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+The Project Gutenberg EBook of La femme du mort, Tome II (1897), by
+Alexis Bouvier (1836-1892)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La femme du mort, Tome II (1897)
+
+Author: Alexis Bouvier (1836-1892)
+
+Release Date: February 10, 2006 [EBook #17739]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME II (1897) ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+ LA FEMME
+ DU MORT
+
+ PAR
+
+ ALEXIS BOUVIER
+
+ TOME II
+
+
+ QUARANTE--CINQUIEME ÉDITION
+
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ RUE RACINE, 26, PRÈS L'ODÉON
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+LA VEUVE D'UN VIVANT
+
+
+Un soir, las, épuisé d'une longue trotte, Simon, faisant la moue,
+maussade, les yeux gonflés d'avoir pleuré, était assis devant la
+haute cheminée de campagne qui se trouvait dans la grande salle du
+rez-de-chaussée de la petite maison de Charonne. Le balancier de
+l'horloge battait son tic tac mélancolique, le chien maugréait en se
+roussissant les poils près du foyer, le chat ronronnait endormi sur une
+chaise, la lampe fumeuse s'était éteinte, et la grande salle n'était
+éclairée que par la flamme du foyer.
+
+Simon mâchait sa praline en grognant; le nègre avait voulu parler,
+disant:
+
+--Simon est triste ce soir.
+
+Et le matelot avait grogné
+
+--C'est à cause que t'es foncé que tu vois tout en noir.
+
+Et tout était redevenu silencieux
+
+Pierre rentrait du jardin. En voyant à la lueur du foyer deux grosses
+larmes qui coulaient sur les joues de son fidèle serviteur, il
+s'avança vers lui et dit affectueusement:
+
+--Qu'as-tu, mon vieux fidèle?
+
+Cette fois, le matelot ne put se contenir; il fit la plus laide grimace
+et se mit à pleurer comme un enfant.
+
+--Qu'as-tu, donc? demanda encore Pierre inquiet.
+
+--J'ai... j'ai... j'ai... je ne voudrais pas vous dire ça! mais je ne
+peux plus y tenir!
+
+Il y eut quelques minutes de silence pendant lesquelles Simon essuyait
+de sa manche ses gros yeux, cherchant à dominer son émotion.
+
+--V'là l'histoire, mon lieutenant: c'est la fête à Charonne. Ce
+matin, je m'avais mis l'uniforme, tout le grand tralala, toutes voiles
+dehors; je m'avais rasé. Je m'étais dit: Espère, espère! je vais
+aller à la foire, je vais acheter la fête à mademoiselle. Je me sors
+en disant: Simon, faut être sobre... J'étais gai, quoi! À la porte,
+je rencontre Mlle Jeanne, elle me fait son petit rire et le nez en
+l'air, se cramponne et elle me dit: «Je veux que tu m'emmènes.» Mon
+lieutenant, je ne sais rien refuser à ma petite maîtresse.
+
+--Commandez! que j'y dis.
+
+--Où que tu vas? qu'elle me dit.
+
+--À la fête, que je dis, et elle boudait, et je dis: Espère!...
+espère!... je vas l'emmener cette enfant-là. Je la mène devant les
+baraques, devant les boutiques, et elle me tire, elle me tire, j'y
+montre ci... j'y montre ça... Elle ne veut rien et elle me tire. Je me
+dis: Non, elle n'est pas gourmande, je vais la mener aux saltimbanques;
+je la mène devant le paillasse; il faisait des grimaces...; il disait
+des bêtises... Tout un chacun riait, et riait, et moi j'y allais; je
+regarde mademoiselle... elle pleure... et elle me tire, et elle me
+tire, c'était trop bête. Je me dis: Mais quoi qu'elle veut donc, cette
+petite-là? C'était trop bête!
+
+J'y dis: Mais, qu'est-ce que vous avez donc, mademoiselle? Je vous
+montre des joujoux, t'en veux pas... des sucres de couleurs, t'en
+veux pas, des comédies... t'en veux pas. Qu'est-ce que tu veux,
+mademoiselle?... V'là qu'elle se met à pleurer, à pleurer. Qu'est-ce
+que vous vouliez que je fasse, moi? Je pleure, que j'en ai manqué de
+m'étouffer; je pleure, elle pleure et elle me tire... Mais où donc
+qu'elle veut aller? que je me dis.
+
+--Viens donc, qu'elle me dit.
+
+--Mais où? que je dis.
+
+--Viens où vont les petites filles de l'école... Tu sais bien, les
+petites en noir, qui vont par la petite porte, derrière chez nous.
+
+--Comment que je fais, au cimetière?...
+
+--Oui! qu'elle me dit...
+
+Et puis elle me dit toute suppliante:
+
+--Simon, je t'en prie, mène-moi où est endormie maman.
+
+--Ah! vous pensez si je me suis mis à pleurer, mon lieutenant;
+qu'est-ce que vous vouliez que je réponde à cette enfant? et elle se
+fâchait, et elle m'a dit que j'étais sans cœur, et elle est remontée
+près de Mme Madeleine; elle ne voulait plus me parier. Je ne pouvais
+rien lui dire, à cette petite; ça fait que je pleurais.
+
+Et, en disant ces mots, le matelot fondait en larmes.
+
+Pierre, ému, regardait son dévoué serviteur, dissimulant l'impression
+douloureuse qu'il avait ressentie; puis il exclama tout à coup:
+
+--La situation n'est pas tenable, il faut en finir.
+
+Et Simon, hochant la tête, dit:
+
+--Oui, au fait, mon lieutenant, vous ne vous êtes occupé que des
+méchants, c'est bien le temps maintenant de s'occuper des bons.
+
+Pierre releva lentement la tête; son regard sévère imposa silence à
+Simon qui, étant bouleversé par le changement de physionomie que sa
+phrase avait amené, faillit en avaler «sa praline.» Pierre, sombre,
+ne dit pas un mot et remonta chez lui, laissant Simon tout honteux,
+essuyant son visage encore mouillé, croyant peut-être qu'il enlevait
+en même temps le mal qu'il venait de faire.
+
+Puis, colère, rageant, furieux après lui-même, cherchant un motif
+pour passer la rage passagère qui le secouait, il se tourna vers le
+nègre, et, le voyant près de la cheminée, il exclama:
+
+--Qu'est-ce que tu fais là, toi, barbouillé? Tu n'es donc pas encore
+assez roussi, que tu colles ton museau auprès du feu? Espère! espère!
+Je te vas secouer si tu ne décales pas. Le nègre, qui connaissait les
+procédés expéditifs de Simon quand il était en colère, n'avait pas
+attendu la fin de la phrase pour décamper.
+
+Le matelot maussade sortit à son tour.
+
+--C'est-il du bon sens de se fâcher de ça! Est-ce que c'est ma faute,
+à moi, si la petite pense à la mère? Espère! espère! faudra bien en
+finir... Au fait! est-ce que j'ai pas le droit de voir ça, moi?
+C'est moi qui l'ai élevée, la moutarde... Et peut-être bien qu'on
+pourrait..., si on savait ous'qu'est sa mère, se promener de ce
+côté-là et lui dire:
+
+--Tiens..., ma bellotte..., regarde un peu voir, là-bas, celle qui
+passe... Eh bien, envoie-lui un baiser...
+
+Il n'y a pas de bon sens aussi,... puisque le coquin est puni. D'abord,
+il n'y a que lui que je haïssais... et si l'autre est restée une
+honnête femme... Espère! espère! elle a fini son temps...
+
+Et le matelot se promenait sous les arbres, sans voir son lieutenant,
+accoudé sur l'appui de la fenêtre ouverte, au premier étage, triste
+et pleurant silencieux, au souvenir de ce que lui avait raconté son
+matelot.
+
+C'est que Pierre avait un caractère absolu: il avait condamné, et sa
+condamnation ne permettait pas le pardon... On avait été sans pitié,
+il serait sans pitié... Est-ce à dire que Davenne n'avait pas de
+cœur? Non!... peut-être, comme à cette heure, des larmes auraient pu
+modifier sa volonté; mais Pierre vivait au milieu de gens auxquels il
+était défendu de parler d'_Elle_.
+
+Il vivait avec sa haine... Et lorsque, comme ce jour, les dimanches il
+ouvrait sa fenêtre, en voyant le soir passer dans les blés verts
+les amoureux pendus aux bras l'un de l'autre, le regard noyé dans le
+regard, la main dans la main, les lèvres presque sur les lèvres, il
+pensait, lui, que cette joie de l'amour partagé lui serait désormais
+défendue... Il était veuf, et il était mort! Alors, sa haine
+s'augmentait: il regrettait à l'heure du crime de n'avoir pas tué et
+la femme et l'amant. La loi, devant son honnêteté trompée, aurait
+brisé son glaive; il serait sorti du tribunal acquitté, honoré, et
+il aurait vécu, se consacrant à son enfant. Il aurait pu trouver une
+compagne dévouée, et il aurait recommencé sa vie.
+
+À cette heure, quand Pierre, épouvanté, se demandait le but de la vie
+qu'il s'était faite, le rouge couvrait son front; car il était bon et
+honnête, et sa vie entière était vouée au mal!... à la vengeance!
+la jouissance de l'égoïsme lâche! La douleur devant lui, la
+souffrance, le repentir, les larmes auraient assurément changé sa
+conduite. Après avoir entendu la plainte naïve de son matelot ému, il
+avait été embrasser sa fille et il avait vu que la petite Jeanne,
+elle aussi, avait les yeux rouges... Ennuyé, il s'était retiré, et
+Madeleine de Soizé, en le reconduisant, lui avait dit tout bas:
+
+--Je suis encore tout émue... Jeanne qui vient de me demander... où
+est enterrée sa mère!
+
+Nerveux, mordant ses lèvres, se contraignant, Pierre s'était aussitôt
+réfugié chez lui; puis, pour chasser ce souvenir persistant, ce rappel
+de sa veuve, après s'être fiévreusement promené dans sa chambre,
+il prit un livre dans sa bibliothèque et se laissa tomber dans un
+fauteuil. Le livre avait pour titre: _Les Pauvres_; il l'ouvrit au
+hasard, lisant d'abord sans comprendre, sans pouvoir, à mesure qu'il
+assemblait les mots, saisir le sens des phrases; tout à coup, il se
+dressa, une page l'avait intéressé, il lut: _Les petits enfants_.
+
+Voici l'histoire:
+
+«Toutes les commères étaient sur leurs portes et la regardaient avec
+mépris; les enfants avançaient vers elle leur petit museau sale; les
+chiens allaient flairer ses jupes et revenaient en grognant; les hommes
+indifférents disaient:
+
+--Tiens! c'est la Jeanne!
+
+Le soleil couchant empourprait le ciel, et la brise, qui avait
+effeuillé les lilas et les pommiers en fleur, passait tiède et
+parfumée.
+
+Elle,--la Jeanne, comme ils disaient,--elle avait bien vingt ans; elle
+était pâle; ses cheveux mal peignés tombaient en mèches lourdes
+sur ses épaules; la misère avait creusé ses joues, et la honte, ce
+jour-là courbait sa tête.
+
+Un petit chérubin, yeux brillants, joues roses et cheveux ébouriffés,
+se pendait à sa jupe et marchait en regardant derrière lui; il
+souriait aux morveux qui lui faisaient la grimace.
+
+Ils étaient tristes à voir tous les deux, seuls au milieu de ce
+village vivant et de cette nature gaie...
+
+Elle traversa le pays et s'arrêta devant la dernière maison du
+village... L'enfant, la voyant heurter la porte, alla au-devant des
+bambins qui les avaient suivis; les autres reculèrent d'abord, mais
+comme il avançait toujours en souriant, ils s'apprivoisèrent, les
+petits terreux, et l'on joua ensemble.
+
+La Jeanne avait heurté la porte... Un vieillard était venu et,
+reculant devant elle, il avait dit:
+
+--Qu'est-ce que tu veux ici?
+
+Jeanne s'était appuyée au chambranle de la porte pour ne pas tomber...
+
+--Allons! allons! va-t'en, avait continué l'homme; sors d'ici,
+mendiante, salis pas ma maison!
+
+--Père! avait supplié Jeanne.
+
+--Va-t'en!... va-t'en...
+
+Mais la pauvre femme s'était avancée jusqu'à la table et le corps
+courbé, la tête basse, d'une main elle cachait ses yeux inondés de
+larmes, décidée à se faire chasser plutôt qu'à reculer.
+
+--Père? moi?... Est-ce qu'une mendiante comme toi est ma fille?... Ma
+fille!... J'ai eu un enfant que ma pauvre défunte adorait... C'était
+une bonne et belle fille pour laquelle nous voulions donner notre vie...
+Avant le jour, vent, pluie ou neige, nous allions forcer la terre à
+nous donner de quoi en faire une dame... Sitôt qu'en nous privant nous
+avons pu la retirer de l'école pour la mettre en pension, nous l'avons
+fait. Nous la voulions belle, et, pour qu'elle le fût, rien ne nous a
+coûté, ni force ni santé...
+
+Quand nous l'avons eu élevée, honnête comme son père, pure comme sa
+mère, nous avons continué à nous sevrer, nous qui avions besoin de
+tout, pour lui gagner une dot qui lui donnât l'homme que nous voulions.
+Nous touchions le but... et quand, avec la vieille, nous rentrions, le
+soir, souper, nous nous consolions en regardant l'enfant belle et
+digne de nous. Et, la... la gueuse..., un jour elle est partie avec un
+vaurien... Elle a fait rire tout le pays des gens qui s'étaient tués
+pour elle!...
+
+Il y eut un silence, troublé seulement par les sanglots de la Jeanne et
+par les cris joyeux des enfants qui jouaient au dehors.
+
+À force de pleurer et de passer, par tous les temps, des heures sur la
+route pour voir si sa fille revenait, la vieille... a toussé, puis elle
+s'est couchée... et nous l'avons conduite au cimetière... et elle a
+voulu qu'on lui mît dans la main le petit bonnet brodé qu'elle avait
+fait pour la première communion de sa fille...
+
+--Père..., père..., grâce!
+
+--Pendant ce temps-là... elle, la honte! quelle vie!... Les Parisiens
+qui venaient chez nous me disaient: «J'ai vu votre fille au Bois
+hier...»
+
+--J'ai pas de fille!
+
+--Mais si, père Coutaud..., votre petite Jeanne!... On la nomme Jeanne
+la Limande.
+
+--Le premier qui me parle de cette fille, j'y ouvre le crâne avec ma
+bêche... Alors, j'ai plus osé sortir d'ici... Il me semble qu'on rit
+quand je passe... J'ai plus osé aller à Paris de peur que la fille qui
+m'accrocherait au coin d'une rue ne soit la mienne... Ma fille! allons
+donc, est-ce que j'ai une fille, moi?... Hors d'ici, mendiante; oh!...
+et plus vite ça...
+
+--Père, grâce! grâce!
+
+--Veux-tu t'en aller?...
+
+Et l'homme prit la Jeanne par le bras pour la jeter à la porte; mais la
+fille se cramponna aux meubles...
+
+--Pitié!... père!... pitié!
+
+--Veux-tu t'en aller!...
+
+Et la lutte continuait.
+
+Tout rouge, moite de sueur, les cheveux sur les yeux, le petit entra
+dans la chambre aux cris de sa mère... De ses petites mains il écarta
+sa chevelure blonde et dit crânement au vieillard:
+
+--Pourquoi que tu fais pleurer maman, puisqu'on dit que c'est toi mon
+grand-père?
+
+Le père Coutaud lâcha Jeanne, et, les yeux écarquillés, il regarda
+l'enfant, muet, immobile, ne se rendant pas compte des sentiments
+nouveaux qui l'envahissaient; puis il voulut parler, mais il balbutia;
+des larmes emplirent ses yeux, et, pour les cacher, il embrassa et
+l'enfant et la mère!»
+
+Le livre lui tomba des mains; c'est alors qu'il se mit à la fenêtre,
+voulant réagir contre ce cri de pardon qui revenait sans cesse battre
+son oreille; mais le tableau de son enfant pleurant se présentait à
+ses yeux, son imagination se frappait.
+
+La petite Jeanne était maladive. Est-ce qu'un jour ce n'était pas elle
+qui souffrirait de la vengeance sans pitié qu'il poursuivait?... Le
+coupable, l'ami traître était puni, atrocement puni. La femme avait
+déjà depuis longtemps expié par la honte, par le désespoir et par la
+misère, sa faute... C'est maintenant sur sa fille qu'allait retomber le
+châtiment de la mère coupable.
+
+S'il se décidait aujourd'hui à atténuer le mal, que pouvait-il faire?
+Il n'était plus rien en ce monde; sa femme le croyait mort, et, pour
+la société, pour l'état civil, il était mort. Sa femme était veuve,
+veuve d'un vivant. Elle l'avait oublié, assurément, et elle ne devait
+avoir qu'une pensée: sa Jeanne. Là, peut-être, était l'atténuation.
+
+S'il consentait à se séparer de son enfant, à la placer dans un
+pensionnat, il ferait, par une lettre et par l'entremise de son matelot,
+prévenir Geneviève que, sous la condition de laisser l'enfant dans la
+maison où elle était placée, on lui dirait où était Jeanne, et elle
+serait autorisée à l'aller voir. Mais rien ne pouvait empêcher la
+mère de réclamer son enfant, et si, malgré ses promesses, Geneviève
+ramenait sa fille chez elle, il lui devenait impossible de la reprendre,
+surtout légalement, et que deviendrait-il sans l'être adoré pour
+lequel il vivait?
+
+Ne valait-il pas mieux conduire l'enfant devant le caveau de famille, et
+continuer le lugubre mensonge? Mais aujourd'hui Jeanne savait lire...
+et le nom de son père sur les dalles rendait cette supercherie
+impossible...
+
+--Au reste, pensa-t-il tout à coup, qu'est-elle devenue? Est-elle
+vivante seulement?... S'est-elle arrêtée dans la voie honteuse où
+elle s'engageait... Est-elle digne encore de l'intérêt qu'ils semblent
+maintenant lui porter?... Qu'est-elle devenue enfin?
+
+Et, quoi qu'il fît pour chasser cette pensée, elle revenait sans
+cesse... Aussi ennuyé, nerveux, il dit:
+
+--Il faut que je sache ce qu'elle est devenue.
+
+Il fit appeler Simon. On lui dit que le matelot venait de sortir.
+
+--Bah! demain, je ne penserai plus à tout cela...
+
+Et il se retira dans sa chambre, cherchant toujours à éloigner cette
+agaçante idée... Il eut beau faire, rien ne put la chasser de son
+cerveau. Il voulut voir Jeanne: l'enfant dormait; il monta dans sa
+chambre et redevint plus gai en voyant le charmant baby endormi, calme,
+dans le flot de ses cheveux blonds, qui formaient comme une auréole
+autour de son visage rose. Il se pencha pour l'embrasser doucement, afin
+de ne pas l'éveiller. Jeanne souriait, et ses lèvres rouges remuaient,
+elle rêvait. Il écouta et il l'entendit dire:
+
+--Petite mère aimée...
+
+Pierre se releva aussitôt; il sortit de la chambre, agité, fiévreux;
+il alla se jeter sur son lit, croyant avoir le sommeil et l'oubli; mais
+ce fut en vain.
+
+Le jour le retrouva, pleurant et gémissant.
+
+--Mais que vais-je faire alors,... malheureux que je suis?
+
+Lorsqu'il fut levé, il fit appeler son matelot. Simon, lui
+répondit-on, était parti au petit jour. Pierre fut ennuyé, mais non
+étonné. Simon, depuis qu'on était à Charonne, était considéré
+comme un compagnon: c'était le confident de son lieutenant; il vivait
+libre, et il en prenait à son aise. Lorsque la maison était triste, il
+disait:
+
+--Espère! espère!... je vas me mener à l'air...
+
+Et il passait sa journée dehors; aussi était-on habitué dans la
+maison à ces absences.
+
+Davenne remonta chez lui en donnant l'ordre qu'au retour de Simon on le
+lui envoyât immédiatement...
+
+Mais Simon n'était pas près de rentrer; il avait pris des munitions de
+bouche, avait garni sa bourse et était parti en disant:
+
+--Je vas faire un coup de ma tête... Ça ne peut nuire à personne!
+Espère! espère!
+
+Et le chapeau vissé sur l'arrière de la tête, fredonnant une chanson
+de bord, faisant la chaloupe en marchant, il descendit l'avenue de
+Charonne, la rue, et se dirigea vers la rue Payenne.
+
+Et vingt minutes après il entrait chez le marchand de vin du coin de la
+rue, une vieille connaissance à lui.
+
+C'était là que le matin, lorsque Pierre Davenne habitait le petit
+pavillon, il venait pour tuer le ver. Il se fit servir une bouteille
+de vin blanc, invita le marchand de vin à en prendre sa part, et
+l'interrogea sur le quartier. Simon savait mentir, nous l'avons vu, et
+quand son ancien fournisseur lui demanda ce qu'il avait fait depuis la
+mort de son maître, il répondit sans sourciller:
+
+--Moi, je me suis rembarqué, et j'ai fait le tour du monde!...
+
+Et il donna les plus scrupuleux détails sur ce qu'il avait vu; jamais,
+assurément, le digne commerçant n'avait supposé qu'il existait
+dans la création des choses aussi surprenantes. Quand il eut fini son
+histoire et qu'on lui demanda:
+
+--Et maintenant, est-ce que vous avez quitté le service tout à fait?
+
+--Peut-être bien que oui... peut-être bien que non. Ça va dépendre,
+je me suis amené dans le quartier parce que je voudrais retrouver mon
+ancienne maîtresse...
+
+--Ah! oui, la veuve!
+
+--Sait-on ce qu'elle est devenue?
+
+--Ma foi, non! Vous avez su qu'on l'a ramassée quasiment morte devant
+sa porte, le soir de l'enterrement...
+
+--Ah!
+
+--Oui, et on l'a relevée, rentrée chez elle. Mais, le lendemain, on
+l'a transportée dans une maison de santé... Elle était tout à fait
+malade. Dans le quartier, on croit qu'elle est morte, ou qu'elle est
+folle..., car jamais on ne l'a revue.
+
+Il passa un frisson dans le corps du matelot... Morte ou folle! il
+n'avait pas pensé à cela. Morte seule! sans savoir ce qu'était
+devenue son enfant... ou folle: cherchant toujours sa Jeanne!!!...
+Décidément, son lieutenant lui semblait bien cruel.
+
+Après avoir longuement interrogé pour ne rien savoir, sinon que le
+pavillon avait été loué à un sculpteur qu'on ne voyait presque
+jamais, qui ne sortait que le soir, Simon dit au revoir à son ami, vida
+son verre, passa sa manche sur sa bouche et sortit en se disant:
+
+--Comment que je pourrais bien avoir de ses nouvelles?... savoir si
+elle est encore de ce monde? Et il gratta son crâne de ses ongles
+durs, tâchant de faire jaillir une idée de son cerveau. Il marchait,
+grognant, jurant et ne trouvait rien.
+
+Pour éclaircir ses idées, il renouvela sa «praline» et se mit à
+marcher avec rage... Il était remonté vers les boulevards, avait pris
+la rue du Chemin-Vert, et s'engageait dans la rue de la Roquette; un
+convoi passait qui l'obligea à s'arrêter; il regarda machinalement
+autour de lui pour voir où il était. En face de lui se trouvait
+la boutique d'un marbrier-jardinier, spécialiste de monuments
+funéraires... Une ancre servait d'enseigne; il lut ce qu'il y avait
+au-dessous, et remarqua cette phrase: _Entretien de tombes à l'année_.
+
+--Espère! espère! exclama-t-il alors; j'ai mon idée...
+
+Et content de lui, il se dirigea vers le cimetière du Père-Lachaise.
+
+L'idée de Simon était la plus simple du monde: il allait dans le
+cimetière; assurément le caveau de la famille Davenne devait
+être confié aux soins d'un des marbriers spéciaux; il allait donc
+s'adresser au conservateur du Père-Lachaise où on lui donnerait les
+renseignements qu'il désirait, ou bien où on lui indiquerait le moyen
+de les avoir.
+
+Dès qu'il fut entré, il se dirigea vers le monument. Simon était un
+croyant; il savait pertinemment que son lieutenant n'était pas enterré
+là, mais cela n'y fit rien: il ôta respectueusement son petit chapeau,
+expectora, se mit à genoux et fit avec conviction une courte prière
+pour le repos de l'âme de son maître. Simon était pour la forme.
+Ayant fait sa prière, il regarda à travers la grille de la porte, dans
+l'intérieur du monument... Les couronnes étaient neuves, des vases
+étaient pleins de fleurs naturelles, toutes fraîches...
+
+--Ah! mais! fit Simon, c'est bien entretenu, çà!...
+
+Et, apercevant un gardien qui s'était arrêté et semblait le
+surveiller, étonné sans doute de la curiosité irrespectueuse du
+matelot, il alla vers lui:
+
+--Dites donc, monsieur, est-ce que vous ne pourriez pas me dire le nom
+et me donner l'adresse de celui qui est chargé d'entretenir ce caveau?
+
+Le gardien le regarda, trouvant singulière la question, singulière la
+curiosité et singulier le personnage.
+
+--Pourquoi me demandez-vous ça?
+
+Simon vit tout de suite qu'on le prenait pour un autre, c'est-à-dire
+pour un de ces gredins sacrilèges qui rôdent dans les cimetières et
+volent dans les monuments funèbres les flambeaux des chapelles... Il
+s'empressa de répondre:
+
+--Dites donc, eh! camarade, il ne faut pas se tromper... C'est
+Simon Rivet qui vous parle, le matelot de... celui qui est là... du
+lieutenant Pierre Davenne... Je reviens de faire le tour du monde (il
+y tenait), et ma première pensée au retour a été pour mon pauvre
+maître.
+
+Le gardien changea aussitôt de ton et il dit:
+
+--Il est confié aux soins d'une femme qui probablement connaissait la
+famille; elle vient tous les deux ou trois jours, elle est toujours en
+deuil.
+
+--Une femme! De quel âge?
+
+--Environ vingt-cinq ans.
+
+--Merci bien, je tâcherai de la voir ici.
+
+Et le gardien s'étant éloigné, Simon s'écria:
+
+--Espère! espère! je m'amarre ici... et quand je devrais y venir tous
+les jours... faudra bien que je la voie... Vingt-cinq ans... c'est elle!
+Elle vient tous les deux ou trois jours. Pauvre chère femme!... Ah!
+c'est bien, ça!... c'est bien!
+
+Et il essuyait brutalement une larme qui coulait sur sa joue.
+
+--Je me vas embosser là, à l'ombre!...--Et il se plaçait derrière
+le monument, de façon à ne pas être vu,--et j'espère... Ainsi, cette
+pauvre malheureuse se désole pendant que l'autre est vivant!... Et
+elle vient là comme une sainte... Elle vient s'abîmer à force de
+pleurer... Crédié! elle n'est pas la seule qui ait fait ce qu'elle a
+fait... Ça me fait quelque chose d'être ici.
+
+Simon était là depuis deux grandes heures; il s'était à son tour
+raconté, pour se distraire, son voyage autour du monde..., lorsqu'il
+vit descendre par la grande avenue une femme vêtue de deuil; il se
+cacha aussitôt. Malgré son long voile de veuve, il la reconnut,
+c'était elle! Geneviève Davenne..., la veuve du vivant. Elle avança
+lentement, recueillie; elle portait un bouquet de fleurs nouvelles; elle
+passa sans le voir près du matelot; étant entrée dans le monument et
+en ayant fermé la porte, elle s'agenouilla et se mit à prier. Simon
+se glissa sans bruit près de la grille; ne pouvant voir sans risquer
+d'être vu, il appliqua sa large oreille sur la serrure de la porte.
+
+Après une longue prière, il entendit la voix suppliante de la jeune
+femme qui disait:
+
+--Pierre..., mon Pierre..., je suis bien punie maintenant. Pierre,
+grâce!... grâce! Fais-moi retrouver mon enfant!
+
+L'émotion secouait le matelot; il eut un mouvement si brusque pour se
+reculer qu'il en avala sa praline. C'était trop! Il avait deux grosses
+larmes sur ses joues tannées.
+
+--Espère! espère! grogna-t-il, je ne te quitte plus...
+
+Et il se blottit dans un coin, attendant patiemment le départ de celle
+qu'on appelait la veuve. Simon voulait la suivre et savoir ainsi sa
+demeure.
+
+
+
+
+II
+
+À L'ŒUVRE, SIMON!
+
+
+Lorsque la veuve de Pierre Davenne, après avoir remplacé par des
+fleurs nouvelles les fleurs fanées dans les vases qui ornaient le petit
+autel du monument consacré à son époux, sortit calme et recueillie,
+Simon, pour n'être pas vu et reconnu dans l'allée directe du
+cimetière, se dirigea à travers les tombes. Il était furieux contre
+lui, le matelot; il s'était vêtu le matin du costume dont il était
+si fier, et il comprenait à cette heure combien il était absolument
+gênant pour n'être pas remarqué dans la mission qu'il s'était
+imposée.
+
+Lorsque Geneviève eut passé la porte du cimetière, le matelot la
+suivit en longeant les murs, et il était le plus malheureux du monde,
+car son désir de n'être pas vu l'obligeait à se dissimuler à
+chaque minute dans les portes, en même temps que son costume singulier
+attirait l'attention. Mais Geneviève ne voyait pas autour d'elle; tout
+entière à sa pensée, elle marchait droite et calme dans ses habits de
+deuil, sous son voile de veuve, indifférente et inconsciente de ce qui
+l'entourait.
+
+--Bon Dieu de sang! s'écriait Simon, c'est la coquetterie qui me
+perdra! Est-ce que j'avais besoin de me gréer comme ça?... Il ne me
+manque qu'un pavillon... A mon âge!... Vieux serin, va, tu ne peux donc
+pas te déguiser comme tout le monde...;--car c'était le fond de la
+pensée de Simon, il était habillé, et, autour de lui, le monde était
+déguisé.--Faut que tu aies toujours l'air distingué: tu ne pouvais
+pas pour une fois retirer tes bijoux... Ous qu'elle est? bon Dieu!
+exclamait-il.
+
+Geneviève, qui avait suivi la rue de la Roquette, puis le boulevard
+Voltaire, tournait sur la place du Château-d'Eau.
+
+C'était jour de marché aux fleurs et elle s'était perdue. Simon
+s'élança aussitôt, il aperçut sa silhouette qui tournait au coin de
+la rue du Temple; bousculant tout, il courut, et il la vit entrer dans
+une maison d'assez pauvre apparence, presque en face du Temple; le
+Temple, ce marché qui fut autorisé pour y faire le commerce des
+vieilleries, et qui, maintenant, n'a plus guère que des boutiques qui
+peuvent rivaliser avec toutes celles où s'étalent les nouveautés et
+les dernières modes sur nos boulevards.
+
+Presque vis-à-vis du nouveau marché, disons-nous, se trouvait la
+maison dans laquelle entra Geneviève, une haute bâtisse portant
+presque sous chacune de ses fenêtres l'enseigne d'une industrie
+différente. C'était comme la fabrique de tous les produits
+dissemblables qui se vendaient dans le marché qui était en face. Sur
+la façade jaunie de la vieille maison, on lisait le travail qu'elle
+recélait; la plupart des fenêtres étaient sans rideaux, ce qui
+indiquait les ateliers avides de jour.
+
+Sur l'appui des autres séchait le linge ou s'aérait la literie; en se
+levant, on s'était mis à l'établi, jetant les draps, les oreillers
+près de la fenêtre en disant:
+
+--Il ne faut pas perdre de temps: on fera la chambre ce soir à la
+brune, le lit prendra l'air...
+
+Dans la cour on était moins réservé; le linge séchait aux
+fenêtres,--et il y en avait presque cent, qui donnaient sur la cour
+avec cinq escaliers.--Aux étages plus haut, les coudières étant trop
+étroites pour porter toute la lessive, de longues perches sortaient
+des croisées toutes chargées de loques multicolores...; si bien que
+lorsque Simon se glissa sous le porche, qu'il entra dans la cour et
+qu'il leva les yeux en l'air, il exclama...
+
+--C'est une fête...; ils ont hissé les pavillons!...
+
+Il resta assis sur la borne, regardant la vieille maison... De tout le
+rez-de-chaussée s'exhalaient des odeurs qui le bouleversaient. C'était
+un vernisseur sur métaux qui passait le cuivre à l'eau-forte et il
+toussait à en perdre la respiration; puis c'était l'odeur, presque le
+parfum des pièces vernies qui, sur le feu, à la porte, prenaient des
+tons d'or, qui lui montait au cerveau..., et ses oreilles se
+secouaient sous le vacarme, et les ferblantiers, et les ciseleurs, et
+l'estampeur..., et les cris et les chants... Il restait abruti.
+
+Et pensant que celle qu'il avait suivie et qui demeurait là avait été
+autrefois si choyée dans le calme petit pavillon de la rue Payenne,
+qu'elle n'ouvrait ses fenêtres que pour respirer l'odeur des fleurs,
+qu'elle n'ouvrait les yeux que pour voir le sourire de son enfant et
+l'amour de son mari, il dit malgré lui:
+
+--Ah! bon Dieu de Dieu! la pauvre femme!
+
+Et comme à ce moment le vernisseur jetait dans le ruisseau l'eau qui
+lui avait servi à dérocher, l'eau dans laquelle il avait lavé ses
+pièces de cuivre en les sortant de l'acide, il n'avait pas vu Simon
+accoté sous le porche, les pieds dans le ruisseau...; l'eau jetée à
+la volée lui arriva jusqu'au genou. En se sentant mouillé, en
+voyant qui l'inondait, le matelot sursauta, et prêt à s'élancer sur
+l'ouvrier, qui tenait déjà un second seau, il exclama:
+
+--Ah! çà, tu veux donc me _neyer_, eh! marsouin? Espère! espère! Et
+il retroussait ses manches.
+
+L'ouvrier éclata de rire, et, menaçant de son autre seau, il s'écria:
+
+--T'as donc peur de l'eau?.. Pourquoi que tu te déguises en marin
+alors?
+
+
+
+
+III
+
+CE QU'ÉTAIT DEVENUE Mme DAVENNE.
+
+
+C'était bien la femme de son lieutenant, Geneviève Davenne, que le
+matelot avait vue dans le pieux pèlerinage qu'elle faisait tous les
+deux jours à la tombe de son mari... C'était bien la femme coupable
+et repentie, la mère désespérée, la veuve immolée que Simon avait
+suivie, la reconnaissant au milieu de tous à ses longs vêtements de
+deuil jusqu'à la grande et vieille maison de la rue du Temple, où elle
+résidait depuis presque une année.
+
+Nous devons retourner en arrière pour expliquer la situation de la
+jeune veuve.
+
+On s'en souvient, le prologue de ce récit se terminait au moment
+où Geneviève, éperdue, désespérée, ayant vainement cherché
+son enfant, sa Jeanne, dans le petit pavillon de la rue Payenne,
+épouvantée par le vide, par la pensée de la mort, s'était sauvée
+affolée en criant qu'on lui rendît sa fille, et, succombant sous
+l'émotion et sous la douleur, tombait inanimée au milieu de la rue.
+
+Relevée par des voisins et portée chez elle, on lui prodigua tous les
+soins qu'exigeait son état, sans lui faire recouvrer connaissance; au
+matin seulement elle revint à elle, ou plutôt la vie revint en elle,
+mais la raison était envolée... Le délire lui faisait crier des
+phrases sans suite dans lesquelles revenaient sans cesse les noms de son
+enfant et de son mari.
+
+Il était impossible de la laisser là; on ne lui connaissait ni parents
+ni amis; les domestiques, semblant chassés par la mort, n'étaient
+point revenus; on résolut de la porter dans une maison de santé.
+
+Elle eut une longue et douloureuse maladie; en revenant à elle, sa
+première pensée fut pour son enfant... On juge de son désespoir,
+lorsqu'elle apprit qu'on n'en avait jamais eu de nouvelles... Elle
+pleura longuement, et reprit courage en se donnant pour mission, dès
+qu'elle serait debout, de se mettre immédiatement à la recherche de sa
+petite Jeanne...
+
+Le père aimait trop son enfant pour qu'elle s'alarmât sur son sort...
+Elle savait que c'était elle qui était châtiée et non l'enfant,
+et elle pensa que Pierre avait placé sa fille en chargeant Simon de
+veiller sur elle.
+
+En approfondissant ce qui était arrivé, elle se persuada que le
+châtiment était temporaire.
+
+Pierre adorait sa Jeanne, et il savait que l'enfant a besoin de sa
+mère... Un jour ou l'autre elle s'attendait à voir paraître Simon, et
+c'est ce jour qu'elle voulait devancer en le recherchant.
+
+Les premières recherches furent vaines en même temps que se
+présentait la première et la plus grave des difficultés... Geneviève
+n'avait pas d'argent. A aucun prix elle n'eût voulu remettre les pieds
+dans le petit pavillon de la rue Payenne. Elle alla chez leur notaire,
+et le pria de faire et l'inventaire et la vente du mobilier.
+
+Le notaire lui dit que tout cela avait été fait à la requête du
+propriétaire et de quelques créanciers, pendant sa maladie; comme
+ils n'avaient comme créanciers que les fournisseurs journaliers, elle
+espérait que la vente avait donné un chiffre respectable, sur lequel
+elle devait, les créanciers payés, avoir une somme assez ronde à
+toucher.
+
+Le notaire lui dit alors que l'héritier de Pierre Davenne était sa
+fille; qu'elle ne représentait même pas à cette heure la tutrice
+naturelle, puisque l'enfant était disparue... et que le séquestre
+intervenu sauvegardait ses droits.
+
+C'était la misère! la misère absolue... sans gîte, presque sans
+vêtements, sans rien... et ne sachant que faire...
+
+La perte de son enfant, la mort de son mari avaient désespéré
+Geneviève... L'épouvantable avenir qui se montrait devant elle: la
+misère, sans soutien, sans conseil et sans métier, ne lui fit rien...
+Elle se rappela les dernières lignes de la lettre de son époux
+outragé..., et elle baissa la tête... C'était le châtiment.
+
+Cependant il y a toujours une part pour la veuve; cette part, sauf un
+millier de francs,--lui fut remise... C'était toujours l'abri et la
+vie jusqu'au jour du travail... ou de la mort; car Geneviève, à
+cette heure, pensa à mourir... Mais la pensée de Jeanne lui donna du
+courage... Elle voulait vivre pour retrouver son enfant... Et pas une
+minute elle ne maudit celui qui l'avait, en mourant, aussi cruellement
+frappée. Pleine de regrets, de remords, elle acceptait le châtiment et
+s'armait de courage pour le subir.
+
+Quoique guérie, elle demeurait toujours dans la maison de santé où
+elle avait été soignée. Le lendemain de sa visite chez le notaire,
+ayant passé la nuit entière à chercher comment elle pourrait gagner
+sa vie, elle s'était résolue à redevenir ce qu'elle était lorsque
+son mari l'avait connue. «Geneviève était orpheline d'un officier qui
+avait été l'ami de Pierre Davenne; c'était une petite ouvrière bien
+modeste, bien sage...»
+
+Geneviève se rendit au Temple; elle voulait acheter ses vêtements de
+deuil, et c'est en parlant avec la femme qui lui vendait sa coiffure,
+qu'elle eut l'idée de lui demander si elle ne connaissait pas une place
+dans le deuil.
+
+La femme lui demanda si elle savait le métier, Geneviève lui
+répondit,--c'était la vérité,--qu'au Havre où elle habitait avec
+son père, elle était employée dans un magasin, où elle faisait plus
+spécialement les deuils, la marchande lui dit alors:
+
+--Mon enfant, si vous avez du goût, si vous savez, si vous voulez faire
+l'article bon marché..., n'allez donc chez personne; achetez un peu
+de marchandise, mettez-vous à travailler chez vous, apportez-moi votre
+ouvrage, et si vous êtes une travailleuse; si, faisant tout de vos
+mains, vous pouvez me donner meilleur marché que d'autres..., ne
+fût-ce que d'un sou par coiffure..., vous m'en vendrez tant que vous
+voudrez... Et, ajouta-t-elle, le deuil c'est bon, voyez-vous...; pas de
+morte-saison... Ça va toujours...
+
+Geneviève soupira sans se plaindre de la cruauté commerciale de la
+remarque, et elle sortit. Elle avait trouvé. Le lendemain elle se mit
+à l'œuvre, et, huit jours après, elle louait en face du Temple un
+petit logement de trois pièces, sa chambre, son atelier, une salle à
+manger et une cuisine... Le métier dans le noir seyait à l'état de
+son âme.
+
+Six mois après, elle occupait des ouvrières et avait placé aux
+côtés de la grande porte de la rue du Temple des écussons que Simon
+n'avait pas remarqués, sur lesquels on lisait: _Au troisième, Modes
+et coiffures pour deuil_. C'était l'enseigne de la petite maison de la
+veuve Davenne.
+
+Geneviève, en peu de temps, s'était fait une maison qui lui permettait
+de vivre bien indépendante. Chacun s'étonnait autour d'elle de sa
+vie absolument retirée; mais on l'attribuait à la perte récente
+d'un époux adoré, et, dans ses façons, dans ses manières, dans son
+langage, on devinait que la jeune femme était, à cause de ce malheur,
+tombée dans la situation difficile qui l'obligeait à un travail
+journalier. Geneviève, plus tranquille sur son existence, consacrait
+tous les jours quelques heures à la recherche de son enfant.
+
+Ses seules sorties en dehors de son travail étaient consacrées à ce
+but et à sa visite au cimetière. Absolument douce, résignée, bonne
+avec celles qu'elle occupait, elle était toujours réservée; jamais
+un mot n'était sorti de sa bouche sur le passé; jamais elle n'avait
+parlé de son enfant perdu, et si ce n'est le grand portrait en pied de
+Pierre qu'elle avait fait racheter après la vente, pour le placer en
+face de son lit, et les longs habits de deuil qu'elle portait, elle
+n'aurait jamais parlé de son mari...
+
+En somme, comme une femme courageuse qu'elle était, Mme Davenne ne
+s'était pas laissé abattre par le triple malheur qui l'avait punie: la
+perte de sa fille, la mort de son mari et la misère. Toute sa vigueur,
+toute sa force, toute sa volonté étaient revenues avec le châtiment;
+elle avait fauté, elle acceptait le châtiment; elle le subissait et
+voulait, par sa conduite, racheter le passé. Toute son honnêteté
+native revivait enfin! Avant l'aube elle était levée et travaillait
+sans arrêter une minute, ne parlant jamais, vivant tout entière dans
+ses pensées, dans l'espoir de retrouver son enfant...
+
+Les premières démarches qu'elle avait faites avaient été au
+ministère de la marine, car elle était convaincue que sa fille avait
+été recommandée à Simon Rivet, ce qui la rassurait; elle savait
+quelle adoration le matelot avait pour celle qu'il appelait «sa petite
+lieutenante.» Au ministère, on lui avait répondu que le marin Simon
+Rivet, libéré depuis longtemps du service, ne s'était pas rengagé.
+Et cela lui fit penser que Simon habitait le pays où sa fille était
+placée.
+
+Elle avait alors été elle-même au pays natal de Simon.
+
+Là, on lui apprit que, depuis la mort de la mère Rivet, jamais le
+matelot n'avait remis les pieds au pays... et toujours elle espérait
+qu'un hasard heureux la mettrait en présence du matelot... Le hasard
+avait été cruel: une fois il l'avait placée en face de Fernand; il
+était en voiture découverte, ayant Iza à ses côtés.
+
+Alors, en le voyant, elle avait senti en elle une haine qui lui était
+inconnue; elle s'était surprise à désirer pour cet homme les plus
+grands supplices; il lui avait semblé qu'il était son mauvais génie
+et que la mort de Fernand la délivrerait de ses angoisses... Elle ne
+pouvait comprendre le sentiment indigne qui l'avait avilie jusqu'à
+lui...; non seulement elle avait du remords..., elle avait honte...
+et elle avait de la haine. Ses baisers l'avaient souillée, et sa mort
+seule en atténuerait la flétrissure.
+
+Et ce jour elle était rentrée chez elle, sombre, désespérée; elle
+avait pleuré, gémi; elle avait prié..., elle s'était traînée à
+genoux devant le portrait de son mari en lui demandant pardon, grâce!
+
+Le jour où Simon avait vu Geneviève au cimetière et l'avait suivie,
+celle-ci, en rentrant chez elle, s'occupa aussitôt des petites
+commandes survenues en son absence; elle s'apprêtait pour descendre au
+Temple, faire la petite tournée qu'elle faisait chaque jour chez ses
+clientes, prenant les commissions pour le lendemain... On frappa à la
+porte. Une ouvrière alla ouvrir. Un commissionnaire entra, tenant une
+lettre à la main.
+
+--Mme veuve Davenne?
+
+--C'est ici, dit l'ouvrière, voulant lui prendre la lettre.
+
+Mais le commissionnaire recula aussitôt sa main en disant:
+
+--Je dois la remettre à Mme Davenne en personne.
+
+Geneviève était dans sa chambre, se coiffant; on alla lui répéter
+ce que le Savoyard avait dit; elle vint aussitôt et, gênée de
+la curiosité maligne qu'attachaient les ouvrières à la lettre
+recommandée, elle dit haut:
+
+-C'est moi qui suis Mme veuve Davenne... Que voulez-vous?
+
+--Madame, c'est une lettre.
+
+--Je ne connais personne, en dehors de mes clients, qui puisse
+m'adresser des lettres.
+
+Les ouvrières paraissaient travailler avec ardeur, la tête baissée;
+elles échangeaient des regards en souriant.
+
+Geneviève l'avait vu; elle reprit calme:
+
+--Qui vous envoie?...
+
+--Madame, je ne connais pas la personne; mais je ne puis vous la
+remettre qu'après vous avoir fait une question.
+
+--Une question? fit Geneviève étonnée.
+
+--Je dois vous demander si vous êtes bien madame Davenne, Geneviève,
+veuve du lieutenant Pierre Davenne?
+
+Cette fois Geneviève ne s'occupa plus de ses ouvrières; tout à
+fait intriguée et espérant toujours un renseignement sur ce qu'elle
+cherchait, elle dit:
+
+--Oui, monsieur, oui! c'est moi!
+
+--Je dois vous demander, madame..., avant de vous remettre la lettre,
+où vous demeuriez avec votre mari.
+
+--Rue Payenne!...
+
+--C'est cela, madame! Alors voici la lettre; il y a une réponse, et
+il présenta la lettre; il lui en resta encore une autre dans la main.
+Geneviève le remarqua,--le commissionnaire dit:
+
+--Madame, il y a une réponse.
+
+Geneviève ouvrit la lettre; elle tenait à ce que ses ouvrières en
+vissent autant qu'elle, ne voulant pas prêter à la médisance... A
+peine eut-elle jeté les yeux sur les quelques lignes qu'elle
+contenait qu'elle devint d'une pâleur livide. Toutes les ouvrières
+la regardaient; mais, en voyant le changement de son visage, elles ne
+riaient plus: elles se regardaient avec inquiétude.
+
+Et Geneviève se soutenait à l'établi, tant ce qu'elle avait lu
+l'avait frappée... La lettre disait:
+
+«Si vous êtes la veuve de Pierre Davenne, un ami vous demande de fixer
+un jour et une heure pour vous voir..., où vous voudrez... Il vous dira
+où est votre enfant... Il veut vous voir seule.
+
+Donnez une réponse écrite au porteur, qui devra devant vous la mettre
+sous enveloppe.
+
+UN AMI.»
+
+
+Haletante, suffoquée par l'émotion, Geneviève ne trouvait pas un mot
+à dire... A un moment, ses yeux se fermèrent et elle devint si pâle,
+si pâle, que les ouvrières, émues à leur tour, se levèrent pour la
+soutenir. Il était temps!... ils la firent asseoir sur une chaise
+et l'entourèrent. Le commissionnaire, étourdi, regardait la scène,
+étonné d'avoir apporté une nouvelle capable de faire un tel
+bouleversement. Les ouvrières, secourant leur patronne, disaient:
+
+--Madame, qu'avez-vous?... C'est un malheur?
+
+--C'est donc bien terrible... Madame, du courage!...
+
+--Quel malheur vous arrive encore, pauvre madame! Du courage.
+
+Et Geneviève, revenant bien vite à elle, eut un sourire pâle en leur
+disant:
+
+--Non, non! c'est du bonheur, au contraire, et je n'y suis plus
+habituée.
+
+Et toutes la regardaient étonnées...
+
+--Merci, mesdemoiselles... Laissez-moi... Ce n'est rien..., vous
+voyez...
+
+Et en disant ces mots elle se levait... Chacune des demoiselles retourna
+à l'établi, et Geneviève, remise de son émotion, domptant sa
+faiblesse, interrogea le commissionnaire pour savoir qui lui avait remis
+la lettre; mais celui-ci ne savait absolument rien. Un monsieur était
+venu à sa place, lui avait expliqué la commission qu'il devait faire,
+dit ce qu'il devait dire, l'avait payé en prenant son numéro pour
+être sûr qu'il ferait ce qui était convenu.
+
+--Et cette autre lettre? demanda Geneviève en montrant celle qui lui
+restait dans la main.
+
+--Ce n'est pas une lettre, madame, c'est une enveloppe préparée, dans
+laquelle je dois mettre votre réponse, ou que je dois jeter à la poste
+telle qu'elle est, si on s'est trompé ou si vous refusez d'écrire.
+
+--Vous a-t-on recommandé de ne pas me laisser lire l'adresse écrite
+dessus?
+
+--Non, madame, fit le commissionnaire en la tendant.
+
+Geneviève la prit et lut désappointée:
+
+C. L., _poste restante_.
+132. _Paris_.
+
+
+--Y a-t-il une réponse? demanda le commissionnaire, gêné, honnête et
+pur Savoyard, que le regard effronté de ces demoiselles embarrassait et
+faisait rougir.
+
+--Oui, attendez! fit fébrilement Geneviève, et elle courut dans sa
+chambre et écrivit:
+
+«Mme veuve Davenne attendra chez elle demain à neuf heures du soir
+l'ami qui doit lui donner des nouvelles de son enfant... Dieu le bénira
+pour le bien qu'il va faire.
+
+VEUVE DAVENNE.»
+
+
+
+
+IV
+
+LE RENDEZ-VOUS.
+
+
+Elle plia le papier, le remit au commissionnaire qui, devant elle, le
+glissa dans l'enveloppe, passa sa langue comme s'il voulait la lécher
+et la ferma. Lorsqu'il fut parti, pendant que les ouvrières riaient,
+Geneviève s'enfermait dans sa chambre et, tombant à genoux devant le
+portrait de Pierre, les larmes aux yeux, le visage rayonnant d'espoir,
+elle s'écriait:
+
+--Pierre! Pierre! tu m'as entendue! tu pardonnes enfin!
+
+On juge facilement de l'anxiété dans laquelle se trouvait Geneviève:
+ce rêve de ses jours et de ses nuits allait être exaucé; elle n'osait
+y croire. Elle s'enfermait dans sa chambre, et relisait les trois lignes
+de la lettre anonyme; elle cherchait à reconnaître l'écriture, mais
+vainement... Qui pouvait s'intéresser à elle? Personne.
+
+Il n'y avait au monde que l'enfant elle-même qui pouvait chaque jour
+demander sa mère; alors peut-être les gens auxquels elle avait été
+confiée avaient-ils fait des démarches et venaient-ils d'eux-mêmes
+amener l'enfant... La lettre était précise: on offrait sans condition;
+il n'y avait donc pas là d'affaire de spéculation; on demandait une
+chose qui paraissait toute naturelle à Geneviève, qu'elle fût seule;
+on ne voulait pas se compromettre, vis-à-vis des gens qui avaient
+confié la petite Jeanne et qui payaient pour elle; on voulait
+simplement satisfaire l'enfant.
+
+Et Geneviève le comprenait bien, elle en était bien certaine: chaque
+jour son enfant devait la demander, car elle aimait sa fille; mais
+sa Jeanne le lui rendait. Revoir Jeanne... la retrouver! Oh! quelle
+singulière sensation elle éprouvait à cette seule idée. D'abord,
+cette lettre lui assurait une chose, qui souvent avait tourmenté ses
+nuits: c'est que sa fille vivait!...
+
+Puis la pauvre veuve se demandait si elle n'était pas victime d'une
+mystification. Mais qui la connaissait? Qui savait qu'elle était mère?
+Qui avait intérêt à la faire souffrir encore?... Un seul homme au
+monde, et c'était son regret, son remords, avait à se plaindre d'elle,
+et elle avait à se reprocher sa mort... C'était pour sa conscience
+un assez lourd fardeau. Des autres, elle avait été la dupe et la
+victime... Elle n'avait donc pas de mystification à redouter.
+
+Si c'était Simon?... Mais Simon était le chien fidèle de son mari,
+le protecteur de l'enfant, et, s'il voulait la ramener à sa mère, il
+n'avait pas besoin de demander autre chose que celle-ci: Mme Davenne
+était-elle bien la veuve de Pierre Davenne? et il serait venu
+aussitôt... Ce n'était point cela...
+
+Toute la journée, Geneviève fut si fiévreuse, si agitée, qu'elle
+parut à peine dans l'atelier: elle aurait voulu avancer l'aiguille de
+la pendule; à des moments, inconsciente, elle voulait se rendre dans
+l'atelier pour renvoyer ses ouvrières, croyant ainsi avancer l'heure...
+Elle pleurait, puis riait. Sa fille, sa Jeanne, elle allait savoir où
+elle était... et elle essuyait ses larmes; puis, voilant ses yeux de
+ses mains, elle s'abandonnait à son imagination:
+
+Elle entendait sonner neuf heures... On frappait à la porte, elle
+courait ouvrir et, au lieu de trouver un homme venant lui donner des
+nouvelles de son enfant, c'était sa Jeanne seule, qu'on avait montée
+jusqu'à sa porte et qui entrait chez elle, qu'elle prenait dans ses
+bras, qu'elle dévorait de baisers. Qu'elle était belle! et, voulant
+échapper à cette pensée qui l'affolait, Geneviève se leva; ses
+doigts fébriles s'agitaient, elle riait et elle avait des larmes aux
+yeux; elle regardait l'heure, et l'aiguille semblait immobile...
+
+Et lorsqu'elle était dévorée de fièvre, comptant les minutes, les
+secondes, elle entendait à côté d'elle, dans la pièce qui servait
+d'atelier, le chant banal des ouvrières, le refrain des rues psalmodié
+sans cesse; elles étaient calmes et elle bouillait, et cela l'agaçait,
+l'énervait, et, cependant elle ne voulait rien laisser voir.
+
+Oh! la longue, l'interminable journée! Enfin, huit heures sonnèrent,
+et les ouvrières partirent. Alors, seule, Geneviève se hâta de tout
+ranger; cependant elle ne pouvait recevoir dans son atelier.
+
+Ce jour, la malheureuse rougissait de son honnête misère: elle disposa
+sa chambre, fermant avec soin les rideaux de son lit pour le cacher et
+faire, autant que cela lui était possible, ressembler la pièce à
+un salon... Ce qui lui semblait le plus pénible ce jour-là, c'était
+d'avoir un logement dont les fenêtres donnaient sur la cour... Ah! si
+elle avait pu voir dans la rue, elle serait restée à sa fenêtre pour
+voir de plus loin celui qui, comme la colombe de l'arche, apportait la
+branche d'olivier, annonçant que tout allait redevenir calme... Mais
+non seulement elle ne pouvait voir dans la rue du Temple, mais encore
+l'escalier qui conduisait à son logement se trouvait près de la loge
+du concierge, sous le porche. Cette circonstance avait été cause
+que le matelot ne l'avait pas vue se diriger dans la maison, et, en
+regardant dans la cour, elle ne pouvait même pas voir les gens qui
+venaient chez elle.
+
+Enfin neuf heures sonnèrent... Au dernier coup, elle fut presque
+obligée de dominer son émotion, disant:
+
+--C'est ridicule... On frapperait, je n'aurais pas la force d'ouvrir.
+
+Elle se remit vite, et, s'imposant le calme, en raison de la gravité
+du rendez-vous, elle attendit... Neuf heures un quart! personne! Avec la
+même intensité qu'était venue la joie, vint le désespoir... C'était
+une mystification... On s'était joué d'elle, des indignes avaient ri
+avec ce sentiment sacré, cette affection sainte: l'amour maternel!
+
+A neuf heures et demie on frappa... Elle fut presque une minute à
+dominer son émotion... Elle se leva et alla ouvrir...
+
+Un homme se présenta et demanda, d'une voix contrefaite assurément,
+tant elle ressemblait à une voix de femme:
+
+--Madame veuve Davenne?
+
+--C'est moi, monsieur.
+
+--Je suis la personne qui vous ai adressé un mot hier, et à laquelle
+vous avez fait l'honneur de répondre en l'assurant qu'elle vous
+trouverait seule...
+
+--Bien, monsieur, veuillez entrer.
+
+Et Geneviève, en regardant celui qui lui parlait, ne pouvait distinguer
+son visage: elle vit qu'il était jeune, à sa mise qu'il paraissait
+être un artiste, et son étonnement s'en augmenta; la nuit était
+presque venue, elle pria l'inconnu d'entrer et le guida vers sa chambre.
+
+Lorsqu'il fut entré elle avança des sièges, elle en offrit un à
+l'étranger, la lumière de la lampe frappait en plein sur son visage,
+elle le regarda et elle se recula vivement en jetant un cri d'effroi...
+
+--Vous, vous ici!...
+
+--Eh! oui! moi... Je ne suis pas un oublieux...
+
+--Sortez!... Sortez!...
+
+Et, superbe de crânerie, de volonté le bras étendu, montrant la
+porte, elle répétait:
+
+--Sortez...
+
+Mais l'homme,--nos lecteurs ont deviné Fernand,--dit tranquillement et
+prêt à obéir.
+
+--Ne crie pas... Je sortirai si tu l'exiges, mais je viens te dire:
+Veux-tu savoir où est Jeanne?...
+
+Geneviève se tut aussitôt et ses bras retombèrent le long de son
+corps.
+
+Geneviève était atterrée; Fernand chez elle! Elle ne pouvait le
+chasser, il venait lui dire ce qu'était devenue sa fille... Jamais
+elle n'avait pensé qu'elle pourrait être dans une aussi cruelle
+situation... Devoir quelque chose à cet homme! c'était le comble de
+ses peines!
+
+--Je ne croyais pas, dit Fernand, que ma vue t'aurait fait une si
+désagréable impression...
+
+L'acharnement qu'il mettait à la tutoyer gênait Geneviève.
+
+--Monsieur, avec mon mari j'ai enterré le passé... Et malgré le
+désir ardent que j'ai de retrouver mon enfant, si j'avais su que
+vous étiez l'auteur de la lettre, peut-être... aurais-je refusé ce
+rendez-vous.
+
+--Mon Dieu, ma chère Geneviève, voilà bien des façons... Il vaudrait
+mieux arriver tout de suite à la raison pour laquelle je suis venu,
+sans s'arrêter à des enfantillages... Tu veux retrouver ton enfant, je
+sais où il est...
+
+--C'est tout ce que je désire savoir...
+
+--Si je comprends bien... tu veux dire: Hâte-toi de me dire où il
+est... et va-t'en...
+
+Geneviève ne répondit pas... Fernand avait fort clairement exprimé sa
+pensée.
+
+--Ainsi, je t'inspire aujourd'hui une telle répulsion... Ainsi de
+l'amour d'autrefois il ne reste rien!
+
+-Il me reste le remords et la honte...
+
+--Cela pouvait être du vivant de ton mari; aujourd'hui, tu es veuve...,
+tu es libre... Il n'y a donc plus ni remords ni honte à avoir.
+
+La jeune femme était gênée, la présence de Fernand lui faisait peur,
+elle était oppressée, il lui semblait que le malheur planait autour de
+cet homme...
+
+--Je vous en prie, fit-elle, je vous en prie, monsieur Séglin, veuillez
+ne vous souvenir que d'une chose: vous étiez l'ami de mon mari... qui
+vous a obligé tant qu'il l'a pu faire...
+
+Fernand eut un méchant rire en répondant:
+
+--Je le reconnais; il me portait un intérêt qui n'a jamais diminué.
+
+Geneviève, ne comprenant pas, continua:
+
+--Aujourd'hui, j'ai juré sur ses cendres, que je rachèterais par une
+vie de sacrifice le passé qui l'a tué... Aujourd'hui, je n'ai qu'un
+but: retrouver mon enfant, et travailler pour l'élever comme elle
+devait l'être...
+
+Fernand s'était assis, et, accoudé sur la table, il regardait
+Geneviève; il dit d'un ton calme:
+
+--Ainsi le passé est oublié... Tu acceptes la condamnation, et,
+au lieu de maudire celui qui t'a jetée dans la misère où tu es
+plongée,... tu vénères sa mémoire...
+
+--Je subis le châtiment mérité et cherche, par ma vie nouvelle, à me
+rendre digne du pardon.
+
+--Du pardon de qui...
+
+--De tous... de lui?
+
+--Ah! tu crois à une autre vie... Tu espères le pardon... Et que te
+fera son pardon?...
+
+--Je retrouverai mon enfant..., puisque vous savez où il est...
+
+Il y eut un silence... pendant lequel le regard de Fernand ne quittait
+pas Geneviève: il semblait se plaire à la contempler... Et, disons-le,
+la jeune femme était restée l'adorable créature que nous avons vue au
+commencement de notre récit.
+
+La vie calme qui avait suivi la maladie de Mme Davenne avait augmenté
+peut-être un peu le côté charnel; elle avait acquis du charme en
+perdant peut-être un peu de finesse, d'élégance; la peau était
+devenue plus blanche, cette blancheur mate des oisifs, mais cela seyait
+à ses cheveux blonds, à la profondeur de son regard bleu, à l'air
+doux, résigné, de son visage... Ses longs vêtements de deuil la
+rendaient intéressante.
+
+Geneviève était très belle, et, en la regardant, la nature du
+libertin renaissait tellement dans Fernand que Geneviève, gênée par
+ce regard effrontément persistant, cherchait à y échapper.
+
+--Tu retrouveras ton enfant!... Oui, je te mènerai vers elle,
+Geneviève; mais, pour que j'y consente, il faut encore que tu veuilles
+être avec moi ce que tu dois être...
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--C'est simple cependant... Lorsque nous nous sommes quittés..., j'ai
+peut-être été vif, je le reconnais; mais, aujourd'hui, reconnaissant
+mes torts, je viens vers toi... J'y reviens plein d'affection,
+d'intérêt... Je reviens en t'apportant l'objet de tes rêves... ton
+enfant... Et tu me reçois bien, bien mal... Dans cette situation, tu me
+permettras de faire des conditions...
+
+--Des conditions! fit Geneviève inquiète.
+
+--Évidemment... Enfin, jugeons par toi; aurais-tu jamais pensé
+à m'être agréable?... Non! n'est-ce pas? Si l'occasion, s'était
+présentée, tu l'aurais repoussée... Ne nie pas, c'est la vérité. Si
+tu ne l'avais repoussée..., tu me l'aurais vendue.
+
+--Oh!...
+
+--Je n'ai pas à choisir mes expressions.
+
+--Enfin... vous venez me vendre... ce que vous savez sur mon enfant...
+
+--Fernand éclata de rire et dit:
+
+--Oui... Mais pas absolument dans le sens que signifie le mot vendre.
+
+--Je ne comprends pas...
+
+--Tu n'as pas peur de moi, n'est-ce pas? fit Fernand gaiement, quitte
+tes airs mélodramatiques. Assieds-toi là devant moi et causons. Ton
+enfant est vivant, il se porte bien, je sais où il est, je te le
+rends demain si tu veux. Mais tout dépend de toi, il faut que cette
+restitution me serve. Tu vas me répéter ce que tu disais. Tu ne
+comprends pas. Tu me comprendras, si tu veux m'écouter avec calme.
+Assieds-toi là, en face de moi.
+
+Calme, étonnée, muette, Geneviève obéit. Dominant la répulsion que
+lui inspirait le misérable, elle s'assit en face de lui. Celui-ci dit
+alors:
+
+--Écoute-moi, Geneviève, et ne m'interromps pas... Ton mari, dis-tu,
+m'a fait du bien de son vivant. Oui... Il a appris...
+
+Geneviève cacha sa figure dans ses mains.
+
+--Il a appris nos relations, et aussitôt il m'a rendu au centuple
+en mal le bien qu'il m'avait fait... Je suis quitte envers lui... Au
+contraire, il me redoit et j'espère que...
+
+Voyant Geneviève le regarder, il se reprit vivement.
+
+--Il me redevait plutôt... et j'estime ne pas être tenu à avoir pour
+sa mémoire la vénération que tu as...
+
+--Ne blasphémez pas... Respectez les morts...
+
+--Je ne blasphème pas... Si je suis misérable, malheureux aujourd'hui,
+c'est lui qui en est la cause... Au delà de sa mort, il m'a poursuivi
+de sa vengeance, et je n'ai pour lui que de la haine...
+
+--Taisez-vous... taisez-vous!.. Dieu pardonne aux morts...
+
+--Il a l'éternité pour les punir..., fit Fernand en parodiant
+une phrase célèbre... Moi, je n'ai aucune raison de respecter sa
+mémoire... Écoute, Geneviève!... Tu es veuve, libre; veux-tu renouer
+le passé?
+
+--Que me dites-vous là? exclama Geneviève, en se dressant devant
+Fernand. Mais celui-ci répondit calme et indifférent.
+
+--Je te propose, ma chère, la chose la plus heureuse pour toi... Je
+suis seul, libre, tu es seule, libre... Veux-tu ressouder la chaîne
+brisée de nos amours?
+
+--Mais vous ne sentez donc pas que c'est indigne ce que vous me dites
+là?
+
+--Je sais, ma chère Geneviève, que tu peux du même coup retrouver
+toute ta famille: un mari, moi... et ta fille que je te ramène
+aussitôt...; que tu peux en même temps retrouver une situation plus
+heureuse, car, malgré les précautions de Pierre, je suis riche, ma
+chère Geneviève.
+
+--Vous me faites honte!
+
+--Tu refuses?
+
+--Non, c'est impossible, Fernand..., c'est impossible: vous ne pouvez
+être devenu à ce point indigne que vous offririez ce marché à une
+mère, d'être une malhonnête femme si elle veut retrouver son enfant!
+
+--Ah çà, que me chantes-tu là? Il y a deux ans qu'il fallait penser
+à cela; il y a deux ans, tu pouvais être une malhonnête femme;
+mais aujourd'hui qui trompes-tu? Tu es libre, tu es veuve... et je te
+retrouve ainsi que je te rêvais, indépendante, plus belle et rendue
+raisonnable par le malheur... A cette heure, c'est moi qui suis heureux;
+c'est moi qui viens t'apporter le bonheur.
+
+La malheureuse était absolument écrasée par le cynisme méprisant du
+misérable. Et cependant elle voulait retrouver son enfant.
+
+--Aujourd'hui, Fernand, vous êtes riche, dites-vous; vous trouverez
+autour de vous les femmes que vous voudrez... En grâce, au nom du
+malheureux dont nous avons causé la mort, ne me parlez jamais de ce
+passé dont j'ai honte... Oubliez-le... et... dites-moi où je pourrais
+revoir Jeanne.
+
+--Geneviève, je suis venu ici ayant arrêté ma conduite... Tu dois
+te souvenir que rien ne peut modifier ma volonté... Je t'aimais, et tu
+sais que pour t'avoir je n'ai reculé devant rien... Aujourd'hui, ce feu
+que je croyais éteint et qui dormait sous la cendre reprend avec plus
+de vigueur... Je t'aime... et il me semble trouver encore dans ton deuil
+un charme nouveau... Je veux que tu redeviennes celle que tu étais
+autrefois. Je veux... que nous nous aimions...
+
+Geneviève, effrayée du ton et de la chaleur avec laquelle Fernand
+parlait, se reculait jusque sous le portrait de son mari... Fernand se
+levait et voulait lui prendre la main; elle le repoussa.
+
+--Laissez-moi..., laissez-moi... Vous me faites horreur... et honte...
+
+--Écoute, Geneviève, je viens ici sur un plan arrêté, voulu; il n'y
+a nulle puissance humaine qui puisse changer ma volonté... Je veux,
+entends-tu, que le passé revive... Je veux être ici chez moi... et j'y
+ramènerai ton enfant... qui sera notre enfant!
+
+--Oh! taisez-vous..., exclama Geneviève, montrant le grand portrait de
+Pierre; au nom de votre victime..., taisez-vous...
+
+Fernand releva la tête; il regarda le portrait et, les dents serrées,
+la haine dans le regard, il dit:
+
+--C'est pour lui que je veux ça... Oui, je veux qu'il me voie à sa
+place, entends-tu, Geneviève? A sa place, entre sa femme et son enfant.
+
+--Malheureux! taisez-vous...
+
+Fernand prit brutalement la main de Geneviève et, l'attirant vers lui,
+la prenant dans ses bras, regarda le portrait et dit:
+
+--Tu vois..., ta femme, c'est la mienne!
+
+Geneviève, épouvantée, se débattait, disant: Il est fou! Fernand la
+tenait dans ses bras et l'embrassant, il disait:
+
+--Ne sois donc pas sotte, Geneviève... Aimons-nous..., c'est une douce
+façon de nous venger de celui qui nous a frappés...
+
+--Laissez-moi, laissez-moi, exclamait Geneviève, s'arrachant de ses
+bras, essuyant de ses mains la place où ses lèvres s'étaient posées,
+et courant à la fenêtre qu'elle ouvrit en disant:
+
+--Sortez! sortez! ou j'appelle au secours!
+
+Fernand s'arrêta aussitôt, le front plissé, le regard haineux...; il
+se disposa à sortir en disant:
+
+--Ah! Geneviève, tu me chasses! Prends garde! Je pars. Réfléchis, tu
+sais où m'écrire, réfléchis. Tu sais à quel prix tu retrouveras ton
+enfant.
+
+Et Fernand, qui redoutait surtout un esclandre, sortit.
+
+Lorsque la porte fut fermée, Geneviève, à bout de forces, courut
+pousser le verrou de sa porte. Puis, s'abandonnant alors, elle se jeta
+sur son lit et fondit en sanglots, gémissant:
+
+--Seigneur, ne me pardonnerez-vous donc jamais?
+
+
+
+
+V
+
+LES AHURISSEMENTS DE SIMON.
+
+
+Simon, en sortant de la rue du Temple, était retourné à Charonne. A
+peine avait-il mis le pied dans la maison qu'on le faisait demander au
+nom de son maître. Il apprenait que, depuis la veille au soir, Pierre
+l'avait fait appeler plusieurs fois... Aussi, c'est en s'apprêtant à
+être grondé qu'il se dirigea vers l'appartement de son lieutenant.
+
+Le matelot creusait son cerveau pour trouver un mensonge... Il n'était
+pas embarrassé pour mentir; mais Pierre Davenne le connaissait mieux
+que ceux qu'il choisissait ordinairement pour auditeurs, et il courait
+fort le risque de n'être pas cru..., et Simon n'aimait pas ça... Avec
+son maître cependant il était obligé de le subir. Il s'avançait la
+tête basse, le regard en dessous, tendant le dos, prêt à recevoir
+sa semonce. Mais, au lieu de trouver, ainsi qu'il s'y attendait, son
+lieutenant de mauvaise humeur, il le vit venir au-devant de lui, en
+disant:
+
+--Enfin, te voilà donc, mon vieux Simon?
+
+--Mon lieutenant, reprit vite le matelot qui avait trouvé son
+histoire... je me suis abordé ce matin avec un terreux. Espère!
+espère! que je dis, et je me...
+
+--Je ne te demande pas ce que tu as fait...
+
+Ceci plut à Simon... Pierre lui fit signe de s'avancer, et lorsque le
+matelot, la tête penchée sur l'épaule, le regard dans celui de son
+maître, le chapeau à la main, fut près de lui, il lui dit:
+
+--Mon vieux fidèle, je vais te confier une mission difficile.
+
+--On est prêt, mon lieutenant...
+
+--Il faut obtenir un résultat...
+
+--Ce sera fait, mon lieutenant... Espère! espère! On est à l'ordre...
+Parlez.
+
+--Simon..., il faut retrouver M^me Davenne!
+
+Le matelot resta tout coi... Il regardait son maître, la bouche
+si grande ouverte qu'il faillit laisser tomber sa praline!... Il le
+regardait, il ne pouvait en croire ses oreilles et il demanda:
+
+--Retrouver madame...
+
+--Oui, il le faut...
+
+--C'est bien, ce que vous dites, mon lieutenant?
+
+--Oui, voici ce que je demande... Tu vas te mettre en route demain... Tu
+iras chez le notaire qui pourra te donner des renseignements utiles...
+Mais il faut parler, agir avec la plus grande circonspection... Il faut
+qu'elle ignore les recherches dont elle va être l'objet.
+
+Le matelot eut un gros rire en disant:
+
+--Espère! espère!... On la retrouvera sans qu'elle en sache un mot...
+
+--Il faut t'informer de ce qu'elle est devenue..., te renseigner sur sa
+vie..., sur... sa conduite...
+
+Le matelot se grattait le front, n'osant répondre... Pierre, qui
+l'observait, lui demanda la cause de ce changement de physionomie.
+Alors, comme honteux, Simon dit.
+
+--Mon lieutenant..., je vas vous dire... Cette petite qui parle toujours
+de sa mère, ça me remuait ça... si bien que...
+
+--Si bien que? demanda Pierre en voyant le matelot embarrassé, les yeux
+à terre et roulant son petit chapeau dans ses doigts en balbutiant.
+
+--Si bien que... que je me disais: Espère, espère!... il faudra voir,
+quoi! on peut avoir du malheur sans chavirer, alors...
+
+--Alors quoi? demanda sévèrement Davenne, intrigué et inquiet.
+
+--Alors... Faut pas m'en vouloir, mon lieutenant... Je suis sorti ce
+matin, c'était pour ça.
+
+--Pour retrouver Mme Davenne?
+
+--Oui, mon lieutenant...
+
+--Eh bien? demanda Pierre.
+
+Le matelot, tout tremblant, dit, en tendant le dos, comme s'il
+s'exposait à une réprimande:
+
+--Je l'ai vue...
+
+--Tu as vu Geneviève! exclama Pierre, qui devint pâle.
+
+--Oui, mon lieutenant...; mais elle ne m'a pas vu, elle...
+
+--Tu ne lui as pas parlé?
+
+--Non, mon lieutenant! répondit le matelot rassuré par la façon dont
+était reçue sa confidence, et Pierre, ému, fiévreux, s'assit, se
+dompta pour être calme et demanda:
+
+--Où l'as-tu vue, Simon?
+
+Simon eut des larmes dans la voix en répondant:
+
+--Mon lieutenant, ça va me faire encore gros au cœur... J'étais allé
+faire une prière pour vous sur votre tombe...
+
+Et Simon avait de vraies larmes sur les joues en disant cela...
+
+--Je priais..., je pleurais..., et je vois tout à coup une belle jeune
+femme... belle, belle, bien plus belle maintenant qu'elle n'était,
+madame, fit-il en clignant de l'œil, et regardant en dessous l'effet
+que produiraient ses paroles sur son lieutenant. Celui-ci, assis dans
+son fauteuil, tenant les deux appuis de ses mains crispées, le regard
+fixé sur le parquet, écoutait sans répondre. Simon continua:
+
+--Elle était toute vêtue de noir... Comme Notre-Dame-des-Tempêtes...
+avec ça que le soleil qui frappait sur ses cheveux blonds... ça lui
+faisait l'auréole... Vous savez comme elle a de beaux cheveux blonds,
+madame, dit encore le matelot en recommençant sa grimace. Pierre ne
+bronchait pas! Il reprit:
+
+--Elle s'avançait, lentement, marchant comme les saintes doivent
+marcher dans le paradis!... Espère! espère! que je me dis. Elle va me
+trouver là!... et je me glisse derrière le caveau où vous êtes...
+où vous étiez, quoi! Je la vois qui s'avance, avec un beau bouquet...
+Le gardien m'a dit qu'elle venait en mettre un tous les deux jours... un
+neuf... des fois deux et trois! Elle n'y regarde pas!... quoi!...
+
+Si on avait dit à Simon qu'il mentait, il aurait cassé la tête à
+celui-là... Il continua:
+
+--Alors..., aussi vrai que nous sommes là tous les deux, mon
+lieutenant... ça a été une scène de la désolation de la
+désolation; elle s'était enfermée dans cette tombe... brou! ça m'en
+fait froid... et elle gémissait, elle se tordait, elle pleurait, elle
+priait, elle disait tout le temps votre nom... et celui de la petite
+lieutenante... Ça aurait fait pleurer un requin... J'en ai mouillé
+ma manche à tordre à force de m'éponger les yeux... Voyez-vous, mon
+lieutenant, fit Simon, ne retenant plus ses larmes... eh bien, ça me
+déchirait le cœur, moi, de l'entendre, cette malheureuse... quand elle
+disait: «Pierre! mon Pierre! je suis bien punie maintenant... Pierre,
+grâce! grâce! fais-moi retrouver mon enfant!» ça me fait du mal rien
+que d'y penser...
+
+Et il y eut un silence pendant lequel Simon, pour essuyer ses larmes,
+passait sa manche sur ses yeux avec une vigueur telle qu'on eût pu
+croire qu'il avait besoin d'une friction.
+
+Pierre n'avait pas parlé, il releva la tête... et dit à Simon...
+
+--Peux-tu maintenant savoir où elle demeure?...
+
+--Mon lieutenant..., c'est fait...
+
+--Comment, c'est fait?
+
+--Dame! Vous concevez que lorsque j'ai vu une femme dans cet état-là,
+je me suis dit: il ne faut pas la laisser comme ça!
+
+--Tu lui as parlé? demanda vivement Pierre inquiet.
+
+--Espère! espère! pas du tout. J'ai attendu, je me suis mis à son
+allure et je l'ai suivie...
+
+--Tu sais où elle demeure?...
+
+--Rue du Temple, mon lieutenant... une maison en face du Temple... une
+succursale de l'enfer, bien sûr... On ne s'entend pas respirer... On a
+du bruit plein la tête, du vitriol plein les pieds!... C'est l'enfer!
+
+--Et que fait-elle?... Comment vit-elle?...
+
+--Ça, mon lieutenant..., je ne le sais pas...
+
+--Il faut le savoir...
+
+--Quand vous le voudrez.
+
+--Ce soir.
+
+--J'y retourne, mon lieutenant.
+
+--Bon! si l'on te voit deux fois dans le quartier avec ton costume on te
+remarquera...!
+
+--Mon costume!... Ah! oui... parce que c'est un vilain quartier, et
+quand ils voient un homme bien habillé, ils le remarquent. Je vas me
+déguiser...
+
+--Ce soir tu y retourneras...; tu ne craindras pas d'être remarqué et
+tu pourras agir. Il faut savoir ce qu'elle est devenue depuis le jour
+où elle est restée seule rue Payenne.
+
+--Je sais déjà quelque chose...
+
+--Tu sais? demanda Pierre.
+
+--Oui, mon lieutenant... Vous concevez bien qu'on ne vit pas dans un
+parage sans avoir des camarades... Pour lors, les camarades que j'avais
+laissés, je me suis mené les voir par-ci par-là...
+
+--Enfin, malgré moi, contre moi, au risque du plus désagréable
+résultat, n'obéissant pas à ma défense, tu as été dans le
+quartier?
+
+--Oh! mais non, mon lieutenant..., fit le matelot tout rouge de
+l'accusation portée contre lui... C'est seulement de ce matin que je
+suis allé là... La petite lieutenante pleurait... Moi, ça m'avait
+tout secoué. Alors je m'étais dit: Je vas savoir ce qu'elle est
+devenue, sa mère... et alors...
+
+--Et enfin qu'as-tu appris?
+
+Le matelot raconta ce qu'il avait appris le matin même; que Mme
+Davenne, ramassée mourante dans la rue par ses voisins le soir de
+l'inhumation de son mari, avait été portée le lendemain dans une
+maison de santé où elle était restée assez longtemps à moitié
+folle... C'était tout ce qu'il savait. Mais ce récit fit une vive
+impression sur Pierre... Il avait hâte d'être seul, il dit à son
+matelot:
+
+--Simon, tu iras demain, cela est plus raisonnable.
+
+--Mon lieutenant... pourvu que je vous donne les renseignements que vous
+demandez, vous me laissez libre de me diriger?
+
+--Absolument... Pourquoi me demandes-tu cela?
+
+--Parce que... Espère!... espère!... j'ai mon idée. Quand on veut
+prendre du _pesson_ (jamais Simon n'aurait dit poisson), il faut aller
+la veille au soir amorcer, faire sa place, et le lendemain on n'a plus
+qu'à se baisser pour en prendre... Eh bien, c'est ce que je veux faire,
+je vais aller me conduire dans le quartier, je vas me régaler dans les
+cafés autour de la maison, et je saurai ce qu'est le concierge; ça
+fait que demain au matin, à l'heure où il nettoie le bord, je vais lui
+offrir une consolation et je lui fais dire tout ce que je veux...
+
+--Tu n'es pas fatigué de ta journée?...
+
+--Fatigué!... On est solide, mon lieutenant...
+
+--Fais ce que tu voudras...
+
+--Espère! espère! Demain à votre réveil je suis au rapport...
+
+Pierre congédia Simon, et celui-ci, content de lui, heureux de voir la
+tournure que prenaient les choses, de voir son maître s'occuper enfin
+de Geneviève, descendit joyeux; il rencontra le nègre dans l'escalier
+et lui dit en lui tendant sa petite boîte:
+
+--Dis donc, Rissolé, veux-tu une pastille?
+
+Et, emplissant sa large bouche, il éclata de rire, pendant que le
+nègre se sauvait effrayé poursuivi par Simon qui le rejoignit dans la
+cuisine, et le matelot, haussant les épaules, lui dit:
+
+--Tu es comme les singes, toi, tu aimes les sucreries... Si tu crois
+que c'est avec ça que tu t'éclairciras le teint!... Allons, vilain,
+mets-toi en face de moi. Catherine, servez-nous le dîner!...
+
+Et il obligea le nègre à s'asseoir, pendant que la servante servait
+le dîner... Le nègre allait porter une bouchée à sa bouche...; le
+matelot lui arrêta la main et lui dit:
+
+--Toi, dans ton pays, on ne mange pas de ça... J'ai été dans ton
+pays, as-tu seulement mangé de la chair humaine?... Je vais te conter
+une histoire...
+
+Le malheureux avait commencé par rire, montrant ses larges dents
+blanches... Mais Simon commença l'épouvantable récit d'un repas
+cannibale imaginaire... Le nègre n'osait plus manger... et Simon
+racontait, racontait.
+
+--Tu fais semblant de ne pas comprendre, continua Simon, t'as toujours
+l'air de ceux que je voyais là-bas qui descendaient des branches...
+et qui étaient toujours prêts à y remonter... Je te dis que c'était
+très bon..., et il y a un camarade de la _Souveraine_ qui est mort
+de l'indigestion qu'il s'en est donnée. C'était à la suite d'une
+bataille... On n'avait plus que les orties pour se faire de la salade...
+Nous avons mangé nos prisonniers...; nous n'en avons rien dit..., pour
+éviter les punitions... Tu ne vas pas ébruiter l'affaire... Je te
+raconte ça à toi, parce que tu me fais l'effet d'un singe et que c'est
+muet. Tu comprends, nous avions remporté une vraie victoire, dans
+une île sauvage; nous étions loin du mouillage, au moins à quatre
+jours... Il fallait manger... Nous ramenions cinq prisonniers gras,
+tendres comme des chapons... Ça a été des festins à n'en plus
+finir... En y pensant, l'eau m'en vient à la bouche!...
+
+Aux grimaces du nègre, il était bien évident qu'il se passait en lui
+une chose étrange, et qu'il n'était pas assuré de sa digestion... Le
+dîner finissait qu'il avait depuis longtemps quitté la table et que
+Simon continuait son histoire à la vieille Catherine, en lui assurant
+qu'il y avait aussi des femmes qui adoraient cette nourriture, qu'on
+les nommait des gunophages, ce à quoi la vieille servante répondait en
+faisant des signes de croix...
+
+Vers neuf heures, Simon, tout guilleret, arrivait rue du Temple; il
+se disposait à entrer dans un petit café voisin de la maison...,
+lorsqu'il vit sortir de la grande porte cochère un homme qu'il crut
+reconnaître; il se cacha, et regarda bien!... Il ne se trompait pas, et
+cependant il ne pouvait en croire ses yeux... L'homme qui sortait de la
+maison dans laquelle habitait Geneviève, c'était Fernand.
+
+Rien au monde ne peut exprimer l'ahurissement du matelot; il s'était
+jeté dans l'encoignure d'une porte pour ne pas être vu, et il restait
+là, les yeux écarquillés, la bouche démesurément ouverte, se
+refusant à croire ce qu'il voyait.
+
+Fernand libre, cela le surpassait, et il était absolument convaincu
+qu'à cette heure il devait être enfermé, attendant son jugement...
+Libre, mais son maître, qui savait tout, ne savait pas cela!...
+
+Ceci, c'était sa surprise. Mais ce qui l'épouvantait, ce qui le
+bouleversait, c'était de voir le misérable sortir de la maison où
+résidait la femme de son lieutenant. C'est pour la retrouver qu'il
+s'était sauvé; son mariage avait été une comédie pour s'enrichir
+et, en dehors de la belle Iza, il avait continué avec Mme Davenne les
+relations qui avaient amené la terrible scène de l'inhumation...
