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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17739-0.txt b/17739-0.txt new file mode 100644 index 0000000..fe4430f --- /dev/null +++ b/17739-0.txt @@ -0,0 +1,7512 @@ +The Project Gutenberg EBook of La femme du mort, Tome II (1897), by +Alexis Bouvier (1836-1892) + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La femme du mort, Tome II (1897) + +Author: Alexis Bouvier (1836-1892) + +Release Date: February 10, 2006 [EBook #17739] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME II (1897) *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + LA FEMME + DU MORT + + PAR + + ALEXIS BOUVIER + + TOME II + + + QUARANTE--CINQUIEME ÉDITION + + + + PARIS + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + RUE RACINE, 26, PRÈS L'ODÉON + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +I + +LA VEUVE D'UN VIVANT + + +Un soir, las, épuisé d'une longue trotte, Simon, faisant la moue, +maussade, les yeux gonflés d'avoir pleuré, était assis devant la +haute cheminée de campagne qui se trouvait dans la grande salle du +rez-de-chaussée de la petite maison de Charonne. Le balancier de +l'horloge battait son tic tac mélancolique, le chien maugréait en se +roussissant les poils près du foyer, le chat ronronnait endormi sur une +chaise, la lampe fumeuse s'était éteinte, et la grande salle n'était +éclairée que par la flamme du foyer. + +Simon mâchait sa praline en grognant; le nègre avait voulu parler, +disant: + +--Simon est triste ce soir. + +Et le matelot avait grogné + +--C'est à cause que t'es foncé que tu vois tout en noir. + +Et tout était redevenu silencieux + +Pierre rentrait du jardin. En voyant à la lueur du foyer deux grosses +larmes qui coulaient sur les joues de son fidèle serviteur, il +s'avança vers lui et dit affectueusement: + +--Qu'as-tu, mon vieux fidèle? + +Cette fois, le matelot ne put se contenir; il fit la plus laide grimace +et se mit à pleurer comme un enfant. + +--Qu'as-tu, donc? demanda encore Pierre inquiet. + +--J'ai... j'ai... j'ai... je ne voudrais pas vous dire ça! mais je ne +peux plus y tenir! + +Il y eut quelques minutes de silence pendant lesquelles Simon essuyait +de sa manche ses gros yeux, cherchant à dominer son émotion. + +--V'là l'histoire, mon lieutenant: c'est la fête à Charonne. Ce +matin, je m'avais mis l'uniforme, tout le grand tralala, toutes voiles +dehors; je m'avais rasé. Je m'étais dit: Espère, espère! je vais +aller à la foire, je vais acheter la fête à mademoiselle. Je me sors +en disant: Simon, faut être sobre... J'étais gai, quoi! À la porte, +je rencontre Mlle Jeanne, elle me fait son petit rire et le nez en +l'air, se cramponne et elle me dit: «Je veux que tu m'emmènes.» Mon +lieutenant, je ne sais rien refuser à ma petite maîtresse. + +--Commandez! que j'y dis. + +--Où que tu vas? qu'elle me dit. + +--À la fête, que je dis, et elle boudait, et je dis: Espère!... +espère!... je vas l'emmener cette enfant-là . Je la mène devant les +baraques, devant les boutiques, et elle me tire, elle me tire, j'y +montre ci... j'y montre ça... Elle ne veut rien et elle me tire. Je me +dis: Non, elle n'est pas gourmande, je vais la mener aux saltimbanques; +je la mène devant le paillasse; il faisait des grimaces...; il disait +des bêtises... Tout un chacun riait, et riait, et moi j'y allais; je +regarde mademoiselle... elle pleure... et elle me tire, et elle me +tire, c'était trop bête. Je me dis: Mais quoi qu'elle veut donc, cette +petite-là ? C'était trop bête! + +J'y dis: Mais, qu'est-ce que vous avez donc, mademoiselle? Je vous +montre des joujoux, t'en veux pas... des sucres de couleurs, t'en +veux pas, des comédies... t'en veux pas. Qu'est-ce que tu veux, +mademoiselle?... V'là qu'elle se met à pleurer, à pleurer. Qu'est-ce +que vous vouliez que je fasse, moi? Je pleure, que j'en ai manqué de +m'étouffer; je pleure, elle pleure et elle me tire... Mais où donc +qu'elle veut aller? que je me dis. + +--Viens donc, qu'elle me dit. + +--Mais où? que je dis. + +--Viens où vont les petites filles de l'école... Tu sais bien, les +petites en noir, qui vont par la petite porte, derrière chez nous. + +--Comment que je fais, au cimetière?... + +--Oui! qu'elle me dit... + +Et puis elle me dit toute suppliante: + +--Simon, je t'en prie, mène-moi où est endormie maman. + +--Ah! vous pensez si je me suis mis à pleurer, mon lieutenant; +qu'est-ce que vous vouliez que je réponde à cette enfant? et elle se +fâchait, et elle m'a dit que j'étais sans cÅ“ur, et elle est remontée +près de Mme Madeleine; elle ne voulait plus me parier. Je ne pouvais +rien lui dire, à cette petite; ça fait que je pleurais. + +Et, en disant ces mots, le matelot fondait en larmes. + +Pierre, ému, regardait son dévoué serviteur, dissimulant l'impression +douloureuse qu'il avait ressentie; puis il exclama tout à coup: + +--La situation n'est pas tenable, il faut en finir. + +Et Simon, hochant la tête, dit: + +--Oui, au fait, mon lieutenant, vous ne vous êtes occupé que des +méchants, c'est bien le temps maintenant de s'occuper des bons. + +Pierre releva lentement la tête; son regard sévère imposa silence à +Simon qui, étant bouleversé par le changement de physionomie que sa +phrase avait amené, faillit en avaler «sa praline.» Pierre, sombre, +ne dit pas un mot et remonta chez lui, laissant Simon tout honteux, +essuyant son visage encore mouillé, croyant peut-être qu'il enlevait +en même temps le mal qu'il venait de faire. + +Puis, colère, rageant, furieux après lui-même, cherchant un motif +pour passer la rage passagère qui le secouait, il se tourna vers le +nègre, et, le voyant près de la cheminée, il exclama: + +--Qu'est-ce que tu fais là , toi, barbouillé? Tu n'es donc pas encore +assez roussi, que tu colles ton museau auprès du feu? Espère! espère! +Je te vas secouer si tu ne décales pas. Le nègre, qui connaissait les +procédés expéditifs de Simon quand il était en colère, n'avait pas +attendu la fin de la phrase pour décamper. + +Le matelot maussade sortit à son tour. + +--C'est-il du bon sens de se fâcher de ça! Est-ce que c'est ma faute, +à moi, si la petite pense à la mère? Espère! espère! faudra bien en +finir... Au fait! est-ce que j'ai pas le droit de voir ça, moi? +C'est moi qui l'ai élevée, la moutarde... Et peut-être bien qu'on +pourrait..., si on savait ous'qu'est sa mère, se promener de ce +côté-là et lui dire: + +--Tiens..., ma bellotte..., regarde un peu voir, là -bas, celle qui +passe... Eh bien, envoie-lui un baiser... + +Il n'y a pas de bon sens aussi,... puisque le coquin est puni. D'abord, +il n'y a que lui que je haïssais... et si l'autre est restée une +honnête femme... Espère! espère! elle a fini son temps... + +Et le matelot se promenait sous les arbres, sans voir son lieutenant, +accoudé sur l'appui de la fenêtre ouverte, au premier étage, triste +et pleurant silencieux, au souvenir de ce que lui avait raconté son +matelot. + +C'est que Pierre avait un caractère absolu: il avait condamné, et sa +condamnation ne permettait pas le pardon... On avait été sans pitié, +il serait sans pitié... Est-ce à dire que Davenne n'avait pas de +cÅ“ur? Non!... peut-être, comme à cette heure, des larmes auraient pu +modifier sa volonté; mais Pierre vivait au milieu de gens auxquels il +était défendu de parler d'_Elle_. + +Il vivait avec sa haine... Et lorsque, comme ce jour, les dimanches il +ouvrait sa fenêtre, en voyant le soir passer dans les blés verts +les amoureux pendus aux bras l'un de l'autre, le regard noyé dans le +regard, la main dans la main, les lèvres presque sur les lèvres, il +pensait, lui, que cette joie de l'amour partagé lui serait désormais +défendue... Il était veuf, et il était mort! Alors, sa haine +s'augmentait: il regrettait à l'heure du crime de n'avoir pas tué et +la femme et l'amant. La loi, devant son honnêteté trompée, aurait +brisé son glaive; il serait sorti du tribunal acquitté, honoré, et +il aurait vécu, se consacrant à son enfant. Il aurait pu trouver une +compagne dévouée, et il aurait recommencé sa vie. + +À cette heure, quand Pierre, épouvanté, se demandait le but de la vie +qu'il s'était faite, le rouge couvrait son front; car il était bon et +honnête, et sa vie entière était vouée au mal!... à la vengeance! +la jouissance de l'égoïsme lâche! La douleur devant lui, la +souffrance, le repentir, les larmes auraient assurément changé sa +conduite. Après avoir entendu la plainte naïve de son matelot ému, il +avait été embrasser sa fille et il avait vu que la petite Jeanne, +elle aussi, avait les yeux rouges... Ennuyé, il s'était retiré, et +Madeleine de Soizé, en le reconduisant, lui avait dit tout bas: + +--Je suis encore tout émue... Jeanne qui vient de me demander... où +est enterrée sa mère! + +Nerveux, mordant ses lèvres, se contraignant, Pierre s'était aussitôt +réfugié chez lui; puis, pour chasser ce souvenir persistant, ce rappel +de sa veuve, après s'être fiévreusement promené dans sa chambre, +il prit un livre dans sa bibliothèque et se laissa tomber dans un +fauteuil. Le livre avait pour titre: _Les Pauvres_; il l'ouvrit au +hasard, lisant d'abord sans comprendre, sans pouvoir, à mesure qu'il +assemblait les mots, saisir le sens des phrases; tout à coup, il se +dressa, une page l'avait intéressé, il lut: _Les petits enfants_. + +Voici l'histoire: + +«Toutes les commères étaient sur leurs portes et la regardaient avec +mépris; les enfants avançaient vers elle leur petit museau sale; les +chiens allaient flairer ses jupes et revenaient en grognant; les hommes +indifférents disaient: + +--Tiens! c'est la Jeanne! + +Le soleil couchant empourprait le ciel, et la brise, qui avait +effeuillé les lilas et les pommiers en fleur, passait tiède et +parfumée. + +Elle,--la Jeanne, comme ils disaient,--elle avait bien vingt ans; elle +était pâle; ses cheveux mal peignés tombaient en mèches lourdes +sur ses épaules; la misère avait creusé ses joues, et la honte, ce +jour-là courbait sa tête. + +Un petit chérubin, yeux brillants, joues roses et cheveux ébouriffés, +se pendait à sa jupe et marchait en regardant derrière lui; il +souriait aux morveux qui lui faisaient la grimace. + +Ils étaient tristes à voir tous les deux, seuls au milieu de ce +village vivant et de cette nature gaie... + +Elle traversa le pays et s'arrêta devant la dernière maison du +village... L'enfant, la voyant heurter la porte, alla au-devant des +bambins qui les avaient suivis; les autres reculèrent d'abord, mais +comme il avançait toujours en souriant, ils s'apprivoisèrent, les +petits terreux, et l'on joua ensemble. + +La Jeanne avait heurté la porte... Un vieillard était venu et, +reculant devant elle, il avait dit: + +--Qu'est-ce que tu veux ici? + +Jeanne s'était appuyée au chambranle de la porte pour ne pas tomber... + +--Allons! allons! va-t'en, avait continué l'homme; sors d'ici, +mendiante, salis pas ma maison! + +--Père! avait supplié Jeanne. + +--Va-t'en!... va-t'en... + +Mais la pauvre femme s'était avancée jusqu'à la table et le corps +courbé, la tête basse, d'une main elle cachait ses yeux inondés de +larmes, décidée à se faire chasser plutôt qu'à reculer. + +--Père? moi?... Est-ce qu'une mendiante comme toi est ma fille?... Ma +fille!... J'ai eu un enfant que ma pauvre défunte adorait... C'était +une bonne et belle fille pour laquelle nous voulions donner notre vie... +Avant le jour, vent, pluie ou neige, nous allions forcer la terre à +nous donner de quoi en faire une dame... Sitôt qu'en nous privant nous +avons pu la retirer de l'école pour la mettre en pension, nous l'avons +fait. Nous la voulions belle, et, pour qu'elle le fût, rien ne nous a +coûté, ni force ni santé... + +Quand nous l'avons eu élevée, honnête comme son père, pure comme sa +mère, nous avons continué à nous sevrer, nous qui avions besoin de +tout, pour lui gagner une dot qui lui donnât l'homme que nous voulions. +Nous touchions le but... et quand, avec la vieille, nous rentrions, le +soir, souper, nous nous consolions en regardant l'enfant belle et +digne de nous. Et, la... la gueuse..., un jour elle est partie avec un +vaurien... Elle a fait rire tout le pays des gens qui s'étaient tués +pour elle!... + +Il y eut un silence, troublé seulement par les sanglots de la Jeanne et +par les cris joyeux des enfants qui jouaient au dehors. + +À force de pleurer et de passer, par tous les temps, des heures sur la +route pour voir si sa fille revenait, la vieille... a toussé, puis elle +s'est couchée... et nous l'avons conduite au cimetière... et elle a +voulu qu'on lui mît dans la main le petit bonnet brodé qu'elle avait +fait pour la première communion de sa fille... + +--Père..., père..., grâce! + +--Pendant ce temps-là ... elle, la honte! quelle vie!... Les Parisiens +qui venaient chez nous me disaient: «J'ai vu votre fille au Bois +hier...» + +--J'ai pas de fille! + +--Mais si, père Coutaud..., votre petite Jeanne!... On la nomme Jeanne +la Limande. + +--Le premier qui me parle de cette fille, j'y ouvre le crâne avec ma +bêche... Alors, j'ai plus osé sortir d'ici... Il me semble qu'on rit +quand je passe... J'ai plus osé aller à Paris de peur que la fille qui +m'accrocherait au coin d'une rue ne soit la mienne... Ma fille! allons +donc, est-ce que j'ai une fille, moi?... Hors d'ici, mendiante; oh!... +et plus vite ça... + +--Père, grâce! grâce! + +--Veux-tu t'en aller?... + +Et l'homme prit la Jeanne par le bras pour la jeter à la porte; mais la +fille se cramponna aux meubles... + +--Pitié!... père!... pitié! + +--Veux-tu t'en aller!... + +Et la lutte continuait. + +Tout rouge, moite de sueur, les cheveux sur les yeux, le petit entra +dans la chambre aux cris de sa mère... De ses petites mains il écarta +sa chevelure blonde et dit crânement au vieillard: + +--Pourquoi que tu fais pleurer maman, puisqu'on dit que c'est toi mon +grand-père? + +Le père Coutaud lâcha Jeanne, et, les yeux écarquillés, il regarda +l'enfant, muet, immobile, ne se rendant pas compte des sentiments +nouveaux qui l'envahissaient; puis il voulut parler, mais il balbutia; +des larmes emplirent ses yeux, et, pour les cacher, il embrassa et +l'enfant et la mère!» + +Le livre lui tomba des mains; c'est alors qu'il se mit à la fenêtre, +voulant réagir contre ce cri de pardon qui revenait sans cesse battre +son oreille; mais le tableau de son enfant pleurant se présentait à +ses yeux, son imagination se frappait. + +La petite Jeanne était maladive. Est-ce qu'un jour ce n'était pas elle +qui souffrirait de la vengeance sans pitié qu'il poursuivait?... Le +coupable, l'ami traître était puni, atrocement puni. La femme avait +déjà depuis longtemps expié par la honte, par le désespoir et par la +misère, sa faute... C'est maintenant sur sa fille qu'allait retomber le +châtiment de la mère coupable. + +S'il se décidait aujourd'hui à atténuer le mal, que pouvait-il faire? +Il n'était plus rien en ce monde; sa femme le croyait mort, et, pour +la société, pour l'état civil, il était mort. Sa femme était veuve, +veuve d'un vivant. Elle l'avait oublié, assurément, et elle ne devait +avoir qu'une pensée: sa Jeanne. Là , peut-être, était l'atténuation. + +S'il consentait à se séparer de son enfant, à la placer dans un +pensionnat, il ferait, par une lettre et par l'entremise de son matelot, +prévenir Geneviève que, sous la condition de laisser l'enfant dans la +maison où elle était placée, on lui dirait où était Jeanne, et elle +serait autorisée à l'aller voir. Mais rien ne pouvait empêcher la +mère de réclamer son enfant, et si, malgré ses promesses, Geneviève +ramenait sa fille chez elle, il lui devenait impossible de la reprendre, +surtout légalement, et que deviendrait-il sans l'être adoré pour +lequel il vivait? + +Ne valait-il pas mieux conduire l'enfant devant le caveau de famille, et +continuer le lugubre mensonge? Mais aujourd'hui Jeanne savait lire... +et le nom de son père sur les dalles rendait cette supercherie +impossible... + +--Au reste, pensa-t-il tout à coup, qu'est-elle devenue? Est-elle +vivante seulement?... S'est-elle arrêtée dans la voie honteuse où +elle s'engageait... Est-elle digne encore de l'intérêt qu'ils semblent +maintenant lui porter?... Qu'est-elle devenue enfin? + +Et, quoi qu'il fît pour chasser cette pensée, elle revenait sans +cesse... Aussi ennuyé, nerveux, il dit: + +--Il faut que je sache ce qu'elle est devenue. + +Il fit appeler Simon. On lui dit que le matelot venait de sortir. + +--Bah! demain, je ne penserai plus à tout cela... + +Et il se retira dans sa chambre, cherchant toujours à éloigner cette +agaçante idée... Il eut beau faire, rien ne put la chasser de son +cerveau. Il voulut voir Jeanne: l'enfant dormait; il monta dans sa +chambre et redevint plus gai en voyant le charmant baby endormi, calme, +dans le flot de ses cheveux blonds, qui formaient comme une auréole +autour de son visage rose. Il se pencha pour l'embrasser doucement, afin +de ne pas l'éveiller. Jeanne souriait, et ses lèvres rouges remuaient, +elle rêvait. Il écouta et il l'entendit dire: + +--Petite mère aimée... + +Pierre se releva aussitôt; il sortit de la chambre, agité, fiévreux; +il alla se jeter sur son lit, croyant avoir le sommeil et l'oubli; mais +ce fut en vain. + +Le jour le retrouva, pleurant et gémissant. + +--Mais que vais-je faire alors,... malheureux que je suis? + +Lorsqu'il fut levé, il fit appeler son matelot. Simon, lui +répondit-on, était parti au petit jour. Pierre fut ennuyé, mais non +étonné. Simon, depuis qu'on était à Charonne, était considéré +comme un compagnon: c'était le confident de son lieutenant; il vivait +libre, et il en prenait à son aise. Lorsque la maison était triste, il +disait: + +--Espère! espère!... je vas me mener à l'air... + +Et il passait sa journée dehors; aussi était-on habitué dans la +maison à ces absences. + +Davenne remonta chez lui en donnant l'ordre qu'au retour de Simon on le +lui envoyât immédiatement... + +Mais Simon n'était pas près de rentrer; il avait pris des munitions de +bouche, avait garni sa bourse et était parti en disant: + +--Je vas faire un coup de ma tête... Ça ne peut nuire à personne! +Espère! espère! + +Et le chapeau vissé sur l'arrière de la tête, fredonnant une chanson +de bord, faisant la chaloupe en marchant, il descendit l'avenue de +Charonne, la rue, et se dirigea vers la rue Payenne. + +Et vingt minutes après il entrait chez le marchand de vin du coin de la +rue, une vieille connaissance à lui. + +C'était là que le matin, lorsque Pierre Davenne habitait le petit +pavillon, il venait pour tuer le ver. Il se fit servir une bouteille +de vin blanc, invita le marchand de vin à en prendre sa part, et +l'interrogea sur le quartier. Simon savait mentir, nous l'avons vu, et +quand son ancien fournisseur lui demanda ce qu'il avait fait depuis la +mort de son maître, il répondit sans sourciller: + +--Moi, je me suis rembarqué, et j'ai fait le tour du monde!... + +Et il donna les plus scrupuleux détails sur ce qu'il avait vu; jamais, +assurément, le digne commerçant n'avait supposé qu'il existait +dans la création des choses aussi surprenantes. Quand il eut fini son +histoire et qu'on lui demanda: + +--Et maintenant, est-ce que vous avez quitté le service tout à fait? + +--Peut-être bien que oui... peut-être bien que non. Ça va dépendre, +je me suis amené dans le quartier parce que je voudrais retrouver mon +ancienne maîtresse... + +--Ah! oui, la veuve! + +--Sait-on ce qu'elle est devenue? + +--Ma foi, non! Vous avez su qu'on l'a ramassée quasiment morte devant +sa porte, le soir de l'enterrement... + +--Ah! + +--Oui, et on l'a relevée, rentrée chez elle. Mais, le lendemain, on +l'a transportée dans une maison de santé... Elle était tout à fait +malade. Dans le quartier, on croit qu'elle est morte, ou qu'elle est +folle..., car jamais on ne l'a revue. + +Il passa un frisson dans le corps du matelot... Morte ou folle! il +n'avait pas pensé à cela. Morte seule! sans savoir ce qu'était +devenue son enfant... ou folle: cherchant toujours sa Jeanne!!!... +Décidément, son lieutenant lui semblait bien cruel. + +Après avoir longuement interrogé pour ne rien savoir, sinon que le +pavillon avait été loué à un sculpteur qu'on ne voyait presque +jamais, qui ne sortait que le soir, Simon dit au revoir à son ami, vida +son verre, passa sa manche sur sa bouche et sortit en se disant: + +--Comment que je pourrais bien avoir de ses nouvelles?... savoir si +elle est encore de ce monde? Et il gratta son crâne de ses ongles +durs, tâchant de faire jaillir une idée de son cerveau. Il marchait, +grognant, jurant et ne trouvait rien. + +Pour éclaircir ses idées, il renouvela sa «praline» et se mit à +marcher avec rage... Il était remonté vers les boulevards, avait pris +la rue du Chemin-Vert, et s'engageait dans la rue de la Roquette; un +convoi passait qui l'obligea à s'arrêter; il regarda machinalement +autour de lui pour voir où il était. En face de lui se trouvait +la boutique d'un marbrier-jardinier, spécialiste de monuments +funéraires... Une ancre servait d'enseigne; il lut ce qu'il y avait +au-dessous, et remarqua cette phrase: _Entretien de tombes à l'année_. + +--Espère! espère! exclama-t-il alors; j'ai mon idée... + +Et content de lui, il se dirigea vers le cimetière du Père-Lachaise. + +L'idée de Simon était la plus simple du monde: il allait dans le +cimetière; assurément le caveau de la famille Davenne devait +être confié aux soins d'un des marbriers spéciaux; il allait donc +s'adresser au conservateur du Père-Lachaise où on lui donnerait les +renseignements qu'il désirait, ou bien où on lui indiquerait le moyen +de les avoir. + +Dès qu'il fut entré, il se dirigea vers le monument. Simon était un +croyant; il savait pertinemment que son lieutenant n'était pas enterré +là , mais cela n'y fit rien: il ôta respectueusement son petit chapeau, +expectora, se mit à genoux et fit avec conviction une courte prière +pour le repos de l'âme de son maître. Simon était pour la forme. +Ayant fait sa prière, il regarda à travers la grille de la porte, dans +l'intérieur du monument... Les couronnes étaient neuves, des vases +étaient pleins de fleurs naturelles, toutes fraîches... + +--Ah! mais! fit Simon, c'est bien entretenu, çà !... + +Et, apercevant un gardien qui s'était arrêté et semblait le +surveiller, étonné sans doute de la curiosité irrespectueuse du +matelot, il alla vers lui: + +--Dites donc, monsieur, est-ce que vous ne pourriez pas me dire le nom +et me donner l'adresse de celui qui est chargé d'entretenir ce caveau? + +Le gardien le regarda, trouvant singulière la question, singulière la +curiosité et singulier le personnage. + +--Pourquoi me demandez-vous ça? + +Simon vit tout de suite qu'on le prenait pour un autre, c'est-à -dire +pour un de ces gredins sacrilèges qui rôdent dans les cimetières et +volent dans les monuments funèbres les flambeaux des chapelles... Il +s'empressa de répondre: + +--Dites donc, eh! camarade, il ne faut pas se tromper... C'est +Simon Rivet qui vous parle, le matelot de... celui qui est là ... du +lieutenant Pierre Davenne... Je reviens de faire le tour du monde (il +y tenait), et ma première pensée au retour a été pour mon pauvre +maître. + +Le gardien changea aussitôt de ton et il dit: + +--Il est confié aux soins d'une femme qui probablement connaissait la +famille; elle vient tous les deux ou trois jours, elle est toujours en +deuil. + +--Une femme! De quel âge? + +--Environ vingt-cinq ans. + +--Merci bien, je tâcherai de la voir ici. + +Et le gardien s'étant éloigné, Simon s'écria: + +--Espère! espère! je m'amarre ici... et quand je devrais y venir tous +les jours... faudra bien que je la voie... Vingt-cinq ans... c'est elle! +Elle vient tous les deux ou trois jours. Pauvre chère femme!... Ah! +c'est bien, ça!... c'est bien! + +Et il essuyait brutalement une larme qui coulait sur sa joue. + +--Je me vas embosser là , à l'ombre!...--Et il se plaçait derrière +le monument, de façon à ne pas être vu,--et j'espère... Ainsi, cette +pauvre malheureuse se désole pendant que l'autre est vivant!... Et +elle vient là comme une sainte... Elle vient s'abîmer à force de +pleurer... Crédié! elle n'est pas la seule qui ait fait ce qu'elle a +fait... Ça me fait quelque chose d'être ici. + +Simon était là depuis deux grandes heures; il s'était à son tour +raconté, pour se distraire, son voyage autour du monde..., lorsqu'il +vit descendre par la grande avenue une femme vêtue de deuil; il se +cacha aussitôt. Malgré son long voile de veuve, il la reconnut, +c'était elle! Geneviève Davenne..., la veuve du vivant. Elle avança +lentement, recueillie; elle portait un bouquet de fleurs nouvelles; elle +passa sans le voir près du matelot; étant entrée dans le monument et +en ayant fermé la porte, elle s'agenouilla et se mit à prier. Simon +se glissa sans bruit près de la grille; ne pouvant voir sans risquer +d'être vu, il appliqua sa large oreille sur la serrure de la porte. + +Après une longue prière, il entendit la voix suppliante de la jeune +femme qui disait: + +--Pierre..., mon Pierre..., je suis bien punie maintenant. Pierre, +grâce!... grâce! Fais-moi retrouver mon enfant! + +L'émotion secouait le matelot; il eut un mouvement si brusque pour se +reculer qu'il en avala sa praline. C'était trop! Il avait deux grosses +larmes sur ses joues tannées. + +--Espère! espère! grogna-t-il, je ne te quitte plus... + +Et il se blottit dans un coin, attendant patiemment le départ de celle +qu'on appelait la veuve. Simon voulait la suivre et savoir ainsi sa +demeure. + + + + +II + +À L'Å’UVRE, SIMON! + + +Lorsque la veuve de Pierre Davenne, après avoir remplacé par des +fleurs nouvelles les fleurs fanées dans les vases qui ornaient le petit +autel du monument consacré à son époux, sortit calme et recueillie, +Simon, pour n'être pas vu et reconnu dans l'allée directe du +cimetière, se dirigea à travers les tombes. Il était furieux contre +lui, le matelot; il s'était vêtu le matin du costume dont il était +si fier, et il comprenait à cette heure combien il était absolument +gênant pour n'être pas remarqué dans la mission qu'il s'était +imposée. + +Lorsque Geneviève eut passé la porte du cimetière, le matelot la +suivit en longeant les murs, et il était le plus malheureux du monde, +car son désir de n'être pas vu l'obligeait à se dissimuler à +chaque minute dans les portes, en même temps que son costume singulier +attirait l'attention. Mais Geneviève ne voyait pas autour d'elle; tout +entière à sa pensée, elle marchait droite et calme dans ses habits de +deuil, sous son voile de veuve, indifférente et inconsciente de ce qui +l'entourait. + +--Bon Dieu de sang! s'écriait Simon, c'est la coquetterie qui me +perdra! Est-ce que j'avais besoin de me gréer comme ça?... Il ne me +manque qu'un pavillon... A mon âge!... Vieux serin, va, tu ne peux donc +pas te déguiser comme tout le monde...;--car c'était le fond de la +pensée de Simon, il était habillé, et, autour de lui, le monde était +déguisé.--Faut que tu aies toujours l'air distingué: tu ne pouvais +pas pour une fois retirer tes bijoux... Ous qu'elle est? bon Dieu! +exclamait-il. + +Geneviève, qui avait suivi la rue de la Roquette, puis le boulevard +Voltaire, tournait sur la place du Château-d'Eau. + +C'était jour de marché aux fleurs et elle s'était perdue. Simon +s'élança aussitôt, il aperçut sa silhouette qui tournait au coin de +la rue du Temple; bousculant tout, il courut, et il la vit entrer dans +une maison d'assez pauvre apparence, presque en face du Temple; le +Temple, ce marché qui fut autorisé pour y faire le commerce des +vieilleries, et qui, maintenant, n'a plus guère que des boutiques qui +peuvent rivaliser avec toutes celles où s'étalent les nouveautés et +les dernières modes sur nos boulevards. + +Presque vis-à -vis du nouveau marché, disons-nous, se trouvait la +maison dans laquelle entra Geneviève, une haute bâtisse portant +presque sous chacune de ses fenêtres l'enseigne d'une industrie +différente. C'était comme la fabrique de tous les produits +dissemblables qui se vendaient dans le marché qui était en face. Sur +la façade jaunie de la vieille maison, on lisait le travail qu'elle +recélait; la plupart des fenêtres étaient sans rideaux, ce qui +indiquait les ateliers avides de jour. + +Sur l'appui des autres séchait le linge ou s'aérait la literie; en se +levant, on s'était mis à l'établi, jetant les draps, les oreillers +près de la fenêtre en disant: + +--Il ne faut pas perdre de temps: on fera la chambre ce soir à la +brune, le lit prendra l'air... + +Dans la cour on était moins réservé; le linge séchait aux +fenêtres,--et il y en avait presque cent, qui donnaient sur la cour +avec cinq escaliers.--Aux étages plus haut, les coudières étant trop +étroites pour porter toute la lessive, de longues perches sortaient +des croisées toutes chargées de loques multicolores...; si bien que +lorsque Simon se glissa sous le porche, qu'il entra dans la cour et +qu'il leva les yeux en l'air, il exclama... + +--C'est une fête...; ils ont hissé les pavillons!... + +Il resta assis sur la borne, regardant la vieille maison... De tout le +rez-de-chaussée s'exhalaient des odeurs qui le bouleversaient. C'était +un vernisseur sur métaux qui passait le cuivre à l'eau-forte et il +toussait à en perdre la respiration; puis c'était l'odeur, presque le +parfum des pièces vernies qui, sur le feu, à la porte, prenaient des +tons d'or, qui lui montait au cerveau..., et ses oreilles se +secouaient sous le vacarme, et les ferblantiers, et les ciseleurs, et +l'estampeur..., et les cris et les chants... Il restait abruti. + +Et pensant que celle qu'il avait suivie et qui demeurait là avait été +autrefois si choyée dans le calme petit pavillon de la rue Payenne, +qu'elle n'ouvrait ses fenêtres que pour respirer l'odeur des fleurs, +qu'elle n'ouvrait les yeux que pour voir le sourire de son enfant et +l'amour de son mari, il dit malgré lui: + +--Ah! bon Dieu de Dieu! la pauvre femme! + +Et comme à ce moment le vernisseur jetait dans le ruisseau l'eau qui +lui avait servi à dérocher, l'eau dans laquelle il avait lavé ses +pièces de cuivre en les sortant de l'acide, il n'avait pas vu Simon +accoté sous le porche, les pieds dans le ruisseau...; l'eau jetée à +la volée lui arriva jusqu'au genou. En se sentant mouillé, en +voyant qui l'inondait, le matelot sursauta, et prêt à s'élancer sur +l'ouvrier, qui tenait déjà un second seau, il exclama: + +--Ah! çà , tu veux donc me _neyer_, eh! marsouin? Espère! espère! Et +il retroussait ses manches. + +L'ouvrier éclata de rire, et, menaçant de son autre seau, il s'écria: + +--T'as donc peur de l'eau?.. Pourquoi que tu te déguises en marin +alors? + + + + +III + +CE QU'ÉTAIT DEVENUE Mme DAVENNE. + + +C'était bien la femme de son lieutenant, Geneviève Davenne, que le +matelot avait vue dans le pieux pèlerinage qu'elle faisait tous les +deux jours à la tombe de son mari... C'était bien la femme coupable +et repentie, la mère désespérée, la veuve immolée que Simon avait +suivie, la reconnaissant au milieu de tous à ses longs vêtements de +deuil jusqu'à la grande et vieille maison de la rue du Temple, où elle +résidait depuis presque une année. + +Nous devons retourner en arrière pour expliquer la situation de la +jeune veuve. + +On s'en souvient, le prologue de ce récit se terminait au moment +où Geneviève, éperdue, désespérée, ayant vainement cherché +son enfant, sa Jeanne, dans le petit pavillon de la rue Payenne, +épouvantée par le vide, par la pensée de la mort, s'était sauvée +affolée en criant qu'on lui rendît sa fille, et, succombant sous +l'émotion et sous la douleur, tombait inanimée au milieu de la rue. + +Relevée par des voisins et portée chez elle, on lui prodigua tous les +soins qu'exigeait son état, sans lui faire recouvrer connaissance; au +matin seulement elle revint à elle, ou plutôt la vie revint en elle, +mais la raison était envolée... Le délire lui faisait crier des +phrases sans suite dans lesquelles revenaient sans cesse les noms de son +enfant et de son mari. + +Il était impossible de la laisser là ; on ne lui connaissait ni parents +ni amis; les domestiques, semblant chassés par la mort, n'étaient +point revenus; on résolut de la porter dans une maison de santé. + +Elle eut une longue et douloureuse maladie; en revenant à elle, sa +première pensée fut pour son enfant... On juge de son désespoir, +lorsqu'elle apprit qu'on n'en avait jamais eu de nouvelles... Elle +pleura longuement, et reprit courage en se donnant pour mission, dès +qu'elle serait debout, de se mettre immédiatement à la recherche de sa +petite Jeanne... + +Le père aimait trop son enfant pour qu'elle s'alarmât sur son sort... +Elle savait que c'était elle qui était châtiée et non l'enfant, +et elle pensa que Pierre avait placé sa fille en chargeant Simon de +veiller sur elle. + +En approfondissant ce qui était arrivé, elle se persuada que le +châtiment était temporaire. + +Pierre adorait sa Jeanne, et il savait que l'enfant a besoin de sa +mère... Un jour ou l'autre elle s'attendait à voir paraître Simon, et +c'est ce jour qu'elle voulait devancer en le recherchant. + +Les premières recherches furent vaines en même temps que se +présentait la première et la plus grave des difficultés... Geneviève +n'avait pas d'argent. A aucun prix elle n'eût voulu remettre les pieds +dans le petit pavillon de la rue Payenne. Elle alla chez leur notaire, +et le pria de faire et l'inventaire et la vente du mobilier. + +Le notaire lui dit que tout cela avait été fait à la requête du +propriétaire et de quelques créanciers, pendant sa maladie; comme +ils n'avaient comme créanciers que les fournisseurs journaliers, elle +espérait que la vente avait donné un chiffre respectable, sur lequel +elle devait, les créanciers payés, avoir une somme assez ronde à +toucher. + +Le notaire lui dit alors que l'héritier de Pierre Davenne était sa +fille; qu'elle ne représentait même pas à cette heure la tutrice +naturelle, puisque l'enfant était disparue... et que le séquestre +intervenu sauvegardait ses droits. + +C'était la misère! la misère absolue... sans gîte, presque sans +vêtements, sans rien... et ne sachant que faire... + +La perte de son enfant, la mort de son mari avaient désespéré +Geneviève... L'épouvantable avenir qui se montrait devant elle: la +misère, sans soutien, sans conseil et sans métier, ne lui fit rien... +Elle se rappela les dernières lignes de la lettre de son époux +outragé..., et elle baissa la tête... C'était le châtiment. + +Cependant il y a toujours une part pour la veuve; cette part, sauf un +millier de francs,--lui fut remise... C'était toujours l'abri et la +vie jusqu'au jour du travail... ou de la mort; car Geneviève, à +cette heure, pensa à mourir... Mais la pensée de Jeanne lui donna du +courage... Elle voulait vivre pour retrouver son enfant... Et pas une +minute elle ne maudit celui qui l'avait, en mourant, aussi cruellement +frappée. Pleine de regrets, de remords, elle acceptait le châtiment et +s'armait de courage pour le subir. + +Quoique guérie, elle demeurait toujours dans la maison de santé où +elle avait été soignée. Le lendemain de sa visite chez le notaire, +ayant passé la nuit entière à chercher comment elle pourrait gagner +sa vie, elle s'était résolue à redevenir ce qu'elle était lorsque +son mari l'avait connue. «Geneviève était orpheline d'un officier qui +avait été l'ami de Pierre Davenne; c'était une petite ouvrière bien +modeste, bien sage...» + +Geneviève se rendit au Temple; elle voulait acheter ses vêtements de +deuil, et c'est en parlant avec la femme qui lui vendait sa coiffure, +qu'elle eut l'idée de lui demander si elle ne connaissait pas une place +dans le deuil. + +La femme lui demanda si elle savait le métier, Geneviève lui +répondit,--c'était la vérité,--qu'au Havre où elle habitait avec +son père, elle était employée dans un magasin, où elle faisait plus +spécialement les deuils, la marchande lui dit alors: + +--Mon enfant, si vous avez du goût, si vous savez, si vous voulez faire +l'article bon marché..., n'allez donc chez personne; achetez un peu +de marchandise, mettez-vous à travailler chez vous, apportez-moi votre +ouvrage, et si vous êtes une travailleuse; si, faisant tout de vos +mains, vous pouvez me donner meilleur marché que d'autres..., ne +fût-ce que d'un sou par coiffure..., vous m'en vendrez tant que vous +voudrez... Et, ajouta-t-elle, le deuil c'est bon, voyez-vous...; pas de +morte-saison... Ça va toujours... + +Geneviève soupira sans se plaindre de la cruauté commerciale de la +remarque, et elle sortit. Elle avait trouvé. Le lendemain elle se mit +à l'Å“uvre, et, huit jours après, elle louait en face du Temple un +petit logement de trois pièces, sa chambre, son atelier, une salle à +manger et une cuisine... Le métier dans le noir seyait à l'état de +son âme. + +Six mois après, elle occupait des ouvrières et avait placé aux +côtés de la grande porte de la rue du Temple des écussons que Simon +n'avait pas remarqués, sur lesquels on lisait: _Au troisième, Modes +et coiffures pour deuil_. C'était l'enseigne de la petite maison de la +veuve Davenne. + +Geneviève, en peu de temps, s'était fait une maison qui lui permettait +de vivre bien indépendante. Chacun s'étonnait autour d'elle de sa +vie absolument retirée; mais on l'attribuait à la perte récente +d'un époux adoré, et, dans ses façons, dans ses manières, dans son +langage, on devinait que la jeune femme était, à cause de ce malheur, +tombée dans la situation difficile qui l'obligeait à un travail +journalier. Geneviève, plus tranquille sur son existence, consacrait +tous les jours quelques heures à la recherche de son enfant. + +Ses seules sorties en dehors de son travail étaient consacrées à ce +but et à sa visite au cimetière. Absolument douce, résignée, bonne +avec celles qu'elle occupait, elle était toujours réservée; jamais +un mot n'était sorti de sa bouche sur le passé; jamais elle n'avait +parlé de son enfant perdu, et si ce n'est le grand portrait en pied de +Pierre qu'elle avait fait racheter après la vente, pour le placer en +face de son lit, et les longs habits de deuil qu'elle portait, elle +n'aurait jamais parlé de son mari... + +En somme, comme une femme courageuse qu'elle était, Mme Davenne ne +s'était pas laissé abattre par le triple malheur qui l'avait punie: la +perte de sa fille, la mort de son mari et la misère. Toute sa vigueur, +toute sa force, toute sa volonté étaient revenues avec le châtiment; +elle avait fauté, elle acceptait le châtiment; elle le subissait et +voulait, par sa conduite, racheter le passé. Toute son honnêteté +native revivait enfin! Avant l'aube elle était levée et travaillait +sans arrêter une minute, ne parlant jamais, vivant tout entière dans +ses pensées, dans l'espoir de retrouver son enfant... + +Les premières démarches qu'elle avait faites avaient été au +ministère de la marine, car elle était convaincue que sa fille avait +été recommandée à Simon Rivet, ce qui la rassurait; elle savait +quelle adoration le matelot avait pour celle qu'il appelait «sa petite +lieutenante.» Au ministère, on lui avait répondu que le marin Simon +Rivet, libéré depuis longtemps du service, ne s'était pas rengagé. +Et cela lui fit penser que Simon habitait le pays où sa fille était +placée. + +Elle avait alors été elle-même au pays natal de Simon. + +Là , on lui apprit que, depuis la mort de la mère Rivet, jamais le +matelot n'avait remis les pieds au pays... et toujours elle espérait +qu'un hasard heureux la mettrait en présence du matelot... Le hasard +avait été cruel: une fois il l'avait placée en face de Fernand; il +était en voiture découverte, ayant Iza à ses côtés. + +Alors, en le voyant, elle avait senti en elle une haine qui lui était +inconnue; elle s'était surprise à désirer pour cet homme les plus +grands supplices; il lui avait semblé qu'il était son mauvais génie +et que la mort de Fernand la délivrerait de ses angoisses... Elle ne +pouvait comprendre le sentiment indigne qui l'avait avilie jusqu'à +lui...; non seulement elle avait du remords..., elle avait honte... +et elle avait de la haine. Ses baisers l'avaient souillée, et sa mort +seule en atténuerait la flétrissure. + +Et ce jour elle était rentrée chez elle, sombre, désespérée; elle +avait pleuré, gémi; elle avait prié..., elle s'était traînée à +genoux devant le portrait de son mari en lui demandant pardon, grâce! + +Le jour où Simon avait vu Geneviève au cimetière et l'avait suivie, +celle-ci, en rentrant chez elle, s'occupa aussitôt des petites +commandes survenues en son absence; elle s'apprêtait pour descendre au +Temple, faire la petite tournée qu'elle faisait chaque jour chez ses +clientes, prenant les commissions pour le lendemain... On frappa à la +porte. Une ouvrière alla ouvrir. Un commissionnaire entra, tenant une +lettre à la main. + +--Mme veuve Davenne? + +--C'est ici, dit l'ouvrière, voulant lui prendre la lettre. + +Mais le commissionnaire recula aussitôt sa main en disant: + +--Je dois la remettre à Mme Davenne en personne. + +Geneviève était dans sa chambre, se coiffant; on alla lui répéter +ce que le Savoyard avait dit; elle vint aussitôt et, gênée de +la curiosité maligne qu'attachaient les ouvrières à la lettre +recommandée, elle dit haut: + +-C'est moi qui suis Mme veuve Davenne... Que voulez-vous? + +--Madame, c'est une lettre. + +--Je ne connais personne, en dehors de mes clients, qui puisse +m'adresser des lettres. + +Les ouvrières paraissaient travailler avec ardeur, la tête baissée; +elles échangeaient des regards en souriant. + +Geneviève l'avait vu; elle reprit calme: + +--Qui vous envoie?... + +--Madame, je ne connais pas la personne; mais je ne puis vous la +remettre qu'après vous avoir fait une question. + +--Une question? fit Geneviève étonnée. + +--Je dois vous demander si vous êtes bien madame Davenne, Geneviève, +veuve du lieutenant Pierre Davenne? + +Cette fois Geneviève ne s'occupa plus de ses ouvrières; tout à +fait intriguée et espérant toujours un renseignement sur ce qu'elle +cherchait, elle dit: + +--Oui, monsieur, oui! c'est moi! + +--Je dois vous demander, madame..., avant de vous remettre la lettre, +où vous demeuriez avec votre mari. + +--Rue Payenne!... + +--C'est cela, madame! Alors voici la lettre; il y a une réponse, et +il présenta la lettre; il lui en resta encore une autre dans la main. +Geneviève le remarqua,--le commissionnaire dit: + +--Madame, il y a une réponse. + +Geneviève ouvrit la lettre; elle tenait à ce que ses ouvrières en +vissent autant qu'elle, ne voulant pas prêter à la médisance... A +peine eut-elle jeté les yeux sur les quelques lignes qu'elle +contenait qu'elle devint d'une pâleur livide. Toutes les ouvrières +la regardaient; mais, en voyant le changement de son visage, elles ne +riaient plus: elles se regardaient avec inquiétude. + +Et Geneviève se soutenait à l'établi, tant ce qu'elle avait lu +l'avait frappée... La lettre disait: + +«Si vous êtes la veuve de Pierre Davenne, un ami vous demande de fixer +un jour et une heure pour vous voir..., où vous voudrez... Il vous dira +où est votre enfant... Il veut vous voir seule. + +Donnez une réponse écrite au porteur, qui devra devant vous la mettre +sous enveloppe. + +UN AMI.» + + +Haletante, suffoquée par l'émotion, Geneviève ne trouvait pas un mot +à dire... A un moment, ses yeux se fermèrent et elle devint si pâle, +si pâle, que les ouvrières, émues à leur tour, se levèrent pour la +soutenir. Il était temps!... ils la firent asseoir sur une chaise +et l'entourèrent. Le commissionnaire, étourdi, regardait la scène, +étonné d'avoir apporté une nouvelle capable de faire un tel +bouleversement. Les ouvrières, secourant leur patronne, disaient: + +--Madame, qu'avez-vous?... C'est un malheur? + +--C'est donc bien terrible... Madame, du courage!... + +--Quel malheur vous arrive encore, pauvre madame! Du courage. + +Et Geneviève, revenant bien vite à elle, eut un sourire pâle en leur +disant: + +--Non, non! c'est du bonheur, au contraire, et je n'y suis plus +habituée. + +Et toutes la regardaient étonnées... + +--Merci, mesdemoiselles... Laissez-moi... Ce n'est rien..., vous +voyez... + +Et en disant ces mots elle se levait... Chacune des demoiselles retourna +à l'établi, et Geneviève, remise de son émotion, domptant sa +faiblesse, interrogea le commissionnaire pour savoir qui lui avait remis +la lettre; mais celui-ci ne savait absolument rien. Un monsieur était +venu à sa place, lui avait expliqué la commission qu'il devait faire, +dit ce qu'il devait dire, l'avait payé en prenant son numéro pour +être sûr qu'il ferait ce qui était convenu. + +--Et cette autre lettre? demanda Geneviève en montrant celle qui lui +restait dans la main. + +--Ce n'est pas une lettre, madame, c'est une enveloppe préparée, dans +laquelle je dois mettre votre réponse, ou que je dois jeter à la poste +telle qu'elle est, si on s'est trompé ou si vous refusez d'écrire. + +--Vous a-t-on recommandé de ne pas me laisser lire l'adresse écrite +dessus? + +--Non, madame, fit le commissionnaire en la tendant. + +Geneviève la prit et lut désappointée: + +C. L., _poste restante_. +132. _Paris_. + + +--Y a-t-il une réponse? demanda le commissionnaire, gêné, honnête et +pur Savoyard, que le regard effronté de ces demoiselles embarrassait et +faisait rougir. + +--Oui, attendez! fit fébrilement Geneviève, et elle courut dans sa +chambre et écrivit: + +«Mme veuve Davenne attendra chez elle demain à neuf heures du soir +l'ami qui doit lui donner des nouvelles de son enfant... Dieu le bénira +pour le bien qu'il va faire. + +VEUVE DAVENNE.» + + + + +IV + +LE RENDEZ-VOUS. + + +Elle plia le papier, le remit au commissionnaire qui, devant elle, le +glissa dans l'enveloppe, passa sa langue comme s'il voulait la lécher +et la ferma. Lorsqu'il fut parti, pendant que les ouvrières riaient, +Geneviève s'enfermait dans sa chambre et, tombant à genoux devant le +portrait de Pierre, les larmes aux yeux, le visage rayonnant d'espoir, +elle s'écriait: + +--Pierre! Pierre! tu m'as entendue! tu pardonnes enfin! + +On juge facilement de l'anxiété dans laquelle se trouvait Geneviève: +ce rêve de ses jours et de ses nuits allait être exaucé; elle n'osait +y croire. Elle s'enfermait dans sa chambre, et relisait les trois lignes +de la lettre anonyme; elle cherchait à reconnaître l'écriture, mais +vainement... Qui pouvait s'intéresser à elle? Personne. + +Il n'y avait au monde que l'enfant elle-même qui pouvait chaque jour +demander sa mère; alors peut-être les gens auxquels elle avait été +confiée avaient-ils fait des démarches et venaient-ils d'eux-mêmes +amener l'enfant... La lettre était précise: on offrait sans condition; +il n'y avait donc pas là d'affaire de spéculation; on demandait une +chose qui paraissait toute naturelle à Geneviève, qu'elle fût seule; +on ne voulait pas se compromettre, vis-à -vis des gens qui avaient +confié la petite Jeanne et qui payaient pour elle; on voulait +simplement satisfaire l'enfant. + +Et Geneviève le comprenait bien, elle en était bien certaine: chaque +jour son enfant devait la demander, car elle aimait sa fille; mais +sa Jeanne le lui rendait. Revoir Jeanne... la retrouver! Oh! quelle +singulière sensation elle éprouvait à cette seule idée. D'abord, +cette lettre lui assurait une chose, qui souvent avait tourmenté ses +nuits: c'est que sa fille vivait!... + +Puis la pauvre veuve se demandait si elle n'était pas victime d'une +mystification. Mais qui la connaissait? Qui savait qu'elle était mère? +Qui avait intérêt à la faire souffrir encore?... Un seul homme au +monde, et c'était son regret, son remords, avait à se plaindre d'elle, +et elle avait à se reprocher sa mort... C'était pour sa conscience +un assez lourd fardeau. Des autres, elle avait été la dupe et la +victime... Elle n'avait donc pas de mystification à redouter. + +Si c'était Simon?... Mais Simon était le chien fidèle de son mari, +le protecteur de l'enfant, et, s'il voulait la ramener à sa mère, il +n'avait pas besoin de demander autre chose que celle-ci: Mme Davenne +était-elle bien la veuve de Pierre Davenne? et il serait venu +aussitôt... Ce n'était point cela... + +Toute la journée, Geneviève fut si fiévreuse, si agitée, qu'elle +parut à peine dans l'atelier: elle aurait voulu avancer l'aiguille de +la pendule; à des moments, inconsciente, elle voulait se rendre dans +l'atelier pour renvoyer ses ouvrières, croyant ainsi avancer l'heure... +Elle pleurait, puis riait. Sa fille, sa Jeanne, elle allait savoir où +elle était... et elle essuyait ses larmes; puis, voilant ses yeux de +ses mains, elle s'abandonnait à son imagination: + +Elle entendait sonner neuf heures... On frappait à la porte, elle +courait ouvrir et, au lieu de trouver un homme venant lui donner des +nouvelles de son enfant, c'était sa Jeanne seule, qu'on avait montée +jusqu'à sa porte et qui entrait chez elle, qu'elle prenait dans ses +bras, qu'elle dévorait de baisers. Qu'elle était belle! et, voulant +échapper à cette pensée qui l'affolait, Geneviève se leva; ses +doigts fébriles s'agitaient, elle riait et elle avait des larmes aux +yeux; elle regardait l'heure, et l'aiguille semblait immobile... + +Et lorsqu'elle était dévorée de fièvre, comptant les minutes, les +secondes, elle entendait à côté d'elle, dans la pièce qui servait +d'atelier, le chant banal des ouvrières, le refrain des rues psalmodié +sans cesse; elles étaient calmes et elle bouillait, et cela l'agaçait, +l'énervait, et, cependant elle ne voulait rien laisser voir. + +Oh! la longue, l'interminable journée! Enfin, huit heures sonnèrent, +et les ouvrières partirent. Alors, seule, Geneviève se hâta de tout +ranger; cependant elle ne pouvait recevoir dans son atelier. + +Ce jour, la malheureuse rougissait de son honnête misère: elle disposa +sa chambre, fermant avec soin les rideaux de son lit pour le cacher et +faire, autant que cela lui était possible, ressembler la pièce à +un salon... Ce qui lui semblait le plus pénible ce jour-là , c'était +d'avoir un logement dont les fenêtres donnaient sur la cour... Ah! si +elle avait pu voir dans la rue, elle serait restée à sa fenêtre pour +voir de plus loin celui qui, comme la colombe de l'arche, apportait la +branche d'olivier, annonçant que tout allait redevenir calme... Mais +non seulement elle ne pouvait voir dans la rue du Temple, mais encore +l'escalier qui conduisait à son logement se trouvait près de la loge +du concierge, sous le porche. Cette circonstance avait été cause +que le matelot ne l'avait pas vue se diriger dans la maison, et, en +regardant dans la cour, elle ne pouvait même pas voir les gens qui +venaient chez elle. + +Enfin neuf heures sonnèrent... Au dernier coup, elle fut presque +obligée de dominer son émotion, disant: + +--C'est ridicule... On frapperait, je n'aurais pas la force d'ouvrir. + +Elle se remit vite, et, s'imposant le calme, en raison de la gravité +du rendez-vous, elle attendit... Neuf heures un quart! personne! Avec la +même intensité qu'était venue la joie, vint le désespoir... C'était +une mystification... On s'était joué d'elle, des indignes avaient ri +avec ce sentiment sacré, cette affection sainte: l'amour maternel! + +A neuf heures et demie on frappa... Elle fut presque une minute à +dominer son émotion... Elle se leva et alla ouvrir... + +Un homme se présenta et demanda, d'une voix contrefaite assurément, +tant elle ressemblait à une voix de femme: + +--Madame veuve Davenne? + +--C'est moi, monsieur. + +--Je suis la personne qui vous ai adressé un mot hier, et à laquelle +vous avez fait l'honneur de répondre en l'assurant qu'elle vous +trouverait seule... + +--Bien, monsieur, veuillez entrer. + +Et Geneviève, en regardant celui qui lui parlait, ne pouvait distinguer +son visage: elle vit qu'il était jeune, à sa mise qu'il paraissait +être un artiste, et son étonnement s'en augmenta; la nuit était +presque venue, elle pria l'inconnu d'entrer et le guida vers sa chambre. + +Lorsqu'il fut entré elle avança des sièges, elle en offrit un à +l'étranger, la lumière de la lampe frappait en plein sur son visage, +elle le regarda et elle se recula vivement en jetant un cri d'effroi... + +--Vous, vous ici!... + +--Eh! oui! moi... Je ne suis pas un oublieux... + +--Sortez!... Sortez!... + +Et, superbe de crânerie, de volonté le bras étendu, montrant la +porte, elle répétait: + +--Sortez... + +Mais l'homme,--nos lecteurs ont deviné Fernand,--dit tranquillement et +prêt à obéir. + +--Ne crie pas... Je sortirai si tu l'exiges, mais je viens te dire: +Veux-tu savoir où est Jeanne?... + +Geneviève se tut aussitôt et ses bras retombèrent le long de son +corps. + +Geneviève était atterrée; Fernand chez elle! Elle ne pouvait le +chasser, il venait lui dire ce qu'était devenue sa fille... Jamais +elle n'avait pensé qu'elle pourrait être dans une aussi cruelle +situation... Devoir quelque chose à cet homme! c'était le comble de +ses peines! + +--Je ne croyais pas, dit Fernand, que ma vue t'aurait fait une si +désagréable impression... + +L'acharnement qu'il mettait à la tutoyer gênait Geneviève. + +--Monsieur, avec mon mari j'ai enterré le passé... Et malgré le +désir ardent que j'ai de retrouver mon enfant, si j'avais su que +vous étiez l'auteur de la lettre, peut-être... aurais-je refusé ce +rendez-vous. + +--Mon Dieu, ma chère Geneviève, voilà bien des façons... Il vaudrait +mieux arriver tout de suite à la raison pour laquelle je suis venu, +sans s'arrêter à des enfantillages... Tu veux retrouver ton enfant, je +sais où il est... + +--C'est tout ce que je désire savoir... + +--Si je comprends bien... tu veux dire: Hâte-toi de me dire où il +est... et va-t'en... + +Geneviève ne répondit pas... Fernand avait fort clairement exprimé sa +pensée. + +--Ainsi, je t'inspire aujourd'hui une telle répulsion... Ainsi de +l'amour d'autrefois il ne reste rien! + +-Il me reste le remords et la honte... + +--Cela pouvait être du vivant de ton mari; aujourd'hui, tu es veuve..., +tu es libre... Il n'y a donc plus ni remords ni honte à avoir. + +La jeune femme était gênée, la présence de Fernand lui faisait peur, +elle était oppressée, il lui semblait que le malheur planait autour de +cet homme... + +--Je vous en prie, fit-elle, je vous en prie, monsieur Séglin, veuillez +ne vous souvenir que d'une chose: vous étiez l'ami de mon mari... qui +vous a obligé tant qu'il l'a pu faire... + +Fernand eut un méchant rire en répondant: + +--Je le reconnais; il me portait un intérêt qui n'a jamais diminué. + +Geneviève, ne comprenant pas, continua: + +--Aujourd'hui, j'ai juré sur ses cendres, que je rachèterais par une +vie de sacrifice le passé qui l'a tué... Aujourd'hui, je n'ai qu'un +but: retrouver mon enfant, et travailler pour l'élever comme elle +devait l'être... + +Fernand s'était assis, et, accoudé sur la table, il regardait +Geneviève; il dit d'un ton calme: + +--Ainsi le passé est oublié... Tu acceptes la condamnation, et, +au lieu de maudire celui qui t'a jetée dans la misère où tu es +plongée,... tu vénères sa mémoire... + +--Je subis le châtiment mérité et cherche, par ma vie nouvelle, à me +rendre digne du pardon. + +--Du pardon de qui... + +--De tous... de lui? + +--Ah! tu crois à une autre vie... Tu espères le pardon... Et que te +fera son pardon?... + +--Je retrouverai mon enfant..., puisque vous savez où il est... + +Il y eut un silence... pendant lequel le regard de Fernand ne quittait +pas Geneviève: il semblait se plaire à la contempler... Et, disons-le, +la jeune femme était restée l'adorable créature que nous avons vue au +commencement de notre récit. + +La vie calme qui avait suivi la maladie de Mme Davenne avait augmenté +peut-être un peu le côté charnel; elle avait acquis du charme en +perdant peut-être un peu de finesse, d'élégance; la peau était +devenue plus blanche, cette blancheur mate des oisifs, mais cela seyait +à ses cheveux blonds, à la profondeur de son regard bleu, à l'air +doux, résigné, de son visage... Ses longs vêtements de deuil la +rendaient intéressante. + +Geneviève était très belle, et, en la regardant, la nature du +libertin renaissait tellement dans Fernand que Geneviève, gênée par +ce regard effrontément persistant, cherchait à y échapper. + +--Tu retrouveras ton enfant!... Oui, je te mènerai vers elle, +Geneviève; mais, pour que j'y consente, il faut encore que tu veuilles +être avec moi ce que tu dois être... + +--Je ne vous comprends pas. + +--C'est simple cependant... Lorsque nous nous sommes quittés..., j'ai +peut-être été vif, je le reconnais; mais, aujourd'hui, reconnaissant +mes torts, je viens vers toi... J'y reviens plein d'affection, +d'intérêt... Je reviens en t'apportant l'objet de tes rêves... ton +enfant... Et tu me reçois bien, bien mal... Dans cette situation, tu me +permettras de faire des conditions... + +--Des conditions! fit Geneviève inquiète. + +--Évidemment... Enfin, jugeons par toi; aurais-tu jamais pensé +à m'être agréable?... Non! n'est-ce pas? Si l'occasion, s'était +présentée, tu l'aurais repoussée... Ne nie pas, c'est la vérité. Si +tu ne l'avais repoussée..., tu me l'aurais vendue. + +--Oh!... + +--Je n'ai pas à choisir mes expressions. + +--Enfin... vous venez me vendre... ce que vous savez sur mon enfant... + +--Fernand éclata de rire et dit: + +--Oui... Mais pas absolument dans le sens que signifie le mot vendre. + +--Je ne comprends pas... + +--Tu n'as pas peur de moi, n'est-ce pas? fit Fernand gaiement, quitte +tes airs mélodramatiques. Assieds-toi là devant moi et causons. Ton +enfant est vivant, il se porte bien, je sais où il est, je te le +rends demain si tu veux. Mais tout dépend de toi, il faut que cette +restitution me serve. Tu vas me répéter ce que tu disais. Tu ne +comprends pas. Tu me comprendras, si tu veux m'écouter avec calme. +Assieds-toi là , en face de moi. + +Calme, étonnée, muette, Geneviève obéit. Dominant la répulsion que +lui inspirait le misérable, elle s'assit en face de lui. Celui-ci dit +alors: + +--Écoute-moi, Geneviève, et ne m'interromps pas... Ton mari, dis-tu, +m'a fait du bien de son vivant. Oui... Il a appris... + +Geneviève cacha sa figure dans ses mains. + +--Il a appris nos relations, et aussitôt il m'a rendu au centuple +en mal le bien qu'il m'avait fait... Je suis quitte envers lui... Au +contraire, il me redoit et j'espère que... + +Voyant Geneviève le regarder, il se reprit vivement. + +--Il me redevait plutôt... et j'estime ne pas être tenu à avoir pour +sa mémoire la vénération que tu as... + +--Ne blasphémez pas... Respectez les morts... + +--Je ne blasphème pas... Si je suis misérable, malheureux aujourd'hui, +c'est lui qui en est la cause... Au delà de sa mort, il m'a poursuivi +de sa vengeance, et je n'ai pour lui que de la haine... + +--Taisez-vous... taisez-vous!.. Dieu pardonne aux morts... + +--Il a l'éternité pour les punir..., fit Fernand en parodiant +une phrase célèbre... Moi, je n'ai aucune raison de respecter sa +mémoire... Écoute, Geneviève!... Tu es veuve, libre; veux-tu renouer +le passé? + +--Que me dites-vous là ? exclama Geneviève, en se dressant devant +Fernand. Mais celui-ci répondit calme et indifférent. + +--Je te propose, ma chère, la chose la plus heureuse pour toi... Je +suis seul, libre, tu es seule, libre... Veux-tu ressouder la chaîne +brisée de nos amours? + +--Mais vous ne sentez donc pas que c'est indigne ce que vous me dites +là ? + +--Je sais, ma chère Geneviève, que tu peux du même coup retrouver +toute ta famille: un mari, moi... et ta fille que je te ramène +aussitôt...; que tu peux en même temps retrouver une situation plus +heureuse, car, malgré les précautions de Pierre, je suis riche, ma +chère Geneviève. + +--Vous me faites honte! + +--Tu refuses? + +--Non, c'est impossible, Fernand..., c'est impossible: vous ne pouvez +être devenu à ce point indigne que vous offririez ce marché à une +mère, d'être une malhonnête femme si elle veut retrouver son enfant! + +--Ah çà , que me chantes-tu là ? Il y a deux ans qu'il fallait penser +à cela; il y a deux ans, tu pouvais être une malhonnête femme; +mais aujourd'hui qui trompes-tu? Tu es libre, tu es veuve... et je te +retrouve ainsi que je te rêvais, indépendante, plus belle et rendue +raisonnable par le malheur... A cette heure, c'est moi qui suis heureux; +c'est moi qui viens t'apporter le bonheur. + +La malheureuse était absolument écrasée par le cynisme méprisant du +misérable. Et cependant elle voulait retrouver son enfant. + +--Aujourd'hui, Fernand, vous êtes riche, dites-vous; vous trouverez +autour de vous les femmes que vous voudrez... En grâce, au nom du +malheureux dont nous avons causé la mort, ne me parlez jamais de ce +passé dont j'ai honte... Oubliez-le... et... dites-moi où je pourrais +revoir Jeanne. + +--Geneviève, je suis venu ici ayant arrêté ma conduite... Tu dois +te souvenir que rien ne peut modifier ma volonté... Je t'aimais, et tu +sais que pour t'avoir je n'ai reculé devant rien... Aujourd'hui, ce feu +que je croyais éteint et qui dormait sous la cendre reprend avec plus +de vigueur... Je t'aime... et il me semble trouver encore dans ton deuil +un charme nouveau... Je veux que tu redeviennes celle que tu étais +autrefois. Je veux... que nous nous aimions... + +Geneviève, effrayée du ton et de la chaleur avec laquelle Fernand +parlait, se reculait jusque sous le portrait de son mari... Fernand se +levait et voulait lui prendre la main; elle le repoussa. + +--Laissez-moi..., laissez-moi... Vous me faites horreur... et honte... + +--Écoute, Geneviève, je viens ici sur un plan arrêté, voulu; il n'y +a nulle puissance humaine qui puisse changer ma volonté... Je veux, +entends-tu, que le passé revive... Je veux être ici chez moi... et j'y +ramènerai ton enfant... qui sera notre enfant! + +--Oh! taisez-vous..., exclama Geneviève, montrant le grand portrait de +Pierre; au nom de votre victime..., taisez-vous... + +Fernand releva la tête; il regarda le portrait et, les dents serrées, +la haine dans le regard, il dit: + +--C'est pour lui que je veux ça... Oui, je veux qu'il me voie à sa +place, entends-tu, Geneviève? A sa place, entre sa femme et son enfant. + +--Malheureux! taisez-vous... + +Fernand prit brutalement la main de Geneviève et, l'attirant vers lui, +la prenant dans ses bras, regarda le portrait et dit: + +--Tu vois..., ta femme, c'est la mienne! + +Geneviève, épouvantée, se débattait, disant: Il est fou! Fernand la +tenait dans ses bras et l'embrassant, il disait: + +--Ne sois donc pas sotte, Geneviève... Aimons-nous..., c'est une douce +façon de nous venger de celui qui nous a frappés... + +--Laissez-moi, laissez-moi, exclamait Geneviève, s'arrachant de ses +bras, essuyant de ses mains la place où ses lèvres s'étaient posées, +et courant à la fenêtre qu'elle ouvrit en disant: + +--Sortez! sortez! ou j'appelle au secours! + +Fernand s'arrêta aussitôt, le front plissé, le regard haineux...; il +se disposa à sortir en disant: + +--Ah! Geneviève, tu me chasses! Prends garde! Je pars. Réfléchis, tu +sais où m'écrire, réfléchis. Tu sais à quel prix tu retrouveras ton +enfant. + +Et Fernand, qui redoutait surtout un esclandre, sortit. + +Lorsque la porte fut fermée, Geneviève, à bout de forces, courut +pousser le verrou de sa porte. Puis, s'abandonnant alors, elle se jeta +sur son lit et fondit en sanglots, gémissant: + +--Seigneur, ne me pardonnerez-vous donc jamais? + + + + +V + +LES AHURISSEMENTS DE SIMON. + + +Simon, en sortant de la rue du Temple, était retourné à Charonne. A +peine avait-il mis le pied dans la maison qu'on le faisait demander au +nom de son maître. Il apprenait que, depuis la veille au soir, Pierre +l'avait fait appeler plusieurs fois... Aussi, c'est en s'apprêtant à +être grondé qu'il se dirigea vers l'appartement de son lieutenant. + +Le matelot creusait son cerveau pour trouver un mensonge... Il n'était +pas embarrassé pour mentir; mais Pierre Davenne le connaissait mieux +que ceux qu'il choisissait ordinairement pour auditeurs, et il courait +fort le risque de n'être pas cru..., et Simon n'aimait pas ça... Avec +son maître cependant il était obligé de le subir. Il s'avançait la +tête basse, le regard en dessous, tendant le dos, prêt à recevoir +sa semonce. Mais, au lieu de trouver, ainsi qu'il s'y attendait, son +lieutenant de mauvaise humeur, il le vit venir au-devant de lui, en +disant: + +--Enfin, te voilà donc, mon vieux Simon? + +--Mon lieutenant, reprit vite le matelot qui avait trouvé son +histoire... je me suis abordé ce matin avec un terreux. Espère! +espère! que je dis, et je me... + +--Je ne te demande pas ce que tu as fait... + +Ceci plut à Simon... Pierre lui fit signe de s'avancer, et lorsque le +matelot, la tête penchée sur l'épaule, le regard dans celui de son +maître, le chapeau à la main, fut près de lui, il lui dit: + +--Mon vieux fidèle, je vais te confier une mission difficile. + +--On est prêt, mon lieutenant... + +--Il faut obtenir un résultat... + +--Ce sera fait, mon lieutenant... Espère! espère! On est à l'ordre... +Parlez. + +--Simon..., il faut retrouver M^me Davenne! + +Le matelot resta tout coi... Il regardait son maître, la bouche +si grande ouverte qu'il faillit laisser tomber sa praline!... Il le +regardait, il ne pouvait en croire ses oreilles et il demanda: + +--Retrouver madame... + +--Oui, il le faut... + +--C'est bien, ce que vous dites, mon lieutenant? + +--Oui, voici ce que je demande... Tu vas te mettre en route demain... Tu +iras chez le notaire qui pourra te donner des renseignements utiles... +Mais il faut parler, agir avec la plus grande circonspection... Il faut +qu'elle ignore les recherches dont elle va être l'objet. + +Le matelot eut un gros rire en disant: + +--Espère! espère!... On la retrouvera sans qu'elle en sache un mot... + +--Il faut t'informer de ce qu'elle est devenue..., te renseigner sur sa +vie..., sur... sa conduite... + +Le matelot se grattait le front, n'osant répondre... Pierre, qui +l'observait, lui demanda la cause de ce changement de physionomie. +Alors, comme honteux, Simon dit. + +--Mon lieutenant..., je vas vous dire... Cette petite qui parle toujours +de sa mère, ça me remuait ça... si bien que... + +--Si bien que? demanda Pierre en voyant le matelot embarrassé, les yeux +à terre et roulant son petit chapeau dans ses doigts en balbutiant. + +--Si bien que... que je me disais: Espère, espère!... il faudra voir, +quoi! on peut avoir du malheur sans chavirer, alors... + +--Alors quoi? demanda sévèrement Davenne, intrigué et inquiet. + +--Alors... Faut pas m'en vouloir, mon lieutenant... Je suis sorti ce +matin, c'était pour ça. + +--Pour retrouver Mme Davenne? + +--Oui, mon lieutenant... + +--Eh bien? demanda Pierre. + +Le matelot, tout tremblant, dit, en tendant le dos, comme s'il +s'exposait à une réprimande: + +--Je l'ai vue... + +--Tu as vu Geneviève! exclama Pierre, qui devint pâle. + +--Oui, mon lieutenant...; mais elle ne m'a pas vu, elle... + +--Tu ne lui as pas parlé? + +--Non, mon lieutenant! répondit le matelot rassuré par la façon dont +était reçue sa confidence, et Pierre, ému, fiévreux, s'assit, se +dompta pour être calme et demanda: + +--Où l'as-tu vue, Simon? + +Simon eut des larmes dans la voix en répondant: + +--Mon lieutenant, ça va me faire encore gros au cÅ“ur... J'étais allé +faire une prière pour vous sur votre tombe... + +Et Simon avait de vraies larmes sur les joues en disant cela... + +--Je priais..., je pleurais..., et je vois tout à coup une belle jeune +femme... belle, belle, bien plus belle maintenant qu'elle n'était, +madame, fit-il en clignant de l'Å“il, et regardant en dessous l'effet +que produiraient ses paroles sur son lieutenant. Celui-ci, assis dans +son fauteuil, tenant les deux appuis de ses mains crispées, le regard +fixé sur le parquet, écoutait sans répondre. Simon continua: + +--Elle était toute vêtue de noir... Comme Notre-Dame-des-Tempêtes... +avec ça que le soleil qui frappait sur ses cheveux blonds... ça lui +faisait l'auréole... Vous savez comme elle a de beaux cheveux blonds, +madame, dit encore le matelot en recommençant sa grimace. Pierre ne +bronchait pas! Il reprit: + +--Elle s'avançait, lentement, marchant comme les saintes doivent +marcher dans le paradis!... Espère! espère! que je me dis. Elle va me +trouver là !... et je me glisse derrière le caveau où vous êtes... +où vous étiez, quoi! Je la vois qui s'avance, avec un beau bouquet... +Le gardien m'a dit qu'elle venait en mettre un tous les deux jours... un +neuf... des fois deux et trois! Elle n'y regarde pas!... quoi!... + +Si on avait dit à Simon qu'il mentait, il aurait cassé la tête à +celui-là ... Il continua: + +--Alors..., aussi vrai que nous sommes là tous les deux, mon +lieutenant... ça a été une scène de la désolation de la +désolation; elle s'était enfermée dans cette tombe... brou! ça m'en +fait froid... et elle gémissait, elle se tordait, elle pleurait, elle +priait, elle disait tout le temps votre nom... et celui de la petite +lieutenante... Ça aurait fait pleurer un requin... J'en ai mouillé +ma manche à tordre à force de m'éponger les yeux... Voyez-vous, mon +lieutenant, fit Simon, ne retenant plus ses larmes... eh bien, ça me +déchirait le cÅ“ur, moi, de l'entendre, cette malheureuse... quand elle +disait: «Pierre! mon Pierre! je suis bien punie maintenant... Pierre, +grâce! grâce! fais-moi retrouver mon enfant!» ça me fait du mal rien +que d'y penser... + +Et il y eut un silence pendant lequel Simon, pour essuyer ses larmes, +passait sa manche sur ses yeux avec une vigueur telle qu'on eût pu +croire qu'il avait besoin d'une friction. + +Pierre n'avait pas parlé, il releva la tête... et dit à Simon... + +--Peux-tu maintenant savoir où elle demeure?... + +--Mon lieutenant..., c'est fait... + +--Comment, c'est fait? + +--Dame! Vous concevez que lorsque j'ai vu une femme dans cet état-là , +je me suis dit: il ne faut pas la laisser comme ça! + +--Tu lui as parlé? demanda vivement Pierre inquiet. + +--Espère! espère! pas du tout. J'ai attendu, je me suis mis à son +allure et je l'ai suivie... + +--Tu sais où elle demeure?... + +--Rue du Temple, mon lieutenant... une maison en face du Temple... une +succursale de l'enfer, bien sûr... On ne s'entend pas respirer... On a +du bruit plein la tête, du vitriol plein les pieds!... C'est l'enfer! + +--Et que fait-elle?... Comment vit-elle?... + +--Ça, mon lieutenant..., je ne le sais pas... + +--Il faut le savoir... + +--Quand vous le voudrez. + +--Ce soir. + +--J'y retourne, mon lieutenant. + +--Bon! si l'on te voit deux fois dans le quartier avec ton costume on te +remarquera...! + +--Mon costume!... Ah! oui... parce que c'est un vilain quartier, et +quand ils voient un homme bien habillé, ils le remarquent. Je vas me +déguiser... + +--Ce soir tu y retourneras...; tu ne craindras pas d'être remarqué et +tu pourras agir. Il faut savoir ce qu'elle est devenue depuis le jour +où elle est restée seule rue Payenne. + +--Je sais déjà quelque chose... + +--Tu sais? demanda Pierre. + +--Oui, mon lieutenant... Vous concevez bien qu'on ne vit pas dans un +parage sans avoir des camarades... Pour lors, les camarades que j'avais +laissés, je me suis mené les voir par-ci par-là ... + +--Enfin, malgré moi, contre moi, au risque du plus désagréable +résultat, n'obéissant pas à ma défense, tu as été dans le +quartier? + +--Oh! mais non, mon lieutenant..., fit le matelot tout rouge de +l'accusation portée contre lui... C'est seulement de ce matin que je +suis allé là ... La petite lieutenante pleurait... Moi, ça m'avait +tout secoué. Alors je m'étais dit: Je vas savoir ce qu'elle est +devenue, sa mère... et alors... + +--Et enfin qu'as-tu appris? + +Le matelot raconta ce qu'il avait appris le matin même; que Mme +Davenne, ramassée mourante dans la rue par ses voisins le soir de +l'inhumation de son mari, avait été portée le lendemain dans une +maison de santé où elle était restée assez longtemps à moitié +folle... C'était tout ce qu'il savait. Mais ce récit fit une vive +impression sur Pierre... Il avait hâte d'être seul, il dit à son +matelot: + +--Simon, tu iras demain, cela est plus raisonnable. + +--Mon lieutenant... pourvu que je vous donne les renseignements que vous +demandez, vous me laissez libre de me diriger? + +--Absolument... Pourquoi me demandes-tu cela? + +--Parce que... Espère!... espère!... j'ai mon idée. Quand on veut +prendre du _pesson_ (jamais Simon n'aurait dit poisson), il faut aller +la veille au soir amorcer, faire sa place, et le lendemain on n'a plus +qu'à se baisser pour en prendre... Eh bien, c'est ce que je veux faire, +je vais aller me conduire dans le quartier, je vas me régaler dans les +cafés autour de la maison, et je saurai ce qu'est le concierge; ça +fait que demain au matin, à l'heure où il nettoie le bord, je vais lui +offrir une consolation et je lui fais dire tout ce que je veux... + +--Tu n'es pas fatigué de ta journée?... + +--Fatigué!... On est solide, mon lieutenant... + +--Fais ce que tu voudras... + +--Espère! espère! Demain à votre réveil je suis au rapport... + +Pierre congédia Simon, et celui-ci, content de lui, heureux de voir la +tournure que prenaient les choses, de voir son maître s'occuper enfin +de Geneviève, descendit joyeux; il rencontra le nègre dans l'escalier +et lui dit en lui tendant sa petite boîte: + +--Dis donc, Rissolé, veux-tu une pastille? + +Et, emplissant sa large bouche, il éclata de rire, pendant que le +nègre se sauvait effrayé poursuivi par Simon qui le rejoignit dans la +cuisine, et le matelot, haussant les épaules, lui dit: + +--Tu es comme les singes, toi, tu aimes les sucreries... Si tu crois +que c'est avec ça que tu t'éclairciras le teint!... Allons, vilain, +mets-toi en face de moi. Catherine, servez-nous le dîner!... + +Et il obligea le nègre à s'asseoir, pendant que la servante servait +le dîner... Le nègre allait porter une bouchée à sa bouche...; le +matelot lui arrêta la main et lui dit: + +--Toi, dans ton pays, on ne mange pas de ça... J'ai été dans ton +pays, as-tu seulement mangé de la chair humaine?... Je vais te conter +une histoire... + +Le malheureux avait commencé par rire, montrant ses larges dents +blanches... Mais Simon commença l'épouvantable récit d'un repas +cannibale imaginaire... Le nègre n'osait plus manger... et Simon +racontait, racontait. + +--Tu fais semblant de ne pas comprendre, continua Simon, t'as toujours +l'air de ceux que je voyais là -bas qui descendaient des branches... +et qui étaient toujours prêts à y remonter... Je te dis que c'était +très bon..., et il y a un camarade de la _Souveraine_ qui est mort +de l'indigestion qu'il s'en est donnée. C'était à la suite d'une +bataille... On n'avait plus que les orties pour se faire de la salade... +Nous avons mangé nos prisonniers...; nous n'en avons rien dit..., pour +éviter les punitions... Tu ne vas pas ébruiter l'affaire... Je te +raconte ça à toi, parce que tu me fais l'effet d'un singe et que c'est +muet. Tu comprends, nous avions remporté une vraie victoire, dans +une île sauvage; nous étions loin du mouillage, au moins à quatre +jours... Il fallait manger... Nous ramenions cinq prisonniers gras, +tendres comme des chapons... Ça a été des festins à n'en plus +finir... En y pensant, l'eau m'en vient à la bouche!... + +Aux grimaces du nègre, il était bien évident qu'il se passait en lui +une chose étrange, et qu'il n'était pas assuré de sa digestion... Le +dîner finissait qu'il avait depuis longtemps quitté la table et que +Simon continuait son histoire à la vieille Catherine, en lui assurant +qu'il y avait aussi des femmes qui adoraient cette nourriture, qu'on +les nommait des gunophages, ce à quoi la vieille servante répondait en +faisant des signes de croix... + +Vers neuf heures, Simon, tout guilleret, arrivait rue du Temple; il +se disposait à entrer dans un petit café voisin de la maison..., +lorsqu'il vit sortir de la grande porte cochère un homme qu'il crut +reconnaître; il se cacha, et regarda bien!... Il ne se trompait pas, et +cependant il ne pouvait en croire ses yeux... L'homme qui sortait de la +maison dans laquelle habitait Geneviève, c'était Fernand. + +Rien au monde ne peut exprimer l'ahurissement du matelot; il s'était +jeté dans l'encoignure d'une porte pour ne pas être vu, et il restait +là , les yeux écarquillés, la bouche démesurément ouverte, se +refusant à croire ce qu'il voyait. + +Fernand libre, cela le surpassait, et il était absolument convaincu +qu'à cette heure il devait être enfermé, attendant son jugement... +Libre, mais son maître, qui savait tout, ne savait pas cela!... + +Ceci, c'était sa surprise. Mais ce qui l'épouvantait, ce qui