il +n'avait pas le coeur à la joie et il tendit la main à M. de Ganges pour +l'aider à se remettre sur pied. + +Dès qu'il y fut, ce singulier marquis se frotta les yeux, se secoua +comme un braque mouillé par la rosée dans un champ de luzerne qu'il +vient de battre, s'étira les bras et reprit en saluant à la ronde: + +--Je vous demande pardon, Messieurs, si je vous ai fait attendre. +J'étais tellement éreinté, que j'aurais dormi vingt-quatre heures, si on +avait oublié de me réveiller. + +Mirande eut un bon mouvement: + +--Si vous êtes éreinté, la partie ne serait pas égale et nous pourrions +la remettre pour vous laisser le temps de vous reposer. + +--Du tout! du tout! j'ai fait un somme qui m'a délassé... vous êtes trop +bon... mais je ne veux pas de remise. Ma joue ne peut pas attendre. + +Ce diable d'homme en revenait toujours au soufflet et Paul vit bien +qu'il serait inutile d'insister. + +--Alors, finissons-en, dit Mirande et dépêchons-nous, car il fait +_frisquet_ ici... sans compter que si nous traînions, nous pourrions +être dérangés. + +Jules, les épées! + +L'étudiant imberbe défit le paquet et mit au clair deux lames fourbies +de frais, qui n'avaient encore jamais brillé sur le terrain. + +--M. Cormier va être l'un de vos témoins. Veuillez choisir l'autre. + +Le marquis désigna au hasard l'étudiant en médecine. Ces jeunes gens se +valaient tous, car aucun d'eux n'avait jamais assisté à une affaire +sérieuse. + +Mais Paul était là et il s'était déjà battu. Il prit donc la direction +du duel et personne ne s'avisa de la lui disputer. + +La place était marquée d'avance. Le choix des armes n'était pas en +question, puisqu'on n'avait qu'une paire d'épées. + +Paul n'eut qu'à les mesurer pour s'assurer qu'elles étaient de même +longueur. + +Les deux adversaires mirent habit bas. Il ne restait plus qu'à les +armer, à engager les fers et à donner le signal. + +Le marquis s'approcha de Paul et lui dit à demi-voix: + +--Savez-vous l'anglais?... + +--Un peu, murmura Paul qui ne s'attendait guère à pareille question. + +--Ça suffit. Je n'ai qu'un mot à vous dire... _Remember!_ + +Paul le comprit ce mot, le dernier que Charles Stuart, roi d'Angleterre, +ait prononcé sur l'échafaud, ce mot qui veut dire: «souviens-toi!» et il +comprit aussi à quoi le marquis faisait allusion. + +Il s'agissait du portefeuille à remettre à la marquise et pour que M. de +Ganges y pensât dans un pareil moment, il fallait qu'il tînt beaucoup à +ce que Paul s'acquittât de la commission. + +Et Paul, bien résolu à tenir sa promesse, vit comme un présage sinistre +dans cette réminiscence très imprévue de la dernière parole d'un roi qui +allait mourir. + +Mais Paul n'eut pas le loisir de philosopher sur ce rapprochement entre +un monarque condamné à mort par ses sujets révoltés et un déraillé de la +vie qui tenait à ne pas quitter ce monde sans en informer sa femme. + +Les combattants étaient face à face, les épées étaient croisées. + +--Allez, messieurs, prononça Cormier, en se reculant un peu pour laisser +le champ libre. + +Ils avaient tous les deux très bonne mine sous les armes. Mirande, +académiquement posé et ferme comme un roc sur ses grandes jambes; le +marquis ramassé sur lui-même, le corps bien effacé, avait pris d'emblée +une garde savante et se préparait à attaquer. + +Rien qu'à son attitude on voyait qu'il était de première force. Il +attaqua en effet, après quelques feintes, et avec une vivacité +inquiétante pour Jean de Mirande qui eut fort à faire pour parer une +série de coups très bien calculés et magistralement exécutés. + +Il était moins leste et moins prompt que le marquis, mais il le tenait à +distance, grâce à la portée de son bras, se bornant à lui présenter la +pointe de son fer et, sous la menace incessante d'un coup d'allonge, le +marquis n'avait pas encore trouvé le joint pour risquer une botte +décisive. + +Il le trouva enfin, après on dégagement trop large qui fit dévier de la +ligne droite l'épée de son adversaire, et il en profita pour charger à +fond, avec une telle furie que Mirande dut rompre en parant de son +mieux, sans riposter. Le marquis ne lui en laissait pas le temps. + +Le combat, mené de la sorte, ne pouvait pas se prolonger beaucoup et +tout annonçait qu'il allait se terminer par une catastrophe. Ce n'était +pas un de ces duels pour rire où les combattants cherchent à en finir +par une piqûre à l'avant-bras. Le marquis tirait au corps et il tirait +si bien que c'était un miracle que Jean n'eût pas encore été embroché. + +Paul Cormier faisait maintenant des voeux sincères pour son ami et +tremblait d'avoir à le ramasser, transpercé d'outre en outre. + +Il était si ému qu'il ne pensait plus du tout à madame de Ganges. + +En revanche, il pensait beaucoup à la responsabilité qui retomberait sur +lui, en cas de malheur, car les autres témoins n'étaient là que des +comparses, absolument incapables de le seconder. + +Mirande était serré de si près que, pour empêcher un corps à corps, Paul +allait prendre sur lui d'arrêter l'engagement. + +Il n'eut pas besoin d'intervenir. + +Le marquis, en se fendant à fond, mit le pied sur un caillou roulant qui +le fit trébucher. Son épée dévia un instant de la ligne droite et il +vint s'enferrer sur celle de Mirande qui lui troua profondément la +poitrine. + +Il lâcha la sienne, appuya ses deux mains sur sa blessure et dit avec +effort: + +--Toujours la série à rouge!... j'avais trente et un à noire... j'avais +gagné... et voilà que j'attrape un _refait_. + +Les assistants auraient pu ajouter, à l'instar des croupiers de +Monte-Carlo:--«Rien ne va plus», car le marquis tomba comme une masse et +ne se releva pas. + +Tout cela s'était passé si vite que Mirande ne comprenait pas encore. Il +resta en garde et il fallut que Paul lui criât de jeter son épée. + +Les trois autres témoins avaient perdu la tête à ce point qu'ils se +seraient enfuis, si Paul n'avait pas pris au collet l'étudiant en +médecine pour le contraindre à examiner le corps étendu sur l'herbe +ensanglantée. + +Ils auraient été tous encore plus effrayés s'ils avaient levé les yeux +vers le sommet de la butte au pied de laquelle on s'était battu. + +Ils y auraient aperçu un homme qui s'était sans doute endormi là, que le +bruit avait réveillé et qui avait dû tout voir. + +La présence de ce témoin imprévu les aurait d'autant plus inquiétés +qu'au lieu de dégringoler de là haut pour leur offrir ses services, +après la catastrophe, il cherchait évidemment à se cacher, car il +s'était couché à plat-ventre et il ne montrait guère que sa tête. + +Ces messieurs avaient pour le moment d'autres soucis que celui de +s'assurer que personne n'avait assisté au duel sans leur permission. + +Il s'agissait avant tout de savoir si M. de Ganges était mort et le +docteur en médecine déclara, après l'avoir examiné, qu'il avait été tué +raide. + +L'épée avait dû trancher l'artère aorte; l'hémorragie s'était faite en +dedans, et le sang l'avait étouffé. L'étudiant ne comprenait pas qu'il +eût encore pu prononcer quelques mots avant de tomber. + +Le malheureux marquis n'était plus qu'un cadavre et tous les soins du +monde ne l'auraient pas rappelé à la vie. + +Il fallait maintenant prendre un parti: aller chercher des sergents de +ville au poste le plus rapproché ou s'esquiver sans bruit. + +Les trois jeunes témoins n'hésitèrent pas. Celui qui avait fourni les +armes ramassa prestement les épées que lui avait prêtées son cousin le +sous-lieutenant de dragons, et fila comme un lièvre. Les deux autres en +firent autant et les deux amis restèrent seuls auprès du mort, sous les +yeux de l'homme qui continuait à les espionner du haut de la butte. + +Très émus tous les deux et très perplexes. + +--Qu'allons-nous faire? demanda Mirande. + +--Tout plutôt que d'attendre qu'on nous surprenne, répondit Paul +Cormier. Un passant du chemin de ronde qui aurait l'idée de tourner la +butte nous trouverait près d'un mort et nous aurions beau dire qu'il a +été tué en duel, on nous prendrait pour des assassins. + +--D'autant plus que ces clampins qui viennent de se sauver ont emporté +les épées, grommela Mirande, en endossant son justaucorps qu'il avait +ôté avant le combat. Mais nous ne pouvons pas en rester là. Il y a eu +mort d'homme. Tout le quartier des Écoles saura l'histoire... ils vont +la colporter ce soir dans les cafés du boul'Mich'... il faut absolument +que je fasse ma déclaration au commissaire de police. + +--Moi aussi. Seulement, il vaut mieux nous adresser à celui de notre +quartier, où on nous connaît. Dans les parages où nous sommes en ce +moment, on commencerait par nous arrêter. Mon avis est donc que nous +rentrions d'abord chez nous. + +--C'est aussi le mien. En route! + +Ils partirent, non sans remords d'abandonner ce cadavre, que le premier +venu allait découvrir et qu'on ne manquerait de porter à la Morgue. + +Ils se trouvaient dans un de ces mauvais cas où on se tire d'affaire +comme on peut, et ce n'était pas le moment de faire du sentiment. + +Ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus et ne s'aperçurent +pas que l'homme couché sur le sommet de la butte artificielle se leva +tout doucement, descendit de son observatoire et se mit à les suivre de +loin. + +Le voyage à pied était forcé, car au petit jour les fiacres ne circulent +pas encore, et il n'était pas court, mais il n'y avait pas moyen de +faire autrement. + +Paul d'ailleurs n'était pas très pressé de passer au commissariat. Il +préférait même n'y aller qu'après s'être acquitté de la mission que +l'infortuné marquis lui avait confiée et il ne pouvait pas décemment +aller réveiller la marquise à cinq heures du matin. + +Il se proposait pourtant de s'y présenter vers midi, après avoir pris un +peu de repos dont il avait grand besoin, et il tenait à commencer par +cette visite. + +Il ne pouvait pas parler de ses projets à son ami qui ne savait pas le +premier mot de la vraie situation, car non seulement Mirande n'avait pas +vu le marquis remettre son portefeuille à Paul, mais il en était encore +à croire que la querelle avait eu pour point de départ un malentendu. + +Et Paul n'avait garde de le détromper. + +Il avait du coeur ce grand fou de Mirande et, en dépit de l'affectation +qu'il mettait à paraître impassible, il sentait très vivement le regret +de s'être mis sur la conscience la mort d'un homme. + +Ce n'était pas qu'il redoutât beaucoup les suites fâcheuses que pouvait +avoir pour lui ce tragique événement. + +Le duel, après tout, avait été loyal. Il se trouverait des gens pour +attester que l'affaire s'était engagée à Bullier et que la victime de +cette rencontre improvisée avait eu les premiers torts. + +Et, en définitive, Mirande qui avait de sa main tué le marquis était +moins préoccupé des conséquences de cette mort que Paul Cormier qui +n'avait fait qu'assister au combat. + +Mirande pensait avoir eu pour adversaire un aventurier sans attaches +mondaines, et même sans relations à Paris. + +Il ne se trompait qu'à moitié, mais il ne croyait pas avoir eu à faire à +un gentilhomme dont la race valait la sienne. + +Les deux amis n'étaient ni l'un ni l'autre en train de parler et ils +cheminaient côte à côte depuis plus d'une demi-heure, lorsque Paul dit: + +--J'ai réfléchi et avant de rien faire, je voudrais consulter le père +Bardin. + +--Qu'est-ce que c'est que le père Bardin? demanda Jean. + +--Un vieil avocat qui était l'ami et le conseil de mon père. Je croyais +t'avoir déjà parlé de lui. + +--C'est possible, mais je l'ai oublié. A quoi peut-il nous être bon? + +--Il connaît comme pas un le Code, la procédure et tout ce qui s'ensuit. +Je vais lui exposer notre cas, et il m'indiquera la marche à suivre. Il +a, d'ailleurs, un fils qui est magistrat et qui, s'il le fallait, +répondrait de nous. + +--Tu as raison. Il faut que tu le voies, le plus tôt possible. + +--Aujourd'hui, parbleu!... j'ai dîné, hier, avec lui chez ma mère. Il +m'a même parlé de toi. + +--A propos de quoi? + +--Oh! rien... un renseignement qu'il m'a prié de te demander. Il sait +que tu es du Midi et il voudrait savoir si tu as connu dans ta province +une famille de... le nom m'échappe... un nom bizarre... ah! j'y suis!... +de Marsillargues... + +--Oui, j'ai entendu parler de ces gens-là... autrefois, car il y a beau +temps que je l'ai lâchée, ma province... ils étaient très riches... et +l'unique héritière de la fortune était une toute jeune fille, très +jolie, qui avait je ne sais plus quelle infirmité... manchotte, je +crois... ou paralysée d'une main... Moi, je ne l'ai jamais vue et je +crois bien qu'elle est morte. Toute cette famille a disparu. Pourquoi +Bardin te parlait-il d'elle? + +--Ce serait trop long à t'expliquer et ça ne t'intéresserait pas. +Revenons à notre affaire. Me donnes-tu carte blanche jusqu'à ce soir? + +--Oh! très volontiers. Je vais me coucher en rentrant chez moi, car je +ne tiens plus sur mes jambes. Tu me trouveras au lit quand tu viendras. +Et tout ce que ton homme t'aura conseillé de faire, nous le ferons de +concert. Ce sera mieux que si nous agissions séparément. + +--Beaucoup mieux. C'est convenu. + +Paul se disait: + +--D'ici, à ce soir, j'aurai vu la marquise. + +Ils étaient arrivés à la hauteur de l'Observatoire, lorsque Mirande +avisa un fiacre qui revenait à vide de quelque gare où il était allé +attendre inutilement les voyageurs d'un train de nuit. + +Mirande l'appela et voulut y faire monter Paul avec lui, mais Paul +refusa. Il n'était plus très loin de la rue Gay-Lussac et la marche lui +faisait du bien. + +Il n'était pas fâché d'ailleurs de se retrouver seul, pour tâcher de +remettre un peu d'ordre dans ses idées. + +Les deux amis se séparèrent donc. Un magistrat aurait dit: les deux +complices, puisqu'ils pouvaient être impliqués tous les deux dans une +affaire qui se dénouerait peut-être en Cour d'assises. + +Jean se fit voiturer au boulevard Saint-Germain où il avait son +domicile. Paul continua de cheminer à pied vers la rue Gay-Lussac. + +L'homme qui les avait épiés du haut de la butte les avait filés à +distance sans qu'ils s'en fussent aperçus. + +Il les filait, dans un but qui ne pouvait pas être de leur rendre +service, car il se dissimulait en rasant les maisons et on ne se cache +que pour mal faire. + +Quand ces messieurs se quittèrent, il dut forcément lâcher une des deux +pistes pour s'attacher à l'autre, et il n'avait pas le choix, car les +chevaux du fiacre où Mirande était monté allaient plus vite que lui. + +Il se rabattit donc sur Paul Cormier qui s'en allait pédestrement et qui +ne s'avisa pas une seule fois de se retourner, car il ne se doutait pas +qu'un curieux mal intentionné était à ses trousses. + +Ce suspect individu suivit Paul jusqu'à la porte de la maison qu'il +habitait. + +Il ne poussa pas l'audace jusqu'à y entrer sur ses talons, comme Paul +était entré, la veille, chez la baronne Dozulé, en même temps que la +marquise de Ganges. Mais il n'abandonna pas la partie et Paul s'aperçut, +dès le lendemain, qu'il aurait désormais à compter avec un dangereux +drôle. + + + + +III + + +Quoique ses moyens le lui permissent, Paul Cormier ne s'était pas encore +mis dans ses meubles, comme son ami Jean de Mirande qui s'était payé une +installation superbe. + +Il ne vivait pas non plus dans un hôtel garni, comme un simple étudiant, +pourvu d'une maigre pension. + +Il avait loué, dans une honnête maison, un joli appartement meublé, +composé de quatre pièces, au premier sur le devant, et n'eût été +l'écriteau jaune pendu à la porte de la rue, les personnes qui venaient +le voir pouvaient croire qu'il était là chez lui. + +Une femme comme il faut pouvait y entrer sans se compromettre. + +En fait de domestiques, il se contentait d'une femme de ménage, évitant +ainsi la dépense obligatoire d'une tenue de maison, afin de garder plus +d'argent de poche, le seul qu'il appréciât. + +Il avait un certain mérite à se gouverner de la sorte, car madame +Cormier, la mère, était restée usufruitière de toute la fortune; et son +fils, qui aurait pu exiger sa part de l'héritage, ne l'avait jamais +réclamée. + +Depuis qu'il avait gagné huit mille francs au vicomte de Servon, il +s'était déjà demandé s'il ne les emploierait pas à se créer un intérieur +confortable où il pourrait, sans rougir de la mesquinerie de son +ameublement, recevoir un jour ou l'autre la marquise de Ganges. + +Mais depuis la mort tragique du mari, il pensait beaucoup moins à la +jolie somme qui gonflait son portefeuille qu'à un autre portefeuille +qu'il s'était chargé de remettre à la veuve du marquis. + +Celui-là lui pesait cent livres sur la poitrine et quand il le retira de +sa poche en se déshabillant, c'est à peine s'il osa y toucher. + +Il fut pourtant violemment tenté de l'ouvrir. + +M. de Ganges, en lui recommandant de le porter à sa femme, ne lui avait +pas défendu d'en examiner le contenu, et il y trouverait peut-être +d'autres secrets que celui de la personnalité du défunt. + +Il ne savait presque rien de la marquise et il ne tenait peut-être qu'à +lui de tout savoir. + +Mais il lui répugnait de fouiller dans les papiers d'un mort et après +avoir un peu trop hésité, il sut résister à la tentation. + +Il le serra avec ses billets de banque dans l'armoire à glace qui lui +servait de coffre-fort et il se mit au lit où il dormit d'un sommeil +très agité, jusqu'à l'heure où sa femme de ménage le réveilla pour lui +apporter son chocolat, c'est-à-dire à midi précis. + +Paul se hâta de se lever et d'expédier ce frugal déjeuner. Il lui +tardait de courir à l'avenue Montaigne et il avait encore à faire une +toilette plus soignée que de coutume, avant de se présenter chez la +marquise. + +Le noir était indiqué, puisqu'il avait à remplir le pénible rôle du page +de la chanson de Marlborough. + +«La nouvelle que j'apporte fera vos yeux pleurer.» + +Encore fallait-il que les vêtements de deuil qu'il allait mettre fussent +neufs et coupés par un bon tailleur. + +Il était content du sien qui n'habillait que des messieurs élégants et +il choisit une tenue appropriée à la circonstance. + +S'il l'eût osé, il aurait mis un crêpe à son chapeau. + +Et il n'eut pas de peine à prendre la figure que doit avoir un homme +chargé d'annoncer une catastrophe, car il n'avait pas le coeur à la joie. +Il commençait à se préoccuper fortement des conséquences du drame +nocturne auquel il avait pris une trop large part. Il se demandait ce +qu'il était advenu du cadavre abandonné sur le talus des fortifications +et si l'on n'avait pas trouvé sur le mort des preuves de son identité; +toutes n'étaient peut-être pas dans son portefeuille. Et dans ce cas, la +police arriverait bien vite à découvrir qu'il existait à Paris une +marquise de Ganges ayant des relations dans le beau monde et pignon sur +rue, ou plutôt sur avenue, ce qui est encore mieux. + +Donc, Paul Cormier devait se hâter, s'il voulait avoir tout le bénéfice +de la mission qu'il avait acceptée; mission délicate, s'il en fut, +puisqu'il était la cause involontaire de la mort du marquis. Il est vrai +que la marquise partageait ce tort avec lui, puisqu'elle s'était +tacitement prêtée à la confusion de personnes qui avait amené la +malencontreuse présentation au bal de la Closerie des Lilas. Et Paul +espérait que cette complicité passive lui vaudrait quelque indulgence de +la part de la veuve. Elle l'avait laissé se mettre dans son jeu; après +la scène qu'il allait avoir avec elle, en s'acquittant du message que le +mort lui avait confié, il ne pouvait pas manquer d'y entrer plus avant +et il y comptait bien. + +Non pas certes qu'il songeât à se prévaloir de la situation pour lui +imposer son intimité, mais elle aurait forcément besoin de lui et elle +ne pourrait pas moins faire que de le revoir. + +Il avait renvoyé sa femme de ménage et il allait sortir quand il avisa +sur sa table de nuit une lettre qu'elle y avait posée en entrant, comme +elle avait coutume de le faire chaque matin, lorsqu'elle apportait le +courrier. + +Peu s'en fallut qu'il ne l'y laissât sans l'ouvrir. Il n'avait ni +affaires, ni créanciers, et les femmes qui lui écrivaient de temps à +autre lui étaient maintenant complètement indifférentes. + +Il la décacheta cependant, pour l'acquit de sa conscience et il ne fat +pas peu surpris de ce qu'il y lut. + +On lui écrivait ceci: + +«J'ai vu tout ce qui s'est passé, ce matin, au petit jour, sur un +bastion du boulevard Jourdan. Vous avez tué un homme et vous étiez deux +contre un. C'est bel et bien un assassinat et vous savez où ça mène. Je +n'ai qu'un mot à dire pour vous faire arrêter. Mais je suis bon enfant +et je ne demande qu'à m'entendre avec vous. Le silence est d'or, à ce +qu'on dit. J'estime que le mien vaut au moins dix mille francs. Si vous +êtes disposé à me les donner, vous me trouverez, de midi à deux heures, +dans le jardin des Thermes de Cluny, au coin du boulevard Saint-Germain +et du boulevard Saint-Michel. Si vous n'y venez pas, vous coucherez ce +soir au dépôt de la Préfecture. Ce sera vous qui l'aurez voulu.» + +Cette aimable épître n'était pas signée, mais elle était très +correctement rédigée, sans la moindre faute d'orthographe ni de français +et parfaitement adressée à M. Paul Cormier. + +Elle n'était pas signée,--on ne signe pas ces choses-là,--mais il y +avait un post-scriptum ainsi conçu: + +«Je m'adresse à vous de préférence, parce que c'est vous que j'ai sous +la main, mais je saurai retrouver votre complice et il ne perdra rien +pour avoir attendu.» + +C'était clair et net. Il s'agissait d'un chantage. + +Le maître-chanteur se trompait, peut-être volontairement, quand il +disait que Paul avait tué un homme, puisque Paul n'avait été qu'un des +témoins du duel. + +Il s'adressait à celui-là parce qu'il ne connaissait pas encore +l'adresse de l'autre, mais la menace d'une dénonciation n'en était pas +moins redoutable. + +Évidemment, ce drôle s'était renseigné chez le portier du numéro 9 de la +rue Gay-Lussac sur son locataire, et il n'avait qu'à signaler M. Cormier +au commissaire de police pour qu'on l'envoyât chercher à domicile par +deux agents. + +C'était ce que Paul redoutait par-dessus tout, car s'il se flattait de +fournir à ce commissaire des explications satisfaisantes, il tenait +absolument à pouvoir disposer de sa journée, d'abord pour aller voir la +marquise de Ganges et ensuite pour aller consulter le vieil ami de sa +mère, l'avocat Bardin. + +Quant à acheter le silence du gredin qui le menaçait de le dénoncer, +Paul n'y songea pas un seul instant; non qu'il n'eût volontiers donné de +l'argent pour que ce drôle le laissât en repos, mais c'eût été se mettre +à sa merci, car il n'aurait pas manqué de recommencer. + +C'est le système de tous les maîtres-chanteurs. Plus l'homme qu'ils +exploitent les paie, plus croissent leurs exigences. Ils ne le lâchent +qu'après l'avoir ruiné et lorsqu'il en est là, ils le dénoncent quand +même. + +Paul savait cela et d'ailleurs, au fond, il ne demandait qu'à être +appelé à s'expliquer devant un magistrat sur ce duel malheureux. Il +faudrait bien en venir là tôt ou tard, mais il préférait que ce ne fût +pas immédiatement. + +Comment ce misérable était-il si bien informé? Paul ne s'en doutait pas. +Et c'était d'autant plus incompréhensible pour lui que, à en juger pas +le style et l'orthographe de la lettre, il n'avait pas affaire à un +rôdeur de barrières. Mais Paul n'avait pas le loisir de chercher le mot +de cette énigme, et sa résolution fut bientôt prise. + +Le chanteur ne l'attendait pas dans la rue, devant sa maison, puisqu'il +annonçait que de midi à deux heures il se tiendrait dans le jardin du +musée de Cluny. Paul n'avait qu'à le laisser s'y morfondre et à prendre +un fiacre pour se faire conduire avenue Montaigne. + +Après son entrevue avec madame de Ganges, il comptait aller chez Bardin, +puis chez Mirande, que très probablement, il trouverait encore au lit, +et, quand il se serait entendu avec lui, alors il serait temps d'aviser. + +Il sortit donc et en sortant, il eut soin de donner un coup d'oeil à +droite et à gauche: il ne vit personne. La rue Gay-Lussac n'est pas très +fréquentée et dans le voisinage du numéro 9, il n'y avait aucun de ces +établissements où on vend à boire et à manger, et, où on peut +s'installer pour espionner à travers les vitres de la devanture. + +Cormier aurait bien pu interroger son portier pour savoir qui avait +apporté la lettre et si quelqu'un était venu demander des +renseignements. Mais c'eût été laisser voir qu'il craignait d'être +surveillé et il préféra s'abstenir. + +Il passa donc devant la loge sans s'y arrêter et tournant à gauche, il +déboucha sur le boulevard Saint-Michel, tout près de la station où il +avait pris la veille la voiture qui l'avait mené avec madame de Ganges, +au rond-point des Champs-Élysées. + +Avant d'y arriver, il en vit une arrêtée au coin de la rue Gay-Lussac, +mais elle devait être occupée, car les stores étaient baissés et il lui +fallut pousser jusqu'à la station de la rue de Médicis. + +Cette fois aucune femme ne monta dans le fiacre qu'il choisit. + +Ces aventures-là n'arrivent pas tous les jours. + +Paul, bien entendu, n'avait pas oublié de se munir du portefeuille à lui +confié par le pauvre marquis et il n'avait pas non plus laissé le sien +dans son armoire à glace où ses billets de banque n'auraient pas été en +sûreté. + +Le voyage ne lui parut pas long, car il l'employa à se préparer à +paraître devant la marquise, et plus le moment solennel approchait, +moins il se sentait rassuré sur le résultat de la démarche qu'il allait +tenter, démarche scabreuse s'il en fut. + +D'abord, madame de Ganges consentirait-elle à le recevoir? Il commençait +à en douter. + +Sous quel prétexte et sous quel nom se présenterait-il? Elle savait +qu'il s'appelait Paul Cormier. Il le lui avait dit. Peut-être était-ce +une raison pour qu'elle lui fermât sa porte, si elle reconnaissait ce +nom sur la carte qu'il remettrait au domestique chargé de répondre aux +visiteurs. + +Mieux valait sans doute se faire annoncer sous un nom inconnu d'elle, en +ajoutant qu'il avait absolument besoin de l'entretenir d'affaires graves +et urgentes. + +Paul payait assez de mine pour ne pas avoir à craindre d'être pris pour +un mendiant ni même pour un commis-voyageur qui vient offrir à domicile +des vins de propriétaire. + +Une fois qu'il serait en présence de la marquise, le reste irait tout +seul. Elle n'aurait garde de le renvoyer car, après ce qui s'était passé +chez la baronne Dozulé, elle devait souhaiter autant que lui une +explication en tête à tête. + +La seule difficulté était donc d'arriver jusqu'à elle. Après réflexion, +il résolut de s'inspirer des circonstances et il descendit de son +fiacre, un peu avant le numéro 22, à seule fin de se donner le temps +d'examiner l'extérieur de la place, avant d'essayer d'y pénétrer par +surprise. + +En s'approchant, il vit un grand et bel hôtel dont la façade à deux +étages était imposante. On devinait tout de suite qu'il n'avait pas été +construit pour abriter une de ces horizontales enrichies qui peuplent +l'avenue de Villiers et les rues adjacentes. + +L'hôtel de la marquise était un hôtel sérieux comme on n'en bâtit guère +pour ces demoiselles. + +Il avait même l'air un peu triste avec ses hautes fenêtres closes et sa +majestueuse porte cochère dont les deux battants étaient fermés. + +On n'entrait pas là comme chez la baronne de l'avenue d'Antin qui +laissait libre l'accès du sien, les jours où elle recevait ses nombreux +amis. + +Chez madame de Ganges, il fallait montrer patte blanche et son salon +n'était pas ouvert à tout venant. + +Paul, un instant intimidé par l'aspect de ce logis seigneurial, doutait +de plus en plus d'y être admis. + +Il se décida pourtant à sonner et le cordon fut tiré immédiatement. + +Il poussa le battant mobile et se trouva dans un large vestibule +aboutissant à un jardin qui semblait s'étendre très loin. + +Un valet en livrée de couleur sombre vint à la rencontre du visiteur et +lui demanda son nom, ce qui semblait indiquer que madame de Ganges était +chez elle. + +Paul, pris de court, allait donner sa carte, lorsqu'il aperçut à +l'entrée du jardin un homme vêtu de noir qu'il reconnut aussitôt pour +l'avoir déjà vu la veille au Luxembourg, sur la terrasse. + +Cet homme, c'était celui qui avait eu maille à partir avec Jean de +Mirande, à propos de la chaise occupée si cavalièrement par cet +audacieux étudiant et que Mirande avait traité du haut en bas. + +La rencontre était fâcheuse. Ce personnage qui gardait si bien la +marquise hors de chez elle, devait se tenir là pour la protéger à +domicile contre les importuns et contre les indiscrets. + +--S'il allait me reconnaître pour m'avoir vu hier avec Jean? se disait +Paul, de moins en moins rassuré. + +Il oubliait qu'il s'était tenu à distance pendant l'altercation et que +ce chevalier de la marquise n'avait pas pu le remarquer. + +Il eut bientôt la preuve qu'il avait tort de s'alarmer, car ce grave +personnage s'approcha et lui dit très poliment que madame de Ganges, un +peu souffrante, ne recevait personne. + +Paul ne se tint pas pour battu et parlant d'abondance, il dit qu'il +n'avait pas l'honneur d'être connu de madame la marquise, mais qu'il +était chargé de lui faire une communication importante. + +L'homme l'interrompit pour lui demander brusquement: + +--De la part de qui? + +Paul ne pouvait pas répondre: de la mienne, après avoir dit que madame +de Ganges ne le connaissait pas. + +On l'aurait évidemment mis à la porte. + +Il eut une idée qui aurait pu lui venir plus tôt, et qu'il crut bonne, +car il n'hésita pas une seconde à dire: + +--De la part de M. le marquis de Ganges. + +En parlant ainsi, Paul Cormier ne mentait pas, puisque le malheureux +marquis l'avait expressément chargé d'aller remettre son portefeuille à +sa femme et c'était bien le seul moyen qui lui restât d'arriver jusqu'à +madame de Ganges. Mais il avait oublié de se demander comment le +chevalier noir allait prendre cette déclaration qui devait l'étonner +beaucoup, pour peu qu'il fût au courant des affaires de ménage de la +noble dame dont il semblait s'être constitué le garde du corps. + +--C'est impossible, dit brutalement ce personnage rébarbatif, M. le +marquis n'est pas à Paris. + +C'était bel et bien un démenti. En toute autre occasion, Paul l'aurait +vertement relevé, mais il dut filer doux, sous peine de manquer son but +en se faisant expulser, et il se contenta de répondre: + +--Tout ce que je puis vous dire, c'est que je l'ai vu et qu'il m'a +confié une mission que je tiens à remplir consciencieusement. Or, je ne +puis m'en acquitter que si madame me fait l'honneur de me recevoir, car +j'ai promis à monsieur de ne remettre qu'à elle seule un objet qu'il m'a +chargé de lui apporter. + +Ce fut dit d'un ton ferme qui parut faire impression sur le fidèle +gardien de la marquise. Peut-être crut-il que ce messager inattendu +arrivait d'un pays étranger où il avait rencontré M. de Ganges. Paul, en +affirmant qu'il l'avait vu, s'était bien gardé de dire où. Et il se +pouvait que madame de Ganges eût intérêt à recevoir le message. + +--Je veux bien lui répéter ce que vous venez de me déclarer, et prendre +ses ordres, grommela le serviteur récalcitrant. Elle est au fond du +jardin; je vais lui demander si elle veut vous recevoir. Si elle y +consent, je viendrai vous chercher. Attendez-moi ici. + +Paul n'avait qu'à obéir sans élever d'objections, trop heureux d'avoir +décidé ce cerbère à consulter sa maîtresse. + +Ainsi fit-il. Bien persuadé d'ailleurs que, dans la situation d'esprit +où elle devait être depuis la veille, elle ne refuserait pas de voir un +monsieur qui lui apportait des nouvelles de son mari. + +Il resta à la place où le colloque venait d'avoir lieu et il attendit, +sous l'oeil du valet en livrée qui l'observait de loin. + +L'homme noir revint au bout de quelques minutes et il lui dit: + +--Allez! elle est seule maintenant. + +--Je l'espère bien qu'elle est seule, pensa Paul qui tenait absolument +au tête-à-tête et qui ne savait pas que la marquise venait de renvoyer +une de ses amies pour le recevoir. + +Il prit l'allée que l'homme lui indiqua. Au premier tournant, il croisa +l'amie, et il la salua en passant. + +Cette amie était une très jeune femme, modestement habillée, dont +l'éclatante beauté l'éblouit: une brune au teint clair, avec des yeux +qui n'en finissaient pas et un air de tristesse qui ne faisait que +l'embellir encore. + +Sans doute, une amie malheureuse, une amie d'enfance, à laquelle madame +de Ganges s'intéressait. + +Paul avait autre chose en tête que de chercher à deviner qui elle était. +Il cherchait des yeux la marquise et il l'aperçut, assise au pied d'un +acacia, sur un banc rustique. + +Elle aussi l'aperçut et se leva vivement pour venir à sa rencontre. + +--Vous ici, monsieur! s'écria-t-elle. Et vous osez vous y présenter sous +prétexte de me remettre un message de mon mari! Est-ce ainsi que vous +tenez votre parole? Vous m'aviez promis de ne pas chercher à me +connaître. Vous aviez déjà manqué à votre promesse en me suivant jusque +chez madame Dozulé... et Dieu sait dans quels embarras vous m'avez mise! +Vous m'avez donc encore une fois épiée, puisque vous êtes parvenu à +savoir où je demeurais? + +--Non, madame!... je vous jure que non, s'écria Paul. + +--Alors, comment avez-vous appris mon adresse? Vous n'avez pas eu, je +suppose, l'audace de la demander, après mon départ, aux personnes qui +avaient entendu le domestique de la baronne vous annoncer sous le nom +que je porte! + +--Je m'en serais bien gardé... quelqu'un a dit devant moi que votre +hôtel était situé avenue Montaigne. + +--Soit! je veux bien vous croire... et alors vous n'avez rien eu de plus +pressé que de vous présenter ici. Qu'espériez-vous donc? Vous êtes-vous +imaginé que je continuerais à me prêter à une confusion de personnes que +je n'ai pas eu la présence d'esprit d'empêcher, en déclarant tout haut +que je ne vous connaissais pas. + +--Je ne l'espérais pas... mais je le désirais de tout mon coeur. + +--Vous saviez bien que c'était impossible. Ni mon amie, ni les personnes +qui se trouvaient chez elle, hier, ne connaissent mon mari; mes gens ne +le connaissent pas non plus. Mais il y a ici quelqu'un qui le connaît. + +--Oui... votre intendant, n'est-ce pas?... cet homme qui, hier, vous +gardait au Luxembourg et que je viens de retrouver... + +--M. Coussergues n'est pas mon intendant. C'est un ancien officier qui +fut l'ami de mon père et qui est resté le mien. + +--Il connaît M. de Ganges, mais il ne sait pas qu'on m'a pris pour lui. +Donc pour le présent, vous n'avez pas à craindre que l'erreur soit +découverte. + +--Elle le sera forcément quand mon mari reviendra. + +C'était le cas ou jamais de répondre: il ne reviendra jamais. Paul ne le +fit pas. Avant d'en venir là, il voulait voir un peu plus clair dans les +sentiments intimes de la marquise et il lui dit: + +--Oserai-je vous demander ce que vous ferez quand reparaîtra M. de +Ganges? + +--Je n'en sais rien encore, murmura madame de Ganges. Je crois bien que +je lui dirai la vérité. Le mensonge me répugne. Et du reste, je n'ai à +me reprocher qu'une légèreté que mon mari excusera quand je lui aurai +dit le motif qui m'a poussée à la commettre. + +--C'est son affaire, répliqua peu poliment Paul, piqué d'entendre cette +marquise parler de ses relations avec lui comme d'une aventure sans +conséquence. Mais vos amies et vos amis... la baronne Dozulé... le +vicomte de Servon... et les autres... comment leur expliquerez-vous que +vous n'avez pas protesté contre l'erreur de ce valet qui m'a annoncé +devant dix personnes sous le nom de M. de Ganges? + +--Je n'aurai rien à expliquer, car aussitôt que mon mari sera de retour, +je quitterai avec lui Paris et la France. + +--Mais vous y reviendrez. + +--Je ne crois pas. + +--Quoi! vous expatrier pour toujours! + +--Vous y aurez contribué, en me plaçant dans une situation insoutenable. + +--J'ai eu tort, je l'avoue... mais vous, madame, n'avez-vous donc rien à +vous reprocher? Je ne vous connaissais pas quand je vous ai vue au +Luxembourg et vous me rendrez cette justice que je ne me suis pas permis +de vous aborder... c'est vous qui... + +--Brisons là! monsieur, interrompit sèchement la marquise. Je regrette +beaucoup ce que j'ai fait... Si vous saviez ce qui m'a déterminée à agir +ainsi, vous excuseriez mon imprudence... et ce n'est pas à vous de me la +reprocher. J'en supporterai les conséquences et je vous prie de ne plus +vous occuper de moi. + +--Ainsi, vous me défendez de vous revoir? + +--Vous revoir! Je le voudrais que je ne le pourrais pas, vous devez le +comprendre. Et si, comme je le crois, vous êtes un galant homme, vous ne +chercherez pas à prolonger une fiction qui finirait par me compromettre +gravement, et que la très prochaine arrivée de M. de Ganges va percer à +jour. Je vous pardonne d'avoir cru que je n'y mettrais pas fin. Vous +pensiez sans doute que j'étais libre. Vous savez maintenant que je ne le +suis pas, puisque je suis mariée. + +--Vous vous trompez, madame, répliqua Paul Cormier, vous êtes veuve. + +Paul, emporté par un élan de passion, avait parlé trop vite et il se +repentait d'avoir lancé cette grosse nouvelle qu'il comptait réserver +pour le moment où il aurait suffisamment préparé madame de Ganges à la +recevoir. + +Il n'avait pas pris le temps de se préparer à l'expliquer et à tirer +parti de l'effet qu'elle allait produire. + +Il venait de mettre, comme on dit, les pieds dans le plat. + +--L'effet, d'ailleurs, ne fut pas celui qu'il prévoyait, car la marquise +répondit dédaigneusement: + +--Vous vous permettez, monsieur, une plaisanterie très déplacée, +souffrez que je vous le dise et que j'arrête-là cet entretien. + +--A Dieu ne plaise que je plaisante après un pareil événement, s'écria +Paul. Je vous répète que vous êtes veuve, madame... je vous le jure sur +mon honneur! + +--Vous ne prenez pas garde que vous êtes en contradiction avec +vous-même, dit froidement madame de Ganges. Vous vous êtes introduit +chez moi en prétextant que vous aviez à me remettre un message de mon +mari et vous venez me dire maintenant qu'il est mort. L'une de vos deux +déclarations est fausse. + +--Elles sont vraies toutes les deux. + +--Ah! c'est trop fort!..., et vous me permettrez, monsieur, de n'en pas +entendre davantage. + + +--Je vous supplie de m'écouter jusqu'au bout, Après... vous ne douterez +plus. + +Ce fut dit avec tant de fermeté que madame de Ganges resta et attendit +la suite. + +--J'ai vu votre mari, cette nuit, reprit Paul. + +--C'est impossible. Mon mari n'est pas à Paris. + +--Il y est arrivé, hier... je l'ai rencontré... malheureusement. + +--Comment avez-vous pu le reconnaître?... vous ne l'aviez jamais vu. + +--C'est lui qui m'a abordé. Il a entendu M. le vicomte de Servon me +présenter à un de ses amis en m'appelant; M. le marquis de Ganges. +Alors, il est intervenu... il m'a demandé des explications que je +n'avais garde de lui fournir. + +--Où s'est passé cette scène? demanda la marquise, déjà mise en éveil +par cet exposé inattendu. + +--Dans un bal public, répondit Paul, après avoir un peu hésité. + +--On vous a trompé, monsieur... quelqu'un aura trouvé drôle de se faire +passer pour le marquis de Ganges qu'il avait peut-être vu autrefois et +dont vous usurpiez le nom et le titre... + +--J'aurais pu croire cela, si l'affaire n'avait pas eu de suites. + +--Quelles suites? + +--Il m'en coûte de vous le dire... mais il faut que vous sachiez tout... +j'ai juré, et je dois tenir ma parole... une querelle s'est engagée. + +--Entre mon mari et M. de Servon? + +--Non, madame... M. de Servon n'était plus là... un de mes amis est +survenu, au moment où M. de Ganges me menaçait de me souffleter... mon +ami, qui est très violent, a pris les devants et l'a frappé au visage... + +--Ce n'est pas vrai!... M. de Ganges n'est pas un lâche. + +--Non, certes... Il ne l'a que trop prouvé... mais il a été surpris par +cet acte de brutalité. Il ne lui restait qu'à demander raison à +l'agresseur. C'est ce qu'il a fait. + +--Et il en résultera un duel? demanda anxieusement la marquise. + +--Le duel a eu lieu, madame, répondit Paul en baissant les yeux. + +--Quand?... on ne se bat pas la nuit. + +--Ils ont attendu que le jour commençât à poindre. Dieu m'est témoin que +j'ai fait tout ce que j'ai pu pour empêcher la rencontre... ou pour la +retarder. Tous mes efforts ont été inutiles... et... + +--Achevez!... + +--On s'est battu à l'épée... et M. de Ganges, frappé en pleine +poitrine... est mort en brave... + +--Mort!... Non, ce n'est pas possible!... + +--J'y étais, madame... Je l'ai vu tomber... + +--Ah!... je comprends, s'écria la marquise. C'est vous qui l'avez +tué!... et vous osez vous présenter devant moi couvert du sang de mon +mari!... + +--Non, madame. Je n'étais pas son adversaire... j'ai été un de ses +témoins... et c'est lui-même qui m'a choisi. Il ne nous connaissait ni +les uns, ni les autres... il a eu confiance en ma loyauté et je l'ai +assisté de mon mieux. + +La marquise, pâle et tremblante, se taisait parce qu'elle n'avait plus +la force de parler. + +--Si vous en doutez, reprit Paul, je puis vous prouver que je ne dis que +l'exacte vérité. Je suis venu chez vous parce que M. de Ganges m'y a +envoyé. Comment aurais-je su votre adresse, s'il ne me l'avait pas +donnée? Je n'ai pas pu la demander à M. de Servon, qui me prenait et qui +me prend encore pour votre mari. + +--Mort!... il est mort!... murmura la marquise en cachant son visage +dans ses mains gantées. + +--M. de Ganges a fait plus que de m'envoyer à vous. Il m'a raconté sa +vie. + +--Que dites-vous? demanda madame de Ganges stupéfaite. + +--Toujours la vérité, madame. La querelle a commencé dans un bal, près +du carrefour de l'Observatoire, et s'est vidée aux fortifications. J'ai +fait ce long trajet à côté de M. de Ganges et en causant avec lui. C'est +ainsi que j'ai reçu de lui des confidences que je n'avais pas +provoquées. + +--Comment a-t-il pu vous choisir pour les entendre, vous qui vous étiez +emparé de son nom? + +--Je lui ai dit qu'on m'avait fait la sotte plaisanterie de me le +donner, et que je n'y étais pour rien. En vérité, je ne mentais pas. Il +m'a cru, et, s'il n'y avait pas eu le soufflet, l'affaire se serait +probablement arrangée... et j'aurais eu quelque mérite à pousser, comme +je l'ai fait, à un accommodement, puisque sans ce duel fatal, vous ne +seriez pas... + +--Que vous a-t-il dit? interrompit la marquise. + +--Son récit n'a été qu'une longue confession de ses torts envers vous. +Il m'a dit qu'il s'était ruiné plusieurs fois, et qu'il avait abusé de +votre bonté, sans jamais la lasser. Il m'a dit que depuis un an il n'a +pas cessé de vous tromper en vous écrivant qu'il était en train de +refaire sa fortune dans de grandes entreprises financières. C'était +faux. Il était en dernier lieu à Monaco où il jouait et où, après avoir +gagné une somme énorme, il a perdu jusqu'à son dernier louis. Il +arrivait à Paris sans argent, et c'est la honte de vous avouer ce qu'il +avait fait qui l'a empêché de se présenter, hier, à votre hôtel. + +--Ah! c'est le coup de grâce! murmura madame de Ganges. + +--Je dois ajouter, reprit Paul, qu'il se repentait de vous avoir +offensée et qu'il m'a chargé de vous demander de lui pardonner le mal +qu'il vous a fait. C'était là une mission qui ne me plaisait pas, vous +le croirez sans peine, mais je ne pouvais pas refuser de l'accepter... +et je m'en acquitte. + +Abîmée dans sa douleur, ou tout au moins dans son émotion, la marquise +semblait avoir été changée en statue. Pâle, immobile, le regard fixe, +elle ne trouvait pas une parole à adresser à Paul Cormier, qui +attendait. + +--Qui donc l'a tué? demanda-t-elle lentement, comme si elle sortait d'un +rêve. + +--Un homme que vous connaissez, madame, répondit Paul. Il était avec +moi, hier, au Luxembourg, quand je vous ai vue pour la première fois... +et il a osé vous parler. + +--Jean de Mirande! s'écria la marquise; lui, toujours lui!... c'était +donc écrit qu'il troublerait encore une fois ma vie! + +--Que voulez-vous dire, madame? demanda vivement Paul Cormier. Que vous +a donc fait Mirande, avant de... + +--A moi, rien, murmura la marquise; mais il a fait le malheur de... +d'une personne à laquelle je m'intéresse... et vous venez m'apprendre +qu'il a tué mon mari!... + +--Qu'il ne connaissait pas, même de nom. Je l'ai interrogé après le duel +et il m'a affirmé qu'il n'avait jamais entendu parler de M. de Ganges. + +Cette assurance ne parut pas déplaire à la marquise et Paul reprit +vivement: + +--Vous le voyez, madame... c'est la fatalité qui a tout fait... et dans +ce malheur, vous pouvez du moins vous dire que vous ne serez pas +compromise, car personne ne sait que l'homme qui a succombé dans ce duel +était votre mari. + +--On le saura... on trouvera sur lui des papiers... des cartes de +visite... que sais-je? + +--Rien, madame. M. de Ganges, avant le duel, m'a remis son +portefeuille... Le voici, dit Paul, en le tirant de sa poche, pour le +présenter à la marquise. Il porte une couronne et des armes gravées sur +le cuir. Les reconnaissez-vous? + +--Oui... ce sont les siennes, balbutia madame de Ganges. + +--Ai-je besoin de vous jurer que je ne l'ai pas ouvert? + +--Non... je vous crois... mais que va-t-il arriver, mon Dieu!... La +justice poursuit les duellistes, quand le duel a causé la mort de l'un +des combattants... vous serez interrogés... vous et votre ami... que +direz-vous? La vérité, n'est-ce pas?... On vous demandera pourquoi vous +aviez pris ce nom qui ne vous appartenait pas... et vous ne pourrez pas +cacher ce qui s'est passé hier, chez mon amie, madame Dozulé... Ah! je +suis perdue! + +--Si on m'interroge, je ne parlerai pas de vous... Mirande non plus... +par une excellente raison, c'est qu'il ignore que vous existez. Les +trois autres témoins sont trois étudiants qui n'étaient pas présents au +moment où M. de Ganges m'a grossièrement reproché de lui avoir volé son +nom... Ils savent que ces messieurs se sont battus à propos d'un +soufflet... Ils ne savent pas pourquoi ce soufflet a été donné. Ce n'est +pas moi qui le leur apprendrai... et, d'ailleurs il n'est pas certain +qu'on nous interrogera... personne ne nous a vus sur le terrain. + +Paul oubliait, peut-être volontairement, la lettre du maître-chanteur, +qui menaçait de le dénoncer. Il ne pensait qu'à rassurer la marquise et +à tirer parti, pour entrer dans son intimité, de la bizarre situation +que le plus étrange des hasards venait de leur créer. + +Il sentait très bien que le moment eût été mal choisi pour lui parler +encore de son amour, comme il n'avait pas craint de le faire avant de +lui annoncer qu'elle était veuve, mais il constatait déjà que si la +nouvelle de la mort tragique de M. de Ganges avait bouleversé la +marquise, elle ne l'avait pas affligée outre mesure, car elle n'avait +pas versé de larmes. + +Et il lui savait gré de ne pas feindre une douleur que ne pouvait guère +lui causer la lamentable fin d'un homme qui s'était presque vanté, avant +de mourir, d'avoir été le plus détestable des maris. + +Il espérait qu'une fois remise de l'émotion bien naturelle qu'elle +venait d'éprouver, cette victime d'une union mal assortie comprendrait +qu'elle aurait tort de faire un éclat et il se préparait à lui proposer, +en temps et lieu, le _modus vivendi_ que lui avait suggéré sa cervelle +d'amoureux. + +Il attendait toujours qu'elle prît ce portefeuille qui, à vrai dire, lui +brûlait les doigts. + +On a beau ne pas être sentimental à l'excès, on ne garde pas volontiers +sur soi les reliques d'un homme qu'on a vu tomber, frappé à mort, dans +un duel dont on a été la cause première. + +Et, de son côté, la marquise répugnait évidemment à toucher ce legs de +son indigne mari. + +Paul Cormier se décida enfin à le placer sur le banc où elle était +assise quand il avait paru dans le jardin. + +Il pensait bien qu'elle ne l'y laisserait pas et il tenait à s'en +débarrasser le plus tôt possible. + +--Vous ne m'accuserez plus de mentir, dit-il doucement, et maintenant +que j'ai rempli la pénible mission qui m'a été imposée, je vous supplie, +madame, de me faire connaître votre volonté. A tout ce que vous me +commanderez, j'obéirai, quoi qu'il m'en puisse coûter. Dans la situation +où les événements nous ont placés, c'est à vous de donner des ordres. Et +je vous demande en grâce de ne penser qu'à vous en prenant une décision. +Peu importe ce qu'il m'arrivera, pourvu que vous n'ayez pas à souffrir +des conséquences de ce duel. + +--Souffrir! répéta tristement la marquise, voilà des années que je +souffre... il ne peut rien m'arriver de pis que de vivre comme j'ai vécu +depuis que je me suis mariée. Si vous saviez!... + +--Je sais. Croyez-vous donc que je ne devine pas qu'on vous a sacrifiée +à un homme que vous n'aimiez pas et qui a fait de vous une martyre... +s'il ne me l'a pas dit, il m'en a dit assez pour que je ne le plaigne +pas... c'est Dieu qui l'a puni... et c'est vous que je plains... vous +pour qui je mourrais avec joie, si ma mort pouvait vous épargner un +chagrin... vous que... + +La marquise arrêta d'un geste la déclaration brûlante que Paul avait sur +les lèvres. + +--Pas un mot de plus, lui dit-elle d'une voix ferme. Je vous crois, mais +je ne dois pas vous écouter. Je subirai mon sort sans murmurer... et je +compte que vous n'aurez pas moins de courage que moi. + +--Est-ce à dire que vous persistez à me défendre de vous revoir? + +Et comme madame de Ganges se taisait: + +--C'est impossible! s'écria Paul. Comment feriez-vous? Que diriez-vous à +vos amies... à vos amis... à ce monde où vous vivez et où j'ai été +présenté sous le nom de votre mari? Espérez-vous leur persuader que je +suis retourné à l'étranger?... Ils s'apercevraient bien vite que je n'ai +pas quitté Paris... je me suis déjà trouvé face à face avec M. de Servon +dans un lieu où je ne devais pas m'attendre à le rencontrer... + +--C'est moi qui partirai... je m'éloignerai de la France... je vous l'ai +déjà dit. + +--Mais j'y resterai, moi. Que dirai-je à ceux qui me parleront de vous? +Faudra-t-il que j'échafaude des mensonges pour tâcher de leur expliquer +ce chassé-croisé du marquis et de la marquise de Ganges? Ils ne me +croiraient pas... ils sauraient bientôt la vérité... on dirait partout +que j'ai été votre amant... et que nous avons à nous deux, inventé cette +supercherie... ils ne vous pardonneraient pas de vous être moquée d'eux. + +--Pourquoi ne leur diriez-vous pas tout simplement