+Ainsi la femme de son lieutenant, à laquelle il s'intéressait, était
+toujours l'indigne créature que Pierre avait jugée et qui ne méritait
+ni pitié ni pardon!... Simon se prenait la tête en se demandant s'il
+n'allait pas devenir fou...; car cette rencontre, qui révélait tant de
+choses, le bouleversait.
+
+Et cependant il avait encore dans l'oreille l'accent déchirant avec
+lequel la malheureuse femme demandait grâce... Ah! mais non! le matelot
+ne voulait plus faire connaître la petite Jeanne à sa mère! Ah! mais
+non! le matelot ne voulait plus que son lieutenant fît grâce!
+
+Simon, qui n'avait aimé qu'une fois dans sa vie, lorsqu'il avait vingt
+ans, une grosse fille de son pays qui s'appelait Pulchérie..., Simon
+disait qu'il connaissait l'amour; il avait juré à Pulchérie qu'il
+n'aimerait qu'elle: il s'était embarqué après avoir échangé ce
+serment-là devant Notre-Dame-de-Bon-Secours. Il disait même qu'il
+avait acheté un cierge de douze livres,--il mentait de onze livres
+et demie,--et l'avait fait brûler devant Notre-Dame au moment où il
+jurait... A son retour, Pulchérie était morte, la première année de
+son mariage avec un ami de Simon: elle était morte en couche... Dès ce
+jour-là, le matelot avait jugé les femmes! Ça avait éteint l'amour
+à venir! Aussi, voyant Fernand descendre vivement la rue du Temple, il
+se lança à sa piste. Pour ne pas s'ennuyer, il se disait:
+
+--Les voilà, les voilà, les femmes; on s'apitoie sur elles, on croit
+que ça souffre, et pas du tout... Espère! espère!... Comment toi,
+vieux singe, qui as souffert des femmes...? Vois-tu où tu conduisais
+ton lieutenant?... Tu t'arrangeais à rendre ce pauvre petit ange... la
+petite lieutenante... à elle et à son coquin... Oh! oh!... Espère!...
+on te file, mon petit... T'as pas la permission pour sortir de la maison
+ousque tu devrais être...
+
+Et comme Simon était furieux de ce qu'il avait vu... ou plutôt
+désespéré; mais comme sa colère ou son désespoir se manifestait
+par la rage, il suivait de loin Fernand n'ayant d'yeux que pour lui, et
+bousculant les gens qui se trouvaient sur son passage; il est vrai que,
+pour s'excuser des heurts, il jurait et sacrait comme un damné, quand
+il n'injuriait pas.
+
+--Qu'est-ce qu'il a celui-là, qu'il m'aborde en plein...? Potence à
+l'ail... Ah! marsouin, tu peux pas appuyer à bâbord!... Eh! bon sens!
+file donc... tu peux donc pas virer!...
+
+Et il suivait à cinquante pas Fernand. Il le vit prendre la rue des
+Gravilliers, la rue des Archives, puis la rue des Blancs-Manteaux...
+Sans rien dire, mais en le voyant s'engager dans la rue, il exclama!
+
+--Et par tous les saints..., il va à la petite maison!
+
+Lorsqu'il vit Fernand s'engager dans la rue Payenne, il resta
+atterré...
+
+--Ah! s'écria-t-il, monsieur Monseigneur Jésus, bon Dieu bon, vous
+permettez ça... Mais ce gueux-là, il vit dans les habits de mon
+maître!!!
+
+Simon n'en put dire davantage, il s'engagea dans la rue, Fernand venait
+de rentrer, la porte était fermée... Il cracha dessus, et les poings
+fermés, il dit:
+
+--Gibier d'enfer! va!... Puis en s'en allant: Espère! espère... tu
+veux de l'ombre, tu en auras demain.
+
+Et Simon était furieux après lui-même: lui qui connaissait les
+femmes, ainsi qu'il l'affirmait, il s'était laissé prendre aux airs
+sainte nitouche de la veuve. Ah! c'était trop fort! et il sacrait, et
+il jurait, et il blasphémait...
+
+--Potence à l'ail! on devrait mettre toutes les femmes dans un
+mortier... et faire une pommade avec ça. Ah! sacredié, non, je ne
+vas pas dire ça au lieutenant; eh bien, il serait dans une joie... Il
+voyait clair!... Faut-il que tu sois bête, Simon..., vieux marsouin!...
+à ton âge!...
+
+Et comme le matelot, à force de jurer, de sacrer, s'était, dans son
+monologue, desséché la gorge, il pensa à son ami le marchand de vin,
+chez lequel il était venu le matin; il revenait sur ses pas lorsqu'il
+vit la porte du pavillon s'ouvrir; il se hâta de se cacher pour n'être
+pas vu, car il avait conservé son costume, et se jeta dans l'ombre
+d'une porte. Il vit alors sortir un homme dont la démarche lui fit
+exclamer:
+
+--Mais c'est pas Fernand, ça... Et je connais cette démarche-là!...
+Espère! espère!... je vas te filer, toi...
+
+Et comme celui qui était sorti remontait la rue, se dirigeant du côté
+du boulevard, Simon le suivit, prenant toutes les précautions pour
+n'être pas vu. Mais c'était peine inutile, car celui qu'il suivait
+semblait profondément réfléchir; il ne s'occupait pas de ce qui se
+passait autour de lui.
+
+Arrivé à la hauteur de la rue de Turenne, l'homme passa devant une
+boutique dont la devanture était brillamment éclairée: la lumière
+l'inonda, et Simon qui le reconnut eut un soubresaut et s'arrêta net,
+en exclamant:
+
+--Gueux de diable!... C'est-il Dieu possible... lui! lui! Mais c'est
+devenu une caverne, cette maison... Ah! le vieux marsouin... la vieille
+carcasse... avec Fernand... C'est lui qui nous trompait, il faisait le
+jeu de l'autre... Ah! vieux roué!...
+
+Puis comme l'homme, qui n'était autre que Rig, s'enfonçait dans la
+rue Saint-Gilles, le matelot, qui était resté comme atterré en le
+reconnaissant, s'élança à ses trousses en grognant:
+
+--Espère! espère! je ne te quitte plus... Il faut que je sache où est
+ta niche... Ah! le vieux coquin! mais ils sont une bande. Elle, Fernand
+et Rig!... Il n'y a pas à dire, Simon... tout le monde sur le pont,
+maintenant, et l'œil au grain... Pour que ces canailles-là se
+réunissent, il faut qu'ils aient un but... Et tous ces brigands-là
+n'ont qu'un ennemi, qu'un homme qu'ils puissent craindre...: mon
+lieutenant.
+
+--Espère! espère!... Simon est là, vieux requin... Et puis comme il
+a vu qu'il ne fallait jamais se laisser prendre à son cœur..., tu peux
+être sûr de ton affaire...
+
+Et Simon suivait toujours le vieux Rig... Celui-ci semblait se parler
+seul; il était furieux, ses poings avaient des gestes saccadés...
+
+--Il est dans un accès, se dit Simon... Il pense à de vilaines
+choses... Il se sera vu dans une glace ou il regarde dans sa
+conscience... C'est comme s'il regardait dans du cirage... Ah! le vieux
+coquin..., il est bien avec cette autre canaille... Mais bon sang!...
+il aura tout conté à Fernand, qui a tout dit à madame... Ah! mais ça
+devient dangereux pour le lieutenant... Il n'y a pas à reculer, il faut
+aller de l'avant...
+
+Puis, mordant sa praline avec rage et clignant de l'œil, il dit:
+
+--Si je me donnais une petite fête... en lui souhaitant le bonsoir
+avec ça... et Simon, retroussant sa manche, montrait son poing, un
+poing gros comme une mailloche. Simon avait les mains si larges qu'il ne
+mettait jamais que son pouce dans ses poches et il étendait les doigts
+en dehors. Si on lui demandait pourquoi, il disait avec le plus grand
+sérieux du monde:
+
+--C'est pour aller plus vite... Voyez les _peissons_, ils ont des
+nageoires comme ça...
+
+Et il faisait jouer les articulations de son bras, pour s'assurer que le
+coup serait bon..., lorsqu'il s'aborda avec un passant; la minute qu'il
+employa à dire des sottises à celui qui s'excusait d'avoir été
+bousculé le rendit plus calme, et, baissant sa manche, il dit:
+
+--Non, il faut faire de la _belle_ ouvrage! Espère! espère! De la
+prudence, car aussitôt qu'ils apprendraient que nous les guettons, nous
+serions joués.
+
+
+
+
+VI
+
+COMMENT RIG ÉCRIVAIT L'HISTOIRE.
+
+
+Il suivit ainsi Rig jusqu'à la rue Saint-Maur... Quand il l'eut vu
+entrer dans le terrain clos, puis disparaître dans l'_entre-sort_, il
+se dit satisfait:
+
+--Vieux sauvage... dors bien, car c'est une des dernières nuits que tu
+passes là! Je vais me fraîchir la bouche!
+
+Et il fouilla dans sa boîte «à pralines.»
+
+Le vieux Rig, en sortant de chez Fernand, était positivement dans un de
+ces accès de rage qui le rendaient souvent dangereux. Mais revenons un
+peu sur nos pas.
+
+Lorsque la paix s'était faite entre l'oncle et le neveu, il en était
+résulté les confidences utiles, puis un petit complot, dans lequel on
+se vengerait de Pierre... Se venger de Pierre, cela était simple comme
+tout. Rig avait dit:
+
+--Il n'a plus d'état civil, il est en dehors de la société; il faut,
+par sa femme et par son enfant, l'obliger à rendre ce qu'il a à vous;
+vous avez la femme, c'est par elle que vous deviendrez le possesseur
+de cette fortune sur laquelle il me sera attribué la somme qu'il m'a
+prise...
+
+--Mais comment réussir? avait dit Fernand.
+
+--Il faut devenir l'amant de Geneviève... Il faut lui rendre son
+enfant... Ceci fait, c'est-à-dire l'enfant enlevée et rendue à sa
+mère..., c'est à vous qu'elle confie l'enfant pour le mettre à
+l'abri de toutes recherches... Alors, elle attaque son mari...; c'est la
+première fois que semblable procès se présentera. La femme réclame
+l'héritage de son mari, au nom de son enfant, dont elle est la
+tutrice naturelle... Elle est veuve... d'un vivant. Le mari s'est
+frauduleusement fait passer pour mort, afin de s'approprier la fortune
+commune... C'est le point de droit sur lequel le tribunal a à se
+prononcer... Maintenant nous n'attendons pas le résultat du jugement
+dont les rappels seraient interminables. Nous attendons seulement
+une procédure suffisante qui ait établi que Pierre Davenne est bien
+vivant, que sa fille est absolument légitime..., et c'est fait...
+
+--Comment, c'est fait? demanda Fernand.
+
+Le vieux sauvage s'avança près de lui..., et d'une voix plus basse:
+
+--Je vous ai tout conté... On est venu me trouver; je suis un
+saltimbanque, je ne m'en cache pas, je fais de la médecine secrète...
+On m'a payé pour l'opération... Je vous ai tout avoué; j'avais avec
+moi une jeune fille sage, je vous l'ai affirmé; je vous ai dit qu'elle
+avait été volée à des parents riches, dans un château au bas des
+Balkans... Cette jeune fille, il l'a payée; il m'a payé également
+pour jouer le rôle que vous savez; il nous avait indiqué notre rôle.
+Vous la croyiez riche, elle était pauvre. Elle vous aimait... et vous
+l'aimiez.
+
+--Oui, je l'aimais... Elle était pauvre, qu'importe! C'était une
+honnête créature, et aujourd'hui mon amour est égal.
+
+--Il le savait alors; il a fait jouer cette comédie. Je vous l'ai
+affirmé, je vous l'affirme encore, ce n'était qu'une comédie... Iza
+est toujours l'honnête enfant que vous avez connue. Le matin de ce
+jour, elle voulait retourner près de vous; il l'en a empêchée... Où
+la garde-t-il? Je l'ignore.
+
+--Nous nous occuperons bientôt d'elle, la pauvre enfant... Mais où
+voulez-vous en venir?...
+
+--Je vous rappelle tout cela pour vous demander si votre désir de
+vengeance sera satisfait lorsqu'il aura donné à sa femme la part qui
+lui revient...
+
+Fernand leva les yeux; son regard sombre interrogea le sauvage.
+
+--Quelle vengeance m'offrez-vous donc?
+
+--Je vous ai dit, fit sournoisement le vieux sauvage, que je faisais de
+la médecine secrète...
+
+--Eh bien!...
+
+--Eh bien... si la procédure ayant établi les droits de Mme Davenne,
+son mari venait à mourir, c'est elle qui hérite de lui, comme
+usufruitière de son enfant mineure... Et alors nous sommes
+complètement vengés... Il vous voulait pauvre, il vous fait riche; il
+vous voulait condamné, perdu, et il meurt...
+
+C'est à la suite de cette double causerie que la visite à Geneviève
+avait été décidée. Rig avait trouvé son adresse en deux jours;
+il avait été chez le commissaire-priseur qui avait fait la vente. Le
+soir, il avait les renseignements nécessaires... et Fernand envoyait
+porter la lettre que nous connaissons...
+
+On a vu que le vieux Rig avait un peu modifié son rôle dans son
+récit.
+
+Le vieux sauvage n'avait pas dit toute la vérité à Fernand, parce
+qu'il avait vu que l'amour que celui-ci ressentait pour Iza était
+véritable et profond. Dans son récit, il n'avait retiré du rôle
+qu'il avait joué que l'immense fortune qu'il avait déclarée lors
+du contrat, et encore disait-il qu'il ne s'était décidé à jouer ce
+personnage que sur l'affirmation que Pierre, s'il ne donnait pas une
+somme aussi extravagante, donnerait au moins une fortune à sa petite
+protégée.
+
+Il affirmait encore qu'Iza était presque sa fille, qu'il l'avait
+élevée, après l'avoir arrachée des mains des musulmans qui l'avaient
+volée... Or, dans l'idée de Fernand, ces deux malheureux étaient
+les dupes de Pierre... De là vient la facilité avec laquelle ils
+s'étaient liés..., poursuivant tous les deux le même but, la
+vengeance... et la recherche d'Iza... C'est par Mme Davenne qu'ils
+devaient obtenir ce résultat... Ceci avait été le point de départ du
+projet infâme que nous avons vu si tranquillement dérouler plus haut
+par celui que Fernand appelait toujours Danielo.
+
+Tout avait été expliqué; la vie pure d'Iza, dirigée par le vieux
+Danielo, malgré sa situation pauvre; car il disait, le vieux Rig, qu'il
+n'avait reculé devant aucun sacrifice pour sa fille adoptive... Il
+l'aimait tant! En disant cela, le vieux crocodile avait des larmes dans
+les yeux, de vraies larmes! C'est l'affection qu'il avait pour elle qui
+l'avait amené à commettre la tromperie sur sa fortune, tromperie dont
+Fernand avait été dupe.
+
+De tout cela, une seule chose intéressait Fernand: c'est que la
+belle Iza était une belle et pure fiancée, et que Mme Séglin était
+toujours une honnête femme.
+
+Puis, se croyant l'un et l'autre meilleurs qu'ils n'étaient,...
+Rig croyant Fernand la victime de Pierre Davenne, et Séglin croyant
+Danielo, le vieux Rig, un vieil avare dont Pierre avait exploité la
+passion..., ils s'entendaient parce qu'ils se mentaient tous les deux.
+
+C'était ce soir-là que l'on avait commencé l'exécution du plan
+arrêté, et Fernand, en revenant, avait tout raconté à Rig; celui-ci
+avait dû se réserver devant Fernand, ne pouvant sortir du rôle qu'il
+jouait... Mais, lorsqu'il l'avait quitté, lorsqu'il s'était trouvé
+seul dans la rue, nous l'avons vu s'abandonner à sa mauvaise humeur.
+
+Le vieux Rig, en frappant le vide de son poing robuste, disait:
+
+--Je suis un niais, un sot... C'est seul que je devais faire
+l'affaire... Est-ce que j'avais besoin de cet imbécile, qui au premier
+mot compromet tout...
+
+Après avoir réfléchi quelques minutes, il avait continué...
+
+--Qu'est-ce que je fais chez lui?... A quoi m'est-il bon?... D'un
+instant à l'autre il peut être pris: on le cherche... Moi, je suis
+l'inconnu... Je puis parfaitement lui dire que je renonce à cela...,
+que je veux retourner au pays, et en deux jours j'en finis... Il me
+croit loin et cherche un nouveau moyen... ou, ainsi qu'il semble y
+croire ce soir, il attend que la femme, placée entre le désir de
+revoir son enfant... et ce qu'il veut d'elle, cède enfin à sa demande:
+il attend donc confiant.
+
+Moi, pendant ce temps, la voie est libre, je vais chez elle, je lui
+dis: La possession de votre enfant et la mort de votre mari vous font
+heureuse et riche, quel prix me donnez-vous pour cela?... C'est de
+l'argent que veut Rig..., rien que de l'argent, et la possibilité
+d'aller vivre loin d'ici; un engagement seulement me suffit... En deux
+jours, j'ai enlevé l'enfant et je la lui amène; le surlendemain, elle
+fait sa déposition chez un magistrat...; elle déclare que son mari
+n'est point dans le caveau, qu'elle réclame une exhumation. On voit la
+comédie: je lui donne l'adresse de Pierre Davenne; on arrête celui-ci.
+Alors je trouve, lorsqu'il le faut, le moyen de la rendre véritablement
+veuve et riche..., et tout cela sans ce grand dadais qui veut mêler
+l'amour aux affaires... Comment, toi, Rig... toi, tu as été accepter
+un semblable complice?... Il est vrai qu'il n'est pas embarrassant;
+s'il me gêne, une lettre au procureur impérial, et il est arrêté le
+lendemain...
+
+C'est sur cette bonne pensée que Rig rentra dans sa tanière.
+
+
+
+
+VII
+
+LES RÊVES DORÉS DE LA BELLE IZA.
+
+
+Le matelot, bouleversé par ce qu'il avait découvert, se hâta de
+regagner la maison de Charonne. Il était tard, tout dormait, et il
+résolut d'attendre au lendemain pour raconter ce qu'il avait vu à son
+maître. Ce fut une longue nuit pour Simon, le sommeil était rebelle;
+le matin seulement il put fermer l'œil. Aussi s'éveilla-t-il furieux
+après lui-même de se lever si tard. Il se rendit près de Pierre et
+lui raconta rapidement ce qu'il avait fait.
+
+Pierre fut atterré; mais, se remettant aussitôt, il dit:
+
+--Je l'avais toujours bien jugée... et, tu le vois, vos larmes allaient
+me faire commettre une sottise...
+
+--J'en suis honteux, mon lieutenant...
+
+--Mais ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que nous n'avons
+pas une minute à perdre pour nous mettre à l'abri du complot qui se
+trame contre moi.
+
+--Je le pensais, mon lieutenant...
+
+--Fernand et elle n'ont qu'un but, retrouver Jeanne, et par elle être
+mis en possession de ce qui doit lui revenir... Le vieux bandit de Rig a
+été leur vendre à la fois le secret qui me débarrassait d'eux et le
+lieu de ma retraite... Il n'a pas perdu de temps!... Dans deux ou trois
+jours, ils feront agir la police...
+
+--Ce n'est pas Rig... ni l'autre qui iront chez ces gens... Ils
+craindraient d'être invités à y rester trop longtemps...
+
+--Eux n'ont rien à voir en tout cela. C'est elle, mère et tutrice de
+l'enfant, c'est elle que j'ai trompée par une action que la justice
+ne manquera pas d'apprécier sévèrement... C'est elle qui aura raison
+devant la loi.
+
+--Diable! fit le matelot en se grattant le crâne... Il y a un moyen
+d'aller au-devant de tout ça...
+
+--Lequel?...
+
+--Je vais chez le commissaire de police et je lui donne l'adresse de
+Fernand; puis j'ajoute qu'il y a un grand garçon à Montrouge dans le
+dos duquel le vieux Rigobert a oublié son couteau; s'il voulait le lui
+rendre, le vieux sauvage reste rue Saint-Maur.
+
+Pierre réfléchissait; d'un signe de tête il indiqua à son matelot
+qu'il refusait ce moyen rapide... Au bout de quelques minutes, il dit:
+
+--Depuis longtemps déjà, croyant tout fini, j'étais décidé à
+quitter cette maison...
+
+--Mais l'autre n'est pas prête...
+
+--Nous ne pouvons plus attendre... Il faut au plus tôt s'y installer...
+et tu vas immédiatement préparer tout pour notre départ... Il ne
+faut pas dire un mot de tout ceci à Mme Madeleine..., qui serait très
+effrayée si elle apprenait que Fernand est libre et sait que je suis
+vivant et que je demeure ici... Tu entends, pas un mot...
+
+--Espère! espère!... Muet comme un _peisson_!
+
+Pendant que le matelot obéissant appelait le nègre et se faisait aider
+dans les préparatifs du départ, Pierre se hâta de s'habiller. Il
+partit aussitôt. A la première place de voitures, il sauta dans un
+fiacre et se fit conduire rue Navarin. Au milieu de la rue, il entra
+dans une maison devant la porte de laquelle étaient accrochés
+plusieurs écriteaux de location, sur papier jaune, ce qui indique les
+locations d'appartements meublés. Il monta au second étage, et sonna.
+Une jeune bonne vint lui ouvrir.
+
+--Madame est-elle là? demanda-t-il.
+
+La soubrette l'ayant prié de dire son nom, il lui remit une carte...
+Elle était à peine disparue que la porte s'ouvrit presque aussitôt et
+qu'Iza, à demi vêtue, couverte seulement d'une longue robe de chambre
+rouge, les cheveux retombant libres, frisés, ébouriffés, sur les
+épaules, admirablement belle dans ce négligé, apparut et, souriante,
+dit:
+
+--Entrez..., entrez, maître...
+
+La soubrette, étonnée, regardait celui qu'on appelait ainsi. Iza,
+comme si elle eût commandé toute sa vie, lui fit signe de se retirer.
+
+Ayant fait entrer Pierre dans un petit salon-boudoir, elle lui dit:
+
+--J'attendais, maître!...
+
+--Iza..., viens ici, assieds-toi en face de moi... et écoute-moi
+bien!...
+
+La jeune femme fixa sur lui son regard de velours, cherchant à lire
+sur son visage ce qu'il allait lui demander. Pierre lui désignant un
+siège, elle alla prendre un petit coussin, le plaça devant lui et
+s'accroupit à ses pieds.
+
+-J'écoute, maître...
+
+--Iza, tu es libre, tu veux être riche, tu veux avoir la vie que tu as
+connue à Auteuil?
+
+Lentement, Iza fit de la tête un signe de dénégation... Pierre,
+étonné, demanda:
+
+--Ne m'as-tu pas dit, lorsque tu as quitté Georgeo: «Je ne pensais
+plus qu'à la belle chambre où mes pieds nus étaient si blancs sur
+le velours noir, où ça sentait si bon, où je dormais si bien... Je
+pensais au beau linge fin parfumé que je mettais chaque jour... Alors
+je me fis honte, je me trouvais moins belle, et, au dîner du soir, je
+ne voulais pas manger, en voyant le pain dur, le gros vin rouge et
+la viande noire... Il me sembla que je n'avais jamais vécu ainsi...
+J'avais le dégoût aux lèvres...Maître, je ne peux plus être
+pauvre!» N'est-ce pas là ce que tu m'as dit?
+
+--Oui, maître!...
+
+--Eh bien!... pourquoi, lorsque je te demande si tu veux reprendre cette
+existence que tu regrettais, me réponds-tu: Non?
+
+Iza se tut... Pierre la regarda, elle baissa les yeux... Elle était
+embarrassée pour parler... Davenne lui dit:
+
+--Refuses-tu de me répondre?
+
+--Non, maître!... Je n'étais pas heureuse à Auteuil... J'étais
+riche, belle, mais je m'ennuyais... J'étais triste... Ce n'est pas
+cette vie-là que je voudrais retrouver...
+
+Pierre la regarda surpris:
+
+--Parle! dis-moi ce que tu voudrais.
+
+Iza releva la tête; son œil eut un éclair; un sourire d'espoir
+s'étendit sur ses lèvres, et elle dit lentement:
+
+--Je voudrais me retrouver, comme il y a un mois, dans un petit hôtel
+beau, avec les belles tentures, les meubles pleins d'or..., les grands
+tapis..., les jardins pleins de grandes fleurs rares..., avec des coins
+de bois pleins d'ombre... Mais je ne voudrais pas y vivre triste, dans
+la chambre, seule, en attendant le seigneur... Je veux être libre,
+moi... Je veux n'aimer personne que moi!... Je veux conduire dans une
+grande calèche, aller au bois, et que les cavaliers m'admirent, et je
+veux pouvoir rire avec les cavaliers lorsqu'ils se pencheront vers moi
+pour me parler... Je veux être plus belle, plus brillante... que les
+belles que j'ai vues et dont ils parlent tous... Voilà la vie que j'ai
+rêvée, maître...
+
+Pierre Davenne était un peu étourdi... Il se remit et dit:
+
+--Iza..., aimais-tu Fernand?
+
+A ce nom, la jeune fille releva la tête et son regard se fixa étonné
+sur celui de Pierre; elle se demandait si celui-ci ne se moquait pas
+d'elle pour répondre à son rêve... Pierre comprit et reprit:
+
+--Réponds-moi absolument franchement; de tes réponses dépend ton
+avenir.
+
+La belle Iza eut comme un tressaillement à ce dernier mot. Elle dit:
+
+--Non, maître, je n'aimais pas Fernand.
+
+--Tu ne l'as jamais aimé?
+
+--Jamais! et j'ai béni le Seigneur qui l'avait repris!
+
+--Iza, Fernand est vivant!... dit Pierre, en observant la jeune femme.
+
+Iza se leva aussitôt et, croyant que c'était pour retourner près
+de lui que Pierre venait lui parler, que c'était à ce prix qu'elle
+obtiendrait la réalisation de son rêve, s'écria:
+
+--Jamais..., jamais je ne le reverrai...
+
+--Mais que t'a-t-il fait?
+
+--Rien, et je le hais!... Il m'aime, et je le hais... Il m'adore, et je
+sens près de lui une répulsion que je ne peux vaincre... Il est beau!
+et je le trouve hideux... Il porte malheur à ceux qui l'approchent.
+C'est un Sterk... Il est un des fils du démon; pour être heureux,
+lorsqu'on le voit, il faut lui vouloir du mal... Il faut lutter toujours
+contre lui, pour éloigner le malheur qu'il vous jette... Jamais, jamais
+je ne le reverrai... J'aime mieux mes loques, mon pain dur, ma misère.
+
+Sur le visage impassible de Pierre un sourire glissa:
+
+--Rassieds-toi, Iza... C'est le bonheur que je t'apporte..., et écoute
+bien.
+
+Iza, étonnée, reprit sa place aux pieds de Pierre, en disant, calme:
+
+--Je vous écoute, maître...; mais j'ai eu peur!...
+
+--Iza..., Fernand vit: c'est ton mari... Il peut tout contre toi...,
+et c'est pour en finir avec lui, pour t'en débarrasser à jamais et te
+donner ce que tu rêves que je viens te voir...
+
+Iza ouvrait ses grands yeux et son regard semblait demander une
+explication immédiate... Pierre comprit, car il lui dit:
+
+--Réponds-moi franchement, Iza, te sens-tu le courage d'agir!
+
+La jeune fille répondit avec embarras:
+
+--Maître, je me sens tous les courages pour arriver au but que je
+désire;... mais je ne comprends pas.
+
+--Tu es la femme légitime de Fernand Séglin?...
+
+--Oui, maître.
+
+--Il te doit aide et protection... Il te doit surtout l'argent que tu
+lui apportais dans ton contrat.
+
+--Mais, fit naïvement la Moldave, il n'a jamais touché cet argent-là!
+
+--Qu'en sais-tu?... fit aussitôt Pierre.
+
+Iza fronça le sourcil. Comment? on avait payé sa dot!...
+
+Pierre continua:
+
+--Dans ton contrat, tu lui apportais une somme qu'il a jetée dans
+les affaires; mais cette somme est à toi. Si les affaires qu'il a
+entreprises ne réussissent pas, s'il est déclaré en faillite, sur les
+fonds en caisse d'abord, la part que tu as apportée te revient.
+
+--Mais s'il ne l'a pas reçue...
+
+--Je te répète encore que ton contrat dit que la signature donne
+quittance, le contrat est signé... Tu apportais un million... Sa
+signature atteste qu'il a reçu la somme.
+
+Iza commençait à comprendre... Elle écoutait silencieuse, ne quittant
+pas Pierre du regard; celui-ci continua:
+
+--Tu es riche, tu as apporté ta fortune, tu as apporté des espèces...
+Si ton mari est en banqueroute, l'argent qu'on trouverait chez lui... ou
+sur lui, te revient jusqu'à concurrence de la somme..., surtout si tu
+établis que tu n'as pas été sa complice, mais sa dupe...
+
+Les yeux d'Iza avaient des éclairs..., et, la tête penchée, elle
+écoutait, le sourire aux lèvres, comme on écoute une chanson
+aimée... Pierre acheva:
+
+--Or, les affaires sont régulièrement faites. S'il n'a pas touché
+exactement la somme du contrat, il en a touché la plus grande partie
+par un autre moyen... C'est toujours moi qui l'ai donnée... Me
+comprends-tu?
+
+--Non, fit Iza franchement, en interrogeant Pierre de son regard clair
+fixé sur lui.
+
+--Aujourd'hui, par ton contrat, tu es riche... Pour être riche et
+libre..., libre, entends-tu bien..., ton rêve..., il faut que tu
+reprennes à ton mari la somme qu'il a et qui t'appartient de droit, et
+il faut que ton mari disparaisse.
+
+--Oui, affirma Iza: c'est cela surtout qu'il faut.
+
+--Voici sa situation: il a fait des faux... Il est en faillite... Cette
+faillite va se transformer, dès l'examen des livres, en banqueroute
+frauduleuse... Maintenant il a engagé tes bijoux...
+
+--Il me les a volés..., exclama Iza.
+
+--Oui, c'est cela, et c'est avec cet accent qu'il faut le dire au
+commissaire.
+
+--Au commissaire?
+
+--Oui, écoute et souviens-toi; car il ne faut pas que tu dises un jour
+une phrase différente de celle que tu auras dite la veille, lorsque tu
+auras commencé...
+
+Iza, attentive, le regardait. Toute sa volonté était passée dans ce
+qu'ordonnerait Pierre.
+
+--Tu étais riche, bien élevée. Tu te nommais Iza de Zintsky; tu as
+apporté à ton époux une fortune en numéraire, qu'il a mise dans ses
+affaires; tu as apporté des bijoux d'une valeur énorme.
+
+--On m'a dit qu'ils étaient faux...
+
+--Je te les rendrai, en vrai..., fit Pierre... Mais voici une facture de
+Bodmann, marchand de diamants à Vienne... où ils ont été achetés...
+
+Iza lut et vit l'addition dont le chiffre était de deux cent vingt-cinq
+mille francs... Elle dit aussitôt:
+
+--C'est le prix?
+
+--C'est le prix pour le juge; les vraies pierres, tu les auras. Mais tu
+présenteras cette facture, et si les bijoux étaient faux lorsqu'il
+les a vendus, c'est qu'il avait déjà retiré les brillants pour les
+remplacer par du strass, et ainsi il volait celui qui lui prêtait de
+confiance. Peux-tu affirmer ce que je te dis devant le magistrat qui
+t'interrogera?
+
+--Oui, fit Iza avec un singulier sourire; car, je le comprends..., il
+est pris et je suis libre.
+
+--Il faut aussi justifier ce qui s'est passé à Auteuil... Tu
+affirmeras qu'au milieu de la nuit, ton mari, un joueur qui t'avait
+déjà volé tes bijoux, quittant du cercle où il avait perdu, a exigé
+ta signature... Tu as refusé...; il t'a menacée...tu as résisté...
+et alors est arrivée une scène à la suite de laquelle tu t'es
+sauvée... vêtue de ta robe de chambre... échappant à sa violence...
+Tu avais déjà essuyé deux coups de feu.
+
+--Mais, fit Iza qui semblait étourdie..., je n'ai pas été blessée.
+
+--Les deux balles sont dans les matelas... Tu t'es sauvée en criant
+au secours! Et entendant du bruit--ses gens qui descendaient,
+peut-être!--craignant d'être pris pour un assassin, perdant la tête,
+il a retourné son arme sur lui...
+
+--Je devrai raconter tout cela?
+
+--Oui! Et il continua: Tu as longtemps hésité... Tu t'étais cachée
+dans ce petit appartement, redoutant les poursuites de ton mari...,
+ton mari, qui a dissipé ta dot, vendu tes bijoux et qui exigeait plus
+encore... Tu t'es aperçue depuis quelques jours que des gens observent
+ta demeure; tu crois même, un soir, avoir vu ton mari devant ta
+maison... Redoutant une catastrophe, tu viens tout dire, tu demandes
+protection...
+
+--Et après, maître!
+
+--Après, je fais savoir à Fernand que tu demeures ici...
+
+Iza devint blême.
+
+--Mais des agents sont postés de chaque côté de la rue... Il s'y
+rend, et est arrêté. Alors, c'est là où il te faut la force, la
+volonté... Il faut que tu t'observes; ne te démens pas; surtout que
+ton visage ne trahisse pas tes pensées.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, ton mari retombé entre les mains de la justice..., il faut
+que tu viennes l'accuser.
+
+--Je suis prête, fit Iza avec un méchant sourire.
+
+--Il faut que tu viennes demander ce qui t'est dû..., c'est-à-dire le
+million de ta dot et la valeur de tes bijoux... Il n'a rien... Il a sa
+maison, il a une fortune sur lui, et, créancière privilégiée, tu
+dois d'abord rentrer dans l'argent qui t'a été dérobé... Alors, Iza,
+tu seras riche.
+
+Iza avait bien attentivement écouté les dernières paroles de Pierre,
+et c'est seulement à ce moment que, ayant bien compris ce qu'il lui
+demandait, elle n'hésita plus et dit aussitôt:
+
+--Maître, je suis prête à obéir... Commandez...
+
+--Tu ne diras pas un mot de plus que ce que je te chargerai de dire.
+
+--Bien.
+
+--Tu seras réservée, toujours, ne répondant que ce que je t'aurai
+dit.
+
+--Oui, maître!
+
+--Tu affecteras de te mal exprimer et de mal comprendre notre langue; tu
+échapperas ainsi aux questions embarrassantes.
+
+Iza regarda Pierre et lui dit en souriant:
+
+--Maître..., croyez en moi!... Dites-moi ce que je dois dire... Mais,
+pour les tromper, reposez-vous sur moi..., pour ne dire que ce que vous
+voudrez qui soit dit... N'ayez nulle crainte, maître... Iza ne parle
+que lorsqu'elle veut parler!... Et, en vous obéissant, je deviens libre
+et riche?
+
+--Libre, riche, demain, et tes rêves deviennent des réalités.
+
+--Et je suis à jamais débarrassée de cet homme?
+
+--A jamais...
+
+--Maître, commandez-moi: je suis prête!
+
+Alors Pierre expliqua longuement à Iza ce qu'elle devait faire;
+celle-ci, attentive, suivait sa parole dans ses yeux...
+
+Une heure après il sortait avec elle. Pierre retournait chez lui. La
+Moldave allait chez le commissaire de police.
+
+Le soir même, les agents étaient postés au coin de la rue de Navarin.
+Un individu se promenait plus spécialement devant la maison, sous les
+fenêtres: celui-là se trouvait à la disposition d'Iza. C'est sur sa
+demande qu'il avait été placé; d'un signe, elle devait lui indiquer
+la personne suspecte qu'il devait filer.
+
+Le soir même, la soubrette descendait en toute hâte et désignait à
+l'agent un individu habillé en matelot, l'agent le suivit:
+
+L'homme n'était autre que le matelot Simon.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA PETITE JEANNE.
+
+
+Pierre, en partant de la petite maison de Charonne, avait recommandé
+à Simon de s'occuper des préparatifs de départ; on savait où il
+demeurait, et il voulait changer au plus vite de demeure. Il n'y avait
+guère dans la maison que du linge; car, on s'en souvient, Pierre
+l'avait louée meublée. Aussi Simon, aidé par le nègre, eut-il
+vivement terminé.
+
+Pierre avait acheté, près d'Asnières, un petit chalet enfoui dans un
+jardin ombreux: il le faisait réparer et devait en prendre incessamment
+possession. Simon, libre, aida le nègre à porter les malles de grosses
+lingeries sur une voiture qu'il lui avait envoyé chercher, et, le
+faisant monter avec lui, il lui dit:
+
+--Nous allons aller porter ça... et nous préparons tout là-bas
+pour pouvoir nous y installer demain..., comme on pourra. Nous nous
+arrangerons pour être revenus à l'heure de la soupe.
+
+Ils partirent. Madeleine était restée seule avec la petite Jeanne;
+le temps était beau et la jeune femme et l'enfant descendirent dans le
+jardin.
+
+La vieille cuisinière vint les trouver sur la pelouse et demanda à
+celle qu'on appelait Mme Madeleine ce qu'elle désirait pour le repas...
+On laissa à la petite Jeanne le soin de faire le menu du jour, et la
+cuisinière partit à son tour, se dirigeant vers le marché.
+
+Madeleine était assise sur l'herbe et lisait; la petite Jeanne était
+tout occupée à jouer avec sa poupée...
+
+L'enfant s'arrêta tout à coup; il lui sembla qu'elle avait entendu son
+nom... Elle tourna la tête et ne vit rien... elle se remit à jouer...
+elle s'entendit encore appeler une fois, elle regarda Madeleine,
+celle-ci lisait... Elle allait l'interpeller lorsque, tournant la tête,
+elle eut une exclamation de joie:
+
+--Oh! Fernand!
+
+Et elle courut heureuse vers Fernand Séglin, qui sortait d'un des
+massifs du jardin.
+
+--C'est toi, Fernand, oh! comme petit père va être content de te
+voir...
+
+Et l'enfant s'abandonnait. Fernand l'avait prise dans ses bras, et lui
+rendait les baisers qu'elle lui donnait...
+
+Madeleine, croyant que l'exclamation de la petite saluait le retour de
+la vieille cuisinière, ne s'en était pas occupée; mais, en entendant
+le nom de Fernand, elle avait relevé la tête, et, le voyant devant
+elle, elle était restée atterrée..., le livre était tombé de ses
+mains, un tremblement convulsif secouait ses membres; elle voulait agir
+et ne pouvait bouger, elle voulait crier et aucun son ne sortait de sa
+gorge...
+
+En la reconnaissant, Séglin s'était écrié:
+
+--Madeleine! ici!... Ah! cela est fort, et il était resté une seconde
+stupéfait, pendant que l'enfant disait:
+
+--Tu connais donc petite mère Madeleine?
+
+Cette minute avait suffi à la jeune femme pour réagir; elle se
+précipita vers Fernand et voulut lui prendre l'enfant.
+
+--Misérable! sortez!... Ne touchez pas à cette enfant... Sortez!...
+
+Celui-ci se contenta de rire; son cynique sang-froid était revenu; il
+se plaça devant l'enfant en haussant les épaules, et dit:
+
+--Je viens ici au nom de Mme Davenne chercher sa fille..., qu'elle ne
+veut pas voir plus longtemps élevée par la maîtresse de son père!...
+
+Madeleine se transforma à ce mot; ce ne fut plus la superbe jeune
+fille, calme, sévère, parlant sobrement. Ses traits se contractèrent,
+son regard eut des lueurs étranges, ses mains s'étendirent crispées
+comme des griffes; elle bondit plutôt qu'elle n'alla sur Fernand, et,
+d'une voix brève, sèche, pressée, elle dit:
+
+--Sortez d'ici, bandit! sortez, misérable... Sortez, voleur, faussaire,
+sortez! Ne portez pas votre main sur cette enfant ou je crie... ou
+j'appelle... et je vous fais rendre à la prison, d'où vous vous êtes
+évadé...
+
+Fernand se contenta de hausser les épaules...
+
+--Tu peux crier... il n'y a dans la maison que toi et moi... Je guette
+depuis ce matin, et si, à cette heure, il y entrait quelqu'un..., sache
+bien, Madeleine...
+
+Et, en disant ces mots, il lui prit le bras malgré sa résistance, et,
+le serrant à le briser, il ajouta:
+
+--Je ne serai plus seulement un faussaire et un voleur..., je deviendrai
+un assassin... Si tu cries, entends-tu...? je te tue...
+
+Et d'un mouvement brusque, il la repoussa. Madeleine faillit tomber:
+elle se retint à un banc. La petite Jeanne, en voyant le singulier
+accueil fait à son ami, s'était mise à pleurer, et n'ayant, pauvre
+petite, que le souvenir de l'affection passée, elle en voulait à
+Madeleine qui chassait le vieil ami de la maison... Elle se serra près
+de lui en gémissant:
+
+--Je ne veux pas que Fernand s'en aille... Je veux qu'il reste...
+
+Et Fernand dit à l'enfant:
+
+--Jeanne, je viens te chercher pour te conduire vers ta petite mère
+Geneviève...
+
+--Elle est morte..., fit l'enfant en pleurant.
+
+--Ce n'est pas vrai... Jeanne... C'est cette femme qui t'a volée à ta
+mère...
+
+--Je veux voir petite mère... Je veux voir maman Geneviève...,
+sanglotait l'enfant.
+
+Fernand allait la prendre dans ses bras: il disait, menaçant:
+
+--Ah! nous nous reverrons, Madeleine... Je comprends tout maintenant...
+Sot que j'étais... Viens, Jeanne...
+
+Madeleine était épouvantée. Meurtrie par la brutalité du misérable,
+elle était retombée sur le banc sans force, effrayée de son audace,
+et bien convaincue qu'il n'hésiterait pas à exécuter sa menace,
+que si elle appelait, si on venait, il la tuerait, elle... et l'enfant
+peut-être avec elle... En le voyant prendre la petite Jeanne, elle
+assembla toute son énergie et, se précipitant en cherchant à lui
+arracher l'enfant, elle cria.
+
+--Non, non! vous ne l'emmènerez pas... Au secours!... au secours!
+
+L'enfant criait... Fernand la plaça sur le gazon, et, bondissant sur
+Madeleine, il la prit au col, éteignit ses cris dans sa gorge, puis,
+d'une main lui prenant le bras, l'autre appliquée sur sa bouche pour
+l'empêcher de crier, il la traîna jusqu'au massif, dans lequel il
+rentra avec elle... Là, elle jeta un cri, un seul: il avait enlevé la
+main de sur sa bouche, mais aussitôt le poing avait frappé la tête,
+et elle était tombée étourdie...
+
+Le misérable avait alors couru vers l'enfant, qui, tout en larmes,
+n'avait rien vu et il lui dit:
+
+--Madeleine ne voulait pas que tu revoies petite mère Geneviève... Ne
+pleure plus, Jeanne, ne pleure plus, petite mère nous attend... Viens
+la voir.
+
+--Nous allons voir maman?
+
+--Oui!... fit-il, en prenant dans ses bras l'enfant qui, à la pensée
+de revoir sa mère, eut dans ses larmes un doux sourire.
+
+La petite Jeanne s'était abandonnée, elle était heureuse d'entendre
+parler de sa mère. L'idée de la mort n'effrayait guère son jeune
+cerveau, car on avait toujours évité devant elle d'aborder ce sujet...
+La mort était l'absence. Fernand, en lui disant: Tu vas revoir ta
+mère, l'avait surprise et ravie. Cependant, en se voyant si brusquement
+enlevée, en se voyant en quelque sorte arrachée des bras de celle
+qu'elle appelait sa petite mère Madeleine, elle eut peur. Quand Fernand
+lui avait dit qu'elle allait retrouver sa mère, elle croyait que
+Madeleine, qui lui en parlait souvent,--depuis quelques semaines
+surtout--allait l'accompagner.--Mais Madeleine était partie, en jouant
+avec Fernand, c'est ce que l'enfant avait jugé,--et elle n'était pas
+revenue,--et Fernand l'emportait en disant:
+
+--Tu es contente, Jeanne, tu vas revoir maman Gene...
+
+La petite fille avait fixé sur lui ses grands yeux étonnés; son
+sourire était mort sur ses lèvres, puis elle avait regardé autour
+d'elle, et elle avait demandé inquiète:
+
+--Et mère Madeleine?... mère Madeleine?
+
+--Si, ma Jeanne, elle vient, ne pleure pas... Elle est allée chercher
+un manteau pour bebelle, et elle vient nous rejoindre dans la voiture.
+
+La voiture! c'était le plaisir, aller en voiture; on allait se promener
+alors, et la petite Jeanne se reprit à rire.
+
+--Mère Madeleine vient avec nous?... demanda-t-elle.
+
+--Oui.
+
+--Dans une voiture, promener?
+
+--Oui.
+
+--Et petit père?...
+
+--Petit père nous attend...
+
+--Oh! il faut courir bien vite pour qu'il ne gronde pas...
+
+--Oui... courons!...
+
+Il portait l'enfant dans ses bras, il redoutait à chaque minute de voir
+apparaître ou Simon ou Pierre, et il courut rapidement... Il plaça
+l'enfant dans une voiture qui attendait à cent pas de là, et s'assit
+près d'elle en disant au cocher:
+
+--Vite où je vous ai dit, par Bagnolet et Romainville. Et, s'adressant
+à la petite Jeanne, après l'avoir affectueusement embrassée... Nous
+allons vite retrouver petit père pour ne pas qu'il gronde et puis pour
+ne pas mécontenter maman Gene, qui attend sa Jeanne; Madeleine viendra
+tout à l'heure avec l'autre voiture.
+
+--Oui! oui! vite! vite! fît la petite Jeanne heureuse, regardant le
+misérable avec un sourire d'enfant heureux. Oui, je veux voir tout de
+suite petite maman Gene. Elle n'est plus morte?
+
+--Non, ma belle mignonne: elle t'attend... lui assura le misérable.
+
+Et la voiture les entraîna, ainsi qu'il en avait donné l'ordre, vers
+Bagnolet, puis vers Romainville, pour rentrer dans Paris. Il voulait
+tromper ceux qui n'allaient pas manquer de se mettre à sa poursuite en
+semblant s'éloigner de Paris...
+
+Moins d'une heure après, Pierre revenait à Charonne. Il rentrait chez
+lui, assez étonné de voir la porte de la grille ouverte; et il était
+très sévère à ce sujet. La petite résidence de Charonne devait
+être maison close; car il redoutait chaque jour une visite indiscrète.
+Maugréant contre ses gens, il suivit la longue avenue: il entra chez
+lui et, ne voyant personne, il descendit à la cuisine.
+
+La vieille cuisinière venait de rentrer; aux plaintes de Pierre, elle
+répondit qu'elle était sortie et rentrait par la petite porte de
+service, et n'était point coupable d'avoir laissé la grille ouverte;
+que depuis qu'elle était revenue, c'est-à-dire dix minutes environ,
+elle n'avait vu ni entendu personne; elle avait quitté Mme Madeleine et
+Mlle Jeanne sur la pelouse dans le jardin.
+
+À son retour, passant par le jardin, elle avait vu la pelouse
+déserte...; dans l'herbe, les jouets de Mlle Jeanne. Peut-être Mlle
+Jeanne avait-elle obligé Mme Madeleine à aller la promener. C'était
+une enfant gâtée, à laquelle on ne résistait guère... Tant qu'à
+M. Simon, il était parti avec Ali le nègre; obéissant aux ordres de
+monsieur, ils étaient allés porter des malles dans la petite maison.
+
+Tout cela était naturel; la cuisinière préparait le déjeuner et,
+dans quelques minutes, assurément, tout le monde serait rentré pour
+le repas. Et cependant Pierre, le sourcil froncé, rentra chez lui,
+inquiet. Il entra dans l'appartement qu'occupaient Madeleine et la
+petite Jeanne. Tout était en ordre, les vêtements que l'enfant
+devait revêtir dans l'après-midi pour aller à la promenade étaient
+préparés sur le lit. Dans la chambre de Madeleine, son chapeau était,
+avec son manteau et ses gants, bien placé, pour être pris facilement
+à l'heure où elle devait sortir. En voyant ce calme, repoussant le
+pressentiment qui l'avait attristé, Pierre, haussant les épaules, dit:
+
+--Je deviens fou, ma parole d'honneur, de m'inquiéter... Dans dix
+minutes, elles seront là.
+
+Et, ayant revêtu un vêtement de jardin pour être à son aise, il
+alluma un cigare et descendit, en attendant l'heure du repas, se reposer
+sur la pelouse. Il vit les jouets abandonnés sur l'herbe par sa petite,
+ce qui l'assura que Madeleine et l'enfant ne devaient pas être bien
+loin.
+
+Il se promenait en pensant à sa visite du matin. Il songeait qu'à
+cette heure la police devait être aux trousses de Fernand. Tout en se
+promenant, il revint vers la porte de la cuisine; une grande et belle
+chienne épagneule, noire et blanche, vint vers lui; il la caressa; la
+bête, qui revenait de se promener avec la cuisinière, était heureuse
+de revoir son maître et bondissait joyeusement.
+
+Pierre, pour éviter qu'elle ne sautât sur lui, lui dit:
+
+--Viens, Liane!... Et il retourna vers la pelouse...
+
+La chienne courait, sautait; en arrivant sur la pelouse, elle _piqua du
+nez_, en sentant les jouets de sa petite maîtresse Jeanne; Pierre la
+regardait en souriant:
+
+--C'est Jeanne... Où est-elle, ma Liane, où est la petite maîtresse?
+
+La chienne cherchait toujours, comme si elle suivait une piste; elle
+avançait toujours, et Pierre, étonné, la vit entrer dans le massif.
+L'animal, bien dressé, ne quittait jamais les allées du jardin; aussi
+Pierre vint-il en disant:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, ma Liane?
+
+L'intelligente bête revenait en jappant plaintivement, semblant
+appeler... Pierre la suivit; il entra dans le massif. Apercevant une
+femme étendue à terre et dont la chienne léchait le visage, il se
+baissa vivement pour lui porter secours. Il jeta un cri en reconnaissant
+Madeleine. Il la prit dans ses bras et la porta sur la pelouse; puis,
+effrayé doublement de la pensée qui lui traversa le cerveau, il courut
+vers le massif en criant:
+
+--Liane, Liane..., cherche Jeanne!...
+
+La bête courut dans tous les sens, l'enfant n'y était pas. Pâle,
+tremblant, Pierre revint vers Madeleine; il lui mit la tête sur ses
+genoux; il vit aussitôt que la malheureuse femme avait seulement
+perdu connaissance... Il appela la cuisinière. La vieille accourut,
+effrayée. Quelques soins ranimèrent bientôt la jeune femme, et
+lorsque ses yeux s'ouvrirent, elle vit penché sur elle--le regard
+anxieux--Pierre qui lui demanda:
+
+--Jeanne...? où est Jeanne?...
+
+Madeleine ne pouvait répondre; il dut attendre encore. Passant de
+l'eau sur le front de la jeune femme, fiévreux, tremblant, avide de sa
+réponse, il disait:
+
+--Madeleine!... Madeleine!... m'entendez-vous?... Jeanne?... où est
+Jeanne?... Vous ne m'entendez pas? Jeanne, ma fille, mon enfant, où
+est-elle?
+
+L'œil hagard de Madeleine regardait autour d'elle, cherchant à
+se souvenir, à s'expliquer comment elle se trouvait là, et elle
+répondait, calme:
+
+--Si, je vous entends... Pourquoi suis-je là?...
+
+--Je vous ai trouvée étendue dans le massif... et vous étiez seule
+avec Jeanne. Où est-elle? où est-elle?
+
+--Jeanne..., répétait Madeleine, faisant des efforts de mémoire...
+
+--Répondez-moi..., répondez-moi..., je vous en prie. Jeanne?
+
+Tout à coup la figure de la jeune femme changea; son regard épouvanté
+se dirigea sur Pierre; elle se releva, lui prit les mains et jeta un
+cri: elle se souvenait:
+
+--Jeanne!... Vous ne l'avez pas vu?... Il l'a emportée... Il me l'a
+arrachée...
+
+--Jeanne enlevée!... exclama Pierre, enlevée! Par qui? Quand?
+Répondez vite.
+
+--Lui!... Mais vous le devinez bien... Vous le croyez en prison... Non,
+il est libre.
+
+--Fernand?
+
+--Oui,.. Fernand... Il est venu, il a appelé Jeanne, je me suis
+précipitée, alors il m'a saisie au cou... Je me suis sentie
+entraînée, j'étouffais... Je me suis crue perdue...
+
+--Et c'est lui qui a enlevé Jeanne?
+
+--Oui... Il a dit à l'enfant qu'il venait la réclamer au nom de sa
+mère.
+
+--Ah! malheureux que je suis!... exclama Pierre qui fondit en larmes.
+
+La vieille cuisinière avait aidé Madeleine à se relever; en voyant
+son maître défaillant à son tour se laisser tomber sur le banc, elle
+courut vers lui et lui dit.
+
+--Ne vous désolez pas, monsieur... Ils ne peuvent être loin; je vais
+courir chez le commissaire... et on les aura bientôt retrouvés.
+
+--Non! non! fit vivement Pierre; le commissaire n'a rien à faire en
+ceci...
+
+--Si M. Simon était là!...
+
+--Courez vite me chercher une voiture, fit Pierre.
+
+--Bien, monsieur, fit la vieille cuisinière, qui partit rapidement.
+
+Et s'adressant à Madeleine:
+
+--Madeleine, répondez-moi bien vite... Il a enlevé l'enfant;
+croyez-vous que c'était véritablement pour la ramener à sa mère?
+
+--Je ne sais.
+
+--Je vous demande si vous n'avez pas vu dans ses yeux ses desseins. Mais
+cet homme est capable de tout: il peut tuer mon enfant...
+
+--Oh! non!... Il m'aurait tuée, moi, mais non l'enfant...
+
+--Quel peut être son dessein?
+
+--C'est d'être maître de vous... Il sait tout aujourd'hui... D'un mot
+vous pouvez le perdre. Votre enfant est un otage...
+
+--Madeleine, racontez-moi comment cela s'est passé.
+
+Dominant son émotion, la jeune femme lui raconta la terrible scène.
+Elle finissait lorsque Simon arriva; celui-ci resta tout abasourdi
+lorsque, se disposant à aller à la cuisine pour déjeuner, il entendit
+son maître lui crier d'un ton qu'il connaissait bien et qui n'admettait
+pas de réplique:
+
+--Vite, vite, Simon, tu viens avec moi...
+
+--Présent, mon lieutenant.
+
+--Simon, lui disait-il en l'entraînant vers la voiture..., il faut
+retrouver Jeanne...
+
+--Mlle Jeanne?
+
+--Oui... Fernand m'a volé mon enfant... Le misérable!
+
+--Potence à l'ail... Ce gueux-là!... Espère! espère... Lieutenant,
+sur ma part de paradis, nous aurons la petite lieutenante ce soir... et
+lui, il a signé son congé en faisant ça... Je vais lui régler ses
+comptes...
+
+Et Simon dit au cocher de les conduire rue du Temple.
+
+
+
+
+IX
+
+LE CALVAIRE D'UNE FEMME.
+
+
+Depuis le jour où Geneviève avait appris que sa fille pouvait lui
+être rendue, elle s'était transformée. La scène qu'elle avait eue
+avec Fernand amenait un nuage sur son front chaque fois que la pensée
+lui en revenait; mais, cependant, il fallait s'y résoudre,
+puisque c'était par lui seul qu'elle pourrait retrouver sa Jeanne.
+Certainement, le passé était à jamais fini... Libre, elle ne
+consentirait jamais à recommencer une vie dont le souvenir seulement
+lui faisait monter le rouge au visage! Mais comment revoir son enfant?
+Geneviève pensa à agir de ruse: peut-être par des promesses le
+rendrait-elle plus souple. Si, adroitement, elle pouvait savoir
+l'endroit où la petite Jeanne était cachée, alors elle n'hésiterait
+plus, elle chasserait l'odieux misérable et demanderait aide et
+protection à la police. A cette heure, la moindre démarche dans ce
+sens pouvait tout compromettre.
+
+A chaque heure du jour, la pauvre femme était poursuivie par cette
+unique pensée. Superstitieuse, elle se rendait tous les jours au
+cimetière; elle passait une heure dans le caveau, agenouillée, parlant
+bas, demandant grâce et jurant qu'elle resterait ce qu'elle devait
+être pour racheter sa faute: une honnête femme! Puis elle revenait et
+elle croyait toujours que sa prière avait été entendue, et que, comme
+gage de pardon, elle retrouverait chez elle sa Jeanne...
+
+Un jour, en rentrant, elle trouva une lettre chez elle, elle reconnut
+l'écriture. Elle l'ouvrit, tremblante; la lettre disait:
+
+
+«Geneviève,
+
+«Si tu veux, maintenant que, libre, tu es à toi tout entière, si
+tu veux redevenir la femme adorée aux genoux de laquelle je restais
+autrefois, si tu veux renouer la chaîne du passé..., viens!... A ce
+prix seulement tu retrouveras ton enfant... que j'aime autant que toi et
+de laquelle je veux remplacer le père...
+
+Si tu consens, ce soir à dix heures, trouve-toi place Royale. Un homme
+ira vers toi, te dira ton nom...; tu n'auras qu'à le suivre!... sinon,
+dès demain je pars... et tu ne reverras jamais ta fille... Tourne le
+feuillet.»
+
+Geneviève, frémissante de rage et de honte, tourna le feuillet, il en
+tomba une mèche de cheveux blonds et dorés... elle les saisit et les
+embrassa follement. Oh! c'étaient bien les cheveux de sa Jeanne... Elle
+lut deux mots griffonnés par une main d'enfant:
+
+Viens, petite mère.
+
+«JEANNE.»
+
+
+Elle devint pâle, et, pour ne pas tomber, elle fut forcée de s'appuyer
+à un meuble. Cette infamie l'épouvantait: le misérable se servait
+de l'enfant pour perdre la mère... Cette petite tête d'ange, il la
+faisait servir au crime!... Et c'était vrai... il avait sa Jeanne;
+c'était lui qui avait pris sa fille... le misérable! la vie du père,
+l'honneur de la femme! et aujourd'hui l'enfant... et tout cela, pour
+atteindre le même but: sa fortune, qu'il poursuivait encore à cette
+heure.
+
+D'abord devant cette cynique infamie, Geneviève eut l'idée d'aller
+immédiatement prévenir la police avant de se rendre au rendez-vous.
+Mais elle pensa qu'elle devait être surveillée et que la moindre
+démarche le mettrait sur ses gardes, qu'alors elle ne retrouverait
+plus sa fille!... Aussi que faire? Fallait-il donc souscrire à ces
+monstrueuses conditions?... Oh non! La mort plutôt que semblable
+honte... Mais Jeanne, qu'allait-elle devenir?
+
+Geneviève passa la plus effroyable journée... parfois, prête à
+mourir, puis décidée au sacrifice et à la mort ensuite après avoir
+tout dit chez le commissaire... Le soir seulement elle s'y résolut
+héroïquement. Elle écrivit une longue lettre dans laquelle elle
+racontait en détail tout ce qui se passait depuis quatre jours. Elle
+déclarait se rendre au rendez-vous donné, décidée à mourir, mais
+elle réclamait aide et protection pour son enfant: elle demandait
+qu'il fût arraché des mains du misérable... Sa lettre terminée, elle
+écrivit l'adresse du commissaire avec la recommandation de la porter
+aussitôt. Elle la plaça sur l'établi de ses ouvrières... et elle
+partit. Elle donna une clef à la concierge, disant que comme elle
+rentrerait tard et ne voulant pas être éveillée par l'arrivée des
+ouvrières, elle laissait cette clef avec laquelle elle pourrait rentrer
+dans l'atelier. Sur l'établi était l'indication de ce qu'elles avaient
+à faire...
+
+Elle sortit et gagna les boulevards... Elle cherchait une boutique
+d'armurier encore ouverte. Elle en vit une, entra:
+
+--Monsieur, je voudrais un revolver, tout petit... Et elle se hâta
+d'ajouter, voyant qu'on la regardait avec curiosité... C'est pour un
+tout jeune homme, et pour tirer dans un appartement.
+
+--Le voulez-vous en ivoire?
+
+--Oh non! une arme simple.
+
+On lui fit voir plusieurs armes; elle choisit la plus facile à
+cacher... Elle n'osait demander qu'on la lui chargeât... Mais le
+marchand lui offrit un paquet de cartouches, et elle le prit... Une
+fois dehors, elle entra sous une porte, s'accroupit et chargea son arme.
+Puis, ayant glissé le revolver dans sa poche, elle se dirigea vers la
+place Royale.
+
+La place était déserte à cette heure. Naturellement les grilles
+étaient fermées et elle ne savait de quel côté elle devait attendre:
+elle se décida à en faire le tour... Elle revint à son point de
+départ et ne vit personne... Elle craignit cette fois d'avoir été
+victime d'une mystification.
+
+Elle allait encore une fois faire le tour des grilles, lorsqu'un homme,
+passant près d'elle, dit:
+
+--Geneviève Davenne?
+
+Elle s'arrêta aussitôt, et dit:
+
+--C'est moi!
+
+L'homme vint alors vers elle et lui demanda:
+
+--Vous êtes madame veuve Davenne?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous êtes décidée à ce qui vous est demandé?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Avant, je dois vous demander, madame, si vous n'avez prévenu
+personne?
+
+--Pourquoi me dites-vous cela?
+
+--C'est que si nous étions suivis... ce qu'il me sera facile de voir,
+je ne vous guiderais pas vers la demeure où est votre enfant... Mais
+vous devriez à jamais renoncer à l'espoir de la retrouver.
+
+--Monsieur, je suis venue seule.
+
+--Je dois vous demander de me faire ce serment, sur la tête de votre
+enfant vivant..., sur votre mari mort...
+
+--Je vous jure que je suis venue seule... Je vous jure qu'à cette heure
+je n'ai dit à personne la démarche que je fais.
+
+--Alors, madame, veuillez me suivre.
+
+L'homme marcha quelques pas en avant, il prit quelque distance, se
+retournant pour s'assurer qu'ils n'étaient pas filés. C'est seulement
+en arrivant rue Payenne que Geneviève jeta un cri en voyant celui qui
+la guidait se retourner...
+
+--Mon Dieu! dans cette rue!
+
+--Madame, c'est dans votre ancienne demeure qu'on vous attend... Je dois
+me retirer et veiller pendant tout le temps que vous resterez, et si
+des personnages suspects paraissaient, je vous le répète encore, tout
+serait fini...
+
+L'homme se releva. Geneviève crut un moment qu'elle ne pourrait aller
+plus loin. Ainsi, le misérable avait choisi, pour l'attendre, le lieu
+même où il avait été criminel! Cependant elle ne pouvait rester
+ainsi, il fallait agir au plus tôt. Elle leva les yeux au ciel en
+embrassant la mèche de blonds cheveux qu'elle avait reçue le matin, et
+elle dit:
+
+--Ayez pitié de moi, Seigneur! et protégez-moi!
+
+Et elle se dirigea vers le petit pavillon... La porte s'ouvrit
+aussitôt...; elle entra et la porte se ferma sur elle... Un instant
+elle crut qu'elle allait tomber, elle ne pouvait faire un pas... elle
+sentit qu'on lui prenait la main et qu'en la soutenant, on la conduisait
+jusqu'au vestibule. Un frisson mortel courait dans son sang et dans
+ses moelles... Elle entra dans le pavillon, et, comme au retour du
+cimetière, elle tomba à genoux.
+
+Le vestibule s'éclaira, et elle vit que c'était Fernand qui la
+dirigeait. Elle resta à ses genoux et lui dit suppliant:
+
+--Rendez-moi mon enfant, rendez-moi mon enfant...
+
+--Viens, fit celui-ci.
+
+Geneviève crut qu'il cédait; elle se redressa aussitôt et le suivit.
+Il la conduisit vers la chambre de son mari. À la porte elle eut peur
+et se recula; mais, voyant la transformation de la chambre en atelier,
+elle exhala un soupir de soulagement. On se souvient que la chambre
+était devenue un atelier de sculpteur. Le regard de Geneviève chercha
+autour d'elle. Fernand le vit, car il lui dit:
+
+--Geneviève, ne cherche pas Jeanne; je t'ai dit les conditions que je
+mettais pour te la rendre...
+
+--Mais vous savez bien que c'est impossible!... Mais cet amour me
+tuerait... Je ne suis plus une femme, je suis uniquement une mère, je
+veux mon enfant...
+
+--Jeanne est en mon pouvoir...
+
+--Où l'avez-vous placée?... qu'est-elle devenue?... parlez-moi
+d'elle... Écoutez, pour la revoir, si vous le voulez, fixez vous-même
+le prix que vous voudrez.
+
+Fernand haussa les épaules...
+
+--Ainsi, en venant ici, tu n'étais pas décidée à souscrire aux
+conditions imposées...
+
+--Oh! jamais, fit Geneviève en frissonnant.
+
+Fernand lui tendit la main et lui dit d'une voix plus douce:
+
+--Donne-moi tes mains..., Geneviève, et causons une seconde.
+
+Ce changement subit étonna la jeune femme; elle crut qu'il revenait
+à de meilleurs sentiments, elle domina sa répulsion et lui donna ses
+mains...
+
+--Là! fit-il.
+
+Geneviève ne quittait pas son regard; elle vit sa physionomie changer
+d'expression; elle sentit ses mains écrasées comme dans un étau...
+Elle jeta un cri en se sentant prendre; puis, violemment rejetée sur le
+divan, elle retomba muette, effrayée... et elle vit Fernand qui tenait
+dans ses mains le revolver qu'elle avait acheté...
+
+--Ah! tu ne venais pas avec de bien aimables intentions; tu avais
+acheté cette arme et tu étais assez naïve pour croire que je ne
+le savais pas; depuis deux jours je ne fais qu'observer tous tes
+mouvements...
+
+--J'avais acheté cette arme parce que je suis résolue à mourir
+plutôt qu'à accepter vos indignes propositions.
+
+--Il est trop tard, ma belle amie. Il ne fallait pas commettre
+l'imprudence de venir.
+
+--Je ne veux pas vous croire aussi misérable!
+
+--Tu dis des niaiseries... Je veux, entends-tu, pour un but que je
+poursuis, je veux que tu deviennes ce que tu étais autrefois... Ici,
+tout est fermé, la maison est gardée, tu es chez moi, et demain je
+veux que tu t'y éveilles chez toi...
+
+Geneviève avait regardé autour d'elle, cherchant une issue, mais elle
+se vit enfermée. Elle eut peur, voyant sur une selle de sculpteur,
+parmi des ébauchoirs, un couteau, elle se précipita pour le prendre,
+mais Fernand la saisit dans ses bras et il l'embrassa.
+
+--Tu es folle, répéta-t-il; je te dis que tu es à moi...
+
+--Lâche! laissez-moi! Et elle s'arracha de ses bras et courut vers la
+fenêtre; elle la secouait pour l'ouvrir.
+
+--Renonce encore à cela, le volet est fermé par une traverse en
+dehors.
+
+Et il courut vers elle; elle avait ouvert la fenêtre et avait frappé
+violemment le volet. Fernand la reprenait dans ses bras, lorsque soudain
+le volet s'ouvrit tout grand, et, à la lumière blanche de la lampe,
+elle vit paraître un homme. En le reconnaissant, elle jeta un cri
+terrible:
+
+--Grâce, s'écriait-elle, folle, épouvantée, oubliant Fernand,
+reculant devant l'apparition... Elle ferma les yeux et tomba sans
+connaissance.
+
+Fernand, au contraire, avait eu un cri de joie en reconnaissant Pierre
+Davenne...
+
+--Enfin, cria-t-il, je n'ai jamais eu si belle occasion de la faire
+vraiment veuve.
+
+Et il tira trois coups de revolver. Pierre était resté debout, il tira
+encore. Pierre était dans la chambre, à deux pas de lui et souriait.
+Fernand ne comprenait plus rien, il tira encore, et voyant Pierre,
+toujours impassible se diriger sur lui, il eut peur à son tour et
+il recula, laissant échapper l'arme de ses mains. C'était donc
+véritablement l'ombre vengeresse puisque les balles ne pouvaient
+l'atteindre. Pierre, droit devant lui l'écrasait de son regard... Il
+cacha son visage, ferma les yeux et il entendit:
+
+--Lâche! assassin, voleur... où est ma fille?... Et cette fois il vit
+bien que ce n'était pas une ombre qu'il avait devant lui, car il sentit
+sur son front le froid de l'acier d'un canon de pistolet.
+
+--Dans la chambre de sa mère..., dit-il vivement tremblant de
+lâcheté.
+
+--Vois, Simon, dit Pierre au matelot qui entrait.
+
+La porte venait de s'ouvrir, et, presque en même temps que Pierre
+entrait par la fenêtre, le matelot paraissait.
+
+--Faites donc feu; il faut en finir une bonne fois, disait-il. Mais, sur
+l'ordre de son lieutenant, il courut voir les chambres.
+
+Il trouva la petite Jeanne endormie dans le lit qu'elle occupait
+autrefois. Il revint aussitôt dire à Pierre qu'il avait l'enfant.
+
+--Vite alors, commanda le lieutenant, dont l'arme se baissa.
+
+Fernand releva vivement la tête.
+
+--Que voulez-vous maintenant?... Allez-vous m'assassiner?
+
+Pierre haussa les épaules en disant:
+
+--Je laisse au bourreau cette besogne.
+
+Pendant ce temps, obéissant aux ordres de son maître, le matelot avait
+pris l'enfant sans l'éveiller, et l'avait descendue dans une voiture
+qui les attendait au coin de la rue Payenne. Il était remonté vivement
+et avait enlevé le corps inanimé de Geneviève, l'avait descendu;
+puis, ayant hélé une voiture, il y plaçait la malheureuse toujours
+évanouie. Il avait dit au cocher dans la voiture duquel était
+Geneviève:
+
+--Va où tu sais... Tu réveilleras le concierge, tu diras qu'elle s'est
+trouvée mal, qu'on la monte chez elle; pour le reste, t'as pas un mot
+à répondre.
+
+Le cocher partit aussitôt, et le matelot se hâta de retourner à la
+maison après avoir bien recommandé l'enfant.
+
+--Faut qu'il se dépêche ou nous allons être pincés.
+
+Il grimpa l'escalier, et il vit son maître, les bras croisés, l'arme
+toujours à la main, à deux pas devant Fernand; celui-ci, froid,
+dédaigneux, semblait écouter sans comprendre.
+
+--Si j'avais voulu ta vie, tu sais bien, misérable, qu'elle
+m'appartenait: tu sais bien qu'un combat entre nous deux, c'était ta
+mort certaine... J'ai voulu te punir par tes vices mêmes... Tu étais
+riche criminellement, je t'ai fait pauvre... Tu étais estimé, je t'ai
+fait mépriser... A force de t'obliger à défendre ta vie, je t'ai
+fait l'aimer assez pour que tu deviennes lâche... et aujourd'hui je te
+crache au visage.
+
+--Je ne vous répondrai pas... Vous avez souffert.
+
+--Que dis-tu?... J'ai eu le courage d'arracher de mon cœur l'amour
+malsain qui le faisait vivre; j'ai eu le courage de renoncer à vivre
+pour laisser à mon enfant l'honneur d'un nom respectable... Toi,
+bandit, toi, chien qui mords la main qui t'a nourri..., tu ne t'es
+attaqué qu'aux faibles, aux femmes et aux enfants... Ce matin, tu
+tentais d'assassiner une malheureuse que tu avais trompée...
+
+--Votre maîtresse!
+
+Pierre haussa les épaules et continua:
+
+--Tout à l'heure, c'était encore à une femme que tu t'adressais; tu
+n'es redevenu souple et lâche que devant un homme.
+
+--Il vous sied de parler de lâcheté, vous avez une arme dans les mains
+et je suis désarmé.
+
+--Tu deviens pâle, lorsque tu as une arme dans les mains, je l'ai vu
+tout à l'heure. Il n'y a qu'un être au monde que tu aies aimé et
+respecté, c'est Iza.
+
+Fernand releva la tête et dit effrontément:
+
+--Coupable envers vous, vous pouvez tout me dire... Mais, c'est là que
+votre droit s'arrête, et vous n'allez pas insulter ma femme...
+
+--Je n'insulte pas les femmes, monsieur Séglin... Si vous voulez
+retrouver la vôtre, vous irez au bois, elle y va chaque jour... et
+comme Iza ne vous a jamais aimé..., s'il suffit pour vous détacher
+d'elle de savoir ce qu'elle est..., elle est prête à vous raconter la
+longue histoire de ses amours...
+
+--Ah! je ne permettrai pas...
+
+Et il se dressait menaçant.
+
+--Qu'est-ce à dire?... fit Pierre en dirigeant sur lui le canon de son
+arme.
+
+--Feu! feu donc! lieutenant, disait le matelot d'une voix sourde, car
+depuis qu'il était monté, il écoutait la scène, accoté au mur,
+les poings crispés, rageant de la générosité de son maître,
+maugréant...
+
+--Il y a longtemps que ça serait fini... Ça se passe en conversation.
+
+--Monsieur Séglin, je pourrais vous tuer; mais je vous condamne à la
+vie que vous vous êtes faite... d'autres ont charge de me venger.
+
+Puis, prêt à se retirer, il lui dit:
+
+--Si tu veux devenir un des nombreux adorateurs de ta femme, ton Iza
+demeure rue de Navarin. Sois heureux!... et Pierre sortit laissant le
+misérable écrasé.
+
+Le matelot rageait en le suivant; avant de sortir, n'y pouvant plus
+tenir, il dit:
+
+--Mon lieutenant..., si c'est parce que ce travail vous dégoûte,
+chargez-m'en, c'est plus prudent; je remonte et en deux temps j'ai
+fini...
+
+--Non! hâtons-nous de retourner à Charonne.
+
+--Mais, mon lieutenant, ce sera encore à recommencer demain...
+
+--Non! car je ferai venir Geneviève...
+
+Et ils montèrent en voiture; la petite Jeanne dormait toujours. Ils se
+firent conduire à Charonne. Depuis le matin, ils étaient sur pied et
+étaient las. En quittant Charonne, ils étaient venus rue Payenne; la
+maison était vide. Le matelot Simon fut placé en observation pour voir
+si Fernand entrait ou sortait emmenant l'enfant; il devait ne point le
+quitter; pendant ce temps, Pierre se rendait rue du Temple; il prenait
+des renseignements et restait également à observer si Geneviève
+sortait avec sa fille.
+
+Le soir, il la vit sortir, elle était seule, il la suivit... Il fut
+fort étonné en la voyant acheter un revolver, plus étonné encore
+de voir qu'elle était suivie. Il observa celui qui la filait... et
+commença à être très inquiet en la voyant se diriger sur la place
+Royale, c'est-à-dire du côté de la rue Payenne... En voyant l'homme
+lui parler, puis Geneviève le suivre, Pierre eut l'idée de ce qui
+se passait. On vendait à Geneviève l'enfant enlevé le matin... ou
+c'était un guet-apens tendu à la jeune femme; elle n'était donc pas
+complice... Il la vit entrer dans la maison... Décidément, elle allait
+voir l'enfant, la petite était là, et c'était Geneviève qui avait
+chargé Séglin de s'en emparer.
+
+Pierre était aise de trouver ensemble les deux misérables et d'en
+finir... Il attendit que l'homme qui avait suivi Geneviève se fût
+retiré; lorsqu'il l'eut vu tourner la rue, il chercha son matelot.
+Simon était absolument caché derrière des touries vides laissées
+devant la porte d'un magasin... Il vint sur son maître, et celui-ci lui
+dit alors ce qu'il devait faire.
+
+Ils allaient par surprise entrer dans la maison... Pierre en avait
+encore les clefs. Le volet du premier, où l'on voyait de la lumière
+et où les deux misérables se trouvaient, était fermé en dehors; à
+cause des vitraux, il l'avait fait faire ainsi. Avec l'échelle qu'on
+devait trouver dans le jardin, il montait au premier, pendant que
+Simon, pieds nus, entrait, par la porte et montait au premier; il
+devait s'arranger de façon à se trouver ensemble. Au bruit des vitres
+brisées, Simon devait entrer.
+
+On a vu comment Pierre était entré beaucoup plus vite... et de quelle
+façon il avait été reçu... D'abord, en entendant le premier coup de
+feu, il était devenu pâle, mais ne se sentant pas touché après
+deux coups tirés à bout portant, il avait résolument marché sur son
+adversaire. On a vu ce qui s'était passé.
+
+Ce qui avait sauvé Pierre, c'est que l'armurier auquel Geneviève avait
+acheté le revolver, avait d'abord craint que cette femme ne l'achetât
+dans un mauvais dessein, et il allait demander des explications, lorsque
+celle-ci, allant au-devant, lui avait dit que c'était pour un enfant;
+pour s'assurer qu'on ne le trompait pas, il avait offert des cartouches.
+C'étaient des cartouches pour jouer, sans balles. Geneviève n'y avait
+pas même fait attention. C'est grâce à cette circonstance que Pierre
+était encore vivant.
+
+
+
+
+X
+
+LE DOUTE.
+
+
+Lorsque, le lendemain matin, Geneviève se trouva chez elle, dans sa
+chambre, entourée de ses ouvrières qui la soignaient, inquiètes,
+attendant anxieusement qu'elle reprît connaissance, la malheureuse leur
+demanda comment elle se trouvait en cet état, ce qui était arrivé;
+elle ne se souvenait absolument de rien, et faisait de vains efforts
+pour se reporter à la soirée de la veille... On lui montra la lettre
+qu'elle avait laissée et qui n'avait pas été ouverte. Elle se souvint
+alors... Elle se rappela qu'elle avait été la veille au soir à ce
+rendez-vous... Elle se suivit pour ainsi dire pas à pas, afin de bien
+retrouver son retour chez elle.
+
+Elle était arrivée à la place Royale, un homme l'avait guidée
+jusque dans l'ancienne demeure de son mari... Là, le misérable l'avait
+entraînée dans la chambre même de Pierre. Et odieux, cynique, il
+avait renouvelé ses ignobles propositions, il avait recommencé ses
+honteuses tentatives... Elle se voyait perdue, courant dans la
+chambre, cherchant du secours..., puis prête à devenir la victime du
+misérable..., lorsque soudain l'ombre de son mari était apparue...
+
+A cette pensée, un frisson secoua son corps à ce point que les femmes
+qui la soignaient demandèrent:
+
+--Qu'avez-vous, madame? qu'avez-vous?
+
+--Rien!... répondit-elle.
+
+Elle mit son front dans ses mains, et chercha ce qu'il était advenu...
+Elle avait été terrifiée... et ne se souvenait plus de rien... Elle
+était tombée sans connaissance aux pieds de Fernand. Elle se rappelait
+seulement cela...
+
+--Et après?
+
+La vision qu'elle avait eue, et qui l'avait si vivement frappée,
+n'était assurément que le résultat de l'état de fièvre dans lequel
+elle se trouvait, et surtout joint à l'effroi qu'elle ressentait en se
+trouvant dans la chambre même où Pierre était mort. Cette
+effrayante vision, cette seconde d'hallucination, en lui faisant perdre
+connaissance, l'avait jetée aux pieds du misérable... Qu'était-il
+advenu?
+
+Elle avait été là sans force, inerte à ses pieds, et elle savait
+Fernand capable de toutes les lâchetés, de toutes les infamies.
+Elle pressait son front dans ses mains comme pour en faire jaillir la
+lumière, les doigts crispés étrillant ses cheveux, égratignant le
+crâne, l'œil hagard, le rouge au front, elle se demandait:
+
+--Que s'est-il passé?
+
+On était inquiet autour de son lit, se demandant, ce qu'elle avait pour
+rester ainsi la tête dans ses mains, et l'une des ouvrières lui dit:
+
+--Madame, est-ce que vous souffrez?
+
+--Non! répondit-elle vivement, repoussant ses cheveux, secouant sa
+tête, comme pour se débarrasser de la hideuse pensée qui troublait
+son cerveau, comme pour chasser le doute qui faisait monter le rouge de
+la honte à son visage.
+
+--Comment suis-je revenue ici, chez moi? demanda-t-elle.
+
+La concierge, qui la soignait depuis la veille au soir, s'avança et
+dit:
+
+--Madame Davenne, on vous a ramenée, vers minuit, sans connaissance.
+
+--Vers minuit... Qui m'a ramenée?
+
+Et son œil fiévreux, inquiet, observa la concierge.
+
+--Personne, fit celle-ci.
+
+--Comment! personne?...
+
+--Vers minuit on sonne..., je tire le cordon et guette qui allait
+rentrer, lorsque l'on frappe au vasistas de la loge... Je demande
+ce qu'on veut et un cocher me répond: «Je vous ramène une de vos
+locataires, qui est très malade...., Mme veuve Davenne; il faudrait
+l'aider à descendre....» Vous savez, madame Davenne, comme nous vous
+aimons. Ça nous a bouleversés... Je dis à Augustin de se lever, je me
+lève moi-même. Nous allons à la voiture..., nous vous voyons..., je
+jette un cri, je dis: elle est morte! Le cocher dit: non!... Nous vous
+transportons tous les trois dans la loge. Heureusement, Augustin, qui
+était sorti pour chercher un médecin, rencontre le pharmacien à la
+porte, il le prie d'entrer. Il vient, vous regarde et dit que ce n'est
+rien, qu'il n'y a pas de danger..., que c'est une syncope, probablement
+arrivée à la suite d'une chute ou d'une peur..., qu'il fallait vous
+monter chez vous et que vous ne tarderiez pas à revenir... Pendant que
+le pharmacien et mon mari vous montaient, moi je dis: Je vais interroger
+le cocher et le payer. Je sors... Il était parti.
+
+Geneviève avait écouté attentivement le récit de la concierge qui
+n'apportait aucun éclaircissement dans ses doutes; mais, tout à fait
+revenue à elle, elle comprit que l'explication qu'elle n'avait pas, il
+fallait la donner à celles qui l'entouraient.
+
+--C'est vrai, fit-elle, c'est à la suite d'une peur. Je venais de
+rendre une visite à d'anciens amis de mon mari. Toute la soirée nous
+avions parlé de lui, et, en revenant, je ne sais comment, je passais
+pour rentrer dans la rue que nous habitions lors de sa mort... En
+revoyant la maison, la fenêtre de la chambre mortuaire... j'eus une
+hallucination effroyable, il me sembla voir mon mari qui m'appelait.
+
+A compter de cette minute je ne me souviens de rien, je jetai un cri et
+je tombai.
+
+Toutes les petites ouvrières eurent des frissons! L'une d'elles fit
+même la signe de la croix, et la concierge dit:
+
+--Pauvre madame, ah! je comprends maintenant pourquoi toute cette nuit
+vous répétiez sans cesse:
+
+--Grâce!... Pierre!... Grâce!... Pitié... C'est le châtiment.
+
+--J'ai dit cela, fit Geneviève rougissante? Oui..., mon mari se nommait
+Pierre Davenne... Qu'ai-je dit encore? demanda-t-elle inquiète.
+
+--Oh! rien que ces mots..., madame...
+
+Geneviève eut un soupir de soulagement, et elle reprit:
+
+--Mesdames, je vous remercie de vos bons soins..., je suis épuisée...,
+je vous prie de me laisser quelques heures, je vais me reposer...
+
+--Mais n'avez-vous besoin de rien!
+
+--De rien, que du calme...
+
+--Mesdemoiselles, retirez-vous, dit la concierge et ne faites pas de
+bruit... Madame Davenne, dormez, je reste là avec ces demoiselles, et
+ce que vous aurez besoin... demandez...
+
+Elles sortirent; et la malheureuse Geneviève resta une demi-heure
+assise sur son lit, la tête dans ses mains, en proie au doute terrible,
+se voyant inerte aux pieds de celui qui la poursuivait sans cesse, la
+catalepsie la livrant tout entière à ses criminelles amours... Elle
+entendait la dernière phrase comme un glas:
+
+--Demain, je veux que tu t'éveilles chez toi, puis: Tu es folle! je te
+dis que tu es à moi.
+
+--Était-ce vrai? Et cette pensée amena d'abondantes larmes aux yeux de
+Geneviève; vaincue, elle se laissa retomber sur son lit, se tordant de
+douleur, et gémissant dans ses sanglots:
+
+--Mon Dieu! mais je suis donc maudite!... Tombée, je ne me relèverai
+donc jamais!
+
+Elle resta de longues heures ainsi; c'est la pensée seule de son enfant
+qu'il fallait sauver à tout prix qui lui rendit un peu de courage.
+Geneviève se leva et entra dans son atelier. En la voyant si pâle, les
+ouvrières lui dirent qu'elle avait tort de ne pas garder le lit dans la
+situation où elle se trouvait; mais elle assura que tout était passé
+et qu'elle était redevenue forte.
+
+On lui dit alors que, pendant son repos, un individu singulier, vieux,
+petit, maigre, d'apparence assez sale, était venu pour la voir;
+qu'on lui avait dit qu'elle était absente. Il avait refusé de faire
+connaître le but de sa visite, il avait dit seulement que c'était pour
+affaires de famille intéressant beaucoup Geneviève.