le +bouleversait, c'était de voir le misérable sortir de la maison où +résidait la femme de son lieutenant. C'est pour la retrouver qu'il +s'était sauvé; son mariage avait été une comédie pour s'enrichir +et, en dehors de la belle Iza, il avait continué avec Mme Davenne les +relations qui avaient amené la terrible scène de l'inhumation... +Ainsi la femme de son lieutenant, à laquelle il s'intéressait, était +toujours l'indigne créature que Pierre avait jugée et qui ne méritait +ni pitié ni pardon!... Simon se prenait la tête en se demandant s'il +n'allait pas devenir fou...; car cette rencontre, qui révélait tant de +choses, le bouleversait. + +Et cependant il avait encore dans l'oreille l'accent déchirant avec +lequel la malheureuse femme demandait grâce... Ah! mais non! le matelot +ne voulait plus faire connaître la petite Jeanne à sa mère! Ah! mais +non! le matelot ne voulait plus que son lieutenant fît grâce! + +Simon, qui n'avait aimé qu'une fois dans sa vie, lorsqu'il avait vingt +ans, une grosse fille de son pays qui s'appelait Pulchérie..., Simon +disait qu'il connaissait l'amour; il avait juré à Pulchérie qu'il +n'aimerait qu'elle: il s'était embarqué après avoir échangé ce +serment-là devant Notre-Dame-de-Bon-Secours. Il disait même qu'il +avait acheté un cierge de douze livres,--il mentait de onze livres +et demie,--et l'avait fait brûler devant Notre-Dame au moment où il +jurait... A son retour, Pulchérie était morte, la première année de +son mariage avec un ami de Simon: elle était morte en couche... Dès ce +jour-là , le matelot avait jugé les femmes! Ça avait éteint l'amour +à venir! Aussi, voyant Fernand descendre vivement la rue du Temple, il +se lança à sa piste. Pour ne pas s'ennuyer, il se disait: + +--Les voilà , les voilà , les femmes; on s'apitoie sur elles, on croit +que ça souffre, et pas du tout... Espère! espère!... Comment toi, +vieux singe, qui as souffert des femmes...? Vois-tu où tu conduisais +ton lieutenant?... Tu t'arrangeais à rendre ce pauvre petit ange... la +petite lieutenante... à elle et à son coquin... Oh! oh!... Espère!... +on te file, mon petit... T'as pas la permission pour sortir de la maison +ousque tu devrais être... + +Et comme Simon était furieux de ce qu'il avait vu... ou plutôt +désespéré; mais comme sa colère ou son désespoir se manifestait +par la rage, il suivait de loin Fernand n'ayant d'yeux que pour lui, et +bousculant les gens qui se trouvaient sur son passage; il est vrai que, +pour s'excuser des heurts, il jurait et sacrait comme un damné, quand +il n'injuriait pas. + +--Qu'est-ce qu'il a celui-là , qu'il m'aborde en plein...? Potence à +l'ail... Ah! marsouin, tu peux pas appuyer à bâbord!... Eh! bon sens! +file donc... tu peux donc pas virer!... + +Et il suivait à cinquante pas Fernand. Il le vit prendre la rue des +Gravilliers, la rue des Archives, puis la rue des Blancs-Manteaux... +Sans rien dire, mais en le voyant s'engager dans la rue, il exclama! + +--Et par tous les saints..., il va à la petite maison! + +Lorsqu'il vit Fernand s'engager dans la rue Payenne, il resta +atterré... + +--Ah! s'écria-t-il, monsieur Monseigneur Jésus, bon Dieu bon, vous +permettez ça... Mais ce gueux-là , il vit dans les habits de mon +maître!!! + +Simon n'en put dire davantage, il s'engagea dans la rue, Fernand venait +de rentrer, la porte était fermée... Il cracha dessus, et les poings +fermés, il dit: + +--Gibier d'enfer! va!... Puis en s'en allant: Espère! espère... tu +veux de l'ombre, tu en auras demain. + +Et Simon était furieux après lui-même: lui qui connaissait les +femmes, ainsi qu'il l'affirmait, il s'était laissé prendre aux airs +sainte nitouche de la veuve. Ah! c'était trop fort! et il sacrait, et +il jurait, et il blasphémait... + +--Potence à l'ail! on devrait mettre toutes les femmes dans un +mortier... et faire une pommade avec ça. Ah! sacredié, non, je ne +vas pas dire ça au lieutenant; eh bien, il serait dans une joie... Il +voyait clair!... Faut-il que tu sois bête, Simon..., vieux marsouin!... +à ton âge!... + +Et comme le matelot, à force de jurer, de sacrer, s'était, dans son +monologue, desséché la gorge, il pensa à son ami le marchand de vin, +chez lequel il était venu le matin; il revenait sur ses pas lorsqu'il +vit la porte du pavillon s'ouvrir; il se hâta de se cacher pour n'être +pas vu, car il avait conservé son costume, et se jeta dans l'ombre +d'une porte. Il vit alors sortir un homme dont la démarche lui fit +exclamer: + +--Mais c'est pas Fernand, ça... Et je connais cette démarche-là !... +Espère! espère!... je vas te filer, toi... + +Et comme celui qui était sorti remontait la rue, se dirigeant du côté +du boulevard, Simon le suivit, prenant toutes les précautions pour +n'être pas vu. Mais c'était peine inutile, car celui qu'il suivait +semblait profondément réfléchir; il ne s'occupait pas de ce qui se +passait autour de lui. + +Arrivé à la hauteur de la rue de Turenne, l'homme passa devant une +boutique dont la devanture était brillamment éclairée: la lumière +l'inonda, et Simon qui le reconnut eut un soubresaut et s'arrêta net, +en exclamant: + +--Gueux de diable!... C'est-il Dieu possible... lui! lui! Mais c'est +devenu une caverne, cette maison... Ah! le vieux marsouin... la vieille +carcasse... avec Fernand... C'est lui qui nous trompait, il faisait le +jeu de l'autre... Ah! vieux roué!... + +Puis comme l'homme, qui n'était autre que Rig, s'enfonçait dans la +rue Saint-Gilles, le matelot, qui était resté comme atterré en le +reconnaissant, s'élança à ses trousses en grognant: + +--Espère! espère! je ne te quitte plus... Il faut que je sache où est +ta niche... Ah! le vieux coquin! mais ils sont une bande. Elle, Fernand +et Rig!... Il n'y a pas à dire, Simon... tout le monde sur le pont, +maintenant, et l'Å“il au grain... Pour que ces canailles-là se +réunissent, il faut qu'ils aient un but... Et tous ces brigands-là +n'ont qu'un ennemi, qu'un homme qu'ils puissent craindre...: mon +lieutenant. + +--Espère! espère!... Simon est là , vieux requin... Et puis comme il +a vu qu'il ne fallait jamais se laisser prendre à son cÅ“ur..., tu peux +être sûr de ton affaire... + +Et Simon suivait toujours le vieux Rig... Celui-ci semblait se parler +seul; il était furieux, ses poings avaient des gestes saccadés... + +--Il est dans un accès, se dit Simon... Il pense à de vilaines +choses... Il se sera vu dans une glace ou il regarde dans sa +conscience... C'est comme s'il regardait dans du cirage... Ah! le vieux +coquin..., il est bien avec cette autre canaille... Mais bon sang!... +il aura tout conté à Fernand, qui a tout dit à madame... Ah! mais ça +devient dangereux pour le lieutenant... Il n'y a pas à reculer, il faut +aller de l'avant... + +Puis, mordant sa praline avec rage et clignant de l'Å“il, il dit: + +--Si je me donnais une petite fête... en lui souhaitant le bonsoir +avec ça... et Simon, retroussant sa manche, montrait son poing, un +poing gros comme une mailloche. Simon avait les mains si larges qu'il ne +mettait jamais que son pouce dans ses poches et il étendait les doigts +en dehors. Si on lui demandait pourquoi, il disait avec le plus grand +sérieux du monde: + +--C'est pour aller plus vite... Voyez les _peissons_, ils ont des +nageoires comme ça... + +Et il faisait jouer les articulations de son bras, pour s'assurer que le +coup serait bon..., lorsqu'il s'aborda avec un passant; la minute qu'il +employa à dire des sottises à celui qui s'excusait d'avoir été +bousculé le rendit plus calme, et, baissant sa manche, il dit: + +--Non, il faut faire de la _belle_ ouvrage! Espère! espère! De la +prudence, car aussitôt qu'ils apprendraient que nous les guettons, nous +serions joués. + + + + +VI + +COMMENT RIG ÉCRIVAIT L'HISTOIRE. + + +Il suivit ainsi Rig jusqu'à la rue Saint-Maur... Quand il l'eut vu +entrer dans le terrain clos, puis disparaître dans l'_entre-sort_, il +se dit satisfait: + +--Vieux sauvage... dors bien, car c'est une des dernières nuits que tu +passes là ! Je vais me fraîchir la bouche! + +Et il fouilla dans sa boîte «à pralines.» + +Le vieux Rig, en sortant de chez Fernand, était positivement dans un de +ces accès de rage qui le rendaient souvent dangereux. Mais revenons un +peu sur nos pas. + +Lorsque la paix s'était faite entre l'oncle et le neveu, il en était +résulté les confidences utiles, puis un petit complot, dans lequel on +se vengerait de Pierre... Se venger de Pierre, cela était simple comme +tout. Rig avait dit: + +--Il n'a plus d'état civil, il est en dehors de la société; il faut, +par sa femme et par son enfant, l'obliger à rendre ce qu'il a à vous; +vous avez la femme, c'est par elle que vous deviendrez le possesseur +de cette fortune sur laquelle il me sera attribué la somme qu'il m'a +prise... + +--Mais comment réussir? avait dit Fernand. + +--Il faut devenir l'amant de Geneviève... Il faut lui rendre son +enfant... Ceci fait, c'est-à -dire l'enfant enlevée et rendue à sa +mère..., c'est à vous qu'elle confie l'enfant pour le mettre à +l'abri de toutes recherches... Alors, elle attaque son mari...; c'est la +première fois que semblable procès se présentera. La femme réclame +l'héritage de son mari, au nom de son enfant, dont elle est la +tutrice naturelle... Elle est veuve... d'un vivant. Le mari s'est +frauduleusement fait passer pour mort, afin de s'approprier la fortune +commune... C'est le point de droit sur lequel le tribunal a à se +prononcer... Maintenant nous n'attendons pas le résultat du jugement +dont les rappels seraient interminables. Nous attendons seulement +une procédure suffisante qui ait établi que Pierre Davenne est bien +vivant, que sa fille est absolument légitime..., et c'est fait... + +--Comment, c'est fait? demanda Fernand. + +Le vieux sauvage s'avança près de lui..., et d'une voix plus basse: + +--Je vous ai tout conté... On est venu me trouver; je suis un +saltimbanque, je ne m'en cache pas, je fais de la médecine secrète... +On m'a payé pour l'opération... Je vous ai tout avoué; j'avais avec +moi une jeune fille sage, je vous l'ai affirmé; je vous ai dit qu'elle +avait été volée à des parents riches, dans un château au bas des +Balkans... Cette jeune fille, il l'a payée; il m'a payé également +pour jouer le rôle que vous savez; il nous avait indiqué notre rôle. +Vous la croyiez riche, elle était pauvre. Elle vous aimait... et vous +l'aimiez. + +--Oui, je l'aimais... Elle était pauvre, qu'importe! C'était une +honnête créature, et aujourd'hui mon amour est égal. + +--Il le savait alors; il a fait jouer cette comédie. Je vous l'ai +affirmé, je vous l'affirme encore, ce n'était qu'une comédie... Iza +est toujours l'honnête enfant que vous avez connue. Le matin de ce +jour, elle voulait retourner près de vous; il l'en a empêchée... Où +la garde-t-il? Je l'ignore. + +--Nous nous occuperons bientôt d'elle, la pauvre enfant... Mais où +voulez-vous en venir?... + +--Je vous rappelle tout cela pour vous demander si votre désir de +vengeance sera satisfait lorsqu'il aura donné à sa femme la part qui +lui revient... + +Fernand leva les yeux; son regard sombre interrogea le sauvage. + +--Quelle vengeance m'offrez-vous donc? + +--Je vous ai dit, fit sournoisement le vieux sauvage, que je faisais de +la médecine secrète... + +--Eh bien!... + +--Eh bien... si la procédure ayant établi les droits de Mme Davenne, +son mari venait à mourir, c'est elle qui hérite de lui, comme +usufruitière de son enfant mineure... Et alors nous sommes +complètement vengés... Il vous voulait pauvre, il vous fait riche; il +vous voulait condamné, perdu, et il meurt... + +C'est à la suite de cette double causerie que la visite à Geneviève +avait été décidée. Rig avait trouvé son adresse en deux jours; +il avait été chez le commissaire-priseur qui avait fait la vente. Le +soir, il avait les renseignements nécessaires... et Fernand envoyait +porter la lettre que nous connaissons... + +On a vu que le vieux Rig avait un peu modifié son rôle dans son +récit. + +Le vieux sauvage n'avait pas dit toute la vérité à Fernand, parce +qu'il avait vu que l'amour que celui-ci ressentait pour Iza était +véritable et profond. Dans son récit, il n'avait retiré du rôle +qu'il avait joué que l'immense fortune qu'il avait déclarée lors +du contrat, et encore disait-il qu'il ne s'était décidé à jouer ce +personnage que sur l'affirmation que Pierre, s'il ne donnait pas une +somme aussi extravagante, donnerait au moins une fortune à sa petite +protégée. + +Il affirmait encore qu'Iza était presque sa fille, qu'il l'avait +élevée, après l'avoir arrachée des mains des musulmans qui l'avaient +volée... Or, dans l'idée de Fernand, ces deux malheureux étaient +les dupes de Pierre... De là vient la facilité avec laquelle ils +s'étaient liés..., poursuivant tous les deux le même but, la +vengeance... et la recherche d'Iza... C'est par Mme Davenne qu'ils +devaient obtenir ce résultat... Ceci avait été le point de départ du +projet infâme que nous avons vu si tranquillement dérouler plus haut +par celui que Fernand appelait toujours Danielo. + +Tout avait été expliqué; la vie pure d'Iza, dirigée par le vieux +Danielo, malgré sa situation pauvre; car il disait, le vieux Rig, qu'il +n'avait reculé devant aucun sacrifice pour sa fille adoptive... Il +l'aimait tant! En disant cela, le vieux crocodile avait des larmes dans +les yeux, de vraies larmes! C'est l'affection qu'il avait pour elle qui +l'avait amené à commettre la tromperie sur sa fortune, tromperie dont +Fernand avait été dupe. + +De tout cela, une seule chose intéressait Fernand: c'est que la +belle Iza était une belle et pure fiancée, et que Mme Séglin était +toujours une honnête femme. + +Puis, se croyant l'un et l'autre meilleurs qu'ils n'étaient,... +Rig croyant Fernand la victime de Pierre Davenne, et Séglin croyant +Danielo, le vieux Rig, un vieil avare dont Pierre avait exploité la +passion..., ils s'entendaient parce qu'ils se mentaient tous les deux. + +C'était ce soir-là que l'on avait commencé l'exécution du plan +arrêté, et Fernand, en revenant, avait tout raconté à Rig; celui-ci +avait dû se réserver devant Fernand, ne pouvant sortir du rôle qu'il +jouait... Mais, lorsqu'il l'avait quitté, lorsqu'il s'était trouvé +seul dans la rue, nous l'avons vu s'abandonner à sa mauvaise humeur. + +Le vieux Rig, en frappant le vide de son poing robuste, disait: + +--Je suis un niais, un sot... C'est seul que je devais faire +l'affaire... Est-ce que j'avais besoin de cet imbécile, qui au premier +mot compromet tout... + +Après avoir réfléchi quelques minutes, il avait continué... + +--Qu'est-ce que je fais chez lui?... A quoi m'est-il bon?... D'un +instant à l'autre il peut être pris: on le cherche... Moi, je suis +l'inconnu... Je puis parfaitement lui dire que je renonce à cela..., +que je veux retourner au pays, et en deux jours j'en finis... Il me +croit loin et cherche un nouveau moyen... ou, ainsi qu'il semble y +croire ce soir, il attend que la femme, placée entre le désir de +revoir son enfant... et ce qu'il veut d'elle, cède enfin à sa demande: +il attend donc confiant. + +Moi, pendant ce temps, la voie est libre, je vais chez elle, je lui +dis: La possession de votre enfant et la mort de votre mari vous font +heureuse et riche, quel prix me donnez-vous pour cela?... C'est de +l'argent que veut Rig..., rien que de l'argent, et la possibilité +d'aller vivre loin d'ici; un engagement seulement me suffit... En deux +jours, j'ai enlevé l'enfant et je la lui amène; le surlendemain, elle +fait sa déposition chez un magistrat...; elle déclare que son mari +n'est point dans le caveau, qu'elle réclame une exhumation. On voit la +comédie: je lui donne l'adresse de Pierre Davenne; on arrête celui-ci. +Alors je trouve, lorsqu'il le faut, le moyen de la rendre véritablement +veuve et riche..., et tout cela sans ce grand dadais qui veut mêler +l'amour aux affaires... Comment, toi, Rig... toi, tu as été accepter +un semblable complice?... Il est vrai qu'il n'est pas embarrassant; +s'il me gêne, une lettre au procureur impérial, et il est arrêté le +lendemain... + +C'est sur cette bonne pensée que Rig rentra dans sa tanière. + + + + +VII + +LES RÊVES DORÉS DE LA BELLE IZA. + + +Le matelot, bouleversé par ce qu'il avait découvert, se hâta de +regagner la maison de Charonne. Il était tard, tout dormait, et il +résolut d'attendre au lendemain pour raconter ce qu'il avait vu à son +maître. Ce fut une longue nuit pour Simon, le sommeil était rebelle; +le matin seulement il put fermer l'Å“il. Aussi s'éveilla-t-il furieux +après lui-même de se lever si tard. Il se rendit près de Pierre et +lui raconta rapidement ce qu'il avait fait. + +Pierre fut atterré; mais, se remettant aussitôt, il dit: + +--Je l'avais toujours bien jugée... et, tu le vois, vos larmes allaient +me faire commettre une sottise... + +--J'en suis honteux, mon lieutenant... + +--Mais ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que nous n'avons +pas une minute à perdre pour nous mettre à l'abri du complot qui se +trame contre moi. + +--Je le pensais, mon lieutenant... + +--Fernand et elle n'ont qu'un but, retrouver Jeanne, et par elle être +mis en possession de ce qui doit lui revenir... Le vieux bandit de Rig a +été leur vendre à la fois le secret qui me débarrassait d'eux et le +lieu de ma retraite... Il n'a pas perdu de temps!... Dans deux ou trois +jours, ils feront agir la police... + +--Ce n'est pas Rig... ni l'autre qui iront chez ces gens... Ils +craindraient d'être invités à y rester trop longtemps... + +--Eux n'ont rien à voir en tout cela. C'est elle, mère et tutrice de +l'enfant, c'est elle que j'ai trompée par une action que la justice +ne manquera pas d'apprécier sévèrement... C'est elle qui aura raison +devant la loi. + +--Diable! fit le matelot en se grattant le crâne... Il y a un moyen +d'aller au-devant de tout ça... + +--Lequel?... + +--Je vais chez le commissaire de police et je lui donne l'adresse de +Fernand; puis j'ajoute qu'il y a un grand garçon à Montrouge dans le +dos duquel le vieux Rigobert a oublié son couteau; s'il voulait le lui +rendre, le vieux sauvage reste rue Saint-Maur. + +Pierre réfléchissait; d'un signe de tête il indiqua à son matelot +qu'il refusait ce moyen rapide... Au bout de quelques minutes, il dit: + +--Depuis longtemps déjà , croyant tout fini, j'étais décidé à +quitter cette maison... + +--Mais l'autre n'est pas prête... + +--Nous ne pouvons plus attendre... Il faut au plus tôt s'y installer... +et tu vas immédiatement préparer tout pour notre départ... Il ne +faut pas dire un mot de tout ceci à Mme Madeleine..., qui serait très +effrayée si elle apprenait que Fernand est libre et sait que je suis +vivant et que je demeure ici... Tu entends, pas un mot... + +--Espère! espère!... Muet comme un _peisson_! + +Pendant que le matelot obéissant appelait le nègre et se faisait aider +dans les préparatifs du départ, Pierre se hâta de s'habiller. Il +partit aussitôt. A la première place de voitures, il sauta dans un +fiacre et se fit conduire rue Navarin. Au milieu de la rue, il entra +dans une maison devant la porte de laquelle étaient accrochés +plusieurs écriteaux de location, sur papier jaune, ce qui indique les +locations d'appartements meublés. Il monta au second étage, et sonna. +Une jeune bonne vint lui ouvrir. + +--Madame est-elle là ? demanda-t-il. + +La soubrette l'ayant prié de dire son nom, il lui remit une carte... +Elle était à peine disparue que la porte s'ouvrit presque aussitôt et +qu'Iza, à demi vêtue, couverte seulement d'une longue robe de chambre +rouge, les cheveux retombant libres, frisés, ébouriffés, sur les +épaules, admirablement belle dans ce négligé, apparut et, souriante, +dit: + +--Entrez..., entrez, maître... + +La soubrette, étonnée, regardait celui qu'on appelait ainsi. Iza, +comme si elle eût commandé toute sa vie, lui fit signe de se retirer. + +Ayant fait entrer Pierre dans un petit salon-boudoir, elle lui dit: + +--J'attendais, maître!... + +--Iza..., viens ici, assieds-toi en face de moi... et écoute-moi +bien!... + +La jeune femme fixa sur lui son regard de velours, cherchant à lire +sur son visage ce qu'il allait lui demander. Pierre lui désignant un +siège, elle alla prendre un petit coussin, le plaça devant lui et +s'accroupit à ses pieds. + +-J'écoute, maître... + +--Iza, tu es libre, tu veux être riche, tu veux avoir la vie que tu as +connue à Auteuil? + +Lentement, Iza fit de la tête un signe de dénégation... Pierre, +étonné, demanda: + +--Ne m'as-tu pas dit, lorsque tu as quitté Georgeo: «Je ne pensais +plus qu'à la belle chambre où mes pieds nus étaient si blancs sur +le velours noir, où ça sentait si bon, où je dormais si bien... Je +pensais au beau linge fin parfumé que je mettais chaque jour... Alors +je me fis honte, je me trouvais moins belle, et, au dîner du soir, je +ne voulais pas manger, en voyant le pain dur, le gros vin rouge et +la viande noire... Il me sembla que je n'avais jamais vécu ainsi... +J'avais le dégoût aux lèvres...Maître, je ne peux plus être +pauvre!» N'est-ce pas là ce que tu m'as dit? + +--Oui, maître!... + +--Eh bien!... pourquoi, lorsque je te demande si tu veux reprendre cette +existence que tu regrettais, me réponds-tu: Non? + +Iza se tut... Pierre la regarda, elle baissa les yeux... Elle était +embarrassée pour parler... Davenne lui dit: + +--Refuses-tu de me répondre? + +--Non, maître!... Je n'étais pas heureuse à Auteuil... J'étais +riche, belle, mais je m'ennuyais... J'étais triste... Ce n'est pas +cette vie-là que je voudrais retrouver... + +Pierre la regarda surpris: + +--Parle! dis-moi ce que tu voudrais. + +Iza releva la tête; son Å“il eut un éclair; un sourire d'espoir +s'étendit sur ses lèvres, et elle dit lentement: + +--Je voudrais me retrouver, comme il y a un mois, dans un petit hôtel +beau, avec les belles tentures, les meubles pleins d'or..., les grands +tapis..., les jardins pleins de grandes fleurs rares..., avec des coins +de bois pleins d'ombre... Mais je ne voudrais pas y vivre triste, dans +la chambre, seule, en attendant le seigneur... Je veux être libre, +moi... Je veux n'aimer personne que moi!... Je veux conduire dans une +grande calèche, aller au bois, et que les cavaliers m'admirent, et je +veux pouvoir rire avec les cavaliers lorsqu'ils se pencheront vers moi +pour me parler... Je veux être plus belle, plus brillante... que les +belles que j'ai vues et dont ils parlent tous... Voilà la vie que j'ai +rêvée, maître... + +Pierre Davenne était un peu étourdi... Il se remit et dit: + +--Iza..., aimais-tu Fernand? + +A ce nom, la jeune fille releva la tête et son regard se fixa étonné +sur celui de Pierre; elle se demandait si celui-ci ne se moquait pas +d'elle pour répondre à son rêve... Pierre comprit et reprit: + +--Réponds-moi absolument franchement; de tes réponses dépend ton +avenir. + +La belle Iza eut comme un tressaillement à ce dernier mot. Elle dit: + +--Non, maître, je n'aimais pas Fernand. + +--Tu ne l'as jamais aimé? + +--Jamais! et j'ai béni le Seigneur qui l'avait repris! + +--Iza, Fernand est vivant!... dit Pierre, en observant la jeune femme. + +Iza se leva aussitôt et, croyant que c'était pour retourner près +de lui que Pierre venait lui parler, que c'était à ce prix qu'elle +obtiendrait la réalisation de son rêve, s'écria: + +--Jamais..., jamais je ne le reverrai... + +--Mais que t'a-t-il fait? + +--Rien, et je le hais!... Il m'aime, et je le hais... Il m'adore, et je +sens près de lui une répulsion que je ne peux vaincre... Il est beau! +et je le trouve hideux... Il porte malheur à ceux qui l'approchent. +C'est un Sterk... Il est un des fils du démon; pour être heureux, +lorsqu'on le voit, il faut lui vouloir du mal... Il faut lutter toujours +contre lui, pour éloigner le malheur qu'il vous jette... Jamais, jamais +je ne le reverrai... J'aime mieux mes loques, mon pain dur, ma misère. + +Sur le visage impassible de Pierre un sourire glissa: + +--Rassieds-toi, Iza... C'est le bonheur que je t'apporte..., et écoute +bien. + +Iza, étonnée, reprit sa place aux pieds de Pierre, en disant, calme: + +--Je vous écoute, maître...; mais j'ai eu peur!... + +--Iza..., Fernand vit: c'est ton mari... Il peut tout contre toi..., +et c'est pour en finir avec lui, pour t'en débarrasser à jamais et te +donner ce que tu rêves que je viens te voir... + +Iza ouvrait ses grands yeux et son regard semblait demander une +explication immédiate... Pierre comprit, car il lui dit: + +--Réponds-moi franchement, Iza, te sens-tu le courage d'agir! + +La jeune fille répondit avec embarras: + +--Maître, je me sens tous les courages pour arriver au but que je +désire;... mais je ne comprends pas. + +--Tu es la femme légitime de Fernand Séglin?... + +--Oui, maître. + +--Il te doit aide et protection... Il te doit surtout l'argent que tu +lui apportais dans ton contrat. + +--Mais, fit naïvement la Moldave, il n'a jamais touché cet argent-là ! + +--Qu'en sais-tu?... fit aussitôt Pierre. + +Iza fronça le sourcil. Comment? on avait payé sa dot!... + +Pierre continua: + +--Dans ton contrat, tu lui apportais une somme qu'il a jetée dans +les affaires; mais cette somme est à toi. Si les affaires qu'il a +entreprises ne réussissent pas, s'il est déclaré en faillite, sur les +fonds en caisse d'abord, la part que tu as apportée te revient. + +--Mais s'il ne l'a pas reçue... + +--Je te répète encore que ton contrat dit que la signature donne +quittance, le contrat est signé... Tu apportais un million... Sa +signature atteste qu'il a reçu la somme. + +Iza commençait à comprendre... Elle écoutait silencieuse, ne quittant +pas Pierre du regard; celui-ci continua: + +--Tu es riche, tu as apporté ta fortune, tu as apporté des espèces... +Si ton mari est en banqueroute, l'argent qu'on trouverait chez lui... ou +sur lui, te revient jusqu'à concurrence de la somme..., surtout si tu +établis que tu n'as pas été sa complice, mais sa dupe... + +Les yeux d'Iza avaient des éclairs..., et, la tête penchée, elle +écoutait, le sourire aux lèvres, comme on écoute une chanson +aimée... Pierre acheva: + +--Or, les affaires sont régulièrement faites. S'il n'a pas touché +exactement la somme du contrat, il en a touché la plus grande partie +par un autre moyen... C'est toujours moi qui l'ai donnée... Me +comprends-tu? + +--Non, fit Iza franchement, en interrogeant Pierre de son regard clair +fixé sur lui. + +--Aujourd'hui, par ton contrat, tu es riche... Pour être riche et +libre..., libre, entends-tu bien..., ton rêve..., il faut que tu +reprennes à ton mari la somme qu'il a et qui t'appartient de droit, et +il faut que ton mari disparaisse. + +--Oui, affirma Iza: c'est cela surtout qu'il faut. + +--Voici sa situation: il a fait des faux... Il est en faillite... Cette +faillite va se transformer, dès l'examen des livres, en banqueroute +frauduleuse... Maintenant il a engagé tes bijoux... + +--Il me les a volés..., exclama Iza. + +--Oui, c'est cela, et c'est avec cet accent qu'il faut le dire au +commissaire. + +--Au commissaire? + +--Oui, écoute et souviens-toi; car il ne faut pas que tu dises un jour +une phrase différente de celle que tu auras dite la veille, lorsque tu +auras commencé... + +Iza, attentive, le regardait. Toute sa volonté était passée dans ce +qu'ordonnerait Pierre. + +--Tu étais riche, bien élevée. Tu te nommais Iza de Zintsky; tu as +apporté à ton époux une fortune en numéraire, qu'il a mise dans ses +affaires; tu as apporté des bijoux d'une valeur énorme. + +--On m'a dit qu'ils étaient faux... + +--Je te les rendrai, en vrai..., fit Pierre... Mais voici une facture de +Bodmann, marchand de diamants à Vienne... où ils ont été achetés... + +Iza lut et vit l'addition dont le chiffre était de deux cent vingt-cinq +mille francs... Elle dit aussitôt: + +--C'est le prix? + +--C'est le prix pour le juge; les vraies pierres, tu les auras. Mais tu +présenteras cette facture, et si les bijoux étaient faux lorsqu'il +les a vendus, c'est qu'il avait déjà retiré les brillants pour les +remplacer par du strass, et ainsi il volait celui qui lui prêtait de +confiance. Peux-tu affirmer ce que je te dis devant le magistrat qui +t'interrogera? + +--Oui, fit Iza avec un singulier sourire; car, je le comprends..., il +est pris et je suis libre. + +--Il faut aussi justifier ce qui s'est passé à Auteuil... Tu +affirmeras qu'au milieu de la nuit, ton mari, un joueur qui t'avait +déjà volé tes bijoux, quittant du cercle où il avait perdu, a exigé +ta signature... Tu as refusé...; il t'a menacée...tu as résisté... +et alors est arrivée une scène à la suite de laquelle tu t'es +sauvée... vêtue de ta robe de chambre... échappant à sa violence... +Tu avais déjà essuyé deux coups de feu. + +--Mais, fit Iza qui semblait étourdie..., je n'ai pas été blessée. + +--Les deux balles sont dans les matelas... Tu t'es sauvée en criant +au secours! Et entendant du bruit--ses gens qui descendaient, +peut-être!--craignant d'être pris pour un assassin, perdant la tête, +il a retourné son arme sur lui... + +--Je devrai raconter tout cela? + +--Oui! Et il continua: Tu as longtemps hésité... Tu t'étais cachée +dans ce petit appartement, redoutant les poursuites de ton mari..., +ton mari, qui a dissipé ta dot, vendu tes bijoux et qui exigeait plus +encore... Tu t'es aperçue depuis quelques jours que des gens observent +ta demeure; tu crois même, un soir, avoir vu ton mari devant ta +maison... Redoutant une catastrophe, tu viens tout dire, tu demandes +protection... + +--Et après, maître! + +--Après, je fais savoir à Fernand que tu demeures ici... + +Iza devint blême. + +--Mais des agents sont postés de chaque côté de la rue... Il s'y +rend, et est arrêté. Alors, c'est là où il te faut la force, la +volonté... Il faut que tu t'observes; ne te démens pas; surtout que +ton visage ne trahisse pas tes pensées. + +--Pourquoi? + +--Parce que, ton mari retombé entre les mains de la justice..., il faut +que tu viennes l'accuser. + +--Je suis prête, fit Iza avec un méchant sourire. + +--Il faut que tu viennes demander ce qui t'est dû..., c'est-à -dire le +million de ta dot et la valeur de tes bijoux... Il n'a rien... Il a sa +maison, il a une fortune sur lui, et, créancière privilégiée, tu +dois d'abord rentrer dans l'argent qui t'a été dérobé... Alors, Iza, +tu seras riche. + +Iza avait bien attentivement écouté les dernières paroles de Pierre, +et c'est seulement à ce moment que, ayant bien compris ce qu'il lui +demandait, elle n'hésita plus et dit aussitôt: + +--Maître, je suis prête à obéir... Commandez... + +--Tu ne diras pas un mot de plus que ce que je te chargerai de dire. + +--Bien. + +--Tu seras réservée, toujours, ne répondant que ce que je t'aurai +dit. + +--Oui, maître! + +--Tu affecteras de te mal exprimer et de mal comprendre notre langue; tu +échapperas ainsi aux questions embarrassantes. + +Iza regarda Pierre et lui dit en souriant: + +--Maître..., croyez en moi!... Dites-moi ce que je dois dire... Mais, +pour les tromper, reposez-vous sur moi..., pour ne dire que ce que vous +voudrez qui soit dit... N'ayez nulle crainte, maître... Iza ne parle +que lorsqu'elle veut parler!... Et, en vous obéissant, je deviens libre +et riche? + +--Libre, riche, demain, et tes rêves deviennent des réalités. + +--Et je suis à jamais débarrassée de cet homme? + +--A jamais... + +--Maître, commandez-moi: je suis prête! + +Alors Pierre expliqua longuement à Iza ce qu'elle devait faire; +celle-ci, attentive, suivait sa parole dans ses yeux... + +Une heure après il sortait avec elle. Pierre retournait chez lui. La +Moldave allait chez le commissaire de police. + +Le soir même, les agents étaient postés au coin de la rue de Navarin. +Un individu se promenait plus spécialement devant la maison, sous les +fenêtres: celui-là se trouvait à la disposition d'Iza. C'est sur sa +demande qu'il avait été placé; d'un signe, elle devait lui indiquer +la personne suspecte qu'il devait filer. + +Le soir même, la soubrette descendait en toute hâte et désignait à +l'agent un individu habillé en matelot, l'agent le suivit: + +L'homme n'était autre que le matelot Simon. + + + + +VIII + +LA PETITE JEANNE. + + +Pierre, en partant de la petite maison de Charonne, avait recommandé +à Simon de s'occuper des préparatifs de départ; on savait où il +demeurait, et il voulait changer au plus vite de demeure. Il n'y avait +guère dans la maison que du linge; car, on s'en souvient, Pierre +l'avait louée meublée. Aussi Simon, aidé par le nègre, eut-il +vivement terminé. + +Pierre avait acheté, près d'Asnières, un petit chalet enfoui dans un +jardin ombreux: il le faisait réparer et devait en prendre incessamment +possession. Simon, libre, aida le nègre à porter les malles de grosses +lingeries sur une voiture qu'il lui avait envoyé chercher, et, le +faisant monter avec lui, il lui dit: + +--Nous allons aller porter ça... et nous préparons tout là -bas +pour pouvoir nous y installer demain..., comme on pourra. Nous nous +arrangerons pour être revenus à l'heure de la soupe. + +Ils partirent. Madeleine était restée seule avec la petite Jeanne; +le temps était beau et la jeune femme et l'enfant descendirent dans le +jardin. + +La vieille cuisinière vint les trouver sur la pelouse et demanda à +celle qu'on appelait Mme Madeleine ce qu'elle désirait pour le repas... +On laissa à la petite Jeanne le soin de faire le menu du jour, et la +cuisinière partit à son tour, se dirigeant vers le marché. + +Madeleine était assise sur l'herbe et lisait; la petite Jeanne était +tout occupée à jouer avec sa poupée... + +L'enfant s'arrêta tout à coup; il lui sembla qu'elle avait entendu son +nom... Elle tourna la tête et ne vit rien... elle se remit à jouer... +elle s'entendit encore appeler une fois, elle regarda Madeleine, +celle-ci lisait... Elle allait l'interpeller lorsque, tournant la tête, +elle eut une exclamation de joie: + +--Oh! Fernand! + +Et elle courut heureuse vers Fernand Séglin, qui sortait d'un des +massifs du jardin. + +--C'est toi, Fernand, oh! comme petit père va être content de te +voir... + +Et l'enfant s'abandonnait. Fernand l'avait prise dans ses bras, et lui +rendait les baisers qu'elle lui donnait... + +Madeleine, croyant que l'exclamation de la petite saluait le retour de +la vieille cuisinière, ne s'en était pas occupée; mais, en entendant +le nom de Fernand, elle avait relevé la tête, et, le voyant devant +elle, elle était restée atterrée..., le livre était tombé de ses +mains, un tremblement convulsif secouait ses membres; elle voulait agir +et ne pouvait bouger, elle voulait crier et aucun son ne sortait de sa +gorge... + +En la reconnaissant, Séglin s'était écrié: + +--Madeleine! ici!... Ah! cela est fort, et il était resté une seconde +stupéfait, pendant que l'enfant disait: + +--Tu connais donc petite mère Madeleine? + +Cette minute avait suffi à la jeune femme pour réagir; elle se +précipita vers Fernand et voulut lui prendre l'enfant. + +--Misérable! sortez!... Ne touchez pas à cette enfant... Sortez!... + +Celui-ci se contenta de rire; son cynique sang-froid était revenu; il +se plaça devant l'enfant en haussant les épaules, et dit: + +--Je viens ici au nom de Mme Davenne chercher sa fille..., qu'elle ne +veut pas voir plus longtemps élevée par la maîtresse de son père!... + +Madeleine se transforma à ce mot; ce ne fut plus la superbe jeune +fille, calme, sévère, parlant sobrement. Ses traits se contractèrent, +son regard eut des lueurs étranges, ses mains s'étendirent crispées +comme des griffes; elle bondit plutôt qu'elle n'alla sur Fernand, et, +d'une voix brève, sèche, pressée, elle dit: + +--Sortez d'ici, bandit! sortez, misérable... Sortez, voleur, faussaire, +sortez! Ne portez pas votre main sur cette enfant ou je crie... ou +j'appelle... et je vous fais rendre à la prison, d'où vous vous êtes +évadé... + +Fernand se contenta de hausser les épaules... + +--Tu peux crier... il n'y a dans la maison que toi et moi... Je guette +depuis ce matin, et si, à cette heure, il y entrait quelqu'un..., sache +bien, Madeleine... + +Et, en disant ces mots, il lui prit le bras malgré sa résistance, et, +le serrant à le briser, il ajouta: + +--Je ne serai plus seulement un faussaire et un voleur..., je deviendrai +un assassin... Si tu cries, entends-tu...? je te tue... + +Et d'un mouvement brusque, il la repoussa. Madeleine faillit tomber: +elle se retint à un banc. La petite Jeanne, en voyant le singulier +accueil fait à son ami, s'était mise à pleurer, et n'ayant, pauvre +petite, que le souvenir de l'affection passée, elle en voulait à +Madeleine qui chassait le vieil ami de la maison... Elle se serra près +de lui en gémissant: + +--Je ne veux pas que Fernand s'en aille... Je veux qu'il reste... + +Et Fernand dit à l'enfant: + +--Jeanne, je viens te chercher pour te conduire vers ta petite mère +Geneviève... + +--Elle est morte..., fit l'enfant en pleurant. + +--Ce n'est pas vrai... Jeanne... C'est cette femme qui t'a volée à ta +mère... + +--Je veux voir petite mère... Je veux voir maman Geneviève..., +sanglotait l'enfant. + +Fernand allait la prendre dans ses bras: il disait, menaçant: + +--Ah! nous nous reverrons, Madeleine... Je comprends tout maintenant... +Sot que j'étais... Viens, Jeanne... + +Madeleine était épouvantée. Meurtrie par la brutalité du misérable, +elle était retombée sur le banc sans force, effrayée de son audace, +et bien convaincue qu'il n'hésiterait pas à exécuter sa menace, +que si elle appelait, si on venait, il la tuerait, elle... et l'enfant +peut-être avec elle... En le voyant prendre la petite Jeanne, elle +assembla toute son énergie et, se précipitant en cherchant à lui +arracher l'enfant, elle cria. + +--Non, non! vous ne l'emmènerez pas... Au secours!... au secours! + +L'enfant criait... Fernand la plaça sur le gazon, et, bondissant sur +Madeleine, il la prit au col, éteignit ses cris dans sa gorge, puis, +d'une main lui prenant le bras, l'autre appliquée sur sa bouche pour +l'empêcher de crier, il la traîna jusqu'au massif, dans lequel il +rentra avec elle... Là , elle jeta un cri, un seul: il avait enlevé la +main de sur sa bouche, mais aussitôt le poing avait frappé la tête, +et elle était tombée étourdie... + +Le misérable avait alors couru vers l'enfant, qui, tout en larmes, +n'avait rien vu et il lui dit: + +--Madeleine ne voulait pas que tu revoies petite mère Geneviève... Ne +pleure plus, Jeanne, ne pleure plus, petite mère nous attend... Viens +la voir. + +--Nous allons voir maman? + +--Oui!... fit-il, en prenant dans ses bras l'enfant qui, à la pensée +de revoir sa mère, eut dans ses larmes un doux sourire. + +La petite Jeanne s'était abandonnée, elle était heureuse d'entendre +parler de sa mère. L'idée de la mort n'effrayait guère son jeune +cerveau, car on avait toujours évité devant elle d'aborder ce sujet... +La mort était l'absence. Fernand, en lui disant: Tu vas revoir ta +mère, l'avait surprise et ravie. Cependant, en se voyant si brusquement +enlevée, en se voyant en quelque sorte arrachée des bras de celle +qu'elle appelait sa petite mère Madeleine, elle eut peur. Quand Fernand +lui avait dit qu'elle allait retrouver sa mère, elle croyait que +Madeleine, qui lui en parlait souvent,--depuis quelques semaines +surtout--allait l'accompagner.--Mais Madeleine était partie, en jouant +avec Fernand, c'est ce que l'enfant avait jugé,--et elle n'était pas +revenue,--et Fernand l'emportait en disant: + +--Tu es contente, Jeanne, tu vas revoir maman Gene... + +La petite fille avait fixé sur lui ses grands yeux étonnés; son +sourire était mort sur ses lèvres, puis elle avait regardé autour +d'elle, et elle avait demandé inquiète: + +--Et mère Madeleine?... mère Madeleine? + +--Si, ma Jeanne, elle vient, ne pleure pas... Elle est allée chercher +un manteau pour bebelle, et elle vient nous rejoindre dans la voiture. + +La voiture! c'était le plaisir, aller en voiture; on allait se promener +alors, et la petite Jeanne se reprit à rire. + +--Mère Madeleine vient avec nous?... demanda-t-elle. + +--Oui. + +--Dans une voiture, promener? + +--Oui. + +--Et petit père?... + +--Petit père nous attend... + +--Oh! il faut courir bien vite pour qu'il ne gronde pas... + +--Oui... courons!... + +Il portait l'enfant dans ses bras, il redoutait à chaque minute de voir +apparaître ou Simon ou Pierre, et il courut rapidement... Il plaça +l'enfant dans une voiture qui attendait à cent pas de là , et s'assit +près d'elle en disant au cocher: + +--Vite où je vous ai dit, par Bagnolet et Romainville. Et, s'adressant +à la petite Jeanne, après l'avoir affectueusement embrassée... Nous +allons vite retrouver petit père pour ne pas qu'il gronde et puis pour +ne pas mécontenter maman Gene, qui attend sa Jeanne; Madeleine viendra +tout à l'heure avec l'autre voiture. + +--Oui! oui! vite! vite! fît la petite Jeanne heureuse, regardant le +misérable avec un sourire d'enfant heureux. Oui, je veux voir tout de +suite petite maman Gene. Elle n'est plus morte? + +--Non, ma belle mignonne: elle t'attend... lui assura le misérable. + +Et la voiture les entraîna, ainsi qu'il en avait donné l'ordre, vers +Bagnolet, puis vers Romainville, pour rentrer dans Paris. Il voulait +tromper ceux qui n'allaient pas manquer de se mettre à sa poursuite en +semblant s'éloigner de Paris... + +Moins d'une heure après, Pierre revenait à Charonne. Il rentrait chez +lui, assez étonné de voir la porte de la grille ouverte; et il était +très sévère à ce sujet. La petite résidence de Charonne devait +être maison close; car il redoutait chaque jour une visite indiscrète. +Maugréant contre ses gens, il suivit la longue avenue: il entra chez +lui et, ne voyant personne, il descendit à la cuisine. + +La vieille cuisinière venait de rentrer; aux plaintes de Pierre, elle +répondit qu'elle était sortie et rentrait par la petite porte de +service, et n'était point coupable d'avoir laissé la grille ouverte; +que depuis qu'elle était revenue, c'est-à -dire dix minutes environ, +elle n'avait vu ni entendu personne; elle avait quitté Mme Madeleine et +Mlle Jeanne sur la pelouse dans le jardin. + +À son retour, passant par le jardin, elle avait vu la pelouse +déserte...; dans l'herbe, les jouets de Mlle Jeanne. Peut-être Mlle +Jeanne avait-elle obligé Mme Madeleine à aller la promener. C'était +une enfant gâtée, à laquelle on ne résistait guère... Tant qu'à +M. Simon, il était parti avec Ali le nègre; obéissant aux ordres de +monsieur, ils étaient allés porter des malles dans la petite maison. + +Tout cela était naturel; la cuisinière préparait le déjeuner et, +dans quelques minutes, assurément, tout le monde serait rentré pour +le repas. Et cependant Pierre, le sourcil froncé, rentra chez lui, +inquiet. Il entra dans l'appartement qu'occupaient Madeleine et la +petite Jeanne. Tout était en ordre, les vêtements que l'enfant +devait revêtir dans l'après-midi pour aller à la promenade étaient +préparés sur le lit. Dans la chambre de Madeleine, son chapeau était, +avec son manteau et ses gants, bien placé, pour être pris facilement +à l'heure où elle devait sortir. En voyant ce calme, repoussant le +pressentiment qui l'avait attristé, Pierre, haussant les épaules, dit: + +--Je deviens fou, ma parole d'honneur, de m'inquiéter... Dans dix +minutes, elles seront là . + +Et, ayant revêtu un vêtement de jardin pour être à son aise, il +alluma un cigare et descendit, en attendant l'heure du repas, se reposer +sur la pelouse. Il vit les jouets abandonnés sur l'herbe par sa petite, +ce qui l'assura que Madeleine et l'enfant ne devaient pas être bien +loin. + +Il se promenait en pensant à sa visite du matin. Il songeait qu'à +cette heure la police devait être aux trousses de Fernand. Tout en se +promenant, il revint vers la porte de la cuisine; une grande et belle +chienne épagneule, noire et blanche, vint vers lui; il la caressa; la +bête, qui revenait de se promener avec la cuisinière, était heureuse +de revoir son maître et bondissait joyeusement. + +Pierre, pour éviter qu'elle ne sautât sur lui, lui dit: + +--Viens, Liane!... Et il retourna vers la pelouse... + +La chienne courait, sautait; en arrivant sur la pelouse, elle _piqua du +nez_, en sentant les jouets de sa petite maîtresse Jeanne; Pierre la +regardait en souriant: + +--C'est Jeanne... Où est-elle, ma Liane, où est la petite maîtresse? + +La chienne cherchait toujours, comme si elle suivait une piste; elle +avançait toujours, et Pierre, étonné, la vit entrer dans le massif. +L'animal, bien dressé, ne quittait jamais les allées du jardin; aussi +Pierre vint-il en disant: + +--Qu'est-ce qu'il y a, ma Liane? + +L'intelligente bête revenait en jappant plaintivement, semblant +appeler... Pierre la suivit; il entra dans le massif. Apercevant une +femme étendue à terre et dont la chienne léchait le visage, il se +baissa vivement pour lui porter secours. Il jeta un cri en reconnaissant +Madeleine. Il la prit dans ses bras et la porta sur la pelouse; puis, +effrayé doublement de la pensée qui lui traversa le cerveau, il courut +vers le massif en criant: + +--Liane, Liane..., cherche Jeanne!... + +La bête courut dans tous les sens, l'enfant n'y était pas. Pâle, +tremblant, Pierre revint vers Madeleine; il lui mit la tête sur ses +genoux; il vit aussitôt que la malheureuse femme avait seulement +perdu connaissance... Il appela la cuisinière. La vieille accourut, +effrayée. Quelques soins ranimèrent bientôt la jeune femme, et +lorsque ses yeux s'ouvrirent, elle vit penché sur elle--le regard +anxieux--Pierre qui lui demanda: + +--Jeanne...? où est Jeanne?... + +Madeleine ne pouvait répondre; il dut attendre encore. Passant de +l'eau sur le front de la jeune femme, fiévreux, tremblant, avide de sa +réponse, il disait: + +--Madeleine!... Madeleine!... m'entendez-vous?... Jeanne?... où est +Jeanne?... Vous ne m'entendez pas? Jeanne, ma fille, mon enfant, où +est-elle? + +L'Å“il hagard de Madeleine regardait autour d'elle, cherchant à +se souvenir, à s'expliquer comment elle se trouvait là , et elle +répondait, calme: + +--Si, je vous entends... Pourquoi suis-je là ?... + +--Je vous ai trouvée étendue dans le massif... et vous étiez seule +avec Jeanne. Où est-elle? où est-elle? + +--Jeanne..., répétait Madeleine, faisant des efforts de mémoire... + +--Répondez-moi..., répondez-moi..., je vous en prie. Jeanne? + +Tout à coup la figure de la jeune femme changea; son regard épouvanté +se dirigea sur Pierre; elle se releva, lui prit les mains et jeta un +cri: elle se souvenait: + +--Jeanne!... Vous ne l'avez pas vu?... Il l'a emportée... Il me l'a +arrachée... + +--Jeanne enlevée!... exclama Pierre, enlevée! Par qui? Quand? +Répondez vite. + +--Lui!... Mais vous le devinez bien... Vous le croyez en prison... Non, +il est libre. + +--Fernand? + +--Oui,.. Fernand... Il est venu, il a appelé Jeanne, je me suis +précipitée, alors il m'a saisie au cou... Je me suis sentie +entraînée, j'étouffais... Je me suis crue perdue... + +--Et c'est lui qui a enlevé Jeanne? + +--Oui... Il a dit à l'enfant qu'il venait la réclamer au nom de sa +mère. + +--Ah! malheureux que je suis!... exclama Pierre qui fondit en larmes. + +La vieille cuisinière avait aidé Madeleine à se relever; en voyant +son maître défaillant à son tour se laisser tomber sur le banc, elle +courut vers lui et lui dit. + +--Ne vous désolez pas, monsieur... Ils ne peuvent être loin; je vais +courir chez le commissaire... et on les aura bientôt retrouvés. + +--Non! non! fit vivement Pierre; le commissaire n'a rien à faire en +ceci... + +--Si M. Simon était là !... + +--Courez vite me chercher une voiture, fit Pierre. + +--Bien, monsieur, fit la vieille cuisinière, qui partit rapidement. + +Et s'adressant à Madeleine: + +--Madeleine, répondez-moi bien vite... Il a enlevé l'enfant; +croyez-vous que c'était véritablement pour la ramener à sa mère? + +--Je ne sais. + +--Je vous demande si vous n'avez pas vu dans ses yeux ses desseins. Mais +cet homme est capable de tout: il peut tuer mon enfant... + +--Oh! non!... Il m'aurait tuée, moi, mais non l'enfant... + +--Quel peut être son dessein? + +--C'est d'être maître de vous... Il sait tout aujourd'hui... D'un mot +vous pouvez le perdre. Votre enfant est un otage... + +--Madeleine, racontez-moi comment cela s'est passé. + +Dominant son émotion, la jeune femme lui raconta la terrible scène. +Elle finissait lorsque Simon arriva; celui-ci resta tout abasourdi +lorsque, se disposant à aller à la cuisine pour déjeuner, il entendit +son maître lui crier d'un ton qu'il connaissait bien et qui n'admettait +pas de réplique: + +--Vite, vite, Simon, tu viens avec moi... + +--Présent, mon lieutenant. + +--Simon, lui disait-il en l'entraînant vers la voiture..., il faut +retrouver Jeanne... + +--Mlle Jeanne? + +--Oui... Fernand m'a volé mon enfant... Le misérable! + +--Potence à l'ail... Ce gueux-là !... Espère! espère... Lieutenant, +sur ma part de paradis, nous aurons la petite lieutenante ce soir... et +lui, il a signé son congé en faisant ça... Je vais lui régler ses +comptes... + +Et Simon dit au cocher de les conduire rue du Temple. + + + + +IX + +LE CALVAIRE D'UNE FEMME. + + +Depuis le jour où Geneviève avait appris que sa fille pouvait lui +être rendue, elle s'était transformée. La scène qu'elle avait eue +avec Fernand amenait un nuage sur son front chaque fois que la pensée +lui en revenait; mais, cependant, il fallait s'y résoudre, +puisque c'était par lui seul qu'elle pourrait retrouver sa Jeanne. +Certainement, le passé était à jamais fini... Libre, elle ne +consentirait jamais à recommencer une vie dont le souvenir seulement +lui faisait monter le rouge au visage! Mais comment revoir son enfant? +Geneviève pensa à agir de ruse: peut-être par des promesses le +rendrait-elle plus souple. Si, adroitement, elle pouvait savoir +l'endroit où la petite Jeanne était cachée, alors elle n'hésiterait +plus, elle chasserait l'odieux misérable et demanderait aide et +protection à la police. A cette heure, la moindre démarche dans ce +sens pouvait tout compromettre. + +A chaque heure du jour, la pauvre femme était poursuivie par cette +unique pensée. Superstitieuse, elle se rendait tous les jours au +cimetière; elle passait une heure dans le caveau, agenouillée, parlant +bas, demandant grâce et jurant qu'elle resterait ce qu'elle devait +être pour racheter sa faute: une honnête femme! Puis elle revenait et +elle croyait toujours que sa prière avait été entendue, et que, comme +gage de pardon, elle retrouverait chez elle sa Jeanne... + +Un jour, en rentrant, elle trouva une lettre chez elle, elle reconnut +l'écriture. Elle l'ouvrit, tremblante; la lettre disait: + + +«Geneviève, + +«Si tu veux, maintenant que, libre, tu es à toi tout entière, si +tu veux redevenir la femme adorée aux genoux de laquelle je restais +autrefois, si tu veux renouer la chaîne du passé..., viens!... A ce +prix seulement tu retrouveras ton enfant... que j'aime autant que toi et +de laquelle je veux remplacer le père... + +Si tu consens, ce soir à dix heures, trouve-toi place Royale. Un homme +ira vers toi, te dira ton nom...; tu n'auras qu'à le suivre!... sinon, +dès demain je pars... et tu ne reverras jamais ta fille... Tourne le +feuillet.» + +Geneviève, frémissante de rage et de honte, tourna le feuillet, il en +tomba une mèche de cheveux blonds et dorés... elle les saisit et les +embrassa follement. Oh! c'étaient bien les cheveux de sa Jeanne... Elle +lut deux mots griffonnés par une main d'enfant: + +Viens, petite mère. + +«JEANNE.» + + +Elle devint pâle, et, pour ne pas tomber, elle fut forcée de s'appuyer +à un meuble. Cette infamie l'épouvantait: le misérable se servait +de l'enfant pour perdre la mère... Cette petite tête d'ange, il la +faisait servir au crime!... Et c'était vrai... il avait sa Jeanne; +c'était lui qui avait pris sa fille... le misérable! la vie du père, +l'honneur de la femme! et aujourd'hui l'enfant... et tout cela, pour +atteindre le même but: sa fortune, qu'il poursuivait encore à cette +heure. + +D'abord devant cette cynique infamie, Geneviève eut l'idée d'aller +immédiatement prévenir la police avant de se rendre au rendez-vous. +Mais elle pensa qu'elle devait être surveillée et que la moindre +démarche le mettrait sur ses gardes, qu'alors elle ne retrouverait +plus sa fille!... Aussi que faire? Fallait-il donc souscrire à ces +monstrueuses conditions?... Oh non! La mort plutôt que semblable +honte... Mais Jeanne, qu'allait-elle devenir? + +Geneviève passa la plus effroyable journée... parfois, prête à +mourir, puis décidée au sacrifice et à la mort ensuite après avoir +tout dit chez le commissaire... Le soir seulement elle s'y résolut +héroïquement. Elle écrivit une longue lettre dans laquelle elle +racontait en détail tout ce qui se passait depuis quatre jours. Elle +déclarait se rendre au rendez-vous donné, décidée à mourir, mais +elle réclamait aide et protection pour son enfant: elle demandait +qu'il fût arraché des mains du misérable... Sa lettre terminée, elle +écrivit l'adresse du commissaire avec la recommandation de la porter +aussitôt. Elle la plaça sur l'établi de ses ouvrières... et elle +partit. Elle donna une clef à la concierge, disant que comme elle +rentrerait tard et ne voulant pas être éveillée par l'arrivée des +ouvrières, elle laissait cette clef avec laquelle elle pourrait rentrer +dans l'atelier. Sur l'établi était l'indication de ce qu'elles avaient +à faire... + +Elle sortit et gagna les boulevards... Elle cherchait une boutique +d'armurier encore ouverte. Elle en vit une, entra: + +--Monsieur, je voudrais un revolver, tout petit... Et elle se hâta +d'ajouter, voyant qu'on la regardait avec curiosité... C'est pour un +tout jeune homme, et pour tirer dans un appartement. + +--Le voulez-vous en ivoire? + +--Oh non! une arme simple. + +On lui fit voir plusieurs armes; elle choisit la plus facile à +cacher... Elle n'osait demander qu'on la lui chargeât... Mais le +marchand lui offrit un paquet de cartouches, et elle le prit... Une +fois dehors, elle entra sous une porte, s'accroupit et chargea son arme. +Puis, ayant glissé le revolver dans sa poche, elle se dirigea vers la +place Royale. + +La place était déserte à cette heure. Naturellement les grilles +étaient fermées et elle ne savait de quel côté elle devait attendre: +elle se décida à en faire le tour... Elle revint à son point de +départ et ne vit personne... Elle craignit cette fois d'avoir été +victime d'une mystification. + +Elle allait encore une fois faire le tour des grilles, lorsqu'un homme, +passant près d'elle, dit: + +--Geneviève Davenne? + +Elle s'arrêta aussitôt, et dit: + +--C'est moi! + +L'homme vint alors vers elle et lui demanda: + +--Vous êtes madame veuve Davenne? + +--Oui, monsieur. + +--Vous êtes décidée à ce qui vous est demandé? + +--Oui, monsieur. + +--Avant, je dois vous demander, madame, si vous n'avez prévenu +personne? + +--Pourquoi me dites-vous cela? + +--C'est que si nous étions suivis... ce qu'il me sera facile de voir, +je ne vous guiderais pas vers la demeure où est votre enfant... Mais +vous devriez à jamais renoncer à l'espoir de la retrouver. + +--Monsieur, je suis venue seule. + +--Je dois vous demander de me faire ce serment, sur la tête de votre +enfant vivant..., sur votre mari mort... + +--Je vous jure que je suis venue seule... Je vous jure qu'à cette heure +je n'ai dit à personne la démarche que je fais. + +--Alors, madame, veuillez me suivre. + +L'homme marcha quelques pas en avant, il prit quelque distance, se +retournant pour s'assurer qu'ils n'étaient pas filés. C'est seulement +en arrivant rue Payenne que Geneviève jeta un cri en voyant celui qui +la guidait se retourner... + +--Mon Dieu! dans cette rue! + +--Madame, c'est dans votre ancienne demeure qu'on vous attend... Je dois +me retirer et veiller pendant tout le temps que vous resterez, et si +des personnages suspects paraissaient, je vous le répète encore, tout +serait fini... + +L'homme se releva. Geneviève crut un moment qu'elle ne pourrait aller +plus loin. Ainsi, le misérable avait choisi, pour l'attendre, le lieu +même où il avait été criminel! Cependant elle ne pouvait rester +ainsi, il fallait agir au plus tôt. Elle leva les yeux au ciel en +embrassant la mèche de blonds cheveux qu'elle avait reçue le matin, et +elle dit: + +--Ayez pitié de moi, Seigneur! et protégez-moi! + +Et elle se dirigea vers le petit pavillon... La porte s'ouvrit +aussitôt...; elle entra et la porte se ferma sur elle... Un instant +elle crut qu'elle allait tomber, elle ne pouvait faire un pas... elle +sentit qu'on lui prenait la main et qu'en la soutenant, on la conduisait +jusqu'au vestibule. Un frisson mortel courait dans son sang et dans +ses moelles... Elle entra dans le pavillon, et, comme au retour du +cimetière, elle tomba à genoux. + +Le vestibule s'éclaira, et elle vit que c'était Fernand qui la +dirigeait. Elle resta à ses genoux et lui dit suppliant: + +--Rendez-moi mon enfant, rendez-moi mon enfant... + +--Viens, fit celui-ci. + +Geneviève crut qu'il cédait; elle se redressa aussitôt et le suivit. +Il la conduisit vers la chambre de son mari. À la porte elle eut peur +et se recula; mais, voyant la transformation de la chambre en atelier, +elle exhala un soupir de soulagement. On se souvient que la chambre +était devenue un atelier de sculpteur. Le regard de Geneviève chercha +autour d'elle. Fernand le vit, car il lui dit: + +--Geneviève, ne cherche pas Jeanne; je t'ai dit les conditions que je +mettais pour te la rendre... + +--Mais vous savez bien que c'est impossible!... Mais cet amour me +tuerait... Je ne suis plus une femme, je suis uniquement une mère, je +veux mon enfant... + +--Jeanne est en mon pouvoir... + +--Où l'avez-vous placée?... qu'est-elle devenue?... parlez-moi +d'elle... Écoutez, pour la revoir, si vous le voulez, fixez vous-même +le prix que vous voudrez. + +Fernand haussa les épaules... + +--Ainsi, en venant ici, tu n'étais pas décidée à souscrire aux +conditions imposées... + +--Oh! jamais, fit Geneviève en frissonnant. + +Fernand lui tendit la main et lui dit d'une voix plus douce: + +--Donne-moi tes mains..., Geneviève, et causons une seconde. + +Ce changement subit étonna la jeune femme; elle crut qu'il revenait +à de meilleurs sentiments, elle domina sa répulsion et lui donna ses +mains... + +--Là ! fit-il. + +Geneviève ne quittait pas son regard; elle vit sa physionomie changer +d'expression; elle sentit ses mains écrasées comme dans un étau... +Elle jeta un cri en se sentant prendre; puis, violemment rejetée sur le +divan, elle retomba muette, effrayée... et elle vit Fernand qui tenait +dans ses mains le revolver qu'elle avait acheté... + +--Ah! tu ne venais pas avec de bien aimables intentions; tu avais +acheté cette arme et tu étais assez naïve pour croire que je ne +le savais pas; depuis deux jours je ne fais qu'observer tous tes +mouvements... + +--J'avais acheté cette arme parce que je suis résolue à mourir +plutôt qu'à accepter vos indignes propositions. + +--Il est trop tard, ma belle amie. Il ne fallait pas commettre +l'imprudence de venir. + +--Je ne veux pas vous croire aussi misérable! + +--Tu dis des niaiseries... Je veux, entends-tu, pour un but que je +poursuis, je veux que tu deviennes ce que tu étais autrefois... Ici, +tout est fermé, la maison est gardée, tu es chez moi, et demain je +veux que tu t'y éveilles chez toi... + +Geneviève avait regardé autour d'elle, cherchant une issue, mais elle +se vit enfermée. Elle eut peur, voyant sur une selle de sculpteur, +parmi des ébauchoirs, un couteau, elle se précipita pour le prendre, +mais Fernand la saisit dans ses bras et il l'embrassa. + +--Tu es folle, répéta-t-il; je te dis que tu es à moi... + +--Lâche! laissez-moi! Et elle s'arracha de ses bras et courut vers la +fenêtre; elle la secouait pour l'ouvrir. + +--Renonce encore à cela, le volet est fermé par une traverse en +dehors. + +Et il courut vers elle; elle avait ouvert la fenêtre et avait frappé +violemment le volet. Fernand la reprenait dans ses bras, lorsque soudain +le volet s'ouvrit tout grand, et, à la lumière blanche de la lampe, +elle vit paraître un homme. En le reconnaissant, elle jeta un cri +terrible: + +--Grâce, s'écriait-elle, folle, épouvantée, oubliant Fernand, +reculant devant l'apparition... Elle ferma les yeux et tomba sans +connaissance. + +Fernand, au contraire, avait eu un cri de joie en reconnaissant Pierre +Davenne... + +--Enfin, cria-t-il, je n'ai jamais eu si belle occasion de la faire +vraiment veuve. + +Et il tira trois coups de revolver. Pierre était resté debout, il tira +encore. Pierre était dans la chambre, à deux pas de lui et souriait. +Fernand ne comprenait plus rien, il tira encore, et voyant Pierre, +toujours impassible se diriger sur lui, il eut peur à son tour et +il recula, laissant échapper l'arme de ses mains. C'était donc +véritablement l'ombre vengeresse puisque les balles ne pouvaient +l'atteindre. Pierre, droit devant lui l'écrasait de son regard... Il +cacha son visage, ferma les yeux et il entendit: + +--Lâche! assassin, voleur... où est ma fille?... Et cette fois il vit +bien que ce n'était pas une ombre qu'il avait devant lui, car il sentit +sur son front le froid de l'acier d'un canon de pistolet. + +--Dans la chambre de sa mère..., dit-il vivement tremblant de +lâcheté. + +--Vois, Simon, dit Pierre au matelot qui entrait. + +La porte venait de s'ouvrir, et, presque en même temps que Pierre +entrait par la fenêtre, le matelot paraissait. + +--Faites donc feu; il faut en finir une bonne fois, disait-il. Mais, sur +l'ordre de son lieutenant, il courut voir les chambres. + +Il trouva la petite Jeanne endormie dans le lit qu'elle occupait +autrefois. Il revint aussitôt dire à Pierre qu'il avait l'enfant. + +--Vite alors, commanda le lieutenant, dont l'arme se baissa. + +Fernand releva vivement la tête. + +--Que voulez-vous maintenant?... Allez-vous m'assassiner? + +Pierre haussa les épaules en disant: + +--Je laisse au bourreau cette besogne. + +Pendant ce temps, obéissant aux ordres de son maître, le matelot avait +pris l'enfant sans l'éveiller, et l'avait descendue dans une voiture +qui les attendait au coin de la rue Payenne. Il était remonté vivement +et avait enlevé le corps inanimé de Geneviève, l'avait descendu; +puis, ayant hélé une voiture, il y plaçait la malheureuse toujours +évanouie. Il avait dit au cocher dans la voiture duquel était +Geneviève: + +--Va où tu sais... Tu réveilleras le concierge, tu diras qu'elle s'est +trouvée mal, qu'on la monte chez elle; pour le reste, t'as pas un mot +à répondre. + +Le cocher partit aussitôt, et le matelot se hâta de retourner à la +maison après avoir bien recommandé l'enfant. + +--Faut qu'il se dépêche ou nous allons être pincés. + +Il grimpa l'escalier, et il vit son maître, les bras croisés, l'arme +toujours à la main, à deux pas devant Fernand; celui-ci, froid, +dédaigneux, semblait écouter sans comprendre. + +--Si j'avais voulu ta vie, tu sais bien, misérable, qu'elle +m'appartenait: tu sais bien qu'un combat entre nous deux, c'était ta +mort certaine... J'ai voulu te punir par tes vices mêmes... Tu étais +riche criminellement, je t'ai fait pauvre... Tu étais estimé, je t'ai +fait mépriser... A force de t'obliger à défendre ta vie, je t'ai +fait l'aimer assez pour que tu deviennes lâche... et aujourd'hui je te +crache au visage. + +--Je ne vous répondrai pas... Vous avez souffert. + +--Que dis-tu?... J'ai eu le courage d'arracher de mon cÅ“ur l'amour +malsain qui le faisait vivre; j'ai eu le courage de renoncer à vivre +pour laisser à mon enfant l'honneur d'un nom respectable... Toi, +bandit, toi, chien qui mords la main qui t'a nourri..., tu ne t'es +attaqué qu'aux faibles, aux femmes et aux enfants... Ce matin, tu +tentais d'assassiner une malheureuse que tu avais trompée... + +--Votre maîtresse! + +Pierre haussa les épaules et continua: + +--Tout à l'heure, c'était encore à une femme que tu t'adressais; tu +n'es redevenu souple et lâche que devant un homme. + +--Il vous sied de parler de lâcheté, vous avez une arme dans les mains +et je suis désarmé. + +--Tu deviens pâle, lorsque tu as une arme dans les mains, je l'ai vu +tout à l'heure. Il n'y a qu'un être au monde que tu aies aimé et +respecté, c'est Iza. + +Fernand releva la tête et dit effrontément: + +--Coupable envers vous, vous pouvez tout me dire... Mais, c'est là que +votre droit s'arrête, et vous n'allez pas insulter ma femme... + +--Je n'insulte pas les femmes, monsieur Séglin... Si vous voulez +retrouver la vôtre, vous irez au bois, elle y va chaque jour... et +comme Iza ne vous a jamais aimé..., s'il suffit pour vous détacher +d'elle de savoir ce qu'elle est..., elle est prête à vous raconter la +longue histoire de ses amours... + +--Ah! je ne permettrai pas... + +Et il se dressait menaçant. + +--Qu'est-ce à dire?... fit Pierre en dirigeant sur lui le canon de son +arme. + +--Feu! feu donc! lieutenant, disait le matelot d'une voix sourde, car +depuis qu'il était monté, il écoutait la scène, accoté au mur, +les poings crispés, rageant de la générosité de son maître, +maugréant... + +--Il y a longtemps que ça serait fini... Ça se passe en conversation. + +--Monsieur Séglin, je pourrais vous tuer; mais je vous condamne à la +vie que vous vous êtes faite... d'autres ont charge de me venger. + +Puis, prêt à se retirer, il lui dit: + +--Si tu veux devenir un des nombreux adorateurs de ta femme, ton Iza +demeure rue de Navarin. Sois heureux!... et Pierre sortit laissant le +misérable écrasé. + +Le matelot rageait en le suivant; avant de sortir, n'y pouvant plus +tenir, il dit: + +--Mon lieutenant..., si c'est parce que ce travail vous dégoûte, +chargez-m'en, c'est plus prudent; je remonte et en deux temps j'ai +fini... + +--Non! hâtons-nous de retourner à Charonne. + +--Mais, mon lieutenant, ce sera encore à recommencer demain... + +--Non! car je ferai venir Geneviève... + +Et ils montèrent en voiture; la petite Jeanne dormait toujours. Ils se +firent conduire à Charonne. Depuis le matin, ils étaient sur pied et +étaient las. En quittant Charonne, ils étaient venus rue Payenne; la +maison était vide. Le matelot Simon fut placé en observation pour voir +si Fernand entrait ou sortait emmenant l'enfant; il devait ne point le +quitter; pendant ce temps, Pierre se rendait rue du Temple; il prenait +des renseignements et restait également à observer si Geneviève +sortait avec sa fille. + +Le soir, il la vit sortir, elle était seule, il la suivit... Il fut +fort étonné en la voyant acheter un revolver, plus étonné encore +de voir qu'elle était suivie. Il observa celui qui la filait... et +commença à être très inquiet en la voyant se diriger sur la place +Royale, c'est-à -dire du côté de la rue Payenne... En voyant l'homme +lui parler, puis Geneviève le suivre, Pierre eut l'idée de ce qui +se passait. On vendait à Geneviève l'enfant enlevé le matin... ou +c'était un guet-apens tendu à la jeune femme; elle n'était donc pas +complice... Il la vit entrer dans la maison... Décidément, elle allait +voir l'enfant, la petite était là , et c'était Geneviève qui avait +chargé Séglin de s'en emparer. + +Pierre était aise de trouver ensemble les deux misérables et d'en +finir... Il attendit que l'homme qui avait suivi Geneviève se fût +retiré; lorsqu'il l'eut vu tourner la rue, il chercha son matelot. +Simon était absolument caché derrière des touries vides laissées +devant la porte d'un magasin... Il vint sur son maître, et celui-ci lui +dit alors ce qu'il devait faire. + +Ils allaient par surprise entrer dans la maison... Pierre en avait +encore les clefs. Le volet du premier, où l'on voyait de la lumière +et où les deux misérables se trouvaient, était fermé en dehors; à +cause des vitraux, il l'avait fait faire ainsi. Avec l'échelle qu'on +devait trouver dans le jardin, il montait au premier, pendant que +Simon, pieds nus, entrait, par la porte et montait au premier; il +devait s'arranger de façon à se trouver ensemble. Au bruit des vitres +brisées, Simon devait entrer. + +On a vu comment Pierre était entré beaucoup plus vite... et de quelle +façon il avait été reçu... D'abord, en entendant le premier coup de +feu, il était devenu pâle, mais ne se sentant pas touché après +deux coups tirés à bout portant, il avait résolument marché sur son +adversaire. On a vu ce qui s'était passé. + +Ce qui avait sauvé Pierre, c'est que l'armurier auquel Geneviève avait +acheté le revolver, avait d'abord craint que cette femme ne l'achetât +dans un mauvais dessein, et il allait demander des explications, lorsque +celle-ci, allant au-devant, lui avait dit que c'était pour un enfant; +pour s'assurer qu'on ne le trompait pas, il avait offert des cartouches. +C'étaient des cartouches pour jouer, sans balles. Geneviève n'y avait +pas même fait attention. C'est grâce à cette circonstance que Pierre +était encore vivant. + + + + +X + +LE DOUTE. + + +Lorsque, le lendemain matin, Geneviève se trouva chez elle, dans sa +chambre, entourée de ses ouvrières qui la soignaient, inquiètes, +attendant anxieusement qu'elle reprît connaissance, la malheureuse leur +demanda comment elle se trouvait en cet état, ce qui était arrivé; +elle ne se souvenait absolument de rien, et faisait de vains efforts +pour se reporter à la soirée de la veille... On lui montra la lettre +qu'elle avait laissée et qui n'avait pas été ouverte. Elle se souvint +alors... Elle se rappela qu'elle avait été la veille au soir à ce +rendez-vous... Elle se suivit pour ainsi dire pas à pas, afin de bien +retrouver son retour chez elle. + +Elle était arrivée à la place Royale, un homme l'avait guidée +jusque dans l'ancienne demeure de son mari... Là , le misérable l'avait +entraînée dans la chambre même de Pierre. Et odieux, cynique, il +avait renouvelé ses ignobles propositions, il avait recommencé ses +honteuses tentatives... Elle se voyait perdue, courant dans la +chambre, cherchant du secours..., puis prête à devenir la victime du +misérable..., lorsque soudain l'ombre de son mari était apparue... + +A cette pensée, un frisson secoua son corps à ce point que les femmes +qui la soignaient demandèrent: + +--Qu'avez-vous, madame? qu'avez-vous? + +--Rien!... répondit-elle. + +Elle mit son front dans ses mains, et chercha ce qu'il était advenu... +Elle avait été terrifiée... et ne se souvenait plus de rien... Elle +était tombée sans connaissance aux pieds de Fernand. Elle se rappelait +seulement cela... + +--Et après? + +La vision qu'elle avait eue, et qui l'avait si vivement frappée, +n'était assurément que le résultat de l'état de fièvre dans lequel +elle se trouvait, et surtout joint à l'effroi qu'elle ressentait en se +trouvant dans la chambre même où Pierre était mort. Cette +effrayante vision, cette seconde d'hallucination, en lui faisant perdre +connaissance, l'avait jetée aux pieds du misérable... Qu'était-il +advenu? + +Elle avait été là sans force, inerte à ses pieds, et elle savait +Fernand capable de toutes les lâchetés, de toutes les infamies. +Elle pressait son front dans ses mains comme pour en faire jaillir la +lumière, les doigts crispés étrillant ses cheveux, égratignant le +crâne, l'Å“il hagard, le rouge au front, elle se demandait: + +--Que s'est-il passé? + +On était inquiet autour de son lit, se demandant, ce qu'elle avait pour +rester ainsi la tête dans ses mains, et l'une des ouvrières lui dit: + +--Madame, est-ce que vous souffrez? + +--Non! répondit-elle vivement, repoussant ses cheveux, secouant sa +tête, comme pour se débarrasser de la hideuse pensée qui troublait +son cerveau, comme pour chasser le doute qui faisait monter le rouge de +la honte à son visage. + +--Comment suis-je revenue ici, chez moi? demanda-t-elle. + +La concierge, qui la soignait depuis la veille au soir, s'avança et +dit: + +--Madame Davenne, on vous a ramenée, vers minuit, sans connaissance. + +--Vers minuit... Qui m'a ramenée? + +Et son Å“il fiévreux, inquiet, observa la concierge. + +--Personne, fit celle-ci. + +--Comment! personne?... + +--Vers minuit on sonne..., je tire le cordon et guette qui allait +rentrer, lorsque l'on frappe au vasistas de la loge... Je demande +ce qu'on veut et un cocher me répond: «Je vous ramène une de vos +locataires, qui est très malade...., Mme veuve Davenne; il faudrait +l'aider à descendre....» Vous savez, madame Davenne, comme nous vous +aimons. Ça nous a bouleversés... Je dis à Augustin de se lever, je me +lève moi-même. Nous allons à la voiture..., nous vous voyons..., je +jette un cri, je dis: elle est morte! Le cocher dit: non!... Nous vous +transportons tous les trois dans la loge. Heureusement, Augustin, qui +était sorti pour chercher un médecin, rencontre le pharmacien à la +porte, il le prie d'entrer. Il vient, vous regarde et dit que ce n'est +rien, qu'il n'y a pas de danger..., que c'est une syncope, probablement +arrivée à la suite d'une chute ou d'une peur..., qu'il fallait vous +monter chez vous et que vous ne tarderiez pas à revenir... Pendant que +le pharmacien et mon mari vous montaient, moi je dis: Je vais interroger +le cocher et le payer. Je sors... Il était parti. + +Geneviève avait écouté attentivement le récit de la concierge qui +n'apportait aucun éclaircissement dans ses doutes; mais, tout à fait +revenue à elle, elle comprit que l'explication qu'elle n'avait pas, il +fallait la donner à celles qui l'entouraient. + +--C'est vrai, fit-elle, c'est à la suite d'une peur. Je venais de +rendre une visite à d'anciens amis de mon mari. Toute la soirée nous +avions parlé de lui, et, en revenant, je ne sais comment, je passais +pour rentrer dans la rue que nous habitions lors de sa mort... En +revoyant la maison, la fenêtre de la chambre mortuaire... j'eus une +hallucination effroyable, il me sembla voir mon mari qui m'appelait. + +A compter de cette minute je ne me souviens de rien, je jetai un cri et +je tombai. + +Toutes les petites ouvrières eurent des frissons! L'une d'elles fit +même la signe de la croix, et la concierge dit: + +--Pauvre madame, ah! je comprends maintenant pourquoi toute cette nuit +vous répétiez sans cesse: + +--Grâce!... Pierre!... Grâce!... Pitié... C'est le châtiment. + +--J'ai dit cela, fit Geneviève rougissante? Oui..., mon mari se nommait +Pierre Davenne... Qu'ai-je dit encore? demanda-t-elle inquiète. + +--Oh! rien que ces mots..., madame... + +Geneviève eut un soupir de soulagement, et elle reprit: + +--Mesdames, je vous remercie de vos bons soins..., je suis épuisée..., +je vous prie de me laisser quelques heures, je vais me reposer... + +--Mais n'avez-vous besoin de rien! + +--De rien, que du calme... + +--Mesdemoiselles, retirez-vous, dit la concierge et ne faites pas de +bruit... Madame Davenne, dormez, je reste là avec ces demoiselles, et +ce que vous aurez besoin... demandez... + +Elles sortirent; et la malheureuse Geneviève resta une demi-heure +assise sur son lit, la tête dans ses mains, en proie au doute terrible, +se voyant inerte aux pieds de celui qui la poursuivait sans cesse, la +catalepsie la livrant tout entière à ses criminelles amours... Elle +entendait la dernière phrase comme un glas: + +--Demain, je veux que tu t'éveilles chez toi, puis: Tu es folle! je te +dis que tu es à moi. + +--Était-ce vrai? Et cette pensée amena d'abondantes larmes aux yeux de +Geneviève; vaincue, elle se laissa retomber sur son lit, se tordant de +douleur, et gémissant dans ses sanglots: + +--Mon Dieu! mais je suis donc maudite!... Tombée, je ne me relèverai +donc jamais! + +Elle resta de longues heures ainsi; c'est la pensée seule de son enfant +qu'il fallait sauver à tout prix qui lui rendit un peu de courage. +Geneviève se leva et entra dans son atelier. En la voyant si pâle, les +ouvrières lui dirent qu'elle avait tort de ne pas garder le lit dans la +situation où elle se trouvait; mais elle assura que tout était passé +et qu'elle était redevenue forte. + +On lui dit alors que, pendant son repos, un individu singulier, vieux, +petit, maigre, d'apparence assez sale, était venu pour la voir; +qu'on lui avait dit qu'elle était absente. Il avait refusé de faire +connaître le but de sa visite, il avait dit seulement que c'était pour +affaires de famille intéressant beaucoup Geneviève. + +--Pourquoi ne m'avez-vous pas éveillée?... fit Geneviève contrariée, +en supposant que c'était de son enfant qu'on était venu lui parler. + +--Mais cette homme a demandé les heures auxquelles on était certain +de rencontrer madame, et il a dit qu'il viendrait ce soir, vers cinq +heures... + +--Bien! fit Geneviève, satisfaite de voir que l'heure que l'inconnu +avait choisie était avant le départ de ses ouvrières. Ainsi, +lorsqu'il viendrait, elle ne serait pas seule, car de ce jour elle +était résolue à se tenir absolument sur ses gardes... + +Puis elle avait pris une décision suprême, elle voulait dans la +journée même se rendre chez le commissaire de police et lui raconter +ce qui s'était passé..., lui dire surtout qu'elle était convaincue +que son enfant était entre les mains de cet homme et qu'elle suppliait +qu'on prît toutes les précautions pour qu'il ne s'éloignât pour +toujours. + +Mais la visite qui lui était annoncée pour le soir modifia son +plan; ce pouvait être un envoyé de Fernand, qui venait lui dire une +dernière fois s'il était décidé à lui rendre sa Jeanne. Elle se +résigna à attendre encore. + +La concierge, qui était descendue, remonta; en voyant Geneviève +debout, comme les ouvrières, elle se récria; mais, sur l'assurance de +la jeune femme qu'elle ne ressentait absolument rien de l'accident de +la veille, elle se tut, et fit signe à Geneviève qu'elle voulait lui +parler en dehors de ses ouvrières. Geneviève, étonnée, entra dans sa +chambre, elle l'y suivit. + +La concierge lui dit alors: + +--Madame Davenne, je suis montée exprès pour vous dire une chose qui +vous intéresse. + +--Quoi donc? + +--Un homme est venu ce matin qui, pendant près de deux heures, nous a +questionnés sur vous. + +--Un homme qui vous a questionnés sur moi, fit Geneviève rougissante. +Et attribuant encore cette visite à Fernand, elle se remit vite et +demanda: + +--Que vous a-t-on demandé? + +--Oh! c'est bien singulier... Mais dame, comme vous êtes veuve, fit la +concierge avec un malicieux sourire..., nous nous sommes bien doutés +tout de suite de ce qu'il en était. On demandait des renseignements +sur votre conduite, les gens que vous recevez..., comment vous vous +conduisez. Nous avons bien vu qu'il s'agissait d'un mariage... Ah! vous +pouvez être tranquille, vous aviez été discrète, vous ne nous aviez +pas prévenus que l'on viendrait peut-être..., ça ne fait rien, +ils n'ont pas à se plaindre. Augustin a dit de vous tout ce qu'il en +pensait et vous savez que c'est du bien... On doit y tenir beaucoup, +car, à mesure que la personne entendait votre éloge, elle était +contente comme tout. + +Geneviève était stupéfaite... Quel intérêt Fernand avait-il à +faire prendre sur elle des renseignements de ce genre?.. + +--Quel genre d'individu était-ce? demanda-t-elle. + +--Ah! un drôle de gaillard... un marin, qui ne parle pas comme tout le +monde, qui est bien laid comme les sept péchés capitaux, et qui jure +comme tous les diables... mais un bon vivant tout rond... Il a offert un +verre à mon mari, et en quittant Augustin, il lui a dit: + +--Espère! espère! le gabier, on se reverra! + + + + +XI + +DEUX PROMENADES EN VOITURE. + + +Écrasé par l'insolent mépris de Pierre, plein de rage, après +avoir entendu ce qu'était sa femme, Fernand était dans un état +d'exaspération difficile à exprimer. Il s'en voulait d'avoir été +lâche devant Davenne. Il ne pouvait s'expliquer la domination que cet +homme avait sur lui; c'est malgré lui qu'il avait toujours dit «vous» +lorsque Pierre le tutoyait; il était dompté. Son ancien ami était +aujourd'hui son maître. + +Et puis, il s'était passé une chose inexplicable et qui n'avait pas +peu contribué à augmenter sur lui l'ascendant de Pierre. Lorsque ce +dernier était apparu dans l'encadrement de la fenêtre, qu'il avait +déchargé sur lui les six coups de son revolver, il était resté +droit et menaçant; les balles s'étaient aplaties sur lui ou l'avaient +traversé sans laisser trace de leur passage.. + +A cette heure de nuit, dans la situation nerveuse où il se trouvait, +il avait été secoué par cet étrange effet. Avait-il donc affaire +véritablement à une ombre? Une minute de calme, de raison, aurait tout +détruit; mais l'action se précipitait, et il était entraîné dans +ses fantastiques apparences, ce qui avait contribué grandement à sa +faiblesse. + +Quand Pierre fut sorti, Fernand recouvra toute son énergie, éteinte +une heure; il retrouverait Pierre plus tard. Il fallait aviser au plus +pressé, car cette fois il n'avait plus d'armes contre son ennemi; d'un +mot, celui-ci pouvait se débarrasser de lui. Il avait fait enlever +sa femme, il allait donc la reprendre... Car celle-ci venait, par sa +résistance, d'effacer peut-être la faute commise; c'est grâce à lui +et malgré lui cependant que ce rapprochement avait lieu. Il en était +fou de rage et de haine. + +Que pouvait-il faire maintenant contre Pierre? Aller révéler qu'il +s'était fait enterrer vivant pour garder seul la fortune qui revenait +à sa femme... Mais puisqu'il se trouvait aujourd'hui avec cette femme, +le délit n'existait plus... Et Fernand restait abruti par sa situation; +on savait où il demeurait; on connaissait ses fautes, et d'un mot +il pouvait être pris... Il fallait donc au plus tôt se mettre à +l'abri... Il avait sa fortune en portefeuille,--l'argent repris au père +Picard, le caissier.