la vérité?... que +vous m'avez suivie, que vous êtes entré chez madame Dozulé, en même +temps que moi qui ne vous avais pas vu... et que l'erreur d'un valet de +pied a fait tout le mal... + +--Ils me croiraient encore moins. + +--Mais rien ne vous oblige à les voir, vous n'avez qu'à reprendre la vie +que vous avez toujours menée. Pour eux, le quartier que vous habitez est +aussi loin que la Chine. Vous y avez rencontré M. de Servon par un de +ces hasards qui n'arrivent pas deux fois. + +--J'avais bien compris... vous ne voulez plus me connaître... je vous +gêne, murmura Paul Cormier. + +--Je n'ai pas dit cela, répliqua vivement la marquise. + +--Vrai?... vous ne me chassez pas? merci!... oh! merci!... alors, il n'y +a qu'un moyen... un seul... c'est de rester comme nous sommes. + +--Je ne comprends pas. + +--Pourquoi ne continuerais-je pas à passer pour votre mari? demanda +Paul, emporté par son ardeur amoureuse, au point de ne pas s'apercevoir +de l'énormité de la proposition qu'il osait faire à la marquise. + +--D'abord, parce que c'est impossible. A la rigueur, mes amis pourraient +s'y laisser prendre; mais les vôtres?... mais votre mère?... car vous +avez encore votre mère, vous me l'avez dit... Comment leur +persuaderez-vous que vous n'êtes plus vous-même?... Cesserez-vous de les +voir?... + +--Non... Mais je les verrai moins souvent... Je ne dîne chez ma mère +qu'une fois par semaine... le dimanche... elle ne vient presque jamais +chez moi... et elle ne me demande pas de lui rendre compte de ce que je +fais. + +--Encore votre mère, reprit la marquise, serait-elle bien étonnée et +probablement très affligée si elle venait à apprendre que son fils va +dans le monde sous un faux nom et porte un titre qui ne lui appartient +pas. J'admets qu'elle n'en saura rien, mais M. de Mirande, votre ami +intime, comment pourrait-il ignorer que vous vivez en partie double?... +Étudiant sur la rive gauche et marquis sur la rive droite... + +--Paris est si grand! murmura Paul, à bout d'arguments. + +--Oui, Paris est immense, mais tout y arrive... vous en avez eu la +preuve hier, puisque vous avez trouvé sur votre chemin M. de Servon. Et +si vos camarades venaient à découvrir que vous vous faites passer pour +le marquis de Ganges, de quoi ne vous accuseraient-ils pas!... Convenez +donc, monsieur, que votre projet est fou, si tant est que vous l'ayez +conçu sérieusement. + +Paul baissa la tête et ne trouva rien à répondre. + +--Ce n'est pas tout, reprit madame de Ganges; alors même qu'il serait +praticable, je ne me prêterais pas à une imposture... je ne trouve pas +d'autre mot pour qualifier le plan de conduite que vous me proposez +d'adopter. + +--Vous préférez me désespérer! + +--Non, monsieur. Seulement, je veux rester maîtresse de mes actions. Je +ne sais ce que vous pensez de moi, mais je vous prie de croire que j'ai +toujours été irréprochable. + +Mon mari, lui-même, mon mari qui m'a fait tant de peines, me rendrait +cette justice, s'il vivait encore. + +--Il me l'a dit avant de mourir. + +--Vous devez donc comprendre que je ne puis ni ne dois rester avec vous +dans les termes où nous a mis la méprise d'un domestique. Je suis +décidée à dire la vérité à mon amie madame Dozulé. Elle a assisté à la +scène et je lui expliquerai qu'un manque de présence d'esprit m'a +empêchée de rectifier immédiatement l'erreur. + +Elle rira de l'aventure et elle se chargera de la présenter sous son +véritable jour à ses invités d'hier. + +--Dieu sait ce qu'ils penseront de moi, murmura l'étudiant. +Qu'importe?... tout ce que vous ferez sera bien fait, madame. + +--Je serais désolée que vous eussiez à souffrir de ma franchise, mais je +ne puis agir autrement. Je ferai, d'ailleurs, en sorte de prendre sur +moi la responsabilité de ce désastreux malentendu. Personne n'aura rien +à vous reprocher. Il aura, du reste, duré si peu de temps qu'il ne +saurait avoir de bien graves conséquences. + +--S'il en a, je les supporterai, quelles qu'elles soient... pourvu que +vous ne me défendiez pas de vous revoir. + +--Plus tard, peut-être... mais vous sentez comme moi que pendant un +temps nos relations doivent cesser. + +--Si j'étais sûr qu'elles ne seront qu'interrompues?... + +--Je ne puis rien vous promettre. La catastrophe que vous venez de +m'annoncer va bouleverser ma vie et je ne sais pas encore quel parti je +prendrai... je n'ai même pas la certitude que je suis veuve... + +--Si vous ne l'étiez pas, je ne vous aurais pas parlé comme je viens de +le faire... Mais M. de Ganges est tombé sous mes yeux et je vous ai +apporté la preuve qu'il est mort, dit Paul Cormier, en montrant du doigt +le portefeuille auquel la marquise n'avait pas encore osé toucher. + +Il était resté sur le banc ce portefeuille armorié et elle ne pouvait +pas douter qu'il eût appartenu à son mari. + +--Ouvrez-le, madame, reprit Paul, vous y trouverez certainement des +papiers qui ne vous laisseront pas de doutes. + +La marquise ne semblait pas pressée de suivre le conseil que lui donnait +l'amoureux qui aspirait à remplacer son mari. Peut-être s'y serait-elle +décidée, mais son garde du corps se montra tout à coup. Au lieu de +prendre l'objet, elle se plaça de façon à l'empêcher de le voir et elle +l'interrogea des yeux. + +L'homme noir comprit la signification du regard qu'elle lui lança, car +il répondit comme si elle lui eût adressé la parole: + +--C'est le valet de chambre de M. de Servon qui apporte une lettre pour +M. de Ganges. J'ai eu beau lui dire que M. de Ganges n'est pas encore +arrivé. Il prétend que son maître l'a vu hier. + +La marquise changea de visage et Paul Cormier comprit. + +Le vicomte envoyait les huit mille francs qu'il avait perdus sur parole +à M. de Ganges qui les lui avait gagnés. + +--Il paraît que la lettre contient de l'argent, reprit le chevalier noir +et que c'est très pressé. + +La situation se corsait encore. Le domestique de M. de Servon attendait +une réponse et ce n'était pas à Paul Cormier de la lui donner. La +marquise ne pouvait pas faire moins que de s'en charger. + +--Dites-lui que M. de Ganges n'est pas là et que je ne reçois pas les +lettres adressées à mon mari, répondit-elle, après un silence. + +--Bien. Je vais le congédier, dit l'impassible personnage. + +Et il tourna les talons en pivotant tout d'une pièce, militairement, +comme un soldat qui vient de faire son rapport à son supérieur. + +Paul le laissa s'éloigner avant de dire à demi-voix: + +--C'est à moi que cette lettre était destinée. + +--A vous! s'écria la marquise. + +--Oui, madame. Depuis la partie de baccarat chez madame Dozulé, M. de +Servon est mon débiteur. + +--Et c'est chez moi qu'il envoie la somme qu'il vous doit! + +--Naturellement, puisqu'il croit la devoir à M. de Ganges. + +La marquise tressaillit. C'était le premier effet de l'erreur du valet +de pied de madame Dozulé et elle pouvait maintenant mesurer ce que cette +fatale méprise allait lui coûter. + +--Il reviendra l'apporter lui-même, cette somme, continua avec intention +Paul Cormier qui ne désespérait pas encore d'amener la marquise à +accepter son projet de rester dans le _statu quo_; et vous en verrez +bien d'autres. C'est la conséquence forcée de ce qui s'est passé chez +votre amie. + +--Vous avez raison, monsieur, dit-elle; la situation où nous nous +trouvons tous les deux est intolérable. Je n'ai que deux partis à +prendre: ou dire la vérité, ou quitter Paris et n'y jamais revenir. J'ai +besoin de réfléchir avant de me décider, et je désire être seule. + +C'était un congé en bonne forme, et la marquise le signifia d'un ton si +ferme que son amoureux comprit qu'il n'avait qu'à se retirer. + +--Je vous obéis, madame, dit-il tristement. + +Il se flattait que pour adoucir cette injonction, elle allait lui tendre +la main, mais elle ne la lui offrit pas plus que la veille, au moment où +il l'avait quittée tout près du rond-point des Champs-Elysées. + +Elle la retira même, comme si elle eût craint qu'il ne la prît, sans sa +permission. + +Décidément, cette marquise n'aimait pas les contacts, même du bout des +doigts. + +Après ce refus, presque décourageant, Paul Cormier n'avait plus qu'à +s'en aller, sans ajouter un mot à ce qu'il avait dit. + +Ainsi fit-il, très mortifié et très mécontent du résultat de sa première +visite à la marquise de Ganges. + +En traversant la cour qui précédait le jardin, il y retrouva l'homme +habillé de noir, cet étrange personnage qui se tenait à l'écart pour +apparaître de temps en temps comme la statue du Commandeur. + +Paul savait maintenant que ce garde du corps n'était pas un simple +domestique, mais il n'eut pas la moindre envie de le saluer en passant +et il crut voir que ce chevalier de la dame de l'avenue Montaigne le +regardait d'un air soupçonneux. + +Il se demandait sans doute ce que ce jeune homme était venu faire chez +madame de Ganges, et c'était bien la preuve qu'elle n'avait pas jugé à +propos de lui parler de ses aventures à la sortie du Luxembourg et chez +la baronne Dozulé. + +Peu importait du reste à Paul Cormier, mais il ne fut pas plutôt hors de +l'hôtel, qu'il lui arriva, comme la veille, en descendant de voiture aux +Champs-Elysées, d'envisager la situation sous un tout autre aspect. + +La veille, après le voyage en fiacre, il s'était repenti de s'être +laissé trop facilement éconduire et maintenant il apercevait dans le +langage et dans l'attitude de la marquise des côtés qui le choquaient. + +--Elle n'a pas sourcillé quand je lui ai annoncé que son mari avait été +tué, cette nuit, se disait-il en s'acheminant vers le véhicule numéroté +qui l'attendait à vingt pas de la porte de l'hôtel; je sais bien que ce +mari était un chenapan et que sa mort la débarrasse de lui. J'ai trouvé +tout naturel qu'elle ne jouât pas la comédie en faisant semblant de se +désoler, mais à défaut de larmes, elle aurait pu montrer de l'émotion, +ne fût-ce que par convenance... et c'est tout au plus si elle a été +troublée un instant. Elle s'est mise tout de suite à examiner avec moi +les conséquences de cette mort... en ce qui la touche personnellement, +car elle ne s'est pas beaucoup inquiétée de savoir comment j'allais me +tirer de ce mauvais pas. Et pourtant, si on poursuit les acteurs du +duel, c'est Mirande et moi qui paierons les pots cassés. + +Cette marquise ne s'est pas seulement informée de ce qu'était devenu le +corps du malheureux que nous avons laissé étendu sur l'herbe d'un +bastion du boulevard Jourdan. Je commence à croire qu'elle n'a pas de +coeur. + +Il était temps du reste que Paul pensât à ses propres affaires qui +pouvaient très mal tourner, surtout depuis qu'il avait reçu la lettre +anonyme où un gredin le menaçait de le dénoncer à la Justice. + +Il y allait de son repos; presque de son honneur, car un duel nocturne, +suivi de l'abandon du cadavre, devait forcément donner lieu à une +instruction criminelle, et quoiqu'il ne fût pas le plus compromis, il +risquait certainement de passer en cour d'assises ou en police +correctionnelle, ce qui eût été bien pis, car les jurés acquittent +presque toujours les duellistes que les magistrats condamnent très +volontiers. + +Et ne sachant pas du tout comment il fallait s'y prendre pour parer à ce +danger on tout au moins pour l'atténuer, il ne pouvait mieux faire que +d'aller prendre l'avis de son ami Bardin. + +Il dit donc au cocher qui l'avait amené, avenue Montaigne, de le +conduire au boulevard Beaumarchais, au coin de la rue Saint-Claude, où +s'embranche la rue des Arquebusiers. + +Il aurait bien pu profiter de l'occasion pour aller voir sa mère, +puisque la rue des Tournelles est à deux pas, mais il craignait qu'elle +ne remarquât l'état d'agitation où l'avaient mis les événements qui +venaient de se succéder, événements dont l'entretien avec madame de +Ganges n'était pas le moins troublant. + +Il était donc décidé à ne voir, ce jour-là, que le vieil avocat, et +pendant le trajet, il prépara la consultation qu'il allait chercher au +Marais. + +Il ne se souciait pas de dire du premier coup toute la vérité à Bardin. +Il voulait d'abord tâter le terrain en lui demandant ce qu'il penserait +d'un cas analogue au sien; s'il conseillerait à un homme compromis, en +pareille occasion, de se tenir coi ou d'aller, au contraire au-devant de +l'action judiciaire, en déclarant spontanément qu'il avait pris part à +la rencontre et quelle part il y avait prise. + +Il ne pouvait guère en dire davantage, car il n'était pas en cette +affaire le principal intéressé. + +Mirande était plus exposé que lui puisqu'il avait tué de sa main le +marquis de Ganges. Paul n'avait donc pas le droit de prendre un parti +sans l'approbation préalable de son ami, lequel, à l'heure qu'il était, +devait dormir encore. + +Paul projetait de se transporter chez lui, après avoir recueilli +l'opinion du père Bardin et de décider d'un commun accord avec Jean ce +qu'il convenait de faire dans le cas épineux où ils s'étaient mis. + +Les trois autres étudiants ne comptaient pas: des gamins qui avaient +assisté à la rencontre, par hasard, et auxquels on ne pouvait reprocher +que d'avoir agi comme des étourneaux. + +Le projet était sage, mais entre la conception et l'exécution, il y a +toujours, place pour des incidents imprévus. + +En descendant de voiture, rue Saint-Claude, Paul se trouva nez à nez +avec l'avocat qui trottinait, à pas pressés, et qui lui dit: + +--Comment! c'est encore toi!... dans mon quartier à l'heure de ton cours +de droit administratif!... et puis, tu ne vas donc plus qu'en carrosse +maintenant?... + +--J'allais chez vous... pour vous parler d'une affaire... balbutia Paul, +assez contrarié. + +--Tu m'en parleras une autre fois... aujourd'hui, je n'ai pas de temps à +perdre et je ne vais pas remonter mes trois étages pour t'entendre... + +--C'est que... je ne puis pas remettre à un autre jour... + +--Je n'imagine pas ce que tu peux avoir à me dire de si urgent, mais +puisque tu tiens tant à causer avec moi, tu n'as qu'à m'accompagner; +nous causerons en marchant. + +--Qu'à cela ne tienne, mon cher monsieur Bardin. Je ne vous demande +qu'une minute pour renvoyer mon fiacre. + +Paul, paya au cocher le double de ce qu'il lui devait, pour se dispenser +d'attendre qu'il lui rendît la monnaie, et revint dire au vieil ami de +sa mère: + +--Maintenant, me voilà prêt à vous suivre où il vous plaira de me mener +pourvu que vous m'écoutiez. Où allez-vous? + +--Au Palais de Justice. + +--Bon! ce n'est pas tout près d'ici; j'aurai le temps de vous conter ce +qui m'amène. + +--N'importe!... sois bref!... et surtout sois clair!... mais avant de +commencer, laisse-moi t'apprendre une nouvelle qui te fera plaisir. + +--Tout ce que vous voudrez, monsieur Bardin. + +--Il s'agit de mon fils. Je t'ai dit souvent qu'il ne lui fallait qu'un +beau crime à instruire pour se faire connaître... pour sortir du rang... +un de ces crimes dont tous les journaux s'occupent et qui mettent en +lumière les talents d'un juge... + +--Parfaitement... et j'ai toujours pensé que cette chance lui viendrait +tôt ou tard. + +--Hum!... elle s'est fait attendre... et l'avancement de ce pauvre +Charles s'en est ressenti... si on ne regardait qu'au mérite, il devrait +être déjà conseiller à la cour... mais enfin, il tient son crime. + +--Bravo! dit Paul, qui souriait sous sa moustache de l'enthousiasme +paternel du vieil avocat. Alors, il est corsé, ce crime? + +Combien de cadavres? + +--Un seul, répondit Bardin sans s'apercevoir que l'étudiant se moquait +un peu de lui; mais la victime appartient aux classes élevées de la +société... et le vol n'y est pour rien, car on a trouvé de l'argent dans +les poches du mort. + +--Une vengeance, alors? + +--Probablement... et apprends pour ta gouverne que ces crimes-là +passionnent toujours le public parisien... d'abord, parce qu'ils sont +plus rares... et puis, parce qu'on cherche la femme. + +--Ah! il y a une femme dans l'affaire? + +--Je le parierais, mais je n'en sais rien encore. Charles vient de +m'écrire un mot pour m'annoncer qu'on venait de le charger d'instruire +et qu'il courait au Palais... Il ne me donne pas de détails... mais j'en +aurai... j'ai pensé tout de suite à aller le trouver dans son cabinet +pour lui faire mon compliment, et j'y vais de ce pas. + +--Il est donc tout récent, ce crime?... Les journaux n'en disent rien. + +--Il est de cette nuit. + +--Ah! murmura Paul, à qui cette indication mettait déjà, comme on dit, +la puce à l'oreille. + +--Oui... le corps de l'homme assassiné a été trouvé, vers cinq heures du +matin, par des maraîchers qui conduisaient leurs charrettes aux Halles. + +--Dans quel quartier? demanda vivement Cormier. + +--Charles ne me le dit pas. Je suppose que c'est près d'une des +barrières de Paris... sur le chemin des voitures qui viennent de la +banlieue?... quelle banlieue?... je l'ignore et ça m'est égal... à toi +aussi, je suppose. + +--Oh! complètement égal, s'empressa de répondre Cormier qui ne disait +pas ce qu'il pensait, car cet exposé incomplet commençait à l'inquiéter +sérieusement. + +--L'important, c'est que l'affaire profite à l'avancement de Charles et +je suis sûr qu'il l'éclaircira, quoiqu'elle soit, paraît-il, très +mystérieuse. Mais en voilà assez là-dessus... Expose-moi la tienne... De +quoi s'agit-il? + +Paul n'était pas pressé de s'expliquer. Avant ce dialogue où le vieil +avocat avait eu la parole presque tout le temps, il ne se serait pas +fait prier. Il aurait abordé tout droit la question et il n'aurait pas +été embarrassé pour la présenter de façon à ne pas éveiller l'attention +de cet excellent Bardin. Maintenant, il ne savait plus comment s'y +prendre, car il entrevoyait que le beau crime sur lequel le bonhomme +fondait l'espoir de la fortune judiciaire de son fils pouvait bien +n'être que le meurtre du marquis. + +Consulter le père du juge d'instruction, c'était pour ainsi dire, se +jeter dans la gueule du loup. + +Il fallait pourtant parler, sans quoi Bardin se serait figuré que Paul +avait voulu le mystifier et il aurait mal pris la chose. + +L'ami de Jean de Mirande espéra s'en tirer en se tenant dans les +généralités d'une consultation vague. + +--Voici, dit-il, en cherchant à prendre un ton dégagé. Un de mes +camarades s'est trouvé fourré dans une bagarre où on s'est fortement +cogné. On a échangé des horions... + +--Ils vont bien, tes camarades! Ça se passait, naturellement, au +quartier Latin? + +--Mon Dieu, oui. Les batailles n'y sont pas rares... mais celle-là a mal +fini. Il y a eu des éclopés. Il paraît même qu'un des combattants est +resté sur le carreau. + +--C'est joli!... et sans doute, c'est un de tes amis qui a fait ce coup? + +--Il le craint. + +--Comment, il le craint!... il a donc assommé un homme sans s'en +apercevoir? + +--Dame!... vous comprenez... dans une mêlée... + +--Tu me la bailles belle avec ta mêlée! Enfin, qu'est-ce que tu veux de +moi?... ce n'est pas pour me raconter cette équipée que tu t'es fait +conduire dare-dare rue des Arquebusiers. + +--Mais, si. Je voulais vous demander un conseil. + +--Tu en étais donc, de la rixe? + +--J'y ai assisté, comme beaucoup d'autres. + +--Et après... quand il y a eu un mort et des blessés, tout le monde +s'est sauvé... tous ceux qui ont pu, s'entend. + +--C'est à peu près cela. On n'a arrêté personne. Et je venais vous +consulter, cher monsieur. + +--Sur quoi!... ce cas ne me paraît pas rentrer dans ma spécialité. + +--Mais, si... puisqu'il s'agit de faits qui pourraient donner lieu à des +poursuites. + +--Au lieu d'employer le conditionnel, tu devrais dire: _qui donneront +lieu_. Il y a eu mort d'homme. L'affaire ne peut pas en rester là. Mon +fils, depuis qu'il est juge, en a instruit vingt de la même catégorie. +Elles ne sont pas très graves, mais elles aboutissent toujours à des +mois ou à des années de prison. Ton doux ami peut s'attendre à en +goûter, s'il est pris. + +--Il ne l'est pas, jusqu'à présent... et c'est précisément sur ce point +que je voudrais avoir votre avis. Doit-il se présenter chez le +commissaire du quartier et lui raconter, pour sa justification, comment +cette querelle s'est engagée... ou bien laisser la police chercher les +coupables?... + +--C'est sérieusement que me tu poses cette question? + +--Mais, oui. C'est un cas de conscience que je vous soumets. + +--Va te promener avec ton cas de conscience et médite sur le fameux mot +du président de Harlay: «Si on m'accusait d'avoir volé les cloches de +Notre-Dame, je commencerais par me mettre à l'abri...» + +--Vous ne conseillez pas à mon ami de se sauver à l'étranger, je +suppose? + +--Non, mais je lui conseille de se tenir tranquille. On n'est pas forcé +de se dénoncer soi-même, et les juges ne doivent pas s'en rapporter à la +déclaration de celui qui se dénonce. C'est un axiome du droit criminel +que tu devrais connaître... _nemo creditur_... + +--Je sais le reste. Alors, vous êtes d'avis que mon ami aurait tort de +se livrer? + +--Il faudrait qu'il fût fou... et tu peux lui signifier de ma part qu'il +fera très bien de faire le mort... d'autant que s'il se déclarait, tu +serais compromis très probablement... C'est ta maman qui ne serait pas +contente! + +Au fond, Paul était bien de l'avis du vieil avocat et il n'était pas +fâché de l'entendre lui conseiller de s'abstenir. + +Il crut pourtant devoir insister en disant: + +--Alors, décidément, vous, jurisconsulte émérite, vous pensez qu'il vaut +mieux laisser aller les choses? + +--Ce n'est pas le jurisconsulte qui te parle, c'est l'ami de ta mère... +et tout homme de bon sens te parlera comme moi. Si tu en doutes, il y a +un moyen de t'assurer que je suis dans le vrai. + +--Lequel? + +--Consulte un magistrat. + +--Y pensez-vous? + +--Un magistrat qui te connaît et qui te croit incapable d'une vilaine +action. Je vais au Palais voir mon Charles. Profite de l'occasion. Monte +avec moi jusqu'à son cabinet. + +--Comment! s'écria Paul, vous me proposez d'aller consulter votre fils +sur une affaire qu'il pourrait avoir à instruire! Jamais de la vie! Il +croirait que je me moque de lui, et il me mettrait à la porte. + +--Non, puisque je serai avec toi, dit Bardin. Charles sera au contraire +très sensible à une marque de déférence de ta part... d'autant plus que +tu n'as pas toujours été bien pour lui... tu évites de le rencontrer et +quand tu te trouves avec lui, tu affectes de ne lui parler que par +ricochet... de bricole, comme on dit au billard. + +--C'est par respect... vous comprenez... il est magistrat... juge au +tribunal de la Seine... et je ne suis qu'un pauvre diable d'étudiant... + +--Pas si pauvre, puisque ta mère te laissera six cent mille francs... +tandis que moi, je ne laisserai pas grand'chose à Charles. Mais la +question n'est pas là. Tu me donnes de mauvaises raisons et tu ferais +mieux de me dire la vérité. Charles ne te va pas parce qu'il est trop +sérieux et trop sage pour plaire à un garnement de ton espèce. Tu te +figures sans doute que l'antipathie est réciproque. Tu te trompes +absolument. Il ne m'a jamais dit que du bien de toi et je sais qu'il +apprécie fort ton esprit et ta gaîté. + +--Je ne l'aurais pas cru, mais je suis ravi de l'apprendre. Si je ne le +recherche pas beaucoup, c'est à cause de la différence d'âge et de +situation. Et, pour l'affaire en question, je craindrais, en la lui +soumettant, de le mettre dans un terrible embarras... pensez donc!... +demander à un juge si je ferais bien de me soustraire à l'action de la +justice!... ce serait raide. + +--Tu ne t'adresseras pas au juge; tu t'adresseras à l'homme. Il te +donnera son avis tout comme s'il n'avait jamais porté la robe et je ne +doute pas que cet avis soit conforme au mien. Je t'autorise du reste à +le lui répéter ce que je viens de te dire sur ton cas et je le lui +répéterai moi-même. Allons! viens! Ça me fera plaisir de te voir +échanger une poignée de mains avec Charles et je suppose que tu tiens à +être agréable au plus ancien ami de ta mère. + +Paul protesta d'un geste, et le vieil avocat reprit malicieusement: + +--D'abord, tu as intérêt à me ménager... à cause de l'héritière... + +--Quelle héritière? + +--La fille aux six millions? As-tu déjà oublié l'histoire que j'ai +racontée hier en dînant? + +--Non... mais je n'y pensais plus. + +--Il faut y penser. Je me suis mis en tête de te faire épouser cette +orpheline. + +--Pourquoi pas plutôt à votre fils? + +--Parce qu'elle n'a pas vingt ans et que Charles en aura bientôt +quarante. Elle ne voudrait pas de lui... et d'ailleurs, mon fils n'a pas +besoin d'une femme six fois millionnaire. Il ne saurait que faire de +tant d'argent, tandis que toi, avec les goûts que je te connais, tu ne +trouverais pas que c'est trop. + +--Je ne suis pas si ambitieux. + +--Peut-être, mais tu es si dépensier!... bref, tu as tort de ne pas +prendre au sérieux le projet dont je t'ai parlé. Tiens! je parie que tu +n'as seulement pas songé à prier ton ami de te renseigner sur la famille +dont je t'ai cité le nom. + +--Un nom que je n'ai pas retenu... + +--Un nom de ce pays là... un nom qui rime avec Camargue... + +--Bon! Je me souviens... Marsillargues... j'avoue que je ne me suis pas +rappelé la recommandation que vous m'aviez faite. + +--Tu as pourtant, je suppose, vu hier soir ton camarade? + +--Je l'ai rencontré à la Closerie des Lilas, mais... + +--Vous avez eu autre chose à faire que de causer du Languedoc, je le +pense bien... et à propos de ce Mirande, est-ce que?... mais oui, +parbleu!... c'est lui, n'est-ce pas, qui s'est mis dans ce joli +pétrin?... et c'est pour lui que tu es venu me consulter?... +l'assommeur, c'est lui. + +--Je vous assure que non, répondit vivement Cormier. + +Bardin en pensa ce qu'il voulut et n'insista pas. Il avait pris le bras +de son jeune ami et il comptait ne pas le lâcher avant de l'avoir mis en +présence de son fils, à seule fin de les raccommoder. + +Paul se laissait emmener et il était très perplexe. Il regrettait fort +de s'être tant avancé, mais il sentait qu'il ne pouvait plus reculer, +sous peine de gâter son affaire. Bardin aurait pu croire qu'il avait sur +la conscience un véritable crime et Bardin, vexé, aurait très bien pu +faire part à son fils des confidences incomplètes que Paul Cormier lui +avait faites, pendant le trajet de la rue des Arquebusiers au boulevard +du Palais où ils arrivaient en ce moment. + +Paul se disait aussi qu'il ne risquait pas grand'chose à accompagner +Bardin père jusque dans le cabinet de Bardin fils qui était certainement +un galant homme, incapable d'abuser de la situation. Paul pensait même +qu'il y pourrait gagner de savoir à quoi s'en tenir sur l'affaire +criminelle que ce juge était chargé d'instruire. Le père ne manquerait +pas d'en parler au fils, en présence de Paul, et le fils se laisserait +aller à donner des détails. Paul, renseigné, pourrait arrêter un plan de +conduite en connaissance de cause et dût-il se décider plus tard à +confesser la part qu'il avait prise à la mort du marquis, rien ne +l'obligerait à déclarer la vérité avant de s'être consulté avec Jean de +Mirande. + +--Nous y voilà, dit le vieil avocat, en poussant Cormier sous une voûte +qui aboutit à une cour. Nous n'avons plus qu'à monter deux étages. Tu +n'es jamais entré dans un cabinet de juge instructeur? + +--Jamais, Dieu merci! + +--Pourquoi, Dieu merci?... Les plus honnêtes gens peuvent y être appelés +comme témoins et même comme prévenus, quoique ce soit plus fâcheux. Tous +les prévenus ne sont pas des coupables. Tu vas voir que ça t'amusera... +nous allons rencontrer dans les couloirs des types curieux et des +figures cocasses. + +--Quoi! voilà que maintenant vous blaguez la magistrature! + +--Tu ne comprends pas. Je parle des gens appelés à déposer. On en voit +de toutes les couleurs, sans parler des avocats qui rôdent par les +corridors. Il y en a qui ont de bonnes têtes. + +Montons! Charles doit être arrivé. Tâchons de le voir avant qu'il ait +commencé à entendre les témoignages. Si nous tardions, nous pourrions le +déranger. + +Paul Cormier se laissa guider par le père Bardin, à travers un dédale +d'escaliers et de couloirs où stationnaient des Gardes de Paris, et où +passaient des individus des deux sexes qui ne payaient pas de mine. + +Il y en avait d'assis sur des bancs fixés au mur, attendant leur tour de +comparaître devant le juge qui les avait fait citer. + +Maître Bardin connaissait tous les détours de ce labyrinthe et il +conduisit tout droit son jeune ami à la porte du cabinet de son fils, +gardée par un planton, auquel il donna sa carte en le priant de la +remettre immédiatement au juge d'instruction. + +Pendant que le soldat la portait, Paul eut le temps de remarquer, parmi +quelques autres témoins qui faisaient antichambre, un homme assez +convenablement vêtu qui le regardait beaucoup, comme s'il eût été +surpris de le voir là. + +--Sois gentil avec Charles, dit à demi-voix le père Bardin, quand le +planton revint les chercher pour les introduire dans le cabinet du juge. + +Le vieil avocat entra le premier. Son fils, en le voyant, vint à lui, +les deux mains tendues, laissant là un monsieur avec lequel il causait, +debout. Sa figure rayonnait, à ce magistrat. Elle se rembrunit un peu, +quand il aperçut Paul Cormier, mais il ne reçut pas mal ce visiteur +inattendu. + +Le juge lui demanda affectueusement des nouvelles de sa mère et le pria +de s'asseoir, en attendant qu'il eût fini avec le monsieur qui les avait +précédés dans le cabinet. + +Ce ne fut pas long. Il emmena son interlocuteur dans un coin, échangea +avec lui quelques mots à voix basse et le reconduisit jusqu'à la porte. + +Puis, revenant à son père, il lui dit joyeusement: + +--Vous venez me féliciter, n'est-ce pas?... je crois que je tiens une +affaire intéressante. Et vous avez bien fait de venir de bonne heure... +j'ai je ne sais combien de témoins à entendre, et mon greffier n'est pas +encore arrivé... nous avons donc le temps de causer un peu, avant que +j'entame les interrogatoires. + +Et vous, mon cher Paul, par quel heureux hasard avez-vous accompagné mon +père? Venez-vous aussi me complimenter? demanda en souriant le juge +d'instruction. + +Charles Bardin avait l'air sévère qui convient à un magistrat, mais sa +voix était sympathique comme sa physionomie. + +--Ce n'est pas tout à fait ça, dit en riant le vieil avocat. Je l'ai +rencontré à ma porte comme je sortais pour venir te voir. Il avait une +consultation à me demander. Je l'ai emmené avec moi, je la lui ai donnée +en chemin et j'y ai ajouté un conseil qu'il hésite à suivre. Alors, je +l'ai décidé à en appeler du père au fils... tu vas juger en dernier +ressort. + +--C'est bien de l'honneur que vous me faites. De quoi s'agit-il? + +--En deux mots, voilà: hier soir, au quartier, grande bataille à la +sortie de Bullier. Paul en était. On s'est fort assommé et il y a +peut-être eu un tué. + +--Diable! + +--Ce serait grave, mais il n'est pas certain qu'il y ait eu mort +d'homme. Les batailleurs se sont dispersés après la bataille. Paul a +fait comme les autres. Il paraît qu'on n'a arrêté personne. Il n'aurait +donc qu'à se tenir coi pour ne pas être inquiété. Mais il a été pris +d'un scrupule et il est venu me soumettre son cas. Doit-il se présenter +chez le commissaire de police et lui déclarer spontanément qu'il a pris +part à cette rixe qui a si mal fini? Je lui ai conseillé de se tenir +tranquille et je pense que tu es de mon avis. + +--Comme magistrat, je me récuse, dit presque gaiement Charles. + +--Ça va de soi... mais comme ami c'est une autre affaire, n'est-ce +pas?... Note bien que si un des combattants est resté sur la place, ce +n'est pas la faute de Paul qui est parfaitement sûr de n'avoir tué +personne. Il craint que ce coup malheureux n'ait été porté par un de ses +camarades... c'est très regrettable, mais je déclare en mon âme et +conscience que Paul n'est pas tenu de dénoncer ce garçon. + +--Ce qu'il y a de certain, c'est que les lois qui punissent la +non-révélation ont été abrogées, répondit évasivement Charles Bardin. + +--Et il faut voir les choses comme elles sont, reprit Bardin père; s'il +s'agissait d'un assassinat... comme, par exemple, celui sur lequel on +t'a chargé d'instruire... Paul aurait le devoir d'éclairer la justice; +mais il s'agit d'une rixe entre ivrognes, ce qui est tout différent... +coups et blessures ayant occasionné la mort sans intention de la +donner... c'est l'affaire de la police de chercher les coupables. + +--Mon cher père, vous plaidez si bien que je me rallie à votre opinion. + +--Tu entends, Paul?... tu n'as qu'à ne pas bouger. + +--C'est ce que je ferai, dit l'étudiant. + +--Tâche surtout que ta mère ne sache rien. Si elle se doutait que tu +t'es compromis dans une pareille bagarre, elle en ferait une maladie, la +pauvre femme. + +Ah! ça, j'espère bien que ton ami l'assommeur se tiendra coi aussi... et +que s'il était arrêté, il ne s'aviserait pas de parler de toi. + +--Je réponds que non. + +--Alors, tu peux dormir sur tes deux oreilles. + +--Je suis étonné de n'avoir pas entendu parler de cette affaire, dit +Charles, moins optimiste que son père. Je sors du parquet et j'ai causé +avec ces messieurs qui m'en auraient probablement dit un mot, s'ils +l'avaient connue. + +--Sans doute, ils n'ont pas encore reçu le rapport de la police. Ça +s'est passé, hier soir... et ça n'a pas une grande importance en +comparaison de l'autre... celle qu'on vient de te confier. Elle est +grosse celle-là, hein? mon garçon. + +--Très grosse et surtout très mystérieuse. Jusqu'à présent, nous n'avons +pas un indice qui puisse nous mettre sur la trace de l'assassin. Vous +m'avez trouvé tout à l'heure causant avec le chef de la Sûreté. Il +venait m'annoncer que le corps vient d'être exposé à la Morgue. + +--Ah! dit Paul, ce monsieur qui était là... c'est... + +--Le chef de la Sûreté et il pense comme moi que le crime n'a pas été +commis par un de ces bandits qui attaquent, pour les voler, les passants +attardés dans les quartiers éloignés du centre. Le mort n'a pas été +dévalisé... On a trouvé sur lui quelques pièces d'or. Ceux qui l'ont +tué... car ils devaient être plusieurs... se sont contentés de le +déshabiller... à moitié... + +--Comment, à moitié? s'écria le vieil avocat. + +--Ils ne lui ont laissé que son pantalon... le gilet et la redingote +étaient jetés à côté du cadavre... + +--C'est singulier. Les assassins n'ont pas coutume de perdre leur temps +à débarrasser leurs victimes des vêtements qui les gênent. Pourquoi +ceux-là ont-ils pris cette précaution? + +--Je crois que j'ai trouvé l'explication du fait, dit Charles Bardin. +Ils les ont enlevés pour les fouiller tout à leur aise. Ce n'était pas +de l'argent qu'ils cherchaient; c'étaient des papiers... et ils les ont +pris... la poche de la poitrine de la redingote avait évidemment contenu +un portefeuille... ça se voyait aux plis de la doublure, m'a dit l'agent +qui l'a examinée... elle bâillait, parce qu'elle était vide... et le +portefeuille devait être gros. + +--Bravo! s'écria le père. J'admire ta perspicacité. + +Paul ne l'admirait guère. Il pensait au portefeuille que M. de Ganges +lui avait confié avant le duel et il lui passait des frissons dans le +dos. + +--Alors, reprit le vieil avocat, tu supposes que ce malheureux avait sur +lui des valeurs... des titres?... + +--Ou des lettres compromettantes pour quelqu'un. On l'a tué pour les lui +reprendre. + +--Et il n'avait rien sur lui qui pût servir à le faire reconnaître? Par +une carte de visite? + +--Il en avait peut-être. Les assassins les ont fait disparaître, et ça +se comprend. Si on savait qui il est, on parviendrait à savoir qui avait +intérêt à le supprimer et on arriverait jusqu'à eux. + +J'espère bien que j'y arriverai quand même. Ils n'ont pas pensé à +emporter le chapeau. Or, sur la coiffe, il y a l'adresse du chapelier +qui l'a vendu et une couronne de marquis. + +Depuis que le juge avait commencé à exposer, avec une visible +satisfaction, les précieux indices notés par les agents, Paul Cormier +était sur des charbons ardents. + +Tous les détails que donnait si complaisamment Charles Bardin se +rapportaient si bien à l'affaire du duel nocturne que Paul ne doutait +presque plus d'être tombé dans un guêpier en se laissant aller à +consulter précisément le magistrat désigné pour l'instruction qui venait +de s'ouvrir sur un meurtre encore inexpliqué. Mais enfin il n'en était +pas sûr et il s'efforçait encore de se persuader à lui-même qu'il n'y +avait là qu'une coïncidence fortuite. + +Maintenant, il ne pouvait plus se faire la moindre illusion. C'était +bien de la mort de M. de Ganges qu'il s'agissait. C'était même un +plaisir que d'entendre ce grave magistrat, réputé comme habile, +déraisonner à bouche que veux-tu, et prendre un duel pour un assassinat. +Mais ces grosses erreurs n'empêcheraient pas qu'on parvînt à connaître +la véritable personnalité du marquis de Ganges. L'adresse de son +chapelier y suffirait. + +--Le chapeau a été acheté à Nice, reprit le juge. + +--Il l'a acheté en allant à Monte-Carlo, pensa Cormier, consterné. + +Et cette histoire du portefeuille disparu achevait de le troubler. Sur +ce point unique, Charles Bardin et le chef de la Sûreté avaient entrevu +non pas la vérité, mais une partie de la vérité. Paul savait ou il était +ce portefeuille qu'il venait de remettre à la marquise et il envisageait +avec effroi les conséquences possibles de ce commencement de +découvertes. + +Il en était à se demander s'il ne ferait pas bien de parer au danger en +disant tout de suite la vérité. Raconter le duel et le rôle qu'il y +avait joué, c'eût été faire la part du feu. Il lui en coûterait de gros +désagréments, mais, du moins, il n'aurait plus à redouter d'être accusé +d'avoir commis un assassinat. + +Il se serait peut-être décidé à entrer, comme on dit en style +judiciaire, dans la voie des aveux--une voie semée d'épines et qui ne +conduit pas toujours au salut ceux qui s'y engagent;--mais en se +dénonçant, il eût été amené à dénoncer Mirande, et l'amitié lui fermait +la bouche. + +Il ne pensa plus qu'à mettre fin au supplice qu'il endurait, +c'est-à-dire à prendre congé de ce juge qui, sans s'en douter, jouait +avec le fils de la vieille amie de son père, comme un chat joue avec une +souris. + +Assurément, Charles Bardin n'essaierait pas de le retenir, car il devait +avoir hâte de se mettre à sa besogne d'instructeur, et il avait donné +son opinion sur le cas de l'étudiant. + +Paul comptait sans le père Bardin, qui n'était pas encore las d'admirer +la sagacité de son fils et qui l'aurait volontiers questionné deux +heures durant, pour lui procurer de nouvelles occasions de mettre en +évidence ses incomparables mérites. + +--Mon cher enfant, lui dit-il avec effusion, tu seras conseiller, +l'année prochaine. Maintenant, nous allons te laisser. Tu as déjà perdu +assez de temps à m'écouter. + +--Oh! il n'y a pas de mal... mon vieux greffier est en retard, comme +toujours... je me propose même de lui déclarer que s'il continue à être +inexact, je demanderai sa mise à la retraite. Et je ne sais pas encore +si tous les témoins que je dois interroger sont arrivés. + +--Quels témoins?... Personne n'a assisté au crime. + +--Non, malheureusement. Je vais entendre les maraîchers qui ont trouvé +le corps sur le boulevard Jourdan. + +Cette indication aurait levé les derniers doutes de Paul Cormier, s'il +lui était resté l'ombre d'un doute. + +--Où ça se trouve-t-il ce boulevard-là? + +--Aux fortifications, près de la porte de Montrouge. C'est tout +bonnement le chemin de ronde auquel on a donné un nom de Maréchal de +France. Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'homme a été tué, non pas +sur le chemin, mais derrière une butte en terre qui se trouve au milieu +d'un bastion. Sous quel prétexte a-t-on pu l'attirer là? + +--Je me le demande, murmura le père Bardin. + +Paul aurait pu renseigner le père et le fils, mais il n'avait garde. +Seulement, leur aveuglement l'étonnait et il lui prenait des envies de +leur crier: Comment ne devinez-vous pas qu'il a été tué en duel?... ce +n'est pourtant pas la première fois qu'on se bat à Paris derrière un +_cavalier_. On y est mieux caché qu'au bois de Vincennes. + +--Du reste, reprit Charles Bardin, aujourd'hui, je ne ferai pas +grand'chose. Cette première séance ne sera qu'un prologue... mon +instruction ne se corsera qu'après que le cadavre aura été reconnu à la +Morgue. + +--Diable!... mais... s'il ne l'était pas? + +--Il le sera. Il n'y a que les malheureux qui n'avaient ni feu ni lieu +de leur vivant qu'on ne reconnaît pas sur les dalles de la Morgue. Ce +mort devait avoir des amis... on a toujours quand on n'est pas dans la +misère... et d'ailleurs le chapelier de Nice qui lui a vendu son chapeau +me renseignera. Mais... permettez que je sonne pour savoir si mes +maraîchers sont là. + +--A ton aise, mon cher Charles... nous partons. + +La porte du cabinet s'ouvrit; un garçon entra, appelé par le coup de +sonnette, et répondit à l'interrogation du juge que les maraîchers en +question attendaient depuis dix minutes. + +Il ajouta qu'il y avait aussi là un homme qui n'avait pas reçu +d'assignation, et qui demandait à être entendu, ayant, prétendait-il, à +faire au magistrat instructeur une communication très importante et très +urgente. + +--Qu'il me la fasse par écrit, dit M. Charles Bardin. Quand j'en aurai +pris connaissance, je verrai si je dois le recevoir, mais je vais +d'abord entendre les témoins que j'ai fait citer. + +--Voilà ce qu'il vient d'écrire au crayon, dit le garçon de bureau, en +présentant au juge un bout de papier sale et froissé qui paraissait être +une feuille arrachée d'un carnet de poche. + +Charles Bardin y jeta les yeux et fit un haut-le-corps, comme s'il y +avait lu quelque chose d'inattendu et de prodigieux. Il ouvrit même la +bouche pour dire ce que c'était, mais il ne le dit pas et il demanda au +messager qui venait d'apporter cet étrange billet: + +--Quel homme est-ce? + +--Un homme comme tout le monde, monsieur. Il n'est pas trop mal habillé. +Il a une redingote. Il dit qu'il est allé d'abord au Parquet où on n'a +pas voulu le recevoir et que les huissiers l'ont envoyé ici. Il y a +trois quarts d'heure qu'il attend dans le corridor. Il y était déjà +quand ces messieurs sont arrivés. + +Le juge semblait hésiter. Il regardait son père, comme s'il eût voulu +lui demander ce qu'il pensait de cette visite. + +Le vieil avocat s'y trompa et dit avec empressement: + +--Cette fois, mon cher Charles, je m'en vais pour tout de bon et +j'emmène Paul. Reçois ce _quidam_, comme disaient les magistrats du bon +vieux temps. Il t'apporte peut-être le mot de l'énigme. + +Et nous serions de trop. Bonne chance et à ce soir, si tu as le temps de +passer chez moi. + +--Non, mon père, non... restez, je vous prie... restez tous les deux, +dit vivement Charles Bardin. + +Et s'adressant au garçon de bureau: + +--Faites entrer cet homme! + +--Mais nous allons te gêner, dit le père Bardin. Cet homme est sans +doute un témoin. Tu ne peux pas l'entendre pendant que nous sommes là, +Paul et moi. + +--C'est lui qui le demande, répondit le fils en regardant fixement Paul +Cormier. + +--Comment!... qu'est-ce que tu nous racontes?... il nous connaît donc? + +--Peut-être... je vais le mettre en demeure de s'expliquer, mais je ne +peux pas me dispenser de le recevoir. + +--Je ne comprends toujours pas. + +--Vous allez comprendre, mon cher père... et je suis certain que vous +m'approuverez... + +Paul ne comprenait pas non plus, et pourtant il était sur les épines. +Une idée lui était venue tout à coup et il craignait d'avoir deviné +pourquoi le juge d'instruction le retenait. + +Il se rassura en voyant qu'il ne connaissait pas du tout l'individu qui +entra, poussé par le garçon de bureau. + +La physionomie de ce personnage ne prévenait pas en sa faveur et +quoiqu'il ne fût pas mal vêtu, il ne paraissait pas faire partie de ce +qu'on appelait autrefois les honnêtes gens, c'est-à-dire les gens du +monde. + +Il avait plutôt l'air d'un marchand de contremarques qui aurait connu de +meilleurs jours avant de tomber si bas. + +Le teint était plombé, la bouche crapuleuse et les yeux fureteurs +avaient une mobilité inquiétante. + +--Qui êtes-vous? lui demanda sévèrement le magistrat. + +--Mon nom ne vous apprendra rien, répondit l'homme. Je m'appelle +Brunachon... Jules Brunachon... ma profession? je suis sans place pour +le moment... mais, j'ai été employé dans un cercle. + +--Avez-vous un domicile? + +--J'en change souvent... mais vous pouvez faire demander mon dossier... +il n'y a rien contre moi... S'il y avait quelque chose, je n'aurais pas +été assez bête pour venir vous voir. + +Le père Bardin se demandait si son Charles avait perdu l'esprit de le +garder pour interroger devant lui ce vagabond sur son état civil et sur +ses antécédents. + +--Qu'avez-vous à me dire? interrompit le juge d'instruction. + +--Vous le savez bien, puisque je vous l'ai écrit sur ce bout de papier +que vous tenez encore dans votre main. + +--Ainsi, vous venez m'apporter des renseignements sur le meurtre qui a +été commis, ce matin, aux fortifications... boulevard Jourdan? + +--Sur ceux qui ont fait le coup... oui, monsieur. + +--Et vous n'avez pas pu l'empêcher? + +--Non... il était trop tard... et j'ai eu de la chance qu'ils ne m'ont +pas vu, car... + +--Vous auriez pu du moins faire votre déclaration, immédiatement après +le crime. + +--Je n'étais pas pressé... quand on n'est qu'un pauvre diable comme moi, +on y regarde à deux fois avant de se mêler de ces affaires-là... +pourtant, je me suis décidé... et j'y ai mis de la bonne volonté, car +j'ai couru tout le Palais avant de trouver quelqu'un qui voulût bien +recevoir ma déposition. Enfin, on m'a indiqué votre cabinet et j'ai +joliment bien fait de m'y présenter, puisque pendant que je posais à +votre porte dans le corridor, j'ai vu... + +--Commencez par me dire ce que vous avez vu, là-bas... sur le chemin de +ronde... + +--Voilà. Je m'étais attardé hier soir, à Montrouge, avec des camarades, +dans une brasserie. Quand on a fermé l'établissement, ils m'ont lâché +aux fortifications. Je ne connaissais pas de garni dans ce quartier-là +et je ne crains pas de coucher en plein vent quand il fait beau... j'ai +trouvé un endroit qui me bottait pour dormir... une butte en terre, dans +un bastion. Je suis monté dessus. Je me suis allongé sur l'herbe et je +n'ai fait qu'un somme. Je pionçais comme une bûche, quand j'ai été +réveillé par des cris. Je me suis dit: méfiance! et au lieu de me lever, +je me suis traîné à plat ventre jusqu'au bord de la butte et j'ai +regardé... il y avait en bas, étendu par terre, un homme en bras de +chemise... et deux autres qui ont filé sans demander leur reste... le +compte du bourgeois qu'ils avaient refroidi était réglé, ils ne se +doutaient pas que j'étais là... s'ils s'en étaient aperçus, j'aurais +passé un mauvais quart d'heure... vous pensez bien que je n'ai pas couru +après eux. + +--C'est pourtant ce que vous auriez dû faire. + +--Pour qu'ils _m'estourbissent_ comme ils ont _estourbi_ l'autre?... +Merci! Je les ai laissés aller et quand ils ont. été loin, je me suis +_cavalé_... + +--Sans vous occuper du malheureux qu'ils avaient tué? + +--Ça n'aurait servi à rien. Du haut de ma butte, je voyais bien qu'il +avait _dévissé son billard_. Et puis, si je m'étais amusé à le tâter +pour savoir s'il était mort et qu'on m'eût trouvé là, je n'aurais pas +été blanc... on aurait dit que c'était moi qui lui avais fait passer le +goût du pain. + +--Enfin, vous n'avez pas assisté à l'assassinat, puisque vous dormiez. + +--Non, mais j'ai vu les assassins, comme je vous vois, monsieur le +juge... et c'est pour ça que tout à l'heure... + +--Quelle heure était-il quand vous les avez vus? interrompit Charles +Bardin. + +--Je ne pourrais pas vous dire au juste, vu que je n'ai pas de montre; +ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était à peine jour. + +--Qu'avez-vous fait depuis ce moment-là? + +--J'ai descendu tout doucement le faubourg Saint-Jacques... J'ai bu une +bouteille de vin blanc chez un mastroquet de la rue des Écoles, pour +tuer le ver, et après, je suis entré dans une crémerie de la rue de la +Huchette où j'ai cassé une croûte... mais ça n'a pas passé... l'affaire +du boulevard Jourdan m'était restée sur l'estomac... je me disais que je +devrais la dénoncer et j'avais peur que ça m'attire des embêtements... +alors, je me suis _baladé_ par les rues en me demandant ce que j'allais +faire... A force de _trauller_ dans le quartier, je me suis trouvé sur +le boulevard du Palais... et je me suis dit: tant pis! faut que j'aille +conter cette histoire-là à un _curieux_... pardon, monsieur le juge! à +un magistrat. Ça m'a pris tout d'un coup et je suis entré. + +Le père Bardin n'avait pas écouté ce fastidieux récit, sans donner des +signes marqués d'impatience et, n'y tenant plus, il dit à son fils: + +--Tu n'as plus besoin de nous, je m'en vais. Viens, Paul. + +Paul ne demandait pas mieux, car il prévoyait la fin et il allait suivre +le vieil avocat qui se rapprochait de la porte. + +Un geste du juge d'instruction les retint et ce juge dit brusquement: + +--Alors, vous reconnaîtriez les assassins, si on vous les montrait? + +--C'est fait... pour un des deux, répondit le nommé Brunachon. Et je +suis sûr que je reconnaîtrais l'autre, si je le rencontrais. + +--Comment, c'est fait? grommela le père Bardin. Il ne lui manque plus +que de dire que c'est moi. + +--Ainsi, reprit Bardin fils, vous persistez, à affirmer que tout à +l'heure, dans le corridor où vous attendiez... + +--J'ai vu passer un des deux gredins qui ont saigné l'homme là-bas... il +est entré dans votre cabinet... et le voilà, dit le témoin en désignant +du doigt Paul Cormier. + +Un obus éclatant au beau milieu du cabinet n'aurait pas beaucoup plus +stupéfié les assistants que ne le fit cette déclaration. + +Le moins étonné de tous ce fut Paul Cormier qui, depuis quelques +instants, commençait à la prévoir, mais il ne l'entendit pas sans se +troubler et il se rappela très bien avoir vu, en arrivant avec le vieil +avocat dans le corridor, cet homme assis sur un banc. + +Le père Bardin interpella son fils. + +--Voilà donc pourquoi tu nous as retenus! lui cria-t-il. Tu crois à la +dénonciation absurde de ce vagabond? + +--Dites donc, vous! lui cria Brunachon, pourquoi vous permettez-vous de +m'insulter?... + +La juge le fit taire. Il ne pouvait pas tolérer qu'une discussion, +assaisonnée d'injures, s'engageât dans son cabinet et il savait que son +père était très capable de