+
+--Pourquoi ne m'avez-vous pas éveillée?... fit Geneviève contrariée,
+en supposant que c'était de son enfant qu'on était venu lui parler.
+
+--Mais cette homme a demandé les heures auxquelles on était certain
+de rencontrer madame, et il a dit qu'il viendrait ce soir, vers cinq
+heures...
+
+--Bien! fit Geneviève, satisfaite de voir que l'heure que l'inconnu
+avait choisie était avant le départ de ses ouvrières. Ainsi,
+lorsqu'il viendrait, elle ne serait pas seule, car de ce jour elle
+était résolue à se tenir absolument sur ses gardes...
+
+Puis elle avait pris une décision suprême, elle voulait dans la
+journée même se rendre chez le commissaire de police et lui raconter
+ce qui s'était passé..., lui dire surtout qu'elle était convaincue
+que son enfant était entre les mains de cet homme et qu'elle suppliait
+qu'on prît toutes les précautions pour qu'il ne s'éloignât pour
+toujours.
+
+Mais la visite qui lui était annoncée pour le soir modifia son
+plan; ce pouvait être un envoyé de Fernand, qui venait lui dire une
+dernière fois s'il était décidé à lui rendre sa Jeanne. Elle se
+résigna à attendre encore.
+
+La concierge, qui était descendue, remonta; en voyant Geneviève
+debout, comme les ouvrières, elle se récria; mais, sur l'assurance de
+la jeune femme qu'elle ne ressentait absolument rien de l'accident de
+la veille, elle se tut, et fit signe à Geneviève qu'elle voulait lui
+parler en dehors de ses ouvrières. Geneviève, étonnée, entra dans sa
+chambre, elle l'y suivit.
+
+La concierge lui dit alors:
+
+--Madame Davenne, je suis montée exprès pour vous dire une chose qui
+vous intéresse.
+
+--Quoi donc?
+
+--Un homme est venu ce matin qui, pendant près de deux heures, nous a
+questionnés sur vous.
+
+--Un homme qui vous a questionnés sur moi, fit Geneviève rougissante.
+Et attribuant encore cette visite à Fernand, elle se remit vite et
+demanda:
+
+--Que vous a-t-on demandé?
+
+--Oh! c'est bien singulier... Mais dame, comme vous êtes veuve, fit la
+concierge avec un malicieux sourire..., nous nous sommes bien doutés
+tout de suite de ce qu'il en était. On demandait des renseignements
+sur votre conduite, les gens que vous recevez..., comment vous vous
+conduisez. Nous avons bien vu qu'il s'agissait d'un mariage... Ah! vous
+pouvez être tranquille, vous aviez été discrète, vous ne nous aviez
+pas prévenus que l'on viendrait peut-être..., ça ne fait rien,
+ils n'ont pas à se plaindre. Augustin a dit de vous tout ce qu'il en
+pensait et vous savez que c'est du bien... On doit y tenir beaucoup,
+car, à mesure que la personne entendait votre éloge, elle était
+contente comme tout.
+
+Geneviève était stupéfaite... Quel intérêt Fernand avait-il à
+faire prendre sur elle des renseignements de ce genre?..
+
+--Quel genre d'individu était-ce? demanda-t-elle.
+
+--Ah! un drôle de gaillard... un marin, qui ne parle pas comme tout le
+monde, qui est bien laid comme les sept péchés capitaux, et qui jure
+comme tous les diables... mais un bon vivant tout rond... Il a offert un
+verre à mon mari, et en quittant Augustin, il lui a dit:
+
+--Espère! espère! le gabier, on se reverra!
+
+
+
+
+XI
+
+DEUX PROMENADES EN VOITURE.
+
+
+Écrasé par l'insolent mépris de Pierre, plein de rage, après
+avoir entendu ce qu'était sa femme, Fernand était dans un état
+d'exaspération difficile à exprimer. Il s'en voulait d'avoir été
+lâche devant Davenne. Il ne pouvait s'expliquer la domination que cet
+homme avait sur lui; c'est malgré lui qu'il avait toujours dit «vous»
+lorsque Pierre le tutoyait; il était dompté. Son ancien ami était
+aujourd'hui son maître.
+
+Et puis, il s'était passé une chose inexplicable et qui n'avait pas
+peu contribué à augmenter sur lui l'ascendant de Pierre. Lorsque ce
+dernier était apparu dans l'encadrement de la fenêtre, qu'il avait
+déchargé sur lui les six coups de son revolver, il était resté
+droit et menaçant; les balles s'étaient aplaties sur lui ou l'avaient
+traversé sans laisser trace de leur passage..
+
+A cette heure de nuit, dans la situation nerveuse où il se trouvait,
+il avait été secoué par cet étrange effet. Avait-il donc affaire
+véritablement à une ombre? Une minute de calme, de raison, aurait tout
+détruit; mais l'action se précipitait, et il était entraîné dans
+ses fantastiques apparences, ce qui avait contribué grandement à sa
+faiblesse.
+
+Quand Pierre fut sorti, Fernand recouvra toute son énergie, éteinte
+une heure; il retrouverait Pierre plus tard. Il fallait aviser au plus
+pressé, car cette fois il n'avait plus d'armes contre son ennemi; d'un
+mot, celui-ci pouvait se débarrasser de lui. Il avait fait enlever
+sa femme, il allait donc la reprendre... Car celle-ci venait, par sa
+résistance, d'effacer peut-être la faute commise; c'est grâce à lui
+et malgré lui cependant que ce rapprochement avait lieu. Il en était
+fou de rage et de haine.
+
+Que pouvait-il faire maintenant contre Pierre? Aller révéler qu'il
+s'était fait enterrer vivant pour garder seul la fortune qui revenait
+à sa femme... Mais puisqu'il se trouvait aujourd'hui avec cette femme,
+le délit n'existait plus... Et Fernand restait abruti par sa situation;
+on savait où il demeurait; on connaissait ses fautes, et d'un mot
+il pouvait être pris... Il fallait donc au plus tôt se mettre à
+l'abri... Il avait sa fortune en portefeuille,--l'argent repris au père
+Picard, le caissier.--Il le prit et le mit en poche.
+
+Après avoir longuement réfléchi, il résolut d'attendre un moment
+propice pour s'occuper de Pierre et de Geneviève... Mordu au cœur par
+l'amour, il voulait retrouver Iza... Il souffrait de ce qui lui avait
+été dit, mais il se refusait d'y croire, et puis, allant plus loin,
+il se dit qu'il ne devait pas être jaloux du passé, qu'il aimait assez
+Iza pour oublier.
+
+Il résolut d'aller vers elle, plein d'amour, d'oubli, de pardon... Il
+la déciderait à fuir avec lui à l'étranger; il tenterait la fortune,
+il avait assez d'argent pour le faire... Il prendrait le nom de
+sa femme; il s'entendrait avec le vieil intrigant de Danielo... et
+assurément la fortune et le bonheur étaient là.
+
+Son plan arrêté, il se jeta sur le lit..., essayant de dormir. Mais
+le sommeil est rebelle aux consciences troublées. Il ne put s'endormir
+qu'au matin, de ce sommeil lourd qui fatigue au lieu de reposer.
+
+En se réveillant, il eut peur... Il se dit que s'il avait été à la
+place de Pierre, le matin même il aurait envoyé la police chez son
+ennemi. Il eut un haussement d'épaules et un sourire de pitié. Ce fut
+son remerciement.
+
+Il se hâta de se vêtir, non plus de son vêtement de velours..., mais
+de la plus élégante toilette... Il mit son portefeuille en poche et
+sortit. Une fois dehors, s'étant assuré qu'aucun agent n'était posté
+au coin de sa rue, et qu'il n'était pas filé, il gagna le boulevard,
+prit une voiture fermée et se fit conduire rue de Navarin.
+
+S'il avait conservé quelques illusions sur ce que lui avait dit Davenne
+au sujet d'Iza, il fut aussitôt tenté d'y revenir en voyant devant la
+porte une calèche superbe, semblant attendre pour aller aux courses;
+car c'était jour de courses à la Marche. La livrée du cocher et du
+valet de pied était toute neuve; ils avaient de petits bouquets sur la
+poitrine qui n'indiquaient guère une grande distinction des maîtres,
+l'étoffe des coussins et des garnitures de la voiture révélait
+qu'elle était destinée à une femme, et non à une perle de noblesse.
+
+Fernand, le cœur serré comme dans un étau, sauta prestement de
+voiture. Il demanda à la concierge Mme lza de Zintsky; celle-ci lui
+indiqua l'étage. Il y grimpa; il fut reçu par la même soubrette
+accorte que nous avons vue déjà si surprise en recevant Pierre
+quelques jours avant.
+
+Elle lui demanda de vouloir bien donner sa carte, car madame terminait
+sa toilette, se disposant à aller aux courses. Fernand souffrait tous
+les supplices de l'enfer, en entrant dans l'appartement, les parfums
+pénétrants du boudoir lui étaient montés à la gorge; il suffoquait
+et il ne savait plus quelle contenance il allait avoir devant sa femme.
+
+Il répondit à la soubrette qu'il n'avait point de carte, qu'il priait
+Mme de Zintsky de le recevoir, pour une grave affaire qu'il ne pouvait
+dire qu'à elle.
+
+La soubrette disparut avec un malicieux sourire, elle semblait
+interpréter d'une façon gaie la phrase «grave affaire qu'il ne
+pouvait dire qu'à elle.»
+
+Fernand regardait autour de lui et semblait se dire:
+
+--Ce n'est pas possible!...
+
+La soubrette revint, ayant dit à madame que la personne qui la
+demandait était très comme il faut, et semblait être un de ces
+messieurs; elle priait monsieur de l'attendre au salon.
+
+Des oreilles aux cheveux le rouge couvrit le visage de Fernand; la femme
+de chambre, en ouvrant le salon, semblait tendre la main; il lui donna
+vingt francs. Le misérable n'avait plus de colère, il était abruti,
+tous ses rêves venaient d'être détruits. Il voulut réagir, et quand
+Iza parut, superbe dans une toilette tapageuse, il s'attendait à ce
+que la jeune femme honteuse et repentie allait tomber à ses pieds... et
+demander pardon... et ils auraient pleuré, et...
+
+Elle parut, et, le reconnaissant, son visage riant se transforma
+aussitôt; elle s'écria:
+
+--Vous ici! vous ici! que venez-vous faire?...
+
+--C'est à moi que tu parles ainsi...
+
+--Oui..., c'est à vous... Sortez... Sortez vite, si vous ne voulez pas
+que je vous fasse chasser...
+
+Fernand eut une minute de stupéfaction, mais il se remit vite, son œil
+eut un éclair haineux, et il dit:
+
+--Chasser! moi! Ah! çà, madame Séglin, vous oubliez que partout où
+vous êtes, je suis chez moi. Nous allons partir d'ici ensemble; je
+viens vous chercher pour vous faire payer la honteuse vie dans laquelle
+vous salissez mon nom.
+
+Iza eut un grand éclat de rire! Fernand, exaspéré, se précipita
+sur elle; il allait la frapper. Elle se recula alors et lui jeta cette
+phrase:
+
+--On ne me frappe que quand j'aime.
+
+--Oh! misérable femme! dit Fernand, courant vers elle...
+
+--Ne m'approchez pas, fit Iza se sauvant vers la fenêtre qu'elle ouvrit
+en faisant un signe.
+
+--Tu veux appeler... Fais-le donc...; nous verrons qui a le droit de se
+mettre entre moi et ma femme.
+
+--C'est assez honteux pour moi! exclama Iza. Vous devriez éviter de
+m'en faire souvenir.
+
+Cette insulte blessa Fernand qui, se jetant sur la Moldave, la saisit,
+et d'un geste violent la jeta à terre.
+
+Iza criait, il avait le bras levé et allait frapper, lorsque la porte
+s'ouvrit violemment et quatre agents se précipitèrent sur Séglin.
+
+--C'est lui, dit Iza en le désignant.
+
+Séglin, au comble de la rage, se défendait avec acharnement; on fut
+obligé de l'attacher pour le descendre; il criait:
+
+--Arrêtez-la avec moi, au moins...
+
+Iza, ne se voyant plus menacée, avait retrouvé tout son calme; elle
+réparait devant la glace le désordre de sa toilette...
+
+Les agents hissaient Fernand dans la voiture, pendant que la belle Iza
+s'installait dans sa calèche, et, tout en boutonnant ses gants,
+sans seulement détourner la tête pour voir le brouhaha produit par
+l'arrestation de son mari, elle dit au cocher:
+
+--Bien vite, à la Marche... bien vite, nous sommes en retard.
+
+Et, sur l'autre siège, l'agent disait au cocher:
+
+--A la Préfecture, et dépêchons-nous, car la foule s'assemble.
+
+Les deux voitures partirent.
+
+Simon, caché au coin de la rue de Navarin, avait vu la scène, et, se
+préparant une «praline,» il disait philosophiquement:
+
+--Ça y est! ça prouve bien qu'il faut toujours des époux assortis.
+
+
+
+
+XII
+
+UNE RÉVÉLATION.
+
+
+On juge facilement avec quelle impatience Geneviève attendait la
+visite qui lui avait été annoncée. De toutes les hypothèses qui se
+heurtaient dans son cerveau, celle à laquelle elle revenait le plus
+naturellement, c'était que Fernand lui faisait faire de nouvelles
+propositions.
+
+Si Fernand l'avait fait reconduire chez elle cependant, il était
+bien singulier qu'il l'y revînt chercher, puisque la veille elle se
+trouvait, par suite de son évanouissement, tout à fait en son pouvoir.
+Était-ce donc qu'ayant été de nouveau sa victime, et effrayé en ne
+la voyant pas reprendre connaissance, craignant qu'elle ne succombât et
+d'avoir à subir une enquête sur sa mort, il avait évité tout cela en
+la faisant ramener chez elle?... Cela était bien improbable; mais celui
+qui était venu demander des renseignements, celui-là, elle l'avait
+bien reconnu, c'était Simon. Que voulait-il? Il ne pouvait lui rendre
+Jeanne, puisqu'elle savait l'enfant au pouvoir de Fernand.
+
+Simon était un brave et loyal garçon, qui adorait son maître, et
+peut-être venait-il vers elle pour le même motif. Chargé de veiller
+sur l'enfant, Fernand l'avait sans doute enlevée, et Simon était à sa
+recherche.
+
+C'était la plus heureuse chose qui pouvait arriver. Simon serait un
+serviteur fidèle, un aide inappréciable dans les recherches, et un
+défenseur sérieux, si un nouveau guet-apens était tenté. Alors,
+elle se demandait si la visite annoncée ne se rapportait pas aux
+investigations du matelot...
+
+Ne voulant rien dire de ses affaires particulières, toujours prudemment
+réservée avec les gens qui l'entouraient, Geneviève n'avait pas
+démenti, mais n'avait pas non plus affirmé ce que lui disait la
+concierge; elle avait seulement exclamé en entendant le portrait
+qu'elle lui faisait de l'individu:
+
+--C'est Simon.
+
+Ce qui avait fait penser à la concierge qu'elle ne se trompait pas, et
+elle était redescendue en disant:
+
+--Vous pouvez être tranquille, madame Davenne, on dira de vous tout le
+bien qu'on en pense, ce qui n'est pas peu dire.
+
+A cinq heures juste, une ouvrière entra dans sa chambre où elle était
+assise près de la fenêtre et vint lui dire que le petit vieux
+venait d'arriver. Elle se leva aussitôt et le fit entrer, malgré la
+répugnance qu'il lui inspirait...
+
+Elle lui demanda aussitôt:
+
+--Vous êtes déjà venu tantôt... Qui vous envoie?
+
+--Personne! moi!
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--Madame, je dois vous dire d'abord le métier que je fais; je cherche
+constamment les secrets qui peuvent intéresser les familles; je prends
+dessus tous les renseignements, j'y fais le jour enfin. Et quand je
+suis bien informé, je vends ce que je sais aux intéressés... selon la
+valeur de ce que je leur apprends.
+
+Geneviève comprit aussitôt. C'est de son enfant qu'il allait être
+question, et elle se demanda encore si ce n'était pas Fernand qui,
+renonçant à ses indignes propositions, ne cherchait qu'à avoir de
+l'argent en lui rendant son enfant. C'est pleine de cette idée qu'elle
+dit:
+
+--Et vous venez me proposer d'acheter un secret m'intéressant?
+
+--Oui, madame...
+
+--Je suis pauvre, monsieur.... le savez-vous?
+
+--Ce que je vous propose vous fera riche, et une reconnaissance payable
+à l'époque où vos affaires seront terminées me suffira.
+
+--De quoi s'agit-il?
+
+--La première affaire est relative à votre enfant, la jeune Jeanne. Je
+sais où elle est.
+
+--Vous l'avez vue? demanda vivement Geneviève.
+
+--Oui, madame.
+
+--Oh! monsieur, d'abord, je vous en prie, dite-smoi comment elle est.
+Souffre-t-elle? Est-elle belle? A-t-on bien soin d'elle? Répondez-moi,
+monsieur, répondez-moi.
+
+--Elle est admirablement belle... Elle se porte excessivement bien; elle
+est fort bien élevée... Elle vous aime; car, quoiqu'on lui ait dit que
+vous étiez morte..., elle parle sans cesse de vous.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu!
+
+Et Geneviève, qui cherchait vainement à retenir ses larmes,
+s'abandonnait à son émotion...
+
+--Ah! vous venez de me rendre bien heureuse.
+
+Le petit vieux semblait ravi de l'effet qu'il avait produit, et il ne
+doutait plus de la réussite de ce qu'il appelait une affaire. Au bout
+de quelques minutes, Geneviève dit:
+
+--Vous savez, m'avez-vous dit, où est mon enfant?
+
+--Oui, madame.
+
+--Mais me sera-t-il facile de la prendre..., de la voir au moins?
+
+--Personne, madame, ne peut s'y opposer.
+
+--Si cependant ma tentative pour reprendre ma fille échouait,
+n'aurais-je pas à redouter que ce fût elle qui en fût la victime?...
+Ne risquerais-je pas de la perdre tout à fait?
+
+--Non, madame. Ceux qui ont votre enfant l'aiment autant que vous
+l'aimez.
+
+Geneviève eut un regard et un mouvement d'épaules qui démentaient
+absolument cela... Aimer son enfant comme elle l'aimait! cela était
+impossible.
+
+--Ainsi, en souscrivant aux conditions que vous me dicterez, vous vous
+engagez à me conduire où demeure mon enfant... et vous m'assurez que
+là je pourrai la voir..., la prendre?
+
+--Je m'y engage...
+
+--Et que demandez-vous pour cela?... Faites vite...
+
+--Ce n'est pas tout, madame. J'ai à vous apprendre aussi un secret qui
+doit changer absolument votre existence et vous donner les moyens de
+payer la traite de vingt mille francs que je demande pour tout cela.
+
+--Vingt mille francs...; mais je n'aurai jamais cette somme.
+
+--Alors, madame, vous ne payerez pas... Ma confiance vous donne la
+preuve de ce que je vous dis--ou ce que je vous vends vous fait riche et
+capable de payer, ou cela ne change rien... Et alors votre traite est un
+papier mort.
+
+Expliquée de cette façon, l'offre de l'inconnu était facile à
+accepter; sa confiance rassurait Geneviève, puisque la somme qu'il
+demandait ne pourrait lui être payée qu'en cas de réussite...
+
+La jeune femme, très intriguée par les mystérieuses allures de
+l'individu, reprit:
+
+--Et ce secret que vous connaissez peut avoir une influence immédiate
+sur ma vie et sur celle de mon enfant?...
+
+--Le retour de votre enfant y est attaché.
+
+--Je ne comprends pas, fit Geneviève avec inquiétude.
+
+--Pour retrouver votre enfant, pour la prendre, vous devez le
+connaître.
+
+--Enfin parlez, monsieur.
+
+Le petit vieux fit une laide grimace (il croyait sourire), et il dit:
+
+--Je vous ai dit, madame, qu'en venant chez vous j'exerçais mon
+métier; or, les affaires sont les affaires...
+
+--Écrivez vos conditions, je signerai.
+
+L'individu tira d'un portefeuille graisseux un papier timbré tout
+préparé... Elle le lut.
+
+«Veuillez payer à mon ordre la somme de vingt mille francs au
+porteur...
+
+«Paris, le...»
+
+--Mais sur qui me faites-vous tirer cette traite?
+
+--Je vous le dirai lorsque vous aurez signé.
+
+Geneviève regarda le singulier petit vieux, et comme, après tout,
+le papier n'avait de valeur qu'autant qu'elle aurait l'argent pour le
+payer, et que la personne sur laquelle la traite était tirée devait
+l'accepter pour en être responsable, elle se disposa à signer.
+
+Le petit vieux avait tiré de sa poche une plume et de l'encre; et de
+son doigt sale montrant l'endroit où elle devait signer, il dit:
+
+--Là, écrivez la date; puis signez au-dessous...
+
+Geneviève allait signer; il reprit:
+
+--Pardon, ne mettez pas _veuve_, mettez _femme Davenne_...
+
+--Mais, monsieur..., je suis veuve, et à moins que vous ne me fassiez
+antidater le billet...
+
+--Non, non, ne vous inquiétez pas... Cela n'a pas d'importance pour
+nous.
+
+Geneviève réfléchit une minute... Quel pouvait être le motif qui
+faisait préférer à cet homme qu'elle signât ainsi... Elle pensa que
+c'était pour faciliter la négociation de la valeur...; mais, ayant
+hâte d'en finir à n'importe quel prix, elle signa.
+
+--Voici..., monsieur... J'attends, dit Geneviève en lui tendant le
+papier et se disposant à écouter.
+
+Le petit vieux prit le billet, le regarda attentivement, le plia avec
+soin et le plaça dans son portefeuille...; puis il dit:
+
+--Madame, il faut maintenant que vous me juriez que, ni aujourd'hui ni
+demain, vous ne chercherez à avoir votre enfant, à vous rendre chez
+celui que je vais vous nommer, ou plutôt que, d'ici deux jours, vous ne
+révélerez pas comment vous avez appris ce que je vais vous dire...
+
+--Mais, exclama Geneviève, d'ici là..., le misérable peut se
+débarrasser de mon enfant.
+
+--Oh! non, madame..., fit avec assurance le petit vieillard: de ce
+côté, vous n'avez rien à craindre; son amour pour la petite Jeanne
+égale le vôtre...
+
+--Fernand est capable de tout! exclama immédiatement Geneviève...
+
+--Fernand! fit le petit vieux avec un méchant rire et en haussant
+les épaules..., il n'a pas votre enfant et depuis ce matin il est
+arrêté...
+
+--Que me dites-vous là?
+
+Geneviève, nous devons l'avouer, éprouva un véritable soulagement en
+entendant la seconde partie de la phrase.
+
+--Je vous demande de jurer, madame, reprit l'homme, et il ajouta: Sur
+la tête de votre enfant. Ceci fit pâlir Geneviève; mais, se domptant,
+elle étendit le bras et dit solennellement:
+
+--Je jure qu'avant trois jours je ne dirai à personne comment et par
+qui j'ai appris ce que vous allez m'apprendre?
+
+--Sur la tête de votre enfant, madame; je sais que cela est sacré pour
+vous...
+
+--Sur mon enfant, je le jure...
+
+--Madame Davenne, je vais être bref.
+
+Il regarda autour de lui pour voir si la porte qui communiquait avec
+l'atelier était bien fermée. Certain de n'être pas entendu, il dit
+gravement:
+
+--Madame, votre enfant vit avec son père.
+
+--Que me dites-vous là? exclama Geneviève, dont le visage s'empourpra
+à l'idée de la honteuse mystification.
+
+--Je dis, madame, que vous n'êtes pas veuve!
+
+Geneviève se dressa, aussi étonnée qu'effrayée, craignant d'avoir
+affaire à un fou; mais celui-ci continua:
+
+--M. Pierre Davenne est vivant, bien vivant...
+
+Un moment, la jeune femme considéra celui qui lui parlait, cherchant
+sur son visage les traces de la folie dont son langage donnait les
+preuves... Mais le petit vieux avait sa grimace souriante, et il parlait
+avec calme et d'un ton absolument affirmatif.
+
+--Mon Dieu, monsieur, fit Geneviève, j'espère que vous n'êtes pas
+venu vous moquer de moi..., et surtout sur un aussi pénible sujet...
+Vous avez peut-être été trompé par une ressemblance... Connaissant
+peu M. Davenne, vous aurez cru à cette folie de résurrection...
+Hélas! monsieur, mon mari est mort,... bien mort...
+
+Geneviève pleurait en ajoutant:
+
+--Je l'ai vu jusqu'au matin, et j'ai suivi jusqu'au cimetière sa
+dépouille mortelle...
+
+Le petit vieux ne parut pas décontenancé. Il dit à la jeune femme de
+se rasseoir et l'invita à lui prêter la plus grande attention.
+
+--Madame, je connaissais M. Davenne depuis quinze ans!... Ceci est
+pour répondre à votre première objection... Mais, je vais vous
+dire plus...: c'est moi qui ai tué M. Davenne, et c'est moi qui l'ai
+ressuscité...
+
+Cette fois, Geneviève fit un soubresaut sur sa chaise et elle eut
+véritablement peur; elle regarda la porte à son tour et ne se rassura
+guère qu'en entendant les ouvrières qui causaient entre elles.
+
+Elle n'avait qu'à jeter un cri, et l'on viendrait... Elle ne voulut pas
+laisser voir ses appréhensions et feignit la plus grande attention...,
+absolument assurée cette fois qu'elle avait affaire à un fou. Aussi
+fut-elle assez stupéfaite quand le petit vieux lui dit:
+
+--Je lis votre pensée, madame, vous croyez que je suis fou: vous
+regrettez de m'avoir si longtemps écouté. Je vais donc vous raconter
+ce qui s'est passé. Vous m'excuserez de parler franchement de votre
+situation alors... Il faut que vous me croyiez; il faut donc que je vous
+dise tout, et le motif de la mort, et le but de la résurrection.
+
+Cette fois, l'insistance calme de l'individu embarrassa Geneviève; en
+entendant parler de sa situation d'alors, elle rougit, puis du motif de
+la mort, elle sentit un frisson courir dans son sang. L'individu s'assit
+et commença.
+
+--M. Pierre Davenne me connaissait: lorsqu'il était aspirant à bord de
+la _Souveraine_, j'étais matelot... A cette époque, j'avais été
+pris par les sauvages, et j'avais appris chez eux la vertu de
+certaines plantes et de certains poisons, ceux dont ils se servent pour
+empoisonner leurs flèches.--Je raconte vite pour arriver au fait...
+A la suite d'accidents, je dus me sauver du bord! Je ne vis plus M.
+Davenne. J'étais à Paris, où je fais de la médecine secrète. Je me
+nomme Rigobert, dit le Sauvage...
+
+--C'est vous!... fit Geneviève, vraiment effrayée, mais attachée
+au récit parce qu'elle recommençait à espérer. C'est vrai, j'ai en
+effet entendu conter par mon mari d'étranges histoires sur vous.
+
+Le vieux Rig eut un mauvais sourire; mais il reprit:
+
+--Un soir, votre mari vint me trouver... Je vous ai dit que je
+devais parler franchement. Votre mari avait appris que vous étiez la
+maîtresse de Fernand. Trouvant que la vengeance dans un duel était
+insuffisante; qu'ensuite l'aveu de sa situation, c'était toujours
+le déshonneur dans le ridicule, votre mari, se souvenant d'une cure
+étrange faite par moi sur un condamné à mort, vint me trouver. Il
+avait un plan de vengeance effrayant.
+
+Geneviève, en entendant évoquer la honte passée, s'était d'abord
+caché la tête dans les mains; puis, en entrevoyant dans le récit du
+vieux Rig la possibilité de ce qu'il lui avait dit, elle le regarda et
+écouta attentive..., cette fois pleine d'espoir... et revoyant malgré
+elle la scène de la nuit où son mari était apparu si singulièrement!
+C'était donc vrai... Il vivait! Rien ne peut exprimer la sensation
+qu'elle ressentait à cette idée, tout en passant par les alternatives
+de terreur que lui donnait le récit effrayant du Sauvage.
+
+Celui-ci continuait, se rappelant avec plaisir sa cure extraordinaire.
+
+--Il me demanda si je pouvais lui donner les apparences de la mort de
+façon à tromper tout le monde, jusqu'à la tombe, enfin, et si je
+pouvais m'engager à lui rendre la vie... Je lui dis: Oui!
+
+--Oh! exclama Geneviève.
+
+--Je me rendis le soir rue Payenne, et j'ai, madame, un système dans ma
+médecine à moi. Voyez-vous, tout est là: le cœur! Le jour où ma vie
+sera assurée, je ferai sur ce sujet des études spéciales.
+
+Geneviève regarda encore le vieux Rig; il lui sembla de nouveau qu'elle
+avait affaire à un fou. Celui-ci le vit; car, reprenant son récit, il
+continua:
+
+--J'avais rendez-vous pour le soir même, Simon devait m'introduire dans
+la chambre de M. Davenne; mais si vieux que je puisse paraître, j'ai
+une vigueur et une agilité que plus d'un jeune homme m'envierait.
+J'escaladai le mur et me trouvai à l'heure dite dans la maison...
+C'est avec le curare, madame, un poison dont on ne connaît guère les
+qualités en France..., que j'exécutai la chose convenue.
+
+--C'est-à-dire, demanda Geneviève, que vous fîtes prendre du curare
+à mon mari: il s'endormit, et ce sommeil avait les apparences de la
+mort...
+
+--Oui, madame, du curare... Tenez en voici...
+
+Et le vieux Rig tira encore son portefeuille graisseux; il fouilla dans
+les poches et en sortit un petit rouleau; il le développa et montra un
+morceau ayant l'apparence de la réglisse noire... Il en coupa un bout.
+
+--Tenez, dit-il en faisant sa grimace--non, en souriant--tenez, madame,
+vous voyez que c'est bien inoffensif.
+
+Et le Sauvage avala le morceau de curare. Geneviève ne pouvait se
+défendre d'un certain mouvement répulsif en présence du petit vieux
+et de ses agissements; celui-ci s'en aperçut, car il reprit:
+
+--J'abrège, madame; par un procédé à moi, qui m'est personnel,
+j'employai le curare; dix minutes après vous rentriez... J'étais
+caché le long du lit... Vous vîtes votre mari et le crûtes mort...
+
+--Mais c'est affreux, ce que vous me dites là.
+
+--J'étais payé pour cela... Votre mari voulait disparaître de ce
+monde, pour se débarrasser de tous ceux qui l'entouraient. Il avait
+dans la journée réalisé sa fortune, loué une habitation. Il avait
+chargé Simon d'enlever sa fille...
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu!
+
+--Simon devait m'aider... Je dois ajouter qu'il avait même augmenté
+sa mission... Il avait dans sa poche un revolver avec lequel, si je ne
+réussissais pas dans mon expérience, il devait me casser la tête.
+
+En disant cela, Rig riait et haussait les épaules... Le rire de Rig
+était vilain à voir ainsi. Aussi Geneviève détourna-t-elle les yeux
+en disant:
+
+--Enfin?
+
+--Enfin, à peine étiez-vous montée dans la voiture avec Fernand, en
+sortant du cimetière, que je retrouvais Simon et que nous attendions
+impatiemment--moi très inquiet, très inquiet; je vous jure que sur dix
+cas semblables, il est bien rare qu'un réussisse. Avec des lanternes,
+nous nous introduisîmes dans le cimetière; vous vous rappelez l'orage,
+qui nous servit en ce sens que la garde habituelle se trouvait un peu
+relâchée... Ayant ouvert le caveau, puis le cercueil, nous avons
+passé près de deux heures pour le faire revenir.
+
+--Vous l'avez fait revenir?... demandait Geneviève, refusant de croire
+ses oreilles, les traits bouleversés, l'œil hagard..., malgré elle,
+cherchant à se persuader que celui qui lui parlait était fou, et ne
+pouvant résister à son ton convaincu, à ses explications nettes,
+catégoriques.
+
+--Oui, madame, et je l'ai pris dans mes bras, je l'ai porté dans la
+petite maison où il habite encore aujourd'hui. Dans le caveau, la vie
+était revenue; mais il n'a recouvré véritablement sa connaissance que
+chez lui, et la première chose qu'il a demandée, ç'a été sa fille.
+
+--Tout ce que vous me dites là, monsieur, est si étrange, si
+effrayant, si impossible, que je n'ose y croire.
+
+--Mon Dieu, madame, ce que vous dites là prouve que vous ne payerez pas
+trop ce que je vous vends, puisque je vous assure encore que c'est vrai!
+
+--Et où demeure mon... mari? Geneviève eut un frisson en disant ce
+mot. Elle se hâta d'ajouter:
+
+--Où est mon enfant?
+
+--A Charonne. Demandez la Maison du pendu... Ils l'ont louée et ne
+savent même pas que la maison est connue ainsi... C'est à cause de
+ce suicide qu'elle n'avait jamais été louée et qu'ils l'ont trouvée
+toute prête...
+
+--Et mon, ma... ma fille est là?
+
+--Ils y sont tous les deux...
+
+Le vieux Rig, voyant toujours le doute sur les traits de la jeune femme,
+lui dit:
+
+--Madame, vous ne croiriez pas à mes serments,--et vous auriez
+raison,--mais, moi, j'ai confiance dans les vôtres; vous m'avez juré
+que d'ici trois jours vous ne diriez pas comment vous avez appris ce que
+vous savez...
+
+--Je le jure encore.
+
+--Eh bien, madame Davenne, je m'offre de vous conduire... Je n'irai pas
+jusqu'au bout...; c'est-à-dire qu'arrivée à l'avenue de Charonne, je
+vous désignerai la propriété, et vous dirai: C'est là...
+
+--J'accepte, monsieur...
+
+Le vieux Rig eut un sourire, le même, et il dit:
+
+--Je descends avant vous, je prends une voiture et je vous attends en
+bas...
+
+--Oui, monsieur..., c'est cela!
+
+Rig salua et se retira rapidement. Il serait difficile de peindre
+l'état dans lequel se trouvait Geneviève... Elle n'osait croire à ce
+qui lui avait été raconté, tant cela était fantastique... Et elle
+avait peur, elle n'était plus elle... Elle se disait que la vérité,
+c'était cela..., c'est-à-dire l'impossible!
+
+Lorsqu'elle traversa l'atelier pour descendre, les ouvrières se
+regardèrent entre elles et se dirent:
+
+--Madame est folle!...
+
+Si elle n'était pas folle, nous devons le dire, la malheureuse était
+bien près de le devenir.
+
+Le vieux Rig descendait l'escalier: il s'arrêta à l'étage au-dessous,
+et s'approchant près de la fenêtre qui donnait sur la cour, nous
+l'avons dit, il fouilla dans ses poches, sortit de son portefeuille le
+billet que Geneviève lui avait signé et le regarda minutieusement.
+Puis, heureux de son examen, il le replaça soigneusement dans sa poche
+en disant:
+
+--Maintenant, ça y est... Les affaires sont les affaires: un bon
+engagement écrit vaut mieux qu'une parole, et je suis bien certain
+que, rentrée dans la situation que je lui fais retrouver, elle m'aurait
+donné la somme convenue; mais, avec ce papier, je n'ai pas besoin
+d'attendre... Demain je suis à Londres... avec une perte insignifiante,
+j'escompte la valeur, chez les Greffys... et je suis rentré dans
+l'argent qu'il m'a volé... Ah! le vieux Rig sait se venger aussi,
+lui... Cela va en faire du bouleversement chez lui! Idiot va! qui
+se fait un ennemi du vieux Rig. Tu verras qu'il vaut mieux que ton
+imbécile de Simon!...
+
+Et le Sauvage était content de lui; il descendait joyeux, sa fortune
+était faite, car, marchant lentement, il comptait tout bas ce qu'il
+avait et il continuait:
+
+--Ce soir, j'aurai tout vendu... C'est fait... A dix heures, je prends
+le train... J'arrive à Londres demain matin... Je m'installe comme
+docteur... Avant six mois, j'ai la clientèle des aînés de famille
+qui ont besoin d'un médecin intelligent pour soigner leur famille...Le
+Sauvage devient le docteur Danielo Zintsky... Ce nom-là m'a porté
+bonheur; c'est du jour où je l'ai porté que commence ma fortune... Je
+vais vivre enfin..., respecté et obéi... Et le vieux Rig descendait
+toujours plus lentement se répétant:
+
+--Respecté et obéi...
+
+En arrivant dans la cour, il n'avait plus l'air humble qu'il avait
+en montant; déjà, dans son cerveau, il se voyait à Londres, vivant
+luxueusement dans un splendide appartement; il se voyait reprenant les
+allures de Danielo; il se voyait superbe, respecté, et il répétait,
+comme un crève-de-faim qui voit la table mise:
+
+--Enfin! enfin!
+
+En même temps qu'il sortait de la porte cochère, Simon sortait de
+la loge du portier et, le suivant sans être vu, se glissant presque
+derrière lui jusqu'à la rue, il se blottit dans l'ombre de la porte,
+en faisant un signe et un clignement d'yeux à des gens sans doute
+apostés de l'autre côté de la rue.
+
+Rig, toujours gai, caressant, bâtissant dans son esprit son rêve,
+marchait sur le trottoir cherchant une voiture. Voyant un fiacre passer,
+il héla le cocher. Celui-ci vint se ranger devant la porte. Rig,
+montant dans sa voiture, lui dit:
+
+--Reste là... Attends, une dame va venir. Lorsqu'elle sera montée, tu
+nous conduiras avenue de Charonne.
+
+Et le Sauvage, calme, se jeta dans le fond de la voiture, s'étendant
+heureux sur les coussins, fermant les yeux pour mieux voir ce qu'il
+rêvait... Tout à coup, il ressentit une secousse, il ouvrit les yeux,
+croyant que c'était Mme Davenne qui montait. Mais il jeta un cri de
+rage,... et ce fut tout ce qu'il put faire.
+
+Des deux côtés à la fois, par chaque portière, un agent était
+monté dans la voiture et s'était précipité sur lui; on lui avait
+saisi les bras, et il était temps, car ses mains voulaient fouiller ses
+poches pour y prendre le couteau. On l'avait étroitement garrotté, le
+muselant presque pour éviter ses cris.
+
+On avait baissé les stores, et vigoureusement tenu par les deux agents,
+bavant de rage, il avait entendu une voix qu'il connaissait dire au
+cocher:
+
+--Toutes voiles dehors! là!... Et à la Préfecture... Ho! hisse là!
+
+Et cela suivi d'un long éclat de rire... Puis:
+
+--Au fait..., dis donc, tu as une place près de toi. Donne-la-moi: je
+veux être sûr qu'il est embarqué.
+
+Et il avait senti, au mouvement de la voiture, que Simon montait sur le
+siège.
+
+
+
+
+XIII
+
+DÉSESPOIR.
+
+
+Geneviève s'était rapidement vêtue, et malgré les protestations de
+ses ouvrières, qui l'assuraient qu'après la crise subie, qu'après
+la nuit qu'elle avait passée, il était imprudent, pour ne pas dire
+dangereux de sortir, Geneviève n'écoutait rien. Tout entière à
+l'espoir qui la remplissait de joie, elle se sentait forte; avec
+l'assurance qu'elle allait retrouver son enfant..., qu'elle allait
+revoir celui qu'elle avait tant pleuré, elle avait retrouvé une vie
+nouvelle. Revoir son mari! Était-ce possible!
+
+Tout en elle tressaillait à cette pensée!... Oh! elle sentait bien
+que par ses larmes, par ses supplications, elle vaincrait toutes les
+résistances...; elle voulait racheter le passé par la plus obéissante
+servitude; elle ne serait près de celui qu'elle avait trompé
+qu'abnégation et dévouement; elle subirait tout, tout, pour vivre
+près de lui et de son enfant.
+
+Mais s'il s'était fait un autre ménage; si une autre femme était
+près de sa fille, et se faisait appeler sa mère! A cette pensée, il
+lui sembla que son cœur cessait de battre.
+
+Non, cela n'était pas possible!...
+
+Il se pouvait que, ayant arraché de son cœur l'affection qu'il avait
+autrefois pour elle, un amour nouveau occupât son cœur... Cela la
+troublait, mais elle devait le supporter et elle le supporterait sans se
+plaindre; c'est elle qui avait donné l'exemple... S'il le fallait,
+elle se contenterait d'être l'amie dévouée...; elle chasserait ses
+pensées jalouses... Mais elle voulait être la mère, elle ne voulait
+pas qu'une autre portât ce titre près de son enfant; elle voulait
+l'affection tout entière de sa Jeanne, l'enfant pour laquelle
+uniquement elle avait consenti à vivre.
+
+Geneviève se hâtait de descendre l'escalier; elle avait hâte de se
+retrouver avec Rig; elle voulait lui demander si le père vivait seul
+avec son enfant. Lorsqu'elle arriva dans la rue, elle vit quelques
+groupes qui causaient devant la porte.
+
+La concierge, en la voyant, s'exclama sur son imprudence; elle voulut
+la faire entrer dans sa loge; mais Geneviève refusa, disant qu'elle
+se portait admirablement bien... Elle priait la concierge de voir si la
+personne qui descendait de chez elle ne revenait pas avec une voiture.
+La concierge la regarda avec stupéfaction.
+
+--Qu'est-ce que vous me demandez là? Mais vous ne savez donc rien?...
+Ce n'est donc pas à cause de ce qui vient d'arriver que vous êtes
+descendue?
+
+--Que vient-il d'arriver? demanda la jeune femme inquiète.
+
+--Mais le petit vilain qui descendait de chez vous vient d'être
+arrêté.
+
+--Comment? arrêté!
+
+--Mais oui... et ils ont eu du mal, allez, à le maintenir dans la
+voiture. Nous nous demandions pourquoi, avec Augustin, et on croit que
+c'est un fou qui s'est échappé...
+
+Geneviève fut forcée de s'appuyer à un meuble pour ne pas tomber...
+Un fou! tout ce qu'elle avait écouté, tout ce bonheur sur lequel elle
+venait de bâtir l'avenir..., tout cela mensonge! C'était un fou qui
+lui avait parlé... Ça avait été sa première pensée, et, après,
+elle l'avait repoussée, elle avait voulu croire... C'est si doux de
+croire ce qu'on désire.
+
+La concierge, la voyant chanceler, se hâta d'avancer une chaise en
+s'écriant:
+
+--Je vous le disais bien que vous faisiez une imprudence en essayant de
+sortir... Vous êtes capable de tomber malade pour de bon...
+
+Geneviève n'entendait rien; elle prit sa tête dans ses mains, et,
+fondant en sanglots, elle gémit:
+
+--Oh! si je pouvais mourir!
+
+--Eh bien! en voilà des folies!... Voulez-vous ne pas dire ça. Avec
+ça que ça ne vient pas assez vite... En voilà des idées!... Mais
+qu'est-ce qu'il vous avait donc dit, ce petit vieux-là?...
+
+Comme Geneviève ne répondait pas, et que cependant l'épouse
+d'Augustin désirait savoir ce qu'il y avait sous tout cela, tout en
+préparant un cordial pour la jeune femme, elle continua:
+
+--D'abord, figurez-vous, j'avais envie de vous prévenir de ce qui se
+passait; mais nous étions occupés avec ce farceur dont je vous ai
+parlé qui est déjà venu et qui est habillé en marin.
+
+Geneviève releva la tête.
+
+--Il est revenu?
+
+--Mais oui; il n'y a pas dix minutes, il était là, à la place où
+vous êtes. Tenez, voici encore son verre: il nous avait offert un petit
+verre, et Augustin adore le mêlé.
+
+--Simon est revenu! répétait Geneviève.
+
+--Et il connaissait l'autre, parce qu'il est rentré juste au moment où
+le petit vieux montait chez vous; il semblait tout le temps le guetter.
+Nous croyons que le petit vieux venait aussi pour le mariage...
+
+--Est-ce qu'ils se sont parlé?
+
+--Mais non!... Vous ne savez rien, alors? fit la concierge
+désappointée. Mais, heureuse d'avoir une histoire à raconter, elle
+reprit:
+
+--Vous ne savez rien!... Je vais vous dire tout ça, alors...
+
+Geneviève, attentive, écoutait... La présence de Simon dans l'affaire
+lui rendait un peu d'espoir.
+
+--Donc, aussitôt le petit vieux entré dans la maison, il montait
+l'escalier, et n'était pas encore chez vous que nous voyons entrer le
+marin... Vous savez, il nous va, celui-là!... Augustin l'aime bien...
+il nous offre un verre; comme je me dis; c'est pour le mariage, il vient
+encore chercher quelques renseignements; je fais signe de l'œil à
+Augustin. Alors il lui offre un siège, et nous causons. Il nous a
+d'abord raconté un voyage qu'il a fait dans un pays où les chevaux
+parlent comme vous et moi. Mais, tout en causant, il avait l'air
+de guetter tous les gens qui sortaient... Quand le petit vieux est
+descendu, il s'est levé vite. Augustin lui dit:
+
+--Qu'est-ce qui vous prend? où que vous allez?...
+
+--Espère! espère, qu'il répond, nous nous reverrons; et il a filé.
+Une fois dehors, il a fait un signe à des agents... et... quand je suis
+arrivée dans la rue, le vieux était en fiacre, avec trois agents...
+et le marin sur le siège à côté du cocher... Qu'est-ce que c'est que
+ces gens-là?...
+
+Geneviève était pensive... L'espoir revenait. Ce n'était pas pour
+rien que Simon avait aidé à l'arrestation de l'homme qui était venu
+la renseigner sur son enfant...
+
+De tout ce qu'elle avait entendu, il ressortait une chose absolument
+claire, c'est qu'on venait de s'emparer de celui qui venait pour
+l'aider, et que Simon, probablement chargé _in extremis_ de
+l'éducation de sa Jeanne, voyant que l'enfant allait lui être
+enlevée, avait fait aussitôt arrêter le vieux Rigobert. Geneviève
+n'était pas bien assurée que le vieillard jouissait de toutes ses
+facultés, mais il savait quelque chose. Peut-être était-il fou! Et
+tout ce qu'il avait raconté sur la mort et la résurrection de Pierre
+en était la preuve; mais il avait des éclairs de bon sens, et sachant
+qu'un de ses amis, Simon Rivet, cachait chez lui l'enfant de son
+lieutenant, il s'était donné pour mission de rendre l'enfant à
+sa mère. Avec cette ténacité des fous, il s'était insensiblement
+persuadé qu'il savait un secret utile à la femme de son ancien chef,
+et il ne rêvait plus que de se sauver de la maison de santé pour
+aller tout apprendre à la jeune femme: que son époux vivait et que son
+enfant la demandait.
+
+Geneviève avait besoin de croire à cela, elle avait été si près de
+la réalisation de son rêve, qu'elle ne pouvait y renoncer. Et elle dit
+à la concierge:
+
+--Oui, vous avez raison, ce doit être un fou qui s'est échappé de la
+maison...
+
+--C'est ce que pense Augustin, ce que je pense, et ce que tout le monde
+dit... Mais que venait-il vous raconter?
+
+Ainsi mise en demeure de donner une raison, même mauvaise, Mme Davenne
+se trouva fort embarrassée; mais il n'y avait pas à hésiter... Elle
+brocha sur la vérité.
+
+--Mon Dieu, continua Mme Davenne, c'est un vieux matelot, ancien fidèle
+serviteur de mon mari.
+
+--Ah!... c'est un matelot aussi? Alors tout s'explique...
+
+--Oui, celui dont vous me parlez, Simon, qui est venu chez vous, était
+avec lui à bord de la _Souveraine_.
+
+--Mais que venait-il faire chez vous?
+
+--Mon Dieu, que voulez-vous que vienne faire un malheureux chez ses
+anciens maîtres?
+
+--Oui, oui, je comprends... Il venait demander de l'argent?
+
+--C'est cela.
+
+--Les pauvres gens; dame! Vous savez, dans ces maisons-là on ne
+les traite pas absolument comme des princes. Je vois ce que c'est...
+L'autre, celui qui est si drôle, est un vieux camarade qui veille son
+ami, et c'est lui qui, sachant qu'il s'était sauvé, se sera dit: Il
+doit être allé chez la femme de notre ancien chef...
+
+--Justement...
+
+--C'est pour cela qu'il venait demander des renseignements en cherchant
+à voir tous ceux qui sortaient et qui rentraient.
+
+--Je crois que vous êtes sur la voie...
+
+--Tout s'explique..., et moi qui croyais...
+
+Puis, voyant Geneviève impatientée, et se méprenant sur son allure,
+elle dit:
+
+--Mais, vous n'allez pas encore vous faire du mal pour ça?...
+
+--Non, je suis très bien..., très calme...
+
+--Vous concevez bien que vous avez assez de tracas... sans vous
+tourmenter pour les autres.
+
+Geneviève s'était levée; interrompant la concierge, elle lui dit:
+
+--Est-ce que vous avez absolument besoin chez vous à cette heure?
+
+--Mais non, fit cette dernière interdite. Pourquoi me demandez-vous
+cela?
+
+--Faites-moi la grâce de m'accompagner.
+
+--Où donc? loin?
+
+--Oui, nous serons deux heures... Pendant que vous vous préparerez,
+votre mari ira chercher une voiture... Voulez-vous?
+
+--Mais je suis à vos ordres... Ce n'est pas dans l'état où vous êtes
+que je vous quitterais.
+
+--Augustin, va chercher une voiture.
+
+Et pendant que le mari obéissait, la concierge se préparait.
+
+La brave femme regardait la veuve avec inquiétude. L'allure de
+Geneviève lui semblait étrange, et, rapprochant de cette constatation
+les événements survenus depuis la veille, sa curiosité s'éveilla et
+elle se promit d'arracher à la jeune femme au moins quelques mots qui
+pussent jeter un peu de lumière dans ces ténèbres.
+
+Geneviève, l'œil fixe, attendait; elle pensait, elle aussi, aux
+incidents survenus depuis la veille...
+
+La lettre de Fernand, sa rencontre avec lui, la scène terrible qui
+l'avait suivie..., les émotions cruelles par lesquelles elle avait
+passé, en remettant le pied dans la maison mortuaire... Elle se
+souvenait avoir senti sur ses lèvres le souffle de Fernand, elle
+avait des frissons en se rappelant l'impression de ses mains sur ses
+épaules...; puis, cette étrange apparition, que les divagations du fou
+lui avaient fait croire réelle.
+
+Non, cela était impossible, matériellement. D'abord, un homme ne
+pouvait se présenter par une fenêtre après avoir brisé sans bruit un
+contrevent solide... Non, elle avait été victime d'une hallucination,
+suivie d'une prostration qui l'avait livrée au misérable, ou qui
+peut-être avait assez effrayé Fernand pour qu'il se débarrassât au
+plus tôt de son corps. Elle avait peur de sortir seule; c'est pour cela
+qu'elle se faisait accompagner, parce qu'elle sentait qu'il se tramait
+quelque chose autour d'elle.
+
+Elle voulait aller à Charonne, elle voulait se renseigner sur ce que
+celui qu'on déclarait un fou lui avait dit..., et, si cela était vrai,
+elle sentait bien qu'elle croirait absolument tout ce qu'il avait dit.
+Heureusement, avant de se décider à la conduire elle-même, le vieux
+Rig lui avait donné l'adresse avec un renseignement positif qui lui
+permettait de trouver facilement la demeure. L'endroit où résidait sa
+fille s'appelait: la Maison du pendu.
+
+Augustin revint bientôt, la concierge était déjà prête; Geneviève
+n'avait rien vu, rien entendu, absolument perdue dans ses pensées. Le
+vieille femme, la désignant d'un regard à son mari, mit son doigt sur
+son front et, hochant la tête, sembla dire:
+
+--Il y a quelque chose là... C'est détraqué... Puis elle s'approcha
+et passa la main sur l'épaule de Geneviève. Celle-ci sursauta et dit:
+
+--Vous m'avez fait peur...
+
+--Il ne faut pas vous tourmenter comme ça, madame Davenne, vous broyez
+du noir... Voyons, je suis prête et la voiture est là...
+
+--Oui, c'est vrai, fit Geneviève... Partons.
+
+--Serons-nous longtemps?... parce qu'il faut qu'Augustin sache à quelle
+heure je serai de retour...
+
+--Je ne puis vous le dire, madame Lucas... Je ne sais pas où nous
+allons...
+
+--Hein? fit la concierge avec stupéfaction... Elle échangea un regard
+de pitié avec son mari... Geneviève reprit:
+
+--Je connais peu Paris, et je ne sais pas si ça est loin...
+
+--Ah! très bien, fallait dire ça. Et souriant, elle ajouta: Je croyais
+que vous ne saviez pas où nous allions.
+
+Cette parole rappela à Geneviève qu'elle devait veiller sur elle; elle
+comprit que ses allures, ses façons mystérieuses commençaient à la
+faire prendre pour une insensée, et, à cette heure, puisqu'elle était
+décidée à ne plus s'arrêter dans ses recherches, elle se promit
+de rassurer en route la mère Lucas en lui faisant un demi-aveu: elle
+reprit:
+
+--Nous allons à Charonne, tout en haut.
+
+--Oh! je connais ça, Charonne, ça n'est pas loin; nous en avons à
+peine pour trois quarts d'heure... N'est-ce pas que nous connaissons
+Charonne, Augustin?...
+
+--Oui! oui! on s'y est amusé, et nous sommes payés pour nous en
+souvenir.
+
+--Cela me sera bien utile, car j'ai des renseignements très vagues
+sur la maison où je dois trouver ceux que je cherche... et vous me
+guiderez.
+
+--Ça tombe bien. Figurez-vous que c'est à Charonne que nous avons
+fait notre noce, n'est-ce pas, Augustin, à l'_Orme sans pareil_? On
+ne connaissait pas encore Robinson à ce moment-là, et l'_Orme sans
+pareil_ existait déjà; on pouvait tenir une douzaine: les mariés, les
+grands parents et les témoins. Oh! oui, je le connais, Charonne!...
+
+--Te souviens-tu, dit Augustin..., comme nous avons ri quand je suis
+tombé? Tout le monde a cru que je m'étais tué. Quel saut! Avons-nous
+ri?...
+
+--Oui. Eh bien, ça va me donner des émotions de revoir Charonne... Je
+vous montrerai l'orme. De quel côté allez-vous?
+
+--Je vous le répète, je ne sais pas...
+
+--Vous ne connaissez pas le nom de la personne?
+
+--Non!... Mais on désigne la demeure sous le nom de: la Maison du
+pendu!
+
+--Ah! bon Dieu, en voilà des noms!... Enfin, une fois à Charonne, ça
+ne sera pas long à trouver, le pays n'est pas grand... Nous avons trois
+quarts d'heure, une demi-heure de recherches... mettons trois quarts
+d'heure aussi, ça fait une heure et demie... Restez-vous longtemps?
+
+--Non, pas aujourd'hui, dit vivement Geneviève.
+
+--Alors, c'est une affaire de deux heures et demie, trois heures. Tu
+entends, Augustin?... surveille le dîner.
+
+Elles partirent; la mère Lucas donna l'adresse au cocher, et elles
+arrivèrent bientôt aux premières maisons de Charonne.
+
+En route, Geneviève avait dit à la concierge qu'elle avait besoin,
+pour de graves intérêts de famille, de retrouver une personne habitant
+le pays. La voiture s'arrêta et la mère Lucas descendit aussitôt pour
+prendre des renseignements; ce ne fut pas long. Elle remonta dans la
+voiture et dit:
+
+--Je sais où ça est! C'est une maison qui appartient à la famille
+d'un individu qui s'y est pendu, elle était restée inhabitée
+longtemps; on l'a louée il y a environ deux ans à peu près, on n'est
+pas bien certain. Pour être bien renseigné, il faut s'adresser à un
+nommé Savard, près de l'église.
+
+--Allons-y, dit vivement Geneviève, qui reprit espoir en constatant
+qu'il existait une maison désignée sous le nom que lui avait donné
+le vieux Rig, et qui avait été louée juste à l'époque de la mort de
+son mari.
+
+La voiture s'arrêta bientôt au bout du pays... C'est Geneviève
+qui descendit, priant la concierge de l'attendre, à son grand
+désappointement. Celui que nous avons vu dans les premiers chapitres
+de ce récit, et qui avait traité de la location avec Davenne, vint
+aussitôt au-devant d'elle et s'informa de ce qu'elle désirait.
+
+--Monsieur, vous avez loué une maison qu'on connaît sous le nom de
+Maison du pendu?
+
+--Oui, madame.
+
+--Je viens, monsieur, vous prier de me donner quelques renseignements
+sur les personnes auxquelles vous avez loué!
+
+--Ah! je comprends. Très bien, madame, asseyez-vous; je suis absolument
+à votre disposition; il est naturel que l'on s'éclaire. J'en ferais
+autant que vous.
+
+Geneviève reprit:
+
+--Votre locataire se nomme Simon Rivet.
+
+Le père Savard la regarda, stupéfait.
+
+--Pas du tout, madame, c'est le domestique..., le matelot, qui se nomme
+ainsi.
+
+Alors la jeune femme fut prise d'un tremblement tel que Savard lui
+demanda:
+
+--Mais qu'avez-vous donc?
+
+--Rien, rien, monsieur..., fit Geneviève en se domptant; et elle
+interrogea d'une voix dont on ne saurait rendre l'expression:
+
+--Le maître se nomme?
+
+--Jean Sévère!...
+
+--Jean Sévère! répéta la jeune femme.
+
+--Ce n'est pas ce nom qu'il vous a donné... Il fait peut-être louer au
+nom de ce domestique; tous ces gens-là étaient si mystérieux... qu'il
+se pourrait qu'il soit obligé de louer sous un autre nom.
+
+--Quel homme est-ce? demanda Geneviève.
+
+--Dame! c'est un beau garçon de trente à trente-cinq ans environ; il a
+les yeux bleus, des cheveux blonds; il est très pâle et toujours l'air
+sévère... Je ne l'ai jamais vu rire...
+
+Geneviève, à mesure que l'homme parlait, devenait blême; il lui
+semblait qu'elle allait défaillir... C'était vrai, son mari vivait...
+
+Elle était veuve d'un vivant. Ne trouvant pas la force d'interroger,
+elle dit:
+
+--Et?...
+
+--Et... voilà tout... Très comme il faut..., qui payait
+régulièrement... Des gens tranquilles; jamais on ne voyait personne
+chez eux...
+
+--Il était seul?
+
+--Dame, ça, je comprends, vous voulez me demander si la femme qui vit
+avec lui est sa femme?
+
+Cette fois, il fallut à la jeune femme une dépense énorme de
+volonté pour ne pas tomber; elle n'eut pas la force de répondre, et il
+continua:
+
+--Je ne sais pas si c'est sa femme, ou sa maîtresse, ou sa parente...
+Ce que je sais, c'est qu'ils se parlent comme des étrangers. J'ai cru
+d'abord que c'était elle qui s'occupait de l'enfant, Mlle Jeanne.
+
+--Jeanne! Jeanne! fit Geneviève, s'enfonçant les ongles dans les
+chairs et se cramponnant d'une main au dossier de sa chaise pour ne pas
+défaillir.
+
+--Seulement, c'est bien singulier, n'est-ce pas? une belle jeune femme
+de vingt-quatre à vingt-cinq ans, belle, belle comme tout, vivant sous
+le même toit que l'autre, pendant deux ans, ne sortant jamais, c'est
+drôle... On croyait ici que cet homme avait eu cet enfant avec cette
+femme, et que, ne pouvant l'épouser, il vivait avec elle secrètement
+pour n'être pas ennuyé par la famille.
+
+--Est-ce que Jeanne l'appelle sa mère? demanda fébrilement Geneviève,
+devenue plus forte à cette seule pensée.
+
+--Ça, on n'en sait encore rien! Personne n'a mis le pied dans la maison
+pendant qu'ils l'ont habitée...
+
+--Ils ne l'habitent donc plus?
+
+--Mais, non... Ah! çà, voyons, je croyais que vous veniez prendre
+des informations parce que vous étiez la propriétaire de leur nouveau
+logement...
+
+--Ils sont partis!... Où?
+
+--Ils n'ont pas dit où ils allaient.
+
+--Et quand?
+
+--Hier matin... Les clefs m'ont été rendues à neuf heures du matin,
+et ils étaient partis de la veille au soir.
+
+--Ah! que je suis malheureuse! exclama Geneviève qui, défaillante,
+s'accoudant sur la table, laissa tomber sa tête dans ses mains et
+fondit en larmes, pendant que Savard appelait à son secours la mère
+Lucas, restée dans la voiture.
+
+
+
+
+XIV
+
+LE QUART D'HEURE DE RABELAIS.
+
+
+Le lendemain de ce jour, Fernand était conduit devant le magistrat
+chargé de l'interroger. A toutes les questions qui lui furent faites,
+il répondit qu'il avait été victime et dupe d'une aventurière. Il
+s'était marié pour étendre sa position: la dot promise couvrait bien
+au delà le déficit.
+
+--Mais voici des faux! Ces traites portent la signature Wilson.
+
+--Ces traites ne devant pas retourner à la maison Wilson, elles
+étaient payables chez moi, et j'ai les fonds pour les solder dans le
+portefeuille qui a été saisi hier.
+
+--Ces fonds proviennent d'un double vol.
+
+--Je n'ai pas volé.
+
+--Vous avez, quoique vous en disiez, touché la plus grande partie de la
+dot que vous apportait Mlle de Zintsky.
+
+--Je n'ai rien touché, c'est faux! protesta Fernand avec véhémence.
+
+--Veuillez être calme et vous astreindre à répondre seulement à mes
+questions... Votre intérêt y est engagé... Croyez-moi!
+
+--Monsieur le juge, je vous obéirai; mais vous vous expliquerez
+facilement les emportements d'un homme qui a été perdu justement parce
+que cet argent n'a pas été versé et auquel on dit aujourd'hui qu'il
+l'a volé...
+
+--Arrivons à un autre fait... Les faux sont de vous?
+
+--Oui, monsieur; mais, je le répète, il n'y avait pas chez moi la
+pensée de voler; ils ne pouvaient porter aucun préjudice à la maison
+Wilson: ils étaient payables chez moi, et j'étais en mesure, puisque
+la plus grande partie de la somme a été saisie sur moi...
+
+--Ceci n'atténue en rien les faux dont vous êtes accusé..., et votre
+argument est anéanti par ceci: lorsque les faux ont été signés,
+votre mariage, qui devait vous donner l'argent nécessaire pour les
+retirer du commerce, n'était point encore consenti... Une rupture
+survenant quelques jours avant le mariage, et vous restiez insolvable.
+
+--Mais, monsieur, je le répète, je n'ai pas touché un liard sur
+la dot..., et je réclame l'arrestation de ma femme, laquelle m'a
+volontairement poussé dans cette situation, pour, ayant un nom, être
+libre...
+
+--Singulier désir! Avoir le droit de porter un nom flétri par les
+tribunaux...
+
+Fernand devint rouge et se mordit les lèvres... C'est que, là, il n'y
+avait pas d'emportement possible: il fallait tout subir, tout entendre.
+
+--Revenons au fait... C'est vous qui avez contrefait la signature
+Wilson... Vous le reconnaissez?
+
+--Sous le bénéfice de ce que je viens de vous expliquer, monsieur,
+oui.
+
+--Écrivez, dit le juge à son greffier... Et, au bout de quelques
+minutes, il s'adressa de nouveau à Fernand et lui dit:
+
+--Pour vous faire de l'argent, vous avez emprunté une somme de trois
+cent quarante mille francs sur les bijoux de votre femme; ces bijoux,
+vous les lui avez soustraits une nuit... Est-ce vrai? Répondez!
+
+--C'est vrai, monsieur; mais je désire vous expliquer pourquoi: je
+devais, ainsi que je l'ai dit lors de mon premier interrogatoire,
+toucher à la fin du mois une somme considérable; or, un télégramme
+et des lettres m'annoncèrent une remise de quelques jours pour
+l'arrivée de la somme, et je me décidai à engager les bijoux de ma
+femme, avec la certitude que je les dégagerais bientôt et qu'elle ne
+s'apercevrait de rien.
+
+--C'est toujours votre système, qui consiste à affirmer que,
+contrairement à votre contrat qui porte: «Dont la signature du
+présent contrat est quittance.»
+
+--C'était de confiance...; mais je vous jure que je n'ai rien reçu.
+
+--Puisque vous prétendez avoir reçu des lettres et des télégrammes
+de l'oncle Danielo de Zintsky, que sont devenus lettres et
+télégrammes?
+
+--On a dû les retrouver chez moi...
+
+--Chez vous, on n'a rien trouvé que la preuve que vous ne vous
+souteniez que par des expédients. On n'a même pas trouvé un chiffre
+correspondant à l'encaissement des trois cent quarante mille francs que
+vous aviez empruntés sur les bijoux, soi-disant pour payer les traites.
+
+--Monsieur, on doit trouver sur les livres une somme de trois cent mille
+francs.
+
+--Oui, on trouve ce chiffre...
+
+--Les quarante mille francs, je les reconnaissais à Samuel, pour
+l'intérêt et la commission.
+
+--A qui feriez-vous croire semblable chose?... Un homme comme vous...,
+plus qu'adroit en affaires, aurait accepté de donner quarante mille
+francs pour un prêt de cinq ou six jours?
+
+--Samuel est un usurier, tout le monde le sait...
+
+--Aussi ceux qui ont affaire à lui savent bien qu'ils empruntent à
+fonds perdu. Je vais vous dire pourquoi vous avez consenti à signer cet
+énorme intérêt... C'est que vous n'aviez pas l'intention de reprendre
+les bijoux. Le vieux Samuel n'est pas un prêteur sur bijoux; il s'y
+connaît peu... Il avait confiance en vous; il savait que les bijoux
+avaient été admirés à la fête que vous aviez donnée... pour les
+montrer peut-être. Là, les femmes étaient éblouies, les connaisseurs
+prétendaient qu'ils valaient cinq cent mille francs, au bas taux... Et
+Samuel prêta de confiance. Mais qu'aviez-vous fait? Vous aviez changé
+les pierres, les diamants étaient remplacés par du strass, et ce
+que vous vendiez trois cent mille francs n'en valait pas cinq mille...
+Voilà ce que vous avez fait...
+
+--Moi, moi! exclamait Fernand étourdi; mais, monsieur, sur ce qu'il y
+a de plus sacré, de plus saint au monde, je vous jure que je n'ai pris
+ces bijoux que pour les porter chez Samuel... Si véritablement ils sont
+faux, c'est une preuve de plus du guet-apens dans lequel je suis tombé
+en me mariant.
+
+--Vous entendez dire que votre femme avait de faux brillants?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Non seulement la dot qu'elle apportait n'a pas été versée, mais les
+bijoux qui lui sont personnels étaient en strass?
+
+--Je ne les ai pas touchés. Dans le sac même où je les ai trouvés,
+je les ai portés chez Samuel.
+
+--Tenez, Séglin, vous avez tort de ne pas parler franchement; votre
+système est insoutenable. Avouez plutôt ce que vous avez fait des
+véritables diamants.
+
+--Mais, maintenant je suis un voleur... alors...Monsieur, je vous jure
+que les bijoux ont été portés par moi à Samuel tels que je les ai
+trouvés... Et si l'indigne créature qui porte mon nom a osé soutenir
+le contraire, confrontez-la avec moi...
+
+Le juge haussa les épaules et dit:
+
+--Vos emportements sont une comédie qui ne me trompe pas... Tenez,
+voici la facture remise par votre femme, et apostillée au consulat...
+C'est une des premières maisons de Vienne, Bodmann; les bijoux ont
+été vendus _cinq cent vingt-cinq mille francs_. Nierez-vous encore?
+
+--Oui! oui, je nie... Je n'ai pas touché à un seul bijou... Je le
+jure.
+
+--Nous comprenons votre système: vous ne voulez pas révéler à qui
+vous avez vendu les diamants.
+
+A ces mots, Séglin entra dans une fureur telle, que le gendarme, sur un
+signe du juge, lui posa la main sur l'épaule. Il se contint aussitôt.
+Le juge instructeur reprit:
+
+--Vos agissements sont absolument limpides pour nous... À la tête
+d'une maison qui ne se soutenait que par son crédit, vous pouviez vivre
+largement. Vos vices, votre passion pour le jeu, vous entraînaient
+à des dépenses exagérées... La commandite de votre maison était
+épuisée, vous n'aviez d'autres ressources que dans l'intrigue. Alors
+vous avez cherché à emprunter. Ne trouvant pas ce que vous vouliez,
+et étant obligé de soutenir le train que vous meniez pour ne pas
+vous discréditer,--au lieu de réduire vos dépenses et de chercher à
+combler par le travail les brèches faites à votre capital en demandant
+du temps à vos créanciers,--vous avez préféré avoir recours à
+des tentatives criminelles: vous avez fait des faux et falsifié les
+écritures.
+
+--Monsieur le juge, je vous déclare que je ne vous répondrai plus:
+les accusations portées contre moi sont absurdes, et je ne veux plus me
+défendre.
+
+Le juge, sans paraître avoir entendu Fernand, continua:
+
+--C'était la faillite que vous vouliez éviter... et vous ne reculiez
+pas devant le crime. Alors... c'est la banqueroute qui se dressa devant
+vous... Il n'y avait plus d'issue... que les faux... Vous en fîtes pour
+plus de quatre cent mille francs... Nous les avons entre les mains!
+Vous ne deviez plus exister commercialement que jusqu'au jour de
+l'échéance... De ce jour vous aviez bâti dans votre cerveau le plan
+criminel de votre fortune... Vous deviez tout réaliser et fuir... Une
+occasion se présenta d'augmenter votre avoir: un brillant mariage.
+Immédiatement vous faites tous les sacrifices pour le faire
+réussir,--de l'aveu de votre caissier.--Était-ce pour sauver votre
+maison? Non!... La suite nous le prouve... Une dot princière vous est
+passée et elle disparaît. Vous ne payez les effets signés par vous
+que parce qu'ils vous donnent un jour de plus, le temps de vendre les
+bijoux et de mettre à l'abri les diamants que vous avez arrachés. Tout
+était préparé d'avance, nous le savons aujourd'hui... Vous faites la
+comédie d'un suicide, puis d'une tentative d'assassinat. Et la vérité
+est que, voulant vous débarrasser d'un témoin gênant, vous tentez
+d'assassiner la malheureuse que vous avez épousée pour la voler,
+et qui n'échappe qu'en se sauvant presque nue, vous laissant tout.
+Malheureusement, à cette heure, la police arrive, vous ne l'attendiez
+pas sitôt. Mais, aventurier habile, vous échappez. Votre signalement
+est donné partout; aussi vous êtes trop adroit pour essayer de fuir.
+Vous vous établissez à Paris; là, vous recevez des femmes la nuit...,
+vos complices, sans doute, qu'on n'a pu retrouver... Vous apprenez
+que votre femme, la pauvre et digne enfant qui vous a échappé, s'est
+réfugiée rue de Navarin... Vous y courez aussitôt; car, vous le
+saviez, c'est votre accusatrice, celle devant laquelle vous ne pouvez
+plus rien soutenir... Qu'alliez-vous faire chez elle?... Nous le savons,
+car les agents, en vous arrêtant rapidement, ont saisi sur vous un
+revolver chargé... Vous vouliez tuer le témoin devant lequel vous ne
+sauriez rien nier... Qu'avez-vous à dire maintenant?
+
+Fernand restait atterré, abruti. Tout ce qu'il venait d'entendre
+l'avait étourdi; tous ces mensonges mêlés à la vérité prenaient
+un corps, et il se disait que tout cela se coordonnait si bien, qu'il
+était presque impossible de n'y pas croire. Ce n'était plus d'une
+banqueroute et de faux qu'il était accusé; mais c'était de tous les
+crimes et délits punis par le Code..., depuis l'assassinat jusqu'au
+vol... Ce n'était plus d'une question de prison temporaire qu'il
+s'agissait, c'était de sa vie entière dans un bagne... Il ne trouvait
+pas un mot à répondre; il n'avait plus la force de protester.
+
+Le juge fut convaincu que l'ensemble de preuves écrasant l'accusé,
+celui-ci s'avouait vaincu, et il reprit plus doucement, en faisant signe
+à son greffier d'écrire:
+
+--Séglin, vous vous reconnaissez l'auteur des fausses traites signées
+Wilson?
+
+Il fit un signe de tête, et le greffier écrivit. Le magistrat reprit:
+
+--Vous n'aviez qu'un but: attirer à vous, par tous les moyens
+possibles, une somme considérable; faire argent de tout ce qui était
+négociable, et fuir sous un autre nom à l'étranger, abandonnant en
+France votre femme, celle qui vous avait apporté la plus grosse part de
+l'argent que vous vouliez emporter.
+
+Fernand haussa les épaules et ne répondit rien. Ne protestant pas,
+ceci fut considéré comme une acceptation, et le juge poursuivit:
+
+--Dans toute cette affaire, à présent limpide, il n'y a qu'un point
+obscur. Séglin, dans votre intérêt, et pour ne pas attirer sur vous
+toute la sévérité de la justice, soyez sincère... Songez que la
+possibilité de restituer partie de la somme atténuera un peu les
+crimes dont vous êtes accusé... Que sont devenus les diamants, les
+bijoux de votre femme?
+
+--J'ai dit la vérité.
+
+--Vous avez caché ces pierres qui, à elles seules, représentent
+une fortune... Vous espérez, votre peine subie, ou par une évasion
+heureuse, échappant au châtiment, aller un jour reprendre ce butin...
+Détrompez-vous... Votre refus de répondre, en appelant sur vous la
+sévérité du jury, vous fera appliquer une peine plus grave, en même
+temps qu'une surveillance de toute heure.
+
+--J'ai dit la vérité; je n'ai rien à répondre.
+
+--Vous refusez absolument?...
+
+--Monsieur, je ne suis pas un voleur de profession... Je suis un
+malheureux qui, se débattant contre le sort, s'est servi d'armes
+indignes, voilà tout... Un ami m'avait commandité; la maison ne
+faisait pas de brillantes affaires, et je cherchais, par un mariage
+riche, à la rétablir... Sur ces entrefaites, mon commanditaire
+mourut... C'était un ami; je n'avais pris avec lui aucune
+précaution..., et sa mort livrait mon compte à un créancier
+terrible... Il pouvait exiger, il exigeait... C'était ma ruine; ma
+maison n'avait plus que l'apparence... Pour faire un beau mariage,
+il fallait à tout prix cacher le gouffre... C'est à quoi je
+m'appliquai... par des moyens réprouvables, monsieur, je le sais!...
+Mais je n'avais pas fait le plan que vous venez de m'attribuer; mon plan
+était de sauver ma maison à tout prix... À cette époque, c'est la
+faillite qui me menaçait, c'est contre elle que je luttais... J'étais
+en relations d'affaires avec la maison Wilson...; les traites étaient
+payables en France, chez moi, et je les adressais aussitôt à la maison
+de Londres. Alors l'idée me vint de lancer dans le commerce les
+traites que vous avez saisies; j'en fis pour trois cent mille francs.
+Lorsqu'elles arrivaient chez moi, je les soldais et les anéantissais,
+ne dirigeant sur Londres que celles acceptées par la maison. Je
+trouvais ainsi un crédit énorme...Mais la maison périclitait
+toujours.
+
+--N'est-ce point plutôt la malheureuse passion que vous avez pour le
+jeu?
+
+--Oui, monsieur, c'est vrai, je suis joueur, et dans deux cercles j'ai
+perdu des sommes considérables... C'est la cause de ma perte.
+
+--Ces sommes ont été évaluées à plus de quatre cent mille francs.
+
+--C'est possible... Enfin, monsieur, en faisant ces... faux..., j'étais
+résolu à les solder; c'était un crédit flottant que je m'étais
+établi... Quatre ou cinq jours avant les échéances, je faisais des
+traites pour une somme semblable et je payais les autres...
+
+--Vous aviez là des frais considérables de commission pour des sommes
+aussi importantes.
+
+--C'est vrai, monsieur. Alors, je reçus d'un de mes clients de Vienne
+une proposition de mariage: on me parlait de deux millions au moins; le
+mariage se fit. Vous savez le chiffre de la dot. Pour la réalisation de
+ce mariage, je voulus donner à ma maison une apparence factice; je pris
+le petit pavillon d'Auteuil... Je fis enfin des folies... et, pour les
+payer, je dus faire de nouvelles traites.
+
+Mais, vous le remarquerez, monsieur, je ne compromettais personne;
+j'étais certain, puisque j'allais toucher des millions, de pouvoir
+retirer les traites, de liquider le passé de ma maison et de la
+lancer à nouveau et très brillamment. Le mariage fut une duperie. Ces
+millions n'ont été que sur le papier; les bijoux étaient faux, et ce
+sont ces derniers qui ont précipité la catastrophe. Mais, je vous
+le jure, monsieur, je n'ai jamais touché un liard sur la dot, et vous
+croyez que je voulais fuir avec une fortune! Songez que, le jour de
+l'échéance, j'avais presque le double de la somme et que j'ai payé,
+que j'étais en mesure pour solder les traites, et que c'est à une
+maladresse de mon caissier que je dois que tout cela a été découvert.
+Les traites soldées à présentation, elles étaient détruites et c'en
+était fini.
+
+--Mais les bijoux?
+
+--Les bijoux! Je suis convaincu qu'une enquête approfondie vous
+prouvera que j'ai dit la vérité.
+
+--Il y a un témoin qui serait bien utile pour cela, c'est ce
+caissier... Qu'est-il devenu? Depuis cette époque il a disparu.
+
+Fernand se garda bien de répondre. Et le magistrat:
+
+--Un cocher que vous verrez l'a conduit avec vous au chemin de fer.
+
+Fernand pâlit.
+
+--Quel intérêt aurais-je eu au départ de mon caissier? Et pourquoi,
+si je savais sa résidence, voulez vous que je vous la cache?
+
+--Parce que nous supposons, et nous avons de graves raisons pour cela,
+que c'est lui qui est parti avec les vrais diamants arrachés aux
+bijoux.
+
+--Oh! exclama Fernand, perdant la tête, si c'est cela, je vais vous
+dire où il est.
+
+Le juge eut un sourire. Séglin le vit et il comprit la sottise qu'il
+venait de faire; mais il était trop tard. Le magistrat disait au
+greffier:
+
+--Écrivez...
+
+--Vous voyez bien que c'est par vos ordres que votre caissier est
+parti...
+
+--Eh bien, oui. La catastrophe était arrivée, je venais d'échapper
+aux agents qui m'avaient arrêté; je me promenais autour de chez moi,
+pour voir ce qui s'y passait... Alors j'étais décidé à échapper aux
+poursuites par la fuite; mais j'étais presque sans argent. J'aperçus
+Picard, qui revenait de chez l'homme pour payer les traites. Je le
+hélai, sachant bien qu'il n'avait trouvé personne. Il était inutile
+de raconter mes affaires à ce brave homme. D'autre part, s'il rentrait
+chez moi, il pourrait donner des renseignements aux agents qui étaient
+à ma recherche. Je lui pris l'argent, lui disant que j'allais moi-même
+aller payer les traites... et je lui dis que je venais de recevoir
+un télégramme m'annonçant que l'on verserait les fonds que nous
+attendions à Turin... Je le conduisis moi-même au chemin de fer... Et
+depuis ce jour il est à Turin.
+
+Le magistrat eut un sourire de doute, et il dit:
+
+--Vous croyez parler à des naïfs. A qui ferez-vous croire à cette
+rencontre providentielle? Vous êtes sans un liard, et justement vous
+rencontrez votre caissier à cinq heures du matin. Vous lui prenez
+tranquillement cent quarante-cinq mille francs, et, à cette heure,
+vous ne pensez pas à fuir: c'est lui que vous faites partir! Vous
+aviez l'argent en poche, monsieur Séglin. Votre caissier, qui est
+votre complice, était parti la veille avec les diamants, et vous, vous
+rentriez chez vous pour prendre ce qui restait; il était minuit. Votre
+femme voulut s'y opposer, et vous avez tenté de la tuer. Elle a pu se
+sauver, et alors vous avez été arrêté, blessé, il est vrai, mais
+par un ricochet; la balle est revenue sur vous, car elle avait à peine
+entamé le front.
+
+--Mais c'est un roman! un roman, que vous me contez là! exclama
+Fernand.
+
+Le juge dit vivement:
+
+--Nous allons voir, Séglin, si vous allez persister devant l'évidence.
+
+Le magistrat sonna et donna des ordres tout bas; un agent entra
+aussitôt, qui se plaça d'un côté de Fernand; de l'autre côté
+était un gendarme. Ayant, d'un signe, recommandé à l'agent et au
+gendarme de veiller sur l'inculpé, le juge instructeur dit:
+
+--Introduisez le témoin
+
+Fernand leva aussitôt la tête. Qui donc pouvait témoigner dans son
+affaire? Et, au même moment, il sentit que d'un côté l'agent,
+de l'autre le gendarme, lui saisissaient les poignets. Il eut un
+tressaillement en voyant entrer Iza. Celle-ci, très élégamment
+vêtue, souriait au juge, et ne dirigea même pas ses regards sur lui.
+
+--Tenez, madame, veuillez vous asseoir, fit le juge d'un ton aimable...
+
+Iza s'assit, bien calme, bien tranquille, très soigneuse de sa pose,
+se mettant à son aise comme si elle était au théâtre. Le juge dit
+aussitôt:
+
+--Madame, vous nous avez déclaré ignorer la position de votre mari?
+
+--Oui, monsieur... Quand je dus me marier..., celui qui passait pour mon
+oncle...
+
+Séglin fronça les sourcils et le juge eut un petit mouvement de tête
+protecteur, en disant:
+
+--Oui, oui, nous savons...
+
+Iza continua:
+
+--...Obligé, par les événements politiques de son pays, de ne plus
+s'occuper de moi, voulut que je fusse placée honorablement en France...
+Le prince de Zintsky est immensément riche; il me dotait de deux
+millions. Sur la recommandation d'un grand banquier de Vienne, il
+convint de mon mariage; je vins à Paris accompagnée par lui... La
+position me plut... M. Séglin se prétendait presque millionnaire;
+il déclarait m'aimer... Moi, je ne ressentais pour lui ni amour ni
+répulsion... Il fallait en finir avec le prince, j'acceptai.
+
+Tout cela était dit légèrement, d'un ton dégagé et comme la chose
+la plus simple du monde.
+
+Séglin était livide.
+
+--C'est dans ces conditions que je fus mariée, et ce n'est qu'il y a un
+mois, le jour de la catastrophe enfin, que je connus l'homme que j'avais
+pour époux...
+
+--Qu'avez-vous à dire, Séglin? demanda le juge.
+
+Séglin baissa la tête et ne répondit pas...
+
+--Continuez, madame... Votre dot fut-elle payée?...
+
+--Oh! monsieur! Avant de partir, le lendemain de mon mariage, le
+prince de Zintsky paya en billets de banque, dans le salon de la maison
+d'Auteuil, et il refusa le reçu que M. Séglin lui offrait, en disant
+que cela était inutile entre galants hommes.
+
+Séglin avait relevé la tête; son regard brillant ne quittait plus sa
+femme, et il dit vivement:
+
+--C'est lui qui vous a conté cela..., le vieux Danielo, le vieux
+coquin...
+
+Iza ne tourna même pas la tête; son regard dédaigneux se promena une
+minute sur Fernand, l'écrasant de mépris... Le magistrat demanda:
+
+--Est-ce le prince qui vous a raconté cette scène?...
+
+--Monsieur, dit Iza avec l'accent sincère de la vérité, j'étais là,
+j'assistais à la scène. J'ai vu...
+
+--Oh! exclama Fernand étourdi.
+
+--Qu'avez-vous à répondre à cela? demanda le juge, triomphant.
+
+--Mais c'est faux! monsieur, absolument faux... Ce prince est un vieux
+coquin que j'ai revu depuis, son complice... Mais, malheureuse, qui
+êtes-vous donc?
+
+Iza ne sourcillait pas... et le magistrat dit sévèrement:
+
+--Séglin, contenez-vous..., si vous ne voulez que je vous fasse
+reconduire... Madame, vos bijoux, vous ne les avez jamais prêtés?
+
+--Jamais, monsieur; je ne les ai mis qu'une fois, et monsieur me les a
+volés.
+
+--Voulez-vous nous raconter comment vous avez été amenée à vous
+sauver de chez vous?
+
+--Mon mari, monsieur, était parti le soir, déclarant qu'il allait
+faire un voyage..., qu'il ne rentrerait que le lendemain...
+
+--Quel but supposez-vous à ce voyage feint?
+
+--Oh! monsieur, pas la jalousie... Je vous ai expliqué que mon mari
+n'avait pas de ces scrupules.
+
+Fernand regarda le juge et sa femme, paraissant ne pas comprendre. Iza
+continua:
+
+--Son but était que, tout le monde étant endormi à la maison, on ne
+le vît pas venir la nuit me dévaliser et me voler... J'avais encore de
+nombreux bijoux. Je le surpris les cherchant... Je me levai; il me les
+demanda, je refusai... Une scène épouvantable eut lieu; il me traita
+comme la dernière des femmes. Je lui répondis qu'en se mariant il
+savait ce qu'il faisait..., que je ne m'étais pas cachée... Alors il
+s'emporta, voulut m'étrangler. Je lui échappai et criai au secours,
+en me sauvant de la chambre dans le cabinet de toilette; il prit un
+revolver et tira sur moi en brisant la glace... Puis, ne m'ayant pas
+touchée, il courut pour me saisir dans le boudoir... Je ne sais ce qui
+arriva: il tomba; aussitôt je me précipitai dans ma chambre... Je pris
+la première robe venue, et presque nue, en pantoufles, je me sauvai...