--Il le prit et le mit en poche. + +Après avoir longuement réfléchi, il résolut d'attendre un moment +propice pour s'occuper de Pierre et de Geneviève... Mordu au cÅ“ur par +l'amour, il voulait retrouver Iza... Il souffrait de ce qui lui avait +été dit, mais il se refusait d'y croire, et puis, allant plus loin, +il se dit qu'il ne devait pas être jaloux du passé, qu'il aimait assez +Iza pour oublier. + +Il résolut d'aller vers elle, plein d'amour, d'oubli, de pardon... Il +la déciderait à fuir avec lui à l'étranger; il tenterait la fortune, +il avait assez d'argent pour le faire... Il prendrait le nom de +sa femme; il s'entendrait avec le vieil intrigant de Danielo... et +assurément la fortune et le bonheur étaient là . + +Son plan arrêté, il se jeta sur le lit..., essayant de dormir. Mais +le sommeil est rebelle aux consciences troublées. Il ne put s'endormir +qu'au matin, de ce sommeil lourd qui fatigue au lieu de reposer. + +En se réveillant, il eut peur... Il se dit que s'il avait été à la +place de Pierre, le matin même il aurait envoyé la police chez son +ennemi. Il eut un haussement d'épaules et un sourire de pitié. Ce fut +son remerciement. + +Il se hâta de se vêtir, non plus de son vêtement de velours..., mais +de la plus élégante toilette... Il mit son portefeuille en poche et +sortit. Une fois dehors, s'étant assuré qu'aucun agent n'était posté +au coin de sa rue, et qu'il n'était pas filé, il gagna le boulevard, +prit une voiture fermée et se fit conduire rue de Navarin. + +S'il avait conservé quelques illusions sur ce que lui avait dit Davenne +au sujet d'Iza, il fut aussitôt tenté d'y revenir en voyant devant la +porte une calèche superbe, semblant attendre pour aller aux courses; +car c'était jour de courses à la Marche. La livrée du cocher et du +valet de pied était toute neuve; ils avaient de petits bouquets sur la +poitrine qui n'indiquaient guère une grande distinction des maîtres, +l'étoffe des coussins et des garnitures de la voiture révélait +qu'elle était destinée à une femme, et non à une perle de noblesse. + +Fernand, le cÅ“ur serré comme dans un étau, sauta prestement de +voiture. Il demanda à la concierge Mme lza de Zintsky; celle-ci lui +indiqua l'étage. Il y grimpa; il fut reçu par la même soubrette +accorte que nous avons vue déjà si surprise en recevant Pierre +quelques jours avant. + +Elle lui demanda de vouloir bien donner sa carte, car madame terminait +sa toilette, se disposant à aller aux courses. Fernand souffrait tous +les supplices de l'enfer, en entrant dans l'appartement, les parfums +pénétrants du boudoir lui étaient montés à la gorge; il suffoquait +et il ne savait plus quelle contenance il allait avoir devant sa femme. + +Il répondit à la soubrette qu'il n'avait point de carte, qu'il priait +Mme de Zintsky de le recevoir, pour une grave affaire qu'il ne pouvait +dire qu'à elle. + +La soubrette disparut avec un malicieux sourire, elle semblait +interpréter d'une façon gaie la phrase «grave affaire qu'il ne +pouvait dire qu'à elle.» + +Fernand regardait autour de lui et semblait se dire: + +--Ce n'est pas possible!... + +La soubrette revint, ayant dit à madame que la personne qui la +demandait était très comme il faut, et semblait être un de ces +messieurs; elle priait monsieur de l'attendre au salon. + +Des oreilles aux cheveux le rouge couvrit le visage de Fernand; la femme +de chambre, en ouvrant le salon, semblait tendre la main; il lui donna +vingt francs. Le misérable n'avait plus de colère, il était abruti, +tous ses rêves venaient d'être détruits. Il voulut réagir, et quand +Iza parut, superbe dans une toilette tapageuse, il s'attendait à ce +que la jeune femme honteuse et repentie allait tomber à ses pieds... et +demander pardon... et ils auraient pleuré, et... + +Elle parut, et, le reconnaissant, son visage riant se transforma +aussitôt; elle s'écria: + +--Vous ici! vous ici! que venez-vous faire?... + +--C'est à moi que tu parles ainsi... + +--Oui..., c'est à vous... Sortez... Sortez vite, si vous ne voulez pas +que je vous fasse chasser... + +Fernand eut une minute de stupéfaction, mais il se remit vite, son Å“il +eut un éclair haineux, et il dit: + +--Chasser! moi! Ah! çà , madame Séglin, vous oubliez que partout où +vous êtes, je suis chez moi. Nous allons partir d'ici ensemble; je +viens vous chercher pour vous faire payer la honteuse vie dans laquelle +vous salissez mon nom. + +Iza eut un grand éclat de rire! Fernand, exaspéré, se précipita +sur elle; il allait la frapper. Elle se recula alors et lui jeta cette +phrase: + +--On ne me frappe que quand j'aime. + +--Oh! misérable femme! dit Fernand, courant vers elle... + +--Ne m'approchez pas, fit Iza se sauvant vers la fenêtre qu'elle ouvrit +en faisant un signe. + +--Tu veux appeler... Fais-le donc...; nous verrons qui a le droit de se +mettre entre moi et ma femme. + +--C'est assez honteux pour moi! exclama Iza. Vous devriez éviter de +m'en faire souvenir. + +Cette insulte blessa Fernand qui, se jetant sur la Moldave, la saisit, +et d'un geste violent la jeta à terre. + +Iza criait, il avait le bras levé et allait frapper, lorsque la porte +s'ouvrit violemment et quatre agents se précipitèrent sur Séglin. + +--C'est lui, dit Iza en le désignant. + +Séglin, au comble de la rage, se défendait avec acharnement; on fut +obligé de l'attacher pour le descendre; il criait: + +--Arrêtez-la avec moi, au moins... + +Iza, ne se voyant plus menacée, avait retrouvé tout son calme; elle +réparait devant la glace le désordre de sa toilette... + +Les agents hissaient Fernand dans la voiture, pendant que la belle Iza +s'installait dans sa calèche, et, tout en boutonnant ses gants, +sans seulement détourner la tête pour voir le brouhaha produit par +l'arrestation de son mari, elle dit au cocher: + +--Bien vite, à la Marche... bien vite, nous sommes en retard. + +Et, sur l'autre siège, l'agent disait au cocher: + +--A la Préfecture, et dépêchons-nous, car la foule s'assemble. + +Les deux voitures partirent. + +Simon, caché au coin de la rue de Navarin, avait vu la scène, et, se +préparant une «praline,» il disait philosophiquement: + +--Ça y est! ça prouve bien qu'il faut toujours des époux assortis. + + + + +XII + +UNE RÉVÉLATION. + + +On juge facilement avec quelle impatience Geneviève attendait la +visite qui lui avait été annoncée. De toutes les hypothèses qui se +heurtaient dans son cerveau, celle à laquelle elle revenait le plus +naturellement, c'était que Fernand lui faisait faire de nouvelles +propositions. + +Si Fernand l'avait fait reconduire chez elle cependant, il était +bien singulier qu'il l'y revînt chercher, puisque la veille elle se +trouvait, par suite de son évanouissement, tout à fait en son pouvoir. +Était-ce donc qu'ayant été de nouveau sa victime, et effrayé en ne +la voyant pas reprendre connaissance, craignant qu'elle ne succombât et +d'avoir à subir une enquête sur sa mort, il avait évité tout cela en +la faisant ramener chez elle?... Cela était bien improbable; mais celui +qui était venu demander des renseignements, celui-là , elle l'avait +bien reconnu, c'était Simon. Que voulait-il? Il ne pouvait lui rendre +Jeanne, puisqu'elle savait l'enfant au pouvoir de Fernand. + +Simon était un brave et loyal garçon, qui adorait son maître, et +peut-être venait-il vers elle pour le même motif. Chargé de veiller +sur l'enfant, Fernand l'avait sans doute enlevée, et Simon était à sa +recherche. + +C'était la plus heureuse chose qui pouvait arriver. Simon serait un +serviteur fidèle, un aide inappréciable dans les recherches, et un +défenseur sérieux, si un nouveau guet-apens était tenté. Alors, +elle se demandait si la visite annoncée ne se rapportait pas aux +investigations du matelot... + +Ne voulant rien dire de ses affaires particulières, toujours prudemment +réservée avec les gens qui l'entouraient, Geneviève n'avait pas +démenti, mais n'avait pas non plus affirmé ce que lui disait la +concierge; elle avait seulement exclamé en entendant le portrait +qu'elle lui faisait de l'individu: + +--C'est Simon. + +Ce qui avait fait penser à la concierge qu'elle ne se trompait pas, et +elle était redescendue en disant: + +--Vous pouvez être tranquille, madame Davenne, on dira de vous tout le +bien qu'on en pense, ce qui n'est pas peu dire. + +A cinq heures juste, une ouvrière entra dans sa chambre où elle était +assise près de la fenêtre et vint lui dire que le petit vieux +venait d'arriver. Elle se leva aussitôt et le fit entrer, malgré la +répugnance qu'il lui inspirait... + +Elle lui demanda aussitôt: + +--Vous êtes déjà venu tantôt... Qui vous envoie? + +--Personne! moi! + +--Que me voulez-vous? + +--Madame, je dois vous dire d'abord le métier que je fais; je cherche +constamment les secrets qui peuvent intéresser les familles; je prends +dessus tous les renseignements, j'y fais le jour enfin. Et quand je +suis bien informé, je vends ce que je sais aux intéressés... selon la +valeur de ce que je leur apprends. + +Geneviève comprit aussitôt. C'est de son enfant qu'il allait être +question, et elle se demanda encore si ce n'était pas Fernand qui, +renonçant à ses indignes propositions, ne cherchait qu'à avoir de +l'argent en lui rendant son enfant. C'est pleine de cette idée qu'elle +dit: + +--Et vous venez me proposer d'acheter un secret m'intéressant? + +--Oui, madame... + +--Je suis pauvre, monsieur.... le savez-vous? + +--Ce que je vous propose vous fera riche, et une reconnaissance payable +à l'époque où vos affaires seront terminées me suffira. + +--De quoi s'agit-il? + +--La première affaire est relative à votre enfant, la jeune Jeanne. Je +sais où elle est. + +--Vous l'avez vue? demanda vivement Geneviève. + +--Oui, madame. + +--Oh! monsieur, d'abord, je vous en prie, dite-smoi comment elle est. +Souffre-t-elle? Est-elle belle? A-t-on bien soin d'elle? Répondez-moi, +monsieur, répondez-moi. + +--Elle est admirablement belle... Elle se porte excessivement bien; elle +est fort bien élevée... Elle vous aime; car, quoiqu'on lui ait dit que +vous étiez morte..., elle parle sans cesse de vous. + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! + +Et Geneviève, qui cherchait vainement à retenir ses larmes, +s'abandonnait à son émotion... + +--Ah! vous venez de me rendre bien heureuse. + +Le petit vieux semblait ravi de l'effet qu'il avait produit, et il ne +doutait plus de la réussite de ce qu'il appelait une affaire. Au bout +de quelques minutes, Geneviève dit: + +--Vous savez, m'avez-vous dit, où est mon enfant? + +--Oui, madame. + +--Mais me sera-t-il facile de la prendre..., de la voir au moins? + +--Personne, madame, ne peut s'y opposer. + +--Si cependant ma tentative pour reprendre ma fille échouait, +n'aurais-je pas à redouter que ce fût elle qui en fût la victime?... +Ne risquerais-je pas de la perdre tout à fait? + +--Non, madame. Ceux qui ont votre enfant l'aiment autant que vous +l'aimez. + +Geneviève eut un regard et un mouvement d'épaules qui démentaient +absolument cela... Aimer son enfant comme elle l'aimait! cela était +impossible. + +--Ainsi, en souscrivant aux conditions que vous me dicterez, vous vous +engagez à me conduire où demeure mon enfant... et vous m'assurez que +là je pourrai la voir..., la prendre? + +--Je m'y engage... + +--Et que demandez-vous pour cela?... Faites vite... + +--Ce n'est pas tout, madame. J'ai à vous apprendre aussi un secret qui +doit changer absolument votre existence et vous donner les moyens de +payer la traite de vingt mille francs que je demande pour tout cela. + +--Vingt mille francs...; mais je n'aurai jamais cette somme. + +--Alors, madame, vous ne payerez pas... Ma confiance vous donne la +preuve de ce que je vous dis--ou ce que je vous vends vous fait riche et +capable de payer, ou cela ne change rien... Et alors votre traite est un +papier mort. + +Expliquée de cette façon, l'offre de l'inconnu était facile à +accepter; sa confiance rassurait Geneviève, puisque la somme qu'il +demandait ne pourrait lui être payée qu'en cas de réussite... + +La jeune femme, très intriguée par les mystérieuses allures de +l'individu, reprit: + +--Et ce secret que vous connaissez peut avoir une influence immédiate +sur ma vie et sur celle de mon enfant?... + +--Le retour de votre enfant y est attaché. + +--Je ne comprends pas, fit Geneviève avec inquiétude. + +--Pour retrouver votre enfant, pour la prendre, vous devez le +connaître. + +--Enfin parlez, monsieur. + +Le petit vieux fit une laide grimace (il croyait sourire), et il dit: + +--Je vous ai dit, madame, qu'en venant chez vous j'exerçais mon +métier; or, les affaires sont les affaires... + +--Écrivez vos conditions, je signerai. + +L'individu tira d'un portefeuille graisseux un papier timbré tout +préparé... Elle le lut. + +«Veuillez payer à mon ordre la somme de vingt mille francs au +porteur... + +«Paris, le...» + +--Mais sur qui me faites-vous tirer cette traite? + +--Je vous le dirai lorsque vous aurez signé. + +Geneviève regarda le singulier petit vieux, et comme, après tout, +le papier n'avait de valeur qu'autant qu'elle aurait l'argent pour le +payer, et que la personne sur laquelle la traite était tirée devait +l'accepter pour en être responsable, elle se disposa à signer. + +Le petit vieux avait tiré de sa poche une plume et de l'encre; et de +son doigt sale montrant l'endroit où elle devait signer, il dit: + +--Là , écrivez la date; puis signez au-dessous... + +Geneviève allait signer; il reprit: + +--Pardon, ne mettez pas _veuve_, mettez _femme Davenne_... + +--Mais, monsieur..., je suis veuve, et à moins que vous ne me fassiez +antidater le billet... + +--Non, non, ne vous inquiétez pas... Cela n'a pas d'importance pour +nous. + +Geneviève réfléchit une minute... Quel pouvait être le motif qui +faisait préférer à cet homme qu'elle signât ainsi... Elle pensa que +c'était pour faciliter la négociation de la valeur...; mais, ayant +hâte d'en finir à n'importe quel prix, elle signa. + +--Voici..., monsieur... J'attends, dit Geneviève en lui tendant le +papier et se disposant à écouter. + +Le petit vieux prit le billet, le regarda attentivement, le plia avec +soin et le plaça dans son portefeuille...; puis il dit: + +--Madame, il faut maintenant que vous me juriez que, ni aujourd'hui ni +demain, vous ne chercherez à avoir votre enfant, à vous rendre chez +celui que je vais vous nommer, ou plutôt que, d'ici deux jours, vous ne +révélerez pas comment vous avez appris ce que je vais vous dire... + +--Mais, exclama Geneviève, d'ici là ..., le misérable peut se +débarrasser de mon enfant. + +--Oh! non, madame..., fit avec assurance le petit vieillard: de ce +côté, vous n'avez rien à craindre; son amour pour la petite Jeanne +égale le vôtre... + +--Fernand est capable de tout! exclama immédiatement Geneviève... + +--Fernand! fit le petit vieux avec un méchant rire et en haussant +les épaules..., il n'a pas votre enfant et depuis ce matin il est +arrêté... + +--Que me dites-vous là ? + +Geneviève, nous devons l'avouer, éprouva un véritable soulagement en +entendant la seconde partie de la phrase. + +--Je vous demande de jurer, madame, reprit l'homme, et il ajouta: Sur +la tête de votre enfant. Ceci fit pâlir Geneviève; mais, se domptant, +elle étendit le bras et dit solennellement: + +--Je jure qu'avant trois jours je ne dirai à personne comment et par +qui j'ai appris ce que vous allez m'apprendre? + +--Sur la tête de votre enfant, madame; je sais que cela est sacré pour +vous... + +--Sur mon enfant, je le jure... + +--Madame Davenne, je vais être bref. + +Il regarda autour de lui pour voir si la porte qui communiquait avec +l'atelier était bien fermée. Certain de n'être pas entendu, il dit +gravement: + +--Madame, votre enfant vit avec son père. + +--Que me dites-vous là ? exclama Geneviève, dont le visage s'empourpra +à l'idée de la honteuse mystification. + +--Je dis, madame, que vous n'êtes pas veuve! + +Geneviève se dressa, aussi étonnée qu'effrayée, craignant d'avoir +affaire à un fou; mais celui-ci continua: + +--M. Pierre Davenne est vivant, bien vivant... + +Un moment, la jeune femme considéra celui qui lui parlait, cherchant +sur son visage les traces de la folie dont son langage donnait les +preuves... Mais le petit vieux avait sa grimace souriante, et il parlait +avec calme et d'un ton absolument affirmatif. + +--Mon Dieu, monsieur, fit Geneviève, j'espère que vous n'êtes pas +venu vous moquer de moi..., et surtout sur un aussi pénible sujet... +Vous avez peut-être été trompé par une ressemblance... Connaissant +peu M. Davenne, vous aurez cru à cette folie de résurrection... +Hélas! monsieur, mon mari est mort,... bien mort... + +Geneviève pleurait en ajoutant: + +--Je l'ai vu jusqu'au matin, et j'ai suivi jusqu'au cimetière sa +dépouille mortelle... + +Le petit vieux ne parut pas décontenancé. Il dit à la jeune femme de +se rasseoir et l'invita à lui prêter la plus grande attention. + +--Madame, je connaissais M. Davenne depuis quinze ans!... Ceci est +pour répondre à votre première objection... Mais, je vais vous +dire plus...: c'est moi qui ai tué M. Davenne, et c'est moi qui l'ai +ressuscité... + +Cette fois, Geneviève fit un soubresaut sur sa chaise et elle eut +véritablement peur; elle regarda la porte à son tour et ne se rassura +guère qu'en entendant les ouvrières qui causaient entre elles. + +Elle n'avait qu'à jeter un cri, et l'on viendrait... Elle ne voulut pas +laisser voir ses appréhensions et feignit la plus grande attention..., +absolument assurée cette fois qu'elle avait affaire à un fou. Aussi +fut-elle assez stupéfaite quand le petit vieux lui dit: + +--Je lis votre pensée, madame, vous croyez que je suis fou: vous +regrettez de m'avoir si longtemps écouté. Je vais donc vous raconter +ce qui s'est passé. Vous m'excuserez de parler franchement de votre +situation alors... Il faut que vous me croyiez; il faut donc que je vous +dise tout, et le motif de la mort, et le but de la résurrection. + +Cette fois, l'insistance calme de l'individu embarrassa Geneviève; en +entendant parler de sa situation d'alors, elle rougit, puis du motif de +la mort, elle sentit un frisson courir dans son sang. L'individu s'assit +et commença. + +--M. Pierre Davenne me connaissait: lorsqu'il était aspirant à bord de +la _Souveraine_, j'étais matelot... A cette époque, j'avais été +pris par les sauvages, et j'avais appris chez eux la vertu de +certaines plantes et de certains poisons, ceux dont ils se servent pour +empoisonner leurs flèches.--Je raconte vite pour arriver au fait... +A la suite d'accidents, je dus me sauver du bord! Je ne vis plus M. +Davenne. J'étais à Paris, où je fais de la médecine secrète. Je me +nomme Rigobert, dit le Sauvage... + +--C'est vous!... fit Geneviève, vraiment effrayée, mais attachée +au récit parce qu'elle recommençait à espérer. C'est vrai, j'ai en +effet entendu conter par mon mari d'étranges histoires sur vous. + +Le vieux Rig eut un mauvais sourire; mais il reprit: + +--Un soir, votre mari vint me trouver... Je vous ai dit que je +devais parler franchement. Votre mari avait appris que vous étiez la +maîtresse de Fernand. Trouvant que la vengeance dans un duel était +insuffisante; qu'ensuite l'aveu de sa situation, c'était toujours +le déshonneur dans le ridicule, votre mari, se souvenant d'une cure +étrange faite par moi sur un condamné à mort, vint me trouver. Il +avait un plan de vengeance effrayant. + +Geneviève, en entendant évoquer la honte passée, s'était d'abord +caché la tête dans les mains; puis, en entrevoyant dans le récit du +vieux Rig la possibilité de ce qu'il lui avait dit, elle le regarda et +écouta attentive..., cette fois pleine d'espoir... et revoyant malgré +elle la scène de la nuit où son mari était apparu si singulièrement! +C'était donc vrai... Il vivait! Rien ne peut exprimer la sensation +qu'elle ressentait à cette idée, tout en passant par les alternatives +de terreur que lui donnait le récit effrayant du Sauvage. + +Celui-ci continuait, se rappelant avec plaisir sa cure extraordinaire. + +--Il me demanda si je pouvais lui donner les apparences de la mort de +façon à tromper tout le monde, jusqu'à la tombe, enfin, et si je +pouvais m'engager à lui rendre la vie... Je lui dis: Oui! + +--Oh! exclama Geneviève. + +--Je me rendis le soir rue Payenne, et j'ai, madame, un système dans ma +médecine à moi. Voyez-vous, tout est là : le cÅ“ur! Le jour où ma vie +sera assurée, je ferai sur ce sujet des études spéciales. + +Geneviève regarda encore le vieux Rig; il lui sembla de nouveau qu'elle +avait affaire à un fou. Celui-ci le vit; car, reprenant son récit, il +continua: + +--J'avais rendez-vous pour le soir même, Simon devait m'introduire dans +la chambre de M. Davenne; mais si vieux que je puisse paraître, j'ai +une vigueur et une agilité que plus d'un jeune homme m'envierait. +J'escaladai le mur et me trouvai à l'heure dite dans la maison... +C'est avec le curare, madame, un poison dont on ne connaît guère les +qualités en France..., que j'exécutai la chose convenue. + +--C'est-à -dire, demanda Geneviève, que vous fîtes prendre du curare +à mon mari: il s'endormit, et ce sommeil avait les apparences de la +mort... + +--Oui, madame, du curare... Tenez en voici... + +Et le vieux Rig tira encore son portefeuille graisseux; il fouilla dans +les poches et en sortit un petit rouleau; il le développa et montra un +morceau ayant l'apparence de la réglisse noire... Il en coupa un bout. + +--Tenez, dit-il en faisant sa grimace--non, en souriant--tenez, madame, +vous voyez que c'est bien inoffensif. + +Et le Sauvage avala le morceau de curare. Geneviève ne pouvait se +défendre d'un certain mouvement répulsif en présence du petit vieux +et de ses agissements; celui-ci s'en aperçut, car il reprit: + +--J'abrège, madame; par un procédé à moi, qui m'est personnel, +j'employai le curare; dix minutes après vous rentriez... J'étais +caché le long du lit... Vous vîtes votre mari et le crûtes mort... + +--Mais c'est affreux, ce que vous me dites là . + +--J'étais payé pour cela... Votre mari voulait disparaître de ce +monde, pour se débarrasser de tous ceux qui l'entouraient. Il avait +dans la journée réalisé sa fortune, loué une habitation. Il avait +chargé Simon d'enlever sa fille... + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! + +--Simon devait m'aider... Je dois ajouter qu'il avait même augmenté +sa mission... Il avait dans sa poche un revolver avec lequel, si je ne +réussissais pas dans mon expérience, il devait me casser la tête. + +En disant cela, Rig riait et haussait les épaules... Le rire de Rig +était vilain à voir ainsi. Aussi Geneviève détourna-t-elle les yeux +en disant: + +--Enfin? + +--Enfin, à peine étiez-vous montée dans la voiture avec Fernand, en +sortant du cimetière, que je retrouvais Simon et que nous attendions +impatiemment--moi très inquiet, très inquiet; je vous jure que sur dix +cas semblables, il est bien rare qu'un réussisse. Avec des lanternes, +nous nous introduisîmes dans le cimetière; vous vous rappelez l'orage, +qui nous servit en ce sens que la garde habituelle se trouvait un peu +relâchée... Ayant ouvert le caveau, puis le cercueil, nous avons +passé près de deux heures pour le faire revenir. + +--Vous l'avez fait revenir?... demandait Geneviève, refusant de croire +ses oreilles, les traits bouleversés, l'Å“il hagard..., malgré elle, +cherchant à se persuader que celui qui lui parlait était fou, et ne +pouvant résister à son ton convaincu, à ses explications nettes, +catégoriques. + +--Oui, madame, et je l'ai pris dans mes bras, je l'ai porté dans la +petite maison où il habite encore aujourd'hui. Dans le caveau, la vie +était revenue; mais il n'a recouvré véritablement sa connaissance que +chez lui, et la première chose qu'il a demandée, ç'a été sa fille. + +--Tout ce que vous me dites là , monsieur, est si étrange, si +effrayant, si impossible, que je n'ose y croire. + +--Mon Dieu, madame, ce que vous dites là prouve que vous ne payerez pas +trop ce que je vous vends, puisque je vous assure encore que c'est vrai! + +--Et où demeure mon... mari? Geneviève eut un frisson en disant ce +mot. Elle se hâta d'ajouter: + +--Où est mon enfant? + +--A Charonne. Demandez la Maison du pendu... Ils l'ont louée et ne +savent même pas que la maison est connue ainsi... C'est à cause de +ce suicide qu'elle n'avait jamais été louée et qu'ils l'ont trouvée +toute prête... + +--Et mon, ma... ma fille est là ? + +--Ils y sont tous les deux... + +Le vieux Rig, voyant toujours le doute sur les traits de la jeune femme, +lui dit: + +--Madame, vous ne croiriez pas à mes serments,--et vous auriez +raison,--mais, moi, j'ai confiance dans les vôtres; vous m'avez juré +que d'ici trois jours vous ne diriez pas comment vous avez appris ce que +vous savez... + +--Je le jure encore. + +--Eh bien, madame Davenne, je m'offre de vous conduire... Je n'irai pas +jusqu'au bout...; c'est-à -dire qu'arrivée à l'avenue de Charonne, je +vous désignerai la propriété, et vous dirai: C'est là ... + +--J'accepte, monsieur... + +Le vieux Rig eut un sourire, le même, et il dit: + +--Je descends avant vous, je prends une voiture et je vous attends en +bas... + +--Oui, monsieur..., c'est cela! + +Rig salua et se retira rapidement. Il serait difficile de peindre +l'état dans lequel se trouvait Geneviève... Elle n'osait croire à ce +qui lui avait été raconté, tant cela était fantastique... Et elle +avait peur, elle n'était plus elle... Elle se disait que la vérité, +c'était cela..., c'est-à -dire l'impossible! + +Lorsqu'elle traversa l'atelier pour descendre, les ouvrières se +regardèrent entre elles et se dirent: + +--Madame est folle!... + +Si elle n'était pas folle, nous devons le dire, la malheureuse était +bien près de le devenir. + +Le vieux Rig descendait l'escalier: il s'arrêta à l'étage au-dessous, +et s'approchant près de la fenêtre qui donnait sur la cour, nous +l'avons dit, il fouilla dans ses poches, sortit de son portefeuille le +billet que Geneviève lui avait signé et le regarda minutieusement. +Puis, heureux de son examen, il le replaça soigneusement dans sa poche +en disant: + +--Maintenant, ça y est... Les affaires sont les affaires: un bon +engagement écrit vaut mieux qu'une parole, et je suis bien certain +que, rentrée dans la situation que je lui fais retrouver, elle m'aurait +donné la somme convenue; mais, avec ce papier, je n'ai pas besoin +d'attendre... Demain je suis à Londres... avec une perte insignifiante, +j'escompte la valeur, chez les Greffys... et je suis rentré dans +l'argent qu'il m'a volé... Ah! le vieux Rig sait se venger aussi, +lui... Cela va en faire du bouleversement chez lui! Idiot va! qui +se fait un ennemi du vieux Rig. Tu verras qu'il vaut mieux que ton +imbécile de Simon!... + +Et le Sauvage était content de lui; il descendait joyeux, sa fortune +était faite, car, marchant lentement, il comptait tout bas ce qu'il +avait et il continuait: + +--Ce soir, j'aurai tout vendu... C'est fait... A dix heures, je prends +le train... J'arrive à Londres demain matin... Je m'installe comme +docteur... Avant six mois, j'ai la clientèle des aînés de famille +qui ont besoin d'un médecin intelligent pour soigner leur famille...Le +Sauvage devient le docteur Danielo Zintsky... Ce nom-là m'a porté +bonheur; c'est du jour où je l'ai porté que commence ma fortune... Je +vais vivre enfin..., respecté et obéi... Et le vieux Rig descendait +toujours plus lentement se répétant: + +--Respecté et obéi... + +En arrivant dans la cour, il n'avait plus l'air humble qu'il avait +en montant; déjà , dans son cerveau, il se voyait à Londres, vivant +luxueusement dans un splendide appartement; il se voyait reprenant les +allures de Danielo; il se voyait superbe, respecté, et il répétait, +comme un crève-de-faim qui voit la table mise: + +--Enfin! enfin! + +En même temps qu'il sortait de la porte cochère, Simon sortait de +la loge du portier et, le suivant sans être vu, se glissant presque +derrière lui jusqu'à la rue, il se blottit dans l'ombre de la porte, +en faisant un signe et un clignement d'yeux à des gens sans doute +apostés de l'autre côté de la rue. + +Rig, toujours gai, caressant, bâtissant dans son esprit son rêve, +marchait sur le trottoir cherchant une voiture. Voyant un fiacre passer, +il héla le cocher. Celui-ci vint se ranger devant la porte. Rig, +montant dans sa voiture, lui dit: + +--Reste là ... Attends, une dame va venir. Lorsqu'elle sera montée, tu +nous conduiras avenue de Charonne. + +Et le Sauvage, calme, se jeta dans le fond de la voiture, s'étendant +heureux sur les coussins, fermant les yeux pour mieux voir ce qu'il +rêvait... Tout à coup, il ressentit une secousse, il ouvrit les yeux, +croyant que c'était Mme Davenne qui montait. Mais il jeta un cri de +rage,... et ce fut tout ce qu'il put faire. + +Des deux côtés à la fois, par chaque portière, un agent était +monté dans la voiture et s'était précipité sur lui; on lui avait +saisi les bras, et il était temps, car ses mains voulaient fouiller ses +poches pour y prendre le couteau. On l'avait étroitement garrotté, le +muselant presque pour éviter ses cris. + +On avait baissé les stores, et vigoureusement tenu par les deux agents, +bavant de rage, il avait entendu une voix qu'il connaissait dire au +cocher: + +--Toutes voiles dehors! là !... Et à la Préfecture... Ho! hisse là ! + +Et cela suivi d'un long éclat de rire... Puis: + +--Au fait..., dis donc, tu as une place près de toi. Donne-la-moi: je +veux être sûr qu'il est embarqué. + +Et il avait senti, au mouvement de la voiture, que Simon montait sur le +siège. + + + + +XIII + +DÉSESPOIR. + + +Geneviève s'était rapidement vêtue, et malgré les protestations de +ses ouvrières, qui l'assuraient qu'après la crise subie, qu'après +la nuit qu'elle avait passée, il était imprudent, pour ne pas dire +dangereux de sortir, Geneviève n'écoutait rien. Tout entière à +l'espoir qui la remplissait de joie, elle se sentait forte; avec +l'assurance qu'elle allait retrouver son enfant..., qu'elle allait +revoir celui qu'elle avait tant pleuré, elle avait retrouvé une vie +nouvelle. Revoir son mari! Était-ce possible! + +Tout en elle tressaillait à cette pensée!... Oh! elle sentait bien +que par ses larmes, par ses supplications, elle vaincrait toutes les +résistances...; elle voulait racheter le passé par la plus obéissante +servitude; elle ne serait près de celui qu'elle avait trompé +qu'abnégation et dévouement; elle subirait tout, tout, pour vivre +près de lui et de son enfant. + +Mais s'il s'était fait un autre ménage; si une autre femme était +près de sa fille, et se faisait appeler sa mère! A cette pensée, il +lui sembla que son cÅ“ur cessait de battre. + +Non, cela n'était pas possible!... + +Il se pouvait que, ayant arraché de son cÅ“ur l'affection qu'il avait +autrefois pour elle, un amour nouveau occupât son cÅ“ur... Cela la +troublait, mais elle devait le supporter et elle le supporterait sans se +plaindre; c'est elle qui avait donné l'exemple... S'il le fallait, +elle se contenterait d'être l'amie dévouée...; elle chasserait ses +pensées jalouses... Mais elle voulait être la mère, elle ne voulait +pas qu'une autre portât ce titre près de son enfant; elle voulait +l'affection tout entière de sa Jeanne, l'enfant pour laquelle +uniquement elle avait consenti à vivre. + +Geneviève se hâtait de descendre l'escalier; elle avait hâte de se +retrouver avec Rig; elle voulait lui demander si le père vivait seul +avec son enfant. Lorsqu'elle arriva dans la rue, elle vit quelques +groupes qui causaient devant la porte. + +La concierge, en la voyant, s'exclama sur son imprudence; elle voulut +la faire entrer dans sa loge; mais Geneviève refusa, disant qu'elle +se portait admirablement bien... Elle priait la concierge de voir si la +personne qui descendait de chez elle ne revenait pas avec une voiture. +La concierge la regarda avec stupéfaction. + +--Qu'est-ce que vous me demandez là ? Mais vous ne savez donc rien?... +Ce n'est donc pas à cause de ce qui vient d'arriver que vous êtes +descendue? + +--Que vient-il d'arriver? demanda la jeune femme inquiète. + +--Mais le petit vilain qui descendait de chez vous vient d'être +arrêté. + +--Comment? arrêté! + +--Mais oui... et ils ont eu du mal, allez, à le maintenir dans la +voiture. Nous nous demandions pourquoi, avec Augustin, et on croit que +c'est un fou qui s'est échappé... + +Geneviève fut forcée de s'appuyer à un meuble pour ne pas tomber... +Un fou! tout ce qu'elle avait écouté, tout ce bonheur sur lequel elle +venait de bâtir l'avenir..., tout cela mensonge! C'était un fou qui +lui avait parlé... Ça avait été sa première pensée, et, après, +elle l'avait repoussée, elle avait voulu croire... C'est si doux de +croire ce qu'on désire. + +La concierge, la voyant chanceler, se hâta d'avancer une chaise en +s'écriant: + +--Je vous le disais bien que vous faisiez une imprudence en essayant de +sortir... Vous êtes capable de tomber malade pour de bon... + +Geneviève n'entendait rien; elle prit sa tête dans ses mains, et, +fondant en sanglots, elle gémit: + +--Oh! si je pouvais mourir! + +--Eh bien! en voilà des folies!... Voulez-vous ne pas dire ça. Avec +ça que ça ne vient pas assez vite... En voilà des idées!... Mais +qu'est-ce qu'il vous avait donc dit, ce petit vieux-là ?... + +Comme Geneviève ne répondait pas, et que cependant l'épouse +d'Augustin désirait savoir ce qu'il y avait sous tout cela, tout en +préparant un cordial pour la jeune femme, elle continua: + +--D'abord, figurez-vous, j'avais envie de vous prévenir de ce qui se +passait; mais nous étions occupés avec ce farceur dont je vous ai +parlé qui est déjà venu et qui est habillé en marin. + +Geneviève releva la tête. + +--Il est revenu? + +--Mais oui; il n'y a pas dix minutes, il était là , à la place où +vous êtes. Tenez, voici encore son verre: il nous avait offert un petit +verre, et Augustin adore le mêlé. + +--Simon est revenu! répétait Geneviève. + +--Et il connaissait l'autre, parce qu'il est rentré juste au moment où +le petit vieux montait chez vous; il semblait tout le temps le guetter. +Nous croyons que le petit vieux venait aussi pour le mariage... + +--Est-ce qu'ils se sont parlé? + +--Mais non!... Vous ne savez rien, alors? fit la concierge +désappointée. Mais, heureuse d'avoir une histoire à raconter, elle +reprit: + +--Vous ne savez rien!... Je vais vous dire tout ça, alors... + +Geneviève, attentive, écoutait... La présence de Simon dans l'affaire +lui rendait un peu d'espoir. + +--Donc, aussitôt le petit vieux entré dans la maison, il montait +l'escalier, et n'était pas encore chez vous que nous voyons entrer le +marin... Vous savez, il nous va, celui-là !... Augustin l'aime bien... +il nous offre un verre; comme je me dis; c'est pour le mariage, il vient +encore chercher quelques renseignements; je fais signe de l'Å“il à +Augustin. Alors il lui offre un siège, et nous causons. Il nous a +d'abord raconté un voyage qu'il a fait dans un pays où les chevaux +parlent comme vous et moi. Mais, tout en causant, il avait l'air +de guetter tous les gens qui sortaient... Quand le petit vieux est +descendu, il s'est levé vite. Augustin lui dit: + +--Qu'est-ce qui vous prend? où que vous allez?... + +--Espère! espère, qu'il répond, nous nous reverrons; et il a filé. +Une fois dehors, il a fait un signe à des agents... et... quand je suis +arrivée dans la rue, le vieux était en fiacre, avec trois agents... +et le marin sur le siège à côté du cocher... Qu'est-ce que c'est que +ces gens-là ?... + +Geneviève était pensive... L'espoir revenait. Ce n'était pas pour +rien que Simon avait aidé à l'arrestation de l'homme qui était venu +la renseigner sur son enfant... + +De tout ce qu'elle avait entendu, il ressortait une chose absolument +claire, c'est qu'on venait de s'emparer de celui qui venait pour +l'aider, et que Simon, probablement chargé _in extremis_ de +l'éducation de sa Jeanne, voyant que l'enfant allait lui être +enlevée, avait fait aussitôt arrêter le vieux Rigobert. Geneviève +n'était pas bien assurée que le vieillard jouissait de toutes ses +facultés, mais il savait quelque chose. Peut-être était-il fou! Et +tout ce qu'il avait raconté sur la mort et la résurrection de Pierre +en était la preuve; mais il avait des éclairs de bon sens, et sachant +qu'un de ses amis, Simon Rivet, cachait chez lui l'enfant de son +lieutenant, il s'était donné pour mission de rendre l'enfant à +sa mère. Avec cette ténacité des fous, il s'était insensiblement +persuadé qu'il savait un secret utile à la femme de son ancien chef, +et il ne rêvait plus que de se sauver de la maison de santé pour +aller tout apprendre à la jeune femme: que son époux vivait et que son +enfant la demandait. + +Geneviève avait besoin de croire à cela, elle avait été si près de +la réalisation de son rêve, qu'elle ne pouvait y renoncer. Et elle dit +à la concierge: + +--Oui, vous avez raison, ce doit être un fou qui s'est échappé de la +maison... + +--C'est ce que pense Augustin, ce que je pense, et ce que tout le monde +dit... Mais que venait-il vous raconter? + +Ainsi mise en demeure de donner une raison, même mauvaise, Mme Davenne +se trouva fort embarrassée; mais il n'y avait pas à hésiter... Elle +brocha sur la vérité. + +--Mon Dieu, continua Mme Davenne, c'est un vieux matelot, ancien fidèle +serviteur de mon mari. + +--Ah!... c'est un matelot aussi? Alors tout s'explique... + +--Oui, celui dont vous me parlez, Simon, qui est venu chez vous, était +avec lui à bord de la _Souveraine_. + +--Mais que venait-il faire chez vous? + +--Mon Dieu, que voulez-vous que vienne faire un malheureux chez ses +anciens maîtres? + +--Oui, oui, je comprends... Il venait demander de l'argent? + +--C'est cela. + +--Les pauvres gens; dame! Vous savez, dans ces maisons-là on ne +les traite pas absolument comme des princes. Je vois ce que c'est... +L'autre, celui qui est si drôle, est un vieux camarade qui veille son +ami, et c'est lui qui, sachant qu'il s'était sauvé, se sera dit: Il +doit être allé chez la femme de notre ancien chef... + +--Justement... + +--C'est pour cela qu'il venait demander des renseignements en cherchant +à voir tous ceux qui sortaient et qui rentraient. + +--Je crois que vous êtes sur la voie... + +--Tout s'explique..., et moi qui croyais... + +Puis, voyant Geneviève impatientée, et se méprenant sur son allure, +elle dit: + +--Mais, vous n'allez pas encore vous faire du mal pour ça?... + +--Non, je suis très bien..., très calme... + +--Vous concevez bien que vous avez assez de tracas... sans vous +tourmenter pour les autres. + +Geneviève s'était levée; interrompant la concierge, elle lui dit: + +--Est-ce que vous avez absolument besoin chez vous à cette heure? + +--Mais non, fit cette dernière interdite. Pourquoi me demandez-vous +cela? + +--Faites-moi la grâce de m'accompagner. + +--Où donc? loin? + +--Oui, nous serons deux heures... Pendant que vous vous préparerez, +votre mari ira chercher une voiture... Voulez-vous? + +--Mais je suis à vos ordres... Ce n'est pas dans l'état où vous êtes +que je vous quitterais. + +--Augustin, va chercher une voiture. + +Et pendant que le mari obéissait, la concierge se préparait. + +La brave femme regardait la veuve avec inquiétude. L'allure de +Geneviève lui semblait étrange, et, rapprochant de cette constatation +les événements survenus depuis la veille, sa curiosité s'éveilla et +elle se promit d'arracher à la jeune femme au moins quelques mots qui +pussent jeter un peu de lumière dans ces ténèbres. + +Geneviève, l'Å“il fixe, attendait; elle pensait, elle aussi, aux +incidents survenus depuis la veille... + +La lettre de Fernand, sa rencontre avec lui, la scène terrible qui +l'avait suivie..., les émotions cruelles par lesquelles elle avait +passé, en remettant le pied dans la maison mortuaire... Elle se +souvenait avoir senti sur ses lèvres le souffle de Fernand, elle +avait des frissons en se rappelant l'impression de ses mains sur ses +épaules...; puis, cette étrange apparition, que les divagations du fou +lui avaient fait croire réelle. + +Non, cela était impossible, matériellement. D'abord, un homme ne +pouvait se présenter par une fenêtre après avoir brisé sans bruit un +contrevent solide... Non, elle avait été victime d'une hallucination, +suivie d'une prostration qui l'avait livrée au misérable, ou qui +peut-être avait assez effrayé Fernand pour qu'il se débarrassât au +plus tôt de son corps. Elle avait peur de sortir seule; c'est pour cela +qu'elle se faisait accompagner, parce qu'elle sentait qu'il se tramait +quelque chose autour d'elle. + +Elle voulait aller à Charonne, elle voulait se renseigner sur ce que +celui qu'on déclarait un fou lui avait dit..., et, si cela était vrai, +elle sentait bien qu'elle croirait absolument tout ce qu'il avait dit. +Heureusement, avant de se décider à la conduire elle-même, le vieux +Rig lui avait donné l'adresse avec un renseignement positif qui lui +permettait de trouver facilement la demeure. L'endroit où résidait sa +fille s'appelait: la Maison du pendu. + +Augustin revint bientôt, la concierge était déjà prête; Geneviève +n'avait rien vu, rien entendu, absolument perdue dans ses pensées. Le +vieille femme, la désignant d'un regard à son mari, mit son doigt sur +son front et, hochant la tête, sembla dire: + +--Il y a quelque chose là ... C'est détraqué... Puis elle s'approcha +et passa la main sur l'épaule de Geneviève. Celle-ci sursauta et dit: + +--Vous m'avez fait peur... + +--Il ne faut pas vous tourmenter comme ça, madame Davenne, vous broyez +du noir... Voyons, je suis prête et la voiture est là ... + +--Oui, c'est vrai, fit Geneviève... Partons. + +--Serons-nous longtemps?... parce qu'il faut qu'Augustin sache à quelle +heure je serai de retour... + +--Je ne puis vous le dire, madame Lucas... Je ne sais pas où nous +allons... + +--Hein? fit la concierge avec stupéfaction... Elle échangea un regard +de pitié avec son mari... Geneviève reprit: + +--Je connais peu Paris, et je ne sais pas si ça est loin... + +--Ah! très bien, fallait dire ça. Et souriant, elle ajouta: Je croyais +que vous ne saviez pas où nous allions. + +Cette parole rappela à Geneviève qu'elle devait veiller sur elle; elle +comprit que ses allures, ses façons mystérieuses commençaient à la +faire prendre pour une insensée, et, à cette heure, puisqu'elle était +décidée à ne plus s'arrêter dans ses recherches, elle se promit +de rassurer en route la mère Lucas en lui faisant un demi-aveu: elle +reprit: + +--Nous allons à Charonne, tout en haut. + +--Oh! je connais ça, Charonne, ça n'est pas loin; nous en avons à +peine pour trois quarts d'heure... N'est-ce pas que nous connaissons +Charonne, Augustin?... + +--Oui! oui! on s'y est amusé, et nous sommes payés pour nous en +souvenir. + +--Cela me sera bien utile, car j'ai des renseignements très vagues +sur la maison où je dois trouver ceux que je cherche... et vous me +guiderez. + +--Ça tombe bien. Figurez-vous que c'est à Charonne que nous avons +fait notre noce, n'est-ce pas, Augustin, à l'_Orme sans pareil_? On +ne connaissait pas encore Robinson à ce moment-là , et l'_Orme sans +pareil_ existait déjà ; on pouvait tenir une douzaine: les mariés, les +grands parents et les témoins. Oh! oui, je le connais, Charonne!... + +--Te souviens-tu, dit Augustin..., comme nous avons ri quand je suis +tombé? Tout le monde a cru que je m'étais tué. Quel saut! Avons-nous +ri?... + +--Oui. Eh bien, ça va me donner des émotions de revoir Charonne... Je +vous montrerai l'orme. De quel côté allez-vous? + +--Je vous le répète, je ne sais pas... + +--Vous ne connaissez pas le nom de la personne? + +--Non!... Mais on désigne la demeure sous le nom de: la Maison du +pendu! + +--Ah! bon Dieu, en voilà des noms!... Enfin, une fois à Charonne, ça +ne sera pas long à trouver, le pays n'est pas grand... Nous avons trois +quarts d'heure, une demi-heure de recherches... mettons trois quarts +d'heure aussi, ça fait une heure et demie... Restez-vous longtemps? + +--Non, pas aujourd'hui, dit vivement Geneviève. + +--Alors, c'est une affaire de deux heures et demie, trois heures. Tu +entends, Augustin?... surveille le dîner. + +Elles partirent; la mère Lucas donna l'adresse au cocher, et elles +arrivèrent bientôt aux premières maisons de Charonne. + +En route, Geneviève avait dit à la concierge qu'elle avait besoin, +pour de graves intérêts de famille, de retrouver une personne habitant +le pays. La voiture s'arrêta et la mère Lucas descendit aussitôt pour +prendre des renseignements; ce ne fut pas long. Elle remonta dans la +voiture et dit: + +--Je sais où ça est! C'est une maison qui appartient à la famille +d'un individu qui s'y est pendu, elle était restée inhabitée +longtemps; on l'a louée il y a environ deux ans à peu près, on n'est +pas bien certain. Pour être bien renseigné, il faut s'adresser à un +nommé Savard, près de l'église. + +--Allons-y, dit vivement Geneviève, qui reprit espoir en constatant +qu'il existait une maison désignée sous le nom que lui avait donné +le vieux Rig, et qui avait été louée juste à l'époque de la mort de +son mari. + +La voiture s'arrêta bientôt au bout du pays... C'est Geneviève +qui descendit, priant la concierge de l'attendre, à son grand +désappointement. Celui que nous avons vu dans les premiers chapitres +de ce récit, et qui avait traité de la location avec Davenne, vint +aussitôt au-devant d'elle et s'informa de ce qu'elle désirait. + +--Monsieur, vous avez loué une maison qu'on connaît sous le nom de +Maison du pendu? + +--Oui, madame. + +--Je viens, monsieur, vous prier de me donner quelques renseignements +sur les personnes auxquelles vous avez loué! + +--Ah! je comprends. Très bien, madame, asseyez-vous; je suis absolument +à votre disposition; il est naturel que l'on s'éclaire. J'en ferais +autant que vous. + +Geneviève reprit: + +--Votre locataire se nomme Simon Rivet. + +Le père Savard la regarda, stupéfait. + +--Pas du tout, madame, c'est le domestique..., le matelot, qui se nomme +ainsi. + +Alors la jeune femme fut prise d'un tremblement tel que Savard lui +demanda: + +--Mais qu'avez-vous donc? + +--Rien, rien, monsieur..., fit Geneviève en se domptant; et elle +interrogea d'une voix dont on ne saurait rendre l'expression: + +--Le maître se nomme? + +--Jean Sévère!... + +--Jean Sévère! répéta la jeune femme. + +--Ce n'est pas ce nom qu'il vous a donné... Il fait peut-être louer au +nom de ce domestique; tous ces gens-là étaient si mystérieux... qu'il +se pourrait qu'il soit obligé de louer sous un autre nom. + +--Quel homme est-ce? demanda Geneviève. + +--Dame! c'est un beau garçon de trente à trente-cinq ans environ; il a +les yeux bleus, des cheveux blonds; il est très pâle et toujours l'air +sévère... Je ne l'ai jamais vu rire... + +Geneviève, à mesure que l'homme parlait, devenait blême; il lui +semblait qu'elle allait défaillir... C'était vrai, son mari vivait... + +Elle était veuve d'un vivant. Ne trouvant pas la force d'interroger, +elle dit: + +--Et?... + +--Et... voilà tout... Très comme il faut..., qui payait +régulièrement... Des gens tranquilles; jamais on ne voyait personne +chez eux... + +--Il était seul? + +--Dame, ça, je comprends, vous voulez me demander si la femme qui vit +avec lui est sa femme? + +Cette fois, il fallut à la jeune femme une dépense énorme de +volonté pour ne pas tomber; elle n'eut pas la force de répondre, et il +continua: + +--Je ne sais pas si c'est sa femme, ou sa maîtresse, ou sa parente... +Ce que je sais, c'est qu'ils se parlent comme des étrangers. J'ai cru +d'abord que c'était elle qui s'occupait de l'enfant, Mlle Jeanne. + +--Jeanne! Jeanne! fit Geneviève, s'enfonçant les ongles dans les +chairs et se cramponnant d'une main au dossier de sa chaise pour ne pas +défaillir. + +--Seulement, c'est bien singulier, n'est-ce pas? une belle jeune femme +de vingt-quatre à vingt-cinq ans, belle, belle comme tout, vivant sous +le même toit que l'autre, pendant deux ans, ne sortant jamais, c'est +drôle... On croyait ici que cet homme avait eu cet enfant avec cette +femme, et que, ne pouvant l'épouser, il vivait avec elle secrètement +pour n'être pas ennuyé par la famille. + +--Est-ce que Jeanne l'appelle sa mère? demanda fébrilement Geneviève, +devenue plus forte à cette seule pensée. + +--Ça, on n'en sait encore rien! Personne n'a mis le pied dans la maison +pendant qu'ils l'ont habitée... + +--Ils ne l'habitent donc plus? + +--Mais, non... Ah! çà , voyons, je croyais que vous veniez prendre +des informations parce que vous étiez la propriétaire de leur nouveau +logement... + +--Ils sont partis!... Où? + +--Ils n'ont pas dit où ils allaient. + +--Et quand? + +--Hier matin... Les clefs m'ont été rendues à neuf heures du matin, +et ils étaient partis de la veille au soir. + +--Ah! que je suis malheureuse! exclama Geneviève qui, défaillante, +s'accoudant sur la table, laissa tomber sa tête dans ses mains et +fondit en larmes, pendant que Savard appelait à son secours la mère +Lucas, restée dans la voiture. + + + + +XIV + +LE QUART D'HEURE DE RABELAIS. + + +Le lendemain de ce jour, Fernand était conduit devant le magistrat +chargé de l'interroger. A toutes les questions qui lui furent faites, +il répondit qu'il avait été victime et dupe d'une aventurière. Il +s'était marié pour étendre sa position: la dot promise couvrait bien +au delà le déficit. + +--Mais voici des faux! Ces traites portent la signature Wilson. + +--Ces traites ne devant pas retourner à la maison Wilson, elles +étaient payables chez moi, et j'ai les fonds pour les solder dans le +portefeuille qui a été saisi hier. + +--Ces fonds proviennent d'un double vol. + +--Je n'ai pas volé. + +--Vous avez, quoique vous en disiez, touché la plus grande partie de la +dot que vous apportait Mlle de Zintsky. + +--Je n'ai rien touché, c'est faux! protesta Fernand avec véhémence. + +--Veuillez être calme et vous astreindre à répondre seulement à mes +questions... Votre intérêt y est engagé... Croyez-moi! + +--Monsieur le juge, je vous obéirai; mais vous vous expliquerez +facilement les emportements d'un homme qui a été perdu justement parce +que cet argent n'a pas été versé et auquel on dit aujourd'hui qu'il +l'a volé... + +--Arrivons à un autre fait... Les faux sont de vous? + +--Oui, monsieur; mais, je le répète, il n'y avait pas chez moi la +pensée de voler; ils ne pouvaient porter aucun préjudice à la maison +Wilson: ils étaient payables chez moi, et j'étais en mesure, puisque +la plus grande partie de la somme a été saisie sur moi... + +--Ceci n'atténue en rien les faux dont vous êtes accusé..., et votre +argument est anéanti par ceci: lorsque les faux ont été signés, +votre mariage, qui devait vous donner l'argent nécessaire pour les +retirer du commerce, n'était point encore consenti... Une rupture +survenant quelques jours avant le mariage, et vous restiez insolvable. + +--Mais, monsieur, je le répète, je n'ai pas touché un liard sur +la dot..., et je réclame l'arrestation de ma femme, laquelle m'a +volontairement poussé dans cette situation, pour, ayant un nom, être +libre... + +--Singulier désir! Avoir le droit de porter un nom flétri par les +tribunaux... + +Fernand devint rouge et se mordit les lèvres... C'est que, là , il n'y +avait pas d'emportement possible: il fallait tout subir, tout entendre. + +--Revenons au fait... C'est vous qui avez contrefait la signature +Wilson... Vous le reconnaissez? + +--Sous le bénéfice de ce que je viens de vous expliquer, monsieur, +oui. + +--Écrivez, dit le juge à son greffier... Et, au bout de quelques +minutes, il s'adressa de nouveau à Fernand et lui dit: + +--Pour vous faire de l'argent, vous avez emprunté une somme de trois +cent quarante mille francs sur les bijoux de votre femme; ces bijoux, +vous les lui avez soustraits une nuit... Est-ce vrai? Répondez! + +--C'est vrai, monsieur; mais je désire vous expliquer pourquoi: je +devais, ainsi que je l'ai dit lors de mon premier interrogatoire, +toucher à la fin du mois une somme considérable; or, un télégramme +et des lettres m'annoncèrent une remise de quelques jours pour +l'arrivée de la somme, et je me décidai à engager les bijoux de ma +femme, avec la certitude que je les dégagerais bientôt et qu'elle ne +s'apercevrait de rien. + +--C'est toujours votre système, qui consiste à affirmer que, +contrairement à votre contrat qui porte: «Dont la signature du +présent contrat est quittance.» + +--C'était de confiance...; mais je vous jure que je n'ai rien reçu. + +--Puisque vous prétendez avoir reçu des lettres et des télégrammes +de l'oncle Danielo de Zintsky, que sont devenus lettres et +télégrammes? + +--On a dû les retrouver chez moi... + +--Chez vous, on n'a rien trouvé que la preuve que vous ne vous +souteniez que par des expédients. On n'a même pas trouvé un chiffre +correspondant à l'encaissement des trois cent quarante mille francs que +vous aviez empruntés sur les bijoux, soi-disant pour payer les traites. + +--Monsieur, on doit trouver sur les livres une somme de trois cent mille +francs. + +--Oui, on trouve ce chiffre... + +--Les quarante mille francs, je les reconnaissais à Samuel, pour +l'intérêt et la commission. + +--A qui feriez-vous croire semblable chose?... Un homme comme vous..., +plus qu'adroit en affaires, aurait accepté de donner quarante mille +francs pour un prêt de cinq ou six jours? + +--Samuel est un usurier, tout le monde le sait... + +--Aussi ceux qui ont affaire à lui savent bien qu'ils empruntent à +fonds perdu. Je vais vous dire pourquoi vous avez consenti à signer cet +énorme intérêt... C'est que vous n'aviez pas l'intention de reprendre +les bijoux. Le vieux Samuel n'est pas un prêteur sur bijoux; il s'y +connaît peu... Il avait confiance en vous; il savait que les bijoux +avaient été admirés à la fête que vous aviez donnée... pour les +montrer peut-être. Là , les femmes étaient éblouies, les connaisseurs +prétendaient qu'ils valaient cinq cent mille francs, au bas taux... Et +Samuel prêta de confiance. Mais qu'aviez-vous fait? Vous aviez changé +les pierres, les diamants étaient remplacés par du strass, et ce +que vous vendiez trois cent mille francs n'en valait pas cinq mille... +Voilà ce que vous avez fait... + +--Moi, moi! exclamait Fernand étourdi; mais, monsieur, sur ce qu'il y +a de plus sacré, de plus saint au monde, je vous jure que je n'ai pris +ces bijoux que pour les porter chez Samuel... Si véritablement ils sont +faux, c'est une preuve de plus du guet-apens dans lequel je suis tombé +en me mariant. + +--Vous entendez dire que votre femme avait de faux brillants? + +--Oui, monsieur. + +--Non seulement la dot qu'elle apportait n'a pas été versée, mais les +bijoux qui lui sont personnels étaient en strass? + +--Je ne les ai pas touchés. Dans le sac même où je les ai trouvés, +je les ai portés chez Samuel. + +--Tenez, Séglin, vous avez tort de ne pas parler franchement; votre +système est insoutenable. Avouez plutôt ce que vous avez fait des +véritables diamants. + +--Mais, maintenant je suis un voleur... alors...Monsieur, je vous jure +que les bijoux ont été portés par moi à Samuel tels que je les ai +trouvés... Et si l'indigne créature qui porte mon nom a osé soutenir +le contraire, confrontez-la avec moi... + +Le juge haussa les épaules et dit: + +--Vos emportements sont une comédie qui ne me trompe pas... Tenez, +voici la facture remise par votre femme, et apostillée au consulat... +C'est une des premières maisons de Vienne, Bodmann; les bijoux ont +été vendus _cinq cent vingt-cinq mille francs_. Nierez-vous encore? + +--Oui! oui, je nie... Je n'ai pas touché à un seul bijou... Je le +jure. + +--Nous comprenons votre système: vous ne voulez pas révéler à qui +vous avez vendu les diamants. + +A ces mots, Séglin entra dans une fureur telle, que le gendarme, sur un +signe du juge, lui posa la main sur l'épaule. Il se contint aussitôt. +Le juge instructeur reprit: + +--Vos agissements sont absolument limpides pour nous... À la tête +d'une maison qui ne se soutenait que par son crédit, vous pouviez vivre +largement. Vos vices, votre passion pour le jeu, vous entraînaient +à des dépenses exagérées... La commandite de votre maison était +épuisée, vous n'aviez d'autres ressources que dans l'intrigue. Alors +vous avez cherché à emprunter. Ne trouvant pas ce que vous vouliez, +et étant obligé de soutenir le train que vous meniez pour ne pas +vous discréditer,--au lieu de réduire vos dépenses et de chercher à +combler par le travail les brèches faites à votre capital en demandant +du temps à vos créanciers,--vous avez préféré avoir recours à +des tentatives criminelles: vous avez fait des faux et falsifié les +écritures. + +--Monsieur le juge, je vous déclare que je ne vous répondrai plus: +les accusations portées contre moi sont absurdes, et je ne veux plus me +défendre. + +Le juge, sans paraître avoir entendu Fernand, continua: + +--C'était la faillite que vous vouliez éviter... et vous ne reculiez +pas devant le crime. Alors... c'est la banqueroute qui se dressa devant +vous... Il n'y avait plus d'issue... que les faux... Vous en fîtes pour +plus de quatre cent mille francs... Nous les avons entre les mains! +Vous ne deviez plus exister commercialement que jusqu'au jour de +l'échéance... De ce jour vous aviez bâti dans votre cerveau le plan +criminel de votre fortune... Vous deviez tout réaliser et fuir... Une +occasion se présenta d'augmenter votre avoir: un brillant mariage. +Immédiatement vous faites tous les sacrifices pour le faire +réussir,--de l'aveu de votre caissier.--Était-ce pour sauver votre +maison? Non!... La suite nous le prouve... Une dot princière vous est +passée et elle disparaît. Vous ne payez les effets signés par vous +que parce qu'ils vous donnent un jour de plus, le temps de vendre les +bijoux et de mettre à l'abri les diamants que vous avez arrachés. Tout +était préparé d'avance, nous le savons aujourd'hui... Vous faites la +comédie d'un suicide, puis d'une tentative d'assassinat. Et la vérité +est que, voulant vous débarrasser d'un témoin gênant, vous tentez +d'assassiner la malheureuse que vous avez épousée pour la voler, +et qui n'échappe qu'en se sauvant presque nue, vous laissant tout. +Malheureusement, à cette heure, la police arrive, vous ne l'attendiez +pas sitôt. Mais, aventurier habile, vous échappez. Votre signalement +est donné partout; aussi vous êtes trop adroit pour essayer de fuir. +Vous vous établissez à Paris; là , vous recevez des femmes la nuit..., +vos complices, sans doute, qu'on n'a pu retrouver... Vous apprenez +que votre femme, la pauvre et digne enfant qui vous a échappé, s'est +réfugiée rue de Navarin... Vous y courez aussitôt; car, vous le +saviez, c'est votre accusatrice, celle devant laquelle vous ne pouvez +plus rien soutenir... Qu'alliez-vous faire chez elle?... Nous le savons, +car les agents, en vous arrêtant rapidement, ont saisi sur vous un +revolver chargé... Vous vouliez tuer le témoin devant lequel vous ne +sauriez rien nier... Qu'avez-vous à dire maintenant? + +Fernand restait atterré, abruti. Tout ce qu'il venait d'entendre +l'avait étourdi; tous ces mensonges mêlés à la vérité prenaient +un corps, et il se disait que tout cela se coordonnait si bien, qu'il +était presque impossible de n'y pas croire. Ce n'était plus d'une +banqueroute et de faux qu'il était accusé; mais c'était de tous les +crimes et délits punis par le Code..., depuis l'assassinat jusqu'au +vol... Ce n'était plus d'une question de prison temporaire qu'il +s'agissait, c'était de sa vie entière dans un bagne... Il ne trouvait +pas un mot à répondre; il n'avait plus la force de protester. + +Le juge fut convaincu que l'ensemble de preuves écrasant l'accusé, +celui-ci s'avouait vaincu, et il reprit plus doucement, en faisant signe +à son greffier d'écrire: + +--Séglin, vous vous reconnaissez l'auteur des fausses traites signées +Wilson? + +Il fit un signe de tête, et le greffier écrivit. Le magistrat reprit: + +--Vous n'aviez qu'un but: attirer à vous, par tous les moyens +possibles, une somme considérable; faire argent de tout ce qui était +négociable, et fuir sous un autre nom à l'étranger, abandonnant en +France votre femme, celle qui vous avait apporté la plus grosse part de +l'argent que vous vouliez emporter. + +Fernand haussa les épaules et ne répondit rien. Ne protestant pas, +ceci fut considéré comme une acceptation, et le juge poursuivit: + +--Dans toute cette affaire, à présent limpide, il n'y a qu'un point +obscur. Séglin, dans votre intérêt, et pour ne pas attirer sur vous +toute la sévérité de la justice, soyez sincère... Songez que la +possibilité de restituer partie de la somme atténuera un peu les +crimes dont vous êtes accusé... Que sont devenus les diamants, les +bijoux de votre femme? + +--J'ai dit la vérité. + +--Vous avez caché ces pierres qui, à elles seules, représentent +une fortune... Vous espérez, votre peine subie, ou par une évasion +heureuse, échappant au châtiment, aller un jour reprendre ce butin... +Détrompez-vous... Votre refus de répondre, en appelant sur vous la +sévérité du jury, vous fera appliquer une peine plus grave, en même +temps qu'une surveillance de toute heure. + +--J'ai dit la vérité; je n'ai rien à répondre. + +--Vous refusez absolument?... + +--Monsieur, je ne suis pas un voleur de profession... Je suis un +malheureux qui, se débattant contre le sort, s'est servi d'armes +indignes, voilà tout... Un ami m'avait commandité; la maison ne +faisait pas de brillantes affaires, et je cherchais, par un mariage +riche, à la rétablir... Sur ces entrefaites, mon commanditaire +mourut... C'était un ami; je n'avais pris avec lui aucune +précaution..., et sa mort livrait mon compte à un créancier +terrible... Il pouvait exiger, il exigeait... C'était ma ruine; ma +maison n'avait plus que l'apparence... Pour faire un beau mariage, +il fallait à tout prix cacher le gouffre... C'est à quoi je +m'appliquai... par des moyens réprouvables, monsieur, je le sais!... +Mais je n'avais pas fait le plan que vous venez de m'attribuer; mon plan +était de sauver ma maison à tout prix... À cette époque, c'est la +faillite qui me menaçait, c'est contre elle que je luttais... J'étais +en relations d'affaires avec la maison Wilson...; les traites étaient +payables en France, chez moi, et je les adressais aussitôt à la maison +de Londres. Alors l'idée me vint de lancer dans le commerce les +traites que vous avez saisies; j'en fis pour trois cent mille francs. +Lorsqu'elles arrivaient chez moi, je les soldais et les anéantissais, +ne dirigeant sur Londres que celles acceptées par la maison. Je +trouvais ainsi un crédit énorme...Mais la maison périclitait +toujours. + +--N'est-ce point plutôt la malheureuse passion que vous avez pour le +jeu? + +--Oui, monsieur, c'est vrai, je suis joueur, et dans deux cercles j'ai +perdu des sommes considérables... C'est la cause de ma perte. + +--Ces sommes ont été évaluées à plus de quatre cent mille francs. + +--C'est possible... Enfin, monsieur, en faisant ces... faux..., j'étais +résolu à les solder; c'était un crédit flottant que je m'étais +établi... Quatre ou cinq jours avant les échéances, je faisais des +traites pour une somme semblable et je payais les autres... + +--Vous aviez là des frais considérables de commission pour des sommes +aussi importantes. + +--C'est vrai, monsieur. Alors, je reçus d'un de mes clients de Vienne +une proposition de mariage: on me parlait de deux millions au moins; le +mariage se fit. Vous savez le chiffre de la dot. Pour la réalisation de +ce mariage, je voulus donner à ma maison une apparence factice; je pris +le petit pavillon d'Auteuil... Je fis enfin des folies... et, pour les +payer, je dus faire de nouvelles traites. + +Mais, vous le remarquerez, monsieur, je ne compromettais personne; +j'étais certain, puisque j'allais toucher des millions, de pouvoir +retirer les traites, de liquider le passé de ma maison et de la +lancer à nouveau et très brillamment. Le mariage fut une duperie. Ces +millions n'ont été que sur le papier; les bijoux étaient faux, et ce +sont ces derniers qui ont précipité la catastrophe. Mais, je vous +le jure, monsieur, je n'ai jamais touché un liard sur la dot, et vous +croyez que je voulais fuir avec une fortune! Songez que, le jour de +l'échéance, j'avais presque le double de la somme et que j'ai payé, +que j'étais en mesure pour solder les traites, et que c'est à une +maladresse de mon caissier que je dois que tout cela a été découvert. +Les traites soldées à présentation, elles étaient détruites et c'en +était fini. + +--Mais les bijoux? + +--Les bijoux! Je suis convaincu qu'une enquête approfondie vous +prouvera que j'ai dit la vérité. + +--Il y a un témoin qui serait bien utile pour cela, c'est ce +caissier... Qu'est-il devenu? Depuis cette époque il a disparu. + +Fernand se garda bien de répondre. Et le magistrat: + +--Un cocher que vous verrez l'a conduit avec vous au chemin de fer. + +Fernand pâlit. + +--Quel intérêt aurais-je eu au départ de mon caissier? Et pourquoi, +si je savais sa résidence, voulez vous que je vous la cache? + +--Parce que nous supposons, et nous avons de graves raisons pour cela, +que c'est lui qui est parti avec les vrais diamants arrachés aux +bijoux. + +--Oh! exclama Fernand, perdant la tête, si c'est cela, je vais vous +dire où il est. + +Le juge eut un sourire. Séglin le vit et il comprit la sottise qu'il +venait de faire; mais il était trop tard. Le magistrat disait au +greffier: + +--Écrivez... + +--Vous voyez bien que c'est par vos ordres que votre caissier est +parti... + +--Eh bien, oui. La catastrophe était arrivée, je venais d'échapper +aux agents qui m'avaient arrêté; je me promenais autour de chez moi, +pour voir ce qui s'y passait... Alors j'étais décidé à échapper aux +poursuites par la fuite; mais j'étais presque sans argent. J'aperçus +Picard, qui revenait de chez l'homme pour payer les traites. Je le +hélai, sachant bien qu'il n'avait trouvé personne. Il était inutile +de raconter mes affaires à ce brave homme. D'autre part, s'il rentrait +chez moi, il pourrait donner des renseignements aux agents qui étaient +à ma recherche. Je lui pris l'argent, lui disant que j'allais moi-même +aller payer les traites... et je lui dis que je venais de recevoir +un télégramme m'annonçant que l'on verserait les fonds que nous +attendions à Turin... Je le conduisis moi-même au chemin de fer... Et +depuis ce jour il est à Turin. + +Le magistrat eut un sourire de doute, et il dit: + +--Vous croyez parler à des naïfs. A qui ferez-vous croire à cette +rencontre providentielle? Vous êtes sans un liard, et justement vous +rencontrez votre caissier à cinq heures du matin. Vous lui prenez +tranquillement cent quarante-cinq mille francs, et, à cette heure, +vous ne pensez pas à fuir: c'est lui que vous faites partir! Vous +aviez l'argent en poche, monsieur Séglin. Votre caissier, qui est +votre complice, était parti la veille avec les diamants, et vous, vous +rentriez chez vous pour prendre ce qui restait; il était minuit. Votre +femme voulut s'y opposer, et vous avez tenté de la tuer. Elle a pu se +sauver, et alors vous avez été arrêté, blessé, il est vrai, mais +par un ricochet; la balle est revenue sur vous, car elle avait à peine +entamé le front. + +--Mais c'est un roman! un roman, que vous me contez là ! exclama +Fernand. + +Le juge dit vivement: + +--Nous allons voir, Séglin, si vous allez persister devant l'évidence. + +Le magistrat sonna et donna des ordres tout bas; un agent entra +aussitôt, qui se plaça d'un côté de Fernand; de l'autre côté +était un gendarme. Ayant, d'un signe, recommandé à l'agent et au +gendarme de veiller sur l'inculpé, le juge instructeur dit: + +--Introduisez le témoin + +Fernand leva aussitôt la tête. Qui donc pouvait témoigner dans son +affaire? Et, au même moment, il sentit que d'un côté l'agent, +de l'autre le gendarme, lui saisissaient les poignets. Il eut un +tressaillement en voyant entrer Iza. Celle-ci, très élégamment +vêtue, souriait au juge, et ne dirigea même pas ses regards sur lui. + +--Tenez, madame, veuillez vous asseoir, fit le juge d'un ton aimable... + +Iza s'assit, bien calme, bien tranquille, très soigneuse de sa pose, +se mettant à son aise comme si elle était au théâtre. Le juge dit +aussitôt: + +--Madame, vous nous avez déclaré ignorer la position de votre mari? + +--Oui, monsieur... Quand je dus me marier..., celui qui passait pour mon +oncle... + +Séglin fronça les sourcils et le juge eut un petit mouvement de tête +protecteur, en disant: + +--Oui, oui, nous savons... + +Iza continua: + +--...Obligé, par les événements politiques de son pays, de ne plus +s'occuper de moi, voulut que je fusse placée honorablement en France... +Le prince de Zintsky est immensément riche; il me dotait de deux +millions. Sur la recommandation d'un grand banquier de Vienne, il +convint de mon mariage; je vins à Paris accompagnée par lui... La +position me plut... M. Séglin se prétendait presque millionnaire; +il déclarait m'aimer... Moi, je ne ressentais pour lui ni amour ni +répulsion... Il fallait en finir avec le prince, j'acceptai. + +Tout cela était dit légèrement, d'un ton dégagé et comme la chose +la plus simple du monde. + +Séglin était livide. + +--C'est dans ces conditions que je fus mariée, et ce n'est qu'il y a un +mois, le jour de la catastrophe enfin, que je connus l'homme que j'avais +pour époux... + +--Qu'avez-vous à dire, Séglin? demanda le juge. + +Séglin baissa la tête et ne répondit pas... + +--Continuez, madame... Votre dot fut-elle payée?... + +--Oh! monsieur! Avant de partir, le lendemain de mon mariage, le +prince de Zintsky paya en billets de banque, dans le salon de la maison +d'Auteuil, et il refusa le reçu que M. Séglin lui offrait, en disant +que cela était inutile entre galants hommes. + +Séglin avait relevé la tête; son regard brillant ne quittait plus sa +femme, et il dit vivement: + +--C'est lui qui vous a conté cela..., le vieux Danielo, le vieux +coquin... + +Iza ne tourna même pas la tête; son regard dédaigneux se promena une +minute sur Fernand, l'écrasant de mépris... Le magistrat demanda: + +--Est-ce le prince qui vous a raconté cette scène?... + +--Monsieur, dit Iza avec l'accent sincère de la vérité, j'étais là , +j'assistais à la scène. J'ai vu... + +--Oh! exclama Fernand étourdi. + +--Qu'avez-vous à répondre à cela? demanda le juge, triomphant. + +--Mais c'est faux! monsieur, absolument faux... Ce prince est un vieux +coquin que j'ai revu depuis, son complice... Mais, malheureuse, qui +êtes-vous donc? + +Iza ne sourcillait pas... et le magistrat dit sévèrement: + +--Séglin, contenez-vous..., si vous ne voulez que je vous fasse +reconduire... Madame, vos bijoux, vous ne les avez jamais prêtés? + +--Jamais, monsieur; je ne les ai mis qu'une fois, et monsieur me les a +volés. + +--Voulez-vous nous raconter comment vous avez été amenée à vous +sauver de chez vous? + +--Mon mari, monsieur, était parti le soir, déclarant qu'il allait +faire un voyage..., qu'il ne rentrerait que le lendemain... + +--Quel but supposez-vous à ce voyage feint? + +--Oh! monsieur, pas la jalousie... Je vous ai expliqué que mon mari +n'avait pas de ces scrupules. + +Fernand regarda le juge et sa femme, paraissant ne pas comprendre. Iza +continua: + +--Son but était que, tout le monde étant endormi à la maison, on ne +le vît pas venir la nuit me dévaliser et me voler... J'avais encore de +nombreux bijoux. Je le surpris les cherchant... Je me levai; il me les +demanda, je refusai... Une scène épouvantable eut lieu; il me traita +comme la dernière des femmes. Je lui répondis qu'en se mariant il +savait ce qu'il faisait..., que je ne m'étais pas cachée... Alors il +s'emporta, voulut m'étrangler. Je lui échappai et criai au secours, +en me sauvant de la chambre dans le cabinet de toilette; il prit un +revolver et tira sur moi en brisant la glace... Puis, ne m'ayant pas +touchée, il courut pour me saisir dans le boudoir... Je ne sais ce qui +arriva: il tomba; aussitôt je me précipitai dans ma chambre... Je pris +la première robe venue, et presque nue, en pantoufles, je me sauvai... +Voilà , monsieur! + +--Eh bien, Séglin, qu'avez-vous à dire? + +Fernand était effrayant à voir; ses yeux sortaient de leurs orbites, +ses dents grinçaient, ses lèvres s'agitaient sans qu'il pût dire un +mot. Les deux gardes avaient de la peine à le contenir... Tout à coup +les plus affreuses injures sortirent de sa bouche. + +--Misérable gueuse! Indigne créature! Tu mens! monstre d'infamie. Vous +ne m'empêcherez pas de l'étrangler. + +Et il se débattait avec une telle furie que le juge, effrayé, dit +vivement: + +--Sortez, sortez, madame... Nous sommes suffisamment édifiés... + +Iza couvrit son mari de son même regard dédaigneux, qui monta +lentement des pieds aux cheveux, et après avoir souri au juge en lui +disant: + +-Il ne me fait pas peur... Il m'avait habituée à de semblables +scènes... + +Elle sortit. Un agent entrait pour prêter main-forte aux autres; mais +ce fut inutile. En même temps que sa femme se retirait, sa colère +disparut pour faire place à une prostration complète; on fut obligé +d'avancer un siège pour qu'il ne tombât pas... Le voyant calme, le +juge dit: + +--Vous avez entendu, Séglin; qu'avez-vous à dire? + +--Ah! monsieur, fit Fernand d'une voix déchirante, c'est bien infâme, +c'est bien indigne, ce qui vient de se passer là . + +--Vous niez encore? + +--Mais, monsieur, je vous jure que tout cela est faux, absolument +faux... + +--Vous êtes déjà gravement compromis, et de votre aveu... Et quel +intérêt, si ce n'est celui de la vérité, voulez-vous qui pousse une +personne que son nom seul obligerait à vous défendre? + +--Monsieur, c'est ce que je me demande. + +--Au reste, lorsqu'on fait un mariage comme le vôtre, sans amour, c'est +l'argent à la main qu'on signe. + +--Mais, monsieur, j'adorais..., j'adore ma femme... Mais il me semble +que ce n'est pas elle que j'ai entendue. Ce n'est pas en si peu de +temps qu'une jeune fille, devenue à peine femme, atteint à tant de +perversité... + +--Que me dites-vous? Mme Séglin, en se mariant, était femme. + +--Mais non, monsieur. + +--Voyons, c'est elle qui l'a avoué... Vous l'épousiez sachant ses +relations avec le prince de Zintsky... + +--Oh! exclama Fernand épouvanté et portant ses mains à son front...: +la maîtresse du prince... Elle vous l'a dit..., et la dot... payait!... +Oh! mais c'est abominable! mais c'est infâme! + +L'accent de Fernand étonna le juge... Il fit signe aux agents de se +retirer, et Fernand resta avec le gendarme pour gardien. + +--Votre femme a été franche; elle nous a dit ce qu'elle était, et les +renseignements que nous avons fait prendre par le consul sont absolument +exacts... Au reste, ils sont très... très pénibles. + +--Mon Dieu, mon Dieu, que me dites-vous là ?... + +--La vérité. + +--Je vous jure que je l'ignore... Ce prince, je sais que c'est un +escroc... + +--Vous vous trompez, monsieur: le prince de Zintsky est un fort galant +homme; il est en ce moment en son pays, et c'est un des grands chefs du +mouvement libéral. + +--Monsieur, alors, je vous en supplie..., contez-moi cela... Je crois +que je deviens fou: tout ce que je vois, tout ce que j'entends, me +semble insensé... + +Et Fernand porta la main à sa tête comme s'il voulait s'assurer que +son cerveau n'éclatait pas. + +--Monsieur, je n'ai aucun motif de vous cacher ces renseignements. + +Les sourcils froncés, inquiet, redoutant d'apprendre plus qu'il n'avait +vu, Fernand écouta, et le juge, après avoir consulté quelques papiers +dans son dossier, lut: + +--Assurément, cette fille est incapable de nouer semblable affaire: +c'est une pauvresse qui n'avait jamais rien eu, une tsigane, suivant +dans une troupe de bohémiens les corps irréguliers qui pillaient les +villages lors du dernier soulèvement... Excessivement jolie, toujours +très réservée, beaucoup plus belle que ses compagnes, elle vivait +plutôt avec les chefs...Au moral, c'est la dernière des créatures. +C'est dans cette boue, sur la route de Widdin, qu'elle fut un soir +rencontrée, sauvée même par le prince de Zintsky... Le village avait +été incendié, les habitants massacrés, les soldats ivres l'avaient +battue et dépouillée: elle était presque nue et couverte de coups, +elle pleurait... Le prince la prit et la recueillit... Elle était fort +belle et elle devint sa maîtresse... Mais cette fille est atteinte +de la nostalgie de la boue. À peine était-elle dans une situation +possible, qu'elle noua des relations avec un bohémien du nom de Georges +(Georgeo) Golesko, condamné pour vol et tentative d'assassinat; elle +se sauva avec lui... On suppose que le prince chercha encore à sauver +cette fille, pour laquelle il avait une grande affection, et qu'il +envoya en France une somme considérable destinée à être la dot de la +malheureuse... + +Rien au monde ne peut dépeindre l'expression du visage de Fernand. + +--C'est d'Iza que vous parlez?... demanda-t-il d'une voix étrange. + +--Nos renseignements, à nous, Séglin, vont plus loin... Ceux qui vous +ont offert le mariage vous ont raconté le passé de celle qu'on vous +destinait. En faisant ce mariage, vous saviez qui elle était et quelle +était la source de la somme considérable qu'on lui donnait en dot... + +--C'est faux! c'est faux! râla Fernand. + +--Vous le saviez, et votre femme l'a déclaré elle-même: elle a dit +que les scènes violentes qui se passaient entre vous avaient souvent ce +motif. + +Fernand était effrayant à voir; il voulait parler, protester, et +ses lèvres remuaient. Aucune phrase ne sortait de sa bouche... Il +balbutiait des mots sans suite... + +--Une fille qui suivait les soldats... Le prince!... Je savais... + +Le juge continua: + +--Vous concevez facilement qu'une femme qui apporte deux millions à +son mari, qu'elle croit riche, ne va pas entrer dans les combinaisons +louches que vous aviez faites pour éviter la faillite. Cette +femme,--c'est l'enquête faite à Auteuil qui nous l'assure,--était +absolument convenable; elle s'était fait une vie nouvelle, et la +courtisane de grand chemin, inconnue à Paris, avait les allures, +les façons et la réserve d'une grande dame. Tous vos domestiques +s'accordent à dire que sa conduite était sans reproche et que la +vôtre était toujours irrégulière... Cette femme, aujourd'hui, +retombe, mais c'est à cause de vous; elle s'était relevée, et vos +criminelles machinations la rejettent dans sa vie ancienne... Vous êtes +écrasé sous l'évidence des faits. + +Fernand, effectivement, était comme anéanti; son regard n'avait plus +de flamme; ses lèvres pendaient amollies, une sueur abondante coulait +sur son front... Le juge, qui l'observait, reprit: + +--Qu'avez-vous à dire? + +Séglin le regarda comme hébété; il voulut parler, et ses lèvres +remuèrent pour ne laisser échapper que des mots qu'il bégayait: + +--Iza... Les bijoux... Les soldats... + +Le greffier, le juge se levèrent et le regardèrent; il remuait la +tête en souriant et toujours en bégayant les mêmes mots... + +--Mais il a une attaque de paralysie!... s'écria le juge... Vite, vite, +faites appeler un médecin... + +On juge du brouhaha que produisit l'accident. On allait, on venait, +le gendarme regardait son prisonnier et ne pouvait s'expliquer ce +changement subit; le gâtisme, dans toute son effrayante hideur, +s'étendait sur le visage du malheureux. + +Au milieu du bruit, il restait indifférent; sa tête se balançait d'un +mouvement lent sur son cou, comme s'il eût cherché à frotter sa joue +sur un objet invisible, et, balbutiant, bavant, il montrait sa langue... + +Le docteur arriva, et, après quelques secondes d'examen, il commanda +qu'on le menât immédiatement à l'infirmerie de la prison. À la +question du magistrat instructeur, qui lui demandait les causes de cet +étrange accident, il dit: + +--Cela arrive assez souvent à des gens épuisés par une vie sans +frein, lorsqu'ils sont frappés par une grande douleur. + +--Et c'est grave? + +--Le moins qui puisse arriver, c'est la paralysie générale. + + + + +XV + +LA MÉDECINE SECRÈTE DU VIEUX RIG. + + +--Oh! exclamèrent tous ceux qui étaient dans le cabinet du juge. + +Et pendant qu'on l'emmenait, Fernand, riant bêtement, bégayait: + +--Zaza... Petite femme... Beaux soldats. + +On avait, obéissant aux ordres du médecin, transporté Fernand à +l'infirmerie de la prison; son état s'était aggravé à ce point qu'il +pouvait à peine parler, et qu'il ne pouvait plus remuer; étendu sur +son lit, il parut reprendre un peu de force. Le médecin qui vint +le voir le soir constata avec étonnement que la paralysie s'était +étendue sur les membres inférieurs, n'abandonnant ni la face ni la +langue, mais n'attaquant pas le cerveau... Fernand vivait, pensait, +comprenait, mais ne pouvait agir; il entendait et ne pouvait pas +répondre... et peu à peu la sensibilité s'éteignait... La vie +semblait s'être concentrée dans son regard. Le docteur était étonné +de cette attaque presque foudroyante, beaucoup plus fréquente chez les +femmes que chez les hommes; il se sentait impuissant. + +La nuit même, on amenait dans le petit dortoir de l'infirmerie un +autre prisonnier arrêté la veille; il avait eu, au moment de son +arrestation, une attaque de _delirium tremens_. C'est en luttant +constamment avec lui dans la voiture qu'on était parvenu à l'amener +meurtri, brisé, mais résistant toujours, au Dépôt... Mis au cachot +avec une camisole de force, et dans l'impuissance d'agir, cet homme--un +vieillard--était tombé vaincu, il n'avait plus bougé. Lorsqu'on +était venu pour constater son état, le médecin avait ordonné de le +détacher et de le conduire également à l'infirmerie jusqu'au jour où +on pourrait le faire entrer dans une maison d'aliénés... Le malheureux +était fou...; mais à son délire terrible avait succédé l'état +calme dans lequel il devait rester...: la folie douce du maniaque, +n'ayant plus qu'une pensée, qu'une idée fixe... et la poursuivant +toujours... À toutes les questions qui lui étaient posées, le petit +vieillard répondait sans cesse: + +--Le cÅ“ur..., tout est là , le cÅ“ur... On est mort, cherchez le +cÅ“ur... et là vous replacez la vie... Des maladies, il n'y en a pas... +Plus de médecine qui tue... Vite, vite, cherchez le cÅ“ur... et là , +là , comme ça vous replacez la vie. + +Et, en disant ces mots, le vieux fou, semblant presser délicatement +du bout de ses doigts un instrument invisible, paraissait faire une +opération; il coupait, puis, de son autre main, il semblait écarter +les chairs, puis les fibres, et il avançait la bouche, soufflait +fortement son haleine, se recalait, semblait regarder attentivement son +sujet, et s'écriait: + +--Sauvé! sauvé! il vit. Tout est là , le cÅ“ur! Rig, tu auras des +millions; c'est la vie éternelle, ça... + +Et tout joyeux, le petit vieux se frottait les mains, et cela produisait +le bruit de vieux parchemins qu'on froisse... Le pauvre diable, on le +mena à l'infirmerie et on lui appliqua des compresses de glace sur le +crâne... Il ne se plaignit pas... et la nuit venant, sur l'ordre +du médecin, on lui donna un soporifique... Le lendemain, le petit +vieillard ne bougeait pas de son lit; il remuait constamment les +lèvres, se parlant tout seul, à la visite du docteur, du moment de son +entrée à sa sortie, il ne le quitta pas des yeux... Accoudé sur son +oreiller, il le regardait aller, venir autour du lit, suivi par les +internes et le garçon de salle qui portait la trousse d'instruments de +chirurgie... Deux ou trois fois, son regard rencontra celui du docteur, +et ce dernier, rassuré par son expression, dit à ses élèves: + +--C'est l'âge, ce n'est pas la folie proprement dite: c'est le retour +à l'enfance; ainsi, il nous suit du regard... Notre visite l'amuse... +Les instruments lui semblent des joujoux... Mon Dieu, à cet âge-là , +il n'y a plus rien à attendre; il faut s'occuper de le mettre au +plus tôt soit à Charenton, soit à Sainte-Anne.. Il est absolument +inoffensif... Et de quoi est-il accusé, le malheureux?... + +--Oh! d'un crime épouvantable, dit le gardien... Il a assassiné un de +ses amis pour le voler... + +--Oui, c'est à la suite de cet assassinat, constamment poursuivi par +l'idée du crime, que l'attaque terrible qui l'a mis en cet état est +survenue... + +--C'est possible... Peut-être aussi faut-il faire la part de la +misère. + +--Il était malheureux? + +--C'est un vieux saltimbanque, faisant un vilain métier; il se livrait +à la médecine. + +--Il aurait dû s'en servir pour soigner son mal, fit en riant le +docteur. + +--C'est justement ce qu'on ne lui reproche pas... Il employait ce qu'il +savait, non pas à soulager ses semblables, mais à les délivrer des +maux de ce monde en les privant de la vie. + +--Ah! c'est un empoisonneur?... + +--C'est tout ce qu'on voulait... Il y a vingt ans que la police le +recherche. + +--Eh bien, aujourd'hui qu'elle l'a trouvé, elle peut le rendre libre: +il est maintenant absolument inoffensif; c'est un enfant. Il faut au +plus vite le faire transporter dans une maison spéciale... + +Le vieux Rig n'avait rien entendu; mais son regard ne quittait pas la +grande trousse dans laquelle brillait l'acier soigneusement poli des +instruments de chirurgie... + +Lorsque le docteur arriva devant le lit de Fernand, il le regarda +attentivement, et dit à voix basse à ceux qui l'entouraient: + +--Le malheureux est absolument perdu, ce n'est plus une affaire de +semaines; c'est une affaire de jours: la paralysie s'étend, lente... Il +est incapable d'agir, et cependant la sensibilité existe encore... + +--Oh! oui, docteur... Quand nous l'avons changé de linge ce matin..., +le pauvre diable paraissait souffrir mille morts; ses lèvres +s'agitaient, son regard se tournait vers nous suppliant, et deux grosses +larmes coulaient sur ses joues...; mais il ne pouvait dire un mot ni +faire un geste... + +Le docteur quitta le lit en expliquant le cas à ses élèves, et en +citant comme exemple des faits analogues qui se produisent fréquemment +chez les femmes, à la suite d'une vie de fatigue. + +La visite se continua, et, au moment où le docteur allait se retirer, +le vieux Rig se penchait sur son lit pour voir celui qui le suivait et +qui portait la grande trousse... Il souriait comme un enfant heureux de +voir qu'on n'emportait pas les joujoux, et il le vit placer la trousse +fermée dans une grande armoire, près du lit du gardien. + +Lorsque le calme fut rétabli dans le dortoir, le vieux Rig se recoucha, +et, toujours poursuivi par sa pensée, il répétait en s'assoupissant: + +--Le cÅ“ur, c'est là où est la vie... On peut la rendre...; mais il +faut voir le cÅ“ur. + +Et il s'endormit, rêvant de ce qui avait toujours occupé sa vie..., de +médecine secrète. + + + +XVI + +LE PLAN DE GENEVIÈVE. + + +La mère Lucas avait ramené Geneviève chez elle tout à fait +indisposée. La pauvre femme avait cruellement souffert en deux jours; +deux fois, elle avait cru retrouver son enfant, et deux fois cet espoir +avait été déçu. Ramenée chez elle, la concierge l'avait couchée +et avait immédiatement envoyé chercher le médecin. Les secousses +terribles qui l'avaient frappée, la nuit précédente et le matin, lui +avaient donné la fièvre, et la fièvre avait amené le délire. + +C'est ce qui inquiétait tant la mère Lucas. + +Assise au chevet de la malade, l'entendant divaguer, prononcer des noms +qu'elle ne connaissait pas en criant; Grâce, au secours! elle +s'était empressée d'appeler le docteur. Elle était convaincue que +la malheureuse jeune femme était perdue. Le docteur la rassura en lui +déclarant qu'il n'y paraîtrait plus le lendemain; il ordonna la potion +habituelle pour calmer la fièvre, et se retira en annonçant qu'on +n'aurait pas besoin de lui. + +La mère Lucas était plus tranquille, mais aussi beaucoup plus +intriguée: tout ce qui se passait depuis quelques jours, relativement +à la veuve, était bien extraordinaire. D'abord, il était venu un +fort beau garçon, ma foi! pour la demander. Il était monté, et cela +paraissait avoir déjà influé énormément sur l'esprit de la veuve; +puis était venu le petit vieux. Après son départ encore, il s'était +produit un changement singulier chez Mme Davenne. Puis, la veille, dans +la nuit, on avait ramené Geneviève presque mourante, sans qu'elle eût +pu donner seulement un mot d'explication. + +Enfin le petit vieux était revenu; c'était un fou, on l'avait +arrêté; sans parler de ce singulier matelot, qui venait passer +des heures dans sa loge et qui riait toujours. Tout cela était bien +étrange... Et elle avait beau chercher, la mère Lucas, elle ne pouvait +rien trouver pour lier ça ensemble. Mais, malgré sa discrétion, +Geneviève lui plaisait, elle l'aimait, et, l'ayant ramenée malade +de Charonne, elle ne voulut pas la quitter; elle passa la nuit près +d'elle. + +Geneviève, en proie au délire une partie de la nuit, racontait des +choses inouïes, et, en les entendant, plus d'une fois la mère Lucas +fit le signe de la croix en disant: + +--Elle est possédée du diable! + +Elle avait entendu la malheureuse qui, semblant se débattre contre une +affreuse vision, criait: + +--Non... Laisse-moi! Rends-la-moi... Non, nous n'irons pas dans ton +tombeau... Rends-moi mon enfant. Non! tu ne l'emporteras pas!... À +moi! il me prend mon enfant!... Il la met dans son cercueil; aidez-moi +donc... Vous voyez bien qu'ils veulent se faire enterrer vivants... +Aidez-moi donc... Non! non, ne fermez pas le cercueil... Ah! le +misérable! c'est lui, c'est lui, qui le cloue dans la bière... +Empêchez-le... Il me bat... Il va le tuer... pour enlever Jeanne... +Fernand! grâce! grâce!... Laisse-la vivre, elle!... Prends-moi...; +mais laisse-la vivre... Laissez-moi, laissez-moi, misérable!... Pierre, +pardon! pardon! grâce! Emporte-moi dans la tombe... Emporte-moi! Laisse +Jeanne! + +La mère Lucas était épouvantée; elle allait, de temps à autre +regarder par la fenêtre s'il y avait encore du monde éveillé dans la +maison... La mère Lucas n'aimait pas qu'on parlât de mort pendant la +nuit; elle disait que ça attirait les revenants et elle avait envie +d'appeler Augustin; il aurait dormi dans un fauteuil... Il semblait à +la mère Lucas que le ronflement d'Augustin chassait les revenants. + +Après une nuit d'angoisses pendant laquelle la bonne femme ne put +fermer un Å“il, le jour parut enfin, au reste, depuis une grande heure +déjà , Geneviève était plus calme; elle dormait paisiblement. Lorsque +la pauvre femme s'éveilla, elle regarda autour d'elle, fut étonnée +de se trouver dans sa chambre; elle demanda à Mme Lucas ce qui s'était +passé. Celle-ci lui raconta longuement, augmentant les moindres +détails. Ainsi, elle lui dit qu'en parlant avec le sieur Savard, à +Charonne, elle était tombée évanouie sur le plancher... Tout le monde +l'avait crue morte... On l'avait ramenée en toute hâte à Paris... Le +médecin était venu trois fois, et il n'avait assuré pouvoir la sauver +que le soir même. + +Geneviève n'écoutait plus. Lasse, épuisée, elle était accoudée +sur son lit, cherchant à se rappeler, ou plutôt se rappelant ce qui +s'était passé la veille... Ainsi, c'était vrai, son mari vivait; il +vivait, Pierre. Sa fille vivait!... Et de grosses larmes coulèrent de +ses yeux... Les deux êtres qui étaient sa vie, elle pouvait espérer +les revoir... Maintenant qu'elle était certaine qu'ils existaient, +elle était résolue à aller jusqu'au bout; elle était belle, son mari +l'aimait et c'était justement cet excès d'amour qui avait rendu le +châtiment si cruel... Elle voulait obtenir son pardon... Elle voulait, +non plus être la femme, c'était peut-être trop demander, puisqu'elle +avait été indigne, mais elle voulait être la mère; elle voulait +revoir son enfant, racheter le passé par une vie toute de sacrifices. +Mais pour cela il fallait savoir pour quel endroit ils étaient partis. + +Assurément, c'est parce que son mari s'était vu découvert par Fernand +et par Rigobert, qu'il avait si précipitamment quitté la maison de +Charonne. Sur quel indice les retrouver maintenant? Il fallait agir +vite et agir seule. Elle y était résolue. Elle dit à la mère Lucas +qu'elle se sentait très bien portante, et c'était vrai. Mais la +vieille se refusait absolument à y croire. Alors, souriante, elle +sauta en bas de son lit, et, se vêtant, elle dit à la mère Lucas, +étourdie: + +--Madame Lucas, voulez-vous me donner un médicament sauveur? + +--Oui, mon enfant... Lequel? + +--Faites-moi bien vite à déjeuner! + +Cette fois, ce fut de la stupéfaction; mais, obéissante, la vieille +femme se dirigea vers la cuisine en disant: + +--Quelle nature!... C'est fort comme Augustin!... + +Geneviève chercha vainement à s'occuper de ses ouvrières; sa pensée +n'était pas là ... Elle se demanda comment elle pourrait trouver la +nouvelle demeure de Jean Sévère et ne trouva rien. La mère Lucas lui +avait servi à déjeuner, et, constatant qu'elle n'avait pas mangé, +elle lui dit: + +--Voyez-vous, madame Davenne, vous voulez me tromper, ça ne va pas si +bien que ça, vous devriez vous recoucher. + +--Moi? fit Geneviève, quittant la table. Savez-vous ce qui me ferait du +bien, madame Lucas? c'est d'aller faire un petit tour au grand air. + +--Mais c'est de la folie!... Depuis trois jours, chaque fois que vous +sortez on vous ramène mourante. Non, non! vous ne ferez pas ça... + +--Il le faut, cependant. Et elle achevait sa toilette, se disposant à +sortir. + +--Eh bien alors, vous m'emmènerez, je ne vous quitte pas. + +--Non, madame Lucas, ne craignez rien. Aujourd'hui, je sors seule. + +Cette fois, le ton de Geneviève ne permit plus à la vieille femme de +répliquer: elle se jura bien de savoir ce que toutes ces affaires-là +signifiaient. + +Un coup de sifflet, connu dans la maison, retentit... et la vieille +concierge dit aussitôt: + +--Augustin qui m'appelle... + +Une ouvrière remontait, elle ajouta: + +--Oui, il est avec une espèce de marin, et ils se disposent à aller au +café... + +Geneviève devint toute rouge. La vieille concierge, contente de cet +incident, s'écriait: + +--Vous n'avez plus besoin de moi, madame Davenne, je descends... Vous +n'avez qu'un signe à faire et je remonte... Et elle disait tout bas... +Le marin! Peut-être bien que je vais savoir quelque chose. + +--Merci, madame Lucas... + +Et la vieille femme partit, toute vive de la curiosité éveillée. + +Geneviève, en une seconde, avait pris une décision. Elle jeta un +châle sur ses épaules et descendit presque derrière la concierge; +elle guetta par la fenêtre de l'escalier. C'était bien Simon qui +sortait avec Augustin; la vieille femme entra dans sa loge et s'occupa +de faire son ménage. + +Geneviève descendit sans bruit, évitant d'être vue. Elle y réussit; +elle se dirigea vers le square, monta dans une voiture fermée qui fut +se placer en face l'église Sainte-Élisabeth, où elle stationna. Au +coin, chez le marchand de vin, Simon et Lucas trinquaient. Geneviève, +derrière le store baissé de ce côté, guettait Simon. + +À coup sûr le matelot s'informait de ce qui s'était passé depuis +plusieurs jours. On devait savoir que Rigobert sortait de chez elle +lorsqu'on l'avait arrêté, et Simon venait savoir ce qu'elle avait +dit... Elle resta ainsi une grande heure, au bout de laquelle le matelot +reconduisit Augustin chez lui, le chapeau posé sur la tête comme +l'auréole d'or de nos saints d'église..., chaloupant en marchant, +content de lui, chantant à mi-voix, en dodelinant de la tête pour +marquer les mouvements. + + Petit mousson, dans la rade de Brest, + Il me montrait la manÅ“uvre et le rest! + Titi, titi, tilaïti.--Pare à virer, + Laisse, laisse arriver... + À l'avant la lame se brise. + C'est bon vent, + Gouverne au levant. + Au levant, Jeanne, ma promise, + Au levant, Jeanne nous attend. + +Il partit. Il était heureux, le matelot, il le semblait du moins, et il +semblait plus gras; il avait surtout une joue énorme. Il avait doublé +sa ration de pralines, parce qu'il en avait offert une à Augustin. +Celui-ci ayant refusé, il l'avait consommée. + +Geneviève avait dit au cocher de le suivre; le cocher se mit au pas. +Simon gagna les boulevards, les suivit jusqu'à la Madeleine, heurtant +bien, ça et là , de ses robustes épaules quelques _terreux_. Arrivé +là , il remonta la rue Tronchet, puis s'arrêta place du Havre, à la +gare... + +Geneviève était fort embarrassée... Elle descendit, s'empressa de +solder son cocher, et, évitant d'être vue, elle s'élança sur les +traces de Simon. Elle avait une crainte; le matelot prenait le chemin +de fer. Est-ce qu'il regagnait un port? Est-ce qu'il se rendait loin de +Paris? Qu'allait-elle faire? elle n'était pas préparée à un voyage +et, d'un autre côté, cependant, elle ne voulait pas perdre la piste +unique qui devait la mener au but. + +Mais elle vit que le matelot ne se dirigeait pas vers les bureaux de +la grande ligne, c'est-à -dire sur la rue d'Amsterdam; elle se hâta de +prendre un billet pour la première station, se réservant, s'il allait +plus loin, de le suivre et de payer le surplus du trajet en descendant. +Elle vit le matelot monter sur l'impériale; elle prit place dans le +wagon qui se trouvait au-dessous, ainsi elle ne pouvait manquer de le +voir descendre... Ce qui ne fut pas long. + +À la première station, à Asnières, Simon descendit... Lorsqu'elle +le vit prêt à donner son billet, elle descendit à son tour et le +suivit... Il se dirigeait du côté de Courbevoie... Là se présentait +une difficulté. Si, dans les rues de Paris, encombrées de passants, +il était possible de suivre Simon sans être remarquée, il n'en était +pas de même dans la large rue déserte qui va du chemin de fer à +Courbevoie; à peine quatre ou cinq voyageurs avaient-ils suivi ce +chemin... Geneviève s'enveloppa de son châle et se couvrit de son +voile, et, laissant le matelot prendre une longue avance, elle le +suivit, en évitant autant que possible d'être vue. + +Ce n'était pas à Asnières, mais bien à Courbevoie, que se +rendit Simon; il gagna le bord de l'eau et entra dans une ravissante +propriété, récemment construite dans une partie d'un grand parc +morcelé, en face de l'île de la Grande-Jatte... + +Enfin, Geneviève savait où restait Jeanne... Elle se mit à rôder +autour de la maison..., et à un moment elle crut qu'elle allait +défaillir; elle avait entendu les cris de joie d'un enfant qui +jouait... et elle avait reconnu la voix de sa Jeanne... Il lui fallut +se dompter pour quelques minutes, afin de ne pas se précipiter vers +la maison, sonner, et dès qu'on viendrait ouvrir, s'élancer dans le +jardin, en criant: Jeanne! Jeanne! Et, lorsque l'enfant serait dans ses +bras, se sauver avec elle. + +Elle se dompta, avons-nous dit: ce n'est pas ainsi qu'elle voulait +entrer dans la maison... Craignant à chaque instant d'être surprise +et reconnue, elle s'éloigna un peu et se promena sur la berge; elle +espérait qu'à un moment peut-être on irait promener l'enfant. Elle +attendait depuis longtemps déjà . Elle vit la grille s'ouvrir, c'était +Simon: elle se sauva aussitôt, croyant qu'elle avait été reconnue. + +Simon venait simplement puiser de l'eau avec ses arrosoirs pour arroser +le jardin. Geneviève errait toujours, ne sachant quel parti prendre, se +disant qu'elle devait s'éloigner pour revenir le lendemain; puis, cette +idée bien arrêtée, elle se dirigeait vers le chemin de fer, mais elle +n'avait pas fait cent pas qu'elle revenait, attirée malgré elle +vers cette maison... il lui était impossible de s'en éloigner; elle +craignait qu'on n'enlevât l'enfant dès qu'elle ne serait plus là ... +Maintenant qu'elle l'avait entendue, elle voulait la voir!... + +La nuit commençait à tomber, il fallait prendre un parti cependant. +Qu'allait-elle faire? En brusquant la situation, ne risquait-elle pas +de tout compromettre? et ne valait-il pas mieux attendre jusqu'au +lendemain?... Elle avait déjà été si souvent près d'atteindre +le but, et, par son imprudence, sa précipitation, elle n'avait pas +réussi. N'était-il pas plus prudent de s'assurer le concours de +quelqu'un qui l'aiderait et qui, au besoin, pourrait, si l'on devait +aller devant l'autorité, attester ce qu'il avait vu? Oui, c'était ce +qu'elle devait faire. + +Elle revint vers la maison s'y promener quelques minutes, dans +l'espérance d'entendre cette voix aimée, ce chant adoré des mères: +les cris de joie de l'enfant. Mais tout le monde était rentré dans la +maison, le jardin était désert. Oh! si elle avait été plus forte, +elle aurait essayé d'escalader le mur, pour aller coller son visage aux +vitres, qui jetaient la lumière sur la berge. + +Le quai était désert, il faisait nuit. Le mur n'avait guère qu'un +mètre et demi, et il était surmonté d'une grille. Elle se hissa +dessus et, la tête entre les barreaux de fer, elle regarda... De quel +enivrement elle fut remplie! rien ne saurait l'exprimer: elle voyait +sa fille!... Mon Dieu! qu'elle était belle! qu'elle lui parut grandie; +elle la voyait enfin! Elle jouait avec lui sans doute, car elle ne +pouvait voir le visage de l'homme. Mais elle éprouva une douleur +aiguë... Elle venait de voir près de son enfant une femme jeune. Cette +femme souriait, et l'enfant lui rendait ses sourires. Cette femme lui +volait l'affection de sa Jeanne; elle allait crier, appeler son enfant, +au risque de ce qui en serait advenu, lorsque la jeune femme, en se +baissant sur l'enfant, plaça son visage en pleine lumière. Alors +Geneviève eut un tressaillement, et elle exclama: + +--Elle!... elle!... elle aussi se venge!... + +Et, atterrée, presque défaillante, ses mains lâchaient prise, elle +allait tomber, lorsqu'elle se sentit prendre à bras-le-corps; on la +tira à terre, et, la saisissant au cou, on l'entraîna. + +--Que faites-vous là ?... Vous ne direz pas que vous n'êtes pas prise +au moment où vous escaladiez?... + +Geneviève était si stupéfaite qu'elle ne put répondre... Elle +regarda d'un air hébété ceux qui la tenaient et l'entraînaient... +C'étaient deux agents et un bourgeois qui leur disait: + +--Je la guette depuis deux heures; elle préparait son coup, et je suis +sûr qu'elle n'est pas seule... + +--Oh! mon Dieu, protesta Geneviève, mais vous vous trompez! Pour qui me +prenez-vous? + +Le bourgeois rit en disant: + +--Pour qui nous te prenons? pour une voleuse... Tu fais partie de la +bande des ripeurs. + +--Vous vous trompez! Laissez-moi, criait la malheureuse femme, refusant +de marcher, je suis une honnête femme, laissez-moi... Je regardais... +des gens que je connais... + +--Elle les connaît? Menons-la... Nous verrons bien... + +À cette pensée qu'on pouvait la mener chez Pierre, dans le salon +qu'elle venait de voir, entre deux agents, comme une voleuse... devant +_Elle/i>, sa rivale... devant sa fille, comme une voleuse. Oh! elle +sentit un frisson courir dans ses veines... et elle exclama aussitôt: + +--Non! non! emmenez-moi... + +--Marchez tranquillement..., si vous ne voulez pas être bousculée... + +--Oui, monsieur... Mais je ne suis pas une voleuse... + +--Nous causerons de ça tout à l'heure. + +À ce moment, elle entendit la porte de la grille qui s'ouvrait; on +avait entendu du bruit, on venait; elle tressaillit et dit aux agents +étonnés, en les entraînant. + +--Venez, venez vite!... + +Et ils se dirigèrent vers la gendarmerie... + +Un quart d'heure après, un gendarme sonnait à la porte de la petite +maison. C'est Simon qui vint ouvrir. + +--Est-ce vous qui vous nommez Simon Rivet? + +--Un peu, mon petit, fit le matelot étonné. + +--Alors, veuillez être assez bon pour me suivre. + +--On y va... Pas de bruit, gendarme. Qu'on n'entende rien dans la +maison... Qu'est-ce que j'ai fait pour que tu m'arrêtes? + +--Je ne vous arrête pas, c'est une femme qui se réclame de vous. + +--Une femme! fit Simon stupéfait... Avant partout! je vais dans vos +eaux... Faut voir. + +Et mordant sa praline, se grattant le nez pour savoir de quoi il pouvait +bien être question, il suivit le gendarme... À mi-chemin, il exclama: + +--Espère! espère!... je sais... je parie que c'est la sauvage! + + + + +XVII + +OÙ LE VIEUX RIG FAIT UN COURS PRATIQUE DE CHIRURGIE. + + +Quand le vieux Rig s'était endormi dans la chambre de l'infirmerie, +le silence s'était étendu avec la nuit. On avait allumé l'unique +lanterne qui se trouvait placée presque en face du lit de Fernand. Des +autres lits, deux seulement étaient occupés. On n'entendait que le +ronflement du gardien et la respiration haletante des malades. + +Vers dix heures, le gardien fit sa tournée et un infirmier apporta les +potions demandées. + +Le gardien alla visiter chaque lit; le vieux dormait eu faisant une +horrible grimace; c'était son sourire. Il faisait la risette à son +rêve, le vieux sauvage. Fernand ne dormait pas, mais immobile, cloué +par la paralysie, raidi comme par la mort, son regard seul vivait, +semblait vivre. Et, par instants, sa paupière qui se voilait montrait +les secousses de crise et de douleur qu'il endurait, mais pas un membre +ne bougeait. + +--Autant mourir que d'être comme ça, pensa le gardien après avoir +fait sa ronde. + +Et, assuré que ses malades étaient tranquilles, que le service était +fait, les ordonnances exécutées, il se coucha sur son lit, et tira +les rideaux, afin de n'être pas gêné par la lumière pour s'endormir. +Quelques minutes après, il ronflait et la salle de l'infirmerie rentra +dans le silence... Vers minuit, le vieux Rig s'éveilla, il souriait +toujours; il s'assit sur son lit, et, parlant bas, s'adressant à un +être seulement visible pour lui, il dit: + +--Vois-tu, c'est simple, tu es mort depuis longtemps, le coup a +traversé les poumons, le sang t'a étouffé, tu n'as pu dire un mot... +et tu es resté là ... Mais le cÅ“ur... le cÅ“ur est bon, et tant que le +cÅ“ur ne sera pas touché, il y a toujours de la ressource. Veux-tu?... +Depuis trop longtemps tu es atteint pour que nous arrivions à te +rendre, à travers les tissus, la respiration... Il faut rendre l'air +à tes poumons sur le poumon même... Tu ne crois pas... C'est très +facile... Tu vas voir... Viens... Tu ne m'en veux plus, Georgeo, +n'est-ce pas?... Viens, tu vas voir celui-là . + +Et le vieux Rig se leva sans bruit. Dans la chemise de l'infirmerie, +trop longue et trop large pour lui, c'était moins qu'un fantôme; les +coudes et les épaules avaient des angles aigus: c'était un squelette +enveloppé de son linceul qui marchait sans bruit dans le dortoir, se +faisant suivre par l'être invisible que le délire avait amené à son +chevet, et lui parlant tout bas. + +Le vieux Rig se dirigea vers l'armoire où il avait vu après la visite +du docteur, le garçon de salle enfermer la grande trousse d'outils. Il +prit la trousse, l'ouvrit, et de ses doigts longs et minces il choisit +un scalpel, un bistouri et des ciseaux... Muni de ces outils, il +se dirigea vers le lit de Fernand, il souleva les rideaux, et sans +s'occuper du malheureux, semblant toujours s'adresser à quelqu'un qui +se trouvait près de lui, il dit. + +--Tu vois, il est mort, celui-là ... Eh bien, regarde... + +Il rejeta la couverture qui couvrait le paralytique, et de ses ciseaux +coupa la chemise jusqu'au bas; puis il posa le doigt sur le cÅ“ur, en +disant. + +--Tout est là ! + +Si Rig avait eu sa raison, s'il avait pu voir à travers son délire, il +se serait reculé épouvanté devant le regard du malheureux; les +yeux sortaient presque de l'orbite, le regard était effrayant, et les +cheveux se dressaient sur le crâne. + +Dans l'infirmerie, on n'entendait que la respiration régulière et le +ronflement sonore du gardien endormi. + +Rig prit son scalpel et dit: + +--Viens, penche-toi... + +Il se pencha lui-même, et d'un coup il enfonça le scalpel et coupa la +peau... Alors un râlement faible sortit de la bouche du malheureux... +Il voulait crier, mais pas un son ne sortait... Alors de grosses larmes +coulèrent sur ses joues... Le vieux Rig, calme, tranquille, continuait +son travail en disant: + +--Ouf! là ! le derme, et jusqu'à la couche cellulaire sous-cutanée. +Vois-tu... Le sang va nous gêner. Hop là ! + +Et d'un coup vigoureux le vieux Rig découvrit le cÅ“ur; nous y +sommes.--Il avait les mains pleines de sang, le vieux Rig, mais il ne +le voyait pas, il fouillait toujours et il dirigeait le scalpel dans les +chairs, dégageant des peaux, avec ses doigts de squelette, les muscles +d'un rouge noir, et les petits faisceaux des nerfs brillants éclatant +comme de la nacre, et sur lesquels le sang coulait sans pouvoir les +tacher. + +--Voilà ! voilà ! disait Rig, coupant toujours, et ayant tout à fait +découvert le cÅ“ur, il dit, en montrant l'aorte descendante et les plus +gros vaisseaux: + +--C'est par là que nous allons rendre l'air de la vie; et d'un coup de +scalpel il trancha. + +Aussitôt, il y eut un jaillissement de sang qui inonda la chambre. + +On eût dit le jet d'une pompe; cela dura trois ou quatre secondes, qui +suffirent à couvrir de sang les murs et les rideaux. + +Et Fernand se dressa à demi, les yeux menaçants, la bouche crispée. +Dans un effort suprême il jeta un cri épouvantable que seul, +probablement, le vieux Rig n'entendit pas, mais qui réveilla les +malades et le gardien. Ce dernier sortit vivement la tête de sous ses +rideaux; en sentant la pluie chaude qui lui frappa le visage, il sortit +de son lit. Voyant Rig debout, en chemise, inondé de sang, il courut, +croyant que le vieux fou s'était blessé; il lui arracha le scalpel des +mains, et, le prenant dans ses bras, il le porta jusqu'à son lit. Le +vieux Rig se laissa faire. Calme, il disait, croyant sans doute parler +toujours à l'être invisible pour lequel il venait de faire l'horrible +expérience: + +--Oui, emporte-moi, je suis las... Ah! ça a réussi; maintenant il +est sauvé: l'air, en entrant dans l'aorte, a donné de la vigueur au +sang... Les internes banderont la plaie, le difficile est fait... Tu as +vu, il était mort, il s'est levé... Il est sauvé, j'en réponds! + +Le gardien, l'ayant couché, courut aussitôt chercher l'interne de +service et la sÅ“ur; quelques minutes après, ils arrivèrent. En +entrant, ils furent effrayés de la quantité de sang projeté sur les +murs, sur les rideaux, sur les meubles et sur le plafond. + +--Mais il y a section complète de l'artère, dit aussitôt l'interne en +courant vers le lit. + +On découvrit le vieux Rig, et c'est avec stupéfaction qu'ils +constatèrent qu'il n'avait rien... Le sauvage, absolument docile, se +laissait tourner et retourner; il continuait: + +--Et tu l'as vu, pas de souffrance!... Sais-tu pourquoi? C'est que, ce +matin, je l'ai piqué avec mon aiguille trempée dans le curare. De là +l'apparence de la mort... Puis, je fais l'opération et rends la vie... +Georgeo..., tu diras au juge que l'argent que je t'ai pris est à moi; +Georgeo, tu diras que l'or d'Iza est à moi... et je te rends la vie... +Veux-tu, Georgeo?... + +--Qu'est-ce que cela signifie? disait l'interne après un long examen. + +À ce moment, un grand silence régnait dans le dortoir; les assistants, +terrifiés, ne parlaient ni ne bougeaient, et ils entendirent d'abord +le bruit de quelques gouttes tombant sur le parquet, puis le gloussement +d'un filet d'eau... Ils se regardèrent, et le gardien, prenant la +lampe, se dirigea vers le lit d'où semblait venir le bruit; lorsqu'il +eut levé sa lampe pour éclairer le lit de Fernand, il jeta un cri de +terreur... Tous accoururent et jetèrent une exclamation d'épouvante. + +Le corps, exsangue, blanc, livide, seulement taché de sang, était +étendu sur le lit, raidi, la face convulsée, les yeux vitreux, presque +sortis de l'orbite, les dents mordant les lèvres... Au côté gauche, +une blessure énorme, grande ouverte, les peaux rattachées par des +épingles, laissant voir le cÅ“ur encore fumant. + +Ce fut un cri d'horreur; on s'empressa autour du malheureux; mais tout +était inutile. Fernand Séglin était mort. + +Son meurtrier inconscient ne lui survécut guère... Lorsque, le +lendemain, on lui mit la camisole de force pour le transporter à +Charenton, il eut un accès épouvantable. + +Ce fut le commencement de la fin; pris d'une rage folle, luttant sans +cesse contre un ennemi invisible, on trouva un matin le vieux sauvage +étendu sur son lit... On dénoua la camisole, le vieux misérable +était mort. Il était passé dans l'éternité des victimes de ce qu'il +appelait la médecine secrète. + + + + +XVIII + +UNE MÈRE. + + +Simon, en marchant avec le gendarme, avait d'abord, pour se mettre bien +avec lui, fouillé sa poche, tiré sa petite boîte à «pralines,» et, +prenant la sienne, il lui avait dit: + +--Peut-on vous offrir une friandise? + +Le gendarme, en voyant ce qu'on lui offrait, avait fait une telle +grimace, que le matelot l'avait jugé du coup: _un terreux!_ Mais, comme +il ne pouvait se dispenser de parler, il lui demanda: + +--Qu'est-ce que c'est que la femme qui m'a fait demander? + +--C'est une particulière qui depuis tantôt rôdait autour de la +maison... On l'a attrapée au moment où elle grimpait après la grille +pour escalader... + +--Pour escalader?... Une femme? Et elle grimpait? + +--Oui... On l'a arrêtée; on a voulu la mener chez vous, elle a +refusé... et enfin, lorsqu'on l'a questionnée, elle a dit qu'elle +venait à cause de vous et qu'elle était là pour vous. + +Le matelot Simon n'était pas ordinairement pâle; il avait le visage +fleuri, le nez ruisselant de carmin et les oreilles presque saignantes, +et cependant il rougit, mais il rougit à en devenir presque noir. Il +était bien aise que la nuit dissimulât son pudique embarras... C'est +que Simon était pur... Simon se trouvait beau, il s'aimait; mais il +ne permettait à personne de l'aimer... Une femme qui rôdait le jour +autour de la maison, qui cherchait à s'y introduire la nuit pour lui, +Simon... Certainement, cela le flattait... Il avait souvent, dans ses +récits de voyages, raconté que des princesses de toutes les couleurs +s'étaient pendues à son cou. C'est qu'alors il racontait ses rêves, +et il savait bien que cela n'existait pas. Mais cette fois, c'était +vrai. Une femme l'aimait dans l'ombre; il y avait autour de lui un Å“il +ardent qui cherchait son regard, et il n'avait rien vu... C'est avec une +certaine émotion dans la voix qu'il demanda au gendarme: + +--Dis donc, est-ce qu'elle est jeune?... + +--Oui..., elle a de vingt-cinq à trente ans. + +Simon fut obligé de mettre la main sur son cÅ“ur pour en comprimer les +battements... + +--A-t-elle l'air d'une personne riche?... A-t-elle l'air d'une +étrangère? + +Simon revenait tout de suite à ses rêves... Il pensait tout de suite +aux contes qu'il se faisait à lui-même, une reine, une princesse +d'une île merveilleuse, qui, risquant tout, bravant tous les dangers, +traversait le monde pour venir lui demander sa main. Le gendarme était +un homme positif, qui lisait les passeports et qui d'un coup d'Å“il voit +tout; il répondit: + +--Elle a une robe de laine, un châle de dentelles, des boucles +d'oreilles en or. + +Des boucles d'oreilles en or! Simon était radieux; il attendait la fin +de la phrase; le gendarme se taisait. Il demanda timidement: + +--Et dans le nez? + +Le gendarme s'arrêta et il fronça ses sourcils, gros comme des +sangsues, sur ses yeux ronds, au regard doux... Il se fâchait; il +croyait que le matelot voulait se moquer de lui... et d'un ton rogue, il +dit: + +--Qu'est-ce que vous dites? + +Simon comprit. «Si c'est une princesse, pensa-t-il, pour ne pas être +remarquée, elle s'est simplement vêtue et elle a retiré l'anneau de +son nez.» Il demanda avec crainte: + +--Gendarme, dis-moi, est-elle belle? + +Le gendarme eut un sourire et un clignement d'yeux qui montrait que +la vue de celle qu'il appelait «la particulière» lui avait été +agréable, et il dit simplement: + +--Les yeux bleus, nez droit, bouche petite, menton rond, visage ovale, +cheveux blonds, sourcils bruns, teint pâle. Signe particulier: néant. + +Tout cela avait été dit d'une traite et presque sans respirer. Simon +avait regardé le gendarme, et il restait la bouche ouverte... Il avait +peu ou pas compris. + +--Qu'est-ce que vous avez dit? + +--C'est le signalement + +--Ah! bien... + +Il y eut un silence de quelques minutes... On arriva à la caserne. +Simon était très ému, et, se préparant à l'entrevue de celle qui +l'aimait, il mouillait ses doigts de salive et lissait ses cheveux... + +Les idées les plus folles passaient par le cerveau du matelot, et +il voulait être beau, il voulait plaire; il tirait sa vareuse, il +appliquait bien son grand col, il passait sa manche sous son nez... et, +enfin, il se proposait de frapper un grand coup sur l'esprit de la reine +kanaque qui s'était dérangée de si loin pour le venir trouver; car +Simon était absolument convaincu que c'était une princesse des îles +les plus extravagantes qui le faisait demander. La malheureuse avait +été prise pour une drôlesse, à cause de son amour immodéré. +D'abord, ce n'est pas une Française, une Européenne, qui monterait +après des grilles pour l'idole de son cÅ“ur. + +Il entra; on le conduisit au poste, et Simon faisait la risette, pour +recevoir d'une façon aimable celle qui le demandait, lorsque tout à +coup une femme se plaça devant lui et dit: + +--Simon, est-ce que je suis une voleuse? + +Le matelot fit un saut en arrière en exclamant: + +--Madame!... Vous!... c'est vous qu'ils ont... prise..., arrêtée... +Qui donc? + +Et le matelot, furieux, les sourcils froncés, jetait des regards de +défiance autour de lui... + +--C'est vous!... vous, madame!... + +Puis changeant, passant tout à coup de la colère aux larmes, il se +précipita aux genoux de la malheureuse Geneviève, en sanglotant et en +disant: + +--Vous, ma lieutenante... Vous allez revenir, n'est-ce pas?... Vous +allez venir l'embrasser, cette petite, elle a besoin de sa mère... +Madame Geneviève..., venez, venez. Il faudra bien qu'on vous reçoive. + +On juge de l'étonnement du chef de poste, du bourgeois qui avait guidé +les gendarmes, et des deux agents qui avaient arrêté la pauvre +femme comme une voleuse. Sans qu'il pensât seulement à donner des +explications au chef de poste, le matelot entraînait Geneviève en lui +disant: + +--Venez..., venez, ma lieutenante. + +Et, bouleversée par l'émotion de son ancien serviteur, émue par sa +brutale affection, Geneviève le suivit, les larmes aux yeux. Tout le +long du chemin, Simon bavardait sur Jeanne sans comprendre lui-même ce +qu'il disait, tant il était ravi de ce qui arrivait. + +Lorsqu'ils furent devant la maison, il dit: + +--Nous y voilà , madame Geneviève... Vous allez la voir... + +Geneviève s'appuyait sur le petit mur; elle allait atteindre le but, et +la force lui manquait. + +--Maintenant, ma lieutenante, dit le matelot, gare dessous! C'est ici +qu'il faut du courage. + +--J'en aurai, dit bravement Geneviève en se redressant. + +Le matelot ouvrit la grille, et ils entrèrent. + +Geneviève, en disant qu'elle aurait du courage, voulait se le persuader +à elle-même; mais elle était anéantie, écrasée. Tant qu'il n'avait +été question que de lutter pour arriver à un résultat, elle avait +été forte; prévoyant ce qui arriverait, Geneviève se disait qu'elle +avait le courage du _courage_ qu'elle avait eu. Elle avait été au +danger comme l'homme va au combat, décidée à tout... Et à cette +heure, sur le terrain, les armes prêtes, elle avait peur!... Elle +avait le désir de reculer... Ce qui la préoccupait le plus, c'était +l'engagement de l'action.... Ah! si Jeanne avait été là ! Alors, elle +l'aurait prise dans ses bras, et ferme, calme, elle aurait attendu qu'on +vînt la lui arracher. + +Elle suivit le matelot. Celui-ci montait le perron, ouvrait la porte +du vestibule, la faisait entrer... C'était un sanglier que Simon; il +donnait de la tête... En avant! disait-il, sans raisonner, sans mesurer +ce qu'il faisait; il marchait, voulant brutaliser tout, il fallait en +finir... Et coûte que coûte. Simon sentait revivre en lui l'affection +qu'il avait eue pour son ancienne maîtresse; ému chaque jour par les +questions de la petite Jeanne, parlant sans cesse de sa mère,--Simon +voulait ce qu'il appelait l'abordage. + +Il faisait tout à fait nuit, et tout dormait dans le pavillon, excepté +Pierre, seul dans le salon; étendu sur le canapé, il lisait... Et +c'était par les interstices des contrevents qui fermaient les fenêtres +du salon, que l'on voyait filtrer la lumière... Le matelot savait que +son maître, chaque soir, avant de gagner sa chambre, restait une heure +ou deux dans le salon, écrivant ou lisant... Jusqu'alors, il avait +trouvé cela absolument ridicule, ne s'expliquant pas les raisons qui +poussaient son lieutenant à perdre, dans un travail inutile, le temps +qu'on pouvait donner au sommeil... Le sommeil! pour Simon, c'était le +rêve, c'est-à -dire la fortune, les honneurs..., un monde absolument +bâti par son imagination, un monde qu'il gouvernait... Le sommeil! +fallait-il être fou pour lire quand on pouvait dormir! + +Au contraire, à cette heure, il était heureux de ce qu'il appelait le +vice du lieutenant. + +Il dit à Geneviève: + +--Restez là . Attendez... Pas de bruit... Je reviens... Restez là . + +Et, prenant la main de Geneviève, il la dirigea dans l'ombre, la plaça +devant la porte en répétant: + +--Ne bougez pas. Restez là ! + +Et il partit. La pauvre femme tremblait; oppressée, elle respirait avec +peine, et se domptant, voulant être forte, elle se dressait; elle +fut obligée, cependant, de s'appuyer sur le mur pour ne pas tomber. +L'incertitude, l'inconnu même, au-devant duquel elle allait, en était +la plus grande cause. Était-ce son mari? était-ce sa fille qu'elle +allait voir devant elle lorsque cette porte s'ouvrirait, cette porte +que la lumière encadrait d'un rayon? Elle avait peur; elle se sentait +lâche; elle redoutait ce qu'elle avait tant désiré. Et cependant, +appuyée sur la porte pour se soutenir, elle tendait l'oreille et +n'entendait rien, rien... + +Les minutes étaient des siècles. + +Simon avait tourné le pavillon, et, par l'office, il était entré dans +la maison; il était arrivé à l'autre porte du salon et avait frappé. +A cette heure, tout le monde était ordinairement couché. Pierre, +étendu sur le divan, lisait. Il se leva, étonné, et dit: + +--Entrez! + +En voyant son matelot, il fut plus impatienté qu'étonné. Il lui dit +tranquillement: + +--Que veux-tu à cette heure?... Pourquoi n'es-tu pas couché? + +Le matelot s'avança tête nue, et, embarrassé, balbutiant, il +répondit: + +--Je voulais me dormir...; mais ça ne s'est pas pu... Il y a des +affaires... et il faut finir ça. + +L'incohérence de ce langage fit lever la tête à Pierre, qui, +regardant fixement son matelot, s'aperçut aussitôt du bouleversement +de ses traits, de son allure singulière, de son embarras, et cependant +de sa volonté d'agir, car, au premier mot d'impatience de son +lieutenant, le matelot Simon s'éclipsait ordinairement. + +Pierre, les sourcils froncés, le regard perçant, demanda au matelot: + +--Qu'est-ce qu'il y a, Simon?... Que veux-tu dire? + +--Je veux dire... je veux dire... Et puis ça m'ennuie, parce que vous +allez dire non, et cependant il n'y a pas, là ... tonnerre de Brest! il +faut en finir... + +Pierre avait repoussé son livre, il regardait son matelot avec +inquiétude, se demandant s'il n'était pas fou. + +Simon, semblant faire un effort, prenant un brusque parti, s'écria: + +--Il faut en finir, quoi! Il y a quelqu'un qui vous demande, qui veut +vous voir... Et il n'y a pas à dire non! il faut... + +L'allure, le langage du matelot déplaisaient à Pierre, il allait +s'impatienter; il demanda sévèrement: + +--Qui me demande?... Que signifie cette comédie? + +--Qui vous demande?...la comédie?... Tenez, voilà ..., mon lieutenant, +vous vous fâcherez, vous me chasserez... mais bon sens... de bon +Dieu... cette enfant-là , elle me fait pleurer quand elle me demande sa +mère, et il faut qu'on la lui rende. + +Et, courant vivement, il traversa le salon, ouvrit la porte, puis, +prenant Geneviève par la main, il la fit entrer, en disant: + +--C'est ma lieutenante qui veut vous voir. + +Pierre se recula étourdi en la reconnaissant. Geneviève tomba à +genoux sur le seuil et dit, en tendant vers lui ses mains jointes: + +--Grâce!... Grâce!... + +Pierre s'était écrié avec stupéfaction: + +--Geneviève!... + +Et d'un geste prompt, montrant la porte à son matelot, il avait +ajouté: + +--Va-t'en vite, toi; nous causerons demain. + +Simon s'était envolé. Il avait presque sauté par-dessus une chaise, +et, la porte étant fermée, seul dans le couloir, les larmes dans les +yeux, il disait: + +--Espère! espère!... Il me fera ce qu'il voudra... Pas moins vrai +qu'ils sont ensemble... et que je vais aller réveiller la petite +Jeanne. + +Pierre, les sourcils froncés, le ton rude, demanda: + +--Que me voulez-vous, madame? + +--Pierre, Pierre..., en grâce, rends-moi mon enfant,.. + +Et elle tendait vers lui ses mains jointes, et sa voix était suppliante +et son allure était humble. Pierre avait recouvré tout son calme; il +lui dit: + +--Relevez-vous, madame, je n'ai pas de grâce à accorder... Pierre +Davenne, l'homme auquel vous vous adressez, est mort... Vous êtes +veuve!... + +Geneviève le regardait, étonnée, cherchant à lire des impressions +sur sa face; mais le visage de Pierre était immobile; son regard, un +instant enflammé lorsqu'il l'avait vue, était comme éteint; elle fut +effrayée de ce calme, et dit timidement: + +--Je suis prête à tout supporter, à tout entendre..., à tout +subir... Le châtiment sera ce que tu voudras, point de pardon... Mais +laisse-moi près de mon enfant... + +--Madame, vous parlez d'un passé mort... Vous n'avez plus d'époux, +vous n'avez plus d'enfant. + +A ce mot Geneviève se releva... et audacieuse, crâne, elle s'écria: + +--Je n'ai plus d'enfant!... plus d'enfant! Je supplie, vous refusez!... +J'exige alors... Je veux mon enfant...; je suis ce que vous voudrez, +la dernière des créatures, châtiez-moi, insultez-moi... Faites-moi +passer devant un tribunal, jetez-moi la honte au visage, j'ai fauté, je +dois subir la peine... Mais il n'est pas un tribunal qui vous autorisera +à garder mon enfant... J'ai sur lui autant de droits que vous... + +Pierre, en voyant Geneviève se relever et dicter sa volonté, la +regarda, étonné, semblant, ne pouvoir en croire ses yeux et ses +oreilles... Il avait beaucoup souffert, il savait être froid; il +répondit doucement: + +--Je vous ai dit, madame, que vous êtes veuve... Celui que vous +cherchez est mort. Pierre Davenne n'existe plus... et sa fille n'est +plus en France... + +--Ah! je sais que Jeanne est ici... et je ne sortirai qu'avec elle. + +Le front de Pierre se plissa... Il s'avança vers Geneviève, et lui +dit: + +--Vous sortirez d'ici seule, comme vous êtes entrée... Seule, +entendez-vous, et vous oublierez où se trouve cette maison... Si vous +voulez que pour un jour, pour une heure, celui que vous avez outragé, +celui que vous avez désespéré revive... que votre volonté soit +faite... Veuve, personne n'avait rien à vous dire: votre passé est +inconnu, et, s'il reste en vous quelques sentiments honnêtes, vous +pouvez vous relever par une vie nouvelle... Si, au contraire, vous +voulez être encore la femme de Pierre Davenne..., vous n'êtes plus +que la misérable, ingrate et infâme, la fille pauvre, prise par un +honnête homme qui lui donnait sa fortune... et de plus son nom,--un nom +honoré et respecté,--un honnête homme qui l'adorait, qui n'avait que +les soins qu'elle lui donnait, qui avait quitté pour elle, la pauvre +petite ouvrière, la carrière brillante des armes... Vous n'êtes plus +que la femme coupable, à laquelle on avait donné le bonheur et qui a +rendu la honte!... Madame Pierre Davenne, c'est la femme déshonorée, +que son mari repousse; c'est la mère indigne qui se salit, oubliant +qu'au-dessous de la loi, la société, le monde injuste, fait supporter +aux enfants la faute des mères... Vous voulez votre enfant, et +pourquoi? Femme coupable, le foyer vous est fermé, et vous voulez +condamner votre enfant à la vie que vous devez subir! + +Pierre s'était emporté, violent, cruel, il parlait vite, l'Å“il en +flamme, les poings serrés. Geneviève, écrasée sous cette accusation, +sous ce jugement, mais blessée, meurtrie par les outrages, ne voulait +plus céder sur un point; femme, elle supportait tout; mère, elle +exigeait, et elle était prête à se venger du mal que, dans son +emportement, Pierre lui faisait subir. Pierre continua: + +--Finissons-en, puisque vous avez besoin de faire connaître à tous ce +que vous êtes; appelez-moi donc devant un tribunal... et nous verrons +si, lorsque je dirai ce que vous êtes..., des juges vous croiront digne +encore d'élever notre enfant... Jeanne est élevée par moi... Vous ne +la verrez jamais... Vous n'avez plus d'enfant... Jeanne est ma fille, ma +fille à moi. + +C'était trop pour Geneviève. Elle était trop abaissée et elle voulut +se venger avec les armes dont son mari se servait contre elle. Elle se +redressa, et, cynique, insolente, elle lui dit: + +--Votre fille... à vous... Qu'en savez-vous?... + +Elle n'avait pas achevé que Pierre s'était précipité sur elle, la +tenant par le cou, prêt à l'étrangler, exclamant: + +--Misérable! + +Effrayée, épouvantée, et comprenant seulement trop tard la portée du +mensonge qu'elle venait de commettre, elle se laissa tomber aux pieds de +son mari, ne cherchant pas à lutter, mais s'écriant aussitôt: + +--Non! non! Pierre... non! j'ai menti... je suis une misérable! + +Et pantelante, s'offrant en sacrifice, appelant le châtiment, elle +étendit les bras, offrant sa poitrine. Elle ajouta: + +--Je l'ai mérité, tue-moi... ici... et c'est la dernière grâce que +je te demande, que, morte, j'aie l'adieu de mon enfant... Frappe! + +Le mouvement de colère qui avait entraîné Pierre s'éteignit +aussitôt; il était honteux de lui; son bras s'était levé sur une +femme. A cette pensée, le rouge brûlait son visage... Il venait de +souffrir en une seconde plus qu'il n'avait souffert en toute sa vie... +Jamais cette infernale pensée ne s'était présentée à son cerveau... +Cette enfant, l'adoration de sa vie, sa Jeanne, l'enfant d'un autre... +Oh! c'était trop... trop! + +Geneviève, sous les coups terribles qui lui avaient été portés, +n'était parvenue à se monter que par des efforts incessants.--Depuis +quatre ans, elle avait, par une vie de sainte,--non par la vie +claustrale et la dévotion, mais par le travail, par l'utile, par le +vrai, dans le bien enfin, elle avait essayé de racheter son passé... + +Si elle avait été cacher ses douleurs dans un couvent, elle n'aurait +pas eu la lutte constante à soutenir entre le bien et le mal... +isolée, défendue... Elle était rentrée dans la vie, la vie du +pauvre, qui se lève tôt et travaille jusqu'au soir pour avoir le pain +du jour... Belle, elle était restée sourde à toutes les avances. + +Pas un jour, pas une heure, elle ne s'était dit: + +--Je suis libre! + +Au contraire, sa devise nouvelle, depuis qu'elle avait eu la liberté de +la veuve, avait été: le devoir. + +Veuve! Bah! elle n'y avait jamais songé, elle pensait: + +--Je suis mère!... + +Puis elle souffrait de cette autre pensée; + +--Je suis coupable! + +Et elle revenait chaque jour, en larmes et à genoux, sur la tombe de +l'époux demander pardon de sa faute!... + +L'expiation avait été longue et pénible, et, à cette heure, elle +espérait qu'on aurait tenu compte, non du sacrifice, mais de ce qu'elle +appelait le devoir accompli. Au contraire, bien plus sévère qu'à +l'heure de la faute, ce passé dont elle avait honte, cette boue de sa +vie, on la lui jetait à la face; sa vie honnête, sa vie nouvelle, +ses luttes avec le misérable qui l'avait perdue, ces luttes dont elle +était sortie aussi pure, on ne les comptait pas. + +La pauvre femme ne savait pas que, du jour où Pierre avait joué la +lugubre comédie de la mort, il avait eu la force de se considérer +comme mort; jamais il n'avait pensé à elle, jamais il ne s'était +informé de sa vie; les démarches du matelot lui étaient personnelles; +il ne l'avait écouté qu'une fois, le jour où il avait dit: + +--Elle est honnête, elle vit de son travail... + +Il avait répondu: + +--Elle verra son enfant lorsque celle-ci sera assez grande pour la voir +sans danger. + +C'est que Pierre était un homme de fer, sévère pour lui, cruel pour +les autres, et bien convaincu de la vérité des vers de Boileau: + + L'honneur est comme une île escarpée et sans bords; + On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors. + +Sa femme avait manqué à l'honneur, sa femme était perdue... Homme, +il était incapable de poursuivre une femme de sa vengeance. Non! il +l'avait abandonnée à sa boue; il lui avait retiré «lui»; il la +condamnait à vivre avec son amant, et surtout à l'oubli. Mais il +frappait sur l'homme. A l'une, le mépris dédaigneux dans l'oubli; à +l'autre, la haine, la haine implacable, mortelle. + +Le frère, cet ami était venu chez lui, avait mordu la main tendue, +déshonoré le foyer, il avait été indigne, traître, ingrat et +lâche... Pas de pitié... Nature entière, Pierre, en sortant de la +tombe, avait choisi le nom qui le peignait le plus justement: +Jean Sévère. Et jusqu'au bout, sans faiblesse, sans pitié, il +accomplissait la tâche qu'il s'était imposée: la vengeance! + +Sa femme était morte pour lui... + +Son ami, il mourrait... Et Pierre ne redoutait plus l'heure où il +aurait à se placer devant lui, il l'attendait... + +Geneviève, au contraire, croyait que son mari s'intéressait à sa vie, +savait les cruautés de l'expiation, et c'est pour cela qu'un cri +de haine, un mensonge,--un crime à cette heure,--était sorti de sa +bouche. + +En voyant ce que ce mot avait fait, Geneviève aurait donné sa vie pour +ne pas l'avoir dit. + +Après son accès de colère, accès qui n'avait pas duré plus que +l'éclair, Pierre, écrasé, était retombé sur le canapé et, redevenu +faible comme un enfant, prenant sa tête dans ses mains, il fondit +en larmes. Et ses sanglots désespéraient la malheureuse femme. Se +traînant à genoux jusqu'à ses pieds, elle s'écriait: + +--J'ai menti... Je suis une indigne créature, punis-moi, châtie-moi... +Oh! si tu savais ce que j'ai souffert pour revoir ma Jeanne... Pierre, +Pierre, oh! je t'en supplie, ne pleure pas ainsi... Tu sais bien qu'elle +est ta fille... + +--Oh! si vous saviez, malheureuse, le doute affreux que vous avez jeté +en moi!... Si vous saviez de quelle infernale pensée ma vie va être +assiégée!... L'unique être pour lequel je vis... Mais, malheureuse +femme, vous ne pensez donc pas que cette enfant a besoin de moi pour +vivre... Vous ne sentez donc pas qu'en m'arrachant l'affection sacrée +dont mon cÅ“ur est plein, c'est un crime nouveau ajouté aux autres! + +--Pardon, Pierre..., j'ai menti... Sur elle, sur ma Jeanne..., devant +Dieu, je le jure..., j'ai menti; tu me martyrisais, j'ai commis une +infamie pour me venger... Grâce... encore une fois... + +Il y eut une longue minute de silence pendant laquelle on n'entendait +que les sanglots étouffés des deux malheureux. Pierre était bien +forcé de se l'avouer, l'amour de jadis était mort véritablement. +Sa femme était belle, sa femme était jeune, nous l'avons dit; Pierre +ignorait la vie exemplaire par laquelle Geneviève avait essayé de +racheter le passé. Et cependant que lui demandait-elle? Son enfant! +Elle ne pouvait avoir la pensée d'emmener Jeanne; ce qu'elle désirait, +ce qu'elle réclamait, c'était donc sa place au foyer, près de son +enfant. Et cela semblait impossible à Pierre. Il fit un effort, essuya +ses yeux et demanda: + +--Enfin, que voulez-vous? + +Geneviève releva vers lui ses beaux yeux suppliants et dit: + +--Je te demande, Pierre, de m'accueillir... Je suis maintenant habituée +au travail..., tu me considéreras comme ta servante...; mais tu me +laisseras près de mon enfant, je subirai tout... Je la respecterai, +_Elle_... + +--Que me dites-vous là , madame?... _Elle_... Vous parlez de celle +qui, regrettant le malheur survenu par elle à cause de vous, s'est +sacrifiée pour élever votre enfant à l'heure où vous vous étiez +rendue indigne de cette mission sainte... Sous ce toit, madame, ne +vivent que d'honnêtes gens... Mlle Madeleine de Soizé est restée ce +qu'elle était, la fiancée trompée... à cause de vous! + +Geneviève était toujours à genoux; humiliée, elle baissa la tête... +Mais elle était satisfaite de la déclaration que son mari venait de +faire... Madeleine n'avait été que la directrice de Jeanne... + +Pierre continua: + +--Aujourd'hui, si j'accordais ce que vous demandez, avez-vous pensé, +madame, que ma fille me demanderait la raison qui me fait donner une +si basse condition à sa mère?... Avez-vous pensé qu'en vous revoyant +elle me demandera la cause de ce long éloignement?... Que devrai-je lui +dire?... + +--Oh! vous êtes sans pitié... + +--Ne l'avez-vous pas été vous-même? + +--Ainsi, supplia Geneviève, vous refusez? Eh bien, écoutez... Pierre, +écoutez. Je travaille, je continuerai, je resterai loin de vous, ne +vous tourmentant pas...; mais laissez-moi seulement la voir, à des +heures que vous fixerez; vous me permettrez, cachée, de la regarder, de +l'entendre... Voulez-vous? + +Et comme Pierre ne répondait pas..., elle s'accrocha à lui, +suppliante. + +--Pierre! Pierre! je t'en supplie, c'est épouvantable ce que je +souffre. Pierre, c'est par quatre années de luttes, de misères, de +larmes et de travail, c'est surtout par quatre années de remords et de +repentir que j'ai cherché à mériter mon pardon. Ma vie, je l'avais +dévouée à mon enfant. Je me croyais veuve, et ce veuvage, je l'avais +juré éternel. Je voulais, par l'austérité de ma vie, racheter ce +passé et me rendre digne du retour de mon enfant. Pierre! seras-tu sans +pitié? Si tu ne veux me rendre mon enfant, tue-moi!... + +On entendait du bruit dans le couloir... Pierre, qui avait écouté ces +dernières phrases avec étonnement, dit avec vivacité: + +--Relevez-vous! relevez-vous! On vient! + +--Non! dit-elle! non! Je suis coupable; si tu refuses le pardon, +châtie-moi devant tous... Chasse-moi... Ton outrage dernier me donnera +le courage de mourir... + +--Mais relève-toi! exclama Pierre, la saisissant et la redressant... +C'est Jeanne, je ne veux pas qu'elle te voie à mes genoux... + +Mais Geneviève retomba sur ses genoux, elle était sans force; à son +tour, elle avait peur. Pierre avait dit que c'était Jeanne qui venait, +et la mère se demandait si sa fille allait la reconnaître, et la +malheureuse redoutait que son enfant, n'ayant entendu parler d'elle que +comme d'une coupable, hésitât à venir vers elle... Geneviève restait +à genoux pour tendre à son enfant ses mains jointes. Mais Pierre, en +la voyant retomber è ses pieds, avait couru vers la porte dont déjà +la serrure craquait; il l'avait repoussée en disant brutalement: + +--Je veux être seul... Qu'on me laisse... + +La porte s'était fermée, et il avait poussé le verrou... Alors on +entendit la voix argentine de l'enfant qui disait: + +--Oh! tu vois, Simon, tu fais gronder petit père! + +Alors, comme dans une extase, Geneviève étendit les bras; il semblait +qu'elle voyait au travers de la porte. Charmée, ravie, souriant à sa +vision, penchant la tête pour entendre encore ce chant aimé: la voix +de son enfant. + +Pierre, haletant, était revenu vers elle. + +--Tais-toi! tais-toi!, disait-il... Tu reverras ta fille. + +Alors elle leva les yeux vers lui; il lui sembla qu'il était +transformé, il lui sembla que des larmes coulaient sur ses joues; il +répétait, suppliant: + +--Tais-toi..., je t'en supplie, tais-toi. + +Geneviève cependant ne disait, ou plutôt ne balbutiait que des mots +sans suite: + +--C'est elle, ma Jeanne!... mon ange! Jeanne! mon trésor! + +Et Pierre dit: + +--Geneviève..., il faut avoir de la raison... Il faut que l'ont dise +à l'enfant pourquoi elle revoit sa mère... Geneviève... Dans l'idée +qu'un jour peut-être, sur sa route, Jeanne pouvait te revoir, je lui +ai dit que les morts revenaient quelquefois...; car pour elle tu es +morte... et, sur sa demande, un jour j'ai fait porter des couronnes sur +ta tombe... A cette heure... la nuit... l''enfant à peine éveillée te +prendrait peut-être pour une vision, pour un fantôme... Et qui sait si +le bouleversement de la peur ne tuerait pas... _notre_ enfant... + +Geneviève s'était redressée alors, effrayée, tendant les mains comme +les gens qui disent: Chut! se soumettant; lorsque Pierre, après +avoir hésité, dit: «_Notre_ enfant!» elle eut un gros soupir de +soulagement et se jetant dans ses bras... + +--Oh! merci! merci..., s'écria-t-elle. + +Pierre ne la repoussa pas. Elle vacillait, il la soutint, et comme les +sanglots la faisaient haleter, il appuya sa tête sur son épaule, et +plaça sa main caressante sur ses beaux cheveux blonds... + +La vie humaine a son côté matériel, son côté positif, son côté +charnel... et peut-être ce rapprochement des deux êtres fit-il plus +que tout. En sentant battre sur son cÅ“ur le cÅ“ur de celle qu'il avait +tant aimée, en sentant sous ses doigts cette chair de velours et ces +cheveux de soie, en respirant le parfum de la femme autrefois adorée, +en admirant enfin cette superbe créature qui était à lui, cette +beauté complète, l'amour se réveilla. Il y eut un tressaillement dans +son être, et Geneviève le ressentit. + +En une minute, le tableau de la vie austère de la veuve passa devant +les yeux de Pierre; il comprit le courage dépensé par cette femme, +jeune et belle, par cela même livrée à toutes les tentations, +à cette femme jetée dans la vie misérable et abandonnée, libre, +puisqu'elle était veuve... et qui avait eu le courage de remonter +l'abîme dans lequel elle était tombée. Seule, sans appui, sans +soutien, n'ayant qu'une pensée: bien faire, pour racheter sa faute... +Habituée au luxe, elle avait vécu pauvre, sans se plaindre: châtiée +par lui, elle n'avait gardé que l'adoration de sa mémoire... Il n'y +avait eu en elle qu'un désir: racheter sa faute... + +Il la pressait dans ses bras, et les battements de leur cÅ“ur se +rencontraient. En sentant les tressaillements de son mari, Geneviève +releva la tête en les attribuant, la pauvre femme, à la répulsion +qu'elle inspirait, et son regard suppliant cherchait le regard de +Pierre. Elle sentit une larme tiède tomber sur son front, elle exclama: + +--Pierre! Pierre! ne pleure pas! + +Pierre lui prit la tête et, la regardant bien en face, les yeux dans +les yeux, il lui demanda: + +--Que veux-tu, Geneviève? + +Elle répondit: + +--Le pardon... le pardon... + +Alors Pierre sourit, et comme il soutenait sa tête, il avança +son visage; leurs lèvres se rencontrèrent dans un long baiser... +Geneviève eut comme un spasme, et, fermant les yeux, perdant +connaissance, elle dit en défaillant dans les bras de Pierre: + +--Je puis mourir maintenant... Dieu est bon!... + +Mais le matelot avait sa tête à lui, et lorsqu'il s'était promis +quelque chose, il fallait que ce quelque chose arrivât. Or, il voulait +brusquer la situation, et carrément. Sans souci de ce que pourrait dire +ou penser son maître, il avait été réveiller la petite Jeanne, en +lui disant: + +--Vite, mamzelle, sur le pont... Petite mère est revenue de son grand +voyage, et elle nous attend en bas... + +Et la ravissante enfant avait ri en lui répondant: + +--Je ne le rêvais donc pas, Simon...? + +Simon, en entendant ça, resta bouche ouverte; il faillit en perdre sa +praline, et, ne trouvant rien à dire, il exclama: + +--Espère! espère! + +Prenant l'enfant en toilette de nuit, c'est-à -dire presque nue, dans +ses bras, il la descendit au salon. Nous avons vu ce qui s'était +passé... Mais le matelot avait répliqué: + +--Bon sens! par mon saint patron, pour une fois que je mange la +consigne, je la mangerai jusqu'au bout... Et il s'enfonça dans le +couloir, pour regagner le vestibule, marchant sur la pointe du pied. + +Arrivé devant la porte du salon, il posa l'enfant et lui dit: + +--Mamzelle, courez voir maman! + +Et brusquement, il ouvrit la porte. Oh! alors, il baissa la tête, +relevant les épaules, s'apprêtant à recevoir une bordée d'injures. +Rien! + +L'enfant, en reconnaissant sa mère, courut se jeter dans ses bras, +et pendant deux grandes minutes ce ne fut qu'un bruit de baisers, de +sanglots, qu'un balbutiement de mots, de tendresse, d'amour. + +--Jeanne! ma fille! ma chérie, ma vie! je meurs!... + +Et Pierre, qui les tenait toutes deux embrassées, pleurait... + +Le matelot cligna de l'Å“il en dessous, et, en voyant la scène +de bonheur qu'il avait amenée, tout stupéfait, mais heureux, il +s'avança, et, ne pouvant résister à ce qu'il éprouvait, il fit une +épouvantable grimace; de grosses larmes coulèrent sur ses joues, et il +les tamponnait avec de grands coups de manche, des coups à s'écraser +le nez... Enfin, succombant sous l'émotion, il tomba à genoux, et, +joignant ses larges mains, il s'écria avec des sanglots: + +--Ah! monsieur notre Seigneur le bon Dieu, vous, mon saint patron... et +vous, Notre-Dame de chez nous, ah! bon Dieu de bon sang! que vous êtes +de bonnes gens!... Simon peut mourir... Il les a vus tous heureux... + +Alors Pierre releva la tête et dit avec émotion en lui tendant les +bras: + +--Simon!... Simon!... Allons, viens, mon vieux fidèle..., viens prendre +ta part du bonheur auquel tu as contribué. Et après celles de Pierre, +les lèvres fraîches de Geneviève se placèrent sur la peau dure du +vieux matelot. L'enfant disait: + +--Oh! petite mère, c'est gentil d'être revenue... pour longtemps, +dis?... + +Les grands yeux humides de Geneviève regardèrent Pierre, et celui-ci +répondit à l'enfant: + +--Petite mère est revenue pour toujours. + + + +A cette heure, Madeleine de Soizé, qui s'était éveillée au bruit, +avait entendu la scène; triste, elle était remontée chez elle; elle +avait dit tout bas: + +--Si cruel qu'il ait été, mon devoir est accompli. + +Elle écrivit deux lignes qu'elle mit sous enveloppe à l'adresse de +Pierre. Ces lignes étaient: + +«Adieu, je serais de trop. Ma présence rappellerait sans cesse le +passé, qui doit être oublié, et je souffrirais trop de voir une femme +vous aimer. C'est au couvent que j'irai ensevelir l'amour que je vous ai +caché. Pierre, adieu! Je prierai pour votre bonheur à tous. + +«Madeleine de Soizé.» + + +Le lendemain, lorsqu'on s'éveilla dans le pavillon du bord de l'eau, +Madeleine était partie... Pierre lut la lettre. Étonné, il hocha la +tête et murmura: + +--Noble créature!... Et le misérable ne l'avait pas devinée... + +Il dit à sa femme et au matelot que, depuis longtemps, Madeleine avait +dit que le jour où Geneviève reviendrait, elle partirait; qu'elle +avait hâte de vivre dans sa famille. L'animosité de Mme Davenne +s'éteignit en apprenant que souvent Madeleine l'avait défendue et +avait réclamé le pardon. + +Pierre lut avec stupéfaction dans le journal l'épouvantable fin de +Fernand et du vieux Rig... Et, vivement impressionné par l'horreur +de cette mort, il bénit le sort qui empêchait ainsi un procès +scandaleux, dans lequel la haine de Fernand n'aurait pas manqué de le +mêler. + +Ce que devint Iza, la belle Moldave, ce serait bien long à raconter... +Toute la jeunesse élégante et extravagante l'a connue sous le +nom d'_Iza la Ruine_; elle a été rendue presque célèbre par un +épouvantable procès. Un jour, peut-être, écrirons-nous cette autre +histoire. + +FIN DU TOME SECOND + + + TABLE DES MATIÈRES + DU TOME SECOND + + Troisième partie + + I. La veuve d'un vivant + II. À l'Å“uvre, Simon! + III. Ce qu'était devenue Mme Davenne + IV. Le rendez-vous + V. Les ahurissements de Simon + VI. Comment Rig écrivait l'histoire + VII. Les rêves dorés de la belle Iza + VIII. La petite Jeanne + IX. Le Calvaire d'une femme + X. Le doute + XI. Deux promenades en voiture + XII. Une révélation + XIII. Désespoir + XIV. Le quart d'heure de Rabelais + XV. La médecine secrète du vieux Rig + XVI. Le plan de Geneviève + XVII. Où le vieux Rig fait un cours pratique de chirurgie + XVIII. Une mère + + +_____________________________________________ +Paris.--Imp. Vve Albouy, 75, avenue d'Italie. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La femme du mort, Tome II (1897), by +Alexis Bouvier (1836-1892) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME II (1897) *** + +***** This file should be named 17739-0.txt or 17739-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/7/3/17739/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La femme du mort, Tome II (1897) + +Author: Alexis Bouvier (1836-1892) + +Release Date: February 10, 2006 [EBook #17739] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME II (1897) *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + LA FEMME + DU MORT + + PAR + + ALEXIS BOUVIER + + TOME II + + + QUARANTE--CINQUIEME ÉDITION + + + + PARIS + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + RUE RACINE, 26, PRÈS L'ODÉON + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +I + +LA VEUVE D'UN VIVANT + + +Un soir, las, épuisé d'une longue trotte, Simon, faisant la moue, +maussade, les yeux gonflés d'avoir pleuré, était assis devant la +haute cheminée de campagne qui se trouvait dans la grande salle du +rez-de-chaussée de la petite maison de Charonne. Le balancier de +l'horloge battait son tic tac mélancolique, le chien maugréait en se +roussissant les poils près du foyer, le chat ronronnait endormi sur une +chaise, la lampe fumeuse s'était éteinte, et la grande salle n'était +éclairée que par la flamme du foyer. + +Simon mâchait sa praline en grognant; le nègre avait voulu parler, +disant: + +--Simon est triste ce soir. + +Et le matelot avait grogné + +--C'est à cause que t'es foncé que tu vois tout en noir. + +Et tout était redevenu silencieux + +Pierre rentrait du jardin. En voyant à la lueur du foyer deux grosses +larmes qui coulaient sur les joues de son fidèle serviteur, il +s'avança vers lui et dit affectueusement: + +--Qu'as-tu, mon vieux fidèle? + +Cette fois, le matelot ne put se contenir; il fit la plus laide grimace +et se mit à pleurer comme un enfant. + +--Qu'as-tu, donc? demanda encore Pierre inquiet. + +--J'ai... j'ai... j'ai... je ne voudrais pas vous dire ça! mais je ne +peux plus y tenir! + +Il y eut quelques minutes de silence pendant lesquelles Simon essuyait +de sa manche ses gros yeux, cherchant à dominer son émotion. + +--V'là l'histoire, mon lieutenant: c'est la fête à Charonne. Ce +matin, je m'avais mis l'uniforme, tout le grand tralala, toutes voiles +dehors; je m'avais rasé. Je m'étais dit: Espère, espère! je vais +aller à la foire, je vais acheter la fête à mademoiselle. Je me sors +en disant: Simon, faut être sobre... J'étais gai, quoi! À la porte, +je rencontre Mlle Jeanne, elle me fait son petit rire et le nez en +l'air, se cramponne et elle me dit: «Je veux que tu m'emmènes.» Mon +lieutenant, je ne sais rien refuser à ma petite maîtresse. + +--Commandez! que j'y dis. + +--Où que tu vas? qu'elle me dit. + +--À la fête, que je dis, et elle boudait, et je dis: Espère!... +espère!... je vas l'emmener cette enfant-là. Je la mène devant les +baraques, devant les boutiques, et elle me tire, elle me tire, j'y +montre ci... j'y montre ça... Elle ne veut rien et elle me tire. Je me +dis: Non, elle n'est pas gourmande, je vais la mener aux saltimbanques; +je la mène devant le paillasse; il faisait des grimaces...; il disait +des bêtises... Tout un chacun riait, et riait, et moi j'y allais; je +regarde mademoiselle... elle pleure... et elle me tire, et elle me +tire, c'était trop bête. Je me dis: Mais quoi qu'elle veut donc, cette +petite-là? C'était trop bête! + +J'y dis: Mais, qu'est-ce que vous avez donc, mademoiselle? Je vous +montre des joujoux, t'en veux pas... des sucres de couleurs, t'en +veux pas, des comédies... t'en veux pas. Qu'est-ce que tu veux, +mademoiselle?... V'là qu'elle se met à pleurer, à pleurer. Qu'est-ce +que vous vouliez que je fasse, moi? Je pleure, que j'en ai manqué de +m'étouffer; je pleure, elle pleure et elle me tire... Mais où donc +qu'elle veut aller? que je me dis. + +--Viens donc, qu'elle me dit. + +--Mais où? que je dis. + +--Viens où vont les petites filles de l'école... Tu sais bien, les +petites en noir, qui vont par la petite porte, derrière chez nous. + +--Comment que je fais, au cimetière?... + +--Oui! qu'elle me dit... + +Et puis elle me dit toute suppliante: + +--Simon, je t'en prie, mène-moi où est endormie maman. + +--Ah! vous pensez si je me suis mis à pleurer, mon lieutenant; +qu'est-ce que vous vouliez que je réponde à cette enfant? et elle se +fâchait, et elle m'a dit que j'étais sans coeur, et elle est remontée +près de Mme Madeleine; elle ne voulait plus me parier. Je ne pouvais +rien lui dire, à cette petite; ça fait que je pleurais. + +Et, en disant ces mots, le matelot fondait en larmes. + +Pierre, ému, regardait son dévoué serviteur, dissimulant l'impression +douloureuse qu'il avait ressentie; puis il exclama tout à coup: + +--La situation n'est pas tenable, il faut en finir. + +Et Simon, hochant la tête, dit: + +--Oui, au fait, mon lieutenant, vous ne vous êtes occupé que des +méchants, c'est bien le temps maintenant de s'occuper des bons. + +Pierre releva lentement la tête; son regard sévère imposa silence à +Simon qui, étant bouleversé par le changement de physionomie que sa +phrase avait amené, faillit en avaler «sa praline.» Pierre, sombre, +ne dit pas un mot et remonta chez lui, laissant Simon tout honteux, +essuyant son visage encore mouillé, croyant peut-être qu'il enlevait +en même temps le mal qu'il venait de faire. + +Puis, colère, rageant, furieux après lui-même, cherchant un motif +pour passer la rage passagère qui le secouait, il se tourna vers le +nègre, et, le voyant près de la cheminée, il exclama: + +--Qu'est-ce que tu fais là, toi, barbouillé? Tu n'es donc pas encore +assez roussi, que tu colles ton museau auprès du feu? Espère! espère! +Je te vas secouer si tu ne décales pas. Le nègre, qui connaissait les +procédés expéditifs de Simon quand il était en colère, n'avait pas +attendu la fin de la phrase pour décamper. + +Le matelot maussade sortit à son tour. + +--C'est-il du bon sens de se fâcher de ça! Est-ce que c'est ma faute, +à moi, si la petite pense à la mère? Espère! espère! faudra bien en +finir... Au fait! est-ce que j'ai pas le droit de voir ça, moi? +C'est moi qui l'ai élevée, la moutarde... Et peut-être bien qu'on +pourrait..., si on savait ous'qu'est sa mère, se promener de ce +côté-là et lui dire: + +--Tiens..., ma bellotte..., regarde un peu voir, là-bas, celle qui +passe... Eh bien, envoie-lui un baiser... + +Il n'y a pas de bon sens aussi,... puisque le coquin est puni. D'abord, +il n'y a que lui que je haïssais... et si l'autre est restée une +honnête femme... Espère! espère! elle a fini son temps... + +Et le matelot se promenait sous les arbres, sans voir son lieutenant, +accoudé sur l'appui de la fenêtre ouverte, au premier étage, triste +et pleurant silencieux, au souvenir de ce que lui avait raconté son +matelot. + +C'est que Pierre avait un caractère absolu: il avait condamné, et sa +condamnation ne permettait pas le pardon... On avait été sans pitié, +il serait sans pitié... Est-ce à dire que Davenne n'avait pas de +coeur? Non!... peut-être, comme à cette heure, des larmes auraient pu +modifier sa volonté; mais Pierre vivait au milieu de gens auxquels il +était défendu de parler d'_Elle_. + +Il vivait avec sa haine... Et lorsque, comme ce jour, les dimanches il +ouvrait sa fenêtre, en voyant le soir passer dans les blés verts +les amoureux pendus aux bras l'un de l'autre, le regard noyé dans le +regard, la main dans la main, les lèvres presque sur les lèvres, il +pensait, lui, que cette joie de l'amour partagé lui serait désormais +défendue... Il était veuf, et il était mort! Alors, sa haine +s'augmentait: il regrettait à l'heure du crime de n'avoir pas tué et +la femme et l'amant. La loi, devant son honnêteté trompée, aurait +brisé son glaive; il serait sorti du tribunal acquitté, honoré, et +il aurait vécu, se consacrant à son enfant. Il aurait pu trouver une +compagne dévouée, et il aurait recommencé sa vie. + +À cette heure, quand Pierre, épouvanté, se demandait le but de la vie +qu'il s'était faite, le rouge couvrait son front; car il était bon et +honnête, et sa vie entière était vouée au mal!... à la vengeance! +la jouissance de l'égoïsme lâche! La douleur devant lui, la +souffrance, le repentir, les larmes auraient assurément changé sa +conduite. Après avoir entendu la plainte naïve de son matelot ému, il +avait été embrasser sa fille et il avait vu que la petite Jeanne, +elle aussi, avait les yeux rouges... Ennuyé, il s'était retiré, et +Madeleine de Soizé, en le reconduisant, lui avait dit tout bas: + +--Je suis encore tout émue... Jeanne qui vient de me demander... où +est enterrée sa mère! + +Nerveux, mordant ses lèvres, se contraignant, Pierre s'était aussitôt +réfugié chez lui; puis, pour chasser ce souvenir persistant, ce rappel +de sa veuve, après s'être fiévreusement promené dans sa chambre, +il prit un livre dans sa bibliothèque et se laissa tomber dans un +fauteuil. Le livre avait pour titre: _Les Pauvres_; il l'ouvrit au +hasard, lisant d'abord sans comprendre, sans pouvoir, à mesure qu'il +assemblait les mots, saisir le sens des phrases; tout à coup, il se +dressa, une page l'avait intéressé, il lut: _Les petits enfants_. + +Voici l'histoire: + +«Toutes les commères étaient sur leurs portes et la regardaient avec +mépris; les enfants avançaient vers elle leur petit museau sale; les +chiens allaient flairer ses jupes et revenaient en grognant; les hommes +indifférents disaient: + +--Tiens! c'est la Jeanne! + +Le soleil couchant empourprait le ciel, et la brise, qui avait +effeuillé les lilas et les pommiers en fleur, passait tiède et +parfumée. + +Elle,--la Jeanne, comme ils disaient,--elle avait bien vingt ans; elle +était pâle; ses cheveux mal peignés tombaient en mèches lourdes +sur ses épaules; la misère avait creusé ses joues, et la honte, ce +jour-là courbait sa tête. + +Un petit chérubin, yeux brillants, joues roses et cheveux ébouriffés, +se pendait à sa jupe et marchait en regardant derrière lui; il +souriait aux morveux qui lui faisaient la grimace. + +Ils étaient tristes à voir tous les deux, seuls au milieu de ce +village vivant et de cette nature gaie... + +Elle traversa le pays et s'arrêta devant la dernière maison du +village... L'enfant, la voyant heurter la porte, alla au-devant des +bambins qui les avaient suivis; les autres reculèrent d'abord, mais +comme il avançait toujours en souriant, ils s'apprivoisèrent, les +petits terreux, et l'on joua ensemble. + +La Jeanne avait heurté la porte... Un vieillard était venu et, +reculant devant elle, il avait dit: + +--Qu'est-ce que tu veux ici? + +Jeanne s'était appuyée au chambranle de la porte pour ne pas tomber... + +--Allons! allons! va-t'en, avait continué l'homme; sors d'ici, +mendiante, salis pas ma maison! + +--Père! avait supplié Jeanne. + +--Va-t'en!... va-t'en... + +Mais la pauvre femme s'était avancée jusqu'à la table et le corps +courbé, la tête basse, d'une main elle cachait ses yeux inondés de +larmes, décidée à se faire chasser plutôt qu'à reculer. + +--Père? moi?... Est-ce qu'une mendiante comme toi est ma fille?... Ma +fille!... J'ai eu un enfant que ma pauvre défunte adorait... C'était +une bonne et belle fille pour laquelle nous voulions donner notre vie... +Avant le jour, vent, pluie ou neige, nous allions forcer la terre à +nous donner de quoi en faire une dame... Sitôt qu'en nous privant nous +avons pu la retirer de l'école pour la mettre en pension, nous l'avons +fait. Nous la voulions belle, et, pour qu'elle le fût, rien ne nous a +coûté, ni force ni santé... + +Quand nous l'avons eu élevée, honnête comme son père, pure comme sa +mère, nous avons continué à nous sevrer, nous qui avions besoin de +tout, pour lui gagner une dot qui lui donnât l'homme que nous voulions. +Nous touchions le but... et quand, avec la vieille, nous rentrions, le +soir, souper, nous nous consolions en regardant l'enfant belle et +digne de nous. Et, la... la gueuse..., un jour elle est partie avec un +vaurien... Elle a fait rire tout le pays des gens qui s'étaient tués +pour elle!... + +Il y eut un silence, troublé seulement par les sanglots de la Jeanne et +par les cris joyeux des enfants qui jouaient au dehors. + +À force de pleurer et de passer, par tous les temps, des heures sur la +route pour voir si sa fille revenait, la vieille... a toussé, puis elle +s'est couchée... et nous l'avons conduite au cimetière... et elle a +voulu qu'on lui mît dans la main le petit bonnet brodé qu'elle avait +fait pour la première communion de sa fille... + +--Père..., père..., grâce! + +--Pendant ce temps-là... elle, la honte! quelle vie!... Les Parisiens +qui venaient chez nous me disaient: «J'ai vu votre fille au Bois +hier...» + +--J'ai pas de fille! + +--Mais si, père Coutaud..., votre petite Jeanne!... On la nomme Jeanne +la Limande. + +--Le premier qui me parle de cette fille, j'y ouvre le crâne avec ma +bêche... Alors, j'ai plus osé sortir d'ici... Il me semble qu'on rit +quand je passe... J'ai plus osé aller à Paris de peur que la fille qui +m'accrocherait au coin d'une rue ne soit la mienne... Ma fille! allons +donc, est-ce que j'ai une fille, moi?... Hors d'ici, mendiante; oh!... +et plus vite ça... + +--Père, grâce! grâce! + +--Veux-tu t'en aller?... + +Et l'homme prit la Jeanne par le bras pour la jeter à la porte; mais la +fille se cramponna aux meubles... + +--Pitié!... père!... pitié! + +--Veux-tu t'en aller!... + +Et la lutte continuait. + +Tout rouge, moite de sueur, les cheveux sur les yeux, le petit entra +dans la chambre aux cris de sa mère... De ses petites mains il écarta +sa chevelure blonde et dit crânement au vieillard: + +--Pourquoi que tu fais pleurer maman, puisqu'on dit que c'est toi mon +grand-père? + +Le père Coutaud lâcha Jeanne, et, les yeux écarquillés, il regarda +l'enfant, muet, immobile, ne se rendant pas compte des sentiments +nouveaux qui l'envahissaient; puis il voulut parler, mais il balbutia; +des larmes emplirent ses yeux, et, pour les cacher, il embrassa et +l'enfant et la mère!» + +Le livre lui tomba des mains; c'est alors qu'il se mit à la fenêtre, +voulant réagir contre ce cri de pardon qui revenait sans cesse battre +son oreille; mais le tableau de son enfant pleurant se présentait à +ses yeux, son imagination se frappait. + +La petite Jeanne était maladive. Est-ce qu'un jour ce n'était pas elle +qui souffrirait de la vengeance sans pitié qu'il poursuivait?... Le +coupable, l'ami traître était puni, atrocement puni. La femme avait +déjà depuis longtemps expié par la honte, par le désespoir et par la +misère, sa faute... C'est maintenant sur sa fille qu'allait retomber le +châtiment de la mère coupable. + +S'il se décidait aujourd'hui à atténuer le mal, que pouvait-il faire? +Il n'était plus rien en ce monde; sa femme le croyait mort, et, pour +la société, pour l'état civil, il était mort. Sa femme était veuve, +veuve d'un vivant. Elle l'avait oublié, assurément, et elle ne devait +avoir qu'une pensée: sa Jeanne. Là, peut-être, était l'atténuation. + +S'il consentait à se séparer de son enfant, à la placer dans un +pensionnat, il ferait, par une lettre et par l'entremise de son matelot, +prévenir Geneviève que, sous la condition de laisser l'enfant dans la +maison où elle était placée, on lui dirait où était Jeanne, et elle +serait autorisée à l'aller voir. Mais rien ne pouvait empêcher la +mère de réclamer son enfant, et si, malgré ses promesses, Geneviève +ramenait sa fille chez elle, il lui devenait impossible de la reprendre, +surtout légalement, et que deviendrait-il sans l'être adoré pour +lequel il vivait? + +Ne valait-il pas mieux conduire l'enfant devant le caveau de famille, et +continuer le lugubre mensonge? Mais aujourd'hui Jeanne savait lire... +et le nom de son père sur les dalles rendait cette supercherie +impossible... + +--Au reste, pensa-t-il tout à coup, qu'est-elle devenue? Est-elle +vivante seulement?... S'est-elle arrêtée dans la voie honteuse où +elle s'engageait... Est-elle digne encore de l'intérêt qu'ils semblent +maintenant lui porter?... Qu'est-elle devenue enfin? + +Et, quoi qu'il fît pour chasser cette pensée, elle revenait sans +cesse... Aussi ennuyé, nerveux, il dit: + +--Il faut que je sache ce qu'elle est devenue. + +Il fit appeler Simon. On lui dit que le matelot venait de sortir. + +--Bah! demain, je ne penserai plus à tout cela... + +Et il se retira dans sa chambre, cherchant toujours à éloigner cette +agaçante idée... Il eut beau faire, rien ne put la chasser de son +cerveau. Il voulut voir Jeanne: l'enfant dormait; il monta dans sa +chambre et redevint plus gai en voyant le charmant baby endormi, calme, +dans le flot de ses cheveux blonds, qui formaient comme une auréole +autour de son visage rose. Il se pencha pour l'embrasser doucement, afin +de ne pas l'éveiller. Jeanne souriait, et ses lèvres rouges remuaient, +elle rêvait. Il écouta et il l'entendit dire: + +--Petite mère aimée... + +Pierre se releva aussitôt; il sortit de la chambre, agité, fiévreux; +il alla se jeter sur son lit, croyant avoir le sommeil et l'oubli; mais +ce fut en vain. + +Le jour le retrouva, pleurant et gémissant. + +--Mais que vais-je faire alors,... malheureux que je suis? + +Lorsqu'il fut levé, il fit appeler son matelot. Simon, lui +répondit-on, était parti au petit jour. Pierre fut ennuyé, mais non +étonné. Simon, depuis qu'on était à Charonne, était considéré +comme un compagnon: c'était le confident de son lieutenant; il vivait +libre, et il en prenait à son aise. Lorsque la maison était triste, il +disait: + +--Espère! espère!... je vas me mener à l'air... + +Et il passait sa journée dehors; aussi était-on habitué dans la +maison à ces absences. + +Davenne remonta chez lui en donnant l'ordre qu'au retour de Simon on le +lui envoyât immédiatement... + +Mais Simon n'était pas près de rentrer; il avait pris des munitions de +bouche, avait garni sa bourse et était parti en disant: + +--Je vas faire un coup de ma tête... Ça ne peut nuire à personne! +Espère! espère! + +Et le chapeau vissé sur l'arrière de la tête, fredonnant une chanson +de bord, faisant la chaloupe en marchant, il descendit l'avenue de +Charonne, la rue, et se dirigea vers la rue Payenne. + +Et vingt minutes après il entrait chez le marchand de vin du coin de la +rue, une vieille connaissance à lui. + +C'était là que le matin, lorsque Pierre Davenne habitait le petit +pavillon, il venait pour tuer le ver. Il se fit servir une bouteille +de vin blanc, invita le marchand de vin à en prendre sa part, et +l'interrogea sur le quartier. Simon savait mentir, nous l'avons vu, et +quand son ancien fournisseur lui demanda ce qu'il avait fait depuis la +mort de son maître, il répondit sans sourciller: + +--Moi, je me suis rembarqué, et j'ai fait le tour du monde!... + +Et il donna les plus scrupuleux détails sur ce qu'il avait vu; jamais, +assurément, le digne commerçant n'avait supposé qu'il existait +dans la création des choses aussi surprenantes. Quand il eut fini son +histoire et qu'on lui demanda: + +--Et maintenant, est-ce que vous avez quitté le service tout à fait? + +--Peut-être bien que oui... peut-être bien que non. Ça va dépendre, +je me suis amené dans le quartier parce que je voudrais retrouver mon +ancienne maîtresse... + +--Ah! oui, la veuve! + +--Sait-on ce qu'elle est devenue? + +--Ma foi, non! Vous avez su qu'on l'a ramassée quasiment morte devant +sa porte, le soir de l'enterrement... + +--Ah! + +--Oui, et on l'a relevée, rentrée chez elle. Mais, le lendemain, on +l'a transportée dans une maison de santé... Elle était tout à fait +malade. Dans le quartier, on croit qu'elle est morte, ou qu'elle est +folle..., car jamais on ne l'a revue. + +Il passa un frisson dans le corps du matelot... Morte ou folle! il +n'avait pas pensé à cela. Morte seule! sans savoir ce qu'était +devenue son enfant... ou folle: cherchant toujours sa Jeanne!!!... +Décidément, son lieutenant lui semblait bien cruel. + +Après avoir longuement interrogé pour ne rien savoir, sinon que le +pavillon avait été loué à un sculpteur qu'on ne voyait presque +jamais, qui ne sortait que le soir, Simon dit au revoir à son ami, vida +son verre, passa sa manche sur sa bouche et sortit en se disant: + +--Comment que je pourrais bien avoir de ses nouvelles?... savoir si +elle est encore de ce monde? Et il gratta son crâne de ses ongles +durs, tâchant de faire jaillir une idée de son cerveau. Il marchait, +grognant, jurant et ne trouvait rien. + +Pour éclaircir ses idées, il renouvela sa «praline» et se mit à +marcher avec rage... Il était remonté vers les boulevards, avait pris +la rue du Chemin-Vert, et s'engageait dans la rue de la Roquette; un +convoi passait qui l'obligea à s'arrêter; il regarda machinalement +autour de lui pour voir où il était. En face de lui se trouvait +la boutique d'un marbrier-jardinier, spécialiste de monuments +funéraires... Une ancre servait d'enseigne; il lut ce qu'il y avait +au-dessous, et remarqua cette phrase: _Entretien de tombes à l'année_. + +--Espère! espère! exclama-t-il alors; j'ai mon idée... + +Et content de lui, il se dirigea vers le cimetière du Père-Lachaise. + +L'idée de Simon était la plus simple du monde: il allait dans le +cimetière; assurément le caveau de la famille Davenne devait +être confié aux soins d'un des marbriers spéciaux; il allait donc +s'adresser au conservateur du Père-Lachaise où on lui donnerait les +renseignements qu'il désirait, ou bien où on lui indiquerait le moyen +de les avoir. + +Dès qu'il fut entré, il se dirigea vers le monument. Simon était un +croyant; il savait pertinemment que son lieutenant n'était pas enterré +là, mais cela n'y fit rien: il ôta respectueusement son petit chapeau, +expectora, se mit à genoux et fit avec conviction une courte prière +pour le repos de l'âme de son maître. Simon était pour la forme. +Ayant fait sa prière, il regarda à travers la grille de la porte, dans +l'intérieur du monument... Les couronnes étaient neuves, des vases +étaient pleins de fleurs naturelles, toutes fraîches... + +--Ah! mais! fit Simon, c'est bien entretenu, çà!... + +Et, apercevant un gardien qui s'était arrêté et semblait le +surveiller, étonné sans doute de la curiosité irrespectueuse du +matelot, il alla vers lui: + +--Dites donc, monsieur, est-ce que vous ne pourriez pas me dire le nom +et me donner l'adresse de celui qui est chargé d'entretenir ce caveau? + +Le gardien le regarda, trouvant singulière la question, singulière la +curiosité et singulier le personnage. + +--Pourquoi me demandez-vous ça? + +Simon vit tout de suite qu'on le prenait pour un autre, c'est-à-dire +pour un de ces gredins sacrilèges qui rôdent dans les cimetières et +volent dans les monuments funèbres les flambeaux des chapelles... Il +s'empressa de répondre: + +--Dites donc, eh! camarade, il ne faut pas se tromper... C'est +Simon Rivet qui vous parle, le matelot de... celui qui est là... du +lieutenant Pierre Davenne... Je reviens de faire le tour du monde (il +y tenait), et ma première pensée au retour a été pour mon pauvre +maître. + +Le gardien changea aussitôt de ton et il dit: + +--Il est confié aux soins d'une femme qui probablement connaissait la +famille; elle vient tous les deux ou trois jours, elle est toujours en +deuil. + +--Une femme! De quel âge? + +--Environ vingt-cinq ans. + +--Merci bien, je tâcherai de la voir ici. + +Et le gardien s'étant éloigné, Simon s'écria: + +--Espère! espère! je m'amarre ici... et quand je devrais y venir tous +les jours... faudra bien que je la voie... Vingt-cinq ans... c'est elle! +Elle vient tous les deux ou trois jours. Pauvre chère femme!... Ah! +c'est bien, ça!... c'est bien! + +Et il essuyait brutalement une larme qui coulait sur sa joue. + +--Je me vas embosser là, à l'ombre!...--Et il se plaçait derrière +le monument, de façon à ne pas être vu,--et j'espère... Ainsi, cette +pauvre malheureuse se désole pendant que l'autre est vivant!... Et +elle vient là comme une sainte... Elle vient s'abîmer à force de +pleurer... Crédié! elle n'est pas la seule qui ait fait ce qu'elle a +fait... Ça me fait quelque chose d'être ici. + +Simon était là depuis deux grandes heures; il s'était à son tour +raconté, pour se distraire, son voyage autour du monde..., lorsqu'il +vit descendre par la grande avenue une femme vêtue de deuil; il se +cacha aussitôt. Malgré son long voile de veuve, il la reconnut, +c'était elle! Geneviève Davenne..., la veuve du vivant. Elle avança +lentement, recueillie; elle portait un bouquet de fleurs nouvelles; elle +passa sans le voir près du matelot; étant entrée dans le monument et +en ayant fermé la porte, elle s'agenouilla et se mit à prier. Simon +se glissa sans bruit près de la grille; ne pouvant voir sans risquer +d'être vu, il appliqua sa large oreille sur la serrure de la porte. + +Après une longue prière, il entendit la voix suppliante de la jeune +femme qui disait: + +--Pierre..., mon Pierre..., je suis bien punie maintenant. Pierre, +grâce!... grâce! Fais-moi retrouver mon enfant! + +L'émotion secouait le matelot; il eut un mouvement si brusque pour se +reculer qu'il en avala sa praline. C'était trop! Il avait deux grosses +larmes sur ses joues tannées. + +--Espère! espère! grogna-t-il, je ne te quitte plus... + +Et il se blottit dans un coin, attendant patiemment le départ de celle +qu'on appelait la veuve. Simon voulait la suivre et savoir ainsi sa +demeure. + + + + +II + +À L'OEUVRE, SIMON! + + +Lorsque la veuve de Pierre Davenne, après avoir remplacé par des +fleurs nouvelles les fleurs fanées dans les vases qui ornaient le petit +autel du monument consacré à son époux, sortit calme et recueillie, +Simon, pour n'être pas vu et reconnu dans l'allée directe du +cimetière, se dirigea à travers les tombes. Il était furieux contre +lui, le matelot; il s'était vêtu le matin du costume dont il était +si fier, et il comprenait à cette heure combien il était absolument +gênant pour n'être pas remarqué dans la mission qu'il s'était +imposée. + +Lorsque Geneviève eut passé la porte du cimetière, le matelot la +suivit en longeant les murs, et il était le plus malheureux du monde, +car son désir de n'être pas vu l'obligeait à se dissimuler à +chaque minute dans les portes, en même temps que son costume singulier +attirait l'attention. Mais Geneviève ne voyait pas autour d'elle; tout +entière à sa pensée, elle marchait droite et calme dans ses habits de +deuil, sous son voile de veuve, indifférente et inconsciente de ce qui +l'entourait. + +--Bon Dieu de sang! s'écriait Simon, c'est la coquetterie qui me +perdra! Est-ce que j'avais besoin de me gréer comme ça?... Il ne me +manque qu'un pavillon... A mon âge!... Vieux serin, va, tu ne peux donc +pas te déguiser comme tout le monde...;--car c'était le fond de la +pensée de Simon, il était habillé, et, autour de lui, le monde était +déguisé.--Faut que tu aies toujours l'air distingué: tu ne pouvais +pas pour une fois retirer tes bijoux... Ous qu'elle est? bon Dieu! +exclamait-il. + +Geneviève, qui avait suivi la rue de la Roquette, puis le boulevard +Voltaire, tournait sur la place du Château-d'Eau. + +C'était jour de marché aux fleurs et elle s'était perdue. Simon +s'élança aussitôt, il aperçut sa silhouette qui tournait au coin de +la rue du Temple; bousculant tout, il courut, et il la vit entrer dans +une maison d'assez pauvre apparence, presque en face du Temple; le +Temple, ce marché qui fut autorisé pour y faire le commerce des +vieilleries, et qui, maintenant, n'a plus guère que des boutiques qui +peuvent rivaliser avec toutes celles où s'étalent les nouveautés et +les dernières modes sur nos boulevards. + +Presque vis-à-vis du nouveau marché, disons-nous, se trouvait la +maison dans laquelle entra Geneviève, une haute bâtisse portant +presque sous chacune de ses fenêtres l'enseigne d'une industrie +différente. C'était comme la fabrique de tous les produits +dissemblables qui se vendaient dans le marché qui était en face. Sur +la façade jaunie de la vieille maison, on lisait le travail qu'elle +recélait; la plupart des fenêtres étaient sans rideaux, ce qui +indiquait les ateliers avides de jour. + +Sur l'appui des autres séchait le linge ou s'aérait la literie; en se +levant, on s'était mis à l'établi, jetant les draps, les oreillers +près de la fenêtre en disant: + +--Il ne faut pas perdre de temps: on fera la chambre ce soir à la +brune, le lit prendra l'air... + +Dans la cour on était moins réservé; le linge séchait aux +fenêtres,--et il y en avait presque cent, qui donnaient sur la cour +avec cinq escaliers.--Aux étages plus haut, les coudières étant trop +étroites pour porter toute la lessive, de longues perches sortaient +des croisées toutes chargées de loques multicolores...; si bien que +lorsque Simon se glissa sous le porche, qu'il entra dans la cour et +qu'il leva les yeux en l'air, il exclama... + +--C'est une fête...; ils ont hissé les pavillons!... + +Il resta assis sur la borne, regardant la vieille maison... De tout le +rez-de-chaussée s'exhalaient des odeurs qui le bouleversaient. C'était +un vernisseur sur métaux qui passait le cuivre à l'eau-forte et il +toussait à en perdre la respiration; puis c'était l'odeur, presque le +parfum des pièces vernies qui, sur le feu, à la porte, prenaient des +tons d'or, qui lui montait au cerveau..., et ses oreilles se +secouaient sous le vacarme, et les ferblantiers, et les ciseleurs, et +l'estampeur..., et les cris et les chants... Il restait abruti. + +Et pensant que celle qu'il avait suivie et qui demeurait là avait été +autrefois si choyée dans le calme petit pavillon de la rue Payenne, +qu'elle n'ouvrait ses fenêtres que pour respirer l'odeur des fleurs, +qu'elle n'ouvrait les yeux que pour voir le sourire de son enfant et +l'amour de son mari, il dit malgré lui: + +--Ah! bon Dieu de Dieu! la pauvre femme! + +Et comme à ce moment le vernisseur jetait dans le ruisseau l'eau qui +lui avait servi à dérocher, l'eau dans laquelle il avait lavé ses +pièces de cuivre en les sortant de l'acide, il n'avait pas vu Simon +accoté sous le porche, les pieds dans le ruisseau...; l'eau jetée à +la volée lui arriva jusqu'au genou. En se sentant mouillé, en +voyant qui l'inondait, le matelot sursauta, et prêt à s'élancer sur +l'ouvrier, qui tenait déjà un second seau, il exclama: + +--Ah! çà, tu veux donc me _neyer_, eh! marsouin? Espère! espère! Et +il retroussait ses manches. + +L'ouvrier éclata de rire, et, menaçant de son autre seau, il s'écria: + +--T'as donc peur de l'eau?.. Pourquoi que tu te déguises en marin +alors? + + + + +III + +CE QU'ÉTAIT DEVENUE Mme DAVENNE. + + +C'était bien la femme de son lieutenant, Geneviève Davenne, que le +matelot avait vue dans le pieux pèlerinage qu'elle faisait tous les +deux jours à la tombe de son mari... C'était bien la femme coupable +et repentie, la mère désespérée, la veuve immolée que Simon avait +suivie, la reconnaissant au milieu de tous à ses longs vêtements de +deuil jusqu'à la grande et vieille maison de la rue du Temple, où elle +résidait depuis presque une année. + +Nous devons retourner en arrière pour expliquer la situation de la +jeune veuve. + +On s'en souvient, le prologue de ce récit se terminait au moment +où Geneviève, éperdue, désespérée, ayant vainement cherché +son enfant, sa Jeanne, dans le petit pavillon de la rue Payenne, +épouvantée par le vide, par la pensée de la mort, s'était sauvée +affolée en criant qu'on lui rendît sa fille, et, succombant sous +l'émotion et sous la douleur, tombait inanimée au milieu de la rue. + +Relevée par des voisins et portée chez elle, on lui prodigua tous les +soins qu'exigeait son état, sans lui faire recouvrer connaissance; au +matin seulement elle revint à elle, ou plutôt la vie revint en elle, +mais la raison était envolée... Le délire lui faisait crier des +phrases sans suite dans lesquelles revenaient sans cesse les noms de son +enfant et de son mari. + +Il était impossible de la laisser là; on ne lui connaissait ni parents +ni amis; les domestiques, semblant chassés par la mort, n'étaient +point revenus; on résolut de la porter dans une maison de santé. + +Elle eut une longue et douloureuse maladie; en revenant à elle, sa +première pensée fut pour son enfant... On juge de son désespoir, +lorsqu'elle apprit qu'on n'en avait jamais eu de nouvelles... Elle +pleura longuement, et reprit courage en se donnant pour mission, dès +qu'elle serait debout, de se mettre immédiatement à la recherche de sa +petite Jeanne... + +Le père aimait trop son enfant pour qu'elle s'alarmât sur son sort... +Elle savait que c'était elle qui était châtiée et non l'enfant, +et elle pensa que Pierre avait placé sa fille en chargeant Simon de +veiller sur elle. + +En approfondissant ce qui était arrivé, elle se persuada que le +châtiment était temporaire. + +Pierre adorait sa Jeanne, et il savait que l'enfant a besoin de sa +mère... Un jour ou l'autre elle s'attendait à voir paraître Simon, et +c'est ce jour qu'elle voulait devancer en le recherchant. + +Les premières recherches furent vaines en même temps que se +présentait la première et la plus grave des difficultés... Geneviève +n'avait pas d'argent. A aucun prix elle n'eût voulu remettre les pieds +dans le petit pavillon de la rue Payenne. Elle alla chez leur notaire, +et le pria de faire et l'inventaire et la vente du mobilier. + +Le notaire lui dit que tout cela avait été fait à la requête du +propriétaire et de quelques créanciers, pendant sa maladie; comme +ils n'avaient comme créanciers que les fournisseurs journaliers, elle +espérait que la vente avait donné un chiffre respectable, sur lequel +elle devait, les créanciers payés, avoir une somme assez ronde à +toucher. + +Le notaire lui dit alors que l'héritier de Pierre Davenne était sa +fille; qu'elle ne représentait même pas à cette heure la tutrice +naturelle, puisque l'enfant était disparue... et que le séquestre +intervenu sauvegardait ses droits. + +C'était la misère! la misère absolue... sans gîte, presque sans +vêtements, sans rien... et ne sachant que faire... + +La perte de son enfant, la mort de son mari avaient désespéré +Geneviève... L'épouvantable avenir qui se montrait devant elle: la +misère, sans soutien, sans conseil et sans métier, ne lui fit rien... +Elle se rappela les dernières lignes de la lettre de son époux +outragé..., et elle baissa la tête... C'était le châtiment. + +Cependant il y a toujours une part pour la veuve; cette part, sauf un +millier de francs,--lui fut remise... C'était toujours l'abri et la +vie jusqu'au jour du travail... ou de la mort; car Geneviève, à +cette heure, pensa à mourir... Mais la pensée de Jeanne lui donna du +courage... Elle voulait vivre pour retrouver son enfant... Et pas une +minute elle ne maudit celui qui l'avait, en mourant, aussi cruellement +frappée. Pleine de regrets, de remords, elle acceptait le châtiment et +s'armait de courage pour le subir. + +Quoique guérie, elle demeurait toujours dans la maison de santé où +elle avait été soignée. Le lendemain de sa visite chez le notaire, +ayant passé la nuit entière à chercher comment elle pourrait gagner +sa vie, elle s'était résolue à redevenir ce qu'elle était lorsque +son mari l'avait connue. «Geneviève était orpheline d'un officier qui +avait été l'ami de Pierre Davenne; c'était une petite ouvrière bien +modeste, bien sage...» + +Geneviève se rendit au Temple; elle voulait acheter ses vêtements de +deuil, et c'est en parlant avec la femme qui lui vendait sa coiffure, +qu'elle eut l'idée de lui demander si elle ne connaissait pas une place +dans le deuil. + +La femme lui demanda si elle savait le métier, Geneviève lui +répondit,--c'était la vérité,--qu'au Havre où elle habitait avec +son père, elle était employée dans un magasin, où elle faisait plus +spécialement les deuils, la marchande lui dit alors: + +--Mon enfant, si vous avez du goût, si vous savez, si vous voulez faire +l'article bon marché..., n'allez donc chez personne; achetez un peu +de marchandise, mettez-vous à travailler chez vous, apportez-moi votre +ouvrage, et si vous êtes une travailleuse; si, faisant tout de vos +mains, vous pouvez me donner meilleur marché que d'autres..., ne +fût-ce que d'un sou par coiffure..., vous m'en vendrez tant que vous +voudrez... Et, ajouta-t-elle, le deuil c'est bon, voyez-vous...; pas de +morte-saison... Ça va toujours... + +Geneviève soupira sans se plaindre de la cruauté commerciale de la +remarque, et elle sortit. Elle avait trouvé. Le lendemain elle se mit +à l'oeuvre, et, huit jours après, elle louait en face du Temple un +petit logement de trois pièces, sa chambre, son atelier, une salle à +manger et une cuisine... Le métier dans le noir seyait à l'état de +son âme. + +Six mois après, elle occupait des ouvrières et avait placé aux +côtés de la grande porte de la rue du Temple des écussons que Simon +n'avait pas remarqués, sur lesquels on lisait: _Au troisième, Modes +et coiffures pour deuil_. C'était l'enseigne de la petite maison de la +veuve Davenne. + +Geneviève, en peu de temps, s'était fait une maison qui lui permettait +de vivre bien indépendante. Chacun s'étonnait autour d'elle de sa +vie absolument retirée; mais on l'attribuait à la perte récente +d'un époux adoré, et, dans ses façons, dans ses manières, dans son +langage, on devinait que la jeune femme était, à cause de ce malheur, +tombée dans la situation difficile qui l'obligeait à un travail +journalier. Geneviève, plus tranquille sur son existence, consacrait +tous les jours quelques heures à la recherche de son enfant. + +Ses seules sorties en dehors de son travail étaient consacrées à ce +but et à sa visite au cimetière. Absolument douce, résignée, bonne +avec celles qu'elle occupait, elle était toujours réservée; jamais +un mot n'était sorti de sa bouche sur le passé; jamais elle n'avait +parlé de son enfant perdu, et si ce n'est le grand portrait en pied de +Pierre qu'elle avait fait racheter après la vente, pour le placer en +face de son lit, et les longs habits de deuil qu'elle portait, elle +n'aurait jamais parlé de son mari... + +En somme, comme une femme courageuse qu'elle était, Mme Davenne ne +s'était pas laissé abattre par le triple malheur qui l'avait punie: la +perte de sa fille, la mort de son mari et la misère. Toute sa vigueur, +toute sa force, toute sa volonté étaient revenues avec le châtiment; +elle avait fauté, elle acceptait le châtiment; elle le subissait et +voulait, par sa conduite, racheter le passé. Toute son honnêteté +native revivait enfin! Avant l'aube elle était levée et travaillait +sans arrêter une minute, ne parlant jamais, vivant tout entière dans +ses pensées, dans l'espoir de retrouver son enfant... + +Les premières démarches qu'elle avait faites avaient été au +ministère de la marine, car elle était convaincue que sa fille avait +été recommandée à Simon Rivet, ce qui la rassurait; elle savait +quelle adoration le matelot avait pour celle qu'il appelait «sa petite +lieutenante.» Au ministère, on lui avait répondu que le marin Simon +Rivet, libéré depuis longtemps du service, ne s'était pas rengagé. +Et cela lui fit penser que Simon habitait le pays où sa fille était +placée. + +Elle avait alors été elle-même au pays natal de Simon. + +Là, on lui apprit que, depuis la mort de la mère Rivet, jamais le +matelot n'avait remis les pieds au pays... et toujours elle espérait +qu'un hasard heureux la mettrait en présence du matelot... Le hasard +avait été cruel: une fois il l'avait placée en face de Fernand; il +était en voiture découverte, ayant Iza à ses côtés. + +Alors, en le voyant, elle avait senti en elle une haine qui lui était +inconnue; elle s'était surprise à désirer pour cet homme les plus +grands supplices; il lui avait semblé qu'il était son mauvais génie +et que la mort de Fernand la délivrerait de ses angoisses... Elle ne +pouvait comprendre le sentiment indigne qui l'avait avilie jusqu'à +lui...; non seulement elle avait du remords..., elle avait honte... +et elle avait de la haine. Ses baisers l'avaient souillée, et sa mort +seule en atténuerait la flétrissure. + +Et ce jour elle était rentrée chez elle, sombre, désespérée; elle +avait pleuré, gémi; elle avait prié..., elle s'était traînée à +genoux devant le portrait de son mari en lui demandant pardon, grâce! + +Le jour où Simon avait vu Geneviève au cimetière et l'avait suivie, +celle-ci, en rentrant chez elle, s'occupa aussitôt des petites +commandes survenues en son absence; elle s'apprêtait pour descendre au +Temple, faire la petite tournée qu'elle faisait chaque jour chez ses +clientes, prenant les commissions pour le lendemain... On frappa à la +porte. Une ouvrière alla ouvrir. Un commissionnaire entra, tenant une +lettre à la main. + +--Mme veuve Davenne? + +--C'est ici, dit l'ouvrière, voulant lui prendre la lettre. + +Mais le commissionnaire recula aussitôt sa main en disant: + +--Je dois la remettre à Mme Davenne en personne. + +Geneviève était dans sa chambre, se coiffant; on alla lui répéter +ce que le Savoyard avait dit; elle vint aussitôt et, gênée de +la curiosité maligne qu'attachaient les ouvrières à la lettre +recommandée, elle dit haut: + +-C'est moi qui suis Mme veuve Davenne... Que voulez-vous? + +--Madame, c'est une lettre. + +--Je ne connais personne, en dehors de mes clients, qui puisse +m'adresser des lettres. + +Les ouvrières paraissaient travailler avec ardeur, la tête baissée; +elles échangeaient des regards en souriant. + +Geneviève l'avait vu; elle reprit calme: + +--Qui vous envoie?... + +--Madame, je ne connais pas la personne; mais je ne puis vous la +remettre qu'après vous avoir fait une question. + +--Une question? fit Geneviève étonnée. + +--Je dois vous demander si vous êtes bien madame Davenne, Geneviève, +veuve du lieutenant Pierre Davenne? + +Cette fois Geneviève ne s'occupa plus de ses ouvrières; tout à +fait intriguée et espérant toujours un renseignement sur ce qu'elle +cherchait, elle dit: + +--Oui, monsieur, oui! c'est moi! + +--Je dois vous demander, madame..., avant de vous remettre la lettre, +où vous demeuriez avec votre mari. + +--Rue Payenne!... + +--C'est cela, madame! Alors voici la lettre; il y a une réponse, et +il présenta la lettre; il lui en resta encore une autre dans la main. +Geneviève le remarqua,--le commissionnaire dit: + +--Madame, il y a une réponse. + +Geneviève ouvrit la lettre; elle tenait à ce que ses ouvrières en +vissent autant qu'elle, ne voulant pas prêter à la médisance... A +peine eut-elle jeté les yeux sur les quelques lignes qu'elle +contenait qu'elle devint d'une pâleur livide. Toutes les ouvrières +la regardaient; mais, en voyant le changement de son visage, elles ne +riaient plus: elles se regardaient avec inquiétude. + +Et Geneviève se soutenait à l'établi, tant ce qu'elle avait lu +l'avait frappée... La lettre disait: + +«Si vous êtes la veuve de Pierre Davenne, un ami vous demande de fixer +un jour et une heure pour vous voir..., où vous voudrez... Il vous dira +où est votre enfant... Il veut vous voir seule. + +Donnez une réponse écrite au porteur, qui devra devant vous la mettre +sous enveloppe. + +UN AMI.» + + +Haletante, suffoquée par l'émotion, Geneviève ne trouvait pas un mot +à dire... A un moment, ses yeux se fermèrent et elle devint si pâle, +si pâle, que les ouvrières, émues à leur tour, se levèrent pour la +soutenir. Il était temps!... ils la firent asseoir sur une chaise +et l'entourèrent. Le commissionnaire, étourdi, regardait la scène, +étonné d'avoir apporté une nouvelle capable de faire un tel +bouleversement. Les ouvrières, secourant leur patronne, disaient: + +--Madame, qu'avez-vous?... C'est un malheur? + +--C'est donc bien terrible... Madame, du courage!... + +--Quel malheur vous arrive encore, pauvre madame! Du courage. + +Et Geneviève, revenant bien vite à elle, eut un sourire pâle en leur +disant: + +--Non, non! c'est du bonheur, au contraire, et je n'y suis plus +habituée. + +Et toutes la regardaient étonnées... + +--Merci, mesdemoiselles... Laissez-moi... Ce n'est rien..., vous +voyez... + +Et en disant ces mots elle se levait... Chacune des demoiselles retourna +à l'établi, et Geneviève, remise de son émotion, domptant sa +faiblesse, interrogea le commissionnaire pour savoir qui lui avait remis +la lettre; mais celui-ci ne savait absolument rien. Un monsieur était +venu à sa place, lui avait expliqué la commission qu'il devait faire, +dit ce qu'il devait dire, l'avait payé en prenant son numéro pour +être sûr qu'il ferait ce qui était convenu. + +--Et cette autre lettre? demanda Geneviève en montrant celle qui lui +restait dans la main. + +--Ce n'est pas une lettre, madame, c'est une enveloppe préparée, dans +laquelle je dois mettre votre réponse, ou que je dois jeter à la poste +telle qu'elle est, si on s'est trompé ou si vous refusez d'écrire. + +--Vous a-t-on recommandé de ne pas me laisser lire l'adresse écrite +dessus? + +--Non, madame, fit le commissionnaire en la tendant. + +Geneviève la prit et lut désappointée: + +C. L., _poste restante_. +132. _Paris_. + + +--Y a-t-il une réponse? demanda le commissionnaire, gêné, honnête et +pur Savoyard, que le regard effronté de ces demoiselles embarrassait et +faisait rougir. + +--Oui, attendez! fit fébrilement Geneviève, et elle courut dans sa +chambre et écrivit: + +«Mme veuve Davenne attendra chez elle demain à neuf heures du soir +l'ami qui doit lui donner des nouvelles de son enfant... Dieu le bénira +pour le bien qu'il va faire. + +VEUVE DAVENNE.» + + + + +IV + +LE RENDEZ-VOUS. + + +Elle plia le papier, le remit au commissionnaire qui, devant elle, le +glissa dans l'enveloppe, passa sa langue comme s'il voulait la lécher +et la ferma. Lorsqu'il fut parti, pendant que les ouvrières riaient, +Geneviève s'enfermait dans sa chambre et, tombant à genoux devant le +portrait de Pierre, les larmes aux yeux, le visage rayonnant d'espoir, +elle s'écriait: + +--Pierre! Pierre! tu m'as entendue! tu pardonnes enfin! + +On juge facilement de l'anxiété dans laquelle se trouvait Geneviève: +ce rêve de ses jours et de ses nuits allait être exaucé; elle n'osait +y croire. Elle s'enfermait dans sa chambre, et relisait les trois lignes +de la lettre anonyme; elle cherchait à reconnaître l'écriture, mais +vainement... Qui pouvait s'intéresser à elle? Personne. + +Il n'y avait au monde que l'enfant elle-même qui pouvait chaque jour +demander sa mère; alors peut-être les gens auxquels elle avait été +confiée avaient-ils fait des démarches et venaient-ils d'eux-mêmes +amener l'enfant... La lettre était précise: on offrait sans condition; +il n'y avait donc pas là d'affaire de spéculation; on demandait une +chose qui paraissait toute naturelle à Geneviève, qu'elle fût seule; +on ne voulait pas se compromettre, vis-à-vis des gens qui avaient +confié la petite Jeanne et qui payaient pour elle; on voulait +simplement satisfaire l'enfant. + +Et Geneviève le comprenait bien, elle en était bien certaine: chaque +jour son enfant devait la demander, car elle aimait sa fille; mais +sa Jeanne le lui rendait. Revoir Jeanne... la retrouver! Oh! quelle +singulière sensation elle éprouvait à cette seule idée. D'abord, +cette lettre lui assurait une chose, qui souvent avait tourmenté ses +nuits: c'est que sa fille vivait!... + +Puis la pauvre veuve se demandait si elle n'était pas victime d'une +mystification. Mais qui la connaissait? Qui savait qu'elle était mère? +Qui avait intérêt à la faire souffrir encore?... Un seul homme au +monde, et c'était son regret, son remords, avait à se plaindre d'elle, +et elle avait à se reprocher sa mort... C'était pour sa conscience +un assez lourd fardeau. Des autres, elle avait été la dupe et la +victime... Elle n'avait donc pas de mystification à redouter. + +Si c'était Simon?... Mais Simon était le chien fidèle de son mari, +le protecteur de l'enfant, et, s'il voulait la ramener à sa mère, il +n'avait pas besoin de demander autre chose que celle-ci: Mme Davenne +était-elle bien la veuve de Pierre Davenne? et il serait venu +aussitôt... Ce n'était point cela... + +Toute la journée, Geneviève fut si fiévreuse, si agitée, qu'elle +parut à peine dans l'atelier: elle aurait voulu avancer l'aiguille de +la pendule; à des moments, inconsciente, elle voulait se rendre dans +l'atelier pour renvoyer ses ouvrières, croyant ainsi avancer l'heure... +Elle pleurait, puis riait. Sa fille, sa Jeanne, elle allait savoir où +elle était... et elle essuyait ses larmes; puis, voilant ses yeux de +ses mains, elle s'abandonnait à son imagination: + +Elle entendait sonner neuf heures... On frappait à la porte, elle +courait ouvrir et, au lieu de trouver un homme venant lui donner des +nouvelles de son enfant, c'était sa Jeanne seule, qu'on avait montée +jusqu'à sa porte et qui entrait chez elle, qu'elle prenait dans ses +bras, qu'elle dévorait de baisers. Qu'elle était belle! et, voulant +échapper à cette pensée qui l'affolait, Geneviève se leva; ses +doigts fébriles s'agitaient, elle riait et elle avait des larmes aux +yeux; elle regardait l'heure, et l'aiguille semblait immobile... + +Et lorsqu'elle était dévorée de fièvre, comptant les minutes, les +secondes, elle entendait à côté d'elle, dans la pièce qui servait +d'atelier, le chant banal des ouvrières, le refrain des rues psalmodié +sans cesse; elles étaient calmes et elle bouillait, et cela l'agaçait, +l'énervait, et, cependant elle ne voulait rien laisser voir. + +Oh! la longue, l'interminable journée! Enfin, huit heures sonnèrent, +et les ouvrières partirent. Alors, seule, Geneviève se hâta de tout +ranger; cependant elle ne pouvait recevoir dans son atelier. + +Ce jour, la malheureuse rougissait de son honnête misère: elle disposa +sa chambre, fermant avec soin les rideaux de son lit pour le cacher et +faire, autant que cela lui était possible, ressembler la pièce à +un salon... Ce qui lui semblait le plus pénible ce jour-là, c'était +d'avoir un logement dont les fenêtres donnaient sur la cour... Ah! si +elle avait pu voir dans la rue, elle serait restée à sa fenêtre pour +voir de plus loin celui qui, comme la colombe de l'arche, apportait la +branche d'olivier, annonçant que tout allait redevenir calme... Mais +non seulement elle ne pouvait voir dans la rue du Temple, mais encore +l'escalier qui conduisait à son logement se trouvait près de la loge +du concierge, sous le porche. Cette circonstance avait été cause +que le matelot ne l'avait pas vue se diriger dans la maison, et, en +regardant dans la cour, elle ne pouvait même pas voir les gens qui +venaient chez elle. + +Enfin neuf heures sonnèrent... Au dernier coup, elle fut presque +obligée de dominer son émotion, disant: + +--C'est ridicule... On frapperait, je n'aurais pas la force d'ouvrir. + +Elle se remit vite, et, s'imposant le calme, en raison de la gravité +du rendez-vous, elle attendit... Neuf heures un quart! personne! Avec la +même intensité qu'était venue la joie, vint le désespoir... C'était +une mystification... On s'était joué d'elle, des indignes avaient ri +avec ce sentiment sacré, cette affection sainte: l'amour maternel! + +A neuf heures et demie on frappa... Elle fut presque une minute à +dominer son émotion... Elle se leva et alla ouvrir... + +Un homme se présenta et demanda, d'une voix contrefaite assurément, +tant elle ressemblait à une voix de femme: + +--Madame veuve Davenne? + +--C'est moi, monsieur. + +--Je suis la personne qui vous ai adressé un mot hier, et à laquelle +vous avez fait l'honneur de répondre en l'assurant qu'elle vous +trouverait seule... + +--Bien, monsieur, veuillez entrer. + +Et Geneviève, en regardant celui qui lui parlait, ne pouvait distinguer +son visage: elle vit qu'il était jeune, à sa mise qu'il paraissait +être un artiste, et son étonnement s'en augmenta; la nuit était +presque venue, elle pria l'inconnu d'entrer et le guida vers sa chambre. + +Lorsqu'il fut entré elle avança des sièges, elle en offrit un à +l'étranger, la lumière de la lampe frappait en plein sur son visage, +elle le regarda et elle se recula vivement en jetant un cri d'effroi... + +--Vous, vous ici!... + +--Eh! oui! moi... Je ne suis pas un oublieux... + +--Sortez!... Sortez!... + +Et, superbe de crânerie, de volonté le bras étendu, montrant la +porte, elle répétait: + +--Sortez... + +Mais l'homme,--nos lecteurs ont deviné Fernand,--dit tranquillement et +prêt à obéir. + +--Ne crie pas... Je sortirai si tu l'exiges, mais je viens te dire: +Veux-tu savoir où est Jeanne?... + +Geneviève se tut aussitôt et ses bras retombèrent le long de son +corps. + +Geneviève était atterrée; Fernand chez elle! Elle ne pouvait le +chasser, il venait lui dire ce qu'était devenue sa fille... Jamais +elle n'avait pensé qu'elle pourrait être dans une aussi cruelle +situation... Devoir quelque chose à cet homme! c'était le comble de +ses peines! + +--Je ne croyais pas, dit Fernand, que ma vue t'aurait fait une si +désagréable impression... + +L'acharnement qu'il mettait à la tutoyer gênait Geneviève. + +--Monsieur, avec mon mari j'ai enterré le passé... Et malgré le +désir ardent que j'ai de retrouver mon enfant, si j'avais su que +vous étiez l'auteur de la lettre, peut-être... aurais-je refusé ce +rendez-vous. + +--Mon Dieu, ma chère Geneviève, voilà bien des façons... Il vaudrait +mieux arriver tout de suite à la raison pour laquelle je suis venu, +sans s'arrêter à des enfantillages... Tu veux retrouver ton enfant, je +sais où il est... + +--C'est tout ce que je désire savoir... + +--Si je comprends bien... tu veux dire: Hâte-toi de me dire où il +est... et va-t'en... + +Geneviève ne répondit pas... Fernand avait fort clairement exprimé sa +pensée. + +--Ainsi, je t'inspire aujourd'hui une telle répulsion... Ainsi de +l'amour d'autrefois il ne reste rien! + +-Il me reste le remords et la honte... + +--Cela pouvait être du vivant de ton mari; aujourd'hui, tu es veuve..., +tu es libre... Il n'y a donc plus ni remords ni honte à avoir. + +La jeune femme était gênée, la présence de Fernand lui faisait peur, +elle était oppressée, il lui semblait que le malheur planait autour de +cet homme... + +--Je vous en prie, fit-elle, je vous en prie, monsieur Séglin, veuillez +ne vous souvenir que d'une chose: vous étiez l'ami de mon mari... qui +vous a obligé tant qu'il l'a pu faire... + +Fernand eut un méchant rire en répondant: + +--Je le reconnais; il me portait un intérêt qui n'a jamais diminué. + +Geneviève, ne comprenant pas, continua: + +--Aujourd'hui, j'ai juré sur ses cendres, que je rachèterais par une +vie de sacrifice le passé qui l'a tué... Aujourd'hui, je n'ai qu'un +but: retrouver mon enfant, et travailler pour l'élever comme elle +devait l'être... + +Fernand s'était assis, et, accoudé sur la table, il regardait +Geneviève; il dit d'un ton calme: + +--Ainsi le passé est oublié... Tu acceptes la condamnation, et, +au lieu de maudire celui qui t'a jetée dans la misère où tu es +plongée,... tu vénères sa mémoire... + +--Je subis le châtiment mérité et cherche, par ma vie nouvelle, à me +rendre digne du pardon. + +--Du pardon de qui... + +--De tous... de lui? + +--Ah! tu crois à une autre vie... Tu espères le pardon... Et que te +fera son pardon?... + +--Je retrouverai mon enfant..., puisque vous savez où il est... + +Il y eut un silence... pendant lequel le regard de Fernand ne quittait +pas Geneviève: il semblait se plaire à la contempler... Et, disons-le, +la jeune femme était restée l'adorable créature que nous avons vue au +commencement de notre récit. + +La vie calme qui avait suivi la maladie de Mme Davenne avait augmenté +peut-être un peu le côté charnel; elle avait acquis du charme en +perdant peut-être un peu de finesse, d'élégance; la peau était +devenue plus blanche, cette blancheur mate des oisifs, mais cela seyait +à ses cheveux blonds, à la profondeur de son regard bleu, à l'air +doux, résigné, de son visage... Ses longs vêtements de deuil la +rendaient intéressante. + +Geneviève était très belle, et, en la regardant, la nature du +libertin renaissait tellement dans Fernand que Geneviève, gênée par +ce regard effrontément persistant, cherchait à y échapper. + +--Tu retrouveras ton enfant!... Oui, je te mènerai vers elle, +Geneviève; mais, pour que j'y consente, il faut encore que tu veuilles +être avec moi ce que tu dois être... + +--Je ne vous comprends pas. + +--C'est simple cependant... Lorsque nous nous sommes quittés..., j'ai +peut-être été vif, je le reconnais; mais, aujourd'hui, reconnaissant +mes torts, je viens vers toi... J'y reviens plein d'affection, +d'intérêt... Je reviens en t'apportant l'objet de tes rêves... ton +enfant... Et tu me reçois bien, bien mal... Dans cette situation, tu me +permettras de faire des conditions... + +--Des conditions! fit Geneviève inquiète. + +--Évidemment... Enfin, jugeons par toi; aurais-tu jamais pensé +à m'être agréable?... Non! n'est-ce pas? Si l'occasion, s'était +présentée, tu l'aurais repoussée... Ne nie pas, c'est la vérité. Si +tu ne l'avais repoussée..., tu me l'aurais vendue. + +--Oh!... + +--Je n'ai pas à choisir mes expressions. + +--Enfin... vous venez me vendre... ce que vous savez sur mon enfant... + +--Fernand éclata de rire et dit: + +--Oui... Mais pas absolument dans le sens que signifie le mot vendre. + +--Je ne comprends pas... + +--Tu n'as pas peur de moi, n'est-ce pas? fit Fernand gaiement, quitte +tes airs mélodramatiques. Assieds-toi là devant moi et causons. Ton +enfant est vivant, il se porte bien, je sais où il est, je te le +rends demain si tu veux. Mais tout dépend de toi, il faut que cette +restitution me serve. Tu vas me répéter ce que tu disais. Tu ne +comprends pas. Tu me comprendras, si tu veux m'écouter avec calme. +Assieds-toi là, en face de moi. + +Calme, étonnée, muette, Geneviève obéit. Dominant la répulsion que +lui inspirait le misérable, elle s'assit en face de lui. Celui-ci dit +alors: + +--Écoute-moi, Geneviève, et ne m'interromps pas... Ton mari, dis-tu, +m'a fait du bien de son vivant. Oui... Il a appris... + +Geneviève cacha sa figure dans ses mains. + +--Il a appris nos relations, et aussitôt il m'a rendu au centuple +en mal le bien qu'il m'avait fait... Je suis quitte envers lui... Au +contraire, il me redoit et j'espère que... + +Voyant Geneviève le regarder, il se reprit vivement. + +--Il me redevait plutôt... et j'estime ne pas être tenu à avoir pour +sa mémoire la vénération que tu as... + +--Ne blasphémez pas... Respectez les morts... + +--Je ne blasphème pas... Si je suis misérable, malheureux aujourd'hui, +c'est lui qui en est la cause... Au delà de sa mort, il m'a poursuivi +de sa vengeance, et je n'ai pour lui que de la haine... + +--Taisez-vous... taisez-vous!.. Dieu pardonne aux morts... + +--Il a l'éternité pour les punir..., fit Fernand en parodiant +une phrase célèbre... Moi, je n'ai aucune raison de respecter sa +mémoire... Écoute, Geneviève!... Tu es veuve, libre; veux-tu renouer +le passé? + +--Que me dites-vous là? exclama Geneviève, en se dressant devant +Fernand. Mais celui-ci répondit calme et indifférent. + +--Je te propose, ma chère, la chose la plus heureuse pour toi... Je +suis seul, libre, tu es seule, libre... Veux-tu ressouder la chaîne +brisée de nos amours? + +--Mais vous ne sentez donc pas que c'est indigne ce que vous me dites +là? + +--Je sais, ma chère Geneviève, que tu peux du même coup retrouver +toute ta famille: un mari, moi... et ta fille que je te ramène +aussitôt...; que tu peux en même temps retrouver une situation plus +heureuse, car, malgré les précautions de Pierre, je suis riche, ma +chère Geneviève. + +--Vous me faites honte! + +--Tu refuses? + +--Non, c'est impossible, Fernand..., c'est impossible: vous ne pouvez +être devenu à ce point indigne que vous offririez ce marché à une +mère, d'être une malhonnête femme si elle veut retrouver son enfant! + +--Ah çà, que me chantes-tu là? Il y a deux ans qu'il fallait penser +à cela; il y a deux ans, tu pouvais être une malhonnête femme; +mais aujourd'hui qui trompes-tu? Tu es libre, tu es veuve... et je te +retrouve ainsi que je te rêvais, indépendante, plus belle et rendue +raisonnable par le malheur... A cette heure, c'est moi qui suis heureux; +c'est moi qui viens t'apporter le bonheur. + +La malheureuse était absolument écrasée par le cynisme méprisant du +misérable. Et cependant elle voulait retrouver son enfant. + +--Aujourd'hui, Fernand, vous êtes riche, dites-vous; vous trouverez +autour de vous les femmes que vous voudrez... En grâce, au nom du +malheureux dont nous avons causé la mort, ne me parlez jamais de ce +passé dont j'ai honte... Oubliez-le... et... dites-moi où je pourrais +revoir Jeanne. + +--Geneviève, je suis venu ici ayant arrêté ma conduite... Tu dois +te souvenir que rien ne peut modifier ma volonté... Je t'aimais, et tu +sais que pour t'avoir je n'ai reculé devant rien... Aujourd'hui, ce feu +que je croyais éteint et qui dormait sous la cendre reprend avec plus +de vigueur... Je t'aime... et il me semble trouver encore dans ton deuil +un charme nouveau... Je veux que tu redeviennes celle que tu étais +autrefois. Je veux... que nous nous aimions... + +Geneviève, effrayée du ton et de la chaleur avec laquelle Fernand +parlait, se reculait jusque sous le portrait de son mari... Fernand se +levait et voulait lui prendre la main; elle le repoussa. + +--Laissez-moi..., laissez-moi... Vous me faites horreur... et honte... + +--Écoute, Geneviève, je viens ici sur un plan arrêté, voulu; il n'y +a nulle puissance humaine qui puisse changer ma volonté... Je veux, +entends-tu, que le passé revive... Je veux être ici chez moi... et j'y +ramènerai ton enfant... qui sera notre enfant! + +--Oh! taisez-vous..., exclama Geneviève, montrant le grand portrait de +Pierre; au nom de votre victime..., taisez-vous... + +Fernand releva la tête; il regarda le portrait et, les dents serrées, +la haine dans le regard, il dit: + +--C'est pour lui que je veux ça... Oui, je veux qu'il me voie à sa +place, entends-tu, Geneviève? A sa place, entre sa femme et son enfant. + +--Malheureux! taisez-vous... + +Fernand prit brutalement la main de Geneviève et, l'attirant vers lui, +la prenant dans ses bras, regarda le portrait et dit: + +--Tu vois..., ta femme, c'est la mienne! + +Geneviève, épouvantée, se débattait, disant: Il est fou! Fernand la +tenait dans ses bras et l'embrassant, il disait: + +--Ne sois donc pas sotte, Geneviève... Aimons-nous..., c'est une douce +façon de nous venger de celui qui nous a frappés... + +--Laissez-moi, laissez-moi, exclamait Geneviève, s'arrachant de ses +bras, essuyant de ses mains la place où ses lèvres s'étaient posées, +et courant à la fenêtre qu'elle ouvrit en disant: + +--Sortez! sortez! ou j'appelle au secours! + +Fernand s'arrêta aussitôt, le front plissé, le regard haineux...; il +se disposa à sortir en disant: + +--Ah! Geneviève, tu me chasses! Prends garde! Je pars. Réfléchis, tu +sais où m'écrire, réfléchis. Tu sais à quel prix tu retrouveras ton +enfant. + +Et Fernand, qui redoutait surtout un esclandre, sortit. + +Lorsque la porte fut fermée, Geneviève, à bout de forces, courut +pousser le verrou de sa porte. Puis, s'abandonnant alors, elle se jeta +sur son lit et fondit en sanglots, gémissant: + +--Seigneur, ne me pardonnerez-vous donc jamais? + + + + +V + +LES AHURISSEMENTS DE SIMON. + + +Simon, en sortant de la rue du Temple, était retourné à Charonne. A +peine avait-il mis le pied dans la maison qu'on le faisait demander au +nom de son maître. Il apprenait que, depuis la veille au soir, Pierre +l'avait fait appeler plusieurs fois... Aussi, c'est en s'apprêtant à +être grondé qu'il se dirigea vers l'appartement de son lieutenant. + +Le matelot creusait son cerveau pour trouver un mensonge... Il n'était +pas embarrassé pour mentir; mais Pierre Davenne le connaissait mieux +que ceux qu'il choisissait ordinairement pour auditeurs, et il courait +fort le risque de n'être pas cru..., et Simon n'aimait pas ça... Avec +son maître cependant il était obligé de le subir. Il s'avançait la +tête basse, le regard en dessous, tendant le dos, prêt à recevoir +sa semonce. Mais, au lieu de trouver, ainsi qu'il s'y attendait, son +lieutenant de mauvaise humeur, il le vit venir au-devant de lui, en +disant: + +--Enfin, te voilà donc, mon vieux Simon? + +--Mon lieutenant, reprit vite le matelot qui avait trouvé son +histoire... je me suis abordé ce matin avec un terreux. Espère! +espère! que je dis, et je me... + +--Je ne te demande pas ce que tu as fait... + +Ceci plut à Simon... Pierre lui fit signe de s'avancer, et lorsque le +matelot, la tête penchée sur l'épaule, le regard dans celui de son +maître, le chapeau à la main, fut près de lui, il lui dit: + +--Mon vieux fidèle, je vais te confier une mission difficile. + +--On est prêt, mon lieutenant... + +--Il faut obtenir un résultat... + +--Ce sera fait, mon lieutenant... Espère! espère! On est à l'ordre... +Parlez. + +--Simon..., il faut retrouver M^me Davenne! + +Le matelot resta tout coi... Il regardait son maître, la bouche +si grande ouverte qu'il faillit laisser tomber sa praline!... Il le +regardait, il ne pouvait en croire ses oreilles et il demanda: + +--Retrouver madame... + +--Oui, il le faut... + +--C'est bien, ce que vous dites, mon lieutenant? + +--Oui, voici ce que je demande... Tu vas te mettre en route demain... Tu +iras chez le notaire qui pourra te donner des renseignements utiles... +Mais il faut parler, agir avec la plus grande circonspection... Il faut +qu'elle ignore les recherches dont elle va être l'objet. + +Le matelot eut un gros rire en disant: + +--Espère! espère!... On la retrouvera sans qu'elle en sache un mot... + +--Il faut t'informer de ce qu'elle est devenue..., te renseigner sur sa +vie..., sur... sa conduite... + +Le matelot se grattait le front, n'osant répondre... Pierre, qui +l'observait, lui demanda la cause de ce changement de physionomie. +Alors, comme honteux, Simon dit. + +--Mon lieutenant..., je vas vous dire... Cette petite qui parle toujours +de sa mère, ça me remuait ça... si bien que... + +--Si bien que? demanda Pierre en voyant le matelot embarrassé, les yeux +à terre et roulant son petit chapeau dans ses doigts en balbutiant. + +--Si bien que... que je me disais: Espère, espère!... il faudra voir, +quoi! on peut avoir du malheur sans chavirer, alors... + +--Alors quoi? demanda sévèrement Davenne, intrigué et inquiet. + +--Alors... Faut pas m'en vouloir, mon lieutenant... Je suis sorti ce +matin, c'était pour ça. + +--Pour retrouver Mme Davenne? + +--Oui, mon lieutenant... + +--Eh bien? demanda Pierre. + +Le matelot, tout tremblant, dit, en tendant le dos, comme s'il +s'exposait à une réprimande: + +--Je l'ai vue... + +--Tu as vu Geneviève! exclama Pierre, qui devint pâle. + +--Oui, mon lieutenant...; mais elle ne m'a pas vu, elle... + +--Tu ne lui as pas parlé? + +--Non, mon lieutenant! répondit le matelot rassuré par la façon dont +était reçue sa confidence, et Pierre, ému, fiévreux, s'assit, se +dompta pour être calme et demanda: + +--Où l'as-tu vue, Simon? + +Simon eut des larmes dans la voix en répondant: + +--Mon lieutenant, ça va me faire encore gros au coeur... J'étais allé +faire une prière pour vous sur votre tombe... + +Et Simon avait de vraies larmes sur les joues en disant cela... + +--Je priais..., je pleurais..., et je vois tout à coup une belle jeune +femme... belle, belle, bien plus belle maintenant qu'elle n'était, +madame, fit-il en clignant de l'oeil, et regardant en dessous l'effet +que produiraient ses paroles sur son lieutenant. Celui-ci, assis dans +son fauteuil, tenant les deux appuis de ses mains crispées, le regard +fixé sur le parquet, écoutait sans répondre. Simon continua: + +--Elle était toute vêtue de noir... Comme Notre-Dame-des-Tempêtes... +avec ça que le soleil qui frappait sur ses cheveux blonds... ça lui +faisait l'auréole... Vous savez comme elle a de beaux cheveux blonds, +madame, dit encore le matelot en recommençant sa grimace. Pierre ne +bronchait pas! Il reprit: + +--Elle s'avançait, lentement, marchant comme les saintes doivent +marcher dans le paradis!... Espère! espère! que je me dis. Elle va me +trouver là!... et je me glisse derrière le caveau où vous êtes... +où vous étiez, quoi! Je la vois qui s'avance, avec un beau bouquet... +Le gardien m'a dit qu'elle venait en mettre un tous les deux jours... un +neuf... des fois deux et trois! Elle n'y regarde pas!... quoi!... + +Si on avait dit à Simon qu'il mentait, il aurait cassé la tête à +celui-là... Il continua: + +--Alors..., aussi vrai que nous sommes là tous les deux, mon +lieutenant... ça a été une scène de la désolation de la +désolation; elle s'était enfermée dans cette tombe... brou! ça m'en +fait froid... et elle gémissait, elle se tordait, elle pleurait, elle +priait, elle disait tout le temps votre nom... et celui de la petite +lieutenante... Ça aurait fait pleurer un requin... J'en ai mouillé +ma manche à tordre à force de m'éponger les yeux... Voyez-vous, mon +lieutenant, fit Simon, ne retenant plus ses larmes... eh bien, ça me +déchirait le coeur, moi, de l'entendre, cette malheureuse... quand elle +disait: «Pierre! mon Pierre! je suis bien punie maintenant... Pierre, +grâce! grâce! fais-moi retrouver mon enfant!» ça me fait du mal rien +que d'y penser... + +Et il y eut un silence pendant lequel Simon, pour essuyer ses larmes, +passait sa manche sur ses yeux avec une vigueur telle qu'on eût pu +croire qu'il avait besoin d'une friction. + +Pierre n'avait pas parlé, il releva la tête... et dit à Simon... + +--Peux-tu maintenant savoir où elle demeure?... + +--Mon lieutenant..., c'est fait... + +--Comment, c'est fait? + +--Dame! Vous concevez que lorsque j'ai vu une femme dans cet état-là, +je me suis dit: il ne faut pas la laisser comme ça! + +--Tu lui as parlé? demanda vivement Pierre inquiet. + +--Espère! espère! pas du tout. J'ai attendu, je me suis mis à son +allure et je l'ai suivie... + +--Tu sais où elle demeure?... + +--Rue du Temple, mon lieutenant... une maison en face du Temple... une +succursale de l'enfer, bien sûr... On ne s'entend pas respirer... On a +du bruit plein la tête, du vitriol plein les pieds!... C'est l'enfer! + +--Et que fait-elle?... Comment vit-elle?... + +--Ça, mon lieutenant..., je ne le sais pas... + +--Il faut le savoir... + +--Quand vous le voudrez. + +--Ce soir. + +--J'y retourne, mon lieutenant. + +--Bon! si l'on te voit deux fois dans le quartier avec ton costume on te +remarquera...! + +--Mon costume!... Ah! oui... parce que c'est un vilain quartier, et +quand ils voient un homme bien habillé, ils le remarquent. Je vas me +déguiser... + +--Ce soir tu y retourneras...; tu ne craindras pas d'être remarqué et +tu pourras agir. Il faut savoir ce qu'elle est devenue depuis le jour +où elle est restée seule rue Payenne. + +--Je sais déjà quelque chose... + +--Tu sais? demanda Pierre. + +--Oui, mon lieutenant... Vous concevez bien qu'on ne vit pas dans un +parage sans avoir des camarades... Pour lors, les camarades que j'avais +laissés, je me suis mené les voir par-ci par-là... + +--Enfin, malgré moi, contre moi, au risque du plus désagréable +résultat, n'obéissant pas à ma défense, tu as été dans le +quartier? + +--Oh! mais non, mon lieutenant..., fit le matelot tout rouge de +l'accusation portée contre lui... C'est seulement de ce matin que je +suis allé là... La petite lieutenante pleurait... Moi, ça m'avait +tout secoué. Alors je m'étais dit: Je vas savoir ce qu'elle est +devenue, sa mère... et alors... + +--Et enfin qu'as-tu appris? + +Le matelot raconta ce qu'il avait appris le matin même; que Mme +Davenne, ramassée mourante dans la rue par ses voisins le soir de +l'inhumation de son mari, avait été portée le lendemain dans une +maison de santé où elle était restée assez longtemps à moitié +folle... C'était tout ce qu'il savait. Mais ce récit fit une vive +impression sur Pierre... Il avait hâte d'être seul, il dit à son +matelot: + +--Simon, tu iras demain, cela est plus raisonnable. + +--Mon lieutenant... pourvu que je vous donne les renseignements que vous +demandez, vous me laissez libre de me diriger? + +--Absolument... Pourquoi me demandes-tu cela? + +--Parce que... Espère!... espère!... j'ai mon idée. Quand on veut +prendre du _pesson_ (jamais Simon n'aurait dit poisson), il faut aller +la veille au soir amorcer, faire sa place, et le lendemain on n'a plus +qu'à se baisser pour en prendre... Eh bien, c'est ce que je veux faire, +je vais aller me conduire dans le quartier, je vas me régaler dans les +cafés autour de la maison, et je saurai ce qu'est le concierge; ça +fait que demain au matin, à l'heure où il nettoie le bord, je vais lui +offrir une consolation et je lui fais dire tout ce que je veux... + +--Tu n'es pas fatigué de ta journée?... + +--Fatigué!... On est solide, mon lieutenant... + +--Fais ce que tu voudras... + +--Espère! espère! Demain à votre réveil je suis au rapport... + +Pierre congédia Simon, et celui-ci, content de lui, heureux de voir la +tournure que prenaient les choses, de voir son maître s'occuper enfin +de Geneviève, descendit joyeux; il rencontra le nègre dans l'escalier +et lui dit en lui tendant sa petite boîte: + +--Dis donc, Rissolé, veux-tu une pastille? + +Et, emplissant sa large bouche, il éclata de rire, pendant que le +nègre se sauvait effrayé poursuivi par Simon qui le rejoignit dans la +cuisine, et le matelot, haussant les épaules, lui dit: + +--Tu es comme les singes, toi, tu aimes les sucreries... Si tu crois +que c'est avec ça que tu t'éclairciras le teint!... Allons, vilain, +mets-toi en face de moi. Catherine, servez-nous le dîner!... + +Et il obligea le nègre à s'asseoir, pendant que la servante servait +le dîner... Le nègre allait porter une bouchée à sa bouche...; le +matelot lui arrêta la main et lui dit: + +--Toi, dans ton pays, on ne mange pas de ça... J'ai été dans ton +pays, as-tu seulement mangé de la chair humaine?... Je vais te conter +une histoire... + +Le malheureux avait commencé par rire, montrant ses larges dents +blanches... Mais Simon commença l'épouvantable récit d'un repas +cannibale imaginaire... Le nègre n'osait plus manger... et Simon +racontait, racontait. + +--Tu fais semblant de ne pas comprendre, continua Simon, t'as toujours +l'air de ceux que je voyais là-bas qui descendaient des branches... +et qui étaient toujours prêts à y remonter... Je te dis que c'était +très bon..., et il y a un camarade de la _Souveraine_ qui est mort +de l'indigestion qu'il s'en est donnée. C'était à la suite d'une +bataille... On n'avait plus que les orties pour se faire de la salade... +Nous avons mangé nos prisonniers...; nous n'en avons rien dit..., pour +éviter les punitions... Tu ne vas pas ébruiter l'affaire... Je te +raconte ça à toi, parce que tu me fais l'effet d'un singe et que c'est +muet. Tu comprends, nous avions remporté une vraie victoire, dans +une île sauvage; nous étions loin du mouillage, au moins à quatre +jours... Il fallait manger... Nous ramenions cinq prisonniers gras, +tendres comme des chapons... Ça a été des festins à n'en plus +finir... En y pensant, l'eau m'en vient à la bouche!... + +Aux grimaces du nègre, il était bien évident qu'il se passait en lui +une chose étrange, et qu'il n'était pas assuré de sa digestion... Le +dîner finissait qu'il avait depuis longtemps quitté la table et que +Simon continuait son histoire à la vieille Catherine, en lui assurant +qu'il y avait aussi des femmes qui adoraient cette nourriture, qu'on +les nommait des gunophages, ce à quoi la vieille servante répondait en +faisant des signes de croix... + +Vers neuf heures, Simon, tout guilleret, arrivait rue du Temple; il +se disposait à entrer dans un petit café voisin de la maison..., +lorsqu'il vit sortir de la grande porte cochère un homme qu'il crut +reconnaître; il se cacha, et regarda bien!... Il ne se trompait pas, et +cependant il ne pouvait en croire ses yeux... L'homme qui sortait de la +maison dans laquelle habitait Geneviève, c'était Fernand. + +Rien au monde ne peut exprimer l'ahurissement du matelot; il s'était +jeté dans l'encoignure d'une porte pour ne pas être vu, et il restait +là, les yeux écarquillés, la bouche démesurément ouverte, se +refusant à croire ce qu'il voyait. + +Fernand libre, cela le surpassait, et il était absolument convaincu +qu'à cette heure il devait être enfermé, attendant son jugement... +Libre, mais son maître, qui savait tout, ne savait pas cela!... + +Ceci, c'était sa surprise. Mais ce qui l'épouvantait, ce qui le +bouleversait, c'était de voir le misérable sortir de la maison où +résidait la femme de son lieutenant. C'est pour la retrouver qu'il +s'était sauvé; son mariage avait été une comédie pour s'enrichir +et, en dehors de la belle Iza, il avait continué avec Mme