riposter. Mais les choses ne pouvaient pas en +rester là et il dit à ce témoin tombé des nues: + +--Alors, décidément, vous reconnaissez Monsieur? + +--Ah! je crois bien que je le reconnais! répliqua l'homme. + +--Prenez garde!... vous parlez à un magistrat dans l'exercice de ses +fonctions; si vous mentez, c'est un faux témoignage... il y va pour vous +des travaux forcés. + +--Je le sais, mais ce n'est pas encore cette fois-ci qu'on m'enverra à +la Nouvelle. Je suis sûr de ne pas me tromper. C'est bien lui que j'ai +vu là-bas... et si vous en doutez, vous n'avez qu'à regarder sa +figure... + +Cormier était très pâle et le père Bardin qui l'observait n'était plus +très éloigné de le croire coupable. Il attendait qu'il se justifiât; +Cormier restait muet, et ce silence ne rassurait pas du tout l'avocat. + +Son fils fit la seule chose qu'il pût faire pour mettre fin à une +situation terriblement tendue. + +Il sonna et au garçon qui entra, il donna l'ordre de conduire l'homme +dans la chambre des témoins. + +--Je vous ferai appeler tout à l'heure, dit-il au dénonciateur qui +sortit sans réclamer. + +Et lorsque le Brunachon eut passé la porte, Charles Bardin reprit: + +--Vous avez entendu, mon cher Paul?... + +--Moi aussi, j'ai entendu, s'écria le père Bardin, et j'espère bien que +tu ne vas pas tenir compte des propos d'un ivrogne. + +--Je suis tout disposé à n'y pas croire, mais je voudrais que notre ami +m'expliquât... + +--Et que voulez-vous que je vous explique! interrompit Cormier. Je ne +puis vous répondre qu'en vous posant une question... Me croyez-vous +capable d'assassiner? + +--Je n'hésite pas à dire: non. Mais je ne puis pas m'empêcher d'être +frappé d'une coïncidence... singulière. Vous avez appris à mon père que +vous vous êtes trouvé mêlé, hier, à une querelle où il y a eu mort +d'homme... + +--Une bataille à la sortie de Bullier, ça n'a aucun rapport avec un +meurtre commis aux fortifications, interrompit le père Bardin, toujours +disposé à défendre le fils de sa vieille amie. + +--Certainement non, dit le juge; mais les choses ont pu ne pas se passer +comme le prétend cet homme dont le témoignage ne me paraît pas... _a +priori_... mériter grande confiance. Je ne demande à Paul que de se +justifier en me disant tout simplement la vérité sur cette rixe qui +aurait eu lieu, si j'ai bien compris, près de la Closerie des Lilas... +Paul, ce me semble, n'a pas précisé. + +Cormier voyait très bien que Charles Bardin lui tendait la perche et il +ne pouvait que lui savoir gré de l'intention, mais il n'en était pas +moins perplexe. S'il eût été seul en cause, il aurait profité de la +bienveillance évidente du juge pour raconter ce qui s'était passé +pendant cette malencontreuse nuit, mais il lui en coûtait horriblement +de compromettre son ami Jean, sans compter madame de Ganges qui pourrait +bien être touchée par l'instruction, si on venait à découvrir que +l'homme tué était son mari. Et, d'autre part, Cormier répugnait à +s'empêtrer dans des mensonges qu'il ne se sentait pas le courage de +soutenir indéfiniment. + +--Autre singularité, reprit Charles Bardin. Je viens de causer +longuement avec le chef de la Sûreté... il était encore ici quand vous +êtes arrivés... il ne m'a pas dit un mot d'une bataille engagée près de +Bullier, dans laquelle un des combattants aurait été assommé... il a +pourtant lu ce matin les rapports de ses agents et si on avait ramassé +un cadavre autre part qu'au boulevard Jourdan, il m'en aurait parlé. + +Bardin père écoutait sans mot dire les sages discours de son cher fils +et il se ralliait peu à peu à son avis; les déclarations de Paul ne lui +semblaient plus suffisamment nettes, et il commençait à trouver, lui +aussi, qu'il fallait que Paul s'expliquât. + +--Voyons! lui dit-il en lui mettant la main sur l'épaule, il ne s'agit +pas de faire l'enfant. Je suis bien convaincu... et Charles aussi... que +tu n'as assassiné personne, mais... ce conte que tu m'as fait d'un +étudiant resté sur le carreau... cet individu qui te reconnaît... il y a +quelque chose là-dessous... dis-nous quoi. + +--Je jure sur ma parole d'honneur que je viens de voir pour la première +fois ce drôle qui prétend me reconnaître. + +--Voilà ce que j'appelle une parole évasive. Tu ne l'as jamais vu, +soit!... mais le récit qu'il vient de nous faire explique très bien +comment il a pu te voir sans que tu le voies. + +--Alors, vous aussi, vous croyez à cette butte où il était monté... + +--Pourquoi pas? Je ne connais pas celle du boulevard Jourdan, mais j'en +connais d'autres... je vais quelquefois me promener aux +fortifications... et j'ai souvent pensé que derrière une de ces mottes +de terre, on serait très bien pour se battre en duel. + +A ce mot de duel, Paul tressaillit. Le père Bardin avait touché juste +avec sa finesse de vieil avocat. + +--Allons donc! s'écria le bonhomme, en se frottant les mains; nous y +voila!... _hic jacet lepus_! comme disait mon professeur de septième, +quand il confisquait des hannetons dans mon pupitre. La bataille en +question s'est terminée par un duel. + +--Et quand vous auriez deviné! dit Paul avec humeur. + +--Le cas ne serait pas pendable... si le duel a été loyal... et je +suppose que sans cela tu ne t'en serais pas mêlé. + +--Je vous prie de le croire. + +--Alors, demanda le juge, l'homme dont on a trouvé le corps... + +--A été tué d'un coup d'épée... oui, Monsieur. + +--Mais le témoin que vous venez d'entendre n'a pas parlé d'un duel. + +--Il vient de vous dire lui-même que tout était fini quand il s'est +réveillé. Il a vu deux hommes debout et un cadavre étendu sur l'herbe du +bastion. + +--Et l'un de ces deux hommes, c'était vous? + +--Oui... mais ce n'est pas moi qui me suis battu. + +--Alors, c'est l'autre? + +--Oui. Nous étions quatre témoins. Trois étaient déjà partis, quand ce +rôdeur nous a vus... il a eu soin de ne pas se montrer et nous ne nous +sommes pas doutés qu'il était là. + +--Et cet autre... celui qui a tué... c'est... un de vos amis? + +Paul ne répondit pas. + +--Enfin, reprit le juge, vous le connaissiez, puisque vous lui avez +servi de témoin. + +Paul fut tenté de dire que, s'étant trouvé par hasard assister à une +querelle entre des étudiants qu'il n'avait jamais vus, il avait consenti +par crânerie à les assister sur le terrain, mais c'eût été trop +invraisemblable et d'ailleurs, il était las de mentir. + +Après avoir un peu hésité, il répondit: + +--C'est vrai. Je le connais. + +--Alors, nommez-le moi? + +--Je ne puis pas. + +--Et pourquoi, je vous prie? + +--Parce que je ne suis pas tenu de le dénoncer. C'est l'opinion de votre +père qui connaît à fond les lois. Je veux bien avouer que j'ai pris part +au duel. En avouant cela, je ne m'expose qu'à me nuire à moi-même. Je +n'ai pas le droit de nuire à un camarade. + +--Vous exprimez là un sentiment généreux, mais je ne saurais admettre +que vous refusiez d'éclairer la justice, et vous devez désirer que la +lumière se fasse. + +--D'autant que je me charge de la faire, moi, la lumière, dit le père +Bardin. Je vois qui c'est, ton camarade. Je l'ai deviné en venant ici, +quand tu m'as raconté qu'on s'était cogné à la porte de Bullier. Il est +assez connu au quartier. Charles n'aura pas de peine à le trouver. + +--Qu'il le cherche! je n'ai pas le pouvoir de l'en empêcher. S'il le +trouve, je n'aurai rien à me reprocher. Je n'aurai dénoncé personne. + +A cette fière réplique, le juge se tut. Il sentait qu'il s'était placé +sur un mauvais terrain. + +--Soit! dit-il, je chercherai. Je ne peux pas vous contraindre à dire ce +que vous avez résolu de taire... mais je peux vous interroger sur +d'autres points et je compte que vous ne refuserez pas de me répondre. +Vous connaissiez aussi le malheureux qui a été tué... + +--Pas du tout. Je l'ai vu pour la première fois au moment où la querelle +s'est engagée... + +--Mais avant de se battre, il a dû dire son nom. + +--La dispute a commencé au bal. Mon camarade a eu le tort de riposter +par un soufflet à un propos un peu vif... + +--Ah! il a été l'agresseur!... il ne lui manquait que cela. + +--Il a eu tous les torts... j'en conviens et il en convient lui-même. Sa +seule excuse c'est qu'il était à peu près ivre. Son adversaire n'était +pas non plus de sang-froid.. + +--Mais, toi, interrompit le vieil avocat; tu n'avais pas bu... je puis +le certifier, puisque nous avons dîné ensemble chez ta mère. Comment +n'as-tu pas mis le holà? + +--J'ai essayé. On ne m'a pas écouté. Si j'ai consenti à être témoin, +c'est que j'espérais arranger l'affaire. + +--Et tu n'y a pas réussi!... Vous étiez donc tous enragés!... je +comprends que le malheureux qui avait été giflé tînt à se battre. Je +comprends même à la rigueur que ton ami ne pouvait pas lui refuser une +réparation, mais les autres... on n'a jamais vu de témoins comme ça... +où les aviez-vous pêchés? + +--A Bullier. Ils avaient vu donner le soufflet, et quand nous sommes +sortis du bal, ils nous ont suivis. + +--Des étudiants, alors? + +--Oui... des étudiants de première année... des enfants... + +--Jolie compagnie pour aller se couper la gorge!... Sais-tu leurs noms +seulement? + +--Je les saurais que je ne les dirais pas... mais je ne les sais pas. + +--Qu'est-ce qu'ils sont devenus, ceux-là, après l'affaire? + +--Ils ont eu peur et ils se sont sauvés... nous plantant là mon camarade +et moi... et emportant les épées. + +--Ah! oui, au fait, les épées!... on ne les a pas trouvées sur le +terrain. + +--Malheureusement, car si elles y étaient restées, on n'aurait pas cru à +un assassinat. Du reste, je ne comprends pas qu'on s'y soit trompé. Le +mort avait ôté son habit et la blessure faite par un coup de pointe ne +ressemble pas à celle que fait un couteau. + +--Je n'ai pas encore reçu le rapport des médecins désignés pour examiner +le corps, dit le juge qui sentait la justesse de l'observation. + +--Bon! s'écria le père Bardin. S'ils concluent que la mort a été donnée +par un coup d'épée, ça prouvera que Paul vient de te dire la vérité. + +Et l'affaire changera de face. Je savais bien que le fils de ma vieille +amie n'avait assassiné personne. + +--Je n'ai pas cru cela un seul instant, dit le juge d'instruction, et je +ne doute pas que Paul ne dise la vérité... maintenant. Il aurait mieux +fait de la dire tout de suite. + +--J'ai eu tort, je le confesse, murmura Cormier. Que voulez-vous!... +j'étais fort embarrassé... Je ne m'attendais pas à voir ici cet homme... +et il me répugnait de m'expliquer devant lui. Si j'avais su que je +trouverais en vous un magistrat indulgent, je n'aurais pas hésité... + +--Je ne suis pas indulgent, dit vivement Charles Bardin, un peu froissé +de la qualification; j'ai la prétention de n'être que juste et je +reconnais que l'affaire est beaucoup moins grave, puisqu'il ne s'agit +que d'un duel... mais elle aura des suites. Je me félicite qu'elle m'ait +été confiée et je l'instruirai... vous sentez bien que j'ai le devoir de +l'éclaircir complètement. Il faut que j'interroge tous ceux qui y ont +pris part. Je n'insisterai pas pour que vous me disiez le nom de votre +ami qui a eu le malheur de tuer un homme. La police le trouvera... mais +je compte que vous lui conseillerez de se présenter spontanément à mon +cabinet. Je lui saurai gré de cette démarche. + +--Je vous promets de l'engager à la faire... et je ne doute pas de l'y +décider. + +--C'est dans son intérêt... et je suis sûr que c'est l'avis de mon père. + +--Maintenant, oui, dit le vieil avocat. Tant que j'ai cru qu'il +s'agissait d'une rixe, j'ai pensé au contraire que ces garnements +feraient mieux de ne pas se dénoncer, mais depuis que je sais qu'il +s'agit d'un duel, et que ce duel a eu pour résultat la mort d'un des +combattants, j'appuie énergiquement ton opinion. + +Paul, mon cher garçon, il faut que tu reviennes ici avec ton ami... +faute de quoi, tu gâterais ton affaire... et, entre nous, tu sais bien +qu'il ne tiendrait qu'à moi de le désigner à Charles, ce fâcheux ami... +Il y a beau temps que j'ai deviné qui c'est. + +--Laissez-lui le mérite de venir sans qu'on l'envoie chercher. + +--Je l'attendrai, dit le fils Bardin. + +--Remarque aussi, mon cher Paul, reprit le père, qu'un autre juge +d'instruction qui ne te connaîtrait pas comme Charles te connaît ne te +laisserait probablement pas en liberté, après la confrontation à +laquelle je viens d'assister. + +--Je ne sais pas ce que ferait un de mes collègues, s'il était à ma +place, dit simplement le juge d'instruction, mais je suis sûr que je +n'aurai pas à regretter de m'être fié à la parole de M. Cormier. + +Paul, très touché de cette déclaration, tendit la main à Charles Bardin, +qui la serra cordialement. + +Et le vieil avocat s'empressa d'ajouter: + +--Maintenant, filons. Mon petit Charles n'a pas de temps à perdre... ni +toi non plus. + +D'ailleurs, le greffier va arriver, et il est inutile qu'il entende ce +que nous aurions encore à nous dire. + +Paul ne tenait pas du tout à prolonger la séance, et il suivit très +volontiers l'avocat qui avait si bien plaidé pour lui. + +Le dernier mot du juge à son père fut: + +--Je passerai chez vous ce soir, et, d'ici là, j'aurai du nouveau. J'ai +télégraphié à Nice, pour savoir à quel marquis a été vendu le chapeau +trouvé à côté du mort, et j'espère que la réponse ne se fera pas +attendre. + +--Tant mieux! c'est très important et tu feras bien aussi de garder sous +ta main ce Brunachon zélé qui est venu te renseigner _proprio motu_. Il +n'a pas menti, puisque Paul reconnaît que cet homme a pu le voir, mais +il ne m'inspire pas beaucoup de confiance. + +--Il ne m'en inspire pas plus qu'à vous, mon cher père. Je vais +l'interroger encore et après, je le ferai surveiller. + +--Et bien tu feras. A ce soir, mon garçon. + +L'avocat et l'étudiant sortirent ensemble et ils ne rencontrèrent pas +dans les corridors le dénonciateur, relégué dans la chambre des témoins, +par ordre du juge d'instruction. + +Bardin ne dit rien, tant qu'ils furent dans l'enceinte du Palais de +Justice, mais sur le boulevard, il éclata: + +--Je viens d'en apprendre de belles! s'écria-t-il. Tu as donc juré de +faire mourir de chagrin ta pauvre mère! + +--J'espère bien qu'elle ne saura pas ce qui m'arrive, dit vivement Paul. + +--Ce n'est pas moi qui l'en informerai. Mais si tu crois que les +gazettes vont se taire, tu te trompes, mon bonhomme. Demain on ne +parlera que de ça dans tout Paris et ta mère lira dans le _Petit +Journal_ l'affaire du boulevard Jourdan. + +--Elle n'y lira pas mon nom... grâce à votre cher fils qui vient de me +montrer tant de bienveillance. + +--Parbleu! il en est plein de bienveillance à ton égard... il vient +presque de se compromettre en te laissant partir... car il aurait +parfaitement pu t'envoyer au Dépôt. Mais la suite ne dépend pas de lui. +Le parquet poursuivra, c'est sûr... un duel, la nuit, ça relève de la +justice... on te laissera peut-être en liberté provisoire, mais ton +chenapan d'ami passera en cour d'assises et tu l'y suivras, mon garçon! +ça t'apprendra à cultiver de mauvaises connaissances. Enfin, j'espère +qu'on vous acquittera toi et les autres fous qui ont participé à cette +belle équipée. Ta mère n'en aura pas moins reçu le coup. Ce n'est pas +toi que je plains, c'est elle. + +--Vous avez raison, et je suis impardonnable, murmura Paul, très +sincèrement ému. + +--Oui, repens-toi, va!... seulement ça ne répare rien, le repentir. +Tâche au moins de marcher droit, maintenant. File chez... tu sais qui... +ce n'est pas loin d'ici... et ne te couche pas sans avoir ramené à +Charles ce maudit bretteur... il est né pour ta perdition, cet être là, +et il faut qu'il ait le diable dans le corps... se battre au clair de la +lune, sur un boulevard de Paris!... on n'a pas idée de ça!... + +--Pas au clair de la lune... au petit jour... et aux fortifications... +dans un endroit désert. + +--Pas si désert, puisque ce drôle vous a vus... tiens! tu m'agaces... va +de ton côté... moi du mien... je ne renonce pas à te défendre, mais +laisse-moi en repos. + +Sur cette conclusion, le vieil avocat tourna le dos à son protégé, qui +ne songea point à courir après lui. + +Paul s'achemina vers la rive gauche en réfléchissant à sa situation qui +se compliquait de plus en plus. La fatalité s'en mêlait et il regrettait +amèrement de s'être laissé entraîner dans le cabinet du juge +d'instruction. Mais il ne comprenait pas comment cet homme qui avait +essayé de le faire chanter s'était décidé si vite à aller raconter au +juge ce qu'il avait vu au boulevard Jourdan. La rencontre dans un des +corridors du Palais était certainement l'effet du hasard, car le drôle +ne pouvait pas prévoir que Paul Cormier passerait par là. Il était donc +venu pour exécuter, sans profit pour lui, la menace écrite dans sa +lettre; et pourquoi, lorsqu'on l'avait mis en face de Paul, s'était-il +abstenu de l'appeler par son nom qu'il connaissait fort bien puisqu'il +s'était renseigné le matin chez le portier de la rue Gay-Lussac? +Pourquoi s'était-il désarmé en le dénonçant, au lieu de renouveler, +avant d'agir, sa première tentative de chantage? Était-ce donc qu'il +n'avait pas dit tout ce qu'il savait et qu'il tenait en réserve une +autre menace plus inquiétante que la première? Paul penchait à le +croire. + +Il venait de se souvenir tout à coup d'un fiacre qu'il avait remarqué au +coin de la rue Gay-Lussac, au moment où il en cherchait un pour se faire +conduire avenue Montaigne: un fiacre qui devait être occupé puisque les +stores étaient baissés. + +Et Paul se disait que le maître chanteur avait bien pu s'y cacher, au +lieu d'aller l'attendre au square de Cluny, guetter sa sortie et après +avoir vu que Paul ne se dirigeait pas vers le lieu du rendez-vous, le +suivre en voiture jusqu'à la porte de l'hôtel de madame de Ganges. + +Là, pendant que Paul était chez la marquise, cet homme avait pu se +renseigner, comme il l'avait déjà fait rue Gay-Lussac, sur la personne +qui habitait ce bel hôtel. Il y a plus d'un moyen pour cela et on n'a +que l'embarras du choix. Et, une fois informé, le drôle devait être +assez fin pour avoir deviné qu'il y avait entre cette marquise et cet +étudiant un secret qu'il pénétrerait plus tard et qu'il serait toujours +temps d'exploiter. + +D'autre part, il ne pouvait pas différer beaucoup de faire sa +déposition, sous peine de paraître suspect. + +Il avait donc pris le parti de se rendre immédiatement au Palais dans la +louable intention de dénoncer Paul Cormier, à tout hasard, sauf à +utiliser, quand le moment lui semblerait propice, la découverte qu'il +venait de faire des relations de Paul Cormier avec une grande dame de +l'avenue Montaigne. + +La rencontre du corridor avait pu modifier ses projets. Il avait dû +remarquer que Paul Cormier et le vieillard qui l'accompagnait étaient +reçus immédiatement, que le juge d'instruction ne leur faisait pas faire +antichambre et en conclure qu'ils connaissaient déjà ce magistrat. + +En suite de quoi, il s'était borné à accuser Paul sans le nommer, en +disant qu'il était venu faire sa déposition sur l'affaire du boulevard +Jourdan, sans se douter qu'il rencontrait à la porte du juge un des +coupables. + +Et si le juge laissait Paul en liberté, l'aimable Brunachon se proposait +de le menacer en temps et lieu de mettre en cause une femme qui devait +le toucher de près. + +Était-il sincère en l'accusant d'assassinat? A la rigueur, on pouvait +croire à l'exactitude de son récit, quoi qu'il semblât bien +invraisemblable qu'il se fût réveillé sur sa butte, juste au moment où +le duel venait de se terminer par la mort de M. de Ganges. + +Peu importait d'ailleurs à Paul Cormier qui, dans aucun cas, ne serait +embarrassé pour rétablir la vérité des faits, et il n'aurait tenu qu'à +lui de confondre cet impudent chanteur, puisqu'il avait en poche la +lettre où le coquin mettait son silence au prix de dix mille francs. + +Si Cormier ne l'avait pas exhibée, c'était parce qu'il n'y avait pas +pensé pendant la confrontation et maintenant qu'il y pensait, il n'était +pas fâché d'avoir gardé une arme pour se défendre contre une nouvelle et +plus dangereuse attaque qu'il commençait à prévoir. + +Ces réflexions ne l'occupèrent pas longtemps. Il n'avait pas le loisir +de s'y attarder, car il lui fallait aviser à sortir de la situation où +l'avait mis sa visite au juge. Et pour en sortir, il fallait avant tout +voir Jean de Mirande. + +Il savait gré au père Bardin de ne pas l'avoir nommé, mais il sentait +bien que le vieil avocat ne tairait pas toujours ce nom qu'il n'avait +pas eu de peine à deviner, sachant à quel point le fils de sa vieille +amie était lié avec ce batailleur. + +Paul comptait même se servir de cet argument pour décider Mirande à se +présenter au Palais de Justice, s'il s'avisait de faire des difficultés, +et il espérait le trouver encore au lit. + +En le quittant, le matin, Mirande lui avait déclaré qu'il resterait +couché toute la journée pour se reposer des fatigues de la nuit et Paul +le savait assez chevaleresque pour être sûr qu'il ne songerait pas à se +dérober, alors que son ami, moins compromis que lui, était peut-être aux +prises avec le juge d'instruction. + +En arrivant à la maison de Jean, boulevard Saint-Germain, Paul eut une +grosse déception. + +Mirande venait de sortir et, selon sa coutume, il n'avait dit ni où il +allait, ni à quelle heure il rentrerait. + +Paul supposa qu'il n'avait pas quitté le quartier et qu'il le trouverait +attablé devant un des cafés que fréquentent les étudiants. Mais lequel? +Mirande pour varier ses plaisirs et pour distribuer également l'honneur +de sa présence, se montrait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, matin et +soir, aux heures de l'absinthe. Paul résolut de les passer tous en +revue, jusqu'à ce qu'il l'eût découvert, et s'il y était, ce ne serait +pas difficile, car grâce à sa haute taille et à ses allures bruyantes, +on le voyait et on l'entendait de très loin. + +Paul se dirigea donc vers le boulevard Saint-Michel et le remonta +jusqu'à la rue de Médicis, sans apercevoir Mirande. + +Il inspecta ensuite les cafés de la rue Soufflot et il ne l'aperçut pas +davantage. + +Seulement, au coin de la place du Panthéon, il rencontra les trois +étudiants qui avaient assisté au duel et il crut remarquer qu'ils +cherchaient à l'éviter. Mais il les aborda et il commença par les +malmener à propos de leur conduite après l'affaire. Ils le laissèrent +dire et il ne tarda guère à constater que la peur qui les avait pris au +moment où le marquis était tombé les tenait encore. Ils le supplièrent +en choeur de parler moins haut et ils lui apprirent, en baissant la voix, +que le bruit courait déjà, au quartier latin, que la querelle engagée à +la Closerie avait fini tragiquement. On avait vu des agents de la police +secrète rôder sur le Boul'Mich et les trois témoins s'étaient juré de ne +rien dire de leur aventure nocturne, à personne, pas même à leurs +étudiantes. + +Paul les aurait voulus un peu plus crânes, mais il leur conseilla de +persister à se taire et il leur demanda s'ils avaient rencontré Mirande. + +Ils répondirent que, depuis le duel, Mirande n'avait paru nulle part et +que sans doute il se cachait. + +Sur quoi, Paul Cormier, voyant bien qu'il ne tirerait rien de ces jeunes +effrayés, les planta là et se remit en quête. + +Il y passa deux heures sans plus de succès et il en arriva peu à peu à +s'inquiéter sérieusement de cette disparition subite d'un garçon que +d'ordinaire on voyait partout. + +Impossible de supposer que l'insouciant Mirande, pris tout à coup d'un +remords, s'était enfui à la Trappe ou à la Grande-Chartreuse pour y +faire pénitence. Il était bien plutôt capable de s'être enfermé chez +quelque farceuse du quartier, Maria l'apprentie sage-femme ou Véra la +nihiliste, ses deux préférées. + +Et Paul ne se sentait pas d'humeur à aller le relancer chez ces dames. + +Il avait fait de son mieux et à l'impossible nul n'est tenu. + +S'il ne parvenait pas à mettre la main sur son introuvable camarade, +Paul irait le lendemain conter sa déconvenue au père Bardin, et même +s'il le fallait, au fils qui aviserait et qui était trop bien disposé +pour le rendre responsable de l'inexplicable absence de son ami. + +Paul avait un autre devoir à remplir: celui d'informer madame de Ganges +de ce qui se passait et il ne savait comment s'y prendre pour +s'acquitter de ce devoir sans s'exposer à la compromettre. + +La journée avait été rude, mais il n'était pas au bout de ses peines. + + + + +IV + + +Les grands cercles à Paris ne sont pas tous, comme les grands clubs +anglais, propriétaires de l'immeuble qu'ils occupent, mais ils sont +presque tous situés dans le quartier de la Madeleine qui correspond à +peu près au _West End_ de Londres. + +Beaucoup ont des fenêtres sur le boulevard; quelques-uns ont un balcon. + +L'ancien cercle Impérial avait même une terrasse qui dominait la place +de la Concorde. + +Terrasses et balcons sont fréquentés par les clubmen, à certaines +heures, pendant la belle saison. + +Ces messieurs s'y montrent volontiers à la fin d'une chaude journée de +printemps, pour prendre l'air et aussi un peu pour se faire voir, quand +le cercle est de ceux où on n'est admis que très difficilement. + +Lorsqu'on fait partie de l'_Union_ ou du _Jockey_, on n'est pas fâché +d'exciter l'admiration et l'envie de certains passants qui n'y seront +jamais reçus, en dépit de leurs millions, et qui donneraient de jolies +sommes pour avoir le droit de s'exhiber sur ce perchoir privilégié. + +Après le Grand-Prix, on n'y voit plus personne, mais au mois de mai, +avant et après l'heure du dîner, ce ne sont que fumeurs accoudés sur la +balustrade, et on y échange de joyeux propos, agrémentés de quelques +médisances. + +Le lendemain du jour où Paul Cormier s'était fourvoyé dans le cabinet du +juge d'instruction, les gentilshommes qui l'avaient rencontré, le +dimanche soir, à la Closerie des Lilas, s'étaient établis sur le balcon +de leur club pour causer au frais. + +Ils étaient trois, comme les Mousquetaires d'Alexandre Dumas, trois +inséparables, le vicomte de Servon, le comte de Carolles et le capitaine +Henri de Baffé; tous les trois bien posés, bien apparentés et +suffisamment riches pour faire bonne figure à Paris. + +Ils ne devisaient pas de faits de guerre et d'amour, comme La Môle et +Coconnas dans un autre roman du même Dumas; ils parlaient du Derby +anglais qu'on venait de courir à Epsom, des derniers vainqueurs de +Chantilly et de la grosse partie où Servon ne faisait que perdre tous +les soirs. + +Cette causerie à bâtons rompus avait l'air de les intéresser, car elle +ne languissait pas, mais au fond ils s'ennuyaient ferme et chacun d'eux +se demandait à part soi ce qu'il allait faire de sa soirée quand il +aurait dîné au club. + +Grave question à résoudre et en attendant qu'elle fût tranchée, ils +baillaient à qui mieux mieux. + +--Décidément, Paris est assommant, dit M. de Carolles; toujours le +Cirque et le Jardin de Paris... Jamais rien de neuf... + +--Il vous faut du nouveau, interrompit le vicomte de Servon; je vais +vous en servir. Écoutez ce qui m'advint hier et dites-moi s'il vous est +jamais rien arrivé de pareil. Moi, c'est la première fois de ma vie que +je vois ça. + +--Quoi donc? demandèrent à la fois les deux amis du vicomte. + +--Un monsieur qui a gagné huit mille francs au baccarat et qui refuse de +les recevoir. + +--C'est rare, en effet, dit le capitaine Henri de Baffé, mais ça prouve +tout bonnement que ce monsieur n'est pas à court d'argent... + +--Ou que ce monsieur est un impertinent. Voici ce qui s'est passé: +Avant-hier, dimanche, dans une maison où je vais quelquefois prendre une +tasse de thé, parce qu'on y rencontre de jolies femmes, je m'avise de +proposer un bac... entre hommes, bien entendu... je taille une banque, +je saute de quatre cents louis que j'avais sur moi et comme la partie +finissait, je les joue quitte ou double, à rouge ou noir... + +--Tu les perds? + +--Naturellement. Je ne fais que ça depuis un mois, et si mon histoire +s'arrêtait là, je ne vous la raconterais pas. Mais savez-vous de qui je +suis resté le débiteur?... + +--Dis-nous le tout de suite, au lieu de prendre des temps, comme un +acteur en scène. + +--Du marquis de Ganges. + +--Celui que tu nous as présenté, hier, à Bullier? Ça ne m'étonne pas. Il +a l'air d'un veinard, ce marquis... et sa femme est si jolie, que sa +veine s'explique peut-être. + +--Ce qui ne s'explique pas, c'est que, hier... les dettes de jeu se +paient dans les vingt-quatre heures... j'étais en règle, puisque la +partie ne s'était terminée que la veille à sept heures... donc, hier, +j'envoie mon valet de chambre porter, avenue Montaigne, 22, les huit +billets de mille sous enveloppe, à l'adresse de M. de Ganges... + +--Et ce monsieur n'a pas voulu les prendre? + +--Mon domestique ne l'a pas vu. Il a eu à faire à une espèce de +majordome qui lui a répondu que M. le marquis n'était pas à Paris... je +l'y avais vu la veille et vous l'y avez vu comme moi... + +--Il y est peut-être incognito... un seigneur qui passe sa soirée à +Bullier!... + +--J'ai eu la même idée que toi, mais mon valet de chambre a voulu +laisser la lettre. Le majordome est allé consulter madame qui était à la +maison, elle, et qui a fait dire qu'elle ne recevait pas les lettres +adressées à son mari. + +--Je comprends ça... c'est pour que le mari ne reçoive pas celles qu'on +lui adresse à elle. + +--Bref, François a dû me rapporter la mienne avec les billets de mille +que j'y avais insérés. + +--Tu en seras quitte pour les réexpédier à ton insaisissable +créancier... par la poste... en chargeant le paquet... c'est un procédé +dont on n'use guère pour s'acquitter d'une dette de jeu... mais quand on +n'a que ce moyen-là... + +--Non. J'irai moi-même. Il y a là quelque chose qui m'intrigue et je +veux en avoir le coeur net. Si je ne trouve pas le marquis, je trouverai +la marquise et j'aurai une explication avec elle. + +--Bon! tu veux profiter de l'occasion pour te pousser dans son intimité. +Tu espères qu'elle se plaindra à toi de la conduite de son mari et +qu'elle t'autorisera à la consoler, dit en riant le capitaine. + +--Qu'est-ce que c'est au fond que ces gens-là? demanda M. de Carolles. +Ganges, c'est un nom du Languedoc, je crois? + +--Oui... un nom très ancien... et la marquise appartient à une vieille +famille de ce pays-là... bonne noblesse de robe, m'a-t-on dit... je ne +les connais pas autrement. Ils n'habitaient pas Paris il y a quelques +années et depuis que la marquise y a acheté un hôtel, elle a très peu vu +le monde. + +--Et le marquis n'a guère fait que voyager à ce qu'il paraît, pour +organiser à l'étranger de grandes affaires financières... c'est +drôle!... il n'a pas du tout le physique de l'emploi. Je l'ai à peine +entrevu à cette Closerie des Lilas, mais avant que tu l'aies nommé, je +le prenais pour un étudiant... Il a l'air si jeune!... quel âge a donc +sa femme? + +--Ma foi! mon cher, je n'en sais rien et je n'ai pas l'intention de le +lui demander. Je me contenterai de lui parler de son mari et je saurai +ce qu'elle en pense. Je verrai aussi cette excellente baronne Dozulé qui +est très bien avec elle... + +--Où a-t-elle pris sa baronnie celle-là? demanda M. de Carolles qui se +piquait de connaître toute la noblesse française. + +--Oh! elle ne date pas des Croisades. Son mari était le fils d'un +général du premier Empire... Mais elle reçoit très bonne compagnie et +c'est une femme sûre... on peut s'en rapporter à elle... et elle ne +refusera pas de me renseigner sur M. de Ganges... mais je tiens à +m'adresser d'abord à la marquise elle-même et je vais pousser, tout à +l'heure, jusqu'à l'avenue Montaigne... + +--Tu feras bien de te dépêcher, si tu tiens à ne pas tomber chez elle à +l'heure du dîner. + +--J'y tiens, au contraire, car je suppose qu'elle ne dîne pas tous les +jours sans son mari et s'il est là, il faudra bien qu'il me reçoive. +Quand j'aurai vu sur quel pied ils vivent ensemble, je saurai à quoi +m'en tenir sur bien des choses. + +--Il doit être fort riche, puisqu'il est à la tête de grandes +entreprises, dans je ne sais quel pays. Ce serait une bonne recrue pour +la grosse partie. Tu devrais le présenter au club. + +--J'attendrai qu'il me demande d'être un de ses parrains... et je ne lui +en servirai qu'à bon escient... lorsque je connaîtrai à fond sa +biographie... ses antécédents, comme on dit au Palais de Justice. + +--Et tu n'auras pas tort. Le marquisat ne fait pas le marquis et on a vu +des gens entrer dans la peau d'un autre. + +--Je crois que ce n'est pas le cas, mais, il vaut toujours mieux prendre +ses précautions. J'imagine d'ailleurs que si M. de Ganges se présentait, +il courrait grand risque d'être black-boulé. + +--Pourquoi donc? Il est dans les meilleures conditions pour être admis, +puisque personne ne le connaît. On n'aura rien à dire contre lui. + +--Qui sait?... Mais je doute qu'il songe à être des nôtres et peu +m'importe qu'il en soit ou non. Ce qui me préoccupe, pour le moment, +c'est de lui payer ce que je lui dois et il est temps que je me dirige +vers l'avenue Montaigne. + +--A pied? + +--Oui, j'éprouve le besoin de marcher... et ce n'est pas si loin, +l'hôtel de la marquise. J'espère qu'elle y recevra, maintenant que son +mari est rentré à Paris. + +--Elle est jolie, hein? demanda Henri de Baffé. + +--Ravissante, mon cher, adorable... blonde comme les blés... avec les +yeux et le teint d'une Andalouse de Séville. + +--Tu me feras inviter chez elle, interrompit gaiement le capitaine. + +--Je ne dis pas non, mais nous n'en sommes pas là. + +--Oh! s'écria tout à coup le comte de Carolles, un revenant!... + +--Où ça?... De qui parles-tu? + +--Là... sur le trottoir, cet homme qui regarde le balcon du club... vous +ne le reconnaissez pas, vous autres? + +--Ma foi! non. + +--Il vous a pourtant prêté plus d'une fois de l'argent à tous les +deux... dans le temps où vous alliez ponter au cercle des _Moucherons_ +où il y avait une si belle partie. + +--Il me semble, en effet, que j'ai déjà vu cette tête-là, murmura le +vicomte de Servon. + +--C'est l'ancien garçon du jeu du Cercle des _Moucherons_, parbleu! dit +M. de Carolles. Je m'étonne que tu ne l'aies par reconnu tout de suite. + +--Si tu t'imagines que je fais attention à la figure de ces gens-là... +il y a beau temps que j'ai oublié la sienne. + +--J'ai plus de mémoire que toi, car je me rappelle même son nom... il +est vrai qu'il a un de ces noms qu'on retient parce qu'ils sont +ridicules... Brunachon. + +--Pourquoi pas Patachon, comme dans les deux aveugles d'Offenbach? +gouailla le capitaine. + +--Oui, je me souviens, maintenant, dit Servon. Il prêtait aux décavés... +à de jolis intérêts... un louis par jour pour cinquante louis qu'il +avançait. Il a dû faire une jolie fortune. + +--On ne le dirait pas, à sa tenue. Et ça s'explique; on l'a chassé des +_Moucherons_ à la suite d'une très vilaine histoire... + +--Bon! j'y suis!... l'affaire des cartes marquées à coups d'ongle... il +a été fortement soupçonné de les avoir introduites... et si on a étouffé +l'affaire, c'est qu'on craignait qu'il ne compromît des membres du +Cercle... il avait certainement des complices parmi les joueurs, +puisqu'il ne pouvait pas jouer lui-même... on s'est contenté de le +renvoyer et Dieu sait de quoi il a vécu depuis qu'on l'a mis à la porte. + +--De chantage, très probablement. Il avait déjà essayé d'en faire au +moment où le scandale éclata. + +--Ça ne paraît pas lui avoir réussi. + +--Vas-tu pas le plaindre! + +--Non, mais je suis sûr qu'on le regrette aux _Moucherons_, C'était si +commode de trouver immédiatement un billet de mille quand on était à +sec. Je me rappelle qu'une fois, après avoir pris une culotte énorme, je +me suis refait, séance tenante, avec cinquante louis qu'il m'a prêtés... + +--A cent pour cent. + +--Non, à cinquante pour cent... par nuit. Je lui ai rendu quinze cents +francs avant d'aller me coucher. + +--Il a gardé un bon souvenir de toi; c'est pour ça qu'il s'est arrêté à +te contempler. Il espère que tu vas descendre pour lui faire l'aumône, +en mémoire de ses bons procédés. + +--Tu vois bien qu'il s'en va. + +--Oui... le voilà qui file vers la Madeleine... il va probablement faire +un tour aux Champs-Elysées, dans l'espoir d'y rencontrer quelque ancien +client comme toi qui aura le louis facile. + +--Ma foi! je ne le lui refuserais pas, s'il me le demandait, le louis. + + +--Dis donc, Servon! s'écria le capitaine, si tu tiens à l'obliger, tu +pourrais le charger de te renseigner sur le marquis de Ganges. Brunachon +ferait aussi bien de l'espionnage que du chantage. + +--Pour qui me prends-tu? + +--Je te prends pour un amoureux... et quand on est amoureux, on n'y +regarde pas de si près. La marquise vaut bien qu'on emploie tous les +moyens pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur elle et sur son +mari... retour de l'Inde... ou de Turquie, puisque le bruit court qu'il +a triplé sa fortune dans les États du sultan. + +--Tu es fou. Il n'y a pas moyen de causer sérieusement avec toi. J'en ai +assez et je m'en vais. + +--Chez elle?... Bonne chance, mon cher! Carolles et moi, nous allons +faire un rubicon à cent sous le point. Avec bien du malheur, le perdant +y sera d'un millier de points. Ce sera peut-être moins cher que de +courir après la marquise. + +Servon haussa les épaules et entra dans le salon pour sortir du club. + +--Ouvre l'oeil, si tu tiens à ne pas rencontrer Brunachon, lui cria Henri +de Baffé, avant qu'il fût hors de vue. + +Il exagérait, ce capitaine, en disant que son ami était amoureux de +madame de Ganges. + +Le vicomte la trouvait charmante et ne demandait qu'à s'assurer ses +entrées chez elle, mais dans ce désir de rapprochement il y avait autant +de curiosité que de passion. + +Il voulait surtout se renseigner sur le mari, qui lui avait gagné son +argent et qui commençait presque à lui paraître suspect. + +Il espérait y parvenir en s'expliquant avec la femme qu'il comptait bien +trouver chez elle et s'il n'y réussissait pas, il se sentait capable de +recourir à d'autres procédés, en dépit des protestations qu'il venait de +formuler énergiquement. + +Il s'en allait donc, au pas accéléré, en se demandant si la marquise +consentirait à le recevoir et quel parti il pourrait tirer de cette +première visite. + +Il y faudrait beaucoup d'adresse et de tact, mais l'habitude qu'il avait +du monde lui permettait de tenter l'aventure avec de grandes chances de +succès. + +La journée était superbe et c'était l'heure où on revient du Bois. La +grande avenue des Champs-Elysées regorgeait de beaux équipages et les +promeneurs élégants encombraient les deux allées qui bordent la +chaussée, à droite et à gauche. + +Le vicomte, ennuyé d'être coudoyé, obliqua vers le Palais de +l'Industrie, dont les abords étaient moins encombrés. + +Ce chemin, d'ailleurs, était le plus court pour gagner l'avenue +Montaigne et il lui tardait d'arriver chez madame de Ganges. + +Il allait droit devant lui sans se retourner et sans regarder personne, +préoccupé qu'il était de ce qu'il allait dire à la marquise. + +Il y a de ce côté, derrière la rotonde du Panorama, des quinconces +arrangés comme un square, où on ne rencontre guère que des enfants avec +leurs bonnes et quelquefois des amoureux cherchant la solitude. + +Servon ne s'occupait pas de ces promeneurs, mais, en avançant, il +aperçut, assis côte à côte sur un banc, deux messieurs qui attirèrent +aussitôt son attention. + +Ils se touchaient presque et ils se tenaient courbés comme des gens qui +causent à voix basse, de bouche à oreille. + +Le plus grand des deux tenait à la main une canne avec le bout de +laquelle il traçait distraitement des cercles sur le sable de l'allée, +ce qui est un signe de préoccupation très caractérisé. + +Le vicomte ne voyait pas leurs figures, mais sans pouvoir s'expliquer +pourquoi, il eut l'impression qu'il les avait déjà rencontrés ailleurs +et, instinctivement, il ralentit le pas pour se donner le temps de les +observer. + +Bientôt, celui qui se servait de son bâton pour dessiner des figures de +géométrie, releva la tête et ôta son chapeau qui le gênait sans doute: +un feutre pointu comme on n'en porte guère pour se promener aux +Champs-Elysées. + +M. de Servon reconnut ce bizarre couvre-chef plus vite qu'il ne reconnut +l'homme; mais en l'examinant, il se souvint de l'avoir aperçu de loin, +l'avant-veille, à la Closerie des Lilas où il dirigeait les évolutions +d'une bande turbulente composée d'étudiants et d'étudiantes. + +Un peu surpris de retrouver si loin du bal Bullier cet élégant du +quartier Latin, Servon ne se serait pas arrêté à le regarder, si l'autre +causeur en se redressant aussi, ne lui avait pas montré son visage. + +Celui-là, c'était son créancier de la partie chez la baronne. + +Il serait difficile de dire lequel des deux fut le plus étonné du +vicomte ou de Paul Cormier qu'il prenait pour le marquis de Ganges. + +Seulement, le vicomte se réjouissait de la rencontre qui, tout au +contraire, consternait Paul Cormier. + +Le vicomte ne pouvait rien souhaiter de mieux que de trouver tout près +de l'avenue Montaigne le mari qu'il cherchait et qui n'oserait +certainement pas refuser de le conduire chez sa femme, logée à deux pas +de là. + +Paul, surpris en flagrant délit de causerie intime avec Jean de Mirande +par un monsieur du monde de madame de Ganges, par celui de tous auquel +il tenait le plus à cacher son véritable nom, Paul aurait voulu rentrer +sous terre. + +Il ne pouvait pas songer à fuir. Le vicomte l'avait vu et lui souriait +déjà. Encore moins pouvait-il espérer continuer à faire le marquis, +Mirande étant présent. Mirande, au premier mot équivoque, aurait demandé +des explications et culbuté tous ses mensonges; Mirande qu'il avait eu +tant de peine à retrouver, et qu'il venait de décider à aller dire la +vérité au juge d'instruction. + +Ce fut pourtant Mirande qui le tira d'embarras, sans le vouloir et sans +le savoir. Il n'avait pas remarqué M. de Servon à la Closerie des Lilas +et quand il se trouvait tout à coup face à face avec des gens qu'il ne +connaissait pas, son premier mouvement était toujours de leur tourner le +dos et de prendre le large. + +Il n'y manqua pas en voyant que le vicomte allait aborder Paul. Il fila +sans saluer ce gêneur qui s'avisait de les déranger et en criant à son +ami: + +--J'y vais, puisque tu le veux. Va m'attendre au café Soufflot. J'y +serai dans deux heures. + +Paul se serait bien passé d'être interpellé de la sorte, à portée des +oreilles de M. de Servon qui n'était plus qu'à deux pas, mais le mal +était fait et il ne lui restait qu'à tâcher de pallier le fâcheux effet +de cette étrange invitation. + +Un marquis avait pu se montrer un soir à la Closerie des Lilas, mais +qu'il se montrât en plein jour au café Soufflot, c'était +invraisemblable. + +Et, pour comble de malechance, Mirande venait de le tutoyer à haute et +intelligible voix. + +Le pauvre Paul regrettait amèrement d'avoir accepté le rendez-vous que +ce grand fou de Jean lui avait donné. + +Jean qu'il avait tant cherché, la veille, au quartier Latin, Jean +s'était laissé enlever par une ancienne maîtresse qui était venue le +réveiller et qui l'avait emmené rue Jean-Goujon où elle possédait un +joli petit hôtel; il l'avait connue figurante au théâtre de Cluny; elle +était passée grande cocotte, et elle tenait à lui montrer les splendeurs +de sa nouvelle installation; il n'avait pas refusé de l'accompagner chez +elle et il s'y était oublié pendant vingt-quatre heures. + +Pris du remords d'avoir oublié Paul Cormier dans un moment si critique, +il lui avait écrit pour lui expliquer son cas et pour le prier de venir +le rejoindre aux Champs-Elysées, derrière la rotonde du Panorama. Et +Paul était venu. Depuis une heure, il le prêchait pour qu'il allât se +déclarer et il n'avait pas encore pu l'y décider, quand l'apparition du +vicomte avait coupé court au tête-à-tête. + +Qu'il allât ou non au Palais de Justice, comme il venait de l'annoncer, +Mirande était parti. Il s'agissait maintenant pour Paul de se préparer à +répondre aux questions que M. de Servon n'allait pas manquer de lui +adresser et, payant d'audace, Paul n'attendit pas que M. de Servon +l'abordât. + +Il se leva, il vint à lui et il cherchait une phrase polie pour entamer +l'entretien, lorsque le vicomte s'écria gaiement: + +--Enfin, je tiens mon créancier! + +Paul était si troublé, qu'il ne se souvenait plus des huit mille francs +gagnés chez la baronne, et comme il avait l'air de ne pas comprendre: + +--Ce n'est pas ma faute si je suis encore votre débiteur, reprit M. de +Servon. J'ai envoyé chez vous, hier... vous étiez sorti... personne n'a +voulu de mon argent, et mon valet de chambre a dû me le rapporter. +J'allais de ce pas avenue Montaigne, mais puisque j'ai la chance de vous +rencontrer, permettez que je m'acquitte. + +Paul hésita un instant à prendre les billets de mille que le vicomte lui +présentait. Il se faisait presque scrupule de les recevoir. Le vicomte +croyait les devoir au marquis de Ganges, et il semblait à Paul qu'il +n'avait pas le droit d'y toucher. Il s'y résigna pourtant, car il ne +pouvait pas les refuser, à moins d'avouer tout, sans que madame de +Ganges l'y eût autorisé. + +Encore M. de Servon, en parfait gentleman, aurait-il insisté pour qu'il +les acceptât, et Paul aurait dû en passer par là. + +--Maintenant que me voilà en règle vis-à-vis de vous, reprit le vicomte, +il faut que je m'excuse de vous avoir interrompu. Vous étiez en +conférence avec un jeune homme qu'il m'a semblé reconnaître... +n'était-il pas dimanche soir, à ce bal où mes amis et moi nous vous +avons rencontré? + +--Peut-être bien, balbutia Paul. Il y va très souvent. Il fait son droit +à Paris... mais il est du même pays que moi et je connais beaucoup sa +famille... + +--C'est ce que je pensais... et il est tout naturel qu'il vous tutoie... + +--Il a été mon camarade de collège. + +Et comme la figure de Servon exprimait un certain étonnement, Paul +s'empressa d'ajouter: + +--Je me suis marié très jeune. + +--Je suis sûr que vous n'avez jamais regretté de n'être pas resté +garçon, dit poliment le vicomte. Puis-je vous demander des nouvelles de +madame de Ganges? + +Paul fit un effort pour répondre: + +--Elle va très bien... je vous remercie. + +Quand il était obligé de parler d'elle comme s'il eût été son mari, les +mots lui restaient dans la gorge. + +--Je ne vous cacherai pas qu'en allant vous voir, j'espérais la trouver +chez elle et si, comme je le suppose, vous rentrez à l'hôtel... + +--Au contraire!... j'en sors, dit vivement Cormier. + +Il mentait, car il se proposait de courir à l'avenue Montaigne dès qu'il +aurait fini avec Mirande, et il y aurait couru si le vicomte n'était pas +survenu. + +Il fallait bien maintenant renvoyer à une meilleure occasion cette +visite urgente, car il voulait éviter à tout prix d'accompagner M. de +Servon chez la marquise. + +Et de peur M. de Servon n'eût l'idée d'y aller sans lui, Paul s'empressa +d'ajouter: + +--Madame de Ganges est sortie aussi... elle doit dîner en ville... et je +dois aller la rejoindre... je suis même déjà en retard... + +--Oh! alors, je me reprocherais de vous retenir. J'aurai l'honneur de +vous revoir très prochainement... dès que madame de Ganges aura choisi +un jour de réception et, dans tous les cas, dimanche, j'espère, chez +madame Dozulé. + +--Je l'espère aussi... mais... + +--Je compte même que vous voudrez bien être des nôtres, au club dont +nous faisons partie Carolles, Baffé et moi. Je vous ai l'autre soir +présenté ces messieurs... ils souhaitent vivement de n'en pas rester là +et je tiens beaucoup à vous présenter au cercle où nous pourrons nous +rencontrer tous les jours. + +Si le vicomte avait eu l'intention de mettre Paul Cormier à la torture, +il n'aurait pas parlé autrement. Chaque mot qu'il disait équivalait à un +coup d'épingle et l'offre obligeante de son parrainage au club mettait +le comble au douloureux embarras du faux marquis de Ganges. + +Et le pauvre Paul ne pensait qu'à se dérober le plus tôt possible au +supplice que M. de Servon lui infligeait, avec ou sans intention. + +--Je remercie beaucoup ces messieurs de leur bonne volonté, dit-il +précipitamment, et je vous suis très obligé, mais je ne sais pas encore +si je me fixerai à Paris... quand j'aurai l'honneur de vous revoir, nous +reparlerons de ce projet, mais en ce moment... + +--Vous êtes pressé, je le sais, cher monsieur, et je ne vous retiens +plus... ah! encore un mot pourtant... vous avez un intendant qui exécute +trop bien les consignes qu'on lui donne... hier, vous lui aviez dit de +ne recevoir personne... + +--Pas moi... madame de Ganges sans doute... + +--Eh! bien, il a exécuté l'ordre, mais il y a ajouté une explication de +son cru... il a déclaré à mon valet de chambre que vous étiez encore en +voyage... «Monsieur n'y est pas», c'est admis qu'un domestique réponde +cela quand son maître tient à fermer sa porte; mais répondre: «Monsieur +est en voyage» quand tout le monde sait que monsieur vient d'arriver à +Paris... c'est maladroit. Je me permets de vous signaler le fait pour +que vous laviez la tête à ce serviteur trop zélé. + +Paul le connaissait depuis vingt-quatre heures, le fait, puisque, la +veille, il était chez la marquise, au moment où le valet de chambre +s'était présenté pour remettre une lettre. Le vicomte ne lui apprenait +donc rien de nouveau, mais Paul ne pouvait plus espérer que la situation +se prolongerait. Elle était trop tendue et le moindre incident ferait +éclater la vérité. + +Et il n'en était que plus pressé de fuir M. de Servon qui, +d'explications en explications, aurait fini par la découvrir. + +Tout en causant, ces messieurs s'étaient avancés, sous les arbres, +jusqu'au bord de l'avenue d'Antin, qu'il faut traverser pour arriver à +l'avenue Montaigne. + +Un fiacre passait au pas. Paul fit signe au cocher d'arrêter et dit +vivement à M. de Servon: + +--Excusez-moi, monsieur... je suis si en retard que vous me permettrez +de vous quitter... Merci du bon avis que vous venez de me donner, et au +revoir! + +Il sauta dans la voiture qui fila aussitôt vers le quai. + +Ce brusque départ ressemblait tant à une fuite, que le vicomte en +demeura stupéfait. + +Il lui était déjà venu à l'esprit qu'il y avait un mystère dans la vie +de ce noble ménage; maintenant, il n'en doutait plus, et il se +promettait de manoeuvrer en conséquence. + +De quelle espèce était ce mystère? Quel secret cachaient