+Voilà, monsieur!
+
+--Eh bien, Séglin, qu'avez-vous à dire?
+
+Fernand était effrayant à voir; ses yeux sortaient de leurs orbites,
+ses dents grinçaient, ses lèvres s'agitaient sans qu'il pût dire un
+mot. Les deux gardes avaient de la peine à le contenir... Tout à coup
+les plus affreuses injures sortirent de sa bouche.
+
+--Misérable gueuse! Indigne créature! Tu mens! monstre d'infamie. Vous
+ne m'empêcherez pas de l'étrangler.
+
+Et il se débattait avec une telle furie que le juge, effrayé, dit
+vivement:
+
+--Sortez, sortez, madame... Nous sommes suffisamment édifiés...
+
+Iza couvrit son mari de son même regard dédaigneux, qui monta
+lentement des pieds aux cheveux, et après avoir souri au juge en lui
+disant:
+
+-Il ne me fait pas peur... Il m'avait habituée à de semblables
+scènes...
+
+Elle sortit. Un agent entrait pour prêter main-forte aux autres; mais
+ce fut inutile. En même temps que sa femme se retirait, sa colère
+disparut pour faire place à une prostration complète; on fut obligé
+d'avancer un siège pour qu'il ne tombât pas... Le voyant calme, le
+juge dit:
+
+--Vous avez entendu, Séglin; qu'avez-vous à dire?
+
+--Ah! monsieur, fit Fernand d'une voix déchirante, c'est bien infâme,
+c'est bien indigne, ce qui vient de se passer là.
+
+--Vous niez encore?
+
+--Mais, monsieur, je vous jure que tout cela est faux, absolument
+faux...
+
+--Vous êtes déjà gravement compromis, et de votre aveu... Et quel
+intérêt, si ce n'est celui de la vérité, voulez-vous qui pousse une
+personne que son nom seul obligerait à vous défendre?
+
+--Monsieur, c'est ce que je me demande.
+
+--Au reste, lorsqu'on fait un mariage comme le vôtre, sans amour, c'est
+l'argent à la main qu'on signe.
+
+--Mais, monsieur, j'adorais..., j'adore ma femme... Mais il me semble
+que ce n'est pas elle que j'ai entendue. Ce n'est pas en si peu de
+temps qu'une jeune fille, devenue à peine femme, atteint à tant de
+perversité...
+
+--Que me dites-vous? Mme Séglin, en se mariant, était femme.
+
+--Mais non, monsieur.
+
+--Voyons, c'est elle qui l'a avoué... Vous l'épousiez sachant ses
+relations avec le prince de Zintsky...
+
+--Oh! exclama Fernand épouvanté et portant ses mains à son front...:
+la maîtresse du prince... Elle vous l'a dit..., et la dot... payait!...
+Oh! mais c'est abominable! mais c'est infâme!
+
+L'accent de Fernand étonna le juge... Il fit signe aux agents de se
+retirer, et Fernand resta avec le gendarme pour gardien.
+
+--Votre femme a été franche; elle nous a dit ce qu'elle était, et les
+renseignements que nous avons fait prendre par le consul sont absolument
+exacts... Au reste, ils sont très... très pénibles.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, que me dites-vous là?...
+
+--La vérité.
+
+--Je vous jure que je l'ignore... Ce prince, je sais que c'est un
+escroc...
+
+--Vous vous trompez, monsieur: le prince de Zintsky est un fort galant
+homme; il est en ce moment en son pays, et c'est un des grands chefs du
+mouvement libéral.
+
+--Monsieur, alors, je vous en supplie..., contez-moi cela... Je crois
+que je deviens fou: tout ce que je vois, tout ce que j'entends, me
+semble insensé...
+
+Et Fernand porta la main à sa tête comme s'il voulait s'assurer que
+son cerveau n'éclatait pas.
+
+--Monsieur, je n'ai aucun motif de vous cacher ces renseignements.
+
+Les sourcils froncés, inquiet, redoutant d'apprendre plus qu'il n'avait
+vu, Fernand écouta, et le juge, après avoir consulté quelques papiers
+dans son dossier, lut:
+
+--Assurément, cette fille est incapable de nouer semblable affaire:
+c'est une pauvresse qui n'avait jamais rien eu, une tsigane, suivant
+dans une troupe de bohémiens les corps irréguliers qui pillaient les
+villages lors du dernier soulèvement... Excessivement jolie, toujours
+très réservée, beaucoup plus belle que ses compagnes, elle vivait
+plutôt avec les chefs...Au moral, c'est la dernière des créatures.
+C'est dans cette boue, sur la route de Widdin, qu'elle fut un soir
+rencontrée, sauvée même par le prince de Zintsky... Le village avait
+été incendié, les habitants massacrés, les soldats ivres l'avaient
+battue et dépouillée: elle était presque nue et couverte de coups,
+elle pleurait... Le prince la prit et la recueillit... Elle était fort
+belle et elle devint sa maîtresse... Mais cette fille est atteinte
+de la nostalgie de la boue. À peine était-elle dans une situation
+possible, qu'elle noua des relations avec un bohémien du nom de Georges
+(Georgeo) Golesko, condamné pour vol et tentative d'assassinat; elle
+se sauva avec lui... On suppose que le prince chercha encore à sauver
+cette fille, pour laquelle il avait une grande affection, et qu'il
+envoya en France une somme considérable destinée à être la dot de la
+malheureuse...
+
+Rien au monde ne peut dépeindre l'expression du visage de Fernand.
+
+--C'est d'Iza que vous parlez?... demanda-t-il d'une voix étrange.
+
+--Nos renseignements, à nous, Séglin, vont plus loin... Ceux qui vous
+ont offert le mariage vous ont raconté le passé de celle qu'on vous
+destinait. En faisant ce mariage, vous saviez qui elle était et quelle
+était la source de la somme considérable qu'on lui donnait en dot...
+
+--C'est faux! c'est faux! râla Fernand.
+
+--Vous le saviez, et votre femme l'a déclaré elle-même: elle a dit
+que les scènes violentes qui se passaient entre vous avaient souvent ce
+motif.
+
+Fernand était effrayant à voir; il voulait parler, protester, et
+ses lèvres remuaient. Aucune phrase ne sortait de sa bouche... Il
+balbutiait des mots sans suite...
+
+--Une fille qui suivait les soldats... Le prince!... Je savais...
+
+Le juge continua:
+
+--Vous concevez facilement qu'une femme qui apporte deux millions à
+son mari, qu'elle croit riche, ne va pas entrer dans les combinaisons
+louches que vous aviez faites pour éviter la faillite. Cette
+femme,--c'est l'enquête faite à Auteuil qui nous l'assure,--était
+absolument convenable; elle s'était fait une vie nouvelle, et la
+courtisane de grand chemin, inconnue à Paris, avait les allures,
+les façons et la réserve d'une grande dame. Tous vos domestiques
+s'accordent à dire que sa conduite était sans reproche et que la
+vôtre était toujours irrégulière... Cette femme, aujourd'hui,
+retombe, mais c'est à cause de vous; elle s'était relevée, et vos
+criminelles machinations la rejettent dans sa vie ancienne... Vous êtes
+écrasé sous l'évidence des faits.
+
+Fernand, effectivement, était comme anéanti; son regard n'avait plus
+de flamme; ses lèvres pendaient amollies, une sueur abondante coulait
+sur son front... Le juge, qui l'observait, reprit:
+
+--Qu'avez-vous à dire?
+
+Séglin le regarda comme hébété; il voulut parler, et ses lèvres
+remuèrent pour ne laisser échapper que des mots qu'il bégayait:
+
+--Iza... Les bijoux... Les soldats...
+
+Le greffier, le juge se levèrent et le regardèrent; il remuait la
+tête en souriant et toujours en bégayant les mêmes mots...
+
+--Mais il a une attaque de paralysie!... s'écria le juge... Vite, vite,
+faites appeler un médecin...
+
+On juge du brouhaha que produisit l'accident. On allait, on venait,
+le gendarme regardait son prisonnier et ne pouvait s'expliquer ce
+changement subit; le gâtisme, dans toute son effrayante hideur,
+s'étendait sur le visage du malheureux.
+
+Au milieu du bruit, il restait indifférent; sa tête se balançait d'un
+mouvement lent sur son cou, comme s'il eût cherché à frotter sa joue
+sur un objet invisible, et, balbutiant, bavant, il montrait sa langue...
+
+Le docteur arriva, et, après quelques secondes d'examen, il commanda
+qu'on le menât immédiatement à l'infirmerie de la prison. À la
+question du magistrat instructeur, qui lui demandait les causes de cet
+étrange accident, il dit:
+
+--Cela arrive assez souvent à des gens épuisés par une vie sans
+frein, lorsqu'ils sont frappés par une grande douleur.
+
+--Et c'est grave?
+
+--Le moins qui puisse arriver, c'est la paralysie générale.
+
+
+
+
+XV
+
+LA MÉDECINE SECRÈTE DU VIEUX RIG.
+
+
+--Oh! exclamèrent tous ceux qui étaient dans le cabinet du juge.
+
+Et pendant qu'on l'emmenait, Fernand, riant bêtement, bégayait:
+
+--Zaza... Petite femme... Beaux soldats.
+
+On avait, obéissant aux ordres du médecin, transporté Fernand à
+l'infirmerie de la prison; son état s'était aggravé à ce point qu'il
+pouvait à peine parler, et qu'il ne pouvait plus remuer; étendu sur
+son lit, il parut reprendre un peu de force. Le médecin qui vint
+le voir le soir constata avec étonnement que la paralysie s'était
+étendue sur les membres inférieurs, n'abandonnant ni la face ni la
+langue, mais n'attaquant pas le cerveau... Fernand vivait, pensait,
+comprenait, mais ne pouvait agir; il entendait et ne pouvait pas
+répondre... et peu à peu la sensibilité s'éteignait... La vie
+semblait s'être concentrée dans son regard. Le docteur était étonné
+de cette attaque presque foudroyante, beaucoup plus fréquente chez les
+femmes que chez les hommes; il se sentait impuissant.
+
+La nuit même, on amenait dans le petit dortoir de l'infirmerie un
+autre prisonnier arrêté la veille; il avait eu, au moment de son
+arrestation, une attaque de _delirium tremens_. C'est en luttant
+constamment avec lui dans la voiture qu'on était parvenu à l'amener
+meurtri, brisé, mais résistant toujours, au Dépôt... Mis au cachot
+avec une camisole de force, et dans l'impuissance d'agir, cet homme--un
+vieillard--était tombé vaincu, il n'avait plus bougé. Lorsqu'on
+était venu pour constater son état, le médecin avait ordonné de le
+détacher et de le conduire également à l'infirmerie jusqu'au jour où
+on pourrait le faire entrer dans une maison d'aliénés... Le malheureux
+était fou...; mais à son délire terrible avait succédé l'état
+calme dans lequel il devait rester...: la folie douce du maniaque,
+n'ayant plus qu'une pensée, qu'une idée fixe... et la poursuivant
+toujours... À toutes les questions qui lui étaient posées, le petit
+vieillard répondait sans cesse:
+
+--Le cœur..., tout est là, le cœur... On est mort, cherchez le
+cœur... et là vous replacez la vie... Des maladies, il n'y en a pas...
+Plus de médecine qui tue... Vite, vite, cherchez le cœur... et là,
+là, comme ça vous replacez la vie.
+
+Et, en disant ces mots, le vieux fou, semblant presser délicatement
+du bout de ses doigts un instrument invisible, paraissait faire une
+opération; il coupait, puis, de son autre main, il semblait écarter
+les chairs, puis les fibres, et il avançait la bouche, soufflait
+fortement son haleine, se recalait, semblait regarder attentivement son
+sujet, et s'écriait:
+
+--Sauvé! sauvé! il vit. Tout est là, le cœur! Rig, tu auras des
+millions; c'est la vie éternelle, ça...
+
+Et tout joyeux, le petit vieux se frottait les mains, et cela produisait
+le bruit de vieux parchemins qu'on froisse... Le pauvre diable, on le
+mena à l'infirmerie et on lui appliqua des compresses de glace sur le
+crâne... Il ne se plaignit pas... et la nuit venant, sur l'ordre
+du médecin, on lui donna un soporifique... Le lendemain, le petit
+vieillard ne bougeait pas de son lit; il remuait constamment les
+lèvres, se parlant tout seul, à la visite du docteur, du moment de son
+entrée à sa sortie, il ne le quitta pas des yeux... Accoudé sur son
+oreiller, il le regardait aller, venir autour du lit, suivi par les
+internes et le garçon de salle qui portait la trousse d'instruments de
+chirurgie... Deux ou trois fois, son regard rencontra celui du docteur,
+et ce dernier, rassuré par son expression, dit à ses élèves:
+
+--C'est l'âge, ce n'est pas la folie proprement dite: c'est le retour
+à l'enfance; ainsi, il nous suit du regard... Notre visite l'amuse...
+Les instruments lui semblent des joujoux... Mon Dieu, à cet âge-là,
+il n'y a plus rien à attendre; il faut s'occuper de le mettre au
+plus tôt soit à Charenton, soit à Sainte-Anne.. Il est absolument
+inoffensif... Et de quoi est-il accusé, le malheureux?...
+
+--Oh! d'un crime épouvantable, dit le gardien... Il a assassiné un de
+ses amis pour le voler...
+
+--Oui, c'est à la suite de cet assassinat, constamment poursuivi par
+l'idée du crime, que l'attaque terrible qui l'a mis en cet état est
+survenue...
+
+--C'est possible... Peut-être aussi faut-il faire la part de la
+misère.
+
+--Il était malheureux?
+
+--C'est un vieux saltimbanque, faisant un vilain métier; il se livrait
+à la médecine.
+
+--Il aurait dû s'en servir pour soigner son mal, fit en riant le
+docteur.
+
+--C'est justement ce qu'on ne lui reproche pas... Il employait ce qu'il
+savait, non pas à soulager ses semblables, mais à les délivrer des
+maux de ce monde en les privant de la vie.
+
+--Ah! c'est un empoisonneur?...
+
+--C'est tout ce qu'on voulait... Il y a vingt ans que la police le
+recherche.
+
+--Eh bien, aujourd'hui qu'elle l'a trouvé, elle peut le rendre libre:
+il est maintenant absolument inoffensif; c'est un enfant. Il faut au
+plus vite le faire transporter dans une maison spéciale...
+
+Le vieux Rig n'avait rien entendu; mais son regard ne quittait pas la
+grande trousse dans laquelle brillait l'acier soigneusement poli des
+instruments de chirurgie...
+
+Lorsque le docteur arriva devant le lit de Fernand, il le regarda
+attentivement, et dit à voix basse à ceux qui l'entouraient:
+
+--Le malheureux est absolument perdu, ce n'est plus une affaire de
+semaines; c'est une affaire de jours: la paralysie s'étend, lente... Il
+est incapable d'agir, et cependant la sensibilité existe encore...
+
+--Oh! oui, docteur... Quand nous l'avons changé de linge ce matin...,
+le pauvre diable paraissait souffrir mille morts; ses lèvres
+s'agitaient, son regard se tournait vers nous suppliant, et deux grosses
+larmes coulaient sur ses joues...; mais il ne pouvait dire un mot ni
+faire un geste...
+
+Le docteur quitta le lit en expliquant le cas à ses élèves, et en
+citant comme exemple des faits analogues qui se produisent fréquemment
+chez les femmes, à la suite d'une vie de fatigue.
+
+La visite se continua, et, au moment où le docteur allait se retirer,
+le vieux Rig se penchait sur son lit pour voir celui qui le suivait et
+qui portait la grande trousse... Il souriait comme un enfant heureux de
+voir qu'on n'emportait pas les joujoux, et il le vit placer la trousse
+fermée dans une grande armoire, près du lit du gardien.
+
+Lorsque le calme fut rétabli dans le dortoir, le vieux Rig se recoucha,
+et, toujours poursuivi par sa pensée, il répétait en s'assoupissant:
+
+--Le cœur, c'est là où est la vie... On peut la rendre...; mais il
+faut voir le cœur.
+
+Et il s'endormit, rêvant de ce qui avait toujours occupé sa vie..., de
+médecine secrète.
+
+
+
+XVI
+
+LE PLAN DE GENEVIÈVE.
+
+
+La mère Lucas avait ramené Geneviève chez elle tout à fait
+indisposée. La pauvre femme avait cruellement souffert en deux jours;
+deux fois, elle avait cru retrouver son enfant, et deux fois cet espoir
+avait été déçu. Ramenée chez elle, la concierge l'avait couchée
+et avait immédiatement envoyé chercher le médecin. Les secousses
+terribles qui l'avaient frappée, la nuit précédente et le matin, lui
+avaient donné la fièvre, et la fièvre avait amené le délire.
+
+C'est ce qui inquiétait tant la mère Lucas.
+
+Assise au chevet de la malade, l'entendant divaguer, prononcer des noms
+qu'elle ne connaissait pas en criant; Grâce, au secours! elle
+s'était empressée d'appeler le docteur. Elle était convaincue que
+la malheureuse jeune femme était perdue. Le docteur la rassura en lui
+déclarant qu'il n'y paraîtrait plus le lendemain; il ordonna la potion
+habituelle pour calmer la fièvre, et se retira en annonçant qu'on
+n'aurait pas besoin de lui.
+
+La mère Lucas était plus tranquille, mais aussi beaucoup plus
+intriguée: tout ce qui se passait depuis quelques jours, relativement
+à la veuve, était bien extraordinaire. D'abord, il était venu un
+fort beau garçon, ma foi! pour la demander. Il était monté, et cela
+paraissait avoir déjà influé énormément sur l'esprit de la veuve;
+puis était venu le petit vieux. Après son départ encore, il s'était
+produit un changement singulier chez Mme Davenne. Puis, la veille, dans
+la nuit, on avait ramené Geneviève presque mourante, sans qu'elle eût
+pu donner seulement un mot d'explication.
+
+Enfin le petit vieux était revenu; c'était un fou, on l'avait
+arrêté; sans parler de ce singulier matelot, qui venait passer
+des heures dans sa loge et qui riait toujours. Tout cela était bien
+étrange... Et elle avait beau chercher, la mère Lucas, elle ne pouvait
+rien trouver pour lier ça ensemble. Mais, malgré sa discrétion,
+Geneviève lui plaisait, elle l'aimait, et, l'ayant ramenée malade
+de Charonne, elle ne voulut pas la quitter; elle passa la nuit près
+d'elle.
+
+Geneviève, en proie au délire une partie de la nuit, racontait des
+choses inouïes, et, en les entendant, plus d'une fois la mère Lucas
+fit le signe de la croix en disant:
+
+--Elle est possédée du diable!
+
+Elle avait entendu la malheureuse qui, semblant se débattre contre une
+affreuse vision, criait:
+
+--Non... Laisse-moi! Rends-la-moi... Non, nous n'irons pas dans ton
+tombeau... Rends-moi mon enfant. Non! tu ne l'emporteras pas!... À
+moi! il me prend mon enfant!... Il la met dans son cercueil; aidez-moi
+donc... Vous voyez bien qu'ils veulent se faire enterrer vivants...
+Aidez-moi donc... Non! non, ne fermez pas le cercueil... Ah! le
+misérable! c'est lui, c'est lui, qui le cloue dans la bière...
+Empêchez-le... Il me bat... Il va le tuer... pour enlever Jeanne...
+Fernand! grâce! grâce!... Laisse-la vivre, elle!... Prends-moi...;
+mais laisse-la vivre... Laissez-moi, laissez-moi, misérable!... Pierre,
+pardon! pardon! grâce! Emporte-moi dans la tombe... Emporte-moi! Laisse
+Jeanne!
+
+La mère Lucas était épouvantée; elle allait, de temps à autre
+regarder par la fenêtre s'il y avait encore du monde éveillé dans la
+maison... La mère Lucas n'aimait pas qu'on parlât de mort pendant la
+nuit; elle disait que ça attirait les revenants et elle avait envie
+d'appeler Augustin; il aurait dormi dans un fauteuil... Il semblait à
+la mère Lucas que le ronflement d'Augustin chassait les revenants.
+
+Après une nuit d'angoisses pendant laquelle la bonne femme ne put
+fermer un œil, le jour parut enfin, au reste, depuis une grande heure
+déjà, Geneviève était plus calme; elle dormait paisiblement. Lorsque
+la pauvre femme s'éveilla, elle regarda autour d'elle, fut étonnée
+de se trouver dans sa chambre; elle demanda à Mme Lucas ce qui s'était
+passé. Celle-ci lui raconta longuement, augmentant les moindres
+détails. Ainsi, elle lui dit qu'en parlant avec le sieur Savard, à
+Charonne, elle était tombée évanouie sur le plancher... Tout le monde
+l'avait crue morte... On l'avait ramenée en toute hâte à Paris... Le
+médecin était venu trois fois, et il n'avait assuré pouvoir la sauver
+que le soir même.
+
+Geneviève n'écoutait plus. Lasse, épuisée, elle était accoudée
+sur son lit, cherchant à se rappeler, ou plutôt se rappelant ce qui
+s'était passé la veille... Ainsi, c'était vrai, son mari vivait; il
+vivait, Pierre. Sa fille vivait!... Et de grosses larmes coulèrent de
+ses yeux... Les deux êtres qui étaient sa vie, elle pouvait espérer
+les revoir... Maintenant qu'elle était certaine qu'ils existaient,
+elle était résolue à aller jusqu'au bout; elle était belle, son mari
+l'aimait et c'était justement cet excès d'amour qui avait rendu le
+châtiment si cruel... Elle voulait obtenir son pardon... Elle voulait,
+non plus être la femme, c'était peut-être trop demander, puisqu'elle
+avait été indigne, mais elle voulait être la mère; elle voulait
+revoir son enfant, racheter le passé par une vie toute de sacrifices.
+Mais pour cela il fallait savoir pour quel endroit ils étaient partis.
+
+Assurément, c'est parce que son mari s'était vu découvert par Fernand
+et par Rigobert, qu'il avait si précipitamment quitté la maison de
+Charonne. Sur quel indice les retrouver maintenant? Il fallait agir
+vite et agir seule. Elle y était résolue. Elle dit à la mère Lucas
+qu'elle se sentait très bien portante, et c'était vrai. Mais la
+vieille se refusait absolument à y croire. Alors, souriante, elle
+sauta en bas de son lit, et, se vêtant, elle dit à la mère Lucas,
+étourdie:
+
+--Madame Lucas, voulez-vous me donner un médicament sauveur?
+
+--Oui, mon enfant... Lequel?
+
+--Faites-moi bien vite à déjeuner!
+
+Cette fois, ce fut de la stupéfaction; mais, obéissante, la vieille
+femme se dirigea vers la cuisine en disant:
+
+--Quelle nature!... C'est fort comme Augustin!...
+
+Geneviève chercha vainement à s'occuper de ses ouvrières; sa pensée
+n'était pas là... Elle se demanda comment elle pourrait trouver la
+nouvelle demeure de Jean Sévère et ne trouva rien. La mère Lucas lui
+avait servi à déjeuner, et, constatant qu'elle n'avait pas mangé,
+elle lui dit:
+
+--Voyez-vous, madame Davenne, vous voulez me tromper, ça ne va pas si
+bien que ça, vous devriez vous recoucher.
+
+--Moi? fit Geneviève, quittant la table. Savez-vous ce qui me ferait du
+bien, madame Lucas? c'est d'aller faire un petit tour au grand air.
+
+--Mais c'est de la folie!... Depuis trois jours, chaque fois que vous
+sortez on vous ramène mourante. Non, non! vous ne ferez pas ça...
+
+--Il le faut, cependant. Et elle achevait sa toilette, se disposant à
+sortir.
+
+--Eh bien alors, vous m'emmènerez, je ne vous quitte pas.
+
+--Non, madame Lucas, ne craignez rien. Aujourd'hui, je sors seule.
+
+Cette fois, le ton de Geneviève ne permit plus à la vieille femme de
+répliquer: elle se jura bien de savoir ce que toutes ces affaires-là
+signifiaient.
+
+Un coup de sifflet, connu dans la maison, retentit... et la vieille
+concierge dit aussitôt:
+
+--Augustin qui m'appelle...
+
+Une ouvrière remontait, elle ajouta:
+
+--Oui, il est avec une espèce de marin, et ils se disposent à aller au
+café...
+
+Geneviève devint toute rouge. La vieille concierge, contente de cet
+incident, s'écriait:
+
+--Vous n'avez plus besoin de moi, madame Davenne, je descends... Vous
+n'avez qu'un signe à faire et je remonte... Et elle disait tout bas...
+Le marin! Peut-être bien que je vais savoir quelque chose.
+
+--Merci, madame Lucas...
+
+Et la vieille femme partit, toute vive de la curiosité éveillée.
+
+Geneviève, en une seconde, avait pris une décision. Elle jeta un
+châle sur ses épaules et descendit presque derrière la concierge;
+elle guetta par la fenêtre de l'escalier. C'était bien Simon qui
+sortait avec Augustin; la vieille femme entra dans sa loge et s'occupa
+de faire son ménage.
+
+Geneviève descendit sans bruit, évitant d'être vue. Elle y réussit;
+elle se dirigea vers le square, monta dans une voiture fermée qui fut
+se placer en face l'église Sainte-Élisabeth, où elle stationna. Au
+coin, chez le marchand de vin, Simon et Lucas trinquaient. Geneviève,
+derrière le store baissé de ce côté, guettait Simon.
+
+À coup sûr le matelot s'informait de ce qui s'était passé depuis
+plusieurs jours. On devait savoir que Rigobert sortait de chez elle
+lorsqu'on l'avait arrêté, et Simon venait savoir ce qu'elle avait
+dit... Elle resta ainsi une grande heure, au bout de laquelle le matelot
+reconduisit Augustin chez lui, le chapeau posé sur la tête comme
+l'auréole d'or de nos saints d'église..., chaloupant en marchant,
+content de lui, chantant à mi-voix, en dodelinant de la tête pour
+marquer les mouvements.
+
+ Petit mousson, dans la rade de Brest,
+ Il me montrait la manœuvre et le rest!
+ Titi, titi, tilaïti.--Pare à virer,
+ Laisse, laisse arriver...
+ À l'avant la lame se brise.
+ C'est bon vent,
+ Gouverne au levant.
+ Au levant, Jeanne, ma promise,
+ Au levant, Jeanne nous attend.
+
+Il partit. Il était heureux, le matelot, il le semblait du moins, et il
+semblait plus gras; il avait surtout une joue énorme. Il avait doublé
+sa ration de pralines, parce qu'il en avait offert une à Augustin.
+Celui-ci ayant refusé, il l'avait consommée.
+
+Geneviève avait dit au cocher de le suivre; le cocher se mit au pas.
+Simon gagna les boulevards, les suivit jusqu'à la Madeleine, heurtant
+bien, ça et là, de ses robustes épaules quelques _terreux_. Arrivé
+là, il remonta la rue Tronchet, puis s'arrêta place du Havre, à la
+gare...
+
+Geneviève était fort embarrassée... Elle descendit, s'empressa de
+solder son cocher, et, évitant d'être vue, elle s'élança sur les
+traces de Simon. Elle avait une crainte; le matelot prenait le chemin
+de fer. Est-ce qu'il regagnait un port? Est-ce qu'il se rendait loin de
+Paris? Qu'allait-elle faire? elle n'était pas préparée à un voyage
+et, d'un autre côté, cependant, elle ne voulait pas perdre la piste
+unique qui devait la mener au but.
+
+Mais elle vit que le matelot ne se dirigeait pas vers les bureaux de
+la grande ligne, c'est-à-dire sur la rue d'Amsterdam; elle se hâta de
+prendre un billet pour la première station, se réservant, s'il allait
+plus loin, de le suivre et de payer le surplus du trajet en descendant.
+Elle vit le matelot monter sur l'impériale; elle prit place dans le
+wagon qui se trouvait au-dessous, ainsi elle ne pouvait manquer de le
+voir descendre... Ce qui ne fut pas long.
+
+À la première station, à Asnières, Simon descendit... Lorsqu'elle
+le vit prêt à donner son billet, elle descendit à son tour et le
+suivit... Il se dirigeait du côté de Courbevoie... Là se présentait
+une difficulté. Si, dans les rues de Paris, encombrées de passants,
+il était possible de suivre Simon sans être remarquée, il n'en était
+pas de même dans la large rue déserte qui va du chemin de fer à
+Courbevoie; à peine quatre ou cinq voyageurs avaient-ils suivi ce
+chemin... Geneviève s'enveloppa de son châle et se couvrit de son
+voile, et, laissant le matelot prendre une longue avance, elle le
+suivit, en évitant autant que possible d'être vue.
+
+Ce n'était pas à Asnières, mais bien à Courbevoie, que se
+rendit Simon; il gagna le bord de l'eau et entra dans une ravissante
+propriété, récemment construite dans une partie d'un grand parc
+morcelé, en face de l'île de la Grande-Jatte...
+
+Enfin, Geneviève savait où restait Jeanne... Elle se mit à rôder
+autour de la maison..., et à un moment elle crut qu'elle allait
+défaillir; elle avait entendu les cris de joie d'un enfant qui
+jouait... et elle avait reconnu la voix de sa Jeanne... Il lui fallut
+se dompter pour quelques minutes, afin de ne pas se précipiter vers
+la maison, sonner, et dès qu'on viendrait ouvrir, s'élancer dans le
+jardin, en criant: Jeanne! Jeanne! Et, lorsque l'enfant serait dans ses
+bras, se sauver avec elle.
+
+Elle se dompta, avons-nous dit: ce n'est pas ainsi qu'elle voulait
+entrer dans la maison... Craignant à chaque instant d'être surprise
+et reconnue, elle s'éloigna un peu et se promena sur la berge; elle
+espérait qu'à un moment peut-être on irait promener l'enfant. Elle
+attendait depuis longtemps déjà. Elle vit la grille s'ouvrir, c'était
+Simon: elle se sauva aussitôt, croyant qu'elle avait été reconnue.
+
+Simon venait simplement puiser de l'eau avec ses arrosoirs pour arroser
+le jardin. Geneviève errait toujours, ne sachant quel parti prendre, se
+disant qu'elle devait s'éloigner pour revenir le lendemain; puis, cette
+idée bien arrêtée, elle se dirigeait vers le chemin de fer, mais elle
+n'avait pas fait cent pas qu'elle revenait, attirée malgré elle
+vers cette maison... il lui était impossible de s'en éloigner; elle
+craignait qu'on n'enlevât l'enfant dès qu'elle ne serait plus là...
+Maintenant qu'elle l'avait entendue, elle voulait la voir!...
+
+La nuit commençait à tomber, il fallait prendre un parti cependant.
+Qu'allait-elle faire? En brusquant la situation, ne risquait-elle pas
+de tout compromettre? et ne valait-il pas mieux attendre jusqu'au
+lendemain?... Elle avait déjà été si souvent près d'atteindre
+le but, et, par son imprudence, sa précipitation, elle n'avait pas
+réussi. N'était-il pas plus prudent de s'assurer le concours de
+quelqu'un qui l'aiderait et qui, au besoin, pourrait, si l'on devait
+aller devant l'autorité, attester ce qu'il avait vu? Oui, c'était ce
+qu'elle devait faire.
+
+Elle revint vers la maison s'y promener quelques minutes, dans
+l'espérance d'entendre cette voix aimée, ce chant adoré des mères:
+les cris de joie de l'enfant. Mais tout le monde était rentré dans la
+maison, le jardin était désert. Oh! si elle avait été plus forte,
+elle aurait essayé d'escalader le mur, pour aller coller son visage aux
+vitres, qui jetaient la lumière sur la berge.
+
+Le quai était désert, il faisait nuit. Le mur n'avait guère qu'un
+mètre et demi, et il était surmonté d'une grille. Elle se hissa
+dessus et, la tête entre les barreaux de fer, elle regarda... De quel
+enivrement elle fut remplie! rien ne saurait l'exprimer: elle voyait
+sa fille!... Mon Dieu! qu'elle était belle! qu'elle lui parut grandie;
+elle la voyait enfin! Elle jouait avec lui sans doute, car elle ne
+pouvait voir le visage de l'homme. Mais elle éprouva une douleur
+aiguë... Elle venait de voir près de son enfant une femme jeune. Cette
+femme souriait, et l'enfant lui rendait ses sourires. Cette femme lui
+volait l'affection de sa Jeanne; elle allait crier, appeler son enfant,
+au risque de ce qui en serait advenu, lorsque la jeune femme, en se
+baissant sur l'enfant, plaça son visage en pleine lumière. Alors
+Geneviève eut un tressaillement, et elle exclama:
+
+--Elle!... elle!... elle aussi se venge!...
+
+Et, atterrée, presque défaillante, ses mains lâchaient prise, elle
+allait tomber, lorsqu'elle se sentit prendre à bras-le-corps; on la
+tira à terre, et, la saisissant au cou, on l'entraîna.
+
+--Que faites-vous là?... Vous ne direz pas que vous n'êtes pas prise
+au moment où vous escaladiez?...
+
+Geneviève était si stupéfaite qu'elle ne put répondre... Elle
+regarda d'un air hébété ceux qui la tenaient et l'entraînaient...
+C'étaient deux agents et un bourgeois qui leur disait:
+
+--Je la guette depuis deux heures; elle préparait son coup, et je suis
+sûr qu'elle n'est pas seule...
+
+--Oh! mon Dieu, protesta Geneviève, mais vous vous trompez! Pour qui me
+prenez-vous?
+
+Le bourgeois rit en disant:
+
+--Pour qui nous te prenons? pour une voleuse... Tu fais partie de la
+bande des ripeurs.
+
+--Vous vous trompez! Laissez-moi, criait la malheureuse femme, refusant
+de marcher, je suis une honnête femme, laissez-moi... Je regardais...
+des gens que je connais...
+
+--Elle les connaît? Menons-la... Nous verrons bien...
+
+À cette pensée qu'on pouvait la mener chez Pierre, dans le salon
+qu'elle venait de voir, entre deux agents, comme une voleuse... devant
+_Elle/i>, sa rivale... devant sa fille, comme une voleuse. Oh! elle
+sentit un frisson courir dans ses veines... et elle exclama aussitôt:
+
+--Non! non! emmenez-moi...
+
+--Marchez tranquillement..., si vous ne voulez pas être bousculée...
+
+--Oui, monsieur... Mais je ne suis pas une voleuse...
+
+--Nous causerons de ça tout à l'heure.
+
+À ce moment, elle entendit la porte de la grille qui s'ouvrait; on
+avait entendu du bruit, on venait; elle tressaillit et dit aux agents
+étonnés, en les entraînant.
+
+--Venez, venez vite!...
+
+Et ils se dirigèrent vers la gendarmerie...
+
+Un quart d'heure après, un gendarme sonnait à la porte de la petite
+maison. C'est Simon qui vint ouvrir.
+
+--Est-ce vous qui vous nommez Simon Rivet?
+
+--Un peu, mon petit, fit le matelot étonné.
+
+--Alors, veuillez être assez bon pour me suivre.
+
+--On y va... Pas de bruit, gendarme. Qu'on n'entende rien dans la
+maison... Qu'est-ce que j'ai fait pour que tu m'arrêtes?
+
+--Je ne vous arrête pas, c'est une femme qui se réclame de vous.
+
+--Une femme! fit Simon stupéfait... Avant partout! je vais dans vos
+eaux... Faut voir.
+
+Et mordant sa praline, se grattant le nez pour savoir de quoi il pouvait
+bien être question, il suivit le gendarme... À mi-chemin, il exclama:
+
+--Espère! espère!... je sais... je parie que c'est la sauvage!
+
+
+
+
+XVII
+
+OÙ LE VIEUX RIG FAIT UN COURS PRATIQUE DE CHIRURGIE.
+
+
+Quand le vieux Rig s'était endormi dans la chambre de l'infirmerie,
+le silence s'était étendu avec la nuit. On avait allumé l'unique
+lanterne qui se trouvait placée presque en face du lit de Fernand. Des
+autres lits, deux seulement étaient occupés. On n'entendait que le
+ronflement du gardien et la respiration haletante des malades.
+
+Vers dix heures, le gardien fit sa tournée et un infirmier apporta les
+potions demandées.
+
+Le gardien alla visiter chaque lit; le vieux dormait eu faisant une
+horrible grimace; c'était son sourire. Il faisait la risette à son
+rêve, le vieux sauvage. Fernand ne dormait pas, mais immobile, cloué
+par la paralysie, raidi comme par la mort, son regard seul vivait,
+semblait vivre. Et, par instants, sa paupière qui se voilait montrait
+les secousses de crise et de douleur qu'il endurait, mais pas un membre
+ne bougeait.
+
+--Autant mourir que d'être comme ça, pensa le gardien après avoir
+fait sa ronde.
+
+Et, assuré que ses malades étaient tranquilles, que le service était
+fait, les ordonnances exécutées, il se coucha sur son lit, et tira
+les rideaux, afin de n'être pas gêné par la lumière pour s'endormir.
+Quelques minutes après, il ronflait et la salle de l'infirmerie rentra
+dans le silence... Vers minuit, le vieux Rig s'éveilla, il souriait
+toujours; il s'assit sur son lit, et, parlant bas, s'adressant à un
+être seulement visible pour lui, il dit:
+
+--Vois-tu, c'est simple, tu es mort depuis longtemps, le coup a
+traversé les poumons, le sang t'a étouffé, tu n'as pu dire un mot...
+et tu es resté là... Mais le cœur... le cœur est bon, et tant que le
+cœur ne sera pas touché, il y a toujours de la ressource. Veux-tu?...
+Depuis trop longtemps tu es atteint pour que nous arrivions à te
+rendre, à travers les tissus, la respiration... Il faut rendre l'air
+à tes poumons sur le poumon même... Tu ne crois pas... C'est très
+facile... Tu vas voir... Viens... Tu ne m'en veux plus, Georgeo,
+n'est-ce pas?... Viens, tu vas voir celui-là.
+
+Et le vieux Rig se leva sans bruit. Dans la chemise de l'infirmerie,
+trop longue et trop large pour lui, c'était moins qu'un fantôme; les
+coudes et les épaules avaient des angles aigus: c'était un squelette
+enveloppé de son linceul qui marchait sans bruit dans le dortoir, se
+faisant suivre par l'être invisible que le délire avait amené à son
+chevet, et lui parlant tout bas.
+
+Le vieux Rig se dirigea vers l'armoire où il avait vu après la visite
+du docteur, le garçon de salle enfermer la grande trousse d'outils. Il
+prit la trousse, l'ouvrit, et de ses doigts longs et minces il choisit
+un scalpel, un bistouri et des ciseaux... Muni de ces outils, il
+se dirigea vers le lit de Fernand, il souleva les rideaux, et sans
+s'occuper du malheureux, semblant toujours s'adresser à quelqu'un qui
+se trouvait près de lui, il dit.
+
+--Tu vois, il est mort, celui-là... Eh bien, regarde...
+
+Il rejeta la couverture qui couvrait le paralytique, et de ses ciseaux
+coupa la chemise jusqu'au bas; puis il posa le doigt sur le cœur, en
+disant.
+
+--Tout est là!
+
+Si Rig avait eu sa raison, s'il avait pu voir à travers son délire, il
+se serait reculé épouvanté devant le regard du malheureux; les
+yeux sortaient presque de l'orbite, le regard était effrayant, et les
+cheveux se dressaient sur le crâne.
+
+Dans l'infirmerie, on n'entendait que la respiration régulière et le
+ronflement sonore du gardien endormi.
+
+Rig prit son scalpel et dit:
+
+--Viens, penche-toi...
+
+Il se pencha lui-même, et d'un coup il enfonça le scalpel et coupa la
+peau... Alors un râlement faible sortit de la bouche du malheureux...
+Il voulait crier, mais pas un son ne sortait... Alors de grosses larmes
+coulèrent sur ses joues... Le vieux Rig, calme, tranquille, continuait
+son travail en disant:
+
+--Ouf! là! le derme, et jusqu'à la couche cellulaire sous-cutanée.
+Vois-tu... Le sang va nous gêner. Hop là!
+
+Et d'un coup vigoureux le vieux Rig découvrit le cœur; nous y
+sommes.--Il avait les mains pleines de sang, le vieux Rig, mais il ne
+le voyait pas, il fouillait toujours et il dirigeait le scalpel dans les
+chairs, dégageant des peaux, avec ses doigts de squelette, les muscles
+d'un rouge noir, et les petits faisceaux des nerfs brillants éclatant
+comme de la nacre, et sur lesquels le sang coulait sans pouvoir les
+tacher.
+
+--Voilà! voilà! disait Rig, coupant toujours, et ayant tout à fait
+découvert le cœur, il dit, en montrant l'aorte descendante et les plus
+gros vaisseaux:
+
+--C'est par là que nous allons rendre l'air de la vie; et d'un coup de
+scalpel il trancha.
+
+Aussitôt, il y eut un jaillissement de sang qui inonda la chambre.
+
+On eût dit le jet d'une pompe; cela dura trois ou quatre secondes, qui
+suffirent à couvrir de sang les murs et les rideaux.
+
+Et Fernand se dressa à demi, les yeux menaçants, la bouche crispée.
+Dans un effort suprême il jeta un cri épouvantable que seul,
+probablement, le vieux Rig n'entendit pas, mais qui réveilla les
+malades et le gardien. Ce dernier sortit vivement la tête de sous ses
+rideaux; en sentant la pluie chaude qui lui frappa le visage, il sortit
+de son lit. Voyant Rig debout, en chemise, inondé de sang, il courut,
+croyant que le vieux fou s'était blessé; il lui arracha le scalpel des
+mains, et, le prenant dans ses bras, il le porta jusqu'à son lit. Le
+vieux Rig se laissa faire. Calme, il disait, croyant sans doute parler
+toujours à l'être invisible pour lequel il venait de faire l'horrible
+expérience:
+
+--Oui, emporte-moi, je suis las... Ah! ça a réussi; maintenant il
+est sauvé: l'air, en entrant dans l'aorte, a donné de la vigueur au
+sang... Les internes banderont la plaie, le difficile est fait... Tu as
+vu, il était mort, il s'est levé... Il est sauvé, j'en réponds!
+
+Le gardien, l'ayant couché, courut aussitôt chercher l'interne de
+service et la sœur; quelques minutes après, ils arrivèrent. En
+entrant, ils furent effrayés de la quantité de sang projeté sur les
+murs, sur les rideaux, sur les meubles et sur le plafond.
+
+--Mais il y a section complète de l'artère, dit aussitôt l'interne en
+courant vers le lit.
+
+On découvrit le vieux Rig, et c'est avec stupéfaction qu'ils
+constatèrent qu'il n'avait rien... Le sauvage, absolument docile, se
+laissait tourner et retourner; il continuait:
+
+--Et tu l'as vu, pas de souffrance!... Sais-tu pourquoi? C'est que, ce
+matin, je l'ai piqué avec mon aiguille trempée dans le curare. De là
+l'apparence de la mort... Puis, je fais l'opération et rends la vie...
+Georgeo..., tu diras au juge que l'argent que je t'ai pris est à moi;
+Georgeo, tu diras que l'or d'Iza est à moi... et je te rends la vie...
+Veux-tu, Georgeo?...
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? disait l'interne après un long examen.
+
+À ce moment, un grand silence régnait dans le dortoir; les assistants,
+terrifiés, ne parlaient ni ne bougeaient, et ils entendirent d'abord
+le bruit de quelques gouttes tombant sur le parquet, puis le gloussement
+d'un filet d'eau... Ils se regardèrent, et le gardien, prenant la
+lampe, se dirigea vers le lit d'où semblait venir le bruit; lorsqu'il
+eut levé sa lampe pour éclairer le lit de Fernand, il jeta un cri de
+terreur... Tous accoururent et jetèrent une exclamation d'épouvante.
+
+Le corps, exsangue, blanc, livide, seulement taché de sang, était
+étendu sur le lit, raidi, la face convulsée, les yeux vitreux, presque
+sortis de l'orbite, les dents mordant les lèvres... Au côté gauche,
+une blessure énorme, grande ouverte, les peaux rattachées par des
+épingles, laissant voir le cœur encore fumant.
+
+Ce fut un cri d'horreur; on s'empressa autour du malheureux; mais tout
+était inutile. Fernand Séglin était mort.
+
+Son meurtrier inconscient ne lui survécut guère... Lorsque, le
+lendemain, on lui mit la camisole de force pour le transporter à
+Charenton, il eut un accès épouvantable.
+
+Ce fut le commencement de la fin; pris d'une rage folle, luttant sans
+cesse contre un ennemi invisible, on trouva un matin le vieux sauvage
+étendu sur son lit... On dénoua la camisole, le vieux misérable
+était mort. Il était passé dans l'éternité des victimes de ce qu'il
+appelait la médecine secrète.
+
+
+
+
+XVIII
+
+UNE MÈRE.
+
+
+Simon, en marchant avec le gendarme, avait d'abord, pour se mettre bien
+avec lui, fouillé sa poche, tiré sa petite boîte à «pralines,» et,
+prenant la sienne, il lui avait dit:
+
+--Peut-on vous offrir une friandise?
+
+Le gendarme, en voyant ce qu'on lui offrait, avait fait une telle
+grimace, que le matelot l'avait jugé du coup: _un terreux!_ Mais, comme
+il ne pouvait se dispenser de parler, il lui demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est que la femme qui m'a fait demander?
+
+--C'est une particulière qui depuis tantôt rôdait autour de la
+maison... On l'a attrapée au moment où elle grimpait après la grille
+pour escalader...
+
+--Pour escalader?... Une femme? Et elle grimpait?
+
+--Oui... On l'a arrêtée; on a voulu la mener chez vous, elle a
+refusé... et enfin, lorsqu'on l'a questionnée, elle a dit qu'elle
+venait à cause de vous et qu'elle était là pour vous.
+
+Le matelot Simon n'était pas ordinairement pâle; il avait le visage
+fleuri, le nez ruisselant de carmin et les oreilles presque saignantes,
+et cependant il rougit, mais il rougit à en devenir presque noir. Il
+était bien aise que la nuit dissimulât son pudique embarras... C'est
+que Simon était pur... Simon se trouvait beau, il s'aimait; mais il
+ne permettait à personne de l'aimer... Une femme qui rôdait le jour
+autour de la maison, qui cherchait à s'y introduire la nuit pour lui,
+Simon... Certainement, cela le flattait... Il avait souvent, dans ses
+récits de voyages, raconté que des princesses de toutes les couleurs
+s'étaient pendues à son cou. C'est qu'alors il racontait ses rêves,
+et il savait bien que cela n'existait pas. Mais cette fois, c'était
+vrai. Une femme l'aimait dans l'ombre; il y avait autour de lui un œil
+ardent qui cherchait son regard, et il n'avait rien vu... C'est avec une
+certaine émotion dans la voix qu'il demanda au gendarme:
+
+--Dis donc, est-ce qu'elle est jeune?...
+
+--Oui..., elle a de vingt-cinq à trente ans.
+
+Simon fut obligé de mettre la main sur son cœur pour en comprimer les
+battements...
+
+--A-t-elle l'air d'une personne riche?... A-t-elle l'air d'une
+étrangère?
+
+Simon revenait tout de suite à ses rêves... Il pensait tout de suite
+aux contes qu'il se faisait à lui-même, une reine, une princesse
+d'une île merveilleuse, qui, risquant tout, bravant tous les dangers,
+traversait le monde pour venir lui demander sa main. Le gendarme était
+un homme positif, qui lisait les passeports et qui d'un coup d'œil voit
+tout; il répondit:
+
+--Elle a une robe de laine, un châle de dentelles, des boucles
+d'oreilles en or.
+
+Des boucles d'oreilles en or! Simon était radieux; il attendait la fin
+de la phrase; le gendarme se taisait. Il demanda timidement:
+
+--Et dans le nez?
+
+Le gendarme s'arrêta et il fronça ses sourcils, gros comme des
+sangsues, sur ses yeux ronds, au regard doux... Il se fâchait; il
+croyait que le matelot voulait se moquer de lui... et d'un ton rogue, il
+dit:
+
+--Qu'est-ce que vous dites?
+
+Simon comprit. «Si c'est une princesse, pensa-t-il, pour ne pas être
+remarquée, elle s'est simplement vêtue et elle a retiré l'anneau de
+son nez.» Il demanda avec crainte:
+
+--Gendarme, dis-moi, est-elle belle?
+
+Le gendarme eut un sourire et un clignement d'yeux qui montrait que
+la vue de celle qu'il appelait «la particulière» lui avait été
+agréable, et il dit simplement:
+
+--Les yeux bleus, nez droit, bouche petite, menton rond, visage ovale,
+cheveux blonds, sourcils bruns, teint pâle. Signe particulier: néant.
+
+Tout cela avait été dit d'une traite et presque sans respirer. Simon
+avait regardé le gendarme, et il restait la bouche ouverte... Il avait
+peu ou pas compris.
+
+--Qu'est-ce que vous avez dit?
+
+--C'est le signalement
+
+--Ah! bien...
+
+Il y eut un silence de quelques minutes... On arriva à la caserne.
+Simon était très ému, et, se préparant à l'entrevue de celle qui
+l'aimait, il mouillait ses doigts de salive et lissait ses cheveux...
+
+Les idées les plus folles passaient par le cerveau du matelot, et
+il voulait être beau, il voulait plaire; il tirait sa vareuse, il
+appliquait bien son grand col, il passait sa manche sous son nez... et,
+enfin, il se proposait de frapper un grand coup sur l'esprit de la reine
+kanaque qui s'était dérangée de si loin pour le venir trouver; car
+Simon était absolument convaincu que c'était une princesse des îles
+les plus extravagantes qui le faisait demander. La malheureuse avait
+été prise pour une drôlesse, à cause de son amour immodéré.
+D'abord, ce n'est pas une Française, une Européenne, qui monterait
+après des grilles pour l'idole de son cœur.
+
+Il entra; on le conduisit au poste, et Simon faisait la risette, pour
+recevoir d'une façon aimable celle qui le demandait, lorsque tout à
+coup une femme se plaça devant lui et dit:
+
+--Simon, est-ce que je suis une voleuse?
+
+Le matelot fit un saut en arrière en exclamant:
+
+--Madame!... Vous!... c'est vous qu'ils ont... prise..., arrêtée...
+Qui donc?
+
+Et le matelot, furieux, les sourcils froncés, jetait des regards de
+défiance autour de lui...
+
+--C'est vous!... vous, madame!...
+
+Puis changeant, passant tout à coup de la colère aux larmes, il se
+précipita aux genoux de la malheureuse Geneviève, en sanglotant et en
+disant:
+
+--Vous, ma lieutenante... Vous allez revenir, n'est-ce pas?... Vous
+allez venir l'embrasser, cette petite, elle a besoin de sa mère...
+Madame Geneviève..., venez, venez. Il faudra bien qu'on vous reçoive.
+
+On juge de l'étonnement du chef de poste, du bourgeois qui avait guidé
+les gendarmes, et des deux agents qui avaient arrêté la pauvre
+femme comme une voleuse. Sans qu'il pensât seulement à donner des
+explications au chef de poste, le matelot entraînait Geneviève en lui
+disant:
+
+--Venez..., venez, ma lieutenante.
+
+Et, bouleversée par l'émotion de son ancien serviteur, émue par sa
+brutale affection, Geneviève le suivit, les larmes aux yeux. Tout le
+long du chemin, Simon bavardait sur Jeanne sans comprendre lui-même ce
+qu'il disait, tant il était ravi de ce qui arrivait.
+
+Lorsqu'ils furent devant la maison, il dit:
+
+--Nous y voilà, madame Geneviève... Vous allez la voir...
+
+Geneviève s'appuyait sur le petit mur; elle allait atteindre le but, et
+la force lui manquait.
+
+--Maintenant, ma lieutenante, dit le matelot, gare dessous! C'est ici
+qu'il faut du courage.
+
+--J'en aurai, dit bravement Geneviève en se redressant.
+
+Le matelot ouvrit la grille, et ils entrèrent.
+
+Geneviève, en disant qu'elle aurait du courage, voulait se le persuader
+à elle-même; mais elle était anéantie, écrasée. Tant qu'il n'avait
+été question que de lutter pour arriver à un résultat, elle avait
+été forte; prévoyant ce qui arriverait, Geneviève se disait qu'elle
+avait le courage du _courage_ qu'elle avait eu. Elle avait été au
+danger comme l'homme va au combat, décidée à tout... Et à cette
+heure, sur le terrain, les armes prêtes, elle avait peur!... Elle
+avait le désir de reculer... Ce qui la préoccupait le plus, c'était
+l'engagement de l'action.... Ah! si Jeanne avait été là! Alors, elle
+l'aurait prise dans ses bras, et ferme, calme, elle aurait attendu qu'on
+vînt la lui arracher.
+
+Elle suivit le matelot. Celui-ci montait le perron, ouvrait la porte
+du vestibule, la faisait entrer... C'était un sanglier que Simon; il
+donnait de la tête... En avant! disait-il, sans raisonner, sans mesurer
+ce qu'il faisait; il marchait, voulant brutaliser tout, il fallait en
+finir... Et coûte que coûte. Simon sentait revivre en lui l'affection
+qu'il avait eue pour son ancienne maîtresse; ému chaque jour par les
+questions de la petite Jeanne, parlant sans cesse de sa mère,--Simon
+voulait ce qu'il appelait l'abordage.
+
+Il faisait tout à fait nuit, et tout dormait dans le pavillon, excepté
+Pierre, seul dans le salon; étendu sur le canapé, il lisait... Et
+c'était par les interstices des contrevents qui fermaient les fenêtres
+du salon, que l'on voyait filtrer la lumière... Le matelot savait que
+son maître, chaque soir, avant de gagner sa chambre, restait une heure
+ou deux dans le salon, écrivant ou lisant... Jusqu'alors, il avait
+trouvé cela absolument ridicule, ne s'expliquant pas les raisons qui
+poussaient son lieutenant à perdre, dans un travail inutile, le temps
+qu'on pouvait donner au sommeil... Le sommeil! pour Simon, c'était le
+rêve, c'est-à-dire la fortune, les honneurs..., un monde absolument
+bâti par son imagination, un monde qu'il gouvernait... Le sommeil!
+fallait-il être fou pour lire quand on pouvait dormir!
+
+Au contraire, à cette heure, il était heureux de ce qu'il appelait le
+vice du lieutenant.
+
+Il dit à Geneviève:
+
+--Restez là. Attendez... Pas de bruit... Je reviens... Restez là.
+
+Et, prenant la main de Geneviève, il la dirigea dans l'ombre, la plaça
+devant la porte en répétant:
+
+--Ne bougez pas. Restez là!
+
+Et il partit. La pauvre femme tremblait; oppressée, elle respirait avec
+peine, et se domptant, voulant être forte, elle se dressait; elle
+fut obligée, cependant, de s'appuyer sur le mur pour ne pas tomber.
+L'incertitude, l'inconnu même, au-devant duquel elle allait, en était
+la plus grande cause. Était-ce son mari? était-ce sa fille qu'elle
+allait voir devant elle lorsque cette porte s'ouvrirait, cette porte
+que la lumière encadrait d'un rayon? Elle avait peur; elle se sentait
+lâche; elle redoutait ce qu'elle avait tant désiré. Et cependant,
+appuyée sur la porte pour se soutenir, elle tendait l'oreille et
+n'entendait rien, rien...
+
+Les minutes étaient des siècles.
+
+Simon avait tourné le pavillon, et, par l'office, il était entré dans
+la maison; il était arrivé à l'autre porte du salon et avait frappé.
+A cette heure, tout le monde était ordinairement couché. Pierre,
+étendu sur le divan, lisait. Il se leva, étonné, et dit:
+
+--Entrez!
+
+En voyant son matelot, il fut plus impatienté qu'étonné. Il lui dit
+tranquillement:
+
+--Que veux-tu à cette heure?... Pourquoi n'es-tu pas couché?
+
+Le matelot s'avança tête nue, et, embarrassé, balbutiant, il
+répondit:
+
+--Je voulais me dormir...; mais ça ne s'est pas pu... Il y a des
+affaires... et il faut finir ça.
+
+L'incohérence de ce langage fit lever la tête à Pierre, qui,
+regardant fixement son matelot, s'aperçut aussitôt du bouleversement
+de ses traits, de son allure singulière, de son embarras, et cependant
+de sa volonté d'agir, car, au premier mot d'impatience de son
+lieutenant, le matelot Simon s'éclipsait ordinairement.
+
+Pierre, les sourcils froncés, le regard perçant, demanda au matelot:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, Simon?... Que veux-tu dire?
+
+--Je veux dire... je veux dire... Et puis ça m'ennuie, parce que vous
+allez dire non, et cependant il n'y a pas, là... tonnerre de Brest! il
+faut en finir...
+
+Pierre avait repoussé son livre, il regardait son matelot avec
+inquiétude, se demandant s'il n'était pas fou.
+
+Simon, semblant faire un effort, prenant un brusque parti, s'écria:
+
+--Il faut en finir, quoi! Il y a quelqu'un qui vous demande, qui veut
+vous voir... Et il n'y a pas à dire non! il faut...
+
+L'allure, le langage du matelot déplaisaient à Pierre, il allait
+s'impatienter; il demanda sévèrement:
+
+--Qui me demande?... Que signifie cette comédie?
+
+--Qui vous demande?...la comédie?... Tenez, voilà..., mon lieutenant,
+vous vous fâcherez, vous me chasserez... mais bon sens... de bon
+Dieu... cette enfant-là, elle me fait pleurer quand elle me demande sa
+mère, et il faut qu'on la lui rende.
+
+Et, courant vivement, il traversa le salon, ouvrit la porte, puis,
+prenant Geneviève par la main, il la fit entrer, en disant:
+
+--C'est ma lieutenante qui veut vous voir.
+
+Pierre se recula étourdi en la reconnaissant. Geneviève tomba à
+genoux sur le seuil et dit, en tendant vers lui ses mains jointes:
+
+--Grâce!... Grâce!...
+
+Pierre s'était écrié avec stupéfaction:
+
+--Geneviève!...
+
+Et d'un geste prompt, montrant la porte à son matelot, il avait
+ajouté:
+
+--Va-t'en vite, toi; nous causerons demain.
+
+Simon s'était envolé. Il avait presque sauté par-dessus une chaise,
+et, la porte étant fermée, seul dans le couloir, les larmes dans les
+yeux, il disait:
+
+--Espère! espère!... Il me fera ce qu'il voudra... Pas moins vrai
+qu'ils sont ensemble... et que je vais aller réveiller la petite
+Jeanne.
+
+Pierre, les sourcils froncés, le ton rude, demanda:
+
+--Que me voulez-vous, madame?
+
+--Pierre, Pierre..., en grâce, rends-moi mon enfant,..
+
+Et elle tendait vers lui ses mains jointes, et sa voix était suppliante
+et son allure était humble. Pierre avait recouvré tout son calme; il
+lui dit:
+
+--Relevez-vous, madame, je n'ai pas de grâce à accorder... Pierre
+Davenne, l'homme auquel vous vous adressez, est mort... Vous êtes
+veuve!...
+
+Geneviève le regardait, étonnée, cherchant à lire des impressions
+sur sa face; mais le visage de Pierre était immobile; son regard, un
+instant enflammé lorsqu'il l'avait vue, était comme éteint; elle fut
+effrayée de ce calme, et dit timidement:
+
+--Je suis prête à tout supporter, à tout entendre..., à tout
+subir... Le châtiment sera ce que tu voudras, point de pardon... Mais
+laisse-moi près de mon enfant...
+
+--Madame, vous parlez d'un passé mort... Vous n'avez plus d'époux,
+vous n'avez plus d'enfant.
+
+A ce mot Geneviève se releva... et audacieuse, crâne, elle s'écria:
+
+--Je n'ai plus d'enfant!... plus d'enfant! Je supplie, vous refusez!...
+J'exige alors... Je veux mon enfant...; je suis ce que vous voudrez,
+la dernière des créatures, châtiez-moi, insultez-moi... Faites-moi
+passer devant un tribunal, jetez-moi la honte au visage, j'ai fauté, je
+dois subir la peine... Mais il n'est pas un tribunal qui vous autorisera
+à garder mon enfant... J'ai sur lui autant de droits que vous...
+
+Pierre, en voyant Geneviève se relever et dicter sa volonté, la
+regarda, étonné, semblant, ne pouvoir en croire ses yeux et ses
+oreilles... Il avait beaucoup souffert, il savait être froid; il
+répondit doucement:
+
+--Je vous ai dit, madame, que vous êtes veuve... Celui que vous
+cherchez est mort. Pierre Davenne n'existe plus... et sa fille n'est
+plus en France...
+
+--Ah! je sais que Jeanne est ici... et je ne sortirai qu'avec elle.
+
+Le front de Pierre se plissa... Il s'avança vers Geneviève, et lui
+dit:
+
+--Vous sortirez d'ici seule, comme vous êtes entrée... Seule,
+entendez-vous, et vous oublierez où se trouve cette maison... Si vous
+voulez que pour un jour, pour une heure, celui que vous avez outragé,
+celui que vous avez désespéré revive... que votre volonté soit
+faite... Veuve, personne n'avait rien à vous dire: votre passé est
+inconnu, et, s'il reste en vous quelques sentiments honnêtes, vous
+pouvez vous relever par une vie nouvelle... Si, au contraire, vous
+voulez être encore la femme de Pierre Davenne..., vous n'êtes plus
+que la misérable, ingrate et infâme, la fille pauvre, prise par un
+honnête homme qui lui donnait sa fortune... et de plus son nom,--un nom
+honoré et respecté,--un honnête homme qui l'adorait, qui n'avait que
+les soins qu'elle lui donnait, qui avait quitté pour elle, la pauvre
+petite ouvrière, la carrière brillante des armes... Vous n'êtes plus
+que la femme coupable, à laquelle on avait donné le bonheur et qui a
+rendu la honte!... Madame Pierre Davenne, c'est la femme déshonorée,
+que son mari repousse; c'est la mère indigne qui se salit, oubliant
+qu'au-dessous de la loi, la société, le monde injuste, fait supporter
+aux enfants la faute des mères... Vous voulez votre enfant, et
+pourquoi? Femme coupable, le foyer vous est fermé, et vous voulez
+condamner votre enfant à la vie que vous devez subir!
+
+Pierre s'était emporté, violent, cruel, il parlait vite, l'œil en
+flamme, les poings serrés. Geneviève, écrasée sous cette accusation,
+sous ce jugement, mais blessée, meurtrie par les outrages, ne voulait
+plus céder sur un point; femme, elle supportait tout; mère, elle
+exigeait, et elle était prête à se venger du mal que, dans son
+emportement, Pierre lui faisait subir. Pierre continua:
+
+--Finissons-en, puisque vous avez besoin de faire connaître à tous ce
+que vous êtes; appelez-moi donc devant un tribunal... et nous verrons
+si, lorsque je dirai ce que vous êtes..., des juges vous croiront digne
+encore d'élever notre enfant... Jeanne est élevée par moi... Vous ne
+la verrez jamais... Vous n'avez plus d'enfant... Jeanne est ma fille, ma
+fille à moi.
+
+C'était trop pour Geneviève. Elle était trop abaissée et elle voulut
+se venger avec les armes dont son mari se servait contre elle. Elle se
+redressa, et, cynique, insolente, elle lui dit:
+
+--Votre fille... à vous... Qu'en savez-vous?...
+
+Elle n'avait pas achevé que Pierre s'était précipité sur elle, la
+tenant par le cou, prêt à l'étrangler, exclamant:
+
+--Misérable!
+
+Effrayée, épouvantée, et comprenant seulement trop tard la portée du
+mensonge qu'elle venait de commettre, elle se laissa tomber aux pieds de
+son mari, ne cherchant pas à lutter, mais s'écriant aussitôt:
+
+--Non! non! Pierre... non! j'ai menti... je suis une misérable!
+
+Et pantelante, s'offrant en sacrifice, appelant le châtiment, elle
+étendit les bras, offrant sa poitrine. Elle ajouta:
+
+--Je l'ai mérité, tue-moi... ici... et c'est la dernière grâce que
+je te demande, que, morte, j'aie l'adieu de mon enfant... Frappe!
+
+Le mouvement de colère qui avait entraîné Pierre s'éteignit
+aussitôt; il était honteux de lui; son bras s'était levé sur une
+femme. A cette pensée, le rouge brûlait son visage... Il venait de
+souffrir en une seconde plus qu'il n'avait souffert en toute sa vie...
+Jamais cette infernale pensée ne s'était présentée à son cerveau...
+Cette enfant, l'adoration de sa vie, sa Jeanne, l'enfant d'un autre...
+Oh! c'était trop... trop!
+
+Geneviève, sous les coups terribles qui lui avaient été portés,
+n'était parvenue à se monter que par des efforts incessants.--Depuis
+quatre ans, elle avait, par une vie de sainte,--non par la vie
+claustrale et la dévotion, mais par le travail, par l'utile, par le
+vrai, dans le bien enfin, elle avait essayé de racheter son passé...
+
+Si elle avait été cacher ses douleurs dans un couvent, elle n'aurait
+pas eu la lutte constante à soutenir entre le bien et le mal...
+isolée, défendue... Elle était rentrée dans la vie, la vie du
+pauvre, qui se lève tôt et travaille jusqu'au soir pour avoir le pain
+du jour... Belle, elle était restée sourde à toutes les avances.
+
+Pas un jour, pas une heure, elle ne s'était dit:
+
+--Je suis libre!
+
+Au contraire, sa devise nouvelle, depuis qu'elle avait eu la liberté de
+la veuve, avait été: le devoir.
+
+Veuve! Bah! elle n'y avait jamais songé, elle pensait:
+
+--Je suis mère!...
+
+Puis elle souffrait de cette autre pensée;
+
+--Je suis coupable!
+
+Et elle revenait chaque jour, en larmes et à genoux, sur la tombe de
+l'époux demander pardon de sa faute!...
+
+L'expiation avait été longue et pénible, et, à cette heure, elle
+espérait qu'on aurait tenu compte, non du sacrifice, mais de ce qu'elle
+appelait le devoir accompli. Au contraire, bien plus sévère qu'à
+l'heure de la faute, ce passé dont elle avait honte, cette boue de sa
+vie, on la lui jetait à la face; sa vie honnête, sa vie nouvelle,
+ses luttes avec le misérable qui l'avait perdue, ces luttes dont elle
+était sortie aussi pure, on ne les comptait pas.
+
+La pauvre femme ne savait pas que, du jour où Pierre avait joué la
+lugubre comédie de la mort, il avait eu la force de se considérer
+comme mort; jamais il n'avait pensé à elle, jamais il ne s'était
+informé de sa vie; les démarches du matelot lui étaient personnelles;
+il ne l'avait écouté qu'une fois, le jour où il avait dit:
+
+--Elle est honnête, elle vit de son travail...
+
+Il avait répondu:
+
+--Elle verra son enfant lorsque celle-ci sera assez grande pour la voir
+sans danger.
+
+C'est que Pierre était un homme de fer, sévère pour lui, cruel pour
+les autres, et bien convaincu de la vérité des vers de Boileau:
+
+ L'honneur est comme une île escarpée et sans bords;
+ On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
+
+Sa femme avait manqué à l'honneur, sa femme était perdue... Homme,
+il était incapable de poursuivre une femme de sa vengeance. Non! il
+l'avait abandonnée à sa boue; il lui avait retiré «lui»; il la
+condamnait à vivre avec son amant, et surtout à l'oubli. Mais il
+frappait sur l'homme. A l'une, le mépris dédaigneux dans l'oubli; à
+l'autre, la haine, la haine implacable, mortelle.
+
+Le frère, cet ami était venu chez lui, avait mordu la main tendue,
+déshonoré le foyer, il avait été indigne, traître, ingrat et
+lâche... Pas de pitié... Nature entière, Pierre, en sortant de la
+tombe, avait choisi le nom qui le peignait le plus justement:
+Jean Sévère. Et jusqu'au bout, sans faiblesse, sans pitié, il
+accomplissait la tâche qu'il s'était imposée: la vengeance!
+
+Sa femme était morte pour lui...
+
+Son ami, il mourrait... Et Pierre ne redoutait plus l'heure où il
+aurait à se placer devant lui, il l'attendait...
+
+Geneviève, au contraire, croyait que son mari s'intéressait à sa vie,
+savait les cruautés de l'expiation, et c'est pour cela qu'un cri
+de haine, un mensonge,--un crime à cette heure,--était sorti de sa
+bouche.
+
+En voyant ce que ce mot avait fait, Geneviève aurait donné sa vie pour
+ne pas l'avoir dit.
+
+Après son accès de colère, accès qui n'avait pas duré plus que
+l'éclair, Pierre, écrasé, était retombé sur le canapé et, redevenu
+faible comme un enfant, prenant sa tête dans ses mains, il fondit
+en larmes. Et ses sanglots désespéraient la malheureuse femme. Se
+traînant à genoux jusqu'à ses pieds, elle s'écriait:
+
+--J'ai menti... Je suis une indigne créature, punis-moi, châtie-moi...
+Oh! si tu savais ce que j'ai souffert pour revoir ma Jeanne... Pierre,
+Pierre, oh! je t'en supplie, ne pleure pas ainsi... Tu sais bien qu'elle
+est ta fille...
+
+--Oh! si vous saviez, malheureuse, le doute affreux que vous avez jeté
+en moi!... Si vous saviez de quelle infernale pensée ma vie va être
+assiégée!... L'unique être pour lequel je vis... Mais, malheureuse
+femme, vous ne pensez donc pas que cette enfant a besoin de moi pour
+vivre... Vous ne sentez donc pas qu'en m'arrachant l'affection sacrée
+dont mon cœur est plein, c'est un crime nouveau ajouté aux autres!
+
+--Pardon, Pierre..., j'ai menti... Sur elle, sur ma Jeanne..., devant
+Dieu, je le jure..., j'ai menti; tu me martyrisais, j'ai commis une
+infamie pour me venger... Grâce... encore une fois...
+
+Il y eut une longue minute de silence pendant laquelle on n'entendait
+que les sanglots étouffés des deux malheureux. Pierre était bien
+forcé de se l'avouer, l'amour de jadis était mort véritablement.
+Sa femme était belle, sa femme était jeune, nous l'avons dit; Pierre
+ignorait la vie exemplaire par laquelle Geneviève avait essayé de
+racheter le passé. Et cependant que lui demandait-elle? Son enfant!
+Elle ne pouvait avoir la pensée d'emmener Jeanne; ce qu'elle désirait,
+ce qu'elle réclamait, c'était donc sa place au foyer, près de son
+enfant. Et cela semblait impossible à Pierre. Il fit un effort, essuya
+ses yeux et demanda:
+
+--Enfin, que voulez-vous?
+
+Geneviève releva vers lui ses beaux yeux suppliants et dit:
+
+--Je te demande, Pierre, de m'accueillir... Je suis maintenant habituée
+au travail..., tu me considéreras comme ta servante...; mais tu me
+laisseras près de mon enfant, je subirai tout... Je la respecterai,
+_Elle_...
+
+--Que me dites-vous là, madame?... _Elle_... Vous parlez de celle
+qui, regrettant le malheur survenu par elle à cause de vous, s'est
+sacrifiée pour élever votre enfant à l'heure où vous vous étiez
+rendue indigne de cette mission sainte... Sous ce toit, madame, ne
+vivent que d'honnêtes gens... Mlle Madeleine de Soizé est restée ce
+qu'elle était, la fiancée trompée... à cause de vous!
+
+Geneviève était toujours à genoux; humiliée, elle baissa la tête...
+Mais elle était satisfaite de la déclaration que son mari venait de
+faire... Madeleine n'avait été que la directrice de Jeanne...
+
+Pierre continua:
+
+--Aujourd'hui, si j'accordais ce que vous demandez, avez-vous pensé,
+madame, que ma fille me demanderait la raison qui me fait donner une
+si basse condition à sa mère?... Avez-vous pensé qu'en vous revoyant
+elle me demandera la cause de ce long éloignement?... Que devrai-je lui
+dire?...
+
+--Oh! vous êtes sans pitié...
+
+--Ne l'avez-vous pas été vous-même?
+
+--Ainsi, supplia Geneviève, vous refusez? Eh bien, écoutez... Pierre,
+écoutez. Je travaille, je continuerai, je resterai loin de vous, ne
+vous tourmentant pas...; mais laissez-moi seulement la voir, à des
+heures que vous fixerez; vous me permettrez, cachée, de la regarder, de
+l'entendre... Voulez-vous?
+
+Et comme Pierre ne répondait pas..., elle s'accrocha à lui,
+suppliante.
+
+--Pierre! Pierre! je t'en supplie, c'est épouvantable ce que je
+souffre. Pierre, c'est par quatre années de luttes, de misères, de
+larmes et de travail, c'est surtout par quatre années de remords et de
+repentir que j'ai cherché à mériter mon pardon. Ma vie, je l'avais
+dévouée à mon enfant. Je me croyais veuve, et ce veuvage, je l'avais
+juré éternel. Je voulais, par l'austérité de ma vie, racheter ce
+passé et me rendre digne du retour de mon enfant. Pierre! seras-tu sans
+pitié? Si tu ne veux me rendre mon enfant, tue-moi!...
+
+On entendait du bruit dans le couloir... Pierre, qui avait écouté ces
+dernières phrases avec étonnement, dit avec vivacité:
+
+--Relevez-vous! relevez-vous! On vient!
+
+--Non! dit-elle! non! Je suis coupable; si tu refuses le pardon,
+châtie-moi devant tous... Chasse-moi... Ton outrage dernier me donnera
+le courage de mourir...
+
+--Mais relève-toi! exclama Pierre, la saisissant et la redressant...
+C'est Jeanne, je ne veux pas qu'elle te voie à mes genoux...
+
+Mais Geneviève retomba sur ses genoux, elle était sans force; à son
+tour, elle avait peur. Pierre avait dit que c'était Jeanne qui venait,
+et la mère se demandait si sa fille allait la reconnaître, et la
+malheureuse redoutait que son enfant, n'ayant entendu parler d'elle que
+comme d'une coupable, hésitât à venir vers elle... Geneviève restait
+à genoux pour tendre à son enfant ses mains jointes. Mais Pierre, en
+la voyant retomber è ses pieds, avait couru vers la porte dont déjà
+la serrure craquait; il l'avait repoussée en disant brutalement:
+
+--Je veux être seul... Qu'on me laisse...
+
+La porte s'était fermée, et il avait poussé le verrou... Alors on
+entendit la voix argentine de l'enfant qui disait:
+
+--Oh! tu vois, Simon, tu fais gronder petit père!
+
+Alors, comme dans une extase, Geneviève étendit les bras; il semblait
+qu'elle voyait au travers de la porte. Charmée, ravie, souriant à sa
+vision, penchant la tête pour entendre encore ce chant aimé: la voix
+de son enfant.
+
+Pierre, haletant, était revenu vers elle.
+
+--Tais-toi! tais-toi!, disait-il... Tu reverras ta fille.
+
+Alors elle leva les yeux vers lui; il lui sembla qu'il était
+transformé, il lui sembla que des larmes coulaient sur ses joues; il
+répétait, suppliant:
+
+--Tais-toi..., je t'en supplie, tais-toi.
+
+Geneviève cependant ne disait, ou plutôt ne balbutiait que des mots
+sans suite:
+
+--C'est elle, ma Jeanne!... mon ange! Jeanne! mon trésor!
+
+Et Pierre dit:
+
+--Geneviève..., il faut avoir de la raison... Il faut que l'ont dise
+à l'enfant pourquoi elle revoit sa mère... Geneviève... Dans l'idée
+qu'un jour peut-être, sur sa route, Jeanne pouvait te revoir, je lui
+ai dit que les morts revenaient quelquefois...; car pour elle tu es
+morte... et, sur sa demande, un jour j'ai fait porter des couronnes sur
+ta tombe... A cette heure... la nuit... l''enfant à peine éveillée te
+prendrait peut-être pour une vision, pour un fantôme... Et qui sait si
+le bouleversement de la peur ne tuerait pas... _notre_ enfant...
+
+Geneviève s'était redressée alors, effrayée, tendant les mains comme
+les gens qui disent: Chut! se soumettant; lorsque Pierre, après
+avoir hésité, dit: «_Notre_ enfant!» elle eut un gros soupir de
+soulagement et se jetant dans ses bras...
+
+--Oh! merci! merci..., s'écria-t-elle.
+
+Pierre ne la repoussa pas. Elle vacillait, il la soutint, et comme les
+sanglots la faisaient haleter, il appuya sa tête sur son épaule, et
+plaça sa main caressante sur ses beaux cheveux blonds...
+
+La vie humaine a son côté matériel, son côté positif, son côté
+charnel... et peut-être ce rapprochement des deux êtres fit-il plus
+que tout. En sentant battre sur son cœur le cœur de celle qu'il avait
+tant aimée, en sentant sous ses doigts cette chair de velours et ces
+cheveux de soie, en respirant le parfum de la femme autrefois adorée,
+en admirant enfin cette superbe créature qui était à lui, cette
+beauté complète, l'amour se réveilla. Il y eut un tressaillement dans
+son être, et Geneviève le ressentit.
+
+En une minute, le tableau de la vie austère de la veuve passa devant
+les yeux de Pierre; il comprit le courage dépensé par cette femme,
+jeune et belle, par cela même livrée à toutes les tentations,
+à cette femme jetée dans la vie misérable et abandonnée, libre,
+puisqu'elle était veuve... et qui avait eu le courage de remonter
+l'abîme dans lequel elle était tombée. Seule, sans appui, sans
+soutien, n'ayant qu'une pensée: bien faire, pour racheter sa faute...
+Habituée au luxe, elle avait vécu pauvre, sans se plaindre: châtiée
+par lui, elle n'avait gardé que l'adoration de sa mémoire... Il n'y
+avait eu en elle qu'un désir: racheter sa faute...
+
+Il la pressait dans ses bras, et les battements de leur cœur se
+rencontraient. En sentant les tressaillements de son mari, Geneviève
+releva la tête en les attribuant, la pauvre femme, à la répulsion
+qu'elle inspirait, et son regard suppliant cherchait le regard de
+Pierre. Elle sentit une larme tiède tomber sur son front, elle exclama:
+
+--Pierre! Pierre! ne pleure pas!
+
+Pierre lui prit la tête et, la regardant bien en face, les yeux dans
+les yeux, il lui demanda:
+
+--Que veux-tu, Geneviève?
+
+Elle répondit:
+
+--Le pardon... le pardon...
+
+Alors Pierre sourit, et comme il soutenait sa tête, il avança
+son visage; leurs lèvres se rencontrèrent dans un long baiser...
+Geneviève eut comme un spasme, et, fermant les yeux, perdant
+connaissance, elle dit en défaillant dans les bras de Pierre:
+
+--Je puis mourir maintenant... Dieu est bon!...
+
+Mais le matelot avait sa tête à lui, et lorsqu'il s'était promis
+quelque chose, il fallait que ce quelque chose arrivât. Or, il voulait
+brusquer la situation, et carrément. Sans souci de ce que pourrait dire
+ou penser son maître, il avait été réveiller la petite Jeanne, en
+lui disant:
+
+--Vite, mamzelle, sur le pont... Petite mère est revenue de son grand
+voyage, et elle nous attend en bas...
+
+Et la ravissante enfant avait ri en lui répondant:
+
+--Je ne le rêvais donc pas, Simon...?
+
+Simon, en entendant ça, resta bouche ouverte; il faillit en perdre sa
+praline, et, ne trouvant rien à dire, il exclama:
+
+--Espère! espère!
+
+Prenant l'enfant en toilette de nuit, c'est-à-dire presque nue, dans
+ses bras, il la descendit au salon. Nous avons vu ce qui s'était
+passé... Mais le matelot avait répliqué:
+
+--Bon sens! par mon saint patron, pour une fois que je mange la
+consigne, je la mangerai jusqu'au bout... Et il s'enfonça dans le
+couloir, pour regagner le vestibule, marchant sur la pointe du pied.
+
+Arrivé devant la porte du salon, il posa l'enfant et lui dit:
+
+--Mamzelle, courez voir maman!
+
+Et brusquement, il ouvrit la porte. Oh! alors, il baissa la tête,
+relevant les épaules, s'apprêtant à recevoir une bordée d'injures.
+Rien!
+
+L'enfant, en reconnaissant sa mère, courut se jeter dans ses bras,
+et pendant deux grandes minutes ce ne fut qu'un bruit de baisers, de
+sanglots, qu'un balbutiement de mots, de tendresse, d'amour.
+
+--Jeanne! ma fille! ma chérie, ma vie! je meurs!...
+
+Et Pierre, qui les tenait toutes deux embrassées, pleurait...
+
+Le matelot cligna de l'œil en dessous, et, en voyant la scène
+de bonheur qu'il avait amenée, tout stupéfait, mais heureux, il
+s'avança, et, ne pouvant résister à ce qu'il éprouvait, il fit une
+épouvantable grimace; de grosses larmes coulèrent sur ses joues, et il
+les tamponnait avec de grands coups de manche, des coups à s'écraser
+le nez... Enfin, succombant sous l'émotion, il tomba à genoux, et,
+joignant ses larges mains, il s'écria avec des sanglots:
+
+--Ah! monsieur notre Seigneur le bon Dieu, vous, mon saint patron... et
+vous, Notre-Dame de chez nous, ah! bon Dieu de bon sang! que vous êtes
+de bonnes gens!... Simon peut mourir... Il les a vus tous heureux...
+
+Alors Pierre releva la tête et dit avec émotion en lui tendant les
+bras:
+
+--Simon!... Simon!... Allons, viens, mon vieux fidèle..., viens prendre
+ta part du bonheur auquel tu as contribué. Et après celles de Pierre,
+les lèvres fraîches de Geneviève se placèrent sur la peau dure du
+vieux matelot. L'enfant disait:
+
+--Oh! petite mère, c'est gentil d'être revenue... pour longtemps,
+dis?...
+
+Les grands yeux humides de Geneviève regardèrent Pierre, et celui-ci
+répondit à l'enfant:
+
+--Petite mère est revenue pour toujours.
+
+
+
+A cette heure, Madeleine de Soizé, qui s'était éveillée au bruit,
+avait entendu la scène; triste, elle était remontée chez elle; elle
+avait dit tout bas:
+
+--Si cruel qu'il ait été, mon devoir est accompli.
+
+Elle écrivit deux lignes qu'elle mit sous enveloppe à l'adresse de
+Pierre. Ces lignes étaient:
+
+«Adieu, je serais de trop. Ma présence rappellerait sans cesse le
+passé, qui doit être oublié, et je souffrirais trop de voir une femme
+vous aimer. C'est au couvent que j'irai ensevelir l'amour que je vous ai
+caché. Pierre, adieu! Je prierai pour votre bonheur à tous.
+
+«Madeleine de Soizé.»
+
+
+Le lendemain, lorsqu'on s'éveilla dans le pavillon du bord de l'eau,
+Madeleine était partie... Pierre lut la lettre. Étonné, il hocha la
+tête et murmura:
+
+--Noble créature!... Et le misérable ne l'avait pas devinée...
+
+Il dit à sa femme et au matelot que, depuis longtemps, Madeleine avait
+dit que le jour où Geneviève reviendrait, elle partirait; qu'elle
+avait hâte de vivre dans sa famille. L'animosité de Mme Davenne
+s'éteignit en apprenant que souvent Madeleine l'avait défendue et
+avait réclamé le pardon.
+
+Pierre lut avec stupéfaction dans le journal l'épouvantable fin de
+Fernand et du vieux Rig... Et, vivement impressionné par l'horreur
+de cette mort, il bénit le sort qui empêchait ainsi un procès
+scandaleux, dans lequel la haine de Fernand n'aurait pas manqué de le
+mêler.
+
+Ce que devint Iza, la belle Moldave, ce serait bien long à raconter...
+Toute la jeunesse élégante et extravagante l'a connue sous le
+nom d'_Iza la Ruine_; elle a été rendue presque célèbre par un
+épouvantable procès. Un jour, peut-être, écrirons-nous cette autre
+histoire.
+
+FIN DU TOME SECOND
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU TOME SECOND
+
+ Troisième partie
+
+ I. La veuve d'un vivant
+ II. À l'œuvre, Simon!