Davenne les +relations qui avaient amené la terrible scène de l'inhumation... +Ainsi la femme de son lieutenant, à laquelle il s'intéressait, était +toujours l'indigne créature que Pierre avait jugée et qui ne méritait +ni pitié ni pardon!... Simon se prenait la tête en se demandant s'il +n'allait pas devenir fou...; car cette rencontre, qui révélait tant de +choses, le bouleversait. + +Et cependant il avait encore dans l'oreille l'accent déchirant avec +lequel la malheureuse femme demandait grâce... Ah! mais non! le matelot +ne voulait plus faire connaître la petite Jeanne à sa mère! Ah! mais +non! le matelot ne voulait plus que son lieutenant fît grâce! + +Simon, qui n'avait aimé qu'une fois dans sa vie, lorsqu'il avait vingt +ans, une grosse fille de son pays qui s'appelait Pulchérie..., Simon +disait qu'il connaissait l'amour; il avait juré à Pulchérie qu'il +n'aimerait qu'elle: il s'était embarqué après avoir échangé ce +serment-là devant Notre-Dame-de-Bon-Secours. Il disait même qu'il +avait acheté un cierge de douze livres,--il mentait de onze livres +et demie,--et l'avait fait brûler devant Notre-Dame au moment où il +jurait... A son retour, Pulchérie était morte, la première année de +son mariage avec un ami de Simon: elle était morte en couche... Dès ce +jour-là, le matelot avait jugé les femmes! Ça avait éteint l'amour +à venir! Aussi, voyant Fernand descendre vivement la rue du Temple, il +se lança à sa piste. Pour ne pas s'ennuyer, il se disait: + +--Les voilà, les voilà, les femmes; on s'apitoie sur elles, on croit +que ça souffre, et pas du tout... Espère! espère!... Comment toi, +vieux singe, qui as souffert des femmes...? Vois-tu où tu conduisais +ton lieutenant?... Tu t'arrangeais à rendre ce pauvre petit ange... la +petite lieutenante... à elle et à son coquin... Oh! oh!... Espère!... +on te file, mon petit... T'as pas la permission pour sortir de la maison +ousque tu devrais être... + +Et comme Simon était furieux de ce qu'il avait vu... ou plutôt +désespéré; mais comme sa colère ou son désespoir se manifestait +par la rage, il suivait de loin Fernand n'ayant d'yeux que pour lui, et +bousculant les gens qui se trouvaient sur son passage; il est vrai que, +pour s'excuser des heurts, il jurait et sacrait comme un damné, quand +il n'injuriait pas. + +--Qu'est-ce qu'il a celui-là, qu'il m'aborde en plein...? Potence à +l'ail... Ah! marsouin, tu peux pas appuyer à bâbord!... Eh! bon sens! +file donc... tu peux donc pas virer!... + +Et il suivait à cinquante pas Fernand. Il le vit prendre la rue des +Gravilliers, la rue des Archives, puis la rue des Blancs-Manteaux... +Sans rien dire, mais en le voyant s'engager dans la rue, il exclama! + +--Et par tous les saints..., il va à la petite maison! + +Lorsqu'il vit Fernand s'engager dans la rue Payenne, il resta +atterré... + +--Ah! s'écria-t-il, monsieur Monseigneur Jésus, bon Dieu bon, vous +permettez ça... Mais ce gueux-là, il vit dans les habits de mon +maître!!! + +Simon n'en put dire davantage, il s'engagea dans la rue, Fernand venait +de rentrer, la porte était fermée... Il cracha dessus, et les poings +fermés, il dit: + +--Gibier d'enfer! va!... Puis en s'en allant: Espère! espère... tu +veux de l'ombre, tu en auras demain. + +Et Simon était furieux après lui-même: lui qui connaissait les +femmes, ainsi qu'il l'affirmait, il s'était laissé prendre aux airs +sainte nitouche de la veuve. Ah! c'était trop fort! et il sacrait, et +il jurait, et il blasphémait... + +--Potence à l'ail! on devrait mettre toutes les femmes dans un +mortier... et faire une pommade avec ça. Ah! sacredié, non, je ne +vas pas dire ça au lieutenant; eh bien, il serait dans une joie... Il +voyait clair!... Faut-il que tu sois bête, Simon..., vieux marsouin!... +à ton âge!... + +Et comme le matelot, à force de jurer, de sacrer, s'était, dans son +monologue, desséché la gorge, il pensa à son ami le marchand de vin, +chez lequel il était venu le matin; il revenait sur ses pas lorsqu'il +vit la porte du pavillon s'ouvrir; il se hâta de se cacher pour n'être +pas vu, car il avait conservé son costume, et se jeta dans l'ombre +d'une porte. Il vit alors sortir un homme dont la démarche lui fit +exclamer: + +--Mais c'est pas Fernand, ça... Et je connais cette démarche-là!... +Espère! espère!... je vas te filer, toi... + +Et comme celui qui était sorti remontait la rue, se dirigeant du côté +du boulevard, Simon le suivit, prenant toutes les précautions pour +n'être pas vu. Mais c'était peine inutile, car celui qu'il suivait +semblait profondément réfléchir; il ne s'occupait pas de ce qui se +passait autour de lui. + +Arrivé à la hauteur de la rue de Turenne, l'homme passa devant une +boutique dont la devanture était brillamment éclairée: la lumière +l'inonda, et Simon qui le reconnut eut un soubresaut et s'arrêta net, +en exclamant: + +--Gueux de diable!... C'est-il Dieu possible... lui! lui! Mais c'est +devenu une caverne, cette maison... Ah! le vieux marsouin... la vieille +carcasse... avec Fernand... C'est lui qui nous trompait, il faisait le +jeu de l'autre... Ah! vieux roué!... + +Puis comme l'homme, qui n'était autre que Rig, s'enfonçait dans la +rue Saint-Gilles, le matelot, qui était resté comme atterré en le +reconnaissant, s'élança à ses trousses en grognant: + +--Espère! espère! je ne te quitte plus... Il faut que je sache où est +ta niche... Ah! le vieux coquin! mais ils sont une bande. Elle, Fernand +et Rig!... Il n'y a pas à dire, Simon... tout le monde sur le pont, +maintenant, et l'oeil au grain... Pour que ces canailles-là se +réunissent, il faut qu'ils aient un but... Et tous ces brigands-là +n'ont qu'un ennemi, qu'un homme qu'ils puissent craindre...: mon +lieutenant. + +--Espère! espère!... Simon est là, vieux requin... Et puis comme il +a vu qu'il ne fallait jamais se laisser prendre à son coeur..., tu peux +être sûr de ton affaire... + +Et Simon suivait toujours le vieux Rig... Celui-ci semblait se parler +seul; il était furieux, ses poings avaient des gestes saccadés... + +--Il est dans un accès, se dit Simon... Il pense à de vilaines +choses... Il se sera vu dans une glace ou il regarde dans sa +conscience... C'est comme s'il regardait dans du cirage... Ah! le vieux +coquin..., il est bien avec cette autre canaille... Mais bon sang!... +il aura tout conté à Fernand, qui a tout dit à madame... Ah! mais ça +devient dangereux pour le lieutenant... Il n'y a pas à reculer, il faut +aller de l'avant... + +Puis, mordant sa praline avec rage et clignant de l'oeil, il dit: + +--Si je me donnais une petite fête... en lui souhaitant le bonsoir +avec ça... et Simon, retroussant sa manche, montrait son poing, un +poing gros comme une mailloche. Simon avait les mains si larges qu'il ne +mettait jamais que son pouce dans ses poches et il étendait les doigts +en dehors. Si on lui demandait pourquoi, il disait avec le plus grand +sérieux du monde: + +--C'est pour aller plus vite... Voyez les _peissons_, ils ont des +nageoires comme ça... + +Et il faisait jouer les articulations de son bras, pour s'assurer que le +coup serait bon..., lorsqu'il s'aborda avec un passant; la minute qu'il +employa à dire des sottises à celui qui s'excusait d'avoir été +bousculé le rendit plus calme, et, baissant sa manche, il dit: + +--Non, il faut faire de la _belle_ ouvrage! Espère! espère! De la +prudence, car aussitôt qu'ils apprendraient que nous les guettons, nous +serions joués. + + + + +VI + +COMMENT RIG ÉCRIVAIT L'HISTOIRE. + + +Il suivit ainsi Rig jusqu'à la rue Saint-Maur... Quand il l'eut vu +entrer dans le terrain clos, puis disparaître dans l'_entre-sort_, il +se dit satisfait: + +--Vieux sauvage... dors bien, car c'est une des dernières nuits que tu +passes là! Je vais me fraîchir la bouche! + +Et il fouilla dans sa boîte «à pralines.» + +Le vieux Rig, en sortant de chez Fernand, était positivement dans un de +ces accès de rage qui le rendaient souvent dangereux. Mais revenons un +peu sur nos pas. + +Lorsque la paix s'était faite entre l'oncle et le neveu, il en était +résulté les confidences utiles, puis un petit complot, dans lequel on +se vengerait de Pierre... Se venger de Pierre, cela était simple comme +tout. Rig avait dit: + +--Il n'a plus d'état civil, il est en dehors de la société; il faut, +par sa femme et par son enfant, l'obliger à rendre ce qu'il a à vous; +vous avez la femme, c'est par elle que vous deviendrez le possesseur +de cette fortune sur laquelle il me sera attribué la somme qu'il m'a +prise... + +--Mais comment réussir? avait dit Fernand. + +--Il faut devenir l'amant de Geneviève... Il faut lui rendre son +enfant... Ceci fait, c'est-à-dire l'enfant enlevée et rendue à sa +mère..., c'est à vous qu'elle confie l'enfant pour le mettre à +l'abri de toutes recherches... Alors, elle attaque son mari...; c'est la +première fois que semblable procès se présentera. La femme réclame +l'héritage de son mari, au nom de son enfant, dont elle est la +tutrice naturelle... Elle est veuve... d'un vivant. Le mari s'est +frauduleusement fait passer pour mort, afin de s'approprier la fortune +commune... C'est le point de droit sur lequel le tribunal a à se +prononcer... Maintenant nous n'attendons pas le résultat du jugement +dont les rappels seraient interminables. Nous attendons seulement +une procédure suffisante qui ait établi que Pierre Davenne est bien +vivant, que sa fille est absolument légitime..., et c'est fait... + +--Comment, c'est fait? demanda Fernand. + +Le vieux sauvage s'avança près de lui..., et d'une voix plus basse: + +--Je vous ai tout conté... On est venu me trouver; je suis un +saltimbanque, je ne m'en cache pas, je fais de la médecine secrète... +On m'a payé pour l'opération... Je vous ai tout avoué; j'avais avec +moi une jeune fille sage, je vous l'ai affirmé; je vous ai dit qu'elle +avait été volée à des parents riches, dans un château au bas des +Balkans... Cette jeune fille, il l'a payée; il m'a payé également +pour jouer le rôle que vous savez; il nous avait indiqué notre rôle. +Vous la croyiez riche, elle était pauvre. Elle vous aimait... et vous +l'aimiez. + +--Oui, je l'aimais... Elle était pauvre, qu'importe! C'était une +honnête créature, et aujourd'hui mon amour est égal. + +--Il le savait alors; il a fait jouer cette comédie. Je vous l'ai +affirmé, je vous l'affirme encore, ce n'était qu'une comédie... Iza +est toujours l'honnête enfant que vous avez connue. Le matin de ce +jour, elle voulait retourner près de vous; il l'en a empêchée... Où +la garde-t-il? Je l'ignore. + +--Nous nous occuperons bientôt d'elle, la pauvre enfant... Mais où +voulez-vous en venir?... + +--Je vous rappelle tout cela pour vous demander si votre désir de +vengeance sera satisfait lorsqu'il aura donné à sa femme la part qui +lui revient... + +Fernand leva les yeux; son regard sombre interrogea le sauvage. + +--Quelle vengeance m'offrez-vous donc? + +--Je vous ai dit, fit sournoisement le vieux sauvage, que je faisais de +la médecine secrète... + +--Eh bien!... + +--Eh bien... si la procédure ayant établi les droits de Mme Davenne, +son mari venait à mourir, c'est elle qui hérite de lui, comme +usufruitière de son enfant mineure... Et alors nous sommes +complètement vengés... Il vous voulait pauvre, il vous fait riche; il +vous voulait condamné, perdu, et il meurt... + +C'est à la suite de cette double causerie que la visite à Geneviève +avait été décidée. Rig avait trouvé son adresse en deux jours; +il avait été chez le commissaire-priseur qui avait fait la vente. Le +soir, il avait les renseignements nécessaires... et Fernand envoyait +porter la lettre que nous connaissons... + +On a vu que le vieux Rig avait un peu modifié son rôle dans son +récit. + +Le vieux sauvage n'avait pas dit toute la vérité à Fernand, parce +qu'il avait vu que l'amour que celui-ci ressentait pour Iza était +véritable et profond. Dans son récit, il n'avait retiré du rôle +qu'il avait joué que l'immense fortune qu'il avait déclarée lors +du contrat, et encore disait-il qu'il ne s'était décidé à jouer ce +personnage que sur l'affirmation que Pierre, s'il ne donnait pas une +somme aussi extravagante, donnerait au moins une fortune à sa petite +protégée. + +Il affirmait encore qu'Iza était presque sa fille, qu'il l'avait +élevée, après l'avoir arrachée des mains des musulmans qui l'avaient +volée... Or, dans l'idée de Fernand, ces deux malheureux étaient +les dupes de Pierre... De là vient la facilité avec laquelle ils +s'étaient liés..., poursuivant tous les deux le même but, la +vengeance... et la recherche d'Iza... C'est par Mme Davenne qu'ils +devaient obtenir ce résultat... Ceci avait été le point de départ du +projet infâme que nous avons vu si tranquillement dérouler plus haut +par celui que Fernand appelait toujours Danielo. + +Tout avait été expliqué; la vie pure d'Iza, dirigée par le vieux +Danielo, malgré sa situation pauvre; car il disait, le vieux Rig, qu'il +n'avait reculé devant aucun sacrifice pour sa fille adoptive... Il +l'aimait tant! En disant cela, le vieux crocodile avait des larmes dans +les yeux, de vraies larmes! C'est l'affection qu'il avait pour elle qui +l'avait amené à commettre la tromperie sur sa fortune, tromperie dont +Fernand avait été dupe. + +De tout cela, une seule chose intéressait Fernand: c'est que la +belle Iza était une belle et pure fiancée, et que Mme Séglin était +toujours une honnête femme. + +Puis, se croyant l'un et l'autre meilleurs qu'ils n'étaient,... +Rig croyant Fernand la victime de Pierre Davenne, et Séglin croyant +Danielo, le vieux Rig, un vieil avare dont Pierre avait exploité la +passion..., ils s'entendaient parce qu'ils se mentaient tous les deux. + +C'était ce soir-là que l'on avait commencé l'exécution du plan +arrêté, et Fernand, en revenant, avait tout raconté à Rig; celui-ci +avait dû se réserver devant Fernand, ne pouvant sortir du rôle qu'il +jouait... Mais, lorsqu'il l'avait quitté, lorsqu'il s'était trouvé +seul dans la rue, nous l'avons vu s'abandonner à sa mauvaise humeur. + +Le vieux Rig, en frappant le vide de son poing robuste, disait: + +--Je suis un niais, un sot... C'est seul que je devais faire +l'affaire... Est-ce que j'avais besoin de cet imbécile, qui au premier +mot compromet tout... + +Après avoir réfléchi quelques minutes, il avait continué... + +--Qu'est-ce que je fais chez lui?... A quoi m'est-il bon?... D'un +instant à l'autre il peut être pris: on le cherche... Moi, je suis +l'inconnu... Je puis parfaitement lui dire que je renonce à cela..., +que je veux retourner au pays, et en deux jours j'en finis... Il me +croit loin et cherche un nouveau moyen... ou, ainsi qu'il semble y +croire ce soir, il attend que la femme, placée entre le désir de +revoir son enfant... et ce qu'il veut d'elle, cède enfin à sa demande: +il attend donc confiant. + +Moi, pendant ce temps, la voie est libre, je vais chez elle, je lui +dis: La possession de votre enfant et la mort de votre mari vous font +heureuse et riche, quel prix me donnez-vous pour cela?... C'est de +l'argent que veut Rig..., rien que de l'argent, et la possibilité +d'aller vivre loin d'ici; un engagement seulement me suffit... En deux +jours, j'ai enlevé l'enfant et je la lui amène; le surlendemain, elle +fait sa déposition chez un magistrat...; elle déclare que son mari +n'est point dans le caveau, qu'elle réclame une exhumation. On voit la +comédie: je lui donne l'adresse de Pierre Davenne; on arrête celui-ci. +Alors je trouve, lorsqu'il le faut, le moyen de la rendre véritablement +veuve et riche..., et tout cela sans ce grand dadais qui veut mêler +l'amour aux affaires... Comment, toi, Rig... toi, tu as été accepter +un semblable complice?... Il est vrai qu'il n'est pas embarrassant; +s'il me gêne, une lettre au procureur impérial, et il est arrêté le +lendemain... + +C'est sur cette bonne pensée que Rig rentra dans sa tanière. + + + + +VII + +LES RÊVES DORÉS DE LA BELLE IZA. + + +Le matelot, bouleversé par ce qu'il avait découvert, se hâta de +regagner la maison de Charonne. Il était tard, tout dormait, et il +résolut d'attendre au lendemain pour raconter ce qu'il avait vu à son +maître. Ce fut une longue nuit pour Simon, le sommeil était rebelle; +le matin seulement il put fermer l'oeil. Aussi s'éveilla-t-il furieux +après lui-même de se lever si tard. Il se rendit près de Pierre et +lui raconta rapidement ce qu'il avait fait. + +Pierre fut atterré; mais, se remettant aussitôt, il dit: + +--Je l'avais toujours bien jugée... et, tu le vois, vos larmes allaient +me faire commettre une sottise... + +--J'en suis honteux, mon lieutenant... + +--Mais ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que nous n'avons +pas une minute à perdre pour nous mettre à l'abri du complot qui se +trame contre moi. + +--Je le pensais, mon lieutenant... + +--Fernand et elle n'ont qu'un but, retrouver Jeanne, et par elle être +mis en possession de ce qui doit lui revenir... Le vieux bandit de Rig a +été leur vendre à la fois le secret qui me débarrassait d'eux et le +lieu de ma retraite... Il n'a pas perdu de temps!... Dans deux ou trois +jours, ils feront agir la police... + +--Ce n'est pas Rig... ni l'autre qui iront chez ces gens... Ils +craindraient d'être invités à y rester trop longtemps... + +--Eux n'ont rien à voir en tout cela. C'est elle, mère et tutrice de +l'enfant, c'est elle que j'ai trompée par une action que la justice +ne manquera pas d'apprécier sévèrement... C'est elle qui aura raison +devant la loi. + +--Diable! fit le matelot en se grattant le crâne... Il y a un moyen +d'aller au-devant de tout ça... + +--Lequel?... + +--Je vais chez le commissaire de police et je lui donne l'adresse de +Fernand; puis j'ajoute qu'il y a un grand garçon à Montrouge dans le +dos duquel le vieux Rigobert a oublié son couteau; s'il voulait le lui +rendre, le vieux sauvage reste rue Saint-Maur. + +Pierre réfléchissait; d'un signe de tête il indiqua à son matelot +qu'il refusait ce moyen rapide... Au bout de quelques minutes, il dit: + +--Depuis longtemps déjà, croyant tout fini, j'étais décidé à +quitter cette maison... + +--Mais l'autre n'est pas prête... + +--Nous ne pouvons plus attendre... Il faut au plus tôt s'y installer... +et tu vas immédiatement préparer tout pour notre départ... Il ne +faut pas dire un mot de tout ceci à Mme Madeleine..., qui serait très +effrayée si elle apprenait que Fernand est libre et sait que je suis +vivant et que je demeure ici... Tu entends, pas un mot... + +--Espère! espère!... Muet comme un _peisson_! + +Pendant que le matelot obéissant appelait le nègre et se faisait aider +dans les préparatifs du départ, Pierre se hâta de s'habiller. Il +partit aussitôt. A la première place de voitures, il sauta dans un +fiacre et se fit conduire rue Navarin. Au milieu de la rue, il entra +dans une maison devant la porte de laquelle étaient accrochés +plusieurs écriteaux de location, sur papier jaune, ce qui indique les +locations d'appartements meublés. Il monta au second étage, et sonna. +Une jeune bonne vint lui ouvrir. + +--Madame est-elle là? demanda-t-il. + +La soubrette l'ayant prié de dire son nom, il lui remit une carte... +Elle était à peine disparue que la porte s'ouvrit presque aussitôt et +qu'Iza, à demi vêtue, couverte seulement d'une longue robe de chambre +rouge, les cheveux retombant libres, frisés, ébouriffés, sur les +épaules, admirablement belle dans ce négligé, apparut et, souriante, +dit: + +--Entrez..., entrez, maître... + +La soubrette, étonnée, regardait celui qu'on appelait ainsi. Iza, +comme si elle eût commandé toute sa vie, lui fit signe de se retirer. + +Ayant fait entrer Pierre dans un petit salon-boudoir, elle lui dit: + +--J'attendais, maître!... + +--Iza..., viens ici, assieds-toi en face de moi... et écoute-moi +bien!... + +La jeune femme fixa sur lui son regard de velours, cherchant à lire +sur son visage ce qu'il allait lui demander. Pierre lui désignant un +siège, elle alla prendre un petit coussin, le plaça devant lui et +s'accroupit à ses pieds. + +-J'écoute, maître... + +--Iza, tu es libre, tu veux être riche, tu veux avoir la vie que tu as +connue à Auteuil? + +Lentement, Iza fit de la tête un signe de dénégation... Pierre, +étonné, demanda: + +--Ne m'as-tu pas dit, lorsque tu as quitté Georgeo: «Je ne pensais +plus qu'à la belle chambre où mes pieds nus étaient si blancs sur +le velours noir, où ça sentait si bon, où je dormais si bien... Je +pensais au beau linge fin parfumé que je mettais chaque jour... Alors +je me fis honte, je me trouvais moins belle, et, au dîner du soir, je +ne voulais pas manger, en voyant le pain dur, le gros vin rouge et +la viande noire... Il me sembla que je n'avais jamais vécu ainsi... +J'avais le dégoût aux lèvres...Maître, je ne peux plus être +pauvre!» N'est-ce pas là ce que tu m'as dit? + +--Oui, maître!... + +--Eh bien!... pourquoi, lorsque je te demande si tu veux reprendre cette +existence que tu regrettais, me réponds-tu: Non? + +Iza se tut... Pierre la regarda, elle baissa les yeux... Elle était +embarrassée pour parler... Davenne lui dit: + +--Refuses-tu de me répondre? + +--Non, maître!... Je n'étais pas heureuse à Auteuil... J'étais +riche, belle, mais je m'ennuyais... J'étais triste... Ce n'est pas +cette vie-là que je voudrais retrouver... + +Pierre la regarda surpris: + +--Parle! dis-moi ce que tu voudrais. + +Iza releva la tête; son oeil eut un éclair; un sourire d'espoir +s'étendit sur ses lèvres, et elle dit lentement: + +--Je voudrais me retrouver, comme il y a un mois, dans un petit hôtel +beau, avec les belles tentures, les meubles pleins d'or..., les grands +tapis..., les jardins pleins de grandes fleurs rares..., avec des coins +de bois pleins d'ombre... Mais je ne voudrais pas y vivre triste, dans +la chambre, seule, en attendant le seigneur... Je veux être libre, +moi... Je veux n'aimer personne que moi!... Je veux conduire dans une +grande calèche, aller au bois, et que les cavaliers m'admirent, et je +veux pouvoir rire avec les cavaliers lorsqu'ils se pencheront vers moi +pour me parler... Je veux être plus belle, plus brillante... que les +belles que j'ai vues et dont ils parlent tous... Voilà la vie que j'ai +rêvée, maître... + +Pierre Davenne était un peu étourdi... Il se remit et dit: + +--Iza..., aimais-tu Fernand? + +A ce nom, la jeune fille releva la tête et son regard se fixa étonné +sur celui de Pierre; elle se demandait si celui-ci ne se moquait pas +d'elle pour répondre à son rêve... Pierre comprit et reprit: + +--Réponds-moi absolument franchement; de tes réponses dépend ton +avenir. + +La belle Iza eut comme un tressaillement à ce dernier mot. Elle dit: + +--Non, maître, je n'aimais pas Fernand. + +--Tu ne l'as jamais aimé? + +--Jamais! et j'ai béni le Seigneur qui l'avait repris! + +--Iza, Fernand est vivant!... dit Pierre, en observant la jeune femme. + +Iza se leva aussitôt et, croyant que c'était pour retourner près +de lui que Pierre venait lui parler, que c'était à ce prix qu'elle +obtiendrait la réalisation de son rêve, s'écria: + +--Jamais..., jamais je ne le reverrai... + +--Mais que t'a-t-il fait? + +--Rien, et je le hais!... Il m'aime, et je le hais... Il m'adore, et je +sens près de lui une répulsion que je ne peux vaincre... Il est beau! +et je le trouve hideux... Il porte malheur à ceux qui l'approchent. +C'est un Sterk... Il est un des fils du démon; pour être heureux, +lorsqu'on le voit, il faut lui vouloir du mal... Il faut lutter toujours +contre lui, pour éloigner le malheur qu'il vous jette... Jamais, jamais +je ne le reverrai... J'aime mieux mes loques, mon pain dur, ma misère. + +Sur le visage impassible de Pierre un sourire glissa: + +--Rassieds-toi, Iza... C'est le bonheur que je t'apporte..., et écoute +bien. + +Iza, étonnée, reprit sa place aux pieds de Pierre, en disant, calme: + +--Je vous écoute, maître...; mais j'ai eu peur!... + +--Iza..., Fernand vit: c'est ton mari... Il peut tout contre toi..., +et c'est pour en finir avec lui, pour t'en débarrasser à jamais et te +donner ce que tu rêves que je viens te voir... + +Iza ouvrait ses grands yeux et son regard semblait demander une +explication immédiate... Pierre comprit, car il lui dit: + +--Réponds-moi franchement, Iza, te sens-tu le courage d'agir! + +La jeune fille répondit avec embarras: + +--Maître, je me sens tous les courages pour arriver au but que je +désire;... mais je ne comprends pas. + +--Tu es la femme légitime de Fernand Séglin?... + +--Oui, maître. + +--Il te doit aide et protection... Il te doit surtout l'argent que tu +lui apportais dans ton contrat. + +--Mais, fit naïvement la Moldave, il n'a jamais touché cet argent-là! + +--Qu'en sais-tu?... fit aussitôt Pierre. + +Iza fronça le sourcil. Comment? on avait payé sa dot!... + +Pierre continua: + +--Dans ton contrat, tu lui apportais une somme qu'il a jetée dans +les affaires; mais cette somme est à toi. Si les affaires qu'il a +entreprises ne réussissent pas, s'il est déclaré en faillite, sur les +fonds en caisse d'abord, la part que tu as apportée te revient. + +--Mais s'il ne l'a pas reçue... + +--Je te répète encore que ton contrat dit que la signature donne +quittance, le contrat est signé... Tu apportais un million... Sa +signature atteste qu'il a reçu la somme. + +Iza commençait à comprendre... Elle écoutait silencieuse, ne quittant +pas Pierre du regard; celui-ci continua: + +--Tu es riche, tu as apporté ta fortune, tu as apporté des espèces... +Si ton mari est en banqueroute, l'argent qu'on trouverait chez lui... ou +sur lui, te revient jusqu'à concurrence de la somme..., surtout si tu +établis que tu n'as pas été sa complice, mais sa dupe... + +Les yeux d'Iza avaient des éclairs..., et, la tête penchée, elle +écoutait, le sourire aux lèvres, comme on écoute une chanson +aimée... Pierre acheva: + +--Or, les affaires sont régulièrement faites. S'il n'a pas touché +exactement la somme du contrat, il en a touché la plus grande partie +par un autre moyen... C'est toujours moi qui l'ai donnée... Me +comprends-tu? + +--Non, fit Iza franchement, en interrogeant Pierre de son regard clair +fixé sur lui. + +--Aujourd'hui, par ton contrat, tu es riche... Pour être riche et +libre..., libre, entends-tu bien..., ton rêve..., il faut que tu +reprennes à ton mari la somme qu'il a et qui t'appartient de droit, et +il faut que ton mari disparaisse. + +--Oui, affirma Iza: c'est cela surtout qu'il faut. + +--Voici sa situation: il a fait des faux... Il est en faillite... Cette +faillite va se transformer, dès l'examen des livres, en banqueroute +frauduleuse... Maintenant il a engagé tes bijoux... + +--Il me les a volés..., exclama Iza. + +--Oui, c'est cela, et c'est avec cet accent qu'il faut le dire au +commissaire. + +--Au commissaire? + +--Oui, écoute et souviens-toi; car il ne faut pas que tu dises un jour +une phrase différente de celle que tu auras dite la veille, lorsque tu +auras commencé... + +Iza, attentive, le regardait. Toute sa volonté était passée dans ce +qu'ordonnerait Pierre. + +--Tu étais riche, bien élevée. Tu te nommais Iza de Zintsky; tu as +apporté à ton époux une fortune en numéraire, qu'il a mise dans ses +affaires; tu as apporté des bijoux d'une valeur énorme. + +--On m'a dit qu'ils étaient faux... + +--Je te les rendrai, en vrai..., fit Pierre... Mais voici une facture de +Bodmann, marchand de diamants à Vienne... où ils ont été achetés... + +Iza lut et vit l'addition dont le chiffre était de deux cent vingt-cinq +mille francs... Elle dit aussitôt: + +--C'est le prix? + +--C'est le prix pour le juge; les vraies pierres, tu les auras. Mais tu +présenteras cette facture, et si les bijoux étaient faux lorsqu'il +les a vendus, c'est qu'il avait déjà retiré les brillants pour les +remplacer par du strass, et ainsi il volait celui qui lui prêtait de +confiance. Peux-tu affirmer ce que je te dis devant le magistrat qui +t'interrogera? + +--Oui, fit Iza avec un singulier sourire; car, je le comprends..., il +est pris et je suis libre. + +--Il faut aussi justifier ce qui s'est passé à Auteuil... Tu +affirmeras qu'au milieu de la nuit, ton mari, un joueur qui t'avait +déjà volé tes bijoux, quittant du cercle où il avait perdu, a exigé +ta signature... Tu as refusé...; il t'a menacée...tu as résisté... +et alors est arrivée une scène à la suite de laquelle tu t'es +sauvée... vêtue de ta robe de chambre... échappant à sa violence... +Tu avais déjà essuyé deux coups de feu. + +--Mais, fit Iza qui semblait étourdie..., je n'ai pas été blessée. + +--Les deux balles sont dans les matelas... Tu t'es sauvée en criant +au secours! Et entendant du bruit--ses gens qui descendaient, +peut-être!--craignant d'être pris pour un assassin, perdant la tête, +il a retourné son arme sur lui... + +--Je devrai raconter tout cela? + +--Oui! Et il continua: Tu as longtemps hésité... Tu t'étais cachée +dans ce petit appartement, redoutant les poursuites de ton mari..., +ton mari, qui a dissipé ta dot, vendu tes bijoux et qui exigeait plus +encore... Tu t'es aperçue depuis quelques jours que des gens observent +ta demeure; tu crois même, un soir, avoir vu ton mari devant ta +maison... Redoutant une catastrophe, tu viens tout dire, tu demandes +protection... + +--Et après, maître! + +--Après, je fais savoir à Fernand que tu demeures ici... + +Iza devint blême. + +--Mais des agents sont postés de chaque côté de la rue... Il s'y +rend, et est arrêté. Alors, c'est là où il te faut la force, la +volonté... Il faut que tu t'observes; ne te démens pas; surtout que +ton visage ne trahisse pas tes pensées. + +--Pourquoi? + +--Parce que, ton mari retombé entre les mains de la justice..., il faut +que tu viennes l'accuser. + +--Je suis prête, fit Iza avec un méchant sourire. + +--Il faut que tu viennes demander ce qui t'est dû..., c'est-à-dire le +million de ta dot et la valeur de tes bijoux... Il n'a rien... Il a sa +maison, il a une fortune sur lui, et, créancière privilégiée, tu +dois d'abord rentrer dans l'argent qui t'a été dérobé... Alors, Iza, +tu seras riche. + +Iza avait bien attentivement écouté les dernières paroles de Pierre, +et c'est seulement à ce moment que, ayant bien compris ce qu'il lui +demandait, elle n'hésita plus et dit aussitôt: + +--Maître, je suis prête à obéir... Commandez... + +--Tu ne diras pas un mot de plus que ce que je te chargerai de dire. + +--Bien. + +--Tu seras réservée, toujours, ne répondant que ce que je t'aurai +dit. + +--Oui, maître! + +--Tu affecteras de te mal exprimer et de mal comprendre notre langue; tu +échapperas ainsi aux questions embarrassantes. + +Iza regarda Pierre et lui dit en souriant: + +--Maître..., croyez en moi!... Dites-moi ce que je dois dire... Mais, +pour les tromper, reposez-vous sur moi..., pour ne dire que ce que vous +voudrez qui soit dit... N'ayez nulle crainte, maître... Iza ne parle +que lorsqu'elle veut parler!... Et, en vous obéissant, je deviens libre +et riche? + +--Libre, riche, demain, et tes rêves deviennent des réalités. + +--Et je suis à jamais débarrassée de cet homme? + +--A jamais... + +--Maître, commandez-moi: je suis prête! + +Alors Pierre expliqua longuement à Iza ce qu'elle devait faire; +celle-ci, attentive, suivait sa parole dans ses yeux... + +Une heure après il sortait avec elle. Pierre retournait chez lui. La +Moldave allait chez le commissaire de police. + +Le soir même, les agents étaient postés au coin de la rue de Navarin. +Un individu se promenait plus spécialement devant la maison, sous les +fenêtres: celui-là se trouvait à la disposition d'Iza. C'est sur sa +demande qu'il avait été placé; d'un signe, elle devait lui indiquer +la personne suspecte qu'il devait filer. + +Le soir même, la soubrette descendait en toute hâte et désignait à +l'agent un individu habillé en matelot, l'agent le suivit: + +L'homme n'était autre que le matelot Simon. + + + + +VIII + +LA PETITE JEANNE. + + +Pierre, en partant de la petite maison de Charonne, avait recommandé +à Simon de s'occuper des préparatifs de départ; on savait où il +demeurait, et il voulait changer au plus vite de demeure. Il n'y avait +guère dans la maison que du linge; car, on s'en souvient, Pierre +l'avait louée meublée. Aussi Simon, aidé par le nègre, eut-il +vivement terminé. + +Pierre avait acheté, près d'Asnières, un petit chalet enfoui dans un +jardin ombreux: il le faisait réparer et devait en prendre incessamment +possession. Simon, libre, aida le nègre à porter les malles de grosses +lingeries sur une voiture qu'il lui avait envoyé chercher, et, le +faisant monter avec lui, il lui dit: + +--Nous allons aller porter ça... et nous préparons tout là-bas +pour pouvoir nous y installer demain..., comme on pourra. Nous nous +arrangerons pour être revenus à l'heure de la soupe. + +Ils partirent. Madeleine était restée seule avec la petite Jeanne; +le temps était beau et la jeune femme et l'enfant descendirent dans le +jardin. + +La vieille cuisinière vint les trouver sur la pelouse et demanda à +celle qu'on appelait Mme Madeleine ce qu'elle désirait pour le repas... +On laissa à la petite Jeanne le soin de faire le menu du jour, et la +cuisinière partit à son tour, se dirigeant vers le marché. + +Madeleine était assise sur l'herbe et lisait; la petite Jeanne était +tout occupée à jouer avec sa poupée... + +L'enfant s'arrêta tout à coup; il lui sembla qu'elle avait entendu son +nom... Elle tourna la tête et ne vit rien... elle se remit à jouer... +elle s'entendit encore appeler une fois, elle regarda Madeleine, +celle-ci lisait... Elle allait l'interpeller lorsque, tournant la tête, +elle eut une exclamation de joie: + +--Oh! Fernand! + +Et elle courut heureuse vers Fernand Séglin, qui sortait d'un des +massifs du jardin. + +--C'est toi, Fernand, oh! comme petit père va être content de te +voir... + +Et l'enfant s'abandonnait. Fernand l'avait prise dans ses bras, et lui +rendait les baisers qu'elle lui donnait... + +Madeleine, croyant que l'exclamation de la petite saluait le retour de +la vieille cuisinière, ne s'en était pas occupée; mais, en entendant +le nom de Fernand, elle avait relevé la tête, et, le voyant devant +elle, elle était restée atterrée..., le livre était tombé de ses +mains, un tremblement convulsif secouait ses membres; elle voulait agir +et ne pouvait bouger, elle voulait crier et aucun son ne sortait de sa +gorge... + +En la reconnaissant, Séglin s'était écrié: + +--Madeleine! ici!... Ah! cela est fort, et il était resté une seconde +stupéfait, pendant que l'enfant disait: + +--Tu connais donc petite mère Madeleine? + +Cette minute avait suffi à la jeune femme pour réagir; elle se +précipita vers Fernand et voulut lui prendre l'enfant. + +--Misérable! sortez!... Ne touchez pas à cette enfant... Sortez!... + +Celui-ci se contenta de rire; son cynique sang-froid était revenu; il +se plaça devant l'enfant en haussant les épaules, et dit: + +--Je viens ici au nom de Mme Davenne chercher sa fille..., qu'elle ne +veut pas voir plus longtemps élevée par la maîtresse de son père!... + +Madeleine se transforma à ce mot; ce ne fut plus la superbe jeune +fille, calme, sévère, parlant sobrement. Ses traits se contractèrent, +son regard eut des lueurs étranges, ses mains s'étendirent crispées +comme des griffes; elle bondit plutôt qu'elle n'alla sur Fernand, et, +d'une voix brève, sèche, pressée, elle dit: + +--Sortez d'ici, bandit! sortez, misérable... Sortez, voleur, faussaire, +sortez! Ne portez pas votre main sur cette enfant ou je crie... ou +j'appelle... et je vous fais rendre à la prison, d'où vous vous êtes +évadé... + +Fernand se contenta de hausser les épaules... + +--Tu peux crier... il n'y a dans la maison que toi et moi... Je guette +depuis ce matin, et si, à cette heure, il y entrait quelqu'un..., sache +bien, Madeleine... + +Et, en disant ces mots, il lui prit le bras malgré sa résistance, et, +le serrant à le briser, il ajouta: + +--Je ne serai plus seulement un faussaire et un voleur..., je deviendrai +un assassin... Si tu cries, entends-tu...? je te tue... + +Et d'un mouvement brusque, il la repoussa. Madeleine faillit tomber: +elle se retint à un banc. La petite Jeanne, en voyant le singulier +accueil fait à son ami, s'était mise à pleurer, et n'ayant, pauvre +petite, que le souvenir de l'affection passée, elle en voulait à +Madeleine qui chassait le vieil ami de la maison... Elle se serra près +de lui en gémissant: + +--Je ne veux pas que Fernand s'en aille... Je veux qu'il reste... + +Et Fernand dit à l'enfant: + +--Jeanne, je viens te chercher pour te conduire vers ta petite mère +Geneviève... + +--Elle est morte..., fit l'enfant en pleurant. + +--Ce n'est pas vrai... Jeanne... C'est cette femme qui t'a volée à ta +mère... + +--Je veux voir petite mère... Je veux voir maman Geneviève..., +sanglotait l'enfant. + +Fernand allait la prendre dans ses bras: il disait, menaçant: + +--Ah! nous nous reverrons, Madeleine... Je comprends tout maintenant... +Sot que j'étais... Viens, Jeanne... + +Madeleine était épouvantée. Meurtrie par la brutalité du misérable, +elle était retombée sur le banc sans force, effrayée de son audace, +et bien convaincue qu'il n'hésiterait pas à exécuter sa menace, +que si elle appelait, si on venait, il la tuerait, elle... et l'enfant +peut-être avec elle... En le voyant prendre la petite Jeanne, elle +assembla toute son énergie et, se précipitant en cherchant à lui +arracher l'enfant, elle cria. + +--Non, non! vous ne l'emmènerez pas... Au secours!... au secours! + +L'enfant criait... Fernand la plaça sur le gazon, et, bondissant sur +Madeleine, il la prit au col, éteignit ses cris dans sa gorge, puis, +d'une main lui prenant le bras, l'autre appliquée sur sa bouche pour +l'empêcher de crier, il la traîna jusqu'au massif, dans lequel il +rentra avec elle... Là, elle jeta un cri, un seul: il avait enlevé la +main de sur sa bouche, mais aussitôt le poing avait frappé la tête, +et elle était tombée étourdie... + +Le misérable avait alors couru vers l'enfant, qui, tout en larmes, +n'avait rien vu et il lui dit: + +--Madeleine ne voulait pas que tu revoies petite mère Geneviève... Ne +pleure plus, Jeanne, ne pleure plus, petite mère nous attend... Viens +la voir. + +--Nous allons voir maman? + +--Oui!... fit-il, en prenant dans ses bras l'enfant qui, à la pensée +de revoir sa mère, eut dans ses larmes un doux sourire. + +La petite Jeanne s'était abandonnée, elle était heureuse d'entendre +parler de sa mère. L'idée de la mort n'effrayait guère son jeune +cerveau, car on avait toujours évité devant elle d'aborder ce sujet... +La mort était l'absence. Fernand, en lui disant: Tu vas revoir ta +mère, l'avait surprise et ravie. Cependant, en se voyant si brusquement +enlevée, en se voyant en quelque sorte arrachée des bras de celle +qu'elle appelait sa petite mère Madeleine, elle eut peur. Quand Fernand +lui avait dit qu'elle allait retrouver sa mère, elle croyait que +Madeleine, qui lui en parlait souvent,--depuis quelques semaines +surtout--allait l'accompagner.--Mais Madeleine était partie, en jouant +avec Fernand, c'est ce que l'enfant avait jugé,--et elle n'était pas +revenue,--et Fernand l'emportait en disant: + +--Tu es contente, Jeanne, tu vas revoir maman Gene... + +La petite fille avait fixé sur lui ses grands yeux étonnés; son +sourire était mort sur ses lèvres, puis elle avait regardé autour +d'elle, et elle avait demandé inquiète: + +--Et mère Madeleine?... mère Madeleine? + +--Si, ma Jeanne, elle vient, ne pleure pas... Elle est allée chercher +un manteau pour bebelle, et elle vient nous rejoindre dans la voiture. + +La voiture! c'était le plaisir, aller en voiture; on allait se promener +alors, et la petite Jeanne se reprit à rire. + +--Mère Madeleine vient avec nous?... demanda-t-elle. + +--Oui. + +--Dans une voiture, promener? + +--Oui. + +--Et petit père?... + +--Petit père nous attend... + +--Oh! il faut courir bien vite pour qu'il ne gronde pas... + +--Oui... courons!... + +Il portait l'enfant dans ses bras, il redoutait à chaque minute de voir +apparaître ou Simon ou Pierre, et il courut rapidement... Il plaça +l'enfant dans une voiture qui attendait à cent pas de là, et s'assit +près d'elle en disant au cocher: + +--Vite où je vous ai dit, par Bagnolet et Romainville. Et, s'adressant +à la petite Jeanne, après l'avoir affectueusement embrassée... Nous +allons vite retrouver petit père pour ne pas qu'il gronde et puis pour +ne pas mécontenter maman Gene, qui attend sa Jeanne; Madeleine viendra +tout à l'heure avec l'autre voiture. + +--Oui! oui! vite! vite! fît la petite Jeanne heureuse, regardant le +misérable avec un sourire d'enfant heureux. Oui, je veux voir tout de +suite petite maman Gene. Elle n'est plus morte? + +--Non, ma belle mignonne: elle t'attend... lui assura le misérable. + +Et la voiture les entraîna, ainsi qu'il en avait donné l'ordre, vers +Bagnolet, puis vers Romainville, pour rentrer dans Paris. Il voulait +tromper ceux qui n'allaient pas manquer de se mettre à sa poursuite en +semblant s'éloigner de Paris... + +Moins d'une heure après, Pierre revenait à Charonne. Il rentrait chez +lui, assez étonné de voir la porte de la grille ouverte; et il était +très sévère à ce sujet. La petite résidence de Charonne devait +être maison close; car il redoutait chaque jour une visite indiscrète. +Maugréant contre ses gens, il suivit la longue avenue: il entra chez +lui et, ne voyant personne, il descendit à la cuisine. + +La vieille cuisinière venait de rentrer; aux plaintes de Pierre, elle +répondit qu'elle était sortie et rentrait par la petite porte de +service, et n'était point coupable d'avoir laissé la grille ouverte; +que depuis qu'elle était revenue, c'est-à-dire dix minutes environ, +elle n'avait vu ni entendu personne; elle avait quitté Mme Madeleine et +Mlle Jeanne sur la pelouse dans le jardin. + +À son retour, passant par le jardin, elle avait vu la pelouse +déserte...; dans l'herbe, les jouets de Mlle Jeanne. Peut-être Mlle +Jeanne avait-elle obligé Mme Madeleine à aller la promener. C'était +une enfant gâtée, à laquelle on ne résistait guère... Tant qu'à +M. Simon, il était parti avec Ali le nègre; obéissant aux ordres de +monsieur, ils étaient allés porter des malles dans la petite maison. + +Tout cela était naturel; la cuisinière préparait le déjeuner et, +dans quelques minutes, assurément, tout le monde serait rentré pour +le repas. Et cependant Pierre, le sourcil froncé, rentra chez lui, +inquiet. Il entra dans l'appartement qu'occupaient Madeleine et la +petite Jeanne. Tout était en ordre, les vêtements que l'enfant +devait revêtir dans l'après-midi pour aller à la promenade étaient +préparés sur le lit. Dans la chambre de Madeleine, son chapeau était, +avec son manteau et ses gants, bien placé, pour être pris facilement +à l'heure où elle devait sortir. En voyant ce calme, repoussant le +pressentiment qui l'avait attristé, Pierre, haussant les épaules, dit: + +--Je deviens fou, ma parole d'honneur, de m'inquiéter... Dans dix +minutes, elles seront là. + +Et, ayant revêtu un vêtement de jardin pour être à son aise, il +alluma un cigare et descendit, en attendant l'heure du repas, se reposer +sur la pelouse. Il vit les jouets abandonnés sur l'herbe par sa petite, +ce qui l'assura que Madeleine et l'enfant ne devaient pas être bien +loin. + +Il se promenait en pensant à sa visite du matin. Il songeait qu'à +cette heure la police devait être aux trousses de Fernand. Tout en se +promenant, il revint vers la porte de la cuisine; une grande et belle +chienne épagneule, noire et blanche, vint vers lui; il la caressa; la +bête, qui revenait de se promener avec la cuisinière, était heureuse +de revoir son maître et bondissait joyeusement. + +Pierre, pour éviter qu'elle ne sautât sur lui, lui dit: + +--Viens, Liane!... Et il retourna vers la pelouse... + +La chienne courait, sautait; en arrivant sur la pelouse, elle _piqua du +nez_, en sentant les jouets de sa petite maîtresse Jeanne; Pierre la +regardait en souriant: + +--C'est Jeanne... Où est-elle, ma Liane, où est la petite maîtresse? + +La chienne cherchait toujours, comme si elle suivait une piste; elle +avançait toujours, et Pierre, étonné, la vit entrer dans le massif. +L'animal, bien dressé, ne quittait jamais les allées du jardin; aussi +Pierre vint-il en disant: + +--Qu'est-ce qu'il y a, ma Liane? + +L'intelligente bête revenait en jappant plaintivement, semblant +appeler... Pierre la suivit; il entra dans le massif. Apercevant une +femme étendue à terre et dont la chienne léchait le visage, il se +baissa vivement pour lui porter secours. Il jeta un cri en reconnaissant +Madeleine. Il la prit dans ses bras et la porta sur la pelouse; puis, +effrayé doublement de la pensée qui lui traversa le cerveau, il courut +vers le massif en criant: + +--Liane, Liane..., cherche Jeanne!... + +La bête courut dans tous les sens, l'enfant n'y était pas. Pâle, +tremblant, Pierre revint vers Madeleine; il lui mit la tête sur ses +genoux; il vit aussitôt que la malheureuse femme avait seulement +perdu connaissance... Il appela la cuisinière. La vieille accourut, +effrayée. Quelques soins ranimèrent bientôt la jeune femme, et +lorsque ses yeux s'ouvrirent, elle vit penché sur elle--le regard +anxieux--Pierre qui lui demanda: + +--Jeanne...? où est Jeanne?... + +Madeleine ne pouvait répondre; il dut attendre encore. Passant de +l'eau sur le front de la jeune femme, fiévreux, tremblant, avide de sa +réponse, il disait: + +--Madeleine!... Madeleine!... m'entendez-vous?... Jeanne?... où est +Jeanne?... Vous ne m'entendez pas? Jeanne, ma fille, mon enfant, où +est-elle? + +L'oeil hagard de Madeleine regardait autour d'elle, cherchant à +se souvenir, à s'expliquer comment elle se trouvait là, et elle +répondait, calme: + +--Si, je vous entends... Pourquoi suis-je là?... + +--Je vous ai trouvée étendue dans le massif... et vous étiez seule +avec Jeanne. Où est-elle? où est-elle? + +--Jeanne..., répétait Madeleine, faisant des efforts de mémoire... + +--Répondez-moi..., répondez-moi..., je vous en prie. Jeanne? + +Tout à coup la figure de la jeune femme changea; son regard épouvanté +se dirigea sur Pierre; elle se releva, lui prit les mains et jeta un +cri: elle se souvenait: + +--Jeanne!... Vous ne l'avez pas vu?... Il l'a emportée... Il me l'a +arrachée... + +--Jeanne enlevée!... exclama Pierre, enlevée! Par qui? Quand? +Répondez vite. + +--Lui!... Mais vous le devinez bien... Vous le croyez en prison... Non, +il est libre. + +--Fernand? + +--Oui,.. Fernand... Il est venu, il a appelé Jeanne, je me suis +précipitée, alors il m'a saisie au cou... Je me suis sentie +entraînée, j'étouffais... Je me suis crue perdue... + +--Et c'est lui qui a enlevé Jeanne? + +--Oui... Il a dit à l'enfant qu'il venait la réclamer au nom de sa +mère. + +--Ah! malheureux que je suis!... exclama Pierre qui fondit en larmes. + +La vieille cuisinière avait aidé Madeleine à se relever; en voyant +son maître défaillant à son tour se laisser tomber sur le banc, elle +courut vers lui et lui dit. + +--Ne vous désolez pas, monsieur... Ils ne peuvent être loin; je vais +courir chez le commissaire... et on les aura bientôt retrouvés. + +--Non! non! fit vivement Pierre; le commissaire n'a rien à faire en +ceci... + +--Si M. Simon était là!... + +--Courez vite me chercher une voiture, fit Pierre. + +--Bien, monsieur, fit la vieille cuisinière, qui partit rapidement. + +Et s'adressant à Madeleine: + +--Madeleine, répondez-moi bien vite... Il a enlevé l'enfant; +croyez-vous que c'était véritablement pour la ramener à sa mère? + +--Je ne sais. + +--Je vous demande si vous n'avez pas vu dans ses yeux ses desseins. Mais +cet homme est capable de tout: il peut tuer mon enfant... + +--Oh! non!... Il m'aurait tuée, moi, mais non l'enfant... + +--Quel peut être son dessein? + +--C'est d'être maître de vous... Il sait tout aujourd'hui... D'un mot +vous pouvez le perdre. Votre enfant est un otage... + +--Madeleine, racontez-moi comment cela s'est passé. + +Dominant son émotion, la jeune femme lui raconta la terrible scène. +Elle finissait lorsque Simon arriva; celui-ci resta tout abasourdi +lorsque, se disposant à aller à la cuisine pour déjeuner, il entendit +son maître lui crier d'un ton qu'il connaissait bien et qui n'admettait +pas de réplique: + +--Vite, vite, Simon, tu viens avec moi... + +--Présent, mon lieutenant. + +--Simon, lui disait-il en l'entraînant vers la voiture..., il faut +retrouver Jeanne... + +--Mlle Jeanne? + +--Oui... Fernand m'a volé mon enfant... Le misérable! + +--Potence à l'ail... Ce gueux-là!... Espère! espère... Lieutenant, +sur ma part de paradis, nous aurons la petite lieutenante ce soir... et +lui, il a signé son congé en faisant ça... Je vais lui régler ses +comptes... + +Et Simon dit au cocher de les conduire rue du Temple. + + + + +IX + +LE CALVAIRE D'UNE FEMME. + + +Depuis le jour où Geneviève avait appris que sa fille pouvait lui +être rendue, elle s'était transformée. La scène qu'elle avait eue +avec Fernand amenait un nuage sur son front chaque fois que la pensée +lui en revenait; mais, cependant, il fallait s'y résoudre, +puisque c'était par lui seul qu'elle pourrait retrouver sa Jeanne. +Certainement, le passé était à jamais fini... Libre, elle ne +consentirait jamais à recommencer une vie dont le souvenir seulement +lui faisait monter le rouge au visage! Mais comment revoir son enfant? +Geneviève pensa à agir de ruse: peut-être par des promesses le +rendrait-elle plus souple. Si, adroitement, elle pouvait savoir +l'endroit où la petite Jeanne était cachée, alors elle n'hésiterait +plus, elle chasserait l'odieux misérable et demanderait aide et +protection à la police. A cette heure, la moindre démarche dans ce +sens pouvait tout compromettre. + +A chaque heure du jour, la pauvre femme était poursuivie par cette +unique pensée. Superstitieuse, elle se rendait tous les jours au +cimetière; elle passait une heure dans le caveau, agenouillée, parlant +bas, demandant grâce et jurant qu'elle resterait ce qu'elle devait +être pour racheter sa faute: une honnête femme! Puis elle revenait et +elle croyait toujours que sa prière avait été entendue, et que, comme +gage de pardon, elle retrouverait chez elle sa Jeanne... + +Un jour, en rentrant, elle trouva une lettre chez elle, elle reconnut +l'écriture. Elle l'ouvrit, tremblante; la lettre disait: + + +«Geneviève, + +«Si tu veux, maintenant que, libre, tu es à toi tout entière, si +tu veux redevenir la femme adorée aux genoux de laquelle je restais +autrefois, si tu veux renouer la chaîne du passé..., viens!... A ce +prix seulement tu retrouveras ton enfant... que j'aime autant que toi et +de laquelle je veux remplacer le père... + +Si tu consens, ce soir à dix heures, trouve-toi place Royale. Un homme +ira vers toi, te dira ton nom...; tu n'auras qu'à le suivre!... sinon, +dès demain je pars... et tu ne reverras jamais ta fille... Tourne le +feuillet.» + +Geneviève, frémissante de rage et de honte, tourna le feuillet, il en +tomba une mèche de cheveux blonds et dorés... elle les saisit et les +embrassa follement. Oh! c'étaient bien les cheveux de sa Jeanne... Elle +lut deux mots griffonnés par une main d'enfant: + +Viens, petite mère. + +«JEANNE.» + + +Elle devint pâle, et, pour ne pas tomber, elle fut forcée de s'appuyer +à un meuble. Cette infamie l'épouvantait: le misérable se servait +de l'enfant pour perdre la mère... Cette petite tête d'ange, il la +faisait servir au crime!... Et c'était vrai... il avait sa Jeanne; +c'était lui qui avait pris sa fille... le misérable! la vie du père, +l'honneur de la femme! et aujourd'hui l'enfant... et tout cela, pour +atteindre le même but: sa fortune, qu'il poursuivait encore à cette +heure. + +D'abord devant cette cynique infamie, Geneviève eut l'idée d'aller +immédiatement prévenir la police avant de se rendre au rendez-vous. +Mais elle pensa qu'elle devait être surveillée et que la moindre +démarche le mettrait sur ses gardes, qu'alors elle ne retrouverait +plus sa fille!... Aussi que faire? Fallait-il donc souscrire à ces +monstrueuses conditions?... Oh non! La mort plutôt que semblable +honte... Mais Jeanne, qu'allait-elle devenir? + +Geneviève passa la plus effroyable journée... parfois, prête à +mourir, puis décidée au sacrifice et à la mort ensuite après avoir +tout dit chez le commissaire... Le soir seulement elle s'y résolut +héroïquement. Elle écrivit une longue lettre dans laquelle elle +racontait en détail tout ce qui se passait depuis quatre jours. Elle +déclarait se rendre au rendez-vous donné, décidée à mourir, mais +elle réclamait aide et protection pour son enfant: elle demandait +qu'il fût arraché des mains du misérable... Sa lettre terminée, elle +écrivit l'adresse du commissaire avec la recommandation de la porter +aussitôt. Elle la plaça sur l'établi de ses ouvrières... et elle +partit. Elle donna une clef à la concierge, disant que comme elle +rentrerait tard et ne voulant pas être éveillée par l'arrivée des +ouvrières, elle laissait cette clef avec laquelle elle pourrait rentrer +dans l'atelier. Sur l'établi était l'indication de ce qu'elles avaient +à faire... + +Elle sortit et gagna les boulevards... Elle cherchait une boutique +d'armurier encore ouverte. Elle en vit une, entra: + +--Monsieur, je voudrais un revolver, tout petit... Et elle se hâta +d'ajouter, voyant qu'on la regardait avec curiosité... C'est pour un +tout jeune homme, et pour tirer dans un appartement. + +--Le voulez-vous en ivoire? + +--Oh non! une arme simple. + +On lui fit voir plusieurs armes; elle choisit la plus facile à +cacher... Elle n'osait demander qu'on la lui chargeât... Mais le +marchand lui offrit un paquet de cartouches, et elle le prit... Une +fois dehors, elle entra sous une porte, s'accroupit et chargea son arme. +Puis, ayant glissé le revolver dans sa poche, elle se dirigea vers la +place Royale. + +La place était déserte à cette heure. Naturellement les grilles +étaient fermées et elle ne savait de quel côté elle devait attendre: +elle se décida à en faire le tour... Elle revint à son point de +départ et ne vit personne... Elle craignit cette fois d'avoir été +victime d'une mystification. + +Elle allait encore une fois faire le tour des grilles, lorsqu'un homme, +passant près d'elle, dit: + +--Geneviève Davenne? + +Elle s'arrêta aussitôt, et dit: + +--C'est moi! + +L'homme vint alors vers elle et lui demanda: + +--Vous êtes madame veuve Davenne? + +--Oui, monsieur. + +--Vous êtes décidée à ce qui vous est demandé? + +--Oui, monsieur. + +--Avant, je dois vous demander, madame, si vous n'avez prévenu +personne? + +--Pourquoi me dites-vous cela? + +--C'est que si nous étions suivis... ce qu'il me sera facile de voir, +je ne vous guiderais pas vers la demeure où est votre enfant... Mais +vous devriez à jamais renoncer à l'espoir de la retrouver. + +--Monsieur, je suis venue seule. + +--Je dois vous demander de me faire ce serment, sur la tête de votre +enfant vivant..., sur votre mari mort... + +--Je vous jure que je suis venue seule... Je vous jure qu'à cette heure +je n'ai dit à personne la démarche que je fais. + +--Alors, madame, veuillez me suivre. + +L'homme marcha quelques pas en avant, il prit quelque distance, se +retournant pour s'assurer qu'ils n'étaient pas filés. C'est seulement +en arrivant rue Payenne que Geneviève jeta un cri en voyant celui qui +la guidait se retourner... + +--Mon Dieu! dans cette rue! + +--Madame, c'est dans votre ancienne demeure qu'on vous attend... Je dois +me retirer et veiller pendant tout le temps que vous resterez, et si +des personnages suspects paraissaient, je vous le répète encore, tout +serait fini... + +L'homme se releva. Geneviève crut un moment qu'elle ne pourrait aller +plus loin. Ainsi, le misérable avait choisi, pour l'attendre, le lieu +même où il avait été criminel! Cependant elle ne pouvait rester +ainsi, il fallait agir au plus tôt. Elle leva les yeux au ciel en +embrassant la mèche de blonds cheveux qu'elle avait reçue le matin, et +elle dit: + +--Ayez pitié de moi, Seigneur! et protégez-moi! + +Et elle se dirigea vers le petit pavillon... La porte s'ouvrit +aussitôt...; elle entra et la porte se ferma sur elle... Un instant +elle crut qu'elle allait tomber, elle ne pouvait faire un pas... elle +sentit qu'on lui prenait la main et qu'en la soutenant, on la conduisait +jusqu'au vestibule. Un frisson mortel courait dans son sang et dans +ses moelles... Elle entra dans le pavillon, et, comme au retour du +cimetière, elle tomba à genoux. + +Le vestibule s'éclaira, et elle vit que c'était Fernand qui la +dirigeait. Elle resta à ses genoux et lui dit suppliant: + +--Rendez-moi mon enfant, rendez-moi mon enfant... + +--Viens, fit celui-ci. + +Geneviève crut qu'il cédait; elle se redressa aussitôt et le suivit. +Il la conduisit vers la chambre de son mari. À la porte elle eut peur +et se recula; mais, voyant la transformation de la chambre en atelier, +elle exhala un soupir de soulagement. On se souvient que la chambre +était devenue un atelier de sculpteur. Le regard de Geneviève chercha +autour d'elle. Fernand le vit, car il lui dit: + +--Geneviève, ne cherche pas Jeanne; je t'ai dit les conditions que je +mettais pour te la rendre... + +--Mais vous savez bien que c'est impossible!... Mais cet amour me +tuerait... Je ne suis plus une femme, je suis uniquement une mère, je +veux mon enfant... + +--Jeanne est en mon pouvoir... + +--Où l'avez-vous placée?... qu'est-elle devenue?... parlez-moi +d'elle... Écoutez, pour la revoir, si vous le voulez, fixez vous-même +le prix que vous voudrez. + +Fernand haussa les épaules... + +--Ainsi, en venant ici, tu n'étais pas décidée à souscrire aux +conditions imposées... + +--Oh! jamais, fit Geneviève en frissonnant. + +Fernand lui tendit la main et lui dit d'une voix plus douce: + +--Donne-moi tes mains..., Geneviève, et causons une seconde. + +Ce changement subit étonna la jeune femme; elle crut qu'il revenait +à de meilleurs sentiments, elle domina sa répulsion et lui donna ses +mains... + +--Là! fit-il. + +Geneviève ne quittait pas son regard; elle vit sa physionomie changer +d'expression; elle sentit ses mains écrasées comme dans un étau... +Elle jeta un cri en se sentant prendre; puis, violemment rejetée sur le +divan, elle retomba muette, effrayée... et elle vit Fernand qui tenait +dans ses mains le revolver qu'elle avait acheté... + +--Ah! tu ne venais pas avec de bien aimables intentions; tu avais +acheté cette arme et tu étais assez naïve pour croire que je ne +le savais pas; depuis deux jours je ne fais qu'observer tous tes +mouvements... + +--J'avais acheté cette arme parce que je suis résolue à mourir +plutôt qu'à accepter vos indignes propositions. + +--Il est trop tard, ma belle amie. Il ne fallait pas commettre +l'imprudence de venir. + +--Je ne veux pas vous croire aussi misérable! + +--Tu dis des niaiseries... Je veux, entends-tu, pour un but que je +poursuis, je veux que tu deviennes ce que tu étais autrefois... Ici, +tout est fermé, la maison est gardée, tu es chez moi, et demain je +veux que tu t'y éveilles chez toi... + +Geneviève avait regardé autour d'elle, cherchant une issue, mais elle +se vit enfermée. Elle eut peur, voyant sur une selle de sculpteur, +parmi des ébauchoirs, un couteau, elle se précipita pour le prendre, +mais Fernand la saisit dans ses bras et il l'embrassa. + +--Tu es folle, répéta-t-il; je te dis que tu es à moi... + +--Lâche! laissez-moi! Et elle s'arracha de ses bras et courut vers la +fenêtre; elle la secouait pour l'ouvrir. + +--Renonce encore à cela, le volet est fermé par une traverse en +dehors. + +Et il courut vers elle; elle avait ouvert la fenêtre et avait frappé +violemment le volet. Fernand la reprenait dans ses bras, lorsque soudain +le volet s'ouvrit tout grand, et, à la lumière blanche de la lampe, +elle vit paraître un homme. En le reconnaissant, elle jeta un cri +terrible: + +--Grâce, s'écriait-elle, folle, épouvantée, oubliant Fernand, +reculant devant l'apparition... Elle ferma les yeux et tomba sans +connaissance. + +Fernand, au contraire, avait eu un cri de joie en reconnaissant Pierre +Davenne... + +--Enfin, cria-t-il, je n'ai jamais eu si belle occasion de la faire +vraiment veuve. + +Et il tira trois coups de revolver. Pierre était resté debout, il tira +encore. Pierre était dans la chambre, à deux pas de lui et souriait. +Fernand ne comprenait plus rien, il tira encore, et voyant Pierre, +toujours impassible se diriger sur lui, il eut peur à son tour et +il recula, laissant échapper l'arme de ses mains. C'était donc +véritablement l'ombre vengeresse puisque les balles ne pouvaient +l'atteindre. Pierre, droit devant lui l'écrasait de son regard... Il +cacha son visage, ferma les yeux et il entendit: + +--Lâche! assassin, voleur... où est ma fille?... Et cette fois il vit +bien que ce n'était pas une ombre qu'il avait devant lui, car il sentit +sur son front le froid de l'acier d'un canon de pistolet. + +--Dans la chambre de sa mère..., dit-il vivement tremblant de +lâcheté. + +--Vois, Simon, dit Pierre au matelot qui entrait. + +La porte venait de s'ouvrir, et, presque en même temps que Pierre +entrait par la fenêtre, le matelot paraissait. + +--Faites donc feu; il faut en finir une bonne fois, disait-il. Mais, sur +l'ordre de son lieutenant, il courut voir les chambres. + +Il trouva la petite Jeanne endormie dans le lit qu'elle occupait +autrefois. Il revint aussitôt dire à Pierre qu'il avait l'enfant. + +--Vite alors, commanda le lieutenant, dont l'arme se baissa. + +Fernand releva vivement la tête. + +--Que voulez-vous maintenant?... Allez-vous m'assassiner? + +Pierre haussa les épaules en disant: + +--Je laisse au bourreau cette besogne. + +Pendant ce temps, obéissant aux ordres de son maître, le matelot avait +pris l'enfant sans l'éveiller, et l'avait descendue dans une voiture +qui les attendait au coin de la rue Payenne. Il était remonté vivement +et avait enlevé le corps inanimé de Geneviève, l'avait descendu; +puis, ayant hélé une voiture, il y plaçait la malheureuse toujours +évanouie. Il avait dit au cocher dans la voiture duquel était +Geneviève: + +--Va où tu sais... Tu réveilleras le concierge, tu diras qu'elle s'est +trouvée mal, qu'on la monte chez elle; pour le reste, t'as pas un mot +à répondre. + +Le cocher partit aussitôt, et le matelot se hâta de retourner à la +maison après avoir bien recommandé l'enfant. + +--Faut qu'il se dépêche ou nous allons être pincés. + +Il grimpa l'escalier, et il vit son maître, les bras croisés, l'arme +toujours à la main, à deux pas devant Fernand; celui-ci, froid, +dédaigneux, semblait écouter sans comprendre. + +--Si j'avais voulu ta vie, tu sais bien, misérable, qu'elle +m'appartenait: tu sais bien qu'un combat entre nous deux, c'était ta +mort certaine... J'ai voulu te punir par tes vices mêmes... Tu étais +riche criminellement, je t'ai fait pauvre... Tu étais estimé, je t'ai +fait mépriser... A force de t'obliger à défendre ta vie, je t'ai +fait l'aimer assez pour que tu deviennes lâche... et aujourd'hui je te +crache au visage. + +--Je ne vous répondrai pas... Vous avez souffert. + +--Que dis-tu?... J'ai eu le courage d'arracher de mon coeur l'amour +malsain qui le faisait vivre; j'ai eu le courage de renoncer à vivre +pour laisser à mon enfant l'honneur d'un nom respectable... Toi, +bandit, toi, chien qui mords la main qui t'a nourri..., tu ne t'es +attaqué qu'aux faibles, aux femmes et aux enfants... Ce matin, tu +tentais d'assassiner une malheureuse que tu avais trompée... + +--Votre maîtresse! + +Pierre haussa les épaules et continua: + +--Tout à l'heure, c'était encore à une femme que tu t'adressais; tu +n'es redevenu souple et lâche que devant un homme. + +--Il vous sied de parler de lâcheté, vous avez une arme dans les mains +et je suis désarmé. + +--Tu deviens pâle, lorsque tu as une arme dans les mains, je l'ai vu +tout à l'heure. Il n'y a qu'un être au monde que tu aies aimé et +respecté, c'est Iza. + +Fernand releva la tête et dit effrontément: + +--Coupable envers vous, vous pouvez tout me dire... Mais, c'est là que +votre droit s'arrête, et vous n'allez pas insulter ma femme... + +--Je n'insulte pas les femmes, monsieur Séglin... Si vous voulez +retrouver la vôtre, vous irez au bois, elle y va chaque jour... et +comme Iza ne vous a jamais aimé..., s'il suffit pour vous détacher +d'elle de savoir ce qu'elle est..., elle est prête à vous raconter la +longue histoire de ses amours... + +--Ah! je ne permettrai pas... + +Et il se dressait menaçant. + +--Qu'est-ce à dire?... fit Pierre en dirigeant sur lui le canon de son +arme. + +--Feu! feu donc! lieutenant, disait le matelot d'une voix sourde, car +depuis qu'il était monté, il écoutait la scène, accoté au mur, +les poings crispés, rageant de la générosité de son maître, +maugréant... + +--Il y a longtemps que ça serait fini... Ça se passe en conversation. + +--Monsieur Séglin, je pourrais vous tuer; mais je vous condamne à la +vie que vous vous êtes faite... d'autres ont charge de me venger. + +Puis, prêt à se retirer, il lui dit: + +--Si tu veux devenir un des nombreux adorateurs de ta femme, ton Iza +demeure rue de Navarin. Sois heureux!... et Pierre sortit laissant le +misérable écrasé. + +Le matelot rageait en le suivant; avant de sortir, n'y pouvant plus +tenir, il dit: + +--Mon lieutenant..., si c'est parce que ce travail vous dégoûte, +chargez-m'en, c'est plus prudent; je remonte et en deux temps j'ai +fini... + +--Non! hâtons-nous de retourner à Charonne. + +--Mais, mon lieutenant, ce sera encore à recommencer demain... + +--Non! car je ferai venir Geneviève... + +Et ils montèrent en voiture; la petite Jeanne dormait toujours. Ils se +firent conduire à Charonne. Depuis le matin, ils étaient sur pied et +étaient las. En quittant Charonne, ils étaient venus rue Payenne; la +maison était vide. Le matelot Simon fut placé en observation pour voir +si Fernand entrait ou sortait emmenant l'enfant; il devait ne point le +quitter; pendant ce temps, Pierre se rendait rue du Temple; il prenait +des renseignements et restait également à observer si Geneviève +sortait avec sa fille. + +Le soir, il la vit sortir, elle était seule, il la suivit... Il fut +fort étonné en la voyant acheter un revolver, plus étonné encore +de voir qu'elle était suivie. Il observa celui qui la filait... et +commença à être très inquiet en la voyant se diriger sur la place +Royale, c'est-à-dire du côté de la rue Payenne... En voyant l'homme +lui parler, puis Geneviève le suivre, Pierre eut l'idée de ce qui +se passait. On vendait à Geneviève l'enfant enlevé le matin... ou +c'était un guet-apens tendu à la jeune femme; elle n'était donc pas +complice... Il la vit entrer dans la maison... Décidément, elle allait +voir l'enfant, la petite était là, et c'était Geneviève qui avait +chargé Séglin de s'en emparer. + +Pierre était aise de trouver ensemble les deux misérables et d'en +finir... Il attendit que l'homme qui avait suivi Geneviève se fût +retiré; lorsqu'il l'eut vu tourner la rue, il chercha son matelot. +Simon était absolument caché derrière des touries vides laissées +devant la porte d'un magasin... Il vint sur son maître, et celui-ci lui +dit alors ce qu'il devait faire. + +Ils allaient par surprise entrer dans la maison... Pierre en avait +encore les clefs. Le volet du premier, où l'on voyait de la lumière +et où les deux misérables se trouvaient, était fermé en dehors; à +cause des vitraux, il l'avait fait faire ainsi. Avec l'échelle qu'on +devait trouver dans le jardin, il montait au premier, pendant que +Simon, pieds nus, entrait, par la porte et montait au premier; il +devait s'arranger de façon à se trouver ensemble. Au bruit des vitres +brisées, Simon devait entrer. + +On a vu comment Pierre était entré beaucoup plus vite... et de quelle +façon il avait été reçu... D'abord, en entendant le premier coup de +feu, il était devenu pâle, mais ne se sentant pas touché après +deux coups tirés à bout portant, il avait résolument marché sur son +adversaire. On a vu ce qui s'était passé. + +Ce qui avait sauvé Pierre, c'est que l'armurier auquel Geneviève avait +acheté le revolver, avait d'abord craint que cette femme ne l'achetât +dans un mauvais dessein, et il allait demander des explications, lorsque +celle-ci, allant au-devant, lui avait dit que c'était pour un enfant; +pour s'assurer qu'on ne le trompait pas, il avait offert des cartouches. +C'étaient des cartouches pour jouer, sans balles. Geneviève n'y avait +pas même fait attention. C'est grâce à cette circonstance que Pierre +était encore vivant. + + + + +X + +LE DOUTE. + + +Lorsque, le lendemain matin, Geneviève se trouva chez elle, dans sa +chambre, entourée de ses ouvrières qui la soignaient, inquiètes, +attendant anxieusement qu'elle reprît connaissance, la malheureuse leur +demanda comment elle se trouvait en cet état, ce qui était arrivé; +elle ne se souvenait absolument de rien, et faisait de vains efforts +pour se reporter à la soirée de la veille... On lui montra la lettre +qu'elle avait laissée et qui n'avait pas été ouverte. Elle se souvint +alors... Elle se rappela qu'elle avait été la veille au soir à ce +rendez-vous... Elle se suivit pour ainsi dire pas à pas, afin de bien +retrouver son retour chez elle. + +Elle était arrivée à la place Royale, un homme l'avait guidée +jusque dans l'ancienne demeure de son mari... Là, le misérable l'avait +entraînée dans la chambre même de Pierre. Et odieux, cynique, il +avait renouvelé ses ignobles propositions, il avait recommencé ses +honteuses tentatives... Elle se voyait perdue, courant dans la +chambre, cherchant du secours..., puis prête à devenir la victime du +misérable..., lorsque soudain l'ombre de son mari était apparue... + +A cette pensée, un frisson secoua son corps à ce point que les femmes +qui la soignaient demandèrent: + +--Qu'avez-vous, madame? qu'avez-vous? + +--Rien!... répondit-elle. + +Elle mit son front dans ses mains, et chercha ce qu'il était advenu... +Elle avait été terrifiée... et ne se souvenait plus de rien... Elle +était tombée sans connaissance aux pieds de Fernand. Elle se rappelait +seulement cela... + +--Et après? + +La vision qu'elle avait eue, et qui l'avait si vivement frappée, +n'était assurément que le résultat de l'état de fièvre dans lequel +elle se trouvait, et surtout joint à l'effroi qu'elle ressentait en se +trouvant dans la chambre même où Pierre était mort. Cette +effrayante vision, cette seconde d'hallucination, en lui faisant perdre +connaissance, l'avait jetée aux pieds du misérable... Qu'était-il +advenu? + +Elle avait été là sans force, inerte à ses pieds, et elle savait +Fernand capable de toutes les lâchetés, de toutes les infamies. +Elle pressait son front dans ses mains comme pour en faire jaillir la +lumière, les doigts crispés étrillant ses cheveux, égratignant le +crâne, l'oeil hagard, le rouge au front, elle se demandait: + +--Que s'est-il passé? + +On était inquiet autour de son lit, se demandant, ce qu'elle avait pour +rester ainsi la tête dans ses mains, et l'une des ouvrières lui dit: + +--Madame, est-ce que vous souffrez? + +--Non! répondit-elle vivement, repoussant ses cheveux, secouant sa +tête, comme pour se débarrasser de la hideuse pensée qui troublait +son cerveau, comme pour chasser le doute qui faisait monter le rouge de +la honte à son visage. + +--Comment suis-je revenue ici, chez moi? demanda-t-elle. + +La concierge, qui la soignait depuis la veille au soir, s'avança et +dit: + +--Madame Davenne, on vous a ramenée, vers minuit, sans connaissance. + +--Vers minuit... Qui m'a ramenée? + +Et son oeil fiévreux, inquiet, observa la concierge. + +--Personne, fit celle-ci. + +--Comment! personne?... + +--Vers minuit on sonne..., je tire le cordon et guette qui allait +rentrer, lorsque l'on frappe au vasistas de la loge... Je demande +ce qu'on veut et un cocher me répond: «Je vous ramène une de vos +locataires, qui est très malade...., Mme veuve Davenne; il faudrait +l'aider à descendre....» Vous savez, madame Davenne, comme nous vous +aimons. Ça nous a bouleversés... Je dis à Augustin de se lever, je me +lève moi-même. Nous allons à la voiture..., nous vous voyons..., je +jette un cri, je dis: elle est morte! Le cocher dit: non!... Nous vous +transportons tous les trois dans la loge. Heureusement, Augustin, qui +était sorti pour chercher un médecin, rencontre le pharmacien à la +porte, il le prie d'entrer. Il vient, vous regarde et dit que ce n'est +rien, qu'il n'y a pas de danger..., que c'est une syncope, probablement +arrivée à la suite d'une chute ou d'une peur..., qu'il fallait vous +monter chez vous et que vous ne tarderiez pas à revenir... Pendant que +le pharmacien et mon mari vous montaient, moi je dis: Je vais interroger +le cocher et le payer. Je sors... Il était parti. + +Geneviève avait écouté attentivement le récit de la concierge qui +n'apportait aucun éclaircissement dans ses doutes; mais, tout à fait +revenue à elle, elle comprit que l'explication qu'elle n'avait pas, il +fallait la donner à celles qui l'entouraient. + +--C'est vrai, fit-elle, c'est à la suite d'une peur. Je venais de +rendre une visite à d'anciens amis de mon mari. Toute la soirée nous +avions parlé de lui, et, en revenant, je ne sais comment, je passais +pour rentrer dans la rue que nous habitions lors de sa mort... En +revoyant la maison, la fenêtre de la chambre mortuaire... j'eus une +hallucination effroyable, il me sembla voir mon mari qui m'appelait. + +A compter de cette minute je ne me souviens de rien, je jetai un cri et +je tombai. + +Toutes les petites ouvrières eurent des frissons! L'une d'elles fit +même la signe de la croix, et la concierge dit: + +--Pauvre madame, ah! je comprends maintenant pourquoi toute cette nuit +vous répétiez sans cesse: + +--Grâce!... Pierre!... Grâce!... Pitié... C'est le châtiment. + +--J'ai dit cela, fit Geneviève rougissante? Oui..., mon mari se nommait +Pierre Davenne... Qu'ai-je dit encore? demanda-t-elle inquiète. + +--Oh! rien que ces mots..., madame... + +Geneviève eut un soupir de soulagement, et elle reprit: + +--Mesdames, je vous remercie de vos bons soins..., je suis épuisée..., +je vous prie de me laisser quelques heures, je vais me reposer... + +--Mais n'avez-vous besoin de rien! + +--De rien, que du calme... + +--Mesdemoiselles, retirez-vous, dit la concierge et ne faites pas de +bruit... Madame Davenne, dormez, je reste là avec ces demoiselles, et +ce que vous aurez besoin... demandez... + +Elles sortirent; et la malheureuse Geneviève resta une demi-heure +assise sur son lit, la tête dans ses mains, en proie au doute terrible, +se voyant inerte aux pieds de celui qui la poursuivait sans cesse, la +catalepsie la livrant tout entière à ses criminelles amours... Elle +entendait la dernière phrase comme un glas: + +--Demain, je veux que tu t'éveilles chez toi, puis: Tu es folle! je te +dis que tu es à moi. + +--Était-ce vrai? Et cette pensée amena d'abondantes larmes aux yeux de +Geneviève; vaincue, elle se laissa retomber sur son lit, se tordant de +douleur, et gémissant dans ses sanglots: + +--Mon Dieu! mais je suis donc maudite!... Tombée, je ne me relèverai +donc jamais! + +Elle resta de longues heures ainsi; c'est la pensée seule de son enfant +qu'il fallait sauver à tout prix qui lui rendit un peu de courage. +Geneviève se leva et entra dans son atelier. En la voyant si pâle, les +ouvrières lui dirent qu'elle avait tort de ne pas garder le lit dans la +situation où elle se trouvait; mais elle assura que tout était passé +et qu'elle était redevenue forte. + +On lui dit alors que, pendant son repos, un individu singulier, vieux, +petit, maigre, d'apparence assez sale, était venu pour la voir; +qu'on lui avait dit qu'elle était absente. Il avait refusé de faire +connaître le but de sa visite, il avait dit seulement que c'était pour +affaires de famille intéressant beaucoup Geneviève. + +--Pourquoi ne m'avez-vous pas éveillée?... fit Geneviève contrariée, +en supposant que c'était de son enfant qu'on était venu lui parler. + +--Mais cette homme a demandé les heures auxquelles on était certain +de rencontrer madame, et il a dit qu'il viendrait ce soir, vers cinq +heures... + +--Bien! fit Geneviève, satisfaite de voir que l'heure que l'inconnu +avait choisie était avant le départ de ses ouvrières. Ainsi, +lorsqu'il viendrait, elle ne serait pas seule, car de ce jour elle +était résolue à se tenir absolument sur ses gardes... + +Puis elle avait pris une décision suprême, elle voulait dans la +journée même se rendre chez le commissaire de police et lui raconter +ce qui s'était passé..., lui dire surtout qu'elle était convaincue +que son enfant était entre les mains de cet homme et qu'elle suppliait +qu'on prît toutes les précautions pour qu'il ne s'éloignât pour +toujours. + +Mais la visite qui lui était annoncée pour le soir modifia son +plan; ce pouvait être un envoyé de Fernand, qui venait lui dire une +dernière fois s'il était décidé à lui rendre sa Jeanne. Elle se +résigna à attendre encore. + +La concierge, qui était descendue, remonta; en voyant Geneviève +debout, comme les ouvrières, elle se récria; mais, sur l'assurance de +la jeune femme qu'elle ne ressentait absolument rien de l'accident de +la veille, elle se tut, et fit signe à Geneviève qu'elle voulait lui +parler en dehors de ses ouvrières. Geneviève, étonnée, entra dans sa +chambre, elle l'y suivit. + +La concierge lui dit alors: + +--Madame Davenne, je suis montée exprès pour vous dire une chose qui +vous intéresse. + +--Quoi donc? + +--Un homme est venu ce matin qui, pendant près de deux heures, nous a +questionnés sur vous. + +--Un homme qui vous a questionnés sur moi, fit Geneviève rougissante. +Et attribuant encore cette visite à Fernand, elle se remit vite et +demanda: + +--Que vous a-t-on demandé? + +--Oh! c'est bien singulier... Mais dame, comme vous êtes veuve, fit la +concierge avec un malicieux sourire..., nous nous sommes bien doutés +tout de suite de ce qu'il en était. On demandait des renseignements +sur votre conduite, les gens que vous recevez..., comment vous vous +conduisez. Nous avons bien vu qu'il s'agissait d'un mariage... Ah! vous +pouvez être tranquille, vous aviez été discrète, vous ne nous aviez +pas prévenus que l'on viendrait peut-être..., ça ne fait rien, +ils n'ont pas à se plaindre. Augustin a dit de vous tout ce qu'il en +pensait et vous savez que c'est du bien... On doit y tenir beaucoup, +car, à mesure que la personne entendait votre éloge, elle était +contente comme tout. + +Geneviève était stupéfaite... Quel intérêt Fernand avait-il à +faire prendre sur elle des renseignements de ce genre?.. + +--Quel genre d'individu était-ce? demanda-t-elle. + +--Ah! un drôle de gaillard... un marin, qui ne parle pas comme tout le +monde, qui est bien laid comme les sept péchés capitaux, et qui jure +comme tous les diables... mais un bon vivant tout rond... Il a offert un +verre à mon mari, et en quittant Augustin, il lui a dit: + +--Espère! espère! le gabier, on se reverra! + + + + +XI + +DEUX PROMENADES EN VOITURE. + + +Écrasé par l'insolent mépris de Pierre, plein de rage, après +avoir entendu ce qu'était sa femme, Fernand était dans un état +d'exaspération difficile à exprimer. Il s'en voulait d'avoir été +lâche devant Davenne. Il ne pouvait s'expliquer la domination que cet +homme avait sur lui; c'est malgré lui qu'il avait toujours dit «vous» +lorsque Pierre le tutoyait; il était dompté. Son ancien ami était +aujourd'hui son maître. + +Et puis, il s'était passé une chose inexplicable et qui n'avait pas +peu contribué à augmenter sur lui l'ascendant de Pierre. Lorsque ce +dernier était apparu dans l'encadrement de la fenêtre, qu'il avait +déchargé sur lui les six coups de son revolver, il était resté +droit et menaçant; les balles s'étaient aplaties sur lui ou l'avaient +traversé sans laisser trace de leur passage.. + +A cette heure de nuit, dans la situation nerveuse où il se trouvait, +il avait été secoué par cet étrange effet. Avait-il donc affaire +véritablement à une ombre? Une minute de calme, de raison, aurait tout +détruit; mais l'action se précipitait, et il était entraîné dans +ses fantastiques apparences, ce qui avait contribué grandement à sa +faiblesse. + +Quand Pierre fut sorti, Fernand recouvra toute son énergie, éteinte +une heure; il retrouverait Pierre plus tard. Il fallait aviser au plus +pressé, car cette fois il n'avait plus d'armes contre son ennemi; d'un +mot, celui-ci pouvait se débarrasser de lui. Il avait fait enlever +sa femme, il allait donc la reprendre... Car celle-ci venait, par sa +résistance, d'effacer peut-être la faute commise; c'est grâce à lui +et malgré lui cependant que ce rapprochement avait lieu. Il en était +fou de rage et de haine. + +Que pouvait-il faire maintenant contre Pierre? Aller révéler qu'il +s'était fait enterrer vivant pour garder seul la fortune qui revenait +à sa femme... Mais puisqu'il se trouvait aujourd'hui avec cette femme, +le délit n'existait plus... Et Fernand restait abruti par sa situation; +on savait où il demeurait; on connaissait ses fautes, et d'un mot +il pouvait être pris... Il fallait donc au plus tôt se mettre à +l'abri... Il avait sa fortune en portefeuille,--l'argent repris au père +Picard, le caissier.