les allures +bizarres du marquis? Peu importait à Servon, qui n'avait pas d'autre but +que de s'insinuer chez la marquise et de tâcher de s'y implanter. + +Mais, avant d'essayer, il tenait à être mieux renseigné et il ne savait +comment s'y prendre. + +Devait-il se présenter tout seul chez madame de Ganges, sous un prétexte +qui restait à trouver, ou bien essayer de faire parler la baronne +Dozulé? Elle lui voulait du bien cette baronne et elle devait savoir +beaucoup de choses. D'autre part, l'hôtel de la marquise était à deux +pas et le vicomte soupçonnait M. de Ganges d'avoir menti en disant que +sa femme dînait en ville et qu'il allait la rejoindre. Si elle était +restée chez elle, l'occasion était tentante pour risquer la démarche. +Toute la question était de savoir si elle consentirait à le recevoir. Si +elle le recevait, il saurait bien mener sa barque de façon à s'ancrer +dans la maison. + +Il allait se décider à courir cette aventure, lorsqu'il avisa sur le +trottoir, de l'autre côté de l'avenue, un homme qui semblait hésiter à +venir à lui. + +Servon aurait pu l'apercevoir plus tôt, car il y avait bien deux minutes +qu'il avait débouché de l'avenue Montaigne, juste au moment où Paul +Cormier montait en voiture. + +Cet homme n'avait rien qui put attirer l'attention, mais il regardait le +vicomte avec tant de persistance que le vicomte le regarda aussi et le +reconnut. + +C'était l'individu qui, une heure auparavant, s'était arrêté sous le +balcon du Club et que Servon avait signalé à ses amis. + +C'était l'ancien garçon de jeu du Cercle des _Moucherons_, renvoyé pour +cause de suspicion légitime et regretté des pontes qu'il obligeait jadis +à des taux ultra-usuraires. + +Il ne paraissait pas qu'il eût prospéré depuis qu'il avait changé +d'état. Il avait le teint hâve d'un homme qui a souffert et ses +vêtements n'étaient pas neufs, mais il n'en était pas à montrer la corde +et, à la rigueur, un gentleman pouvait, sans se trop compromettre, lui +parler dans la rue. + +La veille encore, Servon, s'il l'eût rencontré, aurait très probablement +fait semblant de ne pas le voir, mais dans les dispositions d'esprit où +était en ce moment le vicomte, il n'en allait plus de même. + +Il y a des services qu'on ne peut demander qu'à un déclassé et Servon se +trouvait justement dans le cas d'avoir besoin d'un moins scrupuleux que +soi. + +Il ne fit pas la moitié du chemin, mais il attendit l'homme qui s'était +décidé à s'approcher et qui lui dit en soulevant son chapeau, sans +l'ôter--le salut d'un homme déchu qui ne sait pas comment on prendra sa +politesse: + +--Je vois que monsieur le vicomte veut bien me reconnaître. Monsieur le +vicomte est bien bon. + +--Je vous reconnais d'autant mieux que je vous ai déjà vu passer tantôt +sur le boulevard, répondit Servon. + +--Monsieur le vicomte était au club avec ses amis... M. le comte de +Carolles... M. le capitaine de Baffé... Ces messieurs se souviennent de +moi, quand j'étais aux _Moucherons_... C'était le bon temps... + +--Oui... on vous à mis à pied, je crois... + +--Sous prétexte que j'avais introduit au Cercle des cartes marquées. Il +n'aurait tenu qu'à moi de me justifier... mais il aurait fallu nommer le +vrai coupable et j'ai mieux aimé perdre ma place que de dénoncer un +gentilhomme. La preuve que je n'étais pas coupable, c'est qu'on ne m'a +pas poursuivi. + +--Comment vivez-vous, maintenant? + +--Je vis... mal. + +--Vous aviez pourtant, je suppose, amassé un capital... + +--Assez rond... c'est vrai... Je l'ai laissé à Monte-Carlo. + +--Vous êtes joueur, vous!... ah! parbleu, c'est trop fort... après avoir +vu où le jeu a mené tant de gens qui vous empruntaient de l'argent!... + +--La passion ne raisonne pas... et c'est ma passion, le jeu... mais j'en +suis bien revenu, et maintenant, je cherche à faire des affaires. + +--Des affaires, de quel genre? + +--Je n'ai pas de préférences. Cependant, si je pouvais monter une agence +de renseignements, je crois que je ferais ma fortune... Recherches dans +l'intérêt des familles... surveillances discrètes... + +--Je comprends. Vous voudriez faire de la police au service des +particuliers. + +--Justement. Je m'essaie déjà, et si je pouvais être utile à monsieur le +vicomte... + +De ce ci-devant garçon de jeu au vicomte de Servon la proposition était +impertinente et le gentilhomme auquel ce drôle osait la faire eut sur +les lèvres une verte réplique. Mais si le premier mouvement est le bon, +comme on le prétend, il arrive souvent que le second ne vaut pas le +premier. + +Servon, indigné tout d'abord, se dit très vite que cette ouverture +n'était pas à dédaigner. Il avait à coeur de savoir à quoi s'en tenir sur +les époux de Ganges; qui veut la fin veut les moyens et ce n'était pas +le cas de se montrer difficile sur le choix de l'agent qui se chargerait +de le renseigner. + +On ne fait pas la cuisine avec des gants blancs et pour les basses +besognes on n'emploie pas de gentlemen. + +--Vous vous essayez, dites-vous? demanda Servon. + +--Mon Dieu, oui, répondit modestement Brunachon; quand on a été sept ans +employé dans un grand cercle on connaît tout Paris... le Paris +mondain... et on sait beaucoup de choses. Depuis que je cherche à +travailler dans la partie des renseignements, j'en ai déjà ramassé pas +mal et j'ai fait quelques nouvelles connaissances. S'il plaisait, un +jour ou l'autre, à monsieur le vicomte de mettre mes talents à +l'épreuve, je me flatte que monsieur le vicomte serait satisfait de moi. + +--Alors, pour le moment, vous faites de la police, en amateur? + +--Pour me faire la main. + +--C'est à peu près la même chose. Et vous vous exercez sur le premier +venu? + +--Oui... quand ça se trouve... et puis j'ai gardé des amis parmi mes +anciens camarades... ils me renseignent à l'occasion... et je n'oublie +jamais rien... j'ai une mémoire excellente... + +--Vous avez aussi de bon yeux pour m'avoir reconnu au balcon. + +--Je reconnaîtrais de beaucoup plus loin monsieur le vicomte, dit +respectueusement Brunachon. Monsieur le vicomte ne ressemble pas à tout +le monde. + +--Alors, je dois être facile à... comment dites-vous cela?... à _filer_, +je crois? + +--_Filer_, c'est bien le mot technique. + +Ce terme et le langage correct de l'ancien croupier auraient bien étonné +Bardin père et fils qui l'avaient entendu la veille, dans le cabinet du +juge, s'exprimer comme un rôdeur de barrières. Ils ne connaissaient pas +le personnage. Brunachon parlait argot, quand il lui convenait de le +parler, mais il savait aussi à l'occasion prendre le ton d'un homme bien +élevé. + +--Est-ce que vous venez de me _filer_, moi? lui demanda tout à coup M. +de Servon. + +--Oh! monsieur!... je ne me serais pas permis... + +--Pourtant, ça m'en a tout l'air. Je vous ai vu arrêté, tantôt, sous le +balcon du club... et je vous retrouve, une heure après, dans ce coin des +Champs-Elysées. + +--J'y suis arrivé bien avant monsieur le vicomte et j'y suis venu pour +une affaire dont je commence à m'occuper. Si je viens de rencontrer +monsieur le vicomte, c'est tout à fait par hasard. Je sortais de +l'avenue Montaigne quand je l'ai aperçu... Monsieur le vicomte a dû voir +que je n'osais pas l'aborder..., et d'ailleurs, si je m'étais permis de +le suivre, j'aurais eu soin de ne pas me montrer. + +--Alors, vous cherchez quelqu'un, avenue Montaigne? + +--Je cherchais... des informations. J'étais venu en reconnaissance... +comme à la guerre... explorer le terrain et surveiller les mouvements de +l'ennemi... j'ai perdu mes peines. + +Tout cela n'était pas clair et ces réponses entortillées ne faisaient +qu'aiguillonner la curiosité de M. Servon qui, lui aussi, avait des +renseignements à prendre et qui songeait à charger Brunachon de les +prendre pour lui. + +--Vous qui prétendez connaître tant de gens, lui demanda-t-il, tout à +coup, connaissez-vous un certain marquis de Ganges? + +De vue... oui... parfaitement, répondit Brunachon, déjà sur ses gardes. + +--Où l'avez-vous vu?... et quand? + +--A Monte-Carlo, cet hiver. + +--Je le croyais en Turquie. + +--Je ne sais pas s'il y est allé, mais je sais qu'il était encore à +Nice, il y a huit jours. + +--Mais, depuis, il est rentré à Paris. + +--C'est possible. Sa femme y habite... tout près d'ici, dans un très bel +hôtel qui lui appartient. On disait là-bas que le marquis ne vivait pas +avec elle... ils ont pu se raccommoder... mais j'en doute... + +--Pourquoi en doutez-vous? + +--Puisque monsieur le vicomte me fait l'honneur de m'interroger, je dois +dire à monsieur le vicomte que cette dame a un amant. Ce n'est pas une +raison pour qu'elle ne se remette pas avec son mari... + +--Enfin, vous persistez à affirmer que, si vous rencontriez le marquis +de Ganges, vous le reconnaîtriez? + +--A l'instant même. + +--Eh! bien, vous vous vantez, car vous venez de le voir. + +--Où donc? + +--Je causais avec lui quand vous êtes arrivé. + +--Quoi! ce jeune homme qui est monté en voiture... + +--Précisément. Ce jeune homme, c'est monsieur de Ganges que vous +prétendez connaître. + +--Ça, le marquis! s'écria Brunachon. Ah! mais non! Il ne lui ressemble +même pas... et le marquis a au moins cinq ans de plus. + +--Il faut donc qu'il y ait deux marquis de Ganges, car celui que vous +venez de voir porte ce nom et ce titre et il va dans le monde avec la +marquise. Je les y ai rencontrés ensemble. + +Brunachon eut un hochement de tête qui devait signifier: «tout +s'explique», mais il ne dit mot. + +Il n'était pas encore décidé à mettre le vicomte dans son jeu. + +Brunachon, après avoir manqué sa première tentative de chantage, en +préparait une autre, depuis qu'il était sorti du cabinet de monsieur +Bardin. Il savait que Paul Cormier n'avait pas été arrêté, et il +commençait à prévoir que l'affaire du boulevard Jourdan n'aurait pas de +suites graves. Un duel n'est pas un assassinat. D'ailleurs, Paul +Cormier, après avoir comparu devant le juge d'instruction, ne redoutait +plus d'être dénoncé. Brunachon avait donc changé ses batteries. C'était +maintenant la marquise de Ganges qu'il espérait faire chanter. Il y +avait songé dès le premier jour, car, comme l'avait soupçonné Paul, il +s'était caché dans un fiacre pour le suivre depuis la rue Gay-Lussac +jusqu'à l'avenue Montaigne; il savait chez qui Paul était allé,--il +l'avait su en faisant causer les marchands du voisinage, tous +fournisseurs de l'hôtel,--et il s'était promis d'exploiter madame de +Ganges aussitôt qu'il serait complètement renseigné sur la nature des +relations que cette grande dame entretenait avec un étudiant. + +Il était revenu le lendemain aux informations. Il en arrivait, et il +s'en était fallu de peu qu'il surprît, causant avec Paul Cormier, Jean +de Mirande, qu'il aurait pu exploiter aussi. Il n'avait fait +qu'entrevoir Paul qui ne l'avait pas vu, mais M. de Servon venait de lui +apprendre tout ce qu'il ne savait pas,--hors une seule chose que Servon +ignorait lui-même, puisqu'il ne connaissait pas l'histoire du duel;--le +nom de l'homme que Mirande avait tué. + +Brunachon ne mentait pas en disant qu'il connaissait le marquis de +Ganges pour l'avoir rencontré aux tables de jeu de Monte-Carlo; et +Brunachon n'avait pas menti non plus, en disant au juge d'instruction +qu'il ne s'était réveillé qu'au moment où le duel sur le bastion venait +de finir. + +Il avait vu d'en haut un mort couché sur l'herbe, la face contre terre. +Il ne s'était pas douté que ce mort était le marquis et il ne s'en +doutait pas encore. + +--Eh! bien, lui dit M. de Servon en haussant les épaules, vous voyez +qu'il vous arrive de vous tromper tout comme un autre. + +--Je ne me trompe pas, murmura l'ancien garçon de jeu. Ce monsieur se +fait passer pour le marquis de Ganges, mais il ment. + +--Alors, il est d'accord avec la marquise? + +--Évidemment, puisqu'il l'accompagne dans le monde. + +--C'est donc qu'il est son amant? + +--Je le supposais, avant d'avoir entendu M. le vicomte. Maintenant, je +n'en doute plus. + +--Bon! mais qui est-il? + +--Ah!... voilà!... + +--Vous devez le savoir. + +--Si je le savais, monsieur le vicomte comprendra que je ne devrais pas +le dire. En affaires, la discrétion est indispensable pour réussir. + +--En affaires?... comment? Ah! oui, j'entends... les affaires de +l'agence que vous voulez monter, dit Servon avec une légère grimace de +dégoût. Vous ferez commerce de renseignements et vous ne les donnerez +pas pour rien. + +--Monsieur le vicomte devine tout. + +--Eh! bien... j'ai l'habitude de payer ce que j'achète. Faites votre +prix. + +--Oh! je m'en rapporterai toujours à la générosité de monsieur, le +vicomte... et du reste, pour le moment, j'ai si peu de chose à lui +vendre que ce n'est pas la peine de traiter. + +Le drôle disait: _traiter_, comme s'il se fût agi de signer une +convention diplomatique. + +--Si monsieur le vicomte avait intérêt à être renseigné sur ce faux +marquis et sur ses rapports avec madame de Ganges, je me mettrais en +campagne et je me ferais fort de lui procurer toutes les informations +dont il aurait besoin. + +--Très bien. Je vous rémunérerai largement. + +Le vicomte était déjà revenu de ses répugnances à recourir aux vils +offices d'un espion. + +--Alors, je puis marcher. Une parole de monsieur le vicomte vaut de +l'or. + +Brunachon changeait, comme on dit, son fusil d'épaule. Brunachon n'était +pas homme à refuser les offres de M. de Servon; d'autant que tout en le +servant, il pourrait à l'occasion faire chanter la marquise. + +C'était même sur elle qu'il fondait ses plus grosses espérances de +bénéfices. Le vicomte se lasserait vite d'acheter des renseignements, et +Paul Cormier n'était pas en état de payer bien cher un silence dont il +pourrait bientôt se passer; mais la marquise était riche et elle avait +sa réputation à préserver. + +--Eh! bien?... le nom de cet homme? demanda M. de Servon. + +--Il s'appelle Paul Cormier... et il est étudiant... il fait son droit. + +--Je m'en doutais. Où demeure-t-il? + +--Au quartier Latin. Rue Gay-Lussac, numéro 9. + +--Cela doit être vrai, murmura le vicomte. Mais comment cet étudiant +connaît-il la marquise de Ganges? + +--Voilà, monsieur le vicomte, ce que j'ignore absolument, mais je +m'engage à le savoir d'ici à très peu de jours. Tout ce que je puis vous +dire aujourd'hui, c'est que, hier, il s'est fait conduire en voiture à +la porte de l'hôtel de cette dame, avenue Montaigne, qu'elle l'a reçu et +qu'il est resté plus d'une heure chez elle. Je pourrais faire le +mystérieux et vous laisser croire que j'en sais beaucoup plus long. +J'aime mieux vous dire la vérité. + +--Et il la connaît de longue date, reprit Servon qui suivait son idée. +Dimanche, ils se sont présentés ensemble dans une maison où je me +trouvais... on a annoncé M. le marquis et madame la marquise de +Ganges... et il a raconté, lui, qu'il était arrivé le matin d'un grand +voyage... ils s'étaient entendus à l'avance, car elle ne l'a pas +démenti... donc, ils étaient d'accord. + +--C'est évident. + +--Il n'y a qu'une chose que je ne m'explique pas, c'est qu'ils aient pu +croire que personne ne s'apercevrait de la substitution... le vrai +marquis n'aurait qu'à reparaître..., et il reparaîtra certainement... il +ne restera pas toute sa vie à Monte-Carlo. + +--A moins qu'ils ne se soient entendus avec lui... il y a des maris avec +lesquels on peut entrer en accommodement... et il n'a pas trop bonne +réputation, ce marquis. + +--On finirait toujours par savoir à Paris qu'il existe... sa femme +risquerait trop en mettant son amant à la place de son mari... il doit y +avoir autre chose... + +--C'est ce que je me dis aussi... mais, quoi?... + +--Peut-être que le vrai marquis de Ganges est mort récemment à Monaco... +il est joueur... il a bien pu se tuer... Peut-être que sa femme le sait +et qu'elle a imaginé de le remplacer, parce qu'elle est bien sûre qu'il +ne viendra pas réclamer... + +--Je n'avais pas pensé à ça, murmura Brunachon, que cette idée parut +frapper. + +Puis, se reprenant: + +--Mais, non... s'il s'était brûlé la cervelle là-bas, les journaux +l'auraient annoncé... il faudrait donc supposer qu'il est mort incognito +et que sa veuve espère qu'on ne saura jamais qu'il est mort. + +Le vicomte réfléchissait et ne trouvait pas d'explication satisfaisante. + +--Au fait!... pourquoi pas? dit entre ses dents Brunachon. + +--Je vois, reprit Servon impatienté, que vous ne devinez pas mieux que +moi. Quand vous aurez trouvé, vous me le ferez savoir. Mais notre +entretien a assez duré... et comme toute peine mérite salaire... + +Il allait mettre la main à la poche, quand Brunachon lui dit vivement: + +--Pas encore, monsieur le vicomte. Laissez-moi gagner mon argent. +Pouvez-vous disposer d'une heure? + +--Oui... mais pourquoi? + +--Je viens d'avoir une idée et si je ne me trompe pas, avant une heure, +vous serez fixé sur le point principal... le reste viendra ensuite, très +facilement... + +--Voilà bien des promesses! que faut-il que je fasse pour arriver à ce +résultat? + +--Une course en voiture... avec moi. + +--J'aime mieux: pas avec vous, dit le vicomte qui ne tenait pas à se +montrer dans les rues du Paris en compagnie de cet homme. + +C'était bien assez d'avoir causé avec lui dans un coin écarté. + +--Bon! je comprends, dit cyniquement Brunachon. Il y a moyen de +s'arranger. Je vais monter dans le premier sapin découvert qui va +passer, vous monterez dans un autre. Vous direz à votre cocher de suivre +le mien et d'arrêter quand il arrêtera. Chacun descendra de son côté et +là où vous me verrez entrer, vous entrerez derrière moi, sans avoir +l'air de me connaître. + +Vous pourrez même, si vous le préférez, m'attendre à la porte. + +--C'est bien compliqué ce que vous me proposez là, dit le vicomte, qui +avait bonne envie d'envoyer au diable ce chercheur de pistes. + +--Mais, non... c'est tout simple, au contraire, répondit Brunachon, et +Monsieur le vicomte ne risquera pas de se compromettre, puisque je ne +lui parlerai pas... c'est-à-dire... je lui parlerai... après... et dans +un endroit où personne ne nous remarquera... + +--Comment, après?... après quoi? + +--Après que j'aurai su ce que je vais savoir... et ce ne sera pas +long... une demi-heure de trajet en voiture... et même moins, si nous +tombons sur de bons cochers... cinq minutes de... de vérification... et +je serai fixé. Je rejoindrai alors monsieur le vicomte et je lui ferai +mon rapport. + +--Dans la rue? + +--Dans un square où on ne rencontre que des troupiers et des bonnes +d'enfants. + +--Que de mystères! vous pouvez bien me dire où vous voulez me conduire. + +--Monsieur le vicomte ne viendrait pas, si je le lui disais. + +--Alors, je refuse. + +--Monsieur le vicomte aurait bien tort. Je lui rendrais compte tout de +même... je lui écrirais... mais nous perdrions du temps... et dans ces +sortes d'affaires, il ne faut pas traîner... tandis que si Monsieur le +vicomte veut bien venir, il saura tout de suite à quoi s'en tenir sur la +véritable situation de cette dame... + +--De la marquise de Ganges? + +--Mais oui, Monsieur. N'est ce pas précisément le point sur lequel vous +désirez être renseigné avant tout? + +--Sans doute, mais... + +--Eh! bien, quand vous le serez, vous me direz ce que j'aurai à faire +pour vous servir et je le ferai. + +Brunachon parlait déjà comme s'il eût été chargé d'une mission par M. de +Servon qui hésitait encore à l'employer. + +Il y répugnait même, car il était d'un monde où on ne se commet pas +volontiers avec des gens de cette sorte, mais d'autre part il désirait +tant éclaircir le mystère qui enveloppait la vie de madame de Ganges +qu'il devait finir par se décider à accepter la proposition de l'ignoble +Brunachon. + +Que risquerait-il, après tout?... Rien que de faire en voiture une +course inutile. C'était peu de chose en comparaison du résultat que +l'espion lui promettait. + +--Je me permettrai de faire observer à Monsieur le vicomte qu'il est +temps de partir, reprit cet homme. Si nous différions davantage, nous +arriverions trop tard. + +Il ne disait toujours pas où il s'agissait d'arriver et Servon sentait +bien qu'il ne le dirait pas. Mais peu importait, au fond. Servon serait +toujours libre de ne pas le suivre jusqu'au bout, s'il s'apercevait +qu'on le menait là où il ne voulait pas aller. Peut-être même valait-il +mieux qu'il l'ignorât; car si ce voyage devait avoir des suites +fâcheuses pour quelqu'un, sa responsabilité serait moins engagée. + +Le hasard--un hasard facile à prévoir--mit fin aux incertitudes du +vicomte. + +En cette saison, à l'heure où on revient du Bois, les voitures vides et +les cochers cherchant pratique foisonnent aux Champs-Élysées. + +Deux victorias libres passaient en ce moment à la file, marchant au pas +vers la place de la Concorde en rasant le trottoir de la contre-allée. + +Brunachon interrogea d'un coup d'oeil le clubman qui répondit par un +signe affirmatif et sans attendre un ordre plus formel, Brunachon sauta +dans la première. + +Le sort en était jeté. Servon monta dans la seconde qui n'était pas loin +et dit à son cocher de suivre. + +Brunachon avait rapidement donné ses instructions au sien qui mit son +cheval au trot. + +Le vicomte n'avait plus qu'à se laisser aller au courant de cette +curieuse aventure et il commençait à y prendre un certain plaisir. +L'attrait de l'inconnu. Il lui était arrivé assez souvent de suivre une +jolie femme, sans savoir où elle le conduirait. C'est un sport amusant +pour un désoeuvré qui se console facilement d'être distancé en route. +Cette fois, il était sûr que pareille déconvenue ne lui arriverait pas +et l'intérêt était plus vif, car il ne pouvait pas deviner le +dénouement. + +Brunachon avait refusé de dire où il allait et il s'était abstenu de +donner la moindre indication sur la direction qu'il comptait faire +prendre à sa victoria. + +Elle descendait l'avenue des Champs-Elysées, et cela prouvait seulement +que Brunachon ne se dirigeait pas vers les excentriques et élégants +quartiers de l'Ouest: Passy, l'Etoile, le faubourg Saint-Honoré. +Brunachon se dirigeait vers le Paris central. + +En débouchant sur la place de la Concorde, la victoria qui le portait +obliqua à droite et enfila le pont. + +Servon était fixé. On allait sur la rive gauche. + +Et une idée lui vint tout naturellement. Brunachon lui avait appris que +l'amant de la marquise habitait le quartier latin. Servon ne douta pas +que Brunachon ne le conduisît chez cet étudiant, auquel il se proposait +de faire subir un interrogatoire en présence du vicomte, qui n'y tenait +pas du tout, car il n'aurait rien gagné à mettre Paul Cormier au pied du +mur. + +Ce garçon, s'il fallait en croire Brunachon, demeurait rue Gay-Lussac. +Le vicomte se promit de laisser Brunachon monter tout seul chez le faux +marquis, si la Victoria s'arrêtait à la porte du numéro 9. + +Pour le moment, elle suivait le quai d'Orsay, et c'était à peu près le +chemin de la rue Gay-Lussac. + +Après le quai d'Orsay, elle prit le quai Voltaire, mais au lieu de +tourner par la rue des Saints-Pères, pour arriver presque directement au +Luxembourg, elle continua par le quai Malaquais, et par le quai Conti, +en passant devant l'Institut et devant la Monnaie, puis laissant le +Pont-Neuf à gauche, elle se lança sur la pente du quai des Augustins. + +--Bon! se dit Servon, toujours imbu de l'idée qu'on allait chez Cormier, +il va prendre le boulevard Saint-Michel... ce cocher n'a pas le +sentiment de la ligne droite, mais c'est le chemin tout de même. Je me +laisse faire; seulement, je lâcherai ce drôle à la porte. Il faut en +vérité qu'il soit stupide pour s'imaginer que je vais me présenter avec +lui chez ce jeune homme. + +La résolution était louable, mais le vicomte n'eut pas besoin d'y +persévérer. + +Arrivée à la place Saint-Michel, au lieu de remonter le boulevard, la +voiture qui portait Brunachon s'engagea sur le pont qui aboutit dans la +Cité. + +--C'est inouï! grommela Servon; le voilà qui revient sur ses pas à +présent. Ce n'était pas la peine de passer la Seine au pont de la +Concorde pour la repasser dix minutes après. + +Où diable me mène ce Brunachon? Est-ce qu'il se moque de moi et a-t-il +le projet de me traîner à sa suite à travers tout Paris?... non, il +n'oserait pas... mais où allons-nous?... cette rue qui traverse l'île, +c'est le boulevard du Palais... + +Et voici le Palais lui-même. J'aime à croire qu'il n'a pas l'intention +d'y entrer pour avertir la justice. + +Le vicomte n'avait assurément rien à démêler avec la justice de son +pays, mais s'il avait su que le nommé Brunachon avait passé toute +l'après-midi, la veille, dans le cabinet d'un juge d'instruction, il se +serait arrêté plus longtemps à l'idée singulière qui lui était venue. + +Du reste, il n'y avait pas lieu, car la victoria tourna vivement à +droite, pour traverser le parvis Notre-Dame. + +Cela devenait incompréhensible et l'aventure tournait presque au +comique. + +Il n'y a sur le Parvis que Notre-Dame et l'Hôtel-Dieu--une église et un +hôpital. + +On ne pouvait pas supposer que Brunachon allait visiter un malade ou +allumer un cierge devant l'autel de la Vierge. + +Où allait s'arrêter cette promenade? Le vicomte ne cessait de se le +demander, mais il ne songeait plus à abandonner la partie, car il +supposait qu'on approchait du but. + +Le parvis ne mène à rien qu'à l'île Saint-Louis, et Servon ne se +figurait pas que son étrange guide pût aller dans ce paisible quartier +chercher des renseignements sur l'excentrique marquis de Ganges. + +Brunachon avait pourtant l'air de savoir parfaitement ce qu'il faisait. +Depuis qu'on roulait, il s'était retourné plus d'une fois pour s'assurer +que la voiture du vicomte suivait et la dernière fois, en arrivant sur +la place Notre-Dame, il avait adressé de loin au persévérant clubman, un +signe qui signifiait, sans aucun doute: «Ne vous impatientez pas. Nous y +sommes.» + +Et Servon, quoique vexé d'être véhiculé de la sorte, lui savait gré +d'observer les conventions en s'abstenant de communiquer avec lui +autrement que par gestes. + +Mais il ne devinait toujours pas où on allait. + +La victoria de Brunachon s'engagea dans une rue sombre que domine à +droite la masse colossale de la cathédrale: la rue du Cloître, qui n'est +ni large ni longue, et où, de sa vie, le vicomte n'avait passé. + +Il ne cherchait plus à se rendre compte des chemins qu'on lui faisait +prendre, et il lui arrivait de se demander ce que les deux cochers +devaient penser de cette course à la queue leu-leu de deux messieurs qui +se connaissaient évidemment et qui avaient éprouvé le besoin de prendre +deux voitures au lieu d'une seule. + +Au bout de la rue du Cloître, celle qui marchait en tête s'arrêta et M. +de Servon dit aussitôt à son cocher d'en faire autant. + +Brunachon descendit et M. de Servon s'empressa de descendre aussi. + +C'était le moment décisif. Brunachon allait-il aborder le vicomte et lui +expliquer pourquoi il l'avait amené là? + +Pas du tout. Brunachon, fidèle à sa promesse, se contenta de lui montrer +du doigt la grille le long de laquelle les deux victorias étaient +rangées, à dix pas d'intervalle. + +Cette grille entourait une manière de square, planté d'arbres rabougris +et garni de bancs vermoulus, un square pauvre où jouaient des enfants +malingres et où de vieilles loqueteuses se chauffaient au soleil. + +C'était bien là l'endroit désigné par Brunachon, qui avait engagé le +vicomte à l'y attendre, pendant qu'il irait, lui, se renseigner sur la +vraie situation de madame de Ganges. + +Se renseigner où et près de qui? il ne l'avait pas dit et Servon, qui +n'en avait pas la plus légère idée, le vit entrer avec d'autres +personnes dans un bâtiment adossé au parapet du quai, à la pointe de la +Cité, et d'assez triste apparence. + +Cela ressemblait à l'une de ces constructions qu'on voit de distance en +distance sur les bords de la Seine, depuis le pont de Bercy jusqu'au +viaduc d'Auteuil, et où sont les bureaux des employés de la navigation. + +Servon ne s'inquiéta point de savoir ce que c'était et ne fut pas tenté +d'y entrer à la suite de Brunachon. + +Servon appartenait à cette catégorie de Parisiens qui ne connaissent de +Paris que les quartiers habités par les heureux de ce monde. Il pouvait +se vanter de n'avoir jamais mis les pieds dans les parages où logent les +déshérités, car il ne les avait traversés qu'en voiture, en se rendant à +quelque gare de chemin de fer. + +Il n'était pas entré au Jardin des Plantes depuis son enfance, et s'il +avait aperçu les tours de Notre-Dame, c'était de loin et pour ainsi dire +malgré lui, car il ne s'était jamais arrêté pour les admirer. + +Il savait donc à peine où il était, et il n'avait pas, comme les +étrangers qui visitent pour la première fois la grande ville, un guide +du voyageur dans sa poche, à seule fin de ne pas s'égarer et de se +renseigner sur la destination des monuments. + +Peu lui importait d'ailleurs, pourvu que Brunachon revint promptement +mettre fin à ses incertitudes. + +Il entra dans le square et, n'ayant garde de s'asseoir sur des sièges +publics d'une solidité et d'une propreté douteuses, il se mit à se +promener par les allées, après avoir allumé un cigare. + +Il remarqua bientôt que beaucoup de gens qui passaient sur le quai se +détournaient de leur chemin pour entrer, comme Brunachon, dans le petit +édifice long et bas qui faisait face à l'entrée du square. D'autres en +sortaient. C'était un va-et-vient continuel. + +De cette affluence, le vicomte conclut judicieusement qu'il y avait là +dedans une succursale du Mont de Piété et se demanda derechef ce que +l'ancien garçon de jeu était allé chercher là. + +Il commençait d'ailleurs à en avoir assez de cette énigmatique +expédition et il se promettait de planter là Brunachon, pour peu qu'il +tardât à reparaître. + +Il se trouvait même un peu ridicule de s'être laissé embarquer par ce +drôle dans cette campagne policière et il jurait bien qu'on ne l'y +reprendrait plus, quel qu'en fût le résultat. + +Il n'attendit pas trop longtemps. + +Au bout de dix minutes, il vit Brunachon descendre les marches qui +précèdent la maisonnette où il était entré et impatient de l'interroger, +il fit quelques pas pour se porter à sa rencontre, mais il se ravisa en +voyant Brunachon lui indiquer d'un signe de tête le fond du square où il +n'y avait absolument personne et où ils pourraient causer sans attirer +l'attention. + +Brunachon donnait au vicomte une leçon de prudence et le vicomte s'y +conforma. + +Il lui sut même gré de sa discrétion, car l'affaire semblait se corser +et M. de Servon tenait de plus en plus à ne pas être vu conférant avec +ce suspect personnage. + +Brunachon passa, sans lui dire un seul mot, tout près du clubman qu'il +avait promptement rattrapé et alla s'embusquer dans un coin du terrain +qui s'étend au delà du square, entre les hauts contre-forts de +Notre-Dame et le parapet du quai de l'Archevêché. + +Servon vint l'y rejoindre, un peu étonné de le voir prendre tant de +précautions, et l'interrogea des yeux. + +--Monsieur le vicomte avait deviné, lui dit Brunachon. Moi, je n'y +voulais pas croire. + +--Croire à quoi?... Expliquez-vous, clairement, sacrebleu! + +--Madame la marquise de Ganges est veuve. + +--Veuve! s'écria le vicomte. Qu'en savez-vous? + +--Je viens de m'en assurer, répondit tranquillement Brunachon. + +--Comment? Est-ce à dire que vous venez de voir l'acte de décès de son +mari? C'est donc une mairie ce vilain petit monument? + +--Non... ce n'est pas une mairie, dit l'ancien garçon avec un sourire +qui ressemblait à une grimace. + +--Alors, qu'est-ce que c'est? + +--Monsieur le vicomte plaisante... Monsieur le vicomte n'ignore pas... + +--Je vous dis que je n'en sais rien. C'est la première fois de ma vie +que je viens ici et si vous croyez que je me suis amusé à interroger les +gens déguenillés que j'ai vus dans le square... + +--Oh! je pense bien que non... Mais, je croyais... enfin, je n'ai plus +qu'une prière à adresser à Monsieur le vicomte... + +--S'il s'agit de rouler encore à travers Paris, je vous préviens que je +n'en suis plus. + +--Non... non... j'attendrai ici et Monsieur le vicomte n'a qu'à entrer. + +--Où ça? + +--Dans le bâtiment d'où je sors. Monsieur le vicomte verra par +lui-même... et après, si Monsieur le vicomte veut bien venir me +rejoindre, je lui expliquerai ce qu'il n'aura pas compris. + +--Soit! dit Servon, agacé. J'y vais... mais je vous préviens que si je +m'aperçois que vous vous êtes moqué de moi, vous vous en repentirez. + +Et pendant que Brunachon protestait contre cette supposition, le vicomte +traversa le square presque en courant et monta vivement les marches qui +précédaient une espèce de péristyle au delà duquel s'étendait comme un +paravent un mur qui masquait l'intérieur de l'édifice. + +Pour entrer, il fallait tourner par la droite ou par la gauche ce mur +ouvert aux deux bouts. + +Ainsi fit-il et il se trouva dans une vaste salle carrée dont les parois +en stuc poli étaient couvertes de longues inscriptions qu'il ne prit pas +la peine de lire. + +Éclairé par en haut, ce _hall_ ressemblait vaguement au vestibule d'un +musée. + +Le vicomte continuait à ne pas comprendre. + +Il remarqua pourtant que les gens qui entraient se dirigeaient tous vers +un vitrage qui barrait le fond de la salle et défilaient devant cette +clôture en verre, comme on passe devant les étalages d'un bazar. + +Ils ne s'arrêtaient qu'au bout, mais là, un groupe s'était formé et deux +sergents de ville de service veillaient à ce que les curieux ne +stationnassent pas trop longtemps. + +«Circulez, messieurs!... circulez!» cet avertissement souvent répété +accélérait le défilé. + +Dans ce coin, évidemment, se trouvait ce que les Anglais appellent _the +great attraction_, mais du diable si Servon devinait ce qu'on montrait +là qui pût intéresser cette foule empressée. + +Afin de le savoir, il se mit à la queue comme les autres et en +s'approchant, il vit derrière la vitrine une double rangée de tables de +marbre dont deux étaient occupées par deux cadavres de noyés, verts, +bleus, violets, hideux. + +Cette fois, Servon fut fixé sur la destination de l'édifice. + +--Ce drôle m'a amené à la Morgue, dit-il, entre ses dents. Il m'a fait +une farce funèbre, mais il me la paiera. + +Il allait battre en retraite, car il n'avait aucun goût pour les +spectacles lugubres, mais il se ravisa. + +--Non, reprit-il en se parlant à lui-même, il n'aurait pas osé me berner +de la sorte. En me poussant à entrer, il a eu un but. Lequel? Est-ce que +le marquis de Ganges?... Mais oui... c'est cela... cet homme vient de le +reconnaître, couché sur une des dalles noires... je serais bien empêché +de le reconnaître, moi qui ne l'ai jamais vu vivant... et alors même que +je l'aurais vu, je ne le reconnaîtrais pas davantage, s'il est dans le +même état que ces deux corps qui n'ont plus figure humaine. + +Servon s'aperçut bientôt qu'il y en avait un troisième, celui qui +attirait le public, celui qui faisait recette comme disent les habitués +de l'établissement. + +Il suivit le mouvement et il vit que ce mort était beaucoup mieux +conservé que les deux noyés. + +Il était exposé au premier rang, tout près du vitrage et on ne l'avait +pas déshabillé. + +Il était vêtu d'un pantalon de fantaisie et d'une chemise fine avec, aux +poignets, des boutons de manchettes en or. + +On avait enlevé la cravate et ouvert la chemise, afin qu'on pût voir à +nu la poitrine trouée au-dessous du sein droit. + +Il avait dû mourir très vite, et sans souffrir, car la figure était +calme. + +On aurait dit qu'il dormait. + +Celui-là, certainement, n'appartenait pas à la même catégorie sociale +que les malheureux qui figurent ordinairement à la Morgue, et autour du +vicomte, tout étonné, les commentaires pleuvaient: «--En v'là un qui ne +s'est pas _suriné_ l'estomac parce qu'il n'avait plus de quoi +_béquiller_.--Non. C'est un _rupin_... il n'aurait eu qu'à porter ses +boutons chez _ma tante_; on lui aurait prêté dessus au moins trente +_balles_, à moins qu'ils ne _soillent_ en _toc_.--Pas de danger!... +c'est un _zig_ de la _haute_, que je te dis.--Et c'est pas lui qui _s'a +suriné_. C'est des _escarpes_... là bas, du côté de la porte de +Montrouge.» + +--Circulez, Messieurs!... circulez!... cria un des sergents de ville. + +Le vicomte, qui en avait assez vu, circula, mais il ne se pressa pas +trop de sortir. + +Il était fixé maintenant. Ce mort, c'était le marquis de Ganges, que +Brunachon avait cru reconnaître, et si Brunachon ne s'était pas trompé, +il était jusqu'à présent le seul qui l'eût reconnu, puisque le corps +restait exposé. + +Les morts reconnus sont enlevés immédiatement. À Paris, chacun sait +cela, et Servon l'avait entendu dire, comme tout le monde. + +Comment ce mari de la marquise, le vrai, était-il venu se faire +assassiner à Paris, en arrivant de Monte-Carlo, s'il fallait en croire +l'ancien garçon de jeu qui disait l'y avoir vu? + +Servon ne le devinait pas, et ce n'était pas ce côté de la question qui +le préoccupait le plus. + +Pour le moment, il ne pouvait mieux faire que d'aller retrouver l'homme +qui l'attendait et de lui demander des explications supplémentaires. + +Brunachon était à son poste, et il accueillit le clubman par un: «Eh! +bien, monsieur le vicomte a vu?» qui poussa Servon à répondre: + +--J'ai vu un homme qui a été tué d'un coup de couteau dans la poitrine, +oui. Alors, vous prétendez que cet homme est M. de Ganges? + +--Je l'affirme, parce que j'en suis sûr. Et s'il y avait ici n'importe +quel croupier de Monte-Carlo, il le reconnaîtrait, car il n'est pas +changé du tout. Il a sa figure de là-bas, quand il fermait les yeux +pendant que la bille tournait dans le cylindre. On dirait qu'il va les +rouvrir pour dire: moitié à la masse! + +Pauvre marquis!... il était beau joueur, tout de même, et il ne +regardait pas à l'argent quand il gagnait. Et pas fier, avec ça... il +m'a plus d'une fois donné un louis, quand j'étais à la côte, conclut +Brunachon en guise d'oraison funèbre. + +--Si vous êtes sûr que c'est lui, pourquoi n'êtes-vous pas entré avec +moi à la Morgue? demanda M. de Servon pour mettre fin à des discours qui +l'ennuyaient. + +--Mais... parce que j'en sortais, répondit Brunachon. Si j'y étais +rentré immédiatement, on m'aurait remarqué et on m'aurait peut-être +_filé_. C'est plein d'agents de police, là-dedans... ils remarquent les +figures... et je ne tenais pas à leur montrer la mienne deux fois en dix +minutes. + +L'explication parut singulière au vicomte qui ne savait pas que l'ancien +garçon de jeu avait eu et aurait probablement affaire encore au juge +d'instruction à propos de la mort tragique du marquis de Ganges. Mais il +ne perdit pas son temps à demander des éclaircissements. + +--Puisque vous l'avez reconnu, dit-il sèchement, il faut faire votre +déclaration à la police. + +--Je préfèrerais que monsieur le vicomte s'en chargeât. + +--Moi!... êtes-vous fou?... comment pourrais-je dire que je le +reconnais?... c'est la première fois que je le vois. + +--Oh! je comprends que monsieur le vicomte ne veuille pas se mêler d'une +histoire où la justice a mis le nez. + +--On croit donc à un crime? + +--Et on a raison d'y croire. Ce pauvre marquis a été trouvé mort sur le +talus des fortifications... il a dû être tué le jour de son arrivée à +Paris. L'instruction est ouverte... seulement, le juge ne sait pas +encore son nom... il paraît qu'il n'avait pas de papiers sur lui... et +comme il n'habitait plus la France depuis des années, ceux qui l'y ont +connu autrefois l'ont oublié. + +--Raison de plus pour que vous avertissiez la police. + +--C'est l'avis de monsieur le vicomte? + +--Sans doute. Pourquoi cette question? + +--Parce que... il me semblait... je me figurais que monsieur le vicomte +préférerait commencer par se renseigner sur ce jeune homme que j'ai vu +avec lui aux Champs-Elysées... et qui a pris le nom et le titre du +marquis de Ganges. + +Servon ne répondit pas, mais l'objection le frappa. + +--Si j'allais dire à la police tout ce que je sais, je pourrais sans le +vouloir compromettre des personnes honorables, continua Brunachon, et +les pauvres diables comme moi doivent y regarder à deux fois avant de se +mêler de ce qui ne les regarde pas. C'est pourquoi j'aime mieux me +taire. Ça ne veut pas dire que je ne reste pas à la disposition de +monsieur le vicomte. Tout ce qu'il me commandera de faire, je le ferai. + +--Je n'ai pas d'ordres à vous donner, répliqua dédaigneusement Servon. + +--Mais monsieur le vicomte peut avoir besoin de renseignements sur... +sur n'importe quoi et n'importe qui... plus tard, comme maintenant, +monsieur le vicomte me trouvera toujours prêt à le servir. + +Servon commençait à se dire que le cas pourrait bien se présenter, avant +peu, car il n'en avait pas fini avec l'étrange aventure où le hasard +l'avait jeté. + +--C'est bien, dit-il, je verrai. Où demeurez-vous? + +--Pour le moment, je ne demeure nulle part, répondit modestement +Brunachon; et quand j'aurai un domicile, ce qui ne tardera pas, il +serait peu convenable que monsieur le vicomte se dérangeât. + +--Je pourrais vous écrire. + +--Si monsieur le vicomte le permet, je lui écrirai d'abord, pour lui +donner mon adresse. J'adresserai ma lettre au cercle, et d'ailleurs, à +partir de demain, je passerai tous les jours sur le boulevard, vers cinq +heures, comme aujourd'hui. Monsieur le vicomte, s'il désire me parler, +n'aura qu'à me faire signe... j'irai l'attendre derrière la Madeleine. + +Tout cela était clair, précis, et bien combiné. On pouvait mépriser +Brunachon, mais on ne pouvait pas lui contester le mérite d'être un +agent plein de ressources et de zèle. + +Il ajouta: + +--Maintenant, je vais quitter monsieur le Vicomte. J'espère qu'il voudra +bien m'excuser de l'avoir amené ici. Je tenais à lui prouver que cet +étudiant n'était pas le marquis de Ganges et pour cela, je devais +m'assurer que le véritable marquis était mort. + +--Vous saviez donc que son corps était à la Morgue? demanda brusquement +le vicomte. + +--Non, répondit Brunachon, avec un peu d'embarras, mais je m'en suis +douté quand j'ai lu ce matin dans les journaux qu'on avait ramassé près +de la porte de Montrouge le cadavre d'un monsieur bien habillé. L'idée +m'est venue, je ne sais comment, que c'était le cadavre de M. de +Ganges... une vraie inspiration, cette idée-là, puisque maintenant je +suis sûr que c'est lui qu'on a tué. On n'a qu'à faire venir des témoins +de Monte-Carlo; on pourra dresser l'acte de décès. Sa veuve ne serait +peut-être pas fâchée qu'on le dressât. + +Et comme M. de Servon se taisait: + +--Peut-être aussi aime-t-elle autant que les choses restent comme elles +sont, reprit Brunachon, en le regardant fixement. C'est une question que +je ne suis pas en mesure de décider et alors... je m'applique le +proverbe: Dans le doute, abstiens-toi. + +Ces réflexions à haute voix agacèrent Servon, précisément parce qu'elles +étaient assez justes, et pour y couper court, il tira de son +portefeuille deux billets de cent francs qu'il remit à Brunachon, en lui +disant: + +--Prenez ceci pour payer le cocher qui vous a amené. + +--Pas celui qui a amené monsieur le vicomte? demanda l'impudent coquin +en empochant la gratification comme il empochait jadis au cercle des +_Moucherons_ les pourboires des joueurs. + +--Non. Je garde la voiture. Maintenant, partez! notre colloque en plein +air a assez duré. + +Brunachon ne se le fit pas dire deux fois. Il fila sans ajouter un mot. +Qu'aurait-il ajouté? Son travail était fait. Il avait semé dans l'esprit +du vicomte des idées qui ne manqueraient pas de germer et dont il +espérait bien tirer quelque profit. Il ne s'était pas compromis et il +restait libre de faire chanter ou Paul Cormier, ou la marquise de +Ganges, ou même M. de Servon,--à son choix. Cela dépendrait de la +tournure que prendrait l'instruction confiée à Charles Bardin. + +M. de Servon était beaucoup moins satisfait de son expédition, et il +regrettait de s'y être engagé. + +Tant qu'il s'était agi de s'introduire chez la marquise, il aurait tout +fait pour forcer son intimité, eût-il dû même abuser un peu de la +situation, mais il entrevoyait maintenant que derrière cette situation +il y avait un drame, et même un drame assez corsé, puisqu'il venait de +se dénouer,--ou de s'engager,--par un meurtre. + +Et dans la vie que menait Servon, il n'y avait pas de place pour les +drames. + +Il tenait à sa tranquillité autant qu'à ses plaisirs, et il se demandait +déjà comment il allait s'y prendre pour se tirer à l'écart d'une affaire +qui pouvait se terminer devant une cour d'assises. + +Il lui en coûtait pourtant de se désintéresser des malheurs qui +menaçaient la marquise et de renoncer à pénétrer le mystère de +l'existence en partie double du soi-disant marquis Paul Cormier. + +Le vicomte ne savait vraiment que penser de cet étudiant qui jouait, et +pas trop mal, le rôle d'un marquis de la vieille roche. + +Étudiant, il l'était, le vicomte n'en doutait pas depuis qu'il l'avait +surpris aux Champs-Elysées causant familièrement sur un banc avec un +grand gaillard à chapeau pointu qui, l'avant-veille, menait le branle +des pochards à la Closerie des Lilas. + +Brunachon, d'ailleurs, affirmait le fait, et Brunachon devait le savoir, +quoiqu'il se fût dispensé de dire comment il le savait. + +Cet étudiant était-il l'amant de madame de Ganges?... Tout semblait +l'indiquer. + +M. de Servon l'avait vu arriver avec elle chez la baronne Dozulé, il +l'avait entendu annoncer sous le nom du marquis et elle s'était prêtée à +cette supercherie, puisqu'elle n'avait pas réclamé. + +Fallait-il donc supposer qu'elle espérait le faire passer indéfiniment +pour son véritable mari, à peu près inconnu à Paris? + +Cela pouvait être--certaines femmes ont toutes les audaces--mais alors +il fallait supposer aussi qu'elle savait que le vrai marquis ne +reparaîtrait jamais. + +Et de là à conclure qu'elle l'avait fait tuer par son amant, il n'y +avait qu'un pas. + +Le vicomte hésitait à la tirer, cette terrible conclusion. Ni madame de +Ganges, ni Paul Cormier ne lui représentaient un de ces couples +adultères qui cherchent le bonheur dans le crime et qui l'y trouvent. +Ceux-là sont rares et ils s'y prennent plus adroitement. + +Ils n'agissent pas comme des enfants, ils ne se mettent pas à la merci +d'un hasard, ils ne s'exposent pas à être rencontrés par un ami, ou même +par une simple connaissance du mari supprimé. + +Et puis, cet amant et cette maîtresse n'avaient pas du tout l'air de +criminels. La marquise était douce et gaie; Paul Cormier, moins +expansif, avait une physionomie ouverte qui inspirait la sympathie. + +Servon le trouvait à son gré et il aurait eu quelque remords de le +tromper avec sa femme, au temps où il le croyait marié. + +Il était donc très porté à croire que ce garçon n'avait pas le moindre +assassinat sur la conscience, mais après le voyage à la Morgue, il ne +pouvait absolument pas en rester là. + +Il ne voulait pas se mêler de leurs affaires, mais il voulait connaître +la vérité. + +A qui s'adresser pour la connaître? + +Il regrettait déjà d'avoir congédié Brunachon qui en savait probablement +plus long qu'il n'en avait dit. Il était un peu tard pour courir après +lui et d'ailleurs il y aurait regardé à deux fois avant d'interroger sur +la marquise un pareil drôle. + +L'interroger elle-même, en abordant carrément la question délicate, +c'eût été plus loyal et plus digne. Mais le difficile, c'était d'arriver +jusqu'à elle. Madame de Ganges avait refusé la veille de recevoir une +lettre du vicomte de Servon; à plus forte raison refuserait-elle de +recevoir le vicomte lui-même. + +A force de se creuser la tête, il finit par en faire jaillir une idée. +Il lui vint à l'esprit que le moyen le plus simple et le plus honnête de +se renseigner, c'était de demander à Paul Cormier de lui apprendre tout +ce qu'il pouvait lui apprendre sans compromettre madame de Ganges; de le +lui demander poliment, doucement, après lui avoir exposé l'embarras où +il était, depuis que le nommé Brunachon lui avait montré le cadavre du +marquis, et en lui proposant de le servir, s'il pouvait lui être utile +en cette grave circonstance. + +Paul Cormier, si le vicomte l'avait bien jugé, ne repousserait pas ces +ouvertures courtoises. Peut-être même, les accueillerait-il avec un +certain plaisir. + +Il devait être embarrassé de sa situation, ce brave étudiant, et très +désireux d'en sortir. + +M. de Servon, en le prenant par la douceur, obtiendrait de lui bien des +choses: un aveu d'abord qui ne serait pas par trop pénible, car un jeune +homme peut bien jouer, dans une comédie mondaine et passagère, un rôle +imposé par une femme qui lui plaît. Une fois entré dans cette voie, Paul +Cormier pourrait bien en venir à se fier à un homme plus expérimenté que +ne pouvait l'être un étudiant et à lui demander des conseils, sauf à ne +pas les suivre. + +Et si l'entrevue tournait à la conciliation, Servon se sentait très +capable de lui en donner d'excellents, voire même de désintéressés. + +Servon n'était pas irréprochable, il se permettait une foule de licences +de conduite, mais, en dépit de la vie à outrance qu'il menait, Servon +avait gardé les sentiments d'un gentilhomme et il était incapable +d'abuser de la confiance d'un rival. + +Et d'ailleurs, il n'avait pas pour madame de Ganges une de ces violentes +passions qui font capituler la conscience d'un amoureux. Ce n'était +qu'un goût très vif, aiguisé par la difficulté. En s'occupant d'elle, il +ne cherchait qu'une liaison agréable, comme il en avait eu quelques-unes +dans le monde où il vivait. + +Toutes réflexions faites, il se décida à s'aboucher, le plus tôt qu'il +pourrait, avec Paul Cormier. + +Il n'espérait plus le rencontrer dans la rue. Les hasards comme celui +qui venait de les mettre en présence l'un de l'autre n'arrivent pas tous +les jours. Le vicomte n'avait donc qu'un moyen de voir le faux marquis, +c'était d'aller chez lui, à l'adresse indiquée par Brunachon. + +Servon était persuadé qu'il l'y trouverait. Cormier, en le quittant, lui +avait dit qu'il allait rejoindre sa femme qui dînait en ville. +Évidemment il avait menti, puisqu'il n'était pas le mari de madame de +Ganges, et il avait dû rentrer à son domicile de la rue Gay-Lussac. + +Servon s'y fit conduire dans la victoria qui l'avait amené à la Morgue +et qu'il renvoya en arrivant rue Gay-Lussac. + +Il était las de rouler en fiacre et il prévoyait qu'il éprouverait le +besoin de marcher, après l'explication qui serait peut-être