+ III. Ce qu'était devenue Mme Davenne
+ IV. Le rendez-vous
+ V. Les ahurissements de Simon
+ VI. Comment Rig écrivait l'histoire
+ VII. Les rêves dorés de la belle Iza
+ VIII. La petite Jeanne
+ IX. Le Calvaire d'une femme
+ X. Le doute
+ XI. Deux promenades en voiture
+ XII. Une révélation
+ XIII. Désespoir
+ XIV. Le quart d'heure de Rabelais
+ XV. La médecine secrète du vieux Rig
+ XVI. Le plan de Geneviève
+ XVII. Où le vieux Rig fait un cours pratique de chirurgie
+ XVIII. Une mère
+
+
+_____________________________________________
+Paris.--Imp. Vve Albouy, 75, avenue d'Italie.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La femme du mort, Tome II (1897), by
+Alexis Bouvier (1836-1892)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME II (1897) ***
+
+***** This file should be named 17739-0.txt or 17739-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/7/3/17739/
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of La femme du mort, Tome II (1897), by
+Alexis Bouvier (1836-1892)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La femme du mort, Tome II (1897)
+
+Author: Alexis Bouvier (1836-1892)
+
+Release Date: February 10, 2006 [EBook #17739]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME II (1897) ***
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+
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
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+
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+
+ LA FEMME
+ DU MORT
+
+ PAR
+
+ ALEXIS BOUVIER
+
+ TOME II
+
+
+ QUARANTE--CINQUIEME ÉDITION
+
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ RUE RACINE, 26, PRÈS L'ODÉON
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+LA VEUVE D'UN VIVANT
+
+
+Un soir, las, épuisé d'une longue trotte, Simon, faisant la moue,
+maussade, les yeux gonflés d'avoir pleuré, était assis devant la
+haute cheminée de campagne qui se trouvait dans la grande salle du
+rez-de-chaussée de la petite maison de Charonne. Le balancier de
+l'horloge battait son tic tac mélancolique, le chien maugréait en se
+roussissant les poils près du foyer, le chat ronronnait endormi sur une
+chaise, la lampe fumeuse s'était éteinte, et la grande salle n'était
+éclairée que par la flamme du foyer.
+
+Simon mâchait sa praline en grognant; le nègre avait voulu parler,
+disant:
+
+--Simon est triste ce soir.
+
+Et le matelot avait grogné
+
+--C'est à cause que t'es foncé que tu vois tout en noir.
+
+Et tout était redevenu silencieux
+
+Pierre rentrait du jardin. En voyant à la lueur du foyer deux grosses
+larmes qui coulaient sur les joues de son fidèle serviteur, il
+s'avança vers lui et dit affectueusement:
+
+--Qu'as-tu, mon vieux fidèle?
+
+Cette fois, le matelot ne put se contenir; il fit la plus laide grimace
+et se mit à pleurer comme un enfant.
+
+--Qu'as-tu, donc? demanda encore Pierre inquiet.
+
+--J'ai... j'ai... j'ai... je ne voudrais pas vous dire ça! mais je ne
+peux plus y tenir!
+
+Il y eut quelques minutes de silence pendant lesquelles Simon essuyait
+de sa manche ses gros yeux, cherchant à dominer son émotion.
+
+--V'là l'histoire, mon lieutenant: c'est la fête à Charonne. Ce
+matin, je m'avais mis l'uniforme, tout le grand tralala, toutes voiles
+dehors; je m'avais rasé. Je m'étais dit: Espère, espère! je vais
+aller à la foire, je vais acheter la fête à mademoiselle. Je me sors
+en disant: Simon, faut être sobre... J'étais gai, quoi! À la porte,
+je rencontre Mlle Jeanne, elle me fait son petit rire et le nez en
+l'air, se cramponne et elle me dit: «Je veux que tu m'emmènes.» Mon
+lieutenant, je ne sais rien refuser à ma petite maîtresse.
+
+--Commandez! que j'y dis.
+
+--Où que tu vas? qu'elle me dit.
+
+--À la fête, que je dis, et elle boudait, et je dis: Espère!...
+espère!... je vas l'emmener cette enfant-là. Je la mène devant les
+baraques, devant les boutiques, et elle me tire, elle me tire, j'y
+montre ci... j'y montre ça... Elle ne veut rien et elle me tire. Je me
+dis: Non, elle n'est pas gourmande, je vais la mener aux saltimbanques;
+je la mène devant le paillasse; il faisait des grimaces...; il disait
+des bêtises... Tout un chacun riait, et riait, et moi j'y allais; je
+regarde mademoiselle... elle pleure... et elle me tire, et elle me
+tire, c'était trop bête. Je me dis: Mais quoi qu'elle veut donc, cette
+petite-là? C'était trop bête!
+
+J'y dis: Mais, qu'est-ce que vous avez donc, mademoiselle? Je vous
+montre des joujoux, t'en veux pas... des sucres de couleurs, t'en
+veux pas, des comédies... t'en veux pas. Qu'est-ce que tu veux,
+mademoiselle?... V'là qu'elle se met à pleurer, à pleurer. Qu'est-ce
+que vous vouliez que je fasse, moi? Je pleure, que j'en ai manqué de
+m'étouffer; je pleure, elle pleure et elle me tire... Mais où donc
+qu'elle veut aller? que je me dis.
+
+--Viens donc, qu'elle me dit.
+
+--Mais où? que je dis.
+
+--Viens où vont les petites filles de l'école... Tu sais bien, les
+petites en noir, qui vont par la petite porte, derrière chez nous.
+
+--Comment que je fais, au cimetière?...
+
+--Oui! qu'elle me dit...
+
+Et puis elle me dit toute suppliante:
+
+--Simon, je t'en prie, mène-moi où est endormie maman.
+
+--Ah! vous pensez si je me suis mis à pleurer, mon lieutenant;
+qu'est-ce que vous vouliez que je réponde à cette enfant? et elle se
+fâchait, et elle m'a dit que j'étais sans coeur, et elle est remontée
+près de Mme Madeleine; elle ne voulait plus me parier. Je ne pouvais
+rien lui dire, à cette petite; ça fait que je pleurais.
+
+Et, en disant ces mots, le matelot fondait en larmes.
+
+Pierre, ému, regardait son dévoué serviteur, dissimulant l'impression
+douloureuse qu'il avait ressentie; puis il exclama tout à coup:
+
+--La situation n'est pas tenable, il faut en finir.
+
+Et Simon, hochant la tête, dit:
+
+--Oui, au fait, mon lieutenant, vous ne vous êtes occupé que des
+méchants, c'est bien le temps maintenant de s'occuper des bons.
+
+Pierre releva lentement la tête; son regard sévère imposa silence à
+Simon qui, étant bouleversé par le changement de physionomie que sa
+phrase avait amené, faillit en avaler «sa praline.» Pierre, sombre,
+ne dit pas un mot et remonta chez lui, laissant Simon tout honteux,
+essuyant son visage encore mouillé, croyant peut-être qu'il enlevait
+en même temps le mal qu'il venait de faire.
+
+Puis, colère, rageant, furieux après lui-même, cherchant un motif
+pour passer la rage passagère qui le secouait, il se tourna vers le
+nègre, et, le voyant près de la cheminée, il exclama:
+
+--Qu'est-ce que tu fais là, toi, barbouillé? Tu n'es donc pas encore
+assez roussi, que tu colles ton museau auprès du feu? Espère! espère!
+Je te vas secouer si tu ne décales pas. Le nègre, qui connaissait les
+procédés expéditifs de Simon quand il était en colère, n'avait pas
+attendu la fin de la phrase pour décamper.
+
+Le matelot maussade sortit à son tour.
+
+--C'est-il du bon sens de se fâcher de ça! Est-ce que c'est ma faute,
+à moi, si la petite pense à la mère? Espère! espère! faudra bien en
+finir... Au fait! est-ce que j'ai pas le droit de voir ça, moi?
+C'est moi qui l'ai élevée, la moutarde... Et peut-être bien qu'on
+pourrait..., si on savait ous'qu'est sa mère, se promener de ce
+côté-là et lui dire:
+
+--Tiens..., ma bellotte..., regarde un peu voir, là-bas, celle qui
+passe... Eh bien, envoie-lui un baiser...
+
+Il n'y a pas de bon sens aussi,... puisque le coquin est puni. D'abord,
+il n'y a que lui que je haïssais... et si l'autre est restée une
+honnête femme... Espère! espère! elle a fini son temps...
+
+Et le matelot se promenait sous les arbres, sans voir son lieutenant,
+accoudé sur l'appui de la fenêtre ouverte, au premier étage, triste
+et pleurant silencieux, au souvenir de ce que lui avait raconté son
+matelot.
+
+C'est que Pierre avait un caractère absolu: il avait condamné, et sa
+condamnation ne permettait pas le pardon... On avait été sans pitié,
+il serait sans pitié... Est-ce à dire que Davenne n'avait pas de
+coeur? Non!... peut-être, comme à cette heure, des larmes auraient pu
+modifier sa volonté; mais Pierre vivait au milieu de gens auxquels il
+était défendu de parler d'_Elle_.
+
+Il vivait avec sa haine... Et lorsque, comme ce jour, les dimanches il
+ouvrait sa fenêtre, en voyant le soir passer dans les blés verts
+les amoureux pendus aux bras l'un de l'autre, le regard noyé dans le
+regard, la main dans la main, les lèvres presque sur les lèvres, il
+pensait, lui, que cette joie de l'amour partagé lui serait désormais
+défendue... Il était veuf, et il était mort! Alors, sa haine
+s'augmentait: il regrettait à l'heure du crime de n'avoir pas tué et
+la femme et l'amant. La loi, devant son honnêteté trompée, aurait
+brisé son glaive; il serait sorti du tribunal acquitté, honoré, et
+il aurait vécu, se consacrant à son enfant. Il aurait pu trouver une
+compagne dévouée, et il aurait recommencé sa vie.
+
+À cette heure, quand Pierre, épouvanté, se demandait le but de la vie
+qu'il s'était faite, le rouge couvrait son front; car il était bon et
+honnête, et sa vie entière était vouée au mal!... à la vengeance!
+la jouissance de l'égoïsme lâche! La douleur devant lui, la
+souffrance, le repentir, les larmes auraient assurément changé sa
+conduite. Après avoir entendu la plainte naïve de son matelot ému, il
+avait été embrasser sa fille et il avait vu que la petite Jeanne,
+elle aussi, avait les yeux rouges... Ennuyé, il s'était retiré, et
+Madeleine de Soizé, en le reconduisant, lui avait dit tout bas:
+
+--Je suis encore tout émue... Jeanne qui vient de me demander... où
+est enterrée sa mère!
+
+Nerveux, mordant ses lèvres, se contraignant, Pierre s'était aussitôt
+réfugié chez lui; puis, pour chasser ce souvenir persistant, ce rappel
+de sa veuve, après s'être fiévreusement promené dans sa chambre,
+il prit un livre dans sa bibliothèque et se laissa tomber dans un
+fauteuil. Le livre avait pour titre: _Les Pauvres_; il l'ouvrit au
+hasard, lisant d'abord sans comprendre, sans pouvoir, à mesure qu'il
+assemblait les mots, saisir le sens des phrases; tout à coup, il se
+dressa, une page l'avait intéressé, il lut: _Les petits enfants_.
+
+Voici l'histoire:
+
+«Toutes les commères étaient sur leurs portes et la regardaient avec
+mépris; les enfants avançaient vers elle leur petit museau sale; les
+chiens allaient flairer ses jupes et revenaient en grognant; les hommes
+indifférents disaient:
+
+--Tiens! c'est la Jeanne!
+
+Le soleil couchant empourprait le ciel, et la brise, qui avait
+effeuillé les lilas et les pommiers en fleur, passait tiède et
+parfumée.
+
+Elle,--la Jeanne, comme ils disaient,--elle avait bien vingt ans; elle
+était pâle; ses cheveux mal peignés tombaient en mèches lourdes
+sur ses épaules; la misère avait creusé ses joues, et la honte, ce
+jour-là courbait sa tête.
+
+Un petit chérubin, yeux brillants, joues roses et cheveux ébouriffés,
+se pendait à sa jupe et marchait en regardant derrière lui; il
+souriait aux morveux qui lui faisaient la grimace.
+
+Ils étaient tristes à voir tous les deux, seuls au milieu de ce
+village vivant et de cette nature gaie...
+
+Elle traversa le pays et s'arrêta devant la dernière maison du
+village... L'enfant, la voyant heurter la porte, alla au-devant des
+bambins qui les avaient suivis; les autres reculèrent d'abord, mais
+comme il avançait toujours en souriant, ils s'apprivoisèrent, les
+petits terreux, et l'on joua ensemble.
+
+La Jeanne avait heurté la porte... Un vieillard était venu et,
+reculant devant elle, il avait dit:
+
+--Qu'est-ce que tu veux ici?
+
+Jeanne s'était appuyée au chambranle de la porte pour ne pas tomber...
+
+--Allons! allons! va-t'en, avait continué l'homme; sors d'ici,
+mendiante, salis pas ma maison!
+
+--Père! avait supplié Jeanne.
+
+--Va-t'en!... va-t'en...
+
+Mais la pauvre femme s'était avancée jusqu'à la table et le corps
+courbé, la tête basse, d'une main elle cachait ses yeux inondés de
+larmes, décidée à se faire chasser plutôt qu'à reculer.
+
+--Père? moi?... Est-ce qu'une mendiante comme toi est ma fille?... Ma
+fille!... J'ai eu un enfant que ma pauvre défunte adorait... C'était
+une bonne et belle fille pour laquelle nous voulions donner notre vie...
+Avant le jour, vent, pluie ou neige, nous allions forcer la terre à
+nous donner de quoi en faire une dame... Sitôt qu'en nous privant nous
+avons pu la retirer de l'école pour la mettre en pension, nous l'avons
+fait. Nous la voulions belle, et, pour qu'elle le fût, rien ne nous a
+coûté, ni force ni santé...
+
+Quand nous l'avons eu élevée, honnête comme son père, pure comme sa
+mère, nous avons continué à nous sevrer, nous qui avions besoin de
+tout, pour lui gagner une dot qui lui donnât l'homme que nous voulions.
+Nous touchions le but... et quand, avec la vieille, nous rentrions, le
+soir, souper, nous nous consolions en regardant l'enfant belle et
+digne de nous. Et, la... la gueuse..., un jour elle est partie avec un
+vaurien... Elle a fait rire tout le pays des gens qui s'étaient tués
+pour elle!...
+
+Il y eut un silence, troublé seulement par les sanglots de la Jeanne et
+par les cris joyeux des enfants qui jouaient au dehors.
+
+À force de pleurer et de passer, par tous les temps, des heures sur la
+route pour voir si sa fille revenait, la vieille... a toussé, puis elle
+s'est couchée... et nous l'avons conduite au cimetière... et elle a
+voulu qu'on lui mît dans la main le petit bonnet brodé qu'elle avait
+fait pour la première communion de sa fille...
+
+--Père..., père..., grâce!
+
+--Pendant ce temps-là... elle, la honte! quelle vie!... Les Parisiens
+qui venaient chez nous me disaient: «J'ai vu votre fille au Bois
+hier...»
+
+--J'ai pas de fille!
+
+--Mais si, père Coutaud..., votre petite Jeanne!... On la nomme Jeanne
+la Limande.
+
+--Le premier qui me parle de cette fille, j'y ouvre le crâne avec ma
+bêche... Alors, j'ai plus osé sortir d'ici... Il me semble qu'on rit
+quand je passe... J'ai plus osé aller à Paris de peur que la fille qui
+m'accrocherait au coin d'une rue ne soit la mienne... Ma fille! allons
+donc, est-ce que j'ai une fille, moi?... Hors d'ici, mendiante; oh!...
+et plus vite ça...
+
+--Père, grâce! grâce!
+
+--Veux-tu t'en aller?...
+
+Et l'homme prit la Jeanne par le bras pour la jeter à la porte; mais la
+fille se cramponna aux meubles...
+
+--Pitié!... père!... pitié!
+
+--Veux-tu t'en aller!...
+
+Et la lutte continuait.
+
+Tout rouge, moite de sueur, les cheveux sur les yeux, le petit entra
+dans la chambre aux cris de sa mère... De ses petites mains il écarta
+sa chevelure blonde et dit crânement au vieillard:
+
+--Pourquoi que tu fais pleurer maman, puisqu'on dit que c'est toi mon
+grand-père?
+
+Le père Coutaud lâcha Jeanne, et, les yeux écarquillés, il regarda
+l'enfant, muet, immobile, ne se rendant pas compte des sentiments
+nouveaux qui l'envahissaient; puis il voulut parler, mais il balbutia;
+des larmes emplirent ses yeux, et, pour les cacher, il embrassa et
+l'enfant et la mère!»
+
+Le livre lui tomba des mains; c'est alors qu'il se mit à la fenêtre,
+voulant réagir contre ce cri de pardon qui revenait sans cesse battre
+son oreille; mais le tableau de son enfant pleurant se présentait à
+ses yeux, son imagination se frappait.
+
+La petite Jeanne était maladive. Est-ce qu'un jour ce n'était pas elle
+qui souffrirait de la vengeance sans pitié qu'il poursuivait?... Le
+coupable, l'ami traître était puni, atrocement puni. La femme avait
+déjà depuis longtemps expié par la honte, par le désespoir et par la
+misère, sa faute... C'est maintenant sur sa fille qu'allait retomber le
+châtiment de la mère coupable.
+
+S'il se décidait aujourd'hui à atténuer le mal, que pouvait-il faire?
+Il n'était plus rien en ce monde; sa femme le croyait mort, et, pour
+la société, pour l'état civil, il était mort. Sa femme était veuve,
+veuve d'un vivant. Elle l'avait oublié, assurément, et elle ne devait
+avoir qu'une pensée: sa Jeanne. Là, peut-être, était l'atténuation.
+
+S'il consentait à se séparer de son enfant, à la placer dans un
+pensionnat, il ferait, par une lettre et par l'entremise de son matelot,
+prévenir Geneviève que, sous la condition de laisser l'enfant dans la
+maison où elle était placée, on lui dirait où était Jeanne, et elle
+serait autorisée à l'aller voir. Mais rien ne pouvait empêcher la
+mère de réclamer son enfant, et si, malgré ses promesses, Geneviève
+ramenait sa fille chez elle, il lui devenait impossible de la reprendre,
+surtout légalement, et que deviendrait-il sans l'être adoré pour
+lequel il vivait?
+
+Ne valait-il pas mieux conduire l'enfant devant le caveau de famille, et
+continuer le lugubre mensonge? Mais aujourd'hui Jeanne savait lire...
+et le nom de son père sur les dalles rendait cette supercherie
+impossible...
+
+--Au reste, pensa-t-il tout à coup, qu'est-elle devenue? Est-elle
+vivante seulement?... S'est-elle arrêtée dans la voie honteuse où
+elle s'engageait... Est-elle digne encore de l'intérêt qu'ils semblent
+maintenant lui porter?... Qu'est-elle devenue enfin?
+
+Et, quoi qu'il fît pour chasser cette pensée, elle revenait sans
+cesse... Aussi ennuyé, nerveux, il dit:
+
+--Il faut que je sache ce qu'elle est devenue.
+
+Il fit appeler Simon. On lui dit que le matelot venait de sortir.
+
+--Bah! demain, je ne penserai plus à tout cela...
+
+Et il se retira dans sa chambre, cherchant toujours à éloigner cette
+agaçante idée... Il eut beau faire, rien ne put la chasser de son
+cerveau. Il voulut voir Jeanne: l'enfant dormait; il monta dans sa
+chambre et redevint plus gai en voyant le charmant baby endormi, calme,
+dans le flot de ses cheveux blonds, qui formaient comme une auréole
+autour de son visage rose. Il se pencha pour l'embrasser doucement, afin
+de ne pas l'éveiller. Jeanne souriait, et ses lèvres rouges remuaient,
+elle rêvait. Il écouta et il l'entendit dire:
+
+--Petite mère aimée...
+
+Pierre se releva aussitôt; il sortit de la chambre, agité, fiévreux;
+il alla se jeter sur son lit, croyant avoir le sommeil et l'oubli; mais
+ce fut en vain.
+
+Le jour le retrouva, pleurant et gémissant.
+
+--Mais que vais-je faire alors,... malheureux que je suis?
+
+Lorsqu'il fut levé, il fit appeler son matelot. Simon, lui
+répondit-on, était parti au petit jour. Pierre fut ennuyé, mais non
+étonné. Simon, depuis qu'on était à Charonne, était considéré
+comme un compagnon: c'était le confident de son lieutenant; il vivait
+libre, et il en prenait à son aise. Lorsque la maison était triste, il
+disait:
+
+--Espère! espère!... je vas me mener à l'air...
+
+Et il passait sa journée dehors; aussi était-on habitué dans la
+maison à ces absences.
+
+Davenne remonta chez lui en donnant l'ordre qu'au retour de Simon on le
+lui envoyât immédiatement...
+
+Mais Simon n'était pas près de rentrer; il avait pris des munitions de
+bouche, avait garni sa bourse et était parti en disant:
+
+--Je vas faire un coup de ma tête... Ça ne peut nuire à personne!
+Espère! espère!
+
+Et le chapeau vissé sur l'arrière de la tête, fredonnant une chanson
+de bord, faisant la chaloupe en marchant, il descendit l'avenue de
+Charonne, la rue, et se dirigea vers la rue Payenne.
+
+Et vingt minutes après il entrait chez le marchand de vin du coin de la
+rue, une vieille connaissance à lui.
+
+C'était là que le matin, lorsque Pierre Davenne habitait le petit
+pavillon, il venait pour tuer le ver. Il se fit servir une bouteille
+de vin blanc, invita le marchand de vin à en prendre sa part, et
+l'interrogea sur le quartier. Simon savait mentir, nous l'avons vu, et
+quand son ancien fournisseur lui demanda ce qu'il avait fait depuis la
+mort de son maître, il répondit sans sourciller:
+
+--Moi, je me suis rembarqué, et j'ai fait le tour du monde!...
+
+Et il donna les plus scrupuleux détails sur ce qu'il avait vu; jamais,
+assurément, le digne commerçant n'avait supposé qu'il existait
+dans la création des choses aussi surprenantes. Quand il eut fini son
+histoire et qu'on lui demanda:
+
+--Et maintenant, est-ce que vous avez quitté le service tout à fait?
+
+--Peut-être bien que oui... peut-être bien que non. Ça va dépendre,
+je me suis amené dans le quartier parce que je voudrais retrouver mon
+ancienne maîtresse...
+
+--Ah! oui, la veuve!
+
+--Sait-on ce qu'elle est devenue?
+
+--Ma foi, non! Vous avez su qu'on l'a ramassée quasiment morte devant
+sa porte, le soir de l'enterrement...
+
+--Ah!
+
+--Oui, et on l'a relevée, rentrée chez elle. Mais, le lendemain, on
+l'a transportée dans une maison de santé... Elle était tout à fait
+malade. Dans le quartier, on croit qu'elle est morte, ou qu'elle est
+folle..., car jamais on ne l'a revue.
+
+Il passa un frisson dans le corps du matelot... Morte ou folle! il
+n'avait pas pensé à cela. Morte seule! sans savoir ce qu'était
+devenue son enfant... ou folle: cherchant toujours sa Jeanne!!!...
+Décidément, son lieutenant lui semblait bien cruel.
+
+Après avoir longuement interrogé pour ne rien savoir, sinon que le
+pavillon avait été loué à un sculpteur qu'on ne voyait presque
+jamais, qui ne sortait que le soir, Simon dit au revoir à son ami, vida
+son verre, passa sa manche sur sa bouche et sortit en se disant:
+
+--Comment que je pourrais bien avoir de ses nouvelles?... savoir si
+elle est encore de ce monde? Et il gratta son crâne de ses ongles
+durs, tâchant de faire jaillir une idée de son cerveau. Il marchait,
+grognant, jurant et ne trouvait rien.
+
+Pour éclaircir ses idées, il renouvela sa «praline» et se mit à
+marcher avec rage... Il était remonté vers les boulevards, avait pris
+la rue du Chemin-Vert, et s'engageait dans la rue de la Roquette; un
+convoi passait qui l'obligea à s'arrêter; il regarda machinalement
+autour de lui pour voir où il était. En face de lui se trouvait
+la boutique d'un marbrier-jardinier, spécialiste de monuments
+funéraires... Une ancre servait d'enseigne; il lut ce qu'il y avait
+au-dessous, et remarqua cette phrase: _Entretien de tombes à l'année_.
+
+--Espère! espère! exclama-t-il alors; j'ai mon idée...
+
+Et content de lui, il se dirigea vers le cimetière du Père-Lachaise.
+
+L'idée de Simon était la plus simple du monde: il allait dans le
+cimetière; assurément le caveau de la famille Davenne devait
+être confié aux soins d'un des marbriers spéciaux; il allait donc
+s'adresser au conservateur du Père-Lachaise où on lui donnerait les
+renseignements qu'il désirait, ou bien où on lui indiquerait le moyen
+de les avoir.
+
+Dès qu'il fut entré, il se dirigea vers le monument. Simon était un
+croyant; il savait pertinemment que son lieutenant n'était pas enterré
+là, mais cela n'y fit rien: il ôta respectueusement son petit chapeau,
+expectora, se mit à genoux et fit avec conviction une courte prière
+pour le repos de l'âme de son maître. Simon était pour la forme.
+Ayant fait sa prière, il regarda à travers la grille de la porte, dans
+l'intérieur du monument... Les couronnes étaient neuves, des vases
+étaient pleins de fleurs naturelles, toutes fraîches...
+
+--Ah! mais! fit Simon, c'est bien entretenu, çà!...
+
+Et, apercevant un gardien qui s'était arrêté et semblait le
+surveiller, étonné sans doute de la curiosité irrespectueuse du
+matelot, il alla vers lui:
+
+--Dites donc, monsieur, est-ce que vous ne pourriez pas me dire le nom
+et me donner l'adresse de celui qui est chargé d'entretenir ce caveau?
+
+Le gardien le regarda, trouvant singulière la question, singulière la
+curiosité et singulier le personnage.
+
+--Pourquoi me demandez-vous ça?
+
+Simon vit tout de suite qu'on le prenait pour un autre, c'est-à-dire
+pour un de ces gredins sacrilèges qui rôdent dans les cimetières et
+volent dans les monuments funèbres les flambeaux des chapelles... Il
+s'empressa de répondre:
+
+--Dites donc, eh! camarade, il ne faut pas se tromper... C'est
+Simon Rivet qui vous parle, le matelot de... celui qui est là... du
+lieutenant Pierre Davenne... Je reviens de faire le tour du monde (il
+y tenait), et ma première pensée au retour a été pour mon pauvre
+maître.
+
+Le gardien changea aussitôt de ton et il dit:
+
+--Il est confié aux soins d'une femme qui probablement connaissait la
+famille; elle vient tous les deux ou trois jours, elle est toujours en
+deuil.
+
+--Une femme! De quel âge?
+
+--Environ vingt-cinq ans.
+
+--Merci bien, je tâcherai de la voir ici.
+
+Et le gardien s'étant éloigné, Simon s'écria:
+
+--Espère! espère! je m'amarre ici... et quand je devrais y venir tous
+les jours... faudra bien que je la voie... Vingt-cinq ans... c'est elle!
+Elle vient tous les deux ou trois jours. Pauvre chère femme!... Ah!
+c'est bien, ça!... c'est bien!
+
+Et il essuyait brutalement une larme qui coulait sur sa joue.
+
+--Je me vas embosser là, à l'ombre!...--Et il se plaçait derrière
+le monument, de façon à ne pas être vu,--et j'espère... Ainsi, cette
+pauvre malheureuse se désole pendant que l'autre est vivant!... Et
+elle vient là comme une sainte... Elle vient s'abîmer à force de
+pleurer... Crédié! elle n'est pas la seule qui ait fait ce qu'elle a
+fait... Ça me fait quelque chose d'être ici.
+
+Simon était là depuis deux grandes heures; il s'était à son tour
+raconté, pour se distraire, son voyage autour du monde..., lorsqu'il
+vit descendre par la grande avenue une femme vêtue de deuil; il se
+cacha aussitôt. Malgré son long voile de veuve, il la reconnut,
+c'était elle! Geneviève Davenne..., la veuve du vivant. Elle avança
+lentement, recueillie; elle portait un bouquet de fleurs nouvelles; elle
+passa sans le voir près du matelot; étant entrée dans le monument et
+en ayant fermé la porte, elle s'agenouilla et se mit à prier. Simon
+se glissa sans bruit près de la grille; ne pouvant voir sans risquer
+d'être vu, il appliqua sa large oreille sur la serrure de la porte.
+
+Après une longue prière, il entendit la voix suppliante de la jeune
+femme qui disait:
+
+--Pierre..., mon Pierre..., je suis bien punie maintenant. Pierre,
+grâce!... grâce! Fais-moi retrouver mon enfant!
+
+L'émotion secouait le matelot; il eut un mouvement si brusque pour se
+reculer qu'il en avala sa praline. C'était trop! Il avait deux grosses
+larmes sur ses joues tannées.
+
+--Espère! espère! grogna-t-il, je ne te quitte plus...
+
+Et il se blottit dans un coin, attendant patiemment le départ de celle
+qu'on appelait la veuve. Simon voulait la suivre et savoir ainsi sa
+demeure.
+
+
+
+
+II
+
+À L'OEUVRE, SIMON!
+
+
+Lorsque la veuve de Pierre Davenne, après avoir remplacé par des
+fleurs nouvelles les fleurs fanées dans les vases qui ornaient le petit
+autel du monument consacré à son époux, sortit calme et recueillie,
+Simon, pour n'être pas vu et reconnu dans l'allée directe du
+cimetière, se dirigea à travers les tombes. Il était furieux contre
+lui, le matelot; il s'était vêtu le matin du costume dont il était
+si fier, et il comprenait à cette heure combien il était absolument
+gênant pour n'être pas remarqué dans la mission qu'il s'était
+imposée.
+
+Lorsque Geneviève eut passé la porte du cimetière, le matelot la
+suivit en longeant les murs, et il était le plus malheureux du monde,
+car son désir de n'être pas vu l'obligeait à se dissimuler à
+chaque minute dans les portes, en même temps que son costume singulier
+attirait l'attention. Mais Geneviève ne voyait pas autour d'elle; tout
+entière à sa pensée, elle marchait droite et calme dans ses habits de
+deuil, sous son voile de veuve, indifférente et inconsciente de ce qui
+l'entourait.
+
+--Bon Dieu de sang! s'écriait Simon, c'est la coquetterie qui me
+perdra! Est-ce que j'avais besoin de me gréer comme ça?... Il ne me
+manque qu'un pavillon... A mon âge!... Vieux serin, va, tu ne peux donc
+pas te déguiser comme tout le monde...;--car c'était le fond de la
+pensée de Simon, il était habillé, et, autour de lui, le monde était
+déguisé.--Faut que tu aies toujours l'air distingué: tu ne pouvais
+pas pour une fois retirer tes bijoux... Ous qu'elle est? bon Dieu!
+exclamait-il.
+
+Geneviève, qui avait suivi la rue de la Roquette, puis le boulevard
+Voltaire, tournait sur la place du Château-d'Eau.
+
+C'était jour de marché aux fleurs et elle s'était perdue. Simon
+s'élança aussitôt, il aperçut sa silhouette qui tournait au coin de
+la rue du Temple; bousculant tout, il courut, et il la vit entrer dans
+une maison d'assez pauvre apparence, presque en face du Temple; le
+Temple, ce marché qui fut autorisé pour y faire le commerce des
+vieilleries, et qui, maintenant, n'a plus guère que des boutiques qui
+peuvent rivaliser avec toutes celles où s'étalent les nouveautés et
+les dernières modes sur nos boulevards.
+
+Presque vis-à-vis du nouveau marché, disons-nous, se trouvait la
+maison dans laquelle entra Geneviève, une haute bâtisse portant
+presque sous chacune de ses fenêtres l'enseigne d'une industrie
+différente. C'était comme la fabrique de tous les produits
+dissemblables qui se vendaient dans le marché qui était en face. Sur
+la façade jaunie de la vieille maison, on lisait le travail qu'elle
+recélait; la plupart des fenêtres étaient sans rideaux, ce qui
+indiquait les ateliers avides de jour.
+
+Sur l'appui des autres séchait le linge ou s'aérait la literie; en se
+levant, on s'était mis à l'établi, jetant les draps, les oreillers
+près de la fenêtre en disant:
+
+--Il ne faut pas perdre de temps: on fera la chambre ce soir à la
+brune, le lit prendra l'air...
+
+Dans la cour on était moins réservé; le linge séchait aux
+fenêtres,--et il y en avait presque cent, qui donnaient sur la cour
+avec cinq escaliers.--Aux étages plus haut, les coudières étant trop
+étroites pour porter toute la lessive, de longues perches sortaient
+des croisées toutes chargées de loques multicolores...; si bien que
+lorsque Simon se glissa sous le porche, qu'il entra dans la cour et
+qu'il leva les yeux en l'air, il exclama...
+
+--C'est une fête...; ils ont hissé les pavillons!...
+
+Il resta assis sur la borne, regardant la vieille maison... De tout le
+rez-de-chaussée s'exhalaient des odeurs qui le bouleversaient. C'était
+un vernisseur sur métaux qui passait le cuivre à l'eau-forte et il
+toussait à en perdre la respiration; puis c'était l'odeur, presque le
+parfum des pièces vernies qui, sur le feu, à la porte, prenaient des
+tons d'or, qui lui montait au cerveau..., et ses oreilles se
+secouaient sous le vacarme, et les ferblantiers, et les ciseleurs, et
+l'estampeur..., et les cris et les chants... Il restait abruti.
+
+Et pensant que celle qu'il avait suivie et qui demeurait là avait été
+autrefois si choyée dans le calme petit pavillon de la rue Payenne,
+qu'elle n'ouvrait ses fenêtres que pour respirer l'odeur des fleurs,
+qu'elle n'ouvrait les yeux que pour voir le sourire de son enfant et
+l'amour de son mari, il dit malgré lui:
+
+--Ah! bon Dieu de Dieu! la pauvre femme!
+
+Et comme à ce moment le vernisseur jetait dans le ruisseau l'eau qui
+lui avait servi à dérocher, l'eau dans laquelle il avait lavé ses
+pièces de cuivre en les sortant de l'acide, il n'avait pas vu Simon
+accoté sous le porche, les pieds dans le ruisseau...; l'eau jetée à
+la volée lui arriva jusqu'au genou. En se sentant mouillé, en
+voyant qui l'inondait, le matelot sursauta, et prêt à s'élancer sur
+l'ouvrier, qui tenait déjà un second seau, il exclama:
+
+--Ah! çà, tu veux donc me _neyer_, eh! marsouin? Espère! espère! Et
+il retroussait ses manches.
+
+L'ouvrier éclata de rire, et, menaçant de son autre seau, il s'écria:
+
+--T'as donc peur de l'eau?.. Pourquoi que tu te déguises en marin
+alors?
+
+
+
+
+III
+
+CE QU'ÉTAIT DEVENUE Mme DAVENNE.
+
+
+C'était bien la femme de son lieutenant, Geneviève Davenne, que le
+matelot avait vue dans le pieux pèlerinage qu'elle faisait tous les
+deux jours à la tombe de son mari... C'était bien la femme coupable
+et repentie, la mère désespérée, la veuve immolée que Simon avait
+suivie, la reconnaissant au milieu de tous à ses longs vêtements de
+deuil jusqu'à la grande et vieille maison de la rue du Temple, où elle
+résidait depuis presque une année.
+
+Nous devons retourner en arrière pour expliquer la situation de la
+jeune veuve.
+
+On s'en souvient, le prologue de ce récit se terminait au moment
+où Geneviève, éperdue, désespérée, ayant vainement cherché
+son enfant, sa Jeanne, dans le petit pavillon de la rue Payenne,
+épouvantée par le vide, par la pensée de la mort, s'était sauvée
+affolée en criant qu'on lui rendît sa fille, et, succombant sous
+l'émotion et sous la douleur, tombait inanimée au milieu de la rue.
+
+Relevée par des voisins et portée chez elle, on lui prodigua tous les
+soins qu'exigeait son état, sans lui faire recouvrer connaissance; au
+matin seulement elle revint à elle, ou plutôt la vie revint en elle,
+mais la raison était envolée... Le délire lui faisait crier des
+phrases sans suite dans lesquelles revenaient sans cesse les noms de son
+enfant et de son mari.
+
+Il était impossible de la laisser là; on ne lui connaissait ni parents
+ni amis; les domestiques, semblant chassés par la mort, n'étaient
+point revenus; on résolut de la porter dans une maison de santé.
+
+Elle eut une longue et douloureuse maladie; en revenant à elle, sa
+première pensée fut pour son enfant... On juge de son désespoir,
+lorsqu'elle apprit qu'on n'en avait jamais eu de nouvelles... Elle
+pleura longuement, et reprit courage en se donnant pour mission, dès
+qu'elle serait debout, de se mettre immédiatement à la recherche de sa
+petite Jeanne...
+
+Le père aimait trop son enfant pour qu'elle s'alarmât sur son sort...
+Elle savait que c'était elle qui était châtiée et non l'enfant,
+et elle pensa que Pierre avait placé sa fille en chargeant Simon de
+veiller sur elle.
+
+En approfondissant ce qui était arrivé, elle se persuada que le
+châtiment était temporaire.
+
+Pierre adorait sa Jeanne, et il savait que l'enfant a besoin de sa
+mère... Un jour ou l'autre elle s'attendait à voir paraître Simon, et
+c'est ce jour qu'elle voulait devancer en le recherchant.
+
+Les premières recherches furent vaines en même temps que se
+présentait la première et la plus grave des difficultés... Geneviève
+n'avait pas d'argent. A aucun prix elle n'eût voulu remettre les pieds
+dans le petit pavillon de la rue Payenne. Elle alla chez leur notaire,
+et le pria de faire et l'inventaire et la vente du mobilier.
+
+Le notaire lui dit que tout cela avait été fait à la requête du
+propriétaire et de quelques créanciers, pendant sa maladie; comme
+ils n'avaient comme créanciers que les fournisseurs journaliers, elle
+espérait que la vente avait donné un chiffre respectable, sur lequel
+elle devait, les créanciers payés, avoir une somme assez ronde à
+toucher.
+
+Le notaire lui dit alors que l'héritier de Pierre Davenne était sa
+fille; qu'elle ne représentait même pas à cette heure la tutrice
+naturelle, puisque l'enfant était disparue... et que le séquestre
+intervenu sauvegardait ses droits.
+
+C'était la misère! la misère absolue... sans gîte, presque sans
+vêtements, sans rien... et ne sachant que faire...
+
+La perte de son enfant, la mort de son mari avaient désespéré
+Geneviève... L'épouvantable avenir qui se montrait devant elle: la
+misère, sans soutien, sans conseil et sans métier, ne lui fit rien...
+Elle se rappela les dernières lignes de la lettre de son époux
+outragé..., et elle baissa la tête... C'était le châtiment.
+
+Cependant il y a toujours une part pour la veuve; cette part, sauf un
+millier de francs,--lui fut remise... C'était toujours l'abri et la
+vie jusqu'au jour du travail... ou de la mort; car Geneviève, à
+cette heure, pensa à mourir... Mais la pensée de Jeanne lui donna du
+courage... Elle voulait vivre pour retrouver son enfant... Et pas une
+minute elle ne maudit celui qui l'avait, en mourant, aussi cruellement
+frappée. Pleine de regrets, de remords, elle acceptait le châtiment et
+s'armait de courage pour le subir.
+
+Quoique guérie, elle demeurait toujours dans la maison de santé où
+elle avait été soignée. Le lendemain de sa visite chez le notaire,
+ayant passé la nuit entière à chercher comment elle pourrait gagner
+sa vie, elle s'était résolue à redevenir ce qu'elle était lorsque
+son mari l'avait connue. «Geneviève était orpheline d'un officier qui
+avait été l'ami de Pierre Davenne; c'était une petite ouvrière bien
+modeste, bien sage...»
+
+Geneviève se rendit au Temple; elle voulait acheter ses vêtements de
+deuil, et c'est en parlant avec la femme qui lui vendait sa coiffure,
+qu'elle eut l'idée de lui demander si elle ne connaissait pas une place
+dans le deuil.
+
+La femme lui demanda si elle savait le métier, Geneviève lui
+répondit,--c'était la vérité,--qu'au Havre où elle habitait avec
+son père, elle était employée dans un magasin, où elle faisait plus
+spécialement les deuils, la marchande lui dit alors:
+
+--Mon enfant, si vous avez du goût, si vous savez, si vous voulez faire
+l'article bon marché..., n'allez donc chez personne; achetez un peu
+de marchandise, mettez-vous à travailler chez vous, apportez-moi votre
+ouvrage, et si vous êtes une travailleuse; si, faisant tout de vos
+mains, vous pouvez me donner meilleur marché que d'autres..., ne
+fût-ce que d'un sou par coiffure..., vous m'en vendrez tant que vous
+voudrez... Et, ajouta-t-elle, le deuil c'est bon, voyez-vous...; pas de
+morte-saison... Ça va toujours...
+
+Geneviève soupira sans se plaindre de la cruauté commerciale de la
+remarque, et elle sortit. Elle avait trouvé. Le lendemain elle se mit
+à l'oeuvre, et, huit jours après, elle louait en face du Temple un
+petit logement de trois pièces, sa chambre, son atelier, une salle à
+manger et une cuisine... Le métier dans le noir seyait à l'état de
+son âme.
+
+Six mois après, elle occupait des ouvrières et avait placé aux
+côtés de la grande porte de la rue du Temple des écussons que Simon
+n'avait pas remarqués, sur lesquels on lisait: _Au troisième, Modes
+et coiffures pour deuil_. C'était l'enseigne de la petite maison de la
+veuve Davenne.
+
+Geneviève, en peu de temps, s'était fait une maison qui lui permettait
+de vivre bien indépendante. Chacun s'étonnait autour d'elle de sa
+vie absolument retirée; mais on l'attribuait à la perte récente
+d'un époux adoré, et, dans ses façons, dans ses manières, dans son
+langage, on devinait que la jeune femme était, à cause de ce malheur,
+tombée dans la situation difficile qui l'obligeait à un travail
+journalier. Geneviève, plus tranquille sur son existence, consacrait
+tous les jours quelques heures à la recherche de son enfant.
+
+Ses seules sorties en dehors de son travail étaient consacrées à ce
+but et à sa visite au cimetière. Absolument douce, résignée, bonne
+avec celles qu'elle occupait, elle était toujours réservée; jamais
+un mot n'était sorti de sa bouche sur le passé; jamais elle n'avait
+parlé de son enfant perdu, et si ce n'est le grand portrait en pied de
+Pierre qu'elle avait fait racheter après la vente, pour le placer en
+face de son lit, et les longs habits de deuil qu'elle portait, elle
+n'aurait jamais parlé de son mari...
+
+En somme, comme une femme courageuse qu'elle était, Mme Davenne ne
+s'était pas laissé abattre par le triple malheur qui l'avait punie: la
+perte de sa fille, la mort de son mari et la misère. Toute sa vigueur,
+toute sa force, toute sa volonté étaient revenues avec le châtiment;
+elle avait fauté, elle acceptait le châtiment; elle le subissait et
+voulait, par sa conduite, racheter le passé. Toute son honnêteté
+native revivait enfin! Avant l'aube elle était levée et travaillait
+sans arrêter une minute, ne parlant jamais, vivant tout entière dans
+ses pensées, dans l'espoir de retrouver son enfant...
+
+Les premières démarches qu'elle avait faites avaient été au
+ministère de la marine, car elle était convaincue que sa fille avait
+été recommandée à Simon Rivet, ce qui la rassurait; elle savait
+quelle adoration le matelot avait pour celle qu'il appelait «sa petite
+lieutenante.» Au ministère, on lui avait répondu que le marin Simon
+Rivet, libéré depuis longtemps du service, ne s'était pas rengagé.
+Et cela lui fit penser que Simon habitait le pays où sa fille était
+placée.
+
+Elle avait alors été elle-même au pays natal de Simon.
+
+Là, on lui apprit que, depuis la mort de la mère Rivet, jamais le
+matelot n'avait remis les pieds au pays... et toujours elle espérait
+qu'un hasard heureux la mettrait en présence du matelot... Le hasard
+avait été cruel: une fois il l'avait placée en face de Fernand; il
+était en voiture découverte, ayant Iza à ses côtés.
+
+Alors, en le voyant, elle avait senti en elle une haine qui lui était
+inconnue; elle s'était surprise à désirer pour cet homme les plus
+grands supplices; il lui avait semblé qu'il était son mauvais génie
+et que la mort de Fernand la délivrerait de ses angoisses... Elle ne
+pouvait comprendre le sentiment indigne qui l'avait avilie jusqu'à
+lui...; non seulement elle avait du remords..., elle avait honte...
+et elle avait de la haine. Ses baisers l'avaient souillée, et sa mort
+seule en atténuerait la flétrissure.
+
+Et ce jour elle était rentrée chez elle, sombre, désespérée; elle
+avait pleuré, gémi; elle avait prié..., elle s'était traînée à
+genoux devant le portrait de son mari en lui demandant pardon, grâce!
+
+Le jour où Simon avait vu Geneviève au cimetière et l'avait suivie,
+celle-ci, en rentrant chez elle, s'occupa aussitôt des petites
+commandes survenues en son absence; elle s'apprêtait pour descendre au
+Temple, faire la petite tournée qu'elle faisait chaque jour chez ses
+clientes, prenant les commissions pour le lendemain... On frappa à la
+porte. Une ouvrière alla ouvrir. Un commissionnaire entra, tenant une
+lettre à la main.
+
+--Mme veuve Davenne?
+
+--C'est ici, dit l'ouvrière, voulant lui prendre la lettre.
+
+Mais le commissionnaire recula aussitôt sa main en disant:
+
+--Je dois la remettre à Mme Davenne en personne.
+
+Geneviève était dans sa chambre, se coiffant; on alla lui répéter
+ce que le Savoyard avait dit; elle vint aussitôt et, gênée de
+la curiosité maligne qu'attachaient les ouvrières à la lettre
+recommandée, elle dit haut:
+
+-C'est moi qui suis Mme veuve Davenne... Que voulez-vous?
+
+--Madame, c'est une lettre.
+
+--Je ne connais personne, en dehors de mes clients, qui puisse
+m'adresser des lettres.
+
+Les ouvrières paraissaient travailler avec ardeur, la tête baissée;
+elles échangeaient des regards en souriant.
+
+Geneviève l'avait vu; elle reprit calme:
+
+--Qui vous envoie?...
+
+--Madame, je ne connais pas la personne; mais je ne puis vous la
+remettre qu'après vous avoir fait une question.
+
+--Une question? fit Geneviève étonnée.
+
+--Je dois vous demander si vous êtes bien madame Davenne, Geneviève,
+veuve du lieutenant Pierre Davenne?
+
+Cette fois Geneviève ne s'occupa plus de ses ouvrières; tout à
+fait intriguée et espérant toujours un renseignement sur ce qu'elle
+cherchait, elle dit:
+
+--Oui, monsieur, oui! c'est moi!
+
+--Je dois vous demander, madame..., avant de vous remettre la lettre,
+où vous demeuriez avec votre mari.
+
+--Rue Payenne!...
+
+--C'est cela, madame! Alors voici la lettre; il y a une réponse, et
+il présenta la lettre; il lui en resta encore une autre dans la main.
+Geneviève le remarqua,--le commissionnaire dit:
+
+--Madame, il y a une réponse.
+
+Geneviève ouvrit la lettre; elle tenait à ce que ses ouvrières en
+vissent autant qu'elle, ne voulant pas prêter à la médisance... A
+peine eut-elle jeté les yeux sur les quelques lignes qu'elle
+contenait qu'elle devint d'une pâleur livide. Toutes les ouvrières
+la regardaient; mais, en voyant le changement de son visage, elles ne
+riaient plus: elles se regardaient avec inquiétude.
+
+Et Geneviève se soutenait à l'établi, tant ce qu'elle avait lu
+l'avait frappée... La lettre disait:
+
+«Si vous êtes la veuve de Pierre Davenne, un ami vous demande de fixer
+un jour et une heure pour vous voir..., où vous voudrez... Il vous dira
+où est votre enfant... Il veut vous voir seule.
+
+Donnez une réponse écrite au porteur, qui devra devant vous la mettre
+sous enveloppe.
+
+UN AMI.»
+
+
+Haletante, suffoquée par l'émotion, Geneviève ne trouvait pas un mot
+à dire... A un moment, ses yeux se fermèrent et elle devint si pâle,
+si pâle, que les ouvrières, émues à leur tour, se levèrent pour la
+soutenir. Il était temps!... ils la firent asseoir sur une chaise
+et l'entourèrent. Le commissionnaire, étourdi, regardait la scène,
+étonné d'avoir apporté une nouvelle capable de faire un tel
+bouleversement. Les ouvrières, secourant leur patronne, disaient:
+
+--Madame, qu'avez-vous?... C'est un malheur?
+
+--C'est donc bien terrible... Madame, du courage!...
+
+--Quel malheur vous arrive encore, pauvre madame! Du courage.
+
+Et Geneviève, revenant bien vite à elle, eut un sourire pâle en leur
+disant:
+
+--Non, non! c'est du bonheur, au contraire, et je n'y suis plus
+habituée.
+
+Et toutes la regardaient étonnées...
+
+--Merci, mesdemoiselles... Laissez-moi... Ce n'est rien..., vous
+voyez...
+
+Et en disant ces mots elle se levait... Chacune des demoiselles retourna
+à l'établi, et Geneviève, remise de son émotion, domptant sa
+faiblesse, interrogea le commissionnaire pour savoir qui lui avait remis
+la lettre; mais celui-ci ne savait absolument rien. Un monsieur était
+venu à sa place, lui avait expliqué la commission qu'il devait faire,
+dit ce qu'il devait dire, l'avait payé en prenant son numéro pour
+être sûr qu'il ferait ce qui était convenu.
+
+--Et cette autre lettre? demanda Geneviève en montrant celle qui lui
+restait dans la main.
+
+--Ce n'est pas une lettre, madame, c'est une enveloppe préparée, dans
+laquelle je dois mettre votre réponse, ou que je dois jeter à la poste
+telle qu'elle est, si on s'est trompé ou si vous refusez d'écrire.
+
+--Vous a-t-on recommandé de ne pas me laisser lire l'adresse écrite
+dessus?
+
+--Non, madame, fit le commissionnaire en la tendant.
+
+Geneviève la prit et lut désappointée:
+
+C. L., _poste restante_.
+132. _Paris_.
+
+
+--Y a-t-il une réponse? demanda le commissionnaire, gêné, honnête et
+pur Savoyard, que le regard effronté de ces demoiselles embarrassait et
+faisait rougir.
+
+--Oui, attendez! fit fébrilement Geneviève, et elle courut dans sa
+chambre et écrivit:
+
+«Mme veuve Davenne attendra chez elle demain à neuf heures du soir
+l'ami qui doit lui donner des nouvelles de son enfant... Dieu le bénira
+pour le bien qu'il va faire.
+
+VEUVE DAVENNE.»
+
+
+
+
+IV
+
+LE RENDEZ-VOUS.
+
+
+Elle plia le papier, le remit au commissionnaire qui, devant elle, le
+glissa dans l'enveloppe, passa sa langue comme s'il voulait la lécher
+et la ferma. Lorsqu'il fut parti, pendant que les ouvrières riaient,
+Geneviève s'enfermait dans sa chambre et, tombant à genoux devant le
+portrait de Pierre, les larmes aux yeux, le visage rayonnant d'espoir,
+elle s'écriait:
+
+--Pierre! Pierre! tu m'as entendue! tu pardonnes enfin!
+
+On juge facilement de l'anxiété dans laquelle se trouvait Geneviève:
+ce rêve de ses jours et de ses nuits allait être exaucé; elle n'osait
+y croire. Elle s'enfermait dans sa chambre, et relisait les trois lignes
+de la lettre anonyme; elle cherchait à reconnaître l'écriture, mais
+vainement... Qui pouvait s'intéresser à elle? Personne.
+
+Il n'y avait au monde que l'enfant elle-même qui pouvait chaque jour
+demander sa mère; alors peut-être les gens auxquels elle avait été
+confiée avaient-ils fait des démarches et venaient-ils d'eux-mêmes
+amener l'enfant... La lettre était précise: on offrait sans condition;
+il n'y avait donc pas là d'affaire de spéculation; on demandait une
+chose qui paraissait toute naturelle à Geneviève, qu'elle fût seule;
+on ne voulait pas se compromettre, vis-à-vis des gens qui avaient
+confié la petite Jeanne et qui payaient pour elle; on voulait
+simplement satisfaire l'enfant.
+
+Et Geneviève le comprenait bien, elle en était bien certaine: chaque
+jour son enfant devait la demander, car elle aimait sa fille; mais
+sa Jeanne le lui rendait. Revoir Jeanne... la retrouver! Oh! quelle
+singulière sensation elle éprouvait à cette seule idée. D'abord,
+cette lettre lui assurait une chose, qui souvent avait tourmenté ses
+nuits: c'est que sa fille vivait!...
+
+Puis la pauvre veuve se demandait si elle n'était pas victime d'une
+mystification. Mais qui la connaissait? Qui savait qu'elle était mère?
+Qui avait intérêt à la faire souffrir encore?... Un seul homme au
+monde, et c'était son regret, son remords, avait à se plaindre d'elle,
+et elle avait à se reprocher sa mort... C'était pour sa conscience
+un assez lourd fardeau. Des autres, elle avait été la dupe et la
+victime... Elle n'avait donc pas de mystification à redouter.
+
+Si c'était Simon?... Mais Simon était le chien fidèle de son mari,
+le protecteur de l'enfant, et, s'il voulait la ramener à sa mère, il
+n'avait pas besoin de demander autre chose que celle-ci: Mme Davenne
+était-elle bien la veuve de Pierre Davenne? et il serait venu
+aussitôt... Ce n'était point cela...
+
+Toute la journée, Geneviève fut si fiévreuse, si agitée, qu'elle
+parut à peine dans l'atelier: elle aurait voulu avancer l'aiguille de
+la pendule; à des moments, inconsciente, elle voulait se rendre dans
+l'atelier pour renvoyer ses ouvrières, croyant ainsi avancer l'heure...
+Elle pleurait, puis riait. Sa fille, sa Jeanne, elle allait savoir où
+elle était... et elle essuyait ses larmes; puis, voilant ses yeux de
+ses mains, elle s'abandonnait à son imagination:
+
+Elle entendait sonner neuf heures... On frappait à la porte, elle
+courait ouvrir et, au lieu de trouver un homme venant lui donner des
+nouvelles de son enfant, c'était sa Jeanne seule, qu'on avait montée
+jusqu'à sa porte et qui entrait chez elle, qu'elle prenait dans ses
+bras, qu'elle dévorait de baisers. Qu'elle était belle! et, voulant
+échapper à cette pensée qui l'affolait, Geneviève se leva; ses
+doigts fébriles s'agitaient, elle riait et elle avait des larmes aux
+yeux; elle regardait l'heure, et l'aiguille semblait immobile...
+
+Et lorsqu'elle était dévorée de fièvre, comptant les minutes, les
+secondes, elle entendait à côté d'elle, dans la pièce qui servait
+d'atelier, le chant banal des ouvrières, le refrain des rues psalmodié
+sans cesse; elles étaient calmes et elle bouillait, et cela l'agaçait,
+l'énervait, et, cependant elle ne voulait rien laisser voir.
+
+Oh! la longue, l'interminable journée! Enfin, huit heures sonnèrent,
+et les ouvrières partirent. Alors, seule, Geneviève se hâta de tout
+ranger; cependant elle ne pouvait recevoir dans son atelier.
+
+Ce jour, la malheureuse rougissait de son honnête misère: elle disposa
+sa chambre, fermant avec soin les rideaux de son lit pour le cacher et
+faire, autant que cela lui était possible, ressembler la pièce à
+un salon... Ce qui lui semblait le plus pénible ce jour-là, c'était
+d'avoir un logement dont les fenêtres donnaient sur la cour... Ah! si
+elle avait pu voir dans la rue, elle serait restée à sa fenêtre pour
+voir de plus loin celui qui, comme la colombe de l'arche, apportait la
+branche d'olivier, annonçant que tout allait redevenir calme... Mais
+non seulement elle ne pouvait voir dans la rue du Temple, mais encore
+l'escalier qui conduisait à son logement se trouvait près de la loge
+du concierge, sous le porche. Cette circonstance avait été cause
+que le matelot ne l'avait pas vue se diriger dans la maison, et, en
+regardant dans la cour, elle ne pouvait même pas voir les gens qui
+venaient chez elle.
+
+Enfin neuf heures sonnèrent... Au dernier coup, elle fut presque
+obligée de dominer son émotion, disant:
+
+--C'est ridicule... On frapperait, je n'aurais pas la force d'ouvrir.
+
+Elle se remit vite, et, s'imposant le calme, en raison de la gravité
+du rendez-vous, elle attendit... Neuf heures un quart! personne! Avec la
+même intensité qu'était venue la joie, vint le désespoir... C'était
+une mystification... On s'était joué d'elle, des indignes avaient ri
+avec ce sentiment sacré, cette affection sainte: l'amour maternel!
+
+A neuf heures et demie on frappa... Elle fut presque une minute à
+dominer son émotion... Elle se leva et alla ouvrir...
+
+Un homme se présenta et demanda, d'une voix contrefaite assurément,
+tant elle ressemblait à une voix de femme:
+
+--Madame veuve Davenne?
+
+--C'est moi, monsieur.
+
+--Je suis la personne qui vous ai adressé un mot hier, et à laquelle
+vous avez fait l'honneur de répondre en l'assurant qu'elle vous
+trouverait seule...
+
+--Bien, monsieur, veuillez entrer.
+
+Et Geneviève, en regardant celui qui lui parlait, ne pouvait distinguer
+son visage: elle vit qu'il était jeune, à sa mise qu'il paraissait
+être un artiste, et son étonnement s'en augmenta; la nuit était
+presque venue, elle pria l'inconnu d'entrer et le guida vers sa chambre.
+
+Lorsqu'il fut entré elle avança des sièges, elle en offrit un à
+l'étranger, la lumière de la lampe frappait en plein sur son visage,
+elle le regarda et elle se recula vivement en jetant un cri d'effroi...
+
+--Vous, vous ici!...
+
+--Eh! oui! moi... Je ne suis pas un oublieux...
+
+--Sortez!... Sortez!...
+
+Et, superbe de crânerie, de volonté le bras étendu, montrant la
+porte, elle répétait:
+
+--Sortez...
+
+Mais l'homme,--nos lecteurs ont deviné Fernand,--dit tranquillement et
+prêt à obéir.
+
+--Ne crie pas... Je sortirai si tu l'exiges, mais je viens te dire:
+Veux-tu savoir où est Jeanne?...
+
+Geneviève se tut aussitôt et ses bras retombèrent le long de son
+corps.
+
+Geneviève était atterrée; Fernand chez elle! Elle ne pouvait le
+chasser, il venait lui dire ce qu'était devenue sa fille... Jamais
+elle n'avait pensé qu'elle pourrait être dans une aussi cruelle
+situation... Devoir quelque chose à cet homme! c'était le comble de
+ses peines!
+
+--Je ne croyais pas, dit Fernand, que ma vue t'aurait fait une si
+désagréable impression...
+
+L'acharnement qu'il mettait à la tutoyer gênait Geneviève.
+
+--Monsieur, avec mon mari j'ai enterré le passé... Et malgré le
+désir ardent que j'ai de retrouver mon enfant, si j'avais su que
+vous étiez l'auteur de la lettre, peut-être... aurais-je refusé ce
+rendez-vous.
+
+--Mon Dieu, ma chère Geneviève, voilà bien des façons... Il vaudrait
+mieux arriver tout de suite à la raison pour laquelle je suis venu,
+sans s'arrêter à des enfantillages... Tu veux retrouver ton enfant, je
+sais où il est...
+
+--C'est tout ce que je désire savoir...
+
+--Si je comprends bien... tu veux dire: Hâte-toi de me dire où il
+est... et va-t'en...
+
+Geneviève ne répondit pas... Fernand avait fort clairement exprimé sa
+pensée.
+
+--Ainsi, je t'inspire aujourd'hui une telle répulsion... Ainsi de
+l'amour d'autrefois il ne reste rien!
+
+-Il me reste le remords et la honte...
+
+--Cela pouvait être du vivant de ton mari; aujourd'hui, tu es veuve...,
+tu es libre... Il n'y a donc plus ni remords ni honte à avoir.
+
+La jeune femme était gênée, la présence de Fernand lui faisait peur,
+elle était oppressée, il lui semblait que le malheur planait autour de
+cet homme...
+
+--Je vous en prie, fit-elle, je vous en prie, monsieur Séglin, veuillez
+ne vous souvenir que d'une chose: vous étiez l'ami de mon mari... qui
+vous a obligé tant qu'il l'a pu faire...
+
+Fernand eut un méchant rire en répondant:
+
+--Je le reconnais; il me portait un intérêt qui n'a jamais diminué.
+
+Geneviève, ne comprenant pas, continua:
+
+--Aujourd'hui, j'ai juré sur ses cendres, que je rachèterais par une
+vie de sacrifice le passé qui l'a tué... Aujourd'hui, je n'ai qu'un
+but: retrouver mon enfant, et travailler pour l'élever comme elle
+devait l'être...
+
+Fernand s'était assis, et, accoudé sur la table, il regardait
+Geneviève; il dit d'un ton calme:
+
+--Ainsi le passé est oublié... Tu acceptes la condamnation, et,
+au lieu de maudire celui qui t'a jetée dans la misère où tu es
+plongée,... tu vénères sa mémoire...
+
+--Je subis le châtiment mérité et cherche, par ma vie nouvelle, à me
+rendre digne du pardon.
+
+--Du pardon de qui...
+
+--De tous... de lui?
+
+--Ah! tu crois à une autre vie... Tu espères le pardon... Et que te
+fera son pardon?...
+
+--Je retrouverai mon enfant..., puisque vous savez où il est...
+
+Il y eut un silence... pendant lequel le regard de Fernand ne quittait
+pas Geneviève: il semblait se plaire à la contempler... Et, disons-le,
+la jeune femme était restée l'adorable créature que nous avons vue au
+commencement de notre récit.
+
+La vie calme qui avait suivi la maladie de Mme Davenne avait augmenté
+peut-être un peu le côté charnel; elle avait acquis du charme en
+perdant peut-être un peu de finesse, d'élégance; la peau était
+devenue plus blanche, cette blancheur mate des oisifs, mais cela seyait
+à ses cheveux blonds, à la profondeur de son regard bleu, à l'air
+doux, résigné, de son visage... Ses longs vêtements de deuil la
+rendaient intéressante.
+
+Geneviève était très belle, et, en la regardant, la nature du
+libertin renaissait tellement dans Fernand que Geneviève, gênée par
+ce regard effrontément persistant, cherchait à y échapper.
+
+--Tu retrouveras ton enfant!... Oui, je te mènerai vers elle,
+Geneviève; mais, pour que j'y consente, il faut encore que tu veuilles
+être avec moi ce que tu dois être...
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--C'est simple cependant... Lorsque nous nous sommes quittés..., j'ai
+peut-être été vif, je le reconnais; mais, aujourd'hui, reconnaissant
+mes torts, je viens vers toi... J'y reviens plein d'affection,
+d'intérêt... Je reviens en t'apportant l'objet de tes rêves... ton
+enfant... Et tu me reçois bien, bien mal... Dans cette situation, tu me
+permettras de faire des conditions...
+
+--Des conditions! fit Geneviève inquiète.
+
+--Évidemment... Enfin, jugeons par toi; aurais-tu jamais pensé
+à m'être agréable?... Non! n'est-ce pas? Si l'occasion, s'était
+présentée, tu l'aurais repoussée... Ne nie pas, c'est la vérité. Si
+tu ne l'avais repoussée..., tu me l'aurais vendue.
+
+--Oh!...
+
+--Je n'ai pas à choisir mes expressions.
+
+--Enfin... vous venez me vendre... ce que vous savez sur mon enfant...
+
+--Fernand éclata de rire et dit:
+
+--Oui... Mais pas absolument dans le sens que signifie le mot vendre.
+
+--Je ne comprends pas...
+
+--Tu n'as pas peur de moi, n'est-ce pas? fit Fernand gaiement, quitte
+tes airs mélodramatiques. Assieds-toi là devant moi et causons. Ton
+enfant est vivant, il se porte bien, je sais où il est, je te le
+rends demain si tu veux. Mais tout dépend de toi, il faut que cette
+restitution me serve. Tu vas me répéter ce que tu disais. Tu ne
+comprends pas. Tu me comprendras, si tu veux m'écouter avec calme.
+Assieds-toi là, en face de moi.
+
+Calme, étonnée, muette, Geneviève obéit. Dominant la répulsion que
+lui inspirait le misérable, elle s'assit en face de lui. Celui-ci dit
+alors:
+
+--Écoute-moi, Geneviève, et ne m'interromps pas... Ton mari, dis-tu,
+m'a fait du bien de son vivant. Oui... Il a appris...
+
+Geneviève cacha sa figure dans ses mains.
+
+--Il a appris nos relations, et aussitôt il m'a rendu au centuple
+en mal le bien qu'il m'avait fait... Je suis quitte envers lui... Au
+contraire, il me redoit et j'espère que...
+
+Voyant Geneviève le regarder, il se reprit vivement.
+
+--Il me redevait plutôt... et j'estime ne pas être tenu à avoir pour
+sa mémoire la vénération que tu as...
+
+--Ne blasphémez pas... Respectez les morts...
+
+--Je ne blasphème pas... Si je suis misérable, malheureux aujourd'hui,
+c'est lui qui en est la cause... Au delà de sa mort, il m'a poursuivi
+de sa vengeance, et je n'ai pour lui que de la haine...
+
+--Taisez-vous... taisez-vous!.. Dieu pardonne aux morts...
+
+--Il a l'éternité pour les punir..., fit Fernand en parodiant
+une phrase célèbre... Moi, je n'ai aucune raison de respecter sa
+mémoire... Écoute, Geneviève!... Tu es veuve, libre; veux-tu renouer
+le passé?
+
+--Que me dites-vous là? exclama Geneviève, en se dressant devant
+Fernand. Mais celui-ci répondit calme et indifférent.
+
+--Je te propose, ma chère, la chose la plus heureuse pour toi... Je
+suis seul, libre, tu es seule, libre... Veux-tu ressouder la chaîne
+brisée de nos amours?
+
+--Mais vous ne sentez donc pas que c'est indigne ce que vous me dites
+là?
+
+--Je sais, ma chère Geneviève, que tu peux du même coup retrouver
+toute ta famille: un mari, moi... et ta fille que je te ramène
+aussitôt...; que tu peux en même temps retrouver une situation plus
+heureuse, car, malgré les précautions de Pierre, je suis riche, ma
+chère Geneviève.
+
+--Vous me faites honte!
+
+--Tu refuses?
+
+--Non, c'est impossible, Fernand..., c'est impossible: vous ne pouvez
+être devenu à ce point indigne que vous offririez ce marché à une
+mère, d'être une malhonnête femme si elle veut retrouver son enfant!
+
+--Ah çà, que me chantes-tu là? Il y a deux ans qu'il fallait penser
+à cela; il y a deux ans, tu pouvais être une malhonnête femme;
+mais aujourd'hui qui trompes-tu? Tu es libre, tu es veuve... et je te
+retrouve ainsi que je te rêvais, indépendante, plus belle et rendue
+raisonnable par le malheur... A cette heure, c'est moi qui suis heureux;
+c'est moi qui viens t'apporter le bonheur.
+
+La malheureuse était absolument écrasée par le cynisme méprisant du
+misérable. Et cependant elle voulait retrouver son enfant.
+
+--Aujourd'hui, Fernand, vous êtes riche, dites-vous; vous trouverez
+autour de vous les femmes que vous voudrez... En grâce, au nom du
+malheureux dont nous avons causé la mort, ne me parlez jamais de ce
+passé dont j'ai honte... Oubliez-le... et... dites-moi où je pourrais
+revoir Jeanne.
+
+--Geneviève, je suis venu ici ayant arrêté ma conduite... Tu dois
+te souvenir que rien ne peut modifier ma volonté... Je t'aimais, et tu
+sais que pour t'avoir je n'ai reculé devant rien... Aujourd'hui, ce feu
+que je croyais éteint et qui dormait sous la cendre reprend avec plus
+de vigueur... Je t'aime... et il me semble trouver encore dans ton deuil
+un charme nouveau... Je veux que tu redeviennes celle que tu étais
+autrefois. Je veux... que nous nous aimions...
+
+Geneviève, effrayée du ton et de la chaleur avec laquelle Fernand
+parlait, se reculait jusque sous le portrait de son mari... Fernand se
+levait et voulait lui prendre la main; elle le repoussa.
+
+--Laissez-moi..., laissez-moi... Vous me faites horreur... et honte...
+
+--Écoute, Geneviève, je viens ici sur un plan arrêté, voulu; il n'y
+a nulle puissance humaine qui puisse changer ma volonté... Je veux,
+entends-tu, que le passé revive... Je veux être ici chez moi... et j'y
+ramènerai ton enfant... qui sera notre enfant!
+
+--Oh! taisez-vous..., exclama Geneviève, montrant le grand portrait de
+Pierre; au nom de votre victime..., taisez-vous...
+
+Fernand releva la tête; il regarda le portrait et, les dents serrées,
+la haine dans le regard, il dit:
+
+--C'est pour lui que je veux ça... Oui, je veux qu'il me voie à sa
+place, entends-tu, Geneviève? A sa place, entre sa femme et son enfant.
+
+--Malheureux! taisez-vous...
+
+Fernand prit brutalement la main de Geneviève et, l'attirant vers lui,
+la prenant dans ses bras, regarda le portrait et dit:
+
+--Tu vois..., ta femme, c'est la mienne!
+
+Geneviève, épouvantée, se débattait, disant: Il est fou! Fernand la
+tenait dans ses bras et l'embrassant, il disait:
+
+--Ne sois donc pas sotte, Geneviève... Aimons-nous..., c'est une douce
+façon de nous venger de celui qui nous a frappés...
+
+--Laissez-moi, laissez-moi, exclamait Geneviève, s'arrachant de ses
+bras, essuyant de ses mains la place où ses lèvres s'étaient posées,
+et courant à la fenêtre qu'elle ouvrit en disant:
+
+--Sortez! sortez! ou j'appelle au secours!
+
+Fernand s'arrêta aussitôt, le front plissé, le regard haineux...; il
+se disposa à sortir en disant:
+
+--Ah! Geneviève, tu me chasses! Prends garde! Je pars. Réfléchis, tu
+sais où m'écrire, réfléchis. Tu sais à quel prix tu retrouveras ton
+enfant.
+
+Et Fernand, qui redoutait surtout un esclandre, sortit.
+
+Lorsque la porte fut fermée, Geneviève, à bout de forces, courut
+pousser le verrou de sa porte. Puis, s'abandonnant alors, elle se jeta
+sur son lit et fondit en sanglots, gémissant:
+
+--Seigneur, ne me pardonnerez-vous donc jamais?
+
+
+
+
+V
+
+LES AHURISSEMENTS DE SIMON.
+
+
+Simon, en sortant de la rue du Temple, était retourné à Charonne. A
+peine avait-il mis le pied dans la maison qu'on le faisait demander au
+nom de son maître. Il apprenait que, depuis la veille au soir, Pierre
+l'avait fait appeler plusieurs fois... Aussi, c'est en s'apprêtant à
+être grondé qu'il se dirigea vers l'appartement de son lieutenant.
+
+Le matelot creusait son cerveau pour trouver un mensonge... Il n'était
+pas embarrassé pour mentir; mais Pierre Davenne le connaissait mieux
+que ceux qu'il choisissait ordinairement pour auditeurs, et il courait
+fort le risque de n'être pas cru..., et Simon n'aimait pas ça... Avec
+son maître cependant il était obligé de le subir. Il s'avançait la
+tête basse, le regard en dessous, tendant le dos, prêt à recevoir
+sa semonce. Mais, au lieu de trouver, ainsi qu'il s'y attendait, son
+lieutenant de mauvaise humeur, il le vit venir au-devant de lui, en
+disant:
+
+--Enfin, te voilà donc, mon vieux Simon?
+
+--Mon lieutenant, reprit vite le matelot qui avait trouvé son
+histoire... je me suis abordé ce matin avec un terreux. Espère!
+espère! que je dis, et je me...
+
+--Je ne te demande pas ce que tu as fait...
+
+Ceci plut à Simon... Pierre lui fit signe de s'avancer, et lorsque le
+matelot, la tête penchée sur l'épaule, le regard dans celui de son
+maître, le chapeau à la main, fut près de lui, il lui dit:
+
+--Mon vieux fidèle, je vais te confier une mission difficile.
+
+--On est prêt, mon lieutenant...
+
+--Il faut obtenir un résultat...
+
+--Ce sera fait, mon lieutenant... Espère! espère! On est à l'ordre...
+Parlez.
+
+--Simon..., il faut retrouver M^me Davenne!
+
+Le matelot resta tout coi... Il regardait son maître, la bouche
+si grande ouverte qu'il faillit laisser tomber sa praline!... Il le
+regardait, il ne pouvait en croire ses oreilles et il demanda:
+
+--Retrouver madame...
+
+--Oui, il le faut...
+
+--C'est bien, ce que vous dites, mon lieutenant?
+
+--Oui, voici ce que je demande... Tu vas te mettre en route demain... Tu
+iras chez le notaire qui pourra te donner des renseignements utiles...
+Mais il faut parler, agir avec la plus grande circonspection... Il faut
+qu'elle ignore les recherches dont elle va être l'objet.
+
+Le matelot eut un gros rire en disant:
+
+--Espère! espère!... On la retrouvera sans qu'elle en sache un mot...
+
+--Il faut t'informer de ce qu'elle est devenue..., te renseigner sur sa
+vie..., sur... sa conduite...
+
+Le matelot se grattait le front, n'osant répondre... Pierre, qui
+l'observait, lui demanda la cause de ce changement de physionomie.
+Alors, comme honteux, Simon dit.
+
+--Mon lieutenant..., je vas vous dire... Cette petite qui parle toujours
+de sa mère, ça me remuait ça... si bien que...
+
+--Si bien que? demanda Pierre en voyant le matelot embarrassé, les yeux
+à terre et roulant son petit chapeau dans ses doigts en balbutiant.
+
+--Si bien que... que je me disais: Espère, espère!... il faudra voir,
+quoi! on peut avoir du malheur sans chavirer, alors...
+
+--Alors quoi? demanda sévèrement Davenne, intrigué et inquiet.
+
+--Alors... Faut pas m'en vouloir, mon lieutenant... Je suis sorti ce
+matin, c'était pour ça.
+
+--Pour retrouver Mme Davenne?
+
+--Oui, mon lieutenant...
+
+--Eh bien? demanda Pierre.
+
+Le matelot, tout tremblant, dit, en tendant le dos, comme s'il
+s'exposait à une réprimande:
+
+--Je l'ai vue...
+
+--Tu as vu Geneviève! exclama Pierre, qui devint pâle.
+
+--Oui, mon lieutenant...; mais elle ne m'a pas vu, elle...
+
+--Tu ne lui as pas parlé?
+
+--Non, mon lieutenant! répondit le matelot rassuré par la façon dont
+était reçue sa confidence, et Pierre, ému, fiévreux, s'assit, se
+dompta pour être calme et demanda:
+
+--Où l'as-tu vue, Simon?
+
+Simon eut des larmes dans la voix en répondant:
+
+--Mon lieutenant, ça va me faire encore gros au coeur... J'étais allé
+faire une prière pour vous sur votre tombe...
+
+Et Simon avait de vraies larmes sur les joues en disant cela...
+
+--Je priais..., je pleurais..., et je vois tout à coup une belle jeune
+femme... belle, belle, bien plus belle maintenant qu'elle n'était,
+madame, fit-il en clignant de l'oeil, et regardant en dessous l'effet
+que produiraient ses paroles sur son lieutenant. Celui-ci, assis dans
+son fauteuil, tenant les deux appuis de ses mains crispées, le regard
+fixé sur le parquet, écoutait sans répondre. Simon continua:
+
+--Elle était toute vêtue de noir... Comme Notre-Dame-des-Tempêtes...
+avec ça que le soleil qui frappait sur ses cheveux blonds... ça lui
+faisait l'auréole... Vous savez comme elle a de beaux cheveux blonds,
+madame, dit encore le matelot en recommençant sa grimace. Pierre ne
+bronchait pas! Il reprit:
+
+--Elle s'avançait, lentement, marchant comme les saintes doivent
+marcher dans le paradis!... Espère! espère! que je me dis. Elle va me
+trouver là!... et je me glisse derrière le caveau où vous êtes...
+où vous étiez, quoi! Je la vois qui s'avance, avec un beau bouquet...
+Le gardien m'a dit qu'elle venait en mettre un tous les deux jours... un
+neuf... des fois deux et trois! Elle n'y regarde pas!... quoi!...
+
+Si on avait dit à Simon qu'il mentait, il aurait cassé la tête à
+celui-là... Il continua:
+
+--Alors..., aussi vrai que nous sommes là tous les deux, mon
+lieutenant... ça a été une scène de la désolation de la
+désolation; elle s'était enfermée dans cette tombe... brou! ça m'en
+fait froid... et elle gémissait, elle se tordait, elle pleurait, elle
+priait, elle disait tout le temps votre nom... et celui de la petite
+lieutenante... Ça aurait fait pleurer un requin... J'en ai mouillé
+ma manche à tordre à force de m'éponger les yeux... Voyez-vous, mon
+lieutenant, fit Simon, ne retenant plus ses larmes... eh bien, ça me
+déchirait le coeur, moi, de l'entendre, cette malheureuse... quand elle
+disait: «Pierre! mon Pierre! je suis bien punie maintenant... Pierre,
+grâce! grâce! fais-moi retrouver mon enfant!» ça me fait du mal rien
+que d'y penser...
+
+Et il y eut un silence pendant lequel Simon, pour essuyer ses larmes,
+passait sa manche sur ses yeux avec une vigueur telle qu'on eût pu
+croire qu'il avait besoin d'une friction.
+
+Pierre n'avait pas parlé, il releva la tête... et dit à Simon...
+
+--Peux-tu maintenant savoir où elle demeure?...
+
+--Mon lieutenant..., c'est fait...
+
+--Comment, c'est fait?
+
+--Dame! Vous concevez que lorsque j'ai vu une femme dans cet état-là,
+je me suis dit: il ne faut pas la laisser comme ça!
+
+--Tu lui as parlé? demanda vivement Pierre inquiet.
+
+--Espère! espère! pas du tout. J'ai attendu, je me suis mis à son
+allure et je l'ai suivie...
+
+--Tu sais où elle demeure?...
+
+--Rue du Temple, mon lieutenant... une maison en face du Temple... une
+succursale de l'enfer, bien sûr... On ne s'entend pas respirer... On a
+du bruit plein la tête, du vitriol plein les pieds!... C'est l'enfer!
+
+--Et que fait-elle?... Comment vit-elle?...
+
+--Ça, mon lieutenant..., je ne le sais pas...
+
+--Il faut le savoir...
+
+--Quand vous le voudrez.
+
+--Ce soir.
+
+--J'y retourne, mon lieutenant.
+
+--Bon! si l'on te voit deux fois dans le quartier avec ton costume on te
+remarquera...!
+
+--Mon costume!... Ah! oui... parce que c'est un vilain quartier, et
+quand ils voient un homme bien habillé, ils le remarquent. Je vas me
+déguiser...
+
+--Ce soir tu y retourneras...; tu ne craindras pas d'être remarqué et
+tu pourras agir. Il faut savoir ce qu'elle est devenue depuis le jour
+où elle est restée seule rue Payenne.
+
+--Je sais déjà quelque chose...
+
+--Tu sais? demanda Pierre.
+
+--Oui, mon lieutenant... Vous concevez bien qu'on ne vit pas dans un
+parage sans avoir des camarades... Pour lors, les camarades que j'avais
+laissés, je me suis mené les voir par-ci par-là...
+
+--Enfin, malgré moi, contre moi, au risque du plus désagréable
+résultat, n'obéissant pas à ma défense, tu as été dans le
+quartier?
+
+--Oh! mais non, mon lieutenant..., fit le matelot tout rouge de
+l'accusation portée contre lui... C'est seulement de ce matin que je
+suis allé là... La petite lieutenante pleurait... Moi, ça m'avait
+tout secoué. Alors je m'étais dit: Je vas savoir ce qu'elle est
+devenue, sa mère... et alors...
+
+--Et enfin qu'as-tu appris?
+
+Le matelot raconta ce qu'il avait appris le matin même; que Mme
+Davenne, ramassée mourante dans la rue par ses voisins le soir de
+l'inhumation de son mari, avait été portée le lendemain dans une
+maison de santé où elle était restée assez longtemps à moitié
+folle... C'était tout ce qu'il savait. Mais ce récit fit une vive
+impression sur Pierre... Il avait hâte d'être seul, il dit à son
+matelot:
+
+--Simon, tu iras demain, cela est plus raisonnable.
+
+--Mon lieutenant... pourvu que je vous donne les renseignements que vous
+demandez, vous me laissez libre de me diriger?
+
+--Absolument... Pourquoi me demandes-tu cela?
+
+--Parce que... Espère!... espère!... j'ai mon idée. Quand on veut
+prendre du _pesson_ (jamais Simon n'aurait dit poisson), il faut aller
+la veille au soir amorcer, faire sa place, et le lendemain on n'a plus
+qu'à se baisser pour en prendre... Eh bien, c'est ce que je veux faire,
+je vais aller me conduire dans le quartier, je vas me régaler dans les
+cafés autour de la maison, et je saurai ce qu'est le concierge; ça
+fait que demain au matin, à l'heure où il nettoie le bord, je vais lui
+offrir une consolation et je lui fais dire tout ce que je veux...
+
+--Tu n'es pas fatigué de ta journée?...
+
+--Fatigué!... On est solide, mon lieutenant...
+
+--Fais ce que tu voudras...
+
+--Espère! espère! Demain à votre réveil je suis au rapport...
+
+Pierre congédia Simon, et celui-ci, content de lui, heureux de voir la
+tournure que prenaient les choses, de voir son maître s'occuper enfin
+de Geneviève, descendit joyeux; il rencontra le nègre dans l'escalier
+et lui dit en lui tendant sa petite boîte:
+
+--Dis donc, Rissolé, veux-tu une pastille?
+
+Et, emplissant sa large bouche, il éclata de rire, pendant que le
+nègre se sauvait effrayé poursuivi par Simon qui le rejoignit dans la
+cuisine, et le matelot, haussant les épaules, lui dit:
+
+--Tu es comme les singes, toi, tu aimes les sucreries... Si tu crois
+que c'est avec ça que tu t'éclairciras le teint!... Allons, vilain,
+mets-toi en face de moi. Catherine, servez-nous le dîner!...
+
+Et il obligea le nègre à s'asseoir, pendant que la servante servait
+le dîner... Le nègre allait porter une bouchée à sa bouche...; le
+matelot lui arrêta la main et lui dit:
+
+--Toi, dans ton pays, on ne mange pas de ça... J'ai été dans ton
+pays, as-tu seulement mangé de la chair humaine?... Je vais te conter
+une histoire...
+
+Le malheureux avait commencé par rire, montrant ses larges dents
+blanches... Mais Simon commença l'épouvantable récit d'un repas
+cannibale imaginaire... Le nègre n'osait plus manger... et Simon
+racontait, racontait.
+
+--Tu fais semblant de ne pas comprendre, continua Simon, t'as toujours
+l'air de ceux que je voyais là-bas qui descendaient des branches...
+et qui étaient toujours prêts à y remonter... Je te dis que c'était
+très bon..., et il y a un camarade de la _Souveraine_ qui est mort
+de l'indigestion qu'il s'en est donnée. C'était à la suite d'une
+bataille... On n'avait plus que les orties pour se faire de la salade...
+Nous avons mangé nos prisonniers...; nous n'en avons rien dit..., pour
+éviter les punitions... Tu ne vas pas ébruiter l'affaire... Je te
+raconte ça à toi, parce que tu me fais l'effet d'un singe et que c'est
+muet. Tu comprends, nous avions remporté une vraie victoire, dans
+une île sauvage; nous étions loin du mouillage, au moins à quatre
+jours... Il fallait manger... Nous ramenions cinq prisonniers gras,
+tendres comme des chapons... Ça a été des festins à n'en plus
+finir... En y pensant, l'eau m'en vient à la bouche!...
+
+Aux grimaces du nègre, il était bien évident qu'il se passait en lui
+une chose étrange, et qu'il n'était pas assuré de sa digestion... Le
+dîner finissait qu'il avait depuis longtemps quitté la table et que
+Simon continuait son histoire à la vieille Catherine, en lui assurant
+qu'il y avait aussi des femmes qui adoraient cette nourriture, qu'on
+les nommait des gunophages, ce à quoi la vieille servante répondait en
+faisant des signes de croix...
+
+Vers neuf heures, Simon, tout guilleret, arrivait rue du Temple; il
+se disposait à entrer dans un petit café voisin de la maison...,
+lorsqu'il vit sortir de la grande porte cochère un homme qu'il crut
+reconnaître; il se cacha, et regarda bien!... Il ne se trompait pas, et
+cependant il ne pouvait en croire ses yeux... L'homme qui sortait de la
+maison dans laquelle habitait Geneviève, c'était Fernand.
+
+Rien au monde ne peut exprimer l'ahurissement du matelot; il s'était
+jeté dans l'encoignure d'une porte pour ne pas être vu, et il restait
+là, les yeux écarquillés, la bouche démesurément ouverte, se
+refusant à croire ce qu'il voyait.
+
+Fernand libre, cela le surpassait, et il était absolument convaincu
+qu'à cette heure il devait être enfermé, attendant son jugement...
+Libre, mais son maître, qui savait tout, ne savait pas cela!...
+
+Ceci, c'était sa surprise. Mais ce qui l'épouvantait, ce qui le
+bouleversait, c'était de voir le misérable sortir de la maison où
+résidait la femme de son lieutenant. C'est pour la retrouver qu'il
+s'était sauvé; son mariage avait été une comédie pour s'enrichir
+et, en dehors de la belle Iza, il avait continué avec Mme Davenne les
+relations qui avaient amené la terrible scène de l'inhumation...