--Il le prit et le mit en poche. + +Après avoir longuement réfléchi, il résolut d'attendre un moment +propice pour s'occuper de Pierre et de Geneviève... Mordu au coeur par +l'amour, il voulait retrouver Iza... Il souffrait de ce qui lui avait +été dit, mais il se refusait d'y croire, et puis, allant plus loin, +il se dit qu'il ne devait pas être jaloux du passé, qu'il aimait assez +Iza pour oublier. + +Il résolut d'aller vers elle, plein d'amour, d'oubli, de pardon... Il +la déciderait à fuir avec lui à l'étranger; il tenterait la fortune, +il avait assez d'argent pour le faire... Il prendrait le nom de +sa femme; il s'entendrait avec le vieil intrigant de Danielo... et +assurément la fortune et le bonheur étaient là. + +Son plan arrêté, il se jeta sur le lit..., essayant de dormir. Mais +le sommeil est rebelle aux consciences troublées. Il ne put s'endormir +qu'au matin, de ce sommeil lourd qui fatigue au lieu de reposer. + +En se réveillant, il eut peur... Il se dit que s'il avait été à la +place de Pierre, le matin même il aurait envoyé la police chez son +ennemi. Il eut un haussement d'épaules et un sourire de pitié. Ce fut +son remerciement. + +Il se hâta de se vêtir, non plus de son vêtement de velours..., mais +de la plus élégante toilette... Il mit son portefeuille en poche et +sortit. Une fois dehors, s'étant assuré qu'aucun agent n'était posté +au coin de sa rue, et qu'il n'était pas filé, il gagna le boulevard, +prit une voiture fermée et se fit conduire rue de Navarin. + +S'il avait conservé quelques illusions sur ce que lui avait dit Davenne +au sujet d'Iza, il fut aussitôt tenté d'y revenir en voyant devant la +porte une calèche superbe, semblant attendre pour aller aux courses; +car c'était jour de courses à la Marche. La livrée du cocher et du +valet de pied était toute neuve; ils avaient de petits bouquets sur la +poitrine qui n'indiquaient guère une grande distinction des maîtres, +l'étoffe des coussins et des garnitures de la voiture révélait +qu'elle était destinée à une femme, et non à une perle de noblesse. + +Fernand, le coeur serré comme dans un étau, sauta prestement de +voiture. Il demanda à la concierge Mme lza de Zintsky; celle-ci lui +indiqua l'étage. Il y grimpa; il fut reçu par la même soubrette +accorte que nous avons vue déjà si surprise en recevant Pierre +quelques jours avant. + +Elle lui demanda de vouloir bien donner sa carte, car madame terminait +sa toilette, se disposant à aller aux courses. Fernand souffrait tous +les supplices de l'enfer, en entrant dans l'appartement, les parfums +pénétrants du boudoir lui étaient montés à la gorge; il suffoquait +et il ne savait plus quelle contenance il allait avoir devant sa femme. + +Il répondit à la soubrette qu'il n'avait point de carte, qu'il priait +Mme de Zintsky de le recevoir, pour une grave affaire qu'il ne pouvait +dire qu'à elle. + +La soubrette disparut avec un malicieux sourire, elle semblait +interpréter d'une façon gaie la phrase «grave affaire qu'il ne +pouvait dire qu'à elle.» + +Fernand regardait autour de lui et semblait se dire: + +--Ce n'est pas possible!... + +La soubrette revint, ayant dit à madame que la personne qui la +demandait était très comme il faut, et semblait être un de ces +messieurs; elle priait monsieur de l'attendre au salon. + +Des oreilles aux cheveux le rouge couvrit le visage de Fernand; la femme +de chambre, en ouvrant le salon, semblait tendre la main; il lui donna +vingt francs. Le misérable n'avait plus de colère, il était abruti, +tous ses rêves venaient d'être détruits. Il voulut réagir, et quand +Iza parut, superbe dans une toilette tapageuse, il s'attendait à ce +que la jeune femme honteuse et repentie allait tomber à ses pieds... et +demander pardon... et ils auraient pleuré, et... + +Elle parut, et, le reconnaissant, son visage riant se transforma +aussitôt; elle s'écria: + +--Vous ici! vous ici! que venez-vous faire?... + +--C'est à moi que tu parles ainsi... + +--Oui..., c'est à vous... Sortez... Sortez vite, si vous ne voulez pas +que je vous fasse chasser... + +Fernand eut une minute de stupéfaction, mais il se remit vite, son oeil +eut un éclair haineux, et il dit: + +--Chasser! moi! Ah! çà, madame Séglin, vous oubliez que partout où +vous êtes, je suis chez moi. Nous allons partir d'ici ensemble; je +viens vous chercher pour vous faire payer la honteuse vie dans laquelle +vous salissez mon nom. + +Iza eut un grand éclat de rire! Fernand, exaspéré, se précipita +sur elle; il allait la frapper. Elle se recula alors et lui jeta cette +phrase: + +--On ne me frappe que quand j'aime. + +--Oh! misérable femme! dit Fernand, courant vers elle... + +--Ne m'approchez pas, fit Iza se sauvant vers la fenêtre qu'elle ouvrit +en faisant un signe. + +--Tu veux appeler... Fais-le donc...; nous verrons qui a le droit de se +mettre entre moi et ma femme. + +--C'est assez honteux pour moi! exclama Iza. Vous devriez éviter de +m'en faire souvenir. + +Cette insulte blessa Fernand qui, se jetant sur la Moldave, la saisit, +et d'un geste violent la jeta à terre. + +Iza criait, il avait le bras levé et allait frapper, lorsque la porte +s'ouvrit violemment et quatre agents se précipitèrent sur Séglin. + +--C'est lui, dit Iza en le désignant. + +Séglin, au comble de la rage, se défendait avec acharnement; on fut +obligé de l'attacher pour le descendre; il criait: + +--Arrêtez-la avec moi, au moins... + +Iza, ne se voyant plus menacée, avait retrouvé tout son calme; elle +réparait devant la glace le désordre de sa toilette... + +Les agents hissaient Fernand dans la voiture, pendant que la belle Iza +s'installait dans sa calèche, et, tout en boutonnant ses gants, +sans seulement détourner la tête pour voir le brouhaha produit par +l'arrestation de son mari, elle dit au cocher: + +--Bien vite, à la Marche... bien vite, nous sommes en retard. + +Et, sur l'autre siège, l'agent disait au cocher: + +--A la Préfecture, et dépêchons-nous, car la foule s'assemble. + +Les deux voitures partirent. + +Simon, caché au coin de la rue de Navarin, avait vu la scène, et, se +préparant une «praline,» il disait philosophiquement: + +--Ça y est! ça prouve bien qu'il faut toujours des époux assortis. + + + + +XII + +UNE RÉVÉLATION. + + +On juge facilement avec quelle impatience Geneviève attendait la +visite qui lui avait été annoncée. De toutes les hypothèses qui se +heurtaient dans son cerveau, celle à laquelle elle revenait le plus +naturellement, c'était que Fernand lui faisait faire de nouvelles +propositions. + +Si Fernand l'avait fait reconduire chez elle cependant, il était +bien singulier qu'il l'y revînt chercher, puisque la veille elle se +trouvait, par suite de son évanouissement, tout à fait en son pouvoir. +Était-ce donc qu'ayant été de nouveau sa victime, et effrayé en ne +la voyant pas reprendre connaissance, craignant qu'elle ne succombât et +d'avoir à subir une enquête sur sa mort, il avait évité tout cela en +la faisant ramener chez elle?... Cela était bien improbable; mais celui +qui était venu demander des renseignements, celui-là, elle l'avait +bien reconnu, c'était Simon. Que voulait-il? Il ne pouvait lui rendre +Jeanne, puisqu'elle savait l'enfant au pouvoir de Fernand. + +Simon était un brave et loyal garçon, qui adorait son maître, et +peut-être venait-il vers elle pour le même motif. Chargé de veiller +sur l'enfant, Fernand l'avait sans doute enlevée, et Simon était à sa +recherche. + +C'était la plus heureuse chose qui pouvait arriver. Simon serait un +serviteur fidèle, un aide inappréciable dans les recherches, et un +défenseur sérieux, si un nouveau guet-apens était tenté. Alors, +elle se demandait si la visite annoncée ne se rapportait pas aux +investigations du matelot... + +Ne voulant rien dire de ses affaires particulières, toujours prudemment +réservée avec les gens qui l'entouraient, Geneviève n'avait pas +démenti, mais n'avait pas non plus affirmé ce que lui disait la +concierge; elle avait seulement exclamé en entendant le portrait +qu'elle lui faisait de l'individu: + +--C'est Simon. + +Ce qui avait fait penser à la concierge qu'elle ne se trompait pas, et +elle était redescendue en disant: + +--Vous pouvez être tranquille, madame Davenne, on dira de vous tout le +bien qu'on en pense, ce qui n'est pas peu dire. + +A cinq heures juste, une ouvrière entra dans sa chambre où elle était +assise près de la fenêtre et vint lui dire que le petit vieux +venait d'arriver. Elle se leva aussitôt et le fit entrer, malgré la +répugnance qu'il lui inspirait... + +Elle lui demanda aussitôt: + +--Vous êtes déjà venu tantôt... Qui vous envoie? + +--Personne! moi! + +--Que me voulez-vous? + +--Madame, je dois vous dire d'abord le métier que je fais; je cherche +constamment les secrets qui peuvent intéresser les familles; je prends +dessus tous les renseignements, j'y fais le jour enfin. Et quand je +suis bien informé, je vends ce que je sais aux intéressés... selon la +valeur de ce que je leur apprends. + +Geneviève comprit aussitôt. C'est de son enfant qu'il allait être +question, et elle se demanda encore si ce n'était pas Fernand qui, +renonçant à ses indignes propositions, ne cherchait qu'à avoir de +l'argent en lui rendant son enfant. C'est pleine de cette idée qu'elle +dit: + +--Et vous venez me proposer d'acheter un secret m'intéressant? + +--Oui, madame... + +--Je suis pauvre, monsieur.... le savez-vous? + +--Ce que je vous propose vous fera riche, et une reconnaissance payable +à l'époque où vos affaires seront terminées me suffira. + +--De quoi s'agit-il? + +--La première affaire est relative à votre enfant, la jeune Jeanne. Je +sais où elle est. + +--Vous l'avez vue? demanda vivement Geneviève. + +--Oui, madame. + +--Oh! monsieur, d'abord, je vous en prie, dite-smoi comment elle est. +Souffre-t-elle? Est-elle belle? A-t-on bien soin d'elle? Répondez-moi, +monsieur, répondez-moi. + +--Elle est admirablement belle... Elle se porte excessivement bien; elle +est fort bien élevée... Elle vous aime; car, quoiqu'on lui ait dit que +vous étiez morte..., elle parle sans cesse de vous. + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! + +Et Geneviève, qui cherchait vainement à retenir ses larmes, +s'abandonnait à son émotion... + +--Ah! vous venez de me rendre bien heureuse. + +Le petit vieux semblait ravi de l'effet qu'il avait produit, et il ne +doutait plus de la réussite de ce qu'il appelait une affaire. Au bout +de quelques minutes, Geneviève dit: + +--Vous savez, m'avez-vous dit, où est mon enfant? + +--Oui, madame. + +--Mais me sera-t-il facile de la prendre..., de la voir au moins? + +--Personne, madame, ne peut s'y opposer. + +--Si cependant ma tentative pour reprendre ma fille échouait, +n'aurais-je pas à redouter que ce fût elle qui en fût la victime?... +Ne risquerais-je pas de la perdre tout à fait? + +--Non, madame. Ceux qui ont votre enfant l'aiment autant que vous +l'aimez. + +Geneviève eut un regard et un mouvement d'épaules qui démentaient +absolument cela... Aimer son enfant comme elle l'aimait! cela était +impossible. + +--Ainsi, en souscrivant aux conditions que vous me dicterez, vous vous +engagez à me conduire où demeure mon enfant... et vous m'assurez que +là je pourrai la voir..., la prendre? + +--Je m'y engage... + +--Et que demandez-vous pour cela?... Faites vite... + +--Ce n'est pas tout, madame. J'ai à vous apprendre aussi un secret qui +doit changer absolument votre existence et vous donner les moyens de +payer la traite de vingt mille francs que je demande pour tout cela. + +--Vingt mille francs...; mais je n'aurai jamais cette somme. + +--Alors, madame, vous ne payerez pas... Ma confiance vous donne la +preuve de ce que je vous dis--ou ce que je vous vends vous fait riche et +capable de payer, ou cela ne change rien... Et alors votre traite est un +papier mort. + +Expliquée de cette façon, l'offre de l'inconnu était facile à +accepter; sa confiance rassurait Geneviève, puisque la somme qu'il +demandait ne pourrait lui être payée qu'en cas de réussite... + +La jeune femme, très intriguée par les mystérieuses allures de +l'individu, reprit: + +--Et ce secret que vous connaissez peut avoir une influence immédiate +sur ma vie et sur celle de mon enfant?... + +--Le retour de votre enfant y est attaché. + +--Je ne comprends pas, fit Geneviève avec inquiétude. + +--Pour retrouver votre enfant, pour la prendre, vous devez le +connaître. + +--Enfin parlez, monsieur. + +Le petit vieux fit une laide grimace (il croyait sourire), et il dit: + +--Je vous ai dit, madame, qu'en venant chez vous j'exerçais mon +métier; or, les affaires sont les affaires... + +--Écrivez vos conditions, je signerai. + +L'individu tira d'un portefeuille graisseux un papier timbré tout +préparé... Elle le lut. + +«Veuillez payer à mon ordre la somme de vingt mille francs au +porteur... + +«Paris, le...» + +--Mais sur qui me faites-vous tirer cette traite? + +--Je vous le dirai lorsque vous aurez signé. + +Geneviève regarda le singulier petit vieux, et comme, après tout, +le papier n'avait de valeur qu'autant qu'elle aurait l'argent pour le +payer, et que la personne sur laquelle la traite était tirée devait +l'accepter pour en être responsable, elle se disposa à signer. + +Le petit vieux avait tiré de sa poche une plume et de l'encre; et de +son doigt sale montrant l'endroit où elle devait signer, il dit: + +--Là, écrivez la date; puis signez au-dessous... + +Geneviève allait signer; il reprit: + +--Pardon, ne mettez pas _veuve_, mettez _femme Davenne_... + +--Mais, monsieur..., je suis veuve, et à moins que vous ne me fassiez +antidater le billet... + +--Non, non, ne vous inquiétez pas... Cela n'a pas d'importance pour +nous. + +Geneviève réfléchit une minute... Quel pouvait être le motif qui +faisait préférer à cet homme qu'elle signât ainsi... Elle pensa que +c'était pour faciliter la négociation de la valeur...; mais, ayant +hâte d'en finir à n'importe quel prix, elle signa. + +--Voici..., monsieur... J'attends, dit Geneviève en lui tendant le +papier et se disposant à écouter. + +Le petit vieux prit le billet, le regarda attentivement, le plia avec +soin et le plaça dans son portefeuille...; puis il dit: + +--Madame, il faut maintenant que vous me juriez que, ni aujourd'hui ni +demain, vous ne chercherez à avoir votre enfant, à vous rendre chez +celui que je vais vous nommer, ou plutôt que, d'ici deux jours, vous ne +révélerez pas comment vous avez appris ce que je vais vous dire... + +--Mais, exclama Geneviève, d'ici là..., le misérable peut se +débarrasser de mon enfant. + +--Oh! non, madame..., fit avec assurance le petit vieillard: de ce +côté, vous n'avez rien à craindre; son amour pour la petite Jeanne +égale le vôtre... + +--Fernand est capable de tout! exclama immédiatement Geneviève... + +--Fernand! fit le petit vieux avec un méchant rire et en haussant +les épaules..., il n'a pas votre enfant et depuis ce matin il est +arrêté... + +--Que me dites-vous là? + +Geneviève, nous devons l'avouer, éprouva un véritable soulagement en +entendant la seconde partie de la phrase. + +--Je vous demande de jurer, madame, reprit l'homme, et il ajouta: Sur +la tête de votre enfant. Ceci fit pâlir Geneviève; mais, se domptant, +elle étendit le bras et dit solennellement: + +--Je jure qu'avant trois jours je ne dirai à personne comment et par +qui j'ai appris ce que vous allez m'apprendre? + +--Sur la tête de votre enfant, madame; je sais que cela est sacré pour +vous... + +--Sur mon enfant, je le jure... + +--Madame Davenne, je vais être bref. + +Il regarda autour de lui pour voir si la porte qui communiquait avec +l'atelier était bien fermée. Certain de n'être pas entendu, il dit +gravement: + +--Madame, votre enfant vit avec son père. + +--Que me dites-vous là? exclama Geneviève, dont le visage s'empourpra +à l'idée de la honteuse mystification. + +--Je dis, madame, que vous n'êtes pas veuve! + +Geneviève se dressa, aussi étonnée qu'effrayée, craignant d'avoir +affaire à un fou; mais celui-ci continua: + +--M. Pierre Davenne est vivant, bien vivant... + +Un moment, la jeune femme considéra celui qui lui parlait, cherchant +sur son visage les traces de la folie dont son langage donnait les +preuves... Mais le petit vieux avait sa grimace souriante, et il parlait +avec calme et d'un ton absolument affirmatif. + +--Mon Dieu, monsieur, fit Geneviève, j'espère que vous n'êtes pas +venu vous moquer de moi..., et surtout sur un aussi pénible sujet... +Vous avez peut-être été trompé par une ressemblance... Connaissant +peu M. Davenne, vous aurez cru à cette folie de résurrection... +Hélas! monsieur, mon mari est mort,... bien mort... + +Geneviève pleurait en ajoutant: + +--Je l'ai vu jusqu'au matin, et j'ai suivi jusqu'au cimetière sa +dépouille mortelle... + +Le petit vieux ne parut pas décontenancé. Il dit à la jeune femme de +se rasseoir et l'invita à lui prêter la plus grande attention. + +--Madame, je connaissais M. Davenne depuis quinze ans!... Ceci est +pour répondre à votre première objection... Mais, je vais vous +dire plus...: c'est moi qui ai tué M. Davenne, et c'est moi qui l'ai +ressuscité... + +Cette fois, Geneviève fit un soubresaut sur sa chaise et elle eut +véritablement peur; elle regarda la porte à son tour et ne se rassura +guère qu'en entendant les ouvrières qui causaient entre elles. + +Elle n'avait qu'à jeter un cri, et l'on viendrait... Elle ne voulut pas +laisser voir ses appréhensions et feignit la plus grande attention..., +absolument assurée cette fois qu'elle avait affaire à un fou. Aussi +fut-elle assez stupéfaite quand le petit vieux lui dit: + +--Je lis votre pensée, madame, vous croyez que je suis fou: vous +regrettez de m'avoir si longtemps écouté. Je vais donc vous raconter +ce qui s'est passé. Vous m'excuserez de parler franchement de votre +situation alors... Il faut que vous me croyiez; il faut donc que je vous +dise tout, et le motif de la mort, et le but de la résurrection. + +Cette fois, l'insistance calme de l'individu embarrassa Geneviève; en +entendant parler de sa situation d'alors, elle rougit, puis du motif de +la mort, elle sentit un frisson courir dans son sang. L'individu s'assit +et commença. + +--M. Pierre Davenne me connaissait: lorsqu'il était aspirant à bord de +la _Souveraine_, j'étais matelot... A cette époque, j'avais été +pris par les sauvages, et j'avais appris chez eux la vertu de +certaines plantes et de certains poisons, ceux dont ils se servent pour +empoisonner leurs flèches.--Je raconte vite pour arriver au fait... +A la suite d'accidents, je dus me sauver du bord! Je ne vis plus M. +Davenne. J'étais à Paris, où je fais de la médecine secrète. Je me +nomme Rigobert, dit le Sauvage... + +--C'est vous!... fit Geneviève, vraiment effrayée, mais attachée +au récit parce qu'elle recommençait à espérer. C'est vrai, j'ai en +effet entendu conter par mon mari d'étranges histoires sur vous. + +Le vieux Rig eut un mauvais sourire; mais il reprit: + +--Un soir, votre mari vint me trouver... Je vous ai dit que je +devais parler franchement. Votre mari avait appris que vous étiez la +maîtresse de Fernand. Trouvant que la vengeance dans un duel était +insuffisante; qu'ensuite l'aveu de sa situation, c'était toujours +le déshonneur dans le ridicule, votre mari, se souvenant d'une cure +étrange faite par moi sur un condamné à mort, vint me trouver. Il +avait un plan de vengeance effrayant. + +Geneviève, en entendant évoquer la honte passée, s'était d'abord +caché la tête dans les mains; puis, en entrevoyant dans le récit du +vieux Rig la possibilité de ce qu'il lui avait dit, elle le regarda et +écouta attentive..., cette fois pleine d'espoir... et revoyant malgré +elle la scène de la nuit où son mari était apparu si singulièrement! +C'était donc vrai... Il vivait! Rien ne peut exprimer la sensation +qu'elle ressentait à cette idée, tout en passant par les alternatives +de terreur que lui donnait le récit effrayant du Sauvage. + +Celui-ci continuait, se rappelant avec plaisir sa cure extraordinaire. + +--Il me demanda si je pouvais lui donner les apparences de la mort de +façon à tromper tout le monde, jusqu'à la tombe, enfin, et si je +pouvais m'engager à lui rendre la vie... Je lui dis: Oui! + +--Oh! exclama Geneviève. + +--Je me rendis le soir rue Payenne, et j'ai, madame, un système dans ma +médecine à moi. Voyez-vous, tout est là: le coeur! Le jour où ma vie +sera assurée, je ferai sur ce sujet des études spéciales. + +Geneviève regarda encore le vieux Rig; il lui sembla de nouveau qu'elle +avait affaire à un fou. Celui-ci le vit; car, reprenant son récit, il +continua: + +--J'avais rendez-vous pour le soir même, Simon devait m'introduire dans +la chambre de M. Davenne; mais si vieux que je puisse paraître, j'ai +une vigueur et une agilité que plus d'un jeune homme m'envierait. +J'escaladai le mur et me trouvai à l'heure dite dans la maison... +C'est avec le curare, madame, un poison dont on ne connaît guère les +qualités en France..., que j'exécutai la chose convenue. + +--C'est-à-dire, demanda Geneviève, que vous fîtes prendre du curare +à mon mari: il s'endormit, et ce sommeil avait les apparences de la +mort... + +--Oui, madame, du curare... Tenez en voici... + +Et le vieux Rig tira encore son portefeuille graisseux; il fouilla dans +les poches et en sortit un petit rouleau; il le développa et montra un +morceau ayant l'apparence de la réglisse noire... Il en coupa un bout. + +--Tenez, dit-il en faisant sa grimace--non, en souriant--tenez, madame, +vous voyez que c'est bien inoffensif. + +Et le Sauvage avala le morceau de curare. Geneviève ne pouvait se +défendre d'un certain mouvement répulsif en présence du petit vieux +et de ses agissements; celui-ci s'en aperçut, car il reprit: + +--J'abrège, madame; par un procédé à moi, qui m'est personnel, +j'employai le curare; dix minutes après vous rentriez... J'étais +caché le long du lit... Vous vîtes votre mari et le crûtes mort... + +--Mais c'est affreux, ce que vous me dites là. + +--J'étais payé pour cela... Votre mari voulait disparaître de ce +monde, pour se débarrasser de tous ceux qui l'entouraient. Il avait +dans la journée réalisé sa fortune, loué une habitation. Il avait +chargé Simon d'enlever sa fille... + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! + +--Simon devait m'aider... Je dois ajouter qu'il avait même augmenté +sa mission... Il avait dans sa poche un revolver avec lequel, si je ne +réussissais pas dans mon expérience, il devait me casser la tête. + +En disant cela, Rig riait et haussait les épaules... Le rire de Rig +était vilain à voir ainsi. Aussi Geneviève détourna-t-elle les yeux +en disant: + +--Enfin? + +--Enfin, à peine étiez-vous montée dans la voiture avec Fernand, en +sortant du cimetière, que je retrouvais Simon et que nous attendions +impatiemment--moi très inquiet, très inquiet; je vous jure que sur dix +cas semblables, il est bien rare qu'un réussisse. Avec des lanternes, +nous nous introduisîmes dans le cimetière; vous vous rappelez l'orage, +qui nous servit en ce sens que la garde habituelle se trouvait un peu +relâchée... Ayant ouvert le caveau, puis le cercueil, nous avons +passé près de deux heures pour le faire revenir. + +--Vous l'avez fait revenir?... demandait Geneviève, refusant de croire +ses oreilles, les traits bouleversés, l'oeil hagard..., malgré elle, +cherchant à se persuader que celui qui lui parlait était fou, et ne +pouvant résister à son ton convaincu, à ses explications nettes, +catégoriques. + +--Oui, madame, et je l'ai pris dans mes bras, je l'ai porté dans la +petite maison où il habite encore aujourd'hui. Dans le caveau, la vie +était revenue; mais il n'a recouvré véritablement sa connaissance que +chez lui, et la première chose qu'il a demandée, ç'a été sa fille. + +--Tout ce que vous me dites là, monsieur, est si étrange, si +effrayant, si impossible, que je n'ose y croire. + +--Mon Dieu, madame, ce que vous dites là prouve que vous ne payerez pas +trop ce que je vous vends, puisque je vous assure encore que c'est vrai! + +--Et où demeure mon... mari? Geneviève eut un frisson en disant ce +mot. Elle se hâta d'ajouter: + +--Où est mon enfant? + +--A Charonne. Demandez la Maison du pendu... Ils l'ont louée et ne +savent même pas que la maison est connue ainsi... C'est à cause de +ce suicide qu'elle n'avait jamais été louée et qu'ils l'ont trouvée +toute prête... + +--Et mon, ma... ma fille est là? + +--Ils y sont tous les deux... + +Le vieux Rig, voyant toujours le doute sur les traits de la jeune femme, +lui dit: + +--Madame, vous ne croiriez pas à mes serments,--et vous auriez +raison,--mais, moi, j'ai confiance dans les vôtres; vous m'avez juré +que d'ici trois jours vous ne diriez pas comment vous avez appris ce que +vous savez... + +--Je le jure encore. + +--Eh bien, madame Davenne, je m'offre de vous conduire... Je n'irai pas +jusqu'au bout...; c'est-à-dire qu'arrivée à l'avenue de Charonne, je +vous désignerai la propriété, et vous dirai: C'est là... + +--J'accepte, monsieur... + +Le vieux Rig eut un sourire, le même, et il dit: + +--Je descends avant vous, je prends une voiture et je vous attends en +bas... + +--Oui, monsieur..., c'est cela! + +Rig salua et se retira rapidement. Il serait difficile de peindre +l'état dans lequel se trouvait Geneviève... Elle n'osait croire à ce +qui lui avait été raconté, tant cela était fantastique... Et elle +avait peur, elle n'était plus elle... Elle se disait que la vérité, +c'était cela..., c'est-à-dire l'impossible! + +Lorsqu'elle traversa l'atelier pour descendre, les ouvrières se +regardèrent entre elles et se dirent: + +--Madame est folle!... + +Si elle n'était pas folle, nous devons le dire, la malheureuse était +bien près de le devenir. + +Le vieux Rig descendait l'escalier: il s'arrêta à l'étage au-dessous, +et s'approchant près de la fenêtre qui donnait sur la cour, nous +l'avons dit, il fouilla dans ses poches, sortit de son portefeuille le +billet que Geneviève lui avait signé et le regarda minutieusement. +Puis, heureux de son examen, il le replaça soigneusement dans sa poche +en disant: + +--Maintenant, ça y est... Les affaires sont les affaires: un bon +engagement écrit vaut mieux qu'une parole, et je suis bien certain +que, rentrée dans la situation que je lui fais retrouver, elle m'aurait +donné la somme convenue; mais, avec ce papier, je n'ai pas besoin +d'attendre... Demain je suis à Londres... avec une perte insignifiante, +j'escompte la valeur, chez les Greffys... et je suis rentré dans +l'argent qu'il m'a volé... Ah! le vieux Rig sait se venger aussi, +lui... Cela va en faire du bouleversement chez lui! Idiot va! qui +se fait un ennemi du vieux Rig. Tu verras qu'il vaut mieux que ton +imbécile de Simon!... + +Et le Sauvage était content de lui; il descendait joyeux, sa fortune +était faite, car, marchant lentement, il comptait tout bas ce qu'il +avait et il continuait: + +--Ce soir, j'aurai tout vendu... C'est fait... A dix heures, je prends +le train... J'arrive à Londres demain matin... Je m'installe comme +docteur... Avant six mois, j'ai la clientèle des aînés de famille +qui ont besoin d'un médecin intelligent pour soigner leur famille...Le +Sauvage devient le docteur Danielo Zintsky... Ce nom-là m'a porté +bonheur; c'est du jour où je l'ai porté que commence ma fortune... Je +vais vivre enfin..., respecté et obéi... Et le vieux Rig descendait +toujours plus lentement se répétant: + +--Respecté et obéi... + +En arrivant dans la cour, il n'avait plus l'air humble qu'il avait +en montant; déjà, dans son cerveau, il se voyait à Londres, vivant +luxueusement dans un splendide appartement; il se voyait reprenant les +allures de Danielo; il se voyait superbe, respecté, et il répétait, +comme un crève-de-faim qui voit la table mise: + +--Enfin! enfin! + +En même temps qu'il sortait de la porte cochère, Simon sortait de +la loge du portier et, le suivant sans être vu, se glissant presque +derrière lui jusqu'à la rue, il se blottit dans l'ombre de la porte, +en faisant un signe et un clignement d'yeux à des gens sans doute +apostés de l'autre côté de la rue. + +Rig, toujours gai, caressant, bâtissant dans son esprit son rêve, +marchait sur le trottoir cherchant une voiture. Voyant un fiacre passer, +il héla le cocher. Celui-ci vint se ranger devant la porte. Rig, +montant dans sa voiture, lui dit: + +--Reste là... Attends, une dame va venir. Lorsqu'elle sera montée, tu +nous conduiras avenue de Charonne. + +Et le Sauvage, calme, se jeta dans le fond de la voiture, s'étendant +heureux sur les coussins, fermant les yeux pour mieux voir ce qu'il +rêvait... Tout à coup, il ressentit une secousse, il ouvrit les yeux, +croyant que c'était Mme Davenne qui montait. Mais il jeta un cri de +rage,... et ce fut tout ce qu'il put faire. + +Des deux côtés à la fois, par chaque portière, un agent était +monté dans la voiture et s'était précipité sur lui; on lui avait +saisi les bras, et il était temps, car ses mains voulaient fouiller ses +poches pour y prendre le couteau. On l'avait étroitement garrotté, le +muselant presque pour éviter ses cris. + +On avait baissé les stores, et vigoureusement tenu par les deux agents, +bavant de rage, il avait entendu une voix qu'il connaissait dire au +cocher: + +--Toutes voiles dehors! là!... Et à la Préfecture... Ho! hisse là! + +Et cela suivi d'un long éclat de rire... Puis: + +--Au fait..., dis donc, tu as une place près de toi. Donne-la-moi: je +veux être sûr qu'il est embarqué. + +Et il avait senti, au mouvement de la voiture, que Simon montait sur le +siège. + + + + +XIII + +DÉSESPOIR. + + +Geneviève s'était rapidement vêtue, et malgré les protestations de +ses ouvrières, qui l'assuraient qu'après la crise subie, qu'après +la nuit qu'elle avait passée, il était imprudent, pour ne pas dire +dangereux de sortir, Geneviève n'écoutait rien. Tout entière à +l'espoir qui la remplissait de joie, elle se sentait forte; avec +l'assurance qu'elle allait retrouver son enfant..., qu'elle allait +revoir celui qu'elle avait tant pleuré, elle avait retrouvé une vie +nouvelle. Revoir son mari! Était-ce possible! + +Tout en elle tressaillait à cette pensée!... Oh! elle sentait bien +que par ses larmes, par ses supplications, elle vaincrait toutes les +résistances...; elle voulait racheter le passé par la plus obéissante +servitude; elle ne serait près de celui qu'elle avait trompé +qu'abnégation et dévouement; elle subirait tout, tout, pour vivre +près de lui et de son enfant. + +Mais s'il s'était fait un autre ménage; si une autre femme était +près de sa fille, et se faisait appeler sa mère! A cette pensée, il +lui sembla que son coeur cessait de battre. + +Non, cela n'était pas possible!... + +Il se pouvait que, ayant arraché de son coeur l'affection qu'il avait +autrefois pour elle, un amour nouveau occupât son coeur... Cela la +troublait, mais elle devait le supporter et elle le supporterait sans se +plaindre; c'est elle qui avait donné l'exemple... S'il le fallait, +elle se contenterait d'être l'amie dévouée...; elle chasserait ses +pensées jalouses... Mais elle voulait être la mère, elle ne voulait +pas qu'une autre portât ce titre près de son enfant; elle voulait +l'affection tout entière de sa Jeanne, l'enfant pour laquelle +uniquement elle avait consenti à vivre. + +Geneviève se hâtait de descendre l'escalier; elle avait hâte de se +retrouver avec Rig; elle voulait lui demander si le père vivait seul +avec son enfant. Lorsqu'elle arriva dans la rue, elle vit quelques +groupes qui causaient devant la porte. + +La concierge, en la voyant, s'exclama sur son imprudence; elle voulut +la faire entrer dans sa loge; mais Geneviève refusa, disant qu'elle +se portait admirablement bien... Elle priait la concierge de voir si la +personne qui descendait de chez elle ne revenait pas avec une voiture. +La concierge la regarda avec stupéfaction. + +--Qu'est-ce que vous me demandez là? Mais vous ne savez donc rien?... +Ce n'est donc pas à cause de ce qui vient d'arriver que vous êtes +descendue? + +--Que vient-il d'arriver? demanda la jeune femme inquiète. + +--Mais le petit vilain qui descendait de chez vous vient d'être +arrêté. + +--Comment? arrêté! + +--Mais oui... et ils ont eu du mal, allez, à le maintenir dans la +voiture. Nous nous demandions pourquoi, avec Augustin, et on croit que +c'est un fou qui s'est échappé... + +Geneviève fut forcée de s'appuyer à un meuble pour ne pas tomber... +Un fou! tout ce qu'elle avait écouté, tout ce bonheur sur lequel elle +venait de bâtir l'avenir..., tout cela mensonge! C'était un fou qui +lui avait parlé... Ça avait été sa première pensée, et, après, +elle l'avait repoussée, elle avait voulu croire... C'est si doux de +croire ce qu'on désire. + +La concierge, la voyant chanceler, se hâta d'avancer une chaise en +s'écriant: + +--Je vous le disais bien que vous faisiez une imprudence en essayant de +sortir... Vous êtes capable de tomber malade pour de bon... + +Geneviève n'entendait rien; elle prit sa tête dans ses mains, et, +fondant en sanglots, elle gémit: + +--Oh! si je pouvais mourir! + +--Eh bien! en voilà des folies!... Voulez-vous ne pas dire ça. Avec +ça que ça ne vient pas assez vite... En voilà des idées!... Mais +qu'est-ce qu'il vous avait donc dit, ce petit vieux-là?... + +Comme Geneviève ne répondait pas, et que cependant l'épouse +d'Augustin désirait savoir ce qu'il y avait sous tout cela, tout en +préparant un cordial pour la jeune femme, elle continua: + +--D'abord, figurez-vous, j'avais envie de vous prévenir de ce qui se +passait; mais nous étions occupés avec ce farceur dont je vous ai +parlé qui est déjà venu et qui est habillé en marin. + +Geneviève releva la tête. + +--Il est revenu? + +--Mais oui; il n'y a pas dix minutes, il était là, à la place où +vous êtes. Tenez, voici encore son verre: il nous avait offert un petit +verre, et Augustin adore le mêlé. + +--Simon est revenu! répétait Geneviève. + +--Et il connaissait l'autre, parce qu'il est rentré juste au moment où +le petit vieux montait chez vous; il semblait tout le temps le guetter. +Nous croyons que le petit vieux venait aussi pour le mariage... + +--Est-ce qu'ils se sont parlé? + +--Mais non!... Vous ne savez rien, alors? fit la concierge +désappointée. Mais, heureuse d'avoir une histoire à raconter, elle +reprit: + +--Vous ne savez rien!... Je vais vous dire tout ça, alors... + +Geneviève, attentive, écoutait... La présence de Simon dans l'affaire +lui rendait un peu d'espoir. + +--Donc, aussitôt le petit vieux entré dans la maison, il montait +l'escalier, et n'était pas encore chez vous que nous voyons entrer le +marin... Vous savez, il nous va, celui-là!... Augustin l'aime bien... +il nous offre un verre; comme je me dis; c'est pour le mariage, il vient +encore chercher quelques renseignements; je fais signe de l'oeil à +Augustin. Alors il lui offre un siège, et nous causons. Il nous a +d'abord raconté un voyage qu'il a fait dans un pays où les chevaux +parlent comme vous et moi. Mais, tout en causant, il avait l'air +de guetter tous les gens qui sortaient... Quand le petit vieux est +descendu, il s'est levé vite. Augustin lui dit: + +--Qu'est-ce qui vous prend? où que vous allez?... + +--Espère! espère, qu'il répond, nous nous reverrons; et il a filé. +Une fois dehors, il a fait un signe à des agents... et... quand je suis +arrivée dans la rue, le vieux était en fiacre, avec trois agents... +et le marin sur le siège à côté du cocher... Qu'est-ce que c'est que +ces gens-là?... + +Geneviève était pensive... L'espoir revenait. Ce n'était pas pour +rien que Simon avait aidé à l'arrestation de l'homme qui était venu +la renseigner sur son enfant... + +De tout ce qu'elle avait entendu, il ressortait une chose absolument +claire, c'est qu'on venait de s'emparer de celui qui venait pour +l'aider, et que Simon, probablement chargé _in extremis_ de +l'éducation de sa Jeanne, voyant que l'enfant allait lui être +enlevée, avait fait aussitôt arrêter le vieux Rigobert. Geneviève +n'était pas bien assurée que le vieillard jouissait de toutes ses +facultés, mais il savait quelque chose. Peut-être était-il fou! Et +tout ce qu'il avait raconté sur la mort et la résurrection de Pierre +en était la preuve; mais il avait des éclairs de bon sens, et sachant +qu'un de ses amis, Simon Rivet, cachait chez lui l'enfant de son +lieutenant, il s'était donné pour mission de rendre l'enfant à +sa mère. Avec cette ténacité des fous, il s'était insensiblement +persuadé qu'il savait un secret utile à la femme de son ancien chef, +et il ne rêvait plus que de se sauver de la maison de santé pour +aller tout apprendre à la jeune femme: que son époux vivait et que son +enfant la demandait. + +Geneviève avait besoin de croire à cela, elle avait été si près de +la réalisation de son rêve, qu'elle ne pouvait y renoncer. Et elle dit +à la concierge: + +--Oui, vous avez raison, ce doit être un fou qui s'est échappé de la +maison... + +--C'est ce que pense Augustin, ce que je pense, et ce que tout le monde +dit... Mais que venait-il vous raconter? + +Ainsi mise en demeure de donner une raison, même mauvaise, Mme Davenne +se trouva fort embarrassée; mais il n'y avait pas à hésiter... Elle +brocha sur la vérité. + +--Mon Dieu, continua Mme Davenne, c'est un vieux matelot, ancien fidèle +serviteur de mon mari. + +--Ah!... c'est un matelot aussi? Alors tout s'explique... + +--Oui, celui dont vous me parlez, Simon, qui est venu chez vous, était +avec lui à bord de la _Souveraine_. + +--Mais que venait-il faire chez vous? + +--Mon Dieu, que voulez-vous que vienne faire un malheureux chez ses +anciens maîtres? + +--Oui, oui, je comprends... Il venait demander de l'argent? + +--C'est cela. + +--Les pauvres gens; dame! Vous savez, dans ces maisons-là on ne +les traite pas absolument comme des princes. Je vois ce que c'est... +L'autre, celui qui est si drôle, est un vieux camarade qui veille son +ami, et c'est lui qui, sachant qu'il s'était sauvé, se sera dit: Il +doit être allé chez la femme de notre ancien chef... + +--Justement... + +--C'est pour cela qu'il venait demander des renseignements en cherchant +à voir tous ceux qui sortaient et qui rentraient. + +--Je crois que vous êtes sur la voie... + +--Tout s'explique..., et moi qui croyais... + +Puis, voyant Geneviève impatientée, et se méprenant sur son allure, +elle dit: + +--Mais, vous n'allez pas encore vous faire du mal pour ça?... + +--Non, je suis très bien..., très calme... + +--Vous concevez bien que vous avez assez de tracas... sans vous +tourmenter pour les autres. + +Geneviève s'était levée; interrompant la concierge, elle lui dit: + +--Est-ce que vous avez absolument besoin chez vous à cette heure? + +--Mais non, fit cette dernière interdite. Pourquoi me demandez-vous +cela? + +--Faites-moi la grâce de m'accompagner. + +--Où donc? loin? + +--Oui, nous serons deux heures... Pendant que vous vous préparerez, +votre mari ira chercher une voiture... Voulez-vous? + +--Mais je suis à vos ordres... Ce n'est pas dans l'état où vous êtes +que je vous quitterais. + +--Augustin, va chercher une voiture. + +Et pendant que le mari obéissait, la concierge se préparait. + +La brave femme regardait la veuve avec inquiétude. L'allure de +Geneviève lui semblait étrange, et, rapprochant de cette constatation +les événements survenus depuis la veille, sa curiosité s'éveilla et +elle se promit d'arracher à la jeune femme au moins quelques mots qui +pussent jeter un peu de lumière dans ces ténèbres. + +Geneviève, l'oeil fixe, attendait; elle pensait, elle aussi, aux +incidents survenus depuis la veille... + +La lettre de Fernand, sa rencontre avec lui, la scène terrible qui +l'avait suivie..., les émotions cruelles par lesquelles elle avait +passé, en remettant le pied dans la maison mortuaire... Elle se +souvenait avoir senti sur ses lèvres le souffle de Fernand, elle +avait des frissons en se rappelant l'impression de ses mains sur ses +épaules...; puis, cette étrange apparition, que les divagations du fou +lui avaient fait croire réelle. + +Non, cela était impossible, matériellement. D'abord, un homme ne +pouvait se présenter par une fenêtre après avoir brisé sans bruit un +contrevent solide... Non, elle avait été victime d'une hallucination, +suivie d'une prostration qui l'avait livrée au misérable, ou qui +peut-être avait assez effrayé Fernand pour qu'il se débarrassât au +plus tôt de son corps. Elle avait peur de sortir seule; c'est pour cela +qu'elle se faisait accompagner, parce qu'elle sentait qu'il se tramait +quelque chose autour d'elle. + +Elle voulait aller à Charonne, elle voulait se renseigner sur ce que +celui qu'on déclarait un fou lui avait dit..., et, si cela était vrai, +elle sentait bien qu'elle croirait absolument tout ce qu'il avait dit. +Heureusement, avant de se décider à la conduire elle-même, le vieux +Rig lui avait donné l'adresse avec un renseignement positif qui lui +permettait de trouver facilement la demeure. L'endroit où résidait sa +fille s'appelait: la Maison du pendu. + +Augustin revint bientôt, la concierge était déjà prête; Geneviève +n'avait rien vu, rien entendu, absolument perdue dans ses pensées. Le +vieille femme, la désignant d'un regard à son mari, mit son doigt sur +son front et, hochant la tête, sembla dire: + +--Il y a quelque chose là... C'est détraqué... Puis elle s'approcha +et passa la main sur l'épaule de Geneviève. Celle-ci sursauta et dit: + +--Vous m'avez fait peur... + +--Il ne faut pas vous tourmenter comme ça, madame Davenne, vous broyez +du noir... Voyons, je suis prête et la voiture est là... + +--Oui, c'est vrai, fit Geneviève... Partons. + +--Serons-nous longtemps?... parce qu'il faut qu'Augustin sache à quelle +heure je serai de retour... + +--Je ne puis vous le dire, madame Lucas... Je ne sais pas où nous +allons... + +--Hein? fit la concierge avec stupéfaction... Elle échangea un regard +de pitié avec son mari... Geneviève reprit: + +--Je connais peu Paris, et je ne sais pas si ça est loin... + +--Ah! très bien, fallait dire ça. Et souriant, elle ajouta: Je croyais +que vous ne saviez pas où nous allions. + +Cette parole rappela à Geneviève qu'elle devait veiller sur elle; elle +comprit que ses allures, ses façons mystérieuses commençaient à la +faire prendre pour une insensée, et, à cette heure, puisqu'elle était +décidée à ne plus s'arrêter dans ses recherches, elle se promit +de rassurer en route la mère Lucas en lui faisant un demi-aveu: elle +reprit: + +--Nous allons à Charonne, tout en haut. + +--Oh! je connais ça, Charonne, ça n'est pas loin; nous en avons à +peine pour trois quarts d'heure... N'est-ce pas que nous connaissons +Charonne, Augustin?... + +--Oui! oui! on s'y est amusé, et nous sommes payés pour nous en +souvenir. + +--Cela me sera bien utile, car j'ai des renseignements très vagues +sur la maison où je dois trouver ceux que je cherche... et vous me +guiderez. + +--Ça tombe bien. Figurez-vous que c'est à Charonne que nous avons +fait notre noce, n'est-ce pas, Augustin, à l'_Orme sans pareil_? On +ne connaissait pas encore Robinson à ce moment-là, et l'_Orme sans +pareil_ existait déjà; on pouvait tenir une douzaine: les mariés, les +grands parents et les témoins. Oh! oui, je le connais, Charonne!... + +--Te souviens-tu, dit Augustin..., comme nous avons ri quand je suis +tombé? Tout le monde a cru que je m'étais tué. Quel saut! Avons-nous +ri?... + +--Oui. Eh bien, ça va me donner des émotions de revoir Charonne... Je +vous montrerai l'orme. De quel côté allez-vous? + +--Je vous le répète, je ne sais pas... + +--Vous ne connaissez pas le nom de la personne? + +--Non!... Mais on désigne la demeure sous le nom de: la Maison du +pendu! + +--Ah! bon Dieu, en voilà des noms!... Enfin, une fois à Charonne, ça +ne sera pas long à trouver, le pays n'est pas grand... Nous avons trois +quarts d'heure, une demi-heure de recherches... mettons trois quarts +d'heure aussi, ça fait une heure et demie... Restez-vous longtemps? + +--Non, pas aujourd'hui, dit vivement Geneviève. + +--Alors, c'est une affaire de deux heures et demie, trois heures. Tu +entends, Augustin?... surveille le dîner. + +Elles partirent; la mère Lucas donna l'adresse au cocher, et elles +arrivèrent bientôt aux premières maisons de Charonne. + +En route, Geneviève avait dit à la concierge qu'elle avait besoin, +pour de graves intérêts de famille, de retrouver une personne habitant +le pays. La voiture s'arrêta et la mère Lucas descendit aussitôt pour +prendre des renseignements; ce ne fut pas long. Elle remonta dans la +voiture et dit: + +--Je sais où ça est! C'est une maison qui appartient à la famille +d'un individu qui s'y est pendu, elle était restée inhabitée +longtemps; on l'a louée il y a environ deux ans à peu près, on n'est +pas bien certain. Pour être bien renseigné, il faut s'adresser à un +nommé Savard, près de l'église. + +--Allons-y, dit vivement Geneviève, qui reprit espoir en constatant +qu'il existait une maison désignée sous le nom que lui avait donné +le vieux Rig, et qui avait été louée juste à l'époque de la mort de +son mari. + +La voiture s'arrêta bientôt au bout du pays... C'est Geneviève +qui descendit, priant la concierge de l'attendre, à son grand +désappointement. Celui que nous avons vu dans les premiers chapitres +de ce récit, et qui avait traité de la location avec Davenne, vint +aussitôt au-devant d'elle et s'informa de ce qu'elle désirait. + +--Monsieur, vous avez loué une maison qu'on connaît sous le nom de +Maison du pendu? + +--Oui, madame. + +--Je viens, monsieur, vous prier de me donner quelques renseignements +sur les personnes auxquelles vous avez loué! + +--Ah! je comprends. Très bien, madame, asseyez-vous; je suis absolument +à votre disposition; il est naturel que l'on s'éclaire. J'en ferais +autant que vous. + +Geneviève reprit: + +--Votre locataire se nomme Simon Rivet. + +Le père Savard la regarda, stupéfait. + +--Pas du tout, madame, c'est le domestique..., le matelot, qui se nomme +ainsi. + +Alors la jeune femme fut prise d'un tremblement tel que Savard lui +demanda: + +--Mais qu'avez-vous donc? + +--Rien, rien, monsieur..., fit Geneviève en se domptant; et elle +interrogea d'une voix dont on ne saurait rendre l'expression: + +--Le maître se nomme? + +--Jean Sévère!... + +--Jean Sévère! répéta la jeune femme. + +--Ce n'est pas ce nom qu'il vous a donné... Il fait peut-être louer au +nom de ce domestique; tous ces gens-là étaient si mystérieux... qu'il +se pourrait qu'il soit obligé de louer sous un autre nom. + +--Quel homme est-ce? demanda Geneviève. + +--Dame! c'est un beau garçon de trente à trente-cinq ans environ; il a +les yeux bleus, des cheveux blonds; il est très pâle et toujours l'air +sévère... Je ne l'ai jamais vu rire... + +Geneviève, à mesure que l'homme parlait, devenait blême; il lui +semblait qu'elle allait défaillir... C'était vrai, son mari vivait... + +Elle était veuve d'un vivant. Ne trouvant pas la force d'interroger, +elle dit: + +--Et?... + +--Et... voilà tout... Très comme il faut..., qui payait +régulièrement... Des gens tranquilles; jamais on ne voyait personne +chez eux... + +--Il était seul? + +--Dame, ça, je comprends, vous voulez me demander si la femme qui vit +avec lui est sa femme? + +Cette fois, il fallut à la jeune femme une dépense énorme de +volonté pour ne pas tomber; elle n'eut pas la force de répondre, et il +continua: + +--Je ne sais pas si c'est sa femme, ou sa maîtresse, ou sa parente... +Ce que je sais, c'est qu'ils se parlent comme des étrangers. J'ai cru +d'abord que c'était elle qui s'occupait de l'enfant, Mlle Jeanne. + +--Jeanne! Jeanne! fit Geneviève, s'enfonçant les ongles dans les +chairs et se cramponnant d'une main au dossier de sa chaise pour ne pas +défaillir. + +--Seulement, c'est bien singulier, n'est-ce pas? une belle jeune femme +de vingt-quatre à vingt-cinq ans, belle, belle comme tout, vivant sous +le même toit que l'autre, pendant deux ans, ne sortant jamais, c'est +drôle... On croyait ici que cet homme avait eu cet enfant avec cette +femme, et que, ne pouvant l'épouser, il vivait avec elle secrètement +pour n'être pas ennuyé par la famille. + +--Est-ce que Jeanne l'appelle sa mère? demanda fébrilement Geneviève, +devenue plus forte à cette seule pensée. + +--Ça, on n'en sait encore rien! Personne n'a mis le pied dans la maison +pendant qu'ils l'ont habitée... + +--Ils ne l'habitent donc plus? + +--Mais, non... Ah! çà, voyons, je croyais que vous veniez prendre +des informations parce que vous étiez la propriétaire de leur nouveau +logement... + +--Ils sont partis!... Où? + +--Ils n'ont pas dit où ils allaient. + +--Et quand? + +--Hier matin... Les clefs m'ont été rendues à neuf heures du matin, +et ils étaient partis de la veille au soir. + +--Ah! que je suis malheureuse! exclama Geneviève qui, défaillante, +s'accoudant sur la table, laissa tomber sa tête dans ses mains et +fondit en larmes, pendant que Savard appelait à son secours la mère +Lucas, restée dans la voiture. + + + + +XIV + +LE QUART D'HEURE DE RABELAIS. + + +Le lendemain de ce jour, Fernand était conduit devant le magistrat +chargé de l'interroger. A toutes les questions qui lui furent faites, +il répondit qu'il avait été victime et dupe d'une aventurière. Il +s'était marié pour étendre sa position: la dot promise couvrait bien +au delà le déficit. + +--Mais voici des faux! Ces traites portent la signature Wilson. + +--Ces traites ne devant pas retourner à la maison Wilson, elles +étaient payables chez moi, et j'ai les fonds pour les solder dans le +portefeuille qui a été saisi hier. + +--Ces fonds proviennent d'un double vol. + +--Je n'ai pas volé. + +--Vous avez, quoique vous en disiez, touché la plus grande partie de la +dot que vous apportait Mlle de Zintsky. + +--Je n'ai rien touché, c'est faux! protesta Fernand avec véhémence. + +--Veuillez être calme et vous astreindre à répondre seulement à mes +questions... Votre intérêt y est engagé... Croyez-moi! + +--Monsieur le juge, je vous obéirai; mais vous vous expliquerez +facilement les emportements d'un homme qui a été perdu justement parce +que cet argent n'a pas été versé et auquel on dit aujourd'hui qu'il +l'a volé... + +--Arrivons à un autre fait... Les faux sont de vous? + +--Oui, monsieur; mais, je le répète, il n'y avait pas chez moi la +pensée de voler; ils ne pouvaient porter aucun préjudice à la maison +Wilson: ils étaient payables chez moi, et j'étais en mesure, puisque +la plus grande partie de la somme a été saisie sur moi... + +--Ceci n'atténue en rien les faux dont vous êtes accusé..., et votre +argument est anéanti par ceci: lorsque les faux ont été signés, +votre mariage, qui devait vous donner l'argent nécessaire pour les +retirer du commerce, n'était point encore consenti... Une rupture +survenant quelques jours avant le mariage, et vous restiez insolvable. + +--Mais, monsieur, je le répète, je n'ai pas touché un liard sur +la dot..., et je réclame l'arrestation de ma femme, laquelle m'a +volontairement poussé dans cette situation, pour, ayant un nom, être +libre... + +--Singulier désir! Avoir le droit de porter un nom flétri par les +tribunaux... + +Fernand devint rouge et se mordit les lèvres... C'est que, là, il n'y +avait pas d'emportement possible: il fallait tout subir, tout entendre. + +--Revenons au fait... C'est vous qui avez contrefait la signature +Wilson... Vous le reconnaissez? + +--Sous le bénéfice de ce que je viens de vous expliquer, monsieur, +oui. + +--Écrivez, dit le juge à son greffier... Et, au bout de quelques +minutes, il s'adressa de nouveau à Fernand et lui dit: + +--Pour vous faire de l'argent, vous avez emprunté une somme de trois +cent quarante mille francs sur les bijoux de votre femme; ces bijoux, +vous les lui avez soustraits une nuit... Est-ce vrai? Répondez! + +--C'est vrai, monsieur; mais je désire vous expliquer pourquoi: je +devais, ainsi que je l'ai dit lors de mon premier interrogatoire, +toucher à la fin du mois une somme considérable; or, un télégramme +et des lettres m'annoncèrent une remise de quelques jours pour +l'arrivée de la somme, et je me décidai à engager les bijoux de ma +femme, avec la certitude que je les dégagerais bientôt et qu'elle ne +s'apercevrait de rien. + +--C'est toujours votre système, qui consiste à affirmer que, +contrairement à votre contrat qui porte: «Dont la signature du +présent contrat est quittance.» + +--C'était de confiance...; mais je vous jure que je n'ai rien reçu. + +--Puisque vous prétendez avoir reçu des lettres et des télégrammes +de l'oncle Danielo de Zintsky, que sont devenus lettres et +télégrammes? + +--On a dû les retrouver chez moi... + +--Chez vous, on n'a rien trouvé que la preuve que vous ne vous +souteniez que par des expédients. On n'a même pas trouvé un chiffre +correspondant à l'encaissement des trois cent quarante mille francs que +vous aviez empruntés sur les bijoux, soi-disant pour payer les traites. + +--Monsieur, on doit trouver sur les livres une somme de trois cent mille +francs. + +--Oui, on trouve ce chiffre... + +--Les quarante mille francs, je les reconnaissais à Samuel, pour +l'intérêt et la commission. + +--A qui feriez-vous croire semblable chose?... Un homme comme vous..., +plus qu'adroit en affaires, aurait accepté de donner quarante mille +francs pour un prêt de cinq ou six jours? + +--Samuel est un usurier, tout le monde le sait... + +--Aussi ceux qui ont affaire à lui savent bien qu'ils empruntent à +fonds perdu. Je vais vous dire pourquoi vous avez consenti à signer cet +énorme intérêt... C'est que vous n'aviez pas l'intention de reprendre +les bijoux. Le vieux Samuel n'est pas un prêteur sur bijoux; il s'y +connaît peu... Il avait confiance en vous; il savait que les bijoux +avaient été admirés à la fête que vous aviez donnée... pour les +montrer peut-être. Là, les femmes étaient éblouies, les connaisseurs +prétendaient qu'ils valaient cinq cent mille francs, au bas taux... Et +Samuel prêta de confiance. Mais qu'aviez-vous fait? Vous aviez changé +les pierres, les diamants étaient remplacés par du strass, et ce +que vous vendiez trois cent mille francs n'en valait pas cinq mille... +Voilà ce que vous avez fait... + +--Moi, moi! exclamait Fernand étourdi; mais, monsieur, sur ce qu'il y +a de plus sacré, de plus saint au monde, je vous jure que je n'ai pris +ces bijoux que pour les porter chez Samuel... Si véritablement ils sont +faux, c'est une preuve de plus du guet-apens dans lequel je suis tombé +en me mariant. + +--Vous entendez dire que votre femme avait de faux brillants? + +--Oui, monsieur. + +--Non seulement la dot qu'elle apportait n'a pas été versée, mais les +bijoux qui lui sont personnels étaient en strass? + +--Je ne les ai pas touchés. Dans le sac même où je les ai trouvés, +je les ai portés chez Samuel. + +--Tenez, Séglin, vous avez tort de ne pas parler franchement; votre +système est insoutenable. Avouez plutôt ce que vous avez fait des +véritables diamants. + +--Mais, maintenant je suis un voleur... alors...Monsieur, je vous jure +que les bijoux ont été portés par moi à Samuel tels que je les ai +trouvés... Et si l'indigne créature qui porte mon nom a osé soutenir +le contraire, confrontez-la avec moi... + +Le juge haussa les épaules et dit: + +--Vos emportements sont une comédie qui ne me trompe pas... Tenez, +voici la facture remise par votre femme, et apostillée au consulat... +C'est une des premières maisons de Vienne, Bodmann; les bijoux ont +été vendus _cinq cent vingt-cinq mille francs_. Nierez-vous encore? + +--Oui! oui, je nie... Je n'ai pas touché à un seul bijou... Je le +jure. + +--Nous comprenons votre système: vous ne voulez pas révéler à qui +vous avez vendu les diamants. + +A ces mots, Séglin entra dans une fureur telle, que le gendarme, sur un +signe du juge, lui posa la main sur l'épaule. Il se contint aussitôt. +Le juge instructeur reprit: + +--Vos agissements sont absolument limpides pour nous... À la tête +d'une maison qui ne se soutenait que par son crédit, vous pouviez vivre +largement. Vos vices, votre passion pour le jeu, vous entraînaient +à des dépenses exagérées... La commandite de votre maison était +épuisée, vous n'aviez d'autres ressources que dans l'intrigue. Alors +vous avez cherché à emprunter. Ne trouvant pas ce que vous vouliez, +et étant obligé de soutenir le train que vous meniez pour ne pas +vous discréditer,--au lieu de réduire vos dépenses et de chercher à +combler par le travail les brèches faites à votre capital en demandant +du temps à vos créanciers,--vous avez préféré avoir recours à +des tentatives criminelles: vous avez fait des faux et falsifié les +écritures. + +--Monsieur le juge, je vous déclare que je ne vous répondrai plus: +les accusations portées contre moi sont absurdes, et je ne veux plus me +défendre. + +Le juge, sans paraître avoir entendu Fernand, continua: + +--C'était la faillite que vous vouliez éviter... et vous ne reculiez +pas devant le crime. Alors... c'est la banqueroute qui se dressa devant +vous... Il n'y avait plus d'issue... que les faux... Vous en fîtes pour +plus de quatre cent mille francs... Nous les avons entre les mains! +Vous ne deviez plus exister commercialement que jusqu'au jour de +l'échéance... De ce jour vous aviez bâti dans votre cerveau le plan +criminel de votre fortune... Vous deviez tout réaliser et fuir... Une +occasion se présenta d'augmenter votre avoir: un brillant mariage. +Immédiatement vous faites tous les sacrifices pour le faire +réussir,--de l'aveu de votre caissier.--Était-ce pour sauver votre +maison? Non!... La suite nous le prouve... Une dot princière vous est +passée et elle disparaît. Vous ne payez les effets signés par vous +que parce qu'ils vous donnent un jour de plus, le temps de vendre les +bijoux et de mettre à l'abri les diamants que vous avez arrachés. Tout +était préparé d'avance, nous le savons aujourd'hui... Vous faites la +comédie d'un suicide, puis d'une tentative d'assassinat. Et la vérité +est que, voulant vous débarrasser d'un témoin gênant, vous tentez +d'assassiner la malheureuse que vous avez épousée pour la voler, +et qui n'échappe qu'en se sauvant presque nue, vous laissant tout. +Malheureusement, à cette heure, la police arrive, vous ne l'attendiez +pas sitôt. Mais, aventurier habile, vous échappez. Votre signalement +est donné partout; aussi vous êtes trop adroit pour essayer de fuir. +Vous vous établissez à Paris; là, vous recevez des femmes la nuit..., +vos complices, sans doute, qu'on n'a pu retrouver... Vous apprenez +que votre femme, la pauvre et digne enfant qui vous a échappé, s'est +réfugiée rue de Navarin... Vous y courez aussitôt; car, vous le +saviez, c'est votre accusatrice, celle devant laquelle vous ne pouvez +plus rien soutenir... Qu'alliez-vous faire chez elle?... Nous le savons, +car les agents, en vous arrêtant rapidement, ont saisi sur vous un +revolver chargé... Vous vouliez tuer le témoin devant lequel vous ne +sauriez rien nier... Qu'avez-vous à dire maintenant? + +Fernand restait atterré, abruti. Tout ce qu'il venait d'entendre +l'avait étourdi; tous ces mensonges mêlés à la vérité prenaient +un corps, et il se disait que tout cela se coordonnait si bien, qu'il +était presque impossible de n'y pas croire. Ce n'était plus d'une +banqueroute et de faux qu'il était accusé; mais c'était de tous les +crimes et délits punis par le Code..., depuis l'assassinat jusqu'au +vol... Ce n'était plus d'une question de prison temporaire qu'il +s'agissait, c'était de sa vie entière dans un bagne... Il ne trouvait +pas un mot à répondre; il n'avait plus la force de protester. + +Le juge fut convaincu que l'ensemble de preuves écrasant l'accusé, +celui-ci s'avouait vaincu, et il reprit plus doucement, en faisant signe +à son greffier d'écrire: + +--Séglin, vous vous reconnaissez l'auteur des fausses traites signées +Wilson? + +Il fit un signe de tête, et le greffier écrivit. Le magistrat reprit: + +--Vous n'aviez qu'un but: attirer à vous, par tous les moyens +possibles, une somme considérable; faire argent de tout ce qui était +négociable, et fuir sous un autre nom à l'étranger, abandonnant en +France votre femme, celle qui vous avait apporté la plus grosse part de +l'argent que vous vouliez emporter. + +Fernand haussa les épaules et ne répondit rien. Ne protestant pas, +ceci fut considéré comme une acceptation, et le juge poursuivit: + +--Dans toute cette affaire, à présent limpide, il n'y a qu'un point +obscur. Séglin, dans votre intérêt, et pour ne pas attirer sur vous +toute la sévérité de la justice, soyez sincère... Songez que la +possibilité de restituer partie de la somme atténuera un peu les +crimes dont vous êtes accusé... Que sont devenus les diamants, les +bijoux de votre femme? + +--J'ai dit la vérité. + +--Vous avez caché ces pierres qui, à elles seules, représentent +une fortune... Vous espérez, votre peine subie, ou par une évasion +heureuse, échappant au châtiment, aller un jour reprendre ce butin... +Détrompez-vous... Votre refus de répondre, en appelant sur vous la +sévérité du jury, vous fera appliquer une peine plus grave, en même +temps qu'une surveillance de toute heure. + +--J'ai dit la vérité; je n'ai rien à répondre. + +--Vous refusez absolument?... + +--Monsieur, je ne suis pas un voleur de profession... Je suis un +malheureux qui, se débattant contre le sort, s'est servi d'armes +indignes, voilà tout... Un ami m'avait commandité; la maison ne +faisait pas de brillantes affaires, et je cherchais, par un mariage +riche, à la rétablir... Sur ces entrefaites, mon commanditaire +mourut... C'était un ami; je n'avais pris avec lui aucune +précaution..., et sa mort livrait mon compte à un créancier +terrible... Il pouvait exiger, il exigeait... C'était ma ruine; ma +maison n'avait plus que l'apparence... Pour faire un beau mariage, +il fallait à tout prix cacher le gouffre... C'est à quoi je +m'appliquai... par des moyens réprouvables, monsieur, je le sais!... +Mais je n'avais pas fait le plan que vous venez de m'attribuer; mon plan +était de sauver ma maison à tout prix... À cette époque, c'est la +faillite qui me menaçait, c'est contre elle que je luttais... J'étais +en relations d'affaires avec la maison Wilson...; les traites étaient +payables en France, chez moi, et je les adressais aussitôt à la maison +de Londres. Alors l'idée me vint de lancer dans le commerce les +traites que vous avez saisies; j'en fis pour trois cent mille francs. +Lorsqu'elles arrivaient chez moi, je les soldais et les anéantissais, +ne dirigeant sur Londres que celles acceptées par la maison. Je +trouvais ainsi un crédit énorme...Mais la maison périclitait +toujours. + +--N'est-ce point plutôt la malheureuse passion que vous avez pour le +jeu? + +--Oui, monsieur, c'est vrai, je suis joueur, et dans deux cercles j'ai +perdu des sommes considérables... C'est la cause de ma perte. + +--Ces sommes ont été évaluées à plus de quatre cent mille francs. + +--C'est possible... Enfin, monsieur, en faisant ces... faux..., j'étais +résolu à les solder; c'était un crédit flottant que je m'étais +établi... Quatre ou cinq jours avant les échéances, je faisais des +traites pour une somme semblable et je payais les autres... + +--Vous aviez là des frais considérables de commission pour des sommes +aussi importantes. + +--C'est vrai, monsieur. Alors, je reçus d'un de mes clients de Vienne +une proposition de mariage: on me parlait de deux millions au moins; le +mariage se fit. Vous savez le chiffre de la dot. Pour la réalisation de +ce mariage, je voulus donner à ma maison une apparence factice; je pris +le petit pavillon d'Auteuil... Je fis enfin des folies... et, pour les +payer, je dus faire de nouvelles traites. + +Mais, vous le remarquerez, monsieur, je ne compromettais personne; +j'étais certain, puisque j'allais toucher des millions, de pouvoir +retirer les traites, de liquider le passé de ma maison et de la +lancer à nouveau et très brillamment. Le mariage fut une duperie. Ces +millions n'ont été que sur le papier; les bijoux étaient faux, et ce +sont ces derniers qui ont précipité la catastrophe. Mais, je vous +le jure, monsieur, je n'ai jamais touché un liard sur la dot, et vous +croyez que je voulais fuir avec une fortune! Songez que, le jour de +l'échéance, j'avais presque le double de la somme et que j'ai payé, +que j'étais en mesure pour solder les traites, et que c'est à une +maladresse de mon caissier que je dois que tout cela a été découvert. +Les traites soldées à présentation, elles étaient détruites et c'en +était fini. + +--Mais les bijoux? + +--Les bijoux! Je suis convaincu qu'une enquête approfondie vous +prouvera que j'ai dit la vérité. + +--Il y a un témoin qui serait bien utile pour cela, c'est ce +caissier... Qu'est-il devenu? Depuis cette époque il a disparu. + +Fernand se garda bien de répondre. Et le magistrat: + +--Un cocher que vous verrez l'a conduit avec vous au chemin de fer. + +Fernand pâlit. + +--Quel intérêt aurais-je eu au départ de mon caissier? Et pourquoi, +si je savais sa résidence, voulez vous que je vous la cache? + +--Parce que nous supposons, et nous avons de graves raisons pour cela, +que c'est lui qui est parti avec les vrais diamants arrachés aux +bijoux. + +--Oh! exclama Fernand, perdant la tête, si c'est cela, je vais vous +dire où il est. + +Le juge eut un sourire. Séglin le vit et il comprit la sottise qu'il +venait de faire; mais il était trop tard. Le magistrat disait au +greffier: + +--Écrivez... + +--Vous voyez bien que c'est par vos ordres que votre caissier est +parti... + +--Eh bien, oui. La catastrophe était arrivée, je venais d'échapper +aux agents qui m'avaient arrêté; je me promenais autour de chez moi, +pour voir ce qui s'y passait... Alors j'étais décidé à échapper aux +poursuites par la fuite; mais j'étais presque sans argent. J'aperçus +Picard, qui revenait de chez l'homme pour payer les traites. Je le +hélai, sachant bien qu'il n'avait trouvé personne. Il était inutile +de raconter mes affaires à ce brave homme. D'autre part, s'il rentrait +chez moi, il pourrait donner des renseignements aux agents qui étaient +à ma recherche. Je lui pris l'argent, lui disant que j'allais moi-même +aller payer les traites... et je lui dis que je venais de recevoir +un télégramme m'annonçant que l'on verserait les fonds que nous +attendions à Turin... Je le conduisis moi-même au chemin de fer... Et +depuis ce jour il est à Turin. + +Le magistrat eut un sourire de doute, et il dit: + +--Vous croyez parler à des naïfs. A qui ferez-vous croire à cette +rencontre providentielle? Vous êtes sans un liard, et justement vous +rencontrez votre caissier à cinq heures du matin. Vous lui prenez +tranquillement cent quarante-cinq mille francs, et, à cette heure, +vous ne pensez pas à fuir: c'est lui que vous faites partir! Vous +aviez l'argent en poche, monsieur Séglin. Votre caissier, qui est +votre complice, était parti la veille avec les diamants, et vous, vous +rentriez chez vous pour prendre ce qui restait; il était minuit. Votre +femme voulut s'y opposer, et vous avez tenté de la tuer. Elle a pu se +sauver, et alors vous avez été arrêté, blessé, il est vrai, mais +par un ricochet; la balle est revenue sur vous, car elle avait à peine +entamé le front. + +--Mais c'est un roman! un roman, que vous me contez là! exclama +Fernand. + +Le juge dit vivement: + +--Nous allons voir, Séglin, si vous allez persister devant l'évidence. + +Le magistrat sonna et donna des ordres tout bas; un agent entra +aussitôt, qui se plaça d'un côté de Fernand; de l'autre côté +était un gendarme. Ayant, d'un signe, recommandé à l'agent et au +gendarme de veiller sur l'inculpé, le juge instructeur dit: + +--Introduisez le témoin + +Fernand leva aussitôt la tête. Qui donc pouvait témoigner dans son +affaire? Et, au même moment, il sentit que d'un côté l'agent, +de l'autre le gendarme, lui saisissaient les poignets. Il eut un +tressaillement en voyant entrer Iza. Celle-ci, très élégamment +vêtue, souriait au juge, et ne dirigea même pas ses regards sur lui. + +--Tenez, madame, veuillez vous asseoir, fit le juge d'un ton aimable... + +Iza s'assit, bien calme, bien tranquille, très soigneuse de sa pose, +se mettant à son aise comme si elle était au théâtre. Le juge dit +aussitôt: + +--Madame, vous nous avez déclaré ignorer la position de votre mari? + +--Oui, monsieur... Quand je dus me marier..., celui qui passait pour mon +oncle... + +Séglin fronça les sourcils et le juge eut un petit mouvement de tête +protecteur, en disant: + +--Oui, oui, nous savons... + +Iza continua: + +--...Obligé, par les événements politiques de son pays, de ne plus +s'occuper de moi, voulut que je fusse placée honorablement en France... +Le prince de Zintsky est immensément riche; il me dotait de deux +millions. Sur la recommandation d'un grand banquier de Vienne, il +convint de mon mariage; je vins à Paris accompagnée par lui... La +position me plut... M. Séglin se prétendait presque millionnaire; +il déclarait m'aimer... Moi, je ne ressentais pour lui ni amour ni +répulsion... Il fallait en finir avec le prince, j'acceptai. + +Tout cela était dit légèrement, d'un ton dégagé et comme la chose +la plus simple du monde. + +Séglin était livide. + +--C'est dans ces conditions que je fus mariée, et ce n'est qu'il y a un +mois, le jour de la catastrophe enfin, que je connus l'homme que j'avais +pour époux... + +--Qu'avez-vous à dire, Séglin? demanda le juge. + +Séglin baissa la tête et ne répondit pas... + +--Continuez, madame... Votre dot fut-elle payée?... + +--Oh! monsieur! Avant de partir, le lendemain de mon mariage, le +prince de Zintsky paya en billets de banque, dans le salon de la maison +d'Auteuil, et il refusa le reçu que M. Séglin lui offrait, en disant +que cela était inutile entre galants hommes. + +Séglin avait relevé la tête; son regard brillant ne quittait plus sa +femme, et il dit vivement: + +--C'est lui qui vous a conté cela..., le vieux Danielo, le vieux +coquin... + +Iza ne tourna même pas la tête; son regard dédaigneux se promena une +minute sur Fernand, l'écrasant de mépris... Le magistrat demanda: + +--Est-ce le prince qui vous a raconté cette scène?... + +--Monsieur, dit Iza avec l'accent sincère de la vérité, j'étais là, +j'assistais à la scène. J'ai vu... + +--Oh! exclama Fernand étourdi. + +--Qu'avez-vous à répondre à cela? demanda le juge, triomphant. + +--Mais c'est faux! monsieur, absolument faux... Ce prince est un vieux +coquin que j'ai revu depuis, son complice... Mais, malheureuse, qui +êtes-vous donc? + +Iza ne sourcillait pas... et le magistrat dit sévèrement: + +--Séglin, contenez-vous..., si vous ne voulez que je vous fasse +reconduire... Madame, vos bijoux, vous ne les avez jamais prêtés? + +--Jamais, monsieur; je ne les ai mis qu'une fois, et monsieur me les a +volés. + +--Voulez-vous nous raconter comment vous avez été amenée à vous +sauver de chez vous? + +--Mon mari, monsieur, était parti le soir, déclarant qu'il allait +faire un voyage..., qu'il ne rentrerait que le lendemain... + +--Quel but supposez-vous à ce voyage feint? + +--Oh! monsieur, pas la jalousie... Je vous ai expliqué que mon mari +n'avait pas de ces scrupules. + +Fernand regarda le juge et sa femme, paraissant ne pas comprendre. Iza +continua: + +--Son but était que, tout le monde étant endormi à la maison, on ne +le vît pas venir la nuit me dévaliser et me voler... J'avais encore de +nombreux bijoux. Je le surpris les cherchant... Je me levai; il me les +demanda, je refusai... Une scène épouvantable eut lieu; il me traita +comme la dernière des femmes. Je lui répondis qu'en se mariant il +savait ce qu'il faisait..., que je ne m'étais pas cachée... Alors il +s'emporta, voulut m'étrangler. Je lui échappai et criai au secours, +en me sauvant de la chambre dans le cabinet de toilette; il prit un +revolver et tira sur moi en brisant la glace... Puis, ne m'ayant pas +touchée, il courut pour me saisir dans le