longue. + +Malheureusement, le portier du numéro 9 lui dit que M. Cormier n'était +pas rentré, et au ton de la réponse, Servon vit bien qu'il ne mentait +pas, par ordre de son locataire. + +Assez ennuyé de ce contre-temps, le vicomte dut se résigner à regagner +la rive droite, à pied, puisqu'il avait lâché sa victoria. + +Il se mit donc à descendre le boulevard Saint-Michel, dans le très vague +espoir d'y croiser son homme, mais en lisant sur une maison d'angle le +nom de la large rue qui va du Luxembourg au Panthéon, il se rappela tout +à coup que l'étudiant au chapeau pointu avait crié à son camarade, resté +sur le banc, aux Champs-Elysées: «Va m'attendre au café Soufflot; j'y +serai dans deux heures.» + +Les deux heures étaient presque écoulées et Paul Cormier n'avait pas dû +manquer au rendez-vous. + +Il ne s'agissait plus que de trouver le café Soufflot et ce n'était pas +difficile. Il devait être situé dans la rue du même nom, devant laquelle +Servon passait en ce moment. Et Servon, tournant à droite, s'y engagea +immédiatement, sans trop savoir comment il allait s'y prendre pour y +découvrir l'étudiant qui se tenait peut-être au fond de quelque salle +avec des camarades. + +Il eut la chance de l'apercevoir attablé à l'extérieur, tout seul en +face d'un verre de vermouth, et absorbé dans la lecture d'un journal du +soir. + +On dîne de bonne heure au quartier latin, surtout l'été, afin d'avoir le +temps d'aller au Luxembourg, en sortant de table. + +La terrasse du café s'était vidée peu à peu et il n'y restait guère que +Paul Cormier attendant son ami, et se tourmentant de ne pas le voir +arriver. + +Pour tromper son impatience, il s'était mis à lire un journal. Il y +avait trouvé un long article de reportage où il était question de +l'affaire du boulevard Jourdan, assez mal exposée et présentée comme un +assassinat. + +Paul, que ce fait-divers intéressait particulièrement, y apportait tant +d'attention qu'il ne vit pas venir M. de Servon, qui put prendre place à +la table voisine, sans que le liseur levât les yeux. + +--Bonjour, Monsieur! c'est encore moi, dit presque gaiement le vicomte. +La journée m'est heureuse à vous rencontrer. + +--En effet, balbutia l'étudiant, je ne m'attendais pas... + +--A me revoir si tôt! Et vous devez être étonné de me trouver si souvent +sur votre chemin. Cette fois, le hasard y est encore pour quelque chose, +mais le hasard n'a pas tout fait, car... pourquoi vous le cacherais-je? +je viens de chez vous, je ne vous y ai pas trouvé, et je vous +cherchais... + +--De chez moi? murmura Cormier, qui en était encore à croire que M. de +Servon le prenait toujours pour le marquis de Ganges. + +--Mon Dieu, oui, dit le vicomte de l'air le plus naturel du monde; je +suis allé vous demander rue Gay-Lussac, et votre portier m'ayant répondu +que vous n'étiez pas rentré, j'ai pensé que je vous rencontrerais +peut-être dans ce quartier. + +Paul ouvrit la bouche pour nier; mais il lut sur la figure de M. de +Servon que ce serait inutile, et il attendit la suite. + +--C'est vous dire, cher monsieur, reprit le vicomte, que je sais qui +vous êtes... et je m'empresse d'ajouter que je ne viens pas vous +chercher querelle à propos de... l'erreur où je suis tombé... je ne +viens pas même vous demander des explications... dans le sens que le +plus souvent on attache à ce mot-là... + +--Alors, monsieur, je ne vois pas... + +--Laissez-moi achever, je vous prie. Vous n'avez pas plus que moi oublié +ce qui s'est passé dimanche chez madame Dozulé, ni notre rencontre, le +soir de ce dimanche, à la Closerie des Lilas. Tout à l'heure, quand je +vous ai revu aux Champs-Elysées, j'en étais encore au même point... pas +tout à fait, cependant, car je vous ai trouvé causant avec un jeune +homme que j'avais remarqué au bal de Bullier et qui ne peut être qu'un +étudiant. Maintenant que je suis mieux renseigné, je ne tiens à l'être +davantage que sur un seul point. + +J'ai souvent rencontré dans le monde madame la marquise de Ganges. J'ai +pour elle le plus profond respect, et Dieu me garde de rien faire ou +dire qui puisse nuire à sa réputation. Mais ce que je viens d'apprendre, +par hasard, d'autres que moi peuvent l'apprendre aussi. Vous avez des +camarades qui savent que vous n'êtes pas le marquis de Ganges... si l'un +d'eux, à ce bal, dimanche, m'avait entendu vous donner ce titre, vous +vous seriez trouvé dans une situation très difficile. + +Le vicomte ne croyait pas si bien dire, car il n'avait pas vu s'engager +la querelle avec le vrai marquis. + +--A cela, reprit-il, il n'y aurait encore que demi-mal; mais qu'un homme +reçu dans les salons où va madame de Ganges vienne à connaître votre +véritable nom, qu'arrivera-t-il? De quoi ne l'accuserait-on pas?... Eh +bien! Monsieur, je suis venu vous dire que je serais prêt à la +défendre... mais pour que je puisse la défendre utilement, il faut que +je sache ce qui s'est passé, et c'est à vous que je m'adresse pour le +savoir. + +Paul fit un haut-le-corps, et peu s'en fallut qu'il ne s'écriât: Pour +qui me prenez-vous? Mais le vicomte s'empressa d'ajouter: + +--Ne vous méprenez pas sur mes intentions. Je ne cherche pas à +surprendre le secret de vos relations avec elle, mais si, comme j'en +suis convaincu, madame de Ganges n'a rien à se reprocher, je voudrais +être renseigné afin d'être en mesure de faire cesser les propos +malveillants. En un mot, monsieur, je viens vous demander ce que je +devrais répondre si on l'accusait en ma présence. Ma démarche vous +semble peut-être étrange, mais si vous voulez prendre la peine de +réfléchir, vous y verrez une preuve du cas que je fais de vous et de la +sympathie que vous m'inspirez. + +Ce fut si bien dit que Paul Cormier s'abandonna au mouvement qui le +poussait à se confier au gentilhomme qui lui tenait ce langage +chaleureux et persuasif. + +--Monsieur, commença-t-il avec émotion, je vous crois et je vais vous +confesser la vérité. C'est moi qui suis cause de tout ce qui est arrivé. +J'ai rencontré, dimanche, madame de Ganges, dont j'ignorais le nom et +que je n'avais jamais vue. Sa beauté m'a frappé et je me suis permis de +la suivre. + +--Suivre une jolie femme dans la rue, ce n'est pas un cas pendable, dit +en souriant le vicomte, qui était coutumier du fait. + +--Je l'ai suivie dans les Champs-Elysées, jusqu'à l'avenue d'Antin, où +elle allait et, là... quand elle est entrée, sans s'apercevoir que +j'étais presque sur ses talons, dans l'hôtel de cette madame Dozulé, j'y +suis entré avec elle... le domestique qui annonçait ne connaissait pas +M. de Ganges... + +--Et il a annoncé monsieur le marquis et madame la marquise!... C'est +très drôle et ce serait charmant au théâtre. + +--Vous ne me croyez pas? + +--Mais si... je vous déclare même que l'idée m'était venue... pas ce +jour-là, mais depuis... qu'il n'y avait dans tout cela qu'une méprise. +Je m'étonne seulement que madame de Ganges n'ait rien dit... + +--Elle a perdu la tête... elle comptait que j'allais me retirer après +m'être excusé, et c'est ce que j'aurais dû faire. Lorsqu'elle a vu que +je restais et que j'acceptais les félicitations que la baronne adressait +au marquis de Ganges, elle a continué à se taire. + +--Je comprends maintenant pourquoi elle s'est éclipsée avant la fin de +notre partie de baccarat. Vous avez dû être bien embarrassé. + +--Pas trop. J'espérais ne jamais revoir les personnes qui se trouvaient +chez madame Dozulé. + +--Vous deviez bien penser cependant que je vous enverrais, avenue +Montaigne, la somme que je croyais avoir perdue contre le marquis. + +--Je vous jure, monsieur, que je n'y avais pas songé, et tout à l'heure, +quand vous me l'avez remise, j'ai été sur le point de la refuser. + +--Je l'ai bien vu, mais quand vous m'avez rencontré, dimanche soir, à la +Closerie des Lilas, vous avez dû me maudire. + +--J'en conviens... et tout à l'heure encore, en vous voyant paraître... + +--Vous m'avez donné à tous les diables. J'espère que vous voilà rassuré +sur mes intentions. Maintenant, me permettez-vous de vous demander si +vous avez revu madame de Ganges?... je me hâte d'ajouter que vous n'êtes +pas obligé de me le dire. + +--Pourquoi m'en cacherais-je? Je l'ai revue une seule fois... hier, chez +elle. + +--Elle vous avait donc donné son adresse? + +Paul ne s'attendait pas à cette question et il aurait bien pu rester +court, mais il eut la présence d'esprit de répondre: + +--Je savais son nom... je n'ai pas eu de peine à trouver son adresse... +je n'ai eu qu'à feuilleter le _Tout-Paris_. + +L'explication venait à propos, car pour en fournir une autre, Paul +Cormier eût été obligé de dire que c'était le marquis lui-même qui lui +avait donné l'adresse de sa femme, et il comptait que cet entretien +plein de périls allait en rester là. + +Paul Cormier n'avait garde de parler de la mort tragique de M. de +Ganges. Il croyait avoir fait la part du feu en avouant qu'il s'était +laissé donner un nom et un titre qui ne lui appartenaient pas et il +avait eu soin de passer sous silence le commencement de l'aventure--la +rencontre au Luxembourg et le voyage en fiacre du Luxembourg au +rond-point des Champs-Élysées--épisodes compromettants pour la marquise. + +Il espérait bien qu'il n'en serait plus question, et que M. de Servon ne +tarderait pas à lever la séance. + +Pour l'y décider, il lui dit chaleureusement: + +--Monsieur, je me défiais de vous parce que je ne vous connaissais pas. +Maintenant, je n'ai plus qu'à vous remercier de tout mon coeur de m'avoir +mis à même de justifier madame de Ganges et j'ai le devoir de vous +apprendre qu'elle ne me retrouvera pas sur son chemin. Je suis rentré +dans ma peau d'étudiant et je n'en sortirai plus. + +--Vous aurez du mérite à disparaître ainsi, car elle est charmante, la +marquise... et vous auriez bien pu aspirer à lui plaire.. + +Est-elle informée de votre résolution? + +--Oui... et elle l'approuve... + +--Je comprends... elle est mariée... Peut-être changerait-elle d'avis, +si elle venait à perdre son mari. + +Cormier ne dit mot. Il se demandait déjà pourquoi le vicomte lui posait +cette question. + +--C'est une éventualité à prévoir, reprit M. de Servon et si madame de +Ganges était veuve, vous pourriez l'épouser. + +--En admettant qu'elle voulût de moi. + +--Pourquoi pas? les femmes aiment les audacieux. Je parierais bien +qu'elle vous a su bon gré de l'avoir suivie jusque dans le _hall_ de la +baronne. + +--Elle me l'a très amèrement reproché. + +--En pareil cas, les femmes disent toujours le contraire de ce qu'elles +pensent. Si j'étais à votre place, cher monsieur, je profiterais de mes +avantages pour me faire agréer. + +Vous ne savez peut-être pas qu'elle est fort riche? + +--Je le crois et peu m'importe, répliqua l'étudiant un peu piqué. Je ne +suis pas sans fortune et je ne cherche pas à faire un mariage d'argent. + +--Si je me risque à vous indiquer celui-là, c'est que je viens +d'apprendre une chose que certainement vous ignorez et qu'il est bon que +vous sachiez. + +M. de Ganges est mort. + +--Qui vous l'a dit? demanda étourdiment Paul Cormier. + +--Vous le saviez donc? riposta le vicomte. + +--Non... c'est-à-dire... je supposais... + +--Eh! bien, moi, je n'en aurais rien su, si un homme qui a connu M. de +Ganges ne m'avait pas montré son cadavre. + +--Son cadavre! répéta Paul Cormier qui pâlissait à vue d'oeil. + +--Oui, cher monsieur; à la Morgue où il est exposé. Le marquis est mort +de mort violente. On croit qu'il a été assassiné. + +Paul eut un geste de dénégation. + +--Qu'il l'ait été ou non, madame de Ganges a un gros intérêt à être +informée de cet événement... ne fût-ce que pour faire constater le décès +qui la rend libre... à moins qu'elle n'aime mieux, par des raisons que +j'ignore, rester dans le _statu quo_. + +--Mais il me semble qu'elle n'a pas le choix. L'homme qui a reconnu le +corps a dû aller faire sa déclaration. + +--Pas encore. Il n'y a pas de temps perdu, car la reconnaissance vient +seulement d'avoir lieu. J'y étais. + +--Vous, monsieur! + +--Oui, et c'est ce qui m'a déterminé à me mettre immédiatement à votre +recherche. J'ai cru que mon devoir, en cette triste circonstance, était +de renseigner madame de Ganges. Je serais allé chez elle, si je n'avais +craint de n'être pas reçu. + +--Je ne le serais pas plus que vous, dit Paul en secouant la tête. + +Il ne regrettait guère qu'on n'annonçât pas à la marquise un événement +qu'elle connaissait déjà depuis vingt-quatre heures. + +--Vous pouvez du moins lui écrire... si vous ne le faisiez pas, je le +ferais, car il y a urgence. + +--Pourquoi? Les mauvaises nouvelles arrivent toujours assez tôt, murmura +Paul qui ne disait pas le véritable motif de la tiédeur qu'il mettait à +entrer dans les vues de M. de Servon. + +--Bon! s'il ne s'agissait que d'une mauvaise nouvelle que madame de +Ganges connaîtra tôt ou tard. Mais un danger la menace. + +--Quel danger? demanda l'étudiant. + +--Je ne vous ai pas dit par qui le corps du marquis vient d'être +reconnu. + +--Par un de vos amis, je crois. + +--Non pas. Aucun de mes amis ne connaissait M. de Ganges quand il +vivait. L'homme dont je vous ai parlé est un mauvais drôle qui a fait +toutes sortes de vilains métiers et qui a beaucoup vu le marquis à +Monaco où il jouait encore tout récemment. Vous allez me demander +comment j'ai connu, moi, un individu de cette espèce. C'est bien simple. +Il a été jadis garçon dans un cercle où j'allais quelquefois. Je l'ai +rencontré un instant après vous avoir quitté, il m'a abordé pour me +demander un secours que je ne lui ai pas refusé et, sans doute pour me +remercier, il m'a appris qu'il venait de voir à la Morgue le corps du +marquis. Comment sait-il que je connais la marquise?... je l'ignore, +mais il le sait. Comme je n'avais pas l'air de croire beaucoup à la +nouvelle qu'il m'apprenait, il m'a proposé d'y aller voir... et par +curiosité, j'y suis allé... pas dans la même voiture que lui, je vous +prie de le croire... et il m'a montré sur les dalles de la Morgue... un +cadavre. Il m'a affirmé que c'était celui du marquis et je ne doute pas +que ce soit vrai. Je ne vois pas ce qu'il gagnerait à mentir, tandis que +je vois très bien ce qu'il gagnera à exploiter le secret qu'il a +découvert. + +--L'exploiter!... comment? + +--En faisant chanter madame de Ganges. En la menaçant, par exemple, de +la dénoncer comme ayant fait assassiner son mari. + +Paul Cormier fit le mouvement d'un homme qui voit tout à coup s'ouvrir à +ses pieds un précipice sans fond. + +Il avait bien eu déjà de vagues inquiétudes. Il s'était demandé si on ne +le soupçonnerait pas d'avoir trempé dans un complot organisé pour +supprimer un mari gênant. Mais ce malheur était si peu probable qu'il ne +s'en était pas beaucoup préoccupé. + +Et voilà que ces craintes prenaient un corps, il existait un misérable +qui se préparait à menacer madame de Ganges, en lui proposant de lui +vendre très cher son silence, comme un autre coquin avait essayé, la +veille, de l'intimider, lui, Paul Cormier, simple témoin du duel où le +marquis était resté sur le carreau. + +Il y avait de quoi s'effrayer... et se renseigner afin de se préparer à +se défendre. + +--Vous venez de m'apprendre d'où sort ce venimeux gredin, dit-il, et je +vous en remercie... mais je voudrais bien savoir son nom... + +--Il s'appelle Brunachon, répondit sans hésiter, le vicomte. + +Brunachon, c'était le chenapan qui, dans le cabinet du juge +d'instruction, avait désigné Paul Cormier comme ayant pris part au +meurtre commis sur le boulevard Jourdan. + +Et ce même coquin avait découvert que Paul Cormier était en relations +avec madame de Ganges, Paul Cormier qui avait refusé de donner dix mille +francs pour obliger le drôle à se taire. + +C'était un comble: le comble du malheur, ou plutôt de la déveine, car il +aurait fallu que la justice eût sur les yeux trois bandeaux, au lieu +d'un, pour qu'elle en vînt à condamner des innocents, mais c'était +beaucoup trop qu'elle les soupçonnât.. + +--Est-ce que vous connaissez cet homme-là? demanda M. de Servon. + +--Non, articula péniblement l'étudiant, mais il se peut qu'il me +connaisse... il me fait l'effet de connaître tout le monde... + +--C'est un peu ça et il a une rude mémoire... j'en ai eu la preuve à la +Morgue. + +--Que me conseillez-vous? demanda tout à coup Paul Cormier. + +--Puisque vous me consultez, je vous conseille de prendre les devants... +c'est-à-dire d'aller trouver le juge d'instruction qui est chargé de +cette affaire... d'y aller, après vous êtes concerté avec madame de +Ganges... qui est toujours la principale intéressée. + +Le conseil était peut-être excellent, mais il venait trop tard, puisque +Paul Cormier avait été interrogé la veille. + +Jean de Mirande devait l'être au moment où le vicomte parlait et son +camarade s'inquiétait déjà de ne pas le voir arriver. Que faire en +attendant qu'il reparût? Comment différer encore de donner une réponse +catégorique à M. de Servon qui, tout en affectant de se désintéresser de +la situation, insistait pour tâcher d'en savoir plus long que Cormier ne +voulait lui en dire? + +--Je ne puis rien faire avant d'avoir revu mon camarade, répondit enfin +Paul. + +--Bon! mais quand le reverrez-vous? + +--Il ne peut pas tarder beaucoup maintenant. + +--J'ai entendu ce qu'il a dit tantôt, en vous quittant aux +Champs-Elysées... qu'il serait au café Soufflot dans deux heures. C'est +même ce qui m'a donné l'idée de vous y chercher. Mais il se peut qu'on +le retienne plus longtemps qu'il ne pensait. Dans ce cas, je serais +obligé de vous quitter. + +Cormier devina que si le vicomte levait la séance, ce serait pour courir +chez la marquise, afin de se donner le mérite de la renseigner le +premier sur la tournure que semblaient prendre les événements. + +Et, quoi qu'il en eût dit, Cormier n'était pas du tout disposé à se +désintéresser des affaires de madame de Ganges. + +D'un autre côté, il craignait de mettre le feu aux poudres en abouchant +le vicomte avec Mirande qui était discret comme un coup de canon. + +--Mais, le voici, votre camarade, s'écria M. de Servon. Je vois poindre +là-bas l'étonnant chapeau pointu qu'il a l'habitude de porter. + +La question était tranchée. L'explication à deux allait se continuer par +une explication à trois, car c'était bien Jean de Mirande qui montait la +rue Soufflot, en se balançant sur ses hanches comme un tambour-major +d'autrefois. + +Et grâce à sa taille de cinq pieds dix pouces, on l'apercevait d'aussi +loin que s'il eût porté au haut de son feutre un plumet gigantesque. + +--Eh! bien, monsieur, s'empressa de dire Paul Cormier, je vais me +concerter avec lui, et si vous voulez bien me faire savoir où je pourrai +vous rejoindre ce soir, dans une heure... + +--A quoi bon perdre du temps? répliqua le vicomte. Présentez-moi ce +jeune homme... ou présentez-moi à lui... comme il vous plaira... nous +nous communiquerons les renseignements que chacun de nous a pu +recueillir sur cette singulière affaire et après, nous délibérerons en +connaissance de cause. + +C'est un homme comme il faut, n'est-ce pas? + +--Très comme il faut, mais... + +--C'est bien. Je vais me présenter moi-même. + +Ayant dit, le vicomte se leva, Paul se leva aussi et tout surpris de cet +accueil cérémonieux, Mirande qui n'était plus qu'à deux pas ne put moins +faire que de lever son chapeau en lançant à Cormier un regard qui +signifiait évidemment: + +--Qu'est-ce qu'il nous veut encore cet animal-là?... Et pourquoi est-ce +que je le trouve sans cesse sur tes talons? + +Paul jugea prudent de laisser M. de Servon s'expliquer, et M. de Servon +commença par une explication qui ne fit qu'embrouiller la situation déjà +fort embrouillée: + +--Monsieur, dit-il, je n'ai pas encore l'honneur d'être connu de vous, +mais vous savez comment j'ai connu votre ami, M. Cormier. + +--Moi!... je ne m'en doute pas, répliqua sèchement Mirande. + +--Nous nous sommes rencontrés, dimanche dernier, chez la baronne Dozulé, +qui recevait ce jour-là quelques dames... entre autres madame la +marquise de Ganges. + +--Je n'en savais absolument rien, et il m'est tout à fait indifférent de +l'apprendre. + +--Alors, vous ne connaissez pas du tout cette marquise? + +--De nom seulement... Ganges est un nom du Languedoc et j'en suis du +Languedoc. J'ai vu aussi... dimanche soir... un monsieur qui prétendait +être le marquis de Ganges... seulement, mes relations avec lui n'ont pas +été de longue durée. + +Mirande répondait avec une douceur et une prudence qu'on n'aurait guère +attendues de lui. + +Paul Cormier n'en revenait pas. + +--Maintenant, reprit Mirande sans élever la voix, j'ai répondu, +monsieur, à toutes les questions que vous m'avez posées. Il me semble +que c'est à mon tour de vous demander: de quel droit +m'interrogez-vous?... + +--J'aurais dû, je le reconnais, commencer par vous le dire, puisque +votre ami a oublié de me nommer à vous. + +Je m'appelle le vicomte de Servon. + +Et vous, monsieur? + +--Moi, je suis Jean de Mirande, et je crois que mon nom vaut le vôtre. +J'ignore quelles affaires vous pouvez avoir avec Cormier et je ne tiens +pas à le savoir, mais je veux savoir ce que vous me voulez. + +--Je suis venu renseigner votre ami et vous renseigner, vous aussi, +monsieur. + +--Sur quoi, je vous prie? + +--Sur la mort de ce marquis de Ganges dont vous venez de parler... et +cela dans votre intérêt comme dans l'intérêt de M. Cormier. + +--Vous êtes vraiment trop bon, dit l'étudiant avec une grimace ironique, +mais je n'ai que faire de vos renseignements, ni lui non plus, car je +lui en rapporte... j'en ai les mains pleines de renseignements... + +Et comme Paul lui lançait des regards pour le prier de se taire: + +--Tant pis pour toi, mon cher! si tu m'avais prévenu qu'il y avait +là-dessous je ne sais quelles histoires que je ne connais pas, je ne +marcherais pas sur tes plates-bandes. Au contraire, tu m'as poussé à +aller voir le juge d'instruction... eh! bien, j'en sors de son cabinet, +après une séance de deux heures, et je lui ai tout dit. Il sait +maintenant que c'est moi qui ai tué l'homme. + +Jean de Mirande n'y allait plus, comme on dit, par quatre chemins. Il +commençait par dire devant M. de Servon: «J'ai tué l'homme» et M. de +Servon était déjà bien assez renseigné pour deviner que l'homme, c'était +le marquis de Ganges. + +Cette déclaration avait au moins l'avantage de simplifier la situation, +en rendant inutiles les feintes et les réticences. + +Il ne restait plus à Paul Cormier qu'à confesser franchement au vicomte +le rôle qu'il avait joué dans cette affaire du duel. + +Paul avait eu le tort de s'en tenir avec ce gentilhomme à des +demi-confidences. Il aurait cent fois mieux fait de tout dire dès le +commencement. + +A Jean de Mirande non plus, il n'avait pas tout dit, puisqu'il lui avait +caché son aventure du Luxembourg et les suites qu'elle avait eues. + +De là, l'imbroglio inextricable où ils s'agitaient tous les trois. Il +était temps que la brusque franchise de l'ami Jean y mît fin. + +Maintenant qu'il était lancé, il ne s'arrêterait pas en si beau chemin. + +Et du reste, ni le vicomte, ni l'étudiant n'avaient envie d'arrêter ce +saint Jean Bouche d'or qui allait très probablement, si on le laissait +continuer, leur épargner de longues explications. + +--Oui, reprit-il, je lui ai dit que c'est moi qui me suis battu et que +tu n'as fait que me servir de témoin. J'ai même commencé par là, sans +attendre qu'il m'interrogeât. Et je n'ai pas oublié de parler du +soufflet que j'ai campé à cet homme et qui a rendu le duel inévitable. +Je me suis, comme tu vois, donné tous les torts... et j'ai bien fait, +car il a pris assez tranquillement la chose. + +Ça m'a l'air d'un brave garçon, ce fils de ce vieil avocat dont tu m'as +tant rebattu les oreilles. + +--Nous lui devons, toi et moi, une fière reconnaissance, dit Paul. Si +nous avions eu à faire à un autre magistrat, nous ne causerions pas en +ce moment devant ce café. + +--Je crois qu'il a eu bonne envie de m'envoyer en prison, mais il est +revenu de cette idée en causant avec moi. Je vais avoir à consigner +vingt-cinq mille francs dont le dépôt garantira que je ne brûlerai pas +la politesse à la justice de mon pays. C'est bête le Code!... comme si +ça m'empêcherait de décamper, si je me croyais coupable! + +Il paraît que de toi on n'exigera pas de caution... ni des trois +farceurs qui nous ont si bien lâchés après le duel. + +--Est-ce que tu les lui a nommés? + +--Non... la police les a dénichés ce matin. Ils n'ont pas pu se tenir de +raconter l'affaire à d'autres gamins... tout le quartier la connaît. On +les a priés de passer au Palais et quand je suis sorti du cabinet de ton +M. Bardin, il les y attendait. J'aime autant ne pas les y avoir +rencontrés, car je n'aurais pas pu m'empêcher de leur dire ce que je +pense d'eux. + +Voilà où nous en sommes. Quant à la suite, je ne sais rien, je ne +prévois rien. Ça peut finir par une ordonnance de non-lieu... mais ça +finira plus probablement devant la Cour d'assises... où nous serons +acquittés haut la main. + +--Alors, l'accusation d'assassinat... + +--Il n'en est plus question. Ça ne tenait pas debout. Te voilà rassuré, +je crois. + +Ah! j'oubliais!... il paraît que, décidément, c'est le marquis de Ganges +que j'ai tué... le juge a reçu un télégramme de Nice qui ne laisse aucun +doute... je suppose d'ailleurs que tu savais déjà à quoi t'en tenir +puisque tu connais sa femme... c'est-à-dire sa veuve. + +Quand il te plaira de me mettre au courant de tes relations avec elle, +je t'écouterai volontiers. + +Maintenant que j'ai parlé devant monsieur, comme si monsieur était un de +tes plus anciens amis, devant monsieur que je n'avais jamais vu... + +--Vous ne vous en souvenez pas, mais nous nous sommes déjà rencontrés, +interrompit doucement le vicomte... + +--Où donc? + +--D'abord, à la Closerie des Lilas, dimanche dernier. Je causais avec M. +Cormier, et je venais de le quitter quand vous l'avez rejoint... + +--Alors, vous avez dû assister à la querelle? + +--Non, pas même au commencement. Et aujourd'hui, je vous ai revu près du +rond-point des Champs-Elysées. Vous étiez assis sur un banc, à côté de +votre ami... + +--Oui, et quand je me suis aperçu que vous alliez aborder Cormier, j'ai +filé sans vous regarder... mais je vous reconnais... et je ne mets pas +en doute que vous soyez lié avec Paul. C'est pour cela que j'ai parlé +devant vous de ma visite au juge d'instruction. Il me semble que le +moment serait venu pour vous de me renseigner un peu... sur... + +--Sur tout ce que vous voudrez, monsieur, dit avec empressement le +vicomte, ou, pour mieux dire, sur tout ce qui peut vous intéresser. Je +vous ai dit qui j'étais et où j'avais rencontré M. Cormier. Il me reste +à vous expliquer les suites de cette rencontre et le rôle que madame de +Ganges y a joué. + +--Précisément. + +--Mon rôle, à moi, a été très effacé et je ne l'ai pas cherché. Votre +ami le sait bien. Et je tiens à le consulter avant de vous répondre au +sujet de la marquise. M'engage-t-il à vous raconter des faits qu'il +connaît aussi bien que moi ou bien préfère-t-il vous les raconter +lui-même? Je m'en rapporte entièrement à sa décision. + +--Il vaut mieux que ce soit moi, dit Paul sans hésiter. + +--C'est aussi mon avis. Je laisserai donc M. Cormier vous éclairer sur +une situation très délicate pour lui... pour madame de Ganges et pour +moi, si je m'en mêlais, ce qu'à Dieu ne plaise. + +Je n'en reste pas moins à votre disposition, messieurs. Vous me +trouverez toujours prêt à vous servir. + +Le vicomte n'alla pas jusqu'à la poignée de mains que Mirande aurait +peut-être refusée. Il salua poliment et il s'en alla par le boulevard +Saint-Michel. + +Mirande le laissa filer avant de dire rageusement à Cormier: + +--Ah! tu as un drôle d'ami, toi!... et tu t'y es si bien pris que si +nous ne sommes pas tous coffrés, ce n'est pas ta faute. Comment! tu +m'envoies chez le juge d'instruction, en me pressant de me déclarer et +tu me caches les dessous de l'affaire!... tu me laisses croire que tu ne +connaissais pas ce marquis de Ganges... et voilà que j'apprends que tu +es au mieux avec sa femme... tu aurais dû au moins m'avertir. Et tu me +permettras d'ajouter que puisque tu es son amant, c'était à toi de le +battre. + +--Je ne suis pas son amant et je te somme de m'écouter, au lieu de +t'emporter et de m'adresser des reproches que je ne mérite pas. + +--Soit!... qu'as-tu à me dire? + +--Ici, rien. Ta vas me faire le plaisir de venir avec moi au Luxembourg. +Nous causerons en nous promenant sous les arbres. Ce sera long et je ne +veux pas qu'on nous dérange. + +Mirande criait toujours plus fort que son ami Paul, mais toujours aussi, +il finissait par se ranger à son avis. + +Il se tut donc et il le suivit jusqu'au jardin qui, dans la saison où on +était, reste ouvert très tard. + +Paul lui fit traverser les allées qui entourent le bassin entre les deux +terrasses. Il s'était mis en tête de lui raconter ses aventures avec la +marquise à l'endroit où elles avaient commencé. + +Le décor n'avait pas changé depuis le mémorable dimanche où Paul +Cormier, sans songer à mal, avait fait la connaissance d'une marquise. + +Les grands marronniers de la Terrasse avaient toujours leurs panaches +blancs et le soleil à son déclin éclairait obliquement la longue allée +de l'Observatoire. + +Seulement, il était tard et les promeneurs étaient moins nombreux. Les +bourgeoises assises en famille avaient quitté le jardin et les +étudiantes n'étaient pas encore en nombre. + +C'est le chemin qu'elles préfèrent pour aller à Bullier, mais le bal ne +commence guère avant dix heures et ces dames achevaient leurs cigarettes +devant les cafés du Boul'Mich. + +Les deux amis ne pensaient guère en ce moment aux plaisirs du quartier. +Paul, fort ému et assez inquiet, cherchait un moyen de sortir des +terribles embarras où il s'était mis et Jean, très rogue et très mal +disposé, attendait des explications que son ami ne se pressait pas de +lui fournir. + +--Voyons, dit-il en s'arrêtant tout à coup, te décideras-tu à parler, +oui ou non? J'en ai assez de rôder sur cette terrasse et je te prie de +m'apprendre enfin ce que c'est que cette marquise de Ganges dont tout le +monde me rabat les oreilles. + +--Tu la connais, répondit Cormier. + +--Moi!... allons!... pas de blagues!... je n'ai pas envie de rire. + +--Je te répète très sérieusement que tu as vu la marquise de Ganges et +que tu lui as parlé. + +--Où?... quand?... vociféra Mirande, dont la voix avait l'éclat des +cymbales. + +--Pas si haut, je te prie. Il est au moins inutile que les promeneurs +nous remarquent... et il peut y avoir des mouchards, ici comme ailleurs. + +--C'est bon. Je me tais... mais explique-toi... + +--Tu as vu madame de Ganges, dimanche dernier, pendant la musique, au +Luxembourg. Elle était assise là-bas, au pied de cette statue... + +--Comment! la pimbêche blonde qui m'a si bien blackboulé... + +--C'était la marquise. + +--Alors, parbleu! toi qui la connaissais, tu aurais dû m'avertir qu'elle +était si farouche. + +--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour t'empêcher de l'aborder. Tu n'as +pas voulu m'écouter. Mais, à ce moment-là, je ne la connaissais pas du +tout. C'est après... bien après... quand tu étais déjà parti avec tes +noceuses. C'est alors seulement que je l'ai revue et que j'ai eu avec +elle une conversation... + +--Ah! je te reconnais bien!... tu fais tes coups à la sourdine, toi... +tu as attendu que je ne sois plus là pour me couper l'herbe sous le +pied... je m'en moque, mais je tiens à te dire qu'on ne se conduit pas +comme ça quand on pose pour le parfait gentleman. + +--Laisse-moi donc parler... Je ne songeais pas à te supplanter. + +--Mais tu y es arrivé tout de même... sans t'en douter... je comprends +que tu te sois laissé aller... Une marquise, c'est ton rêve depuis que +je te connais... et la première que tu as trouvée par hasard, tu ne l'as +pas manquée. + +--Tu raisonnes à faux, car au moment où elle m'a adressé la parole, je +ne me doutais pas du tout qu'elle était marquise. Je la prenais même +pour une grande cocotte. + +--Et c'est une illumination d'en haut qui t'a fait apercevoir sous son +chapeau une couronne de marquise! + +--C'est plus tard que j'ai su qui elle était... et je l'ai su par +hasard... c'est-à-dire... + +--Ne patauge donc pas dans les blagues... + +--Ah! tu m'ennuies, à la fin! s'écria Paul Cormier. Tu m'interromps sans +cesse et je ne peux pas parvenir à placer un mot. Je te déclare que, si +tu continues, je vais te planter là... tu iras te renseigner ailleurs... +moi, je ne te reverrai plus. + +--Allons!... je t'écoute... raconte et sois bref. Tu en es resté au +moment où tu as retrouvé la blonde que tu cherchais. + +--Je ne la cherchais pas du tout. Je m'en allais tranquillement dîner +chez ma mère, au Marais. Au moment où je montais dans un fiacre, près de +la grille de la rue de Vaugirard, une femme voilée entrait dans ce +fiacre par l'autre portière et me faisait signe de prendre place à côté +d'elle. Naturellement, je ne me suis pas fait prier. Deux minutes après, +elle relevait sa voilette, et je reconnaissais la dame de la terrasse. +Alors, je l'avoue, je me suis cru en bonne fortune. + +--Je m'y serais cru à moins!... une femme qui t'enlève en voiture! + +--Eh bien, je me trompais complètement... Dès que j'ai essayé de lui +faire une cour un peu accentuée, elle m'a rembarré de la belle façon, en +me menaçant de descendre. + +--Et tu as été assez nigaud pour te tenir tranquille! + +--J'aurais peut-être insisté, si je ne m'étais promptement aperçu que je +lui étais tout à fait indifférent et qu'elle ne m'avait fait monter que +pour me parler d'un autre homme. + +--Ça, c'est plus fort! + +--Oui, mon cher, pour me demander une foule de détails sur la vie que +cet homme mène à Paris... + +--Un homme que tu connais? + +--Bien entendu! Si je n'étais pas lié avec lui, elle se serait adressée +à un autre que moi. + +--Un de tes amis alors?... et tu ignorais qu'il a été l'amant de cette +femme? + +--Je l'ignore encore et j'ajouterai que je ne le crois pas. + +--Alors, pourquoi s'intéresse-t-elle tant à lui? + +--Je n'ai pu le savoir. + +--Ah! décidément, tu me fais là des contes à dormir debout... et je +commence à me lasser de deviner des énigmes. Finissons-en! Nomme-le moi +cet ami qui a tourné la tête à ta marquise. Je suppose que je le +connais, car autrement ce ne serait pas la peine de me dire un nom qui +ne m'apprendrait rien. + +--Personne ne le connaît mieux que toi. + +--Alors, vas-y... comment s'appelle-t-il? + +--Tu ne devines pas? + +--Pas du tout. + +--Il s'appelle Jean de Mirande. + +--Te moques-tu de moi? + +--En aucune façon. Je te répète qu'elle ne m'a parlé que de toi, tout le +temps que le voyage a duré. Et sais-tu comment elle a commencé?... par +me remercier de ne pas l'avoir abordée lorsqu'elle était assise sur la +terrasse... et elle a ajouté en parlant de toi: «Quel dommage qu'un +garçon si bien né soit si mal élevé.» + +--Qu'en savait-elle si j'étais bien né? + +--C'est précisément ce que je lui ai demandé. Elle m'a répondu que tu +lui avais jeté à la volée ton nom et ton adresse. Elle ignorait ton +adresse, mais ton nom lui était parfaitement connu, parce qu'elle est, +comme toi, du Languedoc. Seulement, si elle a beaucoup entendu parler de +ta famille, il paraît, s'il faut l'en croire, que tu n'as jamais entendu +parler de la sienne. + +--Ça prouve que la sienne n'est guère illustre, car je suis encore assez +ferré sur l'armorial de mon pays. Ainsi, je sais depuis longtemps qu'il +existe des comtes ou marquis de Ganges. + +--Elle a épousé le dernier du nom. + +--Et cette noble alliance ne me paraît pas lui avoir réussi, ricana +Mirande. Mais pourquoi s'occupe-t-elle de moi? + +--Je ne suis pas en mesure de te répondre, répondit Paul Cormier. Elle +m'a questionné sur la vie que tu mènes à Paris. Elle a été jusqu'à me +demander si tu avais une maîtresse... et il m'a semblé qu'elle était +contente d'apprendre que tu courais beaucoup, sans t'attacher à aucune +femme. + +--Si c'est comme ça que tu as fait mon panégyrique, je ne te remercie +pas. + +--Je ne pouvais rien dire qui te fût plus favorable, car j'ai très bien +vu qu'elle craignait que tu n'eusses le coeur pris. Enfin, elle m'a tant +et tant parlé de toi que j'ai fini par me fâcher. Je lui ai demandé pour +qui elle me prenait. Alors, elle s'est excusée en me jurant que je +venais de lui rendre un immense service et que plus tard, elle me dirait +tout, à condition que, pour le moment, je ne lui en demanderais pas +davantage. + +--Et tu t'es soumis à la condition? + +--Faute de pouvoir faire autrement. Je suis descendu de la voiture sans +avoir rien obtenu que la promesse d'une lettre qu'elle devait m'écrire +et que j'attendrais encore si je m'en étais tenu là... Ah! j'oubliais de +te dire que, pour me calmer, elle m'avait juré qu'elle ne t'aimait pas, +et qu'elle ne t'aimerait jamais, parce qu'elle ne pouvait pas t'aimer... +Je n'ai pas compris. + +--Et moi, je ne comprends pas... à moins que cette marquise ne soit une +soeur que feu mon père m'aurait donnée jadis sans me prévenir. Mais ça +m'est égal. Arrive au dénouement de l'aventure. Tu en es toujours à peu +près au même point. On dirait que tu ménages tes effets. + +--Je vais abréger. Elle m'a planté là près du rond-point des +Champs-Elysées, mais je l'ai suivie si adroitement qu'elle ne m'a pas +vu. Elle est entrée dans une maison de l'avenue d'Antin. J'y suis entré +sur ses talons et je suis arrivé en même temps qu'elle au seuil d'une +espèce de _hall_ en plein vent où un domestique m'a pris pour son mari +et a annoncé bravement: M. le marquis et madame la marquise de Ganges.. + +--Ça, c'est amusant, dit Mirande en riant. + +--Pas si amusant que tu crois. C'est à la méprise de cet imbécile de +larbin que nous devrons, toi et moi, des ennuis sans nombre. Je suppose +que tu commences à deviner la suite. + +--Je l'entrevois, mais... + +--Tu y as assisté... tu y as même joué le principal rôle dans une scène +à laquelle j'arrive. Chez la dame qui recevait avenue d'Antin, se +trouvait ce vicomte de Servon que je viens de te présenter. Il n'avait +jamais vu l'autre marquis de Ganges, le vrai... il a cru que c'était +moi... je ne pouvais pas le détromper sous peine de mettre la marquise +dans un terrible embarras. Je l'ai laissé dire et j'ai pu, au bout de +deux heures, m'esquiver sans qu'il y eût de scandale. Je me croyais +quitte; j'ai été dîner chez ma mère et après, je suis venu te rejoindre +à Bullier. Je ne prévoyais pas que la fatalité y amènerait ce vicomte de +Servon, qu'il m'appellerait très haut par mon faux nom et par mon faux +titre, que le mari, arrivé à Paris le jour même, se trouverait là tout à +point pour entendre... maintenant, tu sais le reste. + +--Oui... et je conviens que tu es moins coupable que je ne pensais. Je +te reproche pourtant de ne pas m'avoir dit la vérité avant le duel. + +--Tu ne m'en as pas laissé le temps. Le soufflet que tu as donné au +marquis m'a coupé la parole. + +--Bon!... J'ai été trop vif... mais après l'affaire, pourquoi m'avoir +laissé croire que tu ne connaissais pas ce malheureux que je venais +d'embrocher?... c'était si simple de m'apprendre que... + +--C'était impossible. Avant le combat, pendant le trajet que j'ai fait +côte à côte avec lui, il m'avait raconté son histoire et il m'avait +chargé de remettre, s'il lui arrivait malheur, son portefeuille à sa +femme. J'avais accepté et je ne pouvais rien te dire avant de m'être +acquitté cette triste mission. + +--C'est juste, et il est survenu un tas d'incidents que tu m'as racontés +tantôt aux Champs-Elysées... entre autres l'intervention de ce chenapan +qui nous a vus au bastion et qui t'a dénoncé. Tout ça commence à se +débrouiller. Mais la marquise... cette marquise dont tu viens de me +parler ce soir pour la première fois, tu l'as revue, puisque tu lui as +remis le message de son mari. + +--Je l'ai revue, hier, chez elle, et notre entrevue a duré plus d'une +heure. + +--Alors, tu dois être fixé sur son compte. + +--Pas beaucoup mieux que je ne l'étais le premier jour. D'abord, j'ai eu +beaucoup de peine à arriver jusqu'à elle. Je ne voulais pas faire passer +ma carte de peur qu'elle refusât de me recevoir. J'ai dit que je venais +de la part du marquis de Ganges. Je ne mentais pas. Mais l'homme à qui +j'ai eu à faire a commencé par me dire que c'était impossible... tu le +connais celui-là... tu as eu maille à partir avec lui, dimanche, au +Luxembourg. + +--Cet escogriffe qui a l'air d'un gendarme en bourgeois? + +--Précisément. Il paraît que c'est un ancien officier qui a été jadis +l'ami du père de la marquise et il occupe chez elle les fonctions de +garde du corps ou de porte-respect... Bref! madame de Ganges a fini par +me recevoir... dans le jardin de son hôtel où elle était avec une jeune +femme de ses amies, qui m'a cédé la place et que j'ai saluée en +passant... une merveilleuse beauté, mon cher, aussi brune que la +marquise est blonde... Je n'ai pas osé demander qui elle était. + +--Et moi je ne tiens pas à le savoir. Arrive à ton explication avec la +marquise. + +--Elle a été longue et orageuse, l'explication. Madame de Ganges m'a +amèrement reproché ma conduite de la veille. J'ai essayé de me justifier +en lui déclarant que j'étais amoureux d'elle... et c'est vrai, mon +cher... je suis pris... + +--Tant pis pour toi!... Continue. Comment a-t-elle pris la nouvelle de +la mort de son mari? + +--Elle a d'abord refusé d'y croire. Mais quand je lui ai remis le +portefeuille, elle a changé de note. Elle a été très émue, très +troublée... il ne m'a pas paru qu'elle fût très affligée... ce marquis +était un fort mauvais mari qui lui a joué tous les tours imaginables et +qui lui a mangé une partie de sa fortune. Elle ne peut pas le regretter +beaucoup. + +--Lui as-tu raconté comment il est mort? + +--Il le fallait bien, et je lui ai tout dit: les confidences que son +mari m'avait faites... les incidents qui ont amené la rencontre... et +même le nom de l'adversaire du marquis... Elle me l'a demandé. + +--Et quand elle a su que c'était moi? + +--Elle a eu un cri parti du coeur... une exclamation que je tiens à te +répéter comme je l'ai entendue... elle a dit: «Jean de Mirande! c'était +donc écrit qu'il troublerait encore une fois ma vie!...» Et comme je lui +ai naturellement demandé ce que tu lui avais fait, elle m'a répondu: «Il +a fait le malheur d'une personne à laquelle je m'intéresse.» + +--Du diable si je devine qui! Elle aurait bien dû prendre la peine de me +le dire quand je l'ai abordée dimanche sur cette terrasse où tu m'as +ramené, ce soir. + +--Nous n'en serions probablement pas où nous en sommes. Mais laisse-moi +te raconter comment s'est terminée mon entrevue. La marquise y a mis fin +en me congédiant, assez sèchement, sans me rien promettre et en me +laissant entendre qu'elle allait quitter Paris. + +J'ai eu beau lui dire que rien ne la forçait à partir, que cette affaire +serait vite oubliée et que, s'il le fallait pour la tranquilliser, je +m'abstiendrais de la revoir; elle n'a rien voulu entendre et j'ai dû me +retirer sans avoir rien obtenu d'elle qui ressemblât à un engagement. + +--Ça vaut mieux pour toi, dit philosophiquement Mirande. Cette marquise +ne porte pas bonheur. Ce que tu as de mieux à faire, c'est de ne plus +penser à elle. + +--J'ajoute, reprit Cormier, toujours plein de son sujet, qu'on est venu, +pendant que j'étais là, apporter une lettre adressée au marquis de +Ganges--c'est-à-dire, à moi--une lettre contenant de l'argent... huit +mille francs que, la veille, j'avais gagnés sur parole à ce vicomte de +Servon chez la dame de l'avenue d'Antin. La marquise l'a renvoyée... + +--Et tu n'en as plus entendu parler? demanda Mirande en éclatant de +rire. + +--M. de Servon m'a remis la somme aujourd'hui, quand je l'ai rencontré +aux Champs-Elysées. + +--Alors, tu roules sur l'or!... Je ne t'ai jamais connu tant d'argent à +la fois. + +--Et je n'en ai jamais eu dont la possession m'ait fait si peu de +plaisir. Je le donnerais sans regret au premier mendiant que je +rencontrerai. + +--Garde-le pour une meilleure occasion. Maintenant que tu m'as tout +dit..., car je suppose que c'est tout... + +--Oui... tu sais le reste... ma visite au père Bardin et +l'interrogatoire dans le cabinet de son fils... l'entrée en scène de cet +abject coquin... + +--Je connais tout ça. Maintenant, résumons-nous. Me voilà fortement +compromis, toi un peu moins, et ta marquise, pas du tout, jusqu'à +présent. Que comptes-tu faire? as-tu toujours l'intention de te faire +son champion, sans qu'elle t'y ait convié, ni même autorisé? + +--Je ne peux pas la défendre malgré elle, mais je l'ai quittée en lui +jurant qu'elle me trouverait toujours prêt à faire ce qu'elle me +demanderait, et je tiendrai ma parole. + +--Alors, tu en es décidément amoureux? + +--Amoureux fou. + +--Bien fou, en effet; mais ça te regarde. Je n'entreprendrai pas de te +guérir. Je n'ai qu'une simple question à t'adresser et je te prie d'y +répondre nettement. + +--Parle! + +--Trouveras-tu mauvais que moi qui ne suis pas amoureux de la dame en +question et qui ne le deviendrais jamais, je t'en réponds... +trouveras-tu mauvais que j'aille la voir? + +--Non... mais tu ne la verras pas. + +--C'est mon affaire. Je te demande seulement si tu ne m'en voudras pas +d'essayer. + +--Pourquoi t'en voudrais-je? + +--Tu aurais bien tort, car je te jure que je ne lui ferai pas la cour. + +--Je te crois... mais tu peux bien me dire pourquoi tu tiens à la +connaître. Il me semble d'ailleurs que tu oublies un peu trop que tu as +tué son mari. Elle le sait, puisque je le lui ai dit, et je suis très +sûr qu'elle s'en souvient. + +--C'est un rude service que je lui ai rendu là. + +--Peut-être, mais il ne serait pas décent qu'elle en convînt... et +encore moins qu'elle te reçût.. + +--Qu'elle me reçoive ou non, je trouverai bien le moyen de lui parler. + +--Lui parler de quoi? + +--Du passé, parbleu!... de sa vie que, s'il faut l'en croire, j'ai déjà +troublée sans m'en douter... de cette personne enfin qui l'intéresse et +dont j'ai fait le malheur!... Je te cite ses propres paroles que tu m'as +répétées tout à l'heure. + +--Et tu espères qu'elle t'en dira davantage? + +--Non seulement je l'espère, mais je n'en doute pas. Il ferait beau voir +qu'elle refusât de s'expliquer. J'ai la prétention de n'avoir fait le +malheur de personne et je n'admets pas qu'on m'accuse sans preuves, même +quand c'est une femme qui m'accuse. Je sommerai donc catégoriquement ta +marquise de me nommer ma prétendue victime... quand ce ne serait que +pour me mettre à même de réparer mes torts, si, par impossible, j'en +avais eu. Je soupçonne qu'il y a là-dessous un malentendu, mais je veux +en avoir le coeur net... et si, comme elle le prétend, elle est du +Languedoc, nous arriverons vite à nous entendre. + +Je n'ai pas, je pense, besoin d'ajouter que mes relations avec elle en +resteront là. + +C'est tout au plus si je profiterai de cette première et unique entrevue +pour lui faire de toi un éloge bien senti, conclut en riant Jean de +Mirande. + +--Comme tu voudras, dit Paul. Pourvu que je ne m'en mêle pas. + +--Je l'espère bien. Tu me gênerais. + +--Moi, je vais tâcher de voir notre juge. Il viendra peut-être ce soir +chez son père... je vais m'y transporter. + +--Et dîner? interrogea Mirande. + +--Tu penses à dîner, toi! + +--Parfaitement. Et je te déclare que je vais de ce pas prendre chez +Foyot quelque nourriture. + +--Eh! bien, moi, qui n'ai pas faim, je vais prendre... une voiture qui +me conduira au Marais... + +--Alors, viens avec moi jusqu'à la rue de Vaugirard... Nous n'avons que +le temps... la retraite est battue... on va fermer les grilles. + +En effet, la nuit tombait, la terrasse s'était vidée peu à peu, et les +gardiens avaient commencé leur ronde pour faire sortir les +retardataires. + +Au bout du quinconce, sous les derniers marronniers, près d'une baraque +où ou vend des gâteaux et des jouets et que la marchande venait de +clore, un adjudant, médaillé, parlementait avec un enfant qui +s'obstinait à rester sur une chaise où il s'était assis à la turque, les +jambes croisées. + +--Allons, petit, décampe! disait l'adjudant. On ferme. + +--Ça m'est égal, j'attends maman, répondait l'enfant. + +--Où est-elle, ta maman? si elle était au Luxembourg, elle viendrait te +chercher. + +--Elle va venir. + +--Eh bien! elle te trouvera à la maison. Allons! je n'ai pas le temps de +t'écouter. Houste!... décanille ou je te flanque au violon. + +Le gardien allait empoigner le récalcitrant au collet; mais, le petit se +leva d'un bond, sauta au bas de la chaise, s'adossa au piédestal d'une +statue, et, brandissant une pelle en bois qu'il tenait dans sa petite +main, il cria de toute la force de sa voix enfantine: + +--Vous, si vous me touchez, je vous casse la figure. + +Il était si comique dans cette attitude menaçante que l'adjudant ne put +pas s'empêcher de faire comme les deux amis, qui riaient de bon coeur. + +--Il me plaît, ce moucheron, dit Mirande. + +--Il est gentil comme un amour, mais il me semble que son éducation a +été quelque peu négligée, reprit gaiement Paul Cormier. + +--Je ne trouve pas. On veut le faire marcher, ça ne lui plaît pas. Il se +rebiffe. Il a raison. Si j'avais un garçon, je le voudrais comme ça. + +Voyons un peu comment la discussion va finir. + +--Allons, méchant môme, reprit le gardien, finissons-en. File, si tu ne +veux pas que je te mène au poste, où on te mettra jusqu'à demain dans un +cachot tout noir. Tu seras bien mieux chez ta maman. + +L'enfant, au lieu de répondre, resta sur la défensive, le dos appuyé au +piédestal et la pelle levée comme un sabre. + +Le gardien n'avait qu'à étendre la main pour l'enlever comme une plume, +mais le brave homme hésitait de peur de faire du mal à un récalcitrant +qui n'avait pas beaucoup plus de cinq ans et qui n'était guère plus gros +qu'un moineau. + +Ce révolté précoce était très bien habillé, à la russe, toque en tête, +culotte de velours, chemise de soie rouge et bottes minuscules montant +jusqu'au genou. + +Il avait tout à fait l'air d'un enfant de bonne maison, bien soigné et +bien nourri. + +La figure était charmante, ronde avec un teint d'un blanc mat, de grands +yeux noirs bien ouverts, des cheveux bruns très fins coupés carrément +sur le front. + +Sérieux avec cela comme un petit homme et pas plus intimidé devant ce +militaire à grandes moustaches que s'il avait eu à