+Ainsi la femme de son lieutenant, à laquelle il s'intéressait, était
+toujours l'indigne créature que Pierre avait jugée et qui ne méritait
+ni pitié ni pardon!... Simon se prenait la tête en se demandant s'il
+n'allait pas devenir fou...; car cette rencontre, qui révélait tant de
+choses, le bouleversait.
+
+Et cependant il avait encore dans l'oreille l'accent déchirant avec
+lequel la malheureuse femme demandait grâce... Ah! mais non! le matelot
+ne voulait plus faire connaître la petite Jeanne à sa mère! Ah! mais
+non! le matelot ne voulait plus que son lieutenant fît grâce!
+
+Simon, qui n'avait aimé qu'une fois dans sa vie, lorsqu'il avait vingt
+ans, une grosse fille de son pays qui s'appelait Pulchérie..., Simon
+disait qu'il connaissait l'amour; il avait juré à Pulchérie qu'il
+n'aimerait qu'elle: il s'était embarqué après avoir échangé ce
+serment-là devant Notre-Dame-de-Bon-Secours. Il disait même qu'il
+avait acheté un cierge de douze livres,--il mentait de onze livres
+et demie,--et l'avait fait brûler devant Notre-Dame au moment où il
+jurait... A son retour, Pulchérie était morte, la première année de
+son mariage avec un ami de Simon: elle était morte en couche... Dès ce
+jour-là, le matelot avait jugé les femmes! Ça avait éteint l'amour
+à venir! Aussi, voyant Fernand descendre vivement la rue du Temple, il
+se lança à sa piste. Pour ne pas s'ennuyer, il se disait:
+
+--Les voilà, les voilà, les femmes; on s'apitoie sur elles, on croit
+que ça souffre, et pas du tout... Espère! espère!... Comment toi,
+vieux singe, qui as souffert des femmes...? Vois-tu où tu conduisais
+ton lieutenant?... Tu t'arrangeais à rendre ce pauvre petit ange... la
+petite lieutenante... à elle et à son coquin... Oh! oh!... Espère!...
+on te file, mon petit... T'as pas la permission pour sortir de la maison
+ousque tu devrais être...
+
+Et comme Simon était furieux de ce qu'il avait vu... ou plutôt
+désespéré; mais comme sa colère ou son désespoir se manifestait
+par la rage, il suivait de loin Fernand n'ayant d'yeux que pour lui, et
+bousculant les gens qui se trouvaient sur son passage; il est vrai que,
+pour s'excuser des heurts, il jurait et sacrait comme un damné, quand
+il n'injuriait pas.
+
+--Qu'est-ce qu'il a celui-là, qu'il m'aborde en plein...? Potence à
+l'ail... Ah! marsouin, tu peux pas appuyer à bâbord!... Eh! bon sens!
+file donc... tu peux donc pas virer!...
+
+Et il suivait à cinquante pas Fernand. Il le vit prendre la rue des
+Gravilliers, la rue des Archives, puis la rue des Blancs-Manteaux...
+Sans rien dire, mais en le voyant s'engager dans la rue, il exclama!
+
+--Et par tous les saints..., il va à la petite maison!
+
+Lorsqu'il vit Fernand s'engager dans la rue Payenne, il resta
+atterré...
+
+--Ah! s'écria-t-il, monsieur Monseigneur Jésus, bon Dieu bon, vous
+permettez ça... Mais ce gueux-là, il vit dans les habits de mon
+maître!!!
+
+Simon n'en put dire davantage, il s'engagea dans la rue, Fernand venait
+de rentrer, la porte était fermée... Il cracha dessus, et les poings
+fermés, il dit:
+
+--Gibier d'enfer! va!... Puis en s'en allant: Espère! espère... tu
+veux de l'ombre, tu en auras demain.
+
+Et Simon était furieux après lui-même: lui qui connaissait les
+femmes, ainsi qu'il l'affirmait, il s'était laissé prendre aux airs
+sainte nitouche de la veuve. Ah! c'était trop fort! et il sacrait, et
+il jurait, et il blasphémait...
+
+--Potence à l'ail! on devrait mettre toutes les femmes dans un
+mortier... et faire une pommade avec ça. Ah! sacredié, non, je ne
+vas pas dire ça au lieutenant; eh bien, il serait dans une joie... Il
+voyait clair!... Faut-il que tu sois bête, Simon..., vieux marsouin!...
+à ton âge!...
+
+Et comme le matelot, à force de jurer, de sacrer, s'était, dans son
+monologue, desséché la gorge, il pensa à son ami le marchand de vin,
+chez lequel il était venu le matin; il revenait sur ses pas lorsqu'il
+vit la porte du pavillon s'ouvrir; il se hâta de se cacher pour n'être
+pas vu, car il avait conservé son costume, et se jeta dans l'ombre
+d'une porte. Il vit alors sortir un homme dont la démarche lui fit
+exclamer:
+
+--Mais c'est pas Fernand, ça... Et je connais cette démarche-là!...
+Espère! espère!... je vas te filer, toi...
+
+Et comme celui qui était sorti remontait la rue, se dirigeant du côté
+du boulevard, Simon le suivit, prenant toutes les précautions pour
+n'être pas vu. Mais c'était peine inutile, car celui qu'il suivait
+semblait profondément réfléchir; il ne s'occupait pas de ce qui se
+passait autour de lui.
+
+Arrivé à la hauteur de la rue de Turenne, l'homme passa devant une
+boutique dont la devanture était brillamment éclairée: la lumière
+l'inonda, et Simon qui le reconnut eut un soubresaut et s'arrêta net,
+en exclamant:
+
+--Gueux de diable!... C'est-il Dieu possible... lui! lui! Mais c'est
+devenu une caverne, cette maison... Ah! le vieux marsouin... la vieille
+carcasse... avec Fernand... C'est lui qui nous trompait, il faisait le
+jeu de l'autre... Ah! vieux roué!...
+
+Puis comme l'homme, qui n'était autre que Rig, s'enfonçait dans la
+rue Saint-Gilles, le matelot, qui était resté comme atterré en le
+reconnaissant, s'élança à ses trousses en grognant:
+
+--Espère! espère! je ne te quitte plus... Il faut que je sache où est
+ta niche... Ah! le vieux coquin! mais ils sont une bande. Elle, Fernand
+et Rig!... Il n'y a pas à dire, Simon... tout le monde sur le pont,
+maintenant, et l'oeil au grain... Pour que ces canailles-là se
+réunissent, il faut qu'ils aient un but... Et tous ces brigands-là
+n'ont qu'un ennemi, qu'un homme qu'ils puissent craindre...: mon
+lieutenant.
+
+--Espère! espère!... Simon est là, vieux requin... Et puis comme il
+a vu qu'il ne fallait jamais se laisser prendre à son coeur..., tu peux
+être sûr de ton affaire...
+
+Et Simon suivait toujours le vieux Rig... Celui-ci semblait se parler
+seul; il était furieux, ses poings avaient des gestes saccadés...
+
+--Il est dans un accès, se dit Simon... Il pense à de vilaines
+choses... Il se sera vu dans une glace ou il regarde dans sa
+conscience... C'est comme s'il regardait dans du cirage... Ah! le vieux
+coquin..., il est bien avec cette autre canaille... Mais bon sang!...
+il aura tout conté à Fernand, qui a tout dit à madame... Ah! mais ça
+devient dangereux pour le lieutenant... Il n'y a pas à reculer, il faut
+aller de l'avant...
+
+Puis, mordant sa praline avec rage et clignant de l'oeil, il dit:
+
+--Si je me donnais une petite fête... en lui souhaitant le bonsoir
+avec ça... et Simon, retroussant sa manche, montrait son poing, un
+poing gros comme une mailloche. Simon avait les mains si larges qu'il ne
+mettait jamais que son pouce dans ses poches et il étendait les doigts
+en dehors. Si on lui demandait pourquoi, il disait avec le plus grand
+sérieux du monde:
+
+--C'est pour aller plus vite... Voyez les _peissons_, ils ont des
+nageoires comme ça...
+
+Et il faisait jouer les articulations de son bras, pour s'assurer que le
+coup serait bon..., lorsqu'il s'aborda avec un passant; la minute qu'il
+employa à dire des sottises à celui qui s'excusait d'avoir été
+bousculé le rendit plus calme, et, baissant sa manche, il dit:
+
+--Non, il faut faire de la _belle_ ouvrage! Espère! espère! De la
+prudence, car aussitôt qu'ils apprendraient que nous les guettons, nous
+serions joués.
+
+
+
+
+VI
+
+COMMENT RIG ÉCRIVAIT L'HISTOIRE.
+
+
+Il suivit ainsi Rig jusqu'à la rue Saint-Maur... Quand il l'eut vu
+entrer dans le terrain clos, puis disparaître dans l'_entre-sort_, il
+se dit satisfait:
+
+--Vieux sauvage... dors bien, car c'est une des dernières nuits que tu
+passes là! Je vais me fraîchir la bouche!
+
+Et il fouilla dans sa boîte «à pralines.»
+
+Le vieux Rig, en sortant de chez Fernand, était positivement dans un de
+ces accès de rage qui le rendaient souvent dangereux. Mais revenons un
+peu sur nos pas.
+
+Lorsque la paix s'était faite entre l'oncle et le neveu, il en était
+résulté les confidences utiles, puis un petit complot, dans lequel on
+se vengerait de Pierre... Se venger de Pierre, cela était simple comme
+tout. Rig avait dit:
+
+--Il n'a plus d'état civil, il est en dehors de la société; il faut,
+par sa femme et par son enfant, l'obliger à rendre ce qu'il a à vous;
+vous avez la femme, c'est par elle que vous deviendrez le possesseur
+de cette fortune sur laquelle il me sera attribué la somme qu'il m'a
+prise...
+
+--Mais comment réussir? avait dit Fernand.
+
+--Il faut devenir l'amant de Geneviève... Il faut lui rendre son
+enfant... Ceci fait, c'est-à-dire l'enfant enlevée et rendue à sa
+mère..., c'est à vous qu'elle confie l'enfant pour le mettre à
+l'abri de toutes recherches... Alors, elle attaque son mari...; c'est la
+première fois que semblable procès se présentera. La femme réclame
+l'héritage de son mari, au nom de son enfant, dont elle est la
+tutrice naturelle... Elle est veuve... d'un vivant. Le mari s'est
+frauduleusement fait passer pour mort, afin de s'approprier la fortune
+commune... C'est le point de droit sur lequel le tribunal a à se
+prononcer... Maintenant nous n'attendons pas le résultat du jugement
+dont les rappels seraient interminables. Nous attendons seulement
+une procédure suffisante qui ait établi que Pierre Davenne est bien
+vivant, que sa fille est absolument légitime..., et c'est fait...
+
+--Comment, c'est fait? demanda Fernand.
+
+Le vieux sauvage s'avança près de lui..., et d'une voix plus basse:
+
+--Je vous ai tout conté... On est venu me trouver; je suis un
+saltimbanque, je ne m'en cache pas, je fais de la médecine secrète...
+On m'a payé pour l'opération... Je vous ai tout avoué; j'avais avec
+moi une jeune fille sage, je vous l'ai affirmé; je vous ai dit qu'elle
+avait été volée à des parents riches, dans un château au bas des
+Balkans... Cette jeune fille, il l'a payée; il m'a payé également
+pour jouer le rôle que vous savez; il nous avait indiqué notre rôle.
+Vous la croyiez riche, elle était pauvre. Elle vous aimait... et vous
+l'aimiez.
+
+--Oui, je l'aimais... Elle était pauvre, qu'importe! C'était une
+honnête créature, et aujourd'hui mon amour est égal.
+
+--Il le savait alors; il a fait jouer cette comédie. Je vous l'ai
+affirmé, je vous l'affirme encore, ce n'était qu'une comédie... Iza
+est toujours l'honnête enfant que vous avez connue. Le matin de ce
+jour, elle voulait retourner près de vous; il l'en a empêchée... Où
+la garde-t-il? Je l'ignore.
+
+--Nous nous occuperons bientôt d'elle, la pauvre enfant... Mais où
+voulez-vous en venir?...
+
+--Je vous rappelle tout cela pour vous demander si votre désir de
+vengeance sera satisfait lorsqu'il aura donné à sa femme la part qui
+lui revient...
+
+Fernand leva les yeux; son regard sombre interrogea le sauvage.
+
+--Quelle vengeance m'offrez-vous donc?
+
+--Je vous ai dit, fit sournoisement le vieux sauvage, que je faisais de
+la médecine secrète...
+
+--Eh bien!...
+
+--Eh bien... si la procédure ayant établi les droits de Mme Davenne,
+son mari venait à mourir, c'est elle qui hérite de lui, comme
+usufruitière de son enfant mineure... Et alors nous sommes
+complètement vengés... Il vous voulait pauvre, il vous fait riche; il
+vous voulait condamné, perdu, et il meurt...
+
+C'est à la suite de cette double causerie que la visite à Geneviève
+avait été décidée. Rig avait trouvé son adresse en deux jours;
+il avait été chez le commissaire-priseur qui avait fait la vente. Le
+soir, il avait les renseignements nécessaires... et Fernand envoyait
+porter la lettre que nous connaissons...
+
+On a vu que le vieux Rig avait un peu modifié son rôle dans son
+récit.
+
+Le vieux sauvage n'avait pas dit toute la vérité à Fernand, parce
+qu'il avait vu que l'amour que celui-ci ressentait pour Iza était
+véritable et profond. Dans son récit, il n'avait retiré du rôle
+qu'il avait joué que l'immense fortune qu'il avait déclarée lors
+du contrat, et encore disait-il qu'il ne s'était décidé à jouer ce
+personnage que sur l'affirmation que Pierre, s'il ne donnait pas une
+somme aussi extravagante, donnerait au moins une fortune à sa petite
+protégée.
+
+Il affirmait encore qu'Iza était presque sa fille, qu'il l'avait
+élevée, après l'avoir arrachée des mains des musulmans qui l'avaient
+volée... Or, dans l'idée de Fernand, ces deux malheureux étaient
+les dupes de Pierre... De là vient la facilité avec laquelle ils
+s'étaient liés..., poursuivant tous les deux le même but, la
+vengeance... et la recherche d'Iza... C'est par Mme Davenne qu'ils
+devaient obtenir ce résultat... Ceci avait été le point de départ du
+projet infâme que nous avons vu si tranquillement dérouler plus haut
+par celui que Fernand appelait toujours Danielo.
+
+Tout avait été expliqué; la vie pure d'Iza, dirigée par le vieux
+Danielo, malgré sa situation pauvre; car il disait, le vieux Rig, qu'il
+n'avait reculé devant aucun sacrifice pour sa fille adoptive... Il
+l'aimait tant! En disant cela, le vieux crocodile avait des larmes dans
+les yeux, de vraies larmes! C'est l'affection qu'il avait pour elle qui
+l'avait amené à commettre la tromperie sur sa fortune, tromperie dont
+Fernand avait été dupe.
+
+De tout cela, une seule chose intéressait Fernand: c'est que la
+belle Iza était une belle et pure fiancée, et que Mme Séglin était
+toujours une honnête femme.
+
+Puis, se croyant l'un et l'autre meilleurs qu'ils n'étaient,...
+Rig croyant Fernand la victime de Pierre Davenne, et Séglin croyant
+Danielo, le vieux Rig, un vieil avare dont Pierre avait exploité la
+passion..., ils s'entendaient parce qu'ils se mentaient tous les deux.
+
+C'était ce soir-là que l'on avait commencé l'exécution du plan
+arrêté, et Fernand, en revenant, avait tout raconté à Rig; celui-ci
+avait dû se réserver devant Fernand, ne pouvant sortir du rôle qu'il
+jouait... Mais, lorsqu'il l'avait quitté, lorsqu'il s'était trouvé
+seul dans la rue, nous l'avons vu s'abandonner à sa mauvaise humeur.
+
+Le vieux Rig, en frappant le vide de son poing robuste, disait:
+
+--Je suis un niais, un sot... C'est seul que je devais faire
+l'affaire... Est-ce que j'avais besoin de cet imbécile, qui au premier
+mot compromet tout...
+
+Après avoir réfléchi quelques minutes, il avait continué...
+
+--Qu'est-ce que je fais chez lui?... A quoi m'est-il bon?... D'un
+instant à l'autre il peut être pris: on le cherche... Moi, je suis
+l'inconnu... Je puis parfaitement lui dire que je renonce à cela...,
+que je veux retourner au pays, et en deux jours j'en finis... Il me
+croit loin et cherche un nouveau moyen... ou, ainsi qu'il semble y
+croire ce soir, il attend que la femme, placée entre le désir de
+revoir son enfant... et ce qu'il veut d'elle, cède enfin à sa demande:
+il attend donc confiant.
+
+Moi, pendant ce temps, la voie est libre, je vais chez elle, je lui
+dis: La possession de votre enfant et la mort de votre mari vous font
+heureuse et riche, quel prix me donnez-vous pour cela?... C'est de
+l'argent que veut Rig..., rien que de l'argent, et la possibilité
+d'aller vivre loin d'ici; un engagement seulement me suffit... En deux
+jours, j'ai enlevé l'enfant et je la lui amène; le surlendemain, elle
+fait sa déposition chez un magistrat...; elle déclare que son mari
+n'est point dans le caveau, qu'elle réclame une exhumation. On voit la
+comédie: je lui donne l'adresse de Pierre Davenne; on arrête celui-ci.
+Alors je trouve, lorsqu'il le faut, le moyen de la rendre véritablement
+veuve et riche..., et tout cela sans ce grand dadais qui veut mêler
+l'amour aux affaires... Comment, toi, Rig... toi, tu as été accepter
+un semblable complice?... Il est vrai qu'il n'est pas embarrassant;
+s'il me gêne, une lettre au procureur impérial, et il est arrêté le
+lendemain...
+
+C'est sur cette bonne pensée que Rig rentra dans sa tanière.
+
+
+
+
+VII
+
+LES RÊVES DORÉS DE LA BELLE IZA.
+
+
+Le matelot, bouleversé par ce qu'il avait découvert, se hâta de
+regagner la maison de Charonne. Il était tard, tout dormait, et il
+résolut d'attendre au lendemain pour raconter ce qu'il avait vu à son
+maître. Ce fut une longue nuit pour Simon, le sommeil était rebelle;
+le matin seulement il put fermer l'oeil. Aussi s'éveilla-t-il furieux
+après lui-même de se lever si tard. Il se rendit près de Pierre et
+lui raconta rapidement ce qu'il avait fait.
+
+Pierre fut atterré; mais, se remettant aussitôt, il dit:
+
+--Je l'avais toujours bien jugée... et, tu le vois, vos larmes allaient
+me faire commettre une sottise...
+
+--J'en suis honteux, mon lieutenant...
+
+--Mais ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que nous n'avons
+pas une minute à perdre pour nous mettre à l'abri du complot qui se
+trame contre moi.
+
+--Je le pensais, mon lieutenant...
+
+--Fernand et elle n'ont qu'un but, retrouver Jeanne, et par elle être
+mis en possession de ce qui doit lui revenir... Le vieux bandit de Rig a
+été leur vendre à la fois le secret qui me débarrassait d'eux et le
+lieu de ma retraite... Il n'a pas perdu de temps!... Dans deux ou trois
+jours, ils feront agir la police...
+
+--Ce n'est pas Rig... ni l'autre qui iront chez ces gens... Ils
+craindraient d'être invités à y rester trop longtemps...
+
+--Eux n'ont rien à voir en tout cela. C'est elle, mère et tutrice de
+l'enfant, c'est elle que j'ai trompée par une action que la justice
+ne manquera pas d'apprécier sévèrement... C'est elle qui aura raison
+devant la loi.
+
+--Diable! fit le matelot en se grattant le crâne... Il y a un moyen
+d'aller au-devant de tout ça...
+
+--Lequel?...
+
+--Je vais chez le commissaire de police et je lui donne l'adresse de
+Fernand; puis j'ajoute qu'il y a un grand garçon à Montrouge dans le
+dos duquel le vieux Rigobert a oublié son couteau; s'il voulait le lui
+rendre, le vieux sauvage reste rue Saint-Maur.
+
+Pierre réfléchissait; d'un signe de tête il indiqua à son matelot
+qu'il refusait ce moyen rapide... Au bout de quelques minutes, il dit:
+
+--Depuis longtemps déjà, croyant tout fini, j'étais décidé à
+quitter cette maison...
+
+--Mais l'autre n'est pas prête...
+
+--Nous ne pouvons plus attendre... Il faut au plus tôt s'y installer...
+et tu vas immédiatement préparer tout pour notre départ... Il ne
+faut pas dire un mot de tout ceci à Mme Madeleine..., qui serait très
+effrayée si elle apprenait que Fernand est libre et sait que je suis
+vivant et que je demeure ici... Tu entends, pas un mot...
+
+--Espère! espère!... Muet comme un _peisson_!
+
+Pendant que le matelot obéissant appelait le nègre et se faisait aider
+dans les préparatifs du départ, Pierre se hâta de s'habiller. Il
+partit aussitôt. A la première place de voitures, il sauta dans un
+fiacre et se fit conduire rue Navarin. Au milieu de la rue, il entra
+dans une maison devant la porte de laquelle étaient accrochés
+plusieurs écriteaux de location, sur papier jaune, ce qui indique les
+locations d'appartements meublés. Il monta au second étage, et sonna.
+Une jeune bonne vint lui ouvrir.
+
+--Madame est-elle là? demanda-t-il.
+
+La soubrette l'ayant prié de dire son nom, il lui remit une carte...
+Elle était à peine disparue que la porte s'ouvrit presque aussitôt et
+qu'Iza, à demi vêtue, couverte seulement d'une longue robe de chambre
+rouge, les cheveux retombant libres, frisés, ébouriffés, sur les
+épaules, admirablement belle dans ce négligé, apparut et, souriante,
+dit:
+
+--Entrez..., entrez, maître...
+
+La soubrette, étonnée, regardait celui qu'on appelait ainsi. Iza,
+comme si elle eût commandé toute sa vie, lui fit signe de se retirer.
+
+Ayant fait entrer Pierre dans un petit salon-boudoir, elle lui dit:
+
+--J'attendais, maître!...
+
+--Iza..., viens ici, assieds-toi en face de moi... et écoute-moi
+bien!...
+
+La jeune femme fixa sur lui son regard de velours, cherchant à lire
+sur son visage ce qu'il allait lui demander. Pierre lui désignant un
+siège, elle alla prendre un petit coussin, le plaça devant lui et
+s'accroupit à ses pieds.
+
+-J'écoute, maître...
+
+--Iza, tu es libre, tu veux être riche, tu veux avoir la vie que tu as
+connue à Auteuil?
+
+Lentement, Iza fit de la tête un signe de dénégation... Pierre,
+étonné, demanda:
+
+--Ne m'as-tu pas dit, lorsque tu as quitté Georgeo: «Je ne pensais
+plus qu'à la belle chambre où mes pieds nus étaient si blancs sur
+le velours noir, où ça sentait si bon, où je dormais si bien... Je
+pensais au beau linge fin parfumé que je mettais chaque jour... Alors
+je me fis honte, je me trouvais moins belle, et, au dîner du soir, je
+ne voulais pas manger, en voyant le pain dur, le gros vin rouge et
+la viande noire... Il me sembla que je n'avais jamais vécu ainsi...
+J'avais le dégoût aux lèvres...Maître, je ne peux plus être
+pauvre!» N'est-ce pas là ce que tu m'as dit?
+
+--Oui, maître!...
+
+--Eh bien!... pourquoi, lorsque je te demande si tu veux reprendre cette
+existence que tu regrettais, me réponds-tu: Non?
+
+Iza se tut... Pierre la regarda, elle baissa les yeux... Elle était
+embarrassée pour parler... Davenne lui dit:
+
+--Refuses-tu de me répondre?
+
+--Non, maître!... Je n'étais pas heureuse à Auteuil... J'étais
+riche, belle, mais je m'ennuyais... J'étais triste... Ce n'est pas
+cette vie-là que je voudrais retrouver...
+
+Pierre la regarda surpris:
+
+--Parle! dis-moi ce que tu voudrais.
+
+Iza releva la tête; son oeil eut un éclair; un sourire d'espoir
+s'étendit sur ses lèvres, et elle dit lentement:
+
+--Je voudrais me retrouver, comme il y a un mois, dans un petit hôtel
+beau, avec les belles tentures, les meubles pleins d'or..., les grands
+tapis..., les jardins pleins de grandes fleurs rares..., avec des coins
+de bois pleins d'ombre... Mais je ne voudrais pas y vivre triste, dans
+la chambre, seule, en attendant le seigneur... Je veux être libre,
+moi... Je veux n'aimer personne que moi!... Je veux conduire dans une
+grande calèche, aller au bois, et que les cavaliers m'admirent, et je
+veux pouvoir rire avec les cavaliers lorsqu'ils se pencheront vers moi
+pour me parler... Je veux être plus belle, plus brillante... que les
+belles que j'ai vues et dont ils parlent tous... Voilà la vie que j'ai
+rêvée, maître...
+
+Pierre Davenne était un peu étourdi... Il se remit et dit:
+
+--Iza..., aimais-tu Fernand?
+
+A ce nom, la jeune fille releva la tête et son regard se fixa étonné
+sur celui de Pierre; elle se demandait si celui-ci ne se moquait pas
+d'elle pour répondre à son rêve... Pierre comprit et reprit:
+
+--Réponds-moi absolument franchement; de tes réponses dépend ton
+avenir.
+
+La belle Iza eut comme un tressaillement à ce dernier mot. Elle dit:
+
+--Non, maître, je n'aimais pas Fernand.
+
+--Tu ne l'as jamais aimé?
+
+--Jamais! et j'ai béni le Seigneur qui l'avait repris!
+
+--Iza, Fernand est vivant!... dit Pierre, en observant la jeune femme.
+
+Iza se leva aussitôt et, croyant que c'était pour retourner près
+de lui que Pierre venait lui parler, que c'était à ce prix qu'elle
+obtiendrait la réalisation de son rêve, s'écria:
+
+--Jamais..., jamais je ne le reverrai...
+
+--Mais que t'a-t-il fait?
+
+--Rien, et je le hais!... Il m'aime, et je le hais... Il m'adore, et je
+sens près de lui une répulsion que je ne peux vaincre... Il est beau!
+et je le trouve hideux... Il porte malheur à ceux qui l'approchent.
+C'est un Sterk... Il est un des fils du démon; pour être heureux,
+lorsqu'on le voit, il faut lui vouloir du mal... Il faut lutter toujours
+contre lui, pour éloigner le malheur qu'il vous jette... Jamais, jamais
+je ne le reverrai... J'aime mieux mes loques, mon pain dur, ma misère.
+
+Sur le visage impassible de Pierre un sourire glissa:
+
+--Rassieds-toi, Iza... C'est le bonheur que je t'apporte..., et écoute
+bien.
+
+Iza, étonnée, reprit sa place aux pieds de Pierre, en disant, calme:
+
+--Je vous écoute, maître...; mais j'ai eu peur!...
+
+--Iza..., Fernand vit: c'est ton mari... Il peut tout contre toi...,
+et c'est pour en finir avec lui, pour t'en débarrasser à jamais et te
+donner ce que tu rêves que je viens te voir...
+
+Iza ouvrait ses grands yeux et son regard semblait demander une
+explication immédiate... Pierre comprit, car il lui dit:
+
+--Réponds-moi franchement, Iza, te sens-tu le courage d'agir!
+
+La jeune fille répondit avec embarras:
+
+--Maître, je me sens tous les courages pour arriver au but que je
+désire;... mais je ne comprends pas.
+
+--Tu es la femme légitime de Fernand Séglin?...
+
+--Oui, maître.
+
+--Il te doit aide et protection... Il te doit surtout l'argent que tu
+lui apportais dans ton contrat.
+
+--Mais, fit naïvement la Moldave, il n'a jamais touché cet argent-là!
+
+--Qu'en sais-tu?... fit aussitôt Pierre.
+
+Iza fronça le sourcil. Comment? on avait payé sa dot!...
+
+Pierre continua:
+
+--Dans ton contrat, tu lui apportais une somme qu'il a jetée dans
+les affaires; mais cette somme est à toi. Si les affaires qu'il a
+entreprises ne réussissent pas, s'il est déclaré en faillite, sur les
+fonds en caisse d'abord, la part que tu as apportée te revient.
+
+--Mais s'il ne l'a pas reçue...
+
+--Je te répète encore que ton contrat dit que la signature donne
+quittance, le contrat est signé... Tu apportais un million... Sa
+signature atteste qu'il a reçu la somme.
+
+Iza commençait à comprendre... Elle écoutait silencieuse, ne quittant
+pas Pierre du regard; celui-ci continua:
+
+--Tu es riche, tu as apporté ta fortune, tu as apporté des espèces...
+Si ton mari est en banqueroute, l'argent qu'on trouverait chez lui... ou
+sur lui, te revient jusqu'à concurrence de la somme..., surtout si tu
+établis que tu n'as pas été sa complice, mais sa dupe...
+
+Les yeux d'Iza avaient des éclairs..., et, la tête penchée, elle
+écoutait, le sourire aux lèvres, comme on écoute une chanson
+aimée... Pierre acheva:
+
+--Or, les affaires sont régulièrement faites. S'il n'a pas touché
+exactement la somme du contrat, il en a touché la plus grande partie
+par un autre moyen... C'est toujours moi qui l'ai donnée... Me
+comprends-tu?
+
+--Non, fit Iza franchement, en interrogeant Pierre de son regard clair
+fixé sur lui.
+
+--Aujourd'hui, par ton contrat, tu es riche... Pour être riche et
+libre..., libre, entends-tu bien..., ton rêve..., il faut que tu
+reprennes à ton mari la somme qu'il a et qui t'appartient de droit, et
+il faut que ton mari disparaisse.
+
+--Oui, affirma Iza: c'est cela surtout qu'il faut.
+
+--Voici sa situation: il a fait des faux... Il est en faillite... Cette
+faillite va se transformer, dès l'examen des livres, en banqueroute
+frauduleuse... Maintenant il a engagé tes bijoux...
+
+--Il me les a volés..., exclama Iza.
+
+--Oui, c'est cela, et c'est avec cet accent qu'il faut le dire au
+commissaire.
+
+--Au commissaire?
+
+--Oui, écoute et souviens-toi; car il ne faut pas que tu dises un jour
+une phrase différente de celle que tu auras dite la veille, lorsque tu
+auras commencé...
+
+Iza, attentive, le regardait. Toute sa volonté était passée dans ce
+qu'ordonnerait Pierre.
+
+--Tu étais riche, bien élevée. Tu te nommais Iza de Zintsky; tu as
+apporté à ton époux une fortune en numéraire, qu'il a mise dans ses
+affaires; tu as apporté des bijoux d'une valeur énorme.
+
+--On m'a dit qu'ils étaient faux...
+
+--Je te les rendrai, en vrai..., fit Pierre... Mais voici une facture de
+Bodmann, marchand de diamants à Vienne... où ils ont été achetés...
+
+Iza lut et vit l'addition dont le chiffre était de deux cent vingt-cinq
+mille francs... Elle dit aussitôt:
+
+--C'est le prix?
+
+--C'est le prix pour le juge; les vraies pierres, tu les auras. Mais tu
+présenteras cette facture, et si les bijoux étaient faux lorsqu'il
+les a vendus, c'est qu'il avait déjà retiré les brillants pour les
+remplacer par du strass, et ainsi il volait celui qui lui prêtait de
+confiance. Peux-tu affirmer ce que je te dis devant le magistrat qui
+t'interrogera?
+
+--Oui, fit Iza avec un singulier sourire; car, je le comprends..., il
+est pris et je suis libre.
+
+--Il faut aussi justifier ce qui s'est passé à Auteuil... Tu
+affirmeras qu'au milieu de la nuit, ton mari, un joueur qui t'avait
+déjà volé tes bijoux, quittant du cercle où il avait perdu, a exigé
+ta signature... Tu as refusé...; il t'a menacée...tu as résisté...
+et alors est arrivée une scène à la suite de laquelle tu t'es
+sauvée... vêtue de ta robe de chambre... échappant à sa violence...
+Tu avais déjà essuyé deux coups de feu.
+
+--Mais, fit Iza qui semblait étourdie..., je n'ai pas été blessée.
+
+--Les deux balles sont dans les matelas... Tu t'es sauvée en criant
+au secours! Et entendant du bruit--ses gens qui descendaient,
+peut-être!--craignant d'être pris pour un assassin, perdant la tête,
+il a retourné son arme sur lui...
+
+--Je devrai raconter tout cela?
+
+--Oui! Et il continua: Tu as longtemps hésité... Tu t'étais cachée
+dans ce petit appartement, redoutant les poursuites de ton mari...,
+ton mari, qui a dissipé ta dot, vendu tes bijoux et qui exigeait plus
+encore... Tu t'es aperçue depuis quelques jours que des gens observent
+ta demeure; tu crois même, un soir, avoir vu ton mari devant ta
+maison... Redoutant une catastrophe, tu viens tout dire, tu demandes
+protection...
+
+--Et après, maître!
+
+--Après, je fais savoir à Fernand que tu demeures ici...
+
+Iza devint blême.
+
+--Mais des agents sont postés de chaque côté de la rue... Il s'y
+rend, et est arrêté. Alors, c'est là où il te faut la force, la
+volonté... Il faut que tu t'observes; ne te démens pas; surtout que
+ton visage ne trahisse pas tes pensées.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, ton mari retombé entre les mains de la justice..., il faut
+que tu viennes l'accuser.
+
+--Je suis prête, fit Iza avec un méchant sourire.
+
+--Il faut que tu viennes demander ce qui t'est dû..., c'est-à-dire le
+million de ta dot et la valeur de tes bijoux... Il n'a rien... Il a sa
+maison, il a une fortune sur lui, et, créancière privilégiée, tu
+dois d'abord rentrer dans l'argent qui t'a été dérobé... Alors, Iza,
+tu seras riche.
+
+Iza avait bien attentivement écouté les dernières paroles de Pierre,
+et c'est seulement à ce moment que, ayant bien compris ce qu'il lui
+demandait, elle n'hésita plus et dit aussitôt:
+
+--Maître, je suis prête à obéir... Commandez...
+
+--Tu ne diras pas un mot de plus que ce que je te chargerai de dire.
+
+--Bien.
+
+--Tu seras réservée, toujours, ne répondant que ce que je t'aurai
+dit.
+
+--Oui, maître!
+
+--Tu affecteras de te mal exprimer et de mal comprendre notre langue; tu
+échapperas ainsi aux questions embarrassantes.
+
+Iza regarda Pierre et lui dit en souriant:
+
+--Maître..., croyez en moi!... Dites-moi ce que je dois dire... Mais,
+pour les tromper, reposez-vous sur moi..., pour ne dire que ce que vous
+voudrez qui soit dit... N'ayez nulle crainte, maître... Iza ne parle
+que lorsqu'elle veut parler!... Et, en vous obéissant, je deviens libre
+et riche?
+
+--Libre, riche, demain, et tes rêves deviennent des réalités.
+
+--Et je suis à jamais débarrassée de cet homme?
+
+--A jamais...
+
+--Maître, commandez-moi: je suis prête!
+
+Alors Pierre expliqua longuement à Iza ce qu'elle devait faire;
+celle-ci, attentive, suivait sa parole dans ses yeux...
+
+Une heure après il sortait avec elle. Pierre retournait chez lui. La
+Moldave allait chez le commissaire de police.
+
+Le soir même, les agents étaient postés au coin de la rue de Navarin.
+Un individu se promenait plus spécialement devant la maison, sous les
+fenêtres: celui-là se trouvait à la disposition d'Iza. C'est sur sa
+demande qu'il avait été placé; d'un signe, elle devait lui indiquer
+la personne suspecte qu'il devait filer.
+
+Le soir même, la soubrette descendait en toute hâte et désignait à
+l'agent un individu habillé en matelot, l'agent le suivit:
+
+L'homme n'était autre que le matelot Simon.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA PETITE JEANNE.
+
+
+Pierre, en partant de la petite maison de Charonne, avait recommandé
+à Simon de s'occuper des préparatifs de départ; on savait où il
+demeurait, et il voulait changer au plus vite de demeure. Il n'y avait
+guère dans la maison que du linge; car, on s'en souvient, Pierre
+l'avait louée meublée. Aussi Simon, aidé par le nègre, eut-il
+vivement terminé.
+
+Pierre avait acheté, près d'Asnières, un petit chalet enfoui dans un
+jardin ombreux: il le faisait réparer et devait en prendre incessamment
+possession. Simon, libre, aida le nègre à porter les malles de grosses
+lingeries sur une voiture qu'il lui avait envoyé chercher, et, le
+faisant monter avec lui, il lui dit:
+
+--Nous allons aller porter ça... et nous préparons tout là-bas
+pour pouvoir nous y installer demain..., comme on pourra. Nous nous
+arrangerons pour être revenus à l'heure de la soupe.
+
+Ils partirent. Madeleine était restée seule avec la petite Jeanne;
+le temps était beau et la jeune femme et l'enfant descendirent dans le
+jardin.
+
+La vieille cuisinière vint les trouver sur la pelouse et demanda à
+celle qu'on appelait Mme Madeleine ce qu'elle désirait pour le repas...
+On laissa à la petite Jeanne le soin de faire le menu du jour, et la
+cuisinière partit à son tour, se dirigeant vers le marché.
+
+Madeleine était assise sur l'herbe et lisait; la petite Jeanne était
+tout occupée à jouer avec sa poupée...
+
+L'enfant s'arrêta tout à coup; il lui sembla qu'elle avait entendu son
+nom... Elle tourna la tête et ne vit rien... elle se remit à jouer...
+elle s'entendit encore appeler une fois, elle regarda Madeleine,
+celle-ci lisait... Elle allait l'interpeller lorsque, tournant la tête,
+elle eut une exclamation de joie:
+
+--Oh! Fernand!
+
+Et elle courut heureuse vers Fernand Séglin, qui sortait d'un des
+massifs du jardin.
+
+--C'est toi, Fernand, oh! comme petit père va être content de te
+voir...
+
+Et l'enfant s'abandonnait. Fernand l'avait prise dans ses bras, et lui
+rendait les baisers qu'elle lui donnait...
+
+Madeleine, croyant que l'exclamation de la petite saluait le retour de
+la vieille cuisinière, ne s'en était pas occupée; mais, en entendant
+le nom de Fernand, elle avait relevé la tête, et, le voyant devant
+elle, elle était restée atterrée..., le livre était tombé de ses
+mains, un tremblement convulsif secouait ses membres; elle voulait agir
+et ne pouvait bouger, elle voulait crier et aucun son ne sortait de sa
+gorge...
+
+En la reconnaissant, Séglin s'était écrié:
+
+--Madeleine! ici!... Ah! cela est fort, et il était resté une seconde
+stupéfait, pendant que l'enfant disait:
+
+--Tu connais donc petite mère Madeleine?
+
+Cette minute avait suffi à la jeune femme pour réagir; elle se
+précipita vers Fernand et voulut lui prendre l'enfant.
+
+--Misérable! sortez!... Ne touchez pas à cette enfant... Sortez!...
+
+Celui-ci se contenta de rire; son cynique sang-froid était revenu; il
+se plaça devant l'enfant en haussant les épaules, et dit:
+
+--Je viens ici au nom de Mme Davenne chercher sa fille..., qu'elle ne
+veut pas voir plus longtemps élevée par la maîtresse de son père!...
+
+Madeleine se transforma à ce mot; ce ne fut plus la superbe jeune
+fille, calme, sévère, parlant sobrement. Ses traits se contractèrent,
+son regard eut des lueurs étranges, ses mains s'étendirent crispées
+comme des griffes; elle bondit plutôt qu'elle n'alla sur Fernand, et,
+d'une voix brève, sèche, pressée, elle dit:
+
+--Sortez d'ici, bandit! sortez, misérable... Sortez, voleur, faussaire,
+sortez! Ne portez pas votre main sur cette enfant ou je crie... ou
+j'appelle... et je vous fais rendre à la prison, d'où vous vous êtes
+évadé...
+
+Fernand se contenta de hausser les épaules...
+
+--Tu peux crier... il n'y a dans la maison que toi et moi... Je guette
+depuis ce matin, et si, à cette heure, il y entrait quelqu'un..., sache
+bien, Madeleine...
+
+Et, en disant ces mots, il lui prit le bras malgré sa résistance, et,
+le serrant à le briser, il ajouta:
+
+--Je ne serai plus seulement un faussaire et un voleur..., je deviendrai
+un assassin... Si tu cries, entends-tu...? je te tue...
+
+Et d'un mouvement brusque, il la repoussa. Madeleine faillit tomber:
+elle se retint à un banc. La petite Jeanne, en voyant le singulier
+accueil fait à son ami, s'était mise à pleurer, et n'ayant, pauvre
+petite, que le souvenir de l'affection passée, elle en voulait à
+Madeleine qui chassait le vieil ami de la maison... Elle se serra près
+de lui en gémissant:
+
+--Je ne veux pas que Fernand s'en aille... Je veux qu'il reste...
+
+Et Fernand dit à l'enfant:
+
+--Jeanne, je viens te chercher pour te conduire vers ta petite mère
+Geneviève...
+
+--Elle est morte..., fit l'enfant en pleurant.
+
+--Ce n'est pas vrai... Jeanne... C'est cette femme qui t'a volée à ta
+mère...
+
+--Je veux voir petite mère... Je veux voir maman Geneviève...,
+sanglotait l'enfant.
+
+Fernand allait la prendre dans ses bras: il disait, menaçant:
+
+--Ah! nous nous reverrons, Madeleine... Je comprends tout maintenant...
+Sot que j'étais... Viens, Jeanne...
+
+Madeleine était épouvantée. Meurtrie par la brutalité du misérable,
+elle était retombée sur le banc sans force, effrayée de son audace,
+et bien convaincue qu'il n'hésiterait pas à exécuter sa menace,
+que si elle appelait, si on venait, il la tuerait, elle... et l'enfant
+peut-être avec elle... En le voyant prendre la petite Jeanne, elle
+assembla toute son énergie et, se précipitant en cherchant à lui
+arracher l'enfant, elle cria.
+
+--Non, non! vous ne l'emmènerez pas... Au secours!... au secours!
+
+L'enfant criait... Fernand la plaça sur le gazon, et, bondissant sur
+Madeleine, il la prit au col, éteignit ses cris dans sa gorge, puis,
+d'une main lui prenant le bras, l'autre appliquée sur sa bouche pour
+l'empêcher de crier, il la traîna jusqu'au massif, dans lequel il
+rentra avec elle... Là, elle jeta un cri, un seul: il avait enlevé la
+main de sur sa bouche, mais aussitôt le poing avait frappé la tête,
+et elle était tombée étourdie...
+
+Le misérable avait alors couru vers l'enfant, qui, tout en larmes,
+n'avait rien vu et il lui dit:
+
+--Madeleine ne voulait pas que tu revoies petite mère Geneviève... Ne
+pleure plus, Jeanne, ne pleure plus, petite mère nous attend... Viens
+la voir.
+
+--Nous allons voir maman?
+
+--Oui!... fit-il, en prenant dans ses bras l'enfant qui, à la pensée
+de revoir sa mère, eut dans ses larmes un doux sourire.
+
+La petite Jeanne s'était abandonnée, elle était heureuse d'entendre
+parler de sa mère. L'idée de la mort n'effrayait guère son jeune
+cerveau, car on avait toujours évité devant elle d'aborder ce sujet...
+La mort était l'absence. Fernand, en lui disant: Tu vas revoir ta
+mère, l'avait surprise et ravie. Cependant, en se voyant si brusquement
+enlevée, en se voyant en quelque sorte arrachée des bras de celle
+qu'elle appelait sa petite mère Madeleine, elle eut peur. Quand Fernand
+lui avait dit qu'elle allait retrouver sa mère, elle croyait que
+Madeleine, qui lui en parlait souvent,--depuis quelques semaines
+surtout--allait l'accompagner.--Mais Madeleine était partie, en jouant
+avec Fernand, c'est ce que l'enfant avait jugé,--et elle n'était pas
+revenue,--et Fernand l'emportait en disant:
+
+--Tu es contente, Jeanne, tu vas revoir maman Gene...
+
+La petite fille avait fixé sur lui ses grands yeux étonnés; son
+sourire était mort sur ses lèvres, puis elle avait regardé autour
+d'elle, et elle avait demandé inquiète:
+
+--Et mère Madeleine?... mère Madeleine?
+
+--Si, ma Jeanne, elle vient, ne pleure pas... Elle est allée chercher
+un manteau pour bebelle, et elle vient nous rejoindre dans la voiture.
+
+La voiture! c'était le plaisir, aller en voiture; on allait se promener
+alors, et la petite Jeanne se reprit à rire.
+
+--Mère Madeleine vient avec nous?... demanda-t-elle.
+
+--Oui.
+
+--Dans une voiture, promener?
+
+--Oui.
+
+--Et petit père?...
+
+--Petit père nous attend...
+
+--Oh! il faut courir bien vite pour qu'il ne gronde pas...
+
+--Oui... courons!...
+
+Il portait l'enfant dans ses bras, il redoutait à chaque minute de voir
+apparaître ou Simon ou Pierre, et il courut rapidement... Il plaça
+l'enfant dans une voiture qui attendait à cent pas de là, et s'assit
+près d'elle en disant au cocher:
+
+--Vite où je vous ai dit, par Bagnolet et Romainville. Et, s'adressant
+à la petite Jeanne, après l'avoir affectueusement embrassée... Nous
+allons vite retrouver petit père pour ne pas qu'il gronde et puis pour
+ne pas mécontenter maman Gene, qui attend sa Jeanne; Madeleine viendra
+tout à l'heure avec l'autre voiture.
+
+--Oui! oui! vite! vite! fît la petite Jeanne heureuse, regardant le
+misérable avec un sourire d'enfant heureux. Oui, je veux voir tout de
+suite petite maman Gene. Elle n'est plus morte?
+
+--Non, ma belle mignonne: elle t'attend... lui assura le misérable.
+
+Et la voiture les entraîna, ainsi qu'il en avait donné l'ordre, vers
+Bagnolet, puis vers Romainville, pour rentrer dans Paris. Il voulait
+tromper ceux qui n'allaient pas manquer de se mettre à sa poursuite en
+semblant s'éloigner de Paris...
+
+Moins d'une heure après, Pierre revenait à Charonne. Il rentrait chez
+lui, assez étonné de voir la porte de la grille ouverte; et il était
+très sévère à ce sujet. La petite résidence de Charonne devait
+être maison close; car il redoutait chaque jour une visite indiscrète.
+Maugréant contre ses gens, il suivit la longue avenue: il entra chez
+lui et, ne voyant personne, il descendit à la cuisine.
+
+La vieille cuisinière venait de rentrer; aux plaintes de Pierre, elle
+répondit qu'elle était sortie et rentrait par la petite porte de
+service, et n'était point coupable d'avoir laissé la grille ouverte;
+que depuis qu'elle était revenue, c'est-à-dire dix minutes environ,
+elle n'avait vu ni entendu personne; elle avait quitté Mme Madeleine et
+Mlle Jeanne sur la pelouse dans le jardin.
+
+À son retour, passant par le jardin, elle avait vu la pelouse
+déserte...; dans l'herbe, les jouets de Mlle Jeanne. Peut-être Mlle
+Jeanne avait-elle obligé Mme Madeleine à aller la promener. C'était
+une enfant gâtée, à laquelle on ne résistait guère... Tant qu'à
+M. Simon, il était parti avec Ali le nègre; obéissant aux ordres de
+monsieur, ils étaient allés porter des malles dans la petite maison.
+
+Tout cela était naturel; la cuisinière préparait le déjeuner et,
+dans quelques minutes, assurément, tout le monde serait rentré pour
+le repas. Et cependant Pierre, le sourcil froncé, rentra chez lui,
+inquiet. Il entra dans l'appartement qu'occupaient Madeleine et la
+petite Jeanne. Tout était en ordre, les vêtements que l'enfant
+devait revêtir dans l'après-midi pour aller à la promenade étaient
+préparés sur le lit. Dans la chambre de Madeleine, son chapeau était,
+avec son manteau et ses gants, bien placé, pour être pris facilement
+à l'heure où elle devait sortir. En voyant ce calme, repoussant le
+pressentiment qui l'avait attristé, Pierre, haussant les épaules, dit:
+
+--Je deviens fou, ma parole d'honneur, de m'inquiéter... Dans dix
+minutes, elles seront là.
+
+Et, ayant revêtu un vêtement de jardin pour être à son aise, il
+alluma un cigare et descendit, en attendant l'heure du repas, se reposer
+sur la pelouse. Il vit les jouets abandonnés sur l'herbe par sa petite,
+ce qui l'assura que Madeleine et l'enfant ne devaient pas être bien
+loin.
+
+Il se promenait en pensant à sa visite du matin. Il songeait qu'à
+cette heure la police devait être aux trousses de Fernand. Tout en se
+promenant, il revint vers la porte de la cuisine; une grande et belle
+chienne épagneule, noire et blanche, vint vers lui; il la caressa; la
+bête, qui revenait de se promener avec la cuisinière, était heureuse
+de revoir son maître et bondissait joyeusement.
+
+Pierre, pour éviter qu'elle ne sautât sur lui, lui dit:
+
+--Viens, Liane!... Et il retourna vers la pelouse...
+
+La chienne courait, sautait; en arrivant sur la pelouse, elle _piqua du
+nez_, en sentant les jouets de sa petite maîtresse Jeanne; Pierre la
+regardait en souriant:
+
+--C'est Jeanne... Où est-elle, ma Liane, où est la petite maîtresse?
+
+La chienne cherchait toujours, comme si elle suivait une piste; elle
+avançait toujours, et Pierre, étonné, la vit entrer dans le massif.
+L'animal, bien dressé, ne quittait jamais les allées du jardin; aussi
+Pierre vint-il en disant:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, ma Liane?
+
+L'intelligente bête revenait en jappant plaintivement, semblant
+appeler... Pierre la suivit; il entra dans le massif. Apercevant une
+femme étendue à terre et dont la chienne léchait le visage, il se
+baissa vivement pour lui porter secours. Il jeta un cri en reconnaissant
+Madeleine. Il la prit dans ses bras et la porta sur la pelouse; puis,
+effrayé doublement de la pensée qui lui traversa le cerveau, il courut
+vers le massif en criant:
+
+--Liane, Liane..., cherche Jeanne!...
+
+La bête courut dans tous les sens, l'enfant n'y était pas. Pâle,
+tremblant, Pierre revint vers Madeleine; il lui mit la tête sur ses
+genoux; il vit aussitôt que la malheureuse femme avait seulement
+perdu connaissance... Il appela la cuisinière. La vieille accourut,
+effrayée. Quelques soins ranimèrent bientôt la jeune femme, et
+lorsque ses yeux s'ouvrirent, elle vit penché sur elle--le regard
+anxieux--Pierre qui lui demanda:
+
+--Jeanne...? où est Jeanne?...
+
+Madeleine ne pouvait répondre; il dut attendre encore. Passant de
+l'eau sur le front de la jeune femme, fiévreux, tremblant, avide de sa
+réponse, il disait:
+
+--Madeleine!... Madeleine!... m'entendez-vous?... Jeanne?... où est
+Jeanne?... Vous ne m'entendez pas? Jeanne, ma fille, mon enfant, où
+est-elle?
+
+L'oeil hagard de Madeleine regardait autour d'elle, cherchant à
+se souvenir, à s'expliquer comment elle se trouvait là, et elle
+répondait, calme:
+
+--Si, je vous entends... Pourquoi suis-je là?...
+
+--Je vous ai trouvée étendue dans le massif... et vous étiez seule
+avec Jeanne. Où est-elle? où est-elle?
+
+--Jeanne..., répétait Madeleine, faisant des efforts de mémoire...
+
+--Répondez-moi..., répondez-moi..., je vous en prie. Jeanne?
+
+Tout à coup la figure de la jeune femme changea; son regard épouvanté
+se dirigea sur Pierre; elle se releva, lui prit les mains et jeta un
+cri: elle se souvenait:
+
+--Jeanne!... Vous ne l'avez pas vu?... Il l'a emportée... Il me l'a
+arrachée...
+
+--Jeanne enlevée!... exclama Pierre, enlevée! Par qui? Quand?
+Répondez vite.
+
+--Lui!... Mais vous le devinez bien... Vous le croyez en prison... Non,
+il est libre.
+
+--Fernand?
+
+--Oui,.. Fernand... Il est venu, il a appelé Jeanne, je me suis
+précipitée, alors il m'a saisie au cou... Je me suis sentie
+entraînée, j'étouffais... Je me suis crue perdue...
+
+--Et c'est lui qui a enlevé Jeanne?
+
+--Oui... Il a dit à l'enfant qu'il venait la réclamer au nom de sa
+mère.
+
+--Ah! malheureux que je suis!... exclama Pierre qui fondit en larmes.
+
+La vieille cuisinière avait aidé Madeleine à se relever; en voyant
+son maître défaillant à son tour se laisser tomber sur le banc, elle
+courut vers lui et lui dit.
+
+--Ne vous désolez pas, monsieur... Ils ne peuvent être loin; je vais
+courir chez le commissaire... et on les aura bientôt retrouvés.
+
+--Non! non! fit vivement Pierre; le commissaire n'a rien à faire en
+ceci...
+
+--Si M. Simon était là!...
+
+--Courez vite me chercher une voiture, fit Pierre.
+
+--Bien, monsieur, fit la vieille cuisinière, qui partit rapidement.
+
+Et s'adressant à Madeleine:
+
+--Madeleine, répondez-moi bien vite... Il a enlevé l'enfant;
+croyez-vous que c'était véritablement pour la ramener à sa mère?
+
+--Je ne sais.
+
+--Je vous demande si vous n'avez pas vu dans ses yeux ses desseins. Mais
+cet homme est capable de tout: il peut tuer mon enfant...
+
+--Oh! non!... Il m'aurait tuée, moi, mais non l'enfant...
+
+--Quel peut être son dessein?
+
+--C'est d'être maître de vous... Il sait tout aujourd'hui... D'un mot
+vous pouvez le perdre. Votre enfant est un otage...
+
+--Madeleine, racontez-moi comment cela s'est passé.
+
+Dominant son émotion, la jeune femme lui raconta la terrible scène.
+Elle finissait lorsque Simon arriva; celui-ci resta tout abasourdi
+lorsque, se disposant à aller à la cuisine pour déjeuner, il entendit
+son maître lui crier d'un ton qu'il connaissait bien et qui n'admettait
+pas de réplique:
+
+--Vite, vite, Simon, tu viens avec moi...
+
+--Présent, mon lieutenant.
+
+--Simon, lui disait-il en l'entraînant vers la voiture..., il faut
+retrouver Jeanne...
+
+--Mlle Jeanne?
+
+--Oui... Fernand m'a volé mon enfant... Le misérable!
+
+--Potence à l'ail... Ce gueux-là!... Espère! espère... Lieutenant,
+sur ma part de paradis, nous aurons la petite lieutenante ce soir... et
+lui, il a signé son congé en faisant ça... Je vais lui régler ses
+comptes...
+
+Et Simon dit au cocher de les conduire rue du Temple.
+
+
+
+
+IX
+
+LE CALVAIRE D'UNE FEMME.
+
+
+Depuis le jour où Geneviève avait appris que sa fille pouvait lui
+être rendue, elle s'était transformée. La scène qu'elle avait eue
+avec Fernand amenait un nuage sur son front chaque fois que la pensée
+lui en revenait; mais, cependant, il fallait s'y résoudre,
+puisque c'était par lui seul qu'elle pourrait retrouver sa Jeanne.
+Certainement, le passé était à jamais fini... Libre, elle ne
+consentirait jamais à recommencer une vie dont le souvenir seulement
+lui faisait monter le rouge au visage! Mais comment revoir son enfant?
+Geneviève pensa à agir de ruse: peut-être par des promesses le
+rendrait-elle plus souple. Si, adroitement, elle pouvait savoir
+l'endroit où la petite Jeanne était cachée, alors elle n'hésiterait
+plus, elle chasserait l'odieux misérable et demanderait aide et
+protection à la police. A cette heure, la moindre démarche dans ce
+sens pouvait tout compromettre.
+
+A chaque heure du jour, la pauvre femme était poursuivie par cette
+unique pensée. Superstitieuse, elle se rendait tous les jours au
+cimetière; elle passait une heure dans le caveau, agenouillée, parlant
+bas, demandant grâce et jurant qu'elle resterait ce qu'elle devait
+être pour racheter sa faute: une honnête femme! Puis elle revenait et
+elle croyait toujours que sa prière avait été entendue, et que, comme
+gage de pardon, elle retrouverait chez elle sa Jeanne...
+
+Un jour, en rentrant, elle trouva une lettre chez elle, elle reconnut
+l'écriture. Elle l'ouvrit, tremblante; la lettre disait:
+
+
+«Geneviève,
+
+«Si tu veux, maintenant que, libre, tu es à toi tout entière, si
+tu veux redevenir la femme adorée aux genoux de laquelle je restais
+autrefois, si tu veux renouer la chaîne du passé..., viens!... A ce
+prix seulement tu retrouveras ton enfant... que j'aime autant que toi et
+de laquelle je veux remplacer le père...
+
+Si tu consens, ce soir à dix heures, trouve-toi place Royale. Un homme
+ira vers toi, te dira ton nom...; tu n'auras qu'à le suivre!... sinon,
+dès demain je pars... et tu ne reverras jamais ta fille... Tourne le
+feuillet.»
+
+Geneviève, frémissante de rage et de honte, tourna le feuillet, il en
+tomba une mèche de cheveux blonds et dorés... elle les saisit et les
+embrassa follement. Oh! c'étaient bien les cheveux de sa Jeanne... Elle
+lut deux mots griffonnés par une main d'enfant:
+
+Viens, petite mère.
+
+«JEANNE.»
+
+
+Elle devint pâle, et, pour ne pas tomber, elle fut forcée de s'appuyer
+à un meuble. Cette infamie l'épouvantait: le misérable se servait
+de l'enfant pour perdre la mère... Cette petite tête d'ange, il la
+faisait servir au crime!... Et c'était vrai... il avait sa Jeanne;
+c'était lui qui avait pris sa fille... le misérable! la vie du père,
+l'honneur de la femme! et aujourd'hui l'enfant... et tout cela, pour
+atteindre le même but: sa fortune, qu'il poursuivait encore à cette
+heure.
+
+D'abord devant cette cynique infamie, Geneviève eut l'idée d'aller
+immédiatement prévenir la police avant de se rendre au rendez-vous.
+Mais elle pensa qu'elle devait être surveillée et que la moindre
+démarche le mettrait sur ses gardes, qu'alors elle ne retrouverait
+plus sa fille!... Aussi que faire? Fallait-il donc souscrire à ces
+monstrueuses conditions?... Oh non! La mort plutôt que semblable
+honte... Mais Jeanne, qu'allait-elle devenir?
+
+Geneviève passa la plus effroyable journée... parfois, prête à
+mourir, puis décidée au sacrifice et à la mort ensuite après avoir
+tout dit chez le commissaire... Le soir seulement elle s'y résolut
+héroïquement. Elle écrivit une longue lettre dans laquelle elle
+racontait en détail tout ce qui se passait depuis quatre jours. Elle
+déclarait se rendre au rendez-vous donné, décidée à mourir, mais
+elle réclamait aide et protection pour son enfant: elle demandait
+qu'il fût arraché des mains du misérable... Sa lettre terminée, elle
+écrivit l'adresse du commissaire avec la recommandation de la porter
+aussitôt. Elle la plaça sur l'établi de ses ouvrières... et elle
+partit. Elle donna une clef à la concierge, disant que comme elle
+rentrerait tard et ne voulant pas être éveillée par l'arrivée des
+ouvrières, elle laissait cette clef avec laquelle elle pourrait rentrer
+dans l'atelier. Sur l'établi était l'indication de ce qu'elles avaient
+à faire...
+
+Elle sortit et gagna les boulevards... Elle cherchait une boutique
+d'armurier encore ouverte. Elle en vit une, entra:
+
+--Monsieur, je voudrais un revolver, tout petit... Et elle se hâta
+d'ajouter, voyant qu'on la regardait avec curiosité... C'est pour un
+tout jeune homme, et pour tirer dans un appartement.
+
+--Le voulez-vous en ivoire?
+
+--Oh non! une arme simple.
+
+On lui fit voir plusieurs armes; elle choisit la plus facile à
+cacher... Elle n'osait demander qu'on la lui chargeât... Mais le
+marchand lui offrit un paquet de cartouches, et elle le prit... Une
+fois dehors, elle entra sous une porte, s'accroupit et chargea son arme.
+Puis, ayant glissé le revolver dans sa poche, elle se dirigea vers la
+place Royale.
+
+La place était déserte à cette heure. Naturellement les grilles
+étaient fermées et elle ne savait de quel côté elle devait attendre:
+elle se décida à en faire le tour... Elle revint à son point de
+départ et ne vit personne... Elle craignit cette fois d'avoir été
+victime d'une mystification.
+
+Elle allait encore une fois faire le tour des grilles, lorsqu'un homme,
+passant près d'elle, dit:
+
+--Geneviève Davenne?
+
+Elle s'arrêta aussitôt, et dit:
+
+--C'est moi!
+
+L'homme vint alors vers elle et lui demanda:
+
+--Vous êtes madame veuve Davenne?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous êtes décidée à ce qui vous est demandé?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Avant, je dois vous demander, madame, si vous n'avez prévenu
+personne?
+
+--Pourquoi me dites-vous cela?
+
+--C'est que si nous étions suivis... ce qu'il me sera facile de voir,
+je ne vous guiderais pas vers la demeure où est votre enfant... Mais
+vous devriez à jamais renoncer à l'espoir de la retrouver.
+
+--Monsieur, je suis venue seule.
+
+--Je dois vous demander de me faire ce serment, sur la tête de votre
+enfant vivant..., sur votre mari mort...
+
+--Je vous jure que je suis venue seule... Je vous jure qu'à cette heure
+je n'ai dit à personne la démarche que je fais.
+
+--Alors, madame, veuillez me suivre.
+
+L'homme marcha quelques pas en avant, il prit quelque distance, se
+retournant pour s'assurer qu'ils n'étaient pas filés. C'est seulement
+en arrivant rue Payenne que Geneviève jeta un cri en voyant celui qui
+la guidait se retourner...
+
+--Mon Dieu! dans cette rue!
+
+--Madame, c'est dans votre ancienne demeure qu'on vous attend... Je dois
+me retirer et veiller pendant tout le temps que vous resterez, et si
+des personnages suspects paraissaient, je vous le répète encore, tout
+serait fini...
+
+L'homme se releva. Geneviève crut un moment qu'elle ne pourrait aller
+plus loin. Ainsi, le misérable avait choisi, pour l'attendre, le lieu
+même où il avait été criminel! Cependant elle ne pouvait rester
+ainsi, il fallait agir au plus tôt. Elle leva les yeux au ciel en
+embrassant la mèche de blonds cheveux qu'elle avait reçue le matin, et
+elle dit:
+
+--Ayez pitié de moi, Seigneur! et protégez-moi!
+
+Et elle se dirigea vers le petit pavillon... La porte s'ouvrit
+aussitôt...; elle entra et la porte se ferma sur elle... Un instant
+elle crut qu'elle allait tomber, elle ne pouvait faire un pas... elle
+sentit qu'on lui prenait la main et qu'en la soutenant, on la conduisait
+jusqu'au vestibule. Un frisson mortel courait dans son sang et dans
+ses moelles... Elle entra dans le pavillon, et, comme au retour du
+cimetière, elle tomba à genoux.
+
+Le vestibule s'éclaira, et elle vit que c'était Fernand qui la
+dirigeait. Elle resta à ses genoux et lui dit suppliant:
+
+--Rendez-moi mon enfant, rendez-moi mon enfant...
+
+--Viens, fit celui-ci.
+
+Geneviève crut qu'il cédait; elle se redressa aussitôt et le suivit.
+Il la conduisit vers la chambre de son mari. À la porte elle eut peur
+et se recula; mais, voyant la transformation de la chambre en atelier,
+elle exhala un soupir de soulagement. On se souvient que la chambre
+était devenue un atelier de sculpteur. Le regard de Geneviève chercha
+autour d'elle. Fernand le vit, car il lui dit:
+
+--Geneviève, ne cherche pas Jeanne; je t'ai dit les conditions que je
+mettais pour te la rendre...
+
+--Mais vous savez bien que c'est impossible!... Mais cet amour me
+tuerait... Je ne suis plus une femme, je suis uniquement une mère, je
+veux mon enfant...
+
+--Jeanne est en mon pouvoir...
+
+--Où l'avez-vous placée?... qu'est-elle devenue?... parlez-moi
+d'elle... Écoutez, pour la revoir, si vous le voulez, fixez vous-même
+le prix que vous voudrez.
+
+Fernand haussa les épaules...
+
+--Ainsi, en venant ici, tu n'étais pas décidée à souscrire aux
+conditions imposées...
+
+--Oh! jamais, fit Geneviève en frissonnant.
+
+Fernand lui tendit la main et lui dit d'une voix plus douce:
+
+--Donne-moi tes mains..., Geneviève, et causons une seconde.
+
+Ce changement subit étonna la jeune femme; elle crut qu'il revenait
+à de meilleurs sentiments, elle domina sa répulsion et lui donna ses
+mains...
+
+--Là! fit-il.
+
+Geneviève ne quittait pas son regard; elle vit sa physionomie changer
+d'expression; elle sentit ses mains écrasées comme dans un étau...
+Elle jeta un cri en se sentant prendre; puis, violemment rejetée sur le
+divan, elle retomba muette, effrayée... et elle vit Fernand qui tenait
+dans ses mains le revolver qu'elle avait acheté...
+
+--Ah! tu ne venais pas avec de bien aimables intentions; tu avais
+acheté cette arme et tu étais assez naïve pour croire que je ne
+le savais pas; depuis deux jours je ne fais qu'observer tous tes
+mouvements...
+
+--J'avais acheté cette arme parce que je suis résolue à mourir
+plutôt qu'à accepter vos indignes propositions.
+
+--Il est trop tard, ma belle amie. Il ne fallait pas commettre
+l'imprudence de venir.
+
+--Je ne veux pas vous croire aussi misérable!
+
+--Tu dis des niaiseries... Je veux, entends-tu, pour un but que je
+poursuis, je veux que tu deviennes ce que tu étais autrefois... Ici,
+tout est fermé, la maison est gardée, tu es chez moi, et demain je
+veux que tu t'y éveilles chez toi...
+
+Geneviève avait regardé autour d'elle, cherchant une issue, mais elle
+se vit enfermée. Elle eut peur, voyant sur une selle de sculpteur,
+parmi des ébauchoirs, un couteau, elle se précipita pour le prendre,
+mais Fernand la saisit dans ses bras et il l'embrassa.
+
+--Tu es folle, répéta-t-il; je te dis que tu es à moi...
+
+--Lâche! laissez-moi! Et elle s'arracha de ses bras et courut vers la
+fenêtre; elle la secouait pour l'ouvrir.
+
+--Renonce encore à cela, le volet est fermé par une traverse en
+dehors.
+
+Et il courut vers elle; elle avait ouvert la fenêtre et avait frappé
+violemment le volet. Fernand la reprenait dans ses bras, lorsque soudain
+le volet s'ouvrit tout grand, et, à la lumière blanche de la lampe,
+elle vit paraître un homme. En le reconnaissant, elle jeta un cri
+terrible:
+
+--Grâce, s'écriait-elle, folle, épouvantée, oubliant Fernand,
+reculant devant l'apparition... Elle ferma les yeux et tomba sans
+connaissance.
+
+Fernand, au contraire, avait eu un cri de joie en reconnaissant Pierre
+Davenne...
+
+--Enfin, cria-t-il, je n'ai jamais eu si belle occasion de la faire
+vraiment veuve.
+
+Et il tira trois coups de revolver. Pierre était resté debout, il tira
+encore. Pierre était dans la chambre, à deux pas de lui et souriait.
+Fernand ne comprenait plus rien, il tira encore, et voyant Pierre,
+toujours impassible se diriger sur lui, il eut peur à son tour et
+il recula, laissant échapper l'arme de ses mains. C'était donc
+véritablement l'ombre vengeresse puisque les balles ne pouvaient
+l'atteindre. Pierre, droit devant lui l'écrasait de son regard... Il
+cacha son visage, ferma les yeux et il entendit:
+
+--Lâche! assassin, voleur... où est ma fille?... Et cette fois il vit
+bien que ce n'était pas une ombre qu'il avait devant lui, car il sentit
+sur son front le froid de l'acier d'un canon de pistolet.
+
+--Dans la chambre de sa mère..., dit-il vivement tremblant de
+lâcheté.
+
+--Vois, Simon, dit Pierre au matelot qui entrait.
+
+La porte venait de s'ouvrir, et, presque en même temps que Pierre
+entrait par la fenêtre, le matelot paraissait.
+
+--Faites donc feu; il faut en finir une bonne fois, disait-il. Mais, sur
+l'ordre de son lieutenant, il courut voir les chambres.
+
+Il trouva la petite Jeanne endormie dans le lit qu'elle occupait
+autrefois. Il revint aussitôt dire à Pierre qu'il avait l'enfant.
+
+--Vite alors, commanda le lieutenant, dont l'arme se baissa.
+
+Fernand releva vivement la tête.
+
+--Que voulez-vous maintenant?... Allez-vous m'assassiner?
+
+Pierre haussa les épaules en disant:
+
+--Je laisse au bourreau cette besogne.
+
+Pendant ce temps, obéissant aux ordres de son maître, le matelot avait
+pris l'enfant sans l'éveiller, et l'avait descendue dans une voiture
+qui les attendait au coin de la rue Payenne. Il était remonté vivement
+et avait enlevé le corps inanimé de Geneviève, l'avait descendu;
+puis, ayant hélé une voiture, il y plaçait la malheureuse toujours
+évanouie. Il avait dit au cocher dans la voiture duquel était
+Geneviève:
+
+--Va où tu sais... Tu réveilleras le concierge, tu diras qu'elle s'est
+trouvée mal, qu'on la monte chez elle; pour le reste, t'as pas un mot
+à répondre.
+
+Le cocher partit aussitôt, et le matelot se hâta de retourner à la
+maison après avoir bien recommandé l'enfant.
+
+--Faut qu'il se dépêche ou nous allons être pincés.
+
+Il grimpa l'escalier, et il vit son maître, les bras croisés, l'arme
+toujours à la main, à deux pas devant Fernand; celui-ci, froid,
+dédaigneux, semblait écouter sans comprendre.
+
+--Si j'avais voulu ta vie, tu sais bien, misérable, qu'elle
+m'appartenait: tu sais bien qu'un combat entre nous deux, c'était ta
+mort certaine... J'ai voulu te punir par tes vices mêmes... Tu étais
+riche criminellement, je t'ai fait pauvre... Tu étais estimé, je t'ai
+fait mépriser... A force de t'obliger à défendre ta vie, je t'ai
+fait l'aimer assez pour que tu deviennes lâche... et aujourd'hui je te
+crache au visage.
+
+--Je ne vous répondrai pas... Vous avez souffert.
+
+--Que dis-tu?... J'ai eu le courage d'arracher de mon coeur l'amour
+malsain qui le faisait vivre; j'ai eu le courage de renoncer à vivre
+pour laisser à mon enfant l'honneur d'un nom respectable... Toi,
+bandit, toi, chien qui mords la main qui t'a nourri..., tu ne t'es
+attaqué qu'aux faibles, aux femmes et aux enfants... Ce matin, tu
+tentais d'assassiner une malheureuse que tu avais trompée...
+
+--Votre maîtresse!
+
+Pierre haussa les épaules et continua:
+
+--Tout à l'heure, c'était encore à une femme que tu t'adressais; tu
+n'es redevenu souple et lâche que devant un homme.
+
+--Il vous sied de parler de lâcheté, vous avez une arme dans les mains
+et je suis désarmé.
+
+--Tu deviens pâle, lorsque tu as une arme dans les mains, je l'ai vu
+tout à l'heure. Il n'y a qu'un être au monde que tu aies aimé et
+respecté, c'est Iza.
+
+Fernand releva la tête et dit effrontément:
+
+--Coupable envers vous, vous pouvez tout me dire... Mais, c'est là que
+votre droit s'arrête, et vous n'allez pas insulter ma femme...
+
+--Je n'insulte pas les femmes, monsieur Séglin... Si vous voulez
+retrouver la vôtre, vous irez au bois, elle y va chaque jour... et
+comme Iza ne vous a jamais aimé..., s'il suffit pour vous détacher
+d'elle de savoir ce qu'elle est..., elle est prête à vous raconter la
+longue histoire de ses amours...
+
+--Ah! je ne permettrai pas...
+
+Et il se dressait menaçant.
+
+--Qu'est-ce à dire?... fit Pierre en dirigeant sur lui le canon de son
+arme.
+
+--Feu! feu donc! lieutenant, disait le matelot d'une voix sourde, car
+depuis qu'il était monté, il écoutait la scène, accoté au mur,
+les poings crispés, rageant de la générosité de son maître,
+maugréant...
+
+--Il y a longtemps que ça serait fini... Ça se passe en conversation.
+
+--Monsieur Séglin, je pourrais vous tuer; mais je vous condamne à la
+vie que vous vous êtes faite... d'autres ont charge de me venger.
+
+Puis, prêt à se retirer, il lui dit:
+
+--Si tu veux devenir un des nombreux adorateurs de ta femme, ton Iza
+demeure rue de Navarin. Sois heureux!... et Pierre sortit laissant le
+misérable écrasé.
+
+Le matelot rageait en le suivant; avant de sortir, n'y pouvant plus
+tenir, il dit:
+
+--Mon lieutenant..., si c'est parce que ce travail vous dégoûte,
+chargez-m'en, c'est plus prudent; je remonte et en deux temps j'ai
+fini...
+
+--Non! hâtons-nous de retourner à Charonne.
+
+--Mais, mon lieutenant, ce sera encore à recommencer demain...
+
+--Non! car je ferai venir Geneviève...
+
+Et ils montèrent en voiture; la petite Jeanne dormait toujours. Ils se
+firent conduire à Charonne. Depuis le matin, ils étaient sur pied et
+étaient las. En quittant Charonne, ils étaient venus rue Payenne; la
+maison était vide. Le matelot Simon fut placé en observation pour voir
+si Fernand entrait ou sortait emmenant l'enfant; il devait ne point le
+quitter; pendant ce temps, Pierre se rendait rue du Temple; il prenait
+des renseignements et restait également à observer si Geneviève
+sortait avec sa fille.
+
+Le soir, il la vit sortir, elle était seule, il la suivit... Il fut
+fort étonné en la voyant acheter un revolver, plus étonné encore
+de voir qu'elle était suivie. Il observa celui qui la filait... et
+commença à être très inquiet en la voyant se diriger sur la place
+Royale, c'est-à-dire du côté de la rue Payenne... En voyant l'homme
+lui parler, puis Geneviève le suivre, Pierre eut l'idée de ce qui
+se passait. On vendait à Geneviève l'enfant enlevé le matin... ou
+c'était un guet-apens tendu à la jeune femme; elle n'était donc pas
+complice... Il la vit entrer dans la maison... Décidément, elle allait
+voir l'enfant, la petite était là, et c'était Geneviève qui avait
+chargé Séglin de s'en emparer.
+
+Pierre était aise de trouver ensemble les deux misérables et d'en
+finir... Il attendit que l'homme qui avait suivi Geneviève se fût
+retiré; lorsqu'il l'eut vu tourner la rue, il chercha son matelot.
+Simon était absolument caché derrière des touries vides laissées
+devant la porte d'un magasin... Il vint sur son maître, et celui-ci lui
+dit alors ce qu'il devait faire.
+
+Ils allaient par surprise entrer dans la maison... Pierre en avait
+encore les clefs. Le volet du premier, où l'on voyait de la lumière
+et où les deux misérables se trouvaient, était fermé en dehors; à
+cause des vitraux, il l'avait fait faire ainsi. Avec l'échelle qu'on
+devait trouver dans le jardin, il montait au premier, pendant que
+Simon, pieds nus, entrait, par la porte et montait au premier; il
+devait s'arranger de façon à se trouver ensemble. Au bruit des vitres
+brisées, Simon devait entrer.
+
+On a vu comment Pierre était entré beaucoup plus vite... et de quelle
+façon il avait été reçu... D'abord, en entendant le premier coup de
+feu, il était devenu pâle, mais ne se sentant pas touché après
+deux coups tirés à bout portant, il avait résolument marché sur son
+adversaire. On a vu ce qui s'était passé.
+
+Ce qui avait sauvé Pierre, c'est que l'armurier auquel Geneviève avait
+acheté le revolver, avait d'abord craint que cette femme ne l'achetât
+dans un mauvais dessein, et il allait demander des explications, lorsque
+celle-ci, allant au-devant, lui avait dit que c'était pour un enfant;
+pour s'assurer qu'on ne le trompait pas, il avait offert des cartouches.
+C'étaient des cartouches pour jouer, sans balles. Geneviève n'y avait
+pas même fait attention. C'est grâce à cette circonstance que Pierre
+était encore vivant.
+
+
+
+
+X
+
+LE DOUTE.
+
+
+Lorsque, le lendemain matin, Geneviève se trouva chez elle, dans sa
+chambre, entourée de ses ouvrières qui la soignaient, inquiètes,
+attendant anxieusement qu'elle reprît connaissance, la malheureuse leur
+demanda comment elle se trouvait en cet état, ce qui était arrivé;
+elle ne se souvenait absolument de rien, et faisait de vains efforts
+pour se reporter à la soirée de la veille... On lui montra la lettre
+qu'elle avait laissée et qui n'avait pas été ouverte. Elle se souvint
+alors... Elle se rappela qu'elle avait été la veille au soir à ce
+rendez-vous... Elle se suivit pour ainsi dire pas à pas, afin de bien
+retrouver son retour chez elle.
+
+Elle était arrivée à la place Royale, un homme l'avait guidée
+jusque dans l'ancienne demeure de son mari... Là, le misérable l'avait
+entraînée dans la chambre même de Pierre. Et odieux, cynique, il
+avait renouvelé ses ignobles propositions, il avait recommencé ses
+honteuses tentatives... Elle se voyait perdue, courant dans la
+chambre, cherchant du secours..., puis prête à devenir la victime du
+misérable..., lorsque soudain l'ombre de son mari était apparue...
+
+A cette pensée, un frisson secoua son corps à ce point que les femmes
+qui la soignaient demandèrent:
+
+--Qu'avez-vous, madame? qu'avez-vous?
+
+--Rien!... répondit-elle.
+
+Elle mit son front dans ses mains, et chercha ce qu'il était advenu...
+Elle avait été terrifiée... et ne se souvenait plus de rien... Elle
+était tombée sans connaissance aux pieds de Fernand. Elle se rappelait
+seulement cela...
+
+--Et après?
+
+La vision qu'elle avait eue, et qui l'avait si vivement frappée,
+n'était assurément que le résultat de l'état de fièvre dans lequel
+elle se trouvait, et surtout joint à l'effroi qu'elle ressentait en se
+trouvant dans la chambre même où Pierre était mort. Cette
+effrayante vision, cette seconde d'hallucination, en lui faisant perdre
+connaissance, l'avait jetée aux pieds du misérable... Qu'était-il
+advenu?
+
+Elle avait été là sans force, inerte à ses pieds, et elle savait
+Fernand capable de toutes les lâchetés, de toutes les infamies.
+Elle pressait son front dans ses mains comme pour en faire jaillir la
+lumière, les doigts crispés étrillant ses cheveux, égratignant le
+crâne, l'oeil hagard, le rouge au front, elle se demandait:
+
+--Que s'est-il passé?
+
+On était inquiet autour de son lit, se demandant, ce qu'elle avait pour
+rester ainsi la tête dans ses mains, et l'une des ouvrières lui dit:
+
+--Madame, est-ce que vous souffrez?
+
+--Non! répondit-elle vivement, repoussant ses cheveux, secouant sa
+tête, comme pour se débarrasser de la hideuse pensée qui troublait
+son cerveau, comme pour chasser le doute qui faisait monter le rouge de
+la honte à son visage.
+
+--Comment suis-je revenue ici, chez moi? demanda-t-elle.
+
+La concierge, qui la soignait depuis la veille au soir, s'avança et
+dit:
+
+--Madame Davenne, on vous a ramenée, vers minuit, sans connaissance.
+
+--Vers minuit... Qui m'a ramenée?
+
+Et son oeil fiévreux, inquiet, observa la concierge.
+
+--Personne, fit celle-ci.
+
+--Comment! personne?...
+
+--Vers minuit on sonne..., je tire le cordon et guette qui allait
+rentrer, lorsque l'on frappe au vasistas de la loge... Je demande
+ce qu'on veut et un cocher me répond: «Je vous ramène une de vos
+locataires, qui est très malade...., Mme veuve Davenne; il faudrait
+l'aider à descendre....» Vous savez, madame Davenne, comme nous vous
+aimons. Ça nous a bouleversés... Je dis à Augustin de se lever, je me
+lève moi-même. Nous allons à la voiture..., nous vous voyons..., je
+jette un cri, je dis: elle est morte! Le cocher dit: non!... Nous vous
+transportons tous les trois dans la loge. Heureusement, Augustin, qui
+était sorti pour chercher un médecin, rencontre le pharmacien à la
+porte, il le prie d'entrer. Il vient, vous regarde et dit que ce n'est
+rien, qu'il n'y a pas de danger..., que c'est une syncope, probablement
+arrivée à la suite d'une chute ou d'une peur..., qu'il fallait vous
+monter chez vous et que vous ne tarderiez pas à revenir... Pendant que
+le pharmacien et mon mari vous montaient, moi je dis: Je vais interroger
+le cocher et le payer. Je sors... Il était parti.
+
+Geneviève avait écouté attentivement le récit de la concierge qui
+n'apportait aucun éclaircissement dans ses doutes; mais, tout à fait
+revenue à elle, elle comprit que l'explication qu'elle n'avait pas, il
+fallait la donner à celles qui l'entouraient.
+
+--C'est vrai, fit-elle, c'est à la suite d'une peur. Je venais de
+rendre une visite à d'anciens amis de mon mari. Toute la soirée nous
+avions parlé de lui, et, en revenant, je ne sais comment, je passais
+pour rentrer dans la rue que nous habitions lors de sa mort... En
+revoyant la maison, la fenêtre de la chambre mortuaire... j'eus une
+hallucination effroyable, il me sembla voir mon mari qui m'appelait.
+
+A compter de cette minute je ne me souviens de rien, je jetai un cri et
+je tombai.
+
+Toutes les petites ouvrières eurent des frissons! L'une d'elles fit
+même la signe de la croix, et la concierge dit:
+
+--Pauvre madame, ah! je comprends maintenant pourquoi toute cette nuit
+vous répétiez sans cesse:
+
+--Grâce!... Pierre!... Grâce!... Pitié... C'est le châtiment.
+
+--J'ai dit cela, fit Geneviève rougissante? Oui..., mon mari se nommait
+Pierre Davenne... Qu'ai-je dit encore? demanda-t-elle inquiète.
+
+--Oh! rien que ces mots..., madame...
+
+Geneviève eut un soupir de soulagement, et elle reprit:
+
+--Mesdames, je vous remercie de vos bons soins..., je suis épuisée...,
+je vous prie de me laisser quelques heures, je vais me reposer...
+
+--Mais n'avez-vous besoin de rien!
+
+--De rien, que du calme...
+
+--Mesdemoiselles, retirez-vous, dit la concierge et ne faites pas de
+bruit... Madame Davenne, dormez, je reste là avec ces demoiselles, et
+ce que vous aurez besoin... demandez...
+
+Elles sortirent; et la malheureuse Geneviève resta une demi-heure
+assise sur son lit, la tête dans ses mains, en proie au doute terrible,
+se voyant inerte aux pieds de celui qui la poursuivait sans cesse, la
+catalepsie la livrant tout entière à ses criminelles amours... Elle
+entendait la dernière phrase comme un glas:
+
+--Demain, je veux que tu t'éveilles chez toi, puis: Tu es folle! je te
+dis que tu es à moi.
+
+--Était-ce vrai? Et cette pensée amena d'abondantes larmes aux yeux de
+Geneviève; vaincue, elle se laissa retomber sur son lit, se tordant de
+douleur, et gémissant dans ses sanglots:
+
+--Mon Dieu! mais je suis donc maudite!... Tombée, je ne me relèverai
+donc jamais!
+
+Elle resta de longues heures ainsi; c'est la pensée seule de son enfant
+qu'il fallait sauver à tout prix qui lui rendit un peu de courage.
+Geneviève se leva et entra dans son atelier. En la voyant si pâle, les
+ouvrières lui dirent qu'elle avait tort de ne pas garder le lit dans la
+situation où elle se trouvait; mais elle assura que tout était passé
+et qu'elle était redevenue forte.
+
+On lui dit alors que, pendant son repos, un individu singulier, vieux,
+petit, maigre, d'apparence assez sale, était venu pour la voir;
+qu'on lui avait dit qu'elle était absente. Il avait refusé de faire
+connaître le but de sa visite, il avait dit seulement que c'était pour
+affaires de famille intéressant beaucoup Geneviève.