boudoir... Je ne sais ce qui +arriva: il tomba; aussitôt je me précipitai dans ma chambre... Je pris +la première robe venue, et presque nue, en pantoufles, je me sauvai... +Voilà, monsieur! + +--Eh bien, Séglin, qu'avez-vous à dire? + +Fernand était effrayant à voir; ses yeux sortaient de leurs orbites, +ses dents grinçaient, ses lèvres s'agitaient sans qu'il pût dire un +mot. Les deux gardes avaient de la peine à le contenir... Tout à coup +les plus affreuses injures sortirent de sa bouche. + +--Misérable gueuse! Indigne créature! Tu mens! monstre d'infamie. Vous +ne m'empêcherez pas de l'étrangler. + +Et il se débattait avec une telle furie que le juge, effrayé, dit +vivement: + +--Sortez, sortez, madame... Nous sommes suffisamment édifiés... + +Iza couvrit son mari de son même regard dédaigneux, qui monta +lentement des pieds aux cheveux, et après avoir souri au juge en lui +disant: + +-Il ne me fait pas peur... Il m'avait habituée à de semblables +scènes... + +Elle sortit. Un agent entrait pour prêter main-forte aux autres; mais +ce fut inutile. En même temps que sa femme se retirait, sa colère +disparut pour faire place à une prostration complète; on fut obligé +d'avancer un siège pour qu'il ne tombât pas... Le voyant calme, le +juge dit: + +--Vous avez entendu, Séglin; qu'avez-vous à dire? + +--Ah! monsieur, fit Fernand d'une voix déchirante, c'est bien infâme, +c'est bien indigne, ce qui vient de se passer là. + +--Vous niez encore? + +--Mais, monsieur, je vous jure que tout cela est faux, absolument +faux... + +--Vous êtes déjà gravement compromis, et de votre aveu... Et quel +intérêt, si ce n'est celui de la vérité, voulez-vous qui pousse une +personne que son nom seul obligerait à vous défendre? + +--Monsieur, c'est ce que je me demande. + +--Au reste, lorsqu'on fait un mariage comme le vôtre, sans amour, c'est +l'argent à la main qu'on signe. + +--Mais, monsieur, j'adorais..., j'adore ma femme... Mais il me semble +que ce n'est pas elle que j'ai entendue. Ce n'est pas en si peu de +temps qu'une jeune fille, devenue à peine femme, atteint à tant de +perversité... + +--Que me dites-vous? Mme Séglin, en se mariant, était femme. + +--Mais non, monsieur. + +--Voyons, c'est elle qui l'a avoué... Vous l'épousiez sachant ses +relations avec le prince de Zintsky... + +--Oh! exclama Fernand épouvanté et portant ses mains à son front...: +la maîtresse du prince... Elle vous l'a dit..., et la dot... payait!... +Oh! mais c'est abominable! mais c'est infâme! + +L'accent de Fernand étonna le juge... Il fit signe aux agents de se +retirer, et Fernand resta avec le gendarme pour gardien. + +--Votre femme a été franche; elle nous a dit ce qu'elle était, et les +renseignements que nous avons fait prendre par le consul sont absolument +exacts... Au reste, ils sont très... très pénibles. + +--Mon Dieu, mon Dieu, que me dites-vous là?... + +--La vérité. + +--Je vous jure que je l'ignore... Ce prince, je sais que c'est un +escroc... + +--Vous vous trompez, monsieur: le prince de Zintsky est un fort galant +homme; il est en ce moment en son pays, et c'est un des grands chefs du +mouvement libéral. + +--Monsieur, alors, je vous en supplie..., contez-moi cela... Je crois +que je deviens fou: tout ce que je vois, tout ce que j'entends, me +semble insensé... + +Et Fernand porta la main à sa tête comme s'il voulait s'assurer que +son cerveau n'éclatait pas. + +--Monsieur, je n'ai aucun motif de vous cacher ces renseignements. + +Les sourcils froncés, inquiet, redoutant d'apprendre plus qu'il n'avait +vu, Fernand écouta, et le juge, après avoir consulté quelques papiers +dans son dossier, lut: + +--Assurément, cette fille est incapable de nouer semblable affaire: +c'est une pauvresse qui n'avait jamais rien eu, une tsigane, suivant +dans une troupe de bohémiens les corps irréguliers qui pillaient les +villages lors du dernier soulèvement... Excessivement jolie, toujours +très réservée, beaucoup plus belle que ses compagnes, elle vivait +plutôt avec les chefs...Au moral, c'est la dernière des créatures. +C'est dans cette boue, sur la route de Widdin, qu'elle fut un soir +rencontrée, sauvée même par le prince de Zintsky... Le village avait +été incendié, les habitants massacrés, les soldats ivres l'avaient +battue et dépouillée: elle était presque nue et couverte de coups, +elle pleurait... Le prince la prit et la recueillit... Elle était fort +belle et elle devint sa maîtresse... Mais cette fille est atteinte +de la nostalgie de la boue. À peine était-elle dans une situation +possible, qu'elle noua des relations avec un bohémien du nom de Georges +(Georgeo) Golesko, condamné pour vol et tentative d'assassinat; elle +se sauva avec lui... On suppose que le prince chercha encore à sauver +cette fille, pour laquelle il avait une grande affection, et qu'il +envoya en France une somme considérable destinée à être la dot de la +malheureuse... + +Rien au monde ne peut dépeindre l'expression du visage de Fernand. + +--C'est d'Iza que vous parlez?... demanda-t-il d'une voix étrange. + +--Nos renseignements, à nous, Séglin, vont plus loin... Ceux qui vous +ont offert le mariage vous ont raconté le passé de celle qu'on vous +destinait. En faisant ce mariage, vous saviez qui elle était et quelle +était la source de la somme considérable qu'on lui donnait en dot... + +--C'est faux! c'est faux! râla Fernand. + +--Vous le saviez, et votre femme l'a déclaré elle-même: elle a dit +que les scènes violentes qui se passaient entre vous avaient souvent ce +motif. + +Fernand était effrayant à voir; il voulait parler, protester, et +ses lèvres remuaient. Aucune phrase ne sortait de sa bouche... Il +balbutiait des mots sans suite... + +--Une fille qui suivait les soldats... Le prince!... Je savais... + +Le juge continua: + +--Vous concevez facilement qu'une femme qui apporte deux millions à +son mari, qu'elle croit riche, ne va pas entrer dans les combinaisons +louches que vous aviez faites pour éviter la faillite. Cette +femme,--c'est l'enquête faite à Auteuil qui nous l'assure,--était +absolument convenable; elle s'était fait une vie nouvelle, et la +courtisane de grand chemin, inconnue à Paris, avait les allures, +les façons et la réserve d'une grande dame. Tous vos domestiques +s'accordent à dire que sa conduite était sans reproche et que la +vôtre était toujours irrégulière... Cette femme, aujourd'hui, +retombe, mais c'est à cause de vous; elle s'était relevée, et vos +criminelles machinations la rejettent dans sa vie ancienne... Vous êtes +écrasé sous l'évidence des faits. + +Fernand, effectivement, était comme anéanti; son regard n'avait plus +de flamme; ses lèvres pendaient amollies, une sueur abondante coulait +sur son front... Le juge, qui l'observait, reprit: + +--Qu'avez-vous à dire? + +Séglin le regarda comme hébété; il voulut parler, et ses lèvres +remuèrent pour ne laisser échapper que des mots qu'il bégayait: + +--Iza... Les bijoux... Les soldats... + +Le greffier, le juge se levèrent et le regardèrent; il remuait la +tête en souriant et toujours en bégayant les mêmes mots... + +--Mais il a une attaque de paralysie!... s'écria le juge... Vite, vite, +faites appeler un médecin... + +On juge du brouhaha que produisit l'accident. On allait, on venait, +le gendarme regardait son prisonnier et ne pouvait s'expliquer ce +changement subit; le gâtisme, dans toute son effrayante hideur, +s'étendait sur le visage du malheureux. + +Au milieu du bruit, il restait indifférent; sa tête se balançait d'un +mouvement lent sur son cou, comme s'il eût cherché à frotter sa joue +sur un objet invisible, et, balbutiant, bavant, il montrait sa langue... + +Le docteur arriva, et, après quelques secondes d'examen, il commanda +qu'on le menât immédiatement à l'infirmerie de la prison. À la +question du magistrat instructeur, qui lui demandait les causes de cet +étrange accident, il dit: + +--Cela arrive assez souvent à des gens épuisés par une vie sans +frein, lorsqu'ils sont frappés par une grande douleur. + +--Et c'est grave? + +--Le moins qui puisse arriver, c'est la paralysie générale. + + + + +XV + +LA MÉDECINE SECRÈTE DU VIEUX RIG. + + +--Oh! exclamèrent tous ceux qui étaient dans le cabinet du juge. + +Et pendant qu'on l'emmenait, Fernand, riant bêtement, bégayait: + +--Zaza... Petite femme... Beaux soldats. + +On avait, obéissant aux ordres du médecin, transporté Fernand à +l'infirmerie de la prison; son état s'était aggravé à ce point qu'il +pouvait à peine parler, et qu'il ne pouvait plus remuer; étendu sur +son lit, il parut reprendre un peu de force. Le médecin qui vint +le voir le soir constata avec étonnement que la paralysie s'était +étendue sur les membres inférieurs, n'abandonnant ni la face ni la +langue, mais n'attaquant pas le cerveau... Fernand vivait, pensait, +comprenait, mais ne pouvait agir; il entendait et ne pouvait pas +répondre... et peu à peu la sensibilité s'éteignait... La vie +semblait s'être concentrée dans son regard. Le docteur était étonné +de cette attaque presque foudroyante, beaucoup plus fréquente chez les +femmes que chez les hommes; il se sentait impuissant. + +La nuit même, on amenait dans le petit dortoir de l'infirmerie un +autre prisonnier arrêté la veille; il avait eu, au moment de son +arrestation, une attaque de _delirium tremens_. C'est en luttant +constamment avec lui dans la voiture qu'on était parvenu à l'amener +meurtri, brisé, mais résistant toujours, au Dépôt... Mis au cachot +avec une camisole de force, et dans l'impuissance d'agir, cet homme--un +vieillard--était tombé vaincu, il n'avait plus bougé. Lorsqu'on +était venu pour constater son état, le médecin avait ordonné de le +détacher et de le conduire également à l'infirmerie jusqu'au jour où +on pourrait le faire entrer dans une maison d'aliénés... Le malheureux +était fou...; mais à son délire terrible avait succédé l'état +calme dans lequel il devait rester...: la folie douce du maniaque, +n'ayant plus qu'une pensée, qu'une idée fixe... et la poursuivant +toujours... À toutes les questions qui lui étaient posées, le petit +vieillard répondait sans cesse: + +--Le coeur..., tout est là, le coeur... On est mort, cherchez le +coeur... et là vous replacez la vie... Des maladies, il n'y en a pas... +Plus de médecine qui tue... Vite, vite, cherchez le coeur... et là, +là, comme ça vous replacez la vie. + +Et, en disant ces mots, le vieux fou, semblant presser délicatement +du bout de ses doigts un instrument invisible, paraissait faire une +opération; il coupait, puis, de son autre main, il semblait écarter +les chairs, puis les fibres, et il avançait la bouche, soufflait +fortement son haleine, se recalait, semblait regarder attentivement son +sujet, et s'écriait: + +--Sauvé! sauvé! il vit. Tout est là, le coeur! Rig, tu auras des +millions; c'est la vie éternelle, ça... + +Et tout joyeux, le petit vieux se frottait les mains, et cela produisait +le bruit de vieux parchemins qu'on froisse... Le pauvre diable, on le +mena à l'infirmerie et on lui appliqua des compresses de glace sur le +crâne... Il ne se plaignit pas... et la nuit venant, sur l'ordre +du médecin, on lui donna un soporifique... Le lendemain, le petit +vieillard ne bougeait pas de son lit; il remuait constamment les +lèvres, se parlant tout seul, à la visite du docteur, du moment de son +entrée à sa sortie, il ne le quitta pas des yeux... Accoudé sur son +oreiller, il le regardait aller, venir autour du lit, suivi par les +internes et le garçon de salle qui portait la trousse d'instruments de +chirurgie... Deux ou trois fois, son regard rencontra celui du docteur, +et ce dernier, rassuré par son expression, dit à ses élèves: + +--C'est l'âge, ce n'est pas la folie proprement dite: c'est le retour +à l'enfance; ainsi, il nous suit du regard... Notre visite l'amuse... +Les instruments lui semblent des joujoux... Mon Dieu, à cet âge-là, +il n'y a plus rien à attendre; il faut s'occuper de le mettre au +plus tôt soit à Charenton, soit à Sainte-Anne.. Il est absolument +inoffensif... Et de quoi est-il accusé, le malheureux?... + +--Oh! d'un crime épouvantable, dit le gardien... Il a assassiné un de +ses amis pour le voler... + +--Oui, c'est à la suite de cet assassinat, constamment poursuivi par +l'idée du crime, que l'attaque terrible qui l'a mis en cet état est +survenue... + +--C'est possible... Peut-être aussi faut-il faire la part de la +misère. + +--Il était malheureux? + +--C'est un vieux saltimbanque, faisant un vilain métier; il se livrait +à la médecine. + +--Il aurait dû s'en servir pour soigner son mal, fit en riant le +docteur. + +--C'est justement ce qu'on ne lui reproche pas... Il employait ce qu'il +savait, non pas à soulager ses semblables, mais à les délivrer des +maux de ce monde en les privant de la vie. + +--Ah! c'est un empoisonneur?... + +--C'est tout ce qu'on voulait... Il y a vingt ans que la police le +recherche. + +--Eh bien, aujourd'hui qu'elle l'a trouvé, elle peut le rendre libre: +il est maintenant absolument inoffensif; c'est un enfant. Il faut au +plus vite le faire transporter dans une maison spéciale... + +Le vieux Rig n'avait rien entendu; mais son regard ne quittait pas la +grande trousse dans laquelle brillait l'acier soigneusement poli des +instruments de chirurgie... + +Lorsque le docteur arriva devant le lit de Fernand, il le regarda +attentivement, et dit à voix basse à ceux qui l'entouraient: + +--Le malheureux est absolument perdu, ce n'est plus une affaire de +semaines; c'est une affaire de jours: la paralysie s'étend, lente... Il +est incapable d'agir, et cependant la sensibilité existe encore... + +--Oh! oui, docteur... Quand nous l'avons changé de linge ce matin..., +le pauvre diable paraissait souffrir mille morts; ses lèvres +s'agitaient, son regard se tournait vers nous suppliant, et deux grosses +larmes coulaient sur ses joues...; mais il ne pouvait dire un mot ni +faire un geste... + +Le docteur quitta le lit en expliquant le cas à ses élèves, et en +citant comme exemple des faits analogues qui se produisent fréquemment +chez les femmes, à la suite d'une vie de fatigue. + +La visite se continua, et, au moment où le docteur allait se retirer, +le vieux Rig se penchait sur son lit pour voir celui qui le suivait et +qui portait la grande trousse... Il souriait comme un enfant heureux de +voir qu'on n'emportait pas les joujoux, et il le vit placer la trousse +fermée dans une grande armoire, près du lit du gardien. + +Lorsque le calme fut rétabli dans le dortoir, le vieux Rig se recoucha, +et, toujours poursuivi par sa pensée, il répétait en s'assoupissant: + +--Le coeur, c'est là où est la vie... On peut la rendre...; mais il +faut voir le coeur. + +Et il s'endormit, rêvant de ce qui avait toujours occupé sa vie..., de +médecine secrète. + + + +XVI + +LE PLAN DE GENEVIÈVE. + + +La mère Lucas avait ramené Geneviève chez elle tout à fait +indisposée. La pauvre femme avait cruellement souffert en deux jours; +deux fois, elle avait cru retrouver son enfant, et deux fois cet espoir +avait été déçu. Ramenée chez elle, la concierge l'avait couchée +et avait immédiatement envoyé chercher le médecin. Les secousses +terribles qui l'avaient frappée, la nuit précédente et le matin, lui +avaient donné la fièvre, et la fièvre avait amené le délire. + +C'est ce qui inquiétait tant la mère Lucas. + +Assise au chevet de la malade, l'entendant divaguer, prononcer des noms +qu'elle ne connaissait pas en criant; Grâce, au secours! elle +s'était empressée d'appeler le docteur. Elle était convaincue que +la malheureuse jeune femme était perdue. Le docteur la rassura en lui +déclarant qu'il n'y paraîtrait plus le lendemain; il ordonna la potion +habituelle pour calmer la fièvre, et se retira en annonçant qu'on +n'aurait pas besoin de lui. + +La mère Lucas était plus tranquille, mais aussi beaucoup plus +intriguée: tout ce qui se passait depuis quelques jours, relativement +à la veuve, était bien extraordinaire. D'abord, il était venu un +fort beau garçon, ma foi! pour la demander. Il était monté, et cela +paraissait avoir déjà influé énormément sur l'esprit de la veuve; +puis était venu le petit vieux. Après son départ encore, il s'était +produit un changement singulier chez Mme Davenne. Puis, la veille, dans +la nuit, on avait ramené Geneviève presque mourante, sans qu'elle eût +pu donner seulement un mot d'explication. + +Enfin le petit vieux était revenu; c'était un fou, on l'avait +arrêté; sans parler de ce singulier matelot, qui venait passer +des heures dans sa loge et qui riait toujours. Tout cela était bien +étrange... Et elle avait beau chercher, la mère Lucas, elle ne pouvait +rien trouver pour lier ça ensemble. Mais, malgré sa discrétion, +Geneviève lui plaisait, elle l'aimait, et, l'ayant ramenée malade +de Charonne, elle ne voulut pas la quitter; elle passa la nuit près +d'elle. + +Geneviève, en proie au délire une partie de la nuit, racontait des +choses inouïes, et, en les entendant, plus d'une fois la mère Lucas +fit le signe de la croix en disant: + +--Elle est possédée du diable! + +Elle avait entendu la malheureuse qui, semblant se débattre contre une +affreuse vision, criait: + +--Non... Laisse-moi! Rends-la-moi... Non, nous n'irons pas dans ton +tombeau... Rends-moi mon enfant. Non! tu ne l'emporteras pas!... À +moi! il me prend mon enfant!... Il la met dans son cercueil; aidez-moi +donc... Vous voyez bien qu'ils veulent se faire enterrer vivants... +Aidez-moi donc... Non! non, ne fermez pas le cercueil... Ah! le +misérable! c'est lui, c'est lui, qui le cloue dans la bière... +Empêchez-le... Il me bat... Il va le tuer... pour enlever Jeanne... +Fernand! grâce! grâce!... Laisse-la vivre, elle!... Prends-moi...; +mais laisse-la vivre... Laissez-moi, laissez-moi, misérable!... Pierre, +pardon! pardon! grâce! Emporte-moi dans la tombe... Emporte-moi! Laisse +Jeanne! + +La mère Lucas était épouvantée; elle allait, de temps à autre +regarder par la fenêtre s'il y avait encore du monde éveillé dans la +maison... La mère Lucas n'aimait pas qu'on parlât de mort pendant la +nuit; elle disait que ça attirait les revenants et elle avait envie +d'appeler Augustin; il aurait dormi dans un fauteuil... Il semblait à +la mère Lucas que le ronflement d'Augustin chassait les revenants. + +Après une nuit d'angoisses pendant laquelle la bonne femme ne put +fermer un oeil, le jour parut enfin, au reste, depuis une grande heure +déjà, Geneviève était plus calme; elle dormait paisiblement. Lorsque +la pauvre femme s'éveilla, elle regarda autour d'elle, fut étonnée +de se trouver dans sa chambre; elle demanda à Mme Lucas ce qui s'était +passé. Celle-ci lui raconta longuement, augmentant les moindres +détails. Ainsi, elle lui dit qu'en parlant avec le sieur Savard, à +Charonne, elle était tombée évanouie sur le plancher... Tout le monde +l'avait crue morte... On l'avait ramenée en toute hâte à Paris... Le +médecin était venu trois fois, et il n'avait assuré pouvoir la sauver +que le soir même. + +Geneviève n'écoutait plus. Lasse, épuisée, elle était accoudée +sur son lit, cherchant à se rappeler, ou plutôt se rappelant ce qui +s'était passé la veille... Ainsi, c'était vrai, son mari vivait; il +vivait, Pierre. Sa fille vivait!... Et de grosses larmes coulèrent de +ses yeux... Les deux êtres qui étaient sa vie, elle pouvait espérer +les revoir... Maintenant qu'elle était certaine qu'ils existaient, +elle était résolue à aller jusqu'au bout; elle était belle, son mari +l'aimait et c'était justement cet excès d'amour qui avait rendu le +châtiment si cruel... Elle voulait obtenir son pardon... Elle voulait, +non plus être la femme, c'était peut-être trop demander, puisqu'elle +avait été indigne, mais elle voulait être la mère; elle voulait +revoir son enfant, racheter le passé par une vie toute de sacrifices. +Mais pour cela il fallait savoir pour quel endroit ils étaient partis. + +Assurément, c'est parce que son mari s'était vu découvert par Fernand +et par Rigobert, qu'il avait si précipitamment quitté la maison de +Charonne. Sur quel indice les retrouver maintenant? Il fallait agir +vite et agir seule. Elle y était résolue. Elle dit à la mère Lucas +qu'elle se sentait très bien portante, et c'était vrai. Mais la +vieille se refusait absolument à y croire. Alors, souriante, elle +sauta en bas de son lit, et, se vêtant, elle dit à la mère Lucas, +étourdie: + +--Madame Lucas, voulez-vous me donner un médicament sauveur? + +--Oui, mon enfant... Lequel? + +--Faites-moi bien vite à déjeuner! + +Cette fois, ce fut de la stupéfaction; mais, obéissante, la vieille +femme se dirigea vers la cuisine en disant: + +--Quelle nature!... C'est fort comme Augustin!... + +Geneviève chercha vainement à s'occuper de ses ouvrières; sa pensée +n'était pas là... Elle se demanda comment elle pourrait trouver la +nouvelle demeure de Jean Sévère et ne trouva rien. La mère Lucas lui +avait servi à déjeuner, et, constatant qu'elle n'avait pas mangé, +elle lui dit: + +--Voyez-vous, madame Davenne, vous voulez me tromper, ça ne va pas si +bien que ça, vous devriez vous recoucher. + +--Moi? fit Geneviève, quittant la table. Savez-vous ce qui me ferait du +bien, madame Lucas? c'est d'aller faire un petit tour au grand air. + +--Mais c'est de la folie!... Depuis trois jours, chaque fois que vous +sortez on vous ramène mourante. Non, non! vous ne ferez pas ça... + +--Il le faut, cependant. Et elle achevait sa toilette, se disposant à +sortir. + +--Eh bien alors, vous m'emmènerez, je ne vous quitte pas. + +--Non, madame Lucas, ne craignez rien. Aujourd'hui, je sors seule. + +Cette fois, le ton de Geneviève ne permit plus à la vieille femme de +répliquer: elle se jura bien de savoir ce que toutes ces affaires-là +signifiaient. + +Un coup de sifflet, connu dans la maison, retentit... et la vieille +concierge dit aussitôt: + +--Augustin qui m'appelle... + +Une ouvrière remontait, elle ajouta: + +--Oui, il est avec une espèce de marin, et ils se disposent à aller au +café... + +Geneviève devint toute rouge. La vieille concierge, contente de cet +incident, s'écriait: + +--Vous n'avez plus besoin de moi, madame Davenne, je descends... Vous +n'avez qu'un signe à faire et je remonte... Et elle disait tout bas... +Le marin! Peut-être bien que je vais savoir quelque chose. + +--Merci, madame Lucas... + +Et la vieille femme partit, toute vive de la curiosité éveillée. + +Geneviève, en une seconde, avait pris une décision. Elle jeta un +châle sur ses épaules et descendit presque derrière la concierge; +elle guetta par la fenêtre de l'escalier. C'était bien Simon qui +sortait avec Augustin; la vieille femme entra dans sa loge et s'occupa +de faire son ménage. + +Geneviève descendit sans bruit, évitant d'être vue. Elle y réussit; +elle se dirigea vers le square, monta dans une voiture fermée qui fut +se placer en face l'église Sainte-Élisabeth, où elle stationna. Au +coin, chez le marchand de vin, Simon et Lucas trinquaient. Geneviève, +derrière le store baissé de ce côté, guettait Simon. + +À coup sûr le matelot s'informait de ce qui s'était passé depuis +plusieurs jours. On devait savoir que Rigobert sortait de chez elle +lorsqu'on l'avait arrêté, et Simon venait savoir ce qu'elle avait +dit... Elle resta ainsi une grande heure, au bout de laquelle le matelot +reconduisit Augustin chez lui, le chapeau posé sur la tête comme +l'auréole d'or de nos saints d'église..., chaloupant en marchant, +content de lui, chantant à mi-voix, en dodelinant de la tête pour +marquer les mouvements. + + Petit mousson, dans la rade de Brest, + Il me montrait la manoeuvre et le rest! + Titi, titi, tilaïti.--Pare à virer, + Laisse, laisse arriver... + À l'avant la lame se brise. + C'est bon vent, + Gouverne au levant. + Au levant, Jeanne, ma promise, + Au levant, Jeanne nous attend. + +Il partit. Il était heureux, le matelot, il le semblait du moins, et il +semblait plus gras; il avait surtout une joue énorme. Il avait doublé +sa ration de pralines, parce qu'il en avait offert une à Augustin. +Celui-ci ayant refusé, il l'avait consommée. + +Geneviève avait dit au cocher de le suivre; le cocher se mit au pas. +Simon gagna les boulevards, les suivit jusqu'à la Madeleine, heurtant +bien, ça et là, de ses robustes épaules quelques _terreux_. Arrivé +là, il remonta la rue Tronchet, puis s'arrêta place du Havre, à la +gare... + +Geneviève était fort embarrassée... Elle descendit, s'empressa de +solder son cocher, et, évitant d'être vue, elle s'élança sur les +traces de Simon. Elle avait une crainte; le matelot prenait le chemin +de fer. Est-ce qu'il regagnait un port? Est-ce qu'il se rendait loin de +Paris? Qu'allait-elle faire? elle n'était pas préparée à un voyage +et, d'un autre côté, cependant, elle ne voulait pas perdre la piste +unique qui devait la mener au but. + +Mais elle vit que le matelot ne se dirigeait pas vers les bureaux de +la grande ligne, c'est-à-dire sur la rue d'Amsterdam; elle se hâta de +prendre un billet pour la première station, se réservant, s'il allait +plus loin, de le suivre et de payer le surplus du trajet en descendant. +Elle vit le matelot monter sur l'impériale; elle prit place dans le +wagon qui se trouvait au-dessous, ainsi elle ne pouvait manquer de le +voir descendre... Ce qui ne fut pas long. + +À la première station, à Asnières, Simon descendit... Lorsqu'elle +le vit prêt à donner son billet, elle descendit à son tour et le +suivit... Il se dirigeait du côté de Courbevoie... Là se présentait +une difficulté. Si, dans les rues de Paris, encombrées de passants, +il était possible de suivre Simon sans être remarquée, il n'en était +pas de même dans la large rue déserte qui va du chemin de fer à +Courbevoie; à peine quatre ou cinq voyageurs avaient-ils suivi ce +chemin... Geneviève s'enveloppa de son châle et se couvrit de son +voile, et, laissant le matelot prendre une longue avance, elle le +suivit, en évitant autant que possible d'être vue. + +Ce n'était pas à Asnières, mais bien à Courbevoie, que se +rendit Simon; il gagna le bord de l'eau et entra dans une ravissante +propriété, récemment construite dans une partie d'un grand parc +morcelé, en face de l'île de la Grande-Jatte... + +Enfin, Geneviève savait où restait Jeanne... Elle se mit à rôder +autour de la maison..., et à un moment elle crut qu'elle allait +défaillir; elle avait entendu les cris de joie d'un enfant qui +jouait... et elle avait reconnu la voix de sa Jeanne... Il lui fallut +se dompter pour quelques minutes, afin de ne pas se précipiter vers +la maison, sonner, et dès qu'on viendrait ouvrir, s'élancer dans le +jardin, en criant: Jeanne! Jeanne! Et, lorsque l'enfant serait dans ses +bras, se sauver avec elle. + +Elle se dompta, avons-nous dit: ce n'est pas ainsi qu'elle voulait +entrer dans la maison... Craignant à chaque instant d'être surprise +et reconnue, elle s'éloigna un peu et se promena sur la berge; elle +espérait qu'à un moment peut-être on irait promener l'enfant. Elle +attendait depuis longtemps déjà. Elle vit la grille s'ouvrir, c'était +Simon: elle se sauva aussitôt, croyant qu'elle avait été reconnue. + +Simon venait simplement puiser de l'eau avec ses arrosoirs pour arroser +le jardin. Geneviève errait toujours, ne sachant quel parti prendre, se +disant qu'elle devait s'éloigner pour revenir le lendemain; puis, cette +idée bien arrêtée, elle se dirigeait vers le chemin de fer, mais elle +n'avait pas fait cent pas qu'elle revenait, attirée malgré elle +vers cette maison... il lui était impossible de s'en éloigner; elle +craignait qu'on n'enlevât l'enfant dès qu'elle ne serait plus là... +Maintenant qu'elle l'avait entendue, elle voulait la voir!... + +La nuit commençait à tomber, il fallait prendre un parti cependant. +Qu'allait-elle faire? En brusquant la situation, ne risquait-elle pas +de tout compromettre? et ne valait-il pas mieux attendre jusqu'au +lendemain?... Elle avait déjà été si souvent près d'atteindre +le but, et, par son imprudence, sa précipitation, elle n'avait pas +réussi. N'était-il pas plus prudent de s'assurer le concours de +quelqu'un qui l'aiderait et qui, au besoin, pourrait, si l'on devait +aller devant l'autorité, attester ce qu'il avait vu? Oui, c'était ce +qu'elle devait faire. + +Elle revint vers la maison s'y promener quelques minutes, dans +l'espérance d'entendre cette voix aimée, ce chant adoré des mères: +les cris de joie de l'enfant. Mais tout le monde était rentré dans la +maison, le jardin était désert. Oh! si elle avait été plus forte, +elle aurait essayé d'escalader le mur, pour aller coller son visage aux +vitres, qui jetaient la lumière sur la berge. + +Le quai était désert, il faisait nuit. Le mur n'avait guère qu'un +mètre et demi, et il était surmonté d'une grille. Elle se hissa +dessus et, la tête entre les barreaux de fer, elle regarda... De quel +enivrement elle fut remplie! rien ne saurait l'exprimer: elle voyait +sa fille!... Mon Dieu! qu'elle était belle! qu'elle lui parut grandie; +elle la voyait enfin! Elle jouait avec lui sans doute, car elle ne +pouvait voir le visage de l'homme. Mais elle éprouva une douleur +aiguë... Elle venait de voir près de son enfant une femme jeune. Cette +femme souriait, et l'enfant lui rendait ses sourires. Cette femme lui +volait l'affection de sa Jeanne; elle allait crier, appeler son enfant, +au risque de ce qui en serait advenu, lorsque la jeune femme, en se +baissant sur l'enfant, plaça son visage en pleine lumière. Alors +Geneviève eut un tressaillement, et elle exclama: + +--Elle!... elle!... elle aussi se venge!... + +Et, atterrée, presque défaillante, ses mains lâchaient prise, elle +allait tomber, lorsqu'elle se sentit prendre à bras-le-corps; on la +tira à terre, et, la saisissant au cou, on l'entraîna. + +--Que faites-vous là?... Vous ne direz pas que vous n'êtes pas prise +au moment où vous escaladiez?... + +Geneviève était si stupéfaite qu'elle ne put répondre... Elle +regarda d'un air hébété ceux qui la tenaient et l'entraînaient... +C'étaient deux agents et un bourgeois qui leur disait: + +--Je la guette depuis deux heures; elle préparait son coup, et je suis +sûr qu'elle n'est pas seule... + +--Oh! mon Dieu, protesta Geneviève, mais vous vous trompez! Pour qui me +prenez-vous? + +Le bourgeois rit en disant: + +--Pour qui nous te prenons? pour une voleuse... Tu fais partie de la +bande des ripeurs. + +--Vous vous trompez! Laissez-moi, criait la malheureuse femme, refusant +de marcher, je suis une honnête femme, laissez-moi... Je regardais... +des gens que je connais... + +--Elle les connaît? Menons-la... Nous verrons bien... + +À cette pensée qu'on pouvait la mener chez Pierre, dans le salon +qu'elle venait de voir, entre deux agents, comme une voleuse... devant +_Elle/i>, sa rivale... devant sa fille, comme une voleuse. Oh! elle +sentit un frisson courir dans ses veines... et elle exclama aussitôt: + +--Non! non! emmenez-moi... + +--Marchez tranquillement..., si vous ne voulez pas être bousculée... + +--Oui, monsieur... Mais je ne suis pas une voleuse... + +--Nous causerons de ça tout à l'heure. + +À ce moment, elle entendit la porte de la grille qui s'ouvrait; on +avait entendu du bruit, on venait; elle tressaillit et dit aux agents +étonnés, en les entraînant. + +--Venez, venez vite!... + +Et ils se dirigèrent vers la gendarmerie... + +Un quart d'heure après, un gendarme sonnait à la porte de la petite +maison. C'est Simon qui vint ouvrir. + +--Est-ce vous qui vous nommez Simon Rivet? + +--Un peu, mon petit, fit le matelot étonné. + +--Alors, veuillez être assez bon pour me suivre. + +--On y va... Pas de bruit, gendarme. Qu'on n'entende rien dans la +maison... Qu'est-ce que j'ai fait pour que tu m'arrêtes? + +--Je ne vous arrête pas, c'est une femme qui se réclame de vous. + +--Une femme! fit Simon stupéfait... Avant partout! je vais dans vos +eaux... Faut voir. + +Et mordant sa praline, se grattant le nez pour savoir de quoi il pouvait +bien être question, il suivit le gendarme... À mi-chemin, il exclama: + +--Espère! espère!... je sais... je parie que c'est la sauvage! + + + + +XVII + +OÙ LE VIEUX RIG FAIT UN COURS PRATIQUE DE CHIRURGIE. + + +Quand le vieux Rig s'était endormi dans la chambre de l'infirmerie, +le silence s'était étendu avec la nuit. On avait allumé l'unique +lanterne qui se trouvait placée presque en face du lit de Fernand. Des +autres lits, deux seulement étaient occupés. On n'entendait que le +ronflement du gardien et la respiration haletante des malades. + +Vers dix heures, le gardien fit sa tournée et un infirmier apporta les +potions demandées. + +Le gardien alla visiter chaque lit; le vieux dormait eu faisant une +horrible grimace; c'était son sourire. Il faisait la risette à son +rêve, le vieux sauvage. Fernand ne dormait pas, mais immobile, cloué +par la paralysie, raidi comme par la mort, son regard seul vivait, +semblait vivre. Et, par instants, sa paupière qui se voilait montrait +les secousses de crise et de douleur qu'il endurait, mais pas un membre +ne bougeait. + +--Autant mourir que d'être comme ça, pensa le gardien après avoir +fait sa ronde. + +Et, assuré que ses malades étaient tranquilles, que le service était +fait, les ordonnances exécutées, il se coucha sur son lit, et tira +les rideaux, afin de n'être pas gêné par la lumière pour s'endormir. +Quelques minutes après, il ronflait et la salle de l'infirmerie rentra +dans le silence... Vers minuit, le vieux Rig s'éveilla, il souriait +toujours; il s'assit sur son lit, et, parlant bas, s'adressant à un +être seulement visible pour lui, il dit: + +--Vois-tu, c'est simple, tu es mort depuis longtemps, le coup a +traversé les poumons, le sang t'a étouffé, tu n'as pu dire un mot... +et tu es resté là... Mais le coeur... le coeur est bon, et tant que le +coeur ne sera pas touché, il y a toujours de la ressource. Veux-tu?... +Depuis trop longtemps tu es atteint pour que nous arrivions à te +rendre, à travers les tissus, la respiration... Il faut rendre l'air +à tes poumons sur le poumon même... Tu ne crois pas... C'est très +facile... Tu vas voir... Viens... Tu ne m'en veux plus, Georgeo, +n'est-ce pas?... Viens, tu vas voir celui-là. + +Et le vieux Rig se leva sans bruit. Dans la chemise de l'infirmerie, +trop longue et trop large pour lui, c'était moins qu'un fantôme; les +coudes et les épaules avaient des angles aigus: c'était un squelette +enveloppé de son linceul qui marchait sans bruit dans le dortoir, se +faisant suivre par l'être invisible que le délire avait amené à son +chevet, et lui parlant tout bas. + +Le vieux Rig se dirigea vers l'armoire où il avait vu après la visite +du docteur, le garçon de salle enfermer la grande trousse d'outils. Il +prit la trousse, l'ouvrit, et de ses doigts longs et minces il choisit +un scalpel, un bistouri et des ciseaux... Muni de ces outils, il +se dirigea vers le lit de Fernand, il souleva les rideaux, et sans +s'occuper du malheureux, semblant toujours s'adresser à quelqu'un qui +se trouvait près de lui, il dit. + +--Tu vois, il est mort, celui-là... Eh bien, regarde... + +Il rejeta la couverture qui couvrait le paralytique, et de ses ciseaux +coupa la chemise jusqu'au bas; puis il posa le doigt sur le coeur, en +disant. + +--Tout est là! + +Si Rig avait eu sa raison, s'il avait pu voir à travers son délire, il +se serait reculé épouvanté devant le regard du malheureux; les +yeux sortaient presque de l'orbite, le regard était effrayant, et les +cheveux se dressaient sur le crâne. + +Dans l'infirmerie, on n'entendait que la respiration régulière et le +ronflement sonore du gardien endormi. + +Rig prit son scalpel et dit: + +--Viens, penche-toi... + +Il se pencha lui-même, et d'un coup il enfonça le scalpel et coupa la +peau... Alors un râlement faible sortit de la bouche du malheureux... +Il voulait crier, mais pas un son ne sortait... Alors de grosses larmes +coulèrent sur ses joues... Le vieux Rig, calme, tranquille, continuait +son travail en disant: + +--Ouf! là! le derme, et jusqu'à la couche cellulaire sous-cutanée. +Vois-tu... Le sang va nous gêner. Hop là! + +Et d'un coup vigoureux le vieux Rig découvrit le coeur; nous y +sommes.--Il avait les mains pleines de sang, le vieux Rig, mais il ne +le voyait pas, il fouillait toujours et il dirigeait le scalpel dans les +chairs, dégageant des peaux, avec ses doigts de squelette, les muscles +d'un rouge noir, et les petits faisceaux des nerfs brillants éclatant +comme de la nacre, et sur lesquels le sang coulait sans pouvoir les +tacher. + +--Voilà! voilà! disait Rig, coupant toujours, et ayant tout à fait +découvert le coeur, il dit, en montrant l'aorte descendante et les plus +gros vaisseaux: + +--C'est par là que nous allons rendre l'air de la vie; et d'un coup de +scalpel il trancha. + +Aussitôt, il y eut un jaillissement de sang qui inonda la chambre. + +On eût dit le jet d'une pompe; cela dura trois ou quatre secondes, qui +suffirent à couvrir de sang les murs et les rideaux. + +Et Fernand se dressa à demi, les yeux menaçants, la bouche crispée. +Dans un effort suprême il jeta un cri épouvantable que seul, +probablement, le vieux Rig n'entendit pas, mais qui réveilla les +malades et le gardien. Ce dernier sortit vivement la tête de sous ses +rideaux; en sentant la pluie chaude qui lui frappa le visage, il sortit +de son lit. Voyant Rig debout, en chemise, inondé de sang, il courut, +croyant que le vieux fou s'était blessé; il lui arracha le scalpel des +mains, et, le prenant dans ses bras, il le porta jusqu'à son lit. Le +vieux Rig se laissa faire. Calme, il disait, croyant sans doute parler +toujours à l'être invisible pour lequel il venait de faire l'horrible +expérience: + +--Oui, emporte-moi, je suis las... Ah! ça a réussi; maintenant il +est sauvé: l'air, en entrant dans l'aorte, a donné de la vigueur au +sang... Les internes banderont la plaie, le difficile est fait... Tu as +vu, il était mort, il s'est levé... Il est sauvé, j'en réponds! + +Le gardien, l'ayant couché, courut aussitôt chercher l'interne de +service et la soeur; quelques minutes après, ils arrivèrent. En +entrant, ils furent effrayés de la quantité de sang projeté sur les +murs, sur les rideaux, sur les meubles et sur le plafond. + +--Mais il y a section complète de l'artère, dit aussitôt l'interne en +courant vers le lit. + +On découvrit le vieux Rig, et c'est avec stupéfaction qu'ils +constatèrent qu'il n'avait rien... Le sauvage, absolument docile, se +laissait tourner et retourner; il continuait: + +--Et tu l'as vu, pas de souffrance!... Sais-tu pourquoi? C'est que, ce +matin, je l'ai piqué avec mon aiguille trempée dans le curare. De là +l'apparence de la mort... Puis, je fais l'opération et rends la vie... +Georgeo..., tu diras au juge que l'argent que je t'ai pris est à moi; +Georgeo, tu diras que l'or d'Iza est à moi... et je te rends la vie... +Veux-tu, Georgeo?... + +--Qu'est-ce que cela signifie? disait l'interne après un long examen. + +À ce moment, un grand silence régnait dans le dortoir; les assistants, +terrifiés, ne parlaient ni ne bougeaient, et ils entendirent d'abord +le bruit de quelques gouttes tombant sur le parquet, puis le gloussement +d'un filet d'eau... Ils se regardèrent, et le gardien, prenant la +lampe, se dirigea vers le lit d'où semblait venir le bruit; lorsqu'il +eut levé sa lampe pour éclairer le lit de Fernand, il jeta un cri de +terreur... Tous accoururent et jetèrent une exclamation d'épouvante. + +Le corps, exsangue, blanc, livide, seulement taché de sang, était +étendu sur le lit, raidi, la face convulsée, les yeux vitreux, presque +sortis de l'orbite, les dents mordant les lèvres... Au côté gauche, +une blessure énorme, grande ouverte, les peaux rattachées par des +épingles, laissant voir le coeur encore fumant. + +Ce fut un cri d'horreur; on s'empressa autour du malheureux; mais tout +était inutile. Fernand Séglin était mort. + +Son meurtrier inconscient ne lui survécut guère... Lorsque, le +lendemain, on lui mit la camisole de force pour le transporter à +Charenton, il eut un accès épouvantable. + +Ce fut le commencement de la fin; pris d'une rage folle, luttant sans +cesse contre un ennemi invisible, on trouva un matin le vieux sauvage +étendu sur son lit... On dénoua la camisole, le vieux misérable +était mort. Il était passé dans l'éternité des victimes de ce qu'il +appelait la médecine secrète. + + + + +XVIII + +UNE MÈRE. + + +Simon, en marchant avec le gendarme, avait d'abord, pour se mettre bien +avec lui, fouillé sa poche, tiré sa petite boîte à «pralines,» et, +prenant la sienne, il lui avait dit: + +--Peut-on vous offrir une friandise? + +Le gendarme, en voyant ce qu'on lui offrait, avait fait une telle +grimace, que le matelot l'avait jugé du coup: _un terreux!_ Mais, comme +il ne pouvait se dispenser de parler, il lui demanda: + +--Qu'est-ce que c'est que la femme qui m'a fait demander? + +--C'est une particulière qui depuis tantôt rôdait autour de la +maison... On l'a attrapée au moment où elle grimpait après la grille +pour escalader... + +--Pour escalader?... Une femme? Et elle grimpait? + +--Oui... On l'a arrêtée; on a voulu la mener chez vous, elle a +refusé... et enfin, lorsqu'on l'a questionnée, elle a dit qu'elle +venait à cause de vous et qu'elle était là pour vous. + +Le matelot Simon n'était pas ordinairement pâle; il avait le visage +fleuri, le nez ruisselant de carmin et les oreilles presque saignantes, +et cependant il rougit, mais il rougit à en devenir presque noir. Il +était bien aise que la nuit dissimulât son pudique embarras... C'est +que Simon était pur... Simon se trouvait beau, il s'aimait; mais il +ne permettait à personne de l'aimer... Une femme qui rôdait le jour +autour de la maison, qui cherchait à s'y introduire la nuit pour lui, +Simon... Certainement, cela le flattait... Il avait souvent, dans ses +récits de voyages, raconté que des princesses de toutes les couleurs +s'étaient pendues à son cou. C'est qu'alors il racontait ses rêves, +et il savait bien que cela n'existait pas. Mais cette fois, c'était +vrai. Une femme l'aimait dans l'ombre; il y avait autour de lui un oeil +ardent qui cherchait son regard, et il n'avait rien vu... C'est avec une +certaine émotion dans la voix qu'il demanda au gendarme: + +--Dis donc, est-ce qu'elle est jeune?... + +--Oui..., elle a de vingt-cinq à trente ans. + +Simon fut obligé de mettre la main sur son coeur pour en comprimer les +battements... + +--A-t-elle l'air d'une personne riche?... A-t-elle l'air d'une +étrangère? + +Simon revenait tout de suite à ses rêves... Il pensait tout de suite +aux contes qu'il se faisait à lui-même, une reine, une princesse +d'une île merveilleuse, qui, risquant tout, bravant tous les dangers, +traversait le monde pour venir lui demander sa main. Le gendarme était +un homme positif, qui lisait les passeports et qui d'un coup d'oeil voit +tout; il répondit: + +--Elle a une robe de laine, un châle de dentelles, des boucles +d'oreilles en or. + +Des boucles d'oreilles en or! Simon était radieux; il attendait la fin +de la phrase; le gendarme se taisait. Il demanda timidement: + +--Et dans le nez? + +Le gendarme s'arrêta et il fronça ses sourcils, gros comme des +sangsues, sur ses yeux ronds, au regard doux... Il se fâchait; il +croyait que le matelot voulait se moquer de lui... et d'un ton rogue, il +dit: + +--Qu'est-ce que vous dites? + +Simon comprit. «Si c'est une princesse, pensa-t-il, pour ne pas être +remarquée, elle s'est simplement vêtue et elle a retiré l'anneau de +son nez.» Il demanda avec crainte: + +--Gendarme, dis-moi, est-elle belle? + +Le gendarme eut un sourire et un clignement d'yeux qui montrait que +la vue de celle qu'il appelait «la particulière» lui avait été +agréable, et il dit simplement: + +--Les yeux bleus, nez droit, bouche petite, menton rond, visage ovale, +cheveux blonds, sourcils bruns, teint pâle. Signe particulier: néant. + +Tout cela avait été dit d'une traite et presque sans respirer. Simon +avait regardé le gendarme, et il restait la bouche ouverte... Il avait +peu ou pas compris. + +--Qu'est-ce que vous avez dit? + +--C'est le signalement + +--Ah! bien... + +Il y eut un silence de quelques minutes... On arriva à la caserne. +Simon était très ému, et, se préparant à l'entrevue de celle qui +l'aimait, il mouillait ses doigts de salive et lissait ses cheveux... + +Les idées les plus folles passaient par le cerveau du matelot, et +il voulait être beau, il voulait plaire; il tirait sa vareuse, il +appliquait bien son grand col, il passait sa manche sous son nez... et, +enfin, il se proposait de frapper un grand coup sur l'esprit de la reine +kanaque qui s'était dérangée de si loin pour le venir trouver; car +Simon était absolument convaincu que c'était une princesse des îles +les plus extravagantes qui le faisait demander. La malheureuse avait +été prise pour une drôlesse, à cause de son amour immodéré. +D'abord, ce n'est pas une Française, une Européenne, qui monterait +après des grilles pour l'idole de son coeur. + +Il entra; on le conduisit au poste, et Simon faisait la risette, pour +recevoir d'une façon aimable celle qui le demandait, lorsque tout à +coup une femme se plaça devant lui et dit: + +--Simon, est-ce que je suis une voleuse? + +Le matelot fit un saut en arrière en exclamant: + +--Madame!... Vous!... c'est vous qu'ils ont... prise..., arrêtée... +Qui donc? + +Et le matelot, furieux, les sourcils froncés, jetait des regards de +défiance autour de lui... + +--C'est vous!... vous, madame!... + +Puis changeant, passant tout à coup de la colère aux larmes, il se +précipita aux genoux de la malheureuse Geneviève, en sanglotant et en +disant: + +--Vous, ma lieutenante... Vous allez revenir, n'est-ce pas?... Vous +allez venir l'embrasser, cette petite, elle a besoin de sa mère... +Madame Geneviève..., venez, venez. Il faudra bien qu'on vous reçoive. + +On juge de l'étonnement du chef de poste, du bourgeois qui avait guidé +les gendarmes, et des deux agents qui avaient arrêté la pauvre +femme comme une voleuse. Sans qu'il pensât seulement à donner des +explications au chef de poste, le matelot entraînait Geneviève en lui +disant: + +--Venez..., venez, ma lieutenante. + +Et, bouleversée par l'émotion de son ancien serviteur, émue par sa +brutale affection, Geneviève le suivit, les larmes aux yeux. Tout le +long du chemin, Simon bavardait sur Jeanne sans comprendre lui-même ce +qu'il disait, tant il était ravi de ce qui arrivait. + +Lorsqu'ils furent devant la maison, il dit: + +--Nous y voilà, madame Geneviève... Vous allez la voir... + +Geneviève s'appuyait sur le petit mur; elle allait atteindre le but, et +la force lui manquait. + +--Maintenant, ma lieutenante, dit le matelot, gare dessous! C'est ici +qu'il faut du courage. + +--J'en aurai, dit bravement Geneviève en se redressant. + +Le matelot ouvrit la grille, et ils entrèrent. + +Geneviève, en disant qu'elle aurait du courage, voulait se le persuader +à elle-même; mais elle était anéantie, écrasée. Tant qu'il n'avait +été question que de lutter pour arriver à un résultat, elle avait +été forte; prévoyant ce qui arriverait, Geneviève se disait qu'elle +avait le courage du _courage_ qu'elle avait eu. Elle avait été au +danger comme l'homme va au combat, décidée à tout... Et à cette +heure, sur le terrain, les armes prêtes, elle avait peur!... Elle +avait le désir de reculer... Ce qui la préoccupait le plus, c'était +l'engagement de l'action.... Ah! si Jeanne avait été là! Alors, elle +l'aurait prise dans ses bras, et ferme, calme, elle aurait attendu qu'on +vînt la lui arracher. + +Elle suivit le matelot. Celui-ci montait le perron, ouvrait la porte +du vestibule, la faisait entrer... C'était un sanglier que Simon; il +donnait de la tête... En avant! disait-il, sans raisonner, sans mesurer +ce qu'il faisait; il marchait, voulant brutaliser tout, il fallait en +finir... Et coûte que coûte. Simon sentait revivre en lui l'affection +qu'il avait eue pour son ancienne maîtresse; ému chaque jour par les +questions de la petite Jeanne, parlant sans cesse de sa mère,--Simon +voulait ce qu'il appelait l'abordage. + +Il faisait tout à fait nuit, et tout dormait dans le pavillon, excepté +Pierre, seul dans le salon; étendu sur le canapé, il lisait... Et +c'était par les interstices des contrevents qui fermaient les fenêtres +du salon, que l'on voyait filtrer la lumière... Le matelot savait que +son maître, chaque soir, avant de gagner sa chambre, restait une heure +ou deux dans le salon, écrivant ou lisant... Jusqu'alors, il avait +trouvé cela absolument ridicule, ne s'expliquant pas les raisons qui +poussaient son lieutenant à perdre, dans un travail inutile, le temps +qu'on pouvait donner au sommeil... Le sommeil! pour Simon, c'était le +rêve, c'est-à-dire la fortune, les honneurs..., un monde absolument +bâti par son imagination, un monde qu'il gouvernait... Le sommeil! +fallait-il être fou pour lire quand on pouvait dormir! + +Au contraire, à cette heure, il était heureux de ce qu'il appelait le +vice du lieutenant. + +Il dit à Geneviève: + +--Restez là. Attendez... Pas de bruit... Je reviens... Restez là. + +Et, prenant la main de Geneviève, il la dirigea dans l'ombre, la plaça +devant la porte en répétant: + +--Ne bougez pas. Restez là! + +Et il partit. La pauvre femme tremblait; oppressée, elle respirait avec +peine, et se domptant, voulant être forte, elle se dressait; elle +fut obligée, cependant, de s'appuyer sur le mur pour ne pas tomber. +L'incertitude, l'inconnu même, au-devant duquel elle allait, en était +la plus grande cause. Était-ce son mari? était-ce sa fille qu'elle +allait voir devant elle lorsque cette porte s'ouvrirait, cette porte +que la lumière encadrait d'un rayon? Elle avait peur; elle se sentait +lâche; elle redoutait ce qu'elle avait tant désiré. Et cependant, +appuyée sur la porte pour se soutenir, elle tendait l'oreille et +n'entendait rien, rien... + +Les minutes étaient des siècles. + +Simon avait tourné le pavillon, et, par l'office, il était entré dans +la maison; il était arrivé à l'autre porte du salon et avait frappé. +A cette heure, tout le monde était ordinairement couché. Pierre, +étendu sur le divan, lisait. Il se leva, étonné, et dit: + +--Entrez! + +En voyant son matelot, il fut plus impatienté qu'étonné. Il lui dit +tranquillement: + +--Que veux-tu à cette heure?... Pourquoi n'es-tu pas couché? + +Le matelot s'avança tête nue, et, embarrassé, balbutiant, il +répondit: + +--Je voulais me dormir...; mais ça ne s'est pas pu... Il y a des +affaires... et il faut finir ça. + +L'incohérence de ce langage fit lever la tête à Pierre, qui, +regardant fixement son matelot, s'aperçut aussitôt du bouleversement +de ses traits, de son allure singulière, de son embarras, et cependant +de sa volonté d'agir, car, au premier mot d'impatience de son +lieutenant, le matelot Simon s'éclipsait ordinairement. + +Pierre, les sourcils froncés, le regard perçant, demanda au matelot: + +--Qu'est-ce qu'il y a, Simon?... Que veux-tu dire? + +--Je veux dire... je veux dire... Et puis ça m'ennuie, parce que vous +allez dire non, et cependant il n'y a pas, là... tonnerre de Brest! il +faut en finir... + +Pierre avait repoussé son livre, il regardait son matelot avec +inquiétude, se demandant s'il n'était pas fou. + +Simon, semblant faire un effort, prenant un brusque parti, s'écria: + +--Il faut en finir, quoi! Il y a quelqu'un qui vous demande, qui veut +vous voir... Et il n'y a pas à dire non! il faut... + +L'allure, le langage du matelot déplaisaient à Pierre, il allait +s'impatienter; il demanda sévèrement: + +--Qui me demande?... Que signifie cette comédie? + +--Qui vous demande?...la comédie?... Tenez, voilà..., mon lieutenant, +vous vous fâcherez, vous me chasserez... mais bon sens... de bon +Dieu... cette enfant-là, elle me fait pleurer quand elle me demande sa +mère, et il faut qu'on la lui rende. + +Et, courant vivement, il traversa le salon, ouvrit la porte, puis, +prenant Geneviève par la main, il la fit entrer, en disant: + +--C'est ma lieutenante qui veut vous voir. + +Pierre se recula étourdi en la reconnaissant. Geneviève tomba à +genoux sur le seuil et dit, en tendant vers lui ses mains jointes: + +--Grâce!... Grâce!... + +Pierre s'était écrié avec stupéfaction: + +--Geneviève!... + +Et d'un geste prompt, montrant la porte à son matelot, il avait +ajouté: + +--Va-t'en vite, toi; nous causerons demain. + +Simon s'était envolé. Il avait presque sauté par-dessus une chaise, +et, la porte étant fermée, seul dans le couloir, les larmes dans les +yeux, il disait: + +--Espère! espère!... Il me fera ce qu'il voudra... Pas moins vrai +qu'ils sont ensemble... et que je vais aller réveiller la petite +Jeanne. + +Pierre, les sourcils froncés, le ton rude, demanda: + +--Que me voulez-vous, madame? + +--Pierre, Pierre..., en grâce, rends-moi mon enfant,.. + +Et elle tendait vers lui ses mains jointes, et sa voix était suppliante +et son allure était humble. Pierre avait recouvré tout son calme; il +lui dit: + +--Relevez-vous, madame, je n'ai pas de grâce à accorder... Pierre +Davenne, l'homme auquel vous vous adressez, est mort... Vous êtes +veuve!... + +Geneviève le regardait, étonnée, cherchant à lire des impressions +sur sa face; mais le visage de Pierre était immobile; son regard, un +instant enflammé lorsqu'il l'avait vue, était comme éteint; elle fut +effrayée de ce calme, et dit timidement: + +--Je suis prête à tout supporter, à tout entendre..., à tout +subir... Le châtiment sera ce que tu voudras, point de pardon... Mais +laisse-moi près de mon enfant... + +--Madame, vous parlez d'un passé mort... Vous n'avez plus d'époux, +vous n'avez plus d'enfant. + +A ce mot Geneviève se releva... et audacieuse, crâne, elle s'écria: + +--Je n'ai plus d'enfant!... plus d'enfant! Je supplie, vous refusez!... +J'exige alors... Je veux mon enfant...; je suis ce que vous voudrez, +la dernière des créatures, châtiez-moi, insultez-moi... Faites-moi +passer devant un tribunal, jetez-moi la honte au visage, j'ai fauté, je +dois subir la peine... Mais il n'est pas un tribunal qui vous autorisera +à garder mon enfant... J'ai sur lui autant de droits que vous... + +Pierre, en voyant Geneviève se relever et dicter sa volonté, la +regarda, étonné, semblant, ne pouvoir en croire ses yeux et ses +oreilles... Il avait beaucoup souffert, il savait être froid; il +répondit doucement: + +--Je vous ai dit, madame, que vous êtes veuve... Celui que vous +cherchez est mort. Pierre Davenne n'existe plus... et sa fille n'est +plus en France... + +--Ah! je sais que Jeanne est ici... et je ne sortirai qu'avec elle. + +Le front de Pierre se plissa... Il s'avança vers Geneviève, et lui +dit: + +--Vous sortirez d'ici seule, comme vous êtes entrée... Seule, +entendez-vous, et vous oublierez où se trouve cette maison... Si vous +voulez que pour un jour, pour une heure, celui que vous avez outragé, +celui que vous avez désespéré revive... que votre volonté soit +faite... Veuve, personne n'avait rien à vous dire: votre passé est +inconnu, et, s'il reste en vous quelques sentiments honnêtes, vous +pouvez vous relever par une vie nouvelle... Si, au contraire, vous +voulez être encore la femme de Pierre Davenne..., vous n'êtes plus +que la misérable, ingrate et infâme, la fille pauvre, prise par un +honnête homme qui lui donnait sa fortune... et de plus son nom,--un nom +honoré et respecté,--un honnête homme qui l'adorait, qui n'avait que +les soins qu'elle lui donnait, qui avait quitté pour elle, la pauvre +petite ouvrière, la carrière brillante des armes... Vous n'êtes plus +que la femme coupable, à laquelle on avait donné le bonheur et qui a +rendu la honte!... Madame Pierre Davenne, c'est la femme déshonorée, +que son mari repousse; c'est la mère indigne qui se salit, oubliant +qu'au-dessous de la loi, la société, le monde injuste, fait supporter +aux enfants la faute des mères... Vous voulez votre enfant, et +pourquoi? Femme coupable, le foyer vous est fermé, et vous voulez +condamner votre enfant à la vie que vous devez subir! + +Pierre s'était emporté, violent, cruel, il parlait vite, l'oeil en +flamme, les poings serrés. Geneviève, écrasée sous cette accusation, +sous ce jugement, mais blessée, meurtrie par les outrages, ne voulait +plus céder sur un point; femme, elle supportait tout; mère, elle +exigeait, et elle était prête à se venger du mal que, dans son +emportement, Pierre lui faisait subir. Pierre continua: + +--Finissons-en, puisque vous avez besoin de faire connaître à tous ce +que vous êtes; appelez-moi donc devant un tribunal... et nous verrons +si, lorsque je dirai ce que vous êtes..., des juges vous croiront digne +encore d'élever notre enfant... Jeanne est élevée par moi... Vous ne +la verrez jamais... Vous n'avez plus d'enfant... Jeanne est ma fille, ma +fille à moi. + +C'était trop pour Geneviève. Elle était trop abaissée et elle voulut +se venger avec les armes dont son mari se servait contre elle. Elle se +redressa, et, cynique, insolente, elle lui dit: + +--Votre fille... à vous... Qu'en savez-vous?... + +Elle n'avait pas achevé que Pierre s'était précipité sur elle, la +tenant par le cou, prêt à l'étrangler, exclamant: + +--Misérable! + +Effrayée, épouvantée, et comprenant seulement trop tard la portée du +mensonge qu'elle venait de commettre, elle se laissa tomber aux pieds de +son mari, ne cherchant pas à lutter, mais s'écriant aussitôt: + +--Non! non! Pierre... non! j'ai menti... je suis une misérable! + +Et pantelante, s'offrant en sacrifice, appelant le châtiment, elle +étendit les bras, offrant sa poitrine. Elle ajouta: + +--Je l'ai mérité, tue-moi... ici... et c'est la dernière grâce que +je te demande, que, morte, j'aie l'adieu de mon enfant... Frappe! + +Le mouvement de colère qui avait entraîné Pierre s'éteignit +aussitôt; il était honteux de lui; son bras s'était levé sur une +femme. A cette pensée, le rouge brûlait son visage... Il venait de +souffrir en une seconde plus qu'il n'avait souffert en toute sa vie... +Jamais cette infernale pensée ne s'était présentée à son cerveau... +Cette enfant, l'adoration de sa vie, sa Jeanne, l'enfant d'un autre... +Oh! c'était trop... trop! + +Geneviève, sous les coups terribles qui lui avaient été portés, +n'était parvenue à se monter que par des efforts incessants.--Depuis +quatre ans, elle avait, par une vie de sainte,--non par la vie +claustrale et la dévotion, mais par le travail, par l'utile, par le +vrai, dans le bien enfin, elle avait essayé de racheter son passé... + +Si elle avait été cacher ses douleurs dans un couvent, elle n'aurait +pas eu la lutte constante à soutenir entre le bien et le mal... +isolée, défendue... Elle était rentrée dans la vie, la vie du +pauvre, qui se lève tôt et travaille jusqu'au soir pour avoir le pain +du jour... Belle, elle était restée sourde à toutes les avances. + +Pas un jour, pas une heure, elle ne s'était dit: + +--Je suis libre! + +Au contraire, sa devise nouvelle, depuis qu'elle avait eu la liberté de +la veuve, avait été: le devoir. + +Veuve! Bah! elle n'y avait jamais songé, elle pensait: + +--Je suis mère!... + +Puis elle souffrait de cette autre pensée; + +--Je suis coupable! + +Et elle revenait chaque jour, en larmes et à genoux, sur la tombe de +l'époux demander pardon de sa faute!... + +L'expiation avait été longue et pénible, et, à cette heure, elle +espérait qu'on aurait tenu compte, non du sacrifice, mais de ce qu'elle +appelait le devoir accompli. Au contraire, bien plus sévère qu'à +l'heure de la faute, ce passé dont elle avait honte, cette boue de sa +vie, on la lui jetait à la face; sa vie honnête, sa vie nouvelle, +ses luttes avec le misérable qui l'avait perdue, ces luttes dont elle +était sortie aussi pure, on ne les comptait pas. + +La pauvre femme ne savait pas que, du jour où Pierre avait joué la +lugubre comédie de la mort, il avait eu la force de se considérer +comme mort; jamais il n'avait pensé à elle, jamais il ne s'était +informé de sa vie; les démarches du matelot lui étaient personnelles; +il ne l'avait écouté qu'une fois, le jour où il avait dit: + +--Elle est honnête, elle vit de son travail... + +Il avait répondu: + +--Elle verra son enfant lorsque celle-ci sera assez grande pour la voir +sans danger. + +C'est que Pierre était un homme de fer, sévère pour lui, cruel pour +les autres, et bien convaincu de la vérité des vers de Boileau: + + L'honneur est comme une île escarpée et sans bords; + On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors. + +Sa femme avait manqué à l'honneur, sa femme était perdue... Homme, +il était incapable de poursuivre une femme de sa vengeance. Non! il +l'avait abandonnée à sa boue; il lui avait retiré «lui»; il la +condamnait à vivre avec son amant, et surtout à l'oubli. Mais il +frappait sur l'homme. A l'une, le mépris dédaigneux dans l'oubli; à +l'autre, la haine, la haine implacable, mortelle. + +Le frère, cet ami était venu chez lui, avait mordu la main tendue, +déshonoré le foyer, il avait été indigne, traître, ingrat et +lâche... Pas de pitié... Nature entière, Pierre, en sortant de la +tombe, avait choisi le nom qui le peignait le plus justement: +Jean Sévère. Et jusqu'au bout, sans faiblesse, sans pitié, il +accomplissait la tâche qu'il s'était imposée: la vengeance! + +Sa femme était morte pour lui... + +Son ami, il mourrait... Et Pierre ne redoutait plus l'heure où il +aurait à se placer devant lui, il l'attendait... + +Geneviève, au contraire, croyait que son mari s'intéressait à sa vie, +savait les cruautés de l'expiation, et c'est pour cela qu'un cri +de haine, un mensonge,--un crime à cette heure,--était sorti de sa +bouche. + +En voyant ce que ce mot avait fait, Geneviève aurait donné sa vie pour +ne pas l'avoir dit. + +Après son accès de colère, accès qui n'avait pas duré plus que +l'éclair, Pierre, écrasé, était retombé sur le canapé et, redevenu +faible comme un enfant, prenant sa tête dans ses mains, il fondit +en larmes. Et ses sanglots désespéraient la malheureuse femme. Se +traînant à genoux jusqu'à ses pieds, elle s'écriait: + +--J'ai menti... Je suis une indigne créature, punis-moi, châtie-moi... +Oh! si tu savais ce que j'ai souffert pour revoir ma Jeanne... Pierre, +Pierre, oh! je t'en supplie, ne pleure pas ainsi... Tu sais bien qu'elle +est ta fille... + +--Oh! si vous saviez, malheureuse, le doute affreux que vous avez jeté +en moi!... Si vous saviez de quelle infernale pensée ma vie va être +assiégée!... L'unique être pour lequel je vis... Mais, malheureuse +femme, vous ne pensez donc pas que cette enfant a besoin de moi pour +vivre... Vous ne sentez donc pas qu'en m'arrachant l'affection sacrée +dont mon coeur est plein, c'est un crime nouveau ajouté aux autres! + +--Pardon, Pierre..., j'ai menti... Sur elle, sur ma Jeanne..., devant +Dieu, je le jure..., j'ai menti; tu me martyrisais, j'ai commis une +infamie pour me venger... Grâce... encore une fois... + +Il y eut une longue minute de silence pendant laquelle on n'entendait +que les sanglots étouffés des deux malheureux. Pierre était bien +forcé de se l'avouer, l'amour de jadis était mort véritablement. +Sa femme était belle, sa femme était jeune, nous l'avons dit; Pierre +ignorait la vie exemplaire par laquelle Geneviève avait essayé de +racheter le passé. Et cependant que lui demandait-elle? Son enfant! +Elle ne pouvait avoir la pensée d'emmener Jeanne; ce qu'elle désirait, +ce qu'elle réclamait, c'était donc sa place au foyer, près de son +enfant. Et cela semblait impossible à Pierre. Il fit un effort, essuya +ses yeux et demanda: + +--Enfin, que voulez-vous? + +Geneviève releva vers lui ses beaux yeux suppliants et dit: + +--Je te demande, Pierre, de m'accueillir... Je suis maintenant habituée +au travail..., tu me considéreras comme ta servante...; mais tu me +laisseras près de mon enfant, je subirai tout... Je la respecterai, +_Elle_... + +--Que me dites-vous là, madame?... _Elle_... Vous parlez de celle +qui, regrettant le malheur survenu par elle à cause de vous, s'est +sacrifiée pour élever votre enfant à l'heure où vous vous étiez +rendue indigne de cette mission sainte... Sous ce toit, madame, ne +vivent que d'honnêtes gens... Mlle Madeleine de Soizé est restée ce +qu'elle était, la fiancée trompée... à cause de vous! + +Geneviève était toujours à genoux; humiliée, elle baissa la tête... +Mais elle était satisfaite de la déclaration que son mari venait de +faire... Madeleine n'avait été que la directrice de Jeanne... + +Pierre continua: + +--Aujourd'hui, si j'accordais ce que vous demandez, avez-vous pensé, +madame, que ma fille me demanderait la raison qui me fait donner une +si basse condition à sa mère?... Avez-vous pensé qu'en vous revoyant +elle me demandera la cause de ce long éloignement?... Que devrai-je lui +dire?... + +--Oh! vous êtes sans pitié... + +--Ne l'avez-vous pas été vous-même? + +--Ainsi, supplia Geneviève, vous refusez? Eh bien, écoutez... Pierre, +écoutez. Je travaille, je continuerai, je resterai loin de vous, ne +vous tourmentant pas...; mais laissez-moi seulement la voir, à des +heures que vous fixerez; vous me permettrez, cachée, de la regarder, de +l'entendre... Voulez-vous? + +Et comme Pierre ne répondait pas..., elle s'accrocha à lui, +suppliante. + +--Pierre! Pierre! je t'en supplie, c'est épouvantable ce que je +souffre. Pierre, c'est par quatre années de luttes, de misères, de +larmes et de travail, c'est surtout par quatre années de remords et de +repentir que j'ai cherché à mériter mon pardon. Ma vie, je l'avais +dévouée à mon enfant. Je me croyais veuve, et ce veuvage, je l'avais +juré éternel. Je voulais, par l'austérité de ma vie, racheter ce +passé et me rendre digne du retour de mon enfant. Pierre! seras-tu sans +pitié? Si tu ne veux me rendre mon enfant, tue-moi!... + +On entendait du bruit dans le couloir... Pierre, qui avait écouté ces +dernières phrases avec étonnement, dit avec vivacité: + +--Relevez-vous! relevez-vous! On vient! + +--Non! dit-elle! non! Je suis coupable; si tu refuses le pardon, +châtie-moi devant tous... Chasse-moi... Ton outrage dernier me donnera +le courage de mourir... + +--Mais relève-toi! exclama Pierre, la saisissant et la redressant... +C'est Jeanne, je ne veux pas qu'elle te voie à mes genoux... + +Mais Geneviève retomba sur ses genoux, elle était sans force; à son +tour, elle avait peur. Pierre avait dit que c'était Jeanne qui venait, +et la mère se demandait si sa fille allait la reconnaître, et la +malheureuse redoutait que son enfant, n'ayant entendu parler d'elle que +comme d'une coupable, hésitât à venir vers elle... Geneviève restait +à genoux pour tendre à son enfant ses mains jointes. Mais Pierre, en +la voyant retomber è ses pieds, avait couru vers la porte dont déjà +la serrure craquait; il l'avait repoussée en disant brutalement: + +--Je veux être seul... Qu'on me laisse... + +La porte s'était fermée, et il avait poussé le verrou... Alors on +entendit la voix argentine de l'enfant qui disait: + +--Oh! tu vois, Simon, tu fais gronder petit père! + +Alors, comme dans une extase, Geneviève étendit les bras; il semblait +qu'elle voyait au travers de la porte. Charmée, ravie, souriant à sa +vision, penchant la tête pour entendre encore ce chant aimé: la voix +de son enfant. + +Pierre, haletant, était revenu vers elle. + +--Tais-toi! tais-toi!, disait-il... Tu reverras ta fille. + +Alors elle leva les yeux vers lui; il lui sembla qu'il était +transformé, il lui sembla que des larmes coulaient sur ses joues; il +répétait, suppliant: + +--Tais-toi..., je t'en supplie, tais-toi. + +Geneviève cependant ne disait, ou plutôt ne balbutiait que des mots +sans suite: + +--C'est elle, ma Jeanne!... mon ange! Jeanne! mon trésor! + +Et Pierre dit: + +--Geneviève..., il faut avoir de la raison... Il faut que l'ont dise +à l'enfant pourquoi elle revoit sa mère... Geneviève... Dans l'idée +qu'un jour peut-être, sur sa route, Jeanne pouvait te revoir, je lui +ai dit que les morts revenaient quelquefois...; car pour elle tu es +morte... et, sur sa demande, un jour j'ai fait porter des couronnes sur +ta tombe... A cette heure... la nuit... l''enfant à peine éveillée te +prendrait peut-être pour une vision, pour un fantôme... Et qui sait si +le bouleversement de la peur ne tuerait pas... _notre_ enfant... + +Geneviève s'était redressée alors, effrayée, tendant les mains comme +les gens qui disent: Chut! se soumettant; lorsque Pierre, après +avoir hésité, dit: «_Notre_ enfant!» elle eut un gros soupir de +soulagement et se jetant dans ses bras... + +--Oh! merci! merci..., s'écria-t-elle. + +Pierre ne la repoussa pas. Elle vacillait, il la soutint, et comme les +sanglots la faisaient haleter, il appuya sa tête sur son épaule, et +plaça sa main caressante sur ses beaux cheveux blonds... + +La vie humaine a son côté matériel, son côté positif, son côté +charnel... et peut-être ce rapprochement des deux êtres fit-il plus +que tout. En sentant battre sur son coeur le coeur de celle qu'il avait +tant aimée, en sentant sous ses doigts cette chair de velours et ces +cheveux de soie, en respirant le parfum de la femme autrefois adorée, +en admirant enfin cette superbe créature qui était à lui, cette +beauté complète, l'amour se réveilla. Il y eut un tressaillement dans +son être, et Geneviève le ressentit. + +En une minute, le tableau de la vie austère de la veuve passa devant +les yeux de Pierre; il comprit le courage dépensé par cette femme, +jeune et belle, par cela même livrée à toutes les tentations, +à cette femme jetée dans la vie misérable et abandonnée, libre, +puisqu'elle était veuve... et qui avait eu le courage de remonter +l'abîme dans lequel elle était tombée. Seule, sans appui, sans +soutien, n'ayant qu'une pensée: bien faire, pour racheter sa faute... +Habituée au luxe, elle avait vécu pauvre, sans se plaindre: châtiée +par lui, elle n'avait gardé que l'adoration de sa mémoire... Il n'y +avait eu en elle qu'un désir: racheter sa faute... + +Il la pressait dans ses bras, et les battements de leur coeur se +rencontraient. En sentant les tressaillements de son mari, Geneviève +releva la tête en les attribuant, la pauvre femme, à la répulsion +qu'elle inspirait, et son regard suppliant cherchait le regard de +Pierre. Elle sentit une larme tiède tomber sur son front, elle exclama: + +--Pierre! Pierre! ne pleure pas! + +Pierre lui prit la tête et, la regardant bien en face, les yeux dans +les yeux, il lui demanda: + +--Que veux-tu, Geneviève? + +Elle répondit: + +--Le pardon... le pardon... + +Alors Pierre sourit, et comme il soutenait sa tête, il avança +son visage; leurs lèvres se rencontrèrent dans un long baiser... +Geneviève eut comme un spasme, et, fermant les yeux, perdant +connaissance, elle dit en défaillant dans les bras de Pierre: + +--Je puis mourir maintenant... Dieu est bon!... + +Mais le matelot avait sa tête à lui, et lorsqu'il s'était promis +quelque chose, il fallait que ce quelque chose arrivât. Or, il voulait +brusquer la situation, et carrément. Sans souci de ce que pourrait dire +ou penser son maître, il avait été réveiller la petite Jeanne, en +lui disant: + +--Vite, mamzelle, sur le pont... Petite mère est revenue de son grand +voyage, et elle nous attend en bas... + +Et la ravissante enfant avait ri en lui répondant: + +--Je ne le rêvais donc pas, Simon...? + +Simon, en entendant ça, resta bouche ouverte; il faillit en perdre sa +praline, et, ne trouvant rien à dire, il exclama: + +--Espère! espère! + +Prenant l'enfant en toilette de nuit, c'est-à-dire presque nue, dans +ses bras, il la descendit au salon. Nous avons vu ce qui s'était +passé... Mais le matelot avait répliqué: + +--Bon sens! par mon saint patron, pour une fois que je mange la +consigne, je la mangerai jusqu'au bout... Et il s'enfonça dans le +couloir, pour regagner le vestibule, marchant sur la pointe du pied. + +Arrivé devant la porte du salon, il posa l'enfant et lui dit: + +--Mamzelle, courez voir maman! + +Et brusquement, il ouvrit la porte. Oh! alors, il baissa la tête, +relevant les épaules, s'apprêtant à recevoir une bordée d'injures. +Rien! + +L'enfant, en reconnaissant sa mère, courut se jeter dans ses bras, +et pendant deux grandes minutes ce ne fut qu'un bruit de baisers, de +sanglots, qu'un balbutiement de mots, de tendresse, d'amour. + +--Jeanne! ma fille! ma chérie, ma vie! je meurs!... + +Et Pierre, qui les tenait toutes deux embrassées, pleurait... + +Le matelot cligna de l'oeil en dessous, et, en voyant la scène +de bonheur qu'il avait amenée, tout stupéfait, mais heureux, il +s'avança, et, ne pouvant résister à ce qu'il éprouvait, il fit une +épouvantable grimace; de grosses larmes coulèrent sur ses joues, et il +les tamponnait avec de grands coups de manche, des coups à s'écraser +le nez... Enfin, succombant sous l'émotion, il tomba à genoux, et, +joignant ses larges mains, il s'écria avec des sanglots: + +--Ah! monsieur notre Seigneur le bon Dieu, vous, mon saint patron... et +vous, Notre-Dame de chez nous, ah! bon Dieu de bon sang! que vous êtes +de bonnes gens!... Simon peut mourir... Il les a vus tous heureux... + +Alors Pierre releva la tête et dit avec émotion en lui tendant les +bras: + +--Simon!... Simon!... Allons, viens, mon vieux fidèle..., viens prendre +ta part du bonheur auquel tu as contribué. Et après celles de Pierre, +les lèvres fraîches de Geneviève se placèrent sur la peau dure du +vieux matelot. L'enfant disait: + +--Oh! petite mère, c'est gentil d'être revenue... pour longtemps, +dis?... + +Les grands yeux humides de Geneviève regardèrent Pierre, et celui-ci +répondit à l'enfant: + +--Petite mère est revenue pour toujours. + + + +A cette heure, Madeleine de Soizé, qui s'était éveillée au bruit, +avait entendu la scène; triste, elle était remontée chez elle; elle +avait dit tout bas: + +--Si cruel qu'il ait été, mon devoir est accompli. + +Elle écrivit deux lignes qu'elle mit sous enveloppe à l'adresse de +Pierre. Ces lignes étaient: + +«Adieu, je serais de trop. Ma présence rappellerait sans cesse le +passé, qui doit être oublié, et je souffrirais trop de voir une femme +vous aimer. C'est au couvent que j'irai ensevelir l'amour que je vous ai +caché. Pierre, adieu! Je prierai pour votre bonheur à tous. + +«Madeleine de Soizé.» + + +Le lendemain, lorsqu'on s'éveilla dans le pavillon du bord de l'eau, +Madeleine était partie... Pierre lut la lettre. Étonné, il hocha la +tête et murmura: + +--Noble créature!... Et le misérable ne l'avait pas devinée... + +Il dit à sa femme et au matelot que, depuis longtemps, Madeleine avait +dit que le jour où Geneviève reviendrait, elle partirait; qu'elle +avait hâte de vivre dans sa famille. L'animosité de Mme Davenne +s'éteignit en apprenant que souvent Madeleine l'avait défendue et +avait réclamé le pardon. + +Pierre lut avec stupéfaction dans le journal l'épouvantable fin de +Fernand et du vieux Rig... Et, vivement impressionné par l'horreur +de cette mort, il bénit le sort qui empêchait ainsi un procès +scandaleux, dans lequel la haine de Fernand n'aurait pas manqué de le +mêler. + +Ce que devint Iza, la belle Moldave, ce serait bien long à raconter... +Toute la jeunesse élégante et extravagante l'a connue sous le +nom d'_Iza la Ruine_; elle a été rendue presque célèbre par un +épouvantable procès. Un jour, peut-être, écrirons-nous cette autre +histoire. + +FIN DU TOME SECOND + + + TABLE DES MATIÈRES + DU TOME SECOND + + Troisième partie + + I. La veuve d'un vivant + II. À l'oeuvre, Simon! + III. Ce qu'était devenue Mme Davenne + IV. Le rendez-vous + V. Les ahurissements de Simon + VI. Comment Rig écrivait l'histoire + VII. Les rêves dorés de la belle Iza + VIII. La petite Jeanne + IX. Le Calvaire d'une femme + X. Le doute + XI. Deux promenades en voiture + XII. Une révélation + XIII. Désespoir + XIV. Le quart d'heure de Rabelais + XV. La médecine secrète du vieux Rig + XVI. Le plan de Geneviève + XVII. Où le vieux Rig fait un cours pratique de chirurgie + XVIII. Une mère + + +_____________________________________________ +Paris.--Imp. Vve Albouy, 75, avenue d'Italie. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La femme du mort, Tome II (1897), by +Alexis Bouvier (1836-1892) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME II (1897) *** + +***** This file should be named 17739-8.txt or 17739-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/7/3/17739/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17739-8.zip b/17739-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a4444f1 --- /dev/null +++ b/17739-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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