faire à sa bonne. + +--Il est un peu jeune pour coucher au poste, dit en riant Mirande qui +s'était rapproché. + +--Eh! parbleu! je n'ai pas envie de l'y mettre, s'écria l'adjudant. +C'est pas sa faute à ce gamin si ses parents l'ont oublié là. Bien sûr, +il n'est pas venu ici tout seul... il devait être avec sa mère et elle +est partie, sans s'inquiéter de lui... Faut être à Paris pour voir des +choses comme ça! + +--Qu'est-ce que vous dites de ma mère? cria le petit en grossissant sa +voix et en faisant mine de se jeter sur le gardien. + +Il était si drôle que le gardien se mit à rire et dit à Mirande qui se +tenait les côtes: + +--C'est de la graine d'insurgé, ce crapaud-là. Ah! on les élève bien, à +présent, les mioches!... pour lui apprendre à vivre, j'ai bonne envie de +l'enfermer dans le jardin... quand il fera nuit noire, il aura peur et +il saura bien appeler au secours. + +--C'est peut-être votre uniforme qui l'effarouche, dit Jean. Voulez-vous +que j'essaie de lui faire entendre raison? + +--Comme vous voudrez, pourvu que ça ne traîne pas... car nous allons +fermer... et vous seriez pris, messieurs... + +--Pas de danger et je réponds du petit. + +L'adjudant haussa les épaules et reprit sa ronde pendant que Mirande +s'approchait de l'enfant qui n'avait pas cessé de le regarder depuis le +commencement de cette petite scène et qui l'attendit de pied ferme. + +Cormier admirait la désinvolture de son camarade qui, dans la situation +où ils étaient tous les deux, prenait souci d'un marmot égaré sous les +arbres d'un jardin public, sans s'inquiéter de prévoir où le mènerait +cette fantaisie de jouer au saint Vincent de Paul. + +Et Cormier n'avait garde de s'en mêler, car il lui tardait de se faire +conduire au Marais pour s'aboucher avec Bardin. + +--Mon petit ami, dit Mirande au gamin toujours campé comme un jeune coq +qui s'apprête à jouer de l'ergot, ce militaire a eu tort de vouloir vous +emmener de force, mais c'est bien vrai qu'on va fermer le jardin. Vous +voyez que monsieur et moi nous nous en allons. Voulez-vous venir? + +--Avec vous, je veux bien, répondit aussitôt l'enfant. Vous ne me +tutoyez pas et vous me parlez poliment, vous. + +--Un fils de roi, déguisé, ricana entre ses dents Paul Cormier. + +--Donnez-moi la main, reprit Mirande. + +Le petit la lui donna, non sans l'avoir encore une fois toisé de la tête +aux pieds. Il avait commencé par là avant de lui répondre. Probablement +la physionomie de l'étudiant lui plaisait. + +--Tu es fou, dit Paul à l'oreille de son ami; que vas-tu faire de cet +enfant? + +--Je n'en sais rien... le reconduire chez sa mère... ça m'amusera... +elle est peut-être jolie... + +--Tu seras toujours le même. + +--Je l'espère. + +--Mais, malheureux, une mère qui oublie son enfant au Luxembourg, comme +elle y oublierait son ombrelle, je te demande quelle espèce de femme ça +peut bien être! + +--Une femme distraite, assurément. + +--Moi, je crois qu'elle a fait exprès de le perdre. + +--Comme le Petit Poucet, alors... ce serait amusant. Le conte a été mis +en féerie. J'ai vu ça à la Gaieté et je jouerais volontiers un rôle dans +une machine comme ça. + +--Tu y jouerais un rôle de dupe si, comme je le soupçonne, cette mère +veut se débarrasser d'un fils qui la gêne. + +--Je te parie, moi, que c'est une très brave femme qui me remerciera de +lui ramener son garçon. Et, du reste, quand même tu aurais deviné, je +n'abandonnerais pas ce petit. Il me va, parce qu'il a le diable au +corps. + +--Comme toi, parbleu! + +--Peut-être bien... mais ne te monte pas la tête, mon vieux Paul, et va +à tes... non, à nos affaires. Je verrai ce que je peux faire de ce +moutard, et quand je serais obligé de le garder jusqu'à demain matin, il +n'y aurait pas grand mal. J'ai de la place chez moi pour le coucher. +Mais, sois tranquille, je ne me propose pas encore de l'adopter. Et +demain, j'aurai d'autres chats à fouetter que de faire la bonne +d'enfants, car je veux voir madame de Ganges, quand je devrais escalader +le mur de son jardin. + +Les deux amis étaient arrivés à la grille de la rue de Vaugirard, +Mirande tenant toujours par la main l'enfant qui ne disait mot. + +--A demain matin! dit Paul, en tirant de son côté. Ne sors pas avant de +m'avoir vu. + +Mirande le laissa partir et fila vers la rue de Tournon où il se +proposait de dîner, au restaurant Foyot. + +Il eut soin, bien entendu, de raccourcir ses enjambées, afin de se +mettre au pas du petit, lequel trottinait à son côté, sans manifester la +moindre velléité de le quitter, et sans demander où le menait son +conducteur. + +Et Mirande, qui ne s'étonnait pas facilement, commençait à s'étonner de +la hardiesse insouciante de ce gamin qu'il venait de ramasser au +Luxembourg. + +Ce morveux ne s'inquiétait pas plus de sa mère que s'il n'en avait +jamais eu. + +Devant le palais du Sénat, Véra, l'étudiante russe, et Maria, l'élève +sage-femme, leur barrèrent le passage. + +Mirande, qui ne les avait pas revues depuis la soirée de dimanche à la +Closerie des Lilas, se serait bien passé de les rencontrer; mais il en +prit son parti, sachant bien qu'il ne pourrait pas toujours les éviter, +et comme il ne faisait jamais les choses à demi, il commença par les +inviter à dîner. + +Ces demoiselles acceptèrent avec enthousiasme, et Maria s'écria: + +--C'est à toi, ce mômaque?... oh! ne dis pas que non... Il te +ressemble... c'est toi, tout craché. + +Mirande allait protester contre la paternité qu'on lui attribuait; mais +l'enfant dégagea sa main, vint se planter devant l'apprentie sage-femme, +et de sa voix grêle, il lui cria, en se haussant sur ses orteils: + +--Pourquoi m'appelez-vous? _mômaque_? je ne suis pas un singe... et +d'abord, je ne vous connais pas et je vous défends de me parler. + +--Il a entendu macaque, dit Véra en riant aux éclats. + +--Ah! l'amour de mioche! s'écria Maria; fier et colère comme son père... +tu ne peux pas le renier, celui-là. + +--Taisez-vous donc, vous autres!... vous ne dites que des bêtises, +interrompit Mirande. Laissez-moi parler à ce jeune homme. + +Et s'accroupissant jusqu'à ce que sa figure se trouvât à la hauteur de +celle de l'enfant: + +--Mon petit ami, lui dit-il doucement, ces dames, qui sont de mes amies +désireraient vous connaître. Voulez-vous nous dire votre nom? + +--À elles, pas... à vous, oui, répliqua ce singulier gamin. Je m'appelle +Roch. + +--Je vous remercie, mon ami! Roch, c'est votre petit nom. Comment se +nomme votre papa? + +--Je n'ai pas de papa. + +--Mais vous avez une maman? + +--J'en ai deux. + +A cette réponse, les étudiantes pouffèrent et Mirande eut beaucoup de +peine à tenir son sérieux. Il y parvint pourtant, et comme il ne se +souciait pas de continuer dans la rue cet interrogatoire qui aurait fini +par attirer l'attention des badauds, il reprit en changeant de sujet: + +--Voulez-vous venir dîner avec moi, mon cher Roch? + +--Avec vous, oui, répondit l'enfant terrible; avec ces vilaines, non.. + +Les vilaines, c'était les deux étudiantes qui se tordirent de plus +belle, en dépit des gros yeux que leur faisait Mirande. + +--Ah! il ne nous l'envoie pas dire! s'écria l'élève de la Maternité. + +--Je vous assure, mon petit ami, que ces demoiselles vous aiment +beaucoup et qu'elles ne demandent qu'à vous faire plaisir. Vous m'en +ferez un très grand à moi, si vous voulez venir. + +Roch écouta gravement ce discours comme on n'en tient guère aux enfants +de cinq ans, et il finit par répondre, non moins gravement: + +--Eh bien, je viendrai pour vous. + +--A la bonne heure!... Avez-vous faim? + +--Non. J'ai mangé beaucoup de gâteaux au Luxembourg. J'en mange toujours +beaucoup quand je sors avec maman Jacqueline. + +--Elle était donc avec vous, maman Jacqueline? + +--Oui. Et puis, une dame est venue la chercher. Alors, elle m'a dit de +l'attendre... mais elle n'est pas revenue... elle reviendra demain... +elle vient tous les jours... je serais resté dans le jardin, si ce +méchant soldat ne m'avait rien dit. + +--Vous auriez eu grand'peur, la nuit. + +--Non, je n'ai peur de rien. + +--Vous avez tout de même bien fait de venir avec moi... parce que ce +soir, quand nous aurons dîné, je vous reconduirai chez votre maman. + +--Vous savez donc où elle demeure? + +--Non, mais vous me montrerez le chemin. + +--Moi... je ne le connais pas... c'est très loin... avec maman +Jacqueline nous venons toujours en voiture. + +--Et vous croyez qu'elle viendra demain? + +--Oh! oui... à la place où j'étais quand vous êtes passé. + +--Bien, mon petit ami, je vous y ramènerai... ce soir, vous coucherez +chez moi. + +Les deux étudiantes ne perdaient pas un mot de cette causette qui +obligeait Mirande à marcher courbé en deux pour se faire entendre du +petit et qui les mena jusqu'à la porte du restaurant. + +Il avait là ses grandes entrées et on l'y traitait avec toute la +considération due à un client qui fait régulièrement une grosse dépense. + +On lui gardait tous les soirs une table au rez-de-chaussée, dans le bon +coin, et un cabinet au premier étage, pour le cas où il y aurait des +dames--et le cas n'était pas rare. + +Ce soir-là, bien entendu, on prit possession du cabinet, et ces dames, +comme toujours, commandèrent le menu du dîner, pendant que Mirande +s'amusait à faire jacasser l'étonnant gamin qu'il venait de recueillir. + +Jamais l'ami de Paul Cormier n'avait vu ni imaginé un pareil enfant. + +Roch, par instants, raisonnait comme un homme et, en même temps, il +donnait des preuves d'une ignorance extraordinaire. Il ne savait rien, +il n'avait rien vu, et cependant rien ne paraissait le surprendre. + +Ainsi, on voyait bien qu'il n'avait jamais mangé au restaurant, et +pourtant il ne fit pas une question à propos du service des garçons et +des bruits qui montaient du rez-de-chaussée. + +C'était à croire qu'il avait passé sa toute jeune vie dans une tour, +comme certains princes des contes de fées. + +Il ne faisait pas de fautes de français en parlant et il ne se servait +que de locutions d'une politesse recherchée, mais en lui montrant une +carte des prix de l'établissement, Mirande put constater qu'il ne savait +pas lire. + +Les deux invitées étaient revenues de leurs premières idées de +ressemblance entre le gamin et Mirande, quoique Maria persistât à +soutenir qu'ils avaient tout à fait les mêmes yeux et la même façon de +porter la tête. Mais elles s'amusaient beaucoup de ce petit être qui les +examinait avec une insolence imperturbable. + +Véra s'étant avisée de dire que son habillement à la russe n'était pas +réussi, il l'avait vertement rabrouée en lui disant que c'était maman +Jacqueline qui l'avait choisi et que maman Jacqueline avait très bon +goût. + +Mirande aurait bien voulu le pousser sur cette maman Jacqueline, mais +quand il lui en parlait, l'enfant ne répondait pas grand'chose. + +Son autre maman qu'il ne nommait pas devait être une amie de la vraie, +peut-être une soeur qu'on ne l'avait pas accoutumé à appeler ma tante. + +De celle-là aussi, il parlait fort peu. + +Du reste, le pauvre baby était visiblement fatigué. Mirande qui +commençait à le prendre en amitié eut pitié de lui et le laissa +s'assoupir peu à peu sur la petite chaise où on l'avait juché pour le +mettre à table après que Maria lui eut attaché une serviette au cou. + +En sa qualité de future sage-femme, Maria avait des instincts maternels +qu'elle contenait pour ne pas troubler ses études, mais qui ne +demandaient qu'à se faire jour. + +Le bruit du duel s'était répandu lentement dans le quartier et Mirande +qui y avait joué le principal rôle, dut subir de la part de ces +demoiselles un interview complet. + +Il dit ce qu'il lui plut de dire et il n'eut pas trop de peine à éviter +de mettre en scène la marquise de Ganges dont les deux étudiantes +ignoraient absolument l'existence. + +Puis il revint à l'enfant dont il commençait à se préoccuper, sans trop +savoir pourquoi. + +Il l'avait emmené, sans se demander ce qu'il allait en faire. + +Une idée qui lui était venue tout à coup et aux conséquences de laquelle +il n'avait pas pris le temps de réfléchir. + +Jean de Mirande était l'homme du premier mouvement, qui n'était pas +toujours le bon. + +Et, cette fois, il ne regrettait pas d'y avoir cédé. + +Recueillir un enfant égaré ou abandonné, c'était une bonne action dont +il ne pouvait que se féliciter et qu'il se sentait tout disposé à +parfaire en s'occupant de rendre à sa mère ce singulier garçonnet. + +Il n'aurait même pas répugné à le garder et à se charger de lui, s'il ne +retrouvait pas cette mère encore plus singulière qui était partie sans +son fils, et qu'on n'avait plus revue. + +Depuis qu'il avait l'âge d'homme, Mirande ne s'était jamais occupé des +enfants que pour demander à quelle heure on les couchait. Il les +considérait comme des êtres malfaisants et surtout incommodes. Il avait +toujours fui comme la peste les femmes affligées de progéniture, et +comme celles-là sont rares au quartier latin, où il passait sa vie, il +n'avait jamais l'occasion d'être gêné par la marmaille. + +Il approuvait fort le législateur d'avoir interdit la recherche de la +paternité et il ne lui était jamais arrivé de souhaiter de perpétuer le +nom de Mirande qui s'éteindrait en sa personne, s'il ne se décidait pas +à changer d'existence. + +Et il n'en prenait pas le chemin. + +Aussi n'en revenait-il pas de se découvrir des sentiments qu'il ne se +connaissait pas. Il n'y voulait pas croire et il comptait bien que cet +accès d'attendrissement paternel passerait comme beaucoup d'autres +caprices auxquels il était sujet. + +Véra, la Russe, qui, comme lui, manquait absolument de vocation pour le +mariage et ses conséquences, se mit à le blaguer à propos du petit. +Maria, l'élève sage-femme, prit le contre-pied, et Mirande, pour +entretenir une discussion qui l'amusait, se fit un malin plaisir +d'exagérer en déclarant qu'il ne lui manquait, pour être heureux, que +d'avoir un intérêt dans la vie, et que son bonheur serait d'avoir un +enfant comme celui-là. + +--Farceur, va! lui dit la nihiliste. Je voudrais bien t'y voir avec un +gosse sur les bras. Où le remiserais-tu, les soirs de Bullier? + +--Il n'aurait qu'à me le confier, répliqua Maria. + +--Pour l'élever au biberon, avec de l'absinthe au lieu de lait! Tu +ferais mieux, mon vieux Jean, de l'envoyer à l'école, puisqu'il ne sait +pas lire... à cinq ans!... c'est raide! + +Qu'est-ce que ça peut bien être que son père et sa mère? + +--Absent, le père. Le môme vient de vous dire qu'il n'en avait pas. +Probablement, la mère n'est pas pour l'instruction obligatoire. + +--J'ai comme une idée qu'elle ne vaut pas cher, cette mère-là. + +Roch qui sommeillait, ouvrit un oeil, regarda fixement Véra et se +rendormit presque aussitôt sur sa chaise. + +--C'est drôle, murmura l'apprentie sage-femme on dirait qu'il a entendu +et qu'il a compris. + +--Un enfant prodige, alors! ricana la Russe. Dis donc, Jean?... es-tu +bien sûr qu'il n'est pas à toi? + +--On n'est jamais sûr de ces choses-là, répondit en riant Mirande. + +--Si nous lui demandions un peu de nous raconter d'où il sort... et ce +qu'il a fait depuis qu'il n'est plus en nourrice? + +--Oh! laissez-le en repos. Vous voyez bien qu'il n'en peut plus. + +--Et du reste, reprit Véra, je parie que vous aurez beau le questionner, +il ne vous dira pas ce qu'on lui a défendu de vous dire. + +--Comment! tu crois qu'on lui a fait la leçon. + +--Parfaitement. + +--Et dans quel but? + +--Est-ce que je sais?... une femme qui t'en veut et qui cherche à te +jouer un tour... + +--Je me demande quel tour on pourrait me jouer avec ce petit. + +--Peut-être te compromettre... dire que tu es son père et te forcer à le +reconnaître... + +--Si je croyais ça, grommela Mirande en fronçant le sourcil, je le +conduirais ce soir chez le commissaire de police et je l'y laisserais. + +--Ce serait très mal! s'écria avec conviction Maria. Je l'emmènerais +plutôt chez moi. J'ai un petit lit pour le coucher, le pauvre Chérubin. +Mais vous voyez bien qu'il dort de tout son coeur. C'est cette Véra avec +ses imaginations!... si on l'écoutait, on verrait des mystères et des +complots partout, comme dans son pays. + +Cette fois, il n'y avait pas à en douter. L'enfant dormait si bien qu'il +glissait insensiblement sur sa chaise et qu'il serait tombé si Mirande +ne l'eût enlevé et couché sur un divan qui n'avait pas été mis là pour +servir de berceau à un petit garçon. + +La conversation prit un autre tour. Aussi bien, elle commençait à agacer +Mirande, qui se reprochait presque d'avoir fait dîner l'enfant perdu en +compagnie de deux demoiselles peu respectables. + +--Si je retrouve sa mère, pensait-il, et s'il lui raconte que je l'ai +mené chez Foyot avec des habituées de la Closerie des Lilas, elle n'aura +pas une haute opinion de moi. + +On se remit à parler du duel, et Mirande s'aperçut qu'il avait grandi de +cent coudées aux yeux de Véra depuis qu'elle savait qu'il avait +lestement expédié un homme dans l'autre monde. Cette moscovite ne rêvait +que batailles et exterminations. + +Maria, moins féroce, mais plus curieuse, voulut avoir des détails sur le +drame où Jean avait joué le principal rôle, et elle lui en demanda tant +qu'il finit par ne plus lui répondre et qu'il songea à lever la séance. + +On en était aux liqueurs et Véra, qui ne tenait pas en place, fumait de +grosses cigarettes à la fenêtre, pendant que la tendre Maria contemplait +le petit Roch, dormant du sommeil de l'innocence. + +--J'en étais sûre, s'écria tout à coup la Russe, nous avons été suivis +par un mouchard. + +--Oh! toi, dit Mirande, tu vois des mouchards partout. + +--Je les vois où ils sont. Venez un peu ici que je vous montre celui-là. + +Jean se leva, s'approcha et aperçut de l'autre côté de la rue de +Tournon, à l'angle de la rue de Vaugirard un homme, immobile comme une +borne, qui avait l'air de monter la garde. + +--Eh bien! quoi? demanda-t-il en haussant les épaules. Il attend une +femme qui lui a donné rendez-vous là. Il en a bien le droit. + +--Maria ou moi, alors, car il ne quitte pas des yeux la fenêtre de notre +cabinet. + +--Ah! tu m'ennuies à la fin. Je ne me cache pas, et si c'est à moi qu'il +en a, il saura bien me le dire, car je vais rentrer chez moi à pied. + +Et comme le garçon apportait la note qu'il avait demandée, Mirande la +paya sans vérifier l'addition, prit dans ses bras le petit Roch qui se +réveilla, marmotta quelques mots et se rendormit presque aussitôt, +descendit l'escalier, sortit du restaurant, tourna du côté de l'Odéon et +s'achemina à grands pas vers le boulevard Saint-Germain où il demeurait. + +Il ne se retourna même pas pour regarder si le prétendu mouchard le +suivait, et il arriva chez lui sans incident d'aucune sorte. + +Décidément, la fibre paternelle prenait le dessus et si ses amis du +quartier l'avaient rencontré faisant ainsi la bonne d'enfants, ils +auraient certainement cru qu'il était devenu fou. + + + + +V + + +Pendant que Jean de Mirande emmenait dîner chez Foyot un petit garçon +qu'il avait trouvé dans le Luxembourg, Paul Cormier, que l'enfant +n'intéressait guère, prenait en fiacre le chemin du Marais, mais ce +n'était pas pour aller dîner chez sa mère. + +Il ne l'avait pas revue depuis le dimanche qui avait si mal fini et il +ne tenait pas à la revoir avant d'être certain que l'affaire du duel +n'aurait pas pour lui de suites trop graves. + +Il allait chez Bardin pour lui demander où en étaient les choses depuis +la malencontreuse scène qui s'était passée la veille dans le cabinet du +juge d'instruction. + +L'avocat devait être au courant, car il avait très certainement revu son +fils et il ne refuserait pas de renseigner Paul, en considération de sa +vieille amie madame Cormier, qui ne savait rien encore et qu'il fallait +préparer avant de lui apprendre la triste vérité. + +Paul s'attendait pourtant à être très mal reçu rue des Arquebusiers, +mais il était décidé à tout supporter pour rentrer en grâce auprès du +père Bardin.. + +Il savait que le bonhomme dînait à six heures et demie et qu'après son +dîner, il était presque toujours de bonne humeur. Il prenait donc bien +son temps et il calculait qu'il arriverait juste au moment ou Bardin +sirotait son café, appuyé de deux ou trois verres d'une eau-de-vie +presque centenaire,--un cadeau de madame Cormier. + +Paul s'était fort attardé à la grille du Luxembourg avec Mirande, et la +nuit était venue quand il arriva à la porte de la maison du vieil ami de +sa mère. + +En levant les yeux pour regarder s'il y avait de la lumière au troisième +étage, il fut un peu étonné de voir les trois fenêtres de l'appartement +brillamment éclairées. + +Bardin, d'ordinaire, n'illuminait pas ainsi, et comme il ne recevait +jamais que son fils, il était difficile de supposer qu'il donnait une +fête. + +Enfin, cette profusion de clarté prouvait qu'il n'était pas sorti, et +Paul, qui ne craignait rien tant que de ne pas le rencontrer, s'empressa +de monter. + +La servante qui vint lui ouvrir lui dit que son maître attendait +quelqu'un; mais elle le fit entrer et, en traversant la salle à manger, +il put voir sur la table un souper froid des plus appétissants. + +Il remarqua même qu'il n'y avait qu'un couvert, ce qui prouvait +surabondamment que le bonhomme n'était pas en bonne fortune. + +Paul le trouva assis dans son cabinet, devant un dossier étalé sur son +bureau; et Bardin, quand il entendit ouvrir la porte, se leva en +s'écriant sans se retourner: + +--Te voilà, mon brave ami!... Je ne l'attendais qu'à neuf heures. Le +chemin de fer ne t'a pas trop fatigué? + +Quand il fit volte-face et qu'il aperçut Cormier, ce fut une autre note: + +--Comment, c'est toi! dit-il d'un ton bourru. Qu'est-ce que tu viens +faire ici? + +--Vous demander pardon de tous les ennuis que je vous ai causés. + +--Il est bien temps, ma foi!... Ah! tu peux te flatter de m'avoir fait +passer vingt-quatre heures agréables! Je n'ai pas fermé l'oeil de la +nuit. Et c'est à cette heure-ci que tu viens me faire des excuses? Tu +tombes mal. Ma soirée est prise. + +--Je n'ai pas pu venir plus tôt. Hier, j'ai couru après Mirande toute la +soirée, sans parvenir à le trouver. C'est aujourd'hui seulement que j'ai +pu le voir... et le décider à se présenter au cabinet de votre fils... +Il y est resté deux heures... + +--Je sais ça. Charles sort d'ici. + +--Et j'ai attendu que Mirande revînt. Je viens de le quitter. + +--Tu ne peux donc pas te passer de lui? + +--Je voulais savoir quelle décision votre fils avait prise à son égard. + +--Eh bien, tu dois être content et ton Mirande aussi! Charles a cru +devoir le laisser libre sous caution. Il a eu bien de la bonté. Moi, +j'aurais envoyé ce fier-à-bras coucher au Dépôt de la Préfecture... et +je ne dis pas que je ne t'y aurais pas envoyé aussi... Enfin! ça le +regarde, cet excellent Charles. Ah! il ne prend pas le chemin d'avancer, +mon cher fils! Encore une affaire qui s'annonçait bien... une affaire +superbe qui s'en va en eau claire. + +--Ce n'est pas ma faute si le prétendu assassinat n'était qu'un duel, +dit Paul, en souriant à demi. + +--Parbleu! je ne te le reproche pas, mais je dis que Charles n'a pas de +chance... et que toi et ton animal d'ami, vous en avez dix fois plus que +vous ne méritez. Avoue que tu en es quitte à bon marché! + +--Oui, si j'en suis quitte. Il n'y a pas d'ordonnance de non-lieu. + +--Et il n'y en aura pas, je te l'ai déjà dit; ce qui vous sauvera, c'est +qu'on ne trouvera pas de jurés pour vous condamner. + +--Qui sait si cet homme n'inventera pas quelque chose contre nous? + +--L'homme qui t'a dénoncé? On ne le croira pas. Charles a eu sur lui, à +la Préfecture de police, des renseignements détestables. C'est un +chenapan de la pire espèce. + +--Il a essayé de me faire chanter. + +--Quand ça? + +--Hier, avant de venir au Palais, il m'a écrit pour me demander dix +mille francs, en me menaçant de me dénoncer si je ne les lui donnais +pas. Il a assisté au duel et il m'a suivi jusqu'à ma porte, rue +Gay-Lussac. + +--Pourquoi n'as-tu pas dit ça à Charles? + +--Je me réserve de le lui dire plus tard, murmura Paul, qui n'avait +garde d'avouer qu'il s'était tu parce qu'il craignait que ce coquin ne +s'attaquât à la marquise de Ganges. + +--Tu en auras prochainement l'occasion, car je crois bien que Charles ne +tardera guère à te faire appeler de nouveau. Il a encore un tas de +choses à te demander et à t'apprendre. Il a reçu la réponse au +télégramme qu'il avait adressé au Parquet de Nice. Il connaît le nom de +l'homme que ton Mirande a tué. + +--Ah!... il connaît... balbutia Paul. Comment s'appelait ce... +malheureux? + +Paul ne le savait que trop, mais il restait dans son rôle en feignant de +l'ignorer; et Bardin, sans remarquer qu'il se troublait, s'écria: + +--Parbleu! je ne me suis pas amusé à le demander. Qu'il s'appelle Pierre +ou Jacques, qu'il soit marquis ou commis-voyageur, c'est toujours un +homme mort et tu as aidé à l'expédier dans l'autre monde en servant de +témoin à ton joli camarade. + +--Allons! pensa Paul, il n'a pas encore été question de madame de +Ganges. Pourvu que ce Brunachon ne la dénonce pas. + +--Et dire, reprit Bardin, que tu t'es mis dans ce pétrin, juste au +moment où il n'aurait tenu qu'à toi de faire un mariage magnifique. Elle +va te coûter cher, ton incartade. + +--Un mariage!... je ne songe guère à me marier. + +--Bon! mais j'y avais songé pour toi. + +--Ah! oui, l'héritière dont vous m'avez parlé chez maman. Mais vous +m'avez dit que vous en étiez encore à la chercher. + +--Oui, je t'ai dit ça dimanche; mais depuis, il y a eu du nouveau, j'ai +reçu des nouvelles, ce matin. Elle est retrouvée, l'héritière aux six +millions. + +--Où se cachait-elle donc? demanda Paul, pour dire quelque chose. + +Cette découverte, qui semblait passionner le père Bardin, le touchait +médiocrement, et, s'il faisait semblant de s'y intéresser, c'était pour +flatter la manie du vieil avocat. + +--Je n'en sais rien encore, reprit le bonhomme, mais je sais qu'elle est +à Paris. + +--Diable!... c'est vague!... + +--Jusqu'à présent, oui; mais, demain, je saurai où... dans quel +quartier... dans quelle maison. + +--Est-ce que vous la ferez chercher par la police? + +--Fi donc!... je sais maintenant à qui m'adresser pour m'aboucher avec +elle... Tu le saurais comme moi, si tu n'avais pas oublié son histoire +que je t'ai racontée dimanche dernier, en dînant avec toi chez ta +mère... + +--J'avoue que je ne m'en souviens pas très bien. Il s'agissait, je +crois, d'une jeune fille qui habitait le département de l'Hérault. + +--Oui... à Fabrègues... un village, pas très loin de Montpellier. + +--Et qui a disparu depuis plusieurs années. + +--Disparu... c'est-à-dire qu'elle a quitté le pays en même temps qu'une +personne qui s'intéressait à elle... + +--Une demoiselle de grande famille... + +--Une demoiselle de Marsillargues. Je t'avais même prié de demander à ce +Mirande s'il la connaissait, lui qui est du Languedoc. + +--Je le lui ai demandé et je me rappelle très bien ce qu'il m'a répondu. +Il m'a dit qu'il avait entendu parler de la famille, mais qu'il n'avait +jamais vu la jeune fille qui portait ce nom. Tout ce qu'il en sait, +c'est qu'elle était très jolie, très riche et qu'elle avait le malheur +d'être paralysée d'une main... + +--Paralysée?... c'est la première fois que j'entends parler de cela, dit +Bardin. Mirande doit se tromper. + +--C'est possible. Du reste, elle a disparu aussi, celle-là, à ce qu'il +paraît, et Mirande croit qu'elle est morte. + +--Elle est vivante et très vivante. Elle habite Paris, qui plus est, et +elle nous dira où est sa protégée. + +--Sa protégée, c'est l'héritière? + +--Parbleu!... seulement, elles ne savent ni l'une ni l'autre l'histoire +de l'héritage que je t'ai racontée et nous avons des raisons de croire +que la protégée ne vit pas dans l'opulence. Les millions vont lui tomber +du ciel. + +C'est pour ça que j'avais pensé à te la faire épouser. J'y penserais +encore si tu n'avais pas pris soin de te rendre impossible en te +fourrant dans cette mauvaise affaire. + +Nous ne pourrons pas décemment lui proposer d'épouser un garçon qui va +passer en Cour d'assises, un de ces jours. + +--Ce serait, je crois, tout à fait inutile... Mais pourquoi parlez-vous +au pluriel?... vous dites: _nous_... + +--Parce que je ne serai et ne puis être en cette affaire qu'un +auxiliaire... C'est mon vieil ami Lestrigou qui en tient tous les fils +et lui seul peut la mener à bien... + +--Un avocat de Montpellier, je crois? + +--Oui... un ancien bâtonnier de l'ordre qui va sur ses soixante seize +ans et qui a été longtemps l'avocat de la famille de Marsillargues. En +dépit de son âge, il a pris la chose à coeur et voilà un mois que nous +échangeons des lettres à propos de l'orpheline. Il est tout à fait dans +mes idées sur la nécessité de la marier promptement et convenablement... +Je lui avais parlé de toi et il n'avait pas dit: non... Maintenant, il +faut en rabattre... tes chances ont baissé de cinquante pour cent. + +Cormier eut un geste d'indifférence et Bardin reprit, avec humeur: + +--Oui, je sais que tu t'en moques. Tu préfères continuer la vie qui t'a +mené où tu en es. Eh bien! je te prédis que tu regretteras de l'avoir +manqué par ta faute, ce mariage que je t'avais trouvé. + +--Vous en parlez comme si je n'avais qu'à me présenter pour le faire, +dit Paul en souriant. Il me semble qu'il serait bon de consulter d'abord +la principale intéressée. + +--Ça, je m'en chargerais, d'accord avec ce brave Lestrigou qui m'est +tout dévoué et qui userait de son influence sur la dernière des +Marsillargues. + +--Je croyais qu'il l'avait perdue de vue... + +--Oui, depuis qu'elle s'est mariée; mais maintenant qu'il sait où la +prendre, il aura vite fait de redevenir ce qu'il était autrefois: son +ami, son conseil, presque son tuteur. + +--Et le mari?... il aura bien voix au chapitre, je suppose. + +--Le mari ne vit plus avec sa femme... et elle se gardera bien de le +consulter... il ne s'est d'ailleurs jamais occupé de l'orpheline de +Fabrègues. Si tu plaisais à la protectrice, tu plairais certainement à +la protégée. + +--Vous me permettrez d'en douter... et de vous faire observer que vous +raisonnez comme si cette jeune fille n'avait jamais vu le monde. Quel +âge a-t-elle donc? + +--Vingt ans... peut-être vingt-deux... je ne sais pas au juste... +Lestrigou te le dira... + +--Lestrigou?... mais il est à Montpellier. + +--Il arrive ce soir. Je l'attends... et il faut que le train ait eu du +retard, car il devrait déjà être ici. + +--Comment! à son âge, il s'est décidé à faire un si long voyage. + +--Mais très bien. Il se porte comme le Pont-Neuf, Lestrigou. Et puis, la +chose en vaut la peine. Six millions qu'il apporte à une pauvre fille +qui ne s'en doute pas! Il a pris assez de peine pour la trouver... il +tient à se donner le plaisir de lui annoncer cette grande nouvelle. + +--C'est trop juste. Alors, il ne lui a pas écrit, ni à cette dame non +plus? + +--A personne qu'à moi. Et il n'a pas perdu de temps, car il n'y a pas +deux jours qu'il sait où demeure la protectrice. + +--La protectrice seulement? + +--Ça suffit. La protégée ne sera pas difficile à découvrir. Lestrigou a +des raisons de croire qu'elles n'ont qu'un seul et même domicile. La +dame doit être assez grandement logée pour donner l'hospitalité à une +amie pauvre. + +Du reste, nous parlons là fort inutilement, puisque tu ne te mets pas +sur les rangs... et tu n'as peut-être pas tort... au moins pour le +moment. Quand ta mauvaise affaire sera arrangée... si elle s'arrange +comme je le souhaite... nous recauserons de l'héritière. + +Bardin s'interrompit pour prêter l'oreille à un bruit de roues qui lui +arrivait d'en bas. + +--Une voiture qui s'arrête à ma porte, dit-il. A cette heure-ci, ce ne +peut être que Lestrigou. + +--Alors, je vous laisse, murmura Paul. J'avais encore beaucoup de chose +à vous dire... mais je vous gênerais pour recevoir votre ami. Je +reviendrai demain, si vous le permettez. + +--Eh! non, reste! grand nigaud, dit Bardin qui ne boudait jamais bien +longtemps le fils de madame Cormier. Je vais toujours te présenter à +Lestrigou. Il aime les jeunes gens. Il sera enchanté de te voir. Et +puis, ça ne peut pas nuire qu'il te connaisse. Tu es bon à montrer. +Après, nous verrons. On ne sait jamais ce qui peut arriver. + +C'était bien Lestrigou qui arrivait dans un de ces fiacres à quatre +places et à grille qu'on ne trouve guère qu'aux gares des chemins de +fer. + +Il n'en fallait pas davantage pour mettre en émoi la paisible maison de +la paisible rue des Arquebusiers. + +Le portier, prévenu par Bardin, s'était précipité hors de sa loge pour +aider le cocher à décharger la malle de l'ancien bâtonnier du barreau de +Montpellier. + +Quelques fenêtres s'étaient ouvertes et on y voyait des têtes de +locataires, curieux d'assister à ce débarquement. + +Paul regarda aussi et vit descendre un grand vieillard sec comme une +allumette, qui, en trois enjambées, disparut sous la voûte de la +porte-cochère. + +Bardin s'était précipité dans l'escalier pour courir au-devant de son +vieil ami. Lestrigou grimpait si vite qu'ils se rencontrèrent à +mi-chemin. + +Ils entrèrent, en se tenant par la taille, dans la salle à manger, où +Paul les attendait, et Lestrigou commença par battre un entrechat pour +montrer que le voyage ne l'avait pas fatigué. + +C'était un type que ce vieux bazochien, desséché par le soleil du +Languedoc. Il n'avait que la peau et les os, avec une petite tête ronde +comme une pomme de canne au bout d'un long corps qui se remuait tout +d'une pièce, une tête éclairée par deux petits yeux noirs, percés comme +avec une vrille et brillants comme deux tisons ardents. + +--Hé! dit-il, sais-tu _qué_ tu es bien logé ici! _Té_ rappelles-tu _lé_ +temps où nous perchions sur les gouttières dans une vieille _cassine dé_ +la rue _dé_ la Pomme? + +Bardin, jadis, avait fait sa première année de droit à Toulouse, où son +père était alors employé de l'enregistrement, et c'était là qu'il avait +connu Lestrigou. + +--Ah! je crois bien! dit en se frottant les mains le vieil avocat. + +Et il ajouta sagement: + +--Mais si tu te lances dans les souvenirs de notre jeunesse, tu n'en +sortiras pas. Tu dois avoir faim. + +--_Uné_ faim _dé_ loup des Cévennes. _Jé né mé_ suis rien mis sous la +dent _dé_puis _lé_ buffet _dé_ Vierzon. + +--Eh! bien, mets-toi à table et mange, mon ami. Attaque cette terrine de +Nérac que j'ai achetée à ton intention. Demain, mon cordon-bleu te +cuisinera un _cassoulet_ dont tu me diras des nouvelles. + +--Tu es donc toujours gourmand? + +--Je n'ai pas perdu mes bonnes habitudes et j'ai encore bon appétit. Tu +pourras t'en convaincre à déjeuner. Mais ce soir, je ne te tiendrai pas +compagnie. J'ai dîné. + +--Tu as bien fait, mon petit, et _jé_ vais _té_ rattraper; mais _jé né_ +veux pas être incivil, et avant _dé mé_ mettre à table, tu vas _mé_ +présenter _cé june_ homme... + +Le _june_ homme c'était Paul, qui mourait d'envie de rire, en dépit de +ses chagrins et de ses préoccupations. + +--C'est le fils de feu Cormier dont je t'ai souvent parlé dans mes +lettres, dit Bardin, et dont la veuve est restée mon amie. Tu goûteras +tout à l'heure d'un certain Corton qui sort de sa cave. + +--Monsieur, permettez-moi _dé_ vous serrer la dextre, dit Lestrigou en +tendant la main à Paul qui ne demandait pas mieux que de fraterniser +avec ce joyeux compatriote de son ami Jean de Mirande. + +--Tel que tu le vois, mon cher, reprit le papa Bardin, ce garçon fait sa +troisième année de droit. Je ne répondrais pas qu'il n'ait eu que des +boules blanches à ses examens, mais il sera reçu avocat tout de même. + +--Tous confrères, alors! s'écria Lestrigou en s'attablant. _Pardiu_, +nous allons rire; _à démain_ les affaires sérieuses!... + +--Ah! oui, l'héritage. + +--Tu l'as dit, Bardin _dé_ mon coeur, _jé_ t'apporte _cé_ coquin +d'héritage; tout est en règle. _Jé_ n'ai plus qu'à faire une _hureusé_; +mais ton _june_ ami _né_ sait pas _dé_ quoi il est question. + +--Je lui en ai dit un mot en t'attendant. + +--As _bien_ fait. _Cé_ n'est plus un _sécret_. _Demain jé_ verrai +l'héritière et dans peu _dé_ jours, _toutés_ les gazettes en parleront. + +--Elle est capable d'en devenir folle, ta petite payse. Lui as-tu écrit, +au moins, pour la préparer à recevoir la tuile d'or qui va lui tomber +sur la tête? + +--Ta sais bien _qué jé né_ pouvais pas. + +--C'est vrai. Tu n'as pas encore son adresse. Es-tu sûr qu'elle est à +Paris? + +--Si _jé_ n'en étais pas sûr, _jé né sérais_ pas venu. + +Tout en répondant aux questions de son vieil ami, le bonhomme ne +faisait, comme on dit, que tordre et avaler; et Paul admirait ce +vieillard de soixante-quinze ans qui n'avait pas l'air de savoir ce que +c'est qu'une indigestion. + +--Ah! ça _séra_ un beau parti que ma _pétite_ Vénus de Fabrègues, +soupira Lestrigou en faisant clapper sa langue, après avoir vidé son +verre d'un trait. + +--Vénus!... diable! comme tu y vas!... elle est donc bien belle? + +--Comme la mère des Amours... si elle n'a pas changé. + +--Hé! hé! changer, ça arrive aux jeunes comme aux vieilles. Combien y +a-t-il de temps que tu ne l'as vue? + +--Il y aura six ans aux vendanges qu'elle est partie de Fabrègues avec +mademoiselle _dé_ Marsillargues, qui s'est mariée à Montpellier six mois +après, et qui l'a emmenée à Paris. Ça fait donc à peu près cinq ans. +Mais _jé_ suis bien sûr qu'elle est restée la même. Les filles _dé_ chez +nous ne sont pas comme les Parisiennes, des déjeuners de soleil. Ma +petite amie d'autrefois sera belle tant qu'elle vivra. + +--Lestrigou, mon bon, le patriotisme t'égare. Les Languedociennes +vieillissent comme les autres et quelquefois même plus vite. A Toulouse, +on en voit sur les portes qui sont ridées comme des pommes cuites et qui +n'ont pas quarante ans. + +Je ne dis pas ça pour ton héritière qui n'en a que vingt. + +--Vingt-deux, _lé_ mois prochain. Mais _jé té_ garantis qu'elle est +charmante... Une brune avec _uné_ peau qu'on dirait _qué lé_ bon Dieu +s'est amusé à la dorer avec un rayon _dé_ soleil. + +--Elle serait noire comme une taupe qu'elle trouverait des amoureux avec +ses six millions. Mais, dis moi... quelle éducation a-t-elle reçue dans +ce village de Fabrègues? + +--Excellente, mon cher. Feu Marsillargues, _lé_ père, l'avait prise en +amitié, quand elle était toute petite. Elle passait toutes ses journées +au château et elle avait les mêmes maîtres que mademoiselle. Elle sait +l'anglais, elle chante dans la perfection et elle est de première force +sur _lé_ piano. + +--Le piano... je l'en dispenserais, dit en riant Bardin qui n'aimait pas +la musique; mais comme ce n'est pas moi qui l'épouserai, je m'en +console. Maintenant, parle-moi un peu de sa protectrice qui lui a fait +apprendre tant de belles choses. Elle est donc revenue à Paris, après +avoir beaucoup voyagé. + +--Oui, et elle demeure dans _lé_ quartier des Champs-Elysées. + +--Comment s'appelle-t-elle de son nom de femme? + +--Est-ce que _jé_ ne _té_ l'ai pas écrit?... alors, c'est _qué_ j'ai +oublié. Elle est marquise _dé_ Ganges, _dé_ par son mariage. + +A ce nom, lâché _ex-abrupto_ par le ci-devant bâtonnier de Montpellier, +Paul tressaillit, et changea de visage. + +Les écailles tombaient de ses yeux; et il s'étonnait de ne pas avoir +deviné plus tôt que la protectrice de cette héritière dont il ignorait +encore le nom, c'était la marquise. + +--Et pourtant, comment aurait-il deviné, alors qu'il ne savait pas que +madame de Ganges s'appelait, avant son mariage, mademoiselle de +Marsillargues? + +Bardin, lui, ne s'émut aucunement. Il n'avait jamais entendu parler du +marquis de Ganges. Son fils, qui venait d'apprendre le nom de l'homme +tué sur le boulevard Jourdan, ne l'avait pas prononcé pendant la courte +visite qu'il venait de faire au vieil avocat. + +--C'est presque un nom historique, dit le vieil ami de madame Cormier. +Il figure dans le recueil des causes célèbres. + +--Oui, _jé_ sais, répliqua Lestrigou. _Célui_ qui _lé_ porte maintenant +est _lé_ dernier de sa race, et il _né_ lui fait pas honneur. C'est un +très mauvais sujet, qui a rendu sa femme très _malhureuse_. _Jé_ crois +_qué jé té_ l'ai écrit. + +--Tu m'as écrit qu'il s'était ruiné et qu'il ne vivait pas avec elle. + +--C'est la vérité... mais _jé_ n'aurai rien à démêler avec lui... alors +même qu'il serait revenu à Paris, car il ne s'est jamais occupé _dé_ la +protégée _dé_ son épouse. C'est à madame _qué_ j'aurai à faire. Dès +demain, _jé mé_ présenterai chez elle. + +--Tu as son adresse? + +--Un peu _qué jé_ l'ai: avenue Montaigne, 22. Beau quartier, hein? + +--Très beau... mais pas tout près d'ici. + +--Peuh! les fiacres _né_ sont pas faits pour les chiens. Tu viendras +avec moi, n'est-ce pas, mon vieux Bardin? + +--Jamais de la vie. Qu'est-ce que j'irais faire chez cette dame? + +--Tu m'aideras à lui expliquer la situation. Et puis, elle _né mé_ +connaît pas. Tu répondras _dé_ moi. + +--Belle garantie, ma foi!... elle ne sait seulement pas que j'existe. +Autant vaudrait, puisque tu es si timide, te faire accompagner par mon +jeune ami, ici présent. + +--Hé! hé! ça _né sérait pas si mal imaginé. La jeunesse aime la +jeunesse et elle est jeune, ma marquise... presque aussi jeune que sa +protégée... et si elle a tenu _cé_ qu'elle promettait, elle doit être +très jolie. + +--Dis donc, Paul, demanda Bardin en clignant de l'oeil, tu ne serais +peut-être pas fâché de la voir? Elle te présenterait à l'héritière. + +--Je ne crois pas, murmura Cormier. + +--Hé! au fait! s'écria Lestrigou, il lui faudra bientôt un mari à ma +petite paysanne, et si monsieur lui plaisait... + +--Je ne songe pas à me mettre en ménage, interrompit l'ami de Jean de +Mirande, sans se préoccuper des regards courroucés que lui lançait le +père Bardin. + +Le bonhomme revenait à son idée fixe qui était de le conjoindre avec la +fille aux six millions, et il enrageait de voir que Paul faisait de son +mieux pour contrecarrer ce beau projet. + +Lestrigou, du reste, semblait médiocrement disposé à l'appuyer, car il +reprit: + +--A _té_ parler franchement, mon vieux Bardin, _jé né_ serais pas très +surpris que la petite eût déjà fait un choix. Elle a dû rencontrer des +beaux messieurs chez la marquise... et elle peut bien avoir un +sentiment... + +--Oh! elle ne manquera pas de prétendants, dès qu'on saura qu'elle +hérite, grommela le père Bardin. J'avais rêvé de la faire épouser au +fils de ma vieille amie, mais il me paraît manquer d'enthousiasme... et +toi aussi. N'en parlons plus. Goûte-moi ce Corton, ça vaudra mieux que +de causer des chimères que je m'étais fourrées dans la tête. + +Lestrigou ne tenait pas du tout à s'étendre sur ce sujet. Il se +recueillit pour déguster le nectar que Bardin venait de lui verser et il +déclara solennellement qu'il n'avait jamais rien bu qui en approchât. + +Ce grand crû bourguignon le remit en belle humeur et lui délia si bien +la langue qu'il ne tarit plus en histoires du bon vieux temps. C'est +tout au plus s'il laissait à Bardin le temps de lui donner la réplique. +Leurs souvenirs de jeunesse défilèrent les uns après les autres, évoqués +par le bonhomme qui se grisait en parlant. + +Il n'aurait pas fallu le prier beaucoup pour le déterminer à s'en aller +finir sa soirée à la Closerie des Lilas. + +Ce que voyant, Paul Cormier, qui n'avait aucune envie de l'y conduire, +fit signe au père Bardin qu'il en avait assez et s'esquiva sans que +Lestrigou y prît garde. + +Il tardait à Paul d'être seul pour remettre un peu d'ordre dans ses +idées fortement troublées par la nouvelle qu'il venait d'apprendre. + +Madame de Ganges et mademoiselle de Marsillargues, protectrice de +l'héritière, n'étaient qu'une seule et même personne. + +Paul n'en revenait pas et il s'en alla par les rues du Marais en +s'efforçant de rattacher les uns aux autres des faits dont il se +souvenait et qui semblaient au premier abord, n'avoir aucun lien entre +eux. + +Il n'y réussissait guère, et de tout ce qu'il avait vu et entendu depuis +qu'il connaissait la marquise, il ne se dégageait rien de clair. + +La lumière ne se faisait pas sur le passé de la veuve, ni même sur le +présent. + +Comment avait-elle vécu depuis qu'elle avait épousé M. de Ganges? Où se +cachait cette protégée qui, s'il fallait en croire Lestrigou, ne l'avait +pas quittée depuis quatre ans. + +Un fait revint tout à coup à la mémoire de Paul. Il se rappela que, dans +le jardin de l'hôtel de madame de Ganges, il s'était croisé avec une +jeune femme merveilleusement belle. + +«Une de mes amies», avait dit la marquise; et cette amie avait bien +l'air d'être là chez elle. + +Etait-ce l'orpheline aux six millions? Tout semblait l'indiquer. + +Et, si c'était elle, Lestrigou n'aurait pas de peine à la trouver. +Madame de Ganges pourrait la lui montrer séance tenante, si elle +consentait à le recevoir. + +Paul comptait voir le lendemain la marquise; et Mirande, en le quittant, +avait annoncé l'intention de se présenter, lui aussi, le lendemain, à +l'hôtel de l'avenue Montaigne. + +--Il faut absolument que je m'entende avec lui, ce soir, se dit Cormier. +Après son dîner, il a dû rentrer. Je suis à peu près certain de le +trouver... et s'il était sorti, je chargerais son portier de le prévenir +que je reviendrai demain matin à la première heure, comme nous en étions +convenus. + +Le boulevard Saint-Germain n'est pas aussi loin qu'on pourrait le croire +de la rue des Arquebusiers, et en coupant au plus court, Cormier, qui +marchait vite, ne mit pas beaucoup de temps pour y arriver. + +Les passants y sont rares, passé une certaine heure, et les boutiques +éclairées n'y abondent pas. + +En traversant la chaussée déserte, Cormier aperçut, devant la maison où +demeurait son ami, un homme qui se promenait lentement, allant et +revenant sur ses pas, sans jamais s'éloigner de la porte. + +En d'autres temps, Paul Cormier n'aurait fait aucune attention à cet +homme qui pouvait bien être un simple flâneur; mais depuis qu'il avait +eu affaire à la justice, il était sur ses gardes et il se défiait de +tout. + +Ce gredin qui s'était mis à ses trousses après le duel et qui l'avait +dénoncé au juge d'instruction continuait peut-être à l'espionner. + +Paul ralentit le pas, obliqua un peu à droite afin de ne pas aborder le +trottoir devant la porte de la maison de Mirande, et observa, chemin +faisant, l'individu qui lui paraissait suspect. + +Il n'eut qu'à l'examiner de loin avec beaucoup d'attention pour se +convaincre qu'il ne ressemblait pas du tout à l'affreux Brunachon. + +Celui-ci était beaucoup plus grand et accoutré d'une tout autre façon: +longue redingote boutonnée, chapeau haute forme à larges bords, enfoncé +jusqu'aux yeux. + +Il avait l'air d'un sergent de ville en bourgeois. + +Dès qu'il aperçut Cormier, il démasqua la porte devant laquelle il avait +l'air de monter la garde, et sans se presser, il s'éloigna. + +Cormier ne s'amusa point à le suivre. Il n'y aurait rien gagné, même en +supposant que ce personnage fût là en surveillance, et il n'avait aucune +envie de se faire une affaire en allant regarder sous le nez un monsieur +qui ne songeait pas à mal. + +Que lui importait qu'on le vît entrer chez Mirande? On savait bien qu'il +était son ami et même son complice, si on qualifiait de complicité le +fait de lui avoir servi de témoin dans son duel. + +Et il avait hâte de raconter à Mirande ce qu'il venait d'apprendre chez +Bardin; de le consulter même, quoique ce batailleur ne fût pas +précisément ce qu'on peut appeler un homme de bon conseil. + +Paul n'avait qu'une peur: c'était de ne pas le trouver chez lui. + +Le portier le rassura. Mirande venait de rentrer. + +Ce fut lui qui vint ouvrir lorsque Paul sonna et, en le voyant, il +s'exclama joyeusement: + +--Tu arrives bien, s'écria-t-il; j'allais passer ma soirée à avaler ma +langue. Tu vas me tenir compagnie. Nous allons causer en fumant des +pipes et en buvant des grogs. + +--C'est que... j'en ai long à te raconter, murmura Paul. + +--Et moi, donc!... Nous allons nous établir dans mon salon. Tu verras +pourquoi. + +Mirande occupait un joli appartement de garçon, pas très grand, mais +très complet, qu'il s'était plu à meubler suivant ses goûts. + +Peu d'objets d'art, mais des collections de pipes de tous les pays et +des ustensiles de salle d'armes, accrochés à tous les murs: masques, +fleurets, épées de combat et le reste. + +Sur la table, des boîtes de cigares, des pots à tabac, des verres et une +bouteille d'eau-de-vie encore aux trois quarts pleine. + +--A toi la parole, dit Mirande. Après, ce sera à mon tour. Sieds-toi, +verse-toi à boire, allume ce que tu voudras et vas-y de ta narration. Tu +viens de dîner au Marais? + +--Je viens du Marais, mais je n'ai pas dîné et je ne dînerai pas ce +soir. Les nouvelles que j'ai apprises m'ont coupé l'appétit. + +--Qu'est-ce qu'il y a encore? Est-ce qu'on va nous arrêter?... Ce juge +m'a pourtant dit... + +--Il ne s'agit pas de ça. J'ai vu le père Bardin et j'ai trouvé chez lui +un monsieur qui arrive de Montpellier. + +--C'est ça tes fameuses nouvelles! + +--Il arrive tout exprès pour voir madame de Ganges. + +--La marquise en question?... Celle qui m'accuse d'avoir troublé son +existence? + +--Oui... laisse-moi achever. Ta n'as pas oublié que je t'ai demandé, de +la part du père Bardin, des renseignements sur une famille de ton pays, +la famille de Marsillargues. + +--Je t'ai répondu que j'avais entendu parler de ces gens-là, mais que je +ne les connaissais pas. + +--Eh bien! madame de Ganges est une demoiselle de Marsillargues, la +dernière de sa race. + +--Grand bien lui fasse! dit Mirande, en haussant les épaules. + +--Alors, ça ne t'intéresse pas de savoir qu'elle est, comme toi, du +Languedoc et que tu as pu la rencontrer autrefois? + +--Ma foi! non. + +--Tu m'as tenu, tantôt, un autre langage. Tu m'as dit que tu voulais +absolument savoir comment tu as, s'il faut l'en croire, troublé sa vie. + +--Je le veux encore, et je suis plus décidé que jamais à aller la voir +demain pour le lui demander. + +--Tu rencontreras peut-être chez elle l'ami du père Bardin..., l'homme +qui est venu de Montpellier, tout exprès pour s'aboucher avec elle... M. +Lestrigou, un ancien bâtonnier de l'ordre. + +--Trop avocats à la clé, décidément, ricana Mirande. Eh bien! je verrai +ce qu'il a dans le ventre, ce bâtonnier. + +Paul eut sur les lèvres le mot qui aurait pu mettre sur la voie son ami +Jean. Il ne lui avait jamais parlé de la protégée de madame de Ganges, +de cette orpheline qu'elle avait prise avec