+
+--Pourquoi ne m'avez-vous pas éveillée?... fit Geneviève contrariée,
+en supposant que c'était de son enfant qu'on était venu lui parler.
+
+--Mais cette homme a demandé les heures auxquelles on était certain
+de rencontrer madame, et il a dit qu'il viendrait ce soir, vers cinq
+heures...
+
+--Bien! fit Geneviève, satisfaite de voir que l'heure que l'inconnu
+avait choisie était avant le départ de ses ouvrières. Ainsi,
+lorsqu'il viendrait, elle ne serait pas seule, car de ce jour elle
+était résolue à se tenir absolument sur ses gardes...
+
+Puis elle avait pris une décision suprême, elle voulait dans la
+journée même se rendre chez le commissaire de police et lui raconter
+ce qui s'était passé..., lui dire surtout qu'elle était convaincue
+que son enfant était entre les mains de cet homme et qu'elle suppliait
+qu'on prît toutes les précautions pour qu'il ne s'éloignât pour
+toujours.
+
+Mais la visite qui lui était annoncée pour le soir modifia son
+plan; ce pouvait être un envoyé de Fernand, qui venait lui dire une
+dernière fois s'il était décidé à lui rendre sa Jeanne. Elle se
+résigna à attendre encore.
+
+La concierge, qui était descendue, remonta; en voyant Geneviève
+debout, comme les ouvrières, elle se récria; mais, sur l'assurance de
+la jeune femme qu'elle ne ressentait absolument rien de l'accident de
+la veille, elle se tut, et fit signe à Geneviève qu'elle voulait lui
+parler en dehors de ses ouvrières. Geneviève, étonnée, entra dans sa
+chambre, elle l'y suivit.
+
+La concierge lui dit alors:
+
+--Madame Davenne, je suis montée exprès pour vous dire une chose qui
+vous intéresse.
+
+--Quoi donc?
+
+--Un homme est venu ce matin qui, pendant près de deux heures, nous a
+questionnés sur vous.
+
+--Un homme qui vous a questionnés sur moi, fit Geneviève rougissante.
+Et attribuant encore cette visite à Fernand, elle se remit vite et
+demanda:
+
+--Que vous a-t-on demandé?
+
+--Oh! c'est bien singulier... Mais dame, comme vous êtes veuve, fit la
+concierge avec un malicieux sourire..., nous nous sommes bien doutés
+tout de suite de ce qu'il en était. On demandait des renseignements
+sur votre conduite, les gens que vous recevez..., comment vous vous
+conduisez. Nous avons bien vu qu'il s'agissait d'un mariage... Ah! vous
+pouvez être tranquille, vous aviez été discrète, vous ne nous aviez
+pas prévenus que l'on viendrait peut-être..., ça ne fait rien,
+ils n'ont pas à se plaindre. Augustin a dit de vous tout ce qu'il en
+pensait et vous savez que c'est du bien... On doit y tenir beaucoup,
+car, à mesure que la personne entendait votre éloge, elle était
+contente comme tout.
+
+Geneviève était stupéfaite... Quel intérêt Fernand avait-il à
+faire prendre sur elle des renseignements de ce genre?..
+
+--Quel genre d'individu était-ce? demanda-t-elle.
+
+--Ah! un drôle de gaillard... un marin, qui ne parle pas comme tout le
+monde, qui est bien laid comme les sept péchés capitaux, et qui jure
+comme tous les diables... mais un bon vivant tout rond... Il a offert un
+verre à mon mari, et en quittant Augustin, il lui a dit:
+
+--Espère! espère! le gabier, on se reverra!
+
+
+
+
+XI
+
+DEUX PROMENADES EN VOITURE.
+
+
+Écrasé par l'insolent mépris de Pierre, plein de rage, après
+avoir entendu ce qu'était sa femme, Fernand était dans un état
+d'exaspération difficile à exprimer. Il s'en voulait d'avoir été
+lâche devant Davenne. Il ne pouvait s'expliquer la domination que cet
+homme avait sur lui; c'est malgré lui qu'il avait toujours dit «vous»
+lorsque Pierre le tutoyait; il était dompté. Son ancien ami était
+aujourd'hui son maître.
+
+Et puis, il s'était passé une chose inexplicable et qui n'avait pas
+peu contribué à augmenter sur lui l'ascendant de Pierre. Lorsque ce
+dernier était apparu dans l'encadrement de la fenêtre, qu'il avait
+déchargé sur lui les six coups de son revolver, il était resté
+droit et menaçant; les balles s'étaient aplaties sur lui ou l'avaient
+traversé sans laisser trace de leur passage..
+
+A cette heure de nuit, dans la situation nerveuse où il se trouvait,
+il avait été secoué par cet étrange effet. Avait-il donc affaire
+véritablement à une ombre? Une minute de calme, de raison, aurait tout
+détruit; mais l'action se précipitait, et il était entraîné dans
+ses fantastiques apparences, ce qui avait contribué grandement à sa
+faiblesse.
+
+Quand Pierre fut sorti, Fernand recouvra toute son énergie, éteinte
+une heure; il retrouverait Pierre plus tard. Il fallait aviser au plus
+pressé, car cette fois il n'avait plus d'armes contre son ennemi; d'un
+mot, celui-ci pouvait se débarrasser de lui. Il avait fait enlever
+sa femme, il allait donc la reprendre... Car celle-ci venait, par sa
+résistance, d'effacer peut-être la faute commise; c'est grâce à lui
+et malgré lui cependant que ce rapprochement avait lieu. Il en était
+fou de rage et de haine.
+
+Que pouvait-il faire maintenant contre Pierre? Aller révéler qu'il
+s'était fait enterrer vivant pour garder seul la fortune qui revenait
+à sa femme... Mais puisqu'il se trouvait aujourd'hui avec cette femme,
+le délit n'existait plus... Et Fernand restait abruti par sa situation;
+on savait où il demeurait; on connaissait ses fautes, et d'un mot
+il pouvait être pris... Il fallait donc au plus tôt se mettre à
+l'abri... Il avait sa fortune en portefeuille,--l'argent repris au père
+Picard, le caissier.--Il le prit et le mit en poche.
+
+Après avoir longuement réfléchi, il résolut d'attendre un moment
+propice pour s'occuper de Pierre et de Geneviève... Mordu au coeur par
+l'amour, il voulait retrouver Iza... Il souffrait de ce qui lui avait
+été dit, mais il se refusait d'y croire, et puis, allant plus loin,
+il se dit qu'il ne devait pas être jaloux du passé, qu'il aimait assez
+Iza pour oublier.
+
+Il résolut d'aller vers elle, plein d'amour, d'oubli, de pardon... Il
+la déciderait à fuir avec lui à l'étranger; il tenterait la fortune,
+il avait assez d'argent pour le faire... Il prendrait le nom de
+sa femme; il s'entendrait avec le vieil intrigant de Danielo... et
+assurément la fortune et le bonheur étaient là.
+
+Son plan arrêté, il se jeta sur le lit..., essayant de dormir. Mais
+le sommeil est rebelle aux consciences troublées. Il ne put s'endormir
+qu'au matin, de ce sommeil lourd qui fatigue au lieu de reposer.
+
+En se réveillant, il eut peur... Il se dit que s'il avait été à la
+place de Pierre, le matin même il aurait envoyé la police chez son
+ennemi. Il eut un haussement d'épaules et un sourire de pitié. Ce fut
+son remerciement.
+
+Il se hâta de se vêtir, non plus de son vêtement de velours..., mais
+de la plus élégante toilette... Il mit son portefeuille en poche et
+sortit. Une fois dehors, s'étant assuré qu'aucun agent n'était posté
+au coin de sa rue, et qu'il n'était pas filé, il gagna le boulevard,
+prit une voiture fermée et se fit conduire rue de Navarin.
+
+S'il avait conservé quelques illusions sur ce que lui avait dit Davenne
+au sujet d'Iza, il fut aussitôt tenté d'y revenir en voyant devant la
+porte une calèche superbe, semblant attendre pour aller aux courses;
+car c'était jour de courses à la Marche. La livrée du cocher et du
+valet de pied était toute neuve; ils avaient de petits bouquets sur la
+poitrine qui n'indiquaient guère une grande distinction des maîtres,
+l'étoffe des coussins et des garnitures de la voiture révélait
+qu'elle était destinée à une femme, et non à une perle de noblesse.
+
+Fernand, le coeur serré comme dans un étau, sauta prestement de
+voiture. Il demanda à la concierge Mme lza de Zintsky; celle-ci lui
+indiqua l'étage. Il y grimpa; il fut reçu par la même soubrette
+accorte que nous avons vue déjà si surprise en recevant Pierre
+quelques jours avant.
+
+Elle lui demanda de vouloir bien donner sa carte, car madame terminait
+sa toilette, se disposant à aller aux courses. Fernand souffrait tous
+les supplices de l'enfer, en entrant dans l'appartement, les parfums
+pénétrants du boudoir lui étaient montés à la gorge; il suffoquait
+et il ne savait plus quelle contenance il allait avoir devant sa femme.
+
+Il répondit à la soubrette qu'il n'avait point de carte, qu'il priait
+Mme de Zintsky de le recevoir, pour une grave affaire qu'il ne pouvait
+dire qu'à elle.
+
+La soubrette disparut avec un malicieux sourire, elle semblait
+interpréter d'une façon gaie la phrase «grave affaire qu'il ne
+pouvait dire qu'à elle.»
+
+Fernand regardait autour de lui et semblait se dire:
+
+--Ce n'est pas possible!...
+
+La soubrette revint, ayant dit à madame que la personne qui la
+demandait était très comme il faut, et semblait être un de ces
+messieurs; elle priait monsieur de l'attendre au salon.
+
+Des oreilles aux cheveux le rouge couvrit le visage de Fernand; la femme
+de chambre, en ouvrant le salon, semblait tendre la main; il lui donna
+vingt francs. Le misérable n'avait plus de colère, il était abruti,
+tous ses rêves venaient d'être détruits. Il voulut réagir, et quand
+Iza parut, superbe dans une toilette tapageuse, il s'attendait à ce
+que la jeune femme honteuse et repentie allait tomber à ses pieds... et
+demander pardon... et ils auraient pleuré, et...
+
+Elle parut, et, le reconnaissant, son visage riant se transforma
+aussitôt; elle s'écria:
+
+--Vous ici! vous ici! que venez-vous faire?...
+
+--C'est à moi que tu parles ainsi...
+
+--Oui..., c'est à vous... Sortez... Sortez vite, si vous ne voulez pas
+que je vous fasse chasser...
+
+Fernand eut une minute de stupéfaction, mais il se remit vite, son oeil
+eut un éclair haineux, et il dit:
+
+--Chasser! moi! Ah! çà, madame Séglin, vous oubliez que partout où
+vous êtes, je suis chez moi. Nous allons partir d'ici ensemble; je
+viens vous chercher pour vous faire payer la honteuse vie dans laquelle
+vous salissez mon nom.
+
+Iza eut un grand éclat de rire! Fernand, exaspéré, se précipita
+sur elle; il allait la frapper. Elle se recula alors et lui jeta cette
+phrase:
+
+--On ne me frappe que quand j'aime.
+
+--Oh! misérable femme! dit Fernand, courant vers elle...
+
+--Ne m'approchez pas, fit Iza se sauvant vers la fenêtre qu'elle ouvrit
+en faisant un signe.
+
+--Tu veux appeler... Fais-le donc...; nous verrons qui a le droit de se
+mettre entre moi et ma femme.
+
+--C'est assez honteux pour moi! exclama Iza. Vous devriez éviter de
+m'en faire souvenir.
+
+Cette insulte blessa Fernand qui, se jetant sur la Moldave, la saisit,
+et d'un geste violent la jeta à terre.
+
+Iza criait, il avait le bras levé et allait frapper, lorsque la porte
+s'ouvrit violemment et quatre agents se précipitèrent sur Séglin.
+
+--C'est lui, dit Iza en le désignant.
+
+Séglin, au comble de la rage, se défendait avec acharnement; on fut
+obligé de l'attacher pour le descendre; il criait:
+
+--Arrêtez-la avec moi, au moins...
+
+Iza, ne se voyant plus menacée, avait retrouvé tout son calme; elle
+réparait devant la glace le désordre de sa toilette...
+
+Les agents hissaient Fernand dans la voiture, pendant que la belle Iza
+s'installait dans sa calèche, et, tout en boutonnant ses gants,
+sans seulement détourner la tête pour voir le brouhaha produit par
+l'arrestation de son mari, elle dit au cocher:
+
+--Bien vite, à la Marche... bien vite, nous sommes en retard.
+
+Et, sur l'autre siège, l'agent disait au cocher:
+
+--A la Préfecture, et dépêchons-nous, car la foule s'assemble.
+
+Les deux voitures partirent.
+
+Simon, caché au coin de la rue de Navarin, avait vu la scène, et, se
+préparant une «praline,» il disait philosophiquement:
+
+--Ça y est! ça prouve bien qu'il faut toujours des époux assortis.
+
+
+
+
+XII
+
+UNE RÉVÉLATION.
+
+
+On juge facilement avec quelle impatience Geneviève attendait la
+visite qui lui avait été annoncée. De toutes les hypothèses qui se
+heurtaient dans son cerveau, celle à laquelle elle revenait le plus
+naturellement, c'était que Fernand lui faisait faire de nouvelles
+propositions.
+
+Si Fernand l'avait fait reconduire chez elle cependant, il était
+bien singulier qu'il l'y revînt chercher, puisque la veille elle se
+trouvait, par suite de son évanouissement, tout à fait en son pouvoir.
+Était-ce donc qu'ayant été de nouveau sa victime, et effrayé en ne
+la voyant pas reprendre connaissance, craignant qu'elle ne succombât et
+d'avoir à subir une enquête sur sa mort, il avait évité tout cela en
+la faisant ramener chez elle?... Cela était bien improbable; mais celui
+qui était venu demander des renseignements, celui-là, elle l'avait
+bien reconnu, c'était Simon. Que voulait-il? Il ne pouvait lui rendre
+Jeanne, puisqu'elle savait l'enfant au pouvoir de Fernand.
+
+Simon était un brave et loyal garçon, qui adorait son maître, et
+peut-être venait-il vers elle pour le même motif. Chargé de veiller
+sur l'enfant, Fernand l'avait sans doute enlevée, et Simon était à sa
+recherche.
+
+C'était la plus heureuse chose qui pouvait arriver. Simon serait un
+serviteur fidèle, un aide inappréciable dans les recherches, et un
+défenseur sérieux, si un nouveau guet-apens était tenté. Alors,
+elle se demandait si la visite annoncée ne se rapportait pas aux
+investigations du matelot...
+
+Ne voulant rien dire de ses affaires particulières, toujours prudemment
+réservée avec les gens qui l'entouraient, Geneviève n'avait pas
+démenti, mais n'avait pas non plus affirmé ce que lui disait la
+concierge; elle avait seulement exclamé en entendant le portrait
+qu'elle lui faisait de l'individu:
+
+--C'est Simon.
+
+Ce qui avait fait penser à la concierge qu'elle ne se trompait pas, et
+elle était redescendue en disant:
+
+--Vous pouvez être tranquille, madame Davenne, on dira de vous tout le
+bien qu'on en pense, ce qui n'est pas peu dire.
+
+A cinq heures juste, une ouvrière entra dans sa chambre où elle était
+assise près de la fenêtre et vint lui dire que le petit vieux
+venait d'arriver. Elle se leva aussitôt et le fit entrer, malgré la
+répugnance qu'il lui inspirait...
+
+Elle lui demanda aussitôt:
+
+--Vous êtes déjà venu tantôt... Qui vous envoie?
+
+--Personne! moi!
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--Madame, je dois vous dire d'abord le métier que je fais; je cherche
+constamment les secrets qui peuvent intéresser les familles; je prends
+dessus tous les renseignements, j'y fais le jour enfin. Et quand je
+suis bien informé, je vends ce que je sais aux intéressés... selon la
+valeur de ce que je leur apprends.
+
+Geneviève comprit aussitôt. C'est de son enfant qu'il allait être
+question, et elle se demanda encore si ce n'était pas Fernand qui,
+renonçant à ses indignes propositions, ne cherchait qu'à avoir de
+l'argent en lui rendant son enfant. C'est pleine de cette idée qu'elle
+dit:
+
+--Et vous venez me proposer d'acheter un secret m'intéressant?
+
+--Oui, madame...
+
+--Je suis pauvre, monsieur.... le savez-vous?
+
+--Ce que je vous propose vous fera riche, et une reconnaissance payable
+à l'époque où vos affaires seront terminées me suffira.
+
+--De quoi s'agit-il?
+
+--La première affaire est relative à votre enfant, la jeune Jeanne. Je
+sais où elle est.
+
+--Vous l'avez vue? demanda vivement Geneviève.
+
+--Oui, madame.
+
+--Oh! monsieur, d'abord, je vous en prie, dite-smoi comment elle est.
+Souffre-t-elle? Est-elle belle? A-t-on bien soin d'elle? Répondez-moi,
+monsieur, répondez-moi.
+
+--Elle est admirablement belle... Elle se porte excessivement bien; elle
+est fort bien élevée... Elle vous aime; car, quoiqu'on lui ait dit que
+vous étiez morte..., elle parle sans cesse de vous.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu!
+
+Et Geneviève, qui cherchait vainement à retenir ses larmes,
+s'abandonnait à son émotion...
+
+--Ah! vous venez de me rendre bien heureuse.
+
+Le petit vieux semblait ravi de l'effet qu'il avait produit, et il ne
+doutait plus de la réussite de ce qu'il appelait une affaire. Au bout
+de quelques minutes, Geneviève dit:
+
+--Vous savez, m'avez-vous dit, où est mon enfant?
+
+--Oui, madame.
+
+--Mais me sera-t-il facile de la prendre..., de la voir au moins?
+
+--Personne, madame, ne peut s'y opposer.
+
+--Si cependant ma tentative pour reprendre ma fille échouait,
+n'aurais-je pas à redouter que ce fût elle qui en fût la victime?...
+Ne risquerais-je pas de la perdre tout à fait?
+
+--Non, madame. Ceux qui ont votre enfant l'aiment autant que vous
+l'aimez.
+
+Geneviève eut un regard et un mouvement d'épaules qui démentaient
+absolument cela... Aimer son enfant comme elle l'aimait! cela était
+impossible.
+
+--Ainsi, en souscrivant aux conditions que vous me dicterez, vous vous
+engagez à me conduire où demeure mon enfant... et vous m'assurez que
+là je pourrai la voir..., la prendre?
+
+--Je m'y engage...
+
+--Et que demandez-vous pour cela?... Faites vite...
+
+--Ce n'est pas tout, madame. J'ai à vous apprendre aussi un secret qui
+doit changer absolument votre existence et vous donner les moyens de
+payer la traite de vingt mille francs que je demande pour tout cela.
+
+--Vingt mille francs...; mais je n'aurai jamais cette somme.
+
+--Alors, madame, vous ne payerez pas... Ma confiance vous donne la
+preuve de ce que je vous dis--ou ce que je vous vends vous fait riche et
+capable de payer, ou cela ne change rien... Et alors votre traite est un
+papier mort.
+
+Expliquée de cette façon, l'offre de l'inconnu était facile à
+accepter; sa confiance rassurait Geneviève, puisque la somme qu'il
+demandait ne pourrait lui être payée qu'en cas de réussite...
+
+La jeune femme, très intriguée par les mystérieuses allures de
+l'individu, reprit:
+
+--Et ce secret que vous connaissez peut avoir une influence immédiate
+sur ma vie et sur celle de mon enfant?...
+
+--Le retour de votre enfant y est attaché.
+
+--Je ne comprends pas, fit Geneviève avec inquiétude.
+
+--Pour retrouver votre enfant, pour la prendre, vous devez le
+connaître.
+
+--Enfin parlez, monsieur.
+
+Le petit vieux fit une laide grimace (il croyait sourire), et il dit:
+
+--Je vous ai dit, madame, qu'en venant chez vous j'exerçais mon
+métier; or, les affaires sont les affaires...
+
+--Écrivez vos conditions, je signerai.
+
+L'individu tira d'un portefeuille graisseux un papier timbré tout
+préparé... Elle le lut.
+
+«Veuillez payer à mon ordre la somme de vingt mille francs au
+porteur...
+
+«Paris, le...»
+
+--Mais sur qui me faites-vous tirer cette traite?
+
+--Je vous le dirai lorsque vous aurez signé.
+
+Geneviève regarda le singulier petit vieux, et comme, après tout,
+le papier n'avait de valeur qu'autant qu'elle aurait l'argent pour le
+payer, et que la personne sur laquelle la traite était tirée devait
+l'accepter pour en être responsable, elle se disposa à signer.
+
+Le petit vieux avait tiré de sa poche une plume et de l'encre; et de
+son doigt sale montrant l'endroit où elle devait signer, il dit:
+
+--Là, écrivez la date; puis signez au-dessous...
+
+Geneviève allait signer; il reprit:
+
+--Pardon, ne mettez pas _veuve_, mettez _femme Davenne_...
+
+--Mais, monsieur..., je suis veuve, et à moins que vous ne me fassiez
+antidater le billet...
+
+--Non, non, ne vous inquiétez pas... Cela n'a pas d'importance pour
+nous.
+
+Geneviève réfléchit une minute... Quel pouvait être le motif qui
+faisait préférer à cet homme qu'elle signât ainsi... Elle pensa que
+c'était pour faciliter la négociation de la valeur...; mais, ayant
+hâte d'en finir à n'importe quel prix, elle signa.
+
+--Voici..., monsieur... J'attends, dit Geneviève en lui tendant le
+papier et se disposant à écouter.
+
+Le petit vieux prit le billet, le regarda attentivement, le plia avec
+soin et le plaça dans son portefeuille...; puis il dit:
+
+--Madame, il faut maintenant que vous me juriez que, ni aujourd'hui ni
+demain, vous ne chercherez à avoir votre enfant, à vous rendre chez
+celui que je vais vous nommer, ou plutôt que, d'ici deux jours, vous ne
+révélerez pas comment vous avez appris ce que je vais vous dire...
+
+--Mais, exclama Geneviève, d'ici là..., le misérable peut se
+débarrasser de mon enfant.
+
+--Oh! non, madame..., fit avec assurance le petit vieillard: de ce
+côté, vous n'avez rien à craindre; son amour pour la petite Jeanne
+égale le vôtre...
+
+--Fernand est capable de tout! exclama immédiatement Geneviève...
+
+--Fernand! fit le petit vieux avec un méchant rire et en haussant
+les épaules..., il n'a pas votre enfant et depuis ce matin il est
+arrêté...
+
+--Que me dites-vous là?
+
+Geneviève, nous devons l'avouer, éprouva un véritable soulagement en
+entendant la seconde partie de la phrase.
+
+--Je vous demande de jurer, madame, reprit l'homme, et il ajouta: Sur
+la tête de votre enfant. Ceci fit pâlir Geneviève; mais, se domptant,
+elle étendit le bras et dit solennellement:
+
+--Je jure qu'avant trois jours je ne dirai à personne comment et par
+qui j'ai appris ce que vous allez m'apprendre?
+
+--Sur la tête de votre enfant, madame; je sais que cela est sacré pour
+vous...
+
+--Sur mon enfant, je le jure...
+
+--Madame Davenne, je vais être bref.
+
+Il regarda autour de lui pour voir si la porte qui communiquait avec
+l'atelier était bien fermée. Certain de n'être pas entendu, il dit
+gravement:
+
+--Madame, votre enfant vit avec son père.
+
+--Que me dites-vous là? exclama Geneviève, dont le visage s'empourpra
+à l'idée de la honteuse mystification.
+
+--Je dis, madame, que vous n'êtes pas veuve!
+
+Geneviève se dressa, aussi étonnée qu'effrayée, craignant d'avoir
+affaire à un fou; mais celui-ci continua:
+
+--M. Pierre Davenne est vivant, bien vivant...
+
+Un moment, la jeune femme considéra celui qui lui parlait, cherchant
+sur son visage les traces de la folie dont son langage donnait les
+preuves... Mais le petit vieux avait sa grimace souriante, et il parlait
+avec calme et d'un ton absolument affirmatif.
+
+--Mon Dieu, monsieur, fit Geneviève, j'espère que vous n'êtes pas
+venu vous moquer de moi..., et surtout sur un aussi pénible sujet...
+Vous avez peut-être été trompé par une ressemblance... Connaissant
+peu M. Davenne, vous aurez cru à cette folie de résurrection...
+Hélas! monsieur, mon mari est mort,... bien mort...
+
+Geneviève pleurait en ajoutant:
+
+--Je l'ai vu jusqu'au matin, et j'ai suivi jusqu'au cimetière sa
+dépouille mortelle...
+
+Le petit vieux ne parut pas décontenancé. Il dit à la jeune femme de
+se rasseoir et l'invita à lui prêter la plus grande attention.
+
+--Madame, je connaissais M. Davenne depuis quinze ans!... Ceci est
+pour répondre à votre première objection... Mais, je vais vous
+dire plus...: c'est moi qui ai tué M. Davenne, et c'est moi qui l'ai
+ressuscité...
+
+Cette fois, Geneviève fit un soubresaut sur sa chaise et elle eut
+véritablement peur; elle regarda la porte à son tour et ne se rassura
+guère qu'en entendant les ouvrières qui causaient entre elles.
+
+Elle n'avait qu'à jeter un cri, et l'on viendrait... Elle ne voulut pas
+laisser voir ses appréhensions et feignit la plus grande attention...,
+absolument assurée cette fois qu'elle avait affaire à un fou. Aussi
+fut-elle assez stupéfaite quand le petit vieux lui dit:
+
+--Je lis votre pensée, madame, vous croyez que je suis fou: vous
+regrettez de m'avoir si longtemps écouté. Je vais donc vous raconter
+ce qui s'est passé. Vous m'excuserez de parler franchement de votre
+situation alors... Il faut que vous me croyiez; il faut donc que je vous
+dise tout, et le motif de la mort, et le but de la résurrection.
+
+Cette fois, l'insistance calme de l'individu embarrassa Geneviève; en
+entendant parler de sa situation d'alors, elle rougit, puis du motif de
+la mort, elle sentit un frisson courir dans son sang. L'individu s'assit
+et commença.
+
+--M. Pierre Davenne me connaissait: lorsqu'il était aspirant à bord de
+la _Souveraine_, j'étais matelot... A cette époque, j'avais été
+pris par les sauvages, et j'avais appris chez eux la vertu de
+certaines plantes et de certains poisons, ceux dont ils se servent pour
+empoisonner leurs flèches.--Je raconte vite pour arriver au fait...
+A la suite d'accidents, je dus me sauver du bord! Je ne vis plus M.
+Davenne. J'étais à Paris, où je fais de la médecine secrète. Je me
+nomme Rigobert, dit le Sauvage...
+
+--C'est vous!... fit Geneviève, vraiment effrayée, mais attachée
+au récit parce qu'elle recommençait à espérer. C'est vrai, j'ai en
+effet entendu conter par mon mari d'étranges histoires sur vous.
+
+Le vieux Rig eut un mauvais sourire; mais il reprit:
+
+--Un soir, votre mari vint me trouver... Je vous ai dit que je
+devais parler franchement. Votre mari avait appris que vous étiez la
+maîtresse de Fernand. Trouvant que la vengeance dans un duel était
+insuffisante; qu'ensuite l'aveu de sa situation, c'était toujours
+le déshonneur dans le ridicule, votre mari, se souvenant d'une cure
+étrange faite par moi sur un condamné à mort, vint me trouver. Il
+avait un plan de vengeance effrayant.
+
+Geneviève, en entendant évoquer la honte passée, s'était d'abord
+caché la tête dans les mains; puis, en entrevoyant dans le récit du
+vieux Rig la possibilité de ce qu'il lui avait dit, elle le regarda et
+écouta attentive..., cette fois pleine d'espoir... et revoyant malgré
+elle la scène de la nuit où son mari était apparu si singulièrement!
+C'était donc vrai... Il vivait! Rien ne peut exprimer la sensation
+qu'elle ressentait à cette idée, tout en passant par les alternatives
+de terreur que lui donnait le récit effrayant du Sauvage.
+
+Celui-ci continuait, se rappelant avec plaisir sa cure extraordinaire.
+
+--Il me demanda si je pouvais lui donner les apparences de la mort de
+façon à tromper tout le monde, jusqu'à la tombe, enfin, et si je
+pouvais m'engager à lui rendre la vie... Je lui dis: Oui!
+
+--Oh! exclama Geneviève.
+
+--Je me rendis le soir rue Payenne, et j'ai, madame, un système dans ma
+médecine à moi. Voyez-vous, tout est là: le coeur! Le jour où ma vie
+sera assurée, je ferai sur ce sujet des études spéciales.
+
+Geneviève regarda encore le vieux Rig; il lui sembla de nouveau qu'elle
+avait affaire à un fou. Celui-ci le vit; car, reprenant son récit, il
+continua:
+
+--J'avais rendez-vous pour le soir même, Simon devait m'introduire dans
+la chambre de M. Davenne; mais si vieux que je puisse paraître, j'ai
+une vigueur et une agilité que plus d'un jeune homme m'envierait.
+J'escaladai le mur et me trouvai à l'heure dite dans la maison...
+C'est avec le curare, madame, un poison dont on ne connaît guère les
+qualités en France..., que j'exécutai la chose convenue.
+
+--C'est-à-dire, demanda Geneviève, que vous fîtes prendre du curare
+à mon mari: il s'endormit, et ce sommeil avait les apparences de la
+mort...
+
+--Oui, madame, du curare... Tenez en voici...
+
+Et le vieux Rig tira encore son portefeuille graisseux; il fouilla dans
+les poches et en sortit un petit rouleau; il le développa et montra un
+morceau ayant l'apparence de la réglisse noire... Il en coupa un bout.
+
+--Tenez, dit-il en faisant sa grimace--non, en souriant--tenez, madame,
+vous voyez que c'est bien inoffensif.
+
+Et le Sauvage avala le morceau de curare. Geneviève ne pouvait se
+défendre d'un certain mouvement répulsif en présence du petit vieux
+et de ses agissements; celui-ci s'en aperçut, car il reprit:
+
+--J'abrège, madame; par un procédé à moi, qui m'est personnel,
+j'employai le curare; dix minutes après vous rentriez... J'étais
+caché le long du lit... Vous vîtes votre mari et le crûtes mort...
+
+--Mais c'est affreux, ce que vous me dites là.
+
+--J'étais payé pour cela... Votre mari voulait disparaître de ce
+monde, pour se débarrasser de tous ceux qui l'entouraient. Il avait
+dans la journée réalisé sa fortune, loué une habitation. Il avait
+chargé Simon d'enlever sa fille...
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu!
+
+--Simon devait m'aider... Je dois ajouter qu'il avait même augmenté
+sa mission... Il avait dans sa poche un revolver avec lequel, si je ne
+réussissais pas dans mon expérience, il devait me casser la tête.
+
+En disant cela, Rig riait et haussait les épaules... Le rire de Rig
+était vilain à voir ainsi. Aussi Geneviève détourna-t-elle les yeux
+en disant:
+
+--Enfin?
+
+--Enfin, à peine étiez-vous montée dans la voiture avec Fernand, en
+sortant du cimetière, que je retrouvais Simon et que nous attendions
+impatiemment--moi très inquiet, très inquiet; je vous jure que sur dix
+cas semblables, il est bien rare qu'un réussisse. Avec des lanternes,
+nous nous introduisîmes dans le cimetière; vous vous rappelez l'orage,
+qui nous servit en ce sens que la garde habituelle se trouvait un peu
+relâchée... Ayant ouvert le caveau, puis le cercueil, nous avons
+passé près de deux heures pour le faire revenir.
+
+--Vous l'avez fait revenir?... demandait Geneviève, refusant de croire
+ses oreilles, les traits bouleversés, l'oeil hagard..., malgré elle,
+cherchant à se persuader que celui qui lui parlait était fou, et ne
+pouvant résister à son ton convaincu, à ses explications nettes,
+catégoriques.
+
+--Oui, madame, et je l'ai pris dans mes bras, je l'ai porté dans la
+petite maison où il habite encore aujourd'hui. Dans le caveau, la vie
+était revenue; mais il n'a recouvré véritablement sa connaissance que
+chez lui, et la première chose qu'il a demandée, ç'a été sa fille.
+
+--Tout ce que vous me dites là, monsieur, est si étrange, si
+effrayant, si impossible, que je n'ose y croire.
+
+--Mon Dieu, madame, ce que vous dites là prouve que vous ne payerez pas
+trop ce que je vous vends, puisque je vous assure encore que c'est vrai!
+
+--Et où demeure mon... mari? Geneviève eut un frisson en disant ce
+mot. Elle se hâta d'ajouter:
+
+--Où est mon enfant?
+
+--A Charonne. Demandez la Maison du pendu... Ils l'ont louée et ne
+savent même pas que la maison est connue ainsi... C'est à cause de
+ce suicide qu'elle n'avait jamais été louée et qu'ils l'ont trouvée
+toute prête...
+
+--Et mon, ma... ma fille est là?
+
+--Ils y sont tous les deux...
+
+Le vieux Rig, voyant toujours le doute sur les traits de la jeune femme,
+lui dit:
+
+--Madame, vous ne croiriez pas à mes serments,--et vous auriez
+raison,--mais, moi, j'ai confiance dans les vôtres; vous m'avez juré
+que d'ici trois jours vous ne diriez pas comment vous avez appris ce que
+vous savez...
+
+--Je le jure encore.
+
+--Eh bien, madame Davenne, je m'offre de vous conduire... Je n'irai pas
+jusqu'au bout...; c'est-à-dire qu'arrivée à l'avenue de Charonne, je
+vous désignerai la propriété, et vous dirai: C'est là...
+
+--J'accepte, monsieur...
+
+Le vieux Rig eut un sourire, le même, et il dit:
+
+--Je descends avant vous, je prends une voiture et je vous attends en
+bas...
+
+--Oui, monsieur..., c'est cela!
+
+Rig salua et se retira rapidement. Il serait difficile de peindre
+l'état dans lequel se trouvait Geneviève... Elle n'osait croire à ce
+qui lui avait été raconté, tant cela était fantastique... Et elle
+avait peur, elle n'était plus elle... Elle se disait que la vérité,
+c'était cela..., c'est-à-dire l'impossible!
+
+Lorsqu'elle traversa l'atelier pour descendre, les ouvrières se
+regardèrent entre elles et se dirent:
+
+--Madame est folle!...
+
+Si elle n'était pas folle, nous devons le dire, la malheureuse était
+bien près de le devenir.
+
+Le vieux Rig descendait l'escalier: il s'arrêta à l'étage au-dessous,
+et s'approchant près de la fenêtre qui donnait sur la cour, nous
+l'avons dit, il fouilla dans ses poches, sortit de son portefeuille le
+billet que Geneviève lui avait signé et le regarda minutieusement.
+Puis, heureux de son examen, il le replaça soigneusement dans sa poche
+en disant:
+
+--Maintenant, ça y est... Les affaires sont les affaires: un bon
+engagement écrit vaut mieux qu'une parole, et je suis bien certain
+que, rentrée dans la situation que je lui fais retrouver, elle m'aurait
+donné la somme convenue; mais, avec ce papier, je n'ai pas besoin
+d'attendre... Demain je suis à Londres... avec une perte insignifiante,
+j'escompte la valeur, chez les Greffys... et je suis rentré dans
+l'argent qu'il m'a volé... Ah! le vieux Rig sait se venger aussi,
+lui... Cela va en faire du bouleversement chez lui! Idiot va! qui
+se fait un ennemi du vieux Rig. Tu verras qu'il vaut mieux que ton
+imbécile de Simon!...
+
+Et le Sauvage était content de lui; il descendait joyeux, sa fortune
+était faite, car, marchant lentement, il comptait tout bas ce qu'il
+avait et il continuait:
+
+--Ce soir, j'aurai tout vendu... C'est fait... A dix heures, je prends
+le train... J'arrive à Londres demain matin... Je m'installe comme
+docteur... Avant six mois, j'ai la clientèle des aînés de famille
+qui ont besoin d'un médecin intelligent pour soigner leur famille...Le
+Sauvage devient le docteur Danielo Zintsky... Ce nom-là m'a porté
+bonheur; c'est du jour où je l'ai porté que commence ma fortune... Je
+vais vivre enfin..., respecté et obéi... Et le vieux Rig descendait
+toujours plus lentement se répétant:
+
+--Respecté et obéi...
+
+En arrivant dans la cour, il n'avait plus l'air humble qu'il avait
+en montant; déjà, dans son cerveau, il se voyait à Londres, vivant
+luxueusement dans un splendide appartement; il se voyait reprenant les
+allures de Danielo; il se voyait superbe, respecté, et il répétait,
+comme un crève-de-faim qui voit la table mise:
+
+--Enfin! enfin!
+
+En même temps qu'il sortait de la porte cochère, Simon sortait de
+la loge du portier et, le suivant sans être vu, se glissant presque
+derrière lui jusqu'à la rue, il se blottit dans l'ombre de la porte,
+en faisant un signe et un clignement d'yeux à des gens sans doute
+apostés de l'autre côté de la rue.
+
+Rig, toujours gai, caressant, bâtissant dans son esprit son rêve,
+marchait sur le trottoir cherchant une voiture. Voyant un fiacre passer,
+il héla le cocher. Celui-ci vint se ranger devant la porte. Rig,
+montant dans sa voiture, lui dit:
+
+--Reste là... Attends, une dame va venir. Lorsqu'elle sera montée, tu
+nous conduiras avenue de Charonne.
+
+Et le Sauvage, calme, se jeta dans le fond de la voiture, s'étendant
+heureux sur les coussins, fermant les yeux pour mieux voir ce qu'il
+rêvait... Tout à coup, il ressentit une secousse, il ouvrit les yeux,
+croyant que c'était Mme Davenne qui montait. Mais il jeta un cri de
+rage,... et ce fut tout ce qu'il put faire.
+
+Des deux côtés à la fois, par chaque portière, un agent était
+monté dans la voiture et s'était précipité sur lui; on lui avait
+saisi les bras, et il était temps, car ses mains voulaient fouiller ses
+poches pour y prendre le couteau. On l'avait étroitement garrotté, le
+muselant presque pour éviter ses cris.
+
+On avait baissé les stores, et vigoureusement tenu par les deux agents,
+bavant de rage, il avait entendu une voix qu'il connaissait dire au
+cocher:
+
+--Toutes voiles dehors! là!... Et à la Préfecture... Ho! hisse là!
+
+Et cela suivi d'un long éclat de rire... Puis:
+
+--Au fait..., dis donc, tu as une place près de toi. Donne-la-moi: je
+veux être sûr qu'il est embarqué.
+
+Et il avait senti, au mouvement de la voiture, que Simon montait sur le
+siège.
+
+
+
+
+XIII
+
+DÉSESPOIR.
+
+
+Geneviève s'était rapidement vêtue, et malgré les protestations de
+ses ouvrières, qui l'assuraient qu'après la crise subie, qu'après
+la nuit qu'elle avait passée, il était imprudent, pour ne pas dire
+dangereux de sortir, Geneviève n'écoutait rien. Tout entière à
+l'espoir qui la remplissait de joie, elle se sentait forte; avec
+l'assurance qu'elle allait retrouver son enfant..., qu'elle allait
+revoir celui qu'elle avait tant pleuré, elle avait retrouvé une vie
+nouvelle. Revoir son mari! Était-ce possible!
+
+Tout en elle tressaillait à cette pensée!... Oh! elle sentait bien
+que par ses larmes, par ses supplications, elle vaincrait toutes les
+résistances...; elle voulait racheter le passé par la plus obéissante
+servitude; elle ne serait près de celui qu'elle avait trompé
+qu'abnégation et dévouement; elle subirait tout, tout, pour vivre
+près de lui et de son enfant.
+
+Mais s'il s'était fait un autre ménage; si une autre femme était
+près de sa fille, et se faisait appeler sa mère! A cette pensée, il
+lui sembla que son coeur cessait de battre.
+
+Non, cela n'était pas possible!...
+
+Il se pouvait que, ayant arraché de son coeur l'affection qu'il avait
+autrefois pour elle, un amour nouveau occupât son coeur... Cela la
+troublait, mais elle devait le supporter et elle le supporterait sans se
+plaindre; c'est elle qui avait donné l'exemple... S'il le fallait,
+elle se contenterait d'être l'amie dévouée...; elle chasserait ses
+pensées jalouses... Mais elle voulait être la mère, elle ne voulait
+pas qu'une autre portât ce titre près de son enfant; elle voulait
+l'affection tout entière de sa Jeanne, l'enfant pour laquelle
+uniquement elle avait consenti à vivre.
+
+Geneviève se hâtait de descendre l'escalier; elle avait hâte de se
+retrouver avec Rig; elle voulait lui demander si le père vivait seul
+avec son enfant. Lorsqu'elle arriva dans la rue, elle vit quelques
+groupes qui causaient devant la porte.
+
+La concierge, en la voyant, s'exclama sur son imprudence; elle voulut
+la faire entrer dans sa loge; mais Geneviève refusa, disant qu'elle
+se portait admirablement bien... Elle priait la concierge de voir si la
+personne qui descendait de chez elle ne revenait pas avec une voiture.
+La concierge la regarda avec stupéfaction.
+
+--Qu'est-ce que vous me demandez là? Mais vous ne savez donc rien?...
+Ce n'est donc pas à cause de ce qui vient d'arriver que vous êtes
+descendue?
+
+--Que vient-il d'arriver? demanda la jeune femme inquiète.
+
+--Mais le petit vilain qui descendait de chez vous vient d'être
+arrêté.
+
+--Comment? arrêté!
+
+--Mais oui... et ils ont eu du mal, allez, à le maintenir dans la
+voiture. Nous nous demandions pourquoi, avec Augustin, et on croit que
+c'est un fou qui s'est échappé...
+
+Geneviève fut forcée de s'appuyer à un meuble pour ne pas tomber...
+Un fou! tout ce qu'elle avait écouté, tout ce bonheur sur lequel elle
+venait de bâtir l'avenir..., tout cela mensonge! C'était un fou qui
+lui avait parlé... Ça avait été sa première pensée, et, après,
+elle l'avait repoussée, elle avait voulu croire... C'est si doux de
+croire ce qu'on désire.
+
+La concierge, la voyant chanceler, se hâta d'avancer une chaise en
+s'écriant:
+
+--Je vous le disais bien que vous faisiez une imprudence en essayant de
+sortir... Vous êtes capable de tomber malade pour de bon...
+
+Geneviève n'entendait rien; elle prit sa tête dans ses mains, et,
+fondant en sanglots, elle gémit:
+
+--Oh! si je pouvais mourir!
+
+--Eh bien! en voilà des folies!... Voulez-vous ne pas dire ça. Avec
+ça que ça ne vient pas assez vite... En voilà des idées!... Mais
+qu'est-ce qu'il vous avait donc dit, ce petit vieux-là?...
+
+Comme Geneviève ne répondait pas, et que cependant l'épouse
+d'Augustin désirait savoir ce qu'il y avait sous tout cela, tout en
+préparant un cordial pour la jeune femme, elle continua:
+
+--D'abord, figurez-vous, j'avais envie de vous prévenir de ce qui se
+passait; mais nous étions occupés avec ce farceur dont je vous ai
+parlé qui est déjà venu et qui est habillé en marin.
+
+Geneviève releva la tête.
+
+--Il est revenu?
+
+--Mais oui; il n'y a pas dix minutes, il était là, à la place où
+vous êtes. Tenez, voici encore son verre: il nous avait offert un petit
+verre, et Augustin adore le mêlé.
+
+--Simon est revenu! répétait Geneviève.
+
+--Et il connaissait l'autre, parce qu'il est rentré juste au moment où
+le petit vieux montait chez vous; il semblait tout le temps le guetter.
+Nous croyons que le petit vieux venait aussi pour le mariage...
+
+--Est-ce qu'ils se sont parlé?
+
+--Mais non!... Vous ne savez rien, alors? fit la concierge
+désappointée. Mais, heureuse d'avoir une histoire à raconter, elle
+reprit:
+
+--Vous ne savez rien!... Je vais vous dire tout ça, alors...
+
+Geneviève, attentive, écoutait... La présence de Simon dans l'affaire
+lui rendait un peu d'espoir.
+
+--Donc, aussitôt le petit vieux entré dans la maison, il montait
+l'escalier, et n'était pas encore chez vous que nous voyons entrer le
+marin... Vous savez, il nous va, celui-là!... Augustin l'aime bien...
+il nous offre un verre; comme je me dis; c'est pour le mariage, il vient
+encore chercher quelques renseignements; je fais signe de l'oeil à
+Augustin. Alors il lui offre un siège, et nous causons. Il nous a
+d'abord raconté un voyage qu'il a fait dans un pays où les chevaux
+parlent comme vous et moi. Mais, tout en causant, il avait l'air
+de guetter tous les gens qui sortaient... Quand le petit vieux est
+descendu, il s'est levé vite. Augustin lui dit:
+
+--Qu'est-ce qui vous prend? où que vous allez?...
+
+--Espère! espère, qu'il répond, nous nous reverrons; et il a filé.
+Une fois dehors, il a fait un signe à des agents... et... quand je suis
+arrivée dans la rue, le vieux était en fiacre, avec trois agents...
+et le marin sur le siège à côté du cocher... Qu'est-ce que c'est que
+ces gens-là?...
+
+Geneviève était pensive... L'espoir revenait. Ce n'était pas pour
+rien que Simon avait aidé à l'arrestation de l'homme qui était venu
+la renseigner sur son enfant...
+
+De tout ce qu'elle avait entendu, il ressortait une chose absolument
+claire, c'est qu'on venait de s'emparer de celui qui venait pour
+l'aider, et que Simon, probablement chargé _in extremis_ de
+l'éducation de sa Jeanne, voyant que l'enfant allait lui être
+enlevée, avait fait aussitôt arrêter le vieux Rigobert. Geneviève
+n'était pas bien assurée que le vieillard jouissait de toutes ses
+facultés, mais il savait quelque chose. Peut-être était-il fou! Et
+tout ce qu'il avait raconté sur la mort et la résurrection de Pierre
+en était la preuve; mais il avait des éclairs de bon sens, et sachant
+qu'un de ses amis, Simon Rivet, cachait chez lui l'enfant de son
+lieutenant, il s'était donné pour mission de rendre l'enfant à
+sa mère. Avec cette ténacité des fous, il s'était insensiblement
+persuadé qu'il savait un secret utile à la femme de son ancien chef,
+et il ne rêvait plus que de se sauver de la maison de santé pour
+aller tout apprendre à la jeune femme: que son époux vivait et que son
+enfant la demandait.
+
+Geneviève avait besoin de croire à cela, elle avait été si près de
+la réalisation de son rêve, qu'elle ne pouvait y renoncer. Et elle dit
+à la concierge:
+
+--Oui, vous avez raison, ce doit être un fou qui s'est échappé de la
+maison...
+
+--C'est ce que pense Augustin, ce que je pense, et ce que tout le monde
+dit... Mais que venait-il vous raconter?
+
+Ainsi mise en demeure de donner une raison, même mauvaise, Mme Davenne
+se trouva fort embarrassée; mais il n'y avait pas à hésiter... Elle
+brocha sur la vérité.
+
+--Mon Dieu, continua Mme Davenne, c'est un vieux matelot, ancien fidèle
+serviteur de mon mari.
+
+--Ah!... c'est un matelot aussi? Alors tout s'explique...
+
+--Oui, celui dont vous me parlez, Simon, qui est venu chez vous, était
+avec lui à bord de la _Souveraine_.
+
+--Mais que venait-il faire chez vous?
+
+--Mon Dieu, que voulez-vous que vienne faire un malheureux chez ses
+anciens maîtres?
+
+--Oui, oui, je comprends... Il venait demander de l'argent?
+
+--C'est cela.
+
+--Les pauvres gens; dame! Vous savez, dans ces maisons-là on ne
+les traite pas absolument comme des princes. Je vois ce que c'est...
+L'autre, celui qui est si drôle, est un vieux camarade qui veille son
+ami, et c'est lui qui, sachant qu'il s'était sauvé, se sera dit: Il
+doit être allé chez la femme de notre ancien chef...
+
+--Justement...
+
+--C'est pour cela qu'il venait demander des renseignements en cherchant
+à voir tous ceux qui sortaient et qui rentraient.
+
+--Je crois que vous êtes sur la voie...
+
+--Tout s'explique..., et moi qui croyais...
+
+Puis, voyant Geneviève impatientée, et se méprenant sur son allure,
+elle dit:
+
+--Mais, vous n'allez pas encore vous faire du mal pour ça?...
+
+--Non, je suis très bien..., très calme...
+
+--Vous concevez bien que vous avez assez de tracas... sans vous
+tourmenter pour les autres.
+
+Geneviève s'était levée; interrompant la concierge, elle lui dit:
+
+--Est-ce que vous avez absolument besoin chez vous à cette heure?
+
+--Mais non, fit cette dernière interdite. Pourquoi me demandez-vous
+cela?
+
+--Faites-moi la grâce de m'accompagner.
+
+--Où donc? loin?
+
+--Oui, nous serons deux heures... Pendant que vous vous préparerez,
+votre mari ira chercher une voiture... Voulez-vous?
+
+--Mais je suis à vos ordres... Ce n'est pas dans l'état où vous êtes
+que je vous quitterais.
+
+--Augustin, va chercher une voiture.
+
+Et pendant que le mari obéissait, la concierge se préparait.
+
+La brave femme regardait la veuve avec inquiétude. L'allure de
+Geneviève lui semblait étrange, et, rapprochant de cette constatation
+les événements survenus depuis la veille, sa curiosité s'éveilla et
+elle se promit d'arracher à la jeune femme au moins quelques mots qui
+pussent jeter un peu de lumière dans ces ténèbres.
+
+Geneviève, l'oeil fixe, attendait; elle pensait, elle aussi, aux
+incidents survenus depuis la veille...
+
+La lettre de Fernand, sa rencontre avec lui, la scène terrible qui
+l'avait suivie..., les émotions cruelles par lesquelles elle avait
+passé, en remettant le pied dans la maison mortuaire... Elle se
+souvenait avoir senti sur ses lèvres le souffle de Fernand, elle
+avait des frissons en se rappelant l'impression de ses mains sur ses
+épaules...; puis, cette étrange apparition, que les divagations du fou
+lui avaient fait croire réelle.
+
+Non, cela était impossible, matériellement. D'abord, un homme ne
+pouvait se présenter par une fenêtre après avoir brisé sans bruit un
+contrevent solide... Non, elle avait été victime d'une hallucination,
+suivie d'une prostration qui l'avait livrée au misérable, ou qui
+peut-être avait assez effrayé Fernand pour qu'il se débarrassât au
+plus tôt de son corps. Elle avait peur de sortir seule; c'est pour cela
+qu'elle se faisait accompagner, parce qu'elle sentait qu'il se tramait
+quelque chose autour d'elle.
+
+Elle voulait aller à Charonne, elle voulait se renseigner sur ce que
+celui qu'on déclarait un fou lui avait dit..., et, si cela était vrai,
+elle sentait bien qu'elle croirait absolument tout ce qu'il avait dit.
+Heureusement, avant de se décider à la conduire elle-même, le vieux
+Rig lui avait donné l'adresse avec un renseignement positif qui lui
+permettait de trouver facilement la demeure. L'endroit où résidait sa
+fille s'appelait: la Maison du pendu.
+
+Augustin revint bientôt, la concierge était déjà prête; Geneviève
+n'avait rien vu, rien entendu, absolument perdue dans ses pensées. Le
+vieille femme, la désignant d'un regard à son mari, mit son doigt sur
+son front et, hochant la tête, sembla dire:
+
+--Il y a quelque chose là... C'est détraqué... Puis elle s'approcha
+et passa la main sur l'épaule de Geneviève. Celle-ci sursauta et dit:
+
+--Vous m'avez fait peur...
+
+--Il ne faut pas vous tourmenter comme ça, madame Davenne, vous broyez
+du noir... Voyons, je suis prête et la voiture est là...
+
+--Oui, c'est vrai, fit Geneviève... Partons.
+
+--Serons-nous longtemps?... parce qu'il faut qu'Augustin sache à quelle
+heure je serai de retour...
+
+--Je ne puis vous le dire, madame Lucas... Je ne sais pas où nous
+allons...
+
+--Hein? fit la concierge avec stupéfaction... Elle échangea un regard
+de pitié avec son mari... Geneviève reprit:
+
+--Je connais peu Paris, et je ne sais pas si ça est loin...
+
+--Ah! très bien, fallait dire ça. Et souriant, elle ajouta: Je croyais
+que vous ne saviez pas où nous allions.
+
+Cette parole rappela à Geneviève qu'elle devait veiller sur elle; elle
+comprit que ses allures, ses façons mystérieuses commençaient à la
+faire prendre pour une insensée, et, à cette heure, puisqu'elle était
+décidée à ne plus s'arrêter dans ses recherches, elle se promit
+de rassurer en route la mère Lucas en lui faisant un demi-aveu: elle
+reprit:
+
+--Nous allons à Charonne, tout en haut.
+
+--Oh! je connais ça, Charonne, ça n'est pas loin; nous en avons à
+peine pour trois quarts d'heure... N'est-ce pas que nous connaissons
+Charonne, Augustin?...
+
+--Oui! oui! on s'y est amusé, et nous sommes payés pour nous en
+souvenir.
+
+--Cela me sera bien utile, car j'ai des renseignements très vagues
+sur la maison où je dois trouver ceux que je cherche... et vous me
+guiderez.
+
+--Ça tombe bien. Figurez-vous que c'est à Charonne que nous avons
+fait notre noce, n'est-ce pas, Augustin, à l'_Orme sans pareil_? On
+ne connaissait pas encore Robinson à ce moment-là, et l'_Orme sans
+pareil_ existait déjà; on pouvait tenir une douzaine: les mariés, les
+grands parents et les témoins. Oh! oui, je le connais, Charonne!...
+
+--Te souviens-tu, dit Augustin..., comme nous avons ri quand je suis
+tombé? Tout le monde a cru que je m'étais tué. Quel saut! Avons-nous
+ri?...
+
+--Oui. Eh bien, ça va me donner des émotions de revoir Charonne... Je
+vous montrerai l'orme. De quel côté allez-vous?
+
+--Je vous le répète, je ne sais pas...
+
+--Vous ne connaissez pas le nom de la personne?
+
+--Non!... Mais on désigne la demeure sous le nom de: la Maison du
+pendu!
+
+--Ah! bon Dieu, en voilà des noms!... Enfin, une fois à Charonne, ça
+ne sera pas long à trouver, le pays n'est pas grand... Nous avons trois
+quarts d'heure, une demi-heure de recherches... mettons trois quarts
+d'heure aussi, ça fait une heure et demie... Restez-vous longtemps?
+
+--Non, pas aujourd'hui, dit vivement Geneviève.
+
+--Alors, c'est une affaire de deux heures et demie, trois heures. Tu
+entends, Augustin?... surveille le dîner.
+
+Elles partirent; la mère Lucas donna l'adresse au cocher, et elles
+arrivèrent bientôt aux premières maisons de Charonne.
+
+En route, Geneviève avait dit à la concierge qu'elle avait besoin,
+pour de graves intérêts de famille, de retrouver une personne habitant
+le pays. La voiture s'arrêta et la mère Lucas descendit aussitôt pour
+prendre des renseignements; ce ne fut pas long. Elle remonta dans la
+voiture et dit:
+
+--Je sais où ça est! C'est une maison qui appartient à la famille
+d'un individu qui s'y est pendu, elle était restée inhabitée
+longtemps; on l'a louée il y a environ deux ans à peu près, on n'est
+pas bien certain. Pour être bien renseigné, il faut s'adresser à un
+nommé Savard, près de l'église.
+
+--Allons-y, dit vivement Geneviève, qui reprit espoir en constatant
+qu'il existait une maison désignée sous le nom que lui avait donné
+le vieux Rig, et qui avait été louée juste à l'époque de la mort de
+son mari.
+
+La voiture s'arrêta bientôt au bout du pays... C'est Geneviève
+qui descendit, priant la concierge de l'attendre, à son grand
+désappointement. Celui que nous avons vu dans les premiers chapitres
+de ce récit, et qui avait traité de la location avec Davenne, vint
+aussitôt au-devant d'elle et s'informa de ce qu'elle désirait.
+
+--Monsieur, vous avez loué une maison qu'on connaît sous le nom de
+Maison du pendu?
+
+--Oui, madame.
+
+--Je viens, monsieur, vous prier de me donner quelques renseignements
+sur les personnes auxquelles vous avez loué!
+
+--Ah! je comprends. Très bien, madame, asseyez-vous; je suis absolument
+à votre disposition; il est naturel que l'on s'éclaire. J'en ferais
+autant que vous.
+
+Geneviève reprit:
+
+--Votre locataire se nomme Simon Rivet.
+
+Le père Savard la regarda, stupéfait.
+
+--Pas du tout, madame, c'est le domestique..., le matelot, qui se nomme
+ainsi.
+
+Alors la jeune femme fut prise d'un tremblement tel que Savard lui
+demanda:
+
+--Mais qu'avez-vous donc?
+
+--Rien, rien, monsieur..., fit Geneviève en se domptant; et elle
+interrogea d'une voix dont on ne saurait rendre l'expression:
+
+--Le maître se nomme?
+
+--Jean Sévère!...
+
+--Jean Sévère! répéta la jeune femme.
+
+--Ce n'est pas ce nom qu'il vous a donné... Il fait peut-être louer au
+nom de ce domestique; tous ces gens-là étaient si mystérieux... qu'il
+se pourrait qu'il soit obligé de louer sous un autre nom.
+
+--Quel homme est-ce? demanda Geneviève.
+
+--Dame! c'est un beau garçon de trente à trente-cinq ans environ; il a
+les yeux bleus, des cheveux blonds; il est très pâle et toujours l'air
+sévère... Je ne l'ai jamais vu rire...
+
+Geneviève, à mesure que l'homme parlait, devenait blême; il lui
+semblait qu'elle allait défaillir... C'était vrai, son mari vivait...
+
+Elle était veuve d'un vivant. Ne trouvant pas la force d'interroger,
+elle dit:
+
+--Et?...
+
+--Et... voilà tout... Très comme il faut..., qui payait
+régulièrement... Des gens tranquilles; jamais on ne voyait personne
+chez eux...
+
+--Il était seul?
+
+--Dame, ça, je comprends, vous voulez me demander si la femme qui vit
+avec lui est sa femme?
+
+Cette fois, il fallut à la jeune femme une dépense énorme de
+volonté pour ne pas tomber; elle n'eut pas la force de répondre, et il
+continua:
+
+--Je ne sais pas si c'est sa femme, ou sa maîtresse, ou sa parente...
+Ce que je sais, c'est qu'ils se parlent comme des étrangers. J'ai cru
+d'abord que c'était elle qui s'occupait de l'enfant, Mlle Jeanne.
+
+--Jeanne! Jeanne! fit Geneviève, s'enfonçant les ongles dans les
+chairs et se cramponnant d'une main au dossier de sa chaise pour ne pas
+défaillir.
+
+--Seulement, c'est bien singulier, n'est-ce pas? une belle jeune femme
+de vingt-quatre à vingt-cinq ans, belle, belle comme tout, vivant sous
+le même toit que l'autre, pendant deux ans, ne sortant jamais, c'est
+drôle... On croyait ici que cet homme avait eu cet enfant avec cette
+femme, et que, ne pouvant l'épouser, il vivait avec elle secrètement
+pour n'être pas ennuyé par la famille.
+
+--Est-ce que Jeanne l'appelle sa mère? demanda fébrilement Geneviève,
+devenue plus forte à cette seule pensée.
+
+--Ça, on n'en sait encore rien! Personne n'a mis le pied dans la maison
+pendant qu'ils l'ont habitée...
+
+--Ils ne l'habitent donc plus?
+
+--Mais, non... Ah! çà, voyons, je croyais que vous veniez prendre
+des informations parce que vous étiez la propriétaire de leur nouveau
+logement...
+
+--Ils sont partis!... Où?
+
+--Ils n'ont pas dit où ils allaient.
+
+--Et quand?
+
+--Hier matin... Les clefs m'ont été rendues à neuf heures du matin,
+et ils étaient partis de la veille au soir.
+
+--Ah! que je suis malheureuse! exclama Geneviève qui, défaillante,
+s'accoudant sur la table, laissa tomber sa tête dans ses mains et
+fondit en larmes, pendant que Savard appelait à son secours la mère
+Lucas, restée dans la voiture.
+
+
+
+
+XIV
+
+LE QUART D'HEURE DE RABELAIS.
+
+
+Le lendemain de ce jour, Fernand était conduit devant le magistrat
+chargé de l'interroger. A toutes les questions qui lui furent faites,
+il répondit qu'il avait été victime et dupe d'une aventurière. Il
+s'était marié pour étendre sa position: la dot promise couvrait bien
+au delà le déficit.
+
+--Mais voici des faux! Ces traites portent la signature Wilson.
+
+--Ces traites ne devant pas retourner à la maison Wilson, elles
+étaient payables chez moi, et j'ai les fonds pour les solder dans le
+portefeuille qui a été saisi hier.
+
+--Ces fonds proviennent d'un double vol.
+
+--Je n'ai pas volé.
+
+--Vous avez, quoique vous en disiez, touché la plus grande partie de la
+dot que vous apportait Mlle de Zintsky.
+
+--Je n'ai rien touché, c'est faux! protesta Fernand avec véhémence.
+
+--Veuillez être calme et vous astreindre à répondre seulement à mes
+questions... Votre intérêt y est engagé... Croyez-moi!
+
+--Monsieur le juge, je vous obéirai; mais vous vous expliquerez
+facilement les emportements d'un homme qui a été perdu justement parce
+que cet argent n'a pas été versé et auquel on dit aujourd'hui qu'il
+l'a volé...
+
+--Arrivons à un autre fait... Les faux sont de vous?
+
+--Oui, monsieur; mais, je le répète, il n'y avait pas chez moi la
+pensée de voler; ils ne pouvaient porter aucun préjudice à la maison
+Wilson: ils étaient payables chez moi, et j'étais en mesure, puisque
+la plus grande partie de la somme a été saisie sur moi...
+
+--Ceci n'atténue en rien les faux dont vous êtes accusé..., et votre
+argument est anéanti par ceci: lorsque les faux ont été signés,
+votre mariage, qui devait vous donner l'argent nécessaire pour les
+retirer du commerce, n'était point encore consenti... Une rupture
+survenant quelques jours avant le mariage, et vous restiez insolvable.
+
+--Mais, monsieur, je le répète, je n'ai pas touché un liard sur
+la dot..., et je réclame l'arrestation de ma femme, laquelle m'a
+volontairement poussé dans cette situation, pour, ayant un nom, être
+libre...
+
+--Singulier désir! Avoir le droit de porter un nom flétri par les
+tribunaux...
+
+Fernand devint rouge et se mordit les lèvres... C'est que, là, il n'y
+avait pas d'emportement possible: il fallait tout subir, tout entendre.
+
+--Revenons au fait... C'est vous qui avez contrefait la signature
+Wilson... Vous le reconnaissez?
+
+--Sous le bénéfice de ce que je viens de vous expliquer, monsieur,
+oui.
+
+--Écrivez, dit le juge à son greffier... Et, au bout de quelques
+minutes, il s'adressa de nouveau à Fernand et lui dit:
+
+--Pour vous faire de l'argent, vous avez emprunté une somme de trois
+cent quarante mille francs sur les bijoux de votre femme; ces bijoux,
+vous les lui avez soustraits une nuit... Est-ce vrai? Répondez!
+
+--C'est vrai, monsieur; mais je désire vous expliquer pourquoi: je
+devais, ainsi que je l'ai dit lors de mon premier interrogatoire,
+toucher à la fin du mois une somme considérable; or, un télégramme
+et des lettres m'annoncèrent une remise de quelques jours pour
+l'arrivée de la somme, et je me décidai à engager les bijoux de ma
+femme, avec la certitude que je les dégagerais bientôt et qu'elle ne
+s'apercevrait de rien.
+
+--C'est toujours votre système, qui consiste à affirmer que,
+contrairement à votre contrat qui porte: «Dont la signature du
+présent contrat est quittance.»
+
+--C'était de confiance...; mais je vous jure que je n'ai rien reçu.
+
+--Puisque vous prétendez avoir reçu des lettres et des télégrammes
+de l'oncle Danielo de Zintsky, que sont devenus lettres et
+télégrammes?
+
+--On a dû les retrouver chez moi...
+
+--Chez vous, on n'a rien trouvé que la preuve que vous ne vous
+souteniez que par des expédients. On n'a même pas trouvé un chiffre
+correspondant à l'encaissement des trois cent quarante mille francs que
+vous aviez empruntés sur les bijoux, soi-disant pour payer les traites.
+
+--Monsieur, on doit trouver sur les livres une somme de trois cent mille
+francs.
+
+--Oui, on trouve ce chiffre...
+
+--Les quarante mille francs, je les reconnaissais à Samuel, pour
+l'intérêt et la commission.
+
+--A qui feriez-vous croire semblable chose?... Un homme comme vous...,
+plus qu'adroit en affaires, aurait accepté de donner quarante mille
+francs pour un prêt de cinq ou six jours?
+
+--Samuel est un usurier, tout le monde le sait...
+
+--Aussi ceux qui ont affaire à lui savent bien qu'ils empruntent à
+fonds perdu. Je vais vous dire pourquoi vous avez consenti à signer cet
+énorme intérêt... C'est que vous n'aviez pas l'intention de reprendre
+les bijoux. Le vieux Samuel n'est pas un prêteur sur bijoux; il s'y
+connaît peu... Il avait confiance en vous; il savait que les bijoux
+avaient été admirés à la fête que vous aviez donnée... pour les
+montrer peut-être. Là, les femmes étaient éblouies, les connaisseurs
+prétendaient qu'ils valaient cinq cent mille francs, au bas taux... Et
+Samuel prêta de confiance. Mais qu'aviez-vous fait? Vous aviez changé
+les pierres, les diamants étaient remplacés par du strass, et ce
+que vous vendiez trois cent mille francs n'en valait pas cinq mille...
+Voilà ce que vous avez fait...
+
+--Moi, moi! exclamait Fernand étourdi; mais, monsieur, sur ce qu'il y
+a de plus sacré, de plus saint au monde, je vous jure que je n'ai pris
+ces bijoux que pour les porter chez Samuel... Si véritablement ils sont
+faux, c'est une preuve de plus du guet-apens dans lequel je suis tombé
+en me mariant.
+
+--Vous entendez dire que votre femme avait de faux brillants?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Non seulement la dot qu'elle apportait n'a pas été versée, mais les
+bijoux qui lui sont personnels étaient en strass?
+
+--Je ne les ai pas touchés. Dans le sac même où je les ai trouvés,
+je les ai portés chez Samuel.
+
+--Tenez, Séglin, vous avez tort de ne pas parler franchement; votre
+système est insoutenable. Avouez plutôt ce que vous avez fait des
+véritables diamants.
+
+--Mais, maintenant je suis un voleur... alors...Monsieur, je vous jure
+que les bijoux ont été portés par moi à Samuel tels que je les ai
+trouvés... Et si l'indigne créature qui porte mon nom a osé soutenir
+le contraire, confrontez-la avec moi...
+
+Le juge haussa les épaules et dit:
+
+--Vos emportements sont une comédie qui ne me trompe pas... Tenez,
+voici la facture remise par votre femme, et apostillée au consulat...
+C'est une des premières maisons de Vienne, Bodmann; les bijoux ont
+été vendus _cinq cent vingt-cinq mille francs_. Nierez-vous encore?
+
+--Oui! oui, je nie... Je n'ai pas touché à un seul bijou... Je le
+jure.
+
+--Nous comprenons votre système: vous ne voulez pas révéler à qui
+vous avez vendu les diamants.
+
+A ces mots, Séglin entra dans une fureur telle, que le gendarme, sur un
+signe du juge, lui posa la main sur l'épaule. Il se contint aussitôt.
+Le juge instructeur reprit:
+
+--Vos agissements sont absolument limpides pour nous... À la tête
+d'une maison qui ne se soutenait que par son crédit, vous pouviez vivre
+largement. Vos vices, votre passion pour le jeu, vous entraînaient
+à des dépenses exagérées... La commandite de votre maison était
+épuisée, vous n'aviez d'autres ressources que dans l'intrigue. Alors
+vous avez cherché à emprunter. Ne trouvant pas ce que vous vouliez,
+et étant obligé de soutenir le train que vous meniez pour ne pas
+vous discréditer,--au lieu de réduire vos dépenses et de chercher à
+combler par le travail les brèches faites à votre capital en demandant
+du temps à vos créanciers,--vous avez préféré avoir recours à
+des tentatives criminelles: vous avez fait des faux et falsifié les
+écritures.
+
+--Monsieur le juge, je vous déclare que je ne vous répondrai plus:
+les accusations portées contre moi sont absurdes, et je ne veux plus me
+défendre.
+
+Le juge, sans paraître avoir entendu Fernand, continua:
+
+--C'était la faillite que vous vouliez éviter... et vous ne reculiez
+pas devant le crime. Alors... c'est la banqueroute qui se dressa devant
+vous... Il n'y avait plus d'issue... que les faux... Vous en fîtes pour
+plus de quatre cent mille francs... Nous les avons entre les mains!
+Vous ne deviez plus exister commercialement que jusqu'au jour de
+l'échéance... De ce jour vous aviez bâti dans votre cerveau le plan
+criminel de votre fortune... Vous deviez tout réaliser et fuir... Une
+occasion se présenta d'augmenter votre avoir: un brillant mariage.
+Immédiatement vous faites tous les sacrifices pour le faire
+réussir,--de l'aveu de votre caissier.--Était-ce pour sauver votre
+maison? Non!... La suite nous le prouve... Une dot princière vous est
+passée et elle disparaît. Vous ne payez les effets signés par vous
+que parce qu'ils vous donnent un jour de plus, le temps de vendre les
+bijoux et de mettre à l'abri les diamants que vous avez arrachés. Tout
+était préparé d'avance, nous le savons aujourd'hui... Vous faites la
+comédie d'un suicide, puis d'une tentative d'assassinat. Et la vérité
+est que, voulant vous débarrasser d'un témoin gênant, vous tentez
+d'assassiner la malheureuse que vous avez épousée pour la voler,
+et qui n'échappe qu'en se sauvant presque nue, vous laissant tout.
+Malheureusement, à cette heure, la police arrive, vous ne l'attendiez
+pas sitôt. Mais, aventurier habile, vous échappez. Votre signalement
+est donné partout; aussi vous êtes trop adroit pour essayer de fuir.
+Vous vous établissez à Paris; là, vous recevez des femmes la nuit...,
+vos complices, sans doute, qu'on n'a pu retrouver... Vous apprenez
+que votre femme, la pauvre et digne enfant qui vous a échappé, s'est
+réfugiée rue de Navarin... Vous y courez aussitôt; car, vous le
+saviez, c'est votre accusatrice, celle devant laquelle vous ne pouvez
+plus rien soutenir... Qu'alliez-vous faire chez elle?... Nous le savons,
+car les agents, en vous arrêtant rapidement, ont saisi sur vous un
+revolver chargé... Vous vouliez tuer le témoin devant lequel vous ne
+sauriez rien nier... Qu'avez-vous à dire maintenant?
+
+Fernand restait atterré, abruti. Tout ce qu'il venait d'entendre
+l'avait étourdi; tous ces mensonges mêlés à la vérité prenaient
+un corps, et il se disait que tout cela se coordonnait si bien, qu'il
+était presque impossible de n'y pas croire. Ce n'était plus d'une
+banqueroute et de faux qu'il était accusé; mais c'était de tous les
+crimes et délits punis par le Code..., depuis l'assassinat jusqu'au
+vol... Ce n'était plus d'une question de prison temporaire qu'il
+s'agissait, c'était de sa vie entière dans un bagne... Il ne trouvait
+pas un mot à répondre; il n'avait plus la force de protester.
+
+Le juge fut convaincu que l'ensemble de preuves écrasant l'accusé,
+celui-ci s'avouait vaincu, et il reprit plus doucement, en faisant signe
+à son greffier d'écrire:
+
+--Séglin, vous vous reconnaissez l'auteur des fausses traites signées
+Wilson?
+
+Il fit un signe de tête, et le greffier écrivit. Le magistrat reprit:
+
+--Vous n'aviez qu'un but: attirer à vous, par tous les moyens
+possibles, une somme considérable; faire argent de tout ce qui était
+négociable, et fuir sous un autre nom à l'étranger, abandonnant en
+France votre femme, celle qui vous avait apporté la plus grosse part de
+l'argent que vous vouliez emporter.
+
+Fernand haussa les épaules et ne répondit rien. Ne protestant pas,
+ceci fut considéré comme une acceptation, et le juge poursuivit:
+
+--Dans toute cette affaire, à présent limpide, il n'y a qu'un point
+obscur. Séglin, dans votre intérêt, et pour ne pas attirer sur vous
+toute la sévérité de la justice, soyez sincère... Songez que la
+possibilité de restituer partie de la somme atténuera un peu les
+crimes dont vous êtes accusé... Que sont devenus les diamants, les
+bijoux de votre femme?
+
+--J'ai dit la vérité.
+
+--Vous avez caché ces pierres qui, à elles seules, représentent
+une fortune... Vous espérez, votre peine subie, ou par une évasion
+heureuse, échappant au châtiment, aller un jour reprendre ce butin...
+Détrompez-vous... Votre refus de répondre, en appelant sur vous la
+sévérité du jury, vous fera appliquer une peine plus grave, en même
+temps qu'une surveillance de toute heure.
+
+--J'ai dit la vérité; je n'ai rien à répondre.
+
+--Vous refusez absolument?...
+
+--Monsieur, je ne suis pas un voleur de profession... Je suis un
+malheureux qui, se débattant contre le sort, s'est servi d'armes
+indignes, voilà tout... Un ami m'avait commandité; la maison ne
+faisait pas de brillantes affaires, et je cherchais, par un mariage
+riche, à la rétablir... Sur ces entrefaites, mon commanditaire
+mourut... C'était un ami; je n'avais pris avec lui aucune
+précaution..., et sa mort livrait mon compte à un créancier
+terrible... Il pouvait exiger, il exigeait... C'était ma ruine; ma
+maison n'avait plus que l'apparence... Pour faire un beau mariage,
+il fallait à tout prix cacher le gouffre... C'est à quoi je
+m'appliquai... par des moyens réprouvables, monsieur, je le sais!...
+Mais je n'avais pas fait le plan que vous venez de m'attribuer; mon plan
+était de sauver ma maison à tout prix... À cette époque, c'est la
+faillite qui me menaçait, c'est contre elle que je luttais... J'étais
+en relations d'affaires avec la maison Wilson...; les traites étaient
+payables en France, chez moi, et je les adressais aussitôt à la maison
+de Londres. Alors l'idée me vint de lancer dans le commerce les
+traites que vous avez saisies; j'en fis pour trois cent mille francs.
+Lorsqu'elles arrivaient chez moi, je les soldais et les anéantissais,
+ne dirigeant sur Londres que celles acceptées par la maison. Je
+trouvais ainsi un crédit énorme...Mais la maison périclitait
+toujours.
+
+--N'est-ce point plutôt la malheureuse passion que vous avez pour le
+jeu?
+
+--Oui, monsieur, c'est vrai, je suis joueur, et dans deux cercles j'ai
+perdu des sommes considérables... C'est la cause de ma perte.
+
+--Ces sommes ont été évaluées à plus de quatre cent mille francs.
+
+--C'est possible... Enfin, monsieur, en faisant ces... faux..., j'étais
+résolu à les solder; c'était un crédit flottant que je m'étais
+établi... Quatre ou cinq jours avant les échéances, je faisais des
+traites pour une somme semblable et je payais les autres...
+
+--Vous aviez là des frais considérables de commission pour des sommes
+aussi importantes.
+
+--C'est vrai, monsieur. Alors, je reçus d'un de mes clients de Vienne
+une proposition de mariage: on me parlait de deux millions au moins; le
+mariage se fit. Vous savez le chiffre de la dot. Pour la réalisation de
+ce mariage, je voulus donner à ma maison une apparence factice; je pris
+le petit pavillon d'Auteuil... Je fis enfin des folies... et, pour les
+payer, je dus faire de nouvelles traites.
+
+Mais, vous le remarquerez, monsieur, je ne compromettais personne;
+j'étais certain, puisque j'allais toucher des millions, de pouvoir
+retirer les traites, de liquider le passé de ma maison et de la
+lancer à nouveau et très brillamment. Le mariage fut une duperie. Ces
+millions n'ont été que sur le papier; les bijoux étaient faux, et ce
+sont ces derniers qui ont précipité la catastrophe. Mais, je vous
+le jure, monsieur, je n'ai jamais touché un liard sur la dot, et vous
+croyez que je voulais fuir avec une fortune! Songez que, le jour de
+l'échéance, j'avais presque le double de la somme et que j'ai payé,
+que j'étais en mesure pour solder les traites, et que c'est à une
+maladresse de mon caissier que je dois que tout cela a été découvert.
+Les traites soldées à présentation, elles étaient détruites et c'en
+était fini.
+
+--Mais les bijoux?
+
+--Les bijoux! Je suis convaincu qu'une enquête approfondie vous
+prouvera que j'ai dit la vérité.
+
+--Il y a un témoin qui serait bien utile pour cela, c'est ce
+caissier... Qu'est-il devenu? Depuis cette époque il a disparu.
+
+Fernand se garda bien de répondre. Et le magistrat:
+
+--Un cocher que vous verrez l'a conduit avec vous au chemin de fer.
+
+Fernand pâlit.
+
+--Quel intérêt aurais-je eu au départ de mon caissier? Et pourquoi,
+si je savais sa résidence, voulez vous que je vous la cache?
+
+--Parce que nous supposons, et nous avons de graves raisons pour cela,
+que c'est lui qui est parti avec les vrais diamants arrachés aux
+bijoux.
+
+--Oh! exclama Fernand, perdant la tête, si c'est cela, je vais vous
+dire où il est.
+
+Le juge eut un sourire. Séglin le vit et il comprit la sottise qu'il
+venait de faire; mais il était trop tard. Le magistrat disait au
+greffier:
+
+--Écrivez...
+
+--Vous voyez bien que c'est par vos ordres que votre caissier est
+parti...
+
+--Eh bien, oui. La catastrophe était arrivée, je venais d'échapper
+aux agents qui m'avaient arrêté; je me promenais autour de chez moi,
+pour voir ce qui s'y passait... Alors j'étais décidé à échapper aux
+poursuites par la fuite; mais j'étais presque sans argent. J'aperçus
+Picard, qui revenait de chez l'homme pour payer les traites. Je le
+hélai, sachant bien qu'il n'avait trouvé personne. Il était inutile
+de raconter mes affaires à ce brave homme. D'autre part, s'il rentrait
+chez moi, il pourrait donner des renseignements aux agents qui étaient
+à ma recherche. Je lui pris l'argent, lui disant que j'allais moi-même
+aller payer les traites... et je lui dis que je venais de recevoir
+un télégramme m'annonçant que l'on verserait les fonds que nous
+attendions à Turin... Je le conduisis moi-même au chemin de fer... Et
+depuis ce jour il est à Turin.
+
+Le magistrat eut un sourire de doute, et il dit:
+
+--Vous croyez parler à des naïfs. A qui ferez-vous croire à cette
+rencontre providentielle? Vous êtes sans un liard, et justement vous
+rencontrez votre caissier à cinq heures du matin. Vous lui prenez
+tranquillement cent quarante-cinq mille francs, et, à cette heure,
+vous ne pensez pas à fuir: c'est lui que vous faites partir! Vous
+aviez l'argent en poche, monsieur Séglin. Votre caissier, qui est
+votre complice, était parti la veille avec les diamants, et vous, vous
+rentriez chez vous pour prendre ce qui restait; il était minuit. Votre
+femme voulut s'y opposer, et vous avez tenté de la tuer. Elle a pu se
+sauver, et alors vous avez été arrêté, blessé, il est vrai, mais
+par un ricochet; la balle est revenue sur vous, car elle avait à peine
+entamé le front.
+
+--Mais c'est un roman! un roman, que vous me contez là! exclama
+Fernand.
+
+Le juge dit vivement:
+
+--Nous allons voir, Séglin, si vous allez persister devant l'évidence.
+
+Le magistrat sonna et donna des ordres tout bas; un agent entra
+aussitôt, qui se plaça d'un côté de Fernand; de l'autre côté
+était un gendarme. Ayant, d'un signe, recommandé à l'agent et au
+gendarme de veiller sur l'inculpé, le juge instructeur dit:
+
+--Introduisez le témoin
+
+Fernand leva aussitôt la tête. Qui donc pouvait témoigner dans son
+affaire? Et, au même moment, il sentit que d'un côté l'agent,
+de l'autre le gendarme, lui saisissaient les poignets. Il eut un
+tressaillement en voyant entrer Iza. Celle-ci, très élégamment
+vêtue, souriait au juge, et ne dirigea même pas ses regards sur lui.
+
+--Tenez, madame, veuillez vous asseoir, fit le juge d'un ton aimable...
+
+Iza s'assit, bien calme, bien tranquille, très soigneuse de sa pose,
+se mettant à son aise comme si elle était au théâtre. Le juge dit
+aussitôt:
+
+--Madame, vous nous avez déclaré ignorer la position de votre mari?
+
+--Oui, monsieur... Quand je dus me marier..., celui qui passait pour mon
+oncle...
+
+Séglin fronça les sourcils et le juge eut un petit mouvement de tête
+protecteur, en disant:
+
+--Oui, oui, nous savons...
+
+Iza continua:
+
+--...Obligé, par les événements politiques de son pays, de ne plus
+s'occuper de moi, voulut que je fusse placée honorablement en France...
+Le prince de Zintsky est immensément riche; il me dotait de deux
+millions. Sur la recommandation d'un grand banquier de Vienne, il
+convint de mon mariage; je vins à Paris accompagnée par lui... La
+position me plut... M. Séglin se prétendait presque millionnaire;
+il déclarait m'aimer... Moi, je ne ressentais pour lui ni amour ni
+répulsion... Il fallait en finir avec le prince, j'acceptai.
+
+Tout cela était dit légèrement, d'un ton dégagé et comme la chose
+la plus simple du monde.
+
+Séglin était livide.
+
+--C'est dans ces conditions que je fus mariée, et ce n'est qu'il y a un
+mois, le jour de la catastrophe enfin, que je connus l'homme que j'avais
+pour époux...
+
+--Qu'avez-vous à dire, Séglin? demanda le juge.
+
+Séglin baissa la tête et ne répondit pas...
+
+--Continuez, madame... Votre dot fut-elle payée?...
+
+--Oh! monsieur! Avant de partir, le lendemain de mon mariage, le
+prince de Zintsky paya en billets de banque, dans le salon de la maison
+d'Auteuil, et il refusa le reçu que M. Séglin lui offrait, en disant
+que cela était inutile entre galants hommes.
+
+Séglin avait relevé la tête; son regard brillant ne quittait plus sa
+femme, et il dit vivement:
+
+--C'est lui qui vous a conté cela..., le vieux Danielo, le vieux
+coquin...
+
+Iza ne tourna même pas la tête; son regard dédaigneux se promena une
+minute sur Fernand, l'écrasant de mépris... Le magistrat demanda:
+
+--Est-ce le prince qui vous a raconté cette scène?...
+
+--Monsieur, dit Iza avec l'accent sincère de la vérité, j'étais là,
+j'assistais à la scène. J'ai vu...
+
+--Oh! exclama Fernand étourdi.
+
+--Qu'avez-vous à répondre à cela? demanda le juge, triomphant.
+
+--Mais c'est faux! monsieur, absolument faux... Ce prince est un vieux
+coquin que j'ai revu depuis, son complice... Mais, malheureuse, qui
+êtes-vous donc?
+
+Iza ne sourcillait pas... et le magistrat dit sévèrement:
+
+--Séglin, contenez-vous..., si vous ne voulez que je vous fasse
+reconduire... Madame, vos bijoux, vous ne les avez jamais prêtés?
+
+--Jamais, monsieur; je ne les ai mis qu'une fois, et monsieur me les a
+volés.
+
+--Voulez-vous nous raconter comment vous avez été amenée à vous
+sauver de chez vous?
+
+--Mon mari, monsieur, était parti le soir, déclarant qu'il allait
+faire un voyage..., qu'il ne rentrerait que le lendemain...
+
+--Quel but supposez-vous à ce voyage feint?
+
+--Oh! monsieur, pas la jalousie... Je vous ai expliqué que mon mari
+n'avait pas de ces scrupules.
+
+Fernand regarda le juge et sa femme, paraissant ne pas comprendre. Iza
+continua:
+
+--Son but était que, tout le monde étant endormi à la maison, on ne
+le vît pas venir la nuit me dévaliser et me voler... J'avais encore de
+nombreux bijoux. Je le surpris les cherchant... Je me levai; il me les
+demanda, je refusai... Une scène épouvantable eut lieu; il me traita
+comme la dernière des femmes. Je lui répondis qu'en se mariant il
+savait ce qu'il faisait..., que je ne m'étais pas cachée... Alors il
+s'emporta, voulut m'étrangler. Je lui échappai et criai au secours,
+en me sauvant de la chambre dans le cabinet de toilette; il prit un
+revolver et tira sur moi en brisant la glace... Puis, ne m'ayant pas
+touchée, il courut pour me saisir dans le boudoir... Je ne sais ce qui
+arriva: il tomba; aussitôt je me précipitai dans ma chambre... Je pris
+la première robe venue, et presque nue, en pantoufles, je me sauvai...