elle, depuis quatre ans et +qui ne savait pas encore qu'elle héritait de six millions. C'était le +cas de mettre Mirande au courant de la situation. Et Paul n'en fit rien; +non qu'il voulût garder pour lui cette héritière; mais il se dit que ce +secret ne lui appartenait pas, et que Lestrigou aurait le droit de +trouver mauvais qu'il le confiât à quelqu'un, même à un camarade. + +Il se tut donc et Mirande reprit gaiement: + +--Mon cher, tu me remets en mémoire la fable de la Fontaine: «la +montagne qui accouche d'une souris...» Les révélations que tu m'avais +annoncées si pompeusement me paraissent manquer d'intérêt... + +--Pour toi, peut-être, interrompit Paul Cormier; et encore... si tu +voulais bien prendre la peine de réfléchir, tu reconnaîtrais qu'elles +devraient t'intéresser aussi... ne fût-ce qu'indirectement. + +--Pardon! cher ami, je ne suis pas amoureux de la marquise, moi. Si je +tiens à l'interroger demain, c'est pure curiosité de ma part. Il me +suffit qu'on ne me tracasse plus à propos de ce duel et si j'ai bien +compris ce que tu m'as laissé entendre, le fils de ton vieil avocat n'a +pas l'intention de revenir sur sa décision. Demain, je verserai la +caution dont il a fixé le chiffre, et s'il ne finit pas par rendre une +ordonnance de non-lieu, j'en serai quitte pour passer aux assisses où je +serai acquitté. Ça me va d'autant mieux que j'ai de quoi m'occuper +d'ici-là. + +--Une nouvelle maîtresse? + +--Ah! non, exemple. J'en ai assez de passer mon temps à m'amouracher de +femmes dont je me dégoûte au bout d'un mois. Je cherche mieux... + +--Quoi donc, mon Dieu?... Est-ce que tu rêves de te faire nommer député +dans ton pays? + +--Je n'en suis pas encore là. Ce sera bon quand j'aurai cinquante ans. +Maintenant, je voudrais tout bonnement vivre à ma guise. + +--Il me semble que tu ne t'en prives pas. Tu t'amuses vingt-quatre +heures par jour. + +--Tu te figures ça! Eh bien! je m'embête à mort, et je n'aspire qu'à +changer d'existence. + +--Voilà du nouveau, par exemple!... Depuis quand? + +--J'y aspirais depuis longtemps, sans m'en apercevoir. + +--Vraiment?... Je ne m'en doutais guère. + +--Il n'a fallu qu'une occasion pour m'éclairer... + +--Sur tes sentiments? + +--Tu l'as dit. Il me manquait quelque chose et je ne savais pas quoi. Je +le sais maintenant. Il me manquait un intérêt dans ma vie. + +--Tu tournes toujours dans le même cercle. Explique-toi un peu plus +clairement. Quelle espèce d'intérêt? + +--J'éprouvais, sans m'en douter, le besoin de m'attacher... + +--A qui? Tu viens de me dire que les femmes t'écoeuraient.. + +--Et je te le répète. Je me suis découvert une autre bosse... + +Et comme Paul le regardait d'un air ébahi: + +--La bosse de la paternité, reprit Mirande. + +--Elle est forte, celle-là! Du diable si j'aurais deviné que tu +ambitionnes de t'élever à la dignité de père de famille. + +--Non... pas précisément... mais... + +--Alors, marie-toi... avec les avantages que tu possèdes, si tu t'y +décides, ce sera tôt fait. + +--Peut-être, mais je ne m'y déciderai pas. + +--As-tu un bâtard à reconnaître? + +--Non... heureusement. + +--Alors, je ne vois pas comment tu t'y prendras pour te procurer la joie +que tu rêves... à moins que tu ne t'adresses à l'hospice des +Enfants-trouvés. Là, tu n'auras que l'embarras du choix. + +--Ce ne serait pas si bête, mais je n'ai pas besoin d'y aller. J'ai mon +affaire. Viens un peu avec moi, que je te montre ça. + +Paul, ahuri, se leva et suivit son ami qui se dirigeait vers la chambre +à coucher, séparée du salon où ils causaient par une portière en +tapisserie. + +Mirande s'approcha en marchant sur la pointe du pied, souleva doucement +le rideau et dit tout bas: + +--Regarde-le dormir. + +La chambre était éclairée par une lampe dont un abat-jour adoucissait la +lumière. + +Allongé sur un canapé, la tête appuyée sur un coussin et les jambes +enveloppées dans un burnous, un enfant dormait à poings fermés. + +Cormier avait complètement oublié ce qui s'était passé sur la terrasse +et à la grille du Luxembourg, mais il reconnut tout de suite le +singulier garçonnet que Mirande y avait trouvé. + +--Quoi! s'écria-t-il, c'est à propos de ce petit malheureux que tu me +tiens de si beaux discours! + +--Pas si haut! murmura Mirande en mettant un doigt sur ses lèvres. Tu +vas le réveiller... et il a besoin de repos... Laissons-le dormir et +revenons à nos grogs... et à ce que je te disais. + +--Décidément, dit Paul, quand ils eurent repris leurs places à table, tu +es encore plus fou que je ne pensais. Comment! tu as emmené cet enfant! + +--Parfaitement, mon cher, et je ne regrette pas du tout de l'avoir +emmené, répondit Mirande, sans s'émouvoir. + +--Et où l'as-tu conduit, bon Dieu! + +--Dîner chez Foyot, avec Véra et Maria, que j'ai rencontrées, en chemin, +rue de Vaugirard. + +--Jolie société pour un morveux de son âge! + +--Si tu avais entendu comme il les a traitées! Il les a appelées: +vilaines. Je me tenais les côtes. + +--Tu n'as pas honte de l'avoir fait servir à l'amusement de ces +balocheuses?... Et tu te figures que tu as la bosse de la paternité! + +--Je l'ai... et je m'en vante? + +--Je parierais qu'elles l'ont grisé, le petit malheureux. + +--Pas du tout, je m'y serais opposé; et, du reste, il ne se serait pas +laissé faire. Il a une volonté, je t'en réponds. + +--Parbleu! je l'ai bien vu, tantôt, quand il se chamaillait avec +l'adjudant. Il a dû recevoir une drôle d'éducation. + +--Pas si mauvaise. Quand il parle, il s'exprime comme un enfant de bonne +famille. Seulement, il a mauvais caractère. Il s'est fâché dix fois +depuis que nous l'avons rencontré... Pas contre moi, par exemple... il +ne me fait que des risettes... On dirait qu'il m'a toujours connu. + +--Les affinités électives, parbleu!... Il a deviné que tu as toi-même un +affreux caractère... Vous êtes faits l'un pour l'autre. + +--Je le crois, dit sérieusement Mirande. + +--Bon! Mais il n'a donc pas de mère qu'il se jette comme ça à la tête du +premier venu? + +--Pas de mère? Il en a deux, à ce qu'il dit. + +--Et combien de pères? demanda ironiquement Cormier. + +--Pas même un, je crois. + +--Très bien. Voilà ton affaire. Tu lui en serviras... si les deux mères +veulent bien y consentir. Tu aurais bien dû commencer par le leur +demander. + +--C'est ce que j'aurais fait, si j'avais su où les trouver... +c'est-à-dire où trouver la vraie; car je suppose que la mère numéro deux +est une tante ou une soeur aînée... Mais il n'a pas su me donner +l'adresse; il sait bien où c'est, et il reconnaîtra la maison... mais il +paraît qu'elle est très loin d'ici, cette maison... et le soir, il +n'aurait pas pu trouver son chemin. + +--Bon! je reviens à l'idée que j'ai eue tantôt. Ses excellents parents +ont voulu se débarrasser de lui; et puisque tu as été assez sot pour le +recueillir, ils vont te le laisser sur les bras. + +--Eh bien! il me restera. C'est ce que je demande. + +--Ah ça! d'où t'est venue cette subite démangeaison de paternité? + +--Que veux-tu que je réponde? Je n'en sais rien. Ça m'a pris tout d'un +coup et ça me tient ferme. + +--La voix du sang, peut-être! ricana Paul Cormier. + +--Ça expliquerait tout et j'y ai bien pensé, répondit très sérieusement +Mirande; mais j'ai eu beau interroger ma mémoire, je n'y ai rien trouvé +qui puisse me permettre de supposer que j'aie jamais été père. + +--On peut l'être et ne pas s'en douter... Jean de Mirande ou le père +sans le savoir... drame en beaucoup d'actes. + +--Blague tant que tu voudras. Je suis enchanté de ce qui m'arrive. Je ne +m'ennuierai plus. + +--Tu vas te faire le précepteur de ce petit... et sa bonne par-dessus le +marché, car il est encore à l'âge où on a besoin d'être mouché. Ce sera, +en effet, très gai. + +--Ne t'inquiète pas. Je lui donnerai tous les maîtres qu'il faudra... +mais je lui apprendrai moi-même l'équitation... l'escrime... + +--Et la boxe, pendant que tu y seras. Pour peu qu'il profite de tes +leçons, ce sera un gentleman accompli. Mais... me feras-tu le plaisir de +me dire si tu te proposes de le garder sans essayer de retrouver la +mère? + +--Oh! non, dit sans conviction Mirande. Le petit m'a dit qu'elle vient +tous les jours au Luxembourg... sur la terrasse où il était resté quand +nous l'avons rencontré tantôt. Je l'y mènerai demain, et si elle y est, +il faudra bien que je me résigne à le lui remettre. + +--Je serais bien curieux de la voir. + +--Rien ne t'empêche de te trouver là. Je compte y passer l'après-midi. + +--Je ne sais pas si je pourrais venir. Je tiens absolument à voir demain +madame de Ganges. + +--Moi aussi, parbleu! je tiens à la voir. Mais il y a temps pour tout... +Et maintenant que j'ai charge d'âmes... + +--Tu es superbe dans ce rôle-là!... Heureusement ton sacerdoce va +prendre fin, si tu remets la main sur l'une des deux mères de cet +énigmatique garçon... oui, énigmatique, car tu auras beau dire, un +enfant ne se perd pas comme ça... il y a certainement quelque chose +là-dessous. + +--C'est possible, mais je m'en moque. + +--Sais-tu bien aussi que tu prends mal ton temps pour t'embarquer dans +une nouvelle affaire, quand nous en avons déjà une terrible sur le dos. +L'instruction n'est pas close et le gredin qui m'a dénoncé n'a pas dit +son dernier mot. Tout à l'heure, je viens de voir un homme qui se +promenait sur le trottoir devant la porte et qui avait l'air de +surveiller ta maison. + +--Te voilà comme Véra qui voit des espions partout. Pendant que nous +dînions chez Foyot, elle m'a montré un individu planté au coin de la rue +de Vaugirard et elle a prétendu que c'était un mouchard. + +--Véra s'est peut-être trompée, mais, moi, je suis sûr d'avoir bien vu. +Et je parierais que l'homme y est encore. + +Mirande alla ouvrir la fenêtre tout doucement, se pencha en dehors pour +regarder dans la rue et revint dire à Paul: + +--C'est vrai. Il se promène sur le trottoir... mais rien ne prouve qu'il +nous guette. Et puis, que nous importe? Maintenant que j'ai tout dit au +juge d'instruction, nous n'avons pas besoin de cacher ce que nous +faisons. + +--Ce n'est pas la police que je redoute. + +--Qui donc, alors? + +--Je ne sais pas... mais je crains tout. + +--Et moi, je ne crains rien... Nous ne serons jamais d'accord. Parlons +d'autre chose. A quelle heure verras-tu demain cette marquise? + +--A l'heure où il lui conviendra de me recevoir; je me présenterai chez +elle dans la matinée. Très probablement, elle ne me recevra pas, mais je +lui ferai savoir que je reviendrai dans l'après-midi et j'espère que +cette fois je serai admis. Pourquoi me demandes-tu cela? + +--Parce que, toutes réflexions faites, je ne la verrai que plus tard. +J'avais pensé à t'accompagner avenue Montaigne, mais je préfère rester +libre de disposer de ma journée. Il peut arriver tant de choses... + +--Comme tu voudras. Je crois, du reste, que nous ferons mieux d'y aller +séparément, dit Paul, qui ne tenait pas du tout à emmener son ami chez +madame de Ganges. + +--Demain, reprit Mirande, je ne m'occuperai que de mon moutard. Le +matin, je causerai longuement avec lui et je tâcherai d'en tirer des +renseignements sur ses mamans, comme il les appelle. Il ne demande qu'à +parler et il ne parle pas comme un enfant... il parle clairement, +posément, comme un petit homme. Ce soir, il s'est endormi à table, parce +qu'il était fatigué; mais demain, il sera éveillé comme une potée de +souris. Je le ferai bien déjeuner et après déjeuner, grande promenade au +Luxembourg. Je m'y établirai avec lui et pendant qu'il s'amusera, je +fumerai d'innombrables cigares. J'y resterai jusqu'à la nuit, s'il le +faut. Et si je ne le vois pas se jeter dans les bras d'une femme, j'en +conclurai qu'on l'a perdu exprès et qu'il n'a plus au monde que moi. + +--Jolie perspective! dit Paul en faisant la grimace. Tu ferais beaucoup +mieux de le conduire chez le commissaire de police de ton quartier... Ce +commissaire recevrait ta déclaration; il donnerait des ordres pour qu'on +cherchât les parents du petit... et il te marquerait un bon point comme +ayant bien agi... tandis que si tu te tiens coi, on saura tout de même +que tu as chez toi un enfant qui ne t'appartient pas et... + +--Chut! fit Mirande, en prêtant l'oreille et en baissant la voix. +Écoute!... il me semble qu'il appelle. + +--Non, murmura Cormier, il rêve tout haut. + +Mirande quitta encore une fois sa place et se rapprocha sans bruit de la +tapisserie qui séparait le salon de la chambre à coucher. + +Il était curieux d'entendre ce que le petit disait en dormant. + +Paul fit comme lui, quoique le dormeur l'intéressât beaucoup moins. + +Ils n'entendirent que des mots sans suite, parmi lesquels revenait +souvent un nom: Maman Jacqueline. + +--Bon! murmura Mirande, il rêve de sa mère. + +--Sa mère! dit tout bas Paul, quoi! sa mère s'appelle Jacqueline! + +--Une de ses mères, puisqu'il en a deux; mais il parle plus souvent de +celle-là que de l'autre. C'est sa préférée. + +Ce nom, pour Mirande, était un nom comme un autre. + +Pour Cormier, ce fut une révélation. + +Il n'avait jamais oublié que, dans le fiacre où il était monté avec +elle, le jour où il l'avait vue pour la première fois, madame de Ganges, +au moment où il allait la quitter, il lui avait dit: «Quand vous +penserez à moi, pensez à Jacqueline.» + +On les compte, les femmes qui s'appellent Jacqueline, et il était +étrange qu'il s'en trouvât deux à porter le même nom parmi les habituées +de la terrasse du Luxembourg. + +L'enfant avait dit que sa maman y venait tous les jours. + +Fallait-il en conclure qu'il était le fils de la marquise et que c'était +elle qui l'avait oublié sous les marronniers où les deux amis l'avaient +trouvé? + +Paul était tenté de le croire. + +Et si madame de Ganges était la mère de l'enfant, M. de Ganges n'était +pas son père, car ce malheureux gentilhomme, en se confessant à Cormier +avant le duel où il avait succombé, n'aurait pas manqué de lui parler de +son fils, s'il en avait eu un. + +Ce fils, d'ailleurs, s'il eût été légitime, eût été élevé ostensiblement +dans l'hôtel de l'avenue Montaigne, et la marquise ne l'y aurait pas +laissé, lorsqu'il lui arrivait d'aller passer l'après-midi dans un +jardin public. + +Il était donc bâtard on adultérin, suivant qu'il était né avant le +mariage de mademoiselle de Marsillargues, ou bien pendant une des +longues absences du mari, et madame de Ganges le faisait élever en +cachette. + +Mais elle ne se privait pas de le voir souvent. + +Ainsi s'expliquait la naïve erreur de l'enfant qui croyait avoir deux +mères. + +L'autre, c'était une femme chargée de le garder. + +Maman Jacqueline était la vraie. + +Et cette marquise que tout le monde croyait irréprochable avait une +grosse tare dans sa vie. + +Paul tombait du haut de ses illusions et sa figure s'allongeait à vue +d'oeil. + +--Qu'est-ce que tu as? lui demanda Mirande. Est-ce que tu connais une +Jacqueline? + +--Moi! pas du tout, répondit vivement Cormier, qui n'avait garde +d'exposer ses perplexités à son turbulent camarade. + +Et presque aussitôt, il reprit: + +--Comment s'appelle l'autre? + +--La mère numéro deux?... Je n'en sais rien. Le petit ne m'en a rien +dit, et je n'ai pas pensé à le lui demander. Il me le dira demain. Ça +t'intéresse donc? + +--Oh! c'est pure curiosité de ma part. + +--Ta curiosité sera satisfaite. Je ne suis pas comme toi, qui m'as caché +tant que tu as pu ton histoire avec ta marquise. Je ne ferai pas le +mystérieux à propos de cet enfant, et de quelque façon que tourne +l'aventure, j'agirai au grand jour. + +--Tu auras bien raison. + +--Je prévois, du reste, que le dénouement ne se fera pas attendre. +Demain soir, après ma promenade au Luxembourg, je serai fixé. + +--Moi aussi, se dit Cormier qui se promettait de raconter toute +l'histoire à la marquise et de lui demander hardiment ce qu'elle en +pensait. + +Après ce court échange de questions et de réponses, la conversation +cessa, et chacun des deux amis s'absorba dans des réflexions qui +n'avaient pas le même objet. + +Mirande se remit à caresser sa chimère de paternité et Paul à rappeler +ses souvenirs, à seule fin de se faire une idée nette du cas de madame +de Ganges. + +Après tout, il l'accusait sans preuves, sur de simples apparences +fondées sur une coïncidence de nom. + +Le jour où il l'avait rencontrée au Luxembourg, l'enfant n'était pas +avec elle. Peut-être jouait-il plus loin sur la terrasse, sous la +surveillance de sa bonne ou de sa nourrice. Mais, si elle eût été avec +sa mère, elle ne serait pas partie sans l'embrasser. + +Restait le nom, ce nom de Jacqueline qu'il donnait à sa maman et qui +était resté gravé dans la mémoire de Paul, depuis le voyage en fiacre de +la rue de Vaugirard au rond-point des Champs-Elysées. + +Il se souvint tout à coup que madame de Ganges en avait un autre. La +baronne Dozulé, en lui parlant, et en parlant d'elle, l'avait appelée: +ma chère Marcelle, devant quinze personnes assemblées dans le _hall_ à +ciel ouvert où elle recevait ses invités. + +Donc, ce joli prénom était bien celui de la marquise. + +Pourquoi en avait-elle pris un autre? Probablement, parce qu'elle ne +voulait pas dire le véritable à un homme que peut-être elle ne reverrait +jamais et que, à ce moment-là, elle connaissait à peine. + +Et, sans doute, elle avait dit le premier qui lui était venu à l'esprit, +Jacqueline, comme elle aurait dit Jeanne ou Andrée. + +Ce raisonnement, fondé sur un fait, rasséréna Cormier; et de peur de +s'assombrir de nouveau en écoutant discourir Jean de Mirande, il prit le +parti de s'en aller. + +Ils avaient assez parlé de l'enfant. Le sujet était épuisé et ils +n'avaient plus rien à se dire. + +Mirande ne demandait qu'à se remettre à veiller sur le sommeil du +mystérieux gamin qu'il hébergeait. + +Cormier ne songeait qu'à rentrer chez lui pour rêver solitairement à la +marquise. + +Ils se séparèrent donc d'un commun accord, en se disant: «Au revoir!» et +«À demain!» mais sans prendre de rendez-vous précis. + +Ils pressentaient l'un et l'autre que des incidents imprévus +dérangeraient leurs projets, et il leur suffisait de savoir que, si rien +ne les en empêchait, ils pourraient se retrouver au Luxembourg. + +Le petit dormeur ne donna plus signe d'existence avant le départ de +Paul, qui se garda bien de le réveiller. + +Le temps avait marché et il était assez tard lorsque Cormier descendit. +Cependant, le portier n'était pas couché et il tira le cordon sans +attendre que l'ami de son locataire frappât au carreau de la loge. + +La porte de la rue s'ouvrit sans bruit, et au moment où Cormier posa le +pied sur le large trottoir du boulevard Saint-Germain, il faillit +heurter un monsieur qui passait et qui se retourna pour l'éviter. + +Il y avait justement là un bec de gaz dont la clarté tomba en plein sur +le visage de ce promeneur que Paul avait déjà remarqué en arrivant, et +que, cette fois, il reconnut. + +L'homme le reconnut aussi et fit un bond de côté, en tournant le dos et +en s'éloignant à grands pas. + +C'était le personnage qui avait eu maille à partir, au Luxembourg, avec +Mirande, et le lendemain, avenue Montaigne, avec Paul quand il s'était +présenté pour voir la marquise. + +C'était le garde-du-corps de madame de Ganges, ancien ami de son père, +disait-elle, et ancien militaire. + +Il s'appelait M. Coussergues, et certes, il n'était pas de la police, +quoiqu'il fût évidemment là en surveillance comme un simple agent. + +Il y avait sans nul doute été envoyé par la marquise, et ce n'était pas +à Paul Cormier qu'il en avait, car il n'abandonna pas sa faction pour le +suivre, et Paul ne s'avisa pas de l'interpeller, car il devina sans +peine ce qu'il faisait là. + +Il gardait l'enfant. + +Il avait dû le suivre de loin, depuis que Mirande l'avait emmené du +Luxembourg; il avait pour mission de rester devant la maison où l'enfant +allait passer la nuit; d'y rester jusqu'à ce qu'il en sortît et de ne +pas le perdre de vue jusqu'à ce qu'il rencontrât sa mère. + +La lumière se faisait enfin. + +La mère, c'était bien madame de Ganges. Elle avait laissé l'enfant au +Luxembourg pour que Mirande l'y trouvât, et elle avait fait la leçon au +petit pour qu'il se laissât conduire par Mirande qu'elle avait dû lui +désigner de loin, sans se montrer elle-même. + +Tout cela était le résultat d'un plan combiné d'avance, et la journée du +lendemain dénouerait la situation, car Mirande, renseigné par +l'intelligent gamin, ne manquerait pas de le ramener à l'endroit où il +l'avait trouvé. + +Mais pourquoi Mirande? Elle le connaissait donc d'ancienne date? Oui, +puisqu'elle l'avait dit à Paul Cormier, qui l'accompagnait en voiture. +Alors, comment Mirande, en l'abordant sur la terrasse, ne l'avait-il pas +reconnue? + +C'était incompréhensible, et Paul, tout en regagnant son domicile de la +rue Gay-Lussac, se creusait inutilement la tête pour tâcher de trouver +la clé de ce mystère. + +Et cette pensée lui revenait sans cesse: le père, c'est Mirande. Voilà +pourquoi madame de Ganges m'a tant interrogé sur lui. Il est père sans +le savoir. Tout est possible. Une aventure de voyage, la nuit, avec une +femme dont il n'a pas vu le visage. Elle n'a peut-être pas su qui il +était; ce n'est que beaucoup plus tard qu'elle l'a appris, et depuis +qu'elle le sait, elle cherche à le revoir. Elle n'ose pas s'adresser à +lui directement et elle emploie des moyens détournés pour l'attirer à +elle. + +C'est de moi qu'elle s'est servie. Le jour où elle nous a vus ensemble, +elle s'est dit qu'elle n'aurait pas de peine à me séduire et que je +serais entre ses mains un instrument docile. J'ai été sa dupe et j'ai +joué un rôle ridicule. Il faut qu'elle soit folle de lui, puisqu'elle +n'a pas renoncé à le ramener, lorsqu'elle a su qu'il avait tué son mari. +Cette femme est un monstre. + +Ainsi déraisonnait Paul Cormier, oubliant des faits qu'il connaissait +bien et qui prouvaient que ses suppositions n'avaient pas le sens +commun. + +La passion l'aveuglait à ce point qu'il aurait nié l'évidence plutôt que +de convenir qu'il se trompait. + +Il en était à former des projets de vengeance contre une femme qu'il +aimait. Il souhaitait que Brunachon la dénonçât comme ayant fait +assassiner son mari. L'accusation ne tiendrait pas debout, mais la +marquise n'en serait pas moins perdue de réputation dans le monde où +elle vivait. + +Il n'en voulait pas à Mirande; mais, elle, il la haïssait autant qu'il +l'avait adorée; ou du moins, il croyait la haïr, car il n'y voyait pas +encore très clair dans les sentiments qui l'agitaient. + +Et il se jurait d'en finir avec elle. + +Mais avant de la chasser de son coeur qu'elle occupait tout entier, il +voulait se donner la satisfaction de lui dire ce qu'il pensait de son +indigne conduite. + +Il l'avait condamnée sans l'entendre; il résolut de l'exécuter, dès le +lendemain, et il rentra chez lui, sans se demander si la nuit ne lui +porterait pas conseil. + + + + +VI + + +Elle parut longue à Paul Cormier, cette nuit qu'il passa tout entière à +s'agiter dans son lit sans pouvoir trouver le sommeil qui le fuyait, et +dont il aurait eu grand besoin pour remettre un peu d'ordre dans ses +idées. + +Le jour était levé depuis longtemps, lorsqu'il put fermer l'oeil, et il +fut réveillé par sa femme de ménage qui vint lui dire que deux messieurs +demandaient à le voir. + +Elle ne les connaissait pas et ils n'avaient pas voulu dire leurs noms. + +En d'autres circonstances, Paul aurait absolument refusé de les +recevoir; mais il était dans le cas de ne pas renvoyer les gens, sans +savoir ce qu'ils lui voulaient. + +Il leur fit dire d'attendre qu'il fût levé et il sauta en bas du lit +pour s'habiller rapidement. + +Son logement n'était pas si grand que les visiteurs qui se présentaient +fussent hors de portée d'entendre ce qui se passait dans la chambre où +il couchait. + +La femme de ménage avait d'ailleurs négligé de fermer les portes de +communication. + +Si bien qu'une voix s'éleva, voix que Paul reconnut et qui disait: + +--Ne fais pas tant de façons. C'est moi, Bardin, et je suis avec un ami +qui te dispense de toute cérémonie. Tu peux nous recevoir en chemise, si +tu veux. + +--Entrez alors, cria Paul, tout en se demandant qui Bardin lui amenait. + +Dans la situation où il était, tout l'inquiétait. + +Il se rassura en voyant Lestrigou, mais il ne devina pas ce que venaient +faire chez lui, si matin, les deux vieux avocats qu'il avait quittés la +veille au soir. + +--Encore au lit, _june_ homme? lui dit le ci-devant bâtonnier. + +--Quelle heure est-il donc? demanda Paul en passant un pantalon. + +--Midi passé et très passé, mon garçon, répondit Bardin. + +À quoi donc as-tu employé ta nuit, que tu te réveilles si tard?... +Est-ce que tu as encore fait des bêtises? + +--Oh! non..., à minuit, j'étais au lit..., seulement j'ai eu beaucoup de +peine à m'endormir. + +--Parce tu as l'habitude de te coucher à des heures indues. Lestrigou et +moi, ce matin, nous étions debout dès l'aurore... et pourtant Lestrigou +avait passé l'autre nuit en chemin de fer. + +Tu ne te doutes pas d'où nous venons? + +--Pas du tout. + +--Nous venons de l'avenue Montaigne. Lestrigou avait hâte de voir cette +marquise de Ganges pour lui demander l'adresse de l'héritière. J'ai eu +beau lui dire qu'il ne fait pas jour chez les marquises avant quatre +heures du soir, il a voulu absolument se présenter chez elle, le matin. + +--Et elle vous a reçus? + +--Ah! bien, oui!... nous nous sommes heurtés à un grand laquais galonné +sur toutes les coutures, qui a commencé par nous répondre que sa +maîtresse n'était pas visible. Nous avons insisté. Lestrigou a donné sa +carte sur laquelle il avait écrit quelques mots pour indiquer le but de +sa visite. Le laquais a refusé de s'en charger. Et comme je me fâchais, +il a fini par me dire que madame la marquise était en voyage. + +--C'est peut-être vrai, murmura Paul. + +Madame de Ganges, la dernière fois qu'il l'avait vue, lui avait annoncé +qu'elle était à peu près décidée à quitter Paris. + +--Je n'en ai pas cru un mot, reprit Bardin. Lestrigou non plus. Quelles +raisons a cette dame pour se cacher? Nous n'en savons rien, mais +certainement elle se cache. Nous pouvons nous passer d'elle, mais il +nous faut l'héritière; et je viens de décider Lestrigou à s'adresser à +la préfecture de police qui saura bien la retrouver. + +--Vous ne ferez pas cela! s'écria Paul. + +--Et pourquoi pas? + +--Parce que vous compromettriez une femme qui n'a peut-être rien à se +reprocher. + +--Qu'en sais-tu? Est-ce que tu la connais? + +--Non... mais elle est très honorablement connue à Paris, et si vous +faisiez intervenir la police dans une affaire où son nom serait mêlé, +vous lui feriez le plus grand tort. + +--J'en serais bien fâché, dit Lestrigou. Je suis un vieil ami de la +famille, et quand elle était jeune fille, je n'ai jamais eu qu'à me +louer d'elle. Le diable, c'est que je ne sais comment m'y prendre pour +mettre la main sur Bernadette. + +--Bernadette! répéta Paul, qui entendait pour la première fois prononcer +ce nom-là. + +--Eh! oui... Bernadette Lamalou... l'orpheline que mademoiselle de +Marsillargues a recueillie à Fabrègues et qui ne l'a pas quittée depuis +cinq ou six ans... Celle-là aussi m'intéresse, et il me tarde de +m'aboucher avec elle... si je connaissais un moyen d'y parvenir, sans +mettre sa protectrice en cause... + +--Voulez-vous que j'essaie, moi? demanda brusquement Cormier. + +--Vous, _june_ homme!... eh! mais, _ça né sérait_ pas _dé_ refus, si +_jé_ croyais _qué_... + +--Perds-tu l'esprit? s'écria Bardin. Comment feras-tu pour... + +--Ne me demandez pas d'explication. Je ne pourrais pas vous en donner. +Mais je m'engage à vous dire ce soir si la marquise de Ganges est encore +à Paris et si sa protégée habite avec elle. + +Bardin consulta d'un coup d'oeil son ami Lestrigou qui approuva d'un +signe de tête. + +--Quand les sages sont à bout de leur latin, dit en haussant les épaules +le vieil ami de madame Cormier, ce qu'ils ont de mieux à faire c'est de +passer la main à un fou. Va donc, mon garçon. Tu as carte blanche, +jusqu'à demain. Nous attendrons ton rapport avant de commencer des +démarches officielles... nous l'attendrons chez moi, jusqu'à midi... Et +maintenant, sois libre de ton temps... tu n'en as pas à perdre, si tu +veux réussir... J'étais venu te chercher pour m'aider à faire à +Lestrigou les honneurs de ton quartier Latin qu'il veut absolument +revoir, mais je les lui ferai sans toi. Au revoir!... à demain matin! + +Lestrigou n'ajouta rien; il s'était mis sous la direction de Bardin, et +il ne voyait plus que par ses yeux. À Montpellier, c'eût été l'inverse; +mais à Paris, l'ancien bâtonnier se trouvait tout dépaysé et il sentait +la nécessité de se laisser guider par son vieil ami. + +Cormier les laissa partir bien volontiers. Ils l'auraient gêné; ils le +gênaient déjà. Mais il ne regrettait pas de les avoir vus. Leur arrivée +l'avait tiré de la torpeur où il était après une mauvaise nuit, comme un +coup de fouet remet le coeur au ventre à un bon cheval accablé de +fatigue. Son esprit, engourdi par un lourd sommeil succédant à une +longue insomnie, s'était réveillé tout à coup; ses idées s'étaient +éclaircies, et il voyait enfin la situation telle qu'elle était. + +Il ne s'agissait plus de chercher des combinaisons pour arriver à +pénétrer les secrets de la marquise. Il s'agissait de la voir à tout +prix, qu'elle le voulût ou non, et d'avoir avec elle une explication +décisive, pas pour l'accabler de reproches, comme il l'avait résolu la +veille, mais pour exiger d'elle la vérité sur tous les points et pour +rompre, s'il acquérait la certitude qu'elle s'était moquée de lui. + +Il ne croyait pas à son départ précipité et il se promettait de faire, +s'il le fallait, le siège de son hôtel jusqu'à ce qu'elle consentît à +l'entendre. + +Autrement, il n'avait pas de plan arrêté. Il comptait s'inspirer des +circonstances. + +Il acheva de s'habiller et il déjeuna en toute hâte, comme il l'avait +fait le jour de sa première visite à madame de Ganges, le lendemain du +duel. + +Et, cette fois, quand il descendit dans la rue, il n'y aperçut pas de +fiacre suspect. + +Brunachon semblait avoir désarmé, car il n'avait plus donné signe de vie +à Cormier, depuis qu'ils s'étaient trouvés face à face dans le cabinet +du juge d'instruction. + +Peut-être comptait-il sur l'appui du vicomte de Servon pour monter une +agence de renseignements. + +Et quoi qu'il en fût, Paul n'avait plus à se préoccuper des attaques de +ce maître chanteur, car Paul n'avait plus rien à cacher de ce qui le +concernait personnellement, et il ne se croyait plus tenu de préserver +madame de Ganges d'un dénonciation. + +En descendant de voiture à l'entrée de l'avenue Montaigne, il s'assura +d'un coup d'oeil que ce drôle ne rôdait pas aux abords de l'hôtel et il +se glissa en rasant les maisons jusqu'à la porte cochère qu'il +s'attendait à trouver fermée. + +À sa grande surprise, il la trouva, non pas ouverte, mais largement +entrebâillée. + +C'était une heureuse chance et il n'hésita pas à en profiter pour entrer +sans sonner. + +Il prévoyait qu'il n'irait pas loin sans avoir maille à partir avec le +valet récalcitrant qui lui avait barré le passage, lors de sa première +et unique visite. + +Il ne vit personne, et au lieu de manifester sa présence en appelant, il +traversa vivement la cour et pénétra dans le jardin où la marquise +l'avait reçu. + +Si elle y était, il allait la surprendre et elle ne pourrait pas lui +échapper. + +Il ne souhaitait rien de mieux, car le lieu était propice entre tous à +une explication décisive qui pouvait devenir orageuse. + +La marquise n'y était pas. + +Il fit le tour du jardin sans la rencontrer et sans qu'aucun domestique +se montrât. + +Paul se demanda si l'hôtel était abandonné et il fut tenté de croire que +madame de Ganges avait vraiment quitté Paris, en emmenant tout le +personnel de sa maison. + +Une découverte qu'il fit changea le cours de ses idées. + +Sur le banc où il l'avait vue assise, au pied d'un acacia, il aperçut un +sabre, une giberne et un fusil minuscules: tout l'attirail d'un petit +garçon qui aime à jouer au soldat. + +--Ah! murmura-t-il, en pâlissant, l'enfant est à elle. + +Il n'y avait guère moyen d'en douter. + +Ces jouets oubliés là attestaient que le jardin de l'hôtel servait aux +ébats d'un enfant, et que cet enfant était un garçon; car les petites +filles n'ont pas coutume de s'amuser avec des réductions d'ustensiles +militaires. Les petites filles s'amusent avec des poupées. + +Et ce garçon ne pouvait être que le belliqueux gamin qui s'était si bien +gendarmé, la veille, contre un gardien du Luxembourg. + +En fait de joujoux, celui-là devait préférer les sabres. + +Et si la marquise venait de quitter Paris, il était permis de supposer +qu'elle l'avait laissé pour compte à Mirande. + +Son garde-du-corps, Coussergues, était resté pour veiller à ce que +Mirande ne se débarrassât pas du petit, en le déposant à la Préfecture +de police comme il aurait déposé un parapluie trouvé dans la rue. + +Tout s'expliquait ainsi; et madame de Ganges, qui n'avait pas cessé de +mentir à Paul Cormier depuis qu'elle le connaissait, madame de Ganges, +fille-mère ou épouse infidèle, ne méritait pas que Paul la défendît. + +Ses indignations le reprirent, et cette fois, il ne se donna pas la +peine d'examiner le pour et le contre, ni même de chercher un valet qui +le renseignât sur le brusque départ de la dame. + +Il ne pensa qu'à sortir de cet hôtel où il se jurait de ne plus remettre +les pieds. + +Que lui importait maintenant l'héritière aux six millions? Il avait +promis à Bardin et à Lestrigou de leur dire où ils trouveraient cette +protégée introuvable; mais à l'impossible, nul n'est tenu. Il leur +dirait qu'elle avait probablement quitté Paris avec sa protectrice et il +ne se gênerait plus pour leur dire tout ce qu'il savait sur la marquise. + +Ah! Lestrigou, maintenant, pouvait bien s'adresser à la police! Paul +n'interviendrait pas pour l'en empêcher. + +Il s'en alla comme il était venu, sans rencontrer personne, et il trouva +la porte entrouverte comme il l'avait laissée. + +Rien ne bougea dans cette vaste demeure où les domestiques étaient +nombreux. On eût dit le château de la Belle au bois dormant. + +Paul, une fois dehors, se demanda comment il emploierait le reste de sa +journée. + +Il serait bien allé rue des Arquebusiers, à seule fin de renseigner ses +vieux amis, mais il n'espérait pas les y trouver. + +Ils avaient annoncé l'intention de parcourir le quartier Latin, en quête +de leurs anciens souvenirs, et cette tournée rétrospective les +retiendrait probablement plusieurs heures. + +Mieux valait que Paul attendît au lendemain pour leur faire son rapport. + +Et comme il éprouvait le besoin de confier ses peines à un ami, il +songea aussitôt à se rendre chez Mirande et à lui dire tout ce qu'il +avait sur le coeur. + +Il cherchait des yeux une voiture, lorsqu'il vit venir à lui le vicomte +de Servon. + +Ce gentilhomme arrivait du côté des Champs-Elysées et il avait tout +l'air d'aller faire une visite à la marquise. + +Il l'avait à peu près annoncée, la veille, cette visite, en causant avec +Paul, au café Soufflot, et il était tout naturel qu'il la fît. + +Paul aurait voulu l'éviter, car il n'était pas disposé à le prendre pour +confident; mais le vicomte l'avait aperçu de très loin et Paul n'avait +plus le temps de se dérober. + +Ils s'abordèrent poliment et le premier mot de M. de Servon fut: + +--Vous venez de voir madame de Ganges, je suppose? + +--Je n'ai pas été reçu, répondit évasivement Cormier. Peut-être, +monsieur, serez-vous plus heureux que moi. + +--Ma foi! je vais essayer... et comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, +hier, je me propose de lui signaler les manoeuvres de l'homme qui vous a +dénoncé et qui pourrait la calomnier, si on n'y met ordre. + +--C'est ce que j'aurais fait si je l'avais vue... mais vous êtes mieux à +même que moi d'agir contre ce misérable, puisque vous connaissez tous +ses antécédents. + +M. de Servon avait cette finesse que donne la pratique du monde et des +hommes. Il remarqua très bien que l'étudiant paraissait ne plus +s'intéresser autant à madame de Ganges, et pour savoir à quoi s'en tenir +sur les sentiments qu'elle lui inspirait, il se mit à parler d'elle sur +un ton plus dégagé que respectueux. + +--C'est, en vérité, une étrange personne que cette marquise, dit-il en +souriant. On lui pardonne tout, parce qu'elle est adorablement jolie, +mais il faut convenir qu'elle a fait tout ce qu'il fallait pour se +déclasser. Toute autre qu'elle y aurait réussi depuis longtemps; mais le +monde a de ces indulgences pour les femmes qui savent se bien poser dès +le début. Décidément, elle est très forte. + +Paul aurait volontiers fait chorus avec M. de Servon, mais il lui déplut +de l'entendre traiter si légèrement madame de Ganges et, de par son +instinct d'amoureux mal guéri, il essaya de la défendre. + +--J'ignorais qu'on médît d'elle dans les salons où on la reçoit, +répliqua-t-il assez sèchement. + +--Oh! pas dans ceux-là..., mais elle ne tient pas à Paris le rang auquel +son nom et sa fortune lui permettraient de prétendre... + +Et lorsqu'on saura comment son mari est mort, elle va se trouver dans +une situation difficile. Mais nous sommes, vous et moi, disposés à la +soutenir et tout s'arrangera, j'en suis persuadé. + +Paul ne répondit pas. Il cherchait une transition pour prendre congé +sans brusquerie de ce causeur malveillant. + +--Elle est singulière en tout, reprit l'indiscret vicomte. Avez-vous +remarqué, cher monsieur, qu'elle ne se dégante jamais? + +--Non, balbutia Cormier, je l'ai si peu vue... + +--Elle a encore une autre manie: celle de ne jamais permettre qu'on lui +serre la main... pas même le bout des doigts. + +Paul s'en était aperçu deux fois, mais il ne lui convenait pas de le +dire et il prit un air étonné qui n'arrêta pas le cours des médisances +du vicomte, car il ajouta: + +--Il paraît qu'elle est affligée d'une infirmité bizarre. La peau de ses +mains est glacée comme la peau d'un serpent. Quand elle était jeune +fille, ses compagnes l'appelaient la Main-Froide. Si jamais elle faisait +une exception en ma faveur, je me figure qu'en la touchant, +j'éprouverais une impression désagréable. + +Et comme Paul persistait à ne pas répondre, M. de Servon reprit +gaiement: + +--Je ne sais pourquoi je vous parle de cela, cher monsieur. Ce sont des +bruits de salon qui ne valent pas qu'on les rapporte; et, qu'ils soient +fondés ou non, madame de Ganges est charmante. + +Et puis, il y a le dicton: main froide, chaudes amours... J'incline à +croire qu'il s'applique très bien à la marquise... je voudrais qu'il me +fût donné d'en faire l'expérience, mais je ne l'espère pas... et je vous +quitte pour aller lui présenter mes hommages très platoniques... si elle +veut bien ne pas me fermer sa porte. + +Au revoir, et toutes mes excuses de vous avoir retenu si longtemps. + +Cormier se garda de le retenir. Ce gentilhomme l'agaçait avec ses +insinuations et son persifflage dont il n'apercevait pas le but. + +Cormier voulait bien maudire madame de Ganges, mais il avait souffert +impatiemment qu'un autre en dît du mal devant lui, et il ne pensa qu'à +s'éloigner pour éviter de rencontrer de nouveau M. de Servon, quand il +sortirait de l'hôtel de la marquise absente. + +Il tourna donc à droite et il se jeta sous les arbres, afin de gagner le +quai en passant derrière le Palais de l'Industrie. + +Là, il sauta dans une voiture et il se fit conduire au boulevard +Saint-Germain. + +Il en fut pour sa course. Mirande était sorti avec le petit garçon. Paul +l'avait manqué d'un quart d'heure. Le concierge lui dit qu'il était +sorti à pied. Paul pensa qu'il devait être allé au Luxembourg comme il +le lui avait annoncé la veille, et Paul remonta en fiacre pour l'y aller +rejoindre. + +Il savait ce que son camarade y allait faire: chercher la mère de +l'enfant perdu ou plutôt l'y attendre. + +C'était une raison pour que Paul qui la cherchait aussi, et qui croyait +la connaître, se rendît là où il lui restait quelque chance de la +rencontrer. + +Il descendit devant la grille qui borde la rue de Vaugirard, à la +hauteur de la rue Féron, paya son cocher et entra dans le jardin, bien +décidé à n'en pas sortir avant d'avoir trouvé son camarade. + +Mirande venait là comme un pêcheur va tendre ses filets. L'enfant allait +lui servir d'appât pour attirer la mère. Mirande avait dû s'établir à la +place où la mère avait laissé la veille ce singulier petit garçon. + +Paul commença donc sa tournée par ce bout de la terrasse. Il reconnut la +boutique à joujoux près de laquelle le gamin s'était retranché pour +résister à l'adjudant qui voulait l'emmener; mais il ne vit ni Mirande +ni le jeune Roch. Sans doute, il les avait devancés et ils n'allaient +pas tarder à paraître. + +L'idée lui vint d'interroger la marchande en lui expliquant comment +l'enfant était habillé, et cette femme lui répondit qu'il venait à peu +près tous les jours avec sa mère, vers quatre heures. + +Elle l'avait encore vu la veille et comme elle avait fermé boutique de +bonne heure, elle n'avait pas assisté à la scène avec le gardien. + +Paul, ainsi renseigné, poussa plus loin sur la terrasse, dans la +direction de la Pépinière, afin de s'assurer que Mirande ne se promenait +pas de ce côté-là. + +Il ne le rencontra point et il rebroussa chemin, dans l'intention de +revenir à son point de départ et d'y rester. + +Ce n'était pas dimanche et le temps n'était pas très sûr. Il y avait peu +de monde sur la terrasse: quelques femmes assises, par ci, par là, sur +des chaises. + +Paul, avant de revenir sur ses pas, se mit à les passer en revue, et +resta pétrifié en apercevant la marquise de Ganges. + +Elle s'était assise à la place qu'elle occupait déjà le jour où il +l'avait rencontrée pour la première fois, au bout de la terrasse du côté +de l'allée de l'Observatoire, adossée au piédestal d'une statue--la +même--et absolument seule. + +Elle ne voyait pas Paul Cormier, et elle ne l'avait pas remarqué +lorsqu'il avait passé devant elle, pas plus qu'il ne l'avait remarquée. + +Ce n'était pas elle qu'il cherchait, c'était Mirande et le petit garçon. + +Mais il suffit qu'il aperçût madame de Ganges pour qu'il oubliât ce +qu'il était venu faire au Luxembourg. + +Il la retrouvait enfin, cette marquise introuvable qui faisait dire par +ses gens qu'elle avait quitté Paris. + +L'occasion était belle pour lui demander une explication qu'elle lui +devait bien et il alla droit à elle, résolu à en finir et à ne pas la +ménager. + +Il fut presque brutal. + +An lieu de la saluer, en l'abordant, il fit ce que Mirande avait fait, +le dimanche de la première rencontre. + +Il s'empara d'une chaise et il s'assit en face d'elle, sans prononcer +une parole. + +Elle pâlit et fut sur le point de se lever, mais elle resta et elle lui +dit d'une voix altérée par l'émotion: + +--Je vous en supplie, monsieur, laissez-moi. + +--Désolé de vous refuser, répliqua-t-il durement. Je me suis présenté +chez vous et vous n'y étiez pas. Puisque je vous rencontre, il faut +absolument que je vous parle. + +--Pas maintenant. Je vous recevrai quand vous voudrez; mais en ce +moment, je ne puis pas vous entendre. + +--Vous m'entendrez, pourtant; car je vous préviens que si vous quittez +la place, je vais vous suivre. Ce sera, si vous voulez, une nouvelle +promenade en fiacre, mais cette fois je ne descendrai pas en route pour +vous être agréable. + +--Que vous ai-je fait pour que vous preniez ce ton avec moi? demanda +madame de Ganges qui se remettait peu à peu de son trouble. + +--Vous vous êtes moquée de moi... vous avez menti... il faut bien que +j'appelle les choses par leur nom... + +--Je n'ai jamais menti de ma vie, interrompit froidement la marquise. + +--Excepté le jour où vous m'avez juré que mon ami, Jean de Mirande, vous +était indifférent. + +--Vous vous trompez. Je vous ai dit que je ne l'aimais pas et que je ne +pouvais pas l'aimer, voilà tout. + +--Oh! je ne viens pas vous faire une scène de jalousie! + +--Vous n'en avez pas le droit, dit avec beaucoup de dignité madame de +Ganges. Il vous a plu de me déclarer que vous m'aimiez, moi que vous +connaissiez à peine. Je ne vous y ai pas encouragé, et surtout je ne +vous ai rien promis. Que me reprochez-vous? + +--D'avoir essayé de me faire jouer un rôle ridicule, en vous servant de +moi pour en venir à vos fins. + +--Je ne comprends pas. + +--Vous comprenez très bien. Votre but, je ne l'ai pas encore deviné, +mais je suis certain que vous n'oseriez pas l'avouer... et tenez! je +voudrais que Mirande fût ici... peut-être vous décideriez-vous à jouer +cartes sur table... Il y viendra, du reste... + +Madame de Ganges tressaillit, mais elle ne dit mot. + +--Oui, madame, je comptais l'y trouver et je vais l'attendre. + +--Comme il vous plaira, monsieur. Vous êtes libre de rester, et je suis +libre de partir. + +--Pas seule. + +--Est-ce à dire que vous prétendez me suivre, malgré ma volonté? + +--Je prétends que vous m'écoutiez jusqu'au bout. + +--Hâtez-vous alors et parlez clairement. Que voulez-vous de moi? + +--Je veux la vérité. + +--Sur quoi? + +Paul hésita, retenu par un reste de délicatesse qui l'empêchait de +blesser une femme qu'il aimait en lui posant à brûle-pourpoint une +question qu'il avait sur les lèvres. + +La passion l'emporta et il lui dit brusquement: + +--Vous n'avez jamais eu d'enfants?... + +Cette fois, la grossièreté était si forte que les larmes vinrent aux +yeux de madame de Ganges; mais elle resta maîtresse d'elle-même et ce +fut avec calme qu'elle répondit: + +--Jamais, monsieur. Pourquoi me demandez-vous cela? + +--Parce que je croyais que vous en aviez un. + +--Et sur quoi fondiez-vous cette supposition offensante pour moi. + +--Offensante? mais non, puisque vous n'êtes veuve que depuis trois +jours. Vous étiez mariée, je pense, depuis plusieurs années. Vous pouvez +bien avoir eu un enfant de votre mari. + +--Si j'en avais un, il ne me quitterait pas, et vous ne l'avez jamais vu +avec moi. + +--Non... je n'ai vu que ses joujoux qu'il a oubliés sur un banc de votre +jardin. J'y suis entré aujourd'hui, dans ce jardin. La porte de votre +hôtel était ouverte, et je n'ai pas trouvé un de vos gens pour me +répondre. + +--Et de ce qu'un enfant a laissé ses jouets chez moi, vous concluez que +je suis sa mère? + +--J'ai d'autres preuves. + +--Lesquelles, je vous prie? + +--Comment vous appelez-vous de votre petit nom? + +--Marcelle, répondit sans hésiter la marquise. + +--Vous avez donc deux noms?... L'autre, c'est Jacqueline... vous me +l'avez dit, en voiture, dimanche dernier. + +--C'est vrai. Je m'en souviens. Vous me pressiez de vous l'apprendre et +à ce moment-là, je ne savais pas encore si je vous reverrais jamais. Je +vous ai donné le premier nom qui m'est venu à l'esprit. + +Du reste, un quart d'heure après, vous avez pu entendre mon amie madame +Dozulé me nommer Marcelle. + +--Marcelle de Marsillargues, alors? + +--Oui, je suis née de Marsillargues. Comment la savez-vous?... je ne +vous l'ai jamais dit. + +--Qu'importe comment je le sais? + +--Par mon mari; peut-être, balbutia madame de Ganges, légèrement +troublée. + +--Non, madame, ce n'est pas votre mari qui m'a renseignée. + +--Qui donc alors? + +--Connaissez-vous, à Montpellier, Me Lestrigou? + +--L'ancien bâtonnier!... oui, certes... il était l'ami et le conseil de +mon père... mais il y a plusieurs années que je ne l'ai vu. + +--Il ne tiendra qu'à vous de le voir. + +--Je le voudrais... mais il est si âgé qu'il ne se déplace plus. + +--Il est à Paris. + +--Depuis quand? demanda la marquise, tout étonnée. + +--Depuis hier soir. Il est venu tout exprès pour vous. + +--Pour moi!... que ne m'a-t-il écrit!... il se serait épargné la fatigue +de ce long voyage. + +--Il ignorait votre adresse. Il l'a apprise tout récemment... Et il +s'est présenté ce matin à votre hôtel. Vous avez refusé de le recevoir. + +--Je n'étais pas chez moi, dit vivement madame de Ganges. Et si je +savais où il loge à Paris... + +--Je le sais moi, et je vous le dirai... quand vous aurez répondu aux +questions que je vais vous adresser. + +--Parlez, monsieur! + +Paul prit un temps, pour préparer son effet, et quand il lut dans les +yeux de madame de Ganges une inquiétude qui ressemblait fort à de +l'anxiété, il commença ainsi: + +--Vous souvenez-vous des séjours que vous faisiez au château de +Fabrègues, avant votre mariage? + +--Oui, certes, répondit sans hésiter la marquise. + +--Alors, vous vous souvenez aussi d'une petite paysanne... une +orpheline, à laquelle vous vous intéressiez?... + +--Et à laquelle je m'intéresse encore; oui, monsieur. + +--Eh! bien, M. Lestrigou la cherche. Il ignore où elle est et il pense +que vous ne l'ignorez pas. + +--Pourquoi la cherche-t-il? + +--Pour lui annoncer une bonne nouvelle. + +--Je ne comprends pas. Expliquez-vous, monsieur, je vous en prie. + +--Elle hérite d'une fortune énorme. + +--C'est impossible. Ses parents étaient pauvres. + +--Son père s'est enrichi en Californie où il est mort en lui laissant +six millions. + +--Que dites-vous? murmura la marquise, très émue. + +--La vérité, madame. La succession est liquide, M. Lestrigou a fait +toutes les démarches nécessaires. Votre protégée n'a qu'à entrer en +possession. Seulement, il faut qu'elle se montre. Et si elle ne se +montre pas, le brave homme qui la cherche va s'adresser à la police qui +saura bien la trouver. + +--Moi, je la trouverai et M. Lestrigou la verra... chez moi. + +--Quand? + +--Quand il lui plaira. + +--Cela suffit, madame. M. Lestrigou est descendu à Paris chez un de ses +anciens amis, qui est aussi un vieil ami de ma famille. Je ne suis pas +certain de le rencontrer aujourd'hui, mais j'irai demain matin lui +annoncer que vous êtes prête à le mettre en présence de Bernadette +Lamalou. + +--Vous savez son nom! s'écria madame de Ganges. + +--Pourquoi M. Lestrigou me l'aurait-il caché?... Il a confiance en moi +et il m'a raconté toute l'histoire de cette jeune fille... + +--Que vous a-t-il dit d'elle? demanda vivement la marquise. + +--Qu'elle a été élevée avec vous, au château de Fabrègues, qu'elle vous +a suivie à Montpellier, et qu'après votre mariage, elle ne vous a pas +quittée... vous avez fait avec elle de longs voyages; M. Lestrigou a +perdu sa trace et même la vôtre. + +--Il ne vous a dit que cela? + +--Il m'a dit aussi que vous n'avez pas trouvé le bonheur avec M. de +Ganges et que vous avez dû vous attacher encore davantage à votre +protégée. + +--C'est vrai. Son amitié m'a consolée de bien des chagrins... mais elle +a souffert encore plus que moi. + +--Eh bien, ses mauvais jours sont passés. La voilà riche. + +--Ce n'est pas de la pauvreté qu'elle a souffert, murmura la veuve du +marquis. La pauvreté n'est rien. J'ai toujours été riche et je n'ai +jamais été heureuse. + +--Que vous a-t-il donc manqué pour l'être? demanda Paul, en regardant +fixement la marquise. + +--Il m'a manqué d'être aimée, répondit-elle, sans hésiter. + +--Qu'en savez-vous? + +--Ne me dites pas que vous m'aimez... je ne pourrais pas vous croire... +et alors même que vous ne vous feriez pas illusion sur la nature du +sentiment que vous prétendez avoir pour moi, je ne pourrais pas y +répondre... c'est trop tard... ma vie est finie... je n'ai plus qu'une +seule affection... celle que je porte à Bernadette... elle aussi, a +souffert par le coeur... la blessure qu'elle a reçue saigne encore, et si +je parvenais à la guérir, je ne demanderais plus rien à Dieu. + +Cette déclaration désespérée qui n'éclairait pas Paul Cormier sur la +situation des deux amies, ne le toucha pas comme elle aurait dû le faire +s'il eût été moins prévenu contre madame de Ganges. + +L'enfant recueilli par Mirande ne lui sortait pas de la tête, et les +réponses de la marquise ne l'avaient pas convaincu qu'elle n'était pas +la mère de ce garçonnet qui oubliait ses jouets chez elle. + +Il n'avait pas poussé à fond l'interrogatoire et il s'était perdu dans +des questions accessoires sur le passé de mademoiselle de Marsillargues +avant de lui parler de l'incident qui avait conduit le petit Roch chez +Jean de Mirande. + +Mais il n'avait pas renoncé à aborder ce sujet, et il était temps d'y +arriver, car madame de Ganges allait se lasser de l'entendre et, quoi +qu'il en eût dit, il ne songeait pas à la retenir de force, si elle se +levait pour partir. + +Et, emporté par la vivacité du dialogue qu'il avait entamé avec elle, il +oubliait que Jean ne devait pas tarder à arriver sur la terrasse, +conduisant l'enfant qui ne manquerait pas de trancher la question en +reconnaissant sa mère, si elle était là. + +Il ne remarquait pas non plus que la marquise semblait s'attendre à un +événement, car il lui était arrivé plus d'une fois, surtout au début de +l'entretien, de regarder au loin, comme si elle eût guetté l'apparition +de quelqu'un. + +Depuis que Paul s'était mis à la presser de questions embarrassantes, +elle s'occupait moins de ce qui se passait sur la terrasse. Elle +tournait moins souvent la tête et elle ne cessait guère de regarder son +interlocuteur en face, sans doute afin de deviner son arrière-pensée et +de se tenir prête à la riposte. + +--Madame, reprit Cormier, sans s'apitoyer sur les chagrins de coeur de la +marquise, je vous ai parlé tout à l'heure d'un enfant que je croyais +être à vous. Vous affirmez le contraire et il se peut que je me sois +trompé. Mais je ne vous ai pas dit que je l'ai vu hier... que je lui ai +parlé... et que je sais où il est. + +Et, comme madame de Ganges ne soufflait mot, et baissait les yeux: + +--Il est chez quelqu'un que vous connaissez bien... + +À ce moment, Roch, sorti on ne sait d'où, arriva, courant à toutes +jambes, et sauta sur les genoux de la marquise en s'écriant: + +--Maman Jacqueline! Bonjour, maman Jacqueline! + +Et sans lui laisser le temps de se reconnaître, il lui jeta ses petits +bras autour du cou et il se mit à la manger de caresses. + +Elle était très troublée et il y avait de quoi, mais elle ne le repoussa +pas et elle lui rendit tendrement ses baisers. + +--Allons! pensait Cormier, elle avoue, parce qu'elle ne peut faire +autrement... L'enfant est bien à elle, car si elle n'était pas sa mère, +elle le chasserait. + +--Tiens! s'écria le petit garçon, dès qu'il se fut rassasié +d'embrassades. Bonjour, monsieur!... ça va bien depuis hier? + +Il avait tout de suite reconnu Paul, quoiqu'il ne l'eût pas beaucoup vu +la veille, et Paul, enchanté de l'incident, s'empressa de lui dire: + +--Ça va très bien, et vous? Avez-vous bien dormi chez notre ami? + +--Oh! oui. Je ne me suis réveillé que ce matin, très tard, et j'ai été +soigné chez lui comme chez maman Jacqueline. Il m'a mené déjeuner dans +un café où il y avait des glaces partout... J'ai mangé des fraises tant +que j'en ai voulu... des belles grosses... Mais je suis joliment content +tout de même de retrouver maman Jacqueline. + +--Et où est-il, notre ami?... Il est venu avec vous au Luxembourg? + +--Oui... mais au bas de l'escalier de la terrasse il a rencontré deux +vilaines femmes... celles qui ont dîné avec nous, hier... il s'est mis à +leur parler... ça m'ennuyait... alors j'ai monté les marches à +cloche-pied... quand j'ai été en haut, j'ai vu maman Jacqueline... et me +voilà! + +--Il doit être inquiet de vous. Vous ferez bien d'aller le chercher. +Vous lui direz que je suis là. + +--Faut-il, maman? demanda Roch en interrogeant des yeux la marquise. + +--Va, mon enfant, répondit-elle avec calme. + +Le gamin partit comme une flèche et se précipita dans l'escalier. + +Paul n'attendait que son départ pour entamer l'explication décisive. +Madame de Ganges le prévint. + +--Eh bien! monsieur, lui dit-elle, le voilà, cet enfant que vous +prétendiez être à moi... + +--Mais il me semble qu'il ne peut pas être à une autre. + +--Pourquoi?... Parce qu'il m'appelle maman? + +--Maman Jacqueline... il ne vous connaît sans doute que sous ce +nom-là... le premier qui vous est venu à l'esprit, quand je vous l'ai +demandé l'autre jour, disiez-vous tout à l'heure! + +--Ce nom est à moi... j'en ai deux, je m'appelle Marcelle-Jacqueline. + +--Marcelle, pour le monde... Jacqueline, pour votre fils? + +--Vous persistez donc à croire que Roch est mon fils? + +--Oseriez-vous encore soutenir le contraire? + +--Oui, et je vous le prouverai bientôt. + +--Alors, c'est un enfant trouvé que vous avez adopté?... Vous aviez déjà +adopté une orpheline... c'est une manie!... + +--La manie d'aimer, murmura la marquise. + +Ce fut dit si doucement que Paul fit un retour sur lui-même. Madame de +Ganges, au lieu de se fâcher de l'accusation qu'il lui jetait à la face, +répondait sans s'émouvoir et sans prendre la peine de se justifier. Il +recommençait à se demander si cette attitude résignée qu'il avait prise +d'abord pour un aveu n'était pas une preuve d'innocence. + +Et il reprit d'un ton moins assuré: + +--Il est allé rejoindre un homme que vous connaissez... Jean de Mirande. + +--Je le sais. + +--Mais il va revenir... et Mirande ne manquera pas de vous aborder. + +--Je m'y attends. + +--Que ferez-vous, alors? + +--Vous le verrez. Maintenant, je vous prie de rester. Je désire que vous +assistiez à l'entretien que j'aurai avec votre ami. Vous serez libre d'y +prendre part. + +--Quoi!... en présence de l'enfant! + +--L'enfant jouera autour de nous. Il ne comprendrait pas... et il ne +cherchera pas à comprendre. J'espère que M. de Mirande n'amènera pas les +femmes qu'il vient de rencontrer, ajouta en souriant tristement madame +de Ganges. + +--Il suffira qu'il vous aperçoive pour qu'il se débarrasse d'elles. Vous +les avez déjà vues... dimanche... elles étaient ici et elles l'ont +emmené... + +--Je m'en souviens très bien. + +--Mais depuis ce jour-là, il s'est passé des choses... + +--Qui ont changé l'humeur de votre ami. C'est la grâce que je lui +souhaite. + +--Je ne vous cacherai pas que je comptais le trouver ici... et je savais +qu'il y conduirait l'enfant, qui nous a dit, hier, que sa mère y venait +tous les jours... sa mère! vous entendez, madame? + +--J'entends très bien... et Roch vous a dit la vérité. + +--Alors, c'est moi qui ne comprends plus. Mais, puisque tout va +s'éclaircir, nous pouvons parler d'autre chose... De votre protégée, par +exemple. Elle ne doit guère s'attendre à la nouvelle que vous allez lui +apprendre... car je suppose que vous la verrez avant qu'elle ait vu cet +excellent M. Lestrigou qui lui apporte six millions. + +--Je la verrai certainement aujourd'hui. + +--Et Lestrigou ne la verra que demain. Vous aurez donc le plaisir de lui +annoncer qu'elle est millionnaire. Oserai-je vous demander si elle est +mariée? + +--Non, monsieur, elle ne l'est pas. + +--Elle ne manquera pas de prétendants. Je vais bien vous étonner en vous +disant qu'on m'a mis sur les rangs sans me consulter. + +--Vous! murmura madame de Ganges en rougissant un peu. + +--Mon Dieu, oui... et voici comme: l'ami de M. Lestrigou s'intéresse +beaucoup à moi; il rêve de me marier, et dès qu'il a su que M. Lestrigou +connaissait une héritière, il s'est mis en tête de me la faire épouser. +Il m'a prêché longuement; il m'a menacé de me donner sa malédiction si +je me dérobais. + +--Puis-je savoir ce que vous lui avez répondu? + +--Que je ne voulais pas de sa millionnaire... qui, très probablement +d'ailleurs, ne voudrait pas de moi. Ai-je eu tort? + +--Non, monsieur, Bernadette ne veut pas se marier. + +--Ni moi non plus. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des +mondes. + +--J'envie votre optimisme, soupira madame de Ganges. + +--Que ne puis-je vous y convertir! + +--Il faudrait pour cela des événements... qui n'arriveront pas... Mais +il me semble que Roch tarde bien... Pourvu que M. de Mirande nous le +ramène! + +--Vous pouvez y compter... Le petit sait que vous êtes là et Mirande qui +l'adore ne le quitterait pas pour un empire. + +--Ah! il s'est déjà attaché à lui? + +--C'est-à-dire qu'il en est fou!... Il a découvert tout à coup qu'il a +une vocation prononcée pour la paternité... et je parierais qu'il a une +peur atroce qu'on lui reprenne l'enfant. Si la mère l'avait abandonné, +il serait ravi parce qu'il pourrait le garder... et si elle voulait le +lui vendre, il l'achèterait au poids de l'or. + +--Roch n'est pas à vendre. + +--Oh! je le pense bien... mais il s'arrangerait à merveille de vivre +avec mon ami. J'étais là, hier soir, quand Mirande l'a rencontré sur la +terrasse. L'enfant était en train de se chamailler avec un gardien qui +voulait le faire sortir du jardin, parce qu'on allait fermer. Dès que +Mirande s'en est mêlé, il est devenu doux comme un mouton et il l'a +suivi, sans faire l'ombre d'une difficulté. Ils se sont entendus tout de +suite. Et j'ai pu m'apercevoir qu'ils ont le même caractère. Le petit +est aussi rageur que le grand est violent. + +--Ce n'est pas peu dire, je crois. Votre ami me fait l'effet d'un +sauvage qu'on aurait jeté tout à coup au milieu des civilisés. Il +n'obéit qu'à ses passions ou plutôt à ses instincts... il ne connaît +aucun frein. Il marche à travers le monde sans se soucier des victimes +qu'il écrase... Il m'effraie. + +--Vraiment? Je croyais que vous vous intéressiez à lui. + +--Comme on se préoccupe d'un dangereux ennemi... comme un berger +s'inquiète du loup qui rôde autour du troupeau... + +--Je vous assure, madame, que Jean vaut beaucoup mieux que vous ne +pensez... les brebis qu'il a enlevées ne demandaient qu'à être croquées. + +--Qu'en savez-vous? demanda vivement madame de Ganges. + +--Celles que je connais du moins... des demoiselles du quartier Latin... + +--Il n'a pas toujours vécu à Paris. + +--Il n'en est pas sorti depuis qu'il a quitté le collège. + +--Je croyais qu'il avait un oncle dans la province où je suis née..., en +Languedoc. + +--Il ne l'a pas vu depuis cinq ans, cet oncle... et il s'est brouillé +avec lui pendant un voyage à Montpellier..., le seul qu'il ait fait +depuis sa majorité. + +--Vous a-t-il parlé quelquefois de ce voyage? + +--Très peu. Il en a gardé un mauvais souvenir et c'est un sujet qu'il +évite d'aborder. J'ai cru comprendre qu'il lui est arrivé là-bas une +aventure désagréable, mais il ne me l'a jamais racontée. + +--Le contraire m'étonnerait beaucoup. + +--Vous la connaissez donc, cette aventure? + +--Dispensez-moi, monsieur, de vous répondre. + +--Vous préférez répondre à Jean que vous allez voir bientôt, et qui ne +va pas manquer de vous interroger... + +--Sur quoi, je vous prie? + +--Mais... quand ce ne serait que sur cet enfant qui, tout à l'heure, +viendra se jeter dans vos bras. + +--Se jeter dans mes bras?... non... je ne crois pas, murmura madame de +Ganges qui, depuis quelques instants, regardait avec persistance du côté +où, la veille, les deux amis avaient rencontré le petit Roch. + +Mais, reprit-elle, quoi qu'il arrive, je remercierai M. de Mirande. + +--De quoi le remercierez-vous?... d'avoir été inconvenant, lorsqu'il +vous a abordée, dimanche dernier, sur cette terrasse? + +--Je le remercierai d'avoir recueilli ce pauvre petit. + +--Il vous répondra en vous demandant s'il est à vous. + +--Je dois m'y attendre, puisque vous m'avez adressé la même question. + +--Une question qui ne paraît pas vous embarrasser. + +--Oh! pas du tout. Et vous ne tarderez guère, monsieur, à savoir à quoi +vous en tenir. + +--Qu'attendez-vous pour me dire la vérité? + +--J'attends que votre ami soit là. Il est plus intéressé que vous à la +connaître. + +--Voilà un commencement d'aveu! s'écria Cormier; mais tenez!... Le +voici!... ou plutôt les voici! + +Mirande, en ce moment, apparaissait en haut de l'escalier, tenant par la +main le petit Roch et délivré de la compagnie des donzelles qui +l'avaient accosté près du bassin. + +Sans doute, il venait de les congédier en apprenant de la bouche de +l'enfant que l'énigmatique maman Jacqueline était sur la terrasse. + +Paul Cormier se leva pour l'appeler du geste. La marquise ne bougea pas, +et Roch lâcha la main de Mirande pour courir à elle; mais tout à coup, +obliquant à droite, il se lança à toutes jambes vers les quinconces où +ne manquaient ni les gamins de son âge, ni les femmes assises au pied +des marronniers. + +Mirande n'essaya point de le rattraper. Il avait aperçu son ami et la +blonde qui s'était naguère montrée si revêche à ses galanteries à la +hussarde. Il savait par Paul que cette blonde récalcitrante était la +marquise de Ganges, mais il ne se doutait pas qu'elle était aussi maman +Jacqueline, et il ne résista pas à l'envie qui lui prit de s'expliquer +avec elle avant de courir après l'enfant. + +Il avait tué son mari. Ce n'était pas une raison pour la fuir, et il +vint à elle avec toute la bravacherie de Don Juan invitant à souper la +statue du Commandeur qu'il avait envoyé dans l'autre monde. + +Pâle, mais résolue, madame de Ganges le regardait, sans baisser les +yeux. Elle attendait qu'il parlât et ce fut Cormier qui dit à son ami: + +--Madame te connaît. Il est inutile que je te présente. + +--Parfaitement inutile, appuya Mirande. Je sais que j'ai l'honneur +d'être le compatriote de madame qui s'appelait autrefois mademoiselle de +Marsillargues... et je sais aussi qu'elle m'accuse d'avoir troublé sa +vie... c'est à toi qu'elle l'a dit et c'est toi qui me l'as répété. + +Et comme la marquise continuait à se taire, il reprit d'un ton moins +assuré: + +--Si ce reproche s'appliquait à un malheur récent que je déplore, je +prierais madame de me pardonner... mais, si je ne me trompe, il +s'agirait de torts graves que j'aurais eus autrefois... + +--Il y a cinq ans, interrompit madame de Ganges. + +--Envers vous, madame?... Je pensais vous avoir vue pour la première +fois, dimanche dernier, à la place où vous êtes assise en ce moment. + +--Vous avez donc oublié que vous êtes venu à Fabrègues? + +--À Fabrègues! répéta Mirande en fronçant le sourcil. + +--Oui... au village près duquel mon père avait un château. + +--Je sais... mais je ne me rappelle pas vous avoir rencontrée pendant le +très court séjour que j'ai fait tout près de là, dans un domaine qui +appartient encore à mon oncle. + +--Vous y étiez le jour de l'ouverture des vendanges? + +--Oui... je crois... + +--Vous croyez! répéta la marquise; vous n'êtes pas sûr?... alors, vous +n'avez pas gardé de ce jour un souvenir distinct!... il aurait dû +pourtant marquer dans votre vie. + +Paul fut très étonné de voir que Mirande changeait de visage. Il le fut +bien plus encore de l'entendre répondre: + +--C'est vrai... ce jour-là, j'ai commis une mauvaise action. + +--Non, monsieur... pas seulement une mauvaise action... un crime, car +vous pouviez la réparer et vous ne l'avez pas fait. + +Paul tombait de son haut. Il se demandait de quelle espèce de crime son +camarade avait pu se charger la conscience, en Languedoc. C'était bien +assez d'avoir tué le marquis sur le boulevard Jourdan. + +Il commençait pourtant à deviner qu'il ne s'agissait pas d'un autre +meurtre et que la première victime de Mirande n'était pas un homme. + +--Comment l'aurais-je réparée? balbutia le coupable. Je suis parti le +lendemain. + +--Et vous n'êtes jamais revenu... et vous ne vous êtes jamais inquiété +de savoir ce qu'il adviendrait de la malheureuse enfant que vous aviez +indignement trompée! + +--Vous pourriez ajouter qu'elle n'a rien fait pour se rappeler à moi. + +--Qu'aurait-elle pu faire?... vous aviez pris un faux nom, parce qu'elle +ne vous aurait pas cédé si elle avait su que vous étiez le neveu du +comte de Mirande, le plus riche propriétaire du département de +l'Hérault. Mais elle a cru à vos promesses de mariage... car vous êtes +allé jusqu'à lui jurer de l'épouser... et quand elle a connu la +vérité... c'est moi qui la lui ai apprise... il était trop tard... elle +avait été obligée de m'avouer sa faute. + +--Elle aurait pu m'écrire. + +--Pourquoi? pour vous demander un secours? elle n'y a pas pensé... et si +cette pensée lui était venue je l'aurais détournée de tenter une +démarche humiliante. Ce n'était pas de l'argent qu'elle voulait de +vous... qu'en aurait-elle fait d'ailleurs?... depuis son malheur, je me +suis chargée d'elle, et elle n'a jamais eu à souffrir de la misère... +c'eût été trop!... elle a assez souffert par le coeur... + +--Oh! par le coeur!... murmura ironiquement Mirande, déjà las de +supporter des reproches sans y répondre. + +--Oui, monsieur, répliqua madame de Ganges. Elle vous aimait et vous +l'avez trahie. + +--Elle m'aimait, dites-vous? + +--Et elle vous aime encore. + +--Singulier amour qui ne lui a pas inspiré l'idée si simple de me donner +de ses nouvelles. Un silence de cinq ans!... j'avais bien le droit de me +croire oublié. + +--Elle n'a pas cessé un seul instant de penser à vous... mais elle +n'était plus en France... elle voyageait avec moi, car elle ne m'a +jamais quittée... et elle ne me quittera jamais... + +--Elle est donc à Paris? + +--Depuis que j'y suis revenue, oui, monsieur. + +--Et elle n'a pas cherché à me voir? + +--Elle vous a vu. + +--Sans que je la voie, alors. + +--Vous l'avez peut-être vue sans la reconnaître. + +--Je ne crois pas... ou il faudrait qu'elle fût bien changée. + +--Elle est aussi belle qu'au temps où on l'appelait: la perle de +Fabrègues. + +--Eh bien! pourquoi se cache-t-elle? + +--Elle ne se cache pas, répondit madame de Ganges qui regardait du côté +où le petit Roch avait couru. + +Paul Cormier commençait à comprendre. + +Depuis l'entrée en scène de son camarade, il n'avait pas dit un mot, +mais il avait vu où était allé l'enfant, et il attendait avec anxiété +que la marquise se décidât à expliquer une situation qu'il croyait +deviner. + +--Monsieur, reprit-elle, toujours en s'adressant à Mirande, vous ne +nierez plus maintenant que vous avez troublé ma vie. Je vous ai pardonné +le mal que vous m'avez fait. Il me reste à vous dire que je vous suis +reconnaissante d'une bonne action... Sans vous, Dieu sait ce que serait +devenu l'enfant dont vous avez pris soin, depuis hier... + +--Quoi!... vous savez... + +--Votre ami m'a renseignée. + +--Il est ici, cet enfant... Je l'ai amené... Il vient de me quitter. + +--Il n'est pas loin, murmura Paul. + +--Et il paraît que sa mère y est aussi... il me l'a dit... et je suppose +que l'ayant aperçue, il aura couru la rejoindre... + +Puis, se reprenant, Mirande ajouta: + +--Non, il s'est trompé... ce n'est pas elle, car le voilà qui revient. + +Roch arrivait, en effet, lancé à fond de train, et sans s'inquiéter de +son bon ami Jean, comme il l'appelait déjà, il sauta d'un bond sur les +genoux de madame de Ganges, en criant: + +--Ne me gronde pas maman Jacqueline!... c'est petite mère qui m'a +retenu. + +Le «maman Jacqueline» fit encore une fois son effet. Mais ce fut Mirande +qui reçut le coup. + +Comme tout à l'heure Paul Cormier, il crut comprendre que Roch était le +fils de la marquise et cette découverte n'était pas faite pour lui +plaire. Il n'était pas amoureux de madame de Ganges, lui, et peu lui +importait qu'elle eût caché la naissance d'un enfant illégitime; mais il +ne pouvait guère espérer qu'elle le lui laisserait, cet enfant qu'il +aurait voulu garder. + +Et il ne se gêna pas pour exprimer tout haut ce qu'il ressentait. + +--Allons! dit-il, décidément, je n'ai pas de chance! je m'étais attaché +à ce petit et je ne le reverrai plus. + +--Qu'en feriez-vous, s'il restait avec vous? demanda la marquise, en le +regardant fixement. + +--J'en ferais un homme. + +--Un homme à votre image! soupira maman Jacqueline. + +--Non, madame; un homme qui vaudrait mieux que moi... ce ne serait pas +difficile... et je l'aurais adopté, pour qu'il héritât de mon nom et de +ma fortune... je cherchais à me persuader qu'il n'avait personne pour +l'aimer... Je vois que je me suis trompé... c'était un rêve... je +tâcherai de l'oublier. + +--Vous y parviendrez... vous avez déjà oublié tant de choses! + +--Pas tant que vous croyez... mais que voulez-vous!... il paraît que +j'ai la bosse de la paternité et que je n'ai pas la bosse du mariage... + +--En d'autres termes, vous avez de la sympathie pour cet enfant, et s'il +était orphelin, vous seriez heureux de vous charger de lui... + +--Vous devinez ma pensée... mais il a au moins une mère... et une mère +qui ne consentirait pas à se séparer de lui. + +--Oh! non, murmura madame de Ganges, en étreignant le petit Roch. + +--Vous voyez bien que je n'ai plus qu'à essayer de me consoler. On ne +lutte pas contre sa destinée. Il était écrit là-haut que je finirais +seul... comme mon oncle, qui mène depuis des années la vie d'un vieux +sanglier solitaire... C'est dans le sang des Mirande... personne ne les +aime... eux, n'aiment pas souvent et quand ça leur arrive, ça ne leur +réussit pas... ma foi! je me résigne. + +--C'est dommage! vous aviez la vocation... il a suffi de quelques heures +pour que vous vous attachiez à cet enfant que vous n'aviez jamais vu. +Que serait-ce donc s'il était votre fils! + +--S'il était mon fils, je le prendrais, quoi qu'on fît pour m'en +empêcher; aucun sacrifice ne me coûterait... + +--Même celui de votre liberté? + +--Oui, madame, j'irais jusqu'à épouser sa mère... Mais vous savez mieux +que personne que c'est impossible. + +--Pourquoi mieux que personne? Cet enfant n'est pas le mien. + +Mirande s'inclina en souriant pour exprimer qu'il ne voulait pas donner +un démenti à une femme. + +--Maman Jacqueline, s'écria tout à coup le petit Roch, je ne sais pas +pourquoi maman Bernadette a du chagrin... elle ne fait que pleurer... +allons la consoler veux-tu?... + +Ce nom de Bernadette fit tressaillir les deux amis. + +Paul savait par Lestrigou que c'était celui de l'héritière. Il ne +l'avait pas prononcé devant Mirande, mais Mirande le connaissait de +longue date, ce nom, assez répandu dans le midi de la France, et presque +ignoré à Paris. Mirande avait eu de bonnes raisons pour le retenir, et +il s'étonnait de l'entendre sortir de la bouche de cet enfant. + +--Il parle de sa mère, dit madame de Ganges, et sa mère est ma meilleure +amie... je vais le lui ramener. + +--Elle est donc ici? demanda Mirande, fortement troublé. + +--Oui, monsieur; et je me reprocherais de la priver plus longtemps de +son fils. + +Madame de Ganges ajouta en se levant: + +--Je ne vous empêche pas de me suivre, messieurs. + +Ils profitèrent de la permission, sans trop savoir où elle allait les +conduire, car ils n'apercevaient sous les quinconces que des bandes de +gamins et des bonnes qui les surveillaient. + +Roch courait devant la marquise et ils le virent disparaître derrière le +tronc d'un gros marronnier qui leur cachait en partie une femme assise à +l'ombre de ce vétéran des plantations du Luxembourg. + +Ils pressentaient tous les deux qu'ils touchaient au dénouement d'une +situation qui, depuis trois jours ne faisait que se compliquer de plus +en plus, et ils étaient trop émus pour échanger leurs impressions, même +à voix basse. + +Paul fut le premier à apercevoir le profil de Bernadette, entre deux +embrassades du petit garçon qui la tenait par la tête et la couvrait de +caresses pour sécher ses larmes. + +Et, du premier coup d'oeil, Paul reconnut la charmante jeune femme qu'il +avait rencontrée dans le jardin de l'hôtel de l'avenue Montaigne, le +jour de sa visite à la veuve du marquis. + +La vérité éclatait enfin. L'enfant qui avait oublié ses jouets sur un +banc était l'enfant de l'amie de madame de Ganges, qui n'avait pas à +rougir d'une maternité clandestine. + +Paul se reprochait déjà de l'avoir soupçonnée. + +Mirande reçut un coup au coeur. + +Lui aussi, il reconnut Bernadette, et pas pour l'avoir entrevue un +instant, l'avant-veille. + +C'était Bernadette qu'il avait séduite à Fabrègues, pendant ce fatal +voyage d'où il avait rapporté la malédiction de son vieil oncle et le +remords d'avoir abusé de l'innocence d'une jeune fille sans défense. + +Son passé se dressait tout à coup devant lui, et, devant cette +apparition, il restait immobile et sans voix. + +Il aurait voulu demander pardon à sa victime et il ne trouvait pas une +parole. + +Elle le regardait, pâle, éperdue, et elle serrait contre son coeur le +petit Roch, comme si elle eût craint que Mirande le lui arrachât. + +--Il est à vous, monsieur, dit madame de Ganges, en montrant l'enfant. +L'aimerez-vous moins parce que vous êtes son père? + +Le beau Mirande, le brillant champion des Écoles, le Don Juan du +quartier Latin, passa un cruel moment. Sa fierté se révoltait encore à +la pensée de confesser ses torts et de s'humilier devant celle qu'il +avait offensée, en la suppliant de lui rendre cet enfant qu'il avait +abandonné comme il avait abandonné la mère. + +--Demandez-lui donc de choisir entre elle et vous, reprit la marquise. + +Et comme il se taisait: + +--Roch, demanda-t-elle, veux-tu aller demeurer chez monsieur, ou bien +rester avec maman Bernadette? + +--Je veux rester avec maman, répondit sans hésiter l'enfant, mais je +veux bien qu'il vienne chez nous, parce que je l'aime bien. + +--Il a choisi, dit madame de Ganges. Vous ne le verrez plus, car vous ne +verrez plus sa mère. Et votre fils, qui ne portera pas votre nom, aura +le droit de vous maudire. + +L'orgueil de Mirande ne tint pas contre cette évocation de l'avenir qui +attend les pères coupables. + +Il fléchit le genou, sans se soucier de l'étonnement des promeneurs du +Luxembourg, où les amoureux ne s'agenouillent guère, et prenant la main +de Bernadette il lui dit: + +--Pardonnez-moi et... soyez ma femme. + +Les derniers mots se firent un peu attendre, mais il les prononça très +distinctement et très résolument. + +--Non, répondit Bernadette, c'est trop. Vous regretteriez peut-être de +m'avoir épousée. Que notre fils reconnu puisse porter votre nom, et je +vous bénirai. Je vous ai déjà pardonné. + +--Si je me bornais à le reconnaître, Roch de Mirande ne serait que mon +fils naturel. Notre mariage le légitimera. + +Madame de Ganges, trop émue pour parler, tendit silencieusement la main +à son compatriote qui la prit et qui, en la serrant, ne put pas +dissimuler un tressaillement de surprise. + +--Oui, dit-elle en souriant tristement, j'ai la main froide. Ne le +saviez-vous pas, vous qui êtes de mon pays? C'est à cela qu'on reconnaît +les filles de ma race... Ma mère était ainsi... + +--Il y a un proverbe sur les mains glacées, essaya de dire Mirande. + +Elle ne le laissa pas achever, et elle reprit: + +--Aurez-vous le courage de tenir l'engagement que vous venez de prendre? +Vous êtes noble et Bernadette est du peuple... vous êtes riche et elle +n'a rien... + +--Je me moque des préjugés de caste, et je suis très heureux qu'elle +soit pauvre. Si elle était plus riche que moi, j'hésiterais à l'épouser. + +--Non, dit vivement la marquise, vous n'hésiteriez pas. Vous ne +renonceriez pas à être heureux par crainte d'être accusé de vous être +mésallié par intérêt. Vous êtes au-dessus d'un tel soupçon et votre ami +est témoin que vous ne vous êtes pas occupé de savoir si Bernadette +avait de la fortune. + +--Petite mère ne pleure plus, interrompit Roch. Veux-tu me permettre +d'aller jouer, dis, maman Jacqueline? + +--Va, mon ami, mais ne t'éloigne pas. + +L'enfant ne se le fit pas dire deux fois. Il se précipita pour aller se +joindre à une bande de gamins qui jouaient à la toupie, et en courant, +il se jeta dans les jambes de deux messieurs qu'il faillit renverser. + +Le plus grand trébucha si bien qu'il lâcha de sonores jurons; et comme +il jurait en patois languedocien, madame de Ganges et Bernadette se +retournèrent pour le regarder, car elles s'étonnaient d'entendre parler +la langue d'_oc_ sous les marronniers du Luxembourg. + +Paul Cormier se retourna aussi et il ne put retenir un cri de surprise +en voyant M. Lestrigou, flanqué de son vieux confrère Bardin. + +Les deux vétérans du barreau étaient venus achever au Luxembourg leur +tournée à travers le quartier Latin et ils s'attendaient un peu à y +rencontrer Paul; mais ils ne s'attendaient guère à y rencontrer +l'héritière des six millions. + +Lestrigou la reconnut plus vite qu'elle ne le reconnut; mais, pour +madame de Ganges, il y mit plus de temps, parce qu'elle avait changé, à +son avantage, depuis qu'elle n'était plus mademoiselle de Marsillargues. + +Il les aborda toutes les deux à la fois: la marquise respectueusement et +Bernadette familièrement. Et après de courtes salutations, il entama un +exorde _ex-abrupto_: + +--P_é_tite, dit-il en se frottant les mains,--c'était son tic--j_é_ +t'apporte d_é_ quoi trouver un mari à ton goût... tu n'auras qu'à +choisir. + +Ce début fit froncer le sourcil à Mirande et Bernadette rougit jusqu'aux +oreilles. + +L'ancien bâtonnier venait de mettre, comme on dit, les pieds dans le +plat. + +--Si tu commençais par me présenter? interrompit Bardin. + +--C'est juste, répondit l'imperturbable Lestrigou. + +Madame la marquise... et toi p_é_tite... _jé_ vous présente mon ami +Bardin, qui fut jadis une des lumières du barreau parisien et qui est +aussi l'ami _dé_ M. Paul Cormier _qué_ j'ai le plaisir _dé_ voir en +votre compagnie... Es-tu content? demanda d'un air goguenard l'ancien +bâtonnier. + +--Très content. Il ne me reste qu'à prier Paul de nous mettre en rapport +avec monsieur? + +--Monsieur Jean de Mirande, commença Paul, en regardant le vieil avocat +dans le blanc des yeux. + +Bardin fit la grimace, mais il ne dit plus mot. + +--Mais si j_é_ n_é_ m_é_ trompe, M. d_é_ Mirande est un compatriote? +reprit Lestrigou. + +--Originaire du Languedoc, oui, monsieur, répondit froidement +l'étudiant, qui donnait à tous les diables les deux vieux avocats, +survenus si mal à propos. + +--Tous pays! s'écria Lestrigou. _Jé_ puis donc parler sans contrainte +d'un_é_ nouvelle qui va révolutionner notr_é_ province. Six millions qui +tombent dans l_é_ tablier d'une honnête fille. + +Des cinq personnes qui écoutaient ce brave homme, Bernadette seule +ignorait la grande nouvelle et elle ne devina pas du tout qu'il +s'agissait d'elle. + +Lestrigou s'empressa de mettre les points sur les i. + +--Oui, p_é_tite, reprit-il, t_é_ voilà six fois millionnaire. + +Cette fois, tous furent étonnés, excepté peut-être Bardin, qui venait +d'entendre, un instant auparavant, son vieil ami appeler par son nom +l'héritière, et Paul Cormier, qui savait depuis le matin que ce nom +était celui de la protégée de la marquise. + +--Moi! murmura Bernadette, ce n'est pas possible!... De qui donc me +viendrait cette fortune?... Je n'ai plus de parents... + +--Tu avais encore ton père, il y a six mois, répondit Lestrigou. Tu l_é_ +croyais mort parce qu'il n_é_ t'a jamais donné d_é_ ses nouvelles... Eh +bien! il vivait très bien à San-Francisco où il s'était enrichi et il y +est décédé... subitement... C'est heureux, car il n'a pas eu le temps de +tester et il t'aurait peut-être déshéritée... la loi américaine lui en +donnait _lé_ droit depuis qu'il s'était fait naturaliser citoyen des +Etats-Unis... Mais il n'a pas laissé d_é_ testament et toute la fortune +de François Lamalou t'appartient... les formalités ont été remplies +là-bas, par l'intermédiaire du consul d_é_ France. Il n_é_ reste plus +qu'à t'envoyer en possession et c_é_ n_é_ sera pas long. + +Eh bien! _pétité_ Bernadette, avais-je raison de t_é_ dire tout à +l'heure qu'en fait _dé_ maris, tu n'aurais qu_é_ l'embarras du choix. + +Depuis qu_é_ je suis arrivé à Paris, c'est-à-dire d_é_puis hier soir, on +m'en a déjà recommandé un, ajouta l'ancien bâtonnier on regardant du +coin de l'oeil Paul Cormier, qui le donnait mentalement à tous les +diables. + +Personne ne comprit l'allusion, si ce n'est celui qu'elle concernait et +aussi le père Bardin qui en fut charmé. + +La marquise avait entendu Paul lui dire, quelques instants auparavant, +que Bardin rêvait de la marier à l'héritière languedocienne, mais elle +n'y pensait déjà plus et elle se hâta de prendre la parole pour couper +court aux projets des deux vieux avocats. + +--Bernadette a choisi, messieurs, dit-elle simplement. Bernadette est +fiancée à M. Jean de Mirande que M. Cormier vient de vous présenter. + +--Vous badinez! s'écria Lestrigou. + +Badiner! Madame de Ganges n'y songeait guère et dans la situation le mot +était grotesque; mais les méridionaux le mettent à toutes sauces et +Lestrigou l'avait dit si naturellement qu'il n'y avait pas lieu de se +fâcher. + +--Si vous en doutez, messieurs, reprit la marquise, interrogez M. de +Mirande. + +Il était très troublé, Mirande, et il hésita avant de répondre: + +--Quand j'ai demandé la main de mademoiselle, j'ignorais qu'elle avait +des millions... + +--Et qu'importe qu'elle soit riche! s'écria la marquise. + +--Je ne le suis pas assez pour l'épouser. + +Bernadette pâlit; sa protectrice fronça le sourcil et Lestrigou ne +manqua pas l'occasion de dire, comme aurait pu le faire en pareil cas le +légendaire M. Prud'homme: + +--Voilà un trait de désintéressement qui devrait servir d'exemple à la +jeunesse d'à-présent. + +Bardin approuva du geste la sentence émise par son ami. Il n'avait pas +encore renoncé tout à fait à sa toquade de marier Paul aux millions de +Bernadette, et il trouvait fort bon que Mirande retirât sa candidature. + +A ce moment, le conciliabule fut dérangé tout à coup par un survenant +qu'on n'attendait pas si tôt. + +Roch, après avoir bousculé les deux vieillards, était allé se mêler à +une bande enfantine qui l'avait mal reçu. Il n'était pas du jeu et on ne +voulut pas l'y admettre. Dans le petit monde, c'est comme dans le grand. +Il y a des coteries. + +Et Roch, repoussé par ces gamins exclusifs, se repliait en courant sur +le groupe qui entourait les deux mères. + +Il ne s'adressa ni à la vraie, ni à l'autre. Il grimpa aux jambes de +Mirande qui ne résista pas à l'envie de l'enlever dans ses bras pour +l'embrasser. + +--Voulez-vous me prêter votre canne? criait le gamin en se débattant. + +--Ma canne?... et pourquoi faire? demanda l'étudiant. + +--Pour battre les polissons qui jouent là-bas à la toupie. + +--Elle est plus haute que toi, ma canne... tu ne pourrais pas la +porter... + +--Eh! bien, alors, venez avec moi et laissez-moi vous appeler papa +devant eux... Ils croiront que vous l'êtes et ils n'oseront plus refuser +de jouer avec moi. + +--Parbleu! dit tout bas le bonhomme Bardin, ce ferrailleur serait +vraiment le père de ce moutard qui parle déjà de rosser les autres, ça +ne m'étonnerait pas, car bon sang ne peut mentir. + +Mirande faisait la plus singulière figure du monde. + +Après la déclaration qu'il venait de lancer, il aurait dû, pour être +conséquent avec lui-même, rendre l'enfant à sa mère, qu'il ne voulait +plus épouser, de crainte qu'on ne l'accusât de se mésallier par +spéculation. + +Mais Roch, qui s'était accroché à son cou, ne le lâchait pas et criait +de sa voix flûtée: + +--Papa!... papa!... j'ai retrouvé petite mère, mais je ne veux pas vous +quitter... Venez avec nous. + +--C'est par délicatesse que vous refusez, dit madame de Ganges; vous le +croyez? Eh! bien, non, c'est par vanité. Si vous aviez du coeur, vous ne +penseriez qu'à réparer le mal que vous avez fait, au lieu de vous +préoccuper de l'opinion du monde. Bernadette en a, elle, du coeur, et je +suis sûre qu'elle renoncerait à cet héritage, s'il le fallait, pour +légitimer son enfant. + +--J'y renonce, murmura la jeune femme. + +--Pardon! s'écria Lestrigou, on n_é_ renonce pas comme ça à une +succession... il n_é_ suffit pas d_é_ dire: j_é_ _né_ veux pas... + +La résolution de Mirande ne tint pas devant cette scène où le petit Roch +jouait le principal rôle. Il le porta dans les bras de sa mère, et comme +le gamin se cramponnait, il lui dit: + +--N'aie pas peur. Nous serons deux à t'aimer. + +En même temps, il baisa la main de Bernadette, sans s'agenouiller cette +fois; mais ce baiser devant quatre témoins, c'était comme s'il lui eût +passé au doigt l'anneau des fiançailles. + +--Alors, vous allez venir demeurer avec nous? demanda l'enfant terrible. + +Et comme sa mère avait les larmes aux yeux: + +--Pourquoi pleures-tu, maman Bernadette?... mon bon ami nous reste... tu +vois bien que maman Jacqueline est contente. + +Il n'y avait pas que maman Jacqueline. Bernadette pleurait, mais c'était +de joie. Mirande était heureux, comme on l'est quand on vient de se +mettre en règle avec sa conscience, et Lestrigou se frottait les mains +en disant: + +--Comme j'ai bien fait de venir à Paris! + +Relégué au second plan, Paul Cormier approuvait, mais le père Bardin ne +s'associait pas à la satisfaction générale. + +Il n'avait jamais porté Mirande dans son coeur et il trouvait +souverainement injuste que ce batailleur couronnât sa carrière de +mauvais sujet en épousant une archi-millionnaire qui aurait très bien pu +faire le bonheur de Paul Cormier. + +Il oubliait que ce mariage n'était qu'une réparation, et il ne se +doutait pas que son protégé Paul avait d'autres visées. + +--Alors, continua Roch, nous allons tous rentrer chez maman Jacqueline, +j'en ai assez, moi, du Luxembourg. + +--Il va bien, l_é_ p_é_tit! dit en riant Lestrigou. + +La marquise saisit l'occasion de s'expliquer sur un point intéressant +pour tout le monde. + +--Messieurs, dit-elle, mon amie, Bernadette Lamalou, n'a jamais cessé +d'habiter chez moi depuis que nous avons quitté le Languedoc. Elle et +son fils y resteront jusqu'au jour où elle se mariera. En attendant, ma +maison vous sera ouverte et je serai charmée de vous y voir. + +L'invitation était collective. Paul crut lire dans les yeux de madame de +Ganges qu'elle tenait à ce qu'il en profitât, et il se reprit à espérer +que l'avenir le dédommagerait des pénibles épreuves par lesquelles il +venait de passer. + +--Tiens! cria tout à coup Roch qui ne restait jamais en repos bien +longtemps, voilà Coussergues. Je vais lui dire bonjour. + +Et il partit à toutes jambes pour aller joindre l'homme que Paul avait +surpris, la veille au soir, en faction devant la maison de Mirande et +qui, planté maintenant sous les arbres, à cinquante pas du groupe qui +entourait la marquise, semblait monter la garde en attendant qu'on +l'appelât. + +Et la marquise lui fit signe de venir. + +Il vint à pas comptés, ramenant l'enfant, et madame de Ganges le +présenta sans qu'il desserrât les dents. + +Elle ne l'avait appelé que pour l'interroger avant d'entamer une +confession que Paul Cormier pressentait. + +Aux brèves questions qu'elle lui adressa, M. Coussergues répondit +brièvement et la marquise commença en s'adressant à Mirande: + +--Monsieur, c'est moi qui ai tout fait. Je n'ai pas pu me résigner à +laisser souffrir plus longtemps Bernadette. Nous ne pouvions, ni elle, +ni moi, tenter une démarche directe... surtout après ce qui s'était +passé dimanche entre vous et moi. Et Bernadette ne pouvait pas continuer +à vivre comme elle vivait. Alors, j'ai eu une idée. J'ai toujours cru à +la voix du sang... j'ai voulu faire un essai... je me suis dit que +peut-être, si vous voyiez votre fils, votre coeur parlerait... je ne me +trompais pas, puisque vous l'avez recueilli sans le connaître... + +--C'est donc volontairement que, hier, vous l'avez laissé sur cette +terrasse? interrompit Mirande. + +--Contre l'avis et malgré les prières de sa mère, oui, monsieur. J'ai eu +beaucoup de peine à décider Bernadette à partir et j'avais pris mes +précautions pour qu'il ne mésarrivât pas à l'enfant. M. Coussergues +veillait sur lui. Si vous n'aviez pas parlé à Roch, en passant, M. +Coussergues l'aurait reconduit chez moi. Vous vous êtes intéressé à cet +enfant, vous l'avez emmené. M. Coussergues vous a suivi. Il y aura +bientôt vingt-quatre heures qu'il vous suit. + +--Vous aviez donc deviné que je reviendrais aujourd'hui, au Luxembourg, +puisque je vous y ai trouvée? + +--Je savais, par M. Cormier, que vous y veniez tous les jours, et je +supposais que vous rechercheriez la mère de l'enfant que vous aviez +recueilli. + +Si vous n'étiez pas venu, je serais allée moi-même le réclamer chez +vous. + +--Et lui?... vous l'aviez mis dans la confidence? + +--Non, monsieur. Je savais qu'il n'aurait pas peur en se voyant tout +seul... Il n'a peur de rien... et je ne doutais pas qu'il ne vous +demandât lui-même de le ramener aujourd'hui à l'endroit où vous l'avez +trouvé hier. + +Tout s'est passé comme je l'avais prévu, et j'ai tout dit. + +Il ne me reste plus qu'à vous demander pardon d'avoir eu recours à ce +moyen. + +Mon excuse, c'est que je n'en avais pas d'autre à ma disposition. + +Et, ajouta en souriant la marquise, à l'employer, je risquais quelque +chose... je risquais de passer pour être la mère de Roch!... demandez +plutôt à M. Cormier. + +Paul rougit et balbutia quelques mots de protestation, mais madame de +Ganges reprit: + +--Tout le monde s'y serait trompé. Cet enfant est accoutumé à ne faire +aucune différence entre ma chère Bernadette et moi. Il croit qu'il a +deux mères. + +--Il me l'a dit, murmura Mirande. + +--Il ne se trompe qu'à demi, car je l'aime comme s'il était à moi. + +Il n'est pourtant pas sans défaut, ajouta malicieusement la marquise en +regardant d'une certaine façon Mirande, qui comprit et qui dit sans +hésiter: + +--Il a les miens. + +--Il a aussi les qualités de sa mère. + +--Et je ne suis pas fâché qu'il ait mes défauts, dit Mirande, rasséréné. + +Puis, à Bernadette: + +--Vous l'en guérirez, n'est-ce pas?... Je ferai de mon mieux pour vous y +aider. + +Cette déclaration équivalait à une nouvelle promesse de mariage, et, de +celle-là, Mirande ne se dédirait plus, sous prétexte que Bernadette +était trop riche. + +Madame de Ganges pensa qu'il fallait en rester là. + +--Au revoir, messieurs! dit-elle. + +Et elle le dit si bien que tous comprirent qu'ils n'avaient plus qu'à +s'éloigner, sans en demander davantage. + +Cet «au revoir» s'adressait aussi bien à Lestrigou qu'aux deux +étudiants; mais Bardin ne le prit pas pour lui, et peut-être n'eut-il +pas tort. + +Roch ne laissa pas partir Mirande sans lui faire promettre qu'il +reviendrait dès le lendemain jouer avec lui dans le jardin de maman +Jacqueline. + +Mirande n'avait garde d'y manquer. + +Il prit le bras de Paul qui était plus troublé que satisfait. + +Lestrigou s'accrocha au père Bardin. + +Et pour ne pas gêner plus longtemps ces dames en restant sur la terrasse +où ils les laissaient, ils s'acheminèrent deux par deux vers l'escalier +par lequel Mirande était arrivé avec le petit Roch. + +Les vieux ne se réunirent aux jeunes qu'au bord du bassin central, et ce +fut pour se séparer, après avoir échangé quelques mots. + +--Eh bien! demanda brusquement Mirande, dès qu'il fut seul avec son ami, +et la voix du sang? + +--Je commence à y croire, murmura Paul. Cet enfant est le tien. Tu ne +peux pas le renier. + +--Alors, tu m'approuves de le reconnaître! + +--C'est ton devoir. Et je t'approuve aussi d'épouser la mère. + +--Je l'épouserai, mais toi... n'épouseras-tu personne? + +--Qui voudrait de moi? + +--La marquise. Elle t'aime. + +--Tu te trompes. Je lui suis indifférent, à moins qu'elle ne me haïsse, +et je n'en serais pas surpris. + +--Tu n'y entends rien. Je m'y connais, moi, et je t'affirme qu'elle sera +ta femme, si tu veux. Nous nous marierons le même jour. + +--Dans dix mois, alors, car il n'y a pas quatre jours qu'elle est +veuve... cherche l'article du Code civil... Ce serait trop faire +attendre Bernadette. + + + + +ÉPILOGUE + + +Les dix mois sont passés et madame de Ganges est toujours veuve. + +Elle épousera Paul Cormier, mais elle a voulu attendre, pour l'épouser, +que la fin tragique de son mari fût oubliée. + +Elle l'est déjà. Le drame où le malheureux marquis a trouvé la mort n'a +pas eu de retentissement, car il ne s'est pas dénoué en cour d'assises. + +Après avoir longtemps hésité, Charles Bardin a rendu une ordonnance de +non-lieu et les conseils de son père ont influencé sa décision que, du +reste, ses supérieurs hiérarchiques ont approuvée. + +Il a démontré jusqu'à l'évidence que le duel avait été loyal. +L'acquittement était certain. Les magistrats ont sagement jugé qu'il +valait mieux ne point infliger la publicité de l'audience à des jeunes +gens qui pouvaient invoquer beaucoup de circonstances atténuantes. + +Du reste, la marquise n'était pas femme à se marier, au pied levé, par +un coup de tête, comme une excentrique lady qui s'éprend d'un ténor. + +Paul, dès le jour de leur première rencontre, avait fait sur elle une +très vive impression et il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour +l'aimer, mais elle a voulu le connaître avant de lier sa destinée à +celle d'un garçon à peine plus âgé qu'elle, et qui n'était ni de sa +caste ni de son monde. + +Elle lui a imposé un stage. Paul n'a pas trouvé la condition trop dure. +Marcelle lui en a su gré. Elle sait maintenant tout ce qu'il vaut et +elle est décidée à s'appeler madame Cormier, quand le moment lui +paraîtra tenu de mettre fin à l'épreuve que son amoureux subit de bonne +grâce. + +Jean de Mirande et Bernadette Lamalou n'ont pas fait tant de cérémonies +pour consacrer leur union. + +Mirande a voulu réparer ses torts, et il a sauté à pieds joints +par-dessus les préjugés sociaux. Son oncle l'a déshérité, mais il s'en +moque. Il est assez riche pour se passer de sa succession et pour vivre +sans toucher aux revenus de sa femme. + +Il a épousé Bernadette, brûlant ce qu'il avait adoré, et cette +conversion fait du bruit au quartier. + +Ce fut, l'année dernière, un beau tapage dans le quartier Latin, quand +on y sut que le Roi des Écoles renonçait à la vie d'étudiant pour se +réfugier dans le port du mariage. + +Ses favorites l'ont regretté, mais elles se sont vite consolées; et +Véra, la nihiliste, a déclaré hautement que Mirande, au fond, n'était +qu'un bourgeois. + +Il a rompu si brusquement avec ses amis et avec ses habitudes qu'il n'a +pas songé un seul instant à enterrer sa vie de garçon en offrant à la +jeunesse latine un festin pantagruélique. + +Bernadette n'a pas tardé à devenir, dans les délais de rigueur, la femme +légitime du père de son enfant. + +Elle n'était plus veuve et elle était mère: deux excellentes raisons +pour hâter le mariage réparateur. + +Roch n'a plus qu'une maman, car petite mère, depuis qu'elle est madame +de Mirande, n'habite plus chez maman Jacqueline; mais il a un père, un +vrai, qu'il adore et qui le lui rend bien. + +Si jamais homme s'est vu renaître dans son fils, cet homme, c'est Jean +de Mirande. + +Roch lui ressemble tant que Bernadette trouve qu'il lui ressemble trop; +car s'il a toutes les qualités de sa race paternelle, il en a aussi tous +les défauts. + +Il est volontaire et querelleur; il n'obéit qu'à son père et la douce +Bernadette s'inquiète déjà de l'avenir de ce batailleur en herbe. Mais +les tourments qu'il lui donne ne l'empêchent pas de le chérir. + +Il sera élevé à la campagne, car elle achètera le château de +Marsillargues, et les nouveaux époux comptent passer huit mois de +l'année près de ce village de Fabrègues où ils se sont rencontrés. + +Ils y remplaceront la famille de la marquise, et ils seront à leur tour +les bienfaiteurs du pays. + +Lestrigou est au comble de la joie. Il ne cesse plus de se frotter les +mains depuis qu'ils les a décidés à venir s'établir en Languedoc. + +Il fera leurs affaires pour rien, pour le plaisir. + +Coussergues ne quittera pas la marquise quand elle aura changé de nom. +Ce fidèle gardien est comme un immeuble par destination. Il fera partie +de la maison jusqu'à la fin de ses jours et il vivra en meilleure +intelligence avec Paul qu'il n'a jamais vécu avec le défunt marquis. + +Marcelle ne s'est brouillée avec personne, parce qu'elle a pris le parti +de dire la vérité aux gens de son monde. La baronne Dozulé et ses +invités du thé de cinq heures savent maintenant qu'elle devra son +bonheur conjugal à une méprise d'un domestique. + +Le vicomte de Servon, renseigné comme les autres, a renoncé à consoler +la charmante veuve de M. de Ganges. + +Il sait que la place est prise et il s'est rallié de bonne grâce aux +amis de son rival heureux. + +Il a même débarrassé Paul et Mirande de l'affreux Brunachon en signalant +à la police les méfaits anciens et récents de ce dangereux drôle. + +Bardin ne boude plus le fils de sa vieille amie, mais il regrette +encore--sans le dire--que le sien ait manqué d'avancer dans la +magistrature, faute d'avoir à instruire un crime célèbre. + +Les personnes bien informées assurent que la marquise de Ganges +convolera en secondes noces avant la fin de l'hiver. + +Elle a et elle aura toujours la main froide, mais pas le coeur, et elle +aimera passionnément son nouveau mari. + +Le proverbe aura raison, une fois de plus. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La main froide, by Fortuné Du Boisgobey + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN FROIDE *** + +***** This file should be named 17747-8.txt or 17747-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/7/4/17747/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17747-8.zip b/17747-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4d10387 --- /dev/null +++ b/17747-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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