+Voilà, monsieur!
+
+--Eh bien, Séglin, qu'avez-vous à dire?
+
+Fernand était effrayant à voir; ses yeux sortaient de leurs orbites,
+ses dents grinçaient, ses lèvres s'agitaient sans qu'il pût dire un
+mot. Les deux gardes avaient de la peine à le contenir... Tout à coup
+les plus affreuses injures sortirent de sa bouche.
+
+--Misérable gueuse! Indigne créature! Tu mens! monstre d'infamie. Vous
+ne m'empêcherez pas de l'étrangler.
+
+Et il se débattait avec une telle furie que le juge, effrayé, dit
+vivement:
+
+--Sortez, sortez, madame... Nous sommes suffisamment édifiés...
+
+Iza couvrit son mari de son même regard dédaigneux, qui monta
+lentement des pieds aux cheveux, et après avoir souri au juge en lui
+disant:
+
+-Il ne me fait pas peur... Il m'avait habituée à de semblables
+scènes...
+
+Elle sortit. Un agent entrait pour prêter main-forte aux autres; mais
+ce fut inutile. En même temps que sa femme se retirait, sa colère
+disparut pour faire place à une prostration complète; on fut obligé
+d'avancer un siège pour qu'il ne tombât pas... Le voyant calme, le
+juge dit:
+
+--Vous avez entendu, Séglin; qu'avez-vous à dire?
+
+--Ah! monsieur, fit Fernand d'une voix déchirante, c'est bien infâme,
+c'est bien indigne, ce qui vient de se passer là.
+
+--Vous niez encore?
+
+--Mais, monsieur, je vous jure que tout cela est faux, absolument
+faux...
+
+--Vous êtes déjà gravement compromis, et de votre aveu... Et quel
+intérêt, si ce n'est celui de la vérité, voulez-vous qui pousse une
+personne que son nom seul obligerait à vous défendre?
+
+--Monsieur, c'est ce que je me demande.
+
+--Au reste, lorsqu'on fait un mariage comme le vôtre, sans amour, c'est
+l'argent à la main qu'on signe.
+
+--Mais, monsieur, j'adorais..., j'adore ma femme... Mais il me semble
+que ce n'est pas elle que j'ai entendue. Ce n'est pas en si peu de
+temps qu'une jeune fille, devenue à peine femme, atteint à tant de
+perversité...
+
+--Que me dites-vous? Mme Séglin, en se mariant, était femme.
+
+--Mais non, monsieur.
+
+--Voyons, c'est elle qui l'a avoué... Vous l'épousiez sachant ses
+relations avec le prince de Zintsky...
+
+--Oh! exclama Fernand épouvanté et portant ses mains à son front...:
+la maîtresse du prince... Elle vous l'a dit..., et la dot... payait!...
+Oh! mais c'est abominable! mais c'est infâme!
+
+L'accent de Fernand étonna le juge... Il fit signe aux agents de se
+retirer, et Fernand resta avec le gendarme pour gardien.
+
+--Votre femme a été franche; elle nous a dit ce qu'elle était, et les
+renseignements que nous avons fait prendre par le consul sont absolument
+exacts... Au reste, ils sont très... très pénibles.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, que me dites-vous là?...
+
+--La vérité.
+
+--Je vous jure que je l'ignore... Ce prince, je sais que c'est un
+escroc...
+
+--Vous vous trompez, monsieur: le prince de Zintsky est un fort galant
+homme; il est en ce moment en son pays, et c'est un des grands chefs du
+mouvement libéral.
+
+--Monsieur, alors, je vous en supplie..., contez-moi cela... Je crois
+que je deviens fou: tout ce que je vois, tout ce que j'entends, me
+semble insensé...
+
+Et Fernand porta la main à sa tête comme s'il voulait s'assurer que
+son cerveau n'éclatait pas.
+
+--Monsieur, je n'ai aucun motif de vous cacher ces renseignements.
+
+Les sourcils froncés, inquiet, redoutant d'apprendre plus qu'il n'avait
+vu, Fernand écouta, et le juge, après avoir consulté quelques papiers
+dans son dossier, lut:
+
+--Assurément, cette fille est incapable de nouer semblable affaire:
+c'est une pauvresse qui n'avait jamais rien eu, une tsigane, suivant
+dans une troupe de bohémiens les corps irréguliers qui pillaient les
+villages lors du dernier soulèvement... Excessivement jolie, toujours
+très réservée, beaucoup plus belle que ses compagnes, elle vivait
+plutôt avec les chefs...Au moral, c'est la dernière des créatures.
+C'est dans cette boue, sur la route de Widdin, qu'elle fut un soir
+rencontrée, sauvée même par le prince de Zintsky... Le village avait
+été incendié, les habitants massacrés, les soldats ivres l'avaient
+battue et dépouillée: elle était presque nue et couverte de coups,
+elle pleurait... Le prince la prit et la recueillit... Elle était fort
+belle et elle devint sa maîtresse... Mais cette fille est atteinte
+de la nostalgie de la boue. À peine était-elle dans une situation
+possible, qu'elle noua des relations avec un bohémien du nom de Georges
+(Georgeo) Golesko, condamné pour vol et tentative d'assassinat; elle
+se sauva avec lui... On suppose que le prince chercha encore à sauver
+cette fille, pour laquelle il avait une grande affection, et qu'il
+envoya en France une somme considérable destinée à être la dot de la
+malheureuse...
+
+Rien au monde ne peut dépeindre l'expression du visage de Fernand.
+
+--C'est d'Iza que vous parlez?... demanda-t-il d'une voix étrange.
+
+--Nos renseignements, à nous, Séglin, vont plus loin... Ceux qui vous
+ont offert le mariage vous ont raconté le passé de celle qu'on vous
+destinait. En faisant ce mariage, vous saviez qui elle était et quelle
+était la source de la somme considérable qu'on lui donnait en dot...
+
+--C'est faux! c'est faux! râla Fernand.
+
+--Vous le saviez, et votre femme l'a déclaré elle-même: elle a dit
+que les scènes violentes qui se passaient entre vous avaient souvent ce
+motif.
+
+Fernand était effrayant à voir; il voulait parler, protester, et
+ses lèvres remuaient. Aucune phrase ne sortait de sa bouche... Il
+balbutiait des mots sans suite...
+
+--Une fille qui suivait les soldats... Le prince!... Je savais...
+
+Le juge continua:
+
+--Vous concevez facilement qu'une femme qui apporte deux millions à
+son mari, qu'elle croit riche, ne va pas entrer dans les combinaisons
+louches que vous aviez faites pour éviter la faillite. Cette
+femme,--c'est l'enquête faite à Auteuil qui nous l'assure,--était
+absolument convenable; elle s'était fait une vie nouvelle, et la
+courtisane de grand chemin, inconnue à Paris, avait les allures,
+les façons et la réserve d'une grande dame. Tous vos domestiques
+s'accordent à dire que sa conduite était sans reproche et que la
+vôtre était toujours irrégulière... Cette femme, aujourd'hui,
+retombe, mais c'est à cause de vous; elle s'était relevée, et vos
+criminelles machinations la rejettent dans sa vie ancienne... Vous êtes
+écrasé sous l'évidence des faits.
+
+Fernand, effectivement, était comme anéanti; son regard n'avait plus
+de flamme; ses lèvres pendaient amollies, une sueur abondante coulait
+sur son front... Le juge, qui l'observait, reprit:
+
+--Qu'avez-vous à dire?
+
+Séglin le regarda comme hébété; il voulut parler, et ses lèvres
+remuèrent pour ne laisser échapper que des mots qu'il bégayait:
+
+--Iza... Les bijoux... Les soldats...
+
+Le greffier, le juge se levèrent et le regardèrent; il remuait la
+tête en souriant et toujours en bégayant les mêmes mots...
+
+--Mais il a une attaque de paralysie!... s'écria le juge... Vite, vite,
+faites appeler un médecin...
+
+On juge du brouhaha que produisit l'accident. On allait, on venait,
+le gendarme regardait son prisonnier et ne pouvait s'expliquer ce
+changement subit; le gâtisme, dans toute son effrayante hideur,
+s'étendait sur le visage du malheureux.
+
+Au milieu du bruit, il restait indifférent; sa tête se balançait d'un
+mouvement lent sur son cou, comme s'il eût cherché à frotter sa joue
+sur un objet invisible, et, balbutiant, bavant, il montrait sa langue...
+
+Le docteur arriva, et, après quelques secondes d'examen, il commanda
+qu'on le menât immédiatement à l'infirmerie de la prison. À la
+question du magistrat instructeur, qui lui demandait les causes de cet
+étrange accident, il dit:
+
+--Cela arrive assez souvent à des gens épuisés par une vie sans
+frein, lorsqu'ils sont frappés par une grande douleur.
+
+--Et c'est grave?
+
+--Le moins qui puisse arriver, c'est la paralysie générale.
+
+
+
+
+XV
+
+LA MÉDECINE SECRÈTE DU VIEUX RIG.
+
+
+--Oh! exclamèrent tous ceux qui étaient dans le cabinet du juge.
+
+Et pendant qu'on l'emmenait, Fernand, riant bêtement, bégayait:
+
+--Zaza... Petite femme... Beaux soldats.
+
+On avait, obéissant aux ordres du médecin, transporté Fernand à
+l'infirmerie de la prison; son état s'était aggravé à ce point qu'il
+pouvait à peine parler, et qu'il ne pouvait plus remuer; étendu sur
+son lit, il parut reprendre un peu de force. Le médecin qui vint
+le voir le soir constata avec étonnement que la paralysie s'était
+étendue sur les membres inférieurs, n'abandonnant ni la face ni la
+langue, mais n'attaquant pas le cerveau... Fernand vivait, pensait,
+comprenait, mais ne pouvait agir; il entendait et ne pouvait pas
+répondre... et peu à peu la sensibilité s'éteignait... La vie
+semblait s'être concentrée dans son regard. Le docteur était étonné
+de cette attaque presque foudroyante, beaucoup plus fréquente chez les
+femmes que chez les hommes; il se sentait impuissant.
+
+La nuit même, on amenait dans le petit dortoir de l'infirmerie un
+autre prisonnier arrêté la veille; il avait eu, au moment de son
+arrestation, une attaque de _delirium tremens_. C'est en luttant
+constamment avec lui dans la voiture qu'on était parvenu à l'amener
+meurtri, brisé, mais résistant toujours, au Dépôt... Mis au cachot
+avec une camisole de force, et dans l'impuissance d'agir, cet homme--un
+vieillard--était tombé vaincu, il n'avait plus bougé. Lorsqu'on
+était venu pour constater son état, le médecin avait ordonné de le
+détacher et de le conduire également à l'infirmerie jusqu'au jour où
+on pourrait le faire entrer dans une maison d'aliénés... Le malheureux
+était fou...; mais à son délire terrible avait succédé l'état
+calme dans lequel il devait rester...: la folie douce du maniaque,
+n'ayant plus qu'une pensée, qu'une idée fixe... et la poursuivant
+toujours... À toutes les questions qui lui étaient posées, le petit
+vieillard répondait sans cesse:
+
+--Le coeur..., tout est là, le coeur... On est mort, cherchez le
+coeur... et là vous replacez la vie... Des maladies, il n'y en a pas...
+Plus de médecine qui tue... Vite, vite, cherchez le coeur... et là,
+là, comme ça vous replacez la vie.
+
+Et, en disant ces mots, le vieux fou, semblant presser délicatement
+du bout de ses doigts un instrument invisible, paraissait faire une
+opération; il coupait, puis, de son autre main, il semblait écarter
+les chairs, puis les fibres, et il avançait la bouche, soufflait
+fortement son haleine, se recalait, semblait regarder attentivement son
+sujet, et s'écriait:
+
+--Sauvé! sauvé! il vit. Tout est là, le coeur! Rig, tu auras des
+millions; c'est la vie éternelle, ça...
+
+Et tout joyeux, le petit vieux se frottait les mains, et cela produisait
+le bruit de vieux parchemins qu'on froisse... Le pauvre diable, on le
+mena à l'infirmerie et on lui appliqua des compresses de glace sur le
+crâne... Il ne se plaignit pas... et la nuit venant, sur l'ordre
+du médecin, on lui donna un soporifique... Le lendemain, le petit
+vieillard ne bougeait pas de son lit; il remuait constamment les
+lèvres, se parlant tout seul, à la visite du docteur, du moment de son
+entrée à sa sortie, il ne le quitta pas des yeux... Accoudé sur son
+oreiller, il le regardait aller, venir autour du lit, suivi par les
+internes et le garçon de salle qui portait la trousse d'instruments de
+chirurgie... Deux ou trois fois, son regard rencontra celui du docteur,
+et ce dernier, rassuré par son expression, dit à ses élèves:
+
+--C'est l'âge, ce n'est pas la folie proprement dite: c'est le retour
+à l'enfance; ainsi, il nous suit du regard... Notre visite l'amuse...
+Les instruments lui semblent des joujoux... Mon Dieu, à cet âge-là,
+il n'y a plus rien à attendre; il faut s'occuper de le mettre au
+plus tôt soit à Charenton, soit à Sainte-Anne.. Il est absolument
+inoffensif... Et de quoi est-il accusé, le malheureux?...
+
+--Oh! d'un crime épouvantable, dit le gardien... Il a assassiné un de
+ses amis pour le voler...
+
+--Oui, c'est à la suite de cet assassinat, constamment poursuivi par
+l'idée du crime, que l'attaque terrible qui l'a mis en cet état est
+survenue...
+
+--C'est possible... Peut-être aussi faut-il faire la part de la
+misère.
+
+--Il était malheureux?
+
+--C'est un vieux saltimbanque, faisant un vilain métier; il se livrait
+à la médecine.
+
+--Il aurait dû s'en servir pour soigner son mal, fit en riant le
+docteur.
+
+--C'est justement ce qu'on ne lui reproche pas... Il employait ce qu'il
+savait, non pas à soulager ses semblables, mais à les délivrer des
+maux de ce monde en les privant de la vie.
+
+--Ah! c'est un empoisonneur?...
+
+--C'est tout ce qu'on voulait... Il y a vingt ans que la police le
+recherche.
+
+--Eh bien, aujourd'hui qu'elle l'a trouvé, elle peut le rendre libre:
+il est maintenant absolument inoffensif; c'est un enfant. Il faut au
+plus vite le faire transporter dans une maison spéciale...
+
+Le vieux Rig n'avait rien entendu; mais son regard ne quittait pas la
+grande trousse dans laquelle brillait l'acier soigneusement poli des
+instruments de chirurgie...
+
+Lorsque le docteur arriva devant le lit de Fernand, il le regarda
+attentivement, et dit à voix basse à ceux qui l'entouraient:
+
+--Le malheureux est absolument perdu, ce n'est plus une affaire de
+semaines; c'est une affaire de jours: la paralysie s'étend, lente... Il
+est incapable d'agir, et cependant la sensibilité existe encore...
+
+--Oh! oui, docteur... Quand nous l'avons changé de linge ce matin...,
+le pauvre diable paraissait souffrir mille morts; ses lèvres
+s'agitaient, son regard se tournait vers nous suppliant, et deux grosses
+larmes coulaient sur ses joues...; mais il ne pouvait dire un mot ni
+faire un geste...
+
+Le docteur quitta le lit en expliquant le cas à ses élèves, et en
+citant comme exemple des faits analogues qui se produisent fréquemment
+chez les femmes, à la suite d'une vie de fatigue.
+
+La visite se continua, et, au moment où le docteur allait se retirer,
+le vieux Rig se penchait sur son lit pour voir celui qui le suivait et
+qui portait la grande trousse... Il souriait comme un enfant heureux de
+voir qu'on n'emportait pas les joujoux, et il le vit placer la trousse
+fermée dans une grande armoire, près du lit du gardien.
+
+Lorsque le calme fut rétabli dans le dortoir, le vieux Rig se recoucha,
+et, toujours poursuivi par sa pensée, il répétait en s'assoupissant:
+
+--Le coeur, c'est là où est la vie... On peut la rendre...; mais il
+faut voir le coeur.
+
+Et il s'endormit, rêvant de ce qui avait toujours occupé sa vie..., de
+médecine secrète.
+
+
+
+XVI
+
+LE PLAN DE GENEVIÈVE.
+
+
+La mère Lucas avait ramené Geneviève chez elle tout à fait
+indisposée. La pauvre femme avait cruellement souffert en deux jours;
+deux fois, elle avait cru retrouver son enfant, et deux fois cet espoir
+avait été déçu. Ramenée chez elle, la concierge l'avait couchée
+et avait immédiatement envoyé chercher le médecin. Les secousses
+terribles qui l'avaient frappée, la nuit précédente et le matin, lui
+avaient donné la fièvre, et la fièvre avait amené le délire.
+
+C'est ce qui inquiétait tant la mère Lucas.
+
+Assise au chevet de la malade, l'entendant divaguer, prononcer des noms
+qu'elle ne connaissait pas en criant; Grâce, au secours! elle
+s'était empressée d'appeler le docteur. Elle était convaincue que
+la malheureuse jeune femme était perdue. Le docteur la rassura en lui
+déclarant qu'il n'y paraîtrait plus le lendemain; il ordonna la potion
+habituelle pour calmer la fièvre, et se retira en annonçant qu'on
+n'aurait pas besoin de lui.
+
+La mère Lucas était plus tranquille, mais aussi beaucoup plus
+intriguée: tout ce qui se passait depuis quelques jours, relativement
+à la veuve, était bien extraordinaire. D'abord, il était venu un
+fort beau garçon, ma foi! pour la demander. Il était monté, et cela
+paraissait avoir déjà influé énormément sur l'esprit de la veuve;
+puis était venu le petit vieux. Après son départ encore, il s'était
+produit un changement singulier chez Mme Davenne. Puis, la veille, dans
+la nuit, on avait ramené Geneviève presque mourante, sans qu'elle eût
+pu donner seulement un mot d'explication.
+
+Enfin le petit vieux était revenu; c'était un fou, on l'avait
+arrêté; sans parler de ce singulier matelot, qui venait passer
+des heures dans sa loge et qui riait toujours. Tout cela était bien
+étrange... Et elle avait beau chercher, la mère Lucas, elle ne pouvait
+rien trouver pour lier ça ensemble. Mais, malgré sa discrétion,
+Geneviève lui plaisait, elle l'aimait, et, l'ayant ramenée malade
+de Charonne, elle ne voulut pas la quitter; elle passa la nuit près
+d'elle.
+
+Geneviève, en proie au délire une partie de la nuit, racontait des
+choses inouïes, et, en les entendant, plus d'une fois la mère Lucas
+fit le signe de la croix en disant:
+
+--Elle est possédée du diable!
+
+Elle avait entendu la malheureuse qui, semblant se débattre contre une
+affreuse vision, criait:
+
+--Non... Laisse-moi! Rends-la-moi... Non, nous n'irons pas dans ton
+tombeau... Rends-moi mon enfant. Non! tu ne l'emporteras pas!... À
+moi! il me prend mon enfant!... Il la met dans son cercueil; aidez-moi
+donc... Vous voyez bien qu'ils veulent se faire enterrer vivants...
+Aidez-moi donc... Non! non, ne fermez pas le cercueil... Ah! le
+misérable! c'est lui, c'est lui, qui le cloue dans la bière...
+Empêchez-le... Il me bat... Il va le tuer... pour enlever Jeanne...
+Fernand! grâce! grâce!... Laisse-la vivre, elle!... Prends-moi...;
+mais laisse-la vivre... Laissez-moi, laissez-moi, misérable!... Pierre,
+pardon! pardon! grâce! Emporte-moi dans la tombe... Emporte-moi! Laisse
+Jeanne!
+
+La mère Lucas était épouvantée; elle allait, de temps à autre
+regarder par la fenêtre s'il y avait encore du monde éveillé dans la
+maison... La mère Lucas n'aimait pas qu'on parlât de mort pendant la
+nuit; elle disait que ça attirait les revenants et elle avait envie
+d'appeler Augustin; il aurait dormi dans un fauteuil... Il semblait à
+la mère Lucas que le ronflement d'Augustin chassait les revenants.
+
+Après une nuit d'angoisses pendant laquelle la bonne femme ne put
+fermer un oeil, le jour parut enfin, au reste, depuis une grande heure
+déjà, Geneviève était plus calme; elle dormait paisiblement. Lorsque
+la pauvre femme s'éveilla, elle regarda autour d'elle, fut étonnée
+de se trouver dans sa chambre; elle demanda à Mme Lucas ce qui s'était
+passé. Celle-ci lui raconta longuement, augmentant les moindres
+détails. Ainsi, elle lui dit qu'en parlant avec le sieur Savard, à
+Charonne, elle était tombée évanouie sur le plancher... Tout le monde
+l'avait crue morte... On l'avait ramenée en toute hâte à Paris... Le
+médecin était venu trois fois, et il n'avait assuré pouvoir la sauver
+que le soir même.
+
+Geneviève n'écoutait plus. Lasse, épuisée, elle était accoudée
+sur son lit, cherchant à se rappeler, ou plutôt se rappelant ce qui
+s'était passé la veille... Ainsi, c'était vrai, son mari vivait; il
+vivait, Pierre. Sa fille vivait!... Et de grosses larmes coulèrent de
+ses yeux... Les deux êtres qui étaient sa vie, elle pouvait espérer
+les revoir... Maintenant qu'elle était certaine qu'ils existaient,
+elle était résolue à aller jusqu'au bout; elle était belle, son mari
+l'aimait et c'était justement cet excès d'amour qui avait rendu le
+châtiment si cruel... Elle voulait obtenir son pardon... Elle voulait,
+non plus être la femme, c'était peut-être trop demander, puisqu'elle
+avait été indigne, mais elle voulait être la mère; elle voulait
+revoir son enfant, racheter le passé par une vie toute de sacrifices.
+Mais pour cela il fallait savoir pour quel endroit ils étaient partis.
+
+Assurément, c'est parce que son mari s'était vu découvert par Fernand
+et par Rigobert, qu'il avait si précipitamment quitté la maison de
+Charonne. Sur quel indice les retrouver maintenant? Il fallait agir
+vite et agir seule. Elle y était résolue. Elle dit à la mère Lucas
+qu'elle se sentait très bien portante, et c'était vrai. Mais la
+vieille se refusait absolument à y croire. Alors, souriante, elle
+sauta en bas de son lit, et, se vêtant, elle dit à la mère Lucas,
+étourdie:
+
+--Madame Lucas, voulez-vous me donner un médicament sauveur?
+
+--Oui, mon enfant... Lequel?
+
+--Faites-moi bien vite à déjeuner!
+
+Cette fois, ce fut de la stupéfaction; mais, obéissante, la vieille
+femme se dirigea vers la cuisine en disant:
+
+--Quelle nature!... C'est fort comme Augustin!...
+
+Geneviève chercha vainement à s'occuper de ses ouvrières; sa pensée
+n'était pas là... Elle se demanda comment elle pourrait trouver la
+nouvelle demeure de Jean Sévère et ne trouva rien. La mère Lucas lui
+avait servi à déjeuner, et, constatant qu'elle n'avait pas mangé,
+elle lui dit:
+
+--Voyez-vous, madame Davenne, vous voulez me tromper, ça ne va pas si
+bien que ça, vous devriez vous recoucher.
+
+--Moi? fit Geneviève, quittant la table. Savez-vous ce qui me ferait du
+bien, madame Lucas? c'est d'aller faire un petit tour au grand air.
+
+--Mais c'est de la folie!... Depuis trois jours, chaque fois que vous
+sortez on vous ramène mourante. Non, non! vous ne ferez pas ça...
+
+--Il le faut, cependant. Et elle achevait sa toilette, se disposant à
+sortir.
+
+--Eh bien alors, vous m'emmènerez, je ne vous quitte pas.
+
+--Non, madame Lucas, ne craignez rien. Aujourd'hui, je sors seule.
+
+Cette fois, le ton de Geneviève ne permit plus à la vieille femme de
+répliquer: elle se jura bien de savoir ce que toutes ces affaires-là
+signifiaient.
+
+Un coup de sifflet, connu dans la maison, retentit... et la vieille
+concierge dit aussitôt:
+
+--Augustin qui m'appelle...
+
+Une ouvrière remontait, elle ajouta:
+
+--Oui, il est avec une espèce de marin, et ils se disposent à aller au
+café...
+
+Geneviève devint toute rouge. La vieille concierge, contente de cet
+incident, s'écriait:
+
+--Vous n'avez plus besoin de moi, madame Davenne, je descends... Vous
+n'avez qu'un signe à faire et je remonte... Et elle disait tout bas...
+Le marin! Peut-être bien que je vais savoir quelque chose.
+
+--Merci, madame Lucas...
+
+Et la vieille femme partit, toute vive de la curiosité éveillée.
+
+Geneviève, en une seconde, avait pris une décision. Elle jeta un
+châle sur ses épaules et descendit presque derrière la concierge;
+elle guetta par la fenêtre de l'escalier. C'était bien Simon qui
+sortait avec Augustin; la vieille femme entra dans sa loge et s'occupa
+de faire son ménage.
+
+Geneviève descendit sans bruit, évitant d'être vue. Elle y réussit;
+elle se dirigea vers le square, monta dans une voiture fermée qui fut
+se placer en face l'église Sainte-Élisabeth, où elle stationna. Au
+coin, chez le marchand de vin, Simon et Lucas trinquaient. Geneviève,
+derrière le store baissé de ce côté, guettait Simon.
+
+À coup sûr le matelot s'informait de ce qui s'était passé depuis
+plusieurs jours. On devait savoir que Rigobert sortait de chez elle
+lorsqu'on l'avait arrêté, et Simon venait savoir ce qu'elle avait
+dit... Elle resta ainsi une grande heure, au bout de laquelle le matelot
+reconduisit Augustin chez lui, le chapeau posé sur la tête comme
+l'auréole d'or de nos saints d'église..., chaloupant en marchant,
+content de lui, chantant à mi-voix, en dodelinant de la tête pour
+marquer les mouvements.
+
+ Petit mousson, dans la rade de Brest,
+ Il me montrait la manoeuvre et le rest!
+ Titi, titi, tilaïti.--Pare à virer,
+ Laisse, laisse arriver...
+ À l'avant la lame se brise.
+ C'est bon vent,
+ Gouverne au levant.
+ Au levant, Jeanne, ma promise,
+ Au levant, Jeanne nous attend.
+
+Il partit. Il était heureux, le matelot, il le semblait du moins, et il
+semblait plus gras; il avait surtout une joue énorme. Il avait doublé
+sa ration de pralines, parce qu'il en avait offert une à Augustin.
+Celui-ci ayant refusé, il l'avait consommée.
+
+Geneviève avait dit au cocher de le suivre; le cocher se mit au pas.
+Simon gagna les boulevards, les suivit jusqu'à la Madeleine, heurtant
+bien, ça et là, de ses robustes épaules quelques _terreux_. Arrivé
+là, il remonta la rue Tronchet, puis s'arrêta place du Havre, à la
+gare...
+
+Geneviève était fort embarrassée... Elle descendit, s'empressa de
+solder son cocher, et, évitant d'être vue, elle s'élança sur les
+traces de Simon. Elle avait une crainte; le matelot prenait le chemin
+de fer. Est-ce qu'il regagnait un port? Est-ce qu'il se rendait loin de
+Paris? Qu'allait-elle faire? elle n'était pas préparée à un voyage
+et, d'un autre côté, cependant, elle ne voulait pas perdre la piste
+unique qui devait la mener au but.
+
+Mais elle vit que le matelot ne se dirigeait pas vers les bureaux de
+la grande ligne, c'est-à-dire sur la rue d'Amsterdam; elle se hâta de
+prendre un billet pour la première station, se réservant, s'il allait
+plus loin, de le suivre et de payer le surplus du trajet en descendant.
+Elle vit le matelot monter sur l'impériale; elle prit place dans le
+wagon qui se trouvait au-dessous, ainsi elle ne pouvait manquer de le
+voir descendre... Ce qui ne fut pas long.
+
+À la première station, à Asnières, Simon descendit... Lorsqu'elle
+le vit prêt à donner son billet, elle descendit à son tour et le
+suivit... Il se dirigeait du côté de Courbevoie... Là se présentait
+une difficulté. Si, dans les rues de Paris, encombrées de passants,
+il était possible de suivre Simon sans être remarquée, il n'en était
+pas de même dans la large rue déserte qui va du chemin de fer à
+Courbevoie; à peine quatre ou cinq voyageurs avaient-ils suivi ce
+chemin... Geneviève s'enveloppa de son châle et se couvrit de son
+voile, et, laissant le matelot prendre une longue avance, elle le
+suivit, en évitant autant que possible d'être vue.
+
+Ce n'était pas à Asnières, mais bien à Courbevoie, que se
+rendit Simon; il gagna le bord de l'eau et entra dans une ravissante
+propriété, récemment construite dans une partie d'un grand parc
+morcelé, en face de l'île de la Grande-Jatte...
+
+Enfin, Geneviève savait où restait Jeanne... Elle se mit à rôder
+autour de la maison..., et à un moment elle crut qu'elle allait
+défaillir; elle avait entendu les cris de joie d'un enfant qui
+jouait... et elle avait reconnu la voix de sa Jeanne... Il lui fallut
+se dompter pour quelques minutes, afin de ne pas se précipiter vers
+la maison, sonner, et dès qu'on viendrait ouvrir, s'élancer dans le
+jardin, en criant: Jeanne! Jeanne! Et, lorsque l'enfant serait dans ses
+bras, se sauver avec elle.
+
+Elle se dompta, avons-nous dit: ce n'est pas ainsi qu'elle voulait
+entrer dans la maison... Craignant à chaque instant d'être surprise
+et reconnue, elle s'éloigna un peu et se promena sur la berge; elle
+espérait qu'à un moment peut-être on irait promener l'enfant. Elle
+attendait depuis longtemps déjà. Elle vit la grille s'ouvrir, c'était
+Simon: elle se sauva aussitôt, croyant qu'elle avait été reconnue.
+
+Simon venait simplement puiser de l'eau avec ses arrosoirs pour arroser
+le jardin. Geneviève errait toujours, ne sachant quel parti prendre, se
+disant qu'elle devait s'éloigner pour revenir le lendemain; puis, cette
+idée bien arrêtée, elle se dirigeait vers le chemin de fer, mais elle
+n'avait pas fait cent pas qu'elle revenait, attirée malgré elle
+vers cette maison... il lui était impossible de s'en éloigner; elle
+craignait qu'on n'enlevât l'enfant dès qu'elle ne serait plus là...
+Maintenant qu'elle l'avait entendue, elle voulait la voir!...
+
+La nuit commençait à tomber, il fallait prendre un parti cependant.
+Qu'allait-elle faire? En brusquant la situation, ne risquait-elle pas
+de tout compromettre? et ne valait-il pas mieux attendre jusqu'au
+lendemain?... Elle avait déjà été si souvent près d'atteindre
+le but, et, par son imprudence, sa précipitation, elle n'avait pas
+réussi. N'était-il pas plus prudent de s'assurer le concours de
+quelqu'un qui l'aiderait et qui, au besoin, pourrait, si l'on devait
+aller devant l'autorité, attester ce qu'il avait vu? Oui, c'était ce
+qu'elle devait faire.
+
+Elle revint vers la maison s'y promener quelques minutes, dans
+l'espérance d'entendre cette voix aimée, ce chant adoré des mères:
+les cris de joie de l'enfant. Mais tout le monde était rentré dans la
+maison, le jardin était désert. Oh! si elle avait été plus forte,
+elle aurait essayé d'escalader le mur, pour aller coller son visage aux
+vitres, qui jetaient la lumière sur la berge.
+
+Le quai était désert, il faisait nuit. Le mur n'avait guère qu'un
+mètre et demi, et il était surmonté d'une grille. Elle se hissa
+dessus et, la tête entre les barreaux de fer, elle regarda... De quel
+enivrement elle fut remplie! rien ne saurait l'exprimer: elle voyait
+sa fille!... Mon Dieu! qu'elle était belle! qu'elle lui parut grandie;
+elle la voyait enfin! Elle jouait avec lui sans doute, car elle ne
+pouvait voir le visage de l'homme. Mais elle éprouva une douleur
+aiguë... Elle venait de voir près de son enfant une femme jeune. Cette
+femme souriait, et l'enfant lui rendait ses sourires. Cette femme lui
+volait l'affection de sa Jeanne; elle allait crier, appeler son enfant,
+au risque de ce qui en serait advenu, lorsque la jeune femme, en se
+baissant sur l'enfant, plaça son visage en pleine lumière. Alors
+Geneviève eut un tressaillement, et elle exclama:
+
+--Elle!... elle!... elle aussi se venge!...
+
+Et, atterrée, presque défaillante, ses mains lâchaient prise, elle
+allait tomber, lorsqu'elle se sentit prendre à bras-le-corps; on la
+tira à terre, et, la saisissant au cou, on l'entraîna.
+
+--Que faites-vous là?... Vous ne direz pas que vous n'êtes pas prise
+au moment où vous escaladiez?...
+
+Geneviève était si stupéfaite qu'elle ne put répondre... Elle
+regarda d'un air hébété ceux qui la tenaient et l'entraînaient...
+C'étaient deux agents et un bourgeois qui leur disait:
+
+--Je la guette depuis deux heures; elle préparait son coup, et je suis
+sûr qu'elle n'est pas seule...
+
+--Oh! mon Dieu, protesta Geneviève, mais vous vous trompez! Pour qui me
+prenez-vous?
+
+Le bourgeois rit en disant:
+
+--Pour qui nous te prenons? pour une voleuse... Tu fais partie de la
+bande des ripeurs.
+
+--Vous vous trompez! Laissez-moi, criait la malheureuse femme, refusant
+de marcher, je suis une honnête femme, laissez-moi... Je regardais...
+des gens que je connais...
+
+--Elle les connaît? Menons-la... Nous verrons bien...
+
+À cette pensée qu'on pouvait la mener chez Pierre, dans le salon
+qu'elle venait de voir, entre deux agents, comme une voleuse... devant
+_Elle/i>, sa rivale... devant sa fille, comme une voleuse. Oh! elle
+sentit un frisson courir dans ses veines... et elle exclama aussitôt:
+
+--Non! non! emmenez-moi...
+
+--Marchez tranquillement..., si vous ne voulez pas être bousculée...
+
+--Oui, monsieur... Mais je ne suis pas une voleuse...
+
+--Nous causerons de ça tout à l'heure.
+
+À ce moment, elle entendit la porte de la grille qui s'ouvrait; on
+avait entendu du bruit, on venait; elle tressaillit et dit aux agents
+étonnés, en les entraînant.
+
+--Venez, venez vite!...
+
+Et ils se dirigèrent vers la gendarmerie...
+
+Un quart d'heure après, un gendarme sonnait à la porte de la petite
+maison. C'est Simon qui vint ouvrir.
+
+--Est-ce vous qui vous nommez Simon Rivet?
+
+--Un peu, mon petit, fit le matelot étonné.
+
+--Alors, veuillez être assez bon pour me suivre.
+
+--On y va... Pas de bruit, gendarme. Qu'on n'entende rien dans la
+maison... Qu'est-ce que j'ai fait pour que tu m'arrêtes?
+
+--Je ne vous arrête pas, c'est une femme qui se réclame de vous.
+
+--Une femme! fit Simon stupéfait... Avant partout! je vais dans vos
+eaux... Faut voir.
+
+Et mordant sa praline, se grattant le nez pour savoir de quoi il pouvait
+bien être question, il suivit le gendarme... À mi-chemin, il exclama:
+
+--Espère! espère!... je sais... je parie que c'est la sauvage!
+
+
+
+
+XVII
+
+OÙ LE VIEUX RIG FAIT UN COURS PRATIQUE DE CHIRURGIE.
+
+
+Quand le vieux Rig s'était endormi dans la chambre de l'infirmerie,
+le silence s'était étendu avec la nuit. On avait allumé l'unique
+lanterne qui se trouvait placée presque en face du lit de Fernand. Des
+autres lits, deux seulement étaient occupés. On n'entendait que le
+ronflement du gardien et la respiration haletante des malades.
+
+Vers dix heures, le gardien fit sa tournée et un infirmier apporta les
+potions demandées.
+
+Le gardien alla visiter chaque lit; le vieux dormait eu faisant une
+horrible grimace; c'était son sourire. Il faisait la risette à son
+rêve, le vieux sauvage. Fernand ne dormait pas, mais immobile, cloué
+par la paralysie, raidi comme par la mort, son regard seul vivait,
+semblait vivre. Et, par instants, sa paupière qui se voilait montrait
+les secousses de crise et de douleur qu'il endurait, mais pas un membre
+ne bougeait.
+
+--Autant mourir que d'être comme ça, pensa le gardien après avoir
+fait sa ronde.
+
+Et, assuré que ses malades étaient tranquilles, que le service était
+fait, les ordonnances exécutées, il se coucha sur son lit, et tira
+les rideaux, afin de n'être pas gêné par la lumière pour s'endormir.
+Quelques minutes après, il ronflait et la salle de l'infirmerie rentra
+dans le silence... Vers minuit, le vieux Rig s'éveilla, il souriait
+toujours; il s'assit sur son lit, et, parlant bas, s'adressant à un
+être seulement visible pour lui, il dit:
+
+--Vois-tu, c'est simple, tu es mort depuis longtemps, le coup a
+traversé les poumons, le sang t'a étouffé, tu n'as pu dire un mot...
+et tu es resté là... Mais le coeur... le coeur est bon, et tant que le
+coeur ne sera pas touché, il y a toujours de la ressource. Veux-tu?...
+Depuis trop longtemps tu es atteint pour que nous arrivions à te
+rendre, à travers les tissus, la respiration... Il faut rendre l'air
+à tes poumons sur le poumon même... Tu ne crois pas... C'est très
+facile... Tu vas voir... Viens... Tu ne m'en veux plus, Georgeo,
+n'est-ce pas?... Viens, tu vas voir celui-là.
+
+Et le vieux Rig se leva sans bruit. Dans la chemise de l'infirmerie,
+trop longue et trop large pour lui, c'était moins qu'un fantôme; les
+coudes et les épaules avaient des angles aigus: c'était un squelette
+enveloppé de son linceul qui marchait sans bruit dans le dortoir, se
+faisant suivre par l'être invisible que le délire avait amené à son
+chevet, et lui parlant tout bas.
+
+Le vieux Rig se dirigea vers l'armoire où il avait vu après la visite
+du docteur, le garçon de salle enfermer la grande trousse d'outils. Il
+prit la trousse, l'ouvrit, et de ses doigts longs et minces il choisit
+un scalpel, un bistouri et des ciseaux... Muni de ces outils, il
+se dirigea vers le lit de Fernand, il souleva les rideaux, et sans
+s'occuper du malheureux, semblant toujours s'adresser à quelqu'un qui
+se trouvait près de lui, il dit.
+
+--Tu vois, il est mort, celui-là... Eh bien, regarde...
+
+Il rejeta la couverture qui couvrait le paralytique, et de ses ciseaux
+coupa la chemise jusqu'au bas; puis il posa le doigt sur le coeur, en
+disant.
+
+--Tout est là!
+
+Si Rig avait eu sa raison, s'il avait pu voir à travers son délire, il
+se serait reculé épouvanté devant le regard du malheureux; les
+yeux sortaient presque de l'orbite, le regard était effrayant, et les
+cheveux se dressaient sur le crâne.
+
+Dans l'infirmerie, on n'entendait que la respiration régulière et le
+ronflement sonore du gardien endormi.
+
+Rig prit son scalpel et dit:
+
+--Viens, penche-toi...
+
+Il se pencha lui-même, et d'un coup il enfonça le scalpel et coupa la
+peau... Alors un râlement faible sortit de la bouche du malheureux...
+Il voulait crier, mais pas un son ne sortait... Alors de grosses larmes
+coulèrent sur ses joues... Le vieux Rig, calme, tranquille, continuait
+son travail en disant:
+
+--Ouf! là! le derme, et jusqu'à la couche cellulaire sous-cutanée.
+Vois-tu... Le sang va nous gêner. Hop là!
+
+Et d'un coup vigoureux le vieux Rig découvrit le coeur; nous y
+sommes.--Il avait les mains pleines de sang, le vieux Rig, mais il ne
+le voyait pas, il fouillait toujours et il dirigeait le scalpel dans les
+chairs, dégageant des peaux, avec ses doigts de squelette, les muscles
+d'un rouge noir, et les petits faisceaux des nerfs brillants éclatant
+comme de la nacre, et sur lesquels le sang coulait sans pouvoir les
+tacher.
+
+--Voilà! voilà! disait Rig, coupant toujours, et ayant tout à fait
+découvert le coeur, il dit, en montrant l'aorte descendante et les plus
+gros vaisseaux:
+
+--C'est par là que nous allons rendre l'air de la vie; et d'un coup de
+scalpel il trancha.
+
+Aussitôt, il y eut un jaillissement de sang qui inonda la chambre.
+
+On eût dit le jet d'une pompe; cela dura trois ou quatre secondes, qui
+suffirent à couvrir de sang les murs et les rideaux.
+
+Et Fernand se dressa à demi, les yeux menaçants, la bouche crispée.
+Dans un effort suprême il jeta un cri épouvantable que seul,
+probablement, le vieux Rig n'entendit pas, mais qui réveilla les
+malades et le gardien. Ce dernier sortit vivement la tête de sous ses
+rideaux; en sentant la pluie chaude qui lui frappa le visage, il sortit
+de son lit. Voyant Rig debout, en chemise, inondé de sang, il courut,
+croyant que le vieux fou s'était blessé; il lui arracha le scalpel des
+mains, et, le prenant dans ses bras, il le porta jusqu'à son lit. Le
+vieux Rig se laissa faire. Calme, il disait, croyant sans doute parler
+toujours à l'être invisible pour lequel il venait de faire l'horrible
+expérience:
+
+--Oui, emporte-moi, je suis las... Ah! ça a réussi; maintenant il
+est sauvé: l'air, en entrant dans l'aorte, a donné de la vigueur au
+sang... Les internes banderont la plaie, le difficile est fait... Tu as
+vu, il était mort, il s'est levé... Il est sauvé, j'en réponds!
+
+Le gardien, l'ayant couché, courut aussitôt chercher l'interne de
+service et la soeur; quelques minutes après, ils arrivèrent. En
+entrant, ils furent effrayés de la quantité de sang projeté sur les
+murs, sur les rideaux, sur les meubles et sur le plafond.
+
+--Mais il y a section complète de l'artère, dit aussitôt l'interne en
+courant vers le lit.
+
+On découvrit le vieux Rig, et c'est avec stupéfaction qu'ils
+constatèrent qu'il n'avait rien... Le sauvage, absolument docile, se
+laissait tourner et retourner; il continuait:
+
+--Et tu l'as vu, pas de souffrance!... Sais-tu pourquoi? C'est que, ce
+matin, je l'ai piqué avec mon aiguille trempée dans le curare. De là
+l'apparence de la mort... Puis, je fais l'opération et rends la vie...
+Georgeo..., tu diras au juge que l'argent que je t'ai pris est à moi;
+Georgeo, tu diras que l'or d'Iza est à moi... et je te rends la vie...
+Veux-tu, Georgeo?...
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? disait l'interne après un long examen.
+
+À ce moment, un grand silence régnait dans le dortoir; les assistants,
+terrifiés, ne parlaient ni ne bougeaient, et ils entendirent d'abord
+le bruit de quelques gouttes tombant sur le parquet, puis le gloussement
+d'un filet d'eau... Ils se regardèrent, et le gardien, prenant la
+lampe, se dirigea vers le lit d'où semblait venir le bruit; lorsqu'il
+eut levé sa lampe pour éclairer le lit de Fernand, il jeta un cri de
+terreur... Tous accoururent et jetèrent une exclamation d'épouvante.
+
+Le corps, exsangue, blanc, livide, seulement taché de sang, était
+étendu sur le lit, raidi, la face convulsée, les yeux vitreux, presque
+sortis de l'orbite, les dents mordant les lèvres... Au côté gauche,
+une blessure énorme, grande ouverte, les peaux rattachées par des
+épingles, laissant voir le coeur encore fumant.
+
+Ce fut un cri d'horreur; on s'empressa autour du malheureux; mais tout
+était inutile. Fernand Séglin était mort.
+
+Son meurtrier inconscient ne lui survécut guère... Lorsque, le
+lendemain, on lui mit la camisole de force pour le transporter à
+Charenton, il eut un accès épouvantable.
+
+Ce fut le commencement de la fin; pris d'une rage folle, luttant sans
+cesse contre un ennemi invisible, on trouva un matin le vieux sauvage
+étendu sur son lit... On dénoua la camisole, le vieux misérable
+était mort. Il était passé dans l'éternité des victimes de ce qu'il
+appelait la médecine secrète.
+
+
+
+
+XVIII
+
+UNE MÈRE.
+
+
+Simon, en marchant avec le gendarme, avait d'abord, pour se mettre bien
+avec lui, fouillé sa poche, tiré sa petite boîte à «pralines,» et,
+prenant la sienne, il lui avait dit:
+
+--Peut-on vous offrir une friandise?
+
+Le gendarme, en voyant ce qu'on lui offrait, avait fait une telle
+grimace, que le matelot l'avait jugé du coup: _un terreux!_ Mais, comme
+il ne pouvait se dispenser de parler, il lui demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est que la femme qui m'a fait demander?
+
+--C'est une particulière qui depuis tantôt rôdait autour de la
+maison... On l'a attrapée au moment où elle grimpait après la grille
+pour escalader...
+
+--Pour escalader?... Une femme? Et elle grimpait?
+
+--Oui... On l'a arrêtée; on a voulu la mener chez vous, elle a
+refusé... et enfin, lorsqu'on l'a questionnée, elle a dit qu'elle
+venait à cause de vous et qu'elle était là pour vous.
+
+Le matelot Simon n'était pas ordinairement pâle; il avait le visage
+fleuri, le nez ruisselant de carmin et les oreilles presque saignantes,
+et cependant il rougit, mais il rougit à en devenir presque noir. Il
+était bien aise que la nuit dissimulât son pudique embarras... C'est
+que Simon était pur... Simon se trouvait beau, il s'aimait; mais il
+ne permettait à personne de l'aimer... Une femme qui rôdait le jour
+autour de la maison, qui cherchait à s'y introduire la nuit pour lui,
+Simon... Certainement, cela le flattait... Il avait souvent, dans ses
+récits de voyages, raconté que des princesses de toutes les couleurs
+s'étaient pendues à son cou. C'est qu'alors il racontait ses rêves,
+et il savait bien que cela n'existait pas. Mais cette fois, c'était
+vrai. Une femme l'aimait dans l'ombre; il y avait autour de lui un oeil
+ardent qui cherchait son regard, et il n'avait rien vu... C'est avec une
+certaine émotion dans la voix qu'il demanda au gendarme:
+
+--Dis donc, est-ce qu'elle est jeune?...
+
+--Oui..., elle a de vingt-cinq à trente ans.
+
+Simon fut obligé de mettre la main sur son coeur pour en comprimer les
+battements...
+
+--A-t-elle l'air d'une personne riche?... A-t-elle l'air d'une
+étrangère?
+
+Simon revenait tout de suite à ses rêves... Il pensait tout de suite
+aux contes qu'il se faisait à lui-même, une reine, une princesse
+d'une île merveilleuse, qui, risquant tout, bravant tous les dangers,
+traversait le monde pour venir lui demander sa main. Le gendarme était
+un homme positif, qui lisait les passeports et qui d'un coup d'oeil voit
+tout; il répondit:
+
+--Elle a une robe de laine, un châle de dentelles, des boucles
+d'oreilles en or.
+
+Des boucles d'oreilles en or! Simon était radieux; il attendait la fin
+de la phrase; le gendarme se taisait. Il demanda timidement:
+
+--Et dans le nez?
+
+Le gendarme s'arrêta et il fronça ses sourcils, gros comme des
+sangsues, sur ses yeux ronds, au regard doux... Il se fâchait; il
+croyait que le matelot voulait se moquer de lui... et d'un ton rogue, il
+dit:
+
+--Qu'est-ce que vous dites?
+
+Simon comprit. «Si c'est une princesse, pensa-t-il, pour ne pas être
+remarquée, elle s'est simplement vêtue et elle a retiré l'anneau de
+son nez.» Il demanda avec crainte:
+
+--Gendarme, dis-moi, est-elle belle?
+
+Le gendarme eut un sourire et un clignement d'yeux qui montrait que
+la vue de celle qu'il appelait «la particulière» lui avait été
+agréable, et il dit simplement:
+
+--Les yeux bleus, nez droit, bouche petite, menton rond, visage ovale,
+cheveux blonds, sourcils bruns, teint pâle. Signe particulier: néant.
+
+Tout cela avait été dit d'une traite et presque sans respirer. Simon
+avait regardé le gendarme, et il restait la bouche ouverte... Il avait
+peu ou pas compris.
+
+--Qu'est-ce que vous avez dit?
+
+--C'est le signalement
+
+--Ah! bien...
+
+Il y eut un silence de quelques minutes... On arriva à la caserne.
+Simon était très ému, et, se préparant à l'entrevue de celle qui
+l'aimait, il mouillait ses doigts de salive et lissait ses cheveux...
+
+Les idées les plus folles passaient par le cerveau du matelot, et
+il voulait être beau, il voulait plaire; il tirait sa vareuse, il
+appliquait bien son grand col, il passait sa manche sous son nez... et,
+enfin, il se proposait de frapper un grand coup sur l'esprit de la reine
+kanaque qui s'était dérangée de si loin pour le venir trouver; car
+Simon était absolument convaincu que c'était une princesse des îles
+les plus extravagantes qui le faisait demander. La malheureuse avait
+été prise pour une drôlesse, à cause de son amour immodéré.
+D'abord, ce n'est pas une Française, une Européenne, qui monterait
+après des grilles pour l'idole de son coeur.
+
+Il entra; on le conduisit au poste, et Simon faisait la risette, pour
+recevoir d'une façon aimable celle qui le demandait, lorsque tout à
+coup une femme se plaça devant lui et dit:
+
+--Simon, est-ce que je suis une voleuse?
+
+Le matelot fit un saut en arrière en exclamant:
+
+--Madame!... Vous!... c'est vous qu'ils ont... prise..., arrêtée...
+Qui donc?
+
+Et le matelot, furieux, les sourcils froncés, jetait des regards de
+défiance autour de lui...
+
+--C'est vous!... vous, madame!...
+
+Puis changeant, passant tout à coup de la colère aux larmes, il se
+précipita aux genoux de la malheureuse Geneviève, en sanglotant et en
+disant:
+
+--Vous, ma lieutenante... Vous allez revenir, n'est-ce pas?... Vous
+allez venir l'embrasser, cette petite, elle a besoin de sa mère...
+Madame Geneviève..., venez, venez. Il faudra bien qu'on vous reçoive.
+
+On juge de l'étonnement du chef de poste, du bourgeois qui avait guidé
+les gendarmes, et des deux agents qui avaient arrêté la pauvre
+femme comme une voleuse. Sans qu'il pensât seulement à donner des
+explications au chef de poste, le matelot entraînait Geneviève en lui
+disant:
+
+--Venez..., venez, ma lieutenante.
+
+Et, bouleversée par l'émotion de son ancien serviteur, émue par sa
+brutale affection, Geneviève le suivit, les larmes aux yeux. Tout le
+long du chemin, Simon bavardait sur Jeanne sans comprendre lui-même ce
+qu'il disait, tant il était ravi de ce qui arrivait.
+
+Lorsqu'ils furent devant la maison, il dit:
+
+--Nous y voilà, madame Geneviève... Vous allez la voir...
+
+Geneviève s'appuyait sur le petit mur; elle allait atteindre le but, et
+la force lui manquait.
+
+--Maintenant, ma lieutenante, dit le matelot, gare dessous! C'est ici
+qu'il faut du courage.
+
+--J'en aurai, dit bravement Geneviève en se redressant.
+
+Le matelot ouvrit la grille, et ils entrèrent.
+
+Geneviève, en disant qu'elle aurait du courage, voulait se le persuader
+à elle-même; mais elle était anéantie, écrasée. Tant qu'il n'avait
+été question que de lutter pour arriver à un résultat, elle avait
+été forte; prévoyant ce qui arriverait, Geneviève se disait qu'elle
+avait le courage du _courage_ qu'elle avait eu. Elle avait été au
+danger comme l'homme va au combat, décidée à tout... Et à cette
+heure, sur le terrain, les armes prêtes, elle avait peur!... Elle
+avait le désir de reculer... Ce qui la préoccupait le plus, c'était
+l'engagement de l'action.... Ah! si Jeanne avait été là! Alors, elle
+l'aurait prise dans ses bras, et ferme, calme, elle aurait attendu qu'on
+vînt la lui arracher.
+
+Elle suivit le matelot. Celui-ci montait le perron, ouvrait la porte
+du vestibule, la faisait entrer... C'était un sanglier que Simon; il
+donnait de la tête... En avant! disait-il, sans raisonner, sans mesurer
+ce qu'il faisait; il marchait, voulant brutaliser tout, il fallait en
+finir... Et coûte que coûte. Simon sentait revivre en lui l'affection
+qu'il avait eue pour son ancienne maîtresse; ému chaque jour par les
+questions de la petite Jeanne, parlant sans cesse de sa mère,--Simon
+voulait ce qu'il appelait l'abordage.
+
+Il faisait tout à fait nuit, et tout dormait dans le pavillon, excepté
+Pierre, seul dans le salon; étendu sur le canapé, il lisait... Et
+c'était par les interstices des contrevents qui fermaient les fenêtres
+du salon, que l'on voyait filtrer la lumière... Le matelot savait que
+son maître, chaque soir, avant de gagner sa chambre, restait une heure
+ou deux dans le salon, écrivant ou lisant... Jusqu'alors, il avait
+trouvé cela absolument ridicule, ne s'expliquant pas les raisons qui
+poussaient son lieutenant à perdre, dans un travail inutile, le temps
+qu'on pouvait donner au sommeil... Le sommeil! pour Simon, c'était le
+rêve, c'est-à-dire la fortune, les honneurs..., un monde absolument
+bâti par son imagination, un monde qu'il gouvernait... Le sommeil!
+fallait-il être fou pour lire quand on pouvait dormir!
+
+Au contraire, à cette heure, il était heureux de ce qu'il appelait le
+vice du lieutenant.
+
+Il dit à Geneviève:
+
+--Restez là. Attendez... Pas de bruit... Je reviens... Restez là.
+
+Et, prenant la main de Geneviève, il la dirigea dans l'ombre, la plaça
+devant la porte en répétant:
+
+--Ne bougez pas. Restez là!
+
+Et il partit. La pauvre femme tremblait; oppressée, elle respirait avec
+peine, et se domptant, voulant être forte, elle se dressait; elle
+fut obligée, cependant, de s'appuyer sur le mur pour ne pas tomber.
+L'incertitude, l'inconnu même, au-devant duquel elle allait, en était
+la plus grande cause. Était-ce son mari? était-ce sa fille qu'elle
+allait voir devant elle lorsque cette porte s'ouvrirait, cette porte
+que la lumière encadrait d'un rayon? Elle avait peur; elle se sentait
+lâche; elle redoutait ce qu'elle avait tant désiré. Et cependant,
+appuyée sur la porte pour se soutenir, elle tendait l'oreille et
+n'entendait rien, rien...
+
+Les minutes étaient des siècles.
+
+Simon avait tourné le pavillon, et, par l'office, il était entré dans
+la maison; il était arrivé à l'autre porte du salon et avait frappé.
+A cette heure, tout le monde était ordinairement couché. Pierre,
+étendu sur le divan, lisait. Il se leva, étonné, et dit:
+
+--Entrez!
+
+En voyant son matelot, il fut plus impatienté qu'étonné. Il lui dit
+tranquillement:
+
+--Que veux-tu à cette heure?... Pourquoi n'es-tu pas couché?
+
+Le matelot s'avança tête nue, et, embarrassé, balbutiant, il
+répondit:
+
+--Je voulais me dormir...; mais ça ne s'est pas pu... Il y a des
+affaires... et il faut finir ça.
+
+L'incohérence de ce langage fit lever la tête à Pierre, qui,
+regardant fixement son matelot, s'aperçut aussitôt du bouleversement
+de ses traits, de son allure singulière, de son embarras, et cependant
+de sa volonté d'agir, car, au premier mot d'impatience de son
+lieutenant, le matelot Simon s'éclipsait ordinairement.
+
+Pierre, les sourcils froncés, le regard perçant, demanda au matelot:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, Simon?... Que veux-tu dire?
+
+--Je veux dire... je veux dire... Et puis ça m'ennuie, parce que vous
+allez dire non, et cependant il n'y a pas, là... tonnerre de Brest! il
+faut en finir...
+
+Pierre avait repoussé son livre, il regardait son matelot avec
+inquiétude, se demandant s'il n'était pas fou.
+
+Simon, semblant faire un effort, prenant un brusque parti, s'écria:
+
+--Il faut en finir, quoi! Il y a quelqu'un qui vous demande, qui veut
+vous voir... Et il n'y a pas à dire non! il faut...
+
+L'allure, le langage du matelot déplaisaient à Pierre, il allait
+s'impatienter; il demanda sévèrement:
+
+--Qui me demande?... Que signifie cette comédie?
+
+--Qui vous demande?...la comédie?... Tenez, voilà..., mon lieutenant,
+vous vous fâcherez, vous me chasserez... mais bon sens... de bon
+Dieu... cette enfant-là, elle me fait pleurer quand elle me demande sa
+mère, et il faut qu'on la lui rende.
+
+Et, courant vivement, il traversa le salon, ouvrit la porte, puis,
+prenant Geneviève par la main, il la fit entrer, en disant:
+
+--C'est ma lieutenante qui veut vous voir.
+
+Pierre se recula étourdi en la reconnaissant. Geneviève tomba à
+genoux sur le seuil et dit, en tendant vers lui ses mains jointes:
+
+--Grâce!... Grâce!...
+
+Pierre s'était écrié avec stupéfaction:
+
+--Geneviève!...
+
+Et d'un geste prompt, montrant la porte à son matelot, il avait
+ajouté:
+
+--Va-t'en vite, toi; nous causerons demain.
+
+Simon s'était envolé. Il avait presque sauté par-dessus une chaise,
+et, la porte étant fermée, seul dans le couloir, les larmes dans les
+yeux, il disait:
+
+--Espère! espère!... Il me fera ce qu'il voudra... Pas moins vrai
+qu'ils sont ensemble... et que je vais aller réveiller la petite
+Jeanne.
+
+Pierre, les sourcils froncés, le ton rude, demanda:
+
+--Que me voulez-vous, madame?
+
+--Pierre, Pierre..., en grâce, rends-moi mon enfant,..
+
+Et elle tendait vers lui ses mains jointes, et sa voix était suppliante
+et son allure était humble. Pierre avait recouvré tout son calme; il
+lui dit:
+
+--Relevez-vous, madame, je n'ai pas de grâce à accorder... Pierre
+Davenne, l'homme auquel vous vous adressez, est mort... Vous êtes
+veuve!...
+
+Geneviève le regardait, étonnée, cherchant à lire des impressions
+sur sa face; mais le visage de Pierre était immobile; son regard, un
+instant enflammé lorsqu'il l'avait vue, était comme éteint; elle fut
+effrayée de ce calme, et dit timidement:
+
+--Je suis prête à tout supporter, à tout entendre..., à tout
+subir... Le châtiment sera ce que tu voudras, point de pardon... Mais
+laisse-moi près de mon enfant...
+
+--Madame, vous parlez d'un passé mort... Vous n'avez plus d'époux,
+vous n'avez plus d'enfant.
+
+A ce mot Geneviève se releva... et audacieuse, crâne, elle s'écria:
+
+--Je n'ai plus d'enfant!... plus d'enfant! Je supplie, vous refusez!...
+J'exige alors... Je veux mon enfant...; je suis ce que vous voudrez,
+la dernière des créatures, châtiez-moi, insultez-moi... Faites-moi
+passer devant un tribunal, jetez-moi la honte au visage, j'ai fauté, je
+dois subir la peine... Mais il n'est pas un tribunal qui vous autorisera
+à garder mon enfant... J'ai sur lui autant de droits que vous...
+
+Pierre, en voyant Geneviève se relever et dicter sa volonté, la
+regarda, étonné, semblant, ne pouvoir en croire ses yeux et ses
+oreilles... Il avait beaucoup souffert, il savait être froid; il
+répondit doucement:
+
+--Je vous ai dit, madame, que vous êtes veuve... Celui que vous
+cherchez est mort. Pierre Davenne n'existe plus... et sa fille n'est
+plus en France...
+
+--Ah! je sais que Jeanne est ici... et je ne sortirai qu'avec elle.
+
+Le front de Pierre se plissa... Il s'avança vers Geneviève, et lui
+dit:
+
+--Vous sortirez d'ici seule, comme vous êtes entrée... Seule,
+entendez-vous, et vous oublierez où se trouve cette maison... Si vous
+voulez que pour un jour, pour une heure, celui que vous avez outragé,
+celui que vous avez désespéré revive... que votre volonté soit
+faite... Veuve, personne n'avait rien à vous dire: votre passé est
+inconnu, et, s'il reste en vous quelques sentiments honnêtes, vous
+pouvez vous relever par une vie nouvelle... Si, au contraire, vous
+voulez être encore la femme de Pierre Davenne..., vous n'êtes plus
+que la misérable, ingrate et infâme, la fille pauvre, prise par un
+honnête homme qui lui donnait sa fortune... et de plus son nom,--un nom
+honoré et respecté,--un honnête homme qui l'adorait, qui n'avait que
+les soins qu'elle lui donnait, qui avait quitté pour elle, la pauvre
+petite ouvrière, la carrière brillante des armes... Vous n'êtes plus
+que la femme coupable, à laquelle on avait donné le bonheur et qui a
+rendu la honte!... Madame Pierre Davenne, c'est la femme déshonorée,
+que son mari repousse; c'est la mère indigne qui se salit, oubliant
+qu'au-dessous de la loi, la société, le monde injuste, fait supporter
+aux enfants la faute des mères... Vous voulez votre enfant, et
+pourquoi? Femme coupable, le foyer vous est fermé, et vous voulez
+condamner votre enfant à la vie que vous devez subir!
+
+Pierre s'était emporté, violent, cruel, il parlait vite, l'oeil en
+flamme, les poings serrés. Geneviève, écrasée sous cette accusation,
+sous ce jugement, mais blessée, meurtrie par les outrages, ne voulait
+plus céder sur un point; femme, elle supportait tout; mère, elle
+exigeait, et elle était prête à se venger du mal que, dans son
+emportement, Pierre lui faisait subir. Pierre continua:
+
+--Finissons-en, puisque vous avez besoin de faire connaître à tous ce
+que vous êtes; appelez-moi donc devant un tribunal... et nous verrons
+si, lorsque je dirai ce que vous êtes..., des juges vous croiront digne
+encore d'élever notre enfant... Jeanne est élevée par moi... Vous ne
+la verrez jamais... Vous n'avez plus d'enfant... Jeanne est ma fille, ma
+fille à moi.
+
+C'était trop pour Geneviève. Elle était trop abaissée et elle voulut
+se venger avec les armes dont son mari se servait contre elle. Elle se
+redressa, et, cynique, insolente, elle lui dit:
+
+--Votre fille... à vous... Qu'en savez-vous?...
+
+Elle n'avait pas achevé que Pierre s'était précipité sur elle, la
+tenant par le cou, prêt à l'étrangler, exclamant:
+
+--Misérable!
+
+Effrayée, épouvantée, et comprenant seulement trop tard la portée du
+mensonge qu'elle venait de commettre, elle se laissa tomber aux pieds de
+son mari, ne cherchant pas à lutter, mais s'écriant aussitôt:
+
+--Non! non! Pierre... non! j'ai menti... je suis une misérable!
+
+Et pantelante, s'offrant en sacrifice, appelant le châtiment, elle
+étendit les bras, offrant sa poitrine. Elle ajouta:
+
+--Je l'ai mérité, tue-moi... ici... et c'est la dernière grâce que
+je te demande, que, morte, j'aie l'adieu de mon enfant... Frappe!
+
+Le mouvement de colère qui avait entraîné Pierre s'éteignit
+aussitôt; il était honteux de lui; son bras s'était levé sur une
+femme. A cette pensée, le rouge brûlait son visage... Il venait de
+souffrir en une seconde plus qu'il n'avait souffert en toute sa vie...
+Jamais cette infernale pensée ne s'était présentée à son cerveau...
+Cette enfant, l'adoration de sa vie, sa Jeanne, l'enfant d'un autre...
+Oh! c'était trop... trop!
+
+Geneviève, sous les coups terribles qui lui avaient été portés,
+n'était parvenue à se monter que par des efforts incessants.--Depuis
+quatre ans, elle avait, par une vie de sainte,--non par la vie
+claustrale et la dévotion, mais par le travail, par l'utile, par le
+vrai, dans le bien enfin, elle avait essayé de racheter son passé...
+
+Si elle avait été cacher ses douleurs dans un couvent, elle n'aurait
+pas eu la lutte constante à soutenir entre le bien et le mal...
+isolée, défendue... Elle était rentrée dans la vie, la vie du
+pauvre, qui se lève tôt et travaille jusqu'au soir pour avoir le pain
+du jour... Belle, elle était restée sourde à toutes les avances.
+
+Pas un jour, pas une heure, elle ne s'était dit:
+
+--Je suis libre!
+
+Au contraire, sa devise nouvelle, depuis qu'elle avait eu la liberté de
+la veuve, avait été: le devoir.
+
+Veuve! Bah! elle n'y avait jamais songé, elle pensait:
+
+--Je suis mère!...
+
+Puis elle souffrait de cette autre pensée;
+
+--Je suis coupable!
+
+Et elle revenait chaque jour, en larmes et à genoux, sur la tombe de
+l'époux demander pardon de sa faute!...
+
+L'expiation avait été longue et pénible, et, à cette heure, elle
+espérait qu'on aurait tenu compte, non du sacrifice, mais de ce qu'elle
+appelait le devoir accompli. Au contraire, bien plus sévère qu'à
+l'heure de la faute, ce passé dont elle avait honte, cette boue de sa
+vie, on la lui jetait à la face; sa vie honnête, sa vie nouvelle,
+ses luttes avec le misérable qui l'avait perdue, ces luttes dont elle
+était sortie aussi pure, on ne les comptait pas.
+
+La pauvre femme ne savait pas que, du jour où Pierre avait joué la
+lugubre comédie de la mort, il avait eu la force de se considérer
+comme mort; jamais il n'avait pensé à elle, jamais il ne s'était
+informé de sa vie; les démarches du matelot lui étaient personnelles;
+il ne l'avait écouté qu'une fois, le jour où il avait dit:
+
+--Elle est honnête, elle vit de son travail...
+
+Il avait répondu:
+
+--Elle verra son enfant lorsque celle-ci sera assez grande pour la voir
+sans danger.
+
+C'est que Pierre était un homme de fer, sévère pour lui, cruel pour
+les autres, et bien convaincu de la vérité des vers de Boileau:
+
+ L'honneur est comme une île escarpée et sans bords;
+ On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
+
+Sa femme avait manqué à l'honneur, sa femme était perdue... Homme,
+il était incapable de poursuivre une femme de sa vengeance. Non! il
+l'avait abandonnée à sa boue; il lui avait retiré «lui»; il la
+condamnait à vivre avec son amant, et surtout à l'oubli. Mais il
+frappait sur l'homme. A l'une, le mépris dédaigneux dans l'oubli; à
+l'autre, la haine, la haine implacable, mortelle.
+
+Le frère, cet ami était venu chez lui, avait mordu la main tendue,
+déshonoré le foyer, il avait été indigne, traître, ingrat et
+lâche... Pas de pitié... Nature entière, Pierre, en sortant de la
+tombe, avait choisi le nom qui le peignait le plus justement:
+Jean Sévère. Et jusqu'au bout, sans faiblesse, sans pitié, il
+accomplissait la tâche qu'il s'était imposée: la vengeance!
+
+Sa femme était morte pour lui...
+
+Son ami, il mourrait... Et Pierre ne redoutait plus l'heure où il
+aurait à se placer devant lui, il l'attendait...
+
+Geneviève, au contraire, croyait que son mari s'intéressait à sa vie,
+savait les cruautés de l'expiation, et c'est pour cela qu'un cri
+de haine, un mensonge,--un crime à cette heure,--était sorti de sa
+bouche.
+
+En voyant ce que ce mot avait fait, Geneviève aurait donné sa vie pour
+ne pas l'avoir dit.
+
+Après son accès de colère, accès qui n'avait pas duré plus que
+l'éclair, Pierre, écrasé, était retombé sur le canapé et, redevenu
+faible comme un enfant, prenant sa tête dans ses mains, il fondit
+en larmes. Et ses sanglots désespéraient la malheureuse femme. Se
+traînant à genoux jusqu'à ses pieds, elle s'écriait:
+
+--J'ai menti... Je suis une indigne créature, punis-moi, châtie-moi...
+Oh! si tu savais ce que j'ai souffert pour revoir ma Jeanne... Pierre,
+Pierre, oh! je t'en supplie, ne pleure pas ainsi... Tu sais bien qu'elle
+est ta fille...
+
+--Oh! si vous saviez, malheureuse, le doute affreux que vous avez jeté
+en moi!... Si vous saviez de quelle infernale pensée ma vie va être
+assiégée!... L'unique être pour lequel je vis... Mais, malheureuse
+femme, vous ne pensez donc pas que cette enfant a besoin de moi pour
+vivre... Vous ne sentez donc pas qu'en m'arrachant l'affection sacrée
+dont mon coeur est plein, c'est un crime nouveau ajouté aux autres!
+
+--Pardon, Pierre..., j'ai menti... Sur elle, sur ma Jeanne..., devant
+Dieu, je le jure..., j'ai menti; tu me martyrisais, j'ai commis une
+infamie pour me venger... Grâce... encore une fois...
+
+Il y eut une longue minute de silence pendant laquelle on n'entendait
+que les sanglots étouffés des deux malheureux. Pierre était bien
+forcé de se l'avouer, l'amour de jadis était mort véritablement.
+Sa femme était belle, sa femme était jeune, nous l'avons dit; Pierre
+ignorait la vie exemplaire par laquelle Geneviève avait essayé de
+racheter le passé. Et cependant que lui demandait-elle? Son enfant!
+Elle ne pouvait avoir la pensée d'emmener Jeanne; ce qu'elle désirait,
+ce qu'elle réclamait, c'était donc sa place au foyer, près de son
+enfant. Et cela semblait impossible à Pierre. Il fit un effort, essuya
+ses yeux et demanda:
+
+--Enfin, que voulez-vous?
+
+Geneviève releva vers lui ses beaux yeux suppliants et dit:
+
+--Je te demande, Pierre, de m'accueillir... Je suis maintenant habituée
+au travail..., tu me considéreras comme ta servante...; mais tu me
+laisseras près de mon enfant, je subirai tout... Je la respecterai,
+_Elle_...
+
+--Que me dites-vous là, madame?... _Elle_... Vous parlez de celle
+qui, regrettant le malheur survenu par elle à cause de vous, s'est
+sacrifiée pour élever votre enfant à l'heure où vous vous étiez
+rendue indigne de cette mission sainte... Sous ce toit, madame, ne
+vivent que d'honnêtes gens... Mlle Madeleine de Soizé est restée ce
+qu'elle était, la fiancée trompée... à cause de vous!
+
+Geneviève était toujours à genoux; humiliée, elle baissa la tête...
+Mais elle était satisfaite de la déclaration que son mari venait de
+faire... Madeleine n'avait été que la directrice de Jeanne...
+
+Pierre continua:
+
+--Aujourd'hui, si j'accordais ce que vous demandez, avez-vous pensé,
+madame, que ma fille me demanderait la raison qui me fait donner une
+si basse condition à sa mère?... Avez-vous pensé qu'en vous revoyant
+elle me demandera la cause de ce long éloignement?... Que devrai-je lui
+dire?...
+
+--Oh! vous êtes sans pitié...
+
+--Ne l'avez-vous pas été vous-même?
+
+--Ainsi, supplia Geneviève, vous refusez? Eh bien, écoutez... Pierre,
+écoutez. Je travaille, je continuerai, je resterai loin de vous, ne
+vous tourmentant pas...; mais laissez-moi seulement la voir, à des
+heures que vous fixerez; vous me permettrez, cachée, de la regarder, de
+l'entendre... Voulez-vous?
+
+Et comme Pierre ne répondait pas..., elle s'accrocha à lui,
+suppliante.
+
+--Pierre! Pierre! je t'en supplie, c'est épouvantable ce que je
+souffre. Pierre, c'est par quatre années de luttes, de misères, de
+larmes et de travail, c'est surtout par quatre années de remords et de
+repentir que j'ai cherché à mériter mon pardon. Ma vie, je l'avais
+dévouée à mon enfant. Je me croyais veuve, et ce veuvage, je l'avais
+juré éternel. Je voulais, par l'austérité de ma vie, racheter ce
+passé et me rendre digne du retour de mon enfant. Pierre! seras-tu sans
+pitié? Si tu ne veux me rendre mon enfant, tue-moi!...
+
+On entendait du bruit dans le couloir... Pierre, qui avait écouté ces
+dernières phrases avec étonnement, dit avec vivacité:
+
+--Relevez-vous! relevez-vous! On vient!
+
+--Non! dit-elle! non! Je suis coupable; si tu refuses le pardon,
+châtie-moi devant tous... Chasse-moi... Ton outrage dernier me donnera
+le courage de mourir...
+
+--Mais relève-toi! exclama Pierre, la saisissant et la redressant...
+C'est Jeanne, je ne veux pas qu'elle te voie à mes genoux...
+
+Mais Geneviève retomba sur ses genoux, elle était sans force; à son
+tour, elle avait peur. Pierre avait dit que c'était Jeanne qui venait,
+et la mère se demandait si sa fille allait la reconnaître, et la
+malheureuse redoutait que son enfant, n'ayant entendu parler d'elle que
+comme d'une coupable, hésitât à venir vers elle... Geneviève restait
+à genoux pour tendre à son enfant ses mains jointes. Mais Pierre, en
+la voyant retomber è ses pieds, avait couru vers la porte dont déjà
+la serrure craquait; il l'avait repoussée en disant brutalement:
+
+--Je veux être seul... Qu'on me laisse...
+
+La porte s'était fermée, et il avait poussé le verrou... Alors on
+entendit la voix argentine de l'enfant qui disait:
+
+--Oh! tu vois, Simon, tu fais gronder petit père!
+
+Alors, comme dans une extase, Geneviève étendit les bras; il semblait
+qu'elle voyait au travers de la porte. Charmée, ravie, souriant à sa
+vision, penchant la tête pour entendre encore ce chant aimé: la voix
+de son enfant.
+
+Pierre, haletant, était revenu vers elle.
+
+--Tais-toi! tais-toi!, disait-il... Tu reverras ta fille.
+
+Alors elle leva les yeux vers lui; il lui sembla qu'il était
+transformé, il lui sembla que des larmes coulaient sur ses joues; il
+répétait, suppliant:
+
+--Tais-toi..., je t'en supplie, tais-toi.
+
+Geneviève cependant ne disait, ou plutôt ne balbutiait que des mots
+sans suite:
+
+--C'est elle, ma Jeanne!... mon ange! Jeanne! mon trésor!
+
+Et Pierre dit:
+
+--Geneviève..., il faut avoir de la raison... Il faut que l'ont dise
+à l'enfant pourquoi elle revoit sa mère... Geneviève... Dans l'idée
+qu'un jour peut-être, sur sa route, Jeanne pouvait te revoir, je lui
+ai dit que les morts revenaient quelquefois...; car pour elle tu es
+morte... et, sur sa demande, un jour j'ai fait porter des couronnes sur
+ta tombe... A cette heure... la nuit... l''enfant à peine éveillée te
+prendrait peut-être pour une vision, pour un fantôme... Et qui sait si
+le bouleversement de la peur ne tuerait pas... _notre_ enfant...
+
+Geneviève s'était redressée alors, effrayée, tendant les mains comme
+les gens qui disent: Chut! se soumettant; lorsque Pierre, après
+avoir hésité, dit: «_Notre_ enfant!» elle eut un gros soupir de
+soulagement et se jetant dans ses bras...
+
+--Oh! merci! merci..., s'écria-t-elle.
+
+Pierre ne la repoussa pas. Elle vacillait, il la soutint, et comme les
+sanglots la faisaient haleter, il appuya sa tête sur son épaule, et
+plaça sa main caressante sur ses beaux cheveux blonds...
+
+La vie humaine a son côté matériel, son côté positif, son côté
+charnel... et peut-être ce rapprochement des deux êtres fit-il plus
+que tout. En sentant battre sur son coeur le coeur de celle qu'il avait
+tant aimée, en sentant sous ses doigts cette chair de velours et ces
+cheveux de soie, en respirant le parfum de la femme autrefois adorée,
+en admirant enfin cette superbe créature qui était à lui, cette
+beauté complète, l'amour se réveilla. Il y eut un tressaillement dans
+son être, et Geneviève le ressentit.
+
+En une minute, le tableau de la vie austère de la veuve passa devant
+les yeux de Pierre; il comprit le courage dépensé par cette femme,
+jeune et belle, par cela même livrée à toutes les tentations,
+à cette femme jetée dans la vie misérable et abandonnée, libre,
+puisqu'elle était veuve... et qui avait eu le courage de remonter
+l'abîme dans lequel elle était tombée. Seule, sans appui, sans
+soutien, n'ayant qu'une pensée: bien faire, pour racheter sa faute...
+Habituée au luxe, elle avait vécu pauvre, sans se plaindre: châtiée
+par lui, elle n'avait gardé que l'adoration de sa mémoire... Il n'y
+avait eu en elle qu'un désir: racheter sa faute...
+
+Il la pressait dans ses bras, et les battements de leur coeur se
+rencontraient. En sentant les tressaillements de son mari, Geneviève
+releva la tête en les attribuant, la pauvre femme, à la répulsion
+qu'elle inspirait, et son regard suppliant cherchait le regard de
+Pierre. Elle sentit une larme tiède tomber sur son front, elle exclama:
+
+--Pierre! Pierre! ne pleure pas!
+
+Pierre lui prit la tête et, la regardant bien en face, les yeux dans
+les yeux, il lui demanda:
+
+--Que veux-tu, Geneviève?
+
+Elle répondit:
+
+--Le pardon... le pardon...
+
+Alors Pierre sourit, et comme il soutenait sa tête, il avança
+son visage; leurs lèvres se rencontrèrent dans un long baiser...
+Geneviève eut comme un spasme, et, fermant les yeux, perdant
+connaissance, elle dit en défaillant dans les bras de Pierre:
+
+--Je puis mourir maintenant... Dieu est bon!...
+
+Mais le matelot avait sa tête à lui, et lorsqu'il s'était promis
+quelque chose, il fallait que ce quelque chose arrivât. Or, il voulait
+brusquer la situation, et carrément. Sans souci de ce que pourrait dire
+ou penser son maître, il avait été réveiller la petite Jeanne, en
+lui disant:
+
+--Vite, mamzelle, sur le pont... Petite mère est revenue de son grand
+voyage, et elle nous attend en bas...
+
+Et la ravissante enfant avait ri en lui répondant:
+
+--Je ne le rêvais donc pas, Simon...?
+
+Simon, en entendant ça, resta bouche ouverte; il faillit en perdre sa
+praline, et, ne trouvant rien à dire, il exclama:
+
+--Espère! espère!
+
+Prenant l'enfant en toilette de nuit, c'est-à-dire presque nue, dans
+ses bras, il la descendit au salon. Nous avons vu ce qui s'était
+passé... Mais le matelot avait répliqué:
+
+--Bon sens! par mon saint patron, pour une fois que je mange la
+consigne, je la mangerai jusqu'au bout... Et il s'enfonça dans le
+couloir, pour regagner le vestibule, marchant sur la pointe du pied.
+
+Arrivé devant la porte du salon, il posa l'enfant et lui dit:
+
+--Mamzelle, courez voir maman!
+
+Et brusquement, il ouvrit la porte. Oh! alors, il baissa la tête,
+relevant les épaules, s'apprêtant à recevoir une bordée d'injures.
+Rien!
+
+L'enfant, en reconnaissant sa mère, courut se jeter dans ses bras,
+et pendant deux grandes minutes ce ne fut qu'un bruit de baisers, de
+sanglots, qu'un balbutiement de mots, de tendresse, d'amour.
+
+--Jeanne! ma fille! ma chérie, ma vie! je meurs!...
+
+Et Pierre, qui les tenait toutes deux embrassées, pleurait...
+
+Le matelot cligna de l'oeil en dessous, et, en voyant la scène
+de bonheur qu'il avait amenée, tout stupéfait, mais heureux, il
+s'avança, et, ne pouvant résister à ce qu'il éprouvait, il fit une
+épouvantable grimace; de grosses larmes coulèrent sur ses joues, et il
+les tamponnait avec de grands coups de manche, des coups à s'écraser
+le nez... Enfin, succombant sous l'émotion, il tomba à genoux, et,
+joignant ses larges mains, il s'écria avec des sanglots:
+
+--Ah! monsieur notre Seigneur le bon Dieu, vous, mon saint patron... et
+vous, Notre-Dame de chez nous, ah! bon Dieu de bon sang! que vous êtes
+de bonnes gens!... Simon peut mourir... Il les a vus tous heureux...
+
+Alors Pierre releva la tête et dit avec émotion en lui tendant les
+bras:
+
+--Simon!... Simon!... Allons, viens, mon vieux fidèle..., viens prendre
+ta part du bonheur auquel tu as contribué. Et après celles de Pierre,
+les lèvres fraîches de Geneviève se placèrent sur la peau dure du
+vieux matelot. L'enfant disait:
+
+--Oh! petite mère, c'est gentil d'être revenue... pour longtemps,
+dis?...
+
+Les grands yeux humides de Geneviève regardèrent Pierre, et celui-ci
+répondit à l'enfant:
+
+--Petite mère est revenue pour toujours.
+
+
+
+A cette heure, Madeleine de Soizé, qui s'était éveillée au bruit,
+avait entendu la scène; triste, elle était remontée chez elle; elle
+avait dit tout bas:
+
+--Si cruel qu'il ait été, mon devoir est accompli.
+
+Elle écrivit deux lignes qu'elle mit sous enveloppe à l'adresse de
+Pierre. Ces lignes étaient:
+
+«Adieu, je serais de trop. Ma présence rappellerait sans cesse le
+passé, qui doit être oublié, et je souffrirais trop de voir une femme
+vous aimer. C'est au couvent que j'irai ensevelir l'amour que je vous ai
+caché. Pierre, adieu! Je prierai pour votre bonheur à tous.
+
+«Madeleine de Soizé.»
+
+
+Le lendemain, lorsqu'on s'éveilla dans le pavillon du bord de l'eau,
+Madeleine était partie... Pierre lut la lettre. Étonné, il hocha la
+tête et murmura:
+
+--Noble créature!... Et le misérable ne l'avait pas devinée...
+
+Il dit à sa femme et au matelot que, depuis longtemps, Madeleine avait
+dit que le jour où Geneviève reviendrait, elle partirait; qu'elle
+avait hâte de vivre dans sa famille. L'animosité de Mme Davenne
+s'éteignit en apprenant que souvent Madeleine l'avait défendue et
+avait réclamé le pardon.
+
+Pierre lut avec stupéfaction dans le journal l'épouvantable fin de
+Fernand et du vieux Rig... Et, vivement impressionné par l'horreur
+de cette mort, il bénit le sort qui empêchait ainsi un procès
+scandaleux, dans lequel la haine de Fernand n'aurait pas manqué de le
+mêler.
+
+Ce que devint Iza, la belle Moldave, ce serait bien long à raconter...
+Toute la jeunesse élégante et extravagante l'a connue sous le
+nom d'_Iza la Ruine_; elle a été rendue presque célèbre par un
+épouvantable procès. Un jour, peut-être, écrirons-nous cette autre
+histoire.
+
+FIN DU TOME SECOND
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU TOME SECOND
+
+ Troisième partie
+
+ I. La veuve d'un vivant
+ II. À l'oeuvre, Simon!
+ III. Ce qu'était devenue Mme Davenne
+ IV. Le rendez-vous
+ V. Les ahurissements de Simon
+ VI. Comment Rig écrivait l'histoire
+ VII. Les rêves dorés de la belle Iza
+ VIII. La petite Jeanne
+ IX. Le Calvaire d'une femme
+ X. Le doute
+ XI. Deux promenades en voiture
+ XII. Une révélation
+ XIII. Désespoir
+ XIV. Le quart d'heure de Rabelais
+ XV. La médecine secrète du vieux Rig
+ XVI. Le plan de Geneviève
+ XVII. Où le vieux Rig fait un cours pratique de chirurgie
+ XVIII. Une mère
+
+
+_____________________________________________
+Paris.--Imp. Vve Albouy, 75, avenue d'Italie.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La femme du mort, Tome II (1897), by
+Alexis Bouvier (1836-1892)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME II (1897) ***
+
+***** This file should be named 17739-8.txt or 17739-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/7/